close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Le Monde - 2018-08-30

код для вставкиСкачать
JEUDI 30 AOÛT 2018
74E ANNÉE– NO 22902
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Hulot : le choc politique d’une démission
▶ Le renoncement du mi-
▶ « Le Monde » raconte les
▶ Le ministre laisse à
▶ L’écologiste préféré des
▶ Cette « sortie » d’un mi-
nistre de l’écologie, mardi
28 août, est un casse-tête
supplémentaire pour le
chef de l’Etat, qui a tenté
d’en minimiser la portée
derniers jours de Nicolas
Hulot dans son ministère
et les ultimes contrariétés
qui ont précipité sa
décision de démissionner
son successeur un certain
nombre de chantiers en
suspens. Le plus délicat et
le plus urgent concerne les
arbitrages sur le nucléaire
Français a été courtisé par
tous les présidents depuis
vingt ans. Récit de ces
relations contrariées avec
les pouvoirs politiques
nistre issu de la société
civile souligne de nouveau
la fragilité des gouvernements d’ouverture
COMMENT
CONCILIER
URGENCE
ÉCOLOGIQUE
ET ÉCONOMIE ?
PAGE S 6 - 1 0
« Les ministres n’ont pas
de pouvoir magique » PAR CYR IL D ION
« Pour une écologie fondée
sur des incitations économiques » PAR C HR ISTIAN D E P ERTHU IS
« Le logiciel politique français
est complètement décalé »
PAR JOSÉ BOV É
« Socrate et la nature quittent le gouvernement »
D ÉBATS – PAGE S 1 8 - 2 0
PAR YV ES COC HET
« L’attelage Macron-Hulot
a abouti à des zigzags
permanents » PAR JU LIEN AU B ERT
1
ÉDITORIAL
LE RÉQUISITOIRE
DE L’ANCIEN
MINISTRE
spectaculaire dans le ton,
inédite dans la forme, la démission de Nicolas Hulot du gouvernement, annoncée en direct sur
les ondes de France Inter, mardi
28 août, exprime d’abord un
aveu d’échec de la part du ministre de la transition écologique et
solidaire. Pas plus que ses douze
prédécesseurs depuis vingt ans,
il n’est parvenu à modifier en
profondeur l’action de l’Etat face
aux défis climatiques, environnementaux ou sanitaires du
monde actuel. Indépendant et
exigeant – trop anxieux et capricieux, disent déjà ses détracteurs –, il en tire la conséquence :
il se retire en espérant, sans trop
y croire, que ce geste provoquera
un électrochoc et réveillera les
consciences.
LIR E L A S U IT E PAGE 2 1
ORBAN ET SALVINI : UNE UNION CONTRE MACRON
▶ Les deux dirigeants veulent incarner un axe contre l’immigration
▶ Le Hongrois et l’Italien ont violemment attaqué le président français
PAGE 3
Impôts
Prélèvement à la
source : un délai
de réflexion
Médias
Espoirs et déboires
de la presse
américaine
Justice
Un chanteur
marocain suspecté
de plusieurs viols
CA HI ER ÉCO – PAGE 8
PAGE 1 2
Le gouvernement décidera
dans les prochaines semaines s’il met en place cette
réforme à hauts risques
PAGE 1 1
Routes
Inquiétudes
sur l’état du
réseau français
Le gouvernement est sous
pression pour lancer au
plus vite des travaux d’entretien et de rénovation
Viktor Orban (à gauche)
et Matteo Salvini,
à Milan, le 28 août.
C A H I E R É CO – PAGE 4
MARCO BERTORELLO/AFP
Economie La Chine achète l’Europe de l’énergie
l’appétit de la chine pour
l’énergie européenne semble infini. Depuis 2008, environ
29,4 milliards d’euros venus de ce
pays ont été investis dans des entreprises du secteur, selon l’agence
Bloomberg. A tel point que l’énergie est la deuxième industrie, derrière la chimie, dans laquelle les
capitaux chinois ont le plus afflué
depuis dix ans en Europe.
En mai, le groupe chinois CTG a
entamé une procédure de prise
de contrôle d’Electricité du Portugal. L’affaire se heurte à des obstacles, mais elle est révélatrice
d’une tendance lourde. Si les dirigeants européens ont conscience
de l’importance du sujet et de la
nécessité de réfréner, du moins
de contrôler, ces investissements,
ils peinent à construire une Europe de l’énergie, alors que certains pays (Portugal, Grèce, Bulgarie…) voient d’un bon œil cet
afflux de capitaux.
CA HI ER ÉCO – PAGE S 2 - 3
Exposition
Les costumes
de scène sur
leur trente et un
BUSINESS DEVELOPMENT,
HUMAN ADVENTURE
Prochains concours pour rejoindre
le Programme Grande Ecole,
le Bachelor Business Development
ou le Bachelor Event Management
5 12
Les
et
septembre 2018
Candidature en ligne sur www.icd-ecoles.com
Intégrez une école de commerce postbac du Top 5 !*
*Classement du Figaro 2018 des écoles de commerce post-bac
info@icdparis.com - 01 80 97 66 11 - 12 rue Alexandre Parodi 75010 Paris
A Moulins, une
exposition présente ces
tenues de contes de fées
INSTITUT INTERNATIONAL DU COMMERCE ET DU DÉVELOPPEMENT - CRÉÉ EN 1980
ETABLISSEMENT D’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR TECHNIQUE PRIVÉ RECONNU PAR L’ÉTAT
PAGE 1 4
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Manifestation
de partisans
de l’extrême
droite, à Chemnitz
(Saxe), le 27 août.
La banderole
présente des
photographies
de victimes
d’agressions
qui n’ont
cependant,
pour la grande
majorité,
pas eu lieu
en Allemagne.
JENS MEYER/AP
Merkel face aux violences d’extrême droite
A peine rentrée, la chancelière allemande est confrontée à la stratégie de tensions orchestrée par l’AfD
berlin - correspondant
C’
était seulement ce
week-end et cela paraît déjà très loin. Invitée de la chaîne
ARD pour son traditionnel entretien télévisé de rentrée, Angela
Merkel s’est efforcée, dimanche
26 août, de s’étendre le moins possible sur les questions sécuritaires
et migratoires, sur lesquelles elle
est en désaccord avec une partie
de sa famille politique, préférant
évoquer d’autres dossiers qui ont
l’avantage d’être plus consensuels
à l’intérieur de la droite conservatrice allemande, comme la réforme des retraites ou l’avenir de
l’Union européenne.
L’actualité en a décidé autrement : le 28 août, après deux jours
marqués par de violentes manifestations organisées par l’extrême
droite à Chemnitz (Saxe), la chancelière allemande a été ramenée
aux deux sujets sur lesquels elle
aurait préféré ne pas intervenir.
C’est lors d’une conférence de
presse au côté du premier ministre croate, qu’elle recevait à Berlin,
que Mme Merkel a commenté ces
événements. « Nous avons vu des
chasses collectives, nous avons vu
de la haine dans la rue, et cela n’a
rien à voir avec un Etat de droit »,
a-t-elle réagi en référence aux
agressions qui ont visé plusieurs
personnes d’origine étrangère, à
Chemnitz, après le meurtre d’un
Allemand de 35 ans tué au couteau dans la nuit de samedi à
dimanche. La police a arrêté deux
suspects pour ce crime, lundi, un
Syrien et un Irakien d’une vingtaine d’années, accusés d’avoir
agi après une « altercation verbale » en marge des festivités organisées pour le 875e anniversaire
de Chemnitz, la troisième ville la
plus peuplée de Saxe.
Ces événements sont doublement gênants pour Mme Merkel.
D’abord parce qu’ils cadrent parfaitement avec le discours de l’extrême droite, à commencer par le
parti Alternative pour l’Allemagne
(AfD), qui ne manque pas une occasion de mobiliser ses sympathisants dès qu’un Allemand est victime d’un crime commis par un
étranger, martelant à chaque fois
qu’un tel drame aurait pu être
évité si la chancelière n’avait pas
« ouvert les frontières » du pays lors
de la crise des réfugiés de 2015.
Depuis plusieurs mois, l’AfD a
ainsi diffusé des affiches graphiquement très réalistes mettant en
avant la prolifération des « attaques au couteau » en Allemagne.
Et à chaque nouveau fait divers,
ses dirigeants ne manquent pas de
rappeler les précédents, espérant
que l’inscription de différents
crimes dans une série supposée
cohérente accrédite leur discours.
Après Kandel (Rhénanie-Palatinat), où une adolescente de 15 ans
a été poignardée par un Afghan,
en décembre 2017 ; après Cottbus
(Brandebourg), où un couple d’Allemands a été agressé par trois Syriens, en janvier ; et après Wiesbaden (Hesse), où une jeune fille de
14 ans a été violée et assassinée par
deux demandeurs d’asile, en mai,
Chemnitz est la quatrième ville
dont l’extrême droite a réussi, en
huit mois, à faire un symbole : celui du « chaos » provoqué, selon
l’AfD, par la « politique migratoire
criminelle » de Mme Merkel, même
si les chiffres officiels montrent
une baisse de la criminalité.
« L’ordre et le droit »
Mais cette dimension cumulative
n’est pas la seule raison pour laquelle les événements de Chemnitz sont embarrassants pour la
chancelière et ses amis politiques.
Si le meurtre perpétré dans la nuit
de dimanche en rappelle d’autres,
les manifestations qui ont eu lieu
depuis, elles, sont inédites tant
par leur ampleur que par l’inadaptation du dispositif policier déployé à l’occasion. Autant que les
« Merkel dégage ! » vociférés par la
foule, et les quelques saluts hitlériens aperçus çà et là, c’est en effet
l’impression de voir les forces de
l’ordre débordées qui a retenu l’attention. Analyse confirmée par
plusieurs responsables policiers,
qui ont reconnu avoir sous-évalué
le nombre de manifestants présents lundi soir à l’appel de l’extrême droite, prévoyant qu’ils ne
seraient que quelques centaines
alors qu’ils furent plus de 6 000.
A un an des élections régionales
en Saxe, ces incidents entachent
d’abord la réputation du gouvernement régional et de son président, Michael Kretschmer, membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Mme Merkel. Chef
de l’exécutif régional depuis décembre 2017, ce quadragénaire assume des positions très droitières, en particulier sur les questions sécuritaires et migratoires,
estimant que cette ligne lui permettra d’endiguer la poussée de
l’AfD dans la Saxe, où le parti est
arrivé en tête aux législatives de
2017 et où il est crédité de 25 %
des voix aux prochaines régionales – environ 5 points de plus que
la CDU. Pour son image d’homme
Le ministre
de l’intérieur, Horst
Seehofer, a attendu
deux jours avant
de s’exprimer
sur les événements
de Chemnitz
avant tout attaché au « droit » et à
l’« ordre », les événements de
Chemnitz sont fort mal venus.
Au-delà, c’est l’autorité même
du gouvernement fédéral qui est
mise en cause, en particulier
celle du ministre de l’intérieur, le
conservateur bavarois Horst Seehofer (CSU). Pendant deux jours,
celui-ci est resté silencieux, attendant mardi midi pour reconnaître que « la police du Land de
Saxe est dans une situation difficile », pour finalement déclarer
que, « si on le lui demande, le gouvernement fédéral est prêt à lui
apporter son soutien ».
Accusé par l’extrême droite
d’avoir sous-évalué les problèmes
d’insécurité provoqués par l’afflux d’étrangers, le gouvernement Merkel se voit ainsi reprocher, de l’autre côté, la faiblesse de
sa réaction aux violences commises par cette même extrême
droite. « Toute cette séquence de
Chemnitz ne peut que profiter à
l’AfD car elle lui permet de dérouler
deux idées qui lui sont chères :
d’une part, que l’intégration ne
marche pas ; d’autre part, que les
dirigeants de la CDU/CSU sont dépassés par les événements et incapables de faire respecter l’ordre et
le droit », résume Werner Patzelt,
professeur de science politique à
l’université technique de Dresde.
Opinion imperméable
A l’approche des élections régionales en Bavière (14 octobre) et en
Hesse (28), et à un an d’autres scrutins régionaux dans trois Länder
d’ex-Allemagne de l’Est où l’AfD
vise de dépasser les 20 % (Saxe,
Brandebourg et Thuringe), les
conservateurs au pouvoir savent
qu’ils jouent une partie de leur crédibilité sur leur capacité à assurer
l’ordre public. De ce point de vue, la
façon dont le gouvernement fédéral parviendra à sortir de la crise
de ces jours-ci en Saxe et à faire
face aux prochaines manifestations annoncées par l’extrême
droite – notamment le 1er septembre à Plauen, près de la frontière
bavaroise – sera essentielle.
Pour l’instant, l’opinion publique semble rester imperméable
aux sentiments que cherche à véhiculer l’extrême droite. Selon un
sondage Insa publié par le quotidien conservateur Bild, mardi,
56 % des personnes interrogées se
sentent « en sécurité » en Allemagne et 65 % font « confiance à la
police ». Selon cette même étude,
77 % des personnes interrogées
estiment cependant que les policiers sont trop peu nombreux,
soit 6 points de plus qu’il y a un
an. Cet avis serait forcément
amené à se renforcer si des débordements analogues à ceux de
lundi venaient à se multiplier. p
thomas wieder
Ebranlée, la CSU recentre sa campagne en Bavière
le sondage est passé presque inaperçu,
tant l’actualité allemande de ces derniers
jours a été écrasée par les violentes manifestations organisées par l’extrême droite
à Chemnitz après la mort d’un homme de
35 ans, dans la nuit de samedi 25 à dimanche 26 août. Publiée mardi par le quotidien
Bild, cette étude de l’institut Insa est pourtant un vrai coup de tonnerre. A six semaines des élections régionales bavaroises du
14 octobre, les conservateurs de la CSU n’y
sont en effet crédités que de 36 % des voix.
Voilà des mois que la CSU sait qu’elle fera
moins bien qu’en 2013 (47,7 %). Avant l’été,
elle semblait toutefois pouvoir encore dépasser les 40 %. Depuis, tous les instituts
semblent dire que ce cap n’est même plus à
portée. Chez Insa, les conservateurs ont
perdu 5 points entre fin juin et fin août.
Afin d’éviter un score trop humiliant
dans un Land où elle n’a perdu qu’une fois
en un demi-siècle la majorité absolue au
parlement régional de Munich, la CSU a
discrètement changé de stratégie au cœur
de l’été : candidat à sa réélection, le ministre-président Markus Söder a décidé de se
faire plus discret sur les questions identitaires et sécuritaires.
Tenir la chancelière à distance
Il paraît avoir acté que la « droitisation »
du discours de la CSU, destinée à reconquérir ceux de ses électeurs tentés par le
parti d’extrême droite Alternative pour
l’Allemagne (AfD), ne faisait que renforcer
ce dernier, tout en faisant fuir la partie plus modérée de son électorat
vers d’autres partis, à commencer par les
Verts. Dans les sondages, ceux-ci ont enregistré une sensible progression depuis
le début de l’été. Crédités d’environ 15 %
des voix, ils font aujourd’hui quasiment
jeu égal avec l’AfD, avec qui ils se disputeront à l’évidence la deuxième place.
Pour cette campagne engagée à droite
toute et qu’il semble désormais vouloir
ancrer au centre, M. Söder paraît en tout
cas pour l’instant convaincu d’une chose :
la nécessité de tenir Angela Merkel le plus
à distance possible, quelques semaines
seulement après la crise qui a opposé la
chancelière fédérale à son ministre de
l’intérieur, Horst Seehofer, par ailleurs
président de la CSU.
Selon des médias bavarois, l’équipe de
M. Söder aurait signifié à la présidente de la
CDU que sa présence n’était pas souhaitée
au congrès de la CSU prévu le 15 septembre
à Munich, lors duquel son programme sera
adopté, ni au meeting de fin de campagne
fixé au 12 octobre, à l’avant-veille du scrutin,
dans la capitale bavaroise. p
th. w.
international | 3
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Orban et Salvini prennent Macron pour cible
Les dirigeants hongrois et italien esquissent un front antimigrants à neuf mois des élections européennes
bruxelles, rome - bureau européen,
correspondance
L
a droite radicale avait rendez-vous avec l’extrême
droite. Mardi 28 août,
Matteo Salvini, le ministre
de l’intérieur italien, chef de la Ligue (extrême droite), a accueilli
dans son fief lombard de Milan le
premier ministre ultraconservateur hongrois, Viktor Orban. Tout
sourire, les deux hommes forts du
moment sur la scène politique de
la droite anti-immigration européenne ont fait de cette rencontre
un moment fondateur dans l’optique des élections européennes de
mai 2019. Avec une cible principale : Emmanuel Macron, qualifié
de « chef des partis promigrants »
en Europe par M. Orban.
« Il y a actuellement deux camps
en Europe. Macron est à la tête des
forces politiques soutenant l’immigration. De l’autre côté, il y a nous
qui voulons arrêter l’immigration
illégale », a déclaré le premier ministre hongrois. « Nous sommes
au bord d’un tournant historique
pour l’Europe, a abondé le chef de
la Ligue. Aujourd’hui commence
un parcours commun qui sera suivi
de nombreuses autres étapes dans
les prochains mois, pour mettre au
premier plan le droit au travail, à la
santé et à la sécurité. Tout ce que les
élites européennes financées par
[le philanthrope américain d’origine hongroise] Soros et gouvernées par le Macron du moment
nous refusent. »
Entre 5 000 et 15 000 personnes
se sont retrouvées sur la place San
Babila, en plein centre-ville, pour
protester contre les positions xénophobes et souverainistes des
deux politiciens. Mais dans le salon feutré de la préfecture de Milan, M. Salvini, arrivé au pouvoir
en juin à la faveur d’une coalition
inédite avec « l’antisystème »
Mouvement 5 étoiles (M5S), et
M. Orban, homme fort de la Hongrie depuis 2010, ont affiché leur
convergence sur le sujet. Connu
pour avoir chassé presque tous les
demandeurs d’asile de son territoire, M. Orban a qualifié son alter
ego, qui a fermé les ports aux navires de sauvetage en Méditerranée,
de « compagnon de route » et
même de « héros » : « Nous avons
prouvé que l’immigration peut être
arrêtée par la terre, il prouve qu’elle
peut être stoppée par la mer. »
L’amitié affichée n’en recèle pas
moins quelques divergences de
taille. Viktor Orban refuse notamment catégoriquement la redistribution des migrants en Europe, alors que c’est l’une des
principales revendications du
moment de Matteo Salvini. Interrogé à ce sujet, ce dernier a botté
en touche… en tapant sur le président français : « Changer les traités européens est une priorité de
notre gouvernement. Sur l’immigration, nous demandons la collaboration aux pays frontaliers, à
commencer par la France. La popularité de Macron est au plus bas,
il passe son temps à donner des leçons aux gouvernements étrangers alors qu’il devrait être le premier à faire preuve de solidarité en
rouvrant la frontière à Vintimille.
Si les grands pays nous aident,
même les pays du groupe Visegrad
[Hongrie, Pologne, République
tchèque et Slovaquie] pourraient
changer d’attitude. »
Angela Merkel ménagée
Autre élément de divergence sur
lequel les deux hommes se sont
montrés évasifs : leur affiliation
politique. Au niveau européen, La
Ligue de M. Salvini est rattachée au
groupe Europe des nations et des
libertés de Marine Le Pen, alors
que le Fidesz de M. Orban appartient au Parti populaire européen
(PPE), qui regroupe la droite conservatrice traditionnelle, comme
Les Républicains et la CDU d’Angela Merkel. Les deux hommes
ont refusé de dire s’ils comptaient
s’allier en vue des européennes,
M. Orban souhaitant juste que le
PPE « se range de notre côté et du
côté des peuples en Europe ».
Interrogées mardi soir, les instances dirigeantes du PPE ont refusé de réagir officiellement à
cette provocation de l’homme fort
de Budapest. Même si, en interne,
les dérives « illibérales » de M. Orban suscitent un débat intense,
une procédure d’exclusion du PPE
paraît de moins en moins probable, à mesure que le thème de la
migration s’impose dans la cam-
Viktor
Orban
(à gauche)
et Matteo
Salvini,
lors d’une
conférence
de presse
à Milan,
le 28 août.
LUCA BRUNO/AP
pagne pour les européennes.
Les deux hommes ont en tout
cas ménagé la chancelière allemande Angela Merkel, membre
du PPE tout en étant haïe par une
bonne partie de l’extrême droite
européenne pour avoir ouvert les
frontières aux réfugiés syriens
en 2015. M. Salvini, en pourparlers
avec elle sur l’épineux sujet du retour des migrants d’Allemagne
vers l’Italie, s’est contenté d’une
leçon d’arithmétique. « L’accord
est à portée de main, a-t-il prétendu. Tout ce qui compte c’est
qu’il soit à solde nul : nous sommes
prêts à reprendre dans notre pays
des migrants secondaires [arrivés
en Allemagne depuis l’Italie], à
condition que le même nombre de
migrants soit éloigné de notre
pays. » Le ministre transalpin a assuré être en train de négocier des
accords de réadmission avec les
pays d’origine des demandeurs
Pour M. Orban,
M. Salvini, qui
a fermé les ports
aux navires
de sauvetage
en Méditerranée,
est un « héros »
d’asile – Tunisie, Erythrée, Nigeria, Soudan, Pakistan, Bangladesh. L’alliance des deux héros de
la droite radicale contre lui n’est
pas forcément pour déplaire à
Emmanuel Macron. Pour l’instant affilié à aucun parti européen, le président français cherche à cliver en vue des élections
européennes afin de fédérer un
camp des proeuropéens, celui
qu’il qualifie des « progressistes »,
en faisant éclater les partis traditionnels. Il n’a pas dû manquer de
noter que l’ébauche d’alliance
européenne qui se dessine entre
Orban et Salvini a d’ailleurs, presque symétriquement, fragilisé la
coalition italienne. Dans le quotidien italien La Stampa, le lundi
27 août, l’autre vice-président du
conseil italien, Luigi Di Maio
(M5S), a ainsi affirmé que « ceux
qui fuient guerres et persécutions
ont le droit de demander l’asile » et
s’en est pris à « la Hongrie d’Orban
qui élève des murs de barbelés. Les
pays qui refusent la répartition
n’ont pas le droit aux financements européens ».
En déplacement le même jour à
Copenhague, le président français
a de nouveau critiqué les « solutions nationalistes » qui ne proposent que des « désaccords partagés ». Il a tenté de rallier le Danemark, pays frileux sur un appro-
fondissement de la construction
européenne et connu pour sa politique migratoire restrictive, en défendant notamment la création
de « centres contrôlés » dans les
pays de premier accueil pour trier
les migrants des demandeurs
d’asile. Ces derniers auraient ensuite vocation à être répartis
ailleurs en Europe. Adoptée lors
du conseil européen fin juin, cette
solution peine pour l’instant à
être mise en œuvre, faute de pays
volontaires à la fois pour accueillir
ces centres et pour se répartir ensuite les demandeurs d’asile. Malgré les propos de M. Macron, le Danemark, où le gouvernement ne
tient que grâce à l’appui d’un parti
populiste de droite, n’a d’ailleurs
aucune intention de se rallier à
cette solution. p
jean-baptiste chastand,
cécile ducourtieux
et margherita nasi
Les jeux de miroir entre la Ligue et le Rassemblement national
Marine Le Pen espère bénéficier d’un « effet Salvini » dans la campagne pour le scrutin européen de mai 2019
U
n accent estival plane encore sur l’extrême droite
française. Alors que la
plupart des chefs de parti d’opposition à Emmanuel Macron ont
repris leurs éléments de langage
de rentrée le dernier week-end
d’août, Marine Le Pen, elle, tweetait en italien.
« Sostegno a Matteo Salvini », a-telle posté, dimanche 26 août, dans
un message de « soutien » au ministre de l’intérieur italien (Ligue,
extrême droite), sans manquer de
dénoncer au passage le « gouvernement des juges » qui voudraient
« retirer le pouvoir au peuple » et
« pas qu’en France ». Désormais
sous le coup d’une enquête judiciaire dans son propre pays pour
« séquestrations, arrestations illégales et abus de pouvoir », Matteo
Salvini venait d’accepter de laisser
finalement débarquer à Catane les
quelque 150 migrants secourus
par les gardes-côtes italiens… puis
bloqués une semaine au port, à
bord de leur patrouilleur.
Le Rassemblement national
(RN), lui, devra attendre le 26 septembre pour connaître l’issue de
son recours contre la saisie par la
justice française de ses 2 millions
d’euros d’aides publiques, dans le
cadre de l’enquête sur l’utilisation
des fonds européens par l’ex-Front
national. Salvini-Le Pen, même
combat : voilà donc en substance
le message envoyé par la présidente du RN, saisissant une nouvelle occasion de s’afficher aux côtés du « parti frère » transalpin,
comme elle le présente si souvent
à la tribune. Et ce d’autant plus depuis que le score historique de la
Ligue italienne au scrutin de mars
(17,4 %) a permis à son leader de
jouer un rôle incontournable dans
la formation du gouvernement,
dont il est le vice-président, aux
côtés de son allié du Mouvement
5 étoiles, Luigi Di Maio.
Fondamentaux du Front national
Il n’y a pas si longtemps, les inspirations marinistes de Matteo Salvini étaient autrement plus soulignées que l’inverse, lui qui a collé
aux fondamentaux du Front national pour étendre à l’ensemble
de la péninsule l’influence de la Ligue du Nord en en prenant la tête,
en 2013. Exit régionalisme et indépendance de la Padanie, la « Ligue » s’était recentrée sur les thématiques identitaires et migratoires, non sans référence à « l’amie »
Marine Le Pen.
Les œillades sont désormais lancées par l’extrême droite française
qui, à la peine depuis le second
tour de la présidentielle, se verrait
bien profiter du vent italien en vue
des élections européennes de
mai 2019. A chaque polémique déclenchée par Matteo Salvini, un
cortège de cadres du RN adresse
ses vivas au responsable de la politique migratoire italienne, partisan du « zéro migrant », au point
de vouloir fermer les ports italiens
aux embarcations humanitaires.
« Attaquer les ONG, on n’avait jamais osé à ce point », confesse un
haut gradé du parti lepéniste, qui
les accuse désormais, à l’instar du
dirigeant italien, d’être « complices » des passeurs. Le sénateur RN
Stéphane Ravier réclame ainsi la
création d’une « commission
d’enquête sur les activités des organisations non gouvernementales intervenant auprès de migrants en mer Méditerranée et le
trafic illicite de migrants ».
« Attaquer
les ONG,
on n’avait
jamais osé
à ce point »,
confesse un haut
gradé du RN
Dans la même veine, l’ex-leader
du Bloc identitaire désormais
membre du bureau national du
RN, Philippe Vardon, a déposé, en
juin, une motion « #fermonsnosports » au conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur tenu par
le parti Les Républicains, qui l’a rejetée. Le Niçois prépare même un
livre sur Matteo Salvini et sa Lega.
« Une telle démonstration par
l’exemple, il n’y a pas de raison de
s’en priver », sourit-il.
« Moteur formidable »
Philippe Olivier partage cet avis.
Le conseiller spécial de Marine Le
Pen observe avec convoitise le
« moteur formidable » que pourrait
représenter Salvini dans la campagne européenne de son allié français. Dans un scrutin où l’abstention est communément très forte
et alors que ses adhésions sont en
berne, l’enjeu pour le RN sera de
mobiliser. D’autant que la patronne du parti refuse de mener la
liste. Là encore, le parti d’extrême
droite compte bien brandir son joker italien pour jouer l’Europe de
Salvini contre celle de Macron.
Avec un bonus, poursuit Philippe
Olivier : « L’Italie est plus perceptible que la Hongrie d’Orban pour
l’électeur français. » Seulement, les
ressorts du vote restent surtout
nationaux. « La “révolution des
œillets” au Portugal n’a pas fait gagner l’union de la gauche en France
en 1974 », rappelle le chercheur en
sciences politiques et ancien militant socialiste, Gaël Brustier. Sans
oublier que les intérêts nationalistes des uns se heurtent souvent
à ceux des autres, Salvini ne se privant ainsi pas de critiquer la
France pour le renvoi de migrants
côté italien.
Le directeur de l’Observatoire
des radicalités politiques (Fondation Jean-Jaurès), Jean-Yves Ca-
mus, ne croit pas, lui non plus, en
une trop simpliste théorie des
dominos. Mais Marine Le Pen n’a
pas forcément besoin de tout miser sur la carte italienne, car la dynamique populiste est à l’œuvre
partout en Europe : « Il lui suffirait
de dire “regardez, on triomphe
partout” », estime-t-il. Or, entre les
scrutins suédois, dès le 9 septembre, letton ou encore allemand,
ses appuis populistes pourraient
bien se multiplier en Europe d’ici à
mai prochain. p
lucie soullier
THE international
ipécom
Lycée international bilingue anglais
classes de seconde et première à Paris,
terminale en Irlande
contact@ipecomparis.com +33 (0)6 37 53 40 95
www.ipecomparis.com
4 | international
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
En Iran, le retour
des sanctions
marginalise
Hassan Rohani
Après le retrait américain de l’accord
nucléaire, ses alliés prennent leurs
distances avec le président iranien
L
e président iranien, Hassan Rohani, a été passé
sur le gril par le Parlement, durant deux longues heures de questions et réponses sur sa politique économique, mardi 28 août, alors que le
pays peine face au retour des
sanctions américaines. Une fois
seulement dans l’histoire de la
République islamique, un président avait ainsi été convoqué devant les parlementaires : l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad avait dû se prêter à l’exercice en fin de mandat, en 2012, au
pic de la crise nucléaire et des
sanctions internationales contre
le pays, et alors qu’il achevait de
s’isoler en luttant avec les instances non élues et le Guide suprême, Ali Khamenei.
M. Rohani est apparu lui aussi
manifestement seul, mardi.
C’était la raison d’être de cette
séance aux allures de défouloir :
les factions iraniennes ont pris
leurs distances avec un président
modéré affaibli. Le retrait américain de l’accord international sur
le nucléaire de juillet 2015, au
mois de mai, a plombé sa politique d’ouverture économique.
Une première vague de sanctions
américaines, adoptée début août,
décourage les investissements
d’entreprises occidentales. Dans
une dégringolade inquiétante, la
monnaie iranienne a perdu 60 %
de sa valeur sur l’année.
Face au refus de M. Rohani de
remanier son gouvernement, les
parlementaires ont eux-mêmes
fait sauter deux fusibles en août :
ils ont démis les ministres du travail et de l’économie. Selon
ÉTATS- U N I S
Trump accuse la Chine
de piratage lors de
la campagne de 2016
Le président américain
a indiqué, dans la nuit de
mardi 28 août, sur Twitter
que c’était la Chine qui avait
piraté la messagerie de
Hillary Clinton lors de la
campagne présidentielle de
2016, sans fournir de détails.
Le renseignement américain
avait conclu, en janvier, à la
responsabilité de la Russie.
Douze Russes ont été inculpés en juillet par un grand
jury dans cette affaire. – (AFP.)
COR ÉE D U N OR D
Les négociations
entre Washington et
Pyongyang au point mort
Le ministre de la défense,
James Mattis, a annoncé,
mardi 28 août, la fin de la suspension des exercices militaires alliés sur la péninsule
coréenne, décidée après la
rencontre, le 12 juin, entre
Donald Trump et Kim
Jong-un. Le chef du Pentagone
a, par ailleurs, justifié l’annulation, le 25 août, de la visite
du secrétaire d’Etat Mike
Pompeo à Pyongyang, en
invoquant l’absence d’effort
en matière de dénucléarisation. Elle ferait suite, selon le
Washington Post, à une lettre
du régime nord-coréen jugée
« belliqueuse ». – (AFP.)
l’agence de presse Tasnim, proche des militaires, une motion de
censure contre un troisième, en
charge de l’industrie et des mines, a déjà recueilli l’assentiment
de soixante-dix parlementaires
(sur 290). Le directeur de la banque centrale a par ailleurs été
renvoyé et un vice-gouverneur
de l’institution a été arrêté pour
des faits de corruption, alors que
la justice poursuivait des changeurs de devises accusés de spéculer sur la crise.
« Vous avez créé une montagne
d’espérances » en vantant à l’excès les bénéfices que tirerait le
pays de l’accord nucléaire, a accusé mardi Mojtaba Zolnour, député de la ville religieuse de
Qom, mais « un seul coup de pied
de Trump aura suffi à ce que tout
s’effondre, et vous vous retrouvez
sans alternative ».
Dans sa défense, M. Rohani a
paru chercher à éviter les coups.
« On ne devrait pas dire que nous
faisons face à une crise. Il n’y a pas
de crise. Si on dit qu’il y a une crise,
cela constituera un problème
pour la société puis une menace »,
affirmait-il, en rappelant que
Hassan Rohani au Parlement iranien, à Téhéran, le 28 août. ATTA KENARE/AFP
l’Iran commence à peine à subir
les effets des pressions américaines. Un deuxième volet de sanctions doit frapper le pétrole et les
échanges financiers en novembre : Washington a promis de réduire à zéro les exportations de
brut du pays.
Factions
Pour M. Rohani, la chute de la devise n’est qu’un symptôme : celui
d’une perte de confiance des Iraniens, qu’il s’agit de rassurer.
« Les gens n’ont pas peur des EtatsUnis. Ils ont peur de notre désunion », a-t-il poursuivi. Le chô-
Les binationaux soupçonnés
d’espionnage
L’Iran entend limiter l’accès des binationaux à des fonctions officielles, a déclaré, mardi 28 août, le ministre du renseignement.
« Si vous connaissez des gens dans ce cas, informez-nous sur
eux », a lancé Mahmoud Alavi à la télévision d’Etat, affirmant par
ailleurs que des « dizaines d’espions » avaient été arrêtés récemment. Il s’agit d’un constat d’échec amer pour le gouvernement
du modéré Hassan Rohani, qui avait multiplié les appels aux Iraniens de l’étranger après l’accord sur le nucléaire de 2015, pour
qu’ils reviennent au pays et lui apportent leurs capacités.
mage est à la hausse et M. Rohani
s’est privé des moyens d’atténuer
les effets des sanctions sur les
plus pauvres, en supprimant l’essentiel des aides directes dont
avait abusé M. Ahmadinejad, et
qui avaient déchaîné l’inflation.
Mais pour son successeur,
homme du sérail et technocrate,
« le plus grave, c’est que bien des
gens ne croient plus en l’avenir de
la République islamique, et doutent de ses capacités ».
Depuis son arrivée au pouvoir,
en 2013, M. Rohani s’était efforcé
de rassembler une coalition de
pragmatiques de tous bords, et de
se ménager le soutien du Guide. Il
fait aujourd’hui de l’unité du « système » politique la condition de sa
survie. Il est cependant forcé de
constater que ses alliés réformateurs s’écartent de lui : certains ont
voté la défiance, dimanche, contre
son ministre de l’économie. Il accuse ses rivaux d’user des pressions de Washington pour régler
leurs comptes avec lui – un classique de la vie politique iranienne.
A demi-mot, il estime que les
factions ultraconservatrices ont
Le Parlement
a fait sauter
deux fusibles
en démettant
les ministres
du travail et
de l’économie
en réalité incité le président américain, Donald Trump, à se désengager du « deal » nucléaire.
M. Rohani et ses partisans jugent
qu’ils ont provoqué des manifestations de mécontentement populaire, en décembre 2017, pour
l’affaiblir. Celles-ci avaient dégénéré pour gagner plus de 80 villes, et leur répression avait fait au
moins 25 morts et des milliers
d’arrestations, selon un bilan officiel. Ces « incidents » ont exposé
la fragilité du pays, selon M. Rohani. Ils auraient fini par représenter une « tentation » pour M.
Trump, l’incitant à précipiter la
crise à coups de sanctions.
Les parlementaires ont voté par
quatre fois la défiance à différents
volets de la politique économique
de M. Rohani, mardi. Ils ne l’ont
épargné que sur la question des
pressions américaines sur les banques, contre lesquels il n’a que peu
de moyens. Ces motions devaient
être transmises à la justice, instance dominée par les ultraconservateurs, qui pourrait éventuellement s’en saisir. En juillet, les rivaux de M. Rohani avaient agité la
menace d’une destitution du président. C’était durant une série de
manifestations contre la crise économique, qui avaient frappé le
grand bazar de Téhéran – les alliés
de M. Rohani jugent, là aussi, qu’elles ont été suscitées par des factions conservatrices.
Cependant, ce président modéré, respecté à l’étranger, demeure un rempart et un point
d’équilibre pour le système, y
compris dans son rôle de
punching-ball. Le Guide suprême
a clairement exprimé, durant l’été,
que lui retirer la confiance reviendrait à « jouer le jeu de l’ennemi ». p
louis imbert
Le pouvoir polonais provoque à nouveau l’Europe sur la justice
Varsovie accélère les nominations à la Cour suprême pour éviter l’intervention de la Cour de Luxembourg
varsovie - correspondance
L
e siège du Conseil national
de la magistrature polonais,
dont l’entrée a toujours été
libre, était, mardi 28 août, un bâtiment sous haute surveillance, encadré par plusieurs dizaines de policiers. Devant l’entrée, une quinzaine de manifestants brandissaient une banderole : « Celui qui
ne respecte pas la plus haute des
lois trahit sa patrie. » La veille, ces
mêmes manifestants, membres
du mouvement d’opposition radical Obywatele RP (les « Citoyens de
la République ») avaient été évacués de l’intérieur du bâtiment
manu militari, après trois heures
de blocage des délibérations de
l’institution.
Il s’agit d’un nouvel épisode de
la reprise en main de la justice
par le gouvernement ultraconservateur qui inquiète Bruxelles.
Le Conseil national de la magistrature (KRS), dont la quasi-totalité des membres est désormais
dépendante de la majorité du PiS
(Droit et justice), a décidé, un
mois avant la date initialement
prévue et à un rythme accéléré,
de procéder à l’audition des postes censés être vacants à la Cour
suprême. Objectif : prendre la
Commission européenne de
court et la mettre devant le fait
accompli, avant qu’elle ne porte
l’affaire devant la Cour de justice
de l’Union européenne (CJUE).
Texte jugé inconstitutionnel
A la suite d’une réforme qui envoie d’office à la retraite 30 % de
ses membres et augmente leur
nombre de 80 à 120, la Cour suprême avait, début août, suspendu l’application du texte en
envoyant cinq questions préjudicielles à la CJUE, pour évaluer sa
conformité avec les traités européens. Les juges polonais estiment le texte inconstitutionnel.
Le gouvernement conservateur,
de son côté, considère que la Cour
enfreint la loi en ne reconnaissant pas le texte. Pour une écra-
Les juges
dénoncent
des « parodies
d’audition » :
dix minutes
à peine
par candidat
sante majorité de juristes, la Cour
suprême est perçue comme le
dernier bastion d’indépendance
de la justice, après la mise au pas
du Tribunal constitutionnel, du
Conseil de la magistrature et la réforme du statut des tribunaux de
droit commun.
« Ce que fait actuellement le KRS
est illégal, explique Krystian Markiewicz, président de l’Association des juges polonais Iustitia.
Ces auditions devraient être suspendues jusqu’à ce que la CJUE se
prononce. » Les juges dénoncent
aussi la violation des procédures
et des « parodies d’audition » : à
peine dix minutes par candidats.
« Autant dire qu’il ne s’agit pas
d’évaluer leurs qualités de juristes,
et que le résultat semble joué
d’avance. » L’augmentation du
nombre de membres de la Cour
est interprétée comme une volonté du pouvoir de dégager une
majorité subordonnée.
Parmi les personnes recommandées aux 55 postes vacants,
on trouve de nombreux juristes
liés, de près ou de loin, au pouvoir
conservateur. Ainsi, parmi les
douze recommandations à la
nouvelle chambre disciplinaire,
six sont des procureurs directement dépendants du procureur
général et ministre de la justice
Zbigniew Ziobro. Une autre candidate, Malgorzata Manowska, perçue comme favorite pour prendre
les fonctions de première présidente de la Cour, était en 2007 vice-ministre de la justice sous les
ordres du même Zbigniew Ziobro.
Le sort de l’actuelle première
présidente de la Cour, Malgorzata
Gersdorf, reste très incertain. Son
mandat est garanti directement
par la Constitution, et prend fin
en avril 2020. Mais en vertu de la
nouvelle loi, Mme Gersdorf dépasse l’âge de la retraite, abaissé à
65 ans. Le président Andrzej Duda
a ainsi annoncé que son poste
était à pourvoir.
Onde de choc dans l’opposition
« Cela revient à discréditer totalement l’institution et à engendrer
un véritable chaos législatif, car il
est certain que les juges polonais
ne reconnaîtront pas ses délibérations », précise Krystian Markiewicz. Ultime sujet d’inquiétude : la chambre chargée de valider les résultats des élections,
sera, comme la chambre disciplinaire, entièrement renouvelée.
Interrogé sur un éventuel arrêt
de la CJUE défavorable à Varsovie,
le ministre de l’enseignement su-
périeur et vice-premier ministre,
Jaroslaw Gowin, a déclaré que « si
la CJUE crée un précédent et approuve la suspension du texte par
la Cour suprême, alors notre gouvernement n’aura sûrement pas
d’autre choix que de créer un autre
précédent, et d’ignorer l’arrêt de la
CJUE comme contraire au traité de
Lisbonne et à l’esprit de l’intégration européenne. » Cette déclaration, venant d’un ancien ministre
de la justice, a provoqué une onde
de choc au sein de l’opposition,
qui verrait dans cette situation
inédite un premier pas vers la
sortie de la Pologne de l’Union
européenne.
M. Gowin a par la suite précisé
qu’il ne s’agissait pas de la position officielle du gouvernement.
Mais tout laisse à penser que le
ministre a dit tout haut ce que les
membres de la majorité pensent
tout bas. L’eurodéputé PiS Ryszard Czarnecki a ainsi admis que
cette sortie visait probablement
à « tester les réactions à la ligne
adoptée par le gouvernement ». Le
chef du PiS, Jaroslaw Kaczynski, a
quant à lui répété début juillet
que le gouvernement ne reculerait « en aucun cas » sur la réforme de la Cour suprême. p
jakub iwaniuk
international | 5
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
La drôle de paix des groupes armés maliens
Un rapport de l’ONU détaille l’implication des signataires de l’accord d’Alger dans des attaques et des trafics
bamako - correspondance
L
e rapport est accablant.
Pour la première fois,
l’ONU, par le biais de son
groupe d’experts indépendants sur le Mali, dénonce,
noms à l’appui, l’implication de
membres de groupes armés signataires de l’accord de paix d’Alger
– ou désignés comme « coopératifs » – dans des attaques terroristes, mais aussi dans le trafic de migrants et de drogues. Ce compromis avait été signé en 2015 à Alger
par la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), la Plateforme (groupes armés progouvernementaux) et l’Etat malien dans
le but de mettre fin au conflit qui a
éclaté en 2012 au nord du Mali.
Le rapport, daté du 8 août et
rendu public mercredi 29, révèle
la participation d’Alkassoum Ag
Abdoulaye, le chef d’état-major de
la Coalition du peuple pour
l’Azawad (CPA), dans les deux attaques terroristes qui ont visé le
camp militaire de Soumpi, dans le
nord du Mali, les 24 octobre 2017
et 27 janvier 2018. Au moins seize
militaires ont été tués lors de ces
raids revendiqués par le Groupe
de soutien à l’islam et aux musulmans, la nouvelle coalition d’AlQaida au Maghreb islamique.
Comme d’autres groupes armés
dits « coopératifs », la CPA gravite
autour de l’accord de paix d’Alger,
sans en être partie prenante. Selon
nos informations, au moins trois
autres attaques auraient été perpétrées avec l’aide de membres de
ces groupes « coopératifs ».
Le rapport devrait être transmis
sous peu au Conseil de sécurité
des Nations unies, « le but étant de
prendre appui sur ce document
afin de proposer que des sanctions
soient prises contre ces acteurs »,
précise une source diplomatique.
Agacée par la lenteur de la mise en
œuvre de l’accord, l’ONU avait
adopté en septembre 2017 un régime de sanctions contre les individus entravant son application.
Mais en un an, aucune sanction
n’a été prise. Ce rapport pourrait
changer la donne.
Ses auteurs soulignent les ambiguïtés d’un certain Mohamed
Ousmane Ag Mohamedoune, un
autre leader de la Coalition du
peuple pour l’Azawad, dans les entraves au processus de paix dans la
région de Gao. Il aurait eu pour
rôle « d’imposer la Coordination
des mouvements de l’entente (CME)
dans les différents mécanismes
établis », afin de voir ses soldats intégrés dans l’armée. Comme la
CPA, la CME n’est pas membre de
l’accord d’Alger. Mais ce groupe
armé aimerait en faire partie.
« Exploitation sexuelle »
Le groupe d’experts soupçonne
aussi le gouvernement d’avoir
encouragé la CME afin d’affaiblir
la CMA, c’est-à-dire le camp des
ex-rebelles, au sein de l’accord.
