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Le Monde - 2018-08-23

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JEUDI 23 AOÛT 2018 · 74 E ANNÉE · NO 22896 · 2,60 € · FRANCE MÉTROPOLITAINE · WWW.LEMONDE.FR
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY · DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
JACK NISBERG/ROGER VIOLLET
Donald Trump ébranlé par les revers
judiciaires de deux proches
▶ Les déclarations à la
▶ L’avocat Michael Cohen
▶ Selon M. Cohen, ces paie-
▶ La condamnation,
justice de son ex-avocat
et la condamnation de son
ancien directeur de campagne, Paul Manafort, fragilisent le président américain
a admis, mardi 21 août,
avoir « acheté » le silence
de deux femmes ayant déclaré avoir eu des relations
sexuelles avec Trump
ments durant la campagne
ont été faits « à la demande
du candidat » et « avec
l’intention d’influencer
l’élection » de 2016
le même jour, de M. Manafort renforce l’enquête sur
la collusion entre la campagne de Trump et la Russie
PAGE 5
Les visages
de Karl
Lagerfeld
Comment le couturier
est devenu une figure
de la jet-set
PA G E S 1 8 - 1 9
Education
L’heure de vérité
pour Parcoursup
POURQUOI MÉLENCHON CHANGE DE STRATÉGIE
▶ Le chef de La France insoumise, qui tient son université d’été à Marseille, adoucit
son discours avant les élections européennes et promeut une jeune garde
PAGES 8- 9
L
NANCY KAYE/AP
a ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a défendu, mercredi 22 août, l’efficacité de Parcoursup, la nouvelle plate-forme
d’admission des bacheliers mise
en place par le gouvernement.
Alors que la procédure s’achève le
5 septembre, 62 500 bacheliers
sont toujours sans affectation.
Les candidats en attente expriment leur désarroi et dénoncent
la lenteur du système.
Marvin Gaye
La star
de la soul
rend l’âme
PAGE 10
Débats
Quel sera
le lycée
du XXIe siècle ?
CRIMES À PLEINS TUBES
PA G E 2 0
Souâd Ayada, présidente
du Conseil supérieur
des programmes,
présente la philosophie
des réformes à venir
A l’Assemblée nationale,
le 31 juillet 2018, Jean-Luc
Mélenchon, entouré d’Alexis
Corbière (à sa droite)
et de Bénédicte Taurine
(derrière lui). GÉRARD JULIEN/AFP
Même les
erreurs des
chercheurs
font avancer
la science
SURMONTER LES ÉPREUVES
PA G E 2 2
PAGE 23
La Chine sur la défensive
Pékin tente de répondre à la guerre commerciale lancée par Washington
alors que les états-unis doivent imposer de nouvelles taxes
sur les importations chinoises à
partir du jeudi 23 août, Pékin hésite entre représailles et dialogue
avec Washington. Par ailleurs,
une nouvelle loi de défense nationale voulue par Donald Trump
vise explicitement la Chine. Cette
dernière est également critiquée
par l’ONU pour la répression de la
minorité musulmane ouïgoure.
La Malaisie vient, quant à elle, de
refuser un investissement chinois de 22 milliards de dollars, dénonçant « une nouvelle version du
colonialisme ».
Enquête
Abus sexuels : « loi
du silence » dans
l’Eglise chilienne
PAGES 14- 15
WITH
CEFAM
REACH YOUR INTERNATIONAL BUSINESS AMBITIONS
PAGES 2- 3
Economie
La rentrée agitée
LE REGARD DE PLANTU
des banquiers
centraux
PAGE 11
Culture
Avec Picasso,
d’Arles à Barcelone
PAGE 16
1
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2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
LES DÉFIS DE PÉKIN
La Chine sur
la défensive face
aux Etats-Unis
Après deux mois d’invectives, Pékin
et Washington devaient renouer le dialogue
mercredi, la veille d’une nouvelle série
de sanctions alors que la Chine subit
des revers économiques et diplomatiques
R
elance de la guerre commerciale par les Etats-Unis, revers
diplomatiques à répétition, indicateurs économiques décevants… Les dirigeants chinois
ont à peine fini de fêter le
dixième anniversaire des Jeux olympiques
de 2008 qui avaient marqué le retour de la
puissance chinoise sur la scène mondiale
qu’ils doivent affronter une inhabituelle série de difficultés propres, selon certains, à semer le doute sur la ligne politique suivie.
Les coups les plus durs viennent des EtatsUnis. Jeudi 23 août, 279 nouveaux produits
chinois, d’une valeur de 16 milliards de dollars (13,8 milliards d’euros), devaient être
taxés à hauteur de 25 % par Washington. Les
exportations chinoises avaient déjà subi le
même sort en juillet, à hauteur de 34 milliards. Certes, Pékin répond par des mesures
équivalentes, mais la Chine exportant bien
davantage aux Etats-Unis que l’inverse, elle
peut difficilement être gagnante.
Après deux moins d’invectives, une délégation chinoise, conduite par Wang Shouwen,
vice-ministre du commerce, devrait se rendre à Washington les 22 et 23 août pour rencontrer le sous-secrétaire américain au trésor chargé des affaires internationales. Une
reprise de contacts dont Donald Trump n’attend « pas grand-chose », selon un entretien
diffusé mardi 21 août par Reuters. C’est qu’il
ne s’agit pas d’une simple guerre commer-
ciale, comme le résume Aidan Yao, économiste chez Axa Investments, dans le South
China Morning Post, un quotidien de Hongkong : « C’est un conflit structurel déguisé en
guerre commerciale entre deux adversaires.
Un conflit structurel centré sur le rapide rattrapage de la Chine dans la technologie et l’innovation qui, aux yeux de l’administration
Trump, a été obtenu par un transfert illégal de
technologies et une protection relâchée de la
propriété intellectuelle. »
« UN IMPACT PSYCHOLOGIQUE »
Un conflit qui a pris les Chinois de court.
« Contrairement aux Européens, les élites chinoises au départ n’avaient aucun préjugé contre Donald Trump, juge François Godement,
directeur du programme Asie et Chine au
centre de réflexion ECFR (European Council
on Foreign Relations). Les hommes forts ne
leur déplaisent pas. Elles ont donc été d’autant
plus surprises par l’attitude du président américain. Cela crée sans doute des tensions à Pékin, mais ne prenons pas les désirs de certains
pour la réalité. Le pouvoir de Xi Jinping n’a jamais été aussi fort. »
Si les sanctions américaines ne se voient
pas encore dans les statistiques, « elles ont
un impact psychologique : elles mettent un
frein à l’exaltation des succès chinois, analyse de son côté Zhang Lun, un intellectuel
chinois réfugié en France. De plus, le modèle
chinois n’a pas encore la capacité de mainte-
Le président
chinois,
Xi Jinping,
à Pékin,
le 21 juin.
FRED DUFOUR/AP
nir la croissance en substituant la consommation interne aux exportations. Du coup, le
pouvoir en Chine est actuellement fébrile. »
Pour calmer le jeu face aux Américains, ordre a été donné en juin aux médias et aux
fonctionnaires chinois de ne plus faire référence au programme « Made in China
2025 » qui définissait les secteurs économiques que privilégiait Pékin pour devenir la
première économie mondiale. Autre signe
de la fébrilité du pouvoir : alors que la consommation et surtout les investissements
marquent le pas, la banque centrale et le ministère des finances semblent en désaccord
sur la stratégie à adopter : utiliser l’arme des
taux d’intérêt ou celle des dépenses publiques pour soutenir l’activité.
Mais l’économie n’est pas la seule pomme
de discorde entre Washington et Pékin. Ces
derniers jours, Donald Trump et son admi-
Kinmen, laboratoire de l’infiltration chinoise à Taïwan
Pékin multiplie les mesures pour attirer et influencer les habitants de cette île, plus proche du continent que de Taipei
A
vec ses villages traditionnels et ses bourgades où
l’on se couche tôt, l’île
taïwanaise de Kinmen fait figure
de cousin pauvre face à Xiamen,
la grande ville de la province chinoise du Fujian, dont on aperçoit
les gratte-ciel et les ponts suspendus à huit kilomètres au nord.
Dans la guerre des nerfs qu’elle livre à Taïwan, la Chine sait aussi
séduire : Xiamen s’est ainsi donné
pour mission d’offrir depuis le
mois d’avril toute une palette
d’avantages aux Kinmenois.
Pas moins de 60 mesures incitatives pour faire venir des Taïwanais de Kinmen, notamment des
jeunes diplômés, ont été annoncées : les moins de 35 ans détenteurs d’un master peuvent prétendre à une aide à l’installation
de 4 000 euros ; ceux âgés entre
35 ans et 40 ans de 6 500 euros. Les
experts taïwanais dans des agences municipales de Xiamen recrutés sur un contrat de trois à cinq
ans recevront une prime annuelle
de 25 000 euros.
Les 137 000 habitants de l’île de
Kinmen, site d’affrontement entre les armées communistes et na-
tionalistes entre les années 1950
et 1970, sont une proie facile : liés
au continent tout proche par les
liens familiaux et culturels, mais
citoyens de Taïwan, situé à plus de
150 km, ils ont toujours soutenu
sur l’échiquier politique taïwanais
les partis qui défendent le principe d’une seule Chine, comme le
Kouomintang (KMT), aujourd’hui
dans l’opposition – mais aussi
ceux, certes minoritaires à
Taïwan, d’une réunification sans
tarder avec la Chine.
Fuzhou
CHINE
t n
a Taipei
de Dét
Ta ro i
ïw
kinmen (taïwan) - envoyé spécial
Xiamen
Île de
Kinmen
TAÏWAN
Mer de Chine
méridionale
100 km
« Un pays, des systèmes »
C’est le cas du New Party, une formation politique qui n’a pas de députés et dont le porte-parole a récemment été mis en examen pour
intelligence avec la Chine, mais
qui est bien établi à Kinmen.
« Nous estimons qu’il n’y a pas
d’autre choix qu’une réunification,
sinon ce sera la guerre », soutient le
chercheur Chou Yang-sun, un professeur de l’université de Quemoy
à Kinmen, qui a exercé des responsabilités au sein du New Party.
Son programme est de promouvoir « la réunification au nom du
bien-être des Taïwanais, pendant
qu’il est encore temps de négocier
selon le modèle “un pays, des sys-
tèmes multiples” », explique-t-il,
en évoquant Hongkong et Macao.
Taïwan (23,5 millions d’habitants)
garderait sa monnaie, ses élections, la Constitution de la République de Chine – le nom officiel
de Taïwan) de 1947 –, et même son
armée. L’opération de séduction
déployée par la Chine à Kinmen
s’inscrit dans un programme
plus général, annoncé en février
dernier, de mesures chinoises
destinées à faire bénéficier les
Taïwanais qui travaillent en
Chine, ainsi que les entreprises
taïwanaises, des mêmes avanta-
ges que les citoyens et les entreprises chinois – ou parfois plus,
sous forme d’exemptions de
taxes et de subventions. Les taishang, les patrons et entrepreneurs taïwanais dont les usines
sont établies en Chine, sont de
longue date choyés par Pékin.
A cette offensive de charme
s’ajoutent les manœuvres du redoutable Front uni, le département du Parti communiste chinois spécialisé dans la propagande : les autorités taïwanaises
ont identifié dix groupes particulièrement ciblés par ses efforts,
en l’occurrence les épouses continentales de Taïwanais, les aborigènes, les partis et associations
prochinoises, les organisations
religieuses, les descendants de
Taïwanais ayant gardé des liens
familiaux en Chine, les syndicats,
les associations d’agriculteurs et
de pêcheurs, ou les vétérans de
l’armée nationaliste.
Kinmen est un laboratoire pour
les activités chinoises du Front
uni. Un parti politique a même
été créé à Kinmen pour regrouper
les quelque 3 000 épouses continentales de Taïwanais de Kinmen. Son dirigeant serait très proche du Front uni et le parti servi-
rait de canal à des subsides venus
de Chine. Un autre microparti
prochinois, le China Unification
Promotion Party, dirigé à Taipei
par un ancien gangster taïwanais
longtemps installé en Chine,
Chang An-lo, surnommé « le loup
blanc », y a récemment ouvert
une section locale.
Stratégie de « libanisation »
« Les opérations du Front uni sont
très importantes à Kinmen. Le
parti des épouses chinoises de Kinmenois est pour l’instant marginal, mais dans quelques années, il
pourrait changer la donne politique ici », nous dit Chen Tsangchiang, l’un des rares élus du
comté à appartenir au Parti progressiste démocratique (DPP) de
la présidente taïwanaise, Tsai Ingwen, partisane d’une ligne ferme
face à Pékin. M. Tsang estime que
sa mission est de « défendre la démocratie » contre les pratiques
qui la menacent.
Car Pékin est soupçonné, depuis
l’arrivée au pouvoir de Mme Tsai,
en 2016, de préparer à Taïwan une
stratégie de « libanisation » – selon
l’expression menaçante du Global
Times, le quotidien chinois va-ten-guerre. La Chine a aussi pris ses
distances avec le KMT, l’ex-parti au
pouvoir, dont le président Ma
Ying-jeou avait incarné de 2008 à
2016 une politique de rapprochement avec la Chine : le régime
communiste redoute que son
nouveau président, Wu Den-yih,
un Taïwanais de souche, relance la
« taïwanisation » de son parti.
Pékin pourrait chercher, estiment les observateurs politiques,
à favoriser l’émergence d’une
troisième force, ou du moins de
courants et de personnalités populistes capables de remporter la
mise face aux deux grands partis
traditionnels, le KMT et le DPP,
guettés par la même fatigue démocratique qui contamine de
nombreux pays d’Europe. C’est le
cas de l’actuel maire de Taipei, Ko
Wen-jie, sans parti et au style atypique, ou encore de Terry Gou, le
patron du géant Foxconn, le soustraitant d’Apple, et admirateur de
Donald Trump, considérés
comme de possibles présidentiables. Pour le chercheur proréunification de Kinmen, Chou Yangsun, ce serait « mettre à la tête de
Taïwan un patron qui fait des affaires en Chine », comme ce fut le
cas autrefois à Hongkong. p
brice pedroletti
international | 3
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Des cours de patriotisme
pour les intellectuels
Des universitaires dénoncent la reprise en main drastique de la société
civile par le président Xi Jinping et son « ambition dévorante »
shanghaï - correspondance
L’
annonce a fait grincer quelques dents : les intellectuels
chinois, accusés de manquer
de patriotisme, vont subir une piqûre
de rappel obligatoire. Cette nouvelle
campagne a pour objectif de promouvoir « un esprit patriotique fervent », en
particulier chez les plus jeunes d’entre
eux, dans les instituts de recherche et
les universités, entreprises médiatiques ou institutions publiques, a annoncé le 31 juillet l’agence Chine nouvelle. Il s’agit de renforcer « la supervision politique » des intellectuels, et
d’aligner leur « identification politique
et idéologique » avec les objectifs désignés par le Parti communiste et la nation, détaille le Quotidien du peuple.
« Cela fait un moment que beaucoup
d’intellectuels sont en colère contre la
gouvernance dictatoriale de Xi Jinping,
c’est un lointain retour en arrière », juge
He Weifang, professeur de droit à
l’université de Pékin. « Les cercles intellectuels sont particulièrement animés
ces deux derniers mois, ils approchent
de l’ébullition », estime quant à lui Gu
Su, professeur de droit à l’université
de Nankin, cité par le quotidien hongkongais South China Morning Post.
Point de ralliement des critiques : un
essai publié le 24 juillet par Xu Zhangrun, un professeur de l’université de
Tsinghua (Pékin) installé au Japon, et
publié par le think-tank indépendant
Unirule. Le texte a surpris par sa critique frontale du pouvoir, alors que le
président chinois, Xi Jinping, semblait avoir réussi à faire taire les voix
discordantes grâce à une reprise en
main drastique de la société civile, depuis son arrivée aux affaires fin 2012.
« A travers la Chine, les gens, y compris les bureaucrates, doutent de la di-
nistration ont explicitement accusé la Chine
d’ingérence dans la campagne électorale en
cours aux Etats-Unis. Le 13 août, la nouvelle
loi de la défense nationale adoptée par Donald Trump était apparue comme un véritable acte hostile par Pékin. Le document cite
en effet explicitement la Chine comme
source de danger et interdit à la quasi-totalité
des administrations américaines de se fournir auprès de certaines sociétés chinoises,
dont les emblématiques Huawei et ZTE.
Dès le 14 août, le quotidien nationaliste Global Times dénonçait « cette loi agressive qui
mentionne les détroits de Taïwan, la mer de
Chine du Sud, les investissements chinois aux
Etats-Unis et même les Instituts Confucius ».
« Ce que recherche Washington, c’est détruire
la sécurité nationale de la Chine et non protéger sa propre sécurité nationale », poursuit le
quotidien. Dans le China Daily, un colonel
juge que désormais le Pentagone « suggère
que la Chine a la capacité de prendre la place
de l’ex-Union soviétique comme un challenger
des Etats-Unis dans tous les domaines ».
REVERS DIPLOMATIQUE
Que la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen,
en route vers l’Amérique du Sud, ait été autorisée non seulement à faire escale aux EtatsUnis mais aussi à prononcer, mi-août, un
discours à la bibliothèque présidentielle
Ronald Reagan près de Los Angeles ne peut
qu’aviver les inquiétudes chinoises. C’est en
effet un sérieux revers diplomatique pour
Pékin, qui s’efforce de nier toute légitimité
aux représentants de l’île, à peine compensé
par le fait que le Salvador a décidé d’abandonner Taïwan et d’avoir des relations diplomatiques avec la Chine.
Le 13 août, à Genève, devant le comité des
droits de l’homme de l’ONU, la Chine a dû
justifier la politique menée au Xinjiang à
l’égard des Ouïgours. Un membre de ce comité, la juriste américaine Gay McDougall,
s’était basé sur de « nombreux rapports crédibles » pour dénoncer l’enfermement d’un
million de musulmans et la transformation
de cette région du nord-ouest de la Chine en
« quelque chose qui ressemble à un énorme
camp d’internement ». Le représentant chinois a évidemment rejeté toutes les accusations, mais le mal est fait : la question
ouïgoure, qui n’a longtemps intéressé que
les ONG et les spécialistes, figure désormais
sur l’agenda international. « C’est intéressant
car, avec le retrait américain, l’ONU était de
« LE MODÈLE CHINOIS
N’EST PAS ENCORE
CAPABLE DE MAINTENIR
LA CROISSANCE
EN SUBSTITUANT
LA CONSOMMATION
INTERNE AUX
EXPORTATIONS.
DU COUP, LE POUVOIR
EST FÉBRILE »
ZHANG LUN
intellectuel chinois
plus en plus dominée par les Chinois », note
François Godement, de l’ECFR.
Sur tous ces fronts, la rentrée s’annonce
donc délicate pour les dirigeants chinois et
notamment pour le président Xi Jinping
qui, depuis la modification de la Constitution en mars, a centralisé tous les pouvoirs.
Mais la chercheuse Alice Ekman, responsable de la Chine à l’Institut français des relations internationales, met en garde contre
toute interprétation excessive : « L’opinion
publique chinoise n’est pas assez informée
pour faire cette lecture globale. Par ailleurs,
pour la Chine de Xi, le pays n’a pas de leçon à
recevoir de l’Occident. Enfin, ne sous-estimons pas les ambitions internationales de Xi.
Seule une crise économique majeure pourrait
les remettre en question. »
Or, si la situation économique est tendue,
elle n’en est pas pour autant mauvaise, et le
gouvernement peut jouer sur plusieurs leviers. En juillet, les crédits bancaires accordés par l’ensemble des banques chinoises
ont bondi de 75 % par rapport à juillet 2017, a
révélé la Commission de régulation du secteur financier. Comme en 2008, le pays
pourrait accélérer le développement de ses
infrastructures. D’ailleurs, le 15 août, un
porte-parole du gouvernement a confirmé
que l’objectif de croissance (6,5 % en 2018)
était maintenu. p
frédéric lemaître
rection que prend le pays, et sont inquiets pour leur propre sécurité. Cette
inquiétude a créé une sorte de panique nationale », écrit-il. Dans son essai, le professeur Xu s’attaque à la
suppression de la limite de deux
mandats, adoptée par l’Assemblée
chinoise en mars, permettant au président Xi de rester en poste à vie.
D’après l’annonce de Chine nouvelle, les cours d’éducation patriotique, envisagés sous forme de séminaires et de forums, doivent constituer une « part cruciale » des recherches
et
de
l’apprentissage
professionnel. Ils pourront aussi se
traduire par des visites dans les régions pauvres du pays, auprès des minorités ethniques, ou dans les vieilles
bases révolutionnaires. « Les cours
n’ont pas commencé dans mon université, précise He Weifang, mais connaissant le Parti communiste, ce genre
de classe consiste en général à demander aux enseignants d’étudier l’histoire chinoise, ancienne et moderne, et
en particulier l’histoire des invasions
étrangères de la Chine par les Occidentaux au XXe siècle. Je ne pense pas que
cela ait le moindre effet sur les personnalités critiques. »
« Une farce totale »
Depuis la prise de pouvoir des communistes en 1949, les intellectuels ont
la vie dure en Chine, tour à tour sollicités à servir les objectifs du Parti, ou
accusés d’être des « bourgeois ».
Aujourd’hui, la défiance est palpable.
« Cette campagne est une farce totale,
comme les autres campagnes du Parti.
Une farce lancée par des hauts bureaucrates qui veulent se faire bien voir de
leurs supérieurs, peste Li Datong, excadre du Quotidien de la jeunesse de
Chine, organe des Jeunesses commu-
nistes. A partir du moment où M. Xi a
supprimé la limite des deux mandats, il
a dévoilé sa vraie nature : une ambition
dévorante de loup. Depuis, les intellectuels et le peuple ne croient plus en lui. »
Les intellectuels craignent justement de voir le régime revenir à des
pratiques dignes de la Révolution culturelle (1966-1976). « Depuis cette année et les deux sessions [qui ont aboli la
limite de deux mandats présidentiels,
en mars], les intellectuels chinois sont
désespérés », décrit un professeur à
l’Académie des sciences sociales de
Chine, qui préfère garder l’anonymat.
Ils ne s’occupent plus de politique. La
plupart se concentrent sur leur discipline académique. Ils sont profondément tristes. Comme en 1957, comme
pendant la Révolution culturelle. Mais
après ces épisodes répressifs, le gouvernement avait soutenu les intellectuels
à nouveau », à partir de la période de
réforme et d’ouverture, après 1978.
Pour le professeur, l’accent mis sur la
conformité de la position politique
des chercheurs est dommageable
pour la recherche en Chine : « Pour
bon nombre de jeunes docteurs, suivre
la ligne officielle facilite l’obtention de
promotions, d’augmentations de salaire et donne accès à un logement et à
une assurance de santé. Désormais,
dans toutes les institutions, c’est la politique avant tout. Cette approche force
les chercheurs à abandonner l’indépendance et l’esprit critique de rigueur. »
S’il précise que les professeurs établis peuvent continuer à faire leur
travail, l’enseignant craint que les
sciences humaines en particulier ne
sortent pas indemnes de cet épisode.
« Cette campagne va profondément
affecter la vitalité et la capacité d’innovation de la Chine », regrette-t-il. p
simon leplâtre
La Malaisie inflige un revers
aux « nouvelles routes de la soie »
Le premier ministre, Mahathir Mohamad, a remis en cause trois projets
d’investissements chinois d’une valeur de 22 milliards de dollars
A
93 ans, Mahathir Mohamad,
premier ministre malaisien
revenu au pouvoir le 6 mai,
peut tout se permettre, ou presque. Il
en a apporté la preuve mardi 21 août.
Au terme d’une visite de cinq jours en
Chine, ce vétéran de la politique, déjà
premier ministre de 1981 à 2003, a non
seulement mis en garde Pékin contre
« une nouvelle version du colonialisme », mais il a aussi annoncé l’annulation de trois projets d’infrastructures négociés par la Chine avec son prédécesseur. Tout d’abord une ligne de
chemin de fer reliant Kuala Lumpur à
la Thaïlande (dont la facture s’élevait à
environ 20 milliards de dollars, soit
17,2 milliards d’euros) et deux gazoducs (d’un montant de 2,3 milliards de
dollars). « Cela nous ferait emprunter
trop d’argent. Nous ne pouvons pas
nous le permettre car nous ne pourrions pas rembourser. Et puis, nous
n’avons pas besoin de ces projets pour
maintenant », a précisé le patriarche.
Avertissement pour Pékin
« Mahathir ne veut pas rompre avec la
Chine. Il sait que les deux économies
sont intégrées et soutient d’ailleurs les
projets en Malaisie de Jack Ma, le patron d’Alibaba [le géant de l’Internet
chinois], explique Françoise Nicolas,
spécialiste de l’Asie du Sud-Est à l’Institut français des relations internationales. Mais son prédécesseur, Najib Razak, s’était vraiment jeté dans la gueule
du loup. Politiquement, économiquement et écologiquement, ces projets
posaient problème. Les conditions de
crédits accordées par la Chine étaient
loin d’être favorables à la Malaisie et ce
sont les entreprises chinoises qui tiraient profit des investissements, au
détriment des entreprises locales, y
compris celles qui appartiennent à des
Malaisiens d’origine chinoise. »
Même si, à l’issue de la visite de
Mahathir Mohamad, il est difficile de
savoir si les projets controversés sont
véritablement annulés ou vont être
renégociés, le revirement de la Malaisie sonne comme un avertissement
pour Pékin.
Lancées à l’automne 2013, les « nouvelles routes de la soie » chinoises – un
immense projet d’infrastructures qui
implique 75 pays et s’élève à environ
760 milliards d’euros – s’avèrent parfois comme un cadeau empoisonné
pour les pays touchés. « La Thaïlande a
récemment refusé les conditions financières de Pékin pour construire une ligne de chemin de fer, illustre Françoise
Nicolas. Au Vietnam, la réticence vis-àvis des Chinois est très forte ; au Pakistan, les investissements chinois sont
colossaux, mais dans des zones où la situation est très tendue. Même au Laos,
politiquement très proche de la Chine,
il y a des discussions au sein du pouvoir
sur les relations avec Pékin. »
Le projet des « routes de la soie » est
toutefois assez imprécis pour que la
Chine puisse le modifier sans perdre
la face. Minimisant le revers subi, le
président Xi Jinping s’est contenté de
souhaiter que Pékin et Kuala Lumpur
améliorent leur « communication
stratégique ». p
f. le.
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0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
A Catane, 177 migrants retenus à bord du « Diciotti »
Matteo Salvini, le ministre italien de l’intérieur, interdit aux gardes-côtes de débarquer leurs passagers
catane (italie) - envoyée spéciale
U
ne flottille de voiliers
traverse le port de Catane, en Sicile. A en
croire les cris du moniteur et la trajectoire zigzagante des
Optimist, il s’agit de débutants.
Avec nonchalance, ils dépassent le
navire amarré, estampillé « Guardia Costiera ». Puis, prennent le
large, narguant le grand bateau
blanc, bloqué à quai.
De fait, le Diciotti, patrouilleur
des gardes-côtes italiens, est au
cœur d’un imbroglio international depuis qu’il a sauvé 177 migrants qui se trouvaient sur une
embarcation en Méditerranée,
entre Malte et l’île italienne de
Lampedusa, mi-août. Coincé cinq
jours au large de Lampedusa, le
navire a enfin pu accoster à Catane, le 20 août au soir. Mais ses
passagers n’ont toujours pas le
droit de débarquer.
Le ministre de l’intérieur italien,
Matteo Salvini, résume ainsi les
termes du chantage qu’il leur fait
subir : « Soit l’Europe commence à
agir sérieusement en défendant ses
frontières et en répartissant les migrants, soit on les ramène dans les
ports où ils sont partis, tweetait-il
le 21 août. L’Italie a déjà joué son
rôle, quand c’est trop, c’est trop. »
Saisie, la Commission européenne a assuré s’activer pour obtenir une répartition entre plusieurs pays, mais aucune solution
n’était encore en vue mercredi
22 août au matin. Le chef de la Ligue (extrême droite) accuse dans
le même temps Malte d’avoir « accompagné » l’embarcation des migrants « vers les eaux italiennes »,
au lieu de les sauver. « Avec ces
gouvernants italiens, on ne peut
plus avancer », contre-attaque le
premier ministre maltais, Joseph
Muscat. « Ces crises requièrent des
actions concrètes et du sang froid,
pas de creuses promesses et de la
propagande », a-t-il écrit à la Commission européenne, d’après le
quotidien italien La Stampa.
« Salvini a raison :
il faut une poigne
de fer avec
les migrants »
GIACOMO MOLINI
ancien pêcheur catanais
A mille lieues de ce tapage, c’est
dans un silence presque irréel que
patiente le Diciotti. Sur le pont, les
passagers s’abritent du soleil sous
une grande bâche. Combinaisons
blanches et masques de la même
couleur, des hommes s’activent à
leurs côtés ; ce sont probablement
des membres de la guardia costiera, eux aussi interdits de descente. Impossible d’en avoir le
cœur net, car l’accès au bateau est
bloqué par deux voitures et quatre
camionnettes – une de la police,
deux des carabiniers, une des gardes-côtes. Elles sont aussi statiques que leurs occupants sont mutiques. De temps en temps, un hélicoptère survole les lieux.
A l’entrée du port, des associations protestent contre le blocage
du Diciotti : Welcome to Europe,
Réseau antiraciste catanais, Città
Felice, Ragnatela… Beaucoup de
noms mais bien peu de monde en
ce 21 août : une poignée de personnes, regroupées derrière deux
maigres bannières, manifestent
leur soutien aux migrants. « On est
là depuis hier soir, on se relaie, et on
ne lâche pas tant que la situation ne
se sera pas débloquée », prévient le
militant Giusi Milazzo.
« L’Europe doit assumer »
« Catane a toujours été une ville
ouverte. Mais depuis l’été 2015, la
ville héberge le siège italien de
Frontex [l’agence européenne de
gardes-frontières] et tout a
changé, regrette Adolfo Di Stefano, le leader du Réseau antiraciste catanais. Avant, on pouvait
accueillir les migrants à la sortie du
bateau, on leur distribuait le règle-
Le « Diciotti », patrouilleur des gardes-côtes italiens, et ses passagers, à Catane, le 21 août. ANTONIO PARRINELLO/REUTERS
ment de Dublin [sur l’accueil des
demandeurs d’asile]. Maintenant,
on ne peut pas s’en approcher. »
Le militant a du mal à comprendre les raisons du climat xénophobe qui s’est installé dans sa
ville, dont le maire (Forza Italia,
centre droit), élu en mai, a reçu
l’onction de M. Salvini : « C’est de ce
même port que partaient, au
XXe siècle, les émigrés siciliens. Et
aujourd’hui encore, les jeunes continuent de s’en aller. Ils sont
250 000 à avoir quitté le pays l’année dernière, contre 119 000 migrants qui sont arrivés. Ce n’est pas
comme si on manquait de place. »
En mai 2017, M. Di Stefano s’est
interposé lorsque les activistes
d’extrême droite de Generazione
Identitaria ont tenté de bloquer
l’Aquarius, le navire de sauvetage
de l’ONG SOS Méditerranée. Cela
lui a valu insultes et menaces,
mais aussi quelques marques de
sollicitude. « Les canotiers nous
ont prêté des canoës, assure-t-il.
Un bar du coin nous faisait des
prix d’amis. »
A Catane comme dans le reste du
pays, la solidarité est cependant
devenue une denrée rare. Depuis
la société d’aviron du port, installé
sur un rameur, Francesco surveille
les militants avec méfiance. « J’en
ai fait, des opérations en mer, j’en ai
sauvé des gens, j’ai même vu beaucoup de morts. En fait, depuis 2017,
je ne fais que ça, déplore ce fonctionnaire de la marine militaire.
Politiquement affaibli, Alexis Tsipras célèbre
à Ithaque la fin des plans d’aide à la Grèce
L’
Odyssée moderne que notre pays a traversée depuis
2010 a pris fin », a déclaré
mardi 21 août le premier ministre
grec, Alexis Tsipras, devant la baie
d’Ithaque, l’île d’Ulysse qui, après
un tumultueux périple de dix ans,
est arrivé à bon port. La veille,
lundi, le troisième et dernier plan
d’aide européen, signé en 2015 à la
suite de négociations tendues entre Athènes et ses créanciers, a pris
officiellement fin.
Le président du Conseil européen Donald Tusk, le président de
la Commission européenne JeanClaude Juncker, le commissaire
européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici, la chancelière allemande Angela Merkel et
le président français Emmanuel
Macron se réjouissaient la veille
de cette sortie des programmes
dont le montant total s’est élevé à
289 milliards d’euros depuis 2010.
Alexis Tsipras, lui, n’est sorti de
son silence que mardi avec une allocution télévisée de dix minutes.
Le premier ministre a souligné
qu’il s’agissait d’un « jour historique, celui de la fin des politiques
d’austérité et de la récession ».
Mais l’heure n’était pas vraiment
à la célébration. Les Grecs, après
huit années de sacrifices, voient
d’un mauvais œil les partenaires
européens se féliciter de la fin des
plans d’aide. « Ils veulent nous faire
croire que la crise est finie, que nous
devons nous réjouir d’avoir vu
notre pouvoir d’achat diminuer,
d’avoir vu nos enfants s’exiler ! »,
s’exclame exaspéré Kostas, kiosquier au centre d’Athènes. « La
croissance, je ne la ressens pas au
quotidien, je peine toujours autant
à payer mes factures à la fin du
mois ! », ajoute le quinquagénaire
dont les deux fils sont partis travailler au Royaume-Uni.
« S’il n’y a pas un
plan pour soutenir
la relance, les
Grecs n’auront
aucun espoir d’un
avenir serein »
« La démocratie a été menacée »
Dans un discours métaphorique
où le navire « Grèce » a dû affronter de nombreux orages, Alexis
Tsipras a constaté les effets néfastes de la rigueur imposée par les
créanciers du pays : « En cinq ans,
sont survenus des événements sans
précédent : 25 % du PIB a été perdu,
trois Grecs sur dix se sont retrouvés
au chômage, des mesures d’austérité d’une hauteur de 65 milliards
d’euros ont été prises (…) La démocratie a été menacée », tout en assurant qu’une « nouvelle époque »
s’ouvrait en Grèce.
Ce dernier point est difficile à
croire pour la majorité des Grecs.
« Le gouvernement voulait capitaliser sur la sortie des plans d’aide
mais les citoyens grecs ne perçoivent pas la fin de la crise, ils continuent au quotidien à subir toutes
les mesures d’austérité prises ces
dernières années et ils ne sont plus
dupes des promesses de la classe
politique, estime Manos Papazoglou, professeur de sciences politiques à l’Université du Péloponnèse. Des allocations distribuées à
certaines catégories ne résoudront
pas les problèmes, toute la société a
été touchée par la crise ! S’il n’y a
pas un plan précis pour soutenir la
relance et résoudre la question de
la dette colossale du pays, la population n’aura aucun espoir d’un
avenir serein. » La dette de la Grèce
représente toujours 180 % de son
produit intérieur brut.
