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Le Monde - 2018-08-22

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COLLECTION
« LES DÉFIS DE
LA SCIENCE »
SUPPLÉMENT
SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT
JOHN ZHANG, LE PÈRE DU « BÉBÉ À TROIS PARENTS », RÉCIDIVE
MERCREDI 22 AOÛT 2018 · 74 E ANNÉE · NO 22895 · 2,60 € · FRANCE MÉTROPOLITAINE · WWW.LEMONDE.FR
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY · DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Pédophilie : le pape reconnaît la faute de l’Eglise
▶ Le Vatican a rendu publi-
▶ Le chef de l’Eglise
▶ « Nous avons négligé et
▶ Malgré la vigueur des
▶ Le pape doit se rendre,
que, lundi 20 août, une
« Lettre du pape François
au peuple de Dieu »
à propos de la pédophilie
et des violences sexuelles
s’adresse ainsi à tous les
catholiques du monde,
sollicite leur aide et
reconnaît la responsabilité
de son institution
abandonné les petits »,
écrit-il, en condamnant
« ceux qui commettent »
comme ceux qui « dissimulent ces délits »
termes employés, aucune
décision n’a été annoncée,
ce qu’ont immédiatement
déploré les associations
de victimes
samedi, en Irlande, pays
touché par de nombreux
scandales, comme
les Etats-Unis et le Chili
P. 2 - 3 , E T HOR IZONS P. 1 0 - 1 1
EMMANUEL MACRON
MAINTIENT SON CAP
▶ Le chef de l’Etat
présidera, mercredi
22 août, un conseil des
ministres de rentrée
▶ Il entend clore
un été agité, marqué
par le ralentissement
de la croissance
et l’affaire Benalla
▶ Sans toucher à son
dispositif politique
dans l’immédiat, il
compte poursuivre le
rythme des réformes
Cheikh Raymond
Un martyr
à Constantine
Le 22 juin 1961, le musicien juif, vedette
du malouf, est assassiné dans la rue, donnant
le signal de l’exil pour la communauté d’Algérie
CRIMES À PLEINS TUBES – PAGE 18
PAGES 6 - 7
Lors du dernier
conseil des ministres,
le 3 août.
MICHEL EULER/REUTERS
Société Les naufragés du crack
1
ÉD ITO R IAL
NICARAGUA : LE VRAI
VISAGE D’ORTEGA
P A G E 23
A Paris, une voie d’accès
au périphérique, surnommée « la Colline », était
devenue le lieu de vie des
usagers de cette drogue
dure. L’évacuation de ce
squat, en juin, n’a pas tout
réglé. Les toxicomanes ont
essaimé dans tout le quartier. Les associations tentent de les accompagner
PAGE 5
Oleg Sentsov
peut mourir
à chaque minute
qui passe
Karl
Lagerfeld
La rencontre
avec Andy
Warhol
PAG E 16
Claude
Monet
Des rayons
et des rails
L ES ARTI STES
PREN N EN T L E TRAI N
PAG E 19
“UN FILM SUR L’APPRENTISSAGE, À LA FOIS
BOULEVERSANT ET PLEIN D’HUMOUR.” TÉLÉRAMA
ARCHIPEL 35 présente
LE REGARD DE PLANTU Au centième jour de grève
DÉBATS – PAGE 2 3
Harcèlement sexuel
Asia Argento,
l’accusatrice
accusée
PAGE 1 4
Russie
De nouvelles
sanctions
américaines
contre Moscou
DE CHAQUE
INSTANT
UN FILM DE NICOLAS PHILIBERT
LE 29 AOÛT
AFFICHE © CÉCILE PHILIBERT
de la faim du cinéaste
ukrainien, des personnalités appellent les dirigeants européens à faire
pression sur Moscou
PAGE 8
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
V I O L E N C E S S E X U E L L E S D A N S L’ É G L I S E C AT H O L I Q U E
Le pape François :
« Nous avons
abandonné les petits »
Les associations de victimes regrettent que la « lettre
au peuple de Dieu » du pontife, fustigeant les prêtres
pédophiles et les évêques qui les ont couverts,
ne soit pas accompagnée de mesures
D
ans la lutte contre la pédophilie
et les violences
sexuelles, l’Eglise
catholique en
tant qu’institution a été incapable de protéger les
plus faibles, de punir les agresseurs et de faire en sorte qu’ils ne
continuent pas à nuire. Tel est le
mea culpa sans fard formulé par
son chef, le pape François, dans
une lettre rendue publique par le
Vatican lundi 20 août. « En tant
que communauté ecclésiale, écrit
le pontife, nous reconnaissons que
nous n’avons pas su être là où nous
le devions, que nous n’avons pas
agi en temps voulu en reconnaissant l’ampleur et la gravité du
dommage qui était infligé à tant de
vies. Nous avons négligé et abandonné les petits. »
Cette lettre a été publiée – en
sept langues – six jours après le
rapport de la justice américaine
sur soixante ans d’agressions et
de viols commis dans six diocèses
de Pennsylvanie par 300 prêtres
sur au moins 1 000 enfants et
adolescents. Elle est diffusée
cinq jours avant la visite en Irlande du pontife, samedi 25 et dimanche 26 août. Un pays où, dans
la première décennie du siècle,
des clercs et des institutions catholiques ont été convaincus d’un
nombre atterrant de violences, y
compris sexuelles, sur des mineurs et des femmes. Joints à
d’autres affaires qui éclaboussent
des hiérarques de différents pays,
ces deux événements accentuaient encore la pression sur le
pape pour qu’il agisse.
Depuis les scandales des années 1990 et 2000, certaines Egli-
ses européennes et américaines
(c’est loin d’être le cas dans le
monde entier) ont amélioré leur
prise en compte des plaintes de
victimes et appris à en saisir la
justice civile. Mais les associations impliquées dans la lutte
contre les violences sexuelles
exigent que les évêques qui ont,
par le passé, pu couvrir des prêtres agresseurs – en les mutant,
en les laissant au contact de publics vulnérables, en trouvant
des arrangements financiers secrets avec les victimes – répondent aujourd’hui de leurs actes.
C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, l’archevêque de Washington, le cardinal Donald Wuerl, est sommé de
s’expliquer depuis qu’il a été cité
dans le rapport sur les diocèses de
Pennsylvanie comme l’un des évêques – il était en poste à Pittsburgh
de 1988 à 2006 – qui auraient protégé un prêtre abuseur. Ces associations demandent aussi que des
réformes rendent impossible,
à l’avenir, ce système de protection
et de camouflage. Or, sur ce volet,
les velléités de réforme semblent
encalminées au Vatican.
L’un des aspects novateurs de la
lettre du pape François est qu’elle
François parle
d’« atrocités »,
de « culture
de la mort »,
de « blessures qui
ne connaissent
jamais
de prescription »
réunit dans la même condamnation « tous ceux qui commettent
ou dissimulent ces délits », l’agresseur comme le membre de la hiérarchie qui ferme les yeux ou
l’aide à échapper à la justice.
L’autre est que le pontife a utilisé,
pour ce texte, la forme peu usitée
et solennelle d’une lettre « au peuple de Dieu », c’est-à-dire à la communauté des catholiques dans sa
dimension théologique solennisée par le concile Vatican II (19621965). Elle s’adresse donc à tous
les croyants et non pas seulement
aux ecclésiastiques.
Un vocabulaire fort
A travers cette missive, le pape
leur demande leur aide. Sans elle,
affirme-t-il, il sera impossible de
« transformer » suffisamment
l’institution catholique pour
abolir les abus qui s’abritent dans
le cléricalisme, « une manière
déviante de concevoir l’autorité
dans l’Eglise » : « Tout ce qui se fait
pour éradiquer la culture de l’abus
dans nos communautés, sans la
participation active de tous les
membres de l’Eglise, ne réussira
pas à créer les dynamiques nécessaires pour obtenir une saine et
effective transformation. »
C’est la deuxième fois que le
pape argentin s’adresse au « peuple de Dieu ». La première fois,
c’était en mai, pour s’adresser
aux catholiques du Chili, où de
nombreux évêques sont accusés
d’avoir dissimulé des violences
commises par des clercs et dont
tous les prélats ont, collectivement, présenté leur démission
au pape en mai.
En 2010, alors que les rapports
des autorités irlandaises éta-
laient au grand jour les brutalités
commises sous le couvert de
l’Eglise catholique, le prédécesseur de François, Benoît XVI,
avait écrit une lettre « aux catholiques d’Irlande ». Dans un registre bien plus retenu, il y évoquait
« les actes scandaleux et criminels » de certains clercs et « la réponse souvent inadéquate qui
leur a été réservée de la part des
autorités ecclésiastiques dans
[leur] pays ». Mais c’est la première fois qu’un pape écrit directement à tous les catholiques du
monde à propos de la pédophilie
et des violences sexuelles.
La troisième caractéristique de
cette lettre est la force du vocabulaire utilisé, destiné à montrer
que le Saint-Siège a pleinement
pris la mesure des dommages
causés aux victimes. François
parle d’« atrocités », de « culture
de la mort », de « blessures qui ne
connaissent jamais de prescription » et de « culture de l’abus ».
« L’ampleur et la gravité des faits
exigent que nous réagissions de
manière globale et communautaire », exhorte le pape. Mais la
force des mots n’est, pour
l’heure, pas accompagnée de décision, si ce n’est celle d’appeler
les catholiques à jeûner et à prier
pour « réveiller » les consciences
« en faveur d’une culture de la protection et du “jamais plus” à tout
type et forme d’abus ».
Obstacles au sein de la curie
Les associations de victimes ont
été promptes à le relever. L’Irlandaise Marie Collins, agressée par
un prêtre à l’âge de 13 ans, a
tweeté, lundi : « Le pape et le Vatican devraient arrêter de nous dire
à quel point les abus sont terribles
et que tout le monde doit rendre
des comptes. Dites-nous plutôt ce
que vous faites pour leur demander des comptes. C’est ce que nous
voulons entendre. “On y travaille”
n’est pas une réponse acceptable
après des décennies de retard. »
Marie Collins était l’une des
deux victimes de violences
sexuelles qui, à l’origine, étaient
« Le pape aurait
dû reconnaître
honnêtement
que le Vatican a
couvert l’action
de prêtres »
COLM O’GORMAN
directeur d’Amnesty
International Irlande
membres de la commission pontificale de prévention de la pédophilie créée à Rome par le pape
François. Après l’autre victime,
elle en a démissionné, en
mars 2017, afin de protester contre les obstacles élevés, selon elle,
au sein de la curie romaine pour
empêcher les réformes d’aboutir.
L’une de ces réformes, pourtant endossée par François au début de son pontificat, visait à
créer un tribunal spécial pour juger les évêques qui auraient cou-
Chili, Australie, Etats-Unis… Les scandales qui touchent le Vatican
A son arrivée à Rome, le pape s’est entouré d’un conseil de neuf cardinaux, dont au moins trois sont soupçonnés d’avoir couvert des pédophiles
D
epuis sa désastreuse visite au Chili, en janvier,
pendant laquelle il a accusé de « calomnie » les victimes
d’un prêtre prédateur, le pape
François n’a cessé de se heurter à
la question des violences sexuelles dans l’Eglise catholique. Une
bonne partie de son emploi du
temps est consacrée à trouver
comment sauver du naufrage
l’Eglise chilienne, dont tous les
évêques lui ont remis leur démission en mai. Il a accepté celle de
cinq d’entre eux, mais des victimes accusent plusieurs autres
prélats d’avoir couvert les agissements de dizaines de clercs soupçonnés ou accusés d’agressions.
Les critiques visent en particulier le cardinal Francisco Javier
Errazuriz, membre du C9, le
conseil de neuf cardinaux dont
s’est entouré François à son arri-
vée au Vatican, et le cardinal
Ricardo Ezzati, archevêque de
Santiago. Ce dernier est convoqué
mardi 21 août par le procureur qui
enquête sur plusieurs affaires au
Chili. Le 4 août, l’archevêque de
Santiago a annoncé qu’il renonçait à présider, le 18 septembre, le
traditionnel Te Deum pour la patrie. Selon la presse chilienne, le
président (conservateur) de la République, Sebastian Piñera, aurait
menacé de ne pas s’y rendre si le
cardinal Ezzati était présent.
« Grave faute morale »
Pendant ce temps, la justice chilienne continue d’enquêter. Le
1er août, le procureur national a
officiellement demandé à l’Etat
du Vatican d’avoir accès aux dossiers canoniques de neuf clercs
soupçonnés d’agressions sexuelles, puis, le 14 août, a perquisiti-
onné le siège de la conférence
épiscopale.
Le Chili n’est pas le seul cas que
le pape a eu à traiter cet été. Le
30 juillet, François a obtenu la
démission d’un archevêque australien, Philip Edward Wilson,
condamné le 3 juillet à un an de
prison pour avoir couvert des
actes de pédophilie. Les autorités
politiques australiennes avaient
elles aussi exercé une pression sur
le Saint-Siège pour que des décisions soient prises. « Le temps est
venu pour le pape de le limoger »,
avait déclaré le premier ministre
australien, Malcolm Turnbull.
Un autre prélat australien, et
non des moindres, est jugé pour
des accusations d’agressions
sexuelles. Il s’agit du cardinal
George Pell, membre lui aussi du
C9 du pape et responsable des affaires économiques du Vatican.
Deux jours auparavant, le
28 juillet, le pape François avait
accepté la démission du collège
des cardinaux de Theodore
McCarrick, 88 ans, ancien archevêque de Washington, accusé
d’agressions sexuelles sur mineurs et sur majeurs. La mise en
cause de cette éminente figure de
l’Eglise américaine n’a pas fini de
Les autorités
politiques
australiennes
ont exercé une
pression sur le
Saint-Siège pour
que des décisions
soient prises
soulever des questions gênantes
dans la mesure où son comportement sexuel était connu, y compris au Vatican. Le président de la
conférence épiscopale américaine, le cardinal Daniel DiNardo,
a reconnu que le fait que des
plaintes contre Theodore McCarrick aient été tenues secrètes
« pendant des décennies » était
une « grave faute morale ».
Aux Etats-Unis, les regards se
sont tournés vers le plus haut responsable américain au sein de la
curie romaine, le cardinal Kevin
Farrell, préfet du dicastère (ministère) pour la famille et les laïcs. Ordonné évêque par Theodore McCarrick, il a été son vicaire général
à Washington jusqu’en 2006.
Interrogé par l’agence Associated Press sur ce qu’il savait de la
conduite de son mentor, il a
affirmé qu’il n’avait jamais eu ne
serait-ce qu’un soupçon ni connaissance d’aucune plainte.
Questionné à son tour, l’actuel
archevêque de Washington, le
cardinal Donald Wuerl, a fait la
même réponse. Mais ce n’est pas
son seul souci : il est par ailleurs
cité dans le rapport sur les diocèses de Pennsylvanie comme l’un
des évêques – il était en poste à
Pittsburgh de 1988 à 2006 – ayant
protégé un prêtre abusif.
Le 20 juillet, enfin, le pape a accepté la démission d’un évêque
auxiliaire de Tegucigalpa (Honduras), Juan José Pineda, 57 ans. Le
prélat était l’adjoint du cardinal
Oscar Rodriguez Maradiaga, lui
aussi membre du C9 de François.
En 2017, le Vatican avait conduit
une enquête sur Juan José Pineda
à la suite, semble-t-il, d’accusations concernant sa vie sexuelle. p
cé. c.
international | 3
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Le pape François, à Rome, le 19 août.
GREGORIO BORGIA/AP
En Pologne, le pouvoir remplit
les plages de la Baltique
Une allocation permet aux familles modestes de partir en vacances
hel (pologne) - envoyé spécial
L
vert des prêtres pédophiles. Selon Marie Collins, l’administration vaticane s’y serait opposée
au motif que des procédures ad
hoc existaient déjà. Si tel est le
cas, elles n’ont semble-t-il encore
jugé personne.
Une réaction similaire est venue
d’une autre voix irlandaise. « Le
pape aurait dû reconnaître honnêtement que le Vatican a couvert l’action de prêtres pour protéger l’institution », a tweeté Colm O’Gorman,
ancienne victime aujourd’hui directeur d’Amnesty International
Irlande. « Cette culture était supervisée par le Vatican et codifiée dans
ses lois », a encore écrit Colm
O’Gorman, qui organisera, dimanche, un rassemblement de victimes de prêtres pédophiles
à l’heure où le pape François célébrera la messe à Dublin.
Profonde crise
Le programme des Rencontres
mondiales des familles, organisées tous les trois ans par le Vatican, qui ont lieu cette année à Dublin et que le pape viendra clore
dimanche, a d’ores et déjà été perturbé par les répercussions des
affaires de violences sexuelles. Le
cardinal Donald Wuerl, archevêque de Washington, a fait savoir
qu’il renonçait à prononcer le discours qu’il avait prévu de faire
lors de ces journées. Mi-août,
c’est le cardinal Sean O’Malley, archevêque de Boston et l’une des
principales figures de l’Eglise catholique dans la lutte contre les
violences sexuelles, qui avait déclaré forfait. Il a annoncé être retenu dans son diocèse pour une
enquête interne, pour abus, au
sein de son séminaire.
En Irlande, pays où tant de violences ont été commises à l’abri
de l’institution catholique, le
pape ne pourra éluder cette profonde crise. Mais les victimes et
de nombreux catholiques ont
déjà annoncé qu’ils ne se contenteraient pas de mots, si éloquents
soient-ils. Ils attendent de lui des
actes. Quelque trente ans après
les premiers grands scandales,
l’Eglise est loin d’en avoir fini
avec les affaires de pédophilie et
de violences sexuelles. p
cécile chambraud
VERBATIM
“
Je constate, une fois
encore, la souffrance
vécue par de nombreux
mineurs à cause d’agressions sexuelles, d’abus de
pouvoir et de conscience,
commis par un nombre important de clercs et de personnes consacrées. (…)
Considérant l’avenir, rien
ne doit être négligé pour
promouvoir une culture
capable non seulement de
faire en sorte que de telles
situations ne se reproduisent pas, mais encore que
celles-ci ne puissent trouver de terrains propices
pour être dissimulées et
perpétuées. (…) La douleur
de ces victimes (…), durant
trop longtemps, a été ignorée, silencieuse ou passée
sous silence. Mais leur cri a
été plus fort que toutes les
mesures qui ont entendu le
réprimer ou bien qui, en
même temps, prétendaient
le faire cesser en prenant
des décisions qui en augmentaient la gravité jusqu’à tomber dans la complicité. (…) Avec honte et
repentir, en tant que communauté ecclésiale, nous
reconnaissons que nous
n’avons pas su être là où
nous le devions, que nous
n’avons pas agi en temps
voulu en reconnaissant
l’ampleur et la gravité
du dommage qui était
infligé à tant de vies.
Nous avons négligé et
abandonné les petits.”
Le pape François, dans
sa « Lettre au peuple de
Dieu », rendue publique
lundi 20 août.
a presqu’île de Hel, dans la
baie de Gdansk, aux bords
de la mer Baltique, est une
bande de terre de 33 kilomètres de long et de 300 mètres de
large. Cette destination touristique, qui a tout d’un petit coin de
paradis, est parmi les plus prisées
de Pologne. Les vastes plages de sable fin y offrent un paysage singulier, séparé de la route par d’élégantes dunes et de denses forêts de
pins, classées patrimoine naturel.
A l’heure où le gouvernement
ultraconservateur polonais porte
un coup de grâce à l’indépendance du système judiciaire polonais et se retrouve plus isolé que
jamais en Europe, les multiples
atteintes à l’Etat de droit et les imbroglios institutionnels paraissent, vu des plages de Hel, bien
lointains. Ici, les enfants débordent de joie. Dans la foule, on reconnaît les filles et les fils des familles modestes au fait qu’ils sont
encore plus gais que les autres,
euphoriques de voir la mer pour
la première fois de leur vie.
Anna et Stefan Juszczak sont venus de la région de Lodz, à 400 km
de là. Pendant que leurs enfants
de 17, 14 et 9 ans se défoulent dans
l’eau, eux profitent du soleil.
Stefan est charpentier, Anna est
caissière dans une épicerie. Ils
gagnent à eux deux 4 000 zlotys
par mois (1 000 euros), soit deux
salaires minimum.
Etant en dessous du seuil de
pauvreté, ils touchent 1 500 zlotys
par mois dans le cadre du programme 500 +. Il s’agit d’une politique de prestations sociales mise
en place en 2016 par le gouvernement du PiS (Droit et justice).
Conçue à l’origine comme une
mesure nataliste, cette allocation
familiale subventionne les familles à hauteur de 500 zlotys
(125 euros) par mois et par enfant,
à partir du deuxième enfant, où à
partir du premier pour les ménages vivant en dessous du seuil de
pauvreté (150 euros par mois et
par personne). Une révolution,
dans un pays où la politique
sociale était quasi inexistante.
C’était une promesse de campagne de Jaroslaw Kaczynski,
l’homme fort du pays et l’une des
principales raisons de la popularité du gouvernement.
« C’est quasiment un salaire supplémentaire par mois, souligne
Anna Juszczak. C’est sûr que ça
nous a allégé la vie ! » C’est la première fois qu’ils ont l’occasion
d’emmener leurs enfants en vacances. « Avant, nous ne partions
pas, nous restions à la maison pendant nos congés. Avec mon mari,
nous sommes partis en vacances
pour la dernière fois il y a quinze
ans. » Pour leur séjour de dix
jours, leur budget est serré :
950 euros pour cinq, transport et
logement compris.
« En 2019, nous irons voter »
« Nous avons plus d’argent pour
nous faire plaisir, emmener les enfants au cinéma, leur acheter des
habits de marque », ajoute Anna
Juszczak. Avant, ils consommaient tant bien que mal à crédit. Aujourd’hui, ils paient comptant. « Nouvelle télévision, nouvelle machine à laver… Nous en
avions besoin. Nous avons pu
aussi pour la première fois leur
offrir un voyage scolaire. »
Anna et Stefan Juszczak n’ont
pas voté aux dernières législatives
qui ont porté le parti populiste au
pouvoir. Ils ne se sont jamais intéressés à la politique, car la politique ne s’est jamais vraiment intéressée à eux. « En 2019, nous irons
voter, je pense. Ce qui est certain,
c’est que celui qui voudra toucher
au programme 500 + ne sera pas
élu », affirme Anna Juszczak.
Le gouvernement affirme que la
quasi-totalité des 25 milliards de
zlotys que coûte le programme
« Celui qui voudra
toucher au
programme 500 +
ne sera pas élu,
c’est certain »
ANNA JUSZCZAK
bénéficiaire
du programme 500 +
500 + (7 % du budget de l’Etat) provient de la lutte contre la fraude
fiscale. Une réalité difficile à vérifier, car depuis l’arrivée du PiS au
pouvoir, les finances publiques
n’ont jamais été aussi peu transparentes. Mais l’idée de la « politique Robin des bois » s’ancre doucement dans les esprits.
Un peu plus loin, Lukasz et Justyna Zakrzewski regardent leur
fille de 9 ans et leur garçon de 5 ans
jouer. Lui est mineur, comme l’a
été son père, elle esthéticienne. Ils
gagnent à eux deux 6 500 zlotys
par mois, soit environ deux salaires moyens. Ils viennent de Bytom
à 600 km de là, et sont aussi à la
mer pour la première fois. « Tous
les ans, nous partions à la montagne, à 100 km de chez nous, parce
que c’était moins cher », indique
Lukasz Zakrzewski. Grâce aux
500 zlotys supplémentaires par
mois, leurs enfants profitent avant
tout d’activités extrascolaires.
« Vous savez, moi, la politique ne
m’intéresse pas, mais ce programme aurait dû être introduit
trente ans plus tôt, affirme Lukasz
Zakrzewski. Ça existe partout
ailleurs, en Allemagne, en GrandeBretagne, dans les pays nordiques.
Pourquoi pas chez nous ? Mon
père nous a élevés en touchant
50 zlotys par mois de l’Etat comme
prestation familiale. C’était ça, la
Pologne ! Un pays où on ne pouvait compter que sur soi-même. »
Pawel et Aneta Bankowski n’ont
jamais vraiment eu à se plaindre.
Vivant et travaillant en banlieue
de Varsovie, ils gagnent à eux
deux 8 000 zlotys par mois, ce qui
les situe dans la classe moyenne
supérieure. Avec trois enfants, ils
touchent 1 000 zlotys supplémentaires par mois. « C’est de l’argent
dont nous n’avions pas fondamentalement besoin, souligne Pawel
Bankowski. Mais puisqu’il est là,
nous épargnons pour l’avenir de
nos enfants, leurs études. Nous leur
offrons aussi des activités qui stimulent leur développement. » Leur
garçon de 7 ans suit des cours
extrascolaires de programmation
informatique, et leur fils de 5 ans
des cours de robotique.
« Tout ce programme est évidemment très positif. Les gens consomment, l’économie tourne, affirme
Pawel Bankowski. Mais il mériterait d’être corrigé et rationalisé. Ma
sœur, qui élève seule son unique enfant, et peine à joindre les deux
bouts, n’y a pas le droit, contrairement aux familles nombreuses
aisées. » Si les experts soulignent
les imperfections du programme
– ou craignent pour la stabilité des
finances publiques à terme –, des
études affirment que le nombre
d’enfants vivant dans des conditions de pauvreté extrême a baissé
de 94 % en deux ans.
Paradoxalement, l’économie
touristique à Hel tire un bilan mitigé de ces deux années. « Nous
voyons clairement un effet 500 +,
mais pas nécessairement de manière positive, affirme le propriétaire d’un restaurant réputé à Hel,
qui souhaite rester anonyme.
Notre clientèle relativement aisée
a désormais les moyens de partir à
l’étranger, et les nouveaux venus
sont une clientèle à bas coût, qui
tire les prix vers le bas. » Un phénomène qui témoigne d’une certaine promotion sociale, appelée
par le pouvoir conservateur la
« redistribution de la dignité ». Un
argument électoral de poids. p
jakub iwaniuk
Matteo Salvini laisse accoster le « Diciotti »,
mais refuse le débarquement ses 177 migrants
Le ministre italien d’extrême droite veut renvoyer les demandeurs d’asile ailleurs en Europe
rome - correspondance
L’
imbroglio n’est pas fini
pour les 177 migrants du
Diciotti. Lundi 20 août au
soir, le navire des gardes-côtes italiens, bloqué depuis cinq jours au
large de Lampedusa avec ses passagers sauvés en Méditerranée, a
pu accoster dans le port de Catane,
en Sicile, mais ses passagers ont eu
interdiction de débarquer, de nouveau pris en otage par un chantage
du ministre de l’intérieur, Matteo
Salvini. « Le ministre de l’intérieur
n’a pas donné et ne donnera pas
d’autorisation au débarquement
des migrants du Diciotti tant qu’il
ne se sera pas assuré que les 177 migrants iront ailleurs », a rapporté
l’agence de presse ANSA, en citant
des sources ministérielles.
Moins d’une semaine après l’accord sur l’Aquarius, qui a permis,
sous l’égide de la France, de répartir 141 migrants depuis Malte vers
cinq pays, le très eurosceptique
chef de file de la Ligue (extrême
droite) semble vouloir profiter de
la même solution qui avait été saluée par les ONG comme une
« ébauche de système européen ».
L’Italie, qui ne faisait pas partie
des cinq pays de l’accord initial
sur l’Aquarius, avait discrètement
fini par accueillir 20 migrants.
Les gardes-côtes du Diciotti
avaient recueilli les 177 migrants
dans la nuit du 15 au 16 août entre
Malte et l’île de Lampedusa sans
attendre l’autorisation de Rome,
provoquant la colère du ministre
de l’intérieur. D’autant qu’en
juillet déjà, les gardes-côtes du
même bateau avaient ignoré les
consignes du gouvernement et
avaient secouru 450 migrants entassés sur une barque de pêche.
« Des discussions sont en cours »
M. Salvini a accusé les autorités
maltaises d’avoir « accompagné »
l’embarcation des migrants « vers
les eaux italiennes » plutôt que de
la sauver. La Valette a rétorqué que
le bateau n’était pas en besoin de
sauvetage et que les gardes-côtes
italiens ont « intercepté les migrants à l’intérieur de la zone de recherche et de secours maltaise seulement pour les empêcher d’entrer
dans les eaux italiennes ».
M. Salvini a ensuite menacé de
renvoyer les migrants en Libye.
Seules treize personnes ont été
évacuées en urgence vers l’hôpital de Lampedusa pour y être soignées. En parallèle, le ministre
des affaires étrangères, Enzo
Moavero Milanesi, un technocrate plus discret, a écrit à Bruxelles pendant le week-end du 18 et
du 19 août pour demander une répartition des sauvés du Diciotti.
Lundi, la Commission européenne a annoncé avoir pris
« contact avec tous ceux qui peuvent aider à trouver une solution ».
« Des discussions sont en cours »,
confirme l’Elysée, où l’on affirme
« ne pas avoir de raison de refuser
à l’Italie ce qu’on fait pour d’autres
en répartissant les migrants »,
mais à condition que Rome « joue
le jeu de la solidarité ». C’est-àdire : « Accepter aussi des migrants
débarqués ailleurs, continuer à
débarquer sur son sol lorsque les
règles de secours le prévoient, accepter un mécanisme pérenne. »
Discuté lors d’un Conseil européen fin juin, ce mécanisme prévoit de mettre en place des « centres contrôlés » européens pour
accueillir les migrants avant de répartir ceux susceptibles d’obtenir
l’asile dans des « pays volontaires ». Mais il peine jusqu’ici à se
mettre en place, comme en témoigne cette nouvelle crise. p
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0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
A Karachi,
l’armée sort
vainqueur
des élections
Le grand parti MQM, qui dominait par
la violence la capitale économique du
Pakistan, a été brisé par les militaires
REPORTAGE
D
karachi - envoyé spécial
e ses bureaux marquetés de pierre noire, au
sommet d’une tour
qui domine le centre
de Karachi, Ziad Bashir s’inquiète :
« La ville est en paix, on ne fait plus
de politique ici en comptant les cadavres, mais les affaires sont mauvaises. Il nous faut enfin un gouvernement stable. » M. Bashir est le patron de Gul Ahmed, l’une des plus
grandes entreprises de textile du
Pakistan – la colonne vertébrale de
l’économie, qui va mal. Il voit les
jeunes de son milieu d’affaires se
ruer vers des « deals » de court
terme, dans l’immobilier et la
Bourse, où l’argent est à l’abri de
l’impôt et de l’instabilité politique.
M. Bashir a pourtant de quoi se
réjouir. Sa ville, le grand port du
sud du pays, a connu, le 25 juillet,
ses premières élections générales
pacifiques depuis trente ans. Et le
résultat est saisissant. Le Muttahidda Qaumi Movement (MQM),
qui dominait depuis 1987 ce
monstre urbain de 20 millions
d’habitants, a perdu son hégémonie. Le parti et ses rivaux avaient
attisé une violence politique,
ethnique et mafieuse qui apparentait Karachi à une zone de
guerre. De véritables lignes de
front séparaient les quartiers
LE CONTEXTE
SERMENT
Le nouveau premier ministre
pakistanais, Imran Khan, a prêté
serment le 18 août. Cet ex-joueur
de cricket a remporté les élections générales pakistanaises du
25 juillet, marquées par des accusations de pressions de la part
de l’armée contre la presse et
ses rivaux. L’arrivée au pouvoir
de M. Khan représente une rupture, alors que seuls deux partis
se sont partagés le pouvoir ces
dernières décennies, ponctuées
par des coups d’Etat militaires.
pauvres de la ville, où les forces de
l’ordre ne s’aventuraient pas. Depuis septembre 2013, le MQM a
pourtant été brisé par une opération menée par des paramilitaires, les Sindh Rangers, dirigés par
des officiers de l’armée. Cette année, on dénombre à peine une
trentaine de meurtres par mois,
contre 3 200 au total en 2013.
Durant ce scrutin, l’implication
des militaires dans le jeu politique
a été dénoncée à travers tout le
Pakistan. Nulle part elle n’a été
aussi visible qu’à Karachi. Les électeurs des classes moyennes de la
ville y ont pourtant souscrit : ils
ont abandonné le MQM, écœurés
par ses compromissions passées
avec le gangstérisme, et se sont
tournés vers le parti du nouveau
premier ministre Imran Khan, le
Mouvement du Pakistan pour la
justice (PTI), soupçonné d’avoir
les faveurs de l’armée. M. Khan a
prêté serment avec sobriété, le
18 août : il a promis d’assainir une
économie endettée et léthargique. Cela commence à Karachi, la
capitale économique du pays.
Manque cruel d’eau
« Les chefs d’état-major des armées successifs n’ont cessé de le répéter : pacifier Karachi, c’est défendre le moteur de la croissance économique, garante de la sécurité
nationale. Cela justifie au passage
un rôle toujours plus important
pour les forces armées dans la gestion des affaires intérieures du
pays », relève Laurent Gayer,
chargé de recherche au CNRS, affilié au CERI - Sciences Po.
Le MQM n’a survécu à ces législatives que dans les quartiers pauvres. Dans le bidonville d’Orangi
Town, le parti fait encore figure de
rempart pour les « mohajirs », les
descendants des réfugiés d’Inde
lors de la partition de 1947,
parlant l’ourdou et majoritaires
en ville. Orangi est encerclé de
collines pachtounes, une minorité ethnique venue du NordOuest, à la frontière afghane.
Orangi Town est à l’abandon.
Quelques jours avant le vote, à la
nuit tombée, des feux d’ordures
éclairaient seuls l’une des princi-
Un officier de police surveille la préparation des élections législatives, à Karachi, le 24 juillet. AKHTAR SOOMRO/REUTERS
pales avenues de la zone. Le ramassage des déchets n’a pas eu
lieu depuis longtemps. Le quartier
n’est alimenté en électricité que
neuf heures par jour, et l’eau manque cruellement. Sur le boulevard,
ce soir-là, une foule s’est soudain
massée autour du camion-citerne
d’une compagnie privée. Elle l’immobilise. Des enfants accourent
avec des bidons. Le chauffeur ne
peut rien faire : il laissera le quartier siphonner sa cuve.
« Aucun projet de développement
n’est plus lancé ici, aucun investissement. La population ne cesse d’augmenter, mais nous ne recevons pas
un litre d’eau de plus », affirme
Aminul Haque, un parlementaire
du MQM, réélu le 25 juillet. M. Haque tient à montrer patte blanche :
« Nous avons expulsé du parti
des dizaines de cadres » liés aux
gangs, dit-il, et « nous poursuivons
une politique du vivre et du laisservivre, non violente ».
Le MQM a fourni deux ministres
à M. Khan, qui avait besoin de l’appui de petits partis pour former
son gouvernement dans la capitale, Islamabad. Grâce à ce patronage, il espère échapper à la répression de l’armée, et résister à
son rival, le Parti du peuple pakistanais (PPP), qui tient la province
du Sind, où se trouve Karachi.
Le Muttahida
Qaumi
Movement,
qui dominait
Karachi depuis
1987, a perdu
son hégémonie
Le PPP a lui aussi subi une humiliation, le 25 juillet. Il a été
vaincu dans le quartier ouvrier
déshérité de Lyari, son fief, par le
candidat de M. Khan, et par un
mouvement islamiste radical, réputé proche de l’armée. Dès le
1er juillet, le fils de l’ex-première
ministre Benazir Bhutto, Bilawal,
chef du PPP à 29 ans et candidat
à Lyari, avait été chassé du quartier à coups de pierres. Dans ce
dédale de venelles proche du
port, on révérait pourtant sa famille depuis trois décennies. « Ce
n’est pas la faute de Bilawal, mais
ils ne gouvernent que pour remplir leurs poches », lançait à la
veille du scrutin Abdullatif Hingoro, 63 ans, un leader local de la
communauté koutchi, l’ethnie
qui a été la première victime des
gangs, soutenus par le PPP.
M. Hingoro en a assez de négocier l’accès à l’eau potable de sa
portion de quartier avec les hiérarques du PPP, à la veille de chaque scrutin. Il n’a pas non plus apprécié que l’héritier des Bhutto se
présente en ticket avec un candidat réputé lié à la mafia locale.
C’était pourtant un progrès : aux
élections de 2013, le PPP avait
donné les clés de Lyari à des gangs
baloutches, qui ont longtemps
exécuté ses basses œuvres.
L’armée a depuis arrêté leurs
principaux dirigeants. Certains
ont fui ou ont été tués dans des
échanges de tirs. On soupçonne
fortement des exécutions extrajudiciaires. « Les voisins n’hésitent plus à dénoncer ceux qui reviennent, dit le conseiller municipal Abubakar Baloch, membre
d’un petit parti islamiste, le Jamaat-e-Islami. Mais cela cessera
dès que les paramilitaires des
Rangers quitteront le quartier. »
Dans les usines,
les paramilitaires
remplacent
les gros bras
des partis pour
briser les grèves
Mais les quelque 15 000 rangers
qui tiennent Karachi ne donnent
aucun signe de départ. Leurs fortins se dressent à chaque grand
carrefour de Lyari – avec le temps,
des fleurs ont fini par pousser
dans la terre des murets anti-explosion. Dans les usines, ils remplacent les gros bras des partis,
pour briser les grèves. Les zones
industrielles et commerçantes
aident discrètement à financer
leurs points de contrôle. « L’armée
et les rangers nous l’ont assuré :
quel que soit le parti au pouvoir, ils
ne feront aucun compromis sur la
sécurité », se félicite Atiq Mir, le
patron de l’association des commerçants de la ville. Même si nul
n’a eu le courage de saisir les
armes, qui pullulent – un pistolet
chinois se loue à la journée pour
une trentaine d’euros.
« Redescendre dans la rue »
Depuis janvier, le règne des forces de sécurité sur Karachi a
connu un retour de bâton. La
crise est née dans une « ville nouvelle » des quartiers nord pachtouns. C’est le terrain de l’officier
de police Rao Anwar, qui a revendiqué avoir tué plus de 400 talibans depuis 2013. Parmi eux s’est
trouvé, le 13 janvier, Naqibullah
Mehsud, un jeune Pachtoun qui
rêvait de mannequinat. M. Anwar
a prétendu qu’il avait été abattu
Série d’attaques revendiquées par l’EI en Tchétchénie
La petite république du Caucase a fourni au djihad en Syrie et en Irak un vivier important de combattants depuis 2012
U
ne série d’attaques a
visé, lundi 20 août, la police en Tchétchénie, faisant plusieurs blessés au sein des
forces de l’ordre, tandis que leurs
auteurs ont été « neutralisés », a
déclaré dans la journée le dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, qui règne sans partage sur
cette petite république du Caucase russe depuis 2007.
Depuis l’Arabie saoudite, où il
effectue le pèlerinage de La Mecque, Ramzan Kadyrov a accusé
les assaillants – « un groupe de
jeunes gens » agissant, selon lui,
après avoir subi l’influence de
l’organisation Etat islamique (EI)
sur les réseaux sociaux – de vouloir « jeter une ombre » sur la fête
musulmane de l’Aïd el-Adha,
célébrée mardi 21 août en Russie.
Selon M. Kadyrov, qui a annoncé lui-même les attaques sur
les réseaux sociaux, deux policiers ont été blessés dans la ville
de Chali (sud), tandis que « des
agents de la circulation ont subi
des blessures » à Grozny, la capitale. « Toutes les tentatives ont été
avortées, les bandits ont été neutralisés et l’un des malfaiteurs s’est
fait exploser, mais a survécu, il a
été conduit à l’hôpital », a expliqué le chef tchétchène.
Si les attaques ont été revendiquées par l’EI quelques heures
plus tard par l’intermédiaire de
son agence de propagande Aamaq, la « wilaya du Daghestan »,
un réseau lié à une mouvance rivale d’Al-Qaida, a également « félicité » les assaillants. Sans revendiquer explicitement la paternité
de l’opération, la wilaya du Daghestan affirme que ceux-ci
étaient des proches d’un « émigrant », laissant entendre qu’ils
étaient liés à un combattant parti
se battre à l’étranger – sans doute
dans la zone irako-syrienne.
Programme de rapatriement
Après la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), la rébellion séparatiste s’est progressivement islamisée et s’est étendue au-delà
des frontières de cette république
russe pour se transformer, au
milieu des années 2000, en une
mouvance djihadiste armée active dans tout le Caucase du Nord.
Bien que traquée par les forces
antiterroristes locales ou fédérales russes et très affaiblie, elle a
fourni au djihad en Syrie et en
Irak un vivier important de combattants depuis 2012. Les estimations les plus basses font ainsi
état de 3 000 russophones partis
rejoindre l’EI ou d’autres groupes
djihadistes au Moyen-Orient.
Soucieux de cultiver son image
de chef de file des musulmans de
Russie et de démontrer son utilité à Moscou, l’autoritaire dirigeant tchétchène, qui faisait détruire les maisons des proches
des djihadistes partis au MoyenOrient, a lancé à l’été 2017, « à titre
humanitaire », un programme de
rapatriement des familles parties en Irak et en Syrie.
Fortement médiatisé, ce programme – le seul mis en place
par l’un des pays concernés par
des départs massifs, quand les
pays européens entendent empêcher les retours – n’a eu pour
l’instant que des résultats limités : entre 90 et 100 femmes et
enfants ont été rapatriés.
Peu sophistiquées, les attaques
de lundi à Grozny pourraient aussi
décrédibiliser la parole de Ramzan
Kadyrov, qui affirme régulièrement que le terrorisme ne dispose
« d’aucun soutien ni d’aucune base
sociale » en Tchétchénie. p
madjid zerrouky
les armes à la main, dans une
opération « antiterroriste ».
Sa mort a suscité des manifestations dans tout le pays : une
grande marche de « défense des
Pachtouns », partie des régions
tribales de la frontière afghane,
où l’armée a mené, entre 2014 et
2016, d’importantes opérations
contre les talibans. En juillet, peu
avant le vote, M. Anwar a été discrètement libéré sous caution.
« C’est une grande injustice. Nous
n’avons d’autre choix que de redescendre dans la rue et de saisir la
Cour suprême », selon Munir Mehsud, un cousin de Naqibullah.
« Même au sein de la police, Rao
Anwar suscite de la haine. Il traîne
trop d’accusations de corruption.
Mais il faut rendre son dû au diable : le MQM l’a pris pour cible dès
les années 1990, puis les djihadistes. Il faut du courage pour monter
ainsi au front », dit l’officier de police et auteur de polars Omar Shahid Hamid, l’un des « héros » de
l’épuration de Karachi.
Le PTI d’Imran Khan a emporté
le vote des quartiers nord, en présentant des candidats pachtouns
– une nouveauté. Ils ont fait campagne contre les exactions des
forces de l’ordre, dont le nombre
s’est réduit après la mort de Naqibullah Mehsud. Ils auront la tâche de faire un pont entre le pouvoir et une population échaudée,
qui craint le retour de mouvements islamistes radicaux, tolérés par l’armée. « Les gens ont encore peur », déplore Abubakkar
Yousafzai, jeune acteur associatif
pachtoun, et, entre les intimidations des militants islamistes et
la pression des forces de l’ordre,
« l’espace se réduit pour les défenseurs des droits de l’homme ». p
louis imbert
AFGHAN I STAN
Combats à Kaboul contre
un « groupe terroriste »
Une dizaine de roquettes sont
tombées sur Kaboul et des
combats s’y poursuivaient, le
21 août, premier jour de l’Aïdel-Kébir. Les autorités ont
évoqué un « groupe terroriste »
non spécifié, le raid n’a pas été
revendiqué. Depuis le début
de l’année, la capitale afghane
a été visée par de multiples
attaques de l’EI. – (AFP.)
BR ÉS I L
Treize morts dans des
opérations de sécurité
Au moins 11 membres présumés de gangs de trafiquants
de drogue et deux militaires
ont été tués lundi 20 août
à Rio, au cours d’opérations
menées par l’armée. La sécurité de la ville a été confiée
aux militaires en février à la
suite d’une flambée de violence, qui se poursuit. – (AFP.)
FRANCE
La longue dérive des naufragés du crack
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
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Face à la hausse du nombre de « crackers » à Paris, des associations tentent d’accompagner au mieux ces toxicomanes
C
ette fois, Galette a disparu. Ces premiers jours
de juillet, ses propriétaires ont encore tenté de
la chercher mais rien : pas un
gloussement ni même l’ombre
d’une plume, sur le talus surnommé la Colline, entre le boulevard de La Chapelle (18e arrondissement) et une voie d’accès au
périphérique parisien.
Après l’évacuation du squat, le
27 juin, « personne ne savait où elle
était », se désole un éducateur.
Galette, la « mascotte des gens de
la Colline », la poule au nom directement inspiré des galettes de
crack : l’unité classique de revente
de ce mélange de cocaïne et de bicarbonate de soude. Ces cailloux
de couleur blanchâtre, souvent
inhalés, parfois injectés par la
centaine de squatteurs. « C’est
peut-être la seule qui n’est pas revenue », s’amuse aujourd’hui Abdel
Berghachi, 55 ans, un éducateur.
Depuis le début de l’été, les ex-occupants sont là. Le sol, en terre
molle, disparaît jour après jour
sous les bouteilles en plastique et
les amas de déchets. Déjà, les petites baraques en tôle et en cartons
grignotent l’horizon.
« A chaque fois, c’est pareil, glisse
l’éducateur. La Colline est évacuée,
les gens sont placés dans des hôtels
et ils reviennent. » La situation
sanitaire et sociale des « crackers »
à Paris se dégrade. Le dernier
rapport de l’Observatoire français
des drogues et des toxicomanies
(OFDT) confirme « la visibilité
croissante des usages de crack »
dans l’espace urbain et « l’augmentation du nombre de personnes qui
en consomment ».
Risques sanitaires majeurs
Aujourd’hui, les rapports d’activité des différents centres d’accueil et d’accompagnement à la
réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) à Paris
montrent que la consommation
déclarée de crack progresse. Rien
qu’à Barbès (18e arrondissement),
au Caarud de l’association EGO
Aurore, le nombre de crackers est
passé de 1 031 usagers à 1 322 entre
2016 et 2017.
Ce sont des hommes pour l’essentiel (80 %), la quarantaine, sans
emploi, vivant dehors, souvent de
mendicité. Les plus précaires
commettent des vols et les femmes se prostituent. Tous errent
dans la rue par petits groupes, inséparables pendant quelques
jours ou des années. Avant de se
quitter et de se retrouver avec
d’autres, toujours dans le même
secteur : entre la gare du Nord,
Stalingrad et la Goutte-d’Or, sorte
de « triangle du crack » parisien.
Usagers
et dealeurs
de crack, porte
d’Aubervilliers,
à Paris,
le 4 juin,
trois semaines
avant
l’évacuation
du squat situé
à proximité.
PHILIPPE
DE POULPIQUET/
MAXPPP
Malnutrition, fatigue intense,
embolie pulmonaire : dans la rue,
les risques sanitaires sont
majeurs. Lorsque le matériel est
partagé, les consommateurs s’exposent à des maladies infectieuses : l’hépatite principalement, le
virus de l’herpès, les candidoses
et le VIH. « Si un fumeur porteur
du virus a les lèvres gercées et qu’il
partage sa pipe avec d’autres usagers, alors il peut les contaminer »,
explique Grégory Pfau, pharmacien et membre de l’association
Charonne, qui vient en aide aux
personnes toxicomanes.
Pour les travailleurs sociaux, la
difficulté est là : 99 % des usagers
de crack à Paris sont des fumeurs.
Une population qui se voit refuser l’accès à la salle de consommation à moindres risques, près
de la gare du Nord, réservée aux
« injecteurs » de drogue, soit seulement 1 % des crackers. Pour l’ensemble des associations spécialisées, l’ouverture d’une salle de
consommation à moindres risques pour tous les consommateurs de crack constituerait une
« avancée majeure ».
Elles distribuent aujourd’hui le
« kit base ». Un outil de prévention
des risques qui se compose d’une
pipe, d’un filtre, de deux embouts
et d’une crème apaisante. Le tout
placé dans une petite enveloppe,
facile à glisser dans la poche. « Les
usagers sont au centre du travail
de réduction des risques », explique Dorothée Piérard, l’une des
responsables d’EGO Aurore. Le kit
a d’ailleurs été conçu avec des retours d’usagers et dans un souci
constant de « garder le plaisir » de
consommation.
A l’association EGO Aurore,
140 kits sont distribués quotidiennement. Mais les plus âgés
sont encore réticents à l’utiliser,
rapporte l’OFDT en 2018. « Le filtre
vole 50 % du crack », se plaignent
certains usagers. Les travailleurs
sociaux doivent souvent composer avec les refus. Comme toujours, il faut s’armer de patience,
convaincre les plus récalcitrants
de troquer leur pipe artisanale
contre le modèle en verre. Surtout, ne pas effrayer.
