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Libération - 28 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11612
VENDREDI 28 SEPTEMBRE 2018
www.liberation.fr
IVG
CULTURA RF. GETTY IMAGES .
CES MÉDECINS
QUI MENACENT LE
DROIT DES FEMMES
Picasso
à Orsay
La palette
jeune
PAGES 26-27
BRIDGEMANIMAGES . SUCCESSION PICASSO
Politiques, société civile… Plusieurs voix
demandent l’abrogation de la clause
de conscience invoquée par certains
gynécologues pour refuser de pratiquer
l’interruption volontaire de grossesse. PAGES 2-5
Tentative de
réconciliation : Recep
Tayyip Erdogan à Berlin
PAGES 6-7
Perspective
de résurrection : Tiger
Woods dans les Yvelines
PAGES 20-21
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Hippocrate
Valeur contre valeur,
liberté contre liberté…
Les droits des femmes,
toujours fragiles, toujours
critiqués, toujours mis
en cause, subissent une
limitation subreptice : celle
qui résulte de la difficulté
croissante à obtenir une
interruption volontaire
de grossesse (IVG) dans
certains établissements
ou auprès de certains
médecins. Pour les associations, dont le Planning
familial, il y a un facteur
décisif dans ces risques
de déni de droit : la clause
de conscience qui permet
aux médecins opposés
à l’IVG de refuser de la
pratiquer. Pourtant, on se
gendarme facilement de
voir certaines femmes
refuser, pour des motifs
religieux, d’être examinées
par des hommes. Pourquoi
accepter que des médecins
puissent récuser certains
actes légaux, pour des
motifs similaires ? Vérité
en deçà d’une frontière
spirituelle, erreur au-delà ?
Bien sûr, l’affaire n’est pas
si simple. Les scrupules
de conscience – qui ne sont
pas tous religieux – sont
consubstantiels au
serment d’Hippocrate.
Les médecins ne sont pas
des fonctionnaires, même
quand ils sont payés par
l’Etat, ni des machines.
Ils gardent leur liberté de
jugement, d’appréciation,
de modulation. Impossible
d’annuler tout de go une
liberté multiséculaire qui
touche à l’essence même
de la vocation médicale.
Mais dans le cas de l’IVG,
cette liberté des médecins
est renforcée, redoublée
par la loi Veil. Concession
tactique offerte à l’époque
aux adversaires de l’avortement et destinée à faciliter
le vote de la loi sur l’IVG.
Quarante ans après la libéralisation de l’avortement,
faut-il maintenir cette
exception alors que l’IVG
a droit de cité depuis des
lustres ? N’est-ce pas, qu’on
le veuille ou non, une
exception discriminatoire
consentie au détriment
du droit des femmes ?
Clause de conscience
générale ? Soit. Renforcée,
comme par hasard,
aux dépens des femmes ?
On peut au moins
en débattre. •
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
MÉDECINS
ANTI-IVG
Liberté sacrée
ou abus de
conscience ?
Invoquée par ceux qui refusent
de pratiquer des avortements,
une clause prévue par la loi Veil
fait débat. Une pétition avait déjà
rassemblé 50000 signatures,
des sénateurs PS déposent
ce vendredi une proposition
de loi pour la supprimer.
Par
JULIETTE DEBORDE
et ANAÏS MORAN
F
aut-il abroger la clause
de conscience qui permet
aux médecins de refuser de
pratiquer l’avortement en France?
C’est ce que souhaitent plusieurs
sénateurs socialistes (dont l’ancienne ministre des Droits des fem-
ENQUÊTE
mes Laurence Rossignol), qui déposent ce vendredi une proposition
de loi pour supprimer cette disposition intégrée dans la loi Veil de 1975
(voir encadré). Le débat a été
relancé mi-septembre après les
propos polémiques du président
Manifestation pour la défense du droit à l’avortement, place de la
du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France
(Syngof) sur TMC. «Nous ne sommes
pas là pour retirer des vies», avait
déclaré Bertrand de Rochambeau
avant d’ajouter: «En tant que médecin, […] la loi me protège et ma
conscience aussi.» Un discours
«fermement» condamné par la
ministre de la Santé, Agnès Buzyn,
qui appelait, quelques jours plus
tard, à un «état des lieux» de l’usage
de la clause de conscience en
matière d’IVG. Objectif : s’assurer
«qu’il n’y a pas une augmentation
du nombre de médecins» qui
refusent, par conviction, de pratiquer cet acte, auquel ont eu recours
près de 217 000 femmes en 2017.
Agnès Buzyn a aussi expliqué vouloir vérifier que les professionnels
concernés orientent bien les patientes vers un confrère. De fait, le code
de la santé publique indique qu’«un
médecin n’est jamais tenu de pratiquer une IVG», mais qu’il doit «communiquer immédiatement le nom de
praticiens susceptibles» de réaliser
l’intervention (autorisée jusqu’à
douze semaines de grossesse
en France). «Aujourd’hui, je ne suis
pas sûre qu’ils le fassent», s’interroge la ministre de la Santé.
«DOUBLE PEINE
POUR LES FEMMES»
Cette proposition de loi fait suite
à une pétition en ligne adressée au
gouvernement il y a deux semaines.
Le texte, qui a recueilli plus
de 50000 signatures, dénonce une
disposition qui «stigmatise» les
femmes et ferait de l’IVG un «acte
médical à part et donc, un droit
à part». En 2015 déjà, un amendement pour la supprimer avait été
déposé par la députée Catherine
Coutelle, qui y voyait une «limite
d’accès» à ce droit fondamental.
Faute de soutien de la ministre
de la Santé de l’époque, Marisol
Touraine, l’élue socialiste avait
finalement retiré le texte. La
revendication est aussi portée par
le Haut Conseil à l’égalité entre les
femmes et les hommes depuis sa
création (HCE). «La possibilité de
recours à la “clause de conscience”
est déjà accordée de manière générale à tout le person- Suite page 4
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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u 3
DANS LA LOI VEIL
La liberté de choix du médecin
est reconnue, en matière d’IVG,
depuis la loi Veil du 17 janvier 1975
qui a dépénalisé l’avortement. Elle
a été intégrée, lors des négociations au
Parlement, comme un compromis pour
s’assurer le soutien des plus réticents
à cette libéralisation. «Un médecin n’est
jamais tenu de donner suite à une
demande d’interruption de grossesse»,
précisait le texte d’origine initialement
voté pour cinq ans. Une réserve
qui s’applique aussi aux soignants
(sages-femmes, infirmiers, auxiliaires
médicaux) potentiellement impliqués.
«
République à Paris, le 28 septembre 2017. PHOTO LÉA MANDANA
«Le praticien n’est pas juste un
technicien, mais un sujet de droit»
L
a liberté de conscience est consubstantielle à la pratique médicale et protégée
par la Constitution, rappelle François
Vialla, juriste et professeur de droit de la santé
à l’université de Montpellier.
Pourquoi a été instaurée la clause
de conscience médicale ?
Cette clause apparaît dans le code de déontologie médicale de 1947, mais la notion même
de conscience est depuis toujours au cœur de
la pratique médicale. Par exemple, le serment
d’Hippocrate mentionne «je ne remettrai
à personne du poison, si on m’en demande, ni Cette clause de conscience générale
ne prendrai l’initiative d’une pareille sugges- est-elle souvent utilisée par le corps
tion; semblablement, je ne remettrai à aucune médical ?
femme un pessaire abortif». Rabelais a écrit L’existence même d’une «clause de consdans son Pantagruel que la «science sans cons- cience générale» efficiente est aujourd’hui
cience n’est que ruine de l’âme».
discutée. Depuis la loi Bachelot
Dans la législation française, le
de 2009, de nouvelles condipraticien (les médecins mais
tions viennent s’ajouter à la
aussi les kinésithérapeutes, les
formule très générale. Désorchirurgiens-dentistes et les samais, le professionnel de santé
ges-femmes) n’est pas seulene peut utiliser sa clause
ment un technicien de l’organe,
de conscience qu’à condition
mais aussi un sujet de droit, béqu’elle ne soit pas «un obstacle
néficiant d’une liberté de consà la qualité, à la sécurité
INTERVIEW ou à l’efficacité des soins.»
cience protégée par la Constitution. Cette clause lui permet
Autrement dit, le médecin
théoriquement de ne pas pratiquer un acte, demeure au service de l’individu et la priorité
pourtant licite, qui heurterait sa conscience est de soigner. La clause de conscience n’est
personnelle dès lors qu’il n’y a pas de situa- plus que secondaire et ne peut être mise
tion d’urgence ou d’impérieuse nécessité mé- en avant que dans des situations excepdicale.
tionnelles.
DR
Le juriste François Vialla
distingue les clauses
de conscience spécifique
à l’IVG et générale, cette
dernière pouvant être utilisée
par tous les médecins,
quel que soit l’acte.
Des situations «exceptionnelles» telles
que l’IVG ?
Des situations exceptionnelles qui, juridiquement parlant, sont prévues par des textes et
des dispositions spécifiques. Il y a donc l’IVG,
oui, mais aussi l’interruption médicale de
grossesse (IMG), la stérilisation à visée contraceptive (ligature des trompes pour les femmes
et vasectomie pour les hommes) et les recherches sur les embryons humains ou les cellules
souches embryonnaires. Ces cas précis qui,
tous, touchent au début de la vie, sont régis
par des articles qui mentionnent expressément que les médecins ainsi que d’autres professionnels énumérés demeurent libres de
pratiquer ou de s’abstenir. Selon moi, si les
clauses de conscience spécifiquement prévues disparaissaient, la supposée clause de
conscience générale ne suffirait pas, juridiquement parlant, au praticien pour invoquer
son droit de refuser l’acte. Sa position serait,
à tout le moins, fragilisée.
Peut-on, demain, envisager la création
de clauses spécifiques pour la PMA
ou l’euthanasie ?
Concernant l’assistance à la procréation, je
ne suis pas sûr qu’une clause soit envisagée.
Dans la médecine de la reproduction, je vois
mal un spécialiste ne pas offrir son aide à des
femmes alors que c’est précisément ce à quoi
il a décidé de consacrer sa vie professionnelle. Mais peut-être faudra-t-il tout de même
prévoir, d’un point de vue législatif, une
nouvelle clause spécifique pour une
meilleure acceptabilité de l’évolution envisagée. C’est encore plus vrai pour l’euthanasie.
D’ailleurs, dans toutes les dernières propositions de loi concernant ce sujet, les rédacteurs ont toujours pris la précaution d’envisager une clause de conscience spécifique. Ne
pas l’insérer fragiliserait la proposition. On
envisage difficilement qu’un texte puisse
imposer à des soignants la pratique de
l’euthanasie. Les clauses de conscience
spécifiques permettent le compromis législatif, comme avec la loi de 1975 au sujet
de l’avortement.
Mais cette clause spécifique ne va-telle pas à l’encontre du droit d’accès
à l’IVG ?
Si toutes les femmes n’accèdent pas à l’IVG
sur le territoire, et c’est une réalité, je ne
pense pas que la clause de conscience en soit
responsable. Doit-on reprocher aux
médecins la désorganisation du système
de santé et les priver d’une liberté… au nom
de la liberté ? En France, le problème vient
surtout du manque de médecins, de gynécologues et de centres spécialisés, d’un
maillage territorial imparfait. Les droits et
libertés individuels semblent s’opposer, mais
c’est un mauvais procès fait à la liberté
de conscience que de la rendre responsable
des défaillances de notre système et de nos
politiques de santé. On pointe parfois du
doigt les mauvais responsables.
Recueilli par ANAÏS MORAN
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4 u
ÉVÉNEMENT
nel soignant
pour l’ensemble des actes médicaux», justifiait le HCE dans un rapport en 2013. Le code de la santé publique donne en effet la possibilité
au médecin de refuser un soin, quel
qu’il soit, pour des raisons professionnelles ou personnelles, sauf urgence vitale (lire page 3). «Cette
double clause est une double peine
pour les femmes, car elle participe à
une moralisation indue de l’avortement», considère également la coprésidente du Planning familial Véronique Séhier. La militante
féministe Marie-Hélène Lahaye,
auteure d’un ouvrage sur les violences obstétricales, va plus loin :
«Etre anti-IVG est incompatible
avec la profession de gynécologue-obstétricien, peut-on lire sur
son blog. Tolérerait-on qu’un
anesthésiste invoque une clause
de conscience pour refuser de poser
une péridurale à une femme qui
accouche, sous prétexte qu’il
adhérerait à l’injonction biblique
“tu enfanteras dans la douleur”?».
Suite de la page 2
PAS DE STATISTIQUES
DANS L’HEXAGONE
Reste que la réalité du recours à la
clause de conscience médicale est
mal connue en France : contrairement à des pays comme l’Italie,
où 70% des médecins sont «objecteurs de conscience», il n’existe à ce
jour par de statistiques dans l’Hexagone. Cela n’empêche pas le Collège
national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) d’affirmer que cette clause s’exprime
«de moins en moins» parmi les jeunes générations de médecins.
Interrogée par Libération, la
gynécologue et ancienne responsable d’un centre IVG en Seine-SaintDenis Danielle Hassoun ne croit
pas non plus en une recrudescence
d’un «phénomène anti-choix chez
les médecins». Marie-Laure Brival,
cheffe du service gynécologie obstétrique à la maternité des Lilas,
établissement pourtant à l’avantgarde en matière de lutte pour le
droit à l’avortement, n’a pas le
même ressenti. Il y a environ un an
et demi, la spécialiste a dû embaucher deux médecins qui font actuellement valoir leur clause de
conscience en matière d’IVG. «J’ai
été stupéfaite de constater que lors
des entretiens, la moitié des candidats disait ne pas en pratiquer,
se souvient-elle. J’ai commencé par
dire non. Pour moi, c’était rédhibitoire. Mais au bout d’un moment, je
me suis dit que si je les refusais tous,
je n’aurais pas assez de médecins
pour assurer la continuité des soins
de mon service.» Aux Bluets, maternité parisienne historique, le chef
de service Michel Heisert est favorable à la fin de la clause de
conscience dans les hôpitaux
publics : «Quand on fait partie du
service public, on a des devoirs. Si
on veut une liberté en la matière, on
part en libéral !»
Les instances professionnelles
restent, pour leur part, attachées
à cette tradition. Même si un tiers
des femmes ont recours à l’IVG au
cours de leur vie, cette intervention reste «un acte particulier»
pour beaucoup de médecins, fait
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
«Tolérerait-on
qu’un anesthésiste
invoque sa
conscience pour
refuser de poser
une péridurale
à une femme,
sous prétexte
qu’il adhérerait
à l’injonction
biblique
“tu enfanteras
dans la douleur”?»
Marie-Hélène Lahaye
militante féministe
valoir le président du Collège national des gynécologues, Israël Nisand. Même réflexion du côté du
président de la section «éthique et
déontologie» du Conseil national
de l’ordre des médecins, Jean-Marie Faroudja : «Pratiquer une IVG,
ce n’est pas un geste anodin. On ne
parle pas d’une vaccination contre
la grippe.» Autre argument qui revient régulièrement: le risque que
le médecin contraint se montre
maltraitant avec la patiente. Israël
Nisand : «Les femmes ont besoin
que les médecins qui pratiquent les
IVG le fassent bien et ne les culpabilisent pas.» Un raisonnement que
rejette la secrétaire générale du
Haut Conseil à l’égalité, Claire Guiraud : «Refuser à une femme un
avortement alors qu’elle en exprime
le souhait est déjà un manque d’empathie, une forme de maltraitance.»
MANQUE
DE VALORISATION
Comme les médecins n’ont pas
à justifier leur refus, on ignore si les
convictions personnelles, notamment religieuses, sont la principale
motivation. Pour la gynécologue
Danielle Hassoun, le manque de
valorisation de cet acte par la
sphère médicale entre aussi en
ligne de compte : «Contrairement
au traitement des cancers ou des
problèmes de fertilité, l’IVG n’est pas
un acte noble, gratifiant, pour les
gynécologues.» La faute aussi à une
formation initiale et continue
insuffisante en la matière, de deux
ou trois heures en moyenne dans le
programme de spécialisation
«gynécologie obstétrique» à une
dizaine d’heures en quatre ans pour
la spécialisation «gynécologie
médicale». «C’est invraisemblable
qu’un médecin qui termine ses
études n’entende parler que quelques heures de l’IVG dans sa formation, alors que c’est sûrement l’acte
le plus pratiqué sur le territoire !»
s’offusque Marie-Laure Brival, de la
maternité des Lilas.
De leur côté, les défenseurs
du maintien de la clause justifient
certains refus d’IVG par la baisse
d’effectifs dans les services hospita-
liers. Pour le CNGOF, le manque de
personnels médicaux, qui met en
tension les activités de gynécologie,
«peut altérer le parcours des femmes
en demande d’IVG» davantage que
le recours à la clause de conscience.
«Il ne suffit pas de retirer la clause
de conscience pour ancrer l’IVG
comme un acte de routine dans les
pratiques médicales, souligne
Marie-Laure Brival. Il faut aussi
changer les mentalités, comme en
Suède, en Finlande ou en Islande.
Là-bas, il n’y a pas de clause et pas
de polémique, car c’est culturellement accepté.» Problème : la nouvelle génération de médecins n’est
pas forcément prête à se mobiliser
pour cette cause, déplore Jacqueline Heinen, professeure émérite
de sociologie, spécialiste de l’IVG.
«Il y a, partout et à tout moment,
des risques de retour en arrière»,
rappelle-t-elle. Pour preuve, ces
dernières années, le droit à l’avortement a été attaqué en Espagne, en
Pologne, en Italie, au Portugal…
«Il faut descendre dans les rues pour
exiger que cette clause soit supprimée !» •
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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«J’AI FINALEMENT AVORTÉ À AMSTERDAM»
Céline, 33 ans
(ingénieure à Paris)
«A 29 ans, j’ai fait un déni de grossesse
qui a duré trois mois. Ma gynéco n’a
pas vu que j’étais enceinte. Quand je
m’en suis rendu compte, j’ai foncé la
voir le soir même. Elle m’a prescrit une
prise de sang, qui ne s’est pas révélée
“assez concluante” selon elle, puis une
échographie. J’ai prévenu le praticien
que j’étais là pour savoir à combien de
semaines j’en étais pour une IVG et que
je ne voulais pas voir l’écran. Contre
mon souhait, il m’a décrit le fœtus, en
me précisant le sexe. Il m’a dit “Oh là là,
mais il est trop gros, vous êtes obligée
de le garder.” Le cauchemar a continué
quand ma gynéco m’a annoncé le lendemain qu’elle “ne pouvait rien faire
pour moi”. J’ai dû me tourner vers un
autre spécialiste, qui m’a confirmé qu’il
était trop tard pour faire une IVG légale
en France depuis… la veille. Tout s’est
joué à quelques jours. Je suis rentrée
chez moi démolie. Ma gynéco a fait un
tas d’examens pour ralentir le processus, malgré l’urgence. J’ai finalement avorté à Amsterdam. J’ai envoyé
une lettre à ma gynécologue pour la
mettre face à ses responsabilités et
pour qu’elle me rembourse les
consultations. Je n’ai jamais eu de
réponse.»
Recueilli par A.M.
«ELLE A DIT “LES PRÉSERVATIFS,
C’EST PAS POUR LES CHIENS !”»
Audrey, 25 ans
(esthéticienne en Guadeloupe)
«C’était il y a trois ans et demi. A l’époque, je travaillais dans l’Essonne. J’avais
zappé une ou deux pilules et je m’en
suis rendu compte trop tard. J’ai cherché un Planning familial près de chez
moi. L’infirmière, très gentille, m’a fait
voir le médecin, une dame d’une cinquantaine d’années. Elle ne m’a même
pas dit bonjour. Elle m’a dit “les préservatifs, c’est pas pour les chiens !” sans
même demander comment j’étais tombée enceinte. Au rendez-vous suivant,
je lui ai présenté l’échographie qui
montrait que j’étais enceinte de six semaines et demie. Elle m’a dit que c’était
trop tard pour avorter, alors que je savais qu’une interruption volontaire de
grossesse médicamenteuse était possible à trois ou quatre jours près. C’était
mon quatrième avortement, mais la
médecin ne connaissait pas mes antécédents. Elle m’a dit “vous n’avez qu’à
assumer” et elle est partie. Je suis restée dix minutes seule. Elle est finalement revenue et m’a balancé les médicaments sur la table. Elle a bien insisté
sur le fait qu’elle n’était pas d’accord. La
secrétaire m’a vue pleurer, je lui ai demandé pourquoi le Planning familial
travaillait avec des gens comme ça et
elle a haussé les épaules.»
Recueilli par J.De.
«ELLE M’A DIT QUE JE DEVAIS CHANGER D’AVIS»
Emilie, 33 ans (travaille
dans la communication à Paris)
«En novembre 2015, j’ai appris que
j’étais enceinte. J’avais déjà avorté une
fois à 18 ans. Comme je suis hyperfertile, je tombe enceinte même sous
pilule. Je suis allée voir ma gynécologue habituelle, que je consultais
depuis environ quatre-cinq ans. Pendant vingt minutes, elle m’a expliqué
que j’étais folle et qu’on n’avortait pas
à mon âge. Je pleurais et elle me disait
que c’était bien la preuve que ma décision n’était pas prise, alors que j’étais
juste perdue et abasourdie. Elle m’a
demandé – je m’en souviendrai toujours–: “Vous pensez qu’on fait des en-
fants avec des gens qu’on aime?” J’étais
dans les délais pour faire une interruption volontaire de grossesse médicamenteuse, mais elle n’a pas voulu le
faire, m’a dit qu’il fallait que je réfléchisse. Ma décision était prise, mais
elle m’a dit que je devais changer
d’avis, que je devais en parler à mes
parents… Alors que j’avais 30 ans ! Elle
m’a donné les coordonnées d’un centre
à la Pitié-Salpêtrière, où j’ai finalement
fait une IVG sous anesthésie locale. Je
ne suis plus retournée la voir. Maintenant, je consulte une généraliste, car je
ne sais pas chez quel gynécologue
aller.»
Recueilli par J.De.
«IL A JETÉ LE COMPRIMÉ SUR LA TABLE»
A cause de la
lenteur de sa
prise en
charge,
Céline a dû
subir une IVG
aux Pays-Bas.
PHOTO
NOLWENN BROD.
VU
Nadège, 46 ans (travaille dans
le milieu de la santé à la Réunion)
«En 2014, je suis allée voir un
gynécologue à l’hôpital pour avorter.
J’ai été immédiatement jugée. Il m’a fait
une échographie et m’a obligée à regarder l’écran. Il a mis le volume à fond
pour que je puisse écouter le cœur.
Il m’a dit que je devais le garder. Je l’ai
très mal vécu, je me suis sentie jugée
comme si j’étais devant un tribunal. Je
me suis sentie coupable. C’était
ma troisième interruption volontaire
de grossesse. Je lui en ai parlé d’une
seule, mais pas des deux précédentes,
par peur d’être montrée du doigt.