Les incendies à Mati, qui ont fait
au moins 97 morts mi-juillet, ont
écorné un peu plus l’image du
gouvernement de M. Tsipras,
perçu comme incapable de gérer
une situation d’urgence, et dont
MANOS PAPAZOGLOU
professeur de sciences
politiques
autour des débarquements que
les Siciliens oublient les vrais problèmes : la Mafia, une santé publique déficiente, des autoroutes
dans un état minable », se désole
Lorenzo Urciullo, plus connu
sous le nom de Colapesce.
Début août, ce chanteur basé à
Catane a participé à la campagne
« Solo in Cartolina » (« en carte
postale seulement ») : 10 000 cartes postales montrant des naufragés en détresse ont été envoyées à Matteo Salvini. Manière
de répondre au ministre de l’intérieur qui, à la suite de la crise de
l’Aquarius, avait affirmé : « Cet
été, les ONG ne verront l’Italie
qu’en carte postale. » p
margherita nasi
A 95 ans, un ex-gardien nazi
extradé des Etats-Unis
A
les administrations locales semblent désorganisées. « Finalement,
les Grecs ont, malgré les réformes et
les mesures d’austérité, toujours la
sensation que l’Etat est inefficace et
inexistant », note Manos Papazoglou. D’après les sondages, plus de
dix points d’écart séparent Syriza,
le parti du premier ministre, et la
Nouvelle Démocratie (droite), qui
fait la course en tête.
A près d’un an des législatives,
prévues à l’automne 2019 précédées par les européennes de mai,
M. Tsipras a peu de temps pour
convaincre les électeurs. Le ministre adjoint à la réforme administrative, Christos Vernardakis, a annoncé mardi que, dès septembre,
des lois seront présentées au parlement pour la hausse du salaire
minimum et le retour des conventions collectives. Mais l’essentiel
du nouveau programme sera dévoilé à la Foire internationale de
Thessalonique début septembre.
Selon le politologue Georges
Sefertzis, « Alexis Tsipras se retrouvera face à un nouveau dilemme :
soit prendre des mesures sociales
mais qui risquent de déplaire aux
marchés internationaux, soit aller
dans leur sens et démontrer ainsi
que la fin des mémorandum n’est
que symbolique ». « Ithaque n’est
que le commencement », a lancé
mardi Alexis Tsipras. p
peine atterri à Düsseldorf, il a immédiatement été admis en maison de retraite. A 95 ans, Jakiv Palij, un ancien
garde de camp nazi, a été expulsé des Etats-Unis vers l’Allemagne, mardi 21 août. Des images de la télévision américaine
l’ont montré extrait de son domicile new-yorkais en lit médicalisé, criant de douleur. Cette expulsion marque le dénouement
d’un différend germano-américain qui durait depuis des années.
Jakiv Palij n’a jamais eu la nationalité allemande. Mais, depuis
2005, les autorités américaines cherchaient à expulser l’homme,
devenu apatride à la suite d’une condamnation d’un tribunal
en 2003, lui retirant la nationalité américaine, vers un pays où il
puisse être jugé. Né en Pologne, il avait été entraîné par les SS au
camp de travail forcé de Trawniki en 1941. Une partie des hommes formés dans ce camp ont été directement impliqués dans
les camps d’extermination de Belzec, Sobibor et Treblinka. Le
plus célèbre de ces recrues de Trawniki était John Demjanjuk, expulsé
NÉ EN POLOGNE,
des Etats-Unis vers l’Allemagne
en 2009, condamné par le tribunal de
JAKIV PALIJ AVAIT ÉTÉ Munich pour complicité de meurtre
plus de 28 000 personnes et mort
ENTRAÎNÉ PAR LES SS de
en 2012.
Peu de chances, en revanche, que JaAU CAMP DE TRAVAIL
kiv Palij comparaisse un jour devant
FORCÉ DE TRAWNIKI
la justice allemande, ce qui explique
aussi les réticences des autorités
outre-Rhin. Contrairement au cas Demjanjuk, il n’existe aucun
document qui prouve que M. Palij a bien participé à la Shoah.
Lui-même a toujours insisté sur le fait qu’il avait été forcé par les
SS à prendre du service à Trawniki et qu’il n’avait jamais été employé dans un camp d’extermination mais uniquement dans
des patrouilles de surveillance. Les autorités américaines, elles,
étaient convaincues que Palij était un maillon de l’organisation
d’extermination nationale-socialiste en Pologne et en Ukraine.
Mais ni la Pologne, ni l’Ukraine, ni l’Allemagne n’avaient jusqu’ici accepté de le prendre. Berlin a finalement revu sa position.
« Nous endossons la responsabilité morale de notre pays », a déclaré mardi le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko
Maas. Selon la presse outre-Rhin, le cas Palij, très médiatisé
outre-Atlantique, a été mentionné à chaque rencontre entre Berlin et Washington depuis le début de l'administration Trump. p
marina rafenberg
cécile boutelet (berlin, correspondance)
Le premier ministre est critiqué pour sa gestion des incendies qui ont fait 97 morts cet été à Mati
athènes - correspondance
On fait des sacrifices, on est mal
payés, on garde ces gens chez nous,
alors qu’il n’y a pas de travail pour
nos enfants. L’Europe doit assumer
ses responsabilités. »
Dans la minuscule pièce qui fait
office de bureau pour la coopérative d’assistance aux bateaux,
Giacomo Molini déroule les pages Facebook de Matteo Salvini
et du ministre italien des transports, Danilo Toninelli. « Depuis
que Salvini est là, on a de moins en
moins de débarquements, et vous
savez pourquoi ? Parce qu’il a raison : il faut avoir une poigne de fer
avec les migrants », selon cet ancien pêcheur.
« Il y a une propagande tellement forte sur les réseaux sociaux
international | 5
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Donald Trump mis en cause par son ancien avocat
Michael Cohen a reconnu avoir violé les règles sur le financement électoral « à la demande » du président
outre un deuxième procès en
septembre. Le président des
Etats-Unis a répété une nouvelle
fois mardi que rien ne venait
étayer jusqu’à présent les soupçons de collusion avec la Russie,
que le renseignement américain
juge responsable de piratages informatiques visant à affaiblir
son adversaire démocrate,
Hillary Clinton. Donald Trump a
en revanche évité de répondre
aux questions qui lui étaient posées à propos de Michael Cohen.
washington - correspondant
I
ls avaient été, l’un comme
l’autre, des acteurs centraux
de la campagne présidentielle victorieuse de Donald
Trump. Mais Michael Cohen et
Paul Manafort ont été la cause,
mardi 21 août, d’une journée particulièrement éprouvante pour le
président des Etats-Unis, volontairement pour le premier, à son
corps défendant pour le second.
Michael Cohen a en effet impliqué M. Trump dans ce qui peut
constituer un crime fédéral : la
violation des règles encadrant le
financement des campagnes
électorales. La culpabilité de Paul
Manafort pour, notamment, des
faits de fraude bancaire et de
fraude fiscale établie par un jury
populaire de Virginie a donné, de
son côté, une consistance supplémentaire à l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur
les soupçons de collusion entre la
campagne de M. Trump et la Russie, invariablement stigmatisée
comme une « chasse aux sorcières » dénuée de fondement par le
président des Etats-Unis. Un mauvais jour, donc, pour M. Trump,
toujours prompt à vanter sa capacité à s’entourer des « meilleurs ».
Longtemps conseil du magnat
de l’immobilier avant que ce dernier entre en politique, l’avocat
Michael Cohen a décidé de plaider
coupable, mardi, dans une série
de dossiers qui concernent des
faits de fraude fiscale et de fraude
bancaire, outre celui qui renvoie
au financement de campagne.
Une décision qui doit lui permettre d’espérer des peines plus légères alors qu’il risque entre trois et
cinq ans de prison.
Transactions secrètes
La Maison Blanche escomptait
sans doute que la justice se focalise sur des faits qui concernent
des activités annexes à ses fonctions d’avocat, à commencer par
son rôle à la tête d’une petite compagnie de taxis. Mais le juriste, qui
assurait naguère être prêt à
« prendre une balle » pour protéger son client, a surpris tout le
monde en assurant sous serment
en milieu d’après-midi, à New
York, avoir versé des milliers de
L’ancien avocat de Donald Trump,
Michael Cohen, à New York,
le 21 août. MIKE SEGAR/REUTERS
dollars pour acheter le silence de
deux femmes assurant avoir eu,
par le passé, des relations extraconjugales avec le magnat de l’immobilier « à la demande du candidat » et « avec l’intention d’influencer l’élection » de 2016.
« Si ces versements constituent un
crime pour Michael Cohen, pourquoi ne constitueraient-ils pas un
crime pour Donald Trump ? », s’est
interrogé l’avocat de l’ancien bras
droit du président, Lanny Davis,
dans un communiqué.
Les sommes déboursées ont
été versées à une ancienne actrice de films pornographiques,
Stephanie Clifford (« Stormy Daniels ») ainsi qu’à une ancienne
modèle du magazine Playboy,
Karen McDougal. L’une et l’autre
auraient reçu respectivement
130 000 dollars (110 000 euros) et
150 000 dollars en échange de
leur discrétion à quelques semaines seulement des élections de
mi-mandat.
Ces transactions avaient été tenues initialement secrètes alors
qu’elles auraient dû apparaître
dans les comptes, étant donné
leur lien avec la campagne présidentielle. Acculé, Michael Cohen
avait fini par reconnaître son intervention, ajoutant que l’argent
versé lui avait été remboursé par
le magnat de l’immobilier, ce que
ce dernier a confirmé en mai
après avoir tenté de plaider
l’ignorance.
Le coup porté par Michael Cohen a coïncidé avec la condamnation du deuxième directeur de
campagne de Donald Trump. Paul
Manafort avait été contraint de
quitter ses fonctions en août 2016
après des révélations concernant
la rétribution de ses activités de
lobbyiste pour l’ancien président
prorusse d’Ukraine, Viktor Ianoukovitch. Jugé à Alexandria,
une ville de Virginie située dans la
banlieue de Washington, ce dernier a été reconnu coupable par
Le coup porté par
Michael Cohen
a coïncidé avec
la condamnation
pour fraudes
de l’ex-directeur
de campagne
de Donald Trump
Paul Manafort
un jury populaire pour huit actes
d’accusation (dont la fraude fiscale et bancaire) sur un total de
dix-huit.
La décision a été rendue après
quatre longs jours de délibérations qui avaient alimenté à la
Maison Blanche l’espoir d’un acquittement ou d’une incapacité
des jurés à s’entendre sur un verdict. Bien que partielle, la décision
rendue mardi est un revers pour
Paul Manafort, qui encourt une
peine maximale de 80 ans de prison, comme pour Donald Trump
puisqu’elle rend légitimes les investigations du procureur spécial
Robert Mueller, qui ont mis au
jour les manipulations de l’ancien lobbyiste.
Arrivé en milieu d’après-midi
en Virginie-Occidentale à l’occasion d’un meeting politique
dans la perspective des élections
de mi-mandat prévues en novembre, le président des EtatsUnis s’est efforcé de prendre ses
distances avec une condamnation qui renvoie, selon lui, à des
faits sans lien avec la campagne
présidentielle de 2016. « Très
triste », selon ses dires, Donald
Trump a voulu ménager son ancien directeur de campagne, présenté comme « un homme bien »,
tout en assurant que le jugement
ne le « concerne pas ». Paul Manafort va devoir affronter en
A Gaza, le désarroi des fumeurs et vendeurs de cigarettes
Les tensions entre les factions palestiniennes et le blocus égypto-israélien rendent le commerce difficile
bande de gaza - envoyé spécial
D
epuis le temps, il s’est
habitué aux klaxons, à
l’impatience des chauffeurs, aux émanations des pots
d’échappement. Nidal Migdad,
28 ans, se lève aux aurores pour
installer son présentoir à cigarettes au milieu d’une artère fréquentée de Gaza. Sa marchandise
est arrivée par l’un des tunnels de
contrebande encore actifs en
provenance de l’Egypte. Il parvient à vendre trois cartouches
par jour en moyenne. Une misère, qui lui rapporte 21 shekels
(5 euros). « La plupart du temps, je
vends les cigarettes à l’unité,
dit-il. La situation est tellement
catastrophique à Gaza que le
marché est faible, alors que les
gens fument de plus en plus… Ils
n’ont rien d’autre à faire. »
En prison, les détenus connaissent le prix et le goût de la cigarette. C’est un rare plaisir. Dans la
bande de Gaza, univers carcéral
de 40 kilomètres de long et de
11 kilomètres de large, la consommation de tabac explose.
Aucune surprise à cela. Depuis la
guerre contre Israël à l’été 2014, la
dégradation de la situation hu-
manitaire, le désœuvrement
(60 % de chômage chez les jeunes), les traumatismes psychologiques : tout concourt à chercher
des évasions furtives, des petits
dérivés antistress. Pourtant, le
marché de la cigarette traverse
une crise profonde. Ce paradoxe,
lié à la fois au blocus égypto-israélien et à la gestion des taxes
par le Hamas, nourrit la frustration des hommes.
Traditionnellement, il y a toujours eu bien plus de fumeurs en
Cisjordanie que dans la bande de
Gaza, territoire conservateur où
l’alcool est par exemple introuvable. Mais la tendance est inquiétante. Fin 2015, Le Bureau
central palestinien des statistiques estimait que 26,6 % des
hommes entre 15 et 29 ans fumaient à Gaza, contre 49,5 % en
Cisjordanie. Dans la bande, ils
étaient 14,3 % seulement en 2010.
Les femmes, elles, ne fument pas
dans l’espace public.
« L’islam interdit en principe
toute chose portant atteinte à la
santé, soupire le docteur Hussein
El-Atar, chef du service de maladies pulmonaires à l’hôpital AlShifa, à Gaza. Mais il n’y a aucune
campagne de prévention publi-
que. Ici, tout ce que les gens peuvent prendre, ils le prennent. Je me
demande si les jeunes ne comprennent pas à l’envers, volontairement, les avertissements sur les
paquets de cigarettes : “Cela me
causera du tort ? Et alors ? On vit
de toute façon dans un environnement si malsain…” »
Le problème des consommateurs et des vendeurs à Gaza, c’est
que le marché – donc les prix – est
imprévisible. Tout change du jour
au lendemain, en raison des difficultés d’acheminement. Yasser
Mughrabi, 24 ans, s’occupe du
marketing dans un magasin spécialisé dans le tabac, dans la ville
de Gaza. On y trouve toutes les
marques, mais aussi des pipes à
chicha aux couleurs de fête foraine, avec leurs boîtes de tabac
aux arômes fruités.
« Le Hamas s’est moqué de nous »
En cette matinée de samedi, jour
férié, personne n’entre. « Le business est très faible, regrette le
jeune homme. Un jour, on gagne
un peu d’argent, le lendemain,
rien. Tout dépend de la quantité
de cartons qu’on reçoit de Rafah
[la ville frontalière avec l’Egypte].
Les marchands là-bas, qui con-
naissent toutes les arrivées par les
tunnels, font de la rétention s’il n’y
a pas de grosses quantités, et les
prix s’envolent. » Parfois c’est
deux shekels de plus, parfois dix.
Peu de gens peuvent se permettre des Marlboro, parmi les marques les plus onéreuses.
Il fut un temps où l’essentiel
des cigarettes venait de Cisjordanie. Riad Ahmed Agel, 58 ans, s’en
souvient avec nostalgie. Assis
dans le jardin de sa belle maison,
l’entrepreneur raconte ses déboires dans un secteur autrefois lucratif. Jusqu’en 1994, il a travaillé
en Israël dans le secteur du bâtiment, enchaînant les allers-retours. C’était le temps de la libre
circulation, ce que n’a jamais
connu la jeunesse gazaouie actuelle. Puis Riad Ahmed Agel
s’est engagé dans le commerce
du tabac, créant sa petite compagnie d’importation. Le tabac venait de Jénine, en Cisjordanie.
« J’ai dû arrêter à cause des taxes.
C’était en 2016, le 28 février. »
Il se souvient de tout. Des camions transportant la marchandise. De la taxe de 120 shekels
pour chaque kilo, dont il a dû
s’acquitter. Puis le Hamas, qui
avait accordé l’autorisation d’im-
portation, a ajouté une
deuxième taxe. Ponction totale :
environ 50 euros pour un kilo.
Un nœud coulant autour de la
gorge. « J’ai négocié pendant
quinze jours, sans résultat. J’ai fini
par vendre la moitié sans aucun
profit, et sans parvenir à me débarrasser de l’autre. Le gouvernement du Hamas s’est moqué de
nous, les entrepreneurs. Ils ne
pensent qu’à percevoir les taxes. »
A cela s’ajoute les prix des cigarettes plus élevés en Cisjordanie
qu’à Gaza, rendant absurde l’approvisionnement sur place.
Selon Riad Ahmed Agel, la contrebande a totalement supplanté
le marché légal, sans que le Hamas perde sa source de revenu.
« Ils connaissent chaque paquet
qui entre dans la bande de Gaza. »
La tentative de réconciliation entre le Hamas et le Fatah du président Mahmoud Abbas a laissé
penser, à l’automne 2017, que les
entrepreneurs bénéficieraient
enfin d’une stimulation : la levée
du blocus égyptien, promise déjà
dix fois, et la fin de la double imposition. Mais le processus est au
point mort, tandis que Gaza marche au-dessus du vide. p
piotr smolar
Attentisme des républicains
L’un des avocats actuels du président, Rudy Giuliani, a répliqué
dans un communiqué à sa mise
en cause par son ancien bras
droit en assurant qu’« il n’y a
aucune allégation d’actes répréhensibles contre le président dans
les accusations du gouvernement
contre M. Cohen ». Rudy Giuliani
s’est appuyé sur les propos sévères du procureur chargé du dossier en mettant en cause « les
mensonges » et « la malhonnêteté » de Michael Cohen.
Il reste à savoir si cette ligne de
défense permettra de dissiper le
trouble alors que Donald Trump
reste sous la menace des investigations de Robert Mueller concernant cette hypothèse de collusion comme l’éventualité
d’une obstruction à la justice qui
pourrait être reprochée au président des Etats-Unis, en lien avec
l’enquête « russe ».
Le début de contre-offensive de
la Maison Blanche a tranché,
mardi, avec l’attentisme de nombreux élus républicains résumé
par le sénateur Lindsey Graham.
« Chaque fois que votre avocat est
reconnu coupable de quelque
chose, ce n’est probablement pas
une bonne journée », a commenté,
laconique, l’élu de Caroline du Sud.
Au même moment, en VirginieOccidentale, la base électorale du
président tentait de conjurer le
mauvais sort en entonnant le refrain de la campagne de 2016 visant Hillary Clinton, « Enfermez-la ! ». Manifestement sans
prendre conscience que cette menace d’incarcération est devenue
mardi très concrète pour deux
anciens proches du président. p
gilles paris
MA RO C
Révolte du Rif : le roi
gracie 188 personnes
Le roi du Maroc, Mohammed VI, a gracié 188 personnes
liées au mouvement de
protestation Hirak condamnés fin juin, une grâce accordée à l’occasion de la fête
religieuse de l’Aïd el-Adha.
Elles avaient été condamnées
après le mouvement de contestation sociale qui a agité la
région du Rif (nord), en 2016
et 2017. Le leader du mouvement, Nasser Zefzafi, condamné à vingt ans de prison
pour « atteinte à la sécurité de
l’Etat », ne figure pas parmi les
personnes graciées. – (AFP.)
AUSTRA LIE
Le premier ministre
de nouveau fragilisé
Une dizaine de ministres australiens ont présenté leur démission, mercredi 22 août.
C’est un nouveau revers pour
le premier ministre, Malcolm
Turnbull. Mardi, le chef du
gouvernement de centre droit
avait sauvé de justesse son
poste lors d’un vote interne
au Parti libéral, distancé dans
les sondages par l’opposition
travailliste à un an des élections. Il a été contraint lundi
de renoncer à son projet d’inscrire dans une loi, faute
de soutien dans son camp,
la réduction des émissions de
gaz à effet de serre. – (AFP.)
6 | planète
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Le Kerala
confronté
à l’après-déluge
Avec la décrue au sud de l’Inde,
les serpents envahissent les
habitations, et des polémiques sur
la gestion des barrages apparaissent
bombay - correspondance
A
près l’effroi provoqué
par la montée dantesque des eaux, la phobie
des serpents. Mardi
21 août, la situation s’est améliorée sur le front des inondations
dans l’Etat du Kerala, dans le sudouest de l’Inde, le déluge qui avait
démarré le 8 août ayant pris fin.
Mais si le reflux des eaux a permis aux habitants de la région de
commencer à sortir de chez eux,
hagards, nombreux sont ceux qui
ont vite rebroussé chemin. « On
évite de sortir car les serpents venimeux pullulent, le gardien de mon
immeuble, Rajan, en a tué plusieurs
dans le hall », témoigne Nilanjana
Ray, une jeune retraitée installée
au quatrième étage d’un immeuble du quartier de Manjummel,
dans la ville de Cochin.
En attendant que le courant
revienne – « pas avant une semaine », a prévenu la compagnie
d’électricité de l’Etat du Kerala –,
cette rescapée a repéré « des cobras, des vipères et des kraits »,
nom local du Bungarus multicinctus, une espèce rayée noir et jaune
particulièrement
dangereuse
pour l’homme.
Sauvée par une batterie que son
voisin du rez-de-chaussée lui a
confiée en s’enfuyant le 15 août,
Nilanjana Ray a pu recharger son
téléphone portable et donner des
nouvelles à ses proches.
Sur l’île de Valia Pazhampilly, au
milieu de la rivière Periyar qui a
causé d’énormes dégâts en sortant de son lit, la maison d’hôtes
de Pierre et Julie Abgrall, un couple de Français installé là depuis
dix ans, a beaucoup souffert.
« Nous avons eu deux mètres d’eau
à l’intérieur et maintenant, les serpents ondulent un peu partout,
témoignent-ils. Au village, une
cinquantaine de personnes ont été
hospitalisées pour morsures. »
Dispensaires détruits
Dans l’ensemble du Kerala, les
autorités craignent maintenant
les épidémies de leptospirose,
une maladie bactérienne véhiculée par les rats, ainsi que la multiplication des cas de malaria, de
dengue et de chikungunya, du fait
de la prolifération des moustiques. Cette région, réputée être la
mieux équipée du sous-continent dans le domaine de la santé,
vit un drame : des centaines de
dispensaires ont été détruits avec
tout leur stock de médicaments.
Selon le dernier bilan annoncé
mardi soir par le chef du
gouvernement kéralais, Pinarayi
Vijayan, les précipitations très
violentes qui se sont abattues ces
deux dernières semaines ont fait
231 morts. Et depuis le début de la
1,2 MILLION
de réfugiés
Selon les décomptes du gouvernement du Kerala, mardi 21 août
en fin de journée, 780 000 personnes sans abri se sont ajoutées
ces quinze derniers jours aux 467 000 individus qui s’entassent
depuis début juin dans près de 3 300 centres d’accueil d’urgence. Elles
ont été chassées de leurs logements inondés ou détruits par la mousson. Au total, 1,247 million d’habitants ont donc fui leur domicile dans
cet Etat du sud de l’Inde peuplé de 33,4 millions d’habitants.
Une habitante de Cochin, dans l’Etat du Kerala (Inde), après les pluies diluviennes, le 21 août. SIVARAM/REUTERS
saison des pluies, fin mai, ce sont
420 victimes qui sont à déplorer.
Plus de 1,25 million de personnes
s’entassent actuellement dans les
centres d’accueil d’urgence
ouverts par l’armée, dont l’immense majorité de la population
salue l’efficacité.
Lundi, New Delhi a décrété l’état
de catastrophe naturelle au
Kerala – une région prisée de touristes internationaux –, laissant
espérer des aides financières en
complément des 6 milliards de
roupies (75,2 millions d’euros)
déjà promis par le premier ministre, Narendra Modi. Les Emirats
arabes unis, de leur côté, ont offert l’équivalent de 7,5 milliards de
roupies (94 millions d’euros),
compte tenu de la présence de
trois millions de Kéralais dans les
pays du Golfe. A Trivandrum, la
capitale de l’Etat, l’exécutif régional a convoqué une session extraordinaire de l’Assemblée législative, le 30 août, afin de lancer
officiellement les opérations de
reconstruction évaluées à plus de
2,5 milliards d’euros.
D’après le député fédéral Shashi
Tharoor, figure locale du Parti du
Congrès, 50 000 habitations
auraient été détruites, tandis que
10 000 kilomètres de routes
auraient été emportés par les eaux
en furie et des millions d’hectares
de cultures anéantis. Certains experts cités par le quotidien The
« Les dommages
auraient pu être
réduits si les
réservoirs avaient
lentement opéré
des lâchers d’eau »
ASHOK KESHARI
professeur de génie civil
Hindustan Times pensent que le
Kerala mettra « dix ans » à s’en remettre. D’autres Etats de l’Union
indienne en savent quelque chose.
Le Cachemire, par exemple, frappé
par des inondations calamiteuses
en 2014, l’Uttarakhand, en 2013, ou
le Bihar, en 2008. Aucun n’a encore tourné la page.
Pas de système d’alerte
Déjà, une polémique est en train
de naître sur la façon dont les barrages du Kerala, traversé par d’innombrables cours d’eau, ont été
gérés jusqu’ici. Ashok Keshari,
professeur de génie civil à l’Indian Institute of Technology de
New Delhi, estime que les dommages provoqués par les inondations « auraient pu être réduits de
20 % à 40 % si les réservoirs
avaient lentement opéré des lâchers d’eau », lorsque les intempéries s’étaient provisoirement
calmées en juillet. « L’Etat du Kerala n’était pas équipé de système
d’alerte avancé et il n’a libéré l’eau
des retenues qu’une fois atteints
les niveaux pouvant mettre en
péril les structures des barrages »,
accuse ce scientifique.
Avant la mousson, la logique
aurait voulu que les réservoirs
soient pratiquement vidés, ce qui
n’a pas été le cas. « Les laisser se
remplir avec les premières pluies
conduit nécessairement au désastre. Les barrages peuvent aider à
contrôler les inondations, à condition d’être gérés correctement », a
expliqué au journal économique
Mint le coordinateur du réseau
associatif Barrages, rivières et
populations d’Asie du Sud,
Himanshu Thakkar.
Si l’objectif de la plupart des
5 000 barrages de plus de quinze
mètres de haut que compte l’Inde
est surtout de réguler le débit des
rivières pour éviter les inondations, les 53 plus grands ouvrages
recensés au Kerala semblent
échapper à la règle. Ils sont utilisés pour moitié comme centrales
électriques, pour moitié comme
outils d’irrigation.
S’ajoutent à cela les conflits qui
opposent les Etats indiens entre
eux à propos de la gestion de la
ressource en eau. Le Kerala accuse
ainsi le Tamil Nadu voisin, menacé lui aussi par des pluies diluviennes, d’avoir ouvert intempes-
tivement les vannes de certains
barrages début août, en direction
du bassin-versant kéralais.
« Collusion entre les pouvoirs »
Les défenseurs de l’environnement viennent par ailleurs d’exhumer un rapport rédigé en 2011
par un collectif d’experts sous
l’autorité de Madhav Gadgil, un
chercheur, fondateur en 1983 du
Centre des sciences écologiques
au sein de l’Indian Institute of
Science de Bangalore.
Ce document avait à l’époque
prévenu les pouvoirs publics du
caractère « extrêmement sensible » du Kerala. Il avait vivement
dénoncé « la collusion entre les
pouvoirs publics et des intérêts
privés » conduisant à la construction incontrôlée de barrages, l’explosion de l’immobilier touristique et l’exploitation à outrance
des carrières de pierre à ciel
ouvert, autant d’éléments perturbateurs pour l’écoulement naturel des eaux.
Aujourd’hui, Madhav Gadgil estime que la catastrophe du Kerala
pourrait se reproduire à tout moment un peu plus au nord, dans
l’Etat de Goa. Selon le ministère
fédéral de la ressource en eau et
du développement des rivières,
« les inondations sont responsables de 84 % des victimes de catastrophes naturelles en Inde ». p
guillaume delacroix
La mort suspecte de Jorginho Guajajara, leader indigène au Brésil
Dans l’Etat du Maranhao, les « Gardiens de l’Amazonie », dont le militant faisait partie, luttent entre autres contre les trafiquants de bois
sao paulo - correspondante
L’
expertise conclut à une
noyade, sans marque de
violence, tandis que la
police rappelle le penchant de
Jorginho Guajajara pour l’alcool.
Mais la tribu des Indiens guajajara
refuse de réduire la mort d’un des
leurs à un accident d’ivrogne. A ses
côtés, l’ONG Survival International
souligne que, depuis 2000, environ 80 indigènes guajajara ont été
tués et évoque le véritable « génocide » orchestré en toute impunité
par les trafiquants de bois et les
chasseurs qui encerclent les terres
indigènes arariboia.
Accidentelle ou criminelle, la
mort de Jorginho Guajajara,
55 ans, jette une lumière crue sur
le désespoir et l’indigence auxquels sont réduites les populations indigènes du Brésil. Le corps
du cacique, originaire du village de
Cocalinho, a été retrouvé dimanche 12 août au petit matin sous le
pont du fleuve Zutiwa à l’entrée de
la ville d’Arame, une municipalité
misérable de l’Etat du Maranhao,
dans le nord du Brésil. Interrogée
par les enquêteurs, la femme du
leader indigène, Nady, aurait confessé l’inclination de son mari
pour la boisson. « Elle dit qu’il était
alcoolique. Qu’il passait ses journées dehors, ivre, et que souvent on
le retrouvait dans le caniveau », a
raconté Armando Pacheco, surintendant de la police du Maranhao,
au quotidien Folha de Sao Paulo.
« Il n’avait pas d’ennemi, car son village n’a pas de problème avec les
bûcherons », aurait ajouté Nady.
« Menaces de mort »
« La femme a été intimidée par les
Blancs », répondent les défenseurs
des populations indigènes, qui
jugent douteux l’empressement
des autorités à parler d’accident
avant même la fin de l’enquête. Les
proches de Jorginho Guajajara
assurent, eux, que son cou était
brisé au point que sa tête semblait
détachée du reste du corps, et que,
s’il s’agit bien d’une noyade, on a
pu le pousser dans l’eau.
A Arame, les Indiens souvent
qualifiés d’« assistés » sont jugés
inopportuns. Jorginho Guajajara
était d’autant moins apprécié des
citadins qu’il était membre des
« Gardiens de l’Amazonie », un
groupement d’Indiens décidés à
pallier l’incurie de l’Etat afin d’assurer eux-mêmes leur défense et
celle de leur territoire. Leurs
actions consistent à brûler le
matériel des bûcherons – les
madeireiros – et à expulser de force
ces trafiquants de leurs terres. Un
activisme à haut risque : « Comme
tous les gardiens de l’Amazonie,
Jorginho recevait des menaces de
mort », souligne Fiona Watson, directrice de la recherche de Survival
International.
« On observe que
les Indiens sont
de plus en plus
victimes
d’“accidents” »
DANICLEY DE AGUIAR
membre de Greenpeace
Etendu sur 413 000 hectares, le
territoire indigène arariboia est
considéré comme l’un des plus
conflictuels du Brésil. Là vivent
12 000 Indiens guajajara et de 25
à 60 Awa, membres d’une tribu
sans contact avec la civilisation
moderne.
Dans une note titrée « Le cacique Jorginho Guajajara a été assassiné dans le Maranhao », l’Institut socio-environnemental rappelle que le Maranhao, plus facile
d’accès que d’autres parties de
l’Amazonie, est la cible d’une déforestation intensive. Selon les donnés de l’Institut national de recherches spéciales, 70 % du biome
(ensemble d’écosystèmes) de
l’Etat ont été déboisés.
« Le territoire est en guerre contre
une véritable mafia du bois, et cela
dure depuis plus d’une décennie »,
s’alarme Fiona Watson. En 2015,
un incendie a brûlé plus de
100 000 hectares. A l’époque, l’Institut brésilien de l’environnement
et des ressources naturelles,
l’Ibama, avait accusé les madeireiros, rappelle la Folha de Sao Paulo.
Et l’équipe de l’Ibama avait été visée par balles par des pillards de
bois précieux à l’intérieur du territoire protégé.
Couvre-feu
La situation entre indigènes et trafiquants s’est encore tendue ces
derniers mois, au point qu’un couvre-feu a été mis en place. Après
22 heures, les Indiens ont interdiction de pénétrer dans la ville
d’Arame. Jorginho Guajajara n’a
pas respecté la règle. « Les gardiens
ont multiplié les actions contre les
bûcherons. Il y avait un désir de
vengeance de la part des trafiquants », selon Sonia Guajajara,
membre de la tribu et candidate à
l’élection présidentielle d’octobre
comme vice-présidente de Guilherme Boulos, candidat du Parti
socialisme et liberté (PSOL). Et
celle-ci d’enrager contre le gouvernement qui « n’agit pas, ne contrôle pas, ne verbalise pas ».
A l’instar de nombreux activistes, la candidate dénonce en particulier « l’asphyxie » de la Fondation
nationale de protection de l’Indien
(Funai), dont le budget a été réduit
drastiquement depuis l’arrivée au
pouvoir de Michel Temer en 2016.
« On ne peut rien conclure à
l’heure qu’il est. Mais on observe
que les Indiens sont de plus en plus
victimes d’“accidents”, souligne
Danicley
de
Aguiar,
de
Greenpeace. Tantôt c’est un camion qui renverse un indigène, tantôt c’est autre chose… Le fait est que
l’Etat brésilien n’est pas capable de
protéger les Indiens. Chaque mois,
des territoires préservés sont envahis par des trafiquants de bois ou
des chercheurs d’or. » Il regrette que
le gouvernement brésilien « se soit
associé avec le négoce agricole et
l’exploitation minière », quitte à aggraver la violence dans les terres
amazoniennes.
Selon la Commission pastorale
de la terre (CPT), en 2017, 71 personnes ont été assassinées pour
des motifs liés à des batailles de
territoire ou de protection de
l’environnement. Pour 2018,
la CPT a déjà recensé seize crimes
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8|
FRANCE
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
LA FRANCE INSOUMISE
Jean-Luc Mélenchon,
l’héritage impossible
Le chef de file de La France insoumise, qui aura
71 ans en 2022, a toujours veillé à former
une « armée » de cadres politiques
sans jamais désigner de successeur
RÉCIT
L’
image est là, à la fois discrète et
omniprésente. Lorsque le visiteur pénètre dans le modeste
siège de La France insoumise
(LFI), à deux pas de la gare du
Nord, à Paris, un portrait s’impose à lui : celui de François Delapierre, mort
en 2015, à 44 ans, d’une tumeur au cerveau.
Celui qui fut un militant infatigable, dont les
anciens se souviennent quand, tout jeune, il
entonnait des chants révolutionnaires jusqu’au bout de la nuit, veille ainsi sur le destin
de la formation dont il a jeté les fondations
avec Jean-Luc Mélenchon.
Ces deux-là étaient plus que des camarades.
