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Le Monde - 2018-08-16

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JEUDI 16 AOÛT 2018
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Mimsy Farmer
De la lumière à l’ombre
S’aimer au Maghreb.
Etre gay en Tunisie
Don McCullin
L’apocalypse au Vietnam
PAGES 16 À 22
La justice américaine accuse
300 prêtres catholiques de pédophilie
▶ Trois cents prêtres sont
▶ La plupart des faits sont
▶ L’Eglise catholique est
accusés par la justice américaine d’avoir abusé d’un
millier d’enfants, des années 1940 aux années 2000
prescrits, mais le grand
jury de Pennsylvanie a
rendu publique, le 14 août,
la liste des pédophiles
soupçonnée d’avoir caché de revoir les règles de
ces méfaits dans des « arprescription et d’indemnichives secrètes », auxquel- ser toutes les victimes
les seul l’évêque avait accès PAGE 3
▶ Le grand jury propose
GÊNES
L’ITALIE EN DEUIL
▶ Au moins 38 personnes
ont perdu la vie, mardi 14 août,
dans l’effondrement du pont
qui domine une partie de la ville
« Aquarius »
Une esquisse
de dispositif
européen
après plusieurs jours de crise,
une solution a été trouvée pour
l’Aquarius. Le navire va pouvoir
accoster à Malte, avec ses 141 migrants sauvés au large de la Libye
ces derniers jours. Le gouvernement maltais l’a annoncé, mardi
14 août. « A la suite de discussions
entre la France et Malte », La Valette a déclaré qu’elle faisait « une
concession en laissant le navire
entrer dans ses ports, bien qu’elle
n’en ait pas l’obligation légale ».
Les migrants seront répartis entre l’Allemagne, l’Espagne, la
France, le Luxembourg et le Portugal. Cette issue pourrait « préfigurer un système européen », estime l’Elysée. Contrairement à ce
qui s’était produit en juin, le président français s’est impliqué
dans la recherche d’un dénouement rapide. L’ex-député Daniel
Cohn-Bendit juge qu’il faut aller
plus loin et qu’il est temps d’enterrer le règlement de Dublin.
PAGES 6- 7
PAGE 2
Le viaduc autoroutier
de Gênes, le 15 août.
REUTERS/STEFANO RELLANDINI
Corée du Nord
L’incroyable
scénario
du meurtre de
Kim Jong-nam
Les deux femmes qui ont
tué, avec un produit neurotoxique, le demi-frère
du dirigeant nord-coréen
jurent qu’elles croyaient
à un gag vidéo
PAGE 4
Royaume-Uni
Après l’attentat de
Londres, la police
privilégie la piste
terroriste
Catalogne
Manuel Valls
hésite encore
à se présenter
à Barcelone
Universités
La France toujours
aussi bas
dans le classement
de Shanghaï
PAGE 3
PAGE 8
PAGE 9
LE REGARD DE PLANTU
Médias
Les groupes
de publicité
bousculés par
le numérique
Le modèle traditionnel
des agences publicitaires
est malmené par la
concurrence conjuguée
des GAFA sur le Web
et des sociétés de conseil.
Les résultats d’Omnicom,
le numéro un mondial,
ont baissé de 8,3 % au
deuxième trimestre
0123
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2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Les secours au travail sur le pont Morandi effondré, à Gênes, le 14 août. FEDERICO SCOPPA/AFP ; STEFANO RELLANDINI/REUTERS ; LUCA ZENNARO/AP ; ANTONIO CALANNI/AP
A Gênes, le chagrin et les polémiques
L’effondrement du pont, qui a fait 38 morts, provoque interrogations et récupérations politiques
gênes (italie) - envoyée spéciale
L
e poète allemand Heinrich Heine comparait Gênes au squelette d’un animal échoué sur les rives
de la Méditerranée. Depuis mardi
14 août, la colonne vertébrale du
colosse ligure n’est plus qu’un tas
de cendres. A 11 h 40, dans un
grondement de fin du monde, le
pont Morandi s’est effondré sur
plus de 200 mètres. Haut de
45 mètres, ce viaduc autoroutier
ultra-fréquenté reliait les quartiers de Cornigliano et de Sampierdarena, à l’ouest de la ville.
Sous des trombes d’eau, une
trentaine de voitures et plusieurs
poids lourds ont dégringolé dans
le vide, s’écrasant sur le lit asséché
de la rivière Polcevera, sur les
voies ferrées qui la longent, et sur
quelques édifices alentour – des
hangars, principalement.
Le 15 août au matin, le ministre
de l’intérieur Matteo Salvini a
fait savoir que « le bilan s’alourdit
malheureusement à 38 morts (…),
dont trois enfants de 8, 12 et 13 ans,
avec les derniers corps récupérés
par les pompiers qui ont travaillé
sans repos cette nuit ».
Dès l’annonce du sinistre, toute
la classe politique italienne s’est
portée au chevet de la ville meurtrie. « C’est une catastrophe qui a
frappé Gênes et toute l’Italie. Un
drame effrayant et absurde s’est
abattu sur des personnes et des familles », a commenté le président
Sergio Mattarella, qui s’est rendu
sur les lieux en fin d’après-midi.
La cité de Christophe Colomb et
de Beppe Grillo, le fondateur du
Mouvement 5 étoiles (M5S), se
distingue des autres métropoles
du nord de la Péninsule ; moins
ordonnée, moins propre sur elle.
C’est une ville portuaire, populaire et musicale, toute de rues
Fleuve Polcevera
Effondrement du pont
autoroutier Morandi
sur environ 200 mètres,
le 14 août, à 11 h 40.
Bilan provisoire : 38 morts
et 16 blessés.
A10
Cornigliano
GÊNES
Sampierdarena
Gênes
ITALIE
1 km
enchevêtrées, percée de longs
serpents de béton – autoroutes,
ponts, viaducs.
« J’étais au travail, j’ai entendu
une énorme explosion, on a tous
cru qu’il s’agissait d’un tremblement de terre », raconte Antonio,
un riverain qui a offert son aide
aux secours en éloignant badauds
et curieux de la zone sinistrée.
« Payer tout, payer cher »
Un millier de secouristes – pompiers, policiers, carabiniers, protection civile, Croix-Rouge – et
une foule de chiens renifleurs
s’affairent autour des décombres.
Des équipes dépêchées de tous les
coins du pays œuvrent main dans
la main. « On utilise des outils spéciaux qui nous permettent de
fouiller sous les débris en coupant
le ciment et le fer. On va travailler
toute la nuit encore, avec l’unité
cynophile piémontaise : les chiens
nous permettent de savoir où il
faut fouiller », expliquait, en début
de soirée, un pompier lombard.
Les sauveteurs locaux ont du
mal à dissimuler leur émotion.
« J’ai été envoyé dans les Abruzzes
lors du tremblement de terre de
2016, j’ai travaillé sur plusieurs alluvions. Mais là, c’est autre chose.
Gênes est à genoux. Ce viaduc, on
l’avait rebaptisé le “pont de Brooklyn” car il y ressemblait. On l’empruntait tous les jours pour se déplacer dans la ville, on l’aimait et
on le détestait. C’était notre ligne
d’horizon », confie Michele. Psychologue pour la protection civile, le jeune homme est à l’écoute
des proches des victimes. Il est
aussi chargé d’emmener les dépouilles à l’hôpital San Martino.
En cette veille de Ferragosto – le
congé du 15 août, que les Italiens
aiment passer en famille ou entre
amis –, le personnel du plus grand
hôpital de Ligurie est mobilisé par
la tragédie. Dans la salle d’attente
de l’institut de médecine légale, les
visages sont crispés, rivés vers le
sol. Le silence est lourd.
Pina pleure son frère Bruno, qui
travaillait en tant qu’éboueur,
comme tous les étés, pour une
durée de trois mois. Il avait 57 ans,
deux filles, et se réjouissait d’une
promesse d’embauche en CDI.
Une pluie de ciment s’est abattue
sur son camion, et « les médecins
veulent assembler les parties de
son corps avant de nous montrer le
cadavre ». Ravagée par le chagrin,
Pina vient de croiser une amie qui
a perdu sa fille ; elle arrive à peine
à finir ses phrases. « On est tous
morts ici, c’est indicible. »
S’étirant sur 1,18 kilomètre, le
pont Morandi a été édifié à la fin
des années 1960. A l’époque, on
parlait de chef-d’œuvre d’ingénierie. Mais très vite, des problèmes
structurels apparaissent. Dès les
années 1980, une alternative au
viaduc, la Bretella, est envisagée.
« Cette route n’a jamais été réalisée pour des raisons politiques :
elle aurait dû passer par des territoires qui votaient communiste,
or à l’époque le PC tenait la ville »,
rappelle Franco Manzitti. Ce
journaliste génois a écrit plusieurs dizaines d’articles sur le
pont Morandi. « A la fin des années 1990, on planche sur un
autre projet d’autoroute, la
Gronda, rappelle-t-il. Il a fallu des
années de débats pour finalement
trouver un accord. Le chantier
de la Gronda devait commencer à
la rentrée. Trop tard. »
En 2016, Antonio Brencich, professeur agrégé en structures de béton à la faculté d’ingénierie de Gênes, s’inquiétait déjà des défaillances du viaduc. Dans un article publié par Ingegneri. info, il évoquait
une « erreur d’ingénierie ». La
même année, le quotidien génois
Il Secolo XIX s’alarmait de l’état
des 5 000 ponts et viaducs de Ligurie, réalisés pour la plupart dans
les années 1950 et 1960, et laissés
à l’abandon : « Il s’agit de structures
qui ont vieilli avec la décadence
physiologique du béton. Et qui
commencent – littéralement – à
partir en mille morceaux. »
Le soleil est revenu en milieu
d’après-midi sur Gênes. Mais l’asphalte n’avait pas fini de sécher
que les politiciens agitaient déjà
la controverse. Les responsables
vont « payer, payer tout et payer
cher », a promis le ministre de
l’intérieur Matteo Salvini (Ligue,
extrême droite). « Ceux qui ont
fauté doivent payer », a renchéri
son ennemi juré, l’ancien président du Conseil, Matteo Renzi
(Parti démocrate, centre gauche).
Une « fable »
Tandis que ce dernier invitait à
« discuter des infrastructures, sans
idéologies », M. Salvini s’en est
pris aux règles budgétaires
européennes, qui empêcheraient
l’Italie de dépenser suffisamment
pour moderniser ses routes.
« Nous devrions nous demander si
le respect de ces limites [budgétaires] est plus important que la sécu-
« J’espère que
cette tragédie,
qui devait être
évitée, sortira
la question des
infrastructures
des spéculations
électorales »
ANNAMARIA FURLAN
Confédération italienne
des syndicats de travailleurs
rité des Italiens. De toute évidence
ce n’est pas le cas », a-t-il déclaré
lors d’un déplacement en Sicile.
Mêmes accents eurosceptiques
chez Danilo Toninelli. Invité sur
les ondes de la Rai, le ministre
des transports et des infrastructures pointait la responsabilité
du trafic de poids lourds, et notamment des « camions polonais », dans la tragédie. Il veut révoquer la concession à la société
privée Autostrade et demande la
démission de ses dirigeants.
Traditionnellement rétif aux
grands travaux, son parti, le M5S,
est sur la défensive. Dès 2013, la
section génoise s’était opposée à
la construction de la Gronda, au
coût jugé exorbitant, et comparaît l’hypothèse d’un effondrement du viaduc Morandi à une
« fable ». Le 2 août, lors d’une
audition à la Chambre des députés, M. Toninelli lui-même classait la nouvelle autoroute parmi
les projets « à revoir ».
La Génoise Annamaria Furlan
fulmine contre les « lourdeurs bureaucratiques » et les « infiltrations mafieuses ». « J’espère que
cette tragédie immense, qui pouvait et devait être évitée, sortira
la question des infrastructures
des spéculations électorales », s’insurge la secrétaire générale de la
Confédération italienne des syndicats de travailleurs (CISL).
Toute la journée, les principales
radios italiennes ont bousculé
leurs programmes, entrecoupant leurs émissions de vieilles
rengaines génoises. Parmi elles,
Prière de janvier de Fabrizio De
André. Il y est question d’un « dernier vieux pont », où les suicidés
s’entendent dire : « Venez au paradis où je vais moi aussi, parce
qu’il n’y a pas d’enfer dans le
monde du bon Dieu. » p
margherita nasi
international | 3
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Etats-Unis : plus
de 300 prêtres
accusés de
pédophilie
Un grand jury de Pennsylvanie révèle
que l’Eglise a caché ces actes qui
concernent plus de 1 000 mineurs
new york - correspondant
L
e rapport contient près de
300 fiches : nom, date de
naissance et d’ordination,
parcours religieux et
professionnel. Et « résumé ». « Résumé » des agressions sexuelles et
viols que sont accusés d’avoir
commis ces 300 prêtres de Pennsylvanie sur des centaines d’enfants et d’adolescents. Sa publication, mardi 14 août, par un grand
jury de Pennsylvanie a un objectif : mettre en évidence un phénomène qui n’était pas marginal
mais endémique.
« Nous savons que certains d’entre vous en ont entendu parler
avant. Il y a eu d’autres rapports sur
les abus sexuels sur les enfants au
sein de l’Eglise catholique. Mais jamais à cette échelle. Pour beaucoup
d’entre nous, ces histoires avaient
eu lieu ailleurs, loin d’ici. Maintenant, nous connaissons la vérité :
c’est arrivé partout », écrit le grand
jury dans son rapport de 1 356 pages. Dans le système pénal américain, un grand jury, constitué de citoyens, effectue, sous la conduite
du procureur, un travail proche de
celui du juge d’instruction. Aidé
par la police fédérale (FBI), celui-là
a travaillé sur six des huit diocèses
de Pennsylvanie – ceux de Philadelphie et de Altoona-Johnstown
ont fait l’objet de procédures judiciaires séparées.
Depuis les années 1940
Au cours de deux années, des dizaines de victimes ont été interrogées, 500 000 pages de documents
internes des diocèses concernés
ont été examinées, permettant au
grand jury de conclure que plus de
1 000 enfants et adolescents ont
été victimes d’au moins 300 prêtres. Son rapport est à mi-chemin
entre un travail d’instruction et
une étude historique qui remonte
jusqu’aux années 1940.
Seuls deux prêtres sont poursuivis par la justice, l’un pour avoir
éjaculé dans la bouche d’un enfant
de 7 ans – il a plaidé coupable en
juillet –, l’autre pour avoir agressé
deux garçons chaque mois jusqu’en 2010. Pour les autres, les
faits sont prescrits, ayant eu lieu
avant le début des années 2000,
ou les auteurs des faits sont morts.
Au-delà des cas individuels, le rapport accable l’Eglise catholique au
moins jusqu’au tournant des
années 2000, lorsque le Boston
Globe a révélé comment elle couvrait les exactions de ses prêtres
dans le Massachusetts.
Surtout, ne rien dire
« La plupart des victimes étaient
des garçons, mais il y avait des
filles. Certains étaient adolescents,
d’autres prépubères. Certains ont
été manipulés par l’alcool et la pornographie… Certains ont été violés
par la voie orale, vaginale, anale.
Mais tous ont été balayés d’un revers de main, dans chaque coin de
l’Etat, par des dirigeants de l’Eglise
qui préféraient protéger les agresseurs et leur institution avant
tout », dénonce le grand jury, qui
accuse l’Eglise d’avoir caché ses
méfaits dans des « archives secrètes » dont seul l’évêque avait la clé,
comme l’exige le droit canon,
avec pour objectif obsessionnel
d’éviter « le scandale », terme employé par l’institution elle-même.
Le rapport décrit la procédure
suivie : usage d’euphémisme en ne
parlant jamais de viols ; investigations menées par des prêtres non
formés et posant des questions
inadéquates ; évaluation psychiatrique fondée essentiellement sur
les déclarations de l’intéressé ; déplacement des prêtres sans explication, ce qui leur permet de poursuivre leurs forfaits ; maintien du
soutien financier et logistique
même pour les violeurs ; et, enfin,
surtout, ne rien dire à la police.
Ce système a permis aux sévices
de perdurer. C’est pourquoi le
grand jury a refusé de céder face à
la prescription : « Nous sommes
malades de tous ces crimes qui seront impunis et non dédommagés.
Des victimes de prêtres lors de la conférence de presse du procureur, à Harrisburg (Pennsylvanie), mardi 14 août. MATT ROURKE/AP
Ce rapport est notre seul recours.
Nous allons donner leurs noms
et décrire ce qu’ils ont fait – tant
les agresseurs sexuels que ceux qui
les ont protégés. »
Les descriptions sont épouvantables. Un prêtre du diocèse d’Erié
ayant commis des viols oraux et
anaux sur quinze jeunes garçons,
dont un de 7 ans, se voit félicité par
l’évêque pour « le progrès » qu’il a
fait afin de contrôler son « addiction ». Un autre viole une jeune
fille et la fait avorter lorsqu’elle
tombe enceinte. « C’est un moment très difficile dans votre vie… Je
partage votre douleur », écrit l’évêque… au prêtre et pas à la victime.
Un troisième se fit faire des fellations, expliquant que la Vierge Marie avait eu « à couper avec ses
dents le cordon » de l’enfant Jésus
et le « lécher » après sa naissance.
En épluchant les fiches, dont
quelques-unes sont censurées, on
trouve quelques cas remontant
aux années 1940, des témoignages parfois indirects et tardifs.
Dans leurs réponses, certains prêtres mettent en cause la procédure, nient les faits reprochés ou
les tempèrent, tel ce prêtre qui reconnaît avoir été dans les douches
avec des jeunes garçons nus mais
conteste tout attouchement.
Il n’empêche, le dossier est accablant. La défense la moins inefficace est peut-être celle de Mgr Edward Malesic, l’évêque de Greensburg, dans sa réponse au procureur du 20 juin 2018 : « Ma
position et la réponse du diocèse au rapport peuvent être résu-
mées en une phrase : ce n’est pas
l’Eglise d’aujourd’hui. »
Le grand jury, qui publie les nouveaux codes de conduite des diocèses concernés, n’est pas en complet désaccord. « Nous reconnaissons que beaucoup a changé depuis quinze ans. Il apparaît que
l’Eglise informe plus rapidement la
justice lorsque des abus lui sont
rapportés. Des processus d’enquête
interne ont été établis. Les victimes
ne sont plus si invisibles. Mais nous
savons que les abus sexuels sur les
enfants n’ont pas encore disparu »,
écrit le grand jury qui invoque les
deux cas non prescrits.
Supprimer la prescription
Le rapport déplore que l’Eglise ait
« largement échappé à toute responsabilité : des prêtres violaient
des petits garçons et des petites
filles et les hommes de Dieu qui en
étaient responsables non seulement n’ont rien fait, mais ils ont
tout caché. Pendant des décennies.
Des monseigneurs, des évêques
auxiliaires, des évêques, des archevêques, des cardinaux ont été largement protégés. Beaucoup, y
compris certains nommés dans ce
rapport, ont été promus. Jusqu’à ce
que cela change, nous pensons
qu’il est trop tôt pour refermer le
livre des scandales sexuels de
l’Eglise catholique ».
Le texte contient quelques recommandations. D’abord, supprimer la prescription – les victimes
ont actuellement jusqu’à leurs
50 ans pour se faire connaître. Le
grand jury voudrait également,
Un prêtre ayant
commis des viols
sur 15 garçons
se voit félicité
par l’évêque pour
« le progrès »
qu’il a fait afin
de contrôler
son « addiction »
après la publication de son enquête, donner deux ans aux victimes pour demander des dommages et intérêts civils à l’Eglise catholique. Une manière de contourner la prescription en matière
civile, qui exclut les nombreuses
victimes du XXe siècle : il faut avoir
dénoncé les faits avant ses 30 ans
pour pouvoir être dédommagé. Le
grand jury veut enfin rendre les
accords de confidentialité non opposables à la justice pénale.
Enfin, le grand jury se justifie
d’avoir donné le nom de prêtres
morts : « Nous avons pensé qu’il
était décisif de les inclure, car nous
pensons que beaucoup de leurs victimes doivent être vivantes. » Il
conclut son propos sur une jeune
victime qui a tenté de se suicider
après avoir témoigné : « De son lit
d’hôpital, elle nous a demandé de
finir notre travail et de dire au
monde ce qui s’est passé. Nous
nous sentons une dette envers cette
femme, et vis-à-vis des nombreuses
Attaque à Londres : la police privilégie la piste terroriste
Un homme a lancé sa voiture, mardi, vers des cyclistes et des piétons devant le Parlement, faisant trois blessés
londres - correspondance
A
près la série noire de 2017,
le Royaume-Uni n’avait
pas été secoué par un attentat depuis onze mois. Mardi
14 août, le risque terroriste a ressurgi, quand un homme a sciemment lancé sa voiture vers des
cyclistes et des piétons devant le
Parlement, avant de s’encastrer
dans les barrières de sécurité. Le
bilan est de trois blessés, dont
deux légers et une femme dont les
blessures sont graves mais dont la
vie n’est pas en danger.
Rapidement, la police britannique a confirmé qu’elle considérait
cet acte comme terroriste. « Etant
donné que cela semble être une attaque délibérée, étant donné la méthode et le site iconique choisi, nous
traitons cela comme un incident
terroriste », a expliqué Neil Basu,
qui dirige la branche antiterroriste
de Scotland Yard. La motivation du
conducteur, qui refuse de coopérer avec la police, n’est pas connue.
Le véhicule, une Ford Fiesta de
couleur gris métallisé, avait été
conduit la veille de Birmingham à
Londres, avant d’être garé dans le
centre de la capitale pendant la
nuit. Ensuite, le conducteur a
tourné pendant plus d’une heure
et demie autour de Westminster.
Quand il s’est finalement décidé,
à 7 h 37, il a fauché à contresens cyclistes et piétons qui attendaient
au feu rouge, avant de traverser un
trottoir, de s’enfoncer entre les
barrières de sécurité menant à
l’entrée de la chambre des Lords et
de s’encastrer dans la barrière.
Deux policiers ont juste eu le
temps de sauter pour éviter la voiture. Le suspect a été arrêté.
« J’ai vu un homme qui conduisait
très vite vers le Parlement, a expliqué à la BBC Jason, un témoin. Il al-
lait assez vite, je dirais à 40-50 miles
par heure [65-80 km/h] dans une
zone qui est limitée à 20 miles par
heure. Selon moi, c’était un acte délibéré. La voiture n’a pas fait d’embardées, c’était un choc délibéré. »
Absence d’arme
Le suspect n’était pas connu
des services de renseignement. Il
habite Birmingham et a 29 ans. Il
est britannique, mais originaire
d’un autre pays, selon Ben Wallace, secrétaire d’Etat chargé de
la sécurité intérieure. La presse
britannique a révélé le nom de cet
homme : il s’agirait de Salih Khater, un immigré soudanais. Mardi
après-midi, la police a fouillé deux
propriétés à Birmingham et une à
Nottingham, en lien avec l’enquête. Selon les voisins de celle située à Nottingham, six Soudanais
habitaient l’appartement qui intéressait les forces de l’ordre.
L’attaque s’est déroulée alors
que le Parlement est en vacances.
Elle a été réalisée avec une petite
voiture peu puissante, et le suspect n’avait pas d’arme avec lui. La
menace terroriste demeure classée « sévère » au Royaume-Uni, le
deuxième niveau le plus élevé.
Depuis mars 2017, 13 attentats islamistes et quatre d’extrême
droite ont été déjoués par les autorités britanniques, selon le porteparole de la première ministre,
Theresa May. Fin juin, il y avait
676 enquêtes terroristes en cours.
Entre 2000 et 2017, 2 029 arrestations ont eu lieu pour des activités terroristes, dont 412 rien
qu’en 2017. Cette année-là, le
Royaume-Uni a été secoué par une
vague d’attentats. Le premier, faisant cinq morts, s’était déroulé le
22 mars 2017, à quelques dizaines
de mètres de l’attaque de mardi.
Un Britannique de 52 ans, Khalid
Masood, avait lancé sa voiture
sur le trottoir du pont, fauchant
les passants. Il avait ensuite réussi
à entrer dans la cour située devant Westminster, poignardant à
mort un officier de police. De nouvelles mesures de sécurité ont depuis été mises en place autour du
Parlement.
Les attentats suivants ont eu
lieu lors d’un concert le
22 mai 2017 à Manchester
(23 morts), sur London Bridge le
3 juin 2017 (8 morts), et à la station
de métro de Parsons Green,
à Londres, le 15 septembre 2017
(l’explosif n’a pas fonctionné
comme prévu, ne faisant que des
blessés). Un attentat islamophobe a aussi été commis le
19 juin 2017, quand un homme
a lancé sa voiture sur un groupe
de musulmans sortant d’une
mosquée, faisant un mort. p
éric albert
victimes qui se sont tant exposées
en nous confiant leur histoire. »
Avant même la publication du
rapport du grand jury, l’Eglise catholique avait prévenu ses troupes. L’évêque d’Harrisburg, Ronald Gainer, a publié sur le site du
diocèse la liste des prêtres mis en
cause, en différenciant selon que
les accusations ont été ou non portées de leur vivant et les types des
griefs (les agressions sexuelles, qui
sont rangées sous le titre euphémistique de « comportement indécent » ; les « comportements inappropriés », comme par exemple le
fait d’embrasser ; les cas de « communication inadéquate » ; et enfin
la « pornographie enfantine »).
L’évêque d’Erié, Lawrence Persico, propose de rencontrer chacune des victimes, qui ont « souffert dans les ténèbres pendant très
longtemps ». Il avait écrit à ses fidèles pour leur expliquer que le rapport « concerne notre passé. Il n’est
pas notre présent ni notre futur ».
L’évêque de Pittsburgh, David Zubik, a tenu des propos similaires,
notant que 90 % des cas de son
diocèse étaient antérieurs à 1990,
tout en précisant : « Tout abus
sexuel d’enfant est horrible, peu importe à quelle date il remonte. »
Le rapport est publié moins d’un
mois après la démission de Theodore McCarrick, ancien archevêque de Washington, du collège des
cardinaux. Celui-ci avait été
promu en dépit des accusations
d’abus sexuels sur de jeunes séminaristes et de jeunes prêtres. p
arnaud leparmentier
GRÈC E
Retour des soldats
libérés par la Turquie
Deux soldats grecs ont atterri
mardi 14 août à Thessalonique, plus de cinq mois après
avoir été arrêtés par les autorités turques et accusés d’avoir
pénétré dans une « zone interdite ». L’arrestation était intervenue alors que les relations
entre Ankara et ses alliés de
l’OTAN étaient au plus bas.
Huit officiers turcs ayant bénéficié de l’asile après le coup
d’Etat manqué de 2016 sont
toujours en Grèce. – (AFP.)
V EN EZU EL A
Arrestation d’un général
en lien avec l’attentat
contre Maduro
Le général Alejandro Perez
Gamez, présenté au juge lundi
13 août, fait partie des quatorze personnes interpellées
depuis l’attaque présumée
dont le président Maduro dit
avoir été la cible, le 4 août, lors
d’une parade. Il est accusé de
« tentative d’homicide volontaire qualifié sur la personne
du président ». – (AFP.)
4 | international
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JEUDI 16 AOÛT 2018
L’incroyable scénario du meurtre de Kim Jong-nam
Les deux tueuses, en procès, avaient été recrutées par des Nord-Coréens leur faisant croire à un jeu sur Internet
P
endant des mois, à la
barre, elles ont répété
cette version des faits. Elles n’étaient pas au courant, ni qu’il s’agissait du demifrère du dirigeant nord-coréen,
Kim Jong-un, ni que le produit
avec lequel elles l’ont entarté, à
une borne d’enregistrement du
terminal low cost de l’aéroport de
Kuala Lumpur, était l’un des
agents neurotoxiques les plus efficaces, le VX. Les meurtrières présumées de Kim-Jong-nam, qui vivait en exil et avait critiqué l’ascension de son frère, soutiennent
qu’elles croyaient à un autre vidéo-gag, comme tous ceux qu’elles avaient tournés les mois précédents. Et qu’elles ont appris sa
mort bien après le reste du
monde, lors de leur arrestation,
trois jours après ce 13 février 2017.
Elles disent qu’elles ne se connaissaient pas. L’une est vietnamienne, Doan Thi Huong. L’autre
indonésienne, Siti Aisyah. Elles
ont cette vie très banale en Asie
du Sud-Est : issues de familles de
paysans, elles montent vers les
grandes villes à l’âge adulte. L’une
quitte son village à 18 ans pour
poursuivre des études de pharmacie à Hanoï, mais abandonne vite
et devient hôtesse dans un bar, le
Seventeen Cowboys, où les serveuses portent un chapeau du Far
West et des shorts très courts – certaines acceptent ensuite des relations contre de l’argent ou un
smartphone. L’autre quitte l’Indonésie pour Kuala Lumpur, travaille
dans un spa où l’on vend davantage que des massages, et de temps
à autre dans un bar connu pour la
prostitution, le Beach Club.
C’est ainsi qu’elles sont mises en
relation – l’une par l’intermédiaire
d’un chauffeur de taxi, l’autre
par l’entremise d’une patronne de
bar, l’une dans la capitale vietnamienne et l’autre dans celle de la
Malaisie – avec des hommes disant réaliser des vidéos de canulars diffusées sur YouTube. Les farces : appliquer de la lotion hydratante pour bébé Johnson sur leurs
mains puis l’étaler sur le visage
d’inconnus. Le succès sur Internet
est garanti, leur assurent ces gens
qui se présentent comme des producteurs sud-coréens.
Non seulement elles sont
payées une centaine de dollars
par opération, mais il n’y a à coucher avec personne, et elles pourraient passer de vies pénibles à
celles d’actrices reconnues. « Tout
a été fait pour les mettre en
confiance, leur faire croire qu’elles
deviendraient des comédiennes célèbres, qu’elles voyageraient dans
de nombreux pays », soutient
Hisyam Teh Poh Teik, l’avocat malaisien de la Vietnamienne.
Doan Thi Huong réalise timidement son premier tour au centre
commercial Lotte d’Hanoï, filmée
par ces pseudo-producteurs dont
l’un se fait appeler « Mister Y ».
Même chose dans les galeries de
Kuala Lumpur pour Siti Aisyah,
encadrée par un certain « James »,
qui se dit japonais mais est en fait
nord-coréen. Les promesses de
voyages à l’étranger, qui peut-être
feront leur gloire, se réalisent : James emmène l’Indonésienne, qui
se fait surnommer « Alice », au
Cambodge. A l’aéroport de Phnom
Penh, il lui présente « Mr Chang »,
qui dit être sud-coréen, mais l’enquête révélera qu’il est du Nord.
