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Le Monde - 2018-08-19-20

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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
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DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Electricité : pourquoi la concurrence
ne fait pas baisser les prix en France
▶ L’ouverture du marché
▶ Onze ans plus tard, 81 %
▶ Les fournisseurs privés
▶ Toutes les entreprises
français à de nouveaux
acteurs, en juillet 2007,
n’a pas donné lieu à une
guerre des tarifs comme
dans d’autres secteurs
des clients particuliers
restent fidèles à EDF, mais,
depuis un an, l’opérateur
public historique perd
100 000 abonnés par mois
dénoncent un jeu faussé
par la régulation des tarifs.
Les associations
de consommateurs
défendent ce système
se sont lancées dans
la bataille de l’électricité
propre, en proposant
des « offres vertes »
La psychiatrie
en situation
critique
PAGE 9
Sorti d’un quartier pauvre,
anobli, le photographe
entretient une relation
d’amour-haine
avec le Royaume-Uni
MCCULLIN, PHOTOGRAPHE
L’ÉTAT ISLAMIQUE SE RÉTABLIT EN IRAK
PAGES 18-19
▶ L’organisation djihadiste a resurgi dans des régions sunnites proches de Bagdad
▶ De 20 000 à 30 000 de ses combattants seraient encore actifs, selon l’ONU
PAGE 2
Cartographie
sur mobile pour
randonneur
connecté
« L’É PO Q U E »
PAGE S 1 6 -1 7
G
rèves, voire grève de la
faim, des infirmiers et
aides-soignants hospitaliers, excédés de n’avoir plus les
moyens d’exercer dignement
leur métier ; situation non moins
critique dans les centres médicopsychologiques débordés par l’afflux de patients et les économies
de personnel ; sentiment, fondé,
des malades et de leurs familles
d’être mal traités. Le secteur de la
psychiatrie publique française
s’est enfoncé dans la crise depuis
des années. Chacun, y compris la
ministre de la santé, Agnès
Buzyn, s’accorde sur le diagnostic. Reste, pour les pouvoirs publics, à proposer les remèdes.
La rupture
amoureuse
crée-t-elle une
existence neuve ?
SURMONTER LES ÉPREUVES
PAGE 2 2
Société
A Marseille,
bataille pour
garder un McDo
PAGE 6
1 ÉDITORIAL
UN SECTEUR
EN PROFONDE
DÉPRESSION
Pendant les funérailles de civils
victimes d’une attaque de l’EI
à Tarmiya, le 2 mai. ALI MALIKI/RÉA
PAGE 23
Des habitants des
quartiers nord de la ville
refusent le remplacement
de cet établissement bien
implanté par un
fast-food asiatique halal
PAGE 7
La ferveur de la campagne de 2017 a laissé place à bien des désillusions
battu. Soit que, pour les partisans
d’Emmanuel Macron, l’espoir de
réinventer la manière de faire de
la politique ait été sérieusement
douché par l’exercice du pouvoir.
Pour Martial Foucault, directeur
du centre de recherches de Scien-
ces Po (Cevipof), la campagne de
2017 « n’a pas corrigé la crise du
militantisme », car les partis politiques ne comprennent pas que
leur fonctionnement est obsolète
et doit être repensé.
PAGE 8
AU TIBET,
LA POLITIQUE
DU YAK
Economie
L’hôtellerierestauration
veut recruter
des réfugiés
Face à la pénurie de personnel dans ce secteur,
où 150 000 postes sont
à pourvoir, des syndicats
discutent de la possibilité
d’embaucher des
demandeurs d’asile
PAGE 5
Dans la province chinoise
du Qinghai, en 2016. N. ASFOURI/AFP
DANS LE PLUS GRAND ESPACE
CANAPÉS-LITS À PARIS
PAGE 10
▶ En proposant
des assurances
aux éleveurs
nomades, la Chine
renforce son
contrôle, tout
en luttant contre
le surpâturage
L’ÉLÉGANCE LE CONFORT
D’UN D’UN
CANAPÉ VRAI LIT
Géopolitique
L’ombre de l’Iran
s’étend sur la
frontière afghane
PAGES 12- 13
Cinéma
Douarnenez,
festival
saute-frontière
PAGE 14
Photos non contractuelles
Le grand blues des militants politiques
un an après l’élection présidentielle, les militants des partis politiques ont le blues. Bénévoles
mobilisés avec ferveur durant la
campagne électorale, ils ont, depuis, accumulé les déceptions.
Soit que leur candidat ait été
McCullin
en son pays
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Déploiement de
forces de sécurité
irakiennes,
à la suite de
l’exécution
de 13 membres
de l’organisation
Etat islamique,
à Bagdad,
le 27 juin.
AHMAD AL-RUBAYE/AFP
La résurgence de l’Etat islamique en Irak
Le retard pris dans la reconstruction pourrait accroître le ressentiment des populations sunnites
bagdad - envoyée spéciale
P
lus une semaine ne
passe en Irak sans une
nouvelle attaque contre
des civils ou des membres des forces de sécurité. Neuf
mois après la proclamation de la
victoire militaire contre l’organisation Etat islamique (EI), en décembre 2017, le groupe djihadiste
connaît une résurgence. Dans les
villages proches de Tarmiya, une
ville sunnite à moins d’une heure
de route au nord de Bagdad, des
membres de l’EI, terrés dans cette
campagne riche en vergers, sèment à nouveau la confusion
parmi la population.
« Le centre de Tarmiya est calme,
mais de temps en temps, Daech
[acronyme arabe de l’EI] cible des
civils et les forces de sécurité dans
les environs, confie au téléphone
un ingénieur de la ville, qui a souhaité garder l’anonymat. Ce type
d’attaque augmente. Nous qui pensions avoir retrouvé la tranquillité,
nous voyons la situation se dégrader jour après jour. » Il ne fait
aucun doute, estime-t-il, que les
djihadistes sont des gens de la région : « On ne sait pas exactement
Depuis six mois,
les signes d’une
nouvelle
dégradation
sécuritaire
se multiplient
qui ils sont, mais on sait qu’ils se cachent dans les vergers très denses,
dans des maisons isolées où ils peuvent recomposer leurs cellules. »
Depuis la prise de contrôle de
près d’un tiers de l’Irak par l’EI en
juin 2014, les forces de sécurité ont
plusieurs fois démantelé des réseaux de financement djihadiste
alimentés par les fermes piscicoles de cette région qui, sans être
passée sous leur contrôle, a toujours été une zone grise. De petites
cellules clandestines s’y déplacent
librement, n’affichant ni drapeau
ni aucun autre signe d’appartenance à l’EI. Elles n’hésitent plus à
rançonner la population.
« Il y a un mois, j’ai eu écho que des
membres de Daech appelaient des
habitants, les menaçant de les tuer
s’ils ne leur versaient pas une ran-
çon, indique l’ingénieur. Il y a eu
plusieurs cas, dont mon cousin. Ils
ciblent les riches, les commerçants
comme au temps d’Al-Qaida en
Irak. Sauf qu’aujourd’hui, ils ne demandent
plus
50 000
à
100 000 dollars [environ 45 000 à
90 000 euros] comme avant, mais
de petites sommes de l’ordre de
5 000 dollars qui sont collectées par
des femmes entièrement voilées. »
Deux mouvements autonomes
Tarmiya est l’un des points chauds
du retour djihadiste dans le pays.
Pour le spécialiste irakien de ces
mouvements,
Hisham
AlHashimi, « Daech réplique le modèle de guérilla appliqué par AlQaida en Irak dans les années 2010.
Mais peut-être que, dans deux à
trois ans, on pourrait revenir au
schéma d’occupation de villes. »
Une analyse partagée par les généraux de la coalition internationale, encore active dans le ciel irakien. Ceux-ci « estiment que les forces irakiennes ont la capacité de
contenir cette menace, sans en venir à bout, confie un diplomate
occidental. Comme au temps d’AlQaida en Irak, les djihadistes continueraient d’exercer leur influence
sur certaines zones sans les contrôler, menant des attaques et rackettant les populations. Cela nous inquiète pour la stabilité de l’Irak, notamment la reconstruction des zones libérées. » A défaut d’avancées
sur ce dossier et celui de la réconciliation nationale, le ressentiment
pourrait croître chez les populations sunnites et inciter à de nouveaux ralliements.
Ce diplomate déplore le sentiment de « mission accomplie » qui
domine parmi les forces de la coalition. En juillet, le président des
Etats-Unis Donald Trump, dont le
pays est le principal contributeur à
la coalition anti-EI, avait ainsi assuré que la bataille contre l’EI était
« à 98 % » achevée, tandis que les
troupes américaines en Irak ont
déjà été réduites de 5 200 à
4 500 soldats. Or, depuis six mois,
les signes d’une nouvelle dégradation sécuritaire se multiplient.
L’EI a opéré sa restructuration en
deux mouvements autonomes,
estime Hisham Al-Hashimi. Selon
lui, 1 000 djihadistes sont regroupés au sein du « mouvement des
provinces », présents, avec leurs
familles, à Tarmiya, mais aussi
dans la ceinture de Bagdad, l’ouest
De 20 000 à 30 000 djihadistes encore actifs, selon l’ONU
dépossédée de son « califat » autoproclamé depuis fin 2017, l’organisation Etat
islamique (EI) est loin d’être défaite sur le
terrain. Le groupe djihadiste pourrait encore dénombrer de 20 000 à 30 000 combattants en Irak et en Syrie, selon un rapport des Nations unies dévoilé lundi
13 août. Ces estimations convergent avec
celles de l’inspecteur général américain
qui, citant des chiffres du ministère de la
défense, fait état de 15 500 à 17 100 combattants en Irak et 14 000 en Syrie, dans un
rapport pour la période d’avril à juin. A son
apogée, en 2015, l’EI comptait 100 000
combattants, dont 30 000 étrangers.
« Il reste une partie importante des milliers de combattants terroristes étrangers »,
précise le rapport rédigé par des observa-
teurs de l’ONU. Le nombre de djihadistes
qui quittent le territoire contrôlé par l’EI
« reste plus bas qu’attendu ». « Nombre d’entre eux se sont rendus en Afghanistan », où
les principaux responsables de l’organisation djihadiste opèrent désormais.
« Le combat n’est pas terminé »
Le flux de combattants étrangers rejoignant l’EI s’est en revanche tari, notent encore les experts de l’ONU. Ces derniers estiment qu’entre 3 000 et 4 000 combattants
sont toujours basés en Libye, tandis que le
groupe dispose de moins de 500 hommes
au Yémen, contre plus de 6 000 pour son
concurrent, Al-Qaida.
Des sources au sein de la coalition internationale anti-EI ont jugé ces estimations
« élevées ». Toutefois, a reconnu le commandant Sean Robertson, porte-parole du
Pentagone, auprès de la chaîne américaine
CNN, « ce qui compte, c’est la capacité et les
intentions de l’EI à l’échelle mondiale : le
combat n’est donc pas terminé ». Si l’Etat islamique a perdu son assise territoriale,
après avoir été chassé de Mossoul et de
Rakka, il est « toujours capable de mener des
attaques sur le territoire syrien. Il ne contrôle plus totalement de territoire en Irak,
mais reste actif grâce à des cellules dormantes », poursuit le rapport de l’ONU. Selon ses
experts, en dépit de pertes majeures au
sein de sa direction, l’administration, que
contrôle encore son chef, Abou Bakr Al-Baghdadi, est pour l’essentiel intacte. p
hé. s.
TURQUIE
Tall Afar
SYRIE
SALAHADDIN
province
JORDANIE
Mossoul
Al-Baaj
Kirkouk
Baiji
Tikrit
Samarra
Tarmiya
DIYALA
province
Bagdad
IRAN
ANBAR
province
IRAK
Bassora
ARABIE SAOUDITE
100 km
de Diyala, Tikrit et Baiji, ou la partie ouest de Mossoul et Tall Afar,
dans le nord de l’Irak. Ces djihadistes, souvent issus des services secrets de l’EI, qui avançaient sous
couverture ou masqués pendant
le règne djihadiste et n’ont pas
combattu, ne sont connus ni des
forces de sécurité ni des habitants.
« La population a peur »
« Il y a des villages sous le contrôle
de l’Etat le jour et de Daech la nuit,
quand les forces de sécurité se retirent, explique M. Hashimi. Ils attaquent ces dernières, tuent et rackettent des familles qui ont collaboré
avec elles. Des personnes corrompues au sein des forces de sécurité
transmettent à Daech les noms de
ces familles. La population ne veut
pas collaborer avec eux, mais elle a
peur et n’a pas le choix. » L’expert,
qui n’exclut pas que le groupe
cherche à mener une attaque
d’ampleur, dénonce le laxisme des
autorités. « Les forces de sécurité disent agir, mais ce n’est pas le cas. »
L’autre branche du groupe, que
M. Hashimi nomme « les vestiges » ( fouloul), se composerait
d’environ 2 000 combattants, des
« soldats de l’ombre » à 99 % Irakiens connus des forces de sécu-
KOWEÏT
Golfe
Persique
rité, et actifs dans quatre « triangles de la mort » : les monts
Hamrin, traditionnel repli djihadiste à cheval sur les provinces de
Diyala, Salahaddin et Kirkouk ; la
région de Samarra plus au sud, traversée par l’autoroute qui relie Kirkouk à Bagdad, qui est régulièrement la cible d’embuscades et de
kidnappings ; ainsi que les zones
désertiques autour d’Al-Baaj et de
l’Anbar dans l’Ouest, le long de la
frontière avec la Syrie.
« Ils occupent des villages à
l’abandon, qu’ils utilisent comme
base de vie et d’entraînement, sans
planter de drapeau, décrit
M. Hashimi. Ils vivent en petits
groupes d’une dizaine, sans téléphone. Les femmes et les personnes
âgées assurent leurs échanges avec
l’extérieur. Ils se déplacent en motos puissantes, pour s’infiltrer partout sans être repérés par les avions
de la coalition, qui ne frappent pas
de si petites cibles. » Pour l’expert,
la décision des autorités de Bagdad
d’empêcher le retour des réfugiés
et des tribus dans ces villages, sous
des motifs sécuritaires ou confessionnels, participe au problème,
laissant le champ libre aux djihadistes dans ces régions. p
hélène sallon
international | 3
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Réfugiés palestiniens: l’agence
de l’ONU toujours en danger
Après la réduction drastique de la contribution américaine, l’UNRWA
a dû sacrifier certaines missions et licencier du personnel
jérusalem, new york,
nations unies – correspondantes
L’
annonce a été accueillie avec soulagement. La rentrée scolaire dans les établissements de l’Agence des Nations
unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) aura lieu en
temps voulu. Jeudi 16 août, son directeur, Pierre Krähenbühl, a promis que les 526 000 écoliers concernés retrouveront, le 29 août,
les bancs des 711 écoles affiliées à
l’agence en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, dans la bande de Gaza, en
Jordanie, au Liban et en Syrie.
L’UNRWA traverse une crise financière jamais connue depuis sa
création, en 1949, après la réduction drastique de la contribution
américaine décidée en janvier.
En 2018, les Etats-Unis ont jusqu’ici versé 60 millions de dollars
(52 millions d’euros) au lieu des
300 millions de dollars annuels
(soit 30 % du budget de l’agence).
Depuis, l’appel aux dons continue.
« L’UNRWA a toujours besoin de
217 millions de dollars pour résorber son déficit budgétaire, a rappelé
M. Krähenbühl. Nous ouvrons
donc les écoles, mais sans garantie
de les garder ouvertes jusqu’à la fin
de l’année. »
Dans la bande de Gaza, un possible report de la rentrée scolaire
inquiétait. La veille de l’annonce
de M. Krähenbühl, des écoliers
s’étaient rassemblés devant le
complexe de l’UNRWA à Gaza-Ville
pour réclamer leur droit à étudier.
Dans l’enclave, 262 000 élèves et
9 000 enseignants fréquentent les
267 établissements affiliés à
l’agence onusienne.
La décision américaine a particulièrement affecté les programmes
de l’UNRWA à Gaza, qui représen-
1,3 million
de personnes,
sur 2 millions
d’habitants,
dépendent
de l’agence au
quotidien, à Gaza
tent 40 % de l’activité de l’agence.
En juin, le programme d’urgence,
mis en place dès 2016 pour soutenir les plus vulnérables, n’avait
déjà plus de budget. L’aide alimentaire, dont bénéficient 1 million de
personnes, a été maintenue, mais
d’autres missions du programme
seront sacrifiées.
Colère et incompréhension
Le 22 juillet, Matthias Schmale, le
directeur de l’agence à Gaza, annonçait que, parmi les contrats
locaux du programme d’urgence,
584 passeraient à mi-temps et 113
ne seraient pas renouvelés fin
août. Enfin, 280 resteraient à
temps plein.
L’annonce de la mesure a provoqué la colère et l’incompréhension
des salariés concernés. « Après des
années à l’UNRWA, on nous dit du
jour au lendemain que notre contrat se termine à la fin du mois », regrette Amel Zumlot, qui travaille
depuis quinze ans dans l’agence.
Depuis le 23 juillet, les employés se
mobilisent dans le complexe de
l’agence, tandis qu’une dizaine ont
entamé une grève de la faim. « Les
licenciements ne résoudront rien à
la crise financière. La raison est politique : Israël et les Etats-Unis veulent faire mourir l’agence à petit
feu », avance Amal Al-Batch, représentante du syndicat.
Sous la pression des salariés en
colère, M. Schmale a dû quitter son
bureau dans l’enceinte de l’UNRWA le 25 juillet. Depuis son retour, le 15 août, les négociations
ont repris pour trouver une alternative aux licenciements prévus.
En pleine crise financière et
existentielle, l’UNRWA doit cependant maintenir ses services,
compte tenu de l’augmentation
du nombre de réfugiés palestiniens, dont le statut est transmis
de génération en génération.
Alors que 750 000 d’entre eux
étaient enregistrés en 1948, ils
sont aujourd’hui 5 millions.
A Gaza, 1,3 million de personnes,
sur 2 millions d’habitants, dépendent de l’agence au quotidien.
« C’est moins qu’ailleurs, mais ici, il
n’y a aucune alternative à l’UNRWA », signale M. Schmale. La mission de l’agence est d’autant plus
cruciale que la crise sociale et humanitaire s’aggrave. Israël en a
d’ailleurs conscience : le 13 août, le
quotidien Israel Hayom révélait
que l’Etat hébreu avait demandé
aux Etats-Unis, il y a quelques
mois, de ne pas couper davantage
sa contribution à l’UNRWA, pour
maintenir un calme relatif à Gaza.
A l’ONU, les diplomates qui suivent le dossier israélo-palestinien
apprennent par voie de presse des
bribes de la stratégie américaine.
Selon le magazine Foreign Policy,
qui s’est procuré une série de courriels internes de l’administration
Trump, Jared Kushner, le gendre
du président et son principal conseiller sur ce dossier, a partagé
avec ses équipes son désir « honnête et sincère » de liquider l’UNRWA, « une agence qui perpétue le
statu quo, qui est corrompue, inefficace et qui n’aide pas à la paix »,
écrit-il. La question n’est « pas financière mais idéologique », ré-
sume un diplomate, qui y voit surtout un moyen « de se débarrasser
du statut de réfugiés palestiniens ».
Alors qu’elle prépare depuis plusieurs mois et dans le plus grand
secret un plan de paix pour la région, l’administration Trump
semble décidée à faire table rase
de paramètres fondamentaux de
la résolution du conflit israélo-palestinien, agréés par la résolution
194 de l’ONU adoptée en 1948.
« Problème politique »
En mai, lors du déménagement de
l’ambassade américaine à Jérusalem entérinant la reconnaissance
de la Ville sainte comme capitale
d’Israël, M. Trump avait déjà
donné un aperçu de la méthode
américaine pour négocier un accord de paix. En enlevant du statut
final la question des réfugiés palestiniens, Washington traiterait à
nouveau un dossier en s’en débarrassant : celui du droit au retour.
« Les Américains veulent en faire
un problème strictement humanitaire et qui devra être pris en charge
par les pays d’accueil de ces 5 millions de réfugiés. Mais c’est un problème politique pour ces pays, qui
ne veulent pas les intégrer », estime
un proche du dossier. Washington
devra, selon lui, obtenir le soutien
des grands pays arabes de la région, Arabie saoudite et Egypte en
tête. Ces Etats seront chargés « de
tordre le bras des Palestiniens qui
devront renoncer à leur droit au retour avant même d’avoir commencé à le négocier ». Si la cause palestinienne n’est plus une « question politique prioritaire » pour elles, les grandes capitales arabes
pourraient toutefois ne pas « cautionner un accord fait complètement sur le dos des Palestiniens ». p
claire bastier
et marie bourreau
En Inde, l’Etat du Kerala face aux pires crues
et glissements de terrain depuis un siècle
Les inondations ont fait 324 morts depuis deux mois, dans une région densément peuplée
bombay - correspondance
L
e Kerala fait « face aux pires
inondations depuis un siècle », selon le chef du gouvernement de la région, Pinarayi
Vijayan. Alors que l’accalmie sur le
front des pluies de la mousson
était attendue, au mieux, pour dimanche 19 août, cette contrée du
sud-ouest de l’Inde vit un désastre
comme elle n’en avait pas connu
depuis 1924. Des centaines de
morts sont déjà recensés depuis le
début de la mousson, qui a commencé en juin. Les précipitations
ont été supérieures « de 37 % à la
normale », indiquent les services
de la météorologie nationale.
« On n’a jamais vu ça, explique
Manju Sara Rajan, ancienne prési-
CHINE
PAKISTAN
NÉPAL
New Delhi
BANG.
INDE
Bombay
Kerala
Cochin
Kottayam
SRI LANKA
500 km
dente de la Biennale de Cochin,
jointe au téléphone à la faveur du
retour momentané du réseau
dans le district de Kottayam, célèbre pour ses backwaters, un entrelacs de rivières et de canaux. Ma
maison est au bord de l’eau, dans
un village complètement isolé depuis plusieurs jours. Les seuls
moyens d’information dont je dispose sont les réseaux sociaux,
WhatsApp et Twitter pour l’essentiel, c’est comme ça que les autorités alertent la population et organisent les secours. »
Habitat dispersé
La situation est d’autant plus difficile que le Kerala est l’Etat le plus
densément peuplé du sous-continent, avec 860 habitants au kilomètre carré, contre une moyenne
de 382 dans le pays. Il abrite un
habitat dispersé et compte de
nombreux retraités venus jouir du
climat tropical.
A une trentaine de kilomètres
plus au nord, la ville de Cochin est
complètement noyée et l’aéroport
international, qui devait rouvrir
au bout de quatre jours, a suspendu toutes ses opérations jusqu’au 26 août, sa piste étant inutilisable. « Ma sœur habite là-bas,
dans un immeuble moderne où il
n’y a plus ni gaz ni électricité », raconte Manju Sara Rajan, qui a appris la veille que ses enfants reste-
L’aide de
1 milliard de
roupies évoquée
tout d’abord
semble incongrue
vu l’ampleur de
la catastrophe
raient en congé forcé durant encore deux semaines.
Les écoles du Kerala ont été fermées jusqu’au 29 août, date à laquelle devait s’achever Onam, la
fête de la moisson. Une fête dont il
n’est plus question désormais,
plus de 32 000 hectares de cultures
ayant été ravagés, surtout des rizières. Selon le dernier bilan publié
par les services du gouvernement
marxiste de Pinarayi Vijayan,
174 morts sont à déplorer depuis
dix jours – 324 depuis le début de la
saison de la mousson –, et
223 000 personnes ont été mises à
l’abri dans un peu plus de
1 500 centres d’accueil, ouverts en
urgence. Une bonne vingtaine de
ponts se sont écroulés, environ
10 000 km de routes ont été détruits, et plus de 20 000 maisons
endommagées. Pour le moment,
les dégâts sont évalués à 83,2 milliards de roupies (1 milliard
d’euros). L’aide de 1 milliard de
roupies évoquée dans un premier
temps par New Delhi apparaît « incongrue » vu l’ampleur de la catastrophe, souligne The Hindu, principal journal anglophone du sud
de l’Inde.
Le premier ministre, Narendra
Modi, est arrivé sur place vendredi
soir et devait survoler les zones sinistrées samedi matin. L’armée de
l’air est sur le pied de guerre, pour
distribuer de la nourriture aux
foyers isolés. Les garde-côtes appellent les gens à monter sur le toit
de leur habitation quand ils le peuvent ou à sortir à découvert dans
des clairières, loin des arbres, afin
d’être plus facilement repérés.
Certaines zones sont totalement
isolées du monde, comme la région d’Idukki et ses célèbres montagnes de Munnar, où certaines
plantations de thé ont été emportées par les eaux. Dans la soirée de
jeudi, il y est tombé 127 millimètres de pluie en l’espace de quelques heures. Même chose pour les
villes de Cheruthoni, Chalakudy et
Pandalam, où la population est
toujours piégée, ainsi que pour les
stations balnéaires de Kozhikode
et Kannur. L’autorité nationale
chargée des catastrophes naturelles, la NDMA, fait savoir que la
mousson a tué cette année près de
1 millier de personnes en Inde. p
guillaume delacroix
Huit ans après, les Palestiniens
vont enfin recevoir leur courrier
M
ieux vaut tard que jamais. Plus de dix tonnes de
courrier ont été remises à l’Autorité palestinienne
(AP) en Cisjordanie, lundi 13 août, après avoir été
bloquées pendant huit ans en Jordanie par les autorités israéliennes. Avec l’appui du royaume hachémite, l’AP a finalement
obtenu d’Israël que l’ensemble lui soit restitué. La masse de
courrier a donc été acheminée au centre de tri postal de la ville
palestinienne de Jéricho, près de la frontière jordanienne.
Là, des dizaines d’énormes sacs blancs ou bleus sont entassés
dans une pièce, en attente d’être ouverts et triés. Tout ce courrier envoyé entre 2010 et 2018 depuis l’étranger n’est pas encore
arrivé à destination, dans les territoires palestiniens occupés :
des liasses de lettres moisies, des colis de commandes faites sur
Internet ou de médicaments, une chaise roulante expédiée de
Turquie en 2015 à destination de la bande de Gaza…
Les employés de la poste palestinienne se chargeront de leur
livraison finale. « Cela prendra plusieurs semaines et coûtera
très cher car nous devons recruter du personnel supplémentaire
et livrer le courrier dans le meilleur état possible. Mais les Palestiniens ont le droit de recevoir leur courrier, même des années plus tard », affirme au Monde Allam Moussa, le
TOUS CES PLIS
ministre palestinien des télécomENVOYÉS ENTRE 2010 munications.
Allam Moussa ne donne pas de raiET 2018 DEPUIS
son précise pour expliquer le blocage
L’ÉTRANGER NE SONT du courrier. « Cela se passe ainsi depuis des années. Israël ne respecte tout
PAS ENCORE ARRIVÉS simplement pas ses engagements »,
En 2016, les autorités
À DESTINATION DANS avance-t-il.
israéliennes et l’AP avaient convenu
d’un accord selon lequel les PalestiLES TERRITOIRES
niens de Cisjordanie pourraient receOCCUPÉS
voir leur courrier venant de l’étranger
directement depuis la Jordanie, sans
transiter par Israël. Cet accord entérinait une entente datant de
2008, conclue avec l’appui de l’Union postale universelle (UPU),
l’agence des Nations unies qui régule le flux de courrier à
l’échelle mondiale.
En 1999, l’UPU avait reconnu la Palestine comme pays observateur et, dix ans plus tard, elle agrégeait le service postal
palestinien à la communauté postale mondiale. L’AP avait
donc reçu un code pays qui devait faciliter le traitement du
courrier international. Une lettre postée de l’étranger pouvait
dès lors indiquer sur l’enveloppe « Palestine » au lieu de « Cisjordanie via Israël ».
Dans les faits, l’accord de 2016 n’est pas toujours appliqué.
Toutes les entrées et sorties de Cisjordanie, y compris le passage vers ou depuis la Jordanie par le pont Allenby, sont contrôlées par Israël. Invoquant des raisons de sécurité, l’Etat hébreu
peut interdire à certaines marchandises l’accès en Cisjordanie,
et plus encore dans la bande de Gaza. Plusieurs années de négociations ont ainsi été nécessaires pour que le courrier soit enfin
débloqué le 13 août. Dans un communiqué, l’organe du ministère israélien de la défense chargé de coordonner les activités
israéliennes dans les territoires palestiniens a simplement
confirmé le transfert. p
cl. ba. (jérusalem, correspondance)
PA KISTA N
Imran Khan
élu premier ministre
L’ex-champion de cricket
Imran Khan a été élu, vendredi 17 août, premier ministre du Pakistan, lors d’un vote
de l’Assemblée nationale issue
des législatives du 25 juillet,
remportées par son parti.
M. Khan, 65 ans, a obtenu
176 voix, contre 96 pour son
rival, Shahbaz Sharif. Il a
promis de lutter frontalement
contre la corruption
et la pauvreté. – (AFP.)
ÉTATS - U N IS
Donald Trump en France
pour le 11-Novembre
Irrité de devoir renoncer au
grand défilé militaire qu’il
voulait organiser à Washington, Donald Trump a annoncé, vendredi 17 août, qu’il
se rendrait à Paris en novembre pour les commémorations de la fin de la première
guerre mondiale. Sur Twitter,
le président américain a fustigé « les politiciens locaux qui
dirigent (mal) Washington » et
qui « voulaient un montant
ridiculement élevé » pour l’organisation du défilé. – (AFP.)
IS RA ËL
Nétanyahou de nouveau
entendu par la police
Le premier ministre israélien,
Benyamin Nétanyahou, a été
entendu vendredi par les policiers chargés d’enquêtes de
corruption. Selon les médias,
il a été entendu dans l’affaire
Bezeq, du nom du principal
groupe de télécommunications qui possède le site
d’informations Walla ! et
auprès duquel il aurait tenté
de s’assurer une couverture
propice. M. Nétanyahou
a été interrogé une douzaine
de fois en tant que suspect
ou témoin dans les dossiers
le concernant. – (AFP.)
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0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
A Barcelone, courte trêve un an après les attentats
Les indépendantistes ont boudé la présence du roi, Felipe VI, à la cérémonie d’hommage aux victimes
barcelone - envoyée spéciale
D
ifficile de faire plus
expéditif. L’hommage
aux victimes des attentats de Barcelone
et de Cambrils, célébré vendredi
17 août, un an jour pour jour après
les attaques revendiquées par
l’organisation Etat islamique,
aura duré moins d’une demiheure, le temps d’une très courte
et très relative trêve entre le gouvernement espagnol et les nationalistes catalans, qui s’affrontent
toujours au sujet de l’indépendance de la région.
Il s’agissait de ne pas politiser
la cérémonie en mémoire des
16 personnes décédées et des
155 blessés sur les Ramblas et
dans la petite cité balnéaire catalane, après la décision des organisations séparatistes de bouder la
présence du roi Felipe VI, qui a
présidé un acte solennel mais extrêmement sommaire.
Le nouveau chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro
Sanchez, tenait avant tout à éviter
les scènes qui s’étaient produites
le 26 août 2017 lors du premier
hommage aux victimes, sur
cette même place de Catalogne.
LES DATES
2017
17 -18 août Attentats
à Barcelone et Cambrils.
1er octobre Référendum
non reconnu sur l’indépendance
de la Catalogne.
27 octobre Le Parlement
catalan (Généralité) adopte un
« processus constituant » pour
se séparer de l’Espagne. Madrid
met la Catalogne sous tutelle.
30 octobre Le président de la
Généralité, Carles Puigdemont,
se réfugie en Belgique.
21 décembre Les indépendantistes remportent les élections
régionales.
2018
14 mai Qim Torra est élu
président de la Généralité.
Le rendez-vous s’était alors transformé en une gigantesque manifestation indépendantiste. Felipe
VI et le premier ministre conservateur alors en exercice, Mariano
Rajoy, s’étaient fait huer et siffler
par une foule qui demandait la
célébration d’un référendum
d’autodétermination.
Les consignes de neutralité imposée par la mairie – pas de pancartes, pas de slogans autres que
celui de la cérémonie, « Barcelone,
ville de paix » – ont été plus ou
moins suivies. En fait, les quelques milliers de personnes présentes portaient chacune leurs
couleurs : rubans jaunes pour
protester contre l’incarcération
des leaders indépendantistes ou
drapeaux espagnols pour dénoncer le séparatisme.
Une gigantesque banderole a
par ailleurs été installée dans la
nuit par des sympathisants nationalistes sur l’un des édifices de la
place de la Catalogne, où l’on pouvait lire en anglais : « Le roi espagnol n’est pas le bienvenu dans les
pays catalans ».
Petite bévue
Le visage tendu, le président de la
région, Quim Torra, qui avait
pourtant promis de ne jamais assister à un acte où le monarque serait présent – promesse qu’il
n’avait déjà pas pu tenir le 22 juin
lors de l’inauguration à Tarragone
des jeux méditerranéens –, a brièvement salué Felipe VI. En guise
de protestation silencieuse, il s’est
fait accompagner par l’épouse de
Joaquim Forn, l’ancien conseiller
de l’intérieur et l’un des neuf responsables séparatistes en prison
pour avoir participé à la tentative
de sécession du 27 octobre 2017,
après laquelle la région avait été
mise sous tutelle par Madrid.
Le roi est devenu la bête noire
des indépendantistes. Ils voient en
lui le chef d’un Etat auquel ils
ne veulent plus appartenir et, surtout, ne lui pardonnent pas son
discours solennel du 3 octobre 2017, prononcé deux jours
après la tenue du référendum
d’autodétermination interdit par
Madrid, dans lequel il avait fermement défendu l’unité de l’Espagne.
Dans ce climat, Pedro Sanchez a
insisté dans un Tweet sur la nécessité « d’unité de toute la société
espagnole » qui « nous rend forts
face au terrorisme et à la barbarie ». Petite bévue vite réparée, son
Manifestation en marge des cérémonies commémorant le premier anniversaire des attentats, à Barcelone, le 17 août. EMILIO MORENATTI/AP
équipe avait oublié d’inclure le
drapeau et les armoiries de l’Espagne dans la version catalane du
message. Vendredi, les séparatistes ont tenu à organiser des hommages parallèles pour marteler
une fois de plus leurs revendications. Sur les Ramblas, les Comités de défense de la République
(CDR) se sont manifestés « pour le
peuple ». Quelques heures après la
cérémonie du souvenir, le président catalan, lui, a rendu visite à
Joaquim Forn au centre pénitencier de Lledoners, au sud de Barcelone. Les anciens responsables
accusés de sédition sont maintenant devenus des symboles de
la cause séparatiste.