Plus, même, qu’un fils spirituel et un père politique. « Ils sont passés d’une relation de maître à disciple à une relation d’intellectuel collectif. Il y avait une influence réciproque, se souvient l’écologiste Stéphane Pocrain, qui les
a connus dans sa jeunesse. Quand Delapierre
est mort, Mélenchon a perdu un frère de combat, un disciple, un ami. » Charlotte Girard,
responsable du programme de La France insoumise et veuve de François Delapierre,
abonde : « C’était une relation d’égaux, pas une
relation père-fils comme on l’a dit. Ils étaient en
télépathie. »
Une relation si fusionnelle qu’elle a laissé
un vide impossible à combler : celui du successeur. Car François Delapierre a été, jusqu’à
sa disparition, l’élu, celui qui avait été choisi
pour prendre la suite, parmi des générations
de cadres politiques, repérés, formés et façonnés par Jean-Luc Mélenchon. C’est une facette méconnue du tribun. De ses années de
professeur de français jusqu’à sa candidature
à la présidentielle en 2017, il a fait de la transmission l’axe majeur de sa vie politique.
La France entière le découvre lors de la rentrée parlementaire à l’Assemblée nationale.
Avant de pénétrer dans l’enceinte du PalaisBourbon, faisant groupe avec les dix-sept
élus insoumis, Mélenchon s’approche du député du Nord Adrien Quatennens « les yeux
brillants ». « Il me serre dans ses bras et me
dit : “Ma plus belle fierté, ce n’est pas d’y être
moi, c’est de vous y voir vous”. »
DÉSIGNÉS, TESTÉS ET APPROUVÉS
La photo de famille est loin d’être guindée :
les jeunes, Danièle Obono (Paris), Mathilde
Panot (Val-de-Marne) ou encore Ugo Bernalicis (Nord), sourient de toutes leurs dents,
les plus anciens lèvent le poing. Quand les
journalistes s’étonnent de ce curieux mélange de générations, rare dans la politique
française, les mélenchonistes de la première
heure l’assurent d’une seule voix : « Jean-Luc
a toujours aimé transmettre et mettre les
jeunes en avant. »
Il est vrai qu’au cours de sa longue carrière,
commencée dans les rangs du syndicat étudiant UNEF en 1969, Jean-Luc Mélenchon a
formé un nombre impressionnant de cadres.
Des « générations Mélenchon » qui sont
autant de soldats politiques ayant un même
objectif : prendre le pouvoir. Certains ont
rompu avec lui, comme le socialiste Jérôme
Guedj, ex-député frondeur, d’autres ont arrêté la politique, comme le scénariste Eric
Benzekri. D’autres sont devenus députés,
à l’image d’Adrien Quatennens, Alexis Corbière ou Clémentine Autain (tous deux élus
en Seine-Saint-Denis).
Attablée à la Brasserie Barbès, dans le nord
de Paris, Clémentine Autain sourit en se remémorant sa première rencontre avec JeanLuc Mélenchon. « C’était en 1997-1998, je suis
assistante parlementaire d’un sénateur socialiste, mais je n’étais pas au PS. Après une réunion, Jean-Luc [alors sénateur de l’Essonne] est
venu me voir et m’a invitée à dîner. Une de ses
premières questions est : “Est-ce que tu es trotskiste ?” Je lui réponds : “non”. Et on a discuté. »
Ce mode opératoire se répète avec tous
ceux que M. Mélenchon choisit : il les désigne, les teste et les approuve, le cas échéant.
Souvent, aussi, il subjugue les jeunes par
son talent oratoire. Eric Benzekri, coscénariste de la série Baron noir, qui a créé un
personnage inspiré de Jean-Luc Mélenchon
– incarné par François Morel –, se rappelle
une soirée de 1992. Etudiant à Sciences Po
Strasbourg, il reçoit alors le sénateur de
l’Essonne pour un débat. « Il a retourné l’amphi ! C’était un orateur impressionnant, assure M. Benzekri. Il prenait beaucoup de
temps avec les jeunes qui l’intéressaient, il
discutait avec ceux qui étaient dans son viseur. Il était avec moi très protecteur, séducteur. Il me valorisait. »
Les souvenirs d’Alexis Corbière sont similaires. Quand il fait la connaissance de
M. Mélenchon en 1996 à la sortie d’un meeting unitaire de la gauche au Palais des
sports, il a comme une apparition : « On était
dehors, sur les marches. Je le vois avec son
bouc noir, son costume croisé, il était impressionnant. J’étais militant à la Ligue communiste révolutionnaire [trotskiste, ancêtre du
Nouveau Parti anticapitaliste, NPA]. Il me
prend la main et me dit : “Mais viens avec
nous ! Tu perds ton temps.” Il nous prend par
la tête, par les idées. Il a beaucoup de culture,
une grande mémoire. C’est de la séduction intellectuelle », commente après coup celui qui
ne l’a plus quitté.
Vingt ans plus tard, c’est le même phénomène qui touche Adrien Quatennens.
En 2012, pendant la campagne présidentielle,
il assiste pour la première fois à un meeting
de Jean-Luc Mélenchon à Lille alors qu’il n’est
pas encore adhérent au Parti de gauche (PG).
« Il a réussi à me coller les larmes aux yeux,
c’est la première fois qu’un politique y arrivait », se remémore-t-il.
Très vite, le jeune Lillois gravit les échelons
du parti jusqu’au conseil national. Là, il cherche à tout prix un moyen de l’aborder. Il y
parviendra en fin de réunion. « C’est quelqu’un qui scanne très vite les gens : il vous regarde dans les yeux et décèle vos qualités, vos
défauts et ce qu’il vous voit faire en politique. »
« Il a besoin des jeunes : c’est une garantie
IL TRANSMET AUSSI
« PAR L’EXEMPLE »,
À LA MANIÈRE
D’UN FRANÇOIS
MITTERRAND
QU’IL ADMIRE
pour lui de garder le cap. Ils lui donnent la
perspective et l’empêchent de se scléroser »,
décrypte Charlotte Girard. L’ex-ministre de
l’écologie Delphine Batho, qui a milité dans
les années 1990 à la Gauche socialiste (GS),
courant codirigé par Jean-Luc Mélenchon et
Julien Dray, tempère : « Il y a une légende du
Mélenchon qui forme des milliers de jeunes.
Ça ne s’est jamais passé comme ça. Il y avait
juste un petit groupe autour de lui. »
Jean-Luc Mélenchon transmet aussi « par
l’exemple », à la manière d’un François
Mitterrand qu’il admire. Déjà, dans les années 1990, quand il signait les éditos d’A gauche, le bulletin de la GS, Alexis Corbière, qui
ne le connaissait pas encore, les décortiquait, observait les tournures de phrase et
tentait de s’en inspirer. A la même époque,
Eric Benzekri participait, lui, à la rédaction
des textes : « Il rayait des mots, il enlevait des
adjectifs, raccourcissait des phrases… Il expliquait tout ce qu’il faisait, il voulait créer une
seule et même langue : écrire comme il parlait
et parler comme il écrivait. »
« LECTURES OBLIGATOIRES »
Depuis toujours, Jean-Luc Mélenchon aime
créer des systèmes autour de lui. Repérer les
personnalités, les séduire et leur trouver la
bonne place pour que le dispositif fonctionne. De son passage chez les trotskistes,
celui qui a été élu sénateur en 1986 a retenu
l’importance d’avoir des cadres compétents.
En général, « des jeunes à la tête bien faite »,
selon son expression, souvent issus de
Sciences Po ou de l’ENA.
« Quand je suis entré à l’ENA, il était très
fier et me donnait beaucoup de responsabilités », se souvient Jérôme Guedj, qui l’a
connu à Massy (Essonne) dans sa jeunesse
alors que son père était élu à ses côtés au
conseil municipal. « Quand je suis revenu à
Massy pour faire la campagne des cantonales après mes études, il m’a dit : “C’est bon,
ils ne me l’ont pas changé !” »
Encore une fois, comme François Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon s’entoure de
« sabras », ces militants qui commencent à
faire de la politique pour lui. « C’était un compliment, explique Eric Benzekri. Je n’avais appartenu à aucune orga avant la GS. Je suis né
dans leur truc. Ça l’intéressait. » Jérôme Guedj
définit encore aujourd’hui le jeune militant
qu’il était comme « un sabra de la Mélenchonie ». D’autres profils complètent toujours sa
garde rapprochée : des jeunes pas sortis du
sérail, comme Adrien Quatennens, ancien
conseiller clientèle EDF, ou Caroline Fiat,
aide-soignante de profession devenue députée de Meurthe-et-Moselle.
« Chez lui, l’idée de la prise de pouvoir est
centrale, explique Eric Benzekri. Il faut avoir
des gens capables d’exercer ce pouvoir. Son
cabinet au ministère de l’enseignement professionnel [2000-2002] est un cabinet militant où tout le monde fait de la politique
mais où tout le monde est surdiplômé. Il
préparait une génération qui n’avait rien à
envier aux technocrates socio-libéraux. » Ce
passage sous les ors de la République est un
moment fondateur pour M. Mélenchon.
« L’objectif était de former une armée, des
gens prêts et pétris de la culture de gouvernement, loin du “grand soir” », analyse a posteriori Charlotte Girard qui se remémore le récit de François Delapierre, pièce maîtresse
de cette « avant-garde ».
Alexis Corbière était également de l’aventure. Dès sa nomination, Jean-Luc Mélenchon lui propose de faire partie de ce « commando » et lui intime de venir sur-le-champ.
« Mais je suis en cours ! », lui répond le jeune
professeur d’histoire. « C’est ton ministre de
tutelle qui te parle », cingle le nouveau membre du gouvernement de Lionel Jospin. La directrice du lycée libérera Corbière de sa dernière heure de cours.
Après les avoir recrutés, Jean-Luc Mélenchon diffuse la bonne parole parmi ses disciples. « Il y a des lectures obligatoires », reconnaît Jérôme Guedj, en référence notamment
à la biographie de Louis XI signée par Paul
Murray Kendall, « le premier roi qui démine
les féodalités et qui était le spécialiste des
coups de billards à vingt-trois bandes ». Mais
aussi la science-fiction (dont il est féru) et les
france | 9
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
De gauche à droite, les députés de La France insoumise
Ugo Bernalicis, François Ruffin (rangée du haut),
Adrien Quatennens, Danièle Obono, Eric Coquerel (rangée du centre)
et Alexis Corbière (en bas) à l’Assemblée nationale, le 31 juillet. GÉRARD JULIEN / AFP
A l’approche des européennes,
le leader de LFI s’essaye à l’ouverture
Confronté aux limites de sa stratégie, Mélenchon change de pied
C’
est un fait suffisamment rare pour être
noté. En pleine affaire
Benalla, fin juillet, Jean-Luc Mélenchon s’est attardé une nuit
avec des journalistes dans la salle
des quatre colonnes de l’Assemblée nationale, pour commenter
longuement la situation politique. Pour que le leader de La
France insoumise (LFI), grand
contempteur des médias, soigne
soudain ses relations avec la
presse, c’est que l’heure est grave.
Ou bien qu’il opère un changement de stratégie.
Après l’échec des mobilisations
sociales dans la rue en septembre
et au printemps, le chef de file de
LFI, qui a touché du doigt après la
présidentielle les limites de la radicalisation, joue désormais la
carte de l’apaisement et du rassemblement. « A chaque fois
qu’une élection approche, JeanLuc Mélenchon s’adoucit », observe le chef de file du Parti communiste aux européennes, Ian
Brossat. « A la fin de la campagne
de 2017, il était devenu le gentil
prof de la IIIe République, blouse
comprise, et puis le naturel est revenu au galop », ironise l’adjoint à
la mairie de Paris.
« Une impasse »
Même souci affiché d’ouverture
en vue des universités d’été du
parti qui se tiennent à Marseille
du 23 au 26 août. La France insoumise a invité les autres partis de
gauche, mais également deux
députés Les Républicains : Marianne Dubois, qui interviendra
lors d’une table ronde sur la défense, et Olivier Marleix, qui a présidé la commission d’enquête sur
Alstom. Deux députés de la majorité avaient également été invités,
le premier frondeur du quinquen-
classiques de la gauche radicale : Trotski et
son Histoire de la révolution russe ou encore
L’Idéologie allemande de Karl Marx et Friedrich Engels.
Un processus qui marque : « Quand je bute,
je me replonge dans les lectures de Lénine ou
de Trotski, comment ferait-on sans eux ? Je
n’aurais pas eu ce réflexe si je n’avais pas rencontré Jean-Luc », reconnaît Charlotte Girard.
Stéphane Pocrain, qui a connu tout petit
Jean-Luc Mélenchon − comme Jérôme
Guedj, son père était élu au conseil municipal de Massy avec lui −, confirme : « Ce qui
était fascinant, c’était sa volonté de transmettre et sa curiosité. Je n’ai pas été formé par lui
mais il m’a ouvert les yeux sur la nécessité
d’agir en intellectuel en politique et que les
idées mènent le monde, la force du verbe. »
« PHÉNOMÈNE DE COUR »
La relation entre le leader et ses troupes n’est
pas à sens unique. Il n’hésite pas à consulter
les jeunes avant un discours ou un passage
dans un média, au risque de vexer les plus
anciens. Avec M. Quatennens, le rituel est
toujours le même. Le président du groupe
LFI à l’Assemblée nationale vient lui demander conseil et le jeune député cherche sur
son bureau la « une » du Monde du
25 août 2016, qu’il a toujours conservée : « Je
suis le bulletin de vote stable et sûr », déclarait
le candidat à la présidentielle neuf mois
avant l’élection. « C’est ça qu’il faut faire », dit
simplement le jeune Lillois à son mentor en
tapotant sur le journal. Ce dernier, qui
connaît la réponse par cœur, rigole et repart
avec un grand sourire.
L’éducation chez Jean-Luc Mélenchon n’est
pas uniquement politique mais aussi culturelle, historique et littéraire. Elle prend une
forme particulière chez le mitterrandiste :
les longues marches dans Paris. Souvent,
avec Alexis Corbière, ils partent de l’Assemblée nationale sur les bords de Seine en direction du Louvre, à la manière du « promeneur du Champ-de-Mars », pour aller admirer une œuvre ou le département d’égyptologie. Il y a aussi, évidemment, le Musée
Carnavalet et sa grande collection consacrée
à la Révolution française. Ensemble, ils discutent et prennent le temps devant le portrait de Robespierre ou une reconstitution
de la Bastille, tout en échangeant quelques
mots avec les visiteurs.
Avec François Delapierre, c’est ainsi qu’ils
réfléchissaient. « Ils marchaient dans Paris
pendant des heures ! C’est le seul sport que
François faisait, plaisante Charlotte Girard.
Quand ils butaient sur une idée, ils se
voyaient. Il n’y avait pas de fréquence, c’était
quand ils en avaient besoin. Tout se débloquait et François revenait le visage illuminé. »
Ce fonctionnement en petit groupe très
soudé autour d’une figure tutélaire
n’échappe pas à un écueil : les jalousies où
chacun veut être l’héritier désigné. M. Mélenchon semble s’amuser de ce travers si
commun en politique et prend un malin
LFI prend ses quartiers à Marseille
Pour la deuxième année, La France insoumise se réunit
à Marseille, du 23 au 26 août, au parc Chanot. Le programme
est plutôt chargé pour les 3 500 militants attendus.
Environ 150 ateliers sont prévus (répartis en onze parcours
thématiques), et 100 intervenants extérieurs doivent prendre
la parole. Les thèmes sont divers : Europe, ruralité, culture,
« conférences gesticulées », éducation populaire, stratégie,
formation. Jean-Luc Mélenchon prononcera son discours samedi
25 août en fin de journée. La veille, une « déambulation festive »
(une manifestation) aura eu lieu dans les rues de Marseille.
plaisir à ne, justement, désigner personne.
« Il y a un phénomène de cour que Jean-Luc
entretient, veut croire une figure de LFI qui
souhaite conserver l’anonymat. Et d’un coup
il va râler et dire : “Qui me tient tête ?” Il a besoin de ça, d’avoir des gens qui expriment une
opinion différente. »
Une opinion différente certes, mais pas divergente. Jérôme Guedj en a fait les frais.
Longtemps considéré comme l’un des « fils
spirituels » de Jean-Luc Mélenchon, l’ancien
frondeur a rompu brutalement, en 2008,
lorsque les mélenchoniens quittent un PS
trop droitier à leur goût. Jérôme Guedj, le
Méditerranéen, l’enfant chéri, celui qui partage avec lui des souvenirs de vacances, des
campagnes politiques, des rires et une admiration partagée ne suivra pas. « Jérôme était
devenu un petit baron, il avait son mandat, il
s’était notabilisé. Je suis sûr qu’il regrette
aujourd’hui », souffle un dirigeant du parti.
« Mélenchon, vous êtes avec lui ou contre lui.
On en avait parlé avant, il m’avait dit : “Quelle
que soit ta décision, on restera potes.” On n’est
pas resté potes », résume, sans animosité, dix
ans plus tard, M. Guedj.
« JEAN-LUC
MÉLENCHON DÉFEND
UNE STRATÉGIE HORS
DE LA GAUCHE,
C’EST UNE IMPASSE »
RACHID TEMAL
sénateur socialiste
nat, l’ex-LRM Jean-Michel Clément, et la députée Sonia Krimi,
qui n’hésite pas à faire valoir ses
convictions, en allant parfois à
l’encontre de la ligne de la majorité, notamment sur les questions
d’asile et d’immigration. Tous
deux ont décliné pour « raisons
personnelles ».
« La France insoumise n’est pas
sectaire », revendique le directeur
des campagnes de LFI, Manuel
Bompard. « Face à la brutalité du
gouvernement, ce n’est pas absurde d’avoir un lieu où se retrouvent toutes les oppositions. C’est
une pratique normale en démocratie de discuter », répond le chef
de file de LFI aux européennes
aux critiques venues de la gauche.
« Jean-Luc Mélenchon défend
une stratégie hors de la gauche,
c’est une impasse », juge par exemple Rachid Temal, chargé des relations avec les partenaires du Parti
socialiste. « Je ne crois pas au dépassement des oppositions. Je ne
suis pas pour additionner nos voix
à celles de la droite, comme il a
voulu le faire lors de la motion de
censure. Il faut être cohérent »,
ajoute le responsable socialiste.
Après l’affaire Benalla, Jean-Luc
Mélenchon se disait en effet prêt à
voter la motion de censure de la
droite contre le gouvernement.
Les trois groupes de gauche, com-
« L’OBJECTIF ÉTAIT
DE FORMER
DES GENS PRÊTS
ET PÉTRIS
DE LA CULTURE
DE GOUVERNEMENT,
LOIN DU
“GRAND SOIR” »
DES CAMARADES ULTRA-FIDÈLES
CHARLOTTE GIRARD
Dans ce petit groupe dévoué, où l’on combat
ensemble, où l’on partage tout, il y a néanmoins un tabou : la succession. Car comment faire du mélenchonisme sans Jean-Luc
Mélenchon ? « Jean-Luc a conscience du
temps long. Il sait qu’il n’est pas éternel. S’il
construit tout ça, c’est pour penser à la suite,
pour que ça lui survive », confirme Charlotte
Girard. Les « insoumis » répètent en chœur
que l’heure de penser à l’après n’est pas encore arrivée. « La succession, aujourd’hui,
c’est un groupe, un vivier, qui, le jour où la
question sera posée, offre des options pour
savoir qui incarnera le mieux la suite », tranche M. Corbière. « Il n’a aucune idée sur sa
succession… C’est que le meilleur gagne. Il
s’amuse des rivalités internes. C’est très mitterrandien », juge un parlementaire de LFI.
Malgré tout, beaucoup y pensent en secret.
Le député de la somme François Ruffin, en
responsable
du programme de
La France insoumise
munistes, socialistes et insoumis,
ont finalement réussi à s’entendre
pour déposer un texte commun.
Une nouvelle preuve d’ouverture
de la part de Jean-Luc Mélenchon
qui refuse pourtant toujours de se
définir comme étant à « gauche »,
préférant s’adresser directement
« au peuple ».
Cette stratégie semble avoir
connu une évolution début
juillet, si l’on en croit le post de
blog de l’orateur national de LFI,
François Cocq : « La ligne stratégique dite “populiste” a été rangée ce
week-end au placard pour laisser
place au “leadership à gauche” »,
regrette ce dernier après un
conseil national du parti de gauche, composante de LFI.
C’est bien l’objectif de La France
insoumise en vue des élections
européennes de mai 2019 : arriver
en tête de la gauche, conforter
une position de leader et se retrouver au centre du jeu en vue de
potentielles alliances aux municipales de 2020. « Avant, on devait
passer devant le PS pour éviter le
vote utile, maintenant il nous faut
rassembler, tout en conservant un
mouvement citoyen », résume le
député LFI de Seine-Saint-Denis,
Eric Coquerel.
Une stratégie qui franchirait
une nouvelle étape si le député
européen Emmanuel Maurel, animateur de l’aile gauche du PS,
décidait de rejoindre Jean-Luc
Mélenchon dont il est proche. Les
deux hommes se sont invités à
leurs universités d’été respectives
à Marseille où un ralliement du
socialiste pourrait être annoncé.
Par ailleurs, treize places ont été
réservées à « des personnalités
extérieures » sur la liste des européennes qui en compte soixantedix-neuf. p
a. d. v.
marge des « insoumis », joue sa partition en
mettant l’accent sur ses différences. D’autres
voient émerger Manuel Bompard, l’homme
fort de LFI, qui applique à la lettre la ligne
donnée par Jean-Luc Mélenchon.
Alexis Corbière, le plus fidèle, pourrait
remplir toutes les conditions. Une hypothèse à laquelle il ne croit pas lui-même : « Le
dauphin désigné n’est jamais le bon en politique ! Et puis je suis député, la vie politique m’a
déjà apporté beaucoup de satisfactions. Une
campagne présidentielle, c’est autre chose. »
Sûr de lui, Adrien Quatennens est plus ambigu. « Ce sont des choses qui ne se disent pas
mais se ressentent. Il y a une confiance totale
entre nous », confie-t-il dans un sourire.
Il faut dire qu’il peut souvent apparaître
comme le préféré de Jean-Luc Mélenchon
− quitte à susciter quelques jalousies. Adrien
Quatennens évoque facilement cette « amitié » ponctuée de promenades, de cafés et de
discussions politiques. Il s’est promis d’appliquer les deux conseils donnés par M. Mélenchon à la buvette de l’Assemblée nationale : « Jamais de fainéantise et toujours se
tenir éloigné du fric et de la corruption. »
L’idée même de succession paraît inappropriée au cercle le plus proche de Jean-Luc
Mélenchon, celui qui a connu toutes les vicissitudes de sa vie politique, depuis la Gauche socialiste jusqu’à l’élection présidentielle de 2017, en passant par la rupture avec
le PS. Pour ce petit groupe de camarades
ultra-fidèles, une seule réponse revient lorsque l’on pose la question de l’héritier : François Delapierre. « Il n’y a pas de remplaçant.
C’était François, souffle Charlotte Girard.
C’était l’héritier, mais sans logique filiale. Il y
avait une évidence tacite que ce serait lui.
C’est devenu explicite quand c’était compromis [avec la maladie de François Delapierre]. » La professeure de droit se souvient,
très émue, de ce que le jeune politique avait
dit à Jean-Luc Mélenchon, peu avant de
mourir : « Je ne suis plus ton héritier, c’est toi
qui es le mien. » p
abel mestre
et astrid de villaines
10 | france
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Parcoursup : le gouvernement au pied du mur
A l’approche de la rentrée universitaire, la lenteur et l’engorgement de la nouvelle plate-forme inquiètent
L
e mois de trêve estivale
n’aura pas permis un déblocage d’ampleur de
Parcoursup. Et pas non
plus apporté de bonne nouvelle
au gouvernement. Rien n’a
bougé, ou presque. Alors que la
rentrée universitaire approche à
grands pas, l’attente se prolonge
pour des dizaines de milliers de
jeunes, pas encore fixés sur l’établissement qu’ils rejoindront
pour leurs études, trois mois
après l’ouverture de la nouvelle
procédure d’admission dans l’enseignement supérieur.
Système trop lent, grippé, bloqué… Les questions qui fâchent
ont été posées à la ministre de
l’enseignement supérieur, mercredi 22 août, sur France Inter, où
elle faisait sa rentrée. Sans relâche, elle a écarté les critiques récurrentes portées sur la plateforme. « Si Parcoursup fonctionne
plus lentement, c’est justement
parce qu’on accompagne et qu’on
aide les jeunes sans affectation,
contrairement à l’an dernier », a-telle défendu. Tout en affirmant
n’avoir « pas d’inquiétude particulière » : plus de 591 000 jeunes
savent où ils seront à la rentrée, at-elle répété.
La ministre devait enchaîner
avec le conseil des ministres, puis
une réunion avec les recteurs… Le
gouvernement est désormais au
pied du mur, il faut que la « machine » passe à la vitesse supérieure. L’enjeu est de taille pour
l’ancienne présidente d’université qui s’est fait connaître en dénonçant, à l’été 2017, l’immense
« Je suis 12e sur
liste d’attente
à Nanterre, 158e à
Paris-Descartes,
mais j’attends ! »
Plus de 62 000 candidats sans proposition
RÉPARTITION DES INSCRITS SUR PARCOURSUP AU 22 AOÛT
490 705 (60,4 %)
ont accepté définitivement une proposition
MARINE
bachelière
« gâchis » d’APB (admission postbac), le précédent système, et en
menant, tambour battant en
moins d’un an, la réforme de loi
orientation et réussite des étudiants avec la mise en place de
Parcoursup.
Engorgement prolongé
S’il est encore trop tôt pour tirer
un véritable bilan des affectations
dans l’enseignement supérieur, le
nouveau système apparaît à ce
stade moins performant en matière de réponses aux candidats,
avec un engorgement qui se prolonge. D’après les chiffres officiels, en date du mercredi 22 août,
72 % des 812 000 lycéens et étudiants en réorientation inscrits
sur la plate-forme ont validé une
formation, soit une proportion
qui n’a quasiment pas évolué depuis un mois. En revanche, 62 500
candidats demeurent sans
aucune proposition. Parmi eux,
15 400 sont considérés par le ministère comme étant toujours en
quête d’une inscription, les autres
étant comptabilisés comme des
« inactifs ». Le 17 août 2017, ils
étaient 6 010 « sans-fac » sur APB.
812 049
inscrits sur Parcoursup
15 443 (1,9 %)
n’ont pas reçu
de proposition
47 058 (5,8 %)
95 635 (11,8 %)
ont accepté
une proposition,
mais ont d’autres
vœux en attente
163 208 (20,1 %)
ont quitté la procédure
avec ou sans proposition
Le choix du ministère de ne plus
comptabiliser dans la colonne des
jeunes en attente ces fameux
« inactifs » – soit 47 100 bacheliers
et étudiants en réorientation au
21 août – ne fait pas l’unanimité. Il
s’agit de candidats qui n’ont « pas
manifesté leur souhait d’être accompagnés », auprès du rectorat
ou en procédure complémentaire, a détaillé Jérôme Teillard,
chargé de mission Parcoursup au
ministère, lundi 20 août sur
Europe 1. « Pour l’essentiel », des
jeunes qui auraient « d’autres pro-
n’ont pas reçu
de proposition
et sont considérés
comme « inactifs »
SOURCE : PARCOURSUP
jets », a-t-il estimé, citant pêlemêle la volonté de rejoindre une
formation hors Parcoursup, un
emploi, un service civique, des
formations à l’étranger…
« C’est de la communication gouvernementale pour faire redescendre la polémique Parcoursup de
l’été », dénonce Lilâ Le Bas, présidente de l’UNEF, syndicat étudiant
opposé à la réforme. Celle-ci estime que rien ne permet de dire
que ces candidats ne sont pas toujours dans l’attente, au vu des témoignages qu’elle reçoit. Cas re-
Le logement, l’autre casse-tête des étudiants en attente
elle en est sûre : sa vie, ce sera « la
mode ». Seulement voilà, ces temps-ci, Elsa,
19 ans, a des préoccupations plus terre à
terre : « se loger » à la prochaine rentrée, résume-t-elle. Comme plusieurs milliers de
candidats à l’enseignement supérieur inscrits sur la plate-forme Parcoursup, cette
Amiénoise n’est pas encore fixée sur le cursus qu’elle suivra dans deux semaines, ni
même la ville où elle s’apprête à étudier.
« A Amiens, j’espère », pour effectuer un
BTS métiers de la mode-vêtements. Mais
peut-être devra-t-elle déménager à Tourcoing, Roubaix ou Le Petit-Quevilly pour
suivre les autres BTS auxquels elle a postulé.
Doit-elle envoyer son préavis pour quitter
le logement qu’elle occupe actuellement à
Amiens ? « C’est vraiment stressant, je me réveille tous les matins avec l’espoir que ma situation change : je suis première sur liste
d’attente sur mon choix favori, mais cela fait
un mois que ça ne bouge plus… »
L’articulation de la nouvelle procédure
d’affectation, plus longue, et de la nécessité
de trouver un logement fait partie des su-
jets à « améliorer », a reconnu la ministre
de l’enseignement supérieur, Frédérique
Vidal, sur France Inter mercredi 22 août.
Mission complexe
Ce casse-tête, Johanne y fait face aussi. A la
différence près que cette bachelière d’Orléans, âgée de 18 ans, a déjà trouvé son logement, depuis le 30 juin, dans une résidence
universitaire de La Rochelle. Elle n’était
alors qu’à la 42e place sur la liste d’attente
d’un BTS mécanique. Ses parents n’ont
pourtant pas hésité à verser 232 euros au
centre régional des œuvres universitaires
et scolaires (Crous) pour réserver la chambre. « C’est l’une des seules formations pour
devenir expert automobile », souligne-telle. Et puis, de toute façon, elle n’avait
« pas vraiment le choix » : contrairement
aux années précédentes, les candidats
n’ont eu que sept jours pour accepter une
offre en « cité U ». Certes, elle est désormais
première sur la liste d’attente, mais va-telle enfin décrocher sa place ? Sinon, il lui
faudra annuler sa chambre.
« Le remboursement sera effectué quand le
régisseur sera revenu de congé », a-t-on indiqué à Nina il y a quelques jours. La bachelière venait d’annuler sa réservation dans
une cité universitaire de Montbéliard, où
elle avait prévu de suivre un DUT métiers
du multimédia et de l’Internet. « Trop loin »
sur la liste d’attente, jugeait-elle. Plus envie
d’attendre : « J’ai décidé de m’inscrire dans
une formation à distance pour devenir webmaster. Je serai chez moi. » Fini « le stress de
Parcoursup et du logement ».
Si cette opération « logement » constitue
une mission complexe pour les futurs étudiants avec ce calendrier étalé de Parcoursup, il n’y a pas eu d’impact sur les taux de
remplissage et la procédure d’attribution
de logement, assure le Centre national des
œuvres universitaires et scolaires, qui gère
quelque 175 000 logements. « Les Crous
porteront la meilleure attention aux demandes tardives de logement émanant des
étudiants ayant leurs réponses de Parcoursup », promet néanmoins l’organisme. p
clara tran
présentatif ou exception ? C’est en
tout cas la situation de Marine,une
jeune Francilienne, qui n’a émis
que deux vœux sur la plate-forme,
en licence de sciences de l’éducation et s’y accroche de toutes ses
forces. « Je ne suis pas inactive, ditelle. Je suis 12e sur liste d’attente à
Nanterre, 158e à Paris-Descartes,
mais j’attends ! J’ai regardé en procédure complémentaire, il n’y a pas
de place dans cette licence, ou bien
à deux heures de chez moi… »
La jeune titulaire d’un bac ES,
qu’elle a réussi avec mention assez
bien, est en colère : « Parcoursup a
promis que tout le monde aurait
une place dans ce qu’il souhaitait,
j’ai demandé une licence non sélective dans la fac de mon secteur
[Nanterre] et je me retrouve sans
rien, à deux semaines de la rentrée. » Elle attend le 5 septembre,
date à laquelle la procédure principale va s’achever, pour n’avoir plus
aucun espoir avant de s’orienter
vers une autre licence, en saisissant le recteur.
Un phénomène nouveau est
venu amplifier le sentiment d’attente prolongée, et gripper
d’autant plus le système : près de
96 000 candidats ont obtenu et
validé une proposition, mais ils
maintiennent toujours des vœux
en attente au 22 août – ce qui
n’était pas possible en 2017 après le
19 juillet. Difficile de ne pas imaginer qu’un grand nombre espère
toujours une réponse d’une formation leur convenant mieux. Ils
ne sont en tout cas, eux non plus,
pas encore fixés pour la rentrée.
« Souplesse »
Des places vont se libérer dès « la
semaine prochaine », a tenu à rassurer M. Teillard. Les formations
sélectives (BTS, classes préparatoires,…), dont la rentrée est prévue
début septembre, ont été invitées
par le ministère, dans un mail envoyé mi-août, à fixer leur date limite d’inscription au 27 août. Une
recommandation qui s’ajoute
aux divers ajustements que le ministère a multipliés depuis les résultats du bac, pour tenter d’accélérer les choses (affichage des
taux de remplissage des formations, surbooking de 10 % dans les
licences d’Ile-de-France…). Jusqu’ici en vain.
Cette date sera appliquée « avec
une certaine souplesse », souligne
néanmoins Philippe Vincent, secrétaire général du syndicat national des personnels de direction
de l’éducation nationale, qui suit
de près le remplissage des classes
prépa et des BTS dans les lycées :
« Il s’agit surtout d’envoyer un message aux candidats pour essayer
de réactiver plus vite le processus
Fin de cavale pour Bénichou, le corrupteur de Neyret
L’escroc lyonnais, proche de l’ex-numéro deux de la PJ du Rhône, en fuite depuis deux ans, a été arrêté au Maroc
lyon - correspondant
E
n cavale depuis deux ans,
Gilles Bénichou, 53 ans,
personnage-clé de l’affaire
Neyret, a été arrêté au Maroc le
16 août. Le corrupteur de l’excommissaire lyonnais est en voie
d’extradition, selon l’information
diffusée par le site de Paris Match,
confirmée par le parquet de Paris.
Son retour en France pourrait
donner lieu à un nouveau procès,
s’il décide de faire appel de sa
condamnation à 100 000 euros
d’amende et cinq ans de prison
ferme, prononcée le 5 juillet 2016
en son absence par le tribunal correctionnel.
Gilles Bénichou est l’homme par
qui le scandale est arrivé. « Moi, me
refuser, c’est impossible, je ne te dirai jamais pourquoi, mais moi, il ne
peut rien me refuser, c’est mon
secret, j’ai un joker » : en se vantant
au téléphone, auprès d’un escroc
en cavale, d’avoir une relation bien
placée dans la police, l’intarissable
avait mis les enquêteurs sur la
piste du numéro deux de la police
lyonnaise, Michel Neyret. En plaçant à son tour le policier sur écoutes, l’inspection générale des services avait découvert la nature des
liens qui rapprochaient les deux
hommes.
Connu de la justice pour escroquerie et fraude fiscale, Gilles
Bénichou sollicitait sans cesse le
commissaire, pour obtenir des informations sur des enquêtes en
cours, et des interventions en faveur de son cousin Stéphane
Alzraa, en délicatesse avec la justice financière, qui cherchait à
échapper à un mandat d’arrêt. En
contrepartie, Gilles Bénichou a réglé des notes d’hôtel, des séances
de massage, financé et organisé un
voyage d’agrément au Maroc.
Dans le dos du commissaire, il se
félicitait d’avoir le policier à son
service, « au garde à vous ».