La porte était entrouverte, il parlait fort,
les autres patientes pouvaient entendre
depuis la salle d’attente. Il me disait que
je devais avoir honte. Puis il a jeté
le comprimé [qui est utilisé pour l’IVG
médicamenteuse, ndlr] sur la table.
Quand je l’ai revu après l’avortement,
il m’a dit “Vous avez bien saigné,
ça vous a bien fait mal” ? J’y suis
retournée quinze jours après pour faire
un contrôle. Dans son cabinet, il y avait
des photographies en 3D de fœtus
accrochées sur le mur. Il m’a dit qu’il
était très croyant. Il le faisait
à contrecœur, il se foutait complètement du bien-être de la femme. Je suis
sortie en larmes.»
Recueilli par J.De.
u 5
Hôpitaux refusant
des patientes: un
lien de clause à effet
Confrontés à des
médecins invoquant
leur conscience,
des établissements
se retrouvent dans
l’impossibilité
de pratiquer des IVG.
H
uit mois. Pendant huit
mois, des dizaines de femmes se sont vues empêchées de mettre un terme à une
grossesse non désirée. Au centre
hospitalier du Bailleul, près de
La Flèche (Sarthe), le service
«anesthésie, chirurgie et mère-enfant» avait suspendu sa pratique
de l’interruption volontaire de
grossesse (IVG) depuis janvier. La
cause? Le médecin obstétricien référent venait de partir à la retraite
et l’équipe restante s’était déclarée
inapte à prendre la relève : les
trois praticiens encore en poste
ont refusé de faire perdurer l’accès
à l’IVG au motif de la «clause de
conscience». Mais d’après un communiqué de l’hôpital, la reprise de
l’activité devrait être actée
mardi 2 octobre, grâce à la participation inédite des sages-femmes
dans le service d’orthogénie. Grâce
à elles, une situation critique
prend fin, qui était enlisée depuis
quasiment une année: même Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à
l’Egalité femmes-hommes, a dû
monter au créneau sur ce dossier
–elle s’est rendue sur place au début du mois de septembre– afin de
rappeler qu’aucune «femme en
France ne peut être empêchée dans
les faits d’accéder à l’IVG, en Sarthe
comme ailleurs».
Moyens du bord. Le cas du
Bailleul est rare, mais pas unique.
Rien que cette année, les exemples de suspension d’IVG dans les
établissements publics pour des
raisons similaires se sont accumulés. A Fougères (Ille-et-Vilaine),
les femmes se voient aussi refuser
toute intervention depuis que le
praticien qui faisait les IVG a pris
sa retraite en janvier. Dans cet hôpital breton, deux gynécologues
invoquent la clause de conscience
et le troisième désapprouve l’idée
«Les médecins
qui avaient milité
pour l’avortement
dans les années 70
sont en train de
partir à la retraite.»
Nathalie Bajos
directrice de recherche
à l’Inserm
d’être «étiqueté comme l’avorteur
du coin», regrette la direction
de l’établissement.
Il y a aussi cet hôpital à Aubenas
(Ardèche) qui a stoppé tout l’été
son service d’orthogénie car il n’y
avait plus aucun interne pour l’organiser : les médecins titulaires,
eux, refusent de pratiquer les IVG.
Ou ce chef de service de gynécologie obstétrique, au centre hospitalier de Fourmies (Nord), qui fait
jouer sa clause de conscience,
laissant ainsi les sages-femmes et
la directrice de l’établissement
bricoler avec les moyens du bord
pour assurer un minimum de
soins par mois. Selon la loi, un
chef de service a le droit de refuser de pratiquer lui-même des
IVG, mais il est tenu d’en organiser la pratique dans son établissement. Dans les faits, «le poids du
chef de service n’incite généralement pas son équipe à assurer
cette activité», avait signalé l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) dans un rapport
en 2009.
Jeunes médecins. Bien sûr, ces
épisodes fâcheux ne sont pas nouveaux, «mais en 2018, on peut tout
de même s’étonner que ce genre de
situation ubuesque ne soit toujours
pas réglé, déplore la coprésidente
du Planning familial Véronique
Séhier. Certes, en pratique, même
si un hôpital refuse d’intervenir
pour une IVG, il y en aura toujours
un autre situé à 50 kilomètres
ou 100 kilomètres qui pourra. Mais
comment peut-on accepter le fait
que les hôpitaux publics ne soient
toujours pas capables actuellement
de tous assurer ce droit?»
Sans aucune statistique officielle
sur le nombre d’«objecteurs de
conscience» en France, il est difficile d’évaluer si l’usage de la clause
en matière d’IVG est en hausse,
et si elle séduit davantage
aujourd’hui qu’hier, notamment
chez les jeunes médecins. Mais
une chose semble actée: «Depuis
une petite décennie, les médecins
qui avaient milité dans les années 70 pour le droit à l’avortement
sont en train de partir à la retraite,
souligne la sociodémographe Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Institut national de la santé
et de la recherche médicale (Inserm). Pour cette vieille génération,
l’interruption volontaire de grossesse était avant tout un acte médical militant, et il était inimaginable d’invoquer une clause de
conscience. Mais l’IVG n’a pas la
même signification pour les générations de médecins postérieures.
Aujourd’hui se pose réellement la
question de la relève.»
JULIETTE DEBORDE
et ANAÏS MORAN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est arrivé jeudi soir à Berlin pour une visite qui doit durer trois jours. PHOTO IMAGO. PANORAMIC
Erdogan en Allemagne :
dégel et des gênes
Le président turc, en visite à Berlin jusqu’à samedi, espère améliorer
ses rapports, particulièrement houleux, avec Angela Merkel.
Une opération séduction critiquée outre-Rhin, mais nécessaire
pour le chef d’Ankara, dont le pays subit une crise économique.
Par
EMMANUELLE CHAZE
Intérim à Berlin
L
e temps où Recep Tayyip Erdogan
traitait Angela Merkel de nazie
et comparait son propre régime
à celui d’Adolf Hitler semble révolu.
L’heure est à l’apaisement entre Berlin
et Ankara, alors que la chancelière allemande déroule le tapis rouge au chef
d’Etat turc. Après des années d’échanges
orageux, le pragmatisme l’emporte
dans les deux camps.
Au moment où son pays traverse une
grave crise économique, Recep Tayyip
Erdogan a décidé de changer de tactique
pour se rapprocher de l’Europe. Dans
une tribune publiée dans le Frankfurter
Allgemeine Zeitung, il a ainsi déclaré
vouloir «ouvrir une nouvelle page»
des relations de la Turquie avec l’Allemagne. De fait, au lieu d’agiter l’épouvantail d’une invasion migratoire de
l’Europe, rhétorique largement utilisée
au sein même de l’Union européenne
par les gouvernements populistes d’Italie et d’Europe centrale, le président turc
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
alévites et kurdes, vont rassembler plusieurs milliers de personnes.
Malgré ses vœux pieux, Erdogan n’arrive
donc pas en terrain conquis en Allemagne. Mais sa visite est nécessaire pour
la Turquie : sur le plan économique,
son pays a besoin de coopérations plus
étroites avec son premier partenaire
commercial dans l’Union européenne.
Selon Malte Rieth, chercheur à l’Institut
allemand pour la recherche économique, la relation entre les deux pays est
inégale et la balance penche en faveur de
Berlin : «Le président turc est dans une
passe difficile, puisque son pays est en
pleine crise économique, et cette situation
semble empirer, alors que l’économie
allemande va bien. La Turquie est certes
un partenaire important pour l’Allemagne, mais elle arrive bien après de nombreux pays européens.»
Ce déséquilibre est encore plus net lorsque l’on se penche sur les chiffres :
en 2017, les exports allemands vers la
Turquie n’ont représenté que 2% des exportations totales allemandes, alors que
l’Allemagne est l’un des partenaires
commerciaux les plus importants pour
la Turquie. Suite à la guerre commerciale
lancée par Donald Trump, Ankara a
donc intérêt à soigner ses partenaires
européens.
veut faire table rase du passé. Mais cette
opération de séduction ne marche pas
sur l’ensemble de la classe politique allemande.
«PASSE DIFFICILE»
Figure emblématique des Verts, le député d’origine turque Cem Özdemir a
annoncé qu’il participerait au banquet
d’Etat donné vendredi soir dans le seul
but de pouvoir soumettre des critiques
au président turc. La chancelière, qui
doit rencontrer Erdogan à plusieurs reprises lors de cette visite, a refusé de participer au dîner d’honneur organisé par
le président de la République fédérale,
Frank-Walter Steinmeier. Autre signe
que le dégel n’est pour le moment que de
façade, la maire de Cologne, Henriette
Reker, a annoncé qu’elle ne recevrait pas
Recep Tayyip Erdogan samedi dans sa
ville lors de l’inauguration de la plus
grande mosquée d’Allemagne.
A Berlin, en marge des visites officielles,
de nombreuses manifestations, organisées par des ONG de défense des droits
de l’homme, de la presse, et des communautés minoritaires turques, notamment
u 7
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MANNE DE VOTANTS
Du côté diplomatique, le président turc
espère encore que son pays intègre un
jour l’UE. Pour la chercheuse Laura
Kabis-Kechrid, de l’Institut allemand
de politique étrangère, cette visite a surtout une portée symbolique : «Recep
Tayyip Erdogan sait que son objectif
européen ne sera réalisable qu’à long
terme et que son pays ne remplit pas encore les conditions nécessaires, notamment en matière de droits de l’homme.
En revanche, il est possible que cette
visite donne lieu à des mesures symboliques, notamment par rapport aux Allemands emprisonnés en Turquie, afin
d’envoyer un signal positif à l’Allemagne.» En février, le journaliste germanoturc Deniz Yücel avait été libéré; en août
sa consœur Mesale Tolu avait été autorisée à quitter la Turquie, permettant
ainsi un dégel des relations bilatérales.
Mais cinq ressortissants allemands sont
encore détenus par Ankara pour des raisons politiques.
Autre enjeu de cette visite : la communauté germano-turque, forte de plus
de 3 millions d’Allemands cultivant un
lien plus ou moins prononcé avec leur
pays d’origine. Pour le président turc,
cette communauté représente une
manne de votants qu’il ne manque pas
de solliciter avant chaque échéance électorale. L’an passé, au plus fort des tensions diplomatiques entre les deux pays,
Erdogan avait accusé l’Allemagne d’espionnage et d’ingérence, notamment en
annulant des meetings électoraux, et de
protéger les «terroristes du PKK». La réforme constitutionnelle turque avait tout
de même été plébiscitée par une majorité
de Germano-Turcs, très divisés au sujet
du président turc. Pour Angela Merkel,
cette communauté est aussi bien le symbole d’une Allemagne ouverte et plurielle qu’un véritable casse-tête : beaucoup de ces Allemands d’origine turque
soutiennent Erdogan.
Malgré un intérêt mutuel pour un nouveau départ, le dirigeant turc devra donner beaucoup de garanties s’il souhaite
vraiment rétablir des rapports de
confiance avec Berlin. •
La scène internationale,
une obsession turque
Erdogan, qui fustige
les Occidentaux
à l’ONU pour
conforter les pays
musulmans, renoue
parallèlement avec
les Etats-Unis dans
l’espoir d’arranger
son économie.
«L
e monde est plus
grand que cinq
pays», a clamé mardi
à New York Recep Tayyip Erdogan devant l’Assemblée générale de l’ONU. Le président turc
a critiqué l’institution internationale et plus particulièrement
son Conseil de sécurité : «Une
structure servant les intérêts des
cinq membres ayant le droit
de veto et qui est indifférente
aux oppressions.» Derrière la
diatribe contre les puissances
dominantes pointe la revendication de la Turquie de compter
parmi les grands de la planète.
Une ambition à la mesure de la
place géographique et historique centrale qui, dans l’esprit
d’Erdogan, revient à son pays,
entre Orient et Occident, entre
Nord et Sud.
Après sa réélection confortable
à la tête de son pays en juin,
avec des pouvoirs renforcés par
une réforme constitutionnelle
taillée pour ses ambitions, le
président turc veut affirmer sa
position face aux autres pays.
Pour sa première grande sortie
cette semaine, à l’ONU puis en
Allemagne, «son principal objectif est de consolider sa puissance à l’international», estime
la spécialiste de la diplomatie
turque Jana Jabbour, basée à
Beyrouth (1): «Leader incontesté
dans son pays, il est guidé par
une soif de reconnaissance, voire
de revanche, en particulier face
aux Européens qui l’ont humilié
depuis qu’ils lui ont fermé la
porte de l’Union européenne»,
ajoute l’experte.
gique avec le Conseil des affaires turco-américaines et une
autre en présence d’un groupement d’organisations juives
américaines. Deux cercles influents pour rassurer les investisseurs et les marchés sur l’économie turque. Car même si les
échanges commerciaux avec les
Etats-Unis ne sont pas de première importance pour Ankara,
une détente diplomatique reste
essentielle pour apaiser la crise
financière. L’escalade entre les
deux pays au sujet du sort
du pasteur américain Andrew
Brunson, détenu puis maintenu
en résidence surveillée en Turquie, avait provoqué la dégringolade de la livre turque après la
décision de Donald Trump de
doubler les taxes douanières sur
l’aluminium importé de Turquie. «Nous ne pouvons savoir ce
que la justice décidera le 12 octobre au sujet de Brunson», a déclaré Erdogan mercredi dans
une interview à l’agence Reuters, en mettant en avant l’indépendance de la justice turque.
Dans le même temps, dans les
couloirs de l’ONU, une déclaration du secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, affirmant
que le pasteur Brunson pourrait
être libéré prochainement, a
provoqué un rebond de la livre
turque. Les diplomates des deux
pays se montraient confiants
sur le règlement de cette affaire
et sur la reprise de leur coopération sur d’autres sujets.
«Grand écart». Confronté
toutefois à l’urgence de la crise
économique turque ces dernières semaines, Erdogan sait se
montrer pragmatique en normalisant ses relations avec les
partenaires de la Turquie, Allemagne en tête. «Il n’hésite pas à
faire le grand écart pour établir
la balance entre l’ambition d’affirmation de sa puissance et la
nécessité de défendre les intérêts
vitaux de son pays», note Jana
Jabbour. Ainsi, tout en fustigeant la politique américaine au
Moyen-Orient dans son discours à l’ONU, le président turc
a mis à profit son séjour à
New York pour organiser loin
des caméras une réunion straté-
Par ailleurs, le dossier syrien
conforte la place incontournable d’Ankara auprès de ses partenaires et adversaires. En réussissant à désamorcer, même
provisoirement, une offensive
du régime syrien et de ses alliés
dans la région d’Idlib, le président turc a marqué des points
sur plusieurs tableaux.
Spectre. Il a su faire reculer
Poutine en menaçant de rompre
son partenariat avec la Russie
–lequel avait permis à Bachar
al-Assad de reconquérir le territoire syrien. Et a obtenu un soutien occidental à sa démarche
en faisant craindre une catastrophe humanitaire. Erdogan a en
effet agité le spectre de millions
de réfugiés qu’il ne pourrait plus
retenir à sa frontière. «Ankara
vient de montrer qu’une autre
diplomatie était possible en prenant une option aussi pour l’avenir et la reconstruction de la Syrie», note Jana Jabbour. Quant
à ses diatribes contre les Occidentaux, Erdogan s’adresse indirectement aux pays arabomusulmans, dont il veut être le
chef de file, ainsi qu’à son opinion intérieure. «Nationalistes
et égocentriques», selon Jana
Jabbour, les Turcs considèrent,
comme lui, que leur pays n’est
pas respecté à sa juste valeur.
HALA KODMANI
(1) Auteure de la Turquie: l’invention
d’une diplomatie émergente, CNRS
Editions, 2017.
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Albanie «Avec cette
hydrocentrale,
je perdrais tout»
Le petit Etat des Balkans est l’un des rares pays
européens à conserver ses cours d’eau intacts,
telle la rivière Vjosa. Une manne convoitée par les
compagnies d’hydroélectricité qui veulent y implanter
des barrages, mais entre les agriculteurs refusant
l’engloutissement de leurs terrains et les habitants
souhaitant retrouver un travail, le projet divise.
Rusia Zota, 77 ans. s’oppose au projet de barrage sur la Vjosa.
REPORTAGE
Par
LOUIS SEILLER
Envoyé spécial à Anvjosë
Photos ANDREA
MANTOVANI.
HANS LUCAS
R
usia Zota n’attend même pas
la question. Les salutations
faites, cette paysanne endurcie du sud de l’Albanie lève le doigt
vers le ciel. «L’hydrocentrale, elle ne
se fera pas.» Derrière elle, entre les
branches de figuiers bien mûrs,
la Vjosa déroule ses méandres bleu
turquoise aux pieds d’imposantes
montagnes. Ces vues époustouflantes accompagnent Rusia depuis
son mariage à Anvjosë, village
de 500 habitants à flanc de colline,
en 1958. Pour combien de temps
encore? Une digue de 50 mètres de
hauteur pourrait bientôt engloutir
ses champs fertiles. «S’ils font le barrage, où est-ce qu’on va aller ? demande-t-elle. Notre vie est ici.»
Prenant sa source dans le nord de la
Grèce et se jetant 270 kilomètres
plus loin dans la mer Adriatique,
la Vjosa est l’une des principales
rivières d’Albanie. Dans un pays
encore majoritairement rural,
ces eaux sauvages participent au
quotidien de milliers de personnes.
C’est le cas d’Idayet, qui remonte
des champs par un petit chemin
caillouteux : «A Anvjosë, tout le
monde est contre ce projet. La Vjosa,
c’est un vrai miracle, elle nous apporte l’air que nous respirons, nous
mangeons ses poissons, elle nourrit
nos terres… Avec cette hydrocentrale, ma maison, mes champs seraient engloutis! Je perdrais tout.»
CORRUPTION
A quelques centaines de mètres
en aval, le chantier de Kalivaç rappelle l’imminence des menaces qui
pèsent sur la Vjosa. Voilà cinq ans,
des soupçons de corruption ont
entraîné le retrait de la Deutsche
MACÉDOINE
ALBANIE
Poçem
RO KOSOVO
EG
Kalivaç
T
N
O
M
Shkozë
Tirana
Vj
Anvjosë
os
a
ALBANIE
Mer
Adriatique
ITALIE
GRÈCE
20 km
EN
Mer
Adriatique
50 km
MACÉDOINE
GRÈCE
Bank du projet d’hydrocentrale. Depuis, au café du village, les hommes
ruminent l’espoir d’une reprise
des travaux. «Il n’y a rien ici, zéro
perspective, s’énerve Spartak Derivishi, l’un des anciens ouvriers du
chantier. Tous les jeunes sont obligés d’émigrer. Avec l’hydrocentrale,
c’est 2 000 emplois !» Dans une région où les sources de revenus sont
rares, les habitants sont sensibles
aux promesses de développement
économique.
«Il n’y a même pas de pont pour nous
relier à la route principale. Ce sera
fait avec le barrage et, en plus, on
aura un meilleur système d’irrigation pour nos champs.» Sur l’autre
berge de la Vjosa, Islam Islamaj,
le maire de Shkozë, montre la petite
barque qui permet de traverser.
A 58 ans, il se réjouit de la possible
reprise des travaux de Kalivaç. Mais
il s’oppose fermement à l’autre
grande digue en projet, celle de
Poçem, prévue quelques kilomètres
plus bas. Là, ce sont ses champs à
lui, ses dizaines d’oliviers, mais
aussi les maisons de ses voisins qui
disparaîtraient.
Une issue inenvisageable pour Olsi
Nika. Casquette «All dams are
dirty» («tous les barrages sont
sales») vissée sur la tête, le directeur de l’ONG environnementale
EcoAlbania ne cesse d’alerter les
habitants, souvent peu informés
des projets qui les touchent : «La
question des barrages sur la Vjosa
n’a rien à voir avec l’économie,
l’énergie ou le développement durable. On parle de blanchiment d’argent, de corruption et de privatisa-
Dans l’unique café de Kalivaç, on attend que les travaux reprennent.
tion du bien public.» Le militant
écologiste en veut pour preuve la
décision du tribunal administratif relative à l’attribution de la
concession du barrage de Poçem
à des investisseurs turcs. En
mai 2017, les magistrats de Tirana
ont jugé la procédure illégale. Le
ministère de l’Energie a fait appel.
«TSUNAMI DE BARRAGES»
Recouverte à 70 % de montagnes,
l’Albanie abrite le deuxième potentiel hydroélectrique d’Europe.
Autrefois autosuffisant, le pays est
désormais régulièrement contraint
d’importer son électricité, à grands
frais. Pour les autorités, les barrages
en projet répondent à ces nouveaux
besoins. «Aucune étude n’a été effectuée en ce sens, s’insurge Olsi Nika.
Les gens sont victimes de la propagande des autorités. Si nous voulons
produire plus d’électricité, il faut
d’abord moderniser notre réseau
et diversifier nos sources d’énergie.»
Malgré des sécheresses de plus
en plus fréquentes, l’Etat continue
de miser sur ses rivières. Au
total, EcoAlbania recense près
de 540 barrages dans le pays. Mais
l’Albanie n’est pas un cas isolé.
«Les Balkans sont le dernier grand
“marché” pour l’hydroélectrique»,
explique le fondateur de l’ONG
autrichienne RiverWatch, l’écologiste Ulrich Eichelmann, qui
dénonce les 3000 projets en cours
dans le Sud-Est européen : «Nulle
part ailleurs en Europe vous n’avez
autant de rivières intactes et sauvages. C’est intéressant pour le lobby
de l’hydro, le plus vieux lobby de
l’énergie au monde, il dispose de relations étroites avec le secteur du BTP,
les banques, etc. Le simple processus
de concession aux investisseurs est
parfait pour faire de l’argent.»
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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Carnet
ANNIVERSAIRES
L’enfant de 68
Paul
a un demi-siècle aujourd’hui.
Sa mère et toute la famille
lui souhaitent
un joyeux anniversaire.
Au village de Kutë, les champs et plusieurs maisons sont menacés de disparition par les projets de barrages.
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
Contactez-nous
Sur la Vjosa, les ponts sont rares, et les habitants sont contraints de traverser par leurs propres moyens.
Depuis jeudi et ce pour trois jours,
Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) accueille le premier Sommet européen
des rivières. «Sarajevo est au cœur
des Balkans et de notre campagne
“le Cœur bleu de l’Europe”, explique
Ulrich Eichelmann. C’est la capitale
d’un pays où il y a un nombre incroyable de projets de barrages très
étranges. Mais aussi avec de très
fortes oppositions des populations locales.» Avec cette première rencontre inédite, les défenseurs des rivières espèrent endiguer ce «tsunami
de barrages».
