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Libération - 31 08 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 31 AOÛT 2018
Un manchot empereur en terre Adélie. PHOTO LAURENT BALLESTA, ISSUE DU LIVRE «ADÉLIE», PARU AUX ÉDITIONS KOBALANN
2,00 € Première édition. No 11588
www.liberation.fr
L’acidification des mers, menace pour la
planète. n Les animaux mystérieux des
grands fonds. n Le poulpe, génie des rivages.
n Avec des pêcheurs du Finistère. n Les films
de requins des «Dents de la mer» à nos jours.
n
24 PAGES D’ENQUÊTES ET DE REPORTAGES DANS LA VIE DES OCÉANS
www.liberation.fr
AOÛT
VENDREDI 31
édition.
2,00 € Première
No 11588
t
Prélèvemen
à la source
Macron
a des doutes
2018
Massacres
coloniaux enin
Namibie Berlpas
ne s’excuse
PAGE IV
PAGE VI
AIR FRANCE
LES AILES DU DÉSORDRE
ont appelé à un
ué
de la compagnie
Les syndicats ent» du conflit qui avait marqeau
«fort durcissem l’été. De quoi refroidir le nouv
l’entreprise avant .
Smith
Ben
n,
patro
PAGES II-III
Air France : le conflit social fait
sa rentrée
L’ACTUALITÉ DU JOUR, CAHIER CENTRAL
VINCENT NGUYEN.
RIVA PRESS
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
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29 Kr, DOM 2,60Suède 27 Kr, Suisse 3,40
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€, Portugal (cont.)
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Kr, Pays-Bas 2,50
2,50 €, Andorre Maroc 20 Dh, Norvège 30
2,00 €,
IN FRANCE Allemagne
Luxembourg
Italie 2,50 €,
FRANCE / PRINTED
Israël 23 ILS,
IMPRIMÉ EN
Irlande 2,60 €,
Grèce 2,90 €,
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2 u
LE LIBÉ DES OCÉANS ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
L
ongtemps les hommes n’ont pas aimé
la mer. Sur l’eau, on souffrait, on peinait, on mourait. La pêche, la guerre, le
voyage: trois manières de risquer sa vie. Entre
la mer et la mort, il n’y avait que deux lettres.
Et puis les navires ont grandi, la science a
appris, les empires ont conquis l’immensité,
le commerce a régné sur les routes maritimes:
les hommes ont mis l’océan en cage. Apprivoisé, domestiqué, dompté, ils l’ont aimé,
comme un géant familier. Mais c’est l’océan
qui a commencé à souffrir, labouré par des
hélices géantes, envahi par les immondices,
empoisonné à l’acide, sali par la civilisation.
Si rien n’est fait, si l’économie continue, trop
libre, prédatrice, il prendra sa revanche. Et
celle-ci sera terrible…
En Bretagne, en Normandie, les maisons de
pêcheurs sont souvent bâties le dos au rivage.
Pour ces navigateurs contraints, le vent et les
embruns sont des ennemis. Une fois à terre,
ils ne veulent plus voir la mer. Pendant des
millénaires, l’océan a fait peur, même dans
ses moments de bonheur. Conrad, le conteur
des souffrances marines, décrit cette scène
dans le Miroir de la mer : au petit matin,
quand une lumière rose s’étend comme une
caresse sur l’océan, son navire, qui avance au
gré d’un souffle rare, voit au loin un débris de
coque surmontée d’un moignon de mât qui
ondule. Soudain ce cri de la vigie : il y a des
hommes à bord! L’équipage se rue sur le pont,
le capitaine braque ses jumelles et fait lancer
le canot, les rameurs souquent de toutes leurs
forces. L’épave flotte encore mais elle peut
s’abîmer à tout instant. Entre les sauveteurs
et la mort, une régate s’engage, tendue, angoissante: la mort a une longueur d’avance.
Une demi-heure plus tard, le canot se range
le long du navire en perdition dont n’émerge
plus que le pont. Emaciés, hallucinés, accrochés à la dernière pompe qu’ils manœuvrent
encore frénétiquement pour rester à flot, les
naufragés tombent comme des paquets au
pied des rameurs, détruits par la longue torture de la mer. Tandis que le canot s’éloigne,
l’un d’entre eux tend son bras décharné vers
l’horizon. Là-bas, une lame s’avance, lente et
majestueuse. Quand elle arrive, elle engloutit l’épave qui dresse sa proue vers le ciel et
plonge comme un pendu qu’on lâche, aspirée
par le néant. Ainsi dans ce temps radieux
de matin du monde, l’insatiable cruauté de
l’océan était encore à l’œuvre.
MONSTRES DES PROFONDEURS
Les bateaux étaient fragiles, soumis aux lames
et aux courants, avec leur quille courte, leurs
voiles carrées qui interdisaient de remonter au vent, leurs vivres avariés après une
semaine, leurs instruments hasardeux. La
tempête, le brouillard, le froid, l’inconnu, les
cartes incertaines, la position vite perdue
faute de repère, tout était menace, tout était
danger. A la pêche ou à la guerre, on vivait sur
des bagnes flottants, prisonnier douze heures
par jour de tâches harassantes. Qu’une tempête se lève et les navires dérivaient sans rémission, acculés à la côte, poussés sur les brisants, voyant les falaises battues par l’écume
s’avancer vers eux comme un bourreau.
Dans les églises du Finistère ou du Cotentin,
du Kent ou de Cornouailles, on gravait des
noms au-dessus des autels : la longue liste
des disparus en mer. Les premiers découvreurs croyaient dur comme fer qu’en passant
l’équateur ils ne pourraient plus revenir, attirés vers le Sud par une force irrésistible. Souvent, comme Magellan ou La Pérouse, ils
mouraient en route, attaqués par des peuples
hostiles ou engloutis par la tempête. Les
marins de Colomb voulurent faire demi-tour,
désespérés au milieu de l’Atlantique. Il fallut
L’âme
des fonds
L’océan fascine. Il fait d’abord peur en
symbolisant la mort puis inspire, par
son imprévisibilité, la littérature et la
mythologie. Domptée par l’homme,
l’immensité bleue se fragilise et souffre.
Jusqu’à prendre, un jour, sa revanche.
toute l’énergie du capitaine pour garder
le cap. Les navires de l’Invincible Armada
furent vaincus non par la flotte anglaise mais
drossés à la côte par les tempêtes de l’Irlande.
Les pêcheurs de Terre-Neuve s’écorchaient
la peau en relevant leurs filets et grelottaient
sous les embruns d’une mer glaciale qui prenait chaque saison son tribut de noyés. Grand
métier, grand danger. Et encore aujourd’hui,
image d’un temps qu’on pensait révolu,
la Méditerranée s’est changée en cercueil
pour les errants. Ainsi l’océan inspirait,
d’abord, la terreur. D’ailleurs la littérature et
la mythologie le voyaient peuplé de divinités
effrayantes, de monstres des profondeurs, le
Léviathan cruel, les sirènes aux charmes
fatals, Eole tyran capricieux, ou encore la
pieuvre de Gilliatt dans les Travailleurs de la
mer, le calmar géant de Vingt Mille Lieues sous
les mers, la baleine blanche de Moby Dick.
Ulysse, Jason, Achab, Sinbad, Nemo, tous des
héros tragiques condamnés à affronter les
pièges de l’immensité bleue.
Pourtant, peut-être à cause du danger, l’océan
fascine. Baudelaire: «Homme libre, toujours
tu chériras la mer!» Mallarmé: «La chair est
triste hélas! et j’ai lu tous les livres./Fuir! làbas fuir! […] Je partirai! Steamer balançant
ta mâture,/Lève l’ancre pour une exotique na-
ture !» Rimbaud : «Ô que ma quille éclate ! Ô
que j’aille à la mer!» Hérédia: «Ou penchés à
l’avant des blanches caravelles, / Ils regardaient monter en un ciel ignoré / Du fond de
l’océan des étoiles nouvelles.»
Une étendue vide, sans obstacle aux rêves,
bordée par l’horizon. Ce mystère rectiligne où
se cachent tous les fantasmes et toutes les espérances. Derrière chaque vague, une aventure. Au loin, l’eau et le ciel qui se confondent.
Le navire rentre au port: il vient de l’inconnu,
ambassadeur du mystère. La mer apaise,
attire, envoûte, comme un royaume de l’imaginaire. L’eau qui vient lécher les pieds sur la
plage est celle qui baigne les pays lointains,
les terres nouvelles, les aventures inouïes.
L’océan sépare en apparence. En fait, il relie
les civilisations. Dans la première course
autour du monde, Bernard Moitessier, qui
a plusieurs jours d’avance sur tous les
autres, décide de refuser les honneurs des
hommes pour pointer son étrave sur l’horizon. Il envoie ce message: «Je continue sans
escale vers les îles du Pacifique, parce que je
suis heureux en mer, et peut-être aussi pour
sauver mon âme.»
L’océan, aussi bien, a inculqué aux hommes
la morale. Dans l’adversité, ils sont devenus
solidaires. Sur toutes les côtes, les sauveteurs
Libération Vendredi 31 Août 2018
bénévoles sont prêts à mettre leur vie en jeu
pour arracher celle des autres à l’océan.
En mer, les règles d’assistance sont draconiennes. L’appel de détresse est un impératif
catégorique: on se déroute dans la seconde,
quel que soit le temps, quel que soit le risque,
pour mettre le cap sur le navire en perdition.
SOS : Save Our Souls («sauvez nos âmes»).
LOIS DE L’ENTRAIDE
Dans le Vendée Globe de 1996, Pete Goss,
navigateur solitaire, entend le «mayday» de
Dinelli, son concurrent immédiat. Par un vent
de force 9 devant lequel il fuyait, il vire de
bord sans réfléchir et affronte de face la tempête pendant deux jours pour retrouver le
radeau de survie de son rival perdu dans
l’ouragan.
Depuis leurs cotres, les pirates qui ravagent
les Antilles inventent malgré tout une société
égalitaire où les capitaines sont élus, les marins traités à l’égal des maîtres, les butins
justement partagés. Au XVIe siècle, l’amirauté
anglaise crée une caisse de solidarité pour les
marins, la première assurance collective de
l’histoire. Et malheur à celui qui ignore les lois
de l’entraide. Pour les déserteurs des naufrages, le code maritime prévoit des peines
implacables. En 2012, le capitaine Schettino
abandonne le Costa Concordia au milieu
du naufrage devant l’île du Giglio. Il est
condamné à seize ans de prison.
Au XIXe siècle, la vapeur, la science, la technique ont changé tout cela. A force d’inventions, les marins et les ingénieurs ont dompté
l’océan. Les routes sont sûres, les navires
vainqueurs, les marins en sécurité. Le plus
clair du commerce mondial emprunte l’océan,
sillonné de porte-conteneurs indestructibles
et de cargos qui vont par trains placides sur
des rails maritimes. A cause des sous-marins
indétectables et irrésistibles, il n’y a plus de batailles navales. On régule la pêche, on explore
les profondeurs abyssales, on bat les records
de vitesse en mer, à la voile comme au moteur,
on fait de l’électricité avec les marées et les éoliennes marines, on creuse le fond des mers
pour en faire jaillir du pétrole, on navigue sous
la banquise, on colonise l’estran –la zone que
la marée couvre et découvre–pour produire
des coquillages par tonnes, on recouvre le rêve
par le commerce et l’industrie. La vogue des
bains de mer, l’obsession des plages, la manie
du soleil, les plaisirs organisés de la croisière
de masse ont changé l’océan en jardin des loisirs. Oceanus nostrum…
Mais justement: la fin du rêve débouche sur le
cauchemar. Le progrès précieux aux hommes
diffuse dans l’atmosphère un excès de carbone que l’océan ne parvient plus à absorber.
Les eaux se réchauffent et deviennent acides,
menaçant la flore et la faune sous-marines.
Les marées noires souillent la surface, la surpêche décime le poisson, extermine les baleines, massacre même les requins qu’on
pensait invincibles. Ultime injure, à côté des
terres émergées naît un nouveau continent,
dérisoire et monstrueux, le continent plastique, qui flotte, hideux: au milieu des eaux
radieuses. Neptune est un dieu protecteur
mais sa vengeance est terrible ; elle est à
l’œuvre. La chaleur fait fondre la banquise, et
ce ralliement apporte à l’océan un renfort redoutable. Attaquée de la terre, la mer ameute
ses légions contre elle. Elle peut dérégler
le Gulf Stream et détruire le climat tempéré
d’Europe. Elle monte à l’assaut de l’agresseur,
pénétrant les deltas, noyant les terres basses,
redoublant la violence des ouragans et des
inondations. La bataille ne fait que commencer. Avant qu’elle ne tourne à l’apocalypse, il
est temps de traiter. Prométhée doit calmer
ses ardeurs, maîtriser son ambition, réfréner
son avidité, bref, inventer un modus vivendi
avec Neptune. Alors, seulement, pourra se
renouer le pacte de la mer et des hommes. •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Détroit de Béring
vers le Pacifique
Côte est
de l'Amérique
du Nord
LES OCÉANS AU
CENTRE DU MONDE
Les océans
au centre du monde
OCÉAN
ARCTIQUE
Europe
Athelstan Spilhaus (1911-1998),
géophysicien et océanographe,
Athelstan Spilhaus (1911-1998), géophysicien et océanographe,
propose
une représentation de la Terre
propose une représentation de la Terre centrée sur les
océans.
centrée
sur les océans. Les pôles
Les pôles sont placés en Amérique du Sud et en Chine,
déformant
sont placés en Amérique du Sud
particulièrement les continents, mais les océans se confondent
et en Chine, déformant
en une mer intérieure fermée.
particulièrement les continents,
mais les océans se confondent
en une mer intérieure fermée.
Asie
OCÉAN
ATLANTIQUE
Afrique
OCÉAN
INDIEN
Asie
Côte est
de l'Amérique
du Sud
OCÉAN
PACIFIQUE
Antarctique
Détroit
de Béring
vers l'Arctique
Côte ouest
de l'Amérique
du Sud
OCÉAN
PACIFIQUE
Côte ouest
de l'Amérique du Nord
Source : Athelstan Spilhaus, Atlas of the
World with Geophysical Boundaries, 1991
Cartographie : Clara Dealberto
Raconter un jour la vie
des océans, aux côtés de
ceux qui les traversent, les
exploitent ou les observent.
Les placer au centre de l’information pendant vingtquatre heures et renvoyer
les terriens à leurs trépidations. L’idée a émergé
au lendemain de la publication du Libé des animaux.
Après avoir consacré un
journal entier à l’actualité
des bêtes, c’est à l’appel de
la mer que nous avons cette
fois tenté de répondre.
Un territoire –ou plutôt
un «merritoire»– dont la
carte reproduite ci-dessus
montre l’étendue: il occupe 71% de la surface de la
planète, produit la moitié
de notre oxygène. Longtemps matière de nos rêves,
l’océan est devenu un objet
journalistique passionnant.
La Terre brûle, vient de
nous dire Hulot en démissionnant, les océans aussi.
Il n’est quasiment pas de
jour où il ne gronde ou
murmure de ses nouvelles
sur le fil AFP. Le plus souvent, elles ne sont pas bonnes. Le 15 août, une étude
publiée dans Nature faisait
pour la première fois le lien
entre les canicules marines
qui se multiplient et le réchauffement climatique
créé par l’activité humaine.
Le 21 août, des pluies tor-
MAKING-OF
Par
MATTHIEU ÉCOIFFIER
La carte et le «merritoire»
rentielles tuaient plus
de 450 personnes en Inde.
En cause, encore: la hausse
de la température des
océans. C’est à une autre
de ces conséquences,
moins connue, que nous
consacrons notre Evénement: l’acidification des
océans. Au large de l’île japonaise de Shikine-jima,
notre reporter a plongé
avec des biologistes anglais
dans une source sous-marine qui libère du CO2.
Au début on croirait nager
«dans des bulles de champagne», mais arrivé à la
concentration carbonée
qu’auront les océans à la fin
du siècle, on a l’impression
d’évoluer dans les eaux
mortes d’un port. Nous
avons aussi sondé les abysses et leurs créatures: 80%
nous restent inconnues.
Mais c’est le poulpe, dont
l’intelligence concurrence
désormais celle du dauphin, qui occupe notre espace «merrien du jour»: il
est capable de sortir d’un
bocal en dévissant le couvercle de l’intérieur. Au fil
des sujets, l’océan se politise. Avec l’outre-mer, la
France dispose du
deuxième plus grand domaine maritime, et cela
provoque un schisme à
gauche: les insoumis projettent de l’exploiter en nationalisant les futures centrales marémotrices, alors
que les écologistes veulent
le sanctuariser. Leina Sato,
la jeune apnéiste portraiturée en «der», a elle aussi fini
par toucher le fond du problème: en septembre, elle
part en Islande militer
contre la chasse au rorqual.
Le nageur Benoît Lecomte,
est, lui, en train de traverser
à la nage le Pacifique pour
alerter sur les déchets
plastiques qu’il croise entre
deux eaux. Pour les océans,
le temps de l’innocence est
révolu. A nous d’agir. •
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4 u
LE LIBÉ DES OCÉANS ÉVÉNEMENT
CO2
Libération Vendredi 31 Août 2018
Près de l’île de Shikine-jima,
au Japon. PHOTO DOCTEUR BEN
HARVEY
LA MER
DÉFONCÉE
À L’ACIDE
Depuis la révolution industrielle,
les émissions de dioxyde de carbone n’ont
eu de cesse d’augmenter dans l’atmosphère,
modifiant et menaçant les organismes
et les écosystèmes marins indispensables
à la régulation du réchauffement climatique.
DÉCRYPTAGE
Par
AURORE COULAUD
et AUDE MASSIOT
L
e CO2, toujours le CO2. Le principal
gaz à effet de serre que les humains émettent en quantité depuis
l’époque industrielle est le grand responsable du réchauffement climatique. Seulement, on l’oublie souvent, ce mauvais garçon provoque l’acidification des océans,
une des conséquences majeures de nos
émissions.
Comment le changement
climatique engendre-t-il
l’acidification des océans ?
«L’océan et l’atmosphère échangent depuis toujours naturellement du dioxyde de carbone, explique la chercheuse au CNRS spécialiste de
la géochimie marine Catherine Jeandel. C’est
un gaz soluble dans l’eau, surtout les eaux froides. Il s’y dissocie pour former des ions H+ qui
rendent l’eau plus acide.» C’est le même phénomène que pour les sodas. Chaque jour, 30 millions de tonnes de CO2 sont absorbées sur les
premières centaines de mètres de surface ma-
rine, soit entre un quart et un tiers de ce qui est
émis par les activités humaines. Tout comme
les forêts qui stockent près de 40% du carbone
terrestre (en incluant à la fois biomasse végétale et sol). «Grâce au phytoplancton, l’océan
crée 50% de l’oxygène qu’on respire, ajoute le
directeur de l’Observatoire océanologique de
Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), Vincent Laudet. Seulement, cette pompe marche
tant que le plancton se développe bien. Avec
l’acidification des océans, qui empêche une
bonne fixation du carbone dans le carbonate
de calcium, cette fonction pourrait bien diminuer.» Jusqu’à quel point les surfaces marines
arriveront-elles à capter du carbone? Difficile
à dire. Pour la chercheuse Françoise Gaill, de
la plateforme Océan et Climat, il existe «une
limite de chaleur que l’océan peut capturer,
mais nous ne la connaissons pas encore. Atteindre ce seuil de saturation aura des conséquences dramatiques pour la vie sur Terre».
Quelle augmentation
de l’acidité observons-nous
et quelles projections ?
«Le pH des océans a beaucoup diminué, assure
la chercheuse à l’Administration océanique
et atmosphérique (Noaa) américaine Shallin
Busch. Au cours du XXe siècle, nous avons
observé une baisse de 0,1 point du pH, ce qui
équivaut à une augmentation de 30% de l’acidité. C’est un changement 10 à 100 fois plus rapide qu’au cours des dernières 50 millions
d’années.» Les eaux chaudes gardant moins
bien le dioxyde de carbone, les mers au niveau des pôles subissent le plus fortement
une acidification. Ainsi la mer de Beaufort au
nord du continent américain devrait voir
son pH passer de 8,02 en 1850 à 7,62 en 2100.
«Quatre grandes zones de remontées d’eau
océaniques le long des côtes africaines et américaines sont aussi plus touchées car elles
concentrent les eaux les plus “vieilles” qui ont
parcouru de grandes distances, et donc les plus
acidifiées», reprend Shallin Busch. Les eaux
profondes ont aussi une acidité plus élevée
que les eaux de surface.
Difficile encore de savoir à quoi va ressembler l’océan du futur. Comme l’explique
Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche
CNRS au laboratoire d’océanographie de
Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes) et
à l’Institut du développement durable et des
relations internationales (Iddri), les scientifiques se focalisent notamment sur l’étude
des zones naturellement acidifiées, comme
la côte ouest des Etats-Unis, l’observation
des lieux d’émissions naturelles de CO2,
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u 5
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«Ici, on peut
étudier le futur
comme le passé»
Sur la petite île
volcanique japonaise
de Shikine-jima,
«Libé» a accompagné
une équipe scientifique
chargée d’observer
l’acidification qui
guette nos océans. Une
expérience alarmante.
I
Dans la baie de Mikawa, les côtes
déchiquetées et plissées laissent
deviner les remous de la lave à l’origine de leur formation. C’est là,
au fond d’une crique, que les eaux
bouillonnent. Longtemps boudées
par les pêcheurs de l’île qui se plaignaient de l’absence de poissons,
elles attirent aujourd’hui les chercheurs du monde entier. «Ce site
est exceptionnel car il nous permet
d’étudier le futur comme le passé des
océans», résume Sylvain Agostini,
de l’université de Tsukuba, près de
Tokyo.
l semble neiger sous l’eau.
Des flocons ronds et brillants
glissent entre les plongeurs et
remontent en ondulant vers la surface. «C’est comme nager dans du Paysage désolant
champagne !» s’exclame le biolo- La source de carbone de Shikine est
giste marin Jason Hall-Spencer. un laboratoire vivant pour obserPrès de l’île de Shikine-jima, ver les effets de l’acidification
à 160 kilomètres au sud de Tokyo, des océans (lire ci-dessous) provodu gaz carbonique suinte des pro- quée, tout comme le changement
fondeurs de la Terre et s’échappe en climatique, par l’augmentation
un ballet de bulles.
du CO2 atmosphérique. Et
Rien de plus natuelle ne laisse guère
RUSSIE
rel car le confetti
augurer du meilleur:
de moins de 4km²
chute drastique
HOKKAIDO
fait partie d’un
de la biodiversité,
CORÉE
chapelet d’îles
faune et flore
DU NORD
JAPON
volcaniques qui
moins abondanHONSHU
CORÉE
s’égrènent entre DU SUD
tes, simplification
Tokyo
Shikine-jima
l’océan Pacifique
de l’habitat, énuet la mer des Phimèrent
Jason HallOcéan
KYUSHU
Pacifique
lippines. Cet été, une
Spencer et Sylvain
équipe scientifique inAgostini dans une
250 km
ternationale a stationné
étude parue dans Scientific
dans la zone pendant une semaine, Reports le 27 juillet. Les deux scienpartageant ses heures entre expé- tifiques révèlent surtout pour la prerimentations à terre sur Shikine- mière fois que, loin de n’être qu’une
jima et plongées en bateau autour sombre prévision, l’acidification
de la source. Libération a participé est déjà à l’œuvre. Trois siècles
à l’expédition.
de développement Suite page 6
comme l’île volcanique d’Ischia, ou la source
située au large de Shikine-jima, à 160 kilomètres au sud de Tokyo (lire ci-dessus). Ils
fouillent aussi le passé géologique de la planète pour trouver des périodes dont les spécificités environnementales se rapprochent
de celles actuelles et à venir (température
plus élevée, acidification, concentration en
oxygène qui diminue…).
En moyenne, les mers du globe devraient
atteindre un pH de 7,7-7,9 à la fin du siècle, soit
un triplement de l’acidité depuis la révolution
industrielle. Cela ne veut pas dire que l’eau de
mer aura un goût acide. Elle le sera toujours
Evolution du pH des océans depuis 25 millions d'années
8.3
8.2
1800
8.1
2000
8.0
2050
7.9
7.8
7.7
-25
moins
acide
plus
acide
2100
-20
-15
-10
-5
Millions d’années avant aujourd’hui
0
Source : Turley, C., et al. 2006
moins que l’eau minérale ou le vin, mais ce
changement de valeur a déjà de fortes incidences sur les espèces marines.
Quelles conséquences directes
sur la flore et la faune marines ?
