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Libération - 09 10 2018

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MARDI 9 OCTOBRE 2018
Caravage
Le pinceau
et la querelle
Lors d’un défilé de la Manif pour tous à Paris, en octobre 2016.
PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
PAGES 24-25
R.-G. OJÉDA. RMN-GP
2,00 € Première édition. No 11621
www.liberation.fr
Réforme de la
justice : la parole
est aux sénateurs
Orpaillage Ruée
dans le désert
du Sahara
PAGES 16-17
PAGES 8-9
LA MANIF
POUR TOUS
REMET
LE COUVERT
Après le feu vert du Comité
d’éthique, les réacs fourbissent
leurs armes en vue du débat
sur la PMA pour toutes.
Sauront-ils mobiliser comme
en 2013?
PAGES 2-5
INTERNATIONAL WEEKLY
In collaboration with
TUESDAY, OCTOBER 9, 2018
Copyright © 2018 The New York Times
Migrant
Family’s
American
Story
By MIRIAM JORDAN
and SABRINA TAVERNISE
PHOTOGRAPHS BY JOAO SILVA/THE NEW
YORK TIMES
Deadly Politics in Party of Mandela
By NORIMITSU ONISHI
and SELAM GEBREKIDAN
Umzimkhulu, South Africa
THEIR FEAR FADED as they
neared home, the bottle of Johnnie Walker getting lighter with
each turn of the road. Soon, Sindiso Magaqa was clapping and
bouncing behind the wheel of his
beloved V8 Mercedes-Benz, pulling into familiar territory just before dark.
Minutes later, men closed in
with assault rifles. Mr. Magaqa
reached for the gun under his
seat — too late. One of his passengers saw flashes of light, dozens of them, from the spray of
Congress
Sindiso Magaqa was one of many African National
at Mr. Magaqa’s
members who have been assassinated. Mourners
grave. Top, a cousin by his bullet-riddled Mercedes-Benz.
LAS VEGAS — The young engineer
arrived in America when he was 23 with
a good education and little else. He landed a job at a nuclear test site, and built a
home in Nevada. Between the 1970s and
the mid-1980s, he brought his wife, mother, five sisters and a brother over from India, his native land. In later years, his siblings sponsored family members of their
own, and their clan now stretches from
Nevada to Florida, New Jersey to Texas
— more than 90 Americans nurtured on
the strength of one ambitious engineer,
Jagdish Patel, 72.
This summer, four generations of
Patels assembled for a reunion in Las
Vegas, a gathering that included a venture capitalist, a network engineer, physicians, dentists and students. “I am so
glad that I came to America,” Mr. Patel
said recently, sitting in his custom house
in Las Vegas, complete with a home theater where he hosts Super Bowl parties
and a marble-lined Hindu temple room.
“I brought everyone here,” he said, “and
we have provided valuable service to this
Chaque mardi, retrouvez un supplément spécial de 4 pages avec
les meilleurs articles et éditoriaux du «New York Times», en anglais.
country.”
The share of the United States population that is foreign-born has reached
its highest level since 1910, according to
government data. But the numbers have
been soaring not so much with Latin
Americans crossing the border, but with
people from Asia obtaining visas — families like the Patels, who have taken advantage of “family reunification” provisions
in American immigration law.
Since the Patels began flocking to
America in the 1970s, millions of other Indians have arrived to work as programmers and engineers in Silicon Valley,
doctors in underserved rural areas and
researchers at universities. The majority
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
bullets pockmarking the doors.
The ambush was exactly what Mr.
Magaqa had feared. A few months before, a friend had been killed by gunmen in his front yard. Then, as another friend tried to open his front gate at
night, a hit man crept out of the dark,
shooting him dead. Next came Mr.
Magda, 34, struck half a dozen times.
All of the targets had one thing in
common: They were members of the
African National Congress who had
spoken out against corruption in the
party.
Political assassinations are rising
in South Africa, imperiling Nelson
Mandela’s dream of a unified, demo-
cratic nation.
But unlike much of the political violence that upended the country in the
1990s, the killings are not being driven by battles between rival political
parties.
Now, after nearly 25 years in power,
A.N.C. officials are killing one another, hiring hit men to eliminate party
members in an all-or-nothing fight
over money, turf and power, A.N.C.
officials say.
About 90 politicians have been
killed since the start of 2016, more
than twice the annual rate in the
16 years before that, according to
researchers at the University of
Cape Town and the Global Initiative
Against Transnational Crime.
The new president, Cyril Ramaphosa, has lamented that the assassinations are tarnishing Mr. Mandela’s
dream.
But Mr. Ramaphosa is struggling
to unite his fractious party before
elections next year and has done little
to stem the violence. His administration has resisted demands to provide
police protection for two A.N.C. whistle-blowers in the case surrounding
Mr. Magaqa.
Some victims were A.N.C. officials
Con­­tin­­ued on Page II
Con­­tin­­ued on Page II
ROGER KISBY FOR THE NEW YORK TIMES
Jagdish Patel moved to the United
States from India in 1968. He later
sponsored his wife, Amita.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 9 Octobre 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Angoisses
Ils ont commencé leur veillée d’armes,
prêts à en découdre, sûrs de leurs convictions et pourtant en plein doute. Les
opposants à la PMA pour toutes les femmes, qui sont à peu près les mêmes que
les adversaires du mariage pour tous, affichent une détermination inquiète. On
les comprend : la réforme a été hautement promise pendant la campagne par
Emmanuel Macron et le mouvement
En marche. Ceux-ci ont remporté haut la
main deux élections successives et disposent d’une majorité écrasante à l’Assemblée. Personne ne comprendrait
pourquoi ils devraient soudain revenir
en arrière. Ecouter, consulter, comprendre, fort bien. Céder : impossible.
Mais il y a deux raisons plus profondes
aux angoisses des tradis. Ils ont d’abord
essuyé deux défaites : le pacs est passé,
puis le mariage homosexuel. Depuis,
aucune des conséquences tragiques agitées à l’époque ne s’est matérialisée.
Comme prévu, le «basculement de civili-
sation» diagnostiqué à l’époque n’a rien
changé de tangible dans la vie des Français, sauf pour les couples homosexuels
qui ont accédé à une égalité juridique légitime. C’est tout le paradoxe de ces protestations : elles visent, non à défendre
les personnes qui protestent, mais à limiter la liberté des autres. C’est la raison
pour laquelle la droite française, qui
s’était faite la porte-parole des opposants, a très vite abandonné l’idée d’annuler ces réformes. Ce qui revient à les
ratifier après coup. La deuxième difficulté est psychologique. La Manif pour
tous brandit à tous vents l’intérêt des enfants à venir : faisons-lui crédit de la sincérité. Mais quid de l’intérêt des enfants,
bien réels aujourd’hui, élevés par des familles homosexuelles ? Est-ce vraiment
leur intérêt que d’être montrés du doigt
publiquement comme des enfants anormaux ou bien victimes de leurs parents ?
La charité chrétienne, pour le moins, devrait inciter à y réfléchir. •
PMA C’est
la Manif qui
redémarre
En 2013, l’ouverture du mariage aux
couples de même sexe consacrait la
défaite de la Manif pour tous. Cinq ans
plus tard, la perspective d’une extension
de la PMA aux couples de lesbiennes et
aux femmes célibataires remobilise les
troupes. Empêcheront-elles la réforme?
Par LAURE EQUY
et SYLVAIN MOUILLARD
«O
n ne lâche rien !» Les opposants
au mariage pour tous l’ont claironné dans leurs défilés, hérissés
de drapeaux roses et bleus, contre la loi
Taubira. Cinq ans plus tard, que reste-t-il de
leur mot d’ordre? Alors que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a donné, dans
son avis fin septembre, son feu vert à l’extension de la procréation médicalement assistée
(PMA) aux couples de femmes et aux femmes
célibataires et qu’un projet de révision des lois
de bioéthique est en préparation pour la fin
de l’année, pro et anti s’interrogent: les conservateurs peuvent-ils de nouveau mettre
massivement leurs troupes dans la rue ?
CŒURS ROSES
Les opposants à une évolution de la PMA, au
premier rang desquels la Manif pour tous, espèrent rallumer la mèche. «Tout le monde est
dans les starting blocks», assure Ludovine de
la Rochère, présidente du collectif créé
fin 2012. Après une mise en jambes devant les
locaux du CCNE à Paris, les anti fourbissent
leurs slogans : «Filiation fiction», «Tous nés
d’un père et d’une mère», «PMA sans papa»…
La semaine dernière, une nouvelle campagne
de communication a été lancée. Visuel rempli
de cœurs roses et ce message: «Tous nés d’un
père et d’une mère: égalité pour tous!» Un ton
presque béni-oui-oui qui ne doit pas cacher
le fond de l’air: la Manif pour tous est regonflée. Un mail adressé le 4 octobre par la section des Pays-de-la-Loire à ses abonnés évoque l’avis «scandaleux» du CCNE, «rupture
entre les élites et le peuples», avant d’alerter
–rien de moins– sur un possible «changement
de civilisation». Cette frange conservatrice
veut croire qu’elle n’est pas minoritaire. Aux
sondages qui expliquent que 6 Français
sur 10 sont favorables à l’extension de la PMA,
ils rétorquent avec leur étude maison. Tout
dépend de la façon dont la question est posée,
arguent-ils. Ainsi, 82 % des sondés penseraient que «l’Etat doit garantir aux enfants nés
par PMA le droit d’avoir un père et une mère».
De quoi, a minima, «reporter le débat», selon
La Rochère: «Le sujet est trop important pour
ne pas prendre du temps et recul.» Fin septembre, l’Eglise catholique, dans un texte signé
par l’ensemble des évêques de France, a aussi
redit son «inquiétude» sur la PMA.
Le terrain est labouré de longue date. Déjà,
en 2014, ils ont fait reculer le gouvernement
Valls sur le sujet. Cette année, les mêmes ont
fait entendre leur voix lors des états généraux
de la bioéthique, cornaquant ces consulta-
Libération Mardi 9 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
Quatre
familles
contre la PMA
Issus de la société civile,
du clergé catholique ou
de la politique, les
«anciens combattants»
de 2013 reçoivent face à
l’extension de la PMA le
renfort de nouvelles
figures médiatiques.
L
es vétérans du combat antimariage pour tous de 2013
sont prêts à repartir au front.
Mais en cinq ans, d’autres têtes ont
aussi émergé, notamment dans la
sphère médiatique. Revue des tribus sur le pont.
LA FRANCE DE
LA MANIF POUR TOUS
tions tenues de janvier à mai. «Vous êtes inquiets à l’idée que l’Etat institue et organise la
conception volontaire d’enfants orphelins de
père? C’est le moment d’agir!» incitait la Manif
pour tous. Joël Deumier, président de SOS
Homophobie (lire page 4), se souvient: «Nos
bénévoles sont allés dans les réunions des états
généraux, au début… Ils n’y sont pas retournés
parce qu’ils ont parfois été accueillis par des
anti-PMA à coup de sifflets et de huées.»
POISSON OPTIMISTE
La mobilisation des plus remontés fait peu de
doutes. «Le noyau militant a toujours été au taquet. Mais pour que le mouvement embraye, il
leur faut une volonté de mobiliser bien plus largement d’autres cercles. Là, cela devient compliqué à évaluer», explique Jérôme Fourquet,
de l’Ifop. Peu habitués à battre le pavé, les
«simples» sympathisants sont-ils prêts à y retourner après la défaite de 2013 ? «Il peut y
avoir une démotivation, une fatigue, mais nous
avons aujourd’hui des oppositions et des forces
en présence identiques. Les gens n’ont pas
changé d’avis», veut croire Jean-Frédéric Poisson, président du Parti chrétien démocrate.
Ces conservateurs ont beau jeu de voir dans
le débat qui s’ouvre sur la PMA une validation
de leurs prédictions, eux qui pronostiquaient
que le pacs mènerait au mariage de couples
homos, qui mènerait à la PMA, qui mènera à Ludovine de
la gestation pour autrui (GPA), même si cette
la Rochère,
mesure pose des questions très différentes.
Laurent
Un enchaînement à même de conforter ces
Wauquiez,
autoproclamés «lanceurs d’alerte»… Mais qui
Eugénie
a aussi de quoi en décourager certains. «L’idée
Bastié et
s’est installée dans l’opinion qu’un processus
Michel
inexorable s’était mis en route. Il y a un côté “A
Aupetit.
quoi bon? L’affaire est pliée”», note Fourquet.
PHOTOS
A l’approche des européennes de mai, EmmaSTÉPHANE
nuel Macron, affaibli politiquement et qui a
LAGOUTTE.
d’autres réformes délicates sur le feu, comme
MYOP. ED
celle des retraites, est décidé à tenir sa pro- ALCOCK. MYOP
messe de campagne sans froisser. Le 9 avril, ET GUILLAUME
devant les évêques au collège des Bernardins,
POLI. CIRIC
le Président avait flatté cette frange «tradi» en
affirmant qu’il convenait de «réparer» le lien
«abîmé» entre l’Eglise et l’Etat. Ce soin porté
aux opposants ne risque-t-il pas de le faire
perdre sur les deux tableaux ? Braquer des
anti qui n’en démordront de toute façon pas,
tout en froissant les premières concernées.
Selon le JDD, le Président a affirmé aux parlementaires qu’il n’était «pas question de brutaliser les consciences». Un propos qui a blessé
les pro-PMA. Sur Twitter dimanche, certains
ont rappelé, sous le hashtag #cequiestbrutal,
que les discriminations dont continue de
souffrir la communauté LGBT étaient, dans
l’affaire, les véritables humiliations. •
Que pèse vraiment la Manif pour
tous ? Question délicate pour évaluer l’influence d’un mouvement
qui sut mettre dans la rue plusieurs
centaines de milliers de personnes
en 2012-2013 mais qui, depuis, ne
semble pas rallier davantage que sa
base. Lors de sa dernière université
d’été, le mouvement a rassemblé
quelque 400 personnes. Un carré de
fidèles qui trépignerait d’impatience, selon Ludovine de la Rochère. «Beaucoup de nos sympathisants aimeraient manifester contre
l’extension de la PMA, mais le
moment n’est pas encore venu», juge
la présidente du collectif, à l’organisation rigoureuse, au fichier
de 450000 adresses mail et au millier de bénévoles actifs. Pour autant,
LMPT semble incertaine sur sa capacité à mobiliser massivement. La
Rochère: «L’action de demain, si elle
devait survenir, prendrait des formes différentes par rapport à 2013.»
L’Alliance Vita, par la voix de son délégué général Tugdual Derville,
veut croire que Macron ne pourra
pas «se payer le luxe d’une grande
bataille sociétale, encore moins avec
la perspective des européennes». Là
réside peut-être la stratégie de ces
agitateurs : dramatisation des enjeux et pari sur un pourrissement de
la situation. Charles de Meyer, un
ancien du Printemps français, groupuscule radical actif en 2013, se dit
partisan «d’actions coup de poing»,
citant en exemple l’action des Bonnets rouges bretons contre les portiques: «En deux manifs, ils ont eu ce
qu’ils voulaient. […] Il faut que le
gouvernement se rende compte qu’il
va se taper un rapport de force pendant six mois, visible chaque jour à
la télé et dans la rue.» Autre piste,
moins spectaculaire mais pas forcément moins efficace : le lobbying
auprès des politiques. C’est par
exemple la mission de Bertrand
Lionel-Marie, responsable bioéthi-
que au sein des Associations familiales catholiques (30000 familles
adhérentes).
DANS LES MÉDIAS
Depuis la rentrée, Geoffroy
Lejeune, directeur de la rédaction
de Valeurs actuelles, hebdo opposé
à la PMA, dispose d’un billet politique quotidien dans la matinale
de LCI. Le 1er octobre, il y évoquait
les ambitions renouvelées de
LMPT: «Ces opposants se sont structurés, ils sont rentrés dans les partis
politiques, il y a une génération qui
a émergé, qui a pris sa place dans les
médias, qui écrit des livres. Ils ont
perdu en 2013 et aujourd’hui ils sont
bien décidés à gagner et à empêcher
Emmanuel Macron de dormir.» Ce
que dit le patron du magazine de la
nouvelle droite radicale n’est pas
anodin. Cinq ans après sa lutte contre le mariage pour tous, les proches
de LMPT ont envahi les plateaux
télé, les studios radio et les sites internet. Frigide Barjot a disparu des
écrans, mais d’autres figures proches du mouvement l’ont remplacée. Actuellement en tournée médiatique pour la promo de son livre
sur #MeToo, Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, incarne cette tendance conservatrice. Elle aussi a
son rond de serviette à LCI. Dans le
rôle d’égérie de la droite catho «antimoderne», Eugénie Bastié est concurrencée depuis quelques semaines par Charlotte d’Ornellas,
journaliste à Valeurs, qui réussit
l’exploit d’être «polémiste» sur
BFM TV et CNews.
LA HIÉRARCHIE
CATHOLIQUE
Ils l’ont redit le 20 septembre dans
un long texte: les évêques catholiques sont contre la PMA pour toutes.
Pour autant, ils ne sonnent pas le
tocsin pour que les catholiques descendent dans la rue. Comme l’a expliqué au Parisien Michel Aupetit,
l’archevêque de Paris, ce n’est pas le
rôle de l’épiscopat d’appeler à manifester. La nuance est subtile. Mais
importante. «Je ne vois pas l’épiscopat rejouer le scénario de 2013, souligne l’historien et sociologue Philippe Portier. Il y a eu trop de drames
et de conflits dans les paroisses à ce
moment-là.» De fait, La Manif pour
tous a créé de grosses fractures au
sein du catholicisme français qui
n’est pas, loin de là, aligné sur ses positions identitaires et ultraconservatrices. La hiérarchie catholique tente
de jouer plutôt le dialogue et l’apaisement. D’autant qu’elle est dans
une position très délicate vis-à-vis
de la question des droits de l’enfant.
Au niveau mondial, Suite page 4
4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 l’Eglise est en ef-
fet confrontée à une crise majeure au
sujet de la pédophilie… Malgré
tout, LMPT peut compter sur l’appui
d’une quinzaine d’évêques, les plus
conservateurs. Elle a quand même
perdu en route son plus bel étendard: Philippe Barbarin. Le cardinal-archevêque de Lyon se fait discret, lui qui est convoqué le 7 janvier
prochain devant le tribunal correctionnel pour sa gestion d’un cas de
pédophilie dans son diocèse.
À DROITE
Pour l’heure, ils jaugent Macron. Sur
le fond, la droite est largement opposée à l’ouverture de la PMA,
même si certains s’interrogent. Sur
la forme, elle fait montre d’une prudence qu’on ne lui a pas connue
en 2013. «On est tous d’accord pour
dire qu’il ne faut pas rejouer le
match du mariage pour tous. Les opposants ont été très caricaturés et le
débat a beaucoup clivé mais cela n’a
rien empêché», rappelle Annie
Genevard, secrétaire générale
de LR. Au sein du parti de Laurent
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Wauquiez, qui a baladé sa parka
rouge dans les défilés de LMPT, on
n’imagine guère se joindre à des manifestations anti-PMA. «On n’a pas
envie d’être amalgamés à des mouvements aux positions plus conservatrices que les nôtres», dit un député LR. «On est prêts à disséquer le
texte mais on n’a aucun intérêt à déterrer la hache de guerre», prévient
Philippe Gosselin, l’un de ceux qui
ont tenu la tranchée contre la loi
Taubira. La bande de députés UMP
qui avaient à l’époque déposé des
milliers d’amendements a depuis
fondu, entre les battus et ceux qui
n’ont pas rempilé. Mais Xavier Breton espère «des surprises» parmi la
relève. Avec ses collègues, le député
de l’Ain a monté un groupe de travail LR qui mène ses auditions depuis la rentrée. Ils ont notamment
entendu leur ancien collègue,
Hervé Mariton, l’un des plus ardents détracteurs de la loi Taubira.
LAURE EQUY,
JÉRÔME LEFILLIÂTRE,
SYLVAIN MOUILLARD
et BERNADETTE SAUVAGET
SOS HOMOPHOBIE «NE VEUT PAS
REVIVRE LA HAINE DE 2013»
Joël Deumier, président de SOS Homophobie, se défend de
«stigmatiser» ou de «caricaturer» la Manif pour tous : «On met en
lumière ce qu’ils souhaitent cacher, c’est-à-dire leur homophobie.
Les personnes LGBT et les familles homoparentales ont vécu
en 2013 une déferlante de haine contre ce qu’elles sont, dans les
débats publics, dans la rue, le tout relayé par des politiques. On ne
veut pas revivre ça avec la PMA. Les anti, par leurs clichés
homophobes, incitent certains à passer à l’acte. Leur objectif est
d’obtenir la paralysie du débat public pour que la mesure soit
retirée.» L’objectif de l’association est de «montrer que l’extension de
la PMA est une évidence, une mesure d’égalité et de sécurité pour les
familles. Il ne faut pas refaire l’erreur d’il y a cinq ans et surestimer
une opposition qui fait du bruit, certes, mais reste minoritaire».
Le gouvernement
cherche comment
passer sans braquer
L’exécutif pense avoir tiré les
leçons de 2013 pour éviter une
redite des vives tensions de
l’époque. Humilité et prudence
sont les nouveaux mantras.
L
es questions bioéthiques en général, et
l’extension de la PMA en particulier ?
Edouard Philippe a pris l’habitude d’y
accoler un adjectif: «redoutable». Tripotant
et rechaussant ses lunettes, le Premier ministre dirait même plus. Le projet de loi que prépare le gouvernement pour la fin de l’année
aborde des sujets «monstrueusement complexes». «Je pense qu’on peut y aller», répondaitt-il fin septembre sur le plateau de l’Emission
politique (France2), se disant désormais «plutôt favorable à titre personnel» à l’ouverture
de la PMA. On ne peut plus prudent.
Mesurant, cinq ans après l’adoption de la loi
sur le mariage pour tous, combien le débat est
éruptif, le gouvernement et sa majorité ne se
lancent pas dans la bataille la fleur au fusil.
Alors que le texte révisant les lois de bioéthique devrait être examiné au Parlement au pre-
mier trimestre 2019, ministres et députés de
la majorité veulent y mettre les formes. S’il ne
se fait aucune illusion sur la possibilité d’arracher «un consensus», Edouard Philippe a du
moins fixé l’objectif d’un «débat le plus intelligent et le plus sérieux possible». Devant
le groupe LREM de l’Assemblée, mardi
dernier, il a dit réfléchir à «une méthode originale» et évoqué la possibilité de créer une instance entre Assemblée et Sénat, réunissant 15 à 30 parlementaires de tous bords.
«L’idée est de déminer tous les sujets en amont.
Entre les états généraux de la bioéthique, les
missions d’information et ce groupe informel,
on ne pourra pas nous dire qu’on n’a pas pris
le temps de l’écoute», plaide un député LREM.
«Bombe». Dialogue et apaisement: un vœu
pieux alors que les plus remontés des opposants se chauffent déjà en affichant un slogan
tout en subtilité contre une «PMA sans père»?
La majorité en est convaincue: la PMA pour
toutes peut passer sans heurts si on la présente humblement comme l’application d’une
promesse de campagne, sans être brandie
comme une conquête politique. Et ce même
si l’avancée sociétale pourra parler à un électorat de gauche qui ne s’y retrouve pas sur le
plan économique et social. «La PMA, c’est une
bombe si l’on décide d’en faire un combat de société», avertissait sur France Inter la ministre
de la Santé, Agnès Buzyn. «Il ne faut pas en
faire un totem, ni un combat des gentils contre
les méchants, des modernes contre les ringards
ou, à l’inverse, de ceux qui veulent déstructurer la famille contre ceux qui la préservent»,
prévient un député Modem. Des précautions
censées prémunir des écueils de 2012-2013,
veut croire le même: «Hollande en avait fait
un marqueur de gauche, ça a braqué.»
Quand ils se repassent le film, les députés de
la majorité voient plusieurs erreurs à éviter
et se sentent à même de procéder différemment. Quitte à formuler des injonctions très
contradictoires. Il est question de tenir davantage compte de la parole des anti-PMA… La
Manif pour tous a pourtant eu largement voix
au chapitre sur la loi Taubira. Lors de la campagne présidentielle en février 2017, le candidat Macron avait déploré qu’«avec le mariage
pour tous, où on [ait] humilié cette France-là».
«En 2013, il n’y a pas eu la rencontre entre les
responsables politiques et les églises et sociétés
philosophiques. Elles ont un message qu’on
doit écouter, sinon on retombera dans l’affrontement», dit Alain Tourret (LREM), qui siégeait alors sur les bancs du PRG.
Ecouter «et en même temps» écourter. Ils sont
nombreux à estimer que le débat parlementaire sur la loi Taubira a été trop long: six mois
entre le dépôt du texte et sa promulgation en
mai 2013, dont quinze jours de discussion,
week-end compris, à l’Assemblée en première
lecture, qui avaient tourné à la guerre des
nerfs. La majorité actuelle entend donc tenir
le rythme. Ce qui ne sera pas une mince affaire, avec un ordre du jour parlementaire
chargé et un projet de révision des lois de
bioéthique qui ne comporte pas, loin de là,
que le seul sujet de la PMA. «Les socialistes,
à l’époque, ont aussi fait l’erreur de concéder
des victoires de manière cadencée à la Manif
pour tous, en retirant la PMA et en reculant
sur la filiation, rappelle Guillaume Chiche,
l’un des plus allants sur la PMA au sein
de LREM. Quand vous manifestez, si vous
voyez que vous réussissez à grignoter des choses, il n’y a rien de plus encourageant.»
Piano. Avant cette étape, la majorité devra
accorder ses violons. «Le premier enjeu est de
trouver un large espace de discussion entre
nous et d’embarquer tout le groupe», pose le
député LREM Thomas Mesnier, qui dit ne pas
avoir encore «une image nette» du positionnement de tous ses collègues. Les groupes LREM
et Modem ont annoncé que les députés auront
leur pleine liberté de vote, ce qui est traditionnellement le cas pour ces sujets des plus délicats. De quoi éviter les crispations? Une petite
poignée de marcheurs ont commencé à exprimer leurs réserves, voire leur désapprobation
sur l’extension de la PMA, la députée Agnès
Thill n’hésitant pas à interpeller ouvertement
ses collègues sur Twitter. Des échanges qui
ont tourné au règlement de comptes. Consigne a été donnée en interne de s’exprimer
piano. Histoire d’éviter que la majorité alimente elle-même le risque de grand défouloir.
L.Eq.
Libération Mardi 9 Octobre 2018
«Cosette et Gavroche»
redéplie les Gaules
Université d’été de la Manif
pour tous au golf d’Étiolles
(Essonne) le 22 septembre.
PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
L’association lyonnaise
ultraconservatrice a créé un
«comité d’éthique populaire»
censé mieux représenter «la
voix du peuple».