Devant quelques centaines de
militants de deux grandes organisations nationalistes, Omnium
et l’Assemblée nationale catalane
(ANC) rassemblés devant la prison, M. Torra a déclaré être « plus
décidé que jamais à promouvoir la
république » et à « attaquer un Etat
espagnol injuste ».
Cela n’augure rien de bon pour
les efforts de rapprochement déployés par le gouvernement de
Pedro Sanchez, qui, à son arrivée
au pouvoir début juin, grâce au
vote d’une motion de censure
contre Mariano Rajoy, avait promis une normalisation des relations avec les indépendantistes.
« Pas de demi-mesure possible »
« Les formes ont changé, mais le
fond reste le même », assure au
Monde Elisenda Paluzie, responsable de l’ANC qui affirme ne pas
voir de différences entre les deux
dirigeants. « Nos revendications
sont claires, il faut que le gouvernement fasse pression sur le procureur général pour qu’il retire les
délits de rébellion [passible de
trente ans de prison] et que les prisonniers politiques soient libérés.
Nous devons parler d’autodéter-
« Le roi espagnol
n’est pas le
bienvenu dans les
pays catalans »,
pouvait-on lire
sur une immense
banderole, place
de la Catalogne
mination, sans ça pas de dialogue », insiste-t-elle. « Il n’y a pas
demi-mesure possible, explique
pour sa part Gerard Gomez del
Moral, député de la Gauche Républicaine (ERC) au Parlement catalan. Nous attendons de Madrid
autre chose que des gestes. »
Mais s’ils partagent un même
message, les indépendantistes
sont assez divisés sur la stratégie à
mener. De Bruxelles, le président
déchu Carles Puigdemont a proposé de créer un nouveau mouvement, « Crida per la Republica »
(« Appel à la République ») en vue
des élections municipales qui
auront lieu en mai 2019, dans
lequel il voudrait inclure ERC.
« Bonne chance », lui ont répondu
les responsables de la Gauche républicaine.
Dans quelques semaines, le
11 septembre, les nationalistes célébreront la traditionnelle Diada,
la fête de la Catalogne, l’occasion
pour les mouvements indépendantistes de mobiliser leurs sympathisants et de marquer la rentrée politique. Le rendez-vous
devrait servir cette année à « revendiquer à nouveau la création
d’une république indépendante »,
explique Elisenda Paluzie, qui
ne prévoit, à court terme, « aucune
normalisation de la situation en
Catalogne ». p
isabelle piquer
Le discret réseau des confréries d’extrême droite autrichiennes
Les membres de corporations estudiantines controversées, les « Burschenschaften », sont surreprésentés au sein des cabinets ministériels
vienne - correspondant
C’
est un réseau d’influence discret, qui suscite souvent la controverse en Autriche. Les membres
des corporations estudiantines,
les Burschenschaften, n’ont jamais
eu autant de pouvoir, depuis que
la formation d’extrême droite FPÖ
(Parti autrichien de la liberté), alliée aux conservateurs (ÖVP, Parti
populaire autrichien), a obtenu
six ministères en décembre 2017.
L’Autriche préside depuis le
1er juillet le Conseil de l’Union
européenne. La participation du
président russe, Vladimir Poutine,
samedi 18 août, au mariage de
la ministre autrichienne des affaires étrangères, Karin Kneissl,
nommée par le FPÖ, sera l’occasion d’observer ces amitiés couvées dans l’ombre. Car nombre des
conviés à la noce sont membres de
ces structures, favorables au
Kremlin et fuyant la publicité.
On retrouve ces confréries
dans le monde germanique et
aux Etats-Unis depuis le
XIXe siècle. Dans le pays alpin,
celles qui sont décriées ne sont
qu’une petite soixantaine. Elles
sont dites « frappantes », à cause
du goût de leurs sociétaires pour
les duels. Proches du FPÖ, elles
sont fermées, exclusivement
masculines et défendent la notion d’une « communauté culturelle allemande » dépassant les
frontières actuelles. On y entre
de père en fils.
Selon la journaliste Christa Zöchling, qui enquête pour l’hebdomadaire Profil depuis des années
sur le sujet, le FPÖ a toujours
puisé dans le vivier de ces organisations. S’ils ne représentent que
0,04 % de la population, leurs
membres sont au moins dix-sept
à occuper des postes clés, dans les
cabinets ministériels, ainsi qu’à la
direction du Parlement. Le vicechancelier, le ministre des transports, le directeur de cabinet du
ministre de l’intérieur, celui des
affaires sociales ou encore de la
défense : tous dépendent de l’une
de ces formations élitistes, selon
le quotidien libéral Der Standard.
Environ
4 000 hommes,
recrutés dans
la haute société,
resteraient
fidèles aux
corporations
estudiantines
On
estime
qu’environ
4 000 hommes, recrutés dans la
haute société, resteraient fidèles à
ces structures dont le ministère
autrichien de l’intérieur affirmait
dès la fin des années 1990 qu’elles
souhaitaient, sous leurs appellations épiques (Olympia, Brixia,
Corps Vandalia…), « faire accepter
d’une certaine façon, par des chemins détournés, les idées nationales-socialistes ». En janvier, un
candidat du FPÖ aux élections régionales, Udo Landbauer, avait
été critiqué pour son appartenance à une confrérie dans la-
quelle un hebdomadaire a retrouvé un recueil de textes faisant
l’apologie du IIIe Reich.
Malgré cette polémique, Odin
Wiesinger se réjouit de voir enfin
ses camarades du réseau accéder
au sommet de l’Etat. Ce militant
du FPÖ, artiste peintre et sculpteur, appartient à Scardonia, une
confrérie basée dans la ville de
Linz. « Ceux qui nous traitent de
nazis sont des idiots, soutient-il.
Les corporations ont été dissoutes
et interdites sous le IIIe Reich ! »
En fait, les choses sont un peu
plus compliquées. En 2016, le Musée du judaïsme de Vienne a organisé une exposition montrant
que l’antisémitisme européen
s’est en partie construit au sein de
ces Burschenschaften. Dès la fin
du XIXe siècle, elles ont interdit
l’adhésion à des juifs. Lorsque les
nazis sont arrivés au pouvoir,
après l’annexion de l’Autriche à
l’Allemagne, en 1938, ils ont recruté massivement leurs cadres
autrichiens dans les plus radicales
d’entre elles. Et l’on retrouverait la
trace de cet héritage aujourd’hui
au gouvernement : selon Christa
Zöchling, « lorsqu’on a été politisé
dans un contexte nationaliste allemand et antisémite, cela favorise
des prises de position futures hostiles aux étrangers et à la politique
d’intégration ».
Sur son compte Twitter, le vicechancelier FPÖ, Heinz-Christian
Strache, poste surtout des messages virulents à l’encontre des demandeurs d’asile originaires du
monde musulman ou d’Afrique. Le
8 août, il partageait un article sur
une rixe entre réfugiés et écrivait :
« Les Afghans – soi-disant en besoin
de protection – se battent les uns
avec les autres. On ne veut pas de ce
genre de personnes en Autriche. Actuellement, les Afghans sont plus
nombreux à être expulsés d’Autriche et c’est très bien comme cela ! »
Sur le site Internet d’Aldania, il
est précisé que « tous les réfugiés
venant de pays ayant une autre
culture n’ont aucune idée de la culture nationale du pays les accueillant ». Leur intégration serait
« une violation des droits humains » car « chaque peuple a un
caractère, un espace vital et une
identité qui lui sont propres ».
Lors de son dernier passage à
Vienne, la militante antinazie
Beate Klarsfeld se disait consternée par l’apathie de l’UE, qui accepte de travailler avec de telles
personnalités : « Il est incompréhensible pour moi que les gens ne
semblent pas se rendre compte de
ce qu’implique une prise de pouvoir par l’extrême droite. »
Benjamin Abtan, le président du
Mouvement antiraciste européen,
évoque pour sa part un « affaiblissement moral » des élites politiques, mais aussi d’une Commission européenne « s’accommodant » de la situation. « Cela ne
semble poser aucun problème que
des gens qui sont dans une filiation
très claire avec le nazisme président
l’UE », dénonce-t-il. Lors d’un entretien accordé au journal régional
Tiroler Tageszeitung, le 11 août, le
président de la Commission, JeanClaude Juncker, qualifiait le gouvernement autrichien « d’incontestablement proeuropéen ». p
blaise gauquelin
planète | 5
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Au Tibet, les éleveurs nomades assurent leurs yaks
Quelque 700 000 bêtes bénéficient du système qui permet notamment de lutter contre le surpâturage
hongyuan (sichuan) -
En marquant les
yaks avec des
puces, l’assureur
aide les autorités
locales
à les recenser
et à établir
des statistiques
envoyé spécial
L
es bonnes années, quand
l’hiver est clément, Asan
perd une dizaine de yaks.
Les mauvaises, une vingtaine. A la belle saison, cet éleveur
tibétain les mène à une centaine
de kilomètres de son village, sur
les pâturages d’été, où la famille
s’installe pour de longs mois dans
des tentes en poil de yak. « Le plus
gros défi, ce sont les grands
froids », dit-il, assis dans la partie
surélevée de sa maison où les invités prennent place sur de larges
banquettes. Autour, à perte de
vue, la plaine et ses marécages
chatoient là où les nuages gonflés
de pluie laissent percer la lumière.
Situé à 3 600 mètres d’altitude
sur les plateaux tibétains de la
province chinoise du Sichuan, le
district de Hongyuan (Khyungchu en tibétain) est connu pour
ses nomades. Les yaks ont beau
être des animaux extrêmement
résistants, les maladies, la foudre,
les collisions avec un véhicule
ou encore les loups prélèvent régulièrement leur dû sur les
200 têtes de bétail d’Asan.
Ses animaux morts lui sont
remboursés grâce à une assurance contractée auprès de la filiale chinoise de Groupama. Le
groupe français assure aujourd’hui 700 000 yaks dans la « préfecture autonome tibétaine et
qiang de Ngawa » (Aba en chinois),
à environ 500 kilomètres au nord
de la capitale provinciale, la mégapole de Chengdu.
Expérience unique en Chine
L’éleveur reçoit 2 000 yuans
(260 euros) par yak mort, contre
5 000 à 8 000 yuans pour la
viande d’un yak vendue au prix du
marché. La prime d’assurance de
130 yuans par tête est subventionnée à 80 % par le gouvernement
local. En modernisant les pratiques agricoles des Tibétains, celui-ci espère les intégrer davantage
au modèle économique chinois.
L’expérience, qui a débuté
en 2013, est unique en Chine et
sans doute au monde. Grande
comme deux fois la Suisse et peuplée de moins d’un million de personnes, la préfecture de Ngawa est
la seule région tibétaine dans laquelle cette assurance pour yak
est largement répandue. La compagnie française et son partenaire
chinois en coentreprise, Avic,
n’ont pas encore eu les autorisations pour s’implanter ailleurs.
Familier du monde agricole,
l’assureur se retrouve à l’origine
d’une nouvelle dynamique dans
ces zones à l’écosystème fragile,
dont il facilite du même coup les
mutations. Les éleveurs assurés
cherchent moins à accroître le
nombre de leurs animaux par
crainte de sinistre, ce qui soulage
les efforts des autorités locales
dans la lutte contre le surpâtu-
LE CONTEXTE
SURVEILLANCE
La préfecture de Ngawa, dans la
province du Sichuan, fut l’un des
principaux foyers de protestation
tibétains en 2008. Une douzaine
de manifestants auraient été
tués par balles le 16 mars 2008
autour du monastère de Kirti,
dans le chef-lieu du canton
de Ngawa, dans la partie nord
de la préfecture, sur les hauts
plateaux tibétains. Des moines
de Kirti ont été les premiers à
s’immoler par le feu en 2009 et
2011. Plus de 60 des 153 immolations répertoriées depuis dans
les régions tibétaines l’ont été
dans la préfecture, régulièrement soumise à des mesures
très restrictives de sécurité et de
limitation de l’accès à Internet.
sont nos parents et nos enfants
qui l’habitent », confie l’un d’eux,
Tserang Dongdrup, 31 ans. Ils
sont sept adultes de sa famille à
vivre dans un camp de tentes et
de cabanes qui leur sert de domicile hivernal.
Dans ces régions élevées du Tibet, les herbages se renouvellent
bien plus lentement qu’en plaine.
« On peut faire paître les yaks destinés à la viande dans les marécages, mais il faut une herbe de
meilleure qualité pour les femelles
et leurs petits », précise l’éleveur.
Des éleveurs
tibétains
font paître
leurs yaks
dans la
province
du Qinghai,
dans l’ouest
de la
Chine, en
octobre 2017.
ERIC LAFFORGUE/ART
IN ALL OF US/CORBIS
VIA GETTY IMAGES
rage. Cette politique de longue
date du gouvernement chinois
est appelée tuimu huancao (« retirer les animaux et faire revenir
l’herbe »). Elle est menée au nom
du « développement durable ».
« En cinq ans, beaucoup de nomades se sont rendu compte qu’il fallait un équilibre entre le nombre de
yaks et la capacité des pâturages »,
déclare Liu Hua, le chef de l’antenne de Groupama dans la préfecture de Ngawa. Le surpâturage
favorise la désertification quand
les bêtes broutent jusqu’aux racines. Cependant, les spécialistes du
Tibet l’attribuent à des facteurs divers et complexes – dont les politiques d’affectation des terres, souvent en conflit avec les traditions
ancestrales des nomades.
Sédentarisation des nomades
Les questions d’environnement
et de modes de vie sont ultrasensibles dans les zones tibétaines.
La préfecture de Ngawa a été épisodiquement fermée aux étrangers dans les années qui ont suivi
le soulèvement tibétain de 2008,
dont elle fut l’un des foyers. Le
gouvernement chinois y construit à tour de bras de nouvelles
infrastructures – une voie de chemin de fer et plusieurs autoroutes
sont en chantier – qui bouleversent le territoire et le rapport des
Tibétains au monde chinois. D’ici
quelques années, des milliers de
Chinois de Chengdu prendront
sans doute leur automobile le
week-end pour une escapade sur
des steppes jusqu’alors encore relativement isolées.
La politique de sédentarisation
des nomades, menée dans toutes les régions tibétaines par
les autorités communistes, continue d’être célébrée par celles-ci
comme une avancée sociale. A
l’inverse, les ONG à l’étranger,
mais aussi des écologistes chinois,
considèrent la tradition du pastoralisme nomade comme la plus
adaptée à l’environnement local.
Selon eux, la sédentarisation est
un moyen de fixer et d’enregistrer
une population dont les autorités
se méfient, ou encore de faciliter
des préhensions de terres au profit de projets touristiques ou miniers. Des nomades de la préfecture tibétaine de Golog, au nord de
Ngawa, dans la province voisine
du Qinghai, ont ainsi manifesté à
l’été 2017 contre la confiscation
arbitraire de leurs pâturages d’été.
A Ngawa, selon les chiffres officiels, la dernière initiative d’envergure de sédentarisation a
conduit, en 2010, à la relocalisation dans 608 « nouveaux villages » de 210 000 Tibétains. Dont
60 000 nomades et 150 000 seminomades – sous prétexte que
leurs maisons étaient vétustes aux yeux des autorités.
On ne doit d’ailleurs « plus parler de nomades à Hongyuan », insiste Liu Xueliang, un représen-
MONGOLIE
CHINE
QINGHAI
province
Golog
TIBET
région autonome
Hongyuan
Ngawa
NÉPAL
Wenchuan
Chengdu
SICHUAN
province
BHOUTAN
INDE
BIRMANIE
500 km
En modernisant
les pratiques
agricoles
des Tibétains,
le gouvernement
local espère
intégrer
davantage
ces derniers
au modèle
économique
chinois
tant du service extérieur de l’administration du district : « Ils sont
sédentarisés. Des terres leur ont été
attribuées. Et quand ils ont besoin
de plus de pâturages, ils les louent
à d’autres éleveurs. » L’impact de
cette politique est difficile à évaluer de manière indépendante –
aucune ONG, chinoise ou étrangère, n’est autorisée à travailler
sur ces questions et les journalistes sont surveillés de près.
Dans les faits, les nomades qui
poursuivent leur transhumance
saisonnière tirent parti, quand
ils le peuvent, des subventions
publiques pour les aider à construire une maison en dur. « Ce
Comptabilisation des sinistres
L’assureur français s’est installé à
Ngawa en 2013, lorsque les autorités ont rouvert la région et qu’Internet est redevenu accessible.
L’achèvement, cette année-là, de
l’autoroute entre Chengdu et
Wenchuan, la dernière grande
ville avant les plateaux tibétains,
a augmenté le flux de touristes
chinois. « Cela a créé une demande de viande ou de produits
liés aux yaks, considérés comme
bio », explique Ruan Jiang, le Chinois francophone qui supervise
les activités d’assurance de la
compagnie dans le Sichuan.
Les équipes ont dû travailler en
coordination étroite avec le gouvernement, mais aussi se faire accepter des éleveurs ainsi que des
autorités religieuses. Dans chaque localité, l’approbation du
–monastère local incite les paysans à « se comporter de manière
vertueuse », selon le Tibétain
Dangzhen Caiwan, chef du réseau
de démarcheurs d’assurance de
Groupama à Hongyuan. Ainsi,
« ils n’osent pas assurer un yak déjà
malade ou trop vieux ».
Comment la compagnie a-t-elle
convaincu les autorités du Sichuan de la pertinence d’assurer
les animaux ? En marquant les
yaks avec des puces électroniques,
elle aide les autorités locales à les
recenser et à établir des statistiques. Elle comptabilise également les différents types de sinistres, comme les attaques de loup
– en nette augmentation, signe
que le prédateur, qu’il est strictement interdit d’abattre, est de retour. Il y a eu 926 attaques en 2017
et déjà 628 entre janvier et avril.
Elles ne représentent toutefois
qu’environ 4 % des sinistres.
En amont, l’assureur a œuvré
pour dynamiser et encadrer le
marché, en faisant émerger une
association de producteurs de
viande de yak et en faisant construire des incinérateurs pour les
animaux morts. « L’éleveur ne reçoit de compensation de la part de
l’assurance qu’avec une attestation
prouvant l’incinération, sinon il y a
un risque sanitaire si la viande
d’une bête malade est donnée aux
chiens ou vendue », explique Ruan
Jiang. Il ajoute : « Le meilleur accès
au marché de la viande a raccourci le cycle de production. Et on
offre aux assurés des compléments alimentaires pour leurs
troupeaux – une herbe qui pousse
très vite et qui est cultivée sur
place – ainsi que des couvertures
d’hiver pour les vieux yaks. »
L’assurance tendrait ainsi à favoriser le maintien des cheptels,
sans favoriser un éventuel surpâturage. Sur les plateaux tibétains,
l’heure est à la modernisation écologique au rythme chinois – pour
le meilleur, ou peut-être pas. p
brice pedroletti
6|
FRANCE
Les centres médico-psychologiques débordés
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Entre économies de personnel, fusions et demande croissante, ces structures se battent pour assurer les soins
A
Bruyères, petite ville
des Vosges de 3 362 habitants, pas une voiture devant le centre
médico-psychologique. Comme
tous les CMP, il assurait gratuitement des consultations pour
toute personne du territoire en
souffrance psychique, prenant en
charge des dépressions passagères jusqu’à des troubles psychiatriques sévères, comme la schizophrénie. Il a fermé en juin.
Hélène Szczepanski, son ancienne psychologue, est très déçue : « Notre médecin psychiatre
a été appelé en urgence pour un
poste ailleurs. Il n’a pas été remplacé, donc le CMP a fermé. » Les
patients ont été transférés dans
d’autres CMP de campagne, aux
listes d’attente déjà longues de 130
voire 150 patients. Certains collégiens, habitués à venir pendant
leurs heures de permanence, ont
abandonné. « Pour des personnes
psychotiques, il ne va pas de soi de
faire trente-cinq minutes de transports en commun », poursuit-elle.
Le CMP de Bruyères est loin
d’être un cas isolé, la lecture de la
presse régionale en témoigne. Si
les derniers chiffres nationaux disponibles faisaient état d’une
hausse du nombre de ces centres,
passés de 3 758 en 2013 à 3 893
en 2016, selon les statistiques de
l’Institut de recherche et documentation en économie de la
santé, certaines zones avaient déjà
amorcé une baisse. Entre 2013 et
2016, Basse et Haute-Normandie
avaient ainsi vu le nombre de ces
structures baisser d’un tiers (passant de 346 à 224).
Grève de la faim
Ces maillons essentiels de la prise
en charge des problèmes de santé
mentale, intermédiaires entre les
soins primaires comme la médecine générale et les services spécialisés en psychiatrie des hôpitaux,
ont été mis en place par une circulaire du ministère de la santé du
15 mars 1960. Pour couvrir au
mieux le territoire, le système a été
sectorisé, avec des centres médicopsychologiques dans chaque dé-
Les temps
d’attente pour
une première
consultation
peuvent
dépasser un an
malades refusent de payer pour
ces soins non remboursables par
la Caisse d’assurance-maladie et
finissent par renoncer.
A Montreuil, en Seine-Saint-Denis, le psychiatre Roger Teboul est
formellement opposé à la transformation des CMP en médecine
d’urgence. « Si on commence à
renvoyer vers le privé, on va s’occuper uniquement des malades les
plus précaires et les plus vulnérables. Cela va contribuer à les stigmatiser encore plus. » Dans son
CMP de banlieue, spécialisé en
pédopsychiatrie, tout est fait pour
que les gens poussent la porte
sans a priori.
partement. A l’époque, la France
était une des premières à prendre
ce virage ambulatoire, pour déstigmatiser la psychiatrie. « A l’origine, c’était voué à rapprocher les
professionnels de la population,
même la plus rurale », souligne
Jean-Pierre Salvarelli, psychiatre
lyonnais et membre du Syndicat
des psychiatres des hôpitaux.
Outre le soin, les CMP sont censés faire du dépistage, de la prévention et travailler avec leurs partenaires, comme les écoles et les
associations locales. Mais ils peinent aujourd’hui à assurer leurs
2,1 MILLIONS
C’est le nombre de patients pris en charge en psychiatrie en ambulatoire (hors hospitalisation) en 2016, selon l’Agence technique de
l’information sur l’hospitalisation, dont 24 % d’enfants de moins de
18 ans. En France, une personne sur cinq aura un trouble psychique
au cours de sa vie. Neuf patients sur dix sont suivis en centre
médico-psychologique.
missions, et les temps d’attente,
pour une première consultation,
chez l’enfant comme chez l’adulte,
peuvent dépasser un an. Si la crise
de la psychiatrie s’illustre principalement ces derniers mois par les
mouvements de grève dans les hôpitaux, l’inquiétude sur le sort des
CMP est moins visible, mais tout
aussi réelle. Depuis 2016, trois
centres de la région dépendant de
l’hôpital du Rouvray (Sottevillelès-Rouen, en Seine-Maritime) ont
ainsi fermé leurs portes. L’hôpital
a fait parler de lui au printemps,
avec une grève de la faim de plusieurs soignants : ils dénonçaient
les suppressions de postes dans
leur établissement, mais aussi
celles dans les CMP, et leur impact
sur les patients.
« On nous parle d’économies
d’échelle, témoigne une psychologue de la région, souhaitant conserver l’anonymat. Ils font des économies de personnel en regroupant les secteurs géographiques,
en ne gardant qu’un seul chef
d’établissement et en supprimant
des locaux. » Sauf que les restrictions ne se limitent pas à cela. Des
postes d’infirmiers et de secrétaires sont menacés, sans parler de
ceux de psychologues. « Ils embauchent de plus en plus de neuropsychologues qui font passer des
tests aux patients, au détriment
des psychologues classiques. Mais
nous ne faisons pas le même métier », soupire la praticienne.
Les regroupements font polémique. « On mutualise, mais la demande augmente de 2 % à 3 % par
an. Il y a vingt ans, on avait 1 million de patients en psychiatrie,
maintenant ça a doublé », affirme
Jean-Pierre Salvarelli. Aujourd’hui,
il a l’impression qu’on fait « un pas
en arrière ».
Coraline Senet, psychiatre normande, a décidé de démissionner
lorsque son CMP a été regroupé.
« Je ne pouvais plus assurer la dignité que je devais aux patients »,
explique-t-elle. Elle insiste sur le
rôle crucial de cette structure : éviter à tout prix une hospitalisation.
Or les établissements sont plutôt
occupés à prendre en charge les
patients sortant des hôpitaux psychiatriques, pleins à craquer.
Ce qui « peut attendre » doit parfois patienter plusieurs mois – au
risque de terminer par un séjour à
l’hôpital. « Parfois, le numéro n’est
même plus attribué quand on les
rappelle. Alors que l’on connaît les
dangers de décompensation et de
complication pour des personnes
psychotiques », se désole la psychiatre. Pour parer à l’urgence, les
infirmiers des CMP prennent les
premiers rendez-vous pour définir les besoins du malade. « Cela
revient à créer des listes d’attente
officieuses, révèle un cadre de
santé anonyme. Donc les listes
d’attente réelles sont encore pires
que ce que l’on imagine. Or, nous
ne sommes pas censés être un service d’urgence. »
Les équipes des CMP sont alors
obligées d’envoyer les patients
vers le secteur libéral. Des infirmiers privés, qui ne connaissent
pas les patients, vont à domicile
prodiguer les soins. Certains
Restrictions de postes
A l’intérieur de la petite maison de
ville, des cris joyeux accueillent le
visiteur ; 420 enfants et adolescents souffrant de troubles psychiques y sont pris en charge. « Ce
sont surtout des enfants du quartier, qui n’ont pas eu peur de venir,
parce qu’on n’a pas écrit noir sur
blanc le mot “psychiatrie” sur la
porte », dit celui qui tient à maintenir ce lien de proximité. Salle de
jeux, couleurs festives ; seule la
salle de soins est discrètement présente au fond du couloir.
Ici, personne n’est en blouse
blanche, pas même l’infirmière,
Vanessa Barrère. « Ça ne ressemble
pas à un hôpital psychiatrique,
parce que ça n’en est pas un », sourit-elle en réunissant des crayons
de couleur pour son prochain rendez-vous. D’ici à 2020, le CMP déménagera sur un autre terrain, regroupé avec trois autres structures. La deuxième psychiatre, Emmanuelle Granier, est consciente
que le regroupement implique des
restrictions de postes. « Les infirmiers seront rassurés d’être dans
une plus grosse équipe. Cela divise
la charge mentale, assure-t-elle. Je
préfère m’organiser pour que ces
changements soient bénéfiques. »
Faut-il y voir un signe ? Le ministère de la santé a annoncé le
28 juin, lors de la présentation de
sa feuille de route sur la psychiatrie, vouloir « repréciser au besoin
les missions et organisations » des
centres médico-psychologiques. p
aurore esclauze
Dans les hôpitaux, les soignants dénoncent une situation «critique»
A Paris, le chef de service de pédopsychiatrie de l’hôpital Robert-Debré tire le signal d’alarme. A Amiens, la grève se poursuit depuis juin
L
a psychiatrie publique n’en
finit pas de craquer. A Paris,
Richard Delorme, le chef de
service de psychiatrie de l’enfant
et de l’adolescent de l’hôpital Robert-Debré, un établissement de
l’Assistance publique-Hôpitaux de
Paris situé dans le nord-est de la
capitale, a adressé le 6 juillet une
lettre à la direction de l’établissement pour l’avertir de la situation
devenue « critique » pour les personnels mais « plus encore » pour
les patients et leurs familles.
Dans ce courrier, dont Le Monde
a eu connaissance, le médecin fait
valoir que plus d’un tiers (37 %) des
effectifs infirmiers de son service
sont en arrêt maladie ou en accident du travail, soit 7 personnes
sur 19, ce qui entraîne une « désorganisation des plannings » et aggrave « la fatigue des équipes ». Ces
derniers mois, celles-ci ont dû
faire face à un accroissement du
nombre de patients « complexes et
violents » et, de ce fait, à une « augmentation significative » du nombre d’agressions (64 signalements
en un semestre).
Tentes plantées devant l’hôpital
Alors qu’en dix ans le nombre de
passages en première consultation d’orientation, dans ce service, a « quasiment quadruplé »
(de 600 à 2 300), tout comme celui aux urgences pédiatriques
pour motif pédopsychiatrique
(de 400 à 1 500), Richard Delorme
déplore la pénurie de lits d’hospitalisation en Ile-de-France pour
faire face à ces situations urgentes, « l’incapacité, voire le refus de
plus en plus fréquent » des services de pédiatrie hospitaliers de
prendre en charge des patients
pour des indications pédiatri-
ques, ou encore « l’insuffisance »
du réseau de consultation psychiatrique dans la région. Même
si les mobilisations ont baissé en
intensité au cœur de l’été, des médecins et des soignants continuent un peu partout en France
d’alerter sur la dégradation de
leurs conditions de travail. Ils
sont comme portés par les succès
des grévistes de la faim à l’hôpital
du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), qui
ont obtenu le 8 juin la création de
30 postes, puis par celui des grévistes du Havre, qui ont obtenu le
11 juillet 34 postes supplémentaires, après trois semaines de mobilisation.
« Avant le Rouvray, il y avait un
certain marasme, souligne Isabelle
Bouligaud, infirmière en psychiatrie et représentante FO à l’hôpital
psychiatrique de Saint-Etienne. En
obtenant des choses, ils ont montré
que ça servait à quelque chose de se
mobiliser. » Alors que le CHU de
Saint-Etienne a été épinglé fin février par le Contrôleur général des
lieux de privation de liberté pour
des traitements « inhumains » à
l’égard de patients accueillis aux
urgences faute de place en psychiatrie, un collectif (la Psy Cause)
a mené ces dernières semaines
différentes opérations (die-in,
« Notre première
revendication est
de ne pas perdre
ce qu’on a »
NICOLAS MOULIN
représentant CGT au CHU
de Saint-Etienne
marche funèbre) dans la ville pour
réclamer 10 postes supplémentaires de psychiatres, 42 d’infirmiers
et 15 d’aides-soignantes. « Mais
notre première revendication est
déjà de ne pas perdre ce qu’on a »,
précise Nicolas Moulin, de la CGT.
Mobilisés depuis le 15 juin, des
salariés de l’hôpital Philippe-Pinel, à Amiens, ont planté leurs tentes devant l’entrée de l’établissement, après avoir brièvement occupé les locaux de l’agence régionale de santé. Ils dénoncent la
dégradation de leurs conditions
de travail et la fermeture, fin juin,
d’un quatrième service en quatre
ans. « Les patients de ce service
vont être redéployés dans des unités déjà surchargées », regrette une
infirmière et porte-parole du
collectif Pinel en lutte.
« On nous dit que c’est pour le virage ambulatoire, mais les centres
médico-psychologiques sont surchargés, les délais d’attente sont
très longs, les médecins s’en
vont… », énumère-t-elle, estimant
ne plus avoir les moyens d’exercer
son métier « dignement ». Parmi
les revendications des grévistes : la
création de 60 postes d’infirmiers
et médecins, l’ouverture de deux
unités avec des moyens spécifiques, la titularisation de tous les
emplois précaires…
Dans les hôpitaux psychiatriques parisiens, la colère gronde
également. Réunis sous l’appellation de La Psychiatrie parisienne
unifiée, les syndicats dénoncent la
diminution du nombre de jours
de repos liée à la fusion début 2019
des établissements parisiens (Maison-Blanche, Sainte-Anne, PerrayVaucluse) et annoncent une journée de grève le 6 septembre. p
françois béguin
france | 7
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Magnette : « Pourquoi je
ne serai pas le candidat
du PS aux européennes »
Le socialiste belge refuse de devenir tête
de liste du PS aux élections du 26 mai 2019
ENTRETIEN
P
ressenti par la direction du
Parti socialiste (PS) pour
conduire la liste du parti
aux européennes, le socialiste
wallon Paul Magnette explique
au Monde pourquoi il a décidé de
décliner cette offre.
Rassemblement syndical au McDonald’s de Saint-Barthélemy, à Marseille, le 27 juillet. DOMINIQUE MARCHE/« LA PROVENCE »/MAX PPP
Les quartiers nord de Marseille
se battent pour garder leur McDo
Le projet de reprise par un fast-food asiatique halal irrite salariés et habitants
marseille - correspondant
A
u rond-point de SaintBarthélemy, que les travaux d’une voie rapide
ont transformé en un
vaste chantier, le célèbre fast-food
est le seul bâtiment bas et coloré
dans un horizon de barres et de
tours de la Busserine, Font-Vert, Picon, les grandes cités des quartiers
nord de Marseille. « McDo tue nos
emplois », « Entreprise milliardaire,
salariés de misère »… des pancartes
témoignent de l’épreuve de force
qui oppose les 77 salariés à leur gérant franchisé. Sur la terrasse,
autour d’un café, des habitants ont
rejoint les manageurs et équipiers
qui occupent les lieux. Tout le
monde se bat pour garder le McDo.
En mai, le gérant, Jean-Pierre
Brochiero, a annoncé la cession
des six établissements qu’il possède à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône. Cinq sont voués à
rester sous la marque américaine
et à être repris par un autre franchisé. Celui des quartiers nord, en
raison de « pertes financières structurelles » (3,3 millions d’euros depuis 2009), estime la direction,
n’aurait « plus aucune perspective
sous l’enseigne McDonald’s ».
Le projet de cession de M. Brochiero prévoit une reprise par Hali
Food and Co, une société tunisienne créée en mars qui souhaite
en faire un fast-food asiatique halal. Il est jugé « farfelu » et non viable par le personnel, qui y voit un
montage pour se débarrasser de ce
McDo pas comme les autres : issus
des quartiers alentour, la plupart
des salariés y travaillent depuis de
longues années quand, ailleurs, fabriquer des hamburgers est souvent un job d’étudiant. Selon les représentants du personnel, cette re-
prise sans avenir serait aussi un
moyen d’en finir avec un foyer
syndical très actif au sein des
McDo. « Le dernier village gaulois »,
comme disent les salariés.