Dans les neuf Caarud parisiens,
l’accueil est toujours anonyme et
« Arrêter
est très difficile.
Sans logement,
sans travail,
on retombe
dans les mêmes
problèmes »,
dit un éducateur
bois de Vincennes, cet été, quelques ouvrages distribués pendant
les maraudes à pied. Ces temps-ci,
les Mémoires de Nelson Mandela
ont du succès. Le récit de Keith
Richards, guitariste star des Rolling Stones et fumeur de crack assumé, plaît beaucoup. « Bien sûr,
on envoie des gens en cure, confie
un travailleur social. Un ancien
cracker a même été embauché
dans une association. »
inconditionnel, que ce soit pour
une douche ou pour une consultation psychiatrique. Les travailleurs sociaux sont là pour
accompagner et soutenir les usagers dans l’accès aux soins, au
droit et à l’insertion professionnelle. « Des gens qui ont tous eu un
moment de bascule dans leur vie,
observe un éducateur. Je les vois,
ils ne mangent pas pendant trois
jours, le crack coupe la faim. »
Cela ne les empêche pas d’être
parfois gais et même de se plonger
dans les livres, les films et toutes
les activités proposés par les associations. Une balade en barque au
Appel de groupe
Victoire inespérée, précaire aussi
pour des personnes tenues jusque-là à l’écart des contingences
matérielles. Soudain, il faut ouvrir
un compte en banque, chercher
un logement, s’en tenir au réel. « Le
parcours des usagers de crack n’est
jamais ascendant, observe Thomas Dusouchet, directeur adjoint
de Gaïa-Paris, association spécialisée dans le soin aux toxicomanes.
On parle plutôt de carrière avec des
pauses, des rechutes, des stabilisations. Il y a des gens qu’on suit depuis vingt ans et qui fument maintenant chez eux, le soir. Ils se sont
construits comme ça. »
Un éducateur confirme : « Arrêter est très difficile. Sans logement,
sans travail, on retombe dans les
mêmes problèmes. » Il y a les SMS
des anciens dealeurs qui clignotent sur le téléphone. Les sueurs,
les spasmes, tous les effets du
manque. Et puis, surtout, l’appel
de groupe, ce besoin irrépressible
de passer des nuits dehors, du
crack plein les poumons. Avec l’illusion de ne plus être seul : « Sortir
du crack, c’est sortir du groupe », résume le pharmacien Grégory Pfau.
Accompagner les usagers, y
compris sur les lieux de vie et de
deal ; diriger les consommateurs
vers des centres de soin adaptés ;
s’appuyer sur des « usagers relais » pour se faire accepter du
groupe et communiquer sur les
actions menées : telles sont les
stratégies des travailleurs sociaux. « On essaie, on est dans le
constat. On n’est pas des politiques.
On est sur le terrain », souffle l’un
d’entre eux. De Stalingrad à la gare
de l’Est, la prise en charge des usagers de crack emprunte rarement
des chemins balisés. p
clara tran
« Il faudrait quatre salles de shoot à Paris et dans sa banlieue »
Pour Anne Souyris, adjointe à la maire de Paris, chargée de la santé, les opérations de police pour vider la « Colline » sont inefficaces
P
ENTRETIEN
our Anne Souyris, adjointe
à la maire de Paris, chargée
de la santé et des relations
avec l’AP-HP, les opérations pour
évacuer la « Colline du crack » sont
vaines tant que les usagers ne sont
pas pris en charge sur le plan psychologique et sanitaire.
Pourquoi avoir demandé
le 26 juillet l’« intervention
urgente » de l’Etat face à l’augmentation du trafic de crack ?
Il y a une évolution alarmante
du deal et de la consommation de
crack dans le nord-est de Paris. La
situation est devenue insoutenable. C’est bien sûr à la Ville de
Paris d’y répondre, mais aussi à
l’Etat. Devant ce drame humain,
la solidarité est de mise. Anne
Hidalgo a envoyé une lettre au
premier ministre et, il y a quelques jours, celui-ci nous a répondu avec bienveillance mais
sans proposition concrète. Or il y
a urgence. En mars, nous avons
fait toute une série de propositions à la mission interministérielle de lutte contre les drogues
et les conduites addictives, en
charge de ces questions auprès du
premier ministre, et, à ce jour,
nous n’avons eu aucune réponse.
Un mois plus tôt avait lieu
l’évacuation de la « Colline
du crack », porte de la Chapelle,
dans le 18e arrondissement…
C’était la dix-septième évacuation de ce type. Ce rituel permet
certes de nettoyer les lieux, mais,
pour les usagers de drogues, c’est
une opération nulle, qui ne sert
qu’à donner bonne conscience
aux autorités. La grande majorité
des personnes évacuées sont
logées à l’hôtel. Sans accompagnement adapté, elles ressortent
généralement dès le lendemain…
On ne pourra pas éradiquer cette
scène ouverte à coups d’opérations de police, il faut véritablement prendre en charge ces gens
en déshérence, et au minimum
multiplier par trois la soixantaine
de places du dispositif de suivi
psychologique, social et sanitaire
Assore mis en place par l’association Aurore.
Vous vous êtes récemment
prononcée en faveur de
l’ouverture d’une nouvelle
salle de consommation
à moindre risque, dite « salle
de shoot », pour les consommateurs de crack, sans pour
autant déposer de dossier.
Pourquoi ?
Je pense qu’il faudrait à terme
quatre salles à Paris et dans sa
banlieue, comme le préconise la
Fédération Addiction, dont une
pour l’inhalation de crack, de façon à permettre une prise en
charge équilibrée qui corresponde aux besoins sanitaires. Or,
si la loi permet bien d’expérimenter des salles pour l’injection,
comme celle qui a ouvert ses portes il y a bientôt deux ans dans le
quartier de la gare du Nord, elle
n’offre pas de salles pour l’inhalation uniquement. Il faudrait donc
modifier la loi.
Les maires des 18e et 19e arrondissements souhaitent-ils
l’ouverture d’une salle dans
leur quartier ?
Attisés par une droite qui se prépare aux prochaines élections,
certains riverains s’inquiètent de
voir s’ouvrir une salle près de chez
eux, et les maires de ces deux arrondissements ont une pression
terrible sur cette question. C’est
pourquoi je propose la mise en
place d’une salle mobile d’inhalation, c’est-à-dire un bus, qui permettrait d’aller au plus près des
crackers sans créer un point de
fixation sur un seul lieu.
Que dites-vous aux riverains
qui se plaignent des nuisances
générées selon eux par cette
salle, près de la gare du Nord ?
Le problème de cette salle, c’est
qu’il n’y en a pas d’autre et qu’elle
est victime de son succès. J’entends leurs plaintes, mais le bilan
objectif mené à l’issue de la
deuxième année montre bien que
cette salle représente tout de
même une amélioration en termes de santé et de sécurité publique par rapport à la situation antérieure. Il faudrait plus de moyens
financiers et humains pour élargir
les horaires, ouvrir des places
d’hébergement spécifiques pour
les usagers de drogues à la rue, qui
perturbent de fait le plus l’espace
public, et renforcer les maraudes.
L’arrêt du financement par la région Ile-de-France, qui s’y était
pourtant engagée, n’aide pas. p
propos recueillis par
françois béguin
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
RENTRÉE DU GOUVERNEMENT
Droit dans ses bottes,
Macron ne souhaite
pas changer de stratégie
Comme à la rentrée 2017, le chef de l’Etat, qui doit présider le conseil
des ministres, mercredi, veut multiplier les annonces de réformes
pour faire oublier l’affaire Benalla et les difficultés économiques
B
is repetita ? Il y a un an, Emmanuel
Macron était sorti de son premier
été de président le mors aux dents.
En chute dans les sondages après
un début de mandat chaotique, marqué par
l’affaire Ferrand, la démission du général de
Villiers et les couacs d’une majorité novice,
le chef de l’Etat avait abordé la rentrée pied
au plancher, multipliant les annonces et les
réformes, pour sidérer l’opposition et les
Français. Une stratégie carpet bombing gagnante : dès le mois d’octobre, le président
avait recouvré une partie de sa popularité.
Un an plus tard, même constat… et même
réponse. Mis en difficulté par le ralentissement de la croissance, mais aussi par le retentissement pris par l’affaire Benalla, qui a
montré la fragilité de son dispositif politique, Emmanuel Macron a décidé, selon son
entourage, de ne rien changer à sa stratégie.
CALENDRIER SOUTENU
« Comme en 2017, la rentrée sera très dense au
niveau économique et social, avec de nombreuses réformes qui seront engagées, assuret-on à l’Elysée. La feuille de route est tracée
depuis la campagne, la volonté d’aller au bout
des choses est intacte. » Comprendre : pas de
changement de rythme et encore moins
d’infléchissement du cap, comme certains
observateurs l’avaient anticipé.
Pour marquer ce choix, l’exécutif compte
une nouvelle fois mettre en scène le gouvernement au travail. De retour à l’Elysée
DÉSIREUX DE
MONTRER QU’IL
ENTEND LES
CRITIQUES SUR SON
SUPPOSÉ ISOLEMENT,
L’EXÉCUTIF COMPTE
ÉGALEMENT SOIGNER
SA RELATION AVEC
LES SYNDICATS
mardi soir, après un séjour de près de trois
semaines au fort de Brégançon (Var), où il a
consacré son temps « au repos et à travailler
ses dossiers », Emmanuel Macron présidera,
mercredi 22 août, un conseil des ministres
de rentrée, où il devrait insister sur le calendrier soutenu qui attend les membres du
gouvernement. Un point sur la reconstruction des îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, dévastées par l’ouragan Irma il y a
un an et où le chef de l’Etat compte à
nouveau se rendre en septembre, devrait
également être fait.
CONTINUER À FRACTURER LA DROITE
Surtout, l’Elysée a fait savoir que le président
organiserait mercredi après-midi une réunion d’arbitrage sur le budget, à laquelle
participeront le premier ministre Edouard
Philippe mais aussi Bruno Le Maire, le ministre de l’économie et des finances, Agnès
Buzyn, la ministre des solidarités et de la
santé, Muriel Pénicaud, la ministre du
travail, et Gérald Darmanin, le ministre de
l’action et des comptes publics. Objectif : décider où se feront les économies pour respecter la promesse de 2,3 % de déficit public
en 2019, martelée par l’exécutif depuis le
printemps mais rendue incertaine par la
mauvaise conjoncture économique.
Selon différentes sources, Emmanuel
Macron n’entend pas revenir sur cet engagement, considéré comme essentiel pour
la crédibilité de la France au niveau européen. Pas question de laisser penser que Paris, une nouvelle fois, n’est pas capable de
tenir ses promesses.
« La croissance un peu moins dynamique
va vous permettre de démontrer que nous
sommes capables de réaliser de vraies économies. Ces choix seront exigeants, mais il n’y
aurait rien de pire que donner le sentiment
que nous adaptons nos ambitions à la
conjoncture. Ce serait politiquement et économiquement irresponsable et nous priverait de l’influence que nous sommes en train
de recouvrer en Europe », estime Gilles
Le Gendre, vice-président du groupe La République en marche (LRM) à l’Assemblée
nationale. La question est d’autant plus sensible que le chef de l’Etat veut continuer à
fracturer la droite en vue des prochaines
échéances électorales, qu’il s’agisse des
européennes en mai 2019 ou des municipales au printemps 2020.
« Macron veut absorber le centre droit pour
les élections, mais cet électorat est très
sourcilleux sur les questions d’équilibre
budgétaire, analyse Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique à
l’IFOP. S’il laisse filer le déficit, il offrira un
angle d’attaque idéal à la droite, qui l’accusera d’être le fils de Hollande. »
Désireux de montrer qu’il entend les
critiques sur son supposé isolement, l’exécutif compte également soigner sa relation
avec les syndicats, que le président s’est
engagé, lors de son discours devant le
Congrès le 9 juillet, à davantage associer
aux réformes sociales.
Les responsables des principales centrales
seront reçus individuellement par
Edouard Philippe à Matignon entre le
29 août et le 4 septembre. Au menu : la réforme des règles de l’indemnisation du
chômage et celle des indemnités journalières lors des arrêts-maladie. Un séminaire
avec l’ensemble du gouvernement sera enfin organisé le 31 août à l’Elysée, pour donner le tempo des réformes de l’an II du
quinquennat. « Avec les universités d’été, la
rentrée sera très politique. Il ne faudra pas se
laisser polluer par les attaques, rester
concentrés sur les réformes et ne pas ralentir », estime-t-on à Matignon.
« DIMENSION ÉMOTIONNELLE ABSENTE »
Reste à savoir si cette stratégie – un copiercoller de 2017 – connaîtra le même résultat.
Même s’ils s’en défendent en public, des
parlementaires de la majorité s’inquiètent
des effets durables de l’affaire Benalla sur
l’image du chef de l’Etat, et plaident pour
que celui-ci montre davantage d’empathie.
« Le président doit donner des signes aux
Français, rajouter un peu de chaleur, de
proximité. La dimension émotionnelle est
trop absente du macronisme », estime un
parlementaire en vue. « Si on ne change rien,
on va se normaliser. Etre au même niveau de
popularité que Hollande ou Sarkozy, ce n’est
pas bon », ajoute un soutien du président.
Pas sûr qu’ils soient entendus. Selon
l’Elysée, où l’on estime que l’affaire Benalla
« a eu un retentissement médiatique en décalage avec l’opinion », Emmanuel Macron
« n’a pas prévu de prise de parole dans l’immédiat » – c’est Edouard Philippe qui pourrait accorder un entretien à la presse
dimanche – et ne semble pas décidé à remanier son dispositif politique à la rentrée. Il
n’envisage pas non plus d’augmenter le
nombre de ses déplacements en province.
Son agenda international ne s’y prête
guère, il est vrai. En visite au Danemark
les 28 et 29 août, puis en Finlande le 30 août,
le chef de l’Etat doit aussi se rendre le 6 septembre au Luxembourg, où il participera
à une consultation citoyenne sur l’Europe
avec le premier ministre belge Charles
Michel et son homologue luxembourgeois
Xavier Bettel. Une rencontre avec la chancelière allemande Angela Merkel doit également avoir lieu en France lors de la première
quinzaine de septembre. Autant d’occasions
de prendre de la hauteur, loin des contingences politiques hexagonales. p
Emmanuel
Macron, Gérard
Collomb (à g.)
et Nicole Belloubet
(à d.), lors du
dernier conseil
des ministres,
le 3 août, à l’Elysée.
POOL/REUTERS
cédric pietralunga
Le gouvernement aborde une rentrée sociale à hauts risques
Edouard Philippe recevra les syndicats dès le 29 août à Matignon. Au menu des discussions : assurance-chômage, plan pauvreté, retraites…
C
hangement de méthode
en cette rentrée. Le gouvernement entend retisser les
liens avec des partenaires sociaux
qui ont eu le sentiment, ces derniers mois, de n’être pas considérés par l’exécutif. Après avoir été
reçus mi-juillet par Emmanuel
Macron à l’Elysée, syndicats et patronat s’apprêtent à rencontrer,
chacun à leur tour du 29 août au
4 septembre, le premier ministre
Edouard Philippe, qui sera accompagné de la ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, et
de sa collègue du travail, Muriel
Pénicaud. L’enjeu est de taille tant
l’agenda social s’annonce chargé.
« J’ai pris acte que la réunion à
l’Elysée dans un format multilatéral contribuait à la volonté de créer
un climat, mais je veux voir de quoi
il retourne en matière de sincérité des engagements », note le
président de la CFE-CGC, François
Homméril. Panorama des dossiers chauds de la rentrée.
L’assurance-chômage La négociation d’une nouvelle convention Unédic sur les règles d’assurance-chômage, voulue par l’exécutif, devrait occuper les partenaires sociaux cet automne.
Le but est d’aboutir, début septembre, à un diagnostic partagé
qui serve de base à l’élaboration
d’une lettre de cadrage préparée
par le gouvernement. Syndicats
et patronat, qui gèrent le régime,
auront jusqu’à février 2019 pour
tenter de se mettre d’accord. Le
gouvernement attend d’eux
qu’ils se penchent sur la question
du bonus-malus, qui vise à pénaliser les entreprises abusant de
contrats courts, ainsi que sur
les règles d’indemnisation des
demandeurs d’emploi en activité
réduite et des chômeurs de longue durée. La santé au travail
pourrait également s’inviter au
programme des prochaines semaines. Au sommet de l’Etat, on
réfléchit en effet à faire payer aux
entreprises une partie des indemnités journalières pour les arrêtsmaladie de courte durée.
L’EXÉCUTIF VEUT
PRÉSENTER, DÉBUT
2019, UN PROJET
DE LOI SUR LES
RETRAITES QUI DOIT
ÊTRE VOTÉ À L’ÉTÉ
Le plan pauvreté Déjà repoussée
à plusieurs reprises, la « stratégie
de lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes » devait être annoncée début juillet. Elle est désormais attendue pour mi-septembre. Devant le Congrès, en
juillet à Versailles, M. Macron
avait indiqué que le plan pauvreté
« ne se contentera pas de proposer
une politique de redistribution
classique, mais une politique d’investissement et d’accompagne-
ment social, non pas de nouvelles
aides en solde de tout compte mais
un accompagnement réel vers l’activité, (…) la santé, le logement,
l’éducation ». Parmi les mesures
attendues, la mise en place
en 2019 du versement unique des
allocations. Ces dernières seraient délivrées au même moment, sur les mêmes critères,
épargnant au bénéficiaire de mul-
tiplier les justificatifs, et s’adaptant à ses ressources du moment.
liser toujours davantage d’actes
pour obtenir des financements.
L’hôpital Très attendue par un
secteur à bout de souffle, la réforme « globale » du système de
santé sera dévoilée « mi-septembre », a annoncé Mme Buzyn,
mardi 21 août. En février, cinq thèmes avaient été identifiés : la qualité et la pertinence des soins, les
modes de financement et les rémunérations, le numérique en
santé, les ressources humaines et
l’organisation territoriale. « Notre
objectif n’est pas de faire des économies mais de voir comment,
avec le même montant de dépenses, on peut améliorer la qualité
de vie des Français », avait déclaré
Mme Buzyn, en mars. Le gouvernement entend « corriger » et « rééquilibrer » la tarification à l’activité, qui pousse les hôpitaux à réa-
Les retraites Les concertations
avec les partenaires sociaux, débutées au printemps et conduites par
le haut-commissaire à la réforme
des retraites, Jean-Paul Delevoye,
vont reprendre à la rentrée. L’objectif de l’exécutif est de présenter,
début 2019, un projet de loi qui
doit être voté à l’été : il doit jeter les
bases d’un système « universel »
au sein duquel chaque euro cotisé
donnera les mêmes droits à tous.
Le gouvernement n’a pas dévoilé
ses intentions sur la façon dont il
entend conduire ce chantier explosif. Mais le climat pourrait se
tendre à mesure que seront abordés les sujets sensibles comme
l’avenir des régimes spéciaux ou le
financement du futur régime. p
raphaëlle besse desmoulières
france | 7
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
A Besançon,
un arrêté municipal
qui soulève la colère
Le maire LRM (ex-PS) veut limiter
les « nuisances » provoquées par les SDF
besançon - correspondant
C’
La délicate équation du budget 2019
Acculé, le gouvernement va devoir faire des économies supplémentaires
C
e sera le sujet phare de la rentrée. Après la pause estivale, les
discussions sur le budget de
l’an prochain vont reprendre à
bon rythme. Dès mercredi 22 août, à l’issue du conseil des ministres, Emmanuel
Macron présidera une réunion d’arbitrages budgétaires, à l’Elysée. Et à la fin du
mois, l’architecture du projet de loi de finances pour 2019 aura, pour l’essentiel,
été dessinée. Selon plusieurs sources, elle
devrait être marquée par la suppression
de postes de fonctionnaires et une nouvelle baisse drastique du nombre de contrats aidés. D’autres surprises ne sont pas
à exclure, notamment dans le champ social. Le Parlement examinera le projet de
loi de finances en octobre.
C’est un budget difficile pour le gouvernement. Les réformes économiques et
sociales lancées depuis le début du quinquennat n’ont pas encore produit leurs
effets. Celle de l’Etat a tout juste débuté.
Or, dans le même temps, la croissance
économique donne des signes de faiblesse. Pour 2019, le gouvernement tablait sur une progression du PIB de 1,9 %.
Il devient de plus en plus évident que cet
objectif se révèle trop optimiste.
Effort délicat
« Les indicateurs économiques sont très
bons, tempère Amélie de Montchalin,
députée La République en marche de l’Essonne. Le taux d’emploi est, par exemple,
au plus haut depuis les années 1980. Je ne
suis donc pas inquiète. Nous sommes loin
d’être à la veille d’une récession. » Reste
que moins de croissance, c’est moins de
recettes fiscales. L’effort à fournir pour
redresser les comptes publics, comme la
France l’a promis à l’Union européenne,
n’en sera que plus difficile à tenir.
Et comme si cela ne suffisait pas, le budget 2019 devra digérer aussi un gros morceau : la transformation du crédit d’impôt pour la compétivité et l’emploi (CICE)
en baisse permanente des charges pour
les entreprises. Le CICE, créé en 2012 par
François Hollande, vise à réduire le coût
du travail dans les entreprises françaises.
Cela représente une dépense de 20 milliards d’euros en 2019. Sa transformation,
promise par Emmanuel Macron pendant
la campagne présidentielle, coûtera cher
à l’Etat : il devra en effet payer le CICE au
titre de 2018 et, dans le même temps, assumer la baisse des charges au titre de
2019. « C’est une dépense qui ne se reproduira pas, rappelle le président du Conseil d’analyse économique, l’économiste
Philippe Martin, mais elle représente tout
de même 0,8 point de PIB. »
Cette dépense supplémentaire conduira
le gouvernement à dégager de nouvelles
économies pour tenir son objectif de limiter son déficit à 2,9 % du PIB en 2019.
Un effort d’autant plus délicat que l’exécutif souhaite poursuivre la revalorisation d’un certain nombre d’aides,
comme l’allocation aux adultes handicapés ou la prime d’activité.
Mais sauf à prendre des libertés avec ses
engagements européens, le gouvernement n’a plus d’autre choix que de contenir fermement la dépense publique. Il
s’est engagé à ce qu’elle n’augmente que
de 0,4 % en 2019. Les montants prévus
par les lettres-plafonds envoyées en
juillet aux différents ministères « sont, à
500 millions d’euros près sur un total de
300 milliards d’euros, en phase avec nos
objectifs européens, se réjouit Amélie de
Montchalin. C’est très positif. »
Selon plusieurs sources, le gouvernement envisagerait de supprimer
autour de 10 000 postes de fonctionnaires en 2019 et davantage encore en 2020,
« au fur et à mesure que les réformes se
mettront en place ». « Je ne vois pas
comment on récupère la moins-value liée
à de moins bonnes recettes fiscales sans
toucher aux emplois », relève un sénateur
socialiste. Le ministère de l’action et des
comptes publics dément ce chiffre de
10 000 suppressions.
Reste que le président de la République
s’est engagé à couper dans les effectifs de
la fonction publique d’Etat à hauteur de
50 000 postes sur la durée du quinquennat. L’an dernier, le gouvernement avait
indiqué que l’objectif n’était pas de « faire
du rabot » mais de revoir les missions
de l’Etat avant d’en tirer les conséquences. En 2018, seuls 1 600 postes ont été
supprimés. Cette année, le premier ministre Edouard Philippe pourrait donc
tailler dans le vif.
Sous-utilisation des contrats aidés
Le nombre de contrats aidés devrait également continuer à baisser. Après les
320 000 contrats signés en 2017, seuls
200 000 avaient été budgétés pour 2018.
Ils pourraient n’être qu’à peine plus de
100 000 l’an prochain. « On change totalement la politique de l’emploi en France,
plaide encore Amélie de Montchalin.
Notre objectif est de faire monter les Français en compétences en les formant afin
qu’ils occupent des emplois pérennes,
plutôt que des emplois tampons. » Par
ailleurs, ajoute le député LRM Laurent
Saint-Martin (Val-de-Marne), « beaucoup
de contrats aidés ne sont pas utilisés par
les collectivités locales ».
De fait, seuls 70 000 parcours emploi
compétences – le nouveau nom des emplois aidés – avaient été signés au
31 juillet, selon le ministère du travail.
« Cela m’étonnerait qu’on arrive à 150 000
cette année », admet André Laigniel, premier vice-président de l’Association des
maires de France. Ces contrats coûtent
en effet plus cher qu’avant à leurs utilisateurs (les collectivités locales ou les associations, par exemple). L’Etat n’assume
plus que 50 à 60 % du coût de ces contrats
contre 80 à 90 % auparavant. Par
ailleurs, les préfets incitent les collectivités à ne pas y recourir.
D’autres décisions sont attendues. La réforme des APL se poursuivra, et permettra d’économiser « presque un milliard
d’euros en 2019 », confie une source proche du dossier. La mise en place du versement social unique est également attendue l’an prochain. Le gouvernement, enfin, doit arbitrer la question des indemnités journalières en cas d’arrêt-maladie,
dont il voudrait qu’une partie soit dorénavant payée par les entreprises. p
benoît floc'h
est un arrêté municipal
technique, semblable à
ceux que d’autres collectivités de droite ou de gauche
ont pris pour limiter la mendicité
dans l’espace public. Mais à Besançon, celui qu’a fait adopter le
maire, Jean-Louis Fousseret, transfuge du Parti socialiste désormais
rallié à La République en marche,
est jugé « inacceptable » et « scandaleux » par une grande partie de
la gauche. Au-delà des plaintes
d’habitants et de commerçants du
centre-ville, las des « nuisances »
liées à la présence de SDF, dont certains ont certes un comportement
provocateur, beaucoup jugent
« trahie » la tradition humaniste de
la ville. Au point qu’un ex-premier
adjoint PS, Jacques Vuillemin, est
sorti de sa retraite pour se joindre,
le 18 août, à un sit-in auquel participait l’ex-députée PS frondeuse
du Doubs, Barbara Romagnan.
Si le mot d’ordre de la manifestation était « Je suis assis », c’est
que l’arrêté, pris discrètement le
3 juillet, « après avoir été voté à
l’unanimité en juin » et « limité à un
périmètre, à des dates et horaires
très précis », insistent les proches
du maire, proscrit, sous peine
d’une amende de 38 euros, « la
station assise ou allongée [sur les
places et trottoirs] lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation
publique ». Ceci, afin que la police
municipale dispose d’un cadre légal d’intervention. L’outil juridique a-t-il été utilisé depuis ? On
l’ignore puisque nul n’en avait
entendu parler jusqu’à ce que L’Est
républicain en révèle l’existence, le
16 août. Quant à la mairie, elle préfère communiquer sur la qualité
de ses structures d’accueil et sur
les logements mis à la disposition
de réfugiés politiques.
Les mânes des illustres natifs de
l’endroit, Charles Fourier, Pierre-
Joseph Proudhon ou Victor Hugo,
sont maintenant invoquées par
les opposants à l’arrêté pour symboliser « l’ampleur de l’outrage »
fait à une cité qui rêve toujours
d’utopie sociale et qui n’a jamais
oublié la solidarité née de l’affaire
Lip. Quelques-uns en appellent
également à la mémoire d’Henri
Huot, l’adjoint socialiste qui mit
en place, entre 1969 et 1975,
un minimum social garanti dont
s’inspira plus tard Michel Rocard
pour le RMI. Mais si la mobilisation de la gauche radicale est
forte sur les réseaux sociaux, c’est
aussi pour mettre le Parti socialiste, le Parti communiste et Europe Ecologie-Les Verts « face à
leurs contradictions ».
« Dérive droitière »
Après que M. Fousseret a rejoint
Emmanuel Macron avec douze
élus, devenant minoritaire au sein
de sa majorité, Besançon se trouve
en effet dans une situation originale. Sa municipalité est composée d’adjoints PS, PCF, EELV et LRM
arrimés à ce qui fut leur projet de
campagne commun en 2014. Ce
sont eux tous qui ont voté l’arrêté
qui fait polémique.
« C’est incohérent et c’est mépriser
la volonté des citoyens », s’indigne
Séverine Véziès, professeur de
droit en IUT. Cette militante de La
France insoumise y voit « une dérive droitière » liée au ralliement
du maire à LRM. Comme d’autres,
elle croit que « cet attelage contre
nature, où des adjoints communistes soutiennent un maire libéral,
ne tiendra pas jusqu’en 2020. »
Cette année-là, M. Fousseret ne se
représentera pas. En juillet, Christophe Castaner a nommé l’élu de
71 ans à la présidence du nouvel
institut de formation politique de
LRM. « Il pourra y enseigner l’art et
la manière de se débarrasser des
SDF… », ironisent ses opposants. p
jean-pierre tenoux
Le bio plus performant face
aux agressions naturelles
Réduire l’usage des pesticides serait sans
dégâts pour les cultures révèle une étude
L’
agriculture biologique favorise la régulation naturelle et la maîtrise des
« bioagresseurs » – ravageurs, pathogènes et autres plantes adventices. C’est ce que met en évidence une étude internationale, à
laquelle ont contribué des chercheurs français de l’Institut national de la recherche agronomique
et de l’Université de Rennes.
Publié au cœur de l’été dans la revue Nature Sustainability, ce travail est demeuré relativement
confidentiel, alors même qu’il bat
en brèche l’idée communément
admise selon laquelle l’agriculture
biologique, si elle est bénéfique
pour la biodiversité, l’environnement et la santé, est en revanche
moins bien armée pour résister
aux agressions naturelles.
Mécanismes naturels de défense
Les chercheurs ont procédé à une
vaste analyse de la littérature
scientifique, en recensant 177 études qui comparent les performances respectives des systèmes agricoles biologiques et conventionnels, au regard d’une part de leur
potentiel de régulation naturelle
des agresseurs, d’autre part des niveaux d’infestation constatés.
Il apparaît que face aux attaques
d’animaux ravageurs – insectes,
nématodes (vers) et autres
acariens – d’agents pathogènes
– champignons ou bactéries – et
de plantes adventices (les « mauvaises herbes »), le bio, exempt de
pesticides de synthèse, est plus
apte à déployer des mécanismes
naturels de défense. Le résultat dépend toutefois du type d’agresseur : vis-à-vis des plantes adventices, le bio se révèle moins efficace,
alors que ses performances sont
identiques face aux ravageurs et
supérieures pour les pathogènes.
Selon les chercheurs, cette étude
montre que « l’agriculture biologique offre une voie pour réduire l’utilisation de pesticides de synthèse
sans pour autant augmenter les niveaux d’infestation par les ravageurs et les pathogènes ». Une conclusion qui, après la condamnation de la firme Monsanto, poursuivie par un jardinier américain
atteint d’un cancer qu’il attribue
au glyphosate, donnera des arguments supplémentaires aux antipesticides. Et qui interroge sur l’incapacité persistante de la France à
diminuer sa consommation de
produits phytosanitaires. p
pierre le hir
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
L’économie russe sous le couperet américain
8|
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Jusqu’ici, les sanctions prises le 8 août contre Moscou ont eu un impact limité. Mais une deuxième salve se prépare
moscou - correspondant
D
es sanctions ? Quelles
sanctions ? Dans l’immense centre commercial Mega, aux
portes de Moscou, les mesures
américaines prises le 8 août à l’encontre de la Russie, et qui entreront en vigueur mercredi 22 août,
font davantage sourire que frissonner de peur. « Pour nous, cela
ne changera rien ! Depuis quatre
ans, nous avons fini par nous habituer. Crises économiques et sanctions occidentales : nous sommes
blindés… », ironise Andreï, un informaticien de 38 ans, qui s’est
déplacé en famille pour effectuer
quelques emplettes – des étagères
Ikea, un plein de courses alimentaires chez Auchan, ainsi que divers instruments dans le supermarché de bricolage.
Partout, des parkings bondés et
de longues queues aux caisses témoignent du fait que la consommation, deuxième moteur de
l’économie nationale derrière la
manne pétrolière, continue de
fonctionner à plein régime.
Les statistiques rendues publiques vendredi 17 août par Rosstat
révèlent certes un ralentissement
de la consommation (+ 2,5 % des
ventes de détail sur un an en
juillet, contre + 3 % en juin). Cependant, il s’agit moins de l’effet
immédiat des sanctions américaines – décidées en lien avec
l’empoisonnement, en mars, de
l’ex-espion russe Sergueï Skripal
et de sa fille Ioulia à Salisbury,
dans le sud de l’Angleterre – qu’un
avertissement de plus.
« La menace est réelle »
En phase de reprise depuis la récession de 2015-2016, le pays semble en effet dans l’impasse, menacé de stagnation faute de nouveaux relais de croissance. Après
une progression de 1,5 % en 2017,
la hausse du produit intérieur
brut (PIB) s’est accélérée depuis le
début de l’année (+ 1,8 % sur un an
au deuxième trimestre), mais
reste loin des 7 % enregistrés lors
des deux premiers mandats du
président Vladimir Poutine
(2000-2008) et à bonne distance
de son objectif : dépasser le taux
de croissance mondiale pour 2018
(3,9 %, selon le Fonds monétaire
international).
Si, à ce stade, la soudaine baisse
du rouble – provoquée par l’annonce américaine du 8 août –
passe presque inaperçue, elle
pourrait à terme renchérir les importations et saper l’un des succès de la Banque centrale, à savoir
une inflation à son plus bas niveau depuis la chute de l’URSS,
en 1991 (moins de 2,5 %). « La menace est réelle. Mais, depuis les premières sanctions occidentales,
en 2014 [en réaction à l’annexion
unilatérale de la Crimée], notre
économie s’est montrée résiliente
Le président des Etats-Unis, Donald Trump, et son homologue russe, Vladimir Poutine, à Helsinki, le 16 juillet. PABLO MARTINEZ MONSIVAIS/AP
face à chaque salve de mesures
contre elle », assure Oleg Kouzmine, économiste en chef à Moscou de Renaissance Capital. Il se
montre d’autant plus optimiste
que, contrairement à 2014-2015, la
conjoncture est aujourd’hui favorable grâce à la hausse des cours
du pétrole. Un argument de taille
pour un pays où les hydrocarbures représentent 30 % du PIB et
50 % du budget de l’Etat.
« Les méfaits des nouvelles sanctions sont encore flous, car les
signaux venant de Washington
restent vagues et contradictoires.
Un jour, le président Donald
Trump se montre chaleureux avec
le chef du Kremlin. Un autre jour,
son administration se fait menaçante », temporise Andreï Klepach, économiste en chef de la
banque publique de développement VEB. Une allusion aux amabilités échangées lors du sommet
entre M. Trump et M. Poutine, le
16 juillet à Helsinki, qui ont été
suivies, trois semaines plus tard,
de l’adoption de nouvelles sanctions, dont la nature et l’ampleur
demeurent incertaines. Pour
l’heure, elles portent seulement
Les futures
mesures
pourraient viser
le système
bancaire russe,
en pleine
réorganisation
sur l’interdiction d’exporter vers
la Russie certains produits technologiques (turbines et autres
équipements électroniques).
Accès restreint au dollar
Une deuxième salve pourrait suivre, avec des mesures qui, aux
yeux de certains à Washington,
s’annoncent déjà comme étant
« draconiennes ». Elles seraient
susceptibles de viser le système
bancaire russe qui, en pleine réorganisation, souffre déjà des taux
d’intérêt élevés imposés par la
Banque centrale depuis la première chute du rouble, en 2014.
Les Etats-Unis pourraient également limiter la Russie dans ses
capacités à émettre de la dette.
Fatalement, ce scénario entraînerait une nouvelle baisse de la
devise et menacerait aussi la timide reprise des investissements, sempiternel maillon faible de l’économie intérieure.
Des sénateurs américains ont
par ailleurs fait circuler une proposition de loi prévoyant de réduire les transactions de plusieurs banques publiques russes
et de restreindre leur accès au dollar. Le premier ministre, Dmitri
Medvedev, a déjà prévenu : « Si
quelqu’un interdisait les opérations de banque ou leur recours à
l’une ou l’autre devise, nous pourrions parler très clairement de déclaration de guerre économique. »
D’autres sanctions pourraient
être plus ciblées et viser par exemple les compagnies aériennes russes, en leur interdisant d’atterrir
dans les aéroports américains.
Une autre possibilité consisterait
en un élargissement des mesures
déjà adoptées en mars par le Trésor qui, en réponse aux accusations d’ingérence électorale et
aux cyberattaques, a puni plusieurs oligarques proches de Vla-
dimir Poutine. Au premier rang
de ceux-ci figure Oleg Deripaska,
dont le géant de l’aluminium Rusal et son principal actionnaire,
En+ Group, ont été placés sur la
liste noire des Etats-Unis.
« Des sanctions ciblées pourraient donc faire très mal », prévient Evgeny Gontmakher, vicedirecteur d’Imemo, l’institut russe
de l’économie mondiale et des relations internationales. « Des
mesures similaires à celles prises
contre M. Deripaska pénaliseraient nos exportations. Des initiatives contre les banques pourraient
avoir de lourdes conséquences sur
tout notre secteur financier », redoute cet économiste libéral.
Sa crainte est d’autant plus
grande que, parallèlement, l’économie russe continue de payer le
prix de ses défaillances structurelles : forte dépendance aux industries des matières premières,
faiblesse des investissements privés, présence minimale des PME,
poids insuffisant de l’entrepreneuriat, infrastructures déliquescentes… Des maux que de futures
représailles ne pourraient qu’exacerber. – (Intérim.) p
LES CHIFFRES
1,8 %
C’est le rythme de croissance
de l’économie russe sur un an au
deuxième trimestre, selon l’institut de statistiques Rosstat.
5,7 %
C’est la baisse du rouble face
au dollar depuis le 8 août,
date de l’annonce des sanctions
américaines.
2,5 %
C’est le rythme de l’inflation
sur un an en juillet, d’après
Rosstat. Les prix des carburants
ont baissé de 0,2 % sur un mois,
sous l’effet de la diminution
des taxes décidée par le gouvernement en urgence face
à la flambée des prix à la
pompe, qui restent en hausse
de 11,8 % sur un an.
La fermeture de Business France en Russie rebat les cartes
De l’avis général des entrepreneurs français déjà établis dans le pays, cette situation va faire le miel des consultants privés
moscou - correspondant
L
a fermeture de Business
France en Russie, annoncée
le 16 juillet, a donné lieu à
une passe d’armes diplomatique
entre l’ambassade de France à
Moscou et le ministère russe des
affaires étrangères. La première invoque « la considérable dégradation » de ses conditions de travail
dans le pays, le second lui rétorque
qu’un différend judiciaire ayant
opposé, en mai 2017, Business
France à deux de ses employés
russes a mis en lumière l’incom-
patibilité de son action commerciale avec son statut diplomatique.
La diplomatie française n’a pas
montré un grand empressement
à défendre sa représentation
commerciale dans le pays. Et pour
cause : le plan de relance du commerce extérieur, présenté en février par le premier ministre,
Edouard Philippe, prévoit que
« Business France et les chambres
de commerce seront désormais associés ». « Concrètement, décode
une source diplomatique, cela
signifie la fermeture des bureaux Business France partout où
de grandes CCI se sont développées. » C’est le cas de la Russie. Le
conflit autour de l’antenne russe
de son agence publique a permis
à la France de rejeter sur Moscou
la faute d’une fermeture décidée
en réalité depuis des mois.
« C’est dommage, car ils faisaient
du bon travail », regrette une entrepreneuse française installée en
Russie depuis plusieurs dizaines
d’années. « En plus de la Russie, ils
couvraient une bonne partie de
l’espace postsoviétique. » Dans ces
pays, en particulier l’Ouzbékistan,
qui s’ouvre aux entreprises hexa-
gonales, la disparition de Business France laisse les investisseurs français sans aucune structure de représentation économique sur laquelle s’appuyer.
Outre la CCI France Russie, de
nombreuses autres entreprises
spécialisées dans l’accompagnement de sociétés françaises en
Russie vont se partager les anciens clients de Business France.
Pour eux, l’affaire est juteuse : un
appel d’offres a été organisé, estimé à plus de 500 clients potentiels par an. Ses conditions exactes n’ont pas été communiquées,
et les candidats ont reçu interdiction formelle de communiquer sur celles-ci avant le résultat,
prévu pour la fin de l’année.
De l’avis général des entrepreneurs français déjà établis en
Russie, les services fournis par
Business France seront aisément
remplacés par les acteurs privés présents sur le marché. La
principale inconnue concerne
l’évolution des tarifs.
« Il est probable que les prix
augmentent, car ils étaient subventionnés », prédit ainsi le dirigeant d’une grande entreprise
française. Et d’ajouter : « Pour les
grands groupes, cela n’aura pas
d’impact. Ils ne faisaient de toute
façon pas appel aux services de Business France. En revanche, le signal envoyé est désastreux. Si l’ambassade de France n’est même pas
capable de défendre sa propre représentation commerciale, quelle
protection attendre du Quai d’Orsay en Russie ? Le lobbying de la diplomatie française en Russie a
montré sa faiblesse et l’affaire a
prouvé aux grandes entreprises
qu’elles ne pouvaient compter que
sur elles-mêmes. » – (Intérim.) p
économie & entreprise | 9
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
L’ère révolue de l’acronyme « GAFA »
F I N AN C E
Amende de 4,3 millions
d’euros pour le Crédit
agricole
Regrouper Google, Apple, Facebook et Amazon n’a plus de sens, tant leurs défis divergent
L
e doute gâte la foi, comme
le sel gâte le miel. » Les
observateurs du Nasdaq,
la Bourse des valeurs
technologiques, pourraient méditer ce proverbe algérien. D’un
été marqué par le décrochage de
Facebook en Bourse (− 17 % en
un mois), puis la consécration
d’Apple, première entreprise à dépasser les 1 000 milliards de dollars de valorisation, les investisseurs semblent avoir perdu leurs
certitudes. Leur foi dans les
« GAFA » (acronyme utilisé en Europe pour désigner Google, Apple,
Facebook et Amazon) vacille.
« L’heure du réveil a sonné. On ne
peut plus parier aveuglément sur
ces valeurs », résumait Ari Shrage,
le patron d’Aliya Capital cité par
le Financial Times après la chute
de l’action Facebook, le 26 juillet.
« On dirait que c’est le début de la
fin de l’ère des “GAFA” », proclamait même Mike O’Rourke,
chargé de la stratégie marchés
chez JonesTrading. En fait, les investisseurs se font à l’idée que les
trajectoires de ces groupes sont
appelées à diverger.
Certes, leurs points communs
sont nombreux : ces sociétés à
forte valeur technologique, conçues comme des plates-formes,
ont rapidement réussi à asseoir
leur domination à l’échelle mondiale. Elles demeurent les quatre
fleurons les plus rutilants de la
Bourse américaine, avec des capitalisations excédant les 500 milliards de dollars. Et leur rythme
de croissance est toujours insolent (+ 96 % pour Amazon sur les
douze derniers mois, + 21 % pour
Alphabet, maison mère de Google, + 35 % pour Apple). Cela dit, les
défis à relever pour continuer à
entretenir cette dynamique sont
très différents. En outre, leur horizon paraît plus ou moins dégagé.
Celui de Facebook est de loin le
plus bouché. Accusée de propager
des fausses informations (lors
du référendum sur le Brexit ou
de l’élection présidentielle américaine) et de ne pas protéger assez
les données de ses utilisateurs,
comme l’a illustré le scandale
Cambridge Analytica, l’entreprise
de Mark Zuckerberg multiplie les
faux pas depuis deux ans.
Confronté à l’émergence de régulations de plus en plus restrictives – dont le règlement général
sur la protection des données
(RGPD), en Europe – et à une défiance croissante, Facebook, qui affiche 2,23 milliards d’utilisateurs
mensuels actifs au compteur, a vu
la croissance du nombre de ses
membres atteindre un plus bas
historique au deuxième trimestre.
Obstacles réglementaires
Obligée de retisser un lien de
confiance avec ses « clients » (utilisateurs comme annonceurs), la
firme californienne s’est engagée
dans un coûteux programme
pour faire le ménage sur sa plateforme. Résultat : une marge appelée à être rognée. Mark Zuckerberg peut toutefois compter sur
Instagram, et dans une moindre
mesure sur WhatsApp, deux sociétés acquises respectivement
en 2012 et 2014, pour générer de
Les quatre
mastodontes
américains sont
appelés à entrer
en concurrence
de plus en plus
frontale
nouveaux revenus. Avec un milliard d’utilisateurs (+ 100 % en
deux ans), le réseau de partage
d’images pèse déjà 20 % du chiffre
d’affaires de Facebook.
Leader incontesté des moteurs
de recherche, Google se heurte
aussi à des obstacles réglementaires. A la mi-juillet, le géant de
Mountain View s’est vu infliger
une amende record de 4,34 milliards d’euros pour abus de position dominante, Bruxelles lui
reprochant d’imposer ses applications mobiles par le biais de son
système d’exploitation Android,
qui équipe 85,9 % des smartphones dans le monde. De nouvelles
sanctions pourraient suivre si des
mesures correctives n’étaient pas
prises d’ici à septembre.
En juin 2017, déjà, une autre
condamnation pour abus de position dominante, concernant cette
fois son comparateur de prix Google Shopping, lui avait valu une
amende de 2,42 milliards d’euros
de la part de l’exécutif européen.
Mais le niveau des sanctions reste
pour l’instant trop peu significatif
pour freiner Google, qui a réalisé
3,2 milliards de dollars de bénéfices au cours du seul deuxième trimestre et vu son chiffre d’affaires
encore progresser de 26 %.
Comparativement, les perspectives paraissent plus réjouissantes
pour Apple et Amazon. Malgré
un marché du smartphone de
plus en plus saturé, et une âpre
concurrence (Huawei s’est hissé
au deuxième rang des constructeurs mondiaux sur le deuxième
trimestre, selon IDC), la firme à la
pomme parvient à maintenir le niveau de ses ventes, tout en dégageant une marge bien plus élevée
que ses concurrents. Il en va de
même dans le domaine des applications : le groupe accapare deux
tiers des revenus de ce marché.
Stratégie de diversification
De son côté, Amazon reste le
champion incontesté du commerce en ligne, et ce d’autant qu’il
permet, moyennant commission,
à d’autres vendeurs d’utiliser sa
plate-forme, voire son service de
livraison. Celui-ci représente la
moitié des ventes de la firme. Le
groupe profite aussi de sa stratégie de diversification, avec des
paris gagnants, telle la publicité
numérique – secteur dans lequel
il est parvenu à devenir en peu de
temps un acteur qui compte – ou
plus encore le cloud (l’informatique dématérialisée), de loin sa division la plus rentable et celle qui
connaît la plus forte croissance.
C’est ce qui en fait peut-être le
mieux loti de la « bande des quatre ». Pour continuer à alimenter
leur croissance, ces entreprises
sont appelées à se diversifier. Facebook a misé sur la réalité virtuelle,
pour l’heure sans succès. Google,
lui, investit dans le cloud et dans la
voiture autonome, domaine sur
lequel planche aussi Apple. A chercher de nouveaux relais de croissance, les géants américains sont
appelés à entrer en concurrence
de plus en plus frontale.
Comme l’écrit Scott Galloway,
auteur de The Four, le règne des
quatre (Ed. Quanto) : « Les quatre
sont désormais en concurrence directe, car leurs secteurs respectifs
sont à court de proies faciles. Ils se
sont battus pour accéder à leur
position actuelle et ils la défendront
chèrement. » Bien sûr, ils ont pour
eux la puissance financière, la
maîtrise des technologies de
pointe et une parfaite connaissance des consommateurs, grâce
à l’étude des données utilisateurs.
Mais la menace la plus dangereuse pourrait provenir de Chine,
où, à l’abri des murailles protectionnistes dressées par Pékin, se
sont développés de puissants rivaux, comme le moteur de recherche Baidu, la plate-forme d’ecommerce Alibaba, la messagerie
Tencent ou le constructeur de téléphone Huawei. La chose est entendue pour François Lévêque,
auteur de Les Habits neufs de la
concurrence (Ed. Odile Jacob) :
« Aujourd’hui, on ne voit pas qui
pourrait détrôner les “GAFA”, à
moins d’une bataille entre les
géants américains et chinois. » De
cet affrontement pourrait émerger un nouvel acronyme. p
vincent fagot
Le mécanisme de surveillance unique (MSU) logé
au sein de la Banque centrale
européenne (BCE) a infligé,
lundi 20 août, une amende
de 4,3 millions d’euros
au Crédit Agricole SA. Motif :
le groupe a enfreint les règles
encadrant le calcul de
ses fonds propres. Deux de
ses filiales ont également été
sanctionnées, Crédit Agricole
Consumer Finance
(200 000 euros) et Crédit
Agricole Corporate and
Investment Bank
(300 000 euros).