L’essentiel de la flore marine est composé d’algues. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, «la majorité d’entre elles sont soit stimulées,
soit insensibles à l’amplification du processus
d’acidification des eaux», souligne Jean-Pierre
Gattuso. C’est le cas de la plante à fleurs, la
posidonie. La raison ? Leur photosynthèse
(processus qui leur permet notamment de
pousser) dépend justement du CO2. A contrario, les algues calcaires, qu’on trouve généralement sous les tropiques, en pâtissent et voient
leur croissance ralentir. Et la faune marine
n’est pas épargnée. Les mollusques (huîtres,
moules…) et les coraux sont eux aussi affectés
par le phénomène. Une acidité élevée perturbe
leur métabolisme et la structure de leur
coquille ou squelette. On l’observe notamment
en Bretagne et en Méditerranée. Même chose
pour les récifs coralliens, envahis par les cyanobactéries, aussi appelées algues bleu vert.
D’autres espèces telles que les oursins, ainsi
que certains poissons, comme le poisson
clown, plus connu sous les traits de Nemo,
perdent peu à peu leurs sens olfactif, visuel et
auditif, même avec de faibles taux d’acidité.
Selon le spécialiste, «ils n’arrivent plus à détecter les prédateurs». Si la survie de certaines de
ces espèces marines particulièrement sensibles est menacée, d’autres sont susceptibles
de voir le jour, mais sur un temps géologique
très long. Encore aujourd’hui, impossible d’en
détecter près de l’île d’Ischia malgré plus de
deux mille ans d’acidité générée par le Vésuve.
Toutefois, à court terme, certains spécimens
sont capables de modifier leur matériel génétique et de s’acclimater à leur nouveau milieu.
Quels effets sur la chaîne
alimentaire ?
«On a beaucoup de questions et encore peu de
réponses sur la chaîne alimentaire, rappelle
Jean-Pierre Gattuso. Il est difficile de savoir
quelles seront les conséquences sur la pêche.»
Le chercheur prend l’exemple du saumon.
Dans le Pacifique Nord, le poisson se nourrit à
certains moments de l’année d’un mollusque,
le papillon de mer. Problème, ce ptéropode
est amené à disparaître. Comment survivre
alors? «La nature a horreur du vide, d’autres
espèces prendront le relais. Est-ce qu’elles
auront les mêmes qualités nutritives pour les
saumons ? Nous n’en savons rien.» •
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6 u
LE LIBÉ DES OCÉANS ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 31 Août 2018
Des biologistes au cours d’une expédition en juillet près de l’île de Shikine-jima, au Japon. PHOTO M. KOHZUKA
Suite de la page 5 industriel ont
profondément modifié les écosystèmes marins.
Bouteilles en équilibre sur le rebord
du bateau, le corps noyé dans une
combinaison et les yeux bleus flottant au-dessus d’une barbe généreuse, Jason Hall-Spencer s’apprête
à se jeter à l’eau. «Ce que nous allons
voir ici, ce sont les survivants !»
lance-t-il en invitant à le suivre.
Chacun bascule en arrière, puis
s’enfonce dans les eaux. Nous
nous retrouvons en profondeur. Les
bulles de Shikine-jima ont beau
faire penser au champagne, elles
ne provoquent guère l’euphorie.
A 5 mètres environ sous la surface,
le paysage est d’une simplicité désolante. De rares poissons, principalement herbivores et peu comestibles, pas le moindre corail, un
tapis d’algues monochrome.
«C’est si pourri que j’ai d’abord eu
l’impression de plonger dans un
port !» assène Sylvain Agostini, de
retour sur le bateau, à l’ombre de
son large chapeau en toile nippon
dont la ficelle danse sous son menton. Or ce premier site d’observation préfigure l’état des océans à la
fin du siècle…
Sources de carbone
On le sait depuis une quinzaine
d’années à peine : pas moins
de 30% du CO2 émis par les activités
humaines dans l’atmosphère est absorbé par les mers du globe et le
gaz se dissout dans les eaux, provoquant une diminution de leur pH.
C’est l’acidification, un phénomène
qui se produit avec une telle amplitude et une telle rapidité qu’on ne
peut se tourner vers le passé pour
en mesurer les effets. Avant la révolution industrielle et le recours
massif aux énergies fossiles, le taux
de C02 dans l’atmosphère était
de 280 parties par million (ppm).
Il a aujourd’hui dépassé le seuil
des 400 ppm, faisant chuter le pH
des océans de 8,2 à 8,1, soit une
hausse de 30 % de l’acidité. Si les
émissions humaines se poursuivent
au rythme actuel, l’acidité pourrait
«
augmenter d’ici à 2100 de 170% par
rapport aux niveaux préindustriels,
avec 900 ppm et un pH de 7,8.
Quel impact pour la faune et la
flore marines ? Les expériences
menées en laboratoire échouent à
prendre en compte dans leur ensemble des écosystèmes où les organismes interagissent entre eux.
Mais lors d’un déplacement en Italie, près de la petite île d’Ischia au
large de Naples, Jason Hall-Spencer croise un premier coin de mer
avec des bulles. «J’ai dormi sur les
rochers et fait des mesures avec des
bouteilles renversées pour analyser
la nature des gaz rejetés, relate
le biologiste de l’université britannique de Plymouth. J’étais très
heureux quand j’ai découvert que
c’était du CO2 !» Le dioxyde de carbone libéré par les fonds marins
augmente en effet naturellement
l’acidité des eaux et permet donc
d’entrevoir ce qui pourrait advenir
avec l’acidification.
Les études réalisées en Méditerranée près d’Ischia annoncent une
«L’an dernier au Japon, 60 % des récifs coralliens sont
baisse de 70% de la biodiversité des
organismes calcaires et de 30% des
autres organismes. Mais elles ne
concernent qu’un seul écosystème
et doivent être reproduites. Jason
Hall-Spencer part en quête d’autres
sources à travers le monde et se
rend au Japon, «l’un des endroits les
plus actifs de la planète d’un point
de vue volcanique». Le hasard joue
encore en sa faveur.
Sylvain Agostini le croise lors d’un
colloque à Tokyo. Et le Français,
alors qu’il fait du bodyboard à Niijima, entend vite parler de bulles
sur l’île proche de Shikine-jima en
discutant avec des locaux autour
d’un verre. «Nous avons cherché des
images sous-marines sur YouTube
et compris qu’il s’agissait bien d’une
source volcanique. Les informations
japonaises sur les onsen [sources
chaudes, ndlr] ont donné des indices
sur la composition de l’eau», raconte
Shigeki Wada, son collègue à la
station biologique de Shimoda.
En 2015, la découverte est présentée
à la communauté scientifique (1).
«En cinquante ans,
les océans ont
perdu 77 milliards
de tonnes d’oxygène»
On connaît moins d’une dizaine de
sources de carbone dans le monde,
et celle de Shikine-jima est admirable à plus d’un titre. Pas de soufre
ou autres toxiques habituellement
associés aux rejets volcaniques.
«Elle rejette du CO2 pur. Il y a aussi
un peu de sulfure d’hydrogène (H2S)
mais celui-ci s’oxyde très vite», précise Sylvain Agostini, intarissable
sur le sujet et coordinateur hors pair
de toutes les études qui s’organisent
autour du site. La source est aussi
aisément accessible. Un laboratoire
de fortune a d’ailleurs été installé
sur le caillou peuplé de 500 habitants, à deux heures de bateau du
centre de recherches marines de
Shimoda. Enfin, contrairement à
Ischia, elle dispose d’une large biodiversité, riche en coraux, à la limite
entre milieux tempéré et subtropical. Shikine devrait donc largement confirmer et amplifier notre
compréhension de l’acidification
en cours.
Au plus près de la source, la teneur
en CO2 grimpe jusqu’à 10000 ppm.
La chercheuse au CNRS
de Toulouse Véronique Garçon
explique que ce sont les
régions marines les plus riches
en biodiversité les plus
touchées par cette extension
des zones «mortes», mettant
ainsi en péril la pêche
mondiale.
D
ans un rapport intitulé «L’océan perd
son souffle» publié en juillet, la Commission océanographique intergouvernementale de l’Unesco alerte les
décideurs politiques sur la gravité de l’expansion des zones mortes dans le monde. Véronique Garçon, océanographe au CNRS de
Toulouse, a participé à sa rédaction et décrit
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Libération Vendredi 31 Août 2018
morts», selon Sylvain Agostini. PHOTO DR MARCO MILAZZO
«Nous n’y allons jamais, cela
ne nous intéresse pas, nous recherchons des teneurs réalistes que nous
pourrions avoir dans le futur», explique Sylvain Agostini. Le premier
site d’observation, celui des «survivants», se situe donc à 900 ppm.
L’absence de corail est une mauvaise nouvelle. «L’année dernière,
60% des récifs sont morts au Japon,
rappelle Sylvain Agostini. On pense
souvent qu’ils survivront au réchauffement des eaux en se déplaçant vers le nord, pour retrouver des
températures idoines. Mais c’est
oublier que la chimie sera mauvaise.»
Ballet d’organismes
A Shikine, quelques battements de
palmes suffisent pour remonter
le temps. En s’éloignant de la
source, la teneur en CO2 diminue.
Le second site d’observation est
à 400ppm, soit le niveau actuel des
océans du globe. D’emblée, des bernacles sont accrochées aux rochers.
Sept mètres plus bas, le fond est
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Cet été, l’équipe scientifique internationale a stationné près de Shikine-jima pendant une semaine. PHOTO DR BEN HARVEY
«Nous avons
compris que
la perte de
la biodiversité
était liée à une
simplification de
l’habitat, ce que l’on
ne pouvait prouver
en laboratoire.»
Sylvain Agostini
de l’université de Tsukuba,
près de Tokyo
étoilé de coraux. C’est un ballet
d’organismes variés et colorés. Le
néophyte sort de l’eau ébloui par le
spectacle. Il n’est toutefois pas au
bout de ses surprises.
L’île a pour particularité de baigner
dans des eaux à 300ppm, soit l’état
des océans avant la révolution in-
dustrielle! Par quel miracle? «Le Kuroshio, un courant très puissant, fait
remonter des profondeurs des eaux
qui n’ont pas été en contact avec l’atmosphère depuis trois siècles, explique Jason Hall-Spencer. Une chance
formidable d’observer le passé.»
Nouveaux battements de palmes,
nouveau décor. Cette fois, les algues
exhibent leur diversité dans des
teintes dorées, vermillon, violacées
et bronze, des coraux déploient leur
large corolle où s’abritent des poissons multicolores. Lorsqu’on refait
surface, on ne sait si l’on doit se réjouir ou pleurer devant tant de
beauté. «Les gens croient que l’état
actuel des océans est normal, soufflent les chercheurs. En réalité nous
avons déjà beaucoup perdu…»
Sur le pont du navire, Jason HallSpencer montre le fruit de sa pêche:
de menus morceaux de coralline,
une algue rougeâtre au squelette
calcaire qui forme des tapis au fond
des océans. «La coralline constitue
la fondation de la maison, dit-il, son
arrivée sur un site est un signal pour
DR
comment ce phénomène met en danger la vie turelle multidécennale. Les rejets de nutrisous-marine.
ments par l’agriculture, comme l’azote et le
Comment se forment les zones sans phosphore, y participent aussi. Ils provoquent
oxygène ?
des efflorescences algales qui, quand elles se
Cela arrive quand l’oxygène dans l’eau est décomposent, consomment beaucoup d’oxyconsommé à un rythme plus ragène. Les eaux côtières sont les
pide qu’il n’est produit. La tenplus touchées. La surface de ces
dance au déclin des teneurs
espaces y a été multipliée par 10
en oxygène dans la mer s’explidepuis 1950. En haute mer, les
que en partie par le changement
zones dépourvues d’oxygène
climatique. Le réchauffement
ont quadruplé sur cette période.
des eaux de surface empêche
En cinquante ans, les océans
l’oxygène d’atteindre les proont ainsi perdu 77 milliards
fondeurs de l’océan. De plus,
de tonnes d’oxygène. C’est très
lorsque ce dernier se réchauffe,
inquiétant.
INTERVIEW Ce phénomène est-il lié à l’aciil retient moins de CO2 alors que
la faune vivant dans les eaux
dification des océans ?
plus chaudes a un besoin en oxygène plus im- Il est dû aussi en partie aux émissions massives
portant. A cela se superpose la variabilité na- de dioxyde de carbone dans l’atmosphère par
l’installation de plein d’autres organismes, cela signifie que c’est un bon
endroit pour vivre.» Les prélèvements ne laissent aucun doute :
l’algue est épaisse à 300ppm, d’une
grande finesse à 400 ppm, inexistante à 900ppm. De toute évidence,
les eaux corrosives ne lui sont pas
bénéfiques.
L’engrenage
Avec l’acidification, la synthèse de
carbonate de calcium est limitée
et les organismes marins qui en
ont besoin pour leur croissance
peinent à bâtir un squelette ou
construire une coquille. La coralline, tout comme les organismes
marins calcaires, se réduit donc
comme peau de chagrin. «Squelettes
et coquilles ne se forment pas mais se
dissolvent, confirme Jason HallSpencer, qui tend un coquillage
dont la pointe est élimée, rongée par
les eaux. Les organismes tentent de
lutter mais cela leur prend de l’énergie.» De ce combat inégal, algues et
êtres mous, telles les méduses, sorti-
les activités humaines. Ce sont des facteurs de
stress concomitants qui rendent plus difficile
la vie marine. Privées d’oxygène, certaines
espèces voient leur habitat se restreindre, et
d’autres en meurent. En revanche, ce sont des
espèces le plus souvent à faible valeur nutritive
qui vont profiter de l’extension des zones mortes. Cela va avoir un fort impact sur l’industrie
de la pêche mondiale car ce sont les régions
marines les plus riches en biodiversité qui sont
les plus touchées. Ce phénomène est d’autant
plus inquiétant que les modèles numériques
ont beaucoup de mal à reproduire cette tendance au déclin des teneurs en oxygène, surtout dans les zones tropicales océaniques.
Quelles actions sont nécessaires pour
limiter l’extension de ces zones ?
Il faut tout d’abord améliorer la surveillance
de ce processus. L’étendue et le nombre de
ront gagnants. Ensuite c’est l’engrenage. L’absence de coraux et de
macroalgues, comme les forêts de
kelp, entraîne la disparition des
organismes qui vivent d’habitude
à l’abri de ces espèces fondatrices.
«Nous avons compris que la perte de
la biodiversité était liée à une simplification de l’habitat, ce que l’on ne
pouvait prouver en laboratoire», explique Sylvain Agostini. Reste que
seul l’effet de l’acidification est pris
en compte à Shikine-jima. Cumulé
avec la hausse des températures,
il laisse présager de plus amples
dégâts. «C’est un changement massif
qui se produit, mais nous ne tuons
pas tout, la vie va continuer quoi
qu’on fasse, tient à souligner Jason
Hall-Spencer dans une ultime note
optimiste. Evitons toutefois que cela
ne s’aggrave.»
RAFAËLE BRILLAUD
Envoyée spéciale
à Shikine-jima et Shimoda
(1) Dans la revue scientifique Regional
Studies in Marine Science.
ces espaces privés d’oxygène pourraient être
bien plus importants que ce que nous
estimons aujourd’hui car beaucoup de régions océaniques n’ont pas fait l’objet de
relevés. Nous avons besoin d’une forte volonté politique pour changer le système
agricole, réduire drastiquement l’utilisation
des engrais, ainsi que, plus largement,
les émissions de gaz à effet de serre. Nous
payons le prix d’avoir laissé le changement
climatique se renforcer. Nous en voyons
déjà les dégâts. En février 2015, en Afrique
du Sud, 200 tonnes de homards se sont
échouées sur les plages par manque
d’oxygène. Nous risquons de voir de tels épisodes dramatiques se multiplier dans le
monde.
Recueilli par
AUDE MASSIOT
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– 214 m
Record
d’apnée
– 1 000 m
Noir absolu
LE LIBÉ DES OCÉANS MONDE
Science
Libération Vendredi 31 Août 2018
Un océan
de mystères
– 2 992 m
Plongée record
d’une baleine
à bec de Cuvier
– 3 821 m
Epave
du Titanic
– 5 267 m
Fosse Calypso
(Méditerranée)
– 6 000 m
Plancher
océanique
Dans les zones littorales, comme ici à Hawaï, les zones maritimes sauvages sont désormais quasi inexistantes. PHOTO JEAN-MARIE GHISLAIN
L’immensité bleue reste très mal
connue, alors même que l’activité
humaine l’affecte de plus en plus.
Qu’ignorons nous encore?
Par
AURÉLIE DELMAS
et CAMILLE GÉVAUDAN
– 11 000 m
Fosse des
Mariannes
Première
exploration
humaine en 1960
S
euls 13,2 % des océans peuvent
aujourd’hui être qualifiés de sauvages, c’est-à-dire hors de portée
de l’activité humaine. Pour établir ce
chiffre affolant, publié fin juillet dans le
journal scientifique Current Biology,
des chercheurs australiens de l’université du Queensland ont listé quinze fac-
teurs de stress causés par l’homme,
comme le trafic maritime commercial,
la pêche, la pollution, l’extraction d’hydrocarbures, et ils ont identifié les aires
marines affectées à moins de 10 % par
ces facteurs de stress, à la fois individuellement et en cumulé, dans chaque
région du monde.
Surface. La carte de ces derniers refuges marins n’est pas belle à voir : les
aires sauvages sont concentrées sur les
hautes latitudes, du côté de l’Arctique
ou de l’Antarctique où peu de bateaux
circulent, au beau milieu du Pacifique,
et un peu dans les eaux chaudes au sud
de l’Atlantique. Près des littoraux, il n’y
a quasiment plus rien. Dans les zones
économiques exclusives (ZEE), où les
Etats côtiers peuvent exploiter les ressources naturelles, il n’y a que l’Arctique
et les îles du Pacifique qui soient relativement préservées, avec une mention
honorable pour les zones gérées par la
Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Chili.
Essaie-t-on de sauvegarder la biodiversité dans ces rares refuges naturels ?
Même pas: l’étude révèle que 4,9% seulement des aires sauvages sont incluses
dans des zones protégées. Les efforts
sont concentrés dans les eaux nationales, et oublient presque totalement la
haute mer… Qui renferme pourtant
d’innombrables richesses que l’on ne
connaît qu’en surface, au sens propre
comme au figuré. «Bien que de nom-
breuses aires sauvages soient situées
dans les zones très profondes, les études
récentes montrent que les abysses océaniques ne sont pas si pauvres en espèces
qu’on le pensait, qu’elles recèlent une biodiversité significative et maintiennent
des écosystèmes cruciaux», rappelle
l’étude des chercheurs australiens.
Global. On protège mal ce qu’on connaît mal. Que se passe-t-il exactement
dans les 1370 millions de kilomètres cubes d’eau qui forment l’océan global,
cette étendue d’eau ininterrompue qui
encercle nos continents et occupe 71% de la surface du globe terrestre? «Les scientifiques se rendent compte
que la biodiversité est énorme, bien audelà que ce qu’ils avaient imaginé», confirme Vincent Laudet, professeur à Sorbonne Université et directeur de l’observatoire océanologique de Banyuls.
Voguons, en trois étapes, à la découverte
de ce que cachent encore les océans. •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
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PAULO DE OLIVEIRA. NHPA. PHOTOSHOT. BIOSPHOTO
RELIEF SOUS-MARIN
LA CARTOGRAPHIE NE SE DRESSE QU’À PETITS PAS
Himantolophus groenlandicus, le poisson football de l’Atlantique.
«Plus de 80 % de l’océan reste inobservé,
inexploré, non cartographié», écrit l’Agence
américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA). La réalité est heureusement plus complexe. L’intégralité du
plancher océanique est aujourd’hui cartographiée par satellite, à un niveau de précision certes grossier par rapport à nos cartes
des continents ou même de planètes comme
Mars ou Vénus. Mais les contraintes sont
lourdes : impossible de photographier les
fonds marins ou de calculer le temps de trajet aller-retour d’une onde réfléchie par le
plancher. Le signal électromagnétique envoyé par le satellite se heurte à la surface. A
la place, on jauge la hauteur de l’océan puis
on déduit le relief des fonds marins. Là où
l’eau est plus haute, le plancher montre sans
doute un relief, car l’épaisseur accrue de la
croûte océanique augmente la gravité et attire l’eau qui forme une bosse. A l’inverse, les
failles dans le plancher ont une gravité plus
faible et l’eau y est plus basse. Grâce aux satellites franco-américains Jason, la carte
complète des fonds marins par altimétrie radar a été publiée en 2014 à une résolution
de 5 kilomètres, c’est-à-dire qu’on y recense
tout élément qui dépasse cette taille: dorsales, failles, montagnes sous-marines…
Quid alors des 80% prétendument inconnus?
La NOAA fait référence aux systèmes de bathymétrie par sonar, qui offrent une résolution de 100 mètres. Ils consistent à mesurer
la profondeur de l’eau depuis un bateau, en
mesurant le trajet d’un signal acoustique réfléchi par le fond. On y relève au passage des
indices sur la nature des fonds: roches, sédiments… Le gain de connaissances est inestimable par rapport à l’altimétrie satellite, mais
la tâche est laborieuse: on ne peut mesurer
la profondeur qu’à l’aplomb du bateau, dans
son sillon. Seuls 10 à 15% des océans ont été
ainsi cartographiés. Il reste donc des tonnes
de surprises à découvrir. Il y a quatre ans, les
sondages réalisés pour la recherche de
l’avion MH370 ont révélé une myriade de volcans, de fosses et d’arêtes, autant de marques
laissées par la tectonique des plaques…
Où commencent les abysses? «Le terme est
galvaudé, précise Jozée Sarrazin, responsable du laboratoire environnement profond
de l’Ifremer. On en parle comme de l’ensemble des océans profonds, mais en réalité la zone abyssale est située entre 4 000
et 6 000 mètres de profondeur.» C’est la
couche la plus profonde, qui descend jusqu’au plancher océanique hors fosses, lesquelles creusent jusqu’à 11 000 mètres
dans les zones de subduction entre deux
plaques tectoniques. Impossible de se
figurer le noir (absolu), le froid (2 à 3 °C)
et la pression (700 fois l’atmosphère
à 6000 mètres) qui y règnent. A 2600 mètres, Jozée Sarrazin a observé des sources
hydrothermales, dont l’existence est connue depuis 1977 : «Le plancher océanique
est très fracturé au niveau des dorsales.
L’eau s’infiltre dans les chambres magmatiques, se réchauffe, s’enrichit en éléments
métalliques et ressort en formant de grandes cheminées de sulfure de 10 à 15 mètres
de hauteur, des fumeurs noirs. Dans l’interface entre l’eau qui jaillit à 300 °C et l’eau
des abysses à 4°C se développe toute une
faune: crabes, crevettes, vers, escargots qui
ressemblent à s’y méprendre à ceux que
l’on connaît, et de nombreux petits organismes. C’est une oasis dans un désert.»
Ces dernières décennies, les avancées
technologiques ont permis de découvrir
d’autres écosystèmes insoupçonnés : les
champs de nodules (des galets riches en
minerais tapissant le sol à 4000 m), les carcasses de baleines, les coraux d’eau froide…
Autant d’habitats qui abritent des espèces
endémiques. «On n’a échantillonné la faune
et la roche que d’une infime partie des
océans ! L’immense majorité des espèces
que l’on remonte des nodules de Clipperton
sont inconnues», souligne Jozée Sarrazin,
qui rappelle qu’on a découvert en 2008 une
vie bactérienne dans des sédiments
à 1600 mètres sous le plancher océanique.
Les perspectives pour les scientifiques sont
gigantesques. Mais aussi aux yeux d’industriels de la pharmacie ou de l’énergie, qui
lorgnent sur de potentielles ressources biologiques, pétrolifères ou minérales.
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ABYSSES
LA SCIENCE ET L’INDUSTRIE EN QUÊTE DE TRÉSORS
Paravocettinops trilinearis, l’avocette ruban.
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FAUNE
DES ESPÈCES INCONNUES DISPARAISSENT EN SILENCE
Gonostoma elongatum, le gonostome à grandes dents.
Combien d’animaux reste-t-il à découvrir
dans les océans ? Selon une étude publiée
en 2012 dans Current Biology, on connaît 226000 espèces marines pour un total
évalué entre 700000 et un million. Chaque
année, 2 000 nouvelles espèces dont
150 poissons sont décrits, à partir d’échantillons de plusieurs individus et le plus souvent d’analyses ADN. Rien que cette année,
une équipe d’océanographes a annoncé
avoir trouvé plus de trente nouveaux poissons de récifs en explorant les Caraïbes, une
autre levait le voile sur Pseudoliparis swirei,
le poisson-limace des Mariannes, qui détient
le record de profondeur (on l’a surpris
à 8 178 mètres dans la fosse) et on a appris
l’existence d’un hippocampe de la taille d’un
grain de riz. Un florilège loin d’être exhaustif.