E
«
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
lle porte le nom des deux orphelins de
Victor Hugo et, à Lyon, elle a été la première, dès l’automne 2012, à descendre
dans la rue contre la loi Taubira pour défendre
«les droits des enfants avant les désirs des adultes», comme le clame son slogan. L’association
Cosette et Gavroche, relais local du collectif
de la Manif pour tous, reprend du service en
cette rentrée. Son dernier cheval de bataille:
la «suppression de l’existence du père» qu’impliquerait selon elle l’extension de la PMA aux
couples de lesbiennes et aux femmes seules,
approuvée par un nouvel avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) le 25 septembre. Dix jours plus tôt, l’association lyonnaise a organisé une rencontre réunissant des
médecins, un philosophe, un prêtre et une juriste aux côtés de Ludovine de la Rochère, présidente de la Manif pour tous, et de Blanche
Streb, directrice de la formation et de la recherche d’Alliance Vita, un lobby anti-avortement. A la tribune, a été annoncée la création
d’un «conseil national d’éthique populaire».
«C’est le pendant du CCNE, qui ne représente
que la volonté du gouvernement, estime Bénédicte Louis, cofondatrice et présidente honoraire de Cosette et Gavroche. Son rôle sera de
donner la voix du peuple. L’Assemblée nationale et le Sénat devraient suffire pour nous représenter mais on crée sans cesse des comités
supplémentaires.» Après la Manif pour tous,
«l’éthique pour tous» donc, afin d’entretenir
le déni au sujet de la consultation citoyenne
pilotée par le CCNE de janvier à juin 2018: «La
population n’est pas très informée sur ces questions-là, juge Bénédicte Louis. Et au moment
des consultations, certains avis ont été rendus,
mais ils ont été négligés car ils n’allaient pas
dans le sens de certains gouvernants.» Une
allusion aux contingents de militants traditionalistes qui ont noyauté, dans plusieurs villes
de France, les événements organisés par
les espaces de réflexion éthique régionaux
durant les états généraux de bioéthique.
Occuper l’espace à défaut de convaincre, le
credo reste le même.
Une première manifestation est prévue à Lyon
pour l’automne. Sa date devrait être annoncée
d’ici la fin du mois. Dans la capitale des Gaules, les opposants à la PMA peuvent compter
sur le soutien des milieux catholiques, de la
droite conservatrice et de l’extrême droite.
Dans le quartier de Confluence, l’Issep, l’école
de Marion Maréchal, côtoie désormais le bureau de Laurent Wauquiez au conseil régional.
L’ancienne députée FN du Vaucluse, toujours
encartée au Rassemblement national, et le
président d’Auvergne-Rhône-Alpes, patron
de LR, ont en commun leur rejet de la PMA et
une partie de leur carnet d’adresses. Le villieriste Patrick Louis, époux de Bénédicte Louis,
la présidente de Cosette et Gavroche, est coprésident du conseil scientifique de l’Issep.
Leur fille, Anne Lorne, est l’une des proches
de Wauquiez, conseillère régionale, spécialiste
des questions d’éducation. Si cette dernière affirme aujourd’hui avoir pris ses distances avec
Sens commun, ce n’est pas le cas de son chef,
qui a renoué avec l’organisation en se rendant
à l’une de ses réunions, à Lyon, en juin dernier.
MAÏTÉ DARNAULT
Correspondante à Lyon
«La PMA était une promesse de campagne,
l’opinion y est favorable: l’issue est certaine»
D
éputé socialiste de l’Isère
de 2007 à 2012, Erwann Binet a été rapporteur de la loi
«ouvrant le mariage aux couples de
personnes de même sexe».
Pensez-vous que les opposants
au mariage pour tous peuvent à
nouveau se mobiliser contre
l’extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes
seules ?
J’ai le sentiment que le débat sur
la PMA va bénéficier de l’expérience
de 2012-2013. Du temps a passé, des
milliers de mariages ont été célébrés, auxquels ont parfois participé
ceux qui étaient descendus dans la
rue à l’époque. Je peux me tromper
mais les personnes qui ont mani-
festé contre le mariage pour tous ont qu’à la Manif pour tous serait une
évolué. L’idée est aujourd’hui large- erreur. En 2012, on s’est adressé aux
ment intégrée que toutes les formes Français. Au fil des neuf mois de déde familles sont respectables et qu’il bat, ils se sont ralliés au projet, en
n’existe pas un unique modèle res- ont compris le sens. Plus personne
pectant les intérêts de l’enfant. Cela n’ignorait la situation des familles
ne veut pas dire qu’il n’y aura pas homoparentales.
d’opposition, mais je crois qu’elle ne Le climat était quand même très
sera pas aussi massive.
tendu et les débordements du
Emmanuel Macron a
débat ont heurté de
estimé qu’«on [avait]
nombreuses personhumilié» les antines LGBT. Comment
mariage pour tous.
les préserver ?
Vous souscrivez?
L’explosion des agresIl se trompe. Nous
sions homophobes
avons écouté tout le
en 2013 et 2014 a été
monde mais il aurait
un drame pour nous.
fallu, aussi, que tout le
Quand nous légifémonde nous entende.
rions dans une AssemINTERVIEW
Il faut bien sûr être
blée nationale barricadans une démarche
dée par les fourgons
d’ouverture mais ce n’est pas la de CRS, je l’ai très mal vécu. Mais on
peine de faire croire qu’un dialogue ne peut pas faire porter à un gouverpeut aboutir à un retrait du texte. nement et à sa majorité la responsaLa PMA était une promesse de cam- bilité des excès d’autrui. Je ne dis
pagne d’Emmanuel Macron, l’opi- pas que la démarche des opposants
nion y est majoritairement favora- était forcément homophobe mais
ble : l’issue est certaine. Ne parler elle a été perçue comme telle par les
AN
Si l’extension de la PMA
ne devrait pas autant
diviser que le mariage
pour tous, le consensus
n’est pas à espérer,
estime l’ex-député
socialiste Erwann Binet.
personnes LGBT. Et ce sont elles
que nous devons défendre. Lorsqu’il y a eu des mots, des actes homophobes, on aurait dû attaquer en
justice systématiquement. J’étais
accaparé par le texte, je ne l’ai pas
assez rappelé. C’est une chose que
je regrette : ne pas avoir suffisamment protégé ces familles, ces enfants.
Avez-vous d’autres regrets ?
J’ai mal géré les relations avec les
représentants des religions. Lors de
la préparation du débat parlementaire, j’ai voulu leur donner le même
traitement qu’aux autres acteurs
auditionnés. Ils ont eu le sentiment
d’être mal traités, marginalisés.
Dans ce contexte, chaque susceptibilité, chaque interprétation malheureuse prend d’énormes proportions.
Un débat plus court aurait-il permis d’apaiser les tensions ?
Je me rappelle avoir reçu ma première menace de mort le jour où
le projet de loi a été présenté en
Conseil des ministres. La durée de la
discussion a pu accentuer l’ampleur
de la mobilisation mais ce n’est pas
cela qui a excité les foules. Après,
une petite partie de la population
pense, en toute sincérité, que son
modèle est le seul modèle. Vous
aurez beau développer tous les
arguments, avoir toutes les prévenances, le fait même d’envisager
d’autres formes de familles sera vécu
par elle comme une violence. Dès
lors, il ne faut pas trop tergiverser.
Le gouvernement dit vouloir aller jusqu’au bout sans faire de
la PMA une conquête politique.
Cette prudence affichée n’estelle pas une bonne manière d’entrer dans le débat ?
Ne nous berçons pas d’illusions, le
consensus n’est jamais possible sur
ces questions. Le gouvernement actuel veut faire un texte technique,
comme si ce n’était pas un sujet de
société. Mais il ne sert à rien de tenter d’amoindrir la portée de cette
mesure. Il faut assumer fièrement
ce changement fondamental.
Recueilli par L.Eq.
6 u
MONDE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Brésil
«Il faut
empêcher le
retour du PT»
REPORTAGE
Après le premier tour de la présidentielle
où Jair Bolsonaro a recueilli
46% des voix, rencontre avec les
électeurs du candidat d’extrême droite.
Ces derniers oscillent entre rejet du Parti
des travailleurs et fascination pour celui
qu’ils surnomment le «mythe».
Des soutiens de Jair Bolsonaro, dimanche à Brasilia. PHOTO EVARISTO SA. AFP
Par
CHANTAL RAYES
Correspondante à São Paulo
O
n les reconnaissait à leur maillot
jaune, la couleur des partisans de Jair
Bolsonaro. Mais beaucoup avaient
préféré rester discrets pour se rendre aux
urnes, dimanche. Au Brésil, le ralliement
à l’extrême droite inspire encore quelques pudeurs. Cette élection hors norme fait figure
de dernier acte de la destitution, en 2016, de
Dilma Rousseff, qui avait mis fin aux
treize ans de pouvoir du Parti des travailleurs (PT) de Lula. Une élection polarisée
entre «antipetisme» et «anti-bolsonarisme».
Marcelo, un avocat croisé dans les beaux
quartiers, n’a pas hésité à taper 17, le numéro
de Bolsonaro sur l’urne électronique.
Pour lui, l’ancien militaire est un moindre
mal. «Il n’est pas le candidat idéal, mais il faut
empêcher le retour au pouvoir du PT», justifie-t-il. Adriana, cheffe d’entreprise, renchérit: «Le PT a ruiné le pays et pillé Petrobras»,
le groupe pétrolier semi-public au centre
d’un scandale de pots-de-vin dans lequel le
parti de Lula a joué les protagonistes, même
si aucune grande formation n’y échappe. Elle
aurait préféré Geraldo Alckmin, le candidat
de la droite modérée, qui a mordu la pous-
sière. «Alors j’ai voté utile.» Adriana veut
croire que «le Congrès saura freiner» les
penchants autoritaires de ce nostalgique de
la dictature (1964-1985). Liliana, elle, s’est
donné bonne conscience en votant pour l’ultralibéral João Amoêdo, un «petit» candidat.
Les saillies outrageusement sexistes, racistes
et homophobes de Bolsonaro ou encore son
apologie de la torture l’inquiètent, assure-telle. L’idée d’armer la population pour lutter
contre l’insécurité aussi. Mais Liliana ravale
déjà ses états d’âme. Le 28 octobre, pour le second tour qui opposera Jair Bolsonaro à Fernando Haddad, le candidat du PT, elle aussi
votera pour celui que la gauche a rebaptisé
l’«innommable».
TEA PARTY TROPICAL
Cette quinquagénaire, c’est Lula qu’elle vomit. Et s’offusque de voir l’ancien président,
qui purge une peine pour corruption, «tirer
les ficelles depuis la prison», dictant à Haddad
sa stratégie de campagne. «Le PT veut faire
du Brésil un Venezuela, jure Liliana. Comme
Maduro, il veut s’incruster dans le pouvoir
grâce à son emprise sur les pauvres, avec la
Bolsa Família [une aide en argent instituée
par Lula, ndlr]. Si le parti revient aux affaires,
il voudra radicaliser, nationaliser. Il faudra
bien qu’il trouve quelque part l’argent pour ses
politiques.» Et les nantis devront trinquer.
Bolsonaro, lui, veut privatiser à tour de bras.
Son soudain ralliement à l’ultralibéralisme
lui a permis de s’attacher les milieux d’affaires. Avec sa rhétorique haineuse, il incarne
désormais cet antipetisme viscéral révélé par
la campagne pour l’impeachment, sur fond
de montée d’une droite radicale et réactionnaire, une sorte de Tea Party tropical.
Cássio, ancien militaire, déteste la gauche et
ses valeurs. Parce que les droits de l’homme,
pour lui, c’est un truc de gauche. Et «ça vaut
pour les hommes droits, pas pour les truands»,
gronde-t-il. Thiago, coursier de 33 ans, a lui
aussi voté pour le «Mythe», comme l’appellent
ses partisans. Dans sa banlieue, la violence
fait rage. Alors le port d’arme, pourquoi pas?
«Ça peut dissuader le bandit de tuer votre famille.» Que son champion ait déclaré un jour
qu’il préférerait «voir son fils mort plutôt
qu’homosexuel» ne le gêne pas plus que ça.
Il baisse la voix: «Deux hommes qui s’embrassent devant un enfant, ça n’est pas bien, ça lui
montre que c’est normal, ces choses-là.»
A l’arrêt de bus, voici Marta. Cette femme de
ménage noire appelle tendrement Bolsonaro
«ma brute». Ses sorties racistes, elle ne les
prend pas au sérieux. «Les Noirs se posent tout
le temps en victimes.» Marta, elle, croit dans
la méritocratie et n’a jamais voté PT, «qui a
repris d’une main ce qu’il a donné de l’autre»,
à cause de la crise économique provoquée par
les politiques de Dilma Rousseff. Selon elle,
de nombreux électeurs de Lula, empêché de
se présenter, n’ont pas été séduits par son
remplaçant. Fernando Haddad aurait été un
«très mauvais maire pour São Paulo», accusé
de négliger les banlieues au profit des bobos,
qui plébiscitent ses politiques comme la construction de voies cyclables.
ÉGLISES ÉVANGÉLIQUES
Et puis surtout, il y a l’affaire du «kit gay»,
une brochure et des vidéos pour combattre
l’homophobie à l’école. Haddad avait porté
ce projet en tant que ministre de l’Education
en 2011, avant d’y renoncer face aux pressions du lobby religieux. Ces derniers jours,
les églises évangéliques, alignées sur
Bolsonaro, sont revenues à la charge contre
le campagne du Parti des travailleurs, avec
une campagne de diffamation sur la messagerie WhatsApp, l’accusant de vouloir érotiser l’enfance. «Il y a certes un retour de bâton
conservateur, admet Paulo, un militant de
gauche. Mais que le PT ait cédé à son tour à la
corruption politique a donné à la droite, et
même au centre qui votait pour lui, une raison
légitime de le détester. Sinon, on n’en serait
pas là aujourd’hui.» •
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Comment se
recompose
le paysage politique ?
En janvier, après avoir porté les
étiquettes de huit formations différentes en trente ans de vie parlementaire (il a même été écolo), Bolsonaro
mettait sur pied le PSL. Dimanche,
il l’a emporté partout où la droite
(PSDB ou MDB) était arrivée en tête
en 2013, lors de la précédente
présidentielle. Dans quatre Etats
(Rio, Rondônia, Piauí et Brasília),
il gagne dans la totalité des circonscriptions. Dans le Sud, qui jouit de la
prospérité de l’agrobusiness, il est
plébiscité : 66 % des voix à Santa
Catarina. Le Nordeste est la seule des
cinq régions du Brésil à ne pas avoir
donné la majorité à Bolsonaro, les
militants du PT fidèles à Lula ayant
reporté leurs voix sur son successeur
désigné. Bolsonaro l’emporte dans
seize Etats, Haddad dans neuf, et le
dirigeant de centre gauche Ciro
Gomes conserve la majorité dans
son fief du Ceará.
Que retenir
des autres scrutins ?
Un boulevard pour
Bolsonaro
Face à l’ex-militaire
ultraconservateur,
qui a failli l’emporter
dès le premier tour, le
Parti des travailleurs
a peu de chances de
rebondir.
L
a victoire annoncée par les
sondages à Jair Bolsonaro a
tourné au raz-de-marée. Seule
la fidélité des Etats du Nordeste à
l’ex-président Lula permet à son
remplaçant, Fernando Haddad, d’accéder au second tour de la présidentielle, qui aura lieu le 28 octobre.
Bolsonaro
a-t-il déjà gagné?
Le candidat du Parti social-libéral
(PSL, extrême droite) a remporté
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
46,03% des suffrages, selon les décomptes quasi définitifs. Son rival du
Parti des travailleurs (PT, gauche) obtient 29,28% des voix, et Ciro Gomes,
du Parti démocratique travailliste
(PDT, centre gauche), 12,47 %. Les
deux formations de la droite traditionnelle, le PSDB et le MDB du président en fonction Michel Temer,
sont quant à elles noyées, avec moins
de 5% chacune.
Le rapport droite-gauche est clairement favorable à l’ex-militaire Bolsonaro. Même si l’abstention et les votes blancs et nuls ont été importants,
il sera difficile au candidat du PT de
renverser la tendance. Le taux de rejet de Bolsonaro (la part de l’électorat
certain de ne jamais voter pour lui)
était la semaine dernière de 44%.
Un débat d’entre-deux-tours sera-t-il
organisé? Si oui, il pourrait tourner
à l’avantage de Haddad, tant les
prestations publiques de Bolsonaro
sont ternes. Mais elles ne l’ont pas
empêché de séduire. Et il s’est arrangé pour ne pas participer au dernier débat, mercredi, invoquant les
suites du coup de poignard reçu en
pleine campagne début septembre.
On voit donc mal quel événement
pourrait faire changer d’avis les électeurs.
De son côté, Haddad doit convaincre
les électeurs du centre qui seraient
effrayés par l’aventure extrémiste. Et
faire passer le message qu’il est bien
moins radical que son mentor Lula,
à qui il a pourtant rendu visite dès
lundi dans sa prison de Curitiba
pour définir une stratégie. Quitte
à donner raison à son adversaire, qui
le décrit comme la marionnette de
l’ancien président.
Les résultats des autres élections
(gouverneurs, Sénat, renouvellement partiel de la Chambre des députés) confirment le tsunami subi
par la politique traditionnelle. L’exprésidente Dilma Rousseff ne parvient pas à entrer au Sénat, qui avait
parachevé sa destitution en 2016.
Elle n’arrive que quatrième dans
l’Etat du Minas Gerais, avec 15 %
des voix. Ce score montre la force de
la vague «antipetiste» qui associe
le PT, au pouvoir à Brasília entre
2003 et 2016, à la corruption, et
Rousseff à une mauvaise gestion
économique.
Tout va bien en revanche pour
le reste de la famille de Bolsonaro.
Son troisième fils, Eduardo, 34 ans,
est devenu dimanche le député le
mieux élu de l’histoire du pays, en
pulvérisant avec plus de 1,8 million
de suffrages le record de voix pour
une législative au Brésil, pour représenter l’Etat de São Paulo. Le précédent record appartenait à un autre
cador de l’extrême droite, Enéas
Carneiro, mort en 2007. Cet extravagant médecin ultranationaliste, au
crâne rasé et à la barbe touffue, est
une référence pour nombre de
soutiens de l’ancien capitaine. Les
tee-shirts à son effigie, ornés du
slogan «Enéas avait raison», sont en
effet courants dans les meetings
pro-Bolsonaro.
L’aîné, Flavio Bolsonaro, s’est de son
côté assuré haut la main un siège au
Sénat pour l’Etat de Rio de Janeiro,
avec plus de 4 millions de voix. Le
cadet, Carlos Bolsonaro, 35 ans, était
devenu en 2000 le conseiller municipal le plus jeune de Rio, à seulement 17 ans, un poste qu’il occupe
encore aujourd’hui.
Au-delà du clan familial, l’ex-capitaine, s’il est élu président, devra
transformer le petit PSL en formation de pouvoir et asseoir son
emprise dans les deux chambres par
des alliances. Le monde économique
a pour sa part salué sa victoire
écrasante par une hausse de 6 %,
lundi, à l’ouverture de la Bourse de
São Paulo.
FRANCOIS-XAVIER GOMEZ
Carnet
DÉCÈS
Les familles MALES,
ROUANET, THÉODORE
et TIERCELIN
ont la douleur de vous
annoncer le décès du
docteur
Jonathan, Gilles
THÉODORE
praticien hospitalier,
survenu
le 27 septembre 2018,
à Fléac
(Charente-Maritime).
L’inhumation aura lieu
le mercredi 10 octobre,
à 15 heures, au cimetière
de Nogent-sur-Marne
(Val-de-Marne).
SOUVENIRS
Johann JANIN
Il y a 20 ans, Johann JANIN
quittait ce monde.
Ses proches le portent
toujours dans leur cœur.
A sa lettre d’excuse, son père
répond par un livre qui
apporte un éclairage sur le
suicide
et œuvre à sa prévention.
« janinjc@free.fr »
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8 u
MONDE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Pour tout l’or
du Sahara
Le cours de l'or
Par
CÉLIAN MACÉ
Carte DARIO INGIUSTO
Laâyoune
En dollars par kg
60 000
Après un boom en 2012
au Soudan, l’orpaillage
artisanal s’est étendu
vers l’Ouest, jusqu’en
Mauritanie. Parfois
conflictuelle et difficile
à réguler, la prospection
permet toutefois de
dynamiser l’économie.
juillet 2011
59 082
ALGÉRIE
SAHARA
OCCIDENTAL
50 000
Zouerate
2017
38 672
Nouadhibou
Tasiast
2016
40 000
Atar
Chami
MAURITANIE
MALI
Nouakchott
30 000
Océan
Atlantique
Tombouctou
Sénég
al
Niger
Gao
20 000
Dakar
10 000
SÉNÉGAL
Kayes
GAMBIE
9 717
Niamey
er
Nig
Bamako
Ouagadougou
GUINÉEBISSAU
BURKINA FASO
GUINÉE
0
2000
7 octobre 2018
100 km
Conakry
BÉNIN
CÔTED’IVOIRE
EN MAURITANIE L’ÉTAT GARDE LA MAIN
AU NIGER CÔTÉ TOUBOU ET CÔTÉ TOUAREG
C’est le dernier front connu de la
ruée. En 2016, des prospecteurs
avisés ont sondé les alentours de
la mine de Tasiast, exploitée par
le géant canadien Kinross Gold.
La nouvelle de la découverte de
filons prometteurs s’est répandue
en un éclair. «Malgré la frénésie,
le marché s’est tout de suite organisé, des boutiques spécialisées
ont ouvert à Nouakchott, puis
à proximité du site, des milliers de
détecteurs de métaux ont été vendus. Des étrangers sont venus des
pays voisins de la Mauritanie, et
même du Soudan, décrit le géographe Laurent Gagnol, qui est
allé observer le phénomène sur
place. La mine se trouve en plein
désert. Mais par chance, Chami,
une ville nouvelle construite
en 2012, est située à proximité
des gisements.» Pratiquement inhabitée jusqu’à l’arrivée des mineurs, la cité fantôme est deve-
La course vers l’or progressant d’Est en Ouest, le
Niger a connu son boom de l’orpaillage en 2014. «La
vallée fossile du Djado, au Niger, présentait des caractéristiques proches des sites aurifères tchadiens»,
explique Emmanuel Grégoire, de l’Institut de recherche pour le développement. Des prospecteurs ont
fait venir des détecteurs et ont tenté leur chance
dans cette zone sous contrôle de la minorité touboue. «Dès qu’ils sonnent, ils procèdent à l’extraction
de l’or en décapant et en creusant les surfaces prometteuses sur une profondeur ne dépassant guère
60 cm, à l’aide d’outils rudimentaires, le terrain étant
meuble. Aucun traitement chimique des roches n’est
nécessaire. […] L’or extrait, de jour comme de nuit,
est de type alluvionnaire, massif et de qualité supérieure, car révélant une teneur de 22 carats», décrit
une étude sur l’or du Niger publiée en 2017 (1). En
moins de deux semaines, le filon du Djado attire plus
de 10000 hommes. «Outre les orpailleurs, des vendeurs de nourriture, d’eau, d’essence, de charbon,
d’outillage, d’animaux, de véhicules 4×4, de matériels
et d’outillage s’installèrent à proximité du site principal, créant ex nihilo le marché le plus important au
nord-est d’Agadez. Des restaurants, des salons climatisés équipés de téléviseurs et des centres de santé
nue en quelques semaines la
capitale de l’or mauritanien.
A la fin de l’année dernière, un
autre site s’est formé autour de la
ville minière de Zouerate, plus au
nord. Nouakchott a choisi de
s’inspirer du modèle soudanais
pour réguler les activités aurifères. «L’Etat délivre des permis
d’exploitation, il a mis en place
des centres de traitement de la
roche dans des parcelles réservées. L’armée mauritanienne est
très présente dans la zone», explique l’universitaire. Le gouvernement a aussi caressé l’idée d’installer des comptoirs d’achat
étatiques. Pour l’instant, l’or se
fraye un chemin vers Dubaï, Beyrouth ou Bombay via des chaînes
de commerçants. Les premiers
acheteurs attendent les pépites à
Chami, mais comme partout dans
le Sahara, plus l’or s’éloigne de la
mine, plus son prix augmente.
Ni
ge
r
GHANA
TOGO
ont été créés grâce aux groupes électrogènes.» Mais
l’or attire aussi des bandits, des officiers, des hommes politiques ou des chefs traditionnels qui tentent
de prélever une part du gâteau. «C’était sans foi ni
loi, il y avait un racket généralisé. Les orpailleurs euxmêmes le disaient, témoigne Emmanuel Grégoire.
L’armée a fini par évacuer tout le monde.»
Le long de la frontière avec l’Algérie, le site de Tchibarakaten fonctionne, lui, à plein régime. Là-bas, l’or n’y
affleure pas, il faut creuser des puits à plusieurs dizaines de mètres et concasser la roche. Le gisement
s’étire sur le sol algérien, que les orpailleurs viennent
en catimini gratter la nuit (ils remplissent leurs véhicules de résidus abandonnés dans d’anciennes
mines) avant de rapporter la roche le plus discrètement possible côté nigérien. Elle est ensuite traitée
par «des gens expérimentés venus du Burkina Faso
ou du Mali», des Etats qui ont une activité minière historique. Le site de Tchibarakaten est étroitement contrôlé par les Touaregs, «dont beaucoup d’ex-rebelles
reconvertis». Ce qui explique sans doute pourquoi
Niamey a maintenu le site ouvert jusqu’à aujourd’hui.
(1) «Ruées vers l’or au Sahara : l’orpaillage dans le désert du
Ténéré et le massif de l’Aïr».
Libération Mardi 9 Octobre 2018
A
utrefois, l’or ne faisait
que franchir le Sahara. Depuis cinq ans,
on l’extrait au cœur même du
désert. En 1324, quand le roi
de l’Empire du Mali, Kankou
Moussa, le traversa en route
pour La Mecque, avec «un immense cortège» de milliers de
porteurs, il marqua l’esprit
des chroniqueurs arabes de
l’époque par sa magnificence.
Kankou Moussa transportait
avec lui plusieurs tonnes d’or.
«Cet homme a répandu sur
Le Caire les flots de sa générosité; il n’a laissé personne, officier de la cour ou titulaire
d’une fonction subalterne
quelconque, qui n’ait reçu
de lui une somme en or, écrit
l’écrivain syrien Al-Umari (1).
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Il répandit si bien l’or au
Caire qu’il en abaissa le taux
et qu’il en avilit le cours.»
Depuis le Moyen Age et
jusqu’à l’époque coloniale,
le précieux métal provenant
des royaumes africains a fait
fantasmer les Européens. Il
est aujourd’hui l’objet d’une
quête effrénée, mais quasi invisible, dans les replis du plus
grand désert du monde.
ANARCHIE
Les grandes compagnies
minières ne sont pas concernées – trop peu rentable et
trop instable. L’extraction se
fait de manière artisanale,
avec de simples pioches sur
certains sites. Les filons ont
attiré des dizaines de milliers
d’orpailleurs dans des zones
inhabitées, parfois en
l’espace de quelques jours.