« Dernier jour de tournage »
Les commanditaires de l’assassinat pensaient-ils que Kim Jongnam ferait étape à ce moment-là
au Cambodge ? Ou voulaient-ils
seulement que des supérieurs basés là-bas évaluent les recrues ? Siti
Aisyah fait trois caméras cachées à
l’aéroport de Phnom Penh contre
600 dollars (530 euros) , puis encore quatre de retour à Kuala Lumpur. « Mr Y » et un autre, « Hanamori », censé être japonais, emmènent Doan Thi Huong à Kuala
Lumpur début janvier 2017. On lui
confie un nouveau gag : faire un
bisou sur la joue à un Occidental
dans un supermarché. Le coup
n’est pas très réussi, l’homme
s’agace, lui dit froidement qu’elle
doit faire erreur. Elle rentre à Hanoï, touche 20 dollars pour ce canular et 250 dollars présentés
comme salaire mensuel.
Un mois plus tard, le 4 février, ses
« producteurs » renvoient la Vietnamienne à Kuala Lumpur. De
son côté, l’Indonésienne poste un
message sur son compte Facebook
le 7 : « Dernier jour de tournage, j’espère que j’aurai gagné leur confiance et que mon contrat sera renouvelé. » Le 12 au soir, Siti Aisyah
célébrait son anniversaire, dont la
date tombait la veille, au Hard
Rock Café de Kuala Lumpur.
Le matin suivant, elle était à l’aéroport avec Chang. Ils prennent un
café dans une buvette, puis Chang
l’emmène derrière un pilier proche des enregistrements d’Air Asia.
Il lui désigne un homme en particulier, lui dit qu’une autre fille participera à ce gag. Le liquide a une
odeur différente de la lotion Johnson. C’est Doan Thi Huong qui l’applique la première. « Mr Y m’a juste
dit que c’était de l’huile et que je devais me frotter les mains et les garder fermées puis aller faire la vidéo
« Mr Y m’a dit que
c’était de l’huile,
que je devais me
frotter les mains
et les garder
fermées, et aller
faire la vidéo
humoristique »
DOAN THI HUONG
tentionnalité constitutive d’un
meurtre, souligne l’avocat.
De son côté, Siti Aisyah sera arrêtée à son salon de massage trois
jours après la mort de Kim Jongnam. « Elle était retournée faire du
shopping entre-temps, et retournée
au boulot », dit son avocat, Gooi
Soon Seng. « C’était une travailleuse sociale, poursuit-il par
euphémisme. Elle travaillait la
nuit, se reposait le jour, elle ne suivait pas les infos. Elle a été totalement choquée, ne comprenait pas
la gravité de ce qu’il se passait. »
Doan Thi Huong (en haut) et Siti Aisyah arrivent au tribunal pour y être jugées du meurtre
du demi-frère de Kim Jong-un, à Shah Alam, près de Kuala Lumpur, en janvier. LAI SENG SIN/REUTERS
humoristique », expliquera-t-elle
aux juges, selon les procès-verbaux. La défense de Siti Aisyah
soutient qu’aucune vidéo ne permet d’établir qu’elle a appliqué le
produit sur Kim Jong-nam, et que
c’est à l’accusation de le prouver.
Les deux vont se laver les mains,
et partent chacune prendre un
taxi. Siti Aisyah reprend son quotidien à Kuala Lumpur. A Doan Thi
Huong, Mr Y a dit de ne pas le déranger le lendemain, qu’il aurait
beaucoup à faire, mais de revenir à
l’aéroport le surlendemain. Ce
qu’elle fera. C’est alors qu’elle est
interpellée par la police. Elle indique aux policiers qu’elle réside
chambre 410 au Sky Star Hotel. Ils
y trouvent le tee-shirt « LOL » et la
jupe bleue qu’elle portait sur les
vidéos de surveillance, mais
qu’elle ne semble pas avoir cherché à détruire. Ils y relèvent du VX.
Elle se présente comme une actrice. Elle pense que c’est une
autre caméra cachée, n’y comprend rien, trouve le temps long
au poste, puis demande qu’on la
paie et qu’on la laisse partir.
Selon son avocat, Hisyam Teh, ce
n’est qu’au troisième jour, lorsque
la police lui montre la « une » des
journaux, avec les gros titres sur
l’assassinat de Kim Jong-nam et la
photo de celui qu’elle a surpris,
qu’elle prend conscience des faits.
« Elle a été absolument effondrée »,
raconte Hisyam Teh. « C’est très
simple, elle n’avait ni l’intention ni
la conscience de l’acte » qui seraient nécessaires pour établir l’in-
« Ingénieux »
Et l’avocat de s’interroger : si elle
avait su qu’elle avait tué, en plein
jour, en plein aéroport, sous les caméras de surveillance, dans un
complot aux ramifications internationales, n’aurait-elle pas pris la
fuite ? Et aurait-elle touché les
branches de ses lunettes pour les
repositionner si elle avait su ce
qu’elle avait sur les mains ?
Absents au procès, les quatre
Nord-Coréens avaient aussitôt décollé de Kuala Lumpur et rejoint
Pyongyang via Djakarta, Dubaï et
Vladivostok. La Malaisie a laissé filer du personnel de l’ambassade
nord-coréenne soupçonné d’avoir
participé à la mise en place – un véhicule acheté par l’ambassade a
emmené les fugitifs à l’aéroport le
13 février au matin. Il y avait des
Malaisiens à Pyongyang, que la
Corée du Nord n’aurait pas laissé
rentrer sinon, de sorte que la Malaisie a rapidement plié.
« On ne voit ce type d’assassinat
que dans les films de James Bond et
les deux filles n’ont pas été choisies
comme boucs émissaires », a déclaré le procureur Wan Shaharuddin Wan Ladin. Il voit là un scénario « ingénieux » de leur défense.
Les juges doivent décider jeudi
16 août s’ils considèrent les deux
jeunes femmes coupables ou non.
La sentence sera prononcée plus
tard. Le meurtre en Malaisie est
passible de la peine de mort. p
harold thibault
En Inde, le gouvernement Modi confronté au «terrorisme safran»
Trois extrémistes hindous, soupçonnés de préparer des attentats et d’être liés à des meurtres politiques, ont été arrêtés près de Bombay
new delhi - correspondance
V
aibhav Raut vénérait les
vaches sacrées et collectionnait les armes, les
munitions et les bombes. L’extrémiste hindou de 40 ans a été arrêté dans la nuit du vendredi 10
au samedi 11 août à son domicile,
dans la petite ville de Nallasopara, à une soixantaine de kilomètres de Bombay. L’unité antiterroriste (ATS) de l’Etat du Maharashtra a découvert chez lui vingt
bombes artisanales, leurs manuels de fabrication ainsi que des
pistolets. Deux complices ont
également été arrêtés. Selon le
quotidien The Indian Express,
l’ATS soupçonne les trois extrémistes hindous d’avoir préparé
des attentats à Bombay, Pune,
Satara, Solapur et Nallasopara.
Les trois hommes gravitaient
autour de l’organisation hindoue
Sanatan Sanstha, dont l’objectif
affiché est la « restauration du
royaume divin ». Elle décerne des
quotients spirituels à ses fidèles,
notamment des hommes d’affaires et des hommes politiques
influents. Tout score dépassant
60 % est réservé à ceux qui se sont
soi-disant libérés du cycle des
réincarnations.
Pour instaurer le « royaume divin » sur terre, Sanatan Sanstha
estime dans une de ses publications que « la violence contre le
mal n’est pas de la violence ». Elle a
déjà été impliquée dans plusieurs
attentats et assassinats, mais a
été acquittée, faute de preuves.
Sudhanwa Gondhalekar, l’un des
complices arrêtés le week-end
dernier, avait déclaré en 2016 :
« Chaque hindou doit se procurer
légalement des armes, les stocker
chez lui et en faire usage si nécessaire. » Sanatan Sanstha, éclatée
en une multitude d’organisations
indépendantes, reconnaît avoir
eu des liens avec les trois extrémistes, mais précise qu’aucun
d’eux n’en était membre.
En 2014, Vaibhav Raut avait
fondé l’organisation Hindu Govansh Raksha Samiti consacrée à
la protection des vaches, animaux
sacrés dans l’hindouisme. L’organisation a terrorisé les minorités
religieuses et se targue d’avoir
mené une trentaine de raids pour
débusquer des trafiquants.
L’Etat du Maharashtra punit
la possession ou la vente de
viande de bœuf d’une peine allant
jusqu’à cinq ans de prison et
125 euros d’amende. Ces huit dernières années, les opérations menées par les milices de protection
de la vache ont fait dans le pays
291 victimes, dont 35 morts, des
musulmans pour la plupart. La
quasi-totalité des lynchages ont
eu lieu depuis l’arrivée au pouvoir
en Inde des nationalistes hindous,
en 2014. Narendra Modi avait mis
en garde, pendant sa campagne
électorale, contre la menace d’une
« révolution rose » en référence à
l’abattage des bovins alors que
l’industrie de la viande de bœuf
était en plein essor.
« Peur intacte »
Les enquêteurs étudient de possibles liens entre les extrémistes
hindous arrêtés et les meurtres de Narendra Dabholkar et
M.M. Kalburgi, des intellectuels
dits « rationalistes », du responsable politique communiste Govind Pansare et de la journaliste
Gauri Lankesh, tous critiques de
l’hindouisme. Bharat Kurne, un
extrémiste hindou, a été arrêté
jeudi 9 août. Il est soupçonné
d’avoir organisé le meurtre de
Gauri Lankesh à Bangalore en
2017, et d’avoir abrité un camp
d’entraînement dans sa ferme.
Le « terrorisme safran » est né
en Inde au milieu des années
2000 en réponse à des attentats
perpétrés par des groupes islamiques. L’organisation Abhinav
Bharat est soupçonnée d’avoir
préparé plusieurs attentats, entre
2006 et 2008. Tous les suspects
ont été libérés sous caution dans
l’attente du verdict.
« Les liens entre les organisations extrémistes hindoues et
leurs membres sont très distendus, explique une spécialiste de
ces mouvements qui souhaite
rester anonyme. S’il est possible
de démontrer la culpabilité d’un
individu, il est beaucoup plus difficile de prouver la responsabilité de
leurs organisations, et donc de les
interdire, et il est difficile pour les
nationalistes hindous au pouvoir
de reconnaître l’existence d’un
“terrorisme safran”. » Selon elle, le
premier ministre est resté silencieux après les arrestations du
week-end, car « le silence permet
de garder la peur intacte ».
Lundi après midi, une bête noire
des nationalistes hindous, Umar
Khalid, a été la cible d’une tentative d’assassinat dans un quartier
du cœur de la capitale indienne,
pourtant sécurisé à l’approche de
la fête de l’Indépendance, le
15 août. Un homme a tenté de tirer
sur le leader étudiant, critique des
nationalistes hindous, avant de
s’enfuir. Umar Khalid se rendait à
une conférence intitulée « Se libérer de la peur ». « Les vrais coupables sont ceux qui, depuis leurs sièges du pouvoir, ont engendré une
atmosphère de haine, de soif du
sang et de peur », a-t-il réagi, dans
une tribune publiée le lendemain
sur son compte Facebook. p
julien bouissou
planète | 5
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Les derniers récifs
coralliens vierges
photo : bastien preuss/the pew
charitable trusts
Les Américains les nomment « pristines »,
les derniers récifs coralliens encore quasiment vierges. Il en resterait 1,5 % dans les
océans du monde, où la mortalité des coraux est massive. A elle seule, la NouvelleCalédonie en abrite un tiers. Dans ses
eaux, ces précieux atolls, récifs et îlots coralliens se nomment Chesterfield, Bellona,
Pétrie, Astrolabe, Entrecasteaux.
Face aux menaces de la pollution marine, de la hausse des températures et de la
surpêche, les autorités calédoniennes ont
officialisé, mardi 14 août, leur volonté de
les doter d’un très haut niveau de protection. Eloignés des côtes, certains récifs sauvages seront totalement interdits d’accès.
Cette décision esquisse un cadre réglementaire pour le Parc naturel de la mer de
Corail, qui n’en avait guère depuis sa création, en 2014. Or il abrite une biodiversité
exceptionnelle, avec plus de 2 000 espèces
de poissons, 310 espèces de coraux… Les
ONG de protection de l’environnement,
notamment le Pew Charitable Trust et le
WWF, ont beaucoup œuvré pour que le
parc – l’une des plus vastes réserves marines au monde, de 1,3 million de km2 – se
dote de règles plus strictes. Désormais,
21 000 km2 seront classés en réserve naturelle, interdisant tout prélèvement
– poissons, sable ou pétrole. p
Le très écolo «lait de foin»
autrichien s’exporte bien
L’Europe accusée
d’incurie sur le climat
Une plainte de dix familles est jugée recevable
Les fermes adeptes du pâturage à l’ancienne, qui ne se sont jamais
converties au tourteau de soja OGM, conquièrent le public
REPORTAGE
pays de salzbourg (autriche) envoyé spécial
K
arl Neuhofer a les bottes
dans le fumier mais la
« tête dans la recherche et
l’innovation », comme il dit. Certes, l’exploitation de ce producteur
de lait à Strasswalchen, dans la région de Salzbourg, correspond en
tout point à l’Autriche des cartes
postales : il y a les verts pâturages,
les vaches « heureuses » qui portent chacune un petit nom, et bien
sûr les montagnes en arrière-plan.
Mais il serait dommage de s’arrêter au décor car cet éleveur est un
pionnier, à l’origine de l’émergence du « lait de foin », une appellation peu courante en France
mais que les Autrichiens connaissent très bien. Dans ce pays prospère où l’écologie n’est pas un vain
mot, 15 % de la production laitière
est commercialisée sous le label
« Heumilch », lié à un savoir-faire
spécifique. Ce taux n’est que de 3 %
dans le reste de l’Europe.
« On a commencé en 2009, raconte Karl Neuhofer, qui veille sur
80 bêtes. Les petits producteurs
avaient du mal à écouler leur lait
sur le marché. Du coup on a décidé
de se regrouper et de s’organiser
pour faire de notre méthode de travail traditionnelle un atout de différenciation dans un marché qui
était alors totalement saturé. »
Contrairement à d’autres pays
producteurs, l’Autriche (8,7 mil-
RÉPUBLIQUE
TCHÈQUE
Vienne
Adnet
AUTRICHE
SUI.
HONGRIE
Strasswalchen
ALLEMAGNE
SLOVÉNIE
ITALIE
100 km
CROATIE
lions d’habitants) avait gardé des
fermes reposant exclusivement
sur la consommation de foin. Critiquée à l’époque pour avoir raté le
coche de la modernisation, elle se
retrouve désormais à la pointe
d’un mouvement global de retour
aux produits authentiques.
Huit mille laiteries et soixante
fromageries y forment à présent
l’unique réseau mondial de production de « lait de foin ». Alors
qu’ailleurs, le bétail consomme
des aliments fermentés aux effets gustatifs néfastes, il bénéficie dans les régions de l’ouest de
l’Autriche d’une alimentation
sans OGM ni fourrage d’ensilage.
A l’opposé du modèle intensif, ici
pas de tourteaux de soja importés : le lait est à base de foin séché
l’hiver, tandis que les bêtes passent l’été au pré.
Biodiversité favorisée
« Notre approche est globale, explique l’éleveur quinquagénaire. Il ne
s’agit pas seulement de proposer le
meilleur lait possible. Dans le contexte de réchauffement climatique,
c’est aussi une démarche favorisant le développement durable.
Mes vaches sortent au plein air
365 jours par an et fertilisent donc
naturellement les champs sur lesquels elles gambadent. » Une étude
de l’université de Vienne a montré
que les pratiques des fournisseurs
autrichiens de lait de foin favorisent la biodiversité et la protection
de l’environnement.
Le cahier des charges de la coopérative Arge Heumilch exige en
effet des éleveurs qu’ils ne procèdent au fauchage dans les prairies
qu’après la pollinisation, ce qui favorise la présence des insectes. On
compte plus de mille espèces végétales dans les Alpes autrichiennes. Et les races des vaches doivent également rester diversifiées. Karl Neuhofer utilise de
l’eau de récupération et l’énergie
solaire. Son lait est, par ailleurs,
biologique et sans conservateurs.
« Si je veux que les enfants reprennent l’exploitation qui est entre les
« Des Français
sont venus voir
comment
on travaillait.
Ils veulent lancer
du lait de foin
en Bretagne »
KARL NEUHOFER
les grandes chaînes de distribution en proposent. Et Karl Neuhofer vend son litre de lait 18 centimes d’euro plus cher que si son
exploitation était industrielle. La
coopérative, qui enregistre
25 millions d’euros de bénéfices
par an, les réinvestit chaque année, notamment dans la recherche et l’innovation, dans le but
d’afficher prochainement un bilan carbone zéro.
éleveur autrichien
mains de la famille depuis plusieurs générations, il me faut pouvoir transmettre un bien qui ait du
sens pour eux, estime Karl Neuhofer. Ma démarche s’inscrit dans un
contexte
d’harmonie
entre
l’homme, la terre et l’animal. Je respire un air pur. Dans l’étable, ça
sent bon l’herbe fraîchement coupée. Il n’y a pas de maladie professionnelle liée à la production de lait
de foin. » D’après Andreas Geisler,
qui coordonne la production de
lait de la coopérative, l’accent est
mis sur le bien-être animal : « En
mars, nous avons interdit que les
vaches soient attachées en permanence quand elles sont rentrées. »
Au niveau européen, les Autrichiens ont réussi à faire de ces pratiques ancestrales un atout commercial. « En mars 2016, nous
avons fait du lait de foin le premier
produit alimentaire protégé par
l’appellation “spécialité traditionnelle garantie” dans le monde germanique », selon Christiane Mösl,
la responsable du marketing de
Arge Heumilch. Cela veut dire que
des contrôles indépendants sont
réalisés et que l’UE veille au respect
du cahier des charges auquel sont
soumis nos producteurs. »
Alors que les consommateurs
sont devenus méfiants vis-à-vis
de l’industrie agroalimentaire,
cette distinction a fait exploser
les ventes du lait de foin, permettant aux producteurs d’augmenter leurs marges. Pour le lait estampillé « bio », la demande dépasse désormais l’offre. Toutes
Prix d’excellence
L’Autriche exporte la moitié de sa
production en Allemagne, ce qui
permet aux exploitants de maintenir un rapport de force favorable
avec la grande distribution. « Du
coup, trois délégations de producteurs français sont venues voir
comment on travaillait, rapporte
Karl Neuhofer. Ils veulent lancer du
lait de foin en Bretagne. »
Les fromages de la coopérative
remportent désormais des prix
d’excellence. On les retrouve sur
les meilleures tables, comme sur
celle du Steirereck, un restaurant
étoilé de Vienne. « C’est parce
qu’avec ce lait-là nous n’avons pas
besoin d’utiliser des additifs », précise Franz Pötzelsberger, un fromager qui produit, dans le village
d’Adnet, 270 tonnes de pâtes dures
par an, avec du lait de foin bio issu
de la coopérative. « Les transformateurs apprécient l’absence des
spores des bactéries qu’on retrouve
normalement à cause de l’ensilage », témoigne-t-il.
Ses quinze sortes de fromages
n’ont rien à envier aux célébrités
françaises. Vendues 20 % plus
cher que les spécialités ne bénéficiant pas du logo « spécialité traditionnelle garantie », elles lui
ont permis d’ouvrir une petite
boutique dans laquelle sont également écoulées les spécialités
fermières des environs. L’endroit
est devenu un point de rencontre
et d’échange pour toute la région,
dont les habitants sont fiers
d’avoir pu conserver leurs petites
structures agricoles. p
blaise gauquelin
L
a responsabilité de l’Union
européenne face au changement climatique va être
examinée pour la première fois
par la justice. Lundi 13 août, la Cour
de justice de l’Union européenne
(CJUE) a en effet jugé recevable l’assignation pour « inaction climatique » déposée le 24 mai contre le
Parlement et le Conseil européens
par dix familles originaires du
Portugal, d’Allemagne, de France,
d’Italie, de Roumanie, du Kenya,
de Suède et des Fidji.
Ces plaignants estiment que
l’objectif de l’Union européenne
pour 2030 – une baisse d’au moins
40 % de ses émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau
de 1990 – est insuffisant pour garantir leurs droits fondamentaux
à la vie, la santé, l’activité et la propriété des populations, ainsi que
pour atteindre les objectifs fixés
par l’accord de Paris sur le climat.
« Agir davantage »
« Nos émissions de CO2 créent des
victimes sur le sol européen, explique Marie Toussaint, présidente
de Notre affaire à tous, une des associations militant pour la justice
climatique qui soutient l’action.
Aussi, nous espérons que les juges
prononcent une décision qui contraindra l’UE et les Etats membres
à tenir leurs engagements oraux. »
La reconnaissance de la recevabilité de la requête ne présume en
rien de la décision au fond que
prendront les magistrats du tribu-
nal de justice de l’UE à une date indéterminée. Le Parlement et le
Conseil européens disposent de
deux mois pour présenter leur défense. Jusqu’ici, seuls des entreprises ou des Etats avaient été visés
par ce type de contentieux, mais
jamais un groupement de pays. Ce
recours ne sollicite pas de réparation financière, mais réclame une
action ambitieuse de lutte contre
le changement climatique.
« Nous avons les preuves nécessaires pour examiner les conséquences pour les plaignants et le
potentiel de l’UE à agir davantage
en matière d’action climatique »,
estime Roda Verheyen, une des
trois avocats des familles. Elle a obtenu en novembre 2017 que la justice allemande examine la requête
d’un agriculteur et guide de montagne sud-américain. Il demande
compensation à l’énergéticien allemand RWE pour des dommages
environnementaux supposément
causés dans son pays, le Pérou, par
ses émissions globales de CO2. Des
expertises sont en cours.
Le 30 juillet, la Cour suprême des
Etats-Unis a autorisé la tenue d’un
procès qui opposera, à partir du
29 octobre, 21 Américains – dont
des mineurs – au gouvernement
de leur pays qu’ils accusent de bafouer leur droit constitutionnel à
« la vie, la liberté et la propriété » et
de contribuer au réchauffement
en subventionnant le secteur des
énergies fossiles. p
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6|
FRANCE
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
C R I S E M I G R AT O I R E
L’« Aquarius »,
un défi pour l’Europe
Les migrants seront répartis entre l’Allemagne,
l’Espagne, la France, le Luxembourg et le Portugal.
Une issue qui pourrait « préfigurer un système
européen », selon l’Elysée
I
l a de nouveau fallu plusieurs jours
de crise. Mais une solution a finalement été trouvée pour l’Aquarius. Le
navire de sauvetage va pouvoir accoster à La Valette avec ses 141 migrants sauvés au large de la Libye ces
derniers jours. Le gouvernement maltais en
a fait l’annonce, mardi 14 août, alors que les
responsables de SOS Méditerranée et de
Médecins sans frontières (MSF), les ONG
qui affrètent le navire, étaient en pleine
conférence de presse pour dénoncer l’inaction de l’Europe. « A la suite de discussions
entre la France et Malte », La Valette a annoncé faire « une concession en laissant le
navire entrer dans ses ports, bien qu’il n’en
ait pas l’obligation légale ».
Les migrants seront ensuite répartis entre
la France, qui va en accueillir soixante, l’Allemagne, le Luxembourg, le Portugal et l’Espagne. « Le premier ministre, Joseph Muscat, a
été en contact direct avec le président français », a expliqué au Monde le porte-parole
du gouvernement maltais, Kurt Farrugia.
Malte a notamment obtenu d’ajouter
60 des 114 autres migrants sauvés lundi par
ses gardes-côtes dans sa zone de sauvetage
et pour lesquels aucune solution n’avait
pour l’instant été trouvée. Même si Kurt
Farrugia nie que Joseph Muscat en ait fait
« une condition », « il lui a expliqué qu’il ne
pouvait pas accueillir l’Aquarius en ce moment parce qu’on en avait un autre à gérer
et c’est devenu une partie de la discussion,
convient le porte-parole. Nous sommes un
pays de 400 000 habitants et nos ressources
ont atteint leur limite ».
L’Aquarius était en stand-by depuis plus de
vingt-quatre heures entre les côtes maltaises
et celles de l’île italienne de Lampedusa dans
l’attente que les autorités européennes désignent un « port sûr » où accoster. Si aucun des
migrants, majoritairement issus d’Erythrée
et de Somalie, n’était dans une situation
« d’urgence médicale sévère », les ONG avaient
souligné qu’elles transportaient 73 mineurs.
Différentes villes ou régions de la Méditerranée s’étaient proposées pour ouvrir leur
port, de Sète (Hérault) à la Catalogne en passant par la Corse, mais aucun gouvernement
ne l’avait jusqu’ici accepté. Depuis la fermeture des ports italiens annoncée début juin
par le ministre de l’intérieur, Matteo Salvini
(extrême droite), c’est la cinquième fois
qu’un navire affrété par une ONG doit chercher une solution dans l’urgence. Mais cette
fois-ci, même l’Espagne, qui avait accueilli
l’Aquarius après plusieurs jours d’errance en
juin et plus récemment un autre navire,
avait opposé son refus.
« PARER AU PLUS PRESSÉ »
« C’est une solution ad hoc qui permet de
parer au plus pressé », explique-t-on à l’Elysée, en insistant sur le rôle de M. Macron qui
aurait lui-même appelé différentes capitales européennes pour répartir les migrants.
Dans leur conférence de presse, SOS Méditerranée et MSF ont salué « une ébauche intéressante » et un « premier pas qui permet de
préfigurer un système d’accueil qui soit efficace ». Si la pression politique s’était renforcée sur M. Macron ces derniers jours pour
qu’il ouvre un port français, les ONG n’ont
pas caché leur préférence pour Malte, qui
permet de « repartir au plus tôt ». Dans l’entourage du chef de l’Etat, on estime aussi que
cette solution est plus viable qu’un accueil
direct en France et pourrait « préfigurer un
système européen ».
Lors du dernier conseil européen, le
29 juin, les chefs d’Etat et de gouvernement
de l’Union européenne (UE) s’étaient entendus pour créer des « centres contrôlés »
en Europe afin d’accueillir les migrants à
leur arrivée. De là seraient « distingués
[ceux qui sont] en situation irrégulière, qui
feront l’objet d’un retour, des personnes
ayant besoin d’une protection internationale », qui pourraient être répartis dans les
pays « volontaires ».
Mais la solution trouvée mardi semble encore loin d’un tel projet. La Valette ne semble pas du tout prête à accueillir un éventuel « centre contrôlé » de manière durable.
« Ce n’est pas une solution de long terme,
M. MACRON
VEUT FAIRE DE
CE SUJET UN SYMBOLE
POUR MONTRER
QUE L’EUROPE PEUT
FONCTIONNER FACE
À LA MONTÉE
DES POPULISMES
nous ne sommes pas prêts à devenir ce
“hub” », prévient le porte-parole du gouvernement maltais.
Surtout, la répartition se limite à cinq pays,
sur les vingt-huit que compte l’Union européenne. A leur habitude, ceux de l’Est ont fait
une nouvelle fois cause commune dans leur
refus, mais d’autres, comme la Suède ou la
Belgique, sont aussi absents.
« ÉLECTIONS À VENIR »
L’Elysée met cela sur le compte de « coalitions internes compliquées » ou « d’élections
à venir » et préfère insister sur le fait « qu’au
total, il y a une dizaine de pays qui ont fait
des efforts, en comptant les opérations précédentes ».
Emmanuel Macron veut faire de ce sujet
un symbole pour montrer que l’Europe
peut fonctionner face à la montée des populismes. De facto, les arrivées de migrants
par la Libye ont considérablement baissé
ces derniers mois et répartir les quelques
dizaines de migrants arrivant désormais
chaque semaine ne devrait pas trop poser
de difficultés.
Et il n’est pas certain que l’Aquarius puisse
retourner en mer rapidement. Les autorités
maltaises ont en effet bloqué ces dernières
semaines trois autres bateaux d’ONG, Le Lifeline, le Seefuchs et le Sea-Watch, en arguant
d’irrégularités administratives.
Or l’Aquarius, qui est le dernier bateau
d’ONG à patrouiller au large de la Libye
avec l’espagnol Open-Arms, a perdu son « pavillon » de Gibraltar, lundi 13 août, à la suite
d’une décision surprise des autorités locales.
Une situation juridique incertaine qui pourrait justifier un blocage maltais, même si
M. Farrugia refuse de s’exprimer sur ce
point. Même « si l’Aquarius est complètement en phase avec tous les règlements, on
peut avoir quelques inquiétudes », n’a pas caché Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS Méditerranée. p
jean-baptiste chastand
Cohn-Bendit: «Si ça se reproduit, il faut d’abord que la France accueille»
L’ex-député européen franco-allemand fustige l’absence de stratégie européenne et critique la gestion du dossier par Gérard Collomb
A
ENTRETIEN
73 ans, Daniel Cohn-Bendit continue à se battre
pour une politique
« équilibrée » d’accueil des réfugiés en Europe. Proche du président de la République Emmanuel
Macron, l’ex-député européen
franco-allemand souhaite la fin
du règlement de Dublin et épingle
la politique du ministre de l’intérieur, Gérard Collomb.
Malte a finalement accepté de
laisser accoster l’« Aquarius »,
après des heures de tergiversations entre les capitales
européennes. Que vous
inspire cette situation ?
J’étais favorable à ce que l’Aquarius débarque dans un port français. Si une telle situation se reproduit, il faut d’abord que le gouvernement français accueille. Ensuite, l’Office français de
protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et les institutions d’accueil des autres pays européens
doivent faire leur travail, pour démontrer la capacité de coopération européenne.
Comment se fait-il que le
même phénomène se répète ?
Tous les pays ont un problème
avec les migrants. La majorité des
populations est très sceptique.
Quand le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, accueille un
premier bateau, puis un autre, au
bout du troisième, ça coince. Le
problème vient du fait que l’Europe n’a pas de stratégie sur cette
question.
Que préconisez-vous ?
Une agence européenne des réfugiés avec un budget conséquent qui pourrait organiser
l’aiguillage des nouveaux arrivants. Je préconise aussi l’organisation d’une conférence internationale par l’Union européenne
(UE), sous l’égide des Nations
unies (ONU), sur le sauvetage en
mer pour réunir les ONG et Frontex [l’agence européenne pour la
gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures], qui ne se parlent pas.
Il faut également des centres
d’accueil au début du parcours
des migrants, à l’image de ce que
l’Ofpra a mis en place au Niger,
pour éviter que ceux-ci n’aient à
passer par la Libye. Il y a donc une
multiplicité de stratégies complexes à mettre en place mais ni l’UE
ni l’ONU n’ont la force de le faire.
Certains gouvernements,
comme celui de l’Italie,
sont-ils en partie responsables
de cette apathie ?
La position [du ministre italien
de l’intérieur] Matteo Salvini repose sur quelque chose de juste
– pas son racisme bien sûr ! – : on
a laissé l’Italie seule pendant trop
d’années. On paie les pots cassés
de dix ans d’absurdité. Le règlement de Dublin [qui délègue
l’examen de la demande d’asile
d’un migrant au premier pays qui
l’a accueilli] ne fonctionne pas.
Mais il n’y a pas de solution toute
faite. Les réfugiés sont des victimes. Il faut les aider en sachant
que tout peut arriver : le meilleur
comme l’exécrable.
manitaire. Si des femmes violées
ont traversé la Libye, elles doivent pouvoir bénéficier du statut
de réfugié.