Conseiller conjugal
L’homme aux multiples facettes
se disait acteur, passé par l’Actors
Studio. Il s’est en réalité contenté
d’un rôle de figurant dans Les
Lyonnais, le film d’Olivier Marchal,
tourné en 2010. Comment le flamboyant commissaire, légende de la
PJ, condamné le 12 juin, à deux ans
et demi de prison ferme, a pu se
laisser abuser ? « Bénichou a inventé l’escroquerie à l’amitié » avait
résumé Christian Lothion, ancien
directeur central de la police judiciaire. La formule a du juste.
Gilles Bénichou s’est immiscé
dans l’intimité du policier en fin
de carrière, fragilisé par des décès
familiaux. Il a offert à l’homme de
l’Est une famille de substitution, et
une amitié qui rompait son isolement. Il s’est improvisé conseiller
conjugal auprès de son épouse.
Profitant de l’aubaine, il a piloté
Mme Neyret à Genève, afin d’ouvrir
un compte à partir de société offshore. Pour l’accusation, cette démarche visait à verser un pactole,
ultime réceptacle de la corruption
du commissaire.
Gilles Bénichou a un parcours
d’escroc de moyenne envergure,
condamné à plusieurs reprises
pour escroquerie, fraude et extorsion. Acheter un terrain, pour le revendre à une grande surface, en se
mettant de mèche avec un mandataire pour faire monter les prix ; se
faire passer pour un agent du
Mossad, afin de récupérer la dette
de chefs d’entreprise grugés : ses
entourloupes ont souvent tourné
court. Lorsque l’IGS cogne à sa
porte, à Villeurbanne en 2011, son
premier réflexe est d’appeler au téléphone son ami : « Les flics sont en
train de défoncer la porte de chez
moi pour rentrer… Rappelle-moi
Michel, c’est urgent, s’il te plaît, appelle chez moi. » Le commissaire
est interpellé à la même heure.
Bénichou avait été placé en détention provisoire. Libéré avant
son procès, il avait alors pris la
fuite. S’il fait appel, il sera seul à la
barre, le commissaire en témoin.
« Je ne sais pas ses intentions, je n’ai
plus de nouvelles depuis deux ans »,
déclare prudemment Me Philippe
Dehapiot, son défenseur. p
richard schittly
LES DATES
27 AOÛT
Date limite des inscriptions
pour les formations sélectives
(prépas, BTS, DUT), dont la
rentrée est début septembre
5 SEPTEMBRE
La procédure principale, qui
a débuté le 22 mai, s’achève
21 SEPTEMBRE
Fin de la procédure complémentaire, qui permet aux candidats
qui le souhaitent de formuler
de nouveau 10 vœux d’orientation en direction des formations
ayant des places disponibles.
Ils peuvent, en parallèle, saisir
la commission d’accès à l’enseignement supérieur, présidée
par le recteur, chargée de
leur faire des propositions.
qui est bloqué. » Si plusieurs responsables de formation alertent
sur une rentrée qui s’annonce
chaotique, avec le fort retard des
inscriptions constaté partout, le
syndicaliste se veut rassurant.
« Plus vite on saura, mieux on se
portera, mais il n’y a pas péril en la
demeure », confie-t-il, tout en appelant à des améliorations substantielles l’année prochaine, pour
ne pas faire revivre cette extrême
lenteur aux jeunes comme aux
formations. La ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique
Vidal, n’a pas exclu des « ajustements » pour les années à venir,
rappelant avoir « toujours dit
qu’on ferait le bilan du fonctionnement fin septembre ».
S’il se montre serein pour la rentrée, Gilles Roussel, président de la
conférence des présidents d’université, pointe néanmoins une
autre « véritable inconnue », qui ne
sera levée que courant septembre,
au gré des commissions rectorales
pour accompagner les « sans-places » : « Dans quelle proportion
vont-ils être envoyés à l’université ? », interroge le président de
l’université de Marne-La Vallée
(Seine-et-Marne), qui souligne que
les facs ont déjà largement augmenté leurs capacités d’accueil
pour cette rentrée. Et que les principales filières en tension de l’an
dernier, le sont toujours, comme
les sciences et techniques des activités physiques et sportives ou la
psychologie. p
camille stromboni
S A N TÉ
Les hôpitaux de
proximité maintenus
La réforme du système de
santé ne prévoit « aucune
fermeture d’un hôpital de
proximité », a affirmé la
ministre de la santé, Agnès
Buzyn, mardi 21 août sur
Franceinfo. Elle avait annoncé,
en mars, qu’il était « possible
qu’un certain nombre de services de proximité ne soient pas
maintenus ». – (AFP.)
PÉDO PH ILIE
Un prêtre lance
une pétition contre
le cardinal Barbarin
Un prêtre de Valence a lancé
une pétition en ligne, mardi
21 août, pour réclamer
la démission du cardinal
Philippe Barbarin. L’archevêque de Lyon est poursuivi
en justice par d’anciens
scouts lyonnais pour
non-dénonciation
d’agressions sexuelles
dans son diocèse, commises
entre 1986 et 1991. – (AFP.)
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
La rentrée agitée des banquiers centraux
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0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Les tensions commerciales et la crise turque seront au menu du forum de Jackson Hole, aux Etats-Unis
N
e pas se fier à la quiétude de ses prairies
verdoyantes ni au
calme de ses eaux prisées des pêcheurs. Cette année, le
cadre idyllique de Jackson Hole,
bourgade nichée au cœur des
montagnes américaines du Wyoming, sera le théâtre de vives inquiétudes. Dans les couloirs feutrés de l’hôtel où ils se réunissent
du jeudi 23 au samedi 25 août, les
grands banquiers centraux de la
planète devraient y débattre des
tensions commerciales, de la
tempête soufflant sur l’économie
turque ou des dernières déclarations choc de Donald Trump.
Celles-ci ont illustré, une fois de
plus, l’absence de tabou du président américain. Lundi 20 août,
trois jours avant l’ouverture du forum, il s’est de nouveau montré
hostile à la hausse des taux entamée par la Réserve fédérale (Fed,
banque centrale américaine). « Je
ne suis pas emballé », a-t-il déclaré
à l’agence Reuters, exaspérant
tous ceux attachés à la sacrosainte indépendance de l’institution. « Nous parlerons beaucoup
de cela entre nous, confie un habitué de Jackson Hole. Et, bien sûr,
de la crainte de voir l’économie
mondiale vaciller sous les coups
du protectionnisme. »
Comme tous les ans depuis
1978, investisseurs et économistes guetteront de près ce rendezvous-clé de la rentrée financière.
Outre Jerome Powell (Fed), Mario
Draghi (Banque centrale européenne) et Haruhiko Kuroda
(Banque du Japon) seront également présents, ainsi qu’une flopée d’universitaires de haut vol. A
l’origine consacré à des discussions techniques, ce grand symposium a pris une importance
majeure pendant la crise. Notamment en 2010, lorsque Ben Bernanke, président de la Fed à l’époque, y avait dévoilé que son institution s’apprêtait à lancer un second programme de rachat de
titres financiers (le quantitative
easing en anglais, ou QE) pour relancer l’activité. Mario Draghi lui
avait emboîté le pas en 2014.
En 2017, Janet Yellen, successeure de M. Bernanke, a défendu
– en vain – la régulation financière que Donald Trump s’emploie à détricoter depuis son arrivée. Que réservera le cru 2018 ? Jerome Powell profitera-t-il de son
discours du 24 août pour rappeler
l’indépendance de l’institution ?
Confirmera-t-il la nouvelle
hausse des taux attendue le
26 septembre – quitte à irriter un
peu plus le président – ou donne-
ra-t-il d’autres indications sur les
mesures à venir ? « Nous n’attendons pas de déclarations susceptibles de surprendre les marchés »,
juge Omair Sharif, économiste à
la Société générale CIB.
Du moins, pas officiellement.
Car il en va de Jackson Hole
comme du Festival d’Avignon : la
programmation « on » se distingue du « off ». Et c’est parfois au
sein de la seconde que tout se
joue. Côté « on », le thème de l’année sera « l’évolution de la structure des marchés et les implications pour les conséquences monétaires ». Intitulé à première vue
abscons, derrière lequel se cache
une question-clé : pourquoi l’amélioration du marché du travail ne
génère-t-elle pas plus d’inflation
des salaires ? Si ces derniers frémissent enfin aux Etats-Unis, ils
restent relativement peu dynamiques au regard de la faiblesse du
chômage (3,9 %). Et le constat vaut
pour l’ensemble des pays indus-
trialisés. « Cela remet en question
les modèles sur lesquels repose l’action des instituts monétaires »,
souligne Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC.
« Un panorama 2018 complexe »
En cause : les mutations de l’emploi, partout plus précaire, avec
un taux de syndicalisation en
chute libre. Mais aussi les évolutions technologiques et la montée en puissance des monopoles,
en particulier outre-Atlantique.
« La concentration a augmenté depuis vingt ans dans la plupart des
secteurs de l’économie américaine », détaille Sophie GuillouxNefussi, économiste à la Banque
de France, auteure d’une note sur
le sujet. Cette tendance contribue
à la hausse de la part des profits et
à la baisse de celles du travail dans
le revenu intérieur. » D’où l’anémie des salaires.
En outre, les grandes entreprises en position dominante ne
sont plus défiées par la concurrence et sont moins poussées à
innover. Ce qui favorise le tassement des investissements, au risque que cela nuise à la croissance
de long terme. S’ajoute à cela l’essor de géants de la vente en ligne
présents sur plusieurs continents, comme Amazon : ils perturbent la façon dont se forment
les prix, tantôt en accentuant la
concurrence, tantôt en l’éradiquant. Et c’est un problème pour
les banques centrales : à quelle
jauge peuvent-elles se fier, si l’inflation, leur baromètre traditionnel, ne permet plus de mesurer
correctement la surchauffe de
l’économie ?
C’est précisément pour éviter ce
risque de surchauffe que la Fed a
entamé, fin 2015, le relèvement
progressif de ses taux. Stimulée
par la réforme fiscale, la croissance américaine a dépassé les
4 % au deuxième trimestre, au
plus haut depuis quatre ans. Tout
Comme tous les
ans depuis 1978,
investisseurs
et économistes
guetteront
de près ce grand
symposium
pousse Jerome Powell à poursuivre la normalisation de sa politique ces prochains mois, notamment en liquidant peu à peu les titres financiers achetés pendant la
crise. A moins que l’horizon conjoncturel s’assombrisse. « Alors
qu’à l’été 2017 la reprise mondiale
était synchronisée et l’optimisme
généralisé, le panorama 2018 est
bien plus complexe », résume Gregory Daco, chez Oxford Economics, à New York. L’économie
européenne a nettement ralenti
en début d’année, les tensions
commerciales jettent une ombre
sur l’avenir du multilatéralisme
bâti durant l’après-guerre, et la
tempête secouant les devises
émergentes inquiète.
En particulier la livre turque, qui
a dégringolé de plus de 40 % face
au dollar depuis le début de l’année – un plongeon aggravé par les
tensions diplomatiques avec
Washington. « Les pays très dépendants des financements extérieurs,
comme l’Argentine ou l’Afrique du
Sud, ont également vu leurs devises trinquer ces dernières semaines, fragilisées par le relèvement
des taux de la Fed et la hausse du
dollar », explique M. Daco. Les optimistes soulignent que les pays
émergents sont plus solides que
pendant la dernière récession. Les
autres redoutent malgré tout un
effet domino, constatant que les
leçons de la crise sont loin d’avoir
été tirées partout… p
marie charrel
Donald Trump présente son plan de soutien au charbon
L’Agence américaine de protection de l’environnement veut annuler les restrictions de pollution produite par les centrales utilisant le minerai
washington - correspondant
D
onald Trump a défendu,
mardi 21 août, au cours
d’un meeting électoral en
Virginie-Occidentale, la légitimité
des mesures de soutien au charbon présentées le même jour par
le directeur par intérim de l’Agence
américaine de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA), Andrew
Wheeler. « Nous rendons leur travail à nos super-mineurs », a assuré
M. Trump, qui a promis, pendant
la campagne présidentielle de
2016, une improbable renaissance
de l’extraction charbonnière.
« L’ère des obligations fédérales
monolithiques et bureaucratiques
est terminée », avait annoncé, un
peu plus tôt dans la journée, le patron de l’EPA, au cours d’une con-
férence téléphonique avec la
presse. L’agence a décidé de désormais confier aux Etats le soin de
définir leurs propres normes concernant la pollution produite par
les centrales. En juin, la presse
américaine avait déjà rendu
compte de la volonté de cette
même administration de préserver les centrales à charbon,
comme les centrales nucléaires,
au nom de la sécurité nationale.
La décision de l’EPA, évoquée
pour la première fois par le New
York Times le 17 août, s’inscrit en
droite ligne dans les efforts déployés par l’administration de Donald Trump pour revenir sur les
mesures défendues par l’ex-président démocrate Barack Obama en
matière d’environnement.
En 2014, ce dernier avait proposé
un plan ambitieux, en vue de l’ac-
cord de Paris, conclu en 2015, pour
lutter contre le réchauffement climatique, qui obligeait les Etats
américains, par le biais de l’EPA, à
fermer les centrales émettant le
plus de gaz à effet de serre.
Ce plan, cependant, n’a jamais
été appliqué. Il a été bloqué dès
2015 par une procédure en justice
intentée par des gouverneurs ré-
Aux Etats-Unis,
la consommation
de charbon des
centrales utilisant
cette ressource
a baissé de 36 %
depuis 2008
publicains qui assuraient que
l’agence outrepassait ses fonctions. La Cour suprême des EtatsUnis, la plus haute instance judiciaire du pays, a ensuite décidé
que le plan resterait gelé jusqu’à
ce qu’un jugement définitif soit
rendu. L’administration Trump a
également décidé, le 2 août, de revenir sur les objectifs d’efficacité
énergétique souhaités par Barack
Obama pour les véhicules.
La décision de l’EPA devrait également faire l’objet d’une offensive
devant les tribunaux, lancée par
les organisations de protection de
l’environnement. Elle risque donc
de ne pas entrer en vigueur avant
longtemps. Elle confirme au demeurant l’attachement du président des Etats-Unis à une source
d’énergie en déclin persistant depuis une décennie. Selon une note
de l’Energy Information Administration datée du 3 août, la consommation de charbon des centrales
utilisant ce minerai a baissé de
36 % depuis 2008 aux Etats-Unis.
La concurrence du gaz de schiste
Trump ne cesse de vanter sans
plus d’explications, comme en Virginie-Occidentale, un « charbon
propre », qui renvoie pourtant en
grande partie à des techniques
permettant de limiter l’émission
de gaz à effet de serre par ces mêmes centrales thermiques.
Alors que le camp républicain
n’a cessé de dénoncer une
« guerre idéologique » des élus démocrates contre cette source
d’énergie, cette dernière a surtout
fait les frais de la concurrence du
gaz de schiste qui est produit massivement aux Etats-Unis, ainsi
que de celle des énergies renouvelables comme l’éolien. Peu coûteux, le gaz de schiste présente, en
outre, l’avantage d’être beaucoup
moins polluant que le charbon.
Cette réalité n’a pas échappé à
l’EPA elle-même, qui ne prévoit
aucun renversement de tendance
pour le minerai cher au président
des Etats-Unis. Elle considère que
la part des centrales thermiques
utilisant cette source d’énergie
dans la production d’électricité va
de nouveau baisser de 19 % d’ici à
2030. Un recul moindre que celui
prévu dans le plan de Barack
Obama (29 %), mais qui n’annonce
en rien un retour au premier plan
du « roi charbon ». D’autant que
l’agence fait le pronostic similaire
d’une baisse de 33 % de la production d’ici à 2035. p
gilles paris
12 | économie & entreprise
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Le duel Coca-Pepsi passe du soda à l’eau
BO U RS E
L’indice S&P 500
de Wall Street atteint
un plus haut historique
L’indice S&P 500 de Wall
Street, qui regroupe les 500
plus grosses entreprises cotées aux Etats-Unis, a atteint
un nouveau plus haut historique en séance, mardi 21 août,
à 2 873,23 points. Le précédent
record avait été établi le
26 janvier, à 2 872,87 points.
H ÔTE LLE RIE
Déjà plus d’amendes
qu’en 2017 pour les
locations touristiques
illégales à Paris
Le volume d’amendes infligées pour des locations touristiques illégales dans la capitale représente 1,38 million
d’euros depuis début 2018, a
annoncé, mercredi 22 août,
Ian Brossat, adjoint au logement (PCF) à la Mairie de Paris. C’est plus que le 1,3 million d’euros collecté sur
l’ensemble de 2017. – (AFP.)
IN TE RN E T
Facebook met fin
à des campagnes
de désinformation
iranienne et russe
Facebook a indiqué, le 21 août,
qu’il avait mis fin à des opérations de manipulation en Iran
et en Russie ayant pour cible
l’Amérique latine, les EtatsUnis, le Royaume-Uni et le
Moyen-Orient. Le réseau social a fermé 652 pages, groupes et comptes « inauthentiques » lancés en Iran et fait de
même avec des pages dont
les auteurs auraient été
« identifiés au préalable par
le gouvernement américain
et comme étant pilotées par
les services de renseignements
militaires russes ». – (AFP.)
Depuis 2012, le marché, porté par les Etats-Unis, progresse de 6,2 % par an en moyenne
D
ans le rayon « prêt à
manger » de Monoprix, Coca-Cola vient
de glisser une nouvelle
marque : son eau en bouteille
Smartwater. Un test grandeur
nature avant d’évaluer l’ampleur
du lancement commercial. Son
grand rival, PepsiCo, a choisi, lui,
de s’inviter directement dans les
foyers français. Bientôt, tous les
possesseurs de machines à fabriquer de l’eau gazeuse Sodastream
seront ses clients. Deux exemples
qui prouvent que le marché de
l’eau est devenu stratégique pour
les deux champions des sodas. Un
marché sur lequel ils croisent le fer
avec autant d’âpreté que sur celui,
historique, des boissons sucrées.
PepsiCo a dévoilé sa nouvelle offensive, lundi 20 août. Avant de tirer sa révérence, sa patronne Indra
Nooyi a mis sur la table 3,2 milliards de dollars (2,8 milliards
d’euros) pour s’offrir la société israélienne Sodastream. Tout un
symbole, tant cette entreprise,
adepte d’un marketing agressif,
n’a cessé de dénigrer Coca-Cola et
PepsiCo dans ses publicités, en dénonçant l’usage des bouteilles en
plastique. De fait, Sodastream, qui
a remis au goût du jour l’eau de
Seltz, propose au consommateur
de fabriquer lui-même son eau
pétillante aromatisée ou non en
gazéifiant l’eau du robinet.
L’argument écologique n’a pas
échappé à PepsiCo, même si la société israélienne, s’inspirant de
Nespresso, a construit son modèle
économique non sur la vente des
machines, mais sur celle des fla-
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cons d’arôme et des cartouches de
gaz consignées. L’entreprise dirigée pendant douze ans par
Mme Nooyi poursuit ainsi sa stratégie de diversification et tente de
renouer avec le consommateur.
Des clients qui boudent les sodas,
archétypes de la « malbouffe », et
sont de plus en plus nombreux à
opter pour des produits plus sains,
plus naturels et plus artisanaux.
Cette tendance favorise la consommation d’eau. Fait marquant,
en 2016, les Américains ont, pour
la première fois, acheté davantage
d’eau en bouteille que de sodas.
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Les deux courbes continuent à
évoluer en sens inverse. Selon le
cabinet d’études Euromonitor, ce
marché, porté par la dynamique
américaine, a bénéficié d’un taux
de croissance annuel moyen de
6,2 % entre 2012 et 2018 et dépasse
désormais les 210 milliards de
dollars (182 milliards d’euros).
L’Europe en ligne de mire
Or, PepsiCo est distancé par son
concurrent d’Atlanta. Euromonitor le classe en quatrième position en termes de volume, avec
3,2 % de parts de marché en 2017,
derrière le trio de tête formé par
Danone (7,6 %), Nestlé (6,9 %) et
Coca-Cola (5,5 %). Sa place est
identique en valeur, mais l’écart
est plus grand. Coca-Cola décroche la palme, avec 8,4 % des ventes d’eau embouteillée dans le
monde, au coude-à-coude avec
Nestlé (8,3 %), suivi de Danone
(7 %) et de PepsiCo (2,9 %).
Coca-Cola a d’autant plus volontiers fait de l’eau une priorité que
ce marché est encore plus lucratif
que celui des sodas. Ce n’est pas
un hasard. En achetant sa marque
la plus emblématique, Dasani,
lancée au tournant des années
2000, le client s’offre l’eau du robinet embouteillée. C’est cette
réalité très prosaïque qui a transformé son lancement en GrandeBretagne en 2004 en un flop commercial retentissant et lui a fermé
les portes d’autres marchés européens comme la France. Non seulement la réduction à néant de
tout argumentaire marketing a
jeté un discrédit sur la marque,
mais la découverte d’un taux trop
élevé de bromate, une substance
cancérigène, l’a condamnée. Pour
autant, son succès ne se dément
pas aux Etats-Unis, où ses ventes
dépassent le milliard de dollars.
Pour étoffer son portefeuille de
marques avec des labels plus valorisés, Coca-Cola a acquis Glacéau
pour 4,1 milliards de dollars
en 2007. Cela lui a permis de s’offrir les boissons sucrées et colorées Vitaminwater, dont la commercialisation a été un échec en
France, mais surtout l’eau
Smartwater. Avec Jennifer Aniston
comme égérie, la marque s’est fait
beaucoup d’amis aux Etats-Unis.
Cependant, Coca-Cola n’a pas
perdu de vue le marché européen,
laurence girard
Le secteur spatial russe, corrompu,
est rattrapé par la justice
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où il possédait déjà la marque
belge Chaudfontaine. Pour se développer, l’entreprise a acheté
en 2008 une société d’embouteillage d’eau de source à Morpeth
(nord de l’Angleterre), connue
sous le nom d’Abbey Well.
C’est sur ce site que la firme d’Atlanta produit sa Smartwater pour
l’Europe. Laquelle, proposée en
version plate ou gazeuse, fait l’objet d’un processus industriel de
stérilisation puis d’ajout de sels
minéraux afin de contrôler son
goût. Même si elle ne peut se targuer d’aucun bienfait particulier,
elle est vendue 1,5 euro la bouteille
de 600 ml. Après un lancement en
Grande-Bretagne en 2014, avec
comme tête d’affiche la chanteuse
australienne Kylie Minogue, elle
débarque dans l’Hexagone.
De son côté, PepsiCo affûte ses
armes. Face à Dasani, sa riposte se
nomme Aquafina. Avec une recette identique – une eau du robinet purifiée et embouteillée – et la
même volonté de la développer
au niveau international. Partant
des Etats-Unis, la marque est distribuée au Canada, en Inde, au
Liban ou en Espagne.
Face au succès de Smartwater,
PepsiCo a dégainé en 2017
LifeWTR, une eau purifiée avec, là
encore, un ajout de sels minéraux.
Son marketing vise à séduire les
« millennials » (les 18-35 ans). Mais
la bataille se déroule aussi sur le
terrain des eaux gazeuses, dont les
marges sont encore plus pétillantes. PepsiCo a imaginé Bubbly et sa
gamme de canettes très colorées,
introduites aux Etats-Unis cette
année, quand Coca-Cola s’emparait fin 2017 de la marque mexicaine très tendance Topo Chico.
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ntre escroquerie et corruption, l’affaire
Energia renvoie le secteur spatial russe
à ses vieux démons. Alexeï Beloborodov, directeur adjoint de cette société qui
conçoit et fabrique les vaisseaux Soyouz et
Progress, a été arrêté en possession de
500 000 roubles (environ 6 500 euros) et
28 000 euros, a annoncé, dimanche 19 août, le
comité d’enquête national. Le dirigeant et
deux de ses adjoints sont poursuivis pour des
pots-de-vin qu’ils auraient extorqués à un
client lors d’une négociation de contrats.
Certes, les montants sont limités, mais l’affaire jette de nouveau le soupçon sur un secteur qui peine à sortir de la corruption. Elle
fait d’autant plus de bruit en Russie que le
Kremlin a nommé en mai à la tête de Roscosmos, la holding publique englobant tout le
spatial, l’ancien vice-premier ministre Dmitri
Rogozine. Ce nationaliste aux élans patriotiques a promis de faire le ménage et de redonner à la Russie sa gloire spatiale d’antan.
En conséquence, les investigations menées
chez Energia ont été en partie confiées aux
services de sécurité (FSB) qui, parallèlement,
enquêtent pour « trahison » sur des employés
soupçonnés d’avoir transmis des informations secrètes à des services occidentaux.
Avec des arrestations rendues publiques en
guise d’exemples. Le message est clair…
Le mal de la corruption est profond et ancien au sein de l’industrie spatiale russe.
En 2015, elle avait connu une vague d’arrestations pour des détournements de plus de
150 millions d’euros. L’année précédente, la
cour des comptes la dénonçait pour des « irrégularités » de 1,5 milliard d’euros. La construction de Vostochny, le nouveau pas de tir bâti
dans l’Extrême-Orient, en est une autre illustration. Inauguré en avril 2016, ce cosmodrome est toujours en chantier, incapable
pour le moment de remplacer la mythique
base de Baïkonour, au Kazakhstan.
Quatre responsables d’une entreprise de
construction ont été condamnés en février à
des peines allant jusqu’à huit ans d’emprisonnement pour des détournements d’environ 20 millions d’euros. Au total, plus
LE DIRECTEUR
de trente plaintes ont été
déposées. Alexeï Navalny,
ADJOINT
le chef de file de l’opposiD’ENERGIA VIENT
tion au Kremlin, à la tête
d’un comité de recherche
D’ÊTRE ARRÊTÉ
contre la corruption, a évalué les sommes perdues à
POUR EXTORSION
1,5 milliard d’euros.
DE POTS-DE-VIN
Officiellement, Roscosmos nourrit l’ambition de
lancer 150 satellites d’ici à 2025. Mais plusieurs échecs ces dernières années ont semé
le doute. Le deuxième lancement de Vostochny, en novembre 2017, a tourné à l’humiliation : la base a perdu le contact avec le satellite
météorologique devant être mis en orbite, en
raison d’une erreur dans un algorithme.
Cet énième impair a porté un nouveau
coup dur à la réputation de Roscosmos car,
après chaque accident, les commissions d’enquête en arrivent à la même conclusion : les
causes tiennent moins à des problèmes techniques sur des fusées peu modernes mais réputées fiables qu’à des bévues opérationnelles dans une chaîne d’approvisionnement
piètrement efficace et souvent corrompue. –
(Moscou, Intérim.) p
carnet | 13
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Jacques
Abouchar
/H &DUQHW
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Journaliste
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En septembre
1984. AFP
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([SRVLWLRQV YHUQLVVDJHV
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Otage à Kaboul quarante jours
En France, le Parti communiste
français annonce suspendre ses
relations avec le Parti populaire
démocratique
d’Afghanistan.
L’agence officielle soviétique
Tass dénonce une « campagne
antisoviétique et antiafghane »
menée en France et accuse le premier ministre Laurent Fabius de
s’y associer. Dans Le Monde,
Jacques Amalric, chef du service
étranger, tonne : « Jacques Abouchar n’est pas seulement prisonnier de l’Union soviétique et des
autorités de Kaboul ; il est aussi et
surtout devenu un otage, dans un
affrontement politique qui le dépasse. Un otage dont les ravisseurs se servent avec cynisme
pour extorquer la plus grosse rançon possible. »
Finalement, cinq jours plus tard,
il est gracié. Il aura été otage pen-
françois bougon
survenu le 20 août 2018.
Les obsèques auront lieu le lundi
27 août, à 16 heures, en l’église de Saurat
(Ariège).
cazenave.alexandra@gmail.com
tristan.cazenave@dauphine.fr
Marie-Thérèse Guyot,
Ses enfants
Et petits-enfants,
Ses parents
Et amis,
ont la douleur de faire part du décès de
M. Michel GUYOT,
astronome émérite
à l’Observatoire de la Côte d’Azur,
chevalier de la Légion d’honneur,
commandeur
de l’ordre national du Mérite,
commandeur
dans l’ordre des Palmes académiques,
grand’croix
de l’ordre du Mérite scientifique
du Brésil,
ont la tristesse de faire part du décès de
Louis LÉON,
ancien ingénieur au CNRS
et enseignant à l’ENSTA,
ont la douleur de faire part du décès de
Un hommag e lui sera rendu à
l’université de Dijon, en octobre.
Christiane Manesse,
son épouse,
Isabelle, Christophe et Véronique,
ses enfants,
Daniel, Catherine, Julie, Zoé, Clara,
Romain, Benjamin et Lou,
ses petits-enfants,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
Daniel ISOPPO,
Idhec 25e promo,
comédien, réalisateur, écrivain,
PF. CôteBasque,
17, avenue du Sabaou,
64200 Biarritz.
Tél. : 05 59 43 95 95.
survenu le 18 août 2018.
La famille de Robert Bono,
Laurent Berger,
La commission exécutive de la CFDT,
Les obsèques auront lieu vendredi
24 août, à 10 h 30, en la chapelle NotreDame-du-Bon-Secours, 25, rue de Rome
à Bobigny (Seine-Saint-Denis).
ont la tristesse de faire part du décès de
Robert BONO,
membre de la commission exécutive
confédérale de la CFDT de 1973 à 1985
et secrétaire général
de l’union départementale CFDT
du Tarn de 1967 à 1969.
C’était un grand syndicaliste, un
humaniste qui a lutté toute sa vie pour plus
de justice sociale, un homme de caractère
droit et chaleureux.
La CFDT s’associe à la douleur de sa
famille.
Les obsèques auront lieu le 24 août
2018, à 14 h 15, en l’église de Rocquecourbe
(Tarn).
CFDT,
4, boulevard de la Villette,
75955 Paris Cedex 19.
Paris.
Jorge Chaminé,
son mari,
Arianna Chaminé-Gohaud,
sa fille
Et Clément Gohaud,
son beau-fils,
Inès,
sa petite-fille,
Claude Perdriel,
son frère
Et Bénédicte Sourieau-Perdriel,
sa belle-sœur,
ont la tristesse de faire part du décès de
Marie-Françoise BUCQUET,
pianiste et pédagogue,
professeur honoraire
du Conservatoire National Supérieur
de musique et de danse de Paris,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
survenu le 15 août 2018.
La cérémonie religieuse aura lieu
le 29 août, à 11 heures, en l’église SaintRoch, Paris 1er.
Marie-Françoise aimait les fleurs.
Michel,
son fils,
Tristan et Tiphaine,
ses petits-enfants,
Toute sa famille
Et ses proches,
ont la douleur de faire part du décès de
Attila KOVÁCS,
grand défenseur de la cause
des minorités hongroises
et passionné de la Hongrie,
survenu le 9 août 2018, à Paris,
dans sa quatre-vingt-septième année.
L’enterrement aura lieu à Budapest,
le 22 août, à 13 heures, au cimetière
de Obuda.
M. Kovacs,
mkov@club-internet.fr
Grasse (Alpes-Maritimes).
Jean Paul
et Anne Kovalevsky,
Madeleine Kovalevsky
et François Marcaggi,
Pierre Kovalevsky,
ses enfants
Ainsi que ses petits-enfants
Et arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Jacques MANESSE,
maître de conférence à Paris I,
passionné de montagne,
engagé auprès d’associations buressoises,
survenu le 18 août 2018,
à l’âge de soixante-quinze ans.
Un dernier hommage lui sera rendu
en la salle du conseil de la mairie de Buressur-Yvette, le vendredi 24 août, à 14 h 45,
suivi de l’inhumation au cimetière
paysager.
Le président
de l’École Pratique des Hautes Études,
Le doyen
de la section des sciences historiques
et philologiques,
Les directeurs d’études
Et les maîtres de conférences,
Les étudiants
Et auditeurs,
Le personnel administratif,
ont la tristesse de faire part du décès,
survenu le 26 juillet 2018, de
Michèle
PIRAZZOLI-T’SERSTEVENS,
ancienne titulaire de la direction d’études
« archéologie de la Chine ».
Ils s’associent à la douleur de la
famille.
Patricia Ledreney,
sa compagne,
Pierre Puchot,
son fils,
Lucie Chartier
Et Victor,
son petit-fils,
ont la douleur de faire part du décès de
ont la douleur de faire part du décès de
Éric PUCHOT,
M. Jean KOVALEVSKY,
qui s’est éteint dans la soirée du jeudi
16 août 2018.
membre de l’Académie des sciences,
chevalier de la Légion d’honneur,
commandeur
de l’ordre national du Mérite,
ancien directeur à l’Observatoire
de la Côte d’Azur,
ancien président
du Bureau international
des poids et mesures,
survenu le 17 août 2018, à Grasse,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
La cérémonie religieuse aura lieu
dans l’intimité, ce mercredi 22 août,
à 15 heures, en la chapelle Saint-Roch
d’Antibes.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
Jacques PORTE,
survenu le 19 août 2018, à La Baule,
à l’âge de quatre-vingt-un ans.
La cérémonie religieuse sera célébrée
en l’église Saint-Pierre-de-Chaillot,
Paris 16e, le vendredi 24 août, à 14 h 30,
suivie de l’inhumation au cimetière
nouveau de Bures-sur-Yvette (Essonne).
Cet avis tient lieu de faire-part.
15, rue Auguste-Vacquerie,
75116 Paris.
Les familles Léon, Gentile et Ascione
Les obsèques seront célébrées
le vendredi 24 août, à 10 h 30, en l’église
Saint-Pierre de Montrouge, 82, avenue
du Général-Leclerc, Paris 14e.
Sa famille
Et ses très nombreux amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
décédé le 17 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Il avait commencé sa carrière
universitaire à Poitiers, puis fut professeur
à l’université à Dijon et à celle de Lomé
(Togo).
La cérémonie sera célébrée le samedi
25 août, à 10 h 30, en la cathédrale de
Dax.
dant quarante jours. Sa libération
est annoncée à Moscou à une délégation française de parlementaires. Son arrivée est retransmise
en direct sur la chaîne pour laquelle il travaille, Antenne 2. Des
images qui en annoncent bien
d’autres, celles de retours de journalistes retenus en otage, des années plus tard, au Liban, en Afghanistan et en Syrie…
Dans une interview accordée
au Matin de Paris, Jacques Abouchar fait part de ses doutes sur les
résistants afghans : « J’avoue
avoir été déçu par nos amis moudjahidine. Sans avoir eu le temps de
me passionner pour eux, je les ai
trouvés un peu limités. Le reportage que j’aurais fait avec eux
aurait été largement critique. » Il
raconte son expérience dans un
livre publié en 1985, La Cage de
l’ours (Balland).
Surnommé le « Gentleman
reporter », le journaliste continue
à apparaître à l’écran, d’abord,
comme
correspondant
à
Washington, puis pour donner
ses vues sur la politique étrangère, nourries par une expérience
qui l’a conduit sur nombre de
théâtres de guerre, du Liban au
Vietnam en passant par l’Afrique.
Il quitte Antenne 2 en 1991 à l’occasion d’un plan social. « Pour
moi, il était l’élégance tranquille. Il
avait cette élégance en permanence, non seulement dans ses papiers, sa façon de voir, mais aussi
dans sa manière de vivre au sein de
la rédaction », se souvient Michel
Thoulouze, ancien directeur de
l’information d’Antenne 2.