« Le gouvernement lui a cédé officieusement la présidence d’autorités intérimaires », explique le rap-
Aucune des
sanctions prévues
par l’ONU
contre ceux qui
gênent l’application
de l’accord n’a
encore été prise
port. « Pour certains, c’est la preuve
absolue que la CME est un proxy
[intermédiaire] gouvernemental.
Si le gouvernement perpétue cette
tradition malienne d’utilisation
des proxys, le risque est que les problèmes fondamentaux que l’accord
de paix tente de régler ne soient jamais traités », alerte notre source.
D’autant que des membres de
groupes qui ont directement signé l’accord d’Alger sont également mis en cause. Le maire de
Talataye, dans la région de Gao,
est l’un d’eux : « Salah Ag Ahmed a
été présenté au panel par plusieurs
sources indépendantes comme
membre éminent du HCUA [Haut
Conseil pour l’unité de l’Azawad],
proche d’Iyad Ag Ghali [chef d’une
alliance d’unités djihadistes], et
comme agent de liaison entre les
groupes djihadistes Ansar Eddine
et l’EIGS [Etat islamique dans le
Grand Sahara]. » Le HCUA est partie intégrante de l’accord de paix.
Le rapport ne se limite pas à
révéler les connexions avec les
groupes terroristes. « Le cas de
Mahamadou Ag Rhissa (…) illustre
le mieux les liens entre les passeurs de migrants et les activités
des groupes armés », poursuivent
les auteurs. Comme Salah Ag
Ahmed, Ag Rhissa est membre du
HCUA. « Il contrôle le passage
des migrants à Talhandak, a détenu des femmes et facilité leur exploitation sexuelle, les libérant
seulement après le paiement
d’une somme allant de 150 000 à
175 000 francs CFA [de 228 à
267 euros] », souligne le rapport.
Des membres du Groupe
d’autodéfense touareg Imghad et
alliés, loyal à Bamako, sont aussi
accusés d’être impliqués dans la
sécurisation de convois de plusieurs tonnes de cannabis, dans le
nord du pays. Pour les trafiquants,
le « deal » est avantageux : « La légitimité de la Plate-forme et de la
CMA en tant que groupes armés
signataires [de l’accord de paix] a
motivé les trafiquants de drogue à
chercher la protection de leurs
membres, plutôt que celle des
groupes armés terroristes, en vue
d’être moins exposés. »
« Tout ça, ce ne sont que quelques
exemples concrets parmi tant
d’autres, alerte notre source diplomatique. En réalité, il y a des dizaines de membres de groupes armés
qui prennent part à des actions
terroristes, au trafic de migrants et
de drogue. » Autant d’individus
censés œuvrer pour la paix mais
qui, en sous-main, travailleraient
contre les intérêts de leur pays. p
morgane le cam
Japon: Shinzo Abe brigue
un troisième mandat
Le dirigeant conservateur est en campagne
pour rester à la tête de son parti
tokyo - correspondance
L
es petites manœuvres ont
commencé dans la course à
la présidence du Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir
au Japon. Le premier ministre japonais, Shinzo Abe reste le favori
du scrutin prévu le 20 septembre
et qui l’opposera à l’ancien ministre de la défense Shigeru Ishiba.
La campagne interne devrait
tourner autour de la révision de la
Constitution, inchangée depuis
son entrée en vigueur en 1947
pendant l’occupation américaine
de l’après-guerre. La modification
de ce texte est le grand dessein
du premier ministre conservateur. Au passage, M. Abe veut faire
oublier les scandales, ses difficultés sur la scène internationale et
un bilan économique mitigé après
près de six années au pouvoir.
Lundi 27 août, la faction du PLD
dirigée par son vice-premier
ministre, Taro Aso, a proposé un
référendum sur la question constitutionnelle avant l’été 2019.
Shinzo Abe, qui veut que le
Parlement débatte de la révision
dès l’automne, a dit « partager »
l’idée. M. Ishiba, qui n’est pas
hostile à une telle modification,
appelle à la prudence et insiste
sur « l’indispensable adhésion
de la population ». Les électeurs
japonais restent réticents à
modifier la Constitution.
Nouvelle ère
Ces premières escarmouches suivaient la déclaration de candidature du premier ministre à un troisième mandat consécutif de trois
ans à la tête du PLD, annoncée dimanche 26 août depuis Tarumizu,
petite ville proche de Kagoshima,
dans le sud-ouest du Japon. « Il est
de ma responsabilité d’honorer le
mandat confié par la population »,
a-t-il expliqué en rappelant la large
victoire de son camp aux législatives anticipées d’octobre 2017.
Il souhaite également diriger le Japon au moment de son entrée
dans une nouvelle ère après l’abdication annoncée de l’empereur
Akihito en avril 2019.
Cinq des sept factions du PLD appuient sa candidature. Soixantedix pour cent des 405 parlementaires PLD lui seraient favorables.
Et pour convaincre les adhérents,
il effectue une tournée nationale
qui l’a conduit le 27 août dans les
départements d’Ishikawa, de
Fukui et de Toyama (centre).
L’appui dont il bénéficie peut
surprendre. Son taux de soutien
ne dépassait pas 44,2 % en août,
selon un sondage de l’agence
Kyodo. Il est passé sous les 50 % en
raison de différents scandales,
comme les affaires Moritomo et
Kake Gakuen de trafic d’influence
au profit d’instituts d’éducation,
ou encore les dissimulations et
modifications de documents officiels au sein des ministères des finances et de la défense.
Son camp ne semble pas lui en
tenir rigueur, tout comme il paraît
occulter le bilan de sa politique,
marqué par un certain isolement
du Japon sur la scène diplomatique, en raison notamment de ses
difficultés sur la question nord-coréenne et avec Donald Trump. « La
position du Japon en Asie de l’Est
est en déclin. L’idée de Shinzo Abe
que tout irait bien s’il investissait
uniquement du temps et de l’énergie pour s’attirer les bonnes grâces
des Etats-Unis de Donald Trump
était une grave erreur », juge Koichi
Nakano, politologue à l’université
Sophia de Tokyo.
De même, sa politique économique – les « abenomics » –
mêlant dépenses publiques, assouplissement monétaire massif
et réformes structurelles, ne
suscite guère de débats malgré
des résultats limités.
Pour ce scrutin « interne »,
M. Abe tire profit du verrouillage
imposé au PLD par d’habiles
promotions et des pressions sur
les éventuels opposants. M. Ishiba
a même dû renoncer à son slogan
de campagne, « Honnêteté et
équité ». Certains y ont vu une allusion trop évidente aux scandales
Moritomo et Kake Gakuen. M. Abe
bénéficie aussi de médias peu critiques, et d’une opposition inaudible : seuls 5,6 % des électeurs disent soutenir sa principale composante, le Parti démocrate constitutionnel, contre 35,6 % pour le PLD.
Il pourrait donc réaliser une
autre de ses ambitions : devenir le
premier ministre ayant occupé
cette fonction le plus longtemps. Il
pourrait dépasser son grand-oncle
Eisaku Sato, en fonction de 1964 à
1972, voire Taro Katsura (1901-1906
puis 1908-1911), qui détient à ce
stade le record de longévité d’un
chef de gouvernement nippon. p
philippe mesmer
ICI TOUT TOURNE AUTOUR DE VOUS
Dans un salon dédié, détendez-vous le temps d’un soin Clarins*,
puis profitez du confort absolu d’un fauteuil-lit** tout en savourant des menus
de grands chefs étoilés français, servis comme dans un grand restaurant.***
CLASSE BUSINESS
AIRFRANCE.FR
France is in the air : La France est dans l’air. * Au départ de Paris-Charles de Gaulle Terminal 2E - Halls K, L, M, de New York-JFK et de Londres-Heathrow. ** Sur une partie de la flotte
long-courrier Boeing 777 et Boeing 787. *** Service à l’assiette disponible sur les vols de/vers New York-JFK AF008-AF009-AF019-AF022-AF023-AF032, Singapour-Changi AF256-AF257,
Tokyo-Narita AF275-AF276 et Tokyo-Haneda AF272-AF274-AF279-AF293.
6|
FRANCE
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT
La rentrée
de Macron
frappée par
la tempête Hulot
L’exécutif a tenté de minimiser,
mardi 28 août, la démission
du ministre de l’écologie.
Le chef de l’Etat affronte la
première crise gouvernementale
majeure de son quinquennat
A
ncien ou nouveau monde,
l’adage popularisé par Jacques Chirac selon lequel « les
emmerdes, ça vole toujours
en escadrille » continue de se
vérifier. L’affaire Benalla a
explosé mi-juillet, produisant des effets dévastateurs et obligeant même l’exécutif à
suspendre l’examen de la révision constitutionnelle dont Emmanuel Macron avait fait
un des marqueurs emblématiques de son
quinquennat. Et voilà que, moins d’une semaine après la rentrée de l’exécutif, le numéro trois du gouvernement, le plus populaire de ses ministres, Nicolas Hulot, annonce sa démission de manière fracassante,
mardi 28 août, en direct à la radio, sans en
avoir prévenu personne, à commencer par le
président de la République et le premier ministre. Du jamais-vu !
Certes, le départ de Nicolas Hulot couvait
depuis plusieurs mois. « Il a toujours dit qu’il
ne prenait aucun plaisir dans cette fonction
ministérielle, minimisait son secrétaire
d’Etat, Sébastien Lecornu, mardi après-midi
sur RTL. La question de sa démission a toujours été quelque part présente. » Il n’empêche que, au-delà de la forme, qui confère à ce
départ une dimension inédite, celui-ci agit
comme un révélateur des ambiguïtés de la
politique mise en œuvre depuis quinze
mois, de ses limites, voire de ses impasses.
Après sa victoire présidentielle, M. Macron
avait pris soin de composer un casting gouvernemental des plus séduisants sur le papier, amalgamant figures politiques et personnalités issues de la société civile. Avec
deux figures de proue, promues ministres
d’Etat : François Bayrou, côté politique, et
Nicolas Hulot, courtisé de longue date par les
prédécesseurs de M. Macron à l’Elysée et qui
avait jusque-là constamment refusé d’entrer
au gouvernement. Sa « plus belle prise », s’extasiaient les proches du président.
COLMATER LES BRÈCHES
Un an après, les deux ont dû jeter l’éponge.
Mais autant la démission contrainte de l’ancien garde des sceaux avait été relativement
facile à gérer, alors que M. Macron était encore porté par sa victoire présidentielle et la
vague des législatives, autant celle, volontaire, de son ministre de la transition écologique et solidaire, dans une période où le
doute s’est installé et la confiance s’est effritée, peut avoir de sévères répercussions.
L’édifice est ébranlé et le chef de l’Etat ne
peut se contenter de colmater les brèches.
C’est la première fois de son quinquennat
qu’il est confronté à une telle situation.
C’est dans le Falcon qui l’emmenait mardi
matin à Copenhague pour une visite officielle, accompagné de trois ministres – Françoise Nyssen (culture), Bruno Le Maire (éco-
CE DÉPART AGIT
COMME UN
RÉVÉLATEUR DES
AMBIGUÏTÉS DE
LA POLITIQUE MISE
EN ŒUVRE DEPUIS
QUINZE MOIS, DE SES
LIMITES, VOIRE
DE SES IMPASSES
nomie) et Nathalie Loiseau (affaires européennes) –, que M. Macron a été informé de
la démission de Nicolas Hulot. A peine débarqué, il s’est longuement entretenu au téléphone avec le premier ministre, Edouard
Philippe. Une ligne conductrice s’est vite dégagée : pas de précipitation, pour ne pas entretenir un sentiment de crise, tout en saluant le travail accompli par et avec le désormais ex-ministre de l’écologie, en soulignant
que c’est « une décision personnelle ».
Le président de la République étant en déplacement au Danemark puis en Finlande
jusqu’à jeudi en fin de journée, aucune décision ne devrait être annoncée d’ici là. La
CHRONIQUE
PAR FRANÇOISE FRESSOZ
Les limites de l’ouverture politique
L’
histoire, parfois, bégaie. Avec le départ de
Nicolas Hulot, Emmanuel Macron vient de perdre
son ministre d’ouverture,
comme Nicolas Sarkozy avait
fini par perdre les siens, lui qui
était pourtant si fier de les
avoir débauchés en 2007 des
rangs de la gauche ou de la société civile. Ils avaient pour
noms Jean-Pierre Jouyet, Bernard Kouchner, Martin Hirsch,
Fadela Amara ou encore Eric
Besson et Jean-Marie Bockel.
Ils étaient là pour déstabiliser
le camp dont ils étaient issus
mais pas seulement.
Nicolas Sarkozy attendait
d’eux qu’ils créent la surprise,
engendrent le mouvement,
pallient les lacunes de la droite,
fabriquent du neuf le temps
d’un quinquennat qui se voulait novateur, après l’intermi-
nable règne chiraquien. Jouyet
et l’Europe, Kouchner et les
droits de l’homme, Hirsch et le
RSA, Amara et les banlieues.
Que l’affiche était belle ! Trois
ans plus tard, l’édifice était en
lambeaux, certains avaient
démissionné, d’autres avaient
été limogés. L’ouverture n’avait pas résisté à la crise économique de 2008, ni à l’illusion
qu’avaient caressée ses acteurs
de faire vivre leurs convictions. Or, ils n’étaient là que
pour servir un président dont
la marge de manœuvre ne cessait de se rétrécir.
Poussif et décevant
On assiste à la même désillusion à travers ce cri du cœur de
Nicolas Hulot, mardi 28 août.
« Je ne veux plus me mentir. Je
ne veux pas donner l’illusion
que ma présence au gouverne-
ment signifie qu’on est à la hauteur sur les enjeux » écologiques. Et pourtant, feu le ministre de la transition écologique
et solidaire avait voulu croire à
l’ouverture, fasciné par Emmanuel Macron, ce président qui
prétendait présider le pays sur
les ruines du vieux système
avec promesse de tout reconstruire en plus beau.
L’ancien animateur d’« Ushuaïa » devenu la coqueluche
des Français, misait sur
l’union nationale autour de
l’urgence écologique. Il pensait que la rupture engendrée
par l’élection du novice serait
plus porteuse que les appels
du pied que lui avaient auparavant lancés Nicolas Sarkozy et
François Hollande. C’est pourquoi il accepta de se jeter dans
le bain en mai 2017 avec rang
de ministre d’Etat pour mieux
tirer sa révérence quinze mois
plus tard en constatant que
tout, en définitive, était aussi
poussif et décevant que dans le
monde d’avant.
A quelques années de distance, l’échec de l’ouverture,
sous deux présidents différents, interpelle. A l’évidence,
le pays cherche le bon attelage,
en dehors des sentiers battus,
mais ses dirigeants ne savent
pas s’y prendre. Tiraillés entre
des modèles difficilement
compatibles, ils bricolent des
synthèses mais ne parviennent pas à éviter la rupture
lorsque la situation économique se tend. Parce qu’il s’est fait
élire sur la promesse du retour
de la prospérité et du pleinemploi, Emmanuel Macron
court après la croissance exactement comme Nicolas
Sarkozy après 2008 sans vou-
loir entendre Nicolas Hulot
s’indigner qu’on veuille « réanimer un modèle économique
qui est la cause de tous les désordres » écologiques.
L’un s’accroche au dogme libéral, place le projet de budget
pour 2019 sous le signe du
« travailler plus pour gagner
plus » comme l’avait fait son
prédécesseur, l’autre s’alarme
de voir « la planète devenir une
étuve, nos ressources naturelles
s’épuiser, la biodiversité fondre
comme neige au soleil ». Le premier tente de ressusciter le
monde ancien, le second défend l’émergence d’un nouveau modèle qui, sous réserve
d’être approfondi, pourrait
servir d’alternative à un
macronisme prématurément
vieilli. Là est, pour le président,
le danger de cette spectaculaire rupture. p
question reste cependant posée de l’ampleur
du remaniement à venir. Le premier ministre, selon certains échos, souhaiterait profiter de l’occasion pour faire d’une pierre plusieurs coups. Le chef de l’Etat serait plus circonspect, ne voulant pas accréditer l’idée
d’une crise politique.
Toute la journée de mardi, les deux têtes de
l’exécutif ont dû bon gré, mal gré réagir en
s’évertuant à ne pas surréagir. En arrivant
vers midi à la conférence des ambassadeurs,
devant laquelle il doit prononcer un discours, M. Philippe fait une brève déclaration
à la presse : « J’ai appris ce matin la décision
[de Nicolas Hulot] de démissionner et j’en
prends bien entendu acte. Je le remercie pour
son travail, qui a été important au sein de ce
gouvernement. J’ai aimé travailler avec lui. »
Le premier ministre indique qu’il fera, « au
cours des jours qui viennent, des propositions
au président de la République s’agissant de la
composition du gouvernement ».
A Copenhague, l’entourage du chef de l’Etat
répond aux impatiences de la presse en attendant que celui-ci s’exprime. Les éléments
de langage codifiés seront servis toute la
journée : « Nicolas Hulot restera un ministre
qui a énormément apporté » ; « C’est grâce à
lui qu’on a le meilleur bilan écologique des
gouvernements de la Ve République » ; « Le départ de Nicolas Hulot est peut-être le prix à
payer pour avoir des ministres de la société civile dans le gouvernement. Cela montre que
ministre peut être une tâche frustrante et qui
implique de lourds sacrifices personnels » ;
« La majorité poursuivra sur la lancée impulsée par Nicolas Hulot et notre bilan finira par
lui faire regretter sa décision ».
M. Macron, lui, s’applique à jouer le bon
élève du climat. « Notre Europe a besoin d’une
plus grande ambition climatique », insiste-t-il
lors d’une conférence de presse avec le premier ministre danois, Lars Rasmussen. Lors
du dîner d’Etat organisé au palais de Christiansborg, retransmis en direct sur la télévision danoise, il ajoute que la lutte contre le
réchauffement climatique ne devrait pas être
« une préoccupation lointaine mais un engagement quotidien », vantant le modèle danois pour qui « la croissance verte n’est pas un
slogan mais une réalité ». Il n’a toutefois pas
pu échapper aux questions de la presse sur le
départ de M. Hulot. « C’est un homme libre et
france | 7
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
▶▶▶
« L’écologie, ça n’est pas des individualités »
Entre déception, agacement, voire quasi-satisfaction, les réactions sont contrastées
chez les élus de La République en marche, après la démission de l’ex-ministre
E
ntre vraie déception, léger
agacement et quasi-satisfaction, la démission de Nicolas Hulot a suscité des réactions
contrastées au sein de la majorité,
après l’annonce de son départ du
gouvernement, mardi 28 août.
La plupart des députés La République en marche (LRM) ont veillé
à ménager l’ex-ministre de la transition écologique en assurant
« respecter » sa décision. « Nous
avons beaucoup fait avec Nicolas
Hulot. Je respecte profondément
sa personnalité comme sa décision
personnelle », a ainsi déclaré le
chef de file des élus macronistes à
l’Assemblée, Richard Ferrand, en
assurant que ses troupes « continueron [t] à agir pour la transition
écologique et solidaire avec énergie et détermination ». Un message relayé par d’autres piliers du
groupe. « Sa décision, je la regrette.
Elle renforcera notre volonté d’agir
et notre niveau d’exigence », affirme Hugues Renson, député
(LRM) de Paris. Même tonalité
chez sa collègue des Yvelines Yaël
Braun-Pivet : « Nous poursuivrons
inlassablement son action, avec
détermination et conviction. »
Au-delà de ces déclarations
consensuelles, plusieurs élus
macronistes ont mal digéré que
M. Hulot reproche à Emmanuel
Macron de ne pas avoir fait de l’environnement la priorité de son
quinquennat. Comme si les fidèles
du chef de l’Etat estimaient infondé d’intenter un tel procès à ce
dernier après un an seulement
je respecte sa liberté, a-t-il répondu. Je souhaite qu’elle n’enlève rien à son engagement et
je souhaite pouvoir compter sur celui-ci sous
une autre forme et là où il sera. » Soulignant le
travail accompli par le gouvernement en
quinze mois, le chef de l’Etat préfère se projeter vers l’avenir. « Ce que nous avons à bâtir,
c’est une société du XXIe siècle où chacun aura
sa place, pourra vivre dignement et pourra vivre avec une alimentation saine dans un environnement sain, a-t-il poursuivi. C’est un
combat qui ne se fait pas du jour au lendemain. Il implique de se confronter au réel. Il
vaut mieux que les petites phrases. Et, donc, il
implique un travail qui va se poursuivre et un
engagement sur la base de ce que j’ai promis
aux Français qui sera constant de ma part. »
Ce seront ses seuls propos sur l’affaire.
« IL AVAIT L’AIR SONNÉ »
Le premier ministre, lui, est attendu dans
l’après-midi à l’université d’été du Medef, à
Jouy-en-Josas (Yvelines), où il doit prononcer
le discours d’ouverture. Refusant de répondre aux sollicitations des journalistes, il pénètre sous le grand chapiteau de la séance
plénière, tentant non sans mal de masquer
son tracas. « Il avait l’air sonné, saluant mécaniquement ses interlocuteurs, sans allant »,
note un de ses accompagnateurs.
Edouard Philippe prend la parole, évoque
l’évolution de la dette publique, la dépense
publique, « l’incapacité répétée à prendre des
décisions de rupture », la volonté de son gouvernement d’y remédier. Il s’interrompt
alors. C’est le moment qu’il a choisi pour
évoquer le sujet du jour, sur un ton qui se
veut badin. « Il m’arrive d’écouter France Inter
le matin, dit-il dans un sourire. C’était avant
l’interview de 8 h 20. » Il confirme avoir appris « en écoutant la radio » la décision de son
ministre de la transition écologique et solidaire de quitter le gouvernement.
Pas question pour l’exécutif de se laisser déborder. Expert en communication, le président de la République s’affiche, mercredi matin, chemise blanche et sourire aux lèvres,
sur un vélo pour une promenade d’une petite
heure dans les rues de Copenhague avec le
premier ministre danois. Macron l’écolo, en
toute décontraction. Qui a parlé de crise ? p
cédric pietralunga (à copenhague)
et patrick roger
Nicolas Hulot
et Emmanuel
Macron,
lors d’un
déplacement
consacré
aux éoliennes
à Plévenon
(Côtes-d’Armor),
le 20 juin. ALBERT
FACELLY/DIVERGENCES
d’exercice du pouvoir. Le patron
des sénateurs LRM, François
Patriat, a ainsi jugé que la décision
du ministre démissionnaire
n’était « pas justifiée ». « Nicolas
Hulot ne mesure pas le chemin parcouru, les succès qu’il a obtenus, et
le nombre d’arbitrages rendus en sa
faveur avec le soutien constant du
président de la République », a affirmé le vice-président du groupe
d’étude chasse et pêche au Sénat.
Vigilants
A son tour, le patron du mouvement LRM et secrétaire aux relations avec le Parlement, Christophe Castaner, a critiqué à demimot la démission de M. Hulot, en
notant que les effets de la politique « n’étaient pas toujours immédiats », mais se mesuraient « sur le
long terme ». Et qu’il fallait donc
savoir faire preuve de patience, au
lieu de jeter l’éponge de manière
hâtive. Dans la même veine, le député LRM des Hauts-de-Seine
Gabriel Attal a souligné la « fragilité » de cet ex-ministre venu de la
société civile. Et de lancer, avec
une pointe d’amertume, en direction de M. Hulot : « Je suis sûr que
notre bilan lui fera, dans quelques
années, regretter sa décision. »
Deux des porte-parole du
groupe à l’Assemblée ont présenté son départ comme une décision strictement personnelle,
n’entamant en rien la détermination de la Macronie en matière
d’écologie. « Il choisit de ne plus
servir le gouvernement, mais nous
continuerons à servir la cause », a
affirmé la députée de Paris Olivia
Grégoire. « L’écologie, ça n’est pas
des individualités, c’est un enjeu
majeur que nous partageons et
pour lequel nous sommes mobilisés », a abondé sa collègue des
Yvelines Aurore Bergé.
Si la majorité des troupes macronistes ont pesé leurs mots, le
député LRM de Seine-Maritime
Xavier Batut, lui, assume « ne pas
regretter » le départ de M. Hulot,
avec lequel il « partage peu de
convictions ». Vice-président du
groupe d’étude chasse et territoires à l’Assemblée, ce partisan du
nucléaire reproche à l’ex-animateur d’« Ushuaïa » d’avoir « une
vision uniquement écologiste des
sujets, sans prendre en compte les
aspects économiques et les modes
de vie des Français ». Avant de fustiger son attitude : « On ne peut
pas faire avancer un pays avec un
ministre qui est prêt à démissionner à chaque arbitrage ! »
La tonalité n’est évidemment
pas la même chez les écologistes
de la majorité, qui se disent sincèrement déçus par le départ du
militant Hulot. Et en profitent
pour appeler à la mobilisation sur
l’environnement. « Plus que jamais, des transformations écologiques profondes doivent être accomplies avec engagement, persévérance et détermination », a
souligné le président de l’Assemblée, François de Rugy. Autre exécologiste convertie au macronisme, la députée de la Somme
Barbara Pompili voit dans la
décision de M. Hulot « un appel à
la réflexion et à l’action ».
Le député LRM des Bouches-duRhône François-Michel Lambert
va plus loin, en attribuant sa démission à un manque de prise en
compte des enjeux environnementaux par l’exécutif. « Le gouvernement n’a pas érigé la transition écologique au cœur de sa politique et n’en a pas fait sa priorité,
alors qu’il y a urgence à changer le
système en profondeur », déplore
cet ex-membre d’EELV. « On a
laissé Nicolas Hulot seul pendant
plus d’un an. Or ce ne sont pas un
ministre et deux secrétaires d’Etat
qui peuvent réussir à eux seuls à
sauver l’humanité », se désole
celui qui a proposé – en vain – la
création d’un poste de vice-premier ministre en charge de la
transition écologique.
Pour autant, aucun des soutiens
de M. Hulot au sein de la majorité
n’a prévu de quitter les rangs de la
Macronie. Cela ne les empêche
pas de se montrer vigilants,
comme l’explique la députée LRM
de la Haute-Marne Bérangère
Abba, membre de la commission
du développement durable à l’Assemblée : « Nous allons regarder
avec attention qui va remplacer
Nicolas Hulot et les prochains arbitrages du budget. » A défaut de
pouvoir compter sur un champion de l’écologie, populaire
auprès des Français, au sein du
gouvernement. p
alexandre lemarié
Le départ du ministre ravive les espoirs
de l’opposition de gauche
La démission de l’icône de l’écologie française laisse un vide qu’EELV, Génération.s et La
France insoumise entendent bien combler à quelques mois des européennes
C’
est un départ qui
tombe à point nommé.
La démission de Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, numéro trois du gouvernement,
laisse un vide qu’une opposition
de gauche, très divisée, entend
bien combler, neuf mois avant
les élections européennes, prévues le 26 mai 2019. En effet, La
République en marche (LRM) ne
peut plus se targuer d’avoir à ses
côtés l’icône écologiste française.
M. Hulot a regretté, mardi
28 août sur France Inter, la politique « des petits pas » du gouvernement. Avant de laisser entendre
qu’il se retirerait − au moins temporairement − de la vie politique.
Les premiers « bénéficiaires »
de la démission fracassante de
l’ancien présentateur de télévision pourraient bien être les
écologistes. Même si le débat
existe encore en interne, les
Verts devraient conduire une
liste « 100 % écologiste » aux élections de mai 2019, avec Yannick
Jadot en tête de liste. Le départ de
Nicolas Hulot du gouvernement
conforte l’eurodéputé dans sa
stratégie autonome.
« J’entends rassembler les écologistes pour les élections européennes, sur une ligne sans ambiguïté. Tous ceux qui soutiennent
nos propositions sont les bienvenus. L’écologie est au cœur du débat public, affirme M. Jadot au
Monde. Finalement, contre les
lobbys, contre le vieux monde,
pour la recherche, l’innovation, la
nouvelle industrie et des territoires ruraux vivants, c’est le programme écologiste qu’il faut suivre. » Et d’estimer que ses solutions divergent d’avec La France
insoumise (LFI), dont il critique
le repli « derrière nos frontières ».
Quant à Benoît Hamon et à son
mouvement Génération.s, qui
défendent des propositions très
proches de celles d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), M. Jadot
continue de refuser sa main tendue : « Je ne veux pas que ce scrutin soit la revanche de celui de 2017
ou la préparation de 2022, ni que
ce soit la refondation de la gauche. Je ne veux pas d’accords d’appareils qui créent la confusion. »
« Changer de paradigme »
David Cormand, le secrétaire
national d’EELV, juge, quant à lui,
que Nicolas Hulot a exprimé ce
que les écologistes disent depuis
longtemps : « Tant que l’écologie
n’est qu’un axe de programme, ça
ne marche pas. L’écologie politique nécessite de changer de
paradigme. C’est incompatible
avec le modèle productiviste et la
mondialisation libérale défendus
par Emmanuel Macron. »
Génération. s veut se différencier de ses frères ennemis écolos
sur la « dimension sociale ». Pour
les hamonistes, le choix d’EELV
est un « repli identitaire » qui
laisse en jachère l’écologie de
gauche. La démission de Nicolas
Hulot est donc l’occasion pour la
« CE DÉPART
AFFAIBLIT SURTOUT
LRM, MAIS CELA
N’EST PAS SÛR
QUE CELA RENFORCE
LES AUTRES »
JÉRÔME FOURQUET
directeur du département
opinion de l’IFOP
jeune formation de rebondir sur
ces thématiques.
Surtout, elle pourrait finir de
convaincre Benoît Hamon de se
lancer dans la bataille, en prenant
la tête de liste. L’ancien socialiste
hésite depuis plusieurs semaines,
comme il l’a laissé entendre dans
un entretien au Journal du dimanche du 26 août. « On va hausser le
ton sur le fond et les propositions »,
promet Guillaume Balas qui « codirige » Génération. s avec l’écologiste Claire Monod. Il continue : « Il
faut organiser un grand mouvement de masse, citoyen, pour peser
sur la politique du gouvernement. »
Pas question pour les « insoumis » de laisser leurs concurrents
prendre la main sur les thématiques écologiques. Le mouvement
de Jean-Luc Mélenchon s’est depuis longtemps converti à l’écosocialisme et à la planification écologique. L’ancien candidat à la présidentielle a d’ailleurs fait de l’écolo-
gie l’axe majeur de son discours
du 25 août, lors de l’université d’été
de son mouvement, réuni à Marseille. Sorte de signal pour dire que
la campagne des européennes
sera fortement teintée de vert.
« Le départ de Nicolas Hulot
amène une clarification politique
bienvenue. C’est une sanction très
forte de la politique d’Emmanuel
Macron », avance Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne et
qui a animé la campagne sur la
sortie du nucléaire il y a six mois.
Elle insiste sur le fait que LFI a
comme spécificité de « faire le
lien entre transition écologique,
urgence sociale et démocratique »
et se targue que sa formation soit
la « seule force qui parle d’écologie
au Parlement européen ».
Mais tous ces espoirs suscités
par le retrait de Nicolas Hulot risquent bien d’être déçus. « Ce départ affaiblit surtout LRM, mais
cela n’est pas sûr que cela renforce
les autres. L’OPA d’Emmanuel
Macron sur le centre gauche
social-démocrate et écologiste
marque, en tout cas, un coup
d’arrêt. Voire un retour à la case
départ, note Jérôme Fourquet,
directeur du département opinion de l’IFOP. L’espace entre LFI
et LRM − jadis occupé par EELV et
le PS − reste vacant. Mais le PS est
encore convalescent, Génération.s n’émerge pas, LFI plafonne
et EELV est durablement affaibli. »
La voie de la guérison semble
encore longue. p
abel mestre
8 | france
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT
Les dernières heures d’un ministre
C’est une humiliation supplémentaire, face au lobby des chasseurs, qui aurait provoqué le départ de l’écologiste
RÉCIT
« RESTER, C’ÉTAIT
VALIDER L’ACTION DU
GOUVERNEMENT SUR
L’ÉCOLOGIE, PARTIR,
C’ÉTAIT PRENDRE
LE RISQUE QU’IL Y EN
AIT MOINS ENCORE »
N
icolas Hulot est resté
plus d’un an sur une ligne de crête. Partir ou
rester au sein du gouvernement… « Un sacré dilemme,
parce qu’il n’y a pas de bon choix »,
disait-il souvent à son ami Matthieu Orphelin, l’ancien porte-parole de sa fondation devenu député (LRM) du Maine-et-Loire. Et
puis, mardi 28 août, il a démissionné en direct sur France Inter,
sans prévenir ni le président, Emmanuel Macron, ni le premier ministre, Edouard Philippe, ni ses
conseillers, ni ses amis, ni même
sa femme. A 63 ans, il a « sauté »
comme il sautait en parachute
au-dessus de paysages menacés,
lors des tournages pour Ushuaïa,
cette émission qui l’a rendu célèbre, avant de devenir, en 2017,
l’un des membres les plus emblématiques du gouvernement.
Si l’on veut comprendre ce qui a
provoqué sa décision, sans doute
faut-il revenir à un incident survenu la veille. Ce n’est ni une défaite grave, ni un arbitrage important comme peuvent en perdre
tous les ministres, juste une humiliation supplémentaire qui a,
sans doute, provoqué un départ
déjà en gestation depuis des mois.
« Eclats de voix »
Il est près de 16 heures, lundi
27 août, quand un petit groupe se
retrouve dans le vestibule situé au
premier étage de l’Elysée, à quelques mètres du bureau présidentiel. Nicolas Hulot et son secrétaire d’Etat Sébastien Lecornu doivent ficeler les derniers points de
la réforme de la chasse, préparée
depuis six mois. Antoine Peillon,
le conseiller énergies, environnement et transport de l’Elysée, est
là, de même que François Patriat,
sénateur (LRM) de la Côte-d’Or et
« M. Chasse » du parti présidentiel, ainsi que quatre responsables
de la Fédération nationale des
chasseurs (FNC) : Willy Schraen,
son président, Alain Durand, le vice-président de la FNC, son trésorier, Pascal Sécula, et Thierry
Coste, le « conseiller politique » de
la FNC. Des yeux bleus perçants,
beaucoup d’entregent, Coste est le
lobbyiste en chef, un habitué des
palais de la République.
Emmanuel Macron est en retard,
mais, affirme ce même Thierry
Coste, « l’ambiance était excellente,
sans aucune tension. Tout le
monde papotait avec tout le
monde en attendant le président ».
Vers 16 h 30, ce dernier ouvre la
séance dans le salon vert qui
jouxte son bureau. Ironie du hasard, MM. Hulot et Coste se font
face à la longue table. La discussion
s’engage, elle va durer près de deux
heures. Baisse du prix du permis,
encadrement de la police de la
chasse, zoom sur les chasses traditionnelles ou la chasse à courre,
tout est passé en revue.
« A aucun moment, Nicolas Hulot
n’a fait part du moindre problème
ou de la moindre opposition », assure M. Coste. Ce n’est pas tout à
fait vrai. Deux points au moins
provoquent sa ferme réticence : la
baisse du prix des permis, de
400 euros à 200 euros, et la conservation des chasses traditionnelles. Nicolas Hulot souhaite des
sanctions plus fortes, afin de lutter contre la souffrance animale.
La plupart des décisions ont cependant été arrêtées en amont. Le
matin même, un dernier point a
été fait au ministère de l’environnement, dans le bureau de Sébastien Lecornu, avec les représentants de la FNC, Thierry Coste en
tête, mais aussi le conseiller environnement de l’Elysée et des
conseillers de Nicolas Hulot. A
MATTHIEU ORPHELIN
député LRM
ver la protection de l’environnement, force est de constater que le
pays fait preuve de moins d’allant
lorsqu’il s’agit de renoncer à son
modèle de développement.
Au Parlement européen, les écologistes sont très minoritaires. En
France, ils sont divisés et souvent
très critiques à l’égard de ce ministre dont ils ne cessent de douter
de l’efficacité. Sur le glyphosate,
Nicolas Hulot joue pourtant un
rôle essentiel dans le refus du
gouvernement de s’aligner sur la
proposition de la Commission
européenne d’autoriser ce pesticide pendant dix ans, obtenant
que le délai soit ramené à cinq ans
en France. Il met sa démission
dans la balance sur l’aéroport de
Notre-Dame-des-Landes (LoireAtlantique), avant son abandon
par le gouvernement en janvier.
Nicolas Hulot,
au ministère
de la
transition
écologique
et solidaire,
le 26 octobre
2017.
MARION POUSSIER
POUR « LE MONDE »
l’Elysée, pourtant, une fois M. Macron parti, Sébastien Lecornu, qui
a déjà franchi la porte, « entend
des éclats de voix », rapporte un
des conseillers du secrétaire
d’Etat. Nicolas Hulot s’insurge
contre la présence du lobbyiste
dans la délégation des chasseurs.
L’a-t-il fait devant M. Macron luimême ? C’est ce qu’il confie le lendemain, en marge de son intervention sur France Inter, au chroniqueur politique Thomas Legrand : « Quand il a demandé à
Emmanuel Macron “Pourquoi un
lobbyiste était là ?”, Emmanuel Macron lui a répondu : “Je ne comprends pas comment il est rentré” », rapporte celui-ci.
L’affaire n’est pas si anecdotique. Pour ce ministre qui est le
seul, avec son collègue de l’intérieur, Gérard Collomb, à avoir le
statut de ministre d’Etat, elle a
tout d’une humiliation. Et ce n’est
pas la première… Le 24 juillet, déjà,
Emmanuel Macron avait reçu Brigitte Bardot sans l’avoir prévenu.
« Moi qui n’étais pas une fervente
de Macron, j’ai été très étonnée de
voir l’attention, le sérieux et la
bonne disposition qu’il a eus
envers nous », avait déclaré l’ancienne actrice devenue ardente
défenseure des animaux. Trois
semaines plus tard, elle étrillait
M. Hulot, qualifié de « lâche de
première classe ! », d’« homme
qui agit comme s’il n’avait aucun
« JE CRAINS QU’ICI
ET AILLEURS, NOUS
NOUS ENTÊTIONS
À SACRIFIER L’AVENIR
AU PRÉSENT »
NICOLAS HULOT
pouvoir ». « Cela a été une petite
vexation supplémentaire », estime
le député européen Pascal Durand, un ami de l’ancien présentateur télé.
On aurait tort, cependant, de
s’en tenir à cela. Car les doutes du
ministre se sont exprimés bien
avant et sur des réformes – ou des
absences de réformes – bien plus
essentielles. Quelques semaines
après son arrivée au ministère,
pris par le sentiment d’urgence
face à l’ampleur des dossiers à
gérer, il avait obtenu deux secrétaires d’Etat pour le seconder,
Brune Poirson et Sébastien Lecornu. « Mais il voyait au fur et à
mesure les choses lui échapper »,
souligne son ami Gérard Feldzer,
expert en aéronautique. Réduction de la place de l’énergie nucléaire, limitation des pesticides,
préservation des espèces, chaque
fois son ministère s’est retrouvé
au carrefour d’intérêts puissants et contradictoires. Malgré
son énergie et sa volonté, ce ministère fut comme un long calvaire pour cet homme qui, en octobre 2017, avait annoncé au
Monde qu’il se donnait un an
pour voir s’il était « utile ».
Lors du déplacement du chef de
l’Etat à la conférence climat de
Bonn (Allemagne), en novembre 2017 (COP23), le contraste est
saisissant entre un Macron tout
sourire enchaînant les selfies, et
un Hulot éteint. Les avancées,
quand il y en a, se font à petits pas.
Le 8 novembre 2017, devant les sénateurs qui viennent de tailler en
pièces, à coups de dérogations,
son projet de loi sur la fin des hydrocarbures, il déclare, le visage
décomposé : « Je crains qu’ici et
ailleurs, nous nous entêtions à sacrifier l’avenir au présent. Certains
diront que [cette loi] n’était pas
grand-chose. Eh bien, ce pas grandchose, on n’y arrive même pas. »
« Pas de colère, mais de la honte »
Convaincu de l’importance des
questions alimentaires, il vit très
mal d’être évincé de l’organisation et de la conduite des Etats généraux de l’alimentation (EGA)
au profit du ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, son plus
implacable adversaire. Celui-ci
bénéficie du soutien de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricole (FNSEA), mais
également d’Emmanuel Macron,
soucieux de ménager les agriculteurs. Ce sera l’une de ses plus
grosses colères, exprimée dans le
huis clos de son cabinet.
Exclu de la première partie des
EGA, consacrée à la création de la
valeur des produits agricoles et à
sa répartition, Nicolas Hulot
aurait dû prendre la main sur la
deuxième partie, qui porte sur les
modes alimentaires, la transformation et les choix de consommation… Ce n’est pas le cas, et le ministre n’a plus comme recours que
de snober la conférence de clôture
de ces EGA, le 21 décembre 2017. Le
soir même, il confie au Monde : « Je
considère que les conclusions ne
sont pas à la hauteur de la qualité
du travail extraordinaire et des propositions qui ont été faites dans les
ateliers. Je ne vais donc pas aller
faire le beau ou aller dire dans un
micro que le compte n’y est pas. »
Le 21 mars, alors qu’il annonce la
mort du dernier rhinocéros blanc
à l’Assemblée nationale, il recueille
une standing ovation en appelant
à un « sursaut d’indignation » face
à l’extinction du vivant. « Moi, ça
ne me provoque pas de la peine, pas
de colère, [mais] de la honte », lance-t-il aux députés d’une voix
blanche. « Oui, je vais vous présenter un plan biodiversité dans les semaines qui viennent, ajoute-t-il,
mais très sincèrement, tout le
monde s’en fiche, à part quelquesuns. » Si les Français disent approu-
Multiples alertes
Mais plusieurs figures d’Europe
Ecologie-Les Verts (EELV) lui reprochent le recul de l’exécutif sur
les perturbateurs endocriniens, le
CETA (accord économique et
commercial global entre l’Union
européenne et le Canada) ou le
nucléaire. « Tous les jours, ses propres amis écolos l’accablaient », regrette son ami Jean-Paul Besset,
un ancien journaliste du Monde
qui l’a rejoint en 2006. Sans parti
ni mouvement pour le soutenir,
Nicolas Hulot se retrouve souvent
bien seul, lorsqu’il s’agit de batailler à l’Assemblée.
Cet homme est un angoissé, un
pessimiste actif, tenaillé par la
conscience du danger qui menace
la planète. « Cela me réveille la
nuit », confie-t-il à ses proches.
Quand les pros de la politique se
satisfont d’être ministres, lui s’interroge sur son utilité. « Très souvent, nous avons discuté de l’opportunité pour lui de rester ou pas
au gouvernement, témoigne le député Matthieu Orphelin. Rester,
c’était valider l’action du gouvernement sur les dossiers écologiques,
mais partir, c’était prendre le risque
qu’il y ait moins d’action encore. »
A l’Elysée, Emmanuel Macron a
pris l’habitude de lui envoyer de
petits gestes d’amitié. « Mais chaque fois que le ministre passait à la
radio, reconnaît un membre de
son cabinet, on l’écoutait avec une
forme d’appréhension, bien conscient de ses doutes et de ses tentations. » Même son secrétaire
d’Etat, Sébastien Lecornu, doit
bien l’avouer : « Il m’a toujours dit
qu’il ne prenait aucun plaisir dans
cet engagement ministériel et
même dans la politique », a-t-il indiqué mardi, sur RTL.
Tout le mois d’août, depuis la
Corse puis la Bretagne, où il avait
pris quelques jours de repos, Nicolas Hulot a remâché son dilemme. Il aurait voulu que la
société s’approprie la cause écologique, mais il a dû constater que,
malgré les multiples alertes – été
caniculaire, incendie, migrations
climatiques –, les consciences
n’avaient pas intégré, comme lui,
ce sentiment d’urgence. p
raphaëlle bacqué
(avec les services france
et planète)
france | 9
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
▶▶▶
Thierry Coste, le lobbyiste qui a chassé l’écologiste
Le conseiller de la Fédération nationale des chasseurs, proche du chef de l’Etat, était la bête noire de Hulot
C’
est vraiment trop
d’honneur que me
fait Nicolas Hulot ! »
Derrière le ton faussement indigné pointerait presque une note de plaisir dans la
voix de Thierry Coste. Le « conseiller politique » de la Fédération
nationale des chasseurs (FNC),
autrement dit son lobbyiste en
chef, serait donc la goutte d’eau
qui a fait déborder le vase Hulot.
Même s’il n’en a pas fait la principale raison de sa démission du
gouvernement, l’ex-ministre de la
transition écologique et solidaire a
expliqué, mardi 28 août sur France
Inter, que la présence du lobbyiste
à une réunion à l’Elysée, la veille,
sur la réforme de la chasse, avait
« achevé » de le convaincre de partir. « Pour moi, c’est symptomatique de la présence des lobbys dans
les cercles du pouvoir. Il faut à un
moment ou à un autre poser ce
problème sur la table parce que
c’est un problème de démocratie :
qui a le pouvoir, qui gouverne ? »,
s’est interrogé Nicolas Hulot.