Qu’attendez-vous de M. Macron ?
Le gouvernement et le ministre
de l’intérieur, Gérard Collomb,
auraient dû gérer l’accueil de
l’Aquarius. Ce n’est pas au président de la République – qui a bien
droit à quelques jours de vacances – de tout faire et de parler tout
le temps. Le gouvernement doit
garder un équilibre entre rigueur
d’un côté, souci humanitaire de
l’autre, comme pendant la campagne présidentielle. Or, la politique du ministre de l’intérieur ne
va pas dans ce sens.
Le chef de l’Etat est très discret
sur la question…
Parce qu’il sait que c’est plus facile à dire qu’à faire. Il est isolé sur
la scène européenne, notamment
à cause de l’Allemagne. Le moment
est venu d’enterrer « Dublin ».
M. Macron pourrait aller plus loin
mais il dépend de la chancelière
Angela Merkel qui est affaiblie.
Que voulez-vous dire ?
Dans son langage, Gérard Collomb a dérapé à plusieurs reprises. Par exemple, quand il parle
de « submersion ». Le projet de loi
asile et immigration aurait pu
être l’occasion d’élargir les motifs
d’accueil, d’y ajouter le motif hu-
Qu’attendez-vous concrètement
d’Emmanuel Macron ?
Il essaie de démontrer qu’on a
besoin d’une coopération entre
pays. Quarante-sept réfugiés de
l’Aquarius qui avaient été débarqués dans le port de Valence (Espagne) sont allés à Lille : on s’est
passé du règlement de Dublin et
c’est une très bonne chose. Je suis
pour que l’on poursuive ce processus et j’attends de M. Macron
qu’il l’accélère.
Comment vivez-vous personnellement cette situation ?
J’ai été adjoint au maire de
Francfort chargé de l’immigration
dans les années 1980 ; cela fait
vingt ans que cela me fait mal de
voir que les pays européens ne
sont pas capables de se coordonner. Ils ont trouvé la parade que j’ai
toujours jugée ignoble avec le règlement de Dublin pour tout laisser reposer sur l’Italie et l’Espagne.
Cette situation en apparence
inextricable peut-elle
se dénouer ?
Il ne faut pas être naïf. Si, politique-fiction, la Turquie s’allie avec
Poutine et sort de l’OTAN, ce sont
trois millions de réfugiés syriens
qui pourraient venir chez vous ;
on sera très loin de l’Aquarius. Il
faut donc se préparer. Sans
oublier la reconstruction de la Syrie, mais, là encore, c’est extrêmement difficile dans le cadre des
institutions actuelles. p
propos recueillis par
astrid de villaines
france | 7
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
L’ « Aquarius » au départ
de Marseille, le 1er août,
après une escale
technique. CLAUDE PARIS/AP
Macron à la manœuvre
depuis le fort de Brégançon
Cette fois-ci, le chef de l’Etat n’a pas laissé s’installer la polémique
U
A Lille, 42migrants de
l’«Aquarius» arrivés en juillet
Débarqués en juin à Valence, ces Soudanais
viennent d’obtenir le statut de réfugié en France
lille – correspondance
C’
était il y a tout juste un mois. A Lille
arrivaient 42 Soudanais, parmi les
629 migrants de l’Aquarius, qui
avait cherché, déjà, durant des jours, un port
pour accoster. La maire (PS), Martine Aubry,
après avoir critiqué l’attitude du gouvernement français durant la crise, avait proposé
d’accueillir une partie de ces migrants débarqués en juin finalement à Valence (Espagne).
Le 12 juillet, plus de la moitié des 78 migrants accueillis par la France ont ainsi été
conduits dans la capitale des Flandres. Ces
hommes, âgés de 18 à 32 ans, ont fui les persécutions dans des zones de guerre civile du sud
du Soudan, ont traversé le désert libyen et fait
naufrage en Méditerranée. Premières missions de la Sauvegarde du Nord, l’association
mandatée par l’Etat pendant dix-huit mois
pour les accueillir : établir un bilan de santé et
les héberger dans un ancien Ehpad prêté par
la ville. Deux par chambre, ces hommes apprennent à vivre en colocation autour d’une
cuisine commune. « Ils sont ultra-dynamiques, souhaitent vraiment s’insérer et veulent
tout connaître sur Lille et la France », explique
Martin David-Brochen, directeur de l’inclusion sociale à la Sauvegarde du Nord.
Emplois proposés
Des professeurs bénévoles proposent des ateliers de discussion tandis que les éducateurs
de la Sauvegarde leur expliquent la vie en
France et les démarches administratives en
attendant les cours de français proposés par
l’Office français de l’immigration et de l’intégration dès la mi-septembre. « Notre rôle est
de les rendre autonomes pour une insertion
durable », précise la Sauvegarde, où un conseiller en insertion va désormais étudier chaque cas, d’autant que des restaurateurs lillois
ont déjà proposé des emplois à ces réfugiés.
De son côté, la ville a libéré des créneaux
horaires dans des salles de sport pour leur
permettre de faire du football et du basket
deux jours par semaine. Le soir de la finale de
la Coupe du monde, Martine Aubry a regardé
le match à l’hôtel de ville avec ces Soudanais,
alors encore inquiets d’être renvoyés en Es-
pagne où l’Aquarius avait accosté. Trois semaines plus tard, le 3 août, ils sont revenus
en mairie, cette fois-ci soulagés. Tous se sont
vu remettre par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le statut
de réfugié, qui leur permet d’obtenir une
carte de résident pour dix ans. « La procédure
a été très rapide, car dès l’arrivée de l’Aquarius
au port de Valence, on a mené des entretiens
sur place », précise Pascal Brice, le directeur
général de l’Ofpra.
Il faut environ trois mois pour instruire un
dossier en France. Dans le cas des réfugiés
soudanais, il n’aura fallu qu’un mois. « A
Lille, on est dans l’accueil exemplaire », souligne Pascal Brice. La ville, les associations, le
préfet du Nord, tous se sont impliqués.
« Quand les choses sont organisées et maîtrisées, comme ce fut aussi le cas avec la répartition des 10 000 personnes qui étaient à Calais
entre 2014 et 2016, ça se passe très bien, même
dans les villes où il y avait eu des réticences »,
note le directeur de l’Ofpra.
Lors de la cérémonie de remise du statut
de réfugié, à la mairie, le préfet de région,
Michel Lalande, leur avait déclaré : « La
France qui vous accueille va vous paraître
étrange, [face] à ceux qui vous accueillent les
bras ouverts, il y a aussi ceux qui vous accueillent à bras fermés, mais la France est
ainsi, aimez-la (…) et cet amour, la France
saura vous le rendre. »
En accueillant ces 42 réfugiés du Darfour,
Martine Aubry a essuyé les coups de la fachosphère sur les réseaux sociaux. « Je sais
qu’une majorité est contre mais si la France
n’est plus la France, c’est inutile de défendre
ses idées. On est quand même le pays des
droits de l’homme, insiste-t-elle. On a accueilli les Espagnols à la période de Franco,
puis les Vietnamiens ou les Chiliens et, à l’époque, il n’y avait pas ce sentiment xénophobe. »
L’élue socialiste avait déjà tendu la main à
52 réfugiés syriens en septembre 2015, appuyée par plus de 200 Lillois prêts à accueillir
des demandeurs d’asile. Aujourd’hui, quasiment tous sont intégrés, assure-t-elle, et tous
parlent français. Lille se dit prêt à accueillir
de nouveaux réfugiés. Il reste 20 places. p
laurie moniez
n président de la République n’est jamais vraiment en vacances : il y a
toujours une crise à gérer, un dossier sur le feu, une élection à préparer. La retraite estivale d’Emmanuel Macron aura notamment
été accaparée par la situation de
l’Aquarius, ce navire de SOS Méditerranée, une ONG qui vient au
secours des migrants s’élançant
en mer à destination de l’Europe.
Bien que retiré avec son épouse,
Brigitte, au fort de Brégançon
(Var), depuis le 3 août, « le président de la République était en lien
constant avec Joseph Muscat », le
premier ministre maltais, pour
tenter de résoudre la crise, assuret-on à l’Elysée.
Bloqué au large pendant plusieurs jours à la suite des refus
conjoints de l’Italie et de Malte
d’ouvrir leurs ports, le bateau
pourra finalement accoster à La
Valette, à l’issue d’intenses discussions. En échange, les 141 migrants qui se trouvaient à son
bord, ainsi que 60 des 114 autres
personnes sauvées, lundi, par les
gardes-côtes maltais, seront répartis dans cinq pays de l’Union
européenne, dont la France. Un
moindre mal pour l’exécutif français, désireux de trouver une solution rapide alors que la question de l’immigration risque d’occuper une place centrale dans la
campagne des élections européennes de mai 2019.
« On a créé un précédent »
En annonçant le contenu de cet
accord, mardi 14 août, le gouvernement maltais a d’ailleurs tenu à
insister sur le rôle joué par la
France pour parvenir à ce dénouement. « On a pris les devants », se
félicite un conseiller du chef de
l’Etat, qui évoque un « copilotage »
sur le sujet avec Malte. « Il y a eu
deux, trois jours de négociations
intenses entre les capitales européennes pour convaincre d’ac-
« LA FRANCE ET MALTE,
ENSEMBLE AVEC
LES QUATRE AUTRES
PARTENAIRES,
SAUVENT L’HONNEUR
DE L’EUROPE »
JOACHIM SON-FORGET
député LRM des Français
de l’étranger
cueillir des migrants », poursuit
cette même source. Dans un communiqué, l’Elysée a salué de son
côté « le geste humanitaire exceptionnel de Malte ».
« Coopération européenne concrète actée sur l’Aquarius, sur initiative franco-maltaise. Je remercie Malte pour son geste humanitaire et l’assure de la totale solidarité de la France. Il n’y a pas
d’alternative à la coopération », a
fait valoir le chef de l’Etat sur Twitter. Comme pour mieux tenter
d’arrimer un partenaire se montrant plus conciliant que son voisin italien, alors qu’une solution
durable pour répondre à ce type
de situation n’a pas encore été
trouvée, même si le conseil européen de fin juin était parvenu à
un accord au forceps sur l’immigration, destiné à mieux protéger
les frontières du bloc et à renforcer les règles d’accueil. « Nous
voulions montrer qu’il est possible
d’avoir cette réponse collective, on
a créé un précédent. Maintenant, il
faut un mécanisme pérenne de solidarité », reconnaît-on à l’Elysée.
« Il y aura d’autres Aquarius », ont
d’ailleurs prévenu dans un texte
commun plusieurs dirigeants du
Parti socialiste – parmi lesquels le
premier secrétaire, Olivier Faure,
et les anciens ministres Stéphane
Le Foll et Najat Vallaud-Belkacem –
, qui dénoncent « l’incurie des gou-
vernements et de l’Union européenne ». Dans leur viseur : l’attitude d’Emmanuel Macron, en
juin, qui avait refusé d’accueillir
sur les côtes françaises le même
Aquarius, « invoquant, déplorentils, le droit maritime pour se défaire
de ses responsabilités ».
En aparté, le président de la
République s’agaçait alors des
« indignations européennes et
commentaires des médias », à ses
yeux irresponsables. « La tyrannie
de l’émotion peut conduire au
pire », avait-il confié au Monde en
marge d’une manifestation officielle, en appelant au droit international. Une position sur la ligne
de crête, dans un contexte dominé par une crispation de l’opinion sur l’immigration.
Cette fois-ci, Emmanuel Macron
n’a pas voulu laisser la polémique
s’installer et s’est « impliqué personnellement et humainement »
dans la gestion de ce dossier,
comme le fait valoir le député (La
République en marche, LRM) des
Français de l’étranger, Joachim
Son-Forget. « La France et Malte,
ensemble avec les quatre autres
partenaires (Allemagne, Espagne,
Luxembourg et Portugal), sauvent
l’honneur de l’Europe », poursuit
l’élu, qui était en contact à ce sujet
avec le chef de l’Etat ces derniers
jours. Certaines voix d’ordinaire
critiques au sein de la majorité se
disent, elles aussi, satisfaites. « Je
salue le rôle d’Emmanuel Macron,
je salue le rôle de tous ces pays
européens qui ont su montrer
l’exemple, et non pas laisser perdurer une errance faisant le pain bénit des extrêmes », se félicite ainsi
la députée LRM de la Manche, Sonia Krimi. « Une position digne de
nos valeurs », ajoute sa collègue du
Bas-Rhin, Martine Wonner, qui
prévient toutefois : « La France
doit être aussi force de proposition
pour une gestion plus globale. » p
olivier faye
(avec solenn de royer)
Les évêques européens réfléchissent
à une initiative commune
Mgr Pontier loue le travail des ONG, alors que l’Eglise est prise en étau entre
ses valeurs de solidarité et les réticences d’une partie de la population
L
es pérégrinations tragiques
de l’Aquarius en Méditerranée mettent aussi à
l’épreuve les autorités catholiques
européennes. Pris entre les adjurations du pape François aux
Européens d’accueillir les réfugiés et les réticences, voire l’hostilité, d’une partie des populations,
catholiques compris, les épiscopats cherchent le ton juste. « C’est
en effet une question difficile », reconnaît Georges Pontier, le président de la Conférence des évêques
de France (CEF).
L’archevêque de Marseille défend cependant avec constance le
travail des ONG au large de la Libye. « Le sauvetage, c’est un impératif. On ne va quand même pas
déplorer qu’il y ait des sauveteurs
pour ces personnes », s’indigne le
prélat. Aux Etats européens tentés de se renvoyer la charge de ces
réfugiés, il « lance un appel à ce
que les autorités fassent preuve
d’accueil ». « On ne peut pas favoriser une société de l’indifférence,
elle n’est pas porteuse d’avenir et
de vie, argument Mgr Pontier. On
voit bien ce que ça donne, dans
tous les domaines d’ailleurs, lorsqu’on favorise le seul souci de soimême et que la solidarité ne s’exprime pas. On a tout intérêt à respecter notre culture européenne,
qui est celle de l’accueil. »
Faire de la pédagogie
En Espagne aussi, pays qui a accueilli l’Aquarius en juin, et où la
crispation face aux réfugiés est
moins évidente qu’en France, la
hiérarchie catholique ressent la
nécessité de faire de la pédagogie.
Début août, le président de la
commission chargée des migrations de la conférence épiscopale,
Juan Antonio Menendez, évêque
d’Astorga, a mis en garde les responsables politiques contre les
risques d’une utilisation biaisée
de ce sujet. « Si on commence à dire
des choses fausses ou à faire des
commentaires superflus, les citoyens peuvent finir par les croire »,
a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.
Face à la désunion des Etats
européens, les évêques européens
envisagent une initiative commune et une prise de parole coordonnée. Ils n’en sont pour l’instant qu’au stade de la prise de contact. Les pays méditerranéens seront les premiers impliqués. Il est
vrai que les discussions pourraient être plus compliquées avec
les Eglises des pays les plus hostiles aux migrants, notamment
en Europe centrale. p
cécile chambraud
8 | france
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Valls mûrit
sa décision
pour Barcelone
L’ex-premier ministre confirme
au « Monde » qu’il dévoilera
en septembre ses intentions
pour les municipales de 2019
L’
été pour se décider. Manuel Valls, qui « étudie »
depuis quatre mois une
candidature à la mairie
de Barcelone, en Espagne, hésite
encore. « Je suis toujours en phase
de réflexion, assure au Monde l’expremier ministre. Je prendrai ma
décision en septembre, car il s’agit
d’un changement de vie, et pas seulement de vie politique. » Ce choix
impliquerait un déménagement,
mais aussi – sans doute – l’abandon de son poste de député (rattaché au groupe LRM) de l’Essonne,
conquis de haute lutte il y a un
peu plus d’un an, six mois après
son échec à la primaire du Parti
socialiste, où s’étaient fracassées
ses ambitions présidentielles.
Grand pourfendeur de l’indépendantisme catalan, M. Valls se
montre très actif de l’autre côté
des Pyrénées depuis près d’un an.
En mars, l’ancien chef du gouvernement français a manifesté contre le processus indépendantiste
dans les rues de Barcelone, à l’appel de l’organisation anti-indépendantiste Société civile cata-
lane. Mi-avril, à Madrid, il a disserté sur l’Europe à l’université
Carlos-III, aux côtés de l’ex-chef du
gouvernement espagnol Felipe
Gonzalez, lors d’une conférence
organisée par le quotidien El Pais.
Méconnaissance du terrain
Manuel Valls a également répondu présent à plusieurs événements organisés par le parti libéral et « unioniste » Ciudadanos
(« citoyens »). Le 6 septembre, il se
rendra une nouvelle fois à Barcelone, dans une librairie située sur
les célèbres Ramblas, pour la présentation d’un livre collectif,
Anatomia del procés (qui traite de
l’indépendantisme catalan), qu’il
signe avec une dizaine de personnalités, journalistes, écrivains ou
historiens, parmi lesquels le ministre socialiste des affaires étrangères, Josep Borrell.
Si l’ancien maire d’Evry entretient le mystère sur ses intentions,
rares sont ceux, parmi ses proches,
qui doutent encore de sa future
candidature. La vice-présidente de
Société civile catalane, Miriam Tey,
Manuel Valls lors d’un rassemblement du mouvement España Ciudadana, à Palma de Majorque, le 8 juillet. LLITERES/EPA-EFE/MAXPPP
assure ainsi au Monde être « convaincue qu’il va y aller ». Après
avoir entendu M. Valls parler des
nationalismes en Europe, la militante a été l’une des premières à
plaider en la faveur d’une candidature du Français à Barcelone.
La virulence de l’ex-premier ministre de François Hollande envers les indépendantistes catalans a également séduit Ciudadanos. Au plus fort de la crise catalane, la formation libérale – née
en 2006 contre le nationalisme
catalan – a trouvé en Manuel Valls,
qui a multiplié les prises de posi-
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Catalogne, un allié inespéré. Si le
parti était crédité d’intentions de
vote positives à l’échelon national, surfant sur son bon résultat
(25,35 %) obtenu aux élections
parlementaires de décembre 2017,
il lui manquait des cadres expérimentés et il peinait à trouver une
incarnation forte pour conduire
une liste municipale.
Approché en décembre, l’exmaire d’Evry aurait d’abord refusé, avant de se laisser convaincre, peu à peu. Ces derniers mois,
il a partagé à plusieurs reprises la
rue et la tribune avec des élus de
Ciudadanos. Le 8 juillet, il s’est
rendu à Majorque, aux Baléares,
pour présenter la plate-forme du
parti centriste España Ciudadana,
qui défend une Espagne unie. Ce
rapprochement serait sur le point
de s’entériner. Le 13 août, le leader
de Ciudadanos, Albert Rivera, a
annoncé à Europa Press qu’un
accord avec M. Valls était en train
d’être « finalisé ».
Pour l’ancien Premier ministre,
marginalisé depuis l’élection
d’Emmanuel Macron, partir à
l’assaut de la capitale catalane serait un moyen de se refaire une
santé politique. Il y a deux mois, il
expliquait voir en cette candidature « un symbole pour incarner
l’Europe ». Aujourd’hui, il précise
au Monde vouloir « redonner de
l’optimisme à la ville, avec un projet d’avenir et de bonne gestion ».
Mais le chemin vers la place Sant
Jaume pour celui qui est né à Barcelone en 1962 avant de quitter
l’Espagne pour la France, où il sera
naturalisé à 20 ans, n’est pas sans
risque. Interrogé au printemps par
un journaliste catalan sur le nombre de quartiers de la ville, M. Valls
n’avait pas su répondre. Ses adversaires se sont aussitôt engouffrés
dans la brèche, pointant une mé-
LES DATES
2017
1er octobre Référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Le
« oui » l’emporte à 90,18 %. Madrid ne reconnaît pas le scrutin.
27 octobre Déclaration d’indépendance. Le gouvernement espagnol met la région sous tutelle
et destitue son Parlement.
21 décembre Elections
au Parlement. Victoire des partis
indépendantistes.
2018
18 mars Manuel Valls participe
à une manifestation anti-indépendantiste à Barcelone.
2019
26 mai Elections municipales
et européennes en Espagne.
« Il s’agit d’un
changement
de vie, et pas
seulement
de vie politique »
MANUEL VALLS
député d’Evry
connaissance du terrain. « Chaque
candidat doit connaître la ville,
avoir arpenté ses rues », s’est empressé de tacler la maire (Podemos) de la ville, Ada Colau. De son
côté, la cousine de l’ancien premier ministre Roser Capdevila,
auteure et illustratrice de livres
pour enfants, a jugé bon de préciser le 17 juin devant les caméras de
TV3 que le député avait été « un
bon maire d’Evry ». « Donc, je pense
qu’il devrait se présenter à la mairie
de Paris, parce qu’il la connaît
bien », a-t-elle ajouté.
A neuf mois des élections municipales, prévues le 26 mai 2019, les
angles d’attaque s’accumulent
donc contre l’ancien socialiste
français. Candidat de la Gauche républicaine à la mairie de Barcelone, Alfred Bosch dénonce un
« parachutage électoral ». « Les Barcelonais ne savent encore rien de sa
défaite aux primaires du PS, de ses
positions dures sur l’immigration
ou encore du recomptage des voix
aux législatives [de juin 2017] dans
l’Essonne mais, pendant la campagne, tout sera mis sur la table », prévient de son côté Marti Anglada,
ex-représentant du gouvernement de Catalogne en France.
« Pas d’étiquette partisane »
De l’autre côté des Pyrénées,
beaucoup redoutent en outre que
la campagne soit parasitée par un
débat autour de l’indépendance
de la Catalogne, ce qui ferait les
affaires de M. Valls. « Il est essentiellement connu grâce à cette
confrontation entre indépendantistes et partisans du maintien de
la Catalogne en Espagne », cible un
responsable politique de gauche,
qui refuse d’être nommément
cité. « S’il veut créer un bloc anti-indépendantisme, c’est parce qu’il ne
connaît pas les problèmes de la
ville : le tourisme, le transport, le logement… », poursuit cette source.
Conscient de l’écueil, M. Valls
ne veut pas se laisser enfermer.
S’il est candidat, explique-t-il encore au Monde, ce sera « comme
indépendant, avec une plateforme large, des personnalités qui
viennent de formations politiques
différentes (PS, Ciudadanos…),
mais aussi des catalanistes et des
membres de la société civile ».
« Ciudadanos soutiendrait cette
démarche, poursuit-il. Je ne veux
pas d’une étiquette partisane. »
C’est pourquoi l’ancien premier
ministre a récemment pris contact avec des personnalités du
monde culturel et des affaires.
Début juillet, il était ainsi l’invité
d’un déjeuner organisé par
Twenty50, un club d’entrepreneurs, notamment fondé par
Xavier Cima, le mari d’une députée Ciudadanos, Ines Arrimadas.
Mais les négociations du camp
Valls pour s’allier avec d’autres
formations, en vue d’une candidature commune, sont délicates.
Le secrétaire général du Parti populaire, Teodoro Garcia Egea,
vient d’annoncer qu’une collaboration n’était pas prévue. Le Parti
des socialistes de Catalogne exclut, lui aussi, toute coalition.
« Envie d’une revanche »
Ce qui n’empêche pas l’ancien
maire d’Evry de fourbir ses armes.
Il a commencé à travailler avec une
petite équipe, dont l’historien et
écrivain Joaquim Coll, membre du
Parti des socialistes de Catalogne,
également contributeur du livre
Anatomia del procés. Selon le quotidien El Mundo, M. Valls se ferait
également aider par Josep Ramon
Bosch, fondateur du collectif ultradroitier Somatemps, qui défend
« l’identité espagnole de la Catalogne ». « Bosch est un ami », mais « il
ne prépare pas ma campagne »,
rétorque Valls.
Au moment où il a commencé à
songer à une possible candidature à Barcelone, le contexte politico-médiatique lui était plutôt favorable. Mais la situation a
changé. Le pays est désormais
gouverné par les socialistes, en
hausse dans les enquêtes d’opinion. Et les derniers baromètres
sont défavorables à Ciudadanos,
même si la candidature Valls n’a
pas encore été testée.
En France, ses amis sont nombreux à s’inquiéter de ce nouveau
défi. « C’est politiquement cohérent avec ce qu’il a toujours défendu, mais j’ai peur que les Français ne comprennent pas » son
départ, observe son ami David
Habib, député (Nouvelle Gauche)
des Pyrénées-Atlantiques. « C’est
une connerie », renchérit en langage moins diplomatique un
autre proche, persuadé que
M. Valls a « toujours un avenir en
France ». « Manuel a envie d’une
revanche, analyse le même. Il a le
goût de la bagarre et de la compétition. Et il aime l’aventure ! »
Du côté de LRM, qui a accueilli
l’ancien premier ministre de
François Hollande en son sein, à
l’Assemblée nationale, on regrettera un collègue « abordable et
constructif ». « Mais je peux comprendre qu’après avoir été premier
ministre il envisage de faire autre
chose, avance la députée LRM de
l’Essonne Marie Guévenoux.
Quand on fait de la politique
comme il en fait, la vraie question
c’est : où est-ce que je peux être le
plus utile ? S’il considère que c’est à
Barcelone et que c’est sérieux, alors
pourquoi pas ? » p
daryl ramadier
(avec solenn de royer)
france | 9
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Classement de Shanghaï : la France reste en retrait
Le palmarès des universités, dévoilé mercredi 15 août, consacre de nouveau les établissements américains
S
a seizième édition ne fera
pas exception. Publié
mercredi 15 août, le classement annuel de Shanghaï, établi par l’Academic Ranking of World Universities
(ARWU), reste l’un des plus regardés par les responsables de l’enseignement supérieur. Le cru 2018
ressemble à celui des années précédentes avec un palmarès dominé par les universités américaines, qui s’arrogent dix-sept des
vingt premières places.
Harvard, Stanford, Massachusetts Institute of Technology, Berkeley, Princeton et Columbia trustent les premiers rangs. Seules
trois universités britanniques parviennent à figurer dans cette élite :
Cambridge (3e), Oxford (7e) et l’University College of London (16e). A
noter la performance de l’Institut
fédéral de Zurich (Suisse), qui se
hisse au 19e rang.
Le premier établissement français, Sorbonne Université, apparaît au 36e rang. Les résultats de ce
LE CLASSEMENT
LES 10 PREMIÈRES
UNIVERSITÉS MONDIALES
Les Etats-Unis dominent
1er rang - Université Harvard
(Etats-Unis, EU)
2e - Université Stanford (EU)
3e -Université de Cambridge
(Grande-Bretagne, GB)
4e - Institut de technologie
du Massachusetts (MIT, EU)
5e - Université de Californie,
Berkeley (EU)
6e - Université de Princeton (EU)
7e - Université d’Oxford (GB)
8e - Université de Columbia (EU)
9e - Institut de technologie de
Californie (Cal Tech, EU)
10e - Université de Chicago (EU)
LES 8 PREMIÈRES
UNIVERSITÉS FRANÇAISES
Les établissements français
toujours à la traîne
36e rang - Sorbonne Université,
fusion de Pierre-et-Marie-Curie
(40e en 2017) et de Paris-IV
42e - Université Paris-Sud (41e en
2017)
64e - Ecole normale supérieure
de Paris (69e en 2017)
101-150e rang - Université AixMarseille, université de Strasbourg, université Paris-Diderot
151-200e - Université Grenoble
Alpes, université Paris-Descartes
palmarès déçoivent en France depuis plusieurs années. Fondé essentiellement sur des critères relatifs à l’excellence scientifique, et
régulièrement critiqué pour ses
biais méthodologiques qui favorisent de facto le modèle universitaire anglo-saxon, il avait provoqué une onde de choc au début du
quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Le mythe français de Sisyphe
Porteuse de la loi sur l’autonomie
des universités en 2007, la ministre Valérie Pécresse s’était même
rendue en 2010 à Shanghaï, pour
plaider la cause des établissements
français. Afin de hisser quelques
champions tricolores au sommet
de la compétition, elle avait accéléré un mouvement de regroupement des universités, des grandes
écoles et des centres de recherche
dans des structures communes,
une politique de fusion poursuivie
par ses successeurs. Si ces ensembles, parfois constitués à grandpeine, tentent de pousser leurs
atouts, leurs espoirs et efforts sont
souvent déçus, tel Sisyphe voyant
régulièrement son rocher redescendre de la montagne…
Le classement de Shanghaï, établi par une équipe de l’université
Jia Tong, ne considère qu’avec précaution ces regroupements tant
que les établissements ne sont pas
définitivement fusionnés dans
une entité unique : les communautés d’universités et d’établissements (Comue), mises en place
en 2013 en France, n’y apparaissent
pas, alors qu’elles sont prises en
compte par d’autres palmarès,
également très suivis à l’international, ceux du magazine Times Higher Education (THE) et du cabinet
Quacquarelli Symonds (QS).
En outre, pour que leur institution soit créditée de leurs travaux
dans le classement de Shanghaï,
les chercheurs doivent impérativement signer leurs articles de recherche du nom de la nouvelle
entité, ce qui prend du temps à
faire accepter et à mettre en place.
Ainsi, Sorbonne Université, née
cette année de la fusion de
l’université Pierre-et-Marie-Curie
(UPMC, Paris-VI) et de Paris-Sorbonne (Paris-IV), n’est donc classée
qu’au 36e rang mondial du classement de 2018. Une position qui
« confirme Sorbonne Université
comme une université de recherche
de dimension internationale », s’est
félicité l’établissement dans un
communiqué. Elle grappille quatre
places, par rapport à l’édition 2017,
dans laquelle la première française
(l’UPMC) était 40e.
C’est un peu mieux, mais la remontée n’a rien de spectaculaire.
L’université
de Montpellier
a conquis
la première place
en écologie
être réglé au 1er janvier 2020 par la
fusion totale des entités membres
de sa Comue, et par sa disparition
au profit d’un seul établissement.
Mais le biais le plus critiqué du
classement tient à ce qu’il donne
une prime aux mastodontes américains : « La façon dont il est construit consacre quasiment à vie les
dix à quinze premiers établissements, compte tenu du capital, y
compris symbolique, dont ils disposent : les prix Nobel parmi leurs anciens élèves, par exemple. C’est ce
que l’ARWU appelle les “historical
data” [données historiques] », explique Alain Fuchs, président de la
Comue Paris sciences et lettres
(PSL). Ainsi l’Ecole normale supérieure se hisse à la 64e place, gagnant cinq rangs par rapport à
2017, un résultat remarquable
étant donné sa petite taille
(2 500 étudiants).
OLIVIER BONHOMME
La nouvelle entité a rencontré un
« bug » dans le classement dit
« sectoriel », qui précède depuis
trois ans, en juillet, le classement
général de Shanghaï : elle fait
moins bien que la seule UPMC
en 2017. En mathématiques, elle
glisse de la troisième place mondiale en 2017 à la neuvième.