A l’heure des engagements climatiques et du développement durable, le sommet veut également
faire éclater la «dam truth» (la «vérité sur les barrages») et mettre à
mal l’image «verte» de l’énergie hydraulique. «Les barrages détruisent
nos rivières, tuent les espèces et appauvrissent les populations locales»,
constate froidement Ulrich Eichelmann. Et de pointer les 23000 barrages déjà construits sur les cours
d’eau européens. «Les rivières des
Balkans forment une oasis culturelle
et naturelle, un patrimoine continental, poursuit-il. Si nous vivons
dans une Europe unie, ne devrait-on
pas empêcher leur destruction?»
CONTRADICTIONS DE L’UE
L’Europe, il en est doublement question dans ces multiples projets de
barrages. «Au moins 37, soutenus par
les banques multilatérales de développement européennes, concernent
des zones protégées ou des zones de diversité biologique élevée», précise
Pippa Gallop, de l’ONG Bankwatch,
qui pointe les contradictions de l’UE
dans son travail de surveillance des
financements européens concernant
les Balkans. «Au lieu de faire la promotion de nouvelles hydrocentrales,
l’UE devrait jouer un rôle plus important dans la diversification des sources d’énergies renouvelables et la réduction des pertes énergétiques.»
Entièrement épargné par les
constructions humaines, l’écosystème très dynamique de la Vjosa est
unique sur le continent européen.
Pourtant, cette exceptionnelle
richesse naturelle recèle encore bien
des mystères. Près de Kalivaç, le
jeune biologiste viennois Paul Meulenbroek est comme perdu dans
l’immensité d’une plaine de galets.
«La majorité des fleuves du continent
ont été construits ou dégradés. Mais
ici, nous pouvons observer un système fluvial qui, depuis sa source jusqu’à son arrivée en mer, coule librement.» Avec ses collègues albanais
et autrichiens, il identifie minutieusement chaque poisson pêché.
Au sortir des montagnes, la plupart
des rivières d’Europe ont été géné-
ralement domestiquées par les barrages et les digues. A mi-parcours,
la Vjosa, elle, n’en fait qu’à sa tête,
s’élargissant sur plusieurs kilomètres. «Aujourd’hui, on cherche à
rendre leur caractère naturel aux
fleuves et à revenir sur ces aménagements du passé, explique Paul Meulenbroek. Des fleuves références,
comme la Vjosa, sont très importants pour comprendre comment
ces systèmes naturels fonctionnent.»
Selon les analyses des scientifiques,
de nombreuses espèces endémiques pourraient ainsi disparaître,
menacées par le ciment des barrages dans les Balkans. Parmi elles,
une espèce européenne de poisson
sur dix. Le pêcheur Fatmir Bektashi
est content de la prise du jour. Il remonte sur son âne. Selon ce natif, il
faut bien sûr protéger au plus vite la
Vjosa : «Pour nous, c’est bien plus
qu’un fleuve.» •
Réservations
et insertions
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pour une parution
le lendemain
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Forfait 10 lignes :
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10 u
MONDE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Blog Africa4 Depuis
avril 2016, Christian Bouquet,
professeur de géographie,
présente les travaux de l’atelier cartographique
du LAM (Les Afriques dans le monde) sur les
élections en Afrique. Les résultats du scrutin
présidentiel au Mali des 29 juillet et 12 août ont
pu être cartographiés bureau de vote par bureau de vote (il y en avait 23 041). PHOTO AFP
Lors d’un
rassemblement en
réaction à l’assassinat
de Jan Kuciak et Martina
Kusnirova, le 5 avril
à Bratislava. PHOTO
La police a arrêté
jeudi plusieurs
personnes
soupçonnées d’avoir
participé, en février,
à l’assassinat de Jan
Kuciak et de sa
fiancée. La victime
enquêtait sur des
liens supposés entre
le parti au pouvoir
à Bratislava et
la mafia calabraise.
RADOVAN STOKLASA
Par
NELLY DIDELOT
sable du bureau Europe-Balkans de Reporters sans frontières. On risque de se
retrouver dans la même situation qu’à Malte. Les exécutants du meurtre de Daphne Caruana Galizia [une
journaliste anticorruption
tuée dans l’explosion de sa
voiture en octobre 2017, ndlr]
ont été arrêtés mais l’enquête
sur les commanditaires est au
point mort.»
S
ept mois après le meurtre du journaliste d’investigation Jan Kuciak
et de sa fiancée Martina
Kusnirova, l’enquête avance
enfin. La police slovaque a
annoncé ce jeudi avoir arrêté
plusieurs personnes (huit
d’après les médias locaux)
suspectées d’être impliquées
dans un «crime violent», sans
plus de détails. C’est l’avocat de la famille, et ancien
ministre de l’Intérieur, qui
a confirmé qu’il s’agissait
du meurtre du journaliste.
«Aujourd’hui, tôt le matin, les
suspects de l’assassinat de Jan
Kuciak et de Martina Kusnirova ont été arrêtés», a-t-il
écrit sur Facebook.
Jan Kuciak a été assassiné à
son domicile, à une cinquantaine de kilomètres à l’est
de Bratislava le 21 février.
Celui qui était déjà considéré
à 27 ans comme l’un des
meilleurs journalistes d’investigation slovaques enquêtait sur des liens supposés entre le parti au pouvoir et la
mafia calabraise qui leur permettaient de détourner des
subventions européennes.
Représailles. Le site d’information Aktuality.sk pour
lequel il travaillait a publié à
titre posthume l’article dans
lequel il mettait en cause de
hauts responsables politiques, jusqu’au Premier ministre d’alors, Robert Fico.
Tout pointe un meurtre de
représailles lié à ses enquêtes. Un an avant son assassinat, Jan Kuciak avait déjà
porté plainte après que des
menaces ont été proférées
contre lui par Marian Kocner,
un homme d’affaires proche
de la mafia locale, sans que la
police ne donne suite.
Au départ, ce meurtre fait
peu réagir la classe politique.
Au contraire de la société ci-
Lettre ouverte. La police
Journaliste slovaque
assassiné: des arrestations
mais pas la fin de l’histoire
vile qui se mobilise en masse,
pour défendre la liberté de la
presse. Des interrogations
sur la disparition inexpliquée
de deux reporters en 2008
et 2015 ressurgissent. Des
manifestations de grande
ampleur, les plus importantes depuis la chute du communisme en 1989, ont lieu
dans tout le pays pour dénoncer la corruption et le
manque de réaction des
autorités au meurtre du jour-
naliste. En mars, le chef de la
police et le ministre de l’Intérieur cèdent et démissionnent. Ils sont bientôt suivis
par le Premier ministre, Robert Fico, mis en cause par
les enquêtes du journaliste et
qui s’était déjà distingué
en 2016 en qualifiant des
journalistes de «prostituées
antislovaques».
L’enquête, elle, s’enlise. En
mars, le procureur reconnaît
que Kuciak était visé par un
contrat probablement lié à
son travail. Ensuite, plus rien
jusqu’à ces derniers jours,
quand les événements s’accélèrent. Le 17 septembre, les
autorités slovaques annoncent avoir identifié un témoin possible et en diffusent
le portrait-robot. Le procureur précise que «malgré des
erreurs initiales», l’enquête
avance et a permis de réduire
le nombre de motifs du
meurtre à deux.
L’arrestation, ce jeudi, de
plusieurs suspects, a pu avoir
lieu grâce à des photos prises
par un satellite américain qui
survolait la scène du crime
au moment du crime, à en
croire l’hebdomadaire tchèque Respekt. «Nous nous
réjouissons évidemment de
cette brusque avancée de l’enquête, mais il faut prendre
ces informations avec quelques précautions, prévient
Pauline Adès Mevel, respon-
slovaque a très peu communiqué sur le profil des suspects interpellés, mais tout
laisse croire qu’il ne s’agit
que d’hommes de main.
«D’autre part, il est possible
que ces annonces arrivent
surtout pour calmer les esprits, qui ont commencé à
s’échauffer en août, après six
mois sans résultats», poursuit
Pauline Adès Mevel. Trois
cents journalistes avaient
alors réclamé justice pour
leur collègue dans une lettre
ouverte: «Nous ne savons toujours pas qui les a tués, ni
pourquoi. Nous avons toujours des doutes quant à l’indépendance réelle de l’enquête.»
Une manière de maintenir
la pression sur le gouvernement, alors que le souvenir
des grandes manifestations
de mars s’estompe. Leurs
organisateurs tentent d’en
relancer la dynamique avec
une marche anticorruption
organisée ce vendredi à Bratislava, et maintenue après
l’annonce des arrestations.
Les menaces qui pèsent
sur la liberté de la presse
slovaque sont loin d’avoir
disparu. L’indépendance
de la RTVS, la radio et télévision publique, reste menacée. Depuis l’an dernier, le
pays a perdu dix rangs au
classement RSF de la liberté
de la presse. •
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
u 11
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Birmanie Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a
décidé jeudi de créer une équipe chargée de réunir des
«preuves» sur les crimes les plus graves commis en Birmanie depuis 2011, notamment à l’encontre des Rohingyas. La CPI a annoncé mi-septembre l’ouverture d’un
examen préliminaire concernant la déportation présumée des Rohingyas par la Birmanie vers le Bangladesh,
première étape d’un processus pouvant aboutir à une
enquête formelle du tribunal. PHOTO REUTERS
«Je suis ici parce que j’estime
qu’il est de mon devoir civique
de vous dire ce qui m’est arrivé
lorsque Brett Kavanaugh et moi
étions au lycée. […] J’ai cru qu’il
allait me violer.»
Skripal: l’un des suspects identifié
REUTERS
CHRISTINE
BLASEY FORD
universitaire
et accusatrice
du candidat à
la Cour suprême
Brett Kavanaugh
La voix tremblante et se disant «terrifiée», l’universitaire
Christine Blasey Ford a accusé jeudi sous serment le candidat
de Donald Trump à la Cour suprême de l’avoir agressée sexuellement en 1982, lors d’une audition historique au Sénat.
L’éminente chercheuse en psychologie de 51 ans, a accusé le
juge Brett Kavanaugh d’avoir tenté de la violer au cours d’une
soirée entre lycéens en 1982, un épisode qui a «radicalement
changé [sa] vie». «Il y avait quatre garçons», dont Brett Kavanaugh et son ami l’auteur Mark Judge, a affirmé Christine Blasey Ford. Tous deux étaient «visiblement ivres». Alors qu’elle
montait aux toilettes, elle a été «poussée par derrière dans une
chambre». «Brett et Mark sont rentrés [...] et ont fermé la porte
derrière eux», a-t-elle poursuivi. Avant de la pousser sur le lit.
Puis «Brett s’est mis sur [elle]», tentant de la déshabiller tout
en la touchant partout sur le corps. «Il avait du mal parce qu’il
était tellement ivre.» Et qu’elle portait un maillot une pièce.
Lorsqu’elle a tenté de crier, Brett Kavanaugh a voulu l’en empêcher en plaçant sa main sur la bouche. «C’est ce qui a eu l’impact le plus durable sur ma vie. J’avais du mal à respirer et j’ai
cru que Brett allait accidentellement me tuer.» Le magistrat
conservateur de 53 ans, qui nie catégoriquement les faits, sera
entendu après elle devant la Commission judiciaire du Sénat
lors de cette audience retransmise en direct.
Lire le compte rendu complet de l’audition sur Libé.fr
La vie hors cadre
d’Helena Almeida
Elle avait surgi d’un coup
dans le paysage : une silhouette sombre au milieu de
la photo, où elle déchirait un
rideau de peinture bleue. On
aurait dit qu’elle allait sortir
du cadre. Image inoubliable,
irruption d’autant plus inespérée que l’artiste Helena
Almeida, dont on apprend la
mort à l’âge de 84 ans, et qui
représenta deux fois le Portugal à la Biennale de Venise,
était quasi inconnue en
France jusqu’à la rétrospective que lui consacra le Jeu de
Paume à Paris en 2016. Pour
beaucoup, ce fut l’occasion
de découvrir un travail dont
le point de départ, délaisser
la peinture, donna lieu à une
géniale remise en question
des limites de chaque médium (elle mêla photo, sculpture et performance) et du
plan pictural lui-même. Née
à Lisbonne, où elle travailla
toute sa vie, elle passa de longues heures, enfant, à poser
pour son père, le sculpteur
«officiel» de l’Estado Novo
fasciste, Leopoldo de Almeida. A contempler les
œuvres qu’elle créa par la
suite, rigoureuses mises en
scène de son propre corps,
c’était désormais elle-même,
qui choisissait les poses. Son
impertinence vis-à-vis de la
peinture peut aussi se satisfaire d’une lecture féministe.
E.-F. D.
PHOTO FILIPE BRAGA. FONDATION DE SERRALVES, PORTO
Des diplômés d’une académie militaire en Tchétchénie. Tout à droite, l’homme
ressemble à Anatoli Chepiga (visible à droite en médaillon). PHOTO THE INSIDER
Le feuilleton d’espionnage
les Pieds nickelés à Salisbury
continue. C’est au site d’investigation russe The Insider
et à son homologue britannique Bellingcat que l’on
doit les dernières révélations. L’un des deux agents
du renseignement militaire
russe (GRU) accusés par
Londres d’avoir empoisonné
l’ex-espion Sergueï Skripal et
sa fille –dont Londres avait
publié la photo et le nom
(d’emprunt)– a été identifié.
«Rouslan Bochirov», le «simple civil», dixit Vladimir
Poutine, parti pour faire du
«tourisme» à Salisbury, dixit
lui-même, est en réalité le
colonel Anatoli Tchepiga, un
officier du GRU maintes fois
décoré.
Anatoli Vladimirovitch
Tchepiga, né en 1979, dans
l’oblast de l’Amour, à la frontière chinoise, a été formé
dans une prestigieuse académie militaire. Après des
études brillantes, Tchepiga
a servi au sein de la 14e brigade du Spetsnaz, une unité
d’élite du GRU qui a joué un
rôle important dans la
deuxième guerre de Tchétchénie. Il y aura été déployé
à trois reprises et en aurait
rapporté une vingtaine de
décorations. En décembre 2014, Tchepiga, devenu
entre-temps un officier
clandestin du GRU affublé
de l’identité de «Rouslan Bochirov», a reçu le plus haut
titre honorifique qui soit,
héros de la Fédération de
Russie, décerné par Vladimir Poutine en personne
pour «service à l’Etat et la
nation russes, souvent en
lien avec un exploit ou acte
de bravoure». En croisant
ses informations, le site a
déduit que «l’exploit» en
question avait dû avoir lieu
en Ukraine de l’Est.
«Il n’y a aucune preuve, donc
ils continuent leur campagne
sur le front de l’information
dont le seul but est de détourner l’attention de la principale question : que s’est-il
passé à Salisbury?» a fulminé
sur Facebook la porte-parole
de la diplomatie russe, Maria
Zakharova. «Quand auronsnous la moindre preuve de
l’implication de qui que ce
soit dans, comme dit Londres,
l’empoisonnement de Salisbury ?» poursuit-elle, peu
convaincue par les éléments
fournis par Bellingcat sur
l’identité et la présence des
deux «touristes» dans la ville
britannique, les 3 et4 mars,
jour où les Skripal ont été
empoisonnés.
Une des ex-camarades de
classe de Tchepiga a moins
de doutes. «C’est lui, Tolia»,
diminutif d’Anatoli, a confirmé, interrogée par le quotidien russe Kommersant,
une habitante du village de
Berezovka, où la famille de
Tchepiga a vécu pendant de
longues années. «C’est lui, à
100%. Ce sont ses yeux noirs,
sa voix», poursuit-elle, disant avoir reconnu son vieux
copain dans toutes les publications qu’elle a lues ces derniers temps. V.D.
Medicane
Ce terme, contraction en anglais de «Mediterranean» et «hurricane» (ouragan), désigne un phénomène métérologique rare et fort décoiffant qui
pourrait frapper la Grèce à partir de samedi. «Il
y aurait une petite éventualité d’un phénomène rare
en Grèce, de cyclone méditerranéen», a averti l’Observatoire d’Athènes. En attendant, ça souffle déjà. Jeudi,
dans les principaux ports de Grèce, les bateaux sont
restés à l’ancre pour la deuxième journée consécutive,
à cause de ce front de basses pressions «inhabituel
pour la saison». La majorité des liaisons entre le continent et les îles de la mer Egée ne seront pas effectuées
en raison de vents allant jusqu’à 85km/heure, provoqués par ce front froid baptisé «Xenophon».
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12 u
FRANCE
Par
EMMANUEL FANSTEN
et ISMAËL HALISSAT
P
anique place Vendôme. En
quelques jours, la succession
de François Molins au poste
très exposé de procureur de la République de Paris a provoqué une crise
inédite à la Chancellerie. Comme
l’affirme le Canard enchaîné, Emmanuel Macron a retoqué les
trois candidats sélectionnés par la
garde des Sceaux, Nicole Belloubet.
Depuis, rien ne va plus et chacun se
perd en conjectures sur les raisons
de ce choix ou le nom des nouveaux
prétendants. «C’est la honte», se désole un haut magistrat, estomaqué
par une telle «impréparation» sur un
dossier aussi brûlant. «Un merdier
sans nom», abonde un autre. En balayant sèchement les candidatures
soumises après deux mois de suspense, Emmanuel Macron n’a pas
seulement infligé un violent camouflet à sa ministre de la justice. Il a
aussi provoqué une levée de boucliers parmi les différents syndicats
de magistrats, qui l’accusent de vouloir garder la haute main sur ce
poste ultrasensible alors même que
l’exécutif est déjà visé par plusieurs
enquêtes judiciaires. Une polémique
qui relance naturellement le débat
sur l’absence de véritable indépendance du parquet et le conservatisme du chef de l’Etat sur le sujet.
Désaveu pour la
ministre de la Justice
Ce premier couac de rentrée est
d’autant plus surprenant que tout
semblait dans les tuyaux. Après
avoir atteint la limite des sept ans à
la tête du parquet de Paris, François
Molins s’apprête à devenir procureur général près la Cour de cassation. Lancée officieusement depuis
des mois, la course à sa succession
s’est concrétisée cet été. Sur la dizaine de magistrats ayant fait acte
de candidature, trois ont été reçus
début juillet par la garde des
Sceaux : Maryvonne Caillibotte,
avocate générale à Paris, Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale de Douai, et Marc Cimamonti,
alors procureur de Lyon.
Ce dernier, «fermement soutenu par
le ministre Gérard Collomb», selon
un magistrat bien informé, faisait
office de «candidat naturel» et semblait tenir la rampe jusqu’à peu.
Mais les sorties hasardeuses du ministre de l’Intérieur, ces dernières
semaines, auraient contribué à
plomber sérieusement sa nomination. Autre argument invoqué pour
Justice
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
A Paris, Macron
veut poser
son parquet
Alors que le procureur de la République
François Molins quittera son poste en
novembre, le chef de l’Etat a rejeté les trois
candidats proposés par la garde des Sceaux
pour lui succéder. Ce qui relance la crainte d’une
possible mainmise de l’Elysée sur les
nominations au sommet de la magistrature.
Le procureur de Paris, François Molins,
prédécesseure, nommée secrétaire
générale de la justice.
Autre argument avancé : la réduction des compétences du parquet
de Paris, bientôt déchargé des affaires terroristes, aurait rebattu les
cartes. Explication cependant peu
crédible, tant ce projet de réforme
est prévu de longue date. «Cette affaire démontre surtout l’amateurisme de la Chancellerie», résume
un ancien magistrat du parquet de
Paris.
Poste le plus sensible
de la magistrature
justifier cette soudaine mise à
l’écart : sa liberté de parole, que
d’aucuns jugeraient un peu trop encombrante par les temps qui courent.
En tant que président de la conférence nationale des procureurs de la
République, Marc Cimamonti s’est
fait le chantre de l’autonomie des
parquets. Un discours anxiogène
pour le pouvoir en place, qui lui préférerait un profil moins clivant. Au
risque d’alimenter les suspicions.
«Belloubet fait passer les plats en
salle et Macron les renvoie en cuisine
comme un client mécontent, résume
un haut magistrat. Si Sarkozy avait
fait la moitié de ça, tout le monde
aurait été vent debout.»
Pour débloquer la situation, la
Chancellerie a pris finalement tout
le monde de court en lançant un
improbable appel à candidatures
pour le poste de procureur de Paris,
parmi huit autres postes à pourvoir.
Du jamais vu. «Une manœuvre grossière», selon le Syndicat de la magistrature (SM), qui ne viserait qu’à
«déguiser le choix du prince en prétendue transparence». De son côté
l’Union syndicale des magistrats
(USM) dénonce une «pratique iné-
dite» qui «jette le doute, avant même
sa nomination et quelles que soient
ses qualités professionnelles, sur la
crédibilité et l’impartialité du futur
procureur». Politiquement, ce revers de l’Elysée apparaît surtout
comme un camouflet pour la ministre de la Justice, Nicole Belloubet,
qui tente depuis de dédramatiser la
situation via ses conseillers. Place
Vendôme, on assure que la donne
aurait récemment changé en raison
d’un simple jeu de chaises musicales. Marc Cimamonti a finalement
accepté le poste de procureur général à Versailles laissé vacant par sa
A défaut d’être le plus haut poste de
la magistrature, celui de procureur
de la République de Paris est certainement le plus sensible et le plus
exposé. François Molins l’a parfaitement illustré, en devenant un personnage public aussi identifié
qu’un ministre, notamment en raison de son omniprésence médiatique depuis les attentats de janvier 2015. Certes, le contentieux
terroriste devrait bientôt échoir au
nouveau Parquet national antiterroriste (Pnat), et les principaux dossiers économiques relèvent depuis
quelques années du Parquet national financier (PNF), mais la juridiction parisienne conserve un champ
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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«Belloubet fait
passer les plats en
salle et Macron les
renvoie en cuisine
comme un client
mécontent.
Si Sarkozy avait fait
la moitié de ça, tout
le monde aurait été
vent debout.»
Un haut magistrat
entre Gérard Collomb et Nicole Belloubet, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le 13 juillet. PHOTO MARC CHAUMEIL
de compétence très large au cœur
de l’action publique, souvent en
étroite relation avec le plus haut
sommet de l’Etat.
C’est notamment ici qu’atterrissent
la plupart des grosses affaires politiques, visant autant le gouvernement que son opposition. Plusieurs
ministres sont d’ailleurs cités dans
des enquêtes judiciaires actuellement suivies par le parquet de Paris.
Françoise Nyssen, la ministre de la
Culture, pour des travaux d’agrandissement de la maison d’édition
Actes Sud, qu’elle a dirigée jusqu’à
son entrée au gouvernement; Muriel Pénicaud, ministre du Travail,
pour l’organisation sans appel d’offres d’une soirée à Las Vegas en présence d’Emmanuel Macron peu de
temps avant le lancement de son
parti politique; et plus récemment
l’affaire Benalla, qui vise directement l’Elysée. Des perquisitions ont
été menées au Palais en juillet et
Ismaël Emelien, l’un des plus proches conseillers du Président, pourrait être prochainement entendu.