Le comité d’entreprise de l’unité
économique et sociale Marseille
union restaurants, qui regroupe
les six McDonald’s de M. Brochiero, demandera, lundi 20 août,
au juge des référés d’annuler la
procédure d’information et de
consultation qui devait aboutir à
la cession des établissements à
compter du 7 août. Cession suspendue par le tribunal dans l’attente de décisions de justice.
« Certains soirs, des dizaines d’habitants du quartier restent avec
nous, raconte Tony Rodriguez, responsable de la section Sud-Solidaires et membre du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). On voit
passer des policiers, des pompiers
qui viennent nous soutenir. On
nous amène à manger. Une solidarité s’est créée » autour de ce
« vecteur de lien social » qui fait office de place du village.
« Une famille »
Dans ces quartiers éloignés du
centre-ville où « une mamie n’a pas
les moyens de payer à la fois un
ticket de bus et une glace à sa petitefille et vient la manger au McDo »,
le fast-food est bien plus que l’un
des principaux employeurs privés,
après l’hypermarché Carrefour,
dans le quartier du Merlan. Ici, le
McDo, c’est « une famille », reconnaît Christophe Lomonaco, délégué syndical CFE-CGC qui a dirigé
ce fast-food pendant des années.
« S’il ferme, il ne restera plus que
les réseaux de drogue pour recruter », déplore-t-il. On est ici en zone
de sécurité prioritaire.
Sur l’île d’Oléron, le combat inverse
Certains luttent pour ne pas voir leur McDonald’s disparaître,
d’autres pour ne pas en voir surgir un chez eux. C’est le cas à
Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime), commune de 3 200 âmes,
dont le maire, Grégory Gendre, est engagé depuis quatre ans dans
un conflit avec la chaîne de fast-food, qui souhaite y ouvrir un restaurant. L’édile a toujours refusé de lui accorder un permis de
construire, comme le lui a pourtant imposé en 2017 le tribunal administratif de Poitiers, qui l’a condamné à une astreinte de
300 euros par jour de retard. Soutenu par une partie de la population et par plusieurs associations, il défend « un véritable choix de
société » pour « le bio et les circuits courts ». En face, les pro-McDo
mettent en avant les « 40 CDI et 30 CDD qui ne se refusent pas ».
« Si McDo ferme,
il ne restera plus
que les réseaux
de drogue
pour recruter »
CHRISTOPHE LOMONACO
délégué syndical CFE-CGC
L’ancien directeur aujourd’hui à
la tête d’un autre des six McDo, attaché à un personnel qu’il retourne voir souvent, cite les prénoms de salariés recrutés dans le
cadre d’une libération conditionnelle. « Le restaurant a pris l’habitude d’être en contact avec les juges
d’application des peines et il n’est
pas rare qu’on adapte les horaires
de travail à ceux imposés par le bracelet électronique. » Le boulot est
une alternative au métier de
« chouf » – guetteur pour les trafiquants de drogue au pied des cités –, et ce restaurant, ouvert il y a
vingt-cinq ans, revendique son
rôle d’intégration : « Quand une famille sent qu’un jeune va basculer
du mauvais côté, on vient nous voir
pour un contrat de travail. »
« C’est le monde à l’envers, une
histoire de dingue, analyse Karima
Berriche, secrétaire du Syndicat
des quartiers populaires. La malbouffe, ce n’est vraiment pas notre
truc, défendre un symbole du capitalisme mondial non plus. » « Mais
le McDo, explique celle qui a dirigé le centre social de la Busserine, de l’autre côté du carrefour,
est inscrit dans l’histoire du grand
Saint-Barthélemy, il fait partie du
patrimoine local. Ce fast-food
connecte les quartiers à la société
France et monde. »
Comme beaucoup, Mme Berriche
est en colère face au projet d’en
faire un fast-food asiatique halal.
« On enferme nos quartiers dans
une identité qui va ensuite nous
être reprochée », déplore-t-elle.
Dans un courrier du 14 juin portant le logo de McDonald’s, le dirigeant des six établissements écrit
que, sur la base « d’études marketing ethniques » le dirigeant d’Hali
Food and Co « croit beaucoup dans
la restauration ethnique, le lieu de
ce restaurant [étant] un des seuls à
Marseille qui, au vu de son emplacement, est au cœur d’un quartier à
forte concentration musulmane ».
Actif soutien des salariés, tout
comme le Parti communiste
(PCF), la sénatrice (PS) des Bouches-du-Rhône Samia Ghali ne
voit dans ces propos que « du mépris et de la discrimination affichés
envers la clientèle et les habitants ».
« Quand on a montré cela à Stéphane Ravier, sénateur [Rassemblement national] et ex-maire des
13e et 14e arrondissements de Marseille, même lui il a pété les
plombs », rapporte un employé.
Tentative d’immolation
A l’étude de marché jointe au dossier de cession de l’entreprise, les
salariés opposent leur expérience :
« S’il y avait une telle demande de
halal, on vendrait plus de poisson
que de Big Mac, or c’est loin d’être le
cas. » Une jeune employée va plus
loin : « Faudra-t-il être musulman
pour cuisiner halal ? »
Dénoncé comme une « fumisterie » par les salariés, le projet de cession à la société tunisienne est ardemment défendu par le franchisé. « Un entrepreneur qui prévoit plus de 500 000 euros de
travaux et de développer l’activité,
c’est un gage de sérieux », analyse
Me Cyrille Franco, avocat des sociétés de M. Brochiero. Il souligne que
« tous les emplois sont maintenus
pendant douze mois ». Dans le cadre du droit d’alerte ouvert au comité d’entreprise, un cabinet d’expert a estimé que le projet de reprise n’est « pas viable », le qualifiant même de « fictif ».
Le 8 août, la tentative d’immolation de Kamel Guemari, secrétaire (Force ouvrière) du comité
d’entreprise qui s’était enfermé
dans le restaurant a exacerbé encore un peu plus la tension dans
ces quartiers. Les salariés ont
même dû repousser les offres de
service de quelques voyous. « Ils
nous disaient ne pas accepter l’injustice qu’on vit, proposaient d’aller saccager un McDo », rapporte
M. Guemari, 37 ans, embauché à
16 ans, qui aime à répéter que l’enseigne américaine lui a permis de
« fonder une famille et de bâtir une
carrière ». Un non unanime a été
opposé,car « il y a assez de violence dans les quartiers nord et pas
assez d’emplois. Alors, espère
M. Guemari, c’est à nous de nous
serrer les coudes et d’en sortir par
la grande porte ». p
luc leroux
Quelles sont les raisons
de votre refus ?
Le fait de tenter d’éviter que les
élections européennes soient la
juxtaposition de 27 élections nationales et se résument à des débats purement nationaux, ou à un
vote sanction pour les pouvoirs
en place, est intéressant. J’ai toutefois dû indiquer à Olivier Faure
que, pour des raisons personnelles, je devais décliner sa proposition, qui m’honorait. Je suis candidat à ma réélection comme maire
de Charleroi en octobre prochain
et, en 2019, les élections européennes se dérouleront, en Belgique, en même temps que les
régionales et les législatives, pour
lesquelles je jouerai un rôle, sans
nécessairement briguer l’exercice
d’un mandat.
Pourquoi le PS songeait-il
à vous ? En raison de votre
positionnement sur le CETA,
ce traité commercial eurocanadien que vous contestiez,
alors que le gouvernement de
Manuel Valls l’approuvait ?
Pas seulement. On sait que je
m’intéresse depuis longtemps
aux questions européennes et
que, comme beaucoup de Belges
francophones, je suis très proche
de la France. Il est vrai cependant que le dossier du CETA a illustré la difficulté des socialistes
français à suivre un cap déterminé sur un sujet essentiel. Le
parti n’est pas parvenu à réaliser
une synthèse sur ce dossier,
contrairement à ses homologues
allemand ou autrichien.
L’offre qui vous était adressée
n’était-elle pas surtout un
terrible aveu de la faiblesse de
la part du PS, qui ne trouverait
pas de candidat en son sein ?
Je ne vois pas les choses comme
cela. Je crois que la direction du
parti a d’abord posé le principe
de faire appel à des candidats
non français. Puis il s’est demandé à qui il pourrait confier la
tête de sa liste.
Quelle est, à vos yeux,
« la » cause du déclin du PS ?
Il n’y a pas de cause unique
mais il y a d’abord ce drame bien
français du poids excessif des
personnalités, en raison du système présidentiel. Ce n’est pas
propre au PS, mais cela entraîne
une constante polarisation qui
rend difficile le jeu collectif.
Quel regard jetez-vous
sur l’avenir du parti ?
Le parti de Jaurès, Blum et Mitterrand ne disparaîtra pas mais
personne ne peut nier qu’il est
dans une situation difficile. Et l’enjeu des européennes est important pour lui s’il ne veut pas se laisser enfermer dans l’équation
simpliste posée par le président
Macron : ou bien on est européen
avec lui, ou bien on rallie les populistes antieuropéens, de droite ou
de gauche. Il existe aussi des Européens de gauche ! Cela doit pouvoir être réaffirmé, même s’il est
difficile d’affirmer que l’on est proeuropéen mais que l’on refuse la
politique menée actuellement par
l’Europe, sous peine d’être taxé
d’eurosceptique ou d’europhobe.
Il faut casser ce raisonnement. p
propos recueillis par
jean-pierre stroobants
(bruxelles, bureau européen)
A Bormes-les-Mimosas, Macron
s’offre un bain de foule très cadré
C
omme d’habitude », comme l’entonne l’orchestre des sapeurs-pompiers du Var venu accompagner le « pot de
l’amitié » qui conclut la deuxième sortie publique d’Emmanuel Macron à Bormes-les-Mimosas, le déplacement du chef
de l’Etat s’est déroulé sous haute sécurité et loin des journalistes.
Juste avant son arrivée à l’hôtel de ville pour commémorer le
74e anniversaire de la libération de Bormes-les-Mimosas par les
Alliés en 1944, l’Elysée faisait savoir qu’Emmanuel Macron avait
appelé Angela Merkel pour évoquer la Syrie et les migrants.
Deux façons d’éviter la politique nationale : l’affaire Benalla
– sur laquelle le chef de l’Etat ne s’est toujours pas exprimé – et
les dossiers chauds qui l’attendent à la rentrée, dont le budget
2019 et les retraites. « Je veux poursuivre la transformation du
pays sur tous les plans, économique et social, mais aussi sur le
plan de la cohésion », a simplement glissé au Monde le président, entre des dizaines de selfies.
Alors qu’il pourrait intervenir dans
« ON DIRAIT
les médias à la rentrée, M. Macron a
simplement ajouté : « Je suis toujours
QU’ILS ONT VU DIEU », au contact des Français et du pays. »
En vacances au fort de Brégançon
MARMONNE
(Var) depuis le 3 août, le chef de l’Etat
s’est fait discret. Aucune de ses sorties
UNE VACANCIÈRE
n’a été annoncée. « Ses sorties sont privées, il les organise au jour le jour », fait
savoir son entourage, qui assure que le président « se plaît à
Brégançon ». Au point d’envisager de revenir chaque année à la
célébration patriotique du 17 août à Bormes, comme Mitterrand
se rendait tous les ans à la roche de Solutré (Saône-et-Loire).
« Ceux qui sont tombés savaient l’extrême précarité de la liberté
et du bonheur d’être ensemble, comme nous le partageons ce
soir », a lancé M. Macron, devant les 200 personnes venues assister à l’hommage aux morts pour la France. Et attendre quelques
réponses. « Je pensais que ce discours serait un peu plus politique »,
regrette Christophe, 55 ans. « J’aimerais lui parler des 80 km/h,
mais je n’oserai jamais ! », sourit Corinne, déléguée médicale.
Mais place Saint-François, les badauds se bousculent surtout
pour un selfie avec le chef de l’Etat ou au moins lui attraper le
bras. « Je suis si heureuse de l’avoir vu », se réjouit une adolescente.
« On dirait qu’ils ont vu Dieu », marmonne une vacancière. Et sa
voisine de conclure : « Qu’est-ce que tu veux, c’est Jupiter… ! » p
astrid de villaines (à bormes-les-mimosas, var)
8 | france
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Ces militants qui croyaient en la politique…
Un an après la présidentielle, les petites mains des partis restent investies, parfois, ou ont pris du champ, souvent
Muriel Roulleaux, sympathisante d’Emmanuel Macron, à Bordeaux, en mai 2017. ANTONIN SABOT/« LE MONDE »
Y
a des gens qui s’énervent
devant BFM, moi je colle
des affiches. » Julien Copineau suit une « thérapie » qui l’empêche de pester seul
devant son écran, depuis quatre
ans. « Je regarde les infos dix minutes et c’est plus fort que moi, faut
que je sorte, faut que je colle. » En
dehors de ses heures de service à la
SNCF, Julien est ce qu’il appelle
« un combattant ». Autrement dit,
un militant. De ceux, nombreux,
croisés durant la campagne présidentielle, tracts au bout des doigts
et slogans aux coins des lèvres.
Loin des « tous pourris », des sondages, des affaires, eux croyaient
en la politique, du moins en celle
de leur champion. Plus d’un an
après, que sont devenues ces
petites mains qui tractaient-boîtaient-tweetaient, défendaient
« leur » candidat sur les marchés
ou devant la machine à café ?
Julien Copineau, lui, a changé de
visage à afficher, à peine les législatives de juin 2017 passées. Electeur du Front national depuis ses
18 ans, le trentenaire a troqué sa
favorite à la dernière présidentielle, Marine Le Pen, pour son allié
d’entre-deux-tours, Nicolas Dupont-Aignan. Pour le reste, rien n’a
changé. L’ancien agent de sécurité
du parti d’extrême droite ne
compte toujours pas ses kilomètres. Ou plutôt si : 250 000 pour le
FN, depuis les départementales de
2015 ; « déjà » près de 20 000 pour
Nicolas Dupont-Aignan. Le compteur tourne au rythme de son
engagement militant.
Des trois anciens combattants
frontistes, rencontrés à Versailles
un jour d’été, Julien est le premier
à avoir quitté le désormais rebaptisé Rassemblement national (RN).
Le trio – deux croix chrétiennes et
un pin’s bleu-blanc-rouge – est intarissable sur les déceptions accumulées depuis un peu plus d’un
an. Le débat télévisé d’entre-deux
tours raté, le flottement stratégique sur l’euro, l’équipe dirigeante
recentrée autour du clan mariniste… Et surtout, l’impression
partagée d’avoir été « oubliés »,
« négligés » par le parti d’extrême
droite dont ils étaient de fervents
militants. Pourtant, ils ont à peine
hésité avant de rejoindre une
autre structure politique. « Un militant sans parti, qu’est-ce qu’il peut
faire ? », interroge l’un de ces trois
militants RN.
« Un peu lâché »
A Bordeaux, Muriel Roulleaux
pensait qu’En marche ! ferait naître une nouvelle façon de militer.
Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, elle ne cachait
pas sa fierté d’en avoir été, et parmi
les premières. Quinze mois plus
tard, la quadra débordée n’a pas
perdu son bagou franc et spontané, ni sa grandiloquence lors-
« J’avais mis
beaucoup
de choses entre
parenthèses,
alors j’ai passé
la main »
TANGUY BERNARD
ancien militant En marche !
qu’il s’agit d’évoquer « la grandeur » de son candidat parvenu
« au sommet ». Mais un bémol s’est
fait sentir installé, et elle a « un peu
lâché ». C’est qu’elle en attendait
« autre chose » de ce mouvement
qui ressemble de plus en plus à un
parti, « hiérarchie et discipline » associées. « Finalement, on a du mal
à changer la manière de faire de la
politique…., soupire-t-elle. C’est la
perversité du truc, quand des bénévoles s’investissent à ce point, à un
moment, soit ils s’épuisent, soit ils
briguent un mandat. »
A quelques rues de la chambre
d’hôtes tenue par Muriel, un autre
Bordelais s’était lui aussi pris au
jeu politique. Mais pas au point de
se définir comme un militant,
rappelle Arthur Audibert, ardent
défenseur d’Emmanuel Macron.
Où mettre le curseur : un Tweet,
une conversation enthousiasmée
fait-elle de vous un militant ? Ar-
Lucille Borras, soutien de Jean-Luc Mélenchon, à Toulouse, en avril 2017. ULRICH LEBEUF/MYOP POUR « LE MONDE »
thur, qui a plaqué une vie de consultant en management à Paris
pour se lancer dans la torréfaction
de café dans un espace de coworking bordelais, s’est vite taillé une
petite réputation sur son lieu de
travail. Celle du « macroniste » qui
défendait avec optimisme le candidat pendant la campagne. Celui
à qui on vient désormais demander des comptes, sur le président.
« C’est plus difficile à défendre
aujourd’hui », admet le trentenaire qui « ne s’y retrouve pas » sur
la politique sociale et environnementale. « Maintenant, je dis juste
“laissons-leur un peu de temps”… »
Le temps, c’est justement ce qui a
manqué à nombre de militants,
pour continuer à s’investir politiquement. Beaucoup racontent
une vie personnelle et professionnelle mise en pause pendant la
campagne présidentielle, qu’il a
bien fallu reprendre, une fois
l’élection passée. « Je suis toujours
en marche », insiste l’ancien référent des marcheurs girondins,
Tanguy Bernard, désormais retiré.
Sa vie de professeur et de père de
famille l’attendait depuis dix-huit
mois, déjà. « J’avais mis beaucoup
de choses entre parenthèses, alors
j’ai passé la main. »
Même constat pour Lucille
Borras, qui garde un souvenir
ému de son emballement de novice dans la campagne de JeanLuc Mélenchon. C’était sa pre-
« Après les élections, il y a une forme de désillusion »
martial foucault, le directeur du Cevipof, spécialiste des questions de comportement électoral, analyse les ressorts de la
crise du militantisme, notamment liée à un
fossé toujours plus grand entre les partis et
leurs militants, tenus éloignés du débat
d’idées. Selon lui, La République en marche
n’a pas renouvelé la manière de militer.
Dans un paysage politique éclaté
et en pleine recomposition, avec des
partis politiques en perte de vitesse,
quel avenir pour le militantisme ?
On parle souvent de crise du militantisme, notamment au lendemain de chaque grande échéance électorale. La désaffection des militants touche autant les partis
que les syndicats ou les associations. Ce
n’est pas seulement un désintérêt des Français pour la politique. Il y a aussi une incompréhension sur le fonctionnement des partis. Un militant a un rôle, une voix. Or, cette
voix n’est plus prise en compte. On demande au militant d’être un bon soldat
pour tracter, mais il n’est pas sollicité pour
le débat d’idées. Il n’a plus l’impression de
participer à un projet de société, mais d’être
un faire-valoir.
L’émergence de nouvelles formations
politiques, comme La République en
marche, a-t-elle contribué à réinventer
de nouvelles formes de militantisme ?
Non. La campagne présidentielle de 2017
n’a pas corrigé la crise du militantisme. On
a réinventé ce qui existait déjà. L’organisation d’En marche s’est basée sur des comités locaux qui ressemblent aux sections du
Parti socialiste ou aux fédérations des Républicains. Une manière de donner de
l’autonomie à des militants, en leur confiant l’organisation locale d’une campagne.
Chacun s’est pris au jeu. Mais, après les élections, ces comités locaux ont subi une désaffection importante. Il y a une forme de
désillusion. Les militants découvrent que
ces nouveaux partis fonctionnent comme
les anciens. Une réinvention du militantisme pourrait se concevoir si la professionnalisation des partis ralentissait.
C’est-à-dire ?
Les partis sont des partis d’élus, pas de militants. La professionnalisation a conduit à
des jeux de pouvoir. Les militants se disent
que leurs idées ne sont pas entendues, que
les places sont déjà prises. Il y a pourtant
une réelle possibilité de mobilisation sur
des causes sociales, environnementales,
mais les partis ne parviennent plus à attirer.
Prenons Nuit debout : il y a un jeu de « je
t’aime moi non plus », on veut participer à
une aventure politique mais pas se mobiliser au nom d’un parti. Il ne s’agit pas de blâmer ceux qui ne s’engagent pas ; c’est aux
partis de s’interroger et de comprendre que
leurs recettes sont dépassées. Ils doivent
réinventer un nouveau lien. Comment restaurer un lien de confiance entre représentants et représentés ? Des entreprises et organisations se saisissent de ce problème,
pas les partis politiques. C’est presque une
faute. S’ils n’en tiennent pas compte, dans
cinq ans, on parlera encore de crise.
Le nouveau terrain du militantisme,
n’est-ce pas Internet ?
Le militantisme politique passe par toutes
les plates-formes. Les réseaux sociaux n’ont
jamais été autant utilisés par les partis, mais
il faut les distinguer : sur Twitter, par exemple, on trouve surtout des personnes déjà
partisanes qui relaient les idées du parti.
Quant aux adhésions, il ne faut pas se tromper. Sur Internet, elles sont devenues gratuites. On annonçait 380 000 adhérents chez
En marche, mais cela ne veut pas dire qu’il y
a eu un sursaut. Un certain nombre venaient du PS, des Verts, du MoDem. Et ils
n’étaient qu’environ 70 000 lors de la validation des statuts du parti ! Même chose
pour La France insoumise : 540 000 adhérents revendiqués, mais la moitié étaient
réellement engagés au moment des législatives de juin 2017. Les municipales seront juges de paix, car c’est le moment où les organisations politiques décentralisées jouent
un rôle. Mais je ne suis pas très optimiste. p
propos recueillis par daryl ramadier
mière fois, ses premiers pas militants. Elle avait affiché son soutien sur les réseaux sociaux,
assisté aux meetings, intégré un
groupe de soutien « jeune »… Entre service civique et petits boulots, la Toulousaine de 21 ans n’a
plus guère de temps libre. « Je suis
encore très insoumise mais il faut
vraiment s’y mettre à 100 % si on
veut être sérieux. » Le militantisme, insiste-t-elle, est bien plus
qu’un « loisir ».
« Une question de combat »
Un « besoin », enchérit Gautier
Deisz. Plus à l’est, « dans le coin de
Strasbourg », lui aussi s’est demandé s’il n’allait pas lever le pied.
Et il prévient : rien à voir avec un
quelconque abattement partisan.
Toujours « convaincu » par Marine
Le Pen, l’étudiant de 22 ans devait
simplement se (re)concentrer sur
son droit. Il s’est finalement laissé
rattraper par son addiction militante, et a même endossé le rôle de
secrétaire aux adhésions de sa fédération – pas si simple en ces
temps de disette. « Ils reviendront
quand les élections se rapprocheront », se persuade le jeune partisan d’extrême droite.
Autre camp, même constance
pour Charline Dumont. « Je suis
toujours au PS malgré la déception
post-présidentielle »,
annonce
d’emblée la militante socialiste de
Saramon, dans le Gers. Malgré les
divisions de sa famille politique,
la campagne présidentielle « atypique » comme elle l’appelle, malgré l’échec de Benoît Hamon,
aussi, elle « reste » socialiste. « Et
cela n’a rien à voir avec qui est à la
direction du parti. C’est une question de combat », soutient-elle.
Ils sont nombreux ces militants, malgré tout, à brandir leur
« fierté » de continuer. La politique occupe toujours leurs dimanches, leurs soirées… leur Coupe
du monde de football. La conseillère régionale d’Ile-de-France
Yasmine Benzelmat – passée du
FN à Debout la France – a ainsi
profité de la popularité du drapeau français pour faire « un
stock » d’objets bleu-blanc-rouge.
Surtout les nappes et serviettes,
d’ordinaire bien plus difficiles à
trouver. « Ce sera parfait pour les
barbecues patriotes de l’été ! » La
politique et le militantisme partout, tout le temps.
« Finalement,
on a du mal
à changer la
manière de faire
de la politique »
MURIEL ROULLEAUX
militante En marche !
Quant à ceux qui s’en sont éloignés, il suffit souvent d’une brève
conversation pour sentir l’amertume se lever. Comme dans la
voix de David Klein. Le délégué
CGT montpelliérain a été très actif
durant les mobilisations contre la
loi travail et les « ordonnances
Macron ». Mais depuis quelques
semaines, il a pris du champ. « Je
suis fatigué de me battre avec ces
centrales qui, chacune, tirent la
couverture à elles, et des gens qu’on
a de plus en plus de mal à mobiliser », bougonne-t-il. Le syndicaliste a pris un congé formation,
fait valoir ses droits à la retraite. Le
« combat » continuera sans lui…
mais pas trop longtemps car il
glisse déjà : « Je compte m’y remettre après l’été. » Au niveau municipal, cette fois.
Car entre ras-le-bol des écuries
politiciennes et soif de participer,
d’autres préfèrent désormais l’action locale, qui se fiche, dit-on, des
étiquettes nationales. C’est également le cas du Charentais Morgan
Berger. Le trentenaire au look sage,
qui avait suivi aveuglément François Fillon dans la tempête des affaires, a pris ses distances avec le
parti Les Républicains. La faute à
son nouveau poulain : Laurent
Wauquiez. Morgan Berger ne
l’aime pas beaucoup, et même
« pas du tout ». « C’est une grosse
mascarade ! Il fait du Sarkozy et je
n’aime pas ça. » Alors le Cognaçais
« met son énergie sur le terrain »
qu’il connaît bien, lui l’agent immobilier très actif sur les réseaux
sociaux et dans son association de
théâtre. « Je me fous du cadre organisationnel, on n’en pas besoin
pour faire de la politique », assure
celui qui ne s’interdit pas de se présenter aux prochaines municipales. Et d’y avoir toutes ses chances.
Dans le Maine-et-Loire, les Républicains ont perdu Alexandre Morel pour les mêmes raisons. « Cette
mentalité qui se rapproche des
idées d’extrême droite pour aller
chercher les électeurs du FN, ça me
fatigue. » Le juppéiste a bien essayé
d’exprimer ses réticences quant à
la ligne droitière du nouveau président de LR. Résultat, raconte-t-il,
il n’a plus été convié aux réunions
des jeunes Républicains. Alexandre a donc fini par cesser de cotiser… mais pas de croire aux partis,
lui qui est désormais adhérent à
Agir, le mouvement des constructifs. Sauf que depuis, silence radio.
« On n’en entend pas trop parler et
je n’ai pas de nouvelles depuis mon
adhésion. » Face au « manque », le
militant a prêté main-forte au
groupe de la majorité municipale
d’Angers, en mars, pour un collage
de bilan d’un an de mandat. Coller,
malgré tout, pour combler le vide.
Celui de l’opposition. p
lucie soullier
et sylvia zappi
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
Electricité : pourquoi les prix ne baissent pas
|9
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Sur un marché français où de nouveaux acteurs ont émergé, 81 % des clients particuliers sont fidèles à EDF
O
nze ans. Depuis le
1er juillet 2007, les
particuliers peuvent
changer de fournisseur d’électricité et faire des infidélités à EDF. Mais, alors que de
nouveaux acteurs comme Leclerc, Total ou CDiscount se sont
lancés ces derniers mois sur
ce marché, l’opérateur public
historique conserve 81 % des
clients particuliers.
C’est un paradoxe qui déconcerte les fervents adeptes de
l’ouverture des marchés : dans
d’autres secteurs, comme les télécommunications, la libéralisation a entraîné une baisse des tarifs et l’ascension rapide de
nouveaux acteurs – avec à la clef
une sauvage guerre des prix.
Certes, la forteresse EDF donne
des signes de faiblesse. Selon les
derniers chiffres publiés par la
Commission de régulation de
l’énergie (CRE), au premier trimestre, le groupe public fait face à
une érosion lente mais continue
de ses clients. Depuis un an, EDF
perd environ 100 000 abonnés
par mois au profit de ses concurrents, mais conserve la part du
lion : plus de 26 millions de
clients sont toujours chez EDF et
s’acquittent des tarifs réglementés de vente (TRV), fixés par l’Etat.
Les fournisseurs alternatifs
proposent pourtant, en général,
des tarifs inférieurs à ceux d’EDF,
et résilier un contrat est désormais très simple et sans engagement. Pourtant, les prix de l’électricité sont en hausse continue
en France depuis plus de dix ans,
même s’ils restent parmi les plus
bas en Europe.
Seulement voilà : la différence
se fait sur un tiers de la facture
seulement. Les deux autres tiers
sont identiques pour tous les
fournisseurs, et servent à payer
les taxes et le transport d’électricité. Un détail d’importance pour
les consommateurs : les offres
promettant des prix inférieurs de
15 % ne concernent que cette partie de la facture.
Gains parfois peu significatifs
Selon des simulations effectuées
par le médiateur de l’énergie,
« lorsque la publicité d’un fournisseur annonce “moins 10 %”, la
baisse n’excède pas 7 % ». Résultat :
les gains sur la facture sont parfois peu significatifs.
Pour les fournisseurs alternatifs
d’électricité, le jeu est truqué par
l’existence même de ces tarifs
régulés, dont ils demandent la fin,
à coups de procédures judiciaires,
depuis des années. Dernière déci-
Une équipe de maintenance de Réseau de transport d’électricité (RTE) à Villeneuve-d’Ascq (Nord), en février 2017. PHILIPPE HUGUEN/AFP
sion en date : le Conseil d’Etat a
confirmé, en mai, le maintien
en l’état de ces barèmes, à la satisfaction d’EDF. La même juridiction a pourtant annulé les tarifs
réglementés du gaz, même si
cette décision mettra cinq ou six
ans à être mise en œuvre.
« Quand on ouvre un marché, on
ne peut pas vivre éternellement
dans un système dual avec d’un
côté un marché et de l’autre des
tarifs réglementés », déplore l’ancien président de la CRE, Philippe
de Ladoucette. Au contraire, les
partisans des tarifs réglementés,
comme l’UFC-Que choisir, estiment qu’ils permettent aux
consommateurs d’avoir une référence, et de comparer les offres.
Un Français sur deux ignore encore qu’il peut changer de fournisseur, selon le rapport annuel du
médiateur de l’énergie, qui souligne que cette proportion n’a pas
bougé depuis 2012. Une majorité
de Français ne parvient pas à citer
un autre fournisseur que le sien.
« Cette méconnaissance persistante peut surprendre, alors que
l’arrivée de nouveaux fournisseurs
s’est accompagnée de campagnes
de publicité donnant de la visibilité
au marché », souligne Caroline
Keller, chef du service information
et communication du médiateur.
« Les gens qui restent chez EDF ne
le font pas tous par choix délibéré,
car s’ils regardaient attentivement, dans la mesure où il est très
facile de changer de fournisseur, je
ne vois pas pourquoi ils souhaiteraient payer 8 % à 10 % plus cher »,
estime Philippe de Ladoucette.
Plusieurs fournisseurs alternatifs déplorent que les pouvoirs
publics n’informent pas plus le
public de la possibilité de changer. « Ils n’ont qu’à le faire eux-mêmes », peste un dirigeant d’EDF,
qui souligne qu’« en 2017, 10 millions de nos clients ont été démar-
chés par des concurrents ! C’est
quasiment du harcèlement. »
Le groupe sait que le nombre de
ses clients va continuer à diminuer. Et même si cette perte est relative, ses effets commencent à se
faire sentir sur ses comptes. La
stratégie : limiter les départs de
clients ; prendre des parts de marché dans le gaz, chasse gardée du
rival Engie ; et développer des services. « Moins de clients, mais plus
de valeur par client », résume un
baron d’EDF, qui assure que
200 000 personnes sont revenues
à EDF après être parties à la concurrence. Sa réponse est jugée trop
timide en interne par certains,
qui aimeraient que l’entreprise
propose des offres plus attractives.
Pratiques douteuses
Le groupe public tente de résister
à la concurrence très active d’Engie, et affronte en même temps
l’arrivée de Total, qui vient de
Un Français sur
deux ignore
encore qu’il peut
changer de
fournisseur, selon
le rapport annuel
du médiateur
de l’énergie
racheter Direct Energie et ses
2 millions de clients.
Face à cette concurrence accrue,
EDF tente de réduire ses coûts en
fermant des boutiques, en réduisant ses équipes chargées de la
commercialisation, et en confiant
de plus en plus de tâches à des
sous-traitants en France. La précision est d’importance : la plupart
de ses concurrents misent sur une
délocalisation de leurs centres
d’appels pour proposer des offres
plus attractives.
C’est le cas d’Engie, qui s’appuie
sur des centres au Maroc et au Portugal, au grand dam des syndicats.
« Nous sommes dans une logique
d’adaptation : il y a une baisse des
appels, les concurrents ont massivement délocalisé hors de France,
et nous devons rester compétitifs »,
justifie Hervé-Matthieu Ricour,
qui dirige la branche commerce
d’Engie. Direct Energie assure
également les deux tiers de son
service client depuis le Maroc.
Cette difficile bataille de compétitivité entraîne aussi des pratiques commerciales douteuses.
Plusieurs acteurs, dont Engie, Total et Direct Energie, ont été montrés du doigt pour pratiques mensongères et démarchage agressif,
ces derniers mois, par les associations de consommateurs et le médiateur de l’énergie. p
nabil wakim
Ce que cache la bataille des « offres vertes »
Les fournisseurs proposent tous de l’électricité produite à partir des renouvelables. Les consommateurs ont du mal à s’y retrouver
T
ous au vert ! Depuis deux
ans, les fournisseurs
d’électricité rivalisent de
publicités alléchantes promettant
une électricité « propre ». En lançant son offre, Total Spring, il y a
près d’un an, le groupe pétrolier
Total a assuré que toute l’électricité fournie à ses clients serait
d’origine renouvelable. Chez Engie, tous les nouveaux clients sont
automatiquement passés à l’offre
verte, qui compte plus de 1,5 million d’abonnés. Ces propositions
sont présentées comme inférieures aux tarifs réglementés de
vente, commercialisés par EDF.
Même EDF, qui a longtemps été
réticent à cette idée, propose
depuis quelques mois deux offres vertes. L’une permet de faire
des économies en décalant une
partie de sa consommation électrique le week-end, l’autre certifie
que l’électricité est verte, mais
avec un tarif plus cher que le Tarif bleu d’EDF, celui du tarif
réglementé.
S’agit-il d’un argument commercial ou d’une véritable alternative ? Il faut d’abord comprendre que cette promesse est
généralement indirecte. Concrètement, l’électricité qui arrive au
consommateur n’est pas produite directement par des éoliennes, des barrages ou des panneaux solaires. Le fournisseur
achète leur électricité à des producteurs (en France, principalement EDF), puis compense l’équivalent en achetant des certificats
de garantie d’origine d’une
électricité produite à partir de
sources renouvelables. Même si
elle concerne le marché français,
cette compensation peut être effectuée au niveau européen.
La quasi-totalité
de cette énergie
verte est
produite par
des barrages
hydroélectriques
C’est d’ailleurs l’un des reproches faits à ce système de certificats de garanties d’origine : des
consommateurs qui voudraient
contribuer à la transition énergétique en France et choisir une offre verte achèteraient indirectement leur électricité à des barrages norvégiens et/ou suisses. Certains fournisseurs, comme Total,
s’engagent à acheter des certificats correspondant à de la production en France. Mais le groupe
vient de racheter Direct Energie,
et n’a pas précisé s’il maintiendrait cette offre une fois les deux
groupes fusionnés.
Dans les faits, la quasi-totalité
de cette énergie verte est produite par des barrages hydroélectriques, même pour des
fournisseurs 100 % renouvelables
comme Ekwateur. Le nucléaire,
énergie qui ne produit quasiment
pas de CO2, n’est pas considéré
comme « vert » et n’entre pas
dans ce dispositif.
Manque de transparence
Seuls quelques acteurs de taille
plus modeste, comme la coopérative Enercoop, certifient que leur
électricité provient intégralement ou en partie d’énergies
renouvelables. Le modèle est
alors très différent : Enercoop travaille en direct avec une centaine
de petits producteurs locaux,
qu’il s’agisse de fermes éoliennes,
de petits barrages hydrauliques
ou d’installations photovoltaïques. « C’est une démarche de
commerce équitable », explique
son président Emmanuel Soulias.
Cette logique militante a su séduire plus de 50 000 clients, dont
le ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot.
Les offres d’Enercoop sont pourtant plus chères de 15 % que le tarif
réglementé d’EDF.
Le foisonnement des offres vertes rend toutefois prudentes les
associations de consommateurs.
« Il y a encore beaucoup de pédagogie à faire sur ce sujet », estimet-on chez l’UFC-Que choisir. « Ces
options manquent de transparence pour les consommateurs »,
relève Caroline Keller, responsable de la communication au
Médiateur de l’énergie, dans le
rapport annuel de l’institution.
Si tous les fournisseurs notent
que ces offres correspondent à
une tendance de fond dans la société, une électricité verte est loin
d’être le principal critère pour les
consommateurs en France. Selon
un sondage IFOP réalisé pour le
fournisseur ENI en avril, seuls 11 %
des Français jugent que souscrire
à une offre verte est le motif premier pour changer de fournisseur,
et 45 % citent d’abord le prix. « Sur
le comparateur Energie-Info, [le
site indépendant mis en place par
le médiateur de l’énergie pour informer sur les offres], seules 3 %
des recherches s’effectuent en sélectionnant le critère “offres vertes” ;
l’écrasante majorité des consultations se fait par l’entrée “prix” »,
explique Caroline Keller. p
na. w.
10 | économie & entreprise
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
L’hôtellerie-restauration
veut recruter des migrants
– 8,93 %
Ce secteur manque de personnel, 150 000 postes seraient à pourvoir
E
n pleine saison touristique, les professionnels
de l’hôtellerie et de la
restauration tirent la
sonnette d’alarme : près de
150 000 postes seraient à pourvoir, selon le Groupement national des indépendants de l’hôtellerie et de la restauration (GNI-Synhorcat). « Certains établissements
sont même obligés de fermer un
jour ou deux par semaine faute
de personnel », s’inquiète Franck
Trouet, conseiller de Didier Chenet, le président du GNI. Ces métiers, dont les conditions de travail sont souvent pénibles et les
salaires peu élevés, n’attirent pas.
Pourquoi ne pas recruter des
migrants ? C’est l’une des pistes auxquelles s’intéressent le
GNI-Synhorcat et l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH). « Je souhaite que nos
professionnels puissent accueillir
de nouvelles populations de
salariés comme les migrants »,
avait déclaré M. Chenet lors du
conseil interministériel du tourisme du 19 juillet.
Des discussions seraient en
cours avec le gouvernement.
Pour Claude Lévy, responsable du
syndicat CGT des hôtels de prestige et économiques, la démarche patronale est « une opération
de communication pour éviter
aux employeurs de se poser la
question de l’amélioration des
conditions de travail ».
Bienvenue aux migrants, donc,
mais pas n’importe lesquels.
« Nous ne parlons que des demandeurs d’asile et des réfugiés, précise
Vincent Sitz, président emploi
formation handicap du GNI. On
demande au gouvernement d’accélérer la procédure de régularisation des demandeurs d’asile. On les
formera et on les embauchera
quand ils auront leurs papiers. »
Embauches « sous alias »
Pour les demandeurs d’asile, leur
accès à l’emploi est facilité par la
loi pour une « immigration maîtrisée, droit d’asile effectif et intégration réussie ». Ce texte, voté le
1er août et qui doit passer devant
le Conseil constitutionnel, leur
permet de travailler six mois
après l’enregistrement de leur
dossier en préfecture, contre neuf
mois jusqu’à présent.
Les autres sans-papiers, qui seraient environ 300 000, ne sont
donc pas concernés. « Celui qui
embauche un sans-papiers est
sanctionnable, point barre », réagit M. Sitz. Pourtant, certains
travaillent déjà dans ces établissements. Soit en n’étant pas du
tout déclarés, soit en l’étant, mais
« sous alias », c’est-à-dire au nom
d’un migrant en règle qui a prêté
ses papiers.
Ces situations ont été « au cœur
des luttes des sans-papiers
en 2008-2009, puis en 2015, qui
ont particulièrement impacté
l’hôtellerie-restauration, souligne
Maryline Poulain, membre du
collectif confédéral CGT Migrants. On a ainsi arraché la circulaire du 28 novembre 2012 », qui
pose les conditions à ces régularisations : les migrants doivent
être en France depuis au moins
cinq ans, voire trois ans, et disposer de bulletins de salaire.
Selon la CGT, la circulaire a permis en 2017 « 6 000 régularisations par le travail ».
La position frileuse du GIN-Synhorcat n’est pas forcément suivie
sur le terrain. « Je dépose en
préfecture beaucoup de dossiers
de régularisation de salariés soutenus par leur employeur », indique Mme Poulain.
La demande de régularisation
nécessite que le salarié sollicite
son employeur, quitte à lui
avouer qu’il travaille sous alias, si
tel est le cas. Si le salarié n’est pas
mis à la porte pour faute grave,
ce qui arrive, l’employeur devra
lui délivrer plusieurs documents,
dont un Cerfa équivalant à une
promesse d’embauche et un
certificat dit « de concordance »
d’identité attestant que le
demandeur est bien le salarié
qu’il emploie.
Parfois, les salariés engagent
une épreuve de force, comme ces
douze femmes de chambre et
équipiers travaillant pour un
sous-traitant de l’hôtel Campanile de Bussy-Saint-Georges
(Seine-et-Marne), appartenant au
groupe Louvre Hôtel. Après une
grève éclair le 3 août, elles ont
« obtenu les Cerfa remplis et
les certificats de concordance », se
félicite M. Lévy.
A l’inverse, cette étape a eu lieu
presque à froid dans le restaurant
parisien dont Mikaëla Liaroutsos
est la gérante et la chef. Fin 2016,
elle engage un commis plongeur
de 24 ans, arrivé du Sénégal
cinq ans auparavant. Il fait un
essai, concluant, et est embauché
en contrat à durée indéterminée
en janvier 2017. En avril, le jeune
homme lui explique qu’il est
sous alias. « Il m’a demandé, poursuit-elle, de l’aider à régulariser
sa situation. Je me suis sentie trahie. » Elle lui demande de ne pas
venir durant quelques jours, le
temps de réfléchir. En partant,
il lui remet un numéro de téléphone. C’est celui de la responsable cégétiste Maryline Poulain.
« Elle m’a expliqué que je n’étais
pas la seule dans ce cas et ce que je
pouvais faire. »
La patronne a fait les démarches. Son employé est revenu. Il
a obtenu son titre de séjour
à l’automne 2017. « En tant qu’employeur, on n’est pas du tout informé de l’existence de ces procédures, déplore Mme Liaroutsos.
On nous dit qu’on risque la prison,
pas qu’on peut aider. Moi, je suis
très contente de l’avoir fait. » p
francine aizicovici
C’est la chute enregistrée par le titre Tesla, vendredi 17 août, sur
le Nasdaq, alors que les ennuis s’accumulent pour le fabricant de
voitures électriques et son patron, Elon Musk, qui s’est longuement
confié au New York Times sur son état d’« épuisement » et de stress.
Selon la presse américaine, le gendarme de la Bourse (SEC)
a demandé des explications au groupe après le Tweet du 7 août de
M. Musk évoquant son intention de retirer Tesla de la cote et assurant
avoir un « financement assuré » pour cette opération. A cela s’ajoutent
la révélation d’enquêtes sur les informations concernant l’un des
modèles et la plainte d’un ancien employé.
IN F RA STRU CTU RES
RÉS EAUX S O C IAUX
Des moyens
supplémentaires pour
l’entretien des ponts
Facebook accusé de
discrimination dans le
logement aux Etats-Unis
Le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a annoncé vendredi 17 août que des moyens
supplémentaires seraient
dégagés pour éviter que des
drames comme celui du pont
de Gênes ne se produisent en
France. « Ce sera dans la loi de
mobilité qu’il faudra examiner
comment procurer un certain
nombre de ressources supplémentaires », a-t-il déclaré sur
BFM-TV. – (Reuters)
Le ministère du logement
aux Etats-Unis a annoncé
vendredi 17 août avoir porté
plainte contre Facebook,
accusé d’autoriser des pratiques discriminatoires sur sa
plate-forme. « Facebook permet aux annonceurs d’avoir
le contrôle sur les annonces
immobilières que reçoivent les
utilisateurs en fonction de leur
race, leur couleur, leur religion,
leur sexualité, le statut matrimonial, la nationalité d’origine, le handicap et le code
postal », dénonce le ministère
dans un communiqué. – (AFP)
Rome engage
la révocation des
concessions d’Autostrade
Le gouvernement italien
a engagé formellement vendredi 17 août le processus de
révocation des concessions
autoroutières détenues par
Autostrade per l’Italia à la
suite de l’effondrement
mardi d’un viaduc à Gênes,
a annoncé le président du
conseil, Giuseppe Conte. Le
ministère du transport a
envoyé une lettre en ce sens
à la filiale du groupe Atlantia
qui gère ce tronçon de l’autoroute A10. – (Reuters)
N OTATIO N
S&P abaisse
à nouveau la note
de la dette de la Turquie
L’agence Standard and Poor’s
a abaissé pour la seconde
fois en quatre mois la note
de la dette de la Turquie,
en projetant une récession
en 2019. Elle passe de « BB – »
à « B + », s’enfonçant dans
la catégorie des investissements considérés comme
très spéculatifs. – (AFP.)
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carnet | 11
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Belabre. Paris.
Pierre Camou
Ancien dirigeant
du rugby français
En 2011.
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M Monique Gomez-Fabre,
son épouse,
Caroline et Odile,
ses filles,
Ses petits-enfants
Ainsi que toute la famille
Et ses amis,
me
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Daniel FABRE,
survenu à l’âge de soixante-quinze ans.
Un dernier hommage pourra être rendu
à M. Fabre, le mercredi 22 août 2018,
à 17 heures, en la chambre funéraire
Jeanneton, rue de L’Europe, Le Blanc
(Indre).
Selon la volonté du défunt, ni fleurs
ni plaques.
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
PF. Jeanneton
Tél. : 02 54 37 61 42.
Le 18 mai 2017,
E
n ces temps de communication à outrance, sa
nature discrète pouvait
désarçonner, comme son
refus de se mettre en avant. Chaque conversation avec Pierre Camou laissait pourtant entendre
un homme de culture et d’esprit
qui gagnait à être connu. Un voyageur curieux de tous et de tout,
et pas seulement de ce ballon
ovale auquel l’ancien président de
la Fédération française de rugby
(FFR) a tant donné.
Non loin d’Uhart-Cize, son village natal, le Basque est mort, mercredi 15 août, à Ispoure (PyrénéesAtlantiques), des suites d’une tumeur au cerveau. Trois jours avant
son 73e anniversaire, l’« une des figures marquantes de l’histoire du
rugby français s’en est allée », selon
un communiqué lapidaire de la
FFR, institution que le dirigeant a
pourtant présidée de 2008 à 2016,
jusqu’à sa défaite électorale face à
Bernard Laporte.
Fils d’un métayer et d’une patronne de café, l’ancien joueur
amateur a très tôt endossé la tenue
de dirigeant bénévole. En 1963,
encore mineur, il monte un club
avec son frère aîné et beaucoup de
volonté : l’Union sportive Garazi, à
Saint-Jean-Pied-de-Port. Puis devient trésorier de l’influent comité
Côte basque-Landes. Sans renoncer à une carrière de banquier, à
Bayonne, qui le conduit au poste
de fondé de pouvoir.
Un demi-siècle plus tard,
Pierre Camou choisit le genre
épistolaire pour dresser le bilan
de ses deux mandats à la tête de
la FFR, l’une des plus importantes organisations sportives du
pays. Dans une lettre publique, il
cite Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir est de tout
donner au présent. » Et d’ajouter :
« Comme souvent quand on innove, on ne convainc pas toujours
et peut-être n’ai-je pas assez communiqué ou expliqué. »
Sa présidence accompagne
l’émergence de nouvelles façons
de jouer, comme autant d’alternatives aux matchs à quinze contre
quinze, et comme autant de rencontres espérées avec un nouveau
public. Dans la perspective des
Jeux olympiques, la FFR crée des
contrats fédéraux pour que les
joueurs de l’équipe de France de
rugby à VII s’entraînent toute l’année ensemble, là où les quinzistes
se trouvent toujours ballottés entre leur club et la sélection nationale. Le rugby à V offre encore un
autre terrain d’expérimentation,
cette seconde variante se jouant
sans chocs et sans plaquages.
En 2014, la Coupe du monde féminine organisée en France permet aussi au grand public (et aux
joueuses en herbe) de comprendre
que le rugby peut aussi être pratiqué aussi bien par des femmes.
18 AOÛT 1945 Naissance
à Uhart-Cize (PyrénéesAtlantiques)
1995 Intègre la Fédération
française de rugby (FFR)
2000 Vice-président de la FFR
2008 Président de la FFR.
Réélu en 2012, il est battu
par Bernard Laporte en 2016
15 AOÛT 2018 Mort à Ispoure (Pyrénées-Atlantiques)
Les matchs se déroulent en partie
au Centre national de rugby, à Marcoussis (Essonne). A l’initiative de
Pierre Camou, cette commune pavillonnaire accueille le siège de la
FFR et ses terrains d’entraînement
depuis 2010. Jusque-là, les bureaux
se trouvaient dans le 9e arrondissement de Paris, rue de Liège.
Délitement du XV de France
C’est dans ce même département
de l’Essonne que le dirigeant a
envisagé son projet le plus contesté, et, sans doute, celui qui lui a
coûté sa réélection. Plutôt que
d’avoir à louer le Stade de France,
à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis),
Pierre Camou projetait d’ériger un
« grand stade » à Ris-Orangis, lequel aurait appartenu à la FFR. Une
construction estimée à 600 millions d’euros et aujourd’hui
annulée. A terme, l’enceinte aurait
permis à la « fédé » de « trouver
des mesures pérennes de financement pour le rugby français », selon son défenseur.
En huit ans, Pierre Camou aura
aussi assisté au délitement progressif du XV de France : une litanie de contre-performances depuis cette finale inespérée de
Coupe du monde (2011) et ce
Grand Chelem au Tournoi des six
nations (2010). Loin de s’en satisfaire, et pressentant l’urgence de la
question, M. Camou avait tenu à
organiser dès 2012 les assises du
rugby français. Fidèle à la parole
donnée, le président a pourtant
maintenu au terme de leurs
contrats chacun de ses sélectionneurs nationaux. Il a aussi été l’initiateur de la candidature de la
France à l’organisation de la Coupe
du monde, que le pays accueillera
en 2023, après l’édition de 2007.
Face aux critiques, il refusait de
sombrer dans les polémiques.
« C’est mon tempérament, j’essaie
de ne pas m’abaisser, expliquait-il
au Monde peu avant le scrutin d’il
y a deux ans. Quand on attaque les
êtres, je ne peux pas le supporter. »
Au lieu de quoi, Pierre Camou préférait défendre sa vision du rugby :
« Celle où les clubs ont un rôle à
jouer dans la société. Tous. Pas seulement ceux de haut niveau. C’est
ma conviction première. (…) Je ne
veux laisser personne au bord de la
route. Je tiens à l’individu. » p
adrien pécout
René LAGRANGE,
aurait eu quatre-vingt-un ans.
Décès
Koji Takenoya,
son époux,
Monique d’Albrand Kramarz
et Nicolas d’Albrand,
ses parents,
Paule Massin,
Françoise et Serge d’Albrand,
ses tantes et oncle,
Jean-Claude et Yves Massin,
Alexandra d’Albrand,
leurs conjoints et leurs enfants,
Ses cousins et cousines,
Claudine et Gérard Kramarz,
Les familles Kramarz et Milner,
Ses amis en France et à l’étranger,
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
Guy d’ALBRAND,
financier,
passionné de la langue, de la culture
et de la calligraphie japonaise,
survenu le 14 août 2018,
à l’âge de cinquante-trois ans,
après plus de cinq ans de lutte contre
un cancer du poumon.
L’incinération aura lieu le 22 août,
à 16 heures, au crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
La famille remercie le personnel
de l’hôpital américain et de l’institut
Gustave-Roussy, en particulier le
professeur Benjamin Besse qui l’a soutenu
pendant cinq ans avec une grande
humanité.
6, rue de la Pinède,
60550 Verneuil-en-Halatte.
ndalbrand@gmail.com
Paris.
Jorge Chaminé,
son mari,
Arianna Chaminé-Gohaud,
sa fille
Et Clément Gohaud,
son beau-fils,
Inès,
sa petite-fille
Claude Perdriel,
son frère
Et Bénédicte Sourieau-Perdriel,
sa belle-sœur,
ont la tristesse de faire part du décès de
Marie-Françoise BUCQUET,
pianiste et pédagogue,
professeur honoraire
du Conservatoire National Supérieur
de musique et de danse de Paris,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
Le 20 août 2018, à 11 h 30,
il rejoindra sa femme,
Hélène
et sa fille,
au cimetière des Bois, à Saint-Georgesde-Didonne (Charente-Maritime).
Tous ceux qui l’aiment sont les
bienvenus.
laurence.mary@orange.fr
« Enracinés dans la charité »
(Ephésiens 3,17).
Mgr François GARNIER,
archevêque de Cambrai,
ancien évêque de Luçon,
ancien vicaire général de Dijon,
a été accueilli dans la Paix de Dieu,
le 15 août 2018,
à l’âge de soixante-quatorze ans,
dans la quarante-neuvième année de son
sacerdoce et la vingt-septième année de
son épiscopat.
M Lucette CHABOUIS,
née PINEILL,
enseignante, botaniste,
survenu le 31 juillet 2018,
dans sa cent quatrième année.
Ses obsèques ont eu lieu à Bernevalle-Grand (Seine-Maritime).
Famille Peyrègne,
10, rue Baudelaire-Chamfleury,
78960 Voisins-le-Bretonneux.
Clamart. Asnières-sur-Seine.
Pléneuf-Val-André.
Sa famille
survenu le 14 août 2018, à Clamart,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans.
La cérémonie religieuse aura lieu
le mercredi 22 août, à 14 h 30, en l’église
Saint-Pierre-Saint-Paul de Clamart
et sera suivie de l’inhumation dans le
caveau familial de Clichy.
Famille Pillet-Emanuel,
30, Les Guittais,
35230 Noyal-Châtillon-sur-Seiche.
Reims. Aix-en-Provence. Paris.
Montrouge. Phnom-Penh.
Michel Pluot,
son époux,
Louis-Charles Pluot
et Karine Decamp
et Agathe,
Marie-Cécile Pluot-Petrarca
et Frédéric Petrarca
et Victor et César,
Odile Pluot et Mathieu Ronjon
et Violette et Myrtille,
Raphaël Pluot et Delphine Cheuret
et Barbara,
Etienne Pluot-Maertens
et Christel Pluot-Jalbert
et Elliott, Henri et Arsène,
ses enfants et leurs conjoints
et ses petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Très touchés par les nombreuses
marques de sympathie et d’affection qui
leur ont été témoignées lors du décès de
Christine GALLION,
née BRUNCHER,
survenu le 2 août 2018, à Paris.
Philippe Gallion,
son époux,
Denis Bruncher,
son frère,
Maud Garcia et Justine Thomas,
ses filles,
remercient sincèrement toutes les
personnes qui, par leur présence et leur
message se sont associées à leur peine.
Paris. Londres.
Emine Messiqua
remercie tous ceux qui par leur présence
ou leurs messages ont pris part au dernier
hommage rendu a
Jacqueline JEHANNEUF,
décédée le 30 juillet 2018.
emessiqua@gmail.com
Anniversaires de décès
Michel BONGRAND,
nous a quittés le 19 août 2014.
Il est toujours présent dans nos vies.
Il y a dix ans,
Michel LEGRAND
nous quittait.
Ayez une pensée pour lui.
Ses enfants.
Communication diverse
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
survenu le 8 août 2018, à Paris.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 3
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
et enrichir la vôtre.
Mgr Garnier repose en la chapelle SaintMichel de la cathédrale, ouverte chaque
jour de 9 heures à 19 heures.
L’inhumation a eu lieu le 13 août, dans
l’intimité familiale, au cimetière du nord
de Reims.
Horaires flexibles, formation assurée.
En IdF RDV sur www.sosamitieidf.asso.fr
En région RDV sur www.sos-amitie.com
Une veillée de prière aura lieu à la
cathédrale, le jeudi 23 août, à 20 heures.
Ni fleurs ni couronnes,
des dons à l’AIMAA-Refuge d’Epernay.
De la part de
Mgr Vincent Dollmann,
archevêque de Cambrai,
MM. les abbés Xavier Bris
et Emmanuel Canart,
vicaires généraux,
Les prêtres, les diacres
et les communautés chrétiennes
du diocèse de Cambrai,
Sa famille,
Ses amis
Et ses anciens diocésains
de Luçon et Dijon.
Nous avons le profond regret
d’annoncer le décès de
Bo HALBIRK,
10 novembre 1937 - 11 août 2018,
artiste peintre et graveur danois,
président et fondateur
de l’Atelier Bo Halbirk, à Paris.
Époux, père, fils, frère, conseiller, ami
fidèle, enseignant et mentor, sa disparition
est ressentie comme une perte immense.
Une cérémonie en son hommage
aura lieu le lundi 20 août, à 11 h 30,
au crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
Angoulême (Charente).
ont la douleur de faire part du décès de
me
Une bénédiction aura lieu le mercredi
22 août, à 14 h 30, en l’église Notre-Damedu-Rosaire, 194, rue Raymond-Losserand,
Paris 14e.
Remerciements
La célébration des funérailles aura lieu
le vendredi 24 août, à 11 heures, en
la cathédrale Notre-Dame-de-Grâce
de Cambrai, suivie de la déposition dans
la crypte des archevêques.
Les familles Chabouis et Pineill
ont la tristesse de faire part du décès de
survenu le vendredi 10 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Mlle Geneviève PILLET,
Marie-Françoise aimait les fleurs.
La cérémonie religieuse aura lieu
le mercredi 29 août, à 11 heures, en l’église
Saint-Roch, Paris 1er.
professeure certifiée
de lettres classiques,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques,
s’est envolé pour un dernier très long
courrier.
David et Sophie,
ses enfants,
Anne-Marie,
son épouse,
Anne et Jean-Baptiste,
ses petits-enfants,
Sébastien,
son gendre,
survenu le 15 août 2018.
Mme Yvonne PEYRÈGNE,
a la douleur d’annoncer le décès de
Anne,
Le 16 août 2018,
ont la tristesse de faire part du décès de
Georges A. FRANÇOIS
AU CARNET DU «MONDE»
Anniversaire de naissance
Marie-Claire Peyrègne,
sa belle-sœur,
Geneviève Peyrègne,
sa nièce
et son compagnon,
Elisabeth et Étienne Wable,
sa nièce et son époux,
Anne Peyrègne et Christine Navez,
sa nièce et sa compagne,
M. Jacques MATHIEU,
ancien conseiller
au tribunal administratif de Paris,
survenu à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Ses obsèques seront célébrées dans
l’intimité familiale.
Ni fleurs ni couronnes.
Francine PLUOT-MAERTENS,
Mme Georges Slubicki,
son épouse,
M. Michel Slubicki,
son fils,
Mme Ella Slubicki,
sa fille
et ses enfants
et ses petits-enfants,
Mme Anne Slubicki,
sa fille
et ses enfants,
Les familles Fel et Pérouse,
font part du décès de
M. Georges SLUBICKI,
survenu le 15 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
L’inhumation aura lieu le lundi 20 août,
à 16 h 15, au cimetière de Colombes
(Hauts-de-Seine).
Norbert Warau,
son fils,
Sylvie Dubois,
sa fille
et son époux, Patrice,
Thérèse Tarcan,
sa sœur,
Çelik Alatur,
Haluk Tarcan,
ses beaux-frères,
Morgane, Kevin et Maya,
ses petits-enfants,
Marie-Pierre,
Mathieu,
Alex
Ainsi que ses nombreux amis,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
Henia WARAU,
née ERENREICH,
survenu le 12 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-sept ans.
Les obsèques auront lieu le lundi
20 août, au cimetière parisien de Bagneux,
où l’on se réunira à la porte principale,
à 11 h 15.
Ni fleurs ni couronnes.
Famille Warau,
22, rue Linné,
75005 Paris.
Prix
Prix de la découverte poétique
Simone de Carfort 2018
Fondation
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Adresser
soit quatre jeux identiques
de 30 poèmes inédits,
soit quatre exemplaires
d’un ouvrage de poésie édité
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
avant le 5 octobre 2018
en pli non recommandé à :
Fondation de France
Prix Simone de Carfort
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
Le montant du prix est de 2 500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication
Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la
publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction
Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
Franck Johannes, Marie-Pierre Lannelongue,
Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon,
Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique
Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe
Gilles van Kote
Directeur du développement numérique
Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications
éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
Sébastien Carganico, vice-président
12 |
GÉOPOLITIQUE
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Afghanistan
Ombres iraniennes
à la frontière
Affaibli, l’Etat afghan craint d’être victime de la montée de tensions entre
son puissant voisin iranien et les Etats-Unis et soupçonne la République
islamique de financer les talibans dans les provinces de l’Ouest
REPORTAGE
L
kaboul, herat - envoyé spécial
es talibans sont entrés dans Farah
le 15 mai. Des images diffusées sur
Internet, sur des comptes qui leur
sont affiliés, ont montré des
combattants décontractés, vêtus
de noir, paradant dans cette capitale de province afghane proche de la frontière iranienne. Ils ont attaqué les bureaux des
services de renseignement et ont pris deux
postes de police. Le gouvernement de Kaboul
a dû dépêcher des renforts aériens et ses forces spéciales – celles qui n’étaient pas occupées dans d’autres provinces –, épaulées par
un commando des bérets verts américains.
Puis, après trois jours de combats, les talibans ont repassé la rivière Farah, située en
bordure de la ville. Sur l’autre rive, ils opèrent
librement de longue date. Ils s’y tiennent
prêts à attaquer de nouveau. Pour une partie
de l’appareil d’Etat afghan, les insurgés
n’auraient pu réussir un tel coup d’éclat à
Farah s’ils n’avaient pas été renforcés, depuis
des années, par un singulier allié.
« Certaines informations indiquent que l’Iran
a encouragé les talibans à mener cette attaque,
affirme Manan Farahi, ancien chef du rensei-
gnement militaire afghan, originaire de la
province. Je n’ai pas connaissance de preuves
d’une implication directe de combattants iraniens dans cette opération, mais nous savons
que l’Iran entraîne les talibans sur son territoire, dans la province voisine du Sistan-Baloutchistan. Il leur envoie de l’argent et des munitions, et leur fournit une assistance médicale. »
Selon M. Farahi, des combattants sont régulièrement soignés en Iran, où résideraient les
familles de chefs locaux de l’insurrection.
OUZBÉKISTAN
TADJIKISTAN
CHINE
TURKMÉNISTAN
Barrage
de Salma
Kaboul
Herat
IRAN
Helmand
Marais
de Hamoun
200 km
INDE
AFGHANISTAN
Farah
Nimrouz
PAKISTAN
A Kaboul, plusieurs officiels en poste confirment ces informations en privé : ils perçoivent l’Iran comme une menace croissante,
mais ils se gardent de le blâmer publiquement. Ils cherchent à l’amadouer. Ils craignent
d’être victimes d’une dangereuse montée de
tensions entre le puissant voisin iranien et les
Etats-Unis, engagés aux côtés du gouvernement afghan depuis 2001, et qui maintiennent plus de 14 000 hommes dans le pays.
Le 8 mai, le président Donald Trump
est sorti de l’accord international sur le
programme nucléaire iranien, signé en
juillet 2015. Washington intensifie depuis les
sanctions économiques afin d’étouffer Téhéran. « Si cela tourne mal, les Iraniens peuvent
transformer notre pays en enfer pour les EtatsUnis », estime un officiel proche du Conseil
de sécurité afghan, à Kaboul.
Il leur suffirait d’armer un peu mieux les talibans. Ce mouvement sunnite radical est
pourtant un vieil ennemi de l’Iran chiite.
Téhéran avait essuyé un vrai revers lorsqu’ils
s’étaient emparés de Kaboul, en 1996. Après
les attentats du 11 septembre 2001, l’Iran avait
été jusqu’à collaborer avec le « Grand Satan »
américain pour renverser les talibans et chasser leurs alliés d’Al-Qaida du pays. Des diplomates iraniens avaient transmis à leurs ho-
mologues américains du renseignement des
cartes et même des propositions de plans de
bataille. L’Iran avait, par la suite, fait pression
sur l’Alliance du Nord, importante coalition
des groupes armés antitalibans issus de
l’Afghanistan septentrional, pour faciliter
une transition politique pacifique.
Mais dix-sept ans plus tard, les talibans ont
changé : ils apparaissent plus « fréquentables ». Cela est apparu au grand jour en
mai 2016, lorsque leur chef, Akhtar Mohammed Mansour, est tué au retour d’un voyage
en Iran, selon Washington et Kaboul. Il est
abattu par une frappe de drone américaine
alors qu’il circulait sans gardes et sans armes
à bord d’un taxi, dans la province pakistanaise du Baloutchistan, peu après avoir passé
la frontière iranienne. M. Farahi et plusieurs
officiels de sécurité afghans affirment que le
mollah Mansour avait rencontré, en Iran, de
hauts responsables des gardiens de la révolution, chargés des opérations militaires et de
renseignement extérieurs, ainsi que des représentants du gouvernement russe. L’Iran a
reconnu, dès 2016, entretenir des canaux de
communication avec les talibans, mais
aucun lien formel avec le mouvement.
Le mollah Mansour était un politique et un
homme d’argent, plutôt qu’un chef de
guerre. En Iran, il aurait cherché à diversifier
les sources de revenus des insurgés, historiquement proches des services de sécurité pakistanais, ainsi que de financiers des monarchies sunnites du Golfe.
« UN TERRAIN D’ENTENTE »
L’environnement du pays a changé. « Tous les
voisins de l’Afghanistan ont désormais un problème avec les Etats-Unis : la Russie, l’Iran et le
Pakistan ont trouvé ici un terrain d’entente »,
souligne un observateur à Kaboul. « Les talibans demeurent une entreprise pakistanaise.
Mais avec l’Iran et la Russie, Islamabad a
trouvé des actionnaires, note M. Farahi. Cela
lui permet de partager les coûts, et l’opprobre
international. » Depuis plus de deux ans, Téhéran et Moscou ont aligné leurs positions dans
le pays : la guerre afghane ne pourra prendre
fin, estiment-ils, qu’avec le départ de l’armée
américaine. Ils craignent tous deux l’émergence de l’organisation Etat islamique (EI) en
Afghanistan et en Asie centrale, après ses défaites en Irak et en Syrie. Ils accusent Washington de laisser l’EI prospérer sur le sol afghan.
En réalité, aucun de ces voisins n’a intérêt à
ce que les Etats-Unis quittent l’Afghanistan.
Ils n’ont ni les moyens financiers ni le désir
de prendre leur place à Kaboul. « Nous le disons aux Iraniens : vous vous tirez une balle
dans le pied si vous signez avec les talibans.
Cela reviendra vous hanter, plaide un diplomate afghan. Si l’Etat s’écroule, l’Afghanistan
géopolitique | 13
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
A Herat, l’influence
de Téhéran
est omniprésente
Dans ses bureaux fortifiés du Grand Ouest de
Kaboul, où les dignitaires hazara viennent
chercher faveurs et soutiens, M. Mohaqiq
fait, depuis, amende honorable. « J’ai dit ça
parce que j’étais en Iran alors qu’ils célébraient
leur victoire. Ça ne veut rien dire. J’aurais fait
pareil en Espagne, si le FC Barcelone venait de
gagner en finale de Ligue des champions… »,
assure le vieux chef de guerre.
Depuis deux ans, les Hazara sont une cible
prioritaire de l’EI, qui multiplie les attentats
contre leurs quartiers à Kaboul et contre les
régions du centre du pays où ils sont présents. En les frappant, l’EI cherche à attiser
des tensions sectaires, dans un pays qui a su
jusqu’ici s’en préserver : les divisions entre
communautés comptent plus que la religion.
Cet hiver, la rumeur a couru dans les ambassades, à Kaboul, que l’Iran envisageait de renvoyer les combattants des Fatemiyoun au
pays, pour y lutter contre l’EI. L’Etat afghan
prend cette menace très au sérieux : il craint
que ces combattants ne recréent une milice
autonome à la main de l’Iran.
Ces miliciens ne portent pas nécessairement l’Etat iranien dans leur cœur. Ils ont été
utilisés comme chair à canon sur les champs
de bataille de Syrie. Ils ont aussi intérêt à demeurer en Iran, en civil, avec les papiers que
Téhéran peut leur offrir à leur retour du front.
Cela vaut mieux que de revenir dans leur
pays infortuné pour y mener une nouvelle
guerre. « Mais ils restent dépendants de l’Iran :
ils obéiront si on leur ordonne de revenir. Leurs
papiers d’identité iraniens sont révocables. Et
sans le soutien des gardiens de la révolution,
ils ne seraient plus personne ici », estime l’officiel proche du Conseil de sécurité afghan. p
en février, des représentants de cinq pays
inauguraient à Herat, la grande ville de
l’Ouest afghan, l’un des chantiers industriels
les plus ambitieux de l’histoire récente du
pays. Ce gazoduc doit acheminer d’ici à 2020
du gaz naturel du Turkménistan à travers
l’Afghanistan, jusqu’au Pakistan et à l’Inde.
D’un coût de 19 milliards d’euros, ce vieux
serpent de mer, baptisé TAPI (les initiales des
pays partenaires), est encouragé par les EtatsUnis depuis plus de dix ans. Il est censé aider à
stabiliser le pays, en rapprochant les intérêts
des deux grands rivaux régionaux : l’Inde et le
Pakistan. Le problème, c’est que son tracé
passe par trois provinces afghanes frontalières
de l’Iran (Herat, Farah et Nimrouz), ainsi que
par des territoires des talibans, dans le Sud.
Les talibans ont annoncé qu’ils défendraient l’intérêt national et garantiraient la
sécurité du chantier. Mais des insurgés locaux
auraient déjà indiqué au gouverneur de Herat
que des agents iraniens les avaient approchés
pour s’en prendre au gazoduc. « Téhéran ne
veut pas de TAPI, note un proche du Conseil de
sécurité afghan, à Kaboul. Les Iraniens avaient
concurrencé les Etats-Unis avec un trajet alternatif : ils voulaient exporter leur propre gaz
vers le Pakistan et l’Inde, et offraient de payer
leur tronçon. Nous, c’est le Turkménistan qui
nous finance : nous n’avons pas les moyens… »
Voilà tout le problème de Herat, qui fut, dès
le IXe siècle, un creuset de culture persanophone entre l’Iran et l’Asie centrale. La ville demeure un havre de paix et de prospérité relatif. Elle accueille des déplacés des provinces
voisines et du Sud, alors que l’Afghanistan ne
cesse de s’affaiblir depuis le retrait des troupes
américaines, passées de plus de 100 000 hommes, en 2010, à environ 14 000 aujourd’hui.
Sa stabilité, Herat la doit en bonne part à
son grand voisin iranien. Mais cette protection a un coût, et la menace n’est jamais loin.
« Nous sommes tous assis sur une mine iranienne. Si nous devenons trop forts, elle explosera », résume l’analyste sécuritaire indépendant Abdulqader Kamel, à Herat.
Voyez Yar Ahmad Amiri, qui a ouvert, il y a
dix ans, avec un peu plus de 250 000 euros,
une usine de savons dans la banlieue de Herat. Sa famille s’est inquiétée : M. Amiri allait
se faire des nœuds à l’estomac, échouer et gâcher de l’argent. Car à Herat on ne produit rien
ou presque, tout s’importe de l’Iran voisin.
Le consulat d’Iran, immense forteresse située au cœur de la ville, organise la rotation
d’une main-d’œuvre afghane peu chère –
plus de 440 000 Afghans sont revenus au
pays depuis janvier, chassés d’Iran par la crise
économique, que les pressions américaines
aggravent. L’électricité qui alimente la zone
industrielle locale vient également d’Iran.
Les femmes conservatrices de Herat portent
des tchadors noirs ou à petites fleurs pâles à
l’iranienne… Tout ou presque porte ici la marque « made in Iran » : des poignées de portes
des maisons au carrelage des salles de bains.
Contre toute attente, l’usine de M. Amiri a
fini par prospérer. Il y a trois ans, ses profits
nets annuels (170 000 euros) ont dépassé
ceux de son frère, qui importe des médicaments d’Iran. Autour de lui, la zone industrielle de Herat a grandi. Malgré les faillites
incessantes, elle compte aujourd’hui plus de
400 manufactures, qui s’entraident.
Avec d’autres industriels, réunis dans un
petit « lobby » du savon afghan, M. Amiri lève
désormais le front face à Téhéran et aux riches familles commerçantes de Herat, qui vivent plus souvent en Iran et à Dubaï que dans
leur pays. En avril, ils ont obtenu de Kaboul
une baisse des taxes sur la graisse et la soude
– base de la fabrication du savon – et une
hausse de celles qui frappent les savons importés d’Iran. Cela ne résout pas le problème
des importations illégales – la frontière est
très mal gardée –, mais c’est un début.
« Les grands importateurs de Herat tiennent
la chambre de commerce, ils font pression
contre nous. Mais le président Ashraf Ghani
nous comprend, lui ! C’est un technocrate et un
nationaliste… », s’enthousiasme M. Amiri. Le
président Ghani a mis au pouvoir à Herat de
jeunes administrateurs issus des familles en
place, mais aux profils « techno » et nationalistes. Ils tâchent de contenir l’influence de
l’ancien gouverneur Ismaïl Khan, un vétéran
du djihad antisoviétique, proche de Téhéran.
Mais à un an de l’élection présidentielle,
prévue le 20 avril 2019, M. Ghani n’a jamais
paru aussi faible. L’autorité de Kaboul s’effiloche dans les provinces. « On ne comprend plus
ce qui se passe à la capitale : on ne sait pas si le
gouvernement ne va pas s’écrouler demain »,
soupire un haut administrateur de Herat.
Dans ces conditions, il lui est plus difficile
d’ignorer les appels du consulat iranien. p
louis imbert
l. i. (herat, envoyé spécial)
Herat, en
mars 2018.
La rivière Hari
Rud, régulée
par le barrage
Salma, rejoint
la frontière
iranienne
avec un débit
amoindri, cause
de dissensions.
Dans la ville, de
plus en plus de
femmes portent
le tchador
iranien au lieu
de la burqa.
ASLON ARFA POUR
« LE MONDE »
ne sera plus contrôlable par quiconque. Vous
aurez créé un gouffre, qui vous déstabilisera
tôt ou tard à votre tour. »
Pour l’heure, le principal souci de l’Iran, ce
sont les trois provinces afghanes qui jouxtent sa frontière. C’est elles qu’il entend régenter. Et, à Farah, Herat et Nimrouz, les talibans représentent une puissance que Téhéran ne peut ignorer. Ils contrôlent une large
partie de ces territoires, intimement connectée aux plaines du Helmand, le cœur de la
production du pavot et de l’insurrection,
dans le Grand Sud afghan. Les représentants
locaux de l’Etat ne restent quant à eux jamais
longtemps en poste dans les provinces frontalières. Leur grande affaire est de rivaliser
pour le contrôle de sept postes de douane
non officiels à la frontière iranienne, où passent de l’essence, des migrants et de la drogue. Dans ces provinces rurales, l’Etat afghan
se résume bien souvent à « quelques policiers
sur un carrefour qui n’ont aucun intérêt à s’en
prendre aux talibans, leurs voisins, quand les
renforts de la capitale sont si loin », constate
un haut responsable de sécurité à Herat.
L’ENJEU DE L’EAU
Téhéran s’accommode de ce désordre aux
portes de son territoire. « Les Iraniens nous
préfèrent faibles. Il est dans leur intérêt que
l’Afghanistan demeure fragmenté », tranche
Mohammad Omar Daudzai, ancien chef de
cabinet de Hamid Karzaï (au pouvoir de 2001
à 2014) et possible candidat à la présidentielle
afghane, qui doit se tenir en avril 2019. Faible,
l’Etat afghan peine à construire des barrages
sur les cours d’eau qui traversent la frontière
et qui alimentent l’Iran en aval. Téhéran fait
face à une sécheresse chronique : il y voit un
enjeu de sécurité nationale. Il prend très au
sérieux les manifestations incessantes dans
ses régions arides. Au tournant de l’année, le
manque d’eau avait été une cause majeure
des protestations qui avaient soulevé des dizaines de villes à travers l’Iran et fait 25 morts,
selon le bilan officiel.
En juin 2016, des fonds indiens ont permis
aux autorités afghanes d’inaugurer le barrage de Salma, dans la province de Herat,
après sept ans de retard dans les travaux, en
partie dus à des attaques des talibans. Sur la
rivière Farah, la construction d’un second
barrage est à l’étude à Bakhshabad, en amont
des marais de Hamoun : un site naturel de
grande beauté situé sur la frontière. L’Iran y
puise de longue date : les marais s’assèchent.
A l’été 2017, le président iranien, Hassan
Rohani, avait prévenu : « Nous ne pouvons pas
rester indifférents, quand [ces barrages] endommagent notre environnement. » Les ingénieurs qui mènent des études de faisabilité à
Bakhshabad ne cessent de se faire tirer des-
sus par les talibans. De même, plus au sud, à
Nimrouz, des attaques des talibans ralentissent la construction d’un petit barrage sur la
rivière Helmand, relancée en 2013.
Pourtant, l’Iran a intérêt à collaborer avec
son voisin. Depuis la signature de l’accord international sur le nucléaire, en juillet 2015, le
pays a beaucoup misé sur le développement
du port de Chabahar, dans la province frontalière du Sistan-Baloutchistan (dans le sud
de l’Iran). Téhéran souhaite en faire un
« hub » du trafic maritime régional et le débouché privilégié de son voisin afghan, pays
enclavé, sans accès à la mer. « Grâce à Chabahar, notre commerce avec l’Iran surpasse désormais en volume celui avec le Pakistan », se
félicite Ashraf Haidari, diplomate afghan
basé à Kaboul. Contre Islamabad, qui ferme
régulièrement sa frontière aux camions de
marchandises, Téhéran offre ainsi un peu
d’autonomie à son voisin.
Au mois de mars, M. Haidari voulait croire
que les sanctions américaines exempteraient le port de Chabahar : « Les Etats-Unis
comprennent que c’est important pour
nous », disait-il. Mais on voit mal comment
des sanctions qui visent désormais les plus
grands transporteurs de marchandises du
monde et leurs assureurs pourraient épargner un port, et un seul.
Pour les agents de la République islamique,
l’Afghanistan n’est pas un terrain comme les
autres. A Kaboul, des entrepreneurs afghans
liés à l’Iran et à son clergé ont massivement investi, depuis la chute des talibans en 2001,
dans l’éducation et les médias. Les deux pays
ont en commun la langue persane : le farsi en
Iran, le dari en Afghanistan. Les principaux diplomates iraniens en poste à Kaboul et à
Herat, issus du corps des gardiens de la révolution ou liés à lui, ont pour la plupart des décennies d’expérience ici. « Ils connaissent mieux
l’Afghanistan que leur propre pays. Les Américains et même les Pakistanais n’auront jamais
leur connaissance intime du terrain, des petites
routes de Herat, du moindre petit pont… »,
estime Ali Juma Muhebi, un ancien agent
afghan des gardiens de la révolution, issu de
la minorité chiite hazara, qui s’est rebellée
contre ses maîtres dès les années 1990.
Sa communauté, la troisième du pays après
les Pachtouns et les Tadjiks (environ 15 % de
la population), est liée depuis longtemps à
l’Iran chiite. Elle représente une large part
des quelque trois millions d’Afghans qui vivent légalement et illégalement en Iran, en
allers-retours perpétuels depuis les années
1980. Au grand déplaisir de Kaboul, l’Iran a
recruté des milliers de ces migrants depuis
2012 pour les envoyer défendre le régime de
Damas, en Syrie. Ce sont les vieux amis de
M. Muhebi qui ont formé ces brigades, les
Fatemiyoun (« Fatimides »), au sein des gardiens de la révolution. Leurs officiers sont,
pour partie, des vétérans afghans que l’Iran
avait soutenus durant le djihad antisoviétique, dès les années 1980.
Durant une visite à Téhéran, en novembre 2017, Muhammad Mohaqiq, l’un des principaux leaders politiques de la communauté
hazara, a fait une bêtise. Lors d’un événement
public, il a loué la « victoire » des Fatemiyoun
et des gardiens de la révolution contre les « infidèles » de Syrie. Le gouvernement afghan
s’est étranglé. Parmi les Hazara eux-mêmes,
de vives critiques se sont élevées. Discriminée
de longue date, la communauté craint pardessus tout d’être assimilée à une « cinquième
colonne » pro-iranienne. Dans la jeunesse urbaine hazara, active et qui a investi massivement les universités depuis la chute des talibans, les pressions de l’encombrant « ami »
iranien passent de moins en moins bien.
LES HAZARA, CIBLE DE L’EI
« NOUS LE DISONS
AUX IRANIENS :
VOUS VOUS TIREZ
UNE BALLE DANS
LE PIED SI VOUS
SIGNEZ AVEC LES
TALIBANS », PLAIDE
UN DIPLOMATE
AFGHAN
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
A Douarnenez, un festival saute-frontière
La 41e édition de la manifestation bretonne célèbre, jusqu’au 25 août, les « Peuples des Congo(s) »
CINÉMA
douarnenez (finistère)
P
our sa 41e édition, fidèle à
une tradition d’accueil
des minorités, pour lesquelles la culture en
général et le cinéma en particulier
expriment des formes de résistance et de lutte, le Festival de
cinéma de Douarnenez (Finistère)
célèbre, jusqu’au 25 août, les « Peuples des Congo(s) ». Un pluriel lié à
une partition toujours à l’œuvre,
issue des colonisations menées
par la France et la Belgique pendant près d’un siècle. D’un côté la
République du Congo (CongoBrazzaville) ; de l’autre la République démocratique du Congo (RDC
ou Congo-Kinshasa), un territoire
dont la superficie équivaut à quatre fois celle de l’Hexagone.
En dépit des indépendances
acquises à l’aube des années 1960,
cette partie de l’Afrique centrale
reste la terre de prédilection de la
francophonie. Disposant de considérables et précieuses ressources
(cuivre, diamant, or, cobalt, manganèse, lithium pour la RDC,
pétrole pour le Congo-Brazzaville),
elle fait l’objet de féroces appétits
que les régimes successifs ont
satisfaits au prix de conflits (les
plus meurtriers depuis la seconde
guerre mondiale) et d’une répression endémique. Une violence qui
annihile toute volonté critique
pouvant être portée par les expressions artistiques.
A Douarnenez, ils sont venus
nombreux, dont beaucoup
depuis leurs terres d’exil ou de
refuge. Cinéastes, mais aussi écrivains, poètes, plasticiens, photographes et musiciens, qui vont
« organiser une réunion de famille,
se réjouit Antoine Vumilia.
Comme ces cousins dont on parle,
mais qu’on ne rencontre jamais, les
gens vont pouvoir voir le visage du
Congo ». Ce quadragénaire a du
mal à parler des Congos. « Nous
ressentons cela comme un seul et
même pays. C’est le colonisateur
qui nous a divisés. »
L’histoire de cet auteur, acteur et
metteur en scène est singulière.
En 2001, après l’assassinat du président de la RDC, Laurent-Désiré
Kabila, dont il était l’un des collaborateurs, il est d’abord
condamné à mort, puis à la prison
à perpétuité. Sa culpabilité a été
très largement contestée. Il reste
une dizaine d’années à Makala,
sinistre établissement pénitentiaire de Kinshasa. Il parvient à y
introduire une caméra, puis s’en
évade, déguisé en femme : un récit
que raconte le film Adieu l’enfer,
Image extraite d’« A la recherche du vinyle
d’ébène » (2017), film de Rufin Mbou
Mikima. ROGER LEGRAND
réalisé en 2012 par Marlène
Rabaud et Arnaud Zajtman. Après
s’être réfugié un an à Brazzaville, il
peut gagner la Suède grâce à une
procédure d’urgence mise en
place par l’Agence des Nations
unies pour les réfugiés.
« Discours de construction »
Antoine Vumilia est un témoin de
l’état du Congo, en même temps
qu’un homme de lutte. « C’est la
situation du pays qui suscite la
création, dit-il. L’expression artistique devient une nécessité, une
urgence. » Le pouvoir politique ne
valorise que les richesses des soussols et ignore totalement la
culture. Au « discours de destruction » du régime, façonné par ses
propres louanges et ses succès
autoproclamés, il oppose un « discours de construction » consistant
à dire que « les choses vont mal » et
que « le pays est dans le chaos le
plus total ». Ses pièces de théâtre
l’expriment. Sa conviction est que
les artistes et les créateurs doivent,
dans leur travail, davantage impliquer le peuple en usant de ses
codes. « La création cinématographique dépend trop souvent d’aides
extérieures, explique-t-il. Quand
nous écrivons, quand nous montons des pièces de théâtre ou des
films, nous nous adressons trop
souvent aux “consommateurs”
étrangers, et pas assez à notre propre peuple. Nous produisons des
œuvres sans doute belles, mais
sans puissance. » Parmi les films
programmés à Douarnenez, il cite
Das Kongo Tribunal (2017), de Milo
Rau, Lumumba, la mort d’un prophète (1990), de Raoul Peck, et A la
recherche du vinyle d’ébène (2017),
de Rufin Mbou Mikima.
Ce dernier occupe une place
essentielle dans l’essor des filmographies congolaises. Résidant
au Havre, où il a cofondé la société
de production Les Films du paquebot, Rufin Mbou Mikima participe
à l’émergence d’une nouvelle
génération de cinéastes. Considéré comme un pivot pour le
cinéma, comme l’a été pour le
théâtre l’écrivain des deux Congos
Sony Labou Tansi (1947-1995), il
incarne la nouvelle génération de
cinéastes côté Brazzaville, tout en
menant de fréquentes incursions
en terre kinoise. Réalisateur, producteur, programmateur de festivals et initiateur du collectif des
cinéastes To Zali, c’est aussi et surtout un précieux formateur.
Avec le soutien de l’Institut de
France à Brazzaville, il a mis en
place, en 2008, des ateliers d’écriture et de réalisation. Puis,
en 2010, avec le soutien de l’Union
européenne, il organise Talents du
Congo, une formation sur le
thème du portrait. On n’oublie pas,
on pardonne et De qui avons-nous
peur ?, deux films réalisés par
Annette Kolamba et présentés à
Douarnenez, témoignent de ce
travail. Selon Rufin Mbou Mikima,
Brazzaville et Kinshasa révèlent
Rufin Mbou
Mikima
occupe une place
essentielle dans
l’essor des
filmographies
congolaises
deux attitudes en matière de création face à l’abandon de leurs gouvernements respectifs. La première est, dit-il, dans « une espèce
de conformisme qui fait que l’on
attend d’avoir des moyens pour
faire » ; la seconde, à l’inverse, a instauré le système D comme principe vital : manière de prendre au
mot le cynique conseil du président Mobutu Sese Seko (19301997), qui invitait les insatisfaits à
s’en remettre à ce que l’on appelle
en RDC l’article 15 : « Débrouillez-
vous pour vivre ! » Mbote ! (2013), de
Tshoper Kabambi, et Kinshasa
Makambo (2017), de Dieudo
Hamadi, sont à ce titre des œuvres
dont, selon Rufin Mbou Mikima,
« les défauts révèlent, de manière
majestueuse, la beauté ».
Si le Festival de Douarnenez fait
la part belle au cinéma – les productions bretonnes ont aussi leur
place –, d’autres formes d’expression s’invitent autour de tables
rondes et de débats. C’est le cas, à
travers une bande dessinée, de la
Lucha (lutte pour le changement),
un mouvement citoyen et pacifiste de RDC mené par les partisans d’une révolution sans armes.
Rebecca Kavugho, principale de
ses animatrices, a été incarcérée
plusieurs mois pour avoir, en 2016,
demandé la tenue d’une élection
présidentielle crédible. Sauf à être
une fois encore repoussé par le
président Joseph Kabila, le scrutin
devrait se tenir en décembre. p
jean-jacques larrochelle
Stage de danse hors norme à Châteauroux
A l’occasion du 43e Stage-Festival international, 650 amateurs ou confirmés vont assister aux cours donnés jusqu’au 24 août
DANSE
châteauroux
U
n village de danse, une
île de chapiteaux, dix
studios, gymnases et
autres salles des fêtes occupés au
quotidien par une centaine de
cours donnés par 35 professeurs
pour 650 danseurs de différents
niveaux. Les chiffres joyeusement fous du 43e Stage-Festival
international de Châteauroux
(Indre) collent à l’ambiance passionnément studieuse de cette
manifestation éclectique qui
combine ateliers et spectacles
pendant douze jours non-stop,
jusqu’au 24 août. Le grand gala
des stagiaires conclut, devant
5 000 spectateurs, deux semaines de travail et une programmation qui fait copiner Adrienne
Pauly, Dany Brillant et les punks
ukrainiennes Dakh Daughters.
Un plongeon, le 16 août, dans
cette marmite mondiale de vingttrois disciplines, dont la capoiera
et la langue des signes, file le tournis. Claquettes avec Fabrice
Martin, modern jazz auprès de
Christopher Huggins, classique
en compagnie d’Isabelle Riddez,
la plupart des danseurs enchaînent trois ou quatre cours par
jour minimum. Autour de midi, la
bande-son hausse le ton en
même temps que la température
grimpe. La guitare, le piano,
l’électro – la plupart des ateliers
sont accompagnés live par des
musiciens –, les applaudissements, parfois même les cris de
plaisir, se percutent dans Châteauroux qui ne demande pas
mieux. Cette année, quatre disci-
plines cartonnent avec plus d’une
centaine de participants à chaque
session, transformant les hangars
en raouts festifs : le modern jazz
piloté par Anne-Marie Porras et
Angelo Monaco, le ragga jam selon Audrey Bosc, la danse africaine avec Louis-Pierre Yonsian.
La franche beauté de ce stage
hors norme réside dans le mélange des générations – la plus
jeune participante a 12 ans et la
plus âgée 70 ans –, l’intensité avec
laquelle tous bossent et s’éclatent
dans le même élan ; 50 % sont des
fidèles, 80 % des femmes. Certains viennent du Maroc, d’Azerbaïdjan, des Etats-Unis, du Japon.
« Je collabore avec les instituts
français dans le monde entier et
cela permet à quelques jeunes de
profiter d’apprentissages multiples, explique Eric Bellet, direc-
teur de la manifestation. Ici, on
peut tout tester selon ses désirs. Le
choix est sans entrave dans le village mais il faut tout de même se
concentrer sur une ou deux techniques ne serait-ce que pour participer au spectacle final. »
Encadrement rigoureux
Devant la vidéo du gala 2017,
Louis Sarazin, 14 ans, revoit sa
performance. Il entame sa quatrième année de stage avec sa
mère, l’une de ses sœurs et une
amie. Au quotidien, il enchaîne
claquettes, barre à terre, ragga
jam et hip-hop, soit plus de six
heures au total. « Je ne pense pas
devenir danseur mais j’adore venir
ici pour le plaisir et l’ambiance »,
dit-il. Pour Meï-Ly Hanson, 16 ans,
qui vient de Guadeloupe, c’est la
première fois : « Ma prof Hélène
Wargnier m’a parlé de ce stage. Je
me suis renseignée et j’ai décidé de
venir parce qu’on peut pratiquer
énormément de techniques et que
c’est aussi un lieu de professionnalisation. » Classique, modern jazz,
flamenco, comédie musicale,
Meï-Ly s’est bâtie une routine de
six cours par jour. La centaine de
mineurs qui sont présents bénéficient d’un internat et d’un encadrement rigoureux.
L’esprit famille plane. La chorégraphe Martine Harmel, soliste
chez Joseph Russillo, y enseigne le
contemporain depuis trente ans.
« J’adore venir ici car il n’y a pas de
chapelle esthétique, commente-telle. Cela permet de découvrir des
démarches que l’on n’aborderait
sans doute pas dans un autre
contexte. L’envie de comprendre la
culture de l’autre est au cœur de la
démarche et c’est fondamental. »
Nouvelle recrue dans l’équipe des
profs, son fils, Mourad Bouayad,
est un enfant du stage. Il y a
grandi avant de faire ses classes
au Centre national de danse contemporaine d’Angers. Il vient de
collaborer avec la Batsheva Dance
Company et pilote l’atelier d’improvisation. « J’y fête même mon
anniversaire, s’exclame-t-il. J’y ai
fait toutes mes découvertes de
danses et de musiques pendant
vingt ans. C’est un accomplissement d’y donner aujourd’hui des
cours auprès de ceux qui m’ont
formé. La boucle est bouclée et
c’est très émouvant. » p
rosita boisseau
Stage-Festival international
de Châteauroux, jusqu’au
24 août. Danses-darc.com
télévision | 15
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Leonard Bernstein, chef et compositeur irréconciliés
Un excellent documentaire montre les « déchirements d’un génie » pris entre ses deux activités musicales principales
ARTE
LUNDI 20 - 0 H 35
DOCUMENTAIRE
DIMAN C HE 19 AOÛ T
TF1
21.00 Les Souvenirs
Film de Jean-Paul Rouve. Avec
Mathieu Spinosi (Fr., 2014, 110 min).
France 2
20.55 Dark Shadow
Film de Tim Burton. Avec Johnny Depp
(EU, 2012, 120 min).
France 3
20.55 Les Enquêtes de Murdoch
Série. Avec Yannick Bisson
(Can., 2017, S11, ép. 1 et 2/18).
Canal+
21.00 Football
Nîmes/Marseille, Ligue 1, 2e journée.
France 5
20.50 Les 100 Lieux
qu’il faut voir
Les Hautes-Pyrénées/L’Ardèche
Documentaires d’Isabelle Le Guen
(Fr., 2018 et 2016, 2 × 50 min).
Arte
20.55 Hors d’atteinte
Film policier de Steven Soderbergh.
Avec George Clooney, Jennifer Lopez
(EU, 1998, 120 min).
M6
21.00 Capital
Le business en or
des stations balnéaires
Magazine présenté par Bastien Cadéac.
L
e 14 novembre 1943, un
jeune homme d’une
grande beauté, d’un charisme irradiant et d’un talent hors du commun faisait ses
débuts dans un monde musical
dont il allait devenir bientôt l’un
des héros : remplaçant au pied
levé Bruno Walter, malade, à la
tête de l’Orchestre philharmonique de New York, Leonard Bernstein, 25 ans, stupéfiait l’Amérique
entière, qui suivait le concert
transmis en direct à la radio.
Non seulement le jeune assistant était parvenu à donner le
même programme sans avoir eu
le temps de la moindre répétition
(Walter avait annulé le matin
même ce concert donné l’aprèsmidi), mais il en avait fait un moment musical exceptionnel signalé dès le lendemain en première page du New York Times.
L’année suivante, un ballet,
Fancy Free, une comédie musicale,
On the Town, et une Symphonie
n° 1, Jeremiah, faisaient remarquer
le compositeur qui allait devenir
mondialement célèbre, en 1957,
pour un autre musical, West Side
Story, porté au cinéma en 1961.
C’est sur deux fronts principaux, la direction d’orchestre et
la composition, qu’allait se développer la carrière janusienne de
Bernstein, qui aimait tant la « gratification immédiate » qu’apportait, selon sa fille Jamie Bernstein,
le concert, et redoutait celle, différée après un long travail solitaire,
que fournissait la composition.
A la fois « pop » et classique
C’est cet axe, judicieusement
choisi, que retient l’excellent
documentaire de Thomas von
Steinaecker, à travers l’exemple
de quatre œuvres scéniques maîtresses de Bernstein : West Side
Story, dont il voulait finalement faire un opéra, Mass (1971),
une pièce théâtro-musicale à la
fois « pop » et classique, 1600
Pennsylvania Avenue, une comédie musicale qui s’est asphyxiée
sous le poids de ses complexités,
et l’opéra A Quiet Place (1983),
qui n’aura trouvé que tout récemment, fortement remanié,
une deuxième vie.
Bernstein ne se suffisait jamais
de ce qu’il savait faire, refusait
de n’être qu’un musicien « populaire » (et interdisait, à la fin de sa
vie, qu’on le présente comme « le
compositeur de West Side Story »),
souffrait de blocages et de dépression chaque fois qu’il se dégageait
du temps pour ne rien faire
d’autre que composer.
De sorte que ce « déchirement »
qu’évoque justement le titre du
documentaire ressemblait plutôt
à une habile manière de se mettre des bâtons dans les roues.
Bernstein, immense chef d’orchestre, ne sera pas « le » compositeur américain du XXe siècle.
Il en avait le désir et les moyens,
mais il faillit à cette tâche,
comme paralysé par le défi
qu’elle représentait.
On se réjouit de l’aubaine que représente ce documentaire : Arte
ne diffuse quasiment plus de portraits de compositeurs et la soirée
thématique hebdomadaire « Musica » a disparu depuis belle lurette
de sa grille au profit d’autres sujets
plus « fédérateurs », ou, certains
soirs, de longs-métrages pas
GRILLE N° 18 - 193
PAR PHILIPPE DUPUIS
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LU N DI 20 AOÛ T
Leonard Bernstein, à Waldsassen (Allemagne), le 4 avril 1990. CLAUS FELIX/DPA/AFP
vraiment « culturels ». Ainsi, avant
ce documentaire, Arte a programmé deux films sans le moindre lien avec Bernstein.
On se réjouit aussi que son
auteur ait eu l’excellente idée de
choisir un « angle » plutôt que de
balayer la très riche vie et la
moins riche œuvre de Bernstein
au profit de ceux qui ne sauraient
rien du musicien américain. Mais
ce choix amène immanquablement à faire l’impasse sur de
multiples autres aspects de la vie
et de l’œuvre du musicien.
Victime du maccarthysme
Ses liens avec le pouvoir politique – avec Jacqueline Kennedy,
qui l’adorait, et Richard Nixon
qu’on entend traiter Bernstein de
« fils de p… » sur un document
sonore déclassifié – sont évoqués
mais mériteraient davantage
d’approfondissement. D’autant
que Barry Seldes, auteur de l’excellent livre Leonard Bernstein,
the Political Life of an American
Musician (University of Califor-
HORIZONTALEMENT
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VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
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I
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III
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VI
VII
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X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 192
HORIZONTALEMENT I. Pacificateur. II. Obier. Amasse. III. Irénisme. Sec.
IV. Ne. Accentuée. V. TGV. Aisé. VI. Déesse. Réels. VII. Ems. Bau. Ae.
VIII. Vestale. Sécu. IX. Unie. Obusier. X. Eternuements.
VERTICALEMENT 1. Point de vue. 2. Abrégement. 3. Cie. Vessie. 4. Iéna.
Ter. 5. Fricassa. 6. Scie. Lou. 7. Cames. Bébé. 8. Amènera. Um. 9. Ta.
Eusse. 10. Essuie. Ein (nie). 11. Usée. Lacet. 12. Recenseurs.
I. A tout moment ils sont prêts à
en découdre. II. Homme de paille. Reproduite en nombre pour la distribution. III. Ruinés et disparus. Il devient
très difficile de le consommer pur.
IV. Elle s’affiche maintenant à l’écran.
Station balnéaire de l’Emilie-Romagne. V. Stratège chinois du
Ve siècle avant J.-C. Article. VI. Tour
complet. Mesquin. Oppose dans le
texte. VII. Fis l’innocent. Alimentées
pour pondre. VIII. Dix à la City. Préférer la fermer. Largeur d’étoffe.
IX. Fait preuve de sarcasme. S’écoule
de la Suisse aux Pays-Bas. X. Qui
risque de tout bloquer.
VERTICALEMENT
1. Plus fumiste que drôle. 2. A tendance à souvent manger froid.
3. Théâtre grec et parisien. Grand
dieu du panthéon sumérien. 4. Supportent dans les coins. En pente.
5. Chausson ou Hemingway. Exercice
qui n’est pas sans danger. 6. Facilite le
placement. Dans l’erreur. Roi de Juda.
7. Rapprocher solidement. S’ouvre et
éclaire en façade. 8. Mettre fin à l’engagement. 9. Belle en sabots. Supports d’ouvrages. 10. Supports provisoires. Interjection. 11. Station
d’épuration. Beau papier et peau fine.
12. Organisassent en bon ordre
Le musicien
américain ne
se suffisait jamais
de ce qu’il savait
faire, refusait de
n’être qu’un
musicien
« populaire »
nia Press, 2009) fait partie des
intervenants du film.
Cible et victime du maccarthysme – auquel l’« opérette comique » Candide répondra avec une
extrême insolence en 1956 –,
Bernstein acceptera paradoxalement de collaborer au film Sur
les quais (1954), d’Elia Kazan,
qui avait dénoncé des collègues et
amis auprès de la commission
des activités anti-américaines.
Défenseur des droits des Noirs,
celui qui avait fait jouer Louis
Armstrong avec l’orchestre phil-
harmonique de New York et allait
fréquenter les Black Panthers au
début des années 1970 refusera
l’entrée de certains musiciens
afro-américains en ses rangs
parce qu’ils n’étaient pas au
niveau requis par cet orchestre
virtuose. Ce refus du politiquement correct fera scandale.
Manque aussi à l’appel l’évocation de sa légendaire activité pédagogique, qui occupera Bernstein toute sa vie, notamment à la
télévision (dans la foulée du documentaire, Arte diffuse l’un des fameux Young People’s Concerts).
Mais pour cela il eut fallu un format plus long, voire une série de
deux ou trois longs épisodes.
L’immense stature de Bernstein,
artiste sensible et intellectuel cultivé, le méritait amplement en ce
centenaire de sa naissance. p
renaud machart
Leonard Bernstein
Le déchirement d’un génie,
documentaire de Thomas von
Steinaecker (All., 2018, 52 mn)
0123 est édité par la Société éditrice
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Expert
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Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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TF1
21.00 Joséphine, ange gardien
Série. Avec Mimie Mathy
(Fr., 2014, 120 min).
France 2
20.55 Motive : le mobile
du crime
Série. Avec Kristin Lehman
(Can., 2013, S1, ép. 10 à 13/13).
France 3
20.55 Paris brûle-t-il ?
Film de guerre de René Clément
(Fr./EU, 1966, 165 min).
Canal+
21.00 Crime Time
Série. Avec Augusto Madeira
(Fr.-Br., 2017, S1, ép. 3 et 4/7).
France 5
20.55 Marie Marmaille
Téléfilm de Jean-Louis Bertucelli.
Avec Jérémy Sitbon (Fr., 2001, 95 min).
Arte
20.50 Les Prairies de l’honneur
Western d’Andrew V. McLaglen.
Avec James Stewart (EU, 1965, 100 min).
M6
21.00 L’amour est dans le pré
Télé-réalité présentée par
Karine Le Marchand
(Fr., S13, ép. 1 et 2, 190 min).
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HORS-SÉRIE
L’HISTOIRE
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De l’âge de pierre à l’ère numérique
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Courrier des lecteurs
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n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
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Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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TOURISME
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Elbe au bout du doigt
Cartographiée sur Google Maps,
la troisième île d’Italie n’a plus aucun
secret pour le randonneur connecté,
même depuis son salon
LES VACA N C ES E N RÉ A LI T É AUG ME N T É E 5 | 5
Par Jérôme Gautheret
I
ci, le paysage est à couper le souffle.
Une nature brûlée par le soleil, la
mer pour horizon et, au loin, les
côtes italiennes, qu’on devine à
peine… Après moins d’une heure
de marche depuis le centre du
bourg du Capoliveri, au cœur de l’île
d’Elbe, le panorama qui s’offre à nous est
tout simplement parfait. Il manque juste
un petit quelque chose à l’amateur de
randonnée pour qu’il se sente pleinement satisfait : cette vue splendide sur
toute la partie orientale de l’île, on y est
parvenu avec une facilité déconcertante.
Et où est le plaisir, s’il n’y a pas un petit
peu de difficulté ?
La pente était douce et régulière,
le chemin parfaitement balisé : c’est à
peine si on a eu l’impression, en suivant
le parcours, de se défouler un peu. Mais
le plus étrange était ailleurs : cette randonnée de l’île, on l’a faite sans jamais
douter un seul instant de son itinéraire.
Sur ces chemins de randonnée, il n’y a
plus besoin de cartes, ou même de suivre
les balisages au sol. Il suffit de disposer
d’un smartphone : en effet, le parcours a
été complètement numérisé, si bien qu’il
est désormais possible de l’emprunter en
s’aidant de l’application Google Maps,
avec autant de précision que si l’on se
trouvait en plein centre de Paris.
En matière de « randonnées numérisées », l’île d’Elbe fait donc figure
de pionnière mondiale. A tel point que
l’initiative Elba Smart Exploring, lancée
en décembre 2017 et commencée au début des beaux jours, a été saluée, début
juin, lors du congrès annuel de Google.
Une consécration dont l’office du tourisme local n’est pas peu fier. Pour son
responsable, Claudio Della Lucia, « être
distingué à l’occasion d’un tel événement fera qu’un nombre toujours plus
important de personnes connaîtront l’offre touristique sur notre île. Mais, en
plus, cela nous installe comme une référence mondiale en matière d’innovation
touristique ». Pour une île de 30 000 habitants, dont le tourisme est la principale ressource avec 2,8 millions de visi-
XAVIER LISSILLOUR
teurs en 2017 – selon les données de
l’Institut régional de programmation
économique, Elbe serait le deuxième
site le plus visité de Toscane après
Florence –, l’enjeu est de taille.
En théorie, donc, l’idée était séduisante. Mais elle supposait un investissement assez lourd pour cette petite
communauté : il s’agit tout de même de
cartographier la troisième île d’Italie
(derrière la Sicile et la Sardaigne), un espace de plus de 220 kilomètres carrés,
renfermant 400 kilomètres de chemins
de randonnée et 200 plages, dont la moitié est sauvage et souvent difficile d’accès. L’affaire est d’autant plus compliquée que le chantier ne s’arrêtait pas là.
Le projet Elba Smart Exploring s’est attelé à une autre tâche, encore plus
contraignante : celle de rendre accessi-
A l’angoisse
de se perdre se
substitue celle
d’être trahi par
sa batterie
bles ces itinéraires par le biais de Street
View, pour que des promenades virtuelles soient possibles, depuis son salon. Le
problème est que, pour parvenir à cela, il
faut parcourir l’ensemble des chemins
avec une caméra à 360 degrés, spécialement conçue par le géant de Mountain
View, en Californie.
Or, d’ordinaire, l’équipement est
fait pour être installé sur une voiture, ce
qui est tout à fait impossible s’agissant
de chemins de randonnée. Il a donc fallu
faire la même opération à dos d’homme.
C’est là qu’entre en scène le photographe
Federico Debetto, solide gaillard, qui parcourt, inlassablement, depuis la fin de
l’hiver, les chemins de l’île en portant un
étrange sac à dos, surmonté d’une perche et d’une caméra à 360 degrés.
« Il y a quelques mois encore, le
matériel nécessaire pesait une trentaine
de kilos, et je pense que je n’aurais pas pu
faire plus de 2 kilomètres par jour, assure-t-il. Mais on a réfléchi pour alléger
tout ça, et mon sac à dos pèse à peine
plus de 10 kilos, maintenant. Ce qui fait
que je peux faire 10 kilomètres, sur une
bonne journée. » La tâche est encore en
cours de réalisation. Pour l’heure, n’ont
été cartographiés qu’un peu plus de
100 kilomètres, et une cinquantaine de
plages, si bien que selon les concepteurs de l’Elba Smart Exploring, l’ensemble de l’île devrait être accessible
avant la fin de l’année.
Passé la surprise et les premières
minutes nécessaires pour s’habituer à
cette nouvelle façon de marcher, il faut
admettre que l’exercice est plutôt agréable, et que, très vite, on profite plus librement des paysages, libéré de l’angoisse de se perdre. Mais cette peur ancestrale est remplacée par une autre,
plus moderne celle-ci : celle de se trouver trahi par sa batterie, principal point
faible des smartphones. Afin d’éviter
ce genre de mauvaises surprises, on
conseillera aux marcheurs, même les
plus technophiles, de ne pas oublier de
se munir, on ne sait jamais, d’une
bonne vieille carte d’état-major.
FIN
U N R O M A N, U N H Ô TE L 5 | 5
La Flèche, un souvenir amer pour Antoine Compagnon
Colombe Schneck
A la mort de sa mère, après une enfance
passée aux Etats-Unis, Antoine Compagnon quitte l’Amérique des années 1960.
Il a 15 ans. Il passe ce premier été à camper et à pêcher. Une photographie prise
après ces vacances, lors de la traversée
de l’Atlantique, montre le veuf et ses six
orphelins « beaux, bronzés, souriants ».
« Rien n’est plus menteur qu’une photo »,
écrit Antoine Compagnon dans La
Classe de rhéto (Gallimard, 2012). Il étudiait dans un lycée très libéral de
Washington, « sans mur d’enceinte,
cerné de pelouses, riche d’une bibliothèque lumineuse ». En France, le père a
choisi de l’envoyer dans un internat.
L’adolescent se retrouve au lycée militaire de La Flèche (Sarthe).
La France, qu’il ne connaît pas, se
présente comme une prison triste. Elèves,
professeurs, dortoirs, tout est gris. Ici, on
prend une douche une fois par semaine,
la veille de l’unique séance sportive hebdomadaire. « Je ne pense pas que la
coïncidence fût délibérée – il manquait à
nos gradés un fond de perversité – juste
la veille de notre séance d’éducation
physique, si bien que nous n’avions pas
l’occasion de nettoyer nos suées près
d’une semaine entière », se souvient-il.
Son père vient lui rendre visite et
loge à l’Hôtel du Vert Galant, situé sur la
Grande-Rue. C’est là qu’ils dînent : « Nous
choisîmes le menu, quelque chose
comme des vol-au-vent de poisson suivis d’une pintade ou d’une viande en
sauce avec un pichet de touraine. »
C’est son premier dîner en tête à
tête avec son père, son premier dîner
dans un restaurant de province. Ils ne se
parlent pas. « L’expérience me parut
bizarre, située hors du temps. »
Le lycée militaire a changé, note
Antoine Compagnon : plus de dortoirs,
d’uniformes, de réfectoire, les douches
sont, aujourd’hui, quotidiennes, et les
filles sont désormais admises. L’Hôtel du
Vert Galant, dans la Grande-Rue, lui,
existe toujours. C’est un ancien relais de
poste du XVIIIe siècle, totalement rénové.
On peut retrouver, dans la GrandeRue de La Flèche, l’ambiance décrite par
Antoine Compagnon : « Une vie pour
ainsi dire normale, ordinaire, d’une banalité consternante même, celle de représentants de commerce et de petitsbourgeois. » Une vie française qu’il découvre ici, si loin de l’Amérique des
années 1960. Dans cet hôtel, dans cette
grande rue, dans cette petite ville de La
Flèche, cette France du XXe siècle subsiste et, bizarrement, parce qu’elle est en
sursis, ne manque pas de charme.
FIN
| 17
0123
AMOUR
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
« Je m’en fiche du corps.
Je préfère l’esprit »
La journaliste et réalisatrice Stefania Rousselle a sillonné les routes de France
pour entendre des histoires de cœur. Elle a rencontré Elise, 19 ans
Elise Miquel, bachelière
en pâtisserie, 19 ans,
avec Antoine Gil, bachelier
mécanicien, 18 ans,
à Montluçon (Allier).
Retrouvez la série sur Instagram :
@stefaniarousselle
Lundi. Je viens de prendre la
décision la plus difficile de ma
vie. J’ai quitté ma petite amie. Je
l’avais rencontrée sur Lovoo, une
appli pour célibataires. Je la trouvais trop belle, ça a tout de suite
“matché”. On se parlait pendant
des heures, au téléphone, sur
Snap, en “cam” sur Messenger.
J’étais hyperheureuse. Elle était
ma vie. J’étais tombée “in love”.
La fusion. Dès que j’allais pas
bien, elle le sentait au son de ma
voix. Moi pareil.
Mais elle a commencé un nouveau boulot, bouchère sur les marchés, et moi, je devais aller en cours. On n’avait plus le temps de discuter.
J’ai fini par lui écrire : “Bébé, on ne se parle plus. Faut qu’on s’arrête là.” J’ai
beaucoup pleuré. En plus, c’est ma semaine de révisions pour le bac. Je
suis censée apprendre mes dates d’histoire, genre la Grande Guerre de 14.
Je suis trop triste, et ma mère m’engueule parce que j’ai pas assez bossé.
Mardi. Ma sœur veut me présenter Antoine. Elle me “doit un
copain” depuis qu’elle est sortie avec un de mes potes. De loin, je l’aperçois. Je le trouve trop laid. Il a une casquette. Je déteste les casquettes.
Puis, je me rapproche, et en fait, non, il est pas mal. Je ne me suis jamais
posé de question sur ma sexualité. J’ai embrassé des filles, des garçons.
Pour moi, ça a toujours été un homme, une femme, un homme. Je suis
pansexuelle. Je m’en fiche du corps. Je préfère l’esprit.
On rigole hyper bien toute la journée. On se tape des barres de
rire. Il adore les mangas, moi aussi ! Je lui mets un doigt dans le ventre en
hurlant : “Pouic !” Il me regarde en criant : “Miaou !” Le pire, c’est qu’au début, il tournait autour de ma sœur ! Je rentre chez moi. Ma mère est là. J’ai
toujours pas appris mes dates. Je m’en suis pris plein la gueule pendant
quarante-cinq minutes. Ma sœur vient me voir : “Ce soir, on fait le mur.”
Nous descendons les escaliers et nous sortons par la petite fenêtre. On se
cale dans un parc. Antoine est là. On parle jusqu’à 2 heures du matin.
Mercredi. Je travaille toute la journée. On s’est pas fait cramer la
veille, alors on retourne au parc. Antoine et moi, on commence à se
faire des mamours, des trucs, des papouilles, des tests pour voir si
l’autre recule ou pas. Et puis, on se fait un bisou. Le meilleur bisou de
ma vie. Ma sœur m’a filé des chewing-gums à la menthe, alors notre
baiser, il a un goût de sucre. Je le sens qui sourit quand il m’embrasse.
Moi aussi. Il ressent la même chose que moi. Je ne pense plus à elle.
Jeudi. Il me rejoint à la maison le matin. On n’arrête pas de parler. Parler. Parler. Parler. J’ai envie de m’abandonner à lui corps et âme.
Vendredi. Je sais que le coup de foudre, ça existe. Je le sais parce
que c’est arrivé à ma sœur. Ça y est, c’est mon tour.
L O S T I N VA CA TI O N À FU E R TE V E NTU R A 5 | 5
Où je n’ai pu réprimer
une pointe de nostalgie
Nicolas Santolaria
T
raditionnellement, les clubs de vacances
sont faits pour au moins deux personnes.
Qu’une chambre à deux lits – comme la
mienne – soit occupée par un individu seul a
donc tout d’une aberration économique.
Au quotidien, un ensemble de signaux
ne cesse de me rappeler à cette situation inadéquate. « Un gin tonic. Ah bon, seulement un ? ! »,
s’étonne le serveur du bar, comme si je venais
de lui annoncer que je renonçais à la moitié de
mes gains à l’Euro Millions. Le club de vacances
« all inclusive » procède d’une normativité
sociale absolue, autant qu’il contribue à la produire et à la reproduire. Il suffit de tenter de
réserver un séjour pour une personne sur un
site standard pour s’y voir infliger un surcoût
démentiel. Cette organisation a un but : éviter
au maximum la prédation sexuelle, vecteur de
perturbation potentielle.
Alors que je croyais tomber en plein
remake d’une fantasmagorie érotique de Michel
Houellebecq, me voilà en réalité embarqué dans
un suicide collectif par la nourriture. De toute
façon, si vous voulez faire cohabiter, en bonne
entente, des familles allemandes, anglaises, russes, espagnoles, néerlandaises, françaises, mieux
vaut leur fournir des saucisses à volonté que des
intrigues sentimentales de bord de piscine.
S’afficher seul dans ce genre d’endroit,
même avec un hot-dog dans chaque main, suffit à vous classer dans les profils déviants : vous
êtes peut-être un fugitif, un cleptomane en
short hawaïen, voire un dangereux pédophile.
Dans le monde du tourisme de masse, être seul
finit par ressembler à une sorte de honte, car les
gens sont faits pour y regarder la lune ensemble, main dans la main, en chemise de lin. Cette
vision est d’ailleurs corroborée par l’énorme
guide, disponible dans ma chambre, répertoriant les destinations proposées par la chaîne
hôtelière qui m’accueille. Tout n’est que couples hétéro trinquant les yeux dans les yeux
face au soleil couchant. Ces gens, dont le bonheur transpire sans odeur au milieu des palmiers, sont tous blancs, sans exception. Dans
cette représentation censément idyllique de
l’hédonisme occidental, les seules personnes
qui ne correspondent pas au standard acceptable du binôme « caucasien » sont cantonnées
aux tâches de service.
La mode étant à la désignation des discriminations, celle que j’ai vécue là-bas pourrait
Samedi. Mes premiers préliminaires. Je ne savais même pas que
c’était possible de ressentir ça. D’être dans un état de plaisir corporel
intense. Jusqu’à la fin. Tout le temps. J’avais peur. C’est nouveau. Je n’ai
jamais montré mon corps à qui que ce soit. Mon niveau de confiance
en moi a fait : “Attention, décollage !” Je me sens tellement vivante.
Dimanche. C’est mon anniversaire, et toute la famille est là. Ma
grand-mère le voit débarquer et va tout de suite le voir : “Salut, moi, c’est
Nadège, la grand-mère !” Moi je suis en mode : “Respire ! Respire !”
Lundi. On passe le bac. On s’envoie des textos. Dans ma tête,
c’est Bagdad. Il a bousculé tous
mes principes. Normalement,
c’est deux mois pour se connaître, puis on sort ensemble.
On se tient la main. Puis il y
a bisous. Oh la vache, mais
qu’est-ce qui se passe ?
Mardi. Il me dit qu’il a
besoin que je lui répète : “Je
t’aime”, et plus je lui dis, plus
j’ai l’impression de l’aimer. Et
plus je l’aime, et plus j’ai peur.
Ce soir, j’ai fait l’amour pour la
première fois.
s’appeler la « solophobie ». Lorsque j’ai souhaité
réserver une serviette de bain, car j’avais oublié
la mienne à Paris, le type de la réception m’en a
d’office refourgué deux. Je lui ai alors notifié que
je n’en voulais qu’une et il s’est excusé en me
renvoyant à la prégnance de la norme : « Pardon,
je pensais que vous étiez deux. » A force de
m’entendre répéter que je devrais être deux, j’ai
même fini par développer un étrange syndrome
de dédoublement de personnalité touristique.
Partout où j’allais, il me semblait que ma moitié
fantôme était toujours là, à côté de moi. Ce climat de « solophobie » ambiant n’est pas le seul
fait de l’industrie touristique, mais peut également s’exprimer par la bouche des vacanciers
eux-mêmes. Une dame, avec qui je me suis
retrouvé à discuter dans un bus, s’est ouvertement inquiétée de ma situation :
« Ah bon, vous êtes venu seul ? Mais pourquoi
vous n’avez pas amené votre compagne ! ?
– Ben, elle n’a que cinq semaines de vacances, et
moi, un peu plus…
– Ah d’accord. » (Moue dubitative qui semblait
vouloir dire : « J’ai compris, vous êtes un serial
Qu’une chambre
à deux lits soit
occupée par un
individu seul a tout
d’une aberration
économique
killer en cavale. S’il vous plaît, laissez-moi vivre
jusqu’au buffet canarien de ce soir. »)
Cette façon d’aller par deux n’est pas sur
le mode de l’altérité, mais sur celui de la gémellité disciplinaire. Le couple, ici, n’est rien
d’autre qu’un dédoublement du consommateur, une assurance de vendre deux séjours au
lieu d’un. Le binôme a également une dimension fonctionnelle de préservation de la territorialité. Au self-service, les couples ont instinctivement compris qu’ils devaient fonctionner en
tandem pour s’en sortir : l’un reste assis à table
pour garder la place, l’autre part ravitailler, tel
un chasseur-cueilleur préhistorique. Mais moi,
comme je n’ai personne pour garder le campement, dès que je vais chercher du rab d’œufs
brouillés, je me retrouve au retour avec la table
débarrassée par des serveurs trop zélés. C’est
comme si l’on voulait me signifier, par cette
petite humiliation quotidienne, que la vie en
solo ne constitue pas une assise durable pour
avancer dans l’existence de vacanciers.
Au moment de faire mes bagages, je ne
peux néanmoins réprimer une pointe de nostalgie. Même si je n’arrive plus à fermer mes
pantalons, j’ai l’impression d’avoir vécu, durant
une semaine, une incroyable robinsonnade de
bord de piscine, une forme d’infra-exotisme lié
au fait que j’avais la chance de ne jamais me sentir à ma place dans cet univers dominé par la
toute-puissance de la norme.
Dans un monde sur mesure où le tourisme se nourrit désormais du fantasme algorithmique, vivre en inadéquation avec son
projet de vacances figure sans doute l’ultime
aventure résiduelle.
FIN
18 |
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Sir Donald
en son pays
Né dans un quartier
pauvre de Londres, McCullin est devenu
un artiste renommé et anobli. Il entretient une
relation d’amour-haine avec le Royaume-Uni,
où l’on n’échappe pas facilement à sa classe
sociale. Lui a choisi d’y photographier
sans relâche les exclus. Et il a voté « Brexit »
DON MCCULLI N , PHOTOG RA PHE 6 | 6
batcombe, somerset (angleterre) –
envoyés spéciaux
L
e 16 mars 2017, Don McCullin
accomplit un geste qui lui est
peu familier. Il met un genou à
terre – le droit (sur un coussin).
La scène se déroule dans un salon de Buckingham Palace à
l’épaisse moquette rouge, pendant que le
prince Charles, héritier du trône, en grand
uniforme, pose l’épée de son grand-père,
George VI, sur l’épaule gauche du reporter.
Et le fait chevalier. Pour éminents services
rendus à la photographie, McCullin devient
Sir Donald.
Merveille de l’ascenseur social britannique,
le Teddy Boy du nord de Londres, roi de la
baston et des dancings du samedi soir, accède, au mérite, à l’aristocratie. Celui dont
l’armée n’a pas voulu comme photographe
– au motif très militaro-bureaucratique qu’il
ne lit pas assez ! – empoche l’une des plus élégantes décorations du royaume. Il a l’air un
tantinet embarrassé dans son beau costume
gris-bleu, mais il n’est pas mécontent.
En 1993, la Couronne l’a déjà fait commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique
(CBE). Pour l’enfant de prolétaires de Finsbury Park, à Londres, c’est un premier petit
pas vers la gentry – même si l’Empire n’est
plus, depuis longtemps déjà, coulé dans le
vaste club anglophone du Commonwealth.
Sacré « monument » de la photo nationale
– comme les Beatles l’ont été au titre de la
pop –, Don McCullin s’interroge : un photographe britannique, c’est quoi ? « A force de
voir des identités nationales se forger à chaud
au fil de mes reportages de guerre, j’en venais
à me demander qui j’étais moi-même.
Qu’est-ce que ça voulait dire : être anglais ? »,
écrit-il dans ses Mémoires. De lointaine origine irlandaise ou irlando-écossaise,
McCullin se présente comme « anglais »
avec une famille anglicane : « Nous étions
Church of England », dit-il.
INSULTE PERSONNELLE
Il a un vieux compte à régler avec « son » gouvernement. Au début du printemps 1982, le
service de presse de « son » armée ne le retient pas pour accompagner l’armada que
Margaret Thatcher lance à l’assaut des Falklands (Malouines, en français). Une junte de
militaires argentins en mal de gloriole a eu
l’audace, en avril, d’envahir cet archipel
perdu de l’Atlantique sud, alors que Londres
et Buenos Aires sont encore en négociations
sur son avenir. S’il a un gros regret, nous
dit-il à Batcombe, c’est celui-là : « Je n’ai pas
couvert les Falklands. » Il n’est pas parti avec
« son » armée. C’est presque une insulte personnelle : « Cela me faisait mal de ne pas être
l’un des premiers à qui ils [les bureaucrates du
ministère de la défense] se soient adressés,
moi qui avais accompagné en vingt ans toutes les armées les plus aguerries de la planète
et qui avais plus d’expérience au combat
qu’aucun officier ou soldat parti pour cette
guerre de l’Atlantique sud. »
Il avait pourtant tout prévu. Mal remis
d’une mauvaise chute lors d’un reportage
au Salvador – un bras cassé –, il compte embarquer sur le navire-hôpital de la campagne, le SS Uganda, et se faire soigner pendant la traversée. Son journal, le Sunday Times, a bien donné son nom. Mais l’armée
britannique n’embarque pas le plus réputé
des photographes de guerre de l’époque. Ce
dernier a le sentiment qu’on répudie sa
« britannité ». Il écrit une lettre de protestation dans le très lu et très respecté courrier
des lecteurs du Times de Londres.
La guerre des Malouines est brève, mais
brutale : plus de 600 morts côté argentin, 255
chez les Britanniques. Ceux-ci acculent leur
adversaire au cessez-le-feu le 14 juin et recouvrent la souveraineté du royaume sur ces
îles et leur population de moutons. Un
temps, McCullin et une partie de la corporation journalistique soupçonnent un mauvais coup. On aurait exclu le photographe à
dessein : pas question de démoraliser l’opinion britannique avec des photos « à la McCullin » montrant au petit déjeuner les jeunes paras du royaume fauchés sous la pluie
de l’hiver austral par la chasse argentine.
L’explication serait plus prosaïque : une
grosse bourde de l’administration militaire.
McCullin se « console » en allant au Liban,
que les Israéliens viennent d’envahir, mais il
n’a toujours pas digéré les Falklands. « Don
est râleur comme un vrai cockney » – équivalent londonien du « titi » parisien –, dit l’un de
ses confrères, Andrew Alexander. McCullin
râle poliment sur l’air du temps. C’était souvent mieux avant, mais pas toujours. Il
n’aime pas le rock, juste la musique classique.
Il regrette le Hongkong d’hier. Il peste contre
l’influence américaine. Il n’est pas fou du
foot, mais, par solidarité avec son dernier fils,
il soutient Chelsea, l’un des plus vieux clubs
londoniens. Il n’a pas loupé une miette du
mariage entre le prince Harry et Meghan
Markle. Il a peur qu’on massacre la campagne
anglaise et il déteste les éoliennes. Cela fait de
lui un conservateur ? Peut-être. Mais il vote
aussi liberal (« indépendant ») et même travailliste par nostalgie de l’Etat-providence.
« Je suis quelqu’un de complexe », préciset-il, avant d’ajouter, un peu embarrassé,
presque à voix basse : « Et j’ai voté Brexit. »
Pourquoi ? McCullin avance une explication
générale : « On a adhéré à l’Union européenne pour des raisons économiques, pour
la défense et la sécurité, pas pour que Bruxelles me dise ce que je dois mettre dans mes
poubelles » – une pour le dur, une pour le papier. « On n’a pas rejoint l’Europe pour être
asphyxiés, pour qu’on malmène notre souveraineté. » Il paraît beaucoup plus hésitant
aujourd’hui. Cela ne se passe pas comme
l’avaient promis les chefs de la campagne
pro-Brexit. Bien sûr, tout est de la faute du
négociateur européen qui rend les choses
difficiles : « Je n’aime pas ce Michel Barnier. »
Son agent, Robert Pledge, explique : « Don
est un grand voyageur, mais, pour lui, l’Europe [continentale] est un autre monde dont
l’Angleterre ne fait pas partie. » Il a bourlingué dans le monde entier, mais assure qu’il
ne pourrait pas vivre ailleurs que sur sa
terre, ici, en Angleterre.
PASSAGE D’UN MONDE À L’AUTRE
Le citoyen-photographe a une bataille politique à mener. Les paysages de l’Angleterre
sont menacés par l’urbanisation. La part la
plus belle des îles Britanniques serait en péril. Le patrimoine à conserver, dit-il à Jenny
McCartney, de l’hebdomadaire conservateur
The Spectator, est une question d’attitude. Il
faut pouvoir continuer à arpenter le nord du
pays par temps de blizzard, le long du mur
d’Hadrien qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse,
dans la solitude d’un matin hivernal.
Tout a commencé pour l’Anglais McCullin
par une autre « promenade », à la fin des années 1950, au cœur de Londres, sur la Piccadilly Line du métro. Peut-être un des voyages les plus difficiles pour lui – le passage
d’un monde à l’autre. « Je suis anglais, mais
« JE SUIS ANGLAIS,
MAIS NÉ DU MAUVAIS
CÔTÉ DE LA BARRIÈRE
DE CLASSE QUI,
À CETTE ÉPOQUE EN
GRANDE-BRETAGNE,
ÉTAIT ENCORE UNE
LIGNE DE FRACTURE
DÉTERMINANTE »
DON MCCULLIN
né du mauvais côté de la barrière de classe
qui, à cette époque en Grande-Bretagne, était
encore une ligne de fracture déterminante. »
Son Angleterre est celle du nord de Londres,
dans la crasse et le dénuement du deux-pièces familial. De retour du service militaire,
où il a commencé à toucher au monde de la
photo, McCullin développe des films pour
une firme de dessins animés, dans le quartier de Mayfair. Dix stations de métro le séparent de son lieu de travail. Le matin, il
prend le « tube » près de chez lui, à Finsbury
Park, en bordure nord de la capitale, près
d’Islington. Dans les années 1950, le quartier
abrite une population ouvrière ou déshéritée, entre terrains vagues, logements publics
et carcasses d’immeubles éventrées durant
le Blitz. Dix stations plus tard, il descend à
Green Park, à l’ouest de la ville.
C’est Mayfair. Un bloc de rêve, bordé par
Hyde Park, un ensemble de maisons mitoyennes, hôtels particuliers, églises, commerces de luxe, façades de briques rouges et
colonnades victoriennes blanches, places
savamment arborées et, sans doute, sur
quelques mètres carrés, la plus forte concentration de Bentley au monde (la marque
fournissant l’unité de base automobile du
quartier). « J’ai commencé à devenir très
conscient de ma situation sociale sur la Piccadilly Line. Quand je la reprenais au retour,
après le travail, je retournais dans un appartement sans salle de bains. » Il poursuit : « A
l’aller, je trimbalais à Mayfair un peu de Finsbury Park, un complexe d’infériorité, un mélange de honte et de colère sociale », un cocktail de déprime et le désir farouche « d’en
sortir », de changer de milieu.
L’empreinte des origines est forte dans la
Grande-Bretagne de ces années-là. Dix stations de métro sont un océan. L’appartenance à son milieu est revendiquée. « Tu
parles délibérément “working class” – “popu-
| 19
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
L’aciérie
d’Hartlepool, en
Grande-Bretagne,
en 1963. DON MCCULLIN/
CONTACT PRESS IMAGES
Don McCullin
anobli par
le prince Charles
à Buckingham
Palace,
à Londres,
le 16 mars 2017.
YUI MOK /PA ARCHIVE/
PA IMAGES
¶
Les tirages de collection
de Don McCullin
sont représentés par
la Hamilton Gallery, à Londres
laire” – tu t’habilles “working class”, tu portes
ta classe comme une marque au fer rouge
que tu t’infliges à toi-même. » Heureusement, poursuit McCullin, les années 1960, le
déferlement de la culture pop et rock a
chambardé les frontières. Les bourgeois ont
voulu parler « comme la rue ». La sélection
par l’accent a cédé devant la vague des Beatles puis des Rolling Stones. McCullin, invité
fréquent de la radio et de la télévision, s’exprime dans un anglais choisi, précis, élégant, mais il arrive qu’on lui demande encore : « Tu as changé d’accent ? »
SENTIMENT D’AVOIR UN PEU TRAHI
Il a changé de milieu, oui. Ce fut une longue
affaire. « Dès la publication de mes premières
photos dans l’Observer, j’ai eu le sentiment
que je venais, à grand-peine, de lever la première pierre qui bloquait ma route. » Quand il
voit sa signature, dans la légende des photos,
il éprouve une immense fierté, celle d’avoir
vengé le « nom » de sa famille. Vengeance sociale. Il fait reculer la barrière de classe. En
trente ans, il passe de « l’autre côté » : il est devenu l’une des gloires du journalisme britannique, fêté, invité, décoré – même s’il nous
jure que « cette chose de classe en Angleterre,
je la sens encore parfois, elle se cache derrière
moi, elle est toujours là, on ne s’en débarrasse
pas totalement ». Son dernier fils étudie dans
l’un des établissements scolaires les plus
huppés du pays. « Vous vous demandez pourquoi un homme comme moi, qui vient d’un
quartier de misère du nord de Londres, envoie
son fils dans l’une des écoles d’Angleterre les
plus chères ? Vous savez pourquoi ? C’est pour
en finir avec les stigmates de mon passé. »
Don McCullin a tort. Cette « chose de
classe », comme il dit, est sans doute l’un des
ressorts de son travail journalistique, de sa
créativité. De ce passage d’un milieu à
l’autre, il semble garder une forme de culpa-
bilité – informelle et tenace. Il n’a pas de nostalgie pour Finsbury Park, où régnaient la
violence, le racisme, les préjugés les plus
crasses et une inculture aussi bornée qu’arrogante. Mais il agit comme s’il était travaillé
par le sentiment d’avoir un peu trahi. Il faut
qu’il paye. Quand il rentre de ses contrées en
guerre, ce n’est pas pour s’installer au bar
avec ses pairs du club des grands reporters et
refaire le film de leurs aventures. McCullin
chausse ses Doc Martens, cache ses appareils
sous sa parka, et patrouille le nord de l’Angleterre en voie de désindustrialisation.
Même s’il s’est aventuré à prendre quelques clichés chez les riches – aux courses
d’Ascot, près de Londres, notamment –,
McCullin laisse à d’autres le soin de raconter
la montée en force de la classe moyenne et la
réussite économique, les « trente glorieuses », de la Grande-Bretagne. C’est Martin
Parr, autre grand photographe anglais, plus
jeune que lui, qui pointe ses objectifs sur ce
pays-là. Parr, dont l’œuvre est l’exact
contraire de celle de McCullin, et qui, sans le
nommer, visait son aîné tourmenté quand il
expliquait au Monde en 2005 : « Le photoreporter est dans l’exceptionnel, il traite de la
guerre, de la famine, des SDF (…) qui ne représentent que 1 % de ce qui nous entoure. Moi,
en tant que photographe documentaire, je
m’intéresse aux 99 % restants, au familier, à la
société de consommation et de services qu’est
devenue la Grande-Bretagne après Thatcher.
Je ne veux pas changer le monde, je veux le
comprendre. Et j’en fais partie. »
Comme à la guerre, McCullin ne triche pas
quand il monte en première ligne du reportage social. Il dort dans sa voiture, dans les
abris de l’Armée du salut, les hôtels les plus
misérables, pour saisir, toujours au petit
matin, des scènes de désolation. Il scrute les
terrains vagues de la « vieille » économie, la
fin d’un monde, quand ferment la mine et le
IL DORT
DANS SA VOITURE,
DANS LES ABRIS DE
L’ARMÉE DU SALUT,
LES HÔTELS LES
PLUS MISÉRABLES,
POUR SAISIR,
TOUJOURS AU PETIT
MATIN, DES SCÈNES
DE DÉSOLATION
haut-fourneau. McCullin s’inscrit dans la
tradition de la « photographie sociale »
– celle de son aîné Bill Brandt, par exemple,
qu’il admire. « La pauvreté, je la sens avant
de la voir, dit-il. Elle a une odeur de papier
peint bouffé à l’humidité. »
Les années Margaret Thatcher (1979-1990)
ont à la fois enrichi et fragilisé la Grande-Bretagne. La nouvelle économie crée aussi une
population de laissés-pour-compte. « De retour à Londres, venant de pays du tiersmonde, je commençais à voir des gens qui dormaient dehors, allongés dans l’encoignure des
entrées de magasins. » En 1989, la BBC sollicite
McCullin pour un long reportage sur les sanslogis. Chez lui, le passage du prolétariat à la
bourgeoisie éclairée n’a pas éteint la vieille
colère sociale qui se manifesta sur la Piccadilly Line, un jour de la fin des années 1950.
LES RECALÉS DU MODÈLE
A Londres, il zone dans les bas quartiers de
l’East End, qui n’est pas encore gagné par les
tours de verre des succursales de la City. Entre Aldgate et Whitechapel, maisons abandonnées et immeubles squattés, survit,
dans les années 1970, une collection d’exclus, de clochards, parfois de malades mentaux, un monde de souffrance, toute une famille haute en couleur de marginaux misérables. Pourquoi eux ? Toujours ce tropisme
mccullinien pour les pauvres, les rejetés, les
recalés du modèle.
Le photographe se défend de tout exotisme mal placé. Ses photos sont en empathie totale avec ses sujets. Elles sont une façon de dire : j’aurais pu être là, vous savez. A
la BBC 4, il confie : « Personne n’a exercé ce
privilège de photographier dans ces rues avec
plus de respect et d’attention que moi (…),
j’abordais ces gens prudemment, je cherchais
leur regard, je voulais obtenir leur accord
pour les prendre en photo. » De ces années-là,
il a tiré deux livres, Homecoming (St. Martins
Press, 1979), avec en couverture un vieil
homme qui avale une souris blanche, et In
England (Jonathan Cape, 2007).
Le Londres de McCullin n’est plus. Du reste,
il y va peu. L’East End et le nord de la ville ont
changé de physionomie sociale. Ce sont des
quartiers pluriethniques requinqués par une
boboïsation progressive. En sortant du métro Finsbury Park, on trouve, flambant
neuve, la boutique-vitrine du club de football
d’Arsenal ; à côté, un Prêt-à-Manger, la chaîne
bio sandwich-nature et salades assaisonnées
à l’italienne. Plus loin, sur la Saint Thomas’s
Road, la mosquée du quartier fait de l’ombre
aux breaks Volvo d’occasion de jeunes couples venus s’installer avec leurs enfants dans
les rangées de maisonnettes alentour. Le
stade d’Arsenal, The Emirates Stadium, est à
une station de métro, non loin d’un pâté de
maisons surnommé « Little Algiers » pour sa
forte population d’origine algérienne. Chantre de la gauche du parti, le chef du Labour, Jeremy Corbyn, est le député local.
Dans cette campagne éminemment civilisée qu’est le Somerset, Don McCullin vit loin
de sa terre d’origine – le Londres grisaillant
des années 1950. Il reste fidèle aux batailles
de sa jeunesse. Il a porté le drapeau des plus
paumés dans son pays et, à l’étranger, il a témoigné de l’inhumanité de la guerre. Il regarde la nature avec la même colère, à vif, en
noir et blanc, saisissant les ciels bas de la désolation hivernale. Au fil de ses images, il a
appris à vivre avec sa part la plus sombre. Ce
ne fut pas le plus facile. Dès 1980, John le
Carré écrit : « Quant à moi, je n’ai aucun
doute sur ce qu’il est (…) C’est un artiste et tant
pis pour lui. » p
alain frachon
et michel guerrin
FIN
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Le divorce, seconde chance
pour les Tunisiennes
Mieux informées, plus indépendantes, les femmes
prennent de plus en plus l’initiative de se séparer de leur conjoint en Tunisie.
Cette tendance inquiète les milieux conservateurs
S’A I ME R AU MAG HRE B 6 | 6
MA CHANSON
D’AMOUR
DANIEL PICOULY
« NON HO L’ETÀ »
DE GIGLIOLA
CINQUETTI
Distingué en 1995 pour « Le Champ
de personne », Grand Prix des lectrices
de « Elle », puis en 1999 pour « L’Enfant
léopard », prix Renaudot, l’écrivain publiera le 23 août son nouveau roman,
« Quatre-vingt-dix secondes » (Albin
Michel, 272 p ., 19,50 €), qui fait revivre
l’éruption meurtrière de la montagne
Pelée, en 1902. Il anime aussi une émission littéraire sur France Ô, « Page 19 ».
Samedi 26 mars 1964 : c’est soir
d’Eurovision. J’ai 15 ans et je suis en 3e
au collège Joliot-Curie d’Orly, où je fais
italien en deuxième langue. Pourquoi
italien ? Une enseignante avait été
nommée. Il y avait des élèves à
occuper et il leur manquait une prof
à chahuter. Ce serait de 17 à 18 heures
le vendredi : la « place du mort » dans
notre emploi du temps. Ce lâche livrait la pauvre débutante aux loups
de la fameuse 3e B (comme Balèze).
Quand elle est entrée dans notre
classe, les 36 loups affamés et imberbes se sont dressés. Prêts à mordre.
Elle a souri en bleu azzuro et les louveteaux sont restés tétanisés, la mâchoire décrochée : trente-six loups
de Tex Avery devant la Vénus de Botticelli, même si la plupart n’avaient
comme référence qu’Henriette
la caissière opulente et rousse
du supermarché de la cité.
La Vénus nous amadoua à la pellicule. Avec elle, la Cinecitta, c’était le
Ciné dans notre Cité. Un extrait de La
Dolce Vita et le lavoir d’Orly se muait
en fontaine de Trevi savonneuse. Un
autre jour, on enviait la vue de Gérard
Philipe sur le décolleté de Gina Lollobrigida dans Fanfan la Tulipe, notre
Mobylette trafiquée devenait la Vespa
délurée de Vacances romaines…
GRAND-MESSE
A cette époque, le tube de l’été était
toujours italien. En 1964, il était
promis à Una lacrima sul viso, de
Bobby Solo, le « Chamallow romain ».
Les filles de la cité raffolaient de cet
Elvis Presley déprimé, trop cuit et mal
égoutté : du sirop à Scopitone. Notre
prof nous avait rassurés. Cette année
l’Italie gagnerait l’Eurovision avec une
chanteuse de notre âge, Gigliola
Cinquetti et une chanson de notre
âge : Non ho l’età (« Je n’ai pas l’âge »).
Une histoire d’amour sage et romantique. Elle est trop jeune mais, un jour,
elle lui donnera son amour.
Le soir de l’Eurovision, notre F-5 est
en configuration grand-messe réservée aux conférences de presse du
Général et au Tournoi des 5 nations.
Le concours se passe à Copenhague.
Représentée par Rachel (Le Chant de
Mallory), la France n’a aucune chance.
Quand Gigliola Cinquetti apparaît,
brune, belle, les cheveux sages,
c’est comme si une de mes copines du
square venait me chercher pour une
balle aux prisonniers un soir d’été.
Quand Gigliola finit de chanter,
la salle est debout, la rappelle, l’écran
est brouillé aux larmes. Soudain, le
monde a 15 ans ! L’Italie rafle les votes.
Le vendredi suivant, à 17 heures,
c’est toute une 3e B (comme Botticelli)
qui chante Non ho l’età pour accueillir
la prof d’italien. Trente-six Gigliola
Cinquetti en chorale approximative.
Un coup de foudre de masse.
Ce vendredi-là, pour la première fois,
une déclaration d’amour est inscrite
au programme de 3e. p
propos recueillis par
pascale krémer
tunis - correspondant
C
e n’est plus une honte. » Dans
un sourire serein, elle dit la
tranquillité d’une femme
qui s’est reconstruite après
un divorce difficile. Salwa (les prénoms des témoins ont été modifiés)
est une Tunisienne de 40 ans, silhouette fine, cheveux blonds roulant
sur les épaules. Elle commande un jus
d’orange, attablée dans un salon de thé
de Carthage, au nord-est de Tunis, non
loin des ruines romaines des thermes
d’Antonin – datant du IIe siècle – léchées par les flots de la Méditerranée.
Cadre dirigeante dans une entreprise
high-tech, Salwa admet volontiers
qu’elle n’est pas représentative de l’ensemble des femmes tunisiennes, notamment celles issues des villages de
l’arrière-pays ou des quartiers populaires du Grand Tunis. Son histoire n’est
pas moins révélatrice, à sa manière,
des mutations sociétales en Tunisie
sur une question qui défraie de plus en
plus la chronique : le divorce qui, précise-t-elle, « se banalise » et « n’est plus
stigmatisant comme avant ».
Son mariage avec Ahmed fut assurément une jolie promesse. « Un
amour passionnel », résume-t-elle, à
mille lieues de tout mariage arrangé.
Il est vrai que, dans la famille de
Salwa – ses deux parents sont professeurs d’université –, on a l’esprit
large. Et Salwa pensait que sa belle-famille serait tout aussi éclairée. A sa
grande surprise, elle ne va pas tarder
à découvrir que sa belle-mère – une
Française – s’était cantonnée dans un
rôle très traditionaliste de femme au
service de son époux tunisien.
« BIENVENUE AU CLUB ! »
Le modèle marqua apparemment Ahmed. Juste après leur mariage, il a
montré une nervosité grandissante
face à la belle réussite professionnelle
de son épouse, alors que lui ne brillait
pas du même éclat. « Au fond, il était
frustré que je réussisse mieux que lui »,
confie-t-elle. Il exige ainsi qu’elle rentre plus tôt à la maison pour préparer
le dîner tout en défendant verbalement l’égalité dans la distribution des
tâches domestiques. « Il était si immature », se souvient Salwa.
La relation s’envenime, les colères
d’Ahmed se multiplient. Les tentatives
de conciliation autour d’un « coach »
– une pratique en plein essor à Tunis –
échouent. Après dix ans de mariage, et
deux enfants, Salwa demande le divorce et l’obtient en 2015. L’une de ses
sœurs, médecin, vient de l’imiter
après des années de conflits très durs
avec son mari, un entrepreneur. « Ma
sœur a attendu d’être financièrement
indépendante pour sauter le pas, explique Salwa. Sur les quatre filles de notre
famille, deux ont divorcé ! »
La tendance semble s’amplifier : les
femmes prennent de plus en plus
l’initiative de rompre le mariage. Selon l’Institut national de la statistique
(INS) de Tunisie, 15 632 divorces ont
été prononcés en 2016 (sur une population de 11,3 millions), un chiffre qui
a crû de 17 % en quatre ans. La hausse
est loin d’être spectaculaire, mais elle
« EN 1979,
LES DEMANDES
DE DIVORCE
ÉMANAIENT
SURTOUT DES HOMMES.
MAINTENANT,
CELA S’ÉQUILIBRE »
ALYA CHERIF CHAMMARI
FIN
avocate
DELPHINE LEBOURGEOIS
suffit à attiser la hantise, dans les milieux conservateurs, d’un démantèlement de la cellule familiale sous l’effet d’un individualisme émergent.
« Le taux de divorce est devenu alarmant », s’inquiète Hmida Ennaifer,
professeur de théologie musulmane
qui a enseigné à l’université Zitouna,
à Tunis. En réalité, si évolution il y a,
elle tient moins dans le chiffre absolu
que dans l’initiative grandissante
prise par les femmes.
Là, les statistiques détaillées manquent. L’observation des praticiens
ne laisse pourtant guère de doute.
« Quand j’ai commencé à exercer
en 1979, les demandes de divorce émanaient surtout des hommes, témoigne
Alya Cherif Chammari, avocate spécialisée dans le droit de la famille. Maintenant, cela s’équilibre. Les femmes assument mieux leur statut de divorcée,
car elles sont économiquement plus
autonomes. » L’irruption des femmes
sur le marché du travail, encouragée
dès l’indépendance de 1956 par le modernisme de Habib Bourguiba, le
« Père de la nation », a planté des graines qui lèvent aujourd’hui.
« Bienvenue au club ! » Monia J. éclate
de rire en rapportant la formule par
laquelle son groupe de copines divorcées accueille les nouvelles venues.
« On échange nos expériences, des informations sur les gardes d’enfants… »
Monia, yeux clairs, longue chevelure
brune bouclée, est presque une « ancienne ». Elle a divorcé il y a une dizaine d’années. Son mari, un policier,
l’a quittée pour une autre femme. « Il
m’a annoncé un jour que sa maîtresse
était la femme de sa vie, qu’il ne pouvait vivre sans elle ! » Trahie, Monia en
veut autant à son (ex-)mari qu’à ses
parents, qui l’avaient poussée vers ce
« mariage arrangé ». « Notre famille est
de Sousse [ville située dans le nord-est
du pays], dit-elle. Mon père a exigé que
j’épouse un homme de cette région. »
Depuis le divorce, Monia, qui avait
sacrifié son travail dans une société de
télécommunications pour servir la
carrière de son mari, s’est battue pour
retrouver un emploi. Elle finit par décrocher à Sousse un poste de directrice commerciale d’une compagnie
de transports. Ses premiers pas de célibataire divorcée ont été rudes. Elle
inspire la méfiance, les soupçons de
LES PREMIERS PAS
DE CÉLIBATAIRE
DE MONIA
ONT ÉTÉ RUDES.
ELLE INSPIRE
LA MÉFIANCE,
LES SOUPÇONS
DE SON ENTOURAGE
son entourage. Au travail, ses collègues femmes la prennent en grippe,
la considèrent comme une perturbatrice en puissance. On lui prête une
imaginaire intrigue amoureuse avec
le patron. Ses collègues hommes sont
à l’affût d’une passade. Elle doit repousser leurs avances, au risque parfois de susciter leur hargne vengeresse. Monia fait front et, au fil des années, impose son statut de divorcée.
« La société tunisienne a changé en dix
ans, dit-elle. Les femmes divorcées sont
aujourd’hui mieux acceptées. »
MÉSENTENTE SEXUELLE
L’Etat tunisien aura accompagné
l’évolution à travers une législation
plutôt protectrice des droits des femmes. Le ton est donné, dès 1956, lorsque Habib Bourguiba impose le code
du statut personnel (CSP) qui, en
autres clauses, substitue à la répudiation coutumière le divorce judiciaire.
Son successeur, Ben Ali, soucieux de
polir son image internationale pour
occulter sa dérive autocratique, a
poussé encore plus loin ce « féminisme d’Etat ». Sous son règne (19872011), les femmes voient leurs garanties s’étoffer en cas de divorce, notamment en matière d’indemnisations et
de pensions alimentaires dues par
l’ex-mari. Tout manquement de ce
dernier à ses obligations fait l’objet de
poursuites pénales. « On peut parler
de discriminations positives en faveur
des femmes », analyse Souhayma Ben
Achour, professeure de droit. Les
hommes s’en plaignent de plus en
plus ouvertement. « Ils vivent difficilement les changements en cours, souligne la sociologue Dorra Mahfoudh.
C’est surtout le cas des maris et des frères. En revanche, les pères prennent
souvent le parti des filles. »
Si l’évolution s’inscrit dans le temps
long, puisant dans une réflexion ancienne sur le statut des femmes en
Tunisie, la révolution démocratique
de 2011 a joué un rôle d’accélérateur.
« En favorisant l’éclosion d’associations de soutien aux femmes, la révolution a généralisé l’accès à la fois à
l’information juridique et à l’institution judiciaire », explique l’avocate
Alya Cherif Chammari. Cette culture
des droits, qui était le privilège d’une
élite urbanisée, s’est étendue à des
couches sociales jusque-là peu informées. Un nombre croissant de femmes connaît désormais les trois formes de divorce prévues par la loi :
« consentement mutuel », « préjudice
subi » ou tout simplement la procédure dite « unilatérale », appelée familièrement « divorce caprice ».
L’essor apparent de ce dernier recours témoigne d’une aspiration nouvelle au droit au bonheur au risque de
bousculer les conventions. La mésentente sexuelle, fruit d’une piètre éducation en la matière et de la difficulté
de cohabiter avant le mariage, n’est
ainsi plus taboue, comme l’illustre
l’émergence de la corporation des
sexologues. « Le droit au plaisir n’existait pas sous nos grands-parents, dit
Inès Derbel, psychiatre et sexologue.
Aujourd’hui, ce sont les femmes qui en
général prennent l’initiative d’une consultation de couple dans mon cabinet. »
Et si la disharmonie persiste, elle peut
motiver un divorce. « Les hommes insatisfaits peuvent toujours nouer des
relations extraconjugales, précise Inès
Derbel. Mais pour les femmes, c’est plus
difficile en raison du jugement de la
société. Le divorce leur apparaît dès lors
comme la seule échappatoire. »
Monia, la divorcée de Sousse qui accueille ses copines d’un « Bienvenue
au club », le dit sans détour : « Si elle
n’est pas heureuse, la femme va songer
tôt ou tard au divorce, même si elle est
dans une situation économique précaire. » Elle ajoute : « Mes copines prennent des risques pour accéder au bonheur. Parfois, elles me font peur. » p
frédéric bobin
FIN
| 21
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Luc Montagnier
chez lui, au
Plessis-Robinson,
en région
parisienne,
le 1er août.
RICHARD DUMAS POUR
« LE MONDE »
L
e vieil homme est en colère. Bien loin du placide
professeur Luc Montagnier que nous avions
longuement interrogé, en 2008, à
l’occasion d’une enquête pour Le
Monde sur les bisbilles opposant
les découvreurs du virus du sida.
A l’époque, il plastronnait tranquillement, écartant quolibets et
reproches. Il venait de recevoir
l’onction du prix Nobel de médecine. Et l’Histoire ne retient que
les vainqueurs. On lui reprochait,
déjà, d’avoir manigancé, pactisé,
écarté, afin d’être enfin nobélisable ? Il détournait les flèches, argumentait, d’une voix sereine…
Dix années plus tard, il a du mal
à marcher. La gloire s’est effilochée. Il cumule les articles déplaisants, on se moque de son « naufrage » ou de sa « dérive »… II nous
reçoit dans le jardin de sa maison
massive du Plessis-Robinson,
dans les Hauts-de-Seine, en banlieue parisienne. L’antique guimbarde de sa mère trône sur la pelouse, devant la marquise défraîchie. La bâtisse date de 1872, elle a
dû avoir un cachet fou, mais elle
accuse le poids des ans. Comme
son propriétaire, qui, à 85 ans, se
remet doucement d’une maladie
nosocomiale transmise lors
d’une intervention chirurgicale à
l’hôpital. « Je ne veux accuser personne, mais ces problèmes médicaux à répétition, ça fait beaucoup », lance doucement le professeur Montagnier, qui se vit régulièrement en victime.
C’est ainsi, le vieil homme est en
colère, et un brin paranoïaque.
Pour l’approcher, il a fallu promettre par mail de ne pas être aux
mains des laboratoires pharmaceutiques ou des lobbys médicaux, jurer de ne pas déformer ses
propos… Car Luc Montagnier est
aujourd’hui un paria. Le milieu
médical français affirme qu’il l’a
bien cherché. Lui se repaît de ses
multiples interventions à l’étranger où le prestige d’un Nobel l’emporte sur le reste. Ça l’agace profondément, malgré tout, d’être
tant méprisé dans son pays.
Les attaches se défont doucement, un peu partout. Les quatre
sociétés détenues par le profes-
« JE CRAINS POUR MOI,
MÊME SI MON NOBEL
ME PROTÈGE. IL Y A UNE
SORTE DE CARTEL
EN FACE, L’INDUSTRIE
PHARMACEUTIQUE
EST À COURT
DE RENOUVELLEMENT.
OR, JE SUIS L’HOMME
QUI FAIT PEUR »
LUC MONTAGNIER
seur Montagnier en France ? A
l’agonie. « J’ai dû fermer Nanectis
et Eradma à cause de charges salariales trop lourdes et de manque
de capitaux ; et pour Mondavit, le
partenaire est décédé. » Seule
Neuro-LM persévère, grâce à un
brevet pris avec l’Inserm sur le
traitement antibactérien de
l’autisme – on y reviendra.
La Fondation mondiale recherche et prévention du sida, qu’il
présidait, hébergée par l’Unesco
depuis 1993 ? « On a mis des serrures sur mes bureaux, je ne peux
plus y aller !, s’indigne le vieux
professeur. Et la directrice générale, Audrey Azoulay, a refusé de
me recevoir, à plusieurs reprises.
C’est d’une lâcheté… Elle a agi sur
ordre ! » Vérifications faites auprès
de l’Unesco, le bail de location
d’un bureau de 119 m2 a été résilié
le 15 août 2017, car la fondation
Montagnier devait 205 901 euros
d’arriérés. La fondation demeure
toutefois reconnue par l’Unesco
jusqu’en 2020, et si, en janvier, le
professeur Montagnier a bien
tenté de rencontrer Mme Azoulay,
celle-ci a prudemment préféré
rester à l’écart du contentieux.
106 ACADÉMICIENS S’INSURGENT
Il lui reste une fondation à son
nom, à Genève, sise dans un institut médical, où les gynécologues
côtoient les psychiatres. « Je renais de mes cendres en Suisse. Làbas, il y a une liberté, aucun vaccin
n’est obligatoire », dit-il. Comment Luc Montagnier a-t-il pu redescendre aussi brutalement la
rampe de la renommée ? Rappelez-vous, quand même, en 2008,
le déjà lauréat du prix Lasker
(1986), récompensant des personnalités s’étant distinguées
dans la recherche médicale, décroche le Graal, à Stockholm : le
prix Nobel, pour avoir découvert,
un quart de siècle auparavant, le
VIH. Montagnier change de dimension. On se l’arrache. Il a découvert le virus du sida, il a mis
son nom sur une belle quantité
de brevets – et l’Institut Pasteur a
si bien verrouillé le processus que
le retraité vit encore aujourd’hui,
trente-deux ans après, des revenus de ses découvertes… Le professeur Montagnier est célébré, il
engrange les collaborations rémunératrices, parcourt les congrès, enseigne à New York, intègre
l’Académie des sciences…
Puis, très vite, il commence à fâcher. D’abord, après avoir longtemps été dubitatif, il soutient la
théorie controversée de la « mémoire de l’eau », mise au jour par
son ami Jacques Benveniste. « Je
crois à la mémoire de l’eau, car je la
vois, j’ai été convaincu par mes
propres expériences », clame-t-il. Il
décèle la présence de nanostructures induites par l’ADN, parle
d’« eau informée », estime que les
Africains auraient moins de problèmes avec le sida s’ils avaient
une nourriture plus équilibrée,
propose de guérir le pape Jean
Luc Montagnier
le virus de la controverse
Le professeur, Prix Nobel de médecine
en 2008 pour avoir découvert le virus du sida, a connu la gloire.
Depuis ses prises de position radicales, notamment contre les
vaccins obligatoires, ses collègues l’ont brocardé. On moque son
« naufrage » ? Qu’importe, il persiste et multiplie les combats
DE L A LUMI È RE À L’OMB RE
Paul II avec de la papaye fermentée, pense possible de soigner
l’autisme avec des antibiotiques,
s’attaque aux racines de la maladie de Lyme…
Et « l’apothéose » survient lorsqu’il décide de lancer une croisade contre les onze vaccins obligatoires prescrits par le gouvernement français. Le signe d’un esprit fertile ? Perturbé, plutôt, à en
croire l’ensemble de la communauté médicale. Les pétitions de
scientifiques galonnés se succèdent pour contredire le professeur Montagnier. Fait rarissime,
en novembre 2017, 106 académiciens dénoncent publiquement
les dérives de l’un des leurs. Dans
un texte d’une violence inédite,
ils accusent : « Nous, académiciens des sciences et/ou académiciens de médecine, ne pouvons accepter d’un de nos confrères qu’il
utilise son prix Nobel pour diffuser,
hors du champ de ses compétences, des messages dangereux pour
la santé, au mépris de l’éthique qui
doit présider à la science et à la médecine. » Les signataires se disent
scandalisés par les affirmations
de Luc Montagnier à l’encontre de
toutes les études concluant à la
nécessité pour les enfants d’être
vaccinés. Pas de quoi déstabiliser
le vieux professeur.
Au contraire. « Je sais, on me dit
atteint de “nobélite”, cette mala-
die qui pousse les Prix Nobel à
donner leur avis sur tout et n’importe quoi », râle-t-il. Lui revendique avoir toujours été le même.
Simplement, la célébrité est passée par là. « Le prix Nobel m’a
donné ma liberté de pensée, et j’en
use, mais mes théories sont basées
sur des faits scientifiques », prétend-il. Prenez son combat contre l’autisme – « une maladie qui
me touche, elle détruit l’enfant et
la famille », dit-il. « J’ai pensé, c’est
une hypothèse, qu’elle avait des
souches organiques et infectieuses. Bientôt, toute la population
mondiale sera touchée. » Il se
prend une volée de critiques ?
« Cette maladie est dans les mains,
je devrais dire les crochets, des psychiatres », assure-t-il. Toujours
l’emprise du système de la
« peur » qu’il devine omniprésent, sans craindre de verser dans
le complotisme…
Tant pis, il persiste : « Les gens ne
raisonnent plus en termes de faits,
mais de carrière, c’est une perversion. C’est valable pour les chercheurs, les journalistes… » Mais, à
l’en croire, pas pour lui. « Je vieillis,
mais mon cerveau est intact. Mes
activités me tiennent en vie », soutient le vieux professeur désinhibé. Il est désormais en recherche permanente d’une lutte.
Sa dernière marotte, ce sont les
vaccins, donc. Sur les onze vaccins
obligatoires, il en accepte trois, et
va jusqu’à qualifier les autres de
« criminels ». Les grandes institutions médicales crient au charlatanisme ? Il insiste : « Je ne suis pas
contre tous les vaccins, je pense
simplement que, sur les systèmes
immunitaires affaiblis, certains
créent des effets indésirables. Et un
seul enfant tué, c’est trop. Mais
comme c’est une mesure d’utilité
publique, on passe à la casse les cas
minoritaires. »
D’AUTRES ENNEMIS, ENCORE
Ses outrances lui valent de perdre
ses derniers soutiens. On ne le voit
plus nulle part. L’opprobre est généralisé, la marginalisation, constante. Sans parler, à l’en croire, des
menaces, insidieuses : « Je crains
pour moi, même si mon Nobel me
protège. Il y a une sorte de cartel en
face, l’industrie pharmaceutique
est à court de renouvellement. Or, je
suis l’homme qui fait peur. Le message est simple : “Montagnier
vieillit, il déconne.” Mais je suis un
innovateur. Et si je me remets en
cause, je crois en mes expériences et
en mes collaborateurs. Les faits
sont là, mais les Français gobent
tout. » Comprendre : tout ce que les
pouvoirs publics avancent.
Et tant pis si le milieu scientifique le considère comme un vieux
fou, et moque ses fameuses expériences, jugées au mieux irréalis-
tes, au pire délirantes. Ses confrères se détournent, sa co-Nobel
Françoise Barré-Sinoussi, le brocarde. Montagnier était la référence, il est devenu la risée.
Il est toujours en avance d’un
conflit à déclencher. Il s’apprête à
ouvrir un nouveau front : « Avec
ses herbicides, l’agriculture industrielle change l’environnement
mondial, nous sommes imprégnés
des bactéries qui sautent de l’animal à l’homme, un circuit s’installe… » Il va se faire des ennemis,
d’autres, il en reste toujours, quelque part… « Je n’aime pas être
traîné dans la boue », se plaint-il
pourtant, sans convaincre.
Les publications scientifiques
ne trouvent plus grâce à ses yeux :
« La science se nourrit d’elle-même,
le contrôle des publications se base
sur des faits qui sont faux. Moi, je
ne prends pas tout pour parole
d’Evangile, je me méfie même de
mon indépendance d’esprit ! »
De toute façon, Prix Nobel il est,
Prix Nobel il restera, n’en déplaise
à tous. « Je n’ai pas à rougir de mon
parcours, ni de ce que je fais actuellement. La découverte du virus du
sida a sauvé des millions de gens.
J’ai un pouvoir, je suis reconnu,
donc ça peut durer. » p
gérard davet
et fabrice lhomme
FIN
22 |
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
Car la rupture est expérience de l’arrachement. Arrachement de ce que l’on tenait pour nôtre, de ce que l’on avait littéralement incorporé à notre être. Ce n’est pas
seulement que l’autre s’éloigne, emportant un peu de moi, c’est qu’il m’écorche, il
m’ôte cette peau d’amour, cette enveloppe
protectrice et rassurante de sa présence et
de son attention, il me prive de ses regards
séducteurs, fiers ou bienveillants.
Peau de mots, peau de regards, peau de
caresses. L’être quitté est soudain nu, sans
carapace, sans griffes, sans pelage, avec sa
colère pour seule arme. Plus nu que l’animal le plus vulnérable.
On ira jusqu’à dire qu’il est privé de luimême par la rupture, privé de son être et
de son corps, comme amputé. Comme s’il
fallait que dans la rupture un sacrifice soit
fait. Parfois, la personne que l’on quitte
s’effondre. « Quand une nouvelle vie s’annonce, faut-il qu’une autre s’efface après
qu’elles ont été si longtemps mêlées au point
de devenir inséparables ? », se demande
Jean-Bertrand Pontalis dans Marée basse,
marée haute (Filio, 2014).
TORTURE DE LA MÉMOIRE
La séparation résulte souvent
d’une volonté d’affirmation d’une nouvelle identité.
Cet arrachement oblige l’être quitté à trouver un nouvel
équilibre, pour la professeure de philosophie Claire Marin
CHLOE POIZAT
SURMON T E R LES É PREUV ES 1 | 6
Peut-on créer par la rupture amoureuse
une existence radicalement neuve ?
Par CLAIRE MARIN
D
¶
Claire Marin est professeure de philosophie, membre associé de l’ENS-Ulm et
de la chaire de philosophie
à l’Hôtel-Dieu. Ses recherches portent sur les épreuves de la vie. Elle a notamment consacré plusieurs
essais et récits à l’analyse
de la maladie (dont « Hors
de moi », Allia, 2008). Nourri
de son expérience pédagogique, son dernier ouvrage,
« La Relève » (Ed. du Cerf,
240 p., 18 €), retrace
des parcours de réussite
de la jeunesse de banlieue.
Elle est aussi l’auteure de
« Qu’allons-nous devenir ?
La technique et l’homme
de demain » (Gallimard,
62 p., 10 €)
ans une rupture amoureuse, il
reste un sentiment que les anciens amants partagent encore,
celui de vivre une cassure intérieure, qui
touche profondément à leur identité.
Qu’elle soit décidée ou subie, la rupture interroge ce que nous sommes ou ce que
nous croyions être.
D’une rupture, on peut avoir le sentiment qu’elle est une erreur, un terrible gâchis ou au contraire qu’elle est nécessaire.
Même si on en souffre. On peut reconnaître qu’il se joue dans cette décision et les
actes qui la concrétisent l’expression d’une
vérité intérieure qui ne peut plus se taire.
La rupture s’impose lorsque la fidélité à
soi, à ce soi qui nous définissait jusqu’alors,
n’est plus tenable. Rester constant serait
nier la puissance et la réalité d’une modification qui s’est opérée en nous.
La fidélité à soi – et à celui ou celle qu’on
aimait – est désormais impossible, parce
qu’on a déjà été intérieurement rompu,
rendu étranger à soi par un Autre. Un autre
objet d’amour – une femme, un homme,
un enfant, une œuvre –, une autre passion
– gagner, réussir, séduire, créer – se sont
immiscés entre les amants et ont produit
un écart, une distance. Une expérience
nouvelle, heureuse ou tragique, a intimement ébranlé le sentiment de soi, a dévié
les polarités de l’existence, remodelé les affects. Ce tremblement secret ne peut pas le
rester. Ce bouleversement profond de notre définition était peut-être en cours depuis longtemps. La fêlure, le doute sur soi
existaient déjà et cette altérité s’y est engouffrée, appelée par la faille.
C’est dans cette perspective qu’on évoque
souvent l’idée que la rupture nous révèle à
nous-même. Elle serait alors l’expression
d’une vérité intime, affirmation d’une nouvelle identité incompatible avec l’ancienne
et avec les engagements pris. L’intensité
ressentie (« se sentir vivant ») serait le signe
évident de l’authenticité, de la coïncidence
avec soi. Mais peut-être l’ivresse d’une nouvelle vie n’est-elle pas liée au dévoilement
de notre identité mais à son délaissement.
N’est-on pas parfois tenté de rompre
pour être délivré de la fatigue d’être soi, de
la pesanteur d’une modalité de l’existence
dont on pressent confusément le caractère définitif ? La calligraphie dit bien la
beauté de l’être délié, sa finesse et son élégance. Légèreté illusoire de celui qui
rompt, porté par l’espoir d’une vie plus
dense. N’est-ce pas pour échapper à une
identité décevante et pourtant profondément mienne que je fuis l’ancien amour
comme s’il était responsable de cet appauvrissement de mon être ?
C’est ce qu’évoque Michel Butor dans
La Modification (Editions de Minuit, 1980).
Le personnage principal envisage de quitter sa femme, Henriette, pour Cécile, sa
maîtresse italienne. La rupture lui apparaît
d’abord comme la possibilité d’une vie
neuve, mais les allers-retours Paris-Rome
deviennent l’espace d’un cheminement intérieur et la décision de rompre se renverse
en son contraire : « Métamorphose obscure,
changement d’éclairage, rotation des faits. »
La ville de Rome et le fantasme d’une autre
vie forment un agencement imaginaire
dans lequel l’amante italienne n’est qu’un
élément. La beauté fane, dès qu’elle sort de
cette configuration du désir. Que deviendra Cécile, installée dans le quotidien
d’une vie parisienne ?
SE FUIR SOI-MÊME
Toute nouvelle vie ne serait finalement
qu’une modulation de l’ancienne. Peut-on
vraiment créer par la rupture amoureuse
une existence radicalement neuve ? De
quoi, de qui, pouvons-nous réellement
nous défaire ?
Plus profondément, plus tragiquement
peut-être, certains rompent dans l’espoir de
se fuir eux-mêmes. La rupture tient alors de
la délivrance : n’être plus soi. Rompre est
alors moins la quête d’une vérité intérieure
qu’une tentation du vide, une jouissance de
l’effacement ou de la négation de soi, une libération dans la disparition. Ce n’est plus
l’ancien amant que je fuis, c’est moi-même.
Son amour m’oblige, me lie, m’inscrit dans
une réalité dont je veux m’extraire. Je me
tourne alors vers des formes d’amour où je
m’oublie, comme on plonge dans les eaux
où l’on se noie.
Celui qui rompt est souvent tout aussi
rompu que celui qu’il quitte.
Mais ce qu’éprouve l’être délaissé nous livre aussi quelques vérités sur l’amour. S’il
est rompu, c’est d’abord bien entendu sur
le plan psychique. Violence du désamour,
profonde atteinte narcissique, blessure
d’orgueil ; la rupture amoureuse est démolition en règle de l’ego. « Ta silhouette s’est
perdue comme un petit détail dans un paysage », écrit l’écrivaine allemande Lou Andreas-Salomé au poète Rilke dans une lettre de rupture. Qui resterait insensible à
ces mots, prononcés ou écrits par l’être
aimé ? Qu’y a-t-il de vrai dans les paroles de
rupture ? Ariane, l’héroïne de Belle du Seigneur (Albert Cohen, Gallimard, 1983), estelle la « femme qui rachète toutes les femmes » ou bien une pure « idiote » ?