Sur Twitter, son ancien collègue
Hervé Brusini a salué « son calme,
son élégance, le souci permanent
du mot juste ». « Son phrasé résumait tout cela. Ceux qui l’avaient
pris en otage à Kaboul en 1984 ont
appris à leurs dépens son sens de la
dialectique. Le procès fut, sur ce
point, d’anthologie », a-t-il ajouté.
Claude Sérillon, l’ancien présentateur, a loué un « journaliste d’exception », doté d’une « capacité à
dire l’actualité avec précision et
clarté sans céder au parti pris du
sensationnel ». p
poète, écrivain et philosophe,
Emmanuelle Porte,
Philippe Porte et Ute Emberger,
ses enfants,
Arthur et Iris,
ses petits-enfants,
Jean KOVALEVSKY,
survenu le 18 août 2018,
dans sa quatre-vingt troisième année.
survenu le 20 août 2018.
L
M. Michel CAZENAVE,
ont la tristesse de faire part de la disparition
de leur confrère,
survenu le 27 juillet 2018,
à l’île d’Oléron,
à l’âge de quatre-vint-six ans.
journaliste,
1ER FÉVRIER 1931 Naissance
à Paris
1958 Diplômé du Centre de
formation des journalistes
FÉVRIER 1966 Entre comme
grand reporter à la première
chaîne de l’ORTF
SEPT.-OCT. 1984 Otage
en Afghanistan
20 AOÛT 2018 Mort
à Bayonne
ont la douleur de faire part du décès de
Le président,
Le vice-président,
Les secrétaires perpétuels
Et les membres
de l’Académie des sciences,
Emmanuelle et Vincent,
ses enfants
et leurs conjoints,
Ses petits-enfants,
Sa sœur, son frère,
Ses nièces et neveux,
Parents
Et alliés,
Jacques ABOUCHAR,
e journaliste Jacques
Abouchar est mort lundi
20 août, à Bayonne, à l’âge
de 87 ans. Il fut une personnalité de l’audiovisuel public
au temps où ce dernier régnait
sans partage. Et il restera comme
une figure d’autorité pour tous
ceux qui ont grandi dans les années 1980, au rythme de « Récré A2 » et de Goldorak. Sérieux et
élégant, foulard autour du cou, il
analysait devant les caméras un
monde partagé entre deux
camps, l’un mené par Washington, l’autre par Moscou.
Témoin privilégié de la guerre
froide, il le fut jusque dans sa
chair : en septembre 1984, près de
cinq ans après l’entrée des chars
russes en Afghanistan, il est capturé par des parachutistes soviétiques alors qu’il accompagne, avec
une équipe d’Antenne 2 (ancêtre
de France 2) un groupe de moudjahidine, en provenance du Pakistan, venus livrer des armes.
En France, les diplomates s’activent. Ses soutiens s’organisent.
Un comité est mis sur pied et une
manifestation réunit 1 500 personnes qui empruntent le trajet
allant de l’ambassade d’Afghanistan à celle de l’URSS, 1 kilomètre
et demi plus loin. A l’écran, tous
les soirs, à l’heure du journal télévisé, on affiche le nombre de
jours passés en prison par Jacques Abouchar.
Lors de son procès à Kaboul, le
20 octobre 1984, l’avocat général
requiert à son encontre la peine
de mort, notamment pour avoir
franchi illégalement la frontière et s’être associé à un
« groupe terroriste ». Sans avocat
et avec conviction, il plaide sa
cause en cinq minutes. Il est condamné à dix-huit ans de prison.
M. et Mme Tristan Cazenave,
Mme Alexandra Cazenave,
ses enfants,
Pierre, Mathilde, Clémentine, Cyprien,
Jean, Charles et Ange,
ses petits-enfants,
Sa famille,
Ses amis,
Il demeurera à jamais dans nos cœurs
et nos souvenirs.
Michel Hardy,
son mari,
Juliette, Antoine,
Jean-François, Victor,
ses enfants,
Octave, Antonin, Ysaline,
ses petits-enfants,
Lora et Sonia,
ses belles-filles,
Ses ami(e)s,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
Marianne REIGNER-HARDY,
psychologue,
survenu le 9 août 2018.
La cérémonie a eu lieu dans l’intimité
familiale, aux Sables-d’Olonne.
Maman, nous t’aimons très fort, tu nous
manques énormément.
Culoz (Ain).
Mme Anne-Marie Ruiz,
sa maman,
M. Maurice Bruchet,
son papa,
Corinne Bruchet,
Rachel Dubuis,
ses sœurs
Et toute la famille,
ont la douleur de faire part du décès de
Thierry.
Un recueillement aura lieu le vendredi
24 août 2018, à 14 h 30, au crématorium
de la Balme-de-Sillingy (Haute-Savoie).
Pas de fleurs.
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
Paris. Laroque-Timbaut.
Marie-France et André Kraüth,
Alain et Jeanne Vaissié,
Gilles et Marie-Odile Vaissié,
Pierre-Philippe et Claire Vaissié,
Arnaud et Claire Vaissié
et leurs enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Isabelle VAISSIÉ,
survenu le 18 août 2018, à Bordeaux.
La cérémonie religieuse a eu lieu
ce mercredi 22 août, à 10 heures,
en l’église Notre-Dame de LaroqueTimbaut, suivie de l’inhumation dans
le caveau familial de cette même localité.
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14 | horizons
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Tu ne
parleras
point
LES ABUS SEXUELS DANS L’ÉGLISE CHILIENNE 2|2
Dans une enquête en deux volets,
« Le Monde » revient sur l’affaire qui
déstabilise le pape François. Notamment
sur la manière dont le scandale
a été couvert pendant des années
E
n ce vendredi 27 avril, trois Chiliens en colère séjournent au Vatican. Invités par le pape François,
James Hamilton, Juan Carlos
Cruz et José Andrés Murillo s’installent jusqu’au dimanche à la résidence Sainte-Marthe, où loge le souverain
pontife, à deux pas de la basilique SaintPierre. Ces trois visiteurs, âgés de 43 à 55 ans,
ont des profils particuliers : dans les années
1980 et 1990, ils ont été victimes d’abus de
conscience et d’abus sexuels commis par un
compatriote, le prêtre Fernando Karadima,
aujourd’hui octogénaire. Pendant des décennies, dans sa paroisse d’El Bosque, un quartier
bourgeois de Santiago, celui-ci avait instauré
un système d’emprise mentale sur des jeunes
hommes qui voyaient en lui un « saint ».
La colère des visiteurs s’explique en partie
par l’attitude du pape lors de son voyage au
Chili, au mois de janvier. Pourquoi les avoir accusés, à cette occasion, de répandre des « calomnies » au sujet de Juan Barros, un évêque
coupable, à leurs yeux, d’avoir tout fait pour
protéger le prêtre fautif ? François n’aurait-il
pas pris la mesure de cette affaire, qui valut
au père Karadima d’être condamné en 2011
par la justice vaticane pour « abus de mineurs », « délit contre le sixième commandement [« tu ne commettras pas l’adultère »]
commis avec violence » et « abus dans l’exercice
du ministère » sacerdotal ? Pour la première
fois, un voyage papal a tourné au désastre :
l’assistance aux messes était maigre, les journalistes concentrés sur le sort de Mgr Barros.
Dès son retour à Rome, le pape François a
donc cherché à comprendre ce qui lui avait
échappé dans la situation chilienne. Le cardinal Francisco Javier Errazuriz, ancien archevêque de Santiago, vrai « patron » de ce
clergé, qu’il connaît de longue date et qu’il a
nommé dans son conseil rapproché de neuf
cardinaux, le C9, ne lui aurait-il pas tout dit ?
Pour le savoir, le chef de l’Eglise catholique a
dépêché sur place un spécialiste des affaires
de pédophilie, l’archevêque de Malte, Charles
Scicluna, secondé par un prêtre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Jordi Bertomeu. Leur mission : écouter toutes les victimes et lui faire un bilan de la situation.
Quelques jours plus tard, le rapport
Scicluna était sur sa table. Un pavé de
2 300 pages. Son contenu n’a pas été divulgué, mais les décisions prises depuis par François laissent deviner à quel point il doit être
chargé. Au vu du nombre de témoignages récoltés, il fait probablement apparaître qu’au
Chili les abus du curé d’El Bosque sont loin de
constituer un cas isolé. « Le Chili est plein de
Karadima. Il y a un tsunami de victimes », assure au Monde le père Eugenio de la Fuente,
lui-même formé par celui que ses paroissiens
surnommaient « El Santo » (le Saint).
A Rome, François prend plusieurs heures
pour écouter chacun des trois Chiliens.
Il veut leur demander pardon pour n’avoir
pas su les entendre lors du fameux voyage, et
entendre leur histoire de leur bouche. Il constate alors qu’au-delà des abus en eux-mêmes,
tous insistent sur un aspect déroutant de l’affaire : comment le père Karadima a-t-il pu
agir en toute impunité pendant des décennies, au cœur de l’institution ecclésiale,
même après les premières dénonciations ?
Par qui, et comment, a-t-il été protégé ? En espagnol, on parle d’encubrimiento, en anglais
de cover up, mais le français ne s’est pas doté
d’un substantif pour désigner l’action de camoufler ainsi la réalité des abus sous prétexte de préserver l’institution.
« UNE CHUTE DE L’INSTITUTION »
Le message du trio semble être si bien passé
auprès du pontife que, le 15 mai, celui-ci
convoque à Rome tous les évêques chiliens
et obtient leur démission. Quinze jours plus
tard, dans une lettre aux catholiques de ce
pays, il dénonce « la culture de l’abus » et « le
système de camouflage qui a permis à cette
dernière de se perpétuer ». Jamais un pape
n’avait décrit aussi crûment la protection des
abuseurs par leur hiérarchie. Devant ce qu’il
appelle « l’ampleur des événements », c’est en
fait toute l’Eglise chilienne qui chancelle. Il
reste à savoir comment elle en est arrivée là…
Dans les bureaux de l’institut de sondage
qu’elle dirige à Santiago, Marta Lagos a été
aux avant-postes pour mesurer la cassure
qu’a représenté, en 2010, la mise en accusation publique de Fernando Karadima. La
confiance des Chiliens dans l’Eglise catholique est passée de 61 % cette année-là à 36 %
en 2017. « Il ne s’agit pas d’une chute de la foi,
qui se maintient, précise-t-elle, mais bien
d’une chute de l’institution. » Ce plongeon est
d’autant plus spectaculaire que, pendant
longtemps, l’Eglise a été très respectée
dans le pays. Cette aura devait beaucoup à
son comportement pendant la dictature
d’Augusto Pinochet, un comportement de résistance tout à fait à part dans l’Amérique latine des années 1970. Après le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973 contre le gouvernement de Salvador Allende, alors que commencent les disparitions d’opposants et les
cas de torture, l’archevêque de Santiago, le
cardinal Raul Silva Henriquez, crée le Comité
Pro Paz – auquel succédera en 1976 le Vicariat
de la solidarité. Pendant des années, le groupe
assiste les victimes du régime, rassemble
des témoignages, interroge l’administration.
Dans le texte remis aux évêques chiliens
LONGTEMPS,
L’ÉGLISE A ÉTÉ TRÈS
RESPECTÉE AU CHILI.
CETTE AURA
DEVAIT BEAUCOUP
À SA RÉSISTANCE
PENDANT
LA DICTATURE
DE PINOCHET
convoqués à Rome, le 15 mai, le pape François
s’y réfère comme à une « Eglise prophétique ».
Cet activisme du cardinal fait de lui le seul
contre-pouvoir à la junte militaire. Nombreux sont ceux qui, à l’époque, sans être nécessairement catholiques, collaborent avec
le Comité Pro Paz, puis avec le Vicariat. Un
souvenir de la sondeuse Marta Lagos illustre
cette proximité : un jour de 1983, elle assiste
à une cérémonie dans la cathédrale de Santiago ; elle y voit des militants communistes qui avaient soutenu Allende prier à genoux, chanter l’Ave Maria et se signer.
Le diocèse aide aussi les enseignants de gauche chassés de l’université à monter, une fois
rentrés au pays, des centres de réflexion pour
pouvoir vivre et travailler. « L’archevêque signait les chèques de notre salaire », se souvient-elle. Silva Henriquez est par ailleurs l’incarnation d’un fort engagement social. Il a
restructuré le diocèse « pour favoriser une
Eglise plus horizontale », d’après l’historien
Marcial Sanchez, maître d’œuvre d’une récente histoire de l’Eglise chilienne en cinq volumes (Historia de la Iglesia en Chile, éd. Universitaria, 2009-2017). Sous son influence, celle-ci a été la première à donner des terres pour
permettre la réforme agraire des années 1960.
Mais le cardinal Silva Henriquez est atteint
par la limite d’âge en 1983 et le catholicisme
chilien commence sa mue, parallèlement
au lent retour à la démocratie. Depuis quelques années, un acteur travaille dans la discrétion à ce changement. Il s’agit du nonce
apostolique, autrement dit l’ambassadeur
du Saint-Siège au Chili, Angelo Sodano.
Nommé en 1977 par Paul VI, cet Italien deviendra en 1991, après son retour à Rome, le
secrétaire d’Etat de Jean Paul II, un très puissant numéro deux du Vatican.
Par son rôle crucial dans le choix des
évêques (il est chargé de proposer au pape
trois noms par poste vacant), Angelo Sodano
contribue à faire de l’institution une commu-
nauté plus verticale, plus hiérarchique, plus
élitiste et plus conservatrice. « Durant les années 1980, cette Eglise socialement engagée,
qui avait favorisé l’implication des laïcs,
avec une base très large dans les paroisses,
commence à se défaire », témoigne Benito
Baranda, président exécutif de la fondation
humanitaire America Solidaria et représentant de la présidente sortante (socialiste) Michelle Bachelet pour la visite de François, en
janvier. Le père Felipe Barriga, alors vicaire de
la zone sud, pauvre, de Santiago, voit les évêques de l’ancienne école éloignés vers des
diocèses périphériques et Angelo Sodano imposer sa marque dans le choix de leurs successeurs. Ceux-ci ont un profil différent
« dans leur posture, dans leurs relations avec
les paroissiens, dans leur recherche de la verticalité », confirme l’historien Marcial Sanchez.
Dès son arrivée, Sodano est au mieux avec
le régime Pinochet. « Il avait établi des liens
avec la classe supérieure, pas avec les classes
populaires et très peu avec les évêques proches
du peuple », résume Benito Baranda (America
Solidaria). Au sein de l’institution, globalement hostile à la dictature, le diplomate du
Saint-Siège recherche le contact avec des
prêtres moins contestataires, plus accommodants avec le pouvoir. C’est justement à cette
époque que s’étoffe la Pia Union, une association sacerdotale contrôlée par Fernando
Karadima et composée des prêtres qu’il a formés. « Autour de lui, les grandes familles,
l’élite, le monde conservateur, favorable à Pinochet, se retrouvent. Sa paroisse attire »,
poursuit Marcial Sanchez. Même des collaborateurs du dictateur fréquentent ses messes.
James Hamilton, l’une des victimes d’abus
sexuels, se souvient que Karadima tirait
gloriole d’un épisode qu’il racontait fréquemment. En octobre 1970, après l’élection
présidentielle mais avant l’investiture
par le Parlement du socialiste Salvador Allende, un groupe d’extrême droite planifie
horizons | 15
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
charge de curé de la paroisse. Mais que le
vieux prêtre n’y voie surtout pas une
sanction ! Il a simplement bien mérité de se
reposer, lui dit Mgr Errazuriz, sans évoquer
les plaintes. Pour faire bonne mesure, il désigne comme successeur son fidèle d’entre
les fidèles, le père Juan Esteban Morales, et il
lui permet de demeurer dans la paroisse. Autant dire que l’abbé conserve un
contrôle total sur son fief.
Les auteurs du livre Los Secretos del imperio
de Karadima (« Les Secrets de l’empire Karadima », éd. Catalonia, 2011, non traduit) ont
détaillé les multiples démarches de responsables de l’archevêché, Mgr Errazuriz compris,
pour tenter de dissuader les plaignants et
couper court à l’enquête, dès 2003. « On a paralysé des plaintes, on n’a pas enquêté avec
diligence. Et cela dessine une dynamique de
camouflage », assure le père Francisco Javier
Astaburuaga, qui, dans l’ombre, a mis ses
compétences de canoniste au service des victimes. Mais, en 2009, la pression se fait plus
forte. Juan Carlos Cruz, une autre victime,
décide à son tour de témoigner. Fernando
Batlle, un quatrième plaignant, le rejoint.
Or celui-ci rapporte des faits commis lorsqu’il était mineur. Conformément au droit
canonique, le diocèse est contraint de faire
remonter l’instruction à la Congrégation
pour la doctrine de la foi, à Rome.
« IL FALLAIT AGIR PUBLIQUEMENT »
l’enlèvement du général René Schneider, le
commandant en chef des armées, réputé fidèle au pouvoir civil. Cet embryon de putsch
se termine par la mort du militaire. Karadima se vantait d’avoir caché pendant plusieurs jours des membres du commando
dans le campanile d’El Bosque, avant de les
aider à fuir au Paraguay. Le frère d’un des
membres du groupe d’extrême droite sera,
pendant des décennies, son dévoué avocat…
AGENTS D’INFLUENCE
Angelo Sodano, alors dans la cinquantaine, est
bientôt chez lui à El Bosque. Dans l’une des
nombreuses dépendances de l’église, une
pièce est même connue comme « la sala del
nuncio », autrement dit « sa » pièce. Le représentant du Saint-Siège y vient souvent s’entretenir avec le père Karadima, ce prêtre si bien
informé sur la vie intime de certaines familles
de notables. Pour lui, cet appui du nonce est
une aubaine. Les prêtres qu’il a formés et
maintient sous son contrôle vont pouvoir devenir ses agents d’influence et un rempart
contre d’éventuels ennuis. Son entregent se
mesure à l’aune des positions stratégiques
qu’il obtient pour eux dans l’archidiocèse de
Santiago après le remplacement du très « social » cardinal Silva Henriquez, en 1983. Pour
commencer, Juan Barros, le futur évêque qui
vaudra tant de déboires au pape François, est,
de 1983 à 1990, le secrétaire du nouvel archevêque de Santiago, Juan Francisco Fresno. Ce
poste lui donne accès à toutes les informations sensibles du diocèse. « Je voyais et entendais les ordres que Karadima lui donnait pour
obtenir des choses du cardinal Fresno », écrivait, en février 2015, Juan Carlos Cruz, l’une des
trois victimes reçues dernièrement à Rome.
Dans les années 1990, lorsque Angelo
Sodano est tout-puissant à Rome, ce même
Juan Barros deviendra évêque, comme quatre autres condisciples d’El Bosque. Des proches du curé sont par ailleurs nommés à la
direction du séminaire et à celle de la prestigieuse université catholique. L’un d’entre
eux, Andrés Arteaga, est promu évêque auxiliaire de Santiago. Son supérieur, le cardinal
Errazuriz, aujourd’hui proche collaborateur
du pape François, dira, pendant l’enquête,
s’être appuyé sur son avis pour ignorer les accusations contre « el Santo » Karadima.
Dans cet environnement ecclésial de plus en
plus favorable, au sein duquel se développe
« une culture élitiste où chaque groupe se croit
le meilleur », selon la formule d’une autre de
ses victimes, le maître d’El Bosque sera à l’abri
pendant longtemps. Pourtant, en 2003, s’enclenche en silence la mécanique qui débouchera sept ans plus tard sur le scandale public
et la mise à l’écart du curé, alors âgé de 80 ans.
Un jésuite auquel José Andrés Murillo, l’une
des victimes, s’était confié remet en main propre son récit écrit à l’archevêque de Santiago,
qui est alors le cardinal Errazuriz. Cette dénonciation n’aura aucune suite. Pourquoi ?
« A cette époque, j’avais des doutes sur la véracité des faits relatés », répondra le prélat,
huit ans plus tard, à une juge d’instruction.
L’inertie prévaut encore à l’archevêché lorsque, en 2004, un prêtre apporte au cardinal
le récit du calvaire de vingt ans enduré par
James Hamilton et son épouse, Veronica.
Mgr Ricardo Ezzati, qui succédera à Mgr Errazuriz en 2010, est également présent. En juin,
le promoteur de justice du diocèse (équivalent
du ministère public dans la justice ecclésiastique), entend Veronica. Un an plus tard,
en 2005, il enregistre le témoignage de José
Andrés Murillo, revenu à la charge par
l’intermédiaire d’un évêque auxiliaire. En janvier 2006, Veronica convainc son époux de
témoigner à son tour. L’enquêteur remet ses
conclusions, favorables à une procédure, au
cardinal Errazuriz début 2006. Puis, pendant trois ans, il ne se passera strictement
plus rien. Ou plutôt si : en 2006, le cardinal
demande juste à « el Santo » de renoncer à sa
« ON A PARALYSÉ
DES PLAINTES,
ON N’A PAS ENQUÊTÉ
AVEC DILIGENCE.
ET CELA DESSINE
UNE DYNAMIQUE
DE CAMOUFLAGE »
FRANCISCO JAVIER
ASTABURUAGA
prêtre
Après avoir négligé les plaintes depuis 2003,
le cardinal Errazuriz peut d’autant moins
temporiser qu’une autre procédure est enclenchée : James Hamilton demande l’annulation de son mariage avec Veronica. Il veut
faire reconnaître qu’il était sous l’influence
d’« el Santo » lorsqu’il s’est marié. Or l’absence
de consentement libre est une cause d’invalidité du sacrement matrimonial. Il dépose une
demande en ce sens en 2009 devant le tribunal ecclésiastique et cherche des témoignages
à l’appui de son accusation. Par différents
canaux, il a pris contact avec José Andrés Murillo, puis avec Juan Carlos Cruz, qui demeurent à l’étranger. En se parlant, les trois hommes font une découverte stupéfiante : contrairement à ce que chacun croyait isolément,
ils ne sont pas les seules victimes de leur ancien confesseur. Pour eux, cette nouvelle est
libératrice. A force d’échanger sur ce qu’ils ont
vécu, ils prennent conscience du caractère
systématique du comportement d’emprise et
d’abus du père Karadima. Leur sentiment
d’être en partie responsables de ce qui leur
était arrivé peut commencer à s’estomper.
Le clan Karadima ne se rend pas sans
combattre. Le président du tribunal ecclésiastique est un proche du curé. En violation
de la règle de secret absolu qui le lie, il le fait
prévenir du contenu du témoignage de James Hamilton. Le prêtre envoie l’un de ses affidés faire pression sur ce dernier pour qu’il
le retire. En vain.
Jusqu’alors, rien de toute cette histoire n’a
filtré publiquement. Mais leur rencontre a
donné du courage aux victimes. « Il fallait
agir publiquement, car tout le reste avait
échoué », analyse le père Astaburuaga, le
canoniste qui les a aidées dans l’ombre.
Fin 2009, le cardinal Errazuriz prévient
Karadima de se tenir prêt pour l’inévitable
scandale public : le réseau de protection est
sur le point de céder.
Le 26 avril 2010, quand les quatre accusateurs du maître d’El Bosque racontent leur
histoire dans un reportage de la télévision
nationale TVN, l’impact est énorme. « C’était
la première fois que des victimes parlaient, raconte Marco Antonio Velasquez, un ancien
responsable des laïcs du diocèse et chroniqueur. J’étais très impliqué dans la vie de
l’Eglise, mais là, j’ai décidé de prendre une année de recul pour réfléchir. Et je n’étais pas le
seul. » Puis ils portent plainte devant la justice civile. Un mois plus tard, le procureur
national reçoit un visiteur de marque :
Eliodoro Matte, la deuxième fortune du pays,
lui dit toute l’estime qu’il porte à Fernando
Karadima, qu’il reçoit souvent à sa table et
dont il fréquente la paroisse. Aussi attend-il
de ses services « une enquête rapide », autrement dit un classement sans suite.
« Rapide », l’enquête le sera. Mais si elle débouche sur un classement sans suite pour
cause de prescription, elle établit les faits.
En août 2010, le jugement canonique sur le
mariage de James Hamilton constitue la première reconnaissance par l’Eglise de la culpabilité de Fernando Karadima. Il prononce sa
nullité « en raison du manque de liberté interne [de James Hamilton] dû aux abus
sexuels et psychologiques commis par son
directeur spirituel, avant et après son mariage » qui ont eu « un impact destructeur
profond sur [sa] personne ».
Le système Karadima est sur le point d’être
démantelé. En février 2011, le Vatican le
condamne dans sa propre procédure pénale
et recommande qu’il soit renvoyé à « une vie
de prière et de pénitence ». L’un de ses proches, Mgr Andrés Arteaga, est contraint
d’abandonner ses fonctions de vice-chancelier de l’Université catholique en mars 2011,
sous la pression des étudiants. Quant à Juan
Esteban Morales, il cesse d’être le curé d’El
Bosque en juin. La Pia Union est dissoute
l’année suivante. Puis le silence retombe
dans le diocèse et l’affaire glisse dans le passé.
Elle se réveillera une première fois quatre
ans plus tard. Le 10 janvier 2015, Juan Carlos
Claret, un étudiant en droit de l’université du
Chili, à Santiago, originaire de la ville méridionale d’Osorno, apprend que le pape vient
de nommer Juan Barros comme évêque de
son diocèse. Aussitôt, sur les réseaux sociaux, Juan Carlos Cruz, l’une des victimes,
accuse à grand bruit le prélat d’avoir couvert
les abus de Karadima. Depuis des années,
Juan Carlos Claret est très impliqué dans sa
paroisse Santa Rosa de Lima, construite par
les paroissiens eux-mêmes le soir après le
travail. C’est un pur exemple d’Eglise horizontale : « On aime bien le prêtre, mais il n’est
pas notre chef », résume ce laïc.
Sur le moment, la nouvelle de la nomination de Barros ne le perturbe pas plus que
cela. « Ce n’est pas parce qu’il a été proche de
Karadima qu’il l’a couvert », se dit-il. Dans une
lettre au prélat, il se dit prêt à travailler avec
lui, pourvu qu’il réponde à une question : « Ce
dont vous accuse Juan Carlos Cruz est-il vrai ? »
Mgr Barros l’appelle. « En dix minutes de
conversation, il n’a pas été capable de me dire
oui ou non », se souvient l’étudiant. De retour
à Osorno, il sonde les paroissiens et constate
que la nomination passe mal. Ne trouvant
pas de soutien du côté des clercs, les laïcs décident de s’organiser seuls. Ils écrivent à
Rome, mobilisent les médias pour éviter que
Mgr Barros ne prenne ses fonctions.
C’est peine perdue. Mais le 21 mars 2015,
à Osorno, la messe d’intronisation tourne à
l’émeute. Des catholiques hostiles pénètrent
dans la cathédrale et, sous les caméras, font
tomber la mitre du nouvel évêque et le
bousculent. Une petite femme aux cheveux
blancs est parmi les plus véhéments. Elle
raconte à Juan Carlos Claret que son petit-fils
a été agressé sexuellement par un membre
de sa famille et que la justice a laissé l’agresseur en liberté. « J’ai alors compris que Barros
s’était transformé en symbole de l’impunité
de tous les abus sexuels de mineurs dans
le pays, analyse le laïc. Pour ces victimes et
leurs familles, le voir, c’était se souvenir de
l’agresseur laissé libre. »
Pendant trois ans, les catholiques d’Osorno
qui ne se résolvent pas à la présence de Juan
Barros lui mènent la vie dure. La mobilisation
finit par s’émousser. Jusqu’à ce que la présence de l’évêque au côté du pape pendant sa
visite, en janvier, et les accusations de « calomnie » lancées par François à l’encontre des
détracteurs du prélat leur redonnent de l’élan
et déclenchent la crise actuelle.
Aujourd’hui, Juan Carlos Claret n’attend plus
grand-chose du Saint-Siège. L’étudiant est
convaincu que « le Vatican était au courant de
tout : les abus, le camouflage, la destruction de
preuve ». « Ce que nous dénonçons, conclut-il,
c’est que dans cette Eglise rendue élitiste, le pouvoir vient du haut. Je ne me bats pas pour avoir
un évêque irréprochable auquel obéir, mais
pour que nous décidions par nous-mêmes. Il
s’agit d’être adulte dans la foi. Pas de renforcer
l’institution qui nous a conduits à la crise. »
James Hamilton, Juan Carlos Cruz et José
Andrés Murillo, les trois hommes reçus à
Rome par le pape, n’en ont pas terminé avec
cette histoire. Ils attendent que la cour d’appel
se prononce sur la réparation qu’ils réclament
au diocèse de Santiago. Ils mûrissent une
nouvelle procédure pénale, cette fois dirigée
contre les mécanismes de camouflage et de
protection de ses responsables. Ces derniers
« n’ont rien appris. Ils continuent encore
aujourd’hui de mentir et de chercher à atténuer
la gravité des faits », accuse leur avocat, Juan
Pablo Hermosilla. Celui-ci compte utiliser les
lettres accusatrices du pape François aux évêques et aux catholiques chiliens. « D’un côté, le
diocèse dit qu’il n’a jamais rien couvert, de
l’autre, son supérieur hiérarchique, le pape,
parle de culture du camouflage ! », s’amuse
Me Hermosilla. Quant à ses clients, affirmet-il, en dépit de tous les obstacles mis sur leur
route, « ils ont finalement démontré qu’on pouvait affronter un pouvoir sans en sortir détruit.
Aujourd’hui, ils ont réussi à être heureux ».
Agé de 90 ans, doyen du collège des cardinaux, l’ancien nonce Angelo Sodano coule
une retraite paisible à Rome. A 88 ans, Fernando Karadima purge sa peine de « pénitence et de prière » au foyer San José de la
congrégation Santa Teresa Jornet, à Lo Barnechea, dans la banlieue de Santiago. p
cécile chambraud
FIN
16 | culture
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Extrait de « Pierrot le
Fou », de Jean-Luc Godard
(1965). STUDIOCANAL, SNC ET DINO
DE LAURENTIS CINEMATOGRAPHICA, S.P.A.
Jeu de piste entre Picasso et Godard
A Arles, les Rencontres de la photographie mettent en regard deux « monstres sacrés » du XXe siècle
EXPOSITION
arles
C’
est à un choc des
titans que nous
convie, dans le cadre
des Rencontres d’Arles, le Centre des monuments nationaux, avec l’exposition « Godard - Picasso, Collage(s) », orchestrée par le commissaire cinéphile
Dominique Païni dans les merveilleux espaces de l’abbaye
Saint-Pierre de Montmajour (Xe XVIIIe siècles). S’inscrivant dans
un questionnement sur l’exposition du cinéma parmi les arts
plastiques, la visite met en regard
deux « monstres sacrés » du
XXe siècle, qui occupent dans l’histoire de leurs disciplines respectives – le cinéma et la peinture – des
positions similaires : celles de
grands réformateurs ayant propulsé leurs arts au faîte de la modernité et exposé leurs rouages,
jusqu’à ce point de rupture qui
fonde une esthétique nouvelle.
Difficile pourtant d’imaginer a
priori un quelconque point commun concret entre Jean-Luc Godard, le jeune chien fou de la Nou-
velle Vague, génie du montage et
du choc abrasif des images, et Pablo Picasso, figure de proue de
l’art moderne, immense inventeur de lignes brisées et de jaillissements colorés. A tel point qu’on
se demande s’il n’y a pas une
forme d’opportunisme à réunir
ainsi deux têtes d’affiche dont
les œuvres ne furent contemporaines que pendant quinze ans,
entre 1957 (date à laquelle Godard
tourne ses premiers courts-métrages) et 1973 (date de la mort de
Picasso), et dont aucune rencontre n’est avérée.
Sur ce point, l’exposition répond
par un passionnant jeu de piste entre œuvres et documents, explorant ce qu’il peut y avoir, d’abord,
de Picasso en Godard, puis du cinématographe en Picasso. Elle fait
ainsi sienne, en quelque sorte, l’invitation godardienne (empruntée
à l’anthropologue Marcel Detienne dans Film socialisme) de
« comparer l’incomparable », afin
d’ouvrir un espace de résonances,
de circulations souterraines, d’interférences troublantes. Autant de
points qui prouvent que ces deux
œuvres ont bien appartenu à une
même époque. A ces deux univers
superposés s’ajoute celui de l’abbaye et de ses grandes salles en
pierre de taille, où la visite s’intègre judicieusement à la scénographie minérale des lieux.
La danse de la lumière
Le terme de « Collage(s) » dit bien
l’aspect composite de ces deux
œuvres, qui se sont ingéniées,
chacune, à digérer toutes sortes
d’emprunts, de citations, de matières et de techniques. Le parcours s’ouvre sur cinq extraits des
films de Godard, où l’on surprend
quelques allusions directes aux
tableaux de Picasso. Dès ses premiers courts-métrages, des reproductions du maître sont placardées sur les murs. Comme dans la
petite mansarde parisienne d’A
bout de souffle (1959), où Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo lambinent sous les regards de deux
profils féminins aux angles obtus,
Jacqueline aux fleurs et Portrait de
Sylvette. Dans l’inoubliable Pierrot
le fou (1965), l’irruption plein
cadre de la même Jacqueline et
d’un Pierrot introduisent un passage déstructuré – la fuite de Bel-
mondo et d’Anna Karina, poursuivis par des tueurs –, comme si
l’éclatement du dessin avait perturbé directement le montage.
Dans le grand volume de l’église
haute, deux longues vitrines
présentent de rares documents
de préparation des films de Godard : les splendides anti-scénarios d’Histoire(s) du cinéma (1998)
et de Passion (1982), constitués de
textes et d’images découpés et recollés sur des feuilles de papier (on
y surprend, entre Goya et Matisse,
des photos de Picasso et de son
Guernica). Autres pièces de choix :
les collages réalisés par Godard
pendant ses années « Mao » (le
gauchisme militant de 1967-1973)
sur cahiers à spirale, tracts d’agitprop didactiques et provoquants
où se manifestent son sens graphique et son art de la formule.
Mais Picasso et Godard se rejoignent encore à travers une figure
intermédiaire, celle de Louis Aragon, homme de lettres qui leur
avait consacré à chacun de longs
articles décisifs (dans Les Lettres
françaises à presque dix ans de distance), et avait surtout théorisé,
dans son essai La Peinture au défi
Dès les premiers
courts-métrages
du cinéaste, des
reproductions
du maître sont
placardées
sur les murs
(1930), cette notion de collage qu’il
reconnaissait chez eux. En incorporant à la toile ou au film des matières du quotidien, en détournant des publicités ou en reproduisant d’autres œuvres (Les Ménines, de Vélasquez, sans cesse
recomposées par Picasso), les
deux artistes ont bouleversé le
champ même de la perception.
Dans ses deux plus belles salles,
situées au niveau du cloître, l’exposition explore enfin la veine
« méditerranéenne » qui traverse
ponctuellement les deux œuvres.
Notamment dans Le Mépris
(1963), où Godard filme sous le ciel
capriote la séparation mythique
de Brigitte Bardot et de Michel Pic-
coli, en jouant sur la diffraction
des couleurs primaires, comme
dans les toiles que Picasso peint
dans son atelier de Cannes
en 1958. Mais l’aventure artistique
la plus fascinante est sans doute
celle qui voit Picasso s’engouffrer
aux côtés du photographe André
Villiers, pour dessiner, sur papiers
photographiques, soit des scènes
de corrida, soit des masques primitifs, impressionnant le geste de
l’artiste à la surface de l’œuvre. En
investissant cette forme d’écriture
par la lumière, Picasso réinvente
en quelque sorte le cinéma, le
fixant dans l’immobilité originelle de l’œuvre picturale. Cette lumière au cœur des œuvres résonne alors vivement avec celle,
extérieure et provençale, qui filtre
à travers les voûtes et les colonnades du cloître. Lumière dont la
danse miroitante fut le « beau
souci », aussi bien de Picasso et de
Godard, que des tailleurs de pierre
anonymes du XIIe siècle. p
mathieu macheret
« Godard - Picasso, Collage(s) »,
Abbaye de Montmajour. Plein
tarif : 6 €, Jusqu’au 23 septembre.
A Barcelone, le peintre espagnol se met à table
Une exposition de tableaux, sculptures, photographies et documents divers illustre l’importance de la cuisine dans l’œuvre de Picasso
ARTS
barcelone (espagne)
I
l y a des gens qu’il ne faut surtout pas laisser rentrer dans
votre cuisine, spécialement
quand ils peignent à l’huile, et
sculptent avec tout ce qui leur
tombe sous la main. Picasso par
exemple : vous cherchez la passoire ? Elle est devenue Tête de
femme. Et la louche aussi, pour
faire bonne mesure. Les pots à
lait ? Mamelles de chèvre… Les
fourchettes, autant de mains à
quatre doigts. Le verre à absinthe
à été coulé en bronze (de toute façon, dans l’état où il l’avait mis,
seul un ivrogne invétéré aurait pu
le reconnaître) et il a fauché la traditionnelle cuillère ajourée en argent pour la poser dessus.
Un avantage : avec lui, la corvée
de vaisselle est réduite au minimum. Jusqu’au poisson où tout
est bon : après avoir dévoré une
sole à belles dents, il en suce soigneusement l’arrête centrale et
l’imprime vigoureusement dans
de l’argile crue, qui deviendra une
assiette, laquelle, une fois passée
par les fours des céramistes de
Vallauris, fera la joie d’un collectionneur dont il est peu probable
qu’il ait un jour mangé dedans.
C’est un des aspects de l’ogre de
l’art du XXe siècle montré par
l’exposition « La Cuisine de Picasso », au musée qui porte son
nom, à Barcelone : 150 œuvres, tableaux, sculptures, dessins, gravures, photos, textes, mais aussi
documents divers, dont les très
instructives notes de restaurant
et factures de son fournisseur de
beurre-œufs-fromages.
« Cuisine cubiste » innovante
Une exposition roborative, et des
plus appétissantes à défaut d’être
toujours raffinée : c’est que Picasso, quand il est encore gamin,
pratique parfois une peinture de
potache. En témoigne, entre
autres raffinements d’esthète, ce
dessin montrant un serveur de
restaurant. Debout, il a le pantalon baissé sur les chevilles et défèque joyeusement, tout en tenant
un plat de poulet de la main droite
et en se masturbant de la gauche.
Une performance avant l’heure…
Le catalogue, fort érudit, cite
justement l’écrivain catalan Santiago Rusiñol, qui chante le moment où « les cœurs débordent de
la casserole ». D’ailleurs, tout le
cubisme, ou presque, s’élabore
autour d’une table et d’une
chaise, cannée, ça va de soi. Il rappelle aussi le plaisir qu’eurent les
cubistes à découvrir, en même
temps que naissait leur pratique,
l’existence du bouillon Kub, lequel inspira Guillaume Apollinaire auteur, souvent sous pseudonyme – grâces soient rendues
à Jean-Paul Morel de les avoir dénichés – de plusieurs articles
chantant une « cuisine cubiste »,
moderne et innovante, qui ne
sont peut-être pas pour rien dans
la présence, en une annexe de
l’exposition, des travaux de
Ferran Adria, le créateur du fameux restaurant El Bulli, installé
à Roses en Catalogne.
L’exposition revient aussi sur la
célèbre, mais peu vue, pièce de
théâtre de Picasso, Le Désir attrapé par la queue, rédigée en quatre jours de 1941, sur le coin d’une
table de cuisine – la cuisine, il y
écrit, on ne le voit pas aux fourneaux (c’est le rôle des femmes),
sa poêle, c’est sa palette –, près
d’un garde-manger rendu étique
par les privations liées à l’Occupation (les scènes se déroulent principalement au Sordid’s Hotel). Un
texte poétique, sexo-culinaire ou
culinaro-sexuel, comme on voudra, avec Simone de Beauvoir
dans le rôle de la « cousine Tarte »,
tandis que Jean-Paul Sartre jouait
« le Bout rond ». Privations toutes
relatives concernant Picasso, que
sa fortune autorisait à fréquenter
les restaurants du marché noir.
Parmi ses préférés, Le Catalan. Il
est évoqué dans l’exposition par
deux tableaux, dont il avait ra-
conté la naissance à Robert Desnos : « Je déjeunais au Catalan depuis des mois, et, depuis des mois,
je regardais le buffet sans penser à
autre chose que, « C’est un buffet ».
Un jour, je décide d’en faire un tableau. Le lendemain, quand j’arrivais, le buffet avait disparu, la
place était vide… J’avais dû le prendre sans m’en apercevoir, en le peignant. » Il y a du Edgar Poe dans
cette histoire, mais elle raconte
bien la différence entre Picasso et
une auberge espagnole : il avale
tout, et se nourrit du reste. Un
ogre, a-t-on dit. De fait, s’il est sobre au naturel, picturalement, il
s’empiffre. Tout lui est bon, et il le
digère comme nul autre avant lui.
Mais en attendant de pouvoir
s’offrir cela, il fallait bien, pour
bouffer, gagner son pain. On
aurait volontiers écrit « croûter »,
s’il ne s’agissait pas de Picasso.
Tout jeune, et encore pas très riche, il améliore son ordinaire en
dessinant les menus de restaurants de Barcelone. C’est un des
morceaux délicieux – si on excepte le serveur de poulet précité
– de l’exposition. On y trouve notamment un tout petit
chef-d’œuvre, une lettre peinte
autant qu’écrite, à l’aquarelle. Une
lettre d’amour, adressée à une
certaine « Gaby », ponctuée de « JE
T’AIME » rédigés en majuscules de
toutes les couleurs. Elle est illustrée d’un dessin, cette lettre
d’amour. Et que représente Picasso, quand il écrit une lettre
d’amour ? Une cuisine… Un évier
entouré d’un carrelage de faïence,
une table chargée de mets, un escalier qu’on devine montant vers
la chambre. Au centre, une cheminée où chauffe une marmite, sous
le regard d’un chat noir : Picasso
savait parler aux femmes. p
harry bellet
« La Cuisine de Picasso »,
Musée Picasso, Carrer Montcada
23, Barcelone. Jusqu’au
30 septembre. Tarifs : 6,50 €, 14 €
avec l’accès aux collections.
télévision | 17
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
La revanche
d’une ronde
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
La série tragi-comique de Lauren Gussis
a suscité des protestations l’accusant d’être
« grossophobe », homophobe et « biphobe »
NETFLIX
À LA DEMANDE
SÉRIE
I
nsatiable raconte les aventures d’une jeune fille en
surpoids qui, pour cause de
mâchoire cassée, ne peut
un temps se nourrir que d’aliments liquides et mincit. « Fatty
Patty » (traduit par « Patty la
truie » dans les sous-titres), dont
tout le monde se moquait, devient
désirable et courtisée.
Déchaînée par son désir de revanche, elle manque de tuer l’assaillant responsable du bris de sa
mâchoire, rencontre un avocat
qui la défend devant la justice et
lui révèle que son hobby préféré
est de préparer de jeunes modèles
à des concours de beauté.
Les deux font – plus ou moins –
la paire, au fil des épisodes qui narrent, sur un ton caricatural et surjoué, la course effrénée vers une
couronne de miss ainsi que les
conséquences fâcheuses de cette
revanche d’une ronde.
On serait probablement passé à
côté de cette récente série de
Netflix si des polémiques la
concernant, sur les réseaux so-
ciaux, n’avaient attiré notre attention – et celle, probable, de
hordes de spectateurs supplémentaires aguichés par le parfum de scandale.
Insatiable serait « grossophobe »
(une pétition en ligne a été lancée
sur le site Change.org), car elle lie
l’obésité à la culpabilité, à une
image négative du corps hors
norme et fait jouer, avec moult
prothèses adipeuses, le rôle de
Patty par une comédienne mince.
Le titre, provocateur, du deuxième
épisode affirme de surcroît : « La
minceur, c’est magique ! »
Messages de tolérance
Selon d’autres groupes protestataires, Insatiable serait également
homophobe et « biphobe » : le personnage de l’avocat, qui réunit
tous les clichés présumés de l’homosexuel efféminé, découvre
qu’il n’est pas seulement hétéro
mais bisexuel, pour finalement se
mettre en couple avec un homme.
La réplique : « Les bisexuels sont
comme les démons ou les extraterrestres : ils n’existent pas », prononcée par l’un des personnages, a mis
le feu aux poudres. Mais, dans le
cadre d’une comédie – parfois un
J EU DI 2 3 AOÛ T
TF1
21.00 Harry Potter et les
reliques de la mort : 1re partie
Film fantastique de David Yates.
Avec Daniel Radcliffe, Emma Watson,
Rupert Grint (GB-EU, 2010, 155 min).
23.35 American Pie 4
Comédie de Jon Hurwitz et Hayden
Schlossberg. Avec Jason Biggs,
Thomas Ian Nicholas, Seann William
Scott. (EU, 2012, 125 min).
Debby Ryan incarne Patty, jeune femme en surpoids devenue mince. TINA ROWDEN/NETFLIX
peu lourde, on en conviendra –,
qui peut franchement prendre
une telle charge aux sérieux ?
La meilleure amie de Patty, qui,
avant de faire son coming out,
refuse qu’on la considère comme
gay, fait une remarque à propos
du métier de policière : « Ça fait
un peu gouine, non ? » Certains
n’ont pas dû aimer non plus.
On ose à peine dire, comme il se
disait du temps du divin Copi
(auteur du livre Le Bal des folles,
Christian Bourgois, 1977), que le
personnage de l’avocat est une
folle perdue. Car on risquerait
d’être taxé de « follophobie », mot
désormais fréquemment brandi.
Mais nous évoquons là une époque libertaire que les moins de
40 ans n’ont pas connue.
Insatiable a l’audace assez rafraîchissante de ne pas se conformer
aux diktats de la bien-pensance
des minorités LGBTQ et autres,
devenues, en certains cas extrêmes, de nouvelles ligues de vertu
morale prêtes à dégainer au
moindre faux pas décrété.
Et, si l’on regarde l’ensemble de
ses épisodes (trop longs), on
s’aperçoit qu’entre ces insolences,
Insatiable livre quelques messages de tolérance : les personnes
transgenres sont évoquées, avec
sympathie, et ce ne sont pas les
gros qui sont visés, mais les personnes sujettes à la boulimie et
à la dysmorphophobie.
Car c’est bien de cela que souffre
Patty, encore et toujours après
sa perte de poids, ce que la série montre assez bien, sur le ton
outré de la caricature, mais
sans cruauté. p
Insatiable, série créée par
Lauren Gussis. Avec Debby Ryan,
Alyssa Milano, Sarah Colonna,
Irene Choi, Dallas Roberts,
Christopher Gorham
(US, 2018, 12 × 40 à 53 min).
Netflix à la demande.
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 196
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 195
HORIZONTALEMENT I. Vociférateur. II. Echoiraient. III. Gai. EADS. Rom.
IV. Erfurt. Ecope. V. Tifs. Or. Obis. VI. Anons. Agréés. VII. Lane. Biens.
VIII. ENA. Ne. AG. IX. Eve. Onéreuse. X. Norvégiennes.
VERTICALEMENT 1. Végétalien. 2. Ocarina. VO. 3. Chiffon. Er. 4. Io. Usnée.
5. Fier. Noé. 6. Erato. Bang. 7. Rad. Rai. Ei. 8. Aise. Genre. 9. Té. Cornéen.
10. Enrobés. Un. 11. Utopie. Ase. 12. Messages.
I. Ont beaucoup cogné depuis le paléolithique. II. On en parle beaucoup
sans l’avoir vu. Raccourcit la présentation mais reste compréhensible.
III. En dessous de la moyenne.
Comme une main peu agréable à saisir. IV. Assurance et réserve pour demain. Le dernier ne dure jamais.
V. Servait aussi au transport du
beurre fondu. Me rends. VI. Aimée de
Zeus, détestée d’Héra. Lâché après
coup. Trouvas un peu d’espace.
VII. Garde la chambre. Pointes
d’étoiles. Structure d’entreprise.
VIII. Prénom british. De la caillasse
dans les sables. Pour un premier tour
de cadran. IX. Alimente les glaciers.
Ferait l’innocent. X. Arrange un peu
les comptes et les écritures.
VERTICALEMENT
1. S’oppose à la libération et à l’évacuation. 2. Accueillir chaudement.
3. Instrument de force. Vieux défi.
4. Seul, il ne risque pas de s’emmêler.
Au cœur de la steppe. 5. Kit à remonter. 6. Perdirent beaupré, vergues et
autres espars. 7. Encore plus beau
quand il est funèbre. Va dans la caisse
du banquier. 8. Plate dans les fonds et
dans le plat. Démonstratif. Piégé.
9. Entend comme avant. Peintre et
historien de la peinture italienne.
10. Font bon ménage à l’intérieur.
Baudelaire a cueilli ses fleurs.
11. Points en opposition. Ouvertures
sur la mer. Personnel. 12. Plaintive.
– dont celle qui veut que Michel
Berger ait retrouvé, dans une corbeille à papier, où Luc Plamondon
l’avait jeté, le texte des Uns contre
les autres, que reprendront Maurane, Céline Dion, etc., avant la version anglaise de l’album sortie en
juillet 1992. Soit un mois avant la
disparition de Michel Berger, créateur visionnaire à plus d’un titre p
christine rousseau
Starmania, l’opéra-rock qui
défie le temps, de Thomas
Snégaroff et Olivier Amiot
(Fr., 2017, 115 min).
Arte
20.55 Eleven, la rivière
des secrets
Série. Avec Espen Reboli Bjerke,
Ingeborg Raustol, Anne Magga
Wigelius (Nor., 2017, S1, ép. 1 à 3/8).
23.05 La Ruée vers l’art
Documentaire de Marianne Lamour
(Fr., 2013, 85 min).
M6
21.00 Pékin Express :
la course infernale
Jeu présenté par Stéphane
Rotenberg.
23.10 Pékin Express :
itinéraire bis
Divertissement présenté
par Stéphane Rotenberg.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-196
RÉPONSE DE LA GRILLE PARUE
DANS LE DATÉ 21 AOÛT
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Moyen
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
6
5
7
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
2 8
3
6 seule fois par ligne,
par colonne et par
4 5 1
6
2
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
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n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
HORS-SÉRIE
Baroud d’honneur
En décembre 1978, alors que l’album est en passe de devenir le
bide de l’année, les deux compères
se voient confier une émission
spéciale où, dans un ultime
baroud d’honneur, ils présentent
avec les futurs interprètes de la
comédie tout ou partie des
chansons. Le déclic s’opère avec
Les Uns contre les autres, premier
tube de Starmania. Quatre mois
plus tard, le 10 avril 1979, au Palais
des congrès, à Paris, se tient la première devant 4 000 spectateurs,
auprès desquels nous convient les
auteurs du film. En effet, par un
habile jeu de montage de photos
et d’archives, un large aperçu du
spectacle est restitué. Même si la
qualité des images de la captation
est assez médiocre, on se console,
car les interprétations sont données dans leur intégralité.
Ce n’est pas le moindre attrait de
ce film qui fourmille d’anecdotes
& CIVILISATIONS
A
u sentiment de nostalgie
suscité par ce type de documentaires musicaux
vient s’ajouter une note de tristesse, depuis la mort, le 7 janvier,
de France Gall. La chanteuse
n’aimait guère son rôle dans Starmania, mais il lui donnera le goût
de la scène. C’est ce qu’illustrent
les nombreuses archives – souvent inédites – du film de Thomas Snégaroff et Olivier Amiot,
gnent pas les 100 000 exemplaires dans les deux mois, Luc Plamondon et Michel Berger
écument les studios radio et les
plateaux télé.
Canal+
21.00 This Is Us
Série. Avec Mandy Moore, Justin
Hartley (EU, 2018, S2, ép. 13 et 14/18).
23.05 Better Things
Série. Avec Pamela Adlon (EU, 2016,
S1, ép. 9 et 10/10 ; S2, ép. 1/10).
France 5
20.55 Des trains pas
comme les autres
Documentaires de Nicolas Boero
(Fr., 2018 et 2011, 105 min).
22.40 C dans l’air
Magazine animé par Axel de Tarlé.
Thomas Snégaroff et Olivier Amiot relatent la genèse de l’opéra-rock créé en 1978 par Michel Berger et Luc Plamondon
qui retrace l’aventure de cet
opéra-rock, de Luc Plamondon et
Michel Berger, créé en 1978, alors
que produire une nouvelle comédie musicale semblait à l’époque
une entreprise un peu folle.
Le double album de Starmania,
sorti en pleine vague disco, en octobre 1978, « est accueilli comme
un ovni », souligne Thomas Snégaroff. Et ce d’autant plus que la
plupart des interprètes – à l’exception de Diane Dufresne et France
Gall – ne sont pas connus. Conscients que leur spectacle ne verra
pas le jour si les ventes n’attei-
France 3
20.55 Origines
Série. Avec Vanessa David
(Fr., 2016, 170 min).
0.20 Starmania
Documentaire de Thomas Snégaroff
et Olivier Amiot (Fr., 2017, 115 min).
renaud machart
« Starmania », histoire d’une comédie musicale mythique
FRANCE 3
MERCREDI 23-0 H 20
DOCUMENTAIRE
France 2
20.55 Secrets d’Histoire
Néfertiti, mystérieuse
reine d’Egypte
Cléopâtre ou la beauté fatale
Magazine présenté
par Stéphane Bern.
S
& C I V I L I S AT I O N
L’ÈRE
DES EXPLORATIONS
MB
DE CHRISTOPHE COLOK
AU CAPITAINE COO
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
UN HORS-SÉRIE
DE 148 PAGES - 9,90 €
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
Tirage du Monde daté mercredi 22 août : 191 196 exemplaires
PRINTED IN FRANCE
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93290 Tremblay-en-France
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Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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JEUDI 23 AOÛT 2018
Karl Lagerfeld photographié par Helmut Newton, en 1973. THE HELMUT NEWTON ESTATE/MACONOCHIE PHOTOGRAPHY
S
ur les photos, avec sa fine moustache de dandy d’avant-guerre,
ses vestes à larges revers et son
foulard de soie autour du cou,
Jacques de Bascher ressemble à
un personnage de Proust ou
d’Oscar Wilde, entre Swann et Dorian Gray.
De lui, Karl Lagerfeld affirme : « C’était le
Français le plus chic que j’aie jamais vu. »
Et aussi : « J’adorais Jacques, mais il était impossible. » Il est beau et chic en effet, avec toujours dans l’œil un éclair de cynisme ou de
tristesse. « C’était un esprit pervers », disent
ceux qui n’ont pas aimé sa trajectoire fulgurante et tragique dans les années 1970 et
1980. Les deux films consacrés à Saint
Laurent n’ont retenu de lui qu’une figure
d’intrigant diabolique et réduit Lagerfeld à
un rôle de figurant.
Jacques de Bascher a pourtant été, dix-huit
années durant, la seule histoire d’amour que
l’on connaisse au couturier. Son prince noir,
sa muse et son œil sur le monde de la nuit.
« Le vice allié à la vertu », disait-on d’eux à
l’époque dans les soirées du Palace.
Si l’on remonte le cours de l’histoire, il
faut plonger en ce début d’été 1972 au
Nuage, une petite boîte de nuit parisienne
à peu près grande comme une salle de
bains. C’est là que Karl Lagerfeld fait la
connaissance de ce jeune homme de 21 ans.
Cela fait des mois que Jacques de Bascher
cherche à se faire présenter au styliste.
Dix fois, il a renoncé à l’aborder au Café de
Flore, devant lequel il gare son Solex à côté
de la Bentley bleu nuit du couturier. Un soir
qu’il avait emmené Philippe Heurtault, un
camarade de service militaire, au Sept, cette
boîte à la mode où se côtoient les figures de
la nuit parisienne, il a désigné à une table
un homme qui dînait parmi un groupe :
« Tu vois, c’est un couturier suédois [c’est
l’époque où Lagerfeld entretient le flou sur
ses origines]. Bientôt, il sera l’un des plus
grands créateurs et mon petit ami. »
Le soir de leur rencontre au Nuage, de Bascher a soigneusement préparé son apparition. « Lorsqu’il voulait séduire, rien n’était
laissé au hasard », confie Heurtault. Il porte
sur une chemise blanche des lederhosen,
cette culotte de peau à bretelles tyrolienne
que Karl Lagerfeld affectionne depuis l’enfance, et sur la tête un bonnet de marin français avec son pompon rouge. Rien de grotesque, au contraire, il est charmant. Karl a
38 ans. Jamais encore il n’a rencontré un
Le vice et la vertu
En 1972, le couturier
allemand a un coup de foudre pour le dandy français
Jacques de Bascher. Par le truchement de cet amant
à l’allure proustienne, noceur invétéré, le styliste
devient une figure de la jet-set, mais aussi
l’ennemi public numéro un du « clan Saint Laurent »
LES V I SAG ES DE K A RL L AG E RFE LD 3 | 6
garçon dans son genre. Comme lui, Jacques
est un grand lecteur de Proust, de Huysmans, mais aussi de l’histoire des Chouans,
que ce petit hobereau vénère au point de
s’être fait tatouer une fleur de lys sur la fesse.
« Jacques de Bascher de Beaumarchais », c’est
ainsi qu’il se présente depuis qu’il a rajouté à
son nom celui du dramaturge français,
seconde particule parfaitement usurpée. Il
parle avec aisance l’anglais et l’allemand, et
cela compte pour Lagerfeld, qui proclame
souvent que « les gens qui ne sont pas au
moins trilingues sont des ruraux ». Très beau,
gentil et bien élevé. Et voilà comment débute
cette histoire d’amour si singulière.
UN ŒIL ET LE GOÛT DU DANGER
Le jeune homme ne travaille ni ne crée.
« J’écris un scénario de film sur Gilles de Rais »,
assure-t-il. Moyennant quoi, personne n’a
jamais lu plus de quelques pages de script
sur l’histoire de ce compagnon d’armes de
Jeanne d’Arc, condamné pour hérésie, sodomie et meurtre « d’au moins cent quarante
enfants ». Mais de Bascher est d’une grâce et
d’une séduction à tomber à la renverse.
« Le diable fait homme avec une tête de
Garbo », résumera plus tard Lagerfeld.
Très vite, ce dernier lui a proposé de le loger
dans une petite garçonnière, rue du Dragon.
C’est un studio, entièrement rénové, avec de
grands miroirs dissimulant des placards.
Jacques y a accroché une photo du pape et
installé ses livres, trop heureux de quitter
« IL FALLAIT À KARL
COMME UNE
ÉMINENCE DE LA VIE
NOCTURNE, QUI
REGARDE COMMENT
S’HABILLENT
LES GENS
ET LUI RAPPORTE
L’AIR DU TEMPS »
PAQUITA PAQUIN
ancienne physionomiste
du Palace
l’appartement de ses parents, à Neuilly, et le
château familial de la Berrière, près de Nantes. Lagerfeld l’habille chez le tailleur italien
Cifonelli, fait réaliser à partir de ses dessins
une vingtaine de chemises en crêpe de soie
et lui en donne la moitié, paye ses sorties, le
couvre de cadeaux. Dans le petit milieu de la
mode où tout se sait, on a eu tôt fait de traduire la situation : « Il est le gigolo de Karl. »
Ce sont des années de succès pour Karl
Lagerfeld. Il connaît tout Paris, est sans cesse
sollicité. Tous les jours, Jacques découpe
dans les magazines les articles où Karl apparaît parmi les « nouveaux créateurs ». C’est
dans Elle que Stéphane Audran repère le couturier. L’actrice voudrait qu’il l’habille pour
le tournage du film Le Charme discret de la
bourgeoisie, de Luis Buñuel. Bien sûr, il réclame le script. « Vous avez une scène à table,
où vous êtes retournée, remarque-t-il. Je vais
vous faire une robe avec trois découpes dans
le dos. On ne verra que vous. » Et il dessine
une sublime robe de crêpe avec trois losanges, laissant voir la peau jusqu’aux reins.
Puis c’est Claude Chabrol, le mari d’Audran,
qui lui demande une robe. Stéphane doit
incarner dans son prochain film une bourgeoise infidèle qui assassinera bientôt son
mari. « Il faudrait une note rouge, qui symbolise le sexe et la mort », demande le cinéaste.
Lagerfeld imagine une robe classique,
boutonnée devant. Quand l’actrice s’assied,
on aperçoit juste le petit bout d’une combinaison de soie écarlate…
La force du styliste, c’est le renouvellement
permanent. Il n’a pas son pareil pour observer, digérer, synthétiser et transformer un
détail en une idée. Il achète chaque jour des
livres par dizaines. Souvent en deux exemplaires, l’un pour sa bibliothèque, l’autre destiné à être découpé, souligné, bref à lui servir
d’outil de travail. Le cinéma, la télévision, la
rue lui servent pareillement de réservoir à
images. Il absorbe, crée et passe au projet
suivant. « Je suis une sorte de vampire. Je
prends le sang des autres », explique-t-il.
L’AMANT INTERDIT
Or Jacques de Bascher possède cette chose
précieuse que la mode recherche ardemment : il est un concentré de son époque. La
liberté, le goût pour le sexe, la danse et la drogue, il a tout, à l’excès. Une jeunesse insolente. C’est curieux, d’ailleurs, comme ce
noceur symbolise ces années 1970 libertaires et affranchies, alors qu’il vibre aux discours de Charles Maurras et de l’Action française, se dit royaliste et franchement réac.
Mais il a un œil, de l’intelligence et le goût du
danger. Il sort tous les soirs, émerge à
14 heures pour aller au cinéma, s’arrête sur le
chemin du retour dans un café pour jouer au
flipper. Lorsqu’il retrouve Lagerfeld en fin
d’après-midi, il a toujours une histoire,
un geste, une remarque dont le styliste se
nourrit, d’autant que lui-même s’abstient de
sortir la nuit. « Il lui fallait comme une éminence de la vie nocturne qui regarde
comment s’habillent les gens et lui rapporte
l’air du temps », observe l’ancienne physionomiste du Palace, Paquita Paquin.
De Bascher admire Lagerfeld, sans aucun
doute, mais il n’est jamais tout à fait sûr de
son empire sur ce mentor dont il dépend
financièrement pour tout. Ses sorties, la Rolls
qu’il veut emprunter et que Lagerfeld lui refuse, la machine à écrire IBM à boule que Karl
ne veut pas lui acheter. Alors, pour rétablir
l’équilibre dans ce couple inégalitaire, il multiplie les conquêtes masculines et, pour épater ou se rassurer, enregistre le couturier ou,
lorsqu’il lui téléphone chez lui, passe l’écouteur du téléphone à son amant du moment.
Sous l’influence de Jacques, Karl a racheté
dans le Morbihan, le château de Penhoët,
bientôt rebaptisé Grandchamps. Cette belle
demeure « a bien plus à voir avec un hôtel
particulier de la rue de Varenne qu’un château breton », juge le couturier, qui a demandé à Patrick Hourcade, un ancien étu-
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JEUDI 23 AOÛT 2018
diant en histoire de l’art travaillant à Vogue,
de l’aider à le décorer. Jacques se charge d’y
planifier les week-ends, de lancer des virées
en Rolls et des pique-niques de luxe sur la
plage. D’organiser les distractions de son
mécène, au fond. « Il aurait aimé avoir une
part plus importante dans la réussite de
Karl », confie son ami Philippe Heurtault.
Mais que pourrait-il bien accomplir, ce joli
garçon qui ne semble rien savoir faire
d’autre que de s’amuser ?
« Le travail de Jacques, c’est d’être Jacques »,
a compris Florentine Pabst, une journaliste
hambourgeoise devenue l’amie du couple.
Il se prépare longuement avant chaque
sortie. Puis s’arrange pour dévaster ce bel
arrangement. Les années 1970 s’autorisent
toutes les drogues. Si Karl Lagerfeld ne boit
que du Coca-Cola, Jacques, dès le réveil,
sniffe une ligne de cocaïne et boit du Chivas
au goulot. Tout le contraire de Lagerfeld,
toujours en train de dessiner chez lui, en
robe de chambre piquée blanc, pour Fendi,
Chloé et les multiples marques qui l’emploient en free-lance.
Un soir, Jacques croise Diane de BeauvauCraon, descendante d’une des plus illustres
familles françaises, apparentée aux comtes
d’Anjou et aux ducs de Lorraine. Le genre
princesse déjantée. Avec ses cheveux coupés
ras à l’âge de 15 ans et sa silhouette androgyne, elle a toujours l’air d’un infernal jeune
homme, dingue et drôle, oisive comme
Jacques et défoncée comme lui. Cette « fille à
pédés », comme elle se qualifie elle-même, a
fini par sortir tous les soirs avec Jacques. Il
faut que Karl Lagerfeld téléphone à son père
pour lui demander de « tenir sa fille » après
que le duo a fait les quatre cents coups. « Ce
n’est pas que Karl soit jaloux, bien qu’il soit
possessif. Mais il avait peur que je fasse du
mal à Jacques », dit-elle aujourd’hui.
Encore une fois, le couturier a renouvelé
son cercle et Anna Piaggi y a fait son apparition. Rédactrice de mode du Vogue Italie,
cette petite femme drôle et sarcastique est
devenue une incontournable des fêtes de
l’époque. Au téléphone, elle parle comme
une bourgeoise sage et bien élevée, mais lorsqu’elle arrive quelque part, son allure provoque toujours une onde de surprise et parfois
d’hilarité. A la fois grotesque et sublime, elle
peut porter des culottes bouffantes, une
patte de poulet en sautoir, de la lingerie
apparente et un petit chignon de sumo chinois sur la tête. « Mon travail, c’est d’inspirer
Karl », clame-t-elle volontiers. « Dans sa façon
de s’habiller, elle fait automatiquement ce
que nous ferons demain », note-t-il. Au
moins, sa théorie du vampire est clairement
comprise de part et d’autre. Chaque détail
des tenues de cette excentrique devient,
sous le crayon de Karl, une idée nouvelle. Lagerfeld introduit ainsi des empiècements de
dentelle dans ses robes Chloé et dessine désormais sacs et bijoux.
De plus en plus, il vient à Grandchamps.
C’est là qu’il travaille, au-dessus du parc
planté de buis taillés comme à Versailles et du
nouveau bassin qu’il a fait creuser. Les invités
se lèvent à 10 heures. Il les rejoint à midi pour
le déjeuner. « Anna mettait des heures à s’habiller, puis elle arrivait dans des costumes improbables que Karl adorait dessiner », se souvient Patrick Hourcade. Les paysans du coin
n’en reviennent pas de voir cette petite assemblée qui déambule dans le parc, vêtue de
kimonos chinois anciens que Karl a achetés.
MAIN BLEUE ET POINT D’ORGUE
GUERRE DES CLANS
C’est le désœuvrement qui est dangereux.
Jacques de Bascher a le sens des transgressions vénéneuses. « Perturbateur en diable, il
est doué pour organiser le chaos », écrit Marie
Ottavi dans le beau livre qu’elle lui a consacré
(Jacques de Bascher, dandy de l’ombre,
Séguier, 2017). Au Sept dînent souvent, à des
tables voisines, la bande de Saint Laurent et
celle de Lagerfeld. Jacques est au bar et
contemple les coteries de son regard faussement détaché. Tout de même, l’homme
sur lequel il jette son dévolu, à la fin 1973, est
le seul amant interdit : Yves Saint Laurent.
Cela pourrait être un vaudeville moderne.
D’abord clandestine, la liaison dans laquelle
il s’engage avec Saint Laurent secoue pourtant le petit monde de la mode bien plus
qu’il ne l’aurait souhaité. Aime-t-il sa nouvelle conquête ? Rien n’est moins certain.
Mais il est flatté. Il l’enregistre, lui aussi, et
raconte à ses proches son érotisme masochiste pour se faire mousser. Le grand couturier ne dessine plus, ou alors il dessine
de Bascher vêtu de ses blouses de soie imaginées pour lui par Lagerfeld. Etrange mise en
abyme… Jacques cherchait une passade, c’est
une passion qui lui est tombée sur les bras.
Yves le couvre de fleurs, le bombarde de lettres et se consume dans cette histoire.
Il plane cependant deux ombres au-dessus de leur lit. Car Pierre Bergé s’est mis en
tête que de Bascher est le bras armé par lequel
Karl Lagerfeld voudrait détruire son rival.
Depuis leurs années de jeunesse où ils étaient
amis, Lagerfeld et Saint Laurent se sont éloignés. Il y a, d’un côté, la jalousie sourde et
bien masquée de Lagerfeld, et de l’autre, l’arrogant sentiment de supériorité affiché par…
Pierre Bergé. Mais enfin, les deux clans se fréquentaient. Désormais, c’est la guerre.
« Jamais Jacques n’aurait quitté Karl pour
Yves, tout simplement parce qu’il y avait
36 000 Yves dans sa vie », soutient Diane de
Beauvau-Craon. Mais Saint Laurent ? Peut-il
abandonner ses dessins, ses robes, ses défilés
sublimes ? Voilà ce que craint Pierre Bergé.
« Si les mouches tournent autour de la lampe
et si elles se brûlent, ce n’est pas ma faute »,
chantonne Jacques, comme Marlene Dietrich
dans L’Ange bleu. Au début, il en rit avec ses
amis. Ex-amant de De Bascher, l’écrivain Yves
Navarre joue toujours la même plaisanterie :
il téléphone à Jacques et, jouant sur la similitude des prénoms, imite la voix traînante du
couturier. « Allô ? C’est Yves… » « Arrête, tu m’as
fait peur ! » Jacques s’avoue débordé par
l’amour dévorant de son amant.
Cette passion qui dévore Saint Laurent est
un danger pour la maison patiemment édifiée avec Bergé. Après de vaines scènes et des
menaces, ce dernier appelle un jour l’amant
maléfique et lui pose un ultimatum : s’il
ne quitte pas le couturier, il lui arrivera
malheur… Terrifié, convaincu que Bergé a dépêché des tueurs pour l’assassiner, de Bascher ne répond plus aux appels désespérés
de Saint Laurent. Mais il a remis les lettres
d’Yves à Lagerfeld. Le divorce entre les deux
clans est consommé. Longtemps, Pierre
Bergé rendra de Bascher responsable de tous
Jacques de Bascher au Louvre, en 1973. PHILIPPE HEURTAULT
Karl Lagerfeld à la soirée « Moratoire noire », le 24 octobre 1977. PHILIPPE HEURTAULT
les maux : leur séparation en 1976, la chute
de Saint Laurent dans l’enfer de la drogue
et la dépression. « J. de B. n’a été qu’un
prétexte, a-t-il fini par écrire dans ses Lettres
à Yves, en 2009, l’occasion que tu cherchais et
qui s’est présentée. »
Un tel incident pourrait avoir des conséquences graves pour Jacques de Bascher.
Certes, il est jeune, beau, mais « c’est Karl qui
tirait les ficelles », souligne Diane de Beauvau-Craon. Dans le milieu de la mode, la plupart ont été sommés de choisir entre les
deux clans. On ne peut plus, désormais, être
ami de Lagerfeld ET de Saint Laurent. Mais
Karl Lagerfeld parvient à ne pas perdre sa
position. Est-ce un message à destination de
son protégé ? « Je ne tombe jamais amoureux,
je suis seulement amoureux de mon travail,
se contente-t-il de souligner, en 1975, dans
Interview, la revue d’Andy Warhol. Le magazine publie aussi des photos de sa chambre
à coucher, place Saint-Sulpice, un immense
lit recouvert de tissu bordeaux avec une
plinthe en métal qu’il a lui-même dessinée,
assorties de son commentaire : « Ce genre de
lit a été conçu pour les êtres solitaires. Si vous
considérez la pièce dans son ensemble, vous
penserez à tout sauf au sexe, parce que c’est
la chambre la plus asexuée qui soit. Et j’adore
les chambres asexuées. »
Cette année-là, la société de cosmétiques
Elizabeth Arden a signé un avantageux
contrat avec Chloé pour le lancement d’un
nouveau parfum qui portera le nom de la
« JACQUES SORTAIT
AVEC, DANS
LA POCHE
DE SA VESTE,
UNE BOUTEILLE
DE COCA-COLA
REMPLIE
DE COCAÏNE,
QU’IL ASPIRAIT
AVEC UNE PAILLE »
PHILIPPE HEURTAULT,
son ami du service militaire
griffe. Cette fois, Gabrielle Aghion et Jacques
Lenoir, les propriétaires de Chloé, ont
accepté que Karl soit associé aux profits,
non pas du prêt-à-porter, dont il est pourtant le directeur artistique, mais de la nouvelle fragrance. Pour son lancement, une
tournée aux Etats-Unis a été prévue. Il part
avec Jacques de Bascher, de Los Angeles à
New York. En somme, leur couple a pris un
tour plus professionnel.
« TOMBER EN BEAUTÉ »
Le reporter d’Interview André Leon Talley,
qui deviendra bientôt l’un des éditeurs du
Vogue américain, impressionné par leur
duo, interroge aussi Jacques de Bascher. Il lui
demande si l’on pourrait considérer leur
mode de vie comme décadent. « Aux EtatsUnis, la décadence a des connotations de
camelote, de pornographie, de saleté, répond
Jacques. Décadent, c’est tout autre chose, c’est
une façon de tomber en beauté. »
Lagerfeld s’est inventé un nouveau look.
Avec ses pantalons de flanelle à revers, ses
over-blouses de soie, son monocle et sa
barbe, « on dirait un baron allemand dans un
film érotique », s’amuse le photographe
Helmut Newton, qui saisit son portrait. On
se moque bien un peu de lui et de ce monocle qui tombe sans cesse dans son assiette.
Mais enfin, il a un style et lorsqu’il fait visiter
son appartement de la place Saint-Sulpice,
avec Jacques en ensemble de lin crème, il
faut bien admettre que le duo fait de l’effet.
A Paris, le couturier vit dans la même magnificence. Il a finalement laissé la place SaintSulpice à Jacques et loue désormais, au 51 rue
de l’Université, une aile du splendide hôtel
particulier des Pozzo di Borgo. C’est là que
Karl a reconstitué sa chambre d’enfant, une
petite pièce tapissée de vert avec un lit étroit.
Accrochée au mur, la copie d’un tableau
du peintre allemand Adolph von Menzel,
La Table ronde, peint en 1850, représentant
Frédéric II entouré d’invités, dont Voltaire.
Le couturier assure qu’il l’avait demandé en
cadeau à ses parents, à l’âge de 7 ans. Les
autres pièces sont pareillement meublées
XVIIIe siècle, son nouvel engouement.
Le visage à nouveau glabre, lui aussi s’est
fait une tête d’époque – encore un nouveau
look. Karl Lagerfeld, les cheveux noués en
catogan, reçoit vêtu d’une robe de chambre
de soie comme un gentilhomme d’autrefois
et arbore dans les soirées un éventail. Sa
mère, installée à Grandchamps depuis un
accident vasculaire cérébral, n’est plus la
dame bien élevée et élégante d’autrefois ? Il
lui redonne vie dans les nombreuses interviews qu’il accorde désormais : « Ma mère
disait… », « Ma mère pensait… »
Et Jacques de Bascher ? Il se drogue de plus
en plus. « Il sortait avec, dans la poche de sa
veste, une bouteille de Coca-Cola remplie de
cocaïne, qu’il aspirait avec une paille », rapporte Philippe Heurtault. Il a de plus en plus
besoin d’argent pour payer sa poudre blanche. En 1977, Karl Lagerfeld obtient que Fendi
lui confie la réalisation d’un petit film de
mode, Histoire d’eau. Le tournage a lieu à
Rome. Jacques dessoûle à peine. Ce sera sa
seule et unique tentative pour travailler.
Mieux vaut qu’il s’en tienne à l’organisation
de ces fêtes données au nom de Karl Lagerfeld, qui assoient la réputation du couturier.
En 1975, les Sex Pistols ont lancé le punk.
Provocation, sexe, violence, « no future »… Le
24 octobre 1977, Jacques propose une soirée
baptisée « Moratoire noire », à La Main bleue,
un ancien entrepôt de Montreuil, à l’est de
Paris, décoré par Philippe Stark. Comme toujours, Karl Lagerfeld a tout financé. « Je déteste les riches qui vivent en dessous de leurs
moyens », assure-t-il en seigneur. La fête a
lieu le soir même de son défilé Chloé qui clôt
la Semaine du prêt-à-porter. Le couturier ne
fait qu’une apparition au début des réjouissances, visage blanc et cape noire de Dracula.
Jacques et son ami Xavier de Castella
accueillent leurs 1 500 invités en tenue
d’escrime blanche ornée de manches rouges
avec, pour Xavier, une de ces cagoules en cuir
sadomaso avec des trous pour la bouche et
les yeux. Eros et Thanatos réunis. « Une fête
que nous n’aurions ratée pour rien au monde,
rit Paquita Paquin. Mais ce n’est que dans
les journaux du lendemain que nous avons
réalisé ce qui s’était passé. » A la lueur des
flashs, on aperçoit sur la scène « des types qui
faisaient un fist-fucking ».
Jacques se brûle dans ces fêtes délirantes.
Mais Karl Lagerfeld y gagne une réputation
d’aristo-punk, de styliste dans l’air du temps,
professionnel rigoureux et figure de la jetset. Partout il est recherché. C’est l’époque où
il commence à voir plus grand, plus prestigieux. En un mot, plus couture. p
raphaëlle bacqué
Prochain épisode : Au nom de Chanel
20 |
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JEUDI 23 AOÛT 2018
Marvin Gaye
La star de la soul rend l’âme
De nombreuses figures de la musique
ont été assassinées en pleine gloire. Chaque meurtre raconte
à la fois l’artiste et son époque. Miné par la drogue et en proie
à des conflits récurrents avec son père, le chanteur
afro-américain décède sous les balles de celui-ci, le 1er avril 1984
C RI MES À PLE I N S T UB ES 3 | 6
V
otre histoire a fait couler des litres d’encre,
mais elle tient en une
lettre : un « e » muet,
ajouté à la fin de votre patronyme.
Ce petit caractère, ce signe distinctif discret, presque invisible, vous
vous l’êtes octroyé à la sortie de
l’adolescence, lorsque vous êtes
entré en chanson, et qu’il a fallu
signer les disques que vous sortiez, les morceaux que vous composiez, les concerts que vous
donniez. Depuis votre naissance,
le 2 avril 1939, à Washington D.C.,
vous vous appeliez Marvin Gay,
comme votre pasteur de père ;
dorénavant, vous seriez Marvin
Gaye, aux yeux et aux oreilles du
monde – si ce n’est de Dieu.
D’aucuns virent dans cet appendice une marque d’orgueil, comblant un manque d’égards ;
d’autres y entendirent l’écho
d’une violence sourde, hantant
votre famille de génération en génération. Votre père, reproduisant
les gestes de son propre géniteur,
ne vous avait-il pas roué de coups
de ceinture, durant votre enfance ?
Et votre grand-père maternel
n’avait-il pas ouvert le feu sur sa
femme, à la suite d’une énième
crise de démence – drame dont
votre grand-mère réchapperait
miraculeusement et qui précipiterait l’internement de votre aïeul ?
A cet « e », du reste, on ferait
bientôt dire tout et son contraire.
Qu’il trahissait votre part féminine, par exemple, vous qui
mêliez avec tant de grâce les
inflexions aiguës de votre timbre
à celles du sexe opposé : avant de
chanter en solo les délices et les
supplices de la conjugalité, c’est
en duo – aux côtés de Mary Wells,
Kim Weston, Diana Ross et
Tammi Terrell – que vous vous
êtes d’abord fait un nom. Cet « e »
trouble, on soutint inversement
que vous l’auriez brandi pour
exorciser les goujateries de vos
copains d’enfance, moquant sans
relâche votre virilité. La perche
que leur tendait votre nom était
d’autant plus facile à saisir, il est
vrai, que votre père aimait à se
travestir en femme – il était courant, à D.C., de croiser Gay senior
arborant perruques, robes, bas et
petites culottes.
Le succès venant, il a fallu vous
habituer à ce que, en salle de
presse, en coulisse, voire même
en songe, les journalistes vous
assaillent de questions. N’aviezvous jamais entendu parler de
William Wilson, le héros éponyme d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, pourchassé, jusque dans
la mort même, par son parfait homonyme ? Que pensiez-vous de
La Disparition, ce roman dont
Georges Perec avait escamoté
tous les « e », pour conjurer le dé-
« C’ÉTAIT UN “HEALER”,
UN GUÉRISSEUR.
MAIS, UN BEAU JOUR,
DANS LES ANNÉES 1950,
IL A PERDU
SES POUVOIRS »
MARVIN GAYE
parlant de son père
cès de ses parents ? Vous laissiez
dire, souvent ; vous préfériez le
chant aux explications de texte,
vous qui disposiez de la plus
soyeuse des voix.
A tous les curieux, vous répétiez
que vous vous étiez greffé cet « e »
fantôme en hommage à votre
idole, Sam Cooke. Comme vous, il
avait reçu le don de faire passer
dans les chansons profanes qu’il
enregistrait le souffle des chants
d’église avec lesquels il avait
grandi ; l’industrie musicale, qui
ne savait que faire face à tant de
ferveur, baptisa ce prodige la
« soul music », la musique de
l’âme. Comme le vôtre, son père
était pasteur ; pour ne pas s’attirer
les foudres divines et paternelles,
Sam avait prolongé son nom de
famille d’un « e » protecteur. Ce
bouclier symbolique ne fut
d’aucun ressort, cependant, le
11 décembre 1964, lorsqu’une balle
troua sa poitrine, dans un motel
californien. Accusée du meurtre,
la gérante, qui affirma avoir subi
une tentative de viol, plaida la légitime défense ; beaucoup, parmi
vos frères et sœurs de couleur,
crièrent au complot.
LA CHANSON TOMBÉE DU CIEL
Ebranlé par la tragédie, survenue
alors que vous veniez de rejoindre
la Motown, la plus fameuse maison de disque afro-américaine,
vous porterez désormais le « e »
de Cooke comme une relique, en
souvenir de ceux qui ne sont plus.
Avec le temps, cette amulette se
chargera de la mémoire d’autres
défunts, d’autres drames. L’assassinat, en 1968, du pasteur Martin
Luther King, leader de la marche
des Noirs américains vers l’égalité
civile ; la mort d’un cancer,
en 1970, à 24 ans, de votre plus
illustre partenaire de chant,
Tammi Terrell ; les ravages de la
guerre du Vietnam, que vous
contera votre frère, Frankie, à son
retour du front ; autant d’épreuves qui nourriront votre
chef-d’œuvre, What’s Going on ?,
paru en mai 1971. « Father, father,
we don’t need to escalate » (« Père,
père, nous n’avons pas besoin de
surenchérir »), implorez-vous sur
la chanson qui donne son titre à
l’album ; la supplique sera entendue, pour un temps du moins.
C’est à ce moment, en effet, que
vous vous rapprochez de
l’homme qui vous a initié à la
musique, mais dont vous avez fui
l’emprise mortifère dès votre
premier contrat d’artiste – ce père
tant aimé et honni à la fois.
En 1974, l’émission de télévision
« Midnight Special » vous filme
côte à côte, à la faveur d’une interview lunaire. Vous semblez
emprunté, en léger retrait ; lui,
affublé d’une de ces sempiternelles perruques qu’il affectionne,
prend la parole et la lumière à la
moindre occasion, vous coupant
dès qu’il le peut. L’interview
s’achève par une accolade qui,
avec le recul, fait froid dans le dos.
De fait, il se trouve que vous ressemblez de plus en plus à ce double encombrant. Il se noyait dans
l’alcool ? Vous vous consumez
dans la cocaïne. Il était aussi pieux
devant Dieu qu’il était infidèle
avec les femmes ? Vos refrains se
couvrent, de même, d’une intense
religiosité à mesure que vous mul-
JÉRÉMIE FISCHER
tipliez les conquêtes – l’amour
charnel étant, selon le point de
vue que vous adoptez sur les albums Let’s Get it on (1973) et I Want
You (1976), le prolongement naturel de l’amour divin. Sur ces entrefaites, votre mariage avec Anna
Gordy Gaye, la sœur du patron de
votre maison de disque, Berry
Gordy, était voué à connaître le
même sort que vos épousailles
avec celle qui longtemps fut votre
muse et maîtresse, Janis Hunter :
soit deux fracassants divorces,
en 1977 et 1981, que vous soldez en
publiant Here, my Dear (1978) et In
Our Lifetime (1981), dans l’indifférence générale. Quant aux trois
fils qu’elles vous donneront, Marvin III, Nona et Frankie, vous les
leur laisserez volontiers.
A force de mettre votre « e » dans
autant de paniers, vous ne saurez
bientôt plus où est votre nid. On
vous trouve tantôt à Los Angeles,
tantôt au chevet de vos parents, à
Washington D.C., tantôt même à
Londres et en Belgique, pour fuir
le fisc. Sur la recommandation de
l’un de vos manageurs, le Belge
Freddy Cousaert, vous séjournerez plusieurs mois à Ostende,
en 1981. Au bord de la mer du
Nord, vous ne toucherez plus à
1 gramme de poudre. A tout péché,
miséricorde : une chanson tombe
du ciel et vous remet en selle,
Sexual Healing, tube planétaire
dès sa sortie en single, en 1982.
« To heal » : « guérir ». Vous avez
souvent usé du même verbe pour
décrire la mystique de votre père,
lorsqu’il officiait pour la House of
God, une congrégation pentecôtiste : « C’était un “healer”, un guérisseur, disiez-vous. Mais, un beau
jour, dans les années 1950, il a
perdu ses pouvoirs. »
UN REVOLVER SOUS LE SAPIN
Las, le triomphe de Sexual Healing
ne vous guérira guère de vos
maux ; il les creusera, tout au
contraire. D’avril à août 1983, lors
de la tournée qui suit la publication de votre ultime album,
Midnight Love (1982), votre
comportement est erratique ;
heurté par l’assassinat de John
Lennon, en 1980, et par le suicide
d’un de vos roadies, Eric Sharpe,
vous croyez être la cible d’un
tueur embusqué dans le public.
En coulisses, vous ne quittez jamais, ou presque, votre gilet pareballes, entre deux rails de coke ;
sur scène, vous avez beau dédier
l’un de vos derniers morceaux,
Joy, à votre père, la joie s’en est bel
et bien allée.
Alors, sitôt la tournée achevée,
vous vous réfugiez dans votre
villa, à Los Angeles. Vous y
accueillez par intermittence vos
sœurs, Jeanne et Zeola, et vos parents, qui font l’aller-retour depuis
Washington, où votre père a décidé, sans consulter votre mère, de
vendre la maison que vous leur
aviez achetée. Le 25 décembre 1983, en guise de cadeau de
Noël, vous offrez un revolver, un
Smith & Wesson 38 special, à votre
père – pour qu’il vous protège, au
cas où il arriverait quelque chose.
Mais il ne se passe rien, ou si peu :
jour après jour, vous vous morfondez, drogué et reclus, trois ou quatre couches de laine sur le dos. Vos
parents n’ont pas changé : à la
moindre broutille, votre père est
toujours aussi prompt à lever la
main sur votre mère. Cela, plus
que tout le reste, vous insupporte :
souvent, vous le cognez à votre
tour, hors de vous. « Si Marvin me
frappe à nouveau, je le tue », dira
votre père à Jeanne, qui vous répétera la mise en garde.
A la fin du mois de mars 1984,
vous vous jetez de votre voiture
de sport, dans un geste funeste ;
par miracle, vous ne vous en sortez qu’avec quelques égratignures. Aussi, le 1er avril, veille de
votre 45e anniversaire, l’humeur
n’est ni aux poissons ni à la fête. Il
est minuit passé, vous somnolez
dans votre chambre, quand éclate
encore une dispute : les papiers de
l’assurance de la maison de
Washington ont été égarés, papa
s’en prend de nouveau à maman.
Ce sera la fois de trop. Vous vous
jetez sur lui, bagarre, bousculade,
puis vous rentrez vous coucher.
Six minutes passent ainsi, dans
un silence de plomb ; votre père
franchit le seuil de votre porte ;
son Smith & Wesson crache deux
balles – le premier tir, en plein
cœur, vous sera fatal. Vous lâchez
un cri, et rendez l’âme. A l’instar
de celle de Sam Cooke, votre mort
bouleverse la grande famille des
musiques noires-américaines,
dont vous êtes devenu l’un des
pères spirituels ; parmi ceux qui
vous rendront hommage, de
Tupac à Michael Jackson, combien, de même, seront précocement et brutalement fauchés ?
Dans le solfège utilisé par les
Anglo-Saxons, le « E » correspond
à notre « mi ». Etrange note que
celle par laquelle vous avez ainsi
fait durer votre nom, ténue,
tenace, têtue. Quand cette note
s’est-elle tout à fait tue ? Six ans de
prison furent infligés à l’homme
qui vous donna la vie, puis vous
l’ôta. Il divorça de votre mère et
rejoint, à sa sortie, une maison de
repos, où il mourut d’une pneumonie, le 10 octobre 1998, à
84 ans. A ceux qui plaidèrent que
votre meurtre était un suicide
par procuration, vous ne pouviez
répondre que par un silence ;
depuis qu’il vous a rejoint, le
silence de Marvin Gay répond au
vôtre, avec ou sans « e ». p
aureliano tonet
Prochain épisode Peter Tosh,
chronique d’une mort annoncée
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JEUDI 23 AOÛT 2018
Steve Reich
dans son studio
de New York,
en avril 1988.
BETTY FREEMAN/
LEBRECHT/LEEMAGE
LES TUTORIELS ARTISTIQUES
ENTRER
DANS LA DANSE
Apprendre à danser sur Internet,
qui dit mieux. Le supermarché
du tutoriel présente ses rayonnages illimités qu’un clic et
un déclic enclenchent à la seconde. Quand ça nous chante et
aussi en chantant, à n’importe
quelle heure du jour et de la nuit,
dans la cuisine ou le salon,
en jogging ou en petite tenue,
apprivoiser des styles dont
on n’avait jamais osé rêver en
regardant des vidéos est un plaisir à saisir, à voler, à savourer.
Cette méga-école de danse additionne les qualités. Elle est
gratuite d’abord. Pas de prof
sur le dos, de voisines ou voisins
plus doués que vous, et tous
les styles à disposition selon
la fantaisie du moment.
Au hasard de la pêche, un brin
de twerk avec Anisha Gibbs pour
rouler des fesses, une injection
de jumpstyle avec les séries
HardStyle Ain 01 pour tétaniser
le cardio, un zest de hula
hawaïen sur la chaîne YouTube
Howcast (plus 2 millions de vues
en neuf ans). Ça défile et vite.
Cet incroyable amalgame
de pratiques qui secoue le Schmilblick physique en faisant le tour
de la planète sans bouger de chez
soi réserve son lot de surprises.
Car on trouve de tout dans le tuto
de danse. De vrais professeurs
et des improvisés, des vidéos
tendance clip ou réalisées chez soi
à la bonne franquette, dans
le jardin ou sur la route devant
la maison… Autant dire qu’il faut
trier. Certains tutoriels travaillent
la pédagogie avec décryptage
des mouvements et même
information sur le style enseigné,
d’autres ne laissent pas le temps
de souffler.
L’idée de base : apprendre
en un temps record – moins de
cinq minutes parfois ! – pour
ne pas décourager sans doute
le vaillant futur danseur. Il y en a
qui comptent sur la notoriété
de vedettes comme Beyoncé
pour enseigner par exemple
le twerk à la manière de... Ça sent
parfois le cours de rattrapage
pour les nuls, mais au moins
DE VRAIS PROFESSEURS
ET DES IMPROVISÉS,
DES VIDÉOS
TENDANCE CLIP
OU RÉALISÉES CHEZ SOI
À LA BONNE
FRANQUETTE…
AUTANT DIRE
QU’IL FAUT TRIER
personne ne vient vérifier
l’ampleur des dégâts. Quant à
la marge de progression, elle est
laissée à la seule appréciation
de chacun. Evidemment, l’insistance et la répétition, relativement faciles lorsqu’il ne s’agit
que de mettre en boucle
une vidéo, restent des vertus
cardinales pour réussir à acquérir
un minimum de technique.
SECRETS DE FABRICATION
Dans cette folie tutorielle,
les chorégraphes s’affichent eux
aussi partants. Pas question de
rester en rade dans un mouvement qui séduit large en convertissant les plus rétifs et
complexés à lever la jambe.
En 2013, la Belge Anne Teresa
De Keersmaeker a mis en ligne
une vidéo qui enseigne une séquence de la pièce Rosas danst
Rosas, créée en 1983.
Les amateurs peuvent aussi envoyer leur version à la compagnie qui les met en ligne :
quatre cents films sont actuellement visibles. Dans un esprit
de partage et pour populariser
les œuvres de Pina Bausch,
la Fondation Pina Bausch a
réalisé en 2017 une vidéo d’apprentissage de la Nelken Line,
extraite du spectacle Nelken,
chorégraphié en 1982 par l’artiste
allemande. Analysée et décortiquée de façon très claire par
l’interprète historique Julie Anne
Stanzak, cette guirlande de gestes
autour des quatre saisons se livre
avec facilité, tout en glissant
quelques secrets de fabrication
de la chorégraphe.
Le tutoriel qui électrise le
bien-être physique ou permet
d’incorporer l’alphabet de grands
artistes joue aussi parfois le rôle
de propulseur communautaire.
En février, pour fêter le quarantième anniversaire du festival
de danse des Hivernales d’Avignon, la Nelken Line a rassemblé
près de deux cents Avignonnais
dans les rues. Déjà en ligne sur
le site de la Biennale de la danse
de Lyon, prévue du 11 au 30 septembre, un tuto de tarentelle,
tradition italienne revisitée par
Dominique Hervieu, permet,
en huit minutes, de se mettre
en jambes. Objectif : danser en
plein air dimanche 16 septembre,
place Bellecour, à la fin du Défilé
pour la paix, rassemblant
4 500 danseurs amateurs,
parrainé par le footballeur Lilian
Thuram. Sur la chanson Imagine,
de John Lennon, une envolée
collective qui s’annonce
magique. Thuram aura-t-il appris
sa leçon sur tuto ? A voir. p
rosita boisseau
Prochain épisode Apprendre
la guitare
L’œuvre de Steve Reich
sur un nouvel aiguillage
En 1988, dans « Different Trains »,
le compositeur américain intègre comme jamais l’échantillonnage
LES A RT I ST ES PRE N N E N T LE T RA I N 3 | 6
U
n quatuor à cordes interprète une musique lancée
à grande vitesse sur la voie
minimaliste et répétitive
propre à son auteur, Steve Reich,
quand, soudain, la voix frêle d’une
personne âgée glisse furtivement les
mots « from Chicago » (« de Chicago »).
L’échantillon parlé est repris, tel quel
ou tronqué, puis remplacé par un
autre, « to New York » (« à New York »),
soumis au même traitement. Ainsi
commence Different Trains, une
œuvre pour quatuor à cordes et bande
magnétique composée en 1988, selon
un double retour aux sources, techniques (paroles enregistrées) et biographiques (voyages en train).
A l’aube de sa carrière, le compositeur américain, né en 1936, avait découvert fortuitement l’intérêt musical du décalage produit par la diffusion simultanée d’une même bande
sur deux magnétophones ne tournant pas exactement à la même vitesse et il s’en était servi pour expérimenter le principe de la boucle enregistrée, c’est-à-dire de la reproduction
à l’envi d’un même motif. D’abord,
avec It’s Gonna Rain (1965) à partir
d’extraits du prêche d’un pasteur pentecôtiste noir et ensuite avec Come
Out (1966), reposant sur les propos
d’un jeune Afro-Américain passé à tabac par la police. Le déphasage gradué
allait devenir la marque de fabrique
de Steve Reich avec des pièces telles
que Piano Phase (1967) et Four Organs
(1970) jusqu’au désormais historique
Music for 18 musicians (1976). Dans
tous les cas, des partitions strictement instrumentales.
L’œuvre conçue en 1988 pour répondre à la commande du Kronos Quartet
se serait sans doute cantonnée, elle
aussi, au domaine acoustique, si le
compositeur n’avait alors repensé à sa
prime enfance et aux conséquences
ferroviaires de la séparation de ses parents alors qu’il n’était âgé que de 1 an.
Une garde alternée fut organisée à partir de 1939, ce qui valut à l’enfant d’effectuer deux fois par an, jusqu’en 1942,
le trajet de New York (où résidait son
père) à Los Angeles (où s’était installée
sa mère). En train, avec changement à
Chicago, en compagnie de sa gouvernante. Ces voyages inspirèrent rétrospectivement à Steve Reich une prise
de conscience déterminante pour
l’œuvre destinée au Kronos Quartet.
« Si j’avais vécu en Europe pendant cette
période, il m’aurait fallu, en tant que
juif, prendre des trains bien différents »,
déclara-t-il pour en justifier le titre.
Dans Different Trains, Steve Reich ne
se contente pas, comme pour It’s
Gonna Rain et Come Out, de prélever
et d’agencer sur une bande des bribes
de paroles, mais il tire l’intégralité de
son matériau musical (notes, rythmes) des extraits vocaux diffusés par
la bande. « From Chica-go », par exemple, donne lieu à une mélodie avec intervalle ascendant et tenue sur la troisième syllabe. Les septuagénaires et
octogénaires invités à parler devant le
micro du compositeur sont soit des
personnes liées à ses souvenirs d’enfance (sa gouvernante, un ancien porteur de bagages affecté à la ligne Los
Angeles-New York), soit des survivants de la Shoah ayant émigré aux
Etats-Unis. Des bruits de train sont
aussi sélectionnés puis échantillonnés, comme les paroles, à l’aide d’un
clavier numérique et d’un ordinateur.
DÉLICAT ENTRELACS
L’œuvre se divise en trois parties. La
première, America – Before the War
(« L’Amérique avant la guerre »), s’apparente à une rhapsodie sur les rails
de Reich, dont le motorisme caractéristique connaît quelques changements de vitesse à la suite de divers
aiguillages intimés par les mots et
leurs intonations spécifiques. Presque
dansante pour « nineteen thirty nine »
(1939), intériorisée pour « nineteen
forty » (1940), franchement sombre
pour « nineteen forty one » (1941). Bientôt submergées par les sirènes, les
voix s’enlisent dans un maelström de
sons instrumentaux et de bruits qui se
déverse dans le deuxième mouvement, Europe – During the War (« L’Europe pendant la guerre »). Chuchotements (« and he pointed right on me »,
et il m’a pointé du doigt), plaintes (« no
more school », plus d’école), désolation
(« they shaved us », ils nous ont rasés),
toutes les phases de l’Holocauste sont
restituées jusqu’au climax de l’enfer
(« flames going up to the sky », des
flammes montaient vers le ciel) et à
l’extinction totale de la vie (« it was
smoking », ça fumait). Le troisième
mouvement, After the War (« Après la
guerre »), manifeste la renaissance par
un entrelacs instrumental très délicat
avant que les paroles (où il est question d’une petite fille qui chante, applaudie par les Allemands), douces et
L’ŒUVRE SE SERAIT
CANTONNÉE AU
DOMAINE ACOUSTIQUE
SI LE COMPOSITEUR
N’AVAIT ALORS REPENSÉ
AUX CONSÉQUENCES
FERROVIAIRES
DE LA SÉPARATION
DE SES PARENTS
légères comme des bulles d’air, ne
conduisent à une conclusion apaisée.
Créée le 2 novembre 1988 à Londres
par le Kronos Quartet, Different Trains
constitue un tournant dans la production de Steve Reich. L’échantillonnage
fait dorénavant partie de ses pratiques de compositeur. En 1993, The
Cave en témoignera sous la forme
d’une pièce de théâtre musical avec vidéo. Plus abouti, le portrait musical de
New York (ville natale de Steve Reich)
que constitue City Life (1995) s’inscrit
totalement dans la descendance de
Different Trains. A cela près que les
sons enregistrés sont cette fois diffusés en direct par les deux claviers numériques qui figurent au sein de l’ensemble instrumental. Des bruits de la
vie quotidienne et, bien sûr, des voix
– porteuses d’un message de plus en
plus engagé. D’abord, l’exclamation
d’un camelot portoricain qui attire le
chaland. Ensuite, les vociférations de
manifestants afro-américains. Enfin,
les conversations des premiers intervenants sur les lieux de l’attentat de
1993 contre le World Trade Center.
Le second attentat, celui du 11 septembre 2001, devait aussi inspirer à
Steve Reich, en 2010, une création à
base de sons enregistrés. Des voix appartenant au commandement de la
défense aérospatiale américaine et au
corps des sapeurs-pompiers de la ville
de New York ainsi que des témoignages d’amis qui vivaient ou travaillaient
sur le site. Quant aux instruments requis pour cet opus intitulé WTC 9/11, ce
furent les cordes du Kronos Quartet.
Une manière de boucler la boucle
amorcée avec Different Trains ? p
pierre gervasoni
Prochain épisode O. Winston Link
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JEUDI 23 AOÛT 2018
de noyaux atomiques très inhabituels que
les physiciens ont baptisé « anomalons ».
Ce n’est que quelques années plus tard,
après de nombreuses publications dans
des revues prestigieuses, qu’il a fallu se
rendre à l’évidence que les anomalons
n’ont aucune réalité. Malgré tout, les détecteurs mis au point pour déceler les anomalons se sont révélés très performants et ont
été employés à d’autres fins. A quelque
chose malheur est bon.
Plus récemment et avant la confirmation, en juillet 2012, de l’existence du fameux boson de Higgs, qui a fait la « une »
de tous les journaux, le discours des physiciens était déjà très positif à ce sujet. Si
cette particule est détectée, disaient-ils,
cela validera la théorie et ce sera une victoire. Si la particule tant attendue, car prévue par la théorie, n’est pas mise en évidence, cela signifiera sans doute qu’il faut
revoir la théorie et donc ouvrir un champ
de recherche et découvrir de nouvelles
choses, une situation tout à fait stimulante
pour les chercheurs. Comme on le voit, un
résultat « négatif », un « échec » est en fait
positif en ce sens qu’il apporte une information et réduit l’ignorance. De ce point
de vue, c’est un succès. En somme, si je n’ai
pas trouvé mes clés dans ma chambre, j’ai
appris qu’il faut que je les cherche ailleurs.
Avant cet « échec », je ne le savais pas.
MAL PERÇUES, MAL VÉCUES
CHLOE POIZAT
L’erreur dans la recherche est source
de découvertes, d’idées, de débats qui font avancer nos
connaissances, rappelle le responsable du département
physique du Palais de la découverte, Kamil Fadel
SURMON T E R LES É PREUV ES 4 | 6
L’accroissement du savoir scientifique
passe nécessairement par des erreurs
Par KAMIL FADEL
E
¶
Kamil Fadel est entré au
Palais de la découverte en
1989 comme étudiant vacataire après une formation
en biologie de l’évolution,
puis en physique atomique
et en histoire des sciences.
Il dirige depuis 2001 l’unité
de physique de l’établissement, Universcience. Il est
aussi auteur de nombreux
articles pour magazines
et encyclopédies et a publié
« Vous avez dit physique ? De la cuisine au salon,
de la physique partout
dans la maison ! » (Dunod,
2015), qui traite avec humour et de manière accessible des phénomènes
physiques cachés dans
les objets ou équipements
ordinaires de la maison
rrare humanum est », l’erreur est humaine dit la maxime… qui se prolonge par perseverare diabolicum,
c’est-à-dire la persévérance (dans l’erreur)
est diabolique. Il n’existe sans doute
aucune activité humaine exempte d’erreurs, et personne ne contredira le fait que
l’on apprend et l’on découvre beaucoup
grâce à ses erreurs… et à celles des autres,
en observant le présent mais aussi le passé.
« Les erreurs sont les portails de la découverte. » Cette citation est souvent présentée
comme extraite d’Ulysse (Folio, 2013), le
roman du poète irlandais James Joyce
(1882-1941). Mais il y a erreur, car ce qu’on y
lit se traduirait plutôt par : « Un homme de
génie ne se trompe pas (ou ne commet pas
d’erreurs). Ses erreurs sont volontaires et
sont les portails de la découverte », ce qui
rend la notion d’erreur plus subtile, rapprochant la pensée de Joyce de celle de
Pierre Dac (1893-1975), quand l’humoriste
disait qu’une erreur peut devenir exacte,
selon que celui qui l’a commise s’est
trompé ou non. Cela mérite réflexion…
Chercher à dévoiler l’inconnu, révéler la
« vérité », apprendre, comprendre, découvrir… sont des processus au cours desquels il faut avancer, guidé par son flair,
mais où il faut aussi errer plus ou moins
au hasard afin d’explorer les possibilités.
Or, qui dit errer dit commettre des erreurs,
voire des hérésies. En somme, pour être
moins dans l’erreur, il faut en commettre.
Il n’est donc nullement paradoxal que la
quête de connaissance et l’accroissement
du savoir scientifique passent nécessairement par des erreurs. Il y a d’ailleurs
davantage d’erreurs que de résultats justes et vouloir leur fermer la porte, c’est
laisser la « vérité » dehors.
Cependant, l’erreur est généralement
mal vue, et comme la science a été bâtie sur
une raison censée lutter contre l’erreur,
l’image que le public se fait de la science, et
qui est véhiculée en partie par les scientifiques eux-mêmes, correspond à une activité dépouillée de son caractère humain,
faillible. En sanctionnant les erreurs et
en présentant des vérités établies, l’enseignement scolaire et supérieur, mais aussi
toute notre culture contribuent à faire
croire que l’erreur est à bannir et que la
science n’en commet pas, car elle progresserait en ligne droite selon une méthode
qui l’en préserverait.
