close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Le Monde - 2018-08-21

код для вставкиСкачать
MARDI 21 AOÛT 2018
74E ANNÉE– NO 22894
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Elections européennes : les partis
en quête de tête de liste
▶ A neuf mois du scru-
▶ Le choix des chefs
▶ Ce changement voulu
tin européen, les étatsmajors politiques sont
pour la plupart en
panne de candidats
pour mener leur liste
de file est d’autant plus
important que l’élection de 2019 marque
le retour à une circonscription unique
par Emmanuel Macron,
pour son premier
grand test électoral depuis son arrivée à l’Elysée, va politiser le vote
▶ Pour la ministre des
affaires européennes,
Nathalie Loiseau, le scrutin opposera progressistes et nationalistes
PAGES 6- 7
En 1959.
J.-P. CHARBONNIER/
KOFI ANNAN,
CONSCIENCE PLANÉTAIRE
Figure incontournable de la mode, le couturier
a passé sa vie à se composer des masques.
Raphaëlle Bacqué raconte ses métamorphoses,
en commençant par son enfance à Hambourg
en juillet, l’indice des prix a
progressé de 2,1 % dans la zone
euro, selon les données publiées,
vendredi 17 août, par Eurostat. En
France, il a bondi de 2,3 %, au plus
haut depuis six ans. Après avoir
lutté contre la menace déflationniste, la zone euro va-t-elle souffrir du mal inverse ? C’est peu probable, jugent les économistes, qui
ne voient pas venir de flambée
généralisée des étiquettes. La
hausse est surtout alimentée par
la remontée des cours du pétrole.
En France, le tarif des produits pétroliers a augmenté de 21,8 % en
juillet. Reste que l’effet sur le pouvoir d’achat et l’épargne ne sera
pas neutre.
PAGES 16-17
James
« La
Reese
maladie
Europe chronique
Requiem révèle les
pour le roi liens qui
du jazz
nous
tiennent
en vie »
P. 14 ET D ÉBATS P. 21
1 ÉDITORIAL
A New York, en 1998.
UN HOMME
DE PAIX
NIGEL PARRY/CPI/MODDS
PAGE 21
La marche contrariée de Steve Bannon
européenne et de rétablir sur ce
continent « des Etats-nations
avec chacun leur identité et leurs
frontières ». Stephen Bannon, figure de l’extrême droite américaine, qui se targue d’avoir fait
PAGE 2 2
de la paix et secrétaire général
de l’ONU entre
1997 et 2006 est
mort, le 18 août,
en Suisse
PAGE 4
il rêve de mettre à bas l’Union
T.E. Lawrence
d’un château l’autre
par Jean Rolin
▶ Le Prix Nobel
PAGE 9
Venezuela
Nicolas Maduro
annonce un salaire
minimum
multiplié par 35
Les visages de
Karl Lagerfeld
élire Donald Trump, avant d’être
éconduit par le président, fait actuellement la tournée des pays
de l’UE. Il espère fédérer autour
de lui les partis eurosceptiques
dès les élections européennes de
mai 2019. Son projet d’une struc-
ture commune se heurte pour
l’heure à une fin de non-recevoir
des dirigeants populistes. En
revanche, ceux-ci s’inspireraient
volontiers de son expérience
des réseaux sociaux.
Biodiversité
Le regain
des semences
paysannes
PAGE 5
PAGES 2- 3
Marseille
LE REGARD DE PLANTU La justice et la
police démunies
face aux règlements
de comptes
CRIMES À PLEINS TUBES
PAGE 1 8
SURMONTER
LES ÉPREUVES
PAGE 2 0
Ensemble
Royal
Fauteuil inclinable
et son pouf
1890
¤
au lieu de 3133¤
PAGE 7
Environnement
Qui pollue l’eau
du robinet
à Etais-la-Sauvin ?
L80xP81xH101, pouf L38xP51xH39, coque en bois noyer, cuir vachette fleur corrigée pigmentée, piètement alu.
Ecopart incluse 9€. Fabriqué en Europe. Offre valable uniquement dans les colori et cuir présentés.
Conjoncture
Faut-il craindre
le retour
de l’inflation ?
GAMMA-RAPHO
LE PLUS GRAND ESPACE RELAXATION À PARIS
PAGE 8
Art
Lubaina Himid
et la mémoire
de l’esclavage
PAGE 12
www.topper.fr
CANAPÉS, LITERIE, MOBILIER : 3 000 M2 D’ENVIES !
Paris 15e • 7j/7 • M° Boucicaut • P. gratuit
Canapés : 63 rue de la Convention, 01 45 77 80 40
Literie : 66 rue de la Convention, 01 40 59 02 10
Armoires lits : 60 rue de la Convention, 01 45 71 59 49
Dressing Celio : 143 rue Saint-Charles, 01 45 79 95 15
Steiner et Leolux : 145 rue Saint-Charles, 01 45 75 02 81
Mobilier contemporain : 147 rue Saint-Charles, 01 45 75 02 81
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
L E R E T O U R D E L’ E X- C O N S E I L L E R D E D O N A L D T R U M P
La marche contrariée de Bannon sur l’Europe
Le plan de l’ancien stratège de Trump pour fédérer la droite radicale européenne est accueilli avec scepticisme
C
es derniers mois,
on a vu sa crinière
grise à Rome, à Londres, à Budapest, à
Prague ou à Lille.
Remercié par la
Maison Blanche en août 2017,
Steve Bannon multiplie depuis
lors les rencontres avec les figures
de la droite radicale européenne,
de Marine Le Pen à Viktor Orban.
Dans quel but ? Le 23 juillet, l’exconseiller du président américain, Donald Trump, s’est fait plus
précis sur ses ambitions pour le
Vieux Continent.
Dans un article remarqué du
Daily Beast, cette figure de l’alt-right a promis rien de moins que
de mettre l’Union européenne
(UE) à terre. La date est fixée : les
élections européennes de mai
2019. « Les mouvements de droite
populiste et nationaliste vont gagner. Ils vont gouverner. Vous allez avoir des Etats-nations avec
chacun leur identité et leurs frontières », y prédit celui qui aime se
présenter comme le grand organisateur de la victoire du président américain, Donald Trump.
Pour atteindre son but, il annonce le lancement d’une fondation, baptisée « Le Mouvement »,
destinée à organiser les différentes formations de droite radicale
de toute l’Europe. Basée a Bruxelles et employant à terme dix personnes, elle a vocation à préfigurer « un super-groupe » qui pourrait attirer « un tiers » des eurodéputés de la prochaine mandature.
Et paralyser ainsi toute l’UE. Une
œuvre dont la droite radicale
européenne rêve depuis longtemps, mais qu’elle n’a jamais pu
accomplir en raison de ses divisions. Le Parlement européen
compte aujourd’hui trois groupes
différents pouvant être affiliés à
cette sensibilité.
Un peu plus d’un mois après
cette annonce, Steve Bannon devrait débarquer dans les prochaines semaines en Europe
pour la concrétiser. Mais cela
s’annonce moins tonitruant que
prévu. Les plans de Bannon ont,
en effet, été accueillis avec prudence, voire même avec un franc
scepticisme par la plupart des
mouvements de droite radicale
européens censés se regrouper
sous sa bannière.
« INTÉRÊTS DIVERGENTS »
En Suède, au Danemark et en Finlande, les partis d’extrême droite
ont tous poliment décliné. « Ce
n’est pas une personne intéressante de notre point de vue », a
ainsi asséné une porte-parole des
Démocrates de Suède, fin juillet.
Le FPÖ autrichien a évoqué, lui, de
simples « coopérations ponctuelles ». Et en Allemagne, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD)
s’est divisé. Si Alice Weidel, coprésidente du groupe au Bundestag,
et Beatrix von Storch, sa vice-présidente, se sont entretenues avec
lui lors de sa venue à Zurich en
mars, Alexander Gauland, coprésident du parti et coprésident du
groupe (aux côtés de Mme Weidel),
a estimé que son projet était illusoire. « Les intérêts des partis antiestablishment en Europe sont assez divergents, a-t-il relevé dans
un entretien au groupe de presse
allemand Funke, le 11 août. M. Bannon ne réussira pas à former une
telle alliance en vue des élections
européennes. »
Pour la plupart de ces partis,
Donald Trump et son ancien conseiller font davantage figure de
repoussoir que de modèle. Ainsi,
en Allemagne, l’électorat craint le
Steve Bannon,
lors d’une
conférence pour
l’hebdomadaire
suisse « Die
Weltwoche »,
à Zurich,
le 6 mars.
MORITZ HAGER/REUTERS
risque de guerre commerciale
posé par la politique de M. Trump.
Ce qu’Alexander Gauland résume
en une formule : « Nous ne sommes pas en Amérique. »
Si ses idées identitaires séduisent des partis qui ont fait du refus de l’immigration une position commune ces dernières années, le reste est plus problématique. Alors que certains veulent la
fin de l’UE, d’autres souhaitent
juste réduire ses pouvoirs. Et le libéralisme à l’américaine ne plaît
pas toujours à des partis dont plusieurs prônent au contraire l’interventionnisme public.
A l’Est, les partis de droite ultraconservateurs au pouvoir ont
aussi mis le pied sur le frein. En Pologne, en raison de la proximité de
M. Bannon avec la Russie, qui reste
un repoussoir. Et en Hongrie,
parce que Viktor Orban, le premier
ministre ultraconservateur, n’est
pas prêt à rompre avec le Parti populaire européen (PPE, droite conservatrice), même s’il a reçu l’exconseiller de la Maison Blanche en
mai. La collaboration entre les
deux hommes pourrait toutefois
prendre d’autres voies. Fasciné par
son emprise sur la Hongrie et son
combat contre l’immigration,
l’Américain a en effet qualifié
Viktor Orban de « héros », tandis
que celui-ci, qui rêve de plus en
plus d’un destin pan-européen, lui
a souhaité « un grand succès dans
cette entreprise ».
Le parti de Marine Le Pen, Rassemblement national (RN), est un
des seuls à se montrer véritablement intéressé par la démarche.
Plusieurs cadres du parti, comme
Louis Aliot, député des PyrénéesOrientales, son ami Jérôme
Rivière, membre du bureau national du RN, et l’eurodéputé Nicolas
Bay le rencontrent régulièrement
ou ont l’intention de le faire prochainement. « Bannon, c’est une
plate-forme d’idées, un think tank,
qui porte le retour des nations »,
vante M. Rivière. En interne, certains sont toutefois beaucoup plus
sceptiques. « Il n’est pas forcément
au fait de toutes les nuances de la
scène européenne », relève un dirigeant du RN, tandis qu’un autre
tranche carrément : « Bannon n’est
pas une bonne publicité pour nous,
il est cramé en France où il a
l’image d’un raciste. »
« IL S’AGIT JUSTE D’UN CLUB »
Même en Italie, où M. Bannon assure avoir passé « des heures » à
convaincre le chef de la Ligue,
Matteo Salvini, de rompre son alliance avec Silvio Berlusconi pour
s’allier avec le Mouvement 5 étoiles, beaucoup jugent aujourd’hui
que celui-ci s’est surtout fait
mousser.
Face à ces réticences, les représentants de Bannon en Europe
relativisent désormais son projet. « La presse raconte que Steve
apporte son républicanisme amé-
« BANNON EST CRAMÉ
EN FRANCE,
OÙ IL A L’IMAGE
D’UN RACISTE »,
RELÈVE
UN DIRIGEANT DU
RASSEMBLEMENT
NATIONAL
ricain en Europe. Mais ce n’est pas
du tout ce qu’il veut faire », assure
ainsi son bras droit en Europe, le
Britannique Raheem Kassam.
Cet ancien conseiller politique
de Nigel Farage, l’ex-leader du
UKIP, le parti anti-UE du Royaume-Uni, a connu l’ancien directeur du site d’information ultraconservateur Breitbart News
lorsque lui-même en dirigeait la
branche londonienne.
Fils d’immigrés tanzaniens musulmans d’origine indienne, il
s’est fait connaître à la fois pour
son ultralibéralisme, sa proximité de l’extrême droite américaine et sa dénonciation virulente de l’islam. « La seule chose
nécessaire pour faire partie de ce
mouvement, c’est de rapatrier votre souveraineté nationale depuis
Bruxelles », promet-il, en décrivant Le Mouvement comme une
simple « structure de rassemblement, de mise en commun ».
« Il s’agit juste d’un club », renchérit le troisième homme de la
fondation, le Belge Mischaël
Modrikamen. « Ce n’est pas Bannon qui va diriger un supergroupe européen », assure cet avocat à la tête du Parti populaire, un
mouvement d’extrême droite
wallon aux scores électoraux négligeables. Egalement proche de
Nigel Farage, c’est lui qui a eu
l’idée du nom « Le Mouvement ».
Il a déposé les statuts d’une fondation portant ce nom dès janvier 2017, dans la foulée de l’élection de Donald Trump.
Ses statuts précisent qu’elle a
notamment vocation à promouvoir « la souveraineté des nations », la « lutte contre l’islam radical » ou « une approche scientifique et non dogmatique des phénomènes climatiques ». Son conseil
d’administration est actuellement composé de M. Modrikamen, son épouse et Laure Ferrari,
une proche de Nigel Farage devenue directrice de la fondation du
groupe du UKIP à Bruxelles jusqu’à ce qu’elle soit privée de financements par le Parlement européen en raison d’irrégularités.
Selon M. Modrikamen, c’est à
l’occasion d’un déjeuner avec
M. Bannon organisé à Londres le
15 juillet par M. Farage qu’il
présente sa structure alors en
sommeil. « Cela a été très vite ;
quelques jours après, il souhaitait
que je sois le managing director
pour l’Europe, raconte-t-il. Bannon est un type de décision, l’intendance suivra. » Bien conscient des
réticences européennes, il insiste
toutefois sur ce que peut apporter
Bannon « en matière de données ».
FICHIERS ÉLECTORAUX
Le héros de l’alt-right a, en effet,
siégé dans le conseil d’administration de Cambridge Analytica, l’entreprise spécialiste des campagnes
électorales qui a fermé en mai à la
suite du scandale sur l’usage de
données récupérées sur Facebook
en faveur de Donald Trump.
Même si ce dossier fait l’objet
d’une enquête judiciaire aux
Etats-Unis, sa capacité supposée à
maîtriser les réseaux sociaux pendant les campagnes électorales
fascine encore nombre de populistes européens.
Un cadre de RN assure ainsi que
l’ex-« spin doctor » a posé des
questions sur la manière dont les
fichiers électoraux peuvent être
utilisés en France. « C’est une
question très sensible, avertit toutefois Raheem Kassam. Si nous
faisons quelque chose en matière
de données, il ne s’agira pas de les
amasser et de les partager. Ce serait trop lourd en matière réglementaire. »
Autre question, l’argent. Si
MM. Kassam et Modrikamen
soutiennent que Le Mouvement
international | 3
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
La valse de Poutine avec une
ministre autrichienne passe mal
«Steve le sulfureux» prépare
sa résurrection politique
Le maître à penser de l’alt-right sort un film,
le 9 septembre, à la gloire de Donald Trump
san francisco - correspondante
S
ans rancune ? Viré de la
Maison Blanche comme un
malpropre en août 2017,
Steve Bannon, 64 ans, n’en veut
apparemment pas à Donald
Trump. A moins de cent jours des
élections de mi-mandat du 6 novembre – cruciales pour la Maison Blanche comme pour l’opposition –, le maître à penser de l’altright a lancé un nouveau groupe
de soutien à M. Trump. Peu importe que personne à Washington ne l’ait sollicité. « Steve le sulfureux » travaille surtout à sa résurrection politique.
L’homme a pris l’air. Dans les
interviews, il apparaît bronzé, un
peu moins empâté. Et toujours
fringant sur son cheval populiste. Le nationalisme économique, celui qui profitera aux bas
salaires, nécessite « une tolérance
zéro » sur l’immigration, insistet-il, en faisant miroiter des emplois dans l’économie numérique aux Noirs qui prendront,
sans nul doute, selon lui, la place
des ingénieurs indiens.
Architecte de la victoire de
Trump en novembre 2016, entré à
la Maison Blanche avec le titre de
conseiller stratégique et l’habitude de se mêler de tout, adepte
des fuites et du chaos, Steve Bannon repart à l’attaque avec un
film. Trump@War (« Trump en
guerre »). Dans lequel le président
est présenté comme un surhomme qui a rempli ses promesses – envers et contre tous – à part
le « mur » à la frontière mexicaine,
concède Bannon, mais il assure
que Trump n’a pas dit son dernier
mot, et qu’il envisage un bras de
fer à l’occasion du renouvellement de la loi d’appropriations
budgétaires, le 30 septembre.
sera une réponse à la fondation
Open Society du philanthrope
George Soros, ils conviennent
qu’elle ne sera jamais aussi bien
dotée. M. Kassam assure qu’il va
solliciter des financeurs européens, M. Modrikamen parle, lui,
d’Américains. Privé du soutien
de la famille du riche conservateur américain Robert Mercer
depuis le début de l’année, Steve
Bannon a évoqué le lancement
d’une cryptomonnaie « pour le
mouvement populiste dans le
monde entier »…
En attendant, le Mouvement
n’a encore ni site Internet ni
même de page Facebook. Et le
siège reste pour l’instant au domicile personnel de M. Modrikamen, même si M. Kassam parle
aussi de futurs bureaux à « Budapest, Londres, Rome et Varsovie ».
La grande conférence de presse
de lancement que M. Bannon
voulait organiser pour le 3 septembre en Europe ne devrait finalement se produire que miseptembre. Il a de toute façon
passé le mois d’août avec
Raheem Kassam en Californie
pour produire un spectaculaire
film à la gloire de Donald Trump
en vue des élections de mi-mandat de novembre. p
philipe bernard
(à londres)
et jean-baptiste chastand
(à paris), avec les
correspondants européens
Sans-culottes enfiévrés
« Trump en guerre » est un héros
assiégé dont il est fondamental,
selon Bannon, de préserver les acquis. Les assaillants sont ces « libéraux » intolérants, dont le film, à
en juger par la bande-annonce, fait
des sans-culottes enfiévrés, partisans de la violence civile, prêts à en
découdre pour étouffer la voix des
« patriotes ». Il ouvre sur des images d’un rassemblement où des
« antifa » s’en prennent à un manifestant coiffé de la casquette
MAGA (« Make America great
again »), emblématique des partisans de Trump. « Quand il va voir
ça, ça va le transporter », assure-t-il
dans une interview au site d’information Axios.
Le nouveau groupe, d’une vingtaine de personnes, dont nombre
de Rastignac de l’alt-right sortis de
l’ombre grâce aux chaînes câblées,
s’appelle « Citizens for the American Republic ». Il entend fournir
des éléments de langage aux commentateurs conservateurs et des
clips aux candidats républicains.
La sortie du film est prévue pour le
9 septembre : le deuxième anniversaire du discours de New York
dans lequel Hillary Clinton expliquait qu’outre les « petits Blancs »
déclassés, les électeurs de Trump
comptaient un certain nombre
d’individus « déplorables » : nazillons, suprémacistes, etc.
Pendant la campagne présidentielle, le seul qualificatif de « déplorable » était devenu une médaille revendiquée par les trumpistes. Steve Bannon a l’intention de ranimer la fièvre antiClinton. Pas peu fier de ses
« TRUMP EN GUERRE »
EST UN HÉROS
ASSIÉGÉ DONT
IL EST FONDAMENTAL,
SELON BANNON,
DE PRÉSERVER
LES ACQUIS
images : « Si vous êtes un déplorable, vous êtes littéralement debout sur votre chaise avec votre
fourche, décidé à remuer tout le
monde pour aller voter. »
Steve Bannon est loin de sous-estimer l’importance des élections
de midterms. L’ancien stratège reconnaît qu’il y aura des dégâts,
côté républicain : 15 sièges selon
lui, une prévision nettement
moins pessimiste que celle que
font la plupart des commentateurs républicains. Pour reprendre
la Chambre des représentants, les
démocrates ont besoin de 23 sièges. En année de midterms, le parti
du président en perd au moins
une trentaine (Obama 63 sièges
en 2010 ; Bush : 30 sièges en 2006 ;
Clinton, 52 sièges en 1994).
« Steve le débraillé »
Steve Bannon a trouvé l’antidote :
raviver la pugnacité républicaine
en faisant du 6 novembre un référendum sur Trump. « Les candidats républicains qui feront campagne sur les réductions d’impôt
n’arriveront à pas mobiliser, prédit-il. Le 6 novembre, ce sera un
vote pour ou contre l’impeachment. La deuxième campagne présidentielle de Trump. » Steve Bannon le rappelle : l’« empêchement » ou procédure en destitution est un grand facteur de
division chez les démocrates. Jusqu’ici, le parti a préféré laisser le
sujet à la sagacité de ses candidats,
qui devront évaluer dans leurs circonscriptions respectives l’intérêt
électoral à l’aborder. « Comment
utiliser cela pour fomenter une
guerre civile chez les démocrates ? Il
faut gagner », expose-t-il dans une
interview à Politico. « S’ils ne gagnent pas, la guerre civile débute le
6 novembre au Parti démocrate. »
La rancune est-elle également
assouvie du côté de l’hôte de la
Maison Blanche ? Rien n’est moins
sûr. Fin 2017, quand le livre de Michael Wolff, Fire and Fury (Le Feu et
la Fureur, Robert Laffont), était
paru, Trump avait désavoué son
collaborateur, largement cité dans
l’ouvrage, précipitant sa disgrâce
jusqu’à Breitbart News, le site qu’il
avait cofondé en 2007 et dont il a
dû démissionner en janvier. Rebekah Mercer, l’une de ses principales bailleuses de fonds, l’avait
abandonné. Mais Steve Bannon,
ancien vice-président chez Goldman Sachs, et producteur d’une
vingtaine de films à l’époque où il
était à Hollywood, assure ne pas
manquer d’argent.
Le journaliste Farred Zakaria de
CNN lui fait-il remarquer que
Trump l’a surnommé « Sloppy
Steve », « Steve le débraillé » ? Il jubile. Lui non plus ne semble prendre au sérieux toutes les invectives
qui sortent de la bouche – et du
compte Twitter – du président.
Pour Steve Bannon, le 45e président n’est manifestement que le
véhicule d’un dessein plus grand :
« la Trump révolution ». p
corine lesnes
La présence du président russe au mariage de la ministre des affaires
étrangères, proche de l’extrême droite, est vivement critiquée
vienne - correspondant
L
es collines boisées du sudest de l’Autriche auront
servi de décor à la séquence
politique la plus surréaliste de
l’année. Dans un folklore digne de
La Mélodie du bonheur, Vladimir
Poutine est venu assister au mariage de la ministre autrichienne
des affaires étrangères, Karin
Kneissl, 53 ans, qui épousait, samedi 18 août, un entrepreneur,
Wolfgang Meilinger.
Parmi la centaine d’invités en
costumes traditionnels conviés à
la noce de cette ancienne journaliste, nommée par le sulfureux
Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ,
extrême droite), figuraient le
chancelier Sebastian Kurz (ÖVP,
conservateur), le vice-chancelier
Heinz-Christian Strache (FPÖ) et
le secrétaire général de l’Organisation des pays exportateurs de
pétrole, Mohammed Barkindo.
Séquences largement reprises
Tout sourire, le président russe
était visiblement en forme. Devant une foule en liesse brandissant des iPhone pour immortaliser la scène, il a valsé quelques minutes avec la reine du jour, avant
de laisser des chanteurs cosaques,
qui avaient fait le déplacement
avec lui, se produire pour l’assistance. Puis, il s’est fendu d’un discours très amical en allemand, une
langue qu’il maîtrise bien. Il a, enfin, inscrit à son tour un petit mot
doux sur le capot de la Coccinelle
blanche des tourtereaux, avant de
s’éclipser pour aller retrouver Angela Merkel en Allemagne.
Ces séquences, largement reprises par les médias russes, sont inhabituelles : d’ordinaire, M. Poutine ne s’exhibe pas dans un cadre
privé, quand il sait que les images
filmées de l’événement sont susceptibles d’êtres massivement
diffusées. Mais, pour lui, l’opération séduction au cœur de
l’Europe ne semblait receler que
des avantages évidents.
En Autriche, à la sidération provoquée par les images succède
une colère froide. Dans un rare
élan, l’ensemble de la presse du
pays a déploré ce show coûteux.
Les quelque 8,7 millions d’Autrichiens tiennent plus que tout à
leur sacro-sainte neutralité et Sebastian Kurz préside actuellement le Conseil de l’Union européenne (UE). Il représente donc
officiellement les vingt-huit
pays membres de l’UE et sa présence à la marge, samedi, pourrait brouiller son image.
Et alors que, par solidarité avec
le Royaume-Uni à la suite de l’affaire Skripal, les Etats-Unis ont
adopté de nouvelles sanctions à
l’encontre de la Russie, les critiques fusent au sein même de la
majorité gouvernementale. « La
mise en scène et le détournement
d’un événement aussi intime à des
fins politiques poursuivent une logique et un but qui m’échappent
totalement », a réagi Othmar
Karas, le chef de file des conservateurs autrichiens à Strasbourg,
dans un entretien au quotidien
Tiroler Tageszeitung.
Pour l’eurodéputé écologiste
autrichien Michel Reimon, interrogé par l’agence de presse APA,
la coalition entre l’extrême droite
et les conservateurs qui dirige
l’Autriche depuis décembre 2017
sera désormais perçue comme
« le bras armé du régime russe au
« Dorénavant,
l’Autriche ne
pourra plus jouer
les médiateurs
[avec Moscou] »
HANNA HOPKO
chef de la commission des
affaires au Parlement ukrainien
sein de l’UE ». Il a réclamé la démission de Mme Kneissl, accusée
de mettre la réputation de tout
un pays à terre.
Arrière-goût amer
Cette dernière, qui s’était proposée comme intermédiaire entre
les Occidentaux et Moscou sur le
dossier syrien, s’est fait des
ennemis en mélangeant les genres. Pour les Ukrainiens, en particulier, ses agapes laissent un
arrière-goût amer. « A partir
d’aujourd’hui, l’Autriche ne
pourra plus jouer les médiateurs », a estimé Hanna Hopko, la
présidente de la Commission des
affaires étrangères au Parlement
ukrainien. Par ailleurs, le mariage s’est déroulée alors que le
cinéaste ukrainien Oleg Sentsov,
détenu en Russie pour des raisons politiques, est en danger de
mort, après trois mois de grève
de la faim.
Sur Internet, les clichés montrant M. Poutine danser avec
Mme Kneissl sont détournés. On
les voit enlacés, les yeux dans les
yeux, virevoltant devant la carcasse du vol MH17, abattu au-dessus de l’Ukraine en 2014, par un
missile antiaérien russe.
Les mots de Mme Hopko sonnent
comme une menace à laquelle
n’est pas habituée l’Autriche. Par le
passé, Vienne a accueilli les plus
grandes négociations diplomatiques, comme celles sur le nucléaire iranien, jusqu’en 2015. La
ville est le siège d’organisations
multilatérales, comme l’Agence
internationale de l’énergie atomique ou l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.
Même l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder n’a pas
osé convier M. Poutine à son mariage en octobre, selon le magazine allemand Stern. Il y a renoncé, car cela aurait fait trop de
« tapages ». p
blaise gauquelin
Moscou et Berlin affichent leurs
convergences sur le nucléaire iranien
Poutine et Merkel se sont rencontrés en Allemagne, samedi
berlin - correspondance
V
ladimir Poutine s’est fait
attendre, samedi 18 août
au soir, à Meseberg. La
chancelière allemande, Angela
Merkel, qui le recevait dans ce château du Brandebourg, a dû patienter une demi-heure pour voir apparaître son homologue russe, retenu en Autriche à la noce de la ministre des affaires étrangères,
Karin Kneissl. Durant trois heures,
les deux chefs d’Etat se sont entretenus de la situation en Ukraine,
du transit gazier en Europe, du
conflit en Syrie, du programme
nucléaire iranien et des relations
germano-russes. Aucune déclaration n’a été faite à l’issue des discussions, M. Poutine a quitté l’Allemagne en fin de soirée.
Plusieurs années de froid
C’est la seconde fois en moins de
six mois que M. Poutine et
Mme Merkel se rencontrent. Après
les années de froid depuis l’annexion de la Crimée par la Russie,
le contexte géopolitique actuel est
favorable à une normalisation des
relations diplomatiques. Un des
moteurs de ce rapprochement est
l’économie. La Russie subit la pression des sanctions économiques
américaines que Washington menace de renforcer à brève
échéance. Et Donald Trump n’a
pas caché son opposition au projet
de pipeline Nord Stream 2, qui doit
doubler les capacités de livraison
de gaz russe en Allemagne.
Dans sa déclaration, M. Poutine a
longuement rappelé la qualité des
liens économiques de son pays
avec la première puissance économique européenne : la sécurité et
la fiabilité des fournitures en gaz,
les filiales allemandes en Russie et
leurs investissements. Berlin, de
son côté, espère qu’une mission
de paix de l’O NU en Ukraine
puisse voir le jour. Sur la Syrie, la
chancelière veut à tout prix éviter
qu’une catastrophe humanitaire
renforce la crise migratoire, tandis
que M. Poutine a besoin de l’aide
des Européens pour reconstruire
le pays. « La rencontre de Meseberg
marque un tournant dans les relations germano-russes, souligne
Stefan Meister, expert de la région.
Le conflit en Ukraine a longtemps
pris toute la place. Aujourd’hui,
M.Merkel et M. Poutine sont d’accord sur le fait qu’ils doivent parler
des autres sujets. » Selon lui, une
des preuves de ce rapprochement
est l’affirmation des deux pays à
l’accord nucléaire iranien, contre
la position américaine. p
cécile boutelet
THE international
ipécom
Lycée international bilingue anglais
classes de seconde et première à Paris,
terminale en Irlande
contact@ipecomparis.com +33 (0)6 37 53 40 95
www.ipecomparis.com
4 | international
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Vague de débaptisations en Argentine
A la suite du débat sur la légalisation de l’IVG, un mouvement exige la séparation de l’Eglise et de l’Etat
n’est pas nouvelle en Argentine.
C’était le cas en 1987, au moment
de l’adoption de la loi autorisant
le divorce, puis, à nouveau,
en 2010, avant l’adoption de la loi
sur le mariage pour tous – contre
lesquelles, là encore, l’Eglise avait
beaucoup bataillé. Mais elle a ressurgi avec force ces derniers mois
sous la houlette des féministes
qui dénoncent l’intromission de
l’Eglise catholique, mais aussi
des évangéliques, dans le débat
sur l’IVG.
buenos aires - correspondante
A
près les foulards verts,
symbole de la lutte en
faveur de la légalisation de l’interruption
volontaire de grossesse (IVG), ce
sont des centaines de foulards de
couleur orange qui ont déferlé, samedi 18 août, en plein centre de
Buenos Aires, sur la mythique
avenue Corrientes. La revendication de ceux qui les portent : la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Vert ou orange, « c’est le même
combat : en finir avec l’intromission
de l’Eglise dans nos vies de citoyens », affirme Mariana Ceballos,
militante féministe. Comme des
centaines d’autres personnes, elle
est venue remplir un formulaire
d’apostasie, c’est-à-dire de renoncement à l’Eglise catholique. « J’ai
été baptisée à ma naissance, donc
sans mon consentement, dit-elle,
mais aujourd’hui, à 30 ans, je refuse
de cautionner une institution hypocrite et perverse. » A ses côtés, son
frère, Marcelo, s’est lui aussi « débaptisé ». Il est scandalisé par « la
double morale d’une Eglise qui prétend défendre la vie humaine mais
qui protège les prêtres pédophiles
qui abusent des enfants ».
L’élément déclencheur de ce
mouvement d’apostasie collective : le rejet par le Sénat, le 9 août,
du projet de légalisation de
l’avortement, après une campagne particulièrement virulente
des églises catholique et évangéliques. Le pape François avait
comparé les IVG à l’Holocauste,
des prêtres avaient menacé d’excommunion les législateurs qui
voteraient le texte.
« La goutte d’eau »
Dans un climat de kermesse, ils
sont plusieurs dizaines à faire la
queue, ce samedi après-midi,
devant les tables installées par la
Coalition argentine pour un Etat
laïque (CAEL), pour demander
que leurs noms soient rayés des
registres de l’Eglise. Des femmes
Des Argentins sont venus remplir un formulaire de renoncement à l’Eglise catholique, à Buenos Aires, le 18 août. NATACHA PISARENKO/AP
et des hommes de tous les âges,
qui précisent la date de leur
baptême et la paroisse où il a été
célébré. « Fêter collectivement une
décision personnelle est un geste
politique », note Fernando Lozada, membre de CAEL, une organisation fondée il y a douze ans,
et qui avait convoqué une première apostasie collective en
2009. « Le débat sur l’IVG a été la
goutte d’eau qui a fait déborder le
vase, note M. Lozada, et le nombre
de catholiques qui se déclarent
apostats ne cesse d’augmenter. »
La campagne lancée par CAEL et
d’autres associations pour récla-
mer la séparation de l’Eglise et de
l’Etat, sur les réseaux sociaux,
début août, a réuni des milliers de
signatures. Des apostasies collectives ont eu lieu non seulement à
Buenos Aires, mais également
dans plusieurs villes de l’intérieur du pays.