Personne ne sait plus exactement comment et pourquoi
la ruée a commencé. Est-ce
l’envolée du cours de l’or,
multiplié par quatre entre
2003 et 2013? La commercialisation des détecteurs de
métaux chinois bon marché,
qui a rendu la prospection
abordable? Qui fut le premier
à déterrer une pépite, celui
dont l’histoire répétée et amplifiée a appâté des cohortes
d’aventuriers ?
Le boom a commencé au
Soudan en 2012, avant de
gagner le Tchad puis le Niger,
et enfin la Mauritanie. «Il
semble en réalité que ce
mouvement constitue une
seule et même ruée à l’échelle
sahelo-saharienne», estime
Laurent Gagnol, géographe
à l’Université d’Artois. Les
pionniers du secteur, désormais expérimentés, se déplacent au gré des nouvelles
opportunités, des épisodes
de violences ou des fermetures de mines décidées par les
autorités.
Les Etats du Sahara ont dans
l’ensemble échoué à tirer des
revenus de ce boom de l’orpaillage. L’isolement des sites
miniers, l’anarchie qui y règne, la corruption de l’administration et la vivacité des réseaux de revente clandestine
ont eu raison des tentatives
de taxation ou de régulation.
L’or du désert afflue dans les
comptoirs des Emirats, de
Turquie ou d’Inde, sans remplir pour autant les caisses de
l’Etat tchadien ou nigérien.
«DON DE DIEU»
Cependant, «le bilan est globalement positif», juge le
chercheur indépendant Jérôme Tubiana. «Certains individus ont fait fortune et
réinvestissent leur argent
dans le pays : il y a un effet
d’entraînement économique.
Surtout, l’orpaillage détourne
les habitants d’autres activités potentiellement déstabilisatrices pour les gouvernements.» Dans le désert, la
jeunesse désœuvrée a en
effet une fâcheuse tendance
Mer
Rouge
ÉGYPTE
Kouri Bougoudi
2012
Tamanrasset
2015
Tchibarakaten
2014
Massif
de l’Aïr
Arlit
Djado
Zouar
2015 Miski
2012
Ogi
2014
Djado
2014
Dongola
Massif
du Tibesti
(1) Shihab al-Umari (1300-1349).
Extrait de «Kankou Moussa, le roi
pèlerin», dans Charlie Hebdo du
18 juillet.
Espace désertique
Zone d’insécurité
(fortement déconseillée
par le ministère français
des Affaires étrangères)
Zone d’exploitation
minière de l’or
Mines
Mines officiellement
fermées
Miski Dates des «ruées
2012 vers l’or»
l
Ni
LIBYE
à s’orienter vers la contrebande, le trafic de migrants,
la rébellion armée, voire
le jihad… «L’or est un don de
Dieu pour les Etats, affirme
Emmanuel Grégoire, directeur de recherche émérite
à l’Institut de recherche et
de développement (IRD).
L’orpaillage occupe la population et crée des emplois indirects. Pour approvisionner
les villes-champignons nées
de la ruée, il faut du transport, du commerce, etc. Au
Sahara, les mines sont devenues une soupape.» •
Affrontements armés
2013
Mer
Rouge
l
Ni
Agadez
ARABIE
SAOUDITE
Fada
Khartoum
TCHAD
Darfour
El Obeid
Asmara
Sanaa
YÉMEN
ÉTHIOPIE
N’Djaména
DJIBOUTI
Djibouti
Ch
CAMEROUN
ÉRYTHRÉE
u
Ble
il
Kano
Jebel Amir
2011-2012
Kassala
anc
Batha
2016
Lac Tchad
SOUDAN
N il Bl
2013
NIGER
NIGERIA
N
a
ri
CENTRAFRIQUE
SOUDAN
DU SUD
N ig
er
Sources : J. Tubiana, C. Gramizzi, les Toubous dans la tourmente :
présence et absence de l’Etat dans le triangle Tchad-Soudan-Libye,
Small Arms Survey, 2018 ; Atlas Géopolitique 2019, Areion ;
ministère des Affaires étrangères ; bullionvault.com
AU TCHAD DES SITES HORS DE CONTRÔLE
AU SOUDAN LES ORIGINES DU BOOM
Trois sites majeurs ont vu affluer les orpailleurs au Tchad: Miski (en 2012), dans
le massif du Tibesti ; Kouri Bougoudi
(en 2012), près de la Libye ; puis le Batha
(en 2016), dans le centre du pays. «Des
villes nouvelles de plusieurs milliers d’habitants ont surgi en plein désert, des deux
côtés de la frontière, décrit un rapport
de l’institut Small Arms Survey (1). L’eau
nécessaire était acheminée au moyen de
camions citernes depuis la Libye ; les
vivres, groupes électrogènes, détecteurs
de métaux et autres appareils utilisés
pour l’orpaillage ainsi que le mercure ont
essentiellement été importés.»
Les techniques apprises au Darfour sont
répliquées dans le Tibesti. D’abord, l’extraction de la roche, le plus souvent dans
des puits des deux à trois mètres de diamètre, qui peuvent dépasser les 50 mètres de profondeur. Puis le concassage,
et le broyage à l’aide de «moulins chinois». Ensuite, la décantation du sable
dans des bassins de mercure. Enfin, la
combustion du mercure pour en déta-
C’est dans le nord du Darfour que la première ruée vers l’or a été localisée, entre
2011 et 2012. «L’orpaillage existait depuis
des années, mais il y a soudain eu un
moment de folie, raconte Raphaëlle
Chevrillon-Guibert, chercheuse à l’Institut
de recherche pour le développement. Au
même moment, d’autres régions soudanaises ont aussi connu un boom, les Etats du
Nord, du Nil et de la mer Rouge, mais c’était
essentiellement de l’orpaillage nomade.»
L’exploitation aurifère est à l’époque encouragée par le gouvernement soudanais, «qui
comptait beaucoup sur l’or au moment de la
partition [le Soudan du Sud est devenu indépendant en 2011, ndlr] pour remplacer la
rente pétrolière», explique le chercheur indépendant Jérôme Tubiana : «Khartoum y
voyait une source potentielle de devises et a
commencé à mettre en place un système
d’achat centralisé.»
Le gisement de Jebel Amir a été «le premier
épicentre de l’orpaillage», décrit Jérôme
Tubiana. En janvier 2013, des miliciens
janjawids que Khartoum a armés et utilisés
cher l’or. «Les Soudanais ont la réputation
d’être les meilleurs nettoyeurs, explique
Raphaëlle Chevrillon-Guibert, chercheuse à l’Institut de recherche pour le
développement. Leur expertise est prisée
dans tout le Sahara.»
A la différence du Soudan, le Tchad a vu
d’un mauvais œil le développement
de cette activité qui échappe totalement
à son contrôle, dans une zone historiquement rebelle. Les tensions entre les populations touboues du Tibesti et les
orpailleurs zaghawas (l’ethnie du président tchadien, Idriss Déby) ont à plusieurs
reprises dégénéré en affrontements
armés. Le gouvernement a officiellement
interdit l’exploitation, mais celle-ci se
poursuit de manière clandestine. En août,
des hélicoptères et des avions de l’armée
tchadienne ont bombardé les zones aurifères de Miski et Kouri Bougoudi.
(1) «Les Toubous dans la tourmente: présence et
absence de l’Etat dans le triangle Tchad-SoudanLibye», 2017.
pour écraser les rebelles du Darfour ont
affronté des combattants locaux issus
d’autres tribus arabes pour le contrôle de
cette «énorme mine» où travaillaient «une
centaine de milliers d’orpailleurs». L’extrême
violence des combats, qui ont fait des centaines de morts, a provoqué une vague
de départs. Parmi les déplacés, des prospecteurs qui iront tenter leur chance au Tchad
voisin.
Le Soudan est l’Etat de la région qui a
poussé le plus loin son projet aurifère: il est
notamment le seul à avoir inauguré une
raffinerie – qui permet d’exporter l’or selon
des normes internationales standardisées–
et a décrété un monopole étatique sur les
ventes à l’étranger. Le pays tente d’attirer les
investisseurs en réformant son code minier.
Sans vraiment y parvenir, jusqu’à présent.
Aujourd’hui, «Khartoum entre dans la phase
de l’industrialisation», estime Raphaëlle
Chevrillon-Guibert. En moins de dix ans,
le Soudan est devenu le troisième producteur du continent. Mais 90 % de son or est
extrait de façon artisanale.
10 u
MONDE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Un second référendum sur le Brexit est-il
possible ? La question d’un nouveau vote sur la sor-
tie du Royaume-Uni de l’Union européenne fait débat
outre-Manche. Même si l’organisation d’une telle consultation est techniquement possible, elle serait très compliquée en raison d’un calendrier serré. Il s’agirait avant tout d’un vote sur l’accord négocié entre le
gouvernement et Bruxelles, où la question du «remain» pourrait être
posée. Politiquement, surtout, rien ne garantit que ce vote puisse être
organisé. Et que les 27 autres pays en acceptent le résultat. PHOTO AP
Le bras d’honneur
du Parti communiste
chinois à Interpol
En arrêtant
le patron de
l’organisation
de police, Meng
Hongwei, pour des
raisons de politique
intérieure, Pékin
renonce à un
poste majeur
sur la scène
internationale.
Par LAURENCE
DEFRANOUX
et ZHIFAN LIU
Correspondant à Pékin
U
n petit couteau. C’est
le dernier message,
sous forme d’émoticône, que Grace Meng a reçu
de la part de son mari
le 25 septembre. Ce jour-là,
Meng Hongwei, le président
d’Interpol, organisation internationale de coopération
policière basée à Lyon, se volatilisait à son arrivée à Pékin. Un épisode d’autant plus
rocambolesque que Meng,
64 ans, est un poids lourd du
Parti communiste et le viceministre de la Sécurité publique, le ministère de l’Intérieur chinois.
Après deux semaines de silence et un cri d’alarme lancé
par son épouse via les médias
français, les autorités chinoises ont expliqué lundi avoir
arrêté Meng Hongwei pour
«avoir accepté des pots-devin» et «mis gravement en péril le Parti communiste au
pouvoir et la police». Le tout
sous «l’influence pernicieuse
de Zhou Yongkang», un ancien chef des services de sécurité emprisonné à vie depuis 2014 pour corruption, et
qui avait, il y a dix ans,
nommé Meng à son poste de
vice-ministre. En avril déjà,
Meng Hongwei, qui a passé
quarante années dans différents services de police, avait
semblé discrédité, en perdant
sa place au sein du comité du
Parti chargé de superviser les
affaires de sécurité publique,
après la nomination d’un
proche du président chinois
à la tête du ministère.
«Il est évident que la corruption n’est pas la raison principale de son arrestation, réagit
le sinologue Jean-Philippe
Béja, directeur de recherche
émérite au CNRS et au CeriSciences-Po. S’il s’agit de finir
de liquider la faction de Zhou
Yongkang, pourquoi le faire
maintenant? Etait-il devenu
vraiment dangereux pour le
Parti, allait-il passer à
l’étranger ? On ne sait pas.
Mais cette décision délirante
prouve bien que mettre un représentant de la police chinoise à la tête d’une organisation internationale était une
erreur.»
unité paramilitaire qui s’est
fait remarquer en réprimant
des manifestations, notamment au Tibet et au Xinjiang.
«Il est légitime que des représentants du gouvernement
chinois soient nommés à des
postes clés, étant donné le
poids géopolitique de la
Chine. Mais élire un cadre de
la Sécurité publique, aux méthodes très éloignées des standards internationaux en matière de droit, et dont la
mission première est de pérenniser le pouvoir du Parti communiste chinois, montre la
naïveté et une certaine incompétence d’Interpol», analyse
Nicholas Béquelin, directeur
du bureau Asie orientale
d’Amnesty International.
L’organisation policière (qui
n’a pas répondu à nos quesEnnemis. Depuis son arri- tions) a annoncé dimanche,
vée au pouvoir en 2012, une sans plus de détails, avoir
des obsessions du président reçu et accepté la démission
Xi Jinping est de donner à la de son président emprisonné
Chine un rôle majeur sur la et expliqué que son rôle
scène internan’était pas esL’HISTOIRE sentiel.
tionale. En novembre 2016,
Rien ne prouve
DU JOUR
l’élection de
pourtant que
Meng Hongwei à la prési- Meng Hongwei ait démisdence d’Interpol, deuxième sionné de son plein gré. «Il
organisation intergouverne- est détenu dans un lieu tenu
mentale après l’ONU, chargée secret avec un risque de torde coordonner les informa- ture important. Il n’a pas le
tions envoyées par les polices droit à un avocat et ne peut
nationales, avait été une pas contacter sa famille», re- Meng Hongwei à Singapour, le 4 juillet 2017. PHOTO WONG MAYE-E. AP
grande victoire pour Pékin. prend Nicholas Béquelin.
Meng, premier homme poli- Votée l’an dernier, la «loi sur affaire, la Chine tourne le dos et érige la lutte anticorrup- en prison, enferme par centique chinois à diriger une or- la supervision» donne le à tous les efforts menés de- tion comme instrument de taines de milliers ses ciganisation mondiale ma- droit au Parti communiste puis 1978 et la fin de l’ère Mao discipline du Parti et d’efface- toyens musulmans pour
jeure, devait montrer que la d’interroger et de détenir pour construire un Etat de ment des rivaux politiques.» «rééducation politique» ou
Chine avait les épaules assez n’importe qui dans une pro- droit, note Nicholas Béque- Plus de 1,5 million de cadres expulse les journalistes
larges pour prendre du galon cédure de discipline interne lin. Le Parti tombe le masque, du Parti ont été sanctionnés étrangers qui lui déplaisent,
sur la scène internationale.
sans rendre de comptes aux reconnaît que les batailles de en six ans dans le cadre de la ne craint pas les réactions
Mais cette nomination avait institutions policières et ju- faction sont plus importantes campagne anticorruption des autres pays. Pour Yaqiu
soulevé des inquiétudes diciaires du pays. «Avec cette que les objectifs de la Chine, lancée par Xi Jinping.
Wang, de l’ONG Human Riparmi certains observateurs,
ghts Watch, «alors que la
qui craignaient que l’institu«Alerte». Cet épisode n’est Chine veut jouer un rôle plus
tion ne soit manipulée par
pas juste un camouflet pour important dans les affaires
Pékin pour poursuivre à
Interpol, qui voit son prési- mondiales, la détention de
l’étranger ses ennemis politident, un des policiers les Meng doit être perçue comme
ques intérieurs, dissidents,
plus puissants du monde, une alerte par les institutions
avocats des droits de
jeté dans un cul-de-basse- internationales. Elles del’homme ou militants issus
fosse. Il montre aussi que le vraient désormais réfléchir à
de minorités. Dans le passé,
pouvoir chinois, de plus en deux fois avant de nommer
Meng a aussi été à la tête de la
plus autoritaire, qui laisse un des fonctionnaires chinois à
Nicholas Béquelin d’Amnesty International
Police armée du peuple, une
Prix Nobel de la paix mourir des postes de direction». •
«Le Parti tombe le masque […]
et érige la lutte anticorruption
comme instrument de discipline
du Parti et d’effacement
des rivaux politiques.»
Libération Mardi 9 Octobre 2018
u 11
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LIBÉ.FR
Cameroun : Maurice
Kamto revendique la victoire à la présidentielle
L’un des principaux candidats à la présidentielle
de dimanche, Maurice Kamto, a revendiqué lundi la
victoire face à Paul Biya, président sortant et grand
favori du scrutin, dont il a été ministre. Il n’a cependant donné ni chiffre ni pourcentage ni indiqué sur
quoi il fondait ses affirmations. PHOTO REUTERS
Village bédouin menacé: Israël montre
sa détermination en fustigeant l’UE
A l’issue du premier procès
des «bébés volés» du franquisme, un ex-gynécologue
a échappé à toute condamnation en raison de la prescription des faits. Considéré
comme l’un des principaux
acteurs du trafic d’enfants
sous la dictature de Franco, il
a été reconnu coupable dans
ce scandale qui pourrait avoir
touché des milliers de nouveau-nés. Pour l’avocat de la
plaignante, on ne peut pas
commencer à faire courir le
délai de prescription «quand
la personne n’est pas consciente d’en avoir été victime».
Climat: pour l’UE,
une lutte à divers degrés
Des centaines de scientifi- Conseil européen de l’enviques et 197 Etats qui se met- ronnement, doit encore
tent d’accord pour confirmer convaincre certains de ses
que sans des actions urgen- partenaires de l’UE de suivre
tes et radicales contre le cette voie. Avec les Pays-Bas,
changement climatique, le la Suède et l’Espagne, Paris
monde s’oriente vers une soutient un rehaussement
hausse des tempédes objectifs de réDROIT
ratures catastroduction d’émisphique, cela n’ar- DE SUITE
sions de gaz à effet
rive pas tous les
de serre à l’horijours. C’est la portée zon 2030. Il y a quatre ans,
symbolique du rapport pu- les Etats membres avaient
blié par le Groupe d’experts accepté une cible de - 40 %
intergouvernemental sur à cette échéance. C’était
l’évolution du climat (Giec) avant la signature de l’accord
lundi.
de Paris sur le climat, en déDifficile pour les Etats euro- cembre 2015.
péens de passer à côté de la En ratifiant ce traité, l’UE
nouvelle, alors que leurs re- s’est engagée à mettre tout
présentants ont dû approu- en œuvre pour limiter le réver le texte la semaine der- chauffement mondial à au
nière. Le Conseil des moins 2°C, voire 1,5°C d’ici
ministres de l’environne- à 2100. Elle a aussi accepté
ment de l’Union européenne, d’«actualiser» ses ambitions
organisé ce mardi au Luxem- d’ici à 2020. Mais des Etats
bourg, devrait logiquement comme la Pologne, la Honrefléter les conclusions du grie, la République tchèque
rapport du Giec. Pourtant ce s’opposent à une relève des
n’est pas gagné. Les Etats ambitions. Varsovie refuse
doivent voter à l’unanimité même que l’expression «leapour ou contre la relève des dership européen» sur le cliambitions
climatiques mat soit inscrite dans la dépour 2030.
claration publiée à l’issue du
François de Rugy, ministre Conseil de ce mardi.
de la Transition écologique, L’Allemagne s’est récemment
dont ce sera le baptême au ralliée au camp des conser-
vateurs. Pourtant, en juin, la
ministre de l’Environnement
avait signé un appel à relever
les objectifs européens. Les
tensions au sein du gouvernement allemand, dont le
ministre de l’Economie et de
l’Energie n’hésite pas à reprendre l’argumentaire du
lobby Business Europe, se
sont cristallisées sur la question du diesel. Les VingtHuit votent justement (à la
majorité qualifiée), mardi,
aussi les nouvelles intentions de réduction des émissions de CO2 des voitures
neuves. Le 3 octobre, le Parlement européen a approuvé
des visées de - 20 % en 2025
et -40% en 2030 (par rapport
à 2021). La Commission
européenne soutient, elle,
une réduction de 30% à cette
échéance.
En vue de la Conférence des
Nations unies sur le climat
(COP 24) qui se tiendra en
décembre en Pologne,
l’Union européenne avait
prévu d’arriver avec une stratégie collective ambitieuse,
mais si les Etats n’arrivent
pas à s’accorder, il sera difficile de soutenir une position
de leadership.
AUDE MASSIOT
A
Le référendum organisé
ce week-end pour inscrire
dans la Constitution roumaine l’interdiction du mariage gay a été invalidé en
raison d’une abstention
record de près de 80%. Si la
victoire du oui – qui a recueilli 91,6 % des suffrages
exprimés – ne faisait pas de
doute, l’abstention massive
marque un revers cuisant
pour les sociaux-démocrates
au pouvoir, qui soutenaient
ce scrutin initié par des ONG
proches de l’Eglise orthodoxe
réunies au sein d’une «Coalition pour la famille».
G
AZ
ESPAGNE
ce week-end le ministre de représentant de l’UE en Isla Défense israélien, Avigdor raël. Réagissant à un texte
Lieberman, à travers deux commun des chancelleries
missives virulentes, l’une mettant en garde contre les
confidentielle
conséquences «très graet l’autre puves» de cette déblique.
molition (au
Samedi,
regard de la
Khan al-Ahmar
le Monde
convenrévélait la
tion de GeTel-Aviv
JORDANIE
teneur d’un
nève, un
Jérusalem
courrier
transfert
CISJORDANIE
envoyé par
forcé de
l’ultranatiopopulaISRAËL
naliste mition sur un
nistre de la
territoire oc25 km
coalition Benyacupé constitue
min Nétanyahou aux
un «crime de
ambassadeurs de huit pays guerre»), Lieberman s’est ineuropéens (France, Allema- digné de la «déformation dégne, Belgique, Pays-Bas, libérée» des faits et de «l’inItalie, Suède, Pologne et terférence flagrante» de l’UE.
Royaume-Uni) ainsi qu’au Contre-attaque que Lieber-
man a amplifiée dimanche
dans une tribune publiée
par le Jerusalem Post, où il
dénonce le «cynisme international». Preuve que le répit donné aux villageois par
la visite d’Angela Merkel à
Jérusalem n’a pas flétri la
détermination israélienne.
Pour les défenseurs du
village et l’Autorité palestinienne, l’enjeu dépasse la
simple condition des Jahalin. Le village rasé, les colonies voisines pourraient
s’étendre sur cette bande
de terre, qui couperait alors
Jérusalem-Est du reste de
la Cisjordanie, entravant
la continuité d’un futur Etat
palestinien.
GUILLAUME GENDRON
(à Tel-Aviv)
Conception : Z E E C O M - www.zeecom.fr - Crédits photos : © CHRISTOPHE STRAMBA-BADIALI
ROUMANIE
Désormais, la tribu des
Jahalin scrute chaque jour
avec angoisse l’aube et la
possible arrivée des bulldozers. Car depuis le 1er octobre, le village bédouin de
Khan al-Ahmar, situé en
Cisjordanie occupée dans
une zone stratégique en lisière de Jérusalem, est condamné, après une longue
bataille judiciaire. Sa destruction totale, qui constituerait une première depuis
les accords d’Oslo, serait
donc imminente, malgré un
chorus international de protestations émanant plus
particulièrement de l’Union
européenne, en pointe sur
ce dossier. Désapprobation
dont Israël n’a que faire :
c’est ce qu’a tenu à rappeler
17ème ÉDITION
18
AU
GRANDBIVOUAC.COM
21
OCT.
2018
12 u
FRANCE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Gérard et Caroline Collomb, le 7 juin 2017
à Villeurbanne. PHOTO BRUNO AMSELLEM.
DIVERGENCE
Gérard Collomb
dans la fosse
à Lyon
Revenu précipitamment dans «sa» ville par peur
de compromettre ses chances aux municipales,
l’ex-ministre de l’Intérieur se heurte au rejet
d’anciens alliés et d’une partie de l’opinion.
Par
MAÏTÉ DARNAULT
Correspondante à Lyon
S
es larmes n’étaient pas feintes. Le 14 mai 2017, en assistant à l’investiture d’Emmanuel Macron à l’Elysée, Gérard
Collomb peine à contenir son émotion. A 69 ans, il n’a jamais été aussi
près d’obtenir ce qu’il convoite depuis des décennies : un siège au
gouvernement, avec le titre de ministre d’Etat qui plus est. Ce sera
l’Intérieur, un maroquin sensible
qui garantit à ce soutien de la première heure du Président de figurer
en tête du protocole républicain. Il
n’en fallait pas moins pour que le
chantre du modèle lyonnais lègue
à d’autres «sa» ville et la métropole
qu’il s’est taillée sur mesure lors
de sa création en 2015.
«TROP GRAND POUR LUI»
Mais des larmes, il n’y en a pas eu
quand il s’est agi de faire le chemin
inverse seize mois plus tard : de
la Place Beauvau, retour à la case
Lyon. Le 3 octobre, à son arrivée à la
gare de Perrache après trois semaines d’un bras de fer inédit au sommet de l’Etat, le démissionnaire
s’efforce donc de minimiser la crise
politique que provoque son évasion
du gouvernement. «Je continuerai
à aider le chef de l’Etat, je n’ai rien à
reprocher à Emmanuel Macron, je
veux qu’il réussisse, assure Collomb
depuis le quai. Je l’aiderai à transformer la France.» A condition que
cette «transformation» nationale
s’accorde à ses ambitions locales.
Dès le lendemain, désormais très
officiellement candidat à sa réélection en 2020, l’ancien et futur maire
est reparti en campagne. Pressé de
marquer son territoire.
Après des réunions de travail avec
Georges Képénékian puis David Kimelfeld, qu’il a placés à la tête de la
mairie et de la métropole durant
son séjour parisien, Collomb a scellé
le 4 octobre au soir ses retrouvailles
avec les Lyonnais, en se rendant à
l’opération «Tapis rouge» dans
le IIe arrondissement. Cette braderie, organisée par l’association des
commerçants du quartier AugusteComte, fait partie des rituels de rentrée à Lyon. «Il se rengorge d’être
passé de la Place Beauvau à faire
le trottoir rue Auguste-Comte, alors
que la veille, la police arrêtait Redoine Faïd… C’est un monde, lâche
Jean-Jack Queyranne, ex-président
(PS) de la région Rhône-Alpes, qui
fut ministre de l’Intérieur sous Jospin. Collomb a été dépassé par la situation, l’habit était trop grand
pour lui.»
Dans son discours d’adieu à Beauvau, au cours d’une passation de
pouvoir glaciale avec Edouard Philippe, le ministre démissionnaire
s’est chargé de redorer son bilan, se
félicitant de quitter «un ministère
apaisé et qui a su impulser un
certain nombre de réformes». Pour
Queyranne, «il s’en va sans avoir jamais affirmé de doctrine forte en
matière de sécurité, de relations au
culte ou avec les collectivités territoriales. Il la joue perso: la seule chose
qui lui importe, c’est sa réélection à
Lyon et il s’est rendu compte qu’elle
pouvait être compromise si elle était
trop indexée sur le macronisme».
«C’ÉTAIT UN BIDE»
Dans un premier temps, Collomb a
annoncé son retour à Lyon pour le
printemps prochain, après les élections européennes. Sous la pression,
l’édile a bousculé son calendrier. A
l’origine de cette fébrilité, une scène
domestique. Le 29 septembre, pour
la «rentrée des territoires» organisée
dans toute la France par La République en marche, Collomb est attendu
à Villeurbanne. L’omniprésente secrétaire d’Etat Marlène Schiappa
vient lui prêter main-forte. Mais
l’illusion ne prend pas: le meeting,
organisé par la référente locale de
LREM qui n’est autre que l’épouse
du ministre, Caroline Collomb
(lire ci-contre), ne fait pas le plein.
«C’était un bide alors qu’il avait avec
lui l’une des ministres les plus médiatiques, relate un député LREM.
Ils ont ratissé large, au-delà du département, sans arriver à réunir
plus de 300 personnes. Et là, il y a
eu la grande peur de tout perdre.»
Pour le ministre mais aussi pour
son épouse, avec laquelle il lll
Libération Mardi 9 Octobre 2018
u 13
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lll forme un inséparable duo
politique depuis presque vingt ans.
Passé le choc, Caroline Collomb
somme son mari de revenir au plus
vite à Lyon. Le ministre rentre
à Paris avec l’intention de démissionner, mais le chef de l’Etat parvient à le retourner. Selon un élu qui
a fait partie du premier cercle des
Collomb, Caroline a alors «piqué une
crise, exigeant son départ avec l’argument que s’il reste à Beauvau, il
est mort, et elle avec lui». Un chantage au départ, en quelque sorte. «Et
lui, à 71 ans, il n’a pas envie de se retrouver seul», poursuit le même élu
qui rappelle que ses plus fidèles
collaborateurs ont quitté le navire
récemment. Son chef de cabinet,
qui fut directeur de campagne de
Macron, Jean-Marie Girier, a rejoint
l’Assemblée nationale et sa plume,
Jonathan Guémas, exerce désormais à l’Elysée.
«IL FAUT SE RÉINVENTER»
A peine rentré à Lyon, Collomb s’est
empressé d’annoncer qu’il briguerait son quatrième mandat consécutif sans l’étiquette LREM, même si
la liste devrait inclure un certain
nombre de marcheurs, histoire de
ménager la chèvre et le chou. Pilier
de l’aile droite du PS, député puis sénateur du Rhône, maire du IXe arrondissement de Lyon avant d’être
élu à la tête de la ville en 2001 grâce
aux divisions de la droite, il a fondé
son emprise sur une conception
souple du rassemblement. Au fil
de ses mandats, son exécutif s’est
étendu d’un premier adjoint sarkozyste à une élue communiste, une
stratégie soutenue par le patronat
lyonnais et validée par les électeurs
en 2008 et en 2014.
L’ancien ministre –qui a créé son association, Un temps d’avance, en
vue des prochaines municipales dès
l’été 2017– va récupérer son fauteuil
de maire d’ici quelques semaines.
Son remplaçant, Georges Képénékian, a d’ailleurs annoncé sa démission avant même que celle de
Collomb ne soit entérinée par le
chef de l’Etat. Mais tenir tous les
bouts de sa majorité municipale devrait lui demander plus d’efforts et
de stratégie: dès sa démission, les
écolos lyonnais ont prévenu qu’ils
ne participeraient plus aux majorités Collomb.
Pour mobiliser l’électorat de gauche,
ce dernier agite l’épouvantail Wauquiez, le très droitier président de
région dont l’un des lieutenants,
Etienne Blanc, est pressenti pour
partir à l’assaut de la mairie sous les
couleurs du parti Les Républicains.
«Le rassemblement à Lyon n’est pas
gagné: il y a des différences énormes
au sein des troupes de Collomb, relève Pascal Blache, maire divers
droite du VIe arrondissement et seul
autre candidat déclaré pour 2020. La
marque Collomb a fonctionné
pendant deux mandats et demi, mais
ça ne suffit plus. Il faut se réinventer,
ce qui demande un peu d’autocritique, et ce n’est pas son fort.»
En ce qui concerne la métropole,
l’équation s’avère plus complexe encore. Si Collomb n’a pas revendiqué
le siège qu’occupe aujourd’hui David Kimelfeld, c’est parce qu’il sait
«qu’il ne sera pas élu car il n’a plus
de majorité, estime Jean-Paul Bret,
maire PS de Villeurbanne. Il a perdu
la moitié des maires [centristes et divers droite, ndlr] de Synergies-Avenir [un groupe d’élus indépendants
au sein du conseil métropolitain] et
aussi les écolos, la gauche alternative et une bonne partie des socialistes». Kimelfeld se dit prêt à céder la
place à Collomb à la tête de la métropole, tout en sachant que ce dernier ne s’y risquera pas avant 2020.
A cette date, l’exécutif de la métropole sera élu au suffrage universel
direct, ce qui sera une autre paire
de manches.
«Très honnêtement, on n’est pas capable de mesurer les conséquences
de ce changement de scrutin», souli-
gne Jean-Jack Queyranne. En 2020,
Collomb ne pourra pas briguer à la
fois la ville et la métropole, ce qui
nourrit les spéculations sur le rôle
qu’il entend jouer et sur celui qui
sera dévolu à son épouse. Selon un
sondage Ifop-Fiducial pour Lyon capitale et Sud Radio publié le 4 octobre, au lendemain de la démission
du ministre de l’Intérieur, 57% des
Lyonnais sont «contre le retour de
Gérard Collomb». Les plus sévères
se trouvent à gauche (66% des électeurs de La France insoumise et
77 % des électeurs du PS) mais le
hic, c’est que ce sentiment est partagé par 50 % des électeurs LREM.
Les larmes de joie pourraient devenir des larmes de dépit. •
«L’hypothèse
Caroline Collomb
est détestée»
A Lyon, les grandes
ambitions politiques
de la référente LREM
du Rhône et épouse
de Gérard Collomb ne
font pas l’unanimité.
C
aroline Collomb va-t-elle
à nouveau démissionner
pour servir, cette fois, ses
ambitions lyonnaises? En 2017,
la jeune magistrate avait quitté
ses fonctions au tribunal administratif de Toulon pour être
nommée à Paris au titre du «rapprochement familial» quand son
mari s’était installé Place Beauvau. Certains dans la profession
s’étaient alors émus de cette
«mutation de confort». L’opposition lyonnaise, elle, avait dénoncé de possibles «conflits d’intérêts». Début 2018, le Conseil
d’Etat avait tranché en sa faveur
tout en lui demandant de faire
preuve «d’un surcroît de vigilance et de discrétion» en raison
de l’activité de son mari. Sa nomination dans la foulée au poste
de référente de La République
en marche (LREM) dans le
Rhône avait provoqué de nouveaux remous: de Lyon et Paris,
où se situait la vraie carrière de
Caroline Collomb ?
Maintenant que son mari n’est
plus ministre, ses opposants lui
prêtent toutes les envies politiques : les européennes en 2019,
une mairie d’arrondissement ou
carrément la tête de liste pour la
ville de Lyon ou la métropole
en 2020. Le tout en formant un
«ticket» inédit avec son mari.
«Gérard Collomb sait que c’est
une folie qu’elle soit seule en lice:
les Lyonnais ne voteront jamais
pour une femme inconnue», tacle
l’ancien président de région (PS)
Jean-Jack Queyranne. «L’hypothèse Caroline Collomb est détestable et détestée même chez les
très proches», assure de son côté
le maire PS de Villeurbanne,
Jean-Paul Bret. Machiavel au
féminin pour certains, jeune
femme timide qui rougit rapidement pour les autres, Caroline
Collomb peine encore à s’affranchir de l’aura de son mari, qu’elle
a rencontré pour les besoins
d’un mémoire de sciences politiques avant de l’épouser. Ils ont
plus de trente ans d’écart et deux
petites filles.
Encartée au PS à 18 ans avant
d’être secrétaire de section dans
le 5e arrondissement de Lyon
de 2014 à 2017, Caroline Collomb
est membre des Poissons roses,
une mouvance chrétienne à la
marge du parti. Elle fait partie
des soutiens macronistes de la
première heure. Parmi les marcheurs, l’épouse de l’ancien et futur maire de Lyon ne fait l’unanimité ni chez les parlementaires
ni chez les militants. Fin septembre, lors du meeting de rentrée
du mouvement à Villeurbanne,
la référente n’a pas marqué beaucoup de points : salle à moitié
pleine, zéro discours, pas de conférence de presse. Sa voix n’a résonné qu’à la fin d’un clip retraçant l’année écoulée pour dire:
«On est en marche, tournés vers
l’avenir.» Un peu léger pour qui
a des «ambitions démesurées» selon certains socialistes.
Interrogée par Libération sur le
procès en népotisme fait au clan
Collomb, Marlène Schiappa, venue épauler Gérard Collomb ce
jour-là, avait joué la bonne copine. «J’ai été référente départementale, je sais ce que c’est, il n’y
a aucune gratification, c’est
beaucoup de travail bénévole,
c’est vous qui prenez les coups,
c’est plus de l’abnégation
qu’autre chose, expliquait la secrétaire d’Etat. Caroline Collomb
a l’autorité nécessaire, c’est une
grande médiatrice.» Ce qui risque de lui servir à l’avenir.
M.Da. (à Lyon)
14 u
FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Mardi 9 Octobre 2018
La République en marche, «un parti personnel»
Coauteur d’une enquête sur le parti macronien lancée par le think tank
Terra Nova, le professeur des universités Marc Lazar en livre les principaux enseignements: «Les marcheurs sont très largement des hommes, plus jeunes et plus
urbains que dans les partis traditionnels. Leur principale caractéristique est qu’ils ont un
très haut niveau d’instruction. […] Sans conteste, le principal socle commun, c’est
Emmanuel Macron. Les militants LREM sont séduits par son leadership, son charisme, son
sens du risque. […] L’autre ciment, c’est l’Europe. Il n’y a pas de doute qu’ils se mobiliseront
dans la perspective du scrutin européen de 2019.»
Européennes: Marine Le Pen cherche
un axe fort avec Matteo Salvini
La patronne
du Rassemblement
national a
rencontré lundi
à Rome le leader
de la Ligue, dont
elle loue la politique
anti-immigration.
Ils espèrent
renverser l’UE
de l’intérieur.
Par TRISTAN
BERTELOOT
Envoyé spécial à Rome
Photo ALESSIO
ROMENZI
M
arine Le Pen est
restée aux portes
du Palais, mais ses
idées, elles, «sont en train de
prendre le pouvoir en Europe», comme en Hongrie,
en Pologne, en Italie. Elle n’a
pas de soutiens en France et
son mouvement, le Rassemblement national (ex-Front
national), n’est toujours pas
parvenu à engranger le
moindre ralliement marquant pour les européennes,
mais Marine Le Pen a des
amis… en dehors de l’Hexagone. En précampagne pour
les élections à venir, la cheffe
de file de l’extrême droite
française s’est montrée lundi
à Rome avec son alter ego
transalpin, le ministre de
l’Intérieur italien Matteo Salvini, leader de la Ligue (ex-Ligue du Nord) devenu depuis
les dernières élections générales de son pays vice-président du Conseil.
Les leaders populistes d’extrême droite et amis, Matteo Salvini et Marine Le Pen, se sont rencontrés à Rome mardi.
Harald Vilimsky, et les dirigeants du KNP polonais dans
la même optique. La rencontre avait lieu dans les locaux
du syndicat italien Union des
travailleurs (UGL): une vieille
formation italienne de droite,
marginale mais proche des
idées portées par Salvini, tout
à la défense des travailleurs
italiens contre ces immigrés
Opération «photo». Dans qui «dévaluent la valeur du
l’ordre des choses populiste travail en Italie».
du moment, le rendez-vous Hormis une blague douteuse
entre les deux leaders d’ex- de Salvini sur Macron et
trême droite intéresl’écrivain antimafia
sait plus la presse RÉCIT Roberto Saviano
française, venue en
(«J’espère qu’ils ne se
nombre, que les journalistes sont pas mis torse nu pour
italiens. De fait, il s’agissait faire un selfie quand ils se
moins d’une conférence de sont rencontrés»), la Franpresse au sommet que d’une çaise et l’Italien ne sont guère
opération «photo» pour mon- sortis de leurs rails habituels.
trer une Marine Le Pen bien Les deux figures populistes
entourée – le 1er mai, à Nice, se connaissent depuis longelle avait invité le secrétaire temps, ont fait partie du
général du FPÖ autrichien, même groupe au Parlement
européen (le Mouvement Europe des nations et des libertés) et ne manquent pas une
occasion depuis l’arrivée au
pouvoir de Salvini d’afficher
leur proximité, se donnant
du «Marine» et du «Matteo»
à tout bout de champ.
Lui espère que Le Pen finira
un jour par gagner, elle répète partout que si Salvini y
est arrivé, c’est parce qu’il
s’est inspiré d’elle. Mais si le
parti de Salvini est crédité
de 30% aux européennes, le
RN de Le Pen, lui, est loin
d’être à son plus haut
avec 17 % à 21 % des intentions de vote dans les derniers sondages. Lundi, l’Italien a concédé que
«l’expérience de Marine
Le Pen», qui selon ses proches aurait fait passer Salvini
d’une stratégie régionaliste à
nationale, «a été très importante» pour lui et son mouve-
ment. «On a l’honneur d’être
au gouvernement et je suis
convaincu que tôt ou tard ce
sera son cas aussi», a-t-il prédit bon prince.
La rencontre Salvini-Le Pen,
qui devait servir sur le papier
à évoquer «la croissance économique et les perspectives
sociales» en Europe, a évidemment beaucoup tourné
autour de la question des flux
migratoires. Marine Le Pen a
par exemple dit que ce que
fait chez lui Matteo Salvini
–lequel est poursuivi en Italie pour «séquestration» de
migrants– est «fondamental,
car il montre que c’est possible
de lutter contre l’immigration». Marine Le Pen a aussi
assuré que, depuis sa création, l’Union européenne sert
à «rechercher de nouveaux esclaves», car elle «a été construite non pas pour les peuples, mais pour renforcer les
pouvoirs d’une superclasse
mondiale. [L’UE] utilise
l’homme comme un outil.
Mais l’homme n’est pas un
outil. Quand il arrive dans un
pays, il le fait avec ses mœurs,
sa religion, ses traditions, qui
sont parfois très éloignées de
celles du pays dans lequel il
arrive». Celle qui défend
l’idée d’une Europe des nations, «pas contre l’Europe,
contre l’Union européenne»,
mais ne propose plus la sortie
de l’euro – «pas à l’ordre du
jour» (Salvini pense pareil)–
oppose les souverainistes
(elle) contre «les mondialistes» (les autres), parce que le
mondialisme, c’est «l’immigration massive et la baisse
du pouvoir d’achat».
Renverser l’Union. Autre
chose : Marine Le Pen a surtout promis lundi une «révolution pacifiste et démocrati-
que» à venir. A l’en croire,
celle-ci serait en train de
poindre un peu partout en
Europe, au fur et à mesure
que «les peuples sont en train
d’ouvrir les yeux». Cette «alternance», que Le Pen espère
possible (et incarner) après la
victoire des partis d’extrême
droite aux européennes, doit
se faire, dans l’idée frontiste,
par le biais d’une grande coalition au Parlement, au sein
d’un groupe commun, pour
renverser l’Union européenne de l’intérieur. Même
si Salvini, prudent, a soufflé
à Rome que «nous verrons les
modalités après les élections»,
plusieurs cadres du Rassemblement national sont déjà
en train de préparer la chose,
multipliant les rendez-vous
avec les autres leaders d’extrême droite en Europe.
Même si tous ne sont pas sur
la même longueur d’onde. •
Libération Mardi 9 Octobre 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Le nord de la France s’inquiète d’un
Brexit sans accord Les Hauts-de-France
ont appelé à une mobilisation des acteurs
publics et privés pour se préparer à la possibilité d’un Brexit
sans accord. Ils craignent une gestion difficile des flux humains
et de marchandises dans cette zone qui forme le principal point
de passage entre l’Europe et la Grande-Bretagne. Faute de
préparation, la France pourrait perdre une part importante de son
trafic, au bénéfice des ports belges et néerlandais.
C’est «l’âge pivot» imaginé par le gouvernement
pour faire travailler les Français plus longtemps
sans toucher à l’âge légal de la retraite fixé à 62 ans à
condition d’avoir cotisé entre quarante et quarantetrois ans. Le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, doit exposer mercredi aux
partenaires sociaux cette solution pouvant être intégrée, l’an prochain, au big-bang des retraites. Si elle
est adoptée, il faudra travailler jusqu’à 63 ans pour une
retraite à taux plein. Cette solution de l’«âge pivot»
plaît beaucoup au Medef, qui aimerait qu’un départ
à taux plein ne puisse se faire avant 64 ou 65 ans.
A lire sur Libération.fr
«L’homophobie
et la transphobie
demeurent très
ancrées.»
DR
FRÉDÉRIC
POTIER préfe
t à la tête de la
Dilcrah
C’est une simple lettre, mais
à la portée forte: un «H», venu
allonger en décembre 2016
l’acronyme de la Dilcra (Délégation interministérielle à la
lutte contre le racisme et l’antisémitisme). Désormais, l’organisme gouvernemental est
également chargé de lutter
contre la haine anti-LGBT.
Dans la foulée de cet élargissement de ses prérogatives, la
Dilcrah avait annoncé un
plan de mobilisation contre la
haine et les discriminations
anti-LGBT, prévu pour s’étaler de 2017 à 2019, et pourvu
d’un budget de 1,5 million
d’euros par an. Ce mardi, Frédéric Potier, préfet à la tête de
la Dilcrah, dresse un bilan
à la mi-parcours des actions
engagées.
Quel regard portez-vous
sur les actions engagées
par la Dilcrah en matière
de lutte contre les LGBTphobies ?
D’abord, il me semble important de souligner qu’il n’y a
pas de triomphalisme à avoir,
car l’homophobie et la transphobie demeurent très ancrées dans notre pays. Mais
on peut se féliciter de la mise
en place d’une politique publique de lutte contre cette
haine, ainsi que du succès
des appels à projets. Désormais, dans chaque départe-
Le prochain patron d’Airbus a été désigné par le
conseil d’administration
de l’avionneur européen.
Guillaume Faury, actuel
numéro 2, devrait s’installer dans le fauteuil de PDG
en avril 2019. Il succédera
à l’Allemand Tom Enders.
Son job ne devrait pas être
de tout repos. Il va falloir
gérer les retards de livraison d’avions dus aux problèmes techniques posés
par ses deux fournisseurs
de moteurs: Safran-GE et
Pratt&Whitney. Faury devra aussi affronter des ennuis judiciaires. Airbus est
sous le coup de deux enquêtes sur des faits de corruption en France et au
Royaume-Uni.
ment, les préfets ont nommé
des correspondants chargés
de piloter des actions locales.
En 2018, 212 projets ont été
lancés dans 82 départements.
Il s’agit d’actions variées, qui
vont d’interventions en milieu scolaire à des conférences ou des formations auprès
d’agents publics.
Comment sont reçues ces
interventions ?
J’ai été agréablement surpris
de constater qu’elles sont
bien accueillies partout, que
ce soit auprès des scolaires ou
des gendarmes, policiers ou
magistrats… Cela reflète une
révolution des mentalités. Le
simple fait que moi, jeune
préfet, je puisse participer à
la Marche des fiertés aurait
été inimaginable il y a quelques années encore. L’Hexagone est moins homophobe
qu’il y a vingt ou trente ans..
Quels sont les grands
chantiers que vous entendez encore porter ?
Nous travaillons à la création
d’un centre d’archives LGBT
à Paris, en lien avec la municipalité, car il est essentiel de
sauvegarder la parole, la mémoire, l’histoire des populations LGBT. Dans la même optique, nous souhaitons la
mise en place d’un lieu de mémoire, probablement à proximité des Champs-Elysées.
Recueilli par
VIRGINIE BALLET
A lire en intégralité sur Libé.fr
Rendez-vous chez l’ophtalmologue:
plus longue sera l’attente
Prendre sa myopie en pa- hausse. L’assurance maladie
tience. On le savait, il ne faut et le gouvernement ont
pas être pressé pour voir un lancé une mise en place d’ofophtalmologue : la moitié fres de lunettes à «reste à
des demandes
charge zéro»
de rendez-vous AUX PETITS dès 2020. Un
aboutissent à
projet séduisant.
SOINS
plus de 50 jours
Mais comment
après, la moyenne étant de faire sans ophtalmologue?
80 jours, selon une étude Car c’est l’autre caractéristide la Direction de la recher- que de ce domaine: l’accès
che, des études, de l’évalua- aux soins est de plus en plus
tion et des statistiques difficile. Les ophtalmolo(Dress), publiée ce mardi. gues sont très inégalement
Cela ne va pas s’améliorer; répartis sur le territoire.
selon un autre travail, réalisé Mauvaise répartition, mais
par la Cour des comptes, aussi difficultés financières.
l’avenir est sombre.
«Près de 58% des ophtalmoAvec près de 60% de la po- logues exercent en secteur 2
pulation équipée de lunettes (ou 1 à honoraires libres),
ou de lentilles, les dépenses avec un taux moyen de déliées à ces soins sont en forte passement de 54,3% en 2017,
qui recouvre de fortes disparités selon les départements.»
Ce qui fait dire à la Cour des
comptes que «le prix constitue toujours un facteur de renoncement aux lunettes et
aux lentilles». Pour la Cour
des comptes, «la proposition
d’offres de lunettes à reste à
charge zéro va réduire la
barrière financière à l’accès
aux soins visuels, mais elle ne
traite pas la principale difficulté d’accès: la rareté croissante de l’offre de soins ophtalmologiques.»
La Cour suggère de nouvelles règles de répartition des
tâches entre les métiers
d’ophtalmologiste, d’orthoptiste et d’opticiens.
ÉRIC FAVEREAU
DÉCOUVREZ DES FORMATIONS ET DES MÉTIERS
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63 ans
Airbus
Guillaume Faury
nommé PDG
SAMEDI 13 OCTOBRE
SAMEDI 13 OCTOBRE
Journalisme, communication,
marketing
Sport, loisirs,
animation, diététique
DIMANCHE 14 OCTOBRE
DIMANCHE 14 OCTOBRE
Défense, sécurité,
prévention
Commerce, vente,
distribution, immobilier
ESPACE EXPOSITION | CONFÉRENCES ET RENCONTRES DE PROS
PARIS NEW CAP EVENT CENTER
16 u
FRANCE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
RÉFORME
DE LA JUSTICE
Petits
compromis,
bronca intacte
Tribunal criminel départemental,
refonte de l’échelle des peines,
carte judiciaire… Le projet de loi de
Nicole Belloubet, très large, est
discuté à partir de ce mardi
au Sénat. Et malgré quelques
concessions, il reste largement
décrié par les professionnels.
Par
JULIE BRAFMAN
Q
ualifié de «fourre-tout» ou
décrié pour son manque de
concertation préalable, le
projet de loi de réforme de la justice
arrive ce mardi au Sénat après avoir
été examiné le 20 avril en Conseil
des ministres. Il a déjà suscité un
mouvement de contestation partout en France et a vu descendre
avocats, magistrats, greffiers dans
la rue sous la bannière «Justice
morte».
La réforme est plutôt large (euphémisme) : elle réunit 57 articles
s’attaquant à la programmation
financière, la justice civile, la justice
pénale, la carte judiciaire, le sens et
l’efficacité de la peine, le numérique… «Le gouvernement souhaite
engager une réforme de la justice
pour rendre plus effectives les
décisions des magistrats, donner
plus de sens à leurs missions et rétablir la confiance de nos concitoyens
dans notre justice», détaille le
préambule.
Lors de son audition devant la commission des lois du Sénat, le 25 septembre, Nicole Belloubet rappelait
encore : «L’objectif que je souhaite
atteindre avec cette réforme est que,
lorsque cela est nécessaire, les Français n’hésitent plus à entrer dans un
tribunal.» La garde des Sceaux croit
entrevoir le «grand soir de la justice», soit «une réforme globale et
concrète». Les professionnels du
droit, eux, lisent «un décès programmé de la justice», pour reprendre les mots du syndicat de la magistrature (classé à gauche).
Si Nicole Belloubet n’a pas reculé
sur la version globale du texte, elle
a tout de même consenti à quelques
petits sacrifices pour tenter de décrisper les mâchoires.
«Des miettes»
Prenons d’abord le principal point
d’achoppement: la fusion des tribunaux d’instance (TI) et de grande
instance (TGI), qui devrait conduire
à la disparition du juge d’instance
en tant que magistrat spécialisé. Les
professionnels redoutent la fin de ce
«juge des pauvres» qui tranche des
affaires civiles (surendettement,
loyers impayés, tutelles, etc.) dans
des litiges inférieurs à 10000 euros.
Même si la ministre a passé des
mois à sillonner la France pour marteler qu’il n’y aura «pas de fermeture» de tribunaux et calmer les esprits anxieux à coup de
«sur-mesure» ou de «concertation»,
rien n’y a fait. Le 20 septembre, lors
d’un déplacement à Flers (Orne),
elle a donc décidé de mettre de l’eau
dans son vin: «Je souhaite le maintien des juges d’instance. Il pourrait
devenir le juge des contentieux» et
être chargé de nouveaux litiges «si
nécessaire en fonction des spécificités
locales». Ce qui revient à assurer la
pérennité du statut de ces magistrats: lors de leur nomination, ils seront toujours affectés à une famille
de contentieux, même si, par
ailleurs, d’autres missions d’ordre
plus général pourront leur être dévolues. La ministre a promis un
amendement en ce sens. Elle s’est
aussi engagée à préciser que seuls
les contentieux à faible volumétrie
et haute technicité seront concernés
par le regroupement afin de balayer
les craintes de «siphonnage» de petits tribunaux par les plus grands.
Ce n’est pas tout: Nicole Belloubet
a réalisé d’autres petits compromis,
renonçant par exemple à la déjudiciarisation des saisies immobilières
ou à la possibilité de recourir à la visioconférence pour le placement
initial en détention provisoire.
Poudre aux yeux, pour le syndicat
de la magistrature dans un communiqué du 18 septembre: «Le contenu
des prétendus assouplissements
n’étonne guère: après avoir retardé
l’examen dans l’espoir de tarir les
mobilisations, le ministère de la Justice fait mine de fléchir sur certains
points pour mieux maintenir son en-
treprise de désorganisation judiciaire.» Ou encore «que des miettes»,
selon le bâtonnier de Paris.
Grands chantiers
Les avocats redoutent particulièrement un recul des droits de la défense dans le volet pénal de la réforme (lire ci-contre). Devant la
commission des lois, le rapporteur
François-Noël Buffet formulait à
voix haute: «Il faut, je le crois, affirmer clairement les choses: vous renforcez considérablement le rôle du
procureur de la République, vous lui
donnez des moyens considérables
d’enquête, tirés des techniques de
renseignement, c’est dire qu’elles sont
pour grande partie extrêmement
intrusives. […] Mais dans ce cas,
quelle forme d’équilibre nouveau on
apporte ?» La ministre balayait
alors : «En matière pénale, nous
avons pris des dispositions qui nous
semblent aller dans le bon sens, qui
vont dans la continuité des réformes
précédentes.»
Globalement, le texte reste donc fidèle à sa mouture initiale. Il prévoit,
en outre, quelques grands chantiers, comme l’expérimentation
Libération Mardi 9 Octobre 2018
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u 17
Une révolution
pénale qui ne dit pas
son nom
La réforme Belloubet marque
une inflexion vers le système
judiciaire américain. FrançoisNoël Buffet, rapporteur LR du
texte au Sénat, dénonce «une
réduction nette des garanties
pour certaines libertés».
S
ous couvert de logistique judiciaire ou
budgétaire (vider les prisons, juger
mieux avec des moyens plus ou moins
constants), le projet de loi de réforme de la
justice opère une mini-révolution pénale.
Mais sans oser le proclamer ouvertement.
L’intention est pourtant claire: renforcer les
moyens d’enquête du parquet et de la police.
«Une réduction nette des garanties pour certaines libertés individuelles», résume le sénateur LR François-Noël Buffet, son rapporteur au Sénat. «Ce texte ne sort pas de la
chancellerie mais de la Place Beauvau»,
grince dans la même veine Basile Ader, vicebâtonnier des avocats parisiens.
Première victime, le juge d’instruction, magistrat indépendant, déjà réduit à la portion
congrue au fil des ans: à peine 8% des affaires pénales lui sont désormais confiées, une
proportion sans cesse à la baisse. Le projet
de loi initial de Nicole Belloubet envisageait
de l’émasculer un peu plus. Il y avait déjà le
filtre initial, obligeant tout justiciable à
saisir dans un premier temps le procureur,
magistrat sous tutelle de l’exécutif, d’une
plainte simple –avant saisine, en cas de refus, d’un juge d’instruction, indépendant du
pouvoir. Outre l’extension du délai de réflexion du parquet, porté de trois à six mois,
le projet de loi Belloubet prévoyait un
second filtre en cas de veto du parquet : la
saisine du procureur général (un grade audessus du procureur).
Machine arrière. Tous les avocats ont
d’un tribunal criminel départemental. Cette nouvelle juridiction, composée uniquement de magistrats
professionnels, sera chargée de juger des crimes allant jusqu’à
vingt ans de réclusion, comme les
viols ou les vols avec arme.
Autre volet important : la refonte
des peines. «Nous pensons nécessaire de remettre de l’ordre et de
donner du sens à tout ça», a déclaré
Nicole Belloubet devant la commission des lois, proposant «une nouvelle échelle». Celle-ci se décompose de la façon suivante : les
peines d’emprisonnement seront
interdites en dessous d’un mois ;
entre un et six mois, la peine s’exécutera «par principe» en dehors de
la prison; entre six mois et un an, le
juge pourra prononcer une surveillance électronique ou une peine
d’emprisonnement. Enfin, au-delà
d’un an, les peines seront exécutées
en prison sans aménagement
ab initio. «L’idée est d’éviter des
emprisonnements inutiles, désocialisant et qui nourrissent la récidive», explique la ministre, qui table sur une baisse de la population
carcérale «d’environ 8 000 personnes». Le projet de loi devrait arriver
fin novembre devant l’Assemblée
nationale. •
Manifestation
du Conseil
national
des barreaux
contre le
projet de loi
Belloubet,
le 11 avril
à Paris. PHOTO
DENIS ALLARD
hurlé devant ce nouvel obstacle créé avant
la saisine d’un magistrat indépendant –une
«marginalisation accrue», euphémisait la
commission des lois du Sénat. Nicole Belloubet a finalement fait machine arrière, admettant dans la dernière ligne droite que cela
«retarderait inutilement la saisine d’un
juge». Mais elle maintient son intention
d’origine, qui en dit long: «Limiter les plaintes avec constitution de partie civile déposées
de façon abusive ou dilatoire.» Les ONG spécialisées dans la délinquance financière apprécieront. Dans ce projet de loi, il y a aussi
l’extension des moyens d’enquête dits «intrusifs»: écoutes téléphoniques, géolocalisations, filatures et autres enquêtes anonymes.
Réservé jusqu’à présent aux délits passibles
d’une peine de cinq ans prison et plus, le
seuil serait abaissé à trois. Là encore, le rapporteur sénatorial, qui n’est pourtant pas un
gaucho, pointe un «recours accru à des techniques coercitives et intrusives dans la vie privée», avec des garanties procédurales –aux
seules mains du parquet et de la police– «insuffisantes pour les libertés publiques».
Revient alors la lancinante question du
statut du parquet à la française. «On lui
donne tous les pouvoirs sans le rendre indépendant, cherchez l’erreur!» s’indigne l’ordre des avocats parisiens. «En matière pénale, si le procureur n’est pas un magistrat
indépendant comme l’exige la Cour de justice
de l’Union européenne, on ne peut lui confier
autant de pouvoirs juridictionnels», pointe
aussi le sénateur PS Jacques Bigot. Eternel
débat entre la justice dite «accusatoire»,
à l’américaine, où le procureur (offensif par
nature) est indépendant de l’exécutif, et la
justice «inquisitoriale», confiée à un juge
d’instruction – neutre sur le papier. La
France n’a plus ni l’une ni l’autre. «Si on doit
changer de système, faisons-le au moins clairement, s’indigne Basile Ader. Toutes les
parties auraient alors accès au dossier du
procureur, comme aux Etats-Unis, alors
qu’en France l’enquête du parquet se fait
à l’abri de toute contradiction.»
Méthode Macron. Plus consensuel,
moins soucieux en apparence de débat de
fond mais néanmoins très actif, le Conseil
national des barreaux (CNB, regroupant l’ensemble des avocats français) se félicite de
quelques avancées obtenues de haute lutte
en dernière ligne droite: le rejet de la saisine
du procureur général avant celle d’un juge
d’instruction, l’obligation d’alerter l’avocat
avant de procéder à une audition judiciaire
par visioconférence de son client, celle de
saisir aussi l’avocat avant toute comparution
sur reconnaissance préalable de culpabilité
(CRPC, récente traduction française de la
procédure américaine du plaider-coupable,
destinée à éviter un procès public).
La loi Belloubet illustre parfaitement la méthode Macron en matière législative. Un
texte mitonné par l’administration, tout
juste passé au tamis du Conseil d’Etat, puis
présenté au Parlement tel quel. Et puis, dans
la dernière ligne droite, face à l’indignation
de telle ou telle profession concernée, machine arrière sur certains points saillants.
La garde des Sceaux l’aura expérimentée
à son corps défendant. «Il n’y a pas ça [de
CRPC sans avocat, ndlr] dans ma loi»,
a-t-elle protesté cet été. «Si, madame», lui
rétorquera-t-on.
RENAUD LECADRE
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
AU VENDREDI
LE 7/9 DE FRANCE MUSIQUE, DU LUNDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
francemusique.fr
In collaboration with
INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, OCTOBER 9, 2018
Copyright © 2018 The New York Times
Migrant
Family’s
American
Story
By MIRIAM JORDAN
and SABRINA TAVERNISE
PHOTOGRAPHS BY JOAO SILVA/THE NEW YORK TIMES
Deadly Politics in Party of Mandela
By NORIMITSU ONISHI
and SELAM GEBREKIDAN
UMZIMKHULU, South Africa
THEIR FEAR FADED as they
neared home, the bottle of Johnnie Walker getting lighter with
each turn of the road. Soon, Sindiso Magaqa was clapping and
bouncing behind the wheel of his
beloved V8 Mercedes-Benz, pulling into familiar territory just before dark.
Minutes later, men closed in
with assault rifles. Mr. Magaqa
reached for the gun under his
seat — too late. One of his passengers saw flashes of light, dozens of them, from the spray of
bullets pockmarking the doors.
The ambush was exactly what Mr.
Magaqa had feared. A few months before, a friend had been killed by gunmen in his front yard. Then, as another friend tried to open his front gate at
night, a hit man crept out of the dark,
shooting him dead. Next came Mr.
Magda, 34, struck half a dozen times.
All of the targets had one thing in
common: They were members of the
African National Congress who had
spoken out against corruption in the
party.
Political assassinations are rising
in South Africa, imperiling Nelson
Mandela’s dream of a unified, demo-
Sindiso Magaqa was one of many African National Congress
members who have been assassinated. Mourners at Mr. Magaqa’s
grave. Top, a cousin by his bullet-riddled Mercedes-Benz.
cratic nation.
But unlike much of the political violence that upended the country in the
1990s, the killings are not being driven by battles between rival political
parties.
Now, after nearly 25 years in power,
A.N.C. officials are killing one another, hiring hit men to eliminate party
members in an all-or-nothing fight
over money, turf and power, A.N.C.
officials say.
About 90 politicians have been
killed since the start of 2016, more
than twice the annual rate in the
16 years before that, according to
researchers at the University of
Cape Town and the Global Initiative
Against Transnational Crime.
The new president, Cyril Ramaphosa, has lamented that the assassinations are tarnishing Mr. Mandela’s
dream.
But Mr. Ramaphosa is struggling
to unite his fractious party before
elections next year and has done little
to stem the violence. His administration has resisted demands to provide
police protection for two A.N.C. whistle-blowers in the case surrounding
Mr. Magaqa.
Some victims were A.N.C. officials
Continued on Page II
LAS VEGAS — The young engineer
arrived in America when he was 23 with
a good education and little else. He landed a job at a nuclear test site, and built a
home in Nevada. Between the 1970s and
the mid-1980s, he brought his wife, mother, five sisters and a brother over from India, his native land. In later years, his siblings sponsored family members of their
own, and their clan now stretches from
Nevada to Florida, New Jersey to Texas
— more than 90 Americans nurtured on
the strength of one ambitious engineer,
Jagdish Patel, 72.
This summer, four generations of
Patels assembled for a reunion in Las
Vegas, a gathering that included a venture capitalist, a network engineer, physicians, dentists and students. “I am so
glad that I came to America,” Mr. Patel
said recently, sitting in his custom house
in Las Vegas, complete with a home theater where he hosts Super Bowl parties
and a marble-lined Hindu temple room.
“I brought everyone here,” he said, “and
we have provided valuable service to this
country.”
The share of the United States population that is foreign-born has reached
its highest level since 1910, according to
government data. But the numbers have
been soaring not so much with Latin
Americans crossing the border, but with
people from Asia obtaining visas — families like the Patels, who have taken advantage of “family reunification” provisions
in American immigration law.
Since the Patels began flocking to
America in the 1970s, millions of other Indians have arrived to work as programmers and engineers in Silicon Valley,
doctors in underserved rural areas and
researchers at universities. The majority
Continued on Page II
ROGER KISBY FOR THE NEW YORK TIMES
Jagdish Patel moved to the United
States from India in 1968. He later
sponsored his wife, Amita.
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
II
TUESDAY, OCTOBER 9, 2018
WORLD TRENDS
Increasingly Deadly Politics in the Party of Mandela
Continued from Page I
who became targets after exposing
corruption within the party. Others
fell in internal battles for posts. In
rural areas — where the party has
a near-total grip on the economy —
the conflict is intense.
KwaZulu-Natal, Mr. Magaqa’s
province, is the deadliest of all.
Here, 80 A.N.C. officials were killed
between 2011 and 2017, the party
says. Even low-level ward councilors have bodyguards, and many
politicians carry guns themselves.
“It was better before we attained
democracy, because we knew the
enemy — that the enemy was the
regime, the unjust regime,” said
Mluleki Ndobe, the mayor of the
district where Mr. Magaqa and five
other A.N.C. politicians have been
assassinated in the past year.
“Now, you don’t know who is the
enemy,” he said.
The death of Mr. Magaqa, the
most prominent politician assassinated so far, has focused attention
on the deadly scramble within the
party.
‘A Political Mafia’
A rising star in the A.N.C. who
had become a national figure, Mr.
Magaqa returned to local politics
in his hometown, Umzimkhulu.
After accusing party officials of
pocketing millions in the failed refurbishment of a historic building,
Mr. Magaqa, who was ambushed a
year ago, and two of his allies were
killed in rapid succession.
Many others have suffered similar fates. Last month in Pretoria,
an A.N.C. councilor who had called
for an inquiry into government
housing was gunned down while
driving her car with her three children. A few months earlier, a party
official in a neighboring ward was
shot dead near his home after exposing the shoddy quality of public
housing.
“The politicians have become
like a political mafia,” said Mary
de Haas, an expert on political killings who taught at the University
of KwaZulu-Natal. “It is the very
antithesis of democracy, because
people fear to speak out.”
For good reason. After Mr.
Magaqa’s death, Thabiso Zulu, the
whistle-blower now in hiding, condemned corruption in Umzimkhulu. The impoverished municipal
government spent a large chunk
of its budget to refurbish a historic building called the Memorial
Hall. But after five years and more
than $2 million in public money, the
project was a sinkhole of dubious
spending.
For breaking the code of silence,
Mr. Zulu and another party official
are now in grave danger, according
to a report in August by the Office of
the Public Protector, which investigates corruption.
For decades before the end of
apartheid, different factions under
the A.N.C.’s umbrella — communists, free marketeers, trade unionists — competed with one another
as they fought white rule.
But the increase in killings inside
the A.N.C. is a reminder of how far
the party has strayed from creating, in the ashes of apartheid, a
political order based on the rule of
law.
The government’s inaction reflects the A.N.C.’s inability — or unwillingness — to stop the internal
warfare because it could expose
the extent of corruption and criminality in its ranks, current and former party officials say.
From Idealism to Violence
In the arc of the A.N.C., Mr.
Magaqa and his friends belong to
the generation that includes Mr.
Mandela’s grandchildren. Too
young to have been politically active during white rule, they came of
age in a new country — one forged
by the party.
Their political lives, mirroring
the A.N.C.’s post-apartheid trajectory, began with youthful idealism,
followed by lost innocence and, ultimately, fratricidal violence. Mr.
Zulu, 36, always wanted to be an
A.N.C. man. In his late teens, he fell
in with a group of politically minded young men like himself. One
of them stood out: Mr. Magaqa, a
skinny, stubborn teenager with a
bright smile. He quickly became
the group’s leader.
Les Stuta, the second A.N.C.
whistle-blower whose life is in danger, was in the group as well. He recounted how they pledged to earn
money to help their mothers, who
worked as live-in maids for white
families far away.
By 2006, Mr. Magaqa and his circle got well-paid government jobs
in Umzimkhulu.
When the A.N.C.’s youth league
was established in Umzimkhulu,
Mr. Magaqa became the chairman,
beginning his rapid rise within the
league — traditionally a springboard to leadership in the A.N.C.
Kickbacks and Whiskey
But something nagged Mr. Zulu.
The pursuit of positions and money consumed his peers. Suddenly,
some were taking kickbacks and
drinking rare whiskeys.
Mr. Zulu lost his government job
and devoted himself to fighting
corruption. But life was very different for Mr. Magaqa. At 27, he left
the province for the national stage
in Johannesburg. He became the
A.N.C. youth league’s national secretary general, the Number 3 position, in 2011.
As soon as he was appointed, he
bought an icon of South Africa’s
moneyed class: a Mercedes-Benz
sport utility vehicle, the ML 500
4Matic.
His rise lasted only months. Mr.
Magaqa fell in one of the countless
shake-ups within the A.N.C. and
lost his position. He drove his Mercedes straight back to Umzimkhulu and put most of his money into a
minor league soccer team.
“Then his cash ran out,” said the
coach, Mduduzi Ngubane.
With his money gone, Mr.
Magaqa went back to what he knew
best: politics. Mr. Magaqa dove
headlong into the issue that defined
the A.N.C.: corruption.
Mr. Magaqa became a councilor
in Umzimkhulu and a member of
its decision-making body, effectively becoming the leader of an
insurgent A.N.C. faction.
The return of a political star was
seen as a threat to his party rivals
in Umzimkhulu.
“He was too ambitious,” said the
municipal manager, Zweliphansi
Skhosana.
Right after joining the council,
Mr. Magaqa zeroed in on the troubled renovation of the Memorial
Hall.
Mr. Magaqa and his council allies demanded an independent
were sponsored by relatives who
came before them. Others arrived
on work visas and were later sponsored for legal residency, or green
cards, by their employers.
The Trump administration has
framed immigration as a threat to
the nation’s security and to American workers, a drastic departure
from the longtime consensus that
immigration was a net positive.
The president has often focused
on fortifying the southwest border,
but his administration is also working to scale back decades of legal
migration that have led to Asians
becoming the largest group of new
foreign-born residents since 2010.
The administration has taken
steps to cut legal immigration, under the banner of “Buy American
and Hire American,” which the
president framed in an executive
order last year. The administration has reduced refugee admissions; narrowed who is eligible for
asylum; made it more difficult to
qualify for permanent residency or
citizenship; and tightened scrutiny
of applicants for high-skilled worker visas, known as H-1Bs.
A recent analysis of government
data by the National Foundation
for American Policy, a nonpartisan research group, found that the
denial rate for H-1B visa petitions
had jumped by 41 percent in the last
three months of the 2017 fiscal year,
compared with the previous quarter. Applicants sponsored for permanent residency by an employer
now must undergo in-person interviews, a step previously taken only
in cases that raised concerns.
The Trump administration is
pushing policies supposedly intended to favor immigrants who
have valuable skills. Nearly half of
all foreign-born people who have
arrived since 2010 have college degrees, compared with about 30 percent of native-born residents. “We
are having this debate about getting our system to be merit-based,
but it really in effect already is one,”
said David Bier, a policy analyst at
the Cato Institute in Washington.
Supporters of President Donald
J. Trump’s position say that this
trend is an incidental result. Mark
Krikorian, head of the Center for
Immigration Studies, which supports curbs on immigration, said,
“We have an immigration system
that rewards people who have relatives in the United States, rather
than people who have skills and
education.”
Michael Bars, a spokesman for
United States Citizenship and
Immigration Services, said the
government’s aim is not to close
the borders but to protect against
fraud, human trafficking and gang
activity.
There are still an estimated 11
million people in the country illegally, and that represents a major
political issue. Jeffrey Passel, senior demographer at the Pew Research Center, said that while not
insignificant, “unauthorized immigration from Mexico is getting a lot
more attention than the numbers
seem to warrant.”
Under the Trump administration’s plan, the number of family-based green cards issued would
be reduced from the 804,793 granted in 2016 to about 487,000 a year,
according to an analysis by Julia
Corruption, and Killings
Mr. Skhosana dismissed any
possibility of corruption. Mr.
Magaqa, he said, was trying to stir
up trouble to gain control over the
local government.
Mr. Zulu had become a known
corruption fighter in the province.
So Mr. Magaqa gave him what he
described as official documents
about the Memorial Hall. The
documents showed that after the
contractor won the renovation contract in 2013, worth $1.2 million, the
municipality paid the company and
its subcontractor nearly two-thirds
of the money, even though the project was behind schedule.
Two years later, after the company and its subcontractor failed
to finish, the municipality hired a
different contractor for another $1
million.
Mr. Zulu said he had grabbed
the files and promised to pursue
the case with the police. But over
the following months, Mr. Magaqa
brandished the documents in the
council and challenged leaders of
the dominant A.N.C. faction, leading Mr. Zulu to wonder whether
his old friend was trying to use the
issue to his personal political advantage.
Then the killings started.
Today, Mr. Zulu sleeps in a different place every night. Two bodyguards shadow him at all times.
The three big men squeeze into
his compact Volkswagen as Mr.
Zulu wages his one-man crusade
against corruption.
“I’ve been living like a hunted animal,” Mr. Zulu said.
Jagdish Patel sponsored many
family members who came to
America. A family photo.
A Migrant Family’s American Story
Continued from Page I
audit — a motion quashed by the
A.N.C.
ROGER KISBY FOR THE NEW YORK TIMES
Gelatt and Sarah Pierce of the Migration Policy Institute.
Currently, American citizens
can sponsor minor children, adult
children, and spouses, parents and
brothers and sisters. Green-card
holders are limited to sponsoring
minor children and unmarried
adult children. Under the new proposal, Americans would lose the
right to petition for their parents,
adult children, or siblings. Greencard holders would be limited to
sponsoring minor children only.
The current system dates to the
Immigration and Nationality Act
of 1965, which wiped away the old
system of country quotas established in the 1920s. The idea was
to treat people from all countries
equally, and to give American citizens the ability to invite family
members who were still abroad. It
also allowed for some immigration
based on skills.
Mr. Patel immigrated in 1968 and
enrolled at Youngstown State University in Ohio, where he earned a
master’s degree in structural engineering. He returned to India in
1971 to marry, and because he had a
green card, he was able to sponsor
his wife, Amita. In 1977, he became
a United States citizen, and sponsored more relatives.
And he had American-born children of his own. His son, Satya, is a
venture capitalist in San Francisco, after working as an executive at
Google and at Twitter; his daughter, Sita Montgomery, is an interior
designer in Salt Lake City.
“In America, you can still succeed as an immigrant, irrespective
of skin color, religion or country of
origin,” said Mr. Patel, who likes to
point out that President Trump’s
wife, Melania, sponsored her parents to come to the country she
has adopted. “All this Twitter and
campaign stuff is mostly just talk.
Trump knows in his mind that immigration works.”
TUESDAY, OCTOBER 9, 2018
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
III
WORLD TRENDS
With Britain’s Austerity, Hungry Children at Schools
By PATRICK KINGSLEY
MORECAMBE, England — The
school day was just starting at Morecambe Bay Primary, a state-run
elementary school in northwest
England. Siobhan Collingwood,
the head teacher, pointed to a
cheerful boy munching his way
through two slices of toast — his
first meal of the day.
Teachers, she said, had found
him going through trash cans for
discarded fruit. “He’d eat his way
through whatever we put in front
of him.”
Some students trickled through
without stopping; they had already eaten. But a few dozen headed straight to the food counter. Of
350 students, roughly one in three
would not have breakfast unless
the school provided it, Ms. Collingwood reckoned.
During Ms. Collingwood’s 13
years as head teacher at Morecambe Bay Primary, there were
always a few hungry children. But
two years ago, the staff noticed an
increasing number of youngsters
returning undernourished after
spending school breaks at home.
Ms. Collingwood and her staff
were puzzled: Many parents held
jobs, even if they struggled with
bills. Then they realized that the
rising number of hungry children
coincided with sharp reductions in
welfare benefits associated with
the clumsy introduction of a new
welfare program.
“As we spoke to parents,” Ms.
Collingwood said, “it became
clear that for many of them, it was
caused by changes to the benefit
system rolled out in recent years,
which were forcing families into
crisis.”
Across Britain, the number of
children living in poverty has
jumped sharply in the past six
LAURA BOUSHNAK FOR THE NEW YORK TIMES
Teachers at Morecambe Bay Primary school in England noticed an increase in the number of
children coming to school hungry. Roughly one in three arrive without having eaten breakfast.
years, a trend that critics blame in
part on the Conservative-led government’s policy of austerity, the
budget-slashing response to the
2008 financial crisis that is steadily reshaping British life.
To be clear, Britain is not Venezuela. But that is cold comfort in
one of the wealthiest countries in
the world, one that over the years
has made a strong commitment to
child welfare.
While hunger is not the only
issue associated with childhood
poverty, it is perhaps the hardest
to conceal. In that respect, it is a
flashing signal of a deepening
problem.
In the short term, poverty elevates the risk of illness, hunger
and social stigma. In the long
term, it can create a vicious cycle
from which a child struggles to
escape, especially in class-conscious Britain.
British teenagers from disadvantaged backgrounds are
roughly a third as likely to
achieve good scores in the national exams taken by British
students at age 16, according to
government statistics.
They are then roughly half as
likely to go to a university. Those
who do make it are less likely to get
a better-paid job within six months
of graduation than those from
more privileged backgrounds.
And they are less likely to make it
into high-status professions, such
as law or medicine.
Even those who do crack the
“class ceiling” earn an average
of 16 percent less than more privileged peers, researchers at the
London School of Economics
found.
And those from poorer backgrounds are likely to die around
five years earlier than those who
are not, government data suggests.
Before the financial crisis, the
British governments, both Con-
servative and Labour, achieved
progress on childhood poverty:
The number of minors living in
“relative poverty” — families
with an annual household income less than 60 percent of the
national median, after housing
costs — fell by roughly 800,000, to
3.5 million, between 1998 and
2012, or 27 percent of all Britons
age 16 or younger.
But the same year that Parliament passed the Welfare Reform
Act, the trend began to reverse;
since 2012, about 600,000 children have fallen back into “relative poverty.” During the same
period, the number of children
requiring food handouts from
the Trussell Trust, the country’s
largest network of food banks,
more than tripled, to over 484,000
from nearly 127,000.
By 2021, roughly 35 percent of
all minors in Britain are predicted
to be poor, according to forecasts.
And the country’s pending departure from the European Union
may deepen the problem because
of rising living costs and the sudden loss of funding from Brussels
for young people.
The Conservative Party leaders, who pushed austerity, argue
that a new system that bundles
most payments into one, known
as universal credit, is an improvement.
Though unemployment has
been more than halved under the
Conservatives, the overall child
poverty rate has risen.
“We tell ourselves completely
the wrong story about poverty in
the U.K.,” said Alison Garnham,
head of a British charity. “The government likes to focus attention
on workless families, but there’s
hardly any left. That’s a problem
of the past.”
Series of Attacks on Women in Iraq Raise Alarms
By MEGAN SPECIA
Tara Fares was a model and a
social media star whose carefully
crafted lifestyle and fashion photos drew in more than 2.7 million
followers on Instagram.
On September 27, she was shot
dead at 22 in broad daylight in
Baghdad, the latest in a series of
attacks that government officials
are investigating as possibly
linked. Ms. Fares, a former beauty
queen who was one of Iraq’s most
followed social media stars, was
shot three times while at the wheel
of her white convertible in the upscale Camp Sarah neighborhood
in the Iraqi capital.
“She was very beautiful and
nice and wanted to be happy and
to live her life how the rest of the
world lives: without restraint
and hatred,” said Omar Moner, a
Baghdad-based photographer and
friend. “But here in Iraq, there is
no acceptance of the freedoms of
others.”
Some say the recent deaths in
A social media star
is gunned down in
an upscale district.
Iraq of at least four prominent
young women — all of whom were
seen as being outspoken or rejecting the norms of a conservative
society — is a sign of a possibly
coordinated campaign to silence
them. Others believe the killings
may just have been random acts of
violence.
The day after Ms. Fares was
shot, Prime Minister Haider
al-Abadi of Iraq ordered an investigation of the killing. He said
officials would explore possible
links between it and other recent
murders and kidnappings. He said
the killings “give the impression
that there is a plan behind these
crimes.”
Two days before the attack on
Ms. Fares, Suad al-Ali, a women’s
rights activist, was gunned down
in Basra, a city in southern Iraq.
Nibras al-Maamouri, the head
of the Iraqi Women Journalists Forum, said Ms. Fares’s killing may
be linked to the deaths of Rasha
al-Hassan and Rafif al-Yasiri, two
beauticians who died in Baghdad
one week apart in August.
Mohammad Nasir al-Karbouli, a member of Parliament, said,
“The killings of women in the daytime are messages to confuse the
security situation in Baghdad, to
weaken the trust of the citizens.”
Ms. Fares, who was originally
from Baghdad, left the city three
years ago to live in Erbil, in the
Kurdistan region of Iraq, because
she felt it was safer, friends said.
Recently, she had begun to spend
more time in Baghdad again.
In photos on her Instagram account, she pouts and poses for the
camera, decked out in wigs, elaborate makeup and close-fitting
dresses, her arms covered with
a smattering of tattoos. Her YouTube videos, which have garnered
hundreds of thousands of views,
show her singing along to pop
songs, doing makeup tutorials,
unwrapping gifts from fans and
reviewing restaurants in Erbil.
While the videos attracted comments from fans, they also drew
vitriolic messages.
“She was living a very Western
lifestyle — she dressed the way
she wanted to,” said Daryna Sarhan, who founded a lifestyle magazine in Erbil and has long followed
Ms. Fares on Instagram.
Ms. Sarhan added: “She basically did everything the conservatives go against. She was just a
normal Instagram model, but that
isn’t considered normal in our society.”
Even after her death, Ms. Fares
was not immune to criticism, with
one journalist for the Iraqi Media
Network labeling her a “whore”
and other comments posted on so-
OMAR MONER
Tara Fares’s killing has raised
fears of an effort to silence
outspoken women in Iraq.
cial media saying she deserved it
for living a “trivial and empty life.”
“I feel like it was a message being sent,” Ms. Sarhan said. “ ‘Don’t
be like Tara or you will end up like
Tara.’ ”
IV
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, OCTOBER 9, 2018
O P I N I O N & C O M M E N TA RY
INTELLIGENCE/AMY CHOZICK
ROGER COHEN
Why Trump Will Be Re-elected
Why I Applaud
Unpopular Macron
When Mike Fleiss, the creator of
“The Bachelor” and “Who Wants
to Marry a Multimillionaire?”
helped pioneer reality television
in the early 2000s, he quickly realized that for any show to work, the
audience needed to feel invested.
“Whenever you’re developing one
of these shows, you have to find
stakes — true love or a million dollars,” Mr. Fleiss said.
These days, Mr. Fleiss does
what American TV viewers are
doing in record numbers — he sits
glued to cable news, watching a
panel of experts discuss the latest
developments in the sprawling,
unpredictable 24/7 show that is
Donald Trump’s presidency. “This
is the future of the world and the
safety of mankind and the health
of the planet,” Mr. Fleiss told me.
“I should’ve thought of that one.”
Mr. Fleiss and other TV producers have watched — equal parts
entranced and horrified — as Mr.
Trump has taken the gimmicks
of reality TV that he picked up
on “The Apprentice” and applied
them to governance. Flip comparisons of Mr. Trump’s White House
and “The Apprentice” abound, but
behind the “You’re fired!” jokes is
a serious case study in mass viewing habits and a president who has
made up for his lack of experience
in governing with an uncanny
grasp of must-see TV.
Mr. Fleiss used to joke that at
the end of every episode of “The
Bachelor,” the host should tease
the Champagne-fueled finale as
“The most shocking rose ceremony ever!” On September 25, there
was Mr. Trump at the United Nations General Assembly, making a roomful of staid diplomats
chuckle with the line “In less than
two years, my administration has
accomplished more than almost
any administration in the history
of our country.”
Mr. Trump concludes each episode with a cliffhanger. On a recent
afternoon, Mr. Trump used his
go-to “We’ll see what happens” 11
times, according to a Politico tally.
At a time when the big-tent TV
show seems all but dead and niche
shows proliferate, Mr. Trump has
created an unscripted drama that
has unified living rooms everywhere. Whether you’re rooting for
the antihero or cheering for his demise, chances are Trump TV has
you under steady — some would
say unhealthy — hypnosis.
Now, with more than half the
country ready to hurl the remote,
and the midterm elections presenting the first real opportunity
to rewrite the script, the question remains: Why can’t we stop
watching?
Even in the so-called golden age
of TV, Mr. Trump hasn’t just dominated conversation; he’s made all
other entertainment pale in comAmy Chozick is a New York-based
writer-at-large and a frequent
contributor to The New York
Times Magazine. Send comments
to intelligence@nytimes.com.
CHLOE CUSHMAN
parison. “The Russia probe, Kavanaugh, Avenatti, Rosenstein, Cohen, Flynn, Papadopoulos — we’re
a wildly creative community, but
this is peak TV,” said Warren Littlefield, who oversaw NBC Entertainment in the era of “Friends”
and “The West Wing.” (He says
“The Apprentice,” a ratings juggernaut, killed quality scripted
TV in 2004, when it got the coveted
9 p.m. slot on Thursdays, a move
made by his successor, Jeff Zucker, now president of CNN.)
Some TV executives say the
only way for the Trump show to
get canceled is for ratings to fall
off — forcing the president to fade
into obscurity or an awkward fox
trot in a “Dancing With the Stars”
spray tan. But TV history shows
that the most successful series
— “American Idol,” “Lost,” “The
West Wing” and, yes, “The Apprentice” — don’t see sharp de-
Reality TV teaches
us popular series last
at least six seasons.
clines in viewership or talk of cancellation until around Season 6.
By that logic, Mr. Trump would
win re-election in 2020 unless, as
many liberal viewers are probably
hoping, impeachment and scandal
end his presidency prematurely.
(In what would no doubt be “The
most dramatic finale of a presidency ever!”)
There are no signs of viewer
fatigue. Since 2014, prime-time
ratings have more than doubled to
1.05 million at CNN and nearly tripled to 1.6 million at MSNBC. Fox
News has an average of 2.4 million
prime-time viewers, up from 1.7
million four years ago, according
to Nielsen.
“This is a fire that people are being drawn to because it’s not something we understand,” said Neal
Baer, show runner of the ABC drama “Designated Survivor,” about
a cabinet secretary who becomes
president after an attack destroys
the Capitol.
Nell Scovell, a veteran comedy writer and author of “Just the
Funny Parts: … And a Few Hard
Truths About Sneaking Into the
Hollywood Boys’ Club,” has another theory. She remembers a cab
ride in Boston before the 2016 election. The driver told her he would
be voting for Mr. Trump. Why?
she asked. “He said, ‘Because he
makes me laugh,’ ” Ms. Scovell
told me. “There is entertainment
value in the chaos.”
Of course, unlike anything else
on TV, the story lines coming out
of Washington could determine
the future of abortion law, whether immigrant families can reunite
and the health of the global economy. Tuning out is a luxury only the
most privileged viewers can afford. And yet, it goes beyond being
an informed citizen when you find
yourself on hour six of watching a
panel of experts debate Bob Woodward’s use of “deep background”
sourcing for his book “Fear,” Paul
Manafort’s $15,000 ostrich-leather bomber jacket and the implications of Stormy Daniels’s lurid
descriptions of Mr. Trump’s, um,
anatomy. (I, for one, will never
look at Super Mario the same way
again.)
“Part of what he’s doing that
makes it feel like a reality show
is that he is feeding you something every night,” said Brent
Montgomery, chief executive of
Wheelhouse Entertainment and
the creator of “Pawn Stars,” about
the Trump show’s rotating cast
and daily plot twists (picking a
fight with the National Football
League, praising Kim Jong-un).
“You can’t afford to miss one episode or you’re left behind.”
When I reached Mr. Fleiss, it
was a sunny 27 degrees outside his
home on the north shore of Kauai,
but he was holed up inside watching MSNBC while recording CNN.
He couldn’t peel himself away, not
with Brett Kavanaugh and the future of the Supreme Court hanging in the balance.
“I remember when we were doing all those crazy shows back in
the day and people said, ‘This is
the beginning of the end of Western civilization,’ ” Mr. Fleiss told
me. “I thought it was sort of a joke,
but it turns out they were right.”
PARIS
The French, it seems, have
soured on President Emmanuel
Macron, the wunderkind who
swept to power 16 months ago.
His poll numbers have slumped
as the gloss on the 40-year-old
upstart has faded. The consensus is in: He’s aloof, tone-deaf,
devoted to coddling the rich.
What else is new? Turning
on the incumbent at the Elysée
Palace is a French habit, like
impatience with fools. Both Macron’s predecessors, François
Hollande and Nicolas Sarkozy,
had slumped in the polls by this
stage of their presidencies, although neither as low as the 19
percent approval rating for Macron in one recent survey. Malaise and ennui are not French
words for nothing.
In a whirlwind of activity, Macron has taken aim at the protections and entitlements that have
made it hard to hire and fire in
France, and sometimes made
not working (at least in the official economy) more rewarding
than working.
He has reformed a labyrinthine labor code, ended the
special status of state railway workers, cut taxes and
improved access to job training. He has called the French
“resistant to change,” even
“lazy.” Live well, live hidden,
goes the old French saying. Financial success is always a little suspect. Money is like God:
best not mentioned in public.
“Pro-business” remains an
insult. Macron, the young disrupter and ex-banker, has been
challenging an old country to
adjust its self-image, embrace
risk over security. Many have
tried to do that. Many have
failed.
So the domestic honeymoon is
over, like the coziness with President Donald Trump that could
not stop Trump from trashing
agreements dear to Macron
(Iran, climate). The rekindled
thrill at Macron’s Gaullist pomp
has ceded to irritation at his airs.
A scandal involving his security
chief, Alexandre Benalla, who
was caught on video beating up
a protester, was handled badly
enough to become an “affaire.”
Macron can be peremptory
when his convictions are challenged.
Last month, Macron made
history — again. He was courageous — again. He challenged
the consensus — again. Just as
in his presidential campaign
when he embraced the European Union at a moment when that
looked like the death knell for
any political ambition.
I allude to Macron’s decision
to admit to France’s systematic use of torture in the Algerian
War and acknowledge that the
French Army had tortured and
killed an antiwar intellectual,
Maurice Audin, in 1957. “In the
name of the French Republic,”
Macron said on September 13,
he recognized that Mr. Audin
“was tortured and then executed, or tortured to death, by soldiers who arrested him at his
home.” He then went to the home
of Audin’s 87-year-old widow to
ask for forgiveness.
For France, Vichy and the
Algerian War eluded honest accountings for decades. Such lies
and evasions as its World War II
collaboration and its brutal colonial war are ticking bombs in the
fabric of any society.
Macron joins former president Jacques Chirac, who in 1995
took responsibility for the 1942
“Vel d’Hiv” roundup of Jews, in
setting French democracy on a
foundation of truth. Macron’s is
an immense act.
Last month, Macron also
aimed a volley of truth at the
cast of little-England chameleons, headed by the former foreign secretary Boris Johnson,
who ushered Britain to its unfinest hour, the delusional decision
to leave the European Union.
The French have
soured on their
president.
“Those who explain that we
can easily live without Europe,
that everything is going to be all
right, and that it’s going to bring
a lot of money home are liars,” he
declared.
These were words that needed
saying. With each passing week
the immense cost of Britain’s fit
of pique becomes clearer. Macron remains Europe’s most vigorous bulwark against the wave
of nationalism, nativism and xenophobia that were expressed in
the Brexit vote and have found
expression across a continent
anxious about immigration.
Macron faces no domestic
presidential or parliamentary elections until 2022. With
the weakening of the German
chancellor, Angela Merkel, he
is the only European politician
who can stand up to the Hungarian prime minister, Viktor
Orban, whose illiberal model for
the evisceration of democracy
through the politics of fear has
traction.
To be a serious historical figure today is to stand in isolation.
Judgment is instantaneous,
sometimes irrevocable. Macron
has made mistakes. People do. I
think he’s the last best hope for
the world I believe in, and I salute him.
18 u
FRANCE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
LIBRAIRIE
SOLIDAIRE
«C’est pas
de l’utopie,
c’est faisable»
Lassés de voir fermer les commerces
de leur centre-ville, les habitants et la
mairie de Lafrançaise se sont associés en
coopérative pour sauver la librairie
de cette commune de 3000 habitants.
L’initiative porte ses fruits.
REPORTAGE
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Envoyée spéciale à Lafrançaise
(Tarn-et-Garonne)
Photos
GUILLAUME RIVIÈRE
L
ongtemps, les habitants de Lafrançaise
(Tarn-et-Garonne) ont pu faire toutes
leurs emplettes à pied. Rue Mary-Lafon
et sur les places attenantes, on a dénombré
jusqu’à cinq salons de coiffure, une librairiepresse, une agence immobilière, un bar-tabac,
un bar-restaurant, deux pizzerias, deux pharmacies, un fleuriste, un hôtel, un opticien,
une épicerie, une droguerie, une boulangeriepâtisserie… Pas mal pour un village d’à
peine 3000 habitants, d’où il faut rouler une
vingtaine de minutes à travers champs et
vergers pour rejoindre la grande ville la plus
proche, Montauban.
Il y a quelques années, l’épicerie a fermé,
remplacée par une moyenne surface. Le Carrefour Contact a été implanté à un kilomètre
de l’artère commerçante, en contrebas du
bourg, où les notables vivaient jadis de l’ar-
Yvon Lebret a monté le projet de reprise de la librairie avec le soutien de la mairie en 2017.
gent des coteaux. Résultat, selon Florence,
qui habite la commune depuis quatorze ans
et travaille comme secrétaire médicale à
Montauban, «les autres commerces ont décliné. Quand les gens allaient à l’épicerie, ils
prenaient aussi la presse, des fleurs… Maintenant ils ne montent plus au village». Le long
de la rue Mary-Lafon, la majeure partie des
commerces résistent, peut-être parce qu’une
entreprise de génie électrique a installé son
siège social un peu plus haut. Les panneaux
«A vendre» se sont pourtant multipliés. «Là,
c’était un bistrot, montre du doigt Yvon Lebret, habitant de Lafrançaise depuis 1989. Là,
une boutique de fringues. Là, une banque.»
L’hôtel n’ouvre plus ses rideaux jaunis aux
motifs floraux. La boucherie-charcuterie est
à louer. Et la librairie-presse a bien failli
fermer définitivement l’année dernière: son
propriétaire ne trouvait pas de repreneur.
Mais ici s’arrête net le couplet du village
déserté qui se meurt.
Cigarette roulée au bec et barbe folle, Yvon
Lebret a monté en 2017 un projet de reprise
de la librairie, avec le soutien de la mairie. Cet
ancien animateur dans le secteur social ne
pouvait pas, à 60 ans et en invalidité, reprendre le commerce à son compte. C’est donc
sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) que l’affaire a été conclue.
N’importe qui peut acheter une part
à 10 euros pour être sociétaire de la Scic, ce
qu’ont fait quelques centaines de personnes.
Les sociétaires ne tirent pas de revenus de
leur investissement, il s’agit davantage d’un
geste de soutien, les bénéfices de la Scic
devant être partiellement réinvestis dans
d’autres entreprises. Ghislaine, la couturière
de la rue perpendiculaire, a versé son obole:
«Je suis commerçante dans le village, et en
trente-sept ans, j’en ai vu du monde fermer !
C’est important de maintenir la presse. On a
déjà perdu beaucoup de choses, donc on fait
ce qu’on peut.»
«REVITALISER»
La mairie a pris 100 parts. «Ce n’est pas quelque chose qui est encore très présent chez nous,
cela a fait débat au conseil municipal, explique le maire Thierry Delbreil (divers gauche).
Mais c’est un format confortable qui permet
d’allier public et privé, et de moduler l’aide au
maintien des commerces, sans entrer dans de
la concurrence déloyale. Les citoyens comme
la mairie sont partenaires du projet. Je pense
que ça va se développer.» La chambre régionale de l’économie sociale et solidaire (Cress)
d’Occitanie ne dément pas l’intuition de l’élu:
le Tarn-et-Garonne est déjà le 16e département français pour ce qui est de l’économie
sociale et solidaire (ESS) dans l’emploi salarié,
et la région Occitanie la troisième de France.
La librairie, rebaptisée le Temps de lire, emploie deux personnes, dont une à temps plein,
en contrat aidé. «Pour pérenniser un projet il
faut des salariés, pas des bénévoles», précise
Libération Mardi 9 Octobre 2018
«Les gens nous
soutiennent: au lieu
de faire 40 kilomètres
pour acheter un livre,
ils le commandaient
sur Amazon,
mais au bout de
deux ou trois ans,
ils se sont remis
à acheter local.
Aurèle Letricot
libraire membre d’une Scop
à Saint-Antonin-Noble-Val
RON
CADEAU
Son étiquette sociale et solidaire mise à part,
la Scic le Temps de lire est une entreprise
normale, qui se doit d’être rentable. Yvon
Lebret, qui ne se rémunère pas, espère augmenter de quelques milliers d’euros mensuels son chiffre d’affaires: «C’est pas de l’utopie, c’est faisable, il faudra augmenter les
marges, travailler avec des petits distribu-
«OFFRE CULTURELLE»
La municipalité leur commande de son côté
«99% des fournitures scolaires et administrateurs plutôt qu’un grossiste…» Lui qui a tout tives», selon Thierry Delbreil. La mairie a égaappris à la va-vite affine son sens du com- lement racheté les murs à l’ancien propriémerce sur le tas. Pour faire vivre l’échoppe, taire, via l’établissement public foncier local,
il a multiplié les activités: quotidiens, maga- afin de faire baisser le loyer. A charge pour la
zines et bouquins côtoient papeterie, confise- librairie de rembourser chaque mois l’équivaries, jeux de société et jeux à gratter. Sont lent de la mensualité de l’emprunt contracté
aussi proposées pléthore de cartes de vœux, par la mairie. «De toute façon, si on se casse la
que l’ancien propriétaire croyait condamnées gueule, la mairie récupère les murs et ça ne
par l’arrivée des mails. Yvon Lebret, lui, a au coûte rien au contribuable, rigole Yvon
contraire augmenté l’offre : «Les gens achè- Lebret. Le seul risque c’est qu’on ferme avant
tent s’il y a beaucoup de choix.» Quitte à par- d’avoir fini de payer.» L’homme a tout de
fois commettre des erreurs, comme ces colifi- même mis sa maison en gage d’un autre prêt,
chets qu’un représentant lui a fourgués et qui effectué, lui, auprès d’une banque…
se vendent mal.
A l’entrée du Temps de lire, il y a une machine
Du coup, la boutique est «un peu plus chargée à café et une table de jardin, en métal vert,
qu’avant», juge Cécile, serveuse dans un res- pour donner envie de se poser et feuilleter
taurant à proximité. Il est vrai que derrière les quelques pages. Bientôt, la table rejoindra le
rangées de cartes de vœux, les livres ne sont jardinet attenant à la boutique, aujourd’hui
pas immédiatement visibles. Sur les étagères, en friche, qui accueillera les habitants autour
des ouvrages de Guillaume Musso ou affi- d’événements littéraires. Et notamment ceux
chant en bandeau des formules type «Le livre pour qui la librairie est difficile d’accès en
qui a rendu 2 millions de lecteurs HEUREUX» raison des marches devant la porte.
côtoient des volumes édités
Au mois d’octobre, un séminaire
par des petites maisons,
autour du thème «Ecrire le tracomme Parole, qui provail» doit avoir lieu. On y parLOT
pose aussi bien des textes
lera littérature, bien sûr,
de Nancy Huston que
mais on débordera sur les
l’Homme semence, un résujets d’actualité. Car le
TARN-ETcit du début du XXe siècle
Temps de lire est surtout
GARONNE
de Violette Ailhaud, ou sa
un lieu d’échanges et de
Montauban
version en bande dessivie, estime Yvon Lebret :
Lafrançaise
née. «Je me fous de ce que
«On a des mamans qui s’y
TARN
lisent les gens, tant qu’ils liretrouvent après avoir posé
GERS
sent. Parfois on a envie d’un
leur enfant à l’école, et qui
HAUTEGARONNE
livre pour se relâcher, c’est
n’iraient pas forcément au
10 km
comme le film du dimanche soir,
bistrot.» A Saint-Antonin, Aurèle
estime Yvon Lebret. Après, c’est à moi
Letricot a déjà reçu la visite du desside les orienter vers autre chose.» D’ailleurs, il nateur Willem ou du journaliste Jean-Luc
vend des bouquins que son grossiste toulou- Porquet : «Ça complète l’offre culturelle. Les
sain lui avait juré qu’il n’écoulerait jamais gens sont fiers, ce sont eux qui les accueillent,
dans un si petit village, signe que «la sociologie plus que si on était dans une grande ville.» Sa
rurale évolue, et que les gens sont mieux infor- librairie, le Tracteur savant, est elle aussi demés de ce qui sort».
venue «un espace de lien social», dans son vilSi les habitants ont pu faire un geste de sou- lage de 1800 habitants. Surtout quand les estien en devenant sociétaires, s’ils continuent tivants ont quitté les lieux: «Il y a un retraité
à y faire leurs achats, c’est que «ce n’est pas si qui vient tous les jours, juste pour dire boncher que ça», estime Florence, qui y a récem- jour.» •
Y
AVE
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VOUS
de deux ou trois ans, ils se sont remis à acheter
local», raconte-t-elle. Yvon Lebret acquiesce:
l’ESS «est un moyen de revitaliser le milieu rural, surtout si la mairie et l’intercommunalité
soutiennent les projets. Ce n’est pas tombé tout
seul, on a pris notre bâton de pèlerin. Mais les
gens ont envie que Lafrançaise vive. C’est
plutôt ça qui les a attirés que la dimension coopérative. D’ailleurs, s’il y avait eu un repreneur
classique, j’aurais laissé tomber».
ment fait l’acquisition de boîtes à archives. Les
clients défilent –autour de 120 par jour– pour
faire une photocopie, remplir une grille de
loto ou acheter leur journal. Quand l’un se
dirige tout droit vers la Dépêche, un autre examine la une d’Aujourd’hui en France avant
d’opter pour le Monde. Voilà la directrice de
l’une des deux écoles publiques. Elle souhaite
récupérer une commande pour sa classe, et en
profite pour chercher un cadeau pour sa
petite-fille: «J’en ai vu sur Internet, mais je me
suis dit, je vais quand même demander à la
librairie, leur lance-t-elle. C’est pour vous faire
travailler, vous, plutôt qu’Amazon.» «Les gens
jouent le jeu», confirme Sandra, ravie d’avoir
trouvé un emploi dans une librairie, elle qui
«adore lire mais qui [a] arrêté [ses] études en
troisième».
L
GA OTRO ETNN
E
Pour attirer le client, l’offre de la boutique a été diversifiée.
Yvon Lebret, qui rêve que Sandra, la jeune
vendeuse, reprenne un jour la boutique.
Ce jour-là, Aurèle Letricot, qui tient une librairie à Saint-Antonin-Noble-Val, à l’autre bout
du département, est venue rendre visite à
Yvon Lebret, avec qui elle a sympathisé lors
d’un salon littéraire. Elle aussi a pu ouvrir sa
librairie grâce au réseau local de l’ESS, en intégrant la société coopérative et participative
(Scop) Ozon, qui regroupe 80 associés sociétaires. Chacun a son métier (libraire, paysagiste, ferronnier…) et est salarié de la Scop, ce
qui permet de lisser les revenus sur l’année.
On partage les frais de comptabilité comme
les difficultés ou les interrogations. «La Scop
m’a aidée à monter mon dossier auprès des
banques, par exemple, à ne pas commencer
trop gros. Et les gens nous soutiennent: au lieu
de faire 40 kilomètres pour acheter un livre, ils
le commandaient sur Amazon, mais au bout
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20 u
FRANCE
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Un squat marseillais évacué Une ex-caserne militaire occupée depuis plusieurs mois par des migrants a été évacuée lundi matin à Marseille. Vers 7 heures, les policiers ont fait sortir les 124 personnes qui restaient dans le squat, situé près de la gare Saint-Charles. Selon Amélie
Dessaux, porte-parole du collectif citoyen du IIIe arrondissement, «la plupart sont demandeurs d’asile. […] Ils ne comprennent pas pourquoi on ne
les laisse pas dormir, même dans un endroit aussi pourri, et se demandent
où on va les emmener». Un bus a transporté 94 d’entre eux dans un gymnase du nord de la ville, où ils sont temporairement hébergés. PHOTO AFP
Rénovation d’écoles à Marseille:
«Pourquoi gaspiller autant l’argent public?»
Associations
et politiques
ont manifesté
lundi contre les
partenariats publicprivé que la mairie
veut mettre en
place pour les
établissements
scolaires délabrés.
Par STÉPHANIE
HAROUNYAN
Correspondante à Marseille
Photo PATRICK
GHERDOUSSI
C’
est devenu un rituel. Comme lors
des précédentes
sessions du conseil municipal de Marseille, ils s’étaient
donné rendez-vous lundi matin, devant les portes de l’hémicycle. Enseignants, parents d’élèves, architectes,
professionnels du bâtiment…
tous unis autour d’une cause
commune : faire capoter le
projet de partenariat publicprivé (PPP) que la municipalité veut mettre en place pour
rénover des écoles. D’un
montant de 500 millions
d’euros, ce programme de dé- Le collectif contre le partenariat public-privé dénonce, lundi à Marseille, un appel d’offres au coût exorbitant (deux fois 500 millions d’euros).
construction-reconstrution
d’une trentaine d’établisse- ves, comme les syndicats, re- «gaspillage» est chiffré : le Maxime Repaux, du Syndicat d’un an, voudrait qu’un con- d’aider la municipalité à orments, auquel s’ajoute un se- grettent l’absence de collectif a en effet travaillé des architectes 13. La ques- seil municipal extraordinaire ganiser un diagnostic précis
cond marché du même mon- concertation et de diagnostic tout l’été à un contre-projet tion, c’est pourquoi gaspiller sur la question des écoles sur les écoles de la ville. Hatant pour la maintenance, clair sur l’ensemble du parc prévoyant des rénovations autant d’argent public quand soit organisé. Si le maire a sard du calendrier, cette andoit être confié au privé via scolaire marseillais, dont lourdes plutôt que des démo- on peut faire autrement ?»
simplement consenti, du nonce intervient lors d’une
un appel d’offres. En retour, l’état de délabrement a fait litions pures et simples, le Lundi, durant le conseil mu- bout des lèvres, à discuter du séquence plutôt offensive des
la ville devra
l’objet de vifs tout porté via une MOP. «On nicipal, c’est Samia Ghali, sé- sujet avec les élus, pas ques- «marcheurs» locaux contre la
L’HISTOIRE débats.
payer pendant
démontre que, financière- natrice PS et élue d’opposi- tion de recevoir le collectif. municipalité de droite…
vingt-cinq ans un
Les partis poli- ment et en termes de délai, on tion, qui était mandatée «Qu’ils se fassent d’abord «Mieux vaut tard que jaDU JOUR
«loyer» à l’heutiques d’oppo- peut faire aussi bien, voire pour interpeller le maire sur élire au suffrage universel, mais», sourit Pierre-Marie
reux élu, à choisir parmi les sition au maire dénoncent, mieux, puisque l’on aboutit à ce plan B. Le collectif, qui ré- après on discutera», a-t-il Ganozzi, pour qui tous les
cinq grosses machines en lice eux, une «bombe à retarde- une économie de 300 millions clame en vain une audience lancé depuis sa tribune. Une soutiens sont bienvenus, tant
– Vinci, Eiffage, Bouygues, ment fiscale» pour les Mar- d’euros par rapport au projet auprès de Jean-Claude réunion informelle avec les la majorité municipale semNGE et Fayat.
seillais et une mainmise des de la municipalité, assure Gaudin (LR) depuis près élus, c’est déjà ça de pris, ble fermée à toute marche argrands groupes privés sur les
tempérait Samia Ghali à la rière.
Contre-projet. Une pers- écoles publiques. A leurs côsortie de l’hémicycle.
Si la piste politique n’aboutispective «catastrophique» tés encore, les architectes et
sait pas, resterait la voie judipour Pierre-Marie Ganozzi, les artisans du BTP, qui déSuspension. D’autant que ciaire: plusieurs recours consecrétaire départemental de plorent la perte d’un marché
côté politique, la concurrence tre les PPP ont été déposés
la FSU et membre du collectif important pour les entrepriest lancée. La semaine der- devant le tribunal adminisanti-PPP. Depuis le vote du ses locales, pointant dans le
nière, après plusieurs mois de tratif. Pour l’instant, aucune
projet en octobre 2017, ce même temps que le projet
«rencontres» avec les prota- date d’audience n’est fixée. Et
front contestataire, d’abord aurait été bien moins coûteux
gonistes, les quatre députés le temps presse, le nom du
porté par la FSU, s’est élargi à pour la collectivité si le choix
LREM de Marseille ont eux lauréat de l’appel d’offres dedes opposants de tous bords. d’une maîtrise d’ouvrage puaussi officiellement réclamé vrait être donné lors du
Chacun a ses raisons. Les en- blique (MOP) avait été fait.
la suspension de la procédure conseil municipal du 10 déMaxime Repaux du syndicat des architectes 13
seignants et les parents d’élè- Depuis fin septembre, ce
de PPP, demandant à l’Etat cembre. •
«On démontre que,
financièrement et en termes
de délai, on peut faire aussi bien,
voire mieux, puisque l’on aboutit
à une économie
de 300 millions d’euros.»
Libération Mardi 9 Octobre 2018
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SFR Presse
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Fait référence à une
révérence II. Trouvas un juste
milieu entre faire les courses
et le marcher III. Avant pace
ou petto ; Eut encore un reliquat de dette IV. Corps de rêve ; Economiquement, c’est
un désastre (donc il sonne
comme le pluriel du voisin)
V. Forme d’auxiliaire de vie ;
On l’entend en l’honneur d’un
dieu VI. Organisme suprême
chez les Soviets VII. Elle a
les yeux bleus VIII. On leur
met une chaîne autour de la
gorge ; On l’a à l’œil IX. Sport
où celle qui gagnait tenait la
corde ; Le duc X. Mettre aux
vers XI. Des fans chanceux
ont vu ce Lou ; Fromage suisse
9
II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
4
III
IX
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
3
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
2
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
X
Grille n°1035
VERTICALEMENT
1. Si on l’oublie aujourd’hui, ce sera l’amer Denis ; Le plus intelligent des
verbes 2. Diminuer la voilure ; De l’eau entre loughs 3. D’aucuns en pincent
grave pour elle 4. Relais d’un message ; Qui touchent le bord ; Cube vers le
haut 5. Il va être chaud car il va faire froid ; Avant un verbe impersonnel ;
Fini au son 6. Cul de bouteille ; Qui se tiennent bien 7. Ce mot (bien que
rare) ne l’est pas 8. Par là où passe sucre glace 9. Communauté d’un voisin
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VAR. NABAB. II. ANATOMISA. III. START.
IV. CIGARIERS. V. OS. MÉM. IE. VI. DUPE. PRÈS. VII. EDO. LOESS.
VIII. GOUVERNÉE. IX. ARGENTAN. X. MANUCURES. XI. ALEXANDRE.
Verticalement 1. VASCO DE GAMA. 2. ANTISUDORAL. 3. RAAG. POUGNE.
4. TRAME. VEUX. 5. NOTRE. LENCA. 6. AM. IMPORTUN. 7. BISE. RIESENER.
8. AS. RENARD. 9. BASSESSE. SE.
libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
MARDI 9
L'épisode orageux se poursuit autour du
Languedoc-Roussillon, avec des cumuls
conséquents depuis la nuit précédente.
L’APRÈS-MIDI Persistance d'un temps très
agité autour du golfe du Lion, en particulier
entre le Roussillon et les mont de l'Espinouse
où les orages restent violents, avec un
renforcement du vent marin et d'autan. Le
temps reste sec ailleurs.
MERCREDI 10
Temps encore très perturbé dans le quart
Sud-Est et surtout près de la Méditerranée
alors que le beau temps est présent au nord
de la Loire avec de la chaleur. Plus mitigé
sur les régions centrales avec un risque
d'averses.
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Caen
Caen
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Orléans
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Modéré
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Pour joindre un journaliste
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Sibylle Vincendon (société)
RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
22 u
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Le XVIIe Sommet
de la Francophonie
se tiendra jeudi et
vendredi en Arménie.
L’occasion de
réfléchir à des pistes
de réformes pour
créer les conditions
d’une communauté
francophone
transcendant
la francophonie
institutionnelle.
E
n dehors des circuits diplomatiques, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ne séduit guère. Elle est à
la limite de l’aphonie, un paradoxe
pour une institution dont l’un des
programmes phares demeure la
promotion de la langue française.
Les très rares fois où elle occupe
l’espace médiatique, c’est pour dénoncer son incapacité à avoir «jamais pointé du doigt en Afrique les
régimes autocratiques, les élections
truquées, le manque de liberté d’ex-
L'ŒIL DE WILLEM
pression, tout cela orchestré par des
monarques qui s’expriment et assujettissent leurs populations en français?» (1), comme le souligne l’écrivain Alain Mabanckou. L’élection à
venir, qui oppose Louise Mushikiwabo, candidate rwandaise
adoubée par l’Elysée et largement
soutenue par l’Union africaine, à
l’actuelle secrétaire générale, Michaëlle Jean, risque fort d’éclipser
les débats de fond. Quatre anciens
ministres français chargés de la
francophonie, Charles Josselin,
(1) «Francophonie, langue française : lettre
ouverte à Emmanuel Macron», l’Obs,
15 janvier.
Par
KAKO NUBUKPO
Ancien directeur de la
francophonie économique
et numérique au sein de l’OIF
CAROLINE
ROUSSY
et
Docteure en histoire de
l’université Paris-I PanthéonSorbonne
DR
Quelle francophonie
après le sommet
d’Erevan?
çaise, dans les pays qui en auront
fait la demande doit être une priorité. Car c’est dans l’éducation que
se niche l’avenir de la démocratie.
Un travail sur la langue française,
dont certains mots, certaines représentations charrient un racisme implicite, notamment à l’endroit des
Noirs, doit être effectué. Et la
France, confrontée à la question des
racisé.e.s qui traduit un profond
malaise sociétal, au même titre que
tous les Etats membres, doit être bénéficiaire de ces travaux, dans une
logique de rupture des rapports de
verticalité, et ce au nom de l’égalité
entre tous les pays membres de
l’OIF. Afin d’instiller le goût de
l’avenir francophone, nous souhaitons soumettre des propositions
pour faire communauté et créer du
liant entre les peuples francophones, comme la création d’un Erasmus francophone, la promotion de
jeunes talents ambassadeurs de
projets francophones, la création
d’un visa francophone pour les
chercheurs, les étudiants, les artistes, les hommes et femmes d’affaires permettant de favoriser la circulation des personnes, des idées et
des échanges. Nous plaidons aussi
en faveur d’une vision culturelle
plus ambitieuse, qui délaisserait les
appels d’offres hypernormés, pour
être le reflet plus juste des scènes
artistiques des pays. Une académie
francophone – pourquoi pas une
«académie monde», le débat est
ouvert– pourrait être créée comme
lieu de prestige, d’innovations et
d’expérimentation artistiques et intellectuelles. Nous pourrions envisager une politique ambitieuse de
circulation des expositions et des
œuvres d’art sur les cinq continents. Enfin, la mise en place d’un
fonds d’investissement francophone pourrait être un moyen
idoine de financement d’activités
génératrices de revenus et d’emplois, en particulier pour les jeunes
et les femmes francophones.
A l’aube des 50 ans de l’OIF, le
champ des possibles est multiple,
mais il implique de transcender les
frontières de la francophonie institutionnelle au profit d’une refonte
du pacte francophone impliquant
les peuples. C’est le défi d’une francophonie de l’action que nous appelons de nos vœux ! •
DR
IDÉES/
Pierre-André Wiltzer, Hélène
Conway-Mouret et André Vallini,
ont d’ores et déjà tiré à boulets rouges. Dans une tribune parue dans
le Monde, le 13 septembre, ils ont
tenu à expliquer que le choix de
Louise Mushikiwabo, proche de
Paul Kagame, «port[ait] atteinte à
l’image même de [la France]», se gardant de rappeler la complexité des
relations entre la France et le
Rwanda depuis le génocide de 1994.
Emmanuel Macron, ancien assistant du philosophe Paul Ricœur,
éminent spécialiste de la question
des mémoires, y a certainement vu
une opportunité de renouveler sa fidélité aux préceptes de son maître,
dont les travaux ont largement inspiré les processus de «vérité, justice
et réconciliation» dans bon nombre
de pays africains (Afrique du Sud,
Côte-d’Ivoire, Togo, etc.). Sans
doute pourra-t-on déplorer l’instrumentalisation, pourtant bien huilée, de l’organisation au service
d’une relation bilatérale, la France
déroulant le tapis rouge au Rwanda.
Mais pourquoi réduire cette question à un sujet franco-français alors
que ce sont les modes de nominations et de cooptation, tout autant
que le rôle ambigu de la France dans
la francophonie, qui en l’espèce posent problème? Malgré une mise en
scène savamment orchestrée, ne
feignons pas d’ignorer que
Mme Mushikiwabo est la candidate
de l’Afrique. On a suffisamment
raillé l’incapacité des Etats africains
à se réunir derrière une candidature
unique sur la scène internationale
pour ne pas bouder notre plaisir de
constater qu’en la matière, il n’y a
guère de fatalité. Afin de mettre un
terme à l’opacité de ces négociations de couloirs, en totale divergence avec les principes de respect
de la démocratie que la francophonie s’est assignés dans le cadre de la
déclaration de Bamako, adoptée
en novembre 2000 par les chefs
d’Etat et de gouvernement, ayant
valeur normative, nous plaidons
pour que les candidats au poste de
secrétaire général soient auditionnés par un panel, à l’instar du processus de désignation du secrétaire
général de l’ONU, et pour qu’un débat puisse être engagé sur des projets défendus. Pour asseoir un minimum de crédibilité et assurer la
pérennité de l’architecture OIF,
il devrait y avoir une convergence
entre les valeurs constitutives, les
discours et les actes posés.
Au regard des différents éléments
exposés qui fleurent décidément la
polémique, la francophonie semble
plutôt mal partie. Pourtant, dans un
contexte multilatéral mis à mal par
le retour des frontières et des nationalismes, la francophonie des peuples pourrait être une chance. Réunissant 84 Etats sur 5 continents,
elle dispose d’un formidable potentiel créatif et productif grâce à un
liant commun qu’est la langue française. Afin de créer les conditions
d’une communauté francophone
transcendant la francophonie institutionnelle, nous souhaitons que
des mesures ayant une incidence
pratique soient adoptées. Le renforcement de capacité en langue fran-
Libération Mardi 9 Octobre 2018
ÉCONOMIQUES
Par
IOANA MARINESCU Professeure
d’économie à l’université de Pennsylvanie
Etats-Unis: l’autorité de
la concurrence s’intéresse
(enfin) aux salariés
Le manque de compétitivité ne nuit pas
qu’aux consommateurs mais aussi aux employés.
A
ux Etats-Unis, l’autorité de
la concurrence s’évertue à
protéger le consommateur
contre les abus des entreprises qui
profitent de leur position dominante pour augmenter les prix. S’il
y a peu de brasseurs sur le marché,
la bière coûte souvent plus cher. Si
les brasseurs s’entendent pour aug-
menter les prix, les autorités peuvent intervenir. Alors que ces dernières cherchent à protéger les
consommateurs, elles ne se sont
jusqu’ici guère intéressées aux
conséquences néfastes d’un manque de concurrence pour les salariés. C’est ce qui pourrait bientôt
changer, à la suite des audiences
publiques organisées par la Federal Trade Commission («commission fédérale sur le commerce») du
15 au 17 octobre.
Ces audiences donneront l’occasion aux économistes comme moi
de communiquer à la commission
les résultats de nos recherches. Or
ces résultats montrent collectivement que les salariés sont souvent
sous-payés pour leurs services du
fait d’un manque de concurrence.
Imaginez que vous soyez un journaliste local. Si vous voulez trouver
un emploi, il faut regarder combien
de journaux existent dans votre localité. S’il n’y en a qu’un ou deux,
vous n’avez pas trop le choix : il
vous faut donc accepter le salaire
proposé par ces journaux et vous
n’avez pas trop de marge de négociation. En revanche, si vous êtes,
disons, un (bon) journaliste couvrant les nouvelles internationales,
vous aurez probablement plus de
journaux où vous pourriez travailler. Vous aurez alors une chance
de pouvoir négocier un salaire plus
élevé en faisant jouer la concurrence : «Si vous ne me payez pas
plus, je vais chez votre concurrent!»
Donc vos chances de faire jouer la
concurrence dépendent du type de
travail que vous faites et de votre
lieu de résidence. Aux Etats-Unis,
mes coauteurs et moi-même
avons pu analyser de riches données sur toutes les offres d’emploi
sur Internet pour comprendre le
degré de concurrence sur le mar-
RÉ/JOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
Lettre ouverte à Asia Argento
Et si la mise en cause de la réalisatrice italienne par un jeune
acteur pour agression sexuelle, marquait, un an après #MeToo,
une avancée paradoxale dans l’égalité femmes-hommes ?
C
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
hère Asia Argento,
Si tu n’y vois pas d’inconvénient, je
vais te tutoyer. Il n’entre dans cette
familiarité aucun paternalisme, mais l’impression que nous avons enfin quelque
chose en commun : une inquiétude vénéneuse, une humanité perturbée, un vacillement après remise en cause.
Je brûle de t’écrire depuis que Jimmy Bennett, acteur et chanteur, longtemps ton protégé, t’accuse de l’avoir agressé sexuellement
quand il avait 17 ans. A la suite de quoi tes
sisters t’ont abandonnée en rase campagne.
Avant d’être réduite en cendres, tu étais
l’une des amazones les plus vindicatives de
#MeToo. Moi, je ne suis qu’un type qui
courbe l’échine sous l’avoinée et se souvient avec nostalgie du temps où il se sentait très progressiste quand il déclarait,
gender ou queer qu’importe, que les hom-
mes et les femmes avaient droit à leur guise
au masculin et au féminin. Depuis, ma
biologie m’a rattrapé et me disqualifie sur
ces sujets.
Ma chère Asia, je t’ai longtemps négligée
alors que nous avions beaucoup en commun. Tu étais trop trash, trop cash, trop destroy. Tu t’enivrais de cigarettes et tu te fumais à l’alcool. Bavarde et hâbleuse, tu me
fatiguais d’avance. Tu disais tout et son
contraire même si tu avais la franchise radieuse. Tu pouvais balancer aux portraitistes de Libération (1): «J’ai une sexualité très
simple, mais comme j’en parle avec liberté,
on me prend pour une maniaque sexuelle.»
Ou encore : «Les enfants sont des obsédés
sexuels. Moi, je l’étais.» Et enfin: «J’étais déjà
une femme à 17 ans, parce que je suis une sorcière. Une sorcière rouge. Rouge comme
l’amour.»
ché du travail (2). Pour revenir à
notre exemple : s’il y a une offre
d’emploi sur Internet pour un journaliste, elle est publique. Donc on
peut voir, à un moment donné,
combien de journaux recrutent.
Mais pour la plupart des professions et dans la plupart des
régions aux Etats-Unis, il y a très
peu d’entreprises qui recrutent :
en moyenne, seulement deux.
Bonne chance pour faire jouer la
concurrence !
La situation des travailleurs est
bien meilleure dans les grandes
villes où la concurrence a tendance
à être beaucoup plus forte. Mais
gare à vous si vous êtes dans des
zones moins peuplées (justement
là où habitent beaucoup de supporteurs de Donald Trump…), car
vous n’aurez pas beaucoup d’opportunités pour faire jouer la
concurrence et obtenir un salaire
plus élevé.
Cette tendance de la concurrence
à faire augmenter les salaires figure aussi dans trois documents de
travail récents (2), qui utilisent des
données et des méthodes différentes mais arrivent à la même
conclusion. Le manque de concurrence peut même encourager les
entreprises à baisser les salaires
(ou à ne pas les augmenter) sans
risquer de perdre leurs salariés.
Baissez les salaires, et les gens sont
coincés. A contrario, une entreprise qui veut grandir rapidement
et donc augmenter les salaires ne
Ensuite, tu m’as estomaqué. Je t’ai vue faire
feu sur Weinstein tout en reconnaissant
avoir couché avec lui, entre intérêts bien
compris et dégoût meurtri. Je t’ai vue artiller en guerrière du tweet tout ce qui résistait
à ta furia vengeresse. Je t’ai vue te battre
contre l’Italie, pays natal détesté à la mesure
de l’amour que tu aimerais qu’il te porte. Je
t’ai vue jouer les pasionarias de la cause,
brandir le poing et menacer la horde masculine. Tu étais devenue l’une de ces «femmes
puissantes», concept revanchard forgé par
le féminisme identitaire, qui prospère sur
un ressentiment féminin venu de loin malgré une égalité très avancée dans nos
contrées privilégiées.
A Cannes, toi qui as longtemps prétendu
pouvoir monter nue les marches du palais,
tu portais une petite robe noire de deuil fatal et de respectabilité oiseuse. Toi qui semblais libérée des convenances et décontractée de mœurs, tu te revirginisais à mesure.
Ton corps hypertatoué redevenait un diamant inaccessible, un blason entre donjon
et dragon.
Je me suis demandé si toi aussi, tu étais saisie par la bigoterie qui, avec le temps, vient
aux Madame de Maintenon ou si tu avais décidé de «faire une fin», comme on dit chez
Balzac, de te ranger des voitures en te rachetant une conduite.
Enfin, tu m’as attendri, sinon ému, quand
Jimmy-le-Petit t’a prise à ton propre piège.
Sa plainte suggère que la dissymétrie est
réversible, que la domination n’est pas à
sens unique, que les freluquets assez paltoquets peuvent aussi être la proie des femmes
dévorantes. Cette culbute prouve, et il en est
besoin, que les désirs sont sans queue ni
tête, qu’ils mènent hommes et femmes par
peut pas attirer plus de travailleurs
qu’il n’y en a sur le marché. Les salariés ont tendance à rester où ils
sont, pour le meilleur ou pour le
pire. Même quand les gens peuvent
facilement comparer les salaires
offerts et qu’ils peuvent travailler
depuis chez eux, ils réagissent assez peu aux augmentations ou
baisses de salaires. C’est ce que
montre un papier étonnant sur le
marché du travail sur Internet: une
baisse de salaire de 10% ne fait fuir
que 1% des candidats.
Les gens sont sous-payés quand
il y a un manque de concurrence
entre travailleurs. Les effets négatifs sur les salaires peuvent être
particulièrement prononcés aux
Etats-Unis où, contrairement au
cas français, le pouvoir des syndicats est faible et il y a donc peu de
contrepoids en cas de négociations dans des entreprises dominantes. L’autorité de la concurrence américaine serait donc
fondée à intervenir pour protéger
la concurrence sur le marché du
travail et, in fine, les salaires des
travailleurs américains. •
(1) https://papers.ssrn.com/sol3/papers.
cfm?abstract_id=3133344
(2) https://papers.ssrn.com/sol3/papers.
cfm?abstract_id=3088767
https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?
abstract_id=3146679
https://kevinrinz.github.io/concentration.pdf
Cette chronique est assurée en alternance
par Pierre-Yves Geoffard, Anne-Laure Delatte, Bruno Amable et Ioana Marinescu.
le bout du nez et qu’il faut les apprivoiser et
les partager pour éviter de les encager, de les
diaboliser.
Sinon, les temps ont changé, et la chanson
de Guy Béart ne se fredonne plus à l’identique. Aujourd’hui, le premier qui dit «sa»
vérité, jamais ne sera exécuté. Au contraire,
il sera cru instantanément. Il faut tirer sans
sommation si on ne veut pas se faire fusiller
pour l’exemple. Ensuite, toute réfutation
devient suspecte parce que seconde.
Il faut avouer que ta défense n’est pas
d’une grande habileté. A se demander si tu
n’es pas un agent double dans cette drôle
de guerre. Jimmy prétend que tu lui as
sauté dessus et que tu as rétribué son silence. Question argent, tu as rétorqué que
c’était ton compagnon délaissé, un cuisinier new-yorkais récemment suicidé, qui
avait réglé la note. Côté relation sexuelle,
tu es passé du «non» au «oui, mais».
Tu prétends, avec une élégance modérée,
que Jimmy a fait ça «comme un lapin, en
deux secondes», que cela t’a laissée «froide
et immobile».
L’époque est extraordinaire qui rassasie les
Tartuffe que nous sommes en détails croustillants. Il s’agit de jouer les horrifiés tout en
se rinçant l’œil. Je suis ravi de n’avoir
aucune compétence pour trancher la querelle qui t’oppose à Jimmy. Je préfère retenir ce selfie mis à disposition générale via
le réseau mondial. Vous êtes dans les bras
l’un de l’autre, et il flotte alentour comme
une atmosphère apaisée d’après-l’amour
bien fait, quand la sueur crée de la félicité,
et que le plaisir pris et donné rosit les joues.
Au lieu de les baffer… •
(1) Libération des 31 mai 2013 et 4 juillet 2017.
24 u
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Judith décapitant Holopherne, vers 1600. PHOTO MAURO COEN
CARAVAGE
Riche et mouvementée, la période
romaine du peintre italien, inventeur
du clair-obscur et querelleur patenté,
fait l’objet d’une exposition au musée
Jacquemart-André, dans laquelle
dix de ses chefs-d’œuvre dialoguent
avec les tableaux de ses contemporains.
Le goût
des rixes
Par
PHILIPPE LANÇON
C
aravage, artiste lombard, qui vient de
quitter l’atelier du Cavalier d’Arpin
après un éclat de plus dont nous ignorons la cause, séjourne à Rome entre 1596
et 1606. Il a entre 25 et 35 ans. Un frère et le
cardinal Del Monte l’y ont attiré. L’irascible
peintre séjourne chez le second, et puis son
hôte préfère éloigner un peu, pas trop, cet «esprit extravagant» à qui il a commandé certai-
nes des dix célèbres toiles visibles au musée
Jacquemart-André (Paris VIIIe). De multiples
bagarres et incidents assombrissent sa réputation. Dans une taverne, il jette un plat d’artichauts à la tête d’un homme. Un duel conclu
par la mort de son adversaire chasse de la cité
l’artiste, condamné à mort par contumace.
Quatre ans plus tard, après bien d’autres péripéties à Gênes, à Malte, à Naples, poursuivi
par les uns et soutenu par les autres, toujours
à mi-chemin entre la rixe et le palais, il meurt,
sans doute de la malaria et de quelques bles-
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CULTURE/
sures mal guéries, sur le chemin qui l’y reconduisait. Le pape allait lui accorder la grâce.
Dans ce XVIIe siècle débutant, Rome est une
ville en friche, populaire, un lieu que les
grands visiteurs étrangers n’ont pas encore
rappelé, écrit Julien Gracq, «à ses devoirs esthétiques, poétiques et historiques, une cité qui
ne sent aucun standing, […] où le Caravage
laisse en plan une Vénus qu’on vient de lui apporter toute fraîchement déterrée pour croquer une bohémienne dans la rue». C’est ici
qu’il devient le peintre qui met la mythologie
et le sacré le nez dans le caniveau, dans cette
flaque noire et froide où vibrent la violence
et le mystère de la vie. Cela ne veut pas dire
que le symbolisme se dissout dans la réalité
de cette flaque. Bien au contraire: il se renouvelle en se détachant des habitudes que les
dieux et l’Eglise lui avaient attribuées, pour
établir avec un luxe de détails et d’ambiguïtés
les signes d’une vie minuscule, d’une vie
d’homme.
MADRIGAL SANS PAROLES
Ce préambule anecdotique permet de mieux
regarder ce qu’on voit lorsqu’on est face, par
exemple, au Joueur de luth, venu du musée
de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Un jeune
homme joufflu, aux cheveux bruns et frisés,
foulard blanc dans les cheveux, chante d’un
air mélancolique, luth à la main. Il est pris
dans un fond sans décor qui ressemble à un
grand cadre posé de travers. Devant lui, une
table en marbre. Dessus, un bouquet de fleurs
beaucoup moins décoratives que réelles, des
fruits bien mûrs, dont deux poires, et la partition d’un madrigal de Jacques Arcadelt, compositeur mort en 1568, qui s’intitule Se la dura
durezza, où manquent les paroles. Un
homme pleure la dureté de cœur de la femme
qu’il aime. Pourquoi les paroles manquent-elles ? On les connaît :«Vous savez que je vous
aime et même que je vous adore.» Sur la toile,
on ne lit que: «Vous savez que…» L’historien
de l’art Cyril Gerbron, dans une récente conférence à la Villa Médicis, a donné cette explication: «Cela tient, me semble-t-il, à la manière
dont Caravage souhaite que l’on appréhende
ses œuvres. Introduire les mots serait une invitation à lire l’image, alors qu’on a plutôt envie
de se laisser imprégner par elle. Si les mots apparaissaient, on ne serait plus dans l’évocation, mais dans la signification.»
En résumé, le travail intellectuel chasserait
la sensation. Ce travail est bien là pourtant,
mais comme un jeu ouvert. «Vous savez
que…» chante le joueur de luth, et le public
pourrait reprendre en chœur la suite, comme
dans un concert, mais il ne le fera pas, la peinture est silencieuse, et peut-être l’artiste
veut-il nous rappeler aussi cette limite.
D’autant que, comme le note encore Cyril
Gerbron, le luth est un peu endommagé, il y
a une cicatrice sur la caisse, et que, dans le
violon sans musicien posé sur la table de marbre, un archer est invraisemblablement glissé
sous les cordes, dans une position forcée qui
s’apparente, sinon à un viol, du moins à une
effraction: celle de la peinture dans la musique? Celle de Caravage dans une vie où il ne
cesse de blesser et d’être blessé ? Si l’artiste
distribue les signes, ce n’est pas pour fermer
le sens, mais pour l’ouvrir, sans fin, aux âges
Le rideau, couleur du sang de la
victime, est levé sur le théâtre d’une
scène sans avenir ni passé: la
souffrance, comme la jouissance,
dissout le temps dans la durée.
et aux interprétations. Le symbolisme né de
la vie d’un seul homme dégage plus de mystère et d’autonomie que celui produit par une
collectivité.
DÉCAPITATION INACHEVÉE
L’exposition du musée Jacquemart-André est
une réussite. Non seulement par la présence
exceptionnelle de ces dix Caravage, mais par
la qualité et l’opportunité de la plupart des tableaux, peints à Rome à la même époque, qui
les accompagnent et en soulignent la spécificité. Elle s’ouvre sur un assez prodigieux
«théâtre des têtes coupées», depuis le David
avec la tête de Goliath du Cavalier d’Arpin
(vers 1598) jusqu’à Judith décapitant Holopherne, de Caravage, peint vers 1600. La lame
du sabre de la belle Judith, presque mélancolique et un peu dégoûtée par son acte d’abattoir, a tranché à moitié la gorge du général à
la tête un peu trop grosse, bouche et yeux
ouverts, langue visible, un cri et un bœuf
égorgé. Dans son Caravage (Gallimard), Gérard-Julien Salvy remarque que cette gorge
à moitié tranchée, dans ce violent noir et
blanc, rend le geste inachevé pour l’éternité.