Thierry Coste, grand manipulateur de la politique rurale du gouvernement et tombeur de la figure vedette de la lutte pour l’environnement depuis près de
trois décennies ? Le raccourci est
flatteur, mais le costume un peu
grand, estime l’intéressé. « Arrêtons les fantasmes, je ne suis qu’un
beau prétexte, comme la chasse
l’est aussi, pour expliquer la démission de Nicolas Hulot », balaie
auprès du Monde le lobbyiste
quand on l’interroge sur son rôle
dans cet événement politique.
On prête beaucoup à Thierry
Coste et lui n’y est pas pour rien,
qui adore distiller lors de ses rendez-vous donnés à L’Esplanade,
« Nous ne le regretterons pas »
Peu de regrets dans le monde agricole après la démission de
Nicolas Hulot. Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération
paysanne, a déclaré dans Ouest-France qu’il était « un ministre
hors sol, qui n’a pesé d’aucun poids sur l’agriculture ». « Sa démission est un non-événement, nous ne le regretterons pas »,
a-t-il ajouté. Si Christiane Lambert, présidente de la FNSEA,
a décrit un ministre à qui « on pouvait parler » et qui « écoutait »,
elle estime que ce sont surtout les ONG qui l’ont découragé
et qui « l’ont poussé à bout (…) en lui reprochant de ne pas aller
assez vite sur beaucoup de sujets ».
un restaurant du quartier des
Invalides, à quelques pas des bureaux de sa société Lobbying et
Stratégies, des anecdotes aux
journalistes sur sa prétendue influence auprès des puissants.
« Que Nicolas Hulot dise que je suis
un méchant lobbyiste me fait bien
rire. Qu’a-t-il fait, lui, pendant des
années, si ce n’est du lobbying avec
sa fondation financée par des industriels ? Lui aussi a parlé comme
moi à tous les présidents pour
essayer de faire avancer les intérêts qu’il défend », répond le lobbyiste. S’il « regrette » le départ de
son meilleur ennemi, il observe
que celui-ci « n’a jamais su assumer le rapport de force ».
Dans le sens du vent
Cette affaire a fait jaillir en pleine
lumière cet homme de l’ombre
qui réussit l’exploit de survivre à
toutes les alternances politiques
depuis le milieu des années 1980.
Au fil des décennies, cet ancien
agriculteur de 62 ans, passé par le
trotskisme dans sa jeunesse, s’est
tissé un solide carnet d’adresses
auprès de responsables politiques
de gauche, de droite comme d’extrême droite. Parmi ses clients, on
trouve, outre la FNC, sa vitrine officielle, des fabricants d’armes ou
des puissances étrangères (Russie, Tchad, Gabon, Arabie saoudite, entre autres), sur lesquels il
Transition énergétique, bien-être
animal… des chantiers inachevés
s’épanche beaucoup moins que
sur les disciples de saint Hubert.
Ce « Machiavel de la ruralité »,
comme il aime à se décrire, est
passé maître dans l’art de naviguer sur l’échiquier politique, toujours dans le sens du vent. Directeur de campagne de Jean SaintJosse, le candidat de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT) à
la présidentielle de 2002, Thierry
Coste conseille à la même époque
et en sous-main Jacques Chirac.
Rebelote en 2007, où il fait officiellement la campagne de Philippe de Villiers, mais rejoint
Nicolas Sarkozy, sitôt celui-ci élu.
En 2012, il quitte ce dernier pour
François Hollande, le favori de
l’élection. Et en 2017, alors qu’il a
ses entrées dans l’équipe de François Fillon, il décide finalement de
rallier Emmanuel Macron. « Je
vais là où mes intérêts et ceux de
mes clients seront le mieux représentés. On peut dire que je suis un
mercenaire, mais moi, au moins, je
l’assume », a-t-il l’habitude de résumer dans un grand sourire.
C’est son « copain », le sénateur
(LRM) François Patriat, qui l’a présenté au chef de l’Etat, à l’été 2016.
Les deux hommes se connaissent
depuis le gouvernement Jospin
quand le premier, alors député,
était en charge d’une mission sur
la chasse, et que le second officiait
déjà pour la FNC. « Thierry, c’est un
« ON PEUT DIRE
QUE JE SUIS UN
MERCENAIRE, MAIS
MOI, AU MOINS,
JE L’ASSUME »
THIERRY COSTE
lobbyiste
pote, confie l’élu de Côte-d’Or. En
affaire, il est sans pitié mais il est
toujours cash. Quand il tire, c’est de
face et entre les deux yeux. » François Patriat, lui-même chasseur,
aime d’ailleurs raconter que son
ami est « un chasseur terrible », qui
« n’aime tirer que le gros gibier » et
qui « tire toujours pour tuer ».
Depuis le début du quinquennat, Thierry Coste murmure donc
à l’oreille du chef de l’Etat sur les
dossiers cynégétiques. Avec succès, puisqu’il vient d’obtenir du
gouvernement la baisse du prix
du permis national de chasse, que
les chasseurs réclamaient depuis
de nombreuses années. L’alliance
peut étonner entre le jeune président censé incarner un renouveau et le lobbyiste, symbole de
« l’ancien monde » politique prétendument révolu. « Sur le papier,
rien n’était fait pour que ça colle,
reconnaît Thierry Coste. Emma-
nuel Macron est énarque, ancien
banquier d’affaires, entouré de
technos parisiens, tout ce que je
déteste normalement. » Mais,
selon le conseiller de la FNC, le
président « séduirait une chaise »
et a « une qualité rare : c’est quelqu’un avec qui on peut dealer et
qui sait trancher, sans faire de sentiment, comme moi ».
Avec François Patriat, Thierry
Coste a également convaincu Emmanuel Macron de relancer les
chasses présidentielles. Autant de
signes politiques envoyés au quelque 1,2 million de chasseurs que
revendique la FNC, et qui sont des
voix électorales potentielles dans
le milieu rural au sein duquel le
chef de l’Etat n’est pas le plus populaire. Bien sûr, le lobbyiste était
aux premiers rangs, en décembre 2017, quand le président de la
République, venu au château de
Chambord fêter son anniversaire,
en avait profité pour assister à un
« tableau » – l’hommage rendu au
gibier après la chasse – dans la forêt du prestigieux domaine. « Une
première depuis Giscard ! », souligne Thierry Coste, qui se souvient : « Quand le président est arrivé, la nuit était tombée. Il faisait
très froid, la forêt était dans le
brouillard et les chasseurs éclairaient aux flambeaux les sangliers
tués. C’était magique ! » p
Tarifs 01/01/18
1 parution
Forfait 5 lignes
Forfait 10 lignes
Bonnes Adresses
ANTIQUITéS
I
« Une forme de mystification »
Il a toutefois laissé entendre que
son incapacité à s’imposer sur ce
dossier, face au chef de l’Etat,
Emmanuel Macron, et au premier
ministre, Edouard Philippe, avait
pesé sur son choix. Il ne pouvait
plus s’accommoder, sous peine
de participer à « une forme de
mystification », du flou entretenu
par ses interlocuteurs « quand on
rentre dans des choses très concrètes, sur la programmation pluriannuelle de l’énergie, sur les réacteurs
[à fermer] qu’il faut nommer ».
Le sujet est d’autant plus brûlant que Nicolas Hulot devait présenter, avant la fin de l’année – il
laisse donc le chantier inachevé –,
la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) de la
France, couvrant les périodes 2019-2023 et 2024-2028. Il
s’agit de la feuille de route qui doit
permettre d’atteindre les objectifs de la loi de transition énergétique de 2015 : réduction de la
consommation globale, montée
en puissance des renouvelables,
baisse à 50 % (contre plus de 75 %)
de la part de l’atome dans la production d’électricité.
Une première bataille avait été
perdue, avec l’abandon, annoncé
par Nicolas Hulot en novembre 2017, de l’échéance de 2025
pour parvenir à ce seuil de 50 %.
Tout porte à penser que l’ex-ministre était sur le point d’essuyer
un nouveau revers.
Lui-même jugeait nécessaire,
pour être crédible, que la PPE comporte un « calendrier précis », avec
le nombre mais aussi le nom des
réacteurs à fermer, parmi les cinquante-huit aujourd’hui en service, pour amorcer la décrue du
nucléaire. Les arbitrages que s’apprêtent à rendre les chefs de l’Etat
et du gouvernement n’allaient
probablement pas dans ce sens.
Sans préjuger de la position – et
du pouvoir d’influence – du (ou de
la) ministre qui succédera à M. Hulot, on peut donc s’attendre à ce
que la feuille de route énergétique
renvoie à plus tard les décisions
sur les arrêts de réacteurs. Tout au
plus pourrait-il être indiqué un
nouvel « horizon », autour de 2035,
pour ramener la part de l’électricité d’origine nucléaire à 50 %.
Reste à savoir si la PPE exaucera
le vœu d’EDF, qui souhaite la mise
HULOT A FUSTIGÉ,
SUR LE NUCLÉAIRE,
« CETTE FOLIE INUTILE
ÉCONOMIQUEMENT,
TECHNIQUEMENT,
DANS LAQUELLE ON
S’ENTÊTE »
en chantier rapide d’un second
EPR, en plus de celui de Flamanville (Manche). « Si je m’en vais, il
va y avoir trois EPR de plus dans les
prochaines années », aurait déclaré à Libération Nicolas Hulot,
début août, des propos publiés
mardi après qu’il a décidé de passer la main. Sur d’autres questions, moins visibles pour le moment que celle du nucléaire, le ministre avait perdu des arbitrages
dernièrement, ce qui l’avait, témoigne son entourage, irrité.
Ainsi, pratiquement évincé des
Etats généraux de l’alimentation,
à l’automne 2017, dirigés alors par
le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, il avait souhaité
faire du bien-être animal une
cause importante de son ministère. Il avait proposé la tenue d’une
conférence de citoyens sur ce
thème. Des contacts avaient été
pris pour en organiser le comité de
pilotage, mais, las, l’opposition du
ministère de l’agriculture et, semble-t-il, du ministère de la recherche, ont mis fin à cette ambition.
Matignon a écarté la proposition.
De même, sur l’artificialisation
des sols, un dossier évoqué mardi
sur France Inter par M. Hulot pour
justifier sa démission, il avait demandé, dans le cadre du projet de
loi ELAN, déjà approuvé par les sénateurs fin juillet, à ce que l’objectif de zéro artificialisation nette
soit réaffirmé et daté. Mais rien de
concret n’y figure, regrette-t-on
au ministère de l’écologie, et de
dénoncer la pression du ministère de la cohésion des territoires.
Il en va de même dans d’autres
dossiers comme le plan vélo, appelé de ses vœux par M. Hulot, et
absent du plan gouvernemental
pour les transports propres, présenté en juillet. p
rémi barroux
et pierre le hir
Tél. : 01 57 28 38 52
Professionnels
65€ HT
110€ HT
Particuliers
65€ TTC
110€ TTC
Reproduction interdite
Les nombreux arbitrages perdus par Nicolas Hulot ont pesé sur son choix
l y avait les couleuvres déjà
avalées mais, très probablement aussi, des décisions à
venir du gouvernement sur des
dossiers qui tenaient à cœur au
désormais ancien ministre de la
transition écologique et solidaire.
Et Nicolas Hulot semblait avoir
perdu de nombreux arbitrages,
ces dernières semaines.
Nul doute que la question du
nucléaire a joué un rôle important dans sa décision de jeter
l’éponge. En évoquant, sur France
Inter, mardi 28 août, les raisons de
son renoncement, Nicolas Hulot
n’y a fait que de brèves allusions,
en fustigeant « cette folie inutile
économiquement,
techniquement, dans laquelle on s’entête ».
Une sortie faisant écho à sa dénonciation, en juin, de « la dérive »
de la filière nucléaire.
bastien bonnefous
BIJOUX
PERRONO-BIJOUX
--------------
ACHÈTE
Mobilier de toutes époques
Pianos et billards anciens
Manteaux de fourrure
Sacs à main de marque
Foulards et vêtements de marque
Briquets Dupont, Cartier ...
Bijoux or, argent, fantaisies
Cuivres et étains anciens
Argenterie & Ménagères
Bibelots de vitrine & divers
Tableaux, gravures & lithos...
livres, photos & papiers anciens
Sculptures et vases chinois
Bouddhas, coraux, Jades
Tapis et tapisseries
Trophées de chasse
Pendules et horlogeries
Vieux vins et champagnes
Maison Charles Heitzmann
01 40 55 46 15
DÉPLACEMENT ET ESTIMATION
GRATUITS SUR TOUTE LA FRANCE
Paiement comptant immédiat
charlesheitzmann@free.fr
www.antiquaire-heitzmann.fr
x
Deunces
o es
n
n
a ant
pay
Une e*
rt
offe
ACHAT AU DESSUS
DE VOS ESTIMATIONS
ET EXPERTISES
« ART D’ASIE » :
CHInE, JAPOn
ET MOyEn-ORIEnT
Anciens. Occasions argenteries.
Brillants. Pierres précieuses.
Création & transformation
réparations. Achats ventes.
Echanges sélectionné par le guide
PARIS PAS CHER
--------------
OPÉRA : angle bd des Italiens
4, rue de la Chaussée d’Antin
Tél : 01 47 70 83 61
ÉTOILE : 37, avenue Victor Hugo
ACHÈTE LIVRES ANCIENS
du 15e au 20e siècle, bibliothèques
d’érudits, éditions originales,
sciences, voyages, etc., livres 20e
illustrés : Chagall, Miso, Dali...
Tél. 06 80 06 54 24
hubert.hoppenot@orange.fr
LOCATIONS
SAISONNIÈRES
Tél : 01 45 01 67 88
06.07.55.42.30
P. MORCOS
EXPERT CnE
✶ Porcelaines et Bronzes
✶ Cristal de Roche
✶ Corail et Ivoires Anc.
✶ Jade blanc et couleurs
✶ Cornes et laques
✶ Peintures et Tissus anc.
✶ Manuscrits et Estampes
DEPLACEMENT
PARIS – PROVINCE
morcospatrick@orange.fr
Ouverts les lundis
LIVRES
LIBRAIRE ACHÈTE
Service de presse, livres modernes,
essais, beaux-arts, livres anciens,
Pléiades, successions.
06 80 43 82 70
LIBRAIRE ACHÈTE
livre moderne, beaux arts, photos,
pléiades, sciences humaines,
histoire.
GOLEN 06 30 49 93 94
RUBRIQUE BONNES AFFAIRES
POUR VENDRE,
VOULEZ-VOUS LE BON PLAN
OU LE MEILLEUR ?
&'
FORFAIT LIGNAGE
à partir de 65 €HT
FORFAIT MODULES
à partir de 300 €HT
*offre valable jusqu’au 31/12/2018 inclus
&'
marie-cecile.bernard@mpublicite.fr
Tél. : 01 57 28 29 94
Nouveau ! DETOX NUMERIQUE
près de Buis (26) ds magnif
propr. 2ha sans wifi ni radio
ni TV. Tél portable, ordi, tablet
interdits (Tél fixe fourni)
1 studio ind 26m2 (ch lit 140,
bain, wc sép, sal/cuisine),
terrasse 10m2, salon ext 14 m2,
piscine sauna.Yoga, méditation
mass., bridge. 440 euros sem.
Tél. : 04 75 28 58 70
ACHATS
L’IMMOBILIER 100%
ENTRE PARTICULIERS
Acheteurs Français et Européens
Recherch. tous types de biens
entre particuliers. LMO
0 800 141 160
Service & appel gratuits
10 | france
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT
Remise de l’Ordre national du mérite par le président Jacques Chirac, le 17 février 2003. DANIEL JANIN/AFP
Avec le candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy, le 31 janvier 2007. REMY DE LA MAUVINIÈRE/AP
Lors de la COP21, au Bourget, auprès de François Hollande, le 1er décembre 2015. PHILIPPE WOJAZER/AP
Sommet sur les interconnexions énergétiques, le 27 juillet 2018, à Lisbonne. ARMANDO FRANCA/AP
La fin d’une aventure politique
Eminence grise de plusieurs présidents, Nicolas Hulot a longtemps hésité à accepter un poste de ministre
S
ans doute a-t-il mis un
terme définitif à son expérience en politique.
Nicolas Hulot, 63 ans,
quitte le ministère de la transition
écologique et solidaire un peu
plus d’an après avoir gagné l’hôtel
de Roquelaure. Un passage éclair
pour ce militant écologiste qui
longtemps hésita à franchir le pas.
Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy,
François Hollande, avaient tenté
en vain d’accrocher ce trophée au
fronton de leur gouvernement. Si
Nicolas Hulot a finalement accepté l’offre d’Emmanuel Macron
en mai 2017, c’est qu’il y voyait « la
dernière occasion » pour lui de
construire « un nouveau modèle »
de société plus durable. Combien
de temps allait-il tenir ? Les doutes sur sa longévité ont surgi sitôt
sa nomination. Une question de
jours ou de mois, affirmait-on.
Trop torturé, trop exigeant, trop
impulsif, expliquaient ses amis
comme ses détracteurs. Quinze
mois ont emporté sa décision.
La politique et Nicolas Hulot,
c’est une longue histoire d’attirance et de répulsion, d’envie et
de blessure, d’engagement et de
renoncement. L’ancien présentateur d’« Ushuaïa » prend son bâton de pèlerin à la fin des années
1990. Ses voyages autour du
monde pour ses émissions télévi-
sées l’ont convaincu de la dégradation accélérée de l’environnement et de la nécessité d’alerter
l’opinion publique et de mobiliser
les responsables politiques.
Au faîte de sa popularité, il commence à chuchoter à l’oreille du
président Jacques Chirac. Ce dernier considère que Nicolas Hulot
« est le seul qui sait de quoi il parle ».
Lorsqu’il était maire de Paris, il a
fait voter une subvention à la Fondation Ushuaïa créée par l’ancien
animateur en 1990. Les deux hommes qui se tutoient se rencontrent
désormais régulièrement à l’Elysée les dimanches après-midi.
Nicolas Hulot accompagne le chef
de l’Etat au Sommet de la Terre
à Johannesburg (Afrique du Sud),
en 2002, où le président français
met en garde les leaders mondiaux dans une fameuse formule
inspirée par son conseiller de l’ombre : « Notre maison brûle et nous
regardons ailleurs. »
« Il n’aime pas le conflit »
Jacques Chirac lui propose alors
le ministère de l’environnement.
Nicolas Hulot a 47 ans. Il décline,
trop attaché à son indépendance,
à sa liberté de parole. Mais il poursuit son dialogue et convainc le
président d’inclure dans la
Constitution la charte de l’environnement en 2005.
S’IL A ACCEPTÉ
L’OFFRE DE MACRON,
C’EST QU’IL Y VOYAIT
« LA DERNIÈRE
OCCASION » POUR LUI
DE CONSTRUIRE « UN
NOUVEAU MODÈLE »
DE SOCIÉTÉ
En 2007, le militant est tenté
d’aller plus loin et d’entrer dans la
course à la présidentielle, puis
recule in extremis devant l’obstacle. Il laisse une empreinte en
poussant tous les candidats, à
l’exception de Jean-Marie Le Pen,
à signer son « Pacte écologique »,
une initiative qui inspirera le futur Grenelle de l’environnement
organisé par le ministre de l’environnement de Nicolas Sarkozy,
Jean-Louis Borloo.
Des regrets ? En 2011, il se décide
et se porte candidat à la primaire
organisée par les Verts en vue de la
présidentielle de 2012. Sa campagne tourne au désastre. « Il pensait
qu’il était prêt, racontait au Monde,
en décembre 2014, l’eurodéputé
Pascal Durand, l’un de ses proches.
Mais il s’était seulement mis
d’accord avec lui-même. Il n’aime
pas le conflit. Pendant la primaire,
il n’a pas voulu taper sur ses adversaires, alors qu’en face ils ne s’en privaient pas. » Eva Joly, sa concurrente, rassemble près de 60 % des
suffrages. Il sort de l’aventure défait et profondément meurtri.
Le perdant ne quitte pas tout à
fait le monde politique. François
Hollande, nouvellement élu, lui
propose de rejoindre l’Elysée
en 2012 au titre d’« envoyé spécial
du président de la République pour
la protection de la planète », dans
la perspective de la conférence
internationale sur le climat, la
COP21, qui se tiendra près de Paris
en décembre 2015.
Il raconte avoir mis un an à comprendre les codes du Château, des
Nations unies, de la diplomatie, à
trouver ses marques. Ce n’est pas
son univers, il se sent un « ovni »,
mais « cette mission, confie-t-il,
était un instrument inespéré par
rapport à mon engagement. J’avais
une position assez inédite, avec un
pied dehors et un pied dedans,
dans l’ombre et dans la lumière, qui
me permettait sans provoquer de
miracle ou de révolution écologique de faire bouger les choses ».
Une « vraie relation de
confiance » s’est nouée entre
MM. Hulot et Hollande, témoigne
Vincent Feltesse, qui occupait
alors le poste de conseiller politique du président socialiste. Pour
autant, le militant écologiste ne
s’écartait jamais du cadre de la
COP21, déclinant les propositions
ministérielles de François Hollande et n’intervenant pas dans
les autres dossiers, comme celui
de l’aéroport de Notre-Dame-desLandes (Loire-Atlantique), qui faisait déjà débat. Dès l’accord de Paris sur le climat conclu fin 2015, ce
« grand brûlé de l’action politique »,
selon Vincent Feltesse, reprend sa
liberté, mais sans avoir été au bout
de l’aventure politique.
Un « optimiste désespéré »
La tentation de se porter personnellement candidat à la présidentielle de 2017 le taraude de nouveau et il organise autour de lui
une task force, vouée à mobiliser
la société civile sur son nom. Pourtant, face à l’âpreté de la bataille
présidentielle à venir, il renonce
brutalement, le 5 juillet 2016, à
« endosser l’habit de l’homme providentiel et présidentiel », laissant
ses troupes dans le désarroi.
Ces tiraillements ont toujours
accompagné, et brouillé, la réflexion politique de Nicolas Hulot.
« Lorsqu’il était envoyé spécial de
François Hollande et qu’il recevait
les ONG dans son bureau de l’hôtel
de Marigny [qui jouxte l’Elysée], on
le sentait déjà mal à l’aise », rapporte Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace
France. Reconnaissant la nécessité
d’être au plus près du sommet de
l’Etat pour espérer peser sur les
décisions mais supportant mal
« la compromission » qui consistait
à fréquenter les allées du pouvoir,
interprète M. Julliard.
Les mois passent et les regrets
aussi pour cet « optimiste désespéré » qui avoue refaire, « chaque
nuit, le procès de la veille ». Après le
renoncement du président en
exercice, François Hollande, le
1er décembre 2016, il confie que la
décision de ne pas concourir à
l’élection présidentielle « est la
plus lourde » de son existence.
Son épouse, si réticente quelques
mois plus tôt, l’incite à revoir sa
décision. Mais le temps est trop
court et Emmanuel Macron déjà
trop installé dans le paysage.
Il sera donc ministre. A 62 ans, le
néophyte découvre la dure réalité
d’un ministère, le poids des lobbys
et la difficulté à gagner des
arbitrages face à un chef de l’Etat
et à un premier ministre qu’il n’a
pas réussi à convertir à l’environnement. Quinze mois pour se convaincre qu’il redeviendrait plus
utile en reprenant sa liberté. p
sophie landrin
et simon roger
france | 11
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Le report tactique mais risqué
de la révision constitutionnelle
Les doutes du
gouvernement sur le
prélèvement à la source
Le chef du gouvernement, Edouard Philippe, a annoncé que l’examen
de cette réforme phare pour l’exécutif est décalé « de quelques mois »
L’exécutif veut encore faire le point en
septembre sur cette réforme à hauts risques
« La réforme
n’est pas
abandonnée,
jure l’Elysée. C’est
un engagement
pris devant
les Français »
sentée « dès que possible au cours
de la session ordinaire ».
« La réforme pourra être examinée en novembre ou en janvier »,
se projette le chef de file des députés La République en marche
(LRM), Richard Ferrand, qui se réjouit du « choix de priorité » opéré
par l’exécutif. « Il me paraît plus
utile d’attaquer la rentrée avec les
sujets économiques et sociaux,
ayant un impact direct sur la vie
des Français, que sur une réforme
dont les enjeux paraissent lointains, même si elle est nécessaire »,
estime-t-il. « Il aurait été délicat
d’effectuer notre rentrée sur le
fonctionnement de nos institutions, au moment où l’on prépare
le budget », abonde Sacha Houlié,
député (LRM) de la Vienne.
Le gouvernement a en réalité
opéré un choix tactique, en décidant de ne pas remettre dès à
présent sur la table une réforme
susceptible d’hystériser l’opposition, comme ce fut le cas en
juillet lors de l’affaire Benalla. « Il
s’agit de ne pas redonner à nos détracteurs une nouvelle caisse de
résonance », décrypte un pilier de
la majorité.
Droite et gauche voient dans ce
report un signe de l’affaiblissement de la majorité. « Ce premier
recul démontre que le prétendu
rouleau compresseur d’En marche ! est moins puissant que
prévu », raille Alexis Corbière, député (LFI) de Seine-Saint-Denis.
D’autres croient déceler un futur
renoncement. « Politiquement, le
gouvernement ne peut pas annoncer un enterrement mais, dans les
faits, l’ensemble de la réforme a du
plomb dans l’aile », juge Philippe
Gosselin, député (LR) de la Manche. « Chaque jour qui passe rend
plus compliquée son adoption au
Parlement », abonde le patron du
groupe LR de l’Assemblée, Christian Jacob.
Alors que l’examen de ce chantier institutionnel ne cesse de
prendre du retard depuis sa présentation par Emmanuel Macron, en juillet 2017, son éventuel
enterrement « serait une très
mauvaise chose », a mis en garde
le président de l’Assemblée, François de Rugy, le 27 août sur Franceinfo. « Je souhaite que la révision constitutionnelle soit réinscrite à l’ordre du jour dès que possible », a déclaré celui qui plaidait
pour une reprise des travaux dès
la rentrée.
« Grandes inquiétudes »
Malgré le report, l’exécutif assure
n’avoir absolument pas renoncé à
ce texte. « La réforme constitutionnelle n’est pas abandonnée, jure
l’Elysée. C’est un engagement que
le président de la République a pris
devant les Français. » Il n’empêche
que son sort est plus que jamais
suspendu à la volonté du Sénat,
où la majorité de droite aura tout
loisir de mettre des bâtons dans
les roues de l’exécutif, voire de
bloquer le processus de révision.
Les engagements pris par le chef
de l’Etat risquent ainsi de rester
lettre morte. Il en va ainsi des dispositions concernant le droit à la
différenciation pour les collectivités territoriales ainsi que les départements et régions d’outre-
mer, ou le statut de la Corse. « Le
texte comporte de petites avancées, notamment la possibilité
pour les collectivités de s’organiser
de manière spécifique en fonction
des particularités locales. On peut
avoir de grandes inquiétudes sur
l’avenir de la révision du fait de l’attitude du Sénat, déplore Paul
Molac, député (LRM) du Morbihan, rattaché à la fédération Régions et peuples solidaires. Il est
ainsi possible que le seul engagement qu’avait pris M. Macron visà-vis des Corses, pourtant bien en
deçà de leurs attentes, n’aille pas à
son terme. »
« Nous allons suivre l’évolution,
mais j’ai bien l’impression que le
dossier est redescendu en bas de la
pile, constate Gilles Simeoni, le
président du conseil exécutif de la
Collectivité territoriale de Corse.
Pour nous, il y a la question du calendrier, mais aussi celle des marges ouvertes à l’amélioration d’un
texte qui, en l’état, ne nous satisfait
pas. En définitive, ce report pourrait être un mal pour un bien. »
Avant la suspension des débats
sur le projet de loi constitutionnelle, le député nationaliste de
Haute-Corse Jean-Félix Acquaviva
disait au Monde espérer encore
parvenir à « des compromis intelligemment consentis ».
Parmi les députés dépités figurent aussi ceux de La Réunion, qui
comptaient bien, à l’occasion de
cette révision constitutionnelle,
sortir du statut d’exclusion par
rapport aux droits accordés aux
départements et régions d’outremer dans lequel ils sont maintenus depuis la révision de 2003.
Les débats en commission leur
avaient laissé espérer une avancée. La porte s’est, au moins provisoirement, refermée. p
alexandre lemarié
et patrick roger
Devant le Medef, Edouard Philippe fait
la réclame de sa politique économique
Le premier ministre s’est employé à rassurer le patronat échaudé par les annonces budgétaires
A
l’université d’été du
Medef, à chaque premier
ministre son style. Quelques mois après sa prise de fonctions en 2014, Manuel Valls avait
lancé un tonitruant « J’aime l’entreprise » qui avait marqué les esprits. A l’ouverture de la 20e édition de cette rentrée patronale,
mardi 28 août à Jouy-en-Josas
(Yvelines), Edouard Philippe a fait
plus sobre, mais le message se
voulait le même sur le fond.
Pour sa première prestation devant ce parterre de patrons – il
n’était pas venu en 2017 –, l’ancien
maire du Havre s’est présenté en
VRP de la politique économique
menée depuis un an par son gouvernement. Un exercice seulement entrecoupé par quelques
mots sur la crise qui a rattrapé
l’exécutif depuis le matin : la démission surprise du ministre de
la transition écologique et solidaire. « J’ai aimé travailler avec
Nicolas Hulot, j’ai appris beaucoup
de choses », a glissé M. Philippe,
sans rien laisser paraître. Juste
une parenthèse, presque comme
si de rien n’était, avant de prendre
son temps pour égrener les mesures probusiness prises par son
équipe ministérielle. Sans annonces nouvelles dans sa besace, il
s’est surtout longuement employé à cajoler son auditoire.
Le premier ministre était attendu après les mesures budgétaires dévoilées ces derniers jours qui
ont brouillé la communication
gouvernementale. Dans une interview au Journal du dimanche, le
26 août, M. Philippe avait, en effet,
indiqué que son gouvernement
n’aurait pas recours à une « mesure brutale de transfert vers les entreprises » du financement des arrêts maladie de courte durée, en
débat cet été. De quoi rassurer les
chefs d’entreprise pour qui un tel
dispositif faisait office d’« énorme
chiffon rouge ». A lire l’entretien,
les intéressés avaient également
compris que les entreprises ne seraient pas mises à contribution
pour boucler le budget 2019.
« Très mauvais signal »
Mais dès le lendemain, le ministre
de l’économie, Bruno Le Maire,
avait surpris en annonçant plusieurs mesures visant spécifiquement les sociétés dont le report
d’un allégement de cotisations
patronales de quatre points pour
les salariés au niveau du smic du
1er janvier au 1er octobre 2019. De
quoi rafraîchir l’ambiance. En introduction, le nouveau président
du Medef, Geoffroy Roux de
Bézieux, ne s’est pas privé de souligner, sous les applaudissements, « le très mauvais signal »
envoyé. « Certes, nous ne sommes
pas revenus aux temps que nous
avons connus du zig et du zag mais
la stabilité, c’est en soi une politique fiscale probusiness », a lancé le
successeur de Pierre Gattaz.
Ce dernier a cependant rappelé
la volonté du gouvernement de
redonner de la confiance aux entrepreneurs par plusieurs réformes dont celle du code du travail,
le projet de loi avenir professionnel ou encore la suppression
d’une « anomalie française, la surtaxation du capital ». Le nouveau
numéro un du Medef a également
voulu imprimer sa marque, appelant ses troupes « à se saisir de ces
réformes pour les utiliser à plein »
et à « être capable de renvoyer la
balle sur la fiscalité du capital et
d’investir dans les entreprises ».
S’adressant au chef du gouvernement, M. Roux de Bézieux a assuré : « Nous prendrons notre part
au redressement du pays quand
les outils nous seront donnés. » Et
de lancer, en référence aux propos de M. Valls : « Monsieur le premier ministre, nous préférons les
preuves d’amour aux déclarations
d’amour. »
Edouard Philippe ne les a pas
nommées ainsi, mais il les a soigneusement listées : à celles citées par M. Roux de Bézieux, il a
ajouté l’impôt sur les sociétés « ra-
mené de 33,3 % à 25 % d’ici 2022 », la
suppression des cotisations salariales sur les heures supplémentaires, la transformation du crédit
d’impôt pour la compétitivité et
l’emploi en baisse pérenne de cotisations sociales ou le projet de
loi Pacte… Des mesures qui ne
sont des « cadeaux » faits aux entreprises mais des réponses aux
« besoins » exprimés par celles-ci.
Le premier ministre a également
défendu les choix budgétaires annoncés par M. Le Maire, affirmant
qu’il ne s’agit pas d’« une forme de
zigzag » : « Nous mettons en œuvre
les choses sérieusement, au regard
de la croissance dont nous disposons », s’est-il justifié. M. Philippe,
qui devait entamer mercredi une
série de rencontres avec les organisations syndicales et patronales
sur l’agenda social à venir, a conclu
son propos sur les deux thématiques qu’il entend voir abordées :
l’assurance-chômage, pour « faire
en sorte qu’il soit toujours plus intéressant de revenir vers le travail,
toujours et de façon systématique »
et la santé au travail, en s’attardant
longuement sur la question du financement des arrêts maladie.
Une façon de rappeler que s’il a
écarté un transfert « brutal » vers
les entreprises, il entend que des
solutions soient trouvées. p
raphaëlle besse desmoulières
L
a réforme du prélèvement
à la source aura-t-elle lieu ?
« On se donne jusqu’au
15 septembre pour voir si on le fait
ou pas », aurait répondu le président de la République il y a quelques jours, selon Le Canard enchaîné du mercredi 29 août. Mêmes signes de fébrilité à Matignon. Interrogé sur les propos
rapportés d’Emmanuel Macron,
l’entourage du premier ministre
assure certes qu’aucun report
n’est à l’ordre du jour. Mais, de
même source, on ajoute aussitôt : « On passe les jalons un à un
et, en septembre, on appuiera sur
le bouton si tout continue d’aller
bien. » Bref, à quatre mois de l’entrée en vigueur de ce que Gérald
Darmanin, ministre de l’action et
des comptes publics, présente
comme la plus grande réforme
de l’impôt sur le revenu depuis sa
création, le gouvernement reconnaît qu’il n’est pas absolument sûr de la lancer.
Dans l’entretien qu’il a accordé
il y a quelques jours au Journal du
dimanche, Edouard Philippe ne
disait d’ailleurs pas autre chose.
« Nous ferons le point sur la préparation de cette réforme dans les
prochaines semaines », avait-il
déclaré, semant le doute sur les
intentions du gouvernement.
« Nous ferons l’impôt à la source à
partir de janvier parce que c’est
une grande réforme sociale, une
grande réforme qui améliore la
trésorerie des Français », a cependant martelé M. Darmanin, mercredi 29 août sur Europe 1, précisant : « Il n’y a aucun bug administratif ou informatique. Il est normal que le président de la
République et le premier ministre
surveillent que les choses se passent bien. »
L’exécutif sait qu’il ne peut pas
rater cette réforme qui concerne
38 millions de foyers fiscaux.
Certes, ce n’est pas l’impôt sur le
revenu qui est réformé, mais seulement sa collecte. Dorénavant,
les Français ne paieront plus euxmêmes l’impôt qu’ils doivent sur
les revenus de l’année passée.
C’est leur entreprise ou leur
caisse de retraite qui le prélèvera
tous les mois sur leur salaire
pour le compte de l’Etat.
Le prélèvement à la source représente deux enjeux pour le
gouvernement. Le premier est
technique : c’est une grosse machine à la tuyauterie compliquée
qu’il faut régler et les risques de
cafouillages ne sont pas négligeables.
Mais l’enjeu est également politique. Au moindre faux pas, le
« L’interrogation
porte sur le
pouvoir d’achat.
La feuille de paye
aura un impact
psychologique »
ALBÉRIC DE MONTGOLFIER
sénateur LR d’Eure-et-Loir
gouvernement sait qu’il sera sur
la sellette. Cette réforme à tiroirs a
déjà réservé des surprises. Les
particuliers qui recourent à des
employés à domicile ou les contribuables qui bénéficient de crédits ou de réductions d’impôt se
sont ainsi aperçus qu’ils étaient
dans un angle mort de la réforme.
Le gouvernement a dû, dans l’urgence, trouver des solutions.
« Tout est prêt »
Surtout, quelle sera la réaction
des contribuables qui percevront, fin janvier, une paye amputée de quelques dizaines ou
quelques centaines d’euros ? Le
gouvernement craint que cela
n’ait des conséquences en termes de consommation, et donc
de croissance, alors que celle-ci
donne déjà des signes de faiblesse.
« Je ne serais pas étonné si [la réforme] était démontée », confie
Albéric de Montgolfier. Le sénateur Les Républicains de l’Eureet-Loir, qui a beaucoup travaillé
sur le prélèvement à la source, assure que les doutes au sommet de
l’Etat « sont réels ». « L’interrogation du président de la République
porte sur le pouvoir d’achat, justifie-t-il. La feuille de paye aura un
impact psychologique. »
Mais, répond, Cendra Motin,
députée La République en marche de l’Isère, dans la plupart des
cas, « il s’agira de montants supportables. Pour tout un tas de métiers de l’artisanat, par exemple, le
salaire ne sera amputé que de 20 à
60 euros ». Pour l’élue, elle aussi
experte sur cette question,
« aujourd’hui, il n’y a pas de raison
de ne pas y aller ». « Tout le monde
est prêt, dit-elle : Bercy, les entreprises, les éditeurs de logiciel de
paye… Je m’en suis assurée moimême auprès de Bercy. Ils m’ont
confirmé que tout était en ordre.
S’il y avait le moindre doute, ils ne
seraient pas aussi catégoriques. »
Reste à en convaincre le chef de
l’Etat et le premier ministre. p
benoît floc'h
(avec cédric pietralunga)
LES
MATINS.
du lundi
au vendredi
7H - 9H
Demain matin,
le monde
aura changé.
© Radio France/Ch. Abramowitz
C’
est la première fois
que le gouvernement se voit contraint de repousser
une réforme depuis le début du
quinquennat. Ni les manifestations syndicales ni les protestations de l’opposition n’étaient
parvenues, jusque-là, à ralentir la
cadence d’adoption des textes
impulsés par l’exécutif. L’affaire
Benalla, elle, a entraîné le report
d’un chantier pourtant présenté
comme prioritaire par Emmanuel Macron.
L’examen de la révision constitutionnelle, qui avait été interrompu à la fin du mois de juillet
par la polémique suscitée par les
images de l’ex-collaborateur du
chef de l’Etat en train de malmener des manifestants le 1er mai,
n’est pas prévu pour la rentrée,
comme certains l’espéraient
dans la majorité. Le premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé dans un entretien au Journal du dimanche, le 26 août, qu’il
sera décalé « de quelques mois
tout au plus », compte tenu de la
volonté de l’exécutif de faire des
dossiers économiques la priorité
de la rentrée.
A l’Assemblée nationale, la session extraordinaire reprendra
donc par l’examen en commission du projet de loi Pacte sur les
entreprises dès le 5 septembre,
avant que soient étudiés ceux sur
l’agriculture et l’alimentation,
ainsi que sur la lutte contre la
fraude fiscale, à partir du 12 septembre dans l’Hémicycle. La session ordinaire, qui commencera
début octobre, sera quant à elle
accaparée par le budget. Difficile
dès lors de trouver une place pour
la réforme constitutionnelle dans
le calendrier parlementaire,
même si le premier ministre a affiché sa volonté qu’elle soit pré-
Guillaume Erner
et la rédaction
franceculture.fr/
@Franceculture
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
12 | france
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Saad Lamjarred
poursuivi pour
une quatrième
affaire de viol
Le chanteur marocain a été mis
en examen, mardi, par un juge de
Draguignan, à la suite d’une plainte
L
es tubes s’enchaînent
pour Saad Lamjarred, les
ennuis judiciaires aussi.
Immense vedette dans
son Maroc natal, icône à travers
le monde arabe, le chanteur de
33 ans, révélé par un télé-crochet
libanais en 2007 et dont les clips
ont été visionnés des centaines de
millions de fois sur Internet, doit à
nouveau s’expliquer devant la
justice française. Au bout de quarante-huit heures de garde à vue, il
a été mis en examen pour « viol »,
mardi 28 août, par un juge d’instruction de Draguignan (Var).
Saad Lamjarred avait été interpellé dimanche 26 août à SaintTropez, après la plainte d’une
jeune femme née en 1989 pour des
faits qui se seraient déroulés quelques heures plus tôt dans un hôtel
de luxe de la localité, à la suite
d’une rencontre en boîte de nuit.
Le parquet de Draguignan évoquait lundi « une affaire complexe », dans laquelle « deux versions diamétralement opposées
s’entrechoquent ». « Mon client
conteste vigoureusement les faits, a
réagi mardi l’avocat du chanteur,
Me Jean-Marc Fedida. Il n’y a eu
aucune constatation de violence,
de quelque nature que ce soit. »
Alors que le parquet avait requis
son placement en détention
provisoire, le juge des libertés et
de la détention a décidé de le laisser libre sous contrôle judiciaire
– le parquet pourrait faire appel –,
ce qui implique le versement
d’une caution de 150 000 euros et
l’interdiction pour le chanteur de
quitter le territoire français. Il
n’avait de toute façon pas le droit
de le faire depuis près de deux
ans, et sa mise en cause dans l’une
des trois autres affaires de viol
dans lesquelles son nom a été cité.
Le 28 octobre 2016, Saad Lamjarred est interpellé à l’Hôtel
Marriott des Champs-Elysées,
vingt-quatre heures avant un
concert au Palais des congrès de
Paris, et quelques heures après
une nuit passée avec une jeune
femme de 20 ans rencontrée en
boîte de nuit, qui l’accuse de
l’avoir violée dans une chambre
de l’hôtel de luxe. Le chanteur est
mis en examen pour « viol aggravé » et « violences volontaires
aggravées », puis écroué.
Bracelet électronique
« Mon client conteste l’ensemble
des faits qui lui sont reprochés,
réagit alors Me Fedida. Ce qui s’est
passé cette nuit-là dans cette
chambre est ce qui se passe habituellement à 5 heures du matin
entre un homme et une femme
consentants. » « On était proches,
on s’est embrassés, il a voulu me
réembrasser, j’ai tourné la tête et
ça ne lui a pas plu. Je me suis fait
frapper d’un coup », expliquera
la plaignante, Laura Prioul, dans
une vidéo mise en ligne un an
plus tard. « J’ai voulu me défendre
et cette personne m’a refrappée. Je
ne pouvais rien faire. […] Cette personne a fini par me violer. » Défendue également par Me Eric
Dupond-Moretti dans ce dossier,
la pop star est remise en liberté et
Saad Lamjarred, en concert
à Carthage (Tunisie),
le 31 juillet 2016. FETHI BELAID/AFP
placée sous contrôle judiciaire
le 11 avril 2017, après six mois de
détention provisoire à Fleury-Mérogis (Essonne).
Saad Lamjarred sort de prison
avec un bracelet électronique à
la cheville, et une seconde affaire
sur le dos : le 11 avril 2017, le jour
même de sa libération, il a une
nouvelle fois été mis en examen
pour « viol ». En novembre 2016,
alors que le chanteur entamait sa
détention provisoire dans le cadre de l’affaire du Marriott, une
Franco-Marocaine de 28 ans avait
porté plainte à Paris, affirmant
avoir été violée par Lamjarred
en 2015 à Casablanca, au Maroc.
L’affaire du Marriott et celle de
Casablanca ont été jointes en une
seule information judiciaire, qui
est aujourd’hui close, selon une
source judiciaire interrogée par
Le Monde. Le parquet doit encore
formuler son réquisitoire définitif avant que le juge d’instruction
n’opte pour un renvoi aux assises,
un renvoi en correctionnelle, ou
un non-lieu. En attendant, la
jeune femme « n’a jamais répondu aux convocations de la po-
« Je suis choquée
qu’il ait le droit
de vagabonder
sans surveillance
à Saint-Tropez »
LAURA PRIOUL
plaignante
lice judiciaire et du juge, et ne s’est
pas constituée partie civile », assure Me Fedida, selon qui cette
plaignante « n’a pas souhaité se
joindre à la procédure » qu’elle
aurait donc, de fait, abandonnée.
Ce serait la seconde fois qu’une
plaignante se rétracte avant la
tenue d’un procès. La première,
c’était aux Etats-Unis, une affaire
en deux épisodes. 2010 : une
jeune femme américaine dîne
avec celui qui n’est encore qu’un
jeune chanteur inconnu de 25 ans
venu s’aguerrir dans de petits
clubs new-yorkais. Elle le suit à
son domicile, où elle refuse les
avances de Saad Lamjarred, qui
l’aurait alors frappée et violée.
