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Libération - 29 08 2018

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2,00 € Première édition. No 11586
En 2015, à Paris. PHOTO NICOLAS GUIRAUD
CINÉMA
MERCREDI 29 AOÛT 2018
www.liberation.fr
«Burning» de Lee Chang-dong,
de chair et de cendre
ET LES SORTIES DE LA SEMAINE, PAGES 24 À 29
POURQUOI HULOT
A RAISON
Le ministre de la
Transition écologique
a pris le gouvernement
de court mardi en
annonçant sa démission.
Son renoncement acte
l’incompatibilité entre
le modèle libéral de
croissance et l’urgence
climatique.
PAGES 2-11
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 29 Août 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Déchirure
Peut-on être à la fois probusiness et proplanète ? C’est
la question de fond posée par
la démission radiophonique
de Nicolas Hulot, ministre
écologiste qui avait
le sentiment de s’être changé
en simple plante verte du gouvernement Philippe. A l’origine, un incident d’apparence
mineure, la présence d’un lobbyiste des chasseurs dans une
réunion élyséenne, débouche
sur un réquisitoire féroce : la
macronie, dit Hulot, est minée
par les lobbys économiques,
dont l’influence pernicieuse
défait systématiquement, telle
la tapisserie de Pénélope,
l’ouvrage qu’il tente de tisser
jour après jour. C’est un fait
que les intérêts privés, largement représentés au gouvernement, ont plusieurs fois
annulé ou édulcoré les projets
poussés par le ministre de
la Transition écologique. Mais
l’affaire est plus large : entre
Hulot et ses collègues, le fossé
est philosophique. Et cette
fois, le grand écart du «en
même temps» provoque la
déchirure. Les enjeux environnementaux sont désormais si
pressants, si divers, si «totalisants», ils impliquent l’industrie, la ville, l’alimentation,
l’énergie, les transports et, au
bout du compte, l’avenir de
l’humanité. Ils ne peuvent être
pris en charge par un seul ministre, aussi talentueux soit-il.
Un ministère vert ne suffit
pas : c’est tout le gouvernement qui doit verdir. Or il ne
saurait le faire en se réclamant
du libéralisme. Pour limiter le
changement climatique, pour
assainir les aliments, pour réguler les transports, pousser la
révolution énergétique, ménager la planète, il faut reprendre la maîtrise de l’économie
et de la finance. Le vaste lobby
des entreprises ne cesse de peser à l’inverse, fustigeant
les normes, les règlements,
l’intervention publique,
la fiscalité incitative. On
dit que l’écologie est neutre,
qu’elle s’impose à tous les
partis. C’est une vaste blague.
Elle implique au contraire
la conduite collective du développement, la coordination
intime du privé et du public.
Par nature, la lutte pour la nature est socialisante. Le macronisme cherche à concilier
laisser-faire et écologie.
C’est un oxymore politique,
une faille philosophique.
Hulot est tombé dedans. •
Nicolas Hulot, le 19 décembre à l’Assemblée nationale. PHOTO CHRISTOPHE MORIN. IP3
NICOLAS HULOT
Une transition
logique
Le ministre a annoncé mardi sa démission
sur France Inter, après des semaines d’un «putain
de dilemme» au sein d’un gouvernement
où l’écologie a du mal à exister en dehors des effets
d’annonce. Récit d’une décision surprise
mais longuement mûrie.
Par
ALAIN AUFFRAY,
MAÏA COURTOIS,
JÉRÔME LEFILLIÂTRE,
et CORALIE SCHAUB
«J
e n’y crois plus.» Au bord
des larmes, la voix nouée,
Nicolas Hulot rend les
armes, mardi matin, au micro de
France Inter. A la surprise générale.
Il n’en a parlé à personne. Ni au Président, ni à sa famille, ni à ses amis,
ni à ses collaborateurs. Un coup de
tonnerre. Lui-même, sans doute, ne
s’était pas préparé à craquer en direct. Le désormais ex-ministre de la
Transition écologique et solidaire
d’Emmanuel Macron est un imprévisible, un impulsif. Mais le coup de
tonnerre ne vient pas de nulle part.
Loin de là.
La tempête grondait dans le crâne
de Hulot depuis des semaines.
Le 2 août, nous avons reçu un coup
de fil du ministre. Il nous appelait
depuis la Bretagne, où il se réfugie le
plus souvent possible. Nous ne lui
avions pas parlé depuis des mois: il
s’était refermé comme une huître
après «l’affaire Ebdo» et les accusations de viol portées en février
contre lui (lire pages 8-9). Ce matin-là, nous avons illico compris
pourquoi Hulot nous appelait. Dans
un éditorial un peu sévère, nous avions pointé le fait que face à l’urgence absolue d’une crise environnementale qui menace la survie
même de l’humanité, la tête de l’exécutif se contente de belles paroles.
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le lobbyiste Thierry Coste, fin novembre. PHOTO YANN CASTANIER. HANS LUCAS
Hulot nous trouvait-il injuste? Soupir. «Pas du tout. Le plus emmerdant, c’est ce qui est dit dans l’édito:
on est sur la trajectoire de rien. Ils
[Macron et Philippe, ndlr] n’ont toujours pas compris l’essentiel. Le problème, c’est le modèle. Cela me fait
penser à cette phrase de Bossuet :
“Nous nous affligeons des effets mais
continuons à adorer les causes.”» Et
de nous confier en off le «putain de
dilemme» qui le taraudait chaque
jour et l’empêchait parfois de dormir. «Mon problème est très simple.
Soit je m’en vais et ce sera bien pire,
il y aura trois EPR de plus dans les
prochaines années. Soit je reste, et
il n’y aura pas le grand soir.» Hulot nous confirmait avoir été sur le
point de claquer la porte en juin.
Mais Macron avait remis une pièce
dans le juke-box pour le retenir,
mais l’écologiste n’a pas été dupe.
«Ils m’ont donné [l’inscription de
la biodiversité et de la lutte contre
les changements climatiques dans]
l’article 1 de la Constitution, les éoliennes offshore [six projets confirmés
fin juin] pour ne pas que je me
barre», se désolait-il.
«BONJOUR, ÇA VA»
Le 3 août, Hulot est rentré à Paris
pour le dernier Conseil des ministres avant la pause estivale. Puis
il a rejoint sa maison en Corse. «J’ai
dîné chez lui, là-bas, il y a quinze
jours. Il n’avait pris aucune décision
[quant à sa démission]. Mais il était
désespéré. Qui ne l’aurait pas été à
sa place?» raconte Maxime de Ros-
Un chasseur sachant chasser
Thierry Coste, lobbyiste présent
lundi lors de la réunion avec
Hulot, a obtenu du Président
les mesures qu’il attendait.
L
e cliché non autorisé a circulé sur les réseaux sociaux. Le 15 décembre, un chasseur n’a pas résisté à la tentation d’immortaliser l’instant en dépit de l’interdiction des
communicants du Président. Venu fêter son anniversaire dans un gîte proche du château de
Chambord, Emmanuel Macron a dérobé une
heure aux siens pour assister au «tableau»,
l’hommage au gibier abattu qui clôt les grandes
chasses du domaine. Face aux patrons des fédérations de chasse, le chef de l’Etat se lance
même dans un éloge improvisé de la chasse,
«formidable atout pour la biodiversité»: «Je serai
le Président qui développera la chasse, vous
pourrez toujours compter sur moi.» Maître de cérémonie, Thierry Coste, le patron de la société
tolan, le fondateur de l’association
Fermes d’Avenir, un proche. A-t-il
parlé de Macron, de Philippe ? A
peine. «Il a juste dit qu’ils sont dans
le système, qu’ils sont le système. Il a
établi des liens personnels et amicaux avec eux, mais sur le fond, ils
sont bien de mondes différents.»
Contre toute attente, c’est le sujet
des chasseurs qui a sans doute
été la goutte d’eau faisant déborder
l’océan de couleuvres avalées (lire
Lobbying et Stratégies, et relais attitré la Fédération nationale des chasseurs auprès des pouvoirs publics, exulte. Depuis Giscard, aucun chef
de l’Etat n’avait manifesté un tel empressement
aux chasseurs. Mi-février, les belles paroles présidentielles se précisent. Au patron de la fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen, Macron annonce la réhabilitation de la chasse à
courre et s’engage à obtenir de l’Europe une dérogation pour que la chasse à l’oie cendrée soit
prolongée d’un mois dès 2019. Cerise sur le gâteau, il promet de diviser par deux le prix du permis de chasse national, de 400 à 200 euros.
Quitte à heurter son ministre de l’Ecologie, Nicolas Hulot. Pour Coste, c’est carton plein.
La rencontre du lobbyiste avec Macron remonte
au printemps 2017, peu avant la première intervention du candidat En marche devant la fédération des chasseurs. Le sénateur ex-PS de Côte-d’Or et marcheur de la première heure
François Patriat s’est chargé des présentations.
«Il a d’abord été mon ennemi personnel quand
pages 4-5). Lundi, une réunion
prévue de longue date se tient
à 17 heures à l’Elysée avec le Président en personne et les usual suspects du lobby de la chasse française.
CADEAU PROMIS
Autour de la table, dans le bureau
présidentiel, Nicolas Hulot est accompagné de son secrétaire d’Etat,
Sébastien Lecornu. Le sénateur LREM François Patriat, grand
j’étais rapporteur de la loi chasse sous Jospin,
avant de devenir un ami», se souvient Patriat,
qui chasse avec Coste. Une fois le contact établi,
le lobbyiste ne lâche plus sa proie. «J’étais le conseiller ruralité-chasse de Macron, mais à titre
amical», précise Coste qui, durant la campagne,
convainc le candidat –alors soucieux d’atténuer
son image de «président des villes»– d’accéder
à plusieurs revendications des chasseurs, dont
la réouverture des chasses présidentielles. Celui
qui fut directeur de campagne du candidat
Chasse, pêche, nature et traditions en 2002, mais
aussi conseiller de tous les prétendants au pouvoir suprême (Chirac, Sarkozy et même Ségolène
Royal), multiplie dès lors les notes au candidat.
Pour lui, il s’agit de ménager l’avenir. Pour Macron, d’élargir son électorat. «En l’écoutant, Macron avait le sentiment de parler au vrai peuple,
aux gens des campagnes qui se méfient des habitants des villes», indique un proche. Une stratégie qui marginalisait de fait Hulot.
NATHALIE RAULIN
ami des chasseurs et de Macron, est
également de la partie. En face, le
patron de la Fédération nationale
des chasseurs, Willy Schraen, est
venu avec deux de ses collaborateurs. Mais aussi avec Thierry Coste,
indéboulonnable lobbyiste prochasse, bête noire des écolos depuis
plus de vingt ans. Coste décrit une
ambiance plutôt détendue : «On a
eu une courte discussion avec Hulot
dans le salon, dix minutes avant le
début, “bonjour, ça va”.» Les deux
hommes se tutoient. Commence
alors une longue réunion d’arbitrage, de près de deux heures. C’est
dire l’importance que le chef de
l’Etat accorde à ce sujet (lire ci-dessus). Il s’agit de décider quelles concessions devront faire les chasseurs
en échange du cadeau promis par
Macron : le coût du permis de
chasse ramené de 400 à 200 euros.
Si Hulot laisse voir Suite page 4
4 u
ÉVÉNEMENT
que «des choses
ne lui plaisent pas», la réunion se
serait passée «normalement», assure une source ministérielle. Selon
Coste, elle aurait même été «animée
mais courtoise». Mais sur RTL mardi
soir, Sébastien Lecornu a rapporté
que son collègue n’était visiblement
«pas dans son assiette». Selon un
autre participant, il était au bord
des larmes…
Ce qui fait doucement sourire Willy
Schraen: «Il était tout à fait normal,
juste à côté du Président. Il mâchait
même un chewing-gum, plutôt détendu.» C’est après le départ du chef
de l’Etat que le ton serait brièvement
monté entre Coste et Hulot. Sitôt
sorti de l’Elysée, tandis que les chasseurs se précipitent sur les micros
pour chanter les louanges de ce président bienfaiteur, Hulot regagne
son bureau avec sa mine des mauvais jours, annulant l’interview qu’il
devait accorder le soir même au Figaro. Sur le chemin, il appelle Allain
Bougrain-Dubourg, le président
de la Ligue pour la protection des
oiseaux (LPO). Ce dernier raconte:
«Il était extrêmement déçu par le
cadeau fait aux chasseurs, il en était
même affecté. Il espérait que Macron
aurait un minimum de délicatesse à
l’égard de ses revendications.»
Suite de la page 3
Libération Mercredi 29 Août 2018
Les quatre
couleuvres qui ont
eu du mal à passer
Dossiers
nucléaire, agricole,
diplomatiques…
Passage en revue
des camouflets clés
encaissés par Hulot
ayant miné la portée
son action depuis
le début
du quinquennat
Macron.
L
es reproches n’auront eu de
cesse de pleuvoir. Quinze
mois durant, Hulot le militant, aussi sincère qu’il ait pu être
dans ses prises de parole, aura enchaîné les concessions. Le ministre
d’Etat promettait de «cranter» des
objectifs, poser des jalons pour la
suite. Sauf que la suite se fera sans
lui, qui a admis en partant l’insuffisance des «petits pas» effectués lors
de son passage aux affaires (lire cidessous). Retour sur les luttes et les
bras de fer d’un ministre qui,
comme il l’a regretté mardi, avançait
«tout seul» face aux lobbys, aux tenants d’une agriculture productiviste et au tandem Macron-Philippe,
lequel réclamait une planète «great
again» sans vouloir rien concéder
pour autant.
NUCLÉAIRE
Parmi les points d’achoppement
majeurs entre Nicolas Hulot et le
Premier ministre, Edouard Philippe,
qui est un ancien d’Areva (rebaptisé
Orano), figure la réduction de la
part du nucléaire dans la production d’électricité. Le premier avait
d’ailleurs confié en off à Libération
sa crainte de voir «trois EPR de plus
dans les prochaines années» s’il quittait le gouvernement.
En novembre, moins de six mois
après sa prise de fonctions, l’ancien
présentateur d’Ushuaïa avait dû annoncer que la France ne pourrait pas
ramener de 75 % à 50 % la part de
l’atome dans le mix électrique
en 2025, un objectif pourtant inscrit
dans la loi de transition énergétique
de 2015. Il évoquait alors un report
de l’échéance pour 2035, mais
les discussions –qui se tiennent en
ce moment – sur la révision de la
programmation pluriannuelle de
l’énergie (PPE) ne lui auront visiblement pas permis d’obtenir un nouveau calendrier précis. Ni de faire
en sorte que le texte mentionne le
nombre et le nom des réacteurs à
fermer. Mardi, en expliquant les raisons de son départ, Hulot a laissé
entendre que sur ce sujet, comme
ASCENSEUR
Le lendemain matin, 8 heures à la
Maison de la radio. Dans le petit salon où on prend le café avec les invités de marque, tout le gratin de
France Inter est là pour accueillir
Hulot : Laurence Bloch (directrice
de la station), Thomas Legrand
(chroniqueur politique)… L’invitation avait été lancée il y a plusieurs
jours et confirmée lundi soir. Le ministre de la Transition écologique
raconte à la petite assemblée que la
présence, la veille à l’Elysée, du lobbyiste Thierry Coste l’a énervé. Mais
il parle aussi de la loi biodiversité, en
se demandant s’il aurait les moyens
de ses ambitions. «On avait en face
de nous le Hulot qui grogne, dont on
a l’habitude, mais il se projetait dans
l’avenir», raconte le nouveau chroniqueur international de la matinale
de France Inter, Pierre Haski. Il faudra d’ailleurs attendre presque six
minutes après le début de l’interview (une éternité en radio) pour entendre résonner: «Je quitte le gouvernement.» «Il avait décidé de
démissionner, mais il devait l’annoncer dans plusieurs semaines. Il ne
savait pas, en entrant dans le studio,
s’il allait le dire ou pas», a affirmé
plus tard à BFMTV Thomas Legrand, qui a raccompagné le ministre dans l’ascenseur.
La voiture de fonction du ministre
démissionnaire file alors en direction de son ministère. Hulot en profite pour envoyer un SMS au Premier ministre pour lui confirmer la
nouvelle. Réunissant les membres
de son cabinet, ses deux secrétaires
d’Etat (Sébastien Lecornu et Brune
Poirson) et la ministre des Transports, Elisabeth Borne, il justifie la
mauvaise manière qu’il venait de
leur faire. Un témoin raconte: «Tout
en reconnaissant qu’on en avait fait
plus que tous les autres, il nous a expliqué qu’il fallait une véritable révolution écologique.» •
Nicolas Hulot en présence de son adversaire politique Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, le 22 juin, après une réunion sur la sortie
Libération Mercredi 29 Août 2018
sur d’autres, il avait des difficultés à
imposer ses vues. Début août, il
avait confié à Libération que ne pas
nommer les réacteurs à fermer serait
pour lui «une ligne rouge». Et déploré que «rien» n’ait été fait pour
baisser la consommation d’énergie,
ce qui est pourtant le premier pilier
de la transition énergétique et permettrait, notamment grâce à la rénovation thermique des logements,
de réduire la consommation d’électricité. Pour respecter la loi de 2015,
17 à 20 réacteurs doivent être fermés,
estimait en 2016 la Cour des
comptes (27 à 31 selon Greenpeace).
L’année 2018 aurait dû voir la fermeture définitive des deux réacteurs de
Fessenheim, la plus vieille centrale
française, mais la mise en service
coordonnée de l’EPR de Flamanville
pourrait être retardée jusqu’en 2020.
En claquant la porte, Hulot a lâché
ses pincettes et ne s’est pas privé de
qualifier le nucléaire de «folie inutile
économiquement, techniquement,
dans laquelle on s’entête».
MODÈLE AGRICOLE
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Au fil des mois, Nicolas Hulot a
trouvé son adversaire le plus fidèle
en la personne du très productiviste Stéphane Travert, son homologue à l’Agriculture, qui a souvent
remporté les duels. Dès l’été 2017,
Hulot perd le pilotage des Etats généraux de l’alimentation, qu’il avait
pourtant inspirés. Ayant dû renoncer à son message en faveur d’un
autre modèle agricole, il boycotte
la séance de clôture de l’événement. Les deux ministres expriment d’ailleurs régulièrement des
positions divergentes.
Deuxième bataille perdue, fin
mai 2018, Hulot échoue à faire inscrire l’interdiction du glyphosate (la
substance active du Roundup de
Monsanto) dans le projet de loi agriculture et alimentation. Pourtant,
après la décision de l’UE de prolonger pour cinq ans l’autorisation de
l’herbicide le plus vendu au monde,
Emmanuel Macron avait promis
une interdiction en France «au plus
tard» dans les trois ans. Mais Stéphane Travert plaide, lui, pour un
délai de cinq à sept ans, et les dé-
Nicolas Hulot
a trouvé son
adversaire en la
personne du très
productiviste
Stéphane Travert.
putés refusent fin mai d’inscrire
dans la loi la sortie du glyphosate
en 2021. Le ministre de l’Agriculture
avait aussi prétendu que le sujet
figurerait dans le plan pesticide
mais, présenté fin avril, ce dernier
ne prévoit rien non plus sur cette
substance classée «cancérogène probable» par l’Organisation mondiale
de la santé (OMS). Le ministre de la
Transition écologique serre les
dents : «J’aurais préféré sécuriser
par la loi, mais encore une fois, c’est
une décision et des députés, et du
gouvernement.»
En parallèle, l’Etat a aussi supprimé
les aides au maintien des agriculteurs convertis au bio ou autorisé
la bioraffinerie de Total à La Mède,
qui carbure à l’huile de palme. Et
l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a approuvé la mise sur
le marché en France de deux pesticides contenant du sulfoxaflor,
une molécule neurotoxique «tueuse
d’abeilles», au même titre que
les très décriés néonicotinoïdes.
Conformément à l’avis du gouvernement, les parlementaires ont également rejeté fin mai tous les amendements visant à introduire des repas
végétariens dans la restauration
collective. Travert a aussi obtenu
que ne soient pas inscrites dans la
loi agriculture la vidéosurveillance
dans les abattoirs ou l’interdiction
d’ici à 2022 de vendre des œufs de
poules élevées en batterie. Deux
promesses du candidat Macron
pendant sa campagne. Deux revers
pour Nicolas Hulot.
CHASSE ET BIODIVERSITÉ
L’arbitrage rendu par Emmanuel
Macron lundi divisera par deux le
prix du permis de chasse national,
qui passera de 400 à 200 euros. Et
Quinze mois de ministère
et quelques «petits pas»
Si Nicolas Hulot a reconnu
que ses avancées en matière de
protection de l’environnement
n’étaient pas suffisantes,
son passage au gouvernement
aura porté quelques fruits.
L
a plus belle victoire aura été l’abandon du
projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes.
Ce conflit de plus de quarante ans entre les
écolos de tous poils et l’Etat s’est terminé mi-janvier par l’annonce par Edouard Philippe de la mise
au placard définitive du projet d’aéroport du Grand
Ouest. Hulot, lui-même, s’était opposé à ce projet
«ruineux, inhumain et inutile» avant son entrée
au gouvernement mais il ne s’est pas posté en première ligne sur ce dossier brûlant. Après les annonces, il a même mis en garde contre un «nouveau Larzac» et invité les
zadistes à «saisir la main» du
gouvernement.
Maroquin. Dès son arrivée
du glyphosate. PHOTO DENIS ALLARD
che». Concernant les avancées plus concrètes, le
ministère de la Transition écologique et solidaire
a vu son budget augmenter de 3,9% en 2018, et atteindre 10,4 milliards d’euros, après plusieurs années de baisse. En revanche, le ministère est un
des plus touchés en termes d’emplois supprimés.
Sur le volet des textes adoptés, la loi agriculture et
alimentation, loin d’être favorable en tous points
à l’écologie, prévoit néanmoins la suspension de
l’autorisation du dioxyde de titane (E171) –cet additif alimentaire permet notamment de blanchir
les bonbons – d’ici la fin de l’année. Si elle n’impose pas 50 % de produits bio dans les cantines,
comme le voulaient les écologistes, la loi rend
aussi obligatoire d’ici 2022 la présence de la moitié
de produits bénéficiant d’un label de qualité (Bio,
AOP, Label rouge…) dans la restauration collective.
Artisan. Côté fiscalité, quelques «crans» réclamés
par Hulot ont également tenu bon, comme la
hausse de la taxe carbone et l’alignement de la fiscalité diesel sur celle de l’essence en 2022. Les propriétaires de véhicules polluants se
sont d’ailleurs vu accorder une
prime pour en changer et des
aides ont été accordées aux
ménages les plus modestes
souhaitant rénover leurs habitations.
Mi-décembre, l’Assemblée a
aussi adopté le plan climat, qui
prévoit 500000 rénovations de
bâtiments par an et un arrêt
progressif, d’ici à 2040, de la
recherche et de l’exploitation
des gisements d’hydrocarbures. Un premier pas vers la fin des énergies fossile
que Hulot a estimé «irréversible», alors que la
France produit extrêmement peu d’hydrocarbures. Si la liste n’inclut pas tous les chantiers restés
en suspens, elle reste encore insuffisante… d’abord
aux yeux de son principal artisan, qui assumait
mardi : «Est-ce que les petits pas suffisent ? La réponse est non.» Débarrassé de son aiguillon vert,
l’Elysée a promis un bilan qui «finira par lui faire
regretter sa décision».
A.De.
Certains coups de
gueule du ministre
resteront dans
les mémoires,
notamment celui
poussé en mars à
l’Assemblée contre
l’extinction de
masse des espèces.
au ministère, Hulot avait pris
une place particulière, obtenant le titre honorifique de ministre d’Etat, et le troisième
maroquin du gouvernement.
Du jamais vu pour l’écologie,
objet de travail souvent délaissé à ce niveau de pouvoir.
Autre victoire politique à mettre à son actif: l’inscription, au
début de l’été, de «la préservation de l’environnement», de «la diversité biologique» et des «changements climatiques» dans l’article premier de la Constitution française… et non
dans l’article 34, comme l’aurait souhaité Edouard
Philippe.