Et les mystères océaniques ne se limitent pas
aux espèces inconnues. «Des découvertes
ahurissantes concernent aussi les comportements de poissons connus. Au sein d’une
même espèce, on commence à découvrir que
chaque individu peut avoir son caractère: il
y a des poissons agressifs, des peureux…», raconte Vincent Laudet, directeur de l’observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer. Entre autres exemples, il nous apprend que «les
poissons font autant de sons, et aussi complexes, que les oiseaux dans une forêt. Ils se répartissent l’espace sonore de façon à ne pas
faire de brouillage entre espèces, recherchent des partenaires sexuels, écoutent leurs
proies. On ne le savait pas du tout !» Sur son
domaine de prédilection, les larves de poissons-clowns, de nombreuses questions demeurent : «Où vont les larves dans l’océan
profond? Nagent-elles en banc ou séparées?
Comment rejoignent-elles le récif quand elles
se transforment en juvéniles ? Nul ne le sait,
il n’y a pas d’observation.» Les perspectives
de découvertes semblent sans fin… Sauf que
la faune et la flore s’érodent: «Beaucoup d’espèces auront probablement disparu avant
d’avoir été décrites. Parmi les poissons pélagiques de grande pêche –thon, espadon, sardine, requins… il ne reste que 10% de la biomasse qu’on avait au début du XXe siècle.»
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LE LIBÉ DES OCÉANS MONDE
Libération Vendredi 31 Août 2018
LIBÉ.FR
Golden globe 1968, le héros, le poète et l’arnaqueur
A l’occasion du Libé des océans,
retrouvez ce long format publié sur Libé.fr fin
juillet sur cette course à la voile extraordinaire. Il y
a cinquante ans, entre l’été et l’automne 1968, neuf
marins quittent le sud de l’Angleterre pour se mesurer dans le premier tour du monde en solitaire et
sans escale de 30 000 milles (55 000 kilomètres).
huit bras qu’elle peut synchroniser. Une aubaine pour
l’aider à marcher ou encore
se nourrir. Certains membres
seraient-ils réservés à certaines tâches? Les scientifiques
explorent toujours la
question. Des chercheurs ont
aussi émis l’hypothèse que
les céphalopodes, de manière
générale, échangeraient des
signaux particuliers par
l’émission de lumière
polarisée.
Objet de fascination
aussi bien des
internautes que des
scientifiques,
le poulpe est un
imitateur hors-pair
d’une agilité
extrême. Mais il ne
succédera pas à
l’espèce humaine,
comme l’avait
prédit le chercheur
Théodore Monod.
Gros génome. Les poulpes
Par
AURORE COULAUD
et
CAMILLE GÉVAUDAN
L
eur réputation d’animaux solitaires commence à s’effriter depuis qu’on les étudie
sérieusement dans leur milieu naturel, alors qu’on
croyait si bien les connaître
dans les aquariums… Et dans
nos assiettes. Depuis quelques années, chaque découverte en mer d’un «nid» de
poulpes fait l’objet d’un
rapport scientifique : on a
ob s er vé
un
group e
de dix à quinze céphalopodes en train d’interagir au
large de l’Australie; près des
côtes costaricaines, c’est une
centaine de poulpes qu’on a
surpris à vivre collectivement
à 3 000 mètres de profondeur. Plus nombreux encore
sont les chercheurs qui inventent des technologies biomimétiques inspirées des
capacités du poulpe.
Du kraken de la mythologie
scandinave aux romans de
Jules Verne et Victor Hugo
(qui a popularisé le terme de
«pieuvre» avec les Travailleurs de la mer en 1866),
cette créature a toujours été
un objet de fascination.
Aujourd’hui, c’est dans le
domaine scientifique que
cet intérêt s’exerce. Les internautes découvrent la
grande intelligence des
céphalopodes dans des vidéos virales les montrant
s’évader d’un aquarium,
transporter des noix de coco
comme un abri portable ou
sortir d’un bocal en dévissant le couvercle de l’intérieur. Même les maisons
d’édition surfent sur la vague: pas moins de trois livres
sont sortis en 2018 (lire notre
chronique sur Liberation.fr)
Un poulpe de l’aquarium Océanopolis, à Brest, PHOTO FRED TANNEAU. AFP
Le génie des rivages: à la
découverte des poulpes
pour faire découvrir au
grand public la nouvelle star
des océans, qui détrône le
dauphin sur le podium des
intellos mignons… Au point
qu’on se plaît parfois à s’emporter un peu.
Cerveau unique. Le scientifique français Théodore
Monod l’a dit : l’espèce humaine pourrait être relayée
après sa disparition par les
descendants des céphalopodes (1). Les pieuvres, comme
les calmars, possèdent des
capacités cognitives sidérantes et s’adaptent facilement à
leur environnement. «Elles
apprennent par la vision et le
toucher. Ce sont les seuls animaux non vertébrés à faire
ça, et c’est peut-être grâce à
leur cerveau complexe unique
et leurs gros yeux», indique
Laure Bonnaud-Ponticelli,
professeure au Muséum national d’histoire naturelle. De
nombreuses expériences
comportementales le prouvent. Par exemple, ces mollusques évaluent le diamètre
d’un trou pour savoir s’il est
possible de s’y faufiler ou
non. Alors que leur mémoire
ne dépasse pas quelques
jours, c’est l’un des rares animaux à posséder une telle
faculté.
Autre avantage, et non des
moindres : n’ayant plus de
coquille protectrice contrairement à ses cousines les ammonites ou le nautile, le
poulpe est capable de changer en un millième de seconde de motif, de couleur et
de forme pour échapper à ses
prédateurs (mammifères marins, certains poissons et,
bien entendu, l’homme qui le
pêche abondamment). «Les
pieuvres n’ont aucun mal à
imiter des algues, à prendre
la forme d’une sole ou d’un
rocher pour certaines espèces
(comme la pieuvre mimétique)», précise la spécialiste.
Difficile à croire, surtout
quand on sait qu’elle ne voit
pas les couleurs. C’est sa sen-
sibilité à l’intensité, au
contraste et la lumière polarisée qui lui permet d’interpréter et de se transformer. Elle
précise: «Nous, quand on est
vieux et qu’on veut regarder
de loin, on plisse les yeux. Le
poulpe fait l’inverse pour augmenter son acuité visuelle.»
Sans oublier une extrême
agilité permise grâce à ses
«Les pieuvres n’ont aucun mal
à imiter des algues, à prendre
la forme d’une sole
ou d’un rocher pour certaines
espèces, comme la pieuvre
mimétique.»
Laure Bonnaud-Ponticelli
spécialiste des mollusques
«présentent des particularités
au niveau de leur génome, qui
est aussi grand que celui de
l’homme, souligne Laure
Bonnaud-Ponticelli, et leur
analyse pourrait nous en apprendre beaucoup sur l’évolution et les fonctions des gènes
chez les animaux.» Le «gros»
génome des pieuvres
(33 000 gènes) révèle, entre
autres, des groupes de gènes
qu’on ne connaissait que
chez les vertébrés. On y a
aussi trouvé «des centaines de
nouveaux gènes qui n’ont pas
leurs pareils chez d’autres
animaux et peuvent être impliqués dans leur processus de
camouflage unique», rapportait en 2015 Daniel Rokhsar,
professeur à l’université de
Californie et co-responsable
de l’équipe qui a séquencé le
génome du poulpe.
Quoi qu’il en soit, aussi bluffantes soient-elles, les
pieuvres ne sont pas près de
succéder aux humains. De
façon générale, «les
céphalopodes actuels ne
témoignent pas d’un succès
évolutif avec leurs 700 espèces
[dont 250 rien que pour les
pieuvres, ndlr]. Ils ont une
durée de vie courte, trois ans
maximum, et une unique
saison de reproduction. Mâles
et femelles meurent après la
ponte.» Si la pieuvre est capable de se déplacer hors de
l’eau dans des zones humides
et même de se balader dans
des zones intertidales (la partie du littoral située entre les
limites des marées haute et
basse) en fixant l’oxygène
grâce à ses branchies, elle est
incapable de coloniser les
milieux terrestres et d’eau
douce. Comme l’a écrit Théodore Monod, «l’arrivée des
krakens sur nos plages n’est
pas pour demain…» •
(1) Et si l’aventure humaine devait
échouer, Théodore Monod, 2000.
éd. Le livre de poche.
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u 11
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LIBÉ.FR
Sous le sable, la guerre des câbles internet Mails, selfies et vidéos circulent à tra-
vers la planète grâce à plus de 360 câbles qui
relient les continents entre eux. De l’épaisseur d’un bras humain,
ils sont posés sur le sable ou légèrement enterrés. En trente
ans, 1,2 million de kilomètres de fibre optique ont été déroulés.
Mais l’arrivée des géants du web sur ce marché, les aléas géopolitiques et climatiques et les pratiques des services de renseignement ravivent les tensions.
Il faut classer
les vagues
au patrimoine
mondial de
l’Unesco.»
DR
FLORENT
MARCOUX
Directeur de la
fondation Surfrider
Chaque année, des bénévoles de l’association Surfrider organisent un grand et utile nettoyage de printemps des plages
de la côte Atlantique. «Après vingt ans à se battre au quotidien
pour protéger les océans, nous nous sommes dit qu’il fallait
aussi mener un autre travail, plus proactif, pour démontrer
la valeur de ces mêmes océans. C’est de là qu’est née l’idée d’inscrire les vagues et la pratique du surf au patrimoine mondial
de l’Unesco», explique Florent Marcoux, le directeur de l’association, dans une interview à Libe.fr. Comme ce type de
demande doit être déposé par un Etat ou un groupe d’Etats,
Surfrider est en négociation avec le gouvernement français
et notamment avec le ministère de la Culture. Et continue,
par ailleurs, son combat contre «l’aberration» des déchets
plastiques à usage unique «qui ont une durée de vie de quelques
minutes, alors qu’ils vont mettre des centaines d’années à se
dégrader» dans l’océan.
Le transports de marchandises
remet les voiles
Peu cher, régulier, massif, le
transport maritime mondial
fait exploser chaque année
des chiffres qui donnent le
tournis : 10,3 milliards de
tonnes ont été déplacées par
des dizaines de milliers de
cargos en 2016, soit environ 90% du trafic commercial. Ces marchandises et
matières premières voyagent sur des embarcations
de plus en plus gigantesques
(jusqu’à 400 mètres de long),
voraces en fioul lourd.
Résultat: les échanges maritimes, oubliés des accords
sur le climat, représentent 3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre,
quasiment l’équivalent de
celles de l’Allemagne. «La
mer est considérée comme un
grand tapis sous lequel on
balance tous les déchets. Les
pollutions on s’en fout! Tout
cela se passe dans les eaux
internationales», grince
Guillaume Le Grand. Le
jeune homme fait partie des
marins qui anticipent la fin
d’un système voué à sa perte
avec la flambée promise des
prix du pétrole. En 2011, il a
fait le pari du transport de
marchandises à la voile en
fondant Towt. Si elle n’am-
bitionne pas de concurrencer les mastodontes des
océans, son entreprise,
aujourd’hui à l’équilibre,
réalise deux allers-retours
transatlantiques par an à
une vitesse de 8,5 nœuds
(contre 14 à 16 nœuds pour
un cargo conventionnel).
Les voiliers affrétés par Towt
n’utilisent leurs moteurs
que pour les manœuvres
et la vie à bord. Mesurant
de 20 à 40 mètres, ils transportent proprement depuis L’entreprise de transports voiliers Towt. PHOTO DR
le bout du monde du café,
rhum, etc. vendus notam- ter 1 000 tonnes de mar- teur. Le but est le même: liment dans les Biocoop sous chandises et avançant miter le coût et les pollule label «Anemos, transporté à 12,5 ou 13 nœuds de tions. «La dépendance des
à la voile»,
moyenne. «Le armateurs au coût du carbuFOCUS
permettant au
bilan carbone va rant est très grande et cela
consommaêtre encore plus m’a paru évident de réutiliser
teur d’en connaître le bilan faible que sur les vieux grée- le vent pour hybrider les bacarbone.
ments actuels. Quant au taux teaux à moteurs», explique
«Comment va-t-on continuer de fret, il sera divisé l’ancien coureur. Si les écoà boire du café et à manger par sept ou huit.»
nomies réalisées dépendent
du chocolat, ce qui ne pous- Quant aux bateaux à de nombreux paramètres
sera jamais ici, dans un moteurs, certains se creu- –force et direction du vent,
monde où le prix du baril sent les méninges pour ré- surface du kite, type de baexplose ? Le coût du fret duire leur impact carbone. teau– une simulation réaliconventionnel va nécessaire- En 2007, deux ans après que sée sur une traversée de l’Atment exploser», rappelle Jean-Luc Péloquin a équipé lantique en cargo avec une
Le Grand. L’entreprise son chalutier le P’tit Mousse voile de 320 mètres carrés
souhaite financer d’ici 2021 de voiles, c’est le navigateur laisse espérer une réduction
un voilier-cargo de 60 mè- Yves Parlier qui s’est lancé de 26% de la consommation
tres de long, avec trois mâts, dans l’installation de voiles de carburant.
capable de transpor- de kite sur des bateaux à moAURÉLIE DELMAS
Les Nations unies défendent enfin
les droits de la mer
Le profond vide juridique qui
pèse sur les océans est en
passe d’être comblé. La haute
mer, cette zone maritime en
dehors de toute autorité étatique qui couvre plus de 45%
du globe, est l’objet d’une
protection juridique quasi
inexistante. Face à l’urgence
climatique et après dix ans de
tergiversations, l’ONU a fini
par s’emparer du dossier :
mardi, des négociations doivent s’ouvrir à New York pour
tenter de réguler l’exploitation des océans.
Quatre sujets doivent être débattus. Le premier concerne
les aires marines protégées
(AMP) (lire aussi page 17), qui
ne couvrent aujourd’hui
que 1% de la haute mer. Les
négociateurs entendent inclure certaines zones du Pacifique et de l’Atlantique dans
ce dispositif, afin de préserver ces foyers de reproduction et de migration de la
faune marine des effets
dévastateurs de la pêche.
Dans leur sillage, doit aussi
être étudiée la question de
l’exploitation équitable des
«ressources marines génétiques» (les poissons et autres
êtres vivants marins). Ce
patrimoine nourrit les recherches des industries pharmaceutiques, chimiques,
agroalimentaires, cosmétiques et de biocarburants qui
capitalisent sur les étonnantes capacités de résistance à
la pression ou encore à l’obs-
curité de ces êtres des profondeurs. Des fonds marins qui
alimentent aussi la convoitise
des industries minières.
Les Etats prospectent depuis
plusieurs années pour évaluer leur potentiel. Et ce n’est
qu’une question de temps
avant qu’ils ne les exploitent.
Ces zones regorgent de manganèse, de nickel, de cobalt,
d’or, de cuivre, de zinc ou
encore de terres rares. Autant
de minerais utilisés dans nos
téléphones portables… Mais
aussi dans les éoliennes, panneaux solaires et autres technologies vertes en vogue. Les
effets d’une telle exploitation
ne sont pas clairement déterminés, mais les écosystèmes
pourraient s’en trouver per-
turbés. La feuille de route des
Nations unies prévoit donc
l’établissement de règles pour
étudier l’impact environnemental. Elle comprend aussi
un soutien aux pays en développement en matière de
recherche scientifique et de
lutte contre la pollution.
La dernière convention dite
de Montego Bay sur le droit
de la mer datant de 1982, un
nouveau traité est plus que
nécessaire. Mais la partie
n’est pas encore gagnée. Les
pays qui portent ce projet
risquent de se heurter à la
mauvaise volonté de la Russie, du Japon et des EtatsUnis, qui n’ont pas ratifié la
convention de Montego Bay.
CAROLINE VINET
177
C’est le nombre de baleines rapportées
le 22 août dans leurs navires par des pêcheurs
japonais après une expédition de trois mois dans
le Pacifique, qui succède à une campagne dans
l’Antarctique menée pendant l’hiver en dépit des
critiques internationales. L’archipel, qui continue
à tuer des cétacés dans le cadre d’un programme
de «recherche scientifique», plaide depuis longtemps pour l’assouplissement du moratoire mis
en place en 1986. Il compte d’ailleurs présenter une
demande de reprise partielle de la chasse commerciale lors d’une réunion de la Commission baleinière internationale (CBI), prévue en septembre
au Brésil.
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12 u
LE LIBÉ DES OCÉANS POLITIQUE
Libération Vendredi 31 Août 2018
Face à l’urgence, la gauche
écolo marémotrice
«Pour une utilisation
écologique des
ressources maritimes»
D
éputé La France insoumise
et proche de Jean-Luc Mélenchon, Eric Coquerel milite pour un Etat impliqué dans la
«conquête» océanique pour protéger
l’environnement et ne pas le laisser
aux «marchés».
Dans votre programme, vous faites le constat que «la mer et ses
ressources sont en
danger» mais, dans le
même temps, vous
proposez un «plan
mer». N’est-ce pas
contradictoire ?
Je ne crois pas. La population ne cesse d’augmenter. Il est donc inimaginable que 70 % de la surface
terrestre ne soit pas davantage utilisée, notamment en termes de nourriture et d’énergie. Les ressources
maritimes, y compris celles que
nous ne connaissons pas, seront
quoi qu’il arrive utilisées. Or, si l’on
considère, comme nous, que les
océans sont un bien commun et une
nouvelle frontière de l’humanité,
alors on ne peut pas les laisser à la
merci du tout marché et du profit. Il
faut avoir une vision écologique, de
protection de ces espaces-là. La
France est le deuxième espace maritime au monde. Nous avons donc à
la fois un énorme potentiel et une
responsabilité première. Planifions
et orientons-nous au contraire vers
une utilisation écologique de ces
ressources.
Comment ?
La France a une chance: elle est présente sur tous les océans. Pour préserver les ressources halieutiques,
nous proposons de développer la
pêche artisanale et d’empêcher le
chalutage de grands fonds. Pour un
transport maritime responsable,
nous militons pour le développe-
ment du gaz naturel liquide voire de
la propulsion vélique ou la promotion de bateaux battant pavillon
français pour lutter contre le dumping social, y compris par des mesures protectionnistes. La mer subit
déjà très largement les conséquences du réchauffement climatique.
On peut orienter l’activité maritime
dans une direction écologiquement
soutenable. Cela permettra aussi de
créer beaucoup d’emplois.
A chaque fois que l’être humain
s’est engagé dans une nouvelle
conquête, il n’a pas vraiment été
soucieux de l’environnement…
Ne faut-il pas plutôt préserver
les océans ?
Il ne faut pas entendre le
mot «conquête» au sens
guerrier. L’utilisation
des ressources maritimes est de toute façon
indispensable. La question est donc de savoir
comment les utiliser.
Nous ne pouvons pas rester dans la
situation actuelle : le nombre de
personnes qui vivent sur les littoraux, concernées par l’augmentation du niveau de la mer, nous
oblige à agir. Préparons-nous à ce
défi plutôt que d’attendre et le subir. Cela n’est possible qu’à partir du
moment où l’Etat instaure une planification écologique.
Certains écologistes critiquent
cette vision «planificatrice»…
Ce que nous proposons, ce n’est pas
le Gosplan… Je préfère un acteur solide, l’Etat, avec le souci de l’intérêt
général, plutôt que de laisser le marché – même «vert» – s’en occuper.
On sait ce que donne le capitalisme:
privatisations, bétonnage des côtes,
rentabilité, pollution, dumping social… On ne peut pas aborder cette
nouvelle question maritime sans
l’intervention de l’Etat. Avoir moins
de camions sur nos routes et développer le transport fluvial adossé à
un fret ferroviaire demande des décisions stratégiques en termes
d’aménagement du territoire… donc
de l’Etat.
Par quelles instances de régulaAFP
Le député LFI Eric
Coquerel, dans son
«plan mer», propose
entre autres de créer des
centrales marines et de
nationaliser le secteur.
Avec ses 91 turbines, le parc éolien situé au large des côtes de Norfolk et de Lincolnshire, au Royaume-Uni,
tion cela doit-il passer ?
Nous sommes pour une législation
internationale instaurant le principe «pollueur-payeur» à l’échelle
mondiale et un grand plan international de dépollution des océans.
Nous devons être capables de faire
pour les eaux internationales ce qui
a été possible au niveau de l’Antarctique: définir des règles internationales. Les traités européens actuels
poussent, eux, à des logiques de
dumping social et fiscal néfastes
pour l’environnement.
En quoi remplacer des centrales
terrestres par des centrales
marines est-il plus écologique?
Parce qu’elles n’utilisent ni énergie
nucléaire, ni carbone.
Mais elles ont un impact…
Cela demande à être prouvé. Des recherches effectuées dans les pays
nordiques sur l’éolien posé en mer
démontrent, par exemple, la création de nouveaux récifs coralliens.
Il est tout à fait possible d’en faire
des espaces de régénération et de
préservation des espèces marines
ou au moins œuvrer à la planification de l’usage maritime. En mettant le paquet sur l’investissement,
on peut remplacer le nucléaire par
les seules énergies marines renouvelables (EMR).
Pourquoi en passer par des «nationalisations» du secteur ?
Parce que les décisions en la matière
ne peuvent se prendre en fonction
du court-termisme et de l’intérêt des
actionnaires mais de celui des citoyens. Le bon exemple –même si
nous sommes contre cette énergie–
est ce qui s’est fait dans le secteur du
nucléaire: avoir des entreprises nationales a permis de garder un prix
pour l’électricité bien moins cher
que dans les pays où le secteur a été
privatisé. •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
Par
LILIAN ALEMAGNA
L
ongtemps la question des océans est restée, dans
le débat politique, en eaux profondes. A l’exception des Verts, car la préservation de la biodiversité, la lutte contre les pollutions et contre le réchauffement climatique est constitutive de leur émergence.
Ils ont donc souvent été les seuls à consacrer une part
de leurs programmes à la question des mers. Leur
ligne n’a pas varié : les océans sont d’abord et avant
tout un espace à préserver de l’activité économique
des êtres humains, rappelle ainsi l’actuel secrétaire
national d’Europe Ecologie-Les Verts (EE-LV), David
Cormand.
A l’occasion de sa première campagne présidentielle,
en 2012, une autre famille politique a tenté d’imposer
est le cinquième plus grand au monde. PHOTO LAWSON. PA WIRE. ABC. ANDIA
«Nos océans ne sont pas un espace
à coloniser mais à protéger»
L
e secrétaire national d’Europe
Ecologie-Les Verts, David
Cormand, met en garde
contre ceux, à gauche, qui voient les
mers comme un «nouvel eldorado»
et demande à «sortir ces espaces de
la logique mercantile».
Les océans doivent-ils rester un
espace préservé ?
Nous faisons parfois l’erreur de
croire que les océans sont relativement préservés de l’activité
humaine : c’est faux. Ils sont déjà
l’objet de prédations importantes:
surpêche – en eaux profondes ou
électrique– au détriment de la pêche artisanale, exploitations pétrolières (les gisements terrestres sont
«la mer» dans le débat: celle de Jean-Luc Mélenchon.
Avant de lancer quelques années plus tard La France
insoumise, le leader du Front de gauche avait consacré
plusieurs meetings à la question des océans. Comme
l’explique ici l’un de ses fidèles, le député de SeineSaint-Denis Eric Coquerel, la mer est, pour Mélenchon
et les siens, «la nouvelle frontière de l’humanité». Alors
que la France est la deuxième puissance maritime mondiale grâce à ses territoires d’outre-mer, ce territoire
doit permettre de «relancer» l’économie du pays et d’engager, via une «planification», la transition écologique
et énergétique du pays.
Deux visions différentes, parfois complémentaires, de
la manière dont la France doit s’occuper des océans
avec un souci partagé : protéger les mers des intérêts
économiques des grands groupes industriels internationaux. •
en train d’être asséchés et il y a la
tentation d’aller plus loin dans l’extrême forage) et minière, trafic
commercial et touristique, surexploitation des littoraux… Sans parler de la question des déchets :
en 2050, il y aura, dans nos océans,
autant de plastique que de poissons. L’océan ne doit pas être un
lieu de soumissions à nos besoins.
Les insoumis proposent de «planifier» la politique de la mer.
Qu’est-ce qui vous dérange dans
leur position ?
Nous partageons des constats et certaines propositions, mais évoquer
la mer comme «la nouvelle frontière
de l’humanité» comme ils le font,
c’est poser une vision anthropocentrée de la nature. Attention à ne pas
concevoir la mer comme un nouvel
eldorado où il s’agirait de trouver de
nouveaux relais de croissance en y
recueillant «l’or bleu». Nos océans
ne sont pas un espace à coloniser
mais à protéger. C’est une différence
d’approche que nous avons avec les
insoumis.
C’est-à-dire ?
Pour eux, l’utilisation de
l’espace océanique serait une manière de
régler nos problèmes
énergétiques en «diluant» la production en
mer. Pour nous, il s’agit
avant tout de réduire la consommation énergétique de l’humanité. Ne
faisons pas porter aux océans les
turpitudes de notre modèle de développement. Penser qu’en optimisant
l’espace océanique d’un point de
vue économique, on pourra régler
nos problèmes de croissance, c’est
en quelque sorte une nouvelle vision
colonisatrice. Les parcs éoliens offshores ou l’énergie marémotrice sont
une partie de la solution à condition
qu’elles s’inscrivent dans une logique globale de changement de modèle de développement compatible
avec la protection du milieu marin.
Que préconisez-vous pour protéger les océans de «l’expansion
humaine» ?
Il faut pour ces espaces naturels
prévoir un statut particulier qui les
mettrait sous protection du droit international. Cela aurait pour objectif de préserver leur état naturel.
C’est dans ce cadre-là qu’il faut
réguler les activités humaines qu’il
serait possible d’exercer dans les
océans. Plutôt que de les accentuer,
il s’agit désormais de les réduire et
de les exercer autrement.
C’est-à-dire ?
Il faut par exemple interdire toute
exploitation non-renouvelable des
espaces océaniques comme l’exploitation minière: que ce soit des
métaux rares, du sable ou des énergies fossiles comme le pétrole ou le
gaz. Il faut avoir une approche renouvelable de l’océan, ce qui serait
cohérent avec ce que les insoumis
appellent «la règle verte» et que l’on
nomme depuis longtemps le «développement durable», même si l’expression a depuis été galvaudée…
Vous avez porté des combats
européens…
Et nous en avons gagné certains! Le
chalutage en eaux profondes, malgré l’intervention de lobbys extrêmement puissants, a fini par être interdit.
Est-ce le bon niveau politique?
Plus nous aurons une logique transnationale, mieux ce sera. Le problème est qu’aujourd’hui la logique
reste de se partager le gâteau des
océans entre Etats plutôt que d’avoir
une gestion partagée de
ces espaces-là. La gestion par les Etats des
océans n’offre aucune
garantie sur la protection de l’environnement.
Bien souvent, les Etats
concèdent ces espaces à
des entreprises privées:
c’est ce que fait la France au large de
la Guyane avec l’autorisation accordée à Total. Ce n’est pas parce que
l’Etat a la propriété et le droit d’exploitation des océans que comme
par magie la «prédation libérale»
s’effacera. Depuis soixante ans, 40%
des espaces océaniques ont été rattachés à un pays. C’est la plus vaste
et la plus rapide appropriation territoriale de l’histoire ! Et que s’est-il
passé depuis soixante ans dans les
océans? Il faut sortir ces espaces de
la logique mercantile.
Faut-il en passer par une loi
française ou une décision européenne ?
Les deux. L’Europe peut et doit le
faire. Elle doit pour cela fermer la
porte aux lobbys et concevoir
l’océan comme un bien commun.
Mais la France toute seule aussi !
Le gouvernement peut très bien
décider que sur les espaces dont il a
la gestion –nous avons le deuxième
territoire maritime au monde– plus
personne ne peut exploiter des matières premières non renouvelables.
Aujourd’hui, la France ne le fait pas.
Pire: elle fragilise la loi littoral. •
AFP
Parmi les formations politiques
les plus offensives sur l’océan
et ses enjeux, les insoumis
souhaitent confier son
exploitation et sa protection
à l’Etat quand les Verts désirent
avant tout le préserver de toute
activité humaine.
Pour l’écologiste David
Cormand, la mer ne doit
pas être vue comme
un espace économique
et devrait être mieux
protégée par le droit
international.
u 13
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14 u
LE LIBÉ DES OCÉANS FOOD
Libération Vendredi 31 Août 2018
Loïc Violon pêche avec
son frère. Tous deux ont
choisi la vente directe, plus
intéressante que la criée.
Pêche directe
«Mes poissons,
ils sont “raides
kékette”»
Dans le Finistère, les frères Violon ont développé
une pêche raisonnée qui respecte l’environnement
et privilégie la vente directe, quitte à
nffffaire moins de profit.
Par
GURVAN KRISTANADJAJA
Envoyé spécial au Guilvinec
(Finistère)
Photos VINCENT GOURIOU
A
ment expliquer pourquoi ils ont
choisi ce métier. «Peut-être parce
qu’on allait pêcher en plaisance avec
notre grand-père l’été», avance le
cadet.
5 heures pétantes, le ca«LA SURPRISE»
mion de Florian Violon ar- Alors, quitte à se débrouiller seuls,
rive en trombe sur le port de les frangins ont décidé de pratiquer
pêche du Guilvinec. Le marin le métier autrement. Lorsqu’ils rende 28 ans, à la carrure d’un demi de trent à terre, ils privilégient la vente
mêlée plus que d’un vieux loup de directe, plutôt que la criée. «En
mer, presse le pas sur le quai. La vente directe, les prix sont fixes. On
veille du reportage, il avait pré- sait par exemple que le chinchard
venu : «Il faut vraiment être là à noir nous est acheté 4 euros du kilo,
l’heure, le rouget peut se louper à alors qu’à la criée, il peut descendre
quinze minutes près.»
jusqu’à 15 centimes et vaL’homme enfile ses bot- REPORTAGE rier énormément. Ça
tes et prépare son banous permet de travailler
teau, un petit fileyeur de 6,7 mètres moins, mais de gagner plus», expliacheté 28000 euros il y a trois ans. que Florian Violon. Ils regrettent de
Quelques minutes plus tard, son voir certains pêcheurs du coin perfrère cadet, pêcheur au casier, se dre leur santé à faire de la quantité.
pointe sur le quai. Accueilli par le Il y a quelques mois, l’un des capipremier d’un «ah bah tiens, v’là taines d’un bateau voisin, âgé d’une
l’flémard!» Voir deux frères marins quarantaine d’années, est mort
sur le même port n’est pas rare au d’une crise cardiaque. «Il passait
Guilvinec, où le métier se transmet beaucoup de temps en mer. Il avait
souvent par filiation. Mais dans la des employés, il fallait payer les safamille Violon, personne n’a jamais laires, faire du chiffre. Il devait
touché à un filet de pêche. Loïc et prendre des vacances le mercredi. Le
Florian ont grandi dans le Loiret, à lundi, il nous avait dit qu’il était faMontargis, où l’on travaille plutôt tigué. Il est allé se coucher et ne s’est
la terre. Eux se marrent : «Ici, on jamais relevé. Il avait des enfants…»
nous appelle les étrangers. Quand racontent-ils. Le duo vante les mérion est arrivés, on ne nous a pas parlé tes d’un autre modèle qui leur perpendant six ou sept mois. On était met de «rentrer à la maison» et
deux jeunes qui ne connaissaient d’avoir «une vie de famille».
rien. On a dû tout apprendre par L’aîné fait cap vers l’est, le long de
nous-même.» Ils ne savent pas vrai- la côte, pour nous le prouver. Il
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Libération Vendredi 31 Août 2018
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pointe une zone sur son GPS, plisse
les yeux pour traverser le
brouillard. Le pécheur ralentit au
milieu de nulle part: «C’est la zone
où je pose mes filets. Je l’ai trouvée
tout seul, à force de chercher», assure-t-il. A l’avant du bateau, des poissons sautent à la surface de l’eau.
Un bon présage. Le marin pose quatre séries de filets à petites mailles,
délimités par des bouées flottantes
rouges. «On devrait remonter du
maquereau commun, du rouget, du
maquereau espagnol. Mais ce que
j’aime dans la pêche au filet, c’est la
surprise. On ne sait jamais ce qu’il
y aura au final.» Le bateau rentre
Les frères pêchent aussi les crustacés au casier.
au port «le temps que ça pêche», soit
le temps de s’arrêter au café du
Guilvinec. «Il faut compter une Dans les caisses, les poissons fré- bar qu’on achète bien plus cher, et on
heure et demi environ, le temps d’un tillent encore. Il en saisit le flanc, fait beaucoup moins de bénéfice. On
film», décrit le marin. Laisser les fi- écarte l’ouïe et affirme «voyez s’en sort parce que notre système
lets si peu de temps ne permet pas comme elle est rouge, c’est rare dans crée un équilibre. On vend parfois à
de pêcher beaucoup. «Mais en vente une pêche au filet». Passe un coup des restaurants aussi, avec la garandirecte, on privilégie la qualité. J’en d’eau dessus et en admire la robe «si tie que les produits soient sur la tapêche moins que ceux qui laissent les brillante». A quelques mètres de là, ble en moins de 48 heures»,
filets toute la nuit, mais ils sont en en mer, Loïc, le cadet, a attrapé qua- explique-t-il.
meilleur état. Quand ils restent trop tre gros homards dans ses casiers et Sur le port, Loïc et Florian font des
longtemps dans les filets, les pois- plusieurs kilos de crevettes.
jaloux. Ils travaillent quasi
sons y meurent. Et attiCe jour-là, leur récolte est en- sept jours sur sept. Pas plus pas
Manche
rent les prédateurs qui
tièrement achetée par moins que les autres. Mais la vente
les abîment. Mes poisPoiscaille, une jeune en- directe et leur collaboration avec
sons, on dit qu’ils sont
treprise de revente de Poiscaille leur permettent de touCÔTESD’ARMOR
FINISTÈRE
“raides kékette”. Je les
produits de la mer aux cher presque 3 500 euros net par
remonte vivants, en
particuliers. Charles mois, selon leurs calculs. Quand,
Quimper
MORBIHAN
très bon état et ils parGuirriec, l’un de ses d’après eux, il faudrait faire des
Le Guilvinec
tent directement», exfondateurs, explique journées «deux fois plus» longues
Océan Atlantique
plique-t-il.
fonctionner
comme une s’ils vendaient à la criée. Leur mo20 km
Les frères Violon disent traAmap (Association pour le dèle demande néanmoins à être pévailler en mer comme ils «cultive- maintien d’une agriculture pay- rennisé. «On s’en sort pas trop mal.
raient un terrain», avec le souci de sanne), permettant aux marins de Mais on arrive au moment où on
«préserver la ressource». «Quand on s’y retrouver. Avec son associé, ils commence à chercher des investisest arrivés, certains nous ont vus re- ont imaginé un modèle d’abonne- seurs, convient le fondateur de
jeter à l’eau des énormes bars grai- ment pour les particuliers. Les Poiscaille. On a pour l’instant
nés [avec des œufs, ndlr], le respect clients ont la surprise chaque se- 900 abonnés, 2 000 casiers par
s’est installé comme ça aussi. Si c’est maine ou mois de recevoir de nou- mois. A 50000 abonnés, on pourra
trop petit, on remet à l’eau, pour veaux produits, quand les marins peut-être changer la pêche», propouvoir pêcher plus tard», assure sont encouragés à pêcher des pois- phétise-t-il.
Florian Voisin.
sons peu exploités. «On met en va- Il est 11 h 15, Loïc et Florian débarleur d’autres types de poissons. Les quent leur marchandise et s’apprê«BRILLANTE»
clients payent un casier 20 euros à tent à rentrer chez eux avant midi.
Lorsqu’il remonte ses filets, Florian l’abonnement par exemple, et rece- L’aîné vient d’adopter un chiot, le
Violon en retire avec soin d’impo- vront du chinchard noir une se- cadet construit une maison. Ils le
sants maquereaux communs et es- maine. On l’aura acheté 3 euros à répètent en empilant les caisses de
pagnols, des chinchards noirs, quel- prix fixe à Florian Violon. Mais une poisson frais: ils ont une vie en deques rougets et un gros poulpe. autre fois, les abonnés recevront du hors de la pêche. •
Avec les algues,
oubliez
tous vos sushis
Riches en vitamines
et exotiques, les
algues disposent
de nombreuses vertus.
Trois recettes avec trois
variétés différentes.
E
n gastronomie, la vague des
algues monte sûrement.
Ces légumes de mer n’ont
aucun défaut ou presque : ils dopent le poisson et les fruits de
mer… mais aussi les assiettes véganes. Gros potentiel en cuisine
grâce à des goûts qui changent
d’une variété à l’autre, plus ou
moins exotiques, salés et iodés.
Argument santé : les algues sont
des bons revitalisants ou «nettoyeurs» de l’organisme, bourrées
de vitamines, protéines, fer, oméga-3, fibres. Faciles à trouver en
magasin bio ou dans quelques supermarchés, vous pouvez les cuisiner en salade, potage, omelette
ou d’après nos trois recettes correspondant à trois variétés : le
nori, la laitue de mer et le wakamé.
Galets de pommes de terre
en croûte de sel et d’algues
Les amateurs de sushis connaissent déjà le nori puisque c’est l’algue qui sert à enrouler les makis.
Saveur de champignon séché ou
de thé fumé, elle permet d’autres
utilisations. Comme ces galets
en trompe-l’œil imaginés par
Alexandre Couillon, aux commandes de La Marine, (île de
Noirmoutier en Vendée), sacré
chef de l’année 2017 par le
Gault et Millau.
Pour quatre personnes, il faudra:
dix petites pommes de terre de
taille grenaille (bonnotte de Noirmoutier), 250g de farine, 125g de
gros sel gris de Noirmoutier, 10 g
de nori en paillette, 2 blancs
d’œufs, huile d’olive, eau, poivre.
Formez une pâte à sel en mélangeant la farine, le nori, le sel, les
blancs d’œuf et un petit verre
d’eau que vous versez petit à petit.
Etalez la pâte très finement.
Découpez des disques d’une dizaine de centimètres, qui vous
serviront à envelopper chaque
pomme de terre. Pressez la pâte
très fort pour la faire coller à la
pomme de terre. Faites cuire au
four 35 minutes à 175°C. Servez les
galets dans l’assiette… mais ne
mangez que l’intérieur.
Palourde et laitue de mer
Florian Violon remonte ses filets au bout d’une heure et demi. Moins de poissons, en meilleur état.
u 15
C’est l’algue qui a le plus le goût
d’algue (en tout cas, comme on se
représente généralement ce goût).
Excellente dans des salades, la
laitue de mer se marie très bien
avec le poisson comme le montre
Gaël Orieux, chef du restaurant
Auguste, à Paris, dans son livre
Cuisiner la mer (La Martinière,
2016).
Ingrédients pour quatre personnes: 800g de palourdes. 2 gousses
d’ail. 2 échalotes. 60g de laitue de
mer. 480 g de gnocchis. 4 mini
poireaux. 60 g de beurre. 1 dl de
vin blanc. 2 dl de crème liquide.
Nettoyez très soigneusement les
palourdes (plusieurs passages à
l’eau froide). Même opération
pour la laitue de mer, que vous
hachez grossièrement. Epluchez
et taillez finement les échalotes et
l’ail. Faites cuire environ une minute les gnocchis dans de l’eau
bouillante salée : quand ils remontent à la surface, c’est prêt.
Egouttez et mettez-les de côté.
Nettoyez et coupez les poireaux
en tronçons de 3 ou 4 centimètres. Faites-les cuire cinq minutes
à l’eau salée puis plongez-les dans
un bain d’eau glacée et égouttez.
Dans une cocotte, faires chauffer
doucement les échalotes dans le
beurre (sans coloration). Versez
le vin blanc, portez à ébullition et
ajoutez immédiatement les
palourdes et l’ail. Placez un couvercle et laissez les palourdes
s’ouvrir. Ajoutez la crème liquide,
la laitue de mer, les poireaux, les
gnocchis et laissez cuire ensemble quelques minutes sans couvercle. Salez, poivrez. A déguster
bien chaud.
Salade de wakamé
au concombre et au piment
Le wakamé s’emploie au Japon
dans le bouillon miso. Sa saveur
d’huître en fait un bon compagnon de fruits de mer. Mais Patrick Cadour, auteur de Récits et
recettes du ressac, (l’Epure, 2017),
en fait aussi le composant d’une
salade fraîche et relevée.
Ingrédients: lanières de wakamé
séché (50g par personne). Un petit concombre fin. Piment rouge.
Vinaigre noir de Chine. Sauce de
soja claire. Huile de sésame. Graines de sésame noir.
Faites tremper à l’eau le wakamé
pendant une trentaine de minutes. Coupez les lanières en morceaux. Coupez le concombre en
rondelles assez fines et placez-le
dans une passoire avec un peu de
sel pendant trente minutes pour
le faire dégorger. Rincez à l’eau.
Lavez les piments, enlevez les
graines et coupez en fines rondelles. Préparez la sauce : 1/3 de
sauce soja pour 2/3 de vinaigre de
riz et quelques gouttes d’huile de
sésame. Disposez les ingrédients
dans un plat, versez la sauce et
parsemez des graines de sésame
que vous aurez fait chauffer légèrement à la poêle.
PIERRE CARREY
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16 u
LE LIBÉ DES OCÉANS SPORT
Libération Vendredi 31 Août 2018
LIBÉ.FR
Tara Pacific
Libération a embarqué à bord du
voilier laboratoire Tara pour suivre
pendant un mois le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet
des récifs coralliens du Pacifique.
Lisez les quatre premiers épisodes
sur Libé.fr. PHOTO YANN CHAVANCE
Benoît Lecomte, un barge
contre le Pacifique
Vingt ans après
l’Atlantique, le
quinquagénaire
nage depuis le 5 juin
à travers le plus
grand des océans
pour attirer
l’attention sur
les monceaux de
plastique dans l’eau.
pas matin et soir. Un équipage de six personnes l’accompagne. En collaboration
avec 27 institutions scientifiques, dont la Nasa et le
CNRS, elles mènent des
recherches sur la pollution,
les migrations des mammifères ou l’endurance extrême. In extremis, un
groupe de médias a pris en
charge l’énorme budget de
télécommunications et la
production de vidéos. Chaque soir, en remontant sur le
bateau, il ne trouve pas le
sommeil et souffre du mal de
mer. Mais il aurait trop froid
pour passer la nuit dans
l’eau. Tous les matins, l’équipage le ramène à la position
GPS exacte où il a arrêté de
nager la veille.
Par
LAURENCE
DEFRANOUX
L’
homme est né sur les
bords du lac d’Enghien-les-Bains
(Val-d’Oise). Mais il n’y a jamais nagé, et l’idée le fait rire
au téléphone. Lorsqu’on lui
parle début août, il est lost in
translation quelque part sur
un rivage japonais : «J’ai
perdu la notion du temps. Je
n’ai qu’une hâte, retourner en
mer.» Quand Benoît Lecomte
dit «en mer», c’est à la fois
dessus et dedans. Depuis
le 5 juin, il traverse l’océan
Pacifique à la nage, entre le Il nage en moyenne 37 kilomètres par jour. PHOTO BENOÎT LECOMTE
Japon et la Californie. Environ 9 000 km à la force des «nage dans une piscine qui france Mais j’aime énormé- sée aux points de friction qui
bras et six à huit mois dans avance avec [lui]», pour ne ment ce milieu. Je ne trouve le protège du soleil et des mél’eau. En 1998, lorsqu’il avait pas céder au découragement. nulle part ailleurs cette joie duses. Dans ces eaux chauvaincu l’Atlantique, il avait «Je reste concentré sur l’objec- ultime de me trouver là où des, il y a énormément de
31 ans. Il en a 51 aujourd’hui. tif du jour. Je ne visualise ja- personne ne s’est trouvé avant planctons, et donc de vie.
«J’ai plus de poils gris, mais je mais la totalité de l’océan.» Sa moi, d’être suspendu, comme Dauphins, baleines, tortues
vais à la même vitesse. La route suit le plus longtemps en apesanteur, au-dessus de ou bancs de petits poissons
seule chose qui a changé en possible vers l’est le courant 2 ou 3 kilomètres d’eau. Des s’approchent. Certains font
vieillissant, c’est le mental, et chaud Kuroshio, et zigzague moments intenses où ma vie un bout de chemin avec lui.
c’est le plus important pour avec lui. En moyenne, il nage devient infime et sans im- Un requin lui est passé desun nageur de longue distance. 37 kilomètres par jour: 55 les portance.»
sous. A priori, il ne se nourrit
Je suis plus pabons jours, à
pas d’humains, mais sa
L’HOMME
tient, je n’ai plus
peine 10 les Mal de mer. Son équi- puissance est dangereuse.
cette envie de
mauvais. Une pement est basique: un tuba Comme cet espadon qui lui a
DU JOUR
tout réaliser sur
fois où le vent et frontal, des lunettes, un bon- fait de l’œil. «Il faisait près de
le moment.»
les vagues l’ont poussé fort et net, des palmes et une 3 mètres de long. J’étais imÇa tombe bien, car après dans la bonne direction, il en combinaison néoprène grais- pressionné. Je suis resté figé
huit semaines et 1000 km, il a dévoré 87.
a dû, avec son voilier suiveur, Son corps le lui fait payer. Pas
revenir à terre pour éviter la peau, qui n’est même pas
trois typhons. «Ben» nage flétrie. Mais les muscles.
Le 30 août 2018
huit heures par jour le visage Chaque jour, les douleurs
vers le fond, en suivant une touchent les jambes, les
Là
ligne lestée et marquée de épaules, les pieds, mais aussi
rubans de couleurs sans la- les chevilles, très sollicitées,
quelle il n’aurait aucune idée et le bas du dos sous pression
San Francisco
de la direction à suivre. Tirée à cause des palmes. «PenTokyo
par un kayak ou un canot dant les heures 5, 6, 7 et 8, je
pneumatique électrique, elle dois utiliser mon imagination
1000 km
l’aide aussi à imaginer qu’il pour ne pas sentir la souf-
Mais où est Benoît Lecomte ?
«Petit bouchon». Il n’a ja-
pour ne pas qu’il se sente
agressé. Je le voyais m’observer. S’il avait eu envie, il
aurait pu m’empaler.»
En français, Benoît Lecomte
cherche ses mots. Il habite
depuis vingt-cinq ans à Austin, au Texas, à 300 km de la
mer. C’est là que sa femme
travaille, et qu’ils vivent avec
leurs deux enfants. Alors il
nage en eau vive, dans les
lacs et les rivières. Pas en piscine, «les univers contrôlés»
ne sont pas sa tasse de thé.
Pour s’entraîner, il nage,
court et fait du vélo au moins
trois heures par jour. Des activités pas vraiment compatibles avec son métier d’architecte. «Ma passion exige des
sacrifices. Depuis sept ans, je
ne me consacre qu’à ce projet
et à la recherche de fonds.»
Il a collecté seul les
360 000 euros nécessaires à
l’expédition, dont l’achat du
Discoverer, un voilier de
20 mètres à coque d’acier sur
lequel il dort et prend ses re-
mais eu un instant de doute
au moment de replonger.
«Les conditions tumultueuses
ne me dérangent pas. Avec ma
combinaison, je suis comme
un petit bouchon sur l’océan,
je monte et je descends avec
lui. S’il y a une grosse vague, je
passe dessous, alors qu’un bateau va se retourner. C’est plus
dur pour les suiveurs que pour
moi.» Sans radio et sans balise, le plus gros risque est la
perte de contact.
Benoît Lecomte veut attirer
l’attention sur la quantité de
plastiques présents dans
l’océan. «Je m’y attendais,
mais pas à ce point. C’est hallucinant. Des seaux, du
polystyrène, des chaussures,
des brosses à dents flottent
partout entre deux eaux.» Sur
le voilier, l’équipage collecte
ou marque les débris pour
enregistrer leur dérive. «Il y a
vingt ans, dans l’Atlantique,
c’était quelque chose que je ne
voyais que très rarement.»
Durant son odyssée, il traversera le gyre du Pacifique
nord, son vortex de déchets.
Ça ne le dérange pas physiquement, car les objets dérivent en dessous de la surface,
mais moralement. «Ma génération est responsable de ce
désastre, alors je me dois de
faire quelque chose pour les
suivantes.» •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LA LISTE
Ils s’appellent
«Océan»
7
Frank Ocean
Né au bord du Pacifique, le Californien Christopher Breaux
aurait emprunté son pseudo
au film Ocean’s Eleven (2001),
Son hip-hop expérimental est
révélé par Channel Orange
(2012), un disque marquant de
la décennie. Il est bisexuel.
Billy Ocean
Né en 1950 sur l’île caraïbe de
Trinidad, Leslie Sebastian
Charles a imposé son élégante
disco-soul sur les dancefloors
de la planète. Ce qui lui vaut le
titre de docteur honoris causa
de l’université de Westminster
à Londres. Il est rastafarien.
Océan (ex-océanerosemarie)
Depuis le printemps il se définit comme homme trans.
Après s’être essayé à la chanson sous le nom d’Oshen, il
triomphe en 2009 dans l’univers de la «comédie debout»
avec son spectacle la Lesbienne invisible. Il est drôle.
Chocs de coques pour des coquilles
La guerre de la coquille
Saint-Jacques a repris au
large de la Normandie entre pêcheurs français et
britanniques. Jeudi, ces
derniers ont appelé le gouvernement de Theresa
May à mieux les protéger.