A cela s’ajoutent toutes les investigations potentiellement menées sur
des personnalités proches du pouvoir. Pour toutes ces affaires, c’est
au parquet de Paris que revient l’opportunité des poursuites.
L’interventionnisme
de Macron
en question
Sur le papier, rien n’empêche Emmanuel Macron de s’impliquer personnellement dans le choix du prochain procureur de la République
SALON D'ART CONTEMPORAIN
de Paris. Constitutionnellement,
c’est bien à lui que revient la nomination des magistrats du parquet
sur proposition de la garde des
Sceaux. Mais le Président et son
Premier ministre, Edouard Philippe, auraient fait preuve d’un zèle
peu habituel dans la procédure de
sélection. Selon le Monde, le chef du
gouvernement aurait ainsi reçu en
personne les trois candidats finalement malheureux. En dépit de la
polémique suscitée par un tel interventionnisme, cette volonté de
s’impliquer dans le choix des nominations les plus importantes n’est
pas vraiment une surprise. Fidèle à
sa pratique verticale du pouvoir,
Emmanuel Macron n’a jamais fait
mystère de son attachement au lien
hiérarchique entre l’exécutif et les
LILLE
GRAND PALAIS DU 28 AU 30
1, BLD DES CITÉS UNIES SEPTEMBRE 2018
59777 LILLE
ARTISTES PEINTRES, SCULPTEURS,
PHOTOGRAPHES, DESIGNERS
parquets, chargés de mettre en
place la politique pénale fixée par le
gouvernement. A l’occasion de
l’audience solennelle de rentrée de
la Cour de cassation, en janvier,
Emmanuel Macron avait déjà douché tout espoir d’aboutir à une véritable indépendance du parquet. Se
prononçant pour le maintien d’une
«chaîne hiérarchique» entre le parquet et le ministère de la Justice, il
a estimé qu’il ne fallait pas «confondre l’indépendance et une forme de
pureté absolue». «Le parquet à la
française se doit d’être rattaché, par
ses fonctions mêmes, au garde des
Sceaux», a insisté le Président, tout
en rappelant que «l’indépendance
pleine» des magistrats devait être
garantie grâce à une «rigueur absolue sur les critères de nomination et
ENTRÉE 5€
L’info qui avance avec vous
de promotion». Un argument inaudible, tant la succession de François
Molins offre aujourd’hui le spectacle d’une procédure opaque pilotée
depuis l’Elysée.
La situation a d’ailleurs peu de
chance de s’améliorer. Le projet de
réforme constitutionnelle (dont
l’examen a été suspendu au moment où a éclaté l’affaire Benalla)
prévoit bien un alignement des
conditions de nominations des magistrats du parquet sur ceux du
siège, statutairement plus indépendants, mais le Conseil supérieur de
la magistrature (CSM) n’aura qu’un
pouvoir de veto, et le choix des candidats continuera de relever de
l’exécutif. «Le principal problème
réside dans ce pouvoir de proposition de la Chancellerie», insiste Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature. Sur ce point,
Emmanuel Macron profite aussi des
hasards du calendrier judiciaire. A
la différence de son prédécesseur,
qui n’avait eu à signer pratiquement
aucune nomination sensible, le
nouveau chef de l’Etat devra donner son imprimatur à plusieurs postes clés:le prochain procureur de la
République de Paris, donc, mais
aussi le futur procureur national
antiterroriste, le successeur
d’Eliane Houlette à la tête du PNF
et le prochain procureur général à
la Cour d’appel de Paris. •
HORAIRES
VENDREDI 15H - 21H
SAMEDI ET DIMANCHE 11H - 19H
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WWW.SBO-EXPO.COM
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14 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Air France-KLM
Le directeur
général met les
pieds dans l’Etat
Benjamin Smith a affirmé dans la presse britannique
que le gouvernement était prêt à céder les 14%
de parts qu’il détient dans la compagnie aérienne,
provoquant un démenti de Bercy. Le nouveau patron
aura aussi à régler la question salariale, à l’origine
de la démission de son prédécesseur.
Par
FRANCK BOUAZIZ
D
e l’art «d’ambiancer» un
conseil d’administration.
Alors que celui d’Air France-KLM était programmé jeudi
après-midi, Benjamin Smith, le
nouveau boss du groupe s’est fait
remarquer, dès le matin par quelques déclarations bien senties au
quotidien économique britannique
The Financial Times. Il y affirme
ainsi que «le gouvernement du président Emmanuel Macron est préparé à vendre les 14 % [du capital, ndlr] que l’Etat possède dans le
groupe Air France-KLM».
Visiblement, rien n’a été laissé au
hasard par celui que tout le monde
surnomme «Ben» depuis son arrivée à Paris. Le choix du journal pour
distiller ses confidences : un média britannique considéré comme
une référence à la City et à Wall
Street. Le timing : juste avant que
les 18 membres du conseil d’administration se réunissent.
Benjamin Smith, qui n’est pas vraiment un perdreau de l’année dans
le business du transport aérien –il
a redressé la compagnie Air Canada–, a vraisemblablement voulu
signifier, sans perdre un instant,
que le temps des ronds de jambes
avec l’Etat actionnaire était révolu.
Il est vrai qu’à la différence de ses
prédécesseurs, sa nomination n’a,
semble-t-il, pas été adoubée par
l’Elysée. Ce qui n’a pas empêché
le ministre de l’Economie et des
Finances de recadrer assez sèchement le nouveau directeur général
d’Air France-KLM, quelques heures
seulement après ses déclarations :
«Ça ne fait pas partie de la feuille de
route de liquider la participation
de l’Etat dans Air France», a martelé
jeudi matin Bruno Le Maire au
micro de France Info, avant d’enfoncer le clou, histoire de lever
toute ambiguïté : «Ce que nous
demandons à Ben Smith, c’est le
redressement d’Air France.»
AGACEMENT
Même point de vue du côté du Parlement : «Il n’y a pas de tabou sur
cette question, mais ce n’est pas le
moment, pour l’Etat, de vendre
sa participation vu le cours de l’action», affirme le député LREM JeanBaptiste Djebbari, pilote de profession. Et pour cause, le titre
Air France-KLM a chuté de 35% en
Bourse depuis le début de l’année
et se traîne à 8,68 euros. S’il vendait
ses actions, l’Etat en retirerait en
tout et pour tout 520 millions, soit
le prix de deux Airbus longs cour-
riers A350. Or la puissance publique
a acheté ses actions à un cours
beaucoup plus élevé, ce qui fait dire
à un dirigeant d’Air France-KLM,
qui souhaite ardemment conserver
l’anonymat: «En dessous d’un cours
à 10 euros, l’Etat ne peut sérieusement envisager de vendre.» Sur la
forme, en revanche, le nouveau
patron d’Air France-KLM, qui a fait
nuancer par son entourage les
propos tenus au Financial Times, a
peut-être perçu l’agacement du
ministre de l’Economie. Lui comme
son cabinet ont tendance à soupirer lorsqu’on prononce le nom du
groupe aérien.
Déjà au mois de mai, Bercy avait
très modérément apprécié que
le précédent PDG, Jean-Marc Janaillac, claque la porte après avoir
été mis en minorité à l’issue d’un référendum sur la politique salariale
de la compagnie. D’autant plus
qu’aucun scénario de succession
n’avait été préparé tant les dirigeants de l’époque imaginaient
un plébiscite. Ensuite, le feuilleton
du recrutement du successeur, Benjamin Smith, qui a duré plus de
trois mois, a achevé d’irriter Bercy.
Sans oublier la tentative ratée
cet été du groupe AccorHotels de
racheter à l’Etat ses 14 % dans
Air France-KLM. Les discussions,
qui n’auraient pas dû franchir les
murs du ministère de l’Economie,
ont rapidement été éventées au
grand dam des négociateurs.
Pour autant, Benjamin Smith,
même s’il entend marquer son indépendance, ne peut vraiment
se fâcher avec l’Etat, dont il espère
quelques faveurs. Depuis des mois,
Air France mène un lobbying intensif afin d’obtenir la baisse d’une
série de charges sur le transport
aérien. Au premier rang figure la
taxe dite «Chirac», instaurée afin de
financer l’aide au développement,
payée par les compagnies aériennes
au départ de Paris, donc essentiellement Air France.
FRONT UNI
Décidé à mettre les pieds dans le
plat, à tous les étages de l’entreprise, le nouveau patron entend
secouer la direction générale
d’Air France. Sa cousine germaine
KLM lui donne moins de fil à retordre, elle ne réalise qu’un tiers du
chiffre d’affaires, mais deux tiers
des bénéfices, ce qui lui assure une
certaine autonomie.
Au siège de la compagnie française,
en revanche, la situation est plus
complexe : le départ du numéro 1
Franck Terner a été acté par
le conseil d’administration qui
s’est tenu jeudi. Le directeur des
ressources humaines, Gilles Gateau, est également donné partant.
Benjamin Smith, qui a débarqué
à Paris avec seulement deux de
ses proches venus d’Air Canada, va
vraisemblablement lancer une série
de recrutements. Dans une entreprise où bon nombre de postes clés
sont tenus par des hommes, Nathalie Stubler, la directrice de la filiale
à bas coûts Transavia, forte de ses
bons résultats, tient la corde pour
devenir numéro 2 d’Air France.
Numéro 2 et pas numéro 1 car Benjamin Smith va piloter en direct
Air France, en plus de la direction
de l’ensemble Air France-KLM, de
manière à montrer aux syndicats
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
u 15
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Benjamin Smith, le 12 avril
à Toronto. PHOTO GEORGE
PIMENTEL. GETTY IMAGES
HOP SUR LA
CORDE RAIDE
C’est une filiale à problèmes
d’Air France, mais ses ennuis
restent, pour le moment,
relativement discrets. Dédiée
aux vols court-courriers
(France et Europe), Hop aurait
perdu 80 millions d’euros l’an
dernier. Elle souffre à la fois
de la concurrence du TGV,
des compagnies low-cost
et d’une flotte disparate,
ce qui augmente ses coûts
d’exploitation, puisque les
pilotes sont spécialisés par type
d’avion et ne peuvent être
interchangeables. Lors d’un
comité d’entreprise qui s’est
tenu le 30 août, la direction de
Hop a annoncé la suppression
de 110 postes et la volonté
d’en créer 35 dans la foulée.
Ce qui fait 75 emplois menacés.
L’avenir de Hop semble d’autant
plus délicat depuis l’annonce
jeudi par Ryanair de
l’implantation de deux bases
en France sur les aéroports
de Bordeaux et Marseille. Elles
accueilleront chacune deux
avions qui desserviront vingtsix nouvelles destinations.
Hop pourrait donc se retrouver
en concurrence frontale
sur certains vols avec
la compagnie irlandaise, qui
affiche des tarifs radicalement
plus bas. Air France pourrait
tenter de sortir de cette impasse
en basculant une partie des vols
opérés par Hop vers sa filiale
low-cost Transavia. Mais une
telle décision ne serait pas
dépourvue de conséquences
pour les effectifs de Hop, au
moment où le nouveau patron
d’Air France-KLM veut apaiser
le climat social.
qui l’attendent de pied ferme sa volonté d’aller directement au contact
avec eux. Un premier rendez-vous
est d’ailleurs fixé au 1er octobre avec
l’intersyndicale d’Air France. Ce
front uni qui regroupe aussi bien les
représentants des salariés aux sol,
que ceux des pilotes et les hôtesses
laisse planer la menace d’une grève
si ses revendications salariales ne
sont pas satisfaites. Benjamin Smith
qui joue gros sur ce coup, pourrait
tenter de manœuvrer dans une
sorte de valse à trois temps.
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VOUS
Si l’on en croit un ponte d’Air France-KLM contacté par Libération,
le directeur général commencerait par lâcher partiellement face
aux 5,1% d’augmentation salariale
générale réclamés par les syndicats
depuis des mois de manière à solder
un vieux contentieux.
Ensuite, Benjamin Smith entamerait des discussions sur l’avenir
des rémunérations en proposant un
marché gagnant-gagnant: une progression des salaires garantie sur
plusieurs années à la double condi-
tion : que les bénéfices de l’entreprise soient au rendez-vous et que
des gains de productivité soient
acceptés.
JOUER LA MONTRE
Enfin, restera à régler la question
particulière des pilotes qui demandent une augmentation supplémentaire de salaire au motif que
leurs confrères des autres compagnies seraient mieux traités. Sur
ce dernier point, Benjamin Smith
risque d’être tenté de jouer la
montre. Dans quelques semaines,
le Syndicat national des pilotes de
ligne (SNPL), qui fédère deux tiers
des navigants de la compagnie,
devra renouveler ses instances
dirigeantes, et notamment son président. Or Philippe Evain, qui
occupe la fonction et devrait solliciter son renouvellement, est perçu
comme un dur qui n’hésitera pas à
embarquer ses troupes dans une
grève durable si les demandes de
son organisation ne sont pas satisfaites. Le nouveau directeur général
d’Air France pourrait donc spéculer
sur le renversement du patron des
pilotes et l’accession au pouvoir
d’une équipe plus modérée dans ses
revendications.
Dans cette hypothèse, Benjamin
Smith apparaîtrait alors comme un
pacificateur sur le plan interne, mais
aussi comme celui qui maintient
l’Etat à distance raisonnable. Deux
défis sur lesquels ses prédécesseurs
immédiats se sont cassé les dents,
avant de tirer leur révérence, après
moins de deux ans de mandat. •
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Nucléaire : le gouvernement
petit bras A un mois des arbitra-
ges définitifs sur la Programmation
pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit déterminer
à quel rythme la France se dirigera vers 50 % d’électricité nucléaire, des fuites font état d’un document très
favorable à l’atome. Seuls 8 réacteurs sur 58 seraient
arrêtés dans le sillage de Fessenheim (photo)… et pas
sous ce quinquennat. PHOTO REUTERS
«Libération» a
ausculté le projet
de loi de finances
présenté en Conseil
des ministres lundi.
Surprise: si la
prime d’activité
est bien revalorisée,
elle est aussi
désindexée
de l’inflation.
Par
LILIAN ALEMAGNA et
AMANDINE CAILHOL
C’
est «la» mesure sociale affichée par le
gouvernement :
augmenter certaines prestations. Notamment la prime
d’activité, l’allocation aux
adultes handicapés (AAH) et
l’allocation de solidarité aux
personnes âgées (Aspa, exmiminum vieillesse), qui doivent être «très significativement revalorisées», comme
promis fin août par le Premier ministre, Edouard Philippe. Promesse bien présente dans le projet de loi de
finances (PLF) 2019 : après
une première revalorisation
exceptionnelle prévue en novembre, la prime d’activité,
qui permet au travailleur modeste (jusqu’à 1 300 euros)
d’arrondir ses fins de mois,
sera à nouveau augmentée.
De 20 euros, par exemple,
pour un salarié au smic.
L’AAH connaîtra, elle aussi,
deux revalorisations successives : 41 euros en 2018, puis
40 euros en 2019, pour atteindre 900 euros par mois. Enfin, l’Aspa augmentera
de 35 euros pour une personne seule (54 euros pour
un couple) au 1er janvier.
Tradition. Ça, c’est ce qui
est écrit sur les documents du
gouvernement transmis à la
presse… Mais lorsqu’on se
penche attentivement sur le
budget 2019, adopté lundi en
Conseil des ministres, on découvre dans l’article 65 que
l’exécutif va supprimer les revalorisations annuelles de la
prime d’activité et de l’AAH,
aujourd’hui indexées sur l’inflation. La première ne sera
plus indexée sur l’inflation
durant deux ans. Même
chose pour l’AAH en 2019 (au
printemps 2020, elle bénéficiera d’une «moindre hausse»
de 0,3 %). Or ce mécanisme
Agnès Buzyn (Solidarités et Santé) et Gérald Darmanin (Action et Comptes publics), mardi à Paris. PHOTO
DENIS ALLARD.
Prime d’activité: derrière les grandes
annonces, les petites radineries
permettait jusqu’ici de garan- la prime d’activité aurait, lui,
tir le pouvoir d’achat des bé- reçu 10 euros supplémentainéficiaires lorsque les prix res par mois. Si l’exécutif
augmentent. Pour rappel, avait choisi –comme il l’a fait
l’Insee prévoit fin 2018 une d’ailleurs en 2018– de cumuaugmentation des prix ler en 2019 ce coup de pouce
de 1,6% (+1,3%
automatique
en 2019 selon
DÉCRYPTAGE avec les bonifiles documents
cations excepbudgétaires de Bercy). En tionnelles annoncées, l’Etat
rompant avec cette tradition, aurait versé près de 54 euros
l’Etat devrait économiser de plus par mois à notre béquelques dizaines d’euros par néficiaire de l’AAH et
bénéficiaire: en clair, il va re- 30 euros à notre célibataire
prendre d’une main tout ou au smic. Et non pas seulepartie de ce qu’il s’apprêtait à ment 40 euros et 20 euros,
donner de l’autre.
comme l’affichent fièrement
D’après les calculs de Libéra- les ministres. Pour les finantion, si le gouvernement avait ces publiques, c’est donc
décidé de maintenir les reva- 26 euros de gains par bénéfilorisations annuelles, une ciaire de l’AAH et 10 euros
personne bénéficiaire de pour chaque bénéficiaire de
l’AAH aurait eu droit à près la prime d’activité au smic.
de 14 euros par mois de plus Par ailleurs, l’exécutif a prévu
au printemps 2019. Un salarié un mécanisme similaire pour
célibataire au smic éligible à le minimum vieillesse: l’Aspa
va ainsi augmenter, mais tout
en étant, elle aussi, désindexée en 2019 et en 2020.
Rogné. «Ces revalorisations
exceptionnelles intègrent les
quelques euros que les bénéficiaires auraient reçus avec la
revalorisation basique, se défend-on à Bercy. Ces augmentations sont sans précédent.»
Pas pour tout le monde. Pour
certains, le gain promis risque tout bonnement de se
transformer… en perte. Car,
précisent les textes budgétaires, la nouvelle «bonification» de la prime d’activité ne
sera pas la même pour tous.
Soucieux de privilégier l’emploi tout en pénalisant les petits temps partiels, le gouvernement a choisi de mettre le
paquet sur les salariés au
smic, seuls bénéficiaires de
cette bonification à «taux
plein» de 20 euros par mois.
Au-delà, ce montant «sera décroissant». Quant à ceux qui
gagnent en deçà, ils seront
moins bien servis: la bonification diminuera avec le salaire. Arrivés à un demi-smic,
les bénéficiaires de la prime
d’activité n’auront droit à
rien du tout.
Pour eux, c’est donc la double
peine. Non content de passer
à côté du coup de pouce exceptionnel, ils vont voir leur
prime d’activité stagner,
puisqu’elle ne suivra plus la
hausse des prix. Résultat :
leur pouvoir d’achat sera rogné par l’inflation. Exemple:
une aide à domicile qui gagne 500 euros par mois bénéficie aujourd’hui d’une prime
d’activité qui peut aller jusqu’à 300 euros. Ce montant
ne bougera pas d’un iota l’an
prochain, quand bien même
les prix augmenteraient. Le
gouvernement se défend en
expliquant que d’autres prestations «ciblées sur les ménages les plus exposés à la pauvreté», comme le revenu de
solidarité active (versé aux
personnes sans activité) et
l’allocation spécifique de solidarité (pour les chômeurs
en fin de droits), «seront revalorisées à taux plein». Pour
la majorité, «l’ensemble des
engagements gouvernementaux seront respectés»
puisque la prime d’activité et
l’AAH «feront l’objet de revalorisations exceptionnelles
annoncées». Mais pour maintenir sa trajectoire de réduction du déficit public
sous la barre des 3 % de PIB,
l’Etat a donc choisi de désindexer aussi ces prestations
sociales, en catimini. Sans
assumer. •
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Zappa à la Philharmonie Le spectacle
200 Motels–The Suites, de Frank Zappa,
inspiré de la vie quotidienne d’un groupe
en tournée, sera repris pour l’ouverture du festival Musica,
dimanche à la Philharmonie à Paris, pour les 25 ans de sa mort.
On l’a vu à Strasbourg : 150 musiciens, un chœur, huit chanteurs lyriques ; de l’engagement, de la qualité, de la performance… Récit et interview d’Antoine Gindt, metteur en scène,
et Léo Warynski, chef d’orchestre. PHOTO PHILIPPE STINRWEISS
27%
Collectivités Edouard Philippe
dans la position du démineur
Entre orateurs galvanisés et salle portée par le vent de la
révolte, la venue du Premier ministre devant les élus locaux réunis à Marseille pour le congrès des régions s’annonçait sportive. Edouard Philippe s’est donc employé à
vanter les vertus du dialogue… sans parvenir à convaincre
les élus, qui accusent l’exécutif de mener une politique de
«recentralisation». Le chef du gouvernement s’est attaché
à répondre point par point à l’«appel de Marseille», lancé
mercredi par les trois grandes associations d’élus.
PHOTO PATRICK GHERDOUSSI Lire la suite sur Libé.fr
AFP
«J’ai décidé de cesser mes
activités foraines personnelles
et de démissionner de mes
activités au sein de l’association
organisatrice de “La magie
de Noël” aux Tuileries.»
MARCEL CAMPION
forain, qui avait obtenu
le feu vert du Louvre pour
installer un marché de Noël
aux Tuileries
Après le tollé suscité par ses propos homophobes contre
des élus de la Ville de Paris, qui lui valent d’être poursuivi
en justice, Marcel Campion, 78 ans, a annoncé jeudi qu’il
allait cesser ses activités foraines, vendre sa grande roue
et se retirer de l’organisme gérant le marché de Noël. Un
pied de nez préventif? Depuis le début de la semaine, le ministère de la Culture et le musée du Louvre affirmaient étudier le maintien –ou non– de ce marché de Noël aux Tuileries. Campion n’a pas dit s’il comptait toujours se présenter
aux municipales de 2020, comme il l’avait trompeté cet été.
Les départs de jeunes Français vers la Syrie ont souvent dessiné des histoires
de bandes de potes, parfois
d’amour. Plus rarement de
famille : celle d’un père,
Lotfi S., et de ses fils, Karim
et Mohamed-Emine.
A l’issue d’un long séjour en
Syrie, cet homme – qui
aurait occupé une fonction
stratégique au sein de l’Etat
islamique– et ses deux garçons ont été expulsés vers la
France au printemps 2015,
après avoir été interpellés à
la frontière turco-syrienne.
Dans leurs bagages, une
abondante et alarmante documentation: notices chimiques, tutos d’utilisation
de kalachnikovs, cartes aériennes, plans de cockpits
et d’avions, captures
d’écran de recherches Google Maps sur le pont d’Iéna
et la tour Eiffel… Le trio rêvait-il d’un 11 Septembre à
la française, comme le
soupçonnent les enquêteurs ? Etaient-ils chargés
d’une mission ou ont-ils
laissé leurs aspirations jihadistes derrière eux?