Donald Trump s’en
prend encore à la Fed
Le président américain Donald Trump a déclaré, lundi
20 août, à l’agence de presse
Reuters qu’il n’était « pas emballé » par la hausse des taux
directeurs entamée par la
Réserve fédérale (Fed). C’est
la troisième fois qu’il critique
aussi ouvertement l’institution depuis son élection, soulevant des inquiétudes quant
à l’indépendance de celle-ci.
I TALI E
Le gouvernement
envisage des pénalités
contre Atlantia
Rome travaille à l’application
de pénalités contre la société
Atlantia, propriétaire du
concessionnaire autoroutier
Autostrade per l’Italia,
après l’effondrement du viaduc Morandi à Gênes (Ligurie), le 14 août, qui a coûté la
vie à 43 personnes, a annoncé
le président du conseil italien, Giuseppe Conte, mardi
21 août. – (Reuters.)
Le lait chinois tourne à l’aigre pour
certaines coopératives françaises
Sodiaal et Les Maîtres laitiers du Cotentin font face à des difficultés
de plus en plus grandes avec leur client asiatique Synutra
qui entre dans la composition des
poudres de lait infantile, Sodiaal
lançait la construction d’une nouvelle unité à Carhaix.
Lors de l’inauguration de l’usine
par Synutra, en septembre 2016,
au moment où elle obtient
son agrément pour l’exportation des poudres infantiles en
Chine, le montant de l’investissement passe finalement à…
170 millions d’euros. Et le scénario
ne se déroule pas comme prévu.
Les difficultés dans la gestion et
l’organisation de l’usine éclatent
bientôt au grand jour. Fin 2017, la
CGT a dénoncé les conditions de
travail des salariés.
Face à des impayés
Surtout, selon un membre de Sodiaal, Synutra ne réussirait pas
à commercialiser les volumes
prévus en Chine. Ils seraient deux
fois moins élevés. Or, le cours de
la poudre de lait standard sur le
marché mondial est au plus bas.
Difficile, dans ces conditions, de
soutenir l’équation économique
avancée. La coopérative subirait
des impayés de son client. Une
dette qui pourrait entrer dans la
négociation financière de la reprise du site. Sachant que, dans
son communiqué de résultats
2017, publié mi-juin, Sodiaal, qui
annonce un chiffre d’affaires de
5,1 milliards d’euros et un résultat
net de 17 millions, n’évoque ni sa
dette ni les retombées de son accord avec Synutra.
Le temps n’est pas non plus au
beau fixe dans la nouvelle usine
des Maîtres laitiers du Cotentin, à
Méautis (Manche). « La production des briquettes de lait est suspendue depuis le 1er août », reconnaît Guillaume Fortin, directeur
général de la coopérative. Des bri-
quettes destinées à être commercialisées en Chine par Synutra.
Liés à ce dernier par un contrat de
commercialisation de 690 millions de briquettes de 20 centilitres de lait infantile par an pendant onze ans, Les Maîtres laitiers
du Cotentin ont décidé d’investir
114 millions d’euros dans la construction d’un site qui produit également de la crème et du beurre.
L’usine de Méautis a été inaugurée en septembre 2017. « La première année, les commandes ont
été moindres que prévu. Le lait liquide infantile sous forme de briquette est un nouveau marché et
nous attendons toujours l’agrément infantile pour le marché chinois », souligne Guillaume Fortin.
La production est donc vendue au
prix d’un simple lait de consommation. « Notre client a formulé
une nouvelle demande, ce qui nous
oblige à modifier recette et ingrédients, mais aussi à intervenir sur
la chaîne de fabrication », explique
M. Fortin. Il n’avance aucune date
pour la reprise de la fabrication.
Quant à Synutra, qui affichait
en 2016 un chiffre d’affaires de
365 millions de dollars (320 millions d’euros) pour un résultat net
de 20 millions, elle est sortie des
radars boursiers début 2017. Son
fondateur, Liang Zhang, qui a fait
ses premières armes sur le marché
des compléments protéinés avec
la société Honnete avant de se lancer sur le marché du lait infantile,
avait décidé de la coter au Nasdaq
en 2005. Mais les actions ont été
rachetées par Beams Power Investment Limited, une structure
dirigée par la femme de M. Liang
et immatriculée dans les îles Vierges britanniques, qui détient désormais 100 % de Synutra. p
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L
a soif de la Chine pour le lait
français semblait ouvrir les
portes d’un eldorado. Force
est de constater que la réalité est
bien moins idyllique, du moins
pour les partenaires du chinois
Synutra. Les coopératives Sodiaal
et Les Maîtres laitiers du Cotentin
en font l’amère expérience.
A Carhaix (Finistère), les spéculations vont bon train sur l’avenir
de l’usine de poudre de lait infantile quasi flambant neuve. Considérée comme l’une des plus grandes d’Europe, avec ses deux tours
de séchage de 50 mètres, elle est la
propriété de Synutra. Mais le drapeau de la République populaire
de Chine flottera-t-il encore longtemps sur son fronton ? Pas sûr.
Le partenaire de l’entreprise chinoise, la coopérative Sodiaal, négocie en effet une reprise de
l’outil, en tout ou partie. Des discussions confirmées par un sociétaire de ladite coopérative.
Il reconnaît que les résultats du
partenariat conclu entre Sodiaal
et Synutra ne sont pas à la hauteur des attentes. Signé en septembre 2012, cet accord disposait
que le chinois allait investir
90 millions d’euros dans la construction d’une usine de poudre de
lait infantile à Carhaix.
De son côté, la première coopérative laitière française s’engageait à livrer 288 millions de litres
de lait par an. Un volume fixe
mais à un prix variable, indexé
sur celui du marché intérieur
français, avec une ristourne de 10
à 20 euros la tonne selon les producteurs (en 2017, Sodiaal a versé
en moyenne 320 euros par tonne
aux éleveurs).
Elle devait aussi livrer de la poudre de lactosérum déminéralisé.
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10 | horizons
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Le « saint »
prédateur
de Santiago
LES ABUS SEXUELS DANS L’ÉGLISE CHILIENNE 1|2
Dans une enquête en deux volets,
« Le Monde » revient sur l’affaire qui a
déstabilisé le pape François ces derniers
mois. Aujourd’hui : le long parcours des
victimes du prêtre Fernando Karadima
santiago (chili) - envoyée spéciale
U
n campanile de couleur
rouge domine le quartier résidentiel d’El Bosque, à Santiago du Chili. Au milieu des
immeubles et de la verdure,
l’église du Sacré-Cœur de
Jésus, dont il signale l’emplacement, transporte le visiteur dans un tableau de Giorgio
De Chirico : mêmes arches élancées et nues
du porche et du cloître attenant, mêmes façades lisses et dépourvues d’ornements, même
sentiment de temps suspendu. Edifié dans
les années 1940 sur un terrain donné par une
fidèle fortunée, cet ensemble de bâtiments
répondait alors à l’ambition d’un curé désireux de former des prêtres tournés vers une
spiritualité contemplative. Au Chili, la paroisse est aujourd’hui célèbre pour avoir été,
jusqu’en 2010, le royaume sans partage de
Fernando Karadima, un prêtre perçu comme
un « saint » par ses paroissiens, mais coupable d’avoir fait subir à de nombreux jeunes
gens des années d’assujettissement et, pour
certains, d’abus sexuels.
Cette histoire, qui court sur plusieurs décennies, a fini par désintégrer l’épiscopat
chilien : le 18 mai, les trente-quatre évêques
ont présenté leur renonciation au pape, qui
n’a depuis accepté que celles de cinq d’entre
eux. Elle place aujourd’hui le pape François
face à la plus terrible épreuve de son pontificat – à laquelle s’est ajoutée la révélation, le
14 août, d’au moins un millier de cas d’abus
sexuels par au moins 300 prêtres en Pennsylvanie. Pour en remonter le fil, il faut faire
un détour par un autre beau quartier de Santiago, La Dehesa. Il y a là une clinique, et
dans cette clinique, un chirurgien réputé, James Hamilton. Cet homme chaleureux et
cordial, âgé d’une cinquantaine d’années,
est l’un des principaux protagonistes de
cette affaire. Voilà treize ans qu’il a commencé à sortir du silence et à témoigner de
ce qu’il a vécu dans le huis clos d’El Bosque.
De sa voix, comme de son intense regard
bleu, sourd encore la révolte.
En 1983, alors que le Chili est sous la coupe
du général Augusto Pinochet, James Hamilton n’a que 17 ans quand il vient pour la première fois à la paroisse d’El Bosque. Ce fils de
bonne famille traverse avec grande difficulté
les années d’adolescence, tourmenté qu’il est
par une histoire familiale traumatisante. Six
ans plus tôt, son père, récemment séparé de sa
mère, a tué l’amant de celle-ci sous ses yeux.
Ayant rompu toute relation avec son père
après ce meurtre largement évoqué dans la
presse, James traîne un besoin désespéré de se
sentir « digne d’être aimé ». Tout à sa quête de
reconnaissance et d’un substitut de famille, il
cherche qui pourra l’aider à trouver des réponses aux questions qui le hantent et une
perspective à sa vie. « A l’époque, pour un jeune
désireux d’améliorer le monde, se remémoret-il aujourd’hui dans la pièce où il reçoit ses patients, il était difficile de trouver sa voie. Ou tu
devenais un opposant au gouvernement, ce qui
t’obligeait à une semi-clandestinité, ou tu essayais de changer la société à travers l’Eglise. »
Dans son milieu – la bonne bourgeoise
conservatrice et volontiers pinochétiste –,
seule la seconde option est envisageable.
Au sein de sa famille, des cousins plus âgés
vantent les vertus du père Fernando Karadima, vicaire (numéro deux de la paroisse)
depuis 1958 et bientôt curé d’El Bosque.
Parmi les classes aisées et proches du pouvoir, sa réputation de meneur de jeunes et
d’éveilleur de vocations sacerdotales n’est
plus à faire. A contre-courant d’une Eglise qui,
après le coup d’Etat de Pinochet (11 septembre 1973), a majoritairement pris le parti des
opprimés, il est devenu une référence pour la
bourgeoisie de Providencia, le quartier de
l’élite. Enfin un prêtre qui se consacre d’abord
à la spiritualité, sans s’égarer sur le terrain de
l’engagement social ! On le dit même en route
pour la sainteté. James Hamilton se laisse
convaincre. Va donc pour El Bosque, où des
camarades l’attirent un beau jour.
ART ORATOIRE
Presque instantanément, il est happé par
l’ambiance qui règne dans l’église et ses bâtiments annexes. Le père Eugenio de la Fuente,
arrivé pour sa part à l’âge de 20 ans, quelques
années après James Hamilton, se souvient à
quel point cette paroisse pouvait enthousiasmer les nouveaux venus : « J’y ai vu un lieu en
ébullition, débordant de jeunes, explique-t-il
au Monde. La messe de 20 heures et les retraites étaient pleines, intenses. Une paroisse top
rating ! » A une époque où « il n’était pas facile
d’attirer tant de jeunes », James Hamilton ne
peut s’empêcher de voir dans cette église illuminée, chaleureuse et grouillante un signe
du Ciel et une famille prête à l’accueillir.
Entre les adolescents court, il le ressent, une
« contagion de bonnes ondes ». Après la
messe du soir, on peut rester prier dans la
chapelle. Le contexte est si fervent, si rassurant, que prier lui paraît « facile ».
Au centre de cette multitude, toujours entouré d’une volée de beaux jeunes gens de
bonne famille, souvent blonds et toujours à
sa dévotion, Fernando Karadima, « el Santo »
(le Saint) comme on le surnomme ici, est une
figure magnétique. Si son physique est anodin, ce quinquagénaire sait captiver son auditoire adolescent par son art oratoire. Il met
dans ses prêches tant d’intensité et d’éloquence qu’il les convainc que, à travers lui,
c’est Dieu qui s’adresse à eux. Ses prédications sont simples et tournent le plus souvent autour du concept de sainteté. Pour se
sanctifier, leur répète-t-il, il faut d’abord et
avant tout une obéissance absolue envers
son directeur de conscience, en l’occurrence
lui-même. C’est d’ailleurs, leur assure-t-il, ce
« LA SAINTETÉ,
C’ÉTAIT SON OUTIL
FONDAMENTAL
POUR ENTRAÎNER
À LA SOUMISSION
ET À L’ESCLAVAGE »
JAMES HAMILTON
victime
de Fernando Karadima
que le Très-Haut avait dit à sainte Thérèse
d’Avila dans l’une de ses expériences mystiques. « La sainteté, c’était son outil fondamental pour entraîner à la soumission et à l’esclavage », analyse aujourd’hui James Hamilton.
Le prestige du père Fernando Karadima doit
aussi beaucoup à la filiation religieuse dont il
se réclame constamment. Dans sa jeunesse,
assure-t-il, il a été l’intime d’une icône du catholicisme social chilien, le jésuite Alberto
Hurtado (1901-1952), héros national engagé
auprès des pauvres et canonisé en 2005 par
Benoît XVI. Il affirme même avoir été la dernière personne à l’avoir vu sur son lit de
mort. Le jésuite aurait reconnu chez lui le don
de discerner si un homme a, ou non, une vocation sacerdotale. Après la chute de Karadima, on apprendra que cette proximité avec
Alberto Hurtado relevait de la fable. Mais
pour les jeunes gens d’El Bosque, dans les années 1980, c’est un indice de plus de son élection divine. Un peu de la sainteté d’Alberto
Hurtado pourrait-elle les atteindre par capillarité à travers celle de « padre Fernando » ?
Pour un nouveau venu désireux d’approfondir sa foi, accéder à son premier cercle de disciples s’apparente au Graal. Encore faut-il être
choisi par lui. Aussi, lorsqu’il propose à James
Hamilton, à peine arrivé, de devenir son secrétaire, celui-ci est subjugué. Il a été distingué au
milieu des centaines de jeunes qui viennent
aux messes et parmi la quarantaine qui, plus
assidus encore, participent le mercredi aux
réunions de l’Action catholique, un mouvement destiné à recruter et à former de nouveaux jeunes. « Il cherchait ses disciples parmi
ceux qui étaient à la fois de bonne famille, dotés
d’un physique agréable, intelligents, sensibles à
l’idée d’avoir peut-être une vocation. Et vulnérables », résume le chirurgien.
Le prêtre propose à « Jimmy », comme tout le
monde l’appelle ici, d’être son père de remplacement. Tout en assurant percevoir en lui une
possible vocation, il lui demande de s’impliquer davantage dans le quotidien de la paroisse. « Si tu caches des choses, si tu dis non à la
vocation, donc non au Seigneur, il ne serait pas
surprenant que tu finisses en enfer », répète-t-il.
Pour appuyer son propos, Karadima ressasse
sa parabole évangélique préférée, celle du
jeune homme riche qui demande à Jésus comment atteindre la vie éternelle et auquel le
Christ répond : « Va, vends ce que tu possèdes,
donne-le aux pauvres. Puis suis-moi. » Trouvant sans doute l’épreuve trop difficile, le
jeune homme riche passe son chemin. Karadima ajoute alors, en conclusion de sa démonstration : « Où croyez-vous qu’il se trouve ?
Croyez-vous vraiment qu’il soit au Ciel ? »
« Après, on était brisés. Nous étions prêts à tout
pour éviter cela », raconte James Hamilton.
Tout à la joie d’avoir été coopté dans l’entourage du saint homme – un groupe d’une dizaine de prêtres, de séminaristes et de laïcs,
souvent arrivés dès l’enfance dans la paroisse –, il se plie aux règles communes : avoir
le père Fernando pour unique directeur de
conscience, se confesser très souvent à lui,
sans rien cacher des moindres aspects de sa
vie. On attend aussi de sa part un investissement total. En plus de ses études, il doit venir
quatre ou cinq fois par semaine à El Bosque, y
rester de longues heures, jusque tard le soir,
quitte à dormir très peu. « J’étais dans un état
d’épuisement permanent », se souvient-il.
« Jimmy » apprend ainsi que certains des plus
proches sont logés sur place, dans l’une des
dépendances, et que l’un des logements est
occupé par la mère du curé, qui y demeurera
jusqu’à sa mort.
horizons | 11
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Depuis sa cooptation, le jeune homme observe également des choses étranges. Après
une confession, l’abbé a tapoté ses parties génitales en lui demandant de « soigner sa chasteté ». L’ecclésiastique répète fréquemment
ce geste, comme d’autres tapotent l’épaule,
lorsqu’il croise l’un de ses disciples. Il pratique aussi le baiser sur la joue qui dérape sur
la bouche. Face à ces attitudes, James Hamilton tient le même raisonnement que beaucoup d’autres : il faut être à la hauteur morale
de ce prêtre si saint qu’il ne peut penser à
mal. « Et le jeune croit que c’est de sa faute :
regarde ce que j’ai provoqué chez ce saint
homme ! », résume-t-il aujourd’hui.
Soir après soir, il arrive aussi que le saint
homme retienne dans sa chambre, jusqu’à
une heure avancée de la nuit, quelques très
proches. En général, c’est le moment où il
s’amuse à employer des mots équivoques, à
double sens, par exemple à appeler l’un ou
l’autre d’un terme féminin. Souvent, l’un
d’entre eux s’assied au pied de son lit et pose
sa tête sur la poitrine du prêtre, qui la lui caresse, tandis que ses camarades s’absorbent
dans la contemplation de l’écran de télévision. Certains l’entendront demander un
baiser « avec la langue » à un jeune adulte sortant tard de sa chambre. Parfois, au petit
matin, une silhouette s’échappe par la porte
située à l’arrière du domaine paroissial…
Un jour, « Jimmy » est convié à passer le
week-end avec lui et quelques autres « élus » à
Viña del Mar, une ville de la côte Pacifique
près de Valparaiso, où un appartement est
mis à sa disposition par une famille aisée. Le
jeune homme est aux anges. Il voit là l’occasion d’avoir une discussion de fond sur sa vocation. Le soir venu, il se retrouve à côté de
Karadima dans un canapé, face à la télévision
allumée. La main du prêtre se pose sur sa
cuisse, puis sur son sexe. L’adolescent est tétanisé quand ce dernier commence à le masturber. Devant son effroi, « el Santo » assure
qu’il n’y a rien de grave à cela et lui recommande d’aller confesser « une faute contre la
pureté », sans plus de précision, à un autre
prêtre de la paroisse, qu’il désigne lui-même.
« N’ENTRE PLUS JAMAIS LÀ ! »
Cet abus sexuel, commis sur le terrain déjà
préparé de l’abus de conscience, se reproduira
– en s’aggravant – d’innombrables fois. Pendant vingt ans. Y compris après le mariage de
James Hamilton, en 1992, avec une jeune
femme prénommée Veronica. Leur vie de
couple, puis de famille – aujourd’hui séparés,
ils ont eu trois enfants –, n’a jamais pu être
pour le médecin un moyen de se libérer de
l’emprise de l’abbé. Veronica avait bien sûr été
agréée par Karadima. Elle aussi avait eu pour
consigne de le prendre pour confesseur.
Comme son époux, elle avait obligation de
tout lui rapporter de leur intimité, même ce
qu’elle taisait à son époux. Chacun des aspects de leur vie, de leurs fréquentations, devait recevoir son aval. Jusqu’à ce qu’un jour de
janvier 2004, après des années de cette « torture », James confie enfin à Veronica pourquoi
leur mariage n’avait été, depuis le départ,
qu’une pantomime orchestrée par « le Saint ».
Un épisode intervenu quelques semaines
plus tôt a peut-être déclenché cet aveu. Veronica l’a raconté aux journalistes Juan Andrés
Guzman, Gustavo Villarrubia et Monica
Gonzalez, auteurs du livre Los Secretos del
imperio de Karadima (« Les Secrets de l’empire Karadima », éd. Catalonia, 2011, non traduit). Un après-midi, tandis qu’elle s’occupe
dans la paroisse, leur fils de 8 ans reste in-
LE GRAND NOMBRE
DE PRÊTRES
FORMÉS
PAR KARADIMA
LE MET À L’ABRI
D’UNE CURIOSITÉ
EXCESSIVE
DE LA HIÉRARCHIE
DU DIOCÈSE
trouvable pendant un bon moment. Interrogé après sa réapparition, l’enfant leur dit :
« J’étais avec le prêtre, dans sa chambre. » En
pleine église, au milieu de paroissiens en
prière, son père se met alors à hurler de manière incontrôlée : « N’entre plus jamais là ! »
Pendant toutes les années qu’a duré cette illusion de mariage, extérieurement, James
Hamilton est demeuré dans le noyau le plus
actif du Sacré-Cœur de Jésus. Un an après son
arrivée, Fernando Karadima, qui l’a surnommé « l’innocence baptismale », lui a confié la présidence de l’Action catholique. Après
leur mariage, James et Veronica habitent
dans des appartements voisins que le prêtre
met à leur disposition. El Bosque doit être le
centre de leur existence, comme lui est au
centre de leur esprit. James est lié au curé par
ce qu’il appelle désormais un « lien sordide et
pervers » : « Il avait besoin de s’assurer un contrôle total pour que nous demeurions absolument loyaux et continuions à obéir sans discuter. » Au besoin, le confesseur s’évertue à semer la zizanie entre ses proies et leur famille
pour qu’il ne leur reste vraiment plus que lui.
Les mailles du filet sont tout aussi serrées
pour ceux qu’il oriente vers la prêtrise. Soucieux de maintenir son emprise pendant
qu’ils se forment, Fernando Karadima a obtenu du séminaire diocésain de demeurer
leur seul confesseur. Il a également réussi à
placer un homme de confiance au sein de
l’équipe des formateurs. Sa mission : veiller à
ce que les séminaristes d’El Bosque ne se lient
pas aux autres. « Une véritable Gestapo », dira
de lui l’un de ces séminaristes, Juan Carlos
Cruz. D’ailleurs, ce groupe de jeunes bourgeois, choisis par un prêtre considéré comme
un saint dans leur milieu, ne se vivent-ils pas
eux-mêmes comme un groupe d’élite à l’intérieur du séminaire et de l’Eglise ?
Pour demeurer au sein du groupe, il faut
souscrire sans réserve à la règle de l’obéissance absolue. Faute de quoi on devient un
pestiféré, et Fernando Karadima se charge
lui-même d’orchestrer l’isolement total. Juan
Carlos Cruz a payé très cher le fait d’avoir enfreint cette loi. Arrivé à 16 ans dans la paroisse, au début des années 1980, fragilisé par
la mort récente de son père, lui aussi a rapidement fait partie du cercle rapproché. Mais,
un jour de 1987, il est convoqué à El Bosque
pour une « correction fraternelle ». Cette pratique en vogue dans le royaume de Karadima
s’apparente en fait à un véritable procès stalinien, destiné à entretenir la peur de perdre
l’affection du maître.
Assis seul face au « Santo » entouré d’une
douzaine de ses camarades, Juan Carlos Cruz
doit endurer une pluie d’accusations et
d’avertissements. L’un d’entre eux l’anéantit : Fernando Karadima menace de dévoiler
ce qui le tourmente et qu’il lui a confié en
confession, à savoir son attirance pour les
hommes. Revenu effondré au séminaire, il
raconte cette affreuse séance – mais sans parler des abus sexuels – au recteur, qui fera un
rapport, resté sans suite. Son homosexualité,
ce secret de la confession, est éventée auprès
de l’encadrement. Juan Carlos Cruz tombe
gravement malade et renonce à la prêtrise
deux ans après. Sa route finira par croiser
celle d’une autre victime, James Hamilton,
vingt ans plus tard.
Le grand nombre de prêtres formés par Karadima – une cinquantaine, au total – le met à
l’abri d’une curiosité excessive de la hiérarchie du diocèse, trop heureuse de cette
aubaine. Plût au Ciel que toutes les paroisses
de Santiago soient aussi fécondes en vocations ! Cette abondance favorise aussi son influence croissante au sein de l’Eglise chilienne. Car, après le séminaire, ces jeunes prêtres demeurent strictement sous sa coupe. Ils
appartiennent à l’union sacerdotale du Sacré-Cœur de Jésus, dite la Pia Union, fondée
par le premier curé de la paroisse. Tous les
lundis, ils sont tenus de revenir à El Bosque et
de passer la journée avec leur mentor, entre
messe et récitation du rosaire. Et, bien sûr,
pour se confesser.
Cette fidélité a un prix pour ceux qui l’assument. Arrivé à 20 ans dans la paroisse, entraîné par sa petite amie de l’époque, et
tombé peu après « dans les griffes du prédateur », le père Eugenio de la Fuente n’a pas
subi d’abus sexuel – « mais un abus de
conscience, cette souffrance infinie, oui ». Il raconte aujourd’hui comment, pendant vingt
ans, il a enduré la tyrannie du « Santo », ses
colères, son autoritarisme. Comme les
autres, il était convaincu qu’El Bosque était
pourtant un lieu « privilégié ». « En partir,
c’était être incorrect vis-à-vis de Dieu, qui avait
été assez bon avec nous pour nous y placer »,
se souvient-il. Aussi interprète-t-il les humiliations, les cris, les mauvais traitements
comme un moyen de sanctification « dans le
sacrifice de sa propre volonté » : « On se dit : le
malpropre, c’est moi. Lui, c’est un saint. »
Son lien à Karadima apparaît dans toute
son ambivalence au moment où, ordonné
depuis un an, l’archevêque le renvoie à El Bosque pour y exercer les fonctions de vicaire.
« D’un côté, on est heureux d’être choisi pour
cette paroisse si vivante. Mais, au plus profond
du cœur, on ressent une intense angoisse de se
dire qu’on va être enfermé, qu’on va devoir demander la permission pour tout. » « Je t’invite
à déjeuner avant que la mer Rouge ne se referme sur toi », lui dit un ami prêtre quelques
jours avant sa prise de fonctions, en 2001.
« C’ÉTAIT UN MOMENT DE RAGE »
La fidélité de cette phalange de prêtres maison demeurera intacte jusqu’à ce que, le
26 avril 2010, James Hamilton, Juan Carlos
Cruz, José Andrés Murillo et Fernando Batlle
témoignent, dans un reportage de la chaîne
de télévision nationale TVN, de l’emprise
mentale dans laquelle Fernando Karadima
les avait enfermés pendant des années pour
en faire ses proies et abuser d’eux. Ce jour-là,
devant son écran, le père Eugenio de la
Fuente tombe des nues. Quelques jours auparavant, un article de presse avait bien évoqué
les accusations des quatre hommes, recueillies lors de la procédure en nullité de
mariage engagée par James Hamilton, mais il
ne les avait pas crues. Après tout, ayant été vicaire pendant huit ans, n’aurait-il pas été
forcément au courant s’il y avait eu des abus
sexuels dans sa paroisse ?
Mais ce soir-là, devant sa télévision, il entend ces hommes mettre des mots sur l’angoisse, l’accablement, « l’abus existentiel »
qu’il éprouve lui-même depuis tant d’années
sans avoir su les formuler. « C’était un moment de rage, témoigne-t-il. On se rend
compte que tout cela a été une escroquerie, un
grand mensonge pendant vingt ans. Mais c’est
aussi un moment de bonheur de comprendre
que tout ce monde n’était pas vrai, qu’on a été
victime d’une pure misère humaine. Progressivement, on se réveille de tout ce qui s’est passé,
on commence à relire ce qu’on a vécu, à tout
examiner. Il faut alors reconstruire. »
Il les croit, donc. Et signe quelques semaines plus tard, avec neuf autres prêtres de la
Pia Union, une lettre publique de prise de
distance avec leur « formateur ». D’autres attendront pour le faire l’année 2011 et la condamnation par Rome de ce même Fernando
Karadima à une vie de prière et de pénitence
pour s’être rendu coupable d’« abus de mineurs », de « délit contre le sixième commandement [“tu ne commettras pas l’adultère”]
commis avec violence » et d’« abus dans l’exercice du ministère » sacerdotal. La Congrégation pour la doctrine de la foi, chargée au
Vatican de juger les abus sexuels commis par
des clercs, a recommandé, dans sa sentence,
d’« éviter absolument » tout contact entre le
prêtre et ses ex-paroissiens, les membres de
la Pia Union et « les personnes qu’il a dirigées
spirituellement ». Une poignée, enfin, lui
demeurent fidèles aujourd’hui encore, alors
qu’il est âgé de 88 ans et vit dans une maison
de retraite du diocèse.
Après cela, il a fallu des années aux victimes
pour se réapproprier ce passé. Eugenio de la
Fuentes se souvient d’une véritable « catharsis » entre les dix signataires de la première
lettre, pour « faire émerger toute la souffrance
liée à ce personnage ». « La vérité, ajoute-t-il,
est qu’il était un très mauvais guide spirituel. A
bien y réfléchir, il ne m’a jamais dit quelque
chose d’essentiel pour que je sois prêtre. »
« Nous étions des jeunes pleins d’énergie, lumineux, avec l’envie de changer le monde, conclut
James Hamilton. Personne ne se laisse embringuer ainsi s’il n’a pas un désir énorme de changer le monde et qu’il n’est pas prêt à donner sa
vie. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’on nous la
prendrait effectivement pour la détruire. » p
cécile chambraud
Prochain article La loi du silence
12 |
CULTURE
Spike Lee attaque le suprémacisme blanc
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Le réalisateur adapte le récit d’un policier noir qui infiltra le Ku Klux Klan et le relie à l’Amérique de Trump
BLACKKKLANSMAN
pppv
pike Lee a sorti le lasso
pour capturer le racisme
blanc, ennemi historique
des minorités aux EtatsUnis, dans un thriller aussi haletant que jubilatoire : à 61 ans, le
cinéaste signe son grand retour
avec BlacKkKlansman – J’ai infiltré le Ku Klux Klan (titre français),
qui a remporté le Grand Prix lors
de la 71e édition du Festival de
Cannes.
Il faut dire que Spike Lee tenait
dans ses mains un scénario en or,
que lui a confié le producteur et
réalisateur Jordan Peele : l’histoire
vraie de Ron Stallworth, un policier afro-américain de Colorado
Springs qui a réussi, en 1978, à infiltrer le Ku Klux Klan. Fondée
en 1865, l’organisation est tristement célèbre pour ses discours
sur la suprématie des Blancs, sa
haine des Noirs et des juifs, ses lynchages. Se faire admettre auprès
de tels « camarades », il fallait le
faire. Ron Stallworth a consigné le
récit de cette aventure dans un livre Black Klansman, en 2014 – que
les éditions Autrement publient
sous le titre Le Noir qui infiltra le
Ku Klux Klan (240 pages, 18 euros).
Spike Lee fait plus qu’adapter
cette histoire stupéfiante : il relie
ces années de lutte des Noirs
américains à l’actualité, à l’Amérique de Donald Trump et au mouvement Black Lives Matter qui se
bat aujourd’hui contre les groupuscules néonazis, les suprémacistes blancs et autres klansmen.
Le film se clôt par des images des
émeutes de Charlottesville, qui
virent s’affronter le 12 août 2017
en Virginie l’extrême droite et des
militants antiracistes et au cours
desquelles fut tuée la jeune Heather Heyer, à qui le film est dédié.
S
Art du bluff
L’auteur de Do the Right Thing
(1989) malaxe la fiction, le documentaire, et les deux ne font plus
qu’un – au prix de collages d’images parfois douloureux sur le plan
esthétique. Mais sans doute
cherche-t-il à impressionner l’œil,
ou à transformer le spectateur en
caméra agissante. Comme dans
Malcolm X (1992), son biopic sur
le leader noir américain assassiné
en 1965, il affirme l’idée que le cinéma est le mieux à même de
montrer le monde. Et qu’il peut
être divertissant.
Car le scénario est source de
nombreux quiproquos qui peuvent provoquer la fébrilité
comme des explosions de rire. Il
est aidé par des comédiens excel-
Adam Driver et John David Washington dans « BlacKkKlansman ». DAVID LEE/FOCUS FEATURES
lant dans tous les registres : Ron
Stallworth est incarné par John
David Washington, fils du comédien et réalisateur Denzel
Washington. C’est une révélation.
Enfant, il avait fait une apparition
dans Malcolm X, dans lequel son
père tenait le rôle-titre. Mais jouer
à l’écran n’était pas sa vocation
première. Après un début de carrière dans le football américain,
mise à mal par une blessure, John
David Washington s’est investi
dans le cinéma avec sa carrure
d’athlète, laquelle lui a permis de
tourner dans la série Ballers
(2015), qui met en scène des
joueurs de la NFL – la National
Football League –, Ligue étatsunienne de football américain.
Dans BlacKkKlansman, il compose un personnage complexe
pour lequel on éprouve une empathie immédiate. Le jeune policier noir est constamment sur ses
gardes, il se sait attendu au tournant. En plus de la pression du
métier, il doit résister à celle
qu’exercent sur lui quelques
collègues ouvertement racistes.
Comment être audacieux quand
on doit faire profil bas ? Son art du
bluff sera l’arme secrète de Ron
Stallworth. Sa hiérarchie le comprend très vite lorsqu’elle l’envoie
dans un meeting de l’ex-dirigeant
des Black Panthers, Stokely Carmichael (devenu Kwame Ture),
afin qu’il évalue la menace que représente le mouvement radical
de libération des Noirs – lequel revendiquait la prise des armes
pour répondre aux violences
commises par les Blancs.
Le parti de la caricature
C’est l’occasion d’une très belle
scène qui reconstitue certains des
discours historiques des Black
Panthers – l’une de ces archives
est visible dans le percutant
court-métrage de Jean-Gabriel
Périot sur l’organisation, The
Devil (2012), disponible sur Internet. Lors de ce meeting, Ron
Stallworth fait connaissance avec
la présidente des étudiants noirs,
Patrice Dumas (Laura Harrier, très
crédible en militante), qui se retrouvera, malgré elle, embarquée
dans l’opération.
La machine de l’apprenti sorcier
se met en route par hasard, lorsque Ron lit dans la presse locale
que le KKK cherche à recruter. Il
faut le voir téléphoner à l’organisation raciste et raconter à son
interlocuteur, ravi, qu’il est
l’homme de la situation pour éradiquer les Noirs… Mais, évidemment, il lui faut un « double »
blanc sur le terrain : ce sera son
collègue Flip Zimmerman (Adam
Driver) – qui est juif –, tandis que
Ron tirera les ficelles à distance. Il
va effectivement prouver qu’il est
un enquêteur hors pair. Il parviendra même à duper le « grand
sorcier » du Ku Klux Klan, David
Duke (Topher Grace).
On peut trouver que Spike Lee
en fait trop. Que certains gags
sont un peu longs. Qu’il n’était
peut-être pas nécessaire d’accu-
Il règle
des comptes
avec certaines
représentations
des AfroAméricains
au cinéma
muler tant de propos haineux
dans la bouche des Blancs racistes. Le cinéaste a sans doute pris le
parti de la caricature pour mieux
enfoncer le clou.
Mais Spike Lee la dépasse
quand il règle des comptes avec
certaines représentations des
Afro-Américains au cinéma. Et
tout particulièrement avec Naissance d’une nation (1915), de David Wark Griffith. Ce film fondateur, adapté de The Clansman : A
Historical Romance of the Ku Klux
Klan, roman de Thomas Dixon Jr.
paru en 1905, fit l’objet de vives
controverses en raison de son
discours raciste. Son succès avait
d’ailleurs permis au Ku Klux Klan
de se relancer, après avoir été officiellement interdit.
Alors que Griffith est considéré
comme l’inventeur du montage
parallèle (de deux situations),
Spike Lee se fait un malin plaisir
d’utiliser cette technique dans
une scène sidérante : d’un côté,
des Klansmen visionnent Naissance d’une nation en lâchant des
horreurs ; de l’autre, de jeunes
Afro-Américains écoutent, saisis
d’effroi, un vieux monsieur (la figure historique du Mouvement
pour les droits civiques Harry
Belafonte en personne) raconter
le lynchage du militant Jesse
Washington, en 1916, un an après
la sortie du film de Griffith. p
clarisse fabre
Film américain de Spike Lee.
Avec John David Washington,
Adam Driver, Topher Grace
(2 h 15).
Quand le cinéaste racontait la campagne d’Italie des GI noirs
Bloqué en 2008 à cause d’un conflit avec la filiale de distribution du groupe TF1, « Miracle à Santa Anna » sort enfin dans les salles françaises
L
REPRISE
a cause noire américaine
nourrit l’œuvre de Spike Lee
dans l’espace et le temps.
L’implication des troupes noires
dans la libération de l’Europe
durant la seconde guerre mondiale est ainsi le sujet de Miracle à
Santa Anna. Réalisé en 2008, le
film est resté méconnu en France
en raison de l’annulation de sa
sortie par la filiale distribution de
TF1 et du procès qui s’ensuivit
entre les parties. L’affaire coûta,
en 2011, 32 millions d’euros au
groupe, mais le mal était fait. Ce
film, vu à l’époque par certains
cinéphiles lors du festival de Deauville ou à la Cinémathèque française, sort finalement mercredi
29 août en salle, à l’initiative du
distributeur Splendor Films.
Initiative heureuse en ce sens
qu’elle répare une continuité mise
à mal dans la fréquentation d’un
auteur important, mais plus problématique dès lors qu’on examine, avec le recul nécessaire, la
valeur intrinsèque de Miracle à
Santa Anna. Grosse production
majoritairement tournée en Italie,
le film est inspiré du roman éponyme de l’écrivain James McBride,
publié en 2002, qui relate l’expérience de l’oncle de l’auteur, membre durant la seconde guerre
mondiale de la 92e division d’infanterie, dans laquelle 15 000 soldats afro-américains ont combattu sur le front italien
d’août 1944 à novembre 1945.
La construction du récit est
ample. Il démarre de nos jours à
New York avec l’assassinat inexpliqué d’un client par un employé
Le goût invétéré
de Spike Lee
pour la parabole
flamboyante
et la profusion
romanesque
se donne
toute liberté
de poste répondant au nom
d’Hector Negron, détenteur de la
prestigieuse médaille militaire
Purple Heart, se poursuit par un
long retour en arrière sur la campagne d’Italie, revient enfin aux
Etats-Unis pour à la fois élucider
l’affaire criminelle et trouver une
forme de rédemption aux survi-
vants du carnage. Le gros morceau narratif est italien, relatant
un épisode de la progression de
l’armée américaine en Toscane
en 1944. On y suit un groupe de
soldats noirs envoyé au cassepipe par un officier blanc veule,
incompétent et raciste (possible
réminiscence d’Attaque, réalisé
par Robert Aldrich en 1956). Après
que leur escouade s’est fait massacrer en traversant une rivière,
les survivants se réfugient dans
un village, encerclés par les nazis.
Equivalent d’Oradour-sur-Glane
Ajoutant à un prologue et à un
épilogue déjà tirés par les cheveux, le goût invétéré de Spike Lee
pour la parabole flamboyante et
la profusion romanesque se
donne toute liberté, dans une
alliance pour le moins délicate
avec la chronique historique.
Autour de personnages principaux qui n’existent qu’à grandpeine, le cinéaste brode une dentelle qui ne s’impose pas davantage (un vieux mussolinien stoïque, sa fille qui inspire une
concurrence amoureuse entre les
soldats, des partisans qui débarquent). Ce qui se noue ici de plus
solide est la relation élective qui
s’instaure entre l’un des soldats,
géant débonnaire, et un jeune
orphelin italien rescapé du massacre de Sant’Anna di Stazzema.
Cet événement, inscrit en lettres
de feu dans la mémoire italienne
du conflit, est un équivalent
d’Oradour-sur-Glane. Le 12 août
1944, quatre bataillons de SS
investissent le village et massacrent tous les civils présents, causant plus de cinq cents victimes.
Par un flash-back dans le flashback, Spike Lee ne se contente pas
de reconstituer l’événement, il en
rehausse l’obscénité en inventant
un personnage de partisan vendu
aux nazis, qu’on retrouve, telle
une inaltérable puissance malfaisante, dans le cours du film et
dans le destin de ses principaux
personnages. Les associations
d’anciens résistants italiens n’apprécièrent pas outre mesure. A
cette enseigne, on peut en effet
penser que le film fait un peu cher
payer son idée rédemptionnelle
du grand Christ noir venu se
sacrifier pour l’orphelin blanc. p
jacques mandelbaum
Miracle à Santa Anna, film
américain de Spike Lee. Avec Laz
Alonso, Derek Luke, Omar Benson
Miller, John Turturro (2 h 36).
culture | 13
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Le groove de Martin Luther King
Jurassic Shark
Une production sino-américaine tente de faire
revivre le mégalodon, monstre des océans
La voix du pasteur vibre dans ce documentaire de 1970, inédit en France
KING : DE MONTGOMERY
À MEMPHIS
ppvv
R
ésonnant fortement
avec le propos de BlacKkKlansman de Spike
Lee, la sortie de King :
de Montgomery à Memphis lui offre une sorte de pendant documentaire. Réalisé en 1970, deux
ans après l’assassinat de Martin
Luther King, distribué à l’époque
dans 500 salles de cinéma aux
Etats-Unis, ce film est un long
montage d’archives (trois heures)
consacré à cette immense figure
américaine, produit et supervisé
par Ely Landau, producteur à la
télévision et au cinéma.
Quoique réalisé avec le soutien
et la participation de très grands
noms du cinéma et plus largement de la scène américains
(Sidney Lumet, Joseph Mankiewicz, Harry Belafonte, Paul
Newman, Burt Lancaster, Marlon
Brando…), King demeure essentiellement une reconstitution du
parcours de Martin Luther King
entre 1955 et 1968. Dépourvu de
commentaire comme de tout élément de contextualisation en raison de sa proximité avec le sujet,
entrecoupé de brèves vignettes
où des acteurs célèbres récitent
de courts textes poétiques ou
romanesques, ce documentaire
d’époque se révèle aujourd’hui
d’un abord escarpé.
Mais ce que l’on perd d’un côté,
on le gagne de l’autre. La pure
valeur de témoignage de ces ima-
ges fait ici son office et offre une
vision au ras du bitume, passablement terrifiante, d’une Amérique
engluée dans le racisme et la
ségrégation. L’itinéraire du pasteur baptiste Martin Luther King
– une des principales figures de la
lutte pour les droits civiques aux
Etats-Unis, prônant dans la lignée
de Thoreau et de Gandhi la désobéissance civile et la non-violence – y est à tous égards édifiant. De la campagne des bus à
Montgomery (Alabama) en 1955
au soutien à la grève ouvrière de
Memphis (Tennessee) en 1968, en
passant par Birmingham (1963),
Selma (1965) ou Chicago (1966),
partout le même tableau. D’immenses marches pacifiques chargées par la police, des foules blanches haineuses, des injures et des
coups indéfiniment portés, parfois à mort, contre des hommes et
des femmes luttant dans la plus
grande dignité pour la reconnaissance de leurs droits.
Un charmeur de foule
Tableau impitoyable de la violence atavique et de l’obscénité de
ce grand pays qui met à mort ses
plus beaux enfants, pourtant
éclairé par la personnalité rayonnante de King, sa tenue, son visage, ses idées, ses discours. Ce héros des temps modernes, tenant
d’un pacifisme et d’un humanisme sans concession, appelant
à la fraternité entre tous les hommes, stoïque sous les coups, les
humiliations et les perfidies, rassemble autour de lui des centaines de milliers de fidèles par
Une vision
au ras du bitume,
terrifiante,
d’une Amérique
engluée dans
le racisme et
la ségrégation
l’intelligence de sa stratégie politique et par l’aura qui est la sienne.
Aussi bien le film nous aide-t-il à
comprendre l’amour et le respect
qui l’entouraient. King est un charmeur de foule, un rhétoriqueur
brillant, qui sait parler à la tête et
au cœur d’un auditoire nourri par
la ferveur des prêches et des
chants bibliques, soutenu par sa
chère amie Mahalia Jackson, l’impératrice du gospel. Il y a, en un
mot, un groove du Doc King, obtenu par la scansion de son phrasé,
le balancement de ses périodes, la
sérénité lumineuse et déterminée
de son expression. Ses figures de
style de prédilection sont – pardon
pour les gros mots – l’anaphore,
l’expolition, la concaténation.
D’où la réputation, justifiée, de
sa harangue du 28 août 1963, tenue devant le Lincoln Memorial
de Washington, ici dégonflée
comme un vieux pneu en l’absence de son locuteur : « Quand
bien même nous devons affronter
les difficultés d’aujourd’hui et de
demain, je fais un rêve. C’est un
rêve profondément enraciné dans
le rêve américain. Je fais ce rêve
qu’un jour cette nation se lèvera et
vivra le véritable sens de son credo,
tenant cette vérité comme évidente que tous les hommes ont été
créés égaux. Je fais ce rêve qu’un
jour, sur les collines rousses de
Géorgie, les fils des anciens esclaves et ceux des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir
ensemble à la table de la fraternité. » Et la suite n’est pas moins
inspirée, qui lui vaudra, avec l’action qu’elle accompagne, le prix
Nobel de la paix en 1964.
Cet homme qui en appelle à la
justice et qui pourrait soulever la
Terre à la seule force de ses mots se
met évidemment en danger. L’intérêt du film est aussi de faire sentir, à mesure que le temps passe et
que les menaces et les agressions à
son encontre se multiplient, la lassitude et l’angoisse qui étreignent
King face à la violence que son
action suscite. Cet homme de
conviction et de combat, qui a radicalisé son engagement politique sur la fin de sa vie, pressent
ainsi, et la formule, l’hypothèse de
sa mort brutale. Lorsqu’elle advient, le film touche à sa plus poignante beauté, dans l’étreinte silencieuse des funérailles publiques de King bercée en off par la
voix sublime de Nina Simone
psalmodiant Why ?, complainte
écrite en quelques heures après la
mort du prophète assassiné. p
jacques mandelbaum
Documentaire conçu et produit
par Ely Landau. Avec
la participation de Sidney Lumet
et Joseph L. Mankiewicz (3 h 02).
La malédiction commune
du jeune despote et de sa victime
SILENT VOICE
ppvv
animation japonaise a ceci
de particulier que, brassant un large public, elle
est capable d’aborder toutes sortes
de sujets, des plus farfelus jusqu’aux plus sensibles. Silent Voice,
adapté du manga éponyme de
Yoshitoki Oima, qui conjugue les
questions du handicap et du harcèlement scolaire, est le troisième
long-métrage de Naoko Yamada,
jeune animatrice née en 1984 et
faisant figure de pionnière dans
une industrie encore très largement masculine. Armé de thématiques aussi intimidantes, le projet
semblait cerné par les écueils du
film à thèse ou de l’édification morale. Or, Naoko Yamada livre ici
une œuvre d’une finesse et d’une
sensibilité insoupçonnées, sachant donner une forme en propre, toujours surprenante, à un sujet qui semblait pourtant saturé de
discours tout faits.
Le film brille d’abord par sa précision psychologique, prenant ses
aises sur plus de deux heures pour
mieux décortiquer l’intériorité
heurtée de ses personnages. Divisé en deux temps, le récit tourne
autour d’un collégien turbulent et
farceur nommé Ichida. Celui-ci
voit un beau jour débarquer dans
sa classe Nishimiya, une nouvelle
élève atteinte de surdité. Ichida ne
tarde pas à se moquer d’elle, à la taquiner, d’abord bénignement,
puis avec de plus en plus de privautés, jusqu’à arracher et briser
ses appareils auditifs. C’est bientôt
toute la classe qui suit son mauvais exemple et dénigre la nouvelle recrue. Mais le film ne s’arrête pas là et retrouve les mêmes
personnages cinq ans plus tard,
pour suivre les répercussions de
L’
cette violence dans la vie de chacun. Notamment celle d’Ichida,
dont la réputation déplorable a
fait de lui un paria, à tel point qu’il
commettra une tentative de suicide. Ses retrouvailles inattendues
avec Nishimiya lui permettront
peut-être de corriger le tir.
Portrait d’une jeune génération
L’intelligence du film consiste,
par la suite, à déjouer tout manichéisme, en considérant la violence comme une malédiction
commune entre le jeune despote
et sa victime, ayant des conséquences déplorables autant sur
l’un que sur l’autre, ainsi que sur
leurs proches, par capillarité. Malédiction qui donne au film la
forme d’un émouvant mélodrame collectif, où le malheur se
répand comme une onde de choc,
sans pour autant que l’on se recroqueville sur lui – l’humour occupe
une place importante. Grâce à un
montage savamment éparpillé,
progressant par élans prospectifs,
Naoko Yamada joue avec le temps,
ouvre autant de perspectives et
d’échappatoires, pour ne jamais
verrouiller les situations et montrer que les logiques perverses
peuvent toujours être endiguées.
La beauté de l’ensemble est aussi
due à ses partis pris plastiques. A
commencer par le dessin minu-
Le film dépasse
son propre sujet
pour dresser,
plus largement,
le portrait
d’une génération
de Japonais
tieux des décors, le rendu travaillé
des luminosités ou encore la gestuelle des personnages, parfois
bouleversante de précision – notamment dans une scène prenante où Ichida et Nishimiya en
viennent aux mains, dans une
salle de classe vide. Le plus étonnant reste la façon dont le film explore, jusque dans les moindres
détails, la subjectivité de ses protagonistes : les décadrages morcelant leurs points de vue, les ralentis qui figent le temps, les effets de
flou qui créent des bulles d’intimité, ou encore, par exemple, cette
idée graphique de figurer l’isolement d’Ichida parmi les autres élèves du lycée en barrant tous leurs
visages d’une croix bleue.
Silent Voice vaut enfin pour sa capacité à dépasser son propre sujet
pour dresser, plus largement, le
portrait d’une jeune génération de
Japonais (le film s’ouvre sur My Generation, des Who) ayant en partage une certaine violence larvée,
car minée par un profond mal-être
l’empêchant de communiquer ses
émotions. Ainsi Silent Voice oppose-t-il à sa pente mélodramatique
et morbide la perspective d’une
amitié qui reste toujours à construire, comme le gage d’une
coexistence difficile, mais possible. Riche de nombreux personnages secondaires, le film représente
une jeunesse composite, hésitante et incertaine, dont le défi
majeur est d’accepter sa propre diversité, contre les réflexes grégaires et le conformisme qui la menacent. Ce faisant, Silent Voice diffuse
un vent de renouveau dans l’animation japonaise qui engage à suivre sa réalisatrice de très près. p
mathieu macheret
vvvv
S
ous-genre assourdi, confiné
et submersible du film de
guerre, propice aux contrevaleurs du silence et de l’abstraction, le film de sous-marin a
souvent de quoi séduire. Plus rarement l’engin prisé de Jules Verne
est-il utilisé pour être mis au
service du film d’action fantastique. C’est le cas d’En eaux troubles,
faux film de sous-marin, mais
vrai film de requin, vieux projet
disneyen inspiré d’une série
romanesque de l’auteur de science-fiction Steve Alten (inaugurée
en 1997 par Meg, a Novel of Deep
Terror, paru en français sous le titre Mégalodon).
Le voici repris en main par Jon
Turteltaub pour le compte de la
Warner, à hauteur d’un budget faramineux de 150 millions de dollars (131 millions d’euros).
Ennemi mythologique
La hauteur du budget n’a ici
d’égale que le simplisme du sujet.
Le film met en scène la lutte
à mort entre deux cogneurs.
A gauche, Jason Statham, ex-athlète et mannequin britannique de
51 ans, gueule de porte de prison,
corps d’acier, star du film d’action
sans fioritures (Le Transporteur,
Expendables…), auteur sévèrement burné de toutes ses cascades. A droite, un mégalodon,
fût-il synthétique, revêche ancêtre du requin culminant à 20 mètres de longueur, avec les dents
j. ma.
Film sino-américain
de John Turteltaub. Avec Jason
Statham, Bingbing Li, Rainn
Wilson (1 h 54).
AAAAA PREMIÈRE
Splendide de beauté et d’émotion. Majestueux.
Magnifique.
LES INROCKS
LA VIE
D’une ahurissante beauté.
LIBÉRATION
AAAA LE PARISIEN
La merveille de l’été.
MARIANNE
Bouleversant.
AAAA L’OBS
Une fresque magnifique.
Du grand cinéma.
TÉLÉRAMA
Le filmPOSITIF
de l’été.
Poirier
Sauvage
LE MONDE
Le
un film de
NURI BILGE CEYLAN
ACTUELLEMENT
Film d’animation japonais
de Naoko Yamada (2 h 05).
qui vont avec, rené de ses cendres
pour les besoins d’une coproduction sino-américaine bienheureuse de se trouver un ennemi
mythologique commun.
On a donc compris qu’En eaux
troubles cherche moins son inspiration chez l’auteur de Moby
Dick que dans le secteur le plus
industrieux des films de monstre. Statham y incarne Jonas
Taylor, ancien marine devenu
plongeur professionnel auquel
un océanologue chinois fait
appel pour tirer d’embarras
une équipe de scientifiques enfermés dans un sous-marin sévèrement endommagé par un
mégalodon, qui le tient pour une
boîte de conserve au système
d’ouverture défectueux. Le sauvetage, hélas, ramène également
à la surface le carnivore ultradenté, depuis la fosse marine
où il était cantonné.
Tout cela se révèle, hélas, très
mal fagoté. L’intrigue est une
resucée sans vergogne et sans
âme des succès du genre, les personnages sont indigents, les histoires secondaires bâclées, les
acteurs empesés, le monstre
atone. Le film, pour une raison
qui reste à élucider et qui tient
au mystère en eau trouble du cinéma, n’en est pas moins d’ores
et déjà un gros succès aux EtatsUnis et en Chine. p
Une merveille.
Avec autant de précision psychologique que de minutie graphique,
Naoko Yamada évoque le handicap et le harcèlement scolaire
EN EAUX TROUBLES
S E M A I N E
14 | culture
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
K Retrouvez l’intégralité de la critique sur Lemonde.fr
pppv À N E PAS MAN QU ER
BlacKkKlansman
Film américain de Spike Lee (2 h 15).
ppvv À VOI R
King : de Montgomery à Memphis
Documentaire conçu et produit par Ely Landau, avec la
participation de Sidney Lumet et Joseph L. Mankiewicz (3 h 02).
L A
Silent Voice
Film d’animation japonais de Naoko Yamada (2 h 05).
pvvv POU R QU OI PAS
F I L M S
D E
Caniba
Documentaire de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor (1 h 30).
En 1981, Issei Sagawa, un étudiant japonais installé à Paris, tue
chez lui une camarade néerlandaise et dévore son corps. Déclaré irresponsable, il est interné dans un hôpital psychiatrique
puis transféré au Japon. Sagawa deviendra célèbre dans son
pays sous le nom du « Japonais cannibale », entamera une carrière télévisuelle et deviendra même critique culinaire. Paravel
et Castaing-Taylor, cinéastes venus de l’anthropologie, captent
la parole de Sagawa comme une matière brute qu’ils ne cherchent pas à rationaliser et s’approchent au plus près d’une réalité devenue un sujet récurrent de la littérature anthropologique : l’anthropophagie. Au plus près, c’est-à-dire en usant d’un
gros plan permanent qui s’agrippe à Sagawa et qui, à l’instar de
son personnage, donne l’impression que la caméra souhaiterait
le dévorer. L’expérience est éprouvante, car il est difficile de voir
un sujet pénible filmé de manière aussi pénible. p m. j.
vvvv ON PEU T ÉVI T ER
En eaux troubles
Film sino-américain de Jon Turteltaub (1 h 54).
Lukas
Film franco-belge de Julien Leclercq (1 h 22).
Etoffant sa carrière d’action hero dans des séries B qui s’enchaînent et se ressemblent, Jean-Claude Van Damme poursuit ses
aventures dans Lukas. « JCVD » y interprète un garde du corps
taciturne qu’il ne faut pas embêter. Père célibataire, il enchaîne les petits boulots dans des boîtes de nuit pour joindre
les deux bouts. Tout se complique lorsqu’il doit collaborer avec
la police et infiltrer un dangereux gang flamand. La suite de
l’histoire, tout le monde la connaît, ou du moins la devine.
Jean-Claude Van Damme est, évidemment, toujours le plus
fort et reste le dépositaire d’une image de la virilité tellement
surannée qu’elle en deviendrait presque touchante. p m. j.
O grande circo mistico
Film brésilien de Carlos Diegues (1 h 40).
Dire cent ans de spectacle et d’histoire en cent minutes suppose quelques partis pris radicaux. Celui de Carlos Diegues, vétéran du cinéma brésilien qui adapte ici un poème de Jorge de
Lima, via un spectacle musical écrit par Chico Buarque et Edu
Lobo, est de survoler l’affaire. Chaque génération, des derniers
rougeoiements de l’empire du Brésil à l’ère numérique, se voit
accorder le même temps de présence, dérisoire, à l’écran. Impossible de haïr le beau-fils qui dévoie l’héritage (Vincent Cassel) ou de s’apitoyer sur cette succession de femmes victimes
des désirs et des convoitises masculines. Elles ne font que passer, enveloppées dans une lumière aux chatoiements artificiels
qui voudrait mettre un peu de magie dans le réalisme. p t. s.
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
Alpha
Film américain d’Albert Hughes (1 h 36).
Les Vieux Fourneaux
Film français de Christophe Duthuron (1 h 29).
The Last of Us
Film tunisien d’Ala Eddine Slim (1 h 34).
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées *
Nombre
d’écrans
Mission impossible :
Fallout
3
335 145
1196
Equalizer 2
1
295 417
406
Hôtel Transylvanie 3
4
210 458
683
Neuilly sa mère, sa mère !
2
184 169
565
Les Indestructibles 2
7
150 020
672
Darkest Minds : Rébellion
2
135 074
352
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
↓
– 33 %
Total
depuis
la sortie
2 200 342
295 417
↓
↓
↓
↓
– 43 %
2 118 105
– 55 %
710 028
– 36 %
5 032 017
– 39 %
438 392
Le monde est à toi
1
119 187
320
119 187
Destination Pékin !
1
91 103
443
91 103
Ant-Man et la Guêpe
5
80 734
534
My Lady
3
46 169
219
AP : avant-première
Source : « Ecran total »
↓
↓
– 38 %
1 667 418
– 24 %
256 741
* Estimation
Période du 15 au 19 août inclus
Le pont du 15 août semble avoir conduit les Français sur les routes,
vers les plages, ou ailleurs à l’air libre, plutôt que dans les salles
de cinéma ; les nombres d’entrées les plus élevés, en cinq jours, atteignant à seulement 335 145 (sur 1 196 copies) et 295 417 (sur 406 copies)
qu’ont respectivement obtenues les deux films américains : Mission :
impossible - Fallout (qui, en troisième semaine, accumule 2 200 342
entrées) et Equalizer 2. Pas simple, dans ce contexte, pour les nouveautés, de faire des éclats. En témoignent Le monde est à toi, qui enregistre, malgré la présence au casting d’Isabelle Adjani, 119 187 entrées seulement sur 320 copies. Tandis que la comédie-aventure
d’animation Destination Pékin ! comptabilise 91 103 entrées (sur 443
copies), le film de Michael Noer, Papillon, réalise 34 582 entrées (sur
112 copies). Une valse dans les allées (avec 13 052 entrées sur 81 copies)
et Sur la plage de Chesil (avec 9 729 entrées sur 54 copies) peinent injustement.
Asia Argento, l’accusatrice accusée
Figure du mouvement #metoo, la comédienne a versé 380 000 dollars
à un acteur qui l’accusait d’agression sexuelle lorsqu’il était encore mineur
A
sia Argento a l’habitude de braver des torrents de haine sur les
réseaux sociaux. En
octobre 2017, lorsqu’elle fut parmi
les premières à dénoncer les agissements du producteur Harvey
Weinstein, une pluie de vilenies
s’abattit sur l’actrice, réalisatrice
et musicienne, particulièrement
dans son pays natal, l’Italie.
L’orage fut plus autrement violent, en juin, après l’annonce du
suicide de son ex-compagnon
Anthony Bourdain : des images
volées d’Asia Argento au côté du
journaliste français Hugo Clément circulèrent sur la Toile. Suffisant, selon l’expéditif jugement
des tribunaux numériques, pour
voir dans ce compagnonnage la
cause de la mort du célèbre cuisinier américain.
La tempête s’avérait plus diluvienne encore après les révélations
du New York Times, publiées dans
la nuit du 19 au 20 août. Selon une
longue enquête du quotidien américain, Mme Argento aurait conclu
un accord financier avec l’acteur
Jimmy Bennett, qui l’accuserait
d’agression sexuelle. L’arroseuse
arrosée : il n’en fallait pas plus pour
achever de transformer en sorcière
la fille du réalisateur Dario Argento, dont la filmographie verse
régulièrement dans la magie noire.
Sur les plates-formes numériques,
aussitôt transformées en bûchers,
la comédienne subissait les attaques en règle des adversaires historiques du mouvement #metoo,
aux premiers rangs desquels le ministre de l’intérieur italien, Matteo
Salvini, mais aussi d’ex-camarades
de lutte. « J’ai fait la connaissance
d’Asia Argento il y a dix mois, tweetait l’actrice Rose McGowan, le
20 août. Notre relation s’est appuyée sur la douleur partagée
d’avoir été agressées par Harvey
Weinstein. Mon cœur est brisé. Je
continuerai mon travail au nom des
victimes où qu’elles soient. »
Dans ses Essais, Michel de Montaigne consacre un chapitre à la
chasse aux sorcières, dont il déplorait les ravages. « Je vois ordinairement que les hommes, aux faits
qu’on leur propose, s’amusent plus
volontiers à en chercher la raison
qu’à en chercher la vérité, écrit le
philosophe. Ils laissent les choses,
Asia Argento, le 19 mai, à Cannes. LOÏC VENANCE/AFP
et courent aux causes. Plaisants
causeurs. » Laissons donc parler les
faits, tels que les relaie le New York
Times. Ni Asia Argento ni Jimmy
Bennett n’ont répondu aux sollicitations du quotidien, dont les informations proviennent d’un email crypté, expédié anonymement. Les documents en possession des journalistes font état d’un
accord, conclu en avril, entre les
avocats des deux parties. Asia Argento s’y engage à verser
380 000 dollars (332 300 euros) à
Jimmy Bennett.
Comme « mère » et « fils »
L’acteur menaçait de la poursuivre en justice et de lui réclamer
3,5 millions de dommages et intérêts pour lui avoir « infligé de manière intentionnelle une détresse
émotionnelle et des pertes de salaires » à la suite d’une « agression
sexuelle » commise en 2013, dans
un hôtel californien. A l’époque
des faits supposés, M. Bennett
était âgé de 17 ans ; Asia Argento
avait 37 ans.
Ces révélations éclatent une semaine après la publication d’une
autre enquête du New York Times,
qui a ébranlé les cercles féministes outre-Atlantique. Un ex-étudiant à la New York University,
Nimrod Reitman, accusait son
ancienne professeure d’allemand
Avita Ronell de « harcèlement sexuel ». Des personnalités
féministes de premier plan, telle
la philosophe Judith Butler, ont
volé au secours d’Avita Ronell ;
beaucoup rappelaient combien
chaque avancée féministe est traditionnellement suivie d’un retour de bâton réactionnaire.
Le 20 août au soir, les rares soutiens d’Asia Argento étaient noyés
dans un océan d’injures et de
vieilles captures d’écran, retraçant l’intimité qu’ont longtemps
mise en scène l’actrice et son
jeune confrère : sur Instagram,
tous deux s’amusaient en effet à
se présenter comme « mère » et
« fils ». Ils s’étaient rencontrés sur
le tournage du Livre de Jérémie,
réalisé par Asia Argento en 2004,
d’après un roman de Laura Butler,
publié sous le pseudonyme de JT
LeRoy. Pour son deuxième rôle au
cinéma, Jimmy Bennett, alors âgé
de 8 ans, y jouait l’enfant d’une
prostituée toxicomane et instable, incarnée par l’Italienne.
En difficulté financière, M. Bennett est rompu aux arcanes juridiques. Dans une autre affaire, réglée en 2014, il avait accusé sa
mère et son beau-père de lui avoir
dérobé 1,5 million de dollars. Selon ses conseils, la plainte contre
Asia Argento serait motivée par sa
visibilité durant #metoo, qu’il
n’aurait pas supportée. Le
17 juillet, malgré leur différend,
celle-ci avait mis un cœur sous un
portrait posté par M. Bennett sur
Instagram. The Heart is Deceitful
Above All Things, mettait en garde
le titre original du Livre de Jérémie : le cœur est trompeur pardessus tout. Montaigne, qui en
connaissait un rayon sur la précarité de toute chose, n’aurait pas
trouvé mieux. p
aureliano tonet
Xavier Dolan, Steve McQueen et Claire Denis à Toronto
Du 6 au 16 septembre, 300 films seront présentés lors de la 43e édition du Festival
de cinéma international canadien, dont certains seront en première mondiale
D
epuis deux ans, le Festival international du film
de Toronto (TIFF) suit une
cure d’amaigrissement. Alors que
l’on comptait encore 397 films
en 2016, ils seront à peine plus de
300 pour la 43e édition, qui
s’ouvrira le 6 septembre par la projection du film historique écossais
Outlaw King, de David Mackenzie,
et se terminera le 16 avec Jeremiah
Terminator LeRoy, de Justin Kelly,
dans lequel Kristen Stewart rejoue
l’une des grandes supercheries littéraires de ces dernières années.
Le menu reste pantagruélique,
mêlant films vus dans les festivals
européens (Berlin, Cannes, Locarno et Venise, dans l’ordre chronologique) et premières mondiales, tous les titres présentés espérant trouver dans la capitale de
l’Ontario une porte d’entrée sur le
marché nord-américain, voire
dans la course aux Oscars.
C’est ainsi que l’on découvrira
The Death and Life of John F. Donovan, le premier long-métrage en
anglais de Xavier Dolan, qui réunit
le jeune Jacob Tremblay (Room),
Kit Harington (Game of Thrones)
et Natalie Portman ; Widows, le
premier film de Steve McQueen
depuis Twelve Years a Slave
en 2013 ; If Beale Street Could Talk,
adaptation du roman de James
Baldwin qui succède dans la filmographie de Barry Jenkins à
Moonlight, Oscar 2017 du meilleur
film ; ou High Life, incursion de
Claire Denis dans la science-fiction, avec Robert Pattinson.
Contrairement à Venise, qui n’a
retenu qu’une réalisatrice dans sa
compétition, Toronto a veillé à ce
que les femmes cinéastes soient
présentes dans toutes les sections. La Française Mia HansenLove présentera Maya, l’Américaine Nicole Holofcener (Friends
with Money), The Land of Steady
Habits. Dans la seule section compétitive, Platform, lancée en 2015,
l’Américaine Karyn Kusama proposera Destroyer, un polar interprété par Nicole Kidman, et le film
de clôture, le dystopique Jessica
Forever, sera signé d’un duo français, Jonathan Vinel et Caroline
Poggi. Platform proposera également Her Smell, d’Alex Ross Perry,
dans lequel Elisabeth Moss joue
une rock star qui s’autodétruit
sous le regard d’une disciple (Cara
Delevingne), et Mademoiselle de
Joncquières, dans lequel Emmanuel Mouret fait de Cécile de
France une aristocrate machiavélique, empruntée à Denis Diderot.
La représentation française, une
trentaine de films au total, sera
complétée, entre autres, par Olivier Assayas (Doubles vies), Louis
Garrel (L’Homme fidèle), Mélanie
Laurent (Galveston) et Jacques
Audiard (Les Frères Sisters).
Cinéma d’auteur fragilisé
Côté documentaire, Michael
Moore dévoilera son brûlot antiTrump, Fahrenheit 11/9 (date du
lendemain de l’élection de 2016),
pendant que la section Midnight
Madness, réservée au cinéma de
genre, redonnera vie à deux
vieilles terreurs, Michael Myers,
avec le Halloween de David Gordon Green, et Predator, pris en
main par Shane Black. Dans la
même section, on attend le nouveau film de Peter Strickland (Berberian Sound Studio, The Duke of
Burgundy) : de personnage en per-
sonnage, In Fabric suit l’itinéraire
d’une robe maudite.
En Amérique du Nord, le cinéma
d’auteur est fragilisé par la difficulté d’accès des films aux salles
de cinéma. La crise d’identité des
Oscars, qui viennent d’annoncer
la création d’un prix pour le film
« populaire », en est le symptôme.
Toronto, élément essentiel de la
vie de ce cinéma ces dernières décennies, a vu sa suprématie en
Amérique du Nord contestée par
le Festival de Telluride, dans le Colorado (qui aura lieu du 31 août au
3 septembre et qui, selon l’usage,
ne dévoilera son programme qu’à
la veille de l’ouverture).
Le programme annoncé tout au
long du mois d’août fait preuve,
sur le papier en tout cas, d’une solidité certaine en alignant les premières mondiales à haute visibilité (Dolan, McQueen, Denis…).
C’était indispensable au moment
où le duo qui a dirigé le festival depuis deux décennies, le PDG Piers
Handling et la directrice exécutive Michèle Maheux, s’apprête à
passer la main. p
thomas sotinel
télévision | 15
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Christian Dior, génie
et météore de la couture
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Un film en deux parties de Frédéric Mitterrand retrace,
avec une documentation et des images de première qualité,
la vie et l’œuvre de l’inventeur du « new look » français
FRANCE 3
MERCREDI 22 - 23 H 40
DOCUMENTAIRE
C
hristian Dior, c’est un peu
le général de Gaulle : c’est
le désir à tout prix d’expliquer que la France est
grande quand elle est pauvre et
misérable », disait Frédéric Mitterrand au micro de TV5Monde,
en juin 2017, peu avant la diffusion
par la chaîne de son documentaire fleuve en deux parties, rediffusé par France 3 ces 22 et 29 août.
Quand Dior présenta sa première collection, le 12 février 1947,
la France manquait encore de
tout, et ce luxe paraissait une indigne insolence à beaucoup. Ainsi,
des marchandes des quatre saisons se muèrent en Ménades de la
rue Lepic pour lacérer les vêtements d’un mannequin qu’on
photographiait comme celles de
Thrace déchiquetèrent le corps
d’Orphée.
L’image du « couturier du rêve »,
inventeur de ce que Carmel Snow,
la grande rédactrice de mode
américaine, appellera le « new
look », est biaisée en tout point :
on croit longue la carrière de Dior
à la tête de sa propre maison de
couture, mais elle ne dura que dix
ans. Il avait l’air d’un vieux monsieur rondouillard mais n’avait
que 52 ans à sa mort, le 24 octobre 1957, alors qu’il prenait les
eaux dans une station thermale
italienne en fin de saison.
On le pensait héritier, mais il
avait vendu des petits pois pendant la guerre – des légumes de
son jardin, pas les imprimés de
ses tissus. Sa famille avait été fortunée, mais les mauvaises affaires
du père la mettront sur la paille.
Dior refera lui-même fortune, par
son travail acharné, qu’il défendra
partout dans le monde, au prix
d’une fatigue qui lui fut fatale.
Un délicieux effet vintage
Mais il dépensait sans compter,
aménageait à grands frais ses appartements et résidences d’été,
avait une générosité sans faille
envers ses proches, ses collaborateurs et les petites mains de la
maison de couture de l’avenue
Montaigne auxquelles il savait
parler avec la gentillesse et la simplicité d’un homme que le snobisme n’effleura jamais.
Frédéric Mitterrand a fait un travail de recherche très documenté,
et c’est un vrai film, avec des images magnifiques tournées sur les
lieux-clés du couturier, complé-
M E RC R E D I 22 AOÛT
TF1
21.00 Esprits criminels
Série. Avec Kirsten Vangsness
et Matthew Gray Gubler
(EU, 2017, S 13, ép. 8/22 ;
S 11, ép. 5 et 2/22).
23.25 Flash
Série. Avec Grant Gustin, Danielle
Panabaker, Candice Patton,
Tom Cavanagh (EU, 2018, S 4,
ép. 16 à 19/23).
Ava Gardner
et Christian
Dior lors
d’une séance
d’essayage,
en 1957.
France 2
20.55
Série. Avec Gérard Darmon, Yann
Gael, Didier Ferrari (Fr., 2015, S 2,
ép. 3 à 6/6).
DIOR ASSOCIATION WILLY
MAYWALD/ADAGP, 2018
tées par des archives télévisées ou
privées. Quand les images animées manquent, des photographies les suppléent. Au prix d’un
délicieux effet vintage et suranné.
C’est un récit narré par Mitterrand lui-même, dont le texte
élégant est dit de cette voix navrée
qu’on lui connaît et qui est son
style. Cette syntaxe, qu’on croirait
parfois sortie de chez Racine, est
coupée d’incises « popu » ou
narquoises du plus bel effet.
Mitterrand a le sens de la formule,
mais ses formules ont toujours le
sens de la justesse.
Le réalisateur évoque avec délicatesse la jeunesse du couturier,
très proche de sa mère, qui s’intéressa très jeune au dessin, aux
fleurs et bientôt aux garçons. Le
jeune homosexuel fit les cent
coups dans des lieux parfois dits
« de perdition », mais fut d’une
grande discrétion dans ses relations affectives de l’âge adulte.
On apprend mille choses et, en
particulier, que Christian Dior
avait d’abord voulu être compositeur, à l’exemple d’Henri Sauguet,
le musicien ami de toute une vie.
Le profane découvrira aussi que
cet homme affable ne s’en laissait
pas conter et fera cesser par des
avocats nord-américains les
copies bon marché de ses vêtements destinées aux supermarchés du Kansas.
On se demande pourquoi
France 3 relègue cette rediffusion
en sa toute fin de soirée : ce magnifique travail méritait mieux. p
renaud machart
Christian Dior : la France,
documentaire écrit, narré
et réalisé par Frédéric Mitterrand
(Fr., 2017, 2 × 90 min).
Les fabuleuses machines à rêve de la Cinémathèque
Stan Neumann retrace cent vingt ans d’histoire du cinéma à travers ses avancées techniques
ARTE
MERCREDI 22 - 0 H 40
DOCUMENTAIRE
P
orté par la voix grave de
Denis Podalydès, ce documentaire offre une formidable occasion de plonger dans
les réserves de la Cinémathèque
où sont conservés tous les trésors
de l’histoire du cinéma et, particulièrement, ces drôles de machines (caméras et projecteurs) qui
ont permis aux spectateurs de rêver devant un écran depuis 1895,
date de la première projection à
Paris des films des frères Lumière
L’Arroseur arrosé et L’Arrivée d’un
train en gare de La Ciotat. Le documentaire nous fait découvrir
des machines dont les plus anciennes sont d’une grande beauté
avec leurs mécanismes apparents.
On retiendra, entre autres, les premières caméras des Lumière, de
Méliès ou d’Etienne-Jules Marey, la
caméra de Jean-Luc Godard tenue
par Raoul Coutard, ou les luxueuses et modernes Panavision.
En cent vingt ans, il a fallu aux
ingénieurs et aux artistes beaucoup d’intelligence, de calculs mi-
nutieux et de système D pour faire
évoluer la façon de filmer. En fer,
en laiton, en verre ; avec des mécanismes très sophistiqués, des
roues crantées, des chaînes, les
machines ont transformé notre
manière de voir le monde.
Choix esthétiques
D’abord filmé comme une pièce
de théâtre, avec peu de mouvements dans le cadre, le cinéma
s’est vite émancipé grâce à la technique et au bon sens des metteurs
en scène. Il suffit de revoir quelques images des films de l’Améri-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 195
PAR PHILIPPE DUPUIS
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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 194
HORIZONTALEMENT I. Extravagants. II. Niaise. Astre. III. Dame. Tant. On.
IV. Ogino. Etiras. V. Russes. Ru. VI. Mie. Siphonné. VII. Retraite. VIII. Une.
Rite. RTL. IX. Sondeur. Cône. X. Entassements.
VERTICALEMENT 1. Endormeuse. 2. Xia Gui. Non. 3. Tamisèrent.
4. Riens. Da. 5. As. Œstres. 6. Vêt. Sirius. 7. Ae. Pâtre. 8. Gant. Hie.
9. Asticot. Ce. 10. Nt. Néron. 11. Troarn. TNT. 12. Sensuelles.
I. Sait se faire entendre haut et fort.
II. Arriveraient par hasard. III. Plaisant à côtoyer. Constructeur d’ailes
européennes. Voyageur européen.
IV. Capitale de la Thuringe sur la Gera.
Récupère les fonds. V. Garniture du
chef. Refuge en temps de crise. Font
ceintures chez les Nippons. VI. Jeunes
amateurs de son. Anciens mandataires au tribunal de commerce.
VII. Sous-affluent du Rhône.
Richesses. VIII. Remplit les cabinets.
Négation. Grande réunion. IX. Dame
du monde. Risque de dépasser nos
moyens. X. Viennent du nord avec
leurs marmites et leurs bons
desserts.
VERTICALEMENT
1. Pas bête du tout. 2. Instrument à
vent. Pour les amateurs de toiles
venues d’ailleurs. 3. Souvent vieux et
usé mais encore plein d’usages. Dans
l’erreur. 4. A terminé sa course en
Egypte. S’accroche aux branches.
5. Hautain comme un roi des Parthes. Protecteur des espèces. 6. Accompagne la poésie érotique. Grand,
au départ de tout. 7. Vieille mesure de
rayonnement. Pointe d’étoile. En
ceinte. 8. Se prend assez facilement.
Chacun le sien sauf pour les copieurs.
9. Règle. Renvoie vers l’œil. 10. Bien
emballés. Ouvre les comptes.
11. Idéal jamais rattrapé. Enzyme.
12. Codés pour garder leurs secrets.
cain D. W. Griffith ou celles de l’Allemand Murnau et, surtout, du Soviétique Eisenstein pour se rendre
compte que, bien avant l’avènement du parlant, les choix esthétiques du metteur en scène étaient
essentiels pour fasciner le spectateur et faire évoluer la technique.
Le montage, la synchronisation,
l’éclairage et la prise de son se sont
perfectionnés grâce à l’intelligence renouvelée de ces hommes
et femmes confrontés au quotidien à des problèmes pratiques.
Chaque machine avait donc son
importance, et ses améliorations
profitaient à tout le monde. Ainsi,
la caméra Technicolor, monstre
difficile à bouger, avec trois objectifs qui permettaient de filmer en
couleurs, a produit les plus belles
comédies musicales hollywoodiennes. Tout comme le Steadicam, qui permet de filmer en courant sans faire bouger le cadre, a
révolutionné la réalisation dans
les années 1970 et reste indispensable dans bien des tournages. p
daniel psenny
120 ans d’inventions au cinéma, de
Stan Neumann (Fr., 2016, 52 min).
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Très facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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être utilisé qu’une
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par colonne et par
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Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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Angkor
hors-série
restaurer
découvrir
visiter
Canal+
21.00 Imposture(s)
La genèse (1/2)
L’origine du mal (2/2)
Documentaire d’Olivier Megaton sur
Christophe Rocancourt (Fr., 2017).
France 5
20.55 Premiers Pas
dans la savane
Documentaire de Marie Pilhan
et Eric Gonzalez (Fr.-EU, 2018,
3 × 50 min).
23.30 C dans l’air
Magazine animé par Caroline Roux.
Arte
20.55 Dans ses yeux
Film policier de Juan José
Campanella. Avec Ricardo Darin
(Esp./Arg., 2009, 125 min).
23.00 El Clan
Thriller de Pablo Trapero.
Avec Guillermo Francella, Peter
Lanzani (Esp./Arg., 2015, 100 min).
M6
21.00 Zone interdite
Populaire, chic et branché :
l’incroyable été du bois
de Boulogne
Quais de Seine : un été de fête
au cœur de Paris
Magazine présenté par Ophélie
Meunier.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-195
7
France 3
20.55 Des racines et des ailes
Passion patrimoine : le goût
de l’Aude et du pays catalan
Magazine présenté par Carole
Gaessler (125 min).
23.40 Christian Dior, la France
Documentaire de Frédéric Mitterrand
(1/2, Fr., 2017, 90 min).
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
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Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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U
ne perruque argentée dont
on voit à dix pas les cheveux synthétiques, les
sourcils décolorés à l’eau
oxygénée et un petit
magnétophone dans la
poche du blazer… Andy Warhol fait sensation lorsqu’il arrive à Paris, en octobre 1970.
Partout, on s’arrache le maître du pop art.
Marie-Hélène de Rothschild convie à sa table
cet invité dont l’allure kitsch détonne parmi
les smokings. Les critiques d’art courent les
antiquaires où il achète des meubles Art
déco. On le réclame dans les salons en vue,
on le veut à toutes les soirées. Il y a dans son
sillage un parfum d’excitation, depuis
qu’ancien dessinateur publicitaire, il est
devenu la star de l’underground.
Depuis quelques années, ses Campbell’s
Soup Cans et ses séries sur des vedettes américaines, comme Marilyn Monroe, l’ont placé
à l’avant-garde des mouvements artistiques.
Il n’est pas encore tout à fait consacré par
l’art contemporain, mais ses aphorismes
aimantent les journalistes. Très préparés
en coulisses, ils lui ont taillé la réputation
d’un esprit profond et incisif. Les milieux de
la mode et de l’art parisien le trouvent chic
en diable et subversif.
L’homme est pourtant déroutant. Il parle
peu, ponctuant seulement la conversation
des autres de « Gee ! » (ça alors !) lâchés d’une
petite voix aiguë. Entouré d’une cour de jolis
garçons, Warhol observe tout de son air
myope et marche avec raideur. Deux ans
auparavant, une militante féministe a vidé
sur lui le chargeur d’un pistolet, dans le hall
de la Factory, cet atelier installé au cœur de
Manhattan où il produit ses sérigraphies.
Depuis, il est obligé de porter un corset. « J’ai
plus de coutures qu’une robe Dior », dit-il, pince-sans-rire, en débarquant à Orly.
Si l’artiste est à Paris, c’est qu’il veut y tourner L’Amour, un film dont il a coécrit le scénario avec Paul Morrissey. Ses premiers
films étaient souvent expérimentaux, dupliquant à la manière de ses toiles un même
motif, comme dans Sleep, où l’on voit le
poète américain John Giorno dormir pendant cinq heures et vint et une minutes.
Cette fois, il a promis une histoire : deux
filles de l’Amérique profonde débarquent à
Paris à la recherche d’un riche mari. « Gold
Diggers 71 » (« Croqueuses de diamants 71 »),
c’est le nom de code du script. Tout ce que la
mode compte de beautés audacieuses espère y jouer un petit rôle. Le tournage doit
avoir lieu au Sept, la boîte de nuit la plus chic
du moment. Fabrice Emaer, le propriétaire
des lieux, qui accueille chaque soir ses invités d’un « Bonjour, bébé d’amour », en est enchanté. Deux ans plus tôt, comme Warhol,
lui aussi a été blessé de douze balles dans la
peau lorsqu’un voyou a surgi chez lui, un revolver à la main, pour rafler la recette du samedi soir. Autant dire qu’il plane sur L’Amour
une électrisante atmosphère de danger.
BOUFFÉE D’AIR FRAIS
Andy Warhol et Karl Lagerfeld, c’est la rencontre d’un monstre médiatique avec un
personnage en devenir. Depuis son arrivée
à Paris, en 1952, à l’âge de 19 ans, Lagerfeld
n’est plus le jeune Allemand qui s’appliquait à s’exprimer dans un français parfait
dans un pays qui parlait encore des « Boches ». Les codes, les snobismes de la capitale, il les a dévorés avec la même gourmandise qui allume son regard lorsqu’il commande des saucisses de Francfort au Café de
Flore. « Pour être plus français que français, il
faut être étranger, a-t-il compris. Ce n’est pas
une affaire patriotique : c’est purement esthétique. » C’est un dessinateur hors pair et
un styliste de talent. Les jupes et les blouses
vaporeuses qu’il crée depuis 1963 pour la
griffe Chloé rencontrent un grand succès.
Les petits blousons de cuir et zibeline,
les jodhpurs en poulain qu’il imagine à
Rome pour les sœurs Fendi, une marque
italienne de prêt-à-porter de luxe, marchent tout aussi bien. C’est une constante
chez lui : il sait dessiner vite et avec brio
La sensation Warhol
Octobre 1970, le styliste,
désormais établi à Paris, rencontre le maître du pop art,
venu faire des repérages pour son prochain film. Le personnage
encore en devenir est alors aux premières loges pour observer
le savoir-faire de ce monstre médiatique
L ES V I SAGES DE K ARL L AGERF EL D 2 | 6
des vêtements « vendeurs ». Mais il n’a pas
encore la reconnaissance à laquelle il aspire.
Des Etats-Unis, Warhol n’a encore jamais
entendu parler de lui. Yves Saint Laurent,
oui, il connaît. Depuis déjà quelques années,
la presse new-yorkaise l’a sacré « King of
fashion ». L’élégance de ses robes, l’audace de
ses smokings portés par Catherine Deneuve,
l’actrice française la plus connue à l’étranger,
la séduction de ses sahariennes ont valu à
Saint Laurent un succès mondial. A 37 ans,
Lagerfeld, lui, n’a encore rien révolutionné,
et personne ne peut encore imaginer l’icône
mondialisée qu’il deviendra plus tard.
Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld ont
pourtant débuté ensemble, en gagnant, seize
ans plus tôt, le même concours organisé par
le Secrétariat international de la laine et
l’entreprise Woolmark. Sur la photo, prise
le 25 novembre 1954, on reconnaît les yeux
marron légèrement inquiets du jeune Karl,
avec ses cheveux bruns coiffés comme les James Dean de l’époque. A ses côtés, un mannequin porte le manteau en cheviotte couleur
jonquille pour lequel il a remporté, à 21 ans,
un 1er prix. « Il a fallu que je refasse le dessin devant huissier, afin que le jury soit certain qu’il
était de moi. » Boutonné sur le devant, long
jusqu’au-dessous du genou, le manteau serait presque classique, sans ce jaune éclatant.
L’audace vient du large décolleté dans le dos,
qui lui donne une touche moderne et sexy.
Le second jeune homme, celui qui semble
se cacher, bien qu’au centre du petit groupe,
est Yves Saint Laurent. Comme il paraît
efflanqué dans son costume sombre, avec
ces grosses lunettes qui mangent son visage
mince ! « Un air de petit curé », a-t-on dit l’année suivante dans les ateliers Dior en le
voyant arriver. Depuis, Saint Laurent a pris
son envol. Avec Pierre Bergé, cet amant
pygmalion, il a fondé sa propre maison et
| 17
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
A gauche, Karl Lagerfeld. Ci-dessus (de g. à d.), Antonio Lopez,
Corey Tippin et Donna Jordan à Saint-Tropez, en 1970. Photos de Juan
Ramos extraites du documentaire « Antonio Lopez 1970 : Sex, Fashion
& Disco », de James Crump. THE ESTATE OF ANTONIO LOPEZ AND JUAN RAMOS, 2012
Cola. Warhol adore s’entourer de beaux garçons, mais il est complexé par son physique
et les cicatrices laissées par les multiples
opérations liées à son agression. Provocateur, il peut poser des questions crues à une
femme sur le sexe de son mari et, lorsqu’un
jeune homme lui plaît, jouer les adolescents
timides et amoureux. Mais c’est un voyeur
qui préfère filmer les gens sous leur nez et,
mieux encore, les enregistrer avec ce petit
magnétophone qui ne le quitte pas. Lagerfeld n’est pas plus entreprenant. Quand,
dans les gouffres sombres des lieux gays, ses
amis succombent au premier frôlement, il
les fait rire en assurant : « Non merci, j’ai ce
qu’il faut et je ne m’en sers pas. »
Il ne s’est pas dérobé, cependant, lorsqu’avec malice, ce voyeur d’Andy a prévu une
scène de baiser avec Patti d’Arbanville, l’actrice et mannequin qui vient d’inspirer à son
petit ami Cat Stevens une chanson portant
son nom. Derrière la caméra, il a demandé à
ce que l’on refasse la scène plusieurs fois. « Il
avait un côté pousse-au-crime que je n’ai
pas », s’amuse Lagerfeld. Ce baiser vorace
sera, lorsque le film aura été oublié, le seul
souvenir de ce moment. Car L’Amour est loin
d’être un chef-d’œuvre. A sa sortie, il est
étrillé, sauf par le critique cinéma du Monde,
qui le compare (trop) aimablement à un film
d’Eric Rohmer… A l’écran, l’image tressaute
et les acteurs jouent comme des pieds, mais
Karl Lagerfeld s’en sort plutôt bien. En
chemise de soie, jean blanc et gros ceinturon, il glisse dans cette improbable histoire
avec naturel, quand les mannequins recrutés par Warhol ânonnent leur texte. La
presse le mentionne à peine cependant : il
est inconnu du grand public.
« IL N’A AUCUNE CONVERSATION »
Ci-contre, Yves
Saint Laurent,
en 1970.
JACQUES VIOLET/
AKG-IMAGES
En bas,
Andy Warhol
à la Factory,
entouré
(de g. à d.)
de Fred
Hughes, Holly
Woodlawn,
Jackie Curtis,
Joe
Dallesandro
et Jane Forth.
JACK MITCHELL/
GETTY IMAGES
présente ses collections de haute couture
sous son nom. Warhol a vu, en 1965, ses
robes s’inspirant du peintre Piet Mondrian
et l’année suivante, son défilé, carrément
baptisé « Pop Art », en hommage au pionnier
du genre, Andy lui-même.
« Je n’étais pas jaloux, affirme Lagerfeld
aujourd’hui. Yves, Bergé et moi étions allés
voir une cartomancienne turque dans un
entresol de la rue de Maubeuge. Elle avait
dit à Yves : “C’est bien, mais cela se termine
assez vite.” Et à moi : “Ça commence quand
ça se termine pour les autres.” » Comment se
construit une légende… Dans ce Paris
frivole, il est plus cultivé, plus discipliné,
plus travailleur que la plupart des gens de la
mode. Mais il n’a pas le génie névrotique
de Saint Laurent. « Tu seras donc un fournisseur », lui avait dit, à ses débuts, sa mère,
Elisabeth, avec sa rude franchise. Il n’est pas
fait pour l’ombre, cependant.
« FLAMBOYANT, BIEN HABILLÉ ET MUSCLÉ »
Depuis un an, il a changé de cercle. A Paris, le
prince Yves règne sur les nouveaux canons
de l’élégance et sur une petite cour admirative. Ce sont des jeunes gens beaux et un peu
décadents qui viennent place Vauban, où il a
emménagé avec Bergé, s’enivrer et fumer du
kif marocain. La silhouette blonde et longiligne de Betty Catroux danse dans la pénombre, Loulou de la Falaise rit dans la cuisine,
c’est chic et follement snob. Karl Lagerfeld
peut bien s’être acheté une Rolls, il est plus
accessible, moins élitiste au fond. Depuis
la mort de son père, en 1967, il loge chez
lui sa mère, cette statue du commandeur qui
le pousse toujours à aller de l’avant. Sans
« DÈS QUE WARHOL
FRANCHISSAIT LA
PORTE D’UNE BOÎTE,
MÊME BONDÉE,
ON LUI FAISAIT UNE
PLACE AINSI QU’À
SA COUR. SA SEULE
PRÉSENCE ÉTAIT
LE GAGE D’UNE
SOIRÉE RÉUSSIE »
PHILIPPE MORILLON
photographe
doute pour se donner plus de force sur le
chemin qu’il sait devoir accomplir, il s’est
aussi constitué une tribu.
Le « groupe de Karl », comme on dit désormais, est plus international et on y parle
anglais, cette langue que Saint Laurent doit
se faire traduire par son amie Loulou de la
Falaise. Moustaches noires sexy, anneau d’or
à l’oreille, santiags mexicaines, Antonio
Lopez et Juan Ramos en sont les piliers depuis leur arrivée à Paris, en 1969. Le premier
est un illustrateur de grand talent, le second
son directeur artistique et son ancien amant.
Le magazine Elle les a chargés de réaliser une
série d’illustrations pour Chloé, dont Karl
Lagerfeld est devenu, trois ans plus tôt, le
directeur artistique, et c’est peu dire que ces
deux Portoricains venus des Etats-Unis l’ont
vampé. Ensemble, ils travaillent sur les tendances et sur les collections, inventent des
esthétiques nouvelles. Antonio est un dessinateur génial et créatif. Juan, grand connaisseur de l’histoire de la peinture, nourrit son
ami de références. « Antonio voulait que tout
le monde soit beau, note Lagerfeld. Parfois
trop beau. Dans ses dessins, il refusait de
reproduire les imperfections de ses modèles. »
Les deux New-Yorkais croyaient arriver
dans la Ville Lumière, et ils ont trouvé Paris
terne, sale et morne. Depuis, Lagerfeld voit
sa cité d’adoption par leurs yeux et aspire à
autre chose : « C’était un air frais dans un
milieu confiné, trop régional… » « Régional »,
la grande peur de cet homme qui, en changeant de pays, a ouvert ses frontières. Le soir,
quand ils dînent ensemble à Saint-Germaindes-Prés, il souffle sur la table un vent de
séduction et de modernité. « Juan était le
plus exubérant, Antonio le plus créatif, remarque Florentine Pabst, une journaliste de
Hambourg qui fait leur connaissance dans
ces années 1970, mais c’est Karl qui restait au
centre, parce qu’il était le plus intelligent. »
Lagerfeld est aussi celui qui entretient le
petit groupe. Depuis quelques mois, il loue
pour Antonio et Juan un studio rue Bonaparte, et bientôt un appartement boulevard
Saint-Germain. C’est sa manière à lui de s’attacher des amis : il règle les notes de restaurants, distribue chemises, robes et cadeaux
somptueux. Bientôt, dans leur sillage, vont
débarquer de Manhattan de nouveaux visages, Corey Tippin, un beau garçon blond qui
tente de poser pour des photos, Pat Cleveland, la première métisse à défiler sur les
podiums, et une jolie fille aux dents du
bonheur, Donna Jordan, qui attire les
regards en chaloupant sur des talons trop
hauts. Ces trois-là étaient de la jeunesse
branchée qui, au 33rd Union Square, fréquentait la Factory d’Andy Warhol.
« Dès qu’il l’a vu, Andy a voulu avoir Karl
dans son film », se souvient Corey Tippin.
A New York où l’on retrouve cet ancien mannequin devenu maquilleur, à deux pas de
l’ancienne Factory et de l’atelier d’Antonio
Lopez, Tippin assure : « Je crois que tout lui
plaisait. Le côté sexy de Karl, sa culture, mais
aussi son kitsch et sa drôlerie. » C’est lui,
chargé de tenir un petit rôle dans L’Amour,
qui a organisé la rencontre. Warhol était en
repérage pour son futur tournage. Karl
Lagerfeld a proposé son appartement, au
35, rue de l’Université, pour filmer quelques
scènes. Une table de Dunand en laque, des
meubles Fontana et des Lalanne, lui aussi
collectionne l’Art déco. L’endroit est somptueux, au premier étage d’un hôtel particulier, et Lagerfeld lui donne un attrait supplémentaire en déclarant partout qu’il y a un
fantôme : « L’immeuble est maudit. » Mais
c’est Karl en personne qui plaît à Andy. Il le
trouve « flamboyant, bien habillé et musclé »,
rapporte Corey Tippin.
Karl Lagerfeld a changé depuis la photo de
1954. Il s’est mis à la musculation, dans une
salle de la rue Sainte-Anne où s’entraînent
des gigolos. Il est beau, avec ses cheveux
bruns qu’il porte dans le cou, à la mode de ces
seventies débutantes. A la piscine Deligny,
son corps sculpté par le culturisme et moulé
dans un maillot d’haltérophile fait sensation
quand il déambule en mules à petits talons
sur les planches. On le croit fils excentrique
d’une famille d’aristocrates allemands – ou
suédois, selon le flou qu’il entretient sur les
origines de son père –, parce qu’il raconte
toujours des histoires de châteaux et paye
généreusement les dîners chez Lipp.
UN BAISER DE CINÉMA
Le « Milk Rich », c’est ainsi que l’appellent
ceux qui le pensent héritier direct des laits
concentrés Nestlé. Reprenant son scénario,
Andy Warhol a aussitôt écrit pour Lagerfeld
un rôle sur mesure : celui d’un aristocrate
allemand que les deux coureuses de mari
cherchent à séduire. Les intrigantes sont
interprétées par Donna Jordan, la fille aux
dents du bonheur qui fait toujours les quatre cents coups avec Corey Tippin, et Jane
Forth, une jeune beauté diaphane aux sourcils totalement épilés.