Mardi matin, une minibataille navale avait eu
lieu en mer dans la baie de
Seine, au large des côtes
françaises, où les Britanniques peuvent pêcher librement. Entre fumigènes
et injures, 35 bateaux normands –certains étant utilisés comme des bateauxbéliers– avaient cherché à
faire fuir cinq chalutiers
britanniques d’un gisement des précieux mollusques, qu’ils tentaient de
préserver. PHOTO CAPTURE
C’est le nombre de jours qu’il faut pour effectuer
une traversée de l’Atlantique, à bord du Queen
Mary 2. En 2017, à l’occasion des 500 ans du Havre,
la compagnie maritime Cunard Line avait proposé
une croisière reliant la cité océane à New York. Face
au succès de l’opération, la compagnie renouvellera
l’expérience, en proposant une nouvelle croisière, à
partir du 27 septembre 2019. Près de la moitié des places sont déjà parties. En temps normal, le Queen
Mary 2 effectue de nombreux trajets –une vingtaine
par an – sur la ligne Southampton-New York. Et le
succès est, là encore, au rendez-vous. Corinne Renard
de Cunard l’attribue au «côté mythique» du paquebot,
à la «multiplicité des activités à bord» et à l’arrivée
«magique» à New York, à 4 heures du matin.
D’ÉCRAN FRANCE 3
La vogue bénéfique des aires marines
Sur le papier, la nouvelle est
réjouissante : le nombre
d’aires marines protégées
(AMP) ne cesse de croître
dans le monde. En 2010, en
application de la Convention
sur la diversité biologique
de 1992, les 160 Etats signataires se sont engagés à
créer 10 % de zones sous ce
statut d’ici 2020. Résultat,
ces espaces délimités en mer
censés améliorer la protection à long terme de la faune
et de la flore locales représentaient 3,72% de la surface
des océans en 2015, soit environ deux fois plus que
cinq ans plus tôt. Sauf que
selon une étude parue début
août dans la revue Frontiers
in Ecology and the Environment, seulement 1,4 % de
cette surface était en réalité
intégralement protégée,
c’est-à-dire inaccessible à
toute extraction de ressources, en particulier halieutiques. Et la grande majorité
des zones nouvellement établies n’étaient que partiellement protégées, autorisant
plus ou moins généreusement les activités de pêche.
Officiellement, la France fait
encore mieux. L’objectif, fixé
sous Sarkozy par le Grenelle
de l’environnement et le Grenelle de la mer, de classer 20% des zones sous juri-
L’aire marine de Bamboung, au Sénégal. R. FOURNIER
diction française en AMP a
été atteint. Et même dépassé,
avec 22% d’AMP en 2017 dans
les eaux françaises (qui couvrent 11 millions de km², surtout outre-mer, soit le second
espace maritime après les
Etats-Unis). Sauf que, là encore, le ratio entre les AMP
intégralement protégées et
les autres est énorme. En Méditerranée, par exemple, la
France déclare plus de 40%
d’AMP dans ses eaux. «Mais
quand on comptabilise uniquement ce qui est intégralement protégé, on est à moins
de 1 %», souligne Joachim
Claudet, chercheur au CNRS
et coauteur de cette étude.
C’est là que le bât blesse. De
nombreuses zones ne sont
en réalité pas du tout protégées : pour respecter leurs
engagements, les pays comp-
tabilisent «très souvent»
comme AMP des zones proposées mais n’existant pas
encore, explique le scientifique. D’autres AMP sont certes délimitées par un texte de
loi, mais pas gérées, ce qui revient au même: pas de protection dans les faits.
L’étude évalue l’efficacité des
différentes AMP. Dans les
plus fortement protégées,
qui autorisent un peu de pêche, les poissons sont plus
gros, plus nombreux, et les
écosystèmes se régénèrent.
Les aires marines modérément protégées (qui autorisent la pêche sous conditions
sur le type d’hameçons, de filets et interdisent les chaluts
et la pêche électrique) ne
sont efficaces que «s’il y a
une zone intégralement protégée à côté». Quant aux «fai-
blement protégées» (établies
récemment et un peu à la
hâte pour remplir les objectifs internationaux), elles ne
sont «jamais» efficaces. «Notre étude montre que les zones
modérément protégées sont
un outil de gestion des pêches
intéressant, que loin de tout
mettre sous cloche, on peut y
pêcher relativement beaucoup mais intelligemment, si
on ferme d’autres zones à la
pêche à côté, note Joachim
Claudet. Il faut sortir des objectifs uniquement définis en
termes de couverture en AMP
et avoir une réflexion sur le
niveau de protection qu’on
souhaite. Et il faut le faire de
manière cohérente à des niveaux régionaux, car il ne
sert à rien de réfléchir au niveau français et de ne rien
faire en Espagne ou en Italie,
puisque les poissons bougent,
et avec le changement climatique les espèces se déplacent
de plus en plus.» Et de citer
quelques exemples vertueux.
A Torre Guaceto, dans les
Pouilles, scientifiques et gestionnaires de l’AMP ont convaincu les pêcheurs locaux
de ne pêcher qu’un jour par
semaine dans la réserve. Résultat les poissons y sont
plus gros et les captures deux
fois plus abondantes.
CORALIE SCHAUB
Le trajet fleuve du
mégot dans l’eau
«Quand je vois qu’on continue
à jeter nos mégots par terre…
Est-ce que notre société est
prête à des grands changements?», s’est interrogé Nicolas Hulot mardi en claquant
la porte du gouvernement.
Pas moins de 30 milliards de
mégots sont jetés au sol chaque année en France. Mais où
vont-ils ? Selon toute vraisemblance, surtout s’il a été
jeté dans une ville dont les
sols sont fortement imperméabilisés, sa course l’amènera dans une rivière. Puis
dans la mer. «Même jeté dans
un caniveau, un mégot va
parfois réussir à se faufiler
entre les grilles, détaille Antoine Bruge, de la fondation
Surfrider. Quand tout va
bien, le déchet va en station
d’épuration, mais là encore, il
n’est pas toujours filtré et peut
se retrouver dans les boues
des stations qui seront valorisées dans les champs.» En cas
de fortes pluies, le mégot
– qui va mettre quinze ans à
se dégrader– peut aussi passer du réseau des eaux usées
à celui des eaux pluviales, se
rendant ainsi tout droit dans
un ruisseau. Et une fois dans
un cours d’eau, plus rien ne
l’arrête jusqu’à la mer. Les
fleuves sont donc la première
source de déchets marins.
Selon Surfrider, pas moins
de 80% sont d’origine continentale (abandon au bord
des routes, dans les rues, industries, décharges sauvages…). Le reste est abandonné sur les rivages ou
directement en mer. Sur un
total de 20 millions de tonnes
de déchets annuels venant
des terres, on estime que
6% sont issus du tabagisme.
Sans compter le tort que ces
diverses saletés engendrent
parmi les espèces marines
qui les ingèrent ou s’y enchevêtrent, elles sont parfois le
moyen de transport d’espèces invasives. Par ailleurs,
70 % des déchets finissent
par couler, s’accumuler dans
les fonds marins, et les
asphyxier peu à peu. Pragmatique, Antoine Bruge rappelle
que «les déchets doivent s’éloigner le moins possible de leur
point de départ. Comme il est
quasiment impossible de nettoyer les océans, alors il faut
couper le robinet». En avril, le
gouvernement a ainsi annoncé qu’il comptait déployer une filière spécifique
de recyclage de cigarettes.
A.De.
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18 u
LE LIBÉ DES OCÉANS
Libération Vendredi 31 Août 2018
IDÉES/
Recueilli par
CATHERINE CALVET
L
a Terre est bleue et nous avons
oublié que nous sommes des merriens avant d’être des terriens, que
toute vie vient de l’océan. Mais c’est le
prisme terrien qui a dominé. On pourrait
réécrire toute l’histoire du point de vue
de la mer. Cyrille Coutansais, après des
ouvrages d’analyses politiques et économiques voulait se mettre enfin dans la
tête de tous ces hommes qui ont pris la
mer sans cartes, sans GPS, à bord de pirogues… Qu’est-ce qui avait pu les attirer
dans cette aventure folle? Le fil conducteur de son nouveau livre, les Hommes
et la Mer (CNRS éditions, 2017), est cette
relation entre l’homme et la mer et son
évolution selon les civilisations.
Vous distinguez les peuples de la
mer et ceux de la terre ?
Il y a des terriens et des merriens. Chaque civilisation a un imaginaire qui façonne cette relation à la mer. En Europe,
notre héritage judéo-chrétien rend la
mer menaçante, la bête de l’Apocalypse
doit, par exemple, surgir des océans. Au
Moyen Age, périr en mer signifiait mourir sans sépulture et donc finir en enfer.
La civilisation polynésienne, bien au
contraire, a une vision très positive de
l’océan. Pour les Polynésiens, le paradis
se situe sous l’eau.
Les peuples pêcheurs avaient ainsi
une vision positive des requins, des
baleines…
Les requins étaient même souvent leur
totem. Ils s’apparentaient à l’image positive du dauphin d’aujourd’hui. Ils étaient
considérés comme des animaux très intelligents. Dans certains contes, des embarcations humaines en difficulté étaient
ramenées à terre grâce aux requins. Ils
étaient vus comme des bons génies qui
indiquaient même les meilleures zones
de pêche. Les baleines étaient souvent
vues comme des divinités.
La mémoire des peuples de la mer
est défavorisée par rapport à celle
des peuples terriens.
L’histoire a été écrite par les terriens. On
a voulu imaginer que le peuplement des
continents s’était fait à pied, alors que
beaucoup de terres ont été découvertes
en navigant. Les îles se sont peuplées le
plus souvent grâce au franchissement
des mers. Et cela bien plus tôt qu’on ne
l’imagine. Pour atteindre l’Australie, il
fallait forcément se lancer dans une traversée sans voir la terre de l’autre côté.
La découverte en 2003 que l’île de Florès
(en Indonésie) avait été peuplée par voie
maritime, nous a obligés à repenser
toute l’histoire. Le premier moyen de locomotion inventé par l’homme est le bateau, bien avant la roue. L’homme navigue depuis ses origines.
Notre histoire est très eurocentrée, et
cela nous a empêchés de prendre en
compte les visions merriennes d’autres
peuples. La rencontre de James Cook
avec les Polynésiens en est une bonne illustration. Ils ont en effet peuplé l’ensemble des îles du Pacifique: ils lll
«Bien avant la
roue, l’homme
invente le bateau»
Entre peur, fascination et exploitation,
l’histoire de l’homme est marquée par
son rapport particulier à la mer.
Directeur de recherche au Centre
d’études stratégiques de la marine,
Cyrille Coutansais estime que les
civilisations ont encore beaucoup à
apprendre de cette relation et prend en
exemple les Polynésiens et les Vikings.
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Libération Vendredi 31 Août 2018
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u 19
A gauche, le Kraken, une légende
scandinave. A droite, représentation
du Léviathan, monstre issu de la
mythologie biblique, vers 1280.
COSTA. LEEMAGE ET HERITAGE IMAGES.
LEEMAGE
vent des terres scandinaLa mer est une source
ves désolées et inhospid’exploration presque
talières pour aborder du
vierge : on connaît
côté de la Russie, dont ils
plus d’un million d’esont descendu tous les
pèces terrestres et seufleuves, de l’Europe [ils
lement 250 000 espèarrivent au nord de la
ces maritimes.
France vers 900 après
C’est une grande quesJ.-C., ndlr] ou plus à
tion. La mer apparaît
l’ouest: vers l’Islande et
comme un immense réle Groenland, qui comme
servoir de ressources.
son nom l’indique était
CYRILLE COUTANSAIS
Des ressources minérales
une terre verte et fertile à LES HOMMES ET LA MER par exemple en Papoualeur époque. Il suffisait
CNRS Editions, 2017.
sie-Nouvelle-Guinée, où
de pousser un peu plus
278 pp., 25 €.
va s’ouvrir un énorme
pour aborder au Canada.
chantier d’exploitation.
Ils l’ont juste découvert, ils ne le peuple- La première mine sous-marine de Soront pas, contrairement aux Européens lwara, au large de ce pays, commencera
plus tard. Pourtant, c’est un Islandais qui à extraire de l’or, du cuivre et de l’argent
a découvert l’Amérique du Nord par ha- début 2019, selon la société minière casard après avoir dérivé, en 935, donc bien nadienne Nautilus Minerals. Si cette exavant 1492. Ces terres semblent très inté- ploitation est rentable, cela risque de
ressantes parce que contrairement à l’Is- donner le coup d’envoi à une course aux
lande elles sont boisées. Les Islandais ressources sous-marines et à une surextentent de s’y établir mais abandonnent ploitation des fonds. L’impact sur la
après des affrontements avec des Amé- faune et la flore sera négatif.
rindiens.
Mais surtout nous risquons de faire disTout l’imaginaire viking est marin. Les paraître des espèces avant même de les
fonds sont habités. Il y a des cités avoir découvertes. Ces espèces encore
brillantes comme des paradis, mais inconnues pourraient être cruciales
aussi des monstres. Des serpents de pour l’avenir de l’humanité. On découmer, par exemple, dont un simple mou- vre actuellement des molécules sous la
vement de queue peut provoquer un mer qui permettent de soigner des malaraz-de-marée. Les sirènes ne sont dies incurables, comme certains canqu’une petite partie d’un bestiaire fan- cers. Et ce n’est que le début. Les variétés
tastique très varié… Puis un refroidisse- génétiques maritimes sont beaucoup
ment climatique a progressivement plus riches que celles que nous connaiscoupé les liens entre le Groenland et les sons déjà sur terre. La plupart des abysterres originelles des Vikings.
ses sont encore à découvrir. •
Plus politiquement, des peuples
merriens ont fondé de véritables
thalassocraties.
La première est la civilisation minoenne
en Crète. C’est le premier laboratoire des
empires maritimes qui se constitueront
par la suite. Leur savoir-faire de peuple
marin va leur permettre de contrôler
toute la Méditerranée orientale et surtout les échanges commerciaux qui s’y
développent. Avec cette domination
maritime ils accumulent de la richesse
LA
et développent plus encore leur flotte.
MATINALE
Cela leur apportera aussi la paix et la séDU SAMEDI
curité. Il faudra attendre les Vénitiens
pour que des constructions militaires
7H -9H
défensives apparaissent.
Les Portugais reproduiront ce modèle et
Caroline
s’approprieront l’océan Indien au détriBroue
ment des navigateurs arabes. Ils domiAvec la
neront ainsi le marché des épices. Mais
chronique de
ceux qui pousseront ce capitalisme maJacky Durand
ritime le plus loin seront les Hollandais,
"Les
car ils seront présents sur tous les contimitonnages"
e
nents à la fois dès le XVII siècle. Ils
pourront fixer les cours mondiaux de
plusieurs denrées, comme le sucre.
Mais la grande supériorité de ces thalassocraties réside dans leurs échanges
avec l’extérieur. Ils s’enrichiront aussi
En
culturellement en découvrant d’autres
partenariat
avec
civilisations… Les Crétois par exemple
L’esprit
ont connu une effervescence artistique
d’ouveren rapportant de leurs voyages de nouture.
veaux pigments, donc de nouvelles couleurs.
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
© Radio France/Ch. Abramowitz
lll atteignent l’île de Pâques aux
alentours de 900, bien avant le couronnement d’Hugues Capet en 987! Leurs
moyens de navigation étaient avancés:
des catamarans, mais aussi des pirogues
à balancier leur permettaient de longs
voyages. Ils n’avaient pas de carte mais
une science du ciel et naviguaient en se
repérant grâce aux étoiles. Quand Cook
arrive dans le Pacifique au XVIIIe siècle,
il embauche un pilote polynésien pour
se déplacer d’île en île. Son pilote l’emmène partout, alors que Cook ne sait
même pas sur quelle longitude il se
trouve. Plutôt que de s’étonner de cette
science qu’il n’a pas et de chercher à en
savoir plus, il reste sur l’idée du bon sauvage qui navigue à l’instinct. Et pourtant,
l’Amérique a été découverte par les Polynésiens puis par les Vikings, bien avant
l’Européen Christophe Colomb.
Mais la culture merrienne a laissé
moins de traces ?
La mer et le sel effacent tout. Le bois des
embarcations n’y a pas résisté. On ne
trouve pas en mer l’équivalent des peintures rupestres. De plus la culture maritime est par nature silencieuse. Les marins sont des taiseux. Ils ne parlent pas
facilement de leur vécu en mer. Ou alors
entre eux. On peut comprendre qu’ils
gardent le secret sur les zones de pêches
ou sur les voies maritimes les plus rapi-
des. Les Phéniciens préservaient par
exemple leurs itinéraires, surtout ceux
qui leur permettaient d’accéder à de l’or
en longeant les côtes de l’Afrique…
Les marins ont non seulement une culture du secret mais aussi un silence qui
vient de la monotonie, voire de l’ennui
d’une traversée. Il y a peu à raconter. Ou
au contraire, la vision de cette immensité bleue reste une énigme, un univers
indicible. Le seul événement en mer est
souvent une terre en vue. Certains ont
enjolivé leur récit. En imaginant des
monstres. Peut-être pour décourager les
terriens tentés par l’aventure. C’est donc
une culture qui s’est assez peu transmise, qui ne fait pas forcément l’objet
d’une historiographie approfondie.
Pourtant la compréhension de nos
origines, et même de celles de la vie
est au fond des mers.
Concernant notre préhistoire, 85% des
sites archéologiques les plus anciens
sont aujourd’hui sous l’eau. Nous avons
eu, au cours de notre histoire, une période de glaciation, durant laquelle l’eau
s’était retirée très loin de nos côtes actuelles. Les terres, alors habitées, sont
désormais immergées avec la montée
des eaux. Il s’agissait de sociétés littorales, souvent très avancées.
Entre merriens et terriens, la communication n’est pas toujours facile.
On remarque, notamment en France,
une déconnexion entre les populations
littorales et celles de l’intérieur des terres. Les marins ont par exemple été mal
considérés par l’Eglise. Ils ne rentraient
pas dans le cadre. Ils avaient souvent vu
d’autres pays et donc pouvaient faire des
comparaisons et remettre éventuellement en cause l’ordre établi. Ils avaient
souvent une forme de culture un peu
anarchiste, dissidente, voire hérétique.
Vous distinguez deux grandes
civilisations merriennes: les Polynésiens et les Vikings…
Les Polynésiens ont développé une civilisation extrêmement brillante sur plus
de 45000 kilomètres carrés entre les îles
Fidji, Wallis-et-Futuna, la Nouvelle-Calédonie et l’Australie: les Lapita. Et ceci
juste avec des pirogues. L’aventure polynésienne est une migration sur l’eau. Ils
étaient bien organisés. Ils envoyaient
d’abord quelques éclaireurs à bord de pirogues à balancier puis la population
suivait sur des catamarans constitués de
plusieurs troncs évidés et juxtaposés
dans lesquels ils pouvaient charger du
petit bétail, des vivres et des plantes de
cultures pour pouvoir vivre sur les terres
d’arrivées. Ils vont même atteindre
l’Amérique vers l’an 900 et ont noué des
relations d’échange avec ce continent.
La pomme de terre, qui est typiquement
sud-américaine, était par exemple cultivée sur les îles Cook dès l’an 1000. De
même qu’il y a, dans l’autre sens, une espèce de poulet polynésien implanté en
Amérique du Sud.
En Europe, l’équivalent des Polynésiens, c’était les Vikings ?
Ils avaient une véritable culture maritime
par la force des choses. Ils quittaient sou-
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20 u
CINÉMA/
Libération Vendredi 31 Août 2018
LE LIBÉ
DES OCÉANS
LEREQUIN
VRAIE TÊTE À CLAP
Depuis le traumatisme inaugural des «Dents
de la mer» en 1975, où Steven Spielberg
sublimait la peur du squale et inventait
le blockbuster estival, les prédateurs
aquatiques n’ont cessé d’inspirer
les scénaristes. Avec plus ou moins
de mordant.
Par
LÉO SOESANTO
L
e film de requins a la vie – et ques : dans un épisode de la série
la dent– dure. Jason Statham Friends, le personnage de Chandler
opposé à un squale préhisto- Bing est suspecté de se masturber
rique dans le faiblard En eaux trou- devant un documentaire télé sur les
bles, un sixième volet spatio-tempo- requins ; Donald Trump en perrel dispensable de la franchise sonne déteste l’espèce – «Les reSharknado et ses tornades
quins sont tout en bas de ma
de requins : cet été 2018 si- PROFIL liste – à part peut-être les
gne l’étrange vitalité (comperdants et haters de ce
merciale) de la «sharksploitation». monde», écrivait-il en mai 2013 dans
Encore une fois, il faut marteler un de ses tweets (1).
qu’il y a plus de chances de se faire Pourquoi tant de haine, de galéoattaquer par un requin à l’écran que phobie (la peur des requins) ? La
dans la vraie vie (soit 1 chance sur scène inaugurale des Dents de
3748067, alors qu’il y a 1 chance sur la mer (1975) de Steven
84 de mourir d’un accident de voi- Spielberg, film définiture, selon les précieuses statisti- tif du genre, où
ques du musée d’histoire naturelle une nageuse
de Floride) et qu’on estime que solitaire
100 millions de squales sont tués
chaque année (pour leur chair et
leurs ailerons, ces derniers étant
très prisés en soupe dans la cuisine chinoise). Le requin
est un bouc émissaire
idéal, même sur
les
plans
sexuels et
politi-
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Libération Vendredi 31 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 21
A gauche, le vilain squale
et ci-dessous une scène de
panique des Dents de la mer
(1975), de Steven Spielberg.
PHOTOS UNIVERSAL . THE KOBAL
COLLECTION . AURIMAGES
ET RUE DES ARCHIVES. BCA . EVERETT
se fait happer par un carcharodon
carcharias (soit un grand requin
blanc), hors champ, lors d’une baignade nocturne, cristallise bien
cette pulsion irrationnelle: la peur
de perdre pied, de perdre le contrôle, de mourir d’un coup, sans raison apparente. L’eau est à la fois relaxante et angoissante – vous êtes
tranquille dans votre baignoire,
vous faites moins le malin au milieu
de l’océan. Spielberg confessera
avoir peur de l’eau et ne pas être bon
nageur, ce qui est pratique pour
tourner et sublimer ses phobies
dans ce qui s’apparente quasiment
à un slasher aquatique. Et le grand
requin blanc s’avère le prédateur, le
serial killer parfait sur le papier :
moulé et véloce comme une torpille, muni de dents (jusqu’à 300) et
doté d’un sens presque surnaturel
pour traquer ses proies (2). Mais
l’homme n’est qu’un plat parmi tant
d’autres dans un régime qui inclut
indifféremment et plus fréquemment poissons, mammifères marins et… requins.
ALLÉGORIE
DE LA PARANOÏA
En donnant naissance à la «sharksploitation», les Dents de la mer fait
fi de toute considération zoologique. La bande-annonce de l’époque
décrit le requin en des termes mécaniques et surnaturels : «Cela vit
pour tuer, une machine aveugle à
dévorer, c’est comme si Dieu avait
créé le diable et lui avait donné des
mâchoires.» Le film de Spielberg est
un vrai monstre, déjà parce qu’il invente le blockbuster hollywoodien
estival moderne, monté pour régner
au box-office, et aussi parce que
c’est une chimère idéale, merveille
à la fois de réalisation et de sens.
Spielberg doit ainsi compter sur un
sens millimétré, hitchcockien du
suspense pour pallier les pannes
constantes des requins mécaniques
conçus pour le tournage. Et suggérer davantage sa bête que la
montrer (celle-ci n’apparait
dans toute sa démesure
qu’au bout de quatrevingt-une minutes,
après des plans essentiellement en vue subjective du requin). Autre
symptôme réussi de ce minimalisme: la musique lancinante, façon Psychose,
que John Williams a composée pour ponctuer les apparitions du requin, ne
comporte que deux notes.
Pour le reste, les Dents de la
mer est un vrai test de Rorschach, qu’on peut lire aussi
bien comme un Moby Dick
seventies que comme une
allégorie de la paranoïa
d’alors autour des institu-
tions politiques et du Watergate (et
si le vrai méchant du film était le
maire de la station balnéaire, qui
préfère sacrifier les plagistes sur
l’autel du tourisme local ?)
Le film aura immanquablement des
suites (trois, chacune plus mauvaise
que la précédente), ses clones plus
ou moins malins – du meilleur, le
Piranhas (1978) de Joe Dante, qui
change d’échelle avec ses petits
poissons carnivores au lieu du gros
requin; au plus improbable, le turc
Çöl (1983) de Çetin Inanç, où Cüneyt
Arkin, le Alain Delon ottoman, affronte un requin en plastique filmé
en très gros plan dans une scène façon péplum des années 60. Les
Dents de la mer reste insubmersible,
insurpassable comme thriller au
premier degré, ayant traumatisé et
dissuadé des générations de tremper un orteil dans l’eau. Le cinéaste
Kevin Smith (Clerks), qui confesse
avoir vu les Dents de la mer au
moins cent fois, décrit ainsi sur lui
enfant l’effet du film, qui fit bien sûr
beaucoup de mal à la réputation des
requins: «J’étais terrifié d’aller dans
la baignoire, je ne voulais pas m’asseoir sur les toilettes pendant un
temps parce que la logique voulait
qu’il y ait de l’eau dans les toilettes:
et donc les requins nagent dans les
toilettes.»
VARIANTES AVARIÉES
Les réussites mineures ultérieures
en «sharksploitation» sérieuse, plutôt récentes, apprendront donc à se
distancier des Dents de la mer : à
l’équipage mâle blanc de Spielberg
chassant du squale, Instinct de survie (2016) de Jaume Collet-Serra oppose un survival féminin où Blake
Lively en surfeuse est livrée à ellemême, coincée sur un îlot face à un
requin blanc, devant improviser
sans cesse –par exemple suturer ses
plaies sans anesthésie avec ses propres bijoux. Sordide (une victime du
requin essaie de ramper alors
qu’elle a perdu ses deux jambes) et
pop (une scène au milieu de méduses multicolores et la compagnie
d’un goéland sympa, affectueusement surnommé Steven Seagull et
plus expressif que son modèle russophile), le film est efficace. Au dilemme «requin en images de synthèse ou requin mécanique», des
films comme Open Water: en eaux
profondes (2003) de Chris Kentis et
The Reef (2009) d’Andrew Traucki
osent convier de vrais requins pour
ajouter du réalisme – et tenir
compte de leur véritable comportement– à des pitchs identiques (des
quidams perdus en pleine mer qui
se disputent et se déshydratent pendant que des requins tournent
autour d’eux).
Principe de réalité écologique ou
soudaine réévaluation –Peter Ben-
chley, l’auteur du roman dont s’inspire les Dents de la mer, est devenu
un défenseur de la cause squaliforme –, tout cela ne résiste pas au
fait que la «sharksploitation» dérive
par nature vers la parodie, l’énième
degré. Comme si son fonds irrationnel de crainte était aussi un lit accueillant pour l’idiotie, qui le désamorcerait. Comment expliquer
sinon l’existence d’un dessin animé
comme Street Sharks (1994), réponse à aileron aux Tortues ninjas?
Ou les requins à canon laser fantasmés par le docteur Evil dans Austin
Powers ?
Tout genre est voué à dégénérer, à
voir la profusion de téléfilms cheap
avec requins mutants mal fichus
dont la chaîne Syfy se fera une douteuse spécialité dans les années 2000: ainsi les séries des Mega
Sharks (un requin préhistorique
géant) et autres Sharktopus (un requin croisé avec une pieuvre),
comme variantes avariées du kaiju
japonais (le film de monstres géants
de type Godzilla) et dont il faudrait
La
«sharksploitation»
dérive par nature
vers la parodie,
l’énième degré.
Comme si son
fonds irrationnel
de crainte était
aussi un lit
accueillant pour
l’idiotie, qui le
désamorcerait.
envisager toutes les combinaisons
possibles, comme dans un rêve fou
de gosse qui aurait décidé qu’un
croisement de ptérodactyle et de
barracuda serait une chouette idée
au-delà d’un mot inventé pour le
Scrabble –le film existe et s’intitule
Sharktopus vs Pteracuda (2014), de
Kevin O’Neill.
RECYCLAGE
DE STARS DÉCHUES
Pourtant, il y a vingt ans, Hollywood réussissait un hybride filmé
à la fois bien doté, énergique et ironique. Peur bleue (1999) de Renny
Harlin emballait avec grand luxe
(60 millions de dollars à l’époque)
l’argument le plus stupide qui soit:
dans une station sous-marine, des
savants modifient génétiquement
des requins mako pour extraire de
leur cerveau une substance pouvant soigner Alzheimer. Problème:
les animaux deviennent plus intelligents et entreprennent de tuer
tout le personnel. La scène la plus
célèbre, la plus «GIFable» – et la
plus typique du ton du film – est
bien sûr celle où Samuel L. Jackson
est dévoré par surprise, au milieu
d’un discours héroïque censé redonner courage aux survivants.
Comme les Dents de la mer, qui était
à la croisée des genres (portrait
d’une communauté + aventure
+ horreur), Peur bleue combine SF,
film catastrophe biblique et démesure cool et triviale des actioners
dans l’esprit de Joel Silver («t’as
mangé mon oiseau», prononce LL
Cool J en guise d’épitaphe après
avoir incinéré un requin dans sa
cuisine). La réalisation de Harlin est
à la fois idéalement viscérale, maniérée (de l’usage intelligent des ralentis) et truffée de splendides money shots (une victime, essayant
désespérément de sauter hors de
l’eau, est «aidée» par un requin qui
l’en sort en la happant dans sa
gueule).
De nos jours, la franchise Sharknado, entamée sur Syfy en 2013 à
raison d’un téléfilm par an, court
désespérément après cette même
ironie mais avec trop de calcul pour
être honnête – vouloir faire consciemment un nanar, c’est rater son
nanar. Requins tombés du ciel, héros avalés par les squales mais s’en
sortant en se frayant un chemin de
l’intérieur avec une tronçonneuse,
recyclage de stars pour ados déchues (Ian Ziering, ex-Beverly Hills;
Tara Reid, ex-American Pie): voilà
l’équivalent moderne du comique
tarte à la crème. Mais cette persistance rappelle que la «sharksploitation» est un genre aussi américain
que le western et le film de pompom girl. Sharknado 3: Oh Hell
No! (2015), c’est ainsi l’Amérique,
pas seulement parce que l’action se
passe à la Maison Blanche, mais
parce qu’il réunit tous les Américains du spectre culturel dans des
apparitions surréalistes, de la chroniqueuse politique républicaine
Ann Coulter à Anthony Weiner, exreprésentant démocrate amateur
de dick pics, de George R.R. Martin
à David Hasselhoff. Trump luimême devait y jouer le président
des Etats-Unis. De quoi rappeler
que le genre doit se requinquer à
tout prix. Make sharksploitation
great again. •
(1) Tweet exact en anglais (traduction à
raffiner sans doute) : «Sharks are last on
my list – other than perhaps the losers
and haters of the World !»
(2) Grâce aux «ampoules de Lorenzini»,
des organes qui leur permettent de détecter les champs électromagnétiques
émis par leurs proies dans l’eau.
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22 u
Libération Vendredi 31 Août 2018
LE LIBÉ
DES OCÉANS
CULTURE/
The Big Wave, 2018, au
musée d’Art moderne
et contemporain de
Saint-Etienne. PHOTO
CHARLOTTE PIEROT.
ADAGP, PARIS
Jean-Michel Othoniel:
«L’art peut vous sauver des eaux,
vous délivrer du désastre»
Le plasticien présente à
Saint-Etienne «The Big
Wave», une installation
faite de briques de
verre noir dont il a eu
l’idée à Fukushima.
C’
est une muraille d’eau
noire et scintillante qui
déferle au musée d’Art
moderne et contemporain de SaintEtienne (MAMC+). Déjà montrée
dans une première version au Crac
de Sète en 2017, The Big Wave de
Jean-Michel Othoniel se déplie face
au visiteur tel un mur infranchissable et menaçant. Composée de
10 000 briques de verre noir, cette
vague monumentale de 15 m de
long, 6 m de hauteur et 25 tonnes
fonctionne comme un arrêt sur
image. Face à cette lame de fond qui
risque à tout moment de se briser,
le temps paraît figé. Exposé dans le
cadre des 30 ans du musée, JeanMichel Othoniel, né à Saint-Etienne
en 1964, élevé sur les bancs de
l’école avec les enfants de mineurs,
a déjà associé le noir de sa sculpture
au passé minier de sa ville natale.
Mais la genèse de cette œuvre est
plus complexe. Entretien.
Pourquoi avez-vous reproduit
une vague si imposante ?
C’est une œuvre que j’ai commencé
à dessiner alors que j’étais au Japon,
au moment de l’accident nucléaire
de Fukushima. J’ai été très marqué
par cet événement hors norme. Je
préparais, avec des amis japonais au
Hara Museum, à Tokyo, une expo
– qui s’est tenue plusieurs années
après –, quand le tremblement de
terre s’est produit. Tout le monde
est sorti dans le jardin car les Japonais ont l’habitude des secousses
–moi, j’avais un peu peur. Quelques
heures après, on a appris que le tsunami avait eu lieu ainsi qu’une vraie
catastrophe nucléaire. The Big Wave
représente un travail de titan sur
quatre ans, avec une énorme masse
de verre, tout un processus d’ingénierie, de soufflage… Il a fallu près
de six mois pour souffler les briques
de verre indien. La vague retrouve
à Saint-Etienne un côté matriciel.
Une vague est double, menaçante et
accueillante. A Sète, elle était
comme un gros monstre. A SaintEtienne, elle ressemble à une grotte,
à une cave. Elle vous enveloppe.
Pourquoi est-elle noire ?
La couleur est directement inspirée
des océans. L’idée était de retrouver
la couleur de la mer quand on nage
la nuit. J’ai voulu retrouver le vert
noir et doré qui brille grâce au
plancton. C’est une œuvre noire,
grande, un peu plus grave que les
œuvres que j’ai l’habitude de faire.
J’ai intitulé l’exposition «Face à
l’obscurité», en pensant à l’obscurité mystérieuse des océans la nuit,
au fait que cette obscurité était un
territoire à explorer.
Vous rapprochez The Big Wave
d’une de vos premières performances, où vous êtes en habit de
prêtre devant un barrage, non
loin de Saint-Etienne.
La petite photo que je montre dans
l’expo a été faite dans la région sté-
phanoise, au barrage de Cotatay.
Dans la performance, j’essayais de
gravir le mur du barrage dont l’eau
était gelée, je n’arrêtais pas de tomber et me photographiais jusqu’à
l’épuisement. Aujourd’hui, dans la
vague, le spectateur est dans la
même position que moi à l’époque
face au mur de glace écrasant que je
cherchais à dompter. En surf, on
parle bien de mur et de grotte verte
quand le rouleau se referme sur le
surfeur. Il existe un lexique minéral
(grotte, mur) pour parler du liquide.
L’art est quelque chose qui vous
sauve des eaux, qui vous délivre du
désastre. La petite photo montrée à
Saint-Etienne est le début de mon
travail d’artiste. C’est grâce à l’art
que j’ai pu refaire surface, pour continuer à filer les métaphores aquatiques. Il permet de réenchanter le
monde et de se sauver de la noyade.
Vous vous êtes inspiré de la
Grande Vague, photo faite à Sète
en 1857 par Gustave Le Gray…
Je suis passionné par la photographie ancienne. J’ai commencé en
travaillant sur la chimie photographique. Gustave Le Gray me fascinait avec ses grands formats. Il a
une immense force d’abstraction
dans ses marines. Dans l’aventure
de The Big Wave, je voulais concrétiser cette image que j’avais en moi
d’une vague monstrueuse qui vous
domine. J’aurais pu couler avec ce
projet. Je l’ai porté seul dans sa folie… La vague prend un mois à monter et à démonter. Pour l’instant,
elle est sans destination et reviendra dans mon atelier après son démontage. Il faudrait lui trouver un
sanctuaire. Au Japon, j’adorerais…
Soit je lui trouve un sanctuaire, soit
je lui en crée un…
Qu’avez-vous retenu de l’observation des vagues célèbres de
l’histoire de l’art ?
Il y a très peu de représentations de
vague en sculpture. C’est plutôt un
thème fort de la peinture romantique. Tout l’aspect technique de The
Big Wave était montré récemment
dans l’expo «Coder le monde» au
centre Pompidou. J’ai travaillé avec
des ingénieurs pour structurer cette
vague à l’aide du programme informatique Catia, aussi utilisé par
Frank Gehry pour ses architectures.
Frédéric Migayrou, le commissaire
de l’exposition, m’a rapporté que la
forme d’une vague illustre parfaitement la théorie des catastrophes.
On sait qu’une catastrophe arrive,
on voit qu’elle se prépare, on peut
l’anticiper mais on ne peut jamais
prédire à quel moment elle se brise.
Cette œuvre est née du tsunami, ce
n’est pas un hasard – elle est
d’ailleurs noire comme le raz-demarée qui avait charrié les boues de
la côte japonaise. Cette vague n’était
pas bleue comme celle, dite «de Kanagawa», du peintre Hokusai.
Votre vague est-elle née d’une inquiétude romantique ?
La nature est fascinante et inquiétante. Entre les météorites d’obsidienne, la vague, les tornades, les
lotus noircis, je constate que la noirceur infuse mon travail: je ne l’avais
pas vu venir. L’inquiétude face au
changement climatique est là.
Nous, les artistes, sommes des plaques photosensibles. Intuitivement,
nous pointons des choses. Ma vague
est en même temps accueillante et
protectrice. J’espère juste qu’elle est
un signal d’alarme.
Recueilli par
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Saint-Etienne
JEAN-MICHEL OTHONIEL
FACE À L’OBSCURITÉ
Musée d’Art moderne
et contemporain de Saint-Etienne
Métropole (42).
Jusqu’au 16 septembre.
Rens. : www.mam-st-etienne.fr
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Libération Vendredi 31 Août 2018
ĥ
ĢUNE?
ONS’EN
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Ninja warrior.
Divertissement. Le parcours
des héros. 23h20. Vendredi,
tout est permis avec Arthur.
Divertissement.
20h55. Scooby-Doo et le
fantôme de l’Opéra. Téléfilm.
22h10. La malédiction
du temple maya. Téléfilm.
Avec Isabela Moner.
21h00. On a échangé nos
mamans. Divertissement.
22h50. On a échangé nos
mamans. Divertissement.
FRANCE 2
FRANCE 5
21h00. Les petits meurtres
d’Agatha Christie. Téléfilm.
Drame en trois actes. 22h45.
Les petits meurtres d’Agatha
Christie. Téléfilm. Le crime
ne paie pas.
20h50. Les routes de
l’impossible. Documentaire.
22h30. C dans l’air. Magazine.
23h40. Yellowstone, terres
d’extrêmes. Documentaire.
21h00. Sardou, le film de
sa vie. Documentaire. 23h05.
La vie secrète des chansons.
Divertissement. 00h05. Soir 3.
CANAL+
21h00. La planète des singes :
suprématie. Film de sciencefiction. Avec Andy Serkis,
Woody Harrelson. 23h15.
The Shanghai job - S.M.A.R.T.
chase. Film d'aventure.
00h45. Logan. Film d'action.
ARTE
20h55. Dans le meilleur des
mondes. Téléfilm. Avec Richy
Müller, N'Tarila Kouka. 22h25.
Rock’n’Roll of... Corse !. Documentaire. 23h55. The XX au
Melt Festival 2018. Concert.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Good Doctor. Série.
2 épisodes. Avec Freddie
Highmore, Nicholas Gonzalez.
22h35. Night Shift. Série.
3 épisodes.
6TER
21h00. Les Simpson. Dessins
animés. 22h40. Les Simpson.
Dessins animés. 00h20. Les
Simpson. Dessins animés.
TMC
21h00. Mentalist. Série.
2 épisodes. Avec Simon
Baker, Robin Tunney. 22h40.
Mentalist. Série. 2 épisodes.
CHÉRIE 25
20h55. Hold- up à l’italienne.
Téléfilm. Avec Astrid Veillon.
22h55. Le client. Téléfilm.
W9
21h00. Enquête d’action.
Magazine. 23h00. Enquête
d’action. Magazine.
NUMÉRO 23
20h55. Miss Fisher enquête.
Série. 2 épisodes. Avec Hugo
Johnston-Burt. 23h05. Miss
Fisher enquête. Série. 00h10.
Taxi Brooklyn. Série.
NRJ12
20h55. Julie Lescaut. Série.
Avec Véronique Genest.
22h50. Julie Lescaut. Série.
C8
21h00. Bull. Série. 3 épisodes.
Avec Michael Weatherly,
Freddy Rodríguez. 23h35.
NCIS. Série. 3 épisodes
21h00. Le meilleur des 4/3.
Divertissement. 23h15.
Le meilleur des 4/3.
Divertissement.
VENDREDI 31
Une perturbation s'approche du Finistère
par l'Atlantique, tandis que de rares ondées
sont encore possibles dans le Bassin
parisien. Le temps est instable entre les
Alpes du sud et la Haute Corse.
L’APRÈS-MIDI De petites pluies sont
possibles sur l'ouest de la Bretagne, avec un
risque d'ondée sinon sur les reliefs de l'est,
l'est des Pyrénées et en Haute-Corse.
LCP/AN
20h30. Les enfants fantômes,
un défi pour l’Afrique. Documentaire. 21h30. Droit de
suite - Débat. Débat. 22h00.
Livres & vous.... Magazine.
SAMEDI 1ER
L'anticyclone des Açores apporte un temps
le plus souvent ensoleillé. Les températures
sont estivales avec un petit renforcement du
mistral en vallée du Rhône.
L’APRÈS-MIDI Le temps est calme et sec sur
l’ensemble du territoire. Les températures
se maintiennent à un bon niveau. Mistral et
tramontane soufflent modérément.
Lille
0,3 m/18º
CSTAR
20h50. Championnat de
France de magie 2018.
Spectacle. 22h55. Nouvelle
scène de l’humour - Festival
international du rire de Liège
2017. Spectacle.
M6
Caen
Caen
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Orléans
Orléans
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
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Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Cette politique, on aurait
aimé ne jamais en voir la
couleur II. Ne lâchai pas
mon pouce ; Qui n’a pas de
bourses et plus de cordon
III. A sec ; On y trouve ceux
qui cherchent IV. Ce qui se
cache sous une belle plume
V. Histoire d’être disponible ;
Faire perdre de son étoffe
VI. Elle régule plein de choses
dans notre corps VII. Boîte
à images ; Rives des fleuves
VIII. Agence américaine
basée à Langley ; Elle a voulu
faire du mal au Général
IX. Crevé(e) ? Grâce à lui vous
n’en croirez pas vos yeux
X. Avec banane XI. Sans
pêche
9
III
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
X
Grille n°1002
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Il porte des projets à bout de bras 2. Paradis fiscal pour titres ; Histamine ; Matière à couvert 3. Foyer qui le réchauffe ; Ensemble de lois
4. Marqué comme le bois ; La fureur de livre 5. Touché au cœur au cœur
du premier 3. ; On y jouait pièces pour s’amuser, il est devenu pièce de
musée 6. Il ne paie pas mais profite à quelqu’un ; Etat du Golfe 7. Mieux pour
bien ; Un parmi cent un 8. François d’Orléans ; Crée 9. De retour au calme
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VADEMECUM. II. LUCKY LUKE. III. ARABE. CRS.
IV. DA. RUAS. V. FREESIA. VI. VAIGRE. NG. VII. OLÉ. ORGIE.
VIII. ST. ÉGALER. IX. TIÈDE. UNI. X. OCRANT. NE. XI. KERMESSES.
Verticalement 1. VLADIVOSTOK. 2. AURA. ALTICE. 3. DCA. FIE. ERR.
4. EKBERG. EDAM. 5. MYE. ÉROGÈNE. 6. EL. RÉERA. TS. 7. CUCUS. GLU.
8. UKRAINIENNE. 9. MESSAGERIES.
libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
ABONNEMENTS
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France métropolitaine: 391€
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Boissieu - 75015 Paris
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SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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80064. ISSN 0335-1793.
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Glamour et pouvoir : la story
des divas. Documentaire.
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Libération Vendredi 31 Août 2018
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Fondue au bleu
Leina Sato Retirée à Bruxelles,
la Japonaise adepte de la plongée mystique
s’engage contre l’exploitation des rorquals.
S
e retrouver coincée sous des mètres d’eau, tenter vaine- y voit la nageuse, le ventre arrondi, onduler entre les nuances
ment de rejoindre la surface en se débattant dans ce mi- de lumières marines et les nageoires de dauphins. Une ronde
lieu où nos membres n’ont aucune prise. Ce cauchemar hypnotisante. Quand on la rencontre dans un paisible café du
qui hante nos nuits, Leina Sato l’a vécu de nombreuses fois. sud de la capitale belge, Leina Sato nous semble bien terrestre.
Mais pour la Japonaise de 32 ans c’est un pur plaisir. Un moyen Elle l’avoue d’ailleurs: même si on lui offrait la possibilité surde «retourner à la matrice», de «voler» dans une liberté de réaliste de vivre sous l’eau, elle la balayerait d’un coup de
mouvement inégalée sur terre. «Nous passons les neuf premiers palme. «Ce serait fantastique de se glisser dans la peau d’un
mois de notre vie dans l’océan du ventre de notre mère, y revenir animal marin pendant quelques heures, pour voir comment
permet d’entrer en communion avec quelque chose de bien plus ils voient la vie, répond-elle. Mais l’humain a la chance de pouvaste que soi», lance la jeune femme qui vit
voir expérimenter les milieux marin et teraujourd’hui à Bruxelles, à 110 kilomètres
restre, autant en profiter.»
LE LIBÉ DES OCÉANS
de la mer la plus proche. Leina Sato est apLa jeune femme longiligne n’est pas athlénéiste. Retenir sa respiration pour battre
tique. Elle n’a d’ailleurs jamais été forte en
des records de profondeur? Ce n’est pas
sport. Mais plonger au fond de la piscine
pour elle. L’apnée est un moyen d’«atteinpour ramasser des cuillères la fascine dès
dre une forme de bien-être, d’extase quand on entre dans l’eau son enfance. Sans effort. Seulement, elle n’arrive pas à descendans un état d’esprit méditatif». Elle déplore que certains fas- dre à plus de 4 mètres avant que son oreille ne la fasse rebroussent violence à leur corps pour la performance. Leina Sato pré- ser chemin de douleur. Elle porte ce handicap jusqu’à
fère partir nager avec dauphins, baleines et autres espèces ma- ses 14 ans. Et sa dépression, qui fut pour elle une thérapie. Née
rines qui croisent sa route depuis ses 16 ans. C’est dans ce cadre à Tokyo de parents japonais, elle déménage à Paris à peine âgée
de rêves d’enfants qu’elle a mené sa grossesse, en 2014, filmée d’un an et demi mais ne se sent pas chez elle. «A 14 ans, je suis
par son compagnon, le photographe Jean-Marie Ghislain. Une tombée en dépression. Je ne pouvais plus aller à l’école», raconexpérience immortalisée par un documentaire et un livre. On te-t-elle. L’adolescente réussit à en émerger au bout de quel-
PORTRAIT
ques mois. «C’est la meilleure chose qui me soit arrivée et c’est
une chance que ce fût si tôt dans ma vie.» Six mois plus tard, ses
parents divorcent et sa mère lui propose de partir avec elle vivre à Hawaï. «Je n’ai pas hésité. J’avais besoin de repartir de
zéro.» Cette fois, elle respire. «Je m’y suis sentie chez moi. J’ai
réussi à dépasser mes limites en apnée. Et j’ai découvert la nage
avec les dauphins sauvages…» Et le «jeu de la feuille». La plongeuse bascule dans l’eau avec quelques feuilles d’arbres coincées dans son maillot (elle ne nage jamais en combinaison).
Le delphinidé, s’il est d’humeur folâtre, approche et attrape
l’objet avec sa nageoire ou son rostre (museau) et entame une
partie de «football» avec ses congénères et l’humain. «Le dauphin est beaucoup plus agile que l’homme même s’il n’a pas de
main. Un ami m’a dit un jour avoir l’impression d’être comme
un chien qui court après une balle quand il joue avec eux.» Cette
intelligence, Leina Sato l’a ressentie plus d’une fois au contact
des cétacés. C’est pour y initier sa fille, Nai’a («dauphin» en
hawaïen) qu’elle a plongé à la rencontre des baleines de l’île
Maurice, à six mois de grossesse. «Ce fut une rencontre très
forte, se souvient la jeune femme. Un jeune cachalot s’est
présenté face à moi et a
commencé à dodeliner de la
tête. Je sentais les signaux
7 décembre 1985
d’écholocation sur mon corps
Naissance à Tokyo.
et surtout sur mon bassin.»
Août-novembre 1999
L’interaction dure trois à
Dépression.
quatre minutes. «Sa tête étant
16 décembre 2014
carrée, il ne peut me voir de
Naissance de sa fille
face avec ses yeux. Ce qu’il
Nai’a.
voulait, c’était voir mon intéOctobre 2015
rieur grâce à son sonar.»
L’Enfant de l’Océan.