Certains coups de gueule du ministre resteront
aussi dans les mémoires, notamment celui poussé
en mars à l’Assemblée contre l’extinction de masse
des espèces et la disparition des oiseaux. «Je veux
un sursaut d’indignation», avait harangué Hulot,
visiblement exaspéré que «tout le monde s’en fi-
u 5
les chasses aux oiseaux dites «traditionnelles» (à la glu), à la matole
(une petite cage) ou à la lecque
(l’oiseau est écrasé par une pierre)
ne seront pas interdites. Des gestes
en forme de cadeau au lobby
cynégétique, qui signent le départ
définitif de Hulot. La réforme de la
chasse était d’ailleurs déjà un point
de discorde entre le ministre et son
secrétaire d’Etat, Sébastien Lecornu (un proche du ministre de
l’Economie, Bruno Le Maire), qui
avait finalement hérité du dossier.
Et c’est désormais un grand point
d’interrogation qui entoure
les 90 mesures présentées au
mois de juillet par le ministère de
la Transition écologique pour enrayer la disparition accélérée de la
biodiversité.
D’autres dossiers ont d’ailleurs été
laissés ouverts sur la table avec le
départ précipité de Hulot, notamment la loi d’orientation des mobilités, engagée avec la ministre Elisabeth Borne, initialement prévue
pour début 2018 et plusieurs fois repoussée. Il est à craindre que l’exécutif profite d’avoir les mains libres
pour avancer sur des dossiers auxquels s’opposait le ministre de la
Transition écologique. Notamment
sur la mine d’or de Guyane, un projet pharaonique porté par Emmanuel Macron lorsque ce dernier était
à Bercy, qu’il a encore soutenu
publiquement en octobre. «Très réservé sur ce projet», Hulot le qualifiait de «miroir aux alouettes». Si
elle recevait le feu vert de l’Etat, la
mine ressemblerait à une série de
pyramides inversées au cœur de la
forêt amazonienne et produirait
6,7 tonnes d’or par an sur douze ans,
à partir de 2022.
INTERNATIONAL
A l’international aussi, compliqué
de mener les batailles. Rapidement
après son arrivée boulevard SaintGermain, l’accord de libre-échange
UE-Canada (Ceta), dénoncé par Nicolas Hulot depuis longtemps car
jugé «pas climato-compatible», entrait en vigueur de façon provisoire
et dans sa quasi-totalité le 21 septembre. Baisse des normes environnementales et hausse prévue des
gaz à effet de serre, mais le ministre
encaisse. Déclarant juste à Libération, mi-septembre: «Je ne peux pas
dire que cela me réjouisse, mais il y
a des engagements qui ont été pris
vis-à-vis du Canada par le gouvernement précédent.»
De même, en juillet 2017, après quatre ans de blocage français, Hulot
a dû céder sur la définition par la
Commission européenne des perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques omniprésentes
dans les produits du quotidien (pesticides, plastiques, cosmétiques…)
suspectées de modifier le système
hormonal et d’être à l’origine de diverses maladies (cancer du sein, infertilité, diabète, obésité, troubles
du comportement, etc.). En février,
trois agences publiques françaises
regrettaient que «la thématique des
perturbateurs endocriniens n’ait pas
trouvé sa place dans la stratégie nationale de la recherche».
AURÉLIE DELMAS
et CORALIE SCHAUB
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 29 Août 2018
Alors que l’accord de Paris sur le climat (2015) vise à contenir le réchauffement mondial sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle d’ici à 2100, ce seuil pourrait
J
amais, au cours des quinze
mois de vaine tentative de mutation écologique de l’appareil
d’Etat français par Nicolas Hulot,
autant de rapports alarmistes n’ont
décrété avec une telle virulence
l’état d’urgence climatique et
environnementale de la planète.
Une accumulation de signaux
d’alarme appelant à un sursaut radical qui, sans aucun doute, a pesé
lourd dans la décision de l’ex-ministre de la Transition écologique et
solidaire, frustré de s’«accommoder
des petits pas alors que la situation
mérite qu’on change d’échelle».
Dernière en date, une étude publiée
le 6 août par la revue Proceedings of
the National Academy of Sciences
met en garde sur «une réaction en
chaîne incontrôlable», un «basculement irréversible». Et prédit «des endroits inhabitables sur la Terre». Elle
prévient : «Les décisions des dix à
vingt prochaines années vont déterminer la trajectoire du monde pour
les 10000 années suivantes…» Intitulée «Trajectoires du système Terre
dans l’anthropocène», elle a inspiré
Hulot mardi lorsqu’il a évoqué à
deux reprises la Terre «étuve».
Collapsologie délirante, quarantesix ans après le rapport Meadows
sur les Limites à la croissance rédigé
par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology pour le
Club de Rome? Non, simples projections de climatologues dont les modèles montrent que le climat change
plus, et plus vite que prévu. Moins
d’une semaine plus tôt, 500 scientifiques de 65 pays s’inquiétaient
ainsi de la hausse rapide du niveau des océans – 7,7 centimètres
entre 1993 et 2017 –, de l’acidification des eaux qui détruit à certains
endroits jusqu’à 95% des coraux au
Réchauffement
climatique,
le global warning
D’après l’ONU, les engagements de réduction des émissions de gaz à effet
de serre pris jusqu’à présent par les Etats signataires de l’accord de Paris
conduiraient à un monde à +3°C. Une mise en garde qui acte l’urgence
de la situation et devrait inciter les pays à agir radicalement.
large de l’Australie et de la multiplication des cyclones tropicaux.
Auteur du discours prononcé par
Jacques Chirac au Sommet de la
Terre de Johannesburg en 2002 dans
lequel il prophétisait «notre maison
brûle et nous regardons ailleurs»,
Hulot découvre de l’intérieur les
gouvernements pyromanes et leur
incapacité à changer d’ambitions, de
système de pensée comme de production, alors que la planète danse
au-dessus d’un précipice. Emmanuel Macron a d’ailleurs avoué son
impuissance en décembre, lors du
One Planet Summit: «On ne va pas
assez vite et c’est ça le drame. On ne
pourra pas dire qu’on ne savait pas.»
«Echéance». On ne pourra pas
dire que ce n’est pas la faute de
l’humain-prédateur. Une enquête
parue en juillet chiffre à seulement 0,001 % la probabilité que
l’homme ne soit pas responsable, au
moins en partie, du changement
climatique. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat
(Giec) l’évaluait jusqu’alors à 5 %.
En juin, il a d’ailleurs transmis aux
Etats ses conclusions d’un rapport
spécial qui doit être dévoilé en
octobre, mais dont une version préliminaire a fuité. Alors que l’accord
de Paris sur le climat de 2015 vise à
contenir le réchauffement mondial
sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport
à l’ère préindustrielle d’ici à 2100,
ce seuil pourrait être dépassé
dès 2040. La raison: au rythme actuel des émissions de gaz à effet
de serre, la température augmente
d’environ 0,17°C par décennie. Et
l’inversion de la courbe du CO2 ne
se profile toujours pas. Elle a atteint
un record en 2017. Sa croissance a
même été multipliée par quatre depuis le début des années 60. Pire :
«Les engagements de réduction
pris jusqu’à présent par les Etats si-
gnataires conduiraient à un monde
à +3°C, déplorait en mai la responsable climat de l’ONU, Patricia Espinosa. Le laps de temps qui nous
est imparti pour s’attaquer au changement climatique arrive bientôt à
échéance.»
Hulot le sait bien, lui qui a pourtant
dû se battre pour interdire le glyphosate dans trois ans au lieu de cinq ou
avaler la fin des subventions pour
les vélos électriques… Comme il
sait bien qu’un dépassement
de 1,5°C aurait des conséquences
En avril, le Pakistan
a enregistré
un record mondial
de température
mensuelle
de 50,2°C.
irréversibles sur la survie des espèces et des écosystèmes, sur l’accès à
l’eau ou aux terres arables, comme
sur les migrations climatiques déjà
évaluées à 250 millions de personnes d’ici à 2050. Ajoutée à la démographie galopante (la planète a gonflé de 2 milliards d’habitants
depuis 1992), la pression sur les ressources naturelles est en effet sans
précédent.
Dépassement. Un rapide coup de
loupe sur les six derniers mois. En
mars, le CNRS s’inquiète du «déclin
massif» des insectes en France et de
la disparition des oiseaux à «une vitesse vertigineuse» en raison de l’intensification des pratiques agricoles.
Neuf mois plus tôt, une enquête rappelait que la disparition d’espèces a
été multipliée par 100 depuis 1900.
Avril: le Pakistan enregistre un record mondial de température mensuelle de 50,2°C. Mai : la concentration moyenne de CO2 atteint
410 parties par million, 46% de plus
qu’en 1880. Juin: le Centre commun
de recherche de l’UE assure que la
désertification frappe 7% du continent, que trois quarts des terres de
la planète seraient dégradées et
que 90% pourraient le devenir d’ici
à 2050. Juillet: la Suède, la Californie et même l’Arctique subissent des
incendies records; la canicule embrase l’Europe; la Colombie a perdu
un cinquième de ses glaciers en
sept ans. Août: le jour du dépassement, qui marque le moment de
l’année où la Terre a consommé plus
de ressources naturelles que la planète ne lui permet, tombe le 1er du
mois; le Kerala en Inde connaît une
mousson sans précédent, au moins
445 morts, 1 million de déplacés…
En novembre, plus de 15000 scien-
Libération Mercredi 29 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«
u 7
être dépassé dès 2040. PHOTO VINCENT LECOMTE. HANS LUCAS
Dominique Bourg: «Tous les
signaux sont au rouge sang»
Le philosophe voit
dans la démission
de Nicolas Hulot une
preuve de «l’incurie»
du gouvernement
en matière d’écologie.
P
roche de Nicolas Hulot qui
a annoncé mardi sa démission, le philosophe Dominique Bourg préside le conseil scientifique de la Fondation pour la
nature et l’homme, créée par l’exministre. Il analyse cette annonce
politique à l’aune de l’urgence écologique.
Comment avez-vous accueilli
l’arrivée de Nicolas Hulot au
gouvernement ?
Je me suis dit «pourquoi pas».
Séduit par le «en même temps»
d’Emmanuel Macron, j’y voyais
la possibilité pour Nicolas Hulot
d’entamer un changement de fond
qui prendrait en compte les enjeux
écologiques sans ruiner ou déstabiliser notre pays, car nous sommes comme une voiture roulant
vers un précipice : il faut s’arrêter
avant la chute, mais sans freiner
trop brusquement pour éviter l’accident. Parmi les chantiers à entreprendre, il y avait la décarbonisation de nos systèmes de
production, susceptible de créer de
l’emploi et d’instituer une dynamique en cohérence avec la COP21. Je
pense aussi à la mise en place
d’une économie circulaire orga- volants, en Antarctique la fonte
nisée autour du recyclage et de des glaces atteint désormais tout le
la consommation responsable, pourtour et non plus seulement
un système écologiquement ver- l’ouest. Tous les signaux sont au
tueux qui ne détruirait pas notre rouge sang.
modèle mainstream.
Nicolas Hulot a
Pendant un temps,
regretté d’être seul,
c’était jouable. Sans
sans appui politioublier le développeque ni soutien de la
ment de l’agro-écolosociété civile. Etesgie, une manière de
vous d’accord ?
produire qui foncIl n’a pas toujours su
tionne et qui peut
gérer sa communicacréer de l’emploi.
tion. Il a même assez
Mais j’ai vite vu que
peu communiqué.
INTERVIEW
ce n’était pas le cas.
Quand on lui a fait
En janvier, j’avais
avaler des couleuconseillé à Nicolas de quitter le vres, il a beaucoup pris sur lui et
gouvernement, je suis content de s’est refusé à critiquer les décisions.
cette démission.
Certes, il n’avait pas beaucoup de
Sur France Inter, il a pourtant pouvoir politique, mais il disposait
souligné que des petits pas d’une grande popularité dans l’opiavaient été franchis, et que le nion, qu’il aurait pu prendre à tépays restait au premier plan de moin pour obtenir plus de soutien.
la transition écologique.
Ce départ n’apporte-t-il pas la
Aucun changement d’envergure preuve que le changement ne
n’a été amorcé. La loi sur la biodi- peut pas provenir de la sphère
versité n’intègre pas d’interdiction politique ?
nette, les émissions françaises La démission de Nicolas Hulot est
de CO2 ont augmenté de 3,2 % intéressante car elle met sur la
en 2017. Et puis, comment considé- place publique l’incurie du gouverrer que la fin du glyphosate d’ici nement sur ces questions. La chose
trois ans est une victoire alors est claire: pour assurer la transition
que cela va simplement permettre écologique, il faut changer de
aux industriels de changer de modèle économique et social,
molécule ? Pendant ce temps, les consommer moins et produire
signes de l’urgence se multiplient: autrement. Où était l’environnedes populations de vertébrés s’ef- ment dans la campagne d’Emmafondrent, tout comme les insectes nuel Macron? Nulle part, et il n’y a
AFP
tifiques prévenaient, vingt-cinq ans
après un appel de 1700 chercheurs:
«Non seulement l’humanité a échoué
à accomplir des progrès suffisants
pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très
inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés.» Et d’ajouter: «Nous
avons déclenché un phénomène
d’extinction de masse, le sixième
en 540 millions d’années environ, au
terme duquel de nombreuses formes
de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au
bord de l’extinction d’ici à la fin du
siècle.»
James Ephraim Lovelock, théoricien de l’Hypothèse Gaïa selon laquelle l’ensemble des êtres vivants
sur Terre formerait ainsi un vaste
superorganisme, écrivait en 2006:
«Notre avenir est semblable à celui
des passagers d’un petit bateau qui
naviguerait tranquillement vers les
chutes du Niagara, sans savoir que
les moteurs sont sur le point de tomber en panne.» A 99 ans, ce Britannique a depuis longtemps prédit
qu’avant la fin du siècle 80% de la
population de la planète aura disparu. L’enquête du 6 août abonde
dans son sens.
Hulot a, lui, décidé, de quitter le radeau gouvernemental. Pour tenter
de regagner les rives des mobilisations citoyennes globales, seules capables de faire bouger les choses,
bousculer la myopie politique des
démocraties occidentales? «On est
à un point de rupture psychique et
physique du monde», disait-il à Libération en septembre 2015. Ajoutant, prémonitoire: «Si les politiques
n’ouvrent pas le chemin à Paris, les
peuples se fraieront une voie.»
CHRISTIAN LOSSON
d’ailleurs eu aucune avancée significative en un an. L’histoire de l’inscription de la protection de l’environnement dans la Constitution est
emblématique. Le projet initial du
gouvernement était d’inscrire le climat dans l’article 34, qui définit les
domaines sur lesquels le Parlement
légifère; or la Constitution et cet article lui reconnaissaient déjà ce
pouvoir. Ensuite, l’inscription dans
l’article 1 a été envisagée de façon
à ce qu’elle soit aussi peu contraignante que possible.
Au niveau politique, quel pays
pourrait servir de modèle en
matière d’écologie ?
Même les Etats scandinaves, qui
font mieux sur certains points, ne
se dirigent pas vers un changement
de modèle. Nous allons tous vers
des difficultés croissantes: des phénomènes, comme le réchauffement
de l’Antarctique, présentent déjà
une dynamique d’irréversibilité,
sans parler de l’accumulation des
gaz à effet de serre dans l’atmosphère et de la chaleur dans les
océans. Maintenir le réchauffement
climatique sous la barre des 2°C me
semble compromis.
Nicolas Hulot indiquait mardi
matin que les dix prochaines
années seraient cruciales pour
agir. Partagez-vous ce constat?
Si nous agissions dans la décennie
à l’échelle mondiale, nous aurions
une petite chance de rester sous la
barre des 2°C, mais nous connaîtrons quoi qu’il arrive des changements auxquels il va falloir autant
que possible nous adapter. En revanche, ne pas agir, ou si peu, nous
conduit à une dégradation très
forte de l’habitabilité de la Terre.
Recueilli par
THIBAUT SARDIER
8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 29 Août 2018
Nicolas Hulot,
en vert
et contrecoup
L’ex-ministre de la Transition écologique
s’est longtemps tenu dans l’ombre du pouvoir.
Confronté à un drame familial à l’adolescence qui
a façonné sa personnalité duale, l’homme de télévision
a été pendant des décennies l’un des porte-voix
emblématiques de la cause environnementale.
PROFIL
Par
CORALIE SCHAUB
C
omplexe. Contradictoire.
Paradoxal. Ce sont sans
doute les adjectifs qui qualifient le mieux Nicolas Hulot. L’animateur-baroudeur, ancien ministre
d’Etat chargé de la Transition
écologique et solidaire, numéro 3
du gouvernement, est un homme
aux multiples facettes, aux multiples vies. Une sorte de Rubik’s
Cube, une équation à plusieurs
inconnues. Une personnalité surexposée à la lumière des médias, qui
garde pourtant jalousement secrets
des pans entiers de sa vie privée.
Obscure clarté. L’incarnation de
mille et un oxymores. Hulot, c’est
un colérique affable et pacifiste, un
casse-cou angoissé, un impatient
prudent, un homme d’affaires honteux, un fortuné en chemise à
col mao, un autodidacte puissant,
une star discrète, un «commandant
Couche-tôt» suractif, et la liste
pourrait s’étirer à l’infini.
«Je crois qu’à moi tout seul, je suis un
sujet de thèse pour un psy», a-t-il dit
un jour à un proche. La phrase est
rapportée dans Sain Nicolas, la première et seule biographie de l’écolo
préféré des Français, signée Bérengère Bonte (éditions du Moment, 2010). D’abord méfiant, il a
fini par se prêter à l’exercice. Et à se
confier, entre autres, sur un traumatisme fondateur, un drame fami-
lial d’où découle sa quête existentielle. Il l’a écrit dans son livre les
Chemins de traverse (Lattès, 1989)
mais n’en parle jamais. Nicolas Hulot a 19 ans quand il découvre le
corps de son grand frère, le soir de
Noël 1974, en allant chercher des
chaises à la cave. Gonzague, qu’on
croyait parti au bout du monde depuis des mois, a avalé des barbituriques, s’est enroulé dans un tapis et
a laissé un mot: «La vie ne vaut pas
la peine d’être vécue.» Nicolas alerte
la police, reconnaît le corps, mais
décide avec sa sœur de ne pas en
dire un mot à leur mère pour ne pas
gâcher le réveillon. Dans cette famille des beaux quartiers parisiens,
on ne s’épanche pas. Son père, qui
fut chercheur d’or au Venezuela et
dont le propre père a inspiré Jacques Tati pour le personnage de
M. Hulot, est mort d’un cancer
trois ans avant, divorcé et seul. Sa
mère, issue d’une grande famille
désargentée, est devenue visiteuse
médicale par nécessité.
Cette funeste nuit, les invités partis,
le jeune homme décide de retourner
à la cave pour affronter ses peurs,
«soigner le mal par le mal» en reconstituant les derniers gestes de
son aîné. «Ce jour-là, Nicolas Hulot
érige le risque en principe de vie,
au point, régulièrement, de mettre
celle-ci en jeu. Balisant ses risques,
mais les prenant quand même», écrit
Bérengère Bonte dans Sain Nicolas.
Cette adolescence douloureuse a
nourri en lui «une soif de vivre et, en
même temps, angoisse et inquiétude,
solidité et vulnérabilité», confie ce
dernier à la journaliste.
Odyssées fantastiques
Alors, il prend des «chemins de traverse». Le bac en poche, exit la fac
de médecine. Il rencontre Göksin
Sipahioglu, fondateur de l’agence
photo Sipa, qui l’embauche. De ses
reportages au long cours, il tire deux
livres, les premiers d’une longue série: Tabarly, quarante-cinq ans de
défi (PAC, 1976) et Ces enfants qui
souffrent (PAC, 1978), consacré aux
gamins des pays en guerre. Le fabuleux et le tragique. La lumière et la
noirceur. L’optimisme et le pessimisme. Le verre plein, puis vide.
Toujours ce contraste, ces deux
pôles opposés qui forment son tout,
sa planète intime.
En 1978, à 23 ans, il intègre France
Inter, où il anime et produit moult
émissions aux titres explicites: Antipodes, Action, les Fêlés, le Brunch
des aventuriers, etc. Hulot fait vivre
aux auditeurs ses odyssées fantastiques, de la descente du Zambèze
à pagaie au rallye Paris-Dakar et
aux courses de moto, de la traversée
de la Manche en planche à voile au
pôle Nord en scooter des neiges
ou en ULM. Un style est né, qu’il
affirme sur TF1 à partir de 1987 avec
l’émission Ushuaïa, le magazine de
l’extrême. La suite est connue. Entré dans le salon des Français, il ne
les quittera plus et deviendra leur
chouchou, toujours au top de leurs
personnalités favorites. La gloire.
Et l’argent. Avec Ushuaïa, le présentateur gagne bien sa vie. Excellemment bien. En plus d’un salaire
dépassant les 30 000 euros par
mois jusqu’à la fin du contrat
avec TF1, en 2011, il touche des
droits d’auteur, et surtout des royalties sur les produits dérivés que la
chaîne commercialise. Hulot assure qu’il a été mis devant le fait accompli, qu’il a découvert après
coup le contrat de licence signé
en 1993 entre TF1 Entreprises et
L’Oréal pour lancer le gel douche
Ushuaïa. D’abord furieux, il en
prend son parti. Tant qu’à faire,
autant en profiter. Il demande au
numéro 1 mondial des cosmétiques
de l’aider à financer sa fondation,
créée en 1990 et devenue cinq ans
plus tard la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme.
Et encore aujourd’hui, s’il se tient à
l’écart des activités de celle-ci –qui
ne porte plus son nom– comme de
la marque Ushuaïa, détenue par TF1,
il encaisse via sa société Eole Conseil
des royalties sur chaque gel douche,
déodorant ou shampoing vendu.
De quoi amasser une belle fortune.
Rendu public en décembre, le patri-
Libération Mercredi 29 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Ce n’est aujourd’hui plus le cas,
ou rarement. L’ex-animateur-producteur s’est débarrassé de ce
sparadrap du capitaine Haddock
pour devenir aux yeux de tous, ou
presque, l’une des figures (inter)nationales de l’écologie. Certes, sa
fondation est toujours financée
par EDF, L’Oréal, Veolia, Kering…
Elle l’a aussi été par Vinci, dont le
groupe devait construire l’aéroport
de Notre-Dame-des-Landes, projet
abandonné par le gouvernement
le 17 janvier et auquel Hulot était opposé. Ou encore Avril, l’immense
conglomérat de feu l’ancien patron
de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles Xavier
Beulin, présent dans quasi toutes les
branches de l’agrobusiness. Ce qui
peut déconcerter.
Mais difficile de douter de la sincérité de son combat. Même si au quotidien, il avoue lui-même ne pas être
toujours exemplaire. «Je ne suis pas
né écologiste, je le suis devenu», explique-t-il en 2009 dans son documentaire le Syndrome du Titanic.
Un film sombre dans lequel il affirme déjà que les crises économique, sociale, écologique et alimentaire ne sont que les symptômes
d’une seule et même crise, celle de
notre société de surconsommation.
Il y fustige également les dérives du
capitalisme, «dont nous avons fait
notre habit de lumière».
Oreilles des puissants
Nicolas Hulot à Saint-Lunaire
(Ille-et-Vilaine), en 2016.
PHOTO GUILLAUME RIVIÈRE
moine du ministre est évalué à plus
de 7,2 millions d’euros, ce qui en faisait le plus riche du gouvernement
derrière Muriel Pénicaud.
«Homme-sandwich»
Depuis, il n’échappe pas aux polémiques. Quid de ses neuf véhicules
à moteur, dont un petit bateau,
un scooter électrique, une moto et
six voitures? «Je roule en électrique
95 % de mon temps», se défend-il,
que ce soit en Bretagne, où il habite,
ou à Paris. Quant à son 4 × 4 Land
Rover de 20 ans, il est stationné en
Corse, où il possède une maison
«à 1 000 mètres d’altitude». De-
meure dont le Point a révélé
le 1er février qu’elle avait «rétréci» et
perdu la moitié de sa valeur entre
l’été 2016 (elle était en vente à plus
de 2 millions d’euros) et sa déclaration de patrimoine. Son train de vie
n’a pourtant rien d’ostentatoire. Ni
luxe ni larbins. Il lui est arrivé cet
été de sortir de son ministère pour
acheter du Nescafé au Monoprix du
coin, seul, sans prévenir son garde
du corps qui l’a «engueulé». Son argent, assure-t-il, lui a surtout «permis de bosser pendant vingtcinq ans pour défendre la cause de
l’écologie». En arpentant le monde,
l’animateur a pu constater de ses
propres yeux sa finitude, son extrême fragilité. L’état de la planète
se dégrade à un rythme affolant (lire
pages 6-7). De grand terrain de jeu,
elle devient objet d’inquiétude profonde. Hulot prend conscience que
les dégâts infligés par l’humanité à
la biosphère sont gravissimes et menacent notre survie. Alors il décide
d’user de sa notoriété pour alerter,
convaincre. Les premiers temps, il
est qualifié d’«hélicologiste», «d’escrologiste», de «vendu» ou d’«homme-sandwich». Dans l’imaginaire
collectif, Hulot c’est alors TF1
(superficialité), EDF (nucléaire) ou
L’Oréal (pas très bio).
