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Le Monde - 2018-08-28

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MARDI 28 AOÛT 2018
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DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Europe : la marche contrariée de Macron
▶ Le chef de l’Etat reprend,
▶ Partisan d’une « refonda-
▶ Emmanuel Macron
▶ « Le moment n’est pas
▶ Sur l’Iran, la Syrie ou la
par une visite à Copenhague puis Helsinki, à partir
de mardi, la tournée des
capitales de l’Union, entamée depuis son élection
tion » du projet européen,
le chef de l’Etat peine à
convaincre de son grand
projet les principaux
partenaires de la France
aimerait réunir autour de
lui le camp europhile face
au président hongrois,
Viktor Orban, qui souhaite
agréger les eurosceptiques
venu d’une grande
réforme de l’UE », estime
le premier ministre danois,
Rasmussen, qui justifie
sa politique antimigrants
Russie, les ambitions diplomatiques du président
se heurtent à l’unilatéralisme de Donald Trump
PAGES 2- 3
Budget
Prestations
et cotisations
sociales : les choix
du gouvernement
PÉDOPHILIE :
LE PAPE ET LA
« CONSPIRATION
DU SILENCE »
▶ Confronté à un ralentissement de la croissance, le
premier ministre a précisé
les arbitrages, afin de boucler le prochain budget
▶ En Irlande, François
est revenu sur les scandales qui secouent
l’Eglise, demandant
« pardon pour les abus
commis », mais sans
annoncer de sanctions
▶ Les retraites, les allocations familiales et les
aides au logement augmenteront moins que
l’inflation. 4 500 postes
de fonctionnaires
seront supprimés
▶ Un représentant
du camp conservateur
au Vatican accuse
le souverain pontife
d’avoir couvert les
coupables et appelle
à sa démission
▶ La priorité sera donnée à
« une meilleure rémunération du travail », affirme
Edouard Philippe
PAGE 5
Le pape en prière
au Knock Shrine
(Irlande), le 26 août.
1 ÉDITORIAL
AFP PHOTO/WMOF18/MAXWELL
CONTRITION PONTIFICALE :
TROP PEU, TROP TARD
PAGES 7- 8
CAHIER ÉCO – PAGE 3
PAGE 21
Etats-Unis John McCain,
mort d’un rebelle
▶ Le ministre de l’économie annonce, quant à lui,
le report de la baisse des
cotisations patronales
en octobre 2019
Economie
Comment Satya
Nadella a changé
Microsoft
depuis 2014
CAHIER ÉCO – PAGE 2
SNCF
L’avenir incertain
du réseau
des petites lignes
CAHIER ÉCO – PAGES 4- 5
Santé
Les cas de
rougeole en forte
hausse en Europe
Selon l’Organisation mondiale de la santé, presque
deux fois plus de personnes ont contracté la maladie lors des six premiers
mois de 2018 que
sur l’ensemble de 2017
BUSINESS DEVELOPMENT,
HUMAN ADVENTURE
PAGE 6
Italie
Migrants
du « Diciotti » :
Matteo Salvini visé
par une enquête
Hommage au sénateur disparu, à Phoenix, en Arizona. ROBYN BECK/AFP
le sénateur républicain, héros
de la guerre du Vietnam et candidat malheureux à la présidentielle de 2008 contre Barack
Obama, est mort, samedi
25 août, dans l’Arizona, à l’âge de
81 ans. Surnommé « Maverick »
(« l’iconoclaste »), il occupait une
place à part sur la scène politique
PAGE 4
Culture
Les divas de la
pop cherchent
leur voie
américaine, où il se distinguait
par son anticonformisme et son
opposition à Donald Trump.
En 2017, il avait fustigé le « nationalisme bâtard et fallacieux
concocté par des gens préférant
trouver des boucs émissaires plutôt que des solutions ».
Mode
Le publicitaire
Jean-Paul Goude
revient sur
sa longue carrière
L’examen des listes
des meilleures ventes
de l’année indique
que le paysage musical
mondial s’est nettement
masculinisé en 2017
PAGE 11 ET AUSSI PAGE 4
PAGE 18
PAGES 14- 15
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
L A D I P L O M AT I E D E M A C R O N
La marche
contrariée de
Macron l’Européen
Le président français voudrait transformer
le scrutin européen en un combat entre
nationalistes et progressistes pour faire éclater
la droite européenne. Un pari loin d’être gagné
O
fficiellement, pas question
de parler de « campagne ».
Mais dans les faits, cela y ressemble fort. Mardi 28 août,
Emmanuel Macron reprend
à Copenhague son marathon diplomatique européen – il s’est déjà
rendu dans 14 des 28 pays de l’Union depuis le
début de son mandat – destiné à préparer les
élections européennes du 26 mai 2019. Un
scrutin stratégique pour le chef de l’Etat, dont
ce sera le premier véritable test électoral depuis son élection il y a un peu plus d’un an.
« La rentrée européenne sera active et de
combat, reconnaît l’Elysée. En un an, le monde
a beaucoup changé. On assiste à une montée
du nationalisme, à une crise du multilatéralisme. Il faut être encore plus réactif, encore
plus actif. » Après une visite d’Etat de deux
jours au Danemark – la première depuis trente-six ans –, le président français se rendra en
Finlande le 30 août. Il sera aussi le 6 septembre au Luxembourg, au côté de Xavier Bettel,
le premier ministre du Grand-Duché, et de
Charles Michel, le premier ministre belge. Il
accueillera Angela Merkel à Paris le lendemain, puis se rendra à Salzbourg (Autriche) le
20 septembre, pour une réunion informelle
des chefs d’Etat européens.
Objectif de cette tournée : convaincre les
partenaires de la France qu’il faut agir, car
l’heure est grave. Alors que l’élection de
M. Macron avait soulevé un vent d’espoir
parmi les europhiles, différents scrutins ont
depuis refroidi les ardeurs. En Autriche, en
Italie ou en République tchèque, les partis
eurosceptiques ont progressé et même accédé au pouvoir. A Rome notamment, la coalition entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles
a fait du « bashing » anti-UE un mode de fonctionnement. En Hongrie, Viktor Orban a été
réélu largement et l’extrême droite devrait
obtenir un score historique aux législatives
suédoises, le 9 septembre.
Résultat, le président français est de plus en
plus seul et la « refondation » de l’UE qu’il appelle de ses vœux, exposée lors d’un discours
à la Sorbonne le 26 septembre 2017, est loin
d’être une priorité pour le reste des capitales.
Même l’Allemagne traîne les pieds. « Paris a
sous-estimé ce que pouvait impliquer l’entrée
de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne, extrême droite] au Bundestag. Ces derniers
mois, la thématique migratoire a été très importante en Allemagne et le niveau d’énergie
sur l’Europe de Merkel est bien différent de celui de Macron », estime Almut Möller, du bureau berlinois du Conseil européen des relations internationales. Berlin aurait en plus
des prétentions sur la présidence de la Commission européenne, selon la presse allemande, un poste crucial pour les projets
européens du président français.
« PÔLE DE RAISON »
« C’est tout le drame de son début de mandat :
Emmanuel Macron n’a pas encore de vrai partenaire fiable pour faire l’Europe, et on ne peut
pas faire l’Europe tout seul », s’inquiète Sébastien Maillard, directeur de la fondation Notre
Europe. Son discours de la Sorbonne et sa méthode sont parfois jugés « trop français », y
Emmanuel
Macron
à Bruxelles, compris par ses alliés. « Macron voudrait faire
l’Europe en plus petit pour qu’elle ressemble à
le 28 juin.
la France en plus grand. Mais les Allemands
VIRGINIA MAYO/
comptent sur l’Union à 27. Pas à 19 ou à 12 »,
POOL VIA REUTERS
avance Yves Bertoncini, président de la branche française du Mouvement européen.
Face à ce scepticisme, le chef de l’Etat entend jouer la carte personnelle et aller à la
rencontre de ses homologues, notamment
ceux réticents à son projet. « Le président est
soucieux de travailler avec tout le monde, y
compris les pays avec lesquels nous n’avons
pas l’habitude de trouver des compromis »,
explique-t-on à l’Elysée, où l’on vante un
« changement de méthode » par rapport aux
quinquennats précédents. « Il n’y a aucun résultat possible si on ne parle pas à tout le
monde, si on ne sort pas de notre zone de confort », ajoute-t-on. Dans ce cadre, les réactions des chefs de gouvernement danois et
finlandais, plutôt frileux sur la construction
européenne, seront intéressantes à observer.
Mais le dialogue a ses limites. La véritable
stratégie du président français consiste à
Une diplomatie menacée par l’unilatéralisme américain
Les efforts d’Emmanuel Macron n’ont empêché ni le retrait de Trump de l’accord iranien ni la domination de Poutine sur la Syrie
E
n ouvrant sa première conférence annuelle des ambassadeurs le 29 août 2017,
Emmanuel Macron bénéficiait
d’un alignement de planètes extraordinairement favorable. Face
à un président américain, Donald
Trump, imprévisible, à une première ministre britannique, Theresa May, engluée dans le Brexit
et à une chancelière allemande,
Angela Merkel, affaiblie, le jeune
président français, élu par surprise trois mois plus tôt, représentait une figure de référence
sur la scène internationale.
Un an plus tard, le chef de l’Etat
se retrouve bien seul pour incarner aussi bien le multilatéralisme
qu’il appelle de ses vœux que ses
projets de réforme de l’Europe. Ce
rendez-vous où le président de la
République fixe les grandes
orientations de la diplomatie tricolore, s’ouvre, lundi 27 août,
dans un climat nettement plus
morose. L’intitulé du cru 2018 de
ces cinq jours de conférence réunissant tous les ambassadeurs
français est à cet égard éloquent :
« Alliance, valeurs et intérêts dans
le monde d’aujourd’hui ».
L’unilatéralisme toujours plus
tonitruant de Washington, mal-
« LA SÉCURITÉ
INTERNATIONALE EST
DIRECTEMENT LIÉE
À LA SÉCURITÉ DES
FRANÇAIS », RAPPELLE
L’ÉLYSÉE
gré les efforts appuyés d’Emmanuel Macron pour le contenir en
jouant de ses bonnes relations
personnelles avec Donald Trump,
comme la montée des populismes en Europe créent une nouvelle donne nettement plus complexe. « Un désalignement sur les
valeurs porte en germe une fragilisation de nos alliances, alors qu’il
est de notre intérêt de les maintenir », résume un haut diplomate.
La France doit en outre, cette année, prendre la succession du Canada pour la présidence du G7
(France, Etats-Unis, RoyaumeUni, Allemagne, Japon, Italie, Canada), qui se tiendra à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) du 25 au
27 août 2019. « La crise du multilatéralisme et la montée des nationalismes en Europe avec ce clivage
toujours plus évident entre forces
de repli et forces progressistes rendent à la fois encore plus nécessaires et plus difficiles les initiatives »,
souligne-t-on à l’Elysée.
Bonne volonté
Les grands axes de la politique extérieure française restent en
bonne partie les mêmes qu’il y a
un an. Alors Emmanuel Macron
avait tenu à affirmer haut et fort
que sa priorité était la lutte contre
le terrorisme islamiste. « La sécurité des Français est la raison d’être
de notre diplomatie. Cette exigence est viscérale. Nous devons y
répondre sans faiblir », martelait
le chef de l’Etat, en présentant
longuement « sa vision du
monde », celle d’une diplomatie
qui protège tout en revendiquant
ses choix européens et sa volonté
d’ouverture aux défis de la mondialisation.
« La sécurité internationale est
directement liée à la sécurité des
Français », rappelle l’Elysée.
Même si Daech [acronyme arabe
de l’EI] a perdu la quasi-totalité
des territoires qu’il contrôlait, la
stabilisation de la région reste un
défi crucial. Dans son discours, le
président devait marquer claire-
ment sa volonté de jouer un rôle
plus actif pour une solution politique au conflit syrien. Malgré les
efforts déployés depuis un an notamment vis-à-vis de Vladimir
Poutine, parrain et maître
d’œuvre de la victoire du régime
Assad, Paris reste jusqu’ici marginal dans ce jeu diplomatique.
Les autorités françaises ont
donné ces derniers mois des signes appuyés de leur bonne volonté, comme la livraison, fin
juillet, d’aides humanitaires dans
la Ghouta, aux portes de Damas,
en commun avec les Russes, qui
bombardaient encore quelques
semaines plus tôt cet ancien bastion de la rébellion.
Le chef de l’Etat a également
nommé un représentant personnel pour la Syrie, François Sénémaud, ancien ambassadeur à Téhéran, mais il est hors de question pour le moment de renouer
des relations diplomatiques avec
Damas.
L’autre dossier régional crucial
est celui de l’Iran et de l’accord de
juillet 2015 entre Téhéran et les 5 +1
(les cinq membres permanents du
Conseil de sécurité des Nations
unies, plus l’Allemagne) mettant
sous contrôle international le pro-
gramme nucléaire de Téhéran
dont les Etats-Unis se sont retirés
malgré les efforts d’Emmanuel
Macron. Il a tenté sans succès de
convaincre le président américain
de la possibilité de garder l’accord
tout en le complétant sur ses
points faibles. Le défi est de le faire
survivre, alors même que les
Etats-Unis rétablissent les sanctions économiques contre Téhéran visant toutes les entreprises, y
compris non américaines, travaillant avec l’Iran. Mais Paris
constate de plus en plus son impuissance.
« Biens publics mondiaux »
A quelques mois du G7 sous présidence française, un des thèmesclés sera l’affirmation de l’importance accordée par Paris aux
« biens publics mondiaux » : le climat, l’éducation, la culture, les
droits de l’homme, l’égalité
homme -femme et le développement. Le président français s’était
engagé à augmenter significativement les montants accordés aux
aides directes et il annonce le déblocage par la France de 1 milliard
d’euros de dons pour l’aide publique au développement, trois fois
plus que l’année précédente.
Lors de son discours, M. Macron
devait s’appuyer sur le rapport
qu’il a commandé au jeune député (La République en marche)
Hervé Berville. Dans ce document de 124 pages que Le Monde a
pu consulter, le député des Côtes-d’Armor formule trente-six
propositions pour réformer la politique française de développement, qu’il entend « moderniser ».
Après six mois de travail et plus
de 350 auditions, l’élu, missionné
officiellement par les ministres
Jean-Yves Le Drian (affaires étrangères) et Bruno Le Maire (économie et finances), estime que la
France « doit sortir d’une logique
d’aide pour aller vers une logique
de partenariat et d’investissements durables en commun » avec
les pays en développement.
Ce changement doit d’abord
passer par une évolution de vocabulaire. « Il y a une notion évolutionniste dans le terme “développement”, c’est une vision dépassée.
Je préfère le terme de partenariat,
qui fait référence à une relation
d’égal à égal, plus symétrique et qui
implique une responsabilité partagée », estime le député breton. p
marc semo
et astrid de villaines
international | 3
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
« Le moment n’est pas à
une grande réforme de l’UE »
Avant la visite de M. Macron, le premier ministre
danois, Lars Lokke Rasmussen, prône le pragmatisme
ENTRETIEN
copenhague - envoyée spéciale
E
mmanuel Macron se rend,
mardi 28 et mercredi
29 août, au Danemark,
pour la première visite d’un chef
d’Etat français dans le royaume
scandinave depuis 1982. Le premier ministre danois, Lars Lokke
Rasmussen, président du Parti libéral, exprime ses divergences
avec M. Macron sur les réformes
européennes.
L’avenir de l’Union européenne est une des questions
à l’agenda de la visite d’Emmanuel Macron au Danemark.
Vous n’avez pas les mêmes
vues sur le sujet ?
Tout d’abord, je tiens à souligner que nous sommes très satisfaits de l’énergie apportée par
M. Macron sur la question européenne. Elle a déjà eu un impact,
dans la façon, par exemple, dont
nous conduisons nos réunions :
l’idée du « programme des dirigeants », où nous nous rencontrons de façon informelle, en parlant sans notes, nous permettant
d’avoir une vraie conversation
politique. Mais il est vrai que nous
avons des divergences sur la nécessité de réformer institutionnellement l’Union.
transformer le scrutin européen en un référendum pour ou contre « l’Europe orbanienne », du nom du premier ministre ultraconservateur hongrois. « Nous allons opposer à l’axe des nationalistes une alliance des
progressistes », explique Benjamin Griveaux,
porte-parole du gouvernement. L’annonce
de l’arrivée en Europe de Stephen Bannon,
l’ex-conseiller de Donald Trump, pour coaliser les extrêmes droites, ou les discours antifrançais très offensifs de Viktor Orban sont
d’ailleurs plutôt bien accueillis à l’Elysée.
« Plus les europhobes seront dans l’excès, plus
nous apparaîtrons comme le pôle de raison »,
veut croire un stratège du mouvement La République en marche (LRM).
TRANSIGER
« Macron va essayer de faire une OPA sur le
camp des europhiles et répliquer au niveau
européen ce qui lui a permis de gagner au niveau français, analyse M. Bertoncini. Il va cliver sur Orban pour faire éclater le Parti populaire européen (PPE) comme il a fait éclater la
droite française. S’il arrive à rallier quelques
partis du PPE et quelques sociaux-démocrates, il peut se constituer, sinon le premier
groupe du Parlement européen, au moins le
groupe du milieu. » La partie risque d’être difficile, car le PPE reste le parti d’Angela Merkel, mais aussi de son allié bavarois, la CSU,
qui entretient de bonnes relations avec le
premier ministre hongrois.
Les élections européennes, organisées à
un seul tour et au scrutin proportionnel,
n’ont rien de comparable à un second tour
d’une présidentielle française. Si le parti libéral espagnol Ciudadanos pourrait faire al-
« MACRON VOUDRAIT
FAIRE L’EUROPE EN PLUS
PETIT POUR QU’ELLE
RESSEMBLE À LA FRANCE
EN PLUS GRAND. MAIS
LES ALLEMANDS
COMPTENT SUR L’UNION
À 27, PAS À 19 OU À 12 »
YVES BERTONCINI
Mouvement européen
liance avec La République en marche, cela ne
suffira pas à obtenir une majorité au Parlement européen, d’autant que les relations
du parti avec le groupe des libéraux, alliés
naturels de M. Macron, ne sont toujours pas
clarifiées. Il faudra ensuite probablement
négocier avec différents groupes et capitales, dont plusieurs ne partagent pas l’idée
d’un clivage irrémédiable avec les partis de
droite eurosceptiques, voire d’extrême
droite. Et donc transiger.
La question migratoire sera majeure. Le sujet est le principal moteur de la montée du
populisme ces dernières années, et la campagne risque d’être dominée par les provocations de l’extrême droite. Dans une note révélée par L’Express samedi 25 août, la ministre des affaires européennes, Nathalie Loiseau, appelle ainsi à « maîtriser le narratif sur
la question migratoire plutôt que le subir ».
Face aux provocations et aux chantages du
ministre de l’intérieur italien d’extrême
droite, Matteo Salvini, elle souhaite par
exemple répliquer en démontrant que Rome
n’a pas toujours été aussi coopérant qu’il l’affirme avec l’UE sur la question.
Même si les flux migratoires se sont presque taris, avec 73 500 arrivées depuis le début
de l’année selon l’agence Frontex, la question
des sauvetages de migrants en Méditerranée
reste un sujet symbolique fort, comme le
montrent les crises déclenchées par M. Salvini à chaque arrivée de bateau, à l’image des
migrants du Diciotti ces derniers jours. La
France soutient notamment fortement
l’idée d’ouvrir des « centres contrôlés » fermés pour accueillir les migrants à leur arrivée en Europe. De là, les demandeurs d’asile
seraient répartis au sein des pays volontaires
tandis que les autres pourraient être renvoyés. Adoptée lors du Conseil européen fin
juin, la solution peine toutefois à se mettre
en place faute de pays volontaires, comme
Malte ou l’Italie, pour les accueillir.
Outre l’avenir du continent, l’enjeu des
européennes est crucial pour celui de M. Macron. Que son parti fasse un mauvais score le
26 mai 2019, et c’est l’existence même du macronisme qui risque d’être remise en cause.
« Si on n’arrive pas à gagner les élections intermédiaires, les Français pourront avoir le sentiment que nous ne sommes qu’un accident de
l’histoire, c’est très dangereux », s’inquiète un
député proche du président. p
jean-baptiste chastand
et cédric pietralunga
Quelles sont les positions du
Danemark ?
Je crois que nous faisons preuve
d’un peu plus de sang-froid. De
pragmatisme, peut-être. Le
moment est venu de fournir des
résultats, pas de lancer une
grande réforme institutionnelle.
Aujourd’hui, nous pourrions faire
plus, dans le cadre existant. Je suis
un grand défenseur du marché
commun. Nous pourrions le développer dans des domaines
comme l’énergie ou le numérique. Les Danois sont attachés à la
coopération européenne et au
marché commun. Mais, quand on
évoque des réformes institutionnelles, ils se soucient de la souveraineté nationale. Je préfère donc
qu’on se concentre sur le fond,
plutôt que sur la forme, même si
j’ai bien conscience que la forme
peut avoir un impact.
Votre ministre des finances a
signé un texte, avec sept de ses
homologues des pays du nord
de l’Europe, qui s’opposait à
une réforme de la zone euro,
dont vous n’êtes pas membres.
Pourquoi ?
Nous ne faisons peut-être pas
partie de la zone euro, mais notre
monnaie est indexée sur l’euro et
nous respectons tous les critères.
Je pense qu’il est important de
maintenir une légère pression sur
certains pays européens pour
qu’ils produisent des résultats.
Une économie européenne saine
débute avec les économies nationales. C’est à ce niveau que doivent
être menées les réformes nécessaires, comme nous l’avons fait au
Danemark. Je crains qu’en établissant une politique fiscale commune, comme le propose M. Macron, nous perdions certaines des
incitations au niveau national.
Mais, dans certains domaines,
seriez-vous prêt à aller plus
loin ?
De mon point de vue, un des aspects les plus importants de la
zone euro est l’union bancaire.
Nous sommes en train d’analyser
les avantages et les inconvénients
d’y adhérer, avant de prendre position l’an prochain. Je pense que
nous pourrions aussi faire plus
dans des domaines comme la recherche et l’éducation. Je suis favorable aux efforts d’Emmanuel
Macron concernant une coopération rapprochée entre nos universités. Les Danois sont tournés
vers l’international. Il y a un potentiel énorme.
Le Danemark est entré dans
l’UE le 1er janvier 1973, le même
jour que le Royaume-Uni.
Quel est l’impact du Brexit
pour votre pays ?
Le vote anglais a fonctionné
comme un révélateur. Les Danois
ont réalisé que ce qu’ils avaient
pris pour acquis ne l’était pas. Il y
a désormais un fort consensus
sur l’idée que nous devons être
proches du cœur de l’Europe. En
même temps, nous devons renforcer notre coopération avec
d’autres pays. Parmi eux, la
France. Nous avons, par exemple,
décidé de rejoindre cette nouvelle
initiative d’intervention dans le
domaine de la défense, proposée
par M. Macron.
Votre gouvernement a été accusé de mener une politique
« inhumaine » à l’égard des réfugiés, en confisquant les
biens des nouveaux arrivants
par exemple…
Nous avons durci notre politique
d’accueil, en limitant par exemple
le regroupement familial. Cela a
fonctionné. Aujourd’hui, les arrivées sont au plus bas depuis neuf
ans. Nous avons aussi changé
d’approche à l’égard des nouveaux
arrivants, dont nous attendons
qu’ils travaillent le plus vite possible. Cela donne déjà des résultats.
Parallèlement, nous n’avons cessé
d’argumenter au niveau européen
qu’il fallait s’attaquer aux causes
du problème plutôt que de discuter de la réallocation des demandeurs d’asile. La vérité, c’est que
nous avons pris des mesures que
les autres aujourd’hui adoptent.
J’ai toujours dit que nous étions
prêts à accueillir ceux qui veulent
contribuer. Mais nous devons
aussi protéger nos valeurs et la cohésion de notre société. J’ai le sentiment que cette position est
moins controversée aujourd’hui
en Europe.
Défendez-vous l’idée d’un
nouveau système d’asile
européen ?
Il n’y a pas de solution facile. Le
but est de détruire le modèle économique des passeurs. On peut le
faire en investissant plus dans les
pays d’où arrivent les migrants
économiques. Le Danemark est
un des cinq pays du monde qui
consacrent 0,7 % de leur revenu
national brut à l’aide au développement. Les autres devraient en
faire autant. Je plaide aussi pour la
création de partenariats stratégiques avec l’Afrique. Mais en définissant les termes. Ces pays devront accepter le retour de leurs
ressortissants qui se trouvent illégalement en Europe.
Avec l’Autriche, vous pensez
« C’EST UN DÉSASTRE
QUE LA CRISE DES
RÉFUGIÉS AIT ENTRAÎNÉ
LA CRÉATION DE
NOUVELLES FRONTIÈRES
ENTRE LES PAYS
EUROPÉENS »
à créer des centres d’expulsés
aux portes de l’Europe. De quoi
s’agit-il ?
Nous devons nous débarrasser
des lourdeurs administratives inhérentes à notre système, afin de
rendre le processus d’expulsion
efficace. Car même si ce n’est pas
marrant d’être un demandeur
d’asile débouté au Danemark,
c’est bien mieux que de se retrouver dans les rues de certains villages africains. C’est la raison pour
laquelle nous avons eu l’idée de
ces centres pour les déboutés de
l’asile. Si nous parvenons à établir
des centres pilotes, en dehors de
l’UE, où les conditions de vie ne
sont pas aussi bonnes qu’à Paris
ou à Copenhague, cela pourrait
créer une incitation au retour.
C’est une proposition qui aurait
été très controversée il y a deux
ans. Mais, si vous regardez les conclusions du dernier sommet européen, elle est plus ou moins dans
les papiers.
Pensez-vous qu’un espace
Schengen sans passeport
et frontières soit encore
possible ?
C’est notre objectif. Je crois à la
liberté de se déplacer et au marché unique. Le PIB danois serait
10 % plus faible aujourd’hui sans
l’existence de ce marché. Les conséquences de la crise financière
auraient été bien pires si nous
n’avions pas pu attirer la
main-d’œuvre européenne. C’est
donc un désastre que la crise des
réfugiés ait entraîné la création
de nouvelles frontières entre les
pays européens.
L’extrême droite progresse
en Europe. Etes-vous inquiet
de l’issue des prochaines
élections européennes ?
Un politicien ne devrait jamais
craindre un rendez-vous électoral. En fait, je suis plutôt optimiste. Les Danois sont plus proeuropéens. Pas parce qu’ils sont
favorables à ce que Bruxelles décide de tout. Mais parce que la
coopération européenne est
chère à leur cœur. Comme Macron l’a fait, nous avons décidé de
les inviter à de grands débats sur
l’Europe. Je crois aux bons arguments. Bien sûr, j’observe les tendances européennes. Mais, si
vous interrogez les Danois sur la
globalisation, ils y sont ouverts. p
propos recueillis par
anne-françoise hivert
THE international
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classes de seconde et première à Paris,
terminale en Irlande
contact@ipecomparis.com +33 (0)6 37 53 40 95
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4 | international
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Migrants: Matteo Salvini
visé par une enquête
pour «séquestration»
La mort de John McCain affaiblit
les frondeurs du Parti républicain
Le ministre de l’intérieur italien a finalement
laissé descendre les passagers du « Diciotti »
Donald Trump se retrouve sans réelle contestation interne
à deux mois et demi des élections de mi-mandat
rome - correspondance
« Il y a 4 millions
de procès en
retard, et on
enquête sur un
ministre qui
défend les droits
des Italiens… »
M
atteo, ça suffit maintenant, il faut trouver une
solution. Je ne tiens plus
mes troupes. » Le coup de fil passé
le 25 août au ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini, par
Luigi Di Maio, tel que retranscrit
par le Corriere della Sera, traduit
sinon un désaccord, du moins un
malaise. Plusieurs cadres de son
parti, le Mouvement cinq étoiles
(M5S) – qui gouverne en coalition
avec la Ligue (extrême droite) de
M. Salvini –, réclament la libération des passagers du Diciotti, bloqués depuis près d’une semaine
dans le port de Catane. A l’avantposte de la fronde figure même le
président de la Chambre des députés, Roberto Fico.
Le 26 août au matin, leur supplique est enfin entendue : les
137 migrants qui se trouvaient à
bord du patrouilleur des gardescôtes italiens ont tous pu débarquer. Une vingtaine sont accueillis par l’Albanie, une vingtaine par l’Irlande, le reste par le
clergé italien. « On ne peut pas
faire de la politique sur le dos des
pauvres », justifie Mgr Maffeis, de la
Conférence épiscopale italienne.
La miséricorde ecclésiastique a
sauvé la coalition gouvernementale de l’implosion, mais pas de la
justice des hommes : le 25 août, le
parquet a ouvert une enquête
pour « séquestration, arrestations
illégales et abus de pouvoir », visant notamment Matteo Salvini.
« Qu’ils m’arrêtent »
Ce fut l’occasion pour Luigi
Di Maio de se livrer à un subtil
exercice de casuistique. S’il salue
le « travail d’équipe du gouvernement », qui a su se montrer
« soudé », le vice-premier ministre
absout dans le même temps la
magistrature : « Ne laissons pas le
pays retomber dans des affrontements entre le parquet, les magistrats et les politiques », met-il en
garde sur Facebook.
Un prêche de jésuite, selon l’opposition. « Nous ne demandons
pas à Di Maio de faire démissionner Salvini “en cinq minutes”. Non,
on dit juste à Di Maio que sa double morale est une honte civile »,
s’indigne l’ex-président du conseil, Matteo Renzi (centre gauche), sur Twitter. La référence est
limpide : « Alfano est poursuivi
pour abus de pouvoir, tweetait en
février 2016 Luigi Di Maio, à l’encontre du ministre de l’intérieur
de l’époque. Nos forces de l’ordre
ne peuvent pas avoir à leur tête un
suspect. Qu’il démissionne dans
les cinq minutes ! »
Quant au principal intéressé,
Matteo Salvini, il semble ravi que
les magistrats se penchent sur
son cas. « S’en prendre à des fonctionnaires alors qu’il y a un ministre qui assume toutes ses responsabilités, c’est mesquin », persifle-
MATTEO SALVINI
ministre de l’intérieur italien
t-il à l’attention du procureur
d’Agrigente, qui a commencé à interroger des fonctionnaires du
ministère de l’intérieur. Sur Facebook, l’agitateur prend à témoin
ses compatriotes : « Le procureur
d’Agrigente a demandé officiellement mes données personnelles
(…), je les lui donne directement.
Matteo Salvini, né à Milan le
9/3/1973, résident à Milan, citoyen
italien. Je vous aime les amis ! »
Le 26 août, le hashtag #nessunotocchiSalvini (« personne ne
touche à Salvini ») a été employé
près de 100 000 fois sur Twitter.
« Je n’ai peur de rien : qu’ils enquêtent, qu’ils interrogent, qu’ils m’arrêtent », plastronne le Lombard,
avec d’autant plus d’aplomb qu’il
sait que la procédure judiciaire a
peu de chances d’aboutir : en tant
que sénateur, il bénéficie de l’immunité parlementaire.
Sans surprise, Silvio Berlusconi
a lavé son ex-allié milanais de
tout péché. Célèbre pour ses démêlés avec la justice, l’ancien
président du conseil et chef de
Forza Italia (conservateur) évoque « un épisode judiciaire inconsistant et absurde qui ne pourra
que bien se terminer [pour M. Salvini]. L’autorité judiciaire est intervenue sur une affaire exclusivement politique ».
Pour répondre à l’Association nationale des magistrats (ANM), qui
l’accuse de faire « des déclarations
qui ont tendance à orienter le développement de l’enquête », M. Salvini a trouvé des accents presque
berlusconiens, sur le mode de la
provocation : « Il y a dix jours, un
pont s’est écroulé [à Gênes], 43 personnes sont mortes, personne n’a
été mis en examen. En Italie, il y a
4 millions de procès en retard, et on
enquête sur un ministre qui défend
les droits des Italiens. »
Le tribun s’est exprimé depuis le
Trentin-Haut-Adige, dans le cadre
de sa tournée #primagliitaliani
(« les Italiens d’abord »). Au bord
d’un cours d’eau, canne à pêche
en main, il a paradé devant les objectifs vêtu d’un tee-shirt des Alpins, cette troupe de l’armée italienne spécialisée dans le combat
en montagne. Ils n’ont guère apprécié : « Il en va de notre crédibilité. Il ne doit pas nous utiliser »,
s’est indigné le président de la section alpine milanaise. p
margherita nasi
É TATS - U N IS
A FGH A N ISTA N
Nouvelle fusillade
en Floride
Un responsable
de l’organisation
Etat islamique tué
Deux personnes ont été tuées
et onze blessées, dimanche
26 août, dans une fusillade
lors d’un tournoi de jeu vidéo
à Jacksonville (Floride).
L’auteur des coups de feu s’est
suicidé. Selon la police, David
Katz, 24 ans et originaire de
Baltimore (Maryland), était
l’un des concurrents. Dans le
même Etat, en juin 2016, un
homme avait tué 49 personnes dans un club gay d’Orlando, et 17 personnes ont été
tuées le 14 février dans un
lycée de Parkland par un
jeune de 19 ans. – (AFP.)
Les autorités afghanes et
américaines ont annoncé, dimanche 26 août, la mort du
chef de l’organisation Etat islamique (EI) en Afghanistan,
Abou Saad Erhabi, lors d’un
raid mené la veille dans le
Nangarhar, dans le nord-est
du pays. Dix membres du
groupe djihadiste ont été
tués dans l’opération. D’après
le gouverneur de la province
de Nangarhar, Saad Erhabi
est le quatrième dirigeant de
la branche afghane de l’EI tué
en un an. – (Reuters.)
washington - correspondant
L
a semaine risque d’être
longue pour Donald
Trump. Le président des
Etats-Unis va devoir, en
effet, assister en spectateur aux
hommages rendus à l’un de ses
adversaires les plus implacables,
le sénateur républicain de l’Arizona John McCain, emporté le
25 août par une forme particulièrement agressive de tumeur au
cerveau. Donald Trump a réagi à
sa mort par un message publié
sur son compte Twitter dans lequel il a présenté ses condoléances à sa famille. Mais il n’a pas eu
un mot pour l’une des plus grandes figures de la vie politique
américaine contemporaine, après
avoir bloqué selon le Washington
Post un communiqué officiel plus
louangeur.
Le mépris était sans doute trop
profond entre l’iconoclaste qui a
déjà modifié avec succès l’ADN du
Parti républicain, et le franc-tireur qui se fiait souvent, avant
d’arrêter ses choix, à sa propre
boussole et à son attachement à
son pays plutôt qu’au programme
politique de sa formation. John
McCain avait d’ailleurs fait savoir
avant sa mort que la présence de
M. Trump ne serait pas souhaitée
à ses funérailles.
Donald Trump avait défié avec
succès pour la première les lois de
la pesanteur en politique, en
juillet 2015, en contestant le statut
de héros de l’inamovible sénateur
de l’Arizona, gagné plus de quarante ans plus tôt dans les geôles
vietnamiennes, et que le Parti démocrate a rappelé dans son hommage. Lui avait échappé à la cons-
cription officiellement du fait
d’excroissances osseuses aux
pieds. Il ne s’était jamais excusé.
La liste était longue de leurs divergences. John McCain a défendu une vision humaniste de
l’immigration violemment récusée par Donald Trump. Il a inlassablement plaidé pour des interventions américaines au nom de
la liberté, douté de la sincérité de
la Russie de Vladimir Poutine, et
s’est opposé avec constance, de
nouveau au nom des valeurs de
son pays, à l’usage de la torture.
« John McCain était le seul politicien américain d’envergure à incarner le néoconservatisme, cette
école de pensée sans corps électoral », a estimé sur Twitter un expert de ce courant, Justin Vaïsse,
directeur du Centre d’analyse, de
prévision et de stratégie du Quai
d’Orsay. Sur tous ces sujets, Donald Trump n’a cessé de défendre des positions diamétralement opposées.
Loyauté absolue
La détestation entre les deux
hommes a culminé lorsque le sénateur de l’Arizona a contribué, à
l’été 2017, à l’échec de son projet de
réforme de l’Obamacare, la protection sociale léguée par l’ancien
président démocrate. Cette ré-
Le sénateur de
l’Arizona avait
contribué à
l’échec du projet
de réforme de
l’Obamacare
forme tenait à cœur à Donald
Trump, prompt à exiger des élus
de son camp une loyauté absolue.
Jusqu’à son dernier souffle,
John McCain s’est d’ailleurs fait
un devoir d’appeler les conservateurs à la lucidité face à Donald
Trump. Sa voix va désormais
cruellement manquer dans une
formation qui s’est progressivement résignée à suivre sans
broncher l’ancien magnat de
l’immobilier.
La disparition du président de la
commission des forces armées du
Sénat porte un coup sévère au
camp déjà amoindri des détracteurs républicains du locataire de
la Maison Blanche. D’autant que
les élections de mi-mandat, le
6 novembre, vont s’accompagner
d’autres départs d’élus intransigeants à propos du style ou des
choix de Donald Trump, qu’il
s’agisse du second sénateur de
l’Arizona, Jeff Flake, ou du président de la prestigieuse commission des affaires étrangères de la
Haute Assemblée, Bob Corker
(Tennessee). Selon le Washington
Post, John McCain et Bob Corker
devraient être remplacés par des
élus bien mieux disposés à l’égard
de Donald Trump : les sénateurs
James Inhofe (Oklahoma) et James Risch (Idaho).
A l’occasion de l’office religieux
qui sera rendu samedi 1er septembre à la cathédrale de Washington, les responsables politiques
américains tourneront aussi une
page des institutions – celle d’un
Sénat capable de transcender ses
clivages partisans pour parvenir à
des compromis entre démocrates
et conservateurs. Côté républicain, John McCain s’y était mon-
Les responsables
américains
tournent la page
d’un Sénat
capable de
transcender
ses clivages
partisans
tré toujours favorable à l’intérêt
général, qu’il s’agisse du compromis obtenu en 2005 sur des nominations dans la justice, ou d’une
réforme de l’immigration torpillée par la suite par la Chambre
des représentants contrôlée par
les républicains en 2014.
Aucune relève n’est espérée au
sein du Grand Old Party. Les primaires en cours confirment la nécessité, pour espérer l’emporter,
d’un alignement sans nuances
sur Donald Trump, qui défend depuis son arrivée à la Maison Blanche une vision clanique de la politique. Depuis les élections de 2016
et à l’exception du gouverneur
sortant de l’Ohio, John Kasich,
tous ceux qui s’étaient opposés
au magnat de l’immobilier, qu’il
s’agisse des sénateurs Marco Rubio (Floride), Ted Cruz (Texas) ou
du libertarien Rand Paul (Kentucky) sont rentrés dans le rang.
Ephémère candidat à l’investiture républicaine en 2016, le sénateur de Caroline du Sud Lindsey
Graham comptait parmi les élus
les plus proches de John McCain. Il
est devenu au fil des mois un avocat dévoué de Donald Trump. p
gilles paris
Téhéran conteste les sanctions américaines
devant la Cour internationale de justice
L’Iran invoque un traité d’amitié, signé entre les deux pays… en 1955
la haye - correspondance
L’
Iran affronte les EtatsUnis sur le terrain judiciaire. Lundi 27 août, Téhéran demande devant la Cour internationale de justice (CIJ), à
La Haye, d’ordonner que les sanctions prises par les Etats-Unis, à la
suite du retrait de Washington de
l’accord sur le nucléaire iranien
conclu en juillet 2015, « prennent
fin sans délais ».
Pour Téhéran, « les Etats-Unis
font subir à l’Iran un siège économique, avec toutes les conséquences dramatiques que cela suppose
pour la population iranienne assiégée ». Au cours des audiences
prévues jusqu’au 30 août, Téhéran réclamera aussi des compensations, dont le montant est
laissé à la discrétion des juges.
L’avocat de l’Iran, Zahedin Labbaf, évoque, dans son mémoire,
« un impact majeur et irréparable
sur l’économie iranienne », notant que « le Rial a chuté de façon
spectaculaire ».
Pour pouvoir saisir cette Cour
des Nations unies, Téhéran a dû
exhumer un vieux traité… d’amitié, datant de 1955, car l’accord
multilatéral sur le nucléaire de
juillet 2015 ne prévoit pas de règlement des différends devant cette
instance. L’Iran accuse donc les
Etats-Unis d’avoir violé ce traité
d’amitié en rétablissant les sanctions et d’avoir mis fin unilatéralement à l’accord nucléaire, auquel
sont aussi parties les Occidentaux, la Chine et la Russie. Dans un
premier temps, les quinze juges se
prononceront sur une suspension
des sanctions, mais pas encore sur
la violation de ce traité. Pour Téhéran, il s’agit avant tout d’obtenir
des armes dans la bataille diplomatique en cours.
« Mettre l’Iran à genoux »
Les sanctions décidées par
Washington – dont la première
tranche est appliquée depuis début août et la deuxième est prévue
en novembre – touchent tous les
secteurs économiques, dont au
premier chef la Banque centrale
d’Iran, les institutions financières,
les secteurs aérien, maritime, pétrolier, gazier, jusqu’aux tapis…
« L’administration actuelle pousse
les sanctions à leur effet le plus
dommageable, pour mettre l’Iran à
genoux », écrit la République islamique dans son mémoire à la CIJ.