Il y a entre Warhol et Lagerfeld des proximités inattendues. La petite bande d’acteurs
amateurs est chahuteuse. Sexe, drogue et
rock’n’roll, Jane, Corey, Donna et les autres
flirtent et se défoncent tous les soirs, dorment jusqu’en début d’après-midi, travaillent quand ça leur chante ou quand ils
n’ont plus un sou. Andy et Karl se tiennent à
bonne distance des pilules d’amphétamines
servies dans des coupes comme des bonbons. « Je n’aime pas l’alcool, je n’aime pas la
drogue, je n’ai jamais été un obsédé sexuel »,
affirme Lagerfeld, qui ne boit que du Coca-
« Un soir, Saint Laurent et Bergé ont donné
chez eux une fête en l’honneur d’Andy »,
raconte encore Corey Tippin. Ce soir-là,
Pierre Bergé et Yves Saint Laurent croisent le
petit groupe de Lagerfeld à la Coupole, boulevard du Montparnasse. Karl n’est pas là, mais
Corey et Donna Jordan, beaux et provocants
en diable, sont aussitôt invités. Yves n’a
encore jamais rencontré le peintre américain. Pour l’occasion, il a rassemblé place
Vauban toute sa petite bande. « Il régnait une
atmosphère d’excitation déjantée, tout le
monde courait après le chien d’Yves ; Donna
Jordan cherchait à se faire remarquer
en jouant les enfants mal élevés (…). Dans un
salon, une télévision diffusait des pornos. »
Les invités boivent trop, la drogue circule,
Patti d’Arbanville se bat avec Donna, bref,
la soirée est un triomphe. Toute l’équipe
de L’Amour parade autour d’Yves. Le seul
absent est Karl Lagerfeld.
Warhol sait susciter le désir. A chacune
de ses visites parisiennes, il loge chez la
comtesse Brandolini, belle-sœur de Gianni
Agnelli, et laisse son manageur, Fred
Hughes, vendre aux riches familles leur
portrait. Le soir, il sort. « Dès qu’il franchissait
la porte d’une boîte, même bondée, on lui
faisait une place ainsi qu’à sa cour. Sa seule
présence était le gage d’une soirée réussie »,
note le photographe Philippe Morillon, qui
travaillera bientôt dans son sillage. « Il est
ennuyeux et n’a aucune conversation »,
reconnaît Pierre Bergé, qui l’a invité plusieurs fois à sa table. Moyennant quoi, il lui a
commandé pour 25 000 francs le portrait
d’Yves Saint Laurent sérigraphié.
Karl Lagerfeld, lui, n’a jamais été peint par
celui qu’on qualifiera plus tard de « brillant
miroir de notre époque ». Mais c’est sans
doute lui qui en a le mieux retenu les leçons.
Il était aux premières loges pour observer le
savoir-faire warholien. Sa façon de détourner les images et de subvertir les conventions. Son sens de ce que l’on n’appelle pas
encore la communication, aussi. Désormais,
il distribue les aphorismes qui plus tard
feront son succès. Elabore des légendes.
Construit son personnage. Il commence à
s’inventer des accessoires qui le rendent
immédiatement reconnaissable, comme
Warhol avec sa perruque peroxydée. Un
grand éventail en soie peinte, acheté lors
d’un voyage au Japon, vient inaugurer
une panoplie. Bientôt, il se laissera pousser
les cheveux pour les nouer en catogan. Avec
son style d’aristocrate européen, tous ces
« trucs » lui composent une allure chic ou
vaguement ridicule, c’est selon. Ce « look » le
distingue, c’est l’essentiel. « Ne fais pas attention à ce que l’on écrit sur toi, disait Warhol.
Contente-toi de le mesurer. » p
raphaëlle bacqué
Prochain épisode Les années
« prince noir »
18 |
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Cheikh Raymond
Un martyr à Constantine
De nombreuses figures de la musique
ont été assassinées en pleine gloire. Chaque meurtre raconte
à la fois l’artiste et son époque. En 1961, alors que la guerre
d’Algérie bat son plein, le maître juif du malouf
est tué par balles sur un marché arabe de sa ville
C RI M ES À PL EI NS T UB ES 2 | 6
D
ans ces moments-là,
la musique leur faisait
oublier la guerre. Le
couvre-feu interdisant de sortir après minuit, ils en
profitaient pour chanter et danser jusqu’au petit matin. Alors,
quand le soleil se levait sur l’Algérie, Cheikh Raymond et ses musiciens quittaient la salle en jouant
une chanson dite « d’au revoir »,
reprise en chœur par les spectateurs. « Bqaou al khir… » Tant
qu’un juif, se disait-on, peut
encore chanter en arabe devant
un public où se mêlent les différentes communautés, rien n’est
perdu. Et puis, le 22 juin 1961, deux
coups de feu ont brisé le rêve…
Cheikh Raymond, de son vrai
nom Raymond Leyris, est mort
assassiné. Dans les semaines suivantes, les 40 000 juifs de Constantine, dont certains vivaient
depuis la nuit des temps dans
cette ville du nord-est du pays,
sont partis pour un exil sans
retour. Aujourd’hui, les questions
demeurent en suspens : qui a tué
l’artiste le plus populaire de son
temps ? Et pourquoi ?
La première distribution des
cartes n’a pas été très favorable à
cet homme, né en 1912 d’une
mère chrétienne, dont la famille,
provençale, venait de débarquer
en Algérie, et d’un père issu d’une
vieille famille juive de Constantine. Dès sa naissance, il est placé
en nourrice dans l’attente d’un
mariage très hypothétique de ses
parents. Car ici, à l’époque, pas
question de vivre ensemble sans
être mariés, et impossible de
s’unir en dehors de sa communauté religieuse.
Il a 3 ans quand son père, mobilisé dans l’armée française, est
tué au combat, en 1915. Sa mère
l’abandonne alors sans demander son reste. Il ne la reverra plus
et considérera désormais ses
parents adoptifs comme son unique famille. Les autorités religieuses ayant accepté de fermer
les yeux sur sa naissance, Raymond est vite circoncis et fêtera
sa bar-mitsva à l’âge de 13 ans. A
l’école, il souffre tout de même
des remarques acides de certains
de ses coreligionnaires. « Tu n’es
pas un vrai juif ! », lui lancent-ils.
L’administration, elle, le considérera toujours comme un
« Français de souche ». Ainsi,
en 1942, lorsque les autorités de
Vichy exigeront que les juifs
d’Algérie s’inscrivent sur des
fichiers spéciaux, Raymond sera
rembarré au prétexte qu’il est,
lui, un « vrai Français ».
« IL TENTAIT
DE RÉCONCILIER,
LE TEMPS D’UNE SOIRÉE,
LES CŒURS
DÉCHIRÉS DE TOUS
LES CONSTANTINOIS,
SANS EXCEPTION »
TAOUFIK BESTANDJI
auteur du livre
« L’Algérie en musique »
Perchée sur son rocher, Constantine, qui a résisté plus que toutes les autres à la conquête française, vit repliée sur elle-même.
Musulmans et juifs habitent le
même quartier du bas de la cité et
dialoguent en arabe, une langue
que les juifs ont pratiquée bien
avant le français, puisque certains
d’entre eux, descendants des Berbères, peuvent même être considérés comme les premiers habitants du pays. Les autres sont arrivés en 1492 après avoir été chassés
d’Espagne par Isabelle la Catholique. Quant aux Européens, venus
après la conquête du pays,
en 1830, ils occupent le haut de la
cité, et, pour la plupart, dédaignent les deux autres communautés. Tout juste s’ils connaissent dix mots d’arabe.
BEAU-PÈRE D’ENRICO MACIAS
Adolescent, Raymond découvre
l’antidote qui lui permettra d’assumer, puis de sublimer, les
contradictions d’une enfance
cabossée. C’est le malouf, la version constantinoise de l’andalouse, une musique populaire importée en Afrique du Nord par les
juifs chassés d’Espagne puis revue
et corrigée par les Maghrébins. Il
est fasciné par ces mélodies pleines de fleurs et de déclarations
d’amour, ces musiques envoûtantes rythmées par le tambourin et
magnifiées par le luth. C’est sûr :
sa vie est là. Il a 16 ans, en 1928,
quand il commence à chanter.
« Sa principale qualité, explique
Taoufik Bestandji, un musicien
descendant d’une grande lignée
de maîtres constantinois, était de
connaître l’intégralité du répertoire. Sa singularité est aussi
d’avoir mêlé la liturgie juive au
malouf, une musique profane.
Enfin, c’était un immense luthiste.
Il a entremêlé les paroles et la
musique à un tel point qu’avec lui
les mots deviennent des notes et
les notes deviennent des mots. »
D’après le journaliste Bertrand
Dicale, auteur du livre Cheikh
Raymond, une histoire algérienne
(First, 2011), celui-ci « possède le
timbre d’un ténor, mais aussi le
bas de la tessiture d’un baryton »
et, lorsque la musique s’enflamme peu à peu, « il atteint des
aigus qui vont faire une bonne
part de sa gloire ».
Un chanteur aussi doué et aussi
consciencieux ne peut passer inaperçu. Très vite, sa réputation
grandit. A tel point qu’il a tout
juste 25 ans, en 1937, lorsque ses
pairs font de lui un « Cheikh », un
maître, titre envié entre tous, car il
représente le sommet de la hiérarchie des musiciens du pays. Quelques années plus tard, il rencontre
Sylvain Ghrenassia, un prodige du
violon, qui deviendra son alter
ego. Celui-ci a un fils, Gaston, qui
épousera par la suite la deuxième
fille de Raymond et deviendra…
Enrico Macias. « La première
image que j’ai de tonton Raymond
date de mes 3-4 ans, témoigne
aujourd’hui le chanteur. J’avais été
fasciné par son regard. J’ai ensuite
été son élève, ou plutôt il a été mon
maître. Il m’a appris tout à la fois la
sévérité et la tendresse. »
Avec Sylvain, le jeune surdoué
passe à la vitesse supérieure.
JÉRÉMIE FISCHER
Ensemble, ils créent une société,
Raysylophone, qui gravera et
distribuera leurs disques. Raymond sera ensuite le seul artiste
de la région à avoir son propre
orchestre, avec des musiciens
fixes auxquels il impose une discipline de fer. Il n’hésitera pas
ainsi à exclure Gaston pendant
six mois pour n’avoir pas manifesté assez de « feeling » durant un
concert. « Pour réussir en musique, dira-t-il à son fils Jacques, il
faut être au-delà du meilleur,
sinon cela ne sert à rien. »
Quand il se promène, toujours
élégant avec ses costumes bien
coupés et son chapeau blanc, les
passants s’inclinent devant lui.
Son succès est tel que, les soirs où
la radio diffuse un de ses concerts,
les gens quittent leur travail plus
tôt afin de l’écouter. Chez les juifs
comme chez les Arabes, il accompagne toutes les fêtes importantes. Pour s’assurer ses services, il
faut s’y prendre jusqu’à un an à
l’avance. Le 31 mai 1956, deux ans
après le début de la guerre d’Algérie, il donne ainsi un concert historique, parce que enregistré, à
l’occasion de la fête de la police.
« Ce concert est une grande
énigme, un paradoxe, écrit Taoufik Bestandji dans L’Algérie en
musique (L’Harmattan 2017). Des
Constantinois qui se faisaient la
guerre le jour se retrouvaient le soir
pour partager des moments de
plaisir. » Pourquoi avoir accepté
d’animer la kermesse de la police
alors que celle-ci, note Bestandji,
« torturait et emprisonnait les
Algériens » ? « Il tentait, répond le
musicien, de réconcilier ainsi, le
temps d’une soirée unique, les
cœurs déchirés de tous les
Constantinois, sans exception. »
QUI ? ET POURQUOI ?
On n’arrête pas si facilement la
spirale de la violence. Insensiblement, les communautés se séparent. Musulmans, juifs, Européens n’ont bientôt plus qu’un
sentiment en commun : la peur.
Le temps semble loin où les responsables des indépendantistes
demandaient aux juifs de rallier
leur cause. Dans leur majorité,
ceux-ci se sont plutôt rapprochés
des pieds-noirs, favorables à l’Algérie française. Cheikh Raymond
paraît bien isolé quand il n’hésite
pas à dire : « L’Algérie doit être
algérienne, même sans nous. » Fin
mai 1956, alors que de nombreux
juifs de Constantine commencent à quitter l’Algérie, Cheikh
Raymond est en France. Certains
de ses proches lui conseillent d’y
rester. Impossible : il a le mal du
pays. Début juin, le voici de
retour. « Je préfère mourir ici que
vivre en France », confie-t-il à Gaston Ghrenassia.
L’heure du martyre sonne le
22 juin, à midi, alors qu’il fait des
courses avec sa fille, Viviane, sur
le marché arabe de Constantine.
Soudain, la jeune femme s’aperçoit qu’il a lâché son bras et qu’il
s’est affaissé à terre. Elle n’a pas
entendu les deux coups de feu.
« On a assassiné Cheikh Raymond ! » Le bruit se répand en un
rien de temps. « S’ils ont tué le
meilleur ami des Arabes, pourquoi
pas nous ? », se demandent les
juifs. Le jour des obsèques, toute
la communauté lui rend hommage. Un dernier rendez-vous,
peut-être. Qui sait si, demain, ils
se reverront ? De fait, ils partiront
tous, à quelques exceptions près.
Cheikh Raymond, lui, restera.
Respectant ses dernières volontés, sa veuve refuse le transfert de
sa dépouille en France.
Alors, qui ? Et pourquoi ? Etrange,
d’abord, que cette question puisse
encore se poser près de soixante
ans après le drame, alors que tant
et tant de livres ont été consacrés à
la guerre d’Algérie. Une seule certitude : le meurtre n’a jamais été revendiqué. Si l’on écarte les hypothèses farfelues, comme celle d’un
agent du Mossad ou d’un simple
d’esprit, beaucoup pensent que cet
assassinat, prélude à la fuite de la
communauté juive, entrait bien
dans les vues de certains dirigeants indépendantistes partisans d’une Algérie essentiellement arabo-musulmane. Abdelmadjid Merdaci, professeur à
l’université Mentouri de Constantine, ne croit pas à cette thèse et insiste sur la proximité de Cheikh
Raymond avec la communauté
musulmane. « J’ai rencontré moimême les principaux responsables
du FLN de la ville, qui démentent
toute responsabilité de l’organisation dans l’opération », assure-t-il.
Certes, mais pourquoi n’ont-ils
pas tout simplement condamné
officiellement le crime ?
Reste encore l’hypothèse d’une
décision prise par un subalterne
du FLN, que ses chefs n’ont pas
voulu charger. Quelle importance, après tout… Aujourd’hui,
dans les petits matins de Constantine, il se dit que résonne parfois la chanson que Cheikh Raymond interprétait avant de quitter la scène, « Bqaou al khir, H’na
m’china/Welli yebeba, Yahlaf Ala
khir » (« Au revoir, au revoir, nous
prenons congé de vous/Celui qui
nous aime vraiment doit nous
prier de rester »). p
josé-alain fralon
Prochain épisode Marvin Gaye,
la star de la soul rend l’âme
| 19
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
« La Gare
Saint-Lazare,
arrivée
d’un train »
(1877), de
Claude Monet.
BRIDGEMAN IMAGES
LES TUTORIELS ARTISTIQUES
ACCORDER
UNE BATTERIE
La remarque est venue spontanément lors d’une réunion du service culture. « Ça s’accorde,
une batterie ? » L’instrument
se trouvant ainsi ramené à la perception la plus répandue de truc
destiné à tenir un rythme, genre
« tchack, poum-poum », passant
sous silence sa part mélodique.
Eh oui, une batterie cela
s’accorde. C’est même une opération assez délicate sur laquelle
reviennent de nombreux tutoriels vidéo, en majorité en anglais.
A la base, le principe est simple.
Ce sur quoi se rejoignent les
spécialistes batteurs les plus vus
sur YouTube, parmi lesquels
Jared Falk, qui approche 1,5 million de vues. Il s’agit de tendre
ou détendre les peaux
des différents fûts ou toms
(de l’anglais tom) de la batterie,
maintenues par un cerclage
au moyen de tirants (huit ou dix
pour chaque peau sur les toms
les plus courants), une sorte de
vis qui vient se loger dans un filetage protégé par une coquille.
Plus la tension est forte, plus le
son sera aigu. L’accordage peut
commencer. Celui de la peau de
frappe, au-dessus du tom, et de
la peau de résonance au-dessous.
Dans la plupart des cas, il est
conseillé de se représenter
le cerclage comme une horloge,
de débuter par le tirant
à 12 heures, puis celui à 6 heures,
ensuite 9 heures ou 3 heures
et les intermédiaires. D’autres
partent de l’un des tirants
et continuent dans un sens
ou l’autre. Le registre de chaque
tom, qu’il soit en bois (érable, acajou, hêtre, bouleau…), métal (acier,
bronze, laiton…), matière synthétique (acrylique, fibre de verre…),
varie en fonction de son diamètre
et sa profondeur, exprimés en
pouces (1 pouce est égal à 2,54 cm,
ce qui donne par exemple,
pour un tom de 12 pouces,
un diamètre de 30,48 cm).
La grosse caisse est dans les notes
les plus basses du clavier d’un
piano, les toms de base vont
jusqu’à la troisième octave.
La vérification de la note se fait
en tapant du doigt (Christian
GÉNÉRALEMENT LES
FILMS SONT RÉALISÉS
DANS UN STUDIO
D’ENREGISTREMENT,
PAS DANS LA CAVE
OU LE GARAGE QUI SERT
DE LIEU DE RÉPÉTITIONS
À NOMBRE DE BATTEURS
DÉBUTANTS
Church) ou avec une baguette,
à l’emplacement de la peau
de chaque tirant. A l’oreille ou
en s’aidant d’un accordeur
électronique (Trevian Harrell),
un petit clavier ou, modernité
oblige, une application sur
son téléphone. Selon qu’il joue
du jazz, de la pop, du hard-rock,
le batteur ira vers un son qui
claque, sec (en tendant plus
la peau de frappe que celle de
résonance) ou au contraire qui
amplifie la profondeur, atténuera
ou pas les harmoniques lors
de la frappe sur la peau
(avec du ruban adhésif, des
petites plaques de gel solide…).
« EN QUELQUES MINUTES »
A chaque batteur de trouver
l’accordage qui lui convient,
en tenant compte de la relation
entre chaque tom. Mat Moore
recommande, en schéma de
base, un la bémol (troisième
octave du piano) pour la caisse
claire – un timbre constitué de
fils métalliques sur la peau
de résonance donne l’effet
vibrant –, et pour les trois toms,
du plus aigu au plus grave, un mi
bémol (troisième octave), puis
un si bémol (deuxième octave) et
un fa (deuxième octave).
Point commun à toutes les démonstrations, elles se font sur
du matériel haut de gamme, qui
sonne déjà de manière plus que
satisfaisante. Et généralement
les films sont réalisés dans
un studio d’enregistrement,
pas dans la cave ou le garage qui
sert de lieu de répétitions à nombre de batteurs débutants.
Le montage de ces courts films
explicatifs permet aussi de raccourcir le temps nécessaire
à un bon accordage. Allez hop,
« en quelques minutes » est
l’accroche la plus souvent énoncée dans les titres des tutoriels.
Ce qu’a bien compris Rob
Brown, qui propose une méthode « rapide et facile »
(« quick and easy ») vue plus
de 400 000 fois et qui suscite
une multitude de commentaires
positifs. La peau est détendue,
on appuie alors avec les doigts
en son centre. Elle présente
au niveau de chaque tirant
comme une vaguelette. On visse
le premier tirant, la vaguelette
s’aplatit. Pareil pour le deuxième
tirant, le troisième, etc.
Pas de note à vérifier, pas de sens
particulier. Oubliez toute
la « théâtralité des tutoriels
d’accordage », nous dit Rob
Brown. Si cela sonne bien, que
cela vous plaît, c’est bon.
En moins de deux minutes
montre en main. p
sylvain siclier
Prochain épisode Entrer
dans la danse
Des rayons et des rails :
les gares de Claude Monet
En 1877, le peintre obtient
l’autorisation de travailler à la gare Saint-Lazare. Et commence
une série de douze toiles décisive pour la modernité
L ES ART I ST ES PRENNENT L E T RAI N 2 | 6
L
e communisme, c’est les soviets, plus l’électricité. L’impressionnisme, c’est le tube
en étain et le chemin de fer.
Au mitan du XIXe siècle, les artistes
français découvrent une nouveauté,
venue d’Angleterre, et commercialisée à partir de 1859 à Paris par la maison Lefranc : la peinture en tube. Finie
la longue séance de broyage des couleurs sur la plaque de marbre,
oubliées les vessies de porc où on les
conservait quand on désirait les transporter. Désormais, elles se présentent
sous un faible volume, dans un emballage léger et pratique pour l’artiste
désireux de travailler en plein air.
Ça tombe bien, le plein air est lui
aussi plus facilement accessible : un
peintre parisien souhaitant brosser
les façades de la cathédrale de Rouen
aurait dû supporter douze à
quinze heures de diligence pour y parvenir. Quand Claude Monet (18401926) installe son chevalet dans un immeuble avec vue sur la façade de
l’église, en 1894, il y est arrivé en un
peu moins de quatre heures, grâce aux
Chemins de fer de l’Ouest. En 1885, la
toute nouvelle gare Saint-Lazare a déjà
accueilli plus de 12 millions de voyageurs. Construite grâce à des capitaux
franco-britanniques, et une majorité
d’ingénieurs et d’ouvriers anglais, la ligne a été inaugurée en mai 1843, bientôt prolongée jusqu’au Havre, la ville
où Monet a grandi, qu’on atteint en six
heures seulement. Impression, soleil
levant eût-il été peint sans cela ? Rien
n’est moins sûr. Les falaises d’Etretat,
sans l’embranchement vers Fécamp
(1855) ? Peu probable. Et les plages de
Dieppe, de Pourville, de Varengeville ?
Inenvisageable, sauf à souffrir d’importants inconforts.
Le train est moderne, confortable,
pour peu qu’on voyage en première
classe : dans ce cas, le billet jusqu’au Havre coûte 26,50 francs,
6 francs de plus qu’en deuxième. Les
plus pauvres, prêts à subir la rudesse
de bancs de bois, opteront pour la troisième classe, 15,50 francs (soit tout de
même l’équivalent de quatre journées
de travail d’un ouvrier en 1850). Honoré Daumier sera le premier, sinon le
seul, à représenter cet aspect des choses en 1864 avec son tableau Le Wagon
de troisième classe, dont le thème est
moins le train que la misère des ban-
lieusards qui l’empruntent au quotidien. Tous voyageront en sécurité. Les
premiers accidents ferroviaires les
plus meurtriers ont servi de leçon : on
n’enferme plus les voyageurs à clé
dans les wagons depuis qu’un incendie a tué de nombreux malheureux
prisonniers des compartiments. Et
l’accès des trains, où il n’est pas permis
de fumer, est interdit « à toute personne en état d’ivresse, ou vêtue de manière à salir ses voisins » et « à tous les
individus porteurs de fusils chargés… ».
C’est donc armés de leur boîte de tubes de peinture et de leur chevalet de
campagne – mais pas plus des 13 kg de
bagages autorisés – que les impressionnistes partent vers la Normandie.
Cependant, il leur arrive aussi,
comme aux vaches, de regarder passer
les trains. Le Musée de Compiègne
conserve ainsi une des plus anciennes
(vers 1845) représentations connues en
France d’un chemin de fer, une lithographie d’un certain Bineleau montrant un train de la ligne Paris-Rouen.
La vitesse ne doit pas être excessive,
puisque des passagers coiffés de hautsde-forme jouissent de la vue depuis le
toit de l’une des voitures. On ne peut
pas trouver plus grand contraste avec
l’un des tout premiers tableaux consacrés à l’iconographie ferroviaire, Rain,
Steam and Speed – The Great Western
Railway peint par Turner (1775-1851)
en 1844. On est là plus proches de La
Bête humaine (le roman de Zola ne paraîtra pourtant qu’en 1890) que d’autre
chose. L’irruption de la modernité,
mais aussi la fin d’un monde rural.
COULEURS ET VALEURS
Ce contraste-là n’intéresse guère
Claude Monet. Quand il peint des
trains, assez tardivement, c’est sur les
couleurs et surtout les valeurs qu’il
s’attarde. Son Train dans la campagne
(vers 1870) conservé au Musée d’Orsay
ne montre que quelques wagonnets, à
peine visibles, et une locomotive cachée par une ligne d’arbres touffus,
dont les feuilles jouent avec le panache
de la fumée produite par la cheminée.
« La poésie du XIXe siècle, il faut le
dire, c’est la vapeur… », écrivait Jules Janin, auteur en 1847 d’un guide, Voyage
de Paris à la mer. « La machine, et le
rôle qu’elle joue dans le paysage, ne suffit-elle pas à un beau tableau ? », interrogeait à son tour en 1857 le critique
ARMÉS DE LEUR BOÎTE
DE PEINTURE
ET DE LEUR CHEVALET,
LES IMPRESSIONNISTES
PARTENT VERS
LA NORMANDIE
Jules Champfleury dans son manifeste Le Réalisme. On en est loin. Longtemps, les trains de Monet seront des
détails de ses paysages. La fumée de
son Train de marchandises (1872), c’est
un gros nuage gris et blanc qui coupe
en oblique les falaises de la vallée de la
Seine. Sans elle, le convoi lui-même
serait inidentifiable. En 1873 et 1874, il
représente à plusieurs reprises le pont
d’Argenteuil. Les trains sont à peine
visibles : le sujet, c’est la masse blanche du viaduc et son aspect rectiligne
qui contrastent avec les reflets de la lumière dans les eaux du fleuve et le ciel
moutonnant de nuages. Même quand
il peint en 1875 un Train dans la neige à
Argenteuil, le noir du convoi n’est
qu’un détail du tableau.
Il faut attendre 1877 et son installation dans le quartier de la Nouvelle
Athènes, à Paris, pour que Claude Monet regarde les trains autrement. Il obtient l’autorisation de travailler dans la
gare Saint-Lazare, toute proche, et entame un ensemble de douze toiles où
la verrière surplombant les quais filtre
les rayons du soleil, qui jouent avec les
fumées produites par les locomotives.
Le paysage est urbain, et le sujet des
plus contemporains, mais c’est encore
la lumière qui est l’héroïne de l’affaire.
Surtout, avant les « meules », avant les
« cathédrales de Rouen », avant les
« nymphéas », les « gares Saint-Lazare »
furent le premier thème que Monet
traita de façon quasi systématique, et
ce n’est sans doute pas un hasard, car la
série dans l’art, inaugurée ainsi par lui,
est devenue l’une des marques de la
modernité, comme le train le fut dans
les transports : si Monet est révolutionnaire, ce n’est pas par ses sujets,
mais bien par la manière dont il avait
décidé de les traiter. p
harry bellet
Prochain épisode Steve Reich
20 |
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Les six articles de cette série sont extraits d’un livre de Jean Rolin, « Crac », à paraître
en janvier 2019 chez P.O.L. En 1909, année de son 21e anniversaire, T.E. Lawrence, qui n’est pas encore
« d’Arabie », entreprend à travers le Moyen-Orient, à pied et en plein été, un voyage de près de 1 800 km
à la découverte des châteaux forts bâtis par les croisés. Aujourd’hui, escale au château de Beaufort, au Liban
D’UN C H ÂT E AU L’AUT RE 2 | 6
Un bain dans le Litani
Le château
de Beaufort,
situé au Liban,
ici en
août 1980.
La forteresse
a été occupée
par les croisés
pendant
le XIIe siècle.
ALAIN MINGAM/GAMMARAPHO VIA GETTY IMAGES
A
Nabatiyeh, sans doute pour la
première fois de sa vie,
Lawrence voit des chameaux
(des dromadaires) en grand
nombre, et comme il se doit il s’émerveille de leur étrangeté – « ils ont d’horribles visages et soutiennent, tout en marchant, le flux ininterrompu d’un langage
apparemment effroyable » –, sans se douter du degré de familiarité qu’il atteindra
bientôt avec ces animaux. De Nabatiyeh,
et c’est là que les choses sérieuses commencent, il se rend, accompagné d’un
guide, au château de Beaufort, et par la
suite à celui de Baniyas. Bien que dans sa
thèse il ne dise presque rien du premier,
sinon que « son donjon est petit et très endommagé », dans une lettre à sa mère datée du 2 août 1909 et postée de Beyrouth, il
le mentionne comme « un splendide château », qu’il date du début du XIIIe siècle, et
une « belle forteresse bien située au-dessus
du Litani ». De là-haut, la vue embrasse le
mont Hermon, « avec de la neige encore
dans ses vallées », « vers le nord la moitié du
Liban » et « vers le sud les collines de Safed
et de Nazareth » : tout cela accessible à
l’époque en quelques heures de marche,
alors que le même panorama se répartit
aujourd’hui entre les territoires de trois
pays – le Liban, Israël et la Syrie – dont les
frontières, d’ailleurs contestées, sont à ce
niveau particulièrement hermétiques.
Depuis l’une des fenêtres de la chapelle,
Lawrence jette une pierre « qui (tombe)
en éclaboussant, après deux rebonds,
dans la rivière à cinq cents mètres en dessous ». Puis, comme nous savons qu’il
aime se baigner, et que c’est même un
des rares plaisirs qu’il s’accordera toute
sa vie sans barguigner, que ce soit à Jbeil
(Byblos) dans la Méditerranée, à Karkemish dans l’Euphrate (et dans les deux
cas tantôt seul, tantôt en compagnie de
Dahoum), et même pendant la guerre,
sur le territoire actuel de la Jordanie, dans
les sources du Wadi Roum ou dans ce lac
d’Azraq qui est désormais asséché,
comme nous savons qu’il aime se baigner il va faire trempette dans le Litani,
au terme d’« une descente bondissante (…)
par un sentier de chèvre », accompagnée
tout du long par les vocalises de son
guide qui se tient pour « un magnifique
chanteur, le meilleur de son pays ». Dans
la rivière, dont le cours décrit au pied du
château un angle presque droit, le courant est trop violent pour nager, mais
non pour « s’accrocher à un rocher et flot-
Mer
Méditerranée
Tripoli
LIBAN
Saïda
Beyrouth
SYRIE
Château
de Beaufort
Damas
Tyr
ISRAËL
Saint-Jean-d’Acre
50 km
ter autour dans les remous, comme une
queue de poisson ». Ce qui fait tout de
même « un bain délicieux », ajoute-t-il,
d’autant plus que « les rives étaient tout
de lauriers-roses (…) de sorte que le coloris
général était satisfaisant ».
L’étape suivante, jusqu’à Baniyas, lui
donne l’occasion de faire des observations sur la faune – nombreuses gazelles,
chacals à profusion (dont il dit que les
Arabes les appellent « fils des hiboux », ce
qui reste à voir), quelques loups –,
d’autant plus précieuses que pour la plupart ces animaux ont aujourd’hui disparu. Du château de Baniyas, également
connu sous le nom de Nimrod, ou de Subeibeh, Lawrence écrit qu’on y jouit
d’« un panorama extraordinaire, un des
plus beaux de la Syrie selon le Baedeker »,
et qu’il présente « en un endroit des mâchicoulis (…) comme ceux de ChâteauGaillard », ce pourquoi il a été « très content de le voir ». Si content que pour avoir
une meilleure vue du château dans son
ensemble il met le feu aux broussailles
qui encombraient sa cour intérieure, et
qui se consumeront « toute la matinée ».
Après quoi – mais d’après lui sans lien
avec cet incendie, qui aurait plutôt arrangé le propriétaire des lieux –, les habitants du village de Baniyas se seraient
« montrés très désireux d’assassiner (son)
guide parce qu’il était chrétien », mais ils
en auraient été dissuadés par la présence
d’un étranger. Dans les jours qui suivent,
avant de revenir à Beyrouth vers la fin de
ce même mois de juillet, Lawrence, toujours à pied, poursuivra son voyage jusqu’à Saint-Jean-d’Acre, visitant en chemin le lac de Tibériade, Nazareth, le
mont Carmel ou Haïfa, et faisant au passage cette réflexion, à propos de la Palestine, qui n’est pas de nature à améliorer
sa réputation, déjà bien compromise,
dans le monde arabe : (elle) « était alors
(à l’époque romaine) un pays plaisant, et
elle pourrait si facilement le redevenir.
Plus tôt les juifs l’exploiteront, mieux ce
sera : leurs colonies sont des oasis dans
un désert. » (…)
***
Ce que le château de Beaufort doit aux
Francs et ce qu’il doit à leurs adversaires
musulmans, c’est une question qui dans
un passé récent a fait l’objet d’une réévaluation, comme pour l’ensemble des édifices militaires jadis attribués sans partage aux croisés (réévaluation tributaire
non seulement des découvertes faites
entre-temps, mais aussi de l’idéologie qui
prévaut aujourd’hui parmi les chercheurs concernés, non moins que chez
leurs prédécesseurs bien que dans un
sens opposé : idéologie que l’un d’entre
eux, Hugh Kennedy, a pu qualifier
d’« orientalisme inversé »). S’agissant de
Beaufort, Paul Deschamps, le grand manitou de l’archéologie médiévale en Syrie
et au Liban sous le mandat français, en
attribuait la majeure partie aux Francs,
tandis que Jean-Jacques Langendorf et
Gérard Zimmermann – deux historiens
suisses auteurs d’une somme intitulée
Les Châteaux des croisades – observent
que « de nouvelles investigations (au début des années 2000) ont montré qu’une
partie du château supérieur était franque
et que le château inférieur, avec sa succession de bâtiments, était musulman ». « Le
fait le plus important à retenir », renchérit
l’historien Christian Corvisier dans un article intitulé « Les campagnes de construction du château de Beaufort, une relecture », « c’est sans doute que, jusqu’à sa
perte définitive par les Francs, Beaufort
n’est qu’un petit château ».
Petit, sans doute l’était-il, même si l’on
observe que Saladin s’est donné beaucoup de mal pour s’en emparer, en 1190,
et que soixante-dix-huit ans plus tard,
Beaufort ayant été entre-temps rétrocédé aux Francs, Baybars, le vainqueur
de saint Louis et le tombeur du Crac, dut
déployer pas moins de vingt-six machines de siège pour en venir à bout. Mais
quoi qu’il en soit, l’une des particularités
de ce château, bien qu’il ne soit pas seul
dans ce cas, c’est le rôle qu’il a joué dans
des conflits récents, et qu’illustrent
notamment le roman de l’écrivain israélien Ron Leshem, Beaufort, et le film qui
en est tiré (…).
***
Dans leur livre déjà cité, Langendorf et
Zimmermann, sans mentionner leurs
sources, écrivent que dans la seule journée du 19 août 1980, le château de Beaufort – où l’Organisation pour la libération
de la Palestine (OLP) s’est solidement établie, et d’où elle bombarde les localités israéliennes les plus proches de la frontière
– aurait reçu quelque 2 480 projectiles.
Un peu moins de deux ans plus tard, le
6 juin 1982, aux premières heures de l’invasion du Liban, lorsque des troupes
d’élite de l’armée israélienne, après une
préparation d’artillerie, se lancent à l’assaut de la colline de Beaufort, elles s’y
heurtent à une résistance bien plus forte
et mieux organisée qu’elles ne s’y attendaient, qui fera dans leurs rangs plusieurs morts et de nombreux blessés. Et
LAWRENCE AIME
SE BAIGNER,
ET C’EST MÊME UN
DES RARES PLAISIRS
QU’IL S’ACCORDERA
TOUTE SA VIE SANS
BARGUIGNER (…)
ET MÊME PENDANT
LA GUERRE
dans les dix-huit années à venir, la forteresse, occupée sans interruption par les
Israéliens, deviendra un symbole, parmi
d’autres, de l’échec de leurs entreprises
au Liban (…).
Déjà assez infernales en temps ordinaire, du fait de l’hostilité plus ou moins
ouverte de la population environnante,
du manque d’eau, tel que prendre une
douche devient un luxe espacé parfois de
plusieurs semaines, ou de la pluie de roquettes et d’obus de mortier qui s’abat régulièrement sur le château, ou plutôt sur
les bunkers que les Israéliens ont édifié
autour de celui-ci, les conditions de cette
occupation vont se détériorer considérablement, vers la fin des années 1990, lorsque le Hezbollah sera doté par ses parrains iraniens de missiles Tow dont la
précision, le pouvoir destructeur et la
portée sont bien supérieurs à ceux du
matériel dont il disposait jusqu’alors.
« Beaufort est devenu quelque chose de
différent en ce temps-là, écrit Ron
Leshem, il s’enfonçait sous terre. » Des
supplétifs chrétiens, issus des villages
voisins et recrutés, ou raflés, par l’Armée
du Liban-Sud du général Lahad, s’activent
à édifier ce qu’un nom de code désigne
comme les « murs de l’espoir », et que
Leshem décrit comme des fortifications
telles que « l’Histoire n’en a jamais
connu ». Mais la situation n’en continue
pas moins de se dégrader, alors que la
pression monte, en Israël, pour exiger le
retrait des troupes engagées au Liban, en
particulier depuis ce jour de février 1997
lors duquel soixante-treize militaires, en
route vers Beaufort, ont péri dans la collision de deux hélicoptères.
Le retrait aura effectivement lieu, dans
les derniers jours du mois de mai 2000,
dans des conditions rendues très difficiles par la débandade de l’Armée du LibanSud, qui le plus souvent abandonne ses
positions sans combattre, et par la pression qu’exerce le Hezbollah. Celle-ci se
traduit non seulement par des volées de
missiles ou d’obus, mais aussi par l’utilisation de boucliers humains, sous l’espèce de civils qui tantôt à pied, tantôt en
moto, ou en voiture, se rapprochent par
vagues du château, confrontant les soldats qui l’occupent à un choix difficile entre tirer dans la foule – ce qui est sans
doute, au moins pour une part, ce que recherchent les organisateurs de ces démonstrations – ou se laisser submerger.
Et lorsque les Israéliens, finalement, parviennent à se dégager, ils ne le font
qu’après avoir placé quelques centaines
de mines non dans le château lui-même,
comme les Nations unies en exprimeront la crainte, mais dans leurs propres
bunkers, dont ils déclencheront l’explosion sitôt leur évacuation terminée. p
jean rolin
Les citations de la correspondance de T.E.
Lawrence sont extraites de ses « Lettres »,
traduites de l’anglais par Etiemble et Yassu
Gauclère (Gallimard, 1948).
Prochain épisode En chemin vers le Crac
| 21
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
temps, d’autres passeront leur vie dans des
jobs alimentaires et sans intérêt aucun. »
Ceux qui « passent leur vie dans des jobs
alimentaires et sans intérêt aucun » sont
ces mêmes gens qui « ne sont rien », ceux à
qui le discours des failcon ne profite pas
parce qu’il ne leur est pas destiné. Pour
eux, l’échec n’est pas une prouesse mais
une fatalité.
Pour que Jeff Bezos et ses pairs puissent
prendre des risques pour ensuite rebondir,
il faut que d’autres essuient leur échec avec
eux – avec leur investissement ou, pire,
leur simple force de travail. Ils en subissent
alors d’autres conséquences.
Avril 2018. Un rapport ordonné par le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur les conditions de travail
des employés d’Amazon dans l’entrepôt logistique de Montélimar, dans la Drôme.
71 % des cadres y sont insomniaques, 70 %
des employés évoquent le stress au travail
et 40 % ont déjà consulté un médecin. Les
pauses pour se rendre aux toilettes sont
chronométrées et certains manageurs interdisent de parler. « C’est un système qui ne
pardonne pas la médiocrité », reconnaît l’un
d’eux. On imagine les employés d’Amazon
de Montélimar à une failcon, face à des entrepreneurs qui leur apprendront que c’est
en tombant qu’on apprend à marcher.
CHLOE POIZAT
L’ALLÉGORIE DU « TITANIC »
Alors que l’échec est vu comme une
expérience positive et encouragée par les magnats de la nouvelle
économie, pour l’essayiste Mathilde Ramadier, il n’est qu’un
« moyen de se déresponsabiliser » aux dépens des travailleurs
SURM O NT ER L ES ÉPREUV ES 3 | 6
Echouer, un privilège que s’arrogent
les patrons de la Silicon Valley
Par MATHILDE RAMADIER
F
¶
Mathilde Ramadier, née
en 1987 à Valence (Drôme),
est auteure d’essais (chez
Actes Sud, Premier Parallèle), de bandes dessinées
(chez Futuropolis, Dargaud,
Le Seuil), et traductrice de
l’allemand et de l’anglais
(au Seuil et aux éditions Ici
même). Elle s’est installée
à Berlin en 2011 et a eu
l’occasion de travailler
en parallèle dans diverses
start-up pendant quatre
années, expériences qu’elle
raconte dans son ouvrage
« Bienvenue dans le nouveau monde. Comment j’ai
survécu à la coolitude des
start-ups » (Premier Parallèle, 2017). Graphiste d’une
première formation à Paris
puis diplômée de l’ENS en
philosophie contemporaine
(2011), elle vit aujourd’hui
entre Berlin et Arles. Elle
s’intéresse aux questions
liées au travail, mais aussi
à l’écologie, à la psychanalyse et au féminisme
ail fast, fail often. » Echouez vite,
échouez souvent. C’est l’un des mantras les plus répétés dans la Silicon
Valley – si bien que son écho rebondit jusque dans nos oreilles. En France aussi, à
Bercy, Toulouse ou encore Grenoble, on organise désormais des « failcon », des conférences sur l’échec, calquées sur le modèle
californien. Le nom fait sourire, mais force
est de constater que cela a quelque chose
de réjouissant. Lors de ces conférences, on
y apprend non seulement qu’on a droit à
l’échec mais qu’on peut même le provoquer, à bon escient.
Bill Gates, Steve Jobs et Mark Zuckerberg, pour ne citer qu’eux, en ont eu
marre de l’élite des premiers de la classe et
l’ont répété maintes fois : inutile d’être
bon à l’école, les gars, « you’re too cool for
school » (« vous êtes trop cool pour aller à
l’école »), renoncez à la fac, « drop out ! »
Lors de son discours prononcé le
12 juin 2005 à l’université Stanford, Steve
Jobs, alors PDG d’Apple, enjoignait même
les étudiants à rester « déraisonnables ».
Chic, pourrait-on se dire, c’en est fini de la
tyrannie de la réussite, de l’excellence à la
française ! On sait qu’on peut toujours
compter sur la Silicon Valley pour nous
apporter un peu de disruption.
J’ai, pour ma part, un souvenir vivace de
l’esprit de compétition qui régnait au lycée, avec ses filières plus prisées que
d’autres et les résultats de contrôles annoncés dans l’ordre décroissant. En prépa,
en école d’art, où l’on prônait pourtant le
droit à l’expérimentation, certains enseignants nous accueillaient en cours avec
les cinq meilleurs travaux punaisés au
mur. On devait prendre exemple sur ceux
qui n’échouaient pas. Les créations les
moins abouties, qu’on aurait pu commenter pour permettre de progresser,
n’avaient pas droit de cité. On continuait
de faire le tri entre les bons élèves et ceux
qui seraient « en échec ».
Quittons la cour d’école pour les open
spaces. De quels échecs parle-t-on, dans
la Silicon Valley ? Penchons-nous de plus
près sur le berceau des plus grandes réussites entrepreneuriales, la vallée mère de
la disruption.
Qui trouve-t-on dans les failcon ? Des
hommes, en immense majorité. Des entrepreneurs et des investisseurs essentiellement, plus ou moins aguerris. Il est bien vu
d’y participer car on y parle de ses erreurs,
on y lave ses péchés. Les conférenciers célèbrent les courageux parcours de grands
PDG comme Jeff Bezos, qui se targue
d’avoir souvent échoué, cela a même fait
perdre des milliards à son entreprise, Amazon. Il affirme pourtant que c’est « sans importance ». Quel rebelle !
Qu’est-ce qu’échouer, dans la novlangue
de la Silicon Valley ? C’est se tromper en
ayant voulu innover, puis recommencer.
Et donc, puisque cela a un coût, lever des
fonds, puis en lever de nouveaux grâce au
secours de quelques fidèles actionnaires.
Dans la famille des GAFA, on se souvient
de l’échec cuisant des Google Glasses, ces lunettes à réalité augmentée permettant d’accéder avec sa rétine aux indispensables services de Google. Le prix est resté trop élevé,
de même, sans doute, que la défiance générale. La tentative de l’entreprise de forcer
par ailleurs ses utilisateurs à recourir à un
compte Google + pour accéder à tous ses
services n’a pas été un triomphe non plus.
« START-UP NATION » SÉLECTIVE
Plus récemment, c’est l’échec de Theranos
qui a fait parler de lui dans la vallée de toutes les disruptions : une start-up qui comptait révolutionner les techniques de prélèvement sanguin en se passant d’aiguilles,
mais qui avait oublié d’attendre le feu vert
de l’Autorité de santé américaine, qui remit
en doute ses méthodes de même que la fiabilité des résultats. L’entreprise et sa dirigeante, Elizabeth Holmes, devenue entretemps milliardaire, ont été condamnées à
une amende et diverses pénalités. Plusieurs dizaines de milliers de tests ayant
été réalisés sur de vrais patients étaient
potentiellement erronés. Près de 600 personnes ont été licenciées.
Si l’on s’éloigne un temps des technologies de pointe pour revenir aux outils plus
modestes, on se souvient du disruptif « Bic
for her », le stylo Bic pour les femmes, qui
n’a pas marché non plus. Pourtant, son
créateur avait cru bien faire. Il était
convaincu que les femmes ont besoin d’un
stylo adapté pour écrire. C’était donc pour
les aider à se surpasser qu’il leur était
spécialement destiné, qu’il était rose et
coûtait 70 % de plus qu’un Bic normal.
L’enfer est pavé de bonnes intentions.
Mais il n’y a pas que des génies dans
les start-up, non ? Il y a aussi de simples
employés, parfois. L’échec est-il tout
autant profitable aux petites mains du
numérique ?
Paris, juin 2017. Lors de l’inauguration de
la Station F, le plus grand incubateur de
start-up du monde, Emmanuel Macron
prononce un discours. Il y parle « des gens
qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».
Pas ceux qui ne « font » rien, ceux qui ne
« sont » rien. Parce qu’ils ne sont pas entrepreneurs, ils sont néantisés. Et c’est bien
parce qu’ils ne réussissent pas qu’ils n’ont
pas leur place dans la « start-up nation ».
L’échec vertueux, c’est-à-dire vecteur de
possibilités et rémissible, serait donc l’apanage des décideurs. Rien de neuf sous le soleil importé de Californie… Mais alors, qui
sont ces gens qui ne « sont » rien ?
Un jour, un entrepreneur français m’a
humblement expliqué, dans une lettre
ouverte publiée sur le réseau LinkedIn, que
l’écosystème des start-up élimine naturellement les plus faibles, et que c’est très bien
ainsi : « Si tu te demandes toujours pourquoi certains continuent à apprécier le
monde darwiniste des start-up, je pense que
c’est avant tout parce que nous savons que
nous aurons des choses extraordinaires à
raconter plus tard à nos enfants et petits-enfants. On ne s’ennuiera jamais. Pendant ce
POUR QUE JEFF BEZOS
ET SES PAIRS PUISSENT
PRENDRE DES RISQUES
POUR ENSUITE
REBONDIR, IL FAUT QUE
D’AUTRES ESSUIENT LEUR
ÉCHEC AVEC EUX – AVEC
LEUR INVESTISSEMENT
OU, PIRE, LEUR SIMPLE
FORCE DE TRAVAIL
New York, octobre 2013. Jason Goldberg,
PDG de Fab.com, start-up évaluée à
900 millions de dollars, annonce le licenciement immédiat de deux tiers des employés
ainsi que la fermeture des bureaux européens. Les raisons de cette faillite ? En résumé, 200 millions de dollars ont été dilapidés à la suite de mauvaises décisions. « Holy
shit this is a big deal » (« Bordel, ça fait vraiment beaucoup »), s’émeut Jason Goldberg
dans son discours d’adieu, dans lequel il
n’oublie pas d’évoquer les vertus de l’échec.
Dans un article publié sur le site Business Insider, un photomontage le représente ramant dans un canot de sauvetage, tandis
que le Titanic sombre avec les passagers de
troisième classe en arrière-plan. Plus de
150 personnes se retrouvent sans emploi,
du jour au lendemain. Elles n’ont ni syndicat ni plan B. Jason Goldberg, lui, a fondé
d’autres start-up depuis, dont une qui n’a
pas survécu deux ans. C’est plus fort que lui,
il est ce qu’on nomme un « serial entrepreneur » : comme il compte plusieurs échecs à
son tableau de chasse, il est respecté.
A l’école, à l’université ou en entreprise, la
pression insidieuse de la comparaison et
de la compétition peut conduire à ce que
les psychologues nomment « névrose
d’échec » : lorsqu’on capitule avant même
d’avoir essayé parce qu’on est inconsciemment persuadé qu’on échouera. On provoque donc l’échec avant qu’il advienne. On
le poursuit malgré soi.
Cette pression est particulièrement vive
sur les réseaux sociaux, dont on ne sait
plus s’ils véhiculent du réel ou du symbolique. Un bref coup d’œil sur l’un d’entre
eux, Instagram, né lui aussi dans la Silicon
Valley en 2010 puis acquis par son grand
frère Facebook, nous apprend que l’esthétique de l’échec n’y a pas sa place. L’horizon
qui y est proposé, et entretenu par des millions d’utilisateurs, n’est que l’illusion
d’une vie parfaite. Toute comparaison est
impossible à tenir.
Berlin, juillet 2017. Le PDG de la start-up
SoundCloud, Alexander Ljung, annonce
sur le blog de l’entreprise que 173 employés
(40 % des effectifs) vont être licenciés.
Dans son court texte, modestement titré
« Une note d’Alex Ljung » comme s’il s’agissait d’un pense-bête, il rappelle qu’il est de
son devoir d’assurer le « succès indépendant » de l’entreprise. Il n’avait donc pas
d’autre choix que de fermer les bureaux de
Londres et de San Francisco. Il ne parle pas
d’échec. Il mentionne en une ligne que
cette décision était désagréable à prendre
et remercie ses employés.
On savait que dans le monde de l’entreprise, « remercier » signifie également « licencier ». Dans la novlangue des start-up,
les euphémismes vont plus loin : on dit de
l’employé remercié qu’il est « parti vers de
nouvelles aventures ». On s’évertue à chasser le négatif des signifiants. L’échec en soi
est valorisé dans le discours et la portée négative du mot, dédramatisée. Ainsi, valoriser son propre échec n’est plus qu’un nouveau moyen de se déresponsabiliser. p
Prochain épisode L’erreur scientifique, par
Kimil Fadel
22 | carnet
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
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Il y a cent ans, le 22 août 1918, naissait
à Paris,
Jérémie CATTELAIN.
Celles et ceux qui l’ont connu gardent
de lui le souvenir d’un homme droit,
tolérant et à l’écoute des autres.
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Décès
La famille de Robert Bono,
Laurent Berger,
La commission exécutive de la CFDT,
L’HISTOIRE
DES
RÉVOLUTIONS
De l’âge de pierre à l’ère numérique
ont la tristesse de faire part du décès de
Robert BONO,
Hors-série
Collections
membre de la commission exécutive
confédérale de la CFDT de 1973 à 1985
et secrétaire général
de l’union départementale CFDT du Tarn
de 1967 à 1969.
C’était un grand syndicaliste, un
humaniste qui a lutté toute sa vie pour plus
de justice sociale, un homme de caractère
droit et chaleureux.
La CFDT s’associe à la douleur de sa
famille.
LE VOLUME 1
€
3 99
,
SEULEMENT
Dès mercredi 22 août,
le volume n° 1
LE CERVEAU
Les obsèques auront lieu le 24 août
2018, à 14 h 15, en l’église de Rocquecourbe
(Tarn).
CFDT,
4, boulevard de la Villette,
75955 Paris Cedex 19.
Mme Christine Crubillé,
sa fille,
M. Victor-Georges Lévy,
son gendre,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Alice CRUBILLÉ,
survenu le 16 août 2018,
à Montreuil,
à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
Marie-Thérèse Guyot,
Ses enfants
Et petits-enfants,
Ses parents
Et amis,
ont la douleur de faire part du décès de
Actuellement en kiosque,
le vinyle n° 2 SGT PEPPERS
LONLEY HEARTS CLUB BAND
GÉNIES
MATHÉMATIQUES
des
M. Michel GUYOT,
survenu le 27 juillet 2018,
à l’île d’Oléron,
à l’âge de quatre-vint-six ans.
Michel,
son fils,
Tristan et Tiphaine,
ses petits-enfants,
Toute sa famille
Et ses proches,
ont la douleur de faire part du décès de
Attila KOVÁCS,
grand défenseur de la cause
des minorités hongroises
et passionné de la Hongrie,
survenu le 9 août 2018, à Paris,
dans sa quatre-vingt-septième année.
L’enterrement aura lieu à Budapest,
le 22 août, à 13 heures, au cimetière
de Obuda.
M. Kovacs,
mkov@club-internet.fr
Grasse (Alpes-Maritimes).
Jean Paul
et Anne Kovalevsky,
Madeleine Kovalevsky
et François Marcaggi,
Pierre Kovalevsky,
ses enfants
Ainsi que ses petits-enfants
Et arrière-petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
M. Jean KOVALEVSKY,
membre de l’Académie des sciences,
chevalier de la Légion d’honneur,
commandeur
de l’ordre national du Mérite,
ancien directeur à l’observatoire
de la Côte d’Azur,
ancien président
du Bureau international
des poids et mesures,
survenu le 17 août 2018, à Grasse,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
La cérémonie religieuse aura lieu dans
l’intimité le mercredi 22 août, à 15 heures,
en la chapelle Saint-Roch d’Antibes.
Un hommage pourra lui être rendu
à l’Athanée de Grasse, à compter du lundi
20 août, à 14 heures.
Le président,
Le vice-président,
Les secrétaires perpétuels
Et les membres
de l’Académie des sciences,
ont la tristesse de faire part de la disparition
de leur confrère,
Jean KOVALEVSKY,
Patricia Ledreney,
sa compagne,
Pierre Puchot,
son fils,
Lucie Chartier
Et Victor,
son petit-fils,
Anniversaires de décès
Vingt-cinquième anniversaire de la
disparition de
Patrick BOSSATTI.
ont la douleur de faire part du décès de
qui s’est éteint dans la soirée du jeudi
16 août 2018.
Il demeurera à jamais dans nos cœurs
et nos souvenirs.
Michel Hardy,
son mari,
Juliette, Antoine,
Jean-François, Victor,
ses enfants,
Octave, Antonin, Ysaline,
ses petits-enfants,
Lora et Sonia,
ses belles-filles,
Ses ami(e)s,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
Marianne REIGNER-HARDY,
psychologue,
survenu le 9 août 2018.
La cérémonie a eu lieu dans l’intimité
familiale, aux Sables-d’Olonne.
Maman, nous t’aimons très fort, tu nous
manques énormément.
Paris. Laroque-Timbaut.
Marie-France et André Kraüth,
Alain et Jeanne Vaissié,
Gilles et Marie-Odile Vaissié,
Pierre-Philippe et Claire Vaissié,
Arnaud et Claire Vaissié
et leurs enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Isabelle VAISSIÉ,
survenu le 18 août 2018, à Bordeaux.
La cérémonie religieuse aura lieu
le mercredi 22 août, à 10 heures, en l’église
Notre-Dame de Laroque-Timbaut, suivie
de l’inhumation dans le caveau familial,
de cette même localité.
Fondation
dit « Roberto »,
1954-2008.
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
« Pour un amour éteint
que de feux vont renaître
Nous allons nous survivre
en ces enfants des cieux. »
Aragon.
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Elie,
Ses proches,
Ses camarades
Et Jeannine.
soit quatre jeux identiques
Trente ans déjà.
soit quatre exemplaires
Adresser
de 30 poèmes inédits,
d’un ouvrage de poésie édité
Françoise Joly,
sa femme,
Claire et Guillaume,
ses enfants,
Valérie,
sa belle-fille,
Ses petits-enfants,
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
avant le 5 octobre 2018
en pli non recommandé à :
rappellent au souvenir de ses proches,
de ses collègues et de ses amis, le décès
accidentel, de
Fondation de France
Henri JOLY,
Prix Simone de Carfort
philosophe de l’antiquité grecque
aux universités de Grenoble et de Genève,
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
emporté par une vague le 22 août 1988.
Le montant du prix est de 2 500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
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ont la tristesse de faire part du décès,
survenu le 26 juillet 2018, de
Michèle
PIRAZZOLI-T’SERSTEVENS,
Ils s’associent à la douleur de la
famille.
Simone de Carfort 2018
Jerome CASTAING,
:AG7JG
G7JG 3! G!4:B
Le président
de l’École Pratique des Hautes Études,
Le doyen
de la section des sciences historiques
et philologiques,
Les directeurs d’études
Et les maîtres de conférences,
Les étudiants
Et auditeurs,
Le personnel administratif,
Un hommag e lui sera rendu à
l’université de Dijon, en octobre.
Prix de la découverte poétique
Sa présence et son œuvre ne s’effacent
pas.
décédé le 17 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
ancienne titulaire de la direction d’études
« archéologie de la Chine ».
Sa famille,
Ses amis,
se souviennent du 22 août 1993.
Éric PUCHOT,
astronome émérite
à l’observatoire de la Côte d’Azur,
chevalier de la Légion d’honneur,
commandeur
de l’ordre national du Mérite,
commandeur
dans l’ordre des Palmes académiques,
grand’croix
de l’ordre du Mérite scientifique
du Brésil,
Il avait commencé sa carrière
universitaire à Poitiers, puis fut professeur
à l’université à Dijon et à celle de Lomé
(Togo).
Communication diverse
DE LA THÉORIE DES NOMBRES
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Samedi
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Dimanche
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Dès jeudi 23 août, le volume n° 23
GERMAIN UNE PIONNIÈRE
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75G K7JB /B:7B!N ;#B A!G/'/G/75 !(!4!5G 7::7B/G/75 :7AG/3/G" 3/4/GG/75 !B GA/G!4!5GB B7AG !B 755"!B :A#B "#B< 75BJ3G!N 57GA! :73/G/?J! ! 75'/!5G/3/G" 3@A!BB! ,GG:BEELLL=3!475!=&AE75'/!5G/3/G!E 7J "A/K!N 57GA! "3"+J" 3 :A7G!G/75 !B 755"!B - $O J+JBG!-35?J/ % C)COC A/B !!M 9H 7J :7+A7J:!3!475!=&A=
débats & analyses | 23
0123
MERCREDI 22 AOÛT 2018
NICARAGUA :
LE VRAI VISAGE
DE DANIEL
ORTEGA
D
epuis quatre mois, au Nicaragua, le président Daniel Ortega offre un spectacle d’une
cruelle ironie : celui d’un ancien révolutionnaire dont les méthodes répressives rappellent
les heures sombres de la dictature d’Anastasio
Somoza, qu’il contribua à renverser, en 1979.
Confronté à la pire crise politique que le petit
pays d’Amérique centrale ait connue depuis 1990,
l’ex-révolutionnaire s’accroche au pouvoir, à
72 ans, épaulé par son épouse et vice-présidente,
Rosario Murillo. La répression a déjà causé la
mort d’au moins 300 personnes, sans compter les
centaines de disparitions. Opposants et étudiants
sont pourchassés, emprisonnés, torturés. Le
clergé catholique, qui critique les méthodes du
président Ortega, est persécuté. Les tristement célèbres escadrons de la mort sont réapparus sous
une autre forme, celle des sinistres « turbas »,
groupes paramilitaires à moto, armés, qui sèment
la terreur pendant les manifestations.
Celles-ci pourtant se poursuivent, depuis la première qui, le 18 avril, a tout déclenché. Ce qui était au
départ un mouvement de protestation contre une
réforme de la sécurité sociale et du régime de re-
traite est devenu une véritable révolte politique : les
Nicaraguayens étaient encore des milliers, samedi
18 août, à défiler dans les rues de Managua pour demander l’arrêt de la répression, la libération des prisonniers politiques, le départ du président et des
élections anticipées. La répression a permis au pouvoir de reprendre le contrôle des villes et des grandes artères, qui ont été le théâtre de scènes de guérilla urbaine. La peur a chassé de nombreux opposants ; quelque 23 000 personnes ont fui au Costa
Rica voisin. Ils y ont été mal accueillis : des centaines
de Costaricains brandissant des croix gammées ont
protesté, samedi, à San José contre l’arrivée massive
de ces Nicaraguayens fuyant la misère du deuxième
pays le plus pauvre d’Amérique, après Haïti.
Aucune sortie de crise ne paraît se profiler. Le processus de « dialogue national » amorcé à la mi-mai a
fait long feu. La conférence épiscopale, qui y participait, a proposé d’avancer les élections à mars 2019,
en demandant à Daniel Ortega, qui totalise déjà
onze ans au pouvoir, de ne pas se représenter. Mais
celui-ci a déclaré vouloir aller jusqu’au bout de son
mandat actuel, en 2021. En juillet, l’Organisation des
Etats américains (OEA) a adopté une résolution
réclamant également des élections anticipées.
Washington, l’Union européenne, le secrétaire
général de l’ONU, Antonio Guterres, se sont joints
aux condamnations. Rien n’y fait. Daniel Ortega et
son épouse ne donnent aucun signe de vouloir
céder une once de pouvoir et préfèrent dénoncer
l’éternel « impérialisme américain ».
L’ex-révolutionnaire vieillissant aurait tort,
pourtant, de se croire aussi irréductible que Nicolas Maduro, le président du Venezuela en crise. A
l’exception de ce dernier et du Bolivien Evo Morales, la gauche latino-américaine n’est pas dupe. En
Colombie, l’ex-candidat présidentiel de gauche
Gustavo Petro l’a clairement exprimé sur Twitter :
« Au Venezuela comme au Nicaragua, il n’y a pas de
socialisme, il y a une rhétorique de gauche du
XXe siècle pour couvrir une oligarchie qui vole l’Etat,
une minorité qui gouverne pour elle-même et qui
viole les droits de la majorité. »
Depuis quatre mois, Daniel Ortega a montré son
vrai visage. Même ses anciens alliés dans la révolution sandiniste se sont retournés contre lui. Le
temps est venu de rendre un dernier service à son
pays : celui de quitter le pouvoir. p
« Oleg Sentsov peut mourir à chaque minute qui passe »
Au 100e jour de la grève de la faim du cinéaste ukrainien détenu en Sibérie,
des dizaines de personnalités, parmi lesquelles Annie Ernaux, Slavoj Zizek,
Christiane Taubira, pressent les dirigeants européens de mettre en œuvre
« tous les moyens de pression » pouvant permettre sa libération immédiate
Collectif
P
our comprendre l’histoire
d’Oleg Sentsov, la vision politique et le courage singulier dont
il fait preuve, il faut remonter dix ans
en arrière. Précisément à la nuit du 7 au
8 août 2008 : pour la première fois en
Europe depuis la seconde guerre mondiale, un pays, la Russie, annexe par la
force militaire les territoires d’un autre
pays, la Géorgie. Il ne faut que cinq
jours aux forces russes pour prendre
les provinces géorgiennes d’Ossétie du
Sud et d’Abkhazie. Ni l’Europe ni le
monde ne réagissent fermement, donnant ainsi à Poutine un sentiment de
toute-puissance, face à « la faiblesse et
la décadence de l’Occident ».
Alors Poutine continue…
En février 2014, en Ukraine, les révoltes proeuropéennes d’Euromaïdan [du
nom ukrainien de la place de l’Indépendance, à Kiev], auxquelles participe activement Oleg Sentsov, conduisent à la
destitution de Viktor Ianoukovitch
[alors premier ministre], instrument de
Poutine à la tête du pays. La réponse de
ce dernier ne se fait pas attendre. Il annexe le mois suivant la Crimée, menaçant l’Ukraine d’une guerre. Et une nouvelle fois, ni l’Europe ni le monde ne réagissent réellement, acceptant dans les
faits la volonté expansionniste russe.
Et c’est là que le destin de l’homme
fort du Kremlin et celui du jeune cinéaste Oleg Sentsov se rencontrent.
Car Oleg Sentsov, lui, ne l’accepte pas.
Il est né à Simferopol, capitale de la
Crimée, où il vit à l’époque avec sa
femme et ses deux enfants. Il prépare
« PAR SON COMBAT,
SENTSOV AURA ÉCLAIRÉ
CE QUE DOIVENT
ÊTRE LES VALEURS
DU XXIE SIÈCLE »
ÉRIE
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son deuxième long-métrage, mis de
côté le temps des révoltes d’Euromaïdan. Il dit clairement, fortement, ce
qu’il pense de l’annexion par la force
d’une partie de son pays par la Russie.
Après les premiers morts à Maïdan,
alors qu’il se prépare à rejoindre les manifestants, sa mère lui pose la question :
« Pourquoi fais-tu ça ? Tu as deux enfants ! » Oleg Sentsov répond : « C’est justement pour eux que je le fais. Pour qu’ils
ne vivent pas dans un monde d’esclaves. »
Le 11 mai 2014, il est arrêté alors qu’il
sort de chez lui et emmené en Russie
par le FSB (les services secrets russes),
avec trois autres citoyens ukrainiens
(Hennady Afanasyev, Alexei Chirnogo
et Alexandre Koltchenko). Tous les
quatre sont accusés de préparer des
actes terroristes contre une statue de
Lénine et des bâtiments administratifs
passés aux mains des Russes.
UN PROCÈS « STALINIEN »
Les procureurs russes prétendent que
Sentsov a admis être impliqué dans des
préparatifs d’actes terroristes. Lui affirme qu’il a été battu pour le forcer à
des aveux qu’il n’a pas faits : « Ils ont
mis un sac sur ma tête pour m’étouffer.
Quatre fois. J’avais déjà vu ça dans des
films. Ils m’ont battu à coups de pied et
de bâton. Ils ont menacé de me violer.
Puis d’aller me brûler dans les bois. »
Le 10 juin 2014, des cinéastes du
monde entier, déjà, demandent la libération d’Oleg Sentsov. En vain. Après
avoir été reporté plusieurs fois, le procès, qualifié par Amnesty International
de « stalinien », s’achève le 25 août 2015
par la condamnation de Sentsov. Après
avoir changé sa nationalité pour pouvoir le juger, la Russie le condamne à
vingt ans d’emprisonnement dans un
camp de travail forcé au-delà du cercle
polaire. Son camarade Alexandre Koltchenko, anarchiste, écologiste et défenseur des droits de l’homme, est, lui, condamné à dix ans d’emprisonnement.
Les pétitions internationales se succèdent, venant du monde du cinéma et
des milieux artistiques et intellectuels.
A la demande de réalisateurs euro-
péens, les plus grands festivals de cinéma réservent une place dans leurs
jurys pour Oleg Sentsov.
Mais une fois de plus, les dirigeants
des Etats démocratiques, en particulier
en Europe, restent presque silencieux et
laissent faire, comme ils l’ont fait avec
constance ces dix dernières années, et
comme ils continuent de le faire
aujourd’hui face au soutien apporté par
Vladimir Poutine à l’une des plus sanglantes dictatures actuelles, celle de
Bachar Al-Assad, responsable d’une
guerre qui a fait plus de 350 000 morts
en sept ans en Syrie.
Dans ce contexte, les dirigeants de la
FIFA [Fédération internationale de football] vont s’ajouter au nombre de ceux
qui servent les desseins de Poutine, en
offrant à celui-ci l’organisation de la
Coupe du monde 2018.
Les soutiens de Sentsov pensent
alors que c’est peut-être une possibilité d’ouverture. Qu’il n’est pas imaginable au XXIe siècle que les démocraties occidentales acceptent que cette
Coupe du monde se déroule en Russie,
si ce pays maintient emprisonnés ses
opposants politiques, qu’ils soient ou
non ukrainiens.
Mais les droits du football ont supplanté ceux des peuples.
Quand Oleg Sentsov a compris que
l’on jouerait cette Coupe du monde en
s’accommodant des territoires annexés et des opposants emprisonnés,
il a décidé de ne pas laisser Vladimir
Poutine tirer complètement parti de
l’événement sportif mondial par lequel celui-ci comptait provoquer
l’oubli occidental. Il a donc voulu fissurer le retentissement et l’omniprésence médiatique de la Coupe du
monde par une grève de la faim.
C’est ce qui fait de son geste un acte
politique majeur, qui, quelle que soit
son issue, inscrira dans l’Histoire les
silences, les compromissions et les
lâchetés des démocraties européennes
face à Vladimir Poutine, depuis plus de
dix ans.
Oleg Sentsov a décidé de prendre le
risque réel de mettre sa vie en jeu. Sa
décision est politique, ce n’est pas une
démarche suicidaire. Il s’est préparé,
comme un cinéaste avant un tournage.
Il a réfléchi avec un médecin à la façon
la plus propice de mener sa grève de la
faim, afin que son geste permette que
soit entendu ce qu’il voulait faire
entendre. Il a cessé de s’alimenter le
14 mai 2018, en plein Festival de Cannes, sachant que le risque d’une issue
fatale était envisageable au moment de
la Coupe du monde.
Parallèlement, le calcul de Poutine
s’est avéré juste. Les dirigeants occidentaux ont émis des protestations de pure
forme, mais sont tous venus (à l’exception notable des Britanniques, qui accusent le Kremlin de l’assassinat sur leur
territoire d’un ex-agent du FSB). Le président français avait déjà évoqué, publiquement, à la fin mai, le cas d’Oleg Sentsov, lors d’une rencontre et d’une conférence de presse avec Vladimir Poutine.
Son hôte russe a écouté, le visage fermé,
et a laissé croire qu’il ne savait pas
vraiment qui était Sentsov. Mais
l’équipe de France s’étant qualifiée pour
la finale, le président français a tout de
même marqué de sa présence l’événement organisé par la Russie. Il a alors
évoqué de nouveau le cas d’Oleg Sentsov. L’Histoire dira lequel des deux dirigeants a finalement fait le jeu de l’autre.
Si les Pussy Riot n’avaient pas envahi
le terrain le soir de la finale, on n’aurait
retenu de cette Coupe du monde que
« sa formidable organisation », comme
l’ont répété jusqu’à l’écœurement le
président de la FIFA et la quasi-totalité
des médias.
Oleg Sentsov peut mourir à tout moment, à chaque minute qui passe.
S’il restait aujourd’hui quelque chose
à sauver d’une affirmation politique
des démocraties européennes, elles le
perdraient définitivement avec la mort
d’Oleg Sentsov. Par son combat, malheureusement mené sans leur soutien
réel, Sentsov aura éclairé ce que doivent
être les valeurs du XXIe siècle, pour que
les démocraties ne répètent pas les erreurs du XXe, en nourrissant elles-mêmes les monstres qui vont les dévorer.
Aujourd’hui, au 100e jour de sa grève
de la faim, nous réitérons notre appel
aux dirigeants européens pour que
soient mis en œuvre tous les pouvoirs
et moyens de pression pouvant permettre la libération immédiate du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov. p
¶
Premiers signataires :
Jacques Audiard, cinéaste
Bertrand Bonello, cinéaste
Frédéric Boyer, écrivain et éditeur
Rémi Brague, philosophe
Geneviève Brisac,
éditrice et écrivaine
Robin Campillo, cinéaste
Laurent Cantet, cinéaste
Philippe Claudel,
écrivain et cinéaste
André Comte-Sponville, philosophe
Catherine Corsini, cinéaste
François Croquette, ambassadeur
pour les droits de l’homme
Marie Darrieussecq, écrivaine
Arnaud Desplechin, cinéaste
Michel Eltchaninoff, philosophe,
fondateur des Nouveaux Dissidents
Didier Eribon, philosophe
Annie Ernaux, écrivaine
Philippe Faucon, cinéaste
Pascale Ferran, cinéaste
Emmanuel Finkiel, cinéaste
Jean-Luc Godard, cinéaste
Jean Hatzfeld, journaliste
Geoffroy de Lagasnerie, philosophe
Pierre Lemaitre, écrivain
Jonathan Littell, écrivain
Edouard Louis, écrivain
André Markowicz, traducteur
Anne-Marie Miéville, cinéaste
François Ozon, cinéaste
Rithy Panh, cinéaste
Nicolas Philibert, cinéaste
Katell Quillévéré, cinéaste
Christophe Ruggia, cinéaste
Pierre Schoeller, cinéaste
Jacques Sémelin, historien
Florence Seyvos, écrivain
Christiane Taubira, ex-ministre
de la justice
Bertrand Tavernier, cinéaste
Delphine de Vigan, écrivaine
Régis Wargnier, cinéaste
Frédéric Worms, philosophe
Slavoj Zizek, philosophe
GEORGE SAND
L’INSOUMISE
Un hors-série du « Monde »
e
Georg
Snasounmisde
L’i
124 pages - 8,50 € chez votre marchand de journaux et sur lemonde.fr/boutique
t, Hugo…
Flauber
udelaire
“ LA NOUVELLE COLÈRE DE SPIKE LEE ”
LE MONDE
JOHN DAVID
ADAM
WASHINGTON
LAURA
DRIVER
HARRIER
TOPHER
GRACE
INFILTRER
LA HAINE.
UN FILM DE
PRODUIT PAR
SPIKE LEE
JORDAN PEELE
Inspiré d’une histoire vraie.
CHARLIE WACHTEL & DAVID RABINOWITZ
ET KEVIN WILLMOTT & SPIKE LEE RÉALISÉ PAR SPIKE LEE
ÉCRIT PAR
#BlacKkKlansman
© 2018 FOCUS FEATURES LLC. ALL RIGHTS RESERVED.
LE 22 AOÛT
Rencontre
Père de bébés
à trois parents
John Zhang avait fait
sensation en 2016 en
annonçant la naissance
d’un garçon doté d’un
patrimoine génétique
mêlant celui de ses
parents et d’une donneuse. Cinq grossesses
seraient en cours
Géographie
et santé, une
alliance vitale
PAGE 8
Pluies de fer
sur des Jupiters
« ultra-chauds »
Ces exoplanètes géantes
qui présentent toujours
la même face à leur
étoile toute proche
connaissent des conditions météo inédites
PAGE 3
CLARA DUPRÉ
Chaque année, un institut de Seattle
publie un rapport sur « le fardeau des
maladies dans le monde », qui s’appuie
sur la fusion de données géographiques
et sanitaires. Une approche devenue
incontournable pour améliorer
les politiques de santé publique
paul benkimoun
seattle (états-unis) - envoyé spécial
L
e géographe et géopolitoloque français
Yves Lacoste avait intitulé l’un de ses
ouvrages resté célèbre La géographie, ça
sert, d’abord, à faire la guerre (La Découverte, 1976). Elle sert aussi à améliorer la
santé des populations. Au cours des trente dernières années, les noces de la géographie – et ses nouveaux outils informatiques – et de la santé publique ont donné lieu à une production scientifique
florissante qui ne se contente pas d’aligner chiffres
et statistiques. Elle les intègre dans un contexte
géospatial afin de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans les maladies et causes de décès.
La finalité est de permettre aux décideurs politiques de prendre des décisions informées au service de la santé de la population et de cibler les
interventions. « Derrière les chiffres, il y a des gens »,
résume Simon Hay, directeur des sciences géospatiales au sein de l’Institut de statistiques et d’évaluation en santé (IHME), rattaché à l’université de
Washington à Seattle.
Tee-shirt, jeans et basket, Simon Hay sera notre
guide lors du séjour à l’IHME. Il travaille dans un
petit bureau au bout de l’un des deux étages qu’occupe actuellement l’institut dans un immeuble au
2301 Ve Avenue, à Seattle. Soit à quinze minutes à
pied de la Fondation Gates qui a financièrement
porté l’organisme sur les fonts baptismaux,
en 2007. A priori, rien ne prédisposait ce Britannique, né en Allemagne en 1971, à occuper ce poste.
Zoologiste de formation, il s’intéresse particulièrement aux insectes. Ce n’est qu’ensuite qu’il est
devenu épidémiologiste.
Au sein du département de zoologie de l’université d’Oxford, il avait soutenu, en 1996, sa thèse
doctorale sur l’utilité des données satellitaires
Cahier du « Monde » No 22895 daté Mercredi 22 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
météorologiques pour prédire la distribution et
l’abondance de la mouche tsé-tsé, responsable de la
maladie du sommeil. Un genre d’outil qui lui
semble aussi applicable au suivi des maladies ellesmêmes, comme le paludisme, qui sera l’un de ses
thèmes de prédilection en recherche.
Affilié à l’université d’Oxford, Simon Hay participait déjà au comité consultatif du Global Burden of
Disease (GBD ou Charge mondiale des maladies).
Cette étude collaborative universitaire s’est imposée par son ampleur et sa rigueur méthodologique.
Il existait bien un département des statistiques de
santé à l’Organisation mondiale de la santé (OMS),
celui-là même dans lequel a longtemps travaillé
Alan Lopez (université de Melbourne), cofondateur
avec Chris Murray – actuel directeur de l’IHME – du
GBD. Le nouveau projet visait à s’affranchir des
pesanteurs diplomatiques et bureaucratiques de
l’institution onusienne. Depuis, des accords ont été
signés entre les deux organismes pour améliorer la
qualité des données de santé.
La première édition du GBD paraît en 1997 et
porte sur huit régions, 107 maladies et 10 facteurs
de risque. Depuis, elle a connu une croissance
exponentielle et, coordonnée par l’IHME, elle est
publiée annuellement.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4 -5
Le génome
de la levure de
bière simplifié
Dans la nature, son
patrimoine génétique
est encapsulé dans seize
chromosomes. Mais,
grâce à des ciseaux
moléculaires, des équipes
chinoise et américaine
ont rabouté ces fragments
d’ADN et obtenu des
lignées viables dotées
seulement d’un ou deux
chromosomes
PAGE 2
2|
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Le génome d’une levure fusionné en un seul chromosome
BIOLOGIE - Les 16 chromosomes de la levure de bière ont été raboutés en un seul morceau par une équipe chinoise,
tandis que des Américains obtenaient deux chromosomes, sans compromettre la viabilité de ces lignées inédites
L’
évolution a fait preuve de créativité
pour encapsuler le patrimoine génétique des êtres vivants : certains génomes comptent plusieurs dizaines
de chromosomes, d’autres, comme
celui de la fourmi australienne Myrmecia pilosula, une seule paire. La recherche a désormais les
moyens de les réorganiser et d’explorer des organisations structures génétiques inédites. Deux
laboratoires en font la démonstration. A Pékin,
des chercheurs ont fusionné les 16 chromosomes
de la levure de bière, Saccharomyces cerevisiae, en
un seul chromosome géant, créant une variété
artificielle unique. Une équipe américaine a
mené des travaux similaires et comprimé le
génome de cette même Saccharomyces cerevisiae
dans deux chromosomes. Les levures ainsi conçues sont viables et ont pu se reproduire sur de
multiples générations. Les résultats de ces études
ont été publiés le 1er août dans la revue Nature.
Pour réaliser ces collages chromosomiques, les
chercheurs ont employé une technique d’édition
du génome faisant appel à des « ciseaux moléculaires », Crispr-Cas9. Simple et peu coûteux, cet
outil découpe des portions précises de l’ADN. En
l’occurrence, les deux équipes ont rogné l’extrémité des chromosomes (les télomères) afin qu’ils
se raboutent entre eux. Il leur a aussi fallu résoudre un problème, posé par la présence des centromères, ces nœuds où se rejoignent les bras d’un
chromosome. Le grand chromosome obtenu,
doté de deux centromères, aurait été instable. Là
encore, Crispr-Cas9 a fait son office en retirant
l’un de ces granules. En répétant l’opération, les
chercheurs ont cousu entre eux les chromosomes, obtenant à chaque étape une lignée viable.
Pourquoi le nombre final des chromosomes diffère-t-il entre les équipes asiatique et étatsunienne ? Le professeur Jef Boeke, de l’université
de New York, responsable de l’équipe américaine,
avance une hypothèse : « La viabilité des individus
pourrait dépendre de la position du centromère. »
Au terme de leur manipulation, les chercheurs de
l’Académie chinoise des sciences auraient conservé le centromère à sa place originelle, contrairement à M. Boeke, qui avoue que son groupe a
sans doute été moins chanceux.
Stratégies innovantes
Jef Boeke s’était déjà illustré par son ingénierie
singulière de la levure. En 2014, il avait dirigé la
conception de la première levure dotée d’un chromosome artificiel : son équipe avait remplacé
l’un des chromosomes de la levure par un autre,
complètement synthétisé à partir de minuscules
briques d’ADN. Le chercheur confie que la prochaine étape est d’étudier sa toute nouvelle levure
sur des centaines de générations. Les immenses
chromosomes serviraient de piste pour mieux
comprendre la division cellulaire. « Notre méthode à base de Crispr-Cas9 se rapproche d’un phénomène qui s’est produit chez les ancêtres de l’humain moderne », constate M. Boeke.
En effet, quarante-six chromosomes, numérotés de 1 à 44 en plus des chromosomes sexuels X
et Y, remplissent le noyau d’une cellule humaine.
Des levures agrandies quelque 7 milliers de fois. THOMAS DEERINCK, NCMIR/GETTY IMAGES/SCIENCE PHOTO LIBRARY RM
Or, au cours de l’évolution, le chromosome 2
aurait émergé à la suite de la fusion de deux chromosomes chez nos ancêtres primates. Ce genre
de phénomène s’est aussi produit ailleurs dans le
règne animal. Le cerf aboyeur a six chromosomes, moins que tous les autres mammifères connus : « Son génome est la conséquence de fusions
répétées au cours de son histoire évolutive », souligne Gianni Liti, spécialiste en génétique des
populations à l’Institut de recherche sur le cancer
et le vieillissement de Nice et rédacteur d’un essai
qui a accompagné les deux publications dans
Nature. Sur les mammifères, reproduire des résultats semblables au sein du laboratoire se révélerait toutefois plus compliqué. « Comme les centromères et les télomères sont bien cartographiés
et connus dans la levure, elle est le modèle idéal
dans ce domaine de recherche, poursuit M. Liti.
Mais les humains ont des séquences plus complexes. » Autre différence, de taille, pour transposer
l’expérience : la longueur du génome. Alors que
celui de la levure compte 12 millions de paires de
bases (les fameuses A, T, C et G qui constituent le
code de l’ADN), le nôtre comprend 3,4 milliards de
paires de bases, comme celui de la souris – animal
de laboratoire plus acceptable…
Quelle utilité pourrait avoir une levure à un ou
deux chromosomes ? Ces organismes atypiques
prolifèrent sans complication mais ne donnent
pas d’hybrides viables lorsqu’ils sont croisés avec
des levures normales. Une barrière biologique apparaît, ce qui porterait à croire qu’on a affaire à des
espèces différentes. Sauf que la notion classique
de fertilité, en taxonomie, ne s’applique pas ici
pour déclarer de nouvelles espèces. Les levures
synthétiques, même si leurs télomères et centromères ont été modifiées, gardent l’ensemble des
gènes de l’espèce originelle de levure de bière.
Mais cette rupture de l’interfécondité ouvre la
voie à des stratégies innovantes. « Imaginons que
l’on fabrique une levure qui recycle les déchets ou
produit du biocarburant, explique M. Boeke. Si elle
est constituée de deux, quatre ou huit chromosomes, elle ne pourra pas se croiser avec les levures à
16 chromosomes présentes dans la nature. Ceci empêche une biocontamination de l’environnement. »
Au-delà de cet avantage, ces produits d’ingénierie biologique défieraient certaines théories.
« En collant les chromosomes ensemble, enchaîne
le professeur Jef Boeke, nous avons changé leurs
positions sans modifier l’expression de leurs
gènes, et nous sommes donc très proches d’affir-
mer que la place d’un chromosome dans le noyau
n’a pas d’impact sur la fonction. »
Au sein de la communauté scientifique, les
effets de l’architecture chromosomique sur l’activité cellulaire font en effet débat : il est parfois
avancé que les chromosomes occupent de préférence certaines positions spécifiques dans le
noyau, pour des raisons fonctionnelles. Le chercheur américain affirme, en se fondant sur ses
manipulations, que « la levure est sûrement
tolérante aux remaniements majeurs de la structure tridimensionnelle de ses chromosomes ».
Directeur de l’Institut de biologie systémique et
synthétique de Genopole, le professeur Philippe
Marlière se montre enthousiaste : « J’ai été époustouflé de lire que la multiplication des levures
synthétiques est restée stable », souligne-t-il.
L’approche adoptée par les chercheurs est empirique, poursuit M. Marlière : « La biologie synthétique d’aujourd’hui est encore artisanale. » Selon
ce pionnier de la biologie de synthèse, la maîtrise
de la conception d’organismes très sûrs se
révèlerait bénéfique à l’industrie et à la chimie et,
pourquoi pas, elle pourrait même engendrer une
« biodiversité artificielle ». p
intissar el hajj mohamed
Le mystère du jet d’eau dans l’évier revu et corrigé
PHYSIQUE - Le ressaut hydraulique vient de recevoir une nouvelle explication qui balaie des décennies de résultats
R
enverser des théories
physiques bien établies
ne demande pas toujours
beaucoup de moyens. Prenez ce
phénomène banal que tout le
monde peut observer dans un
simple évier de cuisine. Lorsque
l’eau coule du robinet en jet, elle
s’étale, forme un mince disque
liquide et soudain remonte brutalement, formant un bourrelet
circulaire à quelques centimètres
du jet. A l’intérieur de cette
« bouée », l’eau est calme et la surface plane et fine ; à l’extérieur,
au-delà du ressaut, elle se montre
plus turbulente.
Depuis des dizaines d’années,
un consensus s’était construit
pour expliquer ce phénomène,
dit de « ressaut hydraulique », qui
existe aussi lorsqu’un barrage se
vide, qu’une marée remonte une
rivière ou que de l’essence est
injectée dans un réservoir. La réponse tenait dans l’analogie avec
le mur du son. Le liquide, dès qu’il
frappe l’évier, va plus vite que les
ondes de gravité à la surface (en
gros les vagues), tout comme un
avion supersonique vole plus
rapidement que le son ne se propage dans l’air. A un moment, le
liquide rattrape les « vagues » et
c’est la catastrophe. La vitesse
chute brutalement et, pour
conserver le débit d’eau, l’épaisseur du fluide augmente soudainement. Le fameux ressaut surgit.
Mais patatras. « En fait la gravité
ne joue pas de rôle significatif
dans les situations analogues à
celles du jet d’eau dans l’évier », réfute Rajesh Bhagat, étudiant en
thèse à l’université de Cambridge, qui signe un article brisant des décennies de consensus
dans le réputé Journal of Fluid
Mechanics de septembre (et déjà
en ligne). Il en est venu à cette
terrible conclusion par hasard :
« J’étudie le nettoyage des surfaces
par des jets de fluide. Dans mes
expériences, ces surfaces sont
donc souvent verticales et je
voyais le même disque se former
autour des jets que dans le cas horizontal. Idem si j’inclinais le jet. »
Il a donc décidé d’explorer plus rigoureusement cette observation
empirique en attaquant les surfaces par des jets inclinés à 45 degrés, par le bas ou même avec un
jet horizontal. Pour constater que
la position du ressaut ne changeait pas ! Conclusion : la gravité
n’explique pas le phénomène.
Tension de surface
L’étudiant a ensuite repris les
équations générales de conservation de l’énergie pour le fluide en
tenant compte de deux paramètres : la viscosité et la tension de
surface. Cette dernière, appelée
aussi énergie de surface, contrôle
la forme d’un liquide s’étalant à
l’air libre. Elle explique la forme
du ménisque dans un cylindre ou
pourquoi des insectes arrivent à
marcher sur l’eau.
Ces équations racontent alors
une tout autre histoire. La microscopique force moléculaire de la
tension de surface est la nouvelle
clé pour comprendre le ressaut
(avec la viscosité). Le bourrelet
liquide apparaît lorsque le flux
d’énergie cinétique du fluide
équilibre le flux d’énergie de
tension de surface. Il arrive un
moment où il n’y a plus assez
d’énergie pour créer de nouvelles
interfaces avec l’air. Le film liquide
ne peut plus s’étaler, et hop, l’eau
fait brutalement une bosse.
Outre les équations, Rajesh
Bhagat et ses collègues ont fait
des dizaines d’expériences en
variant la viscosité et la tension
de surface des liquides. Plus la
tension de surface est grande,
plus l’« équilibre » arrive tôt et
plus le ressaut est proche du jet.
Plus le fluide est visqueux, plus le
rayon du disque autour du jet est
petit, car le liquide s’étale moins
vite. La bonne vieille gravité ne
disparaît pas car elle reste dans
les équations, mais elle se trouve
dominée par la tension de
surface et la viscosité. L’analogie
avec le mur du son survit néanmoins à ces turbulences. Il suffit
de remplacer les ondes de surface
par les ondes de capillarité, des
petites perturbations qui se
propagent en surface en fonction
non de la gravité mais de la
tension de surface.
« L’article est extrêmement intéressant car personne n’avait pensé
à cela avant, indique Matthieu
Labousse, chercheur CNRS à l’ESPCI ParisTech. La théorie décrit
bien la situation du robinet et de
l’évier, contrairement aux précédentes. » Ces dernières auraient
en fait failli car elles décriraient
ce qui se passe après, lorsque
l’eau atteint les bords ou déborde,
changeant les conditions de propagation. Rajesh Baghat précise
d’ailleurs qu’il se place dans la situation avant ces débordements.
Il est en outre en train de revisiter
les résultats expérimentaux de
ces prédécesseurs pour voir si sa
théorie peut les expliquer.
Contredire des dizaines d’articles n’a pas été facile. Une
première version de l’article,
déposée dans la base de prépublications arxiv, en décembre
en 2017, a été refusée par un journal, avant d’être remaniée pour
Journal of Fluid Mechanics en
mai. Rajesh Bhagat poursuit sa
thèse sur le nettoyage de surface,
testant l’effet de l’intermittence
des jets et se demandant si plus
ou moins de tensioactifs dans le
liquide, en modifiant la taille du
ressaut, pourrait aussi améliorer
ces techniques. p
david larousserie
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
L’enfer déroutant des Jupiters ultra-chauds
ASTRONOMIE - Deux études décrivent des exoplanètes géantes presque collées à leur étoile,
dont la météo inédite pourrait compter de la neige de fer ou des grêlons de rubis
D
ans le Système solaire,
deux planètes enregistrent des températures
fort élevées : Vénus, avec ses 462 °C
de moyenne – conséquence d’un
affolant effet de serre –, et
Mercure, l’astre le plus proche du
Soleil, qui subit des pointes à plus
de 420 °C. La tentation s’avère
donc grande de qualifier ce duo
d’infernal. Pourtant, l’enfer est
ailleurs. Mercure et Vénus connaissent des conditions presque
agréables si on les compare à celles
d’exoplanètes de l’extrême, les
Jupiters ultra-chauds, auxquels
deux études viennent d’être consacrées. La première, internationale, a été publiée par Nature le
16 août, tandis que la seconde,
franco-américaine, le sera par Astronomy & Astrophysics.
Coauteur du premier de ces articles, David Ehrenreich, professeur
associé à l’université de Genève,
explique qu’« il n’existe pas encore
de définition bien arrêtée de ce
qu’est un Jupiter ultra-chaud.
Disons qu’il s’agit d’une extension
de la catégorie des Jupiters chauds,
qui sont les premières exoplanètes
que l’on a détectées. Celles-ci sont
des géantes gazeuses dont la masse
va de celle de Saturne à plusieurs
fois celle de Jupiter et qui se
trouvent tellement près de leur
étoile qu’elles reçoivent plusieurs
centaines de fois à un millier de fois
l’ensoleillement de la Terre. » A titre
de comparaison, Mercure recueille sept fois l’ensoleillement
de notre planète.
« Récemment, poursuit David
Ehrenreich, on a découvert des
objets qui reçoivent plusieurs milliers de fois l’ensoleillement de la
Terre, les Jupiters ultra-chauds. »
Comme le résume Vivien Parmentier, chercheur au Laboratoire
d’astrophysique de Marseille et
premier auteur de l’étude à paraître dans Astronomy & Astrophysics, sur les Jupiters ultra-chauds,
qui présentent toujours la même
face à leur étoile, comme le fait la
Lune avec la Terre, « l’atmosphère
du côté éclairé dépasse les
2 000 °C ».
Dans cette nouvelle « espèce »
d’exoplanètes, il y a un monstre,
qui fait l’objet de l’article de Nature. Baptisé KELT-9b, « cet objet
reçoit 45 000 fois l’ensoleillement
de la Terre, souligne David Ehrenreich. Il est complètement isolé
b
MÉD EC I N E
Nombre record de cas de rougeole
en Europe
Plus de 41 000 adultes et enfants de la
région européenne de l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) ont contracté
la rougeole au cours des six premiers mois
de 2018. Un chiffre qui excède de loin celui
pour l’année entière au cours de la dernière
décennie. En 2017, 23 927 cas avaient été
recensés et 5 276 cas en 2016. Au moins
37 personnes sont décédées de la rougeole
dans la région au cours du premier semestre 2018. Sept pays, dont la France, ont
enregistré plus de 1 000 cas, l’Ukraine
comptant 23 000 infections, note l’OMS,
qui met en cause la faible couverture
vaccinale de certains pays.
Des atteintes rétiniennes contrées
chez la souris et le chien
L’exoplanète KELT-9b telle que la représente l’artiste Denis Bajram. Elle est si proche de son étoile bleutée
que le disque de celle-ci apparaît 70 fois plus grand que le Soleil dans le ciel de la Terre. DENIS BAJRAM
dans la catégorie, aucune autre
planète ne s’en approche. En fait, il
ne devrait pas exister… » Situé à
650 années-lumière de nous, dans
la constellation du Cygne, KELT-9b
accompagne une grande étoile
dont la surface est chauffée à plus
de 10 000 °C, soit près de deux fois
plus que la température de surface
du Soleil.
« Laboratoires de l’extrême »
Trente fois plus proche de son
étoile que la Terre ne l’est de la
sienne, cette exoplanète en fait le
tour en seulement un jour et demi.
« Si on se trouvait à sa surface,
imagine David Ehrenreich, la taille
apparente de son étoile dans le ciel
serait 70 fois plus grosse que celle
du Soleil vu depuis la Terre… » Avec
un fourneau aussi puissant et
aussi proche, KELT-9b enregistre
une température de plus de
4 000 °C sur sa face éclairée, des
conditions si dantesques que
même les molécules de l’atmosphère n’y résistent pas et voient
leurs liens se briser. L’étude de
Nature rapporte ainsi avoir détecté
du fer et du titane à l’état atomique
dans l’atmosphère de cet astre.
« Les Jupiter ultra-chauds sont des
laboratoires de l’extrême de physique et de chimie atmosphériques »,
s’enthousiasme David Ehrenreich.
Vivien Parmentier abonde : « Ils
n’ont pas les nuages qui, sur les
planètes moins chaudes, nous
empêchent de quantifier correctement les molécules présentes. Or,
connaître ces abondances nous
permet de comprendre où ces
planètes se sont formées » dans le
disque de matière originel, avant
de migrer près de leur étoile.
Ces exoplanètes sont le théâtre
de phénomènes déroutants. Ainsi,
lorsqu’ils sont partis à la recherche
de vapeur d’eau sur la partie éclairée des Jupiters ultra-chauds, les
astrophysiciens ne l’ont pas
trouvée. « Cela a suscité beaucoup
de questions, se rappelle Vivien
Parmentier. On a d’abord pensé
que ces planètes devaient être
riches en carbone dont les atomes
capturaient tout l’oxygène pour
donner du monoxyde de carbone :
il ne restait donc plus d’oxygène
pour faire de l’eau. En fait, tout le
monde s’est planté parce qu’on
n’appliquait pas les bons modèles
et qu’on avait oublié des choses
pourtant connues depuis le
XIXe siècle », à savoir que les molécules d’eau étaient brisées sous
l’effet de la chaleur intense.
On s’est d’ailleurs aperçu ensuite
qu’elles étaient bel et bien présentes à la frontière entre les parties
jour et nuit des Jupiters ultrachauds. En effet, sous l’impulsion
de vents supersoniques, les
éléments présents dans l’atmosphère de ces corps circulent. En
passant dans la partie non éclairée
et beaucoup moins chaude de
l’exoplanète, ils peuvent se recombiner et les molécules d’eau se
reformer avant d’être de nouveau
démolies quand elles arrivent côté
jour. Les chercheurs imaginent
même que, côté nuit, peuvent
survenir des phénomènes météorologiques exotiques, comme de
la neige, du givre ou des grêlons
non pas d’eau mais de fer, de silicates ou… de rubis. p
pierre barthélémy
BIOLOGIE - Les changements de teinte d’une phalène la protègent bien des oiseaux
E
TÉLESCOPE
OPHTALMOLOGI E
Le papillon, la pollution et l’évolution
xemple emblématique de
la théorie de l’évolution, la
phalène du bouleau est au
cœur d’une nouvelle étude. La
publication, parue le 17 août dans
Communications Biology, met à
l’épreuve le camouflage de ces
papillons nocturnes contre leurs
prédateurs aviaires.
Les transformations du lépidoptère offrent un cas d’école de mécanismes découverts par Darwin,
même si elles ont été décrites quatorze ans après la mort du naturaliste anglais. Entre les années 1760
et 1840, une forme mutée de ces
insectes, à la couleur noirâtre, est
apparue au Royaume-Uni. La pollution engendrée par la révolution industrielle avait tué le lichen
qui servait de cachette aux phalènes claires dénommées « typica ».
Elle avait également assombri
l’écorce des arbres, en faisant des
proies plus faciles pour les
oiseaux. Cela avait conduit – par
|3
sélection naturelle – à l’essor de
phalènes « carbonaria », mieux
adaptées à ce nouvel environnement et devenues majoritaires.
Cependant, depuis l’adoption
d’une loi sur la qualité de l’air dans
les années 1950, le lichen a
repoussé, renversant la tendance,
avec une hausse marquée de la
population « typica ».
Les oiseaux voient les couleurs
Pour vérifier que ces changements de coloration du papillon
ont bien pu être induits par la
pression de sélection exercée par
la voracité des oiseaux, une
équipe de l’université d’Exeter, en
Angleterre, a modélisé la vision de
la mésange bleue, un prédateur
des phalènes. Comme au travers
des yeux de l’animal, elle a alors
analysé des photos de haute résolution prises des arbres (couverts
ou non de lichen) dans des bois
peu touchés par la pollution, ainsi
que de spécimens « typica » et
« carbonaria » conservés dans les
musées anglais. « Les oiseaux ont
un système visuel différent du
nôtre, explique le professeur
Martin Stevens, qui a dirigé les travaux. Ils voient dans l’ultraviolet,
et sont aussi capables de distinguer plus de couleurs. »
La comparaison montre une
correspondance de couleurs plus
prononcée entre la forme pâle
« typica » et le bois enveloppé de
lichen, ce qui concorde avec son
taux de survie plus élevé observé
sur le terrain. Car les scientifiques
avaient aussi accroché aux troncs
tapissés de lichen des phalènes
artificielles « typica » et « carbonaria » – des clones de pâte peints et
comestibles – afin d’attirer les
oiseaux : les répliques claires ont
survécu avec + 21 % d’efficacité.
Ces résultats confirment le rôle
du camouflage dans les variations
des proportions des deux popula-
tions de lépidoptères en fonction
de l’environnement. Selon M. Stevens, bien que le papillon Biston
betularia soit l’exemple le plus cité
pour appuyer la théorie de l’évolution – et un des plus combattus
par les créationnistes –, sa capacité
à se camoufler n’avait pas été
directement étudiée auparavant.
Des interrogations subsistaient.
« Nous sommes les premiers à véritablement analyser le camouflage,
sur fond naturel, des différentes
morphologies de phalènes », assure le chercheur. Il affirme qu’au
sein de notre écosystème, mieux
comprendre l’histoire évolutive
de la phalène du bouleau pourrait
se révéler salutaire : « Aujourd’hui,
l’humain modifie la terre et la nature à une vitesse inégalée dans le
passé, et d’autres espèces que la
phalène, ailleurs dans le monde,
pourraient être dans une situation
semblable actuellement. » p
intissar el hajj mohamed
Des chercheurs américains ont rendu la vue
à des souris en transformant certaines
cellules gliales de la rétine en cellules en
bâtonnets, capables de capter et de transmettre un signal lumineux. Ils ont injecté dans
les yeux des rongeurs un gène activateur
d’une protéine, la bêta-caténine. Celle-ci
a déclenché la division des cellules gliales
de Müller. Les scientifiques ont ajouté des
facteurs qui ont reprogrammé ces nouvelles
cellules en bâtonnets. Dans la rétinite
pigmentaire, celles-ci meurent intoxiquées
par certaines mutations affectant la rhodopsine, un pigment photosensible. Une autre
équipe, de l’université de Pennsylvanie, est
parvenue, sur des chiens, à enrayer ce processus conduisant à la cécité. Les chercheurs
ont utilisé un vecteur viral pour inactiver la
partie de la rhodopsine fautive et restituer
son fonctionnement normal.
> Yao et al., « Nature », 16 août.
> Cideciyan et al., « PNAS », 20 août.
PHYS I QU E
Les spaghettis peuvent (finalement)
se casser en deux
Alors que, en 2005, des physiciens français
expliquaient pourquoi un spaghetti sec se
casse toujours au moins en trois morceaux,
une équipe du MIT vient de trouver une
technique pour les contredire et réussir à
n’obtenir que deux morceaux seulement.
L’astuce consiste à tordre la tige avant de la
plier. La fracture libère une onde qui se propage dans le matériau, mais l’énergie, qui est
en fait suffisante pour induire une nouvelle
cassure, est ici absorbée par le relâchement
de la torsion. Et le spaghetti ne peut plus se
casser une nouvelle fois. Ces recherches sont
moins anecdotiques qu’il n’y paraît, car cette
mince tige est un bon modèle pour tester
des théories de la fracture des objets fragiles
et élancés comme les perches, les poutres,
voire les ponts. (PHOTO : MIT.)
> Heisser et al., « PNAS », 13 août.
3 200
C’est l’âge du plus ancien fromage solide
découvert à ce jour, dans la nécropole
de Saqqara, près du Caire. Alors que du lait et
du kéfir plus vieux ont été identifiés auparavant, ils n’ont été trouvés qu’à l’état de traces.
Le produit laitier ancestral a fait l’objet
d’une étude publiée le 25 juillet dans le journal
Analytical Chemistry. Première preuve de
production fromagère en Egypte antique,
il a été exhumé de la tombe de Ptahmès,
maire de la capitale Memphis au XIIIe siècle
avant l’ère chrétienne. Autre particularité :
les chercheurs ont soumis leur trouvaille
à des analyses protéiques et ont détecté
une bactérie responsable de la brucellose,
ou fièvre de Malte. Si la présence de Brucella
melitensis est confirmée, ce serait la première
mise en évidence de la maladie pendant
le règne pharaonique.
4|
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
TAUX DE MALNUTRITION EN 2016
en % de la population
Santé publique
Les humains derrière les cartes
Plus de 50 %
40 %
30 %
20 %
Moins de 10 %
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
L’étude présentée en 2018 couvre 333 maladies
ou blessures et 84 facteurs de risque dans
195 pays et territoires, exposés par âge et par
sexe, de 1990 à nos jours. Actuellement, le
réseau international du GBD compte 3 200 collaborateurs à travers le monde dans 140 pays et
trois territoires.
En collaboration avec le Big Data Institute de
l’université d’Oxford, l’IHME a également lancé,
en juillet 2017, un suivi et une cartographie de la
résistance aux antimicrobiens, un problème majeur pour l’avenir, qui s’intègre dans le GBD. « Cela
n’avait jamais été fait », souligne Puja Rao, directeur de recherche sur ce sujet et coauteur d’une
publication en juin dernier dans BMC Medicine.
A leurs débuts dans les années 1990, Murray
et Lopez avaient constaté que l’information
validée médicalement n’est disponible que
pour 30 % des quelque 50 millions de décès
annuels dans le monde. Au début des années
2000, Murray et Lopez concluaient qu’il fallait
monter une structure universitaire indépendante pour contrôler et évaluer les programmes
de santé. Problème, ils tablaient sur un budget
de 50 à 70 millions de dollars par an (entre 40 et
60 millions d’euros environ), ce qui apparaissait peu plausible avec des fonds publics. Restaient les fonds privés.
Alors à Harvard, Murray rencontre en 2004
Larry Ellison, fondateur et PDG de l’entreprise
de logiciels informatiques Oracle, à l’époque le
douzième individu le plus riche au monde. Il lui
présente le projet. Un accord semble en bonne
voie avec, à la clé, 115 millions de dollars
initialement puis 50 millions de dollars annuellement pour monter le Ellisson Institute à
Harvard, avec une ouverture en 2006. Puis tout
bascule. Le projet capote quand Ellison se retire.
Un autre milliardaire de l’informatique va se
substituer à lui.
Avec la fondation qui porte son nom et celui de
sa femme Melinda, Bill Gates a décidé de vouer
sa fortune à la santé mondiale. Une démarche
qui prend encore plus de poids lorsqu’en 2006
Warren Buffett fusionne ses 31 milliards de
dollars de fortune personnelle avec ceux de la
Fondation Gates. En 2007, l’IHME est lancé avec
un financement décennal de 105 millions de
dollars par l’organisation philanthropique, qui
avait mis comme condition qu’il soit implanté à
Seattle où elle possède elle-même son siège.
En 2017, ce sont cette fois 279 millions de dollars
sur dix ans que la Fondation Gates investit dans
l’IHME. Entre-temps, les effectifs de l’institut,
qui comptait au départ trois personnes, sont
passés à plus de 300.
Toujours plus de vocations
A cette manne financière sont venus s’ajouter
d’autres facteurs. « Nous avons beaucoup tiré partie de l’évolution vers une plus grande transparence
de la part des gouvernements et de la disponibilité
d’une informatique très bon marché, souligne
Chris Murray. Je me souviens d’un cadre de l’OMS
me disant lors d’une réunion : “Vous allez échouer
parce que vous n’aurez jamais les données”. En fait,
le vrai problème a plutôt été l’inverse : comment
faire le tri entre les bonnes données et les données
sans grand intérêt ? J’ai quelques inquiétudes sur la
poursuite de cette grande tendance à une plus
grande transparence. Nous voyons parfois le
balancier repartir dans l’autre sens. »
De plus, le directeur de l’IHME estime avoir
bénéficié d’un engouement grandissant pour le
concept de « global health » (santé mondiale,
prise dans sa globalité), suscitant toujours plus
L’ÉTUDE PRÉSENTÉE EN 2018
COUVRE 333 MALADIES
OU BLESSURES
ET 84 FACTEURS DE RISQUE
DANS 195 PAYS
ET TERRITOIRES, EXPOSÉS
PAR ÂGE ET PAR SEXE,
DE 1990 À NOS JOURS
de vocations. « Cela a amené à nous beaucoup de
gens brillants, plus jeunes, qui cherchaient une
voie où s’engager. Quelques années auparavant,
ils se seraient tournés vers Wall Street ou le commerce. Ils auraient pu aller chez Google ou Amazon mais ils ont choisi cette mission au service de
la santé », analyse Chris Murray.
Il suffit de parcourir bureaux et espaces de travail de l’IHME pour en avoir confirmation : l’ambiance est celle d’une start-up, devenue une
entreprise de taille moyenne. On y croise des jeunes gens – souvent en dessous de la trentaine
avec une prédominance féminine – en tenue
informelle, motivés, souriants. Les réunions
sont formatées : elles débutent et se terminent à
l’heure prévue. Elles durent trente minutes, à
condition que les sujets à l’ordre du jour le justifient. Tout le monde s’exprime dans un climat
mariant rigueur et décontraction. On y rit,
Simon Hay le premier. On n’y bavarde pas.
Beaucoup des membres de l’IHME ne l’ont
rejoint que depuis quelques années, voire quelques mois pour certains. A titre d’exemple, les
chercheurs en géostatistiques basées sur des modèles, et respectivement l’un et l’autre premier
auteur de deux études majeures publiées ensemble fin février dans Nature – l’une sur les retards
de croissance et l’autre sur le niveau d’éducation,
en Afrique –, Aaron Osgood-Zimmerman et Nick
Graetz travaillent à l’IHME depuis deux ans pour
le premier et cinq ans pour le second.
Quadragénaire, Simon Hay fait figure d’ancien. Son recrutement visait à développer la
dimension géospatiale du GBD en allant vers
des données de santé localisées avec une résolution de plus en plus fine. Cela a été le cas pour les
deux études parues simultanément dans
Nature où, pour la première fois, les données
sont présentées à l’échelle de « pixels », des carrés de 5 km de côté.
Lorsqu’il rejoint Seattle en 2015, le chercheur
britannique prend la direction d’une équipe de
trois personnes. Elle en compte actuellement
soixante. Une croissance exponentielle justifiée
par celles des possibilités techniques, des
moyens financiers et la volonté de fournir les
meilleures statistiques possibles. Pour reprendre
le slogan de l’IHME : « Mesurer ce qui compte. »
D’une approche mondiale, puis continentale,
les cartes produites par l’institut sont descendues à une échelle de plus en plus petite, comme
le ferait le zoom d’un appareil-photo ou d’une
caméra. Les statistiques nationales uniformisent
artificiellement, comme si la situation était
identique en tout point d’un pays. L’échelon des
régions, Etats fédéraux et, a fortiori, celui des
départements ou districts révèlent des disparités
dans la prévalence des maladies ou problèmes de
santé en lien avec un contexte donné. C’est
encore plus vrai avec la résolution de 5 km × 5 km
qui a vocation, dans les prochaines années, à être
LA FRANCE COMBLE SON RETARD
L
ongtemps en France, on a
prétendu faire de la géographie des lieux – les populations, les territoires… – sans tenir
compte de la santé et, de son côté,
la santé publique ignorait l’intérêt
de l’approche géographique »,
constate
Gérard
Salem,
aujourd’hui professeur émérite à
l’université de Nanterre et professeur invité à l’université de Californie à Berkeley. Pourtant, rappelle-t-il, les épidémiologistes
connaissent tous l’histoire de
John Snow, qui a découvert la
cause de l’épidémie de choléra qui
frappait Londres en 1854 en se servant de cartes localisant les cas de
la maladie et les pompes à eau.
Comment expliquer que le
monde de la santé se prive de l’apport de la géographie et que
l’aménagement du territoire
prenne aussi peu en compte les
questions de santé ? « La culture
de santé publique souffre d’une
faiblesse chronique en France, juge
Gérard Salem. S’y ajoute la rigidité
du cadre universitaire peu propice
à mêler les disciplines. » Cependant, les jeunes chercheurs semblent avoir dépassé ces clivages.
Ainsi, le géographe Olivier Telle
(CNRS), qui travaille, au Centre de
sciences humaines à Delhi (Inde),
sur l’épidémiologie des maladies
infectieuses émergentes en mi-
lieu urbain, a passé trois années
postdoctorales dans un laboratoire de génétique des maladies
infectieuses à l’Institut Pasteur à
Paris. « Nous nourrissons les études par la dimension géographique, raconte-t-il. Pour étudier les
disparités sociales et les épidémies,
j’utilise les outils des systèmes
d’information géographique qui
permettent une représentation et
une analyse de données spatialement référencées, les modèles spatiaux… Je travaille en particulier
sur la dengue. »
En milieu rural aussi
Pour Gérard Salem, il est crucial
de coupler la notion de population à risque avec celle de zone à
risque, « car les gens vivent quelque part ! ». Les facteurs de risques
n’expliquent pas à eux seuls les
maladies et les inégalités de
santé. L’interaction entre géographie et santé permet de rendre
compte des causes et des conséquences des dynamiques territoriales : un mauvais aménagement
du territoire est responsable
d’inégalités de santé qui, ellesmêmes, favorisent un moindre
développement territorial. Cette
approche intégrée « relève d’une
science sociale qui aide à comprendre les maladies », estime
Gérard Salem.
La démarche « géographie et
santé » part des besoins en santé,
à l’inverse de celle consistant à
prendre comme référentiel
l’activité du système de soins.
« Comme, selon le dicton, il pleut
toujours là où c’est mouillé, on va
renforcer les moyens là où l’on
trouve une forte activité », résume
Gérard Salem.
Une telle démarche oblige à
« travailler avec la complexité,
avec des dimensions multifacto-
rielles impliquant les gènes et l’environnement socio-économique »,
comme l’indique Olivier Telle.
Pour cela, poursuit-il, « nous
collaborons avec une institution
indienne, le Centre for Policy
Research, et cherchons les données
les plus locales possibles, afin de
mettre au point des modèles
hyperlocalisés pour la dengue, le
chikungunya, le zika… ». Les chercheurs ont accès aux données de
650 000 villages en Inde.
Gérard Salem abonde en insistant sur l’importance des villes,
lieux d’émergence de zoonoses
qui, de l’animal, finissent par se
transmettre à l’homme. Mais
l’approche intégrant géographie
et santé s’impose aussi pour le
milieu rural. Gérard Salem cite
l’exemple de l’onchocercose, ou
cécité des rivières, maladie des
yeux et de la peau due à un ver et
transmise par la piqûre d’une
petite mouche appelée simulie.
Localisation des pics
de densité de cas
de dengue enregistrés
dans le système de
surveillance de New
Delhi (Inde), en 2008.
Par comparaison
avec l’année suivante,
il apparaît que, si le
nombre de cas est
stable, leur géographie
diffère fortement. Cela
montre qu’on ne peut
prédire la localisation
des épidémies
de dengue à venir en
fonction des épidémies
passées. OLIVIER TELLE,
CNRS, PROJET AEDESS
L’Organisation mondiale de la
santé a monté un énorme
programme combinant lutte
contre les simulies et distribution
de médicaments.
La maladie sévissait dans les
vallées à faible densité de population et peu d’agriculture mais elle
était absente de celles densément
peuplées, ce qui a laissé penser
que l’onchocercose était cause du
sous-développement des zones
avec peu d’habitants. Or la cartographie de la maladie a montré
que ce n’était pas le cas partout.
« Contrairement au paludisme, la
cécité des rivières est une maladie
cumulative : l’accumulation de
piqûres entraîne les symptômes.
Dans les zones fortement peuplées, il y a en quelque sorte une
dilution des piqûres. L’explication
renvoie au système agraire et foncier : là où existe une agriculture
extensive, il y a davantage d’onchocercose, tandis que dans les
zones d’agriculture intensive, il y a
plus de monde dans les champs et
des animaux d’élevage à proximité qui, eux aussi, sont piqués
par les simulies. » L’approche intégrée combinant géographie et
santé a renversé les notions en
vigueur, ce qui en montre le
potentiel pour améliorer le bienêtre des populations. p
p. be.
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
Dans le cadre
du programme
sur la « charge mondiale
des maladies » (GBD
en anglais), l’Institut
de statistiques et
d’évaluation en santé
analyse annuellement
plus de 300 maladies
ou problèmes de santé
dans 195 pays, dont
la malnutrition, qui
touche principalement
l’Afrique et l’Asie.
SOURCE : IHME, UNIVERSITÉ DE WASHINGTION
AFRIQUE
déployée à toutes les maladies et problèmes de
santé pris en compte dans le GBD. Cela parachèvera ainsi l’évolution du GBD vers le LBD ou Local
Burden of Disease.
Le plus important et le plus difficile demeure
de trouver les bonnes données, du fait d’une
« culture protectionniste », selon Simon Hay, qui
ajoute que seulement « un quart des enquêtes
auprès des ménages ont été accessibles. Les trois
quarts dorment quelque part… ». Cela impose de
combiner l’approche formelle, auprès des autorités et institutions qui possèdent des bases de
données sanitaires, aux coups de pouce informels. Il n’est pas rare dans une réunion à l’IHME
d’entendre Simon Hay suggérer de contacter l’un
des chercheurs dont il a les coordonnées dans
son carnet d’adresses et qui occupe, à présent,
des responsabilités dans son pays, et ce afin
d’accélérer les requêtes en souffrance.
Des cartes imparfaites mais indispensables
Le premier sujet auquel Simon Hay a pensé se
consacrer en arrivant à l’IHME était celui de la
mortalité des enfants de moins de 5 ans et de ses
causes, en particulier en Afrique : diarrhées,
maladies infectieuses, etc. « Chaque année dans le
monde, 5 millions d’enfants décèdent avant d’atteindre l’âge de 5 ans. C’est inacceptable ! Il existe
un vaccin efficace et accessible contre le rotavirus,
l’une des principales causes de diarrhées de
l’enfant. Ce qu’il faut, c’est rechercher les cibles, la
population vulnérable du fait de ses conditions
d’hygiène, celle qui a été ignorée pendant des années. Les cartes et les séries chronologiques constituent un bon moyen de montrer la distribution
géospatiale du problème », affirme-t-il.
Bien sûr, les chercheurs rencontrent des difficultés dans le traitement de données incomplètes ou de qualité discutable. « Les données sur lesquelles nous travaillons proviennent de différentes bases existantes, note Aaron Osgood-Zimmerman. Il existe une incertitude et s’il y a une
erreur, elle peut se propager. Nous pouvons, nous
aussi, commettre des erreurs. Cela impose donc
de bien expliquer comment interpréter les résultats. Nous avons fait deux webinars [séminaires
par Internet], l’un pour les décideurs et ceux qui
mettent en œuvre les décisions, l’autre sur les
méthodes utilisées. »
Même imparfaites, Simon Hay estime les
cartes indispensables : « Nous n’allons pas aller
voir un ministre de la santé africain les mains
vides en lui disant : “Dans deux ou trois ans, nous
vous apporterons de jolies cartes”. Il faut avancer
avec des modélisations pour informer et
convaincre. Surtout, nous devons travailler en
impliquant les chercheurs locaux. Quand on a
participé au travail, on a davantage confiance
dans les résultats produits. »
La philosophie de l’IHME est celle d’une approche intégrée : pas verticale, pathologie par pathologie, mais globale. « Si l’on agit sur le retard de
croissance, combien d’enfants mourront du paludisme ? Un individu meurt d’une cause, mais ce
qui vous tue relève d’une histoire continue, celle
d’un lieu. Il n’y a pas de formule magique, mais
nous pouvons voir où de bons résultats ont été
obtenus et dire quels facteurs, quelles interventions ont amené ces changements. Cela peut inspirer des décideurs politiques confrontés à des
contextes similaires et optimiser les interventions », suggère Simon Hay.
L’IHME entend poursuivre l’extension de ses
analyses géospatiales à davantage de pathologies
et d’interventions pour les combattre, à une
échelle plus fine, ainsi qu’en travaillant plus spécifiquement sur quelques pays, dont le Mali,
l’Ethiopie et l’Indonésie. Il s’agit de voir comment
des exemples locaux de résultats positifs obtenus pourraient être répliqués dans les autres
pays. « Nous avons reçu des financements très
importants. A nous de montrer que nous tenons
nos promesses, car cet argent aurait pu être utilisé
à autre chose », reconnaît Simon Hay. p
paul benkimoun
30 %
40 %
Plus de
50 %
TAUX DE MALNUTRITION
en % de la population
NIGERIA
ÉTATS ET TERRITOIRE D’ABUJA
Kaduna
Abuja
200 km
moins
de 10 % 20 %
30 %
40 %
Plus de
50 %
Avec le prolongement
sur la « charge locale
des maladies » (LBD en
anglais), qui descend
au niveau de la
première division
administrative d’un
pays, en l’occurrence
le Nigeria qui est un Etat
fédéral, les disparités à
l’intérieur des frontières
apparaissent :
la malnutrition
prédomine nettement
dans le Nord à majorité
musulmane, plus
pauvre que le Sud
chrétien.
TAUX DE MALNUTRITION
en % de la population
ÉTAT DE KADUNA
ZONES DE GOUVERNEMENT LOCAL
En zoomant sur un Etat,
le Kaduna, en situation
intermédiaire entre
le Nord et le Sud, le
phénomène de disparité
Nord-Sud se retrouve à
l’échelon administratif
inférieur. L’Institut
de statistiques et
d’évaluation en santé
produit actuellement
des données encore
plus détaillées avec des
« pixels » de 5 kilomètres
de côté.
50 km
Moins
de 10 % 20 %
30 %
CHRIS MURRAY,
MISSIONNAIRE
DE LA SANTÉ
MONDIALE
C
L’examen des données
à l’échelle nationale
sur le continent africain
met en évidence
les différences
de prévalence de la
malnutrition entre les
Etats, mais uniformise
les résultats sur tout
le territoire du pays.
moins
de 10 % 20 %
|5
40 %
TAUX DE MALNUTRITION
en % de la population
Plus de
50 %
e n’est pas Atlas, géant de la mythologie
condamné par Zeus à porter éternellement le monde sur ses épaules, mais il y a
un peu de cela. Directeur de l’Institute for Health
Metrics and Evaluation (Institut de statistiques et
d’évaluation en santé), basé à Seattle, Chris Murray porte le Global Burden of Disease (GBD, Fardeau ou charge mondiale des maladies) depuis
vingt-sept ans. Certes, pas tout seul. Ce projet
d’une ampleur sans équivalent dans le monde, il
l’a conçu avec l’Australien Alan Lopez, actuellement chercheur à l’université de Melbourne.
Les deux hommes se rencontrent en 1986. Etudiant passé de Harvard à Oxford, où il avait reçu
une bourse Rhodes, Chris Murray visite le siège
genevois de l’Organisation mondiale de la santé
(OMS). Il est à la recherche de données sur la
mortalité dans le monde et en Afrique en particulier. On lui conseille de contacter Alan Lopez,
qui a récemment rejoint le département des statistiques de l’institution et veut que son travail
ait un impact sur la santé des populations. Lors
de cette première rencontre, Murray balance
abruptement au mathématicien : « Tout ce que
vous avez écrit sur la mortalité en Afrique est
faux ! » Lopez, qui place au-dessus de tout le
perfectionnement des statistiques médicales,
apprécie le sens critique de Murray. Le courant
passe tout de suite entre les deux hommes.
Il a parcouru le monde
Ils sont tous deux sollicités pour une publication
collective par la Banque mondiale, le World Development Report 1993: Investing in Health. Leur
contribution constitue un appendice au rapport
intitulée The Global Burden of Disease, 1990.
En 1997, The Lancet publie le premier d’une série
de quatre articles du tandem. La prestigieuse
revue médicale accueille désormais chaque
année une nouvelle édition du GBD.
Dans un article commémoratif paru il y a peu
dans The Lancet, Conrad Keating rapporte que la
publication de 1997 représentait pour Lopez « un
saut quantique dans l’évolution d’une science
dont lui et d’autres avaient été les pionniers quinze
ans auparavant, tandis que, pour Murray, l’analyse allait au-delà d’un décompte des morts et lui
permettait de découvrir les causes de mortalité
prématurée, une information critique pour la planification stratégique des systèmes de santé ». Signe que cette approche est désormais reconnue,
Murray et Lopez ont été récompensés au printemps par le prix Global Health de la fondation
canadienne Gairdner, assorti d’une somme de
100 000 dollars à se partager.
« Nous étions partis d’une question simple, se
souvient Chris Murray : quels sont les principaux
problèmes de santé des gens et, éventuellement,
qu’est-ce que l’on peut y faire ? Cela soulevait la
question du besoin d’une information stratégique. Nous n’avons cessé de nous améliorer dans le
traitement des données et les méthodes d’analyse
n’ont cessé de progresser, mais notre vision et
notre mission sont restées les mêmes au cours de
ces vingt-sept années. »
Né en 1962 de parents néo-zélandais, tous deux
médecins venus exercer aux Etats-Unis dans le
Minnesota, Chris Murray a parcouru le monde
au gré des pérégrinations familiales. Dans le livre
Epic Measures. One Doctor. Seven Billion Patients
(Harper Wave ed., 2015, non traduit) qu’il lui a
consacré, le journaliste Jeremy N. Smith rapporte
comment, à 10 ans, Chris Murray était déjà passionné par les cartes et servait de navigateur à sa
famille lors d’une traversée épique du Sahara.
Silhouette mince, Chris Murray s’exprime avec
aisance d’une voix sonore et dégage un mélange
de décontraction et de tension. Peut-être cela
s’explique-t-il par le fait de diriger une structure
reconnue mondialement et en plein développement, tout en se sentant investi d’une lourde responsabilité, celle de fournir une base à des décisions de santé publique dont dépendent la vie et
le bien-être de plusieurs milliards d’individus. p
p. be.
6|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
LE LIVRE
Bestiaire récréatif
et instructif
Brooke Barker, dans un
ouvrage peu conventionnel,
nous entraîne dans
une amusante découverte
du monde animal
U
n dessin au graphisme naïf et une
anecdote par page. Voici la formule
gagnante de Brooke Barker, une
auteure et illustratrice américaine dont le
premier ouvrage, La Tortue qui respirait par
les fesses (Flammarion, 2017), est qualifié de
best-seller par le New York Times. Pour son
deuxième opus, l’auteure s’intéresse à la vie
des « bébés » animaux. Et c’est aussi une
réussite. Au fil de ces « savoirs inutiles » sur
les « enfants » mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, poissons, insectes… et bien
d’autres, on apprend finalement beaucoup
sur ces petites (ou grosses) bêtes.
Et on sourit aussi. Car ces anecdotes, plus
savoureuses et plus scientifiques les unes
que les autres, sont traitées avec humour.
Morceaux choisis. Sous l’inscription en
lettres capitales : « Les campagnols se reproduisent dès l’âge de trois semaines » sont
croquées deux petites boules de poils
marron à l’air triste. La plus jeune s’adresse à
la plus vieille : « Eh, c’est normal de jamais
avoir fait de bisou sur la bouche à 1 mois ? »
Sur une autre page, un petit chiot inquiet
s’adresse à son père : « Ce n’est rien, papa,
juste une petite allergie. » Au-dessus du
dessin, une phrase indique : « Quand un
chiot est malade, ses parents le mangent. »
Affaires de mœurs
Dans ce livre, on apprend également que « les
oisillons qui grandissent sans leur papa ne
sauront jamais chanter correctement », que
« les salamandres noires vivent dix ans, et
chacune de leur grossesse dure trois ans », ou
encore que « les diables de Tasmanie donnent
naissance à des portées de trente petits qui se
battent dans la poche de leur mère, jusqu’à ce
que seule une poignée d’entre eux survive. »
Ce concentré d’anthropomorphisme est à
consommer sans modération. Car si on
dévore ces 150 anecdotes, tournant les pages
frénétiquement à la recherche d’une
nouvelle histoire croustillante, on y revient
également avec plaisir pour vérifier, entre
autres, si ce sont les tatous à huit ou neuf
bandes qui donnent toujours naissance à
des quadruplés génétiquement identiques.
Les illustrations enfantines permettent de
partager cet ouvrage avec les enfants, qui
seront ravis et parfois étonnés de voir ces
« papas », « mamans » et « bébés » animaux
aux mœurs bien différentes de celles qu’ils
connaissent. En opposition, le contenu des
bulles, en permettant de donner la parole à
ces animaux, fait souvent allusion à des
références compréhensibles uniquement
des adultes. Cette association donne à cet
ouvrage plusieurs niveaux de lectures.
Et si vous avez envie d’en savoir plus sur la
vie secrète de ces animaux, l’auteure a glissé,
à la fin du livre, un appendice qui développe
les informations et, le cas échéant, explique
comment les chercheurs ont fait ces étonnantes découvertes sur le monde animal. p
DES HIPPOCAMPES
PYGMÉES DÉCOUVERTS
EN MER DES PHILIPPINES
Les hippocampes pygmées
accueillent en leurs rangs une
huitième recrue, de la taille d’une
pièce de 1 centime. S’ajoutant
à quatre espèces nippones
apparentées, Hippocampus japapigu est décrite pour la première
fois dans une étude parue le 2 août
dans ZooKeys, un journal en ligne
spécialisé en zoologie. Découverts
en mer des Philippines, dans un
massif de corail et d’algues à
11 mètres de profondeur, au large
de l’île volcanique Hachijō-jima, les
spécimens mesurent entre 1,3 et
1,6 centimètres. Une crête atypique d’os triangulaires sillonne le
haut de leur dos et les distingue de
leurs cousins. Autre particularité :
H. japapigu arbore une seule structure dorsale, semblable à une aile,
alors que les autres poissons de
cette famille en présentent deux.
(PHOTO : RICHARD SMITH)
DIX MILLE PAS ET PLUS
COMMENT FAIRE BOUGER LES ADOS…
ET SURTOUT POURQUOI
Par PASCALE SANTI
C
omment faire bouger son ado ? De nombreux parents s’inquiètent de voir leur progéniture rester enfermée toute la journée,
scotchée aux écrans, assise, voire couchée. Et les chiffres sont édifiants : quatre adolescents (11-17 ans) sur
cinq dans le monde n’ont pas une activité physique
suffisante, a récemment indiqué l’Organisation
mondiale de la santé (OMS). C’est beaucoup. Plus ils
grandissent, moins ils bougent. Les filles semblent
encore moins actives que les garçons.
La France n’est pas bien placée : « A 15 ans, seulement
14 % des garçons et 6 % des filles exercent une activité
physique quotidienne en France », note le dernier
rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La faute à un mode
de vie délétère. Ainsi, près de 70 % des jeunes adolescents se rendent à l’école avec un engin motorisé, les
autres marchant ou utilisant le vélo ou la trottinette.
Quant au temps d’écran, il y est, là encore, pour beaucoup : plus de la moitié des 11-14 ans y passent plus de
trois heures par jour, et 60 % des 15-17 ans. Or, les
enfants et adolescents de 5 à 17 ans devraient consa-
crer au moins soixante minutes d’activité physique
modérée à soutenue par jour, selon les recommandations, pour être en bonne santé et prévenir les
maladies cardio-vasculaires, le diabète, les cancers du
sein et du côlon, etc. En outre, leurs performances
physiques sont moins bonnes que ne l’étaient celles
de leurs parents… et de leurs grands-parents.
L’adolescence nécessite une attention particulière,
notamment pour la prévention de l’obésité. Car
l’inactivité physique rime avec l’augmentation de la
prise alimentaire. C’est souvent l’âge où les jeunes
abandonnent un sport qu’ils pratiquent depuis
l’enfance. C’est aussi la période pendant laquelle la
baisse de l’activité physique est la plus forte, associée
à une sédentarité en augmentation, insiste le
rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de
l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de 2016 sur l’actualisation des repères
concernant l’activité physique.
La première revue de la littérature sur le sujet, qui
date de 2005, avait conclu que les enfants pratiquant
chaque jour au moins une heure d’activité physique
d’intensité modérée à élevée présentaient de
meilleurs profils que les enfants inactifs. Vingt-cinq
AFFAIRE DE LOGIQUE – N° 1064
Saute-mouton
12
12
1
10
10
3
9
9
8
8
5
6
7
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
7
> De Charles Antoine (Dunod, 205 p., 15,90 €).
EXPOSITION MORELLET
EN AVIGNON JUSQU’AU 28 OCTOBRE
Depuis sa rencontre en 1952 avec l’œuvre de
l’artiste concret Max Bill, François Morellet
(1926 - 2016), peintre, grav eur, sculpteur, a
su faire naître, de quelques calculs ou de
longues suites de chiffres, des effets d’optique, des figures géométriques élémentaires ou des courbes harmonieuses.
L’exposition « François Morellet, l’esprit de
suite » met en valeur, dans le cadre du
Musée Angladon d’Avignon, les œuvres
atypiques et subtiles de cet artiste qui a fait
de la géométrie un art… et dont l’huile sur
toile « 40 000 carrés » figure même sur le
petit train de visite de la ville.
Informations sur https://angladon.com
6
Même loin des plages, ce petit livre mérite
toute l’attention. Il présente d’une façon
alerte et très pédagogique les bases
et les bizarreries de la fascinante théorie
quantique. La dualité onde-corpuscule,
la superposition des états, l’intrication,
la décohérence… sont expliquées très
simplement. Trop néanmoins pour un
public déjà averti. L’ensemble permet quand
même de mieux comprendre les révolutions
annoncées de l’information quantique pour
le calcul ou les communications.
EXPOSITION GASPARD MONGE
À BEAUNE JUSQU’AU 27 OCTOBRE
Jusqu’au 27 octobre 2018 la bibliothèque
municipale de Beaune, qui d’ailleurs porte
le nom de l’illustre mathématicien,
présente « Gaspard Monge, la science au
service de la République ».
Cette exposition met en avant la dimension
scientifique de l’œuvre de ce grand esprit,
né dans cette ville et mort il y a 150 ans,
mais aussi l’engagement républicain du
personnage, grand pédagogue soucieux de
l’enseignement et de la formation des
citoyens, fondateur de l’Ecole polytechnique et artisan du renouveau de la pensée
mathématique du début du XIXe siècle.
Informations sur www.beaune.bibli.fr
5
« Schrödinger à la plage, la physique
quantique dans un transat »
4
VU LGAR I SAT I ON
4
LIVRAISON
1. Les couples de nombres puissants jumeaux inférieurs
2
11
11
Un certain nombre de cases (12 dans le dessin ci-contre) sont numérotées en cercle.
Au début, chacune d’elles, sauf la numéro 1, est occupée par un mouton (position A).
A
B
Si deux moutons se trouvent sur deux cases voisines suivies – dans un sens ou dans
l’autre – par une case vide, celui qui peut sauter par-dessus l’autre en atterrissant
sur la case vide prend place dans cette case, tandis que l’autre est écarté du jeu (voir
passage de la position initiale A à la position suivante B). Le but du jeu est qu’il ne reste qu’un seul mouton.
1. Dans le cas de 12 cases, c’est possible. Dans quelle(s) case(s) le dernier mouton pourra-t-il se trouver ?
2. Pour quels autres nombres de cases le but du jeu peut-il être atteint ?
3. Quel est le plus petit nombre de moutons restants dans chacun des autres cas ?
1
3
Dur, dur d’être un bébé. Les bébés animaux
comme vous ne les avez jamais vus,
de Brooke Barker (Flammarion, 192 p., 13 €).
Solution du problème 1063
N° 1064
2
sarah terrien
pour cent de la densité minérale osseuse totale de
l’adulte est acquise au cours des quatre ans autour du
pic de vélocité de croissance. Une équipe de l’université d’Exeter (Grande-Bretagne) a montré que les
adolescents passant des heures dans des activités
sédentaires sont plus à risque d’avoir un faible capital
osseux et de développer de l’ostéoporose une fois
devenus adultes. La course ou le football sont plus
efficaces que la natation pour augmenter ce capital.
De plus, le Centre de recherche sur la santé de cette
même université vient de publier une étude indiquant que les adolescents qui participent à une
activité soutenue ont une tension artérielle plus
basse, et donc moins de risque de développer une
maladie cardiaque plus tard. Outre la diminution des
facteurs de risque cardio-vasculaire (hypertension,
profil lipidique, résistance à l’insuline), l’activité
physique augmente l’estime de soi et réduit
l’anxiété. Les jeunes actifs à l’adolescence et qui le
restent adultes ont un risque de dépression réduit de
51 % chez les femmes et de 65 % pour les hommes.
Dernier argument pour convaincre des ados
léthargiques devant leurs écrans : ceux qui bougent
obtiennent de meilleurs résultats scolaires. p
L’INFINI, « AUCUNE FIN EN VUE »,
AU MATHEMATIKUM DE GIESSEN
L’exposition « Kein Ende in Sicht » qui se
tient jusqu’au 31 mars 2019 au « Mathematikum » de Giessen (en Allemagne, non loin
de Francfort), est faite pour apprivoiser l’infini. L’infini, c’est grand comment ? Comment le penser ? Combien de clients dans
l’hôtel d’Hilbert ? Achille rattrapera-t-il
jamais la tortue ? Les tons de la gamme
peuvent-ils toujours monter plus haut ?
Autant de questions que chacun de nous se
pose et auxquelles cette manifestation permettra d’apporter des éléments de réponse,
pour tenter de lever les secrets de l’infini.
Des visites guidées sont également prévues.
Informations sur www.mathematikum.de
affairedelogique@poleditions.com
à 300 sont (8, 9) et (288, 289).
Parmi deux nombres puissants jumeaux, il y en a un pair
et un impair, noté n. Si n est puissant, c’est le carré d’un
nombre impair ou il possède parmi ses facteurs le cube
d’un nombre impair. Parmi les carrés des entiers impairs
inférieurs à 19, deux répondent à la question :
n = 9 (avec n – 1 = 8) et n = 289 (avec n – 1 = 288 = 25 × 32).
• Si n a parmi ses facteurs le cube d’un nombre impair
autre que 1, ce nombre ne peut être que 3 (avec n égal à 27
ou 243, car 27 × 25 est supérieur à 300) ou 5 (avec n = 125).
Aucun des voisins de ces trois nombres n’est puissant.
2. Cinq nombres x impairs plus petits que 750 sont tels
que x2 – 1 soit puissant. Ce sont 3, 17, 99, 485 et 577.
Remarque préalable : tout nombre puissant P s’écrit
comme le produit d’un carré et d’un cube*.
• Parmi les nombres demandés (x impairs plus petits que
750 tels que x2 – 1 soit puissant), nous en connaissons déjà
deux, 3 et 17. (32 – 1 = 8 et 172 – 1 = 288 sont puissants.)
• Si x2 – 1 est puissant, On a donc l’équation : x2 – 1 = b3 y2.
- Si b = 1, l’équation, qui s’écrit (x – y) (x + y) = 1 n’a que la
solution x = 1 et y = 0, qui ne répond pas à la question.
- A partir de b = 83, x est forcément plus grand que 750.
- Si b = 2, on tombe sur l’équation x2 – 8y2 = 1. 99 et 577 en
sont deux nouvelles solutions inférieures à 750*.
- Si b est impair, on pose y = 2z. On a : x2 – 4b3 z2 = 1 qui ne
mène à aucune solution inférieure à 750.
- Si b est pair supérieur à 3, on pose b = 2c et z = cy.
On obtient* (pour c = 3) la seule solution : (x, z) = (485, 99).
* Une solution détaillée est consultable sur affairedelogique.com
RENDEZ-VOUS
·
|7
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
CARTE
BLANCHE
Il faut clarifier la directive sur les OGM
Une histoire de
cochons, d’oisons
et de bouchons
TRIBUNE - La Cour de justice de l’UE a assimilé à des organismes génétiquement modifiés ceux
ses et comparables aux mutations naturelles.
Les traits recherchés ne concernent
plus seulement la résistance aux herbicides ou l’amélioration de la productivité comme pour les actuels OGM. Le
nouveau défi est de développer des
caractéristiques nouvelles des plantes
moins consommatrices en intrants
– et notamment en engrais – permettant une meilleure utilisation de
l’azote, procurant une résistance
accrue ou allongeant la durée de
conservation, mais aussi mieux adaptées au changement climatique. Il
s’agit de proposer des variétés plus
économes en eau, résistantes au stress
hydrique ou à la salinité, à des submersions ou à des événements climatiques extrêmes, et améliorant la qualité
nutritionnelle des aliments.
Nous souhaitons que la directive
européenne soit clarifiée rapidement
en distinguant les produits obtenus en
fonction des techniques utilisées, et
proposons une évaluation au cas par
cas. Le moyen le plus pertinent de peser
sur le débat est de ne pas laisser le monopole du développement de ces technologies aux Etats-Unis, à la Chine et au
Brésil. Il serait paradoxal que, comme
pour les OGM, l’Union européenne et
ses Etats membres s’accommodent du
départ des chercheurs vers ces pays et
de l’importation de produits issus de
ces techniques, tout en en interdisant
sur notre territoire la recherche, l’expérimentation et la culture. Une nouvelle
fois l’Europe va être pénalisée.
Ce début de nouvelle controverse sur
les NBT démontre que les frontières
entre le principe de précaution et le
principe d’inaction sont ténues et
qu’avec la prolifération de la fausse
science, c’est la nature même du
progrès qui est remise en cause. Cette
évolution inquiétante prend sa source
dans la confusion de plus en plus marquée entre ce qui relève des savoirs
issus d’une démarche scientifique rigoureuse et ce qui relève de croyances
ou de manipulations. En fait, n’est-il
pas plus dangereux de manipuler les
esprits que de modifier les gènes ? p
¶
Jean-Yves Le Déaut, député socialiste
de Meurthe-et-Moselle de 1986 à 2017,
est docteur ès sciences, ancien président
de l’Office parlementaire d’évaluation
des choix scientifiques et technologiques
(OPECST). Catherine Procaccia, sénatrice Les Républicains de Val-de-Marne
depuis 2004, est vice-présidente de
l’OPECST. Tous deux sont coauteurs du
rapport « Les Enjeux économiques, environnementaux, sanitaires et éthiques des
nouvelles biotechnologies à la lumière
des nouvelles pistes de recherche »,
rapport n° 4618 Assemblée nationale,
n° 507 Sénat, enregistré le 14 avril 2017.
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
AEOLUS, UN SATELLITE POUR MESURER LE VENT
Lancement :
Prévu le 21 août 2018, par une fusée
Vega, depuis Kourou (Guyane)
Début du programme :
1999
Durée de la mission :
Trois ans
Coût :
481 millions d’euros
4
3
Trajectoire :
Circulant à 320 km d’altitude, Aeolus
parcourra cent onze orbites polaires
en sept jours avant de repasser
au-dessus d’un même point du globe
1
Le laser émet des séries
d’impulsions dans l’ultraviolet
2
La lumière est réfléchie
par les molécules d’air,
les poussières et les particules
nuageuses
LES OUTILS ACTUELS POUR MESURER LES VENTS
Satellite
3
Un télescope de 1,5 m
de diamètre capte
cette lumière réfléchie
4
Les données sont analysées
selon l’effet Doppler : de même
que la sirène des pompiers
est perçue différemment selon
le déplacement de leur camion,
la modification de la longueur
d’onde du laser réfléchi permettra
de déduire la vitesse et la direction
de la masse d’air entre le sol
et 30 km d’altitude
Avion
de transport
Vents
Ballon
sonde
Capteur
météo
Vents
Bateau
La prévision météorologique et les
modèles climatiques sont friands de
données sur la vitesse et le sens du
vent. Recueillies par des instruments
très divers, celles-ci restent parcellaires,
notamment dans l’hémisphère Sud.
phie de
gra
sv
rto
ts
en
Wiebke Drenckhan (CNRS)
& Jean Farago (université de Strasbourg)
Physiciens à l’Institut Charles-Sadron
à Strasbourg
drenckhan@unistra.fr & farago@unistra.fr
LE MOYEN LE PLUS
PERTINENT DE PESER
DANS CE DÉBAT EST
DE NE PAS LAISSER
LE MONOPOLE AUX
ÉTATS-UNIS, À LA
CHINE ET AU BRÉSIL
1
n de la lum
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Gérer la distance arrière
Que faire contre les bouchons fantômes, à
l’origine de la moitié des ralentissements et
facteurs importants de pollution et d’énervement familial ? L’une des stratégies possibles
consiste à « penser global » à travers des
systèmes intégrant la carte instantanée des
véhicules présents sur le réseau ; elle a
conduit à l’installation de portiques adaptant
la vitesse maximale à l’état du trafic : ainsi, en
imposant une limite plus faible, on atteint
paradoxalement une vitesse moyenne finalement plus élevée ! Lourdes à gérer, ces
solutions sont depuis peu concurrencées par
l’émergence de systèmes embarqués, qui
permettent le développement d’une stratégie locale, inspirée par la recherche actuelle
sur les nuées d’oiseaux. Ethologues et physiciens ont montré que les oiseaux en vol
rapproché évitent les bouchons (dont on
n’ose imaginer les conséquences !) en pratiquant le « bilateral driving » : à l’inverse des
humains, ils adaptent leur vitesse en fonction de ce qui se passe à la fois devant et derrière eux, cherchant à se tenir à égale distance
des individus les plus proches. Ce faisant, ils
évitent l’amplification vers l’arrière des freinages, et donc les bouchons fantômes.
Il faudra certainement quelques années
pour que de tels automatismes soient intégrés dans les aides à la conduite. D’ici-là,
n’hésitez pas à mobiliser les jeunes générations installées à l’arrière, et les faire participer au jeu du « bilateral driving » : par des
cris stridents, vos enfants vous indiqueront
plus efficacement que vos rétroviseurs une
distance arrière inadéquate, vous invitant à
ajuster votre conduite ! Et qui sait ? Comme
les chercheurs ont montré qu’une faible
fraction de véhicules ainsi équipés devrait
suffire, cela pourrait peut-être marcher… p
ans ont frappé l’opinion publique en
parlant de risques sanitaires a petit à
petit produit ses effets, y compris dans
l’arrêt de la CJUE. Pourtant
aujourd’hui, avec vingt ans de recul,
les agences nationales, européennes,
internationales, les académies,
concluent toutes à l’absence de risques sanitaires… Les responsables politiques et les gouvernements qui se
sont succédé depuis vingt ans ont souvent reculé ou démissionné. Alors
qu’ils auraient dû éclairer le débat, ils
s’en sont en réalité débarrassés et, petit à petit, le dossier OGM s’est enlisé…
Cela risque de recommencer avec les
nouvelles biotechnologies.
Le rapport que nous avons publié
en 2017 sur « La Révolution de la modification ciblée du génome (genome
editing) » (1) démontre que les
NBT constituent une révolution, puisqu’elles sont à la fois simples, rapides,
précises, puissantes, peu coûteuses,
universelles et très prometteuses,
notamment dans les domaines de la
médecine et de l’agriculture. C’est une
« ère post-OGM » qui s’annonce pour
l’agriculture.