En réalité, on estime qu’entre un tiers et
la moitié de toutes les découvertes sont effectuées de manière inattendue. Cependant, comme le disait Pasteur, le hasard ne
favorise que les esprits préparés. Les exemples de ce genre sont très nombreux, surtout dans le domaine médical. Le hasard a
ainsi joué un rôle essentiel dans les découvertes ou la mise au point de la pénicilline,
du LSD, de la pilule contraceptive, du Viagra, de la cyclosporine… Quant aux erreurs,
les plus grands génies en ont commis. Près
de 20 % des articles d’Einstein contiennent
des erreurs, quelquefois tout le long du
texte, bien que le résultat final soit juste
(voir à ce sujet le livre de Mario Livio, Fabuleuses erreurs, CNRS Editions, 2017). De manière générale, les erreurs peuvent être extrêmement fructueuses, mais, dans tous
les cas, elles amorcent de fécondes discussions, les débats étant essentiels en science
pour mieux cerner le sujet, tout en étant
sources d’idées. De plus, les erreurs et parfois les controverses qui s’ensuivent permettent – en principe du moins – une
autocritique de l’activité scientifique et
donc son amélioration.
« RECTIFIÉES AVEC LE TEMPS »
Comme l’écrit le célèbre épistémologue
Karl Popper (1902-1994) dans Conjectures
et réfutations, la croissance du savoir scientifique (Payot, 1985) : « L’histoire de la
science, à l’instar de celle de toutes les idées
humaines, est faite de rêves irresponsables,
d’obstination et d’erreurs. Mais la science est
l’une des rares activités humaines – et sans
doute la seule – où les erreurs soient systématiquement critiquées et, bien souvent,
avec le temps rectifiées. C’est pourquoi, dans
le domaine scientifique, nos erreurs sont fréquemment instructives, et c’est ce qui explique aussi qu’on puisse parler sans ambiguïté et de manière pertinente de progrès
dans ce domaine. »
Les sources d’erreurs sont très nombreuses. Elles peuvent provenir du matériel, de
l’observation, de l’étude statistique, mais
elles peuvent aussi être conceptuelles,
voire relever d’un mauvais raisonnement.
Le raisonnement d’une époque peut être
considéré comme absurde à une autre.
Ainsi, pour établir la loi de la gravitation
universelle à la fin du XVIIe siècle, Newton
étudie les travaux des alchimistes et des
magiciens chez qui il puise notamment
l’idée d’une action à distance. Il aboutit
pourtant au bon résultat, même si une
bonne partie de son approche paraît irrationnelle à nos yeux.
De même, c’est en s’appuyant sur des
considérations ésotériques et mystiques issues du mouvement romantique que plusieurs découvertes majeures sont réalisées
au début du XIXe siècle, notamment en
électricité, en particulier la découverte
qu’un champ magnétique accompagne
tout courant électrique. L’histoire risque de
se répéter et il est possible que les raisonnements actuels en physique des particules,
qui s’appuient sur des notions esthétiques
de symétrie, soient perçus comme absurdes par les physiciens des siècles à venir.
Il est assez tentant de considérer que les
erreurs du passé n’appartiennent qu’au
passé, mais il y a des leçons à en tirer. Ainsi,
en 1903, un certain nombre de physiciens
français, avec, à leur tête, le Nancéien René
Blondlot (1849-1930), croient avoir découvert un nouveau type de rayonnement aux
propriétés très étranges que l’on désigne
par « rayons N ». Il s’agissait en fait d’une
grossière erreur, les rayons N n’existent
pas. Mais l’histoire s’est quasiment répétée
dans les années 1980 avec la « découverte »
LE HASARD A JOUÉ
UN RÔLE ESSENTIEL
DANS LES DÉCOUVERTES
OU LA MISE AU POINT
DE LA PÉNICILLINE,
DU LSD, DE LA PILULE
CONTRACEPTIVE,
DU VIAGRA, DE LA
CYCLOSPORINE…
Le physiologiste John Eccles (1903-1997)
était convaincu – à tort – que la pensée est
indépendante du cerveau. Durant des années, ses recherches relatives à la transmission nerveuse ont été sous l’influence de
cette hypothèse erronée et n’ont abouti « à
rien ». Eccles rencontre alors Popper, qui le
convainc que ce résultat est au contraire
très positif, car cela signifie que la vérité à
rechercher est ailleurs. Sachant cela, Eccles
se remet au travail et aboutit à d’importantes découvertes relatives à la transmission
synaptique pour lesquelles il se voit décerner le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1963. Eccles n’est pas tombé dans le
piège du perseverare diabolicum…
Malgré tout, l’erreur est en général mal
perçue et mal vécue même si elle est nécessaire, et les scientifiques admettent difficilement qu’ils se sont trompés, craignant
pour leur réputation et leur carrière.
En 2016, une étude menée auprès de
1 576 chercheurs par le très prestigieux magazine scientifique Nature a montré que la
part des expériences non reproductibles
par d’autres scientifiques que leurs
auteurs est loin d’être négligeable. Or, qui
dit non reproductible, dit vraisemblablement erreur…
Conscients de ce problème dans leur
champ scientifique, celui de la psychologie, trois chercheurs (Tal Yarkoni, de l’université d’Austin, Texas, Christopher F. Chabris, du service de santé américain Geisinger Health System, et Julia Rohrer, de l’université de Leipzig) animent un projet
international intitulé « Loss of Confidence » (perte de confiance). Lancé
en 2016, il encourage les chercheurs qui ne
croient plus en la validité de certains de
leurs travaux à reconnaître et publier cet
état de fait, afin d’éviter que d’autres chercheurs gaspillent leur temps et leurs ressources à les reproduire.
Ce projet doit son essor au triste destin
d’une étude de 2010 affirmant que si notre
état mental influe inconsciemment sur notre posture, l’adoption consciente d’une
posture influe sur notre état mental. Cette
conclusion avait eu un très large
écho auprès du grand public en 2012 après
la conférence TED, intitulée « Votre langage
corporel forge qui vous êtes », vue 48 millions de fois, de l’une des auteures de ces
travaux, Amy Cuddy, de l’université Harvard. Mais en 2016, la seconde auteure,
Dana Carney, a annoncé qu’au regard de
nouvelles recherches elle ne croyait plus en
la validité de cette étude, pourtant menée
en toute bonne foi et dans les règles de l’art.
Cuddy y croit toujours, même si la non-reproductibilité de leur travail semble se
confirmer. Compte tenu du nombre important de travaux non reproductibles publiés,
nombreux sont ceux qui saluent l’initiative
du projet « Loss of Confidence » comme un
élément positif né de l’erreur et de l’autocritique scientifique, qui pourrait être très bénéfique au processus de la recherche. « L’erreur ne devient une faute que lorsqu’on ne
veut pas en démordre », écrivait l’écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998). p
Prochain épisode L’« échouer mieux »
de Beckett, par Pierre Zaoui
débats & analyses | 23
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Le nouvel
antisémitisme
se nourrit de
vieilles croyances
Le philosophe Jacob Rogozinski estime
que la haine antijuive, propagée par
les islamistes, s’appuie essentiellement
sur l’idée que les juifs sont des privilégiés
Par JACOB ROGOZINSKI
N
ous le savons : il est désormais difficile de s’affirmer comme juif dans
certains quartiers sans s’exposer
à des insultes et des menaces.
C’est parce qu’ils étaient juifs
qu’ont été assassinés Ilan Halimi,
les victimes de Mohamed Merah
et d’Amedy Coulibaly. Presque
toujours, leurs meurtriers les ont
tués en criant « Allahou akbar ! » Et
un fort soupçon d’antisémitisme
plane sur d’autres meurtres.
Ainsi, à l’ancien antisémitisme
d’extrême droite s’ajoute un nouvel antisémitisme propagé par les
islamistes (et qui peut facilement
fusionner avec l’ancien, comme
on le voit dans la mouvance de
Dieudonné et Alain Soral).
S’il est indéniable qu’il existe un
antisémitisme musulman, de
même qu’il a existé pendant des
siècles, en Occident, un antisémitisme chrétien, cela ne signifie
évidemment pas que tous les musulmans soient antisémites. Au
contraire, tout porte à croire que
la grande majorité d’entre eux rejettent cette haine antijuive. Pourquoi refuse-t-on de reconnaître
l’existence de ce nouvel antisémitisme ? Parce que, dans notre société, les musulmans subissent
eux aussi des agressions racistes ?
Comme si une victime du racisme ne saurait être elle-même
raciste… Il est temps de renoncer à
une telle illusion.
Il est intolérable, nous dit-on,
d’assimiler à de l’antisémitisme
les positions antisionistes d’une
partie de la gauche. Il y a cependant dans l’usage du terme « antisionisme » une ambiguïté qu’il
convient de dissiper. Si être antisioniste signifie que l’on condamne la politique criminelle et
suicidaire de l’actuel gouvernement israélien et que l’on reconnaît les droits légitimes du peuple
palestinien, je n’hésiterais pas à
me proclamer « antisioniste ».
Il faut pourtant admettre que,
dans le langage de l’extrême
droite et des islamistes, « sioniste » est, en fait, synonyme de
« juif ». Appeler à la destruction de
l’Etat d’Israël, c’est-à-dire dénier
au peuple juif le droit d’avoir une
patrie et un Etat, n’est-ce pas condamner les juifs à demeurer
d’éternels errants, d’éternels parias exposés à toutes les persécutions ? Lorsqu’il est entendu en
ce sens, l’antisionisme est bien
l’alibi de l’antisémitisme.
FAVORISÉS PAR LE DIEU ARGENT
La politique actuelle des dirigeants d’Israël suscite à juste titre
de l’indignation et de la révolte.
Cela ne suffit pas à expliquer la recrudescence de la haine antisémite chez une partie des musulmans. Quelle est l’origine de cette
haine ? La discrimination, le chômage, la relégation dans des
quartiers déshérités peuvent susciter de la colère et parfois de la
haine chez ceux qui en sont victimes ; et elles peuvent se tourner
contre les juifs, que l’on s’imagine
plus favorisés. Cette explication
sociologique n’est pas fausse,
mais elle est trop superficielle.
Freud était plus lucide lorsqu’il
repérait, à la racine de la haine antijuive, « la jalousie envers le peuple qui se donna comme le pre-
« LE COMBAT
CONTRE TOUS
LES RACISMES
ET ANTISÉMITISMES
(…) EXIGE
DE DÉCONSTRUIRE
DES SCHÈMES
SÉDIMENTÉS
DEPUIS DES SIÈCLES »
mier-né, le favori de Dieu le Père ».
Bien que leurs religions prétendent se substituer à celle des juifs,
un certain nombre de chrétiens
et de musulmans se sont considérés plus ou moins consciemment comme des fils mal aimés,
dépossédés par les juifs du privilège de l’Election et de l’amour du
Père. Ce fantasme est la matrice
de l’antisémitisme.
Les sociétés modernes ne sont
pas entièrement émancipées des
anciennes croyances religieuses.
Celles-ci persistent sous une
forme sécularisée qui les rend méconnaissables. Beaucoup de nos
contemporains continuent de
penser que les juifs sont des privilégiés, des « élus » – non plus d’un
Dieu auquel on a cessé de croire,
mais des entités qui l’ont remplacé dans notre monde désenchanté : l’Argent et l’Etat. Quand de
misérables voyous ont torturé un
couple à Créteil, quand des criminels ont assassiné Ilan Halimi en
s’imaginant que, parce qu’ils
étaient juifs, ils étaient forcément
riches, favorisés par le dieu Argent ; ou quand la porte-parole
d’un mouvement « décolonial »
prétend que la République française est « philosémite », ce qui
veut dire que les juifs sont les favoris de l’Etat, nous pouvons repérer
à chaque fois le même fantasme
gorgé d’envie et de haine.
Le combat contre tous les racismes et tous les antisémitismes,
l’ancien et le nouveau, est une
lutte de longue haleine. Il exige de
déconstruire des schèmes sédimentés depuis des siècles, ce qui
suppose un patient travail de critique et d’éducation. S’il est vrai
que la haine antijuive s’enracine
dans la croyance à l’« Election d’Israël », il nous faudra renoncer à
cette croyance – ou plutôt cesser
d’envisager cette « Election »
comme une préférence exclusive
accordée à l’un des fils au détriment de ses frères. Il faudra admettre qu’il n’y a ni « Peuple élu »,
ni « Terre promise » – ou plutôt
que la Terre entière est promise à
tous les hommes, et avant tout
aux étrangers, aux migrants, aux
réfugiés, à tous les errants, les
sans-patrie à qui une terre est refusée. Il faudra reconnaître que
tout homme est l’Elu : celui dont
la vocation est de faire accueil aux
autres hommes. p
¶
Jacob Rogozinski est professeur
à la faculté de philosophie de
Strasbourg. Il a notamment publié
« Djihadisme. Le retour du sacrifice »
(Desclée de Brouwer, 2017)
EURO : L’AMÈRE
ODYSSÉE
DE LA GRÈCE
A
lexis Tsipras a choisi l’île d’Ithaque pour saluer, mardi 21 août, la
« libération » de la Grèce du douloureux programme d’assistance financière dont elle dépendait depuis huit ans.
Tel Ulysse regagnant son île après la
guerre de Troie au terme d’une décennie
de périples en mer, le premier ministre
grec a tenté de donner une tonalité victorieuse à cette « odyssée des temps modernes ». « Aujourd’hui, la Grèce reprend son
destin en main », a poursuivi M. Tsipras :
« une nouvelle ère » s’est ouverte.
Le dirigeant grec a quelque raison de
vouloir marquer cette étape. Elus en 2015
sur un programme de gauche radicale et
la promesse de mettre fin à l’aide financière extérieure, Alexis Tsipras et son
parti, Syriza, durent rapidement faire
volte-face et accepter un troisième plan
d’assistance draconien pour éviter la
faillite du pays et sa sortie de l’euro.
Après trois plans d’aide, 289 milliards
d’euros de prêts, huit ans de tutelle de ses
créanciers et d’austérité imposée, Athènes va de nouveau pouvoir se financer
sur les marchés. Laminée par des années
de récession, l’économie grecque se porte
aujourd’hui un peu mieux. La croissance,
avec laquelle elle a renoué en 2017, devrait
frôler les 2 % cette année. Le chômage,
qui culminait à 27 %, est repassé sous la
barre des 20 %.
Loin d’Ithaque, les dirigeants de l’Union
européenne se sont aussi, bien que plus
prosaïquement, félicités de l’émancipation de la Grèce de son étroite tutelle financière. Pour la zone euro, qui n’avait jamais été confrontée à une crise d’une
telle gravité et n’y était absolument pas
préparée, le pire a été évité : la banqueroute et le chaos qui aurait suivi ont été
épargnés à la Grèce et à ses créanciers,
l’euro ne s’est pas effondré et les Grecs
ont pu se maintenir au sein de l’UE,
comme ils le souhaitaient. Jamais l’Europe n’avait engagé de telles sommes
pour sauver l’économie d’un Etat membre. Le « Grexit » n’a pas eu lieu.
Pour autant, l’humeur n’est festive ni à
Athènes ni à Bruxelles. Comment le
pourrait-elle ? Le coût de l’opération
pour les Grecs a été terrible. Rarement
un pays se sera appauvri en si peu de
temps. Le PIB a fondu de 25 %. Le chômage a poussé près d’un demi-million
de personnes, pour la plupart jeunes, à
l’émigration. Quelque 250 000 PME ont
fait faillite. L’administration reste défaillante, le système de santé délabré.
Pour les Grecs, l’argument selon lequel
l’alternative aurait été pire est une maigre consolation.
Malgré la mise en œuvre des réformes,
les problèmes qui sont à l’origine de la catastrophe financière grecque n’ont pas
été résolus. La corruption reste un fléau,
la dette disproportionnée. La question du
modèle économique de la Grèce demeure
posée. L’horizon politique n’est pas
éclairci : si l’Europe salue le pragmatisme
d’Alexis Tsipras, celui-ci sort fragilisé de la
gestion calamiteuse des incendies autour
d’Athènes, qui ont tué près de 100 personnes en juillet. Enfin, la fin de la tutelle
est assez symbolique : la Grèce restera
soumise à une « surveillance renforcée ».
Quant à l’UE, cette nouvelle étape grecque doit être pour elle l’occasion d’un
sérieux examen de conscience. La Grèce
a fait les frais des failles d’une union monétaire incomplète. Les dirigeants européens n’ont pas tous la même lecture de
cette tragique épreuve. Ils feraient bien,
pourtant, d’en tirer les leçons une fois
pour toutes, afin de ne pas être de nouveau surpris par la prochaine crise, au
moment où l’Italie s’apprête à défier les
règles budgétaires. p
Quels programmes
pour le lycée du XXIe siècle ?
SEUL UN
ENSEIGNEMENT QUI
SOULIGNE LA RÉELLE
COMPLÉMENTARITÉ
DES DISCIPLINES
AIGUISERA
L’INTELLIGENCE
DES ÉLÈVES
A l’heure de la réforme du baccalauréat et du lycée général
et technologique, la présidente du Conseil supérieur
des programmes, Souâd Ayada, livre sa réflexion
sur le lycée, sa place dans la scolarité,
les enseignements qu’il dispense et ses finalités
Par SOUÂD AYADA
D
ans notre système scolaire, le lycée remplit une double mission : il
parachève la formation secondaire des élèves commencée au collège, il
conduit des candidats de plus en plus nombreux à l’obtention du baccalauréat dont
dépend leur accès à l’enseignement supérieur. Nul ne contestera qu’il peine
aujourd’hui à assumer ses missions. Il n’est
pas sûr que nos élèves quittent le lycée au
fait de ce qui leur a été enseigné depuis la
6e. Il n’est pas sûr que, le baccalauréat en poche, ils soient tous capables de réussir dans
leurs études supérieures. Comment orienter les contenus d’enseignement pour que
le lycée renoue avec sa vocation ?
S’il reste un espace où l’on dispense une
formation élémentaire et désintéressée, le
lycée doit renouveler les contenus de ses
enseignements : les moderniser pour
qu’ils s’adaptent à l’évolution des disciplines, les reconsidérer à l’aune de l’universalisation de la culture. Il en va de la culture
scolaire, de sa définition dans le contexte
d’un enseignement de masse fortement
exposé à la concurrence de flux culturels
désordonnés qui obéissent à des impératifs marchands. La langue française et
l’histoire, de la France notamment, y occupent une place essentielle, non parce
qu’elles servent seulement à promouvoir,
dans une société en crise, le sentiment
d’appartenir à la nation, mais parce que la
maîtrise de la langue est la condition d’accès à tous les domaines de la culture, parce
que la connaissance de l’histoire éclaire le
présent et éclaircit l’avenir.
Les humanités forment le foyer de la
culture scolaire au lycée. Il serait cependant insensé de ne pas en revisiter les
L’ENSEIGNEMENT
DES SCIENCES DOIT
SE PRÉMUNIR
DES ABSTRACTIONS
QUI FONT DOUTER
DE SON SENS ;
IL GAGNERAIT À ÊTRE
PLUS « INCARNÉ »
contours, pour que les humanités modernes, mais aussi les langues vivantes et les
arts trouvent leur place à côté des humanités classiques. Il ne serait pas moins insensé d’exclure les sciences et les techniques de la tâche d’édification humaine,
morale et civique qui incombe au lycée.
Parler, comme Louis Liard en 1904, des
« humanités scientifiques », c’est rappeler
la contribution des études scientifiques à
la « formation de l’homme ».
INTERDISCIPLINARITÉ SUPERFICIELLE
L’enseignement des sciences au lycée est
un enjeu majeur. Il convient de renforcer
l’enseignement des sciences théoriques
et des sciences expérimentales ; il faut
aussi enseigner l’informatique, non seulement parce qu’elle est au principe de
l’existence des objets familiers qui forment notre mode d’être contemporain,
ainsi que de nombreux nouveaux métiers, mais, aussi, parce qu’elle est une
science qui a un objet qui lui est propre.
En étudiant et en pratiquant les sciences, les élèves font l’épreuve personnelle
d’un régime de vérité qui les libère de
leurs préjugés : suspension des opinions,
formulation d’hypothèses, formalisation
de l’explication, construction de la démonstration sont les moments d’un
exercice de la rationalité vivant, instructif
et formateur.
La science se faisant est la pratique
même de l’esprit critique, nul besoin d’un
discours de surplomb qui viendrait
énoncer des exigences abstraites et donc
ineffectives. L’enseignement des sciences
doit se prémunir des abstractions qui
font douter de son sens ; il gagnerait à
être plus « incarné ». Suivre au plus près la
démarche de Galilée, Pasteur ou Turing,
c’est mettre en avant des héros de la pensée scientifique qui autorisent les identifications imaginaires dont nos élèves et
notre pays ont besoin.
L’enseignement secondaire occupe,
dans notre système scolaire, une place
médiane, entre l’enseignement primaire
qui vise l’acquisition des savoirs fondamentaux et l’enseignement supérieur
qui dispense des formations ouvrant des
perspectives d’insertion professionnelle.
Les évolutions récentes du collège, devenu le terme de la scolarité obligatoire,
en font un lieu de consolidation des
« fondamentaux » qui prolonge largement les enseignements de l’école primaire. Il revient aujourd’hui au lycée gé-
néral et technologique d’assumer la destination de l’enseignement secondaire :
dispenser des savoirs, des méthodes et
des pratiques structurées en disciplines.
La nécessaire modernisation des enseignements et leur adaptation à un monde
internationalisé où tout est interdépendant exigent-elles que nous renoncions à
la structuration de la culture scolaire lycéenne en disciplines ?
Loin d’être des « carcans », les disciplines évoluent, se reconfigurent et interrogent ce qui a présidé à leur constitution.
Assurément, nos élèves peinent à articuler les savoirs qu’ils acquièrent dans
différentes disciplines. Nous risquons
pourtant de les égarer définitivement en
leur offrant une interdisciplinarité superficielle et confuse. Seul un enseignement
qui souligne la réelle complémentarité
des disciplines aiguisera leurs intelligences. L’interdisciplinarité que nous voulons n’est pas une fin en soi, c’est un
moyen pour appréhender un réel de plus
en plus complexe. Pour être éclairante,
elle doit être exigeante et se fonder sur
l’approfondissement des disciplines.
Que voulons-nous pour les lycéens du
XXIe siècle ? Rien de moins que ce que permet un lycée rehaussé dans son principe et
ouvert sur le monde moderne : une instruction qui brise le confinement intellectuel et trace les voies de l’émancipation,
une formation qui, en autorisant chaque
bachelier à accéder au supérieur, lui offre
aussi la perspective d’y réussir. Au lycée, les
élèves deviennent des jeunes adultes ; notre responsabilité est de veiller à ce qu’ils
deviennent des esprits libres, capables de
cet exercice réfléchi du jugement qui, telle
une boussole intime, les prémunira contre
toutes les formes de la domination et de la
normalisation idéologiques. p
¶
Souâd Ayada est inspectrice générale de
l’éducation nationale, présidente du Conseil
supérieur des programmes. Elle a notamment
publié « L’Islam des théophanies. Une religion
à l’épreuve de l’art » (CNRS Editions, 2010)
24 |
0123
JEUDI 23 AOÛT 2018
Les six articles de cette série sont extraits d’un livre de Jean Rolin, « Crac »,
à paraître en janvier 2019 chez P.O.L. En 1909, année de son 21e anniversaire, T.E. Lawrence, qui n’est pas
encore « d’Arabie », entreprend à travers le Moyen-Orient, à pied et en plein été, un voyage de près
de 1 800 kilomètres à la découverte des châteaux forts bâtis par les croisés
D’ UN C HÂT E AU L’AUT RE 3 | 6
En chemin vers le Crac
LAWRENCE SE MONTRE
SPÉCIALEMENT
IMPRESSIONNÉ PAR
LA RAMPE DALLÉE,
ACCESSIBLE AUX
CAVALIERS, TRUFFÉE
D’ASSOMMOIRS
ET D’AUTRES PIÈGES
EFFROYABLES
Le Crac des chevaliers, forteresse construite par les croisés au XIIe siècle en Syrie, dans la région de Homs, ici en 2013. Le château a été inscrit
au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2006. LOUAI BESHARA/AFP
C’
est peu de dire, du Crac, qu’il
est l’un des grands châteaux
de la région : Lawrence luimême sera plus emphatique, le qualifiant, dans une lettre à sa
mère datée du 29 avril, de « plus beau château du monde » (il est vrai qu’un peu plus
tard il dira la même chose de Saône/Saladin), et le décrivant dans sa thèse comme
« peut-être le château le mieux préservé et
le plus admirable dans le monde ».
Ce point de vue est également celui qui
prévaut à l’époque du mandat français, et
c’est en particulier celui de Paul Deschamps, qui consacre au Crac des chevaliers le premier volume de son monumental ouvrage, Les Châteaux des croisés
en Terre Sainte, dont la publication s’échelonnera de 1937 à 1977. Investi d’une mission d’étude des châteaux en question,
Paul Deschamps, qui sera d’autre part le
directeur du Musée des monuments français jusqu’en 1961, découvre le Crac, au
mois de décembre 1927, dans des conditions météorologiques que Langendorf et
Zimmermann, dans leur livre déjà cité
[Les Châteaux des croisades], décrivent
comme exceptionnellement défavorables : vent violent, grand froid, alternance
de chutes de neige et de pluies torrentielles. Lui-même évoque la « misérable masure » dans laquelle il est logé à l’intérieur
des remparts, à côté de quelque « cinq cent
trente indigènes qui vivent là pêle-mêle
avec leurs bêtes, ânes, chameaux, vaches,
chèvres et volailles ». « Les habitants les
plus riches, poursuit Deschamps, cité par
les deux Suisses, ont abattu le couronnement des ouvrages de la première enceinte
pour y construire des maisons modernes,
spacieuses et confortables », tandis que « la
majorité des occupants, de pauvres familles de paysans, se sont installés dans les
salles basses des tours et des courtines (…) y
faisant leur logement ou les transformant
en écuries ». De cette occupation animale
et humaine il résulte à la longue une
masse de déchets dont Langendorf et
Zimmermann estiment le poids à 50 000
tonnes, à l’époque où Paul Deschamps s’y
attaque : déchets que les archéologues entreprendront d’abord de faire évacuer par
« une cinquantaine d’indigènes et des ânes
chargés de couffins », jusqu’à ce que l’armée soit appelée en renfort, et que sur ordre du général Gamelin, qui se fera connaître défavorablement par la suite, elle
mette à la disposition du chantier un kilomètre et demi de rails, des wagonnets et
quelque soixante soldats alaouites placés
sous le commandement d’un lieutenant
français. Quant aux « indigènes », ils seront extraits de la forteresse pour être relogés, avec leur bétail, au pied de celle-ci,
dans un village préfigurant celui que les
combats de la guerre civile en cours ont
détruit presque totalement.
« JE CROIS QU’IL EST UN PEU TIMBRÉ »
Venant de Tripoli, Lawrence a passé deux
nuits en chemin, « la première sur le toit
d’une maison et la seconde chez un noble
Arabe (…), un jeune homme très vivant,
passablement farouche, habitant une
maison qui ressemble à une forteresse », et
depuis peu en possession d’un pistolet
Mauser (tout comme Lawrence luimême), avec lequel « il faisait feu sur
tout ». « Je crois qu’il est un peu timbré »,
ajoute-t-il dans sa lettre datée de Lattaquié. Ayant atteint le Crac, il y est l’hôte
du Kaïmmakan, le gouverneur de la province, lequel a installé sa résidence, avec
« son harem et son divan », à l’intérieur
même de la place. Dans sa thèse,
Lawrence se montre spécialement impressionné par la rampe dallée, accessible aux cavaliers, truffée d’assommoirs et
d’autres pièges effroyables, qui relie l’entrée du château à la cour intérieure de celui-ci, décrivant aux deux tiers environ
de sa longueur un coude difficile à négocier pour d’éventuels assaillants, et tout
cela aggravé, lorsque lui-même l’emprunte, par un « fouillis de chèvres et de
chiens pariahs », observe-t-il dans une
note en bas de page, et « aussi de vaches et
de puces », ajoute-t-il en marge, quelle
que soit exactement la nature d’un
Alep
Lattaquié
Margat
Tartous
Mer
Méditerranée
Masyaf
Homs
Château du Crac
LIBAN
SYRIE
Damas
ISRAËL
JORDANIE
100 km
fouillis de puces, et la mesure dans laquelle un tel fouillis peut inclure également des vaches. Ayant triomphé de cet
obstacle, Lawrence peut se livrer à d’intéressantes observations concernant les
mâchicoulis, dont le Crac présente plusieurs sortes (en particulier le « box machicoulis », le mâchicoulis en boîte), et
dont on n’avait toujours pas décidé, à
l’époque, quel peuple devait être crédité
de leur invention. Puis il s’attaque, pieds
nus, au talus maçonné qui protège la seconde enceinte, parvenant à s’y élever, assure-t-il dans sa thèse, jusqu’à la moitié
de sa hauteur, soit quelque douze ou
treize mètres, non sans difficulté, admet-il dans une note, moins pour y monter que pour en redescendre.
Depuis le Crac, avec une escorte fournie
par le Kaïmmakan, il se rend tout d’abord
au château de Safita, dont il admire le
« donjon normand », qui n’a « pas son
équivalent en Europe » (même s’il estime
par ailleurs, dans sa thèse, que sa valeur
défensive est médiocre), avant de poursuivre sa « marche prodigieuse », ainsi
qu’il la caractérise dans sa lettre du
29 août, vers Tartous, et de là vers Masyaf,
« capitale du pays des Assassins », puis
« Margat : un château à peu près aussi
grand que Jersey, je crois bien ; il faudrait
une bicyclette pour en faire le tour », et enfin Lattaquié d’où cette lettre est envoyée.
***
Au premier barrage après la sortie de
Damas, les militaires ont tenté de nous
coller quelqu’un dans la voiture – dans
tous les pays à check-points, c’est un des
avantages qu’un tel dispositif procure à
ceux qui le contrôlent –, mais ils y ont renoncé sitôt qu’Orson leur a signalé que
j’étais étranger. Orson, soit dit en passant,
ne s’appelle pas ainsi dans la réalité, mais
je l’ai affublé de ce surnom du fait de sa cinéphilie, et aussi parce que sous certains
angles, il présente une vague ressemblance avec l’acteur du Troisième Homme
ou le réalisateur de Citizen Kane. Avec le
chauffeur, Ramiz, un chrétien originaire
de Maloula et un fervent supporter du régime, c’est donc trois que nous sommes
dans la voiture, une Kia, au moment où
celle-ci franchit le premier barrage à la
sortie de Damas : et il en sera généralement ainsi jusqu’à la fin de ce voyage, excepté dans sa dernière partie, quand on
nous imposera la présence à bord d’un
représentant subalterne de l’autorité.
L’approche du Crac, aujourd’hui, ne ressemble pas à ce qu’elle fut par exemple
pour Gertrude Bell, au tout début du siècle dernier, venue à cheval au milieu des
prairies en fleurs. Au lieu de quoi nous
l’abordons quant à nous par un nouveau
check-point, dont le personnel, à en juger
par le temps qu’Orson passe à s’expliquer
avec lui, semble plus tatillon que celui des
barrages rencontrés auparavant sur la
route. D’ailleurs celui-ci est établi au pied
d’un immeuble peut-être inachevé, inhabité en tout cas, et juste en face d’un immeuble non moins vide que le précédent
mais endommagé, de surcroît, par un
bombardement. Passé le barrage la route
s’élève vers le Crac par une série de lacets
peu serrés, tout d’abord au milieu d’une
sorte de brousse, verdoyante et inculte,
d’où émergent çà et là des bâtiments pareillement détruits, puis, au fur et à mesure que l’on s’approche de la forteresse
et jusqu’au pied de celle-ci, à travers les
ruines déjà anciennes, envahies quelquefois par des figuiers ou des lauriers roses,
du village de Qalaat al Hosn, occupé pendant deux ans par des rebelles – à moins
qu’il ne soit de lui-même entré en rébellion – puis repris par l’armée du régime
en mars 2014.
De prime abord le village paraît entièrement désert, mais en y regardant de plus
près, et dans le temps très court d’une traversée en voiture, car il est hors de ques-
tion de s’arrêter, et plus encore de s’adresser à quelqu’un pour lui demander quoi
que ce soit, on constate qu’au rez-dechaussée d’immeubles béants, un petit
nombre de boutiques, leurs rideaux de fer
tordus et boursouflés par les explosions,
ont rouvert, ou sont sur le point de rouvrir, sans que rien ne permette de savoir si
ce sont leurs propriétaires légitimes qui
en ont repris possession. Mais il est vraisemblable que non : car si les autorités
avaient eu la volonté de rétablir dans les
lieux les gens qui peuplaient ce village
avant sa destruction, sans doute auraientelles commencé par le reconstruire, ou du
moins par le rendre de nouveau habitable, ce dont on ne relève aucun signe.
Parmi les images relatives à la guerre et
accessibles sur Internet, les plus anciennes que j’ai retrouvées, concernant ce village et le château lui-même, datent du
mois de juin 2012. Il s’agit d’un reportage
d’AFPTV, dans lequel les jeunes combattants qui occupent le Crac, glabres ou à
peine barbus, se réclamant de l’Armée syrienne libre et paradant aux cris de « Vive
la Syrie ! » ou de « Démocratie ! », peuvent
difficilement être confondus avec des
égorgeurs djihadistes. Tout au plus leur
argumentation prête-t-elle à sourire,
lorsqu’ils affirment occuper le Crac afin
de le protéger, alors qu’ils ne peuvent
ignorer que cette occupation va entraîner
une riposte brutale de la part des forces
fidèles au régime, et très préjudiciable à
l’intégrité du site. Cette riposte, une vidéo
postée dans les premiers jours de l’année
suivante en donne une idée, sous l’espèce
d’une série d’explosions ébranlant le village et la forteresse, explosions vraisemblablement imputables à des tirs d’artillerie, et invariablement saluées par les
cris de « Allahou Akbar ! »
Au mois de juillet de la même année,
une autre vidéo montre ce qui cette fois
doit être l’explosion, saluée par les mêmes cris, d’une bombe d’aviation, en tout
cas quelque chose d’imposant, sur la tour
sud-est du château. Neuf mois plus tard,
le 31 mars 2014, la journaliste britannique
Lindsey Hilsum réalise pour la chaîne
Channel 4 un reportage dans la forteresse
reprise par les forces gouvernementales,
assure-t-elle, « dix jours plus tôt ». On y
voit tout le fourbi laissé derrière eux par
les rebelles – qu’ils aient pu fuir ou qu’ils
aient été tués sur place –, en particulier
dans la chapelle du Crac apparemment
transformée en dortoir, et sur le sol de laquelle, parmi d’autres vêtements, on remarque une chaussure d’enfant, comme
si certains avaient pris part à cette occupation, et soutenu ce siège, en famille. p
jean rolin
Les citations de la correspondance de T.E.
Lawrence sont extraites de ses « Lettres »,
traduites de l’anglais par Etiemble
et Yassu Gauclère (Gallimard, 1948).
Prochain épisode Une terrasse avec vue
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