Depuis jeudi après-midi et
jusqu’à ce vendredi, ce
Franco-Tunisien de 50 ans
et son aîné de 23 ans com-
paraissent devant le tribu- World Trade Center.
nal correctionnel de Paris En Syrie, il aurait, avec ses
pour «association de mal- fils, suivi une formation
faiteurs en vue de la prépa- militaire et participé au
ration d’actes de terro- maniement des armes –ce
risme». Ils risquent jusqu’à qu’ils nient. Surtout,
dix ans de prison. Le cadet, Lotfi S. serait rapidement
mineur au
monté en
moment des
grade au
À LA BARRE
faits, sera
sein de l’EI,
jugé devant un tribunal mettant à profit ses conpour enfants à la fin du naissances en télécoms.
mois.
Dans ses échanges par
Tout commence en 2013. mails ou Skype, il écrit: «Tu
A la mi-octobre, le père em- peux pas imaginer la doumène sa descendance, dont ceur du jihad», ou évoque
il a la garde pour les vacan- la fierté de «mourir en marces. Direction la Syrie, où tyr». Lotfi S. affirme avoir
ils resteront un an et demi. voulu rentrer en France
A leur mère qui signale leur après avoir été emprisonné
disparition, Karim, l’aîné, plusieurs mois par l’EI, à la
diplômé d’un bac scientifi- suite d’une erreur ayant
que, écrit : «Nous sommes permis aux soldats de Bapartis là-bas, car c’est une char al-Assad d’appeler du
obligation.» Qualifié de renfort en plein combat.
«fou extrémiste» par son ex- C’est pour être libéré et refemme qu’il battait, le père voir ses fils qu’il aurait sise serait radicalisé dès le mulé son adhésion aux
début des années 2000. Dé- thèses jihadistes.
crit par les experts comme Mais les magistrats s’inter«brillant» mais pouvant se rogent sur «les réels motifs»
montrer «particulièrement du trio : «La finalité terroagressif et menaçant», cet riste de ces notes de méthoingénieur et gérant de so- dologie de pilotage d’un
ciété semble vouer une so- Boeing ne faisait aucun
lide fascination pour doute».
Ben Laden et les pilotes des
CHLOÉ
avions s’étant écrasés sur le
PILORGET-REZZOUK
AFP
Deux hommes accusés
d’être jihadistes de père en fils
Licenciement
Canal + devra
verser 3,4 millions
d’euros à Maïtena
Biraben
Canal+ a été condamné jeudi
à verser plus de 3,4 millions
d’euros à l’ex-animatrice du
Grand Journal Maïtena Biraben pour l’avoir licenciée
en 2016 sans «cause réelle» ni
«sérieuse». Celle qui est
aujourd’hui animatrice sur
RMC avait été écartée après
de fortes chutes d’audience.
Elle avait appris, lors d’un entretien préalable à son licenciement, qu’elle était congédiée pour «faute grave», sans
toucher la généreuse enveloppe négociée en début de
saison, quand elle avait été
promue par Vincent Bolloré,
qui venait de prendre le contrôle de Vivendi. Il lui a été reproché «d’avoir tout fait pour
aboutir à une situation de blocage pour se faire payer sa
clause de sortie, alors qu’elle
voulait partir». Biraben était
chez Canal+ depuis 2008.
des Français de plus de 60 ans n’utilisent jamais
Internet, selon une étude réalisée par les Petits Frères des pauvres, qui appelle à un plan national de
lutte contre l’exclusion numérique des personnes
âgées. Selon cette étude CSA, rendue publique jeudi,
le taux de non-connexion monte à 59% pour les plus
de 85 ans. «L’exclusion numérique […] met un nombre
important de nos aînés encore plus en marge de la société et les isole davantage dans notre monde hyper
connecté, […] y compris pour les classes d’âge les plus
jeunes comme les 60-69 ans, encore nombreux à être
non utilisateurs», soulignent les auteurs de l’étude.
25%
des Français déclarent avoir déjà fait l’objet de
propos ou de comportements stigmatisants dans
leur environnement professionnel, selon le 11e Baromètre de la perception des discriminations dans
l’emploi du Défenseur des droits, publié jeudi. Sans
surprise, les femmes restent plus touchées: 23% d’entre elles déclarent avoir été confrontées à des attitudes
sexistes, contre 6% des hommes. De même, 22% des
personnes de confession musulmane évoquent des
propos ou comportements en lien avec leur religion,
contre 3% des personnes de confession chrétienne.
10%à 15%
des enseignants de lycées professionnels étaient
en grève jeudi, selon le syndicat Snuep-FSU. Ils
protestent contre le projet de réforme de la voie professionnelle annoncée par le gouvernement, qui risque selon eux d’entraîner des suppressions de postes
et d’entraver la réussite des jeunes. Fin mai, le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, avait annoncé vouloir revoir la carte des formations, rendre
plus lisible la liste des 80 bacs pro et revoir le parcours
des élèves lors des trois années de réforme. Pour les
syndicats, le projet pourrait entraîner la suppression
de 900 postes de professeurs à la rentrée 2019.
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18 u
FRANCE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Taddeï sur RT : mais que s’est-il
passé ? L’ex-animateur de Ce soir ou
jamais a lancé jeudi sa nouvelle émission de culture et d’idées sur la chaîne d’Etat russe.
Avec France Télévisions, la rupture est consommée.
Pourquoi ? «Il est certain que, dans la maison bienpensante à tous points de vue qu’est France Télévisions,
l’anar de droite qu’est Taddeï fait tache», résume un proche de Delphine Ernotte. Récit. PHOTO CH. LARTIGE. CL2P
locales et des habitants.
A l’extérieur, un cordon de
CRS envoyé par la préfecture
bloque les entrées.
Jeudi matin, nulle trace des
pandores. Dehors, quelquesuns des nouveaux locataires
débroussaillent les herbes folles qui ont envahi le perron.
A l’intérieur, chacun prend
ses marques. Certains déchargent des lits de camp
ainsi que des tables et chaises
pour les lieux communs. Devant sa chambre, qu’il partage
avec trois autres personnes,
Makal Kanouté, 48 ans
dont vingt-neuf à Bara, a
passé une bonne nuit: «L’ancien foyer était trop dégradé.
Je suis heureux d’avoir déménagé.» Ce matin, comme
d’habitude, il s’est réveillé
à 3h30, avant de rejoindre le
point de départ du bus Noctilien 16, qui lui permet ensuite
d’attraper le premier métro
pour embaucher à 6 heures
du matin dans le sud de Paris.
Au programme : ménage et
manutention. «Je travaille et
paye mes impôts en France, ça
me paraît normal d’être logé
dignement.»
Optimisme. C’est pour ces
Jeudi soir, environ 150 locataires du foyer Bara avaient emménagé dans les anciens locaux de l’Afpa, à Montreuil.
Travailleurs migrants de Montreuil:
après les cafards et les souris, le «paradis»
Le maire PCF
de la ville de
Seine-Saint-Denis
a réquisitionné des
bureaux inoccupés
pour y loger
les résidents
d’un foyer
insalubre, contre
l’avis de l’Etat.
Par
SYLVAIN
MOUILLARD
Photo MARTIN
COLOMBET.
HANS LUCAS
A
rrivé en France
en 1988, Moussa Doucouré n’a «connu
qu’une ville, Montreuil, et une
seule maison, le foyer Bara».
Depuis mercredi, la vie de ce
Malien de 56 ans a été cham- foyer est un morceau d’hisboulée. Il réside désormais toire française. Ancienne faavenue Pasteur, dans les an- brique de pianos transformée
ciens locaux de l’Agence pour en résidence sociale en
la formation professionnelle mai 1968, le lieu a accueilli
des adultes (Afpa), où Patrice des milliers de travailleurs
Bessac, le maire communiste, migrants ces dernières déa mené à l’aube
cennies, quasi
REPORTAGE exclusivement
une action coupde-poing: réquides hommes
sitionner cet immense bâti- maliens. Mais faute d’entrement de 15000 mètres carrés, tien, les conditions de vie s’y
inoccupé depuis 2015, pour y sont détériorées. Patrice Beshéberger temporairement les sac y a passé une nuit la serésidents de «Bara», foyer his- maine passée. «C’est horrible,
torique mais gravement insa- indigne, raconte-t-il. J’ai vu
lubre. Le tout contre l’avis de des rats courir sur des corps
l’Etat, propriétaire des murs. endormis, des matières fécales
«Ici, c’est le paradis, rien ne tomber du plafond dans les
manque, salue Moussa Dou- douches.»
couré, président de l’association des résidents. Alors qu’à Taudis. Au total, ils étaient
Bara, on vivait au milieu des en début de semaine encore
cafards, des punaises et des 250 à 300 personnes à s’ensouris.» Situé dans la rue du tasser dans le taudis, payant
même nom à Montreuil, le un loyer (certes faible, entre
100 et 150 euros mensuels) au
gestionnaire, Coallia. La mairie de Montreuil a préparé
son affaire. Deux cabinets
d’avocats ont planché sur la
procédure de réquisition
(inédite, mais légale) afin de
la sécuriser au maximum.
Mardi, une ultime réunion
avec la préfecture pour trouver une solution de relogement a fait long feu. Une convention signée en 2013 entre
l’Etat et la ville s’y engageait
pourtant.
C’en est trop pour Patrice
Bessac, lassé de ces discus-
sions qui n’avancent plus depuis des années. A 5 h 50
mercredi, les élus montreuillois se pointent devant
les anciens locaux de l’Afpa et
présentent au veilleur l’arrêté
de réquisition. Une quarantaine de minutes plus tard,
les premiers résidents de
Bara arrivent en bus. Le bâtiment, haut de huit étages, est
grand. Les 130 premiers occupants investissent l’aile
nord, sur deux niveaux seulement. Les agents de la ville
aident à leur installation,
soutenus par les associations
«Je travaille et paye mes impôts
en France, ça me paraît normal
d’être logé dignement.»
Makal Kanouté
48 ans, dont vingt-neuf passés au foyer Bara
«invisibles qui prennent le
métro quand on dort, qui travaillent dans nos administrations, nos mairies», que Patrice Bessac est heureux
d’avoir «mis un coup de pied
dans la fourmilière».
La tâche n’est pas terminée.
Une centaine de Maliens restent encore à Bara, souvent
âgés, pour certains retraités
et arrivés en France sous Valéry Giscard d’Estaing. Déménager sera un déchirement. Dans les nouveaux
locaux, le provisoire peut durer. La municipalité a commandé 300 lits de camp et
installé 12 douches dans des
préfabriqués. Elle se prépare
aussi à un éventuel recours
devant la justice de la préfecture de Seine-Saint-Denis.
Mais le maire reste optimiste:
«Un bon accord vaut mieux
qu’un mauvais procès.» Il en
est convaincu, ces nouveaux
locaux, qui doivent héberger
le tribunal administratif
d’ici à 2024, sont «adaptés» et
«économes en ressources publiques». Il conclut : «Il faut
dépasser les réalités de gestion. Des choses ne sont pas
négociables. Or, aujourd’hui,
la France comme l’Europe négocient avec certaines valeurs
fondamentales.» •
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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I. Une grande portée II. Jaune
ou bleue, pas les deux ; Beau
geste III. Il a tiré l’un des
numéros suivants : 01, 07, 26,
38, 42, 69, 73, 74 IV. Prénom
du père de James Bond ;
Pouffa sous cape V. N ; Il
fut à la base du développement économique chinois
VI. Devra se montrer patient
VII. Places des fêtes VIII. Exchaîne de la TNT ; Modèle de
voiture culte (cf. Gazon maudit ou Little Miss Sunshine)
IX. Elle s’impose, fascine
et effraie ; Quand on pense
Allemagne, le Renard, et que
c’est bien pire qu’une série
télé X. Sont là si besoin
XI. Claires, nettes, précises
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I
VIII
XIXe
(cours, association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
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Grille n°1026
VERTICALEMENT
1. Terre d’un nègre littéraire 2. Chez Molière substantivé, aujourd’hui en
deux mots, toujours élevé ; Accords avant jouissance 3. Il est en première
ligne ; Elle vendit du temps de cerveau disponible à Coca-Cola ; Rhôs 4. Dix
anglais ; On le porte sous le bras ; Vieille droite 5. Ver ensablé 6. Ce reptile
lit Perec et elle aussi 7. Quand on fait sans «E» et sans «L» 8. Nantes, 1598 ;
Textile articifiel 9. Benalla va plus volontiers au deuxième 3. qu’ici ; Limons
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. TEST-MATCH. II. ONC. IDAHO. III. USAIT. RER.
IV. TRIPOLI. V. GEORGE. OZ. VI. UB. ÉE. DUO. VII. ERGS. EE.
VIII. NA. PASSAT. IX. INVESTIRA. X. ÉLECTORAL. XI. VERTICALE.
Verticalement 1. TOURGUENIEV. 2. ENS. ÉBRANLE. 3. SCATO. VER.
4. IRRESPECT. 5. MITIGÉ. ASTI. 6. AD. PE. ESTOC. 7. TARO. DÉSIRA.
8. CHELOU. ARAL. 9. HORIZONTALE.
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
VENDREDI 28
C'est une nouvelle matinée ensoleillée au
sud de la Loire. Au nord, des nuages bas
sont probables de la Loire-Atlantique aux
Ardennes. Les températures sont agréables.
L’APRÈS-MIDI Au sud, le soleil règne en
maître avec des températures estivales.
Au nord quelques nuages bas persistent
notamment sur le Bassin parisien et près
de la Manche.
SAMEDI 29
La perturbation arrivée la nuit précédente
concerne la Bretagne en matinée avec un
temps couvert et de la pluie. Le vent d'est
est sensible près de la Manche.
L’APRÈS-MIDI L'après-midi, la perturbation
progresse lentement vers la Normandie.
Ailleurs, le soleil résiste. Les températures
fléchissent au nord et reste élevées au sud.
Lille
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Caen
Caen
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Strasbourg
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Orléans
Dijon
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0,6 m/19º
Bordeaux
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20 u
SPORTS
RYDERCUP
Tiger Woods,
renaissance
en pleine
lumière
Alors que pour la première fois
la France reçoit, à partir
de ce vendredi, la reine des
compétitions de golf, l’athlète
américain revient sur le devant
de la scène et veut accomplir l’un
des derniers exploits qui manquent
à son tableau de chasse.
ANALYSE
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Par
CHRISTOPHE
COUVRAT
Envoyé spécial à SaintQuentin-en-Yvelines
L
a grand-messe des badauds présents
dans l’enceinte du Golf national sur le
tracé de l’Albatros à Saint-Quentin-enYvelines s’enivre depuis le début de la semaine des effluves d’un baume de tigre tout
juste sorti du bois. Pour la Ryder Cup, qui débute ce vendredi, le boss ou plutôt «Dieu» est
de retour. Car il y a quelque chose de christique dans cette marche triomphale entamée
dimanche à Atlanta lors de sa 80e victoire sur
le circuit US. Miraculé revenu de loin, Tiger
Woods fend alors une horde de sujets hystéri-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
ques, en direction du dernier green, laissant
Rory McIlroy humer son arrière-train comme
un vulgaire inconnu.
Etat second
Revenu du diable vauvert, Woods est un ressuscité. 1 199e joueur mondial fin 2017,
13e aujourd’hui, l’homme aux 14 succès
en Grand Chelem a touché le fond à de nombreuses reprises. Auteur d’un big-bang stratosphérique à 21 ans lorsqu’il s’impose à
Augusta, en Géorgie, avec 12 coups d’avance
(Masters 1997), l’ancien numéro 1 mondial
flingue en un coup de cuillère à pot cette
image de gendre idéal, affublée à sa stature
depuis ses années estampillées Stanford,
entre 1994 et 1996.
Divorcé, sex-addict aux 120 maîtresses, noyé
dans l’alcool, adepte d’antidépresseurs surpuissants, et l’objet d’une arrestation nocturne médiatisée en mondovision dans un
état second au volant de sa voiture: «Quand
il n’allait pas bien, on n’était pas nombreux
avec Rickie [Fowler] à prendre régulièrement
de ses nouvelles et à le sortir de chez lui, admet
Justin Thomas, 4e mondial et un de ses
meilleurs potes dans l’équipe américaine. On
faisait ce qu’il avait envie de faire car on est
voisins en Floride. Mais ce n’était pas simple,
car dès qu’il sort, il est harcelé. Parfois, j’hallucine encore d’avoir son numéro…»
Tiger Woods, fils d’un ancien béret vert tyrannique, programmé depuis sa plus tendre
enfance pour marquer l’histoire, explose en
vol. La chute est dantesque, la déflagration
violente. Après une bonne douzaine d’an-
Le club de l’élite reste
fermé aux Bleus
Aucun Français
ne participe
à cette Ryder Cup
à domicile. Entre
espoirs déçus et
échecs marquants,
autopsie d’un fiasco.
A
St Andrews, fin juillet,
Jean-François Remesy est hilare.
A 54 ans, le Nîmois, tout juste
vainqueur de son premier
tournoi sur le circuit des «vétérans», est un néopapy aux
anges pendant le British Senior Open. Un mois plus tard,
le ton se veut caustique: «J’ai
été élu golfeur français du
mois de juillet et, franchement, ça craint !»
C’est qu’il n’a pas tort, «papy».
Voilà donc Remesy propulsé
«joueur du mois» au cœur de
l’été. Pas de quoi susciter un
enthousiasme débordant
chez les millennials. Ce «titre» n’a absolument aucun
intérêt, si ce n’est d’offrir un
instantané du marasme dans
lequel se trouve le golf français à l’heure d’accueillir le
match Etats-Unis–Europe :
un nombre de licenciés en
berne et vieillissants (la tranche d’âge la plus assidue a
près de 71 ans), des joueurs
aux abonnés absents cette
semaine, y compris au sein
de la Junior Ryder Cup, celle
de la relève, des entraîneurs
dépassés…
Quiétude. Mais quel est le
Tiger Woods au Golf
national de SaintQuentin-en-Yvelines,
mercredi. PHOTO
ALASTAIR GRANT. AP
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
problème ? Alexander Levy
ou Michaël Lorenzo-Vera
sont-ils inaptes à réussir en
Grand Chelem, histoire de
s’assurer un accessit dans
cette Ryder Cup jouée pour la
première fois à domicile ?
Thomas Levet se lance :
«En 2018, les Français se sont
mis un trop-plein de pression,
dépeint l’ancien membre de
l’équipe européenne lors de
la Ryder Cup 2004. Mais il y
a aussi un manque de niveau,
c’est certain.»
A y regarder de plus près, les
Bleus sont à la rue. Chez les
amateurs –l’antichambre des
professionnels –, il n’y a pas
grand-chose à se mettre sous
la dent, à l’instar de cette
38e place chez les garçons aux
championnats du monde. Le
Costa Rica, la Pologne ou la
Serbie sont devant. Chez les
pros, ce n’est pas mieux. Grégory Bourdy, multiple vainqueur sur le Tour européen,
navigue désormais au-delà
du 600e rang planétaire. Gary
Stal, victorieux en 2015 à
Abou Dhabi au nez et à la
barbe de Rory McIlroy
est… 1379e ! Alexander Levy?
Le numéro 1 français éprouve
les pires difficultés à conserver sa place dans le top 100
mondial (91e cette semaine).
Impossible dans ces conditions d’espérer décrocher la
timbale aux yeux de Thomas
Bjorn, le capitaine européen
pour cette Ryder Cup.
D’ailleurs, à le voir célébrer
d’un dab une simple approche de bord de green rentrée
aux Pays-Bas mi-septembre,
Levy ne semble pas vraiment
traumatisé par son absence,
cette semaine, sur le parcours
de l’Albatros.
Ce satané niveau de jeu donc,
dixit Levet. Qu’on ne s’y
trompe pas, les Français
gagnent chaque année sur
le circuit européen et cela
continuera. Un tournoi
par-ci, un tournoi par-là, dès
que les putts rentrent, la vie
est plus belle. La carte est
conservée pour la saison suivante et c’est bien là l’essentiel de la motivation «made in
bleu-blanc-rouge». Difficile
dans ces conditions de sortir
«la» star: «C’est un problème
de masse, souffle Remesy,
double vainqueur de l’Open
de France sur le parcours de
l’Albatros. Non seulement, il
n’y a pas d’évolution dans le
nombre de licenciés, mais
on ne sait pas fabriquer des
champions comme aux EtatsUnis, en Suède ou en Espagne.
Et Dubuisson, tu ne peux pas
l’empêcher de vivre sa vie
comme il l’entend…» Opéré
d’un tympan au printemps,
l’énigmatique Cannois, der-
nier Français à avoir disputé
la Ryder Cup en 2014, et pêcheur amateur, a vogué tout
l’été sur la Méditerranée, à la
recherche d’une certaine
quiétude intérieure.
Comment dans ces conditions «attirer le plus grand
nombre», dixit Christophe
Muniesa, le directeur exécutif de la Fédération française
de golf ? Les instances croisent les doigts en vue d’un
hypothétique effet «Ryder»
(plutôt «Tiger») sur le grand
public : «Moi, je préfère voir
Tiger Woods cette semaine,
assène Bernard Pascassio,
ex-numéro 1 français. Dans ce
pays, il nous manque le joueur
qui fera basculer ce sport dans
une autre dimension.
Aujourd’hui, les Français
n’ont plus d’excuse. Avec leurs
gains en tournois, ils peuvent
se payer le meilleur coach du
monde.» Les Bleus ont longtemps fait confiance à des entraîneurs hexagonaux afin de
franchir un cap. En vain.
Brise. Et dès que le niveau
de jeu s’élève, les tricolores
ne parviennent pas à
conclure. La mariée est trop
belle, la marche trop haute.
Sur ces deux dernières décennies, seuls le duo Jean
Van de Velde-Thomas Levet
au British Open (1999
et 2002) et Grégory Havret à
l’US Open (2010) ont senti la
douce brise de la victoire
avant de se prendre le vent
du boulet. Trop peu. Un succès en Grand Chelem aurait
changé leur vie et, à un degré
moindre, celle du golf français. Il n’en a rien été. Pis,
quelle image le golf tricolore
véhicule-t-il dans le monde?
Celle de Jean Van de Velde
en 1999, qui a trois coups
d’avance avant le 72e et dernier trou de la semaine lors
du British Open et perd en
play-offs. Celle du Montois
cherchant à jouer sa balle
dans le ruisseau du 18e fairway, pantalon retroussé et regard hagard.
C.Cou. (à Saint-Quentinen-Yvelines)
nées au sommet, sa vie privée dérape et son
corps avec. Surpuissant, doté d’une rotation
épaules-hanches supersonique, le physique
n’a pas survécu. Double fracture du tibia,
rupture du ligament d’un genou, quatre
opérations au dos, dont une fusion vertébrale salvatrice l’an dernier, le revoilà au
sommet : «Nous savions tous que ce n’était
qu’une question de temps, admet Jordan
Spieth, son coéquipier dans le squad yankee.