Arrêté, incarcéré, puis libéré sous
caution, celui-ci fuit le territoire
américain. L’affaire est rapidement classée, car la jeune
femme a « arrêté de se battre
[pour qu’il soit retrouvé], sentant
que c’était sans espoir », selon les
mots de son avocat.
Six ans plus tard, lors d’un
voyage en Israël, elle tombe sur
un clip du chanteur devenu
célèbre, et reconnaît son agresseur. L’affaire est relancée. Elle
sera classée sans suite en décembre 2016 par la Cour suprême de
l’Etat de New York. « Il y a eu une
rencontre entre la défense et la
plaignante, et celle-ci ne souhaite
pas maintenir sa plainte, annonce
la procureure. Sans sa coopération, il est impossible de prouver
la culpabilité au-delà du doute
raisonnable. » Le New York Post
évoque un arrangement financier. « Il n’y en a pas eu à ma connaissance », affirme Me Fedida.
Voilà donc où en est Saad
Lamjarred : quatre plaintes pour
viol, dont une abandonnée, et
une autre qui semble « inactive ».
Son bracelet électronique a dis-
Des enfants de moins de 2 ans intoxiqués au cannabis
U
Explication générationelle
Un peu plus d’un an a passé depuis que le chef de service des urgences pédiatriques de la Fondation Lenval (Nice) a pris en charge
cinq nourrissons, âgés de un an à
18 mois, pour intoxication invo-
lontaire au cannabis. Cinq hospitalisations en moins de deux semaines, dans un même service.
Du jamais vu dans les annales.
En août, ce sont pas moins de
deux bébés soignés, et toujours le
même cas clinique inquiétant.
Convulsions, coma : les symptômes peuvent être aigus. « Chez les
bébés, l’impact est cent fois plus
important que chez les adultes »,
explique le docteur Hervé Haas.
L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a tiré la sonnette
d’alarme : rien qu’entre 2015 et
2017, 194 enfants ont été victimes
de ces nouveaux accidents domestiques, d’après une étude
réalisée sur trente-trois mois.
C’est 2,5 fois plus qu’entre 2010 et
2014. Et sans doute moins que demain, prédisent les experts.
Un médecin français, Sonia
Zitout, a tenté de comprendre les
causes de l’augmentation des intoxications involontaires au cannabis chez les tout jeunes dans
une thèse soutenue en 2017. Pour
elle, l’explication est en partie
générationnelle : « Cette hausse
s’inscrit dans un contexte de net
accroissement de l’offre de cannabis en France, diagnostique-t-elle.
La consommation a doublé des
années 1990 à 2000 (…). Cette génération entre dans la parentalité
dans les années 2000-2010. » A
l’hôpital Necker, à Paris, le professeur Gérard Chéron prévient :
« Avec la généralisation du cannabis, la banalisation de cette drogue, les ennuis sont devant nous. »
Depuis une dizaine d’années, le
chef de service des urgences pédiatriques de l’hôpital Necker observe de près la banalisation du
cannabis chez les jeunes parents.
Cette drogue, dite douce, est
consommée à l’aube de la vie active, et les adultes, devenus parents, continuent d’en faire un
usage récréatif. Lors de l’admission de l’enfant, tous ne signalent
pas l’origine de l’intoxication aux
médecins. A peine si certains
confessent fumer de temps à
autre. Au CHU de Grenoble, il a
« Chez les bébés,
l’impact
du cannabis
est cent fois plus
important que
chez les adultes »
HERVÉ HAAS
chef du service des urgences
pédiatriques de la Fondation
Lenval, à Nice
même fallu attendre que l’intoxication au cannabis soit démontrée par analyse d’urines pour
que les parents d’une fillette de
13 mois consentent à émettre
l’hypothèse que la petite aurait
« peut-être ingéré quelque chose
au parc ». « Beaucoup de parents
sont dans le déni », observe le docteur Hervé Haas, qui précise
n’être « pas là pour juger ».
Coma profond
En 2016, une jeune mère de famille s’était défendue devant
les juges : « Elle était en train de
jouer, j’ai tourné la tête deux minutes », avait-elle raconté. Un an
plus tôt, son bébé de 19 mois
avait avalé un morceau de cannabis qui traînait dans le salon,
avant de plonger dans un coma
profond et de se réveiller quelques heures plus tard à l’hôpital.
Comme souvent, la frontière
entre défaut de surveillance et
négligence est ténue. En France,
les cas d’intoxication involontaire au cannabis sont signalés
auprès des différentes cellules de
recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes (CRIP). Pendant plusieurs
mois, des travailleurs sociaux
rendent visite aux familles. La
justice est saisie, si besoin. Mais,
dans la plupart des cas, un travail
henri seckel
POLI C E
Des pédiatres s’alarment du nombre croissant d’accidents domestiques liés à la banalisation de cette drogue « douce »
n nouveau type d’accident domestique inquiète les pédiatres. Les
intoxications accidentelles au
cannabis chez les enfants, principalement de moins de 2 ans, ne
cessent d’augmenter, a alerté
l’Agence nationale de sécurité du
médicament et des produits de
santé (ANSM), lundi 20 août.
Quand il les voit arriver avec
des troubles neurologiques, le
docteur Hervé Haas a peu de doutes. « On a pris l’habitude d’effectuer un dépistage du THC [le composant actif du cannabis] dans les
urines et dans le sang », expliquet-il. Drôle de protocole, pour un
médecin aux urgences pédiatriques de la Fondation Lenval
(Nice), qui voit défiler chaque jour
des petits plutôt dépendants à
leur tétine. Seulement voilà,
quand ils sont somnolents ou que
leur démarche est « ébrieuse », le
docteur Hervé Haas croit immédiatement déceler les symptômes
d’une intoxication accidentelle au
cannabis. L’habitude, sans doute.
paru. Son interdiction de quitter
le territoire français a connu deux
exceptions, accordées par la justice française, qui lui ont permis
de retourner au Maroc pour le ramadan, puis pour la promotion
d’un nouveau morceau en mars.
L’enfant de Rabat, fils d’un chanteur et d’une actrice, y jouit d’une
popularité intacte, favorisée par
sa proximité avec le roi Mohammed VI, à qui il souhaite un bon
anniversaire, aux côtés d’autres
vedettes locales, dans une vidéo
publiée le 21 août.
Pendant les affaires judiciaires,
les affaires commerciales continuent, et la carrière se poursuit
– Casablanca, sa dernière chanson, est sortie il y a trois semaines. De son côté, Laura Prioul, interrogée par Le Parisien à la suite
de la dernière mise en examen de
Saad Lamjarred, s’interroge : « Je
suis extrêmement choquée qu’il
ait le droit de vagabonder sans
surveillance à Saint-Tropez, non
loin de l’endroit où je travaille. Que
faut-il pour qu’on se rende compte
de la réalité de ce personnage ? » p
d’aide éducative suffit. Dans les
tiroirs, sur la table basse, partout :
c’est très facile d’en trouver. « Il y a
une grande accessibilité du cannabis » dans les foyers, relève le professeur Gérard Chéron.
Au mieux, il est placé dans des
boîtes. Sur Internet, il en existe
de toutes sortes et de toutes les
matières, en bois, en plastique,
en métal, en silicone. Des objets
souvent ludiques, toujours présentés de manière dédramatisante, comme cette « brosse de
toilettes » ou cette « horloge
murale dissimulant un coffre »
où placer son herbe. Or, même
caché dans ces boîtes à malice,
le cannabis reste plus facile d’accès que les produits classiquement impliqués dans les accidents domestiques.
Le professeur Gérard Chéron est
formel : aujourd’hui, ouvrir une
plaquette de Doliprane ou une
bouteille de Javel nécessitent une
meilleure dextérité que retirer
une boulette de cannabis de son
sachet. « Depuis vingt-cinq ans,
des mesures de protection et une
standardisation des emballages
ont pu être mises en place par l’industrie », remarque-t-il. Pas pour
le cannabis, drogue illégale qui
échappe aujourd’hui aux réglementations des autorités. p
clara tran
Enquête ouverte après
le décès d’un homme
à scooter à Paris
Le parquet de Paris a ouvert
une enquête de flagrance
pour « homicide et blessures
involontaires par conducteur
de véhicule terrestre à
moteur » après la mort
d’un homme de 38 ans, lundi
27 août, à Paris, lors d’un accident à scooter. Selon les premiers éléments de l’enquête,
le conducteur du deux-roues
a pris la fuite avant que les
fonctionnaires ne cherchent à
l’interpeller. Au moment de
l’accident, les policiers avaient
cessé la poursuite du fuyard.
L’IGPN a été saisie. – (AFP.)
J UST I C E
Besançon : rejet de la
demande d’annulation
de l’arrêté antimendicité
Le tribunal administratif
de Besançon a rejeté, mardi
28 août, une requête présentée par un militant associatif
contre un arrêté pris le 3 juillet
par le maire (LRM) de la ville,
Jean-Louis Fousseret, pour interdire la mendicité dans le
centre-ville. Cet arrêté a soulevé les protestations des associations caritatives et de
personnalités politiques locales. Selon le tribunal, « l’atteinte portée par l’arrêté litigieux à la liberté d’aider autrui
dans un but humanitaire n’est
ni suffisamment grave ni manifestement illégale » pour justifier son annulation. – (AFP.)
carnet | 13
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
1DLVVDQFHV EDSWrPHV PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV DQQLYHUVDLUHV
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
SRUWHVRXYHUWHV VLJQDWXUHV
6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
Naissance
Victor,
est heureux de vous annoncer la naissance
de sa petite sœur,
Talia,
née le 24 août 2018,
chez,
Alex RoA et Bertrand MilleT.
Décès
ont le grand chagrin de faire part du
décès de
Maurice CHASSiN,
survenu dans sa cent unième année,
le 22 août 2018.
Il rejoint ainsi son épouse,
Marcelle
CHASSiN-MÉTAYeR,
décédée le 29 décembre 2017.
Une cérémonie a lieu le jeudi
30 août, à 16 heures, en la salle
Mauméjean du cimetière du PèreL a c h a i s e , P a r i s 2 0 e, s u i v i e d e
l’inhumation.
Gisèle,
son épouse,
Isabelle et Jérôme,
ses enfants
et leur mère, Marie-Louise,
Florent, Gabriel, Thomas, Aurélien,
Raphaël, Baptiste,
ses petits-fils,
Marcel, Aurèle,
ses arrière-petits-fils,
Alma,
son arrière-petite-fille,
ont la tristesse de faire part du décès,
dans sa quatre-vingt-quatorzième année,
le 20 août 2018, à Draguignan, de
Paris.
Isabelle,
son épouse,
Erik,
son neveu
et sa femme, Doris Koebe,
et leur fils, Patrick,
Pierrette Eynard,
sa belle-sœur,
Jean Eynard,
son beau-frère,
avec son épouse Lily
et leurs enfants,
Carole et son époux, Francis Bernard
ainsi que leurs enfants,
Jean Lou
et son épouse, Claire
et leurs petits-enfants, Valentin et Marie
Lou.
Pierre Laurent,
secrétaire nationale
du Parti communiste français,
ont la douleur de faire part du décès de
docteur Samir AMiN,
économiste,
président du Forum du Tiers-Monde,
survenu le 12 août 2018, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-sept ans.
Il sera inhumé au cimetière du PèreLachaise, Paris 20 e, le 1 er septembre,
à 14 heures, à la 97e division.
(Le Monde du 17 août.)
Marc et Adrien Barrot,
ses fils,
Esther, Ariel, Lucile, David, Gabriel,
Judith et Naomi,
ses petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Michel BARRoT,
survenu le 23 août 2018,
dans sa quatre-vingt-huitième année.
Il a rejoint sa femme,
Colette,
décédée en janvier, après plus de soixante
ans d’une vie commune exceptionnellement
harmonieuse. Père et grand-père affectueux
et attentionné, grand lecteur attaché aux
arts et à la culture, il laissera le souvenir
d’un homme courageux et généreux.
Ses obsèques auront lieu le vendredi
31 août, à 11 heures, au cimetière parisien
de Bagneux (entrée principale).
Simon Dadoun,
Eric Primon,
Clo et Alain Dadoun,
Samy et Nina,
Sa famille
Et ses amis,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
Nadine DADoUN,
Bernard CoUTANT,
X 44,
chevalier de la Légion d’honneur,
chevalier dans l’ordre national du Mérite.
Le décès survenu le 25 août 2018, de
Hélène RiCCiARDi,
docteur Micheline MoRAli,
née FARANDJiS,
médecin anesthésiste.
Son inhumation aura lieu dans
l’intimité.
De la part de
Pierre et Annick Morali,
son frère et sa belle-sœur,
Philippe et Jean-François Morali,
ses neveux.
66, avenue Henri Martin,
75116 Paris.
afflige,
Stelio,
son père,
Émilie,
sa fille,
Stephane,
son mari,
Son frère et sa sœur,
Ses petits-enfants,
Ses neveux.
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme isabelle oRiol,
née CANTAT,
officier dans l’ordre
des Palmes académiques,
survenu le 24 août 2018,
à Villejuif.
Une réunion en son souvenir aura lieu
en son domicile, 45, avenue Thérèse,
à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne),
le samedi 1er septembre, à 15 heures.
Il y a dix ans, disparaissait
Claude GUÉRiN-PiGeReT,
proviseure de Lycées.
Elle défendait sans relâche l’école de la
République et les droits des femmes.
Mme Annette TUCKeRMAN,
Daniel et Jean-Pierre Guérin,
ses fils
et leurs conjoints, Catherine et JeanFrédéric,
Emmanuelle, Thibault et Victor,
ses petits-enfants,
survenu le 15 août 2018, à Paris.
proposent à celles et ceux qui l’ont connue
d’avoir une pensée pour elle.
Ils rappellent le souvenir de son époux,
Claudette Szepetowski,
née Herschmann,
son épouse,
Ses trois fils,
Ses belles-filles,
Ses petits-enfants,
Son arrière-petit-fils,
Ses belles-sœurs
et leur famille,
David TUCKeRMAN,
1927-2002.
laurette.tuckerman@gmail.com
ont la douleur de faire part du décès du
Elle a été inhumée dans le caveau
familial, à Mercurey (Saône-et-Loire).
Anniversaire de décès
ont la tristesse d’annoncer le décès,
à quelques semaines de son centième
anniversaire, de
née Anne, lise, Victoire Weill,
journaliste
à l’Office of War Information
1942-1945,
journaliste au bureau de l’AFP
aux Nations-Unies 1945-1983,
chevalier de la Légion d’honneur,
Isabelle Wolff,
50, rue de Charenton,
94140 Alforville.
Son mari,
Ses enfants,
Sa famille,
Laurette Tuckerman et Dwight
Barkley,
Claire Hill et Eric Hilleman,
ses filles et leurs conjoints,
Dalia, Miriam et Léonard Barkley,
ses petits-enfants,
Les familles Veil et Baruch,
docteur
Georges SZePeToWSKi,
survenu le 22 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Micha Venaille,
Frédérique Fagalde,
sa fille,
Romain et Clément,
ses petits-enfants,
Hiram et Victor,
ses neveux,
Sa famille,
Ses amis,
Ses lecteurs,
Communication diverse
Le Consistoire Central
et le Consistoire de Paris
rappellent que la cérémonie des déportés
sera célébrée
le dimanche 2 septembre 2018,
à 10 heures,
dans la Grande Synagogue,
44, rue de la Victoire, Paris 9e,
ont la tristesse de faire part du décès de
Franck VeNAille,
Les obsèques ont été célébrées dans
l’intimité familiale.
daniel-guerin@orange.fr
jeanpierreguerin@hotmail.com
poète.
en présence des plus hautes autorités
civiles, religieuses, militaires
et des anciens déportés.
Selon sa volonté, le service funéraire et
la crémation ont été accomplis le 23 août,
dans l’intimité familiale.
106, route de Cagnes,
06140 Vence.
9, boulevard de Denain,
75010 Paris.
35, rue Poussin,
75016 Paris.
Biarritz. Bayonne. Nice. Toulouse.
Paris. Orthez.
M. Jacques DARRiGRAND,
a cessé de vivre le 23 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-huit ans.
Sa famille vous remercie d’avoir une
affectueuse pensée pour lui après ses
obsèques, qui ont eu lieu à Biarritz, dans la
plus stricte intimité.
ÝÞ
Christine et Jean-Alain,
ses enfants,
Paul, Bijou et Balthus,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part de la mort de
Marthe Palmyre GoDeT,
née DelAFoSSe,
pédagogue et voyageuse,
survenue le 12 août 2018, à Paris 14e,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Trouville-sur-Mer.
Jacqueline Valabregue,
sa compagne,
Laura Lespade,
Marina Jestin,
ses filles
Ainsi que l’ensemble de la famille
Et des amis proches,
M. Gérard leDeRMANN,
.-6&7# !1//&08 7& )6-49&08
.&7 -0'*.-8'7 +1//&7,)&//&7
survenu le lundi 27 août 2018.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
:&98 8607)'6&6
.5/77%&
/'6-!-0&
'697.&/
! 08&608-10.
*))" ,#*
) *, ' "+(
&%*( %&
1.-8-49&
- !AK/! 755!4!5GB - 99OO - DIODD AAB !!M 6
Cet avis tient lieu de faire-part
et de remerciements.
Laura Lespade,
21, avenue Guillaume Apollinaire,
91250 Saint-Germain-lès-Corbeil.
(0%/0?.*/?*9B
.*/?*9
-3.1/8-&
130?;4;*<<";0*<<<:0%%0?
76(.# 69/3 ";0*<<
#
Condoléances sur registres.
Son intelligence, son ouverture
aux autres, sa joie éclaireront nos vies
à jamais.
Les obsèques auront lieu le vendredi
31 août, à 16 heures, au cimetière de
Trouville-sur-Mer, rue du manoir.
survenu à Nice, le 23 août 2018.
ont la tristesse de faire part du décès de
Marina Jestin,
16, rue Jacques Louvel Tessier,
75010 Paris.
pharmacienne au CHU de Nice,
On nous prie d’annoncer le décès,
survenu le 18 août 2018, du
1! 4@755! 3 J 74 :!55G H 47/B :7JA J 3/!J ! II*6O ;:A/M ! K!5G! !5 2/7B?J!<=
B7/G 3@#B 3@ C 17JABEC
> > > =
A"574 7JB A"B!AK! ! 3 :7BB//3/G" :7JA 57B :7AG!JAB ! B!AK/A K7GA! A!BB!
/H &DUQHW
Joëlle Chassin,
sa fille,
Les familles Chassin, Métayer, Michel
et Gos,
Ses amis,
A!BB! 7! :7BG3 ! ! ,#?J! 5/A! 3@7AA! ! 3 7/"G" "/GA/! J AG! 5/A! AG! 3!J!
/B
BG!AA
-4/3 M:/A! '/5 73/G" @!:G! ! A!!K7/A !B 7(A!B J @!:G! ! A!!K7/A !B 7(A!B !B :AG!5/A!B J G! !G B/+5GJA! 73/+G7/A!B
7G!N 3!B H !A5/!AB ,/(A!B
'/+JA5G J K!AB7
! K7GA! AG! 9CH
"3= /B75 /5/K/J!33!
44!J3!
/+/7! 5G!A:,75! 7J/
575
70G! JM 3!GGA!B 74/5G/K!
733!G/K!
":8G ,!N 3! +A/!5EJ!/3
G= B3/!A ":8G
B:"/'/?J!
3! L!!2-!5
- $O . - C)O9H - *HH $69 $)O A/B - :/G3 ! 9I* D9O H*$CO= (A! A"B!AK"! JM 57JK!JM 755"B
!G K33! !5 A5! 4"GA7:73/G/5! 1JB?J@J H9E9IEIO9$= 5 A!G7JA55G ! &7A4J3/A! K7JB !:G!N ?J! ! 75! A!B:75B3! ! GA/G!4!5G JG/3/B! K7B 755"!B :!AB755!33!B :7JA
3!B !B7/5B ! K7GA! 7445! ! 3 A!3G/75 3/!5G !G @G/75B 4A2!G/5+ BJA B!B :A7J/GB !G B!AK/!B= 7JA 7550GA! 3!B 473/G"B ! GA/G!4!5G ! K7B 755"!B /5B/ ?J! 3!B A7/GB
75G K7JB /B:7B!N ;#B A!G/'/G/75 !(!4!5G 7::7B/G/75 :7AG/3/G" 3/4/GG/75 !B GA/G!4!5GB B7AG !B 755"!B :A#B "#B< 75BJ3G!N 57GA! :73/G/?J! ! 75'/!5G/3/G" 3@A!BB! ,GG:BEELLL=3!475!=&AE75'/!5G/3/G!E 7J "A/K!N 57GA! "3"+J" 3 :A7G!G/75 !B 755"!B - $O J+JBG!-35?J/ % C)COC A/B !!M 9H 7J :7+A7J:!3!475!=&A=
14 |
CULTURE
Les contes de fées sur leur trente et un
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
A Moulins, une exposition enchanteresse présente des costumes créés pour des spectacles du monde entier
EXPOSITION
I
Ces costumes
sont d’autant
plus troublants
que tout en eux
– alors qu’ils sont
privés de bras
et le plus souvent
de têtes – appelle
le corps vivant
moulins - envoyée spéciale
l n’y a pas que les petites filles
qui rêvent d’être des princesses », dit Martine Kahane.
« Contes de fées », l’exposition de rêve(s) dont elle est la commissaire, et qui est présentée au
Centre national du costume de
scène de Moulins, lui donne raison : en cette fin août, on y croise
certes des petites filles et des petits
garçons, souvent accompagnés de
leurs grands-parents, mais également de nombreux adultes, hommes et femmes, dont les yeux
brillent de plaisir, et par moments
aussi de nostalgie, en découvrant
les merveilles présentées dans des
salles que l’on parcourt comme les
pièces d’une maison où reposeraient les souvenirs de BlancheNeige, Casse-Noisette, la Belle et la
Bête, Cendrillon, et bien d’autres
encore.
Car ils sont nombreux à cueillir
notre regard, derrière des vitres ou
des tulles, flottant dans l’air ou posés sur le sol : pas loin de 150 costumes, d’autant plus troublants que
tout en eux – alors qu’ils sont privés de bras, de jambes, et le plus
souvent de têtes, sauf celles d’animaux – appelle le corps vivant.
Prodige d’une soie, d’une pierrerie
ou d’une laine : vous voyez un petit gilet tricoté comme seule peut
le faire une mère sans argent, et
c’est Gretel qui aussitôt est là devant vous. Vous croisez, stupéfait
par la finesse de sa taille, un tutu
d’or et de tulle, et une étoile danse :
Claude Bessy dans La Belle au bois
dormant revisitée par Serge Lifar.
Et juste en face, une fée Carabosse,
sortie d’une autre Belle au bois dormant, chorégraphiée par Rudolf
Noureev, vous ferait presque frémir : la texture de sa robe semble
filée dans une toile d’araignée.
Revisiter la tradition
Comme tout est bien organisé,
dans cette exposition, des bancs
permettent de s’asseoir face aux
vitrines, et l’on se sent alors
comme dans une salle de spectacle face à la scène, à la différence
que les spectacles sont ici ceux
que l’on s’invente. Leurs auteurs
sont souvent mal connus du
grand public, à part des stars de la
couture comme Christian Lacroix,
ou des metteurs en scène comme
Jean-Pierre Ponnelle. Ils s’appellent Franca Squarciapino, Dimitri
Bouchène, Tomio Mohri, Charles
Bernice Coppieters dans un costume de Philippe Guillotel pour « La Belle » de Jean-Christophe Maillot. MARIE-LAURE BRIANE/BALLETS DE MONTE-CARLO
Cusick-Smith, Phil R. Daniels,
Alain Blanchot, Anthony Ward,
Elizabeth et John Bury, Bruno Denecker, Philippe Binot ou Philippe
Guillotel. Tiens, prenons ce dernier : c’est à lui que l’on doit une
Belle, encore une, dans La Belle au
bois dormant chorégraphiée par
Jean-Christophe Maillot.
Comment résister à ces ballons
gonflés à l’hélium qui soulèvent
le voile de la robe, aussi translucide et aérienne qu’un voile né
des doigts d’une fée ? Cet exemple
est intéressant : le ballet a été créé
Le choix
de puiser dans
les créations
contemporaines
guide l’exposition
en 2001, à Monte-Carlo, dont JeanChristophe Maillot dirige les ballets. Le choix de puiser dans les
créations contemporaines guide
l’exposition. Martine Kahane
voulait montrer au public comment des artistes s’emparent de
contes vieux de plusieurs siècles,
et revisitent la tradition liée à
leurs costumes. Elle a réuni des
productions françaises et étrangères – de Stockholm à Bordeaux,
en passant par Vienne en Autriche et Glyndebourne au Royaume-Uni. Elle aurait voulu que la
fameuse Cendrillon de Joël Pommerat, créée en 2011, fût de la fête.
Mais le spectacle tourne. D’autres
venaient tout juste de quitter la
scène quand ils ont rejoint les vitrines du Centre national du costume, un musée unique en son
genre en Europe.
10 000 costumes en réserve
A son ouverture, en 2006, celui-ci
accueillait 7 110 costumes provenant de l’Opéra national de Paris,
de la Bibliothèque nationale de
France et de la Comédie-Fran-
çaise. Aujourd’hui, il en compte
plus de 10 000, conservés dans
des réserves où une lumière et
une température étudiées les
protègent des affres du temps.
Chaque année, deux expositions
sont organisées. Celle consacrée
aux contes de fées est en passe de
battre un record : ouverte le
7 avril, elle devait fermer le
16 septembre. Mais son succès est
tel – 45 000 visiteurs à ce jour –
qu’elle joue les prolongations jusqu’au 4 novembre.
Voilà un bel exemple de ce que
peut donner la décentralisation, à
son meilleur : le Centre national
du costume de scène a été installé
à Moulins parce que la ville disposait d’une ancienne caserne de la
cavalerie, classée monument historique, mais c’était un pari, la région du Bourbonnais n’ayant pas
une culture issue d’un héritage
patrimonial en matière de costumes. Issue de l’Ecole des chartes,
Martine Kahane, qui fut la première directrice du centre, après
avoir dirigé les archives de l’Opéra
national de Paris, a su relever le
défi. En 2011, elle a cédé la place à
Delphine Pinasa, une historienne
du costume avec qui elle travaillait main dans la main. Et la
belle histoire continue : elle s’apprête même à ajouter un chapitre
à son histoire, en présentant des
décors de théâtre. D’autres promesses de rêve(s). p
brigitte salino
« Contes de fées », jusqu’au
4 novembre au Centre national
du costume de scène, route
de Montilly, Moulins (Allier).
Ouvert tous les jours de 10 heures
à 18 heures (18 h 30 jusqu’à
fin août). Prix : de 3 euros
à 7 euros (gratuit pour
les enfants de moins de 12 ans).
Contes de fées, catalogue
de Martine Kahane, Silvana
Editoriale, 160 p., 25 euros.
Jean Nouvel dessine un temple de verre et d’acier à La Haye
L’architecte français a inventé un monolithe feuilleté de vingt-sept étages pour abriter l’Office européen des brevets
ARCHITECTURE
rijswijk - (Pays-Bas)
A
Rijswijk, petite commune
mitoyenne de La Haye,
aux Pays-Bas, le nouveau
site de l’Office européen des brevets (OEB) est encore en chantier.
Depuis la tour de béton voisine,
vestige amianté des années 1970
promis à la destruction où travaillent aujourd’hui la plupart des
employés de la branche néerlandaise de l’institution, on peut admirer sa silhouette aux reflets dorés. Un fin monolithe feuilleté par
une double façade de verre, que
ses grandes proportions – 156 mètres de long, 100 de hauteur, et
seulement 15 de profondeur – imposent en majesté dans le plat
paysage alentour.
Le bâtiment est achevé, mais
des finitions restent à faire avant
le déménagement, prévu pour
l’automne. Et ce n’est qu’en 2020
qu’il endossera l’enveloppe rêvée
pour lui par son architecte, le
Français Jean Nouvel (qui a travaillé en collaboration avec le
Néerlandais Diederik Dam). Un
vaste miroir d’eau installé à sa
base doit encore en parfaire l’élégance et une forêt de drapeaux,
plantée devant l’entrée, lui offrir
un blason. Trente-huit drapeaux
pour les trente-huit pays membres de cette organisation dont
l’activité se développe, depuis sa
création, en 1973, au rythme exponentiel du capitalisme mondialisé. Avec 7 000 salariés, répartis entre cinq antennes européennes, et 2,3 milliards d’euros de
budget annuel, l’OEB a délivré
près de 170 000 brevets en 2017.
C’est donc entouré de panneaux
de chantier que l’immeuble a été
inauguré le 27 juin par le roi
Willem-Alexander. Les journalistes ont suivi les architectes jusqu’à la terrasse panoramique installée sur le toit en passant par
quelques-uns des vingt-sept étages de bureaux qui les séparent.
Vingt-sept plateaux quadrillés à
l’identique où se décline, de la
moquette au mobilier, un nuancier de gris morne comme un tableau Excel. Sur cette partie du
programme qu’il qualifie élégamment de « janséniste », Jean Nouvel n’a pas eu voix au chapitre.
Son pari aura consisté à en desserrer la contrainte en jouant notamment sur l’espace libre entre les
deux façades de verre. Côté nord,
1,30 m de séparation accroît virtuellement l’espace des petits bureaux d’une profondeur de
champ appréciable. Côté sud,
l’écart est de 7 mètres : une véritable zone de jeu où les architectes
ont suspendu des jardins tropicaux à tous les étages.
Un jeu très pop
Plus on monte, plus la vue devient spectaculaire, plus la végétation produit d’effet. Mais c’est
vraiment sur la terrasse, espace
libre structuré en son centre par
un jardin, protégé du vent par
des parois de verre et coiffé de
capteurs d’énergie solaire, que le
projet prend son sens. La vue qui
s’offre à 360 degrés sur le paysage
semi-urbanisé de cette zone
poldérisée, bordée d’un côté par
la forêt, de l’autre par la mer du
Nord, est proprement stupéfiante. « C’est la situation qui
créée l’architecture » : ce mot d’ordre, devenu au fil des ans un
véritable slogan maison, Jean
Nouvel l’applique à l’OEB comme
à toutes ses entreprises. « A partir
de cet horizon plat, du polder, de
la mer », le lauréat du prix Pritzker 2008 a voulu « créer des vues
qui n’existaient pas, mettre l’hori-
Plus on monte,
plus la vue
devient
spectaculaire,
plus la végétation
produit d’effet
zon en perspective dans des plans
différents ».
Au pied de l’immeuble, deux bâtiments de faible hauteur s’enchâssent dans un biseau bizarre :
un assemblage de formes géométriques en béton et une barre de
verre fuselée. Ce sont les annexes
du bâtiment principal. Construite
au début des années 2000, la première abrite le restaurant d’entreprise. La seconde a été greffée sur
son flanc par Nouvel et Dam pour
accueillir de nouvelles salles de
réunion, une salle de gym, une cafétéria, et des espaces commerciaux. A l’intérieur, un jeu très
pop entre des aplats de couleurs
primaires sur les murs et une végétation
exubérante
rend
d’autant plus criante la neutralité
des bureaux du navire amiral.
« On ne veut pas montrer qu’on
est riches », avance ainsi Benoît
Battistelli, ancien président de
l’OEB (2010-2017), pour justifier
ce choix. Pourquoi alors avoir détruit l’existant et reconstruit du
neuf ? La communication a beau
souligner les performances
énergétiques du bâtiment – les
vertus des capteurs solaires, de
cette double façade qui favorise
la circulation de l’air, etc. –, le bilan carbone d’une telle opération est mécaniquement beaucoup plus lourd que ne l’aurait
été une restauration.
De toutes les options, assure
M. Battistelli, celle de Jean Nouvel
était « la moins coûteuse »
(205 millions d’euros, entièrement financés sur fonds propres).
Et « la plus satisfaisante pour les
employés ». Et « la plus séduisante
sur le plan esthétique ». C’est un
fait, le verre et l’acier exaltent
mieux que le béton brutaliste le
mythe libéral de la transparence
et de la fluidité. Leurs reflets font
oublier ce que le capitalisme
exige de secret et de bureaucratie
– toute cette activité de l’OEB que
l’architecture des espaces de travail met justement en sourdine. p
isabelle regnier
culture | 15
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Les pionnières retrouvées du cinéma muet
La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, à Paris, organise un cycle de films réalisés ou produits par des femmes
CINÉMA
A l’heure
de #metoo,
le cycle met
en perspective
des parcours
d’émancipation
Q
ui connaît les réalisatrices Alice Guy, Lois
Weber, Marie Epstein,
Germaine Dulac, l’actrice et productrice
Alla Nazimova, la scénariste Renée Deliot, au-delà d’un cercle de
cinéphiles ? C’est pour rendre
hommage à ces femmes un peu
tombées dans l’oubli que la fondation Jérôme Seydoux-Pathé organise à son siège parisien, du
29 août au 25 septembre, un cycle
de films intitulé « Les pionnières
du cinéma muet » – qui vient heureusement compléter une exposition consacrée aux « muses » qui
ont inspiré les affichistes entre
1930 et 1945 (jusqu’au 13 octobre).
De récents travaux de recherches ont permis de revisiter l’histoire du cinéma. Nombre de femmes ont joué un rôle majeur dans
les premières années, entre 1895
et l’arrivée du parlant vers 1930.
Certaines d’entre elles ont démarré comme comédiennes, incarnant femmes fatales, femmesenfants ou épouses dévouées,
« assujetties à une perception masculine » lit-on dans le tonique dossier de présentation de ce cycle sur
les pionnières. Il était temps de
montrer une autre facette.
Les studios d’Alice Guy
L’une des grandes oubliées de
l’histoire est sans conteste la réalisatrice Alice Guy (1873-1968). Contemporaine de George Méliès
(1861-1938), assistante de Léon
Gaumont, elle tourna ses premiers courts-métrages en 1902 et
en réalisa plus de 200 pour Gaumont. Partie aux Etats-Unis
en 1907 avec son mari, Herbert
Blaché, elle y fonda les studios Solax, l’une des grandes maisons de
production avant l’émergence
des premières stars d’Hollywood
dans les années 1910 (Douglas
Fairbanks, Mary Pickford, Charlie
Chaplin…). Rentrée en France
en 1922, elle ne retravailla plus
dans le cinéma.
Chargée de la programmation
de la fondation, Elvira Shahmiri
explique le long travail mené par
l’équipe : « Pour repérer les
œuvres, nous nous sommes appuyés sur des bases de données,
comme celle, très riche, de l’université Columbia, aux Etats-Unis, inti-
Extrait d’un film d’actualité de 1907 montrant Alice Guy sur le tournage de « Roméo et Juliette ». LOBSTER FILM
tulée Women Film Pioneers Project. Le récent coffret de films restaurés par Lobster Films, Les Pionnières du cinéma, nous a été
également précieux. Nous avions
au départ une liste de 200 films.
On a découvert plein de talents,
des noms de chef opératrices russes, etc. Mais nous avons dû faire
un tri, notamment du fait de l’état
des pellicules. » Les films sélectionnés proviennent de différents studios (Pathé, Gaumont…)
et chaque séance démarrera avec
un « court » d’Alice Guy, pour marquer le cinquantenaire de sa disparition. Dans l’un d’eux, Les Résultats du féminisme (1906), les
femmes tiennent les rôles des
hommes, et vice versa.
Ce cycle permet justement de
réinterroger les genres dans l’industrie du cinéma. Ainsi, l’Améri-
« On a découvert
plein de talents.
Mais nous avons
dû faire un tri,
notamment
du fait de l’état
des pellicules »
ELVIRA SHAHMIRI
chargée de la programmation
de la Fondation Seydoux-Pathé
caine Lois Weber (1879-1939), réalisatrice, actrice, productrice et
scénariste, fut, en 1917, la première
femme admise à la Motion Picture Directors Association, groupement de cinéastes fondé deux
ans plus tôt. Féministe, son œuvre
s’intéresse à l’égalité salariale, au
mariage, à l’avortement. Lois Weber est aussi considérée comme
l’une des pionnières du split
screen, cet écran divisé qui permet
de mettre en regard deux, voire
trois scènes, une technique utilisée dans son film Suspense (1913),
programmé à la fondation.
Sait-on aussi que l’actrice américaine Mabel Normand (1892-1930)
a dirigé Charlie Chaplin lors de ses
premières incarnations de Charlot, dans Mabel’s Strange Predicament (1914), également à l’affiche ?
Autre temps fort de ce cycle, la diffusion de Peau de pêche, coréalisé
avec Jean Benoit-Lévy par la moins
connue Marie Epstein (1899-1995),
sœur de Jean Epstein qui participera en 1936 à la fondation de la Cinémathèque française aux côtés
d’Henri Langlois. Issue du théâtre,
la Suédoise Karin Swanström
(1873-1942) est aussi mise à l’honneur, une copie exceptionnelle en
35 millimètres de son film La Fille
à la queue de pie (1926) ayant pu
être récupérée. La programmation s’intéresse aussi à Colette en
tant que critique de cinéma – elle
écrivit notamment sur Mater Dolorosa (1917), d’Abel Gance.
Un fragment de Musidora
Les spectateurs pourront aussi redécouvrir La Cigarette (1919), de
Germaine Dulac (1882-1942). Journaliste avant de devenir une cinéaste d’avant-garde, Germaine
Dulac réussit dans La Cigarette à
installer un terrible suspense. Un
homme d’âge mûr est persuadé
que sa jeune épouse a un amant.
Préférant mourir plutôt que l’accabler, l’élégant mari empoi-
Britney Spears s’offre un flash-back en play-back
N
version appauvrie pour les besoins d’une tournée internationale. La voix lead est doublée, triplée, quadruplée – sans évoquer
les effets pour la booster – alors
que seule la star est équipée d’un
micro. Aucun souffle n’est audible alors qu’elle passe son temps à
gigoter. L’accusée a fini par admettre qu’il s’agissait d’un « mélange de [sa] voix et de play-back ».
Dans ce métier, ce subterfuge
garantit d’ordinaire la honte, qui
peut ruiner une carrière. Impossible que pareille mésaventure
advienne à l’ex-« princesse de la
pop », descendante du « roi » Michael Jackson et de la « reine »
Madonna, qui eurent, eux aussi,
recours au play-back sous les
contraintes
chorégraphiques.
C’est que Britney Spears exerce
un pouvoir de fascination intact
parce qu’elle a réchappé à tout :
les émissions du Mickey Mouse
Club qui l’ont fait connaître, les
paparazzis, l’hôpital psychiatrique et la cure de désintoxication,
la mise sous tutelle, les moqueries sur les réseaux sociaux.
Plus borderline qu’elle dans le
star-system américain de la chan-
son, il faut remonter à Michael
Jackson et, auparavant, à Elvis.
Comme Presley, elle vient du Sud
baptiste, est taraudée entre concupiscence et conservatisme moral. Comme lui, elle a choisi de se
protéger de la célébrité en optant
à un âge précoce pour le confort
de Las Vegas, traditionnellement
un circuit pour les préretraités.
Six passages au vestiaire
Son entrée en scène en body noir
et bottes de dominatrice sur Work
Bitch (un manifeste) produit son
effet. Gradins debout et hurlements de jeunes adultes pour accueillir l’ancienne impératrice de
la teen pop – en l’absence d’adolescents, probablement plus nombreux aux concerts des Rolling
Stones. L’attente fut longue puisque son dernier passage en France
remontait à octobre 2011. Il faut
dire aussi qu’un faire-valoir officiait en première partie : il a fallu
endurer la dance latino de Pitbull
(ambianceur de Miami), envoyée
par un informaticien et illustrée
par six gogo girls dont les interventions se réduisent à secouer
sans relâche leur postérieur.
Après un tel assaut de vulgarité,
Britney ne pouvait qu’irradier.
Elle, au moins, paie quatre musiciens (guitare, basse, batterie, claviers), même si elle les relègue
dans l’obscurité, et pas moins de
douze danseuses et danseurs. Les
chorégraphies ne brillent malheureusement pas par leur singularité, à peine dignes d’une cérémonie d’ouverture de Coupe du
monde. Débarrassée du chant, la
maîtresse de cérémonie tente de
transformer l’enceinte en nightclub, en répétant rapidement les
mêmes gestes de pom-pom girl,
comme une poupée mécanique.
Le premier de ses six passages au
vestiaire fait monter la tempéra-
Les chorégraphies
ne brillent pas par
leur singularité,
à peine dignes
d’une cérémonie
d’ouverture de
Coupe du monde
clarisse fabre
« Les pionnières du cinéma
muet », jusqu’au 25 septembre
à la Fondation Jérôme
Seydoux-Pathé, 73, avenue
des Gobelins, Paris 13e.
Les Pionnières du cinéma,
coffret de 4 DVD Lobster Films.
C I N ÉMA
Un faux mur de Berlin
pour un projet artistique
L’ancienne « princesse de la pop » s’est produite, mardi, à Paris, sept ans après son précédent passage
on mais heureusement
qu’elle chante en playback, parce qu’elle a vraiment une voix horrible ! » Même
les fans, à commencer par cette
jeune femme qui a assisté pour la
première fois à un concert de Britney Spears quand elle avait
14 ans, ne se font pas la moindre
illusion sur la réalité de la performance vocale de la chanteuse
américaine, après le premier de
ses deux concerts à l’AccorHotels
Arena (ex-Palais omnisports de
Paris-Bercy), mardi 28 août.
Il est vrai que son timbre – un
cri perçant – était extrêmement
désagréable quand il a résonné
lors de ses rares adresses au public,
les seules fois où l’on avait la certitude d’entendre sa voix en direct.
Notamment pour saluer « Paaariiis ! » Ce soir-là, elle savait au
moins où elle chantait, cela n’a pas
toujours été le cas.
Le sujet du play-back a fait l’objet d’une polémique depuis les
débuts de Piece of Me, un show
que Britney Spears a présenté
pendant quatre saisons, depuis
la fin 2013, en résidence à Las Vegas (Nevada), et décliné dans une
sonne l’une de ses cigarettes, et
tue le temps en fumant. La roulette russe commence…
A l’heure de #metoo, ce cycle
consacré aux pionnières met en
perspective des parcours d’émancipation. Après avoir incarné le
star-système, l’actrice Mary Pickford (1892-1979) quitta la Paramount et s’engagea dans la production indépendante – deux
films produits par la Pickford Corporation sont programmés.
Pourquoi ces femmes sont-elles aujourd’hui si peu connues ?
L’histoire de Musidora (18891957) est exemplaire. On sait peu
que l’actrice qui a incarné le personnage mythique d’Irma Vep
dans Les Vampires (1915), de Louis
Feuillade, fut aussi réalisatrice.
Une seule bobine étant disponible, un fragment de vingt minutes de son film Vicenta (1919) sera
projeté lors de ce cycle, parmi
d’autres œuvres.
Un ancien proviseur de lycée,
Yvon Dupart, est parti à la recherche de ses films, ou plutôt de ce
qu’il en reste. Devenu président
des Amis de Musidora, ainsi que
l’ayant droit de l’artiste, il viendra expliquer devant le public de
la fondation (les 13 et 19 septembre) pourquoi la connaissance de
l’œuvre de Musidora a selon ses
mots « raté une génération ».
Mais tout n’est pas perdu selon
lui : « Musidora avait réalisé trois
films importants pendant les années 1920, en Espagne. Nous venons d’obtenir 130 000 euros du
Centre national du cinéma pour
les restaurer. Si tout va bien, ce
sera chose faite en juin 2019. » p
ture pendant que ses danseurs
s’affublent de longues capes noires et que volent sur l’écran des
oiseaux de malheur hitchcockiens. Elle réapparaît dans une improbable tenue arachnéenne pour
un medley… Baby One More Time/
Oops ! I Did It Again, deux tubes si
bien ficelés qu’ils défient le temps.
Ce qui sauve son show est, en effet, le répertoire, le meilleur dans
sa catégorie, une dance-pop mâtinée de R’n’B, généralement
concoctée par des cadors de ces
deux genres, qui peuvent s’associer à cinq par chanson. A 36 ans,
elle néglige déjà son dernier album, Glory (2016), pour s’adonner au flash-back, de Gimme More
en I’m a Slave 4 U, de Circus (avec
redingote de dresseuse de fauves)
en Toxic. Livrée dans un décor
de jungle aux plantes carnivores,
cette œuvre associant cordes
bollywoodiennes et guitare surf
reste un des plus addictifs singles
de la décennie 2000. p
bruno lesprit
Britney Spears, AccorHotels
Arena, Paris 12e, mercredi 29 août,
de 67,50 euros à 95 euros.
Un faux mur de Berlin doit
être construit, du 12 octobre
au 9 novembre, dans la
capitale allemande, dans le
cadre du projet DAU, série de
films autour du totalitarisme,
du Russe Ilya Khrzhanovsky.