Les lettres d’apostasie recueillies seront remises, le
24 août, à la Conférence épiscopale argentine, au cours d’une cérémonie présidée par Nora Cortiñas, 88 ans, présidente des Mères de la place de Mai-Ligne fondatrice, qui luttent pour faire la
lumière sur le sort de leurs en-
fants pendant la dictature (19761983). Mme Cortiñas s’est ellemême déclarée apostate, rappelant « la complicité de l’Eglise
avec la dictature militaire » qui a
fait 30 000 disparus, selon les associations de défense des droits
de l’homme.
« Je respecte tes croyances, mais
à toi de te les payer », proclamaient, samedi, des pancartes.
L’Argentine est un Etat fédéral laïque, qui « soutient » toutefois le
culte « catholique apostolique romain », en vertu de l’article 2 de la
Constitution. Mais la dernière
dictature militaire a été plus loin,
Incertitudes au Venezuela après l’annonce
d’un « nouveau système économique »
Le président Maduro a notamment annoncé la multiplication par 35 du salaire minimum
bogota - correspondante
R
uben Subiza, retraité à Caracas, veut croire que le
plan de relance économique annoncé vendredi 17 août
par le président Nicolas Maduro
va tirer son pays de la crise. « Ou
les choses changent dans les jours
qui viennent, ou le Venezuela va
exploser », soupire-t-il. Mais Ruben craint que la reconversion
monétaire qui doit entrer en vigueur lundi 20 août et la multiplication par 35 du salaire minimum
ne terminent de plonger le pays
dans le chaos. Tous les économistes de l’opposition aussi.
Dimanche, muni de son « carnet
de la patrie » – une carte dotée d’un
code qui permet notamment de
bénéficier des programmes sociaux – que lui donne le parti socialiste, Ruben est allé faire la
queue devant la station essence.
Les rayons dégarnis des supermarchés ont eux aussi été pris d’assaut. Les banques, elles, ont été fermées pendant quatre jours, sur ordre du gouvernement. Le « paquetazo » (le gros paquet) économique
annoncé par Nicolas Maduro pour
relancer l’économie et freiner l’inflation a créé inquiétude et incertitude parmi les Vénézuéliens.
« Les pauvres gens n’en peuvent
plus, les riches non plus,
d’ailleurs, soupire Ruben. Le pays
est à bout. » Tous les Vénézuéliens
semblent d’accord sur ce point.
Mais les détracteurs du gouvernement fustigent les mesures « désordonnées et irrationnelles » prises par le gouvernement. Trois
partis d’opposition (Primero Justicia, Voluntad Popular et Causa R)
ont lancé un « appel à l’unité nationale » et à « une grève générale »
à partir de mardi. « L’opposition
n’a plus aucune crédibilité, l’explosion, si explosion il y a, viendra du
peuple », prédit Ruben. Comme
beaucoup de « chavistes », il ne
fait plus confiance à Nicolas Maduro : « un incapable ».
Dévaluation sans précédent
La monnaie vénézuélienne va
perdre cinq zéros, lundi. Le bolivar « fort » – c’est son nom depuis
2008 – va devenir le « bolivar souverain ». Ce nouveau bolivar souverain sera rattaché au « petro »,
la cryptomonnaie créée par Nicolas Maduro pour tenter de contrer les sanctions financières
adoptées par Washington. Le
cours du petro est ancré au prix
du baril de pétrole, une matière
première dont le sous-sol vénézuélien est infiniment riche. Son
cours a été fixé à 60 dollars et à
360 000 millions de bolivars.
« Les salaires, les retraites et les
prix vont être basés sur le petro », a
précisé le chef de l’Etat.
« L’opposition
n’a plus aucune
crédibilité,
l’explosion,
si explosion il y a,
viendra
du peuple »
RUBEN SUBIZA
retraité à Caracas
Le paquetazo cache donc une
dévaluation sans précédent, de
96 % par rapport au taux officiel
actuel. Pour atténuer ses effets, le
président a annoncé une hausse
du salaire minimum de 5 millions
à 180 millions (1 800 bolivars souverains), soit 30 dollars au taux
qui était celui du marché noir et
qui devient le taux officiel.
« Je veux que le pays guérisse, j’ai
la formule, croyez-moi », a affirmé
M. Maduro au cours de son allocution télévisée, en promettant un
« nouveau système économique ».
Le chef de l’Etat a admis que le
pays devait faire preuve de discipline fiscale et limiter l’usage de la
planche à billets. « C’est un premier
pas », souligne l’économiste Luis
Vicente Leon qui juge les mesures
d’ajustement « théoriquement positives ». Mais il doute qu’elles pro-
duisent les effets escomptés. La
confiance des opérateurs n’est pas
au rendez-vous. « L’augmentation
du salaire ahurissante contredit
l’objectif de la discipline budgétaire », rappelle M. Leon.
Le pays qui produisait 3,2 millions de barils par jour en 1999,
date de l’arrivée au pouvoir de
Hugo Chavez, en produit moins
de 1,5 million aujourd’hui. Selon
le Fonds monétaire international
(FMI), l’inflation devrait atteindre
1 000 000 % sur l’année. Les produits de base et les médicaments
manquent. L’électricité aussi.
Pour la quatrième année d’affilée,
le pays va enregistrer un taux de
croissance négatif à deux chiffres.
Le déficit budgétaire atteint
20 % du PIB et la dette publique
dépasse les 150 milliards de dollars. Nombre d’entreprises ont
quitté le pays. Plus de 2,4 millions
de personnes ont suivi – selon le
chiffre de l’ONU. Les firmes qui
restent tournent au ralenti, freinées par le manque de matières
premières et le contrôle des prix.
Pour M. Leon, « à très court
terme, le risque d’une explosion sociale est réduit. L’opposition, désunie et sans leader, n’est pas une menace crédible pour le gouvernement. Le problème pour Nicolas
Maduro vient de son propre camp,
qui risque d’imploser ». p
marie delcas
octroyant, par décrets, entre 1977
et 1983, une aide économique à
l’Eglise catholique.
Les salaires des évêques et leurs
retraites sont payés par l’Etat,
donc avec les impôts des citoyens.
Soit 133 millions de pesos par an
(près de 4 millions d’euros). A cela
s’ajoutent des exonérations d’impôts, des subventions aux collèges religieux, l’octroi de terrains
fiscaux et des fonds destinés à la
maintenance des églises, dont le
montant dépend du bon vouloir
de chaque gouvernement.
La revendication en faveur de la
séparation de l’Eglise et de l’Etat
« Lobbying politique »
« Les catholiques ont fait du lobbying politique et les évangéliques
ont mis les gens dans la rue », explique au Monde Fortunato Mallimaci, sociologue des religions. Au
moment du vote au Sénat, des
milliers de personnes, « et jusqu’à
deux orchestres de rock appartenant aux évangéliques », rappellet-il, s’étaient massées devant le
Congrès pour protester contre le
projet d’avortement légal.
« Depuis 1983, aucun gouvernement n’a pris en compte les revendications d’un Etat laïque,
aucun gouvernement n’a non plus
manifesté la volonté politique d’en
finir avec l’aide économique accordée à l’Eglise », précise le sociologue, notant que « les politiques,
comme les militaires, continuent
de penser qu’à tout moment leur
parti peut avoir besoin de l’appui
des groupes religieux ».
Fortunato Mallimaci met en
garde « ceux qui croient qu’en Argentine l’apostasie collective peut
contribuer à changer la relation
historique entre les groupes religieux et l’Etat ». C’est, selon lui,
« une grave erreur, car c’est croire
que l’Eglise catholique reçoit de
l’argent en fonction du nombre de
ses fidèles, alors que c’est lié aux
décrets de la dictature ». La séparation réelle de l’Eglise et de l’Etat
est donc en Argentine, conclut
M. Mallimaci, « une grande dette
de la démocratie ». p
christine legrand
CO RÉES
A FGH A N ISTA N
Premières réunions
de familles entre Coréens
du Nord et du Sud
Le président Ghani
offre un nouveau
cessez-le-feu aux talibans
Des dizaines de Sud-Coréens
d’un âge avancé sont entrés
lundi 20 août en Corée du
Nord pour y rencontrer des
parents qu’ils n’avaient plus
revus depuis la guerre de
Corée (1950-1953). Cette série
de réunions, les premières depuis trois ans, intervient dans
un contexte de détente entre
le Nord et le Sud, après des
années de tensions en raison
des programmes nucléaire et
balistique de Pyongyang. Des
millions de personnes ont été
séparées de leur famille par
ce conflit qui a scellé la division de la péninsule. – (AFP.)
Le président afghan,
Ashraf Ghani, a déclaré
dimanche 19 août un cessezle-feu de trois mois avec les
talibans, si ceux-ci interrompent également les combats,
après une récente poussée de
violence dans le pays.
L’annonce intervient après
dix jours extrêmement
violents. Le 9 août,
les talibans ont lancé
un assaut contre Ghazni,
ville stratégique située
à deux heures de route
de la capitale, Kaboul. L’armée
afghane, appuyée par des
raids aériens américains,
a peiné plusieurs jours
avant de parvenir
à les repousser. – (AFP.)
TU RQ U IE
L’ambassade américaine
visée par une attaque
L’ambassade américaine en
Turquie, à Ankara, a été la cible lundi 20 août d’une attaque par balles, qui a endommagé un poste de sécurité
mais n’a pas fait de victime, a
rapporté la chaîne CNN Turk.
Cette attaque survient en
plein climat de tensions entre
les Etats-Unis et la Turquie à
propos du pasteur américain
Andrew Brunson, accusé par
Ankara de terrorisme et dont
Washington demande la
libération. Donald Trump a
annoncé un doublement des
droits de douane sur l’acier et
l’aluminium turcs importés
aux Etats-Unis, ce à quoi
Ankara a répliqué en relevant
les tarifs douaniers qu’elle
exige sur certains produits
américains. – (AFP.)
RECTIF IC ATIF
Salah Khalaf
Contrairement à ce que nous
indiquions dans notre article
« Antisémitisme : Jeremy
Corbyn de nouveau dans la
tourmente », dans Le Monde
du 15 août, Salah Khalaf,
le responsable palestinien
n’a pas été tué par le Mossad. La
mort de l’ancien numéro 2 de
l’Organisation de libération de
la Palestine (OLP), plus connu
sous le nom d’Abou Iyad, est attribuée au groupe palestinien
Abou Nidal.
A partir de 1974, Abou Iyad
a accompagné le virage
en faveur des négociations
de l’OLP. Par ailleurs, c’est
le siège de l’OLP à Tunis
qui a été visé par les Israéliens
en 1985, et non une base.
planète | 5
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Le regain
des semences
paysannes
Petits sélectionneurs et banques de
gènes font revivre des variétés locales
les evouettes (suisse) envoyée spéciale
S
ur les terres des frères
Zollinger, bordées par le
lac Léman et les Alpes
suisses, dans la commune des Evouettes, les asperges
sont montées en graine et les carottes ouvrent leurs ombelles
blanches. Nulle négligence dans
ce laisser-pousser : les légumes
ne sont pas cultivés pour leur
chair, mais pour leurs graines.
Pionniers des semences bio en
Suisse, les Zollinger se sont lancés
dans les années 1980 avec une
douzaine de variétés, collectées
dans les jardins villageois, les
champs ou les monastères.
Depuis, les quatre fils ont repris
l’entreprise familiale, et le catalogue s’est étoffé, avec quelque
450 variétés potagères et horticoles. Des variétés anciennes, ou
modernes, mais toujours locales
et libres de droit. Une démarche à
contre-courant de l’industrie semencière, qui protège ses productions par des droits de propriété
visant à interdire ou à taxer les
« semences de ferme », c’est-àdire celles avec lesquelles un agriculteur resème une partie de sa
récolte. Pourtant, la petite maison
Zollinger prospère.
« Les gros sélectionneurs investissent des millions, pendant des
années, pour faire entrer sur le
marché une nouvelle variété ultraperformante. Ils veulent donc la
protéger du piratage, explique
l’aîné, Tulipan Zollinger. De notre
côté, on s’adresse aux jardiniers et
aux petits maraîchers, qui cherchent des variétés différentes,
“swiss-made”, adaptées aux petites productions… On a, par exemple, la tomate rose de Berne, difficile à produire mais très savoureuse », précise-t-il.
L’essor du bio
Encore très minoritaires, les variétés locales tentent de prendre
racine, aux marges d’un marché
des semences restrictif et de plus
en plus concentré – Bayer-Monsanto, Dupont-Dow et SyngentaChemChina détiennent à eux
trois plus de la moitié du marché
mondial. Malgré tout, on assiste à
leur indéniable retour en grâce.
En France, le Réseau Semences
paysannes, né en 2003, fédère
aujourd’hui une centaine d’organisations. Comme d’autres mouvements européens, il revendique le droit de reprendre en main
ces variétés « à la ferme » et de les
faire circuler librement.
Car, avec l’essor du bio, de la
vente directe, des produits du terroir ou des potagers, l’agriculture
se diversifie… et ses besoins en semences aussi. Dans ces productions de niche, la variété d’élite,
prolifique partout (pour peu que
les milieux soient homogénéisés
à l’aide d’intrants ou d’irrigation),
n’est pas la plus adéquate. On recherche au contraire une culture
singulière, la mieux adaptée à sa
région et à son usage : tel blé résiste à la sécheresse, ou à l’altitude, tel autre est d’excellente
qualité pour faire du pain…
C’est la conception même de diversité culturale qui est en jeu
dans cette bataille. « Pour nous, ce
sont des populations hétérogènes
[chaque plante est différente],
dont la force est de s’adapter aux
savoir-faire paysans et au milieu »,
détaille Patrick de Kochko, coordinateur du Réseau Semences paysannes. Tout l’inverse des variétés
commerciales obtenues par les
sélectionneurs et semenciers.
Pour être inscrites au catalogue
officiel, celles-ci doivent être stables dans le temps, homogènes,
ou encore démontrer un progrès
génétique par rapport aux variétés existantes.
Ces critères, censés garantir la
qualité et la conformité des semences qui occupent l’essentiel
des marchés, excluent toute la
gamme des semences paysannes.
Or, sans catalogue, pas de commerce, ou presque. Pour les récoltes paysannes, seuls sont autorisés des échanges en petits sachets ou, depuis la loi sur la biodiversité de 2016, une utilisation
dans le cadre de l’« entraide agricole », à titre gratuit.
La donne pourrait changer avec
le nouveau règlement européen
sur l’agriculture bio, adopté en
avril, qui autorise leur commerce
à partir de 2021. « Le règlement ne
parle pas de semences paysannes
mais de matériel hétérogène, avec
une approche très technique et
conventionnelle de la variété, finalement assez éloignée de nos pratiques », note toutefois Patrick de
Kochko. Il craint que cette dérogation n’ouvre en fait une brèche
aux « nouveaux OGM ».
Une avancée en demi-teinte,
donc, après des décennies d’érosion de la biodiversité plantée. Selon l’Organisation des Nations
unies pour l’agriculture et l’ali-
INONDATIONS
En Inde, le bilan
s’alourdit
Au moins 400 morts étaient
dénombrés, lundi 20 août,
dans l’Etat du Kerala, dans le
sud de l’Inde, frappé par des
pluies torrentielles depuis le
début de la mousson, en juin.
Plus de 700 000 personnes
ont dû se réfugier dans des
milliers de camps d’urgence.
Les inondations, d’une ampleur sans précédent depuis
un siècle, ont provoqué des
glissements de terrain qui ont
emporté des villages, endommagé routes et ponts. Des
milliers de militaires ont été
déployés pour secourir les sinistrés. Le premier ministre,
Selon la FAO,
la diversité des
cultures s’est
réduite de trois
quarts au cours
du XXe siècle
Narendra Modi, qui a survolé
la zone en hélicoptère, samedi, a promis une aide immédiate de 65 millions
d’euros. Dimanche, un début
de décrue a révélé les corps
d’une trentaine de victimes.
Les autorités redoutent l’apparition d’épidémies. – (AFP.)
TREMBLEMENTS DE TERRE
De nouveaux séismes
frappent l’île de Lombok
En Indonésie, l’île touristique
de Lombok a à nouveau été
secouée par des séismes, qui
ont tué au moins dix personnes et provoqué des scènes de
panique, dimanche 19 août,
alors que les habitants ont
déjà vécu deux puissants
Un mélange de semences paysannes. JERÔMINE DERIGNY/ARGOS DIFFUSION/SAIF IMAGES
mentation (FAO), la diversité des
cultures s’est réduite de trois
quarts au cours du XXe siècle.
Après la seconde guerre mondiale, l’agriculture se recentre
autour de quelques variétés modernes à haut rendement, adaptées à la mécanisation et aux intrants chimiques.
Délaissées, les variétés paysannes se sont retrouvées reléguées
dans des banques de graines. Ces
conservatoires sont aujourd’hui
plus de 1 750 dans le monde, chargés de veiller sur ce précieux patrimoine génétique.
Retourner aux champs
Retour en Suisse. Sur l’autre rive
du lac Léman se dresse, discrète, la
banque de semences nationale de
Changins. Elle a été fondée
en 1900 par des sélectionneurs et
conserve aujourd’hui quelque
13 000 variétés agricoles. Autant
d’échantillons de graines qui dorment, rangés et étiquetés, dans
ses sous-sols réfrigérés. Régulièrement, les semences sont mises
en terre pour être régénérées, sur
de petites parcelles où se côtoient
ancêtres du blé, épeautres anciens ou sojas modernes.
« Ce qui nous intéresse, ce n’est
pas tant la valeur agronomique de
ces variétés que le maintien de la
diversité génétique », explique Arnold Schori, responsable de
l’amélioration des plantes. Pour le
chercheur, cette diversité « constitue un réservoir de caractéristiques crucial pour assurer l’avenir
alimentaire : adaptation au changement climatique, aux nouvelles
maladies… ». Parmi leurs types de
6 000 blés, les équipes de Changins ont ainsi retrouvé, dans une
ancienne souche issue des montagnes des Grisons, une résistance à la pourriture de la neige…
utilisée ensuite par des sélectionneurs japonais.
Gardiennes des ressources génétiques, les banques de graines
tremblements de terre, le
29 juillet et le 5 août. Après
une première violente secousse de magnitude 6,9 vers
midi, une série de répliques a
frappé en particulier l’est de
Lombok, provoquant des glissements de terrain. « La plupart des personnes étaient à
l’extérieur de leurs maisons ou
dans des abris provisoires,
donc il n’y a pas eu beaucoup
de victimes comparé au séisme
de la même magnitude survenu le 5 août », a déclaré un
porte-parole de l’Agence nationale de gestion des catastrophes. Ce jour-là, le séisme
avait fait au moins 481 morts,
des milliers de blessés et plus
de 350 000 sans-abri. – (AFP.)
ont néanmoins leurs limites. Soumises aux pressions des sélectionneurs, elles ont souvent privilégié les grandes cultures, au détriment d’espèces mineures
comme l’orge ou le sarrasin. Et elles ne conservent qu’un petit
échantillon, figé, de chacune des
variétés qu’elles abritent.
« Ces banques jouent un rôle positif dès lors qu’elles distribuent
des variétés aux agriculteurs qui
les remettent en circulation, et
qu’elles sont source d’une rediver-
sification dans les champs. C’est de
plus en plus le cas », observe Isabelle Goldringer, généticienne à
l’Institut national de la recherche
agronomique.
L’enjeu est désormais, pour les
variétés locales, de retourner aux
champs après être sorties des
banques de gènes. Ces institutions sont souvent le dernier endroit où paysans, amateurs et petits semenciers peuvent retrouver des variétés oubliées. A l’instar des frères Zollinger, qui ne se
sont pas privés d’y puiser pour
enrichir leur propre catalogue.
Chaque année, leurs clients élisent cinq variétés sauvegardées
dans les coffres de Changins,
qu’ils multiplient, réadaptent au
milieu et au goût des consommateurs… avant de les remettre
sur le marché. La plante reprend
vie. Pour Tulipan Zollinger, « c’est
en la cultivant dans un maximum
de jardins qu’elle sera le plus en
sécurité ». p
UNE MAGNIFIQUE COLLECTION
DES ALBUMS DES BEATLES
EN VINYLES 180 GRAMMES
01 76 54 06 52
www.altaya.fr
www.thebeatles.com
“Beatles” is a trademark of Apple Corps Ltd.
“Apple” and the Apple logo are exclusively licenced to Apple Corps Ltd.
Photographs © Apple Corps Ltd.
angela bolis
6|
FRANCE
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
ÉLECTIONS EUROPÉENNES
Européennes :
les partis
cherchent toujours
leur tête de liste
A neuf mois du scrutin, les états-majors
politiques sont en panne de candidats
de premier plan, qui redoutent de s’impliquer
dans un scrutin à hauts risques
C
ela pourrait bien devenir la petite annonce
phare de la rentrée. « Urgent : partis politiques
cherchent têtes d’affiche en vue des
élections européennes de 2019. »
Hormis La France insoumise (LFI),
qui a désigné le binôme Charlotte
Girard-Manuel Bompard comme
chefs de file pour ce scrutin, les
principales formations de la
scène politique française, du parti
Les Républicains (LR) à la République en marche (LRM), en passant par le Parti socialiste (PS)
ou le Rassemblement national
(ex-FN), n’ont toujours pas trouvé
de tête de liste pour l’élection du
26 mai 2019.
Pis, dans le cas du PS et de LR,
cette problématique s’accompagne d’une difficulté supplémentaire : celle du renouvellement.
Sous le sceau de l’anonymat, un
dirigeant de LR résume la situation de son parti : « Macron va
faire venir plein de jeunes et des
gens nouveaux. Si on se présente
avec la brochette des trois – Brice
Hortefeux, Nadine Morano, Rachida Dati –, qui sent le renfermé
ou la nitroglycérine, en termes
d’image, ça sera catastrophique… »
C’est en effet ce qu’entend éviter
La République en marche, qui
s’apprête à passer son premier
test électoral au niveau national,
deux ans après l’élection d’Emmanuel Macron, et qui a tout fait
pour nationaliser le scrutin en délaissant les anciennes listes régionales pour une circonscription
unique. « Autrefois, on considérait
les élections européennes comme
la seconde division de la vie politique nationale. On y envoyait les
défaits des scrutins passés ou les
membres un peu encombrants des
familles politique », remarque le
député LRM du Benelux, PieyreAlexandre Anglade. « On n’aura
pas cette approche. Le Parlement
européen mérite les meilleurs et
ceux qui ont une ambition forte
pour l’Europe », promet celui qui
prépare l’échéance pour le parti
majoritaire, en lien avec le patron
de LRM, Christophe Castaner, et le
député Pierre Person, responsable
des élections pour les marcheurs.
« Il faut arrêter de tergiverser »
Tous trois s’activent pour trouver
la tête de liste capable de rassembler un maximum d’électeurs
afin d’atteindre l’objectif de 25 à
30 sièges que s’est fixé LRM pour
remporter la bataille. La liste sera
composée de personnalités de la
société civile – le nom de l’astronaute Thomas Pesquet revient
avec insistance – et de profils
plus expérimentés. Les ministres
Brune Poirson, Marlène Schiappa
ou Nicolas Hulot sont évoqués,
mais rien ne sera décidé avant
la fin de l’année.
Face au parti gouvernemental,
La France insoumise ne fait pas
mystère de ses ambitions : « Notre
objectif est d’imposer une défaite à
Emmanuel Macron », énonce l’un
des chefs de file, Manuel Bompard. « On déterminera qui sera
numéro un de la liste en fonction
du paysage politique et de nos
concurrents », assume-t-il en référence au duo qu’il forme avec
Charlotte Girard, chargée des
programmes de LFI.
LFI a réservé 13 places à des « personnalités extérieures » afin
d’élargir au-delà du mouvement.
L’eurodéputé socialiste sortant
Emmanuel Maurel est particulièrement convoité par Jean-Luc Mélenchon, dont il est proche. De
quoi donner des sueurs froides au
Parti socialiste, qui peine à trouver une tête de liste et qui compte
sur son aile gauche pour faire un
score supérieur à 6 %. « Il faut définir la stratégie, le projet et les dix
premiers de la liste en septembre,
maintenant il faut arrêter de tergiverser », s’impatiente un membre
de la direction. Après avoir essuyé
plusieurs refus, de Christiane
Taubira au Belge Paul Magnette, la
direction du PS cherche une alternative, alors que ceux qui ont
pour l’instant montré leur intérêt
pour le scrutin n’incarnent pas
vraiment le renouvellement : le
cofondateur de SOS-Racisme Julien Dray, le commissaire européen Pierre Moscovici ou encore
l’ancien ministre Christian Eckert.
Le reste de la gauche part pour
l’instant en ordre dispersé. Génération.s, le mouvement de Benoît
Hamon, n’a pas réussi à conclure
d’alliance avec les écologistes
et n’a pas encore annoncé sa tête
de liste. Europe Ecologie-Les
Verts (EELV) a désigné le sortant
Yannick Jadot, qui vise 15 % pour
approcher le score historique
du mouvement en 2009. Quant
au Parti communiste, il s’est
choisi Ian Brossat comme chef de
file. Ce dernier tend la main
« à tous ceux qui veulent une
autre Europe » et devrait poursuivre les discussions avec Génération.s à l’automne.
Du côté du parti Les Républicains, Laurent Wauquiez n’est pas
pressé de trancher la question. « Il
faut repousser ça à plus tard, en fin
d’année ou début d’année prochaine », plaide le président du
groupe LR à l’Assemblée nationale, Christian Jacob. Quoi qu’il
en soit, le renouvellement est
réclamé par ses troupes. « La liste
ne doit pas être un syndicat de sortants ou recycler les perdants des
législatives », prévient le député
du Nord, Sébastien Huyghe.
Nadine Morano, députée européenne sortante, a bien fait acte
de candidature pour devenir tête
de liste, mais cette offre de services a provoqué une levée de boucliers dans sa famille politique.
« Morano, à chaque fois qu’elle
parle, on perd des électeurs »,
persifle un élu. Plus crédibles, les
« La liste ne doit
pas être
un syndicat
de sortants
ou recycler
les perdants
des législatives »
SÉBASTIEN HUYGHE
député (LR) du Nord
pistes menant à Jean Leonetti ou à
Damien Abad, deux des vice-présidents de LR, auraient l’avantage
de confier la direction des opérations à une personnalité europhile et capable de rassembler.
« Sujet tabou »
Autre député européen sortant,
Brice Hortefeux – qui ne brigue
pas la tête de liste – fait valoir les
vertus de l’expérience : « Dans ce
Parlement, si vous n’avez pas deux
mandats, vous ne pesez pas, c’est
pire que le Sénat. Il faut une alchimie entre renouvellement et compétence. » Dans cette optique, LR
ne verrait pas d’un mauvais œil
la candidature de Michel Barnier,
l’ancien ministre des affaires
étrangères de Jacques Chirac,
actuel négociateur de l’Union
européenne pour le Brexit,
comme tête de liste.
Au Rassemblement national,
enfin, « c’est un peu le sujet tabou », avoue un dirigeant. Nicolas
Bay, vice-président du parti
chargé des questions européennes, qui codirige le groupe du RN
au Parlement européen, aimerait
mener la liste, mais cette ambition se heurte au refus de Marine Le Pen, qui ne lui fait pas
confiance. Raison pour laquelle le
nom de Louis Aliot, compagnon
de la présidente du parti, est
avancé comme possible candidat,
même si ce dernier devrait quitter
son siège de député des PyrénéesOrientales. « Un candidat issu de
la société civile lui permettrait de
ne pas avoir à trancher », souligne
un élu dans un sourire. Le nom de
l’économiste Hervé Juvin, qui
conseillait Marine Le Pen pendant
la campagne présidentielle de
2017, circule pour incarner cette
éventuelle candidature. p
olivier faye
et astrid de villaines
Michel Barnier très courtisé, à la fois par LR et LRM
Le « M. Brexit » de l’UE, à qui la majorité fait les yeux doux, pourrait se voir offrir la tête de liste du parti Les Républicains
C’
est dans les vieux pots
qu’on fait la meilleure
soupe », professe le dicton. Et chez Les Républicains (LR),
on aime les dictons. Le parti dirigé
par Laurent Wauquiez, en quête
d’une tête de liste pour les élections européennes de mai 2019,
réfléchit à l’éventualité d’offrir
cette position à Michel Barnier,
ancien commissaire européen,
aujourd’hui chargé des négociations sur le Brexit pour le compte
de l’Union européenne. Une décision qui renverrait la droite dix
ans en arrière, puisque l’ex-ministre des affaires étrangères de
Jacques Chirac menait déjà son
camp – l’UMP, à l’époque – aux
européennes de 2009 dans la très
stratégique circonscription d’Ilede-France (en 2019, il n’y aura plus
qu’une seule liste nationale). A la
clé, à l’époque, une première place
pour la droite sur l’ensemble du
territoire, et un résultat qui a de
quoi faire rêver LR aujourd’hui :
27,9 %. Nicolas Sarkozy se trouvait
alors à l’Elysée depuis deux ans.
« Spitzenkandidat »
« Barnier était là avant Aznavour,
mais il est construit. C’est un leader crédible, bien qu’eurocrate »,
note un élu LR, qui croit savoir
que Laurent Wauquiez ne se
montrerait « pas hostile » à une
telle candidature. « Il y a de nombreuses possibilités, dont celle-ci », confirme-t-on dans l’entourage du président du parti.
Où l’on estime par ailleurs ne pas
croire à la possibilité que M. Barnier cède aux sirènes de La République en marche (LRM). Car le
nom de l’intéressé, figure du
courant chrétien-démocrate au
sein de sa formation, a circulé
parmi d’autres ces derniers mois
pour conduire la liste du mouvement présidentiel. « Ce serait
étonnant qu’il finisse chez Macron vu ce qu’est sa réelle ambition », glisse-t-on à LR. A savoir :
devenir président de la Commission européenne – ce que
Selon
les sondages,
le Parti populaire
européen, auquel
appartient LR,
a toutes les
chances
l’intéressé n’a pas (encore) assumé publiquement.
Pour se hisser à ce poste, M. Barnier doit être en théorie désigné
Spitzenkandidat (littéralement,
« tête de liste ») de la famille politique arrivée en tête aux élections
européennes. Selon les sondages,
le Parti populaire européen (PPE)
– auquel appartient LR – a toutes
les chances de se retrouver à cette
place, contrairement à la coalition centriste – ou centrale, selon
le point de vue – qu’entend former Emmanuel Macron.
Mais tout cela, encore une fois,
relève de la théorie. La plupart des
chefs d’Etat ou de gouvernement
européens – M. Macron en tête –
rechignent à se lier les mains avec
ce mode de désignation, certes
démocratique mais qu’ils peuvent décider d’ignorer. « Dans la
prochaine assemblée, il n’y aura
pas de majorité sans l’alliance d’au
moins trois partis. Le prochain président de la Commission devra
réussir à travailler pendant cinq
ans avec ces trois partis », prédit
de toute façon un familier des arcanes européennes.
« J’écoute tout ce qui se dit, mais
je ne suis pas dans ce débat-là actuellement, explique de son côté
Michel Barnier au Monde au sujet
de ses ambitions personnelles.
Avec les négociations sur le Brexit,
nous avons la responsabilité de
préserver l’Union européenne. »
L’ancien ministre, âgé de 67 ans,
assure qu’il ne prendra pas de décision avant l’automne concernant une éventuelle candidature.
Rien ne l’oblige toutefois à briguer un poste de député : en 2014,
le Luxembourgeois Jean-Claude
Juncker, chef de file du PPE (au détriment de Michel Barnier, qui
s’était déjà porté volontaire),
n’était pas candidat.
« Dans tous les cas, je participerai au débat d’une manière ou
d’une autre, assure Michel Barnier, qui n’a pas l’intention de
quitter le PPE. Les leçons du Brexit,
il ne faut pas les passer par pertes
et profits. Nous ne devons pas
confondre le sentiment populaire,
qui s’exprime dans les votes,
avec le populisme. On aurait tort
de ne pas lui répondre. C’est cela
qui m’intéresse dans le discours
sincèrement européen d’Emmanuel Macron, et dans ce que mon
parti s’apprête à défendre. » Ne
restera plus alors qu’à choisir,
éventuellement, entre le vieux
pot et le nouveau. p
olivier faye
france | 7
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
A Marseille, les juges
contournent les assises
Faute de preuves, les affaires d’homicides
finissent devant le tribunal correctionnel
marseille - correspondant
D
LE CONTEXTE
LISTE UNIQUE
En France, les élections
européennes se dérouleront
le 26 mai 2019. Depuis 2004,
les citoyens votaient dans
huit grandes circonscriptions
régionales. Sous l’impulsion
d’Emmanuel Macron qui souhaitait politiser le scrutin, l’élection
de 2019 marquera le retour
à une circonscription nationale
unique. Chaque parti présentera
donc une seule liste pour
l’ensemble du pays.
Lors de la prochaine législature
(2019-2024), le Royaume-Uni,
qui doit sortir de l’Union européenne, va perdre ses 73 eurodéputés. Le nombre total d’élus
au Parlement européen va
diminuer, passant de 751 à 705.
Certains des sièges abandonnés
par les Britanniques vont être
réattribués à des pays jugés
sous-représentés au Parlement.
C’est le cas de la France, qui
passera de 74 à 79 eurodéputés.
« De quelle Europe a-t-on envie ? »
Pour la ministre des affaires européennes, Nathalie Loiseau, le scrutin du 26 mai 2019
se jouera entre les progressistes d’un côté et les nationalistes de l’autre
ENTRETIEN
A
neuf mois des élections européennes, la
ministre chargée des
affaires européennes,
Nathalie Loiseau, fait le bilan des
réformes engagées par Emmanuel Macron sur le front européen
et dresse les enjeux d’un scrutin à
hauts risques pour la majorité.
L’Europe était au cœur du
projet d’Emmanuel Macron
en 2017. Un an après, son bilan
est maigre…
Il y a un an, il y avait un statu quo
fataliste en Europe. La France avait
quasiment disparu des radars.
Aujourd’hui, c’est sur nos propositions que les Européens débattent. Nous avons fait bouger les lignes : l’Europe de la défense n’a
pas existé pendant soixante ans,
elle est mise en œuvre depuis six
mois. On a longtemps dit que le
projet européen consistait à niveler la protection sociale vers le bas.
Or, nous avons obtenu une réforme du régime des travailleurs
détachés. L’Europe devient aussi
le fer de lance de la régulation numérique mondiale. Et on s’est mis
d’accord sur des crédits destinés à
booster l’innovation. Beaucoup
de choses avancent ! Ce qu’on peut
déplorer, c’est le peu d’intérêt qu’y
portent parfois les médias qui ne
voient Bruxelles qu’au travers des
conseils et des crises.
Reste que des propositions
phares d’Emmanuel Macron,
comme un ministre de la zone
euro ou des listes transnationales, ont dû être abandonnées…
En juin, l’Allemagne, longtemps
réticente, s’est ralliée à l’idée d’un
budget de la zone euro. Celui-ci
permettra de soutenir l’investissement et servira d’outil de stabilisation en cas de crise. C’est un pas en
avant auquel beaucoup de sceptiques ne croyaient pas. L’institution d’un ministre de la zone euro,
ce sera dans un deuxième temps.
Tout cela est progressif : l’objectif,
c’est 2024. Quant aux listes transnationales, elles se sont heurtées à
l’hostilité des partis traditionnels
du Parlement européen, notamment à droite. Un raidissement
politicien ! Des mouvements en
perte de vitesse ont préféré le
conservatisme et le statu quo.
L’idée reste sur la table pour 2024.
Angela Merkel a entre-temps indiqué qu’elle y était favorable.
port à 2017. Nous devons faire plus
pour contrôler les flux migratoires et lutter contre les passeurs.
C’est un sujet de long terme, sur
lequel les solutions ne peuvent
être qu’européennes et coopératives. Mais évidemment, vous avez
des leaders nationalistes populistes qui crient au loup. Ils disent
que le problème est insurmontable car ils progressent sur la peur
et le rejet de l’autre !
En matière d’immigration,
l’Europe donne l’impression
d’agir dans la précipitation…
En juin, les pays se sont mis d’accord pour renforcer les effectifs de
la police européenne aux frontières : ils doivent passer de 1 500 à
10 000 hommes dès 2020. Nous
travaillerons également sur des
centres d’accueil en Europe avec
un soutien renforcé dans les pays
de première entrée. Les solutions
coopératives progressent. En revanche, quand un pays fait cavalier seul et décide de ne pas accueillir un bateau avec des migrants à son bord alors qu’ils disposent des ports sûrs les plus
proches des côtes libyennes, il fait
blocage. Même si des solutions
sont trouvées à chaque fois ! Il y a
aujourd’hui deux tendances politiques en Europe : les progressistes
qui sont pour des solutions coopératives et les nationalistes qui sont
dans le repli sur soi.
La promesse de M. Macron
était de freiner les populismes
en Europe. Mais ces derniers
ont le vent en poupe…
Tout dépend où. L’Espagne est
passée à travers la crise et c’est le
pays qui accueille le plus grand
nombre de migrants. Ce pays a
aujourd’hui un gouvernement résolument pro-européen, progressiste et humaniste. C’est la même
chose au Portugal, et il y a des gouvernements progressistes et engagés pour l’Europe dans beaucoup de pays de l’Union. Ne nous
laissons pas impressionner par
ceux qui crient le plus fort. Nous
avons tous les moyens pour les
combattre. Nous avons un bilan,
des projets, des solutions. Eux
n’ont que des slogans.
M. Macron n’a pas souhaité non
plus accueillir l’« Aquarius »…
La France prend toute sa part :
nous accueillerons 60 réfugiés
secourus par l’Aquarius. Mais
nous appelons au respect du droit
international : le sauvetage en
mer ne peut pas être régi par la loi
de la jungle.
Ce thème risque-t-il de
parasiter le scrutin de 2019 ?
Il y a un défi migratoire incontestable. Il y a aussi une réponse
européenne : en 2018, le nombre
d’arrivées a baissé de 80 % par rap-
Ne craignez-vous pas
qu’Angela Merkel, affaiblie
politiquement, ne devienne
« Mme Non » en bloquant
toute réforme de l’Europe ?
Aujourd’hui, les idées viennent
souvent de Paris mais en général
avec un soutien de Berlin. Au sommet franco-allemand de juin,
nous nous sommes mis d’accord
sur la réforme de la zone euro,
mais également sur le fait que
nous allions proposer la même démarche pour harmoniser l’impôt
sur les sociétés. L’Allemagne soutient notre projet de taxation des
grands acteurs du numérique.
C’est avec elle que nous mettons
en place des projets en matière de
défense. Même si la situation politique en Allemagne est un peu
plus compliquée qu’elle ne l’était,
ce pays est toujours moteur, résolument européen, très engagé.
LRM souhaite poursuivre
en Europe la recomposition
politique initiée en 2017.
Avec quels groupes
comptez-vous travailler au
sein du Parlement européen ?
Il existe de fortes divergences au
sein des groupes traditionnels
qui composent le Parlement
européen. A droite, je ne suis pas
sûr qu’il y ait grand-chose de
commun entre un certain nombre de députés européens de centre droit et Viktor Orban [le premier ministre hongrois]. Beaucoup de choses vont certainement bouger. Les clivages que l’on
a connus au Parlement européen
ont vécu. Nous porterons nos
idées et nous nous allierons avec
ceux qui considéreront que ces
idées leur correspondent.
L’affaire Benalla, qui a réveillé
l’opposition, peut-elle peser
sur un scrutin de mi-mandat,
traditionnellement à haut risque pour le pouvoir en place ?
L’affaire Benalla, ce qu’elle a révélé, c’est que l’opposition ne se
sent à l’aise que sur des sujets mineurs. Elle n’a rien d’autre à dire.
Qu’il y ait une motion de censure
sur le comportement individuel
de quelqu’un qui a été sanctionné, alors même que depuis
un an nous passons des réformes
de fond, cela dit tout du niveau
d’ambition de l’opposition. Par
ailleurs, quelle est la ligne du parti
Les Républicains sur les européennes ? Je ne sais même pas définir celle de Laurent Wauquiez,
laquelle varie au fil des années,
des mois et même des semaines.
A gauche, j’attends aussi de
savoir, de l’euroscepticisme à l’envie de plus d’Europe, quel sera le
projet. Il est temps de se demander véritablement de quelle Europe on a envie ! p
recueilli par benoît floc'h
eux hommes abattus en
novembre 2015 au cours
d’une fusillade dans un
tunnel sous le Vieux-Port, dont
l’un achevé à coups de crosse. Un
jeune homme de 23 ans tué par un
feu nourri d’une soixantaine
de tirs alors qu’il circulait en scooter, une fin d’après-midi de
juillet 2014. Deux dossiers distincts de règlements de comptes
ont été renvoyés, début août, devant le tribunal correctionnel de
Marseille par des juges d’instruction de la Juridiction interrégionale spécialisée. Ces affaires emblématiques des conflits sanglants qui sévissent entre bandes
rivales pour la suprématie du trafic de drogue avaient conduit à
des mises en examen de suspects
pour meurtre en bande organisée
ou complicité d’assassinat. Au
terme de longues enquêtes, ils seront finalement jugés uniquement pour association de malfaiteurs, échappant à un procès en
cour d’assises auquel les destinait
la qualification initiale des faits.
Cette « correctionnalisation »
d’homicides au sein du crime organisé témoigne de la grande
difficulté des juges à apporter des
preuves à même de convaincre les
jurés d’une cour d’assises. Balisage des véhicules pour suivre les
« ennemis » et brouilleurs de ces
mouchards, téléphones cryptés,
surveillances à distance par
vidéo, voire sonorisation de lieux,
les techniques et moyens qu’utilise le banditisme montrent que
« les auteurs ont tout compris des
techniques policières », expliquet-on au palais de justice.
Des liens pas établis
L’affaire du tunnel Prado-Carénage en est une illustration. Dans
la nuit du 9 au 10 novembre 2015,
deux voitures engagent une
course-poursuite dans les tunnels
qui traversent la ville. Mohamed
Mhoumadi, alias « Babouin »,
sorti de prison quelques semaines plus tôt, est exécuté ainsi que
son lieutenant, Anthony Costa. La
police judiciaire (PJ) conclut à un
nouvel épisode de la guerre que se
livrent depuis 2008 les « Blacks »
et les « Gitans », deux bandes impliquées dans le trafic de drogue.
La rumeur a vite évoqué une
vengeance, deux semaines après
un triple homicide commis dans
une cité du 13e arrondissement.
Trois ans d’enquête n’ont pas permis d’identifier les tueurs du
tunnel, seulement de mettre en
cause quatre hommes âgés de 22 à
29 ans, composant, aux yeux de
l’accusation, une équipe dite des
« baliseurs ». L’analyse de leur
téléphonie montre que leurs
déplacements correspondent en
tout point à ceux de la « puce » pilote de la balise qui avait été placée la veille des faits sur le véhicule de « Babouin ». « Leurs liens
avec les auteurs n’ont pas pu être
établis », écrit la juge d’instruction, Marie Grandjouan. Et, ajoute-t-on au palais de justice, « renvoyer aux assises des complices
sans même connaître les auteurs
principaux, c’est risqué, car les jurés comprennent mal ».
L’assassinat de Zakary Remadnia en juillet 2014 s’inscrit dans le
second grand conflit marseillais
opposant des clans rivaux. Les
enquêteurs ont établi que des repérages avaient eu lieu, des armes et des téléphones acquis.
Après une longue liste de meurtres, la vengeance est un mobile
évident, aux yeux de la PJ. Des
écoutes téléphoniques ont établi
ce qui ressemble à une commandite. Mais là encore, le choix a été
fait de ne pas envoyer devant la
cour d’assises les six hommes
mis en cause. « A l’issue d’une
évaluation des charges, on ne renvoie pas quelqu’un aux assises si
on n’est pas sûr d’obtenir une
condamnation, explique un magistrat. On choisit l’association de
malfaiteurs quand on ne peut pas
démontrer que les personnes ont
commis le meurtre, mais qu’elles
appartiennent à une structure
criminelle qui y a contribué. »
Les avocats contestent ces
correctionnalisations. « C’est un
aveu d’impuissance, une solution
bâtarde, une infraction de dépit »,
estime Me Frédéric Monneret.
Selon ce pénaliste, « soit on
a des billes pour condamner et
alors on renvoie aux assises,
soit on en tire les conséquences
par un non-lieu total ».
Cet été, la chambre de l’instruction de la cour d’appel d’Aix-enProvence a remis en liberté l’un
des mis en examen dans l’affaire
du tunnel Prado-Carénage, incarcéré depuis le 3 mars 2016. Les juges ont estimé qu’ils devaient appliquer le délai maximum de la
détention provisoire de deux ans
prévu en matière de délit et non
pas celui de quatre ans autorisé
pour les faits criminels graves.
« On incarcère longtemps et légalement des gens qu’on considère
comme des cibles potentielles et
ceux dont on pense qu’ils peuvent
être des bras armés ou des commanditaires, analyse Me Bruno
Rebstock, avocat. Mais, du coup, la
justice a changé d’objet pour, dans
ces dossiers, être un simple outil de
gestion de la sécurité publique. »
L’affaire du tunnel Prado-Carénage devrait être jugée du 3 au
10 décembre, l’association de
malfaiteurs en vue de l’assassinat
de Zakary Remadnia pourrait
l’être début 2019. p
luc leroux
- CESSATIONS DE GARANTIE
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
de QBE Insurance (Europe) Limited,
Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
SARL OMNIUM IMMOBILIER
NORMAND
34 Rue du Nouveau Monde
27130 VERNEUIL SUR AVRE
RCS: 433 877 644
depuis le 01/01/2004 pour ses activités de :
TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES ET
FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication
du présent avis. Les créances éventuelles
se rapportant à ces opérations devront
être produites dans les trois mois de cette
insertion à l’adresse de l’Établissement
garant sis Cœur Défense – Tour A – 110
esplanade du Général de Gaulle – 92931
LA DEFENSE CEDEX Il est précisé qu’il
s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement
ou du non-paiement des sommes dues et
ne peut en aucune façon mettre en cause
la solvabilité ou l’honorabilité de la SARL
OMNIUM IMMOBILIER NORMAND.
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
de QBE Insurance (Europe) Limited,
Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
EURL DEMEURES DU GOLFE
Impasse du Poent’Hir
56370 SARZEAU
RCS: 512 921 396
depuis le 01/06/2009 pour ses activités de :
TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES ET
FONDS DE COMMERCE cessera de porter effet trois jours francs après publication
du présent avis. Les créances éventuelles
se rapportant à ces opérations devront
être produites dans les trois mois de cette
insertion à l’adresse de l’Établissement
garant sis Cœur Défense – Tour A – 110
esplanade du Général de Gaulle – 92931
LA DEFENSE CEDEX Il est précisé qu’il
s’agit de créances éventuelles et que le présent avis ne préjuge en rien du paiement
ou du non-paiement des sommes dues et
ne peut en aucune façon mettre en cause
la solvabilité ou l’honorabilité de la EURL
DEMEURES DU GOLFE.
8 | france
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Micmac
aquatique en
Bourgogne
Les habitants d’Etais-la-Sauvin
vivent sans eau courante depuis
près de deux ans à cause d’une
pollution de leur nappe phréatique
REPORTAGE
étais-la-sauvin (yonne) -
O
envoyé spécial
n peut manifestement vivre sans eau
courante, les 840 habitants d’Etais-la-Sauvin y parviennent depuis bientôt
deux ans. Il y a bien de l’eau aux
robinets de ce village de l’Yonne
situé à 40 kilomètres au sud
d’Auxerre, mais on n’a pas le droit
de la consommer, ordre de la
préfecture, qui a donc contraint
la mairie à fournir de l’eau en
bouteille en quantités industrielles. Evidemment, cela complique
un peu l’existence.
Au seul restaurant du bourg,
le patron dilue son pastis dans de
la Cristaline, fabrique ses glaçons
avec de la Cristaline, fait bouillir
sa potée auvergnate, spécialité
de la maison, à la Cristaline. A la
boulangerie, éclairs et millefeuilles sont préparés à la Cristaline. Dans les foyers, on lave la
salade à la Cristaline, la tétine du
bébé aussi, et les enfants pren-
nent des douches plutôt que des
bains, pour éviter d’ingurgiter
trop d’eau courante.
Impossible, pourtant, de faire
respecter l’interdit préfectoral à
100 %. A l’Ehpad, les 70 résidents
avalent une soupe à la Cristaline,
mais ceux atteints d’Alzheimer
oublient qu’on leur a dit de ne
pas boire l’eau du robinet. Dans
les jardins, on ne peut pas remplir les piscines gonflables de
Cristaline, alors, quand les bambins boivent la tasse, c’est de
l’eau courante. Quand on est
lassé de se laver les dents à la
Cristaline, on les rince normalement, même si c’est défendu.
Enjeu hautement symbolique
De toute façon, une bonne partie
des citoyens d’Etais passent
outre la consigne de la préfecture, à commencer par le premier d’entre eux : « Moi, j’ai
toujours bu l’eau du robinet », dit
fièrement M. Le Maire, Claude
Macchia, qui n’a pas l’air particulièrement mal en point du haut
de ses 71 ans. Et qui, aujourd’hui,
Distribution d’eau potable à Etais-la-Sauvin (Yonne), le 14 mars. JÉRÉMIE FULLERINGER/« L’YONNE RÉPUBLICAINE »/MAXPPP
ne prend pas de risque, car l’eau
courante, interdite à la consommation, est en fait… potable.
Voilà où l’on en est de cet absurde
micmac aquatique au cœur de la
Bourgogne, à mi-chemin entre
querelles de clochers dérisoires
et enjeux sanitaires, commerciaux et sociétaux majeurs.
Point de départ de cet imbroglio
d’une complexité formidable : le
16 octobre 2016. Une analyse de la
Lionel Naccache ©
UNE COLLECTION
Présentée par
Lionel NACCACHE
Pourrons-nous un jour utiliser notre cerveau
à 100% de ses capacités ?
LE CONTEXTE
Les découvertes scientifiques
scientifiques
qui vont changer nos vies
COMPÉTENCE
Cerveau, génétique, biotechnologies
Découvrez les avancées scientifiques
les plus récentes pour mieux appréhender
la science de demain avec cette collection
rigoureuse et accessible à tous.
LE VOLUME 1
€
3 99
visuel non contractuel
RCS B 533 671 095
,
SEULEMENT
DÈS LE MERCREDI 22 AOÛT CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
www.defisdelascience-lemonde.fr
nappe phréatique d’Etais-la-Sauvin, menée par l’Autorité régionale de santé (ARS) de l’Yonne, y
révèle la présence trop importante de plusieurs pesticides, notamment le métazachlore, utilisé
pour la culture du colza. Principe
de précaution : la préfecture interdit dès lors la consommation
de l’eau – uniquement pour les
femmes enceintes et les nourrissons par périodes, pour toute la
population la plupart du temps.
Que faire ? Construire une unité
de traitement pour assainir l’eau
de la nappe phréatique ? La municipalité n’en a pas les moyens.
Se raccorder à la Fédération des
eaux Puisaye-Forterre, réseau
local mieux équipé qui alimente
déjà 27 communes alentour ?
Hors de question pour le maire de
renoncer à sa ressource, garantie
d’une eau à un prix imbattable, et
enjeu hautement symbolique :
« Notre réseau date du début des
années 1960. Avant, on devait tirer
l’eau du puits, et on se lavait dans
un grand bac, à l’éponge. La première douche que j’ai prise, j’avais
14 ans, j’en aurais pleuré ! Mon
pépé et mon frère ont fait les tranchées à la pioche pour mettre l’eau
ici, et aujourd’hui, tout est balayé
d’un coup de crayon. Ça fait mal.
Nous avons toujours eu de l’eau
saine, et maintenant nous sommes pollués par les pesticides. »
Ces pesticides, assure Claude
Macchia, proviennent « à 98 % »
de chez un certain François
Durand : « C’est un agriculteur qui
habite sur la commune voisine,
dans le département de la Nièvre
[une route tient lieu de frontière
avec l’Yonne]. Il traite ses champs,
en toute légalité certes, mais ses
La plupart des communes de
France ont déjà délégué leur
« compétence eau » à des structures intercommunales publiques ou à l’un des trois grands
acteurs privés (Saur, Suez, Veolia). Mais certaines préfèrent gérer leur eau elles-mêmes plutôt
que de la confier à ces acteurs,
plus efficaces, mais plus chers
et jugés lointains. Dans l’Yonne,
selon la préfecture, « une soixantaine de communes sur 428 » sont
dans ce cas, dont Etais-la-Sauvin, et seules cinq d’entre elles
ont du personnel technique
dédié. Promulguée en 2015, la loi
NOTRe (Nouvelle organisation
territoriale de la République)
prévoit le transfert de la compétence eau aux communautés de
communes au plus tard en 2026.
eaux arrivent dans notre captage.
C’est aussi simple que ça. »
Il suffirait donc de le convaincre
de passer au bio, ou d’envoyer
l’eau de ses champs ailleurs ?
« Mais ça ne vient pas de chez moi,
répond calmement François Durand. Le maire se trompe de cible,
j’en ai assez de cette instruction à
charge. » L’agriculteur estime
qu’il paie la « jalousie » que suscite
son vaste domaine, et le fait qu’il
ne soit pas étaisien : « C’est plus
simple d’incriminer quelqu’un
d’ailleurs. » Il a « la preuve absolue » que ce n’est pas lui : « Une
étude a été confiée en 2017 à la
chambre d’agriculture de l’Yonne
pour déterminer l’origine des pesticides. Pourquoi les résultats n’ontils jamais été publiés ? »
Ils le seront le 18 septembre, assure-t-on à la chambre d’agriculture où, en attendant, on estime
que « M. Durand ne peut être tenu
pour unique responsable. L’ensemble des parcelles situées sur le bassin d’alimentation du captage est
concerné par un risque de transfert, vers l’eau du captage, des molécules utilisées par les agriculteurs. » Traduction : dans la nappe
phréatique d’Etais-la-Sauvin arrive aussi l’eau des champs d’agriculteurs d’Etais-la-Sauvin qui utilisent du métazachlore. Or, six
agriculteurs siègent au conseil
municipal du village. Ainsi, et
l’ubuesque confinerait là au scandaleux, il n’est pas impossible que
des élus d’Etais-la-Sauvin « polluent » l’eau d’Etais-la-Sauvin…
« Sujet qui fâche »
« On évite d’en parler au conseil
municipal, c’est un peu le sujet qui
fâche, admet Nicolas Gauthier,
l’un des six agriculteurs élus – pas
sur la liste du maire, en ce qui le
concerne. La première fois qu’on a
entendu parler de ça, je me suis dit
que nous, les agriculteurs, allions
sûrement avoir des problèmes,
qu’il y aurait des parcelles qu’on
n’aurait plus le droit de cultiver, etc. Mais non. On nous a dit :
c’est en vente libre, c’est légal, vous
pouvez continuer à travailler. »
« Vu les doses détectées par les
analyses, ça ne peut pas être que
Durand. On pollue notre eau nousmêmes ! », s’étrangle Rémy Moulin. Cet agriculteur bio, qui ne
siège pas au conseil municipal, a
un jour suggéré que tout le
monde abandonne les pesticides,
afin de retrouver une eau saine :
« Je n’ai reçu que des sourires moqueurs, et un agriculteur qui est
un élu m’a dit : “T’as qu’à faire
comme nous, bois du rouge.” »
Bannir les pesticides : seul l’Etat
pourrait prendre cette décision
compliquée, contraire aux intérêts économiques des agriculteurs – rendement moindre – et, à
plus grande échelle, de la France –
« On nous a dit :
c’est en vente
libre, c’est légal,
vous pouvez
continuer
à travailler »
NICOLAS GAUTHIER
agriculteur élu
au conseil municipal
exportations moindres –, sans
même parler de ceux de l’industrie phytosanitaire. « D’accord,
mais enfin, il faut savoir quelle société on veut, soupire Philippe,
Etaisien depuis une vingtaine
d’années. Une autre agriculture
doit être possible. C’est important
l’eau, quand même, non ? »
Ça l’est tellement que Claude
Macchia a tout de même fini,
à contrecœur et contraint par la
préfecture, par accepter d’être raccordé au réseau de la Fédération
des eaux Puisaye-Forterre, le
temps de trouver une solution
pour débarrasser son captage des
pesticides. Depuis début juillet,
une eau certifiée conforme par
l’ARS arrive donc au robinet des
habitants. Qui n’ont pourtant
toujours pas le droit de la boire.
Le problème se niche cette fois
dans les tuyaux vétustes du réseau d’Etais-la-Sauvin. Plus de la
moitié de l’eau (propre) qui y circule se perd dans la nature en raison de fuites, à cause desquelles
« la fédération n’est pas en capacité d’alimenter Etais à 100 % », assure la préfecture, car, « si la fédération alimentait Etais en totalité,
ce sont les communes en bout de
réseau qui n’auraient plus de pression à leur robinet ». Dans ces
conditions, la préfecture redoute
que le maire ne rouvre les vannes
de son eau au métazachlore, et
maintient donc son interdiction.
De son côté, la Fédération des
eaux Puisaye-Forterre dément :
« On peut sans problème alimenter
Etais à 100 %. C’est un argument
que met en avant la préfecture
pour faire pression sur la commune d’Etais. » A savoir l’obliger à
refaire sans traîner ses 40 kilomètres de tuyauterie souterraine,
voire à renoncer à sa souveraineté
sur la gestion de l’eau – qu’il faudra de toute façon abandonner
en 2026. Claude Macchia promet
que les travaux seront bouclés
avant 2019. Cela mettrait fin à une
situation qui, pour saugrenue
qu’elle soit, n’est pas unique : selon l’ARS, « une quinzaine de communes sont concernées par des interdictions d’eau », rien que dans
l’Yonne. Où l’on n’a pas fini de
boire de la Cristaline. p
henri seckel
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
Le pouvoir d’achat menacé par l’inflation
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
|9
En juillet, la hausse des prix a été de 2,1 % en zone euro et de 2,3 % en France. Au détriment, aussi, de l’épargne
I
l aura suffi d’un chiffre pour
que les vieilles craintes resurgissent. En juillet, l’indice
des prix a progressé de 2,1 %
en rythme annuel dans la zone
euro, selon les statistiques publiées vendredi 17 août par Eurostat. Il n’était pas repassé au-dessus
de la barre symbolique des 2 %
depuis décembre 2012. En France,
il a bondi de 2,3 % sur le même
mois, au plus haut depuis six ans.
Si bien que certains tremblent
déjà : après avoir lutté pendant
de long mois contre la menace
déflationniste, la zone euro va-telle désormais souffrir du mal inverse ? Notre pays va-t-il revivre
le cauchemar du début des
années 1980, lorsque la flambée
des étiquettes dépassait allègrement les 13 % annuels ?
C’est heureusement peu probable, même si l’effet sur le pouvoir d’achat sera loin d’être neutre. « S’il est certain que l’anémie
des prix liée à la crise est derrière
nous, il est encore trop tôt pour
parler d’un véritable retour de l’inflation en zone euro et en France »,
explique Hélène Baudchon, économiste chez BNP Paribas. Motif :
la hausse aujourd’hui observée
tient, pour l’essentiel, à la remontée des cours du pétrole. Le baril
de brent a en effet bondi de 52 à
72 dollars en un an, tirant les prix
moyens de l’énergie à la hausse
(+ 9,5 % en juillet en zone euro).
En France, le tarif des produits
pétroliers a même augmenté de
21,8 % en juillet. Et celui du tabac,
de 16,8 %, sous l’effet du relèvement du prix du paquet de cigarettes par le gouvernement.
« Pour les consommateurs sur la
route des vacances, la hausse des
prix à la pompe a pesé lourd »,
remarque Philippe Waechter,
chef économiste d’Ostrum AM, filiale de Natixis.
Inflation « sous-jacente »
Mais pour le reste, les prix ont
peu augmenté. « L’inflation dite
“sous-jacente”, qui exclut le prix
des produits les plus volatils,
comme ceux de l’énergie, est en effet de plus d’un point en deçà
de l’inflation totale et peine encore à se redresser », explique
Mme Baudchon. En zone euro, elle
s’établissait à 1,1 % en juillet. Or,
cette inflation-là en dit bien plus
sur l’état de santé réel de l’économie que celle liée aux prix du pétrole. Car elle ne redémarre vraiment que lorsqu’elle est alimentée par la hausse des salaires.
Les prix remontent dans les pays de la zone euro
1 L'indice des prix se redresse
2 Cette hausse est alimentée par celle des prix de l’énergie
INFLATION EN %, EN RYTHME ANNUEL
2,0
2,0
VARIATION ANNUELLE DE L'INDICE DES PRIX DE L'ÉNERGIE, EN %
2,1
9,5
9,3
10
1,5
Le salaire moyen
en France devrait
progresser de
2,1 % en 2018, mais
cette hausse sera
en partie annulée
par celle des prix
5
1,0
0,5
0
0
–5
– 0,5
– 0,6
– 10
– 1,0
Janvier 2015
Février 2017
Juillet 2018
3 Mais l’inflation sous-jacente, liée au salaire, reste faible
Janvier 2015
Février 2017
Juillet 2018
4 En dépit de la baisse du taux de chômage
INFLATION HORS ÉNERGIE, EN %, SUR UN AN
1,2
– 9,2
ÉVOLUTION MENSUELLE DU CHÔMAGE*, EN %
1,1
12
10,4
10
8,3
1,0
8
0,8
6
4
0,6
0,6
2
0,4
0
Janvier 2015
Août 2017
Juillet 2018
Janvier 2016
*AU SENS DU BUREAU INTERNATIONAL DU TRAVAIL
« Sur la route
des vacances,
la hausse des
prix à la pompe
a pesé lourd »
PHILIPPE WAECHTER
chef économiste d’Ostrum AM
C’est ce que l’on observe déjà
aux Etats-Unis, où le taux de chômage est au plus bas (3,9 % en
juillet) : les salariés y sont en
meilleure position pour négocier
des augmentations. Inquiets face
au manque de main-d’œuvre,
les employeurs leur en accordent
peu à peu. Ce qui soutient la
consommation et gonfle les
carnets de commandes. En
meilleure forme, les entreprises
peuvent alors augmenter un peu
leur prix et regonfler leurs marges, pour investir ou augmenter
encore les salaires : l’inflation est
auto-entretenue. Tout le monde
est gagnant, à condition que le
phénomène reste contenu.
Le rôle de la banque centrale est
justement de s’en assurer. Par
les jeux des taux directeurs, elle
veille à ce que l’inflation ne dépasse pas les 2 % sur le moyen
terme, seuil autour duquel l’évolution des prix est jugée saine.
Lorsqu’elle relève ses taux, le coût
du crédit se renchérit, ce qui évite
la surchauffe de l’économie et
freine les prix.
La Réserve fédérale américaine
(Fed) suit désormais cette stra-
Juin 2018
SOURCE : EUROSTAT
tégie. Fin 2015, face au plein-emploi, elle a entamé le relèvement
de ses taux directeurs, qui évoluent aujourd’hui entre 1,75 % et
2 % – celui de la Banque centrale
européenne (BCE) est à 0 %. « La
Fed devrait poursuivre ce mouvement de hausse ces prochains trimestres, car en dépit des tensions
commerciales, les baisses d’impôts et les nouvelles dépenses décidées par Donald Trump continueront de doper l’économie américaine », note Paul Ashworth, chez
Capital Economics.
La situation est très différente
en zone euro. Les perspectives de
croissance y sont moins bonnes.
Même si le taux de chômage est
tombé à 8,3 % en juin, les salaires
commencent seulement à frémir. « Leur redressement sera lent
et progressif », note M. Waechter.
En particulier dans les pays où
le nombre de demandeurs
d’emploi et celui de jobs précaires restent élevés, comme la
Grèce et l’Espagne.
En France, le salaire moyen par
tête devrait ainsi progresser de
2,1 % sur l’ensemble de l’année, selon l’Insee, après 1,7 % en 2017 et
1,2 % en 2016. Mais cette hausse
sera en partie annulée par celle
des prix : en prenant en compte
l’inflation, la progression du salaire moyen par tête dit « réel » ne
sera plus que de 0,5 % en 2018,
comme l’an passé. C’est-à-dire
moins qu’en 2016 (+ 1,4 %), où l’inflation était plus faible.
Dans ces conditions, le pouvoir
d’achat des ménages, qui dépend
de leurs autres sources de revenus
(primes, loyers, prestations sociales…) et de l’évolution des prélèvements fiscaux, sera lui aussi
pénalisé. Selon les prévisions de
l’Insee, il devrait progresser de 1 %
cette année, soit moins qu’en 2017
(1,4 %) et en 2016 (1,8 %).
En outre, la résurgence de l’inflation pèsera sur le rendement
de l’épargne. « Le choc est dur
pour le Livret A », remarque Philippe Waechter. Son taux de rémunération, comme celui du
Livret de développement durable
et solidaire, est fixé à 0,75 % par
le gouvernement : c’est bien
moins que les 1,8 % d’inflation
prévue en France sur l’ensemble
de l’année par l’Insee.
Du mieux en fin d’année
Résultat : les bas de laine seront
un peu grignotés par la hausse
des prix. Mais la perte sera toujours moindre que celle observée
en 1981, par exemple. A l’époque,
le taux du livret A était de 8,5 %
– un niveau qui a de quoi faire rêver aujourd’hui. Mais l’inflation,
elle, culminait à 13,5 %, si bien que
les économies fondaient !
Consolation : sauf troubles géopolitiques et mauvaises surprises,
les cours du pétrole devraient se
stabiliser au niveau actuel et
l’inflation devrait retomber en fin
d’année. « Selon nos prévisions,
elle devrait culminer autour de
2,4 % en août et septembre en
France, avant de se tasser »,
détaille Hélène Baudchon. La BCE,
elle, estime qu’elle ne dépassera
pas les 1,7 % en 2019, soit moins
que sa cible de 2 %.
Dans ces conditions, l’institut
monétaire ne se précipitera pas
pour relever ses taux, qui devraient rester au même niveau
jusqu’à l’automne 2019. Une
bonne nouvelle pour les entreprises comme pour les emprunteurs : d’ici là, ils continueront de
profiter de crédits à bas coût pour
leurs investissements et achats
immobiliers… p
marie charrel
Les banques françaises finissent par céder à Apple Pay
Après BPCE et Société générale, BNP Paribas et la banque mobile de La Poste devraient proposer le service d’Apple dans les prochains mois
B
on gré mal gré, les banques
françaises acceptent finalement d’ouvrir leurs portes à Apple Pay, la solution de paiement disponible sur les iPhone de
dernière génération. D’abord très
hostiles à l’idée de mettre en
contact leurs clients avec le service
du géant américain, pour ne pas
avoir à partager leurs gains et leurs
données avec lui, les grandes institutions rendent les armes les unes
après les autres.
Le groupe BPCE (Banque populaire Caisse d’épargne) est celui par
qui Apple Pay a pu débarquer en
France, en juillet 2016. Premier à
signer avec la multinationale,
l’établissement mutualiste a pris
une longueur d’avance sur ses
concurrents en permettant à ses
clients de régler leurs achats en apposant leur smartphone équipé
du système d’exploitation iOS sur
le terminal de paiement d’un commerçant. Il a fallu attendre la fin de
l’année 2017 pour que le Crédit
mutuel Arkéa et sa banque en ligne Fortuneo lui emboîtent le pas.
La Société générale et sa filiale
Boursorama ont suivi au premier
trimestre de cette année. Appartenant au même groupe, le Crédit
du Nord a annoncé en juillet que
l’enseigne et ses huit banques régionales proposeront « prochainement » le service. Quant à BNP Paribas, une source interne a confirmé au Monde qu’il devrait distribuer Apple Pay « dans les
prochains mois ». Enfin, La Poste
lancera au printemps 2019 sa nouvelle banque mobile Ma French
Bank, qui, selon nos informations,
devrait proposer la solution de
paiement mobile.
La pression des consommateurs
explique en grande partie ce virage stratégique. Le propriétaire
d’un iPhone (ou d’une Apple
Watch) ne peut en effet pas utiliser
Apple Pay si sa banque n’a pas
conclu un accord avec la firme à la
pomme. Proposer ce service permet donc d’attirer ces précieux clients, qu’un banquier qualifie de « geeks, haut de gamme et
consommant beaucoup ». Les banques mobiles et les néobanques,
comme Orange Bank, N26, Max
ou Lydia, bien que non rentables,
ont ainsi accepté de payer le prix
fort pour intégrer Apple Pay à leur
offre. Le service devenant un standard, les récalcitrantes, comme le
Crédit agricole, auront de plus en
plus de mal à tenir leur position.
Conditions revues à la baisse
Dans le même temps, Apple aurait
accepté de revoir ses conditions à
la baisse. Le groupe américain se
rémunère en prélevant une commission sur tous les paiements
réalisés avec Apple Pay, amputant
ainsi la commission d’interchange
versée par la banque du commerçant à celle du consommateur.
Mais pour permettre à leur
clientèle de payer avec leur
iPhone, les banques doivent également s’engager par contrat à consacrer d’importants budgets publicitaires à Apple Pay. Un cabinet
d’expertise, analysant dans un document interne les comptes de
BPCE SA, a ainsi noté que 19 millions d’euros avaient été inscrits
en charges exceptionnelles au titre du partenariat avec Apple pour
2016. « Le prix de l’engagement publicitaire exigé par Apple n’a cessé
de baisser au fil des mois », indique
au Monde le patron d’un grand
groupe bancaire, ajoutant avec
malice que BPCE avait « payé beaucoup trop cher ».
Apple ne s’est pas imposé aussi
facilement qu’il l’avait espéré dans
l’univers des paiements, comme
l’a reconnu Tim Cook, devant l’assemblée des actionnaires du
groupe, le 13 février dernier. Regrettant que les solutions de paie-
ment mobile comme Apple Pay
n’aient pas remplacé les espèces
aussi vite qu’escompté, le patron
de la firme avait alors déclaré qu’il
« espérait assister de son vivant à la
disparition de l’argent ».
La firme a toutefois constaté
une montée en puissance au printemps. Lors de la publication de
ses comptes, le 31 juillet, elle a révélé que le nombre de transactions effectuées avec Apple Pay
avait dépassé le milliard au cours
Il s’agit d’attirer
des clients
qualifiés de
« geeks haut
de gamme
et consommant
beaucoup »
du deuxième trimestre 2018, soit
un triplement sur un an. Le
groupe a désormais signé des
accords de distribution avec plus
de 4 900 banques partenaires.
Selon une note du cabinet de recherche Loup Ventures publiée début août, Apple Pay compterait désormais plus de 252 millions d’utilisateurs, soit 31 % des détenteurs
d’iPhone (contre 25 % l’an dernier).
Pour accélérer cette dynamique,
la multinationale a annoncé,
en marge de ses résultats trimestriels, deux nouvelles initiatives.
A l’international, elle développera
Apple Pay sur un vingt-cinquième
marché, l’Allemagne, avant la fin
de l’année. Et aux Etats-Unis, où le
réflexe de payer en « sans contact »
avec un iPhone peine à s’installer,
de nouvelles grandes enseignes de
la distribution vont accepter la
solution : eBay, les pharmacies CVS
et les supérettes 7-Eleven. p
véronique chocron
10 | économie & entreprise
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Afrique du Sud : la culture de l’avocat bat son plein
La production sud-africaine de ce fruit en vogue pourrait, en 2018, dépasser 125 000 tonnes, un record
richmond (province
du kwazulu-natal) - envoyé spécial
I
l faut vraiment rouler doucement. La poussière abîme les
arbres. » A l’entrée de la
ferme de Waterford, dans
l’ouest de l’Afrique du Sud, Nhlanhla Ntshangase invite les visiteurs
à la précaution. Ce gestionnaire
agricole zoulou de 29 ans chérit
ses avocatiers comme le plus précieux des minerais. « Je passe toutes mes journées avec eux. Je leur
donnerais à tous un petit nom, si je
pouvais ! », plaisante-t-il.
Fruit aux multiples vertus naturelles, idolâtré par les millennials
(les 18-35 ans) et érigé au rang de
star sur le réseau social Instagram, l’avocat connaît un engouement mondial. Comme
dans plusieurs autres pays de
l’hémisphère Sud, l’explosion de
la demande engendre en Afrique
du Sud un véritable essor de la
culture du fruit vert.
Dans la première économie du
continent africain, certaines régions au climat subtropical se
prêtent parfaitement aux besoins
de l’avocatier. En 2018, le pays est
en passe de battre son record de
production, qui devrait atteindre
les 125 000 tonnes, se hissant au
cinquième rang mondial.
Ruée vers « l’or vert »
Chaque année, 1 000 nouveaux
hectares sont plantés, qui viennent s’ajouter aux 17 000 déjà exploités. Une ruée vers « l’or vert »
qui, comme toute production de
fruits et légumes tropicaux, a ses
travers : tendance à la monoculture et appauvrissement des sols,
transport réfrigéré et énergivore
vers les pays du Nord, hyperconsommation d’eau, déforestation…
Apôtre de « l’agriculture régénératrice », Nhlanhla Ntshangase se
situe aux antipodes des pratiques qui hérissent les écologistes. « Notre mission est de produire le fruit le plus sain possible
en respectant au mieux la nature,
affirme-t-il, en paraphrasant le
slogan inscrit sur le panneau
d’entrée de l’exploitation. On utilise le moins de produits chimiques et de fertilisants possible. Ce
n’est pas complètement du bio,
mais on s’y dirige. »
Au milieu du verger, où les avocatiers sont enracinés en lignes pa-
ZIMBABWE
BOTSWANA
NAMIBIE
Pretoria
Johannesburg
SWAZ.
AFRIQUE
DU SUD
Richmond
Kwazulu-Natal
Le Cap
400 km
LES.
OCÉAN
INDIEN
rallèles, le jeune homme tient absolument à montrer son « hectare
expérimental ». « Ici, les arbres sont
plantés avec du romarin, du thym,
des radis. L’idée est d’assouplir la
terre et d’avoir des micro-organismes qui font tout le travail, notet-il. Je cherche au maximum à imiter la nature. Lorsque l’on interfère,
on le fait de manière stratégique. »
Plus loin, des buissons de basilic
sauvage survolés par des abeilles
permettent la pollinisation indispensable des arbres.
En matière de consommation
d’eau, l’agriculteur a besoin de
250 litres pour produire un kilo
d’avocats. Comparé à d’autres régions sud-africaines plus sèches
où les avocatiers nécessitent quatre fois plus d’eau, le KwaZulu-Natal jouit d’une pluviométrie annuelle abondante, qui dépasse les
1 000 millimètres. « L’irrigation représente 8 litres pour un kilo. Et en
été, à la saison des pluies, les pompes restent éteintes », précise-t-il.
La question du rendement est
prégnante. « En moyenne, chaque
hectare produit 8 tonnes d’avocats.
Or j’ai un hectare où mon rendement est de 32 kg. On est en train de
l’étudier pour pouvoir reproduire
les bonnes techniques sur l’ensemble du verger », souligne-t-il.
A quelques kilomètres, dans
l’usine d’emballage de la société
qui possède l’exploitation, la nouvelle ligne de production mise en
service début juillet fonctionne à
plein régime. « L’avocat est notre
plus grosse production, notre plus
gros revenu et, pour nous, c’est le
produit du futur », explique Trevor
Dukes, le PDG de la filiale sud-africaine de The Fruit Farm Group,
dont la voix est couverte par le
bruit des machines. Ce quinqua-
Des ouvrières trient les avocats dans une ferme de Nelspruit, en Afrique du Sud, le 14 juin. SIPHIWE SIBEKO/REUTERS
génaire a commencé sa carrière
comme stagiaire dans cette usine.
« Aujourd’hui, elle est vingt fois
plus grande, et nous sommes une
multinationale », s’enthousiasmet-il. Sis aux Pays-Bas, The Fruit
Farm Group fournit notamment
Greenyard, le leader belge des
fruits et légumes.
Le groupe vient d’investir plus
de 1 million d’euros dans la modernisation des installations, afin
d’anticiper l’augmentation de la
production. « Rien que dans la
province du KwaZulu-Natal où
nous nous trouvons, 2 000 hectares d’avocatiers devraient prochainement être plantés. De quoi tripler la production d’ici à cinq ans »,
explique le dirigeant.
L’usine produit une trentaine de
palettes par jour, dont les cartons,
étiquetés en français, donnent un
indice sur leur pays de destination. La moitié de la production
sud-africaine d’avocat est expor-
tée, en très grande majorité vers
l’Europe. « En Afrique du Sud, nous
sommes bénis, dans le sens où la
multiplicité des climats nous permet de fournir le marché neuf mois
sur douze. Et encore, avec les progrès réalisés dans le sud du pays,
l’avocat sera bientôt disponible
toute l’année », observe M. Dukes.
Trouver de nouveaux débouchés
Dans le pays de feu Nelson Mandela, l’appétit pour l’avocat s’est
aiguisé. Alors que les goûts se
mondialisent, le fruit riche en acides gras fleurit sur les cartes des
menus dans les restaurants, et
trône en majesté dans les grandes
surfaces. « La consommation nationale a crû de 40 % ces deux dernières années », relève Athol Currie, le président de l’association
des producteurs sud-africains
d’avocat, SAAGA. Pour lui, néanmoins, l’export représente l’avenir. « Notre objectif premier est de
Beaucoup
d’agriculteurs
abandonnent
la banane ou
la canne à sucre
pour l’avocatier,
qui a bien résisté
à la sécheresse
trouver de nouveaux marchés.
L’Europe sera toujours notre marché traditionnel, mais on arrive à
saturation. Il est capital que l’on se
tourne vers les Etats-Unis, le Japon,
la Chine », ajoute-t-il.
Son organisation, qui regroupe
plus de 300 producteurs, a connu
un sursaut de demandes d’inscription au cours des dernières
années. « Beaucoup d’agriculteurs
se lancent dans l’avocat, et ceux
Fronde chez Google contre un projet pour la Chine
N
Contenu dans
une application
Android, cet outil
de recherche est
conçu pour obéir
aux règles de
censure de Pékin
Pékin, qui filtrait notamment les
recherches portant sur la révolte
de la place Tiananmen.
L’existence de Dragonfly a suscité l’incompréhension de nombreux salariés. Dans une lettre interne, signée par un millier d’employés et dont le texte a été révélé
par le New York Times, des salariés
de Google soulignent la contradiction que représente ce projet par
rapport aux valeurs et à l’histoire
de l’entreprise : « En 2010, [le cofondateur de Google] Sergey Brin
avait expliqué que (…) la censure et
la surveillance des dissidents constituaient des marqueurs de totalitarisme », notent les signataires.
M. Brin, dont la famille avait fui
l’URSS alors qu’il était enfant, a à
plusieurs reprises pris fortement
position contre les pratiques de
censure de l’information. Ce
16 août, il aurait affirmé lors d’une
réunion interne ne rien avoir su
du projet avant qu’il ne soit révélé
par la presse, selon The Intercept.
« Besoin urgent de transparence »
Le départ de Google avait également été précipité par la découverte d’une vaste campagne de cyberespionnage visant notamment des comptes Gmail de dissidents chinois. Seule une infime
minorité de Chinois utilisent
aujourd’hui les services de Google,
qui ne sont accessibles que par le
biais d’outils de contournement
de la censure – Gmail ou Google
Search sont aujourd’hui bloqués
en Chine continentale.
La fronde interne à Google a également été alimentée par le secret
entourant le projet. Avant la révélation de son existence par la
presse, seule une infime minorité
des salariés de Google connaissaient son existence. Les tâches
avaient été divisées puis distribuées à plusieurs équipes, et la
plupart des employés travaillant
sur Dragonfly ignoraient tout des
finalités du projet. Une méthode
contestée par les signataires de la
lettre interne : « Nous avons un besoin urgent de transparence, d’une
place à la table des décisions, et
d’engagements pour nous assurer
que le processus est clair et ouvert :
les employés de Google doivent savoir ce qu’ils sont en train de construire. ». En début d’année, des salariés de Google avaient également protesté contre un projet de
collaboration entre l’entreprise et
le Pentagone. Le projet avait alors
été abandonné.
En réunion publique, M. Pichai a
justifié ce secret par le caractère
« exploratoire » du projet Dragonfly. En revanche, malgré la fronde
interne et les critiques externes
d’associations de défense des
droits de l’homme, il ne s’est pas
engagé sur un retrait de Dragonfly.
« Notre mission est d’organiser l’information du monde. La Chine représente un cinquième de la population mondiale. Pour accomplir
notre mission, nous devons réfléchir sérieusement à ce que nous
pouvons faire en Chine », a-t-il dit.
adrien barbier
AGROA LIMEN TA IRE
PepsiCo achète
Sodastream
Le mystérieux moteur de recherche « Dragonfly » est jugé contraire aux valeurs de l’entreprise par des salariés
ous ne sommes pas prêts
à lancer un produit de recherche en Chine. Et il n’est
pas du tout clair que nous pourrions ou que nous voudrions le
faire. » Après deux semaines de
crise larvée, le PDG de Google, Sundar Pichai, est sorti de son silence,
jeudi 16 août, pour évoquer avec
les salariés de l’entreprise l’énigmatique projet « Dragonfly ».
L’existence de Dragonfly, « la libellule », avait été révélée ce
1er août par le site américain The Intercept. Derrière ce nom de code,
un moteur de recherche, contenu
dans une application Android,
destiné au marché chinois. Et qui
serait donc soumis aux règles de
censure de Pékin. D’après des documents internes consultés par
The Intercept, il est conçu pour
« blacklister les recherches sensibles » et « n’afficher aucun résultat »
lorsque ses utilisateurs entrent
certains mots-clefs.
La censure chinoise est un sujet
très sensible chez Google. En 2010,
le moteur de recherche avait mis
fin à ses opérations en Chine, pour
protester contre la censure des résultats de recherche imposée par
qui en produisent déjà développent leurs vergers de manière
agressive », constate-t-il. D’aucuns
abandonnent la banane ou la
canne à sucre pour se consacrer
aux avocatiers, qui ont plutôt bien
résisté à la sécheresse historique
de 2016 et 2017.
Comme ailleurs, l’or vert sudafricain fait des envieux. Du haut
de la colline où il domine les
138 hectares sous sa responsabilité, Nhlanhla Ntshangase guette
aussi les voleurs. « Ce sont de véritables réseaux de crime organisé.
Ils arrivent avec des camions qu’ils
remplissent entièrement. Ces
temps-ci, ils volent même les jeunes arbres », déplore le gestionnaire. Le butin est généralement
revendu dans d’autres provinces
à de petits commerçants ou à des
détaillants. Une preuve de plus de
l’enthousiasme grandissant qui
entoure le fruit crémeux. p
Des propos qui font également
écho aux défenseurs du projet, en
interne comme en externe, qui estiment que le retrait de Google de
Chine n’a rien changé sur le fond à
la situation dans le pays.
Google est d’ailleurs loin d’être la
seule entreprise de la Silicon Valley à connaître le même dilemme.
Fin juillet, Apple, dont les produits
rencontrent un gigantesque succès commercial en Chine, avait
également fait l’objet de vives critiques après avoir supprimé de son
magasin d’applications chinois
plusieurs logiciels de contournement de la censure, à la demande
de Pékin.
Tim Cook, le patron d’Apple, s’en
était justifié, le 1er août. « Nous
aurions préféré ne pas supprimer
ces applications, mais, comme
nous le faisons dans les autres pays,
nous respectons la loi des pays où
nous travaillons », avait indiqué
M. Cook lors de la présentation des
résultats trimestriels de l’entreprise. « Nous croyons fortement
que participer à l’économie et offrir
des services aux consommateurs
est dans l’intérêt des gens là-bas. » p
damien leloup
L’américain PepsiCo a annoncé lundi 20 août l’acquisition de la société israélienne
Sodastream. Pour s’emparer
de cette entreprise spécialisée
dans les machines à soda et
eau gazeuse, il déboursera
3,2 milliards de dollars
(2,8 milliards d’euros). Ce qui
représente une prime de 32 %
par rapport à la valorisation
boursière de Sodastream.
IN F RA STRU CTU RE
Gênes : 500 millions
d’euros pour les victimes
Les dirigeants d’Autostrade
per l’Italia, société gestionnaire du pont qui s’est
effondré mardi 14 août à
Gênes, ont annoncé samedi
18 août que 500 millions
d’euros étaient prêts pour
aider la ville et reconstruire
l’ouvrage. Cette somme
comprend un fonds pour les
proches des victimes et pour
reloger les habitants dont les
immeubles sous le pont sont
condamnés. Parallèlement,
« nous avons un projet qui
nous permet, en huit mois,
entre démolition et reconstruction, d’avoir un nouveau
pont en acier », a assuré
Giovanni Castellucci, patron
de la société. – (AFP.)
REPRODUCTION INTERDITE
MARDI 21 AOÛT 2018/LE MONDE/11
LES OFFRES D’EMPLOI
DIRIGEANTS - FINANCES, ADMINISTRATION, JURIDIQUE, R.H. - BANQUE, ASSURANCE - CONSEIL, AUDIT - MARKETING, COMMERCIAL, COMMUNICATION
SANTÉ - INDUSTRIES & TECHNOLOGIES - ÉDUCATION - CARRIÈRES INTERNATIONALES - MULTIPOSTES - CARRIÈRES PUBLIQUES
Retrouvez toutes nos offres d’emploi sur www.lemonde.fr/emploi – VOUS RECRUTEZ ? M Publicité : 01 57 28 39 29 emploi@mpublicite.fr
Développeur territorial
filières d’excellence
spécialisé en intelligence
économique h/f
Retrouvez le détail de cette annonce sur lemonde.fr
Nations Unies
Sous-Secrétaire général(e), Bureau des services de
contrôle interne (BSCI)
L’OFFICE FRANÇAIS DE PROTECTION
DES REFUGIES ET APATRIDES (OFPRA), RECRUTE
Des Officiers de
protection instructeurs
Descriptif du poste : Instruction de dossiers de demande d’asile,
audition des demandeurs et rédaction de projets de décision motivés en
droit et en fait.
Cannes Pays de Lérins recrute pour la
Direction de la Stratégie, de l’Action
économique et du Marketing territorial
Chef de projets attractivité
territoriale spécialisé en
intelligence économique
territoriale h/f
Retrouvez le détail de cette annonce sur lemonde.fr
Profil : Master, I.E.P.
Date de disponibilité : 17 septembre 2018
Recrutement sur contrat (3 ans) : les candidatures comprenant une
lettre de motivation et un curriculum vitae détaillé devront être
adressées, pour le 10 septembre 2018, par voie postale ou par courrier
électronique à l’adresse suivante :
OFPRA - Service des ressources humaines
« Recrutement d’officiers de protection contractuels »
201, rue Carnot, 94 136 Fontenay-sous-Bois Cedex.
ressources-humaines@ofpra.gouv.fr
Plus d’informations sur l’OFPRA : www.ofpra.gouv.fr
AVIS DE CONCOURS
Le centre de gestion de la Meuse organise
LE CONCOURS
DE SAGE-FEMME
TERRITORIAL
en convention avec les Centres de Gestion de
l’Interregion Grand Est, de la région AuvergneRhône-Alpes, de Loire Atlantique, des Bouches
du Rhône, des Alpes Maritimes
(19 postes ouverts)
Conditions d’accès
Sont admis à se présenter au concours de sage-femme territorial, les
candidats titulaires d’un des diplômes ou titres mentionnés à l’article L.
4151-5 du Code de la santé publique ou d’une autorisation d’exercer la
profession de sage-femme délivrée par le ministre chargé de la santé en
application de l’article L. 4151-5-1 de ce même code.
Nature et programme des épreuves
Le concours d’accès au cadre d’emplois des sages-femmes territoriales
comporte une épreuve orale d’admission consistant en un entretien, ayant
pour point de départ un exposé du candidat sur sa formation et son projet
professionnel, permettant au jury d’apprécier sa capacité à s’intégrer dans
l’environnement professionnel territorial au sein duquel il est appelé à
travailler, sa motivation et son aptitude à exercer les missions dévolues aux
membres du cadre d’emplois (durée : 20 minutes, dont 5 minutes au plus
d’exposé).
Modalités d’inscription
Toute inscription au concours doit faire l’objet d’une préinscription sur le
site internet du centre de gestion de la Meuse www.cdg55.fr et d’une
impression papier du dossier saisi en ligne. Aucun dossier photocopié ou
impression d’écran ne sera accepté. Seul le dossier issu de la préinscription
et comportant le numéro du candidat ainsi que les informations saisies en
ligne sera accepté.
Le règlement du concours et les informations relatives au cadre
d’emplois des sages-femmes territoriales figurent dans la
brochure d’information accessible sur le site de préinscription.
L’épreuve unique orale d’admission aura lieu
à compter du 25 mars 2019.
La période de préinscription est fixée
du 6 novembre 2018 au 12 décembre 2018.
Les dossiers d’inscription devront être retournés ou déposés au
centre de gestion de la Meuse pour le 20 décembre 2018
dernier délai, le cachet de la poste faisant foi au :
CENTRE DE GESTION DE LA MEUSE
92 RUE DES CAPUCINS - CS 90054 - 55202 COMMERCY CEDEX
Albatross CX est une agence d’expérience client au
service des marques de luxe.
Nous proposons des solutions afin d’optimiser la
façon dont les marques interagissent avec leurs
clients, notamment des évaluations de performance
en boutique. Nous recherchons
des Évaluateurs
partout en France pour des missions
occasionnelles.
Le rôle d’un évaluateur est de se faire passer pour
un client ordinaire et d’évaluer la qualité du
service fourni dans le point de vente visité.
A l’issue de la visite, l’évaluateur remplit un
questionnaire en ligne sur notre plateforme.
Si vous souhaitez nous rejoindre,
il vous suffit de créer votre profil sur
www.albatrossonline.com.
Retrouvez toutes nos offres sur www.lemonde.fr
* Source : ACPM ONE 2016-2017, Indicateur LNM,
Pop. totale : 52 440 000 ind. / OJD DSH 2016-2017, indicateur DFP.
L'Organisation des Nations Unies recherche un cadre supérieur
pour le poste de Sous-Secrétaire général aux services de
contrôle interne.
Le Bureau aide le Secrétaire général à s’acquitter des
responsabilités qui lui incombent en matière de contrôle des
ressources et du personnel de l’Organisation, en procédant à
des audits, à des investigations, à des inspections et à des
évaluations. Il se veut un agent de changement qui favorise
l’administration responsable des ressources, une culture de la
responsabilisation et de la transparence et une meilleure
exécution des programmes. Le (la) Sous-Secrétaire général(e)
aux services de contrôle interne relève de la Secrétaire générale
adjointe aux services de contrôle interne.
Les candidatures doivent inclure un curriculum vitae et être
envoyées à oiosasg.recruitment@un.org avant le 27 août 2018.
Les femmes sont fortement encouragées
à présenter leur candidature.
Pour de plus amples informations sur ce poste
veuillez consulter : www.un.org/sg/vacancies
Le Temps du Regard , Association de solidarité en faveur des
personnes en situation de handicap, gestionnaire de services
d’accueil de jour et de domiciles partagés dans l’agglomération Rennaise, est à l’initiative de la création à Acigné (35)
d’un habitat innovant fondé sur l’inclusion sociale et la
citoyenneté de la population et des entreprises locales.
Pour ce projet porteur de développement local et nécessitant
de réunir l’adhésion des acteurs locaux afin d’assurer sa
pérennité dans le temps, nous recherchons notre :
Développeur de projet et responsable
de la collecte des fonds (H/F)
Placé sous l’autorité du bureau de l’association et en coordination avec la direction, vous
aurez pour missions principales : • la mise en place d’actions visant à assurer la mobilisation de l’ensemble des acteurs locaux population, collectivités, associations, entreprises… • l’élaboration du plan de communication et des différents outils nécessaires à
faire connaître l’association et ce projet • la définition d’une stratégie de levée de fonds
complémentaires aux fonds publics (300 000 € par an) - y compris l’établissement d’un
plan de fidélisation et de prospection – sa mise en oeuvre et son suivi • la réalisation des
dossiers de demandes de fonds et des rendez-vous auprès de l’ensemble des prospects
et interlocuteurs.
Véritable développeur de notre projet, nous attendons des profils partageant nos valeurs,
dotés d’une réelle force de conviction et d’excellentes qualités relationnelles. De formation
supérieure, vous avez une expérience des relations entre les acteurs économiques et
politiques locaux, de la collecte de fonds, de la promotion de projets et une parfaite maîtrise du pack office et des réseaux sociaux.
Pour ce poste à temps plein en contrat de mission de 3 ans (CDI possible à terme) avec
statut cadre, nous proposons une rémunération de 36 000 € / an + variable selon profil
et résultats.
Merci d’adresser, avant le 10 septembre 2018, votre candidature à l’attention de
M. Le Président du Temps du Regard, par mail à : secretariat@letempsduregard.org
www.letempsduregard.org
RECHERCHE
DIRECTEUR(TRICE) DE L’ECOLE SUPÉRIEURE DE
L’INGÉNIERIE DE L’ENERGIE
L’Université Internationale de Rabat est devenue dès ses premières
années d’existence un modèle d’établissement innovant bénéficiant
d’une attractivité grandissante et d’une image de professionnalisme et
de rigueur reconnue au niveau national et international.
L’Ecole Supérieure de l’Ingénierie de l’Energie « ECINE » est l’un des 10
établissements de l’Université Internationale de Rabat (UIR).
La formation est organisée en 5 ans avec un cycle de Classes Préparatoires
intégré de 2 ans suivi d’une formation en Cycle Ingénieur de 3 ans.
Les principales missions :
Quotidien préféré des Premium avec chaque jour
2,8 M de lecteurs pour 278 790 exemplaires diffusés*
Êtes-vous un cadre supérieur ayant une connaissance approfondie des systèmes de gouvernance, de gestion des risques et
de contrôle interne et pouvant guider et surveiller la mise en
œuvre rapide et efficace des activités de surveillance interne
axées sur les risques ?
Rattaché(e) au Vice-président aux Affaires Académiques, vous aurez pour
mission :
• Assurer la bonne organisation des activités d’enseignement,
• Développer de nouveaux programmes,
• Assurer la gestion administrative de l’établissement ainsi que le
recrutement des étudiants,
• Superviser une équipe pluridisciplinaire,
• Travailler en collaboration avec le partenaire de référence de l’école,
• Développer de nouveaux partenariats académiques.
Compétences requises :
• Disposer de compétences académiques et managériales.
• Détenir un Doctorat dans le domaine de l’énergie ;
• Justifier d’une expérience de 5 à 7 ans dans un poste similaire ;
• Etre rigoureux et engagé ;
• Disposer des capacités à dialoguer et négocier avec toutes les parties
prenantes ainsi que d’un sens du relationnel ;
• Avoir l’aptitude à gérer des sujets très différents, de grandes capacités
d’organisation, d’adaptation et de réactivité ainsi qu’un esprit d’anticipation des situations.
Les CVs et lettres de motivation sont à envoyer sur le site de l’UIR
www.uir.ma ou à soumettre à la Direction du Capital Humain de l’UIR
par e-mail à : recrutementecine@uir.ac.ma.
En mentionnant l’intitulé de l’offre d’emploi concernée sur l’objet du Mail.
> Offres d’emploi
carrières
Cannes Pays de Lérins recrute pour la
Direction de la Stratégie, de l’Action
économique et du Marketing territorial
12 | culture
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Lubaina Himid, la traite derrière la beauté abstraite
L’exposition de la lauréate du Turner Prize 2017 à Sérignan, dans l’Hérault, convoque la mémoire de l’esclavage
ART
sérignan (hérault) -
L
envoyé spécial
ubaina Himid est née
en 1954 à Zanzibar d’une
mère britannique et d’un
père comorien, mort peu
après. Sa mère revient vivre en
Grande-Bretagne, où Lubaina
Himid étudie la mise en scène au
Wimbledon College of Arts, puis
les arts et leur histoire au Royal
College of Art. Sa première exposition personnelle, intitulée « Un
mariage à la mode », en référence
au satiriste du XVIIIe siècle
William Hogarth, a lieu en 1986. Il
y en a eu d’autres depuis, principalement au Royaume-Uni.
Mais, jusqu’à récemment, Lubaina Himid n’appartenait pas à
l’aristocratie des artistes internationaux, ceux que se disputent à
gros prix institutions et collections dites « prescriptives ». Les
raisons de ce peu d’intérêt ne sont
pas énigmatiques : Himid est une
artiste métisse, dont la représentation des populations d’origine
africaine dans les arts et les médias occidentaux est, depuis ses
débuts, le sujet. Les artistes d’origine africaine ou afro-américaine
ont longtemps été à peu près absents du MoMA, de la Tate Modern ou du Centre Pompidou, et
Himid ne faisait pas exception. La
situation a commencé à changer –
lentement – depuis le début du
XXIe siècle et l’un des indices est
qu’Himid a reçu en 2017 le Turner
Prize, distinction artistique britannique suprême.
Début d’une reconnaissance
Un autre en est son exposition
personnelle au Musée régional
d’art contemporain de Sérignan
(Hérault), sa première en France.
Sans doute le lieu n’est-il pas des
plus connus. Sans doute l’exposition n’en occupe-t-elle qu’une partie. Mais on peut espérer que ce
soit ici le début d’une reconnaissance qui aille croissant, d’autant
que la présentation est construite
autour de l’une des pièces majeures de l’artiste, qui s’intitule désormais Naming the Money, mais
s’appelait à sa création Gifts to
Kings, titre de l’exposition.
« Cadeaux aux rois » ? Il était fréquent, au temps de la traite, que
des monarques s’offrent entre eux
des esclaves. Or l’installation est
faite de figures humaines grandeur nature en contreplaqué découpé et peint, femmes et hommes noirs, chacun avec un élément symbolique de son activité :
des pots, un tambour, un chien.
Pourquoi renommer le dispositif
Œuvres de Lubaina Himid présentées à l’exposition « Gifts to Kings », au Musée régional d’art contemporain de Sérignan. AURÉLIEN MOLE
Naming the Money, « nommer
l’argent » littéralement ? Parce
qu’à chaque figure sont associées
quelques paroles à la première
personne du singulier. Toutes disent comment les maîtres renommaient les esclaves qu’ils achetaient, de leur nom dans leur langue maternelle à un prénom anglais commode. Par exemple :
« My name is Walukaga, they call
me Sam… » « They » : les propriétaires blancs. On marche entre ces
silhouettes, on entend ces brefs
monologues entêtants : cela suffit.
Himid se garde de toute expression violente. A l’esclavage, elle répond sans élever la voix. On ne
l’écoute que plus attentivement.
C’est du reste l’une des constantes de son travail : glisser dans des
œuvres qui semblent d’abord
principalement séduisantes par
leurs couleurs et leur légèreté des
observations et sous-entendus ni
Denses, liées
souvent à des
événements
occultés,
ses œuvres
codées exigent
un long regard
légers ni séduisants. Himid reprend les motifs délicieusement
harmonieux et décoratifs des tissus africains pour en revêtir The
Striker (« le gréviste »), un jeune
travailleur noir, les mains bien
enfoncées dans les poches, et The
Map Man (« le cartographe »), qui
tient entre deux doigts un globe
terrestre tourné de façon que
seule l’Afrique soit visible.
D’un ensemble de carrés aux
motifs géométriques noir et blanc
accrochés en quinconce, on croirait qu’il n’est qu’un exercice abstrait parfaitement réussi si ces
motifs ne reprenaient ceux des
cotonnades imprimées jadis dans
les usines anglaises avec la matière première importée des plantations du sud des Etats-Unis : une
industrie fondée sur l’esclavage
donc. Autre détournement : peindre des moules à pudding de motifs eux aussi pris aux tissus chamarrés et proposer de les agrandir
aux dimensions de monuments
pour places et jardins publics. Monuments pour qui ? Pour les citoyens britanniques d’origine nigériane, kényane ou tanzanienne,
comme Himid elle-même, et
leurs familles émigrées ?
Denses, liées souvent à des événements historiques (esclaves jetés à la mer pour toucher le montant de l’assurance, par exemple)
qu’il était plus confortable
d’oublier, ses œuvres codées exigent un long regard. Celles qui forment les Guardian Series, du nom
du quotidien londonien, doivent
être lues : ce sont des articles consacrés à des femmes et hommes
noirs, chanteuses ou sportifs, qui,
dans leur contenu, leur illustration ou leur mise en pages renvoient à des stéréotypes – à l’insu
de leurs auteurs, sans doute, ce
qui est presque pire.
Himid les enlumine de manière
à attirer l’attention sur les images
et les mots les plus explicites.
Quant aux lattes avec lesquelles
elle dessine dans l’espace la
courbe d’une vague ou la coque
d’un navire, elles portent des motifs animaliers, floraux ou décoratifs qui n’ont rien d’anodin pour
peu que l’on prenne le temps de
les identifier. Les symboles de
l’exotisme tiennent une place essentielle.
Il n’est pas non plus anecdotique que Lubaina Himid se saisisse d’un Picasso, Deux femmes
courant sur la plage, et en fasse
deux femmes noires qui courent,
tenant en laisse des molosses, de
ceux qui donnaient la chasse aux
esclaves fugitifs. Deux hommes
blancs les regardent et semblent
s’amuser de ce spectacle. p
philippe dagen
« Gifts to Kings », Musée régional
d’art contemporain
Occitanie/Pyrénées-Méditerranée,
146, avenue de la Plage, Sérignan
(Hérault). Tél. : 04-67-32-33-05.
En août, du mardi au vendredi
de 11 heures à 19 heures,
samedi et dimanche de 13 heures
à 19 heures ; en septembre, du
mardi au vendredi de 10 heures
à 18 heures, samedi et dimanche
de 13 heures à 18 heures. De 3 €
à 5 €. Jusqu’au 16 septembre.
Patti Smith, héroïne de La Route du rock
La chanteuse américaine, en tournée européenne, a fait une halte, samedi 18 août, au fort de Saint-Père
MUSIQUE
saint-père (ille-et-villaine) -
envoyé spécial
F
in juillet, interrogé par le
magazine musical en ligne
Indiemusic.fr, François Floret ne cachait pas sa joie : « On
essaie de l’inviter tous les ans ! Elle
fait partie des artistes pour lesquels on insiste tout le temps, et un
jour, ça finit par tomber comme un
fruit mûr. Un bon alignement des
planètes ! » Celle qu’évoque avec
enthousiasme le directeur de
La Route du rock est Patti Smith,
vedette de la soirée du 18 août du
festival organisé à Saint-Malo
et Saint-Père (Ille-et-Vilaine). La
chanteuse américaine, en tournée européenne ce mois-ci, a
réservé aux terres bretonnes ses
deux passages français. Un jour
avant de monter sur la grande
scène du fort de Saint-Père, elle
était au festival Fête du bruit de
Landerneau, dans le Finistère.
Dans le public, celles et ceux
qui ont découvert Patti Smith
dans les années 1970, quand
elle devenait l’une des voix de
la scène punk et rock, sont venus en nombre s’ajouter aux
20-30 ans qui constituent le
public habituel de La Route du
rock. Une bonne demi-heure
avant le concert, les cheveux
blancs viennent s’installer aux
premiers rangs. L’arrivée de Patti
Smith est accueillie par une ovation. Que l’intéressée, radieuse,
reçoit avec reconnaissance.
Avec elle, un trio, dont le guitariste est son fils Jackson, l’un des
deux enfants nés du mariage de la
chanteuse avec l’ancien guitariste
du groupe MC5, Fred « Sonic »
Smith, mort en 1994. Le grand
amour de Patti Smith, à qui elle
dédie la chanson Because the
Night (parue en 1978 et coécrite
avec Bruce Springsteen), l’un de
ses rares succès commerciaux.
« Parce que la nuit appartient à
ceux qui s’aiment », dit le refrain.
Hommage à Aretha Franklin
Des dédicaces, Patti Smith en fera
plusieurs. Elle souhaite, avant de
chanter Ghost Dance, que Jérusalem devienne une ville « neutre »,
pour que chacun puisse y pratiquer « librement sa religion ». Il y a
la chanson Tarkovsky, du nom du
cinéaste soviétique, sous-titrée
The Second Stop Is Jupiter, qui vient
d’une composition du pianiste
Sun Ra. Ambiance jazz donc, avec
une superbe improvisation de
Jackson Smith. Celui-ci a dans les
doigts bien des styles du rock et du
jazz, qu’il explore avec inventivité.
Avant sa reprise émouvante de
Can’t Help Falling in Love, immortalisée par Elvis Presley, Patti
Smith dit « adieu à Aretha » (Franklin, morte le 16 août) et « adieu
à Kofi » (Annan, mort le 18).
La voix est pleine, puissante, que
cela soit dans un phrasé proche de
la parole ou dans un chant qui va
de la caresse au plein déploiement. Quand elle se trompe de tonalité au début de Dancing Barefoot, elle fait reprendre la chanson
et lui donne une nouvelle énergie.
Bras tendus vers le public ou levés au ciel, mains-papillons qui
vivent avec les courbes de la musique, corps dansant, Patti Smith,
71 ans, emporte par sa fougue, sa
vitalité musicienne. « Je sais que
rien ne va bien dans ce monde,
mais je continue à être foutrement
heureuse », lance-t-elle avant de
reprendre Gloria, la composition
de Van Morrison pour son groupe
Them, dont Patti Smith a fait son
propre hymne depuis son enregistrement sur son premier album, Horses, en 1975. A l’écoute de
ce Gloria, dont les lettres sont prononcées unes à unes dans le refrain (« G.L.O.R.I.A. ! ») passe fugitivement l’idée qu’un clin d’œil –
d’oreille plutôt – aurait pu le transformer en « A.R.E.T.H.A. » pour
celle qui elle-même épela
« R.E.S.P.E.C.T. »
Il lui reste à nous exhorter, « jeunes et vieux, à faire quelque chose
pour sauver notre air, notre eau,
notre terre », en introduction à
People Have the Power. Coécrit
par Patti et Fred Smith, ce chant
d’appel optimiste à réaliser individuellement nos rêves et à collectivement œuvrer pour un
monde meilleur lui vaut une
ultime acclamation à l’issue de
ses soixante-quinze minutes de
concert. Et de sa part, de nouveau,
un sourire ravi.
Avant Patti Smith, la soirée du
18 août, veille de la clôture de
La Route du rock, avait débuté par
le mélange plaisant de country et
de pop de Cut Worms et par celui
de country et de rock de Josh
T. Pearson – qui a à son répertoire
de touchantes ballades, comme
A Love Song (Set Me Straight),
parfaitement interprétée. Jonathan Bree, comme son groupe
(un bassiste, un batteur, deux
inutiles danseuses), se présente le
visage masqué. Une bande-son de
cordes et de claviers accompagne
la petite troupe, qui enchaîne des
thèmes à la lassante monotonie.
Après Patti Smith, en revanche, les
fantaisies pop d’Ariel Pink auront
eu un air de feu d’artifice. p
sylvain siclier
télévision | 13
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
La Mecque, 1979 : retour sur une terrible prise d’otages
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Un documentaire décortique l’événement au moyen d’archives et de nombreux témoignages
ARTE
MARDI 21 - 22 H 45
DOCUMENTAIRE
P
ostés dans les minarets
de la Grande Mosquée de
La Mecque, des tireurs
embusqués font régner
la terreur. A l’aube du 20 novembre 1979, plusieurs centaines de
combattants lourdement armés
prennent possession du lieu le
plus sacré de l’islam, transformant
le gigantesque sanctuaire en piège
pour des milliers de pèlerins. Les
assaillants sont menés par le Saoudien Juhayman Al-Otaibi, prédicateur issu d’une tribu de Bédouins
marginalisée, qui a exposé dans
un ouvrage les principes de la création d’un véritable Etat islamique
en Arabie saoudite. On apprendra
plus tard qu’ils exigent l’abdication de la famille royale, l’expulsion de tous les étrangers impies
et le retour du pays à un islam pur.
Le siège de la Grande Mosquée
durera quinze jours. Et les archives filmées rassemblées dans ce
documentaire inédit confirment
la violence des combats. Le nombre des victimes reste, encore
aujourd’hui, inconnu. Les autorités saoudiennes, désireuses de ne
pas faire de bruit autour de l’événement, parlaient de 300 morts.
Tous les autres observateurs estiment à quelques milliers de victimes le bilan final de cette tragédie.
Des soldats saoudiens dans les sous-sols de la mosquée, en novembre 1979. K2-OUTREMERFILM
Entre 4 000 et 5 000, plus précisément : rebelles, pèlerins et aussi
beaucoup de soldats saoudiens.
L’appui du GIGN français
Le siège de La Mecque mit en péril
l’équilibre géopolitique mondial.
Les diplomates américains en
poste en Arabie saoudite eurent
du mal à expliquer à la Maison
Blanche que les assaillants
n’avaient pas de liens avec les
Iraniens – 1979 est aussi l’année
de la révolution iranienne. A Téhéran, Khomeiny accusera les
Etats-Unis et Israël d’avoir orchestré « une attaque odieuse contre le
lieu le plus saint de l’islam ». Dans
le monde musulman, cet événement provoquera des flambées de
violence visant notamment des
ambassades américaines, comme
au Pakistan, où deux citoyens
américains trouvèrent la mort.
Ce qui fut de fait la plus grande
prise d’otages du XXe siècle est
donc méticuleusement décortiqué, avec des images d’archives
inédites, par Dirk van den Berg,
qui a réussi à faire parler face caméra des témoins de premier
plan : le fils du général saoudien
ayant dirigé l’assaut, l’ex-attaché
militaire américain à Djedda,
mais aussi d’anciens compagnons de lutte de Juhayman,
ainsi que des chercheurs et journalistes réputés.
Sans oublier Christian Prouteau
et Paul Barril, célèbres figures du
GIGN français. Car, si les forces
saoudiennes ont réussi à reprendre la Grande Mosquée, la France
n’y est pas étrangère. Se tournant
d’abord vers l’allié américain, les
Saoudiens trouveront finalement
de l’aide concrète chez les Français. Très inquiet de la situation, le
président Giscard d’Estaing dira à
Prouteau : « Il faut que vous y alliez ! Si La Mecque tombe, vous
imaginez ce que cela représente
pour l’Occident. » La mission devra
rester secrète. Prouteau, Barril et
un troisième agent du GIGN s’envolent pour le royaume des Saoud
et la France livre 300 kg de gaz lacrymogène aux forces armées locales. Le plan est de gazer les soussols où se sont réfugiés des dizaines de rebelles.
Le récit de l’assaut est détaillé et
terrible. Mission accomplie pour
le GIGN. Les rebelles tombés aux
mains de l’armée saoudienne,
dont Juhayman, seront décapités
en janvier 1980. Et le régime des
Saoud, instrumentalisant le siège
de La Mecque, en profitera pour
imposer une sévère répression politique et morale. p
alain constant
Le siège de La Mecque, de Dirk van
den Berg (France, 2015, 55 min).
Silence, ça repousse pendant l’été
France 5 rediffuse quotidiennement les émissions de la saison écoulée du magazine consacré au jardinage
FRANCE 5
MARDI 21 – 19 HEURES
MAGAZINE
O
n avouera ne suivre qu’occasionnellement, pendant la saison, le magazine « Silence, ça pousse ! », dont
Stéphane Marie est le rédacteur en
chef et qu’il coprésente chaque semaine avec Carole Tolila. Mais,
pendant les mois de juillet et
d’août, tandis que sa rediffusion
quotidienne a pris la place de
l’émission « C à vous », on s’est mis
à la regarder chaque soir. Au mo-
ment du pic de canicule du début
du mois d’août, revoir les numéros tournés pendant l’hiver était
particulièrement rafraîchissant.
Pendant de longues années
– « Silence, ça pousse ! » fête ses
20 ans en septembre –, Stéphane
Marie a eu comme comparse
Noëlle Bréham, qui jouait à la perfection le rôle (de composition) de
la godiche à la main pas vraiment
verte. En 2015, elle avait laissé la
place à Caroline Munoz qui quitta
le magazine au bout d’une saison.
Depuis septembre 2016, c’est la
piquante Carole Tolila qui joue le
rôle du candide auquel, chaque
semaine, Stéphane Marie apprend comment tailler, planter,
semer, etc. En contrepartie, l’ancienne chroniqueuse des « Maternelles » propose une rubrique
sous le signe du bricolage débrouillard et écolo.
Merveilleux croquis
Pour la rubrique « Pas de panique ! », Stéphane Marie part aider
un téléspectateur à concevoir un
jardin dans un espace qui ne lui
est a priori pas favorable. L’ancien
diplômé des Beaux-Arts sort ses
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 194
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 193
HORIZONTALEMENT I. Procéduriers. II. Lad. Ronéotée. III. Anéantis. Air.
IV. Icône. Rimini. V. Sun Tse. Les. VI. An. Etroit. Vs. VII. Nias. Reines.
VIII. Ten. Taire. Lé. IX. Ironise. Rhin. X. Neutralisant.
VERTICALEMENT 1. Plaisantin. 2. Rancunière. 3. Odéon. Anou. 4. Antes.
Nt. 5. Ernest. Tir. 6. Dot. Er. Asa. 7. Unir. Oriel. 8. Résilier. 9. Io. Métiers.
10. Etais. Ha. 11. Rein. Vélin. 12. Sériassent.
I. Dépassent les mesures et l’entendement. II. Prête à tout avaler. Son influence est certaine. III. Pièce maîtresse dans le jeu et dans la vie.
Quantité sans précision. Informateur
de l’ombre. IV. Homme de méthode
et papa de nombreux enfants. Fis des
longueurs. V. Venus d’Omsk et d’Oufa. Ne fera pas son lit. VI. Cœur de bâtard. Vidé à fond et un peu secoué.
VII. Sortie professionnelle plus ou
moins attendue. VIII. Vitrine de la
presse. Habitude à respecter. Grande
des grandes ondes. IX. Creuse pour
en savoir davantage. Fruit ou glace.
X. Grands désordres dans les
réserves.
VERTICALEMENT
1. Vous entraîne dans un monde
plein d’illusions. 2. Peintre chinois du
XIIIe siècle. Refus total. 3. Laissèrent
passer finement. 4. Les petits peuvent prendre de l’importance. Renfort d’accord. 5. Joli trèfle. Font trembler à la bergerie. 6. Passe. Une étoile
pour Le Monde. 7. Ouvre et ferme l’armoire. Garde le troupeau. 8. Son relevage n’est pas sans risques. Frappe
lourdement. 9. Frétille pour piéger.
Démonstratif. 10. Au cœur du Cantal.
Incendiaire romain. 11. Canton du
Calvados. A libéré les chaînes. 12. Ne
devraient laisser personne dans
l’indifférence.
feutres de couleurs et couche sur
le papier de merveilleux croquis
(dont certains sont publiés aux
éditions Chêne) avant de les réaliser végétalement. Les rubriques
emmènent le téléspectateur dans
des jardins de rêve, des campagnes méconnues, des potagers ragoûtants (Stéphane Marie cuisine
à l’occasion et livre ses recettes),
en France le plus souvent mais
parfois à l’étranger (deux émissions ont été tournées à Hongkong et sont l’occasion de découvrir comment cette ville compacte laisse sa place au végétal).
On apprend beaucoup de choses,
on se dit chaque fois qu’il faudrait
qu’on se mette enfin à cultiver
quelques herbes sur le rebord de sa
fenêtre, voire à biner un ancien jardin ouvrier en bordure urbaine
– et l’on n’en fait rien. Mais on continuera à regarder le magazine dès
son retour pour sa nouvelle saison, chaque vendredi à 22 h 20. p
renaud machart
« Silence, ça pousse ! », magazine
présenté par Stéphane Marie
et Carole Tolila
(Fr., 2017-2018, 52 min).
MAR DI 2 1 AOÛ T
TF1
21.00 Camping Paradis
Série. Avec Laurent Ournac
(Fr., 2015, 125 min).
23.05 New York, unité spéciale
Série. Avec T. R. Knight (EU, 2011,
S13, ép. 4 et 3/23 ; S11, ép. 1 et 4/24).
France 2
20.55 Le Meilleur
des Années bonheur
Divertissement présenté
par Patrick Sébastien.
23.30 Les Enfants de la télé
Divertissement présenté
par Laurent Ruquier.
France 3
20.55 Rien ne vaut la douceur
du foyer
Téléfilm de Laurent Jaoui.
Avec Annelise Hesme,
Grégori Derangère (Fr., 2017, 95 min).
22.30 Où es-tu maintenant ?
Téléfilm d’Arnaud Sélignac.
Avec Louise Monot (Fr., 2014, 100 min).
Canal+
21.00 The Square
Film de Ruben Ostlund. Avec Claes
Bang (Suè./Fr., 2017, 145 min).
23.25 Tchi tcha
Magazine présenté par Laurie Cholewa
France 5
20.50 Sale temps pour la planète
Pays basque : péril en la demeure
Antilles : la vie après Irma
Documentaires de Morad AïtHabbouche (Fr., 2018, 110 min).
23.45 La Belle Histoire
des bains de mer
Documentaire de Dominik Rimbault
(Fr., 2008, 50 min).
Arte
20.50 Emirats, les mirages
de la puissance
La Conquête du Golfe
La conquête du monde
Documentaires de Frédéric Compain
(Fr., 2014, 2 × 50 min).
22.45 Le Siège de La Mecque
Documentaire de Dirk van den Berg
(Fr., 2018, 55 min).
M6
21.00 Audition secrète
Divertissement animé par
David Ginola et Eric Antoine.
23.35 Empire
Série. Avec Terrence Howard
(EU, 2016, S3, ép. 9 à 11/18).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-194
6
4
6
1
6
2
7
9
5
7
3
1
9
8
4
6
2
9
1
6
5
2
4
8
3
7
8
4
2
7
3
6
5
9
1
6
3
7
8
1
2
9
5
4
4
8
1
9
5
3
2
7
6
2
5
9
6
4
7
1
8
3
3
9
5
4
6
1
7
2
8
7
2
4
3
8
5
6
1
9
1
6
8
2
7
9
3
4
5
Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
8 1
6
9
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
2 9
3
5
seule fois par ligne,
colonne et par
6 7
9 8 4
3 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
7
1
HORS-SÉRIE
8
6
5
Un hors-série
124 pages - 9,90 €
LA PENSÉE POLITIQUE EN ACTE
La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
HANNAH ARENDT
LA PENSÉE POLITIQUE
EN ACTE
HANNAH ARENDT
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
abojournalpapier@lemonde.fr.
Tarif 1 an : France métropolitaine : 399 ¤
Courrier des lecteurs
blog : http://mediateur.blog.lemonde.fr/ ;
Par courrier électronique :
courrier-des-lecteurs@lemonde.fr
Médiateur : mediateur@lemonde.fr
Internet : site d’information : www.lemonde.fr ;
Finances : http://finance.lemonde.fr ;
Emploi : www.talents.fr/
Immobilier : http://immo.lemonde.fr
Documentation : http ://archives.lemonde.fr
Collection : Le Monde sur CD-ROM :
CEDROM-SNI 01-44-82-66-40
Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60
Chez votre marchand de journaux
et sur laboutiquelavie.fr
Tirage du Monde daté Dimanche 19-lundi 20 août : 233 917 exemplaires
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
14 | disparitions
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Kofi Annan
Ancien secrétaire général de l’ONU, Prix Nobel de la paix
C’
était à l’automne
2002. A l’ONU, la bataille faisait rage
autour de l’Irak.
L’administration américaine, à
l’époque celle de George W. Bush,
était déterminée à « désarmer
Saddam Hussein ». Le gouvernement britannique de Tony Blair se
préparait à s’aligner sur l’allié
américain. Les autres membres
permanents du Conseil de sécurité, la France, la Russie, suivies de
la Chine, refusaient toute idée
d’intervention sans avoir la
preuve formelle de l’existence des
armes de destruction massive du
dictateur irakien. L’affrontement
diplomatique allait déboucher, en
mars 2003, sur le premier grand
schisme de la communauté internationale post-guerre froide : les
Etats-Unis envahissaient un pays
sans l’aval de l’ONU.
Je venais de prendre mon poste
de correspondante du Monde aux
Nations unies, peu au fait des usages de la diplomatie multilatérale.
Un après-midi, Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, m’avait
fait appeler dans son bureau au
38e étage. Dans l’ascenseur, Fred
Eckhard, son porte-parole et alter
ego en courtoisie, avait précisé
qu’il ne s’agissait pas d’une interview mais d’une prise de contact.
Kofi Annan m’avait fait asseoir
sur un bout de canapé, pressé
mais patient. Après les formules
de politesse, il m’avait montré un
objet en bois, un cadeau de la délégation russe. On y voyait un
ours dans un équilibre périlleux,
oscillant entre différents pôles
marqués par des boules servant
de contrepoids.
Fred Eckhard avait décrypté le
message. Critiqué par les pacifistes et le monde arabe comme trop
proche des Américains, Kofi Annan entendait illustrer la position
extraordinairement inconfortable dans laquelle il se trouvait : opposé à une guerre – qu’il jugerait
plus tard « illégale » –, il était tenu
à une forme de neutralité, de par
sa fonction de secrétaire général,
nommé par les membres permanents du Conseil, tous également
garants de la Charte de 1945.
Ainsi était Kofi Annan, le fils
d’une famille aristocratique du
Ghana, Prix Nobel de la paix 2001,
qui s’est éteint le 18 août à Berne
(Suisse), à l’âge de 80 ans. Subtil,
soucieux des formes. Champion
du multilatéralisme, devenu une
sorte de conscience morale planétaire, il était torturé par les
critiques contre l’« impuissance
de l’ONU », voire son « obsolescence », portées par ceux qui ne
voulaient surtout pas donner
plus de moyens à l’organisation.
« Kofi », comme l’appelaient les
diplomates, n’était pas homme de
pouvoir. Il n’en avait aucun, sinon
celui de la dignité.
Après le début des bombardements sur Bagdad, une trachéite
l’avait littéralement laissé sans
voix pendant des semaines.
Comme bâillonné par cette fonction qu’il occupait depuis 1997,
un poste dont le titulaire est
« plus secrétaire que général », selon la formule consacrée.
« Devoir de protéger »
Peut-être est-ce la raison pour laquelle il adorait et collectionnait
les caricatures de presse, qui en
disent plus long que les discours.
L’un de ses dessinateurs favoris
était Plantu. Le « cartooniste » du
Monde l’avait croqué assis au « Bagdad Café » avec une camomille
alors que Bush commande « un
cocktail explosif ». Un autre dessin
le montre en train de lire son discours, alors que les missiles sont
déjà en route vers Badgad (« On
aurait peut-être dû le laisser terminer sa phrase », dit Tony Blair).
En 1998.
NIGEL PARRY/CPI
SYNDICATION/MODDS
Le secrétaire général était à la recherche des originaux. Plantu
était entré en contact avec lui. De
ce lien est né Cartooning for
Peace, en 2006, un réseau international de dessinateurs engagés du
côté de la paix et de la liberté.
Il lui arriva quand même d’élever
la voix. Un cri d’alarme au moment du Rwanda, en 1994, de désespoir face aux massacres.
« Comme si nous étions devenus insensibles. » Il était alors secrétaire
général adjoint chargé des opérations de maintien de la paix à
l’ONU. Non seulement les
membres du Conseil de sécurité
avaient retiré les casques bleus
au début du génocide, mais il n’arrivait pas à les convaincre de réunir
une force d’interposition pour arrêter les massacres. Après le génocide, il avait engagé une réflexion
sur le « devoir de protéger » incombant à l’organisation. « En cette fin
de XXe siècle, une chose est claire,
déclara-t-il. Une ONU qui ne se
dresse pas pour défendre les droits
de l’homme est une ONU incapable
de se défendre elle-même. »
L’institution avait failli, au
Rwanda. Elle faillit de nouveau, à
Srebrenica, en Bosnie, un an plus
tard. Le maintien de la paix était à
bout de souffle, mais l’idée de devoir d’ingérence s’imposa. « Il est
tragique que la diplomatie ait
échoué, déclara-t-il après les
premiers bombardements de
l’OTAN en Yougoslavie. Mais il y a
des moments où le recours à la
force peut être légitime pour poursuivre la paix. »
Et, ajoutait-il quelques semaines plus tard, « nous ne pouvons
pas accepter que des gens soient
brutalisés derrière les limites nationales ». Sous son impulsion,
le nombre de théâtres d’intervention des casques bleus ne
cessa d’augmenter. Leur nombre passa de 20 000 en 1997 à
90 000 en 2006. Kofi fit approuver la doctrine de « responsabilité
8 AVRIL 1938 Naissance
à Kumasi (Côte-de-l’Or,
colonie britannique
devenue le Ghana)
1962 Entre à l’Organisation mondiale de la santé
1997 Est nommé
secrétaire général à l’ONU
2001 Prix Nobel
de la paix
2006 Quitte ses fonctions
à l’ONU
2012 Est envoyé spécial
pour la Ligue arabe
et l’ONU sur le conflit
syrien. Il démissionne
au bout de six mois
18 AOÛT 2018 Mort
à Berne (Suisse)
de protéger » par l’Assemblée
générale de l’ONU.
Dix ans plus tard, après la fracture sur l’Irak, il lança ce qui devait
être une réforme en profondeur
de l’ONU. A l’occasion du soixantième anniversaire des Nations
unies, il réunit plus de 170 chefs
d’Etat et de gouvernement, qui
réaffirmèrent haut et fort leur
soutien à l’architecture de sécurité collective dessinée en 1945.
Réforme de l’ONU en demi-teinte
Mais, quand il quitta ses fonctions, en 2006, à la fin de son
second mandat de cinq ans, pour
aller s’installer à Genève avec
Nane Lagergren, l’avocate suédoise – et nièce du diplomate
Raoul Wallenberg – qu’il avait
épousée en 1984, les Nations
unies n’avaient pas été véritablement réformées. Kofi et Nane
Annan avaient posé pour Vogue
en 2003, lui, le premier Africain à
la tête de l’organisation, toujours
tiré à quatre épingles, elle, tout
en blanc. Ils avaient incarné le
charisme dont l’ONU est dépourvue, attiré personnalités et philanthropes dans l’immeuble de
verre de l’East River.
Mais l’organisation continuait à
refléter le monde d’avant,
faute d’accord sur l’élargissement
du Conseil de sécurité aux puissances émergentes. Le grand
marchandage qu’il préconisait
entre riches et pauvres – sécurité
pour les premiers, développement pour les seconds – achoppait sur les égoïsmes. Quelques années plus tard, le martyre
de la Syrie montrerait l’effondrement du principe de « responsability to protect ».
Kofi Annan est né, le 8 avril 1938,
à Kumasi (Côte-de-l’Or, devenue
depuis Ghana), dans ce qui faisait
encore partie de l’Empire britannique, d’un père cadre d’une filiale de la multinationale Unilever. Eduqué dans un pensionnat
méthodiste, il avait fait des études
d’économie puis obtenu une
bourse de la Fondation Ford
pour terminer son diplôme au
Macalester College de Saint Paul
dans le Minnesota.
Il était entré à l’ONU en 1962, à
l’Organisation mondiale de la
santé, à Genève, dans les affaires
budgétaires – pour deux ans,
croyait-il. A New York, il avait gravi
les échelons de la bureaucratie
onusienne – direction des ressources humaines, du budget –, avant
d’être appelé au département du
maintien de la paix par le secrétaire général égyptien, Boutros
Boutros-Ghali. C’est l’Irak, déjà, qui
avait donné un tour politique à sa
carrière, lorsque, en 1990, il avait
été chargé d’organiser le rapatriement des otages du Koweït.
Kofi Annan était devenu le septième secrétaire général de l’ONU
le 1er janvier 1997, élu grâce à l’appui de l’administration Clinton,
reconnaissante du soutien qu’il
avait apporté aux bombardements en Yougoslavie (et malgré quatre veto de la France,
qui souhaitait la réélection de
M. Boutros Boutros-Ghali). Jusqu’au conflit sur l’Irak, il était
considéré comme proaméricain :
il avait même réussi à soutirer
aux ultraconservateurs du Congrès le règlement des arriérés de
cotisations des Etats-Unis.
Les néoconservateurs de l’entourage de George Bush lui firent
payer son opposition à la guerre.
Pendant des mois, ils agitèrent
l’affaire « Pétrole contre nourriture », du nom du programme
mis en place pour limiter l’impact
des sanctions américano-britanniques contre le régime de Saddam Hussein. L’enquête, dirigée
par l’ancien banquier américain
Paul Volcker, l’exonéra de malversations mais mit en lumière
des pratiques de corruption
dans l’organisation et fit apparaître le nom de son fils, Kojo, qui
avait été recruté par une société
suisse d’inspection bénéficiant
de contrats « oil for food ».
Après avoir cédé la place à New
York au Sud-Coréen Ban Ki-moon,
Kofi Annan avait créé une fondation philanthropique, axée sur le
développement (avec un accent
particulier sur la lutte contre
l’évasion fiscale). Il était resté engagé sur la scène internationale
par l’intermédiaire du groupe
des Elders, les « sages » réunis par
Nelson Mandela.
Kenya, Syrie, Birmanie…
En 2008, il avait mené une mission de réconciliation des factions kényanes au bord de la
guerre civile après les élections.
En février 2012, il avait été désigné
envoyé spécial de la Ligue arabe et
de l’ONU pour le conflit syrien,
une position dont il n’a pas été
dupe très longtemps et qu’il a
quittée au bout de six mois.
En 2016, il avait pris la tête d’une
commission sur le droit des
Rohingya, la minorité musulmane victime de persécutions en
Birmanie, mais il n’avait pas
réussi à mobiliser l’ONU, paralysée par l’hostilité chinoise.
L’histoire retiendra peut-être
que Kofi Annan est mort à la
veille du quinzième anniversaire
du terrible attentat-suicide au camion contre le bâtiment de
l’ONU à Bagdad, qui fit 22 morts,
le 19 août 2003. Parmi les victimes, son ami Sergio Vieira de
Mello. « Kofi » souffrait d’une responsabilité particulière : c’est lui
qui avait désigné le diplomate
brésilien pour cette mission. Il
s’était vu reprocher d’avoir voulu
renouer trop vite avec les va-t-enguerre de George Bush, au risque
d’envoyer du personnel civil
dans des conditions de sécurité
peu satisfaisantes. Le moment
« le plus éprouvant » de sa carrière, avait-il confié. p
corine lesnes
carnet | 15
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Les familles Chabouis et Pineill
Atal Bihari
Vajpayee
/H &DUQHW
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
1DLVVDQFHV EDSWrPHV PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV DQQLYHUVDLUHV
Ancien premier
ministre indien
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
SRUWHVRXYHUWHV VLJQDWXUHV
6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
En juin 1999.
AU CARNET DU «MONDE»
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Lucette CHABOUIS,
née PINEILL,
enseignante, botaniste,
survenu le 31 juillet 2018,
dans sa cent quatrième année.
Ses obsèques ont eu lieu à Bernevalle-Grand (Seine-Maritime).
Les familles Couchez, Martin,
Balducchi, Joly,
font part du décès de
M. Gérard COUCHEZ,
professeur émérite à la faculté de droit
université Paris-Nanterre,
survenu le 11 août 2018.
TEKEE TANWAR/AFP
Décès
Sylvie Courtier-Arnoux
Et Florence Guisse-Arnoux,
ses filles,
ont la tristesse de faire part du décès de
Monique ARNOUX,
veuve de Claude ARNOUX,
Une bénédiction a eu lieu en l’église
Saint-André, à Chelles (Seine-et-Marne),
le lundi 20 août, avant l’inhumation
au cimetière.
Hussein-Dey. Avignon. Aïn-el-Arbaa.
Alger.
Votre ami,
Pierre DUMAS,
survenu le 12 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Les obsèques ont été célébrées en
l’église d’Aubignan (Vaucluse), le samedi
18 août.
Mme Josette Berroud
Et sa famille,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Fernand BERROUD,
survenu le 16 août 2018,
à Vienne (Isère),
à l’âge de quatre-vingt-trois ans.
E
t soudain l’Inde entière
s’est mise à parler d’une
seule voix, laissant de
côté ses divisions. Il est
17 heures, jeudi 16 août, lorsque sa
mort, à l’âge de 93 ans, est annoncée. Atal Bihari Vajpayee a été le
premier nationaliste hindou à diriger l’Inde en 1996, puis entre
1998 et 2004. Les hommages affluent comme rarement dans un
pays plutôt habitué aux divisions
et aux invectives. « Il était la voix
du consensus dont l’Inde a aujourd’hui besoin », dit de lui un responsable du Parti du Congrès,
dans le camp politique adverse.
Son ancienne opposante Sonia
Gandhi rend hommage au « patriote », à « l’homme au grand
cœur et à l’esprit magnanime ».
Avec la mort d’Atal Bihari Vajpayee, les Indiens font aussi le
deuil d’une nation où les opinions divergentes n’empêchaient
pas la convergence des idéaux,
pour un pays pluriel et tolérant.
Atal Bihari Vajpayee a creusé le
sillon du nationalisme hindou
dans la politique, en participant,
en 1980, à la création du Parti du
peuple indien (Bharatiya Janata
Party – BJP). Le pari est alors gigantesque, dans une Inde dominée par un seul parti depuis
l’indépendance en 1947, celui du
Congrès. Pour sa première élection, en 1984, le parti ne remporte
que deux sièges au Parlement.
« C’est grâce à sa persévérance et à
ses combats que le BJP a été construit, morceau par morceau », a
souligné l’actuel premier ministre indien, Narendra Modi.
Un certain esprit de conciliation
Atal Bihari Vajpayee, né en 1924
dans le centre de l’Inde, était un
nationaliste hindou modéré. Pour
devenir premier ministre à la fin
des années 1990, il doit composer
avec d’autres partis régionaux afin
de former une coalition. « Il représentait la dernière phase de la politique nationaliste hindoue, où le
nationalisme hindou devait s’accommoder du centre de gravité naturel de l’Inde plutôt que de le remodeler », estime Pratap Bhanu Mehta, de l’université Ashoka, à Delhi.
Lorsque l’Etat du Gujarat est en
proie à des émeutes religieuses
sanglantes, en 2002, il n’hésite
pas à sermonner son gouverneur,
un certain Narendra Modi, accusé
d’avoir laissé les violences prospérer en direction des musulmans : « Un dirigeant ne doit pas
faire de différences entre les citoyens. Il ne doit y avoir aucune dis-
25 DÉCEMBRE 1924 Naissance à Gwalior, dans l’Etat
du Madhya Pradesh (Inde)
1957 Devient membre
du Parlement indien
MAI 1996 Premier ministre
pour la première fois
Il le sera à trois reprises
16 AOÛT 2018 Mort
à New Delhi
crimination sur la base de la naissance de la caste ou de la religion. »
Ce qui distingue Atal Bihari Vajpayee des nationalistes hindous,
c’est un certain esprit de conciliation et une admiration sans
borne pour Jawaharlal Nehru.
Poète et orateur hors pair, il prononce l’une des plus belles oraisons funèbres à la mort de celui-ci, en 1964 : « Il était un serviteur de la paix et un messager de
la révolution, il était un serviteur
de la non-violence et un défenseur des armes pour défendre la
liberté et l’honneur. » Peut-être
qu’Atal Bihari Vajpayee parlait
aussi de lui.
Conscient qu’un nationaliste
comme lui ne pouvait pas être accusé de sacrifier les intérêts de son
pays, il en a profité pour négocier
un accord de paix avec le Pakistan.
En vain. Lors de son mandat, l’Inde
et le Pakistan n’ont jamais été
aussi proches à la fois de la guerre
et de la paix. En 1999, il se rend en
bus au Pakistan pour rencontrer
son homologue, Nawaz Sharif, et
organiser un sommet de la paix.
Quelques mois plus tard, les armées des deux pays s’affrontent
dans les hauteurs de l’Himalaya,
au Kargil. En 1998, il autorise la
conduite des essais nucléaires de
Pokharan (Rajasthan), s’attirant
les critiques de la communauté internationale. La France est l’une
des rares nations à ne pas lui jeter
le discrédit et signe, avec l’Inde,
cette même année, un partenariat
stratégique qui sert encore de cadre aux relations diplomatiques
entre les deux pays.
Il est aussi l’un des rares dirigeants indiens à avoir mené des
réformes économiques libérales,
en privatisant des entreprises
publiques, et à lancer des projets d’infrastructure, comme la
construction d’un « quadrilatère
doré » reliant les quatre coins du
pays par des autoroutes. En 2004,
il se présente pour la dernière fois
aux élections avec le slogan
« L’Inde qui brille ». Sa défaite
l’éclipsera de la vie politique. p
julien bouissou
Ses amis,
Ses collègues
Et les membres
du Laboratoire méditerranéen
de préhistoire Europe-Afrique,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Jean-Pierre
BOCQUET-APPEL,
survenu le 13 août 2018, à Paris,
à l’âge de soixante-neuf ans.
Sainte-Foy-lès-Lyon.
Mme Antoinette Boissy,
son épouse,
Marie-Claire et Philippe Gaspard,
Monique et Marc Dumont,
Bruno Boissy,
Dany et Thierry Lafay,
ses enfants,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
font part du décès de
M. Louis BOISSY,
survenu le 13 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
Nous nous sommes réunis en l’église
Saint-Luc, à Sainte-Foy, ce lundi 20 août,
à 15 heures, pour l’accompagner une
dernière fois.
Paris.
Jorge Chaminé,
son mari,
Arianna Chaminé-Gohaud,
sa fille
Et Clément Gohaud,
son beau-fils,
Inès,
sa petite-fille
Claude Perdriel,
son frère
Et Bénédicte Sourieau-Perdriel,
sa belle-sœur,
ont la tristesse de faire part du décès de
Marie-Françoise BUCQUET,
pianiste et pédagogue,
professeur honoraire
du Conservatoire National Supérieur
de musique et de danse de Paris,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
survenu le 15 août 2018.
La cérémonie religieuse aura lieu
le 29 août, à 11 heures, en l’église SaintRoch, Paris 1er.
Marie-Françoise aimait les fleurs.
« Poucha »,
est parti.
Jeune officier de la Légion étrangère,
au courage souriant, il s’installe à Avignon,
à la fin de la guerre d’Algérie. Perçu
à Avignon, comme une sorte de « Pic de
la Mirandole », doté d’une grande finesse
philosophique individuelle et d’une vaste
intelligence cohérente.
Ne l’oubliez pas.
PF. Mathieu Mardoyan,
Tél. : 04 90 86 55 70.
Belabre. Paris.
Mme Monique Gomez-Fabre,
son épouse,
Caroline et Odile,
ses filles,
Ses petits-enfants
Ainsi que toute la famille
Et ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Daniel FABRE,
survenu à l’âge de soixante-quinze ans.
Un dernier hommage pourra être rendu
à M. Fabre, le mercredi 22 août 2018,
à 17 heures, en la chambre funéraire
Jeanneton, rue de L’Europe, Le Blanc
(Indre).
Selon la volonté du défunt, ni fleurs
ni plaques.
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
PF. Jeanneton,
Tél. : 02 54 37 61 42.
« Enracinés dans la charité »
(Ephésiens 3,17).
Mgr François GARNIER,
archevêque de Cambrai,
ancien évêque de Luçon,
ancien vicaire général de Dijon,
a été accueilli dans la Paix de Dieu,
le 15 août 2018,
à l’âge de soixante-quatorze ans,
dans la quarante-neuvième année de son
sacerdoce et la vingt-septième année
de son épiscopat.
La célébration des funérailles aura lieu
le vendredi 24 août, à 11 heures, en
la cathédrale Notre-Dame-de-Grâce
de Cambrai, suivie de la déposition dans
la crypte des archevêques.
Mgr Garnier repose en la chapelle SaintMichel de la cathédrale, ouverte chaque
jour de 9 heures à 19 heures.
Une veillée de prière aura lieu à la
cathédrale, le jeudi 23 août, à 20 heures.
Nous avons le profond regret
d’annoncer le décès de
Bo HALBIRK,
10 novembre 1937 - 11 août 2018,
artiste peintre et graveur danois,
président et fondateur
de l’Atelier Bo Halbirk, à Paris.
Époux, père, fils, frère, conseiller, ami
fidèle, enseignant et mentor, sa disparition
est ressentie comme une perte immense.
Une cérémonie en son hommage
a eu lieu le lundi 20 août, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Angoulême (Charente).
David et Sophie,
ses enfants,
Anne-Marie,
son épouse,
Anne et Jean-Baptiste,
ses petits-enfants,
Sébastien,
son gendre,
Marie-Claire Peyrègne,
sa belle-sœur,
Geneviève Peyrègne,
sa nièce
et son compagnon,
Elisabeth et Étienne Wable,
sa nièce et son époux,
Anne Peyrègne et Christine Navez,
sa nièce et sa compagne,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Yvonne PEYRÈGNE,
professeure certifiée
de lettres classiques,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques,
survenu le vendredi 10 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Une bénédiction aura lieu le mercredi
22 août, à 14 h 30, en l’église Notre-Damedu-Rosaire, 194, rue Raymond-Losserand,
Paris 14e.
ont la douleur de faire part du décès de
M. Jacques MATHIEU,
ancien conseiller
au tribunal administratif de Paris,
Famille Peyrègne,
10, rue Baudelaire-Chamfleury,
78960 Voisins-le-Bretonneux.
Clamart. Asnières-sur-Seine.
Pléneuf-Val-André.
Sa famille
survenu à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
a la douleur d’annoncer le décès de
Ses obsèques seront célébrées dans
l’intimité familiale.
Mlle Geneviève PILLET,
Ni fleurs ni couronnes.
survenu le 14 août 2018, à Clamart,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans.
La cérémonie religieuse aura lieu
le mercredi 22 août, à 14 h 30, en l’église
Saint-Pierre-Saint-Paul de Clamart et sera
suivie de l’inhumation dans le caveau
familial de Clichy.
Samih Tabbara,
son époux,
Sa famille,
Ses amis,
La Maison Chanel,
ont la tristesse et la douleur de faire part
du décès de
Heïdi MORAWETZ,
directrice du studio de création
maquillage de Chanel (1980-2007).
Les obsèques ont eu lieu le lundi
20 août 2018, à 15 h 30, en la salle de la
coupole du crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e
Famille Pillet-Emanuel,
30, Les Guittais,
35230 Noyal-Châtillon-sur-Seiche.
Mme Georges Slubicki,
son épouse,
M. Michel Slubicki,
son fils,
Mme Ella Slubicki,
sa fille
et ses enfants
et ses petits-enfants,
Mme Anne Slubicki,
sa fille
et ses enfants,
Les familles Fel et Pérouse,
font part du décès de
Ni fleurs ni couronnes.
M. Georges SLUBICKI,
Samih Tabbara,
1, avenue Aumont,
60500 Chantilly.
survenu le 15 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Entraygues-sur-Truyère (Aveyron).
Paris.
L’inhumation a lieu ce lundi 20 août,
à 16 h 15, au cimetière de Colombes
(Hauts-de-Seine).
Francine Morin
Remerciements
a la tristesse de faire part du décès survenu
à son domicile, le 10 août 2018,
dans sa quatre-vingt-onzième année,
de son mari,
Georges MORIN
président honoraire
du Répertoire notarial Defrénois.
La cérémonie religieuse et l’inhumation
ont eu lieu dans l’intimité familiale,
le 16 août, à 15 heures, en l’église NotreDame-des-Eaux-Vives, à Entraygues-surTruyère.
Un rassemblement en son souvenir
aura lieu à Paris, en septembre.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Paris. Londres.
Emine Messiqua
remercie tous ceux qui par leur présence
ou leurs messages ont pris part au dernier
hommage rendu à
Jacqueline JEHANNEUF,
décédée le 30 juillet 2018.
emessiqua@gmail.com
Anniversaire de décès
Quatre ans déjà,
Danou,
tu es toujours avec nous.
De la part de
Mgr Vincent Dollmann,
archevêque de Cambrai,
MM. les abbés Xavier Bris
et Emmanuel Canart,
vicaires généraux,
Les prêtres, les diacres
et les communautés chrétiennes
du diocèse de Cambrai,
Sa famille,
Ses amis
Et ses anciens diocésains
de Luçon et Dijon.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
Dimanche
Samedi
CARNET DU MONDE
NOUVEAU RENDEZ-VOUS DU
WEEK-END : SAMEDI 9H-13H
le Carnet du Monde est ouvert le samedi au lieu du dimanche.
Pour toute information
01 57 28 28 28 - carnet@mpublicite.fr
16 |
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Une enfance allemande
Figure incontournable de la mode,
le couturier a passé sa vie à se composer un masque, qui tient
autant de l’icône mondialisée que de l’avatar de réalité virtuelle.
« Le Monde » retrace les métamorphoses de ce personnage de
légende. Aujourd’hui : ses premiers pas dans la ville de Hambourg
LES V I SAG ES DE K A RL L AG E RFE LD 1 | 6
M
inijupes et jambes
nues, de jeunes Allemandes grelottent sur
le trottoir. Ce mois de
décembre 2017 est glacial à Hambourg, mais
la mode est une frivolité exigeante. Les filles
gèlent, donc, à deux pas d’un blogueur chinois en manteau de loup. Au sein de la file
qui attend sur les docks, dans les brumes
noires de l’Elbe, patientent aussi des rédactrices de mode américaines et des groupes
de clientes russes et arabes, en manteau et
sac siglé. Juste après le défilé à l’Elbphilharmonie, près de 3 000 personnes ont été conviées par Chanel dans l’un de ces vastes entrepôts rénovés du port allemand pour fêter
ce qui est déjà un petit événement : c’est la
première fois que Karl Lagerfeld – « Karl », dit
seulement cette foule polyglotte – vient présenter une collection dans sa ville natale.
« Je suis contre les voyages dans mon
propre passé », a-t-il prévenu d’emblée. Partout dans le monde, on identifie sa silhouette mince, le haut col blanc, les lunettes noires et la queue-de-cheval nouée en
catogan, mais cette icône mondialisée a
brouillé les mémoires. Il ne veut pas qu’on
interprète ce retour aux sources. « Ceux qui
disent que la boucle est bouclée, bouclez-la ! » a-t-il menacé. Puis, alors qu’on
insistait, cet Européen cultivé a eu cette
phrase : « Que voulez-vous, je ne suis pas
régional. » Comme si le grand port industriel du nord de l’Allemagne n’avait joué
aucun rôle dans son histoire.
Quel meilleur masque qu’un visage que
tout le monde reconnaît ? Cinquante ans que
Karl Lagerfeld domine l’industrie du luxe, et
aucune biographie. Le succès le plus éclatant
de la mode décourage les enquêtes. En 2006,
il avait attaqué en justice Beautiful Fall (Little
Brown and Co, traduit chez Denoël en 2008
sous le titre Beautiful People), un excellent
livre sur trente ans de mode à Paris, écrit
par la journaliste britannique Alicia Drake.
Directeur artistique star de la haute couture
Chanel, la maison aux 8 milliards d’euros de
chiffre d’affaires, styliste vedette de la marque italienne Fendi, au sein du leader mondial LVMH, photographe, designer, ami de
Bernard Arnault et de la famille Wertheimer,
il peut faire et défaire les carrières. Sans cesse,
au cours de cette enquête, on a entendu les
mêmes inquiétudes : « Surtout, ne me citez
pas », « Je veux bien vous parler, mais la tête
sur le billot, je dirai que je ne vous ai pas vue »,
« Karl sait-il que vous m’avez appelé ? » C’est au
stress des témoins sollicités que l’on mesure
la puissance d’un homme.
REVISITER L’ÉPOQUE DE WEIMAR
Revenir à Hambourg, en ce mois de décembre 2017, suivi d’une armada de rédactrices de
mode, d’attachés de presse et de riches clientes, c’est poser le pied sur le terrain mouvant
de son passé. Pour couper court à toute inquisition, le couturier a eu ce mot sarcastique :
« De toutes les façons, ceux qui connaissent
ma véritable histoire sont plus ou moins au
cimetière… » Puis il a répondu aux interviews,
distribuant avec brio les anecdotes attendues
et les vacheries amusantes, toutes ces réparties qui ont fait son succès, des dîners à particules aux milieux populaires.
Au service de documentation du Monde, le
dossier Lagerfeld mesure 25 bons centimètres
d’épaisseur. Cinquante ans de portraits et des
centaines d’interviews. D’un article à l’autre,
son visage se forme et se déforme comme
les ombres d’une lanterne magique. C’est lui
qui l’a dessiné, tout au long des années, du
même trait rapide et sûr qu’il a pour ses
Ci-contre, Otto
et Elisabeth
Lagerfeld, les
parents de Karl.
A droite,
« Terrasse
du restaurant
Jacob à
Nienstedten
sur l’Elbe »
(1902-1903),
de Max
Liebermann.
COLLECTION PRIVÉE,
AKG-IMAGES
croquis, déchirés à mesure qu’il invente :
« Mon père était suédois. Il était baron »,
« J’étais le fils du gouverneur de Westphalie »,
« Ma mère pilotait son avion », « C’était une
magnifique violoniste »… Tant d’années à dissoudre la réalité dans une légende.
Même son âge paraît répondre à un jeu de
devinettes. En 1990, il affirmait à Thierry
Ardisson avoir vu le jour en 1938. Treize ans
plus tard, le quotidien Bild am Sonntag a
publié un extrait de son acte de baptême où
figurent sa date de naissance ainsi que les
témoignages d’anciens camarades de classe
et d’une institutrice : il est né le 10 septembre 1933. Le 10 septembre 2008, une fête
d’anniversaire a tout de même été organisée pour ses 70 ans, avant qu’il n’explique
à Paris Match, en 2013, être né… en 1935.
Devant nous, il balaye la question comme
on se débarrasse d’une mouche : « Je ne le
dirai jamais, et puis il y a des choses que je ne
sais pas moi-même. »
Va pour le 10 septembre 1933. Maintenant,
le décor. En arrivant sur les bords de l’Elbe,
l’avant-veille du défilé Chanel, Karl Lagerfeld
a douché les tentatives de flâner dans ses souvenirs en décrétant sèchement : « Hambourg ? Un port et basta ! » La vaste maison où
le jeune Karl a passé ses premières années est
pourtant toujours là, à Blankenese, un beau
quartier résidentiel de l’ouest de la ville. On y
voit passer les énormes porte-conteneurs
naviguant vers le port, le plus important du
pays. Un peu plus loin, s’épanouit la terrasse
« MA MÈRE DISAIT :
“HAMBOURG
EST LA PORTE
DU MONDE”,
MAIS CE N’EST
QUE LA PORTE,
ALORS DEHORS ! »
KARL LAGERFELD
créateur de mode
ombragée du restaurant Jacob, peint par Max
Liebermann, dont les tableaux exposés au
Hamburger Kunsthalle racontent la douceur
de vivre en Allemagne, au temps de la République de Weimar. C’est ici que, le dimanche,
les Lagerfeld venaient déjeuner, au bord du
fleuve. Quatre-vingts ans plus tard, le couturier a convié, sous les lustres de cristal de la
salle à manger, quelques amis et collaborateurs. A travers les vitres des hautes fenêtres, on voit le fleuve couler en contrebas.
Crustacés et gibier sont prestement découpés par les serveurs, des vins d’Alsace et de
Moselle brillent dans les verres…
Il faut éviter les chausse-trapes et les fausses pistes pour retrouver cette Allemagne des
années 1930 et 1940 que le couturier n’a
éclairée que de lueurs furtives. Commençons par son père, Otto. Sur la photo que
montre son fils, il pose en cravate et pantalon
de tweed et porte de gros godillots de marche. C’est un bel homme viril et faussement nonchalant. Né en 1880, il a l’aisance
financière du commerçant des ligues hanséatiques qui unissent à l’époque les villes
marchandes d’Europe du Nord, et l’esprit
d’un aventurier polyglotte. Un premier
mariage l’a laissé veuf et père d’une petite
fille, Thea, avant qu’il n’épouse en 1930
Elisabeth Bahlmann, une Prussienne divorcée de dix-sept ans sa cadette, la mère de Karl.
« Son ambition était entièrement centrée
sur l’augmentation de son chiffre d’affaires »,
assure son fils, qui ne lui a jamais donné un
grand rôle dans ses récits. Otto Lagerfeld a
passé les premières années de sa vie professionnelle à chercher fortune en important
des produits d’alimentation des Etats-Unis.
Dans la famille, on raconte qu’il a vu San
Francisco ravagée par le tremblement de
terre de 1906 et vécu les prémices de la
Révolution russe de 1917. Moyennant quoi,
la guerre de 14-18 l’a à peine effleuré : « Il était
à Vladivostok », explique son fils.
En 1925, l’augmentation des droits de
douane a convaincu Otto de liquider son
commerce pour rejoindre l’American Milk
Products Corporation, dont il est devenu le
représentant en Allemagne, sous la marque
Glücksklee. Plutôt que de faire venir
le lait concentré d’outre-Atlantique, on le fabriquera désormais dans des usines allemandes, notamment à Neustadt, à une
trentaine de kilomètres de Lübeck. Otto a
cependant installé ses bureaux sur le Mittelweg de Hambourg, cette grande artère
qui suit le tracé de l’Elbe.
UNE MÈRE FASCINANTE ET CASTRATRICE
C’est cette Allemagne familière à son père
que Karl Lagerfeld a recomposée pour son
défilé 2017 et la fête donnée par Chanel sur
les docks de Hambourg. La bière coule sur les
pavés luisants, les tables sont éclairées à la
bougie et des marins en casquette de drap de
laine bleu nuit chantent des chansons pour
les filles qui attendent au port. L’actrice américaine Kirsten Stewart, la Britannique Tilda
| 17
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Karl Lagerfeld
en 1946.
COLLECTION PRIVÉE
d’époque, Elisabeth a le même regard sombre et profond sous des sourcils épais, la
même chevelure dense et noire qui lui
donne, comme à Karl, un type sud-américain, bien qu’elle soit originaire du nord de
l’Allemagne. Plus tard, son fils poudrera
ses cheveux pour retrouver le blanc neigeux
de ceux de sa mère à la fin de sa vie.
Otto vaque à ses affaires, les sœurs sont en
pension, Karl reste la plupart du temps en
tête à tête avec sa mère. « Elle menait tout
le monde à la baguette, c’était une femme
très dominatrice. Elle tenait à ce que Karl
fasse carrière », a confié Kurt Lagerfeld, un
cousin de la famille aujourd’hui disparu, à
la journaliste Alicia Drake. D’après lui, elle
aurait été vendeuse dans un magasin de
lingerie féminine à Berlin, lorsque Otto a
fait sa connaissance. Les habitants des environs, qui ont pieusement conservé la mémoire de cet illustre voisinage, se souviennent pour leur part de l’autorité avec laquelle elle dirigeait le foyer, « le seul à des
kilomètres à la ronde à disposer d’une cuisinière, d’une bonne et d’un jardinier ». Derrière la « Hausfrau », Karl, lui, ne voit
qu’une élégante, originale et bohème.
BRIMADES ET PRÉJUGÉS
Swinton, la toute jeune Lily-Rose Depp, fille
de Johnny Depp et de Vanessa Paradis, ces
« égéries » Chanel qui entourent le couturier
pour le dîner, ont-elles perçu ce que cache
ce chromo « schleu de Weimar revisité »,
comme le dit avec ironie « Karl » ?
Un Allemand de Weimar, c’est à quoi ressemblait Otto Lagerfeld, entre deux voyages
à l’étranger. C’est un mari généreux et
un père libéral pour Thea, sa première fille,
comme pour Martha-Christiane et Karl,
nés de son second mariage en 1931 et
en 1933. Plus porté sur les affaires que sur
la politique, mais dans ces années-là,
peut-on vraiment se détourner des bouleversements du pouvoir ? Parce qu’il souhaite mener une vie plus confortable, mais
aussi sans doute parce qu’il a connu, en Russie, les effets d’une révolution, Otto a
acheté, en 1934, un an après l’avènement
d’Hitler une propriété à 40 km de Hambourg, tout près de la petite station balnéaire de Bad Bramstedt. C’était une occasion à saisir. La crise des années 1930 a
ruiné les hobereaux allemands qui dominaient jusque-là les provinces, et il n’est pas
le seul membre de cette bourgeoisie commerçante et républicaine de Hambourg à
racheter des terres devenues disponibles.
Le domaine de Bissenmoor a l’allure de ces
propriétés patriciennes qui parsèment le
Schleswig-Holstein. C’est une vaste demeure
blanche, dotée d’une grande terrasse et
d’une façade néo-antique que Karl Lagerfeld
peut encore dessiner d’une traite et de mémoire. Aujourd’hui, les alentours offrent
toujours des paysages de campagne émeraude et robustes, parcourus par les vents
maritimes de la mer du Nord à l’ouest, et de
la Baltique, à l’est. « Bad Bramstedt n’est plus
un village, n’est-ce pas ? », s’enquiert Lagerfeld en apprenant qu’on a poussé jusque-là.
Le bourg a grossi, en effet, mais ne dépasse
pas les 15 000 habitants. Les paysages ont
gardé la fraîcheur des prairies. Ces multiples
canaux et rivières traversant la verdure
brillent comme des miroirs posés sur le sol.
Dans ces années 1930 où plane la menace
d’une guerre, Otto a tout de suite repéré les
fermes environnantes qui, en cas de conflit,
assureront l’approvisionnement.
La mère du jeune Karl peut maintenant
entrer en scène. Le petit garçon porte le
prénom de son père accolé au sien – KarlOtto –, mais c’est elle son double, son idéal
et en partie sa créature. Elle hante la plupart
des interviews du couturier, surmoi comique ou terrifiant, c’est selon. Sur les photos
« IL ÉTAIT
DIFFÉRENT,
TRÈS PARTICULIER,
RIEN À VOIR
AVEC LES GAMINS
DE LA CAMPAGNE »
URSULA SCHEUBE
une de ses anciennes
camarades de classe
Lagerfeld raconte avec délectation ses vacheries, comme si elles avaient façonné son
caractère. « Elle me disait toujours que j’avais
de trop grosses narines et qu’on devrait téléphoner à un tapissier pour qu’il y installe des rideaux… Et à propos de mes cheveux, qui
étaient de couleur marron-acajou : “Tu ressembles à une vieille commode.” » Toute sa vie,
il lui a prêté un esprit ironique et cruel, sans
tendresse démonstrative, mais aussi une
grande liberté face aux conventions. A la fois
fascinante et castratrice.
A Bad Bramstedt, les derniers contemporains de Karl Lagerfeld ont conservé le souvenir d’un petit garçon qui ne correspond
en rien aux normes de ces années 1940 où la
liberté est en train de disparaître sous l’effort
militaire et la férule nazie. « Il était différent,
très particulier, rien à voir avec les gamins de
la campagne », assure ainsi Ursula Scheube,
charmante vieille dame qui fut une de ses
camarades de classe. Il porte les cheveux
longs quand tous les garçons ont adopté cette
coupe en vogue depuis l’avènement d’Hitler :
ras sur la nuque et les côtés avec quelques
mèches plus longues sur le dessus. Surtout,
il a l’air d’un bourgeois et même d’un dandy,
au sein d’un village où l’on vit dans l’effort
de guerre. « J’avais des grands nœuds sur
des tenues tyroliennes, et pour le soir, des chemises plissées dans le pantalon », raconte-t-il.
Sur les photos de classe, alors que tous les
autres garçons portent un gros débardeur
sur leur chemisette, il détonne avec sa veste
de costume à grand revers, sa cravate et
sa frange sur le front.
Le jeune Karl se mêle peu aux autres, affiche
un brin de supériorité, refuse les bagarres et
lit beaucoup. « Surtout, il dessinait sans cesse
pendant les cours », note aujourd’hui la vieille
dame. Il est aussi plus précieux, plus féminin
que les gamins qui l’entourent. Dans le
monde des adultes, c’est devenu un danger,
une « tare » qui peut valoir la déportation.
Dans celui des enfants, sa mère doit le défendre contre les brimades et les préjugés.
« J’avais des lèvres si rouges que l’instituteur
les avait essuyées avec un mouchoir, pensant
que j’avais du rouge à lèvres », raconte-t-il. Aussitôt, Elisabeth écrit une lettre en criant au
scandale. Un jour, il lui rapporte un mot qu’on
a dû lui lancer : « Qu’est-ce que c’est, un homosexuel ? » Alors elle, superbe : « Oh, c’est comme
une couleur de cheveux, rien de plus… Pour les
gens civilisés, qu’est-ce que ça peut faire ? »
Longtemps, Karl Lagerfeld a affirmé qu’il
n’avait rien vu de la guerre qui a plongé l’Europe dans le chaos. « J’ai eu de la chance, il ne
s’est rien passé », a-t-il affirmé dans des dizaines d’interviews. Il raconte volontiers que sa
mère, juste après la capitulation de l’Allemagne, faisant face à un dentiste – ou à l’instituteur, selon les versions – qui lui avait
conseillé de faire couper les cheveux trop
longs de son fils : « Elle lui a jeté sa cravate au
visage en lui disant : “Vous êtes toujours
nazi !” » Ces hauts cols blancs qu’il porte, explique-t-il aujourd’hui, « ce sont les mêmes
que ceux que portait Walter Rathenau », ce
ministre des affaires étrangères, juif allemand, qui fut assassiné par l’extrême droite
en 1922, « le héros politique de [sa] mère ».
Mais plus généralement, il assure : « Je ne sais
rien du passé de mes parents. »
Rien sur son père. Ou si peu. Bien que
Glücksklee, en tant que filiale d’une entreprise américaine, ait été classée dans la catégorie des biens ennemis, Otto Lagerfeld
en est resté administrateur. Interrogé
en 2007 pour le documentaire Un roi seul,
de Thierry Demaizière et Alban Teurlai,
Karl Lagerfeld a assuré que son père avait
« été mis en taule par les nazis, à côté de
Neustadt, pour des raisons qu[’il] ignore ».
Comme il n’y a aucune trace de cette
incarcération – beaucoup d’archives ont
brûlé – et alors qu’on l’interroge à ce sujet,
il élude : « Oh, c’était juste quelqu’un qui
voulait prendre sa place… »
La guerre est bien là, cependant. La
Mittelweg, ce grand boulevard où Otto
Lagerfeld a ses bureaux, était le quartier de la
bourgeoisie juive de Hambourg. Depuis 1941,
les juifs ont disparu, déportés ou exilés,
et l’avenue a été investie par la nomenklatura national-socialiste. Aujourd’hui, des
centaines de « Stolpersteine », ces petites
pierres dorées où est inscrit le nom d’une victime juive qui habitait autrefois la rue, parsèment la Mittelweg et témoignent de l’ampleur des déportations. A l’époque, la rumeur
ne parvient pas jusqu’à la cour d’école de Bad
Bramstedt, mais le petit Karl a dû voir arriver
des prisonniers de guerre : un Français et un
Serbe travaillent à l’étable voisine.
Otto Lagerfeld a eu raison d’éloigner sa
famille de la ville portuaire, stratégique en
temps de guerre. Du 24 juillet au 3 août 1943,
les aviations britannique et américaine bombardent Hambourg. C’est la première ville allemande visée par les Alliés. L’opération a été
baptisée « Gomorrhe » et le déluge de feu qui
s’abat ressemble bien à la destruction divine
de la Genèse. L’armada aérienne largue
10 000 tonnes de bombes incendiaires au
napalm sur le port hanséatique. 40 000 personnes meurent dans les incendies qui ravagent la ville à plus de 80 %. A 50 kilomètres à
la ronde, les Allemands regardent avec effroi
les flammes et les nuages de cendres. « Oui,
j’ai vu le ciel rouge et les avions, se souvient
Karl Lagerfeld aujourd’hui. Nous étions
montés sur un terre-plein pour contempler les
feux, au loin. » Hambourg bascule du jour au
lendemain dans l’abîme.
En 1945, avec les derniers bombardements
alliés puis l’afflux de centaines de milliers de
réfugiés, Allemands de Silésie et Polonais
fuyant l’avancée de l’Armée rouge, la ville n’est
plus qu’anarchie. A Bad Bramstedt, la bourgeoisie et les paysans voient arriver des familles en guenilles, avec lesquelles il faut partager le travail et les récoltes. Otto Lagerfeld
en emploie quelques-unes sur sa propriété, à
qui Karl va distribuer des vêtements. Pour le
reste, le couturier affirme n’avoir aucun souvenir. C’est comme s’il avait effacé Hambourg,
ce squelette de ville, ses carcasses d’immeubles et ses habitants fantômes.
« SORTIR D’ICI AU PLUS VITE »
Est-il possible qu’un industriel comme Otto
Lagerfeld ait pu traverser la guerre sans afficher aucune sympathie pour le parti nazi, ni
au moins un attentisme de bon aloi à l’égard
du régime ? « Cela ne me regarde pas », tranche son fils. Les archives sont rares à Hambourg et l’épuration d’après-guerre a été relativement clémente dans cette zone sous
administration britannique. En 1945, Otto a
65 ans, il pourrait prendre sa retraite. Mais les
patrons allemands polyglottes et énergiques
comme lui sont rares et il n’a aucun mal à
poursuivre sa carrière d’homme d’affaires.
« Pour moi, cette guerre a été un suicide plus
encore qu’un crime impardonnable à tout
jamais, dit aujourd’hui son fils. Les juifs
étaient totalement assimilés à Hambourg, et
les détruire, c’était détruire une part de l’âme
du pays. » A la différence de beaucoup
d’Allemands de sa génération, Karl Lagerfeld
a refusé la culpabilité et les investigations
sur le passé. « Je suis content de ne pas avoir
d’enfants, cela m’évite ce genre d’enquête »,
confie-t-il dans le documentaire de Thierry
Demaizière et Alban Teurlai. En 1952, à
19 ans, il est parti. Sa sœur, Martha-Christiane a émigré aux Etats-Unis. « Ma mère
disait : “Hambourg est la porte du monde”,
mais ce n’est que la porte, alors dehors ! Je n’ai
plus eu qu’un désir : sortir d’ici au plus vite »,
confie-t-il aujourd’hui. En 1967, Otto Lagerfeld est mort à Hambourg, mais son fils
assure ne l’avoir appris que… trois semaines
plus tard. « Ma mère m’a dit : “Tu n’aimes pas
les enterrements, alors il était inutile que je te
le dise” », affirme-t-il en guise d’explication.
Il y a quelques années, le couturier a acheté
une maison, sur les bords de l’Elbe. Une
demeure magnifique, d’où l’on voyait passer
les conteneurs, décorée à grands frais puis
revendue. « C’était une erreur de revenir sur les
traces de mon passé », juge-t-il. Il n’y a pas
dormi plus de dix nuits. p
raphaëlle bacqué
Prochain épisode L’effet Warhol
18 |
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
James Reese Europe
Requiem pour le « Roi du jazz »
De nombreuses figures de la musique
ont été assassinées en pleine gloire. Chaque meurtre raconte
autant l’artiste que son époque. En 1919, au sortir de la première
guerre mondiale, c’est un héros de l’armée américaine et
pionnier du ragtime qui est poignardé par l’un de ses musiciens
C RI MES À PLE I N S T UB ES 1 |6
U
n homme noir est
étendu sur un lit de
l’hôpital de campagne de Gizaucourt, un
village de la Marne. Autour de lui
sont alignés des soldats momifiés, des gueules cassées, des
corps ravagés. La veille encore, en
ce mois de juin 1918, l’armée allemande a déversé un déluge
d’obus sur les tranchées alentour,
nappant l’Argonne de gaz mortels. Les poumons de James Reese
Europe, 38 ans, lieutenant du
369e régiment d’infanterie, en
sont remplis. Mais l’officier américain tient bon. Ses yeux globuleux sont mobiles derrière ses lunettes rondes en écaille de tortue.
Ses doigts battent la mesure. Insensible au brouhaha et à l’odeur
de mort, il griffonne sur des
feuilles de papier. Il compose. On
Patrol in No Man’s Land racontera
le tumulte des tranchées sur un
rythme explosif de ragtime. Ce
soldat essoufflé n’est pas n’importe qui : à New York, on l’appelle le « Roi du jazz ».
En France, James Reese Europe
ne dirige pas seulement son
groupe de mitrailleurs dans les
boyaux maudits des abords de
Valmy. Il est aussi à la tête du plus
formidable orchestre militaire
américain : soixante professionnels prêts à accompagner les exploits des Harlem Hellfighters. Ce
régiment d’Afro-Américains engagés volontaires a été confié à
l’armée française, ce qui évite tout
mélange Noirs-Blancs au sein
d’une US Army qui pratique encore la ségrégation. Le 1er janvier 1918, à peine débarqué en
rade de Brest, c’est une Marseillaise aux accents syncopés
qu’offre le maestro au public local,
qui mettra quelques mesures
avant de reconnaître l’hymne national. Le 12 février, sous les ors du
Théâtre Graslin, à Nantes, celui
que l’on surnomme aussi « Big
Jim » pour sa stature de colosse a
même donné le premier concert
de jazz en Europe. « Il a réorchestré
son répertoire afin qu’il puisse être
compatible avec les instruments et
les déplacements d’une fanfare
militaire, jouant aussi bien au plus
près des zones de combat qu’au
jardin des Tuileries », précise Matthieu Jouan, commissaire général
des commémorations « 100 ans
jazz » en France.
James Reese Europe est un perfectionniste. Aux Etats-Unis, il
avait procédé en personne au casting de son big band, opérant un
aller-retour express à Porto-Rico,
en mai 1917, afin d’y dénicher les
meilleurs spécialistes des cuivres.
LE 13 MAI 1919, JIM
EUROPE DEVIENT LE
PREMIER NOIR HONORÉ
PAR DES FUNÉRAILLES
PUBLIQUES À NEW YORK.
GÉNÉRAUX, MÉLOMANES
ET POLITIQUES
SONT LÀ POUR LUI
RENDRE HOMMAGE
Mais cette tournée française à
portée de canon de l’ennemi est à
mille lieues des sunlights de
Broadway. « Pour des raisons tactiques, afin de ne pas dévoiler la position des troupes, il est rarement
présenté sous son nom, poursuit
Matthieu Jouan. Les programmes
des concerts mentionnent alors
simplement “un orchestre noir”,
sans plus de précision. »
Non, le roi du jazz ne mourra pas
dans les tranchées. Après son hospitalisation, il reprend les concerts, puis finit par rentrer sain et
sauf à New York. Le 17 février 1919,
le voici avec les Hellfighters rescapés, tous décorés par la France,
qui remontent la Ve Avenue jusqu’à Harlem, sous les vivats de la
foule. Cinq cent mille personnes
sont agglutinées sur les trottoirs
et aux fenêtres, saluant le meneur
de la parade, James Reese Europe.
Chacun se souvient qu’avant la
guerre, ce descendant d’esclaves,
né à Mobile (Alabama) en 1880,
avait su se faire une place au sein
du prestigieux circuit musical
new-yorkais.
UNE FANFARE EN UNIFORME
Cintré dans d’impeccables costumes, le colosse semble doué du
don d’ubiquité, tout à la fois compositeur, chef d’orchestre, organisateur d’événements et directeur
artistique, parfois le tout dans la
même soirée, sur plusieurs scènes différentes, backstage ou en
pleine lumière. Il s’impose
comme l’animateur favori des fêtes des riches familles blanches
de la Côte est, tout en syndiquant
les musiciens noirs, au sein du
Clef Club, exigeant des conditions
de travail égales à celles des
Blancs. James Reese Europe saura,
le temps de ses shows, briser,
la color line, cette séparation discriminatoire fondée sur la couleur de peau. Le 2 mai 1912, il fait
entrer le jazz à Carnegie Hall, la
plus prestigieuse des salles newyorkaises, avec le premier Concert of Negro Music, un succès
phénoménal, devant un public
non ségrégué.
De retour de France, le lieutenant rêve désormais de porter la
musique noire américaine à un
niveau jamais atteint, de la faire
apprécier au monde entier. « Au
printemps 1919, sa popularité est
au sommet, souligne Peter Lefferts, historien de la musique à
l’université du Nebraska. C’est un
héros de guerre et le musicien qui a
fait découvrir le jazz à l’Europe.
Son seul nom constitue un argument marketing. Il est promis à
une longue carrière. »
Le jazzman commence par
remobiliser sa fanfare – qui
devient le Hellfighters Band. Ils
signent un contrat d’enregistrement avec Pathé et sillonnent
l’Amérique en uniforme de soldat.
Le chef propose un show jamais
vu, combinant les premiers classiques du ragtime, ses succès
d’avant-guerre et ses compositions personnelles made in
France. Le spectacle se conclut
chaque soir par On Patrol in No
Man’s Land, interprété à grand
renfort d’effets pyrotechniques,
scandé par Noble Sissle, dandy à la
fine moustache, et les déflagrations de tambours des Percus-
JÉRÉMIE FISCHER
sions Twins (les « jumeaux des
percussions »), les homonymes
Herbert et Steven Wright.
Le 9 mai, c’est à Boston, sous une
pluie de mousson, que fait étape
le barnum des vétérans de la
Marne. La journée est mal
engagée pour le chef d’orchestre.
Son médecin s’inquiète de ses
poumons, l’alerte sur le surmenage, lui intime de prendre une
pause. Programmé à l’Opera
House, son groupe doit finalement céder sa place à Al Jolson, un
comique spécialiste des spectacles racistes de « black face ». Le
Hellfighters Band se replie donc
sur le Mechanics Hall, une salle
plus impersonnelle.
Ereinté, Europe décline l’invitation à un dîner protocolaire
d’avant-spectacle. Il se fait remplacer au pied levé par un chanteur
des Harmony Kings – un épatant
quatuor vocal qu’il vient d’adjoindre à sa tournée. Lorsque s’allument les lumières du concert du
soir, le band leader est pourtant
bien à son pupitre, toujours tiré à
quatre épingles. En revanche, Herbert Wright, l’un des « jumeaux »
percussionnistes, connu pour sa
discipline erratique, manque à
l’appel. Il est récupéré au dernier
moment, allongé sur une banquette, par le fidèle Noble Sissle, et
reprend sa place juste à temps
pour le duo.
A l’entracte, Big Jim convoque
les « jumeaux » dans sa loge. Il
connaît la fatigue extrême de chacun, mais réclame calme et professionnalisme. Herbert Wright
réplique, se plaint d’être le souffre-douleur, le mal-aimé du binôme, avant que Noble Sissle l’escorte doucement vers la porte. Le
petit percussionniste fait soudain volte-face. Son regard se
voile. « Je vais tuer quiconque profite de moi !, hurle le musicien.
Jim Europe, je vais te tuer ! » Il sort
un couteau de sa poche, bondit
vers le chef d’orchestre, lui entaille le cou d’un revers de main.
Big Jim s’affaisse.
Des choristes s’affairent pour
maîtriser l’agresseur, éponger la
plaie, appeler la police. C’est une
blessure superficielle, rassure
Europe. Il a vu bien pire, lui, le
revenant des tranchées. Le sang,
pourtant, coule à flots. Toujours
très « pro », il confie sa baguette à
son adjoint, donne ses consignes
pour le deuxième acte, avant
d’être conduit par son ami Noble
Sissle au City Hospital. Le sang se
vide peu à peu du corps du soldat
musicien. Un vendredi soir, aux
urgences, la prise en charge d’un
Noir n’est pas prioritaire…
Lorsque son corps fend de nouveau la foule de Harlem, moins
de trois mois après son retour
triomphal sur la 5e avenue, les
larmes ont remplacé les sourires.
En ce 13 mai 1919, New York offre
les premières funérailles publiques à un Noir. Généraux et
danseurs, mélomanes et politiques accompagnent l’hommage
d’une ville à son « King ». Une
foule métissée, bercée par l’orchestre jouant du blues en guise
de requiem.
LA RELÈVE EST ASSURÉE
Herbert Wright, en partie dégagé
de responsabilité pénale en raison de son état mental, sera condamné à dix ans de prison après
avoir plaidé coupable. Le Hellfighters Band, orphelin de son leader,
s’étiolera en quelques mois à
peine. De quoi décider un jeune
clarinettiste ambitieux, nommé
Sidney Bechet, de s’engager
auprès d’un orchestre concurrent. Avec Louis Armstrong,
Dizzie Gillespie, Duke Ellington et
tant d’autres, ils prendront la
relève, donnant au jazz ses lettres
de noblesse, comme en avait
rêvé Big Jim. Lui qui n’aura légué
qu’un maigre patrimoine de
24 chansons à l’enregistrement
tressautant repose au cimetière
militaire d’Arlington, au pied
d’une stèle immaculée.
Celui que le jazzman Eubie
Blake appellera le « Martin
Luther King de la musique »
laisse un autre héritage, plus per-
sonnel. Son fils, James II, n’avait
que 3 ans lors du drame de
Boston. Lui aussi a traversé le siècle en pionnier, au sein de la
marine marchande puis des
pompiers de New York, luttant
contre la ségrégation, loin des
lumières de Broadway. Ses cinq
enfants se sont récemment
regroupés à l’occasion de commémorations de la première
guerre mondiale. « Nous n’avons
aucun souvenir matériel de notre
grand-père. Son assassinat, aussi
tragique qu’inattendu, a changé
le cours de l’Histoire. Il a été
oublié un siècle durant », raconte,
d’une voix de velours, James
Europe III, 62 ans. Charpentier à
New York, tout juste retraité en
Floride, il n’a jamais mis les pieds
en France, ni au Mechanics Hall
de Boston. Mais il est aussi fier de
ses aïeux que de ses deux
enfants. Le premier s’appelle
Rob, il est joueur de blues « old
soul », au plus près des racines de
la musique afro-américaine. Le
second parcourt le monde pour
l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique – il s’appelle James IV et a le
grade de lieutenant. p
thomas saintourens
Prochain épisode
Cheikh Raymond, le martyr
de Constantine
| 19
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Le « ciné-train »
d’Alexandre
Medvedkine
(extrait du film
de Chris Marker
« Le Train
en marche »).
SLON-ISKRA, 1971
LES TUTORIELS
CONFECTIONNER
DES INSTRUMENTS
À PARTIR DE LÉGUMES
Les adeptes du véganisme vont
être comblés. Avant de consommer leurs aliments favoris,
ils peuvent, en guise de distraction apéritive, confectionner
à partir de légumes des instruments de musique aux sonorités
variées. Cette technique luthière
requiert un peu d’adresse
manuelle, une oreille à peine
correcte et, surtout, un bon
couteau, même si un économe,
une cuillère parisienne
(permettant la confection de
billes de melon), un vide-pomme,
voire une perceuse dotée d’une
mèche à bois, peuvent s’avérer
un précieux concours.
Quelques sites expliquent de
façon simple comment jouer
les Stradivarius organiques
et épater si besoin ses commensaux avant de faire ripaille.
Le monde végétal, et notamment le bois, a de tout temps
constitué une précieuse matière
première pour la fabrication
d’instruments de musique, dans
les familles des flûtes et des
percussions, notamment. Les fibres, herbes ou lianes pouvaient
compléter avec bonheur cet instrumentarium en l’ouvrant
aux sonorités des cordes dites
pincées ou frottées. Pour les légumes frais (courgette, poireau, citrouille, patate douce, carotte, céleri, voire aubergine et feuilles
d’endive…), l’équation est plus
compliquée en raison
de leur fragilité et de leur courte
durée de vie. Mais rien n’est
impossible. C’est ce que démontre Eric Van Osselaer, citoyen
belge de Casteau, dont la notoriété s’étend bien au-delà
de Quiévrain, frontière à la fois
administrative et symbolique
avec la France voisine.
Orgabits, c’est son site, présente quelques réalisations simples, telle que la flûte carotte,
avec ou sans coulisse. Une notice
explicative illustrée, d’une clarté
hélas relative, doit permettre
aussi de comprendre comment
élaborer à partir d’une pastèque
un instrument narguilé que son
auteur appelle la corneturlute à
ballon ou la cornemuse de plage
LES INTERPRÉTATIONS
DE JUNJI KOYAMA
D’« O SOLE MIO »
ET DE « SUMMERTIME »
AU RADIS NOIR
À COULISSE OU
DE « LOVE ME TENDER »
AU BROCOLI RELÈVENT
SON RÉPERTOIRE
à flûtes. Du côté des antipodes,
le musicien australien Linsey
Pollak, communément appelé
Carrot Man, « l’homme carotte »
donc, propose aussi quelques
tutos à partir essentiellement
du corps de la plus célèbres
des apiacées qu’il combine avec
divers objets.
Après avoir détaillé, à partir de
diagrammes disponibles en ligne,
l’emplacement précis des trous
dans le légume sur lesquels viendront se poser les doigts, il fixe
à une extrémité un bec de clarinette – une anche double
de hautbois devrait pouvoir faire
l’affaire –, et, à l’autre, un entonnoir domestique. Sa démonstration musicale sur des thèmes
à consonances balkano-jazz-klezmer finit de convaincre du bienfondé de ses singuliers bricolages.
BRICOLEURS ORGANIQUES
Mais au panthéon des bricoleurs
organiques, un seul nom trône
auquel il faut accorder,
pourrait-on dire, la primeur
musicale : Junji Koyama,
un instituteur japonais quadragénaire. Il y a plus de dix ans,
cet ancien étudiant en pédagogie
et pratique musicale à l’université d’Okayama a créé sa chaîne
YouTube, Heita3. Quelque
27 000 personnes sont abonnées
à son site, qui cumule jusqu’à
présent une fréquentation de
l’ordre de 20 millions de vues.
Heita3 est un must. A l’aide
d’un accordeur et d’une panoplie
d’accessoires réunis sur sa table
de travail, il détaille méticuleusement la confection patiente
d’un ocarina carotte, facture
de base applicable à tous les légumes oblongues. A la différence
des trous confectionnés dans
le corps du légume qui limitent
le nombre de notes pouvant être
jouées, l’utilisation d’une coulisse en blanc de poireau,
bien ferme s’entend, étend à l’infini les possibilités mélodiques.
Dans tous les cas, Junji Koyama
valide aussi par l’exemple
son savoir-faire manuel.
Ses thèmes musicaux sont
souvent un peu limités, et
les comptines, telle Mary Had
a Little Lamb, reviennent souvent. Toutefois, son interprétation au radis noir à coulisse
d’O sole mio, tube napolitain
planétaire, de Summertime, ou
de Love Me Tender au brocoli
relèvent avec bonheur ce répertoire. Junji Koyama réunit enfin
tous les suffrages pour l’audace
de sa version de Lightly Row,
un air traditionnel qu’il parvient
à sublimer grâce à une flûte à nez
en céleri branche. p
jean-jacques larrochelle
Prochain épisode Accorder
une batterie
Alexandre Medvedkine,
locomotive de l’agitprop
En 1932, le cinéaste parcourt l’URSS
à bord de trois wagons pour mettre en scène moujiks et ouvriers
LES A RT I ST ES PRE N N E N T LE T RA I N 1 | 6
J
esse James et Butch Cassidy sont
enterrés depuis bien longtemps
quand, en 1932, un jeune homme
prend d’assaut un train, désosse
les banquettes et se débarrasse
de tous les autres équipements. Mais
ce bandit-là opère à l’Est, sur ordre du
service de la propagande du Parti
communiste de l’Union soviétique, et
laisse les passagers sains et saufs. A
l’âge de 32 ans, Alexandre Medvedkine (1900-1989), fils de paysan, cavalier de l’Armée rouge devenu cinéaste,
vient d’être chargé de transformer un
train en studio de cinéma.
L’idée n’est pas nouvelle. Le cinétrain de Medvedkine renoue avec les
trains de l’agitprop (département
pour l’agitation et la propagande) qui
parcouraient la Russie pour véhiculer
les idéaux révolutionnaires pendant
la guerre civile. C’est ainsi qu’en 1920
le réalisateur Dziga Vertov montait à
bord d’un tortillard baptisé « Révolution d’Octobre », en compagnie du
président Mikhaïl Kalinine, et projetait dans les campagnes reculées un
montage de ses films d’actualités,
L’Anniversaire de la Révolution. Il rapporterait de cette expédition le documentaire Le Staroste de toutes les Russies, Kalinine. Mais cette fois, la tâche
est plus ardue. « Aujourd’hui nous filmons, demain nous montrons », promet Medvedkine. Autrement dit, le
ciné-train a pour vocation de créer
des films avec le peuple, le plus souvent des moujiks et des ouvriers, et de
les montrer aux intéressés sur place.
Sur ce doit s’engager une discussion
sur les conditions de travail des uns et
des autres qui vise à leur faire prendre
conscience de leurs forces et de leurs
faiblesses. En somme, le cinétrain fait le bilan sur grand écran du
premier plan quinquennal, lancé
en 1928 pour aider à la reconstruction
de la Russie nouvelle.
Pour y parvenir, Medvedkine a donc
réquisitionné trois wagons et hissé
sur l’un d’eux un camion pour rayonner aux alentours, fait aménager un
laboratoire où les films seront développés, séchés et tirés, une salle de
montage avec un banc d’animation,
une salle de projection et une petite
imprimerie. Sur les toits, des cuves
équipées d’un système d’écoulement
d’eau ont été installées – de quoi développer 2 000 mètres de pellicule par
jour. « Il y avait un sérieux problème :
celui du logement. Chacun de nous
[une équipe de 32 personnes] disposait d’un mètre carré d’espace habitable. Et croyez-moi, ce n’était pas facile !
Mais l’important est que nous étions
un groupe d’enthousiastes et de romantiques », expliquera Medvedkine
dans le documentaire Le Train en marche, tourné en 1971 dans la gare de Noisy-le-Sec par Chris Marker – animateur du collectif d’extrême gauche
SLON et plus tard auteur du film-portrait Le Tombeau d’Alexandre (1992).
Entre le 25 janvier 1932 et le 15 janvier 1933, le ciné-train roula 294 jours,
Medvedkine impressionna 24 565 mètres de pellicule et tourna 70 films
dont il tira au moins trois copies à
chaque fois. En avril, le commissaire
du peuple à l’industrie lourde, Grigory
Ordjonikidze, inquiet de la baisse de
production d’acier à Krivoï-Rog
(Ukraine), envoya l’équipe ciné-ferroviaire dans les mines de fer du sud du
pays pour l’aider à trouver les raisons
de cette déliquescence. Caméra au
poing, Medvedkine allait rapidement
s’apercevoir que les forgerons, malgré
leurs réclamations, étaient obligés de
remplacer les crochets de leurs wagonnets par des crochets artisanaux
pour éviter les accidents. Puis il projeta son film aux ingénieurs qui
avaient conçu les crochets pour mettre ces derniers devant les faits. Les
crochets furent modifiés.
« CHAMEAU DE LA HONTE »
« Nous ne faisions aucun effort pour arrondir les angles, nous ne ménagions
personne, nous attaquions de front
tous les problèmes. Et comme c’étaient
des Soviétiques, ils ont reçu cette critique avec un cœur pur. Cette méthode
de confrontation et d’intervention directe était très efficace », livrera plus
tard Medvedkine. Si les fautifs refusaient d’être filmés, le cinéaste confiait leurs « rôles » à des comédiens de
la troupe de Meyerhold (le directeur
du Théâtre de la Révolution, à Moscou) qu’il avait embarqués avec lui ou
demandait à ses dessinateurs de créer
un chameau sur celluloïd qu’il monterait par la suite sur les images des ateliers bancals. Le chameau crachait sur
les paresseux ou dormait à côté des
travailleurs saouls. On l’appelait le
« chameau des remontrances » ou
« chameau de la honte ». Sous Staline,
la délation est un sport national.
En octobre 1933, au cours de son cinquième et avant-dernier voyage, le
« CHACUN DE NOUS
DISPOSAIT D’UN MÈTRE
CARRÉ D’ESPACE
HABITABLE. MAIS NOUS
ÉTIONS UN GROUPE
D’ENTHOUSIASTES
ET DE ROMANTIQUES »
ALEXANDRE MEDVEDKINE, 1971
ciné-train roula en direction de Zaporijia, au sud-est de Kiev, pour filmer
l’inauguration de la centrale hydroélectrique Lénine, sur le Dniepr, après
cinq ans de travaux et le concours de
60 0000 travailleurs. Prêt en une journée et présenté le soir même à la soirée officielle, le film fut montré le lendemain à Moscou et Kiev. « C’était la
pré-télévision », formula Chris Marker
dans Le Monde du 2 décembre 1971.
Jusqu’à la fin de sa vie, Medvedkine
gardera le souvenir ému des immenses champs de blé qu’il traversa à
l’époque des moissons. Alors que les
paysans commençaient à peine à se
familiariser avec la méthode collective, nombreux étaient les retardataires. Le ciné-train devint alors un outil
d’apprentissage. « Nous avons commencé à filmer les meilleures exploitations, les plus intéressantes, les plus
performantes, pour servir d’exemples
aux autres. Nous arrivions avec les
films chez les retardataires, que nous
filmions aussi, et nous confrontions sur
l’écran les bonnes méthodes et les mauvaises. Après la projection du film, nous
prenions la parole : “Camarades, que
faites-vous ? Est-ce qu’on traite ainsi
son propre pain, son propre temps de
travail ? Vous n’arriverez à rien comme
ça”. » Après discussion, un nouveau
plan de travail était mis en place.
Deux ans plus tard, l’expérience du
ciné-train donna à Medvedkine l’idée
de réaliser une petite comédie paysanne intitulée Le Bonheur, l’histoire
burlesque – genre pourtant très peu
prisé par les studios soviétiques – de
Khmyr, un paysan couvert de dettes
au bord du suicide. Quelques mois
plus tard, le moujik retrouve foi en
l’avenir, dans un kolkhoze. p
maroussia dubreuil
Prochain épisode Claude Monet
20 |
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Les personnes atteintes de pathologies
chroniques se sentent douloureusement écartées de la vie
« normale ». Dépendants, ils doivent être protégés de la solitude,
estime la philosophe Céline Lefève
CHLOE POIZAT
SURMON T E R LES É PREUV ES 2 | 6
UNE MYRIADE D’EXPÉRIENCES
La maladie chronique révèle les liens
affectifs qui nous tiennent en vie
Par CÉLINE LEFÈVE
P
¶
Céline Lefève est maître
de conférences en philosophie de la médecine à l’université Paris-Diderot. Elle
est directrice de la chaire
coopérative Philosophie à
l’hôpital (Assistance publique-Hôpitaux de Paris/
Ecole normale supérieure)
et coresponsable du
programme de recherches
interdisciplinaires La Personne en médecine (université Sorbonne-Paris-Cité).
Elle a notamment publié
« Les Classiques du soin »,
en codirection avec
L. Benaroyo et F. Worms
(PUF, 2015) ; « Le Soin. Approches contemporaines »,
en codirection avec
J.-C. Mino et Zaccaï-Reyners
(PUF, 2016) ; « Vivre après un
cancer », avec J.-C. Mino
(Dunod, 2016) et « Devenir
médecin. Cinéma, formation et soin » (PUF, 2012)
arler de la maladie comme d’une
épreuve, se demander comment
nous la surmontons et ce qu’elle
nous apprend, requiert de se tourner vers
les maladies chroniques. Elles affectent de
plus en plus de personnes, prenant des formes très diverses : depuis celles dont les
symptômes sont bien régulés jusqu’à des
maladies évolutives, invalidantes, parfois
rares, en passant par de nouvelles allures
fragiles de vie, par exemple liées au diagnostic. Se dessinent des vies particulières
dont la difficulté et les trajectoires appellent
un nouveau regard, tant social que médical.
Alors que 20 millions de personnes en
France sont concernées, ces pathologies
sont encore trop peu visibles, par exemple,
dans les médias et les arts.
La maladie chronique est l’expérience
même de la contradiction, l’expérience du
conflit entre une tendance au chaos et à
l’usure, et la résistance et l’inventivité d’un
malade qui cherche à y nicher une vie supportable et à y insuffler espoir et liberté.
La médecine commence seulement à se
concevoir autant comme une lutte que
comme un soin du patient, un soutien
dans son travail de construction de « la vie
avec la maladie ». Cette expression ainsi
que celle d’empowerment, qui désigne
l’autonomisation et la reprise de pouvoir
du malade sur sa maladie, sont devenues
familières dans la médecine de la chronicité. Elles disent qu’il est nécessaire mais
aussi possible de faire de la maladie chronique une partie – et non le tout – de sa vie.
Toutes les formes de soins (médical dans
ses dimensions somatique et psychique,
mais aussi amoureux, amical, social, à travers le travail ou l’art) visent à contrer la
tendance de la maladie à déposséder le
malade de sa propre vie, à le déloger de ses
habitudes, de ses projets, de ses désirs,
mais aussi à l’exclure de la vie des autres.
Il faut pourtant conserver le terme
d’épreuve pour éviter d’euphémiser « cette
vie » et pour rendre compte de sa négativité
première. Le malade y ressent toujours un
écart douloureux par rapport à la vie dite
« normale », que ce soit la sienne – s’il a un
jour connu la santé – ou celle des autres, rappelant une perte ou un manque. Il ne faut
pas occulter non plus l’intrusion, l’infiltration, de la maladie dans les décisions et les
actes, des plus banals aux plus cruciaux, qui,
à certains moments, peuvent aller jusqu’à
une mainmise totale. Si toute vie en contient plusieurs et consiste à mener de front
bien des activités et des rôles, la maladie
chronique est l’épreuve d’une double vie imposée et négociée, notamment entre sphère
privée et sphère publique. Le plus intime en
soi n’y est pas d’abord le lieu secret des rêves
et des désirs, mais celui de la délibération,
toujours plus ou moins solitaire, sur ce qui
est le moins mal à faire, en fonction des contraintes et des incertitudes de la maladie.
N’ÊTRE PLUS PERSONNE
Les éprouvés de la maladie chronique ne
diffèrent ni en nature ni en degré de ceux
de la maladie aiguë : ils sont aussi intenses,
oscillants et paradoxaux. La chronicité
n’habitue pas au souffrir, elle n’en diminue
pas l’intensité, elle n’apprend pas à faire
face au désespoir. Expérience au long cours
et expertise ne signifient pas accoutumance et endurcissement à la souffrance.
Lorsque apparaissent des complications,
que sont annoncées des mauvaises nouvelles, que s’évanouit l’espoir d’un énième avis
médical, le patient peut vivre dans l’obsession de la maladie et de son aggravation.
L’absence de perspective, le sentiment de
n’être plus personne, réduit à ses symptômes, à son agenda médical et à son statut social de malade, sont des expériences de
souffrance communes aux maladies graves.
Mais ce qui dénote la spécificité de la
chronicité, c’est que, du fait de la répétition
des catastrophes et de l’usure produite, le
statut d’épreuve peut être oublié du malade lui-même et de son entourage : la
maladie finit par être prise pour une habitude, une seconde nature, le cours devenu
normal de la vie. L’anormalité, l’exception,
le scandale de la maladie s’effacent. La plus
haute souffrance conduit paradoxalement
à l’hébétude, à une sorte d’anesthésie psychique du malade et à la lassitude, la résignation, voire à l’abandon de l’entourage,
qui ne prend plus de nouvelles.
En même temps, la chronicité n’efface
pas la nouveauté : une consultation ou un
examen, même avec un médecin ou dans
un service que le malade connaît déjà, ne
prennent pas le même sens selon l’évolu-
port aux autres vulnérables et souffrants
que le malade reconnaît d’un seul regard
dans une assemblée : pour eux, il peut être
empli d’empathie, appelé par la « solidarité
des ébranlés », selon l’expression du philosophe Jan Patocka, et fuyant par peur de s’y
identifier ou de s’y trouver assigné.
La maladie chronique est un paradoxe,
un oxymore : une désagrégation de la vie
qui dure – et parfois définit – toute une vie,
une pente vers l’anomal que le malade – s’il
est aidé de la médecine, de son entourage
et de la société – contrarie dans un perpétuel effort de normalisation.
Dans la quête d’une vie qui intègre la chronicité, maladie et santé elles aussi s’entrelacent. La maladie chronique est l’expérience
de la dualité de la vie elle-même, polarisée
par la santé et par la maladie, cherchant
encore son expansion par tous les ressorts
de l’inventivité humaine, alors qu’elle est
poussée dans ses retranchements, rivée
parfois à sa simple conservation. Comme l’a
montré le philosophe Georges Canguilhem,
la normalisation est la marque de la maladie même : pour se maintenir, la vie a besoin de conditions limitées et bien définies
d’activités, de traitements, etc., donc d’une
norme restreinte et rigide. Mais la normalisation témoigne aussi de l’inventivité du
malade : vivre est un exercice d’équilibrisme, un agencement indéfiniment bricolé des activités et des relations – en fonction aussi des vulnérabilités sociales et économiques. Une norme de vie où il cherche à
déployer sa puissance d’agir et à imprimer
ses valeurs. Et, finalement, une manière réévaluée de vivre sa vie, où petit à petit se dégage ce qui importe profondément. Ainsi,
alors qu’elle pressent sans le savoir encore
qu’elle a un cancer, Cléo change déjà de vie
et devient une autre femme, s’émancipant
des normes sociales machistes et puisant
aux ressources de l’amitié.
tion de la maladie et les circonstances de la
vie. Il en éprouvera même parfois des sentiments plus intenses que celui qui y est
confronté pour la première fois.
La chronicité ne dilue pas la violence de la
maladie, elle peut même la démultiplier.
Aussi, le malade chronique peut avoir le
sentiment « d’exister à vif », selon l’expression de Paul Ricœur, car il oscille entre les
plus grandes peines et les plus grandes
joies. Il en est ainsi du désarroi à l’annonce
d’un mauvais résultat d’examen, objectivement attendu, mais dont le moment et la
portée subjective sont imprévisibles. Symétriquement, lorsqu’il y a du mieux, c’est la
jouissance étonnée de la simple vie organique ou de l’éblouissement de redécouvrir
un monde familier dont la beauté comme
la banalité apparaissent transfigurées et extraordinaires. Le savoir objectif de la maladie chronique n’en modifie pas nécessairement l’expérience subjective. La maladie
« cueille » le malade, alors qu’elle est connue
comme étant là et devant toujours être là.
L’épreuve de la maladie chronique, autant
qu’aiguë, fait aussi coexister des sentiments
contraires. Nul n’a mieux décrit qu’Agnès
Varda dans le film Cléo de 5 à 7 ce condensé
des contraires. Jeune comédienne et chanteuse, Cléo, dans l’attente des résultats
d’une biopsie, y ressent à la fois la peur et le
désir de connaître ce résultat ; l’obsession
de la mort et le regain de la vie ; le sentiment
de ne pas être celle à qui ce drame arrive et
celui d’être présente à elle-même comme
elle ne l’a jamais été auparavant. Cet entrelacs des contraires se retrouve dans le rap-
LA MALADIE CHRONIQUE
EST UN PARADOXE :
UNE DÉSAGRÉGATION
DE LA VIE QUI DURE
– ET PARFOIS DÉFINIT –
TOUTE UNE VIE,
UNE PENTE VERS
L’ANOMAL QUE LE
MALADE CONTRARIE
La vie avec la maladie chronique est en
même temps limitation et créativité.