C’est grâce à lui si on joue tous au golf
aujourd’hui.»
Solennité
Au Golf national de Saint-Quentin-en-Yvelines, certains ont vu une apparition, un moment furtif teinté de solennité. Une chose est
sûre: Tiger Woods dope les audiences télé, sa
vie est un roman qui dépasse l’enceinte calfeutrée des clubhouses et son histoire, un scénario de film scruté à la loupe par Hollywood.
Tout le monde s’y retrouve: «C’est lui qui m’a
fait aimer le golf», lance par exemple Justin
Thomas. Webb Simpson avait 12 ans en 1997,
l’année où la planète Terre a été frappée de
plein fouet par la météorite : «Plus le temps
passe, plus je réalise que c’est le plus grand de
tous les temps.»
L’homme aux 106 victoires professionnelles
affiche des statistiques étonnamment médiocres en Ryder Cup: sept participations pour
un seul et unique succès (1999) et un ratio victoires-défaites défavorable (33 matchs joués,
17 défaites). Absent depuis 2012 en tant
que joueur, Tiger Woods sait ce qu’il lui reste
à faire pour permettre aux siens de s’imposer pour la première fois en Europe depuis
vingt-cinq ans: «Quand je regarde mes résultats dans cette compétition, je ne suis pas
satisfait», assène celui qui a amassé
plus d’un milliard d’euros de gains en tournois. Voilà l’Europe, plutôt la planète Terre,
prévenue. •
LA RYDER CUP,
MODE D’EMPLOI
La Ryder Cup est une confrontation
entre les 12 meilleurs golfeurs
américains et leurs homologues
européens, rassemblés en deux
sélections (Europe et Etats-Unis),
composées des huit meilleurs
automatiquement choisis selon
les classements officiels et de quatre
autres (wild cards) désignés par les capitaines. Elle est organisée tous les
deux ans. Contrairement aux tournois
traditionnels, le but n’est pas de boucler
un parcours de 18 trous en effectuant
le moins de coups possible, mais de
remporter des match-plays pour gagner
des points, en prenant en compte
le meilleur score trou après trou.
Une victoire vaut un point, une égalité
rapporte un demi-point. Pour
qu’une équipe remporte le trophée,
il faut qu’elle atteigne le score
de 14,5 points. Les duels mettent aux
prises deux paires de chaque équipe
(le vendredi et le samedi). Les parties
se déroulent en deux sessions
correspondant à deux formats de jeu :
le «foursome» et le «fourball». Lors
d’un foursome, les deux golfeurs de la
même sélection jouent alternativement
la même balle. Le «fourball» se joue avec
quatre balles (chaque joueur a la sienne).
A chaque trou, le joueur qui le conclut
en un minimum de coups s’adjuge
le point. Le dimanche est réservé
aux simples.
Lire sur Libération.fr le mode d’emploi détaillé
de la Ryder Cup.
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22 u
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
IDÉES/
Daniel Cohen
«Il faut lutter
contre cette société
algorithmée
déshumanisante
que l’on nous
prépare»
Recueilli par
CHRISTOPHE ALIX
DR
A
quoi sert-il de courir après la croissance si elle ne nous rend pas plus
heureux ? Dans son dernier essai
–«Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète»,
(Albin Michel)– l’économiste Daniel Cohen
revisite magistralement cinquante années de
bouleversements du capitalisme en Occident
en s’interrogeant sur le sens du progrès dans
nos sociétés postindustrielles. Nourrie d’innombrables sources d’inspiration puisées
dans l’ensemble des sciences sociales, cette
histoire économique et intellectuelle des espoirs et désillusions de la modernité remet en
perspective l’écheveau de crises et de ruptures
qui ont abouti au grand scepticisme actuel et
à la vague populiste. A l’heure du basculement dans une nouvelle ère numérique pleine
de promesses mais aussi de dangers, le directeur du département d’économie de l’Ecole
normale supérieure et du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap) met en garde ses contemporains sur
la menace de déshumanisation ultime que
fait peser le nouveau monde algorithmique
sur les sociétés avancées.
Votre livre est traversé par l’idée que les
cinquante dernières années n’ont été
qu’une suite de désillusions: désillusion
de la génération 68 qui pensait se libérer
du travail ; désillusion, vingt ans plus
tard, face aux promesses de la contre-révolution conservatrice reagano-thatchérienne et maintenant nouvelle désillusion émergente vis-à-vis de la société
numérique dont on commence à percevoir tous les dangers. N’avons-nous donc
cessé de nous tromper ?
En remettant en cohérence ces différentes périodes, je résumerais tous ces errements à une
seule question: comment nous sommes-nous
collectivement trompés dans notre deuil de
la société industrielle? Une grande partie de
ces désillusions n’est rien d’autre que le constat décalé de la signification de l’effondrement de cette civilisation. En héritant des ordres de la société agraire qu’elle avait
renversée, la société industrielle maintenait
une cohérence autour de l’idée qu’elle formait
un tout intégré et organisé, de l’ouvrier à l’ingénieur. Son effondrement a suscité beaucoup d’erreurs d’interprétations qui expliquent les déceptions par rapport aux utopies
qu’elles ont fait naître, et c’est en cela que je
fais la liste de ces illusions perdues.
En quoi la gauche, puis la droite se sontelles chacune à leur tour fourvoyées ?
La gauche a cru qu’en se libérant du travail
asservissant de la société taylorienne du métro, boulot, dodo, on allait sortir du capitalisme et basculer dans une société postmatérialiste dans laquelle on trouverait d’autres
moyens bien plus intéressants d’occuper son
existence. Elle n’a pas vu qu’avec la désindustrialisation qui s’amorce à partir des années 70, la question ne serait bientôt plus
celle de sortir du travail mais, plus prosaïquement, d’en trouver un. Puis la droite, dans sa
réaction à l’hédonisme des sixties, a porté
l’idée d’un retour salvateur aux valeurs, en
premier lieu celles du travail et de l’effort, résumé par l’antienne sarkozyste «travailler
plus pour gagner plus». Cette restauration
L’économiste qui, dans son dernier essai,
retrace les désillusions qui ont rythmé les
cinquante dernières années de notre
système capitaliste, appelle à l’émergence
d’un discours critique sur le nouveau
monde numérique.
morale, avant d’être économique, a libéré une désillusion vis-à-vis d’élites qui n’ont su ni
cupidité sans limites et a largement contribué parvenir à ce dépassement du travail promis
à l’explosion des inégalités. Il ne faut pas voir par la gauche ni permettre l’enrichissement
ailleurs que dans ces promesses non tenues que faisait miroiter la droite. La disparition
de la société postindustrielle la cause du dé- des forces d’intégration, qui caractérisaient
ferlement de la vague populiste actuelle.
la société industrielle, se paie aujourd’hui très
Comment l’analysez-vous ?
cher avec une solitude sociale qui ne cesse de
La fracture qu’a provoquée la globalisation grandir. Ce qui m’a frappé dans l’analyse éconéolibérale entre gagnants et perdants du sys- nométrique des déterminants du vote que l’on
tème a nourri le populisme de tous les orphe- a mené à partir des enquêtes du Centre d’étulins de l’idéal communiste frappés de plein des politiques de Sciences-Po, c’est le niveau
fouet par la dislocation systématique de ce de défiance envers autrui chez les électeurs
monde industriel qui, malgré toutes ses alié- du FN. Ils sont anti-immigrés mais également
nations, avait contribué à l’élévation générale anti beaucoup d’autres choses, avec un coeffidu niveau de vie. Les classes
cient de confiance dans les relamoyennes et populaires qui ont
tions interpersonnelles extrêmevu leur pouvoir d’achat stagner,
ment bas, y compris dans
puis décliner, ont fini par se récertains cas vis-à-vis de leur envolter contre l’immoralité d’un
tourage proche. Leur misanthrosystème qui fait qu’aux Etatspie sociale est telle que quand on
Unis la progression de la richesse
les interroge sur le rôle de l’Etat
des 1 % en haut de l’échelle sopour leur venir en aide, ils réclaciale est aujourd’hui deux fois
ment plus de protection mais
supérieure à celle des 50 % les
sans en passer par la redistribumoins bien lotis, alors que c’était
tion qui ne peut, selon eux, que
le contraire il y a trente ans!
profiter à d’autres, oisifs ou imLe populisme agrège, écrivezmigrés. Le trumpisme est l’invous, «une double détestacarnation parfaite de cet idéal
tion, à l’égard des élites en
DANIEL COHEN
populiste: on baisse les impôts,
haut et de l’immigration en
«IL FAUT DIRE
on ferme des frontières en éribas, censées être toutes deux
QUE LES TEMPS
geant des murs mais sans lutter
à l’origine du désordre soONT CHANGÉ…»
contre les inégalités ni réformer
cial»…
Albin Michel,
en profondeur le système qui les
Il traduit en actes cette double
270 pp., 19 €.
attise.
N’y a-t-il pas plusieurs variantes dans ce
populisme ?
Quand on regarde dans le détail, on voit bien
qu’au-delà de cette détestation des élites commune à la droite nationaliste et à la gauche radicale, les forces antisystème ne forment pas
du tout un bloc homogène. D’un côté, la révolte contre le système, qu’exprime le vote
Mélenchon, reste adossée à l’idée qu’un
monde meilleur est possible, l’autre n’est pas
l’ennemi, il faut s’unir pour résister. Alors que
chez les électeurs de Marine Le Pen, ou
Donald Trump, la phobie sociale que révèle
cette déliaison sociale généralisée s’adresse
à toute la société. Le rêve de Florian Philippot
de faire converger les populismes de droite et
de gauche s’est fracassé sur le fait qu’il demeure une différence fondamentale entre ces
deux visions, l’une débouchant sur un nihilisme pur, et l’autre rêvant toujours d’un
monde plus juste.
La coalition au pouvoir en Italie réunissant le Mouvement Cinq Etoiles, issu de
la gauche, et la Ligue, ancrée très à droite,
ne vient-elle pas contredire cette analyse?
C’est vrai, ces deux mouvements aux origines
et projets largement antagonistes ont débouché en Italie sur une alliance politique inédite
des antisystème. Mais elle est explosive. Le
versant gauche veut augmenter la dépense
publique et créer un revenu universel pour
venir en aide aux plus démunis alors que la
version droitière met en avant la baisse des
impôts et le refus de l’étranger. Résultat, ils
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MCT GRAPHICS . GETTY IMAGES
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
ont passé un compromis autour d’une politique plus sociale mais sans s’interroger sur le
financement de leur politique. D’où le danger
d’un dérapage de la dette italienne redouté
par les marchés et le caractère aussi instable
qu’explosif de cette alliance contre-nature.
Pourquoi faites-vous de notre rapport
inassouvi à la croissance l’élément central de toutes ces désillusions ?
Le déclic de cet ouvrage, je l’ai eu en relisant
l’économiste Jean Fourastié, resté célèbre
pour son expression des «Trente Glorieuses»
mais qui fut surtout un des premiers à percevoir qu’avec la fin de la société industrielle et
l’avènement d’une économie de services, la
croissance allait inéluctablement ralentir.
Dès 1948, il a décrit dans le Grand Espoir
du XXe siècle le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un monde dans lequel la
matière que l’on travaille n’est plus la terre,
comme aux temps de la société agraire ou les
ressources naturelles que l’on transforme
dans le monde industriel, mais l’homme luimême, que l’on soigne, éduque ou divertit.
C’est une société dans laquelle la valeur du
bien qui est produit se mesure largement au
temps que je consacre à autrui. Or, ce processus de production que la civilisation industrielle avait su massifier grâce aux machines
en dégageant toujours plus de gains de productivité et donc de croissance butait jusqu’à
maintenant sur la finitude de ce temps
incompressible qu’il faut par exemple au coiffeur pour réaliser une coupe de cheveux.
L’avènement de l’informatique n’a-t-il pas
permis au contraire d’optimiser la société
de services ?
Ces trente dernières années, on a effectivement optimisé, c’est le mot juste, les reliquats
de la société industrielle. Mais ni l’ordinateur
ni Internet ou le smartphone n’ont provoqué
– c’est la thèse de l’économiste américain
Robert Gordon qui parle à cet égard de «stagnation séculaire» de la croissance– un choc
de productivité comparable à celui qu’avait
entraîné l’électrification ou l’arrivée du moteur à explosion lors de la Seconde Révolution
«La fracture
qu’a provoquée
la globalisation néolibérale entre gagnants
et perdants du système
a nourri le populisme
de tous les orphelins
de l’idéal communiste
frappés de plein fouet
par la dislocation
systématique du
monde industriel.»
industrielle. Avec Uber ou Airbnb, on innove,
certes, dans le process grâce à un logiciel, on
réduit les coûts, et on peut même se passer de
salariés, mais le service reste le même: louer
un appartement, se déplacer d’un point A à
un point B avec un chauffeur…
Sauf que désormais, le nouvel horizon est
devenu celui d’une voiture autonome,
sans chauffeur. La question du chômage
technologique ne revient-elle pas en force
avec l’idée que les classes moyennes, rendues «inutiles» par l’irruption de l’intelligence artificielle (IA), vont subir de plein
fouet ce nouveau choc ?
On n’en est encore qu’au prologue mais la
nouvelle société algorithmique qui se met en
place va peut-être permettre, c’est mon hypothèse, de retrouver une croissance avec la
perspective de gains de productivité colossaux du fait des rendements d’échelle que
permet l’IA. C’est le clin d’œil du titre du livre,
tout indique que «les temps ont changé»
mais, en réalité, peut-être pas tant que ça :
après l’échec de ces utopies de gauche et de
droite, on est en train de resigner ce pacte
faustien entre le progrès et la croissance, en
acceptant une déshumanisation contre l’amélioration de la productivité que va permettre
cette «algorithmisation» des métiers du care
dans la santé, l’éducation. Toute cette standardisation du monde industriel que l’on
croyait obsolète revient en force dans la matrice actuelle: la répétition, l’addiction, la deshumanisation. L’IA est en train d’apporter
dans l’immatériel ce que la civilisation industrielle avait fait pour la production de biens
matériels.
Une nouvelle révolte luddite contre cette
déshumanisation va-t-elle se produire et
alimenter ce populisme qui se nourrit de
ces désillusions de la modernité ?
Il y aura toujours des boulots mais comment
éviter qu’ils ne concernent que des tâches peu
ou pas valorisantes, comme dans les services
où se recrutent les nouveaux travailleurs prolétarisés qui remplissent des tâches manuelles difficilement automatisables, comme le
métier de livreur ? Il y a un grand débat
aujourd’hui sur le fait de savoir si la machine
va se substituer à l’homme mais ce scénario
n’est pas certain, et l’on s’est beaucoup trompé
sur ce point depuis les débuts de la révolution
industrielle. On ne peut pas exclure que l’IA,
bien utilisée, puisse redonner de la valeur aux
tâches effectuées par les classes moyennes.
Vous esquissez deux scénarios.
Dans le premier, qui prolonge la tendance actuelle, c’est le 1% en haut de l’échelle qui produit toute la valeur avec une domesticité élargie d’avocats, de médecins ou de coachs
sportifs eux aussi bien payés, mais plus on
s’éloigne de ce centre, plus la richesse s’éloigne vers des emplois raréfiés et peu rémunérateurs, si bien que toute la masse n’aura plus
que des algorithmes pour s’occuper d’eux.
C’est le scénario de la polarisation. Mais il en
existe un autre dans lequel les infirmières ou
les enseignants redeviennent, grâce à l’IA, des
nœuds de savoirs et de compétences augmentés qui peuvent du coup se reconcentrer sur
leur vocation première, qui est d’accompagner autrui. C’est vraiment un choix de société, et tout dépendra d’où on place le curseur dans ces domaines. Il faut lutter contre
l’uberisation, qui n’est pas un mode d’existence stable, et cette société algorithmée déshumanisante que l’on nous prépare, et, au
contraire, saisir toutes ces opportunités
inouïes qu’offrent les technologies pour éviter
de revivre, en bien pire, les ravages qu’avait
provoqués la société industrielle.
N’est-ce pas de la méthode Coué au moment où la «disruption» de tous les secteurs, métiers et activités, est vantée
comme le nec plus ultra de la modernité?
On ne peut pas être pessimiste, c’est presque
un devoir, et au moment où s’instaurent de
nouveaux rapports entre l’homme et la technique, il faut inventer un discours critique sur
ce nouveau monde numérique. Comme
Mai 68 l’avait fait en son temps pour la société
industrielle, en cherchant à voir comment il
pourrait nous émanciper plutôt que nous
broyer en nous faisant rentrer sans sa seringue cybernétique. Le revenu universel est un
exemple, en donnant des moyens de subsistance à tous ceux qui cherchent des voies alternatives même s’il ne faut pas renoncer aux
moyens de régulation classique de la socialdémocratie, en consacrant mieux, autre
exemple, le rôle des syndicats et corps intermédiaires. Il y a un chiffre cité dans le livre
qui dit tout du monde actuel: seuls 13% des
jeunes Français déclarent qu’ils voudraient
vivre dans le futur ! Alors que le revenu par
tête a doublé depuis 1968, le bonheur n’a jamais paru être une idée aussi démodée. Il est
temps de se réarmer intellectuellement et de
prendre de la distance pour penser à nouveau
un futur désirable. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
IDÉES/
La Nuit européenne des chercheur·e·s. Pour sa XIVe édition,
le 28 septembre, la manifestation met à l’honneur l’art de la narration, avec
en une seule nuit 1 001 histoires racontées par des chercheur·e·s de toutes
les disciplines scientifiques. Au travers de récits, de jeux, de mises en
scène, d’énigmes et d’anecdotes, ils raconteront leur métier en sciences
sociales comme en littérature ou en science. La Nuit des chercheur·e·s a
lieu dans une centaine de villes européennes et 12 villes françaises.
Programme sur : https://nuitdeschercheurs-france.eu – Entrée gratuite.
Le réseau, présent dans
27 pays, ne recrute que
des chercheurs français
ou ressortissants de l’UE.
Et pourtant, le regard
de chercheurs extraeuropéens pourrait
constituer un atout pour
la production des savoirs
en sciences sociales.
L
a France a le privilège de
disposer d’un réseau exceptionnel de vingt-sept
instituts de recherche à l’étranger, principalement en Afrique,
en Asie et en Amérique latine
dont la vocation est de produire
et de diffuser des recherches en
sciences sociales sur les pays où
ils sont implantés, et d’être au
cœur des problématiques et des
enjeux contemporains. Depuis
L'ŒIL DE WILLEM
la naissance de ces centres de
recherche, durant la période
coloniale et postindépendances, le monde a bien changé.
Pourtant, l’ensemble des
150 postes de chercheur·e·s au
sein de ce réseau demeurent
jusqu’aujourd’hui réservés
«aux candidats de nationalité
française ou ressortissants d’un
autre pays de l’Union européenne». La formule apparaît
tes et le Max Weber Stiftung –
recrutent leurs équipes de recherche sans condition de nationalité. Une telle «décolonisation» répondrait qui plus est,
ironiquement, certes, à la volonté du gouvernement d’augmenter l’attractivité des institutions françaises et de capter les
talents des chercheur·e·s de
tous les pays afin de rendre la
France plus «compétitive».
Lorsque le président Macron a
appelé les cerveaux du monde
entier à rejoindre les institutions françaises afin de «make
our planet great again», était-ce
pour que soient jugés inéligibles ceux ne portant pas «l’appellation européenne contrôlée» ? Mon intérêt pour cette
question est lié à mon recrutement, l’an passé, en tant que
chercheur dans un de ces instituts français de recherche à
l’étranger. Quatre mois plus
tard, le service des ressources
humaines décidait finalement
de me congédier, au motif de
ma nationalité canadienne.
Puisque ce service m’avait luimême motivé à candidater en
m’informant auparavant et par
écrit que j’étais éligible, et
m’avait recruté sur la base d’un
dossier où ma nationalité figurait en première page, mon affaire apparaissait alors comme
une regrettable bévue administrative. L’incident obligea toutefois l’administration à prendre
des mesures pour veiller à ce
qu’aucun non-Européen ne
puisse être auditionné à l’avenir
et révéla ce faisant l’ampleur
des pratiques discriminatoires
à l’œuvre dans ces centres. La
faute se révélait ainsi bien plus
grave et systématique que le fait
d’avoir fourni de fausses informations à un candidat ou
d’avoir tergiversé avant de discriminer un non-Européen
venant d’un pays développé.
J’ai l’espoir qu’une action
devant le tribunal administratif, actuellement en cours, permettra d’ouvrir enfin ces instituts de recherche aux sociétés
qu’ils prétendent étudier. •
Par
JAMIE FURNISS
DR
Ouvrons davantage
les instituts français de
recherche à l’étranger
telle quelle sur toutes les fiches
de poste de la campagne de recrutement de 2018, ouverte jusqu’au 15 octobre. Il résulte de
cette dernière que ni les Tunisien·ne·s, ni les Péruvien·e·s,
ni les Indien·ne·s ni encore les
Chinois·es ne peuvent exercer
la fonction de chercheur·e·s
dans un institut français installé dans leur propre pays. Il
est plus que temps que ces instituts se débarrassent de ce règlement, aux relents coloniaux,
et recrutent des personnes noneuropéennes – et au premier
rang ressortissantes des pays de
leur implantation – aux postes
scientifiques. La production
des savoirs en sciences sociales,
et, en particulier, concernant
les pays des «Sud», est empreinte de questions éthiques,
épistémologiques et politiques.
Que ce soit à propos des relations avec les personnes
«autochtones» sur le terrain ou
de leur statut dans le travail
d’écriture – sont-elles des informatrices, des collaboratrices ou
encore des co-autrices ? Que ce
soit encore à propos de la manière dont le passé colonial
pèse sur nos choix de terrains,
de sujets ou des œuvres que
nous décidons de faire lire aux
étudiant·e·s – l’avènement
d’Edward W. Said ou de Gayatri
Spivak a-t-il suffi à évacuer les
écueils de l’orientalisme ou à
faire place à celles et ceux dont
la voix et les actions sont ignorées ? Nous ne pouvons nous
passer d’un regard critique,
y compris à l’égard de nous-mêmes, sur la manière dont les
connaissances en sciences
sociales sont produites. Si des
désaccords émergent et persistent au fil des débats portant
sur l’ambitieux projet de «décoloniser» la science, certains
faits ne peuvent à mon sens que
recueillir une unanime désapprobation. Comment défendre
le fait qu’en 2018 certains lieux
de recherche puissent être
explicitement réservés aux
Européen·ne·s, accordant des
rôles auxiliaires aux autres nationalités ? A fortiori lorsque les
centres où règne cette division
des tâches se trouvent dans des
pays pauvres ou anciennement
colonisés ! Les instituts français
de recherche à l’étranger doivent se moderniser, comme
l’ont fait avant eux d’autres
grands pays d’Europe vis-à-vis
de leurs institutions à l’étranger : les réseaux internationaux
de recherche déployés en Afrique et en Asie par le RoyaumeUni ou l’Allemagne – les British
International Research Institu-
Anthropologue, université
d’Edimbourg
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Le ministère de la Culture n’a pas reconduit
Muriel Mayette à la direction de la prestigieuse institution.