Ecologiste, il l’est aussi devenu au
contact de figures telles que Jane
Goodall, Nelson Mandela, Théodore Monod, Paul-Emile Victor ou
encore Edgar Morin, Pierre Rabhi,
Dominique Bourg (lire page 7)…
L’autodidacte, avide d’apprendre,
se documente, lit, échange. Ces
connaissances, ces convictions,
il les chuchote dès la fin des années 90 aux oreilles des puissants,
usant de son poids médiatique pour
tenter de les sommer d’agir, pour
arracher des décisions.
En 2000, il convainc son ami
Jacques Chirac de faire interdire les
farines animales. Le fameux «notre
maison brûle et nous regardons
ailleurs», prononcé par ce dernier
en 2002 au Sommet de la Terre, c’est
lui. L’adoption en 2005 de la Charte
de l’environnement aussi. En tant
qu’«envoyé spécial pour la protection de la planète» du président
Hollande, il se démène pour que la
conférence de Paris sur le climat
de 2015 soit une réussite. Car
pour lui, l’injustice climatique est
«l’ultime injustice, l’étincelle qui
peut achever de mettre le feu aux
poudres» dans un monde où la solidarité fait cruellement défaut.
Quant à l’exercice du pouvoir, l’idée
le titille depuis un moment. Pas
pour son ego ni pour les breloques,
assure-t-il, mais pour porter sa cause
dans l’espoir que les choses bougent
enfin, en profondeur.
En 2007, au faîte de sa popularité,
il envisage de se présenter à la présidentielle. Il tergiverse sans fin,
entretient le suspense jusqu’au
bout, avant de jeter l’éponge. L’éminence verte préfère faire signer son
«pacte écologique» aux candidats
et pousser Nicolas Sarkozy à mettre
en œuvre un Grenelle de l’environ-
u 9
nement. Il y a ensuite sa candidature malheureuse à la primaire écologiste de 2011, perdue face à Eva
Joly. Une période où il s’en prend
«plein la gueule» avant de recevoir
une «claque» monumentale.
Incorrigible séducteur
Arrive la présidentielle de 2017.
Pressé par ses proches et une bonne
partie de l’opinion publique, le
grand angoissé hésite encore à se
présenter à l’élection suprême. Mais
renonce une nouvelle fois. Bon
sang, qu’est-ce qui le retient? se demandent les uns et les autres. Les
rumeurs vont bon train. Ce serait
une histoire de femmes. Sous ses
airs parfois bougons ou mélancoliques, Hulot est un incorrigible séducteur. Sur ce plan, sa réputation
n’est plus à faire. Même son épouse,
Florence, la mère de ses deux garçons, s’est confiée à ce sujet à Bérengère Bonte, en 2010 : «Il adore voir
les gens se mettre à adhérer à ses
idées et se mettre à genoux devant
lui […]. Au début, je l’ai mal vécu.
Maintenant, je relativise. Ou je fais
l’autruche.»
Voici ce qu’on peut lire dans Sain
Nicolas à propos de son donjuanisme: «“Vous ne pouvez pas faire
une biographie de Nicolas sans évoquer cet aspect du personnage”, finit
toujours par lâcher l’immense majorité des interlocuteurs quand s’éteint
le dictaphone. Ils ou elles parlent de
jeunes anonymes, assistantes d’émission, stagiaires ou de jeunes femmes
issues de la sphère publique: une petite-fille de Mitterrand, apprentie
photographe, qui passe une semaine
chez lui sans ramener un seul cliché,
une fille de ministre courtisée à la limite du harcèlement et d’autres, impossibles à citer ici.»
En février 2018, quand le magazine
Ebdo révèle la plainte pour viol déposée en 2008 (dix ans après les faits
prescrits, et donc classés sans suite)
par Pascale Mitterrand contre lui,
c’est un violent coup. Il réplique immédiatement, prenant les devants
à la radio, avant de quasi disparaître
des radars pendant presque un
mois. «Il y a un avant et un après
l’affaire Ebdo, confie un proche
d’Edouard Philippe. Depuis, il fallait lui remonter le moral en permanence.» Hulot le vert galant, qui a
tant séduit, des téléspectateurs aux
puissants, a longtemps rechigné à
sauter dans le grand bain de la politique, refusant moult offres ministérielles aux présidents successifs.
Peur de décevoir, probablement.
Mais à 63 ans, il a fini par se laisser
charmer par Emmanuel Macron à
peine élu. Pour protéger la planète
et l’homme, il avait tout essayé, sauf
ça. Le ministre se donnait alors un
an pour évaluer si sa présence au
gouvernement pouvait permettre
d’engager «un changement profond,
une dynamique irréversible». Mais
dès l’été 2017, il ne cachait pas ses
doutes en privé. Le 22 janvier, lors de
ses vœux à la presse, il confessait
publiquement avoir eu des «déconvenues», et «parfois des colères».
Même si à l’époque, le ministre voulait encore croire à son utilité. Il annonçait une année 2018 «dense» et
«lourde». Il ne pensait pas si bien
dire. •
10 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 29 Août 2018
Nicolas Hulot lors de la passation de pouvoirs avec l’ancienne ministre Ségolène Royal, le 17 mai 2017. PHOTO ALBERT FACELLY
Gouvernement: un délicat changement
S’il ne trouve pas un
remplaçant de poids
(et de gauche), l’exécutif
devrait opérer un
remaniement plus large.
R
emplacement ponctuel ou
gouvernement Philippe III?
Ni l’Elysée ni Matignon n’ont
souhaité trancher mardi la question
ouverte par le départ de Nicolas
Hulot, renvoyant aux prochains
jours cet imprévu remaniement. «Il
y aura un remaniement, mais pas
dans l’immédiat», a fait savoir l’entourage de Macron. «Je ferai des
propositions au Président dans les
jours qui viennent pour prendre en
compte cette démission», a confirmé
Philippe en milieu de journée, en
marge d’un discours devant les ambassadeurs réunis à Paris.
«On va faire ça dans le calme, il n’y
aurait rien de pire que de procéder
à la va-vite», ajoute l’entourage du
Premier ministre. Matignon semble,
dans l’immédiat, surtout soucieux
de faire valoir le bilan environnemental de l’exécutif, mis à mal par
les amères déclarations de l’ex-ministre. «Qui a fait plus que nous depuis dix ou quinze ans?» questionne
un proche d’Edouard Philippe –élément de langage que les députés
LREM ont fidèlement dupliqué tout
au long de la journée de mardi.
De retour jeudi soir d’un déplacement de trois jours au Danemark et
en Finlande, Emmanuel Macron
présidera le lendemain le Conseil
des ministres, puis un séminaire
censé baliser l’action gouvernementale pour les mois à venir. Mais rien
n’impose que le nouveau ministre
de la Transition écologique soit
nommé avant ces rendez-vous.
Avec ou sans lui, «l’administration
travaille», assure Matignon.
Critère. Qui, malgré tout, pour
poursuivre l’œuvre interrompue de
l’ancien présentateur? Sauf modification de son rang protocolaire –le
troisième du gouvernement, après
Edouard Philippe et le ministre de
l’Intérieur, Gérard Collomb –, le
poste appelle une personnalité de
poids. Et, idéalement, connue des
Français: dans une récente enquête
de l’institut Viavoice, réalisée pour
Libération, seuls 6% des sondés déclaraient «ne pas connaître» le ministre Hulot. Atout remarquable,
quand ce taux s’échelonnait de 25%
à 52 % pour la plupart de ses collègues. A quoi s’ajoute un critère politique, le départ de l’écologiste diminuant le poids relatif de la gauche
au sein d’un gouvernement voulu
équilibré. Selon un conseiller ministériel, ces critères disqualifient
par exemple le besogneux secrétaire d’Etat Sébastien Lecornu, rattaché au ministère de la Transition
écologique: «Un type plein de qualités mais qui n’a pas le même poids,
et qui est de droite.» Reste à savoir,
enfin, si c’est à nouveau une personnalité de la société civile qui
sera retenue. Le cas Hulot et celui
d’autres ministres illustrent les
limites de ce personnel novice en
politique, mal préparé aux contraintes du pouvoir ou à l’exposition médiatique.
Interrogés par Libération ces dernières semaines, plusieurs représentants du gouvernement ou de la
majorité écartaient l’idée d’un
remaniement d’automne. «Macron,
il n’aime pas trop le changement,
estimait début août un député
LREM. Vous lui mettez les mêmes
ministres pendant cinq ans, ça lui
va.» De son côté, un ministre renvoyait l’échéance «aux élections
européennes, la bonne fenêtre pour
ne pas donner l’impression d’un
remaniement subi. Le Président
pourra dire qu’il change d’équipe
pour s’engager totalement dans cette
bataille capitale».
Maillons faibles. La défection de
Nicolas Hulot précipitera-t-elle
cette retouche? Pour un proche de
Macron, «soit un remplaçant de
poids succède à Hulot, soit c’est un
profil moins ambitieux et il faut un
remaniement plus large pour habiller la chose». Le chef de l’Etat
pourrait décider de libérer un ministre pour le laisser conduire la
liste LREM aux européennes de mai
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’agenda bouleversé
du «maître des horloges»
Comme l’affaire Benalla,
la démission de Nicolas
Hulot met sur la défensive
un pouvoir jusqu’ici soucieux
de contrôler parfaitement
le temps politique.
ment à venir risquent de voler la vedette. Tout
en compliquant la pédagogie du gouvernement,
à un moment où la moindre croissance le force
à des économies supplémentaires que critiquent déjà les oppositions, notamment la désindexation des retraites, des APL et des allocations familiales par rapport à l’inflation.
S
colas Hulot perturbe une rentrée que l’Elysée
et Matignon souhaitaient placer sous le signe de
la reprise en main politique. Le besoin s’en faisait sentir, alors que l’affaire Benalla, en juillet,
avait tout à la fois mis à mal la réputation d’intégrité de l’équipe présidentielle, remis en selle les
oppositions de droite et de gauche et bouleversé le calendrier parlementaire. Présentée
comme essentielle par le pouvoir, la réforme
constitutionnelle, qui était alors examinée par l’Assemblée, s’est vue repoussée de
plusieurs mois au moins. Pour le gouvernement,
chevaucher les horloges s’avère plus compliqué
que prévu.
D.Al. et ALAIN AUFFRAY
présentant comme la «décision personnelle»
d’un «homme libre», précisément choisi en raison de son inaltérable liberté. Il a d’ailleurs fait
mine de croire que les ponts n’étaient pas nécessairement coupés: «Je souhaite pouvoir compter
sur celui-ci sous une autre forme et là où il sera»,
a-t-il déclaré en conférence de presse, dérogeant
exceptionnellement – signe que l’heure était
tout de même assez grave– à la règle qu’il s’était
ur le papier, croyait-on, tout était prévu: fixée de ne pas commenter la politique intéle rythme et le style du quinquennat, rieure depuis l’étranger.
la nature des réformes et leurs résultats Le départ du ministre de la Transition écologiattendus. Son souci d’une parfaite maîtrise de que perturbe aussi un agenda gouvernemental
l’agenda n’a-t-il pas conduit Emmanuel Macron que devaient dominer les dossiers économiques
à s’autoproclamer le «maître des horet sociaux. A partir de mercredi,
ANALYSE Edouard Philippe a prévu d’entamer
loges» ? Un mois après l’affaire
Benalla, la démission inopinée de Niune série de rencontres avec les partecolas Hulot place à nouveau le chef de l’Etat naires sociaux pour évoquer, notamment, la fudans une posture inverse, perturbant un pro- ture réforme de l’assurance chômage. Le Pregramme de rentrée minutieusement scénarisé. mier ministre est aussi censé présenter
L’événement est d’autant plus inopportun vendredi les grandes orientations du prochain
qu’Emmanuel Macron a repris, ce mardi, son budget à l’issue d’un séminaire gouvernemenmarathon international avec un déplacement tal. Autant d’actualités auxquelles la défection
de trois jours au Danemark et en Finlande. La de l’ex-animateur et la perspective du remanieveille, devant les ambassadeurs, il avait une fois
de plus martelé que «le combat pour la planète»
était «au cœur» de sa politique étrangère.
L’adoption d’un «nouveau pacte mondial pour
l’environnement» étant à ses yeux «un objectif
prioritaire». Avec sa fameuse réplique au climatosceptique Donald Trump –«Make Our Planet
Great Again»–, suivie de l’organisation à Paris
en décembre 2017 du sommet «One Planet» sur
la finance verte, le président français avait affiché son ambition de prendre sur ce dossier le
leadership international.
Réforme. Plus largement, la défection de Ni-
«Coup dur». Le fracassant départ de son ministre d’Etat risque de l’affaiblir politiquement,
au-delà des frontières de l’Hexagone. L’affaire
n’a pas échappé à la presse étrangère : «Le départ de Hulot est un camouflet majeur pour Macron. Il met en question la crédibilité du Président sur l’environnement», écrit ce mardi le
quotidien britannique The Guardian. «Coup
dur pour Macron», titrait quant à lui l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.
Depuis Copenhague, le chef de l’Etat s’est
efforcé de banaliser ce coup de tonnerre en le
–circulent les noms de Christophe
Castaner, patron du parti et secrétaire d’Etat aux Relations avec le
Parlement, et de Marlène Schiappa,
secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes.
Autre raison de réattribuer plusieurs postes: la situation de ministres qui, bien qu’officiellement soutenus par Matignon et l’Elysée, sont
régulièrement désignés comme des
maillons faibles du gouvernement.
Critiquée pour son manque d’envergure, la ministre de la Culture,
Françoise Nyssen, est aussi fragilisée par une enquête visant des
travaux non autorisés dans les locaux des éditions Actes Sud, dont
elle était présidente jusqu’à son entrée au gouvernement. Même incertitude autour de l’ombrageux ministre de la Cohésion des territoires,
Jacques Mézard: en juillet, celui-ci
a presque ouvertement tiré contre
son camp, critiquant à demi-mot
dans la presse la raideur de l’exécutif vis-à-vis des élus locaux.
DOMINIQUE ALBERTINI
Hulot et Macron à Plévenon (Côtes-d’Armor), le 20 juin. PHOTO ALBERT FACELLY
Une démission recyclée aussi sec
L’opposition, tous
bords confondus, saute
sur l’occasion du départ
de Hulot pour accabler
le gouvernement.
H
aro sur Macron. Les oppositions ont salué la démission surprise de Nicolas
Hulot, le ministre de la Transition
écologique, en direct sur France
Inter. L’occasion pour ces formations de tirer à boulets rouges sur
l’action d’Emmanuel Macron. En
perdant sa caution environnementale, la «macronie commence sa décomposition», a écrit sur Twitter illico Jean-Luc Mélenchon. Pour
Manuel Bompard, directeur des
campagnes de La France insoumise, c’est la confirmation que le
«en même temps» du Président n’est
pas tenable en matière écologique.
«Il n’y a pas de politique écologique
possible sans rompre avec les traités
européens», a-t-il noté.
Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ex-FN), a,
elle, dénoncé la «soumission du
gouvernement aux critères de
Maastricht». Entre l’écologie et les
lobbys, Macron a choisi, estime
l’écolo Yannick Jadot. Interrogé sur
BFM, l’eurodéputé a estimé que
l’écologie version Macron, c’est
surtout de la «communication».
«Lorsqu’il s’agissait de prendre des
décisions, poursuit-il, c’est les lobbys des pesticides, du nucléaire et
de l’agriculture productiviste que le
Président suivait.» Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, n’a
pas non plus épargné Macron: sur
Twitter, il évoque «un pouvoir qui
a abandonné toute référence au
progressisme et à l’écologie». La présidente du groupe Nouvelle Gau-
che à l’Assemblée nationale,
Valérie Rabault, pointe un «renoncement du gouvernement acté par
la démission de Nicolas Hulot».
A droite aussi, malgré une appétence limitée pour les sujets environnementaux, l’occasion est trop
belle pour ne pas ménager Emmanuel Macron. Sur RTL, le président
du parti Les Républicains, Laurent
Wauquiez, a assuré comprendre
que Hulot «se sente trahi» après les
promesses du président de la République. Force est de constater
«qu’à l’arrivée, ce n’est pas très tenu
[les promesses, ndlr]», euphémise-
«La macronie
commence sa
décomposition.»
Jean-Luc Mélenchon
t-il. Annie Genevard, députée LR
du Doubs, voit dans cette démission la démonstration qu’«après
quelques mois d’exercice du pouvoir, l’illusion Macron s’estompe
jusque dans les rangs de son propre
gouvernement».
Blâmés de toute part, les macronistes observent un silence qui
rappelle celui du début de l’affaire Benalla. Edouard Philippe a
laconiquement salué le travail du
ministre et tenté de rassurer
les écolo-macronistes en leur réaffirmant la «détermination du gouvernement […] pour suivre la même
direction». De son côté, Christophe
Castaner a écrit sur Twitter : «La
politique se mesure sur le long
terme, ses effets ne sont pas toujours
immédiats.» Des effets dont doutait manifestement Nicolas Hulot.
DELPHINE BERNARD-BRULS
et NICOLAS MASSOL
12 u
MONDE
Par
QUENTIN MÜLLER
Envoyé spécial à Bassora
D
ans une rue de Khamsa Mil,
banlieue de Bassora, une
femme en tchador noir tient
la main d’une fillette. Ses foulées
hésitantes font couiner ses petites
tongs roses sous un soleil de plomb.
Assis, Jasim Abdulameer, 22 ans,
observe la scène depuis un coin de
sa chambre. Cette verticalité de
mouvement, il l’a perdue le 7 juin
2015, à Baïji. «On attendait des ordres pour circuler car la ville était
entièrement minée. On était très
proche des combattants de Daech.
Puis un mortier a frappé la bâtisse
dans laquelle je me trouvais. J’ai
perdu une jambe et l’autre ne fonctionne plus», explique-t-il, sans
émotion apparente.
Après trois ans d’hôpital et pas
moins d’une vingtaine d’opérations,
le jeune homme vient de se faire poser une prothèse articulée qu’il révèle en remontant l’ourlet de son
jean. Mais l’ancien milicien refuse
de parler d’éventuelle dépression
ou de choc post-traumatique. «En
m’engageant, je voulais être martyr.
C’était mon souhait», sourit-il.
Le 13 juin 2014, après l’invasion de
Mossoul et la déferlante jihadiste
aux portes de Bagdad, il s’intéresse
aux discours du très respecté ayatollah Ali al-Sistani, comme des
milliers de jeunes chiites issus des
classes populaires ou rurales. La figure politique et religieuse irakienne appelle au jihad pour contrer l’avancée de l’Etat islamique.
Les Hachd al-Chaabi («unités de
mobilisation populaire») attirent
alors quelque 60000 soldats volontaires. Capitale du Sud chiite irakien, Bassora et sa province en mobilisent 35%. «L’écrasante majorité
de ces volontaires est chiite et issue
de la classe pauvre. La plupart du
temps, ils viennent des villes méridionales», analyse Hosham Dawod,
anthropologue irakien au CNRS.
Libération Mercredi 29 Août 2018
Mutilés
de Bassora:
«J’aurais
préféré aller
au paradis»
Lourdement blessés lors des combats
contre l’Etat islamique, les miliciens de Hachd
al-Chaabi sont revenus chez eux, avec
le sentiment d’être les laissés-pour-compte
de la bataille contre les jihadistes.
«DEVOIR HUMANITAIRE»
eux, 3000 ont au moins été ampuDans le gouvernorat de Bassora, tés d’un membre et 1580 sont morts
le chômage s’élève à 21 % pour les selon les statistiques des Hachd aljeunes Irakiens. Jasim Abdulameer Chaabi.
est l’un d’eux. Avant d’aller faire Les blessés graves sont soignés
la guerre avec les Asaïb Ahl al-Haq en Iran, en Inde ou au Liban. Les
(branche pro-iranienne des Hachd Hachd al-Chaabi, financés par l’Etat
al-Chaabi), il est
irakien, prennent en charge
sans emploi, sans
tous les soins médicaux
diplôme
et
et, depuis janvier,
TURQUIE
passe ses jours’engagent à verser
nées à dormir
une pension tous
ou à aller prier.
les deux mois,
IRAK
SYRIE
«Quand l’imam
selon le degré
IRAN
Al-Sistani a apd’invalidité du
JORD.
Bagdad
pelé à combatmilicien. Jasim
tre, je n’ai pas
touche
2,4 milBassora
hésité. Pour moi,
lions de dinars
ARABIE
c’était un devoir
irakiens (environ
SAOUDITE
humanitaire et reli1700 euros). BienK.
gieux. Daech menatôt, il va se marier.
100 km
çait les lieux sacrés
En attendant, le jeune
comme Najaf et Kerbala.»
homme consacre ses journées
Il compte avec ses doigts. Treize à sa nouvelle PlayStation 4, où il fait
amis de Khamsa Mil se sont enga- de nouveau la guerre sur Battlefield
gés en même temps que lui : «Dix ou GTA : «Mon frère m’aide pour la
sont morts et trois ont été blessés, douche, pour aller aux toilettes et
dont un a été amputé comme moi.» pour tout le reste.»
Dans la province de Bassora, des Au bord du Chatt-al-Arab, un che20000 volontaires partis se battre, nal en périphérie de Bassora, d’an8000 sont revenus blessés et parmi ciens palais de Saddam Hussein ont
REPORTAGE
été réquisitionnés par les Hachd alChaabi. Le luxe du marbre, des mosaïques et des moucharabiehs tranchent avec les fauteuils roulants ou
les cloisons de plastiques qui séparent les chambres des patients. Ammar Faris, 40 ans, chef des Hachd
al-Chaabi du gouvernorat de Bassora, accueille dans une prestigieuse salle de réception. «L’hôpital
a ouvert en 2016 parce que les blessés
soignés en Iran avaient besoin d’un
suivi médical. C’est le seul hôpital
Hachd al-Chaabi en Irak. Nous
avons choisi ce lieu car il est calme et
il n’y a pas d’habitation autour.
Beaucoup de gens viennent ici et ne
veulent pas être vus.»
Les frais médicaux sont pris en
charge par le gouvernement irakien. Le docteur Wesam al-Radiny,
44 ans, révèle que l’an prochain un
complexe tourné vers le suivi psychologique et le bien-être des blessés verra le jour: «Nous n’avons pas
de telle structure en Irak, mais nous
allons expérimenter.» Si le médecin
refuse d’admettre que certains exmiliciens sont touchés par des
dépressions ou états de choc posttraumatique, un responsable de la
logistique médicale avoue qu’il y a
urgence : «A Bassora, j’ai plus de
500 patients atteints de troubles
psychologiques. Ils sont fous. Les familles m’appellent parce que leurs
fils ont des excès de violence. Parfois
je me déplace, mais je n’ai pas de
solution.»
QUATRE PLANCHES
Hassan Naeem, 22 ans, fait partie
des patients. Le jeune homme a le
regard sombre, le cheveu hirsute et
les bras tatoués. Il s’assoit péniblement dans son salon sous l’égide
d’une représentation tissée de
l’imam Ali. «La guerre me manque,
je suis prêt à y retourner si on me le
demande.» Au plafond, le ventilateur tourne avec monotonie.
«Quand Daech est arrivé en Irak,
j’ai ressenti beaucoup de colère. De
voir ces étrangers venir sur nos terres, violer nos femmes et tuer notre
peuple… Je n’attendais que l’ordre
d’Al-Sistani pour aller combattre»,
se rappelle-t-il. Comme Jasim, il rejoint une branche pro-iranienne
des Hachd al-Chaabi: les brigades
Badr. Il n’a alors pas de travail et
aucun diplôme. «J’ai arrêté l’école
en primaire, mais je savais déjà tirer à la kalachnikov. On s’entraînait
dans le quartier», dit-il. Après un
mois d’entraînement intense à Bassora, puis à Téhéran, il est envoyé
dans la province sunnite d’Al-Anbar. Un matin de juin 2016, un tir de
mortier le frappe en pleine patrouille. Hassan est touché aux jambes et à un bras. «J’ai eu six opérations en tout. Heureusement que j’ai
pu aller me faire soigner en Iran car,
en Irak, ils voulaient couper toute
ma jambe…»
L’ancien milicien de Badr n’a plus
de pied gauche et doit se contenter
d’une prothèse «lourde» et «peu
pratique» achetée à Bassora. «Cela
fait deux mois que je reçois une pension de 1,5 million de dinars
[1080 euros]. Avant cela, je n’ai touché aucun salaire ou aide. J’ai parfois regretté de m’être engagé pour
cette raison. Le gouvernement
n’aime pas les Hachd al-Chaabi…»
Bagdad continue d’éprouver de la
méfiance à l’égard de la coalition de
milices, depuis rattachée à l’armée
irakienne. Hassan ne le cache pas,
il aurait préféré revenir entre quatre
planches: «J’aurais aimé être mar-
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 13
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Amputé
de la jambe
gauche, Sajid
Jelil entraîne
désormais une
équipe de foot
près de Bassora.
PHOTO SEBASTIAN
CASTELIER
Carnet
NAISSANCE
Alice
CalandreauDuboué
née le 22 août 2018 à
Toulouse,
est la ravissante étoile
de Marie et Paul-Antoine
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
Contactez-nous
tyr plutôt que blessé. Car être martyr, c’est aller au paradis.»
Sajid Jelil, 25 ans, a lui retrouvé un
travail. Il entraîne une équipe de
football amateur sur un terrain
perdu dans la campagne de Bassora.
Sous un soleil couchant, le coach
boitille, sifflet à la bouche. Après
l’entraînement, des joueurs, des
enfants et des parents l’écoutent
religieusement en cercle. «On était
un bataillon de 70 hommes. On
avançait vers Fallouja. Puis une voiture suicide nous a surpris et elle a
explosé», Sajid perd conscience et sa
jambe gauche. Lui aussi est soigné
à l’hôpital Baghiyyatollah à Téhéran, avec des combattants houthis
yéménites et autres pakistanais et
afghans chiites. «Si je fais des cauchemars ? Jamais. Mais après ma
blessure, j’ai déprimé. Un ami m’a
soutenu. Il venait me voir et me persuadait que je n’étais pas devenu un
handicapé incapable et inutile.» Son
ami est mort un an après, dans des
combats à Mossoul. Mais Sajid ne
veut pas réécrire l’histoire : «Ceux
qui sont morts, sont morts avec fierté
et je ne leur rêve pas d’autre statut
que celui de martyr.» •
Les Irakiens en surchauffe
Touché par une panne
d’électricité dans le Sud,
le chômage et la
corruption, le pays
n’a toujours pas
de gouvernement.
L
es Irakiens vivent l’un des
étés les plus chauds de leur
histoire récente. Au sens propre cette fois. Alors que les températures moyennes tournent autour
de 50°C en juillet et en août, ni ventilation ni climatisation ne sont
possibles en raison des pannes et
pénuries d’électricité qui touchent
une grande moitié du pays.
La défaillance des services publics
de base est à l’origine d’une protestation qui se poursuit depuis des
semaines, en particulier dans le
sud du pays. Des manifestations
contre la corruption, le chômage ou
l’absence de services publics se déroulent tous les vendredis. Malgré
les sommes colossales investies,
dont une partie a fini dans les poches de politiciens et de hauts
fonctionnaires, les besoins essentiels de la population ne sont pas
assurés.
La région de Bassora, dans le sud
du pays qui regorge de pétrole et où
se réunissent les deux fleuves mythiques, le Tigre et l’Euphrate, est
paradoxalement privée d’eau et
d’électricité. La situation économique est désastreuse dans cette province où le chômage touche plus
de 20% de la population. La colère
contre la corruption et la mauvaise
gestion par les autorités locales
comme le gouvernement central
monte alors que cette région a sacrifié des milliers de ses fils lors des
guerres successives.
L’année dernière, la victoire des forces irakiennes, armée et milices
confondues, sur l’Etat islamique,
qui a été évincé de l’essentiel des
territoires, a soulevé l’espoir d’un
nouveau départ pour l’Irak. Mais
celui-ci tarde à se dessiner. Plus de
trois mois après les législatives
du 12 mai, le pays est toujours sans
gouvernement. Après des semaines
de contestation des résultats du
vote, les tractations engagées entre
les différents partis se poursuivent
sans aboutir à un accord pour la
constitution d’un gouvernement.
Les ingérences de l’Iran en premier
lieu, à l’influence déterminante
auprès des partis politiques, des
milices et des tribus irakiennes,
contribuent à bloquer la formation
d’une coalition.
Pour tenter de calmer les esprits et
d’être reconduit à son poste, le
Premier ministre, Haïder al-Abadi,
use de la carotte et du bâton. Après
avoir suspendu le ministre de
l’Electricité et démis quatre directeurs généraux de ce ministère
emblématique, il vient de débloquer l’équivalent de 700 millions
d’euros pour répondre aux besoins
urgents de 10 des 19 gouvernorats
du pays.
HALA KODMANI
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
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Forfait 10 lignes :
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14 u
MONDE
Libération Mercredi 29 Août 2018
LIBÉ.FR
Toyota choisit Uber
pour la voiture
autonome Le cons-
tructeur nippon va investir 500 millions
de dollars afin de développer un nouveau
service de covoiturage sans chauffeur
d’ici 2021, permettant à l’application de
VTC de se recentrer sur son premier métier
de fournisseur de technologies. PHOTO AFP
travail de renseignement a été
fait, tous les renseignements
étaient recoupés», précise
Steiger.
L’annonce de la mort de Mohamed Ag Almouner est un
nouveau coup dur pour l’Etat
islamique au Grand Sahara.
Depuis le mois de février, l’armée française a intensifié ses
opérations contre l’organisation dans cette région des
trois frontières, considérée
comme une zone de repli et
de prédation de l’EIGS. Elle
s’appuie sur des groupes armés locaux (le Mouvement
pour le salut de l’Azawad et le
Groupe autodéfense touareg
imghad et alliés) présentés
comme «loyaux à l’Etat malien, sincères dans leur engagement antiterroriste».
Désertions. Ces mouve-
Décollage d’un hélicoptère de l’opération Barkhane à Inaloglog, au Mali, le 17 octobre. PHOTO BENOIT TESSIER. REUTERS
Mali: un responsable jihadiste et
deux civils tués par l’armée française
L’état-major de
l’opération
Barkhane a
annoncé avoir tué
Ag Almouner,
un chef de l’Etat
islamique au Grand
Sahara, affaiblissant
encore un peu plus
l’organisation.
Par
PIERRE ALONSO
et CÉLIAN MACÉ
L’
armée française a attendu à peine trentesix heures avant de
l’annoncer : dans la nuit de
dimanche à lundi, les militaires de l’opération Barkhane
ont tué un «des principaux
responsables» de l’Etat isla-
mique au Grand Sahara explique un notable touareg,
(EIGS) dans le nord du Mali. qui confirme qu’Ag AlmouLe raid a eu lieu à
ner était «l’un des
L'HISTOIRE l i e u t e n a n t s
une cinquantaine de kilomèd’Abou Walid alDU JOUR
tres au sud de
Sahraoui», le leaMénaka, la grande ville de der de la franchise sahécette région dite des trois lienne de l’EI.
frontières (avec le Niger et le Avant de prêter allégeance à
Burkina Faso). Le jihadiste, Abou Bakr al-Baghdadi
désigné par l’état-major en 2015, les deux hommes
comme un cadre du groupe auraient appartenu au Mouterroriste dans la zone, s’ap- vement pour l’unicité et le jipelle Mohamed «Tinka» had en Afrique de l’Ouest
Ag Almouner.
(Mujao), qui occupa la ville
«Agé d’une trentaine d’an- malienne de Gao en 2012.
nées», ce Touareg malien de En mai, le New York Times
la communauté dahoussak avait présenté Ag Almouner
«était important dans le dis- comme l’un des auteurs de
positif de l’EIGS car, à la diffé- l’embuscade de Tongo Tongo,
rence de certains chefs, il était au Niger, au cours de laquelle
originaire de cette région, ce quatre soldats nigériens et
qui lui donnait une grande fa- quatre membres des forces
cilité de déplacements et de spéciales américaines avaient
contacts avec la population», été tués le 4 octobre 2017.
Quelques semaines plus tard,
son nom était également cité
dans l’attaque meurtrière de
la gendarmerie d’Ayorou,
toujours au Niger. Depuis,
l’EIGS, moins puissant que
la coalition régionale
pro-Al Qaeda (le Groupe de
soutien à l’islam et aux musulmans), est devenu une
cible prioritaire de la France.
Investigations. D’après les
premiers éléments donnés
par l’état-major des armées,
l’opération de lundi a commencé par une frappe aérienne de deux Mirage 2000
sur un «campement isolé». Un
drone Reaper complétait le
dispositif aérien pour suivre
son déroulement en temps
réel. Des commandos français stationnés à Ménaka ont
ensuite été envoyés sur place
en hélicoptère. «Ils ont découvert que deux civils, une
femme et un adolescent,
avaient également été tués […]
et que deux autres civils
avaient été blessés», écrit
l’état-major dans son communiqué, dans un rare élan
de transparence.
«Des investigations sont actuellement conduites par
Barkhane pour revoir toutes
les procédures, ajoute le porte-parole, Patrick Steiger. Les
civils n’avaient pas été repérés sur zone, sinon nous
n’aurions pas monté une opération comme celle-là.» Toujours selon le ministère des
Armées, l’opération avait été
planifiée et n’a pas été déclenchée en urgence. La présence surprise de cet adolescent et de cette femme est
d’autant plus troublante: «Le
ments controversés, accusés
de violations des droits de
l’homme par les associations
peules (les Peuls sont ciblés
car assimilés aux jihadistes),
constituent une source de
renseignements précieuse
pour l’armée française. Et
parfois plus: les commandos
français ont été vus patrouillant côte à côte avec les
pick-up des groupes armés
dans la région de Ménaka.
Selon l’état-major, l’opération
de lundi a été «exclusivement» réalisée par Barkhane.
«Aujourd’hui, l’Etat islamique au Grand Sahara n’est
plus capable d’effectuer des
manœuvres coordonnées, il
est obligé d’aller chercher des
alliés […] pour commettre des
attaques. On a même relevé
des désertions de ses combattants», affirmait à Libération
le général Bruno Guibert,
commandant de la force
Barkhane, juste avant de passer la main à son successeur,
fin juillet. Deux semaines
plus tard, les autorités algériennes annonçaient la reddition d’un autre cadre de
l’EIGS, Sultan Ould Baddi, le
commandant de la katiba Salah Eddine, un jihadiste traqué depuis plus de dix ans à
travers le Sahara. Le groupe
terroriste semble sous forte
pression. Mais la région de
M énaka aus si : «Au
moins 143 civils ont été tués
par des groupes armés, des
centaines de personnes ont été
déplacées de force», recensait
la Mission des Nations unies
au Mali dans un rapport remis avant l’été au Conseil de
sécurité. •
Libération Mercredi 29 Août 2018
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LIBÉ.FR
Rose McGowan à Asia
Argento : «Fais ce qui est
juste» Dans un long communi-
qué adressé mardi à plusieurs médias, l’actrice américaine, qui figure parmi les nombreuses victimes
du producteur américain Harvey Weinstein, revient
sur les accusations d’agression sexuelle qui pèsent
sur Asia Argento et exhorte celle qui fut son amie
à laisser la vérité éclater. PHOTO AFP
Rencontre Salvini
et Orbán scellent
leur alliance
L’Allemagne inquiète après les
attaques racistes de Chemnitz
CORÉE DU NORD
IRAN
Le ministre américain de
la Défense, Jim Mattis, a
annoncé ce mardi la fin de
la suspension des exercices militaires alliés sur la
péninsule coréenne, décidée comme un «geste de
bonne volonté» après la
rencontre entre Donald
Trump et Kim Jong-un.
«Nous n’avons aucun projet
de suspension d’autres
manœuvres», a déclaré Jim
Mattis au cours d’une conférence de presse, en précisant toutefois que la fin de
leur suspension ne signifiait
pas leur reprise immédiate.
Les Etats-Unis ont récusé
mardi la compétence de
la Cour internationale de
justice dans la procédure
engagée par l’Iran, qui «se
pose en victime» du rétablissement des sanctions américaines. Pour Washington,
qui «s’oppose vivement» à la
requête de la République islamique, la CIJ ne devrait
pas perdre son temps à étudier la procédure : selon la
délégation américaine dépêchée à La Haye, siège de
la CIJ, il n’est pas de son
ressort de juger un différend entre les deux pays.
Des saluts hitlériens, des
scansions racistes, des violences et une police débordée face à 6 000 manifestants d’extrême droite, lundi
soir. «Quiconque pense que
la démocratie n’est pas en
danger devrait regarder des
vidéos de Chemnitz.» Cet
éditorial du quotidien
souabe Schwäbische Zeitung
résume le sentiment général
en Allemagne. Sidéré, le
pays a vu cette ville de Saxe
s’embraser deux soirs consécutifs dimanche et lundi,
après la mort d’un homme
dans la nuit de samedi à dimanche qui a suivi une «altercation». Deux suspects,
un Syrien et un Irakien, ont
été arrêtés.
«Le degré de haine, d’agressi-
Les «robots tueurs»
dans le viseur des ONG
Les robots tueurs appartien- cient, ce qui n’a pas de sens
nent pour l’instant à la SF. Et pour une machine, quand
qu’ils y restent! ont lancé, en bien même elle a été conçue et
substance, plusieurs organi- programmée pour détruire,
sations de défense des droits neutraliser ou tuer : on ne
humains lundi.
parle pas de
Parmi elles,
DÉCRYPTAGE “ m i s s i l e
Human Rights
tueur”.» AuWatch a réitéré son appel à delà de la sémantique, le déinterdire les «systèmes d’ar- veloppement de l’IA pose de
mes létales autonomes» alors nouveaux défis, reconnaisque s’ouvre à Genève une saient-ils: «La question est de
réunion du groupe d’experts savoir s’il est éthiquement adgouvernementaux de l’ONU missible que la décision de
sur le sujet. Depuis 2015, supprimer un être humain
ONG, intellectuels, scientifi- identifié par une machine
ques ou dirigeants d’entre- puisse être déléguée à cette
prises du numérique pu- machine.» Ces systèmes ne
blient des lettres ouvertes sont pas encore déployés.
pour alerter sur les dangers «Des drones terrestres, utilisés
de la militarisation de l’intel- pour contrôler des sites sensiligence artificielle (IA). Pour bles ou en maintien de l’ordre,
la campagne Stop Killer Ro- sont déjà équipés de lanceurs
bots, initiée par HRW, la so- de gaz lacrymogène», témoilution est l’interdiction to- gne Yves Prigent, du protale, par traité ou convention. gramme responsabilité des
Etats et des entreprises à AmLes armes létales autono- nesty International France.
mes existent-elles déjà?
L’expression «robot tueur» a
l’avantage de la simplicité,
mais a un inconvénient: chacun y projette ses fantasmes.
Deux chercheurs le déploraient en mars dans Libé: «Ce
vocable suggère que le robot
serait animé par l’intention de
tuer, voire qu’il en serait cons-
Qui veut les interdire ?
A ce jour, 26 Etats se sont prononcés en faveur d’une interdiction totale du développement des armes létales
autonomes. «La Chine, elle,
plaide pour une limitation,
afin d’éviter la prolifération
sur un modèle proche de ce qui
existe pour le nucléaire militaire», précise Yves Prigent.
L’Autriche est le seul pays
européen à soutenir une interdiction. «Il y a une obligation des Etats par rapport au
droit international», soutient
Bénédicte Jeannerod, directrice France de HRW, dont un
rapport conclut que les armes
autonomes violent la clause
de Martens, qui exige que les
technologies soient jugées
sur la base des «principes de
l’humanité et des exigences de
la conscience publique».
Les 75 ONG engagées dans
Stop Killer Robots exigent
d’ici fin 2019 «des outils juridiques contraignants sous la
forme d’un traité d’interdiction», précise HRW.
vité et de mépris a choqué
même l’observateur chevronné de Pegida», commentait mardi le quotidien
de gauche die Tageszeitung,
parlant de «guerre civile».
«Lorsque des foules excitées
d’extrême droite créent de
l’agitation au cœur de l’Allemagne et que l’Etat de droit
est dépassé, cela rappelle un
peu la situation de la République de Weimar», écrit Der
Spiegel. Angela Merkel a
condamné ces violences
mardi matin : «Nous avons
vu des chasses collectives, de
la haine dans la rue, et cela
n’a rien à voir avec un Etat
de droit.» Mais son meilleur
ennemi, le ministre de l’Intérieur CSU Horst Seehofer,
a attendu mardi midi pour
L’homme fort du gouvernement italien, Matteo Salvini,
a rencontré mardi le Premier
ministre national conservateur hongrois, Viktor Orbán,
point d’orgue d’une série de
signaux que certains interprètent avec inquiétude comme
un changement de cap de
l’Italie en Europe. L’Italie a
choisi d’être «le strapontin du
sud» des pays membres du
groupe de Visegrad (République tchèque, Hongrie, Pologne et Slovaquie), hostiles à
l’immigration, déplore ainsi
l’ancien Premier ministre italien Mario Monti. Salvini et
Orbán souhaitent prendre la
tête d’un front souverainiste
en vue des élections européennes du printemps prochain pour construire une
«autre Europe».
réagir, offrant, au nom du
gouvernement fédéral, son
aide à la police de Saxe et affirmant qu’il ne devait «y
avoir aucune place pour cela
dans notre Etat de droit». A
gauche, beaucoup accusent
Seehofer, figure de proue
d’une politique migratoire
durement anti-réfugiés,
d’avoir soufflé sur les braises. «La foule raciste de
Chemnitz n’est pas tombée
du ciel», a ainsi commenté la
porte-parole de Die Linke au
Bundestag, Ulla Jelpke,
dans Die Zeit.
Selon Buzzfeed, de nouveaux appels à manifester
ont été lancés pour ce jeudi,
toujours à Chemnitz.
JOHANNA LUYSSEN
(à Berlin)
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Et la France ?
«Paris était assez en avance,
puis il y a eu un infléchissement», note HRW. Dans Wired, en mars, Macron s’était
dit «opposé» aux armes létales autonomes: «La décision
de donner le feu vert doit être
prise par un être humain
parce qu’il faut quelqu’un qui
en prenne la responsabilité.»
Depuis, Paris continue de se
dire opposé, mais c’est tout.
PIERRE ALONSO
et MAÏA COURTOIS
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(1)
16 u
VOUS
Libération Mercredi 29 Août 2018
Maigreur constitutionnelle
Les maux sur les os
Anthony,
le 15 août à Paris.
Moins de 1%
des Français sont
très minces de
nature, sans être
atteints d’aucune
maladie. Mal
compris par
la médecine,
ils ne peuvent pas
prendre de poids.
Certains souffrent
du regard et
des remarques
des autres.
Par
MARLÈNE THOMAS
Photo LUDOVIC CARÈME
R
etour de vacances. A peine le temps
de poser ses valises que déjà ressurgit
l’injonction à la reprise en main : les
opérations «détox» squattent les magazines,
il faut effacer les traces des apéros à répétition, traquer le bidou post-churros. La routine
d’une société tout entière tournée vers l’amincissement, l’allégé, le «moins». Eux ont tout
faux: ils sont obsédés par le besoin de grossir.
S’imposent des régimes hypercaloriques, des
grignotages intempestifs, se gavent en
somme. Et pourtant, rien n’y fait, l’aiguille de
la balance ne frémit pas. C’est par exemple
Coralie, 19 ans, 50 kg pour 1,80 m, qui se désespère: «Certains jours, quand je me regarde
dans le miroir et que je vois que j’ai la peau sur
les os, ça me dégoûte. Je n’ai pas vraiment de
formes, une petite poitrine, de petites fesses et,
quand je vois les gens autour de moi, ça me
complexe. J’aimerais avoir plus de formes
féminines. J’ai toujours été assez grande et très
mince, pourtant je mange normalement.» Et
si c’était le ver solitaire, ce parasite qui se loge
dans l’intestin grêle et peut être à l’origine
d’une perte de poids ? Coralie l’a envisagé,
avant d’apprendre qu’elle est en réalité
frappée de maigreur constitutionnelle.
«Etat de famine»
«On la considère comme une maigreur naturelle, génétiquement programmée, sans autre
anomalie par ailleurs. Ces personnes ont
un IMC [indice de masse corporelle, ndlr] inférieur à 18,5 kg par mètre carré», explique le
professeur Bogdan Galusca du service d’endocrinologie, nutrition et troubles du comportement alimentaire (TCA) du CHU de SaintEtienne, en pointe sur le sujet. Les maigres
constitutionnels ne présentent pas de TCA,
mangent et vivent normalement et ne souffrent d’aucune pathologie causant une perte
de poids. Il demeure que les personnes interrogées pour cet article présentent un IMC
de 15,8 en moyenne, ce qui correspond selon
cette échelle à «un état de famine».
Les professeurs Bruno Estour, Natacha Germain et Bogdan Galusca mènent depuis la fin
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
des années 90 une étude (une des rares à ce société actuelle, l’idéal masculin est d’être
sujet) qui vise à déterminer les causes de cette musclé, être maigre comme cela n’aide pas à
maigreur. «La différence avec l’anorexie se fait avoir confiance en soi. Quand je me regarde
d’abord avec la courbe de poids. L’IMC des dans le miroir, je me dis “c’est pas terrible”.
maigres constitutionnels, qui peut être calculé C’est pourquoi on s’est mis à la musculation
dès la naissance, restera toujours dans la li- avec mon frère. On a pris un peu de formes, ça
mite basse de la normale. La courbe n’est ja- remonte le moral.» Il poursuit: «Ça a pu être
mais cassée», précise Bogdan Galusca.
handicapant vis-à-vis des filles. On a
Chez les femmes, un autre indicateur RÉCIT plus de mal à les aborder, on se dit que
est à prendre en compte: «Une maigre
ça peut être repoussant pour elles. Déjà
constitutionnelle garde des règles de façon na- qu’on n’arrivait pas à s’assumer nous-mêmes,
turelle malgré son IMC très bas, car la masse alors faire assumer ça à quelqu’un d’autre
grasse reste suffisamment consistante pour en- était compliqué.»
tretenir cette activité hormonale.» Si la problé- Anthony, 24 ans, technicien de recherche à
matique touche une minorité de personnes, l’Institut national de la recherche agronomila proportion reste difficile à déterminer se- que (Inra) en génétique végétale, en a aussi
lon le spécialiste: «La maigreur concerne en souffert : «Là, je suis au maximum de mon
France 4 % de la population générale, cela poids, soit 44 kg pour 1,80 m. Au lycée, je me
comprend donc les TCA et autres pathologies. voyais vraiment comme un cadavre qui savait
Je dirais que la maigreur constitutionnelle marcher. Encore aujourd’hui, les regards
concerne environ 0,4% de la population géné- dans la rue sont parfois durs à assumer. La serale, on est en dessous de 1 %.»
maine dernière, un mec dans le métro m’a reGrand échalas de 1,82 m pour 62 kg, Florian, gardé de haut en bas six fois. Il y a un an, je
23 ans, roboticien, a participé avec son frère serais sorti en jean et en sweat pour camoufler
jumeau à l’un des programmes de surnutri- tout ça.» Désormais, cet Orléanais d’origine
tion du CHU stéphanois: «Dans ma famille, n’hésite plus à porter des shorts, et a trouvé
on est tous très minces. Même si c’était contrai- une forme de libération en arrivant à Paris :
gnant, on a décidé de participer à l’étude avec «Si je pouvais changer ma maigreur, je le femon frère il y a deux ans car on avait vraiment rais, mais ce n’est plus une obsession. Le plus
envie de comprendre pourquoi on est comme pénible est le regard des gens, mais à Paris,
ça et s’il y avait quelque chose à faire pour y re- c’est moins gênant, on se fond dans la masse.»
médier.» Pendant un mois, il se prête donc Ce n’est que récemment qu’il a osé s’exprimer
aux biopsies, prises de sang et prélèvements. sur le sujet, sur Twitter : «J’ai eu le déclic il y
«Les quinze derniers jours, on nous donnait a un an, lorsqu’un ami a posté une photo de
quotidiennement une sorte de grand yaourt nous deux qui a suscité une avalanche de comhypercalorique équivalent à un repas pour mentaires sur la taille de mes bras. Je me suis
voir si on arrivait à prendre du poids. On nous dit qu’il était important d’expliquer ce qu’est
a expliqué que, généralement, les gens comme la maigreur constitutionnelle. En parler pernous prennent 1 à 1,5 kg à la fin. Moi, je n’ai met de gagner de la confiance en soi et de s’asrien pris et mon frère 500 grammes qu’il a per- sumer au mieux.»
dus une semaine après.»
Mystère
Problème: si la société vénère la minceur, la
maigreur subie est un handicap, source de
complexes. Coralie: «Au collège, je me faisais
traiter de “Ficello” et, plusieurs fois, mes bras
ont été comparés à des baguettes de tambour.
Je ne me rendais pas compte que j’étais si maigre mais, au fur et à mesure des remarques,
ça a commencé à me complexer. Quand je me
balade dans la rue, je me demande si les gens
me voient comme un piquet ou quelqu’un de
normal.» Le poids du regard des autres,
Ksyty, 36 ans, entrepreneuse d’origine ivoirienne, en a davantage souffert en Côte-d’Ivoire : «En Afrique, pour être une belle
femme, il faut avoir des rondeurs et je ne réponds pas à ce critère. Les remarques déplaisantes ont eu réellement un effet sur moi l’année dernière, à 35 ans. Revenue en Afrique,
à plus de 30 ans, mariée mais sans enfant,
tout le monde a commencé à pointer du doigt
ma maigreur. Je fais 40 kg pour 1,60 m. Ici,
certains hommes et même des femmes vont
jusqu’à publier sur les réseaux sociaux : “Les
vrais hommes aiment la chair, les os, c’est
pour les chiens”.»
Ces dernières années, les médecins ont mené
des recherches chez les femmes puis chez
les hommes qui présentent une résistance à
la prise de poids. Si les résultats sont encore
en train d’être analysés, plusieurs pistes ont
été décelées. Le professeur Galusca: «Quand
on mange, le surplus va naturellement se déposer dans le gras et, de manière plus détournée,
dans le muscle. Ce n’est pas le cas dans la maigreur constitutionnelle.» La piste d’un facteur
génétique et héréditaire est aussi étudiée.
Mais le mystère de cette maigreur non pathologique reste encore à éclaircir.
Face à la maigreur constitutionnelle, les sexes
sont à égalité (de peine). Florian : «Dans la
«Au collège, je me faisais
traiter de “Ficello”
et mes bras ont été
comparés à des
baguettes de tambour.
Au fur et à mesure
des remarques,
ça a commencé
à me complexer.»
Coralie 19 ans
Le professeur Bogdan Galusca souligne de
son côté: «On mène un travail avec la faculté
de sociologie de Saint-Etienne sur la stigmatisation de la maigreur constitutionnelle. Ces
personnes sont souvent comparées à des gens
dénutris, anorexiques, malades. Parfois, elles
sont même recalées par la médecine du travail,
qui leur conseille de se soigner et de revenir
quand ils auront repris du poids. Ce n’est pas
quelque chose de très reconnu, même dans notre milieu médical.» Anthony a fait les frais de
cette méconnaissance au collège et au lycée:
«De temps en temps, j’étais convoqué avec mes
parents à l’infirmerie pour savoir si ça allait
bien. Ils pensaient que j’étais anorexique. Malgré mes explications et celles de mes parents,
ils ne me croyaient pas.»
«De quoi tu te plains ?»
L’ignorance se mêle à l’incompréhension.
Dès le début du XXe siècle, la minceur auparavant synonyme de maladie ou de pauvreté a été portée aux nues comme le standard de beauté à suivre. Dans une société à
l’abri du manque de nourriture, c’est la menace de l’obésité qui se met à occuper les esprits. Mais si la maigreur ouvre la voie aux podiums de mode, elle peut déranger dans la
vraie vie, comme en témoigne Coralie: «Plusieurs fois, j’ai voulu parler de ma maigreur
et on m’a rétorqué que je n’avais pas à me
plaindre, que je n’avais pas de problème de
surpoids. Les gens ne comprennent pas qu’on
puisse en souffrir et les réactions peuvent être
virulentes.» Gérard Apfeldorfer, psychiatre
spécialiste des TCA et de l’obésité, note : «Il
y a une forme de bagarre. La situation des
maigres constitutionnels peut paraître insupportable, particulièrement aux personnes en
surpoids ou obèses qui sont dans l’idée que
maigrir est de l’ordre de l’effort et du contrôle.
Les personnes minces auraient donc un excellent contrôle sur leur comportement alimentaire. Mais les maigres constitutionnels sont
maigres en mangeant bien et sans rien faire,
ça paraît particulièrement injuste.»
Florian : «Pratiquement tout le monde me
lance “de quoi tu te plains?”, “j’aimerais être
comme toi”. Ils ne se rendent pas compte que,
pour nous, c’est très dur. C’est d’autant plus
frustrant que personne ne se préoccupait vraiment de notre cas jusqu’à l’étude.» Paradoxe:
ce sentiment d’être invisible est encore accentué par les mouvements «body positive» qui
se veulent ambassadeurs d’une beauté
plurielle et de l’acceptation de soi mais qui
laissent peu de place aux corps maigres… au
prétexte que ce monde pensé pour les minces
les met déjà assez en avant. •
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Photo non contractuelle
Libération Mercredi 29 Août 2018
18 u
FRANCE
Libération Mercredi 29 Août 2018
LIBÉ.FR
Directeurs d’école : la
reconnaissance, enfin ?
Le rapport de deux députées
LREM propose de créer un véritable statut pour
les chefs d’établissement du primaire et de la
maternelle. Il est temps. Lire la tribune de Yannick Trigance, conseiller régional PS d’Ile-deFrance, ancien directeur d’école maternelle et
élémentaire. PHOTO AFP
Dans l’armée de
l’air, les pots de
départ sont chers
deux quand ils se déplacent
en binôme, comme c’est le
cas ici.
Face aux questions financières, le service d’information
de l’armée de l’air indique
que les pilotes doivent effectuer régulièrement des heures de vol et que ces cérémonies entrent dans ce
cadre. A ceci près que les
missions d’entraînement se
situent rarement en région
parisienne avec un passage
au-dessus d’un aéroport, Villacoublay et à proximité de
deux autres: Orly et Toussusle-Noble, d’où décollent des
petits avions d’affaires.
Contournement. Les
Un Rafale, lors du salon du Bourget de 2017. PHOTO MARC CHAUMEIL
Deux départs
à la retraite et une
arrivée de militaires
haut gradés
sont célébrés
cette semaine
par des vols
d’avions de chasse
à 17500 euros
l’heure, et quitte
à suspendre
le trafic aérien.
Par
FRANCK BOUAZIZ
L
es petits plats dans les
grands. Cette semaine, l’armée de l’air fait
survoler la région parisienne par deux Rafale,
deux Mirage 2000, un avion
ravitailleur et un appareil de
surveillance Awacs. Une
mission de routine? Pas tout général Philippe Adam, un
à fait. Lundi et mardi, peu moins gradé. Vendredi,
deux gradés de l’armée de rebelote. Cette fois-ci, on
l’air ont rendu leur tablier marque la prise d’armes
après de lon(l’entrée en
gues années de
L’HISTOIRE fonctions) du
bons et loyaux
nouveau chef
DU JOUR
services. Dans
d’état-major de
le jargon militaire, cette cé- l’armée de l’air, le général
rémonie a pour nom Philippe Lavigne. Là aussi,
«l’adieu aux armes» et, en Rafale et Mirage seront au
pareilles circonstances, on rendez-vous.
ne mégote pas sur l’inten- Ce déploiement de moyens
dance. Réception et dis- n’est pas sans occasionner
cours se tiennent sur le tar- quelques coûts et des permac de l’aéroport de turbations dans le trafic
Villacoublay (Yvelines) et aérien en Ile-de-France.
l’événement se clôture Sans compter les aigreurs
par le survol d’avions d’estomacs de quelques mimilitaires.
litaires, las de ce qu’ils considèrent de plus en plus
Folklore. En l’espèce, deux comme un folklore inutile.
Rafale et deux Mirage pour Et pour cause, l’heure de vol
le général Bernard Schuler d’un Rafale est estimée
lundi et, mardi, un avion de à 17500 euros en moyenne,
surveillance Awacs pour le qu’il faut multiplier par
trois jours de festivités en
l’honneur des gradés ont
donc contraint la Direction
générale de l’aviation civile
(DGAC) à modifier la circulation aérienne dans le périmètre emprunté par les
avions de chasse. Selon des
documents dont Libération
a pris connaissance, du
23 au 31 août, «une procédure
de contournement est obligatoire pour les aéronefs en
procédure d’arrivée ou de départ de Villacoublay, le
Bourget, Toussus-le-Noble et
Issy-les-Moulineaux (pour les
hélicoptères). Ceux-ci seront
soumis à des procédures spécifiques pouvant aller jusqu’à
la suspension temporaire des
vols.» Ainsi, pour l’aéroport
du Bourget, en cas de vent
soufflant de l’ouest, il faudra
interrompre atterrissages et
décollages durant une heure
trente. Même traitement
pour les membres du gouvernement qui voudraient
décoller de manière inopinée de l’aéroport de Villacoublay, où sont stationnés
les Falcons de l’Etat.
L’an dernier, exactement à la
même période, 150 invités
étaient attendus au Bourget
pour le départ à la retraite
d’un autre général de l’armée de l’air. Un Rafale et un
Mirage devaient, là aussi,
survoler les lieux afin de
marquer cet adieu aux armes, entraînant la fermeture
durant trente minutes de
deux pistes de l’aéroport de
Roissy, tout proche. Hasard
ou coïncidence, lorsque Libération avait commencé à
questionner le ministère de
la Défense sur cette opération, les avions de chasse
étaient finalement restés
cloués au sol. •
«Le requérant ne peut se
prévaloir, sur le fondement du
principe de fraternité, d’une
quelconque liberté de mendier.»
LE TRIBUNAL ADMINISTRATIF
DE BESANÇON
dans une décision rendue mardi
C’est un revers, mais qui n’entame pas la détermination des
requérants : mardi, le tribunal administratif de Besançon a
rejeté l’un des recours déposés contre «l’arrêté anti-mendicité»
mis en place dans certaines rues du centre-ville par le maire
LREM de la ville, Jean-Louis Fousseret (Libération de mardi).
Porté par Me Olivier Le Mailloux, avocat marseillais spécialiste
du droit constitutionnel, ce recours se fondait principalement
sur l’argument que cette mesure municipale était contraire
au principe de fraternité, récemment rappelé par le Conseil
constitutionnel lorsqu’il a censuré le délit de solidarité à
l’égard des migrants. «Le principe de fraternité n’implique que
la liberté fondamentale d’aider autrui dans un but humanitaire», a rétorqué le tribunal administratif dans sa décision
rendue ce mardi. Joint par Libération, Me Le Mailloux fait savoir qu’il n’entend pas en rester là et compte saisir le Conseil
d’Etat sur cette question. L’arrêté municipal bisontin, motivé
selon le maire par une recrudescence des plaintes de riverains
et de commerçants au sujet de troubles à l’ordre public, fait
l’objet d’un autre recours devant la justice administrative, déposé par la Ligue des droits de l’homme, et qui devrait être
examiné prochainement. La mesure a suscité une vague de
colère dans la cité comtoise, où un nouveau rassemblement
est prévu ce mercredi pour réclamer son abrogation.
Meurtre de Vanesa Campos L’arme
du crime aurait été volée à un policier
D’après les informations du Canard enchaîné, la balle qui a
tué Vanesa Campos –une prostituée trans de 36 ans abattue
d’une balle dans le thorax au bois de Boulogne dans la nuit
du 16 août au 17 août– provient d’une arme volée à un policier
une semaine avant le meurtre. Le 9 août à 1h20 du matin, ce
policier présent dans le bois de Boulogne (en dehors de son
service, selon le Canard) se serait fait voler son pistolet automatique ainsi qu’un chargeur, restés dans son véhicule en
son absence. Dans cette affaire, cinq personnes âgées
de 16 à 30 ans ont été mises en examen et placées en détention
provisoire pour «meurtre commis en bande organisée» et «vols
en réunion avec dégradations».
Agression de Marie Laguerre
Un homme placé en garde à vue
Un homme, soupçonné d’avoir agressé une jeune femme en
pleine rue à Paris le 24 juillet, a été placé en garde à vue au commissariat du XIXe arrondissement lundi, dans le cadre d’une
enquête ouverte pour des faits de «harcèlement sexuel» et «violences avec arme». Les images de l’agression, filmées par des
caméras de vidéosurveillance, avaient été mises à disposition
de la victime et diffusées par celle-ci sur son compte Facebook.
Selon le Parisien, le suspect est décrit comme «un déséquilibré
ayant une intolérance à la frustration», «violent, capable de
frapper sa mère». Il était interné depuis début août dans le secteur psychiatrique de l’hôpital Bichat. En réaction à son agression, Marie Laguerre avait lancé un site web (#NousToutesHarcèlement) pour inciter les femmes à prendre la parole.
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Avec Kevin Strootman, l’OM s’offre
l’équilibre Le Néerlan-
dais de 28 ans, en provenance de l’AS Roma,
a signé mardi à l’Olympique de Marseille
pour 25 à 28 millions d’euros. Une arrivée
qui pourrait transformer le milieu de terrain
des Ciel et Blanc.
PHOTO AFP
2023
Devant les patrons, Edouard Philippe
en phase avec «l’ancien monde»
Une crise ? Quelle crise ? Ce
mardi, peu après l’heure du
déjeuner, Edouard Philippe
est venu jouer au VRP des réformes de sa majorité devant
les patrons réunis à Jouy-enJosas (Yvelines) pour l’université d’été du Medef. Et ce
n’est pas la démission de Nicolas Hulot le matin même
qui allait bousculer son propos… Sur 45 minutes de discours, le Premier ministre en
a consacré à peine deux pour
dire combien il avait «aimé
travailler» avec lui et combien «la détermination […] du
gouvernement à prendre en
compte cet impératif de transition écologique» pouvait être
«totale»… En revanche pour
un discours «disruptif» d’un
Premier ministre devant la
principale organisation patronale, on repassera.
Edouard Philippe est venu
défendre sa politique. Il faut
dire que le nouveau patron
des patrons, Geoffroy Roux
de Bézieux, avait l’air contrarié, la veille, apprenant que le
gouvernement avait choisi de
A l’université d’été du Medef, mardi. PHOTO DENIS ALLARD
repousser (du 1er janvier au
1er octobre 2019) une baisse
de quatre points de cotisations patronales au niveau du
smic et décidé d’augmenter
le cinquième acompte d’impôt sur les sociétés pour les
grandes entreprises.
Avant de laisser sa place à
Philippe à la tribune, Roux de
Bézieux l’a prévenu: «Les mesures annoncées par Bruno
Le Maire hier sont un très
mauvais signal.» Certes, Roux
de Bézieux a salué un «gou-
vernement [qui] a redonné la
confiance aux entrepreneurs»
avec la réforme du code du
travail et la fin d’une «surtaxation du capital» et demandé à ses troupes de «renvoyer la balle» en investissant
dans de nouvelles entreprises. Mais il a aussi rappelé sa
«ligne rouge»: «Ne pas alourdir les charges.»
Sans nouvelles annonces,
Edouard Philippe a cajolé son
hôte, listant ce qu’il compte
faire voter à la rentrée: sup-
pression d’une vingtaine de
petites taxes, suppression ou
gel de seuils, simplification
des procédures de transmission et création d’un guichet
unique pour les créateurs
d’entreprise, réforme de l’intéressement, de la participation et de l’actionnariat salarié… Il a surtout insisté sur un
mot qu’ici, tout le monde
adore: la «compétitivité».
Quant aux réformes sociales,
il s’est aussi voulu rassurant.
Avant de revoir, dans deux
jours à Matignon, le président
du Medef pour ouvrir les discussions sur l’assurance-chômage et la santé au travail, il a
insisté sur le «problème d’appétence» de certains demandeurs d’emploi. «L’assurancechomage doit mieux responsabiliser tous ceux qui ont besoin
de revenir vers l’activité.» Les
patrons l’ont bien applaudi.
Pas sûr que les syndicats, qui
redoutent une plus grande
dégressivité des allocations
chômage, en fassent autant
cette semaine à Matignon.
LILIAN ALEMAGNA
Chaleur Un été
2018 record
Le topless, pratique en baisse
L’été 2018 aura été le
deuxième le plus chaud de
l’histoire en France, loin derrière celui de 2003 et sa canicule meurtrière, a indiqué
mardi Météo-France. Au-delà
d’une vague de chaleur exceptionnelle sur l’ensemble
du pays du 24 juillet au
8 août, «l’été 2018 a été marqué par la persistance quasi
continue de températures supérieures aux valeurs saisonnières». A quelques jours de
la fin de l’été météorologique
le 31 août, la température
moyenne de la saison a été
supérieure à la normale de
«près de 2°C». Le quart nordest du pays a été particulièrement touché. La station de
mesure de Paris-Montsouris
a enregistré plus de jours dépassant les 30°C qu’en 2003
(26 jours contre 21), tout
comme celle de Lille-Lesquin
(15 jours contre 11 en 2003).
En parallèle, Météo-France a
noté il y a quelques jours les
premières gelées précoces.
Acte symbolique d’émanci- bérées pour ne plus avoir à
pation des femmes dans les le prouver. J’ai constaté
années 60-70, banalisée au dans mes enquêtes, mais
début des anaussi en obsernées 90, la praINTERVIEW vant les gens
tique du tosur les plages
pless perd peu à peu du et au bord de piscines, que
terrain, notamment chez les les adolescentes n’aiment
jeunes. En trente ans, le pas tellement montrer leur
nombre d’adeptes a dimi- corps.
nué de moitié, selon une Les risques liés à l’exposiétude publiée par l’Ifop. La tion au soleil sont-ils
directrice de recherches au aussi un frein pour les
Cevipof (CNRS, Scien- femmes ?
ces-Po) Janine Mossuz-La- Des raisons médicales sont
vau (1) voit dans ce constat bien sûr évoquées. Les derla mutation d’un symbole. matologues ont beaucoup
Comment expliquez-vous alerté sur les risques encoula diminution de la prati- rus. Ils ont aussi mis en
que du topless ?
garde sur les conséquences
Il y a plusieurs raisons. Pour esthétiques de cette exposiles femmes des an- tion.
nées 60-70 et après, aller à Ce qui était perçu comme
la plage seins nus était une banal à une époque est-il
façon de montrer qu’elles redevenu un acte militant
étaient libérées du patriar- pour celles qui le praticat, des contraintes sexuel- quent encore?
les. Pour les générations Exposer ses seins est sans
actuelles, les femmes se doute plus remarqué que
considèrent comme assez li- quand plus de femmes le
faisaient. Mais celles qui le
pratiquent sont surtout des
habituées trouvant agréable
de sentir la caresse du soleil
sur leur peau. Elles ne
voient pas pourquoi elles y
renonceraient parce que
dans quelques piscines ça
devient interdit ou que ce
n’est plus à la mode.
Avec les smartphones,
n’existe-t-il pas aussi une
crainte de se retrouver à
son insu sur un cliché ?
Ça peut jouer surtout chez
les très jeunes. La plupart du
temps c’est entre eux que
circulent des photos volées,
notamment des clichés
considérés comme compromettants. Les jeunes filles se
méfient certainement plus
de ce genre de choses. Elles
n’ont pas envie qu’une photo
d’elles seins nus circule.
Recueilli par
MARLÈNE THOMAS
(1) Auteure de la Vie sexuelle en
France, à paraître le 13 septembre aux éditions La Martinière.
C’est l’année à partir de laquelle Orange commencera l’extinction des lignes téléphoniques
fixes, branchées sur la fameuse prise T murale. Orange a confirmé ce week-end dans le Parisien son intention de cesser à partir du 15 novembre de commercialiser des abonnements au
téléphone fixe, dont la technologie est devenue obsolète. Mais ce réseau RTC («réseau téléphonique
commuté») ne sera pas brusquement coupé cet
automne. Concrètement, à partir du 15 novembre,
ceux qui emménagent dans un nouveau logement
ou les nouveaux clients d’Orange ne pourront plus
demander l’ouverture d’une ligne de téléphone
fixe analogique. Ils se verront forcément proposer
un raccordement IP (sous protocole internet). Pas
de changement immédiat en revanche pour les
abonnés déjà raccordés : les lignes analogiques
existantes continueront de fonctionner pendant
cinq ans au moins. La directrice générale d’Orange
France a estimé auprès de l’AFP que ces lignes
«fixes uniquement» concernent aujourd’hui «5 à
6 millions de clients tout au plus».
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
20 u
Libération Mercredi 29 Août 2018
Manifestation le 23 août 2017
à Casablanca, après l’agression
d’une jeune Marocaine par
plusieurs hommes dans un bus.
PHOTO AFP
Dans le centre du
pays, Khadija, 17 ans,
a été séquestrée et
torturée cet été.
Après le viol collectif
de la «fille du bus»
en 2017 à Casablanca,
et face au silence
de l’Etat marocain,
des écrivains et des
personnalités civiles
prennent la parole.
L’
horreur, encore une fois.
Le viol banalisé des femmes marocaines, encore
une fois. Khadija, 17 ans, dit avoir
été séquestrée, abusée, torturée
pendant des semaines par un
groupe de garçons, cet été. Un
scandale qui fait le buzz bien sûr,
qui écœure bien sûr, qui depuis
quelques jours alimente toutes
les discussions au Maroc, bien
sûr. Une affaire qui, malheureusement, risque d’être oubliée la
semaine prochaine ou bien le
mois prochain. On passera à
autre chose. Une nouvelle source
d’excitation collective. Rien ne
sera fait. Le sujet ne sera même
pas traité par la société. C’est
ainsi. Ne vous étonnez pas. Ce
n’est plus la vie, c’est la jungle. Et
comme toujours, ce sont les femmes qui paient le prix fort de tous
les dysfonctionnements d’une
société qui ne veut toujours pas
grandir. Avec l’affaire du viol de
la jeune Khadija, du douar de
Oulad Ayad (du côté de Béni Mellal, dans le centre du pays), on atteint un nouveau degré dans l’innommable. D’après ce qu’on sait
(l’enquête suit son cours), et si on
croit tout ce que la victime a dit à
plusieurs reprises sur Internet,
pendant deux mois, plusieurs
hommes l’auraient kidnappée,
droguée et violée à tour de rôle.
Ils se la passaient entre eux. Une
poupée. Un petit chien. Une esclave sexuelle. Et comme si cela
n’était pas suffisant, ces violeurs
n’ont vraiment pas peur de la loi,
ils ont laissé sur tout le corps de
Khadija des traces, des tatouages.
La preuve irréfutable de leur culpabilité ? Oui. Mais à vrai dire, à
partir de ce qui se révèle petit à
petit, on n’en est plus là dans
cette affaire. On est dans un scandale national qu’on pourrait interpréter ainsi : il s’agit de viols et
de messages écrits sur le corps
d’une femme destinés à tout le
monde. Pas que le Maroc. Oui, on
est des violeurs. Oui, cette femme
n’a aucune valeur. Oui, nous
sommes des sauvages. Oui, nous
Il est plus qu’urgent de sortir de ce vide
terrifiant. Sortir de cette maladie
collective qui se répand en nous et nous
rend insensibles. Durs les uns avec
les autres. Aveugles. Egoïstes.
sommes des pauvres abandonnés dans notre propre pays et, à
notre façon, nous nous vengeons
de l’injustice qu’on nous impose.
Oui, vous avez raison, nous sommes des criminels. Vous allez
nous punir ? Nous rééduquer ?
Nous jeter en prison ? On recommencera, vous le savez très bien.
Les parents de Khadija n’ont
même pas voulu au départ porter
plainte. A quoi bon s’infliger cette
honte publique? C’est le mektoub.
Ce qui est fait est fait. Nous ne
sommes rien du tout. Des pauvres
parmi les plus pauvres dans un
bled dont personne ne se soucie.
Cachons notre fille et continuons
à vivre comme toujours: sans
aucun soutien. Et puis, les autorités ne bougeront pas. De toute façon, la vie de Khadija est déjà finie. Ruinée. Personne ne voudra
d’elle. Personne ne voudra s’approcher d’une pestiférée marquée
à vie dans sa propre chair. Ce sont
les associations qui ont réussi à
les convaincre d’aller au poste de
gendarmerie et de médiatiser ce
drame, cette tragédie qui aurait
Par
ABDELLAH TAÏA
AP
Viol de la fille aux tatouages:
qui va sauver les Marocaines?
très bien pu aussi se passer dans
une grande ville, Rabat, Marrakech, Tanger. Chez une riche et
puissante famille de Fès, par
exemple. L’été 2017 a été marqué
par le viol collectif (et filmé) à Casablanca de la «fille du bus».
L’été 2018, l’héroïne s’appelle la
fille aux tatouages. Et entre ces
deux saisons, il y a eu d’autres histoires glauques, insoutenables,
très commentées sur les réseaux
sociaux et déjà complètement
oubliées. Vraiment, ne vous étonnez de rien. Certains disent que ce
sont elles, ces deux filles dévergondées, qui l’ont cherché.
D’autres affirment qu’elles étaient
déjà déflorées, comme si cela justifiait ce qui leur est arrivé. Seul le
premier viol compte. On le sait
tous. A partir du deuxième, c’est
autre chose. Ce n’est plus du viol.
Non? C’est ce qu’ils clament. C’est
ce que les violeurs pensent: à regarder les autres exhiber franchement sur YouTube, sur Facebook,
sur Instagram, leurs richesses,
leurs cérémonies de ma- lll
Ecrivain marocain
Libération Mercredi 29 Août 2018
Signataires : Noureddine Ayouch, publicitaire ; Tahar Ben Jelloun, écrivain ;
Mahi Binebine, artiste ; Chafik Chraïbi,
gynécologue obstétricien ; Miriam
Douiri, libraire ; Sanaa El Aji, sociologue ; Nawal Hakam, secrétaire générale
de la maison d’enfants Akkari ; Yasmine
Naji, galeriste et éditrice ; Leïla Slimani,
écrivaine ; Mehdi Qotbi, artiste peintre.
IDÉES/
Issei Sagawa, cannibale raté
En 1981 à Paris, un étudiant
japonais tue et mange son
amie. L’anthropologue
Mondher Kilani a vu le
documentaire «Caniba», en
salles, qui scrute de près le
corps du criminel. Selon lui,
celui-ci a raté l’idéal de tout
anthropophage: manger
quelqu’un de vivant.
Q
uand on aime, on désire mordre
dans la chair, juste pour en apprécier la saveur. Mais dans le jeu érotique, l’amoureux n’est pas aussi «oral»
que le cannibale : il n’engloutit pas sa partenaire ! Il arrive cependant qu’on veuille
passer à l’acte. C’est le cas du Japonais Issei Sagawa, qui a tué et mangé en 1981,
alors qu’il était étudiant à Paris, plusieurs
parties de son amie hollandaise : «Je voulais sentir l’existence de Renée, goûter son
goût», a-t-il avoué au lendemain de son
forfait. Trois décennies plus tard, il réitère
sa confession dans le film documentaire
Caniba, que lui consacrent les cinéastes et
anthropologues Verena Paravel et Lucien
Castaing-Taylor. Il y déclare que «le cannibalisme n’est qu’une extension du désir de
lécher les lèvres de son amant».
Le documentaire des réalisateurs ne revient pas sur le sensationnalisme du fait
divers, qui avait fasciné à l’époque les médias et l’opinion, ni n’ambitionne de reconstituer le parcours du criminel lequel a
vécu dans son pays dès 1986 libre de ses
mouvements, s’adonnant à plusieurs activités artistiques directement inspirées de
son acte (dessin de manga, écriture de romans, émissions télévisées, réalisation de
films). Il se concentre exclusivement sur le
visage des deux frères Sagawa, Issei et Jun,
qui remplissent, simultanément ou successivement, tout l’espace de l’écran jusqu’à susciter le trouble et le malaise chez le
spectateur. Terrible descente dans l’âme
de deux «monstres», de deux «psychopathes» (nous apprendrons dans le film que
le frère aîné, Jun, s’adonne secrètement à
l’auto-scarification jusqu’au sang) ? Toute
la question est là. Jusqu’au bout les cinéastes ne se prononcent pas, laissant les figures quasi gémellaires des Sagawa dériver
dans leur monde.
Ce qui en ressort est un dialogue, ou plus
précisément une superposition de monologues dans lesquels s’entrecroisent des
fantasmes, de très longs silences, des borborygmes accompagnant l’ingurgitation
d’aliments, des questions sans réponses,
des aveux sur des pratiques «honteuses»,
des traumatismes d’enfance, l’étalage de
l’amour et de la rivalité fraternelle, la nostalgie des parents. C’est au spectateur de
se déterminer, c’est à lui d’effectuer le travail d’interprétation, de se construire sa
propre histoire du cannibale Issei Sagawa,
car un acte aussi radical que le cannibalisme ne se donne jamais dans son évidence, dans sa réalité la plus crue, oserais-je dire. Le cannibalisme est, en effet,
un fait raconté avant d’être un acte de
manducation. Son sens relève de sa mise
en récit qui dépend du contexte où il survient. Ce n’est pas parce qu’il revient sur
un puissant tabou de notre société et qu’il
donne la parole à des «monstres» que ce
documentaire doit être considéré comme
réaliste. C’est plutôt la liberté qu’il laisse
au spectateur qui en fait un documentaire
réaliste. La liberté d’association ainsi
autorisée permet à celui-ci non de comprendre, et encore moins de justifier l’acte
cannibale, mais de se rapprocher de l’indicible.
Dès le début, Sagawa en avait conscience.
A quoi rattacher le cannibalisme ? Au
goût ? N’avait-il pas d’emblée proclamé
que «la question du goût de la chair reste
toujours “dans le brouillard”». Propos que
rapporte l’écrivain Jûrô Kara dans la Lettre de Sagawa, le livre qu’il lui a consacré,
et dans lequel l’auteur affirme à son tour
qu’«il n’y a rien de sensuel dans votre acte,
mais uniquement du cérébral». Le drame,
pourrait-on dire, d’Issei Sagawa, est de
n’avoir pas su symboliser son geste aussi
bien avant qu’après le passage à l’acte.
Trente-sept ans après, il l’affirme toujours : «Je ne peux pas l’expliquer», «je n’ai
pas de mots qui peuvent digérer cela». Il
garde en quelque sorte le regret d’avoir
«raté» son cannibalisme, la déception de
ne pas avoir été adoubé comme amant par
Renée qu’il convoitait si fort. Avant même
sa décision de la tuer et de la manger, il savait qu’il ne la méritait pas. Aujourd’hui
encore, il a conscience que «pour une personne aussi repoussante que moi, elle était
hors d’atteinte». Sagawa a été en quelque
sorte débordé par le fantasme, qui n’est
pas là pour être réalisé à la lettre, mais
comme moteur de désir. Il le reconnaît
dans le film : «Le fantasme engendre le
fantasme qui engendre le fantasme. Mangeons Renée.»
Du point de vue d’une relation cannibale,
il n’y avait aucune espèce de réciprocité
chez Issei Sagawa, ni amoureuse, ni érotique, ni intellectuelle. D’où son regret
aujourd’hui d’«avoir mangé Renée» sans
avoir pu à son tour «être mangé par Renée», bien qu’il avoue à plusieurs reprises
sa «peur de mourir», montrant ainsi ce
qu’il faut bien qualifier de lâcheté. L’idéal
du cannibalisme serait de pouvoir manger
quelqu’un qui demeurerait vivant, ou du
moins suffisamment conscient, pour pouvoir témoigner de la proximité entre les
deux partenaires. C’est le cas des deux
amants du film l’Empire des sens de Nagisa
Oshima où, dans la complicité érotique la
plus totale, l’amante, Sada, coupe et
mange le pénis de son amant Kichizo, ou
encore celui du cannibale de Rotenburg,
Armin Meiwes, qui a fait l’amour avec son
amant consentant et a partagé ensuite
avec lui son pénis cuit.
L’acte d’Issei Sagawa n’avait pas ce «panache». Il le reconnaît dans le manga qu’il a
consacré à son forfait, lorsqu’il accompagne le dessin de son propre personnage, le
fusil sur l’épaule prêt à tirer dans le dos de
son amante, des mots : «Sournois, sournois, sournois.» On est presque dans le cas
de figure du héros de Mishima dans Confession d’un masque qui dirige secrètement
ses «rêveries viles» de cannibalisme sur
l’un de ses «camarades de classe, nageur
habile, remarquablement bien bâti». Il y a
donc de la dissimulation et de la traîtrise
du côté d’Issei Sagawa. On est loin, très
loin ici, de la «tragédie cannibale» des peuples exotiques où la scène est publique et
la promesse de réciprocité de rigueur.
Voici comment Michel de Montaigne dans
les Essais (Des cannibales) rapporte le
chant du prisonnier Tupinamba en attente
d’être sacrifié et mangé par ses ennemisalliés : «Ces muscles, dit-il, cette chair et ces
veines, ce sont les vostres, pauvres fols que
vous estes ; vous ne recoignoissez pas que la
substance des membres de vos ancestres s’y
tient encores ; savourez les bien, vous y
trouverez le goust de vostre propre chair.»
Issei et Jun sont l’expression de «deux extrêmes qui coexistent», comme l’affirme
l’aîné des frères : le monde enfantin des
peluches et des dessins à l’eau de rose de
Disney, et le penchant morbide pour le
sang et la cruauté. C’est cette synthèse improbable qui fait dire à Issei Sagawa : «Je
veux réprimer mes sentiments. Je veux les
enfermer dans la douceur.» Issei Sagawa a
raté son statut de cannibale mais a acquis
celui de zombie. N’a-t-il pas vécu pécuniairement et artistiquement grâce aux
souvenirs et aux artefacts fabriqués à partir de son geste criminel ? Déguisée en soubrette, et blouse largement décolletée, la
jeune et belle femme qui s’occupe de lui ne
s’y est pas trompée. Elle l’interpelle, presque tendrement, par le terme de Zombica
tout en lui racontant la légende de la zombie qui doit manger de la «chair humaine
pour survivre», mais qui sait que «si elle est
en vie, elle n’est plus avec les autres humains». Il était une fois un cannibale ? •
Caniba, de Verena Paravel et Lucien CastaingTaylor, au cinéma depuis le 22 août.
Par
MONDHER KILANI
DR
lll riage, leurs anniversaires,
leurs villas de vacances, leurs voitures, leurs caftans somptueux,
leurs bijoux, leurs séances de
massage, on a fini par perdre la
tête nous aussi. Ayez un peu de
cœur quand même. Nous voulons
vivre nous aussi. Jouir nous aussi.
Baiser nous aussi. Ne nous parlez
pas d’éducation, de morale et de
religion musulmane. Cela n’a rien
à voir. Ne mélangez pas tout. Ne
jetez pas sur nous vos condamnations électroniques. Votre arrogance. Votre regard sociologique.
Votre racisme même. Ce n’est pas
ça qui va résoudre quoi que ce
soit. Cette Khadija n’est qu’une
femme. Il ne faut pas exagérer.
Juste une femme. On a voulu goûter au paradis. C’est tout. Et, dans
quelques mois, nous irons faire
notre service militaire obligatoire
pour apprendre à défendre ce
pays qui ne nous donne rien.
Vous comprenez la logique?
Ouvrez vos yeux. Nous aussi, les
hommes des classes inférieures
sans instruction et sans boulot,
on a besoin d’être défendus. Pas
seulement Khadija.
Avant qu’il ne soit trop tard, que
faire pour résoudre le problème?
Comment aider pour de vrai Khadija, ses sœurs et aussi, il ne faut
pas les oublier, ses frères? Il est
plus qu’urgent de sortir des déclarations politiques de circonstance. Sortir de ce vide terrifiant.
Sortir de cette maladie collective
qui se répand en nous et nous
rend insensibles. Durs les uns
avec les autres. Aveugles. Egoïstes. Extrêmement violents. Il est
plus qu’urgent que l’Etat sorte de
nouvelles lois qui protègent réellement les individus marocains.
Qu’on leur donne leurs droits.
Leurs droits. Et qu’on leur explique ce que cela signifie. Qu’on les
éduque. Qu’on les implique.
Qu’on s’intéresse réellement à
leur sort. Il est plus qu’urgent de
repenser le contrat social qui
nous unit. On ne doit pas s’en laver les mains, de l’affaire de Khadija. C’est sûr, il y en a, des Khadija, au Maroc. On ne doit pas
continuer dans la politique de
l’autruche, comme le Maroc l’a
fait avec le cas du chanteur Saad
Lamjarred, accusé à plusieurs reprises de viol. Circulez, il n’y a
plus rien à voir. On ne doit pas
s’accrocher à des valeurs obsolètes qui tuent nos enfants. Nous
tuent tou·te·s. Trop c’est trop. Si le
pouvoir ne fait pas son travail
d’éducation, à nous de le faire à sa
place. Etre un homme c’est avoir
un cœur. C’est tendre la main.
Aider l’autre. Et non pas jouir du
spectacle de son interminable
chute. La chute d’un homme c’est
la chute de tout un pays.
Nous sommes tou·te·s Khadija. •
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Anthropologue, auteur de Du
goût de l’autre. Fragments d’un
discours cannibale (Seuil, 2018).
22 u
Libération Mercredi 29 Août 2018
IDÉES/
Harcèlement: Avital Ronell
et la question du langage
La philosophe
américaine a été
suspendue après
la plainte d’un ancien
étudiant. Une affaire
où le sens des mots
est primordial.
L
a philosophe américaine Avital Ronell est au centre d’une
tempête médiatique, grossie
par le fait qu’à son cas peut être associé, plus ou moins légitimement, celui de l’actrice italienne Asia Argento. L’accusation (formelle, car
aucune plainte n’est déposée) contre
Asia Argento est d’agression sexuelle
sur un mineur de 17 ans, dont elle
aurait ensuite acheté le silence; alors
que la New York University, où elle
est professeur d’allemand et de littérature comparée, a poursuivi Avital
Ronell pour «sexual harassment»
(«harcèlement sexuel»), «non-consensual sexual contact», «stalking»
et «retaliation» («représailles») envers un doctorant, Nimrod Reitman,
dont elle était la tutrice, et n’a retenu
que le premier chef d’accusation
–en la sanctionnant d’un an de suspension de ses fonctions (plus de
cours, plus de logement, plus de salaire, donc). Les faits datent de 2012.
Le jeune homme a aujourd’hui
34 ans, la philosophe 66; il est gay,
elle est lesbienne.
Il ne s’agit pas ici de défendre Avital
Ronell sous prétexte qu’elle est une
philosophe qui compte et une personnalité connue –Harvey Weinstein était aussi un grand producteur,
L'ŒIL DE WILLEM
célèbre. Ni de demander qu’on ait vis
à vis d’elle des égards particuliers.
Chacun, quand sont commis des actes répréhensibles, a le devoir de se
soumettre à l’enquête exigée et à la
sanction prévue pour ces actes, mais
a aussi le droit de continuer à être
traité comme une personne dont on
respecte la dignité. Pour Ronell, a
donc été retenu par l’institution universitaire, le seul «harcèlement
sexuel» –à l’exclusion de tout «contact» de nature sexuelle. La question
est ainsi celle du langage –dont chacun sait, et Ronell mieux que tout le
monde, qu’il peut être performatif,
au sens où les mots agissent, blessent, réjouissent, font mal, consolent, etc. Le harcèlement uniquement verbal est évidemment aussi
condamnable et délictueux que les
comportements ou les agissements
effectifs. Ce qu’on reproche à Ronell,
c’est que, par le langage excessivement «affectueux» qu’elle utilisait
dans les mails adressés à Nimrod
Reitman, pendant qu’elle l’aidait à
passer son doctorat, elle a perturbé
l’«environnement d’apprentissage»
du jeune homme. Il est bien sûr difficile d’évaluer l’impact des mails que
des personnes –adultes et libres–
s’envoient, comme il est malaisé de
définir le type de relation affective et
intellectuelle qu’il y avait entre
Ronell et Reitman. Ce qui est certain,
c’est que la philosophe occupait une
position de prestige et de pouvoir
qui pouvait impressionner le doctorant, et l’obligeait à «subir».
Qu’on me permette une notation
personnelle. Je connais davantage
l’œuvre théorique d’Avital Ronell
–j’ai pu rendre compte ici même de
quelques-uns de ses livres– que je ne
connais la personne elle-même. Je
l’ai rencontrée en trois ou quatre occasions, dans des colloques et, la
première fois, dans les locaux de Libération, où elle était venue pour un
«Libé des philosophes». Nous avons
eu l’occasion de nous envoyer quelques mails. Or chacun d’eux –quiconque a reçu des mots d’elle pourrait témoigner de la même chose,
comme Jean-Luc Nancy l’a déjà
fait– contient des formules qu’on
utilise en général avec les personnes
auxquelles on est intimement lié,
des baisers, des lovelovelove, des tendresses, des honey, des cœurs, des I
love you, des smileys de rose rouge…
Avital Ronell n’est certes pas une
philosophe «excentrique» quand
elle travaille sur Nietzsche, Heidegger, Derrida, mais elle a une façon
«familière» de s’exprimer, directe,
peu académique, fleurie –qui fait
penser au «langage tutoyé» de
l’après 68.
On comprend que cela puisse gêner,
mais, quand une relation s’esquisse,
l’échange peut se «régler»: si j’envoie
un SMS avec «tendres baisers», et
qu’on me répond par «biz» ou «amitiés», je réduis aussitôt, dans le message suivant, le degré d’intimité jusqu’à trouver un type d’expression qui
convienne aux deux interlocuteurs
et traduise exactement la nature des
relations qu’ils ont choisi d’établir.
Dans une relation naissante entre
deux êtres, cet «accord» (ou consentement) est toujours nécessaire, qui
fait devenir «mot d’amour» des compliments sur la beauté des fesses
d’un garçon ou celle des seins d’une
femme, qui, auparavant, eussent été
des propos sexistes. Quand dans la
rue une personne se fait siffler ou reçoit des quolibets de nature sexuelle,
elle est empoisonnée, vexée, insultée, humiliée, traitée en «chose»
–mais elle n’est pas «harcelée». La
première condition du harcèlement
(le non-consentement) est certes là
déjà remplie, mais manque la seconde: pour qu’il y ait harcèlement
–si les mots ont un sens– il faut qu’il
y ait chez le harceleur harassement,
répétition, insistance, continuité,
durabilité…
Dans le cas Ronell/Reitman, cette
seconde condition est présente,
puisque les échanges durent deux
ou trois ans. Mais qu’en est-il de la
première? Y a-t-il accord, consentement? L’article du New York Times
qui a révélé l’affaire et que toute la
presse internationale n’a fait, au
fond, que reprendre, a rendu publiques les expressions utilisées par la
philosophe, censées attester son
harcèlement : «my most adored
one»,«mon doux bébé câlin», «baby
love angel», «my astounding [étonnant, ndlr] and beautiful Nimrod»,
«mon bel ange guerrier» ou «cock-er
spaniel» («épagneul», avec le jeu de
mots sur cock, bite). Elles ne sont
pas de celles qu’on attend d’une directrice de thèse qui écrit à son étudiant –même si on sait qu’elle utilise
ces formules décontractées avec
tout le monde. Mais que répond
l’étudiant? Manifeste-t-il des signes
de «non-consentement» qui
auraient incité son interlocutrice à
abaisser la teneur affective de ses
mots doux? Dans un communiqué
que la presse américaine n’a guère
repris, Avital Ronell cite maints extraits des messages que lui envoyait
son étudiant, lesquels contiendraient des expressions telles que
celles-ci : «I send you music, love,
and kisses», «infinite love, kisses and
devotion», «You are the best, my joy,
my miracle», «Thank you darling»,
«Love and infinite gratitude», «My
beloved Avital», «I don’t know how I
would have survived without you»
(«je ne sais pas comment j’aurais pu
survivre sans toi»), etc.
Il est tout à fait légitime de penser
que le jeune doctorant est impressionné par les effusions de son professeur, qu’il est «sous influence»,
forcé, suggéré, qu’il ne peut pas
s’opposer au pouvoir symbolique de
sa directrice de thèse –qu’il est donc
«harcelé». Mais est-il totalement insensé de penser qu’il aurait fait
mine d’exprimer tant de love et de
tendresse à sa «wonderful Avital»
pour gagner ses faveurs, peut-être,
bénéficier de son pouvoir, recevoir
un appui pour sa future carrière
universitaire (dans les mails serait
récurrente la demande d’aide pour
la publication de ses écrits), qu’il
aurait joué double jeu à des fins intéressées ? Avant de s’aviser de dénoncer (deux ans après) le harcèlement qu’il aurait subi, il envoyait
des mots pleins d’amour à Avital
Ronell, tout en la traitant, dans des
mails envoyés à d’autres – si on en
croit le communiqué – de «sorcière», de «diable», de «psychotique»
et de «vieille femme aigrie» – et en
écrivant à un ami : «Hier, j’ai vu le
monstre.»
Bien des aspects de cette affaire sont
sans doute encore à découvrir, et
pourraient être révélés si Nimrod
Breitman portait plainte en justice,
ce qu’il n’a pas encore fait. Mais ce
qui, de l’enquête interne à la New
York University, a été rendu public
par le New York Times, a déjà sali la
réputation qu’une philosophe s’était
gagnée par ses travaux, traduits
dans le monde entier. Il est vrai que
dans l’Amérique de Trump, une
théoricienne de gauche, politiquement incorrecte, lesbienne, féministe, militante de la «révolution
#MeToo», fait une parfaite «harceleuse» qu’on doit couvrir d’opprobre.
ROBERT MAGGIORI
CHAQUE MERCREDI
À PARTIR DU 29 AOÛT
DeBonneville-Orlandini
© Photo Maximo Gedda Quiroga
24 Français vont repousser leurs limites
le temps d’une réelle expérience de survie, inédite à la TV.
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
24 u
Vibrant et intense, le film de Lee Chang-dong, l’un des
plus beaux du dernier Festival de Cannes, oscille entre
thriller romantique et traque métaphysique tandis que les
certitudes de son trio amoureux se consument à petit feu.
Jongsu (Yoo Ah-in) et Ben (Steven Yeun). PHOTO PINEHOUSE FILM
Libération Mercredi 29 Août 2018
«BURNI
N
G»
Le bûcher
des
vérités
Libération Mercredi 29 Août 2018
L’inquiétant Ben prétend
s’adonner au hobby
étrange d’incendier
des serres en plastique.
CINÉMA/
PHOTO PINEHOUSE FILM
Par
JÉRÉMY PIETTE
O
n peut trouver dès l’orée de Burning,
sensation du dernier Festival de Cannes et superbe nouveau long métrage
du cinéaste sud-coréen Lee Chang-dong, les
signes d’une étrangeté à venir, d’une mystique toute de halos et d’énigmatiques réverbérations, qui viendront cercler son récit sans
jamais laisser percer tout à fait ce qu’il est, ni
de quoi il est fait vraiment.
Dans un petit logement douillet, la jeune et
excentrique Haemi invite son ami d’enfance
Jongsu, tout juste retrouvé au hasard des rues
de Séoul après plusieurs années, à se poser là,
entre son lit et sa peau nue. Mais l’attention
et le désir du jeune garçon se laissent détourner pour se porter sur un curieux rai de lumière au mur, qu’il fixe sans pouvoir complètement détacher son regard. Haemi le lui a
expliqué peu avant: c’est le seul instant de la
journée où, grâce au miroitement d’une tour
voisine, la réflexion du soleil vient frapper sa
chambre. Et avant même que toute intrigue
ne s’en mêle, Jongsu fait déjà autant l’amour
à cette figure retrouvée, et bientôt aimée,
qu’aux mirages qui se dessinent autour d’elle.
A peine les retrouvailles consommées, la
jeune Haemi s’absente le temps d’une virée
lointaine, et à son retour, tranquille, sans débordements d’explications, revient flanquée
de Ben, un curieux Gatsby charmeur et ténébreux, auquel elle va s’attacher. Le taciturne
Jongsu, précaire sans boulot qui se rêve écrivain, enregistre cette présence du parvenu
avec méfiance, traîne un peu avec eux, non
sans devoir gérer les problèmes judiciaires
d’un père violent.
POLAR BÂTARD
«Parfois, on ne voit pas ce qui est trop près»,
déclame Ben – et peut-être est-ce là ce qui a
fait passer le jury du Festival de Cannes à côté
de Burning, l’un des fleurons de cette édition,
oublié du palmarès. A partir d’une nouvelle
de Haruki Murakami, les Granges brûlées (1987), autour d’un homme qui se vante
de sa pyromanie, Burning compose l’inquiétant Ben, enrobé d’un mystère que celui-ci
porte comme un gant dès lors qu’il confesse
s’adonner au hobby étrange d’incendier des
serres en plastique, abondantes dans la région
où Jongsu se retire pour écrire.
A partir de cet aveu badin, le film et son protagoniste brûlent d’un feu nouveau de suspicions. Dans la lignée de ces évaporations de
figures féminines qui hantent inlassablement le cinéma moderne depuis un demi-siècle, Haemi se volatilise. Mais sa disparition
ne laisse à la surface du récit qu’une béance
parmi d’autres, souvent anodines, dont la
somme participe à l’étourdissement de nos
certitudes : un chat dont elle laisse la garde
à Jongsu qui demeure invisible, le rappel
d’un trauma d’enfance peut-être inventé de
toutes pièces, ou une menace proférée peutêtre à la légère, qui n’en contamine pas moins
le paysage…
Quelque chose fait vibrer les contours du réel
tel qu’il s’offre au personnage, et dans ces
énigmatiques nœuds scénaristiques, Lee
Chang-dong trouve le foyer d’une énergie
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«
toute électrique qui fait osciller son histoire
entre genre romantique, fleuve sentimental,
puis simili-film noir, sorte de polar bâtard,
drame lyrique, enquête… Et le récit n’a de
cesse de s’emplir de détails, de signes et de situations présentés comme autant de distractions et d’indices qu’il se trame quelque chose
dont l’explication nous pend au nez, en même
temps que tout cela participe au déboussolement: désirs, illusions, mensonges, effleurements, traces affleurent comme autant de réfractions, évocations ou possibilités d’un
obscur dessein hors champ, à peine suggéré
et néanmoins menaçant. Des forces, triviales
ou terribles, à l’œuvre quelque part, dans les
recoins les plus sous-éclairés du film, qui
n’ont besoin que d’être esquissées pour circuler puissamment. Jongsu court sur les routes
environnantes, se perd en filatures dans une
brume bleue, se donne pour mission de mettre fin à un délit peut-être déliré, quitte à se
retrouver hagard, à chasser du vent – avec
nous à ses côtés.
SPLEEN POISSEUX
Burning éveille ainsi un drôle de sentiment,
nous laissant jamais trop inquiet, jamais
vraiment rassuré, mais complètement
désarçonné. C’est toute son oscillation sublime, sa fureur sourde aussi, avec ces signes
ostentatoires mais piégeux (des marques
de richesses ou d’appartenances, des coups,
des regards) et ces milliers de suppositions
qui suintent de gestes imprévus (un bâillement de trop, un briquet oublié). On ne sait
pas, et on ne saura peut-être jamais (à chacun
d’y faire éclore son propre bouquet d’illusions) ce que Ben a précisément en tête, der-
«C’est rare dans
une carrière
de cinéaste de
sentir que tout
ce dont vous
rêviez se réalise»
Le Sud-Coréen Lee Chang-dong revient
sur la genèse de «Burning», la place à part
qu’occupe ce film dans son œuvre et les
transformations en cours de son art, sous
l’influence notamment des jeux vidéo.
D’
abord dramaturge,
puis romancier à succès, puis scénariste (il
sera aussi brièvement ministre
de la Culture en Corée du Sud),
Lee Chang-dong devient cinéaste en 1997 avec un premier
long métrage, Green Fish, suivi
de Peppermint Candy, qui lui
vaut la reconnaissance internationale après son passage à la
Quinzaine des réalisateurs à
Cannes en 2000. Primé à la
Mostra de Venise pour Oasis, au
Festival de Cannes pour Secret
Sunshine puis Poetry, le cinéaste coréen est étrangement
reparti bredouille de l’édition 2018. A Paris en juillet pour
promouvoir la sortie de Burning, il explique la genèse de ce
portrait de la jeunesse
contemporaine en prise avec
«l’énigme du monde».
Il s’est passé huit ans depuis
votre dernier film, Poetry, et
vous avez semble-t-il beaucoup tâtonné avant de parvenir à trouver le sujet et le
style de Burning… Quelle est
cette nouvelle forme que
vous avez mis tant de temps
à découvrir ?
C’est difficile à expliquer par
des mots, c’est quelque chose
qui correspond à mes propres
critères intérieurs car je ne suis
pas sûr que les spectateurs
puissent remarquer un profond
changement entre ce que je faisais hier et aujourd’hui. C’est
quelque chose qui me corres-
rière ses airs amicaux, ses menaces souriantes, cette rage que l’on devine, une rage sans
tête chercheuse.
Plus la traque s’étire, plus elle se teinte d’un
spleen collant, poisseux – et plus Jongsu
cherche Haemi, plus il se condamne à en être
amoureux. Les regards s’y noient, désespérément à l’affût d’un objet auquel s’agripper,
qui ne laisse deviner la possibilité ambiguë
d’un double fond. Mais c’est là tout la puissance trouble de Burning, et de la quête à
bout de sens à laquelle il livre son protagoniste, que de se faire dans tous les recoins
de ses plans l’écrin à la fois d’un refuge ou
d’un guet-apens. •
BURNING de LEE CHANG-DONG
avec Yoo Ah-in, Steven Yeun,
Jun Jong-seo… 2 h 28.
pond à un moment donné et je
suis sincèrement désolé de ne
pas pouvoir vous en dire plus.
J’avais finalisé trois projets et
autour de moi, on me disait
qu’ils valaient vraiment le coup,
et personne ne comprenait les
raisons pour lesquelles je ne
commençais pas à en tourner
au moins un! Je ne sais pas si je
peux faire une comparaison risquée, mais c’est comme une
femme que tout le monde
trouve parfaite sauf que moi…
je ne l’aime pas. Il fallait encore
chercher et le déclic est venu de
la lecture de la nouvelle de
Haruki Murakami.
Le film lui-même repose sur
quelque chose qu’il n’est pas
facile de verbaliser. Vous ne
tenez pas un discours, vous
faites passer le malaise de
plusieurs situations à travers la mise en scène…
J’ai le sentiment que de plus en
plus, le cinéma s’oriente vers
une offre de délégation d’expériences et que le public est toujours en demande d’être plongé
dans l’excitation de quelque
chose que la fiction lui permet
d’appréhender sans recul,
comme à la première personne.
On peut prendre une fusée et
voyager dans l’univers, ou, dans
un film comme Dunkerque, on
peut vivre la guerre au sol, sur
mer, dans les airs comme si on
y était vraiment. On peut aller
à Auschwitz et penser saisir de
l’intérieur l’expérience du déporté. C’est le jeu vidéo qui a
modelé et répandu à une large
échelle ce besoin d’immersion
totale et la réalité virtuelle va
encore accroître ce phénomène.
Or, j’ai besoin de la distance
pour continuer à me poser des
questions même si dans Burning, il s’agissait précisément
d’allier la plus grande intimité
avec le point de vue du personnage de Jongsu, sa manière de
percevoir les événements et en
même temps de garder une distance face à lui. Et à travers elle,
le spectateur peut commencer
à avoir des doutes sur la signification de ce qu’il voit.
Burning raconte une rivalité
amoureuse entre deux jeunes hommes, l’un, Jongsu,
d’origine modeste, l’autre,
Ben, financièrement et socialement très à l’aise et à
l’abri du besoin. Cette différence de classe vous paraîtelle un signe de l’époque ?
Ces deux jeunes hommes sont
issus de milieux sociaux que je
marque de manière un peu facile à travers le détail de leurs
voitures respectives, entre la
Porsche neuve et le vieux
pick-up, un détail presque humoristique, si l’on veut. Le
monde dans lequel on vit a tendance à accroître les inégalités
entre les riches et les pauvres.
Le niveau de vie moyen augmente mais les écarts se creusent tant et si bien que le monde
a l’air de plus en plus chic, pratique, rempli d’optimisme et de
croissance. Les inégalités sont
pour ainsi dire dissimulées et
c’est le problème et le mystère
du monde d’aujourd’hui.
Que voulez-vous dire ?
Je pense que le problème est
qu’on n’arrive plus vraiment à
distinguer ce qu’est le mal et
d’où il vient. Le mal aussi est
devenu plus chic, plus attirant,
plus charmant, le personnage
de Ben peut être un psychopathe qui tue de sang-froid ou un
ami bienveillant issu d’un milieu aisé. L’énigme contemporaine tient dans cette difficulté
à faire la part
Suite page 26
26 u
des choses… Je suis embêté parce que
j’ai l’impression que plus je
m’explique et plus le film devient opaque (rires).
Comment préparez-vous le
tournage? Vous faites beaucoup de repérages ?
A moins d’être un dessinateur
de bande dessinée, c’est difficile
d’imaginer à quoi va ressembler
le film. A l’étape du scénario, j’ai
des images dans la tête mais elles sont un peu comme dans un
rêve, à l’état latent, elles ne sont
pas très précises et c’est vraiment les repérages et le casting
qui fixent ces idées floues. Les
espaces ici étaient particulièrement importants parce que la
lumière joue tout le temps un
rôle essentiel. On a beaucoup de
scènes qui se passent au crépuscule donc je prêtais une attention particulière à l’orientation
du soleil. La scène où Haemi
danse devant les deux garçons
dehors à la campagne est à mon
sens le noyau, le cœur du film.
Nous avons passé du temps
pour trouver le décor idéal pour
y construire la ferme du père de
Jongsu, il fallait que le lieu ne
soit pas trop beau, qu’on voie le
coucher de soleil, un champ
avec la montagne au loin, que ce
soit ouvert mais aussi un peu
banal, qu’il y ait du bétail, donc
tout ça nous a conduits à sillonner plusieurs régions à la frontière avec la Corée du Nord avec
mon directeur de la photo. A la
fin de cette séquence, la caméra
paraît abandonner les personnages et se tourne vers le paysage, les arbres, comme si elle
était attirée par quelque chose
hors champ…
Pourquoi faites-vous ce
mouvement à ce moment-là?
Cette scène réunit tous les éléments de la vie, le drapeau qui
flotte au vent représente l’idéologie, il y a le crépuscule, l’odeur
de la bouse de vache, un croissant de lune, les mauvaises herSuite de la page 25
«A l’étape du
scénario, j’ai des
images dans la
tête mais elles
sont un peu
comme dans
un rêve, à l’état
latent, elles ne
sont pas très
précises.»
Libération Mercredi 29 Août 2018
bes, la musique de Miles Davis,
le beau corps nu d’une femme,
tout ce qui est laid et sale mélangé à la beauté du monde. Je
voulais que cette séquence ne
paraisse pas trop calculée, voire
qu’elle semble improvisée. On a
utilisé une caméra qui s’appelle
Scorpio, elle est commandée à
distance. Mon cadreur s’occupait de la télécommande, et les
acteurs étaient relativement
libres de leurs mouvements.
J’avais demandé qu’on les suive
mais sans plus de précision.
Quand Haemi sort du champ, le
cadreur ne la voit plus et ne sait
plus qui suivre à ce moment-là
et il a continué de panoter dans
la même direction, filmant les
phares des voitures qui passent
au loin, puis la caméra s’élève
pour filmer les branches d’un
arbre. Ce n’était pas prévu mais
j’étais devant mon écran de moniteur et j’ai eu l’impression de
vivre une expérience de télépathie avec le cadreur car il a fait
exactement ce que j’aurais aimé
voir au moment où ça avait lieu!
La chance est un facteur considérable au cinéma et c’est rare
dans une carrière de cinéaste
d’avoir le sentiment que tout ce
dont vous rêviez se réalise avec
une évidence parfaite entre la
lumière, le décor, les acteurs et
le mouvement de la caméra.
Pouvez-vous parler de Yoo
Ah-in, l’acteur qui joue
Jongsu, figure de la pop
culture coréenne ?
C’est une star en Corée, il a
tourné dans de nombreux films
commerciaux à grand succès,
avec des rôles très chargés dramatiquement: un jeune prince
qui meurt après avoir été enfermé par son père, le fils d’un
riche patron de conglomérat
maléfique et pervers. Il est vraiment doué pour des rôles forts
et très expressifs. Or, j’avais besoin d’un acteur extrêmement
introverti pour un personnage
passif et j’ai trouvé intéressant
de lui confier ce contre-emploi.
La plupart des acteurs appréhendent les rôles où il y a peu de
dialogues et où on a l’impression que le personnage ne fait
rien. En général, ils sont très
tendus parce qu’ils sont dans un
désir de performer et Yoo Ah-in
était très stressé au début du
tournage. Je lui ai proposé de
travailler d’abord sur la manière
de marcher de Jongsu, c’est
vraiment le point de départ de
tout personnage, sa démarche.
Et on a commencé à travailler
l’expression du visage, cette façon qu’il a de regarder les gens
en gardant la bouche légèrement entrouverte, un rien hébété ou ébahi. Les gens qui me
connaissent depuis plusieurs
années m’assurent que c’était la
tête que j’avais quand j’étais
jeune (rires).
Vous avez été ministre de la
Culture et vous vous intéressez aux questions de soutien
au cinéma. Quelle est la situation en Corée ?
Le cinéma d’auteur est menacé.
Avec la France qui a un système
de soutien très fort, la Chine qui
protège ses productions nationales via des quotas de sorties
internationales et Bollywood, la
Corée possède encore un cinéma vivant et dynamique,
mais le public jeune a tendance
à vouloir tout, tout de suite, à
aimer ce qui est provocant, et à
plébisciter les films qui plaisent
à tout le monde. Le cinéma ressemble de plus en plus à un produit de grosse consommation
qui convient à un goût mondialisé. Si un film cherche quelque
chose d’un peu différent, les
gens ne comprennent pas et ils
perdent vite patience. Cette différence qu’un auteur cultive ne
répond plus à leur attente. J’ai
toujours fait des films «commerciaux» ou «traditionnels»,
en passant par du casting, des
minimums garantis, des étapes
de productions standards, mais
je pense qu’il va être de plus en
plus difficile de trouver des financements et par conséquent
de toucher le public.
Recueilli par
DIDIER PÉRON
Lee Changdong,
en mai lors
du Festival
de Cannes.
PHOTO OLIVIER
METZGER
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 27
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CINÉMA/
«Sollers Point»,
Baltimore à vif
Autour de la
réinsertion d’un jeune
ex-taulard, Matthew
Porterfield dresse
à nouveau le portrait
superbe et familier
de la précarité d’une
Amérique touchée par
les ravages du racisme,
de la drogue et de la
désindustrialisation.
I
l serait tentant de rapprocher
l’œuvre édifiée en quatre remarquables mouvements par Matthew Porterfield de l’entreprise en
cinq saisons The Wire, signée du
parrain du portrait social en série
David Simon. Ne serait-ce que parce
que l’une et l’autre ont en partage la
même ville de Baltimore pour principal décor et objet de passions douloureuses, ainsi qu’une même ambition cartographique redéployée
de film en film par Porterfield,
comme The Wire changeait de focale et d’épicentre à chaque nouvelle saison, sans cesser de bêcher
inlassablement le même sillon
quasi documentaire.
De Hamilton (2006) à ce superbe
Sollers Point, chacun des quatre
longs du jeune cinéaste indie dresse
autant le portrait format ballade
folk de quelques figures à la dérive
que d’un quartier des confins déshérités de sa ville, où l’on reconnaît
sans mal, et dans son dernier film
un peu plus que jamais, la topographie périurbaine et l’agrégat de
maux endémiques dépeints par la
série de Simon, «east side Baltimore»: ravages de la désindustrialisation, du racisme, des postures et
codes virilistes, de la drogue et de
l’économie délictueuse qu’elle alimente, de la culture de la violence
armée, et de l’incarcération pour
toute réponse aux méfaits de leurs
conséquences. Un peu plus qu’une
toile de fond, un bain révélateur,
auquel on ne peut s’empêcher de
trouver une correspondance directe
et résonante avec le terreau social
de l’élection de Trump, à la veille de
laquelle Sollers Point fut tourné
– mais c’est anecdotique, tant la
beauté fervente et sensuelle du film
loge ailleurs.
Petits caïds. Celui-ci accompagne, le temps de l’apesanteur moite
d’un été, le retour à la liberté d’un
jeune homme, Keith (le très délicat
McCaul Lombardi, déjà croisé dans
American Honey), alors que celui-ci
achève sous le toit de son géniteur
une peine de prison puis d’assignation à résidence sous la veille d’un
bracelet électronique. Cela commence donc comme tant de fictions
codifiées de la difficile réintégra-
Sorti de prison, Keith (McCaul Lombardi) retrouve son quartier et ses proches. PHOTO JHR FILMS
tion dans une existence normée,
mais le récit évolue dolemment vers
une pente autre: puisqu’il n’est pas
de vie licite ou de cocon qui ait attendu la fin de sa peine pour que
Keith y trouve sa place, celui-ci
s’emploie dès lors à se réintégrer à
la seule réalité qu’il connaît, faite de
deal, de précarité et de conflits de
petits caïds, en même temps qu’il
recompose une impossible cellule
familiale à partir des bris que la vie
a à lui offrir.
Il y a là des figures maternelles: une
aïeule cajolante en guise de substitut à sa mère disparue, et le spectre
de celle-ci ramassé, des morsures
d’héroïne plein les bras, au bord de
la route. Une constellation de pères,
incomplets et complémentaires: celui qui le rend à sa liberté de mouvement et à la bonté; ce chef de gang
raciste dont il quémande la protection ; le sien enfin (bouleversant
Jim Belushi), qui le loge mais ne sait
lui transmettre qu’un costume de
virilité brusque et caricaturale, à la
doublure pourtant tendre. Et on lui
découvrira peu à peu une fratrie,
aussi : sœur de sang partie s’épanouir ailleurs, amantes perdues ou
éphémères qui lui sont comme des
sœurs d’ennui ou de galères, et des
frères d’armes et de deal, les uns
noirs qui le remettent aux affaires,
les autres suprémacistes blancs et
menaçants qui lui rappellent qu’ils
furent ses protecteurs en prison.
Réseau d’affects. A l’image de
son beau héros en perdition, trait
d’union de pareilles factions contraires, l’écriture flottante de Porterfield serpente entre les canons, les
registres et les arêtes dramaturgiques d’usage, mâtinant l’écriture
naturaliste de film de genre, trempant décorum et morceaux de bravoure évocateurs de fictions
gangsta dans le bain d’un impressionnisme voluptueux, visant un
point d’équilibre entre souffle de ré-
demption et attraction irrépressible
de la chute.
Autour de Keith, les figures défilent,
fugitives, peintes à traits rapides et
bienveillants, qui ne manquent pas
pourtant de leur conférer ambiguïtés et épaisseur sensibles. Entre elles, le cinéaste excelle à tracer un réseau d’affects et de conflits dont
s’innerve son portrait d’une communauté. Et, en fin styliste d’une
réalité dont il paraît en chaque plan
l’intime, il dénude avec grâce la
beauté voilée et la vérité des lieux,
lumières et climats, ce qu’ils invoquent des expériences humaines
dont ils constituent le reste du
temps le théâtre de joies et de douleurs, catalyseur ici d’une psychogéographie hantée.
JULIEN GESTER
SOLLERS POINT, BALTIMORE
de MATTHEW PORTERFIELD
avec McCaul Lombardi,
James Belushi, Zazie Beetz… 1 h 41.
«La Belle», jeux dansants et vœux d’enfants
Inédit en France, ce très
gracieux classique lituanien
décrit la quête de beauté
de jeunes rêveurs en marge
d’un monde adulte désolé,
comme figé sous
l’ère soviétique.
F
ilm quasiment inconnu en France,
où il sort pour la première fois, la
Belle (1969) est un classique en
Lituanie. Une œuvre inclassable, étrange
et poétique, qu’il serait injuste de réduire à
une fable enfantine même si c’est ainsi
qu’elle semble se présenter au premier
abord.
Lors de jeux rituels, les enfants d’un
quartier de Vilnius célèbrent la beauté de
Dans leurs jeux, les enfants célèbrent la
petite Inga. ED DISTRIBUTION
la petite Inga, 9 ans, jusqu’au jour où un
nouveau venu, rejeté par les autres pour
son impolitesse, lui déclare qu’elle est
laide. L’existence de la fillette s’en trouve
bouleversée, comme si le cocon de son
enfance s’ouvrait soudainement à
l’inquiétude du monde. Lors de
promenades dans la ville, les gosses en
vacances, livrés à eux-mêmes, cherchent
de nouvelles formes de beauté mais
découvrent aussi l’étrangeté de la société
adulte, empreinte de mystère et parfois de
désolation.
Le conte initiatique se double d’une
dimension plus grave et sans doute plus
politique, qu’il est difficile de ne pas lier au
statut instable de la Lituanie dans l’Union
soviétique de l’époque. Dans une
atmosphère d’avant ou d’après guerre,
tous les adultes semblent figés dans une
attente, comme accablés par une menace
sourde. Sous la beauté de l’été, gronde un
avenir incertain. Et tandis que la petite
fille garde foi en la vie, d’autres
s’accrochent à une promesse improbable :
une mère attend son mari absent,
un chien guette près du fleuve le retour de
son maître noyé, un petit garçon espère
voir fleurir les branches d’un balai.
La mise en scène pleine de
volutes d’Arunas Zebriunas produit une
durée vaporeuse, son récit flottant ne
s’appesantit jamais dans sa cruauté ni
dans sa poésie. Il invente une sorte de
néoréalisme onirique, quelque part
entre Allemagne année zéro de Roberto
Rossellini et le Ballon rouge d’Albert
Lamorisse. La Belle est un film d’une grâce
musicale, où une fillette aimerait ne
jamais s’arrêter de danser.
MARCOS UZAL
LA BELLE
d’ARUNAS ZEBRIUNAS
avec Inga Mickyte, Lilija Zadeikyte,
Sergejus Martinsonas… 1 h 05.
28 u
Libération Mercredi 29 Août 2018
que sur la présence des corps en ne
laissant s’immiscer que quelques
éclats de beauté impromptue (un
rayon de soleil entre les branches,
une expression sur un visage qui ne
cherche pas à séduire). Comme Léo,
le film ne veut être qu’au présent,
sans autre séduction que sa présence même, pas plus joli que moralisateur. «T’es fait pour être aimé»,
lui dit Ahd, qui n’est pourtant pas
amoureux de lui. Et le cinéaste n’a
peut-être que cette certitude: chacun peut aimer Léo exactement tel
qu’il est.
Indomptable. Malgré ses défauts,
Félix Maritaud est en fusion totale avec Léo, le personnage qu’il incarne. PHOTO PYRAMIDE
«Sauvage», mâle au cœur
Aussi brut que
sentimental, le premier
long métrage de Camille
Vidal-Naquet transcende
les écueils glauques de
son sujet, notamment
grâce à la révélation
Félix Maritaud.
I
l ne faut pas trop prendre le titre
du film au pied de la lettre, ni se
fier aux préjugés sur son sujet
–le quotidien d’un gigolo junkie et
SDF– ou aux rumeurs qui ne parleraient que d’une scène brutale avec
un plug anal de la taille d’un magnum de champagne : Sauvage ne
s’intéresse qu’à l’infini besoin de
tendresse des hommes. C’est même
un film un peu fleur bleue, malgré
sa crudité, sa rudesse étant surtout
la marque d’une honnêteté presque
candide, à l’image de son protagoniste.
Christique. Tout dans la vie de
Léo – prostitué de 22 ans au corps
marqué et malade, consommateur
de crack, démuni au point de manger dans les poubelles et de se laver
dans le caniveau, amoureux d’un
homme qui ne l’aime pas, parfois
violenté par ses clients – devrait
mener à un récit terrible, glauque
ou tragique. Mais Léo, dont on ne
saura rien du passé, est mû par une
telle capacité à vivre l’instant, à s’en
contenter sans rêver d’un ailleurs,
sans s’imaginer être un autre, et
même à y trouver une douceur et
une joie qui le comblent, que jamais
le film ne cherche à le plaindre, à en
faire une victime, à l’accabler de notre pitié ou de nos larmes.
Sauvage a quelque chose de pasolinien dans cette façon de prendre
exactement pour ce qu’il est un personnage socialement déclassé, imprésentable, et d’en révéler la grâce.
La force vitale de Léo est d’un courage immense, sa marginalité
(qu’une promesse de confort, d’affection et d’argent ne fera pas plier)
est profondément politique, sa sauvagerie s’accompagne d’une grandeur morale quasi christique. Mais
de ces considérations, Léo se moque. Pour lui ne compte que le présent, ses doses quotidiennes de désir, de dope et d’amour, reçues,
données, vendues.
Les personnages qu’il rencontre
sont parfois un peu trop archétypaux, telles les figures d’un conte
moderne déclinant différents types
de corps et de désirs masculins,
comme autant de variations sur la
solitude sentimentale et la misère
sexuelle, où le cul est souvent tendre, alors que c’est l’amour qui peut
rendre sauvage. Lors des passes, importe surtout la façon dont le jeune
homme vibre et se déploie à travers
ses clients, ouvert mais insoumis à
leur détresse, étroitesse ou perversité.
La mise en scène de Camille VidalNaquet, dont c’est le premier longmétrage, en caméra portée, parfois
agrémentée de brusques zooms,
peut paraître un peu ostentatoire et
disgracieuse dans sa volonté de ne
pas faire de manières, de ne parier
l’équilibre de ce film brut tient
parce qu’il repose sur une matière
extraordinaire: l’acteur Félix Maritaud. Il se donne au film comme
Léo à la vie, à la fois pleinement offert et indomptable, pudique dans
son impudeur, délicat dans sa rudesse, exposant toute sa fragilité
avec l’orgueil des enfants ou
l’audace des idiots. De cette fusion
totale entre le personnage et celui
qui l’incarne, entre leurs deux étonnantes singularités, le film tire son
sujet même: ne croire qu’en ce qui
traverse le corps, le maintient vivant ou lui fait frôler la mort, lui fait
serrer d’autres corps ou s’en éloigner, bander ou pleurer, souffrir et
aimer, ailleurs que dans les mots. Et
faire qu’au bout du compte, ce corps
mille fois pénétré définisse un être
de plus en plus impénétrable ; insoumis au spectateur comme il l’est
à ses clients, puisqu’entre eux et
nous, il n’y a guère de différence.
MARCOS UZAL
SAUVAGE
de CAMILLE VIDAL-NAQUET
avec Félix Maritaud, Eric Bernard,
Nicolas Dibla… 1 h 39.
«De chaque instant», frousse de premiers soins
En posant sa caméra dans un institut
de formation pour infirmières,
Nicolas Philibert signe un documentaire
austère mais touchant sur cet
apprentissage, où la peur et l’angoisse de
la mort prennent une place importante.
A
près le Pays des
sourds (1993), sur le
langage des signes et
son application en milieu
scolaire, et Etre et avoir
(2002), consacré à la vie
d’une école primaire rurale
en Auvergne, Nicolas Philibert s’intéresse à nouveau à
un lieu de pédagogie et de
construction de l’être social:
l’institut de formation de
soins infirmiers de la Croix
Saint-Simon à Montreuil. De
chaque instant est divisé en
trois parties correspondant à
trois étapes de l’apprentissage des élèves infirmiers: les
cours théoriques, les exercices pratiques, les stages qui
les confrontent à la dure réalité de leur métier.
Dans l’accomplissement que
représente le passage de
l’école à la vie professionnelle, tous les problèmes se
précisent, les difficultés matérielles aussi bien que les
blocages psychologiques.
C’est ce qui apparaît surtout
dans la toute dernière partie
du film, lors d’émouvants entretiens où les futurs infirmiers exposent le bilan de
leurs premières expériences
à des formateurs de l’institut.
Aux conditions compliquées
de leur métier se mêlent alors
des appréhensions plus vastes, où la rigueur sociale de
l’époque côtoie l’éternelle angoisse de la mort.
Au fur et à mesure – et c’est
l’aspect le plus stimulant de
ce film austère–, le patient va
s’incarner. Il n’est d’abord
qu’un être théorique, une
simple hypothèse, avant
d’apparaître sous forme de
mannequins en caoutchouc,
de simulacres de corps incomplets, martyrisés par tou-
tes les maladresses des débutants. Puis il est joué par des
comédiens lors de simulations dont la volonté réaliste
vire comiquement au mauvais théâtre. Enfin, vient la
rencontre avec de vrais malades, tous uniques dans leurs
peurs, leurs douleurs, leurs
blessures, leur mortalité. Le
plus dur, comprend-on alors,
n’est peut-être pas d’apprendre à soigner mais d’admettre
les limites de la médecine, sa
part d’impuissance, jusqu’à
savoir parfois laisser le dernier mot à la mort. C’est ce
qui fait la singularité de ces
étudiants (qui sont d’ailleurs
très majoritairement des étudiantes) : dans l’enthousiasme de leur jeunesse, ils
sont déjà plongés dans le
naufrage de la vieillesse, au
cœur du vivant et face à la
mort. Bien qu’un peu conventionnel, ce petit film rend
un touchant hommage à leur
probité.
M.U.
DE CHAQUE INSTANT
de NICOLAS PHILIBERT
(1 h 45).
Libération Mercredi 29 Août 2018
u 29
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CINÉMA/
Un petit «Bonhomme»
en douce
Malgré de bonnes
inspirations, le film
de Marion Vernoux
perd de son potentiel
comique par un
manque d’audace et
le trop-plein de clichés.
I
ls s’appellent Piotr et Marilyn,
travaillent dans la même ZAC,
lui chez But, elle chez Go Sport.
Ils s’aiment et ils se disputent. Ils se
disputent en voiture, elle dit qu’il
peut se tirer, il connaît la chanson,
la catastrophe pointe son nez, c’est
elle qui tient le volant. L’accident a
lieu au début du film. Elle hurle
comme on hurlerait en de pareilles
circonstances et on se surprend à
être émue. On le croit mort. Il est
dans le coma. Tandis que l’hôpital
fait son travail et que sa mère le
veille, Marilyn évite les visites. Elle
n’a pas envie de rencontrer la mère
de l’homme qu’elle a failli tuer, elle
ne veut pas se confronter à sa culpabilité. Indifférence? Ou peutêtre l’aime-t-elle trop? La bonne
idée de Marion Vernoux est d’éviter
de faire dire par des dialogues ce
qu’on vient d’écrire. Une autre tient
dans le choix des acteurs, car un
film avec Nicolas Duvauchelle est
quasiment toujours sauvé. Il suffit
qu’il soit dans le plan pour que
quelque chose d’intéressant surgisse.
Sauvé, Piotr l’est, puisqu’il survit
malgré son traumatisme crânien
frontal. Mais avec deux caractéristiques : une érection permanente
et une incapacité de masquer ce
Marilyn (Ana Girardot) et Piotr
(Nicolas Duvauchelle). PHOTO
UGC DISTRIBUTION. ORANGE STUDIO
qu’il pense, et ce qu’il pense est la
plupart du temps désobligeant :
«C’est moche chez toi» ; «Tu pues.»
Deux caractéristiques propices à la
comédie, même si l’une est plus intéressante que l’autre, mais tout se
passe comme si Marion Vernoux se
bridait, craignait d’en jouer, tant
aujourd’hui on ne plaisante pas
avec le handicap. Et la cinéaste devient au fur et à mesure otage de
son sujet. Car il pourrait être aussi
drôle que dérangeant, ce personnage qui énonce ce qu’on tait d’habitude, qui ignore tout du second
degré et du «savoir-être» en société.
Quant à l’hypertrophie de la sexualité, Marilyn se dévoue. La réussite
d’Ana Girardot est qu’elle ne fait
pas de son personnage une victime, même si le film ne quitte pas
la stéréotypie où, comme d’hab, la
femme est une bonne infirmière
pour l’homme qui déraille. Les scènes de sexe sont filmés de la manière la moins érotique possible,
puisque le rapport est conçu
comme un mal nécessaire.
Marilyn vit donc en couple avec
une nouvelle personne, qui fait des
progrès, qui est inattendue, et
qu’elle seule a le pouvoir de deviner – une mère, donc. Une bonne
idée, encore, c’est Béatrice Dalle
en esthéticienne, qui embauche le
stagiaire Piotr en lui intimant de
ne jamais regarder ses clientes. A
cet instant, le film lorgne Vénus
Beauté (Institut), mais sans la fantaisie de la comédie de Tonie Marshall. Du bridage toujours, même
lorsqu’une cliente se réjouit de
cette érection remarquable et paye
Piotr pour son priapisme. Marilyn,
mise au chômage, saisit l’aubaine
et toute la cité défile pour profiter,
moyennant finance, des aptitudes
érectiles. «T’as rien fait de mal. Tu
les as juste aidées à se sentir moins
vieilles et moins laides», lui dit une
copine quand les autorités déboulent. Certes, la cinéaste n’épouse
pas forcément le propos misogyne
de son personnage. Mais s’il avait
été possible que les femmes de
plus de 45 ans ne soient pas caractérisées par leur frustration
sexuelle, leur sentiment d’être moche et leur âge douloureux, le film
n’y aurait rien perdu.
ANNE DIATKINE
BONHOMME
de MARION VERNOUX
avec Nicolas Duvauchelle,
Ana Girardot… 1 h 43.
Julien Clerc, Dani et Guy Jamet (Alex Lutz). APOLLO FILMS DISTRIBUTION. STUDIOCANAL
«Guy», la variété toute nue
Dans un faux
documentaire pas
si naïf, Alex Lutz
rit tendrement des
aléas de la vie avec
son personnage de
vieux chanteur-loser.
E
n 2016, durant la
28e Nuit des molières,
qu’il présentait, l’humoriste Alex Lutz dégainait le personnage de Guy, acteur octogénaire se prenant pour un jeune
premier, que l’on suivait le
temps d’un faux documentaire.
Lutz revient aujourd’hui sous les
traits d’un Guy, avec le même
procédé, mais des intentions
toutes différentes. Son Guy de
cinéma reste un faux biopic
mais nous présente cette fois un
chanteur des années 60 à 90,
Guy Jamet. Le portrait est
tourné par son fils naturel, Gauthier, dont la mère était fan de
Guy, mais dont ce dernier ne
soupçonne pas l’existence.
Aléas. Ce cadre posé dès les
premières scènes, les questions
vers lesquelles le film s’oriente
deviennent : y aura-t-il un rapprochement entre Guy et ce fils
inconnu ? Lutz va-t-il se lancer
dans la charge à gros trait
comme dans ses sketchs des molières ou de Catherine et Liliane?
Assisterons-nous à une nouvelle
réappropriation du sentiment
nostalgique qui, des tournées
Stars 80 à Bis en passant par
JCVD, devient le moteur lucratif
des fausses bonnes idées ? Les
réponses sont partagées. Le film
reste engoncé dans un canevas
mièvre de comédie dramatique
sur les pères absents et se trouve
rehaussé d’un emballage acidulé
de faux documents seventies
tout ce qu’il y a de commun,
mais il ne peut néanmoins se résumer à cela. Dans ce second
long métrage, Lutz ne propose
pas ce portrait pour rire de son
sujet loser-crooner à crinière
blanche, mais il se propose de
rire avec lui des aléas de la vie,
du show-biz et des médias. Il
prend au sérieux son personnage, c’est-à-dire lui-même, présent presque à chaque plan, et le
résultat n’a rien d’une farce. Lutz
empoigne par exemple la variété
au premier degré, pas pour la
porter au pinacle, mais pour
montrer la façon dont elle est fabriquée –la scène en studio avec
Julien Clerc et Dani est plus
vraie que nature.
Guy, dont l’œuvre de référence
est le Prélude de César Franck,
aime par-dessus tout sa chanson
Dadidou. Quand il la fredonne,
elle est banale, et c’est l’amour
qu’il a vécu à travers cette chanson qui l’a transformée en sa
préférée. La musique, quelle
qu’en soit la qualité, est un mar-
queur émotionnel, et ses ressorts fascinent le réalisateur.
«Ampoule». Lutz joue aussi finement sur des tensions humoristiques: chutes absentes, répliques en retard. «Claude François,
j’aime pas. Il chantait dans le
nez. Mais personne ne lui a dit:
Magnolia, t’as tout dans le nez,
c’est mauvais…» Alors que la discussion semble close, il ajoute:
«Et puis après il a voulu changer
une ampoule.» L’effet comique
arrive comme un jumpscare chez
John Carpenter. Ces suspensions
font le sel du film. Quand elles
surviennent, elles font mouche.
Quand elles n’arrivent pas, elles
permettent à Lutz de renforcer
l’incarnation du personnage par
des fins de plan silencieuses. Le
réalisateur aime ne pas résoudre,
ses blagues, ses thèmes ou le caractère de son héros, ce qui confère au film, dont on ne sait jamais trop à qui il s’adresse
(amateur de comédie, nostalgique des sixties, famille d’Alex
Lutz…), une originalité inattendue. Quand au détour d’une
scène sa femme lui demande :
«Clown en 11 lettres?» et qu’il répond du tac au tac «Fantaisiste»,
il faut peut-être y voir la nature
même de ce Guy: une fantaisie.
GUILLAUME TION
GUY d’ALEX LUTZ
avec Alex Lutz, Tom Dingler,
Dani, Nicole Calfan… 1 h 41.
Libération Mercredi 29 Août 2018
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MA FASCINATION (7/9)
Rebelle sans pose
Paul Newman (1925-2008) Elucidation d’une attraction
pour l’acteur américain aux yeux bleus, sex-symbol peu sûr
de lui et époux très reconnaissant.
U
n héros ? Un cher grand disparu qui me fascine ?
Aucune idée. J’ai dû passer l’âge d’être ébloui par des
miroirs dorés sur tranche ou par les reflets de mes souvenirs. J’allais renoncer quand ma femme m’a dit: «Pourquoi
pas Paul Newman ? C’est le plus classe et le plus beau. Et il a
inventé une sauce spaghetti.» Il était mort depuis dix ans, je
le savais, mais il m’a quand même fallu vérifier. J’avais l’impression de ne pas l’avoir vu vieillir. Il était
resté quelque part dans les trous de mon
enfance et de mon adolescence, avec ses
yeux bleus, comme une truite. Avec son
sourire narquois, sa minceur chic, sa silhouette nerveuse et
nonchalante, son allure de laconique sale gosse. Le plus indompté, mais le plus contrôlé. Le plus engagé, mais le plus
réservé. Le plus dur, mais le plus fragile. Le plus tragique, mais
le plus fantaisiste. Qui s’expose le plus, et la ramène le moins.
Ce doit être ça d’abord, la fascination : avoir devant soi un
demi-dieu qui continue à vivre dans toutes ses dimensions,
ses contradictions muettes, même quand on a cessé d’y croire,
même quand il est mort.
S’il me fascine, ce n’est pas parce que son premier agent disait
de lui qu’il avait l’air d’un dieu grec. Ni parce qu’il s’est mis à
faire six heures de gymnase par jour pour jouer le rôle d’un
boxeur. Ni parce qu’un producteur lui ayant dit qu’il ne dégageait aucune «menace sexuelle», qu’il n’était rien qu’un joli
bout de bois de la middle class américaine, il a changé sa démarche et appris à menacer par le charme.
S’il me fascine, ce n’est pas parce qu’il continuait à se trouver
«aussi sexy qu’une tranche de bacon canadien», ni parce que
la femme de Ben Gourion, au moment du
tournage d’Exodus en Israël, a dit en le
voyant:«C’est lui, l’homme qui les rend folles? Je ne le trouve pas si beau.» Et ce n’est
pas parce qu’il a rougi en entendant ça.
S’il me fascine, ce n’est pas pour ces yeux bleus, comme incrustés dans une statue romaine et prêts à vous pétrifier. Des
yeux de Gorgone en beauté. Il les planquait volontiers derrière
des lunettes noires ou fumées. Dans la rue, on lui demandait
d’enlever celles-ci pour voir ceux-là. «Rien de tel pour faire
de vous un morceau de viande, disait-il. C’est comme dire à une
femme : “Enlève ton chemisier, que je voie tes nichons !”» S’il
me fascine, ce n’est pas parce que ces yeux étaient ceux d’un
daltonien, ce qui l’empêcha de devenir pilote pendant la Seconde Guerre mondiale.
LE PORTRAIT
S’il me fascine, ce n’est pas parce qu’il était juif, démocrate,
féministe, opposé au nucléaire, luttant ouvertement pour les
gays à une époque où rares étaient ceux qui les défendaient
sans l’être. Ce n’est pas parce qu’il a fait la guerre dans le Pacifique ni parce qu’il a été sauvé par l’otite du pilote qui aurait dû
le ramener sur un porte-avions qui fut détruit par les Japonais.
S’il me fascine, ce n’est pas parce que c’était un solide Américain, deux fois marié et père de six enfants, ni parce qu’après
avoir épousé en secondes noces l’actrice Joanne Woodward,
il lui offrait des fleurs le jour de l’anniversaire de sa première
épouse, jusqu’au moment où Woodward le lui a fait remarquer.
Et ce n’est pas non plus parce qu’il disparaissait pour un temps
indéterminé et généralement alcoolisé dans les territoires de
ses futurs rôles, pour mieux les habiter.
S’il me fascine, ce n’est pas parce qu’il fut un père absent, ni
parce que son fils Scott est mort d’une overdose à 28 ans, ni
parce qu’il ne se l’est jamais pardonné, ni même parce que lui
et sa femme avaient dans leur propriété créé un lieu où boire
leurs bières et leurs cocktails, une «maison dans les arbres»
interdite aux enfants.
S’il me fascine, ce n’est pas parce que son étoile est née au
confluent de Marlon Brando, James Dean et Steve McQueen,
ni parce qu’il a failli jouer
dans la Dolce Vita le rôle de
Marcello Mastroianni.
Exercices de
S’il me fascine, ce n’est pas
fascination. A la
parce que le premier film
première personne du
qu’il a réalisé, un court mésingulier, des
trage, s’intitule Des méfaits
journalistes de Libé
du tabac, inspiré par une
détaillent leur
courte nouvelle de Tchekhov
enthousiasme pour
que j’aime particulièrement
des personnages
et qui concentre, en queldisparus qui les ont
ques pages, le génie de cet
émus, inspirés ou
écrivain.
même déstabilisés.
S’il me fascine, ce n’est pas
parce que, devenu star, il a
continué pendant des années d’assister aux cours de l’Actor’s
Studio où il avait débuté, ni parce qu’avec «cette curieuse bonté
d’âme» dont parle à son propos Elia Kazan, il a payé l’avion
qui transportait une dernière fois la troupe vers l’Angleterre
pour y jouer les Trois Sœurs.
S’il me fascine, ce n’est pas parce qu’une amie qui l’avait rencontré m’a dit: «Il était petit, mélancolique et personne ne portait les jeans comme lui.» Et ce n’est pas parce qu’il portait le
nom du pantalon que personne ne portait comme lui.
S’il me fascine, ce n’est pas parce que, dans le Clan des irréductibles, il est bûcheron et n’arrive pas à sauver de la noyade son
frère coincé dans la rivière entre des troncs, dans une scène
qui a asphyxié mes 10 ans, alors que j’allais au club de natation. Ce n’est pas parce que dans l’Arnaqueur, jeune joueur
de billard de génie, il se fait casser les pouces pour avoir escroqué des truands, dans une scène qui a traumatisé mes 17 ans,
alors que je venais de me casser un pouce au ski. Ce n’est pas
parce qu’il m’ennuie dans les films à succès avec Robert Redford, ni parce que sa volonté de comprendre son rôle exaspérait Hitchcock, ni parce qu’il me réjouit en avocat vieilli et alcoolique ou en pervers mafieux irlandais dans des figures
tardives de plus ou moins repenti.
S’il me fascine, ce n’est pas parce qu’il a vite senti que son registre était intense, mais restreint, le registre du héros nonchalant, insolent et fêlé, et parce qu’ayant fait le tour de ses possibilités dans la caisse «beau et fragile» et sentant qu’il était
condamné à se répéter, il décida de jouer de moins en moins.
Non, si Paul Newman me fascine, c’est pour une raison qui met
en perspective toutes celles qui précèdent et ne suffiraient pas.
S’il me fascine, c’est parce qu’il a un jour épousé Joanne Woodward, une femme aussi belle, plus discrète, aussi talentueuse
et plus intelligente que lui, une actrice qui a en partie sacrifié
sa carrière pour lui et leur famille, une épouse avec qui il a fêté
leurs 50 ans de mariage avant de mourir, le plus long des mariages célébrés à Las Vegas. S’il me fascine, c’est parce qu’il
a dû sentir qu’il ne valait pas grand-chose sans elle, et parce
que les deux films où il lui a donné le premier rôle, Rachel,
Rachel et De l’influence des rayons gamma sur le comportement
des marguerites, ces films où elle a pris une part si importante,
si intime, indiquent que, malgré les vicissitudes de leur vie,
jamais il ne l’a oubliée. •
Par PHILIPPE LANÇON
Photo CAMERAPHOTO/LEEMAGE
Libération Mercredi 29 Août 2018
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le 23 août 2018. Il avait
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MERCREDI 29
Des pluies et des orages se produisent sur
les 3/4 de la France. À l'est du Rhône et de la
Saône le temps est très lourd. À l'arrière,
amélioration sur la façade atlantique.
L’APRÈS-MIDI Pluies et orages s'étirent des
Pyrénées aux frontières de l'Est, jusqu'au
bord de la Méditerranée, notamment en
Languedoc. Le temps est plus sec et plus
frais dans l'Ouest.
JEUDI 30
Le temps sera à l'assèchement, avec encore
quelques averses qui vont pouvoir se
déclencher à proximité des reliefs du sud.
L’APRÈS-MIDI Les températures seront aux
alentours des valeurs de saison avec encore
quelques averses possibles entre les
Pyrénées et les Alpes.
Lille
0,3 m/18º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
IP
1 m/18º
0,6 m/18º
Bordeaux
3
4
5
6
7
8
HORIZONTALEMENT
I. Modèle de voiture allemande II. Petit à petit prit
part ; Elle fait partie du même
groupe que celle qu’elle croise
en son centre III. Merdre,
c’est qui déjà ce roi ? ; Chef
vénitien IV. Verbe de marbre ;
Préfixe pour la bouche et la
montagne V. Marque de
voiture allemande VI. Tiens
tiens, les pays de l’or noir ; Ils
font travailler les handicapés
VII. Animaux fétiches ; Salut
anglais VIII. Impression du
futur ? ; Ville russe à 200 km
de Moscou IX. Ils ne volent
pas de leurs propres ailes
X. Russes XI. Histoire d’un
chanteur au cinéma ; Les filles
au lycée, c’est grâce à lui
9
II
IV
Principal actionnaire
SFR Presse
VII
III
V
VI
VIII
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
GORON
X
Grille n°M1LL3 (IOOO)
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Modèle de voiture française 2. Il est impossible de faire le mur sur tel
mur ; Un tiers de ses places est en carré or 3. Prix Renaudot pour l’Univers
concentrationnaire ; Mot d’un pays d’Asie 4. Auteure autour d’un an ; Même
un mauvais pâté peut l’être 5. Travailla sur plans ; Le numéro du jour
6. Bientôt de retour au tambour 7. Sur coqs en pattes ; Larves de crustacés
8. Numéro 22 ; Souffle et souffre 9. Modèle de voiture française ; Eusse
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. COUCHE-TÔT. II. ASSAINIRA. III. ILS. END.
IV. PETITS-DÉJ. V. OSÉ. OUI. VI. STEINBECK. VII. AU. NESS.
VIII. NAZI. PS. IX. TINTERAIT. X. OR. INALPA. XI. SÉBASTIEN.
Verticalement 1. CAMPOSANTOS. 2. OS. ESTUAIRE. 3. USITÉE. ZN.
4. CALI. INITIA. 5. HISTONE. ENS. 6. EN. SUBSTRAT. 7. TIÉDIES. ALI.
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Lyon
Bordeaux
Marseille
Toulouse
Montpellier
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-10/0°
1/5°
Soleil
Agitée
1 m/22º
Nice
Montpellier
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
Calme
Fort
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
0,6 m/20º
11/15°
Nuageux
Nice
Marseille
16/20°
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
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FRANCE
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20 Lyon
20 Bordeaux
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d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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Neige
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25 Berlin
28 Bruxelles
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Nantes
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1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Strasbourg
Brest
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Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
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Boissieu - CS 41717
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Nancy Print (Jarville)
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0,6 m/18º
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Alain de Boissieu
75015 Paris
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ANTIQUITÉS/
BROCANTES
DÉMÉNAGEURS
0,6 m/18º
S’EN
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ĢUNE?
ON
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ÉCRITURE
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