Quand elle a découvert cette
joie de la communication interespèces à Hawaï, Leina Sato a voulu la partager. Avec son
compagnon de l’époque, champion du monde d’apnée, elle
monte une entreprise d’écotourisme qui mène de petites expéditions à la rencontre des cétacés et des requins à Hawaï. Seulement, en quelques années, le «tourisme du dauphin» explose. «Nous avons atteint une surcharge. Beaucoup de gens
venaient dans une démarche de consommation, avec pour seul
objectif de se prendre en photo avec un dauphin. La rencontre
était de plus en plus banalisée.» Dégoûtée, l’apnéiste retourne
à Paris pour éveiller les consciences sur ces dérives. «L’enjeu
écologique a toujours été au cœur de ma démarche, mais je ressens depuis quelques années une nouvelle forme d’urgence, reprend la trentenaire qui aurait voté pour le socialiste Bernie
Sanders à la présidentielle américaine de 2016 si elle avait pu.
C’est chouette de pouvoir plonger tous les jours, approcher les
dauphins, mais à quoi cela sert?» Elle cite à plusieurs reprises
Hugo Verlomme, l’écrivain qui parle de «démocratisation de
l’océan» et dont elle a le dernier livre posé sous le coude: «Le
temps des plaisirs innocents est terminé.» Plongeurs, apnéistes,
surfeurs réalisent, comme Leina Sato, qu’il est temps de rendre
à la mer ce qu’elle nous apporte depuis si longtemps. En septembre, la Japonaise et son compagnon partent, pour cela,
en Islande, sur les traces d’une autre créature légendaire: les
orques. Grâce à leurs futures images de nage sous-marine, ils
espèrent pousser l’île à abandonner la chasse aux rorquals,
le deuxième plus grand animal de la planète. «La majorité de
la viande pêchée est envoyée au Japon, mon pays de naissance,
explique Leina Sato. Ils ont une grande responsabilité dans ce
massacre.» Le ton de sa voix ne monte jamais. La nageuse
garde la sérénité d’une mer d’huile. Sur les plages d’Hawaï,
elle a appris les techniques de méditation nécessaires à la
plongée en apnée. Se vider la tête pour ne pas boire la tasse.
Coincée dans leur petit appartement de Bruxelles –qu’ils appellent le garde-meubles– elle rêve de retourner vivre sur l’archipel américain, de débuter des études en biologie marine,
d’acheter un bateau pour rester perpétuellement entre mer
et terre. Mais l’argent manque. Les excursions à la rencontre
des dauphins qu’elle organise –trois cette année– lui rapportent 3500 euros chacune. Et semblent l’éloigner de ses aspirations. Avec son compagnon, elle espère trouver les financements pour leur nouveau projet artistico-scientifique
sous-marin, Slowness. Ce mot dit, Leina Sato prend une lente
respiration, sourit. •
Par AUDE MASSIOT
Photo JEAN-MARIE GHISLAIN
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VENDREDI 31 AOÛT 2018
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a des doutes
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Namibie Berlin
ne s’excuse pas
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AIR FRANCE
LES AILES DU DÉSORDRE
Les syndicats de la compagnie ont appelé à un «fort durcissement» du conflit
qui avait marqué l’entreprise avant l’été.
De quoi refroidir le nouveau patron,
Ben Smith.
VINCENT NGUYEN. RIVA PRESS
PAGES II-III
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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II u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 31 Août 2018
CONFLIT SOCIAL
Baptême du feu
imminent pour
le DG d’Air France
L’intersyndicale, réunie jeudi, a annoncé un «fort durcissement»
du rapport de force avec les dirigeants de la compagnie
aérienne. En cause, les revendications salariales non entendues
depuis le départ en mai de l’ancien patron Jean-Marc Janaillac.
Le nouveau directeur général d’Air France, le
Par
FRANCK BOUAZIZ
«C
ette fois-ci on est dans le dur, et ça
va être sérieux.» Cette réflexion
d’un pilote d’Air France au cuir
tanné par des années de syndicalisme en
dit long sur le climat social plutôt orageux de
la compagnie en cette fin du mois d’août. Cette
semaine, les neuf organisations représentatives des 48000 salariés de la compagnie ont
fait leur rentrée, histoire de rappeler qu’elles
restent mobilisées sur leurs revendications.
Jeudi, lors d’un comité central d’entreprise,
les mêmes ont appelé à «un fort durcissement
du conflit». Après une fin d’hiver et un printemps émaillés par dix-neuf jours de grèves et
la démission non attendue du PDG Jean-Marc
Janaillac, Air France rempile pour un des plus
durs conflits sociaux de son histoire. Les arrêts
de travail ont déjà coûté 335 millions d’euros
de manque à gagner et rien ne laisse entrevoir,
à ce jour, une fin de crise. De nouveaux arrêts
pourraient sérieusement plomber l’avenir de
la compagnie nationale en la faisant sortir des
opérateurs de premier rang.
Au fil des ans, le transport aérien est devenu
de plus en plus concurrentiel et les voyageurs
n’ont que l’embarras du choix pour aller à New
York ou Shanghai. Représentante des salariés
au conseil d’administration et pilote de
Boeing 777, Véronique Damon est aux premières loges pour constater le blocage qui met
Air France en péril: «Nous sommes face à deux
points de vue difficiles à concilier. La direction
ne veut pas voir les problèmes sociaux et les organisations syndicales ne peuvent être audibles que par le conflit.»
«UBUESQUE»
En interrogeant les deux parties, Libération
a pu constater ce hiatus. «Soit les salariés comprennent, soit ils ne comprennent pas les données économiques de l’entreprise» estime, un
peu agacé, un membre du conseil d’administration. «Cela fait six mois que ça dure, les syndicats ont commencé à réclamer 6% d’augmentation, puis 5,1%, alors qu’en France, la masse
salariale des entreprises a dû progresser de
seulement 1% cette année», renchérit un membre de la direction générale. De son côté, le
président du Syndicat national des pilotes de
ligne (SNPL), Philippe Evain, est tout aussi remonté: «La situation est ubuesque, le conseil
d’administration d’Air France-KLM décide des
émoluments du nouveau directeur général,
mais avec les salariés, rien ne se passe alors que
l’entreprise réalise des bénéfices depuis quatre ans pendant que nos salaires sont bloqués.»
Chose rare chez Air France, alors que les dis-
cussions sont officiellement rompues, aucun
contact officieux n’est organisé, préliminaire
habituel à la reprise des négociations. Traditionnellement, même dans les moments de
pire fâcherie direction-syndicat, les belligérants ont pour coutume de se retrouver dans
un bistrot pour maintenir le contact et préparer la suite.
Si pour l’heure le mot «grève» n’a pas encore
été prononcé, ce serait pour certains salariés
une question de jours. «En fait, explique l’un
d’eux, les pilotes attendent le 4 ou le 5 septembre car c’est au début de chaque mois que leur
sont communiqués les plannings de vol. A ce
moment-là, il suffit de regarder sur quelles
dates sont programmés les plus enclins à faire
grève, pour décider à quel moment elle aura
lieu, de manière à perturber au maximum le
programme de vols.» Si les avions aux dérives
bleu-blanc-rouge restent de nouveau cloués
Si pour l’heure, le mot
«grève» n’a pas encore
été prononcé, ce serait
pour certains salariés
une question de jours.
au sol, les passagers se détourneront-ils durablement de la compagnie pour lui préférer Easyjet en Europe, American Airlines ou Emirates sur les destinations plus lointaines ? Le
PDG du tour-opérateur Voyageurs du monde,
Jean-François Rial, est un des gros clients d’Air
France à qui il achète, chaque année,
pour 15 millions d’euros de billets. Il est partagé entre fatalisme et optimisme: «Ce pourrait être la grève de trop, surtout pour les
clients. Mais il y a un nouveau [DG]qui vient
d’être nommé. C’est un entrepreneur et j’espère
qu’il s’affranchira des contraintes françaises et
de l’Etat actionnaire pour faire ce qu’il faut et
sauver la compagnie.» Le député LREM JeanBaptiste Djebbari, pilote de profession, est, lui,
plus inquiet: «Le président du [SNPL] est dans
une logique de rapport de force. Une nouvelle
grève serait toxique pour l’avenir d’Air France.»
Le mois de septembre sera de toute évidence
crucial. D’autant qu’au sein de sa filiale à bas
coûts, Joon, lancée il y a moins d’un an, la grogne sociale va également crescendo sur la
question des conditions de travail.
EMBUSCADE
Deux scénarios semblent se dessiner. Le plus
défavorable passerait par un blocage persistant des discussions sur les augmentations de
salaires qui se traduirait par des arrêts de tra-
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Libération Vendredi 31 Août 2018
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«
Canadien Benjamin Smith, le 12 avril à Toronto. PHOTO GEORGE PIMENTEL. GETTY IMAGES
vail à répétition au moment où se font les réservations pour la saison d’hiver et les vacances de fin d’année. Combinée à la hausse du
prix du kérosène, cette spirale pourrait faire
renouer Air France avec les pertes. En 2017, le
groupe Air France-KLM a réalisé un bénéfice
d’exploitation de 1,5 milliard d’euros. Néanmoins, il demeure beaucoup plus faible que
celui de ses concurrents directs, Lufthansa et
British Airways. Dans cette hypothèse, un des
alliés d’Air France figure idéalement en embuscade pour prendre le pouvoir. La compagnie américaine Delta possède déjà 8,8% du
capital d’Air France-KLM et elle pourrait être
tentée d’augmenter sa participation et de s’offrir ainsi une tête de pont en Europe. Une mésaventure similaire est arrivée à Alitalia à
Rome et à Iberia à Madrid, passées respectivement sous le contrôle d’Etihad (Abou Dhabi)
et British Airways.
Une autre issue reste envisageable. Le nouveau DG d’Air France-KLM, nommé le 16 août,
s’est illustré par des accords sociaux de longue
haleine avec les personnels d’Air Canada, son
ex-employeur. «Il pourrait être tenté de proposer aux syndicats d’Air France une augmentation de salaires étalée sur dix ans et à condition
que les bénéfices soient au rendez-vous, comme
il l’a fait au Canada», estime un membre
du CA. Vérité d’un côté de l’Atlantique… •
«La compagnie paie
d’avoir négligé le bigbang du low-cost»
Le spécialiste du
transport aérien Paul
Chiambaretto estime
que le retard pris par
Air France dans
sa diversification
d’activités explique
en partie le fait qu’elle
est moins rentable
que ses concurrents.
E
nseignant-chercheur à
Montpellier Business
School et associé à l’école
Polytechnique, Paul Chiambaretto est un spécialiste du transport aérien. Il estime qu’Air
France reste handicapée par
«son inertie et sa culture de résistance au changement».
La situation de crise à Air
France n’est-elle pas paradoxale au regard de la bonne
santé actuelle du secteur ?
C’est vrai, le transport aérien
mondial va bien, avec une progression annuelle de l’ordre
de 7 %. Le marché est certes
moins dynamique en Europe
que dans les pays émergents
avec une croissance limitée entre 3 % et 5 %. Mais Air France,
malgré un bénéfice record
en 2017, reste infiniment moins
rentable que ses concurrents
comparables comme l’allemand
Lufthansa ou le britannique IAG.
Comment l’expliquer ?
Les raisons sont multiples mais
je pense que la compagnie, malgré des efforts d’adaptation bien
réels, paie le fait d’avoir trop
longtemps négligé le big-bang
provoqué par l’arrivée du lowcost sur le court et moyen courrier et les compagnies du Golfe
sur le long courrier. La prise de
conscience de l’ampleur du décalage a eu lieu, mais grevée par
sa dette, la compagnie n’a pas assez investi, sa flotte a vieilli et le
service s’est dégradé. Pour le dire
vite, le prix demandé pour voler
u III
sur Air France n’est pas justifié
au regard de la qualité proposée
et combler ce retard ne se fait
pas en un claquement de doigts.
Mais les salariés réclament
leur part du gâteau…
Les grèves du printemps, qui ont
coûté 335 millions d’euros et son
poste à l’ancien PDG, sans compter l’impact d’image sur le long
terme, n’ont pas empêché la
compagnie de dégager 13 petits
millions de bénéfices au second
trimestre. Mais les salariés vont
devoir choisir entre investir pour
profiter de cette dynamique ou
sacrifier l’avenir. Ils ne doivent
pas se tromper d’ennemi.
Que voulez-vous dire ?
Il faut arrêter de considérer que
développer d’autres segments
du groupe comme la low-cost
Transavia ou KLM est nuisible
aux intérêts de la compagnie, on
ne peut plus raisonner de manière aussi corporatiste. Entre le
moment où Jean-Marc Janaillac
émet son idée de lancer la compagnie à coûts réduits Joon et
son premier vol, il se sera écoulé
une année pour convaincre les
pilotes. Chez IAG, qui a eu la
même idée plus tard, ils n’ont
mis que trois mois pour opérer
ce virage.
Entre Air France et KLM il y a
un différentiel d’un milliard
de coûts d’exploitation en raison des taxes, redevances aéroportuaires et cotisations
sociales plus élevées qu’aux
Pays-Bas…
Cela fait dix ans qu’une multitude de rapports pointent le
manque de compétitivité structurel du pavillon français. Le
gouvernement doit arrêter de
considérer le transport aérien
comme une vache à lait et en
faire une vraie activité stratégique dans un pays qui est la première destination touristique
mondiale. Mais faire grève au
moment où l’on organisait les
assises du transport aérien pour
en discuter a envoyé un signal
désastreux. On ne peut pas demander un coup de pouce de
l’Etat tout en paralysant le transport aérien.
Que peut-on attendre du nouveau PDG canadien, qui a relancé Air Canada en montant
une low-cost long courrier ?
Qu’il casse les codes et cette
culture de contestation permanente. Les salariés ont réclamé
à juste titre un profil de spécialiste de l’aérien pour gérer les
compagnies et Benjamin Smith
est à cet égard l’anti-portrait-robot de tous les énarques qui se
sont succédé à sa tête depuis des
années. Les syndicats ont tort de
le stigmatiser d’entrée sous prétexte qu’il n’est français. Il est un
peu le PDG de la dernière
chance pour qu’Air France continue de voler en première division. S’il échoue, les conséquences risquent d’être bien plus
douloureuses que la poursuite
d’une politique de modération
salariale.
Recueilli par
CHRISTOPHE ALIX
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV u
MONDE
Libération Vendredi 31 Août 2018
Depuis le Venezuela, Nicolás Maduro : «Arrêtez de laver
les toilettes à l’étranger» Le président socialiste vénézuélien lance
un appel à ses compatriotes qui ont fui le Venezuela : «Arrêtez de laver les
toilettes à l’étranger et rentrez dans votre patrie !» Pour Nicolás Maduro, ce
ne sont ni la pauvreté, ni l’hyperinflation, ni la faillite des services publics,
ni les pénuries qui provoquent l’exode massif mais «une campagne de
la droite». La situation vire à la crise régionale, la Colombie, le Pérou ou
l’Equateur étant débordés par l’afflux de migrants. Selon les Nations unies,
plus de 1,6 million de Vénézuéliens sont partis depuis 2015. PHOTO AFP
tant loin d’être transparente:
«D’où viennent ces objets ?
Pour l’instant, il n’y a pas de
discussions sur le sujet», disait récemment à Libération
Christian Kopp, de l’association Berlin Postkolonial.
Victoire. Dans le pays,
Mercredi à Berlin, l’Allemagne a remis à la Namibie 27 restes humains issus du massacre commis entre 1904 et 1908. PHOTO CHRISTIAN MANG. REUTERS
Entre l’Allemagne et la Namibie,
un génocide jamais repenti
Berlin reconnaît sa
responsabilité dans
le massacre des
Héréros et Namas
au début du
XXe siècle, mais
refuse de présenter
ses excuses. La
question du passé
colonial allemand
ressurgit.
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
P
our la troisième fois,
l’Allemagne a restitué
des restes humains à
la Namibie. Très précisément 27, dont 19 crânes, volés
par les forces coloniales allemandes lors du massacre des
Héréros et des Namas entre 1904 et 1908 –le premier
génocide du XXe siècle. Ces
ossements avaient été ame- en 1904 contre les colons. Ennés en Allemagne afin de voyé pour mater la rébellion,
faire l’objet d’expériences le général allemand Lothar
scientifiques racistes. Ils von Trotha avait ordonné
viennent d’être officielle- leur extermination. Les Nament rendus à
mas s’étaient
L’HISTOIRE soulevés un an
une délégation
namibienne lors
plus tard et
DU JOUR
d’une cérémonie
avaient subi le
qui a eu lieu mercredi, au même sort. Pendant quaFranzösicher Dom à Berlin. tre ans, les colons allemands
La plupart des dépouilles avaient employé des techniprovenaient de la collection ques génocidaires : massaanthropologique de la clini- cres de masse, exils forcés
que universitaire berlinoise dans le désert et camps de
de la Charité.
concentration.
Plus de cent ans après, la
Colons. Avec ces restitu- Namibie attend toujours des
tions, ressurgit la question du excuses officielles. En 2016,
passé colonial de l’Allema- l’Etat allemand a fini par regne. Occupation, spoliations connaître sa responsabilité
et exterminations: en Nami- dans les massacres, mais les
bie, 60 000 Héréros et envi- excuses se font attendre. Et le
ron 10 000 Namas ont été ministère des Affaires étranmassacrés. Privés de leurs gères allemand se garde bien
terres et de leur bétail, les Hé- d’employer le terme «génoréros s’étaient révoltés cide». «Des réparations, une
reconnaissance et des excuses» sont pourtant les conditions d’une normalisation
des relations diplomatiques
entre l’Allemagne et la Namibie, a rappelé la ministre namibienne de la Culture, Katrina Hanse-Himarwa, lundi
soir à Berlin. Mercredi, des
militants héréros et namas
ont protesté devant le Französicher Dom. Ils estiment
les amendements allemands
trop timides et attendent
des réparations financières,
ce que Berlin refuse. Fin
juillet, l’Etat allemand a
plaidé à New York l’annulation d’une procédure judiciaire lancée par les Namas
et les Héréros.
«Les restitutions ne sont pas la
fin, ce n’est que le début», a dit
mercredi le militant héréro
Israel Kaunatjike, de l’association Pas de prescription
pour les génocides, au journal
Die Tageszeitung. Ajoutant:
«Je ne comprends pas pourquoi cette cérémonie se passe
dans une église. Ces êtres humains, dont les ossements
ont été apportés ici, n’étaient
pas chrétiens. Ils ont été assassinés et l’Eglise était impliquée.» Les militants auraient
préféré une cérémonie dans
un lieu plus officiel, par
exemple au Bundestag.
Les discussions concernant
le passé colonial de l’Allemagne ne se concentrent pas
uniquement autour de la restitution de restes humains.
L’inauguration du forum
Humboldt, à Berlin, fait également polémique. Cet ancien château prussien deviendra en 2019 un musée
abritant des œuvres provenant de cultures non européennes. La question de l’origine des biens culturels qui y
seront exposés est pour l’ins-
un seul débat a réellement
émergé ces derniers mois :
celui sur la décolonisation
du nom des rues. Il existe encore, notamment à Berlin,
des endroits portant le nom
de colonisateurs, singulièrement dans le quartier de
Wedding. Mais sur ce point,
les militants de l’association
Berlin Postkolonial ont récemment remporté une victoire. Le Sénat de Berlin,
malgré l’opposition des démocrates-chrétiens de la
CDU, des libéraux du FDP et
de l’AfD (extrême droite), devrait rebaptiser quatre rues
du «quartier africain» de
Wedding. Un quartier surnommé «africain» non pas
parce que ses habitants seraient issus de certains pays
d’Afrique; mais parce qu’à la
veille de la Première Guerre
mondiale, l’entrepreneur
Carl Hagenbeck projeta d’y
installer un parc abritant des
êtres humains et des animaux venus de ce continent.
Un projet raciste que la
guerre empêcha de mener
à terme.
Petit à petit, les choses évoluent pourtant. Le contrat de
coalition entre la CDU de
Merkel et les sociaux-démocrates signé au printemps
évoque ainsi, pour la première fois, l’idée d’un travail
de mémoire sur «l’histoire
coloniale» du pays. Juste
avant la remise des ossements à la Namibie, la secrétaire d’Etat chargée de la politique culturelle au sein des
Affaires étrangères, Michelle
Müntefering, estimait que
l’Allemagne avait «encore fort
à faire» pour assumer son
passé colonial. «Il y a dix ans,
ces questions ne suscitaient
pas autant de débats, analyse Christian Kopp, de l’association Berlin Postkolonial. L’Allemagne, absorbée
par son travail de mémoire
sur la Seconde Guerre mondiale, ne prêtait que peu d’attention à la question coloniale. Et on se défaussait sur
les voisins avec des arguments comme : “Regardez la
France ou la Grande-Bretagne, c’était bien pire.”» •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u V
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LA LISTE
Foot: les clubs français
prennent du gros en
Ligue des champions
LE PSG PAS VERNI
Le Paris-SG tombe dans
un des «groupes de la mort».
Il se retrouve avec le Naples
de Carlo Ancelotti (deuxième
de Serie A), Liverpool (finaliste
de la dernière Ligue des champions) et l’Etoile rouge de
Belgrade, petit pouce.
MONACO PAS ÉPARGNÉ
La principauté, qui accueillait
le tirage au sort jeudi, verra
son club affronter l’Atlético
de Madrid d’Antoine Griezmann, Thomas Lemar et Lucas
Hernandez, le Borussia Dortmund de l’ex-Niçois Lucien
Favre et les Belges de Bruges.
LYON AVEC CITY
L’Olympique lyonnais
affrontera l’épouvantail Manchester City de Pep Guardiola,
les Ukrainiens du Chakhtior
Donetsk et les Hoffenheim,
modeste troisième du championnat d’Allemagne la saison
dernière.
LIBYE
ÉTHIOPIE
Au moins 27 personnes ont
été tuées et une centaine
d’autres blessées, dont la
plupart des civils, en trois
jours de combats entre milices rivales au sud de la capitale libyenne, Tripoli, selon
un nouveau bilan jeudi du
ministère de la Santé. Les
combats avaient éclaté lundi
dans les banlieues sud de la
capitale et se sont poursuivis
jusqu’à mercredi soir malgré
une trêve annoncée mardi,
qui n’a pas été respectée. Les
affrontements ont marqué
une pause, jeudi, après un
accord de cessez-le-feu.
Dix-huit personnes ont été
tuées jeudi dans le crash
d’un hélicoptère militaire dans la région oromo,
au sud d’Addis-Abeba, a rapporté sur son site la télévision
Fana BC. Tous les passagers
(15 militaires et trois civils)
ont péri. «L’hélicoptère, qui
appartenait au ministère de
la Défense, s’est écrasé lors
d’un vol de Dire Dawa (nordouest) à Bishoftu (40 km au
sud-est d’Addis Abeba) avec
18 personnes à son bord», a
précisé Fana, qui ne fournit
aucune information sur les
circonstances du crash.
Facebook Watch
Parti en retard, Facebook a confirmé mercredi
qu’il faudrait aussi compter avec lui: déjà ouvert
depuis un an outre-Atlantique, son service
Watch va être étendu au reste du monde. Pas
question de laisser ce marché en pleine «plateformisation» et en passe de renvoyer le vieux média télévisé aux oubliettes de l’histoire à Google (YouTube)
et Amazon (Prime Video et Twitch). Accessible en
France et dans 20 autres pays à partir du 21 septembre, la dernière déclinaison en date du leader des réseaux sociaux parie à fond sur la carte de l’interactivité pour se distinguer. «Nous avons créé ce produit
de manière à ce que les utilisateurs ne soient pas dans
une logique de consommation passive des vidéos, mais
qu’ils puissent y participer», a expliqué la vice-présidente produits chargée de la vidéo et de la publicité,
Fidji Simo. Gratuit, Watch proposera des contenus
en direct ou en replay sous forme de séries par épisodes sur une infinité de thèmes. Comme Twitter,
qui avait acquis dès 2016 les droits de diffusion en
ligne des matchs de la ligue de football américain
ou de la ligue de base-ball américain, Facebook
va étoffer son catalogue de compétitions sportives
à visionner sur sa plateforme. Facebook Watch revendique aujourd’hui 50 millions de spectateurs mensuels outre-Atlantique. Un début notable, même s’il
reste loin de YouTube, leader incontesté des plateformes vidéo. C.Al.
En 1957, dans un petit théâtre de la 92e rue à Manhattan,
un jeune homme cravaté et
costumé répète inlassablement les mêmes gestes quotidiens au son d’une horloge
parlante qui égrène les secondes. En coulisses, Robert
Rauschenberg, Jasper Johns
et John Cage se délectent.
Les autres, en salle, moins.
Peut-être parce que les spectateurs attendaient de ce
danseur souriant, blondinet
à la bouille de gendre idéal
qu’il joue le grand jeu. Seulement voilà, on est déjà dans
les années 60, et la danse
américaine vit sa révolution.
Le jeune homme n’est pas
pour rien dans ce changement de paradigme. C’est
pour cette raison que l’on dit,
à l’annonce de sa mort, mercredi, à 88 ans, qu’il était un
Monnaie
La livre turque
dégringole
La livre turque poursuivait jeudi sa chute libre,
perdant près de 5% de sa
valeur (à 0,127 euro), au
moment où la télévision
d’Etat rapportait la démission d’un vice-gouverneur
de la Banque centrale de
Turquie (CBRT). Erkan Kilimci, nommé vice-gouverneur de la CBRT en
mai 2016, a démissionné
jeudi pour prendre un
poste à la Banque du développement de Turquie.
La livre a perdu plus de
10 % de sa valeur face au
dollar depuis lundi, et environ 44% depuis le début
de l’année. La démission
de Kilimci survient alors
que la CBRT est sous pression, d’une part des marchés pour hausser ses
taux d’intérêts afin de lutter contre une inflation
galopante, et d’autre part
du gouvernement pour au
contraire maintenir des
taux bas et soutenir la
croissance. Les économistes mettent en garde depuis des mois contre un
risque de surchauffe de
l’économie turque, marquée par une croissance
élevée, une inflation à
deux chiffres et un déficit
croissant.
AP
Paul Taylor, épitaphe pour un grand chorégraphe
des derniers monstres sacrés
de la danse moderne, témoin
d’une époque aujourd’hui
observée avec nostalgie,
celle où la danse américaine,
révolutionnaire, donnait le
«la» de la création mondiale,
et trouvait en France une
terre d’accueil privilégiée.
Les années 60, c’était
l’époque où les stars d’outreAtlantique Merce Cunningham, Martha Graham, ou
Georges Balanchine créaient
des rôles spécialement pour
lui. Et avant que ce natif de
Pennsylvanie ne s’affirme
comme un chorégraphe incontournable, un de ceux
qui, à l’instar d’Alvin Ailey,
imposèrent le mouvement
comme outil possible de critique sociale et inventa pour
les Etats-Unis une autre
veine que le jazz.
Récompensée d’un Bessie
Award en 2012, sa carrière
s’étale sur un demi-siècle,
147 pièces, et épouse l’histoire d’un des mouvements
artistiques les plus influents
de la seconde moitié du
XXe siècle. En 2012, treize de
ses œuvres étaient programmées aux Etés de la danse, à
Paris, et rappelaient l’étendue d’une recherche diversement menée sur le champ
du burlesque, de la tragédie
ABONNEZ
antique comme de la comédie musicale engagée. Ce fut
une des dernières occasions
de prendre la mesure de son
vocabulaire spectaculaire,
avec sauts hallucinants sans
préparation, diagonales
éclair, volte-face impétueuses et hyperflexion des jambes, style qu’il peaufina jusqu’à sa mort, lui qui créait
encore en 2014, la Paul Taylor Dance Company, école
promouvant une nouvelle
génération de danseurs.
Danseurs dont il a souvent
su repérer les talents. Dans
les années 50, il disait de
cette jeune interprète d’une
vingtaine d’années venue
travailler à ses côtés, qu’elle
était «merveilleuse de tristesse et de maigreur». Elle
s’appelait Pina Bausch.
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VI u
FRANCE
Libération Vendredi 31 Août 2018
LIBÉ.FR
Pourquoi apprend-on des poésies à l’école
(et pourquoi toujours les mêmes) ? Comme
le calcul, apprendre de la poésie et la dire devant toute
la classe constitue toujours, malgré les réformes successives, l’un des piliers de l’enseignement en primaire. Jusqu’en 2015, le programme officiel
préconisait de faire retenir par cœur 10 textes poétiques par an à chaque
élève, du CP au CM2. Depuis, l’obligation de la récitation est maintenue
mais sans donner de chiffres. Une pratique pour développer notamment
les compétences orales des enfants. PHOTO AFP
Prélèvement à la source: Darmanin pris
dans les tergiversations de Macron
Le chef de l’Etat
a confirmé qu’il
n’était pas sûr de
la mise en place
de la réforme dès
le 1er janvier.
Mettant son
ministre des
Comptes publics
en difficulté .
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
et LILIAN ALEMAGNA
C
e n’est plus un petit
flottement, mais un
gros doute. A quatre
mois du coup d’envoi du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, Emmanuel
Macron a confirmé depuis
Helsinki qu’il n’excluait pas
de renoncer à la mise en
œuvre de ce big-bang fiscal
prévu au 1er janvier 2019. La
mise en œuvre de cet héritage du précédent quinquennat avait déjà été repoussée
d’un an.
«J’ai plutôt l’intention de
conduire cette réforme à son
terme mais j’ai demandé aux
ministres compétents de répondre à toutes les questions Le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, à Cognac, le 24 août. PHOTO YOHAN BONNET. HANS LUCAS
qui se posent encore, avant de
donner une directive finale, patrons réunis à l’université très bien et j’aurai l’occasion à l’administration fiscale : rité redoutent l’effet psycho- quement le doute s’installer
a déclaré le président de la d’été du Medef à Jouy-en-Jo- de le dire au président de la «Il s’agit d’avoir l’absolue cer- logique du prélèvement à la jusqu’à laisser penser qu’il
République depuis la Fin- sas (Yvelines), le chef du République et au Premier mi- titude que tout se fasse dans source sur les contribuables. prépare le terrain à un report
lande, où il achève ce jeudi gouvernement n’a, curieuse- nistre», a-t-il déclaré aux mé- les meilleures conditions pos- Leur salaire net diminué ou un abandon, il se paie de
une visite de trois jours en ment, pas eu un mot sur le dias. Le ministre a visité un sibles, explique-t-on simple- donnerait le sentiment d’une nouveau une très mauvaise
Europe du Nord. J’ai besoin sujet dans son discours.
centre d’appels de la Direc- ment dans son équipe. Un perte de pouvoir d’achat, séquence: Macron et Philippe
d’une série de réponses très La situation sonne comme un tion générale des finances peu comme on a cherché, annulant dans les esprits le donnent le sentiment de ne
précises et d’être
désaveu pour le publiques (DGFIP), où les autrefois, à éviter le bug de bénéfice de la suppression pas contrôler Bercy.
L’HISTOIRE ministre des agents doivent notamment l’an 2000, qui n’a finalement des cotisations salariales On imagine pourtant mal la
sûr de ce que nos
concitoyens viComptes pu- répondre aux questions sur… pas eu lieu. Pas question d’y chômage et maladie, prévue DGFIP se lancer dans une
DU JOUR
vront le jour où
blics, Gérald le prélèvement à la source. aller la fleur au fusil.» La pré- pour le 1er octobre. Avec un telle réforme sans le feu vert
on la mettra en place, si on la Darmanin, qui s’est, lui, dé- Gérald Darmanin a pris soin sidence assure toutefois n’en- double risque: économique, de l’Elysée et de Matignon
met en place. Il est normal mené tout l’été pour défendre de rappeler qu’il avait tretenir «aucune anticipation en cas de contrecoup sur une pour passer à une phase
que nous nous assurions que le prélèvement à la source. «échangé» avec Emmanuel négative» au sujet de la ré- consommation déjà en «communication» grand pules détails soient bien clairs.» Récemment adressé aux con- Macron mercredi sur le sujet forme. Et même que la ques- berne ; et politique, à quel- blic qui coûte de l’argent et
tribuables, un courrier de sa et jeudi matin avec Edouard tion de son report ne se pose ques mois des européennes passe généralement par le
Désaveu. Ces réserves sui- part détaille les bienfaits de Philippe. Comme pour bien pas «aujourd’hui».
et alors que l’opposition atta- service d’information du
vent de peu celles du Premier cette «simplification», et une souligner le fait que le couple
que déjà le gouvernement sur gouvernement sous l’autorité
ministre : «Nous ferons le grande campagne de com- exécutif est tenu au courant Pataquès. Des explications la désindexation annoncée de… Matignon. En tout cas,
point sur la préparation de munication, avec des spots à des avancées de la réforme, et qui ne facilitent pas la tâche de certaines prestations par pas de quoi mettre Gérald
cette réforme dans les pro- la télévision, a débuté en qu’il ne compte pas être tenu du ministre des Comptes rapport à l’inflation, dont les Darmanin dans de bonnes
chaines semaines», avait indi- cette fin d’été. En déplace- pour responsable d’un éven- publics. Car aux questions retraites et les allocations fa- dispositions à quelques jours
qué dimanche Edouard ment jeudi à Pau, Darmanin tuel abandon.
techniques s’ajoutent des miliales.
de la présentation du projet
Philippe dans le JDD, sans n’a pas affiché de doutes : Joint par Libération, l’Elysée préoccupations très politi- Ce nouveau pataquès de ren- de loi de finances pour 2019
s’engager sur sa mise en «Aujourd’hui, je suis certain ne détaille pas les demandes ques. Depuis plusieurs mois, trée risque de coûter cher à et de sa discussion à l’Assemplace. Mardi, devant les que les choses fonctionneront adressées par le chef de l’Etat certains membres de la majo- l’exécutif. En laissant publi- blée nationale. •
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Libération Vendredi 31 Août 2018
u VII
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LIBÉ.FR
Le rapport pro-EPR n’a «aucunement
joué» dans la démission de Nicolas
Hulot Selon nos informations, l’ex-ministre
de la Transition écologique ne s’est pas formalisé du rapport
recommandant la construction de six nouveaux EPR à partir
de 2025, tant il l’a trouvé «caricatural». Et il avait fait acter au
président de la République que deux (autres) scénarios soient
mis sur la table quant à l’avenir du nucléaire dans le cadre de
la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). PHOTO AP
danda] nous rejoindra à
Saint-Denis pour fêter la
victoire.»
Seconde lecture : priorité
aux champions du monde
en attendant que la sélection naturelle – les matchs
au fil de la saison, les
contre-performances des
champions du monde –
fasse œuvre de renouvellement, et Didier Deschamps
n’est pas du genre à précipiter le mouvement. Le sélectionneur français est façonné par le monde du foot,
ses usages : un joueur doit
être considéré pour ce qu’il
a accompli avec la sélection
et pour le reste, on ne fait
pas crédit.
GRÉGORY SCHNEIDER
Social FO veut faire descendre
les «Gaulois» dans la rue
Des «irréductibles Gaulois» dans la rue début octobre? C’est
ce que proposera, ce jeudi, Pascal Pavageau, le numéro 1
de Force ouvrière, à ses homologues, lors d’une intersyndicale qui se tiendra au siège de son syndicat. Reçu en début
de matinée par le Premier ministre dans le cadre de «bilatérales» sur les chantiers sociaux de la rentrée, le secrétaire
général a affiché son mécontentement, dénonçant «une
attaque coordonnée tous azimuts» du modèle social français de la part du gouvernement. Rebondissant sur les propos de Macron, au Danemark, autour du «Gaulois réfractaire au changement», le syndicaliste a filé la métaphore
sur le perron de Matignon. «Nous sommes en 2018 après
Jésus-Christ, toute la Gaule a été envahie par les Jupitériens. Toute? Non. Il existe beaucoup d’irréductibles Gaulois attachés au modèle social, attachés au progrès social,
qui encore et toujours luttent contre les régressions qui sont
organisées», a-t-il lancé après sa rencontre avec Edouard
Philippe. Objectif, donc, en des termes moins imagés :
«Aller sur une mobilisation interprofessionnelle» et «la
grève interprofessionnelle» en octobre. Il lui faut désormais
convaincre les autres syndicats. A.Ca.
Economie La Poste plongée dans
un grand pôle financier public
En quête d’un nouveau souffle, la Poste devrait bientôt
pouvoir compter sur le soutien d’un grand pôle financier
public constitué par les deux géants CNP Assurances et
la Banque Postale, que l’Etat a décidé d’unir. Ce nouvel ensemble financier aura «pour vocation première le développement des territoires. Il devra aider notamment au financement des collectivités locales, des maisons de services
publics, du développement du très haut débit partout
en France et de l’accompagnement des personnes âgées»,
a précisé jeudi le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire.
Ce rapprochement a été décidé essentiellement afin
de permettre à la Poste de trouver de nouvelles sources
de revenus, son activité courrier accusant une baisse de
l’ordre de 7 % par an.
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LIVRES
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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u 25
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Page 37 : On y croit / Idles
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Chanson :
le marché des mots
JOSEF VON STERNBERG
«Anatahan», le rescapé
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 39
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Page 46 : Dag Solstad / «Comment ça s’écrit»
Christine Angot, le 23 août, à Paris.
pas joué. Une récompense à
double sens, puisque la
rencontre de Saint-Denis
marquera les premières retrouvailles avec le public
français depuis la victoire
(4-2) face aux Croates du
15 juillet à Moscou; le genre
de symbole qu’une fédération peut d’autant moins
négliger qu’elle avait été ensevelie sous les controverses
(vampirisation de l’événement par Emmanuel
Macron, remontée express
des Champs-Elysées) quand
les Bleus étaient revenus de
Moscou. «Je suis parti sur
l’idée d’un hommage aux
champions du monde, a
expliqué le sélectionneur.
D’ailleurs, Steve [Man-
L’acteur Gérard Depardieu est visé par
une enquête préliminaire du parquet
de Paris pour viols et agressions
sexuelles. «Une plainte a été déposée
le 27 août», confirme une source judiciaire contactée par Libération. La
plaignante est une comédienne et
danseuse de 22 ans, selon le Parisien.
Elle a déposé sa plainte dans les Bouches-du-Rhône. Initialement chargé de l’enquête, le parquet d’Aix-en-Provence
s’est dessaisi au profit du parquet de Paris. La police judiciaire parisienne est chargée des investigations. «Les faits
se seraient déroulés au domicile parisien de Depardieu, un
hôtel particulier du VIe arrondissement, les mardi 7 et lundi
13 août», écrit le quotidien. La jeune femme serait la fille
d’un ami de Gérard Depardieu et dit avoir été agressée à
l’occasion d’une répétition informelle pour une pièce de
théâtre, d’après le Parisien. La plaignante ne s’est pas exprimée publiquement pour l’instant à propos de ces faits. Interrogé par le Parisien, l’avocat de l’acteur, Hervé Témime,
a déclaré que Gérard Depardieu «conteste absolument avoir
commis la moindre infraction ou avoir eu le moindre comportement délictueux» et se dit «convaincu que cette plainte
ne prospérera pas sur le plan judiciaire». PHOTO REUTERS
TOFDRU
Et voilà, Emmanuel Macron
est comme les autres, il case
les copains, les courtisans, il
distribue des fromages. Le
jeune homme pressé a été élu
en se proclamant différent
des autres, les anciens, ceux
qui attribuaient prébendes et
missions creuses : ça, c’était
avant, disait-il. La nomination de Philippe Besson au
poste de consul général à
Los Angeles vient troubler le
message. Car Philippe Besson est devenu un proche, si
ce n’est un ami, du couple
Macron, et il ne s’en cache
pas. Pire, il a publié il y a
un an un livre laudateur
racontant les coulisses de
la conquête du pouvoir par
l’ancien ministre de l’Economie de Hollande. Un livre
dont il a fait la promotion en
faisant la promotion de Macron. Attention, nous n’avons
rien contre Philippe Besson,
très bon écrivain et homme
affable, mais non, on n’accepte pas un cadeau pour
bons et loyaux services ! Car
il est là le problème: le renvoi
d’ascenseur.
Certes, la nomination d’écrivains aux postes de consul et
d’ambassadeur est une vieille
tradition française, l’entourage de Macron le martèle
en boucle. De Chateaubriand
à Daniel Rondeau en passant
par Jean-Christophe Rufin,
ils sont nombreux ceux qui
n’ont pas résisté aux chants
des sirènes du lointain, à l’appel des dorures. Mais justement, si l’on prend Macron
au pied de la lettre, ça, c’était
l’ancien monde où l’on mélangeait allègrement les
genres, où l’on remerciait les
obligés. La nomination de
Philippe Besson, dans le contexte économique et social
actuel, donne l’image d’une
caste qui se distribue les
faveurs au gré des opportunités. D’un nouveau monde
qui, d’un coup, prend un terrible coup de vieux.
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Il y a deux façons de lire la
reconduction à l’identique
ou presque (les 23 joueurs
moins Steve Mandanda,
blessé) des champions du
monde par le sélectionneur
Didier Deschamps en prévision des deux matchs de Ligue des nations en Allemagne le jeudi 6 septembre et à
Saint-Denis contre la sélection néerlandaise, le 9 septembre, et elles reviennent
au même. La première : récompenser le groupe sacré
en Russie non seulement
pour les performances de
ceux qui ont joué, mais aussi
pour leur attitude altruiste
et confraternelle pour les
mêmes ainsi que pour les
autres, ceux qui ont peu ou
Justice Gérard Depardieu visé par
une enquête pour viols
DAIWA. PROD DB
Philippe
Besson consul,
le retour du
vieux monde
Foot: Didier Deschamps choisit
une sélection de célébration
Fièvre sur Anatahan (1952) de Josef von Sternberg.
BILLET
«Mettre sur la page
une vérité vivante»
Rencontre avec
Christine Angot
Recueilli par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo RÉMY ARTIGES
A
u cœur d’Un amour
impossible, le précédent roman de Christine Angot, surgissait
la révélation de l’inceste. S’il est une
chose connue des lecteurs de Christine Angot, la concernant, c’est bien
cela, l’inceste, le père et sa fille de
14 ans. Or, dans le texte, cela survenait
de manière telle que l’effet de sidération était radical. Le même sens de la
dramaturgie caractérise Un tournant
dans la vie. Un évé- Suite page 40
C’est le
week-end
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MA FASCINATION (9/9)
En son miroir
Daniel Mayer (1909-1996) Souvenirs de collages d’affiches
avec le journaliste, juif, résistant et socialiste, toujours
humaniste face aux extrêmes.
C’
était un petit homme rond au nez pointu, dont l’œil
frisait derrière des lunettes de patriarche. Aux yeux
des jeunes militants de la 18e section du Parti socialiste, qui se réunissait dans les poussiéreux locaux de la rue
de Trétaigne en 1972, c’était une figure éminente et vaguement
légendaire qui sortait des temps héroïques du Front populaire
et de la Résistance. C’était surtout le personnage le plus drôle
et le plus impressionnant de cette section
qui en comptait déjà de bien affirmés,
dont Claude Estier, Daniel Vaillant, Lionel
Jospin ou Bertrand Delanoë. Au soir de sa
longue carrière, Daniel Mayer avait accepté de porter les couleurs du PS dans la circonscription de Montmartre pour les
législatives de 1973. Sans aucune chance d’être élu dans ce
quartier tenu par un gaulliste solidement implanté, Joël
Le Tac, lui aussi ancien héros de la guerre, Mayer avait préparé
sa campagne avec une application de néophyte.
Orateur brillant, il écumait les salles publiques du XVIIIe avec
un discours différent chaque soir, mélange de propositions
utiles, d’anecdotes du passé et de bons mots qu’il alignait à
jet continu. Nous collions ses affiches sur les murs de Montmartre entre 5 et 7 heures, le plus souvent avec lui. Il apportait
son seau et sa colle, réunissant les militants en fin de parcours
dans un café de la place Jules-Joffrin. «Comme le disait Marceau Pivert, déclarait-il d’un ton faussement solennel, je vous
remercie d’être descendus dans l’arène des luttes prolétariennes.» Nous allions aussitôt voir dans les grimoires qui était ce
Marceau Pivert: le chef de la tendance de gauche de la SFIO
en 1936, qui avait écrit un article célèbre au lendemain de
la victoire, intitulé «Tout est possible» et
auquel Léon Blum avait fait répondre le
lendemain, dans le même journal, par Paul
Faure : «Tout n’est pas possible.»
Nous en avions profité pour savoir exactement qui était vraiment notre candidat et vénérable camarade. Avec un frisson
de fierté, nous avions découvert que dans les tourments du
XXe siècle, Daniel Mayer avait cette particularité unique : il
ne s’était jamais trompé. Dans les années 20, Gavroche de Ménilmontant ayant quitté l’école à 14 ans, Mayer est révolté par
l’affaire Sacco et Vanzetti, ces deux anarchistes italiens
condamnés à mort par la justice américaine sur la foi de preuves douteuses. Il adhère à la SFIO et devient vite, grâce à son
esprit brillant et enthousiaste, journaliste au Populaire, chargé
de la rubrique sociale. Travaillant dans le même couloir que
LE PORTRAIT
Léon Blum, qui écrivait tous les jours son article de «une» au
retour de la Chambre, il devient son ami. En juin 1936, il court
les usines occupées et fait vivre dans le Populaire la fièvre des
grandes grèves ouvrières, puis couvre avec précision l’aventure difficile du gouvernement de la gauche. En 1938, Blum,
déchiré, parle du «lâche soulagement» que lui inspirent les
accords de Munich signés par Daladier, Chamberlain et Hitler.
Mayer n’hésite pas: il milite avec force contre Munich, voyant,
comme Churchill, qu’ils entraîneront à la fois le déshonneur
et la guerre. En 1940, dans l’effondrement général, Blum est
impuissant, symbole d’une IIIe République discréditée par
la défaite. A la différence de tant de ses camarades, Mayer
condamne hautement l’armistice, rejette le maréchal Pétain
et entre en dissidence. A Marseille où il s’est replié avec Cletta,
son épouse, il s’attelle à la reconstruction du parti à la base,
fort des encouragements de Blum, loin des compromissions
pétainistes d’une bonne partie du groupe parlementaire. Il
fonde le Comité d’action socialiste et commence à sillonner
la France pour rallier à la Résistance ses camarades déboussolés. Il est juif, résistant et socialiste: trois bonnes raisons d’être
arrêté, torturé et exécuté.
Mayer, qui se change en «Mayet», échappe dix fois à la police,
se fait le messager infatigable du socialisme résistant, assurant la liaison entre Blum
emprisonné et ses camarades
des sections reconstituées. Il
Exercices de
devient secrétaire général du
fascination. A la
parti clandestin à 32 ans, paspremière personne
sant quatre longues années
du singulier, des
dans les trains et les hôtels
journalistes de Libé
miteux pour porter la bonne
détaillent leur
parole, organiser les fédéenthousiasme pour
rations, négocier avec les
des personnages
mouvements, participer au
disparus qui les ont
Conseil national mis en place
émus, inspirés ou
par Jean Moulin. Blum le
même déstabilisés.
charge d’aller à Londres pour
transmettre à De Gaulle le
soutien officiel de la SFIO à la France libre. Le Général le reçoit
froidement, l’entretenant de ses dissensions avec les Anglais
et les Américains. Dépité, il demande une deuxième audience
et plaide la cause de la Résistance intérieure. De Gaulle s’adoucit et lui confie une lettre pour les résistants. «Je repars demain, dit-il à une amie de Londres, et j’ai peur.» Il échappe
encore à la Gestapo et le jour du défilé de la Libération, il est
au premier rang du cortège aux côtés du Général.
En 1946, Blum et Mayer, professant un socialisme humaniste,
réunissent un congrès pour que leur mandat soit prorogé à
la tête du parti. Mais les militants sont saisis d’un prurit orthodoxe et c’est un prof d’anglais du Nord, Guy Mollet, qui est élu
secrétaire général sur la base d’une motion au marxisme intransigeant. Taxé de réformisme, Mayer est néanmoins ministre des Affaires sociales et porte sur les fonts baptismaux la
Sécurité sociale naissante. En 1956, Mollet devient président
du Conseil en pleine guerre d’Algérie. Au lieu de faire la paix,
comme promis pendant la campagne, il intensifie la guerre.
Paradoxe des idéologues: c’est Mayer «le droitier», «l’humaniste», qui dénonce sa politique coloniale et c’est Mollet, le
marxiste pur et dur, qui couvre la torture, les exécutions sommaires et les camps de regroupement. A force de critiques,
Mayer est exclu de la SFIO. Il rejoint le PSA de Depreux et Savary, bientôt changé en PSU, que dirigera Michel Rocard. Entre-temps, Mayer a quitté la carrière parlementaire pour devenir le président de la Ligue des droits de l’homme.
En 1969, il rejoint le nouveau Parti socialiste arraché à sa majorité molletiste et soutient la rénovation conduite par François
Mitterrand. En 1981, le nouveau président élu lui témoigne
sa reconnaissance en le nommant à la tête du Conseil constitutionnel. Trois ans plus tard, il cède sa place à Robert Badinter et se retire dans un petit pavillon de banlieue parisienne
avec Cletta, parmi ses livres et ses souvenirs. Avant de disparaître définitivement de la scène en 1996, blumiste jusqu’à son
dernier souffle, il livre un ultime message politique: «Après
la chute du mur de Berlin, le Parti socialiste devait reprendre
à son compte l’espérance ouvrière jusque-là incarnée par
le Parti communiste.» Vieille figure d’un passé en couleurs
sépia, il n’a pas été écouté. Pourtant, encore une fois, et pour
la dernière, il avait raison. •
Par LAURENT JOFFRIN
PHOTO RENE SAINT-MICHEL . RUE DES ARCHIVES
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