Sentir couler l’acide à mesure que s’égrènent les phrases assassines. Cette violence
symbolique produit un effet physique. La
rupture est une expérience sensible, incarnée. Cœur affolé, palpitations, tremblements, vertige, nausée ; ce qui faisait ma
contenance, mon assise, s’est brisé en moi.
La rupture s’écrit sur mon visage, sur mon
corps. Dos voûté, traits tirés, voix tremblante, silhouette amaigrie. Ou bien, visage
bouffi, cheveux sales, vêtements froissés.
C’est en fait tout mon être qui est froissé,
définitivement marqué par la rupture qui
nous écrase et nous abîme, comme le dit
bien Hélène Gestern dans Un vertige (Arléa,
2017) : « Je me suis sentie comme une feuille
de papier froissé. Qu’il parte, qu’il revienne,
celui que j’aimais n’ôterait plus la marque
qu’il venait d’imprimer. »
Etre rompu n’est pas seulement une expression métaphorique. La rupture fait de
nous un être cassé ou tout au moins gauche, rendu maladroit ou déséquilibré par le
manque de l’autre.
LA RUPTURE
EST L’OCCASION
DOULOUREUSE
DE DÉCOUVRIR
CE DONT NOUS SOMMES
CAPABLES
ET CE À QUOI NOUS
TENONS VRAIMENT
Comment séparer des corps et des esprits
qui se sont fondus l’un dans l’autre ? « Dans
le dialogue, dit Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1976), je finis par ne plus reconnaître quelle était mon
idée. Dans la complicité et la fréquentation
quotidienne de l’amour, je finis par ne plus
savoir ce qui est proprement mien, ce que j’ai
adopté. On stigmatise l’habitude comme
poison de l’amour, mais c’est aussi cette habitude d’être partagée qui fait la fluidité d’une
chorégraphie amoureuse. L’autre était mien,
comme fondu en moi. »
Désormais, l’aimé se tient à part. Il affirme que nous pouvons être séparés,
comme si dans ce « nous », il y avait eu deux
parties distinctes. « Nous étions à moitié de
tout (…), je ne suis plus qu’à demi », dit Montaigne dans ses Essais.
Ce qui nous manque, c’est le corps de
l’autre comme prolongement du nôtre,
plus exactement comme partie du nôtre.
Quand l’autre cesse de m’aimer, c’est
comme si je perdais mes propres limites,
mon être s’écoule hors de moi, se vide.
Il paraît que désormais certains ne rompent plus, mais jouent aux fantômes.
« Ghosting » est le nouveau nom d’une
vieille lâcheté. On part sans le dire, on se
contente de disparaître. Comme pour nier
le fait que l’amour a entremêlé nos corps,
les a confondus. Il ne suffira pas de disparaître des écrans pour cesser d’exister dans
la tête et dans le corps de l’autre.
Les lieux, les odeurs, les musiques ne
cessent de raviver douloureusement ces
traces sensibles. Torture de la mémoire
amoureuse, qu’un rien sollicite quand
on voudrait oublier. Force des objets et
des espaces qui nous rappellent l’ancien
amour malgré nous ; sadisme des rêves
qui ressuscitent les étreintes et fantasment les réconciliations.
Que reste-t-il alors à celui que l’on quitte ?
Comment peut-il s’en sortir ? Qu’on soit
bien clair, il n’est pas sûr que cela soit
possible. On peut s’enliser dans la rupture,
la subir selon une modalité tragique, se
vautrer dans son drame, le vivre comme
une expérience de la malédiction.
« M comme mauvaise rencontre », dit
Grégoire Bouillier dans son Dossier M
(Flammarion, 2017). Dix ans à décliner
sous tous les modes l’obsession de la figure aimée et perdue, l’impossible deuil
amoureux. Dix ans à retranscrire dans
tous les domaines la compulsion, la systématicité et l’intensité passionnelles, jusque dans l’humiliation, la déchéance et
l’abjection. Car c’est aussi parfois ce que la
rupture fait de nous. Un être méconnaissable, devenu méprisable comme pour donner raison à celui qui l’a quitté.
Devant ce témoignage inquiétant, que
pouvons-nous encore espérer ? Comment
survivre à une rupture amoureuse ? Michel
Leiris, relisant La Modification, de Butor,
nous donne une lueur d’espoir dont chacun
fera ce qu’il peut : « Apporter à [notre] incapacité de transformer positivement [notre]
vie une compensation littéraire dont le récit
de l’échec [nous] fournira la substance. »
C’est peut-être ce que tout échec nous
oblige alors à faire : trouver une compensation, rétablir un équilibre par une forme de
création, répondre à la personne qui nous
a meurtri et ainsi réaffirmer la valeur
qu’elle a niée en nous.
La rupture est l’occasion douloureuse de
découvrir ce dont nous sommes capables
– souvent plus que ce que nous imaginions – et ce à quoi nous tenons vraiment.
Et cela pourrait se révéler très différent de
ce que nous étions si désespérés
d’avoir perdu. p
Prochain épisode La maladie chronique,
par Céline Lefève
débats & analyses | 23
0123
DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
La mémoire occultée
du « printemps
de Prague »
Analyse
blaise gauquelin
bratislava - envoyé spécial
O
n s’intéresse à lui
et il s’en étonne.
A 70 ans, Pavol
Dubcek exerce
encore comme
chirurgien à Bratislava, la capitale slovaque. Que ce
soit dans son pays ou en République tchèque, personne n’a
pensé à le solliciter, à l’occasion
du cinquantième anniversaire de
l’écrasement militaire, les 20 et
21 août 1968, du « printemps de
Prague «. Dans un foisonnement
culturel et politique sans précédent, cet « autre 68 » vit pourtant
le Parti communiste tchécoslovaque (PCT) tenter en vain d’inventer
un « socialisme à visage humain ».
Ce fut pourtant son père, le réformateur Alexandre Dubcek,
qui, devenu secrétaire général du
PCT le 5 janvier 1968, voulut donner une orientation démocratique au gouvernement du pays.
Un demi-siècle après l’invasion
par les troupes du pacte de Varsovie et l’écrasement de cette
tentative, vingt-six ans après le
décès du « grand homme », réduit
par Moscou à des fonctions subalternes loin de Prague, son fils
Pavol ne sait que faire de ses archives. A l’idée de mourir sans
pouvoir les léguer à un musée
ou à une fondation, il fond en
larmes tel un enfant.
Pour lui, il s’agit là d’une injustice. L’ancien premier secrétaire
ne joua-t-il pas un rôle crucial
dans l’histoire de l’empire soviétique et de l’Europe, en tentant de
se débarrasser du stalinisme et en
proposant la réforme la plus
aboutie dans le cadre soviétique ?
Ne paya-t-il pas de sa personne,
en devenant le « jardinier de Bratislava », comme le chanta Alice
Dona ? Son fils le voit encore, le
dos courbé, biner ses pommes de
terre et donner des graines aux
poules, après avoir connu les plus
hautes sphères du pouvoir.
DE VÉRITABLES TRÉSORS
« Sur notre planète qui va si mal, les
hommes politiques ayant sacrifié
leur ambition pour mener leurs
semblables à la prospérité en évitant la guerre ne sont pas si nombreux », rappelle Pavol Dubcek.
« Sans mon père, il n’y aurait pas eu
de chute du mur [de Berlin],
en 1989. C’est grâce à la pression du
mouvement tchécoslovaque que la
main de fer s’est progressivement
retirée sur nombre de peuples en
Europe. » Photos, correspondances : au fond de ses modestes
placards reposent, dans l’indifférence, de véritables trésors. Visites
à Tito en Yougloslavie, relations
avec les sociaux-démocrates de
l’Ouest… le cerveau alerte de Pavol
Dubcek fourmille d’anecdotes,
qui ne se transforment en paroles
que lors de confidentiels dîners
de famille. Cet humaniste proeuropéen ne demanderait qu’à les
partager. Seulement voilà : on
préfère se souvenir de l’indépendance tchécoslovaque, acquise il y a un siècle.
Un sondage réalisé par des sociologues des Académies des
sciences tchèque et slovaque et
publié le 12 août l’atteste : seule la
moitié des Tchèques et à peine
un Slovaque sur trois jettent un
regard positif sur le « printemps
de Prague », qui arrive loin derrière la « révolution de velours »
de 1989 au palmarès des événements-clés pour le pays. Alexandre Dubcek n’est plus perçu
positivement que par 60 % des
Slovaques et 47 % des Tchèques.
« L’ÉTAT DEVRAIT
COMMÉMORER CE
MOMENT, CEPENDANT IL
N’OSE PAS CÉLÉBRER
QUELQUE CHOSE QUI
A ÉTÉ RÉALISÉ PAR
DES COMMUNISTES »
MURIEL BLAIVE
historienne
« Nous sommes, c’est vrai, face à
un paradoxe », énonce Muriel
Blaive, historienne à l’Institut
praguois pour l’étude des régimes totalitaires. « L’Etat devrait
commémorer ce moment très
heureux de la vie tchécoslovaque,
cependant il n’ose pas célébrer
quelque chose qui a été réalisé par
des communistes. Et donc il ne fait
rien. Ce sont les médias qui font
vivre ce passé actuellement. C’est
d’ailleurs intéressant de le noter,
parce que 1968 était déjà essentiellement un phénomène médiatique : il a été porté par les journalistes, qui se sont saisis de l’aubaine
de l’abolition de la censure. »
Antoine Marès, professeur à la
Sorbonne et directeur du Centre
d’histoire de l’Europe centrale, estime, lui, que « le débat au sein des
intellectuels sur cette période a eu
lieu dès 1989 » et qu’il a été clos
« sans être véritablement rouvert
depuis ». Plusieurs explications
pourraient venir éclairer leur peu
d’appétence pour l’année des révoltes, qui fascine toujours en Europe occidentale.
« Il y a une mémoire honteuse au
sein des familles, où tout le monde
ne s’est pas comporté de manière
glorieuse, d’où l’absence de transmission », rappelle M. Marès. « Les
enseignants ont été tellement discrédités sous le communisme
qu’aujourd’hui encore, leur parole
est remise en cause. Il y a néanmoins d’excellents historiens. Ils
sont malheureusement complètement coupés de la sphère publique
et ne l’influencent pas. »
Pour autant, il paraît utile, voire
urgent, de débattre encore des
enseignements du « printemps
de Prague », qui a interrogé notamment le rôle régulateur de
l’Etat face au communisme et au
libéralisme. « Quand elles existent, les discussions ne portent pas
sur ce qu’il a pu apporter à l’Europe », regrette Jacques Rupnik,
directeur de recherche au CERI
Sciences Po. « Il n’est pas aisé de
commémorer un échec. Un demimillion de soldats a marché sur le
pays. La soif de liberté des citoyens
s’est soldée par deux décennies
de normalisation et d’occupation.
Les médias sont donc plutôt tentés
de commémorer le 21 août, la fin
d’une illusion. »
Pavol Dubcek le sait bien : son
père risque de passer à la postérité
comme celui qui a trahi l’espoir.
Alors qu’il a, selon lui, sauvé des
milliers de compatriotes en signant le protocole de Moscou, ce
fameux document qui fit rentrer
les rebelles dans le rang et provoqua l’émigration de nombreuses
personnalités. « Les Soviétiques
voulaient liquider toute l’intelligentsia », assure-t-il. « Washington
n’a rien fait. Mon père ne voulait
pas être l’un de ces dirigeants qui
ont mené leur peuple à la tragédie. » Jusqu’à quel point résister à
l’autoritarisme ? Eût-il été préférable de défendre son honneur jusqu’à la mort, plutôt que d’économiser des vies au prix de l’humiliation ? Face à la montée des populismes, cette question-là, aussi,
n’a rien perdu de sa pertinence. p
LA PSYCHIATRIE,
UN SECTEUR
EN PROFONDE
DÉPRESSION
L
e diagnostic est largement partagé : la
psychiatrie publique française est en
pleine dépression. Ces dernières années, de nombreux rapports en ont fait le
constat unanime. Sur le terrain, tout contribue à cette crise : des délais sans fin de prise
en charge, des soignants usés et désabusés,
des familles et des patients qui se sentent
abandonnés. La ministre de la santé, Agnès
Buzyn, a elle-même reconnu, il y a quelques
mois, qu’« il n’y a pas eu un vrai investissement depuis des années » en psychiatrie, et
elle a déploré un état de « souffrance générale » des professionnels et des malades.
Personne, pourtant, ne semble véritablement mesurer la gravité de cette situation.
Cette indifférence, voire cette cécité, est aussi
alarmante qu’incompréhensible, alors que,
au cours de sa vie, un Français sur cinq connaîtra un trouble psychique justifiant un
suivi médical. En 2016, 2,1 millions de patients
(dont un quart âgés de moins de 18 ans) ont
été pris en charge, soit par les quelque 3 900
centres médico-psychologiques répartis sur
le territoire, soit par les hôpitaux psychiatriques, qui ont accueilli 417 000 malades.
Ces derniers mois, les signaux d’alerte sont
passés au rouge les uns après les autres. Dans
les hôpitaux psychiatriques de Bourges, Allonnes, Rennes, Amiens ou Saint-Etienne, les
personnels se sont mis en grève pour réclamer les moyens d’exercer dignement leur
métier, lassés d’être devenus de simples gardes-malades. En juin, à l’hôpital du Rouvray, à
Sotteville-lès-Rouen, nombreux sont ceux
qui ont mené une grève de la faim de près de
deux semaines avant d’obtenir la création
d’une trentaine de postes d’infirmiers et
d’aides-soignants. En outre, ces tensions sont
aggravées par la « banalisation » choquante
du recours à la contention et à l’isolement, dénoncée en 2016 par le Contrôleur général des
lieux de privation de liberté.
La situation n’est pas moins critique dans
les centres médico-psychologiques (CMP). Ces
structures, développées depuis un demi-siècle dans le cadre de la sectorisation de la psychiatrie publique, constituent un maillon essentiel, entre la médecine générale et l’hôpi-
tal, de la prise en charge des problèmes de
santé mentale – en particulier pour les enfants et les adolescents adressés par les psychologues scolaires. Or, elles sont souvent les
premières victimes des restructurations des
hôpitaux dont elles dépendant. Faute, là encore, de moyens, les CMP sont de plus en plus
engorgés et débordés. Les délais de prise en
charge s’allongent jusqu’à plusieurs mois,
voire un an, en pédopsychiatrie, au risque de
rendre caduque leur mission de dépistage et
de prévention.
L’origine de cette crise est connue : des patients toujours plus nombreux et des moyens
toujours plus contraints. Entre 2010 et 2016,
près de 300 000 personnes supplémentaires
ont ainsi été suivies en psychiatrie. Le Syndicat des psychiatres des hôpitaux estime
qu’entre 900 et 1 000 postes de psychiatres
sont aujourd’hui non pourvus. Même si cela a
longtemps répondu à la volonté de sortir de la
logique « asilaire », le nombre de lits à temps
complet en hôpital a été réduit de 70 % durant
les trois dernières décennies. Au point que la
pénurie de lits est devenue, bien souvent, un
critère de la durée des soins des patients.
Le président de la République doit annoncer, en septembre, une grande réforme du
système de santé. Il ne faudrait pas que la psychiatrie en soit le parent pauvre. Il est urgent,
au contraire, d’entendre le cri d’alarme des
soignants. p
En Tunisie, le désir d’égalité entre les femmes
et les hommes fait son chemin
Rien ne dit encore, estime le sociologue Smaïn Laacher,
que la réforme du droit de l’héritage proposée
par le président Béji Caïd Essebsi se concrétisera.
Mais la Tunisie fait montre, une nouvelle fois,
de son originalité dans le monde arabo-musulman
Par SMAÏN LAACHER
I
l y a un an, une parole d’Etat, celle
du président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi, proposait de modifier deux dispositions
très sensibles, explicitement codifiées
en défaveur des femmes : celle de l’héritage et celle du mariage avec un nonmusulman. Rappelons pour mémoire
qu’en Tunisie, conformément à la loi
coranique, une femme n’hérite que de
la moitié de ce qui revient à son frère
(verset 11 de la Sourate des femmes :
« Dieu vous recommande, en ce qui
concerne vos enfants : aux mâles l’équivalent de la part de deux femmes… »). De
plus, en aucun cas elle ne peut prendre
cette décision jugée hérétique d’épouser un non-musulman, et ce conformément à une circulaire de 1973 que
le président Essebsi a promis d’effacer
du paysage juridique.
Comme il se doit en pareille circonstance, le pouvoir central a nommé, fin
2017, une commission appelée la Commission des libertés individuelles et de
l’égalité (Colibe), chargée de faire des
propositions sur de nouvelles « libertés
individuelles » et une « égalité » réelle entre les citoyens. Cette commission est
présidée par la députée Bochra Belhadj
Hmida, militante internationalement
connue pour son combat pour l’égalité
des droits entre les femmes et les hommes. Les objets de litige sont nombreux
et publics entre Tunisiens : le délai de remariage des femmes, l’homosexualité,
la peine de mort, le statut du chef de
famille (en arabe dialectal : moul dar, « le
maître de la maison »), etc.
Mais ce qui a suscité controverses et
anathèmes, ce sont seulement deux
« ouvertures » : l’égalité dans l’héritage
et le mariage avec des non-musulmans.
« SEULES DEUX
“OUVERTURES”
SUSCITENT
CONTROVERSES ET
ANATHÈMES : L’ÉGALITÉ
DANS L’HÉRITAGE ET
LE MARIAGE AVEC DES
NON-MUSULMANS »
L’enjeu est ici, en particulier en matière
successorale, indissociablement symbolique et socio-économique. Pour le
moment, nous en sommes aux débats
et aux indignations. Rien ne dit que cela
se traduira en propositions législatives.
Nombreux sont d’ailleurs ceux qui le
laissent entendre dans l’entourage du
président Essebsi, et jusqu’au sein
même de la Colibe. Quel que soit le résultat de ces consultations, la Tunisie,
une nouvelle fois, fait montre d’une
exceptionnelle originalité politique.
Elle reste, malgré toutes ses difficultés,
un pays sans nul doute unique dans
le monde arabo-musulman. Car, pour
la première fois, cette parole d’« ouverture » est proposée d’en haut et
n’est plus seulement une revendication
venant d’en bas.
Les principaux pays du Proche-Orient
continuent d’appliquer avec quelques
nuances (les différences sont de degrés
mais pas de nature), en matière de succession et de statut personnel, la charia
(« chemin pour respecter la loi de
Dieu »). C’est elle, aujourd’hui encore,
qui gouverne très largement les interactions sociales et guide, dans les espaces
privés et publics, l’orientation des actions entre le haram (l’illicite) et le halal
(ce qui est autorisé).
SÉCULARISATION DE LA VIE PUBLIQUE
Certes, des débats existent, comme
depuis quelques années au Maroc, sur
l’héritage, et les législations peuvent
être différentes (le Liban les adapte aux
différentes communautés confessionnelles ; la Turquie est relativement libérale avec le code civil adopté en 1926).
Mais demeure un supposé « équilibre » qu’aucun chef d’Etat arabe n’a osé
proposer à l’examen collectif. Les dirigeants, même ceux réputés « révolutionnaires », Boumediene et Nasser, qui
avaient tous deux une forte répulsion
pour la démocratie, n’ont jamais osé
réformer la structure familiale, régie
par les normes et l’idéologie religieuses
et patriarcales. Ce ne fut pas du tout, de
leur part, un repli démagogique, mais
un acte explicite et militant de soutien
à la « tradition », une volonté de ne pas
rompre avec le passé.
Le cas de la Tunisie est un peu différent. Habib Bourguiba, sans renoncer
au pouvoir autoritaire et personnel, a
recouru à la loi pour accélérer la sécularisation de la vie publique, en contredisant publiquement, jusqu’à une certaine limite, la norme religieuse (rama-
dan, voile, etc.). En Tunisie, une réforme
du droit des successions est l’un des rares domaines dans lesquels les ardeurs
réformatrices de Bourguiba ont été
empreintes de réalisme politique.
Aujourd’hui, il est malheureusement
peu probable que le compromis politique entre les forces sociales tunisiennes permette vraiment, au moins à
court et à moyen terme, de concrétiser
un désir d’égalité s’inscrivant comme
une preuve de modernité légitime.
Au moins trois raisons l’expliquent.
Tout d’abord, les enjeux touchant aux
modalités de la structure familiale dépassent le seul espace tunisien. Les prédicateurs en tous genres (je pense notamment aux plus hautes autorités d’AlAzhar s’indignant des velléités réformatrices du gouvernement tunisien, ou
encore à l’infatigable Youssef Al-Qardaoui, à la fois théologien, prédicateur
et « universitaire » qatari d’origine égyptienne) n’ont de cesse de délégitimer
la dimension politique, civile et nationale du problème pour juger tout changement contraire aux lois de l’islam.
Ensuite, il semblerait que le compromis le plus probable soit plutôt en faveur du parti majori taire, Ennahda.
Approuvé par une supposée majorité
du peuple tunisien, il consisterait à laisser à chaque testateur la possibilité de
répartir ses biens en conformité avec les
règles coraniques. Et il n’est pas sûr que
les trois articles (21, 6 et 3) de la Constitution de 2014 confortant l’égalité soient,
en pratique, d’un grand secours.
Enfin, ce n’est pas dénier la réalité que
de constater que les partis politiques
qualifiés de progressistes ne se sont pas
lancés dans la lutte avec une excessive
ardeur. Parce qu’il est trop tôt ou parce
que ce n’est pas la « priorité ». Vieille
rengaine révolutionnaire.
Les femmes, excepté au Maroc, au
Yémen et en Irak, sont majoritaires à
l’université. En Algérie, elles représentent la majorité du corps enseignant ; en
Tunisie, 60 % des diplômés de l’université. Les choses se modifient, trop lentement mais irréversiblement. La hausse
du niveau de scolarisation des filles et
des garçons, la baisse de la fécondité et
l’effritement de l’endogamie donneront, tôt ou tard, un aspect d’arrièregarde au combat des conservateurs, religieux ou non, hommes ou femmes,
obsédés seulement par la préservation
de la suprématie patriarcale. p
¶
Smaïn Laacher, professeur
de sociologie à l’université
de Strasbourg, est l’auteur
de « Croire à l’incroyable.
Un sociologue à la Cour
nationale du droit d’asile »
(Gallimard, 192 pages, 18 euros)
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DIMANCHE 19 - LUNDI 20 AOÛT 2018
HISTOIRES DE LANGUE
DICTÉE D’HONNEUR
La langue française, surtout dans ce
qu’elle a de plus littéraire, ne se porte
pas très bien. Et, de ce fait, les initiatives en sa faveur se multiplient.
Aujourd’hui, concours de dictée à
la Maison d’éducation de la Légion
d’honneur. Dix heures du matin,
temps radieux, ciel bleu roi sur la basilique Saint-Denis et les cités HLM
voisines. J’ai été sollicitée, en tant
que responsable du service Correction du Monde, pour lire la dictée (un
court extrait du Rouge et le Noir) et
parler un peu du métier de correcteur et de la nécessité, dans le
monde professionnel, de bien
connaître sa langue, son orthographe, sa grammaire, sa littérature.
Le lycée a été installé par Napoléon
dans les magnifiques bâtiments de
l’ancien couvent de l’abbaye attenante à la basilique. Il est réservé aux
filles, petites-filles et arrière-petitesfilles de décorés de la Légion d’honneur. Le collège est aux Loges, dans la
forêt de Saint-Germain (Yvelines).
Mais voici Julien Sorel en personne
qui s’est glissé hors de la dictée : l’œil
velouté et un peu inquiet, il vient
m’accueillir et me conduire dans
l’immense salle où je vais officier.
Jeunes filles en uniforme, tête penchée, à l’écoute, questions. Ici, un
point d’interrogation ou d’exclamation ? Vous pourriez répéter la phrase
qui commence par : « Depuis le séminaire il mettait les hommes au pis… » ?
« Horace », c’est en italique, dans :
« C’était, dans le fait, deux glaces de
huit pieds de haut chacune, et dans
lesquelles il regardait quelquefois son
interlocuteur en parlant d’Horace, qui
lui imposaient encore » ?
L’ÉCRITURE INCLUSIVE S’INVITE
Promenade entre les tables, je joue à
l’institutrice, comme dans mon enfance, mais, aujourd’hui, ce sont les
cinq meilleures élèves en orthographe de chaque classe, de la seconde à
la khâgne, qui tendent l’oreille.
Peu de vrais pièges, ce n’est pas la
dictée de Mérimée, mais un test qui
sanctionne une expérience de lecture, un sens littéraire. La dictée de la
finale interétablissements, organisée
deux semaines plus tard par l’association de Matthieu Fernandez, le Julien Sorel de tout à l’heure, professeur de lettres classiques à la Légion
d’honneur, sera puisée dans Les
Nourritures terrestres, de Gide… « Ne
te méprends pas, Nathanaël, au titre
brutal qu’il m’a plu de donner à ce livre ; j’eusse pu l’appeler Ménalque,
mais Ménalque n’a jamais, non plus
que toi-même, existé. »
Au cours de l’échange informel qui
suit, une jeune élève me demande ce
que je pense de l’écriture inclusive et
déplore quant à elle ces évolutions
qui « abîment » la langue française.
Mais la plupart semblent réservées
et s’exprimeront peu.
Déjeuner fin avec l’équipe de lettres et la surintendante (c’est ainsi
que l’on désigne ici la proviseure),
Marie-France Lorente, à ce poste depuis 2012.
Puis, dans son bureau tapissé des
portraits de ses prédécesseures, celle-ci évoque l’intérêt manifesté par
les deux présidents de la République
qu’elle a eu l’occasion d’accueillir. « Si
j’avais su, je serais venu plus tôt », a
dit le premier. Le second ne s’est pas
fait attendre. p
marion hérold
FIN
Thu-Van Tran, à la Fonderie Coubertin, en juillet 2018. LESLIE MARTINELLI
Thu-Van Tran
et le caoutchouc
Elle sculpte au burin le bois
d’hévéa et compose avec la sève laiteuse que provoque
la saignée. Une matière fascinante, qui prend mille
formes et engendre toutes sortes d’avatars
UN A RT I ST E , UN E MAT I È RE 6 | 6
geance de la nature, qui préfère toujours les écosystèmes complexes aux
monocultures. Fordlândia est donc
restée telle quelle, « isolée comme un
vestige au milieu d’une forêt vierge ».
L’hévéa, envahisseur, envahi. Un
vaincu, un résilient.
Pourrait-on rêver plus belle parabole de la colonisation et de ses fantômes, que cet arbre qui ne se cultive
que par greffe, qui a besoin de l’autre
pour évoluer, et se substitue aux plantes indigènes ? « A mes yeux, l’Histoire
est empreinte de contaminations, et
ces dernières transparaissent dans des
éléments concrets comme les végétaux. » « De la récolte à la révolte »…
l’artiste cristallise cette histoire dans
une autre sculpture récente : elle met
en dialogue la main récolteuse de l’enfant et un poing tendu, geste de révolte de l’adulte. Cette vision s’inspire
d’une autre histoire qui la passionne :
celle des luttes ouvrières. Car le Parti
communiste indochinois est né dans
les plantations Michelin, « ces rêves
forcés qui ont suscité un sentiment de
grande injustice. Mais je ne cherche
pas à raconter cette épopée de manière
littérale. Si mes points de départ sont
historiques, les formes que je produis
sont autonomes », insiste l’artiste,
dont l’installation autour des fantômes du caoutchouc a été très remarquée en 2017, à la Biennale de Venise.
Une évocation de « la puissance primitive de ces arbres devenus marchandises », autant que de la nostalgie bizarre de ces paysages d’antan.
POTENTIEL POÉTIQUE
A
l’origine, c’est juste une
larme. Cahuchu, ainsi l’appelaient les Indiens, qui
ont longtemps été les seuls
à le cultiver… cahuchu, « l’arbre qui
pleure ». De ce caoutchouc qui a désormais conquis la planète, la plasticienne Thu-Van Tran a fait l’une de ses
obsessions. Dans ses récents travaux,
la nommée au prix Marcel Duchamp
2018 l’exploite sous toutes ses formes : elle sculpte au burin le bois d’hévéa, elle compose avec la sève laiteuse
que provoque la saignée. « J’utilise depuis longtemps ce matériau à cause de
son ancrage historique, résume la
jeune femme, née à Ho Chi Minh-Ville
en 1979 et arrivée à l’âge de 2 ans en
France. Il raconte à lui seul un siècle de
domination colonialiste, surtout sur
l’Asie du Sud-Est. C’est la profondeur
historique et le potentiel affectif de
l’hévéa qu’il m’importe d’investir. »
Tout commence quand Thu-Van
Tran se lance dans des recherches sur
les signes d’échanges entre la France et
le Vietnam. Très vite, ses premières découvertes la mènent vers cette richesse typiquement coloniale qu’est le
caoutchouc, à l’instar du café et du cacao. Elle se passionne aussitôt pour
l’histoire de la graine brésilienne, à la-
« L’HÉVÉA RACONTE UN
SIÈCLE DE DOMINATION
COLONIALISTE.
C’EST SA PROFONDEUR
HISTORIQUE ET SON
POTENTIEL AFFECTIF
QU’IL M’IMPORTE
D’INVESTIR »
THU-VAN TRAN
quelle un marin français fit traverser
les océans, au début du XXe siècle, pour
la transplanter au Vietnam. « Cette culture est très délicate, aussi l’Institut Pasteur de Saïgon développa-t-il les premiers pieds d’hévéa sous forme de greffes. Mais, très vite, cela a engendré des richesses considérables », raconte-t-elle,
alors qu’on la rencontre au cœur de
son exposition, visible jusqu’au 7 janvier 2019, au Musée du cristal SaintLouis, à Saint-Louis-lès-Bitche (Jura).
A l’invitation d’Hermès, propriétaire du site, Thu-Van Tran y fait dialoguer la transparence du cristal produit ici et la charge magnétique de
l’Hevea brasiliensis. « Je m’empare du
caoutchouc comme d’un matériau à
la fois physique et historique, précise
celle qui a étudié pendant deux ans et
demi, auprès des compagnons, toutes les formes de moulages. Cette
graine est symptomatique d’une histoire des déplacements et des mutations de notre monde moderne. C’est
cette histoire que je pétris, matérialise
en volumes, en sculptures, en photogrammes, avec l’idée de faire surgir ce
concept de contamination. »
« UN CADEAU EMPOISONNÉ »
Mais cette lectrice passionnée de
Marguerite Duras ne saurait se contenter de fouiller les bibliothèques.
Très vite, l’envie la démange d’aller
voir sur place. Elle quémande d’abord
un plant auprès des usines Michelin
de Clermont-Ferrand, qui développent des mutations destinées à rendre le caoutchouc de leurs pneus le
plus compétitif possible, pour réaliser
sa première sculpture. Puis, lors d’un
premier voyage au Vietnam, elle revient sur les anciennes plantations de
la même entreprise, principal exploitant de cette richesse naturelle. Elle
découvre des sites nationalisés. Toute
trace du colon a été anéantie. « Pour le
Vietnam, cette graine était comme un
DANS LES PLANTATIONS
ARTISANALES
QUI BORDENT
FORDLÂNDIA,
IL EST DIRECTEMENT
TEINTÉ AVANT LA
COAGULATION, EN ROSE,
ORANGE, ROUGE, BLEU…
cadeau empoisonné, résume-t-elle.
Elle est devenue une source de revenus
très importante, mais au prix de l’occupation de la majorité des terres fertiles
du pays par les colons français. » Une
graine mi-colon mi-bon, voilà le titre
donné à l’une des premières sculptures qu’elle dédie au motif.
Toujours en exploratrice des temps
anciens, elle part pour l’Amazonie, en
quête de la plantation mythique de
Fordlândia. Cette ville utopique a été
montée de toutes pièces, en pleine
jungle, à la fin des années 1920, par
les usines Ford, afin de les approvisionner en caoutchouc. « Mes recherches sur l’hévéa sont dédiées à une
forme de mémoire coloniale ; elles
mettent en exergue la manière dont
certains lieux continuent d’incarner
cette histoire, la pétrifient et en demeurent prisonniers. » Du Vietnam au
Brésil, la terre porte aujourd’hui encore la trace des dominations impérialistes : c’est ce que l’artiste évoque
dans son film Les Saigneurs, en évocation de la saignée des troncs qui produit le liquide visqueux, destiné en
fait à la cicatrisation de l’arbre. Mais,
si Michelin connut un essor fulgurant, Ford fut frappé de calamité. Un
champignon endémique a décimé
ses plantations, comme une ven-
« Le rituel du don à l’aube, l’arbre qui
saigne, ce bois très beau à la densité
particulière… », voilà surtout ce que
Thu-Van Tran a découvert au fil de ses
voyages, de plus en plus consciente
du potentiel poétique de cet arbre.
« Dans cette larme qui coule, quelque
chose nous échappe. Dans le creux de
la cavité, le tronc lâche comme des
parties de récits. J’ai une dette de sentiment par rapport à ça. Une nostalgie
pas uniquement négative. »
Fascinante, aussi, cette capacité de
métamorphose de la matière, qui
prend mille formes, engendre toutes
sortes d’avatars, du lait au pneu. « Il y a
un très grand écart entre le caoutchouc
naturel et le produit transformé »,
constate l’artiste. On l’imagine noir,
l’assimilant aux pneus des voitures ?
Il est originellement blanc. Mais, dans
les plantations artisanales qui bordent Fordlândia, dans la forêt située
sur les rives de la rivière Tapajos, au
Brésil, il est directement teinté avant
la coagulation, en rose, orange, rouge,
bleu… Dans ses différents états, l’arbre
lui-même est riche de mille potentiels. « Comme le plâtre, la cire ou l’eau,
le latex n’a pas de forme spécifique,
rappelle l’artiste. Brut, il est liquide, visqueux. Le bois est, lui, compact et formellement circonscrit. C’est un beau
mariage pour l’œil et les mains d’un
sculpteur. » Et de préciser aussitôt, désireuse de rappeler qu’elle vit dans un
monde de formes, autant que d’idées :
« Mon désir, c’est de relire au présent
ces récits de la colonisation, en exploitant la très forte matérialité de cette
matière. Mais le danger serait de vouer
ce travail exclusivement au passé, alors
qu’il est nourri par le présent. Si mon
travail est d’abord un témoignage, il
est également une expérience : celle de
la forme et du regard. » p
emmanuelle lequeux
FIN
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