Téhéran évoque « l’incertitude »
créée par les sanctions « pour les
acteurs qui souhaiteraient avoir des
relations économiques avec l’Iran ».
Washington menace de poursuivre toute entreprise étrangère
ayant un lien avec les Etats-Unis si
elle se livre à une action contraire à
leurs intérêts nationaux.
Les Européens, qui comme les
Russes et les Chinois, s’opposent
au retrait américain, ont adopté
des mesures, sans empêcher
néanmoins le retrait de nombreuses entreprises. Après la suspension prévue des investissements
de Peugeot, British Airways et Air
France ont annoncé, la semaine
dernière, l’arrêt de leurs vols vers
l’Iran et Total s’est désengagé de
ses projets d’investissements dans
le champ gazier de South Pars, selon la partie iranienne.
Que changera l’intervention de
la CIJ ? « L’ordonnance qui devrait
être prise imposera probablement
des mesures apaisantes en attendant l’arrêt au fond, et les EtatsUnis ne bougeront probablement
pas le petit doigt », estime Jean-
Le Parlement limoge
le ministre de l’économie
Le Parlement iranien a voté, dimanche 26 août, en faveur du limogeage du ministre de l’économie, Massoud Karbassian. Cette
décision est un nouveau revers pour le gouvernement du président Hassan Rohani, qui fait face à une crise économique sur
fond de rétablissement de sanctions américaines. M. Karbassian a
été désavoué par 137 parlementaires contre 121 et deux abstentions lors d’un vote de confiance. Cette sanction, avec effet immédiat, laisse à M. Rohani la tâche de lui désigner un successeur.
Marc Sorel, professeur de droit international public à la Sorbonne.
Dès lors, quel intérêt pour l’Iran ?
« Porter l’affaire sur le terrain juridique, comme certains le font
aussi devant l’OMC [Organisation
mondiale du commerce], et obtenir des mesures. Ils savent qu’elles
ne seront pas respectées, ils ne sont
pas naïfs, mais ils pourront se servir de leur non-respect par les
Etats-Unis pour alimenter les arguments en leur faveur lors du jugement de l’affaire au fond », qui
ne sera néanmoins pas tranchée
avant plusieurs années.
Pour M. Sorel, « il ne faut pas
sous-estimer le fait qu’il existe environ 200 Etats, et que si l’un d’entre
eux n’applique pas une ordonnance de la Cour, les autres peuvent
utiliser cela comme un moyen
d’isoler le récalcitrant. C’est la
“force morale” de la Cour qui joue. »
C’est la cinquième fois que les
deux pays s’affrontent devant la
CIJ. Peu après la Révolution iranienne de 1979, Washington
s’était tourné vers la Cour à la
suite de l’affaire des otages de
l’ambassade américaine. L’épisode avait entraîné la rupture des
relations diplomatiques entre les
deux pays. En 1992, les Etats-Unis
avaient contesté – mais sans succès – la compétence de la Cour sur
la base du traité d’amitié
aujourd’hui invoqué par l’Iran. La
décision de la CIJ est attendue
dans les prochaines semaines. p
stéphanie maupas
international | 5
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Pédophilie : la pression s’accentue sur le pape
Un archevêque conservateur demande la démission de François, parasitant la fin de la visite en Irlande
dublin - envoyée spéciale
Selon un prélat,
François aurait été
informé en 2013
de la conduite
du cardinal
McCarrick et
il aurait « continué
à le couvrir »
L
es accusations concernant
les
scandales
sexuels et leur « gestion »
par l’Eglise catholique visent désormais directement les
plus hauts responsables du Vatican et alimentent la bataille entre
les partisans et les adversaires du
pape François.
Diffusée dimanche 26 août au
petit matin, une charge virulente
a eu pour effet de parasiter la seconde journée de la visite du pontife argentin en Irlande, pays où
des milliers d’enfants, de jeunes
et de femmes ont été concernés
par diverses formes de violence
commises par des prêtres ou des
religieux, et où l’Eglise catholique
s’échine à retrouver une crédibilité morale.
Dans un texte de onze pages publié par le site américain National
Catholic Register, un ancien diplomate du Saint-Siège accuse le
sommet de l’Eglise d’avoir été informé de l’inconduite sexuelle du
cardinal américain, Theodore McCarrick, dès 2000 et de l’avoir
malgré tout nommé archevêque
de Washington en novembre de
cette année-là, puis cardinal.
Messe célébrée par le pape François à Phoenix Park, à Dublin, dimanche 26 août. LIAM MCBURNEY/AFP
La « conspiration du silence »
L’auteur de ce brûlot est l’archevêque émérite Carlo Maria Vigano,
77 ans, qui fut nonce (ambassadeur du Vatican) à Washington. Il
met en cause nommément une
série de très hauts responsables
en poste au Vatican sous l’un des
trois plus récents pontificats,
parmi lesquels les secrétaires
d’Etat (numéro deux du Vatican)
de Jean Paul II et de Benoît XVI. Il
va jusqu’à demander à François
de démissionner pour montrer
« le bon exemple » et permettre à
l’Eglise de sortir de « la conspiration du silence ».
Il affirme que François aurait
été, quant à lui, informé de la conduite du cardinal McCarrick au
plus tard en juin 2013, soit trois
mois après son élection, mais
qu’il aurait cependant levé une
sanction infligée au prélat américain par Benoît XVI. Ce n’est qu’au
mois d’août 2018, après des révélations dans la presse américaine,
que le pape argentin a demandé à
Theodore McCarrick de rendre
son titre de cardinal.
Cet ancien poids lourd de l’Eglise
américaine avait, semble-t-il, pour
François prône la psychiatrie pour les
enfants aux « tendances homosexuelles »
Dimanche 26 août, dans l’avion qui le ramenait d’Irlande à
Rome, un journaliste a demandé au pape ce qu’il dirait à des parents constatant les orientations homosexuelles de leur enfant.
« Je leur dirais premièrement de prier, ne pas condamner, dialoguer, comprendre, donner une place au fils ou à la fille », a-t-il répondu, en précisant : « Quand cela se manifeste dès l’enfance, il y
a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie, pour voir comment sont les choses. C’est autre chose quand cela se manifeste
après 20 ans. » « Je ne dirai jamais que le silence est un remède.
Ignorer son fils ou sa fille qui a des tendances homosexuelles est
un défaut de paternité ou de maternité », a-t-il ajouté.
habitude de conduire des séminaristes dans son lit de sa maison de
bord de mer. Certains d’entre eux
l’ont accusé de les y avoir forcés.
Un l’accuse d’avoir abusé de lui à
partir de l’âge de 11 ans, une accusation jugée crédible par une enquête de l’Eglise américaine.
On ignore pour l’instant dans
quel cadre Mgr Vigano, qui fut proche de Benoît XVI, a écrit ce texte.
Quant à son intention, elle n’est
évidemment pas d’aider le pape
François, un pape dont il est notoirement éloigné et dont, avec
d’autres, il fustige les signaux
d’ouverture adressés, de loin en
loin, à des publics longtemps bannis par le catholicisme, au premier
rang desquels les homosexuels.
Son texte est un étrange mélange
de faits qui sembleraient être assez faciles à vérifier, du moins
pour ceux qui ont accès aux archives de la curie romaine, de choses
dont il dit avoir été le témoin ou
l’acteur, et d’insinuations formulées sous formes de on-dit et de
questions rhétoriques.
Une bonne partie du texte est
une dénonciation virulente et
aux forts relents homophobes de
ce qu’il appelle « des réseaux homosexuels », comparés aux « tentacules d’une pieuvre », qui, dans
l’ombre, tireraient les ficelles dans
la haute hiérarchie catholique. Il
dénonce l’existence, autour du
pape, d’un « courant homosexuel
désireux de subvertir la doctrine
catholique sur l’homosexualité »
et cite une ribambelle de noms de
dignitaires censés en faire partie,
notamment dans l’entourage de
François. Il attribue une grande
partie des abus sexuels commis
dans le cadre de l’Eglise à la présence de prêtres homosexuels.
Un « hiver irlandais »
Mgr Vigano affirme que les autorités vaticanes auraient été informées de la conduite de Theodore
McCarrick par un premier courrier en novembre 2000, qui a
transité par un nonce précédent,
puis par un second rapport, que
lui-même aurait transmis à la secrétairerie d’Etat en décembre 2006, puis par un troisième
texte en 2008. « Tous les rapports,
lettres et autres documents men-
tionnés ici sont disponibles à la secrétairerie d’Etat du Saint-Siège ou
à la nonciature apostolique à
Washington », précise l’auteur
dans une note en bas de page.
L’ancien nonce fait une autre affirmation pour le moins insolite.
Selon lui, Benoît XVI aurait finalement pris des sanctions contre
Theodore McCarrick en « 2009 ou
2010 ». Le pontife allemand lui
aurait imposé de ne plus vivre au
séminaire, de ne plus dire la
messe, de ne pas tenir de réunions
en public, de ne plus voyager et
l’aurait astreint à une vie de prière
et de pénitence. Le problème, c’est
que de telles mesures ne semblent
jamais avoir été en vigueur.
Concernant François, il raconte
que lors d’une rencontre avec le
nouveau pape, il lui aurait dit
qu’au département chargé des
évêques, il y avait « un dossier
épais comme ça » sur le cardinal
McCarrick et sur son comportement avec les séminaristes et que
Benoît XVI l’avait sanctionné.
Mais le pontife argentin, accuset-il, a « continué à le couvrir » et n’a
pas fait appliquer les sanctions.
Interrogé au sujet de cette note
lors de la conférence de presse tenue dans l’avion qui le ramenait à
Rome, dimanche soir, le pape
François n’a même pas pris la
peine de réfuter les assertions de
l’ancien diplomate. « Lisez attentivement le document et faites-vous
votre propre jugement. Je ne dirai
pas un mot là-dessus. Je pense que
le document parle de lui-même. (…)
Quand un peu de temps aura
passé et que vous aurez vos conclusions, peut-être je parlerai », a
déclaré le chef de l’Eglise catholique, entre agacement et dédain.
Le pape a achevé sa visite en Irlande comme il l’a commencée :
en demandant pardon pour les
nombreuses sortes d’abus commis en Irlande au cours de plusieurs décennies, et qui ont été
mis au jour dans les années 1990
et, surtout, 2000. Lors de la messe
finale organisée à Phoenix Park, à
Dublin, il a longuement demandé
« pardon pour les abus commis »
et « pour quelques membres de la
hiérarchie qui ne se sont pas préoccupés de ces situations douloureuses et ont gardé le silence ».
Quelque 300 000 personnes ont
assisté à cette cérémonie sous un
ciel bas, giflé par la pluie et le vent.
L’archevêque de Dublin, Diarmuid Martin, a rappelé, dans un
bref discours, qu’il y a quarante
ans, ils étaient plus d’un million
lors de la messe dite, au même endroit, par Jean Paul II. C’était avant
que les crimes alors en cours ne
soient connus. La foule a été souvent clairsemée lors de ce voyage.
Depuis, l’institution a connu un
« hiver irlandais », a résumé l’archevêque, qui espère « un nouveau printemps pour l’Eglise d’Irlande ». Dans le centre de Dublin,
environ 5 000 victimes d’abus de
religieux et leurs sympathisants
ont, à la même heure, participé à
une manifestation intitulée « Debout pour la vérité ». p
cécile chambraud
Une mission de l’ONU met en cause le chef de l’armée birmane
Alors que les Rohingya ont manifesté leur colère, un an après les massacres, des enquêteurs demandent des poursuites pour « génocide »
cox’s bazar (bangladesh) envoyé spécial
L
a foule de manifestantes intégralement voilées de noir
s’avance en rangs serrés,
comme surgie des entrailles de
Kutupalong, le plus grand camp
de réfugiés du monde, au Bangladesh. Soudain, au-dessus de leurs
têtes, une immense banderole est
déployée. La banderole, qui affiche le visage d’une femme sur la
joue de laquelle une larme trace
son sillon, proclame : « [Après] 365
jours de pleurs, je suis en colère ! »
D’autres femmes tiennent devant elles une simple pancarte
sur lesquelles est écrit : « Nous ne
sommes pas bengalis ! » Une allusion au fait que les Birmans surnomment ainsi les Rohingya,
comme pour mieux les reléguer
dans leur statut d’« étrangers ». A
partir de la deuxième moitié du
XIXe siècle, au temps de l’Empire
des Indes britanniques, ces musulmans originaires des régions
sud-est du Bengale commencè-
rent à émigrer dans la province
birmane de l’Arakan.
La colère – et la mise en scène
de son expression – fut le thème
dominant de la journée de commémoration, samedi 25 août, du
premier anniversaire des massacres perpétrés par les forces de
sécurité birmanes. Celles-ci, qui
venaient d’être attaquées dans la
nuit par une guérilla affirmant
lutter au nom des Rohingya, se
lancèrent dans une opération
qu’elles qualifièrent de « nettoyage ». Sept cent mille Rohingya se réfugièrent alors au Bangladesh voisin.
Lundi, les enquêteurs de l’ONU
ont publié un rapport et demandé
que la justice internationale poursuive le chef de l’armée birmane
et cinq autres hauts gradés pour
« génocide », « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre » à
l’encontre des musulmans rohingya. Ils critiquent également la dirigeante birmane Aung San Suu
Kyi qui « n’a pas utilisé sa position
de facto de chef du gouvernement
« Nous avons
été chassés
de Birmanie
par les soldats
birmans, qui
nous persécutent
depuis toujours »
NUR ISLAM
un imam
ni son autorité morale pour contrer ou empêcher le déroulement
des événements dans l’Etat
Rakhine ». « De par leurs actes et
leurs omissions, les autorités civiles ont contribué à la commission
de crimes atroces », ont-ils estimé.
Samedi, les cérémonies et manifestations, qui ont rassemblé des
dizaines de milliers de personnes
dans les nombreux camps installés dans le district de Cox’s Bazar,
au sud du Bangladesh, ont pris des
formes diverses. A Kutupalong,
tôt dans la matinée, l’imam Nur Islam, un ancien à barbe orange
teint au henné, a rappelé, dans son
prêche, que « si nous sommes tous
ici, ce n’est pas parce que nous le
voulons ! C’est parce que nous
avons été chassés [de Birmanie]
par les soldats birmans qui nous
persécutent depuis toujours ».
Avant de s’écrier : « Mais nous sommes encore vivants ! » « Que Dieu
soit loué ! », a approuvé en chœur
la foule uniformément coiffée de
la calotte blanche musulmane.
Camps surpeuplés
« Nous devons nous montrer patients, rester soudés, assurer la cohésion de notre société, éviter de
sombrer dans l’anarchie », a poursuivi l’imam. Depuis un an, violences et règlements de comptes ont
eu lieu et causé la mort d’une vingtaine de personnes.
Le nombre important de burqa
voilant les femmes est là pour rappeler que, si ce vêtement ne traduit pas forcément une « salafisation » collective des esprits, nom-
bre de Rohingya pratiquent de
plus en plus une forme désormais
très « wahhabisée » de l’islam.
Dans une autre partie du camp,
le madji Nur Islam s’égosille dans
un haut-parleur afin d’inciter au
« djihad » contre les soldats birmans. Une formule qui n’indique
en rien une proximité avec les
chefs de l’organisation Etat islamique ou d’Al-Qaida : le terme est
en fait à prendre, ici, dans son
sens de lutte armée, même s’il
n’est pas exempt de connotation
religieuse.
La guérilla de l’Armée du salut
des Rohingya de l’Arakan (ARSA),
quasi silencieuse depuis des
mois, a profité de cette journée
pour refaire surface et diffuser
un communiqué où elle met en
garde les réfugiés : « Ne vous livrez pas à des activités autodestructrices, telles que la vente ou la
consommation de drogues, de
trafics d’êtres humains et d’actes
de violence afin de garantir nos
structures sociales existantes, nos
normes et l’ordre public. »
La situation est potentiellement explosive dans les camps
surpeuplés car l’avenir est sans
espoir immédiat : lors d’un discours prononcé la semaine dernière à Singapour, Aung San Suu
Kyi, a envoyé une pique au Bangladesh, pays avec lequel la Birmanie a pourtant signé un accord sur le rapatriement des
Rohingya, en novembre 2017 :
« C’est au Bangladesh de décider
de la rapidité avec laquelle il veut
mettre en œuvre ce processus », at-elle déclaré, accusant ainsi clairement le pays d’accueil des
Rohingya d’être responsable de
leur non-retour.
Le processus de rapatriement
est au point mort. La plupart des
réfugiés affirment ne pas vouloir
rentrer s’ils n’obtiennent pas la
citoyenneté birmane. La Birmanie dit qu’il n’en est pas question.
« On est partis pour rester un siècle au Bangladesh ! », réagit Yunus, jeune avocat rohingya, rencontré à Kutupalong. p
bruno philip
6 | planète
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
La rougeole atteint un record en Europe
Les autorités médicales plaident pour la vaccination face à une maladie contagieuse qui peut être mortelle
L
a rougeole bat des records
en Europe. Presque deux
fois plus de personnes
ont contracté la maladie
lors des six premiers mois de 2018
que sur l’ensemble de l’année
2017. C’est le constat dressé par
l’Organisation mondiale de la
santé (OMS), qui recensait, au
20 août, au moins 37 personnes
mortes des suites de la rougeole
sur le continent au cours des six
premiers mois de 2018 – soit une
de plus que sur toute l’année 2017.
La rougeole a l’image d’une maladie bénigne de par ses symptômes : fièvre, fatigue, toux. Néanmoins, elle peut s’avérer très
grave lorsque surviennent des
complications sévères (atteintes
au cerveau, infection des poumons). Dans ces cas-là, les conséquences d’une contamination
peuvent entraîner le décès du patient, notamment parmi les personnes non vaccinées.
En 2015, l’OMS a lancé son plan
d’action européen pour les vaccins 2015-2020, dont l’un des
grands objectifs est « d’éliminer la
rougeole et la rubéole » d’ici à la
fin de la décennie. En attendant,
depuis le début de l’année 2018,
sept pays européens ont chacun
enregistré au moins mille cas de
rougeole chez des adultes comme
chez des enfants. Le phénomène
touche à la fois des pays situés
dans la partie orientale (Russie,
Géorgie, Ukraine et Serbie) et occidentale du continent (Grèce, Italie et France). Toutefois, l’Ukraine,
qui souffre d’un système sanitaire
défaillant, concentre à elle seule
plus de la moitié (23 070) des cas
de rougeole constatés au cours
des six premiers mois de l’année.
Recrudescence en France
La rougeole se transmet essentiellement par voie aérienne, ce qui la
rend très contagieuse. Une personne malade peut contaminer à
elle seule de quinze à vingt individus. Au niveau européen, la couverture vaccinale moyenne contre la rougeole est passée de 88 %
en 2016 à 90 % en 2017. Toutefois,
l’OMS souligne la persistance de
grandes disparités à l’intérieur
Plus d’un tiers des pays d’Europe affiche une couverture vaccinale inférieure à 95 %
TAUX DE COUVERTURE VACCINALE
CONTRE LA ROUGEOLE PAR PAYS EN 2017
Islande
de 74 % à 80 %
Sous un taux
de 95 % de
couverture
vaccinale, « les
Etats s’exposent
à des épidémies »
SIDDHARTHA DATTA
responsable Europe à l’OMS
de 80 % à 85 %
Finlande
de 85 % à 90 %
de 90 % à 95 %
Russie
Norvège
de 95 % à 100 %
Estonie
Suède
Lettonie
Lituanie
RECRUDESCENCE DES CAS DE ROUGEOLE
EN EUROPE (53 pays)
Irlande
41 013
Biélorussie
RoyaumeUni
Pays-Bas
40 000
Pologne
Ukraine
Allemagne
Belgique
30 000
R. tchèque.
Slovaquie
France
Suisse
Roumanie
Slovénie
Serbie
Croatie BosnieHerz.
Bulgarie
Italie
Mont.
Mac.
20 000
Portugal
10 000
Autriche Hongrie
Moldavie
Espagne
Turquie
Albanie
Grèce
0
2010
2018*
Chypre
* Cas recensés de janvier à juillet
d’un même pays, « certaines régions signalent une couverture de
plus de 95 %, et d’autres, de moins
de 70 % ». L’agence des Nations
unies recommande 95 % de couverture vaccinale (pour les deux
doses de vaccin), afin de garantir
l’immunité d’une population.
D’après les données qu’elle a recueillies, seuls 19 des 53 pays européens possédaient en 2017 un
taux de couverture vaccinale
moyen supérieur à 95 %.
La maladie préoccupe sérieusement les autorités sanitaires fran-
SOURCE : OMS
çaises. Depuis le 1er janvier, onze
vaccins (dont celui contre la rougeole) sont même obligatoires
quel que soit l’âge. La France, qui
connaît une recrudescence de cas
de rougeole depuis novembre 2017, présente un taux de couverture vaccinale de 80 % pour
contrer cette maladie. Entre le
6 novembre 2017 et le 11 juillet
2018, le nombre de cas déclarés
s’est établi à 2 646, dont 22 % ont
nécessité une hospitalisation, selon le bulletin épidémiologique
hebdomadaire publié par Santé
publique France. Le pic de nouveaux cas hebdomadaires a été atteint en avril puis s’est stabilisé
depuis fin mai, avec en moyenne
40 cas hebdomadaires déclarés.
Au total, 85 départements ont signalé au moins une personne
malade. L’incidence est la plus
élevée chez les moins de 1 an avec
28,2 cas pour 100 000 habitants.
Santé publique France souligne
que 89 % des cas de rougeole sont
survenus chez des sujets non ou
mal vaccinés. Trois décès dus à la
rougeole ont été recensés.
Le reste de l’Europe est diversement touché. Malgré un taux de
couverture vaccinale moyen de
91 % en 2017, la Serbie est frappée
depuis le début de l’année par une
contamination importante (71 cas
pour 100 000 habitants).
« Comme un feu de forêt »
Dans le même temps, la Belgique
constate un seul cas de rougeole
pour 100 000 habitants avec un
taux de couverture vaccinale
plus faible (85 %). « Une fois que le
virus pénètre au sein d’un pays ou
d’une communauté avec un faible
taux de couverture, l’infection se
propage comme un feu de forêt
chez les populations vulnérables
non vaccinées ou sous-vaccinées,
estime le docteur Siddhartha
Datta, responsable technique région Europe pour l’OMS. Dans un
pays avec un taux de couverture
supérieur à 95 %, une éventuelle
épidémie s’éteindra rapidement,
car la transmission du virus sera
freinée par le nombre restreint de
personnes vulnérables. »
Sous ce seuil, « les Etats s’exposent à des épidémies. Les différences entre les nombres de cas recensés en Serbie et en Belgique dépendent essentiellement de la
non-vaccination ou sous-vaccination des enfants contre le virus », explique M. Datta.
Un rapport de l’OMS de 2018
sur la rougeole et la rubéole indique que, sur les 23 927 cas de rougeole constatés en Europe
en 2017, 14 500 – soit 65 % des
personnes touchées – étaient des
enfants et adolescents de moins
de 20 ans. Voilà qui confirme la
forte transmissibilité du virus au
sein des populations les plus jeunes non immunisées. « Vacciner
les enfants, les adolescents et les
adultes qui ont été oubliés les années précédentes est essentiel
pour protéger les futurs nouveaunés de toute contamination »,
préconise le médecin.
Ces records de cas de rougeole
constatés en 2018 alimenteront
sans doute les discussions entre
experts lors du comité européen
de l’OMS, qui réunira à Rome, en
septembre, des représentants des
53 pays européens. p
thibaut faussabry
Italie : le gouvernement s’attaque à la vaccination obligatoire
Le Mouvement 5 étoiles veut défaire les règles mises en place par l’ex-ministre de la santé visant à prévenir dix maladies infectieuses
rome - correspondance
L
e gouvernement italien prépare les esprits à une épidémie de rougeole. « Il ne faut
pas s’illusionner et penser que personne ne mourra », a sereinement
déclaré la ministre de la santé, Giulia Grillo, dans le Corriere della
sera, le 8 août. Membre du Mouvement 5 étoiles (M5S), elle compte
honorer les promesses électorales
de sa coalition – le M5S et la Ligue –
et reporter d’un an l’obligation
vaccinale pour les écoliers.
Validé par le Sénat début juillet,
un amendement en ce sens doit
encore être examiné par les députés, qui ne se réuniront qu’à partir
du 11 septembre, donc après la rentrée des classes, car celle-ci a lieu
entre le 5 et le 11, selon les régions.
D’ici là, chefs d’établissement, médecins et parents sont sur le pied
de guerre.
Les prémices de cette bataille remontent à juillet 2017. Après une
recrudescence de cas de rougeole
et de méningite en Italie, la loi Lorenzin – du nom de la précédente
ministre de la santé des gouvernements Renzi et Gentiloni – introduit dix vaccins obligatoires et gratuits pour les enfants de 0 à 16 ans
(rougeole, rubéole, poliomyélite,
diphtérie, tétanos, hépatite B, coqueluche, haemophilus de type B,
varicelle et oreillons).
Pour être admis à la crèche ou à la
maternelle, les enfants doivent
présenter un certificat délivré par
une unité sanitaire locale. Les parents d’élèves de primaire, collège
et lycée sont passibles d’une
amende de 100 euros à 500 euros
en cas de manquement.
« La vaccination doit être un
choix libre, pas une imposition soviétique », s’était alors plaint le
chef de la Ligue, Matteo Salvini. Et
d’ajouter : « Je ne souhaite pas que
des multinationales ou des maisons pharmaceutiques prennent
l’Italie pour un pays cobaye. » Depuis, devenu ministre de l’intérieur, il a remercié « pour leur courage » deux médecins qui lèvent
des fonds en vue d’acquérir un microscope de 70 000 euros permet-
« L’Italie fait
partie des cinq
pays à risque
infectieux, avec
le Pakistan,
l’Afghanistan,
le Nigeria et
la Roumanie »
ALBERTO VILLANI
président de la société
italienne de pédiatrie
tant de prouver, selon eux, la présence de nanoparticules nocives
dans les vaccins. Lui aussi opposé
à la loi de Beatrice Lorenzin au
nom des libertés individuelles, le
M5S s’est juré, avec son allié au
pouvoir, la Ligue, de la démanteler. Depuis le 5 juillet, une circulaire signée des actuels ministres
de la santé et de l’éducation stipule
que l’attestation médicale de vaccination n’est plus obligatoire. Un
certificat autosigné par les parents
suffit dorénavant. De quoi alarmer la communauté scientifique :
« D’après l’Organisation mondiale
de la santé, l’Italie fait partie des
cinq pays à risque infectieux, avec
le Pakistan, l’Afghanistan, le Nigeria et la Roumanie. Nous avons eu
plus de 5 000 cas de rougeole
en 2017 », s’inquiète le président de
la société italienne de pédiatrie,
Alberto Villani.
Du côté de l’Association nationale des chefs d’établissement
(ANP), on assure que la circulaire
ne modifie pas la loi de 2017. « En
septembre, les enfants sans certificat ne pourront pas rentrer en
classe. Les directeurs d’école sont tenus de faire respecter la loi, et la loi
en vigueur est la loi Lorenzin »,
tranche le président de l’ANP, Antonello Giannelli, soutenu par de
nombreux directeurs d’école.
En juillet, les sénateurs de la Ligue et du M5S ont néanmoins
amendé ce texte, repoussant l’obligation de vaccination à l’année
scolaire 2019-2020. Problème : le
report de la loi doit également être
approuvé par la Chambre des députés, dont les travaux reprennent
le 11 septembre. Pendant les premiers jours après la rentrée, les enfants non vaccinés pourraient
donc ne pas être admis à l’école.
Mais que se passera-t-il si le report des règles actuelles est confirmé par le Parlement ? Les enfants non vaccinés auraient alors
tous leurs droits. « C’est un vrai cafouillage administratif : on ne
saura qu’après la rentrée si la loi Lorenzin est reportée d’un an. Que
vont faire les chefs d’établissement
qui ont refusé l’accès aux enfants
non vaccinés ? », s’interroge l’épidémiologiste Pier Luigi Lopalco.
Projet de loi
Un groupe de mères dont les enfants sont immunodépressifs a
lancé une pétition sur Change.org,
qui a recueilli 275 000 signatures.
Roberta fait partie des initiatrices :
« Ma fille a eu une greffe du foie. Elle
ne pourra jamais être vaccinée contre la varicelle, la rougeole ou la rubéole. La fréquentation d’enfants
non vaccinés pourrait lui être fatale. On nous propose de mettre
nos enfants dans des classes spéciales. Mais je ne vois pas pourquoi il
faudrait les ostraciser ! D’autant
« C’est en
se renseignant
sur le Web que
les parents
basculent du côté
des “no vax” »
PIER LUIGI LOPALCO
épidémiologiste
plus que le virus ne s’arrête pas à la
porte de la salle de cours. »
Le M5S et la Ligue préparent déjà
l’après-Lorenzin. Toujours au Sénat, les deux partis ont déposé un
projet de loi qui prévoit « l’obligation vaccinale flexible » : recours à
l’obligation uniquement en cas
d’urgence sanitaire, pour les maladies et les régions où le taux de
couverture est vraiment trop bas
pour assurer une immunité et
pour une courte durée. Un nonsens, d’après la communauté
scientifique. « Les données épidémiologiques arrivent en retard, rendre les vaccins obligatoires en fonction des cas est donc absurde, et ne
tient pas compte de la mobilité des
virus », reprend le représentant
des pédiatres, Alberto Villani.
« Les vaccins sont peut-être victimes de leur succès, s’interroge Roberto Burioni. Les gens ont oublié
à quel point des maladies dont ils
nous protègent, comme la poliomyélite et la diphtérie, sont redoutables. » Sur Twitter, ce professeur
de microbiologie a interpellé la
ministre de la santé en des termes
fleuris : « Une obligation flexible
dans le temps et l’espace, mais
vous êtes médecin ou poétesse ? Arrêtez de raconter n’importe quoi
ou, au premier mort de rougeole,
vous allez être dévorée par l’opinion publique. » Sa prise de position lui a valu de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux :
dans un photomontage, le médecin est ligoté et bâillonné, une
mère de famille souhaite même
qu’il se noie dans la mer.
« Depuis 2012, les Italiens font de
moins en moins confiance aux
vaccins, et les intox qui circulent
sur Internet y sont certainement
pour quelque chose », analyse Pier
Luigi Lopalco, coauteur de l’étude
Human Vaccines and Immunotherapeutics. D’après ses recherches, « moins de 2 % des parents
sont contre les vaccins a priori. Entre 10 % et 15 % se posent des questions. C’est en se renseignant sur le
Web qu’ils basculent du côté des
“no vax” ». M. Lopalco appelle le
gouvernement à dépolitiser le
débat : « Les vaccins sont là pour
créer une réaction immunitaire
positive, il ne s’agit pas d’une arme
idéologique. » p
margherita nasi
|7
FRANCE
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Edouard
Philippe, premier
de corvées
Présentation du budget, négociations
avec les syndicats… en cette rentrée,
le premier ministre est sur tous les fronts
U
n petit rabiot de vacances. Pour son premier
déplacement de rentrée, Edouard Philippe
s’est offert, vendredi 24 août, une
virée de près de cinq heures au
Cabaret vert, un festival de musique qui se déroule chaque fin d’été
à Charleville-Mézières, dans les
Ardennes. L’occasion, entre deux
bières Meteor, de « saluer le travail
des bénévoles » et de « rencontrer
les Français », selon son entourage.
Mais aussi d’écouter… Seasick
Steve, un chanteur américain de
blues apprécié par le premier ministre, grand amateur de rock.
Alors que l’exécutif a connu cet
été, avec l’affaire Benalla, sa plus
grave crise depuis le début du
quinquennat, Edouard Philippe
affiche en cette rentrée un visage
pour le moins détendu. Le premier ministre est pourtant sur
tous les fronts. A la présentation
du budget pour 2019, dont il a dévoilé les grandes lignes dans Le
Journal du dimanche (JDD) du
26 août. Mais aussi à la négociation avec les syndicats, qu’il va recevoir un par un à partir de mercredi, notamment pour discuter
de la réforme des règles d’indemnisation de l’assurance-chômage,
un sujet potentiellement explosif.
Loyauté sans faille
« Après la séquence de l’été, le premier ministre veut montrer qu’on
repasse une vitesse, qu’il n’est pas
question de ralentir ou de procrastiner », justifie-t-on à Matignon, où l’on évoque un chef de
gouvernement déterminé à
« prendre toute sa part » du travail de l’exécutif.
A écouter certains élus, Edouard
Philippe aurait été excédé, cet été,
par les commentaires présentant
un pouvoir paralysé par l’affaire
Benalla. « Il est de ceux qui poussent pour continuer les réformes. Il
a très mal pris l’arrêt des discussions sur la réforme constitutionnelle », assure François Patriat,
président du groupe La République en marche (LRM) au Sénat.
Cela tombe bien, Emmanuel
Macron semble décidé à laisser
plus d’espace à son chef de gouvernement. Omniprésent sur la
scène nationale lors de sa première année de quinquennat, le
président de la République aurait
décidé, selon certains proches, de
prendre davantage de hauteur.
« L’affaire Benalla a abîmé la fonction présidentielle, Macron était
trop seul, il faut qu’il laisse plus de
place aux autres », estime un de
ses soutiens. « La décision a été
prise de protéger un peu plus le
président », croit savoir un autre.
Contrairement à 2017, où il avait
donné une grande interview
dans Le Point, le chef de l’Etat n’a
ainsi « pas prévu de prise de parole » de rentrée cette année, selon l’Elysée. « La parole du premier ministre est aujourd’hui plus
forte qu’avant l’été, autant l’utiliser au moment où le président est
plus fragilisé », affirme un membre du premier cercle. De son
côté, Emmanuel Macron compte
se consacrer davantage aux questions internationales, notamment européennes, en prévision
du scrutin de mai 2019. Le président devait ainsi tenir un premier discours à la Conférence des
ambassadeurs, lundi 27 août,
avant de s’envoler pour le Danemark puis la Finlande.
Sujet d’interrogations lors de
son arrivée à Matignon, Edouard
Philippe montre une loyauté
sans faille à Emmanuel Macron.
« La relation entre les deux hommes était vierge au départ, mais la
confiance ne s’est jamais démentie
au fil des mois. Il y a aujourd’hui
une relation personnelle forte »,
apprécie-t-on dans l’entourage
du chef de l’Etat.
« Le premier ministre a un fonctionnement fluide avec le président », confirme-t-on à Matignon. Preuve de cette confiance,
Edouard Philippe a été de toutes
les réunions de crise lors de l’affaire Benalla, alors que Matignon
n’était pas concerné et que l’ancien porte-parole d’Alain Juppé
lors des primaires de la droite n’est
même pas adhérent de LRM.
L’affaire a aussi permis au premier ministre de marquer des
Edouard
Philippe,
à Matignon,
le 14 mai.
LÉA CRESPI
POUR « LE MONDE »
points auprès de la majorité. Cet
été, Edouard Philippe a été l’un
des rares à monter au front, ferraillant au Parlement avec l’opposition, lors des questions au
gouvernement – il a répondu à
dix-sept questions sur le sujet –
ou à l’occasion du dépôt de deux
motions de censure (elles ont
été repoussées).
« Souffle d’air »
« Il a été totalement à la hauteur
du rendez-vous, il a donné un
souffle d’air au collectif au moment où beaucoup se sentaient
sous l’eau », apprécie Christophe
Le premier
ministre
sait qu’il joue
une partie
de son avenir
politique sur sa
capacité à rallier
de nouveaux
soutiens
Castaner, le secrétaire d’Etat
chargé des relations avec le Parlement. « Quand les frictions
étaient les plus vives dans l’Hémicycle, l’habileté d’Edouard Philippe a permis d’éteindre certaines tensions », abonde PieyreAlexandre Anglade, député (LRM)
des Français de l’étranger.
A l’approche des élections européennes et surtout municipales,
Edouard Philippe pourrait occuper encore un peu plus de place
au sein de la majorité. Chargé de
« draguer » les grands élus, notamment ceux issus de la droite
et du centre, le premier ministre
sait qu’il joue une partie de son
avenir politique sur sa capacité à
rallier de nouveaux soutiens au
panache du chef de l’Etat. « Il
prend très à cœur son rôle de porte-avions », reconnaît un stratège
de La République en marche.
Le 19 septembre, le chef du gouvernement se rendra ainsi à la
Conférence des villes organisée
par France Urbaine. Un geste que
les maires de Toulouse, d’Orléans, de Nancy ou de Nantes,
eux aussi présents et qu’on dit
susceptibles de rejoindre M. Macron, apprécieront. p
cédric pietralunga
Laurent Wauquiez dénonce « les illusions du macronisme »
Le président de LR souhaite reconquérir les électeurs de droite séduits par le chef de l’Etat, mais peine à rassembler son propre camp
mont mézenc (haute-loire) envoyé spécial
E
n cette rentrée, Laurent
Wauquiez croit apercevoir
une lueur au bout du chemin. Englué dans les mauvais sondages et devant faire face à la division de son camp, le président du
parti Les Républicains (LR) devine
dans les difficultés récentes d’Emmanuel Macron – qui dévisse, lui
aussi, dans l’opinion et pâtit d’un
ralentissement de la conjoncture
économique – l’opportunité de rebondir. Et de récompenser la stratégie d’opposition frontale au président de la République qu’il met
en place depuis le début du quinquennat. « Je n’ai pas changé d’avis,
très tôt j’ai mis en garde contre les
illusions du macronisme. (…) Cette
première année est un échec », a
lancé M. Wauquiez à l’occasion de
son discours de rentrée, dimanche
26 août, prononcé quelques minutes avant la traditionnelle ascension du mont Mézenc (HauteLoire) qu’il effectue chaque année
avec ses soutiens.
Très discret depuis plusieurs semaines, en particulier lors de l’affaire Benalla, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a
maintenant l’intention d’occuper
l’espace médiatique. « La capacité
d’écoute des électeurs de droite séduits par Macron a changé »,
veut-on croire dans l’entourage de
M. Wauquiez. Qui a donc décidé
d’enfoncer le clou sur deux sujets :
d’un côté, la lutte contre les impôts
et la dépense publique, de l’autre,
l’immigration. « Il y a trop d’impôts, il y a trop de taxes, il y a trop de
charges, a estimé l’ancien ministre. Je le dis à Emmanuel Macron : il
est plus que temps de rendre l’argent aux Français. Il faut rendre du
pouvoir d’achat aux Français. »
Envolées identitaires
La droite du mont Mézenc s’est
ainsi levée comme un seul
homme pour voler au secours
d’une partie de son électorat traditionnel, les retraités et les familles
nombreuses. Le premier ministre,
Edouard Philippe, a annoncé dans
l’édition du 26 août du Journal du
dimanche que l’augmentation des
pensions de retraite et des allocations familiales se ferait, en 2019, à
un niveau inférieur de celui de l’inflation. « Injuste », a dénoncé Laurent Wauquiez. « Nous, nous sommes les défenseurs des retraités, de
la politique familiale, des classes
moyennes. Il y en a deux sur trois
qui sont touchés, souligne son conseiller spécial, Brice Hortefeux. Les
retraités sont à ce quinquennat ce
que les classes moyennes étaient à
celui de François Hollande. »
Fidèle à sa ligne dure sur les questions d’immigration – « cela va être
le point majeur des européennes
en 2019 », veut croire un de ses
proches –, le président de LR a
dressé un tableau sombre de l’avenir de l’Europe, qui serait confrontée, selon lui, à une « immigration
de masse devenue aujourd’hui une
menace culturelle pour la civilisa-
tion européenne ». Celui qui ne cache pas son ambition de vouloir
faire revenir à droite les électeurs
du Rassemblement national
(ex-FN) a justifié ses envolées identitaires par le fait qu’à ses yeux « les
Français refusent de devenir étrangers dans leur propre pays ».
Difficile, néanmoins, de masquer le fait que le rassemblement
opéré autour de sa personne se
fait de plus en plus homogène. Il y
a un an, Laurent Wauquiez gravissait le mont Mézenc aux côtés de
la juppéiste Virginie Calmels, son
bras gauche, congédiée en juin
de son poste de vice-présidente.
Aujourd’hui, en dehors des anciens centristes Jean Leonetti et
Damien Abad, ce sont plutôt les
représentants de la droite dure
qui s’inscrivent dans son sillage :
Eric Ciotti, Nadine Morano, Brice
Hortefeux, etc. Vendredi 24 août,
Valérie Pécresse, la présidente de
la région Ile-de-France, s’est pour
sa part targuée, lors de la rentrée
de son mouvement, Libres !, à
Brive-la-Gaillarde (Corrèze), de
bénéficier du soutien du président des Hauts-de-France, Xavier
Bertrand, et du maire de Nice,
Christian Estrosi. « C’est le trio des
gens qui n’ont pas accepté qu’un
homme de 43 ans réussisse à faire
ce qu’eux n’ont pas réussi. Cela leur
donne sans doute un coup de
vieux », cingle la porte-parole de
LR, Lydia Guirous. L’union est un
combat que tout le monde n’est
pas décidé à mener. p
olivier faye
8 | france
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
La difficile équation budgétaire du gouvernement
Les retraités, les familles, mais aussi les entreprises devront participer aux économies voulues par l’exécutif
I
ls seront de nouveau mis à
contribution. Pour boucler
le budget de l’Etat en 2019,
les retraités, déjà impactés
par la hausse de la CSG décidée
en 2017, verront leur pouvoir
d’achat diminuer. Même chose
pour les familles. A la recherche
d’économies pour faire face à une
conjoncture économique moins
favorable que prévue, le chef du
gouvernement, Edouard Philippe, a annoncé, dans un entretien au Journal du dimanche, le
26 août, que les pensions de retraite, les allocations familiales et
l’aide personnalisée au logement
(APL) augmenteront ces deux
prochaines années moins vite
que l’inflation. En revanche, une
revalorisation des heures supplémentaires interviendra dès 2019
pour les salariés. « Nous faisons
le choix du travail », martèle le
premier ministre.
Un message nuancé lundi matin par le ministre de l’économie,
Bruno Le Maire, qui a dévoilé une
série de mesures supplémentaires pour les entreprises. « Tout le
monde sera mis à contribution
pour rétablir les équilibres des finances publiques, les entreprises
aussi », a-t-il assuré. De quoi laisser entendre que le social ne sera
pas le seul touché, au risque de
brouiller le discours général du
gouvernement.
L’équation budgétaire est délicate pour l’exécutif. Il s’agit de ficeler le projet de loi de finances pour
2019 en respectant les promesses
faites à Bruxelles : contenir le déficit sous les 3 % du PIB, réduire la
dette, la pression fiscale et la dépense publique. Et ce alors que,
dans le même temps, l’Etat devra
faire face à une dépense exceptionnelle de 20 milliards d’euros
liée à la transformation du crédit
d’impôts pour la compétitivité et
l’emploi (CICE) en baisse pérenne
de cotisations sociales pour les entreprises. Sans compter la croissance, qui faiblit. L’an dernier, la
bonne santé de l’économie avait
poussé l’Etat à envisager une croissance de 1,9 % du PIB en 2019. Dans
Le JDD, Edouard Philippe annonce
qu’après le trou d’air du début
2018, l’hypothèse finalement retenue sera de 1,7 %.
Désindexation de certaines
prestations sociales Principales
cibles du gouvernement, les pensions de retraite, les allocations familiales et les APL n’augmenteront en 2019 et en 2020 que
de 0,3 %, soit bien moins que l’inflation attendue par l’Insee à 1,7 %
en fin d’année. « Nous assumons,
explique le premier ministre, une
politique de transformation et de
maîtrise des dépenses qui privilégie
(…) la rémunération de l’activité et
qui rompt avec l’augmentation indifférenciée des allocations. C’est
par le retour à l’activité et une
meilleure rémunération du travail
que notre pays sera plus prospère. »
Interrogé, le cabinet du premier
ministre a refusé de préciser le
montant des économies qui seront ainsi dégagées. Dans une note
interne que s’était procurée Le
Monde en mai, Bercy estimait cependant qu’un gel en 2019 des
prestations « légalement indexées »
« pourrait rapporter 3,5 milliards
d’euros ». S’agissant non pas d’un
gel mais d’une très faible revalorisation, la somme serait forcément
moins importante mais ce chiffrage donne un ordre d’idée.
Alors que le plan pauvreté doit
être présenté mi-septembre,
M. Philippe précise que le RSA ne
sera pas impacté. La prime d’activité, un temps dans le collimateur
du gouvernement, l’allocation
adulte handicapé et le minimum
vieillesse seront quant à eux spécifiquement augmentés, conformément aux engagements de
campagne de M. Macron.
Exonération des cotisations
salariales sur les heures supplémentaires Cette mesure interviendra au 1er septembre 2019 et
concernera le privé comme le public. Il s’agit de revenir à une partie
de la loi mise en place par Nicolas
Sarkozy en 2007 et abrogée par le
gouvernement Ayrault en 2012,
mais sans aller jusqu’à une défis-
calisation des heures supplémentaires. Dans Le JDD, M. Philippe,
qui évalue le coût annuel de cette
mesure à 2 milliards d’euros, estime que, pour une personne
payée au smic, cela représentera
« en moyenne plus de 200 euros
supplémentaires par an ».
Les entreprises sollicitées Un allégement de cotisations patronales de quatre points pour les salaires au niveau du smic qui devait
intervenir au 1er janvier 2019 sera
reporté au 1er octobre de la même
année. Ce qui permettra, selon
M. Le Maire, « d’économiser plus
de 2 milliards d’euros ». Les plus
grosses entreprises verseront également un cinquième acompte
d’impôt sur les sociétés plus important que prévu. Bénéfice pour
l’Etat : 1,3 milliard d’euros attendu
l’an prochain.
Réduction des contrats aidés
C’était prévisible, le gouvernement ne croit pas aux emplois
aidés. Son idée est de miser sur la
formation pour permettre aux demandeurs d’emploi d’obtenir un
poste stable plutôt que de poursuivre une politique jugée « pas efficace » par le premier ministre.
Alors que 320 000 de ces contrats
avaient été budgétés pour 2017,
leur nombre a été réduit à
200 000 pour 2018, dont 158 000
ont été réellement ouverts à ce
stade. Au 31 juillet, seuls 70 000
ont été signés et les préfets dissuadent aujourd’hui les éventuels utilisateurs d’y recourir. Dans ces
conditions, l’Association des maires de France considère que le
nombre total de contrats souscrits
en 2018 ne devrait guère être supérieur à 150 000. M. Philippe n’a pas
précisé combien l’Etat financerait
de contrats aidés en 2019, mais le
chiffre de 100 000 est régulièrement évoqué.
Postes de fonctionnaire en
moins C’est un autre moyen de
réduire la dépense publique :
4 500 postes seront supprimés
en 2019 dans la fonction publique
d’Etat. Mais le chef du gouvernement confirme que la promesse
d’Emmanuel Macron, qui porte
sur un total de 50 000 emplois
d’ici à 2022, sera tenue. Après seulement 1 600 postes supprimés
en 2018, la cible paraît difficilement atteignable, mais M. Philippe assure « qu’en 2020, le chiffre
sera supérieur à 10 000 ».
Des questions restent à trancher Le premier ministre a renvoyé certains sujets aux partenai-
La prime
d’activité,
l’allocation adulte
handicapé et
le minimum
vieillesse seront
augmentés
res sociaux qui seront reçus du
29 août au 4 septembre à Matignon. Ces derniers auront deux
chantiers à mener : la santé au travail et l’assurance chômage. Sur
ce dernier point, l’ancien maire
du Havre assure n’avoir « ni tabous ni présupposés », notamment sur la dégressivité des allocations-chômage. Quant à la prise
en charge des arrêts maladie de
courte durée par les entreprises, à
laquelle le gouvernement réfléchissait cet été, M. Philippe indique écarter « l’hypothèse d’une
mesure brutale de transfert vers les
entreprises », précisant cependant
que « cela ne peut pas durer ».
Le déficit pourrait de nouveau
augmenter Alors que le déficit
pour 2018 s’annonce plus important que prévu – au moins 2,6 %
Heures supplémentaires : le « travailler plus pour gagner plus » de Macron
c’est une mesure qui rappelle très fortement « le travailler plus pour gagner
plus » de Nicolas Sarkozy. Dans un entretien au Journal du dimanche, le 26 août,
le premier ministre, Edouard Philippe,
annonce que, « dès le 1er septembre 2019,
les cotisations salariales sur les heures
supplémentaires seront supprimées pour
tous les salariés, dans le privé comme
dans le public ». Prévue à l’origine pour
2020, cette réforme, inscrite dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, est donc avancée d’un an.
A l’heure où l’exécutif décide de ne
plus indexer sur l’inflation certaines
prestations sociales, le dispositif a pour
but de donner du pouvoir d’achat aux
travailleurs. « Pour une personne payée
au smic, cette mesure représentera en
moyenne plus de 200 euros supplémentaires par an », assure le chef du gouvernement, qui revendique ce choix. « Nous
assumons une politique de transforma-
tion et de maîtrise des dépenses qui privilégie, je le redis, la rémunération de l’activité et qui rompt avec l’augmentation indifférenciée des allocations, souligne-t-il.
C’est par le retour à l’activité et une
meilleure rémunération du travail que
notre pays sera plus prospère. »
« Contexte économique »
Le gouvernement ne va cependant pas
aussi loin que Nicolas Sarkozy. En 2007, la
loi en faveur du travail, de l’emploi et du
pouvoir d’achat (TEPA) avait mis en place
la défiscalisation et l’exonération de cotisations sociales des heures supplémentaires. A l’époque, au-delà des 35 heures
hebdomadaires, leur rémunération était
majorée de 25 %, quelle que soit la taille
de l’entreprise. Elle n’était soumise ni à
l’impôt sur le revenu, ni aux cotisations
salariales, et bénéficiait d’une réduction
de cotisations patronales. En 2012, le gouvernement Ayrault avait abrogé la loi
TEPA, entraînant la fin des heures supplémentaires défiscalisées.
Le choix de l’exécutif ne restaure donc
qu’une partie du dispositif instauré par le
gouvernement Fillon, en se concentrant
sur l’exonération de cotisations salariales. Et pour cause, dans un rapport très
critique de 2011, la mesure phare de la loi
TEPA avait été évaluée à 4,5 milliards
d’euros. Le coût de celle dévoilée par
M. Philippe est estimé à 2 milliards
d’euros. « Toutes les études menées sur la
défiscalisation des heures supplémentaires sont tombées d’accord pour dire que ce
n’est pas une bonne mesure, indique Eric
Heyer, de l’Observatoire français des conjonctures économiques. Mon point de
vue est de dire qu’elle n’est pas mauvaise en
soi mais que tout dépend du contexte économique conjoncturel. Si ce dernier est défavorable, ça peut détruire des emplois. »
Ce dernier rappelle que l’exonération
de cotisations salariales sur les heures
supplémentaires « n’est pas une mesure
de pouvoir d’achat pour tout le monde » :
« Elle en donne à ceux qui sont à temps
plein et qui ont la chance de faire des heures supplémentaires et en enlève à ceux
qui n’en font pas, ceux qui sont à temps
partiel, ceux qui sont à la retraite ou au
chômage… » En 2014, selon l’Insee, plus
de 84 % des salariés du secteur privé
étaient à temps complet et, parmi eux,
près de la moitié effectuaient des heures
supplémentaires.
Le premier ministre parle uniquement
d’exonération de « cotisations salariales »
sur les heures supplémentaires. Celles
des employeurs ne seraient donc pas
concernées par un allégement, comme
c’était le cas dans la loi TEPA. Sans incitation, la mesure pourrait s’avérer moins
attractive pour ces derniers. Or ce sont
eux qui décident s’il faut recourir ou non
aux heures supplémentaires. p
r.b.d.
du PIB alors que le gouvernement
tablait sur 2,3 % –, l’objectif pour
2019 (-2,3 % du PIB) paraît inatteignable. Dimanche, le premier ministre a d’ailleurs préféré ne confirmer aucun chiffre pour l’an
prochain. Evoquant « un rebond
du déficit » du fait de la transformation du CICE, il a précisé que
« si la croissance ralentit, il y aura
forcément un impact ». Autrement dit, le déficit, tant qu’il ne
dépasse pas 3 % du PIB, risque de
dériver un peu.
L’opposition n’a pas tardé à
réagir, ciblant le coup de rabot sur
les prestations sociales. « Au lieu
d’assumer enfin des économies
courageuses sur le train de vie de
l’Etat, a réagi, dimanche, Laurent
Wauquiez, le président du parti
Les Républicains, on vient de nous
annoncer que c’est à nouveau dans
la poche des classes moyennes que
l’on va chercher des efforts. » Valérie Rabault, à la tête du groupe
Nouvelle Gauche à l’Assemblée nationale, a sorti sa calculette. Selon
elle, la désindexation des retraites
associée à la hausse de la CSG représentera « une perte de pouvoir
d’achat de 578 euros par an pour un
retraité qui a 1 300 euros de retraite
par mois ». « Et pour une retraite à
2 000 euros, 888 euros », affirme-telle. Des calculs que ne conteste
pas Amélie de Montchalin, députée LRM de l’Essonne, mais qui, assure-t-elle, seront compensés par
la suppression progressive de la
taxe d’habitation. Pour M. Le
Maire, les retraités « ne seront pas
perdants », mais « leur pension de
retraite sera revalorisée moins
vite », a souligné sur RTL le ministre de l’économie.
Les choix budgétaires du gouvernement « étonne[nt] » Bruno
Palier, directeur du laboratoire
interdisciplinaire d’évaluation
des politiques publiques de
Sciences Po Paris. « On attendait
l’Etat-providence du XXIe siècle annoncé par Emmanuel Macron,
mais il n’y a pas de grand dessein,
pas d’architecture d’ensemble
pour la protection sociale, juge le
chercheur. On a un premier ministre qui, comme d’autres, est à la recherche d’économies pour faire
baisser la dépense publique afin de
stimuler la croissance. » p
raphaëlle besse desmoulières
et benoît floc’h
france | 9
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Mélenchon
se rêve en pivot des
opposants à Macron
La stratégie d’ouverture des « insoumis »
peine à convaincre les autres partis de gauche
marseille - envoyé spécial
L
a vie des formations politiques peut ressembler à
celle des entreprises. Ce
qui compte est de battre
la concurrence en absorbant, fusionnant, renommant de plus petites entités ou d’anciennes gloires devenues faibles. Le week-end
politique à gauche vient d’en faire
une nouvelle démonstration.
Pendant toute son université
d’été (baptisée AmFis, qui a réuni
3 200 militants à Marseille du 23
au 26 août), La France insoumise
(LFI) a tenu à rappeler qu’elle briguait le monopole de l’opposition
à Emmanuel Macron. Elle en veut
pour preuve sa capacité à faire
discuter des personnalités allant
du parti Les Républicains au Parti
communiste (PCF), en passant
par Génération. s et le Parti socialiste (PS).
Cette « ouverture » aux autres
formations traduit en fait une volonté d’hégémonie de la part de
Jean-Luc Mélenchon. En rassemblant un tel aréopage, le chef de
file de LFI veut signifier qu’il est
incontournable. Et il fait coup
double : il se place seul dans un face-à-face avec le président de la
République, son adversaire principal, tout en tentant de revêtir
une image rassembleuse. M. Mélenchon cherche ainsi à devenir le
pivot des oppositions, construisant une sorte de coalition des colères qui dépasse les clivages partisans. Une stratégie qui rentre
parfaitement dans la théorie du
populisme de gauche qui entend
« fédérer le peuple ».
Ainsi, dans son discours fleuve,
au cours duquel de nombreux
thèmes ont été abordés − notamment un long passage sur l’écologie − prononcé samedi en fin de
journée, le député des Bouches-
du-Rhône a visé le chef de l’Etat à
de nombreuses reprises. Et il a
donné le la de la campagne à venir pour les élections européennes de mai 2019, où il appelle les
Français à se servir de ce scrutin
comme d’un « référendum antiMacron ».
« Nous allons faire de cette élection un référendum anti-Macron.
Nous allons inviter les Français à
lui mettre une raclée, c’est la démocratie ! Je parle d’une raclée démocratique. On va envoyer un commando de combat au Parlement
européen », a-t-il déclaré.
Rien n’est gagné
Dans sa longue allocution aux airs
de discours de politique générale,
M. Mélenchon n’a eu pratiquement aucun mot pour les autres
formations de gauche. A peine
une pique voilée à Benoît Hamon
quand il dit : « Ceux qui vous disent
que l’on peut changer les choses en
Europe à traité constant vous mentent. C’est de l’arnaque, de l’enfumage. » Le leader du mouvement
Génération.s assure, lui, qu’il est
possible, « à traité constant, de
changer l’Europe ». Mais aussi aux
« écologistes qui sont à Europe Ecologie-Les Verts [EELV] » : « Vous ne
pouvez pas être écolos et être pour
les traités budgétaires européens,
pour l’OTAN et pour la guerre. »
Mais les « insoumis » le savent :
rien n’est gagné. Ils doivent encore élargir leur base, faire venir à
eux les derniers déçus du socialisme qui estiment que le PS n’est
pas assez offensif vis-à-vis d’Emmanuel Macron, mais aussi les
abstentionnistes, et ceux qui ne
partagent pas le fédéralisme
européen défendu aussi bien par
EELV que par Benoît Hamon. Surtout, ils doivent profiter des nombreuses divisions de leurs poursuivants.
Jean-Luc
Mélenchon,
le 25 août,
à Marseille.
ARNOLD
JENOCKI/DIVERGENCE
POUR « LE MONDE »
Ainsi, M. Hamon laisse entendre dans un entretien au Journal
du dimanche du 26 août qu’il
pourrait bien conduire une liste
aux élections européennes et
tend la main aux écologistes, en
prenant soin de marquer ses différences avec M. Mélenchon, notamment sur l’Europe.
Les Verts, eux, devraient partir
seuls lors du prochain scrutin
européen, derrière Yannick Jadot.
De leur côté, les communistes,
qui réunissaient comme LFI et
EELV leur université d’été ce weekend, font également monter les
enchères. Ils ont désigné depuis
plusieurs mois un « chef de file »
pour les européennes, l’élu de la
Mairie de Paris Ian Brossat. Pierre
Laurent, le secrétaire national du
PCF, a répété samedi, lors de son
discours, que, à l’heure actuelle,
une « liste commune de la
gauche » semblait impossible.
Cette fragmentation ne peut
que profiter à LFI, qui pourrait enregistrer dans les jours prochains
une nouvelle arrivée : celle d’Emmanuel Maurel, leader de l’aile
gauche du PS, qui a réuni 18,80 %
des suffrages lors du congrès
d’avril. MM. Maurel et Mélenchon
ne cachent pas leur proximité
personnelle et politique. Ils se
voient régulièrement. M. Maurel
Les socialistes tentent de mettre le cap
sur les élections municipales
Olivier Faure appelle au « collectif » un PS toujours aussi divisé
L
e ciel est aussi gris que l’ambiance. Pour la troisième année consécutive, le Parti socialiste n’a pas organisé d’université de rentrée pour ses militants à
La Rochelle, mais un simple séminaire de formation sous la houlette de la Fédération nationale des
élus socialistes et républicains
avec quatre cents élus locaux.
« La Rochelle, c’est notre ADN. Les
socialistes avaient envie de se réunir, de débattre et de reconstruire.
On aurait pu être 2 000 si on l’avait
organisée ! », a regretté dès l’ouverture le chef de file des sénateurs
socialistes, Patrick Kanner.
« Nous retrouverons ce rendezvous l’année prochaine », a répondu Olivier Faure lors de son
discours de clôture samedi
25 août. Signe des difficultés que
rencontre le parti à la rose : pas un
de ses anciens concurrents du
congrès d’Aubervilliers – le maire
du Mans, Stéphane Le Foll, le député Luc Carvounas, l’eurodéputé
Emmanuel Maurel – n’a assisté à
son discours. M. Faure s’est retrouvé devant un amphithéâtre à
moitié vide, avec seulement quelques cadres de sa majorité comme
le député Boris Vallaud ou sa numéro deux, Corinne Narassiguin.
« Je cherche à restaurer un esprit
collectif, je ne suis pas le Père Fouettard », avait commenté un peu
plus tôt devant la presse le député
de Seine-et-Marne, répondant
aux divisions qui continuent de
miner son parti. L’ex-candidat de
l’aile gauche, Emmanuel Maurel,
n’a pas fait le déplacement, préférant se rendre aux universités
d’été de La France Insoumise dont
il se rapproche de plus en plus.
Manches retroussées
Du côté de M. Le Foll, on réclame
« plus de politique » : l’ancien ministre de François Hollande a écrit
un texte avec plusieurs propositions pour contrer la politique
d’Emmanuel Macron et a participé aux travaux du séminaire. « Il
faut être plus offensif », conseillait
en ouverture de ce rendez-vous
un autre « hollandais », François
Rebsamen.
Manches retroussées, le patron
du parti a donc tenté de reprendre
la main en proposant aux autres
formations de gauche « des combats communs ». Sur la question
des réfugiés, chère à Benoît Hamon, il va proposer « à tous les élus
humanistes et progressistes » d’organiser l’accueil dans les villes,
« puisque l’Etat a abdiqué ». A propos du glyphosate, sur lequel les
« insoumis » réfléchissent à organiser une commission d’enquête,
M. Faure s’est adressé à ses potentiels partenaires de gauche : « unissons nos voix pour demander au
gouvernement sa suspension », en
rappelant « sans en tirer de
gloire » : « Nous avons été les premiers à demander une commission d’enquête au Parlement européen. » Enfin, la question de l’égalité hommes-femmes fait partie
des thèmes qu’il entend porter
avec l’ensemble de la gauche et notamment le congé paternité, le
congé parental et l’IVG comme
droit universel en Europe.
A propos des échéances électorales, le premier secrétaire a préféré mettre le cap sur les municipales de 2020, « notre première
échéance », plus que sur les européennes de 2019. « Les Français se
moquent aujourd’hui de savoir qui
sera tête de liste », a-t-il assuré,
sans évoquer ses difficultés à trouver un candidat après le refus du
Belge Paul Magnette. Seule certitude, son calendrier : le projet sera
dévoilé en octobre et la liste annoncée avant décembre. p
astrid de villaines
animait un débat samedi chez les
« insoumis » et M. Mélenchon lui
rendra la pareille le 9 septembre
lors de l’université de rentrée du
club monté avec le Mouvement
républicain et citoyen (MRC), Nos
causes communes.
« On va envoyer
un commando
de combat
au Parlement
européen »
« Jusqu’à l’excès »
« J’ai toujours dit qu’il fallait travailler avec LFI, reconnaît le député européen. Pour Olivier Faure
[le premier secrétaire socialiste],
les déçus du macronisme reviendront au PS, donc, on doit être de
centre gauche. Si c’est le choix qu’il
fait, ce sera sans moi. » Puis de préciser : « Jean-Luc Mélenchon est
mitterrandiste : il se pose en s’op-
JEAN-LUC MÉLENCHON
député
posant, jusqu’à l’excès, ce qui permet au groupe parlementaire LFI
d’exister alors qu’ils sont dix-sept
députés. Il lui faut désormais élargir sa base. »
A en croire Emmanuel Maurel,
rien ne le sépare, sur le fond, des
« insoumis », notamment les positions du mouvement populiste
de gauche sur les frontières. « Le
retour de la frontière ce n’est pas
nouveau, rappelez-vous du livre de
Régis Debray, Eloges des frontières [Gallimard, 2010]. Je me reconnais totalement là-dessus. Je
suis pour une politique de contrôle
des flux migratoires, nous ne sommes pas des “no borders”. La
gauche ne doit pas avoir honte de
parler de nation, de frontière, de
laïcité. On ne va pas laisser ça à la
droite et à l’extrême droite. » Il résume ainsi son état d’esprit : « J’essaye de faire gagner mes idées là
où je peux. » p
abel mestre
10 | france
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Les syndicats étudiants se
divisent sur le coût de la rentrée
Crèche Baby-Loup: l’ONU
relance le débat autour
du port du foulard
Pour la FAGE, les frais universitaires sont en baisse ; en revanche, l’UNEF
note l’augmentation des dépenses liées au logement et au transport
Le comité des droits de l’homme de l’instance
critique la France pour discrimination
L
a rentrée universitaire vat-elle coûter plus cher aux
étudiants cette année ? A
quelques semaines du retour sur les bancs des amphithéâtres, et alors que l’attente se prolonge pour plusieurs milliers de
candidats en quête d’une formation sur Parcoursup, la question
divise les deux principaux syndicats étudiants, qui ont publié des
indicateurs avec des résultats…
contraires.
Selon l’enquête de la première
organisation étudiante, la FAGE,
rendue publique lundi 27 août, le
coût de la rentrée va diminuer.
Une évolution quasi inédite ces
quinze dernières années. Pour le
profil type retenu par le syndicat
– un étudiant de 20 ans en licence
à l’université, non boursier et ne
vivant plus au domicile familial –,
c’est une baisse de 6,79 % constatée au niveau national sur les frais
de la vie courante et les frais spécifiques de la rentrée universitaire,
qui s’élèveront en moyenne à
2 240,55 euros.
Principale explication de ce progrès : les étudiants n’auront plus à
verser la cotisation de sécurité sociale étudiante (217 euros), avec la
suppression de ce régime par le
gouvernement, remplacé par un
rattachement progressif de l’ensemble des étudiants au régime
général. C’est l’une des mesures
phares de la loi orientation et
réussite des étudiants, adoptée en
mars, soutenue par le syndicat
étudiant. Dans le même temps, les
étudiants devront s’acquitter
d’une nouvelle contribution dite
vie étudiante et de campus d’un
montant de 90 euros, créée pour
développer l’accompagnement
social, sanitaire, culturel et sportif
des étudiants et conforter les actions de prévention et d’éducation à la santé – les boursiers en
sont exonérés. « Cela représente
au total un pouvoir d’achat supplémentaire important, pour au
moins un million d’étudiants », se
réjouit Jimmy Losfeld, président
du syndicat. Le ministère de l’enseignement supérieur évalue à
100 millions d’euros le gain de
pouvoir d’achat.
Cette tendance favorable ne
concerne néanmoins qu’une partie des étudiants. Ceux de moins
de 20 ans auront à l’inverse une
« charge financière supplémentaire », relève La FAGE. Jusque-là
en effet, ils ne versaient pas de cotisation de sécurité sociale, restant sur le régime de leurs parents. Ils doivent désormais s’acquitter des 90 euros de contribution à la vie étudiante. Les
doctorants ou encore les internes
en santé se retrouvent dans une
situation similaire.
« Système à plusieurs vitesses »
Autre diminution qui ne bénéficiera pas à tous : celle des droits
d’inscription – d’une quinzaine
d’euros à la rentrée 2018
(170 euros en licence, 243 euros en
master). A l’inverse, ils augmentent fortement dans d’autres filières, dénonce le syndicat étudiant, qui épingle les formations
sanitaires et sociales et plusieurs
écoles d’ingénieurs publiques,
dont les droits passent de
615 euros à 2 500 euros. C’est le cas
de Marc – il a souhaité conserver
l’anonymat –, 17 ans, qui va rejoin-
Les étudiants
n’auront plus
à verser
la cotisation
de sécurité
sociale étudiante,
soit 217 euros
dre une formation d’ingénieurs à
Centrale Lille. Son père, ’infirmier
libéral, se trouve quelque peu désabusé : « Une fois que nous avions
totalement validé son vœu sur
Parcoursup, on nous a informés de
cette augmentation de… 300 % ! »
« Il faut mettre un terme à ce système à plusieurs vitesses, avec certaines formations publiques hors
de prix », défend Jimmy Losfeld.
Une diversité de situations qui
explique sans doute en partie le
constat tout autre que dresse la
deuxième organisation étudiante, l’UNEF, qui a rendu publique son enquête le 20 août. Pour
le syndicat opposé à la réforme de
la loi orientation et réussite des
étudiants, la suppression de la cotisation de sécurité sociale ne suffit pas à inverser la vapeur : le coût
de la vie étudiante va progresser
encore de 1,31 %, d’après son indicateur, qui retient quatre profils
d’étudiants, ayant plus ou moins
de 20 ans, boursiers ou non.
Deux postes de dépense augmentent de manière particulièrement préoccupante, d’après
l’UNEF : les transports et le logement, laissant un « reste à
charge » pour l’étudiant, une fois
les aides reçues déduites, de
837,72 euros par mois.
Un indicateur que la ministre de
l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a cependant écarté
comme relevant plutôt d’un
« tract politique », sur France Inter,
le 22 août. « C’est particulièrement
malvenu de la part du gouvernement de renvoyer le sujet de manière aussi dédaigneuse quand on
parle de la précarité étudiante », se
défend Lilâ Le Bas, présidente du
syndicat, qui appelle à des mesures d’urgence pour revaloriser les
bourses sur critères sociaux et les
aides au logement.
L’avenir des APL est au cœur des
inquiétudes du syndicat de gauche. Après la baisse de cinq euros
en 2017 qui avait provoqué la polémique, et le gel appliqué
en 2018, plus de un milliard
d’euros d’économies est attendu
sur le budget du ministère de la
cohésion des territoires en 2019,
notamment grâce à la réforme
des APL prévue au printemps,
avec la transformation du système de calcul de l’aide, sur le revenu de l’année en cours de l’allocataire, plutôt que l’année précédente. « On ne peut pas croire que
ça ne va pas être sur le dos des plus
précaires, et des étudiants », estime Lilâ Le Bas.
L’annonce du premier ministre,
Edouard Philippe, dans le Journal
du dimanche, le 26 août, ne devrait pas la rassurer : les APL font
partie des aides sociales qui
n’augmenteront que très légèrement en 2019 et en 2020 (+ 0,3 %),
rompant avec l’indexation de la
prestation sur l’inflation. p
camille stromboni
Vanesa Campos, péruvienne, transsexuelle
et prostituée, tuée au bois de Boulogne
Depuis la pénalisation des clients, les agressions contre ces personnes vulnérables se multiplient
P
our se rendre à l’endroit où
Vanesa Campos a été tuée,
il a fallu s’enfoncer jusqu’au cœur du bois de Boulogne.
La marche blanche organisée pour
lui rendre hommage, vendredi
24 août, en fin d’après-midi, est
partie de la porte Dauphine, a traversé le boulevard périphérique,
emprunté les larges artères du
parc de l’ouest parisien, puis les
routes plus étroites, avant d’atteindre le trottoir fatal au bout d’une
demi-heure de marche.
Une semaine plus tôt, dans la
nuit du 16 au 17 août, une femme
est morte ici, au milieu de la végétation anarchique. Une prostituée transsexuelle de 36 ans originaire du Pérou, où son corps sera
rapatrié prochainement. Vanesa
Campos était arrivée à Paris il y a
deux ans. Ce soir-là, comme à son
habitude, elle avait pris son poste
à 20 heures.
Les circonstances du meurtre
sur lequel enquête la brigade criminelle de la police judiciaire restent floues. D’après le témoignage
de plusieurs de ses consœurs, sept
ou huit hommes se seraient attaqués à Vanesa peu avant 23 heures :
des membres d’un « groupe de
“roulottiers” qui écume le bois et
détrousse clients et prostituées »,
selon une source policière citée
par l’AFP. C’est en voulant protéger
un de ses clients qu’elle aurait été
rouée de coups, avant de recevoir
une balle au thorax.
Les quelque 300 personnes constituant le cortège ont réclamé
« justice pour Vanesa » et recouvert
de roses blanches l’endroit où son
corps a été retrouvé. Ses
« compañeras » les plus proches,
celles qui travaillaient à ses côtés,
ont dit leur tristesse et leur angoisse au micro, le plus souvent en
espagnol, comme Romina, originaire d’Equateur. « Nous sommes
toutes en danger. Aujourd’hui c’est
Vanesa, demain ça peut être n’importe laquelle d’entre nous. »
Tristesse et angoisse ont vite
cédé la place à la colère, résumée
par cette pancarte : « Arrêtez nos
agresseurs, pas nos clients. » Objet
du courroux des travailleuses du
sexe et des associations, la loi
d’avril 2016 dite de pénalisation
du client, qui punit ce dernier de
1 500 euros d’amende – 3 750 en
cas de récidive. Conséquence indirecte, selon Anaïs, militante quinquagénaire au Syndicat du travail
sexuel qui souhaite conserver
l’anonymat : « Depuis deux ans, un
nouveau phénomène d’agressions
en série fait surface, qui n’existait
pas auparavant. »
« La loi est à 100 % responsable de
la mort de Vanesa », tonne Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T, association de défense des
personnes transgenres à l’initiative de la marche. « Avant, les filles
étaient le long des grandes avenues, éclairées par les lampadaires,
protégées par le passage des voitures », explique Anaïs. Les clients,
craignant la nouvelle loi, ont cessé
de fréquenter ces zones trop exposées. « Vanesa et ses collègues se
sont donc enfoncées de plus en plus
dans les bois pour échapper à la vue
des policiers, et se sont retrouvées
dans des endroits où les agresseurs
savent qu’ils peuvent agir en toute
tranquillité parce qu’ils ne sont pas
visibles. » Situé sur la route du Pré
Catelan, et bien que jouxtant le
très huppé Lagardère Paris Racing,
le coin où travaillait Vanesa
Campos a des airs de coupe-gorge.
« J’ai fait le bois pendant sept ans, je
n’aurais jamais osé mettre les pieds
ici », soupire Giovanna Rincon.
« J’ai commencé
le travail du sexe
il y a vingt ans,
je n’ai jamais
vu autant
de précarité »
Conditions d’exercice dégradées
Outre ce déplacement forcé, la loi
de 2016 est accusée d’avoir rendu
les travailleuses du sexe plus vulnérables, contraintes, face à la
baisse d’activité, d’accepter des
clients, des prix, et des pratiques
– notamment des rapports
sexuels sans préservatif – qu’elles
auraient refusés par le passé. « J’ai
commencé à exercer le travail du
sexe il y a vingt ans, je n’ai jamais
GIOVANNA RINCON
directrice d’Acceptess-T
(défense des transgenres)
vu autant de précarité au sein de
cette population », affirme la directrice d’Acceptess-T.
L’hommage à Vanesa Campos a
été l’occasion de dénoncer la criminalisation grandissante du travail du sexe et la dégradation des
conditions pour l’exercer. « La violence n’est pas uniquement le fait
de quelques hommes en dehors du
système, explique Anaïs, elle est
au contraire nourrie par tout un
système de pensée, de lois et de politiques publiques qui répètent en
permanence : la vie d’une pute, a
fortiori trans et migrante, ne
compte pas. Nous le constatons
une fois de plus dans l’absence de
réactions politiques. »
Les associations s’offusquent
qu’il ait fallu attendre une semaine pour que Marlène Schiappa
adresse ses « sincères condoléances » aux proches de la victime. La
secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes a promis, le matin de l’hommage, « des actions concrètes et efficaces contre les violences faites
aux personnes prostituées en particulier migrantes, trans, ou en situation de fragilité ». Pour l’heure, les
agresseurs de Vanesa Campos
sont en fuite, et « il n’y a aucune
raison qu’ils ne recommencent pas,
puisque les flics s’en foutent », redoute Anaïs. Pas impossible qu’ils
ne rôdent à nouveau dans les sentiers du bois de Boulogne : plusieurs travailleuses du sexe affirment les y avoir déjà revus. p
henri seckel
L
a France n’en a décidément
pas fini avec le débat sur le
port du voile islamique. Le
comité des droits de l’homme de
l’ONU reproche, dans le cas de l’affaire dite de la crèche Baby-Loup,
une application discriminatoire
des règles de neutralité religieuse
contraire au pacte international
relatif aux droits civils et politiques dont Paris est signataire.
L’affaire débute en décembre 2008 avec le licenciement
pour « faute grave » de Fatima Afif,
directrice adjointe de cette crèche
associative de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Elle refuse de retirer le voile islamique qu’elle porte
depuis son retour de congé parental. Pour justifier ce licenciement
sans indemnités, la direction de la
crèche invoque le règlement intérieur de 2003 selon lequel « le
principe de la liberté de conscience
et de religion de chacun des membres du personnel ne peut faire
obstacle au respect des principes
de laïcité et de neutralité qui s’appliquent dans l’exercice de l’ensemble des activités ».
Décisions contradictoires
La bataille juridique qui a suivi a
été fortement médiatisée et commentée par les responsables politiques qui en ont fait un symbole
des questions sur l’application du
principe républicain de laïcité. La
justice française a d’ailleurs hésité sur l’interprétation des textes
avec des décisions contradictoires avant que l’assemblée plénière de la Cour de cassation ne
tranche définitivement l’affaire
le 25 juin 2014. La haute juridiction a conclu que le licenciement
pour faute grave était justifié et
ne résultait d’aucune discrimination religieuse.
C’est par une voie originale que
Claire Waquet et Michel Henry, les
avocats de Mme Afif, ont alors
choisi de poursuivre le combat de
leur cliente. Au lieu de saisir la
Cour européenne des droits de
l’homme, le recours classique, ils
se sont tournés vers le Comité des
droits de l’homme de l’ONU. Cette
instance non juridictionnelle,
composée d’experts indépendants et non de juges, est chargée
de veiller à la mise en œuvre du
pacte sur les droits civils en vigueur depuis 1976. Les recours individuels sont possibles devant ce
comité de l’ONU.
Révélée par L’Obs, la position arrêtée le 10 août 2018 par le comité
La France est
appelée à rendre
publiques « ces
constatations » et
à « proposer une
indemnisation »
à Mme Afif
de l’ONU remet donc en cause
celle de la France. Selon ce texte,
« la restriction établie par le règlement intérieur de la crèche et sa
mise en œuvre constituent une
restriction portant atteinte à la liberté de religion de l’auteure en
violation de l’article 18 du pacte ».
Le Comité des droits de l’homme
estime que « le port d’un foulard
ne saurait en soi être considéré
comme constitutif d’un acte de
prosélytisme » et que la restriction imposée « n’est donc pas une
mesure proportionnée à l’objectif
recherché ».
La France est appelée à rendre
publiques « ces constatations » et à
« proposer une indemnisation » à
Mme Afif. De plus, Paris devra informer l’ONU des mesures qu’il
compte prendre pour prévenir
des violations similaires à l’avenir.
La difficulté est que l’analyse du
Comité des droits de l’homme
contredit celle des juridictions
européennes. La Cour européenne des droits de l’homme a
reconnu à la France une marge de
manœuvre dans la conciliation
du principe de liberté religieuse
avec celui de laïcité, tandis que la
Cour de justice de l’Union européenne a jugé en mars 2017 que les
entreprises (ou associations) privées ont le droit, sous certaines
conditions, d’inscrire dans leur règlement intérieur l’interdiction
du port de signes religieux.
La France a d’ailleurs durci sa législation en la matière avec
d’abord la loi de 2004 qui a proscrit le port de « signes religieux ostentatoires » à l’école, puis avec la
loi de 2011 interdisant le voile intégral dans l’espace public.
En 2016, le législateur a introduit
dans le code du travail la possibilité pour les entreprises privées de
limiter l’expression religieuse de
leurs salariés à la condition que
l’activité (par exemple le contact
permanent avec de jeunes enfants) le justifie. p
GO UV ERN EMEN T
Mme Nyssen, ministre de
la culture, n’a « pas songé
à démissionner »
Visée par une enquête préliminaire sur des travaux supposés illégaux effectués lorsqu’elle dirigeait les éditions
Actes Sud, la ministre de la
culture, Françoise Nyssen,
assure, dans les colonnes du
Journal du dimanche du
26 août, qu’elle n’a « pas songé
à démissionner ». Elle souligne
« le soutien immédiat » du président de la République, du
premier ministre et du gouvernement.
J USTIC E
Le chanteur
Saad Lamjarred
soupçonné de viol
Soupçonné de viol, le chanteur marocain de 33 ans Saad
Lamjarred a été placé en
garde à vue, dimanche
26 août, à la gendarmerie de
Saint-Tropez (Var). Une enquête de flagrance a été diligentée à la suite de la plainte
d’une femme pour « faits ca-
jean-baptiste jacquin
ractérisés de viol », a précisé le
parquet de Draguignan. La
star avait déjà été mise en
examen en octobre 2016 à Paris pour des faits de même
nature, puis en avril 2018
pour une autre affaire, à
Casablanca.
V IO LEN C ES S EXU ELLE S
Loi Schiappa : députés et
sénateurs LRM défendent
« une loi de progrès »
Face aux critiques visant
la loi contre les violences
sexuelles et sexistes, notamment concernant la protection des mineurs, 79 députés
et sénateurs La République
en marche (LRM) défendent
une « loi de progrès », dans
une tribune au Journal du dimanche du 26 août. La semaine précédente, une autre
tribune d’associations et de
professionnels de la protection de l’enfance dénonçait
un « statu quo » dans la protection des mineurs, loin selon eux de l’intention initiale
d’instaurer une « présomption de non-consentement ».
disparitions | 11
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
John McCain
Sénateur américain
L
l fallait bien qu’il perde
un jour la bataille. Le sénateur américain John
McCain, héros de la
guerre du Vietnam et ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 2008 aux EtatsUnis, a succombé, samedi 25 août,
à un cancer du cerveau, un peu
plus d’un an après que la maladie
lui eut été diagnostiquée (le
19 juillet 2017) par les médecins.
Agé de 81 ans, il s’est éteint à son
domicile de Cornville, dans l’Arizona, Etat qu’il représentait au Sénat depuis 1987. « Il faut bien que
toute vie se termine, d’une manière ou d’une autre », constatait-il en septembre 2017 en commentant ses chances de survie
pour CNN.
Sur la scène politique américaine, John McCain occupait une
position unique. Il était l’un des
géants du Congrès, à l’égal du démocrate Ted Kennedy, le « lion du
Sénat » emporté par le même
glioblastome, en 2010. Portant
haut son surnom de « Maverick »
(« iconoclaste »), il était le sénateur le plus connu à l’étranger et le
plus anticonformiste. Un trompela-mort qui avait échappé, en
juillet 1967, à une explosion sur le
porte-avions
USS-Forrestal
(134 victimes). Un rebelle en perpétuel état d’indignation, mais
qu’est-ce qu’un « rebelle sans une
cause juste ? », insistait-il. La
sienne, la cause de sa vie, était la
défense de la démocratie. En
Ukraine, en Serbie, et dans les dernières années, en Russie.
John Sidney McCain III était né
le 29 août 1936 à la station navale
de Coco Solo, dans la zone du canal de Panama, à l’époque encore
sous contrôle américain. Son
père, John Sidney McCain Junior,
était amiral, comme son grandpère, John Sidney McCain Senior,
le patriarche, qui avait assisté à la
reddition japonaise du 2 septembre 1945, dans la baie de Tokyo,
sur le pont du cuirassé Missouri –
et mourut quatre jours plus tard.
Etant l’aîné, il avait, selon la tradition familiale, reçu les prénoms
de son père. Il les passerait à son
fils, John Sidney IV, né en 1986,
l’aîné de ses sept enfants.
Séances de torture
Comme toutes les familles de militaires, les McCain allaient de
poste en poste. Hawaï, le Maryland. Avant d’avoir fini le secondaire, John avait déjà été scolarisé dans une vingtaine d’écoles. Il s’y était fait remarquer par
ses turbulences. Il lui arrivait de
retenir sa respiration jusqu’à devenir bleu.
Diplômé en 1954 du lycée épiscopalien d’Alexandria (Virginie),
près de Washington, il était entré
à l’académie navale d’Annapolis
(Maryland), comme l’avaient fait
son père et son grand-père (et
comme le fit son fils en 2006).
« Johnny » s’intéressait à l’histoire
plus qu’aux mathématiques mais
moins qu’aux fiestas ou bagarres
(ses camarades de promotion
l’avaient surnommé « Punk »).
Son absence de discipline lui valut de sortir en 1958 avec le rang
de 894e sur 899 étudiants.
Son destin était écrit. Il serait
militaire, comme son père et son
grand-père. Mais à la panoplie de
marin, il ajouterait celle d’aviateur de combat. L’avenir était tellement tracé qu’il voulait en repousser les limites. « C’est peutêtre parce qu’il a toujours été évident que je suivrais cette voie que
j’ai toujours été un rebelle », a-t-il
analysé dans son autobiographie.
C’est au Vietnam que John McCain a gagné ses galons de héros.
Le 25 octobre 1967, son avion de
chasse est abattu au-dessus de
Hanoï, à sa vingt-quatrième mission. Le pilote McCain s’éjecte de
l’appareil et atterrit dans un
étang. Les bras cassés, une jambe
brisée, il n’échappe à la noyade
que parce que les habitants le tirent de l’eau pour le lyncher. Un
garde nord-vietnamien le transperce avec la baïonnette de son
fusil et lui broie l’épaule. Toute sa
vie, John McCain aura du mal à lever le bras pour se peigner.
Au « Hanoï Hilton », la prison où
sont détenus les GI, il subit les interrogatoires des Vietnamiens.
Ceux-ci, qui ont appris qu’il est fils
d’amiral, essaient de lui arracher
une autocritique publique. Fin
1967, le journaliste français François Chalais est autorisé à l’interviewer à l’hôpital de la prison. Il
l’interroge sur ses trois enfants,
lui demande de décliner leur prénom et leur âge, et saisit un instant d’émotion. John McCain en
voudra toujours au chroniqueur
français de s’être prêté à la mise
en scène orchestrée par les NordVietnamiens.
Dans son livre de 1999 (Faith of
My Fathers, non traduit), McCain
a raconté sa détention, et comment il a essayé de se pendre avec
sa chemise, sentant qu’il allait
craquer. Quand il revenait des
séances de torture, il dépliait le
drapeau étoilé que l’un de ses camarades avait réussi à coudre.
Après des mois, il a fini par signer
une confession avouant ses « crimes impérialistes ». Mais il a refusé jusqu’au bout d’être libéré
avant les autres POW (prisoners
of war), les amis dont il se répétait les noms tous les soirs dans
sa cellule.
Des années plus tard, un certain
Donald Trump, en campagne
pour la Maison Blanche, a relativisé les faits d’armes de celui que
l’Amérique chérit comme un héros. « Je préfère ceux qui ne se sont
pas fait capturer », a osé le magnat
de l’immobilier.
Elu, Donald Trump a refusé de
condamner le waterboarding, la
« torture par l’eau », utilisé sous
George W. Bush, mais formellement interdit par le Congrès fin
2005 à l’initiative, justement, de
John McCain. Le vieux grognard a
explosé : « Je me moque de ce que
dit le président des Etats-Unis ou
qui que ce soit. On ne torturera
pas. » L’ancien prisonnier ne supportait pas l’idée que les EtatsUnis pratiquent des méthodes
d’interrogatoire « inventées par
l’Inquisition espagnole et utilisées
par Pol Pot ».
En 1973, après les accords de Paris mettant fin à la guerre du
Vietnam, John McCain est décoré
par Richard Nixon. Une photo,
symbole de l’héroïsme, malgré
tout, de cette sale guerre, le montre en grand uniforme blanc de la
Navy, sur des béquilles, le corps
désossé, la chevelure entièrement blanche. Il n’a pas 40 ans. Il
finira par se réconcilier avec John
Kerry, l’autre membre du Sénat
décoré de la Purple Heart, la médaille des héros de guerre, qui
a choisi le camp opposé et dénonce l’intervention américaine,
avec ses « anciens combattants
contre la guerre ». Mais il ne pardonnera jamais à l’actrice et pacifiste Jane Fonda d’avoir, lui reproche-t-il, fait le jeu de l’ennemi
avec son voyage de 1972 à Hanoï.
En 1977, la Navy l’affecte à
Washington comme officier de
liaison au Sénat. Il y fait connaissance de Joe Biden, déjà sénateur.
En 2008. DAVID BURNETT/CONTACT PRESS IMAGES
Le futur vice-président de Barack
Obama et le « maverick » républicain resteront amis toute leur vie.
Un soir, lors d’un dîner, l’amiral
McCain junior est présenté
comme le père de l’ex-prisonnier.
John McCain prend conscience
qu’il a trouvé sa place dans la lignée.
Libérer les opprimés
Le Vietnam n’a jamais cessé de colorer les positions de John McCain. Rarement le Congrès
a connu pareil jusqu’au-boutiste
de l’interventionnisme américain. Pour lui, l’Amérique est et
reste une force de bien – le Vietnam n’y a rien changé, dira-t-il. Sa
« destinée manifeste » est de libérer les opprimés.
Membre de la commission des
forces armées du Sénat, le faucon
McCain soutient les bombardements de Bill Clinton en Serbie,
puis l’invasion de l’Irak par
George W. Bush en 2003. Très
vite, il réclame la démission du
ministre de la défense, Donald
Rumsfeld, qu’il juge incompétent. Il critique l’absence de patience des Américains, qui,
comme au Vietnam, réclament
un retrait avant le succès. « Se demande-t-on pourquoi nous sommes toujours en Corée du Sud ? »,
tempête-t-il, en réclamant l’envoi
de renforts à Bagdad. Pour lui,
c’est une question existentielle.
Gagner la guerre en Irak, ce serait
rompre enfin avec la malédiction
du Vietnam.
En 2000, il se porte une première fois candidat à l’élection
présidentielle, mais échoue, devant George W. Bush, à remporter
la nomination du Parti républicain. Les évangéliques le détestent. Il est vrai qu’il les a traités
d’« agents de l’intolérance ».
Alors qu’il a remporté à la surprise générale les primaires du
New Hampshire, les conservateurs usent des plus basses tactiques pour arrêter sa progression
en Caroline du Sud. Dans ce bastion des néoconfédérés, ils font
circuler des tracts anonymes insinuant qu’il a eu une fille illégitime avec une Afro-Américaine.
Une sinistre distorsion. John Mc-
29 AOÛT 1936 Naissance
à Coco Solo (station
navale américaine
dans la zone du canal
de Panama)
1954 Entre à l’académie
navale d’Annapolis (Maryland).
JUILLET 1967 Echappe à
une explosion sur le porte-avions « USS-Forrestal »
OCTOBRE 1967 Abattu
aux commandes de son
avion, il reste prisonnier
des Nord-Vietnamiens
jusqu’en 1973
1982 Elu à la Chambre
des représentants
1986 Elu au Sénat
2008 Echoue à la présidentielle face à Barack
Obama
2017 Empêche l’abrogation de la réforme de
la santé Obamacare
SAMEDI 25 AOÛT 2018
Mort à Cornville (Arizona)
Cain et sa deuxième épouse,
Cindy, l’héritière du distributeur
de bière Hensley, ont une fille à la
peau foncée : elle est originaire
du Bangladesh, où ils l’ont adoptée en 1991, après une visite à l’orphelinat de Mère Teresa.
Pour sa deuxième campagne,
en 2008, pour laquelle il reçoit
l’investiture du Parti républicain,
John McCain affronte Barack
Obama et se montre plus prudent. Il ressort son bus de campagne, le Straight Talk Express, ou
« véhicule du parler vrai », mais
procède à une offensive de
charme en direction de la droite
fondamentaliste – un spectacle
« pas très joli à voir », décrira le
Washington Post.
Farouche opposant à Trump
Lui qui était connu pour ses positions modérées sur l’avortement
répète qu’il y a toujours été opposé et promet de nommer à la
Cour suprême des juges « strictement conservateurs ». Mais la
droite ultra ne se ralliera jamais.
Elle lui reproche d’avoir attaché
son nom à une réforme du financement des partis politiques, la
loi McCain-Feingold de 2002. A
ses yeux, il n’est qu’un de ces « rinos » – « républicains seulement
par le nom ».
Son âge, 71 ans, ressort, surtout
face à « Mister Cool » Barack
Obama, 46 ans. Sa santé : il a été
opéré d’un mélanome en 2000.
Qu’à cela ne tienne, il fait campagne avec sa mère, Roberta, née
en 1912, pour témoigner de la
longévité des McCain. A la dernière minute, il essaye de retourner la situation en choisissant
comme colistière la gouverneure
de l’Alaska, Sarah Palin, égérie du
Tea Party.
Mais ses déclarations à l’emporte-pièce, en plein effondrement
du système financier, en octobre 2008 (« Les fondamentaux de
l’économie sont sains ») le desservent et Barack Obama est élu avec
52,9 % des voix. Le soir de sa défaite, John McCain rend hommage à son rival en saluant le moment historique que représente
l’élection du premier Afro-Américain à la Maison Blanche.
Connu pour son caractère colérique et ses traits sardoniques
(« Je suis aussi vieux que Mathusalem et j’ai plus de cicatrices que
Frankenstein », disait-il sur les
chemins de campagne), John McCain ne rechignait pas à la blague
facile ou de mauvais goût.
En 2007, il a chanté « Bomb Bomb
Iran » sur un air des Beach Boys. Il
s’est illustré par une succession
de volte-face qui ont fait de lui un
centriste applaudi par la gauche
et un traître dénoncé par le centre. Républicain orthodoxe sur
les baisses d’impôts, farouchement antidéficit, il était passionnément opposé au nationalisme
autoritaire des partisans de
l’« America first ».
L’un de ses derniers faits d’armes politiques a été d’empêcher
l’abrogation de l’Obamacare, la réforme du système de santé de Barack Obama, fin juillet 2017. Tel un
empereur romain devant les gladiateurs, il a retourné le pouce
vers le sol, avant d’annoncer sa
décision au Sénat. Quelques jours
plus tôt, il avait prononcé devant
ses collègues une leçon de morale
vigoureuse, appelant à dépasser
les clivages politiques et le règne
des invectives sur les réseaux sociaux. Il lui avait fallu douze adjectifs pour décrire l’Amérique telle
qu’il la voyait et telle qu’elle menaçait de ne plus être. « Grande,
bruyante, bagarreuse, audacieuse,
courageuse, généreuse, magnifique… » Une Amérique qui ne se replie pas. « Nous ne nous cachons
pas derrière des murs, nous les faisons tomber. »
La maladie l’avait libéré des
contraintes politiciennes. Il était
devenu l’un des plus farouches
opposants à Donald Trump. Le
17 octobre 2017, alors qu’il recevait la médaille du National Constitution Center, à Philadelphie, il
avait prononcé un nouveau testament politique – encore un – et
fustigé le « nationalisme bâtard et
fallacieux concocté par des gens
préférant trouver des boucs émissaires plutôt que des solutions ».
Une philosophie « antipatriotique » dont toute sa vie avait illustré le rejet. p
corine lesnes
12 | disparitions
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Vladimir Charov
Ecrivain russe
P
oète rare et romancier
d’« une rigoureuse extravagance », selon son traducteur Paul Lequesne,
l’écrivain et essayiste russe Vladimir Charov est mort à Moscou le
17 août, à l’âge de 66 ans. S’il naît
dans la capitale russe le 7 avril 1952
sous le nom de Vladimir Alexandrovitch Charov, son père s’appelle en réalité Chera Izrailevitch
Nurenberg mais, journaliste et
écrivain juif membre du Bund
(union générale des travailleurs
juifs), menacé par le pouvoir stalinien, il a troqué ce patronyme
pour un autre plus slave.
Malgré le contexte, Nurenberg
devenu Charov reste attaché à
l’idéal révolutionnaire et s’engage
dans la grande guerre patriotique
en 1941. L’enfant grandit dans
l’appartement que son père a aménagé dans une cité d’écrivains et
d’artistes de Moscou à la fin des
années 1950 et où il reçoit nombre
de penseurs de retour des camps.
Son œuvre, composée de contes
pour enfants comme pour adultes, fables qui inspirèrent des cinéastes, en a fait un recours intellectuel avant que son adresse n’en
fasse un havre salutaire.
Par son ton irréel, ses audaces
ironiques, la prose d’Alexandre
Charov dit autant qu’on peut le
faire sous un régime de censure
aiguë. Les hôtes restent ainsi des
semaines, voire plus… C’est à cette
« université parentale » que Vladimir se forme, assistant, en retrait,
à d’interminables conversations
nocturnes entre victimes du pouvoir totalitaire. Avec son père, dans
la pure tradition talmudique, l’enfant converse selon des règles
strictes : la journée occupée à préparer les arguments développés
en soirée pour convaincre l’autre,
jeu de questions et de réponses
sans fin. Du reste, dans un de ses
romans, encore non traduit, « La
résurrection de Lazare » (2002),
Vladimir Charov met en scène
un homme qui hante le cimetière où son père est enterré,
tâchant de le ramener à la vie en se
remémorant tout ce qu’il sait de
lui. Un défi vertigineux qui se
soucie peu du succès.
En marge de cette formation familiale, le parcours scolaire de
Vladimir est brillant. Un don solide pour les sciences lui ouvre l’accès au prestigieux Institut russe
d’économie Plekhanov. Mais il en
est expulsé, tenu pour l’instigateur d’une grève d’étudiants lors
d’un de ces stages d’été qui assignent les élèves aux usines ou aux
champs. Bien qu’innocent – le
mouvement semble spontané –, il
accepte la sanction pour qu’un
autre bouc émissaire ne soit pas
désigné. Ce faisant, il se condamne
à ne plus pouvoir étudier ni trouver d’emploi, le « billet noir » qui le
stigmatise le réduisant à l’oisiveté.
Premier épisode dépressif d’une
vie qui les multipliera.
Narration démesurée
Il finit par trouver une place de
chauffeur-livreur dans une maison d’édition où il se sent bien,
un chef intelligent n’hésitant pas
à écourter les journées de travail pour emmener son équipe
pique-niquer sur des ronds-points
d’autoroute pour voir tourner les
voitures et le monde. Relégué à
Voronej, patrie du Prix Nobel Ivan
Bounine où il a trouvé refuge,
Charov y fait deux rencontres décisives. D’abord celle d’Alexandre
Nemirovski, chercheur en histoire
à l’université d’Etat de Voronej, qui
l’ouvre au monde antique, étrusque notamment, et va permettre
au jeune homme de réintégrer
l’université (1977), même si le fameux « billet noir » ne peut en
faire un étudiant « normal » : il est
autorisé à s’inscrire comme suivant l’enseignement par correspondance. A Voronej, il est
hébergé par Natalia Evgenieva
Stempel (1910-1988), professeure
de littérature et amie d’Ossip Mandelstam qui conserva les derniers
carnets du poète, contribuant à
préserver son œuvre.
Charov est à bonne école,
d’autant que, comme tout écrivain russe, il se veut poète. Dès
1974, il écrit donc, et, en 1979, paraissent ses premiers vers dans la
prestigieuse revue Novy Mir. Toutefois, la veine s’épuise et en 1989,
Charov connaît un nouvel épisode dépressif. Lui qui, devenu
historien, a consacré son mémoire de fin d’études (équivalent
du DEA) aux « Temps des troubles » – ce moment qui sépare la
mort d’Ivan le Terrible (1584) de
l’avènement du premier Romanov (1613) – maîtrise les archives
et les sources les plus délicates
avec aisance et en alimente sa
première grande fiction, Les Répétitions (1992, traduction française
Actes Sud, 1999). Un directeur de
théâtre ambulant, Breton égaré
en Russie au mitan du XVIIe siècle,
doit monter une pièce de théâtre
sur la vie du Christ. Mais la troupe
se change en secte célébrant une
Passion où seul le Christ manque.
Le dessein apocalyptique est clair
et le divin se mêle à l’humain
pour précipiter le malheur, le
grand théâtre de Dieu primant
sur les vanités de l’Histoire.
On y trouve tout ce qui va faire
la signature de Charov : côté narration, la démesure assumée et la
folle ambition d’embrasser toute
l’Histoire avec une fantaisie sans
frein ; côté style, le cheminement,
le ressassement, comme une
manducation du verbe aux accents spirituels ; fondamentalement le poids de l’héritage, la
vertu de la transmission et l’écho
de la Bible, dont le texte était difficilement accessible sous l’ère soviétique – ce qui explique aussi, selon la journaliste Natalia Turine,
fondatrice des éditions Louison
où parut en 2016 Soyez comme
les enfants, le succès du Maître et
Marguerite de Mikhaïl Boulgakov
auprès d’un public sevré des Saintes Ecritures – jusqu’à l’espérance
d’un paradis sur terre. Affaire
d’élan et de mots plus que de précisions tatillonnes.
Dans une culture « verbocentrique », l’écrivain est le médiateur
principal. Plus que le discours politique, tenu pour cynique ou fataliste, la voix du romancier porte et
emporte. Dans « Le retour en
Egypte » (2013, non traduit), les
descendants de Nicolas Gogol recherchent le second volet évanoui
des Ames mortes susceptible de
corriger le sort de la Russie. Une
utopie rétroactive un peu folle
mais chez Charov, ce sont les enfants et les fous qui portent la vérité. Et les établissements psychiatriques, si présents dans l’œuvre,
rappellent que, pour l’écrivain, ils
peuvent offrir « les plus beaux
jours d’une vie » puisque les vrais
fous sont à l’extérieur.
La trace obsède Charov. Son premier roman, paru en 1991 (non
traduit), s’intitulait littéralement
« La trace dans la trace ». Giration
permanente, obsessionnelle. Que
les poèmes inédits qu’a traduits
Paul Lequesne mettent en lumière : « Quand le Christ marchait
sur l’eau, y laissait-il des traces ? Si
la réponse est non, c’est qu’il est
En 2005.
ULF ANDERSEN/AURIMAGES
plus facile de laisser des traces sur
la terre que sur l’eau. Si la réponse
est non, c’est que la terre et l’eau ne
sont pas une même chose. C’est que
le Seigneur les a effectivement séparées. » La trace toujours : « Chacun laisse des traces. On peut retrouver chacun à ses traces. Les
feuilles, ce sont les traces de l’arbre.
(…) En automne, l’arbre ne sait pas
où aller. En automne, l’arbre
tourne sur place. Tout est piétiné.
La feuille se couche sur la feuille.
L’arbre double ou triple la trace. Je
n’y comprends rien. Moi aussi je
tourne en rond. Je n’arriverai pas à
trouver d’arbre avant la neige. »
« Militants des droits de l’âme »
Il y a dans ce ressassement la clé de
la transmission essentielle, d’une
gravité fondamentale. Pourtant, il
n’y a ni ostentation ni provocation
chez Charov. La métaphysique
qu’il interroge a sa propre plasticité. Comme sa voix, ses écrits
sont nets, équilibrés, d’une logique aussi impeccable qu’implacable. Car tout mot est pesé, mesuré.
7 AVRIL 1952 Naissance
à Moscou
1992 « Les Répétitions »
(trad. Actes Sud, 1999)
2013 « Le retour en
Egypte » (prix Booker
russe 2014, non traduit)
2018 « Le royaume d’Agamemnon » (non traduit)
17 AOÛT 2018 Mort
à Moscou
Rien qui puisse faire sensation
mais tout ce qui fait littérature.
Sa posture en retrait des débats
d’actualité, Charov ne pensant ses
fictions que dans le temps de l’Histoire, lui garantit une quiétude que
ne troublent que certaines de ses
audaces. Ainsi, par une ironie déconcertante, la revue Novy Mir,
peu après avoir prépublié Avant et
pendant (1993, traduction française Phébus, 2005), marque sa désapprobation sur le texte de l’écrivain ! Peu consensuelle donc, la vision d’une pensée mise en intrigue qui détonne face aux fictions
conventionnelles…
Sur les jeunes romans russes,
son influence est patente, que ce
soit chez Dmitri Bykov (La Justification, Denoël, 2005), Mikhaïl Elizarov (Le Bibliothécaire, Calmann
Lévy, 2010) ou Alexeï Varlamov
(L’Esprit du loup, Louison Editions,
2018) pour s’en tenir aux auteurs
traduits en français. Préfaçant
pour Louison Editions Soyez
comme les enfants (2016), Eric
Naulleau, qui édita Charov à L’Esprit des péninsules (La Vieille Petite
Fille, 2008), le définit comme un
« militant des droits de l’âme ». Le
mot est joli. Et juste. Mais, comme
le cinéaste Andreï Tarkovski, dont
le message spirituel dialogue avec
celui de Charov, l’homme n’avait
rien d’un maître à penser. Doux
géant à la bonté simple. A 20 ans, il
se voulait poète. Il le fut. Par des
vers encore non traduits, il commentait avec une simplicité zen
son parcours : « Je vogue sur un
glaçon. Autour de moi l’océan. Le
glaçon fond. Bientôt l’été. » p
philippe-jean catinchi
Franck Venaille
fréquente assidûment l’atelier de
la maison d’édition Orange Export
Ltd [fondée par Emmanuel Hocquard et Raquel Lévy] et où son
chemin voisine (…) avec ceux de
Pascal Quignard, Anne-Marie Albiach, Alain Veinstein, Jean Daive,
Claude Royet-Journoud, Mathieu
Bénézet, Hubert Lucot, André du
Bouchet et Roger Laporte, que
Franck Venaille, après avoir longuement réfléchi aux tentations
de la “nudité de la lettre” (AnneMarie Albiach) décide de lancer,
seul, une revue. »
Poète
I
l disait de cet air ironique et
doux qui le caractérisait : « J’ai
l’impression que je suis un hérisson de jardin. » Animal discret, souterrain, qui se fait écraser
après s’être mis en boule car ses
défenses sont dérisoires : « Je
trouve que les poètes ne font pas
assez attention aux (…) blessures
qu’ils s’infligent à eux-mêmes. »
Franck Venaille est mort jeudi
23 août, à 81 ans, laissant derrière
lui une œuvre aussi puissante que
méconnue du grand public.
L’incipit de La Bataille des éperons d’or (2014), son avant-dernier recueil paru au Mercure de
France, pourrait en indiquer partiellement le programme : « Ma
vie nul ne la prend, mais c’est moi
qui la donne. Chaque jour je parcours des distances infinies qui
me font traverser les anciennes
frontières. Mon but ? Aller voir
comment fonctionne le monde.
J’en reviens à chaque fois brisé.
L’état de guerre n’en finit pas. »
On lui avait rendu visite il y a un
peu plus d’un an, dans le sud de
Paris, pour l’interroger sur Requiem de guerre et le Goncourt de
la poésie qu’il venait de recevoir.
Malgré la maladie de Parkinson
qui l’empêchait de marcher, et
qu’il évoquait sobrement dans
ses textes, il avait tenu à grimper
un étroit escalier en colimaçon
pour nous emmener dans son
bureau. Non pas pour exhiber le
lieu fétiche de la création ni ses
ouvrages, mais simplement pour
nous faire voir ses collections de
Chorus et Monsieur Bloom, les
deux revues qu’il avait fondées,
respectivement en 1968 et 1978.
« Il faut bien mettre son ego quelque part », aimait à plaisanter ce
grand discret.
Monsieur Bloom date de l’époque où Venaille s’était mis à travailler comme producteur pour
France Culture, d’abord chez
Claude Royet-Journoud dans
« Poésie ininterrompue » puis
aux célèbres « Nuits magnétiques », dont il produisit une centaine d’émissions, entre autres
sur les rapports entre les écri-
En 2017. PHILIPPE
MATSAS/LEEMAGE
vains et la ville. Dans Capitaine de
l’angoisse animale. Une anthologie 1966-1977 (Obsidiane/Le
Temps qu’il fait, 1998), la description qu’il fait, à la troisième personne, des débuts de Monsieur
Bloom dessine aussi sa famille
poétique : « C’est au moment où il
26 novembre 1936
Naissance à Paris
1968 Création de la revue
« Chorus ». Il fondera « Monsieur Bloom » dix ans plus tard
2011 Grand Prix de poésie
de l’Académie française
2017 Goncourt de la poésie
23 août 2018 Mort à Paris
Hanté par la guerre d’Algérie
Seul. Le mot est important pour
la poétique de l’homme, car elle
ne semble faite que de refondations permanentes. D’abord
dans les années 1950, quand
François Venaille, « dit Franck, né
le 26 novembre 1936 à Paris »,
rompit avec le catholicisme familial pour devenir militant
communiste. Puis quand il délaissa le communisme, en 1968.
Puis quand, comme il l’expliquait à Laure Adler en 2012 dans
« Hors-Champs », sur France Culture, il se sépara de lui-même,
« l’ancien Venaille », en tentant de
concilier une esthétique moderniste, heurtée, et ce qu’il nom-
mait un « excès de lyrisme », osmose qu’il obtint « au prix de dizaines d’heures passées tous les
jours à [s]on bureau ».
Il lui fallait désormais, dit-il, un
« soubassement de béton », un
« constat violent » faisant « moins
appel à la sensibilité, au souvenir ».
Et de fait, la guerre d’Algérie hante
une partie de son œuvre, même si
la guerre, on l’a dit, est aussi une figure de l’agonie, de l’animalité de
l’homme qu’il a traitée, jusqu’à ses
dernières œuvres, sous un aspect
tragique mais aussi volontiers dérisoire, car, en parlant de mort,
écrivait-il, « je n’ai cessé de vous
parler de mon amour de la vie ».
Récipiendaire de nombreux
prix pour plus de trente recueils,
Franck Venaille fut aussi dialoguiste de deux longs-métrages
(dont Le Grand Paysage d’Alexis
Droeven, de Jean-Jacques Andrien, en 1981), librettiste d’un
opéra, auteur d’essais sur Mozart,
sur le peintre Peter Klasen ou sur
Pierre Jean Jouve. Il était marié à
la traductrice Micha Venaille.
L’Enfant rouge, texte en prose où
Venaille s’affronte une nouvelle
fois à son enfance parisienne et à
sa vocation poétique, paraîtra au
Mercure de France le 4 octobre. p
éric loret
carnet | 13
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Paris.
Bui Tin
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Dissident vietnamien
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En 2000. JACQUES
DEMARTHON/AFP
M
ort en exil à Montreuil (Seine-SaintDenis),
samedi
11 août, à l’âge de
90 ans, l’ancien colonel Bui Tin incarna la désillusion de certains intellectuels nord-vietnamiens à
l’égard du régime communiste
d’Hanoï, dont ils furent naguère
les partisans durant la guerre contre les Français et les Américains.
L’itinéraire de ce natif de Nam
Dinh (sud de Hanoï), qui vit le jour
le 29 décembre 1927, est saisissant :
fils d’un mandarin de la cour impériale de Hué, il s’engage très
jeune dans les rangs du Vietminh
et rallie la cause d’Ho Chi Minh,
qui proclame l’indépendance le
2 septembre 1945. En 1954, durant
la bataille de Dien Bien Phu, qui
sanctionnera la défaite française
en Indochine, Bui Tin, devenu soldat de l’armée nord-vietnamienne, est blessé.
C’est dire le pedigree politique
impeccable de ce communiste de
la première heure. Il monte rapidement en grade et devient colonel.
Il va cumuler bientôt la double
fonction d’officier et de… journaliste. C’est en tant qu’envoyé spécial du magazine de l’armée, Qian
Doi Nhan Dhan, qu’il accepte, le
jour de la chute de Saïgon, le
30 avril 1975, la reddition du général Duong Van Minh, dernier chef
du gouvernement sud-vietnamien déchu.
Car si le colonel Tin n’est plus, à
proprement parler, un combattant mais plutôt un « correspondant de presse » chargé de la propagande durant la dernière bataille de la guerre du Vietnam, il
est, ce jour-là, parmi les tankistes
qui viennent d’enfoncer le portail
du siège du gouvernement, l’officier le plus haut gradé.
S’engage alors entre les deux adversaires, comme raconté dans le
livre Our Vietnam : The War 19541975 (Simon & Schuster, 2000, non
traduit), « notre Vietnam : la
guerre 1954-1975 », de l’écrivain
américain A. J. Langguth, un dialogue d’anthologie. Minh le vaincu
dit à Tin le vainqueur : « Je vous attends depuis ce matin pour vous remettre le pouvoir. » Réponse de
Tin : « Vous n’avez rien à me remettre du tout, votre pouvoir s’est
écroulé, vous ne pouvez pas me remettre quelque chose que vous
n’avez pas ! » Mais, aussitôt, la morgue du guerrier fait place à la personnalité conciliante de l’intellectuel : il se met à discuter de la collection d’orchidées du général défait, puis à parler tennis. Avant
d’aller rédiger son « scoop »…
L’euphorie de la victoire va cependant laisser bientôt place à la
déception. Ecœuré par le caractère
autoritaire du nouveau régime,
dont il dénoncera « l’esprit bureaucratique, l’irresponsabilité, l’égo-
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW 27 DÉCEMBRE 1927 Naissance à Nam Dinh (Vietnam)
1954 Blessé à Dien Bien Phu
1990 Demande l’asile politique à la France
11 AOÛT 2018 Décès à Montreuil (Seine-saint-Denis)
ïsme et la corruption », il profite
d’un voyage en France, en 1990,
pour demander l’asile politique.
Dans un entretien à l’AFP, au début des années 2000, il confie que
sa « désillusion à l’égard du régime
est survenue immédiatement après
avril 1975 ». Lui qui espérait qu’il
n’y aurait pas d’esprit de revanche
regrette, dans le Washington Post,
que « militaires et fonctionnaires
[de l’ancien régime aient été] expédiés, par centaines, par milliers,
dans des camps de rééducation,
soumis à une politique bizarre de
travaux forcés, de sévices et de
bourrage de crâne ».
Il n’était pas pour autant un
homme de droite et restait fidèle
aux idéaux de sa jeunesse, comme
semble l’indiquer l’interview qu’il
donne au journaliste britannique
Tom Fawthrop, après sa défection :
« Je n’ai pas quitté le Vietnam à
cause de son idéologie socialiste,
mais en raison de la corruption de
son gouvernement, de sa nouvelle
classe émergente de “capitalistes
rouges” et, précisément, pour son
renoncement au socialisme. » Lors
de son arrivée en France, il espérait
que la dislocation de l’URSS, principal soutien du Vietnam, précipiterait la fin du régime. L’histoire
n’exauça pas ses vœux.
Par la suite, il ne cesse de conspuer l’« arrogance » des caciques
au pouvoir dans son pays. Pour illustrer et approfondir son propos,
il publie, en 2000, en France, un livre intitulé Vietnam, la face cachée
du régime (Editions Kergour).
Avant même sa défection, il n’était
sans doute déjà plus très en cour à
Hanoï : il ose s’élever contre la
construction d’un mausolée dédié
à Ho Chi Minh, au nom du respect
des désirs du père de l’indépendance qui avait, dans un testament
ignoré par le gouvernement, demandé que ses cendres soient dispersées à plusieurs endroits de la
terre vietnamienne. Ce fut là le
dernier scoop de Bui Tin.
En France, il devient le symbole
de la dissidence vietnamienne. Il
se rend aussi aux Etats-Unis, où il
s’exprime devant le Congrès et
tombe dans les bras de son ancien
adversaire, le sénateur John McCain, futur candidat malheureux à
la présidence. Il gratifie alors d’une
accolade remarquée l’homme qui
avait passé, durant la guerre, cinq
ans et demi de prison dans les geôles du régime dont Bui Tin était, à
l’époque, un ardent thuriféraire. p
bruno philip
FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
Naissances
Lille. Paris. Tallinn (Estonie).
Ingra SÕERD et William RENAUT,
sont heureux d’annoncer la naissance de
Lennart,
Jean Capin
Jorge Chaminé,
son mari,
Arianna Chaminé-Gohaud,
sa fille
Et Clément Gohaud,
son beau-fils,
Inès,
sa petite-fille
Claude Perdriel,
son frère
Et Bénédicte Sourieau-Perdriel,
sa belle-sœur,
ont la tristesse de faire part du décès de
Marie-Françoise BUCQUET,
pianiste et pédagogue,
professeur honoraire
du Conservatoire National Supérieur
de musique et de danse de Paris,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
survenu le 15 août 2018.
La cérémonie religieuse aura lieu
le 29 août, à 11 heures, en l’église SaintRoch, Paris 1er.
Marie-Françoise aimait les fleurs.
Turenne. Brive. Alger. Souillac. Caen.
Le Boulou. Nice.
Aline Coudre, née Noux,
Frédéric et Elisabeth Coudre,
Caroline, Camille, Clémence et Maxime
Coudre,
Geneviève Coudre,
Isaac Azoulay,
Slimane Azoulay Coudre,
ont le regret d’annoncer la mort, à son
domicile, de
Pierre COUDRE,
10 juillet 1925 - 22 août 2018.
Lecteur du premier jour, Pierre a reçu
jusqu’à son dernier jour Le Monde, à son
domicile.
Il souhaitait faire don de son corps à la
science.
Aline Coudre,
28, avenue Auber,
06000 Nice.
pacoudre@orange.fr
Le Seigneur a accueilli dans sa lumière,
à l’aube de sa quatre-vingt-troisième
année,
Norbert
DUCROT-GRANDERYE.
De la part de
le 20 août 2018.
« Tere tulemast väikemees ».
Alexandre THOMANN
et Eva CECOTTI,
ont la joie d’annoncer la naissance de
Victoire,
Ariane et Marie-Odile Ducrot,
Anne-France Ligot,
ses sœurs.
La cérémonie religieuse aura lieu
ce lundi 3 septembre 2018, à 14 h 30,
en l’église du Saint-Esprit, Paris 12e.
La Société française de philosophie,
Son président,
Les membres du bureau,
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de leur collègue et ami,
Gérard JORLAND,
le 20 août 2018, à Lille.
Anniversaire de mariage
Paris (Haut-Marais).
Plouer-sur-Rance.
Tinos (Cyclades).
directeur de recherche
au CNRS,
directeur d’études à l’EHESS,
trésorier de la Société,
a la très grande tristesse de faire part
de la mort, survenue le 18 août 2018, de
Erik LHEUREUX,
Son ami, son compagnon depuis
soixante et un ans, son conjoint.
Erik repose au cimetière de FèreChampenoise (Marne).
La famille
Et les proches de
Alice Tajchman et Patrick Bouchain,
sa fille et son gendre,
Louise Bouchain et Eloi Coudevylle,
Pierre Bouchain et Louise Eber,
ses petits-enfants,
Rosalie,
son arrière-petite-fille,
ont l’immense chagrin d’annoncer le décès
de
Nanni TAJCHMAN,
née WASSERMAN,
survenu le 21 août 2018,
dans sa quatre-vingt douzième année.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Pascal MARTINET,
directeur de théâtres,
ont la tristesse de faire part de son décès
brutal, survenu le 23 août 2018,
à l’âge de soixante-deux ans.
Que le chagrin de l’avoir perdu ne nous
fasse pas oublier le plaisir de l’avoir
connu.
Un hommage lui sera rendu
ultérieurement.
115, avenue de Paris,
94800 Villejuif.
Capetown. Laval (Québec).
Flessingue (Pays-Bas). Paris.
Alberte Robert,
sa femme,
Nina et Philippe,
ses enfants,
François (†) et Raoul (†),
Edith, Vincent, Marion, Jules, Pauline,
Jan et Isabelle,
ses petits-enfants,
Ambre et Augustin,
ses arrière-petits-enfants,
Agnès, Bart, Coby, Gertruui, Maaike,
ses frères et sœurs
Et toute la famille van Herwijnen,
pleurent
VAN DOUDE,
Philippe ROCHEFORT,
comédien voué aux coulisses
administratives des centres dramatiques
de Bordeaux puis de Toulouse,
comédien,
décédé dans sa quatre-vingt-treizième
année.
« La chose simplement
d’elle-même arriva,
comme la nuit se fait
lorsque le jour s’en va. »
Victor Hugo.
est décédé le 13 août 2018.
Discrètement, il y a joué le rôle
de passeur de théâtre dans la complicité
des artistes. Que nos souvenirs ravivent
ses ferveurs.
Cet avis tient lieu de faire-part.
alberte.robert1945@gmail.com
amisdephilippe@gmail.com
Remerciements
Caudebec-lès-Elbeuf. Antony.
Très touchés par les nombreuses
marques de sympathie, d’affection
et d’amitié qui leur ont été témoignées
lors du décès de
La famille de
Rémi SAUMONT,
M. Josy MOINET,
époux de la nouvelliste,
Annie SAUMONT,
a la douleur d’annoncer son décès,
survenu le 22 août 2018, à Antony,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans.
nel.saumont@wanadoo.fr
ses filles, ses gendres et ses petits-enfants
remercient sincèrement toutes les
personnes qui, par leur présence,
leurs offrandes de fleurs et envois
de cartes, se sont associées à leur peine et
les prient de trouver ici l’expression
de leur profonde reconnaissance.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
survenu le 22 août 2018.
À la fin de ce bel été,
Sophie, Visconsine, Orion, Garance,
leurs conjoints et leurs enfants
ont le plaisir de faire part des Noces d’Or
de leurs parents et grands-parents,
Bernard et Françoise ANGLADE,
mariés le 28 août 1968, à l’Hôtel de Ville
de Manhattan (New York City - USA).
113, boulevard Beaumarchais,
75003 Paris.
bernard.anglade6@orange.fr
Décès
Dominique Schnapper
Et les siens,
font part avec tristesse de la mort de
Laurence ARON.
Le docteur Madeleine Bonnet-Gajdos,
son épouse,
Ses enfants
Et ses petits enfants,
Les familles Bonnet, Gajdos, Labie,
Chancerelle, Boitias, Lindenberg,
ont la tristesse d’annoncer le décès du
docteur Jean-Louis BONNET,
ancien interne des Hôpitaux de Paris,
ancien assistant des Hôpitaux de Paris,
survenu le 12 août 2018,
dans sa quatre-vingt-dixième année.
17, avenue du Docteur Arnold Netter,
75012 Paris.
Dominique Laublet-Botbol,
son épouse,
Marie-Claude et Cécile,
ses sœurs,
Toute sa famille
Et ses amis,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
Philippe LAUBLET,
enseignant-chercheur
à Sorbonne-Université,
survenu le 22 août 2018, à Paris.
Le Carnet
Annoncez
vos événements culturels
L’inhumation aura lieu le mercredi
29 août, à 16 heures, au cimetière parisien
d’Ivry, 44, avenue de Verdun, à Ivry
(Val-de-Marne).
Antony.
Nicole Leray,
son épouse,
Anne Leray, Jean Grison, Jean-Paul
Redon,
Florence et François BessonMagdelain,
Isabelle Leray-Riou-Kerangal et Franck
Riou-Kerangal,
Antoine, Pauline, Pierre, Maëlle
et Coline,
ses enfants et petits-enfants,
Expositions
Vernissages
Communications
diverses
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de
M. Théophile LERAY,
directeur de recherche honoraire
au CNRS,
survenu le 22 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-un ans.
La cérémonie religieuse sera célébrée
en l’église de Villiers-sur-Loir, le mardi 28
août, à 14 h 30.
Un hommage lui sera rendu à Antony,
en septembre.
Dons à France Parkinson.
nleray92@orange.fr
Pour toute information :
01 57 28 28 28
01 57 28 21 36
carnet@mpublicite.fr
Tarif : 29,50 € TTC
Prix à la ligne
14 |
CULTURE
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
RENOUVEAU MUSICAL
Les divas
sont mortes,
vive les divas !
De Kali Uchis à Jorja Smith, SZA ou Teyana Taylor,
une nouvelle génération de chanteuses font
entendre leur voix, moins corsetées que leurs aînées
POP
L’
été fut radieux
pour les reines de
la pop – du moins
si l’on en croit la
météo des pages
Web. Le 16 juin, le
clip d’Apeshit, de Beyoncé et
Jay-Z, a ouvert la saison en
grande
pompe.
Cumulant
105 millions de vues à ce jour, la
vidéo montre une célèbre allégorie, peinte en 1851 par Eugène Delacroix sur un plafond du Louvre.
S’y distingue, dans un flamboiement grandiloquent, la victoire
d’Apollon terrassant le serpent
Python. De quoi mettre sur orbite les concerts du couple
star au Stade de France, les 14 et
15 juillet : les billets sont partis
avec plus de prestesse qu’il n’en
faut à l’astre solaire pour courir
après lui-même.
Autre soleil, autre salle, même
scénario : l’été parisien s’achève
avec le passage, les 28 et 29 août,
de Britney Spears à l’AccorHotels
Arena. Pour faire monter la
température, l’une de ses performances les plus mémorables est
ressortie des frigos numériques :
en 2001, lors des MTV Video
Music Awards, la déité blonde
s’était déhanchée avec un python sur les épaules – ne manquait que Delacroix pour immortaliser la scène.
Durant les beaux jours, d’autres
charmeuses de serpents ont fait
chauffer les serveurs de données.
Il y eut les 60 ans de Madonna, le
16 août, qui firent de l’ombre à
l’Assomption sur les réseaux
sociaux. La mort de la « reine de
la soul », Aretha Franklin, le
même jour, qui lui vola aussitôt
la vedette. La sortie des nouveaux albums de Nicki Minaj et
Ariana Grande, les 10 et 17 août,
qui prirent d’assaut les plates-formes de streaming avec férocité et
vélocité. Ou encore le marketing agressif de Christine & The
Queens, en amont de la publication de son deuxième album, le
21 septembre.
Tout semble luire, donc, pour
les stars féminines de la pop. Et
s’il s’agissait d’un triomphe en
trompe-l’œil ? Le clip d’Apeshit a
crevé le plafond du Louvre, en
même temps que les yeux des internautes : malgré les millions de
vues, on n’a rien vu. Car un examen attentif des meilleures ventes indique tout le contraire : loin
de porter les femmes au firmament, le paysage musical s’est
brutalement masculinisé, l’année
même où éclatait le mouvement
#metoo – cuisant paradoxe. « Sur
les vingt plus gros titres de 2017
aux Etats-Unis, il n’y avait que
trois femmes – Halsey, Rihanna,
Alessia Cara –, toutes en featurings de têtes d’affiche masculines
– The Chainsmokers, DJ Khaled et
Zedd, relevait Michael Atlan,
auteur d’une enquête fouillée sur
le sujet, publiée sur Slate.fr, en
mai. Trois ans plus tôt, entre
Lorde, Meghan Trainor, Taylor
Swift ou Ariana Grande, elles
étaient onze à se partager les premières places. Idem en 2013, 2012
ou 2011, années dominées par les
singles de Rihanna, Sia, Adele,
Katy Perry, Pink ou Lady Gaga. »
Ecœurement légitime
Une voix précise et puissante,
des ritournelles ingénieuses, mélodieuses, accrocheuses, souvent conçues par une invisible armada
d’auteur-compositeurs,
une image savamment travaillée,
ni trop sage ni trop sauvage, des
tournées vertigineuses… Le modèle de la diva pop, tel que l’ont
perfectionné Diana Ross et sa
maison de disque, Tamla Motown, au début des années 1960,
aurait-il vécu ? Il y a déjà belle lurette que les vedettes les plus expérimentées ne vendent plus des
brouettes de galettes. En 2015,
pour la première fois, après deux
décennies d’hégémonie sur les
charts, un nouvel album de Madonna n’atteignait pas le sommet
des ventes. Quant à Céline Dion,
Mariah Carey, Britney Spears,
Christina Aguilera, Shakira ou Kylie Minogue, si elles parviennent
encore à remplir les stades, c’est
sur la foi de leur aura et de leur répertoire, plutôt que de leurs productions les plus récentes.
Plus significativement, les chanteuses ayant émergé depuis le début du millénaire, âgées d’une
3
chanteuses
C’est le nombre de femmes présentes sur les vingt morceaux les
plus diffusés en 2017 aux Etats-Unis, selon le classement du magazine spécialisé Billboard. Il s’agit de Halsey, Rihanna et Alessia
Cara, qui posent leur voix sur des titres signés par des vedettes
masculines, en l’occurrence The Chainsmokers, DJ Khaled et Zedd.
vingtaine ou d’une trentaine d’années, peinent, qui à tenir leurs
promesses, qui à réitérer leurs
prouesses. En 2017, le dernier album de Katy Perry, Witness, s’est
vendu respectivement quatre et
six fois moins que les deux
précédents, Prism (2013) et Teenage Dream (2010) ; celui de Taylor
Swift, Reputation, a divisé par
deux les chiffres de 1989, son bestseller paru en 2014 ; celui de Lorde,
Melodrama, a fait six fois moins
bien que le premier, Pure Heroine
(2013). Lady Gaga, Miley Cyrus ou
Sia ont disparu des radars, quand
les carrières d’Ariana Grande ou
d’Alessia Carra décollent laborieusement. En 2015, Revival, de Selena
Gomez, s’écoulait six fois moins
que Purpose, l’album de son ex-petit ami, Justin Bieber. Autres mastodontes, Rihanna et Adele se font
discrètes : la première n’a sorti
qu’un album depuis 2012, au succès mitigé, la seconde est muette
depuis le carton de 25, en 2015.
Beyoncé elle-même, dont la célébrité s’appuie désormais essentiellement sur des effets d’image
et de communication, n’a plus signé de tube indiscutable depuis
Drunk in Love, en 2013.
A cette aune, la polémique agitée par Nicki Minaj est moins
anodine qu’il n’y paraît. Furieuse
que son dernier-né, Queen, se soit
fait coiffer en tête des ventes par
Astroworld, de Travis Scott, la
chanteuse s’en est prise à la terre
entière, le 19 août, sur Twitter. A la
petite amie du rappeur, Kylie Jenner, dont la renommée aurait
dopé le succès d’Astroworld ; aux
plates-formes de streaming, accusées d’iniquité ; aux combines de
Scott himself – promettre des places de concert aux acheteurs du
disque, entre autres méfaits. En
dépit de leurs outrances, ces doléances procèdent d’un écœurement légitime : au nom de quoi
les hommes domineraient-ils à
ce point les hit-parades ?
Ces derniers mois, la seule à
s’être fait une place jusqu’aux cimes des classements mondiaux
est une rappeuse, Cardi B., noyée
parmi un océan de MC masculins.
Car c’est bien là, en partie, que le
bât blesse : le rap s’est définitivement imposé comme le style musical majoritaire – et les hommes y
sont pareillement, pour ne pas
dire violemment, majoritaires. Ne
pas croire qu’il n’y ait plus de popsongs féminines suffisamment
bien troussées pour plaire à la première paire d’oreilles venue. Au
contraire. L’année écoulée regorge
d’albums pop de haut vol, publiés
par des musiciennes qui mériteraient une plus large exposition
médiatique : citons les Américaines SZA (27 ans), Teyana Taylor
(27 ans) ou Natalie Prass (32 ans), la
Colombienne Kali Uchis (24 ans)
ou l’Anglaise Jorja Smith (21 ans).
A les entendre, la crise ne serait
pas sexuelle mais industrielle. Les
auditeurs se détourneraient
moins des artistes féminines en
tant que telles que des stéréotypes auxquels les ont longtemps
assignées les maisons de disques.
« Les gens se sont lassés d’écouter
toutes ces chansons impersonnelles, fabriquées à la chaîne, aux
refrains téléphonés et aux gimmicks interchangeables, estime
Kali Uchis, emmitouflée dans un
épais jogging aux joyeuses couleurs de son pays. Il se trouve que
le business destinait le plus souvent ce type de morceaux aux
chanteuses plutôt qu’aux chanteurs. L’essor simultané du hip-hop
et du Web a fait souffler un vent
UN EXAMEN ATTENTIF
DES MEILLEURES VENTES
DE L’ANNÉE INDIQUE QUE,
LOIN DE PORTER LES
FEMMES AU FIRMAMENT,
LE PAYSAGE MUSICAL
S’EST BRUTALEMENT
MASCULINISÉ
d’air frais sur l’industrie musicale.
Dorénavant, on prête plus facilement l’oreille à des histoires intimes, à des récits singuliers, qu’ils
soient rappés ou racontés sur les
réseaux sociaux. Il n’y a pas de raison pour que les femmes soient
moins douées que les hommes
dans ce registre. Il suffit de leur
donner le temps et l’opportunité
de faire leurs preuves. Moi, par
exemple, je raffole des bains : eh
bien, je le chante, pardi ! »
Il n’empêche, on ne s’affranchit
pas de décennies de patriarcat du
jour au lendemain. Paresse des
médias, faiblesse des algorithmes : d’articles en moteurs de recherche, pas une de ces chanteuses qui ne soit flanquée d’un
« Pygmalion »,
« producteur »,
« ange gardien »… Peu importent
leurs qualités propres, vous les
culture | 15
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Liam Gallagher célèbre Oasis à Rock en Seine
Le festival clodoaldien a réuni 90 000 spectateurs du 26 au 28 août, moins qu’en 2017
M
« DORÉNAVANT, ON
PRÊTE PLUS FACILEMENT
L’OREILLE À
DES HISTOIRES INTIMES,
À DES RÉCITS
SINGULIERS. MOI, PAR
EXEMPLE, JE RAFFOLE
DES BAINS : EH BIEN,
JE LE CHANTE, PARDI ! »
KALI UCHIS
artiste colombienne
Leur complicité s’est concrétisée
sur Tyrant, un duo en forme
de brûlot anti-machos : « C’est le
meilleur aspect des réseaux sociaux, s’enthousiasme Jorja
Smith. Avec Kali ou SZA, on
s’échange mutuellement de l’attention, de l’amour, de la visibilité. » Sa copine colombienne
opine : « L’industrie a longtemps
fait croire qu’il n’y avait de la place
que pour quelques femmes, aiguisant d’absurdes rivalités entre “divas”. Le Web, où chacun peut publier ses morceaux, a rendu cette
approche caduque. »
Jorja Smith,
à Londres,
en septembre 2017.
RASHID BABIKER
verrez systématiquement ramenées aux cadors masculins qui
les auraient aidées à gravir quelques échelons : Kendrick Lamar
pour SZA, Kanye West pour
Teyana Taylor, Matthew E. White
pour Natalie Prass, Tyler The
Creator pour Kali Uchis… « C’est
vrai qu’à chaque interview, on me
parle de Drake », soupire Jorja
Smith, dont le visage est rendu
plus éclatant encore par les fines
tresses qu’elle porte ce jour-là.
Bien sûr, les louanges du rappeur canadien au sujet de
son morceau Where Did I Go ?,
en 2016, puis leur duo l’année suivante, Get It Together, ont décuplé
sa notoriété. Mais la jeune métisse préfère insister sur les amitiés qu’elle a nouées avec les chanteuses de sa génération. Au premier rang desquelles Kali Uchis.
Grandes mystiques
Jorja Smith s’est tatoué le chiffre 11
sur l’index, en référence au signe
des Gémeaux ; Kali porte les
lettres « OM » sur le même doigt –
symbole pioché dans un mantra
hindou. A rebours de la pop sans
âme du music-business, de ses lubies frivoles, de son hybris abrutissante, ces grandes mystiques se
réclament du genre le plus fervent
qui soit, le plus authentique aussi :
la soul, jusque dans ses déclinaisons récentes – Lauryn Hill, Erykah Badu, Björk ou encore Amy
Winehouse, référence la mieux
partagée par ces nouvelles divas.
Diva : le terme fait débat. Le
15 août, pour expliquer pourquoi
elle cessait sa tournée au côté de
Jeremih, Teyana Taylor s’est dite
lasse du « comportement de diva »
du chanteur R’n’B. A la toute fin
de son splendide premier album,
K.T.S.E., elle use du même mot, sur
un mode laudatif cette fois :
« You’re a motherfucking diva ! »,
lui lance un homme enamouré.
Comprendre : la diva d’hier, en
proie aux caprices d’une industrie misogyne, est en voie d’extinction. La diva de demain, divine par la seule grâce de sa voix,
s’apprête à la supplanter. Revoir
Delacroix et la « force solaire » de
sa peinture, « où ce qui cède répond à ce qui saille », selon l’étincelante analyse d’André du Bouchet : « Cette force est plus ou
moins ramassée, plus ou moins
concentrée, toujours en soif de détente. Les corps se pelotonnent
pour bondir, les draperies se déploient furieusement, les rênes
s’échappent à gros bouillons des
mains qui les serrent, et flottent
dans l’air. L’univers tente désespérément de lutter contre son destin
et de jaillir hors de l’orbe qui l’entraîne et le maintient. Dans la
peinture de Delacroix, le mot “liberté” acquiert un sens nouveau,
car tout la nie, et jamais pourtant
elle ne s’exerça avec plus de vigueur. » Sur le plafond du Louvre,
dans le dos d’Apollon, une Apolline porte un flambeau. p
aureliano tonet
MUSIQUE
on petit doigt m’a dit
que c’est là qu’Oasis a
tout foutu en l’air. A ce
festival, hein ? Je savais bien que les
coulisses me disaient quelque
chose. » Même celles et ceux qui
n’étaient pas, le 28 août 2009, au
Domaine national de Saint-Cloud
(Hauts-de-Seine), devant la
Grande Scène de Rock en Seine –
festival détenu depuis 2017 par
l’homme d’affaires Matthieu Pigasse (actionnaire du Monde à titre personnel) au travers de sa
structure Les Nouvelles Editions
indépendantes et par l’entreprise
américaine de spectacles sportifs
et culturels AEG –, savent de quoi
parle le chanteur Liam Gallagher,
ce samedi 25 août.
Après une altercation dans les
coulisses entre Liam et son frère
Noel, quelques minutes avant
d’entrer en scène, le concert d’Oasis avait été annulé. Quelques
heures plus tard, c’était l’annonce
officielle de la fin du groupe des
deux frères. Alors, aujourd’hui,
pour le public de Rock en Seine,
dont des déçus d’il y a neuf ans,
les mots de Liam Gallagher et surtout son concert, constitué en
majorité de chansons des deux
premiers albums d’Oasis – Definitely Maybe, 1994 et (What’s the
Story) Morning Glory ? 1995 – et
d’une poignée de celles de son récent album sous son nom (As You
Were, octobre 2017) auront eu valeur de rattrapage.
Même si dans la tournée actuelle de Liam Gallagher les
chansons d’Oasis dominent par-
tout et que le répertoire joué à
Rock en Seine n’a pas été spécialement conçu pour ce concert.
Même si Noel Gallagher était
venu au festival en 2012 avec son
groupe High Flying Birds, avec
certes quelques chansons d’Oasis mais moins nombreuses. Celui qui continue d’incarner le
plus le groupe britannique qui a
dominé la scène rock dans les années 1990, c’est bien lui, Liam
Gallagher. Avec son air renfrogné, sa parka, ses bras dans le dos
ou ballants le long du corps, sa
voix traînante, rauque.
Au-delà de ce qu’il pouvait représenter par rapport à l’histoire
de Rock en Seine, ce concert aura
été l’un des temps forts du festival. Les chansons les plus mémorables d’Oasis sont là (Rock’n’Roll
Star, Morning Glory, Supersonic,
Live Forever, Some Might Say,
Champagne Supernova, que Liam
Gallagher dédie à son frère, après
son rappel des faits…), les nouvelles, dont Wall of Glass ou Greedy
Soul tiennent leur rang, le groupe,
avec notamment le guitariste Jay
Mehler, est dans l’exactitude du
répertoire, le public aux anges.
Moment de dérive musical
En fin d’après-midi, ce même samedi, un autre temps fort aura
été la prestation du groupe australien King Gizzard & The Lizard
Wizard mené par le guitariste et
chanteur Stu MacKenzie. Une
suite d’épopées psychédéliques
avec mouvements rythmiques
répétitifs à deux batteurs, envolées de guitares, des interventions inventives d’Ambrose
Après une
altercation entre
Liam et son frère
Noel, quelques
minutes avant
d’entrer en scène,
le concert d’Oasis
avait été annulé
Kenny Smith à l’harmonica – par
ailleurs claviériste et percussionniste –, pour un grand moment
de dérive musical assez fou. L’Australie aura aussi brillé, vendredi
avec West TheBarton, en représentants du rock à guitares (quatre), Parcels avec sa pop-discofunk dans l’esprit de Chic, et, dimanche, avec Confidence Man,
qui donne dans l’électro-disco
plus maline qu’elle n’en a l’air,
avec en première ligne le duo exubérant Janet Planet et Sugar Bones, qui chantent et dansent.
Sur la nouvelle scène Firestone,
du nom du fabriquant américain
de pneumatiques, plusieurs groupes auront montré lors de cette
16e édition du festival que le rock
restait une affaire sérieuse pour la
jeune génération, filles et garçons,
des 20 ans. Ainsi The Orielles, trio
venu de Grande-Bretagne, Belako
et Mourn, deux formations espagnoles, Mourn mené par trois
filles aux guitares et basse.
Même dominante féminine,
même jeunesse, et même évidence rock au sein de The Regrettes, groupe de Los Angeles, diman-
che, sur l’autre scène principale
du festival, celle de La Cascade.
Il faudrait aussi mentionner
dans les bons souvenirs de samedi, le propos expérimental des
Parisiens The Psychotic Monks, le
rap à l’ancienne, du duo Black Star
(samedi), soit Mos Def et Talib
Kweli, en échanges parlés-chantés fluides et joueurs, sans traficotage sur le son des voix, une base
rythmique simple, sans surcharges, et l’apport d’une formation
de cuivres. Dimanche, à la nuit
tombée, il restait au duo électro
Justice à présenter un spectacle
spécialement conçu pour Rock en
Seine. Avec en plus de son système de cadres supports à des
rampes lumineuses déjà utilisé
lors de grands festivals, des projecteurs et écrans installés le long
des deux côtés de la pelouse de la
Grande Scène. Renforçant ainsi
l’effet d’engloutissement dans la
lumière (blanche, rouge).
En fin de journée, dimanche
26 août, dans un communiqué,
les organisateurs ont annoncé
que 90 000 festivaliers avaient
« foulé les allées du Domaine national de Saint-Cloud ». En 2017,
les responsables du festival
avaient indiqué que 110 000 spectateurs avaient participé au festival. Si samedi et dimanche la densité des festivaliers sur le site présentait un aspect proche d’éditions précédentes, celle de la
journée de vendredi l’était clairement moins. Rock en Seine était,
ce jour-là, en concurrence avec le
festival de rap Paris Summer Jam
à la Défense Arena. p
sylvain siclier
C IN É MA
Une directrice française
pour le festival
de Locarno
SAUVAGE EMBRASE FULGURANT UN FILM HABITÉ
LE MONDE
La Française Lili Hinstin a été
nommée, vendredi 24 août,
directrice du Festival du film
de Locarno (Suisse), a annoncé le conseil d’administration du festival dans un communiqué. L’actuelle directrice
du festival international du
film Entrevues Belfort succédera, le 1er décembre, à l’Italien
Carlo Chatrian, nommé à la
direction artistique de la Berlinale, festival du film de Berlin. « C’est un honneur, car le
festival est devenu, au fil des
ans, un lieu fondamental de la
cinéphilie mondiale », a commenté Lili Hinstin, fondatrice
de la société de production
Les Films du Saut du tigre et
ancienne responsable des activités cinématographiques
de la Villa Médicis de 2005 à
2009. Elle a également été adjointe à la direction artistique
au festival Cinéma du réel au
Centre Pompidou de Paris, de
2011 à 2013.
TÉLÉRAMA
LES INROCKS
LE FIGARO
LES FILMS DE LA CROISADE et LA VOIE LACTÉE présentent
Le film « Shéhérazade »
primé trois fois au
festival d’Angoulême
Le film Shéhérazade, de JeanBernard Marlin a reçu, dimanche 26 août, trois prix,
dont celui du Meilleur Film,
lors de la cérémonie de clôture de la onzième édition du
Festival du film francophone
d’Angoulême. Ce long-métrage, qui sortira le 5 septembre dans les salles, raconte
l’histoire de Zachary (Dylan
Robert), un jeune délinquant
qui traîne dans les quartiers
populaires de Marseille, où
il tombe amoureux de
Shéhérazade (Kenza Fortas),
une prostituée de son âge.
Les acteurs ne sont pas des
professionnels. Tout ce qu’il
me reste de la révolution, de
Judith Davis, a reçu le Valois
du jury. Dix films français,
belge, québécois, suisse et
marocain étaient en compétition pour ce festival. – (AFP.)
L’HUMANITÉ
IMPOSSIBLE À OUBLIER BOULEVERSANT
UN FILM DE
CAMILLE VIDAL-NAQUET
©2018 : P YRAMI DE
Kali Uchis,
à Los Angeles,
en 2017. LUKE GILFORD
AU CINÉMA
LE 29 AOÛT
16 | culture
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
« Bleu et jaune
et rouge-orange »,
1964-1965,
lithographie,
bibliothèque
de l’INHA, Paris.
Ellsworth Kelly,
géomètre
de la couleur
©KELLY FOUNDATION
A Avignon, la Collection Lambert
expose une série de dessins,
peintures et lithographies
du peintre et sculpteur américain
EXPOSITION
avignon
C
e n’est pas une rétrospective Ellsworth Kelly
(1923-2015), laquelle n’a
pas encore eu lieu depuis sa mort, mais la réunion
d’œuvres de l’artiste conservées
dans des collections françaises. La
plupart sont publiques, mais pas
toutes. L’une d’elles est de constitution très récente : l’ensemble
des 54 estampes donné à l’Institut
national d’histoire de l’art (INHA)
par Jack Shear, dernier compagnon de l’artiste, don qui doit
beaucoup à l’actuel directeur de
l’INHA, Eric de Chassey, historien
de l’abstraction aux Etats-Unis et
commissaire de l’exposition.
Celle-ci, avec ses huit peintures,
ses six dessins et, donc, ses 54 lithographies, surprend pour plusieurs raisons. La première tient
au lieu. Les salles de la Collection
Lambert sont de dimensions et
de plans très variables et plusieurs des toiles de Kelly d’un format tel qu’il aurait été impossible
de les accrocher sur d’autres murs
que ceux qu’elles occupent. Obéir
à un ordre chronologique était
donc impossible, et des œuvres
séparées d’une ou deux décennies se trouvent à proximité les
unes des autres.
Etant donné que la plupart expérimentent les possibilités de la
couleur pure sur des surfaces définies par une géométrie absolument ou partiellement régulière,
cette question de date est de peu
d’importance. Les juxtapositions
ainsi obtenues démontrent la
cohérence du travail.
Jusqu’à la fin de sa vie, par variations et modifications imperceptibles ou plus amples, Kelly formule des hypothèses. Que se pas-
se-t-il quand l’expansion du
rouge est bloquée par le jaune et
le bleu ? Que perçoit l’œil quand
les quatre côtés du monochrome
ne sont pas droits, mais légèrement concaves ? Autre expérimentation sensible : qu’advient-il
quand une composition change
de format, quand elle est transférée de la toile au papier et cesse de
s’imposer par sa monumentalité ? L’œuvre de Kelly étant construite au rythme de ces interrogations visuelles, le principe d’un
accrochage par rebondissements
est judicieux.
Une présence intense
Il est d’autant plus efficace que la
donation des estampes n’est pas
faite que de telles compositions.
Elle compte aussi des études de
feuilles de chêne, de haricot ou de
tournesol, dessinées d’un seul
trait sur le blanc du papier. C’est la
part matissienne de Kelly, qui
connaissait déjà Matisse grâce
aux musées new-yorkais avant de
s’inscrire aux Beaux-Arts de Paris
en 1948, grâce à son GI Bill, ce prêt
que le gouvernement américain
accordait alors aux combattants
de la seconde guerre mondiale.
Mais c’est alors qu’il peut mieux
voir les suites d’études dessinées
de Matisse, auxquelles il n’a jamais cessé de penser par la suite.
Ce sont des œuvres figuratives,
qu’il ne voyait nulle contradiction
à créer tout en étant abstrait,
comme on dit, le reste du temps
– abstrait dans le découpage de la
forme et la frontalité de la surface
du moins. Mais le bleu n’est-il
qu’un plan bleu, ou est-il céleste
ou marin ? Même question à propos du vert, que Kelly est l’un des
rares peintres abstraits à oser employer en dépit – ou à cause ? – de
l’inévitable sous-entendu végétal.
Moins attendus encore sont
les portraits. Une série exécutée
en 1988, un autoportrait et des
portraits de Jack Shear. Kelly en
avait réalisé auparavant, mais rarement et de manière éparse, selon circonstances et amitiés.
Cette fois, c’est une série, à partir
de quatre petits Polaroïd, agrandis jusqu’à ce que le visage soit sur
le point de se perdre dans une
prolifération liquide de taches ou
dans celle de verticales parallèles
dont ne se dégagent que quelques
zones libres de lignes.
Ces fantômes sont tantôt imprimés sur un fond monochrome, tantôt répétés sur six
nuances du spectre chromatique. Dans ce dernier cas, on ne
peut que penser aux autoportraits sérigraphiés d’Andy Warhol, sériels et souvent fantomatiques eux-mêmes.
Que les deux artistes aient
connu chacun l’œuvre de l’autre
est une évidence. Warhol est mort
accidentellement en 1987, et les
portraits de Kelly datent de 1988.
Peut-être n’est-ce qu’une coïnci-
Kelly connaissait
déjà Matisse
grâce aux
musées newyorkais avant
de s’inscrire
aux Beaux-Arts
de Paris en 1948
dence. Quoi qu’il en soit, ces
œuvres sont habitées par une présence intense et elles devraient interdire l’habituelle simplification
qui définit leur auteur comme un
abstrait géométrique de la
deuxième moitié du XXe siècle.
C’est bien plus compliqué que ça.
Pour vérifier le peu de pertinence de ces catégories, il faut,
l’exposition visitée, aller dans les
salles où la Collection Lambert
déploie pour l’occasion ce qu’elle
possède de travaux de Sol LeWitt
(1928-2007). Lui aussi est pris
dans un mot : « minimalisme ».
Lui aussi a connu une guerre,
celle de Corée, qui lui a permis de
découvrir l’art japonais – il en a
plus tard collectionné les estampes. Puis il a trouvé un emploi
dans le cabinet d’architecte de
Ieoh Ming Pei, avant de participer au minimalisme new-yorkais
dans les années 1960. On peut
ajouter d’autres raisons de comparer Kelly et LeWitt : leur commune pratique de la série, leur
rapport physique fort à la couleur dans l’espace. Les Wall
Drawings de LeWitt, qui sont souvent des peintures murales, en
sont la preuve.
Sans doute LeWitt est-il plus lié
par des principes fixés préalablement : s’interdire l’angle droit
ou, à l’inverse, ne s’autoriser que
l’orthogonalité ; ou encore strier
une surface de parallèles ou, à
l’inverse, la laisser vierge de tout
tracé. Mais il apparaît parfois des
déséquilibres et des dissymétries qu’aucune méthode n’explique : une suspicion de désordre et de fragilité dans ce qui paraît au premier regard solidement cristallisé. LeWitt ne se
réduit pas plus à une règle que
Kelly. Il est du reste probable que
c’est la raison pour laquelle ils résistent aux interprétations trop
simples et au temps. p
philippe dagen
Collection Lambert, Musée d’Art
contemporain, 5, rue Violette,
à Avignon. Du mardi
au dimanche, de 11 heures
à 18 heures. Entrée : de 8 € à 10 €.
Jusqu’au 4 novembre.
Collectionlambert.fr.
Le Voyage à Nantes, corps-à-corps poétique avec la ville
L’édition 2018 de la manifestation artistique, placée sous le signe du pas de côté, se prolonge jusqu’au 2 septembre
ARTS
nantes – envoyée spéciale
A
u fil des éditions du
Voyage à Nantes, l’espace
public nantais a été
joyeusement infiltré, bousculé
ou sublimé, à travers une politique du dérèglement facétieux et
avec la complicité d’artistes,
mais aussi d’architectes ou de designers. Si les artères, espaces
verts et monuments ont toujours été la matière première de
ces excursions au coin de la rue,
cela paraît encore plus flagrant
cette année, avec des œuvres qui
font littéralement corps avec le
territoire urbain.
La liste des artistes invités pour
cette 7e édition – qui joue les prolongations jusqu’au 2 septembre – est sensiblement plus resserrée que lors des précédentes. A
chacun, en revanche, a été donnée la possibilité d’intervenir sur
plusieurs sites. Il en résulte plus
d’homogénéité, tout en échos,
avec moins d’installations spectaculaires, moins de découvertes
aussi, mais avec des interventions
plus intimistes.
L’Eloge du pas de côté, de Philippe
Ramette, résume ce parti pris. Trônant sur la place centrale du Bouffay, cette sculpture en bronze sur
socle de pierre représente un double de l’artiste qui passerait presque inaperçu tant elle épouse les
conventions du genre. A y regarder
de plus près, la moitié du corps est
pourtant suspendue dans le vide,
exercice que Philippe Ramette effectue d’habitude en personne
pour des photos où il défie les lois
de la gravité (dans tous les sens du
terme) grâce à des prothèses dissimulées sous l’éternel costume de
son personnage.
Une allégorie pince-sans-rire
Sur le piédestal sont uniquement
gravés les noms de l’œuvre et de
la ville, pas le sien : il n’est pas
question d’autoportrait ici, plutôt
d’une allégorie pince-sans-rire de
la politique culturelle nantaise.
Des éloges, l’artiste en a mis en
scène quatre autres pour ce
Voyage : ceux de l’adaptation, de
la transgression, de la discrétion
et de la paresse.
Fait singulier : l’aide des services des espaces verts a été sollicitée pour une oasis urbaine… qui
existait déjà. Elle a été créée par
l’artiste nantais Evor qui, en
douze ans, a fait éclore en autodidacte un jardin suspendu luxuriant qui colonise toits bétonnés,
murs et balcons de son immeuble. Une plate-forme a été conçue
pour découvrir cette curiosité,
insoupçonnée « jungle intérieure » en pots, compositionpaysage qui s’inscrit dans la tradition des jardins métissés des
marins nantais.
C’est un autre type de jardin intérieur que propose Michel Blazy
dans les salles d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle : plus crépusculaire, où les logiques de germination et de photosynthèse bra-
vent les obsolescences programmées – celles de vieux Mac, de fax
ou de téléphones. La nature s’acclimate avec insolence au plastique, comme au charbon qui recouvre le sol et craque sous les pas
jusqu’à se réduire en poussière.
Un goutte-à-goutte attaque une
pile de photos de la fontaine de la
place Royale ? Il faut aller voir
comment l’artiste a pris possession de cet emblématique monument nantais, qu’il a choisi de
« faire vriller », comme « un petit
La nature
s’acclimate
avec insolence au
plastique, comme
au charbon
qui recouvre
le sol et craque
sous les pas
croche-patte à la stabilité ». Pari
relevé : ça déborde, ça glougloute,
avec des jets incontrôlés arrosant
les passants.
inquiétante étrangeté
Daniel Firman propose de son
côté deux immersions en miroir,
intitulées Outside et Inside. La
première est une virée dans un
sous-sol brut du centre-ville, où il
a composé une narration à l’inquiétante étrangeté, à partir
d’une sélection de ses œuvres. Un
feu de camp éteint produit de la
fumée, des guitares électriques
tourbillonnent sur les murs, produisant un bourdonnement
têtu… Partout la présence humaine est fantomatique, la logique interne des objets a pris la
tangente. La seconde immersion,
au Théâtre Graslin, est encore
plus enveloppante : une musique
planante, tout en infrabasses, envahit l’espace, tandis que sur
scène des images hypnotiques
tournent en boucle. Au-dessus du
public flotte un stupéfiant corps
de cristal empli de plasma gazeux, dont scintille le système
cardio-vasculaire en filaments
électriques.
« Fluides » est le nom de l’exposition de Céleste Boursier-Mongenot, mis à l’honneur dans cette
vitrine du Voyage à Nantes qu’est
la galerie du Hangar à bananes.
Soit quatre installations dans un
paysage de science-fiction épuré.
On entre par un sous-bois laissant entendre le flux de la sève de
chênes-lièges ; des pluies de
noyaux de cerise tombent sur
une batterie selon l’intensité de
l’activité des portables des visiteurs ; la déambulation mène à
une volière où une centaine de
mandarins se déplacent et se
perchent sur les cordes de guitares Gibson. p
emmanuelle jardonnet
Le Voyage à Nantes,
jusqu’au 2 septembre.
Levoyageanantes.fr
télévision | 17
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
La face cachée du café Starbucks
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
La multinationale américaine fait l’objet d’une enquête fouillée et accusatrice
MAR DI 2 8 AOÛ T
ARTE
MARDI 28 - 20 H 50
DOCUMENTAIRE
TF1
21.00 Good Doctor
Série. Avec Freddie Highmore
(EU, 2017, S1, ép. 1 et 2/18).
22.45 New York, unité spéciale
Série. Avec Mariska Hargitay (EU, 2017,
S19, ép. 15/24 ; S16 ép 3, 4 et 8/24).
T
ransformer un breuvage
des plus banals en
potion magique vendue
à prix d’or, c’est le tour
de force accompli par Howard
Schultz. Arrivé en 1981 comme directeur marketing chez Starbucks, il rachète cinq ans plus tard
l’entreprise pour bâtir un empire
aux 28 000 enseignes déployées
dans 75 pays, enregistrant un
bénéfice total de 19 milliards
d’euros en 2017. Toute-puissante,
la fameuse sirène verte et blanche
règne dans les quartiers les plus
prisés des métropoles, de Seattle,
son berceau d’origine, à la Côte est
des Etats-Unis en passant par
l’Europe et aujourd’hui la Chine,
où un nouveau Starbucks ouvre
toutes les quinze heures.
« Comme Apple, Starbucks, qui
cible les classes moyennes, a réussi,
grâce à une forme de génie marketing, à faire croire à des millions de
consommateurs que la possession
de son produit – la fameuse “expérience” Starbucks – représente un
gage de cool », raconte Luc Hermann. L’enquête, très fouillée,
qu’il consacre à la marque avec
Gilles Bovon, s’attaque à la « com
bien huilée » de cette multinationale pas si différente des autres.
Car sa « rhétorique humaniste et
progressiste » multiplie les soutiens symboliques (communauté
LGBT, anciens combattants, handicapés et réfugiés), bien loin
d’une réalité dont le goût amer est
soigneusement dissimulé à la
clientèle. Un client roi, en apparence, mais aussi victime d’une
recette marketing – prénoms lancés à la cantonade, langage réservé à un cercle d’initiés – qui fait
la notoriété de l’enseigne.
Tout est passé au crible, du logo
à l’importance du client comme
principal messager. Car se balader
avec un gobelet Starbucks, c’est
avant tout s’acheter une certaine
reconnaissance sociale, même s’il
s’agit d’un produit de fast-food
servi comme du haut de gamme.
Un génie marketing palpable
dans la conception même de ses
boutiques ; dans les années 1980,
le sociologue Ray Oldenburg
théorise la notion de troisième
lieu, un espace de détente entre le
France 2
21.00 Le Plus Grand Cabaret
du monde
Divertissement présenté
par Patrick Sébastien.
23.40 La Zygel Academy
Magazine présenté
par Jean-François Zygel.
France 3
21.00 Noces rouges
Série. Avec Alexia Barlier, Cristana
Reali (Fr., 2018, S1, ép. 1 et 2/6).
22.40 Toi que j’aimais tant
Téléfilm d’Olivier Langlois.
Avec Marie Denarnaud, Pierre Perrier,
Noémie Schmidt (Fr., 2013, 95 min).
Une ONG britannique a mesuré jusqu’à 99 grammes de sucre, soit 25 cuillères à café, dans une boisson Starbucks. PREMIERES LIGNES/ARTE
domicile et le lieu de travail. Starbucks sera le premier à introduire
de larges et moelleux fauteuils
dans ses salons, car « ce qui
compte, ce n’est pas le café mais
d’avoir un moment à soi, un lieu où
on s’accorde une pause », renchérit Scott Bedbury, gourou de la publicité passé par Starbucks.
Employés chronométrés
Le self-made-man Howard
Schultz, PDG de Starbucks jusqu’en 2016 et président honoraire
depuis juin, attribue cette réussite
à la personnalisation client et aux
89 000 combinaisons possibles
en boutique. Car pour rentabiliser
des emplacements hors de prix,
Starbucks doit attirer une large
clientèle, et ce sur des plages
horaires plus larges que celles
habituellement dévolues à la
consommation de café.
La voracité de la firme s’illustre
ainsi par la créativité débordante
dont elle fait preuve. L’association
britannique Action on sugar met
en garde contre des boissons pou-
vant contenir jusqu’à 99 grammes de sucre, une dose quatre fois
supérieure à celle qui est recommandée par jour pour un adulte
selon l’OMS. Des nouveaux produits, à l’instar du frappuccino, saturés de sucre, riches en graisse,
en crème, en lait, en sirop et nappage, sont destinés à séduire une
cible encore plus large, notamment les nombreux Américains
adeptes de sodas.
Après Jeu d’influences, documentaire de 2014 qui décryptait
l’univers de la communication
politique, les deux réalisateurs
déconstruisent pièce par pièce les
rouages de la machine Starbucks.
Alors que la quasi-totalité des
salariés refusent de s’exprimer,
une taupe intégrée en boutique
parisienne expérimente les rudes
conditions de travail – un tiers du
temps consacré au ménage, horaires instables, stress et grosse
fatigue physique – d’un job où les
employés sont chronométrés.
Une incessante course à la rentabilité pour ceux que la firme ose
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 200
PAR PHILIPPE DUPUIS
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II
III
IV
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X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 199
HORIZONTALEMENT I. Critiquables. II. Lam. Nuisette. III. Adapté. Trier.
IV. Sigle. Oie. Up. V. Soi. RPR. Talé. VI. Elne. Ill. Yen. VII. Mœurs. Al. St.
VIII. Eger. Acier. IX. Ni. Orne. Sain. X. Tensioactifs.
VERTICALEMENT 1. Classement. 2. Radiologie. 3. Imaginée. 4. Pl. Euros.
5. Inter. Ri. 6. Que. Pisano. 7. Ui. ORL. CEA. 8. Asti. Lai. 9. Béret. Lest.
10. Lti (lit). Ay. Rai. 11. Eteules. If. 12. Serpentins.
I. Petite affaire de récupération.
II. Qu’il faudra déchiffrer. Epluchent
les affaires et les comptes. III. Pourra
être approuvée. Protègent les marins
et les pêcheurs. IV. Vérifiait avant de
donner quitus. Possessif. V. A rendu
l’enseignement primaire obligatoire
et gratuit. Accueillie, bien ou mal.
VI. Accord de la France d’en bas. Possessif. Manifesterai par-derrière.
VII. Très chaude protection. Travaille
à la chaîne. Alimente le bétail.
VIII. Renvoient vers les sœurs. Ouvre
l’itinéraire. IX. Fournisseur de lanoline. Epincetée et époutie. X. En font
toujours beaucoup trop.
VERTICALEMENT
1. Trop près pour être épargné.
2. Equipaient les fantassins. 3. Bonne
ou mauvaise, elle circule. Participa au
choix. 4. Sur la portée. Ont élargi nos
loisirs. Apportent leur soutien au
monde en détresse. 5. Passe à
Saint-Pétersbourg. Assure la grande
distribution. 6. De moins en moins
respirable. Structure d’entreprise.
7. Préparer une bonne glisse. Belle
cougar chez Colette. 8. Prise en considération. Font les fonds à fond. 9. Pris
en main et formé. Personnel.
10. Plaisirs gourmands. Passage historique. Deux d’un duo. 11. Dans l’ensemble. Suiveur hérétique. 12. Travaillent souvent sur de gros pavés.
« Les baristas sont
des presseurs
de boutons.
Starbucks
a déqualifié
le travail »
LOUIE SALVONI
directeur d’Espresso Service
appeler ses « partenaires », payés
au salaire minimum. Rentabilité
toujours, même dans le format de
ce gobelet XXL « qu’on peut emporter partout » et qui « donne au
consommateur l’impression d’être
gagnant, alors que les coûts fixes
restent les mêmes, qu’il y ait une
ou deux doses de café », indique
Louie Salvoni, directeur d’Espresso Service, un marchand de
machines à café établi à Londres.
« Les baristas sont des presseurs de
boutons, ajoute-t-il. Starbucks a
déqualifié le travail. »
Malgré les préoccupations sociales et environnementales de
ses détracteurs, la firme garde
l’œil rivé sur le cours de la Bourse.
Alors qu’elle se targue de distribuer un café à 99 % éthique, la
réalité est tout autre, comme la
laisse deviner leur label éthique,
directement contrôlé par la marque. Même constat chez un producteur de café mexicain ayant
cessé toute activité avec la multinationale.
Cette schizophrénie entrepreneuriale trouve aussi son expression dans le désintérêt de l’entreprise pour le tri sélectif – les 4 milliards de gobelets produits chaque
année sont non recyclables –, sa
politique immobilière prédatrice,
et son appétit insatiable pour l’optimisation fiscale – qui lui a valu
une lourde amende par la Commission européenne en 2015. p
marion delpech
Starbucks sans filtre,
de Luc Hermann et Gilles Bovon
(France, 2018, 95 min)
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Très facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
8
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Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
6
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seule fois par ligne,
colonne et par
5
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2 8 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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France 5
20.50 Sale temps
pour la planète
Bretagne : des îles qui résistent
Corse : une île en surchauffe
Documentaires de
Morad Aït-Habbouche (Fr., 2018).
22.35 C dans l’air
Magazine présenté par
Caroline Roux et Axel de Tarlé.
Arte
20.50 Starbucks sans filtre
Documentaire de Luc Hermann
et Gilles Bovon (Fr., 2018, 95 min).
22.25 Les Nettoyeurs du Web
Documentaire de Hans Block et
Moritz Riesewieck (All., 2018, 100 min).
M6
21.00 Toute première fois
Comédie de Maxime Govare et
Noémie Saglio. Avec Diane Tell,
Pio Marmaï (Fr., 2015, 105 min).
23.45 Mamma Mia !
Film de Phyllida Lloyd.
Avec Meryl Streep, Pierce Brosnan
(GB/EU/All, 2008, 115 min).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-200
4
Canal+
21.00 Petit Paysan
Drame d’Hubert Charuel.
Avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau,
Bouli Lanners (Fr., 2017, 85 min).
23.25 Tchi tcha
Magazine présenté
par Laurie Cholewa. Best of.
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Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
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Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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styles
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MARDI 28 AOÛT 2018
Jean-Paul Goude,
en juillet.
BERTRAND RINDOFF PETROFF/
GETTY IMAGES
point barre. Et j’ai toujours eu envie de toucher le grand public.
Quand je faisais les publicités des
Galeries Lafayette, par exemple, je
pensais aux affiches déployées sur
le quai du RER. Qu’est-ce que ces
gens qui habitent à VilleneuveSaint-Georges ou à Bourg-la-Reine
vont en penser ?
LES DATES
Concrètement, comment
connecter luxe et grand public ?
Prenons par exemple une de
mes pubs les plus connues, celle
pour le parfum Egoïste de Chanel
[en 1990]. C’est un petit film de
trente secondes qui suggère un
monde inapprochable, celui de
Chanel. Il commence comme un
drame en noir et blanc, tout ce
qu’aime le monde de la mode ! Et
au milieu, coup de théâtre, le
drame passe en couleurs, devient
une comédie, presque un vaudeville. Je me disais que l’ambiguïté,
le fait qu’on ne sache pas si je faisais l’apologie du produit ou si je
m’en moquais, ça allait plaire au
grand public.
1970
C’est presque de la dérision ?
Non, je suis toujours premier degré. Et je n’ai pas le comportement
de certains publicitaires qui crachent dans la soupe et veulent
faire croire qu’ils font une carrière
artistique. Je suis capable de voir
quand mon travail dépasse l’univers de la pub, et quand il n’est
qu’un moyen de vendre. Je ne fais
pas toujours des choses personnelles et différentes.
Peut-on encore imposer
sa vision aux marques quand
on fait de la réclame ?
Je sais par ouï-dire que c’est beaucoup plus difficile maintenant que
le marketing a pris beaucoup de
pouvoir. Ça ne me touche pas trop,
parce que, en général, les gens
viennent me voir pour mon style.
Et puis du moment qu’on me
laisse faire à peu près ce dont j’ai
envie, si une marque a des paramètres bien précis, je ne vais pas
discuter de leur stratégie.
« pour vendre la mode, je mets
les femmes sur un piédestal »
Vanessa Paradis oiseau en cage pour Chanel, Laetitia Casta en homme
pour les Galeries Lafayette… Ancrées dans l’imaginaire collectif,
les publicités de Jean-Paul Goude sont aussi audacieuses que leur
créateur. Retour sur cinquante ans d’une carrière prolifique
ENTRETIEN
J
e n’ai jamais autant travaillé
que maintenant », affirme
Jean-Paul Goude, 77 ans. Ces
derniers mois, il a tourné
des films pour Chanel, Saint
Laurent, a photographié Rihanna
pour la « une » du Vogue français,
les joueurs de l’équipe de France
de football pour Nike, a conçu des
vêtements pour la marque de
prêt-à-porter espagnole Desigual… Et on ne peut pas dire qu’il
ait chômé auparavant. Sa carrière
tentaculaire a pris des formes si
variées qu’aucun qualificatif ne
saurait résumer ses activités.
On connaît surtout ses talents
de publicitaire, pour Chanel, les
Galeries Lafayette ou Kodak.
Mais Jean-Paul Goude a aussi été
directeur artistique du magazine
Esquire, a dessiné des logos, a
chorégraphié la cérémonie du bicentenaire de la Révolution française, a publié des livres… Son
parcours est suffisamment riche
pour avoir déjà fait l’objet de
rétrospectives dans des musées,
qui gardent d’ordinaire leurs
distances avec les créatifs trop
associés à la réclame.
Jean-Paul Goude est fidèle à
l’image qu’on se fait de lui. En marinière, pantalon noir et souliers
blancs, il reçoit à domicile, dans
son perchoir parisien près des Buttes-Chaumont. Et prévient en
préambule : « D’un côté, vous avez
les gens brillants qui se foutent de
dire des conneries. De l’autre, les
prudents, pour qui le contenu est
très important. Je fais partie de
cette famille-là. » Ce qui ne l’empêche pas d’être très disert et de faire
preuve d’une franchise revigorante sur le monde de la mode,
qu’il côtoie depuis plus de cinquante ans.
Votre collaboration avec
Desigual, commencée en 2017,
a surpris tout le monde.
Comment ce projet est-il né ?
Le patron de la marque [Thomas
Meyer], un milliardaire très sympathique, est venu me voir. Il m’a
dit honnêtement que sa marque
avait perdu de l’argent l’année précédente et m’a demandé ce que je
pouvais faire pour eux. Il venait
chez le docteur, j’étais très flatté. Il
m’a proposé de faire sa communication, ses photos. Je lui ai répondu aussi poliment que possi-
ble que son style de vêtements
était a priori incompatible avec
mes goûts. Il a insisté, et m’a mis
au défi de faire une collection capsule pour eux. J’ai dit pourquoi
pas, c’est marrant.
Et comment avez-vous surmonté votre appréhension ?
J’ai fait des vêtements qui me
ressemblent. Ça a plu à Thomas
Meyer, il m’a proposé d’organiser
un défilé à New York [en septembre 2017]. J’ai dit oui, même si depuis le début, je trouve que c’est un
projet improbable pour moi : je ne
suis pas un designer, je suis un fétichiste. Je tombe amoureux de
femmes, et deviens très exigeant
quant à leur présentation. Mon
lien avec la mode a plus à voir avec
ma vie sexuelle et sentimentale
qu’avec l’amour du vêtement ! Enfin, bref, j’ai dessiné pour Desigual
une collection mignonne, même
si elle n’a pas grand-chose à voir
avec ce que la marque défend.
Y a-t-il des designers que
vous admirez ?
En passant. Je ne pourrais même
pas vous dire leur nom. Enfin, si,
j’ai repéré que Gucci, avec ses mé-
« QUAND JE FAISAIS
LES PUBLICITÉS
DES GALERIES LAFAYETTE,
JE PENSAIS AUX AFFICHES
DÉPLOYÉES SUR LE QUAI
DU RER. QU’EST-CE
QUE CES GENS QUI
HABITENT À VILLENEUVESAINT-GEORGES
VONT EN PENSER ? »
langes d’imprimés très flashy, c’est
vraiment marrant et ça ressemble
à Desigual, en plus luxueux quand
même. Et même Valentino jusqu’à
un certain point.
Vous avez toujours vécu
de la mode, non ?
Oui, mais je considère que je ne
fais pas partie de ce monde. La frivolité et les mondanités me gênent un peu. Je veux être apprécié
pour la qualité de mon travail,
Vous travaillez depuis des décennies avec les parfums Chanel.
Est-ce qu’avec eux, par exemple,
votre relation a changé ?
Oui, au début des années 1990,
avec Egoïste ou Coco [avec Vanessa Paradis qui jouait un oiseau
en cage], j’utilisais un peu Chanel
comme une béquille pour avancer mes idées, je faisais des trucs
culottés. Et puis, à un moment, j’ai
compris que si je voulais continuer à travailler, il fallait que je
cesse d’utiliser les marques
comme des sponsors. Lorsque j’ai
réalisé le film pour Chance,
en 2015, je n’avais plus du tout la
même liberté. Ils m’ont demandé
de faire un film prestigieux
autour des bouteilles de parfum
et, franchement, j’étais bien embêté. Jusqu’à ce que je dise à mon
assistant : une bouteille, c’est
rond, ça roule, et si on faisait ça
dans un bowling ? Et j’ai imaginé
une petite pièce dansée mignonne, bien réalisée, qui met en
scène des clientes Chanel, des jeunes femmes habillées avec les vêtements de Karl Lagerfeld.
Avez-vous déjà été mécontent
de votre travail ?
J’ai fait un film catastrophique
pour le parfum No 5 avec Carole
Bouquet. L’idée était bonne, mais
elle était très mal réalisée. J’ai été
trop ambitieux. C’était une époque où tout me souriait, le Bicentenaire, les pubs, je gagnais bien ma
vie, j’avais encore mes cheveux !
Les marques de mode ont la
réputation de ne pas être très
originales dans leurs briefs…
C’est vrai que beaucoup de
mes clients me demandent de
faire référence au néoféminisme.
Qu’est-ce que c’est ? Le féminisme
que j’ai connu à New York dans
les années 1960-1970, c’était des
filles qui brûlaient leur soutiengorge, réclamaient plus de liberté,
le droit de disposer de leur propre
corps. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ça a plus à voir avec le
genre, l’égalité salariale avec les
hommes… Enfin, je ne suis pas
apte à décrire le féminisme. Tout
1940
Naissance à Saint-Mandé (Val-deMarne) d’une mère américaine,
danseuse, et d’un père ingénieur.
Installation à New York,
où il collabore avec le magazine
« Esquire ».
1984
Envol de sa carrière de réalisateur de films publicitaires.
1989
Conception du défilé
pour le bicentenaire
de la Révolution française.
2011
Première rétrospective au Musée
des arts décoratifs, à Paris.
2017
Collaboration avec Desigual.
2018
Rétrospective au Nexus Hall,
à Tokyo, qui voyagera
à travers l’Asie.
ce que je sais, c’est qu’on me demande d’y faire allusion, et que
c’est très difficile, car c’est un sujet
un peu rébarbatif.
En tout cas, ma façon de vendre,
c’est la célébration ; je mets en valeur les femmes que je trouve belles, intéressantes. Je les mets littéralement sur un piédestal. Et je
fais l’apologie d’un être ou d’un
produit à travers le corps, la
danse, la musique.
Vous demande-t-on de toucher
les fameux « millennials »
(la génération née entre 1980
et 1999) ?
Oui, bien sûr. Mais ce n’est
qu’une formule. On a toujours eu
peur de la génération suivante.
Quand j’avais 20 ans, j’incarnais
aux yeux des cinquantenaires
pour qui je travaillais ce que les
millennials incarnent à mes
yeux aujourd’hui.
La publicité a-t-elle toujours
été obsédée à l’idée
de s’adresser aux jeunes ?
Je dirais plutôt que les jeunes
restent toujours la référence.
C’est presque normal, on ne veut
pas vieillir ni mourir. Ma mère
critiquait les femmes qui ne veulent pas paraître leur âge. Stupide ! Elle était là en train de se
teindre les cheveux et ne pensait
qu’à une chose, être plus jeune,
plus belle. J’essaie de ne pas tomber dans cette hypocrisie, même
si certains clients m’ont reproché
de choisir des mannequins trop
jeunes pour les photos.
[Jean-Paul Goude s’empare d’un
lookbook Desigual et commente
l’âge des mannequins. Puis parle
des vêtements qu’il a créés pour la
marque.]
Regardez, j’ai mon petit style, je
vais vous le vendre. Ce pantalon,
par exemple : derrière, il y a
comme un petit clapet avec un
nœud, juste au-dessus des fesses.
Ça les remonte d’au moins
15 centimètres, et fait une espèce
de faux cul comme au début du
siècle. Ça donne à la silhouette féminine une courbe que j’ai toujours adorée.
Ce n’est pas très « néoféministe » votre affaire…
Non, c’est sûr, mais je m’en fiche.
Je sais que mon produit marche. Si
vous êtes bas du cul, venez chez
moi, je vous trouverai la solution.
Quand même, la mode, ça a rapport avec ça : prendre l’équipement de base qui est souvent défectueux. Et le sublimer. p
propos recueillis par
elvire von bardeleben
DÉBATS & ANALYSES
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
| 19
Le Parlement a adopté, le 30 juillet, une proposition de loi interdisant
l’usage des téléphones portables dans les écoles et collèges, voire
dans certains lycées. Les enseignants sont partagés sur cette mesure
Le smartphone à l’école, vice ou vertu ?
« Il est temps d’utiliser
le portable en classe »
« Il faut préserver les élèves de
ces objets qui nous possèdent »
Pour André Giordan, professeur
en sciences de l’éducation
à l’université de Genève,
l’école doit apprendre
aux élèves les meilleurs usages
de cet instrument, au riche
potentiel pédagogique
Professeur de français en lycée,
Loys Bonod estime que
le smartphone est tout sauf
un outil pédagogique. Il faut,
selon lui, s’interroger sur la
place qu’il occupe dans la vie
des enfants
Par ANDRÉ GIORDAN
L’
usage du téléphone portable pose un
réel problème de société. Pour nombre
de jeunes, il est devenu une véritable
addiction. Les parents sont souvent démunis
pour réguler son usage. Des professeurs le sont
également devant des élèves dont l’esprit est
centré sur les réseaux sociaux aux dépens du
savoir enseigné. Toutefois, sont-ce autant de
« bonnes » raisons pour bannir le portable de
l’institution scolaire ? N’est-ce pas plutôt une
facilité pour nos politiques, dont le réflexe,
comme dans d’autres domaines, est souvent
d’interdire plutôt que de repérer les dysfonctionnements et d’y remédier ?
Et si l’on mettait plutôt le smartphone au
programme ? Au lieu de le proscrire, l’objectif de
l’institution scolaire devrait être de conduire les
élèves à un usage serein et pertinent de cet objet
emblématique de la société présente et à venir.
C’est ce qu’ont déjà compris nombre de
responsables d’établissements scolaires et d’enseignants. Ils prennent comme point de départ
la passion de leurs élèves pour leur smartphone
pour en faire un vecteur d’éducation, dans différents domaines : en matière de technologie, de
santé, de citoyenneté… Ce faisant, ils introduisent un autre rapport au portable et… aux savoirs
eux-mêmes. Tout est d’abord une affaire d’usages : n’oublions pas que l’eau est le plus grand
poison connu si l’on dépasse certaines limites !
un prétexte pour s’interroger sur les changements dans la société et même sur la notion de
progrès. A partir du collège, travailler sur les
« fake news » est une autre bonne entrée sur
une problématique de notre époque et donne
aux élèves la capacité d’identifier les tentatives
de désinformation.
Parallèlement, le smartphone donne accès à
d’autres ressources : dictionnaires, encyclopédies, atlas… Beaucoup d’applications existantes,
utilisables à des fins pédagogiques, sont de
grande qualité. Certaines permettent d’apprendre les tables d’addition et de multiplication,
d’enrichir son vocabulaire ou de traquer ses fautes d’orthographe. D’autres proposent des exercices très attractifs en mathématiques. Une
façon opportune de rendre tous ces incontournables moins rébarbatifs.
Par des approches mnémotechniques et par la
réalisation de cartes mentales, l’élève peut
concevoir des fiches et travailler la mémorisation. En sciences, les capteurs dont sont équipés
les smartphones perm®ettent de multiplier les
investigations. Les possibilités pédagogiques
du smartphone sont si riches qu’il est impossible de toutes les inventorier. La richesse du
potentiel de ces outils et ressources et leur disponibilité pratiquement en tout lieu et à tout
moment est un des facteurs essentiels permettant de progresser dans ses connaissances et ses
apprentissages. Ils peuvent même inclure des
programmes interactifs permettant l’autoévaluation de certains apprentissages.
Alors, arrêtons de dramatiser inutilement. Il
est temps de sortir cet instrument polyvalent
des sacs des élèves pour l’utiliser – pas de
manière exclusive, bien sûr – en classe. Il est essentiel que les institutions scolaires et le corps
enseignant sélectionnent et partagent les ressources les plus intéressantes d’un point de vue
pédagogique et que des formations spécifiques
pour les enseignants se mettent en place. p
PROBLÉMATIQUES DE L’ÉPOQUE
Pour prévenir les « conduites excessives », des
ateliers sont organisés, où l’on travaille la
notion de limite en relation avec la santé, l’activité physique et le sommeil. Les élèves y
apprennent à ne pas se polariser uniquement
sur cet objet et sur les réseaux sociaux. Le téléphone portable est souvent un exutoire, mais il
est relativisé lorsque le désir d’apprendre est
présent. Travailler sur le fonctionnement des
réseaux sociaux est une formidable porte
d’entrée pour comprendre notre époque. Des
ateliers peuvent permettre de réfléchir sur les
réseaux les plus utilisés. Quels sont leurs
avantages et leurs inconvénients respectifs ?
Comment se construit leur succès ? Comment
se fait-il, par exemple, que Snapchat, chez les
jeunes, marque des points par rapport à
Facebook ?
On peut aussi faire prendre conscience aux élèves du modèle économique des réseaux sociaux,
étudier avec eux les détournements possibles
des données personnelles à travers l’affaire Facebook/Cambridge Analytica, découvrir la fameuse formule « si le site est gratuit, le client est
le produit ». Ce type de travail permet ainsi d’approcher les risques propres à ces technologies et
de sensibiliser les élèves aux conduites de protection, notamment au fait que les images d’euxmêmes qu’ils diffusent, par exemple lors d’une
fête, vont rester disponibles en ligne et peuvent
avoir des conséquences dans le futur. La clarification de ces risques est essentielle. On peut également aborder les cadres juridiques : le droit à
l’image, la protection des données personnelles,
la diffamation… L’actualité peut fournir nombre
de cas d’école.
Avec un smartphone à portée de main, l’élève
accède à une foule d’informations. Il peut
apprendre à se situer, à trouver, par rapport à la
question qu’il traite, l’information adéquate. Il
doit en permanence se poser la question de sa
pertinence et de sa validité. Quelle est la
source ? Quels sont les enjeux ? La maîtrise de
l’information est un objectif important pour la
formation à la citoyenneté.
Dès les petites classes, mais encore plus au collège et au lycée, ces nouvelles technologies sont
¶
André Giordan est professeur en
sciences de l’éducation à l’université
de Genève
CARTE BLANCHE – SERGUEI
Par LOYS BONOD
C
e sont les parents d’élèves qui risquent
d’être surpris à la rentrée par ce nouvel
exemple du « en même temps » présidentiel. Pour la galerie, le téléphone est désormais
interdit à l’école : quel coup de menton face à la
modernité ! Mais, dans les faits, le changement
risque d’être peu sensible. D’abord parce que
c’est l’utilisation qui est interdite, bien sûr, pas la
détention. Ensuite, parce que rien n’est prévu
pour appliquer une telle interdiction dans les espaces communs de l’école. Enfin, et surtout,
parce que la nouvelle loi, adoptée le 30 juillet,
comme la précédente [datant de juillet 2010], se
défausse entièrement sur les établissements.
Les collèges interdisaient localement les téléphones portables dans les cours de récréation ?
Ils les autoriseront localement, dans la cour de
récréation ou ailleurs.
Tout ça pour ça ? Pour qui compare attentivement la nouvelle loi avec l’ancienne, il y a bien
un changement majeur. La loi précédente interdisait formellement les téléphones en classe : la
nouvelle loi les y autorise, dans le cadre des
« usages pédagogiques », et ce même en primaire et en maternelle. Il est vrai que des écoliers viennent de plus en plus nombreux à
l’école avec des téléphones portables et que,
dans les programmes de 2015, l’utilisation des
objets numériques est devenu un attendu en
fin de maternelle.
Cette interdiction s’apparente donc plutôt à
une autorisation, voire à un encouragement
pour les parents à équiper leur adolescent ou
leur enfant. Curieux, non ? C’est tout l’art du « en
même temps » : une loi en apparence conservatrice, pour ceux qui ne connaissent plus l’école
que de loin (faire semblant d’interdire), moderne
et innovante en réalité pour les disrupteurs de
l’école de demain (autoriser). Seul petit progrès
de cette loi : les professeurs ne seront plus en
butte à des accusations de « recel » quand ils oseront confisquer le téléphone d’un élève distrait.
| Chasse aux portables
Mais au-delà de la communication, pourquoi
un tel revirement ? On assiste à un tournant
dans la politique de « l’école numérique » : après
des années d’une politique volontariste, de
droite comme de gauche, pour équiper élèves,
collégiens ou lycéens en ordinateurs ou en
tablettes (politique qui, outre son coût pour les
collectivités locales (mairies, départements, régions), s’est soldée par un échec retentissant
autant dans l’équipement lui-même que dans
les progrès des élèves), pourquoi ne pas
« s’adapter à la folie du monde » : et si les élèves
utilisaient… leur propre équipement, puisqu’ils
en disposent de plus en plus tôt ?
Cette politique, qui vient tout droit du monde
de l’entreprise, a un nom : AVEC ou « Apportez
votre équipement personnel de communication » (en anglais BYOD ou « Bring your own device »). Le ministre de l’éducation nationale,
Jean-Michel Blanquer, en déplacement dans
une foire estivale de l’école numérique où se
pressent grands groupes technologiques et petites start-up de la « EdTech », a donné onction
officielle à cette orientation. C’est tout le paradoxe : l’interdiction des portables à l’école, ce
sera donc avec.
L’école peut désormais demander aux familles d’équiper, à titre de fourniture, leur
enfant en ordinateur (comme la région GrandEst pour les lycéens), ou plus simplement utiliser les téléphones portables des élèves en classe
dès le plus jeune âge. Mais il y a ici une certaine
hypocrisie : car ce n’est pas tant le téléphone
portable qui est en jeu mais ce que la loi appelle
pudiquement un « équipement terminal de
communication électronique », bref les smartphones, avec accès libre à Internet. Les adolescents et même les enfants en sont de plus en
plus souvent équipés.
L’EFFET NÉGATIF DES ÉCRANS
Or, au-delà même des inégalités entre les élèves
ou du renoncement à filtrer les contenus
d’Internet en classe (ce que faisait l’école jusqu’ici), les smartphones sont tout sauf des outils
scolaires : ce sont des objets de consommation,
des armes de destruction d’attention massive
(surf, vidéos, jeux, réseaux sociaux), conçues
entièrement à cet effet de l’aveu même de leurs
concepteurs. Depuis un an, ils sont d’ailleurs
nombreux, dans la Silicon Valley, à vouloir
protéger leurs propres enfants du monstre
qu’ils ont créé.
Et les chiffres sont là : non seulement les
écrans ont, en dehors de l’école, des effets négatifs documentés (sur la concentration, le calme,
la persévérance scolaire, l’intérêt pour les
disciplines étudiées, la capacité de lecture, les
activités physiques), mais même à l’école, les résultats déclinent en même temps que leur utilisation, comme l’a montré une récente enquête
internationale de l’OCDE. Les pays qui obtiennent les meilleures performances scolaires ?
Ceux où les élèves n’allant jamais sur Internet à
l’école sont les plus nombreux, où le temps
passé chaque jour sur Internet à l’école est le
plus faible, où les élèves utilisent le moins l’ordinateur à la maison pour le travail scolaire.
L’inquiétude touche désormais même les
tout-petits, dont certains sont livrés en permanence à ces nouveaux écrans avec des conséquences dramatiques pour leur développement : l’enthousiasme de l’Académie des sciences en 2013 pour les « écrans interactifs » dès
l’âge de 6 mois paraît aujourd’hui aberrant.
Il est donc urgent de ne pas présenter le smartphone comme un outil pédagogique et, au-delà
de la question de l’école, de s’interroger sur la
place grandissante qu’il occupe dans la vie de
nos enfants de plus en plus tôt. Nous, adultes,
savons déjà combien ces objets nous possèdent
plus que nous ne les possédons. Accompagner
pour émanciper, c’est avant tout bien réfléchir à
l’âge auquel il convient de faire entrer les enfants dans ce monde coloré où le joueur de
Hamelin joue de flûtes nouvelles. p
¶
Loys Bonod est professeur
de français en lycée
20 | débats & analyses
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Réformons le droit d’auteur pour protéger la presse
Sammy Ketz, directeur du bureau de l’AFP
à Bagdad, et soixante-dix-huit journalistes
de vingt-sept pays de l’Union européenne
estiment que l’Europe doit adopter
une directive pour défendre la presse face
à la prédation des géants du Net
Par SAMMY KETZ
J’
effectuais en octobre 2017 un
reportage à Mossoul (Irak),
l’ancienne « capitale » de l’organisation Etat islamique
(EI), sur la rentrée des classes après
trois ans de fermeture par les djihadistes, et je réfléchissais à la manière dont j’allais raconter le plaisir
incommensurable ressenti par les
enfants de cette ville martyre de retrouver les bancs de l’école qui leur
avaient été interdits.
J’étais assis avec le photographe, le
vidéaste et le chauffeur de l’AFP dans
un restaurant avant de repartir pour
Bagdad, quand j’ai lu sur mon ordinateur un article qui m’a interloqué
sans vraiment m’étonner, sur les débats européens relatifs aux « droits
voisins » et au projet de leur application aux entreprises de presse.
Directive
européenne
En juillet, le Parlement
européen a rejeté la réforme européenne du droit
d’auteur qui visait à l’adapter à l’ère numérique.
Cette directive était défendue par les créateurs,
les artistes et les éditeurs
de presse. Cette réforme
devait notamment créer
un « droit voisin » qui aurait
permis aux journaux,
aux magazines et aux agences de presse, comme
l’Agence France-Presse,
d’être rémunérés lorsque
leurs articles sont republiés
en ligne. La réforme du
droit d’auteur sera de nouveau débattue au Parlement européen lors
de la session plénière
de septembre.
Après cinq ans passés à sillonner
la Syrie dévastée par la guerre, où
j’avais manqué à plusieurs reprises de perdre la vie sous les balles
de tireurs embusqués ou les obus
d’artilleurs chevronnés, je venais
d’arriver en Irak pour la troisième
fois depuis l’invasion américaine
de 2003.
Soyons concrets, en plus de quarante ans de carrière, j’ai vu le nombre de journalistes sur le terrain diminuer de manière constante alors
que les dangers n’ont cessé de croître. Nous sommes devenus des cibles et les reportages coûtent de
plus en plus cher. Fini l’époque où
j’allais à la guerre, en veste, ou en
bras de chemise, un carnet dans
ma poche, aux côtés du photographe ou du vidéaste. Aujourd’hui, il
faut des gilets pare-balles, des casques, des voitures blindées, parfois
des gardes du corps pour éviter
d’être enlevés, des assurances. Qui
paie de telles dépenses ? Les médias, et cela est onéreux.
Or, les médias qui produisent les
contenus et qui envoient leurs
journalistes risquer leur vie pour
assurer une information fiable,
pluraliste et complète, pour un
coût de plus en plus élevé, ne sont
pas ceux qui en tirent les bénéfices.
Ce sont des plates-formes qui se
servent sans payer. C’est comme si
vous travailliez mais qu’une tierce
personne récoltait sans vergogne
et à l’œil le fruit de votre travail. Si
du point de vue moral c’est injustifiable, du point de vue de la démocratie ça l’est encore plus.
nous arrivions au but, que nous allions raconter au monde la « vérité » que nous avions vue de nos
propres yeux, des rencontres
inouïes avec des seigneurs de
guerre et leur cour d’hommes armés jusqu’aux dents qui tripotaient leur pistolet ou leur poignard en souriant pendant que
nous interrogions leur chef, la poignante tristesse qui s’emparait de
nous face à des civils hébétés pris
au piège, des femmes protégeant
maladroitement leurs enfants
alors que les balles entaillaient le
mur du réduit où elles avaient
trouvé refuge.
Les médias ont subi longtemps
avant de réagir, s’en prenant aux
conséquences plutôt qu’aux causes. Faute d’argent, on licencie les
journalistes au point d’arriver parfois à la caricature : un journal sans
journalistes ou presque.
Désormais, ils veulent faire valoir leurs droits pour pouvoir continuer à informer, ils demandent
que soient partagées les recettes
commerciales avec les producteurs de ces contenus, qu’ils soient
médias ou artistes. C’est ça, les
droits voisins.
Et bien sûr, il faut cesser de gober
le mensonge colporté par Google et
Facebook selon lequel la directive
sur les droits voisins menace la gratuité d’Internet. Non. La gratuité
existera sur Internet car les géants
du Net, qui captent actuellement
les contenus éditoriaux gratuitement et engrangent des recettes
publicitaires de ce fait, peuvent rétribuer les médias sans faire payer
les consommateurs.
Difficile ? Impossible ? Pas du
tout. Facebook a réalisé un bénéfice
en 2017 de 16 milliards de dollars
(13,8 milliards d’euros) et Google de
12,7 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros). Il faut tout simplement qu’ils paient leur écot. Ainsi
CONTINUER À INFORMER
Combien d’amis ont cessé de « raconter » car leur média fermait ou
ne pouvait plus payer. Jusqu’à ce
qu’ils rangent leur stylo, posent
leur appareil photo ou leur caméra,
ils avaient partagé avec moi des
peurs effroyables, terrés derrière
un mur qui tremblait autant que
nous sous l’impact des explosions,
des joies indescriptibles quand
LES MÉDIAS
QUI ENVOIENT
LEURS JOURNALISTES
RISQUER LEUR VIE
NE SONT PAS CEUX
QUI EN TIRENT
LES BÉNÉFICES
FACEBOOK
ET GOOGLE
N’EMPLOIENT AUCUN
JOURNALISTE
ET NE PRODUISENT
AUCUN CONTENU
ÉDITORIAL
les médias continueront à vivre et
eux participeront au pluralisme et
à liberté de la presse auxquels ils se
déclarent attachés.
Je suis convaincu que les députés
abusés par un lobbying mensonger
ont désormais compris que la gratuité d’Internet n’est pas en cause. Il
s’agit de la défense de la liberté de la
presse, car si les journaux n’ont
plus de journalistes, il n’y aura plus
cette liberté à laquelle les députés,
quelles que soient leurs étiquettes
politiques, sont attachés.
De nombreuses fois, j’ai rencontré des gens assiégés, isolés, sans
défense, qui demandaient seulement une chose : « Racontez ce que
vous avez vu, ainsi nous aurons
une chance d’être sauvés. » Dois-je
leur dire : « Non, perdez vos illusions, nous sommes les derniers
journalistes, bientôt vous n’en verrez plus car ils vont disparaître
faute de moyens » ?
Il faut savoir que Facebook et Google n’emploient aucun journaliste
et ne produisent aucun contenu
éditorial, mais ils se rémunèrent
par la publicité associée au contenu
que les journalistes produisent.
Chaque jour encore, les journalistes enquêtent dans tous les domaines pour informer les citoyens. Chaque année, des prix récompensent les journalistes les
plus courageux, intrépides, talentueux. Il ne faut pas que ce siphonnage qui dépouille les médias des
recettes auxquelles ils ont droit
aboutisse un jour à ce qu’il n’y ait
plus de prix à distribuer faute de
candidats ayant eu les moyens
d’aller sur le terrain.
Il est temps de réagir. Le Parlement européen doit voter massivement en faveur de l’application de
droits voisins aux entreprises de
presse pour que vivent la démocratie et un de ses symboles les plus remarquables : le journalisme. p
¶
Sammy Ketz, directeur du bureau
de l’AFP à Bagdad
Soixante-dix-huit journalistes appuient sa démarche. Parmi les signataires :
Florence Aubenas, grand reporter au
« Monde » ; Christophe Ayad, grand
reporter au « Monde » ; Andrej Ban,
journaliste au quotidien slovaque
« Dennik N » et photographe de guerre ;
Wolfgang Bauer, grand reporter à
l’hebdomadaire allemand « Die Zeit » ;
Tamás Richárd Bodoky, journaliste
d’investigation hongrois et rédacteur
en chef, cofondateur du centre atlatszo.hu ; Wojciech Bojanowski,
reporter pour la chaîne de télévision
polonaise TVN ; Annick Cojean, grand
reporter au « Monde » ; Lorenzo Cremonesi, grand reporter du quotidien
italien « Corriere della Sera » ;
Uldis Dreiblats, journaliste d’investigation letton et éditeur ; Jussi
Eronen, rédacteur en chef de l’hebdomadaire finlandais « Suomen Kuvalehti » ; Javier Espinosa, grand reporter
au quotidien espagnol « El Mundo » ;
Jean-Marc Gonin, grand reporter et
rédacteur en chef au « Figaro Magazine » ; Paul Hansen, photographe du
quotidien suédois « Dagens Nyheter » ;
Nina Horaczek, grand reporter à
l’hebdomadaire autrichien « Falter » ;
Adrien Jaulmes, reporter au « Figaro » ; Nikos Konstandaras, rédacteur en chef du quotidien grec « Kathimerini » ; Alain Lallemand, grand
reporter pour le quotidien belge « Le
Soir » ; Sasa Lekovic, journaliste d’investigation indépendant croate ;
Sofia Lorena, journaliste au quotidien
portugais « Público » ; Anthony Loyd,
correspondant de guerre pour le quotidien britannique « The Times of London » ; Radka Markova, rédactrice en
chef de l’agence de presse tchèque
CTK ; Lara Marlowe, correspondante
en France pour « The Irish Times » ;
Novica Mihajlovic, rédacteur en chef
au quotidien slovène « Delo » ; Georgi
Milkov, envoyé spécial à l’étranger du
quotidien bulgare « 24 chasa » ;
Alfred de Montesquiou, grand reporter de « Paris Match » ; Ovidiu
Nahoi, rédacteur en chef de RFI Romania, producteur de Geopolitics, contributeur permanent de Dilema Veche ;
Mads Nissen, photographe documentariste danois ; Katia Savva, rédactrice en chef du quotidien chypriote
« Politis » ; Bud Wichers, grand reporter hollandais
Retrouvez la liste complète
des signataires sur Lemonde.fr
Face aux « questions vives », l’école ne démissionne pas
Livres
R
endre compte de la manière dont
l’école traite ce qu’il est convenu
d’appeler aujourd’hui les « questions vives » – la place de la religion, mais aussi l’évolution, l’histoire de l’esclavage ou de la colonisation… – est souvent
problématique. Comment distinguer ce qui
relève du préjugé sur les « quartiers difficiles » ou de la réalité ?
Trois ouvrages publiés en cette veille de rentrée scolaire s’efforcent de répondre. Deux
sont le fait d’enseignants ; l’un d’un journaliste. Leur point commun est d’offrir une
plongée véritable – au contraire des « plongeons express » que leur réservent, trop souvent, les médias – dans ces territoires de l’éducation prioritaire. Le parallèle s’arrête là.
Un « livre d’espoir » : c’est ce que veut être
l’ouvrage dirigé par l’historien Benoît Falaize.
Son titre, Territoires vivants de la République,
fait écho à cet autre livre collectif, Les Territoires perdus de la République (Mille et une
nuits), qui, en 2002, avait brossé un tableau
très alarmant – que beaucoup jugeaient alarmiste – de la situation dans certains établissements. Quinze ans plus tard, ce récit-là, construit par une trentaine d’enseignants cosignataires, est délibérément autre : de Cherbourg à
Epinal, de Marseille à Epinay, leurs témoignages ont été écrits depuis « les » banlieues – un
pluriel revendiqué – précisément pour dépasser le discours décliniste sur « la part sombre,
la sombre banlieue, l’école qui sombre ».
L’objectif : rendre justice à leurs réussites
comme à celles de leurs élèves. Montrer,
aussi, que les résistances qu’ils rencontrent
comme les succès qu’ils remportent ne sont
pas l’exclusivité des banlieues. Qu’il s’agisse
d’un cours sur la Shoah ou d’une visite au musée, qu’il soit question d’égalité, de théories
du complot, d’homosexualité, les élèves des
banlieues, écrivent-ils, réagissent à l’unisson
de leur génération. Comme leurs camarades,
ils sont en demande de connaissances et de
culture. Comme eux, ils ont la capacité – pour
peu qu’on les laisse s’exprimer – à faire un pas
de côté, à prendre du recul, à s’élever.
Entre les lignes, parfois explicitement, les
auteurs se dégagent de certaines accusations :
non, ils ne ferment les yeux ni devant les provocations adolescentes ni face aux contestations identitaires. Au contraire : leur livre témoigne d’un engagement quotidien à faire vivre une école qui entend, encaisse et répond.
Une école qui sait accueillir, prendre et donner
du plaisir, faire sens et faire société ; au contraire d’une institution repliée sur elle-même
qui ferait le tri entre le bon grain et l’ivraie.
Le journaliste Frédéric Béghin a fait un autre
choix : celui de se focaliser sur la montée des
atteintes à la laïcité, d’en décrire les manifestations telles qu’elles sont vécues sur le terrain. Ce thème est souvent exploité – voire
instrumentalisé –, mais ce n’est pas le cas
UNE PRIÈRE POUR
L’ÉCOLE. LES PROFS
FACE AU CASSE-TÊTE
DE LA LAÏCITÉ
de Frédéric Béghin, Plon,
240 pages, 16,90 €
TERRITOIRES VIVANTS
DE LA RÉPUBLIQUE.
CE QUE PEUT L’ÉCOLE :
RÉUSSIR AU-DELÀ
DES PRÉJUGÉS
collectif, présenté
par Benoît Falaize,
La Découverte,
328 pages, 18 €
ALLONS Z’ENFANTS…
LA RÉPUBLIQUE VOUS
APPELLE
de Iannis Roder, Odile
Jacob, 272 pages, 18,90 €
dans ce livre, qui repose sur une patiente et
pluraliste enquête auprès de dizaines d’enseignants et de responsables éducatifs. L’ensemble est contextualisé et situé par rapport à
l’évolution des politiques ministérielles sur la
laïcité. L’auteur n’oublie pas de rappeler que
les contestations d’inspiration religieuse ne
se déploient pas exclusivement au nom de
l’islam, même si c’est le cas le plus fréquent.
FLORILÈGE DE LA BIGOTERIE EXTRÊME
Néanmoins, l’ouvrage ne plaira pas à ceux
qui voient dans les rappels à la laïcité une
agression et qui – c’est un courant minoritaire mais vivace – jugent « liberticide » la loi
de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l’école. Il leur déplaira d’autant
plus que l’angle choisi, descriptif, se traduit
par un accablant florilège de tout ce que la bigoterie extrême, relayée par des gamins,
peut charrier d’énormités : depuis le « ils l’ont
bien cherché » à propos de Charlie, jusqu’à la
contestation par certaines familles que soit
abordé en maternelle le conte Les Trois Petits
Cochons, en passant par le refus de voir la
statuaire grecque au Louvre, ou encore la justification par une lycéenne, en classe, de la
décapitation des « mécréants ».
L’auteur fait sienne la thèse selon laquelle
l’école a longtemps « fait l’autruche » et vécu
dans l’illusion que la loi de 2004 avait tout réglé, avant que Vincent Peillon et sa « morale
laïque » n’amorcent un timide réveil, ensuite
transformé par les drames de 2015 en trau-
matisme et réelle conscience de l’urgence.
Dans ce contexte de prise de conscience collective, l’ouvrage de Iannis Roder arrive à
point nommé, lui qui, rappelle-t-il, n’a eu de
cesse d’alerter sur la « radicalisation politicoreligieuse d’une partie de la jeunesse », dont
les enseignants percevaient des signes dans
les classes longtemps avant l’attaque contre
Charlie. Contributeur de l’ouvrage collectif
Les Territoires perdus de la République, cet
agrégé d’histoire, enseignant dans un collège de Seine-Saint-Denis depuis une vingtaine d’années, offre un témoignage précieux. De la lutte contre les « fake news » à la
transmission des valeurs républicaines, les
difficultés de l’enseignant à former les élèves
au « vivre-ensemble » sont passées au crible,
et les solutions, détaillées.
Le lecteur ne trouvera donc pas dans cet
ouvrage la complainte d’un enseignant résigné, mais plutôt une série de démarches pédagogiques qui fonctionnent, autant que
faire se peut, pour déconstruire les préjugés, déminer les discours de haine et former
le sens critique des élèves, en utilisant le
seul support des documents historiques et
du raisonnement. Une manière somme
toute rassurante de prendre le problème :
loin d’un « catéchisme républicain » dont
les enseignants savent bien qu’il est inefficace, Iannis Roder prône l’approche par la rationalité des faits. p
mattea battaglia, luc cédelle
et violaine morin
0123 | 21
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
ÉCONOMIE |
CHRONIQUE
par j ean- mic he l be z at
Le patron et
le footballeur
L
a fête du Mondial russe à
peine finie, les affaires
ont repris leurs droits :
l’exubérance financière
des grands clubs européens n’a
pas faibli sur le mercato du football. L’Espagnol Kepa Arrizabalaga
a rejoint le 8 août les Blues de
Chelsea pour 80 millions d’euros,
un record chez les gardiens de but.
Loin, bien sûr, du faramineux
transfert de Neymar au ParisSaint-Germain en 2016 (220 millions), puis de Kylian Mbappé
dans le club parisien en 2017
(180 millions). Le montant des
transferts 2018 dans le monde
n’est pas encore connu, mais il est
passé de 3,5 milliards en 2014 à
5,5 milliards en 2017. Tout indique
que cette course folle se poursuivra avec l’intérêt croissant de la
Chine – et de son président Xi
Jinping – pour le beautiful game.
Mais un autre « transfert » a attiré l’attention cet été, accompagné – cette fois – d’une volée de critiques indignées. Transfuge d’Air
Canada, Benjamin Smith prendra
en septembre la direction générale d’Air France-KLM, avec une rémunération annuelle qui pourra
atteindre 4,2 millions d’euros, quatre fois celle qui avait été octroyée
à son prédécesseur démissionnaire, Jean-Marc Janaillac.
Un tel amalgame entre les superstars du ballon rond et les PDG
de multinationale est peu pertinent, diront les économistes. C’est
entendu, il n’y a pas de marché
global des grands patrons comme
il existe une Bourse des joueurs où
s’échangent ces actifs incorporels
qui font la richesse en trompe-l’œil des clubs européens. Les
premiers sont le plus souvent liés
à un pays et une culture qui les
rendent incapables de jouer dans
n’importe quelle équipe ; les seconds vont souvent aux plus offrants et s’adaptent à leur nouveau
club, qui ne sont pas des entreprises comme les autres.
Ils ont au moins en commun un
rapport à l’argent assez proche :
tous se comparent. Ronaldo voulait gagner autant que Messi, Ibrahimovic se rapprocher d’eux.
Smith avait pour mètre étalon salarial la rémunération élevée de
ses pairs de British Airways et de la
Lufthansa. C’est que la donne financière a changé dans ces deux
mondes. Les rémunérations des
grands patrons se sont envolées
dans les années 1980, tirées par
une financiarisation de l’économie qui les a rendus dépendants
du cours de Bourse de leur entreprise. Il y a cinquante ans, un dirigeant gagnait dix fois le salaire
moyen de ses employés. Bloomberg nous apprend qu’un patron
du CAC 40 perçoit en moyenne
soixante-dix fois ce salaire.
Transferts et salaires des joueurs
ont aussi explosé, surtout après
l’arrêt Bosman de 1995. En donnant une liberté totale de circulation aux sportifs professionnels,
la justice européenne a nourri une
bulle spéculative. Au sommet de
sa gloire, en 1970, le roi Pelé valait
10 millions d’euros. Son successeur de la Seleçao, Neymar, s’est
vendu pour vingt fois plus cher au
PSG, relèvent les économistes Luc
Arrondel et Richard Duhautois
dans L’Argent du football (Les Editions du Cepremap, 228 p.,
12 euros). Dominique Rocheteau,
LE ROI PELÉ VALAIT
10 MILLIONS
D’EUROS. NEYMAR
S’EST VENDU POUR
VINGT FOIS PLUS
CHER AU PSG
UN PATRON
DU CAC 40 PERÇOIT
EN MOYENNE 70 FOIS
LE SALAIRE
DE SES EMPLOYÉS
l’« Ange vert » de l’AS SaintEtienne, roulait en coccinelle
quand il suffit d’un quart d’heure
à N’Golo Kanté pour s’offrir une
Mini Cooper.
Qui s’interroge ou s’indigne de la
manne déversée sur ces idoles, qui
captent l’essentiel de la rente du
ballon rond ? Les Parisiens ont applaudi au transfert de Mbappé,
nouvelle coqueluche des supporteurs français – avec l’argent des
prospères et lointains Qataris, il
est vrai. On s’étonnerait presque
de la colère des ouvriers de Fiat
quand ils ont appris que « leur »
club, la Juventus de Turin, avait déboursé 105 millions pour arracher
Ronaldo au Real de Madrid, si l’on
oubliait que le constructeur dégraisse depuis des années.
« Indulgence assumée »
Les salariés d’Air France-KLM, à la
diète salariale depuis six ans, ont
aussi mal pris l’annonce du « package » de leur nouveau patron.
Est-il justifié alors que Janaillac
avait bien engagé le redressement
du groupe pour moins que cela ?
L’Etat actionnaire, avec le feu vert
d’Emmanuel Macron, et le conseil
d’administration ont préféré un
boss anglo-saxon pour tenter de
rendre à la compagnie son lustre
passé. Quitte à y mettre le prix
fort, même si les trois quarts de sa
rémunération sont indexés sur le
redressement du groupe.
Drôles de Français, si peu versés
en économie et si prompts à faire
du deux poids, deux mesures. Ils
encensent le footballeur et conspuent le patron, ferment les yeux
sur les frasques financières du
foot business et réclament des
comptes au business. Une schizophrénie qu’ils ont encore manifestée, en 2012, quand François
Hollande a voulu taxer à 75 % la
part des revenus supérieure à
1 million d’euros. Favorable à la
mesure, une partie de l’opinion
s’est retournée lorsque les pontes
de la Ligue ont assuré que cette
surtaxe « scellerait la mort du
football tricolore ». Quoi, on obligerait nos vedettes à émigrer vers
la Premier League anglaise ou la
Liga espagnole ?
« Je ne m’explique pas cette indulgence assumée vis-à-vis des fortunes amassées si vite et si tôt par les
jeunes prodiges du foot », reconnaît Daniel Cohn-Bendit dans
Sous les crampons… la plage (Robert Laffont, 252 p., 19 euros). Pour
confesser aussitôt qu’il est, lui
aussi, « victime » du syndrome de
tout amoureux du football :
« Quand Neymar ou Mbappé sont
sur le terrain, je ne pense plus à
leur compte en banque. » Parce
que ces joueurs sont « uniques »,
comme les inoubliables artistes
George Best, Johan Cruyff ou Lionel Messi. Pas comme un PDG,
fût-il visionnaire et pourvoyeur
de milliers d’emplois.
Albert Camus, qu’une méchante tuberculose éloigna des
pelouses, avouait qu’« il n’y a pas
d’endroit au monde où l’homme
est plus heureux que dans un
stade de football ». Au Parc des
Princes, à San Siro, au Camp Nou
ou à Old Trafford, on défie les lois
de l’économie. Le bonheur n’a
pas de prix. Il confiait aussi : « Le
peu de morale que je sais, je l’ai
appris sur les terrains de football »
(et les scènes de théâtre). Mais ça,
c’était avant la folle accélération
du foot business. p
Tirage du Monde daté dimanche 26-lundi 27 août : 234 779 exemplaires
CONTRITION
PONTIFICALE :
TROP PEU,
TROP TARD
L
e flot des révélations sur les violences sexuelles au sein de l’Eglise catholique semble ne jamais devoir se
tarir. Tout l’été, juges, enquêteurs et procureurs de Pennsylvanie, du Chili ou d’Australie ont alimenté la sinistre chronique de
plus de trois décennies d’agressions. En République d’Irlande, cette tragédie a encore
dominé la visite du pape François, qui a demandé avec insistance, dimanche 26 août,
le pardon des fidèles.
Cette contrition pontificale ne suffira cependant pas à rétablir l’image dévastée de
l’Eglise et de son clergé. Dimanche, au
lendemain de la rencontre du pape avec
des victimes de prêtres irlandais, un ancien nonce apostolique aux Etats-Unis,
Mgr Carlo Maria Vigano, accusait François,
dans une lettre rendue publique, d’avoir
lui-même longtemps couvert les abus commis par l’ex-cardinal Theodore McCarrick,
archevêque de Washington, qu’il a fini par
démettre du Sacré Collège en juillet. L’ancien nonce, proche de Benoît XVI et connu
pour son opposition à François, n’est pas
neutre, et le pape s’est ouvertement refusé
à commenter ses accusations, demandant
aux journalistes de les lire attentivement et
de formuler leur propre jugement. Mais le
sommet de l’Eglise est aujourd’hui si fragilisé par l’étendue de ces scandales que cette
lettre a suffi à empoisonner la dernière
journée de la visite du pape en Irlande.
Trop peu, trop tard. A force d’avoir procrastiné et faute d’avoir mesuré en temps
utile l’ampleur de la déflagration de ces
scandales au sein de la communauté catholique, c’est aujourd’hui le chef de
l’Eglise, le pape François, qui en paie le
prix. Elu en 2013, il était apparu comme
l’une des dernières figures susceptibles
d’avoir un discours moral de portée universelle sur les grands sujets d’actualité.
Ses propos dénonçant l’inhumanité du
traitement des migrants, la puissance de
l’argent et les ravages du réchauffement
climatique ont fait naître cet espoir.
Mais les affaires de violences sexuelles
qui n’ont cessé d’éclater au sein de l’Eglise
ont fini par le rendre inaudible sur les
autres sujets. Depuis le mois de janvier et
sa désastreuse visite au Chili, on ne guette
quasiment plus, de sa part, que des commentaires sur le dernier scandale mis au
jour. Sur le dossier chilien, il s’est d’ailleurs
lui-même mis en position d’accusé, en prenant parti pour un évêque controversé
sans même avoir entendu les victimes.
Le Vatican affirme avoir pris des mesures, depuis le début des années 2000 et les
révélations sur les scandales du diocèse de
Boston et les mauvais traitements infligés
aux enfants dans les institutions irlandaises, pour briser l’omerta et prévenir de
nouveaux abus. Ce n’est pas faux – mais
c’est insuffisant.
Ainsi, aucun mécanisme permettant de
juger la responsabilité d’évêques ayant
protégé des prêtres dont les abus étaient
portés à leur connaissance n’a été mis en
place. En outre, l’opacité demeure totale
sur la « gestion de carrière », par le Vatican,
de figures telles que celle du cardinal déchu Theodore McCarrick, dont apparemment beaucoup de monde connaissait la
pratique de mettre des séminaristes dans
son lit. Enfin, les mesures prises pour prévenir les abus du clergé sont limitées à
quelques pays occidentaux ; rien ne semble prévu dans les diocèses d’Afrique ou
d’Asie. Tant que cette réforme ne sera pas
vraiment engagée, dans un effort résolu de
transparence, le pape François sera privé
de son magistère moral. p
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
OFFRES
D’EMPLOI
CHAQUE LUNDI
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▶ Mardi 28 août, Geoffroy
▶ La volonté du chef de l’Etat
▶ Le report d’une baisse des
Roux de Bézieux, le nouveau patron des patrons,
ouvrira les 20es universités
d’été du Medef, organisées
à Jouy-en-Josas (Yvelines)
de poursuivre les réformes
est saluée par de nombreux
patrons, même si des projets passent mal, comme le
bonus-malus sur les CDD
cotisations patronales, annoncé la veille de l’ouverture de cette grand-messe,
suscite du mécontentement
PAGE 3
Peu à peu délaissées, les petites
lignes ferroviaires sont en sursis
Très attachés à leurs « tortillards », les Français sont moins nombreux à
les prendre, et la fermeture d’une partie de ce réseau reste d’actualité P AGES 4- 5
AUDIOVISUEL
FRANCE
TÉLÉVISIONS LANCE
SA MUTATION
Le groupe public entame
une refonte de son organisation, qui verra la mise en
place d’unités de programmes centralisées par genres,
permettant beaucoup plus
d’harmonie et de complémentarité entre les chaînes
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PORTRAIT
SATYA NADELLA
FAIT RENAÎTRE
MICROSOFT
Depuis 2014, le patron
du groupe américain
concepteur de Windows insuffle une nouvelle culture
d’entreprise fondée sur
l’innovation et le collectif
Un TER, à Clamecy (Nièvre), le 8 août. TOMAS MUNOZ
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MARCHÉS | CHRONIQUE PAR PATRICK ARTUS
L
fait de la baisse de la taxation des
résultats des entreprises et du rapatriement des profits détenus à
l’étranger, une plus grande part
des profits servira en effet à financer ces rachats.
Pourquoi les entreprises américaines rachètent-elles ainsi massivement leurs actions ? La théorie
financière affirme que ce choix
est le signe d’une faible rentabilité
des investissements d’une entreprise. Cette dernière est alors incitée à utiliser ses profits pour racheter ses actions plutôt que d’investir. L’argent ainsi rendu aux
actionnaires permettrait à ceux-ci
d’investir dans d’autres entreprises plus rentables, ce qui serait
donc économiquement vertueux.
Mais cette thèse n’est pas correcte dans le cas des Etats-Unis.
Les investissements des entreprises y sont très élevés, et sont entièrement financés par leurs bénéfices ; les rachats d’actions, eux,
sont financés par des émissions
d’obligations : il n’y a donc pas de
détournement des profits au détriment des investissements pour
les financer. De plus, la plupart
des entreprises cotées, même celles du secteur des nouvelles tech-
nologies dont la rentabilité est
très forte, choisissent cette option : Apple a par exemple annoncé 100 milliards de dollars de
rachat d’actions en 2018, ce qui
porte à 200 milliards le total des
opérations effectuées depuis 2012.
Il n’y a donc pas de transfert de
l’actionnariat vers les investissements plus rentables : la rentabilité du capital est élevée aux EtatsUnis (autour de 9 % par an), celle
des fonds propres encore plus
(14 % en 2018). Le phénomène
s’explique par d’autres raisons.
Cours biaisés par les rachats
La première est triviale : les rachats d’actions font monter les
cours boursiers (calculés par action) et le rendement des fonds
propres, ce qui plaît aux investisseurs. Le revers de la médaille est
que, dans le bilan des entreprises
américaines, la dette obligataire
remplace les fonds propres, d’où
une fragilité financière accrue,
puisque le taux d’endettement
des entreprises augmente sans
que cela corresponde à des investissements supplémentaires.
La seconde est plus fondamentale : de plus en plus d’entreprises
Cahier du « Monde » No 22900 daté Mardi 28 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
Rien de tel qu’un retour de
vacances pour s’interroger sur
leur utilité. Reprendre des forces, changer d’atmosphère,
faire des découvertes… Au
XIXe siècle, quand le concept a
émergé, on ne se posait pas
cette question. Les riches inventaient les loisirs et les pauvres travaillaient douze heures
par jour toute l’année. A présent, avec les conquêtes sociales, c’est souvent l’inverse.
Ainsi, le multimilliardaire
américain Elon Musk, patron
du constructeur automobile
Tesla et des fusées SpaceX, assure n’avoir pas pris plus d’une
semaine de vacances depuis
2001 et travailler 120 heures
par semaine. Il devrait peutêtre réfléchir, lui aussi, à prendre un peu de distance.
Bien sûr, cela le regarde – il a
la chance d’être passionné par
son travail –, mais à deux détails près. D’une part, cela affecte manifestement sa santé
physique et mentale, et,
d’autre part, son hyperactivité
commence à avoir des conséquences dommageables pour
son entreprise et les investisseurs qui lui font confiance.
Au bord du burn-out
Dans un entretien saisissant
au New York Times du 16 août,
il alterne rires nerveux et sanglots pour expliquer sa situation personnelle. Il ne quitte
plus son bureau, abuse des
somnifères et n’a quasiment
plus de vie de famille. Bref,
l’un des entrepreneurs les plus
célèbres d’Amérique est au
bord du burn-out, cet état particulier où l’on se consume et
où l’on sombre dans la dépression par épuisement au travail.
Pour l’heure, Elon Musk ne
semble pas basculer dans la
détestation de soi et de son
entreprise, dernier stade du
CIRCUIT AU LIBAN
ET EN JORDANIE
Quand Wall Street fermera…
es analystes de Goldman
Sachs ont annoncé, le
6 août, que le montant des
rachats d’actions par les entreprises américaines devrait atteindre 1 000 milliards de dollars
(860 milliards d’euros) cette année, alors que, en dehors des périodes de récession, il oscille depuis vingt ans entre 400 et
500 milliards de dollars par an.
Par ailleurs, Elon Musk a annoncé
le 7 août, un peu précipitamment,
que Tesla allait quitter le marché
coté et racheter toutes ses actions,
ce qui correspondrait à un montant de 55 milliards de dollars au
cours actuel de Tesla, avant de
changer d’avis, le 24 août.
Un rachat d’actions est une opération par laquelle une entreprise
rachète (contre cash) ses propres
actions à ses actionnaires, ce
qu’elle peut faire à condition de
déposer un programme de rachat
auprès des autorités de supervision des marchés financiers. Depuis la fin des années 1990, ces
rachats font disparaître chaque
année à peu près 3 % du nombre
d’actions cotées aux Etats-Unis,
en moyenne. Mais, en 2018, ce
chiffre devrait atteindre 4,5 %. Du
ELON MUSK DEVRAIT
PRENDRE DES VACANCES
préfèrent ne pas être cotées. En
1996, la cote américaine comptait
8 025 sociétés, il n’y en a plus que
4 100. Wall Street finance de
moins en moins l’économie des
Etats-Unis : le solde entre les émissions d’actions et les rachats est
devenu négatif, à hauteur de 2 %
du PIB en moyenne. La Bourse
mesure de moins en moins la valeur des entreprises, puisque les
cours sont biaisés par les rachats.
Le modèle dominant devient ainsi
l’entreprise non cotée, appartenant à une famille, ou à un fonds
de capital-risque (« private equity »). Les sociétés cotées sont poussées à rejoindre le non-coté par le
court-termisme des investisseurs
et des analystes. A tel point que
Donald Trump a fait savoir, par un
Tweet envoyé le 17 août, qu’il avait
demandé à la Securities and Exchange Commission (l’autorité de
régulation boursière) d’étudier la
possibilité de permettre aux entreprises de publier des comptes
seulement semestriels, et non
plus trimestriels… Wall Street va-telle disparaître ? p
Patrick Artus est chef
économiste de la banque Natixis
burn-out. Mais il développe
des symptômes inquiétants
qui mettent en péril son activité même. En juin, il s’était
mis à insulter les analystes financiers qui lui posaient des
questions trop insistantes,
puis, le 7 août, il avait fait part
publiquement, sur son
compte Twitter, de son intention de retirer Tesla de la
Bourse, sans en aviser quiconque et surtout pas son conseil
d’administration.
Fâcheux quand on ne possède que 20 % de son entreprise et que les investisseurs
généreux, dont nombre de
particuliers, lui ont permis
d’investir 14 milliards de dollars (environ 12 milliards
d’euros) pour concrétiser son
rêve de révolutionner l’automobile mondiale. Il n’est
d’ailleurs pas exclu qu’il doive
de nouveau faire appel à eux.
De fait, il s’est ravisé quinze
jours plus tard, en affirmant
abandonner ce projet. Entretemps, les mouvements boursiers autour du titre ont provoqué l’intervention des autorités du marché, qui ont ouvert
une enquête. S’il avait voulu
gâcher l’une des plus spectaculaires aventures entrepreneuriales de ce siècle, il ne s’y serait pas pris autrement.
Quand son entreprise vaut
aussi cher en Bourse que General Motors et qu’elle emploie 30 000 personnes, il faut
refréner son impulsivité… et
prendre du recul. Beaucoup,
dans son entourage, souhaiteraient qu’il embauche un adjoint, comme il l’a fait pour
SpaceX, voire qu’il prenne un
peu de vacances pour retrouver sommeil, maîtrise de soi
et efficacité. Une bonne sieste
à l’ombre peut aussi être de
bon conseil. p
philippe escande
Du 8 au 15 ou
19 novembre 2018
L’exception libanaise
À partir
de 2 500 e
Un voyage avec Alain FRACHON, éditorialiste au Monde
et Jean-Claude GUILLEBAUD, ancien journaliste au Monde
Licence : 075 95 05 05
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au 01 53 63 86 53 ou par mail à :
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Le soutien vigilant et critique
des patrons à Macron
PERTES & PROFITS | TESLA
2 | portrait
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Satya Nadella réveille Microsoft
par l’innovation et le collectif
Le patron du groupe américain
s’attache, depuis 2014, à insuffler
une culture d’entreprise moins
bureaucratique, qui laisse place à
la créativité des salariés. La société
a franchi la barre des 100 milliards
de dollars de chiffre d’affaires
pour l’exercice fiscal 2017-2018
san francisco - correspondance
A
u cœur de l’été, le chiffre est
presque passé inaperçu,
comme un symbole d’une
entreprise qui fait désormais
moins de vagues, mais qui a
aussi laissé ses difficultés
loin derrière elle. Au cours de son exercice
fiscal 2017-2018, clos le 30 juin, Microsoft a
dépassé la barre des 100 milliards de dollars
(86 milliards d’euros) de chiffre d’affaires annuel. Une première en forme de consécration pour Satya Nadella, le directeur général,
nommé en février 2014 pour revigorer le
vieillissant concepteur de Windows.
A l’époque, Microsoft est à la croisée des
chemins. Certes la société de Redmond, dans
la banlieue de Seattle (Washington), demeure encore une formidable machine à
profits. Mais ses positions sont menacées
par l’essor des smartphones, une révolution
qu’elle a complètement ratée et après laquelle elle ne cesse alors de courir. En
août 2013, Steve Ballmer, le patron qui avait
pris la suite du fondateur Bill Gates en 2000,
est ainsi poussé vers la sortie par le conseil
d’administration.
M. Nadella est nommé à son poste six mois
plus tard. Certains y voient un choix par défaut : un mois plus tôt, Alan Mulally, présenté
comme favori, avait annoncé qu’il préférait
rester au volant du constructeur automobile
Ford (il a pris sa retraite en 2014). Peu connu
du grand public, le nouvel homme fort de
Microsoft est un pur produit de la maison,
embauché en 1992 comme ingénieur informatique. S’il dirige alors la division spécialisée dans le cloud computing, l’informatique
dématérialisée, il n’a aucune expérience à la
tête d’une entreprise.
M. Nadella est né en 1967 à Hyderabad, la
quatrième ville indienne. Adolescent, il se
passionne autant pour l’informatique que
pour le cricket. A 31 ans, il rejoint les EtatsUnis pour poursuivre ses études dans le Wisconsin. Une fois diplômé, il passe deux ans
chez l’éditeur de logiciels Sun Microsystems,
avant de rejoindre Microsoft. Un événement
change sa vie : la maladie de son fils, Zain, atteint à la naissance d’une paralysie cérébrale.
« J’ai appris l’empathie », explique-t-il dans
son livre Hit Refresh (2017, non traduit).
Très vite, le nouveau patron imprime sa
marque. Et transforme Microsoft à son
image, moins tape à l’œil que son prédécesseur, habitué des sorties exubérantes et des
déclarations fracassantes. Il est beaucoup
plus discret, moins arrogant aussi. Il veut
s’adapter à la réalité du marché et répondre aux besoins de ses clients. Il assure
aussi ne « rien exclure » pour relancer la société. « Notre industrie ne respecte pas la tradition, seulement l’innovation », note-t-il
dans un message adressé aux salariés lorsqu’il prend ses fonctions.
RUPTURE STRATÉGIQUE
M. Nadella s’attache d’abord à insuffler une
nouvelle culture d’entreprise. A son arrivée,
il demande aux principaux dirigeants de lire
un ouvrage écrit par un psychologue américain sur la communication non violente.
« Ma mission est d’ériger une culture qui permet à 100 000 esprits brillants de dessiner un
avenir meilleur », assure-t-il dans son livre.
Il souhaite rendre l’entreprise plus agile et
moins bureaucratique, pour lui permettre de
réagir et d’innover plus rapidement face à
ses rivaux de la Silicon Valley qui osent davantage. « L’ordre hiérarchique avait pris le
contrôle et nuisait à la spontanéité et à la
créativité », poursuit-il.
« Passez à l’action », répond ainsi M. Nadella
lorsqu’un employé se plaint un jour qu’il ne
peut pas imprimer un document depuis son
En novembre 2015, à Paris. JULIEN FAURE/LEEMAGE
téléphone portable. « Les employés sont désormais encouragés à proposer de nouvelles
idées et à penser différemment », confirme
Steve Clayton, chargé notamment de la communication autour de la culture d’entreprise. Dans cette optique, Microsoft s’est
converti aux hackathons, ces regroupements de développeurs concevant un produit en quelques jours. En juillet, plus de
20 000 salariés du groupe, réunis dans une
quarantaine de pays, y ont participé.
M. Nadella compte aussi mieux tirer profit
des équipes de Microsoft Research, dont les
travaux ne dépassaient que très rarement le
stade de la recherche fondamentale. Peu
après son arrivée, il demande qu’une technologie en développement de traduction instantanée soit intégrée au logiciel de communication Skype. Trois mois plus tard, il présente cet outil au cours d’une de ses toutes
premières apparitions publiques.
M. Nadella promeut un nouvel état d’esprit. « Nous devons écouter nos clients, insiste-t-il. Nous devons être insatiables dans notre envie d’apprendre de l’extérieur et de transposer ces leçons à l’intérieur. » Le dirigeant
veut ainsi passer d’une culture du « je sais
tout » à celle du « j’apprends tout ». « Les employés pensaient parfois qu’ils savaient tout
ou qu’ils devaient tout savoir. Ou alors qu’ils
devaient être la personne la plus intelligente
dans la pièce », reconnaît M. Clayton.
Cette attitude s’applique jusqu’à la tête de
l’entreprise. « Aucun responsable, aucune
équipe, aucun directeur général ne peut être le
héros de la renaissance de Microsoft », estime
M. Nadella. La réunion hebdomadaire du
vendredi matin entre les principaux dirigeants est désormais un espace de débats,
qui peut durer jusqu’à sept heures. Elle ne se
transforme plus en « test pour savoir si [leurs]
réponses sont correctes », souligne Brad
Smith, le responsable des questions juridiques, interrogé par le site Fast Company.
Le patron de Microsoft tente également de
favoriser la collaboration entre les différentes branches. « Le travail d’équipe avait été
remplacé par la politique interne », regrette-
1967
1992
JUILLET 2013
FÉVRIER 2014
Naissance à
Hyderabad (Inde),
le 19 août
Après deux années
chez Sun
Micro-systems, il
rejoint Microsoft
comme ingénieur
informatique
Il prend la tête
de la division de
Microsoft consacrée
au cloud computing
Il devient le
troisième directeur
général dans l’histoire de Microsoft,
après Bill Gates
et Steve Ballmer
t-il dans son livre. En 2011, le dessinateur
français Manu Cornet avait représenté l’organisation hiérarchique de l’entreprise sous
forme d’équipes pointant un pistolet les
unes sur les autres. « Ce qui me contrariait le
plus, c’était que nos propres employés avaient
fini par l’accepter », ajoute M. Nadella. Il veut
maintenant en finir avec les « fiefs » et les « silos » qui nuisent à l’innovation.
VASTE PLAN DE RESTRUCTURATION
« AUCUN
RESPONSABLE,
AUCUNE ÉQUIPE,
AUCUN DIRECTEUR
GÉNÉRAL NE PEUT
ÊTRE LE HÉROS
DE LA RENAISSANCE
DU GROUPE »
SATYA NADELLA
Cette compétition interne sévissait aussi
dans chaque division, en raison d’une politique de classement des employés. Celle-ci
consistait à ranger les salariés dans des catégories dont le nombre d’éléments était fixé
à l’avance. Les meilleurs pouvaient espérer
des promotions et des bonus. Les moins
bons risquaient le licenciement. « Nos méthodes d’évaluation mêlent désormais les
performances individuelles et collectives »,
indique Steve Clayton.
Pour favoriser l’innovation, la priorité n’est
plus de protéger coûte que coûte le système
d’exploitation Windows et la suite bureautique Office, qui ont représenté, pendant des
années, les deux principales sources de chiffre d’affaires et de profits. Longtemps, le
groupe américain n’a pas voulu s’adapter à
l’évolution des usages. « Nous devons aller là
où le marché se dirige », assure aujourd’hui
Kurt DelBene, vice-président chargé de la
stratégie d’entreprise.
M. Nadella a ainsi précipité un changement
radical du modèle économique des licences
sur les logiciels vers les services et les applications. Le géant de Redmond privilégie Office 365, la version en ligne de ses logiciels
Word, Excel ou PowerPoint. Celle-ci est
même accessible gratuitement pour les particuliers. Début 2015, Microsoft annonce, par
ailleurs, que Windows 10 sera proposé gratuitement pendant un an. Impensable sous
la direction de Steve Ballmer.
Autre rupture stratégique majeure : l’arrivée, fin mars 2014, deux mois seulement
après la prise de fonctions de Satya Nadella,
d’Office sur les tablettes iPad d’Apple. Une
sortie que son prédécesseur avait longtemps retardée, dans l’attente du lancement d’une version Windows optimisée
pour les écrans tactiles.
Quelques mois plus tard, M. Nadella lance
aussi le plus vaste plan de restructuration de
l’histoire du groupe : 18 000 emplois supprimés, essentiellement chez le fabricant de
smartphones Nokia, dont le rachat, pour
7,2 milliards de dollars, avait été la dernière
décision majeure de M. Ballmer. Microsoft
renonce ainsi à rivaliser frontalement avec
Apple et Google sur ce marché, préférant désormais lancer des applications sur leurs plates-formes. « Une décision symbolique » du
nouveau Microsoft, selon M. DelBene.
Plusieurs réorganisations suivront, en particulier dans les équipes commerciales.
M. Nadella veut mettre les bouchées doubles
sur le cloud computing, un marché en forte
croissance. Ces activités représentent désormais près de 30 % du chiffre d’affaires et des
profits de Microsoft. Une stratégie qui convainc Wall Street. Depuis février 2014, le
cours de l’action a été multiplié par quatre. Et
cela vaut bien une dernière révolution : le
cloud de Microsoft est désormais compatible
avec Linux, le logiciel libre que M. Ballmer
avait un jour qualifiait de « cancer ». p
jérôme marin
économie & entreprise | 3
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Les patrons
et Macron : un
soutien vigilant
et critique
Le Medef, qui tient les 28 et 29 août
sa 20e université d’été, réclame
la poursuite des réformes
L
a « macronmania » de certains patrons n’est pas totalement morte, mais
l’enthousiasme de l’été
2017 est retombé. Et c’est un soutien critique et vigilant qu’ils devraient afficher, mardi 28 et mercredi 29 août, lors des 20e Universités d’été du Medef organisées à
Jouy-en-Josas (Yvelines), qui seront ouvertes par Geoffroy Roux
de Bézieux, successeur de Pierre
Gattaz début juillet à la tête de l’organisation patronale.
Le premier ministre, qui ne
s’était pas rendu sur le campus
d’HEC l’an dernier, lui succédera à
la tribune pour rappeler le train
de réformes lancé depuis un an
(code du travail, impôt sur les sociétés et ISF, formation professionnelle, réforme du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi…), décliner ses projets (budget, heures supplémentaires,
assurance-chômage, retraites…)
et annoncer l’examen prioritaire
au Parlement, fin septembre, de
la loi Pacte de soutien à l’activité.
Mais Edouard Philippe, relayé
par neuf ministres, invitera aussi
les chefs d’entreprise à se mobiliser pour l’emploi et l’apprentissage alors que près de 200 000 offres restent non pourvues, selon
Pôle Emploi, dans une France
comptant 3,5 millions de chômeurs. L’exercice n’est pas trop
risqué pour le chef du gouvernement. Réforme du code du travail,
baisse progressive de l’impôt sur
les sociétés, suppression de l’ISF :
nombre de mesures répondent à
des revendications anciennes du
Medef.
« Globalement, Pacte, ça nous
va », indique au Monde M. Roux
de Bézieux. Mais le patron des pa-
trons met en garde « contre tout
ce qui pourrait renchérir le coût du
travail », notamment en matière
d’indemnisation du chômage, à
la veille de la renégociation de la
convention Unedic. Il se dit cependant prêt à « tout mettre sur la
table » à condition que l’on fasse
une « réforme en profondeur » qui
« n’écarte aucun sujet dans les différents paramètres » d’indemnisation.
Ligne prudente de M. Philippe
« Le gouvernement n’a, semble-t-il,
rien perdu de son envie et de sa
combativité pour poursuivre la réforme économique et sociale nécessaire de notre pays, se réjouit le
PDG de Saint-Gobain, Pierre-André de Chalendar. « La confiance en
Emmanuel Macron pour poursuivre la réforme est intacte », renchérit Jean-François Cirelli, patron de
la filiale française de l’américain
BlackRock, premier fonds d’investissement au monde. Bernard
Spitz, président de la Fédération
française de l’assurance et membre de la direction du Medef, acquiesce… et nuance : « C’est le premier ouvertement pro-business.
On attend cependant que certains
choix structurants, sur le budget ou
les retraites, soient éclaircis. »
M. de Chalendar reconnaît « la
difficulté de l’équation budgétaire »
pour 2019 mais il veut croire que
« l’objectif de réduction des dépenses et du déficit public sera définitivement maintenu ». C’est, selon
lui, « une condition impérative
pour restaurer la compétitivité de
la France, tout en protégeant durablement les plus démunis, et en assurant la solidarité entre les générations. Ce n’est pas le moment
d’avoir la main qui tremble. »
M. Philippe est pourtant resté sur
la ligne prudente adoptée en 2018,
dimanche, dans son interview au
JDD : pas de coupes claires dans les
effectifs de la fonction publique et
sans doute pas de baisse du déficit.
Plusieurs dossiers retiennent
surtout l’attention des PME et des
entreprises à taille intermédiaire,
comme la retenue de l’impôt sur
le revenu à la source. M. Philippe
fera « le point » en septembre, donnant le sentiment que le gouvernement doute. Autres projets qui
passent mal : le bonus-malus sur
les CDD pour traquer l’abus des
contrats courts, inscrit dans la
prochaine négociation sur la convention d’assurance-chômage ; le
financement des arrêts de travail
de courte durée par les entreprises
en lieu et place de l’Assurance-maladie, soit un surcoût d’un milliard. M. Phillipe a exclu toute
« mesure brutale de transfert vers
les entreprises » : « Nous avons pris
des mesures pour stimuler l’activité
des entreprises et l’investissement :
on ne va pas envoyer de contremessage ».
La mesure est un chiffon rouge
pour le patronat. « Si c’est pour reprendre d’une main ce qu’il donne
de l’autre, le gouvernement prend
le risque de casser une dynamique
de confiance encore forte », prévenait la semaine dernière Frédéric
Motte, président du Medef Hautsde-France. Jacques Chanut, patron
de la fédération du bâtiment et
membre de la direction du Medef,
s’inquiète d’« une petite musique
de fond qui consiste à dire que les
entreprises sont trop gâtées », alors
que « ce n’est pas à elles que l’on
donne, mais à l’économie ».
Or, le ministre de l’économie a
ébranlé leur confiance en annonçant, lundi, deux mesures qui permettront à l’Etat d’économiser
3,3 milliards d’euros l’an prochain :
le report au 1er octobre 2019 de la
baisse de quatre points de cotisations dans le cadre de la réforme
du CICE, et la hausse des taux du
cinquième acompte de l’impôt sur
les sociétés pour celles qui réalisent plus de 250 millions d’euros
de chiffre d’affaires. « Tout le
monde sera mis à contribution
pour rétablir les équilibres des finances publiques, les entreprises
aussi. C’est une question de justice », a plaidé Bruno Le Maire sur
RTL.
Jusqu’à présent, la confiance des
patrons et leurs intentions d’investissement s’établissaient à un
M. Roux de
Bézieux, patron
du Medef,
met en garde
« contre tout
ce qui pourrait
renchérir le coût
du travail »
niveau record depuis 2010, relevait l’observatoire OpinionWayBanque Palatine publié fin juin
par Challenges. Ils se déclaraient à
88 % confiants pour l’économie
française et à 92 % pour leur propre activité à un horizon de six
mois. Mais au mois d’août, le climat des affaires s’est légèrement
dégradé, notamment dans le commerce et les services, a annoncé
l’Insee, jeudi 23 août, même si les
patrons prévoient toujours d’investir plus qu’en 2017.
La conjoncture politique internationale reste incertaine. Si M.
Roux de Bézieux axe une partie de
son premier grand discours sur
l’Europe, mardi, c’est en raison des
menaces qui pèsent sur la survie
même du projet européen. L’activité reste « solide », note M. Cirelli,
mais la fragilité d’Angela Mekel en
Allemagne, l’arrivée d’un gouvernement populiste à Rome et les
discussions au couteau sur le
Brexit inquiètent les investisseurs. « Ils conservent un véritable
intérêt pour la France, notamment
parce qu’elle est un îlot de stabilité
aujourd’hui en Europe », analyse
Jean-Laurent Granier, PDG de Generali France, qui juge le pays bien
positionné grâce aux réformes
Macron-Philippe, qui vont « prendre le relais » et produire « leurs
premiers effets dans les prochains
mois ».
Restent, pour les entreprises exportatrices, les coups de boutoir
du président américain contre le
libre-échange. « Maintenir la confiance, qui est menacée au niveau
mondial et européen, est absolument nécessaire », analyse Philippe Crouzet, président du directoire de Vallourec, gros fournisseur d’équipements pétroliers
présent en Europe, en Chine et en
Amérique. C’est, à ses yeux, le
principal défi de M. Macron. p
raphaëlle besse desmoulières,
jean-michel bezat,
et véronique chocron
La remontée des cours de l’or noir profite à la Norvège
Au deuxième trimestre, le produit intérieur brut du pays nordique de 5,3 millions d’habitants a progressé de 0,4 %
L’
optimisme est de retour à
Stavanger. Il y a quatre
ans, cette ville portuaire
du comté de Rogaland, dans le
sud-ouest de la Norvège, avait été
durement frappée par la chute
des cours du pétrole. Plus de
40 000 emplois avaient été détruits dans le pays, dont une
bonne partie dans la région, centre de l’industrie pétrolière norvégienne. Beaucoup de travailleurs
étrangers, attirés par les hauts salaires et les emplois, avaient plié
bagage. « Mais, désormais, le coup
de blues de Stavanger appartient
au passé », observe Oystein Borsum, économiste en chef chez
Swedbank, à Oslo. Les cours de l’or
noir sont remontés. Les affaires
tournent de nouveau. Et le taux
de chômage dans le comté est
tombé à 3,5 %, plus bas encore que
la moyenne nationale (3,8 %).
La Norvège, plus gros producteur d’hydrocarbures d’Europe de
l’Ouest, va mieux. Au deuxième
trimestre, son produit intérieur
brut (PIB) a progressé de 0,4 %, selon les chiffres officiels publiés
vendredi 24 août. Un chiffre à première vue un peu décevant : l’acti-
vité a été pénalisée par le déclin de
l’investissement immobilier des
ménages (− 12 % sur les trois derniers trimestres), sous le coup des
mesures prises par les autorités
monétaires pour limiter la surchauffe du secteur. « Mais, pour le
reste, la reprise est solide depuis
plusieurs mois », souligne Moritz
Degler, spécialiste du pays chez
Oxford Economics.
Dynamisme de l’emploi
La croissance du pays nordique et
de ses 5,3 millions d’habitants
pourrait même surpasser celle de
son voisin suédois en 2019. Un panel d’économistes interrogés miaoût par Reuters estiment qu’elle
devrait augmenter de 2,2 %,
contre 2 % en Suède. « Au-delà, elle
devrait progressivement ralentir,
notamment en raison de la plus
faible activité chez les principaux
partenaires du pays », explique
Jack Allen, économiste chez Capital Economics. En particulier
l’Union européenne, qui absorbe
80 % de ses exportations de biens.
Sans surprise, l’économie nordique profite de la remontée des
cours des hydrocarbures, sa prin-
cipale ressource. « Les investissements pétroliers devraient progresser de 10 % [en 2019], après
avoir reculé de 30 % entre 2013 et
2017, lorsque les prix ont plongé »,
explique M. Borsum. « Le secteur
pétrolier génère d’importantes
recettes fiscales pour l’Etat, mais
c’est aussi une source de demande
majeure pour les autres secteurs »,
ajoute Jack Allen.
Considérée comme le petit frère
pauvre de la Suède jusqu’en 1969,
lorsque les premiers gisements
furent découverts en mer du
Nord, la Norvège a vécu dans la
foulée un incroyable essor économique : elle est aujourd’hui l’un
des pays les plus riches du monde,
le secteur représente 20 % de son
PIB, et le fonds souverain chargé
L‘industrie
pétrolière
représente 20 %
du produit
intérieur brut
du pays
de placer à l’étranger les revenus
générés par l’or noir pèse plus de
8 335 milliards de couronnes, soit
860 milliards d’euros.
La consommation des ménages
en profite : elle a progressé de
1,1 % au deuxième trimestre, tirée
par le dynamisme de l’emploi.
« Le chômage pourrait encore
baisser jusqu’à 3,3 % ces prochains
mois, tandis qu’en avril les partenaires sociaux ont négocié 2,8 %
de hausses salariales en 2018,
après 2,3 % en 2017 », explique
M. Degler. Les entreprises, elles,
commencent à faire état de difficultés de recrutement : 17 % d’entre elles se plaignent aujourd’hui
de pénurie de main-d’œuvre,
contre 5 % début 2016. Prenant
acte de ces tensions naissantes
sur le marché du travail, la première ministre, Erna Solberg
(Parti conservateur), a évoqué,
mi-août, la possibilité d’augmenter le temps de travail de 37,5 heures hebdomadaires à 43 heures.
De son côté, la banque centrale
devrait remonter ses taux, au
plus bas depuis sept ans (0,5 %),
lors de sa réunion de septembre.
A 1,4 % en juillet, l’inflation est
certes inférieure à sa cible de 2 %.
Mais elle est soucieuse de piloter
le freinage en douceur du marché
immobilier. « Les prix des logements augmentent de façon continue depuis deux décennies et
beaucoup de Norvégiens, peutêtre trop confiants, pensent que
cela va se poursuivre, explique
M. Borsum. Mais, en cas de coup
de frein de l’économie, un retournement plus fort qu’ils ne l’envisagent est possible. » Or, l’endettement des ménages culmine à
220 % de leurs revenus disponibles (contre moins de 100 % dans
la zone euro), et la plupart sont
endettés à taux variables. Une
source potentielle de fragilités.
Nécessaire diversification
Tout comme les tensions commerciales, susceptibles de pénaliser les exportations en cas d’escalade. Mais la principale faiblesse
du pays reste, à long terme, sa trop
grande dépendance au pétrole.
Sans les revenus fiscaux qu’il génère, le déficit public culminerait
à 7,8 % du PIB, calcule l’assureurcrédit Coface. La crise de 2014 a
accéléré la prise de conscience
quant à la nécessaire diversification de l’économie. Sensibles aux
questions environnementales, de
plus en plus de Norvégiens y sont
favorables. Le gouvernement s’y
emploie, en jouant notamment
sur la fiscalité pour soutenir l’innovation dans d’autres secteurs
économiques. Le pays se targue
d’être pionnier en matière de véhicules électriques.
Le sevrage sera néanmoins long
et complexe, car, en dépit des discours volontaires, les principales
forces politiques restent attachées à cette manne sur laquelle
le pays a bâti sa richesse. Les arguments du lobby pétrolier, qui ne
cesse de rappeler que la suspension de l’exploration pourrait
plonger le pays dans la crise,
continuent de peser lourd au sein
de la classe dirigeante. « On ne
peut pas démanteler l’industrie la
plus lucrative de Norvège en la
remplaçant par des châteaux en
Espagne et des rêves incantatoires », déclarait ainsi Tina Bru, la
responsable des questions énergétiques du Parti conservateur,
en septembre 2017. p
marie charrel
4 | dossier
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
La gare de Chantonnay,
en Vendée, sur la ligne
Les Sables-d’Olonne Tours, le 13 juin.
RÉGIS DUVIGNAU/REUTERS
Les petites lignes en sursis
L
e train Béziers-Neussargues relie sur 277 kilomètres le Languedoc à l’Auvergne, empruntant le
somptueux viaduc Eiffel de Garabit, qui déploie son arche
rouge à 122 mètres au-dessus
des gorges de la Truyère. Depuis des années
cette mythique et pittoresque ligne des
Causses, mise en service en 1858 pour désenclaver les bassins miniers de l’Hérault,
est en sursis. Un comité de défense a même
vu le jour en 1995, après que la SNCF a menacé la ligne de fermeture. Mais le manque
criant de voyageurs relance régulièrement
ce scénario noir.
Alors que les Français semblent viscéralement attachés à leurs « tortillards », associés
dans l’imaginaire collectif au romantisme
ferroviaire du XIXe siècle et à l’épopée des
congés payés, ils sont de moins en moins
nombreux à les fréquenter, ravivant invariablement les plans de fermeture des « petites
lignes ». En février, l’émotion provoquée par
le rapport Spinetta a montré combien le sujet
était sensible. Piloté par l’ancien patron d’Air
France, celui-ci recommandait de « se poser la
question du dimensionnement du réseau
français » en réalisant un audit précis de chacune de ces lignes, pour pouvoir réaliser des
arbitrages. Mais face à l’agitation des médias
et à la vindicte des élus locaux, le gouvernement a immédiatement fait machine arrière.
« L’avenir des petites lignes ne sera pas tranché
de Paris », a répliqué le premier ministre,
Edouard Philippe. Avant de préciser que rien
ne serait décidé sans l’accord des régions.
Une manière de renvoyer la patate chaude
aux élus ? Ce qui est sûr, c’est que le sujet risque de revenir sur la table à l’automne avec la
publication de l’audit de SNCF Réseau commandé par le gouvernement.
Au fond, que disait précisément le rapport
Spinetta ? Rien de très neuf en réalité.
En 2005, l’audit de l’Ecole polytechnique de
Lausanne a le premier déclenché la prise de
conscience : en plus de disposer d’une infrastructure coûteuse et vieillissante, la
France serait le pays européen présentant
le plus faible taux d’utilisation de son réseau : aujourd’hui, 90 % des voyageurs circulent sur 30 % du réseau, tandis que 20 %
de ce même réseau n’est utilisé que par 2 %
des voyageurs. Ainsi, sur les 9 136 km de
« petites lignes » de voyageurs, soit 32 % du
réseau national, selon la classification officielle de l’Union internationale des chemins de fer (UIC 7 à 9, selon le jargon), un
tiers verrait passer moins de 5 allers-re-
Les Français sont de moins en moins nombreux
à fréquenter leurs « tortillards ». Si, au printemps, le
gouvernement n’a pas repris les conclusions du rapport
Spinetta, l’éventuelle fermeture d’une partie du
réseau secondaire est toujours d’actualité. Etat des lieux
tours par jour. Sous l’effet du vieillissement, 2 700 km de ces lignes seraient
aujourd’hui ralentis, contre 1 500 en 2008.
Selon Jean-Cyril Spinetta, il faudrait consacrer près de 2 milliards d’euros par an pour
rénover ce réseau secondaire ultra-déficitaire. Autant dire un gaspillage public à
l’heure où le rail français, endetté à l’extrême par la TGVmania des années 2000,
vit déjà une crise historique…
UNE CLASSIFICATION BIAISÉE
Mais en France on ne touche pas aisément
aux petites lignes, symbole de l’irrigation
des territoires et de la continuité du service
public. Depuis les grandes vagues de fermetures de la fin des années 1930 et 1960, à
chaque fois qu’un tel projet a été évoqué, les
gouvernements ont préféré reculer. On
l’oublie souvent, mais lors des grèves de
1995, le plan Juppé prévoyait la fermeture de
6 000 km de lignes, ce qui avait largement
alimenté la colère des cheminots. « En
France, le train est un véritable totem territorial : là où est le train, la République est. Fermer la gare est presque aussi difficile que de
fermer l’école, cela est vécu comme un déchirement qui alimente la culpabilité de Paris
vis-à-vis du monde rural », observe l’ancien
député PS de Gironde spécialiste du ferroviaire, Gilles Savary.
Abandonner le train et paupériser un peu
plus la campagne… « Parmi les multiples chimères et fantasmes entourant le train, il y a
l’idée que la disparition de la gare va entraîner le déclin économique de la ville. Alors
que c’est souvent l’inverse qui se produit : il
n’y a plus d’activité, donc il n’y a plus de
train », souligne l’économiste des transports Marc Ivaldi. « Outre les cheminots et
les élus locaux, les associations environnementales sont très douées pour instrumen-
« EN FRANCE,
LE TRAIN EST UN
VÉRITABLE TOTEM
TERRITORIAL :
LÀ OÙ EST
LE TRAIN, LA
RÉPUBLIQUE EST »
GILLES SAVARY
spécialiste du ferroviaire
taliser ce sujet, alors même que 85 % de ces
petites lignes ne sont pas électrifiables, et
fonctionnent au diesel », ajoute le consultant Jean-Claude Favin-Lévêque. Et peu importe que la ville soit desservie par le car, en
moyenne cinq fois moins coûteux pour la
collectivité que le train. « Dans l’esprit français, le car résonne comme un gros mot,
alors que dans de nombreux pays en développement, il est considéré comme le transport des riches », constate M. Ivaldi.
Faut-il pour autant condamner toutes les
lignes classées UIC 7 à 9 car elles ne sont plus
assez fréquentées ? Naturellement, non.
D’abord parce que la classification UIC 7 à 9
n’a plus aucune signification. « Mise en place
par l’Union internationale des chemins de fer,
elle évalue la sollicitation de la voie en fonction du tonnage, et non en fonction du nombre de trains réellement en circulation. Or un
train fret de 1 800 tonnes équivaut à lui seul à
12 TER. C’est pourquoi on retrouve des lignes
très empruntées, comme le Paris-Cherbourg,
classées 7 à 9 », explique Gilles Dansart, le directeur de la lettre spécialisée Mobilettre.
Une classification biaisée, qui selon certains, arrangerait bien les affaires de l’Etat et
de la SNCF, en regroupant un ensemble de lignes très disparates sans avoir à en assumer
la charge. « Ce référentiel a beau être désuet,
on lui fait dire encore beaucoup de choses.
Par exemple, depuis 2017, SNCF Réseau ne
participe plus qu’à hauteur de 8,5 % aux opérations de renouvellement des lignes UIC 7 à
« Les petites gares de province étaient chargées de vécus affectifs forts »
georges ribeill, historien et sociologue du rail, explique comment les
gares et les trains ont perdu progressivement leur aspect romanesque,
mais restent présents dans notre mémoire collective. Entretien.
Fermer une ligne de train est très
compliqué, comme si l’histoire
de France était intimement liée à
celle du chemin de fer. Pourquoi ?
En France, le train va véritablement
se populariser sous la IIIe République,
avec le plan Freycinet, lancé en 1879,
dont l’objectif était de faciliter l’accès
au chemin de fer à tous les Français.
Conforme aux principes de la justice
distributive et bien qu’inachevé car
trop coûteux, il témoigne de la haute
idée que se faisaient les élus républicains du progrès. Idéalement, le triptyque de la mairie, de l’école et de la
gare devait équiper un maximum de
communes !
Cela explique-t-il la nostalgie
qui entoure le train ?
Outre cette valeur symbolique de
l’intégration au territoire national, les
petites gares de province ont été des
lieux chargés de vécus affectifs très
forts : lieux d’adieux ou de retrouvailles, de mouchoirs agités, voire
d’embrassades fougueuses… Il y avait
une vie propre à la gare, sa cour encombrée, son mythique buffet, son
chef de gare, notable local se prêtant
au concours de la plus belle gare fleu-
rie. A l’arrivée, la vue du mécanicien
[l’ancien nom des conducteurs de
train] dans sa cabine, ce cavalier des
temps modernes maîtrisant les chevaux-vapeur de sa locomotive, motivait l’admiration du voyageur.
Quant aux voyages en train, ils
étaient bien plus romanesques
qu’aujourd’hui : en 1975, la voiture
« coach » Corail, avec son couloir central, a « tué » la voiture à compartiments séparés, propice à une sociabilité singulière et à un imaginaire fantasmatique du couloir qu’exploiteront
largement la littérature et le cinéma.
Cet imaginaire est pourtant
en voie de disparition…
C’est certain. Les gares sont deve-
nues des lieux où la circulation prime
sur l’attente, où les guichets s’effacent
derrière les « DAB » (distributeurs
automatiques de billets). Les grandes
gares, avec leur atmosphère jadis si
particulière, miment désormais les
grands centres commerciaux. Partout, le buffet de la gare a fait place à
des boutiques franchisées de fastfood standardisé. Quant aux gares de
nos campagnes, elles ferment les unes
après les autres, réduites à des distributeurs de billets et à des quais.
Cela explique que les jeunes générations soient moins sensibles à cet enchantement révolu de la gare et du
train, qui n’évoque plus qu’un moyen
de transport adapté ou très rapide. p
propos recueillis par j. de la b.
dossier | 5
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
Un réseau progressivement délaissé
Les petites lignes en France, en 2016
Les petites lignes sont dix fois moins utilisées que le réseau à grande vitesse
Avec moins de 30 trains/jour
Avec plus de 30 trains/jour
Autres lignes
NOMBRE DE TRAINS CIRCULANT PAR JOUR, SELON LE TYPE DE LIGNE
Petites lignes
13
entre
Lignes intermédiaires
39 et 96
Lignes à grande vitesse
111
Lille
LES PETITES LIGNES REPRÉSENTENT
9%
32 %
Rouen
du réseau,
en km
de la circulation
des trains,
Paris
et 2 %
du nombre
de voyageurs
Strasbourg
Rennes
Orléans
COMPARÉES AUX GRANDES LIGNES
Dijon
Nantes
80 %
27 %
du réseau,
en km
de la circulation
des trains
Lyon
Pour un coût non négligeable
Bordeaux
COÛT ANNUEL DES PETITES LIGNES FERROVIAIRES (VOYAGEURS ET FRET) POUR LES FINANCES
PUBLIQUES, EN MILLIARD D’EUROS
16 % des contributions publiques
1,75 soit
au système ferroviaire
Toulouse
Marseille
SOURCES : SNCF RÉSEAU, DDR, ARAFER, RAPPORT SPINETTA
9, contre un tiers auparavant », analyse
Vincent Doumayrou, auteur de La Fracture
ferroviaire (Editions de L’Atelier, 2007).
Ensuite, ce n’est pas parce qu’une ligne est
faiblement fréquentée que le potentiel
n’existe pas. Or, en la matière, les décisions
prises ont plus répondu à des logiques de
clientélisme politique qu’à une véritable politique d’aménagement du territoire. Exemple avec la liaison Oloron-Bedous, fermée
en 1970 et rouverte par la région Aquitaine
en 2017 pour 110 millions d’euros. « Elle est
quasiment vide, mettre cet argent en périphérie de Limoges aurait eu beaucoup plus de
sens », peste l’économiste des transports Yves
Crozet. « Rénover une petite ligne rapporte
plus électoralement que de payer la refonte de
la signalisation d’une ligne principale. C’est
pourquoi, par le passé, le réseau capillaire a
été un peu moins délaissé que le réseau intermédiaire, dont on savait pertinemment qu’il
serait sauvé par l’Etat », déplore à cet égard un
ancien haut dirigeant de la SNCF.
GAGNER EN QUALITÉ DE SERVICE
Reste que, dans l’ensemble, la plupart de ces
lignes sont aujourd’hui dans un état déplorable. C’est un classique phénomène d’engrenage : moins d’argent pour l’entretien,
multiplication des ralentissements, baisse
du nombre de dessertes, et in fine du nombre d’usagers. « Obnubilée par la vitesse, la
SNCF n’a jamais été très intéressée par les lignes rurales qui demandent une culture de la
fréquence. Ajouté à cela, les tensions entre la
SNCF et RFF ont empêché d’avoir une approche
intelligente de leur exploitation », décrypte
M. Doumayrou. Illustration de ce manque
de vision stratégique, les contrats de plan
Etat-région (CPER), signés entre l’Etat, la région et SNCF Réseau pour décider des frais
de renouvellement du réseau, ont toujours
été déconnectés des contrats d’exploitation
signés entre les régions et SNCF Mobilités.
Or, selon le Cerema, l’établissement public
chargé de conseiller les collectivités sur
l’aménagement du territoire, il serait finalement assez simple d’améliorer le système
global sans dépenser beaucoup plus. « Dans
la mesure où les coûts fixes sont très élevés,
diminuer le nombre de trains comme on l’a
longtemps fait en France, n’entraîne qu’une
faible économie pour une perte de trafic bien
plus importante. Au contraire, en matière ferroviaire, l’offre crée la demande : plus il y a de
fréquence, plus il y a de passagers, et plus le
coût par voyageur et par kilomètre va diminuer », explique Bruno Meignien, du Ce-
1
0,6
0,15
Exploitation
des trains
Exploitation de
l’infrastrucutre
(rails, gares, etc.)
Investissements
de « régénération »
INFOGRAPHIE : LE MONDE
rema. C’est la recette qui a été appliquée
dans les autres pays européens, comme en
Allemagne et en Suisse, où les petites lignes
ont disparu depuis les années 1980. « Soit ils
les ont fermées, soit ils les ont utilisées au
maximum », précise-t-il.
C’est aussi ce qui explique que les régions
attendent autant de l’ouverture à la concurrence, qui aurait permis de rouvrir 900 km de
lignes en Allemagne. En faisant intervenir
d’autres acteurs, les élus espèrent gagner en
qualité de service, alors que la SNCF est suspectée de désintérêt vis-à-vis des petites lignes. « Sans faire de miracle, la mise en
concurrence permettra de donner une marge
de manœuvre à la région, en rendant les comparaisons possibles », note M. Favin-Lévêque.
Supprimer les petites lignes en remettant
des trains dessus… d’un point de vue environnemental, le pari aurait également du
sens. « Car, contrairement à ce qu’on entend,
le train est moins en concurrence avec l’autocar qu’avec la voiture », explique Bruno Ga-
« OBNUBILÉE
PAR LA VITESSE,
LA SNCF N’A
JAMAIS ÉTÉ TRÈS
INTÉRESSÉE
PAR LES LIGNES
RURALES »
VINCENT DOUMAYROU
auteur de « La Fracture
ferroviaire »
zeau, le président de la Fédération nationale
des associations d’usagers des transports
(Fnaut). Selon une étude commandée par la
Fnaut, le passage du train au car ferait perdre
40 % de voyageurs aux transports publics,
alors qu’en passant du car au train, on gagnerait 65 % de passagers.
EXEMPLE DU CHEMIN DE FER CORSE
D’ici là, d’autres pistes sont sur la table pour
tenter de sauver les petites lignes « à fort potentiel ». Depuis des années, la Fnaut et l’Association française du rail réclament la mise
en place d’un référentiel spécifique, qui permettrait d’abaisser les coûts de rénovation
et d’exploitation, à l’image de ce qui a été fait
pour les trains touristiques. « Politiquement,
le sujet est toutefois sensible car il touche à la
sécurité et à l’unicité du réseau », estime
Gilles Dansart. Dans les couloirs de Bercy, un
autre scénario circule : celui du transfert de
la propriété du réseau aux régions, à l’image
cette fois du chemin de fer corse qui a été
concédé à la collectivité territoriale en 2002.
Le risque, bien sûr, est que les régions se retrouvent propriétaires des rails, sans dotation supplémentaire. « Il manque déjà 7 milliards pour financer les CPER en cours, donc la
question du financement sera cruciale »,
confirme Michel Neugnot, chargé des transports à l’Association des régions de France.
Cela aurait au moins le mérite d’éviter les
queues devant les ministères pour décider
de l’avenir de telle ou telle liaison. En la matière, il y a encore du progrès à faire. Après
avoir crié des mois à « l’abandon des territoires » et à la défense des « oubliés de la République », Xavier Bertrand (président de la région Hauts-de-France) et François Ruffin
(député LFI de la Somme) ont obtenu cet été
de la ministre des transports, Elisabeth
Borne, la réouverture de la ligne Abbeville-Le Tréport, fermée en mai. Et ce avant
même que l’audit de la ligne préconisé par le
rapport Spinetta ne soit rendu. p
julie de la brosse
Plus de quarante ans après, Fougères pleure toujours son train perdu
de la gare néoclassique en pierre
blanche et brique rouge, il ne reste plus
que des photos en papier sépia, la Brasserie de la gare, et une fresque représentant une machine à vapeur déboulant sur des quais bondés, cachée à l’arrière du cinéma Le Club… Cela fait plus
de quarante ans maintenant que Fougères, l’ancienne capitale de la chaussure en Ille-et-Vilaine, a perdu son
train. Et dans le cœur des Fougerais qui
ont connu la petite micheline rouge
qui allait jusqu’à Châteaubriant, en
passant par Vitré, la blessure n’a
jamais complètement cicatrisé.
« A l’époque, on partait avec mes parents pêcher puis danser à la guinguette à Châtillon-en-Vendelais », se
remémore, nostalgique, Bernard Letourneur, cariste de 52 ans, accoudé
au bar du Tabac des Halles. Quand on
lui demande s’il espère voir revenir le
train un jour, Bernard est dubitatif.
« Bien sûr qu’on aimerait, on est la
seule ville de Bretagne de plus de
20 000 habitants sans train. Mais,
maintenant que les rails ont été remplacés par des voies vertes, je ne vois
pas très bien comment on pourrait revenir en arrière. » A la place de l’an-
cienne gare, un cinéma, une médiathèque et un centre commercial flambant neuf ont définitivement gommé
la vie ferroviaire de Fougères.
Alors, utopique, le retour du train à
Fougères ? Ce n’est pas ce que pensent
les membres du FRET (Fougères-Rennes en train), un collectif né en 2014 et
réunissant la CGT, la FSU, le PCF, La
France insoumise et quelques associations environnementales. « D’ici à
vingt ans, avec l’explosion de la population rennaise, Fougères intégrera
l’aire métropolitaine de Rennes. C’est
pourquoi il faut lancer des travaux
structurants dès maintenant », explique Benoît Montabone, enseignant
en géographie à l’université de Rennes et membre du FRET.
Une gare éphémère érigée en avril
Depuis quatre ans, le FRET travaille sur
ce scénario. Objectif : créer un barreau
ferroviaire reliant les lignes de SaintMalo et de Rennes, et qui permettrait
de ceinturer la capitale bretonne par le
train, en passant par la gare de la future ligne de métro. « Ce combat n’est
pas une folie de ferrovipathes. Le potentiel existe, puisque la ligne de car
Rennes-Fougères est la plus empruntée
de Bretagne, avec près de 420 000 passagers par an. Largement de quoi faire
vivre une ligne régionale », explique
Yannick Tizon, secrétaire général de la
CGT-Cheminots Bretagne.
Originaire de Fougères, l’homme regrette que les habitants ne se soient
pas davantage battus pour le maintien du train. « A la différence de Vitré,
qui a largement bénéficié de l’élection
de Pierre Méhaignerie, nos élus n’ont
pas compris qu’une ville sans train
était une ville en déclin », raconte-t-il.
Entre les années 1950 et 1980, la ville
ouvrière est frappée de plein fouet
par le fléau de la désindustrialisation.
Mais, alors que sa riche voisine Vitré
(27 km à vol d’oiseau), qui bénéficie
déjà de la proximité d’une autoroute
depuis 1980, obtient le passage de la
future ligne à grande vitesse (LGV) à
la fin des années 1990, Fougères se
sent laissée pour compte. Entre 1975
et 2010, sa population chute de
26 000 à moins de 20 000 habitants,
avant de remonter légèrement ces
dernières années. « Jusqu’à l’arrivée de
l’autoroute en 2003, il était impossible
de faire venir une entreprise sur notre
territoire », témoigne Louis Feuvrier,
le maire de Fougères.
Longtemps résignée, une partie de la
population se remet aujourd’hui à y
croire. « Les Fougerais sont de plus en
plus sensibles à ces sujets, car ils voient
bien les services publics disparaître les
uns après les autres », soutient JeanClaude Guillerm, ancien élu communiste, membre du FRET. Récemment,
la fermeture de la boutique SNCF de
Fougères a mobilisé les habitants qui,
à coups de manifestations et de pétitions, ont obtenu le maintien d’un
agent SNCF à l’office du tourisme. Le
9 avril, en pleine grève de la SNCF, une
centaine de cheminots ont débarqué à
Fougères, rails et traverses sous le bras,
pour construire une gare éphémère.
Une belle opération de communication, qui a vivement relancé le débat.
D’ailleurs, parmi les élus locaux,
tous soutiennent désormais la cause
du train à Fougères, y compris le
député Thierry Benoit (UDI). A ce
stade, seule la région se veut prudente. Et pour cause, elle a déjà fort à
faire avec la survie des petites lignes
menacées de fermeture… p
j. de la b.
6/LE MONDE/MARDI 28 AOÛT 2018
REPRODUCTION INTERDITE
LES OFFRES D’EMPLOI
DIRIGEANTS - FINANCES, ADMINISTRATION, JURIDIQUE, R.H. - BANQUE, ASSURANCE - CONSEIL, AUDIT - MARKETING, COMMERCIAL, COMMUNICATION
SANTÉ - INDUSTRIES & TECHNOLOGIES - ÉDUCATION - CARRIÈRES INTERNATIONALES - MULTIPOSTES - CARRIÈRES PUBLIQUES
Cannes Pays de Lérins recrute pour la
Direction de la Stratégie, de l’Action
économique et du Marketing territorial
Développeur territorial
filières d’excellence
spécialisé en intelligence
économique h/f
L’OFFICE FRANÇAIS DE PROTECTION
DES REFUGIES ET APATRIDES (OFPRA), RECRUTE
Des Officiers de
protection instructeurs
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Descriptif du poste : Instruction de dossiers de demande d’asile,
audition des demandeurs et rédaction de projets de décision motivés en
droit et en fait.
Cannes Pays de Lérins recrute pour la
Direction de la Stratégie, de l’Action
économique et du Marketing territorial
Chef de projets attractivité
territoriale spécialisé en
intelligence économique
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Profil : Master, I.E.P.
Date de disponibilité : 17 septembre 2018
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lettre de motivation et un curriculum vitae détaillé devront être
adressées, pour le 10 septembre 2018, par voie postale ou par courrier
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« Recrutement d’officiers de protection contractuels »
201, rue Carnot, 94 136 Fontenay-sous-Bois Cedex.
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Plus d’informations sur l’OFPRA : www.ofpra.gouv.fr
Le Temps du Regard , Association de solidarité en faveur des
personnes en situation de handicap, gestionnaire de services
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d’un habitat innovant fondé sur l’inclusion sociale et la
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complémentaires aux fonds publics (300 000 € par an) - y compris l’établissement d’un
plan de fidélisation et de prospection – sa mise en oeuvre et son suivi • la réalisation des
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M. Le Président du Temps du Regard, par mail à : secretariat@letempsduregard.org
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LA FACULTÉ DES LETTRES ET
DES SCIENCES HUMAINES DE
L’UNIVERSITÉ DE FRIBOURG
MET AU CONCOURS
UN POSTE DE
AVIS DE CONCOURS
Le centre de gestion de la Meuse organise
LE CONCOURS
DE SAGE-FEMME
TERRITORIAL
en convention avec les Centres de Gestion de
l’Interregion Grand Est, de la région AuvergneRhône-Alpes, de Loire Atlantique, des Bouches
du Rhône, des Alpes Maritimes
(19 postes ouverts)
Conditions d’accès
Sont admis à se présenter au concours de sage-femme territorial, les
candidats titulaires d’un des diplômes ou titres mentionnés à l’article L.
4151-5 du Code de la santé publique ou d’une autorisation d’exercer la
profession de sage-femme délivrée par le ministre chargé de la santé en
application de l’article L. 4151-5-1 de ce même code.
Nature et programme des épreuves
Le concours d’accès au cadre d’emplois des sages-femmes territoriales
comporte une épreuve orale d’admission consistant en un entretien, ayant
pour point de départ un exposé du candidat sur sa formation et son projet
professionnel, permettant au jury d’apprécier sa capacité à s’intégrer dans
l’environnement professionnel territorial au sein duquel il est appelé à
travailler, sa motivation et son aptitude à exercer les missions dévolues aux
membres du cadre d’emplois (durée : 20 minutes, dont 5 minutes au plus
d’exposé).
Modalités d’inscription
Toute inscription au concours doit faire l’objet d’une préinscription sur le
site internet du centre de gestion de la Meuse www.cdg55.fr et d’une
impression papier du dossier saisi en ligne. Aucun dossier photocopié ou
impression d’écran ne sera accepté. Seul le dossier issu de la préinscription
et comportant le numéro du candidat ainsi que les informations saisies en
ligne sera accepté.
Le règlement du concours et les informations relatives au cadre
d’emplois des sages-femmes territoriales figurent dans la
brochure d’information accessible sur le site de préinscription.
L’épreuve unique orale d’admission aura lieu
à compter du 25 mars 2019.
La période de préinscription est fixée
du 6 novembre 2018 au 12 décembre 2018.
Les dossiers d’inscription devront être retournés ou déposés au
centre de gestion de la Meuse pour le 20 décembre 2018
dernier délai, le cachet de la poste faisant foi au :
CENTRE DE GESTION DE LA MEUSE
92 RUE DES CAPUCINS - CS 90054 - 55202 COMMERCY CEDEX
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PROFESSEUR·E
ORDINAIRE en
Histoire de l’art
des Temps
modernes
DIRECTEUR(TRICE) DE
L’ECOLE SUPÉRIEURE DE
L’INGÉNIERIE DE L’ENERGIE
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années d’existence un modèle d’établissement innovant bénéficiant
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Rattaché(e) au Vice-président aux Affaires Académiques, vous aurez
pour mission :
• Assurer la bonne organisation des activités d’enseignement • Développer
de nouveaux programmes • Assurer la gestion administrative de l’établissement ainsi que le recrutement des étudiants • Superviser une équipe
pluridisciplinaire • Travailler en collaboration avec le partenaire de référence
de l’école • Développer de nouveaux partenariats académiques.
Compétences requises :
• Disposer de compétences académiques et managériales • Détenir un
Doctorat dans le domaine de l’énergie • Justifier d’une expérience de 5 à 7
ans dans un poste similaire • Etre rigoureux et engagé • Disposer des
capacités à dialoguer et négocier avec toutes les parties prenantes ainsi que
d’un sens du relationnel • Avoir l’aptitude à gérer des sujets très différents,
de grandes capacités d’organisation, d’adaptation et de réactivité ainsi
qu’un esprit d’anticipation des situations.
Les CVs et lettres de motivation sont à envoyer sur le site de l’UIR
www.uir.ma ou à soumettre à la Direction du Capital Humain de l’UIR
par e-mail à : recrutementecine@uir.ac.ma.
En mentionnant l’intitulé de l’offre d’emploi concernée sur l’objet du Mail.
Le ou la candidat·e est titulaire d’un doctorat et d’une
habilitation, ou de qualifications jugées équivalentes. Il ou
elle possède les compétences scientifiques et pédagogiques
requises pour enseigner, au niveau Bachelor (licence), Master
et Doctorat.
Le profil souhaité comprend différents champs de recherche
en Histoire de l’art des Temps modernes en Europe (et
pourrait aussi intégrer des régions extra-européennes) ainsi
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La langue d’enseignement est le français et d’excellentes
connaissances en allemand sont requises.
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MÉDIAS&PIXELS | 7
0123
MARDI 28 AOÛT 2018
France
Télévisions fait
sa révolution
L’entreprise publique refond
son organisation, pour favoriser
la production de programmes
U
n si grand soleil. C’est
le titre du feuilleton
de la rentrée sur
France 2. L’entreprise
publique n’a pas lésiné sur l’investissement, avec un budget
global d’une trentaine de millions d’euros. Signe qu’elle y
place beaucoup d’espoir, il est
diffusé à 20 h 40, dès lundi
27 août, un créneau idéal pour
dynamiser ses soirées.
« Nous ferons briller ce grand soleil toute l’année », s’est enthousiasmée Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions,
jeudi 23 août, lors de la conférence
de rentrée. « Une rentrée que nous
voulons optimiste, tournée vers
l’avenir », a-t-elle ajouté. Il faut
dire que la saison précédente n’a
pas été de tout repos.
A l’automne 2017, l’Elysée
n’avait pas apprécié que France
Télévisions tente de revenir sur
des réductions budgétaires de
50 millions d’euros en faisant du
lobbying auprès des députés. En
décembre 2017, les journalistes de
l’entreprise publique avaient voté
une motion de défiance contre
Delphine Ernotte… Pour couronner le tout, Emmanuel Macron
avait lancé une charge violente
contre l’audiovisuel public, accusé en particulier de ne pas avoir
réussi à s’adapter. Les regards
s’étaient largement tournés vers
France Télévisions.
Au milieu de cette tourmente,
c’est Mathieu Gallet, président de
Radio France, qui apparaissait
comme l’homme en vue. A tel
point que certains le voyaient
déjà comme le futur « superPDG » de l’audiovisuel public. Pas
vraiment un grand soleil pour
Delphine Ernotte…
Depuis, la situation a considérablement évolué. M. Gallet a été révoqué après une condamnation
pour favoritisme. Dans le processus lancé par le ministère de la
culture pour définir les priorités
de l’audiovisuel public et mettre
en œuvre les synergies entre les
différentes entités, Mme Ernotte,
dont le mandat s’achève en 2020,
Le retour du « Grand Echiquier »
La clé de l’avenir est dans le passé pour France 2. La chaîne fait
revivre « Le Grand Echiquier », l’émission mythique personnifiée
pendant dix-huit ans – jusqu’en 1989 – par Jacques Chancel
(1928-2014). Les plus de 40 ans se souviendront de ces soirées
culturelles avec orchestre symphonique et invités prestigieux
– l’une des plus longues, avec la Comédie-Française, avait duré
cinq heures et trente minutes. Les autres découvriront, quatre
fois par an, une nouvelle émission culturelle animée par la présentatrice du journal de 20 heures, Anne-Sophie Lapix.
« Le Grand Echiquier » nouvelle formule se rendra dans des
grandes villes françaises. Mme Lapix sera également entourée
des spécialistes culturels de la chaîne.
Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, à Paris, le 23 août. FABIEN KLOTCHKOFF/E PRESS PHOTO
a joué un rôle de premier plan.
« Elle est proactive », commentet-on au ministère.
Mais, même si le ciel s’est en
partie dégagé, il est encore chargé
de quelques nuages bien menaçants. L’entreprise publique va devoir assumer la plus grande partie
des efforts budgétaires réclamés
par le gouvernement dans le cadre de la grande réforme de
l’audiovisuel public.
La fin des patrons de chaînes
En juin, les grandes priorités de
cette transformation ont été définies : proximité, jeunesse, éducation, numérique. Un mois plus
tard, le transfert, d’ici à 2020, sur
le numérique de deux chaînes,
France 4, celle de la jeunesse, et
France Ô, celle de l’outre-mer, a
été acté et les chiffres des économies escomptées ont été donnés :
190 millions d’euros d’ici à 2022,
dont 160 millions pour la seule
France Télévisions. « Ce sont des
chiffres exigeants (…). Ce n’est pas
facile, mais cela reste faisable », a
souligné Mme Ernotte. En juillet,
dans un communiqué, la CGT
s’est inquiétée d’un « gigantesque
plan d’austérité ». « Si les 160 millions d’euros d’économies devaient porter sur l’emploi, ce sont plus
de 1 900 emplois qui seraient menacés », affirmait le syndicat. Mme
Ernotte reste prudente et exclut
tout « plan contraint ».
L’équation est d’autant plus
complexe que la tutelle a exigé
que les obligations en matière de
production, dans les fictions,
les documentaires, l’animation…
– quelque 420 millions d’euros
pour France Télévisions, sans
compter les 60 millions pour le cinéma –, soient sanctuarisées et
que l’audiovisuel public investisse 150 millions d’euros de plus
par an, à l’horizon 2022, dans le
numérique.
Pour parvenir à ses fins, France
Télévisions mise sur une refonte
complète de son organisation
d’ici la fin de l’année. Fini les ba-
A Franceinfo, une rentrée placée
sous le signe du « média global »
L
Franceinfo était une radio seule ;
elle s’est intégrée dans un « écosystème » regroupant également
France Bleu et France 24 – dont les
programmes sont diffusés la nuit
sur le canal 27. Au centre de ce dispositif, l’« Agence », une unité de
Franceinfo créée en janvier 2016 et
composée de 17 personnes chargées d’un travail de veille et de vérification de l’information. Elle
produit des dépêches qui « vont
jusqu’au prompteur du présentateur du canal 27 », note M. Giret.
L’une des grandes satisfactions
est d’avoir imposé cette marque
sur le numérique : « Il faut se rappeler que le site de Franceinfo était
en vingtième place, celui de France
Télévisions, qui s’appelait Francetvinfo.fr, était entre la cinquième
et la huitième place. En quelques
mois, nous nous sommes hissés
dans le trio de tête », souligne-t-il.
Alors que la rentrée radio « traditionnelle » est marquée par les arrivées de Marc Fauvelle, l’ancien
présentateur du 8 heures de
France Inter, à la tête de la matinale, et de Renaud Dély, ex-directeur de la rédaction de Marianne,
pour remplacer Jean-Michel Aphatie comme chroniqueur politique,
Franceinfo, quatrième radio française, propose deux nouveaux
rendez-vous diffusés simultanément à la télévision et à la radio :
une interview consacrée à l’économie à 17 h 50, avec Jean Leymarie, et
une autre sur la politique à 19 h 20,
menée par Gilles Bornstein et
Jean-Jérôme Bertolus. La radio publique assure 3 h 30 de programmes quotidiens pour le canal 27.
Nécessité d’un pilotage unique
Pour la nouvelle saison, Franceinfo radio veut développer sa
présence sur le numérique en
multipliant la production de vidéos, de 65 par semaine à une centaine. La présence sur les assistants vocaux est un autre axe de
développement, ainsi que l’événementiel. « Nous allons organiser
un premier événement à Lille début
octobre, consacré aux mutations
du travail et à la mobilité professionnelle », avance M. Giret.
Il reste des points d’amélioration pour le média global, notam-
Franceinfo radio
veut développer
sa présence
sur le numérique
en multipliant
la production
de vidéos
ronnies des chaînes, place à une
organisation destinée à favoriser
les programmes avec, hors information, une direction des antennes qui s’occupera d’abord des
programmes avant de penser aux
tuyaux où ils seront diffusés,
qu’ils soient linéaires ou numériques. « Parler seulement en termes
de canaux linéaires ne veut plus
rien dire », a souligné, jeudi 23, Takis Candilis, directeur délégué à
l’antenne et aux programmes.
Une nouvelle organisation qui
verra la mise en place d’unités de
programmes centralisées par
genres, permettant « beaucoup
plus d’harmonie et de complémentarité entre toutes les chaînes », explique-t-il. Bref, l’assurance de moins de doublons – pas
moins de cinq documentaires sur
Mai 68 ont été produits cette année par les différentes chaînes de
France Télévisions –, et « un big
bang », avec la disparition des patrons de chaînes.
Un autre chantier important
sera le rapprochement de
France 3 et de France Bleu. Des
expérimentations sont lancées
tous azimuts en cette rentrée, à la
fois sur des matinales et sur le
numérique, pour faire émerger, à
terme, des « médias globaux de
proximité ». Enfin, à partir de
lundi, avant le journal, les téléspectateurs découvriront de nouvelles cartes météo : grande innovation, les nuages seront
moins gris et plus sympathiques.
On l’espère. p
françois bougon
1,5 MILLIARD
A l’heure des synergies, l’offre commune entre Radio France et France Télévisions est citée en exemple
aboratoire à ses débuts, il y
a trois ans, Franceinfo apparaît désormais comme un
modèle pour l’audiovisuel public.
A l’heure des synergies, l’alliance
entre Radio France, France Télévisions, France Médias Monde et
l’Institut national de l’audiovisuel
(INA), qui a créé un média global
d’informations en continu – présent sur la radio, la télévision (canal 27 de la TNT) et le numérique
avec un site unique et une application mobile – a ouvert la voie.
Les débuts n’ont pas été faciles.
Encore aujourd’hui, des critiques
subsistent. Dans un tract publié
en juin, le Syndicat national des
journalistes de Radio France
raillait une « télévision qui coûte
un pognon de dingue », évoquant
les travaux prévus pour aménager un nouvel espace télé dans la
rédaction. « Une dépense qui va
s’ajouter aux 4,7 millions d’euros
de charges annuelles que représente déjà la participation de Radio France à la chaîne Franceinfo. »
En cette rentrée, le patron de
Franceinfo radio, Vincent Giret,
est droit face à son micro : « Plus
personne dans la rédaction ne
conteste cette stratégie. Certains
redoutaient que cela fragilise la radio. Au contraire, elle a profité de
l’effet média global et du rapprochement avec France Télévisions. »
Le groupe
audiovisuel
devra réaliser
160 millions
d’euros
d’économies
d’ici à 2022
ment sur l’audience télé, encore
modeste par rapport à ses concurrents – 0,3 % en moyenne, contre
2,4 % pour le leader BFM-TV –,
même si les chiffres de cet été
montrent une légère progression,
avec un pic à 0,6 %. Mais aussi en
matière de coordination. Un rapport rédigé par des députés de la
majorité, dont Frédérique Dumas, vice-présidente de la commission des affaires culturelles et
de l’éducation, mentionnait en
juin la nécessité d’un pilotage
unique, jugeant qu’il y avait « trop
de déperditions, trop d’éparpillements des savoir-faire et trop de
doublons ». « Nous ne cessons d’y
travailler, plaide Vincent Giret. Il y
a eu un gros travail d’ateliers en
commun. Là où la coordination
est la plus forte et la plus évidente,
c’est sur le numérique. »
Franceinfo est cité en exemple
par le gouvernement à l’ère du rapprochement entre entités publiques de l’audiovisuel. Elles sont
quinze (France Musique, France
Inter, France 2…) et, dans un environnement numérique très concurrentiel, les places sont chères.
En juillet, le rapport de la commission de consultation sur la réforme de l’audiovisuel public recommandait de se doter d’« un
noyau réduit de marques fortes ». p
fr. bo.
C’est, en dollars, soit 1,3 milliard d’euros, le niveau qu’a franchi la
dette des étudiants américains, selon un rapport de S&P Global publié
dans le Financial Times du lundi 27 août. Le montant a augmenté de
500 milliards de dollars depuis l’année universitaire 2010-2011, mais
l’agence de notation indique que la demande de prêts a diminué chaque année. Ce niveau d’endettement est devenu un sujet de grande
préoccupation, tant pour les ménages que pour les décideurs politiques. Ce fardeau croissant nuit à l’économie américaine, en empêchant les gens d’acheter une maison ou de créer une entreprise.
PH A RMAC IE
Novartis : homologation
en Europe d’une
thérapie génique
contre la leucémie
Le géant pharmaceutique
suisse Novartis a annoncé,
lundi 27 août, que la Commission européenne avait donné
son feu vert au Kymriah, sa
nouvelle thérapie génique,
pour une forme aiguë de leucémie chez l’enfant. Elle l’a approuvé en pédiatrie et pour
les jeunes adultes atteints de
leucémie lymphoblastique
aiguë à cellules B qui sont réfractaires ou ont fait une rechute après deux autres traitements. – (AFP.)
AU TO MO BILE
Nissan lance
la production
de sa nouvelle voiture
électrique en Chine
Le constructeur japonais Nissan, allié de Renault et Mitsubishi, a démarré, lundi
27 août, la production de son
nouveau modèle électrique
destiné au marché chinois.
La Sylphy est fabriquée dans
le cadre de la coentreprise
que Nissan a développée avec
le constructeur chinois d’Etat
Dongfeng Motor. Le modèle
vient s’ajouter à la Leaf et
coûtera jusqu’à 166 000
yuans (21 000 euros), aides
d’Etat déduites, moitié moins
que la Leaf. – (AP.)
DISTRIBU TIO N
Ceconomy souhaite
se retirer de Metro
Ceconomy, le distributeur
d’électronique grand public
allemand, qui détient 24 % du
capital de Fnac Darty, a annoncé, lundi 27 août, être en
discussions pour céder sa participation dans le distributeur
Metro. Il céderait ses parts à
EP Investment, détenu par les
milliardaires tchèque Daniel
Kretinsky et slovaque Patrik
Tkac. Ces derniers ont déjà racheté, en août, 7,3 % de Metro
au groupe Haniel et posé une
option sur 15,2 % supplémentaires. – (Reuters.)
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