Une réflexion sur l’avenir est lancée, avec la volonté
d’inscrire le lieu dans la richesse de son histoire.
Privilégier le patrimoine au détriment du soutien
aux artistes ? Un ancien pensionnaire s’inquiète.
J’
projets d’une ambition exceptionnelle
tournent à présent au niveau international
et rencontrent un grand enthousiasme du
public et de la presse. Mon séjour à la Villa
Médicis aura été déterminant à bien
des égards.
En effet, cette année passée à la Villa
Médicis a transformé mon regard sur l’art,
ma perception de la généalogie de l’art
occidental ; en particulier, la peinture et
l’expression du divin dans l’art. Mon horizon s’est trouvé fort élargi grâce à la rencontre avec les autres artistes, très puissants dans leurs disciplines, avec les
historiens de l’art et avec le directeur de
PHILOSOPHIQUES
Par
FRÉDÉRIC WORMS Professeur
de philosophie à l’Ecole normale supérieure
Pour une Europe de
la jeunesse et de la vérité
Les élections européennes sont cruciales pour notre
avenir et pour celui des générations qui viennent.
Le défi n’est pas qu’environnemental, il faut en finir
avec le déferlement d’indignités auquel nous
assistons, et pas seulement en Hongrie.
D
ans le déferlement chaque
jour plus honteux des indignités politiques, il ne faut
pas perdre de vue ce qui sera la bataille centrale de l’année à venir,
celle de l’Europe avec ses élections
en mai 2019. Car ce n’est pas seulement la bataille de l’année prochaine, pour une digue peut-être
dérisoire et face à des raz de marée
chaotiques. C’est une bataille pour
l’avenir tout court, et à certaines
conditions, face à une entreprise
systématique de démolition.
C’est pourquoi il nous semble qu’il
faut aller à l’essentiel et lancer ici
un appel simple: pour une Europe
de la jeunesse et de la vérité, car
c’est la clé de tous les autres combats. «Pour la jeunesse», ne nous
payons pas de mots. Il y faut des
actes. Ce qu’il faudrait, nous semble-t-il, c’est ceci: que chaque liste
aux européennes et d’abord celles
qui veulent construire une Europe
juste, forte et ouverte, comprennent au moins 25 % de jeunes
autour de 25 ans (et éligibles). S’il
s’agit de l’avenir, votons pour l’avenir, s’il s’agit de «nos enfants»
comme disent certains, alors votons, réellement, pour nos enfants. De même que pour tous
ceux au nom de qui d’autres
s’autorisent à parler, il faut les laisser parler, et ils ont beaucoup à
dire, dans toute l’Europe, et à se
dire, à travers l’Europe. C’est vital,
et au sens strict de ce dernier mot
car, soyons clairs aussi sur ce
l’époque, Eric de Chassey, qui à une profonde connaissance de l’art joint une
curiosité généreuse et une ouverture vers
l’art le plus contemporain.
Voilà mon expérience, une des mille expériences depuis le début de l’existence de
l’académie à la Villa Médicis. La mienne
s’ajoute à celle de Berlioz, de Debussy, de
Bizet, de Mantovani, de Levinas, de Pesson et beaucoup d’autres compositeurs et
compositrices.
On peut toujours imaginer utiliser la Villa
pour des buts différents, plus lucratifs,
commerciaux. Mais cela serait une erreur
très grande et irréversible.
Transformer un lieu de création en un
symbole du patrimoine veut dire préférer
à l’art actuel un art du passé, cela veut dire
transformer le vivant en non vivant,
ça veut dire valoriser la mort plutôt
que la vie.
La Villa Médicis doit rester cet endroit
exceptionnel pour la création, un moment
point: seule une ouverture vitale,
qui concerne nos vies, peut contrer le chantage à la peur et à la
survie qui nous est imposé
aujourd’hui et qui peut nous détruire, comme il l’a toujours fait
dans l’histoire. Les philosophes de
«l’environnement» l’ont dit, le
nouvel impératif catégorique est
tourné vers les générations futures. Et l’inquiétude des autres générations est claire: dans quel état
leur laisserons-nous le monde? Il
faut commencer, maintenant.
Mais pour faire quoi ? En quoi la
«jeunesse» serait-elle une garantie
de justice? N’est-ce pas une démagogie contre une autre ? Il y a une
deuxième condition, très simple,
qui est la mère de toutes les
autres. Il faut appeler à une Europe de la vérité. Et la condition de
la vérité en politique comme
ailleurs est très simple: c’est la critique. La critique, avec des règles,
des principes, des limites, mais
aussi des enjeux, des forces, et des
effets. L’Europe doit être le pays
de la vérité, c’est-à-dire du débat
informé et critique sur tous les enjeux vitaux du moment, sans mensonge et sans idéologie a priori,
donc aussi en permettant aux oppositions démocratiques de s’opposer, en nourrissant le désaccord
et en demandant des faits et des
preuves. L’Europe devrait être le
pays de la défense et de la promotion de la connaissance et de la
science pour comprendre notre
monde naturel, technique, social
et humain, pour fonder des politiques communes sur les enjeux
communs. Et cela, à partir d’un
de sérénité pour des artistes francophones
confirmés qui doivent rester le centre d’intérêt principal de la Villa.
Je souhaite à la Villa Médicis que quelqu’un de compétent, puissant, un visionnaire de l’art soit nommé comme directeur. J’ai été aussi pensionnaire de la Villa
Kujoyama à Kyoto et de la Casa Velázquez
à Madrid ainsi que de la bourse DAAD
(Berliner Künstlerprogramm).
Toutes ces résidences sont d’une très
grande valeur et doivent être préservées à
tout prix dans le futur car c’est l’actuel de
l’art ; et l’art actuel est le futur, la richesse
et la fierté du pays.
La France est un pays exceptionnel à cet
égard. Protégeons alors cette valeur. •
Par
ONDREJ ADAMEK
DR
La Villa Médicis, valeur du futur
ai été très surpris qu’il ait été question, récemment, de réorienter
la Villa Médicis notamment vers
une mission de patrimoine.
Non. La Villa Médicis doit rester le centre
de la création et de l’art vivant. La Villa
Médicis est un lieu qui favorise la rencontre d’artistes confirmés de plusieurs disciplines auxquels elle offre une source d’inspiration hors du commun.
J’ai passé un an à la Villa Médicis en tant
que pensionnaire en 2014-2015.
J’y ai écrit mon opéra Seven Stones.
J’y ai aussi développé l’instrument visuel
et sonore polyforme Airmachine. Ces deux
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Compositeur et chef d’ochestre
débat parfois douloureux (car les
faits sont durs), et à partir de la
critique, disons le mot : comme
contre-pouvoir. Foucault avait raison de parler du courage de la vérité, et il faut aussi nommer son
contraire, qui est au cœur du fascisme aujourd’hui comme toujours : la peur de la vérité, qui
prend toujours la forme de la peur
et même de la lâcheté devant la
critique, l’objection et la discussion, même et surtout quand elles
sont raisonnables, argumentées,
et respectent le cadre commun qui
est la condition de tout le reste. Ce
que nous voyons fleurir dans le
monde sous le nom d’hommes
«forts», et en se targuant de l’efficacité, c’est en fait la peur, la peur
de la vérité. Certes, la force a sa
force, et les apparences de l’efficacité, et c’est son piège et son pire
danger: quoi de plus terrible, dans
le nouveau pouvoir italien, sinon
qu’il force en effet l’Europe à agir?
Mais cette force est faible. Car les
L’Europe devrait
être le pays de
la défense et de
la promotion de
la connaissance et
de la science pour
comprendre notre
monde naturel,
technique, social
et humain.
dangers ont leur réalité, que seuls
la science et le débat critique peuvent connaître et nous permettre
d’affronter. La critique n’est pas
seulement un contre-pouvoir,
c’est la condition de l’action et encore une fois de la vie. C’est la vérité et non la peur qui peut nous
sauver sur l’écologie, mais aussi
sur l’économie, qu’une idéologie
ne peut résumer.
Il faut donc une politique de la vérité et de la critique en Europe. La
jeunesse et la vérité, après le charbon et l’acier, au péril sinon de la
vie. Ce sont nos ressources face aux
indignités extrêmes, repoussantes,
aujourd’hui. Le dernier bateau qui
empêchait des êtres humains de se
noyer : refoulé. Un idéologue
ouvertement raciste sur les plateaux de télé: réinvité. On en passe,
et partout. Le Parlement européen
pour lequel on va voter a fait un
geste politique majeur face à l’une
de ces dérives venues de Hongrie.
Cela indique aussi que, dans la vérité, il n’y a pas seulement la critique, mais des principes, et inconditionnels. Des devoirs envers les
faits, mais aussi envers la vie humaine, les droits fondamentaux et
la paix. Ces principes définissent
la dignité face aux indignités et
pour orienter nos indignations (et
celles de la «jeunesse»). Elles iront,
sinon, vers la violence ou le désespoir, alors qu’elles pourraient
construire la résistance, la confiance et l’espoir. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel,
Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
CULTURE/
Double actualité à
Paris pour le maître
espagnol: le musée
d’Orsay se concentre
sur ses œuvres
de jeunesse, des
portraits cafardeux
de la période bleue
aux pâles figures
de la période rose.
Et l’hôtel Salé explore
les coulisses du génie
via sa vie privée.
Par
JUDICAËL LAVRADOR
M
Acrobate à la boule, 1905. PHOTO THE PUSHKIN STATE MUSEUM OF FINE ARTS, MOSCOW. SUCCESSION PICASSO 2018
esurant, après trois ans de travail, le
défi qu’a représenté la conception
d’une exposition couvrant la production du jeune Picasso, les périodes bleue
et rose, comprises entre 1900 et 1906, sa flopée de curateurs du musée d’Orsay, renforcée
de quelques confrères du musée Picasso, la
nomme dans le texte d’introduction du catalogue «l’exposition impossible». Voilà une production qui déboule à foison depuis un an sur
toutes les cimaises de France et de Navarre (à
l’occasion de Picasso Méditerranée) tandis
que le musée Picasso consacre une expo aux
«Chefs d’œuvres!», et dont on nous dit encore
qu’en faire une expo est une gageure… C’est
qu’Orsay a obtenu des prêts inespérés
d’œuvres qui, pour les unes, dans leurs musées respectifs, ont valeur d’icônes indéboulonnables, tandis que les autres se trouvent
en main privée et vivent jalousement cachées.
Mais l’autre élément qui rendait l’exercice impossible, et qui résiste à merveille dans l’expo,
c’est Picasso lui-même, sa précocité, sa rapidité, sa souplesse, ses bonds et ses faux
bonds, ses retours en arrière et ses glissements stylistiques ou chromatiques. Comment freiner l’œuvre et son évolution de manière à y voir plus clair? Impossible. Orsay fait
alors le choix d’un dense accrochage chronologique et d’une scénographie fluide qui évite
de croire encore qu’il y eut deux Picasso, un
bleu, un rose. Ce qui est impossible à tenir
alors, c’est le titre lui-même : «Bleu et Rose»
Picasso, intimes connexions
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
u 27
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La Chèvre
Vallauris,
1950.
PHOTO ADRIEN
DIDIERJEAN.
RMN. GRAND
PALAIS.
SUCCESSION
PICASSO 2018
feint de suivre la partition académique pour
l’estomper et faire apparaître un Picasso tout
en nuance et d’autant plus mystérieux.
les vernissages aux côtés de collectionneurs
ou de starlettes. On suit aussi les œuvres
dans la rue, reproduites et tirées sur des chariots par des enfants à l’occasion du carnaval
de Bâle, en 1968. Drôle d’expo fort documentée, touchante dans son désir de saisir quelque chose de Picasso dans les marges et les
mailles de ses toiles. Même sa chèvre Esmeralda à travers un cliché la montrant enchaînée à la sculpture la Chèvre est ici convoquée. A ce rythme, l’omniprésence de
Picasso et son pouvoir d’attraction risquent
quand même peut-être de faiblir, non? C’est
déjà arrivé. «Chefs-d’œuvre!» se termine sur
cette expo au palais des Papes, en 1973 à Avignon, où le génie se prend un four. Qui ne lui
fait ni chaud ni froid. Inutile de dire qu’il s’en
est remis. Picasso, l’imputrescible exposition
(de soi). •
FAUNE BIGARRÉE
avant d’arriver dans sa salle: les cimaises sont
en effet fendues par endroits pour que le regard se porte au-delà et puis se retourne.
Avant le bleu total, Picasso a déjà peint des
êtres hagards : la Femme à l’absinthe, merveille de silhouette molle, serrant fort ses bras
contre elle afin, dirait-on, de ne pas tomber
en miettes, est bien plus rose que bleue.
Après le bleu, même topo, la tristesse dure
toujours. Apollinaire, encore, qualifia le rose
de «pulmonaire», un rose chair pâle, hâve et
diaphane. Ce qui ne l’éloigne pas d’une certaine douceur. Les toiles roses dépeignent des
saltimbanques, des acrobates, des colosses
vivant avec leurs animaux. Mais tout ce beau
monde est saisi hors-piste et, la mine sombre,
semble rattrapé par son humaine condition.
Il n’y a guère que l’Acrobate à la boule (1905)
qui se réjouit du numéro qu’il livre devant un
athlète assis et comme fourbu. La période
rose se caractériserait finalement plus par la
dilution accrue de la peinture, la couche est
fine, pas vernie, les visages sont peints sur la
réserve. L’accrochage est d’ailleurs moins
dense à la fin. Quelque chose s’aère avec les
toiles dépeignant des femmes à la toilette.
logie, «Chefs-d’œuvre!» s’emballe et traverse
la vie entière du maître, s’éloignant des pièces elles-mêmes pour en ausculter les coulisses, les à-côtés, les phases préparatoires (des
esquisses de Secret et Charité et même une
radiographie de cette toile de 1897 sont présentées) dans l’espoir de saisir les secrets de
fabrication et de toucher du doigt le génie.
Qu’on suit à la trace dans son intimité qu’il
savait parfaitement médiatiser à travers des
clichés le montrant par exemple sur le perron
de La Californie, sa villa cannoise, ou dans
PICASSO. BLEU ET ROSE
Musée d’Orsay, 75007.
Jusqu’au 6 janvier.
PICASSO. CHEFS-D’ŒUVRE!
Musée Picasso, 75003.
Jusqu’au 13 janvier.
MA.JA.DE EN COPRODUCTION AVEC ARTHOUSE TRAFFIC, JBA PRODUCTION, GRANIET FILM, WILD AT ART, DIGITAL CUBE
PRÉSENTENT
SECRETS DE FABRICATION
Au final, on sort convaincu que la partition
académique entre le bleu blues et le rose qui
rocke reste approximative. Picasso, sans complètement la renier lui-même, en avait reconnu les limites: «Combien de fois, confiait-il
en 1932, alors qu’il préparait une exposition
à la galerie Georges Petit en combinant ses
différentes veines picturales, combien de fois,
au moment de mettre du bleu, j’ai constaté que
j’en manquais. Alors j’ai pris du rouge et l’ai
mis à la place du bleu. Vanités des choses et de
l’esprit.» Le fait que l’expo travaille jusque
dans sa scénographie, qui procède par trouées
et par souples transitions entre les salles,
donne peu à peu le sentiment qu’elle suit plusieurs lièvres à la fois, sur un rythme haletant.
Elle avait pourtant prévenu, en accrochant
dans les premières salles trois autoportraits
de Picasso dont la réalisation n’est séparée
que de quelques mois. L’un est brossé avec
une touche enlevée, épaisse et dans la pâte,
l’autre glaçant de dureté, tandis que le dernier, plus haché, se mâtine de primitivisme.
Dans chacun, l’artiste se montre pourtant
hiératique et, le regard franc, habité par la
prescience de son exceptionnel destin et de
son génie. On n’en sort pas. D’ailleurs, c’est
l’objet de l’exposition «Chefs-d’œuvre !» au
musée Picasso qui tente de sonder le miracle
Picasso. Mais, là où Orsay resserre la chrono-
MILITANT, POLITIQUE ET VENGEUR
LES INROCKUPTIBLES
ENTRE CAUCHEMAR LYNCHIEN ET FARCE FELLINIENNE
PREMIÈRE
©2018 PYRAMIDE
Le mythe «Bleu et Rose», ce n’est donc pas
tout à fait bleu puis rose. Dans le titre, le «et»
est tenté de prendre une valeur inclusive. Car
un même tableau peut se teinter des deux à
la fois, à l’image de celui qui ouvre l’exposition, Femme à l’éventail (1905). Le modèle
pose de profil, la mine étrangement lasse, levant la main dans le geste à la fois altier et
codé d’une pythie égyptienne; sa tunique est
d’un bleu intense, mais sa peau marbrée de
rose. L’exposition annonce ainsi qu’elle entend procéder par petites touches et lorgner
de près ce qui se joue en aussi peu d’années:
cinq ou six ans dans la vie d’un peintre âgé
de 20 ans à peine quand il débarque à Paris de
Barcelone, via Montauban, dans ces murs
exactement, en gare d’Orsay. Dans ce laps de
temps, qui précède l’invention du cubisme,
Picasso va vite.
Trop pour son marchand, Ambroise Vollard,
qui, après lui avoir assuré, en juin 1901, un
premier succès commercial et critique, reste
sceptique devant les premières peintures
bleues que livre Picasso dans les semaines
suivantes. Vollard faisait confiance au peintre
des scènes de la vie nocturnes parisiennes, à
la faune bigarrée des cabarets, à cette Naine
ratatinée dans le cadre mais débordant d’une
prestance crâne avec son sourire carnassier,
ou encore à cette pierreuse (une prostituée),
dont le fard rouge dévore le visage et clignote
au diapason d’un fond lourdement scintillant
– l’Attente, (Margot). Picasso dépose sur ses
toiles à la touche épaisse et grasse un peu de
la sueur chaude qui suinte de ses nuits parisiennes. Il est jeune. Il sort. Plus loin, le cabinet érotique, couvert de petits dessins montrés, non sans humour, sous l’œil blanchâtre
de Célestine, tenancière d’une maison close
de Barcelone, mettra cette légèreté du Picasso
noceur dans une expo à la tonalité globalement grave et sombre. C’est la période bleue,
sinistre et cafardeuse, peuplée de figures
abattues, d’êtres esseulés, de prisonnières
malades dont la tristesse se confond avec
cette couleur spectrale qui les enveloppe
comme un suaire. Apollinaire le dit mieux,
dans son article paru en 1905: «L’espace d’une
année, Picasso vécut cette peinture mouillée,
bleue comme le fond humide de l’abîme et
pitoyable.»
Picasso laisse à ses sujets un quignon de pain
et une assiette vide (le Repas de l’aveugle), une
pomme à croquer et à peine la force de se tenir droit. Ce qui courbe l’échine, sous le poids
de la misère, c’est aussi la peinture que Picasso commence à élaguer, à raboter en abandonnant la touche postimpressionniste pour
un pinceau plus liquide, en débarrassant la
scène d’éléments anecdotiques pour leur prêter une dimension allégorique. A l’image de
cette toile étrange, la Vie, un groupe de figures représentant les différents âges de la vie
–l’une d’elle a les traits d’un ami de Picasso,
Casagemas, dont le suicide hanta le peintre
au point qu’il en livra des dizaines de portraits
funèbres. La Vie (venue de Cleveland) est accrochée de manière qu’on l’aperçoive de loin,
HHHHH
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
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28 u
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
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CULTURE/
ARTS
Graz, la lutte antifasciste de plein fouet
cheur de tête, une vampire blonde
plante ses crocs dans le cou de sa
tout aussi blonde copine. Quelque
chose ne tourne pas rond dans
l’Autriche de l’entre-soi. Voire est
carrément pourri, à l’image des enfants couverts de pustules dans les
collages désespérés d’Ines Doujak.
Sur le thème de la
montée de l’extrême
droite en Europe,
la 51e édition du festival
autrichien Steirischer
Herbst réunit des
œuvres qui explorent
un passé trouble et
encore peu montré.
Reliques. A la Maison de l’archi-
E
nvie de faire un putsch? Une
révolution ? Graz, opulente
capitale de la Styrie – Land
du sud de l’Autriche–, seconde ville
après Vienne, invite à l’insurrection
artistique. Son festival d’automne,
le Steirischer Herbst, s’est donné
pour mission de rassembler un
front populaire sous le nom de
«Volksfronten», pour sa 51e édition.
«Volksfronten» : un titre pour le
moins ambigu puisqu’il évoque
aussi bien l’antifascisme des années 30 que le nom d’un groupe
néonazi américain et contient, dans
le mot «Volk», nationalisme et
racisme affiliés au nazisme. Un terrain glissant, donc, pour le plus ancien festival culturel pluridisciplinaire d’Europe, fondé en 1967: mais
ce sont précisément ces équivoques
qui intéressent la nouvelle directrice, Ekaterina Degot. Quel art politique est possible dans la menace
totalitaire? Avec le sentiment de déjà-vu incarné par la montée de l’extrême droite en Europe, le festival
se penche sur les racines du mal, au
cœur de l’Autriche du chancelier
conservateur Sebastian Kurz, non
loin de la Hongrie xénophobe de
Viktor Orbán, dans les ors et les
stucs de Graz. «On est dans une ville
ancienne avec une architecture baroque et on fait un festival d’art contemporain. C’est une contradiction
productive», affirme Ekaterina Degot, née en 1958 en Union soviétique. Alors que la Russie de Poutine
devient un terrain artistique compliqué, elle fouille à Graz les relations troubles des Autrichiens avec
leur passé et tire le fil rouge de l’antifascisme dans des installations et
performances parfois malaisantes.
Bunkers. Le festival coup de poing
cherche à bousculer et flanquer la
nausée: un sac à vomi est distribué
dans le dossier de bienvenue. Le
Steirischer Herbst 2018 a ainsi été
lancé sur l’Europaplatz face à la
gare, au milieu des passants, et non
dans les chics bâtiments Renaissance de la ville. A quelques pâtés
de maison, la devise des partisans
yougoslaves «Mort au fascisme, li-
De g. à dr. et de haut en bas: les collages d’Ines Doujak, les films du duo «kozek hörlonski», les
meubles de Henrike Naumann, la robe tablier de Julia Wieger et Nina Hoechtl, le conteneur de
Yoshinori Niwa et la sculpture du groupe russe Zip. PHOTOS COURTESY DES ARTISTES ET M. VÖLZKE
berté au peuple» orne Aurora, une
sculpture métallique du groupe
russe Zip sur un immeuble des années 30. «J’aime la controverse. Pas
pour la controverse elle-même, mais
j’aime les contradictions dans la société, poursuit Ekaterina Degot.