Reculant dans tous les secteurs,
elle perd aussi le statut d’université française la plus citée dans ce
palmarès sectoriel. Or, Sorbonne
Université dit qu’elle a été pénalisée par « un artefact technique lié
au référencement incomplet de la
production scientifique de l’université » à la date où les données
ont été collectées. « Un pointage
fin mars indiquait que seulement
deux tiers des publications étaient
correctement indexées dans la
base qui sert au classement de
Shanghaï », avait-elle fait savoir
dans un communiqué le 19 juillet.
Ce type de difficulté est confirmé par Patrick Lévy, ancien président de l’université Grenoble Alpes au moment de la fusion entre
les universités locales : « C’est vrai
qu’il existe un risque de perte important lors de la mise en place de
la signature unique, que nous
avons instaurée en mars 2014.
En 2016, nous avions encore quelques problèmes. Le résultat est à
peu près bon depuis 2017. »
Là où ce processus a pu aboutir,
les résultats sont au rendez-vous.
L’université de Montpellier a ainsi
conquis la première place mondiale dans le classement sectoriel
en écologie, dépassant d’Oxford,
qui détenait cette palme en 2017.
Grenoble Alpes, la Française la
mieux représentée dans la dernière édition dévoilée le 17 juillet,
apparaît pour sa part dans 35 des
54 disciplines, se hissant même
dans onze d’entre elles parmi les
cinquante meilleures universités
mondiales. Et les établissements
français confirment aussi leur
place prééminente dans la recherche en mathématiques avec seize
établissements dans le top 100
mondial dans cette matière.
Pour autant, de bonnes performances comme celles de Grenoble Alpes ne garantissent pas de
transformer l’essai au classement
général. Le palmarès mondial publié mercredi attribue des points
aux universités qui ont abrité, ou
emploient toujours, des prix Nobel ou des titulaires de la médaille
Fields, son équivalent pour les mathématiques. Mais il ne retient pas
d’autres prix scientifiques prestigieux qu’elle intègre seulement
dans le classement sectoriel.
Autre difficulté, le classement
général ne comptabilise que les
travaux de chercheurs principalement employés par l’université,
un critère qui n’existe pas dans le
palmarès sectoriel. « Tout le
monde sur notre site signe “Université Grenoble Alpes”, y compris les
chercheurs du CEA [Commissariat
à l’énergie atomique et aux énergies alternatives], du CNRS et de
l’Inserm [Institut national de la
santé et de la recherche médicale],
mais ces travaux ne sont pas pris
en compte pour les citations au
classement général. Cela nous
coûte 40 places ! », regrette Patrick
Lévy, président de la Comue Grenoble Alpes. Le problème devrait
Battue par son mari et menacée d’expulsion de son HLM
Une mère de famille doit quitter son logement à cause des nuisances sonores provoquées par des violences
E
lodie W., 37 ans, son compagnon et leurs deux jeunes
enfants habitent, depuis
juillet 2016, un trois-pièces à
La Garenne-Colombes (Hauts-deSeine), propriété du bailleur social Immobilière 3F. Des voisins
s’étant plaints de graves troubles
de voisinage – des cris, des hurlements de la femme et des enfants, de façon continuelle – l’organisme HLM a assigné la famille
W. pour « trouble de jouissance »
et réclamé son expulsion.
Le 29 juin, le tribunal d’instance
de Colombes lui a donné satisfaction et, dans la foulée, Immobilière 3F a adressé un commandement à la famille, lui sommant de quitter les lieux au plus
tard le 12 septembre, sentence
dont Elodie W. a fait appel,
comme l’a révélé Le Parisien dans
son édition du 12 août.
Devant le juge, Elodie W. a pu
faire valoir qu’elle était victime
de violences de la part de son
compagnon et a produit, à l’appui de ses dires, une plainte
enregistrée le 30 mai par le commissariat, qui avait entraîné
deux jours d’invalidité totale.
La vie familiale a tourné au cauchemar lorsque Elodie W. a dû cesser de travailler comme serveuse
dans la restauration en raison
d’une fracture au poignet. Selon
elle, le comportement de la gardienne, qui ne cesse d’invectiver et
de frapper presque quotidiennement avec son balai au plafond,
« ajoute au climat d’anxiété, avec
insomnies, et oblige à un contrôle
permanent des enfants, qui augmente la tension dans la famille »,
comme en témoigne l’attestation,
produite à l’audience, d’une psychologue. Elodie W. déplore aussi
« qu’aucun des voisins ne [soit]
venu à [son] secours en dépit des
hurlements ». « Justement, souligne la juge Marie-France Savay-Coroyer dans sa décision, les attestations produites par les défenseurs
ne démentent pas les faits. Au surplus, la plainte déposée pour violence conjugale par madame W. ne
fait que corroborer les troubles évoqués. » « Tous ces bruits, menaces et
intimidations dépassent les inconvénients ordinaires du voisinage et
(…) sont constitutifs de manquements graves et répétés aux obligations du bail. Peu importe que soit
évoqué le départ de monsieur des
lieux, le trouble de jouissance étant
établi, il convient de prononcer la
résiliation du bail », souligne la
présidente du tribunal, qui rappelle que « les bruits de toutes natures, quelle que soit leur source, dès
lors qu’ils sont nuisibles par leur
intensité et leur caractère répétitif
et de nature à troubler le repos et la
tranquillité des occupants de l’immeuble, sont formellement interdits de jour comme de nuit ».
Gêne du bailleur
« La lecture du jugement m’a
scotchée, s’indigne Migueline
Rosset, avocate spécialiste en
droit de la famille, qui assiste
Elodie W., tout comme la célérité
de l’organisme HLM à les faire
déguerpir alors qu’une procédure
de séparation du couple est en
cours et que le compagnon violent
a quitté les lieux, ce qui devrait
pacifier la vie de l’immeuble. »
Du côté du bailleur, la gêne est
réelle : « Nous travaillons en bonne
intelligence avec l’association qui
soutient Mme W. et envisageons, à
sa demande, un relogement, son
loyer actuel étant, de toute façon,
trop élevé. Nous ne cherchons qu’à
la protéger », plaide le service de
communication d’Immobilière 3F.
La secrétaire d’Etat chargée de
l’égalité entre les femmes et les
hommes, Marlène Schiappa, a
réclamé des explications au
bailleur. « Est-ce habituel pour votre groupe d’expulser des locataires au motif qu’elles sont victimes
de violences dans leur domicile ? »,
l’a-t-elle interrogé dans un courrier adressé le 12 août et rendu
public sur Twitter mardi 14 août,
non sans rappeler au passage que
la non-assistance à personne en
danger est passible d’une peine
pouvant aller jusqu’à cinq ans
d’emprisonnement. « L’égalité
femmes-hommes est la grande
cause nationale du quinquennat
et requiert la mobilisation de
tous », conclut la missive. p
i. r.-l.
Top 500
Enfin, la concurrence est de plus
en plus rude avec les pays émergents : « La Chine, Singapour, qui
est présente depuis longtemps
mais qui s’est fortement renforcée,
la Corée du Sud ou des pays du
Moyen-Orient ne restent pas les
deux pieds dans le même sabot.
Quand on progresse, ou même
quand on se maintient, ce n’est déjà
pas mal. Il est tout à fait possible de
s’approcher du top 100, mais y être
et y rester est difficile », prévient Patrick Lévy. La France a perdu un
établissement dans ce top 500
avec dix-neuf universités en 2018
contre vingt en 2017. Nice-Sophia
Antipolis, que présidait la ministre
de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal avant de rejoindre le
gouvernement, n’y figure plus.
Comme le note Alain Fuchs, « on
ne construit pas une nouvelle université comme PSL pour figurer
dans les classements, mais ils sont
regardés, et c’est un élément de reconnaissance dans le monde que
nous ne pouvons pas négliger ». La
course à la visibilité dans les classements fait pour longtemps partie des contraintes auxquelles devront se plier les universités qui
veulent acquérir le statut de champions mondiaux, attirant talents
et financements. p
adrien de tricornot
(avec isabelle rey-lefebvre)
FA ITS DIV ERS
Un demandeur d’asile
ivre poignarde quatre
personnes à Périgueux
Un demandeur d’asile afghan
de 19 ans, fortement alcoolisé, a blessé, lundi 13 août, à
Périgueux, quatre personnes,
dont l’une grièvement, avec
un couteau. La piste terroriste
a été « très rapidement » écartée, souligne le parquet.
Il a requis mardi le placement
en détention provisoire,
avant une comparution
vendredi. – (AFP.)
PA RTIS PO LITIQ U E S
Universités d’été : LFI
invite des élus LR, PS,
écologistes et PCF
La France insoumise (LFI) a invité des élus LR, PS, écologistes et communistes à intervenir à ses universités d’été à
Marseille, du 23 au 26 août. « Il
nous a semblé normal de faire
de ces universités d’été un espace où les différentes forces
d’opposition puissent venir
s’exprimer », a expliqué, mardi
14 août, Manuel Bompard.
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
Les grands de la publicité sous pression
10 |
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Le modèle des agences est bousculé par la concurrence conjuguée des GAFA et des sociétés de conseil
D
ébut juillet, au rassemblement traditionnel des grands patrons américains des
médias et des technologies à Sun
Valley, certains espéraient que le
fondateur d’Amazon, Jeff Bezos,
donne des détails sur les projets
de son groupe tentaculaire.
En particulier sur ses ambitions
dans la publicité. Car si actuellement les revenus publicitaires lui
apportent 3 milliards de dollars
(2,63 milliards d’euros) sur un
chiffre d’affaires de plus de
53 milliards au deuxième trimestre, certains analystes y voient
un relais de croissance important
avec une prévision de 20 milliards en 2020. A leur grande
déception, il a parlé de l’importance des grands-parents dans
une vie et de son intérêt pour le
tourisme spatial…
Les publicitaires auraient bien
voulu, pourtant, entendre parler
d’autre chose que d’histoires de famille et d’étoiles ! Le secteur est en
plein bouleversement – « disruption » est le terme à la mode.
Le modèle traditionnel des agences a été bousculé par la concurrence conjuguée des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et
des sociétés de conseil, tels Accenture et Deloitte. Et les acteurs historiques sont chahutés en Bourse :
début juillet, les résultats trimestriels du numéro mondial Omnicom, qui possède les agences DDB,
BBDO et TBWA, ou du français Publicis, dont le chiffre d’affaires a
baissé de 8,3 % au deuxième trimestre, ont déçu les marchés.
Le prochain rendez-vous sera la
publication des résultats semestriels du numéro un mondial, le
groupe britannique WPP, dont le
fondateur et patron pendant
trente ans, Martin Sorrell, a été
poussé vers la sortie en avril.
Si les dépenses publicitaires reprennent, Zenith, filiale de Publicis, prévoyant une croissance de
4,5 % en 2018, elles profitent avant
tout à Google et Facebook : le premier sait ce que vous préférez, le
second ce que vous êtes… « Fondamentalement, les annonceurs suivent le public qui a migré vers les
nouvelles plates-formes et on a un
mouvement de la publicité vers les
médias numériques, en particulier
vers le mobile qui connaît la croissance la plus dynamique », souligne Rasmus Nielsen, directeur
des recherches à l’Institut Reuters
pour l’étude du journalisme.
En 2017, Google et Facebook ont
récolté près de la moitié du marché mondial de la publicité numérique, soit 114 milliards de
dollars, selon eMarketer. En 2018,
Omnicom et Publicis chahutés en Bourse, dans un secteur pourtant en croissance
COURS DE L’ACTION OMNICOM, EN DOLLARS
COURS DE L’ACTION PUBLICIS, EN EUROS
MARCHÉ MONDIAL DE LA PUBLICITÉ, EN MILLIARDS DE DOLLARS
78,1
60,86
675,5
59,24
75
629
509
67,59
60
584
544,4
54,48
50
14 MAI
16 JUILLET
14 AOÛT
14 MAI
10 JUILLET
14 AOÛT
2015
2016
2017
2018*
2019*
* Prévisions
Mais le numérique et l’essor des GAFA rebattent les cartes...
... tandis que de nouveaux acteurs émergent
CROISSANCE DU MARCHÉ DE LA PUBLICITÉ SELON LE SUPPORT,
EN % PAR RAPPORT À L’ANNÉE PRÉCÉDENTE
ÉVOLUTION DU CHIFFRE D’AFFAIRES LIÉ À LA PUBLICITÉ, ENTRE 2015 ET 2016, EN %
SUPPORTS NUMÉRIQUES
AUTRES SUPPORTS
PART DU MARCHÉ MONDIAL
DE LA PUBLICITÉ CAPTÉE
PAR FACEBOOK ET GOOGLE, EN %
AGENCES TRADITIONNELLES
AGENCES ISSUES D’UN CABINET CONSEIL
+ 16,9
+ 200
+ 13,3
2012
9
+ 51,7
2017
+ 0,3
2016
2017
2017
2016
+ 62,5
25
+ 1,8
PUBLICIS
– 1,8
+ 1,9
OMNICOM
+ 3,7
WPP
ACCENTURE
INTERACTIVE
DELOITTE
DIGITAL
PWC DIGITAL
SERVICES
SOURCES : MAGNA, AD AGE, PUBLICIS, BLOOMBERG, EMARKETER
indique la société d’analyses
américaine, les revenus tirés de
la publicité devraient s’élever à
près de 40 milliards de dollars
pour Google, en hausse de 14,5 %
sur un an, et à 21 milliards pour
Facebook. Soit près d’un tiers
de la manne publicitaire mondiale, non seulement sur le Net
mais
aussi
traditionnelle.
« L’achat d’espace sur Internet
est la partie la plus dynamique,
mais elle échappe aux agences.
Google et Facebook ont une telle
pénétration que les annonceurs
peuvent baser leurs plans médias
sur ces deux plates-formes sans
passer par elles », souligne JeanBaptiste Sergeant, analyste financier chez Mainfirst.
Comme le souligne Ken Auletta,
journaliste au New Yorker, dans
son livre publié récemment Frenemies : The Epic Disruption of the
Ad Business (and Everything Else)
(« Frenemies, la disruption épique du secteur de la publicité [et
tout le reste] », non traduit), on est
passé de l’ère des « Mad Men » à
celle des « Math Men », moins
glamour avec sa débauche d’algorithmes. Le 31 juillet, le PDG de
Procter & Gamble, David S. Taylor,
indiquait voir « de nouvelles
opportunités dans le passage d’un
marketing de masse peu rentable
à un développement des marques, à la fois de masse mais individualisé, grâce aux données et à
la technologie ».
S’adapter pour survivre
D’ailleurs, l’exemple du fabricant
américain de produits ménagers
et d’hygiène, l’un des plus importants annonceurs au monde avec
des marques célèbres comme
Ariel ou Pampers, illustre bien les
difficultés que peuvent rencontrer les agences traditionnelles.
Les clients n’hésitent plus à exiger
des réductions de coûts, voire à
couper dans leurs budgets. « Nous
avons pu économiser ces quatre
dernières années près de 1 milliard
de dollars en frais d’agences publicitaires et en coûts de production »,
a expliqué M. Taylor. Procter
& Gamble se montre néanmoins
exigeant vis-à-vis des plates-formes : l’entreprise veut éviter de
côtoyer des contenus vulgaires ou
inappropriés. En avril, elle a annoncé son retour sur YouTube un
an après l’avoir quittée.
Les agences, elles, cherchent
des réponses. Publicis, qui a expliqué par des éléments conjoncturels son trou d’air du
deuxième trimestre (dollar fort,
difficultés de sa branche santé
aux Etats-Unis et nouvelle réglementation sur la protection des
données en Europe), affiche sa
confiance dans son plan de
transformation de trois ans
lancé en mars et baptisé « Sprint
to the Future ». Ayant racheté
en 2014 Sapient, groupe américain spécialisé dans le marketing
et la communication numé-
riques, la société mise sur
l’analyse des données et l’accompagnement des entreprises
dans leur adaptation aux nouvelles technologies.
Au premier semestre 2018, ces
métiers nouveaux ont connu une
progression de 27 %. D’où l’optimisme d’Arthur Sadoun, le président du directoire de Publicis :
« Nous sommes sur la bonne voie »,
En 2017, Google
et Facebook ont
récolté près de la
moitié du marché
mondial
de la publicité
numérique,
soit 114 milliards
de dollars
a-t-il lancé. Un autre acteur français, Havas, parie, lui, plutôt sur les
synergies permises par Vivendi
(Universal Music, Canal+).
L’une des figures emblématiques de ce nouveau paysage est
Michael Kassan. Lui qui a pleinement profité des bouleversements du marché publicitaire
avec sa société de conseil MediaLink – créée en 2003 et vendue
en 2017 à Ascential –, a confié en
juin à une journaliste de CNBC
avoir l’impression de vivre l’année 1859. Celle de la parution de
deux livres marquants : Le Conte
des deux cités, où Charles Dickens
décrit Londres et Paris à l’époque
de la révolution française – « Pour
certains c’était le meilleur des
mondes, pour d’autres le pire » – et
L’Origine des espèces : « Je serai
d’accord avec Charles Darwin
pour dire que seuls ceux qui vont
s’adapter vont pouvoir survivre. »
Tout un programme. p
françois bougon
Des médias américains parlent d’une même voix face à Trump
A l’initiative du « Boston Globe », plus de 200 journaux vont dénoncer, jeudi 16 août, les attaques contre la presse du président américain
U
ne union sacrée au nom
de la liberté de la presse.
Plus de 200 journaux
américains vont publier le même
jour, jeudi 16 août, des éditoriaux
pour dénoncer « la guerre sale
contre la presse libre » menée par
le président Donald Trump. L’initiative est venue de la responsable
des pages débats du Boston Globe,
Marjorie Pritchard. « Nous ne
sommes pas l’ennemi du peuple »,
a expliqué cette dernière, faisant
référence à l’expression utilisée
par M. Trump lors de ses derniers
meetings, à l’occasion de la campagne pour les élections de mimandat le 6 novembre, ou sur
son compte Twitter. Cette expression, le complotiste Alex Jones, récemment banni de plusieurs plates-formes numériques, affirme
l’avoir inventée et transmise à
Trump en le recevant dans son
émission de radio en 2015.
Les textes publiés par les journaux – des quotidiens de grandes
métropoles comme Houston
Chronicle, Minneapolis Star Tribune, Miami Herald ou le Denver
Post, mais aussi des hebdomadaires locaux – seront différents,
chacun étant libre d’utiliser ses
propres mots et de conserver sa
propre ligne, mais l’objectif est
commun : dénoncer des attaques
« inquiétantes », selon Marjorie
Pritchard. « J’espère que cela permettra aux lecteurs de réaliser
qu’une attaque contre le premier
amendement [qui permet la libre
expression] est inacceptable.
Nous sommes une presse indépendante et libre, c’est l’un des princi-
pes les plus sacrés inscrits dans la
Constitution », a-t-elle expliqué à
l’agence Associated Press.
Cependant, une journaliste de
CNN, intervenant sur son antenne, s’est interrogée sur l’efficacité d’un tel geste sur ceux qui
n’ont plus confiance dans les médias : « Ce que nous devons faire réclame plus de temps et d’argent,
c’est éduquer les gens à l’école sur
ce que sont les informations, sur ce
qui est digne de confiance ou pas,
mais aussi avoir des journalistes
sur le terrain qui interagissent
avec les lecteurs et les téléspectateurs, expliquent comment nous
travaillons, et c’est comme cela
que l’on aura plus de confiance
dans les médias. »
D’ailleurs, tous les médias ne
partagent pas cette campagne
anti-Trump. Ainsi, le prestigieux
Wall Street Journal a expliqué
ne pas vouloir participer à cette
campagne, jugeant notamment
que publier « les mêmes critiques
envers Trump au même moment
n’est probablement pas le
meilleur moyen d’élargir le lectorat au sein de la moitié droite de
l’électorat ». Le journal juge également que cette « stratégie semble
plus adaptée à la politique qu’au
journalisme ».
« Ennemis du peuple »
Début août, le patron du New York
Times, Arthur Gregg Sulzberger,
avait révélé avoir mis en garde le
président américain sur ses attaques répétées contre la presse lors
d’une rencontre à la Maison Blanche. Elle était censée rester confi-
dentielle, mais M. Trump l’avait
révélée dans un Tweet, ce qui a
conduit M. Sulzberger à publier
un communiqué : « Mon objectif
principal en acceptant cette rencontre était de soulever mes inquiétudes au sujet de la rhétorique
antipresse extrêmement troublante du président. »
« J’ai dit franchement au président que je pensais que son discours n’était pas seulement facteur
de division mais qu’il était de plus
en plus dangereux », a-t-il ajouté,
soulignant : « Je lui ai dit que bien
que l’expression “fake news” soit
fausse et nuisible, j’étais beaucoup
plus préoccupé par sa façon de caractériser les journalistes comme
des “ennemis du peuple”. »
Répondant toujours par Tweet
interposés, M. Trump a affirmé
que c’étaient les médias qui
« mett[aient] des vies en danger,
et pas seulement celles de journalistes (…) en révélant des délibérations internes de l’administration ». Interrogée peu après à ce
sujet, la fille de Donald Trump,
Ivanka, s’est démarquée de son
père en expliquant qu’elle ne
voyait pas la presse comme une
ennemie. Mais, là encore,
M. Trump a voulu avoir le dernier
mot, toujours en utilisant son
média favori, Twitter : « Ils ont demandé à ma fille Ivanka si les médias étaient ou non l’ennemi du
peuple. Elle a répondu correctement non. Ce sont les FAKE NEWS,
qui représentent un grand pourcentage des médias, qui sont les
ennemis du peuple ! » p
fr. bo.
économie & entreprise | 11
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Quand un brexiter milliardaire
part se réfugier... à Monaco
La censure chinoise pèse
sur les performances
boursières de Tencent
Jim Ratcliffe, l’homme le plus riche du Royaume-Uni, avait déjà
déménagé le siège de son entreprise en Suisse pour des raisons fiscales
Le géant du Web a dû retirer un jeu vidéo
à succès de sa plate-forme WeGame
shanghaï - correspondance
londres - correspondance
G
rande silhouette dégingandée, sourire
chaleureux et comportement de cowboy… Jim Ratcliffe, l’homme le
plus riche du Royaume-Uni, partisan du Brexit, est un fervent soutien de la déréglementation et des
impôts les plus bas. Il vient de mener ce point de vue à sa conclusion logique, en s’installant à Monaco, où il n’y a pas d’impôt sur le
revenu pour les étrangers. L’information, d’abord révélée par le
Daily Telegraph, a été confirmée
au Monde par une source proche
de l’homme d’affaires.
A la tête d’une fortune estimée à
21 milliards de livres (23,5 milliards d’euros), selon le classement annuel du Sunday Times,
Jim Ratcliffe, qui s’est enrichi
grâce à la pétrochimie avec son
entreprise Ineos, semble confirmer une tendance de fond chez
les riches partisans du Brexit :
préparer ses arrières, au cas où.
Jacob Rees-Mogg, chef de file des
députés brexiters, a fait de même :
la société de gestion qu’il a fondée,
Somerset Capital Management, a
lancé deux fonds d’investissement en Irlande. En 2017, John
Redwood, autre député eurosceptique de longue date, et par
ailleurs chef stratégiste de la société de gestion Charles Stanley, a
conseillé à ses clients d’investir
leur argent hors du Royaume-Uni.
Jim Ratcliffe n’y voit sans doute
pas de contradiction. L’homme a
toujours bataillé contre les impôts, et sa vision du Brexit n’est
pas celle d’un retranchement,
mais au contraire d’une plus
grande « liberté législative et bureaucratique », explique-t-il dans
sa récente autobiographie (The Alchemists, the Ineos Story, [Les Alchimistes, l’histoire d’Ineos] de Jim
Ratcliffe et Ursula Heath, éditions
Biteback Publishing, non traduit).
En 2008, alors que son empire
pétrochimique était en sérieuses
difficultés, croulant sous les dettes, il n’avait pas hésité à menacer
le premier ministre d’alors, Gordon Brown, de déménager son
entreprise en Suisse si ce dernier
ne lui accordait pas un moratoire
de six mois sur sa TVA. Mais le
gouvernement britannique était
lui-même aux abois financièrement à cette époque, et Ineos,
alors presque inconnu du grand
public, avait essuyé un refus sans
appel. Furieux, Jim Ratcliffe avait
mis son projet à exécution, déplaçant le siège à Rolle, entre Genève
et Lausanne.
Une affaire qu’il préférerait que
tout le monde oublie ? Pas du
21 MILLIARDS
Telle est en livres, soit 23,5 milliards d’euros, la fortune estimée de
Jim Ratcliffe, selon le classement annuel du Sunday Times. L’industriel britannique s’est enrichi grâce à la pétrochimie avec son entreprise Ineos. Il possède 73 usines dans le monde, dont des raffineries.
tout. Dans son livre, Jim Ratcliffe y
consacre de longues pages et publie même une photo de lui devant ses bureaux helvétiques.
Depuis 2016, à la suite de la
baisse de l’impôt sur les sociétés
réalisée par le gouvernement de
David Cameron, le milliardaire a
rapatrié son siège à Londres. Mais
pour son argent personnel, lui qui
vit de toute façon dans un avion,
entre ses usines dispersées entre
l’Europe, les Etats-Unis et l’Asie,
l’appât du gain a été plus fort.
Un seul credo : le business
Enfant de Manchester, premier
de sa famille à aller à l’université,
le self-made man n’est pas particulièrement impliqué en politique. S’il soutient le Brexit, il n’en a
pas financé la campagne électorale. Il ne fait pas partie non plus
des extrémistes qui pensent que
le Royaume-Uni peut claquer la
porte de l’Union européenne et
tout laisser derrière lui sans accord. Il pense simplement qu’un
compromis sera trouvé entre Londres et Bruxelles parce qu’il en va
de l’intérêt de tous et que les cassandres ont tort.
Son seul credo est celui du business. L’homme est un industriel,
qui a fait toute sa carrière dans la
chimie. Son monde est celui des
cheminées, des hydrocarbures et
de la concurrence. A la fin des années 1990, il a saisi une occasion
unique : les grandes compagnies
pétrolières vendaient leurs usines pétrochimiques, qu’elles ne
jugeaient pas assez rentables. A
coups d’emprunts, Jim Ratcliffe a
pu les racheter et monter un empire. Aujourd’hui, il possède
soixante-treize usines à travers le
monde, dont d’énormes raffineries en Ecosse et à Marseille. Il se
lance depuis peu dans l’exploitation d’hydrocarbures et rêve
d’être un des pionniers du gaz de
schiste au Royaume-Uni. Il a aussi
mis au point des bateaux pour
transporter le gaz de schiste américain jusqu’à ses usines européennes, afin de bénéficier d’une
matière première moins chère.
Les syndicalistes de la raffinerie
de Grangemouth, en Ecosse,
tremblent encore de sa dureté en
négociations. Face à leurs grèves,
Jim Ratcliffe a menacé de fermer
le site ; les grévistes ont été obligés de reculer et d’accepter toutes
les conditions de leur patron. En
échange, réplique le milliardaire,
ce site dont plus personne ne voulait a été relancé. « J’entends dire
que je suis sans pitié quand j’envisage de fermer une unité qui perd
de l’argent, expliquait-il au Monde
en 2013, juste après le bras de fer
avec les syndicats. Mais il n’y a
qu’en Europe qu’on a une telle attitude. Aux Etats-Unis ou en Chine,
personne ne pense comme ça. »
L’homme d’affaires, à l’esprit ultra-compétitif, est aussi un passionné de sport. Il participe à de
longues courses à pied dans le désert, adore les virées en Afrique et
finance un bateau de l’America’s
Cup pour la course de 2019… Le
Brexit du libre-marché et de la
concurrence, appelant à plus de
dérégulation, était fait pour le séduire, d’autant qu’il peste régulièrement contre le coût trop élevé
de l’énergie à travers l’Europe. Son
départ à Monaco relève de la
même logique. Et tant pis pour les
électeurs qui ont choisi le Brexit
parce qu’ils voulaient fermer les
frontières, limiter l’immigration
et mieux protéger leur région de
la mondialisation. p
éric albert
La croissance portugaise ne faiblit pas
Le PIB du Portugal a progressé de 0,5 % au deuxième trimestre, après + 0,4 % au premier
L
e sourire de sa mère à la
descente de l’avion : pour
Joao Goncalves, il n’y a pas
de meilleur symbole de la reprise.
En juillet, il a offert un billet pour
le Brésil à ses parents. « Dix ans
qu’ils n’avaient pas pris de vacances, confie le trentenaire. Ils économisaient pour nous aider, ma
sœur et moi. »
Après son master de marketing,
en 2014, il fut contraint de retourner vivre chez eux, dans la banlieue de Lisbonne, faute de trouver un emploi. Jusqu’à ce qu’il décroche, en 2017, un CDI de responsable commercial dans une
agence de voyages. « Nos ventes
explosent grâce au boom du tourisme : désormais, j’ai les moyens
de payer mon propre loyer, explique-t-il. Et de chouchouter un peu
mes parents, pour les remercier. »
L’économie portugaise va
mieux. Au deuxième trimestre,
son produit intérieur brut (PIB) a
augmenté de 0,5 %, après 0,4 %
sur les trois premiers mois de
l’année, selon les chiffres officiels
publiés mardi 14 août. C’est plus
que la progression enregistrée
dans la zone euro (0,4 %) et en
France (0,2 %). Selon les indicateurs, la demande intérieure a tiré
l’activité, portée par l’amélioration sur le front de l’emploi. En
juin, le taux de chômage s’établissait à 6,7 % de la population active,
selon Eurostat, inférieur à la
moyenne de l’union monétaire
(8,3 %). Et loin du pic de 17 % atteint en 2013.
Cette année, la croissance devrait s’établir autour de 2,3 %, selon
la Commission européenne, après
avoir culminé à 2,7 % en 2017, un
record depuis dix-sept ans. Dans le
même temps, le déficit public est
tombé à 0,9 % seulement du PIB,
après s’être creusé jusqu’à 11,2 % au
plus fort de la récession. Une performance étonnante – certains
parlent même de « miracle portugais » –, au regard des abysses où le
pays sombra en 2011. « En pleine
déroute économique, il fut contraint d’appliquer une douloureuse
cure d’austérité en échange d’un
prêt de 78 milliards d’euros de la
“troïka” [Fonds monétaire international, Banque centrale et Commission européennes] », rappelle
Jésus Castillo, économiste spécialiste du pays chez Natixis.
Incroyable essor du tourisme
En 2015, un an après la sortie du
plan d’aide, le pays porta le socialiste Antonio Costa au pouvoir. A
la tête d’une alliance avec le Parti
communiste, le Bloc de gauche et
les écologistes, il revalorisa le salaire minimum (aujourd’hui à
580 euros) et regonfla le filet
d’aide sociale pour les plus démunis. Mais il poursuivit également
l’assainissement des finances publiques, notamment en relevant
certaines taxes.
Mettre un terme à la rigueur et
restaurer la croissance, tout en
restant dans les clous de Bruxelles : en Europe, la « méthode »
Costa a dérouté les droites conser-
vatrices et inspiré les sociaux-démocrates, déboussolés par la
montée des populismes. Certains
économistes s’interrogent néanmoins sur la solidité de cette reprise. La bonne santé du Portugal,
économie petite et ouverte, ne
tient-elle pas avant tout au rebond européen et à l’incroyable
essor du tourisme ? Passé l’effet
dopant du relâchement de l’austérité, à quel niveau retombera
l’activité ? « Robuste à court terme,
la croissance potentielle reste relativement faible sur le long terme »,
soulignent les analystes de
l’agence de notation DBRS, estimant celle-ci entre 1,4 % et 1,9 %.
Car la reprise portugaise a un revers : le taux de chômage de longue durée (50 % des demandeurs
d’emploi) reste élevé, comme celui des jeunes (19,6 %), en dépit de
l’émigration massive durant la
crise. « Et le marché du travail est
dual, avec 22 % de CDD, l’un des
Le taux
de chômage
de longue
durée (50 %
des demandeurs
d’emploi) reste
élevé, comme
celui des
jeunes (19,6 %)
plus hauts niveaux d’Europe »,
note M. Castillo. Certains employeurs abusent également des
recibos verdes (« reçus verts »),
ces contrats à l’origine conçus
pour les indépendants et n’offrant aucun droit – ni congés ni
indemnités chômage ou maladie – aux salariés.
En outre, le secteur bancaire, violemment secoué pendant la crise,
demeure fragile. Il est toujours encombré par un niveau élevé de
créances douteuses : elles pesaient
13,3 % du total des prêts fin 2017,
contre 4,9 % dans l’ensemble de la
zone euro. Enfin, le haut niveau de
la dette publique (126 % du PIB l’an
dernier) inquiète, alors que le relèvement des taux d’emprunt se
profile en Europe. L’économie
portugaise sera-t-elle suffisamment solide pour le supporter ?
Dans une tribune publiée en
juin sur le site VoxEU.org, consacré à la recherche économique, le
ministre des finances (et président de l’Eurogroupe) Mario Centeno rappelle que son pays s’est
transformé en profondeur depuis
vingt ans : le niveau d’éducation a
augmenté, l’administration s’est
modernisée et le tissu industriel
s’est renforcé, si bien que les exportations pèsent désormais 43 %
du PIB, contre 16 % en 2015. Oui,
souligne-t-il, ces deux décennies
d’efforts ont payé. Reste à voir si
son gouvernement en récoltera à
nouveau les fruits lors des législatives de 2019… p
marie charrel
N
ouveau coup dur pour
Tencent : le géant chinois du Web, en difficulté depuis le début de l’année, a
encore perdu 3,9 % en Bourse,
mercredi 15 août, quelques heures
avant l’annonce de ses résultats
trimestriels.
Depuis quatre jours, le titre a
chuté de 10 %, soit 45 milliards de
dollars (39,6 milliards d’euros) de
valeur en moins à la Bourse de
Hongkong, à la suite de la censure
d’un des jeux vidéo les plus populaires de l’année.
Lundi, moins d’une semaine
après sa sortie en Chine sur sa plate-forme Wegame, le 8 août, Tencent a dû annoncer le retrait de
Monster Hunter : World. Le groupe
a expliqué dans un communiqué
que le régulateur avait reçu « de
nombreuses plaintes » au sujet de
ce jeu de rôle du studio japonais
Capcom, considéré comme violent. Il s’est vendu à 8 millions
d’exemplaires depuis cinq mois
dans le monde.
Contexte économique difficile
Depuis le début de l’année, le
géant chinois des médias, des réseaux sociaux (Wechat et QQ) et
des jeux vidéo, a perdu 150 milliards de dollars de valeur en
Bourse, en grande partie à cause
de l’apathie du marché des jeux
vidéo en Chine. Tencent peut en
vouloir à l’administration d’Etat
pour la radio et la télévision : elle
n’a plus octroyé une seule licence
pour un jeu vidéo depuis le
28 mars.
Au premier trimestre, la section
jeu vidéo de Tencent n’a fait état
que d’une hausse de 5 % de son
chiffre d’affaires, sa pire performance après plus de dix ans de
progression à deux chiffres chaque trimestre.
Pour Tencent, numéro un mondial du jeu vidéo, c’est un coup
dur dans un contexte déjà difficile. Alors que l’économie chinoise ralentit, les tensions commerciales avec les Etats-Unis pèsent sur l’état d’esprit des investisseurs. Tencent souffre aussi d’un
reflux, après une année 2017 exceptionnelle qui avait vu sa capitalisation boursière multipliée
par 2,5, pour dépasser 500 milliards de dollars en fin d’année.
Depuis plus d’un an, la Chine du
président Xi Jinping a resserré le
contrôle du Web, ciblant nombre
de sites et plates-formes pour des
contenus « vulgaires » ou pas assez patriotiques. En avril, Tencent
avait déjà été averti, avec plusieurs autres entreprises de médias, qui avaient dû suspendre
leurs plates-formes de partage de
contenu en ligne.
Bytedance, une start-up derrière l’agrégateur d’informations
Jinri Toutiao, avait été obligée de
fermer définitivement une plateforme de partage de courtes vidéos, Neihan Duanzi, accusée par
le régulateur de s’être spécialisée
dans les contenus vulgaires. Le
patron de Toutiao, Zhang Yiming,
avait promis de faire passer ses effectifs destinés à la surveillance
des contenus de 6 000 à 10 000
personnes.
A la fin du mois de juillet, les
autorités ont ordonné la fermeture de sept sites de streaming, et
suspendu pour un mois huit
autres. Le 2 août, une autre plateforme de streaming, Douyu, soutenue par Tencent, a même annoncé des « cours d’éducation patriotique » pour toutes ses vedettes du live streaming. p
simon leplâtre
140 %
C’est le nouveau niveau des droits de douane imposés sur les boissons
alcoolisées américaines importées en Turquie, en réponse aux mesures
déjà prises par Washington. Un décret signé par le président Recep
Tayyip Erdogan et publié, mercredi 15 août, au journal officiel turc
relève aussi les droits à 120 % sur les véhicules de tourisme et à 60 %
sur les feuilles de tabac. Des hausses sont prévues pour d’autres
produits tels que les cosmétiques, le riz et le charbon. Le contentieux
entre Ankara et Washington a accentué la chute de la livre turque et
conduit la banque centrale à annoncer un plan de soutien.
BA N Q U ES
Amende de 5 milliards
de dollars confirmée
contre RBS aux Etats-Unis
Le département de la justice
américain a confirmé, mardi
14 août, la conclusion d’un accord avec la banque britannique RBS (Royal Bank of Scotland) au sujet d’une amende
de 4,9 milliards de dollars
(4,3 milliards d’euros) pour régler un litige lié à la crise des
subprimes. RBS était accusée
d’avoir vendu, entre 2005 et
2008, à des investisseurs des
titres financiers adossés à des
crédits immobiliers accordés
en masse dans les années
2000 à des ménages fragiles.
RBS a déjà dû payer 6,6 milliards de dollars. – (AFP.)
IN TERN ET
Tinder : les fondateurs
et des salariés attaquent
en justice le propriétaire
Les cofondateurs et des manageurs de Tinder ont attaqué en justice, mardi 14 août,
les actuels propriétaires de
l’application de rencontres,
qu’ils accusent d’avoir « manipulé » les informations fi-
nancières pour les priver de
milliards de dollars. Le PDG
par intérim, Greg Blatt, est
également accusé de harcèlement sexuel à l’encontre de
la directrice de la communication et du marketing, Rosette Pambakian, partie prenante de la plainte. – (AFP.)
IN FO RMATIQ U E
Une nouvelle faille
découverte dans
des puces Intel
Des chercheurs ont découvert une nouvelle faille de sécurité dans des puces d’Intel
pouvant conduire des hackeurs à des informations censées être contenues dans des
coffres-forts virtuels sécurisés, a averti mardi 14 août le
géant américain. Des mises à
jour des logiciels sont disponibles et personne ne semble
avoir profité de cette faille,
appelée « Foreshadow » (« présage »), a précisé Intel. En janvier, deux failles majeures –
« Spectre » et « Meltdown » –
avaient montré que presque
tous les microprocesseurs
étaient potentiellement
vulnérables. – (AFP.)
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culture | 13
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
« Des hommes jouent au billard » (2010), par Oksana Yushko. OKSANA YUSHKO/ÉDITIONS FILIGRANES
Coup de flash sur les profondeurs de Grozny
Trois jeunes photographes russes exposent à Arles leur remarquable travail sur la capitale tchétchène
PHOTOGRAPHIE
S
Arles - envoyée spéciale
ur des cartes postales
ensoleillées, au bord de la
rivière Sounja, quelques
promeneurs longent d’élégants bâtiments. Cette première
vision de la capitale de la Tchétchénie au temps de l’époque soviétique, qui ouvre l’exposition
« Grozny, neuf villes » aux Rencontres d’Arles, au premier étage du
Monoprix, semble irréelle. Quelques pas plus loin, des photos de
ruines épouvantables les remplacent, rappelant que pour l’ONU,
en 2003, Grozny était « la ville la
plus détruite du monde ». Satsita
Israilova, la bibliothécaire de
Grozny, qui pendant les deux
guerres de Tchétchénie (19941996 et 1999-2000) s’est employée
à sauver autant les livres que les
gens, a collectionné ces images,
prêtées pour l’exposition. Ellemême a pris des photos, en particulier des arbres abîmés par les
bombes, parce que « ces plantes
étaient à l’image de [s]on âme ».
Aujourd’hui, le centre de la ville
a encore une fois complètement
changé : rasé, il a été reconstruit
avec des buildings arrogants. Mais
le poids du conflit, pourtant officiellement terminé, pèse toujours
sur les habitants. Et sur la Russie
entière : c’est parce que la Tchétchénie est aujourd’hui, selon elles, « le point le plus douloureux sur
la carte » que trois jeunes photographes russes, Oksana Yushko,
Maria Morina et Olga Kravets ont
passé près de neuf ans à enquêter,
récolter des documents et photographier les lieux. « La guerre de
Tchétchénie a marqué toute une
génération, explique Olga Kravets,
parfaitement francophone, à travers les jeunes qui ont été soldats
là-bas pendant leur service militaire obligatoire. C’est comme un
cancer dont on ne parle pas. »
Convaincues qu’« il y avait autre
chose là-bas que ce qu’en montre
la télévision russe », les trois jeunes femmes ont mené un travail
de long terme qui a d’abord pris la
forme d’un webdocumentaire
primé au festival de Bayeux en
2014. Le prix de la maquette de livres, remporté aux Rencontres
d’Arles en 2017, a enfin permis à
un ouvrage de voir le jour aux éditions Filigranes.
On oublie vite la traduction parfois approximative devant les
photos poignantes, le travail documentaire poussé. Et l’approche
originale : inspirées par le roman
Theophilus North, de l’Américain
Thornton Wilder (1973, traduit en
français sous le titre de Mr. North),
les trois auteures ont choisi de découper leur travail en neuf chapitres : la cité des hommes, la cité
des serviteurs, la cité de la
guerre… Un pour chacune des
« neuf villes » qui se cachent sous
Les images
les plus sombres
sont à la fin de
l’exposition, qui
dévoile une ville
toujours minée
par la violence
la vitrine officielle qu’est devenue
la capitale tchétchène depuis sa
reprise en main par le président
Ramzan Kadyrov. A chaque strate,
la plongée est plus profonde dans
une terre d’arbitraire, où la religion, les traditions et la politique
semblent s’être unies pour fermer l’horizon des habitants.
« C’est un peu comme passer par
les cercles de l’enfer de Dante »,
sourit Olga Kravets. L’effet est
d’autant plus saisissant qu’à chaque fois ce sont les Tchétchènes
eux-mêmes qui racontent leur
vie, avec leurs mots.
« Ces trois regards
nous ont permis
une approche plus
cinématographique.
En fait, on a travaillé
comme une équipe
de tournage »
Le poids de la tradition
Dans le chapitre « la cité des hommes », les Tchétchènes de sexe
masculin, croisés la nuit dans la
rue ou dans les bars, ressemblent à
des gros durs obsédés par la frime,
les courses de voitures et le maniement des armes. Mais le témoignage de l’un d’entre eux jette une
autre lumière sur leur destin. La
guerre a privé toute sa génération
d’éducation et l’a laissée traumatisée. « A l’âge de 17 ans, j’ai dû ramasser des petits bouts de chair humaine, dit-il. (…) De quelle enfance
peut-on parler après ça ? » Le poids
de la tradition pèse sur les aînés,
responsables de toute la famille.
Les cadets ont le devoir d’habiter
toute leur vie chez leurs parents. Et
tous les hommes, pour être « respectés », se privent de marque de
tendresse envers leurs enfants.
Les femmes tchétchènes, qui
ont accepté de parler aux photographes uniquement parce qu’elles sont de leur sexe, ont un sort
pire. Soumises à leur frère, leur
père, leur mari, entièrement dé-
vouées à leur famille, elles n’ont ni
amies au-delà du temps de leurs
études, ni même de vie sociale de
couple. La moindre atteinte à
« l’honneur » par une fille se règle
au sein même de sa famille, discrètement – un « accident » est
vite arrivé… Oksana Yushko, Maria Morina et Olga Kravets ont
passé du temps à photographier
les fêtes de mariage : parce que
c’est le seul horizon des femmes
tchétchènes. Mais aussi le seul
moment où les deux sexes se croisent et échangent à distance :
dans la lezginka, danse photographiée de façon quasi cinématographique, chaque geste est codé.
Les images que les trois Russes livrent de Grozny dans « la cité des
serviteurs » montrent une capitale couverte de portraits du président Kadyrov, rallié à Vladimir
Poutine. Effaçant d’un coup de baguette magique sa lutte armée
passée contre les Russes, le dirigeant a réécrit l’histoire et changé
les fêtes nationales. Son régime
autoritaire emprunte au régime
OLGA KRAVETS
photographe
soviétique avec son décorum, son
culte de la personnalité mais aussi
sa répression féroce – de peur
d’avoir des ennuis, chaque habitant ponctue ses critiques de « si
Kadyrov savait, il ferait quelque
chose… » Les actes de contrition
publique, qui rappellent les procès
staliniens, se passent désormais
sur YouTube. Le président s’inspire aussi d’un idéal islamique fantasmé, qu’il mélange aux traditions tchétchènes conservatrices –
l’alcool est interdit, et les divorcés
sont forcés de se « réconcilier ».
Les images les plus sombres
sont à la fin de l’exposition, dans
la partie « la cité de la guerre », qui
dévoile une ville toujours minée
par la violence. Celle des guerres
passées, désormais devenues
taboues, avec l’arrêt de toute recherche officielle sur le nombre
de disparus et de morts. Celle du
régime contre tous les « traîtres »,
de façon brutale et souvent aveugle : sont tour à tour visés les consommateurs d’alcool ou de
drogue, les femmes qui ne portent pas le foulard, les sympathisants de l’Etat islamique en Syrie,
les homosexuels, ou tout opposant au régime, réel ou supposé.
Les trois photographes sont allées au-delà de la Tchétchénie, en
Biélorussie et en Pologne, sur la
piste des centaines de Tchétchènes qui tentent chaque jour de
fuir vers l’Europe. La plupart se
font refouler par les gardes frontaliers polonais qui refusent d’enregistrer leur demande d’asile, au
mépris des lois de l’Union européenne, et demeurent sur place,
tentant désespérément chaque
jour leur chance.
Les trois auteures ont, dès le départ, eu une posture originale
– elles signent collectivement les
images. « Cette démarche nous a
semblé naturelle. On a voulu que
ce soit l’histoire qui parle, pas l’ego
d’un photographe. Et ces trois regards nous ont permis une approche plus cinématographique ; en
fait, on a travaillé comme une
équipe de tournage. » Leur trio les
a aussi rendues plus fortes face
aux difficultés et aux risques inhérents à un sujet aussi sensible.
« Nous avons eu des problèmes,
note Olga Kravets, mais c’était
plus facile pour nous, qui étions
trois jeunes femmes pas connues,
de passer inaperçues dans cette
société très masculine, que pour
des reporters très identifiés. » Les
trois photographes, qui ont depuis pris des voies différentes, savaient depuis le début que leur
portrait sombre n’avait aucune
chance d’être montré en Tchétchénie ni en Russie. « Mais on se
dit que face à l’histoire réécrite par
Kadyrov, ce témoignage restera,
quelque part. » p
claire guillot
« Grozny, neuf villes »,
par Olga Kravets, Maria Morina
et Oksana Yushko. Commissaire :
Anna Shpakova. Jusqu’au
23 septembre, au premier étage
du Monoprix, place Lamartine,
Arles (Bouches-du-Rhône). Tous
les jours, de 10 heures à 19 h 30,
10 euros ou forfait.
Grozny.chewbah.at/fr
Grozny, neuf villes,
éd. Filigranes/Rencontres d’Arles/
Fondation Luma/Dewi Lewis,
336 p., 35 euros.
14 | télévision
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
« Pepys Road » ou l’anatomie d’une artère
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
A travers le prisme des habitants d’une rue du sud de Londres, cette minisérie décrit les évolutions de la société
ARTE
JEUDI 16 – 20 H 55
SÉRIE
C
apital, diffusée à la fin
de l’automne 2015 par
BBC 1, au Royaume-Uni,
l’avait été par Arte en
avril 2017, sous le titre Main basse
sur Pepys Road. La chaîne francoallemande la propose à nouveau
au creux de sa saison d’été. Est-ce
une minisérie ou un long téléfilm en trois parties ? On balancera plutôt pour la seconde solution, d’autant que la chaîne franco-allemande a choisi de diffuser
les épisodes de près d’une heure
en une seule soirée, alors que la
chaîne britannique avait préféré
le rythme de trois rendez-vous
hebdomadaires.
Portrait de groupe aigre-doux
Main basse sur Pepys Road est-il
(ou est-elle) une série policière ? Si
l’on s’en tient aux cartes postales
(qui indiquent toutes : « Nous voulons ce que vous avez »), aux photos et aux films inquiétants que
reçoivent les habitants de cette
tranquille rue résidentielle du sud
de Londres, il pourrait bien s’agir
de cela. Mais, à ce compte-là, le téléspectateur pourrait être surpris,
voire déçu, par un dénouement
pour le moins inattendu.
Pourtant l’essentiel du propos
de Peter Bowker, qui a adapté pour
Joseph Kpobie et Toby Jones dans « Main basse sur Pepys Road ». KUDOS/HAL SHINNIE
la télévision le roman Capital
(Chers voisins), de John Lanchester,
est ailleurs : Main basse sur Pepys
Road fait le portrait choral des
habitants de ce quartier autrefois
très middle class et désormais soumis à l’inflation incontrôlable des
prix de l’immobilier londonien.
Y cohabitent la famille pakistanaise qui tient la petite épicerie
du coin ; un courtier de banque
enrichi par ses bonus puis ruiné
par les jeux d’écritures en yo-yo
de son entreprise et les méfaits
d’un assistant qui le trahit ; son
épouse, détestable et snob, qui
passe son temps à donner des
consignes de redécoration à un
ouvrier polonais ; une veuve en
fin de vie qui ne veut pas quitter,
malgré les pressions, la maison
qu’elle a toujours connue ; la per-
venche du quartier qui se voit
menacée d’expulsion dans son
Rwanda natal… Leurs existences
entremêlées ou simplement juxtaposées constituent un portrait
de groupe assez aigre-doux de
l’Angleterre d’aujourd’hui, dont
la paisible tradition multiculturelle est menacée par la radicalisation religieuse et les règles inflexibles de l’immigration…
On remarque, en tête d’affiche,
Toby Jones, vu dans la série
Wayward Pines et qui incarna, au
cinéma, un formidable Truman
Capote dans Infamous (2006), de
Douglas McGrath (la ressemblance de Jones avec l’écrivain est
frappante). Dans Main basse sur
Pepys Road, il compose un personnage subtilement inquiétant
dans sa banalité d’homme peu
sensible à ce qui l’entoure.
On note la présence d’autres
grands acteurs britanniques comme Lesley Sharp – qu’on avait vue
autrefois dans la minisérie Bob
& Rose (2001), diffusée deux ans
plus tard en France par Canal Jimmy – ou l’étonnante Gemma Jones, que Woody Allen avait choisie
pour incarner le principal second
rôle féminin de Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu
(2010). En ne « jouant » quasiment
pas – sinon en faisant passer dans
son regard la tristesse et la détresse d’une fin de vie désolée –, la
comédienne semble incarner à
elle seule ces petites gens cernés
par la « gentrification » des quartiers populaires au profit des « bobos » et des nouveaux riches. p
renaud machart
Main basse sur Pepys Road
(Capital), minisérie créée par
Peter Bowker. Avec Toby Jones,
Gemma Jones, Lesley Sharp
(GB, 2015, 3 × 58 min).
Un documentaire retrace la folle course à l’industrialisation de la pêche depuis l’après-guerre
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 190
PAR PHILIPPE DUPUIS
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II
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X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 189
HORIZONTALEMENT I. Impécunieuse. II. Marmitons. Oc. III. Pleut. Tu-
teur. IV. Râleries. SPA. V. Ede. On. Urnes. VI. Sr. Ongle. Ore. VII. Sens. Elle.
Am. VIII. Iseran. SDN. IX. Os. Elus. Aton. X. Neuvièmement.
VERTICALEMENT 1. Impression. 2. Maladresse. 3. Prêle. Ne. 4. Emue. Os-
rev (verso). 5. Citron. Ali. 6. Ut. Ingénue. 7. Note. Ll. Sm. 8. Inusuels.
9. Est. Edam. 10. ESNO. Nte (net). 11. Soupera. On. 12. Ecrasement.
I. Burlesque et grossière, elle vient du
théâtre italien. II. Engagée par un oui.
Aménagés pour recevoir les
manches. III. A beaucoup supporté
Don Quichotte pendant ses aventures. IV. Sorties de la caisse. Tendues
pour piéger les sardines. Sur la portée. V. La moitié de tout. Engendras.
Précède le doute. VI. Faisais disparaître les reliefs. Reine de légende,
plume italienne. VII. Derniers appels.
Logé dans la moufle. Assure le rapprochement. VIII. Introduit facto.
Tient le haut de l’affiche. Paresse sous
les tropiques. IX. Compositeur français suiveur de Manuel de Falla. Compositeur roumain installé en France.
X. Dispersion toute en finesse.
VERTICALEMENT
1. Force tranquille. 2. Approche sans
ménagement. 3. Possessif. Port de
l’Erythrée sur la mer Rouge. 4. Passasses sous silence. Dame du monde,
respectable mais impuissante.
5. Grande partie du monde. L’argon.
Bout de métal. 6. Adoucis et calmes.
7. Apportâtes un parfum d’étoiles.
8. Récitées à la neuvième heure du
jour. Plaisant à lire. 9. Impeccables
et sans bavures. Peu agréable en
bouche. 10. Lâché après coup. Lâché
dans l’effort. Ouvre des suppositions.
11. En deuil. Saint Benoît y établit
son premier monastère. 12. Approche plus ou moins précise.
gne des pêcheurs face à l’attribution de quotas. Un récit nourri par
les témoins de l’époque, dont Guy
Lengagne, secrétaire d’Etat
chargé de la mer entre 1983 et
1986, pendant le premier septennat de François Mitterrand.
Autre temps fort, le témoignage
de Claire Nouvian, fondatrice
en 2004 de l’association Bloom
pour la protection de l’océan et
des espèces marines, souligne
l’absence d’alliés politiques pour
les pêcheurs artisans et la prépondérance des lobbys industriels auprès des ministères, ac-
France 2
20.55 Secrets d’Histoire
Agatha Christie :
l’étrange reine du crime
Marie de Médicis ou
l’obsession du pouvoir
Magazine présenté par
Stéphane Bern.
France 3
20.55 Origines
Série. Avec Vanessa David
(Fr., 2016, S2, ép. 1 à 3/6).
0.15 Destins secrets d’étoiles
Documentaire d’Henry-Jean Servat
(Fr., 2015, 110 min).
Canal+
21.00 This is Us
Série. Avec Mandy Moore,
Justin Hartley, Milo Ventimiglia
(EU, 2017, S2, ép. 10 à 12/18).
23.05 Better Things
Série. Avec Pamela Adlon
(EU, 2016, S1, ép. 7 et 8/10).
cusés de financer le développement de nouvelles techniques
pour mieux traquer le poisson
restant. Selon elle, le meilleur espoir de protéger le métier de pêcheur et de sauvegarder le poisson réside dans ces pêcheurs artisans : « Ce sont eux qui correspondent à l’aspiration des Français
d’avoir du circuit court. » p
marion delpech
Vents contraires, une histoire
de la pêche française, de Chloé
Henry-Biabaud et Sibylle
d’Orgeval (France, 2017, 55 min).
Arte
20.55 Main basse sur Pepys Road
Série. Avec Toby Jones, Rachael
Stirling (GB, 2015, S1, ép. 1 à 3/3).
23.55 Jésus et l’islam
Documentaire de Jérôme Prieur
et Gérard Mordillat
(Fr., 2015, 6 et 7/7, 105 min).
M6
21.00 Pékin Express :
la course infernale
Jeu présenté par
Stéphane Rotenberg.
23.10 Pékin Express : itinéraire bis
Divertissement présenté par
Stéphane Rotenberg.
0123 est édité par la Société éditrice
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Moyen
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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5
3 7 Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
5
6
4
1 seule fois par ligne,
par colonne et par
2 1 7
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
8
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
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Courrier des lecteurs
blog : http://mediateur.blog.lemonde.fr/ ;
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Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60
La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
HORS-SÉRIE
Absence d’alliés politiques
Au travers d’entretiens intimes et
d’anecdotes que se remémorent
de vieux loups de mer, Chloé
Henry-Biabaud et Sibylle d’Orgeval retracent la folle course à l’industrialisation de la pêche pendant l’après-guerre. Les images
d’archives, puissantes, offrent un
regard cru sur ce métier d’aventurier, noyé « sous une concurrence
internationale de plus en plus féroce ». Concises et passionnantes,
ces rencontres dévoilent l’épuisement d’un filon exploité jusqu’à
l’usure, « la technologie affranchissant petit à petit la pêche de
son activité de cueillette ». Dans les
années 1980, la surproduction de
bateaux, le surendettement, la
surpêche et le premier choc pétrolier entraîneront une crise majeure du secteur.
Pour mieux cerner ces transformations, il faut remonter aux
mouvements de protestation nés
dans les ports et entendre la gro-
& CIVILISATIONS
A
u lendemain de la seconde guerre mondiale,
les pêcheurs rentrés du
front retrouvent leur flotte de navires abîmée et les ports détruits.
Dans le golfe de Gascogne, les
poissons grouillent, seuls bénéficiaires de quelques années de
trêve. Un demi-siècle plus tard,
cette denrée se raréfie et la profession de pêcheur est menacée.
Un dilemme complexe auquel
marins, écologistes, scientifiques
et politiques se confrontent, et
que seule l’histoire peut aider à
comprendre.
TF1
21.00 La Dream Team
Comédie de Thomas Sorriaux.
Avec Medi Sadoun, Barbara Cabrita,
Gérard Depardieu (Fr., 2016, 110 min).
22.50 Les Experts
Série. Avec Ted Danson, Elisabeth
Shue (EU, 2014, S15, ép. 3 et 4/18 ;
S14, ép. 9/22).
France 5
20.55 Des trains pas
comme les autres
Irlande / Cuba
Documentaires de William Japhet
et Stéphane Carrel
(Fr., 2018 et 2011, 105 min).
22.40 C dans l’air
Magazine animé par Axel de Tarlé.
L’épuisement d’un filon, la métamorphose d’une filière
LCP
JEUDI 16 - 22 HEURES
DOCUMENTAIRE
J EU DI 16 AOÛ T
S
& C I V I L I S AT I O N
L’ÈRE
DES EXPLORATIONS
MB
DE CHRISTOPHE COLOK
AU CAPITAINE COO
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
UN HORS-SÉRIE
DE 148 PAGES - 9,90 €
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
Tirage du Monde daté mercredi 15 août : 190 572 exemplaires
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
carnet | 15
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Claude Courtot
/H &DUQHW
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
Ecrivain
1DLVVDQFHV EDSWrPHV PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV DQQLYHUVDLUHV
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
SRUWHVRXYHUWHV VLJQDWXUHV
En 1991.
ANDERSEN ULF/GAMMA
6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Montargis.
née RABOTTEAU,
dite « Brivette »,
survenu le 8 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans.
Brivette a travaillé avec passion à la
clinique de La Borde, aux côtés du docteur
Jean Oury, durant de longues années.
Intérêt pour le surréalisme
La lecture de Benjamin Péret
(1899-1959) va affiner et consolider sa vocation littéraire. A
l’auteur du Déshonneur des poètes, il consacre un essai en 1965
(Introduction à la lecture de Benjamin Péret, Le Terrain vague).
Toujours fidèle à lui-même et à
ses premiers choix, il présidera,
dans les décennies suivantes (de
1996 à 2008), l’Association des
amis de Benjamin Péret. Puis ce
sont les événements de Mai 68 et
ceux de Prague qui sollicitent
sa pensée et son engagement.
Il s’intéresse alors à René Crevel
(1900-1935), à qui il consacre un
volume de la collection « Poètes
d’aujourd’hui » (Seghers) en 1969.
Mais les intérêts et goûts littéraires de Courtot ne se limitent pas
au surréalisme. Deux auteurs le
patrick kéchichian
survenu le 1er août 2018.
www.secfrance.fr
Pau.
La famille de
M. Pierre LOUBET,
inspecteur des finances,
officier de la Légion d’honneur,
ancien maire de Vic-Fezensac,
Samih Tabbara,
son époux,
Sa famille,
Ses amis,
La Maison Chanel,
Janine BUCHANAN,
sollicitent par leur indépendance
d’esprit : Victor Segalen (un essai
chez Henri Veyrier en 1984) et
Paul Léautaud (Artefact, 1986).
En 1971, Claude Courtot rassemble douze courts textes personnels dans un volume, Carrefour
des errances (Eric Losfeld). « Il faut
faire vite, écrit-il. La possibilité de
renouer avec notre nature, avec le
désir qui nous est essentiel, nous
est arrachée nuit après nuit.
Prends garde : les rabatteurs de
l’amour et de la poésie commencent à nous encercler… » Suit un silence d’une dizaine d’années.
Courtot enseigne les lettres à Paris, notamment au lycée Jansonde-Sailly. Il est également invité à
faire de nombreuses conférences
à l’étranger sur le surréalisme.
Loin d’avoir épuisé le sujet, il publiera en 2012 (à L’Harmattan)
quatre volumes d’une très personnelle Chronique d’une aventure surréaliste qui, souligne-t-il,
« n’obéit qu’au temps de la poésie ».
En 1980, il travaille avec Milan
Kundera, qui lui en sera très reconnaissant, à la révision de la première traduction (datant de 1968)
de La Plaisanterie. Cette version
définitive paraîtra chez Gallimard
en 1985. Parmi les autres livres de
Claude Courtot, citons Une épopée
sournoise (José Corti, 1987), dans
lequel on trouve cet aveu : « Androgyne mutilé, je cherche désespérément dans les mots ma moitié perdue. » Puis vient un roman, L’Obélisque élégiaque (François Bourin,
1991), qui met en scène un professeur de latin en quête d’un poète
antique disparu des mémoires, et
surtout de lui-même. En 2000,
avec Les Ménines (Le Cherche
Midi), ouvrage composé de portraits, de récits de voyages, de critiques, de morceaux de journaux
intimes et de coups de gueule, il
s’attache, mais à sa manière, à une
autofiction. « Je suis l’unique
thème de tout ce que j’écris. » Et
aussi, à ce but : « Fixer sur le papier
sensible l’image fugitive des chimères et des fantômes qui me hantent. » Affirmations qui valent
sans doute pour l’ensemble de
l’œuvre de Claude Courtot… p
professeur émérite
de l’université de Picardie Jules-Verne,
président honoraire du Centre français
de la Société européenne de culture,
ont la tristesse de faire part du décès de
On nous prie d’annoncer le décès de
M
M. Dominique LEROY,
a la douleur d’annoncer son décès,
survenu le 9 août 2018, à Pau,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
survenu le 9 août 2018, à Amilly.
6 JANVIER 1939 Naissance
à Paris
1964 Rencontre avec
André Breton
1971 « Carrefour
des errances »
1987 « Une épopée
sournoise »
2000 « Les Ménines »
2012 « Chronique
d’une aventure surréaliste »
5 AOÛT 2018 Mort à SaintDenis (Seine-Saint-Denis)
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
Nancy Berthier,
sa compagne,
Léa-Armance, Louis,
ses enfants,
Patrice AULANIER,
a vie ne tient qu’au
fil poétique. » Placée en tête de l’annonce de sa mort
publiée dans le carnet du Monde
du samedi 11 août, au lendemain
de son enterrement au cimetière
du Père-Lachaise, cette phrase de
Claude Courtot traduit ce qui fut
plus qu’une ambition : une vocation, une aspiration profonde,
une inspiration enfin. Né le 6 janvier 1939 à Paris, mort le 5 août à
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
des suites d’un cancer, Claude
Courtot appartient à la dernière
génération des écrivains qui se réclamèrent du surréalisme. Son
parcours démontre que cette fidélité n’était pas une simple référence à un passé révolu devenu
objet d’étude.
C’est après son agrégation de lettres classiques, obtenue en 1961,
que Claude Courtot envisage de
consacrer une thèse au mouvement surréaliste. Sa rencontre
avec André Breton (1896-1966) en
novembre 1964 déplace cette
perspective universitaire sur un
autre terrain, qu’il ne quittera
plus : celui de la création et de l’engagement. Une autre rencontre,
celle de Jean Schuster, va confirmer et étayer ce choix.
Jusqu’en 1969, date de la dissolution du groupe, il va participer à toutes les manifestations
nationales et internationales des
surréalistes, avec notamment
José Pierre, Jean-Claude Silbermann, Jean-Marc Debenedetti,
Philippe Audouin… Il collabore
aussi activement à l’ultime revue
du mouvement, L’Archibras, dirigée par Jean Schuster. Douze ans
après la mort de ce dernier, il
préfacera un rassemblement de
ses poèmes épars ou inédits,
Une île à trois coups d’aile (Le Cherche Midi, 2007).
Le président
de la Société européenne de culture,
La présidente du Centre français
de la Société européenne de culture,
L’inhumation aura lieu le vendredi
17 août, au cimetière de Cour-Cheverny
(Loir-et-Cher), à 14 h 30.
Cet avis tient lieu de faire-part.
La famille de
M. Jean-Michel DORÉ,
chevalier de la Légion d’honneur,
a la douleur d’annoncer son décès,
survenu le 11 août 2018, à Paris,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Les obsèques auront lieu le vendredi
17 août, à 15 h 30, au crématorium
des Mureaux (Yvelines).
Marc HALPERN-HERLA
nous a quittés paisiblement,
le 9 août 2018, à La Rochelle.
Nicolas Halpern-Herla,
son fils,
Dominique Herla-Douçot,
sa sœur,
Sophie Bancquart,
sa belle-fille,
Sa famille
Et ses amis,
le remercient pour les moments de bonheur
qu’il leur a donnés.
Une cérémonie aura lieu le samedi
18 août, à 10 h30, dans le temple de SainteCroix (Drôme).
Cet avis tient lieu de faire-part.
nicolasherla@hotmail.com
Mme Lucie Lafarge,
sa mère,
Christian Lafarge,
son frère,
La famille Alayrangues
Et ses nombreux amis,
ont la tristesse de faire part de la perte
cruelle de
Gilles LAFARGE.
Un dernier hommage lui sera rendu
le vendredi 17 août 2018, à 10 h 30,
en la salle de la Coupole du crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, 71, rue des
Rondeaux, Paris 20e.
Ni fleurs ni couronnes, une boîte à dons
au profit de la recherche médicale sera
à votre disposition.
Heinke Leroy,
son épouse,
Marianne Leroy,
sa fille,
Jérôme Leroy,
son fils,
Ronald Winter,
son gendre,
ont la tristesse de faire part du décès de
Dominique LEROY,
professeur émérite
à l’université de Picardie
Jules-Verne d’Amiens,
survenu le 1 août 2018,
à l’âge de soixante-seize ans.
er
La cérémonie d’obsèques aura lieu
le vendredi 17 août, à 14 h 30, en l’église
Saint-Michel des Batignolles, Paris 17e.
Cet avis tient lieu de faire-part.
m.leroy@web.de
ont la tristesse et la douleur de faire part
du décès de
Heïdi MORAWETZ,
directrice du studio de création
maquillage de Chanel (1980-2007).
Les obsèques auront lieu le lundi
20 août 2018, à 15 h 30, en la salle de la
Coupole du crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
Ni fleurs ni couronnes.
Samih Tabbara,
1, avenue Aumont,
60500 Chantilly.
Bordeaux. Pau.
M. Guillaume Snollaerts,
M. et Mme Christian Michaut,
Victoire et Tancrède,
ses enfants,
ses petits-enfants,
Mme Michel du Sordet,
M. et Mme Erik Guyon de Salettes,
sa sœur et son frère,
font part du rappel à Dieu de
en vente
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HORS-SÉRIE
UNE VIE, UNE ŒUVRE
Mme SNOLLAERTS,
née Brigitte GUYON de SALETTES,
le 11 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
La messe sera célébrée en l’église
Notre-Dame, à Bordeaux, le jeudi 16 août,
à 15 heures, suivie de l’inhumation au
cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.
70, rue de Turenne,
33000 Bordeaux.
George
Sand
L’insoumise
Vue par Beauvoir, Sagan, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Hugo…
Et aussi : chronologie, portfolio, lexique et bibliographie.
Hors-série
0123
Angkor
hors-série
Remerciements
Janine Didier-Abdelaziz,
Rouag Abdelaziz,
ses parents
Et la famille de
restaurer
découvrir
visiter
Alexandre ABDELAZIZ,
remercient ses ami(e)s, ses camarades,
ses professeurs et tous ceux qui ont
témoigné leur émotion depuis son décès,
à Paris, le 28 juillet 2018.
Hors-série
HORS-SÉRIE
Lucienne Olivier,
son épouse,
Marie-Françoise et Geneviève,
ses filles,
L’HISTOIRE
DES
très touchées des marques de sympathie
et d’amitié qui leur ont été témoignées
lors du décès du
RÉVOLUTIONS
De l’âge de pierre à l’ère numérique
docteur Léon OLIVIER,
vous prient de trouver ici leurs sincères
remerciements.
Communication diverse
Hors-série
Collections
La famille de
Laurence PELTIER,
a la douleur d’annoncer son décès,
survenu le 1er août 2018,
à Bingerville (Côte d’Ivoire).
La célébration religieuse de ses
funérailles a eu lieu le mardi 14 août,
à 14 h 30, en l’église Saint-Pierre de
Limours.
12 bis, boulevard du Général-Leclerc,
91470 Limours.
M. Didier Pidell,
Julie et Loïc Pidell-Matti,
ont la douleur de faire part du décès de
M Françoise PIDELL,
me
née GIRARD,
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 3
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
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En IdF RDV sur www.sosamitieidf.asso.fr
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survenu le 10 août 2018, à Paris.
Dès jeudi 16 août,
le vinyle n° 2 SGT PEPPERS
LONLEY HEARTS CLUB BAND
GÉNIES
MATHÉMATIQUES
des
Prix
Les obsèques auront lieu le vendredi
17 août, à 16 heures, au cimetière parisien
d’Ivry-sur-Seine, 44, avenue de Verdun.
Ni fleurs ni couronnes, des dons peuvent
être versés à l’association Osmose de
l’hôpital Tenon, à Paris.
La famille remercie pour leur
compétence et leur humanité, les médecins,
infirmières et personnels du service
néphrologie et dialyses de l’hôpital
Tenon.
Cet avis tient lieu de faire-part.
21, rue Daval,
75011 Paris.
Ses enfants,
Ses petits-enfants
Et ses arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Jacqueline SERS,
née WAGNER,
survenu le 9 août 2018, à Croissy,
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
L’inhumation a eu lieu dans l’intimité
au cimetière de Louveciennes.
Prix de la découverte poétique
Simone de Carfort 2018
Fondation
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
Dès jeudi 16 août, le volume n° 22
EUCLIDE LA RIGUEUR DU
RAISONNEMENT GÉOMÉTRIQUE
Une collection
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Adresser
soit quatre jeux identiques
de 30 poèmes inédits,
soit quatre exemplaires
d’un ouvrage de poésie édité
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
avant le 5 octobre 2018
en pli non recommandé à :
0123
Fondation de France
Prix Simone de Carfort
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
Dès mercredi 15 août,
le volume n° 30
TIKAL
Le montant du prix est de 2 500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
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Tél. : 01-57-28-28-28
16 |
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JEUDI 16 AOÛT 2018
Pendant l’offensive
du Têt
(Sud-Vietnam),
en février 1968.
A gauche,
un marine touché
aux jambes ;
à droite, un soldat
lançant une
grenade quelques
secondes avant
d’être blessé.
DON MCCULLIN/CONTACT
PRESS IMAGES
En bas à gauche,
la « une »
du « Sunday Times
Magazine »,
le 24 mars 1968.
Onze jours
d’apocalypse
au Vietnam
En février 1968,
le Britannique rejoint les marines pendant
la bataille de Huê. Au cœur de l’horreur,
il prend ses photos les plus mémorables
DON MCCULLI N , PHOTOG RA PHE 3 | 6
batcombe, somerset (angleterre) –
envoyés spéciaux
F
évrier 1968, bataille de Huê, centre du Vietnam. Sous la pluie,
dans la boue, pilonnée au mortier et au lance-roquettes, la
compagnie de marines commandée par Myron Harrington,
24 ans, subit de lourdes pertes : partis à 120,
début février, ils ne sont plus que 39 à l’issue des combats, un mois plus tard. Don
McCullin les rejoint au pied de la citadelle
de l’ancienne capitale impériale du pays. Il
passe onze jours avec eux. Sans les quitter.
« Vient un moment où mon métier ne ressemble plus à rien. A Huê, je n’étais pas un
photographe de guerre, j’étais au bord de
l’extrême, dit-il. Dans ces moments-là, le reportage est un voyage dans la folie. » Le long
de la rivière des Parfums, les marines doivent reprendre la vieille ville de Huê, enchevêtrement de pagodes, de douves, de lacs,
entourant le palais impérial.
L’armée nord-vietnamienne et ses alliés
du Sud, le Vietcong, s’emparent de Huê lors
de la grande offensive qu’ils déclenchent à
l’occasion du Têt, la fête du Nouvel An lunaire, entre le 30 et le 31 janvier. Ils sont retranchés derrière les remparts de la citadelle.
Ils tiennent solidement la ville. Ils arrêtent
l’avancée des marines. Temps froid, ciel bas,
averses torrentielles. La compagnie de McCullin est collée au sol par des tirs continus.
Nuit et jour, les marines se planquent dans
des trous et des ruines.
« POURQUOI NE M’A-T-IL PAS TUÉ ? »
Comment photographier sous le feu adverse ? Tout reporter dira qu’il fait comme il
peut. McCullin a, lui, une façon très personnelle de s’imposer au temps et à l’espace, observant un protocole précis. D’abord, la lumière. « Une des phases les plus périlleuses est
la mesure de la lumière ambiante, expliquet-il dans ses Mémoires. A moins de mitrailler
à tout-va, il faut bien passer par ce moment
d’immobilité et de calcul qui fait de vous une
cible idéale. » Plaqué au sol, il faut ensuite
changer de film : « C’est une autre opération à
haut risque. Le dos du Nikon F dont je me servais pour mes premiers reportages au Vietnam n’étant pas monté sur des charnières, je
devais, couché sur le dos, mon appareil tenu
sur ma poitrine, détacher le couvercle puis tâtonner pas mal à l’aveuglette, sachant que, si
je relevais la tête pour voir ce que je faisais, je
serais probablement un homme mort. »
A Huê, du haut de la citadelle, les snipers
nord-vietnamiens ont les hommes d’Harrington en ligne de mire. Deux marines
s’écroulent à quelques mètres de McCullin.
Pas lui. « Parce que je portais mes deux Nikon
sur le thorax ?, s’interroge-t-il aujourd’hui.
Pourquoi suis-je vivant, pourquoi ne m’a-t-il
pas tué ? » En quelques jours, le photographe
voit des dizaines de soldats américains tués
ou blessés – « la chair taillée à vif » – autour de
lui. Un marine a la mâchoire arrachée par
une balle. Un autre, la gorge tranchée, se vide
de son sang. « Hollywood a rendu la guerre
glamour, ce n’est pas glamour, c’est moche et
ça pue », dit McCullin.
Il joue sa vie à Huê pour ça, pour montrer le
profil barbare de la guerre. Un demi-siècle
plus tard, quand la Tate Britain, à Londres,
préparant une rétrospective McCullin pour
2019, lui demande de retirer une photo jugée
trop dure, le photographe répond : « Pas
question ou alors pas d’exposition. » Dans un
film des réalisateurs Jacqui et David Morris,
consacré à McCullin et diffusé par la BBC
en 2015, Harrington, l’officier de la compagnie de marines de Huê, raconte : « Depuis
l’arrière, des photoreporters faisaient des allers et retours de moins d’une journée avec
nous. » Ils repartaient avec les hélicoptères
évacuant les morts et les blessés. « Pour une
raison que j’ignore, Don est resté avec notre
unité. A plus d’une occasion, prenant un maximum de risques, il a aidé à porter des blessés. »
La bataille de Huê restera comme l’affrontement d’infanterie le plus long du conflit
américano-vietnamien : un mois de combats, presque au corps-à-corps, à la grenade,
au fusil. « Non moins effroyable que les mortiers d’en face, ceux des Nord-Vietnamiens et
du Vietcong, la flotte américaine, à 25 kilomètres de la côte, en mer de Chine du Sud, ripostait en balançant ses obus devant nous (…) et
il n’était pas moins effrayant de voir passer
par-dessus nos têtes les énormes volées de bidons au napalm que les bombardiers Phantom larguaient dans notre dos, vers la citadelle en face. » Harrington parle de « chaos
total ». McCullin avoue : « Je suis devenu timbré, courant d’un bord à l’autre de notre
champ de bataille comme un animal. (…) Tout
à coup, j’étais un vieil homme barbu, les yeux
caves. Je dormais à même le sol, casque à portée de main, tout habillé, frissonnant avec
pour seule couverture un gilet pare-éclats ramassé sur place. »
SATURÉ D’HORREURS, DÉBRANCHÉ
« JE SUIS DEVENU
TIMBRÉ, COURANT
D’UN BORD À L’AUTRE
DE NOTRE CHAMP
DE BATAILLE COMME
UN ANIMAL. (…)
TOUT À COUP,
J’ÉTAIS UN VIEIL
HOMME BARBU,
LES YEUX CAVES »
MCCULLIN
Paradoxe du grand photographe de guerre,
McCullin, dans le « chaos total » de Huê,
prend ses images les plus mémorables.
L’une d’elles est devenue emblématique de
la guerre américaine au Vietnam. Un marine
assis, en état de choc, battle-dress crasseux,
les yeux fixes, regard vide, serre les mains
sur le canon de son fusil M16. Il n’est pas physiquement blessé, il est mentalement passé
dans un autre monde, saturé d’horreurs, débranché. « Je l’ai pris cinq fois, cinq photos de
visage. Les cinq négatifs sont absolument
identiques, ses yeux ne bougent pas », raconte
le photographe.
McCullin ne « mitraille » pas à Huê, il compose dans l’urgence. Il saisit l’instant où un
marine lance une grenade. Les Nord-Vietnamiens sont à moins de vingt mètres. Pour
que le cliché soit bon, il faut une technique
très maîtrisée – vitesse de déclenchement rapide et focale adaptée. Il s’en souvient avec
précision – « c’était du 250/F8 » – comme il se
souvient que, dans les secondes qui suivent,
le marine a la main « réduite en chou-fleur »
par une balle d’AK-47. Des années plus tard, le
marine à la grenade, Harrington et d’autres
de la compagnie se réunissent avec le photographe. Mais parmi les rescapés de la bataille
des remparts, l’un n’est jamais venu à ces
rencontres. Ils ne l’ont jamais revu. Il est vivant mais il a disparu. Le marine en état de
choc, l’homme au regard vide, reste à ce jour,
un visage sans histoire – autre que celle de la
bataille de Huê. « Après ces deux semaines, raconte McCullin, je suis retourné en hélicoptère au bureau de presse de la grande base
américaine de Da Nang », ville côtière du centre du Vietnam. « Je n’avais pas changé de vêtements. Je les ai jetés. J’ai pris une douche et,
sous la douche, je me suis mis à pleurer. » La citadelle tombe le 26 février. Huê est détruite
aux deux tiers ; la cité impériale, réduite en
ruine. Des milliers de civils ont été tués.
L’offensive du Têt a touché presque toutes
les villes du Vietnam du Sud. Elle se solde par
un échec militaire majeur pour le Vietnam
du Nord et le Front de libération du Sud. En
moins de trois mois, l’armée américaine et
celle du Vietnam du Sud reprennent le contrôle des villes. Le Nord escomptait une sorte
d’insurrection générale de la population sudvietnamienne. Hanoï tablait sur des défections massives dans l’armée de Saïgon. Rien
de tout cela ne se produit – plutôt le contraire.
Un demi-siècle plus tard, dans la bucolique
sérénité des collines du Somerset, McCullin
s’autoanalyse à voix haute. Est-ce que le reporter prend parti en rejoignant une unité
de marines ? Est-ce qu’il « héroïse » les uns et
pas les autres ? Est-ce qu’il choisit son camp ?
Longuement, McCullin dissèque la façon
dont il a pratiqué le reportage. « Au Vietnam
du Nord, un photographe étranger ne pouvait pas travailler librement (…). Au Vietnam
du Sud, on était totalement libre, on allait où
on voulait », sans la moindre censure.
Persuadé d’avoir le soutien de l’opinion avec
cette intervention qui s’inscrit dans la guerre
froide, contre les communistes, Washington
laisse une grande latitude à la presse. Dûment accrédités auprès de l’armée américaine, les journalistes choisissent d’aller où ils
souhaitent et, équipés de pied en cap, montent dans les hélicoptères de la Cavalry avec
rang d’officier. La presse dispose d’une carte
Priorité 3 ; la Priorité 1 est pour les blessés, la 2
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JEUDI 16 AOÛT 2018
pour les responsables politiques, les soldats
n’ont que la 5. McCullin observe : « Je n’ai plus
jamais retrouvé pareille liberté dans aucun des
conflits que j’ai suivis, cette liberté qui permet
de montrer la douleur et de saisir, en direct, la
mort de tout jeunes soldats. »
Aucune guerre n’a été aussi intensément
photographiée que le Vietnam, aussi près
des combats, avec pour conséquence que
les images sont dominées par les soldats,
plus que par les victimes civiles – contrairement aux conflits des trente dernières années. Rançon de cette liberté laissée à la
presse, le nombre de morts est élevé chez
les photographes (135 tués ou disparus depuis la guerre française en Indochine). Leur
histoire est racontée dans Requiem (Jonathan Cape, 1997), un livre coécrit par deux
vétérans de la presse à Saïgon, Horst Faas et
Tim Page, tous deux photographes.
Requiem est le récit d’une guerre qui, pour
une génération de jeunes journalistes, porte
la marque des années 1960, des temps de revendication libertaire avec pour slogan, en
forme de raccourci, le triptyque « sexe, drogue et rock and roll ». On va au Vietnam pour
une grande aventure, existentielle et sensorielle, pour couvrir la guerre, certes, et également, écrivent crûment Faas et Page, « pour
boire, baiser, fumer de l’herbe et de l’opium »,
en écoutant les Rolling Stones.
« UN TÉMOIN INDÉPENDANT »
Cet étonnant cocktail imprègne les lignes
d’un autre livre, l’un des meilleurs sur le
conflit, Putain de mort (Albin Michel, 1980)
de l’Américain Michael Herr, envoyé spécial
du magazine Esquire à Saïgon. McCullin
sympathise avec Herr, il aime son livre.
Mais le Britannique n’appartient pas à cette
école de journalisme fascinée par l’esthétique démente de la machine de guerre américaine, qui voit dans l’expérience du Vietnam comme la prolongation hystérique de
la culture rock de l’époque. Venu de son
Londres prolétaire, McCullin est trop « puritain » pour ça, dit John le Carré en préface à
l’un de ses livres de photos.
« JE N’AI PLUS
JAMAIS RETROUVÉ
PAREILLE LIBERTÉ
(…), CETTE LIBERTÉ
QUI PERMET
DE MONTRER
LA DOULEUR ET DE
SAISIR, EN DIRECT,
LA MORT DE TOUT
JEUNES SOLDATS »
MCCULLIN
Si McCullin va à la guerre, c’est pour la regarder en face, pas pour la musique. S’il prend
des risques, c’est pour être en première ligne
des combats, pas pour l’ambiance de Saïgon.
« Les prostituées, les bars, les sensations à bon
marché, j’ai essayé de me tenir à distance de
tout ça », dit-il. Le plus souvent, il travaille
seul : « Je suis un loup solitaire, en compétition
avec la mort, pas avec mes confrères. » Franc
jeu, il avoue avoir « aimé être à la guerre »,
mais sans chercher « le grand frisson ».
L’honnêteté journalistique dans la tourmente de la guerre ? « Je n’ai jamais vu les
vietcongs et les soldats nord-vietnamiens
comme des ennemis ; j’avais beau débarquer
à Huê sous l’apparence d’un marine, je n’y
étais pas envoyé par les Etats-Unis, raconte le
photographe dans ses Mémoires ; j’étais ce
que j’ai tenté d’être chaque fois : un témoin
indépendant – mais nullement détaché. » Il
parle de la solidarité qui s’installe dans un
groupe d’hommes sous le feu. Dans le
même souffle, il dit son admiration pour
l’invraisemblable courage, l’abnégation, des
soldats du Nord : « Les bombardiers lourds
B-52 larguaient leurs bombes en un tapis si
serré qu’on aurait juré qu’il ne restait rien de
vivant sur des kilomètres à la ronde », mais
les avions n’étaient pas repartis depuis cinq
minutes que ces soldats ressortaient de
leurs abris pour tirer sur l’ennemi.
Victoire militaire incontestable, le Têt est
une défaite politique pour les Etats-Unis. Les
images de ces batailles montrent la combativité inébranlée du Nord. Après trois ans
d’une guerre qui commence en 1965 et mobilise près d’un demi-million d’Américains
en 1968, l’opinion s’interroge : l’Amérique ne
gagne toujours pas ? Pourquoi ? Photos et reportages télévisés touchent le grand public.
Les Américains commencent à s’inquiéter. Le
nombre de morts et de blessés ne cesse
d’augmenter dans une armée qui compte
nombre d’appelés dans ses rangs. Elu en novembre 1968, le nouveau président, Richard
Nixon, ordonne un début de retrait.
A la guerre, McCullin dit que la peur ne le
quitte pas. Il connaît des moments de pure
panique : « Moi qui me proclame toujours
athée, je me suis surpris, dans une bataille au
Cambodge, à supplier – s’il te plaît Dieu, ne
me laisse pas mourir, donne-moi une autre
chance. » Au Cambodge, justement, en 1970,
il a le tympan crevé et reçoit plusieurs
éclats d’obus à l’aine et aux jambes. McCullin parle souvent de ses confrères, les anciens qu’il admire, les Robert Capa, Alfred
Eisenstaedt, Margaret Bourke-White, Carl
Mydans et ceux qu’il a côtoyés, au Vietnam
notamment : Philip Jones Griffiths, David
Douglas Duncan, Larry Burrows, son ami
Gilles Caron, Henri Huet ou Kyoichi
Sawada, parmi d’autres.
NI CYNIQUE NI PACIFISTE
Son premier contact avec la guerre n’est pas
le Vietnam, où il se rend dès 1964, mais les affrontements de Chypre, la même année, entre communautés d’origine grecque et turque de l’île. « Ce fut mon baptême du feu, le
début d’un long voyage à travers la guerre,
dit-il. J’ai su que je gardais mon calme, je pouvais prendre des photos dans le chaos et le
danger. » Au fil des conflits qu’il a documentés – en Irlande du Nord, au Proche-Orient
entre Israël et ses voisins arabes puis au Liban, en Afrique au Biafra et au Congo, en
Amérique centrale au Salvador, en Irak
en 1991 –, McCullin se forge une ligne de conduite. « Mes règles », dit-il.
Tout n’est pas permis. Quand on travaille
au plus près, quand on côtoie les hommes en
armes, le risque est de les inciter à plus de
violence encore. A tout le moins, la présence
du photographe peut, paradoxalement, banaliser ou normaliser la violence. A Saïgon, il
refuse de photographier des exécutions publiques : « Ce n’étaient pas des “exécutions”
mais des meurtres purs et simples. Le fait d’accepter de les photographier banalisait ces
meurtres aux yeux de ceux qui les commettaient. C’était une façon d’accorder une sorte
d’imprimatur, de dire “c’est OK, c’est normal
de faire ça” aux exécutants. » Il y a d’autres limites, subjectives, plus difficiles à définir.
McCullin prend des photos de morts, de
blessés, militaires ou civils. Il sait que c’est un
vol d’intimité – « la photo, c’est du vol », répète-t-il. A Huê, il rampe près d’un marine qui a
reçu deux balles dans le bas du visage. Le soldat applique une grosse compresse sur sa
blessure. Du sang et de la salive lui coulent
sur la figure : « Ses yeux étaient comme deux
enfers, hurlant sa douleur. J’ai braqué ma caméra, mais il a fait “non” de la tête, me demandant de m’abstenir. Je me suis éloigné. »
« McCullin ne se protège pas », observe John
le Carré. Ce n’est pas seulement qu’il travaille
à « l’avant » – on ne le voit jamais avec un téléobjectif. C’est aussi qu’il ne bloque aucun de
ses « boutons émotionnels ». « Je ne mets jamais mes émotions de côté. » C’est anormal si
la guerre n’éveille pas « la douleur, l’effroi,
l’écœurement, l’horreur, la révolte, le dégoût »,
nous dit-il. « J’essaie de maîtriser à peu près ma
peur, mais il n’y a pas de raison de contrôler
mes émotions, elles ont façonné mon regard. »
« Les rougeoyants enfers qu’il n’a cessé de visiter », poursuit John le Carré, n’ont fait de lui
ni un cynique ni un pacifiste. Il photographie d’abord la guerre comme pour dire « on
sait qu’elle est atroce, mais on le saura encore mieux en le voyant ». Son premier recueil de photos s’intitule The Destruction Business (Macmillan, 1971). Il s’attache au combat, qui est le noyau dur de la guerre : des
hommes cherchent à en tuer d’autres, qui
cherchent à les tuer. Il a réalisé à ce sujet un
monument de photojournalisme en noir et
blanc, une œuvre qui reste comme un exceptionnel travail documentaire. Tout est là,
dit-il, à Batcombe, « Je vis avec mes fantômes », ceux de Huê et les autres, bien rangés
à la sortie de la chambre noire. C’est expliqué
sur un ton courtois, maîtrisé, presque badin.
Puis, plongé dans une introspection permanente et tourmentée, il s’interroge, encore et
toujours : est-ce que ça sert à quelque chose
de photographier la guerre ? p
alain frachon
et michel guerrin
Prochain épisode Pourquoi photographier
la guerre ?
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JEUDI 16 AOÛT 2018
La longue marche des homosexuels
tunisiens vers l’émancipation
MA CHANSON
D’AMOUR
BRUNO LE MAIRE
« STILL LOVING YOU »
DES SCORPIONS
Ministre de l’économie et des finances
du gouvernement d’Edouard Philippe,
Bruno Le Maire a longtemps fait figure d’espoir de la droite. Normalien
et énarque, directeur de cabinet du
premier ministre Dominique de Villepin dans les années 2000, Bruno
Le Maire fut le ministre de l’agriculture de Nicolas Sarkozy. Candidat
à la primaire de la droite, fin 2016,
il termine cinquième. Ayant rejoint
la campagne de François Fillon, il fait
défection en mars 2017 en plein scandale des emplois fictifs.
Un solo de guitare électrique en introduction. Un arpège qui se répète
trois fois. La note plus aiguë qui
vous pince les tempes. Puis, une
voix claire et lente. Un mot qui explose et se dilue comme une goutte
de pluie sur un lac : « Time. » Un
souffle et trois autres mots : « It
needs time. » Pourquoi ? « To win
back your love again. »
Tout est dit. Il a perdu son amour
et il veut la retrouver. Il se battra, il
retrouvera sa confiance. « I’ll fight,
babe, I’ll fight/To win back your love
again/I will be there, I will be there. »
Il ne parle plus, il crie, la guitare
monte en puissance et les notes jettent des étincelles, la batterie frappe
au ventre, là où l’amour fait le plus
mal : « I’m still loving you. » Et puis la
batterie se tait, la voix se fait plus
grave, plus lasse aussi, la guitare
reprend sa mélodie mélancolique :
« I need your love/I need your love/
I need your love. »
LA FORCE DE RECONSTRUIRE
C’est simple, une chanson d’amour :
un mélange de tristesse, de joie,
de regret et d’oubli. Mais le groupe
Scorpions y avait ajouté quelque
chose de plus, et peut-être que ce
quelque chose, dans cette montagne
corse où je me trouvais à l’été 1984 ou
1985, m’avait touché plus profondément encore : une rage, la rage de ne
pas laisser tomber, la rage de retrouver ce qui a été perdu. Parce qu’aimer
vous donne la force de reconstruire
ce qui a été détruit.
J’étais donc en Corse, en 1984 ou
en 1985. J’avais 15 ou 16 ans. Je me
souviens à peine du visage de la
jeune fille que j’avais voulu retrouver. Mais les premières notes de
guitare des Scorpions, ce premier
mot : « Time », ils résonnent encore
en moi avec la netteté des aiguilles
de montagne qui se découpent sur
un ciel de juin.
Sans doute aussi parce que, dix ans
plus tard, dans un taxi berlinois,
alors que la même chanson de Scorpions passait à la radio, les deux amis
allemands avec qui je me rendais à je
ne sais plus quel rendez-vous, se mirent à chanter à tue-tête des paroles
qu’ils connaissaient par cœur.
Pas pour les mêmes raisons que moi.
Ils n’avaient jamais bataillé en Corse
pour un amour perdu.
Mais une strophe m’avait échappé,
pas à eux, que le chanteur allemand
avait glissée en hommage à l’Allemagne encore divisée de 1984 : « Love,
only love/Can break down the wall
someday. » Je ne suis pas certain que
ce soit vrai. Mais j’aime le croire.
La chanson me rappelle un visage de
France et l’histoire de l’Allemagne.
Elle n’en est que plus belle. p
propos recueillis par
solenn de royer
Prochain épisode Alexandre Jardin :
« Le Jardin extraordinaire »,
de Charles Trenet
Le « printemps » tunisien de 2011 a permis l’éclosion
d’une scène associative LGBT unique en Afrique du Nord. Mais, à l’instar
de Karim, beaucoup restent stigmatisés, rejetés par leurs familles
S’A I ME R AU MAG HRE B 3 | 6
tunis - correspondant
C’
est une ruelle qui plonge
vers la mer, nappe turquoise plissée par la
brise. La maison est discrète. Une plante grasse frissonne devant le porche. Dans ce recoin de La
Marsa, banlieue balnéaire au nord de
Tunis, Karim [les prénoms des témoins
ont été modifiés] a trouvé un refuge,
un abri face à l’adversité du monde.
Le jeune homme de 19 ans au léger
embonpoint, oreille percée d’un diamant, est homosexuel et l’a déjà payé
assez cher. Il a dû fuir sa région natale
du cap Bon, au nord-est de la Tunisie,
chassé par sa famille. Son crime :
l’amour d’un homme.
Karim S. avait 15 ans quand il a croisé
la première fois dans un café celui qui
allait devenir son amant, employé
dans un restaurant, sept ans plus âgé
que lui. « C’était une belle histoire », se
souvient-il, émotion intacte dans les
yeux. La relation est clandestine, bien
sûr, mais Karim ne passe pas complètement inaperçu. « Je suis très efféminé, c’est clair que je suis gay. » Une
personne malveillante va s’employer
à lui nuire. Elle pirate son compte Facebook, fait une capture d’écran de ses
messages privés, et « balance » le tout.
La famille de Karim ne le supporte
pas. « Mon père et mon frère m’ont
frappé. » Pestiféré, il s’exile à Tunis.
« Quand j’appelais ma mère au téléphone, dit-il, elle refusait de me parler. »
L’errance a fini par le conduire ici, dans
cette villa à étage de La Marsa. Karim y
a été accueilli par la marraine du lieu,
Amina Sboui, féministe bisexuelle et
ex-Femen. Coupe à la garçonne, rouge
à lèvres et bras tatoués, Amina est un
personnage, auteure de Mon corps
m’appartient (coécrit avec Caroline
Glorion, Plon, 2014). Elle est une figure
de Shams, une des associations défendant la cause LGBT (Lesbiennes, gays,
bisexuels, trans) en Tunisie.
Karim raconte son histoire assis sur
le canapé du salon à l’entresol, qui
comprend un téléviseur et un vase de
fleurs séchées. Il peut enfin souffler
dans ce havre où une demi-douzaine
de jeunes en rupture comme lui, gays
ou transgenres, sont hébergés par
Amina. La petite communauté est
venue s’installer à La Marsa après
avoir dû quitter le village voisin de
Sidi Bou Saïd, suite à une campagne
de haine orchestrée par des riverains.
« Ici les gens ne prêtent guère attention
à nous », explique Amina. Le danger
peut toutefois surgir à tout instant.
Un soir, Karim s’est fait agresser par
une bande de jeunes. Après avoir
moqué son apparence efféminée, ils
l’ont roué de coups.
Longue marche que cette quête
des LGBT tunisiens. Combat ardu,
émaillé de petites avancées précieuses, en comparaison des contextes
bien plus hostiles dans le reste de
l’Afrique du Nord. Le refuge de La
Marsa illustre l’ambivalence de la
Tunisie : aux côtés de ces personnes
blessées par le rejet social, il y a cette
mouvance associative. Si un tel gîte
SI UN REFUGE COMME
CELUI DE LA MARSA
PEUT EXISTER – IL N’EST
PAS LE SEUL À TUNIS –,
C’EST PARCE QUE
LA TUNISIE EST UN PAYS
OÙ L’APPRENTISSAGE
DE LA PLURALITÉ
EST À L’ŒUVRE
DELPHINE LEBOURGEOIS
peut exister – il n’est pas le seul à Tunis –, c’est parce que la Tunisie est un
pays où l’apprentissage de la pluralité
est à l’œuvre. Le chemin est long, douloureux, mais il y a des résultats. « La
société tunisienne n’est pas encore
prête à accepter la pluralité sexuelle,
relève Monia Lachheb, sociologue qui
a dirigé l’ouvrage Etre homosexuel
au Maghreb (IRMC-Karthala, 2016).
Il y a néanmoins un progrès par rapport à il y a vingt ou trente ans, où la
question n’était même pas évoquée. »
Le « printemps » démocratique de
2011 est passé par là. L’émergence
d’une société civile dynamique a eu
un impact sur la scène LGBT. Aux côtés de Shams, trois autres associations
créées après 2011 – Damj, Mawjoudin
et Chouf – s’emploient à desserrer
l’étau. Cette « bande des quatre » a
structuré un espace associatif et
militant. Une rupture. « Il y a désormais un mouvement puissant qui
traite de sujets jusque-là tabous », se
félicite Senda Ben Jebara, membre du
bureau de Mawjoudin.
COMBAT POUR LA DÉPÉNALISATION
Les LGBT, exposés à une précarité quotidienne, en ont plus que besoin. Au refuge de La Marsa, Inès a soupiré en
écoutant le témoignage de Karim. L’ostracisme, elle connaît. Sourcils noircis
de khôl et orteils vernissés de jaune,
Inès est transgenre depuis plus de dix
ans. En 2014, alors qu’elle se trouvait
dans un hôtel à Djerba, des inconnus,
« homophobes » selon ses termes, l’ont
précipitée du troisième étage. Elle passera six jours dans le coma. Inès
connaîtra aussi la détention préventive à Tunis en attendant d’être
condamnée à un an de prison avec sursis en vertu de l’article 230 du code
pénal, qui fait de l’homosexualité en
Tunisie un délit passible de trois ans de
prison. Qu’importe, Inès poursuit sa
recherche d’identité sexuelle. Elle
vient de se faire implanter des prothèses mammaires. Qu’en dit sa famille,
dont elle est éloignée ? « Si ma mère apprenait que j’ai une poitrine de femme,
elle aurait une crise cardiaque. »
Autour d’Inès, Karim et les autres, la
mouvance associative en Tunisie se
mobilise pour une grande cause : la
dépénalisation de l’homosexualité.
LE PRÉSIDENT ESSEBSI
A PASSÉ SOUS SILENCE
LES PROPOSITIONS
DE LA COMMISSION DES
LIBERTÉS INDIVIDUELLES
ET DE L’ÉGALITÉ,
SIGNIFIANT
IMPLICITEMENT LE STATU
QUO EN LA MATIÈRE
Environ 70 gays sont emprisonnés
dans des conditions dégradantes. Le
recours à un « test anal » par un médecin légiste pour établir le délit est dénoncé comme un acte de « torture »
par les associations LGBT et les militants des droits de l’homme. En prison, ils sont regroupés dans une cellule dite la « chambre des lions »,
harcelés, parfois violés par le personnel pénitentiaire ou d’autres détenus.
Les animateurs de la cause LGBT ont
déjà rencontré à ce sujet médecins et
magistrats, mais « il faut maintenant
aller voir directement les politiques »,
insiste Wahid Ferchichi, juriste et
fondateur de l’Association de défense
des libertés individuelles (ADLI).
Une abrogation de l’article 230
est-elle envisageable ? Le terrain demeure miné. La classe politique est
tétanisée, sinon hostile. Les lignes
de forces bougeront-elles après la publication à la mi-juin du rapport de la
Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), créée à l’initiative du chef de l’Etat, Béji Caïd
Essebsi, et présidée par la députée
progressiste Bochra Belhaj Hmida ?
Le rapport recommande – entre
autres réformes sociétales – l’abrogation de l’article 230, ou alors de substituer à la prison une amende de
500 dinars. Le président Essebsi a
passé sous silence ces propositions
lundi 13 août lors d’un discours sur le
rapport de la Colibe, signifiant implicitement le statu quo en la matière.
Dans un tel contexte, la mouvance
associative LGBT est en proie à des
discussions internes qui sont parfois
vives. Ramy Khouili, médecin, chercheur et compagnon de route
du mouvement, questionne l’impact
véritable de son émergence. « Le
nouvel espace de liberté conquis,
interroge-t-il, a-t-il réellement profité
aux jeunes des quartiers populaires
les plus vulnérables, les plus exposés
aux arrestations ? Ou a-t-il surtout
permis la formation d’une petite bulle
de privilégiés ? »
« VULNÉRABILITÉ ÉCONOMIQUE »
Le débat sur la dimension socio-économique des discriminations gagne
en acuité. « On parle beaucoup des
droits civils, abonde Hafedh Trifi,
membre de l’association Damj, mais
pas assez de la vulnérabilité économique. » Ce dernier vient de lancer
une marque – Meem Meem Creations – de vêtements, de sacs ou de lunettes mêlant références tunisiennes
et allusions LGBT et assortis de « messages de déconstruction » du type :
« Pédale et tais-toi. » Misant sur la
« consommation solidaire » des marchés à l’exportation, M. Trifi espère
ouvrir des opportunités économiques à des artistes ou des artisans tunisien issus de la communauté LGBT.
Les nuances dans les priorités peuvent virer en divergences frontales.
Ainsi du conflit qui oppose Shams
aux trois autres groupes (Damj,
Mawjoudin et Chouf) sur le degré
d’agressivité militante à adopter.
S’inspirant de l’activisme de type Act
Up, Shams cherche souvent l’éclat
médiatique quand les autres associations préfèrent rester plus discrètes.
Les menaces d’« outer » des personnalités homophobes – mais néanmoins gays clandestins – sont un
autre sujet chaud. Bref, la scène associative LGBT mûrit, grandit, se fracture parfois dans l’acrimonie. Mais,
en cas de coup dur, tout le monde fait
bloc. « Malgré toutes les tensions internes, souligne Senda Ben Jebara, de
l’association Mawjoudin, la communauté est toujours là pour aider les jeunes en difficulté. » p
frédéric bobin
Prochain épisode Le mariage précoce
au Maroc
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JEUDI 16 AOÛT 2018
Mimsy Farmer,
chez elle, dans
le Loiret,
26 juin. RICHARD DUMAS
POUR « LE MONDE »
L
a voisine était une star de
cinéma aux millions de
fans, et nous n’en savions
rien… Mimsy Farmer,
73 ans, née à Chicago, était et demeure pour l’éternité Estelle, l’héroïne de More, un film mythique
de Barbet Schroeder sorti en 1969.
Elle sera à jamais cette Américaine aux cheveux blonds et
courts, nue et sexy sous le soleil
d’Ibiza, entre deux prises de LSD,
joueuse, bohème, mutine, au regard distant, parfois. Parce qu’en
réalité elle s’ennuyait, dans cet
univers machiste et autocentré.
Peut-être est-ce justement cette
distance, ce jeu contenu, qui allait
faire d’elle l’icône de la Beat generation, au point d’incarner un
style de vie, une liberté furieuse, à
rebours de ce qu’elle était. Les
Pink Floyd avaient composé la
bande originale et More allait devenir le film d’une époque, bousculer Cannes et immortaliser la
vague hippie.
C’était bien avant #metoo, les actrices ne revendiquaient rien mais
n’en pensaient pas moins. Mimsy
Farmer faisait la couverture de Vogue, enchaînait les tournages avec
des partenaires du calibre d’Henry
Fonda, Alain Delon ou Jean Gabin… Sans jamais se plaindre, malgré les vexations. Combien de fois
a-t-elle entendu ce reproche :
« Surveille ton poids, tes fesses sont
trop grosses… » ? Jusqu’à ce producteur intervenu sur Lolita
(1962), de Stanley Kubrick, un certain Ray Stark (décédé en 2004) :
« J’avais 16 ans, je suis allée le voir
dans son bureau pour un entretien.
Il m’a dit que, si jamais je faisais le
rôle, je devrais être à sa disposition
pendant le tournage. J’ai refusé.
Pour autant, je ne pense pas que
Sue Lyon ait eu le rôle parce que
moi j’ai refusé de coucher avec lui !
Elle l’a eu parce qu’elle était parfaite, et Stanley Kubrick l’aurait
choisie même si j’avais couché avec
le monde entier ! »
Mais de tout cela, nous n’avions
pas idée, en cette fin d’année
1997… Mimsy Farmer occupait
alors un modeste appartement
proche de Montparnasse, femme
menue, souriante et rougissante,
discrète au possible, quand on la
croisait dans l’escalier. Il avait fallu
que notre chat kleptomane lui dérobe puis nous ramène un billet de
50 francs, voire un jour une petite
culotte, pour que nous fassions sa
connaissance ! Et même là, elle
n’avait rien dit. Elle se présentait
comme sculptrice, avec juste un
modeste passé dans le cinéma.
Jusqu’au jour où nous avons fait
quelques recherches. Surprise : la
voisine du dessus était un mythe.
Mimsy Farmer, rivale des Jean
Seberg, Maria Schneider, Mireille
« JE N’AI ÉTÉ STAR QU’UNE
QUINZAINE D’ANNÉES.
JE N’AI JAMAIS ÉTÉ ACCRO
À LA NOTORIÉTÉ
NI AMBITIEUSE, ENCORE
MOINS OPPORTUNISTE.
MA CARRIÈRE AU CINÉMA
A ÉTÉ UN MIRACLE »
MIMSY FARMER
Darc et autres têtes d’affiche des
années 1970… Elle était passée de
la gloire à l’anonymat si rapidement, si facilement. Dernier tournage en 1988, avec José Giovanni.
Puis plus rien. Disparition totale,
assumée, quoique contrainte.
« J’avais 46 ans, se souvient-elle, et
des problèmes de santé m’ont obligée à arrêter. De toute façon, on ne
me proposait plus rien de bon. »
Elle vit désormais dans le Loiret,
avec Francis Poirier, son troisième mari, sculpteur et décorateur réputé dans le cinéma. Elle
repousse la plupart des demandes d’interview. Parfois elle répond, par écrit, à ses très nombreux fans. Eh oui : il suffit de se
promener sur Internet pour mesurer à quel point elle demeure
idolâtrée. Les photos de l’époque
la montrent si ravissante, une girl
next door d’apparence si fragile…
Mais, à l’image d’une Bardot, son
sourire rafraîchissant dissimulait
une personnalité extrêmement
forte, capable du jour au lendemain de claquer la porte d’un
monde du cinéma un peu trop
phallocentrique.
Elle reste nimbée d’une sorte de
timidité maladive qu’elle avait su
oublier, pourtant, sur les plateaux. Comme si elle parvenait à
se dédoubler. On la retrouve dans
une brasserie parisienne. « Je ne
sais pas trop ce que vous attendez
de moi », glisse-t-elle. Nous, on
sait. « Je n’ai été star qu’une quinzaine d’années, résume-t-elle. Je
n’ai jamais été accro à la notoriété
ni ambitieuse, encore moins opportuniste. Ma carrière au cinéma
a été un miracle, c’est tout. »
FRÉMISSANTE ESTELLE À IBIZA
Drôle de destin. A Hollywood,
dans les années 1960, elle est une
enfant star, repérée par les producteurs. Elle enchaîne les épisodes de feuilletons, type Perry
Mason, dans lesquels sa frimousse
enchante les réalisateurs. Vite, on
lui propose un film, ce sera Spencer’s Mountain, avec Henry Fonda.
Pas un chef-d’œuvre, mais bien
suffisant pour lancer une carrière.
Fille d’une mère française et d’un
scénariste envahissant, Mimsy –
de son vrai prénom Merle – quitte
le giron familial, se marie avec un
cascadeur, travaille un an comme
aide-soignante dans un hôpital où
les patients dépressifs sont traités
à coups de LSD. Elle voyage, tourne
quelques films dispensables…
Jusqu’à More.
Le réalisateur suisse Barbet
Schroeder a flashé sur sa silhouette, son visage. Tout le
monde a oublié l’acteur allemand
partenaire de Mimsy Farmer,
mais personne n’a écarté de sa
mémoire Estelle, frémissante
jeune femme aux mille tourments qui entraîne son amant
dans les paradis artificiels. Le scénario est minimaliste mais l’actrice crève littéralement l’écran, la
lumière d’Ibiza est superbe, sur
fond de pétards et autres substances illicites. « Quand le film est
sorti, tout le monde croyait que
j’étais droguée, mais je n’étais ni
hippie ni droguée. J’étais normale,
presque ennuyeuse !… » Gros succès, et statut de film culte acquis
illico. Le mouvement hippie tient
son égérie au cinéma. Ibiza, devenue le « spot » hippie, ne s’en est
jamais vraiment remise. Mimsy
Farmer non plus, mais elle ne
Mimsy Farmer
changement de décor
L’actrice, figure du mouvement hippie
après la sortie du film culte « More », de Barbet Schroeder,
a connu une carrière fulgurante dans les années 1970. Retirée
dans le Loiret, elle travaille avec son mari, sculpteur et
décorateur pour le cinéma. Sa dernière passion, la peinture
DE L A LUMI È RE À L’OMB RE
rejette rien, même si elle n’aime
pas ce film. « Je le trouve médiocre,
son succès m’avait étonnée, estime-t-elle. En plus, à l’époque,
j’étais jeune et bête, et j’ai signé un
contrat incroyablement défavorable : j’ai dû toucher 3 000 dollars !
Vous vous rendez compte ? Et je
n’avais aucun droit sur l’exploitation sur d’autres supports : DVD,
etc. Je n’en ai toujours pas,
d’ailleurs, malgré un procès, qui
était perdu d’avance. Mais bon,
Ibiza, à part les quelques nazis qui
traînaient, c’était chouette !… »
Les actrices, on les dénude volontiers, mais quant à les payer
convenablement… « Tourner nue
n’était pas un souci, pour moi.
J’étais comme détachée de mon
corps, que je ne trouvais pas spécialement joli », lâche-t-elle. Elle
enchaîne ensuite d’autres films.
Elle y est souvent déshabillée, victime du syndrome qui a frappé
tant d’actrices réduites à leur physique avantageux… Elle obtient le
premier rôle dans La Route de Salina, de Georges Lautner, en 1970,
aux côtés de l’immense Rita
Hayworth. Elle reçoit un prix des
mains de Luchino Visconti pour
ce film vénéré par Tarantino. Puis
Deux hommes dans la ville (1973),
de José Giovanni, avec Alain Delon. Les rapports avec son parte-
naire sont réduits à leur plus simple expression. Deux tempéraments inconciliables. Entre une
mégastar pétrie de son importance et la timide Américaine
éprise de simplicité, ça ne pouvait
pas fonctionner. Et doucement sa
carrière s’étiole.
LA PEUR DE DÉCEVOIR
Il est vrai qu’elle refuse les mondanités, les réseaux… Un air d’opéra
la ravit, voir s’épanouir sa fille,
aujourd’hui actrice en Italie, la
contente. Elle obtiendra encore
quelques beaux rôles. L’un d’eux
est mémorable. Son film préféré.
La Traque, de Serge Leroy (1975).
Mimsy Farmer, 30 ans, campe une
Américaine en goguette dans
l’Orne. Où elle croise malencontreusement une bande de chasseurs menée par Philippe Léotard
et Jean-Pierre Marielle. Le film est
dur, il dit bien la veulerie d’un milieu, les castes sociales et provinciales de l’époque. Et l’actrice s’y
donne tout entière. Elle dit cinq ou
six phrases en tout, mais irradie.
Après, il y aura divers navets,
genre Don Camillo (1984), avec
Terence Hill. Puis plus rien, si ce
n’est une poignée de films d’horreur qui font encore sa gloire aux
Etats-Unis. Et doucement elle va
se fondre dans le décor, au sens
propre du terme. Car Mimsy
Farmer va devenir sculptrice-décoratrice aux côtés de son compagnon. On leur doit les superbes
décors de Charlie et la chocolaterie
(2005), avec Johnny Depp, le vaisseau spatial du méchant dans
Les Gardiens de la galaxie (2014)…
Elle s’épanouit dans ce nouvel art
où l’on crée sans se faire remarquer. Sur les plateaux on ne la reconnaît plus, et ça lui va très bien.
De sa fulgurante carrière, elle a
gardé quelques photos et des souvenirs à foison. Comme ce jour
où elle dîna à Rome avec Marcello
Mastroianni et son épouse
d’alors, Catherine Deneuve. « Il
était toujours beau comme un
dieu et gentil à l’extrême, humble
au point de me dire : “Je ne suis pas
un très bon comédien, ce sont les
metteurs en scène qui me subliment.” » Catherine Deneuve avait
apporté, ce soir-là, un article
qu’elle avait découpé dans un
magazine. « Un article sur moi !
J’étais flattée et émue. »
Mimsy Farmer observe avec intérêt les soubresauts du cinéma,
le combat pour l’émancipation
des femmes… Avec son franc-parler habituel. « Quand je vois toutes ces personnes qui se détournent de Woody Allen, je trouve ça
inacceptable. Vous savez, j’ai tou-
jours été de gauche, j’ai vécu le
maccarthysme aux Etats-Unis. La
délation, accuser les gens sans
preuves, on le sait, c’est dangereux. Le côté “bande de femmes
accusatrices”, ça me gêne un peu.
On doit demander la justice, mais
surtout pas au détriment de la
vérité. »
Nourrit-elle quelques regrets,
sur cette gloire qui l’a désertée ?
« Non, la notoriété, je m’en fous. Je
pense que je n’étais pas une “comédienne-née”. Je n’avais pas assez de générosité dans mon jeu, je
ne donnais pas assez, j’avais trop
de distance avec ce métier », tranche l’ancienne actrice avec lucidité. Elle avait si peur, aussi… A
chaque tournage, elle tremblait,
transie, saisie par la peur de décevoir. Il lui en reste encore quelques trucs, comme pleurer sur
commande. Il suffit de « croiser
les yeux », et les larmes arrivent,
puis l’émotion. Ou l’inverse, parfois, les jours de tristesse. L’entretien s’achève, la voilà qui semble
soulagée. Elle a un nouveau
hobby, la peinture. Ses fans s’arrachent ses toiles. Et puis elle
s’occupe de sa chatte Baby, 20 ans
cette année. La fille du matou
kleptomane. p
gérard davet et
fabrice lhomme
20 |
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
AUCUN DES INCELS
ET DES CONSERVATEURS
NE SEMBLE AVOIR PENSÉ
À DEMANDER
AUX FEMMES
CE QU’ELLES VOULAIENT
VRAIMENT
Pour le sociologue américain Michael Kimmel,
les conservateurs ainsi que les communautés en ligne d’hommes
« célibataires involontaires », ou « incels », entretiennent une vision
de l’Histoire qui occulte totalement l’émancipation des femmes
C ’ É TA I T MI EUX AVA N T ? 4 | 6
Ces hommes nostalgiques
d’une vie sexuelle préféministe
Par MICHAEL KIMMEL
I
¶
Michael Kimmel est
un sociologue américain
spécialiste des études de
genre. Professeur à l’université de Stony Brook (Etat
de New York), où il fonde
en 2013 le Centre d’étude
des hommes et des masculinités, il est aussi le fondateur du journal académique
« Men and Masculinities »,
ainsi que porte-parole de
la National Organization
for Men Against Sexism.
Michael Kimmel a coécrit
avec Michael Kaufman
« Le Guide du féminisme
pour les hommes et par
les hommes » (Massot,
208 pages, 18 euros).
Il a également publié cette
année « Healing from Hate »
(« guérir de la haine »,
University of California
Press, non traduit).
l y a encore quelques mois, aucun
des lecteurs de ces lignes n’avait entendu parler des « incels ». Ce n’est
plus le cas aujourd’hui, depuis l’effroyable attaque à la voiture-bélier qui eut
lieu fin avril à Toronto. Au volant d’une
camionnette de location, le conducteur,
Alek Minassian, un jeune homme de
25 ans, a foncé dans la foule d’une rue
animée de Toronto, tuant dix personnes. Peu avant l’attaque, il avait publié sur sa page Facebook un message
annonçant le début de la « rébellion incel » – c’est-à-dire une communauté
en ligne d’hommes se définissant
comme des « célibataires involontaires »
[involuntary celibates en anglais], c’està-dire qui n’avaient pas de relations
sexuelles mais dont l’abstinence ne dépendait pas d’un choix moral ou religieux. Ils voulaient du sexe, ils le « méritaient ». Simplement, les femmes ne
leur donnaient pas satisfaction.
Alek Minassian mentionnait notamment Elliot Rodger, un jeune homme de
22 ans de Santa Barbara (Californie) qui,
en 2014, a tué six personnes et blessé quatorze autres avant de se donner la mort.
Cinq ans plus tôt, George Sodini, 48 ans,
était entré dans un club de fitness de
Pittsburgh (Pennsylvanie), tuant cinq
femmes et blessant douze personnes
avant de se suicider. On a retrouvé dans
son sac de sport une lettre expliquant
qu’il n’avait pas eu de rapport sexuel
depuis vingt ans et qu’il en voulait aux
femmes de l’avoir rejeté.
UNE PÉNURIE DE SEXE
Elliot Rodger aussi avait laissé un message de suicide amer dans une vidéo où il
admettait être encore vierge et où il accusait les femmes de l’avoir « contraint à la
solitude, à une vie de paria et de désirs insatisfaits. » « Tout ça parce que les filles
n’ont jamais été attirées par moi, poursuivait-il. (…) Je ne sais pas pourquoi vous, les
filles, vous n’avez jamais été attirées par
moi, mais je vais toutes vous punir pour
ça. C’est une injustice, un crime parce que…
je ne sais pas ce qui vous manque. Je suis le
mec parfait, et vous vous jetez dans les
bras de types odieux plutôt que sur moi, le
suprême gentleman. »
Jusque-là, les incels souffraient de leur
célibat involontaire en silence. Mais Internet les a désormais réunis dans une
communauté en ligne qui reproche aux
femmes leur statut. Ils ne sont plus seuls.
Ils sont en colère et le disent haut et fort.
Ces hommes se sentent blessés, victimes du rejet que les femmes leur opposent. Eux sont de « suprêmes gentlemen », et ils ont bien le droit de coucher.
Ils n’ont simplement pas ce qu’ils méritent. Et la faute à qui ? Aux femmes. Les
incels accusent les femmes de tous leurs
maux. A leurs yeux, ce sont elles qui ont
tout pouvoir en matière de sexualité. Et
ces hommes se sentent impuissants.
Alors ils se déchaînent. Il existe, selon
eux, une pénurie de sexe. Si seulement
les femmes voulaient bien « passer à la
casserole » un peu plus souvent, ils
n’auraient pas à les tuer.
Comparons la situation à celle que décrivent les derniers travaux de tenants du
conservatisme comme Mark Regnerus,
professeur de sociologie à l’université du
Texas à Austin et auteur d’une étude, à
présent discréditée, qui expliquait que les
enfants élevés par des parents LGBT ren-
LES INCELS
SE CROIENT DANS
UNE ÉPOQUE
OÙ LEUR DROIT AU SEXE
NE FAISAIT L’OBJET
D’AUCUNE
CONTESTATION
contraient plus de difficultés sur le plan
psychologique et social. Dans son
ouvrage Cheap Sex (Oxford University
Press, 2017, non traduit), Mark Regnerus
affirme que les hommes évitent le mariage et refusent de s’engager dans des relations familiales stables parce que le
sexe est devenu si cheap, si facile, qu’ils
n’ont plus besoin d’investir dans quoi
que ce soit pour l’obtenir.
DES DONNÉES STUPIDES ET ERRONÉES
Il n’y a pas si longtemps, les femmes
étaient encore les gardiennes de la sexualité. En faisant des rapports sexuels une
chose rare, elles augmentaient leur
pouvoir de négociation vis-à-vis des hommes. Dans le marchandage traditionnel,
les femmes échangeaient du sexe contre
de l’amour (et une sécurité financière),
tandis que les hommes donnaient de
l’amour pour coucher. De nos jours, cependant, il est beaucoup plus facile
d’avoir des relations sexuelles. La pilule
contraceptive a rendu l’affaire moins risquée et la pornographie permet aux hommes d’obtenir une forme de satisfaction
en quelques clics. Le sexe se fait moins
rare, et l’on sait bien que, dans un système
de marché, quand l’offre abonde, les prix
baissent. Comme le dit un vieux dicton :
« Pourquoi acheter une vache quand on
peut avoir du lait gratuitement ? »
Laissons de côté le fait que ces données
sont à la fois stupides et erronées. La
plupart des hommes et des femmes finissent par se marier, même s’ils le font
environ dix ans plus tard que leurs
grands-parents. Pourquoi ? Eh bien déjà
parce qu’ils ont des chances de vivre
vingt ans de plus que leurs grands-parents ! De plus, s’ils repoussent leur
mariage, c’est en grande partie parce qu’il
est devenu plus difficile de trouver
des emplois stables et un logement abordable où s’établir.
Alors que faut-il penser : que les hommes n’ont pas suffisamment de rapports
sexuels ou qu’ils en ont trop ? Les femmes devraient-elles consentir à passer
plus souvent à la casserole pour donner
à ces pauvres incels ce qu’ils méritent ?
Ou faudrait-il qu’elles retournent plus
modestement à leur retenue première pour ferrer les hommes dans le
mariage ? Evidemment, ce n’est pas un
vrai choix. En dépit de leur apparente
contradiction, ces deux positions, en réalité, se rejoignent plus qu’on ne pourrait
le croire à première vue.
D’abord, elles rendent toutes deux les
femmes responsables du comportement
masculin. Mais a-t-on déjà pensé à demander aux femmes ce qu’elles voulaient vraiment ? Peut-on seulement
imaginer que si elles ne troquent plus le
sexe contre un mariage et une famille,
c’est qu’elles apprécient le sexe ? Que,
elles aussi, se sentent en droit d’éprouver
du plaisir ? Depuis cinquante ans, les
femmes commencent à réclamer le
droit d’avoir une sexualité propre,
de faire prévaloir leur voix dans le domaine de la sexualité.
Chacune des positions exprimées témoigne d’une nostalgie renvoyant au
« bon vieux temps » où les rapports entre les hommes et les femmes ne s’embarrassaient pas de ces « désagréments » comme l’autonomie des femmes. Les incels se croient dans une
époque où leur droit au sexe ne faisait
l’objet d’aucune contestation, où la dépendance économique obligeait les
femmes à entretenir des relations
dans lesquelles il leur était impossible
de dire non – et où, de fait, n’existait
aucune loi contre le viol conjugal. Une
fois qu’une femme avait dit oui, elle ne
pouvait plus jamais dire non.
Les conservateurs aussi ressassent le
passé – avant que le sexe ne devienne si
courant et si facile, quand les femmes
exigeaient avec romantisme qu’on leur
fasse la cour avant de céder, qu’elles soutiraient encore des promesses d’amour,
de fidélité et de soutien matériel.
Qu’est-ce sinon de la nostalgie pour un
monde où le droit masculin au sexe
n’était absolument pas mis en cause ?
Ces hommes partagent également une
vision du sexe archaïque, préféministe et
conflictuelle. Ils s’imaginent une guerre
des sexes : un jeu à somme nulle où
quand l’un gagne l’autre perd. Quand lui
parvient à « l’obtenir », c’est qu’elle « a
cédé ». Lui est un tombeur, elle est une salope. Il ne s’agit de rien de moins qu’une
transaction économique où le sexe sert
de monnaie d’échange. Ces hommes
pensent en outre qu’ils ont, en tant
qu’hommes, droit au sexe. Quand les
femmes se refusent à eux, ils considèrent
qu’ils n’ont pas ce qu’ils méritent. Mais
quand elles acceptent trop facilement, elles en déprécient la valeur.
Bien que les incels et les conservateurs,
à l’unisson, rendent les femmes responsables des problèmes de la gent masculine, aucun d’entre eux ne semble avoir
pensé à demander aux femmes ce qu’elles voulaient vraiment. S’ils l’avaient fait,
ils auraient probablement entendu une
tout autre et nouvelle histoire, qui ne serait plus fondée sur des négociations économiques et un droit masculin au sexe,
mais qui raconte que la sexualité peut
aussi être l’occasion de s’exprimer. De
dire l’amour, bien sûr, mais pas seulement. Et pas seulement non plus un désir
de mariage et d’enfant, mais la réciprocité, le plaisir et l’excitation.
Ce n’est pas en se tournant vers le
passé, mais peut-être en regardant résolument vers l’avenir que l’on trouvera
une solution. La question n’est pas de
savoir si les hommes ont plus ou moins
de rapports sexuels, s’ils pensent ou non
y avoir droit, mais plutôt, sans doute,
si les hommes et les femmes ont de
bonnes relations sexuelles. Ce n’est pas
en faisant valoir des droits que nos vies
sexuelles s’épanouissent, ce n’est que
lorsqu’elles unissent des êtres égaux
dans leur désir. p
Traduit de l’anglais par
Pauline Colonna d’Istria
Prochain épisode Jean Viard
débats & analyses | 21
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
Guerre commerciale :
la Chine et l’Europe
doivent marcher
main dans la main
Directrice adjointe de l’Institut de l’Europe
à l’Académie chinoise du commerce
international, Yao Ling plaide pour que l’Union
européenne et la Chine présentent un front
uni face à l’unilatéralisme des Etats-Unis
Par YAO LING
S
ous prétexte que leur sécurité nationale est menacée,
les Etats-Unis ont déclenché une guerre commerciale qui
remet en jeu les équilibres mondiaux en ignorant le mécanisme
de règlement des différends établi
par l’Organisation mondiale du
commerce. Aujourd’hui, Donald
Trump souffle le chaud et le froid.
Tant avec la Chine, où les négociations de juin n’ont pas abouti,
qu’avec l’Union européenne (UE),
où les apparences de l’accord
Trump-Juncker du 25 juillet peuvent être trompeuses.
Dans un contexte où le monde
devient chaque jour plus instable,
la Chine et l’UE doivent préciser le
plus tôt possible l’orientation de
leurs relations économiques et
commerciales pour protéger leurs
intérêts communs. Bien que l’UE
ne veuille pas le reconnaître, nous
nous devons de présenter un
front uni face à l’unilatéralisme
des Etats-Unis, ne serait-ce qu’en
raison de l’importance de nos
liens économiques. L’UE est le
plus grand partenaire commercial
de la Chine. Celle-ci exporte vers
l’UE l’équivalent de 372 milliards
de dollars [environ 327 milliards
d’euros] (en hausse de 9,7 %) et elle
importe des produits européens
pour 244 milliards de dollars (en
hausse de 17,7 %).
Par ailleurs, notre dialogue
constant produit des résultats.
Dans le document « Eléments
pour une nouvelle stratégie de
l’UE à l’égard de la Chine », publié
en 2016, l’UE a formulé des
revendications prioritaires dans
les négociations en cours depuis
2014 sur les investissements européens en Chine : l’élargissement
de l’accès au marché pour les marchandises et les services, l’ouverture des marchés publics et la réduction des mesures restrictives
sur l’accès au marché intérieur.
PARTENAIRE PRIVILÉGIÉ
Or, la Chine est entrée dans une
nouvelle phase de son ouverture
sur le monde extérieur, et certaines demandes de l’UE sont progressivement satisfaites. La plus
emblématique, annoncée par le
président chinois Xi Jinping lors
du Forum de Boao, en avril 2018,
est le renforcement de la propriété intellectuelle avec le relèvement du plafond d’indemnisation
légale. La Chine souhaite également accélérer les négociations
sur l’accord d’investissement
sino-européen et commencer,
en temps opportun, une étude
conjointe sur la faisabilité d’une
zone de libre-échange avec l’UE.
Tant que le processus de négociation n’est pas achevé, il est
clair que des difficultés subsistent, mais certaines sont supprimées, comme le maximum
de deux sociétés mixtes imposé
aux entreprises étrangères. Si
l’UE le souhaite, elle sera la plus
grande bénéficiaire du nouveau cycle de réformes et
d’ouverture de la Chine.
Dans le secteur financier, son
économie repose à 70 % sur les
services et la gestion des risques,
des secteurs que la Chine serait
ravie de voir se développer sur
son territoire. Par ailleurs, en
cohérence avec notre engagement de respecter l’accord de
Paris sur l’environnement, un
calendrier de transition sur cinq
ans donne la priorité aux véhicu-
LA CHINE ET L’UE
DOIVENT PRÉCISER
LE PLUS TÔT POSSIBLE
L’ORIENTATION DE
LEURS RELATIONS
ÉCONOMIQUES POUR
PROTÉGER LEURS
INTÉRÊTS COMMUNS
les à énergie nouvelle dès 2018. A
l’image des groupes allemands
comme Volkswagen, Daimler et
BMW, les autres sociétés automobiles européennes pourraient
accélérer leurs investissements
dans ce secteur, d’autant que
les 777 000 véhicules électriques
vendus en Chine en 2017 ne
représentent que 2,7 % du marché automobile intérieur.
UNE CHANCE À SAISIR
Xi Jinping a déclaré à maintes
reprises qu’il espérait sincèrement une augmentation des importations. La baisse des tarifs
sur les produits importés est
effective dans plusieurs secteurs
depuis le 1er juillet, et, en novembre, Shanghaï accueillera la première exposition internationale
consacrée aux importations et
exportations. Mais derrière ces
chiffres, il serait temps pour l’UE
de revoir ses positions tranchées, au niveau institutionnel,
qui sont préjudiciables à nos
intérêts communs.
Dans un esprit de conciliation,
la Chine préconise donc de s’en
tenir au principe dit de « concertation, synergie et partage » dans
le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route » [projet chinois
visant à asseoir l’influence internationale de Pékin]. Cela implique l’harmonisation des politiques économiques au niveau
mondial, ainsi que la sauvegarde
du mécanisme commercial multilatéral basé sur les règlements
internationaux. La Chine encourage donc, avec ses partenaires européens, une coopération
d’égal à égal qui apportera de
nouvelles opportunités et un développement à la pointe de l’innovation. A cet égard, le récent
accord Trump-Juncker est un
non-événement. Depuis 2016,
les négociations sur le traité de
libre-échange
transatlantique
(TTIP) entre l’UE et les Etats-Unis
stagnent, et de nombreux pays
européens, dont la France, ont
déjà exprimé leur scepticisme
sur cet accord.
Face à la montée de l’unilatéralisme, du protectionnisme et
du populisme, le renforcement
de la coopération économique
et commerciale entre la Chine et
l’UE est une chance à saisir,
non seulement pour approfondir nos relations commerciales,
mais aussi pour assurer à l’ensemble du système international
une plus grande stabilité et
prévisibilité, seules capables d’assurer la paix. p
Traduit du chinois par la rédaction de « La Chine au présent »
¶
Yao Ling est directrice adjointe de
l’Institut de l’Europe de l’Académie
chinoise du commerce international
et de la coopération économique,
relevant du ministère du commerce
LA TUNISIE,
LUEUR D’ESPOIR
DANS LE MONDE
ARABE
U
ne belle nouvelle nous arrive de Tunisie, ce petit pays d’Afrique du Nord
où se jouent des combats cruciaux
pour l’aire méditerranéenne. Le débat sur
l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage est lancé. Lundi 3 août,
le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, a officialisé
son soutien à cette réforme du droit successoral dont le Parlement tunisien devrait se
saisir sans tarder. Pour les féministes tunisiennes, qui défendaient cette cause depuis
des années dans un relatif isolement,
c’est une précieuse victoire. Elles n’ont cessé
de dénoncer l’archaïsme d’un régime d’héritage en vertu duquel la femme ne recueille
que la moitié de la part de l’homme à même
degré de parenté.
S’attaquer à une telle tradition immémoriale est délicat. Habib Bourguiba, le « père de
la nation » (mort en 2000), qui avait pourtant
imposé, dès l’indépendance, en 1956, un
« code du statut personnel » pionnier pour les
droits des femmes dans le monde arabo-musulman, n’avait lui-même pas osé toucher à
cette disposition inspirée du Coran. Plus de
six décennies plus tard, Béji Caïd Essebsi relève courageusement le défi.
Avec le temps, une bonne partie de la justification de cette inégalité est devenue obsolète.
Occupant une part croissante dans la vie socio-économique du pays, les Tunisiennes participent de plus en plus à la formation des patrimoines familiaux. Les réduire à la portion
congrue lors des successions tenait du déni
de justice. Une révision s’imposait. Après son
« printemps démocratique » de 2011, la Tunisie ouvre un nouveau chapitre de sa modernisation, qui touche à son socle sociétal.
Il faut applaudir ce geste de M. Essebsi, qui
replace la Tunisie à l’avant-garde des évolutions dans cette région du monde. Il est de nature à inspirer les progressistes des pays voisins. Toutefois, il faut se garder de toute naïveté. L’initiative du chef de l’Etat est aussi
noble que tactique. Elle vise à redorer son blason, terni par un mandat médiocre, entaché
par ses connexions avec l’ancien régime et
une inquiétante dérive dynastique. A l’évidence, M. Essebsi veut instrumentaliser la
juste cause des femmes tunisiennes – comme
l’ex-dictateur Ben Ali l’avait habilement fait –
pour promouvoir des intérêts de cour et
sculpter sa stature personnelle. Les féministes
tunisiennes ne sont pas dupes de la
manœuvre. Elles objectent que l’essentiel, en
l’occurrence, est d’engranger des conquêtes.
Elles ont raison. Tout acquis est bon à prendre.
L’autre naïveté consisterait à penser que
l’adoption d’une telle réforme n’est plus
qu’une formalité. En fait, le débat s’annonce
douloureux et la Tunisie est fracturée sur le
sujet. La majorité de la population, qui demeure conservatrice, est a priori rétive au
changement du statu quo en la matière, qui
touche aux équilibres des familles. Il faudra la
convaincre avec doigté.
Dans ce travail de persuasion, Ennahda, le
parti issu de la matrice islamiste, est appelé à
jouer un rôle-clé. Ce mouvement, qui dispose du premier groupe parlementaire à l’Assemblée, prétend avoir dépoussiéré sa vision
du monde au point de récuser l’étiquette
d’« islamiste ». Or, ses cadres ont accompagné,
voire inspiré, la récente agitation contre le
projet de réforme. Si Ennahda veut convaincre de la sincérité de son aggiornamento,
il devra être clair sur la modernité qu’il affirme avoir embrassée.
Les droits de la femme tunisienne méritent
mieux qu’une manigance de palais ou une
duplicité doctrinale. p
Sur la scène économique internationale,
l’UE ne peut pas rester spectatrice
Spécialiste du commerce international, Sébastien Jean
estime que l’Europe doit être ferme vis-à-vis des Etats-Unis,
mais aussi s’assurer d’une concurrence équitable avec
la Chine et définir de nouvelles règles mondiales
Par SÉBASTIEN JEAN
A
insi, nous voici redevenus amis
avec les Etats-Unis. Quelques
jours seulement après que Donald Trump avait qualifié, le 15 juillet,
l’Union européenne (UE) d’« ennemie »
dans les relations commerciales, il annonçait le 25 juillet, à l’occasion de la visite américaine du président de la
Commission européenne, Jean-Claude
Juncker, et à grand renfort d’embrassades, un retour à la meilleure concorde
transatlantique. Cet apaisement est bienvenu. On peut néanmoins déplorer que
les déclarations prononcées à cette occasion soient ambiguës et manquent singulièrement de cohérence. A tel point
que l’on veut croire qu’il ne s’agit que
d’une couverture sans substance, destinée à offrir une sortie honorable à Donald Trump. Les déclarations de bonnes
intentions d’un tel partenaire ne doivent
pas être prises pour argent comptant et le
risque d’un nouveau changement de cap
du président américain n’est pas minime.
Même si la menace immédiate de
droits de douane sur nos exportations
d’automobiles était effectivement écartée, cela ne résoudrait pas, cependant,
le problème de fond auquel l’Union
européenne est confrontée aujourd’hui : le système commercial multilatéral, fondé sur des règles issues d’accords internationaux, vacille.
Le risque est grand de voir les Etats s’affranchir, les uns après les autres, de leurs
engagements sur les aspects les plus sensibles de leurs échanges. Un tel retour
du rapport de force politique au détriment des règles serait porteur d’un arbitraire et d’une incertitude économiquement coûteux pour tous. Pour l’Union
européenne, qui n’a pas la cohésion politique d’un Etat, il serait aussi synonyme
d’affaiblissement vis-à-vis de ses partenaires. Pour l’éviter, il faut opposer à la
politique commerciale américaine menaçante une fermeté cohérente, plutôt
LE RISQUE EST GRAND
DE VOIR LES ÉTATS
S’AFFRANCHIR DE
LEURS ENGAGEMENTS
SUR LES ASPECTS
LES PLUS SENSIBLES
DE LEURS ÉCHANGES
que de donner l’impression d’être disposé à entrer dans des arrangements
« à la Trump ». Mais il faut également
reconnaître que se posent des questions
de fond, qui empêchent de voir dans le
statu quo qui existait auparavant une
solution durable.
Que des règles convenues pour l’essentiel il y a vingt-quatre ans ou plus nécessitent une mise à jour n’a d’ailleurs rien
d’étonnant, étant donné l’ampleur des
bouleversements économiques survenus depuis. Celui qui est porteur des
plus grands défis est le formidable développement économique de la Chine,
parce qu’il s’inscrit dans le cadre d’un
système particulier, étroitement coordonné par l’Etat et le Parti communiste
et incluant une politique industrielle
ambitieuse. L’idée selon laquelle une
convergence progressive s’opérerait
vers le système d’économie de marché
décentralisée des pays occidentaux est
maintenant clairement démentie.
MANQUE DE RÉCIPROCITÉ
Ce n’est pas un problème puisque rien
n’impose que les principales économies
s’organisent de façons similaires, mais
cela nécessite de s’assurer que les règles
régissant leurs échanges permettent une
concurrence équitable. Or, cela n’a rien
d’évident dans le contexte actuel. La politique industrielle chinoise cible des secteurs prioritaires qu’elle soutient de
multiples manières, notamment l’accès
préférentiel au capital, au foncier et à
différents intrants. Les accords fondant
l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) limitent l’utilisation de subventions susceptibles de porter préjudice
aux pays partenaires, mais leurs règles
ne s’appliquent pas à un soutien aussi
protéiforme, qui n’avait pas été anticipé.
Les pratiques des entreprises d’Etat chinoises sur les marchés concurrentiels, les
transferts forcés de technologies ou le
manque de réciprocité dans l’accès effectif au marché chinois sont d’autres questions épineuses dans ce contexte. C’était
déjà un problème lorsque la Chine était
une économie émergente, cela devient
un défi majeur dès lors qu’elle est la première puissance industrielle mondiale,
ambitionnant explicitement d’occuper
une position dominante dans des secteurs stratégiques qui seront le cœur de la
croissance et de la puissance de demain.
Pour l’Europe, l’enjeu est, par exemple,
de s’assurer que notre secteur automobile ne subira pas demain, à la faveur des
ruptures technologiques en cours, le
sort de l’industrie photovoltaïque dans
les années 2000, submergée par une
L’UNION EUROPÉENNE
DOIT ŒUVRER À UNE
RÉFORME DE RÈGLES
COMMERCIALES
QUI NE SERONT
PLUS TENABLES
LONGTEMPS
concurrence chinoise lourdement subventionnée. Alors que plus de trois cinquièmes des entreprises européennes
en Chine considèrent que leurs concurrentes locales sont au moins aussi innovantes qu’elles, comme le rapportait récemment la chambre de commerce de
l’Union européenne en Chine, il y a urgence. Non pas pour entraver le succès
économique éclatant de notre partenaire, dont il faut au contraire se réjouir,
mais pour convenir des conditions
d’une concurrence équitable.
Entre les coups de boutoir de l’administration Trump et l’urgence d’une réforme des règles, la voie est étroite pour
sauvegarder le multilatéralisme commercial. Alors que chaque jour ou presque apporte son lot de surenchère dans le
conflit imposé par les Etats-Unis à la
Chine, l’Union européenne ne peut pas
rester spectatrice. Elle doit refuser une
logique de confrontation qui menace
de nous entraîner tous dans un affrontement chaotique, mais elle doit également œuvrer à une réforme de règles
commerciales qui ne seront plus tenables
longtemps. La défense pragmatique de
nos intérêts est le premier pas dans ce
sens, en opposant des réponses fermes
et cohérentes à l’arbitraire américain,
tout en nous défendant vigoureusement contre toute concurrence déloyale,
par exemple en renforçant nos instruments de défense commerciale et la
surveillance des investissements étrangers directs sur notre sol.
Pour aller au-delà, les déclarations
d’amitié et de bonnes intentions ne suffiront pas. Une négociation sans tabous
entre grandes puissances est indispensable : il ne s’agit pas de modifier des procédures obscures, mais de discuter des
conditions susceptibles de permettre
une concurrence internationale ordonnée. Face aux défis communs de sécurité
et de lutte contre le changement climatique, il serait tragique que notre interdépendance tourne à la confrontation. p
¶
Sébastien Jean est
directeur du Centre
d’études prospectives
et d’informations
internationales (Cepii)
22 |
0123
JEUDI 16 AOÛT 2018
HISTOIRES DE LANGUE
QUAND L’ERREUR
DEVIENT LA NORME
On imagine volontiers que notre
langue, héritage de l’histoire, est
immuable, qu’elle s’appuie sur
des règles intangibles, que les
dictionnaires ont la science infuse et la réponse à toutes les
questions. Pourtant, à eux aussi,
il arrive de commettre ou de colporter des erreurs… qui parfois
deviennent la règle.
L’une des plus impressionnantes levées de boucliers provoquées par la dernière réforme
orthographique concernait
la proposition d’écrire nénuphar
avec un « f » – nénufar – au lieu de
« ph ». Or tous les dictionnaires
écrivaient nénufar – oui, avec un
« f » – jusqu’en 1935, jusqu’à ce que
soudain l’Académie décide d’attribuer à ce mot un « ph » destiné à
lui « rendre » sa racine grecque.
Sauf que nénuphar vient de
l’arabe, donc aurait toujours dû
être écrit avec un « f ». La bonne
nouvelle, c’est que vous pouvez
choisir votre camp : les deux graphies sont possibles désormais.
Prenons le mot événement.
Alors que la plupart des francophones le prononcent comme si
le deuxième accent était grave :
« évènement », tous les dictionnaires recommandaient deux accents aigus. Pour quelle raison ?
Juste une banale erreur de l’imprimeur du dictionnaire de l’Académie française, qui, au début du
XVIIIe siècle, n’avait tout simplement pas fait fondre suffisamment de lettres en plomb « è »… et
les remplaçait par des « é ». Il avait
d’ailleurs également écrit mére
au lieu de mère, erreur qui, elle,
a été rectifiée dès la version
suivante du dictionnaire. Cette
faute (professionnelle) a perduré
jusque dans les dictionnaires
contemporains, les deux graphies
étant admises depuis 1990.
VERRE OU VAIR ?
Mais il est des erreurs qui ne sont
pas près d’être corrigées par une
réforme. Voyez comme celle de
Christophe Colomb, qui croyait
avoir découvert les Indes, est restée dans toutes les langues du
monde : nous appelons toujours
les peuples autochtones du Nouveau Continent des Indiens.
Quant au nom de l’Amérique ellemême, c’est un imprimeur et
cartographe installé à Saint-Diédes-Vosges qui, le premier,
en 1507, a écrit sur une carte le
mot « America » pour honorer
Amerigo Vespucci, qu’il croyait
être le découvreur du Nouveau
Continent. Sans cette erreur venue de l’Hexagone, l’Amérique
s’appellerait peut-être plus
légitimement… Colombie.
Et que penser, pour finir, de la
mythique pantoufle de Cendrillon ? Verre ou vair ? Quantité
de versions contemporaines du
conte penchent pour le vair, une
peau d’écureuil, tandis que
d’autres, le dessin animé Disney
en tête, optent pour la transparence magique du verre. La
controverse viendrait d’Honoré
de Balzac, qui considérait le vair
comme une matière plus propre à
faire des souliers. Il semble pourtant que le manuscrit de Charles
Perrault parle bel et bien de verre.
Erreur ou non, après tout, dans
un conte où des citrouilles
se transforment en carrosses,
qui se soucie de vraisemblance ? p
muriel gilbert
Prochain épisode
Les premières fois
Jean Bedez dans son atelier du 13e arrondissement parisien. REBECCA FANUELE
Jean Bedez
et la mine de plomb
« Rester des heures debout à quelques
centimètres du papier peut créer une
sorte d’état d’apnée. Je dois faire régulièrement des exercices musculaires. Il
faut une certaine hygiène de vie, une
discipline particulière. » On le croit
d’autant plus volontiers que sa conception de la journée de travail est elle
aussi particulière. « Je suis collé au
rythme solaire. Actuellement, c’est la
très bonne période de l’année et il fait
beau, donc je peux commencer vers
7 h 30.
– Et finir ?
– Vers 21 h 30 ou 22 h 30. »
Il a évidemment son dispositif de
néons et de projecteurs, pour les mauvais mois de l’année. Mais « il est difficile de supporter la lumière électrique,
elle me fatigue l’œil à la longue ». On
pourrait aussi supposer que cette lenteur suscite en lui parfois de l’impatience. « Non, pas d’impatience car,
chaque soir, j’ai déjà un résultat, celui
des dix heures de dessin du jour. Au
bout d’un certain temps, par zones, je
commence à voir. » Par ailleurs, ajoute-t-il, cette longue durée dans la solitude nécessaire à l’exécution mécanique du processus de révélation laisse
l’esprit libre pour la réflexion. Tout en
poursuivant son travail sur un dessin,
Bedez peut réfléchir à ceux dans lesquels il s’engagera ensuite.
« LE POLITIQUE EST ESSENTIEL »
Du papier, des crayons,
mais aussi de la lumière et du temps : voilà ce dont
le dessinateur a besoin pour réaliser ses œuvres,
certaines aux dimensions hors norme
UN A RT I ST E , UN E MAT I È RE 3 | 6
L’
atelier de Jean Bedez, dans
un immeuble moderne
d’un coin moderne du
13e arrondissement parisien, a des airs de laboratoire. Ses
murs sont blancs et parfaitement
propres. Au bas de celui sur lequel il
travaille s’étend une ligne continue
de tubes de néon blanc. S’y ajoutent
deux projecteurs sur pied. Côté verrière, orientée au nord comme il se
doit, deux ordinateurs à grands
écrans sont placés côte à côte sur le
bureau, où se trouve aussi un jeu
d’échecs.
Comme il fait beau cet après-midi de
juin, la lumière est assez intense, mais
étale : pas d’ombres dans la pièce. Une
autre sensation, négative celle-ci, surprend. Les ateliers des peintres, qui ne
sont jamais si nets, sentent l’huile, la
térébenthine ou d’autres odeurs chimiques. Ceux des sculpteurs, plus sales encore, sentent la terre humide, le
plâtre, la résine ou les colles. Celui de
Bedez ne sent rien.
C’est que l’artiste, né en 1976, n’a, depuis quatorze ans, qu’un seul instrument de travail, la mine de plomb sur
papier. Il dessine. Dans ses mots : « Je
vis avec le dessin. » Sur le mur, ses
deux dernières œuvres sont maintenues chacune par deux longues et
« RESTER DES HEURES
DEBOUT À QUELQUES
CENTIMÈTRES DU PAPIER
PEUT CRÉER UNE SORTE
D’ÉTAT D’APNÉE. JE DOIS
FAIRE RÉGULIÈREMENT
DES EXERCICES
MUSCULAIRES »
étroites planches blanches verticales,
l’une des inventions qu’il a mises au
point à mesure que sa technique s’est
affirmée. Ce sont deux paysages, dans
la mesure où ils présentent des éléments de nature et d’architecture.
Mais ces éléments sont hétérogènes.
Par exemple des immeubles d’habitation aux deux tiers détruits – par la
guerre se dit-on – à gauche ; à droite,
les façades médiévales de la place de la
Seigneurie à Florence, le lion allégorique, le David de Michel-Ange ; au centre, une planète qui serait tombée sur
la Terre et un campanile – tout cela à
un haut degré de définition.
« COLLÉ AU RYTHME SOLAIRE »
L’œuvre mesure 254 centimètres de
long et 127 centimètres de haut, soit
32 258 cm2, ce qui est, pour un dessin,
une surface anormalement vaste. Le
papier est un Canson 224 grammes.
« Polyvalent, il convient à toutes les
techniques sèches », précise le fabricant. « Sèches » exclut encre, aquarelle,
et tout usage d’eau. Bedez les exclut
aussi : il n’emploie que des crayons à la
mine de graphite de la marque Faber
Castell, du 6H, le plus maigre, au 6B, le
plus gras. Pour preuve, il montre un
sac en plastique plein de dizaines de
crayons qui n’ont plus que deux ou
trois centimètres de long à force
d’avoir servi, mais sont tous parfaitement taillés, prêts à l’emploi jusqu’à
leur épuisement.
« Je travaille par superposition, du 6H
au 6B. L’image apparaît progressivement, du plus clair au plus sombre.
L’image a de plus en plus de profondeur. » Le dessin est commencé avec le
crayon le plus maigre. Puis repris, gradation après gradation, méthodiquement, zone par zone : à mesure que le
crayon est plus gras, les formes gagnent en densité. « Tout se construit
avec le blanc du papier, qui crée la lumière. Les éléments les plus marqués,
DES COMPOSITIONS
QUI NE SONT PAS
DE SIMPLES
JUXTAPOSITIONS
D’ÉLÉMENTS,
CAR CES MONTAGES
ONT DES FONCTIONS
SYMBOLIQUES
c’est-à-dire les plus sombres, sont ceux
que le spectateur suit d’abord. Ils créent
un sens de lecture et invitent à se déplacer pour se promener dans le dessin. »
Aucune improvisation n’a sa place
dans ce processus. Entendre Bedez expliquer posément son processus de
création, c’est vérifier combien peuvent être faux les clichés sur l’artiste
traversé d’illuminations soudaines, à
peine conscient de ce qu’il accomplit.
« Il faut être très rigoureux. C’est un système de révélation, comme la révélation du tirage photographique. »
C’est un système nécessairement
très lent. « Quand un dessin de ces dimensions est lancé, il peut falloir entre
1 400 et 1 600 heures de travail pour
qu’il arrive à son terme. Pour un petit
dessin, il ne faut qu’entre 12 et 14 heures. » Donc, si vous confondiez dessin
avec geste d’un instant, forme saisie à
la volée – Rembrandt ou Delacroix –
oubliez : le dessin selon Bedez est un
art au long cours méthodiquement
exécuté. Un mode de vie, de création
et de réflexion.
De vie, au sens le plus prosaïque. Le
temps qu’il fait par exemple. « Je dois
tenir compte de la température, de
l’humidité et de la sécheresse. La tension du papier s’en trouve affectée,
donc la réaction entre papier et
crayon. » La santé de l’artiste ensuite :
Dans cette partie initiale du travail, il
y a une part dont il concède qu’il ne
sait pas exactement comment elle
s’opère. « C’est d’abord une image
mentale qui met en relation des systèmes de représentation, par associations, jusqu’à ce que ça fasse sens. » De
ces associations, les deux dessins au
mur sont exemplaires : la place de la
Seigneurie et des ruines qu’on imagine de Berlin ou de Dresde pour l’un,
donc, et, pour l’autre le cloître du couvent de San Marco, à Florence toujours, et un paysage de mangrove
dont les eaux auraient inondé le couvent. Une fois l’idée première formulée, « il y a un travail de recherche, qui
passe par l’ordinateur, avec des références qui viennent du passé et
d’autres du présent, pour construire
une vision contemporaine. Je m’appuie
sur des photographies, puis les relations s’établissent. »
Au terme de cette élaboration, la
composition, quand elle est fixée, ne
change plus que « très peu » durant la
réalisation. Elle ne change plus parce
qu’elle fait sens : Jean Bedez y revient
pour éviter toute erreur d’interprétation. « La Seigneurie et San Marco, les
Médicis et Fra Angelico, c’est la confrontation du religieux et du marchand. J’aurais aussi bien pu partir des
entreprises d’aujourd’hui. Le politique
est essentiel : c’est le noyau de mon travail. » Ses compositions ne sont pas de
simples juxtapositions d’éléments,
car ces montages ont des fonctions
symboliques. Il admet qu’il peut y
avoir du « crypté », mais « plus on reste
devant, plus on se pose des questions et
plus on obtient des réponses ».
Ses explications sont si précises et
rationnelles qu’on a failli oublier de
l’interroger sur l’origine de sa passion
absolue pour le dessin. « Aux BeauxArts de Nancy, j’ai eu une formation
très conceptuelle, presque exclusivement, avec Chen Zhen comme professeur. Elle me convenait très bien. J’ai
commencé par la sculpture, où le dessin était préparatoire. Puis c’est venu
presque naturellement. Je me suis
aperçu que je pouvais tout obtenir selon cette méthode. En quatorze ans, j’ai
appris à la maîtriser de plus en plus. J’ai
aussi pris de plus en plus de plaisir. » p
philippe dagen
Prochain épisode Eva Jospin
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