Les NBT ont l’avantage d’accélérer la
vitesse de sélection. Par exemple, à
Gruissan dans l’Aude, les chercheurs de
l’INRA ont mis plus de vingt ans pour
créer par croisements interspécifiques
des vignes résistantes au mildiou et à
l’oïdium, débarrassées d’autres traits
génétiques non souhaitables. Pour
parvenir au même résultat, il faudrait
seulement deux ou trois ans en utilisant les NBT. Il s’agit d’une rupture
fondamentale par rapport aux « anciens » OGM, dans la mesure où ces
modifications du génome sont préci-
Ca
C
haque année, c’est la même histoire :
au moment même où vous
commencez à sentir les bienfaits
apaisants d’une combinaison heureuse de
repos, de bonne chère et de soleil, vous vous
retrouvez confiné dans l’une des millions
d’automobiles couvrant le réseau routier
hexagonal, tentant de rallier le bureau, le
métro, la pluie… Année après année, vous
avez bien essayé toutes les stratégies, partant plus tard, plus tôt, à la fraîche, à midi…
Mais avec des centaines de kilomètres de
bouchons sur les autoroutes françaises, on
bute tôt ou tard contre un premier ralentissement majeur…
Face à l’agitation qui monte rapidement
de la banquette arrière, il faut inventer
d’urgence une diversion. Alors n’y a-t-il pas,
là devant nous, patience nous le verrons
très bientôt, ce camion renversé sur le
bas-côté, et ces 300 cochons tout roses qui
se répandent sur les voies de l’autoroute,
grognant et agitant leur queue en… tirebouchon ? A la grande déception du public,
le camion va-t-il enfin être aperçu que le
ralentissement se dissout comme par
enchantement, sans raison apparente :
adieu camion, adieux cochons…
L’émergence spontanée de ces bouchons
dits « fantômes » a été beaucoup étudiée par
les chercheurs. C’est un phénomène courant
d’instabilité, quand deux solutions existent
a priori pour le même problème : à trop
grande densité, un état homogène (un flux
régulier d’autos) coexiste avec un état inhomogène (des zones peu denses alternant
avec des zones denses et très ralenties).
Hélas, à cause de la lenteur de réaction des
conducteurs, la première solution, qui minimise les temps de trajet, se déstabilise à la
moindre perturbation (une biche dans un
champ, un coup de frein), créant une augmentation de la densité de voitures qui enfle
et développe très vite un bouchon. Il en va
également ainsi de la fabrication des rides
dans le sable de l’estran (rappelez-vous,
c’était il y a quelques heures…) : la structure
homogène existe, mais un rien suffit à diverger vers autre chose.
D
epuis près de dix ans, l’incertitude prévaut dans l’Union
européenne sur la qualification juridique des nouvelles biotechnologies (New Breedings Techniques,
NBT). En droit européen, la « directive
2001/18 » exempte les techniques de
mutagénèse de ces dispositions, considérant que pour ces techniques, « la
sécurité est avérée depuis longtemps ».
C’est ce que précise un récent arrêt de
la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) tout en soulignant que
la législation de l’Union n’a pas été
modifiée au regard de l’évolution de
ces techniques.
En repassant ce dossier épineux à des
comités d’experts successifs, puis
maintenant au juge européen, la
Commission et les Etats membres
n’ont pas assumé leurs responsabilités
car ce n’est pas au juge de définir la politique de l’Union européenne sur un
sujet aussi important. Il s’agit d’une
décision de nature politique, qui relève
de la compétence de la Commission
européenne, en lien avec les Etats et
leurs comités d’experts.
La décision de la cour est un retour à
l’envoyeur car elle renvoie la responsabilité aux Etats, qui sont libres de
soumettre ces organismes aux obligations prévues par la directive ou à
d’autres obligations. En réalité, en
saisissant la CJUE, deux années ont été
perdues et il serait aberrant que des
techniques plus précises et plus sûres
que celles utilisant les technologies
aléatoires de la mutagénèse soient
soumises à des procédures plus lourdes. C’est donc à l’UE et aux Etats
membres de trancher. L’activisme
d’associations qui depuis plus de vingt
Ré
f
Par WIEBKE DRENCKHAN et JEAN FARAGO
obtenus par mutagénèse, sans insertion d’un ADN étranger. L’ex-député Jean-Yves Le Déaut et
la sénatrice Catherine Procaccia estiment que l’examen au cas par cas de ces organismes doit prévaloir
2
C’est cette lacune que l’Agence spatiale
européenne (ESA) espère en partie
combler avec son satellite Aeolus, lancé
depuis Kourou, mardi 21 août. Les satellites actuels scrutent le mouvement
des nuages ou de la « rugosité » des va-
gues. Aeolus utilisera une méthode
inédite, basée sur la mesure des variations d’impulsions laser réfléchies par
les particules atmosphériques. « C’est
une mission exploratoire, note Mark
Drinkwater, chef du département qui a
Une
tion
erva
obs
: 87 km
SOURCE : ESA
INFOGRAPHIE : AUDREY LAGADEC
supervisé la mission. Mais avec des visées opérationnelles : les agences météo
pourront intégrer ces données presque
en temps réel, tout comme les climatologues, pour nourrir leurs modèles. » p
hervé morin
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 22 AOÛT 2018
John Zhang, le créateur impénitent
de « bébés à trois parents »
ZOOLOGIE
RENCONTRE - Le médecin new-yorkais, qui a mis en œuvre cette technique controversée
L’
Le gène anti-cancer
de l’éléphant
annonce cinq nouvelles grossesses. Il veut repousser les limites de la reproduction
new york - correspondant
L
e docteur John Zhang a déménagé.
Certes, le célèbre médecin dirige
toujours sa très chic clinique de
Manhattan, New Hope Fertility – où
il nous reçoit dans son bureau
donnant sur Central Park. Mais les affaires
sensibles qu’il menait jusque-là au Mexique
sont désormais déplacées en Ukraine. Un pays
moins catholique, moins réglementé, où il
poursuit plus discrètement des activités
controversées : la naissance de « bébés à trois
parents ». « Nous avons déménagé toutes nos
opérations à Kiev », confirme M. Zhang, qui
emploie quinze collaborateurs sur place, au
sein de la clinique Nadya.
John Zhang avait fait scandale à l’automne
2016, lorsqu’il avait révélé au monde ébahi
son coup d’éclat : mettre au monde un enfant
à trois parents, un garçon. La mère, une
femme jordanienne, était porteuse saine de la
maladie de Leigh, engendrée par des
mutations affectant l’ADN d’une partie de ses
mitochondries, les « usines » fournissant
l’énergie aux cellules. Cette anomalie, transmise à ses deux filles, avait conduit à leur
mort en bas âge mais aussi à quatre grossesses
interrompues. John Zhang utilisa alors un
procédé qui n’avait jamais été testé sur les
humains : prélever le noyau de l’ovocyte, qui
contient l’ADN de la mère ; l’injecter dans l’œuf
préalablement énucléé d’une donneuse
(pourvu de mitochondries saines) ; féconder
l’ovocyte reconstitué par le sperme du mari,
avant de l’implanter dans l’utérus de la mère.
Cette première a défrayé la chronique, mais
reste d’application assez rare. « La majorité des
problèmes génétiques concernent le noyau, pas
l’ADN des mitochondries », confie le docteur
Zaher Merhi, associé de M. Zhang.
« Nous aidons Dieu »
L’enjeu est de permettre aux femmes de
40 ans et plus d’avoir des enfants. A partir de
cet âge, leurs œufs sont moins aptes à être
fécondés, en raison de la dégradation du
cytoplasme – le contenu cellulaire qui entoure
le noyau. Et dans l’essentiel des fécondations
in vitro, au-delà de 43 ans, l’ovule n’est pas
celui de la mère. « Je veux faire tomber ce taux à
50 % », affirme John Zhang. Pour cela, il faut
recourir à sa technique, mais la manipulation
est interdite par la Food and Drug Administration (FDA), l’autorité du médicament
américaine, notamment parce que des
enfants nés aux Etats-Unis à la fin des années
1990 grâce à un procédé assez proche ont
présenté des anomalies de développement.
Le docteur Zhang a donc pris le chemin de
l’Ukraine avec ses patientes. A ce jour, cinq
grossesses initiées à la clinique Nadya seraient
en cours, selon Geoffrey Hawes, directeur
marketing de New Hope Fertility. Le processus
est très long et compliqué pour les femmes. Six
de leurs ovules sont prélevés – ce qui prend
entre trois et six mois, vu l’âge des patientes –
puis ils sont envoyés à la clinique Nadya de
Kiev. C’est là qu’a lieu le transfert du noyau, la
fécondation de l’œuf, puis son implantation.
L’affaire coûte entre 60 000 et 100 000 dollars.
Discret depuis des mois, M. Zhang n’en est
pas moins actif. Il entend se lancer dans une
autre aventure pour lutter contre le vieillissement des femmes : reconstituer des noyaux
d’ovule à partir de cellules-souches prises dans
la graisse des patientes. « Vous prenez le gras
pour fabriquer des noyaux. Cela fonctionne
pour les souris », déclare M. Zhang, tandis que
son collègue Zaher Merhi s’extasie : « Nous
sommes fous ici, on a beaucoup de projets ! »
La société de M. Zhang est baptisée Darwin
Life. Curieux choix pour un homme qui défie
les lois de la nature et de la sélection naturelle
mises en évidence par Charles Darwin (18091882). « Nous voulons changer le monde, pas
combattre la nature », assure le docteur Zhang,
qui se dit « évolutionniste », comme le naturaliste anglais. Dans un pays aussi religieux que
les Etats-Unis, lorsqu’on l’interroge sur cette
propension à vouloir remplacer Dieu, il déclare
en souriant : « Nous ne jouons pas à Dieu, nous
aidons Dieu. Parfois, Dieu est trop occupé. Il peut
nous donner un enfant s’il le veut, mais jusqu’à
présent, Dieu est un peu en retard sur le calendrier. » Ses patients n’auraient donc pas d’autre
option. Et lorsqu’on invoque les risques encourus, le médecin devient un brin véhément : « Il
n’y a jamais de certitude à 100 %. Lorsqu’on a
fait la première fécondation in vitro, on ne savait
éléphant meurt, mais ses défenses
demeurent », dit un proverbe africain.
Mais si ce géant meurt, c’est très rarement d’un cancer. Pourquoi ? Grâce à ses
défenses ! Pas celles, en ivoire, qui arment ses
mâchoires, mais celles, en ADN, que l’évolution a peaufinées depuis des millions
d’années pour le protéger de cette maladie.
Les médecins rêvent de s’en inspirer pour forger de nouvelles armes contre ce fléau.
D’où viennent les défenses anti-cancer de
l’éléphant ? Cette énigme est connue, depuis
1975, sous le nom de « paradoxe de Peto » : des
espèces de très grande taille devraient être
souvent frappées de cancers. Car ces colosses
(de 5 à 7 tonnes, pour l’éléphant) hébergent
un nombre faramineux de cellules. Or, plus
un organisme compte de cellules, plus le risque est élevé que l’une d’elles se dérègle, proliférant de manière incontrôlée jusqu’à dégénérer en cancer. En théorie du moins. En réalité, éléphants et baleines sont remarquablement épargnés par le cancer. Et ce, en dépit de
leur longévité élevée (de 60 à 70 ans pour
l’éléphant).
Une partie de l’énigme a été levée en 2015 :
l’éléphant est doté de 20 copies d’un gène
« suppresseur de tumeurs », le gène p53 – notre espèce n’en possède qu’une seule. Or ces
gènes sont des garde-fous qui préviennent la
dérive d’une cellule vers la malignité. Chez
l’éléphant, cette « horde » de gènes p53 orchestre la destruction des cellules dont l’ADN
est lésé. C’est ce qu’ont montré séparément
deux équipes, dans les universités de l’Utah
Un éléphant au Botswana. H.M.
répond par un proverbe chinois : « Si beaucoup
d’eau afflue, le réservoir se crée automatiquement. » Traduction : « Faites votre travail, faites
ce qui est le mieux pour l’humanité, apportez de
l’eau et ce que vous voulez viendra sans que
vous ayez à y penser. »
En attendant, M. Zhang se passionne pour
une aventure plus consensuelle : sauver le
rhinocéros d’Afrique du Sud. Pour cela, il parle
de créer un laboratoire au Zimbabwe ou en
Afrique du Sud, afin d’étudier la reproduction
de l’animal et de « sauver tous les tissus pour
une future revitalisation de l’espèce ». C’est-àdire congeler tout le matériel génétique de la
bête : les ovules, le sperme, les testicules, les
graisses, etc.
Pour lui-même, John Zhang, aujourd’hui âgé
de 55 ans et ayant choisi comme emblème la
tortue, animal à la longévité exceptionnelle,
nourrit un rêve d’éternité. Il compte mieux
comprendre le vieillissement des cellules en
s’intéressant aux humains qui vivent jusqu’à
120 ans : « Il faut en décoder le secret. » Pour que
chacun de nous puisse vivre si longtemps ? Il y
est favorable, « même si tous ne réagissent pas
de la même façon sur cette question. Les hommes disent “au boulot” et les femmes demandent si elles auront l’air jeunes ou vieilles,
s’amuse-t-il. Mais il y a tellement de choses à
faire et vous avez si peu de temps ».
En ce qui le concerne, il espère que six décennies supplémentaires lui permettront de
savourer le contenu de sa cave à vin, où il nous
emmène en fin d’entretien. Y patientent
d’extraordinaires grands crus français vieux
parfois d’un demi-siècle. De là à dire qu’ils se
bonifient… Comme l’écrivit Robert Parker,
gourou américain du vin : « Les Français
savent que le vieillissement des vins en cave,
même ceux dotés d’un haut pedigree, apporte
plus souvent des désagréments que des
satisfactions. » p
et de Chicago. Cette dernière équipe a creusé
cette piste, révélant la suite de l’énigme, le
14 août, dans la revue Cell Reports. Vincent
Lynch et ses collègues de l’université de Chicago ont ainsi découvert que l’éléphant, au fil
de l’évolution, a « ressuscité » un gène-zombie (un gène dormant, ou « pseudo-gène »,
devenu inactif à la suite de mutations). Ce
gène réanimé, LIF-6, s’avère un acteur-clé de
l’immunisation anti-cancer du pachyderme.
Quand une cellule de l’éléphant subit une
lésion de son ADN, la protéine p53 détecte ce
dommage. Elle déclenche alors une contreoffensive en activant le gène LIF-6. La protéine produite se dirige vers sa cible, les mitochondries, « mini-usines à énergie » de la cellule. Elle ouvre les vannes de ces usines, libérant leur contenu, toxique, ce qui déclenche
un suicide (« apoptose ») de la cellule à risque.
Mais le plus stupéfiant est l’histoire évolutive de ce gène. Chez 53 espèces de mammifères, les auteurs ont analysé la famille des
gènes LIF. Verdict : seul l’éléphant et quelques
apparentés, tel le lamantin, en possèdent plusieurs copies. Les autres mammifères n’en
ont qu’une seule.
Neuf des dix copies de gènes LIF présentes
chez l’éléphant sont inactives ; seul LIF-6 est
actif. Voici donc le scénario évolutif : jadis, les
dix copies de ces gènes étaient inactives,
ayant subi des mutations inhibitrices. Mais
au fil de l’évolution, l’une de ces copies éteintes a repris vie. En analysant l’ADN fossile d’espèces disparues comme le mammouth, les
auteurs ont daté l’époque de la « résurrection » de LIF-6, survenue quand l’ancêtre des
éléphants s’est mis à « enfler ». « Ayant acquis
un bouclier anti-cancer efficace, l’éléphant a
pu développer une taille gigantesque », explique Frédéric Thomas, du CNRS à l’IRD (Montpellier). Pour autant, « il n’existe pas qu’une
seule recette anti-cancer, relève Fabrice Denis,
radiothérapeute oncologue au Mans. La baleine, par exemple, a développé des processus
de réparation de l’ADN abîmé. »
Il a fallu des millions d’années à l’évolution
pour forger ces armes anti-cancer.
« L’homme, lui, a multiplié par trois son espérance de vie en moins de deux siècles »,
rappelle Fabrice Denis. Le temps d’un éclair, à
l’échelle évolutive : un délai bien trop court
pour nous permettre de « gagner » des défenses robustes contre ce crabe ravageur. p
arnaud leparmentier
florence rosier
Le docteur John Zhang dans sa clinique,
à New York, en décembre 2017.
CAROLYN VAN HOUTEN/THE WASHINGTON POST/GETTY IMAGES
pas si le bébé serait bien. Pour la première greffe
du cœur, on n’avait pas de visibilité, argumentet-il, agacé que ces réticences ne concernent que
la science du vivant. C’est de la discrimination
de nous poser ces questions. »
John Zhang dit avoir « la passion de la vie ».
C’est vrai qu’il l’a, sans aucun doute. Son père
était cardiologue en Chine, ses deux sœurs
aînées, médecins. Quant à lui, il a étudié la
médecine à Zhejiang, en Chine, a obtenu un
doctorat à Cambridge en Angleterre et s’est
finalement établi aux Etats-Unis. Il hésite
maintenant à introduire sa société en Bourse.
Cela permettrait, certes, de lever des capitaux,
mais il prendrait aussi un risque majeur, celui
d’être freiné dans ses recherches par son
conseil d’administration. A cet égard, ses
relations avec la FDA sont compliquées : l’organisation lui a enjoint de ne pas faire la promotion de ses bébés à trois parents. Prudent,
le médecin se garde de critiquer l’organisme
de régulation. « Notre travail n’est pas compromis par la FDA », assure John Zhang. La recherche serait comme un oiseau dans la main : à
trop le serrer, on l’étouffe, mais il ne faut pas
non plus le laisser s’envoler. De toute façon, le
Royaume-Uni et la Chine encouragent la
recherche, le mouvement semble inexorable.
Et les rhinocéros, alors ?
« Je suis persuadé que les prochains miracles
comme Google ou Apple auront lieu dans les
biotechnologies », assure John Zhang. Et seront
dix fois plus puissants, car « cela changera vraiment la vie des gens. Nous sommes à l’aube du
siècle de la biomédecine ». Selon lui, depuis l’invention des antibiotiques, il n’y a pas eu de
grand bond en avant : les effets des traitements contre le cancer restent aléatoires, les
greffes cardiaques dépendent des donneurs.
Les révolutions médicales seront la marque du
siècle à venir. Face à cette ambition, on interroge M. Zhang sur le prix Nobel de médecine. Il
« Les défis
de la science»
UNE COLLECTION POUR DÉCOUVRIR ET COMPRENDRE
LES AVANCÉES SCIENTIFIQUES DES NEUROSCIENCES, DE LA GÉNÉTIQUE
ET DES BIOTECHNOLOGIES QUI VONT CHANGER NOS VIES
« Cerebellar Folia », gravure du neuroscientifique et artiste Greg Dunn. GREG DUNN
SUR LA PLANÈTE CERVEAU
olin sentait les doigts frais de Chloé
sur son cou. Il réduisit l’écartement
de leurs deux corps par le moyen
d’un raccourcissement du biceps
droit, transmis, du cerveau, le long
d’une paire de nerfs crâniens judicieusement choisie. » Cette audacieuse explication neurologique de l’expression du sentiment
amoureux entre adultes consentants est due à
la plume de Boris Vian, dans L’Ecume des jours.
Bien que fantaisiste, elle nous introduit au cœur
des premiers volumes de la nouvelle collection
que Le Monde propose à ses lecteurs à partir du
mercredi 22 août : « Les défis de la science. »
Vous y trouverez les réponses aux questions
que nous ne cessons de nous poser : quelle est la
structure et le fonctionnement de notre cerveau, le plus complexe de nos organes, et sans
doute l’objet le plus mystérieux de l’Univers ?
C
Comment commande-t-il nos émotions ?
Quelle est cette alchimie de la mémoire, qui permet à l’odeur et à la saveur d’une petite madeleine « de porter sans fléchir l’édifice immense du
souvenir », comme Proust l’a décrit dans un passage célèbre ? Trouvera-t-on un jour le siège de
notre conscience dans les entrelacs infinis de
nos connexions neuronales ? Quels sont les
liens qui unissent notre vie corporelle et notre
vie mentale ? Et tant d’autres énigmes, dont la
résolution est riche de promesses et de progrès
dans le domaine médical, mais aussi dans celui
des sciences cognitives et humaines.
Après avoir exploré le cerveau et traqué au plus
profond de ses circonvolutions les phénomènes
de la conscience, de la mémoire et des émotions,
notre série d’ouvrages se poursuivra en abordant d’autres défis : le génome humain, et les
immenses possibilités qu’ouvre son décryptage
Cahier du « Monde » No 22895 daté Mercredi 22 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
pour réparer le vivant ; l’intelligence artificielle,
dont les applications s’étendront à toutes sortes
de machines intelligentes, jusqu’à dépasser
peut-être un jour les capacités de l’être humain ;
les biotechnologies, qui permettront de créer
des organes et des tissus ; la nanomédecine et
ses fabuleuses possibilités opératoires à l’échelle
moléculaire et atomique ; l’épigénétique, qui, en
permettant de comprendre l’influence de l’environnement sur l’expression et l’activité de nos
gènes, ouvrira la voie d’une médecine « sur
mesure » pour chacun d’entre nous…
Profondes transformations à venir
En résumé, cette collection richement illustrée
aborde de façon claire et rigoureuse l’ensemble
des champs du savoir de demain que sont en
train de défricher les scientifiques du monde
entier. Ils laissent déjà entrevoir de profondes
transformations pour l’humanité, dont il faudra aussi anticiper les aspects éthiques et moraux. Car ces percées scientifiques bouleverseront notre existence quotidienne, notre rapport au monde et à nous-mêmes.
Cette somme d’ouvrages, la première dans ce
domaine, a été placée sous l’égide d’un comité
scientifique international réunissant les chercheurs les plus en pointe dans chaque discipline abordée. Le professeur Lionel Naccache,
chercheur en neurosciences, a accepté de parrainer cette collection et ainsi de nous guider à
travers les formidables défis scientifiques, en
précisant leurs enjeux et leurs échéances.
Bienvenue sur cette planète encore mystérieuse, le cerveau, qui vous promet dans les
prochaines semaines une belle moisson de
passionnantes découvertes. p
hervé lavergne
2 | les défis de la science
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
« Les neurosciences sont encore
dans une phase d’émerveillement »
| Le chercheur en neurosciences Lionel Naccache parraine
notre collection « Les défis de la science ». Explorateur des arcanes de la conscience,
il décrit les enjeux d’une meilleure définition de ses différents états
entretien
P
arrain de la collection « Les défis
de la science », le professeur Lionel
Naccache est neurologue et chercheur en neurosciences (hôpital
de la Pitié-Salpêtrière, AP-HP,
Inserm, Institut du cerveau et de la
moelle épinière). Ses travaux portent en particulier sur la conscience et ses altérations. Ce
féru de philosophie et d’éthique (qui est
membre du Comité consultatif national d’éthique) a aussi écrit plusieurs essais parus chez
Odile Jacob, dont le récent Parlez-vous cerveau ?
(224 pages, 17 euros), ainsi que Le Chant du
signe (2017) et L’Homme réseau-nable (2015).
On dit que le cerveau humain est l’objet
le plus complexe de l’Univers. Est-ce cette
complexité qui vous a poussé à l’étudier ?
Je n’ai pas le goût de la complexité pour la complexité. Evidemment – et au-delà du seul cerveau –, il faut s’y frotter et en faire usage, mais un
principe très sain est de ne pas la cultiver à tout
prix. Sinon cela s’apparente souvent à une forme
de lâcheté, en science comme en politique et
dans la vie. Souvent, la complexité rend mou.
« Dans la connaissance
scientifique, il y a une coexistence
merveilleuse et féconde
entre la glace de la science
et le feu de la subjectivité »
Les personnes qui ont compté dans mon éducation scientifique, comme Stanislas Dehaene
– avec qui j’ai fait ma thèse – ou Laurent Cohen,
ont une même disposition d’esprit : rendre les
phénomènes compliqués le plus simple possible. Au lycée j’étais attiré par la philosophie et la
physique. Ce qui me stupéfiait le plus, c’était
qu’une créature matérielle puisse avoir une vie
mentale, puisse se dire : « J’existe. »
En physique et en astronomie, les instruments sont de plus en plus performants. On
a pourtant l’impression qu’à chaque fois, le
réel se dérobe. Partagez-vous ce sentiment ?
Notre discipline est plus jeune que celles que
vous citez. Les neurosciences de la cognition
naissent dans l’après-guerre, avec des cybernéticiens, des psychologues, des mathématiciens.
Elles sont issues des noces de la théorie du
neurone avec la psychologie cognitive, qui
commencent vers 1970-1980. Nous sommes
encore dans une phase d’émerveillement, de
stupéfaction de nos découvertes. Nous n’avons
pas de quoi capturer le réel de façon suffisamment étroite et précise pour le voir continuer à
s’échapper, comme c’est le cas, par exemple, en
physique des particules.
Vos outils sont-ils trop « primaires » ?
Je ne sais pas. Ce sont peut-être même nos
concepts, nos idées qui le sont. C’est pourquoi
ce domaine a besoin d’interdisciplinarité, pour
être enrichi par des échanges, par exemple avec
des philosophes ou des mathématiciens qui
acceptent de se confronter vraiment à nos
résultats de recherche. Un des défis est de faire
parler deux disciplines entre elles : c’est vital
mais compliqué, et souvent raté !
Vous dites qu’on défriche encore.
N’est-il pas surprenant que l’on ne sache pas
ce qu’est, par exemple, la mémoire ?
On sait quand même beaucoup de choses,
comme l’importance du dialogue de l’hippocampe et des régions néocorticales dans la
fabrique d’un souvenir. On a ainsi découvert
que la direction prédominante de ces échanges
s’inverse entre l’état de veille et le sommeil profond, et comment la réactivation et la reconsolidation répétées d’un souvenir vont faire que
l’hippocampe ne sera finalement plus nécessaire à son évocation. Cela explique pourquoi
des patients ayant des lésions de l’hippocampe
sont capables de réactiver des souvenirs
anciens, mais sont pénalisés pour en fabriquer
de nouveaux. Il s’agit là d’éléments extrêmement précis sur les mécanismes de la mémoire,
mais aussi sur la psychologie : le souvenir est un
objet vivant, qui peut être modifié, comme l’a
montré l’Américaine Elizabeth Loftus. Cela
conduit assez vite à des questions éthiques, sur
le rapport à la vérité, par exemple.
Il faut être lucide vis-à-vis du fait que nos
souvenirs ne se construisent pas à partir de
rien, qu’ils peuvent subir des transformations,
et que celles-ci parlent aussi de nous.
Mais qu’en est-il de la matérialité
de la mémoire au niveau cellulaire ?
Là, je dois dire que nous demeurons assez largement ignorants. Nous disposons certes d’un
modèle général, formulé par l’Américain Donald
Hebb dès les années 1940, qui décrit la mémoire
sous la forme d’une dynamique ininterrompue
de pondérations de poids synaptiques dans des
réseaux de neurones, dont la structure ellemême est modifiée par tous les principes de
renforcement, d’apprentissage, de synchronicité d’événements neuronaux. Mais les détails
ultimes de ce modèle appliqué à nos souvenirs
humains demeurent des thèmes de recherche
fondamentale majeurs.
La question qui pour moi est ici fascinante
est la transition entre un souvenir stocké de
manière implicite et sa réactivation sous
forme explicite.
A-t-on besoin de repenser les frontières
entre neurologie et psychiatrie ?
En France, la neuropsychiatrie a disparu
en 1968 : l’année où toutes les barrières sont
tombées, un mur a été élevé entre la neurologie
et la psychiatrie, qui ont été officiellement
séparées. Il y a des raisons objectives à cela,
mais on a besoin d’une réunification du langage et des expertises, notamment dès lors
qu’on parle de la vie mentale, de la prise de
décision, des émotions… Les hallucinations
d’un patient atteint d’une maladie neurodégénérative à corps de Lewy [apparentée à la maladie d’Alzheimer], et celles d’un schizophrène
sont des phénomènes finalement assez proches, même si la cause initiale n’est pas la
même. Pour le soin des maladies mentales, on
devra inventer une nouvelle neuropsychiatrie.
Le neuroscientifique est appelé à éclairer
la société sur des cas de responsabilité,
dans des affaires judiciaires, ou pour
estimer un état de conscience. Comment
percevez-vous ce rôle d’expert ?
D’abord, il ne faut pas oublier, dans l’univers
judiciaire, que les magistrats aussi sont des sujets, et qu’il y a donc beaucoup de biais cognitifs
dans la prise de décision. Une étude israélienne
a ainsi montré que la sévérité des peines augmentait en fonction de la faim au fil de la journée. Cela plaide pour une justice lucide sur ce
qu’est être humain des deux côtés de la barre !
Une autre question est de déterminer la responsabilité d’un individu auteur d’un comportement illégal. Les recherches remettent en
cause une vision naïve du libre arbitre. Le
concept d’agentivité semble plus opérant. Nos
actions sont déterminées par des processus
dont certains échappent à notre conscience,
pour autant, il demeure une nuance très importante entre des actions dont vous vous sentez
subjectivement l’agent (« C’est moi qui commande ma main ») et d’autres dont vous n’êtes
pas l’agent (par exemple votre dernier clignement d’yeux, dont vous pouvez prendre conscience sans penser en être l’agent volontaire).
Il est possible de construire une éthique de
l’action et de la responsabilité à partir de cette
distinction.
adapter la prise en charge et les prises de décision en cas de complications graves.
Dans le cas d’une expertise sur l’état
de conscience, l’avis du spécialiste
est capital pour l’arrêt ou la poursuite
de soins, c’est une lourde responsabilité…
Cette expertise a deux objectifs principaux.
Tout d’abord établir un diagnostic le plus précis
possible, et ne pas passer, par exemple, à côté de
patients conscients qui ne sont pas reconnus
comme tels. D’autre part, essayer de préciser le
pronostic : quelle est pour un patient donné la
probabilité de retour à la conscience, et à une vie
relationnelle. Une étude récente de l’équipe de
Louis Puybasset, qui dirige le département
d’anesthésie-réanimation de la Pitié-Salpêtrière,
et à laquelle nous avons participé a montré
l’intérêt de l’IRM par tenseur de diffusion chez
des patients qui ont souffert d’une anoxie cérébrale par arrêt cardiaque. Avec cet examen, vous
pouvez reconstruire les voies de connexion
cérébrales et évaluer les chances de retrouver la
conscience, ou pas, dès sept à dix jours après
l’accident cardiaque.
Il s’agit de questions évidemment essentielles auxquelles nous répondons avec plus ou
moins d’assurance. Il est capital de prendre en
compte – et de communiquer – notre propre
degré de certitude, et donc aussi notre doute.
Nous avons ainsi récemment suivi un jeune
homme qui était initialement dans le coma
puis dans un état végétatif suite à une cause
rare et potentiellement réversible. Ce patient
est aujourd’hui pleinement conscient et a
retrouvé une autonomie.
Il est également fondamental de comprendre
que les réponses apportées à ces deux questions ne permettent évidemment pas d’apporter une prise de décision univoque sur le devenir d’un malade. Le principe essentiel me semble ici de s’approcher au plus près de la singularité de chaque situation (ce qu’il ou elle
pensait, ce que ses proches pensent…) pour
Quid des possibilités thérapeutiques ?
Il existe des pistes pharmacologiques et différents procédés de neurostimulation. Il y a eu ce
cas de stimulation du nerf vague, qui est une
approche originale et prometteuse. Certains
patients peuvent bénéficier d’une stimulation
directe transcrânienne (TDCS). Cette technique
non invasive a pu restaurer une communication fonctionnelle chez des patients qui présentaient déjà un fonctionnement cortical riche
(c’est-à-dire des patients dits en état de « conscience minimale + »). Une stratégie de stimulation cérébrale profonde au niveau des régions
thalamiques est aussi à l’étude, mais ce sont des
traitements d’exception.
La définition des différents états
de conscience évolue, notamment
grâce à vos travaux…
En décembre 2017, j’ai publié un article dans
Brain pour proposer une nouvelle classification, car il règne une confusion dommageable.
Or, bien nommer les choses est essentiel.
Ainsi, quand on affirme qu’un malade non
communicant – dont on ignore l’état de
conscience – est en état de « conscience minimale », on se trompe par « abus de langage ».
Poser ce diagnostic revient en réalité uniquement à affirmer avec certitude que le comportement de ce patient révèle la contribution de
certains réseaux de son cortex. Ceci est
précieux en termes de diagnostic et de pronostic de retour à la conscience car sans cortex,
nul espoir n’est ici permis.
Toutefois de nombreux comportements
faisant intervenir le cortex ne sont pas
conscients. Le terme d’état de conscience
minimale, intermédiaire entre état végétatif et
conscience, devrait donc être remplacé par
celui d’état cortical ou d’état médié par le cortex (en anglais on passerait ainsi de l’acronyme
MCS pour minimally conscious state à CMS
pour cortically mediated state).
Les projets d’homme augmenté, ou
connecté, comme avec l’interface Neuralink
d’Elon Musk, sont-ils de la science-fiction ?
Oui et non. Non parce que l’idée de produire
des prothèses cérébrales est à l’origine de notre
culture et de l’histoire, née il y a environ six
mille ans avec l’invention de l’écriture et donc de
la lecture, cette première prothèse mnésique de
pensées symboliques, déjà en Wi-Fi qui plus est !
Ces premières prothèses cérébrales ont révolutionné le monde. Il va de soi qu’il y en aura
d’autres. Il faut voir lesquelles et comment, à
bonne distance des fantasmes et des idéologies.
Quand on parle du cerveau de demain, j’aime
citer une expérience de l’Américaine Betsy
Sparrow, publiée dans Science en 2011. Elle a
démontré de manière très élégante que l’effet
Google nous a fait changer de stratégie cognitive : quand nous sommes confrontés à des
questions auxquelles nous n’avons pas de
réponse, notre esprit/cerveau a intériorisé et
automatisé la stratégie de faire appel à des
moteurs de recherche. Le concept de « Google,
Yahoo… » est activé à notre insu dans de telles
situations quotidiennes.
les défis de la science | 3
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
« POURQUOI LE CERVEAU ? »
Le Monde organise, jeudi 13 septembre,
de 19 heures à 20 h 30, dans son auditorium,
une conférence avec Lionel Naccache,
sur le thème « Pourquoi le cerveau ? »
80, bd Auguste-Blanqui, Paris (13e).
Inscription indispensable par courriel
à l’adresse suivante : sdl@lemonde.fr
Lionel Naccache, en juin.
ÉDOUARD CAUPEIL/PASCO
Quid de l’éthique ?
Face à telle ou telle technologie cérébrale,
l’idée n’est pas de dire « vade retro satanas »,
mais de rester lucide. Je propose de se poser
systématiquement quatre questions. Il faut
d’abord se demander s’il s’agit de fantasme ou
pas, puis évaluer le rapport bénéfice/risque.
Ensuite, il faut s’interroger sur l’injustice sociale
que l’adhésion à cette technologie pourrait
entraîner, et créer des armes culturelles, politiques, sociales pour prévenir ce risque. Par
exemple, dans le cas de la lecture, cela s’est traduit dans la Déclaration des droits de l’homme
par le droit à l’éducation. Enfin, il convient de
questionner les risques de normalisation et
d’injonction à la normalisation. Le danger serait
de ne retenir de l’être humain que ce qu’on sait
mesurer : sa vitesse, sa force… au détriment
d’autres dimensions.
Ces questions sont-elles assez présentes
dans des instances comme le Comité
consultatif national d’éthique (CCNE) ?
Cette année, au CCNE, nous travaillons
énormément en vue de la révision des lois de
bioéthique. Un premier rapport de synthèse a
été rendu en juin, à partir des 150 auditions qui
ont été réalisées, des 32 000 contributions sur
le site Internet, et des jurys citoyens. Ce qui est
très étonnant, c’est que les sujets sur la reproduction et la fin de vie ont mobilisé l’essentiel,
et les neurosciences très peu. Mon hypothèse,
et cela montre la distance avec le fantasme,
c’est que tant qu’une question ne se traduit pas
par une problématique très concrète, comme
la fin de vie ou la procréation – PMA (procréation médicalement assistée) et GPA (grossesse
pour autrui) –, elle intéresse peu.
Vous vous penchez sur les croyances,
évoquez une neuroscience de la
subjectivité…
Ce qui m’intéresse dans l’étude de la conscience, c’est d’arriver à comprendre ce qui fait
que quelqu’un pense ce qu’il pense. Car finalement, la seule chose dont on soit absolument
certain, c’est le cogito de Descartes, c’est que je
suis en train de penser – indépendamment du
fait que ce soit vrai ou que nous hallucinions
ensemble. J’appelle caméra subjective le fait que
chacun est dans un monde subjectif, où l’on a
un point de vue sur les autres et sur nousmême. Je parle aussi de « fiction interprétation
croyance », pour traduire l’idée qu’il y a en permanence une reformulation interprétative de
ce qu’on est en train de vivre, assortie d’une
croyance plus ou moins forte et plus ou moins
révisable. Par exemple, quand vous croisez une
personne, vous vous dites d’abord c’est untel,
puis vous vous rappelez qu’untel est mort ou à
l’autre bout du monde, et vous récusez cette
interprétation. Le schéma narratif est comme
un manuscrit révisé sans cesse, de manière
consciente et inconsciente.
Nous avons une capacité à prendre plus ou
moins facilement de la distance avec
nos croyances. On le voit bien avec la pathologie neurologique ou psychiatrique. Une personne qui a une idée délirante n’est en général
plus capable, ou est peu capable, d’exercer
cette mise à distance et cette révision de certaines de ses croyances.
Ces croyances subjectives sont-elles
importantes dans le rapport à la science ?
Nous sommes des créatures subjectives
capables de produire un discours scientifique
objectif qui échappe à nos propres croyances.
En cela, il y a une dimension poétique de cette
condition de chercheur ou de créateur
scientifique. Et lorsque nous sommes face à un
fait de science, nous le vivons aussi à travers
notre condition subjective, et lui associons
une certaine croyance.
Prenons l’exemple des théories mathématiques. Aujourd’hui il est relativement facile de
concevoir ce que sont des nombres complexes
(certains d’entre eux portent le nom révélateur
de nombres imaginaires !) ou des géométries
non euclidiennes. Mais à l’époque de leur
découverte, ceux qui y ont été confrontés ont
d’abord vu leurs croyances chamboulées.
Il faut aussi prendre en compte l’émerveillement subjectif de la confrontation de l’individu
avec des faits de science. Dans la connaissance
scientifique, il y a une coexistence merveilleuse
et féconde entre la glace de la science et le feu de
la subjectivité. p
propos recueillis par
sandrine cabut et hervé morin
4 | les défis de la science
L’imagerie cérébrale
infantile en plein boom
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MERCREDI 22 AOÛT 2018
COLLECTION LES DÉFIS DE LA SCIENCE
« Le Monde » vous propose, avec sa nouvelle collection « Les défis de la science »,
de découvrir et de comprendre les avancées scientifiques des neurosciences,
de la génétique et des biotechnologies qui vont changer nos vies
De plus en plus adaptées aux nourrissons, les nouvelles
techniques donnent accès au cerveau en développement
C
onfortablement installé et
sanglé dans un siège inclinable, Paul, 5 mois, regarde une
vidéo aux côtés de sa maman.
Jusque-là, rien de bien étonnant. Sauf que Paul et sa mère
sont allongés tous les deux dans le même
tunnel d’une machine IRM pendant que les
images défilent devant leurs yeux. Les
chercheurs ont ainsi confirmé que le bébé
active les mêmes régions du cortex visuel
que l’adulte quand il observe des visages ou
des scènes d’extérieur. Un résultat obtenu
grâce à l’ingéniosité de Rebecca Saxe et de
son équipe au Massachusetts Institute of
Technology. Ils ont enfin réussi à adapter
l’IRM au bébé éveillé, guère friand des
contraintes – immobilité et bruit – imposées par l’appareil. Comme le souligne
Ghislaine Dehaene-Lambertz, neuropédiatre à NeuroSpin, le laboratoire d’imagerie
cérébrale du CEA, et l’une des premières à
avoir utilisé l’IRM fonctionnelle chez le
tout-petit : « Allez demander à un bébé de ne
pas bouger quand on l’installe dans le long et
bruyant tunnel de l’IRM, c’est quasiment
impossible. Il est bien trop curieux. »
L’imagerie cérébrale du nourrisson a fait
un grand bond en avant à partir des années
1990. « Il y a une trentaine d’années, nous
n’avions que les études comportementales,
l’électroencéphalographie et les dissections
post mortem pour tenter de comprendre
l’organisation du cerveau en développement, rappelle Jessica Dubois, chercheuse à
l’Inserm, à NeuroSpin. L’arrivée de l’IRM a
tout changé. Grâce à cette méthode, on a pu
voir comment se développent les régions du
cerveau depuis la vie in utero et comprendre comment elles se connectent entre elles.
Par exemple, on a observé que certaines
régions sont déjà en partie fonctionnelles
avant la naissance. »
Images in utero
Parfaitement indolore et sans effet
secondaire, l’IRM peut être utilisée avant la
naissance en plaçant une antenne de
détection autour du ventre de la future
mère, et ce dès 5 mois d’âge gestationnel.
Elle est bien plus précise que l’échographie,
seul autre moyen disponible à cet âge. Mais,
précise Jessica Dubois, « il est très difficile
d’acquérir de bonnes images in utero car le
fœtus bouge, et le ventre aussi avec les respirations de la mère. Il faut prendre des séquences ultracourtes (30 secondes contre plusieurs minutes chez l’adulte) pendant longtemps (30 à 45 minutes). On les assemble
ensuite en images 3D du cerveau avec des
logiciels spécifiques à l’imagerie fœtale ».
Couplée avec des images IRM acquises chez
les prématurés, notamment par l’équipe de
Petra Hüppi aux Hôpitaux universitaires de
Genève, cette imagerie a déjà permis de
reconstituer le plissement progressif du
cortex à partir du sixième mois de grossesse,
l’organisation de différentes régions et des
faisceaux de fibres qui les relient. Et en 2020,
grâce à un projet européen actuellement en
cours (Developing Human Connectome Project) conduit par le King’s College de Londres
et portant sur 1 000 bébés et 500 fœtus, on
devrait avoir les premières cartes IRM 3D du
cerveau humain couvrant toute la période
allant de cinq mois de grossesse à un mois
après la naissance.
1 - Le cerveau
3,99 €, en vente
le mercredi 22 août
Bien qu’elle soit loin d’atteindre l’échelle du
neurone, l’IRM est actuellement la méthode
opérationnelle qui offre la meilleure résolution spatiale. Mais, revers de la médaille, l’appareil est coûteux, imposant (il faut déplacer
le bébé jusqu’à lui), et très bruyant car des
bobines placées dans son énorme aimant
vibrent quand on acquiert une image. Résultat, un tiers des données acquises chez le
nourrisson en IRM sont inutilisables : le
bébé se réveille pendant l’examen, souvent à
cause du bruit. Fort heureusement, il existe
une palette d’autres méthodes plus légères,
accessibles au lit du nouveau-né, totalement
silencieuses et en constante amélioration :
l’électroencéphalographie (EEG), la magnéto-encéphalographie (MEG), la spectroscopie
par proche infrarouge (NIRS), et bientôt
l’échographie ultrarapide.
La plus ancienne, l’EEG, enregistre les
ondes cérébrales avec une résolution temporelle remarquable, de l’ordre de la milliseconde, mais une mauvaise précision spatiale. Des bonnets EEG confortables ont été
mis au point pour les bébés. Le dernier
modèle expérimenté à NeuroSpin comporte
256 électrodes, soit le double des précédents,
ce qui permet d’explorer plus précisément
certaines régions du cortex (associatif et
auditif). Quant à la NIRS, fondée sur l’émission de lumière dans le proche infrarouge,
elle offre une bien meilleure résolution spatiale que l’EEG. A l’hôpital Necker, Judit Gervain utilise conjointement les deux méthodes sur des nouveau-nés équipés d’un seul
bonnet doté d’électrodes et de capteurs. « Les
deux types de signaux, électriques et lumineux, n’interfèrent pas et, même si la résolution spatiale est moins bonne que l’IRM, cela
suffit pour étudier la perception de la parole
chez le nouveau-né », explique-t-elle.
Mais une troisième méthode mise au point
par l’équipe de Mickael Tanter, de l’ESPCI,
pourrait changer la donne : l’échographie par
ultrasons ultrarapide, capable d’enregistrer
le cerveau des bébés parce que leur boîte
crânienne n’est pas encore totalement refermée. Ultrarapide car elle acquiert jusqu’à
10 000 images par seconde au lieu des 50 de
l’échographie classique. Et ultraprécise spatialement car elle mesure les changements
de débit sanguin dans des petits vaisseaux
de 100 à 150 microns, en lien direct avec
l’activité des neurones. Encore expérimentale et limitée à la 2D pour le moment, elle
est actuellement en test à l’hôpital RobertDebré à Paris. Affaire à suivre… p
marie-laure théodule
2 - La mémoire
3 - La conscience
4 - Les émotions
Elle définit ce que nous sommes
dans un réseau d’expériences
et d’apprentissages qui s’inscrivent
dans nos connexions neuronales.
Aujourd’hui, de nouvelles méthodes
apparaissent qui pourraient remédier à nos erreurs, restaurer nos
souvenirs et réparer certains dommages liés aux maladies neurologiques telles que celle d’Alzheimer.
9,99 €, en vente le 5 septembre
Elle est au centre des recherches en
neurosciences. Son fonctionnement
constitue l’une des plus grandes
énigmes de la nature. Ayant décelé
la manière dont elle a évolué dans
le règne animal, nous savons qu’elle
joue un rôle dans le mécanisme de
préservation. Mais sera-t-il un jour
possible d’expliquer scientifiquement sa réalité intime et subjective ?
9,99 €, en vente le 12 septembre
L’évolution nous a dotés de deux
systèmes mentaux : l’intelligence
rationnelle et les émotions. L’étude
des émotions nous permettra peutêtre de les transposer dans des algorithmes, de concevoir des émotions
artificielles et de les intégrer dans
des dispositifs technologiques. Mais
raison et émotion resteront deux
stratégies pour affronter l’avenir.
9,99 €, en vente le 19 septembre
5 - Le génome humain
6 - L’intelligence artificielle
7 - La régénération neuronale
Avec les découvertes régissant
l’héritage biologique, la structure
de l’ADN et le séquençage du
génome, le XXe siècle a ouvert une
nouvelle ère pour la génétique. Des
techniques comme Crispr permettent de réorganiser aussi rapidement que précisément l’ADN de
pratiquement tous les êtres vivants.
9,99 €, en vente le 26 septembre
Elle connaît un essor sans précédent,
mais le prochain stade représentera
l’un des plus grands défis technologiques de l’histoire de l’humanité :
la mise au point de machines
dotées d’une intelligence comparable à celle d’un être humain. La fin
de l’humanité en tant qu’espèce
dominante est-elle pour bientôt ?
9,99 €, en vente le 3 octobre
Notre connaissance du fonctionnement du système nerveux a fait
un bond extraordinaire au cours
des dernières décennies. Pourtant, la réponse aux maladies qui
l’affligent demeure limitée. Les
neurosciences entrevoient heureusement aujourd’hui certaines
stratégies prometteuses.
9,99 €, en vente le 10 octobre
8 - L’épigénétique
9 - Les états électriques
du cerveau
10 - Le code génétique
Au cours des dernières décennies,
des études ont révélé l’influence de
l’environnement sur l’activité de nos
gènes, allant jusqu’à bouleverser le
destin des cellules qui composent
notre organisme. L’épigénétique
ouvre une nouvelle ère. Elle nourrit
l’espoir d’accéder à une médecine
de précision et personnalisée.
9,99 €, en vente le 17 octobre
Le langage du cerveau est construit
à partir d’impulsions électriques
et c’est sur ce concept que repose
le développement des interfaces
cerveau-machine, interfaces capables de jouer le rôle de sens bioniques, de contrôler des membres
robotiques et des exosquelettes.
9,99 €, en vente le 24 octobre
Si l’ADN est la molécule porteuse
de l’information biologique de la
majorité des êtres vivants, le code
génétique est le dictionnaire qui
permet la traduction de cette information en protéines. C’est grâce
à lui que nous pouvons comprendre
le langage dans lequel la vie
s’exprime. Mais aussi ses anomalies.
9,99 €, en vente le 31 octobre
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