C’est précisément cet inachèvement qui le
rend si violent: la décapitation, jamais finie,
sera toujours recommencée. Caravage fait
passer l’horreur du présent à perpétuité. Le
rideau, couleur du sang de la victime, est levé
sur le théâtre d’une scène sans avenir ni
passé, implacablement là : la souffrance,
comme la jouissance, dissout le temps dans
la durée. A droite de Judith, sa vieille servante, hideuse, froissée, tient fermement le
sac dans lequel la tête finira. Dans un tableau
peint vers 1621 par Gentileschi, la tête a déjà
été coupée, grise du sang vidé, et Judith a l’air
d’une dondon : c’est la servante, l’air méchant, qui est une jeune beauté. Un autre tableau, peint en 1610 dans un merveilleux
clair-obscur par Carlo Saraceni, montre une
Judith splendide, légèrement souriante, une
créature de Fragonard au port élégant, éclairée du dessous comme par une lampe. Elle
tient la tête du mort qui disparaît à moitié
dans l’ombre. A gauche, au niveau de son
épaule, la servante de nouveau vieille la regarde comme un chien fidèle, tenant un bord
du sac par sa bouche édentée. Une main tient
l’autre bord. Le sac attend la tête coupée. Le
geste, en soi naturel, est pris dans une lumière qui le rend insolite, d’un réalisme mystique: de Fragonard, on passe à La Tour, alors
qu’on est avant l’un et l’autre, et l’art, comme
toujours, est ce contrebandier qui passe les
frontières du temps.
Les tableaux de Caravage sont distribués dans
les onze petites salles de façon délicate, sans
tirer à eux la couverture des regards : ils vivent parmi d’autres belles œuvres comme le
peintre a vécu dans Rome, dans leur époque.
Il y a l’étrange et souriant gamin Saint JeanBaptiste au bélier, qu’on pourrait prendre
pour une variation d’Abraham prêt au sacrifice, si la plante à ses pieds, le bouillon de
saint Jean, ne signalait son identité. Du bras
droit, tout en nous souriant, le garçon nu enlace l’animal qui semble prêt à l’embrasser :
ce qu’il reste de religion semble au service exclusif de la sensualité. Dans une autre salle,
voilà Saint François en méditation
(vers 1606), puis Saint Jérôme écrivant (1605),
le bras tendu vers une tête de mort de laquelle
paraît chuter, comme une langue, une cascade de tissu blanc.
L’exposition se ferme sur deux célèbres Ma-
deleine en extase, attribuées ici toutes deux
à Caravage, alors que pour l’une des deux rien
n’est moins certain. Ce qui l’est, c’est que
celle du peintre joint nettement l’extase mystique à l’extase sexuelle –la sainte Thérèse du
Bernin approche. Mais l’œuvre qui résume
le sommet de réalisme et d’artifice propre à
Caravage est Ecce homo, peint vers 1605 et
venu de Rome. Trois mondes en un tableau.
Le Christ éclairé avec sa couronne d’épines
et son bâton, pensif et comme absent, a les
yeux mi-clos et tournés vers le sol. Il est
ailleurs, dans un monde qui n’existe plus.
L’homme qui lui couvre les épaules d’une tunique est un Italien du peuple et du temps de
Caravage. Celui qui montre le supplicié au
public, autrement dit à nous, est désigné par
la critique comme Pilate. Ce pourrait tout
aussi bien être un homme de théâtre indiquant une scène, une illusion, avant que le
rideau tombe. •
CARAVAGE À ROME,
AMIS ET ENNEMIS
Musée Jacquemart-André,
158, bolevard Haussmann, 75008.
Jusqu’au 28 janvier.
10 OCTOBRE – 10 NOVEMBRE, 21H
LE BANQUET
CONCEPTION ET MISE EN SCÈNE
MATHILDA MAY
AVEC
SÉBASTIEN ALMAR
ROXANE BRET
BERNIE COLLINS
JÉRÉMIE COVILLAULT
LEE DELONG
STÉPHANIE DJOUDI-GUIRAUDON
ARNAUD MAILLARD
FRANÇOISE MIQUELIS
ARIANE MOURIER
TRISTAN ROBIN
RÉSERVATIONS 01 44 95 98 21 — WWW.THEATREDURONDPOINT.FR
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26 u
Libération Mardi 9 Octobre 2018
Ci-contre, Untitled, 1981,
de Jean-Michel Basquiat.
PHOTO DOUGLAS M. PARKER
STUDIO, LOS ANGELES. ADAGP
En bas, Homme debout, 1913,
d’Egon Schiele. PHOTO
HADIYE CANGÓKÇE
Basquiat et Schiele,
mariage de déraison
La Fondation Louis
Vuitton propose
deux expositions
consacrées à l’artiste
américain et au peintre
autrichien à partir de
leurs points communs.
Une démarche factice
qui relève plutôt
du coup de com.
L
es acclamations médiatiques
pleuvent ces derniers jours sur
le papier, les ondes et, ainsi
soit-il, les réseaux sociaux afin
d’ouvrir en très grand les portes de la
colossale exposition «Jean-Michel
Basquiat-Egon Schiele» à la Fondation Louis Vuitton. Supplément dans
le Monde, interview du président du
groupe LVMH, Bernard Arnault,
dans le Figaro… Arrêt sur images posait jeudi sa pincée de poils à gratter:
«Payés ou envoûtés: le Monde et le Figaro sous le charme de la dernière exposition de Bernard Arnault.» L’accueil dithyrambique pour cette
formule «deux-en-un» présage d’un
pari risqué. Mais le risque a-t-il seu-
lement été pris? On s’étonne en tout
cas que pendant que publicités et articles commentent de concert la promiscuité des deux artistes, ils sont
séparés dans l’espace de l’exposition
et deux catalogues distincts leur sont
consacrés. Rien ni personne, en termes de scénographie, ne semble
avoir osé assurer la liaison entre les
deux séditieux de l’art: les œuvres de
l’Autrichien néo-expressionniste
sont rassemblées en rez-de-bassin,
calfeutrées entre des murs peints en
jaune blond et marron comme pour
souligner son ancienneté sur l’Américain qui, lui, est accueilli avec un
nombre de toiles quasi équivalent
(aux échelles certes plus conséquentes), sur quatre étages et sur des
murs blancs, atmosphère éthérée,
estrades simili-catafalques et alarmes de rigueur pour ne pas trop s’en
approcher.
Avant d’entrer, on s’est pris à rêver que
les nus effilés et frissonnants de traits
secs au fusain d’Egon Schiele (18901918), puissent se mêler aux boxeurs
et aux visages griffés grimaçants du
jeune prodige noir-américain Basquiat (1960-1988). Mais le miracle
n’advient pas. Comme l’on peut trouver des formes aux nuages, le prétendu mariage organisé par Suzanne
Pagé, directrice artistique des lieux
soutenue par Bernard Arnault et consorts, peine à justifier le coup de com
autrement que par une kyrielle de
comparaisons et points communs,
verbalisés plus que tissés, entre les
deux œuvres : effectivement, un artiste peut subir des discriminations,
être prolifique, mourir jeune, marquer
un pas de côté avec son temps.
Parias. Nous voici donc face à deux
figures majeures qui ont fermé les
yeux bien trop tôt, à 28 ans ou presque, Basquiat d’une surdose de speedball, Egon Schiele emporté par la
grippe espagnole. Nés à soixantedix ans d’intervalle, l’un et l’autre se
retrouvent à devoir briser des codes
artistiques et idéologiques de leur
époque, sans vouloir spécialement
faire –tout du moins explicitement–
du politique. Au début des années 80,
Basquiat réalise prestement Per Capita, sans titre (Boxer) ou Obnoxious
Liberals dans sa vingtaine florissante;
il trace au crayon gras et sous un torrent de flammes acryliques bigarrées
ses héros, ses guerriers, totémiques,
noirs, aux dents-grillages, rieurs et à
la fois révoltés, poings levés. Il use
aussi de figures bibliques (Samson,
l’esclave), divinités africaines, mêle
symboles et fragments de l’histoire
(couronnes d’épines ou de rois, devises…) ou d’une culture populaire qu’il
glane le long des artères de Brooklyn
où il a grandi (balle de base-ball, bouches d’incendie, voitures). Le grapheur devenu peintre est obsédé par
les boxeurs (Cassius Clay, 1982), joue
avec les figures de parias puissants, de
martyrs auréolés (reflets et autoportraits ?). Ces mots en cohorte, telles
des psalmodies – «TEETH» (dents),
«FAMOUS» (célèbre) – frappent l’esprit ; parfois, des phrases entières
– Hollywod Africans in Front of the
Chinese Theater With Footprints of
Movie Stars (1983)– dénoncent les stéréotypes véhiculés sur les Noirs par
l’industrie du cinéma.
Basquiat, grapheur parmi les peintres,
puis Noir parmi les Blancs, gagne rapidement en notoriété, se fait ami
d’Andy Warhol et devient son intime
collaborateur. Ils réalisent ensemble
plus de 150 toiles à partir de 1983. Son
portrait du pop artist en forme de banane auréolée d’une perruque argentée (Brown Spot, 1984), jouit d’une
étonnante force picturale, et fait affleurer son humour.
Jouvenceaux. La rage et les désirs
d’Egon Schiele sont tout autres. Sans
délaisser l’influence de son maître
Gustav Klimt, il s’affranchit, se débarrasse de la ligne ornementale Jugendstil, chiffonne avec grâce ses
corps humains étirés, souvent griffés
et réduits à l’état de poupées de désirs,
épures, puis d’autres rehaussées (sacralisées) comme son Nu féminin
bordé de blanc (1911). Les âmes inquiètes (la sienne comprise, puisqu’il est
adepte de l’autoportrait) tremblent et
s’étirent dans des proportions démesurées (Homme debout, 1913), les figures gorgées de frissons et d’anxiété
face à un monde au bord de la guerre.
Son goût des jouvenceaux effeuillés le
mène à dessiner des corps d’enfants
de manière sexualisée, et à la prison
pour vingt-quatre jours.
On le sait, les deux artistes ont su faire
trémuler de leurs traits expressifs ardeurs et colères. Leurs œuvres semblent d’ailleurs en continuelle reprise
de souffle, se meuvent quelque peu
devant nos yeux. Mais ici, à la Fondation, placés en rang d’oignons, régis
par une installation trop chronologique et figée, toutes ces figures agitées,
ces corps tordus de passion, semblent
comme réprimandés sous l’ordre et la
subordination. Un comble, pour ces
guérilleros. Surtout à penser cette fameuse maxime signée du fameux
pseudonyme SAMO© (pour Same Old
Shit) par Basquiat et son compère grapheur Al Diaz, taguée sur les murs du
Lower East Side à la fin des années 70:
«LIFE IS CONFUSING AT THIS
POINT» («A cet instant, la vie est déroutante»).
JÉRÉMY PIETTE
JEAN-MICHEL BASQUIAT
– EGON SCHIELE
Fondation Louis Vuitton, 75016.
Jusqu’au 14 janvier. Rens. :
www.fondationlouisvuitton.fr
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CULTURE/
ARTS
Elad Lassry, regards flexibles
Exposés au Plateau,
les photos, collages et
sculptures de l’artiste
israélien jouent avec la
perception subjective.
C’
est de la mode et pas de la
mode. Les photographies
ont visiblement été prises
en studio: trois jeunes femmes apprêtées posent devant un fond
blanc. Les trois Grâces, cheveux tirés en arrière et rouge à lèvres carmin, regardent l’objectif en esquissant une gestuelle maniérée, mais
quelque chose cloche. Un je-nesais-quoi qui laisse planer un doute.
Regarde-t-on des photos de mode
ou autre ? Et si c’est autre chose,
c’est quoi ?
C’est exactement à ce type de questionnement que nous invite Elad
Lassry, au Plateau, pour sa première
exposition personnelle en France.
L’artiste israélien, né en 1977 à TelAviv, est arrivé en 1998 aux EtatsUnis pour intégrer la Cal Arts alors
qu’il était plutôt scientifique.
Aujourd’hui installé à Los Angeles,
Elad Lassry avait déjà montré
en 2016 quelques photos à Luma Arles dans le cadre de l’expo «Syste-
matically Open? Nouvelles formes
de production de l’image contemporaine». On y voyait des photos de
dentitions aux gencives roses, avec
un cadre argenté clinquant. Lassry
avait détourné des photos médicales de leur fonction initiale. Une
sensation d’inconfort découlait de
l’observation de ces clichés, cliniques et beau à la fois.
Retouches. Revenons à la série de
photos «dites de mode» exposée au
Frac, sobrement intitulée «Untitled
(Assignment)», soit «Sans titre
(commande)». Les filles –Dree Hemingway, Romy Schonberger et
Guinevere Van Seenus – sont trois
super top-models en vogue. Elles se
sont prêtées au jeu de poser avec
des vêtements franchement ringards, des talons carrés, des jupes et
vestes trop larges. Sans but commercial, sans fonction, ces clichés
hors du temps ne disent pas grand
chose. Pareil pour la série «Untitled/
Ski Set», des gros plans de fixations
de chaussures de ski, grossièrement
recouverts de peinture blanche à la
manière des retouches prénumériques. Même combat pour ces prises
de vue à l’intérieur d’une entreprise
de fabrication de corail artificiel
pour aquariums. On ne voit quasiment rien: très peu à se mettre sous
la pupille ou à envoyer sur Instagram. Ce qui laisse place à un gouffre : que faisons-nous là face à ces
images qui ne communiquent rien
mis à part leur destin de pétards
mouillés ? Les mots de l’artiste
aident un peu : «Je me suis posé la
question: qu’est-ce que la flexibilité
d’une image ? confie-t-il. J’ai vraiment une profonde curiosité pour ce
que les images représentent
aujourd’hui. Qu’est-ce qu’elles signifient? Qu’est-ce qu’elles peuvent devenir? Quel est leur espace, quel est
leur champ ?»
Un des tirages d’Elad Lassry présentés au Frac Ile-de-France.
PHOTO E. LASSRY. COURTESY 303 GALLERY, NEW YORK
Collisions. Ainsi, en nous laissant
sur notre soif d’images nouvelles,
amusantes, belles, documentaires,
érotiques, violentes, Elad Lassry
ouvre une nouvelle dimension. Particulièrement avec ses collages sous
verre transpercés de bouts d’objets
de laboratoire et de balles en acier
luisantes: par ces petits assemblages, des collisions images/sciences,
il matérialise la nature intrinsèquement technologique de la photo. Sa
dynamique. Et son énigme originelle : «Je suis intéressé par ce que
l’œil permet de voir, par la différence
entre un œil humain et un œil animal, par les daltoniens. C’est finalement la solitude de l’émotion, la singularité de l’expérience visuelle qui
me passionne. Je peux voir un chat
alors que vous en voyez deux. Regarder est un espace ouvert, flexible…»
Vous ne verrez probablement pas de
chats au Frac. Peut-être vous sentirez-vous aussi quelque peu frustré,
voire floué (l’entrée est gratuite).
Peut-être aurez-vous envie de plonger la tête la première dans ces drôles de sculptures au centre de la
pièce: des demi-compresseurs métalliques remplis d’édredons, figurant vaguement l’énergie photographique, entre pression et réconfort.
Mais la frustration d’images que
nous propose Elad Lassry n’est-elle
pas un juste pendant à la saturation
d’images qui est le propre de notre
époque ?
CLÉMENTINE MERCIER
ELAD LASSRY
Le Plateau, Frac Ile-de-France,
75019. Jusqu’au 9 décembre.
Bauhaus, l’intensité du courant
A Lausanne, une expo
retrace toute la richesse
et l’originalité du design
novateur qui fut la griffe
de l’école créée par Walter
Gropius en 1919.
S
i le nom charrie tout un tas
d’idées préconçues – cubes de
béton gris, chaises testant les
limites du confort – qui sont peutêtre à même de donner aux visiteurs
potentiels l’idée qu’ils connaissent
déjà le Bauhaus, l’expo «#itsalldesign», conçue par le Vitra Design
Museum et revisitée par le Mudac de
Lausanne, pourrait bien les détromper. Ce petit parcours super-intelligent, organisé par la commissaire
Jolanthe Kugler, met en perspective
l’originalité de l’école Bauhaus en son
temps et développe ses idéaux avec
pédagogie, tout en n’en cachant pas
les contradictions. La première des
cinq brèves parties, qui offre un
aperçu du contexte historique, rappelle ainsi qu’il y eut d’autres écoles
de création concurrentes du Bau-
haus, mais que les talents de communicant et de rassembleur de l’homme
qui la créa à Weimar en avril 1919,
Walter Gropius, en fusionnant une
école d’art et une école d’arts décoratifs et industriels, permit à celle-là
d’émerger – on voit ainsi dans le parcours la première page du manifeste
qu’il ressentit le besoin de publier, et
les nombreuses publications qui furent par la suite chargées de mythifier le mouvement.
Nous sommes dans l’immédiat
après-guerre en Allemagne, il s’agit
de reconstruire le pays (un film
d’époque rappelle que 14 millions
d’Allemands se trouvent sans logement) et de trouver des solutions esthétiques à des problèmes pratiques.
De là, le mantra circulant dans les
couloirs de l’école : faire fonctionnel,
beau, et pas cher. Après son déménagement à Dessau en 1925, l’école devient un véritable lieu de production,
et s’emploie à proposer au marché
des artefacts qui, hélas, ne susciteront pas l’engouement des foules
(hormis, on l’apprend ici, les papiers
peints). Que certaines des créations
les plus connues, telle la lampe-globe
de Wilhelm Wagenfeld, aient pu
coûter un bras et se montrer fort peu
pratiques, l’expo le souligne avec
humour.
Le parcours est riche en documents
d’archives, publications, objets rares
et autres émouvantes memorabilia
– un plan de l’école qui désigne les
ateliers où enseignaient Klee, Kandinsky et Albers – ainsi que des tirages de Lucia Moholy, la photographe
officielle, qui magnifient théières rebondies et chaises tubulaires. A leurs
côtés, des créations contemporaines
témoignent de l’héritage toujours vivace de l’école, fermée par les nazis
en 1933, quand bien même il s’agirait
parfois de le fouler aux pieds – voir
ainsi le redesign rococo à imprimé camouflage de l’ultra-célèbre chaise
Wassily de Marcel Breuer, signée de
l’Italien Alessandro Mendini en 1983.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
Envoyée spéciale à Lausanne
THE BAUHAUS #ITSALLDESIGN
Musée de design et d’arts appliqués
contemporains (Mudac),
Lausanne. Jusqu’au 6 janvier.
Rens. : mudac.ch
PHILIPPE KATERINE
& PHILIPPE EVENO
CE QUE JE SAIS DE …
CONFÉRENCE-SPECTACLE
LE LIEU UNIQUE, 13 OCT. 2018, 22H45
Réservations www.midiminuitpoesie.com
Le festival invite aussi Dominique Fabre, Noémi
Lefebvre, Laurent Grappe, Sjón, Antonio Ansón, Séverine
Daucourt, Daniel Valdenaire, Edwy Plenel, Jean-Charles
Massera, Philippe Katerine, Philippe Eveno, Yoann Thommerel, Simona Rossi, Caterina Basso, Ana Tot, Stéphane
Barascud, Olivier Normand, Louise Desbrusses, Christiane Hommelsheim, Christine Guinard, Marie Chéné, les
éditions Le Grand os.
MAISON DE
LA POÉSIE
DE NANTES
Libération Mardi 9 Octobre 2018
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Roulez carrosseries
Jean-Pierre Ploué Le patron du design du groupe PSA
est un créateur impatient et un manager instinctif.
G
amin, Jean-Pierre Ploué partait toujours de chez lui
des petites voitures dans les poches. Adolescent, il se
prenait de passion pour l’ébénisterie et la déco.
Aujourd’hui, il rejoint Vélizy-Villacoublay (Yvelines) en 508,
en DS 7, mais parfois aussi en 2 CV de 1957. Il y pilote les
330 designers du groupe PSA. Ceux-ci planchent sur 26 modèles pour les trois marques (Peugeot, Citroën et DS Automobiles). Naviguant entre
ses équipes, ce collectionneur de voitures
anciennes et de chaussures en cuir, qui
écoute du jazz et du disco des années 70, les pousse à apporter
une attention extrême au moindre détail. Quitte à mettre la
main à la pâte et à se montrer parfois dur.
Au Mondial de l’auto, qui se tient jusqu’à dimanche, ce fils d’un
représentant de commerce et d’une directrice d’école devenu
père de famille nombreuse (quatre enfants) a plaisir à faire
découvrir le nouveau-né du groupe, un concept-car Peugeot
baptisé «e-Legend». Extérieurement, il fait penser à un coupé
504 du futur. A son bord, on se retrouve installé dans une soucoupe volante confortable, dotée d’un étonnant volant de Formule 1, offrant une carte de navigation panoramique incrustée
sur tout l’avant et se déployant jusqu’au plancher…
«On croyait que cela arriverait plus vite», énonce ce manager
exigeant et volubile à propos de ces habitacles incroyables
dont vont être dotés tous les «nouveaux objets de mobilité».
Jean-Pierre Ploué a un gros défaut qu’il a transformé en
atout maître: il est im-pa-tient. Tout doit aller vite. Le numérique et bientôt l’intelligence artificielle arrivent à point
nommé pour accélérer encore le temps
de conception (trois à quatre ans) des
modèles. Ça tombe bien, car celui qui a
passé sa vie à brûler les étapes n’a pas
une minute à perdre à l’heure où l’automobile se met aux
véhicules autonomes.
Quand Jean-Pierre Ploué démarre ses études à l’Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (Ensaama) de Paris, il n’y a pas de section dédiée à l’auto. Qu’à
cela ne tienne, «avec un petit groupe d’étudiants, on a poussé
les murs», glisse celui qui apprécie Philippe Starck mais ne
se considère ni comme un artiste ni comme un intello. De fait,
sa camarade de l’époque Anne Asensio, à présent
vice-présidente Design Experience chez Dassault Systems,
se souvient qu’ils ont dessiné, dans leur salle de cours, la voiture de leurs rêves à l’échelle réelle, à l’aide de marqueurs et
LE PORTRAIT
d’aérographes, au grand dam des enseignants, qui sont venus
ensuite la recouvrir d’une couche de peinture. A la sortie, ces
«mécanos du design» partent à l’assaut des grands constructeurs : Renault, Peugeot et Citroën. Embauché par la Régie,
Ploué donne rapidement sa mesure, signant la Twingo.
A 30 ans, il obtient le Design Award de la meilleure voiture
de série. Aujourd’hui, il préfère revendiquer ses concept-cars
Argos et Laguna, qui ont influencé Audi entre autres constructeurs. Fort de cette notoriété naissante, Ploué est débauché, en 1995, par Volkswagen. Il prend la direction du bureau
de style situé près de Barcelone, où il apprend à se focaliser
sur le modelé d’une aile ou la qualité d’un «accostage». Puis
Ford lui fait les yeux doux.
A 37 ans, Citroën s’offre à lui. La marque aux trois chevrons
se trouve au fond du trou. Son design est aux mains des Anglais. «J’ai eu la trouille quand j’ai accepté, car le vernis n’était
plus très beau», confie Ploué, qui apprendra plus tard que
PSA a essuyé pas mal de refus pour le job. Mais son grandpère, l’industriel Emile-Edmond Grulet, fabriquait déjà des
moulins à café pour Peugeot et roulait en DS. Dès l’âge de
20 ans, sa mère en conduisait une elle aussi. Ses parents
avaient eu ensuite des Citroën Ami 6 et 8. L’atavisme joue à
plein, d’autant qu’il s’agit d’aller puiser dans l’héritage génétique de Citroën de quoi assurer sa renaissance. Roland Peugeot lui donne carte blanche.
Sa mission: «Redorer l’image
de Citroën, la belle endor8 septembre 1962
mie», résume Thierry MéNaissance à Migennes
troz, vieux copain de Jean(Yonne).
Pierre Ploué, aujourd’hui di1985 Entre
recteur du design des DS. Ils
chez Renault.
se sont connus à 14 ans, en
2000 Patron du design
section architecture intéde Citroën.
rieure, du lycée Jules-Haag
2008 Dirige le style
de Besançon. «En deux ou
des trois marques
trois ans, Jean-Pierre a dédu groupe PSA.
poussiéré la marque en sorOctobre 2018
tant des voitures attractives,
Mondial de l’auto,
sexy», ajoute-t-il. Cela se voit
à Paris.
dans les chiffres, comme le
fait observer le responsable
du design extérieur de Citroën, Frédéric Duvernier. «Quand
Jean-Pierre Ploué est arrivé, Citroën n’était pas très en forme,
ne vendant plus que 750000 voitures. Dix ans après, les ventes
avaient presque doublé, à 1,4 million. Il a su rendre Citroën
à nouveau désirable.»
En 2008, le Journal de l’automobile nomme Ploué «homme
de l’année». C’est la première fois que cette récompense va
à un designer. Son secret? L’utilisation d’outils numériques
découverts chez Ford, dont une «machine de fraisage rapide»,
raconte avec gourmandise ce bon vivant. Ils permettent d’accélérer la confection de «maquettes en mousse de polystyrène
qu’on fait rouler dans le centre d’essai». Le temps de conception est raccourci. Les maquettes en 3D reviennent moins
cher. En 2008, le groupe lui confie la direction des styles de
PSA. Il s’agit de chapeauter le design de Citroën mais aussi
celui de Peugeot et de DS, promue marque haut de gamme.
Autrement dit, s’attacher à rendre distinctes des voitures
comportant les mêmes modules, les mêmes composants,
voire les mêmes plateformes. Cette politique de «différenciation», de «spécification» relève du casse-tête. Dix ans plus
tard, contrat rempli pour celui qui refuse de donner le
montant de sa «confortable rémunération» mais confesse ne
pas avoir à se plaindre, même s’il se dit moins payé qu’un patron du même style chez les rivaux étrangers, «car on est en
France».
«C’est un animal très particulier, souligne son amie Anne
Asensio. Il a le génie pour sélectionner les projets les plus forts
et la bonne démarche pour faire passer ses idées et encourager
ses équipes.» «Ce qui le caractérise, c’est l’instinct», confirme
son ex-collaboratrice Karine Buisson-Caillard. Jean-Pierre
Ploué l’avait chargée, chez Peugeot puis chez Citroën, de construire une identité de marque allant au-delà du style du véhicule lui-même. «Ce précurseur sait déceler les talents et les
compétences, bien s’entourer et faire travailler les gens ensemble.» Résultat, on vient du monde entier pour rallier l’équipe
de ce Bourguignon qui préfère les vins de Bordeaux, de ce
gaillard jovial, bonnes joues et cheveux coupés courts, qui
ressemble à Bernard Hinault au même âge. •
Par FRANÇOIS VEY
Photo STÉPHANE REMAEL
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