L’artiste veut édifier une microcité totalitaire, composée
de 900 pans de mur, que les
gens pourront visiter. Le projet devrait réunir le chef d’orchestre grec Teodor Currentzis, le compositeur Brian Eno,
la performeuse Marina
Abramovic… D’autres événements DAU sont prévus
à Paris puis à Londres, tous
organisés par l’homme
d’affaires et philanthrope
russe Sergueï Adoniev. – (AFP.)
Le festival Premiers
Plans d’Angers honore
Jeanne Moreau
Le festival Premiers Plans
qui se déroule à Angers
a rendu hommage à l’actrice
Jeanne Moreau, morte
en 2017, en baptisant une rue
à son nom. La comédienne
avait énormément soutenu
le festival et créé en 2005
sur place une semaine de
perfectionnement artistique
destinée à de jeunes cinéastes
francophones. – (AFP.)
16 | télévision
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
La tragédie des juifs en Belgique occupée
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
« Modus operandi » revient sur la déportation et la diabolisation des juifs mises en place par les forces allemandes
HISTOIRE
JEUDI 30 - 20 H 40
DOCUMENTAIRE
L
e 10 mai 1940, les forces
allemandes envahissent
la Belgique. Dix-huit
jours plus tard, l’armée
belge dépose les armes. Pour la
deuxième fois en moins de trente
ans, la Belgique est occupée par
l’Allemagne. Cette fois, les Allemands ne veulent pas répéter les
erreurs de la guerre de 1914-1918 :
les troupes du Reich avaient commis, notamment en Wallonie, des
atrocités qui avaient fait des milliers de victimes civiles. Conscientes que les Belges n’ont rien
oublié de ces exactions, les troupes allemandes s’efforcent d’afficher une image plus respectable.
Pour éviter de jeter le trouble au
sein de la population belge, la répression contre les juifs – environ
60 000 en 1940 – sera graduelle et
minutieusement planifiée. Les
persécutions nazies seront perpétrées avec l’appui volontaire ou inconscient de certaines autorités
belges. De 1942 à 1944, 24 916 juifs
seront déportés à Auschwitz. Seuls
1 206 d’entre eux en reviendront.
C’est cette tragédie que raconte
Modus operandi, film d’Hugues
Lanneau sorti en 2008, un an
après la publication de La Belgique docile, rapport commandé
par le gouvernement belge au
Un extrait du documentaire « Modus operandi ». LES FILMS DE LA MÉMOIRE
Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (Ceges), concluant à la responsabilité d’une partie des autorités belges dans la spoliation et
les déportations des juifs de Belgique. Peu après, le premier ministre, Guy Verhofstadt, avait présenté des excuses officielles à la
communauté juive de Belgique.
Récit méticuleux
Le film retrace le processus de diabolisation des juifs pendant l’Occupation. Les Allemands tra-
vaillent tout d’abord l’opinion publique. Les journaux belges contrôlés par les nazis désignent les
juifs comme les responsables de
la guerre et appellent la population à éviter tout contact avec eux.
Alexander von Falkenhausen,
gouverneur militaire de la Belgique, signe, contre la population
juive de Belgique, dix-sept décrets, préludes aux déportations
qui commencent en juin 1942.
Récit méticuleux des persécutions, Modus operandi est aussi
un hommage aux déportés et
aux rescapés. Le réalisateur a
tenu à donner pour chacun des
vingt-six convois le nombre de
déportés et de survivants. Cette
énumération, qui crée rapidement un malaise chez le téléspectateur, s’arrête là où les trains partent. De fait, aucune image de rafle ou de déportation n’a été filmée en Belgique, il n’existe
qu’une photo d’une rafle à Anvers
et quatre photos prises à la caserne Dossin de Malines, lieu où
étaient rassemblés les juifs en
vue de leur déportation. Le réali-
sateur a utilisé des images tournées en Hollande pour évoquer
les déportations et des images
des rafles filmées dans les pays de
l’Est. Et pour les « réencrer » en
Belgique, il les a projetées sur des
façades d’immeubles de Bruxelles et d’Anvers qui ont joué un
rôle dans la déportation des juifs.
Chaque convoi est également illustré par la photo d’un déporté
dont le nom est cité.
Une dizaine de rescapés racontent les humiliations qu’ils ont
subies et les drames dont ils ont
été témoins. Un film émouvant
qui montre bien les différents niveaux d’implication dans l’appareil d’Etat belge. Si Bruxelles a interdit toute participation de la police communale dans les rafles,
des fonctionnaires zélés vont
mettre au point une fiche type
qui va servir de modèle dans tout
le pays pour le recensement des
juifs en 1941. Les Allemands vont,
pour leur part, pousser le machiavélisme jusqu’à ordonner la mise
en place de l’Association des juifs
en Belgique (AJB), composée de
juifs belges qui recenseront les
juifs venus d’Europe centrale et
leur distribueront des « ordres de
prestation de travail à l’Est ». p
antoine flandrin
« Modus operandi »,
documentaire d’Hugues Lanneau
(Bel., 2008, 98 min).
Dans les années 1970 à Budapest, des musiciens décident d’abandonner les tubes américains au profit de leur propre musique
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 202
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 201
HORIZONTALEMENT I. Plateau-repas. II. Habilite. Ria. III. Abêtir. Sport.
IV. Corés. CIA. Eu. V. Ou. Léandre. VI. Craies. Eaque. VII. Ha. Pur.
VIII. Eglefin. Aida. IX. Réa. Orientai. X. Essaieraient.
VERTICALEMENT 1. Phacochère. 2. Labourages. 3. Aber. Las. 4. Tite-Live.
5. Elisée. Foi. 6. Air. Aspire. 7. Ut. Cn. Unir. 8. Résider. Ea. 9. Para. Ani.
10. Pro. Equité. 11. Aire. Dan. 12. Saturerait.
I. Entraîne tout le monde dans sa
chute. II. Remplit les parcs pour alimenter les plateaux. Luth en forme
de huit. III. Passe à table. Un des pères
de dada avant de participer au surréalisme. IV. Entraîne dans un monde
rêvé. Avec la part de Bercy. V. Crie
comme un porteur de bois. Lentilles
fourragères. Interjection. VI. Possessif. Agrumes délicieusement juteux.
VII. Touchée par le mal. Dans les petites tailles. VIII. Amérindien du Colorado. Met le feu aux organes. Stratégie asiatique. IX. Sans connaissances.
Un motif pour Monet. X. Se penchent
sur notre travail.
VERTICALEMENT
1. Nous entraîne dans son monde
plein d’illusions. 2. Essayer d’en faire
le moins possible. 3. Bien léchée.
Sanctionnait et mettait fin à un premier cycle. 4. Se permettre. Sur le moment. Patron en région. 5. Points opposés. Européen de la première
heure. 6. Marque le lieu. Le pape lui
préféra Raphaël pour les peintures au
Vatican. 7. Gai participe. Deux pieds
chez les Grecs. 8. Travaillerai sur l’œil.
Note. 9. Centres d’assises et d’actions.
10. Peut tomber d’un coup. En fin de
compte. 11. A l’entrée de l’église. Article. 12. Encombrées et remuées en
tête.
par Bill, un personnage extraordinaire (le chanteur Gyula Deak
Bill), obèse unijambiste à la voix
d’exception (« le seul chanteur
hongrois à la voix noire », selon
des critiques musicaux américains) qui se met à écrire et composer ce qui va devenir « le
blues de Kobanya ». Et petit à petit, en passant par de pathétiques
ou émouvantes histoires de filles
et des coups de fric plus ou
moins légaux, la galère va laisser
place au succès.
D’un bar pourri, le groupe va ensuite se produire dans un hangar
aménagé en club avant de connaître l’apothéose d’une immense scène en plein air lors d’un
concert final délirant, au cours
duquel de jeunes fans hystériques se précipitent sur scène
pour danser. Au-delà d’un curieux film musical, Chien chauve
rock est un témoignage précieux
sur une jeunesse hongroise prête
à échapper aux fumées noires qui
cachent le ciel. p
alain constant
Chien chauve rock, de György
Szomjas (Hongrie, 1981, 96 min).
France 2
21.00 Secrets d’Histoire
Marie Stuart, reine de France
et d’Ecosse
Magazine présenté
par Stéphane Bern.
23.15 Compléments d’enquête
Catherine Deneuve,
la demoiselle insoumise.
Le Clan Bongo.
Magazine présenté
par Thomas Sotto.
France 3
21.00 Disparus
Téléfilm de Thierry Binisti.
Avec Claire Borotra (Fr., 2014, 195 min).
Canal+
21.00 This Is Us
Série. Avec Mandy Moore,
Justin Hartley (EU, 2018, 80 min).
22.20 Better Things
Série. Avec Pamela Adlon,
Mikey Madison (EU, 2016, 70 min).
Arte
20.50 Elven, la rivière
des secrets
Série. (Norv., 2017, S1, ép. 4 à 6/8).
23.00 Moi et mon monde
Comédie dramatique de
Jakob M. Erwa. Avec Louis Hofmann,
Sabine Timoteo
(All, 2016, 110 min).
0.50 Chien chauve rock
Film de Gyögy Szomjas
(Hongr., 1981, 105 min).
M6
21.00 Pékin Express :
la course infernale
Jeu présenté
par Stéphane Rottenberg.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-202
8
1
4
5
2
9
5
7
6
8
6
3
2
4
5
9
7
1
1
2
4
7
6
9
5
3
8
7
5
9
1
3
8
6
4
2
9
8
7
5
2
3
4
1
6
6
3
1
4
9
7
2
8
5
2
4
5
6
8
1
7
9
3
3
7
8
9
5
2
1
6
4
5
1
6
3
7
4
8
2
9
4
9
2
8
1
6
3
5
7
Moyen
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
7 6
9
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
8
6 4
3 seule fois par ligne,
colonne et par
5 3
7 8
6 1 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
2
8
9
3
HORS-SÉRIE
Un soir, dans une ruelle glauque,
ils tombent sur le célèbre poète Allen Ginsberg (qui joue son propre
rôle). Ce dernier conseille à ces rockeurs déglingués d’« accepter le
bas », autrement dit de laisser
tomber les lumières américaines
pour évoquer leur quotidien et se
rapprocher ainsi du public local.
Chanter la grisaille, l’alcoolisme,
les flics, la pénurie, les coups d’un
soir et les gueules de bois du lendemain. Revenir aux racines du
blues en quelque sorte.
Un mauvais conseil ? Au contraire ! Voilà le groupe renforcé
& CIVILISATIONS
S
i vous êtes à la recherche
d’un film foutraque mais
attachant jamais diffusé
en France, ne ratez pas cet
étrange objet venu de Hongrie
datant de 1981, époque durant laquelle le mur de Berlin était encore solide et la Hongrie considérée, selon une expression humoristique en vigueur, comme
« la baraque la plus gaie du camp
socialiste ».
Ce film au titre baroque (Chien
chauve rock) est signé György
Szomjas, réalisateur né en 1940 et
qui, après plusieurs courts-métrages et documentaires, réalisa les
premiers « westerns-goulashs »
dans les années 1970. Ce long-métrage ne filme pas de cow-boys,
mais une bande de potes musiciens résidant à Kobanya, quartier
ouvrier et périphérique de Budapest. Depuis de trop longues années, ils interprètent avec énergie
des tubes rock américains du type
Johnny Be Good dans des salles minuscules, en attendant le succès.
TF1
21.00 Harry Potter et
les reliques de la mort : 2e partie
Film de David Yates.
Avec Daniel Ratcliffe, Emma Watson,
Ralph Fiennes
(GB/EU, 2011, 140 min).
23.20 Les Experts
Série. (EU, 2014, 155 min).
France 5
20.50 Des trains
pas comme les autres
Documentaire de William Japhet
(Fr., 2018, 105 min).
23.45 Vivre loin du monde
Documentaire de Kate Fraser
(GB, 2014, 45 min).
Des rockeurs hongrois chantent leur blues
ARTE
JEUDI 30 - 0 H 50
FILM
J EUD I 30 AOÛT
S
& C I V I L I S AT I O N
L’ÈRE
DES EXPLORATIONS
MB
DE CHRISTOPHE COLOK
AU CAPITAINE COO
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
abojournalpapier@lemonde.fr.
Tarif 1 an : France métropolitaine : 399 ¤
Courrier des lecteurs
blog : http://mediateur.blog.lemonde.fr/ ;
Par courrier électronique :
courrier-des-lecteurs@lemonde.fr
Médiateur : mediateur@lemonde.fr
Internet : site d’information : www.lemonde.fr ;
Finances : http://finance.lemonde.fr ;
Emploi : www.talents.fr/
Immobilier : http://immo.lemonde.fr
Documentation : http ://archives.lemonde.fr
Collection : Le Monde sur CD-ROM :
CEDROM-SNI 01-44-82-66-40
Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60
La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
UN HORS-SÉRIE
DE 148 PAGES - 9,90 €
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
styles | 17
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Une chambre dans un arbre :
le projet né de l’atelier dirigé
par Guillermo Santoma,
en juillet. CIRECA/DOMAINE DE BOISBUCHET
Mathias Kiss, en 2017, installant
une île flottante dorée sur l’étang
de Boisbuchet. CIRECA/DOMAINE DE BOISBUCHET
Pour l’atelier
consacré aux
architectures
de terre qui s’est
déroulé en août,
un drone pulvérise
de l’argile
sur un abri.
CIRECA/DOMAINE
DE BOISBUCHET
DESIGN
lessac (charente)
C
harlie Le Mindu, le sculpteur capillaire de Lady
Gaga, y a laissé, en 2016,
un arbre « coiffé » de
franges blondes. En 2017, l’artiste
Mathias Kiss a posé un îlot doré au
milieu de l’étang. Cet été, l’architecte
d’intérieur
catalan
Guillermo Santoma, célèbre pour
sa rénovation en Technicolor de la
Casa Horta à Barcelone, a construit
une chambre dans un arbre dont
le mobilier est collé au plafond…
Voici quelques-unes des traces du
passage de créateurs de renom au
domaine de Boisbuchet, près de
Confolens, en Charente. Un lieu
d’expérimentation réputé jusqu’au Japon ou à New York et
sillonné chaque été par quelque
300 étudiants et professionnels,
curieux de ses ateliers design ou
architecture en pleine nature.
Yeux bleus sous son chapeau de
paille, parcourant à vélo malgré
ses 73 printemps et la chaleur écrasante les 150 hectares de sa propriété, Alexander von Vegesack est
le collectionneur qui a su transformer ce bout de terre – avec son
château façon Disneyland (une
gentilhommière datant de 1865),
un moulin du XVIIe siècle, une
ferme et ses dépendances… en
haut-lieu du design, de l’architec-
champs créatifs
L’été, des étudiants et des designers du monde entier se pressent
au domaine de Boisbuchet, transformé en campus de plein air. Un
petit coin de Charente devenu en trente ans un haut lieu du design
ture et du développement durable.
Il fêtera en 2019 les 30 ans de cette
installation au bord de la Vienne,
dans le village de Lessac aux 555
âmes. « Au début, on nous prenait
pour une secte ! se rappelle-t-il. Les
Charentais s’étonnaient : nos enfants quittent le pays pour chercher
fortune. Qu’est-ce qui peut attirer ici
des jeunes du monde entier ? »
Une vie en communauté
Ce qui les attire ? « Expérimenter
leurs idées, s’atteler à un projet
pratique auprès de maîtres de la
discipline », répond Alexander
von Vegesack. Se constituer aussi
un réseau grâce aux fêtes champêtres et à la vie en communauté,
façon phalanstère. En ce mois
d’août, dans le sillon des frères
Campana, de Matali Crasset ou
Noé Duchaufour-Lawrance, c’est
le designer Philippe Malouin qui
fait l’école buissonnière.
Son atelier se concentre sur la
conception d’un objet simple,
pouvant être produit à Boisbuchet et éventuellement commercialisé sur le site Web du domaine.
Les élèves ont réalisé des prototypes en fondant de l’aluminium et
ils ont imaginé jusqu’à l’emballage de leur produit. Dans l’ancienne grange, une dizaine d’employés du russe Gazprom en team
building imaginent de nouveaux
espaces de travail, avec l’expertise
d’une architecte d’intérieur venue de Londres. Au bord du lac,
des jeunes venus de Dubaï, d’Allemagne et d’Inde ont construit
une voûte en bois qu’ils recouvrent de sachets remplis de liège,
telle une carapace. Ils pulvériseront ensuite plusieurs couches
d’argile, à l’aide de drones. Cette
architecture de terre – mariage
entre vernaculaire et high-tech –
explore une technique financée
AU BORD DU LAC, DES
JEUNES VENUS DE DUBAÏ
OU D’INDE ONT CONSTRUIT
UNE VOÛTE EN BOIS QU’ILS
RECOUVRENT DE SACHETS
REMPLIS DE LIÈGE
par le programme européen « Actions Marie Sklodowska-Curie »
pour la recherche et l’innovation
(Horizon 2020).
Ce n’est pas la seule construction insolite du domaine de Boisbuchet, qui ouvre ses portes au
public pendant l’été. Ici, un pavillon de papier (2001) – le premier bâtiment construit en Europe par Shigeru Ban, lauréat du
prix d’architecture Pritzker
en 2014 – côtoie une maison tex-
tile énergétiquement autonome,
la Techstyle Haus (2014), au revêtement développé par Saint-Gobain. Là, une maison d’hôte japonaise érigée sans clous ni vis, datant de 1863, a fait le chemin depuis le pays du Soleil-Levant
jusqu’en Charente limousine –
grâce à la généreuse contribution
du designer d’Osaka Toshiyuki
Kita –, tandis qu’une bâtisse tout
en bambou conçue en 2007 par
Markus Heinsdorff a fait le voyage
depuis la République populaire de
Chine, don de ce pays et de l’Institut Goethe.
Le château accueille, lui, des expositions temporaires, telle celle
intitulée « Gender », jusqu’au
16 septembre, consacrée au genre
des objets ordinaires, et qui met
en scène des pièces de la collection d’Alexander von Vegesack.
Car ce directeur (de 1989 à 2010) et
cofondateur du Musée du design
« Concevoir un objet industriel en pleine nature est inspirant »
le curateur d’art et collectionneur allemand Alexander von Vegesack a réalisé, à Boisbuchet, un rêve utopiste
autour de la transmission du savoir. Son
domaine est aussi reconnu comme pôle
d’excellence rurale. Explications.
Pourquoi avoir inventé ce campus
d’été de design et d’architecture ?
Je pense qu’on ne peut pas éduquer les
jeunes uniquement avec des ordinateurs, sans expérience pratique. En Allemagne, un ébéniste ou un charpentier, au bout de trois ans d’expérience,
peut prétendre entrer à l’université. Ici,
nos stages sont ouverts aux adultes de
tous profils, diplômés ou pas. Ils peuvent expérimenter les matériaux et
constater, par exemple, que le bambou
fendu est plus solide que la fibre de
verre. Ils peuvent créer des objets en
verre, en céramique et en porcelaine
cuits dans des fours à bois spéciaux,
mis à disposition au domaine de Bois-
buchet par le Corning Museum of Glass
de l’Etat de New York.
Je suis particulièrement fier de notre
programme d’enseignement, qui permet de rencontrer des pointures dans
leur domaine. Ainsi Lina Ghotmeh,
auteure d’un grand musée en Estonie et
d’une tour de logements à Beyrouth, sa
ville natale, a bâti ici, en 2017, avec ses
étudiants, une serre à la géométrie complexe. Pour ce projet, elle a été nominée
pour le prix Dezeen 2018 de l’« architecte
émergent de l’année ». Cette saison,
Achim Menges, figure de l’ingénierie
biomimétique, a travaillé avec ses apprentis sur un bâtiment ventilé, non pas
à l’aide d’une mécanique ou d’une énergie, mais en sélectionnant des fibres de
bois qui réagissent naturellement à l’humidité de l’air.
Au fin fond de la campagne, Boisbuchet se mérite…
Oui, la campagne agit comme un filtre.
En venant au domaine, les participants
doivent accepter de sortir de leur zone
de confort, de l’urbanité. Concevoir un
objet industriel en pleine nature peut
être déroutant, mais aussi inspirant.
Deuxième défi : ils viennent créer quelque chose, très souvent à partir de matériaux naturels, bois, céramique, métal…
Or réaliser un objet en 3D en seulement
cinq jours, cela ne peut pas être parfait. Il
faut accepter cela aussi. Ce qui est important, c’est d’illustrer ses idées. Troisième défi : partager sa chambre avec
d’autres. Les gens de ma génération
étaient habitués à cela, or ce n’est plus le
cas, aujourd’hui… Toutefois, le travail en
équipe, la découverte d’autres cultures,
font partie de l’intérêt de séjourner ici.
Vous n’abordez pas que le design…
Ce mot n’existait pas à la fin des années 1960, quand j’ai commencé ma
collection de chaises Thonet. La mode
actuelle du « design thinking » m’exas-
père, car pour moi, le design est déjà le
fruit de la pensée. Ici, nous abordons un
champ large qui inclut architecture,
paysage, design d’objets et écologie…
Nous nous intéressons même aux liens
entre design et yoga, un thème développé cet été par Franziska Kessler. Et de
plus en plus à la scénographie, car si
vous avez des idées de génie en architecture ou en design et que vous n’êtes pas
capable de les présenter à travers une
exposition ou un film, vous avez peu de
chances d’être entendu.
On voit cela dans la mode… Un bon
défilé, outre les vêtements, c’est une
mise en scène réussie. Une expérience
qu’Andrew Ondrejcak nous a fait vivre,
en juillet, en orchestrant avec ses étudiants un mini-opéra en plein champ.
C’est la cinquième fois que ce metteur
en scène établi à Brooklyn dirige un atelier à Boisbuchet. p
propos recueillis par
véronique lorelle
de Vitra, à Weil-am-Rhein, a bâti,
sur sa propriété charentaise, son
rêve d’amateur de design et d’architecture au parcours non académique. Enfant de la débâcle allemande – il est né en mars 1945 à
Iéna, en Allemagne, de parents
aristocrates de Prusse et de Silésie
exilés des rives de la Baltique –, il a
quitté l’école à 13 ans, a débuté
comme comédien et a été le cofondateur de La Fucktory, un centre d’art alternatif de Hambourg,
à la fin des années 1960.
Chaises Prouvé, table Sottsass
Lui et ses compagnons vivent
alors en communauté dans une
usine désaffectée, où ils ouvrent
une discothèque pour financer
leurs activités théâtrales. « Il nous
fallait des sièges, aussi ai-je chiné
des chaises en bois courbé dans les
brocantes… L’avantage : quand un
pied cassait, on pouvait le remplacer par un autre, d’une autre chaise.
Une conception tellement intelligente qui m’a conduit à m’intéresser à Michael Thonet, ébéniste mais
aussi entrepreneur de génie. Quarante ans avant Henry Ford, il a
même inventé une production à la
chaîne », raconte goulûment
Alexander von Vegesack.
Ces chaises Thonet seront au départ de sa collection. Bientôt, il
s’intéressera à l’acier tubulaire,
avec le mobilier du Bauhaus signé
Marcel Breuer ou Ludwig Mies van
der Rohe… Puis au plastique dur
ou au carbone, car l’homme se
passionne pour « les matériaux et
technologies-clés dans l’évolution
de la production industrielle ». Sa
collection privée est montrée pour
la première fois au Centre Georges-Pompidou en 1993, sous le titre « Miroir d’une collection »,
puis, en 2008, à la Pinacothèque
Giovanni et Marella Agnelli, de Turin. Il a aussi essaimé de ses trésors
dans son refuge créatif de Boisbuchet. Dans les dépendances de la
ferme, les convives sont invités à
s’asseoir sur des chaises Jean
Prouvé, un canapé Hella Jongerius
ou à une table d’Ettore Sottsass,
sous un plafonnier en bouteilles
de plastique recyclé des frères
Campana. Car, ici, le design s’expérimente au quotidien. p
véronique lorelle
Domaine de Boisbuchet, visite
guidée sur rendez-vous jusqu’au
16 septembre, 10 euros.
Boisbuchet.org
18 |
DÉBATS & ANALYSES
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT
Cyril Dion
« Les ministres n’ont
pas de pouvoirs
magiques »
Ce n’est pas une personne, aussi sincère soit-elle, qui pourra
transformer le monde, mais la rupture avec un modèle
de croissance et de consommation qui ravage la planète, explique
Cyril Dion, réalisateur et cofondateur du mouvement Colibris
Par CYRIL DION
A
u moment de la nomination de Nicolas Hulot au gouvernement en
mai 2017, Hélène Médigue, réalisatrice du documentaire On a vingt ans pour
changer le monde, filmait une petite séquence où Maxime de Rostolan m’interrogeait : bonne ou mauvaise nouvelle ? Je ne
faisais pas mystère de mon scepticisme sur
la capacité des gouvernements à engager
des changements radicaux ; je lui ai donc
répondu que c’était l’occasion idéale de
voir si la paralysie de l’Etat était une question de personne ou de système. Il semble
que la démission de Nicolas Hulot, mardi
28 août, nous apporte une réponse.
On ne peut pas douter du fait que Nicolas
Hulot, mieux que personne dans le monde
politique, ait eu, à l’heure de sa nomination, connaissance des enjeux, les idées
claires sur le changement de cap à adopter
et sur un certain nombre de mesures radicales à mettre en œuvre. On peut aussi arguer qu’il avait une place idéale : numéro trois du gouvernement, avec un portefeuille large. Mais ce n’était pas suffisant.
En réalité, je crois que nous pourrions met-
LE PROBLÈME TIENT
À NOTRE MODÈLE
DE SOCIÉTÉ, DONT
LES GOUVERNEMENTS
NE SONT,
À MON SENS, QUE
LES GESTIONNAIRES
tre n’importe qui à sa place, cela n’y ferait
rien, pour une raison simple : la mutation
qu’il est indispensable d’opérer pour stopper le réchauffement planétaire, pour mettre fin au ravage des forêts, au massacre des
animaux, à l’extinction des espèces, à l’exploitation de nombre d’êtres humains à
travers le monde, à l’accroissement indécent des inégalités, est incompatible avec le
modèle néolibéral, consumériste, fondé
sur une croissance matérielle infinie.
Pour se donner une chance d’inverser le
cours du changement climatique, il faudrait en finir avec le capitalisme, avançait
Naomi Klein dans son passionnant essai :
Tout peut changer (Actes sud, 2015). C’est de
cela qu’il est question. Arrêter de croire que
nous pouvons dans le même temps proclamer que nous allons réduire nos émissions
de gaz à effet de serre et continuer à vendre
des Airbus à tour de bras, faire de grands
discours sur les insectes qui meurent en
masse (80 % des insectes volants auraient
disparu d’Europe ces trente dernières années) et continuer à céder aux lobbys agricoles qui ont conduit la France, entre 2009
et 2016, à augmenter de 20 % l’utilisation
de pesticides malgré deux plans gouvernementaux supposés les réduire de 50 % :
Ecophyto [lancé en 2008 par le ministre de
l’agriculture Michel Barnier] et Ecophyto 2
[lancé en 2015 par son successeur socialiste
Stéphane Le Foll]. Il ne suffit pas de parler,
nous avons besoin de résultats tangibles.
Très bien, me direz-vous, mais comment
faire ? Arrêter de construire des Airbus,
c’est mettre des milliers de gens à la porte.
Or quel est le sujet central de chaque nouvelle élection présidentielle ? L’emploi.
Taxer le pétrole, c’est taper directement
dans le portefeuille de millions de personnes dépendantes de leur voiture pour aller
travailler et « gagner leur vie ». Fermer les
centrales nucléaires, c’est être obligé, dans
la transition, de produire de l’électricité
avec des énergies fossiles, comme le fait
l’Allemagne, régulièrement épinglée pour
ses usines à charbon. Même couvrir la
France de panneaux solaires et d’éoliennes
engendrerait certains problèmes écologiques, comme l’ont souligné plusieurs
ouvrages récents.
C’est devant ce type de contradictions
que Nicolas Hulot devait se trouver, chaque
matin, au cœur d’un gouvernement divisé.
Bercy relance la croissance, le ministère de
l’agriculture contente la FNSEA [Fédération
nationale des syndicats d’exploitants agricoles], l’Elysée signe des traités de libreéchange… et le ministère de la transition
écologique et solidaire est supposé résoudre tous les problèmes écologiques et sociaux que posent l’ensemble de ces politiques. Ce n’est pas sérieux. Comment imaginer qu’un homme sincère puisse tenir
longtemps dans ces conditions ?
Comme je l’écrivais plus haut et comme
le clament nombre d’écologistes depuis
des décennies, le problème tient à notre
modèle de société, dont les gouvernements ne sont, à mon sens, que les gestionnaires. Nous avons besoin de le réinventer,
par étapes sans doute, mais avec une vision déterminée de l’objectif à atteindre.
FORMATAGE PAR « L’ÉTAT PROFOND »
Mais qui tient notre modèle debout ? Sans
doute ceux qu’Edward Snowden appelait,
dans une interview au Spiegel en septembre 2017, « l’Etat profond », « cette classe de
fonctionnaires de l’Etat qui survivent gouvernement après gouvernement ». Avant
d’ajouter, parlant du virage à 180 degrés de
Barack Obama : « L’Etat profond a conscience que, s’il ne peut pas élire les présidents, il peut les formater très rapidement –
et cela, avec les mêmes moyens qu’il utilise
pour nous formater. » Formatage qui nous
conduit à nous accrocher à l’existant, à ce
modèle que nous connaissons et qui nous
rend, tous ou presque, très timorés à
l’heure de consommer la rupture.
Les lobbys ? Certes. Nicolas Hulot confirmait leur présence incessante. Anne Hidalgo [maire socialiste de Paris] me confiait
il y a quelques mois que plusieurs responsables de l’industrie automobile avaient débarqué dans son bureau pour la menacer à
la suite de l’annonce de son intention d’interdire les moteurs diesel dans la capitale
dès 2030. Nous avons à nouveau pu mesurer leur influence lors des débats relatifs à la
loi alimentation ou très récemment dans
cette réunion à l’Elysée avec les chasseurs.
Les entreprises transnationales ? Evidemment. Aujourd’hui, Apple et sa capitalisation boursière de 1 000 milliards de dollars, Google et ses 3 milliards de requêtes
par jour, Facebook et ses 2 milliards d’utilisateurs, les grands pétroliers, les grandes
banques, les géants de l’agroalimentaire,
de la distribution… ont souvent plus de
pouvoir que les gouvernements pour bouleverser la société.
Nous ? Assurément. Nous pouvons évidemment déplorer d’avoir été, dès notre
naissance, plongés dans le monde tel qu’il
est, d’avoir appris ses codes, d’être nés du
bon ou du mauvais côté de la barrière,
d’être contraints de travailler, de faire
comme nous pouvons… Mais sommesnous totalement dépourvus de pouvoir et
de responsabilités ? Est-il vraiment raisonnable de voter tous les cinq ans pour des
candidats – souvent par défaut – et de croire
à leurs promesses tout en sachant qu’ils ne
pourront (ou ne voudront) les tenir ? Qu’ils
seront immédiatement pris en tenaille entre les hauts fonctionnaires, les lobbys et
leurs électeurs, qui attendent des résultats
souvent contradictoires ? D’attendre en
somme que quelqu’un résolve le problème
pour nous ou, du moins, sans nous ?
Nous savons pertinemment qu’il ne suffira pas de fermer nos robinets, de manger
bio et de prendre nos vélos de temps à
autre, mais qu’une véritable bataille culturelle, politique est à mener pour transformer nos imaginaires, nos démocraties,
autant que nos économies et nos modes de
vie. Paradoxalement, il n’y a sans doute jamais eu autant de Français et même
d’Européens désireux d’aller vers une société plus écologique et plus juste. Mais
cette transformation culturelle en cours ne
se traduit en aucun mouvement réellement structuré, se dotant d’une stratégie
solide, contrairement aux acteurs précédemment cités qui, eux, sont tout à fait organisés pour défendre leurs intérêts.
Le mouvement écologiste – et citoyen en
général – avance en ordre divisé, prompt à
se déchirer au moindre désaccord, soucieux de protéger les intérêts de chaque petite boutique plutôt que d’accepter une
forme d’union sacrée, telle que nous en
avons connu dans quelques grands rendezvous de l’Histoire, dont la dernière guerre
mondiale. Eh bien, ce qui nous attend est de
cette nature, et même peut-être plus grave.
Y faire face demandera des responsables
politiques courageux, portés par un vaste
mouvement populaire, des entrepreneurs
et des artistes visionnaires, ainsi qu’une indéfectible capacité à coopérer. Ou une révolution, avec les affres que cela suppose.
D’ici là, il est temps de grandir et d’accepter que les ministres n’ont pas de pouvoirs
magiques, pas plus que les présidents, que
personne ne va venir miraculeusement
nous sauver, ni papa, ni maman, mais que,
comme le chantait Patti Smith – et même
si cela est loin d’être un long fleuve tranquille –, « People have the power », à condition de le décider… p
¶
Cyril Dion est cofondateur du mouvement Colibris.
Il a coréalisé le film « Demain » (2015) avec Mélanie Laurent.
Dernier ouvrage paru : « Petit manuel de résistance
contemporaine » (Actes Sud, 160 pages, 15 euros)
José Bové « Le logiciel politique français est complètement décalé »
Pour le député européen,
la technostructure
et les lobbies qui
imprègnent les cabinets
ministériels empêchent
la transition écologique
Entretien
A
ncien militant du Larzac, membre fondateur du syndicat agricole Confédération paysanne,
candidat à l’élection présidentielle de
2007, José Bové est, depuis 2009, député
européen (Groupe des Verts/Alliance
libre européenne). Auteur de Hold-up à
Bruxelles. Les lobbies au cœur de l’Europe
(La Découverte, 2014), il analyse les raisons de la démission de Nicolas Hulot.
Comment expliquez-vous la décision
du ministre de l’environnement ?
Nicolas Hulot a tout d’abord réalisé que
le logiciel politique français n’a pas pris en
compte la crise écologique et le nouveau
désordre climatique. Il a préjugé de sa
capacité d’adaptation à cette urgence. En
France, l’écologie est soit un supplément
d’âme, soit une variable d’ajustement.
Mais ce n’est pas la question centrale
autour de laquelle la politique s’articule.
Ensuite, les lobbys qui cherchent à gagner
des parts de marché, sans aucune conscience du désastre écologique, l’ont empêché de mener pleinement son action : on
l’a vu avec le glyphosate, les OGM, les pesticides et, tout dernièrement, le lobby de
la chasse, qui n’est pas uniquement celui
des chasseurs, mais aussi celui des armes
à feu. Sans parler du nucléaire, qui est un
corps d’Etat à lui tout seul, un « complexe
gaullo-communiste », comme on disait
dans les années 1960, c’est-à-dire qui intègre l’ensemble des forces politiques.
Thierry Coste, représentant de la
Fédération nationale des chasseurs
(FNC), n’avait-il « rien à faire » à
l’Elysée, comme l’a dit Nicolas Hulot ?
Que Thierry Coste soit reçu par les services du ministère de l’écologie au sujet
d’un texte qui concerne ceux qu’il représente, cela fait partie du débat. Mais qu’il
vienne à une réunion interministérielle,
sans y être invité, comme l’affirme Nicolas Hulot, est un problème démocratique.
Cela me rappelle le moment où il était
question de changer les élections aux
chambres d’agriculture, afin qu’elles deviennent pluralistes, en 1983, lorsque
Edith Cresson était encore ministre de
l’agriculture. Chaque article rédigé par les
magistrats qui travaillaient pour son cabinet était envoyé par porteur à la FNSEA
pour accord avant de pouvoir être intégré
dans le texte ! De la même manière, les
textes qui sont décidés par la commission
de l’agriculture à Bruxelles émanent bien
souvent du Copa et de la Cogeca, sorte de
FNSEA européenne. C’est ça, aujourd’hui,
ce que l’on appelle la « société civile » : ce
ne sont pas ceux qui posent les questions
au nom des citoyens, mais bien souvent
ceux qui représentent les intérêts particuliers ou partisans.
Pourquoi la France est-elle si rétive
à la transition écologique ?
Plusieurs ministres de l’écologie l’ont
constaté, de Corinne Lepage à Dominique
Voynet : les grands corps d’Etat (Les Mines,
Centrale, les Ponts et Chaussées) empêchent tout changement, car chaque arbi-
trage passe sous leurs fourches Caudines.
Prenons l’exemple des « boues rouges »,
au large de Cassis, dans les Bouches-duRhône. A travers le différend entre Ségolène Royal et Emmanuel Macron s’est
jouée, sous la présidence de François Hollande, une bataille très symptomatique de
l’écologie contre l’économie. La technostructure s’est profondément infiltrée
dans les rouages de l’Etat, comme
l’avaient relevé les pères de l’écologie française que sont Bernard Charbonneau et
Jacques Ellul, ce qui empêche tout changement et obstrue toute innovation de pensée. Et puis, il ne faut pas oublier l’Europe
où une superstructure perpétue le système productiviste, même si le discours
sur la transition écologique évolue. Telle
qu’elle est constituée, l’Europe ne peut pas
opérer de transformations radicales. Les
prochaines élections européennes, en
mai, vont se faire à budget contraint : le
budget de la politique agricole sera voté
pour sept ans avant des élections qui ne
pourront rien changer de fondamental.
Pourtant, du sommet de Paris en passant par le « Make Our Planet Great
Again » lancé par Emmanuel Macron
à Donald Trump, quelque chose
n’était-il pas en train de changer ?
C’est vrai que nous avons vécu un
moment un peu magique lors de la
COP21. Mais si on y regarde de plus près,
cet accord n’a été possible que parce qu’il
n’était pas contraignant. Aucun engagement significatif n’a été pris, notamment
pour l’Afrique. Les Etats-Unis en sont
sortis, la Russie s’en moque et la dégradation s’accélère. La démission de Nicolas
Hulot est un appel à la mobilisation.
Aujourd’hui, la gauche est productiviste
et la droite libérale. La réunion des deux
nous mène dans le mur. Le logiciel politique français est complètement décalé
par rapport aux enjeux et en retard par
rapport aux mouvements citoyens.
Que suggéreriez-vous à Nicolas Hulot
de faire à présent ?
De prendre le temps de la réflexion, ce
qu’il fera sûrement. Il n’a pas de plan, de
« coup d’après » calculé, car ce n’est pas
un politicien – ce qui lui avait d’ailleurs
été reproché au moment des élections de
2012. Et puis, je lui conseillerais aussi de
profiter de la vie ! p
propos recueillis par nicolas truong
débats & analyses | 19
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
▶▶▶
CARTE BLANCHE – SELÇUK
|
Yves Cochet « Socrate
et la nature quittent
le gouvernement »
Servez-vous
Emmanuel Macron a finalement échoué
dans son « coup de com de “greenwashing” »,
et Nicolas Hulot a fait preuve de courage en
démissionnant, analyse l’ancien ministre de l’écologie
Par YVES COCHET
N
Dominique Bourg « Cette démission
sanctionne l’échec du “en même temps” »
Nicolas Hulot a été confronté à un gouvernement
indifférent à l’environnement et à un projet
présidentiel limité à l’horizon économique,
estime le philosophe et président du conseil
scientifique de la Fondation Hulot
Par DOMINIQUE BOURG
E
nfin ! Nicolas Hulot a démissionné. J’applaudis à cette décision et aurais aimé l’apprendre
plus tôt. J’ai pour ma part perdu mes illusions depuis le début de cette année,
depuis la feuille de route sur l’économie
circulaire qui a accouché de mesures insuffisantes.
Nous avons appris récemment que les
émissions carbonnées françaises ont
augmenté de plus de 3 % en 2017 par rapport à l’année précédente. Que s’est-il
passé depuis que l’on a appris cette contre-performance ? Rien. Une réponse
adéquate serait celle défendue par le climatologue Jean Jouzel et l’économiste
Pierre Larrouturou avec un véritable
plan climat assorti de financements
massifs. La future loi sur la mobilité
semble en l’état plus intéressée à la promotion de la voiture autonome qu’à la
défense de l’environnement. Les textes
en préparation sur la biodiversité ne
comportent aucune interdiction alors
NICOLAS HULOT
A FAIT UNE
EXPÉRIENCE
ANALOGUE À
CELLE DE MAINTS
PRÉDÉCESSEURS OU
PRÉDÉCESSEURES
que le vivant – populations de vertébrés
et d’insectes volants – s’effondre sur
Terre. Le gouvernement a retiré sous le
feu des critiques son projet d’introduire
le climat dans l’article 34 de la Constitution, lequel délimite les domaines d’intervention du législateur. L’environnement y figure déjà !
UNE POLITIQUE DES FAUX-SEMBLANTS
Cette proposition était révélatrice d’une
politique des faux-semblants. L’idée de
l’introduction à l’article 1 de la Constitution a fini par s’imposer, mais la formule
retenue n’a pas été celle de Nicolas Hulot
(« La République assure, garantit… »),
mais celle assurant le moins de conséquences possibles sur les politiques publiques (« La République agit… »). Le glyphosate, dira-t-on ? Il aurait probablement été remplacé par une autre molécule avec des procédures d’évaluation à
leur tour défaillantes. Un changement
lui-même modeste alors qu’il conviendrait d’évoluer vers une généralisation
de l’agroécologie, plus à même en outre
à résister aux aléas climatiques que
l’agriculture conventionnelle. Etc. La
messe est dite. La démission de Nicolas
Hulot sanctionne l’échec du « en même
temps ». Il n’y a pas eu en réalité de « en
même temps », mais une politique uniment et sottement néolibérale.
Dans un gouvernement indifférent
aux questions environnementales, Nicolas Hulot a fait une expérience analogue à celle de maints prédécesseurs ou
prédécesseures, avec toutefois une démission aux répercussions probablement plus grandes, compte tenu de sa
popularité initiale. Alors, pourquoi est-il
entré dans ce gouvernement ? J’imagine
qu’il a cru au fameux « en même
temps ». Et il aurait été tout à fait possible de conduire une politique à double
fond, satisfaisant certaines exigences
économiques de court-terme, tout en
engageant dans quelques domaines des
réformes structurelles fondamentales.
Mettre en place le plan climat évoqué
plus haut aurait créé emplois et croissance. Ménager un tournant graduel
vers l’agroécologie aurait aussi débouché sur des créations d’emplois. Instaurer une TVA circulaire comme le propose la Fondation 2019 avec un abattement de TVA de 10 % pour les biens aux
externalités environnementales négatives en dessous d’un certain seuil (avec
mécanismes compensatoires pour le
budget), contraindre certains industriels à substituer graduellement des
matières secondaires ou biosourcées
aux matières premières classiques,
auraient infléchi la trajectoire de nos
systèmes industriels sans nous ruiner.
A terme, la contradiction entre les exigences écologiques et l’orthodoxie économique aurait éclaté, mais dans un
contexte nouveau, désormais propice à
la poursuite du changement, tout du
moins on peut l’espérer. Nous n’en sommes malheureusement pas là.
Quid aujourd’hui ? Nous nous retrouvons sans avancées environnementales
notables, avec des politiques à court
terme dont on ne voit guère les effets
positifs, avec un chef de l’Etat sur lequel
plane toujours les effets de l’affaire
Benalla, et ce dans un contexte européen et international délétère, avec une
déferlante Trump dont les ravages tous
azimuts commencent seulement à se
propager. Magnifique rentrée ! p
¶
Dominique Bourg est président du conseil
scientifique de la Fondation pour la nature
et l’homme créée par Nicolas Hulot et
professeur à l’université de Lausanne
icolas Hulot a l’habitude de
dire que son niveau académique est bac moins cinq. Il entend ainsi exprimer que son écologie
est moins constituée d’une somme de
connaissances apprises à l’école que
d’une expérience vécue au contact de
la nature. Au point que l’on peut considérer l’homme Hulot comme un hybride humain/non humain, un représentant totémique de l’écosphère.
C’est cette chimère émerveillée qui a
su entraîner des millions de personnes
à suivre ses émissions Ushuaïa Nature
pendant quinze ans, à devenir l’animateur préféré des téléspectateurs, puis
l’homme politique le plus populaire du
gouvernement. Bien sûr, nous avons
des raisons de critiquer ses arrangements avec les puissances médiatiques
et financières qui lui permirent de réaliser spectaculairement ses aventures
naturalistes. Cependant, contrairement à la plupart des stars, c’est en
vieillissant qu’il devient plus radical et
moins sujet aux compromis sur le
fond, comme le montre sa démission.