Comme le résume le philosophe Pierre
Zaoui dans La Traversée des catastrophes (Le
Seuil, 2010), « la maladie n’est pas uniquement la souffrance, ou la déchéance, ou la diminution, mais la souffrance et le soulagement, la chute et la relève, la diminution et
l’augmentation des forces ». C’est pourquoi il
est si difficile pour les malades, mais aussi
pour les écrivains ou les cinéastes, de faire le
récit d’une vie, ou même d’un moment de
vie, avec la maladie chronique.
Elle ne peut être vue comme un drame,
avec un début et une fin. Elle est une myriade d’expériences dont chacune transforme le sens global que la maladie prend
pour le patient. Elle oblige à rompre avec la
conception doloriste de la maladie comme
dépassement, amélioration de soi : ce n’est
pas la souffrance qui nous enseigne sur la
vie et sur nous-même individuellement et
collectivement, ce sont les pratiques et les
relations que soignés et soignants mettent
(ou non) en œuvre pour l’endiguer.
La maladie chronique n’est pas non plus
une épreuve au seul sens passif du terme.
Elle engage le malade dans une kyrielle d’activités. Autre paradoxe : il doit agir et laisser
faire, s’ajuster aux aléas de la maladie et renoncer à les contrôler, il lui faut travailler à
lâcher prise. Plus largement, l’épreuve,
entre activité et dépendance, nous révèle,
comme le montrent les éthiques du « care »,
d’une part, l’interdépendance des sujets et,
d’autre part, la nécessité du soin comme
technique et comme relation.
Alors que la vie coïncide de plus en plus
avec la maladie du fait des pouvoirs tant curatifs que prédictifs de la médecine, la chronicité nous rappelle ce que les exigences de
la société (et les fantasmes du méliorisme)
dénient : « Il est normal de tomber malade
du moment que l’on est vivant », comme
l’écrivait Georges Canguilhem. Le malade
chronique, lui, sait la précarité de la vie et la
nécessité de s’en remettre à d’autres pour la
vivre. Dépendant, il doit être préservé du
paternalisme et voir ses valeurs respectées.
Actif et en quête d’autonomie, c’est aussi de
la solitude face à la maladie qu’il doit être
protégé : nul ne peut être médecin de soimême, pas même celui qui connaît si bien
sa maladie. Il sait la nécessité des relations
de soin, non exclusivement médicales, en
particulier de la présence des êtres chers.
La maladie chronique, comme tant
d’autres expériences contemporaines,
révèle les liens qui nous tiennent en vie
parce qu’« ils nous tiennent ensemble »,
selon l’expression du philosophe Frédéric
Worms, mais aussi les exclusions en cours
et l’hospitalité en péril, tant dans nos vies
intimes que dans nos institutions politiques. Nous n’avons pourtant d’autre choix
que d’éprouver, comprendre et faire une
place à la maladie dans nos vies. p
Prochain épisode L’échec vu par les
décideurs, par Mathilde Ramadier
débats & analyses | 21
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
Kofi Annan
pariait sur
le meilleur
de l’humanité
Le diplomate Jean-Marie Guéhenno, qui fut
l’un de ses proches collaborateurs, rend
hommage à l’ancien secrétaire général de l’ONU
et Prix Nobel de la paix, mort samedi 18 août
Par JEAN-MARIE GUÉHENNO
S
a posture était merveilleusement droite, à faire honte
à tous les dos ronds de la
Terre. Il marchait d’un pas toujours rapide, au point d’essouffler
ses collaborateurs moins sportifs
que lui. Il avait l’irrésistible énergie d’un homme tout entier
tourné vers l’avenir, un homme
qui ne se retourne pas, mais, tel
un alpiniste montant à l’assaut
d’une falaise, est déjà en train de
chercher la prochaine prise.
Kofi Annan avait une fois pour
toutes choisi d’aller de l’avant en
pariant sur le meilleur de l’humanité. Ce n’était pas, chez cet
homme à l’intelligence intuitive,
le reflet d’une quelconque naïveté, mais plutôt le pari réfléchi
que l’on obtient davantage par la
confiance que par la méfiance.
Une confiance qu’il témoignait
d’abord à son équipe. Celle-ci
lui était d’autant plus loyale qu’il
lui laissait une extraordinaire
liberté d’action.
Il avait ainsi rassemblé autour de
lui un improbable attelage – typiquement onusien –, où un
Pakistanais côtoyait un Indien,
tandis que mon collègue britannique et moi-même, vestiges des
vieux empires coloniaux, étions
fiers de servir un homme dont la
jeunesse avait été marquée par la
libération de l’Afrique. Il savait que
cette libération n’était pas achevée, et je n’ai pas oublié le voyage à
Addis-Abeba [en 2004, pour le troisième sommet de l’Union africaine], où il tança les dirigeants
qui s’accrochent à leur pouvoir :
les premiers rangs, où étaient assis les chefs d’Etat, applaudirent
moins que les derniers…
NOUVEL ORDRE MONDIAL
Formé à la pensée libérale dans
une université américaine, il s’efforça, tout au long de ses deux
mandats de secrétaire général des
Nations unies [de 1997 à 2006], de
poser dans quelques grands discours programmes les principes
d’un nouvel ordre mondial où la
souveraineté des Etats ne serait
pas un obstacle infranchissable à
la mise en œuvre de principes universels. Il devint pour beaucoup
une sorte de « pape séculier », un
rôle que son lointain prédécesseur
Dag Hammarskjöld [secrétaire
général de l’ONU de 1953 à 1961],
vivant dans une époque moins
médiatisée, avait toujours récusé.
Mais dans les rapports individuels avec les puissants de la Terre,
il n’avait rien d’un prêcheur. Je
soupçonne qu’il doutait que la
force d’un argument ait jamais à
elle seule fait changer d’avis un
puissant. Sa méthode était plus
intuitive. Avec le président George
W. Bush, je l’ai vu tenter d’insinuer
le doute par les questions qu’il posait plus que par les arguments
qu’il avançait. Ayant réussi à établir des rapports de confiance avec
la plupart des dirigeants internationaux, il pouvait ainsi, sans trahir le secret de conversations privées, peser, à la marge, sur le cours
des événements.
Il a connu de près les horreurs du
monde, d’abord comme secrétaire
général adjoint aux opérations de
maintien de la paix, avec le génocide rwandais de 1994 et, l’année
suivante, avec le massacre de Sre-
TOUTE SA VIE,
PLUTÔT QUE D’ÉLEVER
LE TON POUR SE FAIRE
ENTENDRE, IL A TENTÉ,
DE SA VOIX DOUCE,
D’OBLIGER
LES VIOLENTS
ET LES CRIARDS
À BAISSER LE LEUR
brenica, en Bosnie-Herégovine.
Devenu secrétaire général, il eut le
courage d’ouvrir les archives de
l’ONU, afin que les générations
futures apprennent de deux rapports sans complaisance comment empêcher que de tels drames ne se répètent. Il vécut aussi le
désastre de la guerre d’Irak déclenchée en 2003.
Il n’avait pas l’imagination du
mal, et il lui est arrivé de sous-estimer la bêtise et la méchanceté
humaines. Quand l’attentat de
Bagdad, il y a tout juste quinze
ans, tua quelques-uns des
meilleurs de l’ONU, y compris son
ami Sergio de Mello, aucun de
nous n’avait pressenti le danger.
On le lui a reproché. On était dans
une autre époque, où l’on croyait
encore fermement que demain
serait meilleur qu’aujourd’hui.
Le monde avait cependant commencé de changer, et la période
de confiance de l’immédiat aprèsguerre froide touchait à sa fin.
En 2012, je fus de nouveau à ses
côtés, quand il tenta de mettre fin
au conflit syrien. Sa démarche
était la même que celle qu’il avait
eue quand il était secrétaire général : commencer par les grandes
puissances, en tentant de trouver
entre les Etats-Unis et la Russie un
accord qui permettrait de contenir les rivalités régionales entre la
Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite.
Ce n’était plus possible, et sur le
terrain, la violence terroriste
compliquait encore les calculs
politiques. Il dut démissionner au
bout de six mois. On était entré
dans un monde où la géopolitique revenait, plus proche de Metternich que de Kant, et où la violence des passions l’emportait sur
les constructions de la raison.
Kofi Annan, fidèle à lui-même,
n’abandonna pas, toujours prêt à
se faufiler dans les interstices que
la géopolitique laissait à l’action
d’hommes de bonne volonté,
mobilisant les énergies pour
l’agriculture africaine, tentant
d’arrêter la violence au Myanmar
[ex-Birmanie], aidant au règlement du conflit en Colombie.
Toute sa vie, plutôt que d’élever
le ton pour se faire entendre, il a
tenté, de sa voix douce, d’obliger
les violents et les criards à baisser
le leur. Le monde a plus que
jamais besoin de femmes et
d’hommes comme lui. p
¶
Jean-Marie Guéhenno est
diplomate, ancien secrétaire général
adjoint au département des
opérations de maintien de la paix
de l’ONU (2000-2008). Il a par ailleurs
dirigé l’ONG International Crisis
Group de 2014 à 2017
KOFI ANNAN,
UN HOMME
DE PAIX
D
epuis l’annonce de son décès, le
18 août, une pluie d’hommages a salué la mémoire de Kofi Annan. Angela
Merkel, Vladimir Poutine, Theresa May, Emmanuel Macron, les anciens présidents américains Bill Clinton et Barack Obama, et bien
d’autres responsables, notamment africains,
ont rappelé les convictions, le courage et la sagesse de ce croisé de la paix que fut l’ancien secrétaire général de l’ONU – entre 1997 et 2006.
Chacun fera le tri entre les éloges, ceux qui
expriment une sincère admiration et ceux
qui relèvent davantage des convenances,
voire des larmes de crocodile diplomatiques.
Mais tous témoignent, sans aucun doute,
qu’avec la disparition du Prix Nobel de la paix
2001 s’efface un peu plus un ordre du monde
fondé sur les valeurs qui avaient présidé à la
création des Nations unies au lendemain de
la seconde guerre mondiale.
Certes, la Déclaration universelle des droits
de l’homme de 1948 et l’ambition de régler
les conflits internationaux par le droit et la diplomatie internationale ont trop souvent fait
figure de vœux pieux. Kofi Annan lui-même
en fit l’amère expérience à maintes reprises.
Ainsi lorsque, alors chargé des opérations
de maintien de la paix de l’ONU, il assista,
impuissant, au génocide rwandais en 1994 ou
au massacre de Srebrenica, dans l’ex-Yougoslavie, en 1995.
De même, en dépit de ses efforts inlassables,
il ne put dissuader les Etats-Unis de George
W. Bush de déclencher en 2003 une guerre
qu’il n’hésita pas à qualifier d’« illégale » contre l’Irak de Saddam Hussein – intervention
dont les conséquences restent aujourd’hui
encore désastreuses. En 2012 enfin, il avait accepté, à la demande de son successeur, Ban
Ki-moon, une mission de la dernière chance
pour tenter de circonscrire la guerre civile
qui débutait en Syrie ; six mois plus tard, il se
résignait à jeter l’éponge, tristement conscient de l’impuissance de la diplomatie face
au déchaînement de la violence dans cette région du monde et à l’inaction, pusillanime
ou intéressée, des grandes puissances.
Il n’empêche, ce sont ces valeurs humanistes – les droits de l’homme comme fonde-
ment de la légitimité internationale – que
Kofi Annan n’a cessé de défendre, sans irénisme mais avec abnégation, tout au long
d’une vie de diplomate entièrement dévouée
à l’ONU. Ce sont ces mêmes valeurs qu’il
promouvait, en 2005, en faisant adopter par
l’Assemblée générale de l’ONU le principe, inspiré du droit d’ingérence, de la « responsabilité de protéger » les populations civiles, y
compris contre la souveraineté d’un Etat.
Epoque révolue, dira-t-on, où le Conseil de
sécurité (sans l’appui duquel le secrétaire général est réduit au ministère de la parole) s’efforçait encore d’agir, où la Russie n’avait pas
encore imposé sa stratégie de puissance, où la
Chine n’était qu’un géant en devenir, où les
Etats-Unis enfin n’avaient pas totalement renoncé à régler de façon multilatérale les défis
et les conflits de la planète.
C’est exact. Les dérèglements du monde, les
égoïsmes stratégiques des grandes puissances, les protectionnismes économiques ou
climatiques, le mépris désormais ouvertement assumé, à Washington ou à Moscou notamment, des règles du droit et de la force des
traités ont balayé l’espoir de régulations collectives. « La loi du plus fort, et non plus la force
de la loi », selon la formule de Kofi Annan,
s’impose chaque jour davantage.
Cela ne rend que plus indispensable la
poursuite du combat pour la paix du gentleman Annan. p
Nancy Huston
« François, arrêtez le massacre ! »
Après le scandale de pédophilie qui vient de mettre
en cause l’Eglise catholique de Pennsylvanie, l’écrivaine
s’adresse au pape et lui demande de prendre une décision
historique : mettre fin au dogme du célibat des prêtres
Par NANCY HUSTON
C
her François,
Je vous écris un 15 août, jour de
l’Assomption de la Vierge, ayant
appris ce matin à mon réveil, en écoutant
la radio, le nouveau scandale de pédophilie qui, en Pennsylvanie cette fois, vient
« éclabousser » l’Eglise catholique : sur une
période de soixante-dix ans, 1 000 enfants
abusés ou violés par des prêtres, et ce chiffre est sûrement inférieur à la vérité,
compte tenu de la honte des victimes à
témoigner et de la célérité des intéressés à
escamoter les preuves.
Comme moi, comme d’autres, vous devez être frappé par la ressemblance entre
cette salve de révélations « scandaleuses »
et une autre, qui défraie l’actualité depuis bientôt un an : celle des témoignages #metoo sur le harcèlement sexuel. Ici
et là, même propension des hommes à
profiter de leur pouvoir pour satisfaire
leurs besoins sexuels. Si l’on mettait à la
disposition des enfants un site Internet sur
lequel ils pourraient déposer leur
témoignage en toute impunité, ce « balancetonpretre » provoquerait un tsunami
mondial qui, par sa violence et son
volume, dépasserait j’en suis certaine celui
de « balancetonporc ». Seraient encore reléguées au silence, il est vrai, les nombreuses
victimes qui, en raison de leur jeune âge ou
de leur misère, n’auraient pas accès au site.
Bien entendu, dénoncer ne suffit pas. On
peut s’égosiller, si l’on ne change pas la
situation qui engendre ces gestes intempestifs, on peut être certain qu’ils continueront de se produire. Cela vaut pour le
harcèlement sexuel ; et nous devons tout
faire pour comprendre les causes du passage à l’acte machiste chez les hommes
contemporains. Pour les prêtres catholiques, en revanche, point n’est besoin de
chercher. La raison est là, évidente, aussi
flagrante que le nez au milieu du visage.
Pourquoi s’en prennent-ils si souvent
aux enfants et aux adolescents ? Non
« VOUS LE SAVEZ AUSSI
BIEN QUE MOI : LE DOGME
DU CÉLIBAT DES PRÊTRES
N’EST PAS NÉ
EN MÊME TEMPS QUE
LE CHRISTIANISME »
parce qu’ils sont pédophiles – la proportion de vrais pédophiles parmi les prêtres
est sûrement aussi minuscule que dans la
population générale – mais parce qu’ils
ont peur, et les enfants et jeunes filles sont
les plus faibles, les plus vulnérables, les
plus faciles à intimider, les moins aptes
donc à les dénoncer. S’ils abordaient avec
leur sexe en tumescence – ce pauvre sexe
nié, perpétuellement réprimé – les femmes et les hommes de leur paroisse, ou
s’ils allaient rendre visite aux travailleurs
et travailleuses du sexe, ils seraient
« pris ». Avec les enfants, ça peut durer…
des années… des décennies. On prend les
nouveaux enfants de chœur. On prend les
fillettes qui viennent de faire leur première communion… On prend cette femme-ci, dans le secret du confessionnal… ou
ce jeune homme-là, pendant les vacances
en colonie… et l’année suivante on recommence… on recommence… On a sur elle,
sur lui, sur eux, une ascendance, un pouvoir plus qu’humain, sacré… François,
c’est un massacre.
LE MOMENT EST VENU
A moins de se dire que seuls les pédophiles
et des pervers sont intéressés par le sacerdoce, le problème n’est ni la pédophilie ni la
perversion. Il faut abandonner ces clichés.
Le problème, c’est que l’on demande à des
individus normaux une chose anormale.
C’est l’Eglise qui est « perverse » dans son refus de reconnaître l’importance de la
sexualité et les conséquences désastreuses
de son refoulement.
Cela suffit, François. Basta, vraiment. Le
moment est venu. C’est aujourd’hui. Vous
pouvez le faire. En tant qu’autorité suprême de l’Eglise catholique, ce serait de
loin l’acte le plus important, le plus courageux et le plus chrétien de tout votre mandat : l’Eglise doit cesser de cautionner (et
donc de perpétuer, c’est-à-dire de perpétrer) des crimes qui ont bousillé des vies
innombrables à travers les âges.
Vous le savez aussi bien que moi : le
dogme du célibat des prêtres n’est pas né
en même temps que le christianisme. Il ne
remonte qu’au Moyen Age, un grand millier d’années après la mort du Christ. N’entrons pas, ici, dans le débat byzantin des
raisons plus ou moins avouables pour lesquelles, après la scission des deux Eglises,
orientale et latine, celle-ci a tenu à se distinguer de celle-là en rendant obligatoire
le célibat de ses officiants. Il est bien
connu que Jésus n’a rien dit à ce sujet. Si
lui-même n’a pas pris femme, il y avait des
hommes mariés parmi ses apôtres, et, à
d’autres époques et sous d’autres formes,
le christianisme a autorisé ses officiants à
se marier. Et l’autorise encore.
Nous autres chrétiens, ou sociétés laïques
issues du christianisme, avons pris l’habitude de dénoncer, voire d’interdire, chez
nous les pratiques d’autres cultures que
nous considérons comme barbares ou injustes : je pense notamment à l’excision ou
au port de la burqa. Les peuples qui les pratiquent les considèrent de la même manière exactement que l’Eglise catholique
considère le célibat des prêtres : comme irréfragables, constitutives de leur identité.
On a beau leur faire remarquer que nulle
part dans le Coran (par exemple) il n’est stipulé que l’on doit couper leur clitoris aux
petites filles ou couvrir le visage des femmes, que ces pratiques ont commencé
pour des raisons précises, à un moment
précis de l’Histoire, afin d’aider les sociétés
à mieux organiser les mariages et gérer la
distribution des richesses, rien n’y fait.
Lorsqu’on peut démontrer que ces pratiques sont foncièrement incompatibles
avec les valeurs universelles (liberté, égalité, fraternité) et les droits individuels – notamment celui de chaque individu à l’intégrité corporelle –, on considère comme
normal de les interdire sous nos latitudes.
Or le célibat fait largement autant de dégâts que l’excision ou la burqa. Le dogme
du célibat des prêtres est lui aussi une décision historique. Elle peut être annulée
par une autre décision historique, que
vous seul êtes en mesure de prendre, cher
François. Oui, vous seul pouvez lever l’injonction au célibat, protégeant ainsi d’innombrables enfants, adolescents, hommes et femmes à travers le monde.
Je vous en supplie, ayez ce courage. Je sais
que jamais vous ne le feriez pour votre
gloire personnelle et pourtant, cette décision vous apporterait une gloire immense.
Pendant des siècles, les prêtres et leurs
ouailles vous remercieront de votre prescience, de votre humanité, de votre mansuétude. Le rôle de l’Eglise est de protéger
non les forts mais les faibles, non les coupables mais les innocents. « Et Jésus dit :
“Laissez les petits enfants, et ne les empêchez
pas de venir à moi ; car le royaume des cieux
est pour ceux qui leur ressemblent.” » (Matthieu 19:14). Depuis mille ans, combien de
millions d’enfants ont été détournés de
l’Eglise, dégoûtés de l’Eglise, empêchés de
venir à Jésus, en raison de ce traumatisme ?
La preuve a été faite et refaite. Le célibat
des prêtres, ça ne marche pas. Les prêtres
ne sont pas chastes. Ils n’arrivent pas à
l’être. Il faut en prendre acte et enterrer une
fois pour toutes ce dogme inique. Il est criminel de tergiverser alors que, partout où il
sévit, c’est-à-dire partout dans le monde, le
massacre continue. Vous le savez, François,
et nous le savons tous. Alors dites « Stop ».
Tout de suite. p
¶
Nancy Huston est une écrivaine
franco-canadienne
22 |
0123
MARDI 21 AOÛT 2018
En 1909, année de son 21e anniversaire, T.E. Lawrence, qui n’est pas encore
« d’Arabie », entreprend à travers le Moyen-Orient, à pied et en plein été, un voyage de près de
1 800 kilomètres à la découverte des châteaux forts bâtis par les croisés. Les six articles de cette série
sont extraits d’un livre de Jean Rolin, « Crac », à paraître en janvier 2019 chez P.O.L
D’ UN C HÂT E AU L’AUT RE 1 | 6
Lawrence à bicyclette
Curieusement, bien que cette excursion
précède de beaucoup le développement
de l’élevage du porc ou de la volaille en
batterie et la pollution consécutive des
nappes phréatiques, Lawrence se plaint
de la difficulté de se procurer « quelque
chose de décent à boire », ajoutant qu’« on
ne peut trouver de lait nulle part, et de l’eau
de Seltz de temps en temps seulement ».
Encore était-ce une chance, me semblet-il, qu’à cette date on ait pu trouver en
Bretagne de l’eau de Seltz, même si ce
n’était que de temps en temps (…).
Dans une lettre adressée à sa mère deux
jours après la précédente, Lawrence mentionne le nom de ses hôtes à Dinard, les
Chaignon, un couple avec lequel ses parents s’étaient liés lors de leur exil breton.
« Je crois que je suis aussi fort que M. Chaignon, écrit-il dans sa lettre du 26 août, je
le mettrai à l’épreuve un de ces jours. » « Les
gens d’ici, poursuit-il, disent que je suis
beaucoup plus maigre que Bob (un de ses
frères), et que j’ai meilleur accent. Pourtant
la graisse de Bob, à leurs yeux, vaut beaucoup mieux que mes muscles, excepté
pour Mme Chaignon qui a été toute secouée
en voyant mes “biceps” quand je me baignais. Elle croit que je suis un Hercule. »
Un an plus tard, en août 1907, Lawrence
est à nouveau de passage à Dinard, et il
n’a rien perdu de ses biceps. Après avoir
essayé « cinq hôtels qui tous étaient
pleins », écrit-il à sa mère dans une lettre
envoyée du mont Saint-Michel, « comme
il était 8 heures du soir, je suis allé chez les
Chaignon (…). Tous en chœur, ils ont
poussé des hurlements de bienvenue »
(peut-être est-ce pour une part à l’hospitalité des Chaignon, et à sa propre maîtrise de la langue française, que Lawrence
doit de s’être avéré par la suite moins
francophobe qu’il ne convenait à un officier britannique de son temps, excepté
dans ses jugements sur la politique
moyen-orientale de la France durant la
première guerre mondiale et au-delà : politique qui certes mérite d’être jugée sévèrement, mais ni plus ni moins que celle
des Anglais dans le même contexte).
« M. Corbel était avec eux, enchaîne-t-il,
et a eu bras et jambes coupés en apprenant d’où je venais » (il vient d’Angers, où
il a dormi la veille). « Deux cent cinquante
kilomètres, ah ! la ! la ! qu’il est merveilleux.
Deux cent cinquante kilomètres ! » (tout
cela en français dans le texte). (…)
« UN CHARMANT PETIT ENDROIT »
Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence « d’Arabie »,
(1888-1935) en février 1917. ROGER VIOLLET
E
ntre Lawrence et moi, il y a au
moins ceci de commun qu’à un
peu plus d’un demi-siècle de distance, nous avons passé l’un et
l’autre une partie de notre enfance à
Dinard (…). Lorsque la famille de Ned – le
petit nom de Thomas Edward Lawrence –
s’y établit, en 1891, fuyant l’opprobre dont
elle fait l’objet en Grande-Bretagne suite à
l’inconduite du père, qui quelques années auparavant a déserté son épouse légitime pour disparaître avec la gouvernante de ses filles, lorsque la famille (illégitime) s’y établit, la station balnéaire de
la côte d’Emeraude est déjà au faîte de sa
gloire, en particulier auprès du public
d’outre-Manche, elle dispose même
d’une petite église anglicane – sur les
bancs de laquelle il m’est arrivé assez souvent de m’asseoir, en dehors des heures
des offices – et les aménagements dus au
comte Rochaïd Dahdah, un milliardaire
libanais, lui ont conféré l’essentiel de ce
qui fait aujourd’hui encore son charme
désormais suranné.
Et même si ce n’est pas avant 1900
– alors que la famille illégitime, bravant
l’opprobre et ayant traversé la Manche à
rebours, s’est installée depuis quatre ans
à Oxford, afin de ménager aux cinq fils
les conditions d’une éducation compatible avec les préjugés de classe de leurs parents –, même si ce n’est pas avant 1900
que le chemin de ronde qui borde la
pointe du Moulinet sera ouvert au public,
il y a tout lieu de penser que le jeune Ned,
insoucieux de son inaccessibilité, s’est
aventuré sur ce chemin, puis s’est élevé
d’une manière ou d’une autre (vraisemblablement en s’aidant des pieds et des
mains, ainsi qu’il le fera par la suite pour
escalader les murailles du Crac) parmi les
rochers qui le surplombent, jusqu’à
embrasser dans sa totalité ce panorama,
s’étendant du cap Fréhel aux remparts de
Saint-Malo, que je devais quant à moi découvrir un peu plus d’un demi-siècle plus
tard, presque inchangé, et dont il me
semble qu’il n’existe rien au monde de
plus beau (…).
Bien que ce ne soit sans doute pas à
Dinard mais quelques années plus tard à
Karkemish, au bord de l’Euphrate, en
compagnie de ses collègues archéologues et de Dahoum, son jeune assistant
syrien, que Lawrence connaîtra les moments les plus heureux de son existence
– ou plutôt les rares moments heureux
de celle-ci –, cela ne l’empêchera pas d’y
revenir à plusieurs reprises, au cours de la
première décennie du XXe siècle, alors
qu’il parcourt la France à bicyclette afin
de se documenter sur l’architecture militaire du Moyen Age. Dans une lettre à sa
mère écrite à Dinard et datée du vendredi 24 août 1906, Ned évoque l’excursion qu’il vient de faire au château de
Fougères, par une chaleur telle qu’il n’en
a encore jamais éprouvé de semblable
(mais qui rétrospectivement, dans les
sables du Néguev ou du désert syrien, lui
aurait sans doute paru légère si seulement il en avait conservé le souvenir).
Bien que dans les lettres à sa mère – laquelle s’est montrée très encline, dans
son enfance, à manier le fouet –, il se
laisse aller parfois à d’assommantes descriptions des édifices qu’il vient de visiter
– la description sur plusieurs pages du
château de La Hunaudaye atteignant
dans le genre à des sommets –, dans celle
du 24 août il s’autorise quelques considérations plus légères, non seulement sur le
temps qu’il fait mais aussi sur son alimentation principalement frugivore
– « superbe festin de mûres, elles étaient
énormes (…), et en grande abondance vu
que les Bretons ne les mangent pas » (…).
En 1908, pour l’année de son vingtième
anniversaire, Ned a placé la barre encore
un peu plus haut que lors de ses précédentes randonnées : il a traversé le Massif central, côtoyé les volcans d’Auvergne, qu’il a
trouvés « curieux » et « de vilain aspect »,
note-t-il dans une lettre du 2 avril. Il a
peiné affreusement dans l’ascension vers
Le Puy, avant de souffler un peu dans la
descente vers la vallée du Rhône, il a longé
celui-ci et visité à Arles le cloître de SaintTrophime, dont il loue la « beauté absolument inimaginable », et non loin de là l’abbaye de Montmajour, il a aperçu la Méditerranée, pour la première fois, depuis les
hauteurs des Baux (et à cette occasion, en
bon élève d’Oxford, il ne peut s’empêcher
de faire la citation de Xénophon qui s’impose, thalassa thalassa, reproduite dans
sa lettre en caractères grecs), puis des
Baux il a rejoint Saint-Gilles et enfin
Aigues-Mortes, « un charmant petit endroit, une vieille, vieille ville, recroquevillée
au long de ses vieilles rues, n’ayant guère de
maison à l’extérieur de ses vieux remparts », mais d’autant plus vénérable, à ses
yeux, que « c’est de cette ville que saint
Louis partit pour les croisades ».
« La journée était belle, poursuit-il,
chaude et ensoleillée, avec un léger vent
(…). La plage était de sable dur s’étendant à
perte de vue, et le sable était ridé comme la
mer elle-même (…). Il faisait aussi chaud
qu’il se peut sans déplaisir, et l’eau était délicieusement rafraîchissante. » Toutefois il
ne s’agit pas seulement, pour Lawrence,
de goûter la fraîcheur de l’eau – même si
c’est un des rares plaisirs qu’il s’accordera
volontiers, comme nous le verrons, dans
la suite de son existence –, par une journée brûlante et après une nuit de dévoration par les moustiques.
« J’avais conscience, écrit-il encore dans
cette lettre de 1908, d’avoir enfin rejoint la
route du Midi et de tout le glorieux Orient
(…). Oh ! Il faudra que je redescende par ici
LAWRENCE ÉVOQUE
L’EXCURSION QU’IL VIENT
DE FAIRE AU CHÂTEAU
DE FOUGÈRES, PAR UNE
CHALEUR TELLE QU’IL
N’EN A ENCORE JAMAIS
ÉPROUVÉ DE SEMBLABLE
– et que j’aille plus au loin (…). Vraiment,
cette rencontre avec la mer a presque chaviré mon équilibre (…). Je me figure que je
connais maintenant mieux que Keats les
sentiments de Cortés silencieux sur un pic
de Darien. »
« It was almost, commente Scott Anderson dans son Lawrence in Arabia, as if he
were describing a religious epiphany. In a
way he was » : c’était presque comme s’il
évoquait une révélation religieuse. Et
c’est de cela qu’il s’agissait, en un sens (…).
***
Finalement, c’était peut-être une bonne
idée de cesser de fuir, et d’installer la famille illégitime à Oxford. Thomas Edward s’y révèle un élève très doué (…), et
voici que ses études sont sur le point de se
terminer, parachevées par une thèse sur
l’architecture militaire des Francs en Europe et au Moyen-Orient. On a vu qu’en
France, à raison de trois randonnées à bicyclette et d’un nombre incalculable de
châteaux visités, Lawrence avait plus ou
moins épuisé le sujet. Mais il lui faut
maintenant se rendre en Syrie, alors partie intégrante de cet Empire ottoman qui
craque de toutes parts, et pendant la durée de ses vacances universitaires, c’est-àdire en plein été. Par le truchement de
Lord Curzon, le chancelier de l’université
d’Oxford, et de David Hogarth, le directeur de l’Ashmolean Museum, qui sera un
peu plus tard le responsable du chantier
de fouilles sur lequel il fera ses premières
armes à Karkemish, et peut-être aussi
son parrain dans le métier du renseignement, Lawrence a obtenu des autorités
turques un Iradès – ou la promesse qu’un
tel document lui serait délivré à Beyrouth –, soit un sauf-conduit lui permettant de se déplacer à sa guise en Syrie.
Pour le reste, quand par lettre il s’est
ouvert de son projet à Charles Doughty
– l’auteur de Travels in Arabia Deserta, et
à cette époque une sommité de l’orientalisme britannique –, ce dernier, dans sa
réponse, lui a formellement déconseillé
d’entreprendre ce voyage, dont « il n’est
que trop vraisemblable, écrit-il, qu’il s’avérera fastidieux, hasardeux pour la santé et
finalement décevant », soulignant que
marcher, dans de telles conditions, lui
semble « hors de question », et insistant
pour qu’au moins il loue un cheval, ou
une mule, « avec son propriétaire ».
Mais c’est à pied, sans cheval et sans
mule, que dans les premiers jours du
mois de juillet 1909, Lawrence, bientôt
âgé de 21 ans, s’éloigne de Beyrouth en direction du sud, porteur d’« un petit sac »,
écrit Anthony Sattin dans The Young
Lawrence, et de « grandes espérances ».
Dans ce petit sac, Lawrence a tout de
même réussi à faire tenir un appareil
photographique, un guide Baedeker de la
Syrie et de la Palestine et un pistolet Mauser d’un modèle récent, mais très peu de
vêtements de rechange (…). p
jean rolin
Les citations de la correspondance de T.E.
Lawrence sont extraites de ses Lettres,
traduites de l’anglais par Etiemble et
Yassu Gauclère (Gallimard, 1948).
Prochain épisode Un bain dans le Litani
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
10 672 Кб
Теги
Le Monde, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа