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Libération - 29 09 2018 - 30 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 SEPTEMBRE 2018
Le vice-président du Conseil italien, Luigi Di Maio, jeudi soir à la sortie du Conseil des ministres. PHOTO ALESSANDRO DI MEO. ANSA. AP
2,70 € Première édition. No 11613
www.liberation.fr
EUROPE
L’ITALIE FAIT SA
FORTE DETTE
En présentant un budget avec 2,4%
de déficit, la coalition populiste défie
ouvertement Bruxelles, tout en
affichant son unité.
ÉDOUARD CAUPEIL
WEEK-END
PAGES 2-4
Livres
Musique Images
Nicolas
A Paris,
Mathieu, la déroute
l’as de l’Est du rock
PAGES41-48
PAGES 35-40
Le studio
Bobbypills ranime
les adultes
PAGES 27-34
ARMOR
LUX
Un
succès
made in
Quimper
REPORTAGE,
PAGES 12-13
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Le M5S
et la Ligue
envoient
bouler
Bruxelles
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Farce
Ce V de la victoire, affiché
jeudi soir par Luigi Di Maio,
chef du Mouvement Cinq
Etoiles et vice-président du
Conseil italien, ressemblait
furieusement à un doigt
d’honneur adressé à
Bruxelles. En annonçant
qu’elle laissait filer le
déficit italien bien au-delà
des engagements de ses
prédécesseurs, la coalition
populiste au pouvoir à
Rome a clairement laissé
entendre le message
«Vaffanculo !». L’intérêt du
peuple italien passe avant
les intérêts européens.
Luigi Di Maio a eu beau jeu
de se défendre de toute envie de clash avec Bruxelles,
le rapport de force est désormais installé. Sur ce
sujet, comme sur bien
d’autres, les migrants et le
soutien aux dirigeants
autoritaires (le mot est bien
faible) notamment. Qui
aurait imaginé il y a un an
que ce pays, si proche de la
France à maints égards, en
arriverait à jeter aux orties
les valeurs et les règles de
l’Europe ? Jusqu’à nommer
à la tête de la
radiotélévision publique
un souverainiste,
eurosceptique, homophobe antimigrants, et
admirateur de Poutine !
La leçon doit être tirée
d’urgence, à huit mois
d’élections qui pourraient
acter cette montée irrépressible des populistes et
de l’extrême droite sur le
Vieux Continent. Les peuples en ont assez de se laisser dicter leur conduite et
leur train de vie, ils ont
l’impression d’avoir été les
dindons de ce qu’ils considèrent comme une vaste
farce européenne. Le message doit être entendu si
l’on veut sauver ce qui peut
l’être de démocratie en
Europe. Les têtes de liste
aux prochaines élections
doivent remettre le peuple
au centre du projet de
l’Union, faute de quoi le
rêve européen court à sa
perte. Cela ne signifie pas
pour autant qu’il faille promettre monts et merveilles
comme le font ces jours-ci
les dirigeants italiens. Non,
demain on ne rasera pas
gratis, car après-demain
risque alors de se transformer en cauchemar financier et sociétal. •
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
En actant un déficit à 2,4% du PIB malgré une dette
publique déjà lourde, le gouvernement de coalition
italien défie ostensiblement l’Union européenne,
désignée ennemi commun par les deux partis
populistes au plus haut dans les sondages.
ANALYSE
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
A
ttendu par plusieurs dizaines
de militants enthousiastes
devant le palais Chigi, siège
du gouvernement italien, Luigi
Di Maio, le vice-président du Conseil
et patron du Mouvement Cinq Etoiles (M5S), s’est présenté au balcon,
dans la nuit, en faisant le V de la victoire. Au terme d’un long Conseil des
ministres qui s’est tenu jeudi soir, le
jeune leader a remporté sa bataille
pour laisser filer le déficit budgétaire
à 2,4% du PIB au mépris des inquiétudes des marchés financiers et des
recommandations de Bruxelles.
Conformément à celles-ci, le gouver-
nement précédent, de centre gauche, avait prévu de limiter le déficit
à 0,8 % du produit national.
«BRAS DE FER»
«C’est une attaque très claire contre
l’Union européenne, analyse le politologue Roberto Castaldi. Il y a encore quelques semaines, la coalition
gouvernementale promettait que les
mesures promises en campagne électorale seraient introduites graduellement. En annonçant un déficit budgétaire de 2,4% pour 2019 mais aussi
pour les deux années suivantes, il y a
une volonté de la part de la coalition
populiste de provoquer une tension
avec Bruxelles en vue des prochaines
élections européennes.» Jusqu’au
bout, le ministre des Finances, Gio-
vanni Tria, a tenté de freiner l’augmentation des dépenses, mettant
sa démission en balance. Il avait, lui,
avancé l’hypothèse d’aller jusqu’à
1,6 %, au pire jusqu’à 2 % de déficit
pour 2019. Mais les Cinq Etoiles, soutenus par la Ligue d’extrême droite
de Matteo Salvini, ont décidé d’avancer bille en tête. «Après le bras de fer
sur les migrants durant l’été [notamment en fermant les ports italiens
aux bateaux des ONG qui organisent
les secours en mer, ndlr] ou encore le
soutien apporté par la Ligue à la
Hongrie de Viktor Orbán, on assiste
à un crescendo», considère Massimiliano Panarari, professeur à l’université Luiss de Rome.
«Nous ne faisons pas un budget en
fonction de ce que pense le commis-
Matteo Salvini, chef de la Ligue, sur un
saire [aux Affaires économiques et
financières] Moscovici», a revendiqué le président du Conseil, Giuseppe Conte, après avoir annoncé un
budget qui chiffre 27 milliards
d’euros de dépenses supplémentaires. Il prévoit entre autres une
augmentation des dépenses sociales, une réforme du système des retraites et des baisses d’impôts. «Nous
avons réussi à faire adopter le budget
du peuple, qui élimine la pauvreté
grâce au revenu de citoyenneté pour
lequel nous avons mis sur la table
10 milliards d’euros», s’est réjoui
Luigi Di Maio.
«VISION À COURT TERME»
La mesure ne sera pas universelle
comme le souhaitait autrefois le M5S
mais le revenu de citoyenneté prévoit des allocations de 780 euros par
mois pour les 6,5 millions de plus démunis (lire page 3). Huit milliards
d’euros seront par ailleurs consacrés
à la révision du système de retraite
et la possibilité de cesser le travail
à 62 ans avec trente-huit ans de contributions. La Ligue se félicite pour
sa part d’avoir obtenu une réduction
des impôts avec l’introduction du
principe de la flat tax. Dès l’an prochain, les petites entreprises (soit
plus d’un million d’auto-entrepreneurs et d’artisans)
Suite page 4
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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u 3
AU BUDGET : LE «REVENU
DE CITOYENNETÉ»
C’est une mesure phare du programme
de campagne du Mouvement Cinq
Etoiles qui va entrer en vigueur.
Dix milliards d’euros du budget 2019
annoncé par le gouvernement italien
jeudi seront consacrés à un «revenu de
citoyenneté» de 780 euros mensuels, qui
sera versé à 6,5 millions d’Italiens, dès
l’an prochain. Il s’agit donc davantage
d’un revenu minimum destiné aux plus
défavorisés qu’un revenu universel
garanti à tous, à l’image de celui qu’avait
pu proposer Benoît Hamon lors de la
présidentielle française de 2017. Non
seulement il ne sera pas universel, mais
il sera uniquement complémentaire : si le
bénéficiaire perçoit un autre revenu,
l’Etat lui versera uniquement la somme
lui permettant d’atteindre les 780 euros.
Le but annoncé de cette mesure, outre
la lutte contre la pauvreté, est de
contribuer à la «réinsertion dans la vie
sociale et professionnelle du pays»,
comme l’indique le contrat de coalition.
Son versement sera également
conditionné à la recherche d’un emploi.
Si le bénéficiaire refuse plusieurs offres,
il n’y sera plus éligible.
plateau de la RAI, le 11 septembre. En fond, Luigi Di Maio, patron du Mouvement Cinq Etoiles. PHOTO MISTRULLI. FOTOGRAMMA. ROPI-REA
L’UE une nouvelle fois face
à «l’abominable problème italien»
Avec 2300 milliards d’euros
de dette, Rome inquiète ses
partenaires, qui redoutent
un scénario à la grecque. Une
crainte qui n’est pas nouvelle:
cela fait trente ans que le pays
a le rôle du mauvais élève.
L’
Italie et son incapacité chronique à tenir ses comptes en ordre a toujours été
le cauchemar de ses partenaires européens. C’est à cause d’elle qu’ont été inventés
les critères de convergence du traité de Maastricht, dont le fameux plafond des 3% de déficit public, mais aussi le Pacte de stabilité, ce
«carcan budgétaire».
Petit retour dans le passé. La scène se passe
à Paris, début avril 1991, en pleines négociations de Maastricht. En amont des réunions
à Douze (la CEE de l’époque ne comptait que
douze pays), Allemands et Français se rencontrent secrètement chaque mois pour harmoniser leurs positions. Au menu du jour :
faut-il des critères de convergence économique et budgétaire ? La France n’est pas
chaude à l’idée d’inscrire des objectifs chiffrés
dans le traité. Mais les Allemands craignent
que les pays du Sud soient admis dans l’euro
sur la base «d’une décision purement politique». Pour eux, l’euro doit être limité à la
zone mark et à la France, point final. JeanClaude Trichet, alors directeur du Trésor et
négociateur français, se laisse convaincre
quand les Allemands lui rappellent les chiffres italiens: un déficit de plus de 11% du PIB
en 1990 et une dette de 98 % du PIB.
Le futur président de la Banque centrale européenne (BCE) concède alors «qu’il faut venir
à bout de l’abominable problème italien»
et «qu’une procédure pour écarter ceux qui ne
seraient pas capables» est nécessaire… C’est
l’acte de naissance des critères de convergence destinés à se débarrasser de Rome. Le
Pacte de stabilité, conclu en 1997, est un second obstacle dressé sur la route de l’Italie.
Mais rien n’y fait: le pays réussit à se qualifier
en 1999 en manipulant ses comptes à coups
d’impôts remboursables.
Dérive. Trente ans après, la zone euro est
toujours face à «l’abominable problème italien». Certes, son déficit est redescendu à 1,7 %
en 2018, mais sa dette représente 132 % du PIB,
soit plus de 2300 milliards d’euros, le ratio le
plus élevé de la zone euro, derrière celui de la
Grèce, Etat qui a fait faillite en 2010. En laissant filer son déficit de 1,6 point par rapport
aux promesses de l’ancien gouvernement –qui
s’était engagé à le ramener à 0,8 % en 2019 et
à le maintenir à ce niveau jusqu’en 2021– le
Mouvement Cinq Etoiles et la Ligue réamorcent la pompe à endettement, tout en restant
sous le plafond des 3% en théorie. Une dérive
qui ne pourra que susciter la défiance des marchés et faire grimper les coûts de financement
de sa dette avec pour conséquence de grever
mécaniquement son budget. Déjà, l’écart
de taux (spread) avec l’Allemagne a grimpé
à 276 points, soit un taux à dix ans de 3,2%. En
clair, emprunter coûte presque trois fois plus
cher aux Italiens qu’aux Allemands.
Le gouvernement romain a parfaitement
conscience des risques encourus. Mais il parie
sur le fait que, comme une banque systémique, l’Italie est too big to fail (trop importante
pour faire faillite), ce qui contraindra la BCE
et ses partenaires à intervenir. La coalition
M5S-Ligue a déjà demandé à ce que Francfort
efface une partie de la dette qu’elle détient
dans ses coffres. En effet, dans le cadre du
quantitative easing (QE) lancé en 2015, la BCE
a acheté 356,4 milliards d’euros de bons du
Trésor italiens, soit 15 % de sa dette. C’est
d’ailleurs grâce à ce programme d’achat des
dettes publiques des Etats de la zone euro
(2000 milliards d’euros) que les taux d’intérêts restent très bas. Mais ce QE va s’achever
à la fin de l’année, ce qui aura des conséquences importantes sur le niveau des taux italiens, même s’il n’est pas question que la BCE
remette la dette qu’elle détient sur le marché:
elle sera simplement renouvelée et restera
dans les coffres de la BCE, pilotée par l’Italien
Mario Draghi.
A défaut d’une annulation, Rome espère que
Francfort sera contraint d’intervenir si son
financement devient insoutenable, en clair
qu’elle lance un QE rien que pour elle. Une
hypothèse que l’on écarte à Francfort. Si l’Italie a besoin d’aide, il faudra qu’elle en passe
par un programme d’ajustement, exactement
comme l’ont fait la Grèce, le Portugal, l’Irlande et Chypre.
Nitroglycérine. Personne, tant à Francfort
qu’à Bruxelles, ne souhaite en arriver là. La
Commission et la BCE vont donc essayer de
convaincre Rome de revenir dans les clous
pour éviter une sanction du marché. Chacun
a conscience de manier un baril de nitroglycérine tant le gouvernement italien est imprévisible. Comme l’Italie n’a pas dépassé le plafond des 3% de déficit, la Commission va faire
jouer le mécanisme préventif du Pacte de stabilité en demandant, d’ici fin novembre, que
le projet de budget soit amendé. Mais il sera
difficile d’aller plus loin, alors qu’aucun pays,
pas même la France qui pendant neuf ans a
dépassé les 3% de déficit, n’a jamais été sanctionné. D’autant que les démagogues italiens
ne manqueraient pas de tirer profit d’une
crise avec les institutions communautaires,
puisqu’ils accusent déjà l’Europe de ne pas
respecter le suffrage universel. Au fond,
comme cela a toujours été le cas, ce sont les
marchés qui siffleront ou pas un pénalty, les
institutions communautaires étant politiquement trop faibles pour s’y risquer.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
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4 u
ÉVÉNEMENT
ne paieront
que 15 % d’impôts. Au passage, le
gouvernement a aussi adopté une
amnistie pour les contribuables en
délicatesse avec le fisc pour des
montants inférieurs à 100000 euros
et un plan d’investissements en infrastructures de 15 milliards d’euros
supplémentaires.
«Il est évident que les politiques
d’austérité ont été excessives et qu’elles ont posé de graves problèmes sociaux, estime l’universitaire Massimiliano Panarari. Mais derrière
l’annonce de ce budget, il y a une vision à court terme et la volonté, caractéristique des forces populistes, de
rompre avec le principe de limites à
respecter, que ce soit l’Europe ou les
marchés. L’idée est de laisser entendre que ces limites sont des constructions de l’adversaire politique.» Le vice-premier ministre Luigi Di Maio a
assuré vendredi que le gouvernement italien n’avait pas l’intention
«d’aller au conflit avec la Commission
européenne». Mais pour la première
fois depuis la crise grecque, le déficit
transalpin devrait recommencer à
croître, alors que la dette publique de
la péninsule s’élève déjà à 132 % du
PIB (lire page 3). Vendredi, la Bourse
de Milan a perdu plus de 3,7 % et
l’écart des taux d’emprunt entre
l’Italie et l’Allemagne est reparti à la
hausse.
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Suite de la page 2
«RUPTURE»
A Bruxelles, la réponse ne s’est pas
fait attendre. «Faire de la relance
quand on a une dette très élevée, cela
finit par se retourner contre ceux qui
le font», a immédiatement mis en
garde Pierre Moscovici, qui a parlé
d’un budget «hors des clous», qualifié
la dette italienne «d’explosive» et réfuté les arguments de Di Maio selon
lesquels l’Italie ne faisait que suivre
la voie de la France d’Emmanuel Macron «qui prévoit un déficit de 2,8%».
«La dette de la France n’est pas
à 132 %», a-t-il rétorqué, avant de
chercher à calmer les choses: «Nous
n’avons pas intérêt à une crise entre
la Commission et l’Italie.»
«Même si l’UE devait recaler notre loi
de finances, nous irons de l’avant», a
prévenu Matteo Salvini, ministre de
l’Intérieur dont le parti est crédité
désormais de 33 % d’intentions de
vote, devant le M5S à 30%. Pour Roberto Castaldi, «ce sont les Cinq Etoiles qui ont poussé au maximum pour
plus de déficit car ils souffrent de l’activisme de Salvini et cherchent à récupérer du consensus sur le dossier
social». Le politologue constate en
outre que «le gouvernement est
aujourd’hui en rupture sur tous les
grands sujets avec l’UE, en particulier sur les règles de l’Union économique et monétaire, sur la politique
étrangère avec un soutien affiché à
Donald Trump et plus encore à Vladimir Poutine, et bien sûr sur le dossier migratoire. Rome demande ainsi
une réforme du système d’accueil,
mais dans le même temps vote contre
le projet de révision du traité de Dublin sur les réfugiés».
Reste à savoir si la fuite en avant s’arrêtera au soir des élections européennes ou si la politique du gouvernement Conte marquera un
éloignement durable d’un pays fondateur du projet européen. •
Foa lors de son audition par la commission parlementaire chargée de l’audiovisuel public, mercredi. PHOTO S. GRANATI. CORBIS. GETTY
Marcello Foa, un souverainiste
chargé de mettre la RAI au pas
Le Parlement italien a accepté
jeudi la nomination à la tête de
l’audiovisuel public du sulfureux
journaliste, proche de Salvini et
adepte des théories du complot.
L
es qualificatifs ne manquent pas pour décrire Marcello Foa. Eurosceptique, souverainiste, pro-Poutine, pro-Trump, antimigrants, homophobe, amateur de théories du
complot et de déclarations outrancières… Et désormais président de la RAI, l’audiovisuel public
italien. Au terme d’un feuilleton qui aura duré
tout l’été, la commission parlementaire chargée
du dossier a fini par accepter jeudi sa nomination, proposée par le gouvernement de coalition
formé par la Ligue et le Mouvement Cinq Etoiles.
Fake news. Ce journaliste franco-suisse
de 55 ans a effectué la majeure partie de sa carrière au quotidien de droite Il Giornale, propriété
de la famille Berlusconi, avant de le quitter
en 2011 pour prendre la tête du groupe de presse
suisse Timedia Holding SA, et collaborer à l’occasion avec Russia Today. Il s’est distingué ces
dernières années avec des déclarations fracassantes, visant les homosexuels («la bataille en
cours pour protéger la minorité gay est utilisée
pour tenter de déraciner l’identité sexuelle naturelle de la très grande majorité des gens») ou plus
récemment le Président, Sergio Mattarella, accusé de choisir «la voie de l’oppression» en bloquant la nomination d’un ministre de l’Economie europhobe. Sa candidature avait été
proposée une première fois début août et refusée
par la commission. En cause, son profil pour le
moins dérangeant et l’opposition de Forza Italia
au cours d’une procédure de confirmation qui
nécessite une majorité des deux tiers. Les députés du parti de Silvio Berlusconi avaient fait basculer le vote vers le non, suivant l’avis de leur leader, furieux de ne pas avoir été consulté par son
ancien partenaire électoral Matteo Salvini. Berlusconi s’était même fendu d’un communiqué
affirmant que «le service public, pour l’être vraiment, ne peut pas être l’expression unilatérale
d’une majorité, quelle qu’elle soit». Une déclaration qui prête à sourire venant d’un homme dont
la mainmise sur la presse a été pointée du doigt
tout au long de sa carrière politique.
Le vieux magnat des médias –son groupe Mediaset est le principal concurrent de la RAI– est ensuite vite passé de la position de défenseur du
service public à celle de faiseur de roi. La semaine dernière, il aurait obtenu de Salvini des
assurances protégeant ses propres chaînes lors
d’une rencontre qui a débloqué la situation avant
le vote de jeudi, où Foa a finalement obtenu la
confiance des députés Forza Italia.
Désormais confirmé à son poste de président
de la RAI, Marcello Fao se fait le défenseur du
service public. «La RAI doit promouvoir un
authentique pluralisme politique, culturel, religieux, dans le respect de chacun», a-t-il rappelé,
tout en affirmant «n’avoir jamais servi un quelconque parti politique» et n’être à son poste que
pour «servir les valeurs du journalisme». Malgré
ces grandes déclarations, son arrivée à la tête
d’une entreprise publique qui compte plus
de 11000 employés et représente 34% de parts
d’audience quotidienne fait grincer des dents.
Sa proximité avec la Ligue –son propre fils est
un des conseillers en communication du parti
et lui-même s’est affiché aux côtés de Salvini
lors du passage en Italie de Steve Banon, théoricien de l’ultradroite américaine et ex-conseiller
de Donald Trump– font craindre un traitement
de l’information biaisé, notamment à l’approche des élections européennes. D’autant que
son éthique journalistique s’est avérée parfois
douteuse. Pendant la campagne présidentielle
américaine de 2016, il a relayé nombre de fake
news sur Hillary Clinton, qui aurait été tour à
tour impliquée dans un réseau pédophile puis
organisatrice de «dîners sataniques». Il a aussi
contesté l’usage d’armes chimiques par le
régime de Bachar al-Assad ou insinué que la
vaccination pouvait provoquer un «choc» chez
les nourrissons.
«Parasites». Dans l’opposition de gauche,
comme dans le syndicat de l’audiovisuel UsigRai, la consternation règne. «Cette décision détruira le pluralisme, la compétence, le respect
des règles et le respect du professionnalisme au
sein de la RAI», estime ainsi Michele Anzaldi,
membre de la commission de supervision de
la RAI et du Parti démocrate (centre gauche).
Même au sein de la coalition au pouvoir, cette
nomination apparaît comme une nouvelle victoire politique pour la Ligue de Matteo Salvini.
Le leader du M5S, Luigi Di Maio, s’est certes
réjoui de la confirmation de Marcello Foa, le décrivant comme un homme à même de purger
les «parasites» installés à la RAI par les partis
«mainstream», mais le nouveau président reste
avant tout l’homme de Salvini. Les petits arrangements du leader de la Ligue avec Berlusconi
et cette nomination politique rappellent les pratiques de la vieille classe politique, avec lesquelles le M5S clamait vouloir rompre.
NELLY DIDELOT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
lesateliersderennes.fr
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6 u
MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Le juge Brett Kavanaugh, lors
de son audition au Sénat, jeudi.
PHOTO TOM WILLIAMS. AFP
KAVANAUGHÀLA Un enjeu plus
COUR SUPRÊME que Capitole
Jeudi, les huit heures mouvementées d’auditions du candidat à la plus haute
juridiction du pays et de la femme qui l’accuse d’agression sexuelle ont, à la veille
des élections de mi-mandat, encore plus polarisé l’Amérique.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
les questions et les réponses, tenté
aussi, sans grand succès, d’y voir
plus clair dans cette séance de «parole contre parole». Les chiffres des
audiences apporteront vite une idée
plus précise de la foule branchée en
direct. Mais au fond, peu importe.
Car une chose est d’ores et déjà
acquise : ils étaient extrêmement
nombreux, conscients de l’enjeu
colossal de cette nomination pour
les décennies à venir.
Signe supplémentaire de la dimension historique de l’événement, le
New York Times y a consacré vendredi, fait rarissime, l’entièreté de
sa une. Avec, en haut, deux photos
chacune surmontée des mêmes
mots : «Cent pour cent.» A gauche,
Christine Blasey Ford, main droite
levée au moment de prêter serment,
qui a assuré être sûre «à 100%» que
la personne l’ayant agressée sexuellement était bien Brett Kavanaugh.
A droite, le juge Kavanaugh, se
disant certain, «à 100%», qu’aucune
des allégations lancées contre lui
n’étaient vraies.
Sénateurs déchirés
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
et ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
C
’était un de ces rares moments où le mot «historique», si souvent galvaudé,
avait toute sa place. Jeudi, sur la
colline du Capitole, à Washington,
le juge Brett Kavanaugh, nommé
par Donald Trump pour siéger à la
Cour suprême, et Christine Blasey
Ford, l’une des femmes qui l’accuse
d’agression sexuelle, ont été
auditionnés, séparément, par la
Commission judiciaire du Sénat.
Huit heures hallucinantes de tension, de larmes, de colère, de compassion ou d’écœurement, au cours
desquelles une partie de l’Amérique
s’est arrêtée de vivre.
Sur les écrans des avions, ceux des
bars ou des téléphones, chez eux,
au bureau ou dans le métro, des dizaines de millions d’Américains,
happés par le spectacle, ont écouté
De ce qui s’est passé (ou pas) dans
une maison cossue du Maryland,
un soir d’été 1982, on ne sait rien de
plus après cette journée d’audition.
Les faits, racontés par Christine
Blasey Ford, professeure de psychologie à l’université de Palo Alto,
51 ans, au cours d’une déclaration
poignante, étaient déjà connus.
Une fête alcoolisée entre adolescents, Brett Kavanaugh, passablement éméché, qui la plaque sur un
lit, lui met la main sur la bouche,
tente de lui arracher ses vêtements,
sous le regard hilare de son ami
Mark Judge. «J’ai cru qu’il allait me
violer, a-t-elle raconté jeudi, la voix
brisée. Il m’était difficile de respirer,
et j’ai pensé que Brett allait me tuer
accidentellement.» Elle parvient finalement à fuir et à se réfugier dans
une salle de bain voisine. Devant
les sénateurs et l’Amérique, qui découvraient pour la première fois
son visage et sa voix, elle a également redit le traumatisme, très
longtemps enfoui, et le besoin de
révéler la vérité, «en tant que citoyenne», pour que la Chambre sache quel type d’homme était Brett
Kavanaugh.
Cet homme n’existe pas, a quant
à lui martelé le magistrat de 53 ans,
père de deux jeunes filles. «Ma famille et ma réputation ont été détruites à jamais», a-t-il dénoncé.
Tour à tour furieux, bouleversé,
écœuré ou provocateur, comme
lorsqu’à une sénatrice démocrate
qui lui demandait s’il avait déjà
perdu connaissance après avoir trop
bu, il a répondu «et vous ?» Brett
Kavanaugh a martelé son innocence et dénoncé «une attaque politique calculée et orchestrée» par les
démocrates pour l’empêcher de siéger au sein de la plus haute instance
judiciaire des Etats-Unis.
Ce discours politiquement partisan
a tranché avec sa première audition,
au cours de laquelle il s’était posé en
garant d’une institution judiciaire
indépendante. En pleine vague
#MeToo, et compte tenu de la force
de conviction et de la sincérité démontrée le matin même par son
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Si Kavanaugh
est confirmé, le
camp républicain
pourrait consolider
pour plusieurs
décennies
la philosophie
judiciaire
conservatrice
à la Cour suprême.
accusatrice, Brett Kavanaugh a pris
soin de ne pas remettre en cause
la véracité du témoignage de cette
dernière, à l’exception d’un seul
point : si Christine Blasey Ford a
bien été victime d’une agression
sexuelle, ce n’est pas lui qui en a
été l’auteur.
Outre les accusations et les dénégations, qu’ont donc vu les Américains ? Une institution démocratique dysfonctionnelle, des sénateurs
déchirés: les républicains accusant
les démocrates de machination,
les démocrates reprochant à leurs
rivaux d’ignorer la parole d’une
femme agressée sexuellement pour
cimenter, coûte que coûte, la mainmise des conservateurs sur la Cour
suprême. Les enjeux sont de taille:
s’il est confirmé à la Cour suprême,
Kavanaugh, catholique conservateur, prendra la place du juge
Anthony Kennedy, un conservateur
modéré qui a pris sa retraite cet été.
Donnant la possibilité au camp
républicain (puisque les juges y
sont nommés à vie) de consolider
pour plusieurs décennies la philosophie judiciaire conservatrice à la
Cour suprême.
Dans un environnement politique
extrêmement polarisé sous la présidence de Donald Trump mais déjà,
avant, sous celle de Barack Obama,
le Sénat semblait encore parfois capable de cordialité, de tentatives bipartisanes. Le processus de nomination de Brett Kavanaugh menace
de faire éclater ce reliquat de coopération. Dans ce qui restera comme
l’un des moments forts de la journée, le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham s’en
est pris violemment à ses collègues
démocrates, les accusant d’avoir
monté «la mascarade la plus immorale» de sa carrière en politique.
Graham s’est ensuite adressé à Brett
Kavanaugh –«Mon ami, vous vouliez
un processus juste, vous êtes venu
dans la mauvaise ville au mauvais
moment»–, puis à tous les sénateurs
républicains: «Si vous votez non [à la
confirmation de Brett Kavanaugh,
ndlr], vous légitimerez la chose la
plus répugnante que j’ai vue depuis
que je suis en politique.»
Dans un geste inédit, jeudi soir,
l’American Bar Association (ABA), le
barreau américain, a envoyé une lettre au comité judiciaire du Sénat, qui
mène le processus de confirmation,
demandant que celui-ci soit mis en
pause le temps que le FBI fasse une
enquête complète sur les accusations portées contre le candidat. Ces
derniers jours, deux autres femmes
ont emboîté le pas à Blasey Ford, et
notamment accusé le magistrat
d’avoir fait partie au début des années 80 d’un groupe de garçons qui
tentaient de faire boire ou de droguer des filles en vue d’abuser d’elles. «Chaque nomination à la Cour
suprême de notre nation est simplement trop importante pour que le
vote soit précipité», écrit l’ABA, qui
avait auparavant estimé à l’unanimité que Brett Kavanaugh était «très
qualifié» pour la Cour suprême.
Casse-tête
Alors que décideront les sénateurs?
Après un vote de recommandation
du comité judiciaire vendredi
–les 11 républicains de la commission ont dit «oui» et les 10 démocrates ont voté «non» –, la Chambre
pourrait se réunir en séance plénière dans le courant de la semaine
prochaine. Selon toute vraisemblance, les 47 démocrates et leurs
deux alliés indépendants devraient
s’opposer unanimement à la nomination de Brett Kavanaugh. Le parti
républicain ne peut donc se permettre quasiment aucune défection
parmi ses 51 élus. Pour certains d’entre eux, qui joueront leur réélection
le 6 novembre lors des scrutins de
mi-mandat dans des Etats indécis,
le choix, forcément politique, promet d’être un épineux casse-tête.
Voter «oui» pourrait galvaniser contre eux l’électorat démocrate et certaines femmes républicaines modérées. Voter «non» pourrait à l’inverse
leur coûter des voix précieuses au
sein de l’électorat républicain
conservateur.
Donald Trump, lui, a apporté un
soutien sans faille à Kavanaugh,
dont il a apprécié la performance.
«Le juge Kavanaugh a montré à
l’Amérique exactement pourquoi
je l’avais nommé. Son témoignage
était puissant, honnête et captivant.
La stratégie destructrice des démocrates est honteuse et ce processus a
été une imposture totale et une tentative de retarder, entraver et résister. Le Sénat doit voter !» a tweeté
le Président jeudi soir.
Dans un pays divisé, où des dizaines de millions d’Américains ont
déjà perdu confiance dans le
Congrès et la Maison Blanche, le
processus qui se joue ces jours-ci
pourrait avoir un impact durable
sur la crédibilité de la Cour suprême. Difficile alors, en pleine
prise de conscience déclenchée par
le phénomène #MeToo, de ne pas
imaginer que cela affaiblirait la légitimité de la Cour. Surtout lorsqu’elle sera amenée à prendre des
décisions contraignantes sur les
droits des femmes. Si Brett Kavanaugh est confirmé, il sera en effet
le deuxième juge (sur les neuf que
compte l’institution) avec Clarence
Thomas à avoir été accusé de harcèlement ou d’abus sexuel. En 1991,
Anita Hill, alors professeur de droit
à l’université d’Oklahoma et
ancienne assistante de Thomas
dans l’administration, avait elle
aussi été auditionnée par le Sénat
pour raconter le harcèlement dont
elle avait été victime. Son témoignage n’avait, à l’époque, pas empêché la confirmation de Clarence
Thomas, qui siège depuis à la Cour
suprême. •
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8 u
MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
«Macédoine
du Nord» :
oui au nom ?
Par
LAURENT GESLIN
Envoyé spécial à Skopje
Photos GUILLAUME
HERBAUT
D
ans la capitale, Skopje, des
drapeaux aux couleurs de
l’Union ont été accrochés
aux fenêtres des immeubles modernistes construits à l’époque yougoslave et des pancartes invitent la
population à rejoindre la «famille
européenne». Le message est martelé à l’infini, dans les journaux, à la
télévision, et par les régiments de diplomates occidentaux qui défilent
depuis quelques semaines dans le
pays, qui porte encore le nom de République de Macédoine: toutes les
voix sont nécessaires pour intégrer
l’UE et l’Otan. Dimanche, les citoyens sont appelés à se prononcer
lors d’un référendum consultatif sur
l’accord signé le 17 juin par le Premier ministre social-démocrate, Zoran Zaev, et son homologue grec,
Aléxis Tsípras, sur la «question du
nom» qui empoisonne les relations
entre les deux Etats depuis l’éclatement de la Yougoslavie en 1991.
Seule la validation de ce compromis,
qui prévoit que le pays prenne l’appellation de «Macédoine du Nord»,
suivie par un changement constitutionnel ratifié par les deux tiers des
députés, pourrait lever le veto grec
aux intégrations euro-atlantiques.
Les Macédoniens sont appelés
à se prononcer ce dimanche sur
le changement d’appellation
de leur pays, objet de discorde
avec la Grèce depuis 1991.
Une approbation permettrait
de lever le veto d’Athènes sur
l’adhésion à l’Otan et à l’UE,
mais une trop faible
participation risquerait
d’invalider le scrutin.
AUTRICHE
HONGRIE
SLOVÉNIE
ROUMANIE
CROATIE
BOSNIEHERZÉGOVINE
ITALIE
BULGARIE
MONTÉNÉGRO
Mer
Tyrrhénienne
100 km
SAIGNÉE
La participation est l’enjeu numéro 1
du scrutin, qui sera invalidé s’il
ne rassemble pas 50% des inscrits.
Depuis son accession à l’indépendance, la Macédoine subit une saignée démographique. Chaque année, des milliers de jeunes prennent
le chemin de l’exil vers l’Europe
occidentale. Selon les autorités, les
listes électorales compteraient
1,8 million d’électeurs, alors que la
population du pays pourrait déjà
être inférieure à ce total. Pour avoir
une chance de valider le référendum, le Premier ministre doit donc
élargir sa base électorale et il compte
SERBIE
Mer
Adriatique
sur le soutien de la minorité albanaise, qui représente 25% de la population. «Le problème du nom de la
Macédoine n’intéresse pas les Albanais, ils n’ont aucun sentimentalisme
pour ce pays dans lequel ils vivent,
explique Arsim Zekolli, ancien ambassadeur à l’Organisation pour la
sécurité et la coopération en Europe.
En revanche, ce sont de fervents partisans de l’intégration à l’UE et à
l’Otan, toujours perçues comme des
alliées face à l’ennemi serbe dans les
Balkans.» Les Albanais voteront
KOSOVO
Skopje
MACÉDOINE
ALBANIE
GRÈCE
Mer
Egée
donc «oui», mais combien seront-ils
à se rendre aux urnes?
Issu du partage des dernières possessions en Europe de l’Empire ottoman à la fin des guerres balkaniques de 1912 et 1913, le territoire
actuel de la Macédoine fut intégré
au royaume de Yougoslavie durant
l’entre-deux-guerres, puis devint
en 1945 l’une des six Républiques de
la fédération yougoslave. Sur un peu
plus de 25000 km2 vivent des populations macédoniennes, mais aussi
des Albanais, des Roms, des Turcs,
des Serbes. La porosité des identités, remodelées depuis un siècle par
des dominations politiques antagonistes, fait le bonheur des extrémistes de tous bords, prompts à réécrire
l’histoire pour la faire rentrer dans
des historiographies mythifiées.
Durant une décennie de règne autoritaire, les conservateurs du VMRODPMNE, chassés du pouvoir après
les législatives de 2016, ont joué la
carte du nationalisme, excitant les
tensions avec la Grèce. Skopje s’est
transformé en un décor de cartonpâte où les statues d’Alexandre le
Grand et de son père, Philippe II, côtoient celles des héros de la lutte
contre les Ottomans.
Depuis le luxueux palais néo-antique du VMRO-DPMNE, Hristijan
Mickoski ne se prive d’ailleurs pas
de fustiger Zoran Zaev, accusé de
«trahir» l’identité macédonienne.
Le chef de l’opposition n’a pas appelé ses partisans à se déplacer
aux urnes, les laissant «démocratiquement» faire leur choix en toute
conscience. «Nous avons été tenus
à l’écart du processus de négociation
et le gouvernement, en liant la question du nom aux intégrations à l’UE
et à l’Otan, prend la population en
otage, explique-t-il. Les citoyens sont
favorables aux intégrations euro-atlantiques, mais pas au prix d’un reniement de leurs racines.» Après
trois décennies d’une interminable
transition, alors que l’économie macédonienne peine à se relever de la
crise financière de 2008, la question
identitaire reste bien souvent le seul
socle sur lequel se reposer.
BOUT DU CHEMIN
«Ma sœur habite Strasbourg, elle
profite de la Sécurité sociale française, et comme beaucoup de gens de
la diaspora, vote pour les nationalistes du VMRO-DPMNE. Elle répète en
boucle que le gouvernement est en
train de vendre le pays aux Grecs,
s’emporte Alexandra, la quarantaine. Mais qui subit la corruption au
quotidien, dans les hôpitaux ou les
écoles? Qui voit le pays se dégrader?
Moi, j’irais voter “oui”, le nom de notre Etat m’importe peu tant qu’il me
reste un espoir que la situation s’améliore un jour.» Le débat fracture amis
et familles et occupe tout l’espace
médiatique. «Nous avons survécu
durant trente ans et maintenant il
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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Entre Serbes et Kosovars,
des «ajustements
territoriaux» inquiétants
En évoquant leurs discussions
autour d’un accord de paix et
des déplacements de frontières,
Belgrade et Pristina ravivent
dans les Balkans le spectre
de tensions communautaires.
U
n tabou a sauté dans les Balkans.
Vingt ans après la fin de la guerre entre Kosovars et Serbes, et l’année
même du centenaire de l’armistice du premier conflit mondial qui avait éclaté à Sarajevo, la Serbie et le Kosovo ont évoqué un accord de paix avec un échange de territoires.
La peur d’un effet domino et d’un réveil des
haines ont ressurgi dans cette Europe du
Sud-Est où les conflits gelés et les revendications nationalistes perdurent. Si le référendum sur le nouveau nom de la Macédoine
est approuvé dimanche, il pourrait bien
n’être qu’une timide éclaircie dans ces Balkans redécoupés par le nettoyage ethnique
des années 90. Car le projet serbe et kosovar
est venu rappeler que la normalisation des
relations entre les deux Etats voisins avançait à pas comptés, compliquant leur marche
vers l’intégration européenne. Ex-province
de la Serbie, le Kosovo a déclaré son indépendance en 2008. Et si 115 nations ont reconnu ce micro-Etat de 1,8 million d’habitants, la Serbie s’y refuse toujours.
Laisser-faire. Pourtant, cet été, les pré-
faudrait que l’on se couche devant la
Grèce, alors que l’intégration européenne n’arrivera pas avant une ou
deux décennies? ajoute Vlado, la cinquantaine, attablé dans un café du
centre de Skopje. Même les dirigeants albanais se mettent à parler
macédonien pour nous inciter à aller
voter, c’est n’importe quoi.»
Candidate à l’entrée dans l’UE depuis décembre 2005, la Macédoine
est loin d’entrevoir le bout du chemin. Zoran Zaev a dû se contenter
de vagues promesses lors du sommet européen du 28 juin: l’ouverture des négociations pourrait ne
devenir effective qu’en juin 2019, à
condition que les capitales euro-
péennes le décident à l’unanimité.
Dans la société civile, on se prend
pourtant à rêver de réformes qui
pourraient favoriser l’émergence
d’un Etat de droit fonctionnel et
protecteur. «Le processus d’intégration doit nous aider à réformer notre
justice, totalement sous la coupe des
politiques, explique Uranija Pirovska, responsable locale du Comité
Helsinki. Nous avons besoin d’une
aide extérieure pour sortir du cercle
clientéliste dans lequel nous sommes
tombés depuis l’indépendance.»
Mais les promesses d’un meilleur
avenir, déjà tant de fois répétées,
suffiront-elles à pousser la population vers les bureaux de vote ? •
TOUS LES
MARDIS
sidents kosovar, Hashim Thaçi, et serbe,
Aleksandar Vucic, ont évoqué – sans les
détailler – des «ajustements territoriaux»
pour régler le conflit entre Belgrade et Pristina (13 000 morts entre 1998 et 2000).
L’échange porterait sur le secteur de Mitrovica-Nord au Kosovo, peuplé en grande
majorité de Serbes, et la vallée de Presevo,
dans le sud-ouest de la Serbie, où vivent
60 000 Albanais sur 75 000 habitants. Le
transfert a été évoqué lors de dialogues que
les deux Etats ont engagés en 2011 sous
l’égide de l’UE. Ce qui est nouveau est le laisser-faire américain et européen. Les EtatsUnis «n’ont pas exclu des ajustements si les
deux parties parviennent à un accord».
Longtemps réfractaire au redécoupage des
frontières, l’UE a également entrouvert une
porte et ne serait pas mécontente de trouver
un accord avant les européennes de mai. Au
nom du réalisme, certains souhaitent que
l’on prenne «sérieusement en considération»
les volontés des premiers concernés. A la miseptembre, dans le New York Times, un ancien conseiller d’Obama a appelé les Américains et les Européens à soutenir l’initiative,
même s’il s’agit d’une «forme de nettoyage
ethnique pacifique». Ancien haut représen-
A gauche :
à Skopje,
vendredi, à
deux jours du
vote. En haut
à droite : au
siège du parti
d’opposition,
jeudi. En bas
à droite : des
militants proréférendum, à
Tetovo jeudi.
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that
d woma n.
RAPHS
BY ANDREW
RENNEI
Inviolable. Petristch fait un peu cavalier
seul. En se prévalant de leur expérience en
Bosnie-Herzégovine, trois autres hauts représentants sont sortis de leur retraite en
août pour alerter sur le danger de «redessiner les frontières pour créer des communautés mono-ethniques». Le futur de la BosnieHerzégovine, composée d’une République
des Serbes de Bosnie et d’une fédération
croato-musulmane qui cohabitent en chien
de faïence au sein d’un Etat faible, reste l’objet de toutes les inquiétudes. «L’intégrité territoriale des Etats des Balkans occidentaux
a été établie et est inviolable. Et cela doit être
dit encore et encore parce que, encore et
encore, il y a des tentatives pour parler des
frontières», a tonné Angela Merkel à la miaoût. Quand une cinquantaine de diplomates et d’universitaires «imploraient l’UE et
les Etats-Unis» à éviter un «retour à une ethnicisation des politiques et des frontières».
Le transfert de territoire «ne pacifiera pas les
relations entre les deux Etats. Elle posera
d’énormes questions de citoyenneté et entraînera des mouvements de population. En
déplaçant les frontières, on va déplacer
les problèmes», assure Odile Perrot, consule
honoraire du Kosovo en France.
La duplicité, le manque de sincérité ou le
discrédit des leaders serbes et kosovars sont
souvent évoqués. Dans leur pays respectifs,
ni Vucic ni Thaçi ne sont parvenus à créer
un consensus sur leurs «ajustements territoriaux». Au Kosovo, l’opposition organise
une grande manifestation ce samedi. Le
Premier ministre a parlé «d’idées désastreuses» et de risques de «nouvelles tragédies»
dans la région. «Mais l’idée a été libérée et
elle circule, notamment chez les Occidentaux, analyse Loïc Tregourès, spécialiste des
Balkans à l’Institut d’études catholiques de
Paris. Et pourquoi ne serait-elle pas reprise
ailleurs et plus tard pour régler une solution
soi-disant insoluble ? On marche sur nos
principes d’intangibilité des frontières.»
ARNAUD VAULERIN
Chaque mardi, un supplément
de quatre pages par le «New York
Times»: les meilleurs articles du
quotidien new-yorkais à retrouver
toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais
dans le texte, de l’Amérique
de Donald Trump.
2018
EMB ER 25,
© 2018 The
tant international en Bosnie-Herzégovine
(la plus haute fonction politique de l’aprèsguerre), l’Autrichien Wolfgang Petritsch
«n’aime guère cette idée de redécoupage, dit-il
à Libération. Mais cet échange de territoires
émane de deux leaders élus qui proposent un
compromis pacifique. Pendant des années,
on a reproché aux pays de la région de ne pas
négocier, de trop dépendre de l’Occident qui
imposait des solutions. Et maintenant que
deux dirigeants se montrent responsables et
travaillent ensemble, on leur dit non? On ne
peut pas toujours être des chaperons! Ces discussions peuvent déboucher sur un meilleur
accord que le projet initial.»
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MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
LIBÉ.FR
A l’ONU, Nétanyahou redouble
ses accusations contre l’Iran
Les classeurs iraniens, volume II. Jeudi,
devant l’assemblée générale de l’ONU, le Premier ministre
israélien s’est livré à son exercice favori : l’exposé antiiranien, délivré avec l’aplomb et la théâtralité d’un gourou
de la Silicon Valley. Il a une nouvelle fois accusé Téhéran
de poursuivre son programme nucléaire, tout en faisant
la démonstration de l’efficacité du Mossad. PHOTO AFP
Entre Mossoul et
Kirkouk, Sara Shwany
raconte l’Irak miné
Pour son rendezvous annuel autour
de la pyramide
des chaussures,
samedi place
de la République
à Paris, Handicap
International
a invité une femme
qui alerte et forme
les populations
locales à identifier
et éviter les engins
explosifs.
national en Irak, Sara
Shwany, 28 ans, a été
confrontée dès l’enfance
aux terrains minés. Elle
avait 3 ans quand, clandestinement, elle a dû fuir Bagdad (où elle est née) avec ses
parents et ses trois frères,
pour se réfugier au Kurdistan. La région, dans le nord
de l’Irak, venait de gagner
son autonomie quand le
reste du pays subissait à la
fois la dictature de Saddam
Hussein et les sanctions internationales imposées à ce
régime sanguinaire.
Fille d’une mère arabe et
d’un père kurde pourchassé
Par
pour son engagement avec
HALA KODMANI
les peshmergas, Sara a donc
Photo LISE DUA
fui avec sa famille pour
se rendre à Souleimaniye.
es armoires piégées, «“Marche dans mes pas”, me
des fours, des réfri- répétait sans cesse mon père,
gérateurs, des casse- qui suivait lui-même un guide
roles, et même un exem- pendant que nous avancions
plaire du Coran bourré en pleine campagne. J’obéisd’explosifs. Sara Shwany sais sans me poser de question. C’est bien
énumère, répète
LA FEMME
plus tard que
et cite chaque
j’ai compris que
fois un autre
DU JOUR
nous avions parobjet improbable découvert dans les mai- couru un véritable champ de
sons des villes d’Irak qui ont mines», raconte la jeune
été sous le contrôle de l’Etat femme.
islamique. «Cela fait plus Sara Shwany revit ses soud’un an que la “libération” venirs de fillette avec les
du joug de Daech a été pro- familles et les enfants auprès
clamée par le Premier minis- desquels elle intervient
tre. Mais le véritable combat aujourd’hui pour, à son tour,
ne fait que commencer», les mettre en garde contre les
lance la jeune Irakienne, dangers des mines et des
qui livre cette bataille au explosifs. Mais elle constate
quotidien.
souvent que le mal est déjà
fait parmi les nombreux
Défigurés. Responsable civils, défigurés ou amputés.
de l’«éducation aux risques» Les camps de déplacés dans
pour l’ONG Handicap Inter- la province de Kirkouk (dans
D
«Aujourd’hui encore,
dès qu’on pénètre dans l’ouest
de Mossoul, on est saisi
par l’odeur de cadavres.»
Sara Shwany responsable de «l’éducation
aux risques» à Handicap International
le nord-est de l’Irak), où Sara
s’active la plupart du temps,
abritent les populations
ayant fui lors de l’offensive
menée par les forces irakiennes appuyées par la coalition
internationale pour chasser
l’Etat islamique. Des centaines de milliers d’habitants
des zones qui étaient sous le
contrôle des jihadistes attendent désormais de pouvoir
rentrer chez eux.
Mais ce n’est pas pour tout
de suite, avance Sara : «Il y
a quelques semaines, une
famille de cinq personnes a
tenté d’entrer dans sa maison
à Mossoul. Mais en poussant
la porte d’entrée, une explosion géante les a tous
tués.» Elle décrit un paysage
d’apocalypse dans la
deuxième ville d’Irak, qui
comptait jadis de près
de 3 millions d’habitants
et qui a connu, pendant
près d’un an, des batailles
dévastatrices.
«Sicrap». «Aujourd’hui encore, dès qu’on pénètre dans
l’ouest de Mossoul, on est saisi
par l’odeur des cadavres, raconte-t-elle. Le déblaiement
des ruines n’a pas toujours été
réalisé dans la plus grande
partie de la ville, où les combats les plus féroces se sont
déroulés.» Il y a les explosifs
disséminés partout par
Daech, mais aussi les restes
de projectiles dangereux de
l’aviation et de l’artillerie des
forces irakiennes et internationales qui attaquaient
la localité : des milliers
de «sicraps», comme Sara
Shwany prononce (explosive
scrap, le terme technique
désignant des blocs métalliques rouillés et contaminés
formés par les obus ou différentes armes).
La voix de Sara se brise et ses
grands yeux noirs s’embuent
quand elle évoque le sort
de «la cité historique magnifique», que les jihadistes
avaient choisie comme capi-
Sarah Shwany à Lyon, vendredi.
tale irakienne pendant trois
ans : «Les habitants de Mossoul, que je vois tous les jours,
sont si profondément traumatisés par ce qu’ils ont vécu,
et perdu, qu’ils connaissent
un vieillissement précoce.
Le jeune de 15 ans en paraît
deux fois plus.»
L’Irak est le pays le plus
contaminé au monde par
les mines et les explosifs, selon Handicap International.
L’ONG intervient aux côtés
d’autres organisations, en
priorité pour protéger les
populations exposées et
contribuer aux actions de
déminage.
Autorité. Un numéro vert a
été mis en place pour que les
gens puissent signaler tout
engin explosif qu’ils rencontrent, ou dont ils soupçonnent la présence. «La
police arrive sur un site après
un signalement pour éloigner
les gens, mais elle n’a pas les
moyens de détruire l’objet
suspect ni le matériel nécessaire pour déminer le terrain», explique Sara. Une
autorité centrale du démi-
nage a bien été mise en place
par le gouvernement de Bagdad afin de superviser toutes
les actions, y compris celles
des ONG.
Mais comme bien d’autres
structures gouvernementales irakiennes, elle s’avère
défaillante. Et puis, «le phénoménal volume des destructions est impossible à gérer,
observe Sara. Les explosifs
sont partout, l’eau est contaminée. Tout ce qu’on peut
faire pour le moment, c’est
tenter de protéger la vie des
gens.» •
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
Le film kényan pro-LGBT «Rafiki»
fait salle comble à Nairobi Censuré puis
finalement projeté dans la capitale du Kenya,
le film de la cinéaste Wanuri Kahiu, sélectionné à Cannes, sur un flirt
entre deux lycéennes a reçu l’autorisation d’être en salles pendant
une semaine. Parmi les spectateurs qui sortent des projections :
beaucoup de jeunes de la classe moyenne et nombre de femmes.
Qu’ils viennent par curiosité ou par conviction, tous saluent
la décision de diffuser Rafiki. PHOTO REUTERS
«La Chine ne cherche
que l’harmonie mondiale.»
Philippines: le président «punisseur»
avoue des exécutions extrajudiciaires
cañang, Duterte a répété
qu’il n’était pas coupable
de corruption. «Quel péché
ai-je commis? Ai-je volé même
un peso?» a demandé le «punisseur» Rodrigo Duterte,
comme l’avait surnommé
Time : «Ai-je poursuivi quelqu’un que j’ai emprisonné ?
Mon seul péché est la mort
extrajudiciaire.»
Certes, depuis deux ans qu’il
est au pouvoir, Duterte s’est
souvent signalé par des discours décousus, insultants,
débraillés. Et jeudi, il n’a pas
donné plus de détails. Son
porte-parole a eu beau déclarer que le président philippin
plaisantait et que ses propos
avaient été mal interprétés,
cette nouvelle sortie a suscité
7,5
Canada La citoyenneté d’honneur
retirée à Aung San Suu Kyi
AFP
C’est la magnitude sur
l’échelle de Richter du
séisme qui a secoué
vendredi l’île des Célèbes, dans le centre
de l’Indonésie. Il a été
suivi d’un tsunami qui a
notamment touché la
ville de Palu, à 80km de
l’épicentre. Le tremblement de terre a déclenché la panique chez les
habitants, qui ont fui
pour se réfugier plus en
hauteur. L’agence de gestion des catastrophes qui
avait lancé une alerte au
tsunami dans la foulée de
l’annonce du séisme a
ensuite levé son avertissement. Mais des images
filmées depuis l’étage
d’un parking montrent
une vague imposante qui
submerge des bâtiments
et inonde une mosquée
de Palu.
de nouvelles condamnations
et demandes de poursuites.
«Il avait déjà admis des exécutions lorsqu’il était maire
de Davao, avec des aveux détaillés, rappelle à Libération
Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations
unies sur les exécutions extrajudiciaires. L’absence d’enquêtes crédibles, impartiales,
rapides sur les nombreux
meurtres commis par la police – et admis par le gouvernement – est largement
suffisante pour justifier des
poursuites pour violations du
droit à la vie. En effet, l’absence d’enquêtes constitue
en soi une violation des obligations de l’Etat.» Dans un
tweet, jeudi, Agnès Calla-
Les députés canadiens ont approuvé unanimement jeudi une
motion révoquant la nationalité
honorifique accordée à la dirigeante birmane Aung San Suu
Kyi pour son refus de dénoncer
le génocide de la minorité
musulmane des Rohingyas dans
son pays. La Chambre des communes lui avait accordé ce privilège en 2007, alors que la Prix Nobel de la paix était emprisonnée en Birmanie. Sa réputation internationale
a cependant été ternie par son refus d’appeler l’armée à
mettre fin aux atrocités commises contre les Rohingyas,
qualifiées par les députés canadiens génocide dans une
résolution votée il y a une semaine.
mard avait qualifié d’«extraordinaire» cette sortie de Duterte. Avant de souligner que
le Président avait reconnu
avoir «imposé des souffrances
inimaginables à des milliers
de familles, encouragé la corruption». Sénateur d’opposition aux Philippines, Risa
Hontiveros a jugé que la déclaration du dirigeant «établit sa responsabilité claire et
directe pour les meurtres».
Amnesty et Human Rights
Watch ont rappelé qu’une
enquête internationale était
urgente sur les agissements
de Duterte, déjà visé par deux
plaintes pour crimes contre
l’humanité devant la Cour
pénale internationale.
ARNAUD VAULERIN
WANG YI
chef de la diplomatie
chinoise, vendredi
à New York
AFP
L’aveu a tout d’une première
pour un chef d’Etat démocratiquement élu dans un pays
en paix. Le président philippin, Rodrigo Duterte, a admis
jeudi que le «seul péché» qu’il
avait commis depuis son arrivée au pouvoir en 2016 était
d’avoir recouru à des exécutions extrajudiciaires dans sa
très meurtrière lutte contre
la drogue. A elle seule, la police a tué plus de 4 800 personnes. L’année dernière,
l’agence Reuters évoquait au
total le chiffre de 12500 morts
quand des experts avançaient
celui de 19000 victimes.
Lors d’un discours pour la
prestation de serment de
nouveaux officiers de service
au palais présidentiel Mala-
Les craintes d’une Chine qui chercherait à détrôner les
Etats-Unis sur la scène mondiale sont «infondées», a martelé vendredi le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi,
en marge de l’assemblée générale annuelle de l’ONU à New
York. Se référant à des travaux récents de chercheurs américains affirmant que son pays multiplie les efforts pour
atteindre une position hégémonique, Wang Yi a jugé qu’il
s’agissait «d’une erreur de jugement stratégique grave». Ces
dernières années, la Chine a néanmoins considérablement
développé son emprise, notamment en Afrique. A l’ONU,
elle prend aussi de plus en plus de place, engageant toujours plus de militaires dans des opérations de paix et augmentant ses contributions financières. Wang Yi a aussi démenti tout pillage chinois de technologies développées par
les entreprises étrangères: «La Chine n’a pas copié les brevets étrangers» et «ne copiera pas les brevets étrangers».
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Pédophilie Le pape réduit à l’état laïc
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Le pape François a réduit vendredi à l’état laïc Fernando Karadima, un ex-prêtre charismatique chilien condamné pour
pédophilie, une affaire qui avait empoisonné le voyage du
chef de l’Eglise catholique au Chili en janvier. «Le Saint Père
a pris cette décision exceptionnelle en conscience et pour le
bien de l’Eglise», a expliqué le Vatican dans un communiqué. Karadima, âgé de 88 ans, a été condamné par la justice
chilienne pour des actes de pédophilie en 1980 et 1990.
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Facebook 50 millions de comptes
touchés par une faille de sécurité
Facebook a révélé vendredi une faille de sécurité affectant
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FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
ARMOR LUX
«Nous sommes
des Gaulois
qui résistons
à l’envahisseur»
Si beaucoup d’entreprises de textile se
délocalisent, la société des marinières,
qui souffle ses 80 bougies cette année
continue de fabriquer 40% de ses
produits dans ses usines quimpéroises.
Par
GURVAN KRISTANADJAJA
Envoyé spécial à Quimper
Photos
VINCENT GOURIOU
L
a scène pourrait se passer en
Bulgarie, en Tunisie, ou même
en Inde. Dans une usine éclairée
par de puissantes lumières, une centaine de couturières s’activent sur leurs
machines. Elles assemblent dans le
brouhaha mécanique les pièces du
produit phare de l’entreprise: des marinières, ces iconiques tricots blancs
rayés de bandes bleues. Portées à l’origine par les quartiers-maîtres et les
matelots de la Marine nationale, ces tenues de travail ont connu une seconde
jeunesse dans le milieu de la mode à
partir des années 80: Jean Paul Gaultier la réinvente et Etienne Daho, photographié par Pierre et Gilles, arbore la
marinière comme un emblème nouvelle vague sur la pochette de l’album
La Notte, La Notte (1984). Elle s’éclipse
un moment en dehors des côtes bre-
tonnes, puis revient chez les créateurs
au début des années 2010. Imitée,
transformée, détournée, la marinière
originale, elle, est toujours produite
aujourd’hui là où elle l’était au siècle
dernier: à Quimper, dans le sud du Finistère. Et fait la fierté de l’entreprise
Armor Lux, grosse PME de plus de
500 employés.
SOUCOUPE VOLANTE
Car malgré la mondialisation, la
concurrence des ateliers textiles des
pays en voie de développement et les
délocalisations, la société, qui souffle
cette année ses 80 bougies, a réussi à
préserver 40 % de sa production au
sein de ses usines au bout de la Bretagne. «Faire du textile à Quimper n’est
pas si facile, croyez-moi. C’était un souhait de ses dirigeants actuels, désireux
de conserver le savoir-faire là où il est
né. On se plaît parfois à se décrire
comme des Gaulois qui résistent encore
et toujours à l’envahisseur», assure l’un
des employés. On le comprend rapidement lorsque l’on interroge les lll
Préparation du tissu dans l’atelier de l’hippodrome de Quimper, le 20 septembre.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
«DÉPOUSSIÉRER»
En 1993, deux anciens du groupe
Bolloré, autre entreprise au patrimoine
quimpérois, s’intéressent à la fameuse
marinière locale. Jean-Guy Le Floch,
fils d’instituteurs et diplômé de
Stanford, est le bras droit de Vincent
Bolloré. Il a fait la connaissance en
classe préparatoire à Rennes de Michel
Guéguen, un autre lieutenant du
milliardaire breton. «Je m’étais toujours
dit que je rentrerais en Bretagne.
Que je n’avais pas fait ces études pour
être ad vitam à Paris. On avait beaucoup appris grâce à Vincent. Et on
s’était dit avec Mich que si on devait
faire quelque chose, on le ferait à deux»,
explique Jean-Guy Le Floch. Les deux
entrepreneurs contractent finalement
un prêt de 35 millions de francs pour
acquérir l’entreprise (60 % des parts
pour Le Floch, 40 % pour Guéguen).
Avec pour objectif premier de «dépoussiérer la marque».
Pour ce faire, ils consultent notamment
des cabinets de tendances. «Ils leur ont
conseillé de renommer la marque en
“Armor Lux Paris”, mais ils ont fait tout
l’inverse», s’amuse-t-on aujourd’hui
dans l’usine textile. Les deux compères
décident rapidement de créer des collections saisonnières pour faire évoluer
l’image de l’entreprise. «Mais ce qu’on
a voulu faire surtout, c’est préserver les
emplois. On s’est dit que jamais ici on ne
fera de plan social, que si on devait disparaître, ce serait tous ensemble. Dans
le Finistère, si vous discutez avec des patrons, c’est comme ça. Ça vient aussi du
fait qu’on a longtemps été défavorisés
dans la région», explique le président
d’Armor Lux. Car à l’époque, la tentation est déjà grande de délocaliser
toute la production à l’étranger. «En
Inde, le smic en charges patronales est
à 150 euros, en France à 2 000 euros,
le calcul est vite fait», assure-t-on dans
l’usine. Un mouvement qui s’est accéléré en 2005 avec la fin des quotas dans
le textile, «la grande cavalerie de
l’ouverture au monde», décrit Jean-Guy
Le Floch.
Paradoxalement, en souhaitant produire absolument à Quimper, l’entreprise va tout de même délocaliser en
partie à l’étranger. Car pour assurer les
emplois présents, les deux entrepreneurs cherchent à investir le marché
des vêtements professionnels, qu’ils jugent lucratif. Ils obtiennent, en 1998, le
contrat de confection des pulls et polos
de la Poste. D’autres groupes comme
Leroy Merlin, Carrefour ou la SNCF suivront, offrant plus de stabilité à Armor Lux. «Ça représente environ 40%
de notre chiffre d’affaires aujourd’hui»,
explique-t-on à la direction. Mais pour
remporter les appels d’offres, ils doivent
être compétitifs, ce que ne leur permettent pas les usines quimpéroises. «Notre
boulot a changé à partir de là. Quand,
en 2002, on commence à produire tous
les vêtements de la Poste, on entre dans
la cour des grands, explique un cadre de
l’entreprise. Pour pouvoir répondre à
l’appel d’offres européen, on devait riva-
«A l’école, il y avait
marqué “Interdit
de parler breton et
de cracher par terre”.
Fabriquer encore
des vêtements
bretons à Quimper
aujourd’hui, c’est une
fierté pour nous.»
Une ancienne salariée
liser face à d’autres
morables est l’œuvre de
Manche
grandes entreprises
l’ancien ministre du Remoins chères que
dressement productif
nous. Et donc prode François Holduire à l’étranger.»
lande, prophète du
Résultat, si les ma«Made in France»,
FINISTÈRE
Mer
rinières tricotées
Arnaud Monted’Iroise
destinées aux partibourg. Dans le PariMORBIHAN
culiers sont tousien
Magazine
Quimper
jours produites à
en 2012, afin de déQuimper, les tenues
fendre sa vision, il
Océan Atlantique
de la Poste, elles, le sont
n’hésite pas à poser ha20 km
au Maghreb ou en Inde.
billé d’une marinière ArD’autres tissus particuliers,
mor Lux avec, dans les bras, un
comme celui des chemises, sont aussi robot Moulinex. Quelques années plus
réalisés à l’étranger.
tard, raconté par Jean-Guy Le Floch,
l’épisode en devient encore plus savouROBOT TEFAL
reux: «J’étais en déplacement en VenAujourd’hui, avec 90 millions d’euros dée, mon téléphone sonne plusieurs fois
de chiffre d’affaires annuel et 5 millions à 7h30, 8 heures. Je reçois des messages
d’articles vendus par an, Armor Lux est du type: “Félicitations Jean-Guy pour
une entreprise en bonne santé. «On le Parisien, un super coup.” Je ne coma beaucoup de fonds propres. Et la prends pas trop de quoi on me parle,
deuxième usine [construite au début j’appelle mon assistante qui m’envoie la
des années 2000 à Quimper, ndlr] sera photo de la couverture. On n’était pas du
entièrement remboursée en 2019», af- tout au courant, il ne nous avait pas préfirme Jean-Guy Le Floch. Mais la vigi- venus. Mais si on m’avait demandé, je ne
lance reste de mise, notamment face au pense pas que je l’aurais fait», raconte«virage numérique» que d’autres ont t-il. Cette année-là, l’entreprise aurait
manqué avant eux.
tout de même vendu 25% de marinières
Depuis plusieurs années, le groupe re- en plus grâce au ministre.
cherche des couturières à embaucher A ceux qui restent sceptiques quant à
pour assurer sa pérennité. Mais enten- l’intérêt de produire à Quimper, les
dre Emmanuel Macron dire qu’il n’y a employés d’Armor Lux se plaisent à raqu’à «traverser la rue» pour trouver du conter une anecdote. Au lendemain de
boulot fait grincer des dents ici : la victoire de l’équipe de France à la
«L’Etat a supprimé le CAP couture, Coupe du monde, le 15 juillet, il était
alors les profils se font très rares. On re- possible de trouver des marinières
çoit des CV, on les étudie, on les met à brodées de deux étoiles sur le cœur
l’essai, mais ce n’est pas toujours sim- dans les magasins de la ville. C’est le
ple», explique un cadre. «Pour moi, ils fils de Jean-Guy Le Floch qui en aurait
trouveraient plus de monde si les salai- eu l’idée, la production ayant été lanres étaient plus élevés, tempère l’une cée le jour même à Quimper. L’intédes plus anciennes couturières. Ça fait ressé confirme et précise: «On a vu un
plus de quarante ans que je travaille ici, ami de mon fils arriver avec une mariet je gagne 1300 euros. Les salaires évo- nière le soir de la finale. On lui a dit de
luent très peu, mis à part les évolutions descendre se faire broder deux étoiles
nationales», explique-t-elle. La direc- dans les ateliers, ça nous faisait rire.
tion assure, elle, embaucher «10% au- Et le lendemain on s’est renseignés
dessus du smic» et proposer des évolu- pour une commercialisation, notamtions de carrière.
ment sur le juridique, pour savoir si
Conséquence de son succès, le groupe on ne risquait rien.» A écouter les ann’a pas échappé aux tentatives de récu- ciens, c’est bien là tout l’intérêt du
pérations politiques. L’une des plus mé- «made in local». •
Une employée effectue les réglages de la machine à tricoter circulaire.
STE
CÔ MOR
R
D’A
lll salariés, la première raison pour
laquelle on fabrique toujours des vêtements au bout du Finistère est simple:
c’est un moyen de revendiquer une
identité. Du plus haut au plus bas salaire, tous les employés d’Armor Lux
évoquent, pour justifier leur travail,
la «défense du patrimoine breton».
L’une des plus anciennes salariées,
trente-sept ans d’entreprise, se souvient : «Lorsqu’on était plus jeunes à
l’école, il y avait marqué sur les murs :
“Interdit de parler breton et de cracher
par terre.” Fabriquer encore des vêtements bretons à Quimper aujourd’hui,
c’est une fierté pour nous.»
Le fondateur d’Armor Lux n’a pourtant
rien de breton à l’origine : c’est un entrepreneur suisse, Walter Hubacher,
qui, en 1938, décide de fonder la marque et d’installer ses ateliers de fabrication dans la préfecture finistérienne.
Près de la gare, il fait tourner sa première machine à tricoter des vêtements marins et des sous-vêtements.
Dans l’une des deux usines que compte
toujours le groupe, la grosse tricoteuse
en forme de soucoupe volante est toujours là. Fièrement préservée par
Christian d’Hervé, le responsable du
lieu. «On l’utilise toujours pour certaines fabrications spécifiques. Elle a
tourné la semaine dernière», explique
ce dernier. Armor Lux survit à la Seconde Guerre mondiale, puis se développe au cours des Trente Glorieuses.
L’entreprise souffre néanmoins d’une
image vieillissante au début des
années 90. «Pour être honnête,
Armor Lux, c’était déjà les vêtements
que mettaient nos parents quand ils
travaillaient. C’était connu pour être
une marque résistante, mais sûrement
pas à la mode comme aujourd’hui», se
souvient un ancien.
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FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
PROCÈS PASTOR
Le résigné
et le
pugnace
RÉCIT
Le gendre d’Hélène Pastor et le
coach sportif de celui-ci sont jugés
devant la cour d’assises des
Bouches-du-Rhône pour leur
implication dans l’assassinat de
l’héritière monégasque et de son
chauffeur, Mohamed Darwich.
Ils s’accusent mutuellement
d’avoir commandité le crime.
L’héritière et son chauffeur ont été tués le 6 mai 2014 à Nice. Le verdict de la cour d’assises des
Par
JULIE BRAFMAN
Envoyée spéciale à Aix-en-Provence
Photo PATRICK
GHERDOUSSI.
DIVERGENCE
L’
homme au visage émacié,
nez aquilin et veste noire,
semble porter le poids du
box sur ses épaules. Il se lève mais
tout chez lui s’affaisse : la tête, les
paupières, les bras, la voix. «Je vais
vous expliquer comment j’en suis arrivé là dans cette histoire tragique»,
déclare-t-il aux jurés. «Là», c’est devenir «cet homme à l’opposé de celui
qu’il était». «Là», c’est se retrouver
dans une cage en verre, au centre
d’une cour d’assises, face à des inconnus qui doivent décider si vous
êtes coupable de «complicité de
double assassinat» et d’«association
de malfaiteurs». «Là», c’est risquer
la perpétuité pour avoir organisé la
mort d’une vieille dame et de son
chauffeur. Pascal Dauriac, 49 ans,
se dépeint comme une sorte de
pantin revenu à la réalité après son
arrestation, un homme qui a recouvré une conscience évaporée et qui
désormais «assume». Alors il raconte tout depuis le début : sa vie
d’avant, celle sans barreaux de prison, sans vitre de box, quand il habitait dans une petite maison à Eze
(Alpes-Maritimes), village près de
Nice, et était coach sportif pour une
clientèle fortunée.
«MOTS DURS»
En 2000, il pousse la porte de la richissime famille Pastor à Monaco
– grâce à l’entremise d’une amie –
pour dispenser trois cours de gym
par semaine qui lui prodigueront
l’essentiel de ses revenus (2000 de
ses 2 500 euros mensuels). Les
matinées sont consacrées à Sylvia
Ratkowski: des séances hachurées
par les coups de téléphone, souvent
ceux de sa mère, Hélène Pastor, avec
qui elle gère les milliards de l’empire
immobilier reçu en héritage. Lorsqu’elle revient, il arrive qu’elle soit
en colère ou au bord des larmes. Sylvia Ratkowski glisse alors que c’est
à cause de ses «mots durs».
L’après-midi, Pascal Dauriac
s’occupe du compagnon, Wojciech
Janowski, consul de Pologne à Monaco, désormais assis à l’autre bout
du box des accusés. Rien à signaler.
Du moins jusqu’en 2012, quand son
patron lâche presque négligemment, à la fin d’une séance de massage : «Elle me fait trop de mal, il
faut que je trouve une arme pour la
tuer. Tu peux trouver une arme?» Le
coach comprend immédiatement
que «elle», c’est Hélène Pastor. Il est
«scotché». Néanmoins, Wojciech Janowski n’aborde plus le sujet. Jusqu’en septembre 2013: «Il faut trouver une solution pour éliminer la
vieille. Est-ce que tu peux m’aider?»
Pascal Dauriac continue de penser
que c’est juste «un délire qui va lui
passer». Il éprouve une sorte de
fascination pour ce Polonais né à
Varsovie qui s’est hissé au sommet
du Rocher, il trouve que son histoire
«lui donne encore plus de prestige»,
se réjouit que leur relation prenne
une tournure de plus en plus intime. Mais le «délire» ne passe pas.
«Il va m’emmener faire des repérages
à Monaco, me donner des sous, être
de plus en plus chaleureux et tactile,
organiser une exposition pour Sabrina [sa compagne, ndlr]. Il souffle
le chaud et le froid. Me culpabilise et
me dévalorise. Dit des choses comme
des menaces. Puis il m’offre un
voyage de trois semaines en
Thaïlande», énumère le coach.
OUTRE-TOMBE
Lors d’un week-end en famille, tandis que les enfants font du manège,
Pascal Dauriac s’épanche auprès de
son beau-frère «Kader» (Abdelkader
Belkhatir pour la justice), il lui parle
de sa vie qui tourne trop vite, de ce
«Polonais qui le menace», qui truffe
son sac de sport d’enveloppes de
billets (140 000 euros au total) et
voudrait qu’il fasse «un gros coup».
Ça tombe bien, Kader, c’est «le genre
à rendre service à tout le monde»,
comme dira sa compagne à la barre.
Alors, il va lui dégoter un candidat
pour le boulot.
Au mois d’avril, la machine est enclenchée: Wojciech Janowski sug-
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il venait de faire tuer la mère. Et les
séances de l’après-midi avec celui
qu’il désigne comme le commanditaire. Wojciech Janowski, quant
à lui, «était enchanté», il aurait
mimé un jackpot de machine à
sous. Le lendemain, lorsque celui-ci
se lève devant la cour pour s’exprimer à son tour, il continue de filer
la métaphore financière.
L’homme de 69 ans, cheveux argentés coiffés en arrière et costard-cravate, voudrait d’abord «corriger une
chose dans la déposition de Sylvia».
Tout y passe: la maison de Londres
qu’il a été obligé de vendre «pour
payer les avocats», le notaire, les hypothèques, le «deuxième prêt effectué pour le bateau», les modalités de
paiement du deuxième bateau, du
troisième. A croire qu’il est jugé
pour malversations, et non double
assassinat. Son conseil, Me Eric Dupond-Moretti, le recadre: «Monsieur
Janowski, sur tout ce qui concerne ce
volet financier, on verra plus tard…»
«Ah d’accord, je ne savais pas.»
Bon élève, l’accusé retente, avec
plus d’humanité. Il raconte, de la
même voix polie au fort accent,
cette soirée du 26 juillet 1986 quand
il a rencontré Sylvia Ratkowski dans
un dîner de bienfaisance à Monaco.
Puis leur deuxième entrevue, par
hasard, dans une salle de cinéma.
«On est tombés amoureux l’un de
l’autre, un amour que je ne connaissais pas avant.» Il se souvient aussi
de la première conversation qu’il a
eue avec Hélène Pastor : «Elle m’a
parlé du père de Sylvia, m’a dit
“Vous vous rendez compte, son papa
était polonais, vous aussi, quelle histoire, ça se répète.”»
CONTRITION
Bouches-du-Rhône est attendu le 19 octobre.
gère le lieu et l’heure de l’exécution,
Pascal Dauriac continue de faire diligemment passer les instructions
aux petites mains. Toutes les instructions : «A propos du projet de
tuer le chauffeur, Wojciech Janowski
en parlait, je suis désolé, comme
d’un détail.» Le 6 mai 2014, Hélène
Pastor, 77 ans, et Mohamed
Darwich, son chauffeur de 54 ans,
sont abattus devant l’hôpital L’Archet à Nice, les corps criblés de
plombs de fusil de chasse.
Après de longues heures à la barre,
Pascal Dauriac n’est plus que l’ombre de lui-même. Yeux mi-clos, voix
d’outre-tombe, il serine: «le chaud et
le froid», «la machine à laver», les
menaces «insidieuses», pour répondre à ceux qui, éberlués, lui deman-
dent encore et encore comment il a
pu participer à cette folle entreprise.
Il ne minimise rien, dépeint avec
noirceur et réalisme: oui, il a accepté
les cadeaux, oui il a encaissé les enveloppes et, si rien ne s’était passé,
il aurait probablement gardé les
sous. «C’est terrible», souffle-t-il.
Après le double crime, il a repris les
cours de gym auprès de celle dont
Mais plus Wojciech Janowski parle,
plus il se perd. C’est un bouillon de
mots, de considérations qui n’ont
rien à voir avec les faits: la société
qu’il a créée pour investir des pétrodollars, les conséquences fâcheuses
de la guerre Irak-Koweït, sa vie de directeur général, les voyages, les avions privés, le cancer de son épouse…
Son avocat le coupe à nouveau. Ce
n’est pas grave, l’accusé en a presque
fini, il tient juste à faire un rapide bilan: les dépositions parties civiles
«rien à dire, c’était clair et précis»,
celles de témoins «rien à dire non
plus», quant aux accusés «il ne les
connaît pas, à part Pascal Dauriac».
«Sa déposition est un mystère, j’ai découvert une partie de ma vie que je
n’ai jamais vécue», explique-t-il sans
se départir de son calme.
Autant le coach incarnait la contrition, l’abandon tranquille de celui
qui sait qu’il n’a plus rien à perdre et
n’ose même plus regarder vers la
liberté. Autant le gendre n’est pas
prêt à sombrer, il se bat bec et
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
ongles, ne rechignant devant
aucune explication, même les plus
périlleuses. Peut-être est-ce aussi
parce qu’en face de lui, sur le banc
des parties civiles, il y a ce visage un
peu rougi encadré par deux perles
nacrées. Celui de la femme qu’il a
aimée pendant trente ans et qui
semble vouloir douter encore un
peu, celle qui a dit «attendre la vérité» au moment où elle aurait pu
l’accabler, ouvrant une mince faille
dans laquelle il fait bon se lover.
HÉROS
Alors Wojciech Janowski ferraille.
Oui, il a bien versé de l’argent à
Pascal Dauriac, bien plus que ce que
ce dernier ne l’a évoqué : près
de 500 000 euros. Sauf que ce
n’était pas pour commanditer le
meurtre de sa belle-mère mais pour
«protéger [s]a famille» qui faisait
l’objet de menaces. Le président
achève de transformer l’argument
en chimère: «Je vous ferais remarquer que les enquêteurs n’ont pas
relevé de risque pour votre famille.
D’autre part, Monaco est tellement
surveillé qu’on imagine mal qu’ils
n’aient à aucun moment vu la garde
surveillée dont vous auriez bénéficié
pendant deux ans.»
Qu’importe, Wojciech Janowski
semble désormais tenir son personnage : ce sera celui de héros prêt
à tout pour «protéger les siens». S’il
a reconnu être le commanditaire du
crime pendant sa garde à vue (avant
de se rétracter), ce n’était que pour
sauver Sylvia (atteinte d’un cancer)
qu’il croyait encore aux prises avec
les enquêteurs. Un sacrifice – «Je
vais dire oui à tout, je vais donner
ma vie à ma famille»– nettement facilité par des nuits «à dormir dans
une poubelle» et «à manger des
choses qu’on ne donnerait pas à des
chiens», dans une ambiance «massacre», «bourreau», «Gestapo».
L’accusé martèle : «Il n’y a aucune
preuve, le dossier est vide», il houspille les avocats des parties civiles
– dont les questions, certes, tournent en rond–, leur reproche d’«insinuer», de «se moquer».
Pendant plus de sept heures, il reste
debout, alerte, sans jamais se départir de son ton calme : il n’a pas fait
exécuter celle qu’il appelait «Maman». C’est Pascal Dauriac qui a
commis ce «crime inimaginable» de
sa propre initiative. Désormais, au
procès Pastor, tout en haut de la pyramide des responsabilités, il y a
deux visages : le repenti jusqu’à la
moelle et l’innocent jusqu’à l’absurde. L’un attend sereinement le
châtiment. L’autre est prêt à tout
pour repousser l’ombre. Les jurés
ont jusqu’au 19 octobre pour décider lequel a échafaudé «le crime
inimaginable». •
franceculture.fr
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Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Oui, le gouvernement économise bien
sur le handicap Sous couvert de «rationaliser»
et en changeant les règles de la revalorisation
des prestations, le gouvernement supprime le «complément
de ressources», l’une des deux aides complémentaires possibles pour
les personnes qui ont un taux d’incapacité au moins égal à 80 %. Les
plus lourdement handicapées, donc. Cette prestation – de 179 euros
par mois – disparaîtra au 1er janvier pour les nouveaux allocataires,
elle continuera d’exister pendant dix ans pour les bénéficiaires actuels.
duisent ce qu’il est réellement.» La conférence de
presse se termine. Des serveurs apportent des petits
fours. Martine Aubry continue la discussion avec les
journalistes. Elle a l’air de
bonne humeur. On lui demande si elle compte jouer
un rôle en mai, lors des élections européennes. Elle souligne que le programme du
PS se dirige «dans la bonne
direction». Pour autant, elle
compte rester en retrait: «Je
me préoccupe seulement de
Lille et de sa métropole.»
«Poux». Au sein des
Martine Aubry, maire socialiste de Lille, a fait sa rentrée médiatique vendredi dans sa ville.
Martine Aubry: «Je ne veux pas
que Lille ressemble à la France»
L’ex-première
secrétaire du PS
a laissé la porte
ouverte, vendredi
à Lille, à un
quatrième mandat
municipal, se
posant en rempart,
notamment à
Emmanuel Macron.
Par
RACHID LAÏRECHE
Envoyé spécial à Lille
Photo AIMÉE THIRION
L
a maire de Lille ne
change pas ses habitudes : elle fait sa rentrée médiatique en automne.
Martine Aubry a donné rencard vendredi à la base nautique Marx-Dormoy, dans
le quartier des Bois-Blancs.
Elle arrive un chouïa en
avance, serre quelques
mains. Debout, derrière le
pupitre, elle dépose son discours, un gros tas de feuilles:
on comprend que la matinée
sera longue. Son équipe est
en nombre. La presse aussi.
L’édile socialiste met très vite
fin au premier suspense: elle
ne compte pas annoncer ses
intentions pour les municipales de 2020. Elle pose seulement le contexte : la situation politique – Emmanuel
Macron au pouvoir, l’affaiblissement de la gauche et
la montée des extrêmes –,
bouscule son scénario initial.
Résultat: qu’elle se présente
pour un quatrième mandat,
alors qu’elle avait promis d’en
faire trois au plus, est fort
possible: «Je ne veux pas que
Lille ressemble à la France.»
Avant de se lancer dans son
discours, elle se permet une
nouvelle parenthèse : «Les
petites phrases, c’est terminé.
Ceux qui sont ici pour les
vannes peuvent partir, ce
n’est ni mon esprit ni ma manière de faire de la politique.
Par exemple, lorsque je critique la politique libérale de
Macron, ce n’est pas un Scud
contre le Président, ce n’est
pas contre lui personnellement, c’est une critique de son
projet. Car oui, je suis de l’ancien monde.»
Le décor est planté. Pendant
plus de deux heures, elle
épluche les dossiers locaux.
Des photos qui accompagnent ses mots apparaissent
sur les écrans installés autour
d’elle. Elle n’oublie rien : la
propreté, la sécurité, les
transports, l’écologie, etc.
Une maire en campagne. Il
ne manque plus que l’annonce officielle de sa candidature, ses proches misent
sur le début de l’année
prochaine.
Petits fours. A la fin de
sa prise de parole, Martine
Aubry répond à quelques
questions de la presse. La
plupart d’entre elles concernent sa candidature. Lorsqu’on s’approche du président de la République, elle
ne loupe pas le train. Et
met vite de côté ses propres
consignes. Dans un premier
temps, des mots pour casser
sa politique «libérale» qui
accroît les «inégalités» et «son
problème» avec le fonctionnement de la «démocratie».
Dans un second temps, elle
ne prend pas de gants. La so-
cialiste interroge : «Macron
ne connaît pas la réalité des
gens, mais où vit-il?» Elle lui
reproche ses sorties, ses expressions, des «fainéants» au
«pognon de dingue», en passant par «ces cyniques» ou
son «traverser la rue» pour
trouver un job. Le pire selon
elle : «Le jour où il a dit : “Il
y a des gens qui réussissent
et d’autres qui ne sont rien.”
La casse avec lui a été totale.»
La maire interroge une nouvelle fois : «Il n’a pas le droit
de s’adresser de cette manière
aux Français, notamment
lorsqu’il est à l’étranger. Comment peut-on parler comme
ça lorsqu’on est président ?»
Elle pose des questions, mais
elle a sa réponse. «En fait,
il est comme ça, il n’arrive pas
à s’empêcher de dire ce qu’il
pense tout bas, ses sorties tra-
socialistes, plusieurs têtes la
poussent à revenir en première ligne dans le débat
médiatique. Elle décline. Selon l’ancienne première secrétaire du PS, c’est à la nouvelle génération de prendre
le «relais». Elle discute «régulièrement» avec Olivier Faure,
lui livre des conseils.
Elle lui file même un petit
coup de pouce à distance. «Je
demande à tous les socialistes
qui lui cherchent des poux
d’arrêter et de l’aider, de
travailler avec lui», prévientelle. Un message en direction
des copains de François Hollande. Ils cognent sur Olivier
Faure à chaque fois qu’un
micro s’allume. Prolixe, Martine Aubry n’oublie pas l’ancien président, rappelle son
opposition à sa «non-candidature» à la présidentielle.
Puis: «Il défend son bilan avec
son livre, c’est son droit, c’est
bien et c’est intéressant de lire
comment il a vécu les choses
de l’intérieur. Mais il doit
laisser la place à la nouvelle
génération.»
Avant de quitter la base nautique, on s’installe à sa table
un instant. On la lance sur
la distance qu’elle prend avec
le débat national. «Je me
concentre sur Lille, ses habitants, ça ne m’intéresse plus
de faire la tournée des médias,
j’ai déjà beaucoup donné et ça
me désespère», souffle-t-elle.
Une manière de s’éloigner du
nouveau monde, des journalistes «qui ne prennent plus le
temps d’établir des vérités, ils
mettent juste les propos des
uns et des autres, même les
mensonges et c’est au lecteur
de trancher». C’est peut-être
pour cette raison qu’elle a
mis fin à une tradition: cette
année, la maire de Lille n’a
pas offert ses succulentes
gaufres à la presse. •
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
LIBÉ.FR
u 17
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Pénuries : mobilisation et interventions
annulées au CHU de Nice C’est un service
de chirurgie osseuse et articulaire à la pointe
de l’innovation. De ceux classés en tête des hôpitaux de France.
Au CHU Pasteur de Nice, les chirurgiens enchaînent les opérations
délicates des membres inférieurs, supérieurs et de la colonne
vertébrale. Mais en burn-out et en sous-effectif, son personnel
a suspendu toute intervention non vitale pendant une semaine
pour dénoncer les conditions de travail.
INTERVIEW
AFP
CFE-CGC:
«Matignon
tombe dans la
stigmatisation
des cadres»
Président de la CFE-CGC,
syndicat majoritaire chez les
cadres, François Hommeril
fustige l’idée d’Edouard Philippe d’une «forme de dégressivité» des allocations chômage des cadres.
Comment avez-vous réagi
en entendant le Premier
ministre jeudi soir ?
Je suis déçu car le gouvernement se lance dans une opération de communication
populiste. Le plus grave,
c’est de faire croire que la
dégressivité des allocations
chômage va faire baisser le
chômage. C’est faux, toutes
les études l’ont démontré.
Que les cadres participent à
la solidarité, c’est très bien !
Mais il est inadmissible de
les en exclure. Leurs cotisations représentent 42 %
des ressources du régime
quand 15 % des allocations
vont à ce même public.
Pourquoi cette tentative?
C’est stupéfiant de voir
un homme comme Edouard
Philippe tomber dans la stigmatisation des cadres. Ce qui
coûte de l’argent au régime
d’assurance chômage, ce
sont les contrats courts: cela
représente 4 à 6 milliards
d’euros. C’est colossal !
Pourquoi ouvrir ce chantier de la dégressivité ?
Parce que la France est
gouvernée par le café du
commerce. Tout le monde
connaît quelqu’un qui
connaît quelqu’un qui a pris
du bon temps avec ses allocations chômage. Mais c’est une
minorité. La réalité, c’est que
nombre de cadres qui perdent leur place entre 45
et 65 ans ont du mal à retrouver un emploi équivalent.
Recueilli par L.A.
Levallois
Balkany fait
voter une hausse
de 56 % de son
indemnité
Hôpital Sainte-Anne: une asso trans
dénonce un questionnaire psy intrusif
Le maire de Levallois a
tranquillement fait voter
une augmentation de 56%
de son indemnité en
conseil, mercredi soir.
En 2014, pour respecter la
loi, qui plafonne le total
des indemnités d’un élu
à 8 272 euros, Balkany
avait dû faire voter une
baisse de son indemnité,
comme il percevait déjà
5 600 euros en tant que
député. Ne s’étant pas présenté aux législatives 2017,
il a décidé de revenir au
maximum
autorisé.
Comme le budget des élus
municipaux est fixe, il a
fallu raboter celle des
autres.
Numéro de Sécu, adresse,
profession, statut marital,
mais aussi dernier diplôme
obtenu, religion et «appartenance ethnique», orientation sexuelle, «antécédents
familiaux de troubles de
l’identité de genre chez les
apparentés», «troubles psychiatriques actuels», «histoire des consommations de
psychotropes», sérologies au
VIH ou au VHC, etc. Voilà en
substance la liste des informations demandées à des
patients transgenres jusqu’à
la mi-2018 par le Dr Machefaux, psychiatre au centre
d’évaluation des pathologies résistantes de l’hôpital
Sainte-Anne, à Paris. Et ce
préalablement à tout rendez-vous médical.
Gros hic : ce questionnaire
obligatoire censé «préparer
les premières consultations
pour une meilleure efficacité» et «réduire le nombre de
consultations nécessaires à
une évaluation complète»,
conformément à un courrier
de mai 2017 consulté par Libération, viole plusieurs articles de la loi informatique
et libertés, selon l’association OUTrans. Alertée par
des personnes trans, cette
asso a saisi la semaine dernière la Commission nationale de l’informatique et des
libertés (Cnil) et déposé
plainte contre ce médecin.
«Les questions sont très intrusives et aucune précision
n’est apportée quant à l’usage
qui va être fait de ces informations», résume Max, cosecrétaire d’OUTrans.
Dans un guide à destination
des professionnels de santé
mis en ligne en juin, la Cnil
et le Conseil national de
l’ordre des médecins demandent de ne pas «inscrire
des informations sur la vie
privée du patient qui ne sont
pas médicalement nécessaires (ex.: religion du patient,
orientation sexuelle, etc.).»
Autre obligation issue du règlement général sur la protection des données (RGPD):
le devoir d’«informer les pa-
tients de l’existence de dossiers et de leurs droits à cet
égard». Le Dr Machefaux
reconnaît une «initiative
personnelle» «imprudente»
– mais en aucun cas «malveillante» à l’encontre de patients qu’il traite depuis
dix ans. Et indique avoir détruit «plusieurs dizaines de
dossiers». Des excuses jugées
«hypocrites» par OUTrans,
pour qui le questionnaire incriminé est une «incarnation» «de la perspective pathologisante» de la Société
française d’études et de prise
en charge de la transidentité
(Sofect) à laquelle ce praticien appartient.
FLORIAN BARDOU
Grandes écoles: des
jeunes luttent contre
les complexes ruraux
Ils ont rendez-vous ce
samedi au premier étage
d’une charcuterie basque
du VIe arrondissement de
Paris. C’est Bixente Etcheçaharreta, 28 ans, qui invite.
Avec une bande de potes, il
a créé il y a cinq ans l’association Du Pays basque aux
grandes écoles, qui rassemble aujourd’hui 200 étudiants et jeunes diplômés.
«Il existe plein d’initiatives
pour aider les jeunes de banlieue, mais finalement peu
pour ceux venant des petites
villes et villages, note le
jeune homme, qui a fait
Sciences-Po. Or il y a souvent un complexe. Il n’y a
qu’à voir le décalage dans les
lycées ruraux entre les très
bons résultats au bac et le
faible taux d’élèves poursuivant leurs études en prépa et
dans les grandes écoles !»
L’association intervient
chaque année dans une
dizaine de lycées: «L’orientation par les pairs, ça marche très bien.»
L’initiative est repérée l’année dernière par le Conseil
économique, social et environnemental (Cese), qui
auditionne l’association et
la mentionne dans son rapport sur la place de la jeunesse dans les territoires ruraux. Dans la foulée,
Bixente Etcheçaharreta
reçoit une centaine de mails
«de partout»: de Bretagne,
du Tarn, de l’Allier, d’Anjou
et même de l’Yonne! A chaque fois, les histoires se ressemblent: ce sentiment de
ne pas être «à sa place» dans
les cursus sélectifs, le difficile accès à l’information,
«parce que souvent on a personne dans l’entourage qui a
fait ce genre d’études». Revient aussi l’obstacle financier pour se payer un logement à Paris…
En un an, douze nouvelles
associations du genre ont
essaimé. Certaines sont encore embryonnaires. D’où
l’idée de cette rencontre,
samedi, pour partager les
bons tuyaux. Sur la table, il
y a déjà des oraux d’entraînement pour les concours,
un système de bourses aux
études, avec l’appui des entrepreneurs locaux. Car,
rappelle Bixente, «eux aussi
souffrent de la fuite des cerveaux vers Paris».
MARIE PIQUEMAL
CETTE SEMAINE,
LA FASHION WEEK
EXPLIQUÉE AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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18 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
CheckNews.fr
01. Est-il vrai
qu’un patient
a été opéré
à cœur ouvert
sous hypnose ?
U
ne opération à cœur ouvert sans la
moindre anesthésie et sous hypnose?
Plusieurs médias ont relayé cette semaine cet exploit étonnant. Qui doit autant
à un vrai succès médical… qu’à une propension à l’exagération. Gérard Courtois, 88 ans,
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews.fr, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 135 questions.
a bien subi, sous hypnose, un remplacement
d’une valve aortique. Mais ça n’a rien d’une
«opération à cœur ouvert». Concrètement,
«l’opération nécessite une incision dans chacune de ses artères fémorales pour y introduire
deux fils guides qui vont remonter tout le corps
pour aller jusqu’au cœur et changer une valve
aortique», explique France Bleu, premier média à avoir évoqué l’opération.
Difficile aussi d’affirmer qu’il n’y a pas eu
d’anesthésie. Une telle intervention s’effectue
généralement sous anesthésie générale ou
locale. Dans le cas d’une anesthésie locale,
celle-ci s’effectue de deux manières. Le patient
reçoit en perfusion de la morphine et des anxiolytiques pour le calmer sans l’endormir. En-
suite, de la lidocaïne, anesthésique local, est
administré à l’endroit de l’incision (au niveau
de l’aine dans notre cas). Ici l’hypnose a permis
de se passer de la première étape (morphine
et anxiolytique) mais la lidocaïne a bien été
utilisée pour que le patient ne ressente pas
l’incision, a confirmé le chirurgien à Allodocteurs.fr. Il ne s’agit donc pas à proprement
parler d’une opération «sans anesthésie». Ces
précisions faites, cette opération reste une
prouesse, qui prouve un peu plus que l’hypnose permet, sous conditions, de se passer des
médicaments puissants qui rendent les réveils
postopératoires si difficiles. Une opération similaire s’était déroulée à Créteil en 2015.
OLIVIER MONOD
De Wauquiez
aux poubelles,
vos questions
nos réponses
02. Manuel
Valls est-il
le seul «député
fantôme» ?
M
anuel Valls a affirmé mardi, après
avoir officialisé sa candidature à la
mairie de Barcelone, qu’il démissionnerait de son mandat à l’Assemblée nationale. Une décision attendue. Depuis plusieurs semaines, la polémique montait
à propos de la faible assiduité du député de
l’Essonne, de plus en plus investi dans la précampagne catalane. Farida Amrani, candidate La France insoumise malheureuse face
à Valls dans la 1re circonscription de l’Essonne
en juin 2017, avait lancé une pétition appelant
à la démission du «député fantôme». Un
terme repris par plusieurs médias. BFM TV,
s’appuyant sur le site Nosdeputes.fr (animé
par l’association Regards citoyens), avait
compté quatre jours de présence à l’Assemblée pour Valls depuis mai 2018. Plusieurs internautes ont demandé à CheckNews si Valls
était le seul député à sécher aussi souvent
l’hémicycle. La réponse est non. Même s’il est
compliqué de comparer.
On peut facilement connaître les «présences
en commission» des députés et estimer leur
présence en hémicycle à partir de leurs interventions et votes. Les résultats diffèrent
largement entre les députés. Par exemple,
Franck Marlin (LR, 2e circo de l’Essonne) n’a
été présent que deux fois en commission depuis juillet 2017 et 6 fois en séance. C’est pire
que Manuel Valls (52 présences). A l’inverse,
Thibault Bazin (LR, 4e circo de Meurthe-et-
Moselle) affiche 168 présences commission
et 206 en séance. Mais il n’existe pas de classement, explique Benjamin Ooghe-Tabanou,
de l’association Regards citoyens, car «les députés ont des profils particuliers». Ce qui rend
difficile la comparaison. Ainsi, entre un élu
parisien et un élu d’outre-mer, entre un député «lambda» et un président de commission, les données peuvent varier. La commission des lois s’est par exemple réunie 146 fois
depuis le début de la législature, contre
72 pour celle des affaires culturelles et de
l’éducation. Pour évaluer la participation de
Valls par rapport à d’autres élus, il faut donc
la comparer à un groupe homogène. Nous
avons ainsi pris une dizaine de députés d’Ilede-France, issus de la majorité et appartenant
à la commission des lois. Valls arrive bon dernier, avec 52 présences (commissions et séances). Soit deux fois moins que l’avant-dernier
du classement, Cédric Villani (5e circo de l’Essonne). Et très loin de la tête, Pacôme Rupin
(7e circonscription de Paris, 150 présences).
EMMA DONADA
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03. Y a-t-il
de plus en plus
d’enfants
précoces ?
U
n enfant est considéré comme
«précoce» ou «surdoué» quand son
QI est égal ou supérieur à 130. On
estime en France à 200 000 le nombre
d’enfants précoces scolarisés entre 6 et
16 ans. Il ne s’agit pas d’un décompte, mais
d’une estimation réalisée sur la base d’un
taux conventionnel. Le nombre d’enfants
précoces est en effet calculé selon une loi
de probabilité. L’Organisation mondiale
de la santé estime ainsi à 2,3% le taux d’enfants intellectuellement précoces (EIP)
dans chaque pays.
Le pourcentage de 2,3 % utilisé dans ce
calcul est «invariable, quels que soient
l’époque de l’histoire, l’origine sociale et
l’environnement familial de l’enfant»,
explique à CheckNews Vlinka Antelme,
présidente de l’Association française pour
les enfants précoces. Par définition, il n’y a
donc pas d’augmentation du taux d’enfants précoces, celui-ci étant fixe par
convention.
Un chiffre est toutefois en augmentation:
celui des consultations pour confirmer
une possible précocité, indique Sylviane
Yzet, coprésidente de l’Association nationale pour les enfants intellectuellement
précoces. Ces consultations, toutefois, ne
se révèlent pas toutes concluantes. Sylvie
Tordjman, coresponsable du Centre national d’aide aux enfants et adolescents à
haut potentiel, estime à un tiers le nombre
de consultations non concluantes.
Dans tous les cas, cette hausse du nombre
de consultations, et donc de reconnaissance des cas de précocité, n’a aucune influence sur l’estimation du nombre total
d’enfants précoces, fruit d’un calcul de
probabilité.
BAPTISTE ERONDEL
et MÉLANIE SALVADOR FAVREAU
04. La France
est-elle le pays de l’UE
qui accueille le plus
de réfugiés, comme
l’affirme Wauquiez ?
S
PHOTOS CORENTIN FOHLEN.
DIVERGENCE, DENIS
ALLARD.RÉA, SÉBASTIEN
CALVET, JEAN-PIERRE CLATOT.
AFP ET CHECKNEWS.
05. Y a-t-il
des «fausses»
poubelles
à tri sélectif
à Paris ?
C’
est une photo gag qui a beaucoup
circulé sur les réseaux sociaux.
On y voit, dans un square parisien,
une poubelle de tri tout ce qu’il y a de plus
classique, à la différence que l’auteur de la
photo s’est aperçu qu’il n’y avait qu’un seul
contenant à l’intérieur. Alors que les riverains sont censés déposer dans l’orifice jaune
les papiers, briques et emballages en carton
ou bouteilles en plastique, et le reste dans
l’orifice vert, il n’y a qu’une poubelle à l’intérieur, rendant tout tri inutile.
ur France 2 jeudi
soir, le Premier ministre, Edouard Philippe, était confronté au
président du parti Les
Républicains (LR), Laurent
Wauquiez. Qui a dénoncé
la politique migratoire du
gouvernement: «La France
est le pays de l’UE qui maîtrise le moins bien sa politique migratoire. Par exemple, c’est la France qui est
aujourd’hui un des pays de
l’Europe qui accueille le
plus de réfugiés.» Une affirmation fausse.
Puisque Laurent Wauquiez
parle d’abord de la politique migratoire en général, on peut comparer le
nombre de titres de séjour
accordés en 2017 dans
l’Union européenne (on
mélange ici l’immigration
familiale et économique
avec l’asile). En valeur
absolue, la France, avec
250 000 entrées, est quatrième, derrière la Pologne,
l’Allemagne et le RoyaumeUni.
Mais donner des chiffres
en valeur absolue n’a
guère de sens sans les
rapporter à la population
totale. Ce serait comme
comparer le nombre de
chômeurs de pays de taille
différente plutôt que de
comparer les taux de chômage. Or si on rapporte le
nombre de titres de séjour
à la population des pays
de l’UE au 1er janvier 2017,
la France se situe à la
17e place en termes d’immigration.
Un lecteur a demandé à CheckNews si cette
photo était authentique, s’interrogeant au
passage sur le sérieux de la politique de tri
parisienne. Nous sommes allés vérifier dans
le XIIe arrondissement de Paris. Pour constater, en effet, que l’une des cinq poubelles à
tri du square Trousseau ne permettait pas de
séparer le recyclable des autres déchets. Les
quatre autres bennes du square contiennent,
en revanche, chacune deux poubelles.
Interrogé par BFMTV, Mao Péninou, adjoint
à la maire de Paris en charge de la propreté,
Procédons à la même comparaison à propos des demandes d’asile reçues par
chaque pays en 2017. Dans
l’absolu, la France est le
3e pays à recevoir le plus de
demandes, derrière l’Italie
et l’Allemagne. Mais si l’on
rapporte le nombre de demandes d’asile à la population, la France n’est plus
que 10e.
Même chose, enfin, à
propos des réfugiés, c’està-dire les demandeurs
d’asile à qui la protection a
finalement été accordée
par l’Etat. La France, en
valeur absolue, est le
2 e pays en 2017, avec
plus de 40 000 personnes
accueillies. Largement
en tête, l’Allemagne, a,
elle, accepté plus de
320000 réfugiés. Une lecture de ce chiffre rapportée
à la population donne
à nouveau un tout autre
classement: la France n’est
que 9e. Sous la moyenne
européenne.
FABIEN LEBOUCQ
Tous les tableaux chiffrés sont
à retrouver sur CheckNews.fr.
n’a pas donné d’explications sur cette
anomalie, renvoyant à son travail global :
«Je vous présente notre politique du tri et ses
résultats quand vous voulez.»
Contactée par CheckNews, la mairie de Paris
a livré la clé du mystère : un des contenants
de ladite poubelle aurait été «avalé» par un
camion lors d’une collecte des déchets.
Un conteneur unique a donc été posé, en
attendant son remplacement «dans les jours
à venir».
ROBIN ANDRACA
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20 u
SPORTS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Les juniors
ont étrenné
le parcours
d’Innsbruck jeudi.
PHOTO REINHARD
EISENBAUER. EXPA
Mondiaux de cyclisme
Côtes à coqs
RÉPUBLIQUE
TCHÈQUE
Vienne
AUTRICHE
HONGRIE
ALLEMAGNE
E
SUISS
Un profil très escarpé, des favoris explosifs,
la promesse d’un vainqueur inédit…
Ce dimanche à Innsbruck, en Autriche,
la course en ligne des mondiaux de cyclisme
sur route s’annonce plus spectaculaire
qu’habituellement.
Innsbruck
E
NI
É
OV
SL
ITALIE
E
I
AT
RO
C
50 km
Par
PIERRE CARREY
D
égoûtés du Tour de France, dépités du
Tour d’Italie, démoralisés du Tour
d’Espagne? Trop de soupçons de dopage et «pas assez de spectacle» à la télé, une
plainte de plus en plus bruyante chez les supporteurs, quoi que contradictoire, masochiste
pour eux et sadique pour les coureurs. Dépassionnés des championnats du monde ?
L’épreuve aboulique de fin de saison qui
consiste généralement à ne pas trancher, à
frustrer les sprinteurs (pour qui le relief est
trop dur) autant que les grimpeurs (pour qui
il ne l’est pas assez)? Le Mondial sur route 2018
est annoncé comme un remède. Il se tiendra
ce dimanche à Innsbruck (Autriche), à l’entre-
sol des Alpes. Vendu violent et vintage, comme
le plus dur depuis le circuit de Sallanches
(Haute-Savoie), où s’imposait Hinault en 1980.
Bouillon de poule
A priori, c’est de l’exceptionnel. Du velours
pour un puncheur en folie, un spécialiste des
classiques en dentelle (la dernière côte du parcours, repeinte en «Die Hölle», «l’Enfer», offre
un record de complications à elle seule,
11% de pente moyenne sur 2,8km… et un pic
vertigineux à 28%). L’itinéraire est aussi cousu
à la mesure des grimpeurs et des premiers rôles habituels du Tour de France, qui pourront
jouer avec 4670 m de dénivelé (sur 265km),
autant qu’une étape de montagne, l’inattendu
en plus. Les Britanniques Chris Froome et Geraint Thomas sont forfaits, déjà partis en congés. Les Français Thibaut Pinot et Romain
Bardet seront sur la grille de départ, brûlants
comme un bouillon de poule, tout comme
l’Anglais Simon Yates, récent vainqueur du
Tour d’Espagne, ou l’Italien Vincenzo Nibali,
encore un peu sonné par sa chute dans l’Alpe
d’Huez cet été et qui élude ses chances de
réussite: «Ce sera comme un tir dans la nuit.»
Torche vivante
La garantie d’Innsbruck: un vainqueur neuf.
Un champion du monde autre que le Slovaque
Peter Sagan, sprinteur chez les grimpeurs et
grimpeur parmi les sprinteurs, trois fois couronné ces trois dernières années. On peut penser aussi à l’Espagnol Alejandro Valverde, au
Colombien Miguel Angel López. Voire à l’Italien Gianni Moscon. Ou, avec davantage de
chances de s’imposer, au Français Julian Alaphilippe, un attaquant-puncheur-grimpeurdescendeur-sprinteur, qui tient la cote de favori, y compris dans son propre camp.
Des personnalités plus ou moins bouillantes,
à la limite de la torche vivante pour Alaphilippe et Moscon, qui irritent leurs pairs, chacun dans son genre. Le premier pour sa facilité perturbante à faire du vélo, le second pour
les scandales qu’il bâtit, toujours plus sales
que les précédents (tricherie, bagarre, racisme). Ces nouveaux prétendants savent que
l’occasion de triompher est unique (à moins
que les Mondiaux 2020, attribués jeudi aux
cantons de Vaud et du Valais, en Suisse, ne
réinstallent de la montagne au parcours). En
attendant, ils sont couvés cette semaine non
par leur employeur habituel, une équipe de
marque, mais par leur fédération nationale,
qui doit à la fois régler les fils électriques de
ces leaders et leurs rapports à leurs équipiers,
à qui ils s’opposent le reste de la saison. •
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u 21
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ET SI C’ÉTAIT L’ANNÉE DES FRANÇAIS?
ALAPHILIPPE, BARDET ET PINOT, TIERCE MAJEURE
ET SI C’ÉTAIT UN COLOMBIEN?
QUINTANA, URÁN ET LÓPEZ, TRIO ATTENTISTE
Ce sera l’équipe championne du monde. En
théorie. Pour la première fois depuis 1997 et
le coup de Laurent Brochard à Saint-Sébastien (Espagne), les Bleus du vélo possèdent
de grosses chances d’accrocher dimanche
une nouvelle étoile. Avec au bas mot trois
chefs de file : Julian Alaphilippe (QuickStep), maillot à pois sur la Grande Boucle,
Thibaut Pinot (Groupama-FDJ), double vainqueur d’étape sur la Vuelta, et Romain Bardet (AG2R la Mondiale), valeur sûre malgré
sa chute en début de mois sur le Tour du
Doubs. Foin des spéculations des fans, ils devraient surmonter leurs rivalités latentes
– Pinot et Bardet se reniflent depuis leurs
17 ans– comme ils l’ont fait aux Jeux olympiques de Rio, en 2016. Tout l’inverse de certains «groupes France» qui se sont déchiquetés, époque récente (les sprinteurs Nacer
Bouhanni et Arnaud Démare se sabordant
sur le Mondial 2016) ou ancienne (Luc Le-
Les grimpeurs colombiens ont tellement
de chances de gagner l’or mondial qu’un
gros sponsor national a rappliqué sur leur
maillot. Postobón: un jus de pomme effervescent. Parfois traité de «champagne
coca». Sur le papier, pas d’entrave à cette
ambition. Le parcours d’Innsbruck est
tracé pour des montagnards. Et les Colombiens, dans un certain imaginaire (sans
parler des clichés…), sont les meilleurs
montagnards du peloton: la cordillère des
Andes, le sang fouetté par l’altitude, les petites potions de sorcières comme celle qui
aurait sauvé la vie de Nairo Quintana dans
sa jeunesse… Mais les coureurs natifs de ce
pays s’engluent souvent dans des pièges
tactiques qui les empêchent pour l’instant
de conquérir un Mondial. Puisque chaque
pays sera confronté à ce problème, passons vite sur les complications diplomatiques à faire cohabiter les trois leaders,
blanc s’était imposé en 1994 malgré la
fronde de Richard Virenque). Cette année,
les leaders se renvoient les amabilités. A
moins que ce ne soit la pression qu’ils tentent de se refourguer? Bardet: «Alaphilippe
est le favori.» Le sélectionneur, Cyrille Guimard, a en effet choisi comme «fil rouge» ce
puncheur énigmatique de 26 ans, personnalité fragile et palmarès étonnamment au
sommet, qui accroche tous les objectifs qu’il
s’était fixés. Si Guimard a annoncé qu’il ne
dévoilerait ses plans que samedi soir, les
coureurs ont deviné le schéma brut. Deux
mouvements, dans l’ordre : Pinot et Bardet
jetés dans une attaque à fragmentation lente
(20 ou 30 kilomètres de l’arrivée), Alaphilippe qui dégoupille le plus tard possible
(dans la dernière côte). Offensive obligatoire,
surtout dans le bon tempo. Sinon les Français s’useront à rouler derrière les échappées qu’ils n’auront pas provoquées.
ET SI UN ANGLAIS GAGNAIT?
YATES, SEUL À BORD
Ne pas se laisser aveugler: un (possible) succès mondial de Simon Yates, 26 ans, fils de
prolo anglais, ne viendrait pas complètement gonfler l’orgueil de la fédération britannique et de sa filiale privée, le Team Sky. Car
Yates ne court pas chez Sky. Depuis 2016, ce
puncheur-grimpeur refuse d’entrer dans
cette machine nationale totale qui produit
sans mollir des champions olympiques sur
piste (avec le maillot British Cycling) et des
vampires sur route (avec l’étiquette Sky), tels
Chris Froome et Geraint Thomas, qui se sont
adjugé respectivement cette année le Tour
d’Italie en mai et le Tour de France en juillet,
mais vont sécher le Mondial pour cause de
fatigue (ça leur arrive parfois). Yates préfère
rouler pour Mitchelton-Scott, la franchise de
la fédération australienne. Il suit sa propre
préparation –sportive, psychologique et médicale. Ce qui ne l’a pas empêché de poser
Nairo Quintana, Rigoberto Urán et Miguel
Angel López, qui évoluent à l’année dans
trois équipes rivales –Movistar, EF-Education First et Astana. Main sur le cœur,
Urán : «La chose la plus importante, c’est
que l’un de nous gagne.» On peut le croire.
Plus ou moins. Leur faiblesse, leur point
commun, c’est plutôt l’attentisme. Sur le
dernier Tour d’Espagne, López et Quintana
terminent 3e et 8e sans jamais lancer d’attaque d’ampleur. En 2017, déjà, Urán se classait 2e du Tour de France sans dépenser le
nanogramme d’effort en trop. Gagnante
ou au contraire risquée à force de ne
pas prendre de risques, cette passivité
dans les phases cruciales de la course peut
réussir sur un championnat du monde
d’usure, où il faudra évidemment préserver
ses forces. Mais l’hypothèse s’aiguise de
voir dimanche ces trois «suceurs de roues»
se suçoter entre eux.
ET POURQUOI PAS UN ITALIEN?
MOSCON, LA BRUTE ET LE TRUAND
son sourire moqueur sur le Tour d’Espagne
en septembre, promenant son vélo comme
d’autres leur labrador. British Cycling est
donc très ennuyée par ce talent en verve, qui
va représenter ses couleurs mais qu’elle
ne maîtrise pas. Jadis, c’est-à-dire en 2008,
«l’empire» était capable de réunir 14 coureurs anglais ou gallois et de les faire s’entraîner ensemble pendant les vacances d’hiver
sous les frimas, un stage commando qui préparait la victoire du sprinter Mark Cavendish
sur les championnats du monde… trois ans
plus tard. Ce programme secret, baptisé
«The Rainbow Project», avait ouvert une
époque faste pour le vélo britannique.
Qui continue de dominer, certes, mais sans
athlètes entièrement dévoués à sa cause,
sans relève générationnelle assurée et
sans garantie que le dopage ne soit pas
une clé de cette insolente réussite.
Heure de la revanche? Sur le Mondial 2017,
le Français Julian Alaphilippe s’était
échappé avec l’Italien Gianni Moscon. Ce
dernier n’avait pas franchement pris ses
relais : par fatigue ou par calcul ? Le fils
de cultivateur de pommes s’en était sorti
avec un nouveau procès en sournoiserie,
d’autant qu’on l’avait découvert scotché à
une portière de voiture lancée à pleine vitesse (hop, disqualifié). Avant ce Mondial,
il y avait eu l’histoire des insultes racistes
envers Kévin Reza, coureur d’origine antillaise. Et après: une accusation d’avoir fait
chuter volontairement en descente un
équipier de Reza, Sébastien Reichenbach
(affaire classée par l’Union cycliste internationale, faute de témoin). Puis: une «agression particulièrement grave» envers le Breton Elie Gesbert sur le Tour de France (paf,
exclusion et cinq semaines de suspension
par l’UCI). Tel est Gianni Moscon, 24 ans,
équipier au Team Sky et leader des Italiens
pour le Mondial 2018. Ce portrait affreuxaffreux l’écrase: il doit à chaque fois s’excuser en interview. Mais il en joue aussi, affirmant être survolté par les haines qu’il
sème: «Je veux courir plus agressivement,
sans crainte.» Persuadé qu’une grosse victoire nettoierait sa réputation, Moscon a
mis les bouchées triples dans sa préparation. Un peu trop fort peut-être, il a enlevé
deux classiques italiennes coup sur coup
en septembre, à peine revenu de sa suspension. Son équipe nationale pense pouvoir le «canaliser». A défaut, elle pourrait
miser sur un outsider plus présentable, Domenico Pozzovivo, 35 ans: diplômé d’économie, sympathisant déclaré du Parti
démocrate italien et pianiste à ses heures
perdues dans les halls d’hôtel.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
IDÉES/
ERWAN CARIO
Dessin CHRISTELLE ENAULT
D
epuis une dizaine
d’années, si on veut
savoir ce que pensent
les gens, ce n’est pas
bien compliqué. Il suffit d’ouvrir un
navigateur web, d’aller sur un
réseau social comme Twitter (Facebook étant, par essence, plus privé)
et de lire les avis et considérations
des utilisateurs sur tous les sujets
imaginables. En 2015, on comptabilisait 500 millions de tweets postés
chaque jour (soit 6 000 par seconde). L’expression et la conversation qui s’y déroule doit donc
définir, au moins en partie, ce qu’on
appelle l’opinion publique. Problème : comment quantifier cette
expression quand il est, de fait, impossible de s’assurer de sa représentativité statistique? C’est le propos
de l’essai du sociologue Baptiste
Kotras, la Voix du Web (Seuil), qui
s’est intéressé aux techniques de
mesure de l’opinion en ligne utilisées par les entreprises dites de «social media analysis», en effectuant
un parallèle surprenant avec d’anciennes méthodes.
La masse des propos échangés
en ligne bouleverse-t-elle la
notion d’opinion publique telle
qu’on l’entendait jusqu’ici ?
Mesurer l’opinion en assumant
qu’un homme égale une voix et que
toutes les voix se valent, c’est une
configuration qui nous semble évidente. On est nés dedans. Mais elle
est très particulière et ne va pas du
tout de soi. Le Web, en mettant à
disposition la parole des internautes, rouvre cette question
essentielle. Sur Twitter, si j’ai
10000 followers, ce n’est pas pareil
que si j’en ai 50. Ce que je raconte a
un impact différent… Les métriques du Web rendent très évidentes
les questions d’influence qui sont
en jeu. Le Web fait complètement
éclater le champ d’expérimentation, bien propre et bien net, du
sondage où les opinions sont
contrôlées un peu comme dans une
éprouvette. On ne peut pas du tout
les reproduire sur Internet. Et cela
réactualise du coup des modes de
mesure de l’opinion qui ont existé
avant, avec des technologies très
différentes, des projets différents,
mais qui reposent des questions
centrales: toutes les opinions se valent-elles ? Qui peut opiner ? Il ne
faut jamais oublier que l’instrument de mesure n’est pas neutre,
qu’il a un projet. Mesurer l’opinion
à partir des discussions des cafés,
d’un sondage ou de ce qui se raconte sur Twitter, ça a des répercussions sur ce qu’on peut en dire, ce
qu’on ne peut pas en dire, sur ce
qu’on voit, sur ce qu’on ne voit pas
et sur le mode de mesure et d’action
sur la société qui est véhiculé.
Comment est apparu le fait
même de se demander ce que
pensent les gens ?
C’est une question qui a d’abord
intéressé l’Etat, dans une optique
de surveillance et de contrôle. Il y a
eu sans doute des tentatives antérieures, mais sous la monarchie
absolue, le pouvoir royal veut savoir
ce que pense la population, surtout
les Parisiens. Il ne s’agit pas uniquement d’un dispositif policier pour
éliminer les agitateurs, car il y en a
beaucoup trop. Il sert surtout à
avoir un point de vue un peu général et c’est possible grâce aux «mouches», ces agents qui s’assoient
dans les cafés, qui fréquentent les
lieux de socialisation professionnels, qui se postent sur le parvis du
palais de justice, sur un boulevard
ou un marché. Ils vont consigner ce
qui se raconte. Ce qui les intéresse,
bien sûr, c’est quand les gens commencent à râler. Ils parlent aussi
des rassemblements qui se déroulent dans la rue, comme lorsque les
décisions du roi ou de l’évêque sont
placardées sur les murs. Comme
tout le monde ne sait pas lire, les
mouches décrivent ce qui se passe
lorsque ceux qui lisent le latin communiquent aux autres ce qui est
écrit. L’idée est donc de pouvoir
réagir en cas de mécontentement
dans la population.
La méthode évolue ensuite vers
un système de remontée d’information…
Sous la monarchie absolue, il n’est
pas question, bien sûr, d’opinion
publique: elle n’aurait aucune légitimité. Et puis, avec la Révolution
française et la démocratisation des
sociétés occidentales, la question
de l’opinion publique devient politiquement légitime. Il devient publiquement intéressant de savoir ce
que pense la population. Non pas
dans une optique de contrôle, mais
parce que c’est une grandeur à
laquelle on peut se référer, une valeur centrale du débat public. Sous
la Restauration, au XIXe siècle en
France, il s’agit d’un système de
remontée d’informations où le ministère de l’Intérieur passe par ses
préfets qui, eux-mêmes, ont des ré-
seaux de notables, de représentants
religieux ou de patrons. L’autre
canal de perception de l’opinion,
c’est la presse qui, à l’époque,
inquiète beaucoup. On va chercher
à l’apprivoiser. On retrouve donc
des circulaires et des recommandations non pas pour censurer, mais
pour avoir une connaissance approfondie de chaque publication,
savoir ce qui se dit.
Arrive le sondage…
A l’époque, pour les journalistes, il
n’y a pas de distinction entre mesurer et dire l’opinion. C’est pourquoi
les opposants les plus virulents à
l’introduction du sondage en
France, dans les années 30, sont les
éditorialistes qui se considèrent
comme les véritables porte-voix de
l’opinion. Ces mathématiciens qui
surgissent avec des techniques
complètement barbares auxquelles
on ne comprend rien, comme
l’échantillonnage représentatif,
cette histoire de n’interroger que
1000 personnes pour savoir ce que
pensent des millions, n’ont, pour
les journalistes, aucun avenir en
France. Derrière ces controverses,
Baptiste Kotras
«Le Web rouvre
cette question
essentielle: toutes
les opinions
se valent-elles?»
DR
Recueilli par
Les réseaux sociaux sont devenus
des lieux privilégiés pour percevoir
les mouvements d’opinion, allant
jusqu’à concurrencer les sondages
classiques, malgré leur validité
scientifique et représentative.
Le sociologue Baptiste Kotras a étudié
les bouleversements rencontrés par
cette notion d’opinion publique en
remontant aux méthodes les plus
anciennes censées la mesurer.
différentes visions de ce qu’est la
mesure de l’opinion se confrontent,
et renvoient à des questions plus
générales sur la société et sur le rapport à la politique.
Sur le Web, la parole est spontanée, mais on perd la représentativité…
C’est l’hypothèse de base de la mesure d’opinion sur Internet : on ne
connaît pas la classe sociale, l’âge
ou le revenu, c’est difficile de savoir
vraiment qui s’exprime. Par contre,
on peut découvrir des choses que
l’on n’apprendrait jamais grâce à un
sondage, parce que les gens parlent
de sujets sans qu’on ait besoin de
les questionner. On évite donc tous
les biais de questionnement. La
contrepartie c’est, qu’effectivement, on perd la représentativité.
Il faut donc trouver une nouvelle
manière de donner une valeur à
cette opinion, de reconstruire une
convention. Deux réponses ont été
élaborées par les start-up et les entreprises que j’ai étudiées pendant
mon enquête. La première, c’est la
sélection d’utilisateurs influents et
mobilisés sur certaines thématiques. C’est donc une opinion autorisée, informée de la part de gens
qui, en plus, ont un impact sur leur
public. La seconde réponse, qui est
celle qui l’a finalement emporté,
propose d’analyser l’intégralité de
ce qui se dit sur Internet et de détecter les signaux en temps réel. Ces
entreprises proposent donc une
veille continue, avec pour métaphore le sismographe : dès que ça
bouge un peu, on le voit, et donc, on
peut réagir très vite.
La mesure de l’opinion en ligne
réévalue donc la valeur de l’opinion individuelle…
C’est une question qui avait été
mise en boîte noire avec le sondage,
elle n’était plus discutée : une opinion en vaut une autre. Et, de façon
assez inattendue, le Web rejoint la
réflexion de Pierre Bourdieu quand
il affirme que l’opinion publique,
telle que mesurée par les sondages,
n’existe pas. Il explique que toutes
les opinions ne se valent pas car la
société elle-même est nivelée. Il y
a des gens qui ont un pouvoir social
supérieur aux autres, soit par leur
position dominante, soit par leur
mobilisation. Bourdieu veut réhabiliter le régime de la manifestation.
Ceux qui comptent, ce sont les gens
qui prennent le temps de faire valoir leur opinion et qui se mobilisent. Comme l’explique Dominique
Cardon, le Web est parsemé de métriques, de systèmes de classement,
de hiérarchie, où les compteurs deviennent inséparables de l’activité
sociale. Sur Twitter, chacun est associé à son nombre de followers.
C’est rendu en permanence très visible et très facilement calculable:
il y a des gens avec une audience et
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un pouvoir de recommandation
supérieurs aux autres.
Sur les réseaux sociaux, on voit
aujourd’hui l’impact très important des effets de masse et de
l’activisme militant…
Oui, et dans un sondage on ne voit
pas ça. Je peux être très politisé et
militant, je vaux toujours pour un
dans un sondage. Alors que sur
Twitter, quelqu’un qui est très
écouté et qui relaie des infos en permanence sur son sujet de prédilection, qui se mobilise sur tel ou tel
hashtag, va apparaître important
sur l’instrument de mesure. Inversement, les gens peu visibles et peu
mobilisés sont dévalorisés. C’est
une mesure différente. On peut critiquer cette inégalité de fait, mais
ça permet de mettre en valeur la
mobilisation et l’engagement. On
voit bien que c’est, par exemple, ce
qui peut intéresser les marques
dans la gestion de leur réputation.
Derrière la technique et ce mécanisme d’observation, vous parlez de «l’utopie d’une veille
constante, automatique et panoptique de la société»…
C’est un discours commun à la
plupart des outils qui entourent le
«big data». Ils sont entourés d’un
halo de positivisme: «On va tout savoir sur tout ce qui se passe». Et
quelque soit le sujet, quand on enquête, c’est beaucoup plus complexe. Si on écoute les discours marketing, ce qui est vendu, c’est
effectivement l’exhaustivité, le
temps réel, c’est le fantasme d’un
projet panoptique. Mais tout le
monde sait bien que l’exhaustivité
n’est pas possible, que le Web est
beaucoup trop vaste. Et il est impossible de veiller sur tout en même
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temps. Ce qu’on observe à l’usage,
par exemple avec le «sentiment analysis» qui attribue automatiquement
une étiquette «positive» ou «négative» à chaque opinion, c’est un raisonnement du genre: «L’algorithme
se trompe, mais comme il se trompe
tout le temps de la même manière,
si ça augmente, c’est qu’il se passe
quelque chose.» C’est beaucoup
moins positiviste et panoptique que
ça en a l’air.
Pendant l’affaire Benalla, il y a
eu beaucoup d’activité sur Twitter. La majorité présidentielle a
réagi en remettant en cause la
crédibilité de ces messages,
allant même jusqu’à parler de
bots russes qui auraient gonflé
artificiellement le mouvement…
Twitter met en forme lui-même
les mouvements d’opinion avec
les «trending topics», cette mobilisa-
u 23
tion était donc très visible. Face à au fond, va reprocher à l’opinion en
cette crise, qui a duré plusieurs ligne de ne pas avoir la représentatisemaines, le pouvoir a voulu étein- vité d’un sondage. En gros, soit on
dre le feu. Une des stratégies a donc considère que l’opinion c’est tout le
consisté à délégitimer le mouve- monde, y compris les gens qui ne
ment, la masse de
s’intéressent pas au
tweets produits, en
sujet et ne s’expriaffirmant, qu’en fait,
ment pas, soit on conça ne génère pas tant
sidère qu’elle est faite
d’intérêt parce que
par les gens que ça inc’est fabriqué de
téresse. Dans cette aftoutes pièces. Mais
faire, la défense du
on a aussi entendu
pouvoir a été de réafune critique de fond
firmer la première visur le fait que ce
sion, celle de l’élecsont surtout des gens
tion. Les gens engagés
très mobilisés qui
ne sont donc pas
s’expriment et que, du
légitimes. Sur le Web,
coup, ce n’est pas de la
on ne peut pas mesu«vraie» opinion. On
LA VOIX DU WEB
rer quelque chose
est au cœur de cette
de BAPTISTE KOTRAS
indépendamment de
opposition entre deux
Le Seuil
ces logiques de mobivisions. Cette critique,
112 pp., 11,80 €.
lisation. •
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IDÉES/
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Ces «gens qui ne sont
pas comme nous»
L’
année prochaine auront
lieu les élections européennes, puis suivront les municipales. Et qui dit élections, dit
sujets qui font parler, tweeter,
cliquer, liker et, éventuellement,
voter. Eventuellement. Comme
l’automne, les élections sont une
saison de la vie humaine qui comporte son lot de glands et de mar-
CES GENS-LÀ
ronniers. Nous voilà donc, à nouveau, plongés dans la mélasse des
sujets préélectoraux. Attention, ils
sont de retour. Marine Le Pen,
Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan, la Manif pour tous,
les petites phrases sur les chômeurs qui ne sont pas foutus de
prendre le premier boulot venu
Par TERREUR GRAPHIQUE
par-ci, les bons mots par-là…
Glands et marronniers envahissent à présent la cour d’une école
qui ne fermera plus pendant
deux ans. Le bruit de fond est revenu. C’est l’heure de la récré.
Qu’est ce qu’un sujet préélectoral?
C’est un sujet à base de «gens qui
ne sont pas de chez nous». A quoi
reconnaît-on un «gens qui n’est
pas de chez nous»? C’est un «gens
qui n’est pas comme nous», il n’est
pas clair-clair, pas blanc-bleu, pas
net-net. C’est un gens dont les intentions sont inquiétantes, voire
menaçantes. D’ailleurs, dans les
sujets préélectoraux, on souligne
volontiers son côté double, trouble. Il est, à lui seul, la solution et
la cause de tous les problèmes,
la maladie et le médicament. C’est
parce qu’il est là que tout va mal,
c’est parce qu’il est là que tout ira
bien. Quand les «gens pas comme
nous» seront partis, la vie sera une
fête, on s’appellera tous Corinne.
Il n’y aura plus de crime, plus
de vol, plus de chômage ni de
pollution, plus de particules fines,
d’embouteillage, plus de cancer,
de cholestérol, de tendinite,
d’asthme, de conjonctivite, d’acné,
de varicelle, d’eczéma, de maladie
sexuellement transmissible, de
mycose, de carie, de tartre, plus de
gingivite ni d’apnée du sommeil.
Dans cette vie merveilleuse, les licornes boiront des bières en
terrasse, et des fontaines de
chocolat bio jailliront à tous les
coins de rue.
Dans les sujets préélectoraux, les
«gens qui ne sont pas comme
nous» tiennent une place de choix.
Ils servent à faire peur, ce sont
des épouvantails à moineaux.
Sommes-nous des moineaux ?
Les «gens qui ne sont pas comme
nous» sont faciles à repérer: pour
eux jamais «d’ici», toujours un
«là-bas» lointain. Le modèle, c’est
le «migrant», qu’on appelle «migrant» et pas «réfugié» parce que,
sinon, il faudrait s’interroger sur
les raisons pour lesquelles il est
parti. En plus, «migrant» c’est
bien, ça donne l’idée du mouvement sans préciser à quel moment
on se fixe. Pas de repos pour le
«migrant», le mot le condamne au
mouvement perpétuel. Et même
quand le «migrant» est blanc, il
ne l’est pas, car le mot efface les
visages pour y juxtaposer une
image satisfaisante de l’étranger.
Et ça, c’est pratique, parce que,
soudain, toute personne non
blanche ou non catholique ou les
deux, même si elle est française,
devient un «migrant» en puissance, une personne dont le départ est imminent. Juif, musulman, Noir (qu’on appelle aussi
«Africain» car, c’est bien connu,
tous les Noirs sont africains),
jaune, arabe (qu’on appelle
«arabe» parce que si on devait lui
donner une couleur, il se pourrait
bien qu’on se rende compte que ce
serait blanc)… Tous français sans
l’être, tous logés dans un imaginaire du départ.
Dans les sujets préélectoraux,
on entretient l’espoir que tous
ces Français-là regagnent aussi
les charters qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Qu’ils prennent
leurs valises et retournent enfin
dans «leur pays», le fameux pays
des «gens qui ne sont pas comme
nous». A l’infini, les glands nous
martèlent la tête de ce discours
simple et basique, ces phrases qui
vont à l’essentiel en très peu de
mots. 140 signes est l’idéal. «On est
chez nous!» «Rentre chez toi!» «La
France, on l’aime ou on la quitte!»
Toute cette litanie, mille fois dite
à travers les siècles. Mille fois
racontée, matin, midi et soir, en
pipette, en dosette, en cuillerée
à soupe, jusqu’à la nausée. Pour
en finir avec cet «imaginaire de la
valise», peut-être devrions-nous
suivre les pas de Voltaire : «Si les
imbéciles veulent encore du gland,
laisse-les en manger; mais trouve
bon qu’on leur présente du pain.»
Il ne tient qu’à nous de troquer le
gland pour le pain. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
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INTERZONE
Par
PAUL B. PRECIADO
#MyEggsToo, pour
disposer de son corps
Ovocytes, utérus, lait, sperme, sang : l’Etat,
l’Eglise et le marché réglementent encore le corps
des femmes, des non-hétérosexuel(le)s, des nonblanc(he)s. La réappropriation doit commencer.
U
ne fois de plus, les déclarations de la conférence
épiscopale sur la PMA et la
GPA en France montrent l’existence dans les démocraties
occidentales d’un lumpen somatico-politique, groupe de sujets
subalternes qui n’ont pas une relation de propriété vis-à-vis de leur
propre corps, mais bien d’extraction et d’expropriation.
La souveraineté d’un corps est
directement proportionnelle à la
position qu’il occupe au sein de
l’hégémonie de classe, de race, de
sexe, de sexualité et de handicap
dans une société donnée. Classe,
race, sexualité, genre et handicap
ne sont pas des réalités empiriques, mais des relations de pouvoir
qui déterminent la capacité d’un
agent social à utiliser librement
son corps, c’est-à-dire à disposer à
sa guise de ses organes, de ses
cellules et ses fluides.
Permettez-moi de résumer une histoire complexe en deux phrases. Ce
que nous appelons le corps humain
moderne a été inventé à travers une
série de processus de colonisation.
Du XVIe au XIXe siècle, l’Eglise et
les institutions des Etats-nations
naissants se sont disputé la gestion
et l’utilisation des forces de travail
et de reproduction des corps. Cette
bataille s’est soldée en Occident par
une sécularisation progressive du
corps et une reterritorialisation des
organes et des fluides par le biais
des institutions médico-légales. Au
XIXe siècle, les forces jusqu’alors
discordantes de l’Eglise et de la
science sont parvenues à une alliance fondée sur le maintien des
privilèges de classe, de sexe, de race
et de sexualité des sociétés en
voie de démocratisation. Les
démocraties résultant de ce processus sont des dispositifs complexes
de gestion des privilèges patriarcaux et coloniaux. Seuls les corps
masculins, blancs, bourgeois et va-
lides (c’est-à-dire productifs) ont le
droit, dans ce régime, d’utiliser librement leur corps, leurs fluides et
leurs cellules.
L’impunité du viol, le droit de
cuissage, la criminalisation de
l’avortement, la stérilisation des
«handicapés déficients et inver-
sés», l’interdiction de vendre du
lait maternel pour nourrir les enfants d’une autre femme, l’interdiction de vendre des services
sexuels, le droit de retirer leurs enfants à des mères lesbiennes, à des
prostituées, à des femmes non
blanches, à des femmes migrantes
et à des actrices porno… sont
autant d’exemples de cette réglementation somatopolitique dans
les régimes dits démocratiques. Le
mouvement #MeToo peut être considéré comme un processus
d’émancipation vis-à-vis de ces formes d’extractivisme et d’oppression corporelle.
Mais #MeToo ne suffira pas.
Aujourd’hui, nous sommes à
nouveau confrontés à un changement de paradigme. Désormais, le
marché néolibéral et les industries
pharmacopornographiques luttent pour acquérir des parcelles de
pouvoir en les arrachant aux institutions ecclésiastiques et étatiques. De la même manière qu’une
alliance entre l’Eglise, l’Etat et la
science a été scellée au XIXe siècle,
un nouvel accord est en cours
d’élaboration entre les anciennes
institutions et les industries de la
reproduction. Cette nouvelle alliance repose sur un pacte technopatriarcal. L’Eglise et l’Etat cèdent
certains organes, fluides et cellules
au marché néolibéral à la condition qu’ils soient gérés au profit de
l’hégémonie hétéro-patriaco-coloniale.
Par exemple, si vous êtes gay, vous
ne pouvez pas donner de sang ou
de sperme. Au contraire, votre
sang et votre sperme sont considérés comme des fluides polluants et
non reproductifs. La relation que
l’Etat et le marché établissent avec
ces fluides est une relation de surveillance et de restriction de la circulation. Mais dans une économie
générale du corps, c’est toujours le
lait, l’utérus et les ovocytes qui
sont soumis au régime hétéro-patriarcal-colonial le plus strict. Si
vous êtes une femme et / ou nonhétérosexuelle et/ou non-blanche
et / ou migrante, la relation avec
votre «propre» corps est celle de la
dépossession et de l’aliénation.
Votre corps est une concession
techno-coloniale réglementée en
partie par l’Eglise, en partie par
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
Expertises psy,
tournée générale
Pourquoi réserver l’examen à Marine Le Pen ?
Ce serait plus amusant si tous les responsables
de quoi que ce soit devaient y passer aussi.
S
i j’ai bien compris, l’expertise psychiatrique préalable
n’est pas obligatoire pour
l’ensemble des candidats à une
élection. Elle est réservée à quelques privilégiés pour qui la justice
prend l’examen à sa charge. Marine Le Pen s’en indigne, et c’est
vrai que les experts en tout genre
forment une corporation à laquelle on est rarement réjoui
d’avoir affaire –d’autant qu’il y en
a déjà, des experts de Marine
Le Pen, tel Florian Philippot, pour
expliquer ce qu’elle est, ce qu’elle
n’est pas, ce qu’elle fait et ne fait
pas, ce qu’elle aurait dû faire et ne
pas faire et pourquoi. Or on sait
pourquoi la déplorable débatteuse de l’entre-deux-tours de la
dernière présidentielle s’est mise
dans cette situation de devoir
faire face à des psychiatres: parce
qu’elle a relayé d’affreuses images
d’exécutions de Daech. Elle espérait sans doute que cela agirait
comme un électrochoc sur l’opinion, au lieu de quoi elle risque
de se faire électrochoquer
elle-même, vu la scandaleuse misère des hôpitaux psychiatriques
français. Bien sûr, on peut interpréter son refus de se soumettre
à l’examen comme une dénégation, mais il faut se mettre à sa
place: elle est étonnée d’être assimilée à ce qu’elle dénonce. Pour
elle, c’est sans doute comme si on
attaquait pour pornographie les
médias qui en sont réduits à publier eux-mêmes des images pornographiques afin de combattre
plus efficacement la pornographie qui s’abat sur nous. Mon
Dieu, quelle hypocrisie ce serait
de s’en prendre à eux, qui n’ont
que notre bien en ligne de mire.
D’où vient cette soudaine réticence à l’égard des fous ou prétendus tels?
A l’époque de Georges Pompidou
et Léonid Brejnev, on s’indignait
(ou pas) de ces malades qui nous
gouvernaient. Le temps n’est-il
pas venu d’être gouvernés par des
malades mentaux? Parce qu’aux
Etats-Unis, ils sont nombreux à
être persuadés que leur président
élu ne satisferait pas à l’examen
psychiatrique auquel devrait se
soumettre Marine Le Pen (et cette
conviction déborde d’ailleurs jusque dans d’autres continents). Jadis, le roi avait son fou qu’on disait très sage ; la démocratie
On aimerait bien le connaître,
le résultat de l’examen de Marine
Le Pen. On imagine l’expert, lâcher :
«Monsieur le président,
elle est complètement zinzin.»
u 25
l’Etat, en partie par le marché
néolibéral.
En tant que corps humain vivant,
vous n’êtes jamais complètement
seul. Au beau milieu de votre lit
siège tout un comité de bioéthique
réunissant de multiples institutions qui luttent pour l’appropriation de vos fluides, de vos cellules
et de vos organes. Un ministre
papal observe (lorsqu’il ne transgresse pas !) l’accès à votre anus.
L’Etat surveille tout ce qui entre et
sort de votre vagin. Les médias
vous tiennent la main lorsque vous
vous masturbez. L’industrie pharmaceutique vous accompagne
lorsque vous envisagez de vous reproduire (ou de ne pas vous reproduire) ou simplement de jouir.
Ainsi, pour une démocratie somatique, il convient de commencer
un mouvement #Myeggstoo: grève
des soins, sabotage de la reproduction de l’État, confiscation des organes de l’Eglise, contrebande et
collectivisation des cellules reproductrices et des fluides. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
élit-elle désormais son sage qui
est très fou? On apprécie cependant l’humour de ces situations
très différemment selon que le
fou ait ou non les pleins pouvoirs.
Le terme de «bouffon» s’est développé largement au-delà des
cours aristocratiques et le fait
est cependant que si certains
malades continuent à se prendre
pour Napoléon (ou le général
de Gaulle), les hôpitaux psychiatriques ne regorgent pas d’aliénés
prétendant incarner François
Hollande ou Emmanuel Macron.
Ce serait fou de ne pas viser plus
haut. Au demeurant, par pure
curiosité, on aimerait bien le
connaître, le résultat de l’examen
psychiatrique de Marine Le Pen.
On imagine l’expert, fort des compétences qui l’ont conduit à se
spécialiser dans les tribunaux, lâcher en toute objectivité son diagnostic scientifique: «Monsieur
le président, elle est complètement zinzin.» Sans doute que Nicolas Sarkozy ne s’en sortirait pas
mieux, ni même Emmanuel Macron. Quant à François Hollande,
personne ne peut prétendre que
c’est normal pour un président
d’être aussi bavard.
Et si on étendait l’examen à tous
les chefs, d’entreprise ou de famille, les asiles déborderaient
vite de partout. Si j’ai bien compris, telle est la raison de la prolifération tous azimuts du principe
de précaution : on a besoin de
garde-fous à tous les étages. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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DIMANCHE 30
Un ciel dégagé pour tout le monde avec un
simple voile au nord de la Seine. Des
Pyrénées au sud du Massif-central, les
nuages peuvent être un peu plus nombreux.
L’APRÈS-MIDI Une après-midi globalement
ensoleillée. Risque d'averse des Pyrénées aux
Alpes, surtout près des reliefs. Il fait un peu
frais le long de la Manche. Sur le reste de la
moitié Nord, les températures sont de saison.
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Dijon
0,6 m/17º
0,6 m/17º
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Lyon
1 m/18º
Nice
Montpellier
Marseille
Toulouse
Montpellier
0,3 m/21º
Nice
0,6 m/21º
1/5°
Soleil
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
16/20°
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
MIN
5
7
MAX
FRANCE
MIN
16 Lyon
17 Bordeaux
11
13
MAX
MONDE
22 Alger
25 Berlin
MIN
MAX
21
8
27
15
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
C8
21h00. Sellig : épisode 5.
Spectacle. 23h20. Au cœur
de l’enquête. Magazine.
RMC STORY
20h55. Immersion au sein
du GIGN en Guyane. Documentaire. À l’assaut. Traque
sous tension. 23h00.
La Légion étrangère.
LCP/AN
20h00. Livres & vous....
Magazine. Décryptage du Bureau des légendes avec Éric
Rochant et Caroline Fourest.
21h00. Encantado.
22h00. Un monde en docs.
FRANCE 4
TFX
20h55. Very Bad Trip 3.
Comédie. Avec Bradley
Cooper, Ed Helms. 22h50.
Very Bad Trip 2. Film.
FRANCE 2
21h00. Avis de mistral.
Comédie. Avec Jean Reno,
Anna Galiena. 23h05. Un jour,
un destin. Documentaire.
Line Renaud, la soif de vivre.
FRANCE 3
21h00. Les enquêtes de
Murdoch. Série. Crabtree à la
carte. Le grand original blanc.
22h25. Les enquêtes de
Murdoch. Série. Haute
tension. Le nuage de la mort.
M6
-10/0°
W9
20h55. Les Simpson. Dessins
animés. (ou Basket-ball : Demifinale de la Coupe du monde
féminine si France qualifiée).
22h30. Les Simpson. Dessins
animés. (sous réserve).
CHÉRIE 25
20h55. La mémoire en sursis.
Téléfilm. Avec Robert Gant,
Shannen Doherty. 22h45.
Amour et préméditation.
20h55. Trois hommes et un
couffin. Théâtre. Avec Ben,
Bruno Sanches. 22h25.
Paprika. Théâtre.
20h50. Love & friendship.
Comédie. Avec Kate Beckinsale, Chloë Sevigny. 22h20.
Les dessins de Christian Dior.
Documentaire.
Marseille
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
À chacun son heure.
22h45. 90’ Enquêtes.
Magazine. Motards de la loi :
à la poursuite des chauffards.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
La cabane de pêcheur.
Mission démolition. 22h20.
Rénovation Impossible.
TF1
ARTE
Bordeaux
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
21h00. Ma famille t’adore
déjà. Comédie. Avec Arthur
Dupont, Déborah François.
22h40. Esprits criminels.
Série. Le caméléon. Femmes
en danger. Amnésie.
CANAL+
Dijon
Nantes
PARIS PREMIÈRE
20h50. Maxi-rires 2018
avec Olivier de Benoist.
Spectacle. Avec Anne
Roumanoff, Rachid Badouri.
22h55. Les Bodin’s :
Bienvenue à la capitale.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
21h00. Football : Lille /
Marseille. Sport. Ligue 1
Conforama - 8e journée.
22h55. Canal football club
le débrief. Magazine.
Orléans
Nantes
1 m/19º
Strasbourg
Brest
Orléans
IP 04 91 27 01 16
Lille
0,3 m/16º
Caen
IP
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Projet Patton. Notre
belle mission. 22h45.
NCIS : Los Angeles. Série.
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ou repertoire-libe@teamedia.fr
0,3 m/17º
0,3 m/16º
Agitée
M6
(cours,
association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
Lille
CSTAR
21h00. DC : Legends of
Tomorrow. Série. Voyage
au bout de l’enfer. Terre-X :
libérations. 22h40. DC :
Legends of Tomorrow. Série.
20h50. Sauvages, au cœur
des zoos humains.
Documentaire. 22h25. Le lait
maternel – Un élixir de santé.
Documentaire.
Retrouvez
tous les jours les bonnes
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SAMEDI 29
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Magazine. Sur le Nil en
Égypte. 22h25. D’Offenbach
à Verdi, variations autour
de Paris. Spectacle.
ARTE
06 07 03 23 16
Quelques nuages bas concernent le CentreEst. Ailleurs le soleil brille. Le vent de
Nord-Est modéré souffle sur la moitié Nord et
le mistral se maintient en vallée du Rhône.
L’APRÈS-MIDI Un léger voile nuageux gagne
les régions du Nord. Plus au sud franc soleil.
Des averses sont possibles sur les Pyrénées.
Le ressenti au Nord est parfois un peu frais à
l'ombre à cause du vent de Nord-Est.
FRANCE 2
21h00. N’oubliez pas les
paroles. Jeu. Demi-finales
et finale des Masters.
23h20. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec Ian
Brossat, Charles Berling, Nina
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20h55. Chroniques criminelles. Magazine. L’affaire
d’Amato : Qui a tué la mère
et sa fille ?. 22h45.
Chroniques criminelles.
20h45. Rugby :
Clermont / Toulon.
Sport. Top 14 - 6e journée.
22h35. Jour de rugby.
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FRANCE 4
20h55. Fort Boyard. Divertissement. Imag’in. Présenté par
Olivier Minne, Sarah Lelouch.
23h00. Fort Boyard.
Divertissement.
21h00. Les brumes du
souvenir. Téléfilm. De Sylvie
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22h35. L’île aux femmes.
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21h00. Capital. Magazine.
Industriels contre artisans :
la guerre du frais est déclarée.
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23h10. Enquête exclusive.
Magazine. Boot camp US :
traitement de choc pour
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FRANCE 5
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20h50. Trafics. Documentaire. Le temps des pionniers.
Les routes de la cocaïne.
22h35. Trafics. Documentaire.
21h00. Chicago Med. Série.
Entre deux.... Choix du
patient. Faux coupables.
23h40. Whish list. Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Cauchemar
en cuisine : 24h en enfer.
Documentaire. 2 épisodes.
22h40. Gordon Ramsay
en guerre contre la cocaïne.
21h00. The Handmaid’s Tale :
La servante écarlate. Série.
Defred. Jour de naissance.
22h55. The Handmaid’s Tale :
La servante écarlate. Série.
Retard.
TMC
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Faux
coupable. Génération perdue.
22h40. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
W9
20h50. Benjamin Gates et
le trésor des templiers. Film.
(ou Basket-ball : Finale de la
Coupe du monde féminine si
France en finale). 22h35.
Exodus : Gods and Kings.
Film. (Horaire sous réserve).
NRJ12
20h55. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
22h30. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
6TER
21h00. Incassable. Thriller.
Avec Bruce Willis, Samuel L.
Jackson. 22h50. Storage
Wars : enchères surprises.
Divertissement.
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Portrait
d’un tueur. 22h50. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
À cœur perdu.
RMC STORY
20h55. L’aigle de la neuvième
légion. Drame. Avec Channing
Tatum, Jamie Bell. 22h50. Le
baiser mortel du dragon.
Film.
C8
LCP
21h00. Lucifer. Série. Une
belle journée pour mourir.
Candy morningstar. 22h35.
Lucifer. Série. 2 épisodes.
21h00. Cœur qui bat.
Documentaire. 23h05.
Alstom : une affaire d’État ?.
Documentaire.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 27
Page 30 : Plein cadre / Ron Amir, bouteilles amères
Page 32 : BD / Brecht Evens, nuit d’ivresse
Page 33 : DVD / Mario Bava, maso maestro
Crisis Jung. PHOTO BOBBYPILLS
Bobbypills,
majeur et
animé
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28 u
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Bobbypills,
adulte ère
L’Amérique a «South Park»
ou «Bojack Horseman».
Le Japon regorge de séries
animées pour adulte.
La France, elle, restait
muette, condamnée aux
prod jeunesse. Un marasme
secoué par le studio
parisien qui a dégainé trois
beaux objets trash en
quelques mois. Rencontre.
Par MARIUS CHAPUIS
C
alme plat entre deux projets.
La plupart des animateurs sont
partis souffler et il ne reste
qu’une dizaine de trentenaires
sagement affairés sur des Mac ou des tablettes
graphiques. Installé dans une ancienne boîte
de nuit du XXe arrondissement parisien dont
subsistent le bar et ses tireuses à bière, le studio Bobbypills ressemble à l’idée qu’on se fait
d’une start-up pour gens cools. Du matos rutilant, un petit studio son et des murs bardés
de formidables BD, des mangas punk-bubblegum d’Atsushi Kaneko aux enluminures début XXe de Winsor McCay. Sur les vitres des
salles de réunions ou sur les tableaux Velleda
s’étalent des dessins de petits personnages en
costume d’Adam turgescent.
C’est de cette fourmilière endormie que sont
parties, en moins de six mois, trois formidables déflagrations. Trois séries animées à
destination des adultes dans un monde réservé aux enfants. Le mouvement a été initié
en avril avec la sortie de Vermin, qui digérait
brillamment les codes du cop show en une
version trash de Zootopia. Puis il y a eu, cet
été, Peepoodo&The Super Fuck Friends, sorte
de version porn d’un dessin animé pour les
tout-petits. Et débarque cet automne le
fabuleux Crisis Jung, série furieuse et psychanalytique.
Les auteurs maison s’appellent Alexis Beaumont, Balak, Baptiste Gaubert et Jérémie Perrin (en électron libre). Plusieurs s’étaient déjà
retrouvés autour de la série Lastman qui avait
jailli des grilles de France 4 à la fin 2017. Un
joyau produit avec des bouts de ficelles, sauvé
des eaux grâce à une campagne de financement participatif, qui mettait en lumière un
vide terrifiant: où étaient les autres séries animées françaises à destination des adultes ?
Les Etats-Unis ont les Simpson depuis près de
trois décennies, série matricielle à partir de
laquelle ont pu fleurir les South Park, Futurama, Archer, Rick & Morty, Bojack Horseman… Une légion impertinente en perpétuel
renouvellement. De la même façon, le Japon
cultive depuis longtemps le versant adulte de
sa production d’animation au sein de studios
comme Gainax, Madhouse, Production I.G,
souvent soutenus par de grandes chaînes de
télé locales… Et la France? Rien. Nada. Tandis
que la planète entière loue la qualité des éco-
BO
BB
YP
ILL
S
VERMIN LE COP SHOW
À L’INSECTICIDE
Comédie policière qui pioche dans l’héritage des buddy movies, la série d’Alexis
Beaumont met en scène l’arrivée dans un
commissariat d’une mante-religieuse mâle,
prête à se faire bouffer tout cru par la mouche alcoolique et violente qui lui tient de
partenaire. Une entrée en matière incisive,
volubile et crado pour Bobbypills.
les d’animation françaises, débauchant à leur
sortie, tandis que le CNC vante le dynamisme
d’un secteur en quasi-plein emploi, on serait
incapable de produire autre chose que des
séries pour enfants. Le reste de l’Europe ne
faisant pas mieux…
Bousculant ce statu quo, Bobbypills fait figure
d’ovni. Qui donc pouvait avoir envie d’investir
ce champ de ruines? En se rendant dans leur
studio, on n’avait pas anticipé que le patron
de Bobbypills s’était lancé dans l’animation
avec l’idée de viser la jeunesse. «Parce que
c’est là qu’était le marché», s’excuse presque
David Alric. Sans connaître grand-chose à ce
milieu, le jeune entrepreneur monte, en 2008,
une première boîte, Bobbyprod. Après quelques années de galère, son projet se transforme au fil des rencontres. Le déclic s’appelle
les Kassos, série parodique où Raiponce,
l’inspecteur Gadget ou Pikachu défilent dans
un commissariat pour diverses atteintes aux
bonnes mœurs. Le format court est remarqué
pour son écriture et le succès arrive avec la
saison 2, qui parvient à toucher un public plus
large que les habituels clients d’animation.
«Canal + nous avait commandés une saison
pour son site web. Mais au même moment, la
chaîne s’est lancée sur YouTube et la série a
accédé à une audience beaucoup plus large
que prévue. Elle a permis de lancer d’autres
projets. Dont Monsieur Flap, qui a aussi été un
succès et était diffusé sur la chaîne YouTube
de France Télé.»
En quelques années, Bobbyprod trouve sa
zone de confort dans cette cohabitation entre
télé et Web. Il y a un an et demi, David Alric est
contacté par Patrick Holzman, cofondateur
d’Allociné et ancien directeur de Canal+ international, qui «cherchait du contenu pour lancer sa plateforme Blackpills». Une plateforme
gratuite, spécialisée dans les séries courtes
destinées aux mobiles. «Ils ont pris les Kassos
– hormis pour la France, puisque c’était chez
Canal– et Holzman m’a expliqué ce qu’il cherchait: des créations pour adultes, mais ambitieuses sur l’écriture et sur les volumes de production. Du coup, on a monté une structure.»
Bobbypills, donc. Lié capitalistiquement à
Blackpills, pour l’instant son seul client.
Envie de décloisonner
Même soutenu par un «nouveau média
digital», comment un studio nouveau-né
parvient-il à produire trois séries de qualité
en seulement un an ? De façon peu surprenante, la boîte ne compte que six CDI –deux
tiers des structures qui travaillent dans l’animation comptent cinq salariés permanents
ou moins. «On a mis les directeurs artistiques,
Balak et Alexis Beaumont [déjà à l’écriture des
Kassos], au cœur du studio. Derrière, 90% de
la masse salariale, ce sont effectivement des intermittents. L’idée, c’est de voir si on a un volume de production suffisamment récurrent
pour embaucher les gens en CDI. On cherche
à ne pas renouveler l’équipe à chaque fois pour
que chaque série serve d’apprentissage. Ce qui
permet aussi de produire comme on le fait,
c’est qu’on attend des gens qu’ils soient polyvalents, qu’ils puissent faire un peu plus que ce
que l’intitulé de leur poste demande.» A son
maximum, le studio a tourné avec une cinquantaine de personnes. Pour cette première
année, Bobbypills partait avec une longueur
d’avance dans la mesure où deux de ses trois
séries traînaient dans la tête de leurs créateurs depuis un moment. L’année à venir s’annonce plus compliquée à mener à bien avec
six projets à développer. L’idée n’étant pas de
se transformer en sweat-shop. «On ne veut pas
devenir un studio où tu viens pointer le matin.
Du coup, on cherche un second lieu pour que
ça reste petit», s’inquiète le patron. La solution de la délocalisation en Inde ou en
Ukraine, comme l’ont fait tant de studios
français, étant absolument hors de question.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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CRISIS JUNG DUR À QUEER
Réalisé par une partie de l’équipe de Lastman (Jérémie Perrin et Baptiste Gaubert), Crisis Jung(1) est la série la plus
ambitieuse de Blackpills. Une revisitation psy des errances
ultraviolentes d’un Ken le Survivant dont l’imagerie virile
aurait mué en objet queer. Progressant selon un système
de cercles concentriques où chaque épisode viendrait scander une séance sur le divan, Crisis Jung
intègre et théorise ses propres contraintes techniques pour les transformer en atouts: une animation
limitée compensée par une leçon d’éclairage, une réutilisation de plans élevé au rang d’art et en parfaite adéquation
avec son héritage japanime. Très affirmées mais digérées,
ses références participent à forger rapidement une identité
à la série plutôt que de l’étouffer sous les clins d’œil pour
happy few. Un monstre magnifique.
(1) 10× 5 mn. Disponible en novembre.
volontiers une soirée avec les auteurs pour leur
donner quelques clés, dégrossir les choses.»
«L’animation économique, c’est difficile à réussir, interrompt Marc Aguesse. Le fondateur
de Catsuka, site de référence en matière d’animation, a été débauché par Bobbypills en
cours d’année. Quand tu fais tout bouger
à 24 images par seconde, tu peux te permettre
des dessins un peu mous. Là, on mise beaucoup
sur l’acting, les poses clés et l’expressivité. Il
faut être très très bon pour s’en sortir avec peu
d’animation, ça demande un sens de la mise
en scène, du compositing [le travail de postproduction sur les couleurs et les effets de lumière, ndlr]…» Aguesse poursuit : «Le plus
dur, c’est de trouver des gens qui savent bien
écrire et des réalisateurs. Ceux qui avaient de
l’expérience sont déjà chez nous ou travaillent
sur des longs métrages. Du coup, on commence
à approcher des gens qui ne viennent pas de
l’animation mais de la BD ou du cinéma,
comme Fabien Vehlmann et Alexandre Aja.»
«Juste pour discuter, interrompt Alric. Rien
n’est signé, mais on trouvait ça intéressant de
s’ouvrir. On a pensé à Aja parce qu’on voulait
faire de l’horreur, par exemple. Et comme il
partage la même culture que les gens qui travaillent ici, on touche une fibre ancienne. Ça
reste un rêve de gosse de faire de l’anime.»
En plus de cette envie de décloisonner l’animation, Bobbypills établit des ponts avec les
jeunes qui sortent ou sont encore à l’école.
«On a eu plein de demandes de stages durant
une période de calme. On ne savait pas trop
quoi leur confier, alors on a mis sur pied un
training pour qu’ils conçoivent et développent
un projet à eux – tout en gardant les droits à
la fin.» Rapidement identifié, Bobbypills se
retrouve régulièrement dans la position de
premier interlocuteur pour les gens qui présentent des projets destinés à un public
adulte. «Tout simplement parce qu’aucun
autre diffuseur ne fait ce genre de chose… Et
même si on trouve que le projet n’est pas faisable ou pas assez mur, Balak et Alexis passent
Lorsqu’on cherche à comprendre pourquoi
la France est un no man’s land pour la série
adulte, David Alric désigne sans sourciller les
responsables : «Ça tient aux chaînes de télé.
Ça dépend du financier, donc des diffuseurs.»
«Pour les chaînes, l’animation sert à remplir
des cases entre 6 et 9 heures du matin, ajoute
Marc Aguesse. Ils parlent autant aux annonceurs qu’aux enfants. Il n’y a aucune ambition, tout est aseptisé.» Alric rebondit: «Aux
Etats-Unis et au Japon, il y a cette tradition
de l’animation pour tous, enfants comme
adultes. Il y a eu les Simpson, South Park…
Adult Swim est une chaîne de Cartoon
Network qui s’est montée exclusivement sur
le créneau de l’animation adulte. Chez nous,
le Club Dorothée a provoqué une crispation
telle, de Familles de France à Ségolène Royal,
que les chaînes se sont dit qu’elles ne voulaient
plus d’emmerdes.» On rétorque que la fronde
est vieille de trente ans, que peut-être qu’il y
a prescription dans la mesure où la plupart
des animateurs ont grandi devant Dorothée.
«Oui, mais ils ont dû bosser sur Totally Spies!
aussi», rigole Aguesse, façon de dire qu’il faut
bien payer les factures. «Les chaînes ont pris
goût à produire des programmes safe, diffusables dans n’importe quel sens. Les rares projets
feuilletonnants c’était la croix et la bannière
pour les imposer. Même quand l’interlocuteur
est un résistant, comme Pierre Siracusa à
France Télévisions.»
Une fois qu’on aurait goûté au Web, impossible de revenir frapper à la porte des télés, en
somme. Pour autant le processus de validation existe encore auprès de Blackpills. «Ils
p ente
prés
en
APRÈS
FATIMA
EMMANUELLE DEVOS
MOUSTAPHA MBENGUE
MARÈME N’DIAYE
UN FILM DE PHILIPPE FAUCON
FAUCON EST DE CEUX POUR QUI
LE MINIMUM QUE PUISSE FAIRE LE CINÉMA
EST DE RENDRE HOMMAGE À LA BEAUTÉ
DE TOUT ÊTRE ET DE TOUT DESTIN
LIBÉRATION
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Vermin. PHOTOS BOBBYPILLS
«Tout est aseptisé»
font des retours, bien sûr, mais c’est toujours
constructif, explique Alric. Surtout, ils nous
poussent en termes de volume. Deux semaines
après la diffusion de Vermin, ils ont commandé deux autres saisons. Ça, ça n’arrive que
chez Netflix…» Le géant avec qui tout le
monde voulait obtenir un rendez-vous lors du
festival d’Annecy, celui qui investit à tour de
bras dans l’animation mondiale, mais pas en
Europe. Les ambitions internationales de
Blackpills permettent aux séries du studio
d’être systématiquement sous-titrées (anglais, espagnol, allemand, italien, portugais
et arabe) et parfois doublées. De quoi autoriser Bobbypills à rêver à ce que son écriture hybride entre Etats-Unis et Japon trouve un
écho international, le studio n’écartant pas
d’élargir sa liste de clients au-delà de Blackpills. Amazon, VRV, Crunchyroll, Disney… les
clients potentiels ne manquent pas.
Les débuts de cette troisième voie ont pris la
forme d’un exutoire provocateur, l’omniprésence de la violence et du sexe correspondant
à la libération du joug du format jeunesse.
Mais le studio ne veut pas s’enfermer dans ce
schéma. La prochaine création, Nymph, est
dirigée par Estelle Charrié et Maëva Poupard,
et devrait trancher avec l’atmosphère de
bonshommes qui colle au studio. «Et on va
aussi faire une série sur le cancer», promet
David Alric. •
PEEPOODO LES NANIMOS
PORNOS
Peepoodo ressemble à un craquage
d’animateurs qui ont passé trop de
temps sur une série jeunesse et se lancent dans une version bootleg où
les animaux font leur éducation sexuelle,
entre stimulation prostatique et SM. Le
projet dirigé par Balak devait être modeste et vite produit, il se termine en
relecture furieuse d’Akira.
AU CINÉMA LE 3 OCTOBRE
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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IMAGES / PLEIN CADRE
Bouteilles d’autres
Par
CLÉMENTINE MERCIER
Q
uelque part dans le désert du
Néguev, en Israël, on trouve cet
alignement de bouteilles dans
le sable. L’étrange marquage au
sol délimite un bout de terre sèche dans un
renfoncement circonscrit par des acacias et
des tamaris. La clôture n’est pas totalement
fermée, on peut aisément l’enjamber : la lisière de fortune est visuelle et psychologique.
Qui s’est donc prêté au jeu ou à la nécessité de
creuser le sol aride pour créer une guirlande
de bouteilles vides? Est-ce la même personne
qui a caché la couverture dans les arbustes au
feuillage doux comme des plumes ?
Regarder une photographie de Ron Amir
revient à faire de l’archéologie. Il faut s’en approcher, observer les moindres détails, s’interroger sur tous les indices. Au musée d’Art
moderne de la Ville de Paris qui consacre,
dans le cadre de la saison France-Israël 2018,
une belle exposition à son travail sur les environs du centre de détention de Holot, il est nécessaire de passer du temps devant chaque
image. Pendant deux ans, de 2014 à 2016, Ron
Amir a photographié le désert autour de ce
campement destiné aux migrants venus du
Soudan et d’Erythrée. Aujourd’hui fermé, Holot tenait alors lieu de cadre à un dispositif
inédit dans la politique migratoire israélienne. Impossible d’y entrer.
Abasourdi par le fait que l’on puisse contraindre à la détention des personnes présentes
depuis plusieurs années sur le territoire israélien et, surtout, les envoyer en plein désert, le
photographe s’est rendu sur place, à deux
heures de voiture de Tel-Aviv, a discuté longuement avec les migrants et dormi dans les
villages alentour.
A la chambre photographique, technique impliquant lenteur et concentration, il a enregistré les traces de vie autour de Holot dans
d’énigmatiques paysages: un four creusé au
milieu de nulle part, une mosquée figurée par
des pierres au sol, une salle de sport avec des
haltères en boîtes de conserve ou une cuisine
à l’ombre d’un acacia… «On ne m’a pas dit à
quoi servait vraiment cet alignement de bouteilles. Les migrants étaient autorisés à sortir
du camp, auquel personne n’avait accès. Ils
n’avaient qu’un seul espoir: obtenir le statut
de réfugié. Au fond, je pense qu’enterrer ces
bouteilles était un moyen de surmonter
l’ennui. C’était l’art de tuer le temps à Holot»,
explique le photographe.
Né en 1973 dans le kibboutz de Yehi’am, où il
a vécu jusqu’à l’âge de 20 ans, Ron Amir s’intéresse aux communautés marginales d’Israël,
à ceux dont on parle peu, à ceux qui se cachent. «Quand je vois ce four vétuste en plein
désert, je me demande comment on peut
aujourd’hui faire vivre des hommes à l’âge
de pierre. J’utilise l’art et la photographie
comme des outils pour entretenir une conversation. J’apprends tellement sur Israël en observant les personnes marginalisées. D’une façon poétique, je cherche à faire émerger les
questions politiques.»
Noam Gal, le commissaire israélien de cette
exposition, déjà présentée en 2016 au musée
d’Israël à Jérusalem, se souvient de la controverse qui l’a entourée. Il rapporte une anecdote. Lors du vernissage, face aux photos, les
visiteurs se sont exclamés: «Ce n’est pas Israël,
c’est l’Afrique!» Il constate que «les Israéliens
ne voient pas Israël comme le prolongement
de l’Afrique, alors que nous sommes plus
africains, plus connectés à l’Afrique,
qu’européens. On m’a aussi demandé : comment peut-on faire de si belles images avec la
misère? Et comment peut-on montrer une vision si critique d’Israël dans un musée ?»
En guise de réponse, le commissaire et le photographe ont surtout été émus. Les migrants
invités, et venus en bus pour le vernissage, ont
expliqué aux visiteurs ce qu’il fallait voir dans
les photos. «Mais qui sont ces nouveaux guides
du musée ?» se sont interrogés les visiteurs.
C’est exactement dans ce sens que travaille
Ron Amir: la photographie a valeur pour lui
de conversation au long cours. Ce soir-là, alors
que les relations de pouvoir se renversaient
pour les migrants par le truchement de ces
photographies, Noam Gal vivait un «moment
sacré». •
QUELQUE PART DANS LE DÉSERT
de RON AMIR au musée d’Art moderne de la
Ville de Paris (75016), jusqu’au 2 décembre.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
REVUE/ CARBONE HORS-SÉRIE 168 pp., 8,90 € (disponible sur Carbone.ink)
Revue culturelle bipolaire, Carbone a vu
le jour début 2017 avec l’ambition de réconcilier gratuit et payant, Web et papier, enquête et fiction. Après avoir pris la forme
d’un beau site qui encourage les textes
longs, la revue a trouvé une seconde peau
en tant que mook trimestriel épuisant un
thème sous toutes ses formes – film, série,
jeu vidéo, BD, littérature… Après la carte au
trésor et la maison hanté, un hors-série
compile le meilleur de son Web : on retiendra l’exploration du caractère subversif de
Kirby ou le portrait de l’architecte et
futurologue Richard Buckminster Fuller.
BD/ «Les Rigoles», fluide enchanté
Errance à l’aquarelle avec le
Belge Brecht Evens dans une
nuit parisienne où l’ivresse
et les personnages se déploient
dans toutes les directions.
Joyeux et enveloppant.
joueur et de vagabond. Il pioche chez les cubistes, les fauves, les romantiques. Dans le «travel
book» qu’il a réalisé pour Vuitton aussi.
Ainsi un zazou attablé s’allume une cigarette
tandis qu’au-dessus de sa tête se dessine un
nuage dans lequel une trentaine d’apparitions
de lui-même décomposent chacune de ses
bouffées nicotinées. Sur une autre page, c’est
une belle femme surplombée d’une afro rose
qui explique ses soucis du moment à son voisin de table. Ses traits fins perdent de leur
couleur, elle s’efface peu à peu pour se réduire
à un nuage de mots : le type en face d’elle
n’écoute rien de ce qu’elle dit.
Chez Brecht Evens, les cases sont l’exception,
et la lecture se déploie dans toutes les directions. Dans certains plans panoptiques, les silhouettes de ses personnages sont absorbées
par le foisonnement pétillant d’une foule dans
un lieu qu’on embrasse d’un seul coup d’œil
(si dense qu’on rêve d’une exposition des originaux). Dans d’autres, ils évoluent dans un
calme blanc, territoire évanescent qui laisse
aux corps la possibilité de s’exprimer. Tout ce
qu’une posture de mains peut murmurer…
L
es Rigoles est une affaire de fluides. Par la matière que le livre remue, d’abord. L’aquarelle, cette
peinture mouillée si souvent associée à une douceur éteinte, limite fade, que
Brecht Evens fait vibrer pour la charger d’une
énergie vitale. Affaire de liquides aussi parce
que les Rigoles, avant d’être un livre, est un
café bellevillois que le Flamand a pratiqué régulièrement durant ses années parisiennes.
Affaire de liquide enfin, parce que l’écoulement est le mouvement qui résume le mieux
ce livre sur une nuit parisienne, du débordement délicat qui transforme une petite sortie
timide en aventure vorace, à la crue excitée
où la dernière tournée finit la tête dans le caniveau. Les Rigoles débute sur une série de
coups de téléphone. Jona part pour Berlin et
veut enterrer cette vie parisienne en beauté.
La cérémonie tourne court devant l’accumulation assassine d’excuses de ses amis qui se
font porter pâles. Alors Jona part seul, faisant
confiance à la montée de fièvre.
Néon. Dans l’espace magique d’une nuit d’été
où le cours du temps est suspendu, Brecht
Evens suit les mouvements de papillons de
nuit qui se laissent charmer d’un néon à un
autre. Parcourue par les pulsions, le caprice,
la déprime, la fragilité et la vanité de chacun
de ses noceurs, la bande dessinée roule en permanence telle une goutte de vin qui s’échapperait de sa bouteille pour aller courir dans un
verre avant d’échouer sur une chemise. A chaque personnage ses couleurs. Le livre spasmophile s’allume et s’éteint en suivant les batte-
Accidents. Une telle liberté ne s’improvise
Un Cléopâtre impériale que l’on croise dans la nuit. PHOTO ACTES SUD BD
ments de la fête. L’atmosphère prophylactique
d’une tisane, assurance d’un retour sain et
sauf, est balayée par l’excitation soudaine et
l’effet d’entraînement liquoreux. La jungle
brillante des terrasses est chassée par les ténèbres le temps d’attendre un taxi, la ville semble
s’endormir, s’éloigner avant de rejaillir à un
nouveau coin de rue en un carnaval de lampions où la lumière semble perler du ciel.
Dans ce Paris sous bulle, on croise une Cléopâtre impériale, fille que tout le monde tente de
protéger de son goût pour la liberté; un zazou
dépressif qui se pointe avec un rouleau de PQ
pour dissuader quiconque de l’embarquer; et
puis une baleine aux lunettes scintillantes
jaillie d’un ancien monde pour engloutir Jona.
Huit ans après les Noceurs où Brecht Evens
visitait déjà la nuit, les personnages des Rigoles s’enivrent toujours mais semblent ne plus
savoir comment s’amuser. Peut-être étouffent-ils sous les masques de ce bal costumé,
trop à l’étroit dans leurs tenues d’apparat ?
Peut-être sont-ils juste trop vieux.
Les Rigoles est un ouvrage d’une formidable
chaleur, enveloppant et tactile. Evens y a l’expérimentation joyeuse, ludique, presque éthylique. Prix de l’audace il y a quelques années
à Angoulême, le trentenaire belge ne fait pas
du cinéma de papier. Sa bande dessinée est
une fugue plastique, avec quelque chose de
pas. Chaque page est très composée, soupesée, équilibrée, tout en laissant une porte
ouverte à ce que surviennent d’heureux accidents –ne serait-ce que parce que sa couleur
directe est réalisée à l’aquarelle, peinture tempétueuse qui se laisse moins enfermer qu’une
gouache ou une acrylique.
En surgissant quelques mois après la parution
du fascinant Vies parallèles d’Olivier
Schrauwen, les Rigoles vient rappeler que loin
de se limiter à un patrimoine, la bande dessinée belge est vivante et multiple.
MARIUS CHAPUIS
LES RIGOLES
de BRECHT EVENS
Actes Sud BD, 340 pp., 29 €.
Être classique n’est qu’une affaire de goût.
Coffret
LES CHARLOTS
MARIELLE
Coffret
PASCAL THOMAS
Une collection de grands films restaurés en 4 K
Blu-Ray - DVD - Livret - Bonus inédits
© 2018 TF1 STUDIO
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
TOUJOURS
À VOIR
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THE RIDER de CHLOÉ ZHAO (édition Blaq Out)
The Rider raconte l’histoire de Brady, jeune cow-boy indien
Lakota des réserves du Dakota du Sud, as montant du rodéo
brutal et local, auquel une chute et un coup de sabot
traumatiques interdisent formellement de remonter en
selle, sous peine d’y rester ou de tout perdre, comme
d’autres qu’il aimait. Perdant d’un coup tout le sens de
sa vie, Brady ne s’en cherche pas un autre mais persévère,
hésite, abandonne, existe. Renonce. Splendeur des visages
et des paysages dans ce néo-western contemporain réalisé
par la cinéaste d’origine chinoise Chloé Zhao, remarquée
avec le déjà très beau les Chansons que mes frères
m’ont apprises. On vient d’apprendre, non sans surprise,
qu’elle avait été choisie par le studio Marvel pour réaliser
The Eternals. PHOTO DR
Festival/ L’autre cinéma
Six Femmes pour l’assassin (1964). PHOTO STUDIO CANAL
DVD/ Mario Bava,
thriller de gloire
«Six Femmes
pour l’assassin»,
film matrice et acte
fondateur du giallo,
est enfin disponible
en DVD. Une
splendeur.
A
ssimiler des
genres
à
succès venus
d’ailleurs en
en hypostasiant les codes
jusqu’à l’outrance pour n’en
retenir parfois qu’un ballet
baroque, une débauche formaliste… Tel aura été le génie
du cinéma populaire italien
des années 60 et 70. Outre le
western, revisité notamment
par Sergio Leone, le péplum
ou l’horreur gothique –deux
filons dans lesquels s’illustrera magnifiquement un
Riccardo Freda par exemple–, le thriller de type hitchcockien va quant à lui connaître, sous la patte et les
pinceaux luminescents de
Mario Bava, une déclinaison
transalpine d’une signature
optique si singulière qu’elle
engendrera un genre inédit,
le giallo, dont les contours excéderont largement le cadre
originel.
Bava – qui fut, avant de passer réalisateur, un chef opérateur fabuleux, capable de
maquiller un film bricolé en
rutilante superproduction–
avait déjà posé les bases du
thriller à l’italienne (érotisme, esthétisme de la peur,
évidement du sujet) dans la
Fille qui en savait trop (1963),
un titre trahissant sans équivoque l’allégeance au maître
du suspense. S’inspirant des
célèbres polars à la couverture jaune, le cinéaste y poussait déjà le fétichisme du regard jusqu’au maniérisme,
dans un récit accessoire, qui
s’effaçait au profit d’une écriture visuelle somptueuse
(noir et blanc soyeux, tonalités contrastées et expressionnistes).
Mais c’est Six Femmes pour
l’assassin (1964) qui, avec ses
couleurs flamboyantes et sa
plastique époustouflante, signe l’année suivante l’acte de
naissance du giallo, et en
trace les motifs emblématiques: une intrigue squelettique –ici, une série de meurtres perpétrés par un tueur
masqué sur de jeunes mannequins –, des pics de violence graphique, des crimes
sanglants, des victimes sexy
souvent peu vêtues, un fétichisme de l’objet et un assassin dont on ne voit pas le visage. Si l’arme blanche y sera
souvent employée, Six Femmes pour l’assassin privilégie
une large palette de meurtres
(strangulation, brûlure,
noyade, asphyxie, ou par
l’usage d’un gant serti de pics
de métal), comme si Bava,
par la variété des dispositifs,
tous plus sadiques les uns
que les autres, avait voulu
traduire la dimension expérimentale de son film jusque
dans le crime. Dans un décor
baroque et pop, au rythme
chaloupé d’un mambo lancinant signé Carlo Rustichelli,
le cinéaste crée un univers
mental, peuplé de miroirs
déformants, de lumières clignotantes, de mannequins
d’osiers, comme autant de
carcasses évidées, et de figurines anthropomorphes en
feutrine rouge vif. Leur
présence obsédante semble
plus vivante que celle des
humains, rendus à l’état de
pantins dévitalisés, sans psychologie aucune, et où uniquement la mort ritualisée,
aveuglément assénée, leur
donnera quelque éclat. Un
monde figé où seule la caméra, et ses travellings enroulés, semble en mouvement. Comme dans un
tableau de Manet – dont les
personnages à l’image de cartons-pâtes, semblent avoir
bien moins d’épaisseur que
les objets, qui les entourent–,
les êtres condamnés à un
devenir-cadavres demeurent
rivés à la platitude des images, et la vie n’émerge ici paradoxalement que des
natures mortes.
NATHALIE DRAY
SIX FEMMES POUR
L’ASSASSIN de MARIO
BAVA (1964), Blu-ray + DVD
Studiocanal.
DR
L
e Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris souffle ses 20 bougies.
Happy B. Pour l’occasion, la
nouvelle édition, qui débute mercredi,
s’intéresse aux rebuts, souillures et doux
rejet(é)s, ces figures bien souvent chevillées au corps du petit paria en son
genre: le cinéma expérimental et ses péloches criblés de griffures magiques, ses désirs d’accidents, ses virages épileptiques…
Tout au long de cette nouvelle édition il y
aura, bien sûr, l’immanquable compétition internationale qui propose, à travers
ses 42 courts, l’hypnotique Infectious Courage des frères hongrois Buharov, évoqués
dans nos pages à la sortie de leur DVD Slow
Mirror. Les divers focus, ateliers et séances spéciales rendront, entre autres gestes,
hommage au lettriste Maurice Lemaître
(disparu cette année) nous faisant (re)découvrir le Film est déjà commencé? (1951),
sa toute première œuvre audiovisuelle et
ciselée, ou encore un programme autour
des déchets numériques dont le folingue Placebo Pets (2016), de Ryan Trecartin (photo).
Le festival exhumera aussi les trésors variés
de sa première édition. La liste des diverses
initiatives est telle qu’il ne tient qu’à vous d’y
courir.
JÉRÉMY PIETTE
(1) Au centre Pompidou, au cinéma Grand Action,
Re : Voir et d’autres lieux sur le site Cjcinema.org.
Du 3 au 14 octobre.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
BD FESTIVAL FORMULA BULA samedi et dimanche au 8, rue Léon-Schwartzenberg (75010).
Festival des bandes dessinées libres,
diverses et indépendantes, Formula Bula
investit le canal de l’Ourq et les alentours de
la médiathèque Françoise-Sagan (75010)
le temps du week-end. En plus des
traditionnelles expos et rencontres avec des
auteurs (Emil Ferris, Emile Bravo, Blutch,
Daniel Goossens, etc.), Formula Bula
propose des ateliers avec les artistes et des
tête-à-tête. On guettera notamment
la conférence sur l’agroforesterie avec
Nylso (dimanche à 17 heures) ou la
rencontre avec le Thaïlandais Art Jeeno
(même jour à 14 heures).
Cathos in vitro
AU REVOIR
Art/ Franz West,
sale de classe
Avec ses sculptures boudinées et ses
installations en papier mâché, le
plasticien autrichien entendait sublimer le laid et le trivial. Son esprit
malicieux et frondeur trône au cœur
d’une magnifique rétrospective.
FRANZ WEST
Au centre Pompidou (75001),
jusqu’au 10 décembre.
STÉPHANE LAGOUTTE.
Art/ Bande d’artistes
Par
venté la PMA en se branchant
DIDIER PÉRON
sur le service, apparemment
efficace au-delà de toutes ses
otre problème, c’est pas espérances, du Saint-Esprit
que les pédés», sur l’es- pour concevoir le petit Jésus
trade de l’université d’été (au destin objectivement rede la Manif pour tous à marquable), ce en toute indéEtiolles (Essonne), Jean-Marie Andrès, le pendance et sans chichi, pendant que ce
sémillant président des Associations familia- pauvre Joseph sciait des planches en s’aples catholiques, 50 ans bien sonnés, cheveux puyant sur l’établi vermoulu du patriarcat
gris, conseiller dans la finance et fier de sa pro- style Ancien Testament.
géniture (sept enfants! Un beau score, autant Notre photographe en mission sous le petit
que le nombre de jours de la sainte semaine chapiteau de ce rassemblement des forces viet sans même faire retomber la fièvre pour ho- ves de la confrérie «Un pôpa-Une môman»,
norer le dimanche), s’emballe et galvanise la Stéphane Lagoutte, a saisi quelque chose de
salle. Il faut pas hésiter à pousser le volume complètement fou au cœur de cet après-midi
des micros vu le nombre de sonotones au mè- dans ce bunker de la résistance au foutoir gétre carré, ni à ouvrir à fond la lance à eau bé- néralisé. L’idée du flash dans la gueule et
nite afin de réhydrater ce segment asséché de d’une approche «un peu crue», comme dit
combat perdu contre le Mariage pour tous qui, l’auteur, permet de faire sortir «la violence de
horreur totale, mélange les torchons sales ho- la chose alors que c’est mou au départ». On a
mos et les serviettes propres de l’hétérosexua- l’impression de voir le genre de public bizarre
lité en déroute. Désormais, le grand combat, des cinémas pornos quand, sans crier gare,
c’est la PMA (procréation médicalement assis- parce que le film est cassé, le projectionniste
tée), tous ces ventres à vendre et ces enfants rallume la lumière et que, soudain, tout le
commandés en un clic
monde se compose un
Des
sur Amazon, qui les
visage affable ou détaavancées
tous
mettent en panique
ché, une attitude neutre
azimuts
et un gros
statu quo
face à ce nouveau
ou relax pour faire
grand désordre des
oublier les turpitudes
normes et ces foudres
interrompues qui se
venues du plus haut
tramaient dans la
des cieux. On rappelpénombre. L’assistance
lera, à toutes fins utisemble comme figée
les, que c’est la Vierge
dans la congélation d’un
Marie herself qui a in- Libération du 26 septembre.
moment fatidique qui a
«N
vu l’énorme machine à air
conditionné du fond de
l’image outrepasser sa vocation à tempérer l’atmosphère
et fossiliser à vif cet échantillon social qu’une manne
scientifique inespérée a permis de conserver dans une partie sous-éclairée
d’une nouvelle «Galerie de l’involution» au
musée de l’Homme.
Le monsieur en sweat Manif pour tous qui
toise l’objectif d’un œil débonnaire derrière
ses lunettes intrigue car voilà quelqu’un qui
comprend que l’appareil va absorber quelque
chose de son engagement et de son corps
pour le restituer dans la substance imprévisible d’un alias qu’il ne maîtrise pas, lui qui
craint tant pour le sort et l’errance des figures
imprévisibles que veulent façonner ensemble
le destin et la biologie. On peut dire, en un
sens, qu’il ne se protège pas, il s’expose dans
toute la nudité de ses convictions, sans trop
savoir dans quel contexte, plus ou moins favorable, elle sera considérée et finira emmaillotée dans les langes de commentaires qu’il
trouvera désobligeants. La dame à sa droite
est plus prudente et, sentant passer le vent
mauvais d’une publicité incongrue, détourne
opportunément la tête en se grattant la nuque. Une autre, dans l’alignement, hilare,
cherche la lumière mais la manque par l’effet
d’un drapeau mal placé lui coupant de moitié
sa seconde de gloire warholienne. La sortie de
secours, fendue par le scalpel d’une lumière
de bombe atomique, incite à courir à toutes
jambes vers un désastre moins morne. •
REGARDER VOIR
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 26 Septembre 2018
A
Suite de la page 2 vie que le CCNE se montre
ouvertement hésitant, se retranchant derrière le
fait que la dernière loi est trop récente (elle date
de 2016) pour être déjà remise en cause. Tout en
notant que… «l’on meurt mal en France».
Après l’éthique, le politique. Cet avis du comité
qui fait figure de bond en avant est destiné à servir de base à toute une série de modifications législatives à apporter à l’actuelle loi de bioéthique,
qui date du 7 juillet 2011. Il appartient donc
maintenant au gouvernement de présenter un
texte qui devrait être mis sur la table avant la fin
de l’année. Et débattu par le Parlement début 2019. Si le calendrier promis est respecté.
On entend déjà gronder la Manif pour tous, qui
tenait son université ce week-end (lire page 5),
tandis que la Conférence des évêques de France
a déjà publié la semaine dernière un texte résolument hostile à l’extension de la PMA à toutes les
femmes au nom de «la dignité de la procréation».
La «PMA pour toutes» au Parlement dès le début
de l’année prochaine? La majorité a de bonnes
raisons de craindre ce débat, qu’Emmanuel Macron voudrait «apaisé» et «respectueux». En
pleine campagne pour les élections européennes
de mai, alors que devront être lancées, par
ailleurs, les discussions sur les très sensibles réformes des retraites et de la Constitution, l’entreprise n’est pas sans risque. Des amis de Laurent
Wauquiez à ceux de Marine Le Pen, les oppositions de droite et d’extrême droite ne se priveront pas de souffler sur les braises, loin d’être
éteintes, de la Manif pour tous. Dans le cadre de
la consultation citoyenne censée préparer la révision de la loi bioéthique, les défenseurs de la
famille traditionnelle ont démontré, ces derniers
mois, qu’ils n’avaient pas perdu de leur ardeur
militante.
l’exception notable de la fin
de vie, c’est un vaste dépoussiérage de la situation actuelle que recommande le Comité
consultatif national d’éthique
(CCNE), avec la volonté de rappeler
de grands principes, de fixer un cadre en vue de modifications législatives, et non plus s’enfermer dans
une attitude plutôt frileuse, faite
d’interdits et de réglementations
étouffantes. Outre la PMA (lire
page 3), revue des autres domaines
en voie d’évolution.
Recherche sur l’embryon
Un cadre plus libéral
Tout en préconisant des garde-fous,
le Comité d’éthique rompt avec
la frilosité qui prévalait jusqu’ici sur
la recherche sur l’embryon,
le diagnostic génétique, les données
numériques… Mais s’en tient à la loi
actuelle sur la fin de vie.
Longtemps, la France est restée timide dans ce domaine. La recherche était interdite mais avec des exceptions. Puis on l’a autorisée, un
peu, mais avec des interdits. Un modèle plus libéral se profile maintenant. Dans son avis, le comité développe longuement ce thème, signe
d’une priorité à venir. En préambule, il considère comme pleinement «justifiée l’autorisation de la
recherche sur les embryons surnuméraires (embryons préimplantatoires issus des procédures de FIV et
dont les projets parentaux ont été
abandonnés), y compris avec des modifications génétiques, à condition
du non-transfert de l’embryon». Si le
comité rappelle l’interdiction de la
création d’embryons à des fins de
Diagnostic génétique
La grande ouverture
Là aussi, c’est le choix de l’ouverture
qui est fait. «Le diagnostic génétique
préconceptionnel doit pouvoir être
proposé à toutes les personnes en âge
de procréer qui le souhaitent après
une consultation spécialisée.» En
clair, il ne faudrait plus circonscrire
à des cas précis ce diagnostic de maladies génétiques chez les futurs parents. Il serait alors pris en charge
par l’assurance maladie. Preuve de
cette banalisation souhaitée, le comité se propose d’examiner de façon plus approfondie les possibilités de l’extension du dépistage
génétique à la population générale.
RANGS TRADITIONALISTES
Emmanuel Macron l’a bien compris. Sans rien
renier de sa promesse de campagne –extension
à toutes de la PMA – il a multiplié, depuis son
élection, les signes d’attention pour l’électorat
catholique. Lequel est loin de lui être acquis: au
premier tour de la présidentielle, seuls 20% des
pratiquants ont voté pour lui quand 46% lui ont
préféré François Fillon. Depuis, le chef de l’Etat
ne manque pas une occasion de saluer l’Eglise
et le message qu’elle porte dans la vie de la cité.
En février, dans l’Obs, Macron disait sa volonté
de parler à une France qui fut, selon lui, «humiliée» sous François Hollande lors du débat sur le
mariage pour tous. Le 9 avril, devant les évêques
réunis au collège des Bernardins, le Président
avait surpris et séduit jusque dans les rangs traditionalistes en affirmant que le lien entre l’Eglise
et l’Etat était «abîmé» et qu’il convenait de le «réparer». Les enquêtes avaient alors enregistré une
hausse sensible de la popularité d’Emmanuel
Macron auprès des catholiques. Elle est, depuis,
lourdement retombée.
Pour Jérôme Fourquet (Ifop), le pari du débat
apaisé sur la PMA est encore loin d’être gagné.
Certes, les Français sont très majoritairement favorables à ce que toutes les femmes puissent devenir mères. Mais selon un sondage Ifop commandé par la Manif pour tous, ils seraient, en
même temps, une écrasante majorité à considérer
que l’Etat devrait «garantir aux enfants nés par
PMA le droit d’avoir un père et une mère». De surcroît, 61% des Français estiment, dans le même
sondage, que l’instauration de la PMA pour toutes
«risque de susciter des manifestations d’opposition
très importantes parce qu’on toucherait aux droits
de l’enfant». Difficile, dans ces conditions, d’exclure toute nouvelle poussée de fièvre. •
A lire sur Libé.fr, l’interLIBÉ.FR
view de la juriste Laurence Brunet. Spécialiste
de droit de la famille, elle analyse les préconisations formulées par le CCNE, qu’elle juge
malgré quelques bémols «enracinées dans
l’évolution de la famille contemporaine».
recherche, il propose de «ne plus
soumettre la recherche sur l’embryon
et celle sur les lignées de cellules souches embryonnaires au même régime
juridique». Les enjeux éthiques associés à ces deux types de recherche
s’avèrent, il est vrai, différents.
Plus généralement, le CCNE demande que certaines recherches
soient clarifiées, comme la création
d’embryons transgéniques, c’est-àdire la possibilité de modifier le génome d’un embryon pendant le
temps de l’expérimentation, mais
aussi celle qui impliquerait une variation du patrimoine génétique
chez la descendance dans un but
thérapeutique. Il s’interroge sur la
création d’embryons dits «chimériques», c’est-à-dire l’insertion dans
un embryon animal de quelques
cellules souches pluripotentes (capables de se différencier en de nombreux types cellulaires différents)
humaines. «Sans l’interdire, un encadrement est toutefois nécessaire si
les embryons sont transférés chez des
femelles et donnent naissance à des
animaux chimériques».
Enfin, manifestement soucieux de
garde-fous, le CCNE suggère qu’«un
cadre plus général pourrait garantir
le principe du respect de l’embryon,
sans brider la recherche».
Dons d’organes
Faciliter toujours plus
Paillettes de spermatozoïdes au Cecos du CHU de Bordeaux. PHOTO BURGER. PHANIE
Comment faire face à la pénurie
d’organes? Comment en faciliter le
don sans brusquer le consentement? De révisions en révisions, depuis trente ans, la question de la législation des dons d’organes s’est
peu à peu assouplie. C’est un pas
supplémentaire que propose le comité, rappelant «les fortes inégalités
régionales actuelles», liées à des différences de pratique.
Sur deux points, les recommandations se font insistantes, en particulier pour le prélèvement sur les patients en arrêt de traitement. Avec
un garde-fou: «Il est essentiel d’apporter de la clarté aux familles à
propos des décisions d’arrêt des
soins, afin de leur garantir qu’elles
ne sont pas motivées par l’opportunité d’un prélèvement d’organes.»
Sur la question des donneurs vivants, le CCNE juge souhaitable
«une évolution de la législation
concernant les dons de reins croisés».
On le sait, un proche peut donner
son rein, mais si celui-ci n’est pas
compatible, que faire de ce don
éventuel ? L’idée est de construire
une sorte de chaîne de donneurs
Libération Mercredi 26 Septembre 2018
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successifs qui permettrait d’élargir
le nombre de greffons.
Non sans raison, le CCNE propose
la création d’un «statut» du donneur. Il revient sur des détails pratiques, par exemple les délais de remboursement des frais avancés par le
donneur vivant, «afin qu’il ne soit
pas amené à supporter les conséquences financières de ce geste généreux», ce qui est souvent le cas.
Neurosciences
A surveiller
Sur ce volet, le comité se montre
sceptique, voire réservé, en particulier sur l’usage de ce que l’on appelle
l’IRM fonctionnelle. Cet examen
permet de visualiser l’activation de
zones du cerveau lors de l’exécution
de certaines tâches, motrices, sensorielles, cognitives, voire émotionnelles. «Elle permet ainsi une sorte
d’intrusion dans l’intimité même du
fonctionnement cérébral de la personne», note le comité, qui précise:
«Lors des tâches effectuées, des images sont obtenues dont le risque est
d’exercer un pouvoir de fascination
et de simplification.» C’est le cas de
l’utilisation de l’IRM comme «détecteur de mensonges» pour statuer sur
la culpabilité d’une personne.
D’où ces recommandations fermes:
son usage est «fortement déconseillé» dans le domaine judiciaire,
de même que dans les applications
«sociétales» telles que le neuromarketing, la sélection à l’embauche ou
des pratiques assurantielles.
Big data
Réguler et superviser
Ils sont là. Les objets connectés qui
collectent des renseignements en
continu sur notre santé s’imposent.
C’est un progrès évident, comme la
formation de grandes banques de
données. Mais comment préserver
les droits de chacun, sans empêcher
la révolution du numérique en
santé ? Le comité adopte là aussi
une position ouverte, se prononçant «contre une législation bloquante». Avec un rôle de supervision générale qui pourrait être
dévolu à la Haute Autorité de santé.
Il s’agit en somme de réguler plutôt
que de figer. Le comité propose,
comme garde-fou, que soit inscrit
au niveau législatif le principe fondamental d’une «garantie d’une supervision humaine de toute utilisation du numérique en santé».
Fin de vie
Le statu quo
«Durant les états généraux, il s’est
dégagé un très large consensus pour
estimer que l’on meurt mal en
France, a rappelé le président du
CCNE, Jean-François Delfraissy. De
nombreux progrès devraient être
réalisés rapidement, notamment
pour parvenir à une réelle égalité
territoriale et sociale dans l’offre
d’accompagnement de la fin de la
vie». Pour autant, on ne change pas.
Ou alors aux marges. Sur ce point
pourtant très attendu, le comité a
décidé de ne pas avancer. Il se retranche, comme la ministre la
Santé, sur le fait que la dernière loi
votée ne date que de deux ans, et
qu’elle doit de ce fait être appliquée
avant d’être modifiée. Attitude un
A l’«université d’été» de la Manif pour tous, à Etiolles (Essonne), le 22 septembre. PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
rien frileuse. Et comme à chaque
fois qu’un rapport est publié sur ce
sujet, nos «sages» souhaitent en
contrepartie «qu’un nouveau plan
gouvernemental de développement
des soins palliatifs soit financé».
Pourquoi pas ? Cela ne sera que le
17e plan… Il devra viser à réduire les
inégalités territoriales et permettre
«la valorisation de l’acte qui peut
conduire à des décisions justes en fin
de vie pour éviter les actes médicaux
inutiles, ou disproportionnés au regard de la situation des patients».
Certes. «La loi Claeys-Leonneti, si
elle était bien appliquée, permettrait de résoudre 95% des cas», a encore expliqué Jean-François Delfraissy, qui pointe «un certain
blocage de certaines équipes médicales pour l’appliquer». Ajoutant :
«Seuls les résultats de travaux de
recherche rigoureux seront de nature à nourrir utilement un débat
qui est souvent passionné et idéologique sur les questions relatives à la
fin de vie.»
Par ailleurs, le comité souhaite que
soit réalisé «un travail de recherche
sur les situations exceptionnelles
auxquelles la loi actuelle ne permet
pas de répondre et qui pourraient
éventuellement faire évoluer la législation». En clair, il pense à la maladie de Charcot, maladie neurodégénérative à l’évolution connue et
mortelle. Que faire quand le malade
veut que cela s’arrête, et non plus attendre une mort par étouffement?
On se souvient de l’histoire d’Anne
Bert : atteinte de cette pathologie
inéluctable, l’écrivaine française
voulait qu’on l’aide médicalement
à mourir. Elle a dû partir en Belgique, où elle a pu le faire sereinement, le 2 octobre 2017.
ÉRIC FAVEREAU
La Manif pour tous
chauffe ses troupes
Le mouvement né dans
l’opposition au mariage
pour tous tenait samedi
son «université d’été».
Et se prépare à une
nouvelle mobilisation.
lon sont censés incarner la nouvelle génération préoccupée par
l’avenir de la famille traditionnelle.
«Vache». Sweat vert foncé floqué
Manif pour tous et bonnet rose
flashy, Florence, une sympathisante d’une quarantaine d’années,
souhaite que «l’on passe vite à autre
année prochaine sera chose» quant à l’éventuelle ouverriche en émotions et en ture d’une PMA pour toutes les
mobilisations si cer- femmes: «Laissons faire la nature.»
tains souhaitent passer en force.» Elle s’appuie sur l’agriculture :
On est samedi, au chic country «C’est comme dans l’élevage: on sait
club d’Etiolles (Essonne). De- qu’une vache qui se fait inséminer
vant 200 militants armés de dra- souffre beaucoup des traitements.
peaux bleus et roses de la Manif Eh bien une femme, c’est pareil.» La
pour tous qui figurent une famille dame est cordialement écartée par
avec un père, une
l’attachée de presse,
mère et deux enfants,
REPORTAGE dans un sourire gêné.
le vice-président du
Ce que l’on souhaite
collectif d’associations, Albéric Du- promouvoir à la Manif pour tous,
mont, ouvre l’«université d’été». c’est avant tout «l’intérêt supérieur
Ces deux jours consacrés à «la for- de l’enfant». Sa présidente, Ludomation, l’information et la mobili- vine de la Rochère, le martèle à
sation» ont attiré plus de 400 per- tout bout de champ. Elle insiste :
sonnes venues écouter le gratin des «A aucun moment [la position anti«anti» parler bioéthique et politi- PMA de la Manif pour tous] n’est un
que. Soit, notamment, le journa- manque de respect à l’égard des
liste du Figaro Ivan Rioufol, la jour- femmes homosexuelles ou des femnaliste de Valeurs actuelles mes célibataires.» Mais des disCharlotte d’Ornellas, le président cours bien différents sont pronondes Associations familiales catholi- cés sur scène. Après Ivan Rioufol
ques (AFC), Jean-Marie Andrès, le venu dénoncer les dérives de
philosophe Pierre Manent ou l’écri- «l’homme-dieu», Jean-Marie Anvain et conseiller politique Patrick drès s’enflamme: «L’homosexualité
Buisson. Tous sont acclamés par est une question posée à l’humaun public déjà largement conquis nité.» Le président des AFC enet surtout âgé. Au fond du chapi- gueule l’auditoire pour sa «passiteau, quelques jeunes en cardigan vité durant la FIV [fécondation in
et chemise rentrée dans le panta- vitro, ndlr]» qui aurait, selon lui,
«L’
«préparé la PMA pour toutes». Il
provoque, fiérot: «Notre problème,
c’est pas que les pédés.» Andrès met
aussi en cause les divorces, la
contraception, la pornographie et
les «filles-mères, ces filles plaquées
par leurs mecs». Applaudissements
d’une foule surchauffée. Une recommandation est donnée: «Développer une argumentation à destination de l’entourage de proximité,
voisins et famille».
Sondage. Deux salles, deux am-
biances. A la conférence de presse
de fin d’après-midi, Ludovine de la
Rochère est bien plus modérée.
Elle tient entre ses mains le nouveau document sur lequel elle entend s’appuyer: un sondage commandé à l’Ifop et mené en janvier
auprès de 1000 personnes, qui indique que 82% des gens interrogés
estiment que l’Etat doit garantir
aux enfants nés par PMA le droit
d’avoir un père et une mère. Etonnant quand on sait que depuis des
mois les sondages donnent une
large majorité de Français favorables à l’ouverture de la PMA à toutes. Une façon de poser les questions peut-être…
Ludovine de la Rochère avertit :
«Emmanuel Macron a toujours
rappelé qu’il n’avancerait que sur
la base d’un large consensus. S’il
fait volte-face, il y aura une mobilisation immense, parce que toucher
aux droits de l’enfant serait immensément risqué pour lui.»
LYSIANE LARBANI
La Fondation d’entreprise Ricard
expose sa sélection d’artistes émergents, de plus en plus regroupés
en bandes ou ateliers de création.
L’expo dont l’artiste Neïl Beloufa est
le commissaire invité a donc le mérite de montrer comment les artistes travaillent de leur côté, sans attendre indéfiniment qu’on vienne
les chercher.
LE 20E PRIX DE LA FONDATION
D’ENTREPRISE RICARD (75008).
Jusqu’au 27 octobre.
Ciné/ Pierre Schoeller
perd la tête
Après l’Exercice de l’Etat, Pierre
Schoeller a passé sept ans à se documenter pour mener à bien son
grand projet sur la Révolution française. Son film capture la confusion
d’une époque de grandes convulsions sociales et politiques mais
aussi, hélas, d’un cinéaste face à
une histoire qui non seulement le
passionne, mais surtout neutralise
sa capacité à transcender son lourd
sujet.
UN PEUPLE ET SON ROI
de PIERRE SCHOELLER
avec Gaspard Ulliel, Adèle Haenel,
Olivier Gourmet (2 h 01).
Ciné/ «Rafiki»,
amours bannies
Le vice-président du Kenya aime
rappeler que «nous ne tolérerons pas
l’homosexualité car cela viole nos
croyances religieuses et culturelles».
C’est donc avec un vrai courage que
Wanuri Kahiu a travaillé à sa fiction
sur la rencontre amoureuse de deux
jeunes filles, bientôt malmenées par
leurs proches. Le film, banni par le
comité de censure, est diffusé (avec
succès) toute la semaine dans un
seul cinéma de la capitale kenyane.
RAFIKI
de WANURI KAHIU (1 h 22).
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
La salle de la Mécanique ondulatoire, en sous-sol, n’est pas aux normes. PHOTO FRED KIHN
Page 38 : Cinq sur cinq/ Coûts de Trafalgar
Page 39 : On y croit/ Fred Nevché
Page 40 : Casque t’écoutes/ Cary Joji Fukunaga
A Paris,
rock and râle
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36 u
Fermé en 2014, le squat de la Miroiterie a tenu quinze ans et accueilli 15 000 groupes.
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
L’Espace B a vu sa salle de concert fermée pour raisons de sécurité.
A Paris,
le rock ne tient
plus les bars
Double peine pour les cafés-concerts: confrontés à une
vague de fermetures administratives, ils subissent aussi
la gentrification de l’Est parisien, avec une multiplication
des plaintes pour tapage nocturne. Une situation qui
fragilise toute la scène rock de la capitale.
Par
OLIVIER RICHARD
Photo
FRED KIHN
«C’
est la grosse galère de trouver
des salles de
cent personnes
à Paris depuis la fermeture de la Mécanique ondulatoire et de l’Espace B», s’enflamme William «Unpleasant», un organisateur de concerts punk qui a fait
jouer plus de mille formations. Tramber,
le frontman de King Phantom, le dernier
groupe programmé par la regrettée Miroiterie (1), confirme : «C’est encore plus
difficile qu’avant de trouver des dates à
Paris.» Ramones (sic), actuel dirigeant
de la légendaire association rock parisienne des Barrocks (en activité depuis 1984), poursuit : «Autrefois, il y
avait moins de pression en matière de
normes de sécurité. Mais à Paris comme
à Montreuil, le problème vient surtout de
la gentrification: il y a toute une nouvelle
population qui n’aime pas le bruit et le
passage générés par les concerts.»
Une spectaculaire
vague de fermetures
La vérification poussée du respect des
normes de sécurité par la police et la
multiplication des plaintes de riverains
pour tapage nocturne ont pour conséquence une spectaculaire vague de fermetures administratives à Paris, laquelle frappe avant tout les salles de
l’Est parisien, le repère habituel des cafés-concerts et autres établissements de
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La discothèque les Nuits fauves, fermée pour des problèmes de drogue.
live. Les chiffres parlent d’eux-mêmes:
210 fermetures administratives d’établissements de nuit ont été ordonnées
à Paris en 2017, soit une hausse de 17,15 %
par rapport à l’année précédente (2). La
durée de ces fermetures est aussi variable (de quinze jours à six mois) que les
motifs et les lieux concernés : salles de
concerts (la Machine du Moulin rouge,
à cause de débordements devant la salle
à l’occasion d’un événement rap), discothèques (les Nuits fauves, pour drogue)
ou cafés-concerts (la Mécanique ondulatoire, l’Espace B et le Pop In, pour des
raisons de sécurité).
La situation ne s’est pas améliorée
en 2018, avec pas moins de 171 fermetures administratives pour les sept premiers mois de l’année! Hasard ou non,
le début de la vague a peu ou prou coïncidé avec la nomination d’un nouveau
préfet de police à Paris, Michel Delpuech, le 19 avril 2017. Et, même si ses
motifs sont louables (qui a envie de se
faire écraser par un mur pourri pendant
un concert?), la sévérité inédite de la police paraît excessive à tous les acteurs de
la vie nocturne parisienne. Pour un peu,
on aurait parfois l’impression d’assister
à un remake du nettoyage de la vie nocturne de Pékin, passée au Kärcher depuis l’arrivée de Xi Jinping.
Ce sont les plus faibles qui souffrent le
plus, en l’occurrence la très active mais
économiquement ultrafragile petite
scène rock’n’roll de Paris. La fermeture,
pour des raisons de sécurité, des salles
de concerts de la Mécanique ondulatoire et de l’Espace B, deux des cafésconcerts les plus actifs de la capitale,
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limite drastiquement l’horizon déjà
étroit des centaines de groupes rock
français ou étrangers qui cherchent une
(petite) scène digne de ce nom dans Paris intramuros. Le plan B, qui consiste
à trouver refuge dans les bars de la petite
couronne, principalement à Montreuil,
haut lieu rock’n’roll s’il en est, bat lui
aussi de l’aile: les salles montreuilloises
sont désormais elles aussi menacées de
fermeture pour tapage nocturne. Pour
preuve, l’arrêt des concerts suite à des
plaintes du voisinage au Cri du Singe, un
sympathique lieu qui hébergeait les Barrocks. Son responsable, Jean-Christophe Mahé, n’est pourtant pas prêt à jeter
l’éponge. Il vient d’ouvrir le Black Star,
une nouvelle salle située à deux pas de
la «Méca» qui a pour vocation d’accueillir des concerts rock mais aussi de
l’electro et du jazz. «En ces temps de fermetures administratives en cascade, je
pense qu’il faut continuer d’ouvrir des
lieux sinon ça veut dire qu’on lâche l’affaire, défend-il. On doit se battre pour
qu’il y ait encore du live à Paris !»
Vers une asphyxie
de la scène rock ?
Dans ce qu’il faut bien appeler un combat, les équipes de l’Espace B et de la
«Méca» sont en première ligne. Les fermetures administratives subites pour
«raisons de sécurité» dont ces salles ont
été victimes ne découragent pas leurs
animateurs, d’autant que ces lieux fonctionnaient sans aucun problème majeur
depuis de longues années. En ce qui
concerne l’Espace B, la balle est dans le
camp de la préfecture, qui doit valider
les aménagements proposés par la salle.
Quant à la Mécanique, l’affaire est plus
compliquée comme l’explique Emmanuel Cier, son chargé de communication, également programmateur du
Klub, une salle rock des Halles. «On a
envie de faire ces travaux mais il faut que
cela soit possible. Il faut que l’on vérifie
que l’on peut creuser une issue de secours
supplémentaire dans la cave où avaient
lieu les concerts sans que l’immeuble ne
s’effondre. Et il faut que le propriétaire
valide le projet.» En attendant, le Klub
a récupéré une partie des concerts de
l’Espace B et de la Mécanique ondulatoire. «Notre salle fonctionne en deux
temps: le soir, nous organisons des concerts punk, hardcore ou metal; la nuit,
nous sommes sur une programmation
club electro gay.» Cette schizophrénie
permet à Emmanuel Cier de continuer
à programmer ses concerts de «niche».
Avec des entrées tournant autour de
cinq euros, trois heures de bar et un public qui ne boit pas toujours d’alcool (car
tabou pour certaines chapelles du hardcore), on comprend que l’économie du
Klub repose sur les nuits. «Je continue
la prog rock parce que je suis amoureux
des contre-cultures et que ces cultures
doivent pouvoir s’exprimer à Paris»,
précise Emmanuel Cier.
Le hardcore et les autres sous-chapelles
du punk ont aussi trouvé refuge au
Gibus. Bien qu’en sous-sol et en fond de
cour, le doyen des clubs rock de Paris
(cinquante et un ans d’activité) est lui
aussi victime de plaintes pour tapage
nocturne. «Une fois, la police m’a
accompagné pour que je voie où habitait
le mec qui s’était plaint : il était à
600 mètres de la salle !» rigole Florian
Caro, le programmateur, lui aussi partagé entre concerts rock et soirées à destination des gays. Il suit avec inquiétude
la multiplication des fermetures administratives de petites salles. «Le Gibus a
une capacité de 500 places. Les groupes
qui jouaient dans les salles qui ont fermé
sont ceux qu’on aurait dû voir demain
chez nous.» Et si les «petits» groupes de
rock n’ont nulle part où jouer, toute la
scène risque de s’effondrer. C’est ce qui
s’est passé en Australie, comme l’explique Joel O’Keefe, le guitariste d’Airbourne. «Quasiment tous les clubs rock
du pays ont fermé à cause de problèmes
de voisinage ou de difficultés économiques. Dorénavant, les groupes doivent
passer directement du garage à la “livehouse” de 500 ou 1000 places. C’est impossible. La scène est donc en train de
s’asphyxier, il n’y a plus de sang neuf.»
exploités depuis des années sans incident
particulier en étant désormais intransigeante sur les questions de sécurité. Et les
salles n’ont plus le choix: si elles ne sont
pas aux normes, elles doivent fermer.»
Cet été, la mairie de Paris s’est rapprochée de la préfecture pour demander
qu’elle tolère «une certaine souplesse
dans l’exploitation des salles» dixit
Hocquard. Des fonds doivent être débloqués pour aider les salles à faire les travaux de mise aux normes nécessaires.
«Nous sommes en
train de voir avec le
Centre national des
variétés pour mettre en place un
fonds de soutien»,
lequel sera seulement accessible
aux salles qui respectent «un minimum la législation».
Finalement, on
peut se demander
s’il ne serait pas
préférable que le
rock reste «à la
marge», comme le
souligne Hervé Vallée, le codirecteur
du Cirque électrique: «Tant mieux si
le rock’n’roll reste à
la marge ! Il l’est Frédéric Hocquard
parce qu’il raconte adjoint chargé de la vie nocturne
des choses. C’est ça et de l’économie culturelle
qui emmerde un
peu tout le monde. Qu’il y ait des salles
indépendantes qui proposent une autre
vision de la musique avec des groupes qui
n’ont pas envie de devenir des stars et revendiquent des choses. C’est ça qui fait
c… la société parce qu’elle est à l’opposé
du rock’n’roll.» •
«La police revient
voir des lieux
exploités depuis
des années sans
incident particulier
en étant désormais
intransigeante sur
les questions de
sécurité. Et les salles
n’ont plus le choix:
si elles ne sont pas
aux normes, elles
doivent fermer.»
(1) Squat de Ménilmontant qui a accueilli
15000 groupes, fermé en 2014 pour insalubrité.
(2) Chiffres de la préfecture de police de Paris.
LA PUISSANCE DES IMAGES
Blois - Du mercredi  au dimanche  oct. 
«La préfecture est
devenue tatillonne»
A la mairie de Paris, on semble conscient qu’il y a urgence. «Les clubs rock
ont plus de problème que ceux dédiés à
l’electro par exemple, constate Frédéric
Hocquard, l’adjoint d’Anne Hidalgo
chargé de la vie nocturne et de l’économie culturelle. Ils sont souvent dans une
situation précaire d’un point de vue économique et doivent faire face à des difficultés structurelles et conjoncturelles :
structurelles parce qu’à cause de l’augmentation du foncier, ils ont de plus en
plus de mal à trouver leur place dans l’espace public; conjoncturelles parce que la
Préfecture de police est un peu tatillonne
sur les questions de sécurité depuis l’incendie du Cuba Libre à Rouen il y a
deux ans [14 morts, le 6 août 2016, ndlr].
La police revient voir des lieux qui sont
21es
RENDEZ-VOUS
DE L’HISTOIRE
SALON DU LIVRE
DÉBATS
CINÉMA
EXPOSITIONS
Cartooning for peace, présidence du festival
Alain Mabanckou, président du Salon du livre
Pierre Schoeller, président du cycle cinéma
Michel Pastoureau, conférence inaugurale
Érik Orsenna, conférence d’ouverture de l’Économie
Entrée libre
www.rdv-histoire.com
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BELLEVILLE 2018 © RMN GRAND PALAIS MUSÉE DU LOUVRE / MICHEL URTADO
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
27/09/2018 13:29
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38 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
PLAYLIST
Disques d’or
D
ifficile d’imaginer à
l’heure du home studio et du tout ordinateur, quand l’artiste
livre souvent à sa maison de disques
son œuvre «clé en mains», que le
coût d’un album puisse se chiffrer
en millions de dollars. Bien sûr,
sans que cela en garantisse le succès. Démonstration en cinq albums
où l’argent a coulé à flots.
1 Michael Jackson
Invincible (2001)
Que le roi de la pop soit aussi le roi
des dépenses n’est pas une surprise.
Entre 40 et 55 millions de dollars (les
avis divergent) ont été nécessaires
pour qu’il termine son dixième et
dernier album. Un investissement
qui ne s’est pas traduit par un immense succès public (que pèsent ses
13 millions de ventes face aux
66 millions de Thriller et aux 45 millions de Bad ?). Les critiques sont
tièdes. Trop de ballades, un Jackson
en petite forme au micro et, surtout,
une production, signée en grande
partie Rodney Jerkins, en forme de
gigantesque mille-feuilles indigeste
qui a englouti la majorité du budget.
Avec des frais de studio exorbitants
– l’enregistrement, démarré en 1999,
a duré trois ans. Donc plus d’argent
pour engager un correcteur: le livret
intérieur comporte des erreurs dans
la retranscription des paroles.
2 Garth Brooks
Greatest Hits… The Life
of Chris Gaines (1999)
Mais qui est donc ce jeune homme
qui a dépensé 20 millions de dollars
pour la fabrication de son disque ?
La question mérite d’être posée car
on peut penser que la grande majorité du lectorat de Libération est
aussi familier de cette star de la
country music que le public américain de Kendji Girac. Mais les
immenses vedettes peuvent tout
se permettre.
C’est sans doute
ce que Garth Brooks a dû se dire en
décidant de s’inventer un alter ego
pour ce disque, ce fameux Chris
Gaines, un prétendu chanteur de
rock australien.
Au départ bande originale d’un
film, The Lamb, qui n’a jamais été
tourné (pas simple cette affaire, on
le concède), cet album où le nom de
Garth Brooks n’apparaît même pas
sur la pochette, a surtout coûté une
fortune en budget marketing.
Puisqu’il fallait mettre le paquet
pour promouvoir un artiste
PIXIES
Where’s My Mind
Avec ces 3’56” toutes guitares dehors, les Pixies prouvaient en 1988
qu’ils étaient le plus grand groupe
indé du monde. Trente ans plus tard,
avec la réédition augmentée du premier album Surfer Rosa, rien n’a
changé.
DANIEL DARC & BILL PRITCHARD
Je rêve encore de toi
Touchante adaptation de Stephanie
Says du Velvet à redécouvrir
parmi nombre d’autres pépites
d’un album culte signé en 1988 par
deux héros fragiles de la chanson
rock que le label Pias a la riche idée
de rééditer.
Ce n’est pas en dépensant des fortunes
qu’on fait forcément un succès.
inconnu. La vraie mauvaise
idée, quoi.
3 Kanye West
My Beautiful Dark
Twisted Fantasy (2010)
Quoi de plus logique que de retrouver ici l’artiste le plus mégalomane
de notre époque, qu’on promet
même candidat à la prochaine élection présidentielle américaine. Dire
que certains croient qu’enregistrer
un album de hip-hop, ça se bricole
avec juste un sampler et un micro…
Certes. Mais pas lorsqu’on s’appelle
Kanye West. Et qu’on décide d’aller
enregistrer son
disque dans une
somptueuse maison à Hawaï,
transformée en studio pour l’occasion, avec en permanence à son service deux chefs cuisiniers, un pour
les plats chauds et l’autre pour les
froids. Bilan : plus de 3 millions de
dollars claqués. Mais pas pour rien,
c’est une réussite artistique entre
hip-hop et pop. Unanimement encensé par la critique, l’album reçoit
même la note très rare de 10 sur 10
sur le réputé site Pitchfork. Le public suit: certifié platine aux EtatsUnis, My Beautiful Dark Twisted
Fantasy s’y est écoulé à plus d’un
CINQ SUR CINQ
million d’exemplaires. M. Kardashian n’a pas fait mieux depuis.
4 Steely Dan
Gaucho (1980)
Souvent associé aux débordements
(fric, frime, coke) des années 80, cet
album au jazz-rock si léché que, selon la légende, des traders blancs
tout droit sortis d’American Psycho
l’utilisaient pour régler leur stéréo
à 100000 dollars, n’a pas bonne réputation. C’est surtout un disque
dont les deux années de fabrication
n’ont été que malchance, drames et
procès et dont l’addition a fini par
s’envoler. Cela débute de manière
héroïque lorsque Walter Becker
sauve une jeune fille en la poussant
hors de la trajectoire d’une voiture
folle mais écope au passage de multiples fractures qui l’éloignent du
studio. Ensuite, c’est sa petite amie
qui meurt d’overdose et les parents
de celle-ci qui le traînent en justice
pour l’avoir initiée à la drogue. Pendant ce temps-là, Donald Fagen
s’active en studio, faisant cravacher
pas moins de 42 musiciens. Mais
pour sortir l’album, il faudra encore
en passer par un procès avec Keith
Jarrett, qui croit reconnaître une de
ses compositions dans Gaucho, découvrir qu’un assistant a effacé par
mégarde un titre finalisé et dépenser 150 000 dollars dans une boîte
à rythmes inutile. Malgré le succès
final, le duo Fagen-Becker ne survivra pas à cette plaisanterie: il se séparera quelques mois après la sortie
pour une douzaine d’années.
5 My Bloody Valentine
Loveless (1991)
Qui a dit que les dépassements de
budget étaient réservés aux dinosaures du show-biz ? Le rock indé
aussi a ses catastrophes financières. La plus célèbre étant celle de
l’enregistrement de Loveless, le
chef-d’œuvre de My Bloody Valentine qui coûta 500 000 dollars en
studio et ingénieur du son durant
les deux ans et demi de sa gestation
et contribua à la faillite de son label, Creation Records. A noter que
Kevin Shields, le démiurge de
My Bloody Valentine, raconte
aujourd’hui que l’album n’a jamais
coûté si cher et que c’est une invention d’Alan McGee, le patron de
Creation, qui trouvait cool de raconter que les devis avaient explosé. N’empêche que Shields a mis
ensuite plus de dix ans pour enregistrer un autre album.
PATRICE BARDOT
et ALEXIS BERNIER
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
TEPR
Taste of Love (Treasure Fingers)
D’accord la 20e Techno Parade est
derrière nous, mais on en a gardé sous
la semelle pour s’ébrouer au son
puissant de ce discret (et doué)
producteur, remixé par un Américain
obsédé par la French Touch. House
filtrée quand tu nous tiens !
u 39
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CITYGIRL
Remarkable
Avec un titre pareil, y a intérêt d’être à
la hauteur. Mais dans le genre dream
pop en apnée, ce groupe du New Jersey
avance de sérieux atouts. Comme ces
guitares tout en réverb, tombant dans
le puits sans fond d’une certaine
contemplation mélancolique. Fumeux.
TUFF CITY KIDS
Reach Out
Stakhanovistes de la house, les
Allemands de Tuff City Kids ne baissent
pas d’un iota leur productivité, alignant
les titres à un rythme effréné. Dernière
sucrerie en date, Reach Out invite Joe
Goddard de Hot Chip pour six minutes
d’italo-house sous stéroïdes.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
LE MOT
Tempo
Attention, faux-ami. Le tempo (temps, en
l’italien) ne désigne pas le temps – qui est
l’intervalle entre deux pulsations – mais la
rapidité d’exécution d’un morceau. Mesuré
en pulsations par minute depuis l’adoption
massive du métronome (auparavant le
pouls était le système de référence avec
tout ce que cela implique d’imprécisions),
il est souvent indiqué précisément par le
compositeur. On parle de lento pour un
tempo à 52-68 pulsations par minute,
d’adagio entre 60 et 80, d’allegro entre 112
et 160, de presto entre 140 et 200 ou de
prestissimo au-delà de 188. Subtilité (ou
supplice, c’est selon), chaque tempo de
base peut être affiné: on joue lentissimo en
dessous de 48, adagietto entre 68 et 76 ou
vivacissimo (le plus vite possible). En jazz,
la mesure est plus simple: slow, medium,
medium up et up, de lent à rapide. Et tout
ça sans oublier que le tempo peut changer
au cours d’un même morceau. Capice?
DR
LA DÉCOUVERTE
Fred Nevché
verve électronique
FLAVIEN PRIOREAU
Le poète marseillais revient
avec un audacieux album
de chansons électroniques
minimaliste.
Shelmi Contestation
à l’ère Macron
A
gauche toute. La chanson
engagée a eu son heure de
gloire dans les années 70
sous le régime PompidouGiscard. Quand les artistes empoignaient
leurs guitares sèches pour défendre le président chilien Allende ou soutenir dans
leur usine occupée les ouvriers de Lip.
A l’heure du tout ego cher aux réseaux sociaux, les appels à la lutte en chansons se
font plus rares. Même le champ d’action
des rappeurs actuels a du mal à dépasser
leur pâté de maisons. Fini le rageur et rassembleur «Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?» de NTM. Les allumettes sont
mouillées. Mais peut-être pas pour tout le
monde. Et surtout pas pour les Parisiens
de Shelmi, qui reprennent le flambeau
insurrectionnel avec des samplers et des
machines. Il y a de la rage et du désen-
chantement chez Sacha, le chanteur, et ses
compagnons Benjamin et Celio, ensemble
depuis la mi-2016, et dont le premier
album, No Go Zone, vient ces jours-ci canarder les bacs à disques.
Le constat social souvent dur décrit sur
Mauvais Départ ou Waterproof est contrebalancé par la suavité de sons electro-r’n’b
autotunés en phase avec l’époque, meilleur
moyen de faire passer le message de la contestation. Si, comme il l’affirme, «il y en a
qui veulent vivre à Neuilly, moi je veux
mourir sur scène», on peut être certain que
pour Sacha ce sera les armes à la main. Et
pas trop tôt de préférence.
PATRICE BARDOT
SHELMI No Go Zone (Tôt ou Tard)
En concert le 9 octobre à Paris
(Badaboum).
rants qui l’ont traversé et les transcende. Ce
disque s’inscrit dans la veine d’une electro
minimaliste, façonnée avec une minutie extrême. Conciliant finesse poétique, précision
rythmique et densité atmosphérique, il se révèle aussi audacieux qu’addictif. Le ravageur
e dépasser pour se rejoindre et obsédant l’Autoroute – errance amoureuse
soi-même. S’il y a bien une idée homosexuelle – en constitue l’imparable pic.
fixe qui innerve la démarche Rien de froid ni d’inexpressif ici. Les chansons
de Fred Nevché, c’est celle-là. sont toujours en mouvement, vibrantes et
Chez lui, une véritable imperméabilité au sur- tressaillantes. La vision du monde ne manque
place. Tête chercheuse intransini de puissance ni de nuance, à
geante, le Marseillais a gravité au
l’image de Je naviguais vers mon
sein de la scène slam, fait de (belrêve (inspiré par la lecture d’un arles) vagues avec le groupe Vibrion,
ticle paru le 8 mai 2014 dans nos
collaboré avec Serge Teyssot-Gay,
colonnes au sujet d’un migrant
mis remarquablement en musirattrapé au large de Sangatte). Il y
que des inédits de Prévert et s’est
a aussi des pulsations hypnotiques
rapproché du format chanson sur
au cours de la visite inconsciente
Rétroviseur, son précédent album.
FRED NEVCHÉ
d’un mythe (Pénélope), des nappes
Puis un besoin vital de prendre le
Valdevaqueros
lancinantes (l’Océan), des échaplarge et de se retrancher. Le désir
(Internexterne)
pées acoustiques apaisantes
d’en découdre à nouveau a ainsi
(L’amour est allé voir ailleurs), un
été impulsé par un poème fleuve de trente mi- refrain romantico-seventies (Valdevaqueros),
nutes, Décibels, sorti l’hiver dernier. Et puis- un tube potentiel (Je ne te quitte pas). En fin
que la nuit il ne se ment pas, Fred Nevché y de parcours, un titre désarmant: Moi je rêve
a trouvé refuge pour malaxer des mots débor- de Johnny souvent. Ironie ? Hommage ? Les
dants de vie et d’envies. Avec Valdevaqueros, deux à la fois? Peu importe, parce que juste
il redimensionne les proportions de son inté- jubilatoire.
rieur, crée des ponts avec les différents couPATRICE DEMAILLY
S
Vous aimerez aussi
FLAVIEN BERGER
Mars balnéaire (2014)
SÉBASTIEN TELLIER
Sexuality (2008)
ALAIN BASHUNG
L’Imprudence (2002)
Sur ce brillant EP, le jeune
chanteur parisien s’autorise aussi bien des plages
de quatorze minutes
que des boucles répétitives
ou encore des percées
hallucinées.
Même si ce doux-dingue
n’est pas facile à suivre, impossible de résister à
l’Amour et la Violence, l’une
des plus admirables chansons françaises écrites ces
dix dernières années.
Le talk-over du grand Bashung atteint des sommets
vertigineux. Moins facile
d’accès que Fantaisie militaire, le disque qui le précède, mais sacrément
aventureux.
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40 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
L’APPLI
Sortez avec Dice
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Cary Joji Fukunaga
réalisateur
«Les Stones ont les vies les plus
dingues que je puisse imaginer»
LIA TOBY. WENN.COM
R
emarqué pour son
travail sur la première saison de
True Detective, le
réalisateur californien Cary Joji
Fukunaga revient en signant pour
Netflix tous les (délirants) épisodes de Maniac, avec Emma Stone
et Jonah Hill et vient d’être embauché pour réaliser le 25e James
Bond. Il dévoile ses goûts musicaux, pour le moins éclectiques.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent?
C’était la B.O. de The Civil War, la
série de Ken Burns [un documentaire de onze heures sur la guerre
de Sécession datant de 1990, ndlr].
C’est très américain, surtout de la
musique du XVIIIe siècle.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
J’ai une platine dans mon appart,
et aussi dans ma maison de campagne, et j’ai plein de vinyles.
Mais je n’ai pas tellement le temps
de me poser, donc plutôt MP3.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Un vinyle du chanteur country
Blaze Folley [mort en 1989, ndlr].
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
N’importe où ! Partout avec des
écouteurs, dans ma voiture, tout
le temps.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
En fait j’ai une chanson comme
réveil, The Shining de Badly
Drown Boy, il faut que tu l’écoutes ! (Il lance l’alarme sur son
smartphone.) C’est vraiment
comme entendre le soleil qui se
lève.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
Je bosse en silence de plus en
plus souvent.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Shooting Stars, de Bag Raiders.
Quand j’entends ça, en particulier dans une situation qui implique de l’alcool, en boîte… C’est
honteux mais j’adore ! C’est un
morceau qu’on utilisait dans un
tas de mèmes sur Internet il y a
un petit moment.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Un album d’Otis Redding. J’hésite entre son live enregistré au
Whisky a Go Go et The Dock of the
Bay, probablement mon préféré.
Quelle pochette de disque
avez-vous envie d’encadrer
chez vous comme une œuvre
d’art ?
Peut-être celle du premier album
d’Arrested Development, 3 Years,
5 Months 2 Days in the Life of…
Ou un des albums de Digable Planets [un groupe de hip-hop de
Brooklyn, ndlr]. Mais je me rends
compte que je fais de moins en
moins attention aux pochettes.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Non !
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Un concert privé de mon ami
K’Naan [un poète et rappeur
canado-somalien, ndlr] à la maison, pour mon anniversaire l’année dernière. Il a chanté ses tubes
Wavin’ Flag et Fatima a capella,
juste avec un guitariste. Et c’était
déchirant. Même les gens qui ne
le connaissaient pas pleuraient.
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la
musique sur un bon soundsystem ou n’allez-vous jamais
en club ?
Pour écouter des morceaux
comme Shooting Stars ! Tu ne
peux pas entendre ça dans
un bar !
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«J’en ai assez de courir partout
chercher / des réponses à des questions que je connais déjà / Je pourrais me construire un château de
souvenirs /juste pour avoir un endroit où aller.» C’est Clay Pigeons,
de Blaze Foley. Il y a une version
que j’adore, enregistrée à l’Alamo
Drafthouse d’Austin peu avant sa
mort. Ce couplet-là, on dirait
presque une épitaphe.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
En ce moment, le nouvel album
de Lykke Li.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Pareil : le nouvel album de
Lykke Li !
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les Rolling Stones, sans doute.
Ces mecs ont eu les vies les plus
dingues que je puisse imaginer.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
(Sittin’ On) The Dock of the Bay.
Quelles sont vos trois chansons fétiches ?
Trop compliqué… Autant me
demander mes trois cinéastes
préférés !
Recueilli par
FERNANDO GANZO
Dans la jungle des applications mobiles
promettant d’améliorer votre vie de
mélomane, il manquait encore celle
qui comblerait la vie des écumeurs de
concerts. A première vue, Dice, créé par
une start-up anglaise, n’est qu’un
moyen comme un autre d’acheter ses
billets de concerts. Mais Dice compte
deux petits plus qui font tout son intérêt: la possibilité de s’inscrire sur une
liste d’attente pour un show affichant
complet (moyennant une majoration
du prix de 25 %) et celle de revendre ses
billets (achetés sur Dice) via l’app en
cas d’empêchement. Des services malins et un modèle économique bien
pensé. Reste à voir à l’usage.
L'AGENDA
29 septembre–
5 octobre
n Même s’ils comptent à leur actif
onze albums studio depuis leur formation en 1979 dans la banlieue de
Stockholm, les Suédois de Europe
resteront éternellement le groupe
d’une seule chanson : la scie hard
FM The Final Countdown, mètre
étalon du genre avec Eye of the Tiger
de Survivor. Les femmes et les enfants d’abord ! (Mercredi au Silo,
Marseille.)
n On n’a pas tout compris à l’intitulé de ce festival,Rouxteur, même si
le sous-titre «festival des cultures numériques» est plus explicite. Il y sera
question d’ondes en tout genre, musicales ou de réflexion. Le plus simple pour comprendre étant de se poser devant les lives audio-vidéo de
Frank Vigroux (photo) ou Mokado.
Sans prise de tête.(Vendredi à Mains
d’œuvres, Saint-Ouen.)
n Festival de référence de la culture
techno dans le nord de notre pays, et
même au-delà, le Name tient toutes
ses promesses avec un line-up irréprochable : le nouveau live du Français Agoria (photo), l’enclumeur
Marcel Dettmann, l’ardente Ellen
Allien plus deux parties de pingpong sur platines de haut niveau
avec The Hacker vs Job Jobse et
Péo Watson vs Mainro. «Techno jamais toujours pareil.» (Vendredi à la
Condition publique, Roubaix.)
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 44 : Bernardo
Carvalho/ Le labyrinthe
du Rat
Page 45 : Serge
Joncour/ Os et molosse
Page 48 : Robert Louis
Stevenson/ «Comment
ça s’écrit»
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Photo ÉDOUARD CAUPEIL
Nicolas Mathieu. le 15 septembre.
D
Rencontre avec
Nicolas Mathieu
«Ecrire, c’est
une manière de
rendre les coups»
ans une rentrée littéraire
qui fait la part belle aux
biographies, récits et essais romancés, son livre
détonne car c’est un vrai roman romanesque. Une saga sociale qui nous entraîne dans une vallée de l’est de la
France rongée par la désindustrialisation et la paupérisation, cette France
des périphéries, comme on l’appelle
aujourd’hui, où le travail a fui et où l’on
n’attend plus rien de personne. Nicolas
Mathieu la connaît bien. Il vit à Nancy
mais il a grandi à Epinal et assisté en
direct à l’écroulement d’un monde, celui des «hommes du fer», il a vu se creuser le fossé entre les nantis et les laissés-pour-compte, il l’a même vécu,
adolescent. Ce livre, Leurs Enfants
après eux, pourrait être mortifère, il est
plein de vie et c’est ce qui fait sa force.
Le héros a 14 ans, il s’appelle Anthony,
il a une drôle de gueule, un peu cassée,
un peu de travers, mais allez savoir
pourquoi, on s’y attache, c’est un de ces
mômes qui poussent tout seuls entre
un père violent et une mère usée, à la
beauté fanée et aux rêves fracassés.
«Les siens, il les trouvait finalement
bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs
même, répandus et conjoncturels. Chez
eux, on était licencié, divorcé, cocu ou
cancéreux, écrit Nicolas Mathieu. […]
Les familles poussaient comme ça, sur
de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous
l’effet du pastis, pouvaient remonter
d’un seul coup en plein Suite page 42
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42 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
LIVRES/À LA UNE
Rencontre avec
Nicolas Mathieu
Suite de la page 41 banquet.» Anthony,
cet été-là à Heillange (à une lettre près, on
reconnaît Hayange, la ville des hauts fourneaux), croise la route d’un autre ado, Hacine, 17 ans, le genre à faire flamber une
grange de foin pour combler l’ennui, à
jouer aux petits chefs en cognant et en
dealant. Et puis il y a Steph. La première
fois qu’Anthony aperçoit cette fille des
beaux quartiers, il sent du plomb fondu
couler dans ses artères. «Steph était déjà
comme une de ces ritournelles qui vous
trottent dans la tête jusqu’à vous rendre
cinglé. La vie d’Anthony s’en trouvait toute
chamboulée. Rien n’avait bougé, et plus
rien n’était à sa place. Il souffrait ; c’était
bon.» Quatre étés durant, ces trois-là vont
grandir sous nos yeux, se battre, s’aimer,
se détester, perdre, gagner, apprendre.
C’est un livre politique en ce sens qu’il témoigne de ces territoires oubliés des Etats
ou de la mondialisation qui, en France
mais aussi un peu partout en Europe et
même ailleurs dans le monde, génèrent
rancœurs, frustrations et haine de l’autre.
Dans ces coins-là, autrefois, on votait communiste, aujourd’hui on ne vote plus ou
alors bien souvent à l’extrême droite. C’est
un livre important, dont les personnages
nous accompagnent longtemps après que
l’on a tourné les dernières pages, et qui
nous donne les clés pour mieux comprendre l’ampleur du désaveu actuel des élites
politiques et économiques. Nicolas Mathieu, 40 ans, et une revanche à prendre
sur une vie qui aurait pu se fermer à peine
commencée, donne à ce deuxième roman
un souffle qui n’est pas passé inaperçu
puisque Leurs Enfants après eux figure
déjà sur plusieurs listes de prix littéraires,
dont le Goncourt.
Votre premier roman, Aux animaux la
guerre, était un roman noir, pourquoi
avoir changé de genre pour le
deuxième ?
Quand j’écrivais Leurs Enfants après eux,
je pensais réellement écrire du noir. Sauf
que, pour respecter le genre, il faut une
sorte de climax à la fin et cela ne collait pas
avec ce que j’avais entrepris. Là, j’étais obsédé par la restitution de la réalité. Du
coup, cela a dévié vers la chronique de la
vie dans une vallée autrefois industrielle.
D’où vous était venue l’envie de faire
du noir ?
Je suis né à Epinal où je suis resté jusqu’au
bac. Mon père était électromécanicien et
ma mère comptable. C’est très intimidant
d’écrire quand on vient de là. Le roman
noir a l’intérêt d’être un genre populaire,
du coup c’est désinhibant, ça m’a décomplexé. Et puis c’est venu de mes lectures,
et surtout de Jean-Patrick Manchette.
Faire de la politique et de la sociologie par
d’autres moyens, c’est ça qu’il a réussi à
faire, en trouvant un bel équilibre entre accessibilité et qualité du style. En lisant ses
chroniques, je me suis dit que je voulais
faire ça. Ce qu’il y dit, en gros, c’est que le
genre du noir est idéal pour témoigner
d’un monde où le bien et le mal sont
confondus, un monde réaliste, où l’ambiguïté morale est la règle, la corruption par-
tout, les combats presque toujours perdus
d’avance.
Comment s’est passée l’écriture de ce
premier roman ?
J’ai mis quatre ans à l’écrire. J’ai bossé les
codes, je me suis acheté des livres pour
étudier la dramaturgie, je me suis même
fait des fiches. Ma compagne était enceinte, je savais que si je ne le finissais pas
avant la naissance de mon fils, je partais
pour un long tunnel sans pouvoir écrire.
Alors j’ai bossé comme un dingue. Comme
je travaillais à la mairie de Paris, je me levais aux aurores pour écrire avant de faire
une journée normale. Puis je l’ai envoyé
par la poste à dix éditeurs, à l’ancienne.
Seul Actes Sud m’a répondu.
Après, j’ai fait un burn-out. J’ai vraiment
cru que je n’arriverais plus à écrire. Et puis
le roman a été acheté par Europacorp, j’ai
travaillé au scénario, ça va sortir en série
télé à l’automne (1). Et cela m’a redonné
confiance en moi.
Vous avez fait des études littéraires ?
Après le bac, j’ai étudié l’histoire à Nancy
puis le cinéma à Metz, j’ai consacré mon
mémoire à Terence Malick. Ensuite, je suis
venu à Paris pour me consacrer à l’histoire
de l’art. Dans mon milieu, personne n’avait
compris comment marche l’école. J’ai reproduit le parcours des écrivains d’autrefois, on faisait ses humanités et on voyait.
Je me suis servi des études pour acquérir
la culture qu’on acquiert d’ordinaire dans
un milieu bourgeois.
Après, j’ai fait plein de petits jobs, j’ai été
beaucoup stagiaire, j’ai bossé pour Acadomia, pour une agence de presse en ligne.
Et puis j’ai fait du reporting dans une entreprise et c’est là que j’ai trouvé la matière
de mon premier roman. J’ai compris que
je devais raconter ce que je connaissais.
Joe Louis, un boxeur poids lourd, a eu
cette phrase à la fin de sa carrière : «J’ai
fait du mieux que j’ai pu avec ce que
j’avais.» Pareil pour moi. C’est en bossant
dans des usines que j’ai trouvé ce que je
«Dans ma cuisine,
j’avais, sur un «paper
board», les quartiers,
les plans de la vallée.
Elle est fictive mais
inspirée de la vallée de
la Fensch. J’avais envie
que les ados vivent
dans cet endroit avec
le poids fantomatique
de ces hauts fourneaux
qui sont au milieu
de la ville en fait,
tout a été construit
en fonction d’eux.»
voulais faire. Je m’étais servi de l’éducation pour fuir mon milieu et finalement je
me suis retrouvé à le raconter.
Comment vous est venue l’idée du
deuxième roman ?
Elle est venue du premier. Il y avait deux
personnages de jeunes que j’avais envie de
creuser, les prendre à 14 ans et les suivre
tout au long de leur adolescence. J’y ai mis
un peu de moi, un peu de mes potes d’adolescence… Je voulais écrire un roman
d’apprentissage, parler de la fin d’un
monde, celui de la classe ouvrière, même
si ce roman brasse au-delà. Je voulais aussi
travailler sur les ellipses. Plus on laisse de
trous, plus le lecteur va vouloir les combler. C’est total parce qu’il y a des vides.
Ecrire, c’est tisser de la dentelle, on fait des
détourages, on crée des vides et le lecteur
les comble.
Ce roman est totalement irrigué par le réel,
les odeurs, les couleurs, le climat, les marques, si un archéologue tombe dessus
dans cent ans, il pourra tout dater à l’année près. On y sent une mélancolie sur un
temps déjà mort. Je voulais fixer quelque
chose avant que cela disparaisse.
Cela se passe dans une région où il y a un
passé industriel immense qui s’est nourri
du corps des hommes, les hommes du fer.
La sidérurgie en faisait des héros.
C’est ça que vous avez eu envie de raconter ?
Oui. La première fois qu’on va à Hayange,
on voit la pyramide des hauts fourneaux,
ça pèse. C’est l’héritage. Mon père me
parle encore de sa vie sur les chantiers. Ce
roman parle aussi beaucoup de la mutation du travail. Comment, dans des usines
qui employaient 300 à 400 personnes, les
gens se sont retrouvés à faire des petits
boulots dans les services.
Il y a énormément de matière, comment avez-vous procédé ? Vous aviez
bâti un plan détaillé ?
Non, ça s’est construit au fil de l’écriture,
je savais juste qu’il y aurait plusieurs étés.
Je m’étais fixé un objectif de 1 000 mots
par jour. En fait, il y a des choses que je ne
peux pas penser si je ne les écris pas. C’est
dans l’écriture que ça se déploie. L’écriture, ce n’est pas juste pour fixer ce qu’on
pense, c’est aussi pour le construire. A mesure que j’écris, les choses se déploient devant moi.
J’avais une grosse pression à cause du succès du premier. Dans ma cuisine, j’avais un
arbre généalogique et, sur un paper board,
les quartiers, les plans de la vallée. Elle est
fictive mais inspirée de la vallée de la
Fensch. J’avais envie que les ados vivent
dans cet endroit avec le poids fantomatique de ces hauts fourneaux qui sont au milieu de la ville en fait, tout a été construit
en fonction d’eux. Je n’ai pas utilisé la
vraie vallée car, sinon, j’aurais été obligé de
respecter la chronologie industrielle. Mon
histoire se passe dans les années 90 alors
que la fermeture du dernier haut fourneau
remonte à quelques années seulement.
C’était important pour vous qu’il y ait
des héros de tous les milieux sociaux?
Jean Renoir, dans la Règle du jeu, lll
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
NICOLAS MATHIEU
LEURS ENFANTS
APRÈS EUX
Actes Sud, 426 pp., 21,80 €.
A Hayange, dans
la vallée de
la Fensch,
en Moselle,
en 2012. PHOTO
RAPHAEL HELLE
JULIE PEYR
ANOMALIE
Equateurs, 288 pp., 19 €.
lll
dit : «Ce qu’il y a de terrible dans
la vie, c’est que tout le monde a ses raisons.» Et c’est vrai, tout le monde mérite
d’être défendu. J’avais envie de raconter
ça aussi, l’ambiguïté morale des gens,
comment ça marche. Aujourd’hui, on
clive, on crée des communautés. La littérature doit être l’inverse. Au lieu de
choisir des camps on expose des cas. Le
problème, quand on a une démarche
sociologisante, c’est que les gens ont
l’impression qu’on parle pour toute une
population. Alors que c’est des gens,
pas les gens.
Des écrivains vous ont marqué ?
Oui, Annie Ernaux. Je me sens assez traître à mon milieu en fait. Quand j’ai lu Ernaux des années plus tard, je me suis dit:
c’est tellement ça ! Et ce bouquin-là doit
beaucoup à Larry Brown, Pete Dexter et
Robert Linhart (l’Etabli). Moi, je suis dans
un rapport de dette. Ma situation sociale
est au cœur de tout, ça s’inscrit dans ma
chair. J’ai tendance à penser que tout est
politique. Je suis un gamin de la classe
moyenne qui a fait ses études dans des bahuts privés. Je sentais les écarts sociaux
sans les comprendre. Cela a donné lieu à
des humiliations, des blessures d’orgueil
qu’on porte toute sa vie. Toutes les situations où les gens sont dominés me touchent. Je l’ai vécu, je me suis senti humilié. On voyait bien que ceux qui sortaient
avec les plus belles filles, c’étaient ceux
qui avaient les plus belles baskets et partaient au ski en février. J’avais fini par
croire que j’étais un gros naze. C’est la littérature, les livres qui m’ont sorti de ça.
Un roman en particulier ?
Voyage au bout de la nuit, sa lecture a été
un choc. J’avais 17 ans, j’étais en première L, ça m’a laissé par terre. Il y a une
puissance de décillement énorme dans ce
roman de Céline.
Quand vous dites que tout est politique, vous voulez dire quoi ?
Oui, tout est politique : la manière dont
on aime, avec laquelle on fait l’amour, on
élève ses enfants… Comment on fait pour
vivre ensemble alors que c’est impossible, ça c’est politique. Je me dis souvent
qu’il y a plus de politique dans un dîner
entre amis que dans une campagne
électorale.
L’écriture de ce livre vous a libéré de
quelque chose ?
Je ne pense pas que l’écriture puisse être
une thérapie, j’ai une vision assez
martiale de l’écriture. On en prend plein
la gueule tout le temps, et écrire, c’est une
manière de rendre les coups. Je suis assez
en colère généralement, c’est ce qui fait
tourner la machine. En colère contre
l’état des choses. Tout me heurte.
L’écriture se trouve à la jonction de tant
de choses : les frustrations, une envie de
dire le monde, l’émancipation… tout y
converge à la fin. •
(1) En novembre sur France 3, la série Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu et Alain
Tasma, sera diffusée en 6 épisodes, avec Roschdy
Zem, Olivia Bonamy et Tchéky Karyo.
La cité dans l’île
Passions d’ados
de banlieue
par Julie Peyr
C
omment grandir quand on est livré à
soi-même, dans une famille destructurée ou déclassée, en zone rurale ou
en périphérie? Nicolas Mathieu n’est
pas le seul à avoir creusé ce sillon. Après Marion Brunet, l’hiver dernier, et son formidable l’Eté circulaire (Albin Michel) mettant en scène deux sœurs
en pleine crise d’adolescence, plombées par le
désœuvrement et l’absence d’horizon dans un de
ces endroits perdus de la France périurbaine (lire
Libération du 20 juillet), Julie Peyr publie en cette
rentrée Anomalie, un roman d’apprentissage où pulsions de vie alternent avec pulsions de mort.
Ils ont 12 et 10 ans, se nomment Leila et Mehdi, nés
d’une mère héroïnomane, Djamila, trop tôt disparue,
et recueillis par Danièle et Dédé, un couple sans enfant d’une cité HLM située à la pointe de l’île SaintDenis. Quand Danièle, qui fut l’institutrice de Djamila, est hospitalisée pour cause de cancer, les deux
mômes se retrouvent en roue libre. A peine rentré
de son boulot chez Citroën, Dédé noie son chagrin
dans la bière et la télé, sans un regard pour les orphelins à qui il se contente de jeter un billet de 50 francs
sur la table du salon, billet aussitôt transformé en
sac de bonbons à la supérette du coin. «Et tous les
gosses de la cité nous collaient, pareils au sucre
autour de nos bouches, en mendiant jusqu’à ce qu’il
n’en reste plus un seul.» A vrai dire, le couple n’a jamais manifesté la moindre affection pour les deux
préados qui se vouent un amour mutuel d’autant
plus fort qu’il remplit tout leur espace.
Sauf qu’un jour, à la piscine municipale où ils s’entraînent tous les deux, déversant leur trop-plein
d’énergie et de rage dans l’eau chlorée, ils vont rencontrer Mai, une gamine introvertie ravagée par la
scoliose. Le duo va devenir trio et la jalousie pourrir
des passions comme on en vit à l’adolescence. Mehdi
ne sait plus qui il aime le plus, Leila ou Mai, Leila va
faire de Mai son esclave et de son frère un objet d’assouvissement de ses propres désirs. «Tandis que
Leila, les lèvres gonflées, se glissait dans mon lit, piégeait ma jambe dans ses cuisses pleines, remontait
la main le long de mon torse imberbe, déposait l’index
à la naissance du thorax dans cette cavité qui semblait là pour elle – “s’il te plaît, ça me brûle toute la
nuit si nous ne le faisons pas”, à une lieue de là, pardelà le campement romanichel, par-delà les manufactures désaffectées aux cloisons taguées et aux vitres éventrées, par-delà la carlingue des entrepôts et
des rangées de containers, Mai seule dans la chambre
immense d’un pavillon immense, ne cessait de passer
par des états et des humeurs contradictoires qui
l’anéantissaient jour après jour.»
Magnifiquement écrit, aussi cru que poétique, Anomalie est un de ces romans qui perturbent et exaltent, il raconte le flux des sentiments et des émotions qui bouleversent les esprits et les corps des
préados et des ados, mais aussi la vie quotidienne
dans une cité entre école, piscine et fête de l’Huma,
au son de Michael Jackson et de Earth Wind & Fire,
autant de marqueurs de ces années 80 où la gauche
avait encore de beaux jours devant elle.
A. S.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
POCHES
ZERUYA SHALEV
DOULEUR
Traduit de l’hébreu par
Laurence Sendrowicz.
Folio, 454 pp., 8,30 €.
«Elle a réussi, oui, avec lui elle a
réussi, en cette terrible matinée
justement, il est là pour lui montrer
qu’elle peut aussi éprouver de la
fierté, qu’il y a autre chose dans sa
vie que l’échec cuisant. Elle a
réussi et bientôt elle sera obligée
de se séparer de lui parce que
l’armée le lui prendra.»
Bière qui roule
Le huis-clos
ensorcelé
de Véronique
Le Goaziou
La fable du Rat
et du chihuahua
Un triangle pervers
par Bernardo Carvalho
Par CLAIRE DEVARRIEUX
Par PHILIPPE LANÇON
V
F
VÉRONIQUE LE GOAZIOU
MONSIEUR VIANNET
La Table Ronde, 204 pp., 16 €.
Petits péchés. Une faute l’a mis sur la touche. Sa réputation avait préparé le terrain.
La manière dont celle-ci est exposée donne
une idée du tour d’esprit de l’auteur, de sa
clarté retorse et dépourvue de bonnes pensées: «On peut visiter l’horreur des autres et
en sortir indemne, mais personne n’échappe
à sa propre horreur. Disséminé par malveillance au sein de l’agence, le bruit selon lequel il profitait de la souffrance des populations qu’il assistait était né en vérité de la
publicité qu’il faisait lui-même de ses bonnes
affaires, comme un adolescent se vantant de
conquêtes amoureuses, juste pour faire de la
provocation, en opposition à l’arrivisme et
l’hypocrisie de ses collègues englués dans des
calculs et des stratégies diplomatiques
d’autopromotion aux dépens de la souffrance
d’autrui. Il n’avait pas besoin de tout cela.
L’apparente maladresse et l’impudeur avec
lesquelles il avouait ses petites magouilles
étaient vues par ses collègues comme la
confirmation de son arrogance.» Il ne fait jamais bon étaler son insouciance et ses petits
péchés dans un organisme où l’ambition est
indexée sur les apparences morales.
Son patron envoie le Rat incognito, et à ses
risques et périls, déposer une rançon dans
un pays en guerre, du genre irakien ou syrien. Très vite, il devient assez paranoïaque
–qui ne le serait dans un endroit pareil, parfaitement et précisément décrit ? – pour
croire qu’on l’a envoyé dans un piège destiné
ous entrez dans ce livre, et ensuite vous aurez du mal à vous
en extraire, vous resterez sur
une chaise dans une pièce qui
compte un matelas, un pouf et un guéridon,
un écran plat au milieu, rien d’autre. Alexandre Viannet est sur le lit, sa femme sur le
pouf. La télévision est allumée, passent des
lapins de dessins animés, des lions qui coursent des gazelles dans un reportage animalier, ou une présentatrice qui prédit une météo maussade, forcément, puisqu’on arrive
vite à Noël. Une dame vient par trois fois (la
quatrième sera différente), de fin septembre
à décembre, s’asseoir sur la chaise afin de poser des questions à Monsieur Viannet. C’est
la narratrice. «Cadre dans un cabinet d’études
qui réalise des sondages et des enquêtes sur
des faits de société, j’avais été contactée par
une association nationale de réinsertion sociale. Spécialisée dans l’hébergement de personnes en grande difficulté, cette association
souhaitait mener un travail sur ce qu’étaient
devenus ses anciens résidents.» Véronique
Le Goaziou, l’auteur de Monsieur Viannet,
est romancière et sociologue. Une fois les informations données, le livre s’écarte de cette
langue de bois. On retourne sur la chaise où
l’enquêtrice, cahier et crayon en main, a envie de vomir. Alexandre Viannet et sa femme
fument des cigarettes à la chaîne.
Le sortilège vient de la permanence. Le huisclos englobe le tabac, la télé, et les bières que
Monsieur Viannet vide du lever au coucher.
Il en parle bien : «Si on boit, on ne fait rien.
Et comme je ne fais rien, je bois.» A part une
photo de la grand-mère algérienne de Madame Viannet, on ne voit aucun objet. «Rien
sur leurs parents. Rien de leurs enfants. Monsieur et Madame Viannet vivent dans un absolu présent.» Les enfants sont placés. Dans
les propos de Monsieur Viannet surgissent
les années de prison (foyers compris), les
coups, les amis perdus, l’alcool, le manque
d’argent, la survie aujourd’hui. Monsieur
Viannet a hérité de son père qu’il a tué. Il répond d’assez bonne grâce aux questions,
courtois, ironique, pas dupe. Sa femme est
très belle. «Une reine…» La narratrice, prise
de passion pour cette pièce, ce couple, ce
malheur, oublie peut-être ce qu’Alexandre
Viannet lui a dit, au tout début. Il n’y a rien
à faire quand les choses démarrent mal dans
la vie. «Ça glisse.» •
aites l’amour, pas la guerre ? Un
beau slogan à dire avec cheveux
longs et marguerite entre les
dents.
Malheureusement,
l’amour c’est souvent la guerre, comme nous
le montrent Merteuil et Valmont, et, en tout
cas, c’est de la politique. Celle du bien qu’on
cherche, qu’on voudrait donner et recevoir,
et du mal qu’on trouve, comme la pointe du
désir au fond du cœur, comme un bout d’os
dans un gâteau. Un triangle amoureux masculin, dans Sympathie pour le démon,
sixième roman du Brésilien Bernardo Carvalho, se charge d’expérimenter cette guerre
pour nous. On les connaîtra sous trois noms:
le Rat, le Clown et le chihuahua. Celui qui
fait la découverte, et qui est le personnage
principal, le sujet majuscule de l’expérience,
c’est le Rat. Il travaille dans des zones de
conflit pour une puissante agence internationale vouée à propager la paix dans le
monde. Il a pris toutes sortes de risques,
aurait pu dix fois mourir. Sa thèse sur la violence fait autorité autant qu’elle est dénigrée.
à l’avaler. La ville est en loques, soumise à
des groupes armés qui s’entretuent: «La faction à laquelle il devait remettre l’argent était
plus ou moins la même que toutes les autres,
bien qu’elle fût inconnue jusqu’à ce jour. La
guerre se résumait à de petites avancées et de
petits reculs dans la dispute pour un territoire, avec des règles de conduite basées sur
la force que venait célébrer le nom de Dieu.
Il suffisait de conquérir quelques centaines
de mètres en territoire ennemi pour se considérer comme l’élu de Dieu. Il était évident que
l’élu de Dieu changeait souvent au fil des
jours. Dieu était juste. Dieu était là pour tout
le monde.» C’est une autre qualité de
l’auteur : il est toujours ironique, mais son
ironie ne pèse jamais, elle file et s’évapore
dans l’envol du récit. Cependant, le Rat
poursuit sa mission. Après une explosion, il
se retrouve dans l’obscurité de sa chambre
d’hôtel, face à un homme ceinturé d’explosifs. «Perdu !» se dit-il. Et ce simple mot lui
rappelle qu’il est mort depuis trois ans. Le
piège qui l’a tué était amoureux.
C’est à Berlin qu’il a rencontré, alors qu’il était
marié et père d’une fille, celui qu’il baptise
aussitôt le chihuahua. Le chihuahua vit avec
un homme vieilli, le Clown, ancien professeur
devenu clown, comme le professeur Rath
dans l’Ange bleu. Dans un spectacle, le Clown
fait dialoguer Dieu avec un vilain clown mexicain qui enquêtait en Allemagne sur des néonazis. Ils ont fini par le tabasser quand ils ont
compris qu’il n’était pas, comme ils le
croyaient, la réincarnation de Rudolf Hess.
Pour le châtier de sa bêtise, Dieu le sort du
coma et lui apprend qu’il sera désormais la
réincarnation de Hitler, avec lequel il a au
moins ce point commun : une petite bite.
L’auteur ne refuse aucune des fantaisies qui
peuvent alimenter, dans le labyrinthe du Rat,
la bonne humeur et le mauvais esprit.
Le chihuahua est un petit Mexicain jeune,
laid, puéril, méchant, élevé chez les jésuites,
bien éduqué par un prêtre pédophile, grand
lecteur de Borges et de Laclos. Son travail
consiste à montrer qu’un regard empathique
sur les autres permettrait de réduire la violence dans le monde. Il faut se méfier des
professionnels de l’empathie. Le Rat sent
aussitôt sa mauvaise haleine, «qui semblait
venir des profondeurs de l’enfer. Il eut une
réaction immédiate et naturelle de répulsion,
se reculant sur son siège, détournant la tête
et fermant les yeux. Ce fut la seule fois,
comme la première piqûre d’une anesthésie.
A partir de ce moment, il ne sentit plus jamais la mauvaise haleine exhalée par la bou-
che du chihuahua.» Le sexe est la porte de
l’enfer que l’haleine annonçait. La suite est
une histoire à rebondissements de manipulation et d’amour qui fait du Rat, comme son
nom l’indique, un animal de laboratoire travaillé par le chihuahua. Le chihuahua fuit
sous la main, sous le cœur, ne revenant que
pour assurer son emprise afin de mieux détruire sa proie. Le Rat apprendra trois ans
après par le Clown, assis par hasard à côté de
lui dans un vol transatlantique, que tous les
amants de leur amant commun ont mal fini.
Scoubidou. Imaginez deux chiens de race
tirant le traîneau sur leur banquise romanesque, dont l’un s’appellerait l’intelligence et
l’autre l’imagination, sans que jamais leurs
morsures et leur emballement ne nuisent au
récit ni à l’équilibre né de cette course folle
allant de surprise en surprise vers l’abîme,
et vous obtenez Sympathie pour le démon.
Sans se refuser les pas de côté et les brèves
méditations, le roman mêle comme un scoubidou trois «époques», le Rat dans sa dernière mission, son histoire avec le chihuahua, son voyage en avion avec le Clown
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
«Il aimait les faits intéressants, mais
était presque toujours perturbé par la
bizarrerie et la récurrence de ses pensées. Comme celle-ci : que se passerait-il s’il était témoin d’un miracle ?
Comment réussirait-il à convaincre
quelqu’un que ce n’était pas une blague ? Si un nouveau-né lui disait un secret, par exemple ?»
JONATHAN SAFRAN FOER
ME VOICI
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Stéphane
Roques. Points,
762 pp., 9,10 €.
Bernardo
Carvalho,
en 2016
à São Paulo.
PHOTO JULIA
MORAES
u 45
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ALINE KINER
LA NUIT DES BÉGUINES
Liana Levi «piccolo»,
318 pp., 11 €.
«La suite du repas tourne autour de
sujets plus tranquilles. Le souper est délicieux. Le lapin croustillant et juteux, les
fèves parfumées. Les champignons fermes, un goût plein et délicat de terre légère séchée par le soleil. Agnès mange
d’abondance, Ade trempe avec plus de
retenue son pain dans l’écuelle qu’elles
partagent mais semble apprécier.»
Fauves qui peut Les allersretours de Serge Joncour entre
la Grande Guerre et la fuite
d’un couple à la campagne
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
A
éclairant ce qu’il a vécu et la fin tragique et
inattendue du chihuahua, petit démon rattrapé par la grande histoire. Face à son psychanalyste, le Rat conclut:«L’illusion donne
la force de vivre, pour aussi terrible que soit la
vie. Je connaissais le mal, je savais où était le
mal, je combattais professionnellement le mal,
et le mal, par définition, me révulsait. Tant
que je le combattrais, il serait loin de moi et je
serais immunisé contre lui, hors de sa zone
d’influence. Le mal n’était qu’une idée, une
abstraction que je pouvais traiter à distance
et comprendre comme une réalité, une nécessité et un fait, intellectuellement et professionnellement. […] Le mal ne pouvait m’atteindre
que contre ma volonté. A Berlin, j’ai découvert
en acceptant l’image de mon désir, qu’il existait un mal que j’étais incapable d’identifier
et que je ne pouvais combattre. Un mal qui a
besoin d’être mis en scène, bien sûr. Un théâtre.» La sagesse vient assez tard, après la vie.
BERNARDO CARVALHO
SYMPATHIE POUR LE DÉMON
Traduit du brésilien par Danielle Schramm.
Métailié, 236 pp., 19 €.
oût 1914. «Dans
quelques heures le
tocsin vitrifierait
les campagnes.»
Mais la crainte des habitants de
ce village du Lot, pour l’instant,
concerne moins la guerre que les
loups. En 1882, le Parlement a
voté leur destruction, mais
trente ans plus tard, la peur du
loup enragé existe encore et la
Bête du Gévaudan hante les mémoires. Les chiens flairent une
catastrophe. «Fernand le maire»
et «Couderc le maître», tous deux
très IIIe République, tentent de
calmer les «administrés».
Août 2017. Franck et Lise sont en
couple depuis trente ans et au
creux de la vague dans tous les
domaines. Ils louent une maison
abandonnée au sommet de la
colline où se cachaient un
dompteur et ses fauves en 1914,
grâce à l’aimable complicité du
maire. Tout le monde conseille
au couple de déguerpir. Il reste.
La demeure est réputée maudite: pendant la Grande Guerre,
les lions auraient-ils dévalé la
colline où le dompteur les cantonnait, dévoré femmes et enfants et pris racine dans les environs ? Chiens et loups
auraient-ils pactisé ? En alternant les époques et les chapitres
très brefs, l’auteur ne cesse de retarder la découverte de la vérité.
A Franck et Lise de la découvrir.
Cacophonie. Les personnages
de Serge Joncour prennent souvent la clé des champs. Ils
s’échappent de la capitale pour
gagner la campagne, ou parfois,
n’ont droit qu’à un tour en province, c’est toujours cela de pris
sur Paris, sa foule et sa cacophonie. Chien-Loup radicalise ce
mouvement. C’est une plongée
dans l’état de nature. Les villageois de 1914 en font les frais
dans un chapitre sur deux; dans
l’autre, les cobayes sont ces quinquagénaires parisiens fatigués
de 2017. Dès septembre 1914, les
corps tombent comme des mouches. Dans ce village coincé en-
tre des collines abruptes, les
femmes se métamorphosent en
assumant de nouvelles responsabilités. Les moutons lâchés
dans les champs pour les déminer explosent. Le dompteur de
fauves et une veuve respectable
sont attirés l’un vers l’autre
comme deux animaux: passeront-ils à l’acte? De leur côté, les
félins manquent de chair fraîche.
Hybride. Chien-Loup entraîne
nos contemporains dans cette
galère où l’homme est un loup
pour l’homme. La bâtisse trône
sur le mont Orcières, qui rime
avec sorcière. Les rumeurs courent sur le risque de s’y faire dévorer par des prédateurs, vestiges du cataclysme de 14-18.
Roman où l’on crapahute, sue et
saigne, aboie et feule, ChienLoup est un bain rural et sensoriel. En résulte un portrait des
mentalités sur plusieurs décennies, tracé à la manière de Joncour, robuste et tendre, avec les
ingrédients que nous aimons
chez cet écrivain: un type râleur,
pataud et généreux, Franck, producteur de cinéma; un colosse
en la personne du dompteur ;
une voiture à quatre roues motrices, indispensable à l’intrigue et
au terrain; et du suspense: Joncour crée un effet d’avant-après
savoureux dans ce livre long
mais très réussi. Lise cherche la
solitude, Franck ne la supporte
pas. Il est dépassé: «Lise, je crois
que j’ai un problème avec la génération à venir», reconnaît-il. Ses
descentes au village pour faire
les courses sont de grands moments : il risque sa vie sur la
route et rencontre en bas une
faune particulière: un boucher
menaçant, deux braconniers.
Enfin, dans la vie de cet homme
inquiet entre Alpha, «molosse
aux yeux luisants». Le chien errant s’attache au couple, Franck
devient son maître ; il lui faut
s’improviser mâle dominateur,
et ce n’est pas son domaine. «Il
est bizarre ton chien, il regarde
plus qu’il renifle. Il y a du loup
chez lui, c’est de l’hybride», observe l’un des braconniers. Mais
pour défendre son bout de gras
face à deux jeunes requins du cinéma français, un chien-loup et
une cage à fauves ne sont pas de
trop. Les deux prétentieux sont
venus de Paris signer un contrat
léonin: Franck leur fera regretter
ce voyage qui a duré «autant de
temps que pour aller à New
York». Chien-Loup est un éloge
de l’espace et de l’accalmie. Au
cours de ce roman si charnel,
Lise et Franck ne font pas
l’amour, et ne se le déclarent pas.
Ils n’en ont pas besoin. Ils forment un vrai couple, celui qui signifie une équipe. •
SERGE JONCOUR CHIENLOUP Flammarion, 480pp., 21€.
24 FEMMES NOIRES RACONTENT LEUR CONDITION
MINORITAIRE ET LES CLICHÉS RACIAUX...
Une pierre essentielle à l’édifice du cinéma
documentaire… TROIS COULEURS • Lumineux… LIBÉRATION
On ne sort pas du film d’Amandine Gay comme on y entre… TV5 MONDE
Un choc… PARIS MATCH • Une claque immédiate. TÉLÉOBS
Passionnant… LE MONDE • Lucide… LES INROCKUPTIBLES
UN FILM D’AMANDINE GAY
+ D’1 HEURE DE COMPLÉMENTS :
Interviews, extraits de conférences,
scènes coupées…
LE FILM EST PROGRAMMÉ DU
10 AU 17 OCTOBRE AU LIEU SECRET :
7 RUE FRANCIS DE PRESSENSÉ
PARIS 14
DVD et VOD en prévente sur
arteboutique.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
POCHES
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
RACHEL LICHTENSTEIN
IAIN SINCLAIR
LE SECRET DE LA CHAMBRE DE
RODINSKY
Traduit de l’anglais
par Bernard Hœpffner
et Marie-Claude Peugeot. Inculte
«Barnum», 440 pp., 9,90 €.
«Rosemary m’avait dit
que la chambre de
Rodinsky était restée
telle quelle pendant
presque dix ans. Les
vitres étaient brisées,
il y avait des fuites au
plafond et la pluie
entrait.»
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Riad Sattouf, «où tu voudwwas quand tu voudwwaaas»
Par ANNE CERIER Interprète
U
n de mes
souvenirs de
l’Arabe du futur 1 était une
scène au restau U, dans mon
esprit celui de Port-Royal.
Deux Françaises et un
Arabe. J’y étais. Les deux copines pimbêches, l’Oriental
débarqué sous les néons de
la cantine. Elles le trouvaient lourdingue. Les plateaux glissaient sur le gras
des tubes métalliques
comme des a priori filant
tranquillement sur leurs
rails. De la drague maladroite, des regards dédaigneux croqués par le dessin.
J’avais ri. Et comme dans la
vie, la scène banale était épisode fondateur : celle de la
rencontre des parents de
Riad. L’Oriental débarqué
était un brillant étudiant en
histoire. On quittait le self
de Port-Royal pour le
Moyen-Orient, des enfants,
une vie de famille entre la
Libye et la Syrie, versus la
maison des grands-parents
maternels au Cap Fréhel.
L’Arabe du futur 4 reprend
en 1987, toujours une couleur pour un lieu. Rose en
Syrie, bleu en France.
L’Orient et l’Occident, oppositions, contradictions, les
tensions inexorablement
s’accentuent dans le couple.
Le père bascule. Mais le regard de Riad Sattouf n’a pas
une couleur, pas un parti
pris. Sa force est d’être toujours resté Riad, jouant dans
un coin avec sa petite voiture. Il lève la tête et voit les
gens, comme ses parents au
self avant sa naissance. Il est
le témoin des conversations,
des disputes, des rêves, des
idées figées et des incohérences quotidiennes. Le
monde est un petit théâtre
sur lequel il porte un regard
qui saisit tout le moment
sans le juger, mais en retire
une saveur qui réside souvent dans une absurdité cocasse. C’est la vie, c’est
grave, et c’est drôle. En Bretagne, nous accompagnons
Riad au collège où on l’appelle «Sattouf tattouf lattouf…» On compatit. Mais
on rit aussi. Son père est de
plus en plus intolérant, rétrograde. Les parents hurlent, s’engueulent, on est
concernés. Devant eux,
passe Fadi, 4 ans, poste
Fisher-Price à la main, il
sourit et de page en page
chante inlassablement «On
iwaaa où tu voudwwas
quand tu voudwwaaas», «Je
mbaladais sur l’avenuuue»…
Le père est au désespoir entre un ado «handicapé mental» qui a des «photos de
femmes dénudées dans sa
chambre» et «l’autre qui
chante du Joe Dassin toute la
journée». Oui, on rit beaucoup, et c’est comme ça
quand Riad Sattouf nous
raconte. •
RIAD SATTOUF L’ARABE
DU FUTUR 4. UNE
JEUNESSE AU MOYENORIENT 1987-1992 Allary
éditions, 300 pp., 25,90 €.
VENTES
Classement datalib des
meilleures ventes de
livres (semaine du
21 au 27/09/2018)
ÉVOLUTION
1
(0)
2
(2)
3
(1)
4
(3)
5
(9)
6
(8)
7
(5)
8
(6)
9 (10)
10 (36)
TITRE
L’Arabe du futur t. 4
La Vraie Vie
Les Prénoms épicènes
A son image
Sorcières
Destin français
Ça raconte Sarah
Un monde à portée de main
Le Chat du Rabbin t. 8
Sapiens, une brève histoire de l’humanité
Sorties en librairie un jour avant Une jeunesse au MoyenOrient (le quatrième tome de l’Arabe du futur), les 21 leçons pour le XXIe siècle débarquent au 23e rang de notre
classement. Nul doute que l’historien Yuval Noah Harari
comble son retard à toute vitesse, vu le succès de Sapiens,
«long seller» s’il en est. En attendant, Riad Sattouf a
filé direct en première place. Il a eu quatre acheteurs
de plus qu’Adeline Dieudonné, ce qui explique les
coefficients ci-dessus.
AUTEUR
Riad Sattouf
Adeline Dieudonné
Amélie Nothomb
Jérôme Ferrari
Mona Chollet
Eric Zemmour
Pauline Delabroy-Allard
Maylis de Kerangal
Joann Sfar
Yuval Noah Harari
ÉDITEUR
Allary
L’Iconoclaste
Albin Michel
Actes Sud
Zones
Albin Michel
Minuit
Verticales
Dargaud
Albin Michel
Quel est l’inventaire de la semaine? Un Français syrien
à moitié breton et, réciproquement, un Israélien mondialement connu, deux Belges dont une académicienne
dans son pays, un Corse au nom de bolide italien,
cinq sorcières (c’est la parité aujourd’hui dans notre tableau) dont une spécialiste, un Niçois, son chat et son
rabbin, une primoromancière surdouée qui nous emmène à Trieste, ainsi qu’une aristocrate de naissance
et de plume. Et un imbécile. Cl.D.
SORTIE
27/09/2018
29/08/2018
22/08/2018
22/08/2018
13/09/2018
12/09/2018
06/09/2018
16/08/2018
07/09/2018
02/09/2018
VENTES
100
100
83
80
70
67
59
57
47
45
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes de
premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
97 398 titres différents.
Entre parenthèses, le rang tenu par le livre
la semaine précédente. En gras: les
ventes du livre rapportées, en base 100, à
celles du leader. Exemple: les ventes des
Prénoms épicènes représentent 83% de
celles de l’Arabe du futur et de la Vraie vie.
Mort de
Ceronetti
Le poète et penseur italien
Guido Ceronetti est mort
le 13 septembre à Cetona,
en Toscane. Il avait 91 ans.
L’an dernier, les éditions
Fario ont publié un recueil
de chroniques, Petit Enfer
de Turin, traduit par Angela Guidi, où on peut lire :
«Je ne suis pas un déraciné : tout simplement je
n’ai pas de racines.» L’écrivain et éditeur Samuel
Brussell rend hommage à
Ceronetti et sa liberté de
parole dans Chez les Berbères et chez les Walser
(la Baconnière, 2017).
Prix
de saison
Philippe Lançon est le lauréat du prix du RomanNews pour le Lambeau
(Gallimard). Jean-Louis
Comolli a le prix François
Mauriac pour Une terrasse
en Algérie (Verdier). Au
festival America, à Vincennes, ont été récompensés Hernan Diaz, prix du
roman Page/America pour
Au loin (Delcourt), et Stéphane Larue, prix des lecteurs de la ville de Vincennes pour le Plongeur (Le
Quartanier). David Diop a
le prix Patrimoines pour
Frère d’âme (Seuil).
Rendezvous
Daniel Galera présente
Minuit vingt (Albin Michel,
traduit par Régis de Sá Moreira), à Millepages mardi
à 19 h 30 (91, rue de Fontenay 94300). Rencontre
avec Maylis de Kerangal
(Un monde à portée de
main, Verticales) mercredi à 18 h 30 à Compagnie
(53, rue des Ecoles 75005).
Iain Sinclair et Rachel
Lichtenstein évoquent
le Secret de la chambre de
Rodinsky (Inculte) au Musée d’art et d’histoire du judaïsme mercredi à 19 h 30
(71, rue du Temple 75003).
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
«Si au moins un cinquième des terroristes actuels semblent être psychotiques,
que dire des autres ? Si nous avons
caractérisé comme entre-deux-morts la
situation psychique la plus susceptible
d’amener un basculement vers des passages à l’acte meurtriers, la question est
ici de savoir si des équivalents névrotiques sont repérables.»
RÉCITS
BOLEWA SABOURIN
avec BALLA FOFANA
LA RAGE DE VIVRE
Editions Faces Cachées,
155 pp., 17 €.
C’est l’histoire d’une naissance ou plutôt d’une renaissance. Bolewa Sabourin a tout
vécu depuis l’enfance. Né à
Paris d’un père congolais et
d’une mère rochelaise, il va
être ballotté d’un parent à
l’autre, de foyer en squat, de
France en Afrique, de femme
en femme, de petit boulot en
engagement. «Mieux vaut
être une caillera qu’une victime», tel est son mantra à
l’adolescence. Sa vie est un
combat. Il aurait pu finir sous
un pont ou en prison mais il
a trop la rage de s’en sortir, de
réussir. Humilié à l’école car
«trop noir, trop rue», il va tout
faire pour prouver qu’il est
capable d’y arriver. La politique va l’aider mais surtout la
danse traditionnelle congolaise qui va recoller les morceaux épars de son identité.
Ce livre dit beaucoup de ceux
qui naissent sous de mauvaises étoiles, il raconte qu’un
destin n’est pas forcément
écrit à l’avance et qu’à force
d’obstination, de travail mais
aussi de rêve on peut atteindre le bout du tunnel. C’est
un livre qui fait du mal et du
bien à la fois, à l’image de la
vie de Bolewa Sabourin. Balla
Fofana, qui l’a coécrit, est
journaliste à Libération. A.S.
de famille né en 1971, d’origine algérienne, est un «chasseur de skin» à Reims qui
trouve des «repères» dans
l’armée. Il rompt avec son
passé, se réfugie à Bordeaux
chez ses grands-parents, milite à gauche. C’est en regardant Arte qu’il découvre l’islam, se convertit, et intègre la
branche française des Frères
musulmans. Pourquoi sympathiser avec Jean-Marie Le
Pen ? Par «souci permanent
de prouver que je suis français». Avec Greg, ils ont eu un
projet voué à l’échec: faire en
sorte que les musulmans de
France trouvent leur place au
FN. Greg, né en 1983, a vu
Vaulx-en-Velin devenir «la
jungle». Issu d’une famille
qui considère que le PC a
abandonné les ouvriers au
profit des immigrés, il s’engage «par haine» au FN, dont
il aurait pu devenir un élu s’il
y était resté. Il analyse «le lien
social» que le parti a su, un
temps, créer. Cl.D.
PHILOSOPHIE
La notion d’empathie, tombée dans le langage commun,
renvoie à la «capacité de percevoir l’expérience cognitive,
affective et existentielle
d’autrui». Elle ne suppose
pas celle de vulnérabilité, et
même l’écarte, puisque le fait
d’avoir reçu ou de craindre de
recevoir une blessure (vul-
ROMANS
KATHARINA HAGENA
LE BRUIT DE LA LUMIÈRE
Traduit de l’allemand par
Corinna Gepner. Anne
Carrière, 252 pp., 20 €.
fléchit au suicide d’une amie
d’enfance, qui s’est asphyxiée
dans sa voiture, avec sa fille.
Et si ce n’était pas un suicide ? Une botaniste dédiée
aux mousses part à la recherche de sa collègue zoologue
disparue. Un veuf enregistre
le son des aurores boréales.
Un site secret abrite un lac
toxique. Il s’avère que tout se
passe au Canada. Même le
médecin est impliqué. Un roman très élégant sur les pouvoirs de la fiction. Cl.D.
MATTHIEU MÉGEVAND
LA BONNE VIE
Flammarion, 154 pp., 16 €.
Une femme inquiète sur
l’état de son cerveau vient
chercher le résultat d’analyses chez un neurologue. Dans
la salle d’attente, les patients
attirent son attention, au
point qu’elle leur imagine
une histoire. Elle-même ré-
HISTOIRE
Roger Gilbert-Lecomte (19071943) fut un dandy cruel, un
Casanova aux yeux diaphanes, un poète maudit, brûlé
au tétrachlorure de carbone,
à l’opium, à l’alcool, à l’insomnie, aux expériences au-
delà de la conscience. Avec
ses «phrères», d’autres adolescents de la petite bourgeoisie rémoise, dont le
brillant René Daumal, il a fait
cercle, avec un désir d’absolu,
jusqu’à défier André Breton
dans la revue le Grand Jeu.
Mathieu Mégevand relate
cette existence de comète extralucide, grâce aux écrits du
poète et à sa propre imagination, fasciné par une figure de
l’étoffe d’un personnage de
roman et guidé par un souci
de fidélité à sa stature. F.Rl
ÉVÉNEMENT
HERVÉ DRÉVILLON
et OLIVIER WIEVIORKA
(sous la direction de)
HISTOIRE MILITAIRE
DE LA FRANCE T.2
DE 1870 À NOS JOURS
Perrin, 720 pp., 27 €.
I N G M A R
BERGMAN
20 FILMS
ELODIE BOUBLIL
(sous la direction de)
VULNÉRABILITÉ ET
EMPATHIE. APPROCHES
PHÉNOMÉNOLOGIQUES
Hermann, 340 pp., 35 €.
FRANÇOIS BEAUNE
OMAR ET GREG
Nouvel Attila, 150 pp., 17 €.
François Beaune est notre
Svetlana Alexievitch, il compose une «Comédie humaine
du XXIe siècle» en collectant
des histoires et des voix. Pendant un an, à Marseille, il a
écouté Omar et Greg, deux
amis qui se sont rencontrés
au Front national avant de
s’en éloigner. Tous deux viennent de banlieue. Omar, père
nus), aboutit le plus souvent
soit au retrait sur soi, si je me
sens vulnérable, soit, si je
sens l’autre vulnérable, à la
compassion plus qu’à la simple empathie. La première
renverrait plutôt à une problématique de l’intersubjectivité, alors que la seconde
fait signe vers une éthique du
soin et de la responsabilité.
Les deux notions n’ont donc
pas de relation immédiatement décelable, et sont plutôt, «en tension». «Interroger
le rapport entre la vulnérabilité et l’empathie invite alors
à rouvrir la blessure contemporaine de la philosophie: la
séparation – trop souvent
constatée– entre la pensée et
l’action, entre l’empathie et la
responsabilité, entre l’expérience du monde, ses conditionnements naturels et sociaux, et la liberté qui y
affleure pour en réclamer la
transformation». Telles sont
les grandes questions traitées
dans cet ouvrage collectif, où
figurent les contributions de
Renaud Barbaras, Florence
Burgat, entre autres. R.M.
«Dire que les musulmanes mariées à un
non-musulman ne peuvent éduquer leurs
enfants dans la religion islamique est inadmissible. De même pour l’épouse juive ou
chrétienne qui devrait se soumettre à la
religion de son partenaire musulman qui imposerait sa religion à ses enfants. Dans les
deux cas, c’est une vision discriminatoire
des femmes...»
ASMA
LAMRABET
ISLAM ET
FEMMES. LES
QUESTIONS QUI
FÂCHENT
Folio essais,
304 pp., 7,80 €.
Comment la République, née
de la défaite de 1870-1871, a
réorganisé l’armée, comment
la France, redevenue une
grande puissance militaire,
se jette dans le premier conflit mondial puis affronte,
mal préparée, le second.
L’histoire des changements
d’échelle et de nature de la
guerre est étudiée ici, mise en
relation avec les décisions
politiques, sans oublier l’opinion publique. Olivier Wieviorka, l’un des deux maîtres
d’œuvre, participe aux pages
Livres de Libération. Cl.D.
© 1958 – 196
19600 – 1961
196 – 1963 – 1969 – 19799 – 1980 AB SVENSK FILMINDUSTRI.
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droits réservé
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ROMUALD HAMON,
YOHAN TRICHET
(sous la direction de)
LES FANATISMES
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ACTUELLEMENT
RÉTROSPECTIVE
INGMAR BERGMAN EN 13 FILMS
PARTIES 1 ET 2
LE 24 OCTOBRE
RÉTROSPECTIVE
INGMAR BERGMAN EN 7 FILMS
PARTIE 3
VERSIONS
R E S T A U R É E S
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Robert Louis Stevenson,
compagnon de jeux
Par MATHIEU LINDON
O
n pourrait comparer
l’Ile au trésor, dont les
éditions Tristram publient une nouvelle traduction de Jean-Jacques Greif, à Don
Quichotte. On lit le chef-d’œuvre de
Cervantès comme une critique, une
parodie des romans de chevalerie de
son époque alors que, paradoxalement, le lecteur moderne moyen ne
connaît plus rien des romans de chevalerie que Don Quichotte. De même,
l’Ile au trésor est devenu le prototype
du roman d’aventures – s’il n’en restait qu’un, ce serait celui-là – alors
qu’il est un roman d’aventures postmoderne, que ses pirates sont à la recherche du butin d’anciens pirates et
que c’est au temps de ces anciens pirates que les choses se passaient pour de
bon.
Marc Porée écrit, dans l’édition
Pléiade du roman de Robert Louis Stevenson paru en feuilleton en 1881-1882
puis, modifié, en volume en 1883
(l’écrivain est né en 1850 à Edimbourg
et mort en 1894 aux îles Samoa): «Archétype du roman pour enfants (pour
garçons), l’Ile au Trésor aura fait de
son auteur un écrivain adulte.» Stevenson l’appellera «mon premier livre» parce que c’est son premier roman. Roman pour garçons ? «Pas de
femmes dans l’histoire, ordres de
Lloyd; et qui s’est empressé d’obéir?»
écrit Stevenson dans sa correspondance. Lloyd est Samuel Lloyd Osbourne, son beau-fils issu d’un premier mariage de sa femme Fanny.
C’est à lui que le roman est dédié et il
a raconté comment, âgé de 12 ans, il a
vu son beau-père, «le plus merveilleux, le plus stimulant des compagnons de jeux», entrer dans sa chambre quand il coloriait une carte et
l’aider à finir, ajoutant des noms ici et
là, dont en haut à droite «l’Ile au Trésor». «“Oh ! Une histoire là-dessus !”
m’écriai-je, déjà transporté dans un
paradis enchanteur, et prenant conscience de l’enthousiasme que lui causait, à lui aussi, cette idée», raconte
Lloyd Osbourne, avec qui Stevenson
écrira en 1893 le Creux de la vague,
dans un texte repris dans Essais sur
l’art de la fiction de son beau-père
(chez Payot). La carte définitive de
l’Ile au Trésor établie par Stevenson
a été perdue par son premier éditeur,
de sorte que, écrit-il, «pour moi ce ne
fut plus jamais l’Ile au Trésor».
L’éditeur présente la traduction de
Jean-Jacques Greif comme la plus
«Si on va chercher
par là, moi non plus,
je n’existe pas
réellement, dit
le capitaine.»
«complète, précise, amusante et vivante» qu’ait jamais connue le roman
en français. Ce qui est indéniable est
qu’elle se situe dans un autre registre
de langue que celle de Marc Porée où
on lisait, par exemple : «L’éclat rougeoyant de la torche, éclairant l’intérieur du fortin, confirma mes pires appréhensions. Les pirates s’étaient
rendus maîtres de la place et des provisions.» Jean-Jacques Greif : «La
lueur rouge de la torche, éclairant l’intérieur du fortin, m’a montré que mes
pires craintes s’étaient réalisées. Les
pirates avaient fait main basse sur la
maison et les provisions.» Mais, chez
les deux, le roman s’achève bien par
les mots «Pièces de huit ! Pièces de
huit!» du Capitaine Flint, le perroquet
devenu aussi légendaire que son maître unijambiste Long John Silver.
Commentaires de Stevenson, dans
«Mon premier livre», sur l’oiseau ainsi
que sur le squelette qui effraie les pirates en les mystifiant avec la prétendue voix d’un spectre : «Il ne fait pas
de doute que le perroquet a autrefois
appartenu à Robinson Crusoé –et pas
de doute non plus que le squelette vient
d’Edgar Poe. Mais […] personne ne
peut prétendre au monopole des squelettes, ou à l’exclusivité des oiseaux
parleurs.»