En découvrant l’écosystème politique sur le tard, Nicolas Hulot a sans
doute sous-estimé les règles particulières à ce milieu. Les dangers ne sont
pas du même ordre que ceux de la nature plus ou moins sauvage. L’une des
différences entre les écosystèmes naturels et les écosystèmes sociaux (ce
n’est pas spécifique au domaine politicien) est que, dans le second cas, vos
proches et amis sont aussi vos adversaires, selon les circonstances. S’il est
vrai qu’un loup attaque toujours un
chevreuil, un humain peut au contraire combattre ou s’allier avec un
autre en des occasions souvent imprévisibles. Cette oscillation fascinante –
ami ou ennemi ? – est éloquemment
mise en scène dans la série Game of
Thrones. Mais Nicolas Hulot n’est pas
Tyrion Lannister. Mi-homme mi-animal, Nicolas Hulot est d’une espèce
inadaptée au milieu politique, trop entier et trop indécis tout à la fois.
PRESSION CONTINUE
D’ailleurs, dans ce milieu, l’ambivalence ami-ennemi se double de l’ubiquité du pouvoir. On croit couramment que c’est le président, le gouvernement et les ministres qui décident
en oubliant qu’autour de ces personnages médiatisés se trouvent une foultitude de conseillers qui, souvent, ont
plus d’influence dans les décisions que
tel ou tel ministre. En particulier, les
conseillers du président et ceux du
premier ministre forment une sorte
de réplique du gouvernement officiel.
Souvent issus des grands corps de
l’Etat, ces personnes sont capables de
persuader le président ou le premier
ministre plus qu’un ministre dans son
périmètre politique. Nicolas Hulot,
comme nombre de ses prédécesseurs,
a ressenti douloureusement ces arbitrages matignonesques ou élyséens
défavorables à l’écologie sous pression
d’un conseiller.
En outre, il est aussi de constants ennemis de l’écologie et de son ministre,
ce qu’on appelle les lobbys, de l’agroalimentaire productiviste, de la chasse,
du nucléaire, du pétrole, de l’armement et autres calamités. Plus que les
jeux de cour évoqués, ces lobbys exercent une pression continue sur tous
les dirigeants qui, au nom de l’emploi
et du dynamisme économique – ou
par pur électoralisme – consentent à
les écouter mieux que les écologistes.
Et puis, bien sûr, il y a le fond de l’affaire : la désagrégation croissante du
système Terre dans la plupart de ses
composantes cruciales et les menaces
sur la survie même de l’espèce humaine. Il suffit ici de dire que, malgré
l’accumulation des rapports scientifiques alarmistes sur le dérèglement climatique, la perte de la biodiversité, l’extractivisme forcené, l’accumulation
des pollutions chimiques, les dangers
du nucléaire civil et militaire, et autres
paramètres affolés de l’anthropocène,
les gouvernements et décideurs de
toute échelle et de tout continent continuent de croire que plus de technologie et plus de croissance apporteront
les solutions à des nuisances passagères dans l’environnement et à des inégalités transitoires dans la société.
Cette croyance libérale-productiviste
est tellement puissante qu’il est désormais trop tard pour remplacer ce paradigme et ses désastreuses conséquences matérielles et sociales par un paradigme écologiste et ses bienfaits supposés, avant l’effondrement. Nicolas
Hulot, écologiste intuitif et profond,
est sans doute parvenu à ce constat affligeant, même si, comme nous, il continuera à lutter pour réduire les souffrances à venir.
DÉCRET DE PÉRIMÈTRE
Il est toujours risqué d’entrer en politique lorsqu’on est plus sincère que cynique, et il est tout aussi risqué de proposer à Socrate d’être ministre lorsqu’on est président. Nicolas Hulot a
perdu son pari de changer les choses, à
temps, et avec l’ampleur souhaitable.
Emmanuel Macron a finalement
échoué dans son coup de com de
greenwashing (« écoblanchiment »).
Muni de sa hauteur protocolaire – ministre d’Etat –, Socrate Hulot s’était
pourtant convaincu que le rôle d’un
ministre de l’écologie n’est pas sectoriel, délimité par un décret de périmètre, mais transversal à toute l’action
gouvernementale.
Au-delà de la protection de l’environnement, un tel ministre doit être celui
qui perturbe, qui déplaît à tous les
autres, il doit faire acte de parrêsia, de
« franc-parler », d’énonciation de la vérité qui dérange. Dans ce rôle, la solitude que l’on ressent, et dont il a parlé
lors de l’annonce de sa démission, finit
par peser lourd lorsque trop d’arbitrages sont défavorables et qu’une conscience écologique aiguë ne se répand
pas au sein du gouvernement.
C’est alors l’epimeleia, le « souci de
soi » en termes foucaldiens, qui prend
le dessus, comme il le dit encore dans
son interview à France Inter : « Je ne
veux plus me mentir. » L’image que l’on
offre aux autres est ce qui nous constitue. Je suis ce que les autres pensent
que je suis. Nicolas Hulot n’est pas cet
Homo economicus, unidimensionnel,
sans cesse à la recherche de la maximisation de son utilité qui constitue
l’idéal-type du mâle performant. C’est
au contraire sa vulnérabilité qui constitue son humanité. Il est multidimensionnel, bigarré, ambigu. Son geste de
ce 28 août, « le plus important de ma
vie », a-t-il dit, est celui qui restera le
courage et la fidélité à sa vérité. p
¶
Yves Cochet est président de l’institut
Momentum et ancien ministre de
l’environnement (juillet 2001 à mai 2002)
20 | débats & analyses
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT
Dominique Simonnet
« Le mal-être de Hulot
est un symbole »
Son départ est salutaire,
car l’écologie est une idéologie
Pour le cofondateur de Génération écologie,
la sauvegarde de la planète ne fait toujours
pas l’objet d’une vision générale et ambitieuse,
quarante ans après la création du ministère
Plutôt que de protéger la planète,
Nicolas Hulot servait de paravent
pour faire oublier la politique
néolibérale d’Emmanuel
Macron, affirme le député
Les Républicains, Julien Aubert
Par DOMINIQUE SIMONNET
C
omme une impression de
déjà-vu : ce ministre
amer, visage fermé, regard affligé, mâchonnant ses regrets, qui classe soudain ses dossiers en avouant son impuissance : « Je me surprenais tous les
jours à me résigner. » C’est donc
cela, l’écologie en politique ? La
même scène, la même lassitude,
ces démissions et ces limogeages
que l’actualité égrène au fil des
gouvernements, cette désillusion récurrente, cette sensation
de gâchis ? Les uns louent la persévérance et la sincérité de Nicolas Hulot – au fil des années, il a
titillé bien des pouvoirs et contribué à d’incontestables avancées.
Les autres critiquent sa versatilité et parfois sa naïveté – plus
d’une fois, il s’est laissé berner
par des Verts opportunistes dont
il ne partageait pourtant pas la
vision de la société.
L’essentiel est ailleurs : ce n’est
pas sa personnalité qui interroge
aujourd’hui. Mais sa fonction. A
quoi sert un ministère de l’écologie, portefeuille que le premier
détenteur, Robert Poujade (19711974), qualifiait déjà de « ministère
de l’impossible » ? N’est-il qu’une
caution pour des gouvernements
qui, quelle que soit leur couleur
politique, ne parviennent pas à se
hausser à la hauteur des enjeux ?
Dans son mal-être, Nicolas
Hulot est un symbole. C’est
d’abord celui d’un Etat qui, malgré l’ostentation volontariste
d’Emmanuel Macron, a conservé
en la matière les œillères d’autrefois et dont certains hauts fonctionnaires formés à l’ENA ou aux
Ponts obéissent à des réflexes
désuets (l’obstination pour la
filière nucléaire et l’EPR en est un
exemple), méprisent les urgences
planétaires, qu’ils considèrent
irréalistes, et étouffent, par
conformisme ou arrogance, toute
tentative de faire un pas de côté.
C’est aussi le symbole de l’écologie elle-même, c’est-à-dire
d’une culture, d’une prise de
conscience, d’un sentiment d’urgence, d’un rêve peut-être, qui,
depuis quarante ans, peine à trouver les bons moyens d’action et se
noie dans la politique.
MACRON, L’OCCASION MANQUÉE
En 1972, à Stockholm, lors de la
première conférence des Nations
unies sur l’environnement, de
jeunes visionnaires poussaient le
cri de naissance de l’écologisme :
« Nous n’avons qu’une seule
Terre ! » Cette petite Planète bleue,
on venait tout juste de la découvrir dans son intégralité depuis la
Lune, grâce à Neil Armstrong et
Buzz Aldrin. Eblouis par sa beauté
et sa fragilité, les premiers écologistes posèrent les questions de la
postmodernité, celles du développement et de la mondialisation :
comment concilier croissance
économique et préservation des
ressources limitées ? Comment
accorder mondialisation et enracinement local ? Comment garantir à la fois le bien commun et la
liberté de chacun ?
Traduire ces questions en politique, cela impliquait de bousculer
le clivage droite-gauche et de
recomposer la scène démocratique. Les écologistes l’ont tenté. Ils
ont échoué. Pis : en ancrant l’écologie à l’extrême gauche, le parti
vert l’a décrédibilisée et marginalisée. Curieusement, c’est Emmanuel Macron, un homme tombé
du ciel, qui a renversé l’échiquier.
L’occasion était belle pour que la
conscience écologique puisse
enfin sortir de sa gangue partisane et s’épanouir. C’était,
croyait-on, l’ambition du candidat. La mésaventure de Nicolas
Hulot le prouve, l’écologie n’est
pas mieux lotie qu’avant.
CASSER LES FRONTIÈRES
Par nature, l’écologie bien
comprise est transversale, elle
touche à tout : énergie, transports, agriculture, équipement,
emploi, santé, éducation… Autre
difficulté : elle se décline à tous les
niveaux, et pas seulement national. Or l’Etat français, trop centralisé, n’est pas toujours le mieux
placé. A l’évidence, le réchauffement climatique est un enjeu
mondial ; la transition énergétique, en revanche, a besoin d’une
plus petite échelle : l’énergie
solaire, par exemple, se prête
mieux à des initiatives régionales, départementales, voire intercommunales. Une vraie politique
écologique doit casser les frontières, des partis comme des cabinets. Et son ministre se voit
contraint d’empiéter sur le jardin
des voisins, voué au mieux au
compromis, au pis au conflit.
« Impossible », donc, ce ministère ? Faut-il le renforcer, en lui
confiant la tutelle de plus gros
dossiers, l’énergie, les transports
et l’équipement ? Faut-il le supprimer en disséminant l’écologie
dans tous les ministères pour
plus d’efficacité ? Une chose est
sûre : une vraie politique écologique sera globale ou ne sera pas.
Elle doit imprégner toute l’action
gouvernementale et irriguer tous
les domaines. Elle doit donc s’inscrire dans une vision élyséenne,
faire l’objet d’une pédagogie soutenue et sans doute se concrétiser
par une grande ambition nationale mobilisatrice.
Aujourd’hui, l’Etat français est
en retard sur l’opinion publique.
A l’heure où la planète surchauffe, où Donald Trump
engage son pays dans une régression environnementale dramatique, la France peut encore jouer
un rôle moteur. C’est à leur compréhension des enjeux planétaires que l’Histoire jugera les présidents du troisième millénaire.
Emmanuel Macron n’a qu’un
choix : s’appliquer à lui-même le
défi qu’il lançait l’an dernier à
Donald Trump : « Make our planet great again. » Ou condamner
son prochain ministre à la même
impuissance que Nicolas Hulot
et le voir « se surprendre tous les
jours à se résigner ». p
¶
Dominique Simonnet,
écrivain et journaliste,
est ancien président
de l’association Les Amis
de la Terre et cofondateur
du parti Génération écologie
Par JULIEN AUBERT
E
mmanuel Macron, en maître
funambule, avait choisi l’écologie pour faire contrepoids à ses
penchants néolibéraux. L’opération était doublement bénéfique : premièrement, elle permettait de rallier à son panache Nicolas Hulot, un homme engagé et respecté pour son
parcours loin des sirènes politiciennes ;
deuxièmement, Emmanuel Macron endossait le rôle de leader de la communauté internationale sur le sujet du réchauffement,
imitant le style de Barack Obama.
Sur le fond, en prônant des taxes sur les
émissions de CO2, Macron ne faisait pas violence à ses convictions profondes. Il ne faisait
que défendre une politique écologique fondée sur un raisonnement néolibéral d’incitation à la modification des comportements
individuels pour sauver la planète. Les mêmes recettes vantées depuis vingt ans par le
G7 et qui n’ont, au passage, strictement rien
enrayé dans la progression des émissions.
LA DÉMISSION
DE HULOT EST UNE
CHANCE POUR QUE
LA FRANCE REVIENNE
SUR LES RAILS
D’UN DÉVELOPPEMENT
RAISONNABLE
Une fois sur la route, l’attelage Macron-Hulot a cependant abouti à des zigzags permanents. Le gouvernement était à la fois confiant et critique sur le nucléaire ; pour et contre le glyphosate ; tantôt aux côtés des écologauchistes à Notre-Dame-des-Landes, tantôt
plus pragmatique et de bon sens en défendant les chasseurs. Un an et demi plus tard,
la coupe était à moitié pleine pour Macron, à
moitié vide pour Hulot : il a choisi de démissionner. Le side-car a connu une embardée
fatale. Pourtant, faute de ligne claire, bien
des erreurs ont été commises.
Loin de se voir offrir une visibilité industrielle, la filière nucléaire a été dénigrée avec
la complicité de certains membres du gouvernement, en laissant entendre que la réduction du nombre de centrales se poursuivrait, comme cela avait été voté sous le mandat Hollande, ou en publiant au Parlement
des rapports alarmistes sur la sûreté et la sécurité nucléaires. Le gouvernement a tordu
le bras d’EDF pour que l’entreprise annonce
des investissements massifs dans l’énergie
solaire alors qu’elle peine à faire face à ses
projets nucléaires actuels et aux défis futurs.
Si nous voulons sécuriser notre avenir énergétique, alors nous devons amorcer le remplacement du parc nucléaire par la troisième
génération et donner de la visibilité aux sites pour éviter une catastrophe sociale.
PRAGMATISME
Dans le même temps, Emmanuel Macron a
fait tout son possible pour faciliter les projets éoliens terrestres, levant texte après
texte les obstacles juridiques, les recours, et
abaissant les coûts de raccordement. Pour
l’éolien posé en mer, il a validé des concessions qui coûteront au contribuable des dizaines de milliards d’euros sur vingt ans
avec le rachat de l’électricité produite. Là encore, personne n’a pris le temps de regarder
la catastrophe allemande qui, en faisant le
pari de l’éolien, a fait exploser nos émissions
de gaz à effet de serre. En parallèle de cela, le
tandem Hulot-Macron a fait voter une loi
sur l’interdiction de la production d’hydrocarbures sur le territoire national qui, au
nom du symbole, va tuer ce qui reste d’industrie pétrolière et gazière dans ce pays et
nous rendre 100 % dépendants. Un nonsens commercial et environnemental.
Enfin, en matière d’agriculture, Emmanuel Macron et Nicolas Hulot ont continué
la chasse aux pesticides et aux herbicides
sans s’interroger sur les solutions alternatives pour le monde agricole ni attendre
qu’un consensus scientifique permette de
caractériser exactement le risque.
Le départ de Nicolas Hulot est donc une
chance pour que la France revienne sur les
rails d’un développement raisonnable.
L’écologie est une idéologie, la protection de
l’environnement – et plus exactement de
l’homme, car la nature a survécu aux périodes glaciaires et aux chutes de météorites –
est un pragmatisme.
Si l’on veut vraiment réduire les émissions
de CO2, alors redéployons les financements
actuels des énergies renouvelables vers le
nucléaire et l’hydroélectrique. Si l’on veut
vraiment protéger les paysages, interdisons
l’éolien terrestre, maritime posé et luttons
contre l’artificialisation des terres victimes
du bétonnage marchand. Si l’on veut vraiment nourrir correctement l’homme, protégeons notre agriculture des normes et des interdictions précipitées et investissons massivement dans les traitements alternatifs non
chimiques pour lutter contre les parasites.
Emmanuel Macron est-il vraiment décidé
à protéger l’environnement ou compte-t-il à
nouveau utiliser l’écologie pour mieux faire
accepter sa politique néolibérale aux yeux
des Français ? Le départ de Nicolas Hulot le
met au pied du mur. p
¶
Julien Aubert est député (LR) du Vaucluse. Il est également rapporteur spécial
du budget « environnement/énergie » pour
la commission des finances et président de
Croissance bleue, laboratoire d’idées visant
à la refondation d’une écologie de droite.
Ont également cosigné cette tribune :
Valérie Boyer, députée (LR) des Bouchesdu-Rhône ; Guillaume Larrivé, député
(LR) de l’Yonne ; Guillaume Peltier,
député (LR) de Loir-et-Cher ; Raphaël
Schellenberger, député (LR) du Haut-Rhin
Allions performance économique
et performance environnementale
Le ministre de l’écologie doit
s’appuyer sur des bonus-malus
pour rendre sa politique plus
désirable, estime l’universitaire
Christian de Perthuis
Par CHRISTIAN DE PERTHUIS
Q
uinze mois et onze jours : une belle
capacité de résistance pour un ministre de l’environnement ! Au début des deux derniers quinquennats, des prédécesseurs de Nicolas Hulot –
Alain Juppé et Nicole Bricq – avaient tenu quatre semaines. Après quinze mois à Matignon,
Jean-Marc Ayrault en était à son troisième ministre. Bravo à Nicolas Hulot d’avoir tenu si
longtemps. Si le poste est éminemment éjectable, c’est que son titulaire est régulièrement
en porte à faux avec nombre de ses collègues,
qui traitent les dossiers les yeux rivés sur les
chiffres du chômage, de l’inflation, du pouvoir d’achat ou encore du PIB. Or, la plupart
du temps, lorsque ces indicateurs virent au
vert, l’activité redémarre et avec elle nos atteintes à l’environnement. Comme ce sont
ces chiffres qui priment dans la décision publique, le dernier recours du ministre de l’environnement est de démissionner.
Pour sortir de ce dilemme permanent, il
faut rapprocher la performance économique
de la performance environnementale. Pour y
parvenir, le ministre dispose de trois outils : la
réglementation, les instruments économiques et financiers, l’information des citoyens.
Le contexte général est très défavorable à la
multiplication des normes et réglementations. Or il faut des normes en matière environnementale, notamment pour réduire les
risques sanitaires liés aux matières dangereuses et orienter les investissements vers le
vert. Il faut donc relégitimer la norme en en
élaborant moins et en les rendant plus prévisibles à long terme et plus compréhensibles.
Prenons le cas de l’industrie du bâtiment, il y
a beaucoup à faire pour l’ancien et le non-résidentiel. C’est un domaine où un jeu de normes est susceptible de générer beaucoup
d’économies d’énergie, plus de confort et pas
mal d’emplois. Il sera d’autant plus facile à
mettre en œuvre que les normes seront rattachées à de bonnes incitations économiques,
comme un bonus-malus sur les transactions
immobilières que souhaitait Nicolas Hulot.
TAXATION DES MISES EN DÉCHARGE
Les incitations économiques et financières
sont devenues l’un des enjeux les plus cruciaux de la fonction. Elles concernent au premier chef la fiscalité environnementale. Prenons deux exemples : le climat et l’économie
circulaire. Tant que les prix des biens et services échangés n’incorporent pas les dommages associés au réchauffement climatique, il
y a une discordance entre performance économique et performance climatique. C’est
pourquoi la modeste reprise de l’économie a
dopé les émissions de CO2 ces deux dernières
années. La fiscalité carbone a pour objet de
réduire cette discordance. De sérieux pro-
grès ont été impulsés par le ministre sortant.
Malheureusement il subsiste de gros trous
dans la raquette : les exemptions créatrices
de distorsions qu’il faudra bien traiter de
front avec les professions concernées. Autre
chantier inachevé : celui des compensations
monétaires destinées à corriger le caractère
antiredistributif de la taxe carbone. Dans sa
forme actuelle, le chèque énergie est un bon
d’achat, subventionnant parfois les énergies
fossiles. Il n’est pas à la hauteur de l’enjeu :
comment rendre acceptable une taxe qu’on
veut faire augmenter dans le temps ?
Quant à l’économie circulaire, on est encore
largement dans le déclamatoire, avec peu
d’instruments permettant de rentabiliser à
grande échelle les boucles de recyclage et de
reproduction de la ressource. Il existe un instrument très efficace pour y contribuer : la
taxation des mises en décharge ultime.
La conviction et la capacité de communication de Nicolas Hulot étaient un atout majeur
qui a pleinement joué pour Notre-Dame-desLandes. En matière climatique, il subsiste en
revanche un flou artistique sur l’objectif de
« neutralité carbone » [aucune émission
nette de gaz à effet de serre] adopté sans concertation des citoyens. Si on veut obtenir leur
adhésion, il y a un gros travail de communication à lancer : avis au prochain ministre ! p
¶
Christian de Perthuis est
professeur à l’université ParisDauphine, fondateur de la chaire
Economie du climat
0123 | 21
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
GÉOPOLITIQUE | CHRONIQUE
par sylvie kauffmann
L’affaire iranienne
qui ne passe pas
L
orsque, en 2014, la banque française BNP Paribas a été condamnée à
payer au Trésor américain une amende faramineuse de
8,9 milliards de dollars (7,9 milliards d’euros), pour violation
d’embargos sur des transactions
financières avec des ressortissants soudanais, cubains et iraniens, on s’est étranglé à Paris sur
le montant record de la somme,
ou sur la rigueur draconienne de
la justice des Etats-Unis – s’agissant des banques des autres.
Certains ont trouvé l’amende
injuste. Mais aucune voix gouvernementale européenne, à l’époque, ne s’est élevée pour se rebeller, ouvertement, contre les effets
extraterritoriaux de la législation
américaine. Cette indulgence est
révolue. Ce que les Européens
étaient prêts à tolérer hier, même
en rechignant, de l’administration Obama n’est plus supportable aujourd’hui avec son successeur. La décision de l’administration Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien,
cosigné en juillet 2015 par son
propre pays, l’Iran et, notamment,
les Européens, a tout changé.
Pascal Lamy, l’ancien président
de l’Organisation mondiale du
commerce (OMC), avait prédit
que ce retrait constituerait « la
fracture la plus importante entre
les Etats-Unis et l’Europe » depuis
la crise de Suez, en 1956. Sur ce
point-là, les événements lui ont
donné raison.
Car Donald Trump ne s’est pas
contenté de dénoncer l’accord
iranien. Il a contraint les Européens à épouser, malgré eux, sa
politique de « pression maximale » sur Téhéran : en asphyxiant économiquement la République islamique, les EtatsUnis espèrent y provoquer un
changement de régime.
Comment asphyxie-t-on un
pays ? En empêchant les entreprises d’y investir. De fait, trois mois
après la décision américaine, c’est
l’exode : Total, Daimler, Siemens,
PSA, Renault… les fleurons de l’industrie européenne qui avaient
investi en Iran depuis 2015 à la faveur de la brèche ouverte par l’accord sur le nucléaire ont plié bagage, les uns après les autres.
Point d’orgue de cette déroute, Air
France, KLM et British Airways
ont annoncé cet été la suspension
de leurs liaisons aériennes avec
Téhéran, faute de passagers.
A regret, ces entreprises se
plient au régime extraterritorial
des sanctions secondaires décidées par les Etats-Unis : parce
qu’elles passent par le système financier américain pour leurs activités, elles s’exposent, si elles
restent en Iran, à être exclues du
marché américain.
« L’essentiel du capital mondial
et du système financier est entre
les mains d’investisseurs et de banquiers américains, rappelle le PDG
de Total, Patrick Pouyanné : c’est
la force du capitalisme américain.
Un groupe mondial comme Total
ne peut pas prendre le risque de se
voir interdire l’accès à ces ressources financières. On peut regretter
que les Etats-Unis utilisent la force
de leur système pour imposer leur
loi, mais c’est la réalité de notre
monde global. »
UN RÊVE ÉMERGE :
CELUI D’UN SYSTÈME
FINANCIER AUTONOME
QUI PERMETTRAIT À
L’EUROPE D’ÉCHAPPER
À LA VASSALISATION
TRUMP A CONTRAINT
LES EUROPÉENS
À ÉPOUSER
SA POLITIQUE
DE « PRESSION
MAXIMALE »
SUR TÉHÉRAN
C’est cette réalité, exploitée sans
scrupule par Donald Trump et
son équipe, qui reste en travers de
la gorge des dirigeants européens. Ils s’étaient accoutumés au
confort de « l’hégémonie bienveillante » de l’allié transatlantique ; aujourd’hui, la bienveillance
s’est évaporée. Seule reste l’hégémonie, implacable et brutale.
Les Européens n’ont guère plus
d’affection que les Américains
pour le Guide suprême, Ali Khamenei, mais ils croient à la voie
réformatrice que favorisait l’accord sur le nucléaire et ils essaient
encore de le sauver. Et, surtout, ils
sont humiliés par la débandade
forcée de leurs entreprises.
Alors, en ce mois d’août, a
émergé un rêve : celui d’un système financier autonome qui
permettrait à l’Europe d’échapper
à la vassalisation. Lundi 27 août,
devant les ambassadeurs, le président Emmanuel Macron, constatant sombrement que les EtatsUnis « semblent tourner le dos à
notre histoire commune » et mènent une « politique commerciale
agressive », a formulé la vision
d’une Europe qui aura construit
son « indépendance financière
avec des mécanismes que nous devons proposer », pour « mettre enfin fin à l’extraterritorialité de certaines décisions financières et monétaires ». La Commission européenne a été priée de plancher
sur la question.
Cela prendra du temps
Quelques jours plus tôt, la même
aspiration était émise de Berlin,
avec des propositions concrètes,
sous la plume du ministre allemand des affaires étrangères,
Heiko Maas, dans le quotidien
Handelsblatt. M. Maas y appelle à
la création de « canaux de paiement indépendants des Etats-Unis,
d’un Fonds monétaire européen et
d’un système Swift indépendant »,
afin de protéger les entreprises
européennes des sanctions américaines. Swift est un système de
paiements interbancaires qui
existe depuis 1977, couramment
utilisé pour les transactions financières mondiales.
Le débat est ouvert et les experts se sont jetés dans la bataille.
Pour les uns, Swift n’est pas le sujet. La vraie question, c’est l’euro
qui, pour rivaliser avec le dollar
comme monnaie d’échange internationale (la moitié du commerce mondial s’effectue en dollars), devra subir de très sérieuses
transformations structurelles – et
politiques. Pour d’autres, le rêve
n’est pas irréalisable ; la Russie l’a
fait, pourquoi pas l’Europe ?
Pour tous, une chose est claire :
cela prendra du temps, beaucoup
de temps. Mais le fait que le débat
soit ouvert est à lui seul révélateur d’une page qui, cette fois, se
tourne. Cette semaine se tiennent
parallèlement à Paris et à Berlin
les conférences annuelles des
ambassadeurs. Dans les deux capitales, il n’est question que de refondation du multilatéralisme,
d’un ordre mondial à réinventer,
de « nouvelles alliances » à construire… Dans les esprits, les amarres sont larguées. Reste à trouver
le bon cap. Et, plus dur encore, à
consolider le navire européen. p
Tirage du Monde daté mercredi 29 août : 199 255 exemplaires
LE RÉQUISITOIRE
DE L’ANCIEN
MINISTRE
suite de la première page
Mais cette décision singulière constitue
surtout un revers cuisant pour le président
de la République, qui plus est à l’orée d’une
rentrée délicate. Au lendemain de son élection, Emmanuel Macron avait réussi à convaincre cette personnalité atypique, symbole de l’engagement citoyen, de ne plus se
contenter du pouvoir d’influence qu’il
exerçait depuis longtemps, mais de mettre
son talent et sa notoriété au service de l’action gouvernementale. Par sa seule présence, son rang de ministre d’Etat et l’étendue de ses attributions, Nicolas Hulot apportait alors la garantie que la défense de la
cause écologique ne resterait plus un vain
mot. Comme un boomerang, son départ
quinze mois plus tard démontre que, pour
une large part, c’était un vœu pieux.
C’est d’autant plus vrai que l’intéressé a
justifié sa sortie dans des termes cinglants.
Au-delà de l’hommage affectueux qu’il a
rendu au chef de l’Etat, au premier ministre
et à ses anciens collègues, exception faite
de celui de l’agriculture, c’est un véritable
réquisitoire que M. Hulot a dressé contre la
politique gouvernementale.
Avec trois griefs essentiels. D’abord, a-t-il
plaidé, la politique des « petits pas » dans laquelle il a été cantonné n’est pas à la hauteur des enjeux de cette « tragédie » climatique et environnementale qui menace la
planète. « Avons-nous commencé à réduire
nos émissions de gaz à effet de serre ? Non.
Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. A enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non », a-t-il martelé.
A quoi s’ajoute « l’entêtement » des pouvoirs publics à préserver la filière nucléaire,
« cette folie inutile ». Autant de sujets sur
lesquels, à l’évidence, l’ancien ministre n’a
pas réussi à convaincre et a été contraint,
au contraire, à de peu glorieux renoncements.
S’il apparaîtra pour le moins naïf à beaucoup, le deuxième grief n’est pas moins sérieux et sévère. Il concerne le poids exercé
sur les décisions publiques par les lobbys
de toutes sortes, qu’il s’agisse du nucléaire,
des chasseurs, de l’agro-industrie… La puis-
sance de ces groupes d’intérêts, leur « présence dans les cercles du pouvoir » jusqu’au
plus haut niveau a conduit M. Hulot à poser
de rudes questions : « C’est un problème de
démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? »
Mais, plus encore, parce que cela touche
directement le chef de l’Etat, responsable
en dernier ressort, l’ancien ministre a
pointé le grand écart qui existe, à ses yeux,
entre les paroles et les actes, entre les déclarations flamboyantes et les arbitrages effectifs, entre une diplomatie environnementale offensive et ambitieuse et une politique nationale trop défensive et timorée.
Avec ce mot terrible pour conclure : Nicolas
Hulot ne voulait plus participer à « une
forme de mystification ».
Enfin, le porte-voix de l’écologie a été au
bout de ses convictions : comment affronter sérieusement les désordres de la planète, a-t-il questionné, si l’« on s’évertue à
réanimer un modèle économique qui [en]
est la cause » et si la dictature du court
terme interdit de penser et de préparer les
réorientations vitales à long terme ? En
clair, peut-on être un libéral probusiness et
un écologiste proplanète ? Cela revient à
souligner les limites du « en même temps »
macronien.
Nicolas Hulot reconnaît qu’il n’a pas les
réponses à ces questions. Il revient désormais au chef de l’Etat d’en trouver. p
La Chine à l’assaut
de l’Europe de l’énergie
PERTES & PROFITS | FACEBOOK-HULOT
LE DILEMME
DE LA CROISSANCE
▶ Près de 30 milliards
▶ La stratégie chinoise
nucléaire en Angleterre,
réseaux au Portugal et en
Italie… Les groupes chinois
font leurs emplettes
d’euros ont été investis en
dix ans dans des sociétés
européennes à des fins
économiques et politiques
révèle au grand jour
les faiblesses et les
divisions européennes
Routes : l’Etat sous pression
Les alertes se multiplient sur la dégradation du réseau et des ponts P A GE 4
PAGE S 2 - 3
CONSOMMATION
LE CANNABIS
DANS LE RADAR
DES GROUPES
DE SPIRITUEUX
Pernod Ricard surveille le
marché de la marijuana. Des
acteurs ont pris des parts
dans des producteurs de la
plante verte. Ils comptent
bénéficier de sa légalisation
PAGE 5
MÉDIAS
AUX ÉTATS-UNIS,
UNE PRESSE
LOCALE À L’AGONIE
Si le « New York Times »
approche des trois millions
d’abonnés numériques, les
journaux locaux souffrent.
Depuis 2004, près de 1 800
d’entre eux ont disparu
A Paris, le 16 mars. OLIVIER BOITET/PHOTOPQR/« LE PARISIEN »/MAXPPP
PAGE 8
VU D’AILLEURS | CHRONIQUE PAR FRÉDÉRIC LEMAÎTRE
Les routes de la soie sont bien gardées
S
orti il y a un an, à l’été 2017,
le film d’action Wolf Warrior 2 a battu tous les
records du box-office chinois,
engrangeant 5,68 milliards de
yuans (726 millions d’euros) de
recettes. Son thème : l’héroïsme
d’un ancien militaire chinois qui,
devenu mercenaire en Afrique,
libère des dizaines de compatriotes, otages d’un mouvement de
guérilla dans un pays en pleine
guerre civile, mais où l’armée chinoise ne peut intervenir faute du
feu vert de l’ONU. Une fois tout le
monde sauvé, une dernière
image apparaît à l’écran. Un passeport chinois sur lequel s’inscrit
la formule suivante : « Citoyens
chinois, si vous êtes en danger à
l’étranger, ne baissez jamais les
bras. Souvenez-vous que la puissance de votre mère patrie se tient
derrière vous. »
Vous souriez ? Erreur. Cette
conclusion est plus proche de la
réalité qu’il n’y paraît. Tel est le
principal enseignement de
l’étude que vient de publier le
Mercator Institute for China Studies (Merics) sur un des secrets
les mieux gardés des « nouvelles
routes de la soie » : la présence,
dans des dizaines de pays, de
sociétés privées de sécurité chinoises chargées de protéger les
investissements de leurs compatriotes, et leurs compatriotes euxmêmes.
Protéger les expatriés
Basé à Berlin, Merics, l’un des
centres de recherche européens
les plus productifs sur la Chine,
s’intéresse aux « Gardiens de la
ceinture et de la route », pour
reprendre le titre de l’étude. Très
étroitement contrôlées par le
Parti communiste et souvent
créées par d’anciens militaires,
ces sociétés privées, autorisées à
exercer depuis 2009, ont connu
un véritable emballement.
En 2013, 4 000 d’entre elles,
employant plus de 4,3 millions de
salariés, étaient officiellement
enregistrées. En 2017, ce nombre
était déjà passé à 5 000.
Merics estime que, en 2016, une
vingtaine de ces sociétés de sécurité privées travaillaient hors de
Chine et y employaient environ
3 200 salariés. Des chiffres amenés à progresser, puisque la
Chine investit de plus en plus
hors de ses frontières et que, pour
des raisons d’image, elle répugne
à y déployer l’armée pour protéger ses entreprises. De plus, nombre de ces investissements sont
réalisés dans des pays à risque.
Pour le moment, les deux leaders du marché sont, en Chine
même, les filiales des géants britanniques G4S et Control Risks.
Mais les huit suivantes seraient
100 % chinoises. Merics présente
les cinq principales : China
Security and Protection Group
(plus de 30 000 salariés), Huaxin
Zhongan (plus de 15 000), China
Overseas Security Group (plus de
20 000), Beijing DeWe Security
Services (nombre de salariés non
communiqué) et Frontier Services Group (idem). Si le nombre de
salariés de cette dernière n’est
pas connu, son dirigeant n’est
autre que l’Américain Erik Prince,
fondateur de la société Blackwater, dont les exactions en
Afghanistan et en Irak ont révélé
les dérives de mercenaires.
D’après Merics, les sociétés chinoises rechignent à armer leurs
personnels, Pékin n’ayant pas
envie de gérer d’éventuelles
bavures. Mais plusieurs d’entre
elles ont déjà été confrontées à
Cahier du « Monde » No 22902 daté Jeudi 30 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
de véritables situations de crise.
Merics en relève trois, spectaculaires. En janvier 2012, au Soudan, une douzaine d’agents de
sécurité chinois ont aidé l’armée
soudanaise à libérer 29 ouvriers
retenus en otage. En juin 2014, en
Irak, la société VSS a évacué
1 000 Chinois fuyant des combats entre le gouvernement et
l’organisation Etat islamique.
Enfin, en 2016, DeWe Security a
dû évacuer plus de 300 salariés
chinois travaillant dans le secteur pétrolier au Soudan du Sud
en raison de combats entre factions locales.
Autant d’opérations menées
dans un cadre juridique d’autant
plus flou que la Chine, contrairement à la Grande-Bretagne, aux
Etats-Unis, au Canada et à la
Suède, n’a pas souscrit au code de
bonne conduite du secteur,
adopté en 2013. Merics ne précise
pas si les acteurs chinois de ce
marché travaillent pour des
entreprises occidentales. Mais
cela ne devrait pas tarder. Un
agent de sécurité chinois coûterait environ douze fois moins
cher que son homologue britannique ou américain… p
centaines de milliards d’euros
et s’est traduit par une consommation accrue de charbon. Et encore, il n’a été rendu
possible que par la préservation et l’expansion de la puissante industrie allemande
dont le bilan écologique est
plus douteux.
Le prix de la liberté
Les Etats ne sont pas les seuls
à se poser la question délicate
de l’arbitrage entre exigences
du court terme, boucler le
budget 2019 par exemple, et
ambitions existentielles de
long terme. Ainsi Facebook,
qui cherche à redorer son blason, a annoncé son intention
de couvrir 100 % de ses besoins en électricité par des
énergies renouvelables d’ici à
2020. Démarche louable mais
qui masque un arbitrage bien
plus douloureux. S’il entend
réellement respecter ses promesses récentes en matière de
respect de la vie privée de ses
utilisateurs, il devra infléchir,
voire transformer son modèle
économique, probablement
au détriment de sa croissance.
Le fera-t-il ?
Comme le rappelait hier le
premier ministre, Edouard
Philippe, devant les patrons du
Medef, les grandes entreprises
doivent payer de plus de responsabilité les libertés phénoménales dont elles disposent
aujourd’hui face aux Etats.
Pour tous, l’idéal promis d’une
société sobre, innovante et
juste est un cap difficile à tenir.
La conscience existe, les comportements changent, mais
pas assez vite et pas assez fort
pour M. Hulot qui voudrait
que les Etats, les entreprises et
les hommes se départissent de
ce désir faustien et néfaste
d’un monde sans limites. p
philippe escande
RWANDA
Du 14 au
26 janvier 2019
La renaissance d’un pays
À partir
de 4 650 e
Un voyage avec Pierre LEPIDI, journaliste au Monde
Demandez la documentation gratuite
auprès de l’agence Les clés du Monde
E-mail : lemonde@lesclesdumonde.com
Tél. 01 49 30 12 39
Licence IM 075100373
Crédit photo : Fotolia/Cmon
▶ Parcs éoliens en Grèce,
Abattu au ras de l’eau comme
une sarcelle de la baie de
Somme, le ministre de la transition écologique et solidaire,
Nicolas Hulot, n’est pas seulement la dernière victime du
lobby de la gâchette. Il est
tombé dans un piège bien
plus sournois, celui construit
par sa propre ambition de
changer le modèle économique de la France. Il n’est pas le
premier à se casser les dents
sur ce qui apparaît toujours
comme un oxymore : concilier croissance économique et
protection de la planète, de ses
ressources, de sa biodiversité
et de son climat. Depuis plus
de vingt-cinq ans, l’idée d’un
« développement durable »,
concept popularisé et promu
par les Nations unies, hante
les discours des décideurs politiques… qui l’oublient méthodiquement au moment
des choix difficiles.
Cela se comprend aisément.
Sans énergie pas de croissance
et sans croissance, impossible
de satisfaire les aspirations légitimes de ses électeurs à vivre dans un pays sûr et prospère. A l’inverse, une économie en récession conduit à
d’inévitables conflits de redistribution. Hors de question
pour le gouvernement français de tirer un trait sur son
programme nucléaire, dont il
reste fier, ni de se mettre à dos
un monde agricole et rural
aussi puissant économiquement que symboliquement.
Ce dilemme fondamental
entre écologie et croissance,
pointé dès 1972 par le Club de
Rome, ne peut se résoudre que
par une inclusion de l’une
dans l’autre à un coût difficile
à anticiper. Le prix de la transition énergétique allemande
du nucléaire vers les renouvelables est estimé à plusieurs
2 | économie & entreprise
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
ÉNERGIE
Pékin à l’offensive sur tout le continent
PRISES DE PARTICIPATION DE GROUPES CHINOIS DANS DES ENTREPRISES ÉNERGÉTIQUES
Nucléaire
La Chine achète
l’Europe
de l’énergie
Pétrole et gaz
Energies renouvelables
Pays du « 16 +1 » : Pékin a construit une relation particulière avec ce groupe
de pays d’Europe centrale et orientale et y multiplie les investissements,
notamment en Hongrie et dans les Balkans
Finlande
Islande
Norvège
Irlande
de siéger dans les conseils d’administration
de ces entreprises.
Des investissements qui se chiffrent à chaque fois en centaines de millions d’euros,
au moment où les pays du sud de l’Europe
connaissaient d’importantes difficultés économiques. « Quand nous investissons
à l’étranger, nous ne faisons pas de la charité », expliquait sans ambages un dirigeant du groupe en 2014. Et pour cause : il
s’agit d’actifs stratégiques, souvent rentables. « Les Chinois ont compris que les réseaux, ça rapporte, il s’agit de revenus régulés, et donc très stables », décrypte l’économiste Jacques Percebois, directeur du Centre
de recherche en économie et droit de l’énergie à Montpellier.
LE NORD DE L’EUROPE N’EST PAS OUBLIÉ
SGCC ne s’intéresse d’ailleurs pas uniquement au sud de l’Europe. Outre l’Allemagne,
il a tenté en 2016 de prendre une participation minoritaire dans un réseau de distribution d’électricité en Belgique, pour un montant évalué à 830 millions d’euros. L’opération a finalement échoué.
En dix ans, les groupes chinois ont par
ailleurs investi 8,6 milliards de dollars dans
les énergies renouvelables sur le Vieux Continent. « La Chine veut devenir un leader mondial des nouvelles énergies, et domine déjà
dans des domaines comme les panneaux solaires ou les batteries », explique Simon Nicholas, auteur d’une étude publiée mi-août
par l’Institut américain sur l’économie de
l’énergie (IEEFA). M. Nicholas a recensé les investissements significatifs dans neuf pays
européens. Le groupe CTG a ainsi pris la
quasi-totalité d’un gigantesque parc éolien
allemand en 2016, pour 1,55 milliard d’euros.
Une autre entreprise d’Etat chinoise, China
Energy Investment Corp., a acquis 75 % de
trois grands parcs éoliens en Grèce fin 2017,
un deal à plus de 3 milliards d’euros.
le grand projet international de la présidence de Xi Jinping.
Le texte du Conseil des affaires
d’Etat spécifie : « Participez continûment à l’exploration et au développement à l’étranger du pétrole et du gaz,
des ressources en minéraux, et des
autres sources d’énergie, sur la base
d’un examen prudent des bénéfices
économiques. »
De fait, les « bénéfices économiques » sont bien là pour la plupart des
projets. « Les investissements visent la
diversification. La Chine est un pays à
forte croissance, mais à haut risque, notamment pour des investisseurs institutionnels, explique Agatha Kratz, directrice associée de Rhodium Group, qui
analyse notamment les investissements chinois à l’étranger. L’Europe, au
contraire, offre des rendements plus faibles, mais sûrs et stables. » Dans ce cas,
les investisseurs peuvent se contenter
de participations minoritaires.
Lettonie
Lituanie
Royaume-Uni
Le Chinois CGN a
investi, en 2016,
7 milliards d'euros
pour prendre 33,5 %
du réacteur nucléaire
construit par EDF
à Hinkley Point.
Pologne
Allemagne
Pays-Bas
En 2016, State Grid
a tenté, sans succès,
d’entrer au capital
d’Eandis, le principal
réseau de distribution
d'électricité en Flandres.
En 2018, le gouvernement
bloque l’entrée
de State Grid au capital
d’un réseau de transport
d’électricité, 50Hertz.
France
En 2011, un groupe
chinois acquiert 30 %
de la filiale exploration
et production de GDF
Suez. Cette filiale a
depuis été vendue
au britannique
Neptune Energy.
Rép.
tchèque
Slovaquie
Autriche
Suisse
Hongrie
Slovénie
Croatie BosnieSerbie
Herz.
Mont. Kos.
Italie
Espagne
Le géant State Grid a
déboursé, en 2014,
2,1 milliards d’euros
pour des participations
dans les réseaux de gaz
et d’électricité.
Portugal
China Three Gorges, qui
possède 23 % du premier
électricien EDP depuis
2012, a lancé, en 2018,
une OPA à 9 milliards
d’euros pour devenir
majoritaire.
Son compatriote State
Grid a acquis 25 % du
réseau de transport
d’électricité REN pour
390 millions d’euros.
« LE DÉSENGAGEMENT
DES ÉTATS DES
INFRASTRUCTURES
OUVRE LA PORTE AUX
CAPITAUX CHINOIS »
JACQUES PERCEBOIS
directeur du Centre
de recherche en économie
et droit de l’énergie
Le nord de l’Europe n’est pas oublié, avec
des rachats de PME ou d’actifs spécialisés
dans l’éolien – à l’image d’une usine du
groupe danois Vestas condamnée à la fermeture et reprise par Titan Wind Energy
en 2012. « Cette région est en tête sur l’éolien
en mer. Ces investissements vont permettre
aux entreprises chinoises de gagner de l’expérience dans le domaine », indique Simon
Nicholas.