Dans le cas de cette sculpture, je
souscris complètement au texte et à
l’esthétique de l’œuvre qui couronne
de très belle façon ce monument
d’architecture constructiviste, un
des rares dans Graz.» Diverses approches irriguent ce festival en
forme de mini-Documenta. Alors
que le groupe slovène Laibach
–connu pour son appropriation des
codes totalitaires – ouvre avec la
phrase choc «l’Autriche est un pays
fasciste» (rires dans la salle) et interprète la comédie musicale américaine la Mélodie du bonheur (film
peu apprécié en Autriche puisqu’il
raconte la fuite d’une famille au moment de l’Anschluss, soit l’annexion
du pays par l’Allemagne nazie), le
performeur russe Roman Osminkin
harangue la foule. Dans un happening lettriste avec bannières rouges,
il invite au putsch sur les marches
qui mènent au Schlossberg, juste
devant les galeries de bunkers creu-
sées par les nazis dans la colline qui
surplombe la ville. A côté de ces
shows grand-guignol et kitsch, les
artistes qui creusent l’Heimat – la
sphère intime – et franchissent la
porte des foyers sont plus lisibles.
Ainsi, au Centre culturel des minorités, le monstre est tapi dans l’ombre des foyers. Les petits films bien
troussés Demonic Screen du duo
viennois «kozek hörlonski» caricaturent le folklore autrichien en
gore: un couple de buveurs de bière
est indifférent à l’assaut de zombies,
un garçon en culotte courte fuit un
épouvantail et un sadique tran-
tecture, Henrike Naumann a reconstitué un magasin de meubles
en imaginant un Anschluss au moment de la chute du mur : dans ce
showroom à l’esthétique ringarde et
oppressante trône le buste de Jörg
Haider, leader ultranationaliste
mort dans un accident de voiture.
Pour l’artiste, née en RDA, la politique est directement visible dans la
décoration intérieure. Son installation dystopique exsude la violence
qui s’imprime dans l’espace domestique. C’est pourquoi les projets de
recherche accrochent. «Vous ne savez que faire de l’uniforme de votre
oncle nazi qui végète dans le grenier ?» interroge Yoshinori Niwa
pour Withdrawing Adolf Hitler
From a Private Space. L’artiste japonais installé à Vienne recueille dans
un conteneur toutes les reliques nazies restées dans les familles. A
cette heure, il a collecté des photos,
des documents et même une version de Mein Kampf offerte par un
maire de Vienne de l’époque en cadeau de mariage. Interdits dans l’espace public, ces objets sont censés
être détruits, mais certains les gardent pour des raisons sentimentales ou idéologiques.
Belle enquête aussi des artisteschercheuses Julia Wieger et Nina
Hoechtl sur l’histoire et l’utilisation
politique du Dirdnl, la robe tablier
des Hautes-Alpes, incarnation de la
tradition et de l’extrême droite :
«Qui écrit l’histoire? Je suis persuadée que l’on ne peut avancer si l’on ne
sait pas d’où cela vient», s’interroge
Nina Hoechtl qui se définit comme
chasseuse de fantômes. Dans la
veine archéologique, l’artiste yougoslave Milica Tomic a effectué des
fouilles sur le terrain du camp de
travail Aflenz, au sud de Graz. La
terre du camp a été apportée dans
les salles vitrées du Forum
Stadtpark. Sur ce vaste bourbier
poussent déjà des petites herbes.
Un mémorial sera bientôt érigé à
Aflenz.
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Graz
STEIRISCHER HERBST’ 18
A Graz (Autriche),
jusqu’au 14 octobre.
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
Untitled (1979) de Fred Sandback. PHOTO COURTESY FRED
SANDBACK ARCHIVE . MARIAN GOODMAN GALLERY PARIS
Fred Sandback,
au fil
des vertiges
En une douzaine de sculptures faites de
fils tendus, l’art minimal de l’Américain
mort en 2003 fait vaciller l’espace de la
galerie Marian Goodman à Paris.
E
t soudain, la peur de
se prendre une vitre,
là, au milieu d’un
white cube qui pourtant
n’en comporte pas.
A cause de ce «L» de fil
rouge tendu près d’un
mur, bête comme chou et
pourtant si parfait, clair
comme le début d’un
énoncé de maths («Prenez
deux droites sécantes dans
l’espace…»). Traverser une
œuvre de l’Américain Fred
Sandback – au hasard, Untitled (Right-Angled Construction) de 1987 – voire
simplement la contempler, c’est s’exposer à quelques hallucinations, peutêtre un léger vacillement,
et s’émerveiller ensuite
qu’une telle raréfaction de
moyens (du fil, de petites
accroches métalliques dissimulées dans un trou)
puissent causer un tel
séisme de la perception.
Leurs tracés rectilignes
– le plus souvent des verticales nettes, parfois des
horizontales dessinant un
parallélépipède ou un plan
incliné – sculptent des formes invisibles, qui sont là
et pas là. Elles creusent
l’espace, donnent matière
à des absences, et offrent
au regardeur une idée de
variété infinie des possibles : oui, le vide est bourré
de formes qu’on pourrait
faire advenir. Cette simpli-
fication à l’extrême du
geste esthétique, née au
milieu des années 60,
c’est-à-dire en plein minimalisme aux Etats-Unis,
n’en finit pas d’enchanter
par son élégance, sa poésie
cachée sous un rigorisme
qui pourrait sembler austère.
Ceux qui ont eu la chance
de voir les œuvres de Sandback à la fondation Dia de
Beacon, dans l’Etat de New
York (Libération du 27 novembre 2017), qui soutint
tôt son travail, en gardent
sans doute un souvenir
ému, et regretteront peutêtre les immenses entrepôts propices à laisser réverbérer l’écho de ses
œuvres. Dans la galerie
Marian Goodman à Paris,
certes généreuse mais nettement plus exiguë, on se
prend à vouloir pousser les
murs. Mais l’expo consacrée à l’artiste – douze
sculptures et quelques dessins, et d’autres encore
dans la librairie d’en face,
tous accrochés sous le contrôle de sa veuve (Sandback
est mort en 2003) – n’en
est pas moins une bonne
introduction à l’artiste
– appréciable, alors que
cela fait dix ans qu’une exposition ne lui a pas été
consacrée à Paris.
Né en 1943 dans l’Etat de
New York, Fred Sandback
u 29
étudie la philo à Yale avant
d’en intégrer la School of
Art and Architecture, alors
marquée par l’empreinte
de son ancien directeur,
le maître du Bauhaus Josef
Albers. Encore étudiant,
Sandback cherche à pousser les expérimentations
minimales de son temps
et créer, si l’on en croit
l’historienne Valérie Mavridorakis (1), qui signe un
essai dans le catalogue,
«une sculpture sans intériorité ni extériorité».
La légende veut que ce
soit sous l’impulsion
de son camarade George
Sugarman, qui l’encourage
à «tracer une ligne avec une
bobine de fil et [s’]en contenter», que Sandback
réalise son premier parallélépipède, Untitled (Corner Piece), en 1967, avec
de la corde élastique.
Il trouve là un protocole
dont il ne s’écartera jamais,
passant simplement au fil
acrylique, plus résistant
et stable, et parfois à la
couleur.
Le Corner Piece est visible
dans la galerie, ainsi
qu’une autre œuvre en
coin, Untitled (Sculptural
Study, Four-Part Cornered
Construction) daté 19702007, au sous-sol, la paire
soulignant combien ses
œuvres se lovaient avantageusement dans les angles. En les regardant, on
complète mentalement :
un parallélépipède surgit
à notre esprit, pas moins
réel que l’assemblage de
fils sous nos yeux.
L’artiste n’était pas prolixe
en déclarations, mais avait
néanmoins dit ceci : «En
aucun cas mon œuvre n’est
illusionniste. L’art illusionniste vous renvoie à quelque chose hors de son existence factuelle. Mes œuvres
sont remplies d’illusions,
mais elles ne renvoient à
rien.»
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
(1) Valérie Mavridorakis donnera une conférence le 11 octobre à la librairie.
FRED SANDBACK
LE FIL D’OCCAM
Galerie Marian Goodman,
79 et 66, rue du Temple,
75003.
Jusqu’au 27 octobre.
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30 u
Libération Vendredi 28 Septembre 2018
FASHION WEEK
La femme
pétarade
à Paris
Alors que le plus attendu des défilés a lieu
ce vendredi avec le retour de Hedi Slimane,
chez Celine, l’offre apparaît d’ores et déjà
tonique et pléthorique.
Par
SABRINA CHAMPENOIS et MARIE OTTAVI
Photos
MARIE ROUGE
E
ntamée lundi, la salve des
défilés parisiens du prêt-àporter féminin printempsété 2019 se poursuit jusqu’à mardi.
Aperçu de quelques temps forts
déjà passés.
Saint Laurent est L.A.
C’est une évidence, le défilé clé de
cette édition parisienne a lieu ce
vendredi soir, chez Celine : Hedi
Slimane opère à cette occasion son
grand retour dans un «game» qui
l’attend en fait depuis son départ
de la maison Saint Laurent, il y a
deux ans et demi. Rappelons que
Slimane avait alors intenté une
action en justice contre le groupe
Kering pour «rupture abusive de
contrat» et en juin 2016 le tribunal
de commerce de Paris a condamné
Kering à lui verser 13 millions
de dollars (soit 11,5 millions
d’euros).
Du coup, ça a cogité sec après le défilé Saint Laurent, mardi en contrebas de la tour Eiffel : du décor (des
palmiers blancs très Los Angeles où
Slimane vit depuis des années) aux
vêtements, ces vestes courtes très
épaulées, ces foulards noués façon
lavallière, ces stetsons et canotiers,
cet esprit rock plutôt boyish, ces
sandales plateforme comme tout
droit sorties d’une friperie spécialisée en vintage 70’s, l’ensemble était
«Hedi» en diable. Alors, hommage
ou défi, de la part d’Anthony Vaccarello, qui a succédé à Slimane ? On
opte pour l’hommage, et il est à nos
yeux réussi. Vaccarello ne renie pas
son ADN, on a bien sûr eu droit aux
amazones en body ultra-échancré
et mini-short – on dépasse le mur
du son du sexy avec les passages à
imprimé léopard. Mais il prouve
que non, il n’est pas ligoté à ce
seul registre, qu’il est pleinement
conscient que d’autres types de
femmes existent et prêt à les servir
avec enthousiasme.
L’aisance de «Dries»
Dans le grand capharnaüm de la
mode, qui bat son plein en cette fin
septembre à Paris, après Londres,
New York et Milan, rares sont les
collections si justes que ce que l’on
retient pour finir, c’est que «c’est
beau», et rien d’autre. Dries Van
Noten en est un as. Le Belge d’Anvers maîtrise avec une aisance inépuisable cette alliance complexe
de la nonchalance et de la sophistication, sans se forcer. Il a cédé il y a
trois mois la majorité de ses parts au
groupe espagnol (versant catalan)
Puig. Cette nouvelle donne financière –après trente ans d’indépen-
dance– n’a en rien modifié son approche: «Dries» ne fait pas violence
aux femmes, ne leur impose pas
un vestiaire, mais les accompagne,
leur fournit des armes pour gagner
en classe sans jamais tomber dans
l’ostentatoire. Sur le tapis blanc,
sous la verrière du Palais de Tokyo,
elles ont le regard noir mais rien de
sombre hormis ce khôl. Leur cœur
balance entre des fleurs sérigraphiées et des imprimés à rayures
noires ou bleu Klein auxquels la
coupe donne des effets cinétiques,
mouvants. La collection est plus
fonctionnelle que d’habitude, avec
des combinaisons de travail agré-
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Libération Vendredi 28 Septembre 2018
A gauche, le défilé
Saint Laurent, mardi.
Ci-dessous :
les collections
Marine Serre et Paco
Rabanne. Ci-dessous
à droite : le défilé Dries
Van Noten, mercredi.
mentées parfois de franges à
sequins et de larges poches façon
treillis. Une brune passe dans un
tailleur-pantalon bleu marine parfait, des plumes éclairent les chevelures courtes et les sandales, Dries
est d’humeur printanière et sa fraîcheur est communicative.
Serre dans la course
Un défilé en plein air, dans le
XVIIIe arrondissement de Paris, sur
une passerelle avec vue sur le RER
ou le TGV : voilà qui change des
musées privatisés, barnums XXL
et autres salles scintillant de tous
les ors de la République qui sont
le quotidien passablement stratosphérisé du public de la Fashion
Week parisienne. Ce réalisme
«indus» va impeccablement avec
la mode de Marine Serre, décidée,
compacte, urbaine. Sur fond de
rugissements de moteur turbo, des
filles avalent le bitume à grandes
enjambées. Leur vestiaire à la
fois futuriste et vintage (tonalités
années 70 ou 80) est tout-terrain
jusque dans ses déclinaisons les
plus glamours (robe bustier de soirée). Pour les pièces au plus près du
corps, comme les éclatantes combinaisons intégrales, le stretch donne
toute latitude de déplacement, il
u 31
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MODE/
faut juste avoir le culot de s’afficher
en fusée mauve parcourue d’un dragon orangé. Les robes carénées au
buste s’évasent tout en souplesse,
ou alors ce sont des tailleurs-jupes
qui s’arrêtent haut sur la cuisse, de
telle façon que l’enjambée d’ogresse
reste possible. Le sport est omniprésent, le néoprène associé à la plongée se mue en combishort ou robe,
une sorte de combinaison de F1 est
hiératique à mort, la robe faite
de vestes de survie permettrait de
fouler un tapis rouge sans s’embarrasser d’un quelconque accessoire.
Recyclage (de luxe, elle dit «upcycling»), détournement, twist, super-
PRÊT-À-PORTER
FEMMES
PRINTEMPS-ÉTÉ
2019
position, hybridation: Marine Serre
affirme son ADN en fonceuse
pleine de panache, qui annonce
simultanément quatre nouvelles
lignes, dont une de luxe (Red Line)
qui entend redéfinir la «couture».
Paco Rabanne astral
Sous les milliers d’ampoules, il fait
une chaleur de gueux. Une question
nous traverse : comment s’habillera-t-on quand le réchauffement
climatique fera de Paris une étuve
365 jours par an ? Julien Dossena,
à la tête du prêt-à-porter de Paco
Rabanne depuis 2013, imagine
une mode astrale (hippie ou rien) et
bruyante (les breloques) pour le
printemps. En tongs à plateforme,
les filles portent des superpositions
métallisées, l’une près du corps en
coton plissé, l’autre en métal ajouré,
citation limpide à Rabanne Ier. Cette
saison, Dossena met des fleurs partout (c’est assez rare de sa part),
mêle des imprimés cachemire, des
pantalons à dentelle et des saris
portés avec des tee-shirts tie and
dye floqués d’un «Love yourself»
très développement personnel. La
collection parle à des femmes
émancipées qui méditent – au
petit matin c’est mieux– et dansent
la nuit venue. •
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Ma sorcière
cabossée
Emil Ferris Paralysée à 40 ans, l’Américaine a trouvé
dans la bande dessinée des pouvoirs secrets qui lui font
oublier son corps récalcitrant.
L
e soir de ses 40 ans, Emil Ferris a été piquée par un
moustique. Fièvres, évanouissements, hosto. On lui apprend qu’elle est frappée par une des formes les plus
graves du virus du Nil occidental. Clouée à un fauteuil, les médecins lui disent qu’elle ne pourra plus marcher. La main avec
laquelle elle dessine est comme pétrifiée. «Quand quelque
chose comme ça vous tombe dessus, tout devient clair: le monde
vous lance un défi. J’étais la seconde personne dans l’Illinois à être infectée par ce
virus. Et le jour de mon anniversaire en
plus. Alors, je suis devenue une dure à
cuire.» Elle a gagné le droit de fanfaronner. A l’époque, elle
fait surtout son possible pour ne pas s’effondrer devant sa fille
de 6 ans, qui scotche un crayon à la main de sa mère pour l’encourager à reprendre le dessin. Cette malédiction est le début
de la nouvelle vie d’Emil Ferris.
Quand on la croise dans les coulisses du festival littéraire America, on a droit à un horoscope complet. «Vous êtes taureau et
singe? Vous allez vous suspendre au plafond, et, moi, je vais tenter de vous dévorer: je suis lion et tigre.» On avoue avoir ricané,
avant de se raviser: on ne se moque pas impunément d’une
sorcière. Dans son premier roman graphique, Moi, ce que j’aime,
c’est les monstres, ode aux créatures de la nuit stupéfiante de
densité et monument de cette rentrée BD, la Chicagoan livre
des pans entiers de sa vie sous la forme des mémoires d’une
fillette qui se rêve en loup-garou. Pas de crocs ce matin-là, mais
une tenue de reine de sabbat: ample robe noire, cheveux de jais
sur teint blafard, canne en bois noueux pour se déplacer… «J’ai
même le nez crochu», assume-t-elle. Un déguisement pour se protéger de l’intérêt
qu’on lui porte soudain. Mais un peu plus
que ça. A 56 ans, le monde de l’esprit est
surtout un refuge, un territoire où elle n’est pas soumise à ce
corps qui n’a eu de cesse de la trahir.
Enfant, une scoliose gravissime l’empêche longtemps de marcher. Elle pousse en intérieur, entre Chicago et New Mexico.
Opérée à 10 ans, elle vit enfermée dans un corset qui pèse la
moitié de son poids. «C’était l’été, il faisait atrocement chaud,
et je m’échappais de ce corps douloureux en projections astrales.
L’imagination prend le relais quand tout le reste devient hostile.»
Emil Ferris grandit loin des autres, loin de la BD aussi, ce premier amour qu’on lui a volé. «J’adorais profondément les co-
LE PORTRAIT
mics. Jusqu’à mes 8 ans. Et puis quelque chose de terrible m’est
arrivé. Je ne veux pas dire violée, mais c’est ce qu’il a fait. Et pendant qu’on me faisait du mal, je me concentrais sur cette télé qui
passait un dessin animé de Mister Magoo. Le personnage détruisait tout sur son passage et s’en sortait sans une blessure. Je l’ai
détesté de toutes mes forces, et avec lui la BD. Il était si aveugle.
Quand j’ai essayé de raconter ce qui m’était arrivé, personne
n’a voulu entendre ce que je disais.» Ce «il» est un membre de
l’entourage familial dont elle préfère taire le nom.
Ado sauvage et maladivement timide, elle prend la tangente
à 16 ans, en paix avec ses parents hippies qui lui ont donné les
arts pour religion. Des premières semaines passées à arpenter
Chicago en bus, elle garde le goût de cette ville où elle est toujours installée, de ses bruits, ses mouvements. Les rêves
d’écrire des pièces de théâtre ou de vivre du dessin sont chassés par le réel et les boulots alimentaires –serveuse, réceptionniste, femme de ménage. La vie lui file entre les doigts lorsqu’à
34 ans, elle accouche d’une fille. Un mois plus tôt, le père
s’évanouissait dans la nature. «Les hommes, j’ai essayé, j’en suis
revenue», dit-elle sans amertume. Pour subvenir aux besoins
de cet enfant qu’elle chérit, elle
accepte tout. «Les commandes
les plus stupides, des couvertu1962 Naissance
res de magazines chrétiens, des
à Chicago.
trucs pour des restaurants, des
1997 Naissance
jouets McDonald’s. Disons que
de sa fille.
j’ai vraiment fait tout ce qu’il a
2002 La morsure.
fallu pour survivre. Tout. Nous
Août 2018 Moi, ce que
étions pauvres, mais nous étions
j’aime, c’est les
heureuses.»
monstres (éd. Editions
Et puis, la morsure de ses
Monsieur Toussaint
40 ans. Soudain invalide, elle se
Louverture)
voit offrir une bourse pour
Septembre A Paris
s’inscrire à l’Art Institute de
pour les festivals
Chicago. Les études auxquelles
America et Formula
elle n’a jamais eu droit. Elle déBula. Exposition à
barque en fauteuil au milieu de
la galerie Martel.
hipsters hypersexualisés. Elle
gagne leur confiance malgré la
différence d’âge, apprend l’animation mais ne trouvera jamais
de boulot: trop vieille, trop handicapée, trop femme.
La BD vient comme ça, sur un coup de tête. Ce pavé ouvragé
au stylo Bic, chantier de quatre ans, devient un outil de reconquête du corps et d’émancipation de l’esprit. D’abord refusé
en boucle, le livre trouve un éditeur avant de se retrouver bloqué au Panama après la faillite du transporteur… Le plébiscite
critique est un retour karmique. «J’ai l’impression d’avoir vécu
toute ma vie dans un orphelinat, et qu’un jour des gens sont
venus pour m’adopter.»
Dans cette famille de jeteurs de sorts, sa bonne fée s’appelle
Art Spiegelman, le père de Maus étant toujours prêt à dire tout
le bien qu’il pense d’elle. Le succès réconforte, participe à donner du sens à son entreprise, mais il reste à l’échelle modeste
de la BD: «C’est comme être le meilleur vendeur de motoneige
du comté.» Pas suffisant pour se mettre à l’abri du besoin. Il y a
quelques mois, elle a manqué de se faire expulser de son appart
de 20 mètres carrés, où elle vit avec sa fille de 21 ans.
Pour expliquer son rapport au monde, elle s’en remet à la fiction. «Enfant, j’ai été chamboulée par le transsexuel de Little
Big Man. Derrière cet inverti flamboyant, qui s’habille en
femme et se lave avec du sable plutôt qu’avec de l’eau, il y a l’idée
que celui qui est différent est un cadeau pour la tribu. L’auteur
de BD, avec son cerveau polarisé autour des images et des textes, c’est ce type qui se lave avec du sable.» Ouvertement bi, elle
milite aujourd’hui pour les droits LGBT. Mais l’époque actuelle
n’est pas à la célébration des différences, même dans la multiculturelle ville de Chicago. «Il y a quelques jours, j’ai croisé un
mec avec une croix de suprémaciste sur son tee-shirt. On
n’aurait jamais vu ça il y a cinq ans. Les villageois, ces gens avec
leurs fourches et leurs flambeaux, sortent du placard. Charlottesville, c’était ça. Des gens persuadés que tout leur appartient,
sûrs de n’avoir rien en commun avec nous, les monstres.» Est-ce
qu’elle a été voter à la présidentielle? Elle répond d’une moue
qui dit le peu d’entrain qu’elle y a mis. «On est tombé si bas qu’il
faudrait presque remercier l’armée parce que c’est la dernière
à tenir tête à Trump… Même du socialisme, qui aurait plutôt
mes faveurs, je ne peux pas tout accepter en bloc. La politique
est incapable de laisser de la place au mystère, à ce type qui se
lave avec du sable. Aux monstres.» •
Par MARIUS CHAPUIS
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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