La première des Fables de Stevenson,
intitulé «les Personnages du conte»,
revient avec distance sur le capitaine
Smollett et le méchant Silver. Celui-ci:
«Vous n’avez aucune raison de vous fâcher pour de vrai contre moi. J’suis
qu’un personnage d’une histoire qui se
passe en mer. Je n’existe pas réellement. —Si on va chercher par là, moi
non plus, je n’existe pas réellement, dit
le capitaine», le dialogue se déroulant
«après le trente-deuxième chapitre de
l’Ile au trésor» (qui en compte trentequatre) et s’achevant quand le capitaine déclare : «Je suis très content
d’être Alexander Smollett, malgré tous
ses défauts; et je remercie le Ciel à genoux de ne pas m’avoir mis à la place
de Silver. Mais voici que l’encrier
s’ouvre. Chacun à son poste!» Autre information sur le livre (dans «Mon premier livre») qui fut immédiatement
un succès : «L’histoire a, semble-t-il,
donné beaucoup de plaisir à ses lecteurs, et elle a procuré –ou contribué
à procurer– le feu, la nourriture et le
vin à une famille méritante, à laquelle
je m’intéresse. Ai-je besoin de préciser
qu’il s’agit de la mienne ?» Si Stevenson n’est plus là pour gagner encore
de l’argent ni sa famille pour en profiter, le plaisir du lecteur, lui, est toujours vivant. •
ROBERT LOUIS STEVENSON
L’ÎLE AU TRÉSOR
Traduction de l’anglais (Ecosse)
par Jean-Jacques Greif. Tristram,
308 pp., 19,90 €.
Adeline Dieudonné. PHOTO STÉPHANE REMAEL
POURQUOI ÇA MARCHE?
Le syphon de la rentrée
Premier roman explosif
d’Adeline Dieudonné
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
O
n peut dire que
la Vraie Vie tient
du roman d’apprentissage, ce
registre de textes dans lequel
un(e) adolescent(e) passe par
une série d’épreuves qui le font
devenir adulte avec la conviction
qu’il doit forger sa vie. On peut
dire aussi que cette histoire, narrée du point de vue d’une petite
fille de 10 ans qui en a 15 à la fin,
ressort du conte cruel, très cruel,
mais qu’il finit bien. On peut dire
encore que c’est un huis-clos, familial et pervers. La Vraie Vie,
de l’auteure belge Adeline Dieudonné, premier roman impressionnant remarqué par les prix,
raconte d’une voix innocente la
plus prosaïque et la plus tragique des réalités, où se mêlent la
mort, la violence, la misogynie,
la peur, le désir, l’amour, l’intelligence et la haine.
1 Pourquoi un
dragon ?
Dans certains contes initiatiques, albums jeunesse ou dérivés
arthuriens, le dragon a toute sa
place. Plutôt négative: il se combat. Ici, la gentille Monica qui raconte des légendes à la narratrice
et à son jeune frère Gilles évoque
celui qui a creusé la vallée, après
avoir tué tous ses habitants, fou
de chagrin. Après, apeuré, Gilles
a du mal à dormir, pas sa sœur.
«Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait
peur, comme ça on est sûr que ça
n’arrive pas dans la vraie vie.» En
traversant le bois des Petits Pendus, les enfants descendent une
pente en s’accrochant aux racines, et débouchent sur un labyrinthe de voitures cassées. Un
royaume en soi, avec des exploits
qu’on mime dans les guimbardes
rouillées, en essayant de ne pas
se faire prendre par le méchant
proprio. L’imaginaire de l’enfance se déploie en liberté.
2 Un gentil glacier
peut-il mourir ?
Pourquoi pas? Le siphon lui explose la tête devant la narratrice
et Gilles alors qu’elle vient de
commander sa glace préférée,
chocolat-stracciatella chantilly.
On a du mal à y croire, comme
elle. «Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un
rire. Ça n’était pas un rire réel, ça
ne venait pas de moi non plus. Je
crois que c’était la mort. Ou le
destin. Ou quelque chose comme
ça, un truc bien plus grand que
moi.» L’irruption de l’horreur
pure qui a pour conséquence
que rien ne sera jamais plus
comme avant. Des images cauchemardesques ont envahi les
jeunes têtes. Le frère de 8 ans a
une réaction de repli autistique
et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre
qui l’a investi, jusqu’à imaginer
construire une machine à voyager dans le temps pour revenir
juste avant la scène du glacier.
On pourrait se demander ce que
font les adultes.
3 Peut-on aimer
les maths ?
Dans le cas de la narratrice, c’est
ce qui la sauve. Car l’univers familial tire vers le bas : un père
colérique, passionné de chasse
et de trophées, qui boit trop de
whisky et cogne sur sa femme ;
une mère au foyer passive, «une
amibe», seulement passionnée
de jardinage et de chèvres miniatures. «Ma mère n’a jamais
semblé gênée par le vide. Ni par
l’absence d’amour.» L’issue paraît
étroite, d’autant que l’esprit du
petit frère a vrillé après l’explosion du siphon et semble désormais inaccessible. Beau personnage extérieur, le prof de maths
a eu aussi son lot de souffrance,
mais il incarne l’espoir d’une
autre vie pour ce petit bout de
jeune fille sans prénom, au style
franc, lucide et battant qu’on
pourrait suivre au-delà du mot
de fin. •
ADELINE DIEUDONNÉ
LA VRAIE VIE
L’Iconoclaste,
265 pp., 17 €.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ONS’ENMÉGA-GRILLEUNE
LES GAGNANTS DE NOTRE CONCOURS
DE MOTS CROISÉS GÉANTS DE L’ÉTÉ
Ces quelques mots pour vous
féliciter, pour le remplissage et
les nombreux mails-lipogrammes
reçus en retour de la grille géante
de l’été. Cent vingt réponses,
la grande majorité sous les dix
fautes, et quatre sans aucune
erreur. La solution est depuis
quelques jours sur le site de
Libé (1).
La grande grille était sans «E»,
mais un E géant a servi de base à
sa confection, E dessiné, dans la
grille, par les mots «un rond pas
tout à fait clos fini par un trait
horizontal», définition du E par
Georges Perec dans la Disparition.
Trois d’entre vous l’ont trouvé.
Se cachaient aussi d’autres petites
choses, dont les noms de
six compagnons oulipiens de
Perec (Braffort, Duchamp,
Chapman, Arnaud, Roubaud,
Schmidt) formant le O de l’Oulipo,
à droite du E, sur la même ligne de
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
base, la numéro 36, année de
naissance de Perec.
Les vainqueurs des prix :
– Premier lot (stylo Montblanc et
abonnement intégral de six mois
à Libération) : Dominique Cousi.
– Quatre lots suivants
(abonnement intégral de six mois
à Libération) : Huguette Gaymard,
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Monique Wilfart, Daniel
Charreire, Jacqueline Genaudeau,
Bernard Louvel, Corinne
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Bernard Jahier, Camille Passot.
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GORON
(030/
VERTICALEMENT
1. L’été, il a l’air utile 2. 2000 dans les Alpes ; Elle peut coûter un bras
3. Niveau au judo ; Bourgognes aligotés 4. Soude ; Liquide et alliage
avant le second VI. 5. Cours entre Pologne et Allemagne ; Donna une
réponse positive 6. Cent un Romains ; Langue d’Asie ; Cette lettre fut
jadis capitale pour Troie 7. Boisson au yaourt ; Crever 8. Qui fait bloc ; Se
sèchera les cheveux en Suisse (se) 9. Elles ne sont plus au pied du mur
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SEPTUPLES. II. UNIE. AIDE. III. RHÔNALPIN.
IV. IAN. RIOTA. V. NU. DENG. VI. ATTENDRA. VII. FOIRALS.
VIII. AB1. COMBI. IX. IA. ROMMEL. X. SUPPLÉENT. XI. EXPRESSES.
Verticalement 1. SURINAMAISE. 2. EN-HAUT. BAUX. 3. PION. TF1. PP.
4. TEN. DÉO. RPR. 5. ARÉNICOLE. 6. PALINDROMES. 7. LIPOGRAMMES.
8. ÉDIT. ALBÈNE. 9. SÉNAT. SILTS. libemots@gmail.com
CARNET D’ÉCHECS
Par PIERRE
GRAVAGNA
Les 43e Olympiades d’échecs se déroulent jusqu’au 6 octobre, à Batumi (Géorgie). Cette compétition, qui se joue
en 11 rondes, réunit des équipes de 4 joueurs, un remplaçant et un capitaine représentant une nation. Le capitaine peut être l’un des joueurs ou le remplaçant. La compétition est ouverte à toutes les fédérations nationales
affiliées à la Fédération internationale d’échecs (FIDE),
chacune pouvant désigner une équipe pour la section
open et une autre pour la section féminine. A l’issue de
la 4e ronde, les Français sont dans le groupe de tête avec
4 points sur 4. Ils ont successivement battu le Yémen,
l’Uruguay, l’Algérie et le Vietnam. Mais ils sont appareillés contre la très forte équipe polonaise à la 5e ronde.
Les féminines font moins bien: avec seulement 2 points,
elles sont classées 49e sur 150 équipes.
Cette compétition coïncide
avec le 100e anniversaire de
l’indépendance de la Géorgie. Pour fêter l’événement,
le 89e congrès de la FIDE
aura lieu dans la capitale
géorgienne. On peut suivre
les parties, qui débutent
à 9 heures, sur le site
du tournoi en direct:
https://batumi2018.fide.com
Avec les Noirs, Caruana, contre Meier, joue et gagne.
Solution de la semaine dernière : Dd3 !! les Blancs ne peuvent pas prendre
sinon le pion va à Dame. Db7, Dè2; Fa1, Df3; Rg1,Tç1 mat.
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◗ SUDOKU 3783 DIFFICILE
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Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
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Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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1BS GAËTAN
("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. VHS H.S., CD quasi décédés, pour lui, c’est compliqué
II. L’Europe vue du ciel ;
Jupiter est son père et elle
aime la chasse III. Son pet est
agréable ; Il est distingué IV. T
à cheval sur le premier II. ;
Premiers quai Branly à Paris
V. Méchant officier chez
Shakespeare ; Chaîne qui
diffuse de la musique VI. Déméter mère ; Il est sur la
même ligne qu’elle VII. Grand
nom de la boxe ; Poisson
d’aquarium VIII. Constructeur
automobile ; Grand groupe
dans les hydrocarbures
IX. Ils sont fauchés plus rarement que les blés X. Plaques
XI. Fis fi des ravages du temps
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Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de 391€ pour un an d’abonnement
(au lieu de 659,70€, prix au numéro).
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9 1
mois
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SUDOKU 3782 DIFFICILE
Solutions des
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Oaxaca
se file à
l’indienne
Sa culture, sa musique, sa gastronomie ou
son artisanat… tout dans la ville indienne, située
à 400 kilomètres au sud de Mexico, évoque
son enracinement dans la culture indigène.
Une identité que la population défend malgré
des inégalités sociales toujours présentes.
Par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Envoyée spéciale à Oaxaca
(Mexique)
I
ci une fanfare; là, une cloche
qui sonne; des caisses déchargées contre le rideau de fer
d’un magasin, et le tout finit
recouvert du bruit assourdissant
d’un avion qui survole la ville :
Oaxaca, c’est la promesse d’un
chaos sonore dès 6 heures du matin.
La capitale de l’Etat du même nom
se situe à 400 kilomètres au sud de
Mexico, dans une vallée bordée par
la Sierra Madre orientale.
Pour qui arrive de la mégapole,
Oaxaca, 263000 habitants, fait l’effet d’un havre de paix. Le plan de
cette ville fondée en 1532 par les
colons espagnols est simple, car
quadrillé. Les maisons colorées sont
basses, si bien que l’on voit un gros
morceau du bleu du ciel, jusqu’à ce
que tombe, vers 17 heures en été,
l’orage tropical, l’aguacero. Point de
chevaux ni d’hommes coiffés de
sombreros à Oaxaca, comme on
peut en voir près de la frontière
entre le Mexique et les Etats-Unis:
connue pour sa gastronomie, son artisanat, ses galeries d’art, Oaxaca est
surtout la ville indienne du Mexique, ce pays aux 78 langues d’origine
indigène; la cité du syncrétisme entre la culture indigène et les traditions nées de la colonisation. Le
nom entier de la ville est Oaxaca de
Juárez afin de rendre hommage au
premier président de la République,
Benito Juárez, un Indien d’origine
né tout à côté d’Oaxaca.
Si, aujourd’hui, l’atmosphère est
paisible, Oaxaca est régulièrement
le théâtre de soulèvements politiques parfois violents sur le modèle
de ceux qui agitèrent le Chiapas,
dans le sud du Mexique. La population proteste contre les inégalités
sociales et les expropriations dont
sont victimes les paysans indigènes. L’Appo, l’Assemblée populaire
des peuples de OAaxaca, s’est créée
en 2006, réclamant une démocratie
participative à laquelle prendraient
part les Indiens réunis en associations. Ces dernières années, de plus
en plus d’entreprises minières
s’installent sur des terrains appartenant aux Indigènes et dont ils
sont expropriés.
A Oaxaca en 2004. PHOTO JUAN MANUEL CASTRO PRIETO. AGENCE VU
1 Fanfares et processions
Le site de Monte Alban. PHOTO JM CASTRO PRIETO. AGENCE VU
C’est à la demande insistante
des Indiens que l’hymne de l’Etat
d’Oaxaca fut composé, en 1868, par
un musicien célèbre natif des environs de la ville, Macedonio Alcala.
Lui-même n’était pas indigène,
mais ce sont les habitants d’un
village de l’Etat qui sont venus le
solliciter. L’air s’intitule Dios nunca
muere (Dieu ne meurt jamais).
Oaxaca est par ailleurs la ville mexicaine où l’on entend le plus jouer
des fanfares, les bandas. A partir
du XVIe siècle, avec l’arrivée des Espagnols, la fabrication d’instruments de musique dans l’Etat
d’Oaxaca devient une tradition. Les
fanfares accompagnent des processions organisées en mémoire des
défunts toute l’année, en dehors
même de la fête des morts célébrée
le 2 novembre. Plusieurs fanfares
défilent en même temps, si bien
qu’une heureuse cacophonie en res-
Sur le marché d’Oaxaca, en mai 2004. PHOTO JUAN MANUEL CASTRO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
u 51
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VOYAGES/
Dans les rues d’Oaxaca. A droite, un autel en hommage à Frida Kahlo, en 2004. PHOTO JUAN MANUEL CASTRO PRIETO . AGENCE VU
sort. Les bandas accompagnent
aussi baptêmes et mariages. Dans
ce cas, deux effigies géantes représentant une femme et un homme
sont fichées au sommet d’un long
bâton de bois.
2 Sauterelles grillées
et «huipil»
PRIETO . AGENCE VU
La présence autochtone à Oaxaca
s’incarne avec des femmes et des
hommes qui alertent les passants
sur la dépossession de terres subies
par les Indiens, mais aussi en la personne des marchands ambulants.
Le tissage étant une spécialité des
Indiens d’Oaxaca, ils proposent des
hamacs de couleurs vives, des huipil
– les tuniques traditionnelles brodées–, et de la poterie faite d’argile
noire, barro negro, une terre propre
à la région. Les magasins d’artisanat
débordent de pochettes, de trous-
ses, de minuscules paniers en osier
et quantité de tapis. Certains vendeurs ambulants proposent seulement de la nourriture: des fruits, et
du sal de gusano, une poudre orange
composée de sel et de larves d’asticots qui, étalée sur le bord des verres
à mezcal, donnera à l’alcool une
note d’acidité. Les sauterelles
grillées et les fourmis sont des spécialités gastronomiques locales,
même si l’on en trouve ailleurs au
Mexique. Il s’agit encore d’une tradition indienne, puisqu’avant la colonisation, les indigènes manquant de
cochons, de bœufs ou de moutons
puisaient leurs protéines animales
dans les insectes.
3 Collections
sentimentales
Né en 1889 et mort en 1991, le célèbre
peintre Rufino Tamayo était un Indien zapotèque d’Oaxaca. Il a légué
à sa ville natale sa splendide collection d’art précolombien afin qu’elle
ne soit pas victime du trafic
d’œuvres d’art après sa mort, ni
éparpillée entre des collectionneurs
étrangers qui dépouilleraient encore
le pays de son héritage. Ces motivations sont indiquées par un panneau
à l’entrée du musée Rufino Tamayo
d’Oaxaca. Le visiteur est aussi averti
que le lieu n’a pas de vocation anthropologique, ni pédagogique: la
collection est le résultat de choix
sentimentaux et esthétiques.
Le musée comprend des œuvres des
civilisations maya et aztèque choisies tout au long de sa vie par le
peintre, mais aucun tableau de Tamayo lui-même. L’une des statues
les plus touchantes du musée représente un petit homme accoudé sur
ses genoux; il fait songer aux êtres
mélancoliques peints par le Slovène
Zoran Music ou au Penseur de Rodin. En fond sonore, on entend l’accordéon de Richard Galliano ;
l’atmosphère du musée est extrêmement agréable. Cependant, des vigi-
les armés de mitraillettes et protégés de gilets pare-balles surveillent
cette maison coloniale, comme très
souvent au Mexique.
Francisco Toledo est un autre
peintre zapotèque d’Oaxaca. Né
en 1940, il y réside toujours.
Philanthrope, Toledo a fondé l’Institut des arts graphiques d’Oaxaca
situé dans une belle maison
du XVIIIe siècle et doté d’une bibliothèque de 60 000 titres, la plus riche bibliothèque d’art du pays. On
peut le croiser, le matin, alors qu’il
se promène dans la ville pieds nus.
4 Vestiges en plein air
On terminera avec une visite
sur le site archéologique de Monte
Alban. Situé à 10 kilomètres du centre d’Oaxaca, on y trouve les plus importants vestiges de la civilisation
zapotèque, dont l’Etat d’Oaxaca
était le berceau. En 1987, l’Unesco l’a
classé patrimoine historique de
l’humanité. Deux moyens permettent de s’y rendre: avec un taxi qui
empruntera de préférence la
«vieille» route en lacets et un peu cabossée. Cette solution présente
l’avantage d’offrir une vue sur les
montagnes qui entourent la vallée
d’Oaxaca. Des cars proposent aussi
cette excursion. Les taxis reprochent
aux cars de prendre la route «moderne», qu’ils disent balisée et sans
charme. A notre connaissance, les
cars ne reprochent rien aux taxis. De
la grande ville que fut Monte Alban,
il reste des murs et des emplacements de jeux de balles (pelota). Les
archéologues ne peuvent le certifier,
à cause du manque de sources, mais
les Mayas et les Aztèques jouaient
sans doute eux aussi à la pelote.
Comme sur les autres sites du pays,
on atteint les vestiges en plein air
après avoir traversé un musée. S’y
trouvent des urnes funéraires, des
bijoux, des vases, et plusieurs sculptures de jaguars: gardiens immémoriaux des montagnes alentours. •
ÉTATS-UNIS
MEXIQUE
Océan
Pacifique
Golfe
du Mexique
Mexico
Oaxaca
300 km
Pratique
Y aller
Il n’existe pas de vol direct pour
Oaxaca depuis Paris, mais
depuis Mexico, Aeromexico
propose six vols par jour,
avec 1 h 11 de vol.
En voiture : 6 heures.
Y manger
S’offrir un repas dans le
restaurant le plus réputé de la
ville, Casa Oaxaca Restaurant
(à ne pas confondre avec l’hôtel
Casa Oaxaca). On y goûte le
mole, spécialité locale de sauce
au chocolat qui accompagne
les viandes.
Y dormir
Casa Oaxaca Très belle maison
de ville située dans le centre
historique, près de la
cathédrale. Garcia Vigil, 407
Rens. : Casaoaxaca.com.
El Diablo y la Sandia Un lieu
charmant qui compte peu de
chambres, mais dispose d’une
annexe à quelques rues du
bâtiment principal.
Callejon Boca del Monte
Rens. : Eldiabloylasandia.com
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Scarlette Le Corre, ici en avril, cueille et prépare les algues. comme les haricots de mer (ci-dessous).
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
La pêcheuse propose plusieurs
L’unique
pêcheuse
recensée en
France récolte,
prépare et
vend – en
sachets à
épices ou à thé ,
en moutarde,
en mayonnaise
et même
en caramel –
des végétaux
marins. Une
production
fragile et
contrainte
par les marées.
Par
PIERRE CARREY
Envoyé spécial au Guilvinec
Photos
FABRICE PICARD. VU
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
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STE
CÔ MOR
R
D’A
Ce matin, Mon Copain JP est resté à quai. et dégage un gaz en pourrissant, vertueuse
Le Corre travaille à pied: c’est journée algues. quand on la mange bien conservée), la dulse
Sa spécialité. Ce qui fait venir les journalistes (goût sucré, qu’un chef breton ajoute au riz au
aussi, pas seulement attirés par le destin de lait)… Chacune a ses qualités, ses saveurs, ses
cette femme qui cabote, mais curieux de ces teintes et ses textures, avec pour point comaliments bio, minceur, végans, santé, et puis mun une forte teneur en minéraux, antioxymodernes et pourtant si vieux… Plage de Men dants, fibres… «Ce sont des antifatigue et des
Meur, à marée basse, la Bretonne cueille au coupe-faim, vend Le Corre. Vous m’avez vue
couteau des Himanthalia elongata, les «hari- en pleine santé ? C’est grâce aux algues !»
cots de mer», qui ressemblent plutôt à des tagliatelles par la forme et des lianes de forêts Fille de marin. Elle appelle ses amis pour
vierges par la taille, un bon mètre de végétal le casse-croûte. «Pas trop crevés de ce matin?»
qui se recourbe doucement sur lui-même. «Je Ils s’attablent, elle est déjà penchée sur un récoupe comme des cheveux», dit-elle. Le geste chaud à gaz. Elle sort le riz à point et saupous’accélère. L’eau commence à monter et il faut dre de paillettes de wakamé, qui se réhydraabsolument bourrer les paniers: cette algue tent sur-le-champ. Elle ajoute un beurre blanc
se récolte un mois par an en théorie, deux fois et sert avec du filet de lotte. Dans l’assiette, on
quatre jours en réalité, en fonction des coeffi- sent que ça vient de la mer mais que ce n’est
cients qui empêchent de grimper sur les ro- pas du poisson. Leçon de plongée. Le Corre
chers. Elle va si vite que la
prépare une seconde recette: une salame entaille le pouce. Le
lade de melon, tomates, champiManche
sang pisse un moment dans
gnons, avocat, mandarine,
l’eau. Le sel entre dans la
pomme, poire et, donc,
plaie. «Les amis, il va falloir
dulse. Sucré-salé-iodé. Elle
Île
se dépêcher.»
a trouvé la formule sur un
d’Ouessant
FINISTÈRE
salon de paysans récoltants
Mer
d’Iroise
«Un vrai potager». Presdu côté de Marseille: «J’en
Quimper MORBIHAN
que marée haute. Scarlette
avais marre de manger tous
Le Corre titube sur le récif.
les midis chez l’un et l’autre.
Le Guilvinec
«Ça me fera de l’entraînement
Un coup aligot, un coup chouOcéan Atlantique
pour les soirées tango !» Ses
croute, je ne vous dis pas… Je
20 km
amis, un groupe d’étudiants et un
me suis dit que j’allais acheter des
jardinier à la retraite, enfoncent les alcrudités et utiliser mes algues avec. C’est
gues dans des sacs à oignons et la laissent fi- une salade qui réveille bien.»
nir seule, entourée de mer, profitant jusqu’au Fille de marin militaire, descendante de pêdernier moment de la cueillette. La pêcheuse cheurs –«Un grand-père et deux oncles morts
revient sur le sable et reprend ses grandes en- en mer» –, Scarlette Le Corre dit qu’elle a
jambées, sa cadence des épaules, ses doigts commercialisé ses premières algues à 4 ans.
nerveux de ne rien faire plus de deux minu- Assez pour s’offrir une souris chocolat-carates. «C’est fini. On reviendra dans un an. On mel chez la boulangère. Elle a fait mécanine peut pas faire plus, il faut laisser à l’algue cienne sur des bateaux, esthéticienne, déle temps de repousser.» Elle souligne : «Si on marcheuse de livres à domicile, puis
entretient bien, c’est un vrai potager.» L’ancien pêcheuse et enfin pêcheuse d’algues.
jardinier approuve. Les haricots sont coupés En 1992, elle approvisionne les usines chimile plus long possible mais la racine est préser- ques, dans la tradition des fours à goémons
vée. Rien à voir avec les machines des récol- qui, pendant un siècle, ont fait vivre les côtes
tants industriels, qui sévissent dans le Finis- bretonnes: les gens amassaient des algues en
tère Nord et arrachent tout, travaillant pour vrac, à terre ou sur la mer, qui terminaient
le compte des géants cosmétiques.
dans des flacons d’iode pour les désinfecA cinq minutes en voiture de la plage, «l’al- tants en pharmacie ou la fabrication des plaguerie» sent de moins en moins l’océan. ques photographiques. Quelques-uns, les
L’iode se voile de sucre et d’une pointe d’aci- plus pauvres, mettaient aussi de l’algue dans
dité. Un parfum entre la confiserie et le vinai- la gamelle. Il était bien tombé, l’or du goégre balsamique. Les haricots sont lavés, blan- mon, en pleine crise de la sardine, quand le
chis dans un bain bouillant, mis en bocaux poisson avait migré plus au sud. Le marché
frais ou en sachets déshydratés. «Dites, vous s’est écroulé à partir des années 50 avec l’apn’allez pas trop traîner à l’atelier, il y a tous parition de l’iode de synthèse.
mes secrets ici!» Scarlette Le Corre préfère que Fin des années 90, Le Corre décide de cueillir
le visiteur reste à l’entrée du magasin, vaste des algues alimentaires. Elle a rencontré le
hall où elle affiche ses spécialités en deux co- professeur Pierre Mollo, sommité internatiolonnes sur un tableau, le poisson à gauche nale du plancton, qui prédit: «L’avenir, c’est
– foie de lotte, soupe, rillettes, tartares, bis- de cultiver le wakamé. Et de le manger.» L’hisque– et les végétaux à droite –salicornes, cris- toire se répète: le thon et autres espèces comtes-marines, qui poussent aux abords des pla- mencent à se raréfier dans les eaux du Guilviges mais pas sous l’eau, belles variantes des nec, les algues permettent de combler les
cornichons pour le hors-d’œuvre.
casiers. Mais peu de pêcheurs se lancent.
Deux clients entrent: «On voudrait acheter un Scarlette Le Corre: «J’ai failli fermer le magacadeau d’anniversaire… C’est un peu original. sin, au début les algues étaient un produit de
On pensait aux algues, pour changer du pois- farfelu.» Elle prend l’air interloqué: «Mainteson.» Les algues ? En sachets à épices ou à nant, on dirait qu’un truc se passe.» •
thé? En moutarde, mayonnaise ou même caramel ? En bocal en verre ? Et d’abord, de
quelle algue parle-t-on ?
D’autres affiches au mur tentent de démêler
la question. Le Corre propose plusieurs sortes
parmi les 24 espèces comestibles en France.
Les haricots de mer (à essayer comme des
spaghetti), le wakamé (comme une pâte à
lasagne, idéal en omelette, comme la plupart
des algues d’ailleurs), le nori (connu pour enrouler les sushis), la laitue de mer (alias «algues vertes», dangereuse quand elle prolifère
sortes d’algues parmi les 24 espèces comestibles en France : le wakamé, le nori…
Scarlette
Le Corre
Algues
au rythme
L
es marins se marrent encore.
Une touriste. Des talons hauts.
Un carrelage glissant. Et la dame
bien mise a dérapé, chuté tête la
première dans une allée grouillante de la
halle aux poissons. La jupe remontée sur un
lit de glace et de flétans. Catastrophe. Eclat
de rire général. Les négociations pour
les prix perturbées. Un témoin : «On n’avait
encore jamais vu une culotte à l’air en
plein marché.»
Un an après le «drame», les autorités du Guilvinec, un des principaux ports de pêche en
France et un bourg touristique discret du
Finistère Sud, ont banni l’accès de la criée
aux non-professionnels. «Marin ou pêcheur,
ce n’est pas vraiment pour les femmes», dit
Scarlette Le Corre. Une femme, donc. Qui est
pêcheuse. Elle est unique, en effet, première
patronne pêcheuse recensée en France,
Légion d’honneur épinglée pour cet apparent
combat, reportages pour les télés et les magazines qui la montrent à l’œuvre, sur Mon
Copain JP, sa coquille de noix qui remonte
le chenal en direction du large, elle en ciré
jaune, à la proue, heureuse comme une actrice américaine dans Titanic. En vérité, elle
galère. Des heures de roulis pour des filets à
moitié pleins. Elle prend un sourire vaguement content. Mais Le Corre sait que marin
ou pêcheur n’est «pas un métier» pour grand
monde, ni femme ni homme.
FOOD/
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L’ANNÉE 68
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague,
de l’assassinat de Luther King à 2001,
l’Odyssée de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans le
monde entier, bien au-delà
du Mai français. En 2018,
Libération revisite, chaque samedi, les
temps forts d’une année mythique. Et retrouvez
sur notre site notre série vidéo «1968 version mobile» :
comment aurait-on suivi et raconté les événements
de 68 avec un smartphone et ses applis ?
Design du futur
LA BANQUETTE
SPATIALE
Organique ou anthropomorphe,
en plastique dur ou gonflable, le mobilier
des années 60 s’inspire de la conquête
de l’espace. Une révolution d’intérieur,
popularisée notamment par «2001,
l’Odyssée de l’espace» de Stanley Kubrick.
Par
ÈVE BEAUVALLET
L
Un modèle Tulip,
dessiné par Eero
Saarinen.
PHOTO KNOLL
e 27 septembre 1968. A l’heure où les
ménages bourgeois se meublent encore majoritairement en Louis XVI,
en Regency, en Empire ou en Moderne, les
Français découvrent sur les écrans de cinéma 2001, l’Odyssée de l’espace. Un
big bang cinématographique, bien sûr,
mais aussi un formidable porte-voix de la
révolution formelle, esthétique et politique
en cours dans le design. Le film de Stanley
Kubrick compte 35 décorateurs, 20 spécialistes en effets spéciaux, deux recrues de
la Nasa, mais aussi une poignée de grandes
signatures de l’ameublement, en pleine
rupture avec les codes du modernisme du
Bauhaus et du fonctionnalisme des années 20: les Français Olivier Mourgue (avec
ses fauteuils Djinn) et Pierre Paulin (avec
son siège Mushroom), dont le mobilier psychédélique aux couleurs pétaradantes
vient d’être starisé dans Oscar (1967) avec
Louis de Funès. Mais aussi le Finno-Américain Eero Saarinen (avec les courbes de sa
série «Tulip»).
Autant de pièces dont le film accélérera le
processus d’iconisation, au point qu’elles
continuent d’imprimer l’imaginaire
des réalisateurs de science-fiction
d’aujourd’hui. «Ces pièces sont des rockstars
du design, résume Mélissa Mariller, designer et auteure d’un mémoire sur l’annonce
d’un futur par le design de mobilier (1). Regardez, par exemple, la série Maniac pro-
duite cette année par Netflix : elle joue sur
une ambiguïté temporelle, on n’arrive pas
trop à dater l’action, mais la plupart du mobilier s’inspire clairement de la décennie 60-70 et regorge de références aux Paulin et aux Mourgue. Il faut aussi préciser
qu’une partie du mobilier de 2001… existe
depuis près de dix ans quand Kubrick l’utilise. La chaise Tulip, éditée par Knoll, date
de 1958 et fait déjà une apparition dans la
série Star Trek en 1967. C’est presque déjà du
rétrofuturisme !»
ÂGE ATOMIQUE
Car même si le film lui offre une vitrine
mondiale et grand public, la space odyssée
domestique commence bien avant la
fin septembre 1968. Après la Seconde
Guerre mondiale, les entreprises se lancent
dans une fulgurante course à l’innovation,
en étroite collaboration avec une nouvelle
génération de designers qui, pour beaucoup, viennent de l’architecture. Olivier
Mourgue s’allie ainsi à l’entreprise française
Airborne, Pierre Paulin travaille avec des fabricants de maillots de bain pour mouler
ses sièges avec le jersey le plus performant.
Au cours des années 50-60, l’arrivée du
plastique et de la fibre de verre permet de
produire des images jusqu’alors fantasmées, de modeler des formes courbes,
épousant l’imaginaire de la conquête spatiale et de l’âge atomique. «Les objets de la
vie quotidienne, frigo, grille-pain, etc., s’inspirent des formes des casques de cosmonautes, par exemple», rappelle encore Mélissa
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Latin et foie gras pour tous
Fauteuil dessiné
par Quasar
Khanh. KEYSTONE
Edgar Faure, ministre de l’Education nationale,
profite d’un déplacement en Dordogne pour philosopher sur l’école, en n’omettant pas la touche
locale. En évoquant l’enseignement du latin,
le ministre dit ne voir que «des avantages à
ce qu’en cinquième, on donne à tous les enfants
quelques connaissances basiques de cette origine
de la langue française […]. Nous l’offrirons à tout
le monde au lieu d’en faire une sorte de plat réservé, comme le foie gras. Si le latin, c’est le foie
gras, alors ce n’est pas un élément de culture indispensable. Ou alors il faut donner du foie gras à
tout le monde».
. FRANCE. GAMMARAPHO
Téléphone : tout augmente
Et pas qu’un peu. Côté téléphone, comme on
disait alors, l’abonnement parisien prend
20 % d’un coup, la redevance pour un poste
supplémentaire est multipliée par trois et le tarif du service des abonnés absents par deux.
Quant à la liste de ce qui n’augmente pas, elle
nous permet d’apprendre qu’il existait des communications interurbaines manuelles, semiautomatiques ou automatiques, des avis d’appels, des PCV et des préavis. C’était certes compliqué mais cela ne concernait que les 2,4 millions de personnes qui, chose rare encore,
avaient le téléphone.
Les sièges Djinn d’Olivier
Mourgue dans 2001,
l’Odyssée de l’espace
(1968). PHOTO DB. MGM
Le règne du jetable,
valeur repoussoir
aujourd’hui, n’en reste
pas moins un gros doigt
d’honneur adressé
alors aux canons
de l’ameublement
bourgeois.
chitecture à la culture pop naissante. A partir des années 60, ce qu’on expérimentait
encore, côté gonflable, sur les chars, les gilets de survie, les zodiacs ou encore les
ponts, est appliqué aux infrastructures et
équipements civils – pavillons d’expositions, piscines ouvertes, équipements sportifs… L’utopie, alors, est de reconditionner
la ville du futur pour une société de masse
en mouvement permanent. «Le gonflable
épouse complètement la contestation de
l’époque, indique Valentina Moimas, conservatrice aux collections Architecture du
centre Pompidou et commissaire de la future exposition sur le gonflable du centre
Pompidou de Malaga. Facilement démontable, léger donc transportable, participatif
–on trouve alors des publications américaines pour apprendre à faire son propre objet
gonflable –, des coûts bas, une dimension
d’expérience…»
HYMNE À L’ÉPHÉMÈRE
Et voici proclamé le règne du jetable, valeur
repoussoir aujourd’hui mais qui n’en reste
pas moins, à l’époque, un gros doigt d’honneur adressé aux canons de l’ameublement
bourgeois, au mobilier comme valeur de
placement. On découvre alors, en 1964, le
fauteuil de Bernard Quentin, premier objet
complètement gonflable, puis le modèle
Blow, premier fauteuil gonflable à être produit en série (1967) et à connaître un succès
international, modelé par le trio de designers et architectes milanais De Pas, D’Urbino et Lomazzi –également auteurs de Joe
Sofa, ce canapé en forme de gant démesuré,
en hommage au joueur de base-ball américain Joe DiMaggio. Ces radicaux affiliés à
l’Antidesign entendent signer, avec leur
fauteuil gonflable, un véritable hymne à
l’éphémère.
A l’international, ce virage futuriste et
pneumomaniaque trouve ses plus fantasques ambassadeurs chez les Italiens. C’est
l’hégémonie des maisons d’édition Zanotta,
Flos ou encore Cappellini, avec leurs meubles-manifestes, en totale rupture avec la
trinité «fonction-utilité-beauté», garante du
bon goût moderniste. Mais la France n’est
pas en reste, elle qui vit naître une autre entreprise de démocratisation du design futuriste quelques mois avant la sortie de 2001,
l’Odyssée de l’espace. Pour l’inauguration du
centre commercial de Parly 2, l’enseigne
Prisunic présente une maison ovni conçue
par Jean Maneval et lance un pavé dans la
mare avec son premier catalogue de vente
de mobilier moderne par correspondance,
en avril 1968. Une aventure dans laquelle
embarquent entre autres Raymond Loewy,
pape et père du design industriel, et Olivier
Mourgue, dont le mobilier peuple alors les
plateaux de Kubrick.
Surtout, c’est l’époque où émerge Quasar
Khanh, génial inventeur de la gamme «Aerospace» en 1967, dont les différents modèles –Satellite, Apollo, Venus, Pluton, Jupiter – sont proposés en plastique
transparent, bleu, rouge, jaune, gris fumé
ou orange, celui qui se vendra le plus. Un
tube de la pop culture, au sujet duquel Qhasar Khanh écrit : «L’air est constructible :
matière englobant toutes les autres matières, il peut être contenu au lieu d’être rempli
et servir ainsi de brique élémentaire.»
Comme les pièces de Paulin ou de Mourgue
avec le film de Kubrick, les deux créations
stars de la vie gonflable que sont le fauteuil
Blow et la gamme «Aerospace» ont toutes
deux été intronisées par le cinéma. Même
si «intronisées» n’est sans doute pas le mot,
tant les deux films où elles figurent leur réservent un sort ambigu. En 1969 dans
le Cerveau, le réalisateur Gérard Oury dégonfle Blow de manière gaguesque, à coups
de cigare écrasé sur l’accoudoir, pour la fameuse scène de la piscine avec David Niven
et Eli Wallach. En 1968, le décorateur Agostino Pace utilise Aerospace pour meubler la
chambre «étouffante» de Chloé dans la première adaptation du roman de Boris Vian
l’Ecume des jours, réalisée par Charles Belmont. Presque une préfiguration du regard
porté par l’époque actuelle sur cette utopie
plastique fantastique, mais si peu écolo. •
(1) Histoires d’objets fantasmés, histoires fantasmées d’objets de Mélissa Mariller. Beaux-arts de
Lyon, 2015.
«Je trouvais ça stupide
d’arrêter et je suis parti
dans l’enfer, comme
un abruti complet.»
HENRI PESCAROLO
Pilote de l’écurie Matra sur les 24 Heures
du Mans
En 1968, les 24 Heures se tiennent en septembre,
sous une pluie battante et en pleine nuit. La Matra 630M est revenue au stand pour un essuieglace grillé. Servoz-Gavin, le pilote, refuse de repartir dans ces conditions. Mais «Pesca» dit
banco à Jean-Luc Lagardère, le propriétaire de
l’écurie.
PEOPLE
SIPA
Mariller. Ainsi voit-on naître des créatures
organiques, inspirées du végétal, comme
cette fameuse Tulip Chair d’Eero Saarinen,
mais aussi du mobilier anthropomorphe,
qui invite à d’autres interactions entre l’assise et le corps. C’est la singularité de la série «Djinn» d’Olivier Mourgue, avec sa
structure tubulaire en acier et sa mousse en
polyester capable de faire ressembler une
chaise longue à un chromosome. Stanley
Kubrick l’utilise à la fois pour son imaginaire «nouvelles technologies» mais aussi
pour sa connotation spirituelle, si l’on en
croit Mélissa Mariller: «Dans la culture musulmane, le mot djinn désigne des êtres surnaturels aptes à se transformer en différentes formes. Et en effet, le mobilier d’Olivier
Mourgue donne presque l’impression de
pouvoir manipuler les hommes. C’est le
thème principal de 2001…»
L’après-guerre voit aussi émerger dans la
sphère publique une technologie inédite
jusqu’alors, développée par les armées américaines et britanniques. Alors que l’on envisage l’air non seulement comme le plus
léger des matériaux, mais aussi comme le
plus puissant, arrive l’hégémonie du gonflable. Richard Buckminster Fuller et Frei
Otto sont, dès les années 50, les pionniers
de la réflexion autour des structures pneumatiques, déployée ensuite dans les années 60 chez les métabolistes japonais ou
chez Archigram, collectif britannique
d’avant-garde qui puise dans la science-fiction et la bande dessinée pour ouvrir l’ar-
Marie-Gabrielle et le chah
Elle est la fille du dernier roi d’Italie, Humbert II,
et la petite-fille de Victor-Emmanuel III. Mais
en 1968, Marie Gabrielle Josèphe Aldegonde
Adélaïde Marguerite Louise Félicitée Janvière de
Savoie vient de refuser la main de Mohammad
Reza Pahlavi, chah d’Iran, un peu effrayée par la
vie à la cour du dignitaire chiite. A la place, elle
épouse le promoteur Robert de Balkany (sans
lien de famille avec le Patrick du même nom).
© Jul. Figurine : femme nue aux bras en ailerons © RMN - GP (Md
(M L) / F. Raux. Sarcophage
ge de chat © MdL, dist. RM
MN - GP / C. Décamp
mps.
s Sarcophag
oph e de Tamoutnefret © MdL, dist. RMN - GP / G. Pon
Poncet
cet.. Gran
Grande
de gourde © MdL / C. Tabbagh.
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L’ARCHÉOLOGIE
EN BULLES
Du 26 septembre 2018 au 1er juillet 2019
D
exposition au musée du Louvre
http://petitegalerie.louvre.fr
Billets sur ticketlouvre.fr – Adhérez sur amisdulouvre.fr
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