Un autre secteur intéresse particulièrement Pékin : le nucléaire. C’est grâce au financement apporté par la China General Nuclear Power Corporation (CGN) qu’EDF a pu
boucler le tour de table du réacteur EPR
Autre intérêt : l’acquisition de technologies. « Dans des secteurs où les entreprises chinoises sont encore en retard technologiquement, elles peuvent
chercher des sociétés, souvent plus petites, de niche, pour mettre la main sur
des technologies », poursuit Mme Kratz.
Exporter les surcapacités
Enfin, les géants comme State Grid,
qui a une position et une part de marché déjà bien établie en Chine, peuvent ainsi trouver en Europe de nouveaux relais de croissance. Et ils en
ont besoin : après des années de croissance soutenue par l’investissement
public dans les infrastructures, les
groupes chinois, de l’énergie, des
transports, de la construction, sont
surdimensionnés à l’heure où l’économie de la Chine ralentit. On touche
ici à un aspect moins avouable, mais
extrêmement important, des nouvelles routes de la soie : l’exportation des
Mac.
Albanie
500 km
Une diplomatie économique qui n’oublie pas les bonnes affaires
électricité du portugal, Hinkley
Point en Grande-Bretagne, construction d’infrastructures dans les Balkans… Les facteurs économiques sont
les plus évidents pour expliquer les
ambitions chinoises dans le secteur
énergétique en Europe. C’est
d’ailleurs une des industries dans laquelle Pékin incite le plus ses entreprises à investir.
Exemple de la planification chinoise,
en août 2017, après avoir puni plusieurs groupes accusés de trop se déployer à l’étranger, comme Wanda ou
HNA, le gouvernement publie une
liste des secteurs interdits (jeux d’argent, pornographie), soumis à examen (immobilier, divertissement) et
encouragés. L’énergie figure dans
cette dernière catégorie, aux côtés des
hautes technologies, de l’agriculture
et, en général, des projets liés à « l’initiative de la ceinture et de la route »,
nouveau nom des « routes de la soie »,
Estonie
Les entreprises chinoises
prennent des parts dans
les PME de l’éolien pour
acquérir des technologies.
Belgique
L
Suède
Danemark
De la Grèce à la Norvège en passant par
le Portugal, les entreprises chinoises font
leurs emplettes dans l’éolien, les réseaux
ou le nucléaire. Cette offensive révèle
les faiblesses et les divisions européennes
a Chine est-elle en train de construire l’Europe de l’énergie ?
Cette question provocatrice sur
les investissements chinois dans
le secteur est revenue au premier
plan ces derniers mois. En mai,
d’abord, l’annonce de l’OPA du groupe China
Three Gorges (CTG) sur Electricité du Portugal (EDP) a fait soudainement prendre conscience qu’une entreprise chinoise pouvait
mettre la main sur un important électricien
européen. La prise de contrôle de l’« EDF portugais » n’a pas encore eu lieu et plusieurs
obstacles importants subsistent – mais cette
opération de 9 milliards d’euros a rencontré
un écho favorable à Lisbonne.
Quelques semaines plus tard, en juillet, un
autre groupe chinois, State Grid, annonce
son intention d’entrer au capital de l’un des
réseaux haute tension en Allemagne,
50Hertz. Très rapidement, le gouvernement
d’Angela Merkel s’y oppose et mobilise la
banque publique d’investissement pour
bloquer ce projet.
Ces deux exemples illustrent l’appétit insatiable de la Chine pour l’énergie européenne. Depuis 2008, environ 34,5 milliards
de dollars (29,4 milliards d’euros) ont été investis dans des entreprises du secteur, selon
les données compilées par l’agence Bloomberg. A tel point que l’énergie est la
deuxième industrie dans laquelle les capitaux chinois ont le plus afflué ces dix dernières années en Europe – derrière la chimie.
A la manœuvre, State Grid Corporation of
China (SGCC), la deuxième plus grosse entreprise du monde, 1 million de salariés et
348 milliards de dollars de revenus en 2017.
En multipliant les prises de participation,
SGCC construit un réseau de transport
d’électricité autour de la Méditerranée. Depuis 2012, le groupe a pris des positions significatives dans les réseaux portugais, italien et grec – ce qui lui permet notamment
Réseaux
surcapacités industrielles chinoises.
Quant aux objectifs politiques liés
aux investissements chinois, ils sont
évidents. « Dans les pays situés autour
de l’Union européenne, où la Chine se
propose de financer les projets de construction, il s’agit typiquement d’une diplomatie économique chinoise très
liée au pouvoir politique, aux “routes
de la soie”, avec la promotion de projets à la fois politiques et économiques », explique Mme Kratz.
Au sein de l’Union, la question est
plus ouverte : les groupes chinois cherchent-ils à prendre le contrôle d’infrastructures stratégiques ? « Est-ce leur objectif principal ? Probablement pas,
mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut
pas prendre en considération les retombées potentielles de leurs investissements en termes de sécurité », prévient
la chercheuse. p
simon leplâtre
(shanghaï, correspondance)
d’Hinkley Point, au Royaume-Uni. L’entrée
de CGN – à hauteur de 33 % – dans le projet
en 2016 avait en partie retardé le feu vert de
la première ministre britannique Theresa
May. En finançant Hinkley Point, CGN ne cache pas son ambition de s’installer durablement sur le marché du nucléaire britannique et notamment d’y construire un réacteur 100 % chinois. Selon la presse britannique, le groupe serait d’ailleurs en lice pour
acquérir une part minoritaire dans certaines
centrales nucléaires.
En France, au moment de la restructuration d’Areva en 2017, China National Nuclear
Corporation avait espéré entrer au capital du
français. Mais sa direction exigeait une présence au conseil d’administration – une demande qui a fait échouer l’opération.
Faut-il pour autant s’inquiéter de cet activisme ? « La vision du “péril jaune”, de la “menace chinoise” est bien trop simpliste, il ne
faut pas être paranoïaque », prévient David
Bénazéraf, chef de projet Chine à l’Agence internationale de l’énergie. « Les motivations
de Pékin sont multiples », note le chercheur,
qui rappelle que les groupes chinois investissent avec l’accord des entreprises et des gouvernements concernés.
INTERROGATIONS AU SEIN DE L’UE
De fait, en Grèce ou au Portugal, ces fonds
ont été particulièrement appréciés après
une crise où la solidarité européenne n’a
pas toujours été au rendez-vous. Ils ont parfois permis de sauver des entreprises européennes en difficulté… et donc de protéger
des emplois. « Les portes seront toujours
ouvertes pour State Grid », expliquait ainsi le
premier ministre grec, Alexis Tsipras,
en 2017. Au Portugal, son homologue socialiste Antonio Costa n’a émis aucune réserve
contre l’OPA de CTG sur l’électricien portugais EDP. « Le gouvernement n’a rien contre.
Laissons le marché fonctionner », expliquait-il au mois de mai.
économie & entreprise | 3
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
INVESTISSEMENTS CHINOIS PAR SECTEUR D’ACTIVITÉ EN EUROPE
DEPUIS 2008, EN MILLIARDS DE DOLLARS
En Allemagne, la nouvelle
fermeté vis-à-vis de Pékin
Berlin s’inquiète du manque de réciprocité de la Chine
Chimie
48,8
berlin - correspondance
C
Energie
34,5
Immobilier
23,9
Russie
Mines
23,1
Internet et logiciels
Biélorussie
@
15,1
Ukraine
INVESTISSEMENTS CHINOIS DANS LES ÉNERGIES RENOUVELABLES
DANS LE MONDE, EN MILLIARDS DE DOLLARS
Moldavie
Roumanie
Solaire et éolien
Hydroélectricité
Réseaux
Lithium (batteries)
Autres
50
45
40
Bulgarie
35
30
Turquie
25
20
Grèce
15
State Grid a acquis 24 %
du réseau de transport
d’électricité pour 320 millions
d'euros en 2016. CTG a investi
3 milliards d’euros dans
des parcs éoliens en 2017.
ette fois-ci, Berlin a opposé
un veto ferme à Pékin. Fin
juillet, le gouvernement allemand a pour la première fois
bloqué le projet d’un investisseur
chinois qui souhaitait acquérir
une participation dans une entreprise allemande. La compagnie en
question, 50Hertz, exploite
10 000 km de réseau électrique
dans le nord et l’est de l’Allemagne
et assure l’approvisionnement de
18 millions de personnes. Le
groupe d’Etat State Grid Corporation of China (SGCC), premier exploitant de réseau électrique du
monde, ambitionnait de se porter
acquéreur de 20 % de 50Hertz.
C’est la seconde fois que SGCC tentait de mettre un pied dans le réseau électrique allemand, en vain.
Le cas en dit long sur le nouveau
volontarisme de Berlin en matière
d’investissements chinois sur son
sol. Formellement, le droit en vigueur sur les participations étrangères ne s’opposait pas à cette opération : selon une nouvelle loi votée en juillet 2017, le gouvernement peut certes s’opposer à un
investissement étranger dans une
infrastructure dite « critique »
(eau, électricité, infrastructures de
santé, informatique), mais à condition que celui-ci dépasse 25 % de
la valeur du bien. Soit au-dessus
de celui visé par les Chinois dans
le groupe 50Hertz.
Pour bloquer le deal, le gouvernement a dû effectuer une pirouette inédite : c’est la banque publique d’investissement KfW qui a
fait l’acquisition des parts. « C’est
une solution transitoire », s’empresse de préciser un porte-parole
du ministère de l’économie. Berlin
n’entend pas se mettre à nationali-
« Il était urgent
de rétablir un
équilibre dans
les relations
commerciales »
MIKKO HUOTARI
codirecteur de l’institut
allemand Merics
ser les infrastructures pour les
protéger des appétits chinois, pas
plus qu’il ne compte remettre en
cause son attachement au libreéchange.
Un tournant
Mais le cas 50Hertz est un tournant. Plus question pour l’Allemagne de laisser les entreprises des
secteurs stratégiques ou sensibles
passer entre des mains chinoises
sans examen préalable des conséquences sur la sécurité du pays.
Début août, Berlin a enfoncé le
clou en exprimant ses réticences
au rachat par une société chinoise
de Leifeld Metal Spinning. Le deal,
jugeait Berlin, comportait des risques en matière de sécurité : Leifeld est spécialisé dans la fabrication de matériaux résistant à de
très hautes températures, utile
dans l’aérospatiale, et dans le nucléaire. Le chinois Yantai Taihai
Group, qui avançait derrière l’étiquette de sa filiale française Manoir industries, a finalement retiré
son offre le 1er août.
« Deux éléments expliquent cette
nouvelle fermeté, explique Mikko
Huotari, codirecteur de l’institut
allemand Merics, spécialiste de la
Chine. D’abord la hausse massive
des investissements chinois en Allemagne, passés de 663 millions
d’euros en 2015 à 11 milliards
en 2016, puis 12 milliards en 2017, à
travers des investissements
comme le rachat du fabricant de
robots Kuka, qui touche le cœur de
l’industrie allemande. Et le renforcement de la stratégie économique chinoise, qui ambitionne une
plus grande autonomie industrielle. » Cette stratégie, appelée
« Made in China 2025 », veut mettre le pays au premier rang mondial de toutes les technologies
importantes. Pour y parvenir, Pékin mise avant tout sur le rachat
d’entreprises, tout en freinant les
ambitions des entreprises étrangères sur son sol.
Ce changement est particulièrement ressenti par les entreprises
allemandes en Chine. « Ce qui nous
inquiète, c’est que depuis deux ans,
l’appareil d’Etat en Chine a perdu
du pouvoir au profit du parti, c’est
devenu plus strict, confie une
source des milieux industriels allemands à Pékin. On voit depuis le
dernier congrès du parti que la
Chine se développe dans une direction qui ne correspond plus à ce à
quoi nous étions habitués. Il y a
toujours beaucoup d’opportunités
industrielles en Chine pour nous,
mais le chemin pour y arriver est
devenu plus ardu. »
Ce manque de réciprocité, et les
capacités gigantesques de rachat
mises à la disposition des entreprises chinoises pour faire leur marché à l’étranger, a fini de convaincre l’Allemagne qu’aucune naïveté
n’était plus de mise. « Il était urgent
de rétablir un équilibre dans les relations commerciales », estime
M. Huotari. Ajoutant : « Il serait
souhaitable de réduire encore le
seuil d’examen des investissements
dans les technologies critiques. » p
cécile boutelet
10
5
0
2015
2016
2017
SOURCES : RHODIUM GROUP ; ETNC ; IEEFA ; BLOOMBERG - INFOGRAPHIE LE MONDE
La timide prise de conscience
de Bruxelles
La Commission Juncker peine à construire une véritable Europe de l’énergie
Ailleurs, en Europe centrale et orientale, la
démarche chinoise est aussi bien reçue : Pékin a d’ailleurs mis en place un groupe permanent pour coordonner ses investissements avec 16 pays de la région, dont 11
membres de l’UE. En tête de pont : la Hongrie
de Viktor Orban, qui se démène pour attirer
les capitaux chinois.
Les ambitions chinoises suscitent toutefois de plus en plus d’interrogations au sein
de l’UE. « Il y a une ambiguïté : quand les
groupes chinois investissent, ils apportent du
capital, ce qui est plutôt positif, c’est le signal
que nous sommes attractifs. Mais le
volontarisme affiché par les Chinois rend la
La France vigilante
Des actifs stratégiques français
peuvent-ils accueillir des capitaux chinois ? Le débat a été
relancé lorsque le gouvernement
a annoncé en mai sa volonté de
poursuivre la privatisation
d’Engie (ex-GDF Suez). « On ne
peut pas imaginer que le capital
d’Engie soit livré aux intérêts
anglo-saxons ou chinois », a expliqué le patron de l’Agence des
participations de l’Etat, Martin
Vial, en juin, sur BFM-TV, à propos du groupe gazier. Parallèlement, le gouvernement s’apprête
à ouvrir le capital du réseau de
transport de gaz GRTGaz (filiale
d’Engie), provoquant l’inquiétude
des syndicats du secteur.
Dans l’électricité, en revanche,
la loi précise explicitement que
le capital du Réseau de transport
d’électricité (RTE) doit être détenu par EDF et d’autres entités
publiques.
question sensible », estime Sarah Guillou,
économiste à l’OFCE.
D’abord, ces entreprises sont toutes publiques ou parapubliques. Et donc soupçonnées
de porter le projet politique de Pékin. « Les
objectifs de ces groupes ne sont peut-être pas
toujours guidés uniquement par des buts
commerciaux, mais sont plutôt le reflet des intérêts nationaux chinois », euphémise la
chercheuse Génia Kostka dans la revue
Energy Policy.
Surtout, l’absence totale de réciprocité
exaspère les Européens : la Chine limite fortement l’accès à des pans entiers de son économie, et notamment les infrastructures
jugées stratégiques. En Europe, les réseaux
énergétiques sont pourtant considérés
comme tels mais ne sont pas suffisamment
protégés, s’alarme un dirigeant du secteur.
« Il faut bien comprendre que c’est l’opérateur du réseau de transport qui définit les
règles du jeu, c’est crucial, explique-t-il. Or
c’est précisément là-dessus que se concentrent les plus grosses opérations. Ensuite, les
Chinois n’achètent que du matériel chinois,
donc l’impact sur l’économie locale peut-être
destructeur. »
« C’est aussi le désengagement des Etats des
infrastructures qui ouvre la porte aux capitaux chinois », note Jacques Percebois. La
stratégie chinoise révèle au grand jour les faiblesses européennes : l’incapacité d’avoir
une politique énergétique commune, les difficultés financières des électriciens historiques, la mise en place d’une concurrence
sans garde-fous…
« Si on voulait mettre des règles pour empêcher ces prises de participation, explique
Sarah Guillou, il faudrait avoir en échange
un fonds souverain européen qui puisse réaliser ces investissements qui sont souvent nécessaires ». Vu les divisions européennes sur
le sujet, la réponse risque de tarder à prendre forme. p
nabil wakim
bruxelles - bureau européen
C
es dix-huit derniers mois,
les dirigeants européens
ont progressivement pris
conscience de l’importance des investissements chinois en Europe
et de la nécessité de les refréner, du
moins de les contrôler. Mais dans
le secteur de l’énergie, l’Union
européenne peine toujours à faire
front commun, ayant jusqu’à présent échoué à se doter d’une stratégie globale et de long terme.
Certains pays ont durci leurs positions ces derniers mois, à l’image
de l’Allemagne. Même Londres a
changé d’optique, contrairement à
sa tradition libérale. Longtemps
considéré par la Chine comme « le
pays le plus ouvert d’Europe », selon Cui Hongjian, expert de l’Institut des études internationales à
Pékin, cité récemment par le Financial Times, le Royaume-Uni
vient d’engager une réflexion
pour réformer ses règles en la matière. Dès que la « sécurité nationale » est en jeu, la notification de
tout investissement étranger aux
autorités londoniennes deviendrait systématique.
Très en pointe sur ce sujet, le président français Emmanuel Macron a par ailleurs fait cause commune avec Angela Merkel pour
obtenir que Bruxelles planche sur
un système européen de surveillance des investissements
étrangers. Le texte, exposé en septembre 2017 par le président de la
Commission européenne, JeanClaude Juncker, a survécu aux dis-
cussions du Conseil européen,
malgré les réticences des pays du
Nord à toutes velléités d’entraves
au commerce et aux investissements. Ce projet de règlement
oblige les capitales de l’Union à
échanger leurs informations en
cas d’intérêt étranger pour un actif
national. Le texte en est désormais
au stade des « trilogues », les négociations terminales entre Parlement européen et Conseil, prélude
à son adoption définitive.
« La présidence autrichienne de
l’UE nous a assuré qu’elle voulait
conclure ces négociations avant la
fin de l’année », se félicite l’eurodéputé (LR) Franck Proust, rapporteur du projet de règlement à
Strasbourg. « Nous devrons tout de
même veiller à ce que le texte reste
efficace et ne se transforme pas en
usine à gaz », prévient l’élu.
Impuissance relative
Pour autant, le règlement européen n’autorise en rien la Commission à bloquer un rachat dans
un pays membre, surtout si l’opération ne viole pas les règles de la
concurrence dans l’Union. La réponse fournie, le 30 juillet, par
M. Juncker à deux eurodéputés,
Ana Gomez et Elmar Brok, concernant l’intérêt de la China Three
Gorges Corporation pour l’EDF
portugais, EDP, traduit bien cette
impuissance relative de Bruxelles.
Même quand le futur système de
filtrage européen des investissements aura été adopté, « la décision finale (…) reviendra à l’Etat
membre où l’investissement se si-
tue », précise le président de la
Commission. Or le Portugal,
comme la Grèce ou la Bulgarie, a
jusqu’à présent refusé de limiter
l’arrivée de capitaux étrangers, notamment chinois. Laminés par la
crise de 2008, ou peu attractifs, ces
pays sont avides d’investissements étrangers pour remettre
leurs économies sur les rails.
« Nous n’exclurons personne qui
veut investir dans nos économies,
comme la Chine dans le port du Pirée [acquis par Cosco Shipping
en 2016]. Tous les investissements
sont bienvenus, tant qu’ils respectent nos règles », soulignait Alexis
Charitsis, ministre adjoint à l’économie du gouvernement grec
d’Alexis Tsipras, lors d’un passage à
Bruxelles en juin.
Les difficultés de la Commission
Juncker à convaincre les Etats
membres de construire une véritable Europe de l’énergie n’aident
pas l’Union à résister aux ambitions chinoises. Il s’agissait pourtant d’une des priorités de l’ex-premier ministre luxembourgeois, au
début de son mandat, fin 2014. Il
souhaitait rendre l’Europe moins
dépendante notamment du gaz
russe, et lui faire prendre plus franchement le virage de la transition
énergétique.
Les débats virulents autour de
Nord Stream 2, le projet de gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne
par la Baltique, opposant Berlin à
ses partenaires d’Europe de l’Est,
sont significatifs de ce manque
d’ambition collective. p
cécile ducourtieux
4 | économie & entreprise
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Ponts et routes : le gouvernement sous pression
Depuis des mois, les alertes se multiplient sur l’état du réseau et le coût faramineux de sa remise à niveau
L
e viaduc de Gennevilliers
va finalement être réparé.
Après
l’effondrement
meurtrier du pont Morandi à Gênes, en Italie, le 14 août,
l’ouvrage d’art qui permet à l’autoroute A15 d’enjamber la Seine entre Gennevilliers (Hauts-de-Seine)
et Argenteuil (Val-d’Oise) était devenu le symbole en France de la
fragilité des infrastructures routières. Un mur de soutènement de
ce pont en béton précontraint
s’était partiellement écroulé le
15 mai, entraînant la fermeture de
deux voies de circulation.
Depuis, rien n’avait été entrepris, à la colère des élus locaux et
des riverains. La catastrophe italienne et une série de reportages
télévisés plus tard, le préfet du
Val-d’Oise vient d’annoncer que
les travaux débuteraient en septembre et dureraient jusqu’à la
mi-mars 2019.
Le gouvernement, qui doit présenter à l’automne une loi d’orientation sur les mobilités comportant un important volet sur les infrastructures, est sous pression. La
ministre des transports, Elisabeth
Borne, devait s’entretenir mercredi 29 août avec le président du
Conseil d’orientation des infrastructures, Philippe Duron, et le
président de la Fédération nationale des travaux publics, Bruno
Cavagne. Car les alertes se sont
multipliées ces derniers mois sur
l’état du réseau routier et le coût
faramineux de sa remise à niveau.
« Cela fait longtemps qu’on avertit les pouvoirs publics sur cette
LES CHIFFRES
1,07 MILLION
C’est le nombre de kilomètres
de routes communales et départementales en France. Il faut
y ajouter 10 000 km de routes
nationales et 9 000 km d’autoroutes concédées.
200 000
C’est le nombre de ponts
routiers en France, dont 15 000
sur les autoroutes, 12 000 sur les
routes nationales et plus de
170 000 sur les routes communales et départementales.
14 MILLIARDS
C’est, en euros, le budget consacré par l’Etat et les collectivités
locales à l’entretien de leur réseau routier en 2016.
“dette grise” créée par le manque
d’entretien », soupire Pierre de Thé,
le directeur de la communication
de Routes de France, l’organisme
qui réunit les acteurs de l’industrie
routière. Après des années de
sous-investissement et plus d’une
décennie de décentralisation routière, les voiries et les ponts de
l’Etat, des départements et des
communes font grise mine.
Première inquiétude : les 10 000
kilomètres de routes nationales et
leurs 12 000 ponts. Un audit remis
en juin au ministère des transports estime que 17 % des chaussées et un tiers des ponts de ce réseau ont besoin de réparations,
dont 7 % présentent un « risque
d’effondrement »… Lors du conseil
des ministres de rentrée, mercredi
22 août, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a assuré qu’« il n’y a aucune situation
d’urgence », évoquant « des légers
travaux » sans « le moindre caractère de dangerosité ».
Une affirmation trop rapide,
pour Christian Tridon, le président
du Syndicat national des entrepreneurs spécialistes de travaux de réparation et de renforcement des
structures (Strres) : « Si ces ouvrages sont signalés à risque, cela signifie que leur structure présente
des pathologies inquiétantes. »
Manque de diagnostic
Le gouvernement assure avoir pris
la mesure des besoins. Les dépenses d’entretien que l’Etat consacre
à son réseau routier sont passées
de 666 millions d’euros en
moyenne sur les dix dernières années à 800 millions d’euros
en 2018, atteindront 850 millions
entre 2020 et 2022 et « 930 millions
à partir de 2023 », a précisé M. Griveaux. L’audit de juin recommandait de dépenser sans attendre environ un milliard d’euros par an
jusqu’en 2037 pour enrayer la dégradation du réseau. « L’effort n’est
pas à la hauteur des enjeux, estime
Pierre de Thé. Et surtout cela ne
concerne que les routes nationales,
pas le réseau départemental et
communal, qui est un point d’interrogation énorme. »
Les collectivités locales gèrent
98 % du réseau routier – 35 % appartiennent aux départements,
63 % aux communes –, soit un
million de kilomètres de chaussée
et plus de 170 000 ponts, pour lesquels n’existe aucune obligation
de suivi. « On est dans des pourcentages de mauvais entretien similaires à ceux des routes nationales »,
analyse-t-on à l’Observatoire national de la route. En novembre 2017, un rapport des inspections des finances et de l’adminis-
Le viaduc de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), le 16 août, trois mois après l’affaissement d’un mur de soutènement. JACQUES WITT/SIPA
tration consacré à ce réseau routier des collectivités estimait que
25 % des routes communales et départementales étaient en mauvais
ou très mauvais état.
« L’état d’un grand nombre
d’ouvrages d’art est préoccupant,
au moins à moyen terme », estiment les inspecteurs, notamment
concernant « les ponts en béton
armé ou précontraint construits
dans le troisième quart du XXe siècle, ou des ouvrages d’art mixtes béton/métal ». Dans un département
du centre de la France, 30 % des
400 ouvrages d’art sont signalés
en mauvais état, mais plus largement « le constat global est celui
d’un manque de diagnostic et d’un
entretien hétérogène ». Dans de
très nombreux cas, l’état de ces
ponts est totalement inconnu.
« Les grands ouvrages sont inspectés régulièrement, mais il y a
20 000 ou 30 000 ponts sur lesquels on n’a pas la moindre information », regrette Christian Tridon. Ce que confirment pudiquement les inspecteurs dans leur
rapport : « L’information relative à
la voirie des collectivités territoriales apparaît limitée et peu fiable au
niveau national », écrivent-ils, « à
la suite du processus de décentralisation du réseau routier ».
Entre 2005 et 2007, la suppression des directions départementales de l’équipement (DDE) et le
transfert aux conseils généraux
de près de 380 000 km de routes
départementales ont bouleversé
le paysage. « La réforme des DDE a
été un vrai traumatisme, raconte
Pierre de Thé. Les départements
ont sauvé la mise au niveau technique, mais les communes sont très
démunies : les DDE effectuaient
leurs appels d’offres, le travail d’expertise, et ça ne leur coûtait rien. »
Désormais, les maires doivent
non seulement penser à effectuer
les contrôles mais faire appel à des
bureaux d’études par des marchés
publics, et dépenser quelque
10 000 euros par pont pour un
simple diagnostic. « Pour les communes, c’est la bérézina », résume
Christian Tridon.
La réduction des dotations aux
collectivités a fait le reste. « A partir
de 2013, les dépenses de voirie des
collectivités locales ont baissé de
19 % », estime le rapport des inspections, qui pointe 42 départements avec une chute supérieure à
20 %. Les professionnels de la
« L’état d’un
grand nombre
d’ouvrages d’art
est préoccupant »,
écrit l’inspection
des finances
en novembre 2017
route estiment quant à eux que
leur chiffre d’affaires lié à la maintenance d’infrastructures s’est effondré de 30 % entre 2010 et 2017.
« Un nombre important de collectivités n’ont pas les moyens de mener
des contrôles sur l’état des ouvrages d’art et des murs de soutènement », notent les rapporteurs.
Les besoins sont énormes : il faudrait 50 milliards d’euros sur plusieurs années pour remettre l’ensemble du réseau en état, puis
consacrer chaque année à l’entretien courant de ce patrimoine 1 %
de sa valeur, soit 2 milliards
d’euros, selon les professionnels.
« La route rapporte 43 milliards
d’euros par an à l’Etat en taxes diverses, on pourrait affecter 3 ou
4 milliards aux collectivités locales,
fléchés vers l’entretien du réseau
routier », plaide Pierre de Thé.
Le président du Conseil d’orientation des infrastructures, Philippe Duron, défend la création
d’une vignette forfaitaire pour les
poids lourds, voire pour les véhicules utilitaires de livraison, dont
le produit serait affecté à l’entretien des routes. La loi d’orientation
sur les mobilités devra « examiner
comment procurer un certain
nombre de ressources supplémentaires », a reconnu le ministre de
l’intérieur, Gérard Collomb.
Reste la question de l’expertise.
L’Etat a entrepris depuis deux ans
une mise en commun de l’état des
lieux et de partage des bonnes pratiques, là où chaque collectivité applique sa propre méthode de diagnostic, plus ou moins empirique.
Le Strres propose quant à lui que
chaque pont fasse l’objet d’un carnet de maintenance, contenant
une fiche technique de l’ouvrage,
un carnet d’entretien avec tout ce
qu’il faut vérifier et à quelle
échéance, et un carnet de santé
dans lequel soient transcrites toutes les interventions. p
grégoire allix
Sodiaal prête à acheter l’usine de lait du chinois Synutra en Bretagne
La coopérative espère que cette acquisition lui permettra d’accélérer son développement sur le marché du lait infantile en Chine
L
a coopérative Sodiaal a confirmé officiellement, mercredi 29 août, être entrée en
discussion avec son partenaire
chinois Synutra pour la reprise
d’une partie du site de Carhaix (Finistère). Une usine de production
de poudre de lait infantile qui a
ouvert ses portes, il y a quasiment
deux ans, en septembre 2016.
Lors de l’inauguration, l’heure
était à l’optimisme. Comme
d’autres, la coopérative, engagée à
livrer 288 millions de litres de lait,
voyait le marché chinois comme
un eldorado et pensait avoir
trouvé en Synutra le vecteur idéal
pour profiter de l’aubaine. Sauf
que le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu.
Dès la construction de cet ensemble de deux tours de séchage
de 50 mètres de haut, les difficultés ont commencé à apparaître. Et
l’investissement initial chiffré à
90 millions d’euros lors de la signature du partenariat entre Sodiaal et Synutra, en 2012, s’est
transformé en une ardoise de
170 millions d’euros à la fin du
chantier. Puis, lors de la mise en
route, les errements dans la gestion et l’organisation de l’usine se
sont fait jour. Au point que, fin
2017, le syndicat CGT a dénoncé
les conditions de travail des salariés. Des tensions qui ont conduit
au départ du patron du site, Patrick Bischofberger, début 2018.
Depuis, selon la société chinoise,
Liang Zhang, le fondateur de Synutra, est à Carhaix.
Enfin, les résultats commerciaux de Synutra n’ont pas été à la
hauteur des engagements, bien
que l’usine bretonne ait décroché
son agrément pour l’exportation
des poudres de lait infantile vers
La coopérative
ne veut pas
reprendre tout le
site mais laisser le
conditionnement
à Synutra
rhaix. Mais, aujourd’hui, la question centrale, pour la direction de
l’entreprise mais aussi pour les éleveurs sociétaires, est de savoir à
quel prix sera valorisée l’usine. La
coopérative ayant la volonté de ne
pas acheter l’ensemble du site et
de laisser à Synutra l’activité de
conditionnement.
l’ex-empire du Milieu dès septembre 2016. Une situation qui s’est
traduite par des factures impayées
pour Sodiaal qui, finalement, ne livre plus que la moitié des volumes
de lait prévus. Sachant que, dans le
contrat, le volume de lait était fixe
mais le prix variable, indexé sur
celui du marché intérieur français
avec une décote de 10 à 20 euros.
C’est cette dette que Sodiaal souhaite transformer en parts pour
reprendre en main le site de Ca-
Concurrence locale accrue
La coopérative affirme que cette
acquisition éventuelle lui permettrait d’accélérer son développement sur le marché porteur du
lait infantile, en Chine et sur
d’autres marchés mondiaux. Et
d’accroître sa capacité de production. Elle possède, en effet, des sites industriels de fabrication de
poudre de lait infantile et de poudre de lactosérum déminéralisé.
Elle produit pour des tiers ou sous
la marque Nactalia.
Mais la concurrence sur ce marché s’intensifie. La PME bretonne
Sill a annoncé la construction
d’une tour de séchage dans le Finistère pour un investissement
de 80 millions d’euros. Un montant identique a été déboursé par
la coopérative Even pour s’offrir
un tel outil à Créhen (Côtes-d’Armor). Quant à la coopérative Isygny-Sainte-Mère, dont le capital
est détenu à hauteur de 20 % par
le chinois Health & Happiness,
elle s’apprête à miser 60 millions
d’euros pour augmenter ses capacités de fabrication de poudre de
lait infantile. Et Lactalis devrait
réinvestir à Craon (Mayenne).
Autre interrogation cruciale.
Quels sont les projets de Liang
Zhang ? L’homme d’affaires a fait
ses armes sur le marché des compléments protéinés avec la société
Honnete. En 1998, il se lance sur le
marché des laits infantiles en
créant Synutra, détenue alors à
55 % par Sodiaal. Il en rachètera les
parts avant de la coter au Nasdaq
en 2005. Elle en sortira en 2017, reprise par Beam Power Investment
Limited, structure dirigée par sa
femme et immatriculée dans les
îles Vierges britanniques.
Selon les dernières données publiées, en 2016, Synutra affichait
un chiffre d’affaires de 365 millions de dollars (312,5 millions
d’euros) pour un résultat net de
20 millions. L’entreprise avait annoncé un projet d’usine de lait à
Carhaix et a noué un partenariat
commercial avec la coopérative
Les Maîtres laitiers du Cotentin
qui lui aussi ne donne pas les résultats escomptés. La production
de l’usine de Méautis (Manche) est
suspendue depuis le 1er août. p
laurence girard
économie & entreprise | 5
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
L’Afrique du Sud se détourne
provisoirement du nucléaire
La Corée du Sud peine à améliorer
le sort de ses travailleurs
Le gouvernement met entre parenthèses l’atome et mise sur
les énergies renouvelables pour atténuer sa dépendance au charbon
johannesburg - correspondance
T
rès attendu et maintes
fois repoussé, le plan de
production électrique
du gouvernement sudafricain a finalement été rendu
public, lundi 27 août. Celui-ci met
la priorité sur les énergies renouvelables pour réduire la dépendance de l’Afrique du Sud au charbon et n’inclut aucune nouvelle
centrale nucléaire, tranchant des
mois de débats et de controverses. « Jusqu’en 2030, nous n’envisageons pas d’augmenter nos capacités nucléaires », a précisé le ministre de l’énergie, Jeff Radebe, en
présentant le plan à la presse.
Soutenu à bras-le-corps par l’ancien président de 76 ans Jacob
Zuma (2009-2018), le programme
nucléaire était vigoureusement
combattu par l’opposition et les
associations environnementales,
jusque dans les rangs du parti au
pouvoir, le Congrès national africain. D’abord pour son coût faramineux : 1 000 milliards de rands
(60,2 milliards d’euros) pour la
construction de 6 à 8 réacteurs
LES CHIFFRES
90 %
C’est la part du charbon
dans le mix énergétique
du pays. Le nouveau plan de
production prévoit de faire passer cette part à 46 % en 2030.
1
C’est le nombre de centrales nucléaires en activité en Afrique du
Sud. C’est la seule du continent.
d’une capacité installée de
9 600 mégawatts. Prévue dans le
précédent plan de production
électrique de 2010, cette capacité
ne reflète plus les besoins du pays,
confronté, depuis, à un ralentissement de son économie. « La demande d’électricité continue de
baisser chaque année. Pour l’année fiscale terminant en
mars 2018, l’électricité consommée
était inférieure de 30 % à celle anticipée dans le plan de production
de 2010 », a justifié M. Radebe.
Marchandages avec la Russie
Les forts soupçons de corruption
pesant sur la présidence Zuma ont
ensuite achevé de décrédibiliser
les ambitions sud-africaines. L’ancien chef d’Etat, qui pressait ses
ministres des finances successifs
d’avancer sur le projet, en dépit
des avertissements sur sa soutenabilité financière, n’a pas hésité à
limoger ceux qui s’y opposaient
trop frontalement, minant durablement la confiance des investisseurs. Le septuagénaire était, en
outre, accusé de marchandages
secrets avec la Russie, la mieux
placée – entre la Chine, les EtatsUnis, la France et la Corée du Sud –
pour remporter le marché.
Cyril Ramaphosa, qui a remplacé Jacob Zuma, le 14 février, à la
tête du pays, a très tôt montré sa
réticence au projet. « Il faut prendre l’économie telle qu’elle est.
Nous avons des capacités de production suffisantes, et nous
n’avons pas l’argent nécessaire
pour un nouveau programme nucléaire », a-t-il déclaré, fin janvier,
en marge du Forum économique
mondial de Davos, quelques jours
avant d’accéder au pouvoir. Une
position qu’il a réitérée face à la
Russie, lors du sommet des BRICS
(Brésil, Russie, Inde, Chine et Afri-
Le pays, qui est le
premier émetteur
de CO2 d’Afrique,
renoue avec
sa position de
leader dans les
énergies vertes
que du Sud), en juillet, à Johannesburg, malgré l’insistance du président russe, Vladimir Poutine.
Alors que le programme nucléaire est officiellement remisé
au placard, l’Afrique du Sud, qui est
le premier émetteur de CO2 du
continent, renoue avec sa position de leader dans les énergies renouvelables. Ainsi, le nouveau
plan de production prévoit de
faire passer la part du charbon de
90 % aujourd’hui à 46 % en 2030.
Le reste du mix énergétique projette une part de 15 % pour l’éolien,
de 11 % pour le solaire, de 6 % pour
l’hydroélectrique, de 16 % pour le
gaz, de 2,5 % pour le nucléaire et de
3,5 % pour le pompage-turbinage.
Les associations environnementalistes ne se réjouissent pas
encore. Le plan est ouvert aux
consultations publiques pendant
soixante jours et pourra être
amendé avant son adoption définitive, prévue pour la fin de 2018.
« C’est encore un projet, et nous espérons que le plan final n’inclura
réellement pas 1 kilowatt de nucléaire supplémentaire », commente Makoma Lekalakala de
l’organisation Earth Life. En 2017,
cette association a réussi à annuler en justice un appel d’offres
truffé d’irrégularités.
De fait, pour l’après-2030, le
gouvernement ne ferme pas tota-
lement la porte. « Il y aura une
analyse technique détaillée pour
évaluer s’il faudra plus de nucléaire à cette date », a précisé,
lundi, Jeff Radebe. Le lobby du nucléaire garde donc espoir. « Ramaphosa ne veut pas être associé au
nucléaire, donc à la Russie et à la
corruption. Le gouvernement
cherche à gagner du temps, alors
que les élections approchent », estime une source qui suit le dossier
depuis plusieurs années.
Le parti de Nelson Mandela
(1918-2013), au pouvoir depuis la
fin de l’apartheid, en 1994, se présente en mauvaise posture aux
élections de 2019. Ramaphosa
doit également se montrer prudent avec le secteur du charbon,
grand pourvoyeur d’emplois
dans le nord-est du pays. « Finalement, ce nouveau plan ne change
pas grand-chose, puisque aucune
centrale n’aurait été prête avant
2030. Ils peuvent toujours sortir un
nouvel appel d’offres après les élections », précise la source.
Les entreprises tricolores ne
sont pas en reste. La France est positionnée depuis longtemps en
Afrique du Sud. Elle a construit
l’unique centrale nucléaire en activité en Afrique, à Koeberg (sud),
dont les 1 860 mégawatts fournissent la ville du Cap en électricité.
A l’époque, Framatome a profité
des sanctions américaines contre
le régime de l’apartheid pour récupérer le marché.
En 2008, Areva était bien placée,
lorsqu’un programme de construction de centrales a été abandonné une première fois. Et,
en 2014, le groupe français a remporté un contrat pour l’installation de six générateurs de vapeur
à Koeberg, dont la livraison est
prévue pour cette année. p
adrien barbier
Pernod Ricard surveille de près
le marché du cannabis récréatif
Le français, qui affiche des résultats en hausse grâce à la Chine et à l’Inde, est attentif
aux acquisitions par ses concurrents d’entreprises spécialisées dans la plante verte
L
e propriétaire de la bière Corona, le groupe de spiritueux américain Constellation Brands, en pince pour le cannabis. Il a créé la surprise, mi-août,
en déboursant près de 4 milliards
de dollars (3,4 milliards d’euros)
pour monter au capital de la société canadienne Canopy Growth
et en détenir 38 %. Il avait pris un
premier ticket de 10 % des parts
en 2017. Un montant à la hauteur
du pari. En s’alliant à cette société
spécialisée, à l’origine, dans le cannabis thérapeutique, il compte bénéficier de la légalisation de son
usage récréatif. Un cap que va franchir, le 17 octobre, le Canada. Il espère que les Etats-Unis et d’autres
pays lui emboîteront le pas.
Constellation Brands n’est pas le
seul groupe de spiritueux à miser
sur cette plante. Le brasseur Molson Coors a annoncé, également
en août, la création d’une coentreprise avec le producteur canadien
The Hydropothecary Corporation. Son objectif : proposer des
boissons non alcoolisées à base de
cannabis. La brasserie californienne Lagunitas, détenue par le
groupe néerlandais Heineken a,
elle, déjà lancé, cet été, une eau pétillante infusée au cannabis, sous
la marque Hi-Fi Hops. Cette coproduction avec le spécialiste de la
feuille verte CannaCraft, n’a, pour
l’instant, qu’une diffusion limitée
à la Californie.
Cette effervescence n’échappe
pas au français Pernod Ricard.
« Nous regardons de près ce marché. Même si, à ce stade, il est encore difficile de se prononcer. Mais
il y a une vraie question à se poser.
Est-ce que la légalisation du cannabis peut avoir un impact de cannibalisation de la consommation des
spiritueux premium ? Il n’y a pas
d’évidence que ce soit le cas. Nous
restons prudents et continuons nos
analyses », explique Alexandre Ricard, patron du numéro deux
mondial des spiritueux, derrière
le britannique Diageo.
Cet exemple d’irruption du cannabis dans le radar de cette industrie le prouve. Nouvelles concurrences, nouvelles habitudes de
consommation… Les lignes bou-
Le numéro deux
mondial a vu son
chiffre d’affaires
progresser de
6 %, à taux de
change constant,
à 8,987 milliards
d’euros
gent. « Le monde évolue de façon
permanente, et nous devons être en
transformation permanente », affirme celui qui a repris les rênes,
en 2015, de l’entreprise fondée par
son grand-père, Paul Ricard (19091997). Il avait d’ailleurs prévenu,
lors de sa prise de pouvoir : « Je ne
suis pas là pour réinventer la roue,
je ne m’inscris pas dans le changement, mais dans l’accélération. »
Réduction de la dette
Trois ans plus tard, M. Ricard a dépassé les objectifs qu’il s’était
fixés. Il n’hésite pas à qualifier de
« très bonne année » l’exercice fiscal clos fin juin 2018. Selon les résultats publiés mercredi 29 août,
le groupe français a vu son chiffre
d’affaires progresser de 6 % à taux
de change constant. De même,
son résultat opérationnel affiche
une hausse de 6,3 %, à taux de
change constant.
Toutefois, Pernod Ricard a subi
les aléas de la volatilité des monnaies. Son chiffre d’affaires publié
est donc quasi équivalent à celui
de l’exercice précédent, à
8,987 milliards d’euros. Et son résultat opérationnel a été amputé
de 180 millions. Le résultat net affiche, lui, une progression de 13 %,
à 1,57 milliard. De quoi augmenter
la part versée aux actionnaires
sous forme de dividendes.
La dynamique doit beaucoup au
retour à meilleure fortune du
marché chinois, où les ventes ont
rebondi de 17 %. De même, les nuages se sont dissipés sur l’Inde, avec
un chiffre d’affaires en hausse de
14 %. Enfin, le moteur américain,
le plus puissant, assure une progression de 6 %. Dans chacune de
ces zones, une marque joue la vedette. Le cognac Martell, grâce à
son succès dans l’empire du Milieu, décroche la palme, avec une
augmentation de 14 % des ventes.
Une performance juste égalée par
son challenger, le whiskey Jameson, plébiscité par les consommateurs d’outre-Atlantique.
Pour 2018-2019, M. Ricard table,
tout en mettant en exergue les risques géopolitiques, sur une
hausse comprise entre 5 % et 7 %
de son résultat opérationnel.
Reste à savoir s’il complétera son
bar déjà bien achalandé, après une
année quasi vierge en acquisitions, à l’exception du site de commerce en ligne espagnol Uvinum.
La réduction de la dette de près de
1 milliard d’euros cette année,
pour passer sous la barre des
7 milliards, lui en donne les
moyens. « Nous poursuivons notre
stratégie d’acquisitions ciblées »,
affirme M. Ricard. Le cannabis sera-t-il un jour dans la cible ? p
laurence girard
T
ravailler moins et gagner plus. Le gouvernement progressiste sud-coréen pousse pour y parvenir, mais sa politique se heurte à de vives résistances. Fidèle à ses engagements de campagne en faveur de l’emploi, des jeunes notamment, le président Moon Jae-in élu en mai 2017 maintient son
objectif d’une « croissance tirée par les revenus et la consommation ». Un contexte économique difficile l’oblige pourtant à ralentir le rythme des réformes devant la concrétiser. Lundi
27 août, devant une commission parlementaire et à quelques
jours de l’annonce des orientations budgétaires pour 2019, le
ministre des finances, Kim Dong-yeon, a rappelé la détermination du gouvernement à « stimuler l’économie grâce à des mesures fiscales qui s’ajouteront à des réformes macroéconomiques ».
M. Kim a dans le même temps reconnu qu’il faudra du temps
pour améliorer la situation du marché du travail et réduire les
inégalités grandissantes de revenus, en raison d’un environnement économique guère favorable.
De fait, d’après les dernières données gouvernementales, le nombre
EN JUILLET, SELON
d’emplois en Corée du Sud n’a augLES ENGAGEMENTS
menté que de 5 000 en juillet sur un
Il y en avait eu 106 000 de plus en
DU PRÉSIDENT MOON, an.
juin. Cette modeste hausse est la plus
LE TEMPS DE TRAVAIL faible depuis janvier 2010.
Les critiques n’ont pas tardé à attriEST PASSÉ DE
buer ce ralentissement à la baisse, le
1er juillet, du temps de travail de 68 à
68 À 52 HEURES
52 heures par semaine et à la hausse,
le 1er janvier du salaire minimum,
PAR SEMAINE
augmenté de 16,4 % à 7 530 wons (5,8
euros) de l’heure et qui doit être porté
à 10 000 wons (7,7 euros) d’ici à 2020, conformément aux engagements de M. Moon. Car la période ne serait pas favorable malgré une croissance attendue à 2,8 % en 2018. Confrontés à la concurrence accrue de groupes chinois, notamment, et inquiets des
tensions commerciales avec les Etats-Unis, les conglomérats
orientent leurs investissements vers l’Asie du Sud-Est, le Vietnam en particulier. Les PME reprochent, elles, au gouvernement
de favoriser l’augmentation des coûts du travail. Au lieu de recruter pour compenser la baisse des heures de travail, les magasins réduisent leurs heures d’ouverture.
« Les hausses de salaires et les politiques favorables à l’emploi
pourraient réduire les inégalités à long terme, mais, pour l’instant,
le calendrier n’est pas bon », estime Park Chong-hoon, économiste chez Standard Chartered à Séoul. En juin, l’OCDE s’inquiétait du rythme des réformes en Corée du Sud, « sans commune
mesure avec ce qui se fait au sein des autres pays ». Ces critiques,
abondamment relayées par une presse qui lui est largement
hostile, expliquent en partie la baisse de la cote de popularité de
M. Moon. Après avoir culminé à 83 % en juin après son sommet
d’avril avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, elle a baissé à
56 %, selon un sondage du 23 août de l’institut Gallup Korea. p
philippe mesmer (séoul, envoyé spécial)
100 MILLIONS
C’est, en euros, le montant de l’investissement annoncé, mercredi
29 août, par le groupe danois Carlsberg pour sa filiale française, la brasserie Kronenbourg, à Obernai, dans le Bas-Rhin. Un chiffre dévoilé à
l’occasion du déplacement d’Emmanuel Macron au Danemark et de sa
visite de la Ny Carlsberg Glyptotek, un musée créé par la famille du fondateur de la brasserie à Copenhague. Carlsberg justifie son investissement dans sa plus grande brasserie européenne, qu’il a rachetée
en 2008, par le succès international de la bière 1664 produite en France.
T RAN S PORT AÉR I EN
PAI EMEN T
Italie : signature
d’un accord avec les
pilotes de Ryanair
18 000 fraudes
à la carte bancaire
signalées en ligne
L’Association nationale
professionnelle de l’aviation
civile (Anpac) italienne
a annoncé, mardi 28 août, la
signature avec la compagnie
aérienne irlandaise Ryanair
« le premier contrat collectif
de travail pour les pilotes
de la société Ryanair basés
en Italie (…), un résultat
qui donne davantage de
protection et de garanties »
pour les pilotes. – (AFP.)
Quelque 18 000 signalements
de fraude à la carte bancaire
ont été enregistrés sur une
nouvelle plate-forme en ligne, baptisée Percev@l et accessible sur le site
Service-public.fr, lancée
le 9 juin par le centre de lutte
contre les criminalités
numériques (C3N) de la
gendarmerie nationale. Ces
signalements représentent
un préjudice total de plus de
5,5 millions d’euros, a indiqué
mardi 28 août le ministère
de l’intérieur. – (AFP)
AU TOMOBI LE
Aston Martin bientôt
à la Bourse de Londres
Aston Martin, dont les voitures font le bonheur de James
Bond, a annoncé, mercredi
29 août, son intention d’entrer à la Bourse de Londres,
une opération qui pourrait le
valoriser 5 milliards de livres
(5,5 milliards d’euros), d’après
la presse. Le constructeur
britannique a ajouté qu’il
publiera les détails de
l’opération le 20 septembre.
Elle devrait notamment
consister en la vente
d’actions de la part de ses
propriétaires, le fonds italien
Investindustrial et des
investisseurs koweïtiens.
CON J ON CT U R E
Stagnation de
la consommation des
ménages en juillet
Les dépenses de consommation des ménages en biens
sont restées quasi stables en
juillet (+ 0,1 % contre + 0,3 %
en juin), a annoncé l’Insee,
mercredi 29 août. Cette très
faible progression s’explique
notamment par un repli
de la demande d’énergie, qui
a effacé une légère hausse de
celle des produits alimentaires. Par ailleurs, l’Insee
confirme que la croissance
n’a été que de 0,2 % en juin.
6 | management
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
REDISTRIBUTION DES BÉNÉFICES : NOUVEAU RECORD DES DIVIDENDES MONDIAUX
DIVIDENDES ANNUELS 2018
EN MILLIARDS DE DOLLARS
ÉVOLUTION, EN %
ÉVOLUTION DES DIVIDENDES VERSÉS PAR PAYS, ENTRE LES PREMIERS TRIMESTRES 2017 ET 2018, EN %
Pays hors du périmètre
– 100 % – 50 %
–5%
5%
50 %
100 %
133 %
de l’étude
+ 5,1 %
AMÉRIQUE DU NORD
42,8
+ 29,2 %
ASIE-PACIFIQUE
HORS JAPON
INFOGRAPHIE LE MONDE
SOURCE : JANUS HENDERSON GLOBAL DIVIDEND INDEX, 2018
(+ 18,7 %), hors Royaume-Uni, où le niveau a baissé (– 1,4%). Douze pays
ont réalisé des paiements record en milliards de dollars, dont la France,
l’Allemagne, le Japon et les Etats-Unis. Les trois entreprises françaises qui
ont versé le plus de dividendes sont : Sanofi, BNP Paribas et Total.
En quoi l’IA favorise-t-elle l’emploi ?
Le numérique crée de nouvelles fonctions, mais peu de nouveaux métiers
L
offres d’emploi publiées par les entreprises.
« Les métiers vraiment nouveaux sont ceux
qui sont liés à l’interface et qui aident à la diffusion du numérique », précise Gaël Bouron,
responsable adjoint du pôle études de l’APEC.
Dans le bâtiment, par exemple, la demande
de « BIM [building information modeling]
managers » s’est envolée de 138 % entre 2015
et 2016, la modélisation numérique des informations des ouvrages impliquant une
toute nouvelle organisation du travail. Pour
orienter les entreprises dans ces technologies, les offres de chef de projet spécialisé en
Internet des objets ou en « fabrication additive » (c’est-à-dire en 3D) ont aussi augmenté
respectivement de 113 % et de 75 % en un an.
« Se concentrer sur la formation »
Il serait présomptueux de chercher à établir
un solde des destructions-créations d’emplois générées par le développement des
nouvelles technologies (intelligence artificielle, robotisation), même si l’enquête menée par ManpowerGroup auprès de 20 000
employeurs de 42 pays sur l’impact attendu
des transformations numériques sur l’emploi dans leur entreprise permet de nourrir
un certain optimisme : 86 % prévoyaient de
maintenir ou d’augmenter leur effectif, alors
que, dans le même temps, ils estimaient que
50 % à 60 % de chaque poste de travail serait
touché par les nouvelles technologies.
Il existe en réalité assez peu de créations
ex nihilo de nouveaux métiers dans les entreprises, mais davantage de métiers qui se
transforment en fonction des nouvelles
technologies. Ce qui fait dire à Jonas Prising, PDG de ManpowerGroup, qu’« il est
important de se concentrer sur la formation
plus que sur les éventuelles disparitions
d’emplois ».
L’impact de l’IA sur le marché de l’emploi se
concrétise aujourd’hui par une forte hausse
de la demande de cadres et de personnel
qualifié. En France, les recrutements de cadres devraient progresser de 4,5 % par rapport à 2017, avec des difficultés de recrutement de plus en plus fortes pour les fonctions « informatique » et « recherche et
développement ». « Les transformations technologiques demandent des expertises de plus
en plus fortes qui favorisent l’emploi qualifié.
Et, ce qui est assez nouveau, le volume d’offres
de cadres augmente aussi du côté des petites
entreprises et start-up », indique Gaël Bouron.
Même tendance dans le secteur de l’intérim : « Les entreprises cherchent de plus en
plus de personnel qualifié, non cadre et cadre.
Aux Etats-Unis, aujourd’hui, les cadres représentent 60 % du marché de l’emploi intérimaire. L’intérim s’adapte très bien aux exigences des cadres », remarque Jonas Prising.
Mais en France, « les métiers IT [informatique], majoritairement cadres, sont moins du
ressort de l’intérim que d’entreprises de services dont les salariés en CDI sont mis à disposition sur des missions », nuance Alain Roumilhac, président de ManpowerGroup France.
L’essor des nouvelles technologies offre
toutefois de nouveaux marchés à l’intérim.
Dans la pâtisserie industrielle, par exemple,
où les lignes de production automatisées intègrent beaucoup de numérique, les entreprises ont du mal à trouver les compétences
sur le bassin d’emploi où elles sont implantées. « ManpowerGroup France investit en
partenariat avec Pôle emploi dans la formation pour créer ces compétences », souligne
Alain Roumilhac. L’intelligence artificielle,
qui concerne tous les secteurs, lance avant
tout le défi de l’évolution des compétences. p
anne rodier
L’avantage de l’accord collectif
Cette première période de droit à
congés doit être distinguée de la
période de prise de congés, qui
est déterminée par accord d’entreprise ou d’établissement ou, à
défaut, par accord de branche. En
l’absence d’accord, c’est l’employeur qui la fixe, après avis du
comité social et économique
(CSE). Des jours de congé sont
ainsi parfois imposés entre deux
jours non ouvrés (des « ponts
obligatoires ») ou en fin d’année,
ou encore par fermeture de l’entreprise. Mais la loi exige que la
prise du congé principal comprenne la période du 1er mai au
31 octobre.
La répartition des congés n’est
pas sans conséquence. Elle est
dûment réglementée. Il existe
tout d’abord un maximum de
jours de congé consécutifs, fixé à
vingt-quatre (quatre semaines dites de « congé principal »). Le minimum existe aussi. Il est impérativement de douze jours ouvrables continus, compris entre
deux jours de repos hebdomadaire, qui doivent être pris à une
B R E F
127,3
e droit à congés payés des
salariés dépend à la fois
des dispositions légales,
des règles conventionnelles et
du pouvoir unilatéral de l’employeur, et de façon variable selon l’objet en cause, ce qui conduit à une grande flexibilité, et
dès lors à une grande diversité
des solutions retenues.
Que le salarié travaille à temps
plein ou à temps partiel, le code
du travail lui attribue deux jours
et demi ouvrables par mois de
travail effectif chez le même employeur, soit trente jours ouvrables pour une année complète de
travail. Cette « période de référence » est fixée légalement du
1er juin de l’année précédente au
31 mai de l’année en cours. Des
dates différentes peuvent être
établies par accord d’entreprise,
ou à défaut par accord de branche : la pratique retient souvent
l’année civile.
E N
+ 18,7 %
EUROPE
HORS ROYAUME-UNI
e lien entre intelligence artificielle
(IA) et « capital humain » est clairement établi. Les tentatives de chiffrage inquiétantes pour l’emploi se
succèdent. Selon « Future of Work », l’étude
sur l’IA publiée par Malakoff Médéric et le
Boston Consulting Group en mars, 39 % des
dirigeants et 34 % des salariés jugent que son
développement va dégrader l’emploi. Le
think tank Institut Sapiens annonçait, le
21 août, que 2,1 millions d’actifs « ont une forte
probabilité de voir leur emploi disparaître
dans les prochaines années ». Une des premières estimations, faite dès 2013 par l’économiste Carl Benedikt Frey et l’expert en IA
Michael A. Osborne, prévoyait que près de la
moitié des emplois d’aujourd’hui n’existeraient plus dans vingt ans.
Pourtant, le numérique crée aussi de nouvelles opportunités : de nouvelles fonctions
et de nouveaux métiers. Amazon Go, supermarché très automatisé lancé à Seattle en
janvier par la plate-forme américaine, a par
exemple donné naissance à deux nouvelles
fonctions : les « clarificateurs », dont la fonction consiste à expliquer aux décideurs, en
interne, l’action d’un dispositif d’intelligence artificielle, et les « gardiens », dont le
rôle est d’éviter aux dispositifs d’IA de faire
n’importe quoi sur un malentendu. « Par
exemple, si vous êtes grand et que vous aidez
quelqu’un à attraper un produit en haut des
étalages, le dispositif d’IA risque d’ajouter le
produit dans votre propre liste d’achat et non
dans celle du consommateur réel. Le rôle des
“gardiens”, derrière l’écran, est d’éviter une
telle erreur », explique Isaac Getz, professeur
d’innovation à l’ESCP Europe.
Dès 2013, l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) avait identifié 72 métiers émergents, à partir de l’analyse des volumes des
De l’avantage d’avoir
limité ses congés d’été
L
176,5
Les dividendes mondiaux versés aux actionnaires par les entreprises enregistrent, au deuxième trimestre, une hausse de 12,9 % (par rapport à la
même période en 2017), pour atteindre le montant record de 497,4 milliards de dollars (427 milliards d’euros). En Europe, il est de 176,5 milliards,
QUESTION DE DROIT SOCIAL
période fixée par accord d’entreprise ou, à défaut, par accord de
branche ou, en l’absence de tout
accord, impérativement entre le
1er mai et le 31 octobre.
Le salarié qui aurait eu la
bonne idée de limiter son congé
d’été en posant plusieurs jours
en dehors de cette période peut
bénéficier de jours supplémentaires. S’il a pris au moins douze
jours ouvrables en continu entre
le 1er mai et le 31 octobre et qu’il
prend au moins trois jours de
congés de son congé principal en
dehors de cette période, le salarié peut prétendre à un ou deux
jours de congé « bonus », dits
« de fractionnement ». La 5e semaine, celle hors du congé principal, n’ouvre pas droit à des
congés de fractionnement.
Un accord collectif peut même
se montrer plus avantageux. Un
arrêt du 21 juin 2018 de la chambre sociale de la Cour de cassation
nous rappelle le régime libéral
de ces congés supplémentaires :
pour la haute juridiction judiciaire, « le droit à des jours de
congé supplémentaires naît du
seul fait du fractionnement, que ce
soit le salarié ou l’employeur qui
en ait pris l’initiative », et même
« peu important que les congés
aient été pris par anticipation ».
Toutefois, il est également possible d’écarter par une convention collective d’entreprise ou, à
défaut, par accord de branche,
l’octroi de tels jours de fractionnement. De plus, à défaut d’accord collectif, l’article L.3141-23
du code du travail permet de déroger par accord individuel exprès du salarié à cette règle. L’employeur peut par exemple subordonner son acceptation de la
prise de congés « hors période
d’été » à la renonciation écrite du
salarié à ces jours supplémentaires pour fractionnement. p
¶
Francis Kessler est maître
de conférences à l’université
Paris-I-Panthéon-Sorbonne
Le prélèvement à la source se prépare
A partir de septembre, les employeurs qui ont choisi de
participer à la « phase de préfiguration » du prélèvement
à la source de l’impôt sur le revenu pourront transmettre
à leurs salariés, par leur fiche de paie, le montant de la
retenue sur salaire applicable à partir du 1er janvier 2019,
dès qu’ils auront reçu le taux de prélèvement transmis
par l’administration fiscale.
Encore un petit effort de la part des entreprises
L’allégement de 4 points des charges patronales
au niveau du smic qui devait accompagner la
transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité
et l’emploi en baisse de charges pérenne est reporté
au 1er octobre 2019, a annoncé lundi 27 août le ministre
de l’économie, Bruno Le Maire.
Des solutions pour reprendre le pouvoir sur les données
F
« LA DATACRATIE »
Revue « Pouvoirs » n°164,
Le Seuil, 216 p., 18,30 euros
acebook est une entreprise dont 97 %
du chiffre d’affaires (près de 41 milliards de dollars en 2017) est réalisé
par la vente d’une publicité supposée
d’autant plus efficace qu’elle repose sur des
données aussi précises que nous sommes loquaces. Publications sur un réseau social, un
blog, un forum, photos, avis, signatures de pétitions, pages vues sur un site, achats réalisés,
recherches effectuées sont autant de données
qui deviennent des cibles publicitaires.
Alors qu’auparavant une faible quantité de
producteurs de contenus légitimes – presse,
édition, universités, Eglises, Etats – s’adressait à un auditoire lui aussi restreint, chacun
est désormais à la fois consommateur, créateur et source des données. Ces données sont
envisagées comme « l’ensemble des éléments
liés à l’action – volontaire ou non – d’un utilisateur et qui est stocké sur une machine infor-
matique », résume Antonin Guyader, directeur numérique de la revue Pouvoirs, qui
consacre un numéro à la « datacratie ». Les
volumes de données atteints, leur production, leur circulation, leur stockage, leur traitement et leur exploitation sont à la source
de profondes transformations et de nombreuses questions posées aux modèles sociaux, économiques et politiques préexistants. La revue revient sur les enjeux de ce
grand bouleversement.
Henri Isaac, président du think tank Renaissance numérique, se penche sur l’émergence
d’acteurs privés capables de capter la valeur
de données, examine les mécanismes de
création de valeur et se demande si l’open
data et les « communs de données » – qui consisteraient à faire des données un bien commun – sont des alternatives crédibles aux mécanismes d’appropriation de la donnée.
Alexandre Eyriès, enseignant en sciences de
l’information et de la communication, examine, lui, l’impact des outils numériques sur
la communication politique en France lors de
la campagne présidentielle de 2017 à travers
une étude comparative des stratégies numériques de François Fillon et de Jean-Luc
Mélenchon et une analyse de la communication numérique d’Emmanuel Macron.
MANIFESTE DE JEREMY CORBYN
Le professeur associé de communication à
l’American University of Paris Jayson Harsin
propose un guide critique des « fake news »,
tandis que les journalistes Alexis Brézet et
Benjamin Ferran racontent, sous forme d’une
fiction, l’enchaînement des événements qui,
d’échecs industriels en abandons politiques,
pourraient conduire l’Europe à perdre sa souveraineté en matière d’information.
Alors que plus d’un Français sur quatre est
aujourd’hui en difficulté numérique, le directeur-fondateur des associations WeTechCare
et Emmaüs Connect, Jean Deydier, analyse la
façon dont s’opère cette nouvelle forme de
discrimination et les raisons pour lesquelles
le numérique est devenu un facteur d’exclusion sociale supplémentaire.
La revue présente également le manifeste
pour la démocratie numérique de Jeremy
Corbyn. Le leader du Parti travailliste en Grande-Bretagne y évoque, entre autres, un accès à
très haut débit dans tous les foyers et des logiciels informatiques développés grâce aux financements publics sous licence libre. « Avec
les progrès rapides de la technologie numérique, prévient-il, les données et les informations peuvent aussi devenir source d’inégalité
et d’exploitation. » p
margherita nasi
idées | 7
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
L’exemple danois
des fondations
actionnaires
Un collectif d’entrepreneurs défend
l’inscription dans la loi Pacte d’un nouveau
type de fondation, permettant de remplir
à la fois une mission économique
et une mission d’intérêt général
Collectif
IL EST TEMPS
DE DÉPASSER
LE CLIVAGE
ENTRE ÉCONOMIE
ET PHILANTHROPIE
POUR INVENTER
UN CAPITALISME
NOUVEAU
A
l’occasion du voyage
d’Etat du président de la
République à Copenhague, mardi 28 et mercredi 29 août,
mettons en lumière une spécificité méconnue du capitalisme
danois : l’importance des fondations actionnaires.
Avec 1 360 fondations actionnaires, le Danemark est un modèle en
Europe : les entreprises détenues
par des fondations représentent
54 % de la capitalisation boursière,
10 % de la richesse nationale, 18 %
de la création de valeur, 25 % des
exportations et 60 % du budget de
recherche et développement ! Des
fleurons industriels (Carlsberg,
Novo Nordisk, Velux, Maersk,
Danfoss…), mais aussi de nombreuses PME, sont ainsi mieux
protégés des effets du courttermisme grâce à un actionnariat
stable, au cœur du système économique et redistributif danois. Les
seuls dons des fondations actionnaires danoises dépassent le milliard d’euros par an.
Au-delà du Danemark, d’autres
pays ont emboîté le pas. Elles sont
près de 1 000 en Allemagne
(Bosch, Bertelsmann, Playmobil),
1 000 en Suède (Electrolux, SEB…)
et nombreuses aussi en Suisse
(Rolex, Sandoz…), pour ne citer
que ces exemples.
Et en France ? Quelques pionniers font figure d’exception, en
particulier les Laboratoires Pierre
Fabre, qui appartiennent à 86 % à
la fondation du même nom. Mais
aucune fondation française ne
peut avoir un rôle d’actionnaire
aussi actif que dans les pays
d’Europe du Nord ni concilier
pleinement mission économique
et mission d’intérêt général. Certains d’entre nous créent des
fonds de dotation actionnaires,
déjà plus agiles que les fondations
d’utilité publique, mais ils restent
dépourvus de toute mission
économique explicite au-delà de
l’action caritative.
d’une partie de nos titres, et donc
à renoncer à les vendre ou à les
transmettre, pour les donner à
une fondation qui aura une
contribution positive sur la
société. Notre démarche est, par
nature, philanthropique. Grâce
aux dividendes et à d’autres
dons individuels ou collectifs,
notre actionnaire de référence
doit montrer l’exemple et s’engager à soutenir des causes d’intérêt général.
Nous lançons, mercredi 29 août,
un mouvement en faveur des fondations actionnaires, baptisé De
Facto, afin de faire entendre notre
voix, de rassembler ceux qui veulent agir et de nous inspirer des
meilleurs exemples européens.
Cette semaine à Copenhague, en
présence du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, De Facto
verra officiellement le jour avec la
création de son premier pôle
franco-danois.
Nous sommes convaincus que
les pionniers nord-européens
pourraient faire des émules en
France, afin d’encourager un
actionnariat stable et d’intérêt
général de nos entreprises. Car les
fondations actionnaires répondent aux attentes d’une génération nouvelle d’entrepreneurs,
pour qui entreprise rime pleinement avec intérêt collectif. p
Benoît Assémat, inspecteur
général de santé, plaide pour
la création d’une autorité
unique chargée de la sécurité
de la chaîne alimentaire
Par BENOÎT ASSÉMAT
A
u début du mois de décembre 2017, la révélation de la mise
sur le marché de laits infantiles
contaminés par des salmonelles
par l’entreprise Lactalis a mis en évidence
des dysfonctionnements dans le dispositif
de sécurisation sanitaire de la chaîne alimentaire. Des propositions visant à améliorer le fonctionnement des autorités compétentes, voire à mettre en place une autorité
unique de contrôle, ont été formulées dans
un rapport d’information du Sénat (n° 403
du 5 avril 2018) ainsi que par la commission
d’enquête mise en place par l’Assemblée nationale (n° 1179 du 19 juillet 2018).
Ces propositions rejoignent les dispositions prévues par le règlement européen du
15 mars 2017, qui fixe le cadre des contrôles
officiels sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, et dont l’entrée en application est prévue pour le 14 décembre 2019.
L’article 1er de ce règlement précise que les
contrôles officiels doivent prendre en
compte une approche globale des risques,
associant aux enjeux de sécurité et de salu-
UN PROBLÈME
SANITAIRE PEUT
RÉVÉLER L’EXISTENCE
D’UNE FRAUDE DE
MÊME QU’UNE FRAUDE
PEUT SOULEVER
DES QUESTIONS SUR
LA SÉCURITÉ DE LA
CHAÎNE ALIMENTAIRE
¶
Signataires :
Bruno Anquetil (Le Pain
de Belledonne, président
de l’association PIE bio,
Pérennité et indépendance
des entreprises du bio)
Jean-Pascal Archimbaud
(scieries Archimbaud)
Claude Gruffat (Biocoop)
Didier Le Gars (Ecodis)
Pascal Lorne (GoJob)
Alexis Nollet
et Sébastien Becker
(Mobil Wood)
Olivier Pagezy (Fonds de
dotation Entreprises et Cités)
Bruno Peyroles
(Bureau Vallée)
Pierre de Saintignon
et André Dupon
(Groupe Vitamine T,
Fondation des Possibles)
Virginie Seghers
et Geneviève Ferone
Creuzet (Prophil)
Delphine Bottge
(Bottge et Associés)
Arthur Gautier (Chaire
philanthropie de l’ESSEC)
Xavier Delsol
(Delsol Avocats)
brité ceux qui visent à garantir, par des pratiques commerciales loyales, la protection et
l’information des consommateurs. En effet,
pour des raisons liées à la mondialisation
des échanges, à la complexification des circuits commerciaux et à une pression toujours plus forte sur les prix, ces deux enjeux
sont devenus étroitement liés. Un problème
sanitaire peut révéler l’existence d’une
fraude (ce fut le cas des œufs contaminés au
fipronil à l’été 2017), de la même façon
qu’une fraude peut soulever des questions
sur la sécurité de la chaîne alimentaire
(comme dans le cas du scandale de la viande
de cheval en 2013).
Dilution des responsabilités
Ainsi, la création d’une autorité unique de
contrôle pose immédiatement la question
de son périmètre : souhaite-t-on limiter son
champ d’action aux enjeux de sécurité sanitaire ou l’élargir à la lutte contre les pratiques
frauduleuses ou trompeuses ? En réalité, ces
deux options ne s’opposent pas. La seconde
est simplement plus ambitieuse (et plus
complexe à mettre en place) que la première.
Examinons tout d’abord la première option, celle de la réunion sous une même
autorité des missions de contrôle sanitaire.
L’affaire Lactalis a en effet mis au jour un
éclatement des compétences et une dilution
des responsabilités entre la direction générale de l’alimentation (DGAL), qui dépend du
ministère de l’agriculture et de l’alimentation, et la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), rattachée quant
à elle au ministère de l’économie et des finances. Rappelons que les établissements
fabriquant des poudres de lait infantile sont
soumis à un agrément sanitaire délivré par
les services de la DGAL, mais que la DGCCRF
dispose d’une compétence spécifique dans
le secteur de l’alimentation infantile. Autre
exemple, pour les produits végétaux : le contrôle de la production relève de la DGAL,
mais les fruits et légumes dans leur cagette
relèvent de la DGCCRF !
Afin de mettre un terme à cette situation,
à la fois inefficace et peu lisible pour nos
concitoyens, la première étape pour la mise
en place d’une police unifiée consiste à regrouper sous une même autorité l’ensemble des missions de surveillance et de con-
trôle liées à la sécurité sanitaire de la chaîne
alimentaire.
Mais cette option, limitée aux enjeux sanitaires, implique le maintien d’une seconde
autorité de contrôle, chargée elle de la lutte
contre les pratiques frauduleuses ou trompeuses. Dans cette hypothèse, le nouveau règlement européen précise que l’Etat membre doit désigner une autorité unique de
coordination. Cette fonction d’autorité unique pourrait ressembler à celle, si l’on compare avec la lutte contre le terrorisme, attribuée à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en tant que chef de file du
nouveau plan d’action contre le terrorisme.
Voyons maintenant la deuxième option,
qui conduirait à regrouper sous une même
autorité l’ensemble des services assurant
des missions de contrôle officiel sur la
chaîne alimentaire, qu’il s’agisse des enjeux
sanitaires ou de ceux liés à la lutte contre les
pratiques frauduleuses ou trompeuses.
Cette réforme de l’organisation administrative des contrôles peut se concevoir sous
différentes formes. Première option : un ministère est reconnu leader ; une direction générale de ce ministère rassemble l’ensemble
des compétences actuellement réparties entre la DGAL et la DGCCRF. Deuxième option :
une direction interministérielle, rattachée
au premier ministre, regroupe les compétences et les moyens des deux ministères.
Troisième option : un établissement public
est créé et placé sous la tutelle des différents
ministères concernés. Une partie de son financement peut être assurée par le produit
des taxes et redevances sanitaires prévues
par le règlement européen.
Il y a tout juste vingt ans, les crises sanitaires du sang contaminé et de la vache folle
avaient conduit à l’adoption, sur une initiative parlementaire, de la loi du 1er juillet 1998,
qui avait permis de structurer le dispositif
public d’évaluation des risques. Le moment
est venu aujourd’hui de renforcer la gouvernance de la gestion des risques sur la chaîne
alimentaire. p
¶
Benoît Assémat est conseiller
sécurité sanitaire à l’Institut
national des hautes études de
la sécurité et de la justice (INHESJ)
Quand l’objectif de sécurité menace
la réputation de l’entreprise
Pour éviter les dérives, les
entreprises doivent veiller à ce que
les services de gestion des risques
opèrent conformément à la
légalité et l’éthique, rappelle
le consultant Olivier Hassid
PATRIOTISME ÉCONOMIQUE
Il est temps de dépasser le clivage
entre économie et philanthropie
pour inventer un capitalisme
nouveau. Nous sommes donc
nombreux à attendre la création
d’un nouveau statut de fondation
actionnaire, résolument hybride,
inspiré des meilleurs exemples
européens. En tant qu’entrepreneurs, nous y sommes largement
favorables pour trois principales
raisons : protéger nos entreprises,
pérenniser leur mission élargie,
avoir une contribution positive
d’intérêt général.
En effet, la fondation actionnaire protège le capital de l’entreprise qu’elle détient, puisque
celui-ci lui a été transmis de façon
irrévocable. En tant qu’actionnaire stable, elle inscrit l’entreprise dans le long terme et évite
les rachats hostiles. Elle permet
également de maintenir le capital
financier et industriel sur le territoire national, de protéger l’emploi et, ainsi, fait acte de patriotisme économique.
Par ailleurs, elle est garante des
valeurs et de la mission de l’entreprise, élargie à des enjeux
sociétaux : elle a la capacité
d’orienter, en fonction de cette
mission, les décisions stratégiques de l’entreprise.
Enfin, la fondation actionnaire
qui nous intéresse est aussi un
acteur philanthropique. Nous
sommes prêts à nous déposséder
Après le scandale Lactalis, il est urgent
de centraliser les contrôles sanitaires
Par OLIVIER HASSID
L
es dirigeants d’entreprise ont
aujourd’hui des attentes fortes en
matière de sécurité. D’après un sondage international réalisé en janvier par le
cabinet d’audit PwC auprès de 1 400 d’entre
eux, les risques terroristes, géopolitiques ou
de cybersécurité font partie de leurs principales inquiétudes.
Dans ce contexte, les dirigeants ont massivement investi : hausse des budgets, recrutement de directeurs sécurité, renforcement des équipes au niveau central pour gérer les questions de sûreté sur plan mondial. Cette préoccupation est tout à fait
compréhensible étant donné l’évolution
des menaces terroristes, criminelles ou para-étatiques, les Etats eux-mêmes n’étant
pas toujours en mesure de les protéger. Ce
choix peut être considéré comme profitable, tout autant pour les collaborateurs que
pour le patrimoine matériel et informationnel de l’entreprise.
Dans cette perspective, les directions de sécurité, de sûreté ou de management des risques recourent à des analyses, s’assurent de
la sécurité des voyages des collaborateurs,
forment aux risques de kidnapping ou de
fuites d’informations, réalisent une veille
sur les menaces potentielles, procèdent à
des tests d’intrusion pour vérifier la robus-
tesse des dispositifs, voire élaborent des
plans de gestion de crise.
Mais reste toujours d’actualité la célèbre
question que le poète romain Juvénal posait :
« Quis custodiet ipsos custodes ? » – communément traduite par « mais qui gardera ces
gardiens ? ». Autrement dit, les personnels
chargés d’assurer la sécurité ont un pouvoir
qui peut aussi représenter un danger.
Les dirigeants qui se dotent de moyens de
sécurité prennent le risque que ceux-ci
soient utilisés à mauvais escient. Tel fut le
cas récemment, semble-t-il, de certaines entreprises européennes opérant dans des zones de guerre qui ont négocié avec l’organisation Etat islamique, ou d’entreprises américaines de la Silicon Valley qui ont surveillé
leurs collaborateurs à leur insu. Dans un entretien du 16 août avec le New York Times,
Elon Musk, le patron de Tesla, indique avoir
été informé de ce genre de dysfonctionnements par l’un des collaborateurs de la direction sûreté de son entreprise.
DES « BARBOUZERIES »
En France comme à l’étranger, il est apparu
que certaines directions de sécurité interne,
visiblement, soit ont pris des libertés, soit
ont été instrumentalisées par le comité exécutif pour réaliser des « barbouzeries » en
tout genre : surveillance d’employés, mises
sur écoute, fichage à grande échelle, financement du terrorisme pour assurer la continuité des opérations, fraudes, espionnage
industriel, etc.
L’intérêt d’une politique de sûreté d’entreprise est de repérer les risques, de les éliminer. Il s’agit pour cela de s’intéresser aux
sources potentielles de danger afin de les
supprimer en amont. Mais ce type d’action
peut entrer en contradiction avec des règles
d’obligation morale. La recherche sans fin
de sécurité peut ainsi conduire une organisation à procéder à des opérations en dehors tout cadre éthique et légal.
Procéder à des recherches de renseignements tous azimuts peut ainsi paradoxalement conduire à mettre l’entreprise en danger. Car le risque pour son image et sa réputation est alors élevé et le scandale peut la
déstabiliser profondément, au point dans
certains cas de lui faire perdre des marchés
importants, qu’elle finisse par se faire racheter, voire qu’elle disparaisse tout simplement. Quant aux dirigeants, ils prennent de
fait un risque pénal considérable.
Il convient de mettre en place des procédures de vigilance afin de s’assurer que les différentes parties prenantes en charge de la sécurité (la direction sécurité en premier lieu,
mais aussi la direction générale, la direction
juridique, la direction des ressources humaines…) n’usent pas des outils et des personnels de sécurité de manière dévoyée.
Le comité de surveillance ou le comité
d’audit doit s’emparer de ce sujet et contrôler
de manière indépendante que les missions
de sécurité respectent les normes. Il peut être
assisté par la direction de l’audit interne, activité indépendante qui donne une assurance
sur le degré de maîtrise de ces opérations.
Tout l’enjeu est, in fine, de s’assurer que les
dirigeants qui se dotent de moyens de sécurité les utilisent dans un cadre respectant
autant la légalité que l’éthique. p
¶
Olivier Hassid est directeur
des activités de conseil en sécurité
chez PwC et directeur adjoint
du master de management
des risques de l’université
Paris-Ouest-Nanterre
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
JEUDI 30 AOÛT 2018
Espoir et déboires de la presse américaine
I N T ER N ET
Des ONG pressent
Google de ne pas céder
face à la Chine
Quatorze ONG et organisations de défense des droits de
l’homme ont demandé mardi
28 août à Google d’abandonner son projet de moteur de
recherche compatible avec la
censure exercée par Pékin,
qui permettrait au groupe de
se réinstaller en Chine. Le
projet de Google, baptisé
« Dragonfly », « représenterait
une capitulation alarmante
de Google concernant les
droits de l’homme », ont-elles
affirmé. – (AFP.)
Si le « New York Times » gagne des abonnés numériques, les journaux régionaux souffrent
D
éfaillant. » Dans sa
frénésie de Tweet, le
président des EtatsUnis Donald Trump
accole systématiquement cet adjectif lorsqu’il est question du
New York Times : l’une de ses cibles favorites, accusée d’appartenir à l’univers des « fake news media ». Les chiffres sont là pourtant
pour prouver le contraire : d’avril
à juin, le journal de référence a
gagné 109 000 abonnés numériques pour un total de près de
3 millions (2,9 millions) uniquement sur le numérique. Près de
4 millions (3,8 millions) au total,
si l’on ajoute ceux qui reçoivent
uniquement le papier.
Ce ne sont pas seulement l’effet
Trump et les enquêtes dérangeantes pour le président américain qui ont dynamisé les abonnements du Times, permettant
ainsi de compenser partiellement la baisse des recettes publicitaires : au deuxième trimestre,
quelque 41 % d’entre eux (41 000)
concernent le service de mots
croisés (« Crossword », 14,71 dollars par an, 12,58 euros) et celui
des recettes de cuisine (« Cooking », 40 dollars par an).
Les projets ne manquent pas :
en 2019, le quotidien prévoit de
lancer une émission télévisée,
« The Weekly » (« l’hebdomadaire »), qui sera diffusée par la
chaîne FX (groupe Fox) et la plateforme Hulu. « Tout comme notre
podcast très populaire, “The
Daily”, nous espérons que “The
Weekly” permettra à de nouveaux
publics de découvrir le journalisme
du Times, générera des revenus
substantiels et nourrira l’abonnement à notre offre numérique », a
déclaré le PDG Mark Thompson
début août lors de la présentation
des résultats du deuxième trimestre. Sur cette période, le chiffre d’affaires s’est élevé à 414 millions de dollars (soit 354,5 millions d’euros), en hausse de 4,2 %
sur un an, avec un bénéfice net de
23 millions de dollars.
« Logique purement financière »
Si le Washington Post, son concurrent, racheté en 2013 par Jeff
Bezos, le fondateur d’Amazon, a
dépassé le million d’abonnés en
septembre 2017, la situation n’est
pas aussi rose pour une grande
partie de la presse américaine.
Les chiffres sont en effet moins
exaltants. Deux exemples glanés
dans une étude publiée en juillet
par le Pew Research Center, un
centre de recherches indépendant. Tout d’abord le nombre de
salariés dans les rédactions :
39 210 en 2017, soit une chute de
45 % par rapport à 2004. Et le chiffre d’affaires tiré de la publicité :
16,5 milliards de dollars, en baisse
de 10 % sur un an.
Ce sont les journaux locaux qui
souffrent le plus. Des médias qui
participent à la vie démocratique
et nourrissent le lien social. Depuis 2004, près de 1 800 d’entre
eux ont disparu, selon une étude
menée en 2017 par l’université de
Caroline du Nord.
Le destin du Denver Post est emblématique. En début d’année, le
quotidien de la capitale de l’Etat
du Colorado (centre) – plus de
3 millions d’habitants – quittait
son siège historique pour la banlieue. Puis la rédaction a été touchée par nouvelle série de licenciements, une trentaine, soit un
tiers de la rédaction. En avril, elle
s’est rebellée. Dans les pages débats, des journalistes ont dénoncé leurs propriétaires depuis
2011, des responsables d’un fonds
de pension new-yorkais, Alden
Global Capital, comme des « capitalistes vautours ».
Le paradoxe est que le titre ne
perd pas d’argent, mais Alden
Global Capital, qui possède la
maison mère, Digital First Media,
le deuxième groupe de journaux
et sites aux Etats-Unis, exige des
retours sur investissements,
quitte à couper dans les coûts et
la rédaction. Une manière de se
payer sur la bête…
« C’est suicidaire pour les journaux, mais c’est une logique purement financière à court terme. Si
on a cette situation aux Etats-Unis
et pas en France, c’est que là-bas
les journaux d’information sont
Depuis 2004, aux
Etats-Unis, 1 800
journaux locaux
ont disparu,
selon une étude
de l’université de
Caroline du Nord
cotés en Bourse », souligne Julia
Cagé, économiste, auteur de Le
Prix de la démocratie (Fayard,
464 pages, 23 euros). Le New York
Times, lui, a su se protéger de tels
actionnaires en instaurant un
système qui ne leur accorde pas
de droits de vote.
Pour continuer à assurer un
journalisme de qualité, des initiatives émergent. Des médias locaux sont ainsi financés par des
fondations ou abrités par des
universités. De manière étonnante – mais aussi peu compré-
hensible pour le commun des
mortels –, une start-up baptisée
« Civil » propose de recourir à la
technique de la cryptomonnaie
et du blockchain (un immense registre de transactions décentralisé et public, où l’historique de
tous les échanges en bitcoins est
répertorié).
L’idée est de bâtir une plateforme permettant d’accueillir
des sites et de les financer. La
start-up a reçu 5 millions de dollars de l’entreprise ConsenSys,
qui a inventé une cryptodevise
baptisée ether, rival du bitcoin.
« On essaie d’introduire un nouveau modèle », argue son cofondateur et PDG, Matthew Iles. Pour
superviser le projet, une fondation à but non lucratif a été mise
en place, présidée par Vivian
Schiller, qui a notamment travaillé pour la radio publique NPR
et CNN. Une manière originale de
repenser le modèle économique
des médias. p
AU D I OVI S U EL
Netflix signe
l’adaptation de 14 livres
d’Harlan Coben
Après Ryan Murphy, Shonda
Rimes et Matt Groening,
Netflix a signé avec l’écrivain
à succès Harlan Coben un
contrat pluriannuel pour
adapter, en séries ou en films,
quatorze de ses romans dont
son prochain polar, Run
Away, a-t-on appris mardi
28 août. Les ouvrages de
l’écrivain américain se sont
vendus à plus de 75 millions
d’exemplaires.
françois bougon
Cahier numéro un de l’édition n° 2808 du 30 août au 5 septembre 2018
J.-M.BLANQUER
L’ENTRETIEN
DE RENTRÉE P. 32
DANIELCOHEN
LES CLÉS DU
NOUVEAU MONDE
P. 14
Trump accuse Twitter
et Google de « censure »
Le président américain affirme que sont
visés les sites de droite et d’extrême droite
tères, comme la géolocalisation.
Certains sites dans le « classement » de PJ Media sont effectivement absents de Google Actualités, notamment Infowars, le site
d’Alex Jones, qui publie régulièrement des théories du complot présentées comme des faits. Durant
l’été, la plupart des comptes d’Infowars ont été supprimés par les
grands réseaux sociaux, à la suite
d’appels à la haine.
Fausses informations
Outre-Atlantique, les conservateurs, et plus particulièrement
l’extrême droite, disent depuis des
mois faire l’objet d’une « censure politique » permanente en ligne de la part des grandes sociétés
de la Silicon Valley. Les cas avérés
de blocage ou de filtrage de personnalités extrémistes, comme
Alex Jones ou Milo Yiannopoulos,
concernaient tous des appels à la
violence ou à la haine. Mais certaines mesures prises par les platesformes après l’élection présidentielle de 2016 pour lutter contre les
fausses informations ont aussi
touché des sites et des pages conspirationnistes ou colportant de
fausses informations appréciés de
l’extrême droite américaine.
Dans l’un de ses messages, Donald Trump menace Google :
« Cette situation est très grave, et
nous allons nous en occuper. » Le
5 septembre, le PDG de Twitter,
Jack Dorsey, est convoqué par la
majorité républicaine devant une
commission du Congrès. Il sera interrogé sur les règles de modération. La majeure partie des questions des élus de droite devrait
concerner la prétendue « censure » visant les conservateurs. p
damien leloup
LE COUP DE
Une démission
pour changer
de système
P. 24
TONNERRE
HULOT
EN VENTE CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
CORENTIN FOHLEN/ DIVERGENCE
D
ans une série de tweets
publiés mardi 28 août,
Donald Trump s’en est
pris directement au service d’actualités de Google, Google News,
qu’il accuse de « censurer » les sites
conservateurs : « Quatre-vingtseize pour cent des recherches “actualités Trump” sur Google renvoient vers des médias de gauche,
c’est très dangereux (…). Il n’y a que
des “fake news”, ils ont truqué les résultats pour n’afficher que les mauvais résultats », affirme le président des Etats-Unis.
Google a fermement démenti
ces accusations soulignant que
son moteur « ne classe jamais les
résultats de recherche pour manipuler une opinion politique ».
Les messages du président américain semblent se fonder sur une
« étude » publiée par le site conservateur PJ Media, qui a procédé à ses
propres mesures des sites apparaissant dans Google News (Google Actualités) aux Etats-Unis. Un
classement qui souffre de nombreux biais méthodologiques.
Il étiquette ainsi comme site « de
gauche » des agences d’information comme Reuters, peu suspecte
d’être acquise à l’extrême gauche
américaine. Il agglomère comme
médias des sites indépendants,
des agences de presse, des télévisions et des quotidiens nationaux
avec des blogs conspirationnistes
comme celui d’Alex Jones – mais il
ne comporte aucun média local.
Enfin, la « mesure » par le site sur
les « cent premiers résultats dans
Google Actualités » ne compte que
70 résultats, et ne prend pas en
compte le fait que les résultats de
Google Actualités varient d’un utilisateur à l’autre, car Google les
personnalise selon différents cri-
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
8 262 Кб
Теги
Le Monde, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа