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Le Monde - 2018-09-13

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JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
74E ANNÉE– NO 22914
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Macron handicapé par la faiblesse de l’économie
▶ Les prévisions de crois-
▶ Confronté à ce manque
▶ Les mauvaises nouvelles
▶ Le ministère des finan-
▶ Alors que l’opposition
sance en 2018, plus basses
que prévu, compliquent la
construction du prochain
budget, qui doit être
annoncé le 24 septembre
à gagner fiscal, l’exécutif
va réviser à la hausse ses
prévisions de déficit public, qui devraient s’établir
à 2,8 % du PIB en 2019
se multiplient : le chômage stagne, les créations
d’emplois diminuent, l’inflation accélère et le moral
des entreprises faiblit
ces veut croire à un simple
« trou d’air » et espère que
les mesures en faveur du
pouvoir d’achat relanceront la croissance
conteste de plus en plus
ses choix, cette atonie
économique complique
la tâche du chef de l’Etat
Défense
Les militaires
français doutent
des intentions
des Etats-Unis
Confrontée aux foucades
diplomatiques de Donald
Trump, la France milite
pour un renforcement de
l’autonomie stratégique
de l’Europe
PAGE 2
Démographie
L’INED contre
le « spectre
des migrations
subsahariennes »
PAGE 8
Elisabeth Borne
« En finir avec
l’addiction aux
grands projets »
LA DROITE
EUROPÉENNE
PARTAGÉE
SUR LE SORT
D’ORBAN
Au Parlement
de Strasbourg,
le 11 septembre.
FREDERICK FLORIN
▶ Le Parlement de
Strasbourg devait voter,
mercredi 12 septembre,
sur le déclenchement
d’une procédure contre
la Hongrie
▶ Les partis conservateurs s’interrogent sur
l’attitude à tenir envers
le premier ministre
populiste
l’état va investir 13,4 milliards
d’euros dans les voies ferrées,
les routes et les équipements
de transports d’ici à 2022, a déclaré, mardi 11 septembre, Elisabeth Borne, la ministre des transports. Des audits « ont montré
que l’Etat a fait des économies
sur l’entretien des réseaux ferroviaires, fluviaux et routiers », précise la ministre, qui entend mettre en place « un véritable plan
de sauvegarde du réseau routier,
avec des moyens sans précédent ».
La ministre indique au Monde
ses cinq priorités.
CAHIER ÉCO – PAGE 3
1
PAGE 5
CHRONIQUE
É D ITOR IAL
PAGE 23
POLLUTION
DE L’AIR :
NÉGLIGENCES
COUPABLES
François Héran, sociologue et démographe au
Collège de France, réfute
l’idée d’une invasion
massive des populations
africaines en Europe
P AG E 23
PAGE 6
Japon Festival de kabuki et
de hip-hop au Théâtre de Chaillot
Environnement
A San Francisco,
le sommet
des acteurs locaux
pour le climat
PAGE 7
Société
Fermeture
des derniers bains
publics à Lille
PAGE 10
Politique
Alexandre Benalla
témoignera
finalement
devant le Sénat
WITH
CEFAM
REACH YOUR INTERNATIONAL BUSINESS AMBITIONS
L’ancien chargé de mission
de l’Elysée, « contraint »,
répondra aux questions
de la commission
d’enquête sénatoriale
PAGE 9
Parlement
Richard Ferrand,
« l’ancien monde »
à la présidence
de l’Assemblée
Débats
Trois façons
d’être féministe
PAGE 9
style théâtral très populaire,
contrairement au nô. Nakamura
Shidô II, légende vivante du
kabuki, parle de son art, « rock,
punk », mais avec « la beauté
de la tradition japonaise ».
Economie
Leboncoin, leader
dans la brocante,
se lance dans
l’immobilier neuf
Quels rapports entre
les femmes et les hommes faut-il inventer ?
Les réponses de l’historienne Michelle Perrot,
de l’écrivaine Belinda
Cannone et de la psychanalyste Sarah Chiche
PAGE 15
CAHIER ÉCO – PAGE 4
PAGES 20- 21
KISHIN SHINOYAMA
le théâtre national de Chaillot,
à Paris, propose, avec « Tous
Japonais », une série de manifestations, du kabuki au hip-hop.
Le kabuki, apparu au XVIIe siècle,
qui signifie « se comporter de
manière extravagante », est un
ÉCOLE INTERNATIONALE DE MANAGEMENT.
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
De gauche à
droite, Federica
Mogherini, chef
de la diplomatie
européenne,
Florence Parly,
ministre
française de la
défense, ses
homologues
portugais José
Alberto Azeredo
Lopes et
allemande Ursula
von der Leyen, le
30 août à Vienne.
ALEX HALADA/AFP
Défense : Paris veut l’autonomie européenne
Face aux doutes sur l’engagement américain, la France compte sur une meilleure coopération stratégique
A
utonomie stratégique
européenne » : tel est
le nouveau mantra
français pour pousser
les dossiers de la défense commune au sein de l’Union. Industriels, parlementaires et militaires, réunis lundi 10 et mardi
11 septembre à Paris pour l’Université d’été de la défense, n’ont
eu que ce mot en bouche.
La France définit depuis longtemps son autonomie comme sa
capacité à « anticiper, décider et
agir seule » au plan militaire. La
ministre des armées, Florence
Parly, a lancé récemment des injonctions fortes en direction des
industriels pour que la France
reste dans la course dans le domaine spatial, des composants
souverains et des nouvelles technologies. Face au chaos du Brexit,
aux menaces russe ou chinoise,
et au problème que représente
Donald Trump, elle voudrait que
ses partenaires la suivent. Ce qui
ne va pas sans difficultés.
« Miser sur l’Europe »
« Ecoutons les déclarations du
président des Etats-Unis. Le message qui nous est envoyé est sans
ambiguïté. [Ils] sont nos alliés et
nos amis et ils le resteront, l’OTAN
demeure le pilier de la sécurité
transatlantique face aux plus
grandes menaces. Mais le doute
s’est installé, a déclaré mardi Florence Parly. Que se passera-t-il si
demain l’Europe se retrouve seule
pour assurer sa propre défense ? »
Le couple franco-allemand est « le
noyau fort qui permet de développer une culture stratégique commune », assure le ministère en dépit des profondes différences
d’approche qui demeurent en ce
domaine. Le 26 août, Angela Merkel avait déclaré : « Il faut miser
sur l’Europe, que nous parlions
d’une même voix, et que l’Allemagne prenne davantage ses responsabilités dans les questions de défense. » Le projet bilatéral de « système de combat aérien du futur »
est considéré comme « majeur »
par les industriels, qui pressent
l’Etat de trouver l’argent pour
lancer le programme.
« Il y a une appropriation de
l’idée d’autonomie stratégique ; au
niveau du Conseil européen, on a
pris l’habitude de parler défense, et
du financement communautaire
est maintenant disponible, ce qui
n’était pas concevable en 2009 », a
souligné la nouvelle directrice des
relations internationales et stratégiques du ministère, Alice Guitton. « “Ensemble”, pour nous les
Français, cela veut souvent dire
“les autres avec nous”. Il faut que
cela change », convient un général. L’état-major en vient à promouvoir l’idée d’un Livre blanc
européen, tandis que les militaires répètent qu’« il n’y a plus
d’autre choix que de travailler avec
l’Allemagne et d’arrimer le Royaume-Uni malgré le Brexit ».
Un premier sujet compliqué est
sur la table : l’utilisation du
« fonds défense » de la Commission européenne, 13 milliards
d’euros prévus entre 2021 et 2027
pour payer des équipements aux
armées nationales. « Les règles
d’éligibilité doivent conduire à une
réelle préférence européenne »,
avertit l’avionneur Dassault. Dispersion et compétition restent les
marques de l’Europe militaire. On
y trouve 20 types d’avions de
chasse (contre 6 aux Etats-Unis),
et 60 systèmes d’armes terrestres
(contre 5), a souligné le patron de
l’industriel Nexter. Qui a rappelé
que la moitié des chars de combat
et un système d’artillerie sur cinq
étaient fabriqués hors de l’UE.
« Club Med de la bureaucratie »
La mise en œuvre des projets
communs, grâce à l’outil de la
« coopération structurée permanente », décidée fin 2017, ne va pas
de soi. « Des discussions très approfondies ont eu lieu, nous avons
un instrument juridique qui est la
coopération structurée, et les pays
ont pris des engagements. Mais
certains ne les respectent pas », a
regretté le représentant d’une entreprise d’armement. De fait, en
« Il ne faut
surtout
pas donner
l’impression
de jouer contre
l’OTAN », prévient
une source
française
dépit de ces pas sérieux vers une
préférence européenne, la Pologne, la Suède, la Roumanie et la
République tchèque ont depuis
lors poursuivi des projets d’acquisition d’armement américains.
Par ailleurs, Paris doit donner
un contenu à l’« initiative européenne d’intervention ». Emmanuel Macron en avait lancé l’idée
dans son discours de la Sorbonne, en octobre 2017, sans que
le dossier eût été préparé, prenant le risque d’être battu froid à
Bruxelles. Le chef de l’Etat avait
évoqué « une force commune
d’intervention, un budget commun et une doctrine commune
pour agir ». Depuis, l’ambition
s’est réduite. En regrettant que
les Etats membres aient « laissé
l’Europe devenir le Club Med de la
bureaucratie », Mme Parly évoque
une initiative « profondément
pragmatique et adaptable ». Neuf
pays « capables militairement et
politiquement volontaires » y
souscrivent. Une toute première
réunion politique aura lieu en
novembre à Bruxelles. Les étatsmajors devront ensuite « planifier à froid » des scénarios de crise
et partager des retours d’expériences opérationnelles.
Une difficulté est que le président Macron a lancé le ministère
de la défense sur le terrain de la
guerre économique pour préserver la souveraineté française. Or,
cette guerre l’oppose à ses deux
principaux alliés. Les Etats-Unis,
qui veulent vendre des armes aux
Européens et jouent de la présence de leurs composants dans
La ministre des armées pousse les réformes internes
« nos promesses doivent devenir des
actes. » La ministre des armées, Florence
Parly, a annoncé, mardi 11 septembre, en
clôture de l’université d’été de la défense,
à Paris, qu’elle lançait une réforme du
soutien des forces « trop longtemps repoussée ». Le but est de corriger les excès
du système des bases de défense, les circonscriptions militaires créées en 2011.
Elles ont ôté aux régiments la maîtrise de
fonctions (habillement, restauration,
infrastructures…) sans que les soldats
constatent d’amélioration, au contraire.
Les unités militaires ont en parallèle
perdu leurs matériels au profit de services communs – le ministère a déjà lancé
une difficile révision de la maintenance
des équipements dont la disponibilité est
trop faible.
« On a organisé les soutiens en grandes
fonctions verticales, ce qui a fragilisé le
commandement et s’est accompagné d’une
grande pression sur les effectifs et les res-
sources. Il nous faut revenir là-dessus »,
avait expliqué le chef d’état-major, François Lecointre, en juillet, à l’Assemblée.
« Notre armée s’est considérablement amaigrie, la masse des forces et de leurs soutiens
demeure à un niveau historiquement bas. »
Le sujet est sensible pour le moral. Au-delà,
il renvoie à la « résilience » du pays en cas
de crise majeure sur le territoire.
« Trop de restrictions »
L’organisation des moyens ne permettrait
pas de mobiliser 100 000 soldats comme
l’ont fait les Japonais après l’accident nucléaire de Fukushima, affirment les militaires. « Ceux qui croient que l’armée est encore capable de sortir des camions pour
transporter de la paille dans toute la France
se trompent », illustre un général.
Pour améliorer le « soutien de
l’homme », la réforme va donc créer des
« espaces multiservices » à disposition des
régiments à la place des antennes du
commissariat des armées, jugées inefficaces. Elle va aussi renforcer le pouvoir des
commandants de base sur leurs services.
Et redonner des prérogatives aux cadres
militaires. Les armées toucheront 1,7 milliard d’euros par an d’ici à 2002, et 3 milliards ensuite d’ici à 2025, après vingt ans
de coupes budgétaires sévères. « Nous
avons créé des attentes, reconnaît
Mme Parly. Des attentes vis-à-vis des Français à qui nous devons un parfait usage
des moyens qui nous seront confiés. [Et]
vis-à-vis de nos forces, qui ont subi trop de
restrictions, trop de sacrifices, trop de frustrations pour pouvoir encore attendre. » Le
ministère avance sur une ligne de crête,
conscient que l’effort promis aux armées
crée des tensions quand Matignon coupe
les budgets ailleurs, mais aussi que les résultats ont un horizon lointain. « A nous,
chefs militaires, de gérer cette impatience », ordonne le général Lecointre. p
n. g.
les matériels de guerre pour en limiter l’usage. Et l’Allemagne,
compétiteur industriel féroce, qui
a déjà freiné l’exportation d’équipements fabriqués en coopération avec la France, en dépit des
accords Debré-Schmidt de 1972 –
selon lesquels aucun des deux
gouvernements ne gênera l’autre.
Les sources françaises estiment
que rouvrir une discussion sur
ces accords risquerait d’aboutir à
une situation moins favorable en
raison des équilibres politiques
de la coalition d’Angela Merkel.
Les Allemands rappellent enfin
qu’ils n’auront jamais la même
conception de l’intervention extérieure. Wolfgang Hellmich, le
président de la commission de la
défense du Bundestag, a fait remarquer que 86 % de la population voulait le retrait des troupes
allemandes d’Afghanistan et du
Mali – un point devenu très difficile politiquement depuis que
l’extrême droite s’est emparée de
ces sujets.
« Nous faisons peur à nos alliés »
Face à des partenaires du nord et
de l’est qui misent tout sur l’OTAN,
mais aussi des gouvernements
populistes qu’Emmanuel Macron
a ciblés pour sa campagne européenne, la France reste relativement isolée. « Attention, nous faisons peur à nos alliés, car à Bruxelles, personne ne parle d’autonomie
stratégique. Il faut absolument
adopter une politique des petits
pas, et surtout ne pas donner l’impression de jouer contre l’OTAN »,
prévient une source française.
« Des Européens plus responsables, cela ne veut pas dire un découplage avec les Etats-Unis.
N’oublions pas que sur les dix-huit
capacités militaires critiques
identifiées par l’OTAN, ils sont dépendants à 50 % des Américains »,
insiste un diplomate. « Il faudrait
veiller à ne pas trop taper sur les
Américains, sans qui nous ne ferions rien », ajoute une source
militaire. p
nathalie guibert
4 | international
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Donald Trump, ce « menteur professionnel »
L’ex-journaliste du « Washington Post » Bob Woodward dépeint une administration américaine à la dérive
washington - correspondant
P
ersonne ne retrouvera,
dans la description de la
Maison Blanche de Donald Trump dressée par
Bob Woodward, « la machine bien
huilée » maintes fois vantée par le
président des Etats-Unis. L’ancien
journaliste vedette du Washington Post, qui soumet depuis quatre décennies les présidents des
Etats-Unis successifs au même
traitement inquisiteur, dépeint
au contraire une administration
à la dérive, secouée par les intrigues, les coups de poignard et les
trahisons, que préside et parfois
excite un Donald Trump sûr de
ses instincts. Un président de la
première puissance mondiale réputé pour l’extrême légèreté de
ses agendas, convaincu que toute
forme de préparation et de planification briderait une imprévisibilité jugée cardinale dans l’exercice de ses fonctions.
La publication, le 4 septembre,
par le Washington Post, des extraits jugés les plus stupéfiants de
l’ouvrage (Fear : Trump in the
White House, Simon and Schuster, encore non traduit) a privé le
lecteur de l’effet de surprise créé
par les morceaux de bravoure du
récit de Bob Woodward. A commencer par l’escamotage, par celui qui fut le principal conseiller
économique de Donald Trump,
Gary Cohn, d’un projet de rupture unilatéral de l’accord commercial en vigueur entre les
Etats-Unis et la Corée du Sud. Une
copie du document appuie
d’ailleurs les dires de l’auteur, qui
ajoute que l’accord avec le Mexique et le Canada a échappé de justesse au même traitement.
Paresse intellectuelle
L’accumulation des dialogues retranscrits par Bob Woodward,
truffés de l’interjection que les
chastes chaînes d’information
américaines remplacent par le « Fword », n’en est pas moins déroutante. Comme la description de la
chambre à coucher présidentielle,
qualifiée d’« atelier du diable » par
son premier chef de cabinet,
Reince Priebus, où le président
s’enivre de programmes de télévision. Ou ces « heures de la sorcière », pendant lesquelles il épanche sa bile sur son compte Twitter.
Gary Cohn,
conseiller
économique du
président, à bout
d’arguments,
lui lance : « Mais
pourquoi avezvous ces idées ? »
Le livre, qui débute en 2010 par
la première rencontre de Donald
Trump, dans sa tour de New York,
avec celui qui fera office de conseiller stratégique dans les premiers mois passés à la Maison
Blanche, Steve Bannon, décrit la
lutte à mort à laquelle se livrent
deux factions. Ceux que le président qualifie avec mépris de « globalistes », réquisitionnés pour encadrer un vainqueur manifestement pris de court par sa victoire
électorale. Et ceux qui ne cessent
de le rappeler au respect d’un
agenda ultranationaliste, protectionniste et anti-immigration,
hostile à tout engagement multilatéral, perçu comme attentatoire
à la souveraineté américaine.
Une réunion au Pentagone, le
20 juillet 2017, racontée par le
menu, résume ce conflit insolvable au sein de l’administration,
entre les défenseurs de l’ordre international mis sur pied par les
Etats-Unis après la seconde
guerre mondiale et les avocats
d’une tentation obsidionale. Au
terme de cette réunion particulièrement tendue, le premier secrétaire d’Etat de Donald Trump, Rex
Tillerson, qualifie ce dernier de
« crétin ». Ecarté sept mois plus
tard, il n’a jamais contesté l’usage
de ce qualificatif. Le livre s’achève
après la victoire du second camp,
qui ne sera cependant complète
qu’après le départ, déjà évoqué,
du très respecté secrétaire à la défense, James Mattis.
La tentation nationaliste de Donald Trump a pour socle des convictions frappées d’une inculture
économique dopée par la paresse
intellectuelle. Comme lorsque
Gary Cohn s’est efforcé de faire
comprendre l’économie de services à un président nostalgique
des hauts-fourneaux de Pennsylvanie. Pédagogue, l’ancien de
Donald
Trump dans
le bureau
Ovale,
à la Maison
Blanche,
le 27 août.
MANDEL NGAN/AFP
Goldman Sachs décrit les enseignes que Donald Trump peut
trouver en bas de chez lui, à New
York, qui ne sont plus celles « d’il y
a vingt ou trente ans ».
« Tuer, écraser, rabaisser »
Incapable de convaincre le président, son conseiller, à bout d’arguments, lui lance : « Mais pourquoi avez-vous ces idées ? » « C’est
comme ça, ce sont les miennes depuis trente ans », rétorque l’intéressé. « Cela ne veut pas dire qu’elles sont justes, réplique Gary
Cohn, j’ai pensé pendant quinze
ans que je deviendrais un joueur
de football [américain] professionnel, mais cela ne voulait pas
dire que j’avais raison. »
Une note griffonnée par Donald Trump en marge d’un discours, en lettres capitales, également reproduite dans le livre, résume une partie de ces idées
fixes : « Trade is bad », le commerce est mauvais. En politique
étrangère, ces obsessions se manifestent par la volonté répétée
de piller les richesses minérales
de l’Afghanistan. Il était déjà
question d’une prédation identique avec le pétrole irakien, plus
d’une décennie plus tôt.
Cette profusion de détails dans
les échanges parfois violents et
les innombrables propos attribués aux principaux acteurs de
l’administration en place reposent sur des sources assez transparentes. Les évincés en constituent manifestement la principale phalange, en dépit d’un torrent de dénégations qui s’est
nourri, mardi, de ceux de Gary
Cohn, justement, et de celui qui
fut l’un de ses alliés, Rob Porter.
Un seul acteur a résisté pour
l’instant à ce que Bob Woodward
décrit ironiquement comme « la
machine à démentir de Washington » : Reince Priebus, limogé
dans des conditions humiliantes
et qualifié par le président de « petit rat ». On lui doit la description
d’une Maison Blanche livrée à des
« prédateurs » qui, selon l’auteur
du livre, n’ont pas pour mission
Reince Priebus,
ancien chef
de cabinet
de Trump,
décrit une
Maison Blanche
livrée à des
« prédateurs »
de convaincre mais « de tuer,
d’écraser et de rabaisser ».
Bob Woodward tire deux autres
fils conducteurs : l’exaspération
suscitée par la couverture accordée par la presse à l’enquête portant sur les interférences prêtées
à la Russie lors de la présidentielle. Très critique d’un dossier
controversé confectionné par un
ancien agent britannique étayant
l’hypothèse selon laquelle Moscou disposerait de moyens de
pression sur Donald Trump,
l’auteur n’en décrit pas moins un
président, « incapable de l’être à
certains moments », dominé par
cette obsession, selon une formule prêtée à Rob Porter.
L’ouvrage met enfin en scène
« un menteur professionnel »,
niant par exemple avec énergie
s’être engagé auprès du premier
ministre australien d’alors, Malcolm Turnbull, à épargner l’acier
produit dans son pays de taxes
d’importation. « Je ne me souviens
pas », « je vais le démentir », « je n’ai
jamais eu cette conversation avec
lui », affirme, catégorique, le président à ses conseillers. Avant de
changer de ton en présence de
Malcolm Turnbull.
Un tel portrait à charge, parfois
gagné lui aussi par le désordre,
vaut aujourd’hui à Bob Woodward, volontiers alarmiste sur les
conséquences de cette présidence, la hargne sans cesse renouvelée de Donald Trump. Pendant ses « heures de la sorcière », il
lui a consacré neuf messages assassins en moins de sept jours. p
gilles paris
Brésil : Lula renonce à se présenter et cède sa place à Fernando Haddad
Le nouveau candidat du PT à la présidentielle pourrait récolter 9 % des voix, selon les sondages, loin derrière le candidat d’extrême droite
sao paulo - correspondante
C’
est à quelques mètres
de la cellule où Luiz
Inacio Lula da Silva
purge une peine de douze ans de
prison que l’un des fondateurs du
Parti des travailleurs (PT, gauche), ému, a lu, mardi 11 septembre, la lettre désignant officiellement Fernando Haddad comme
candidat à la présidence de la République brésilienne. Une missive à la fois testamentaire, où
l’ancien chef d’Etat renonce,
après des mois de vaine bataille
judiciaire, à se présenter.
Et une consécration pour son
héritier. « S’ils veulent nous faire
taire et faire échouer notre projet
pour le pays, ils se trompent »,
écrit Lula, ajoutant : « Je veux demander, du fond de mon cœur, à
tous ceux qui auraient voté pour
moi, qu’ils votent pour notre camarade Haddad. »
Après cette lecture, Fernando
Haddad, loyal mais ambitieux,
s’est lancé dans son premier discours officiel. « Vous ressentez
une douleur que je ressens aussi,
mais il n’est pas temps de s’enfer-
mer chez soi. Il faut lever la tête et
sortir dans la rue », a-t-il plaidé
face à une petite foule, promettant également de revenir à ce
temps où le « passeport brésilien
était prestigieux ».
Fils d’immigrés libanais, bardé
de diplômes, celui que l’on surnomme parfois « le vaniteux » n’a
ni la voix rocailleuse de son mentor ni son aisance oratoire. Davantage taillé pour les conversations de salon que pour les meetings populaires, Fernando Haddad a désormais la délicate
mission de récupérer le crédit politique de Lula pour faire gagner le
PT en octobre. Une gageure.
Avant que le Tribunal supérieur
électoral n’invalide, dans la nuit
du 31 août au 1er septembre, la
candidature de l’ex-métallo, du
fait de sa condamnation pour
corruption, Lula était en tête des
sondages avec 39 % des intentions de vote. Aujourd’hui, Fernando Haddad récolte entre 8 %
et 9 % des voix, loin derrière le
candidat d’extrême droite, Jair
Bolsonaro (de 24 % à 26 %), rescapé d’une attaque au couteau,
survenue le 6 septembre.
Haddad sera un
président qui,
« à la moindre
tension à Brasilia,
ira consulter Lula
dans sa prison »,
raille Ciro Gomes,
candidat du PDT
Ce professeur de sciences politiques au discours modéré, refusant de qualifier le Venezuela de
Maduro de démocratie, rêve de la
présidence depuis des années.
Mais il aura dû batailler au sein de
son propre camp pour s’imposer.
La branche la plus radicale du
parti, arguant de l’innocence de
Lula, voulait encore défier la justice et maintenir le nom de l’ancien chef d’Etat (2003-2010) sur
les affiches de campagne. Une
stratégie « suicidaire », selon les
proches de Haddad, qui risquait
de priver le PT d’un candidat. Le
Tribunal supérieur électoral avait
donné au PT jusqu’au 11 septem-
bre – et pas un jour de plus – pour
présenter un candidat valide.
Adoubé par Lula, Fernando
Haddad dispose d’un capital inestimable. Tous se souviennent que
la victoire de Dilma Rousseff,
en 2010, alors inconnue du grand
public, était due à la présence de
Lula à ses côtés. L’ancien maire de
Sao Paulo devrait ainsi, à la faveur
de la campagne télévisée, gagner
grâce à Lula quelques points dans
les sondages. Assez pour en faire
un adversaire compétitif face à
Ciro Gomes, candidat de centre
gauche pour le Parti démocratique travailliste (PDT), Marina
Silva, du parti écologiste Rede, et
Geraldo Alckmin, candidat de la
droite pour le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB),
dont les scores oscillent également entre 9 % et 11 %.
Ancien ministre de l’éducation
Mais cette bénédiction de Lula est
aussi un poids. Fernando Haddad
est suspecté de jouer les doublures, d’être le pantin du héros de la
gauche. Il sera un président qui,
« à la moindre tension à Brasilia,
ira consulter Lula dans sa prison
de Curitiba », raille Ciro Gomes
dans un entretien au site The Intercept, daté du 30 août.
« Dans un premier temps, Fernando Haddad devra endosser ce
rôle d’ombre de Lula, mais la campagne exigera qu’il montre son visage », prédit le politologue Carlos Melo. Un visage, que Fernando Haddad a en partie dévoilé
lorsqu’il était ministre de l’éducation (de 2005 à 2012). Un parcours
marqué par l’inauguration de
centaines d’universités dans les
régions reculées du pays et par
une polémique : celle du « kit
gay ». Un manuel qui aurait été
distribué dans les écoles afin d’inciter à la tolérance envers les homosexuels et qui, selon ses détracteurs, tels Jair Bolsonaro, pervertirait les enfants. Ledit manuel
n’a en réalité jamais atterri sur les
pupitres des écoliers. Mais rien
n’y fait. La rumeur persiste.
Les grandes manifestations populaires de juin 2013 à Sao Paulo,
liées à la hausse du ticket de bus
et ponctuées de violences policières, entachent aussi son parcours. M. Haddad, à l’époque
maire de la capitale pauliste, n’a
su ni anticiper ni gérer cette crise.
Dans un article publié par la revue Piaui, en 2017, titré « Vivi na
pele o que aprendi nos livros »
(« j’ai vécu dans la réalité ce que
j’ai appris dans les livres »), l’ancien édile explique avoir à l’époque « imaginé dialoguer avec les
manifestants ». Mais, à l’en croire,
la montée d’une droite dure et intolérante, qui mènera plus tard à
la popularité de Jair Bolsonaro,
était déjà en marche. Une droite
exaspérée par les avancées sociales du PT, dit-il.
Dans cet article fleuve retraçant la carrière de Fernando Haddad ne figure aucune trace de
mea culpa. « Fernando Haddad
est quelqu’un de correct, avec des
valeurs. Mais cette absence
d’autocritique de sa part, comme
du PT, est inquiétante », estime
Samuel Pessoa, économiste à la
Fondation Getulio Vargas et ami
de jeunesse de M. Haddad. Et
M. Pessoa de rappeler que c’est
sous le gouvernement PT qu’a
germé l’une des pires crises économiques du pays, thème central de la campagne. p
claire gatinois
international | 5
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Viktor Orban sous le feu des eurodéputés
Les partis de droite restent partagés sur l’exclusion du dirigeant eurosceptique hongrois
strasbourg - envoyée spéciale
bruxelles - bureau européen
L
a droite européenne fait
face à un choix historique,
qui pourrait avoir des conséquences pour l’ensemble du paysage politique continental, et donc pour le scrutin de
mai 2019. Mercredi 12 septembre,
comme tous les eurodéputés, les
218 élus du Parti populaire européen (PPE), le rassemblement des
partis conservateurs dans l’Union,
devaient se prononcer pour ou
contre le déclenchement d’une
procédure exceptionnelle sur
l’Etat de droit en Hongrie.
Il s’agit de l’article 7 des traités,
qui peut être activé par la Commission européenne, le Conseil ou le
Parlement, en cas de « risque clair
de violation grave » de l’Etat de
droit dans un Etat membre. Jugée
radicale, même si elle n’a pas encore prouvé son efficacité, cette
procédure n’a jusqu’à présent été
lancée qu’une fois : à la fin 2017, par
la Commission Juncker, contre le
gouvernement polonais.
Or, pour la première fois depuis
des années, d’éminents dirigeants
du PPE ont désavoué Viktor Orban, le premier ministre hongrois,
toujours membre du groupe (qui
compte aussi dans ses rangs Angela Merkel ou Sebastian Kurz, le
chancelier autrichien), bien qu’il
soit devenu la coqueluche des extrêmes droites européennes.
Mardi 11 septembre, après un débat en plénière d’une rare violence, en présence de M. Orban,
venu à Strasbourg défendre l’ac-
tion de son gouvernement, et à
l’issue d’une réunion de groupe
mouvementée, Manfred Weber, le
chef de file du PPE à Strasbourg, a
indiqué que, pour sa part, il voterait « pour le déclenchement de l’article 7 », mercredi. Comme sept
élus sur dix du groupe, selon les estimations faites mercredi matin.
Un peu plus tôt, Joseph Daul, le
président du PPE – un Alsacien
aussi discret qu’influent, réputé
proche de la chancelière Merkel –
avait tweeté : « L’Union européenne
est fondée sur la liberté, la démocratie, l’égalité, l’Etat de droit, le respect des droits de l’homme et une
société civile libre. Le PPE ne fera
pas de compromis là-dessus, quelle
que soit l’affiliation politique. »
Conserver la majorité
Le matin même, Sebastian Kurz,
pourtant en coalition avec le Parti
de la liberté d’Autriche (FPÖ, extrême droite), un parti qui courtise M. Orban, avait lui aussi appelé à voter en faveur de l’article 7.
Jusqu’à présent, MM. Daul et Weber s’étaient gardés de condamner
frontalement les dérives de M. Orban, bien que, depuis 2010, son
gouvernement ait été très régulièrement pointé du doigt par la
Commission – pour sa réforme de
la Constitution, de la justice, sa politique antimigrants ou les freins
qu’il met à l’activité des ONG.
Leur argument ? Afin d’éviter
qu’il n’évolue encore davantage
vers les extrêmes, il valait mieux
garder M. Orban dans « la famille ».
Accessoirement, cela permettait
de conserver la majorité au sein de
Les dirigeants du
PPE redoutent,
s’ils évincent
Orban, de créer
un espace à
leur droite
l’Union, en agrégeant des sensibilités très droitières.
Que s’est-il passé pour qu’au
sein du PPE, les lignes commencent à bouger ? Le PPE est, en réalité, divisé depuis longtemps sur
le cas hongrois et le malaise a
grandi d’un coup après la visite de
M. Orban au ministre de l’intérieur italien et chef de file de la Ligue (extrême droite), Matteo Salvini, à Milan, à la fin août. Notamment chez les eurodéputés PPE du
nord de l’Europe et du Benelux.
Désormais, même les élus de
l’Union chrétienne-démocrate
(CDU) d’Angela Merkel se divisent.
M. Weber avait déjà infléchi son
discours ces derniers jours, conscient peut-être qu’il était difficile
de briguer la présidence de la
Commission – il s’est déclaré candidat à la succession de M. Juncker l’année prochaine –, gardienne des traités de l’UE, tout en
continuant à défendre un chantre de l’« illibéralisme ». Seuls les
Italiens de Forza Italia ont franchement appelé à voter contre
l’article 7. Quant aux Français, ils
restaient partagés mardi soir, certains refusant le principe de sanctions contre Orban.
Pourtant, le rapport parlementaire, sur lequel les eurodéputés
devaient fonder leur vote, est sans
concession. Rédigé par l’élue
Verte néerlandaise Judith Sargentini, il énumère les menaces sur la
liberté des médias, la remise en
cause de l’indépendance de la justice, les attaques régulières contre
les organisations non gouvernementales, le regain d’antisémitisme. Il dénonce aussi la politique migratoire d’Orban, qui refuse obstinément d’accepter le
principe de solidarité européenne
et d’accueillir des réfugiés.
Enfin, Viktor Orban n’a ouvert la
porte à aucun compromis, à Strasbourg, mardi, même pas sur les
récentes mesures législatives baptisées « Stop Soros », qui entravent
le fonctionnement des ONG et des
universités étrangères. Le premier
ministre a, au contraire, accusé
l’Union européenne de se livrer à
un « chantage » et a estimé que
l’Assemblée de Strasbourg avait
décidé, avant même de l’entendre,
« de condamner un pays et un peuple » sur la base d’un rapport qui
bafouerait leur honneur. Il s’est
décrit en premier défenseur de
« la nature chrétienne de l’Europe,
de la nation, de la famille, de la
lutte contre la migration ».
Fait significatif de la place qu’il
occupe désormais sur l’échiquier
politique européen, il n’a été soutenu, lors du débat mardi, que par
les élus d’extrême droite et anti-UE. Le Britannique Nigel Farage lui a proposé de rejoindre
« le club du Brexit ». Le Français du
Rassemblement national (RN,
ex-FN) Nicolas Bay, l’a invité à
être, « avec Salvini, le fer de lance
d’une autre Europe ».
Quelles conclusions les caciques du PPE allaient-ils tirer d’un
vote positif au Parlement européen sur l’article 7 ? Iraient-ils
jusqu’à exclure M. Orban, et à tirer par la même occasion une « ligne rouge » entre eux et les mouvements populistes ? Avant le
vote, les avis étaient d’autant
plus partagés que les deux tiers
des suffrages exprimés sont nécessaires pour un déclenchement de la procédure.
Une décision de « suspension »
pourrait être prise dès la semaine
prochaine, lors d’un sommet du
PPE à Salzbourg (Autriche), le
19 septembre, suggérait une
source interne. « Personne n’en sait
rien », affirmait une autre voix, un
peu discordante. « Je ne quitterai
jamais le PPE, c’est [le chancelier allemand] Helmut Kohl qui m’a invité à y entrer, et il est mort », a mis
en garde M. Orban, mardi soir.
Les dirigeants du PPE redoutent,
s’ils évincent M. Orban, de créer
un espace à leur droite, alors que,
de M. Salvini à l’Américain Steve
Bannon, beaucoup rêvent d’un ralliement du Hongrois en vue de la
création d’une union des extrêmes. Et de faire le jeu d’Emmanuel
Macron, qui a fondé en partie sa
stratégie européenne sur l’éclatement du PPE. « Macron est en train
de se servir de notre faiblesse pour
détruire le PPE », a lui-même relevé
M. Orban, mardi soir. p
cécile ducourtieux
et jean-pierre stroobants
A FGH A N ISTA N
Nouvel attentat meurtrier
Au moins 68 personnes sont
mortes et 165 ont été blessées
lorsqu’un kamikaze a fait exploser sa charge au milieu de
manifestants, à environ
70 km de Jalalabad (est),
mardi 11 septembre. Ce nouvel attentat-suicide est le second le plus meurtrier en
Afghanistan depuis le début
de l’année. Les manifestants
protestaient contre un chef
de la police locale sur l’autoroute reliant Jalalabad à la
frontière pakistanaise. Aucun
groupe insurgé n’a pour l’instant revendiqué cette attaque,
dans une région où l’organisation Etat islamique et les talibans sont actifs. – (AFP.)
RUSS IE
Moscou dit avoir identifié
des « civils » suspects
dans l’affaire Skripal
La Russie a identifié les personnes soupçonnées par Londres d’avoir empoisonné l’exespion russe Sergueï Skripal et
sa fille, en Angleterre, a annoncé mercredi Vladimir Poutine, assurant qu’il s’agissait
de « civils » et non d’agents du
renseignement militaire
comme l’affirment les Britanniques. « Nous savons de qui il
s’agit, nous les avons trouvés.
Mais nous espérons qu’ils apparaîtront eux-mêmes au
grand jour pour dire qui ils
sont », a déclaré le président
russe lors d’un forum économique dans l’Extrême-Orient
russe. Selon Londres, l’attaque
a été perpétrée par deux « officiers » du renseignement militaire russe, arrivés au Royaume-Uni sous les noms
d’Alexander Petrov et Ruslan
Bochirov, soupçonnés d’être
des noms d’emprunt. – (AFP.)
A Barcelone, les indépendantistes
à la recherche d’un second souffle
Les dirigeants catalans cherchent à remobiliser leurs troupes,
tandis que le gouvernement Sanchez joue l’apaisement
barcelone - envoyée spéciale
L
es indépendantistes catalans ont fait une nouvelle
démonstration de force,
mardi 11 septembre, à Barcelone.
Près d’un million de personnes,
selon la police municipale, ont
pris d’assaut la Diagonale, la
longue avenue de plus de 6 kilomètres de long qui traverse la cité
méditerranéenne, à l’occasion de
la Diada, la fête de la Catalogne.
Venus de toute la région, grâce à
plus de 1 500 cars affrétés pour
l’occasion, ils ont défilé aux cris
de « Liberté », « Indépendance » ou
« Pas un pas en arrière », près d’un
an après le référendum illégal et
la tentative de sécession avortée
d’octobre 2017.
Le mot d’ordre de la puissante
association Assemblée nationale
catalane (ANC), à l’origine de la
manifestation – « Faisons la République » –, appelait à rendre effective l’indépendance, éphémère, proclamée le 27 octobre 2017 et immédiatement suivie de la mise sous tutelle de la
région rebelle par Madrid – celle-ci a été levée au printemps.
Sans préciser comment, au-delà
des mobilisations pacifiques prévues tout au long de l’automne.
Pour la première fois depuis
sept ans que sont organisées de
grandes Diada revendicatives, les
indépendantistes n’ont aucune
feuille de route : pas d’élections
anticipées, ni de vote plébiscitaire, pas de consultation populaire ou de référendum unilatéral
fixés auxquels se raccrocher
pour promettre l’indépendance
dans un délai rapproché. Déboussolés, beaucoup reconnaissent leur « déception » de ne pas
avoir pu implanter la République, alors qu’elle leur semblait
« si proche » en 2017 : « A présent,
c’est un objectif qui me semble
plus lointain », regrette Marc Salvany, un informaticien de 45 ans
présent dans le défilé.
« Je ne sais pas si ce sera dans un
an, dans deux ou dans cinq, mais
nous deviendrons indépendants,
avec patience et constance », veut
croire Ester Serrano. Cette fonctionnaire de 47 ans a revêtu le teeshirt rose fluorescent officiel et se
prépare pour la grande chorégraphie organisée cette année : un cri
lancé par la foule, qui se propage
tout au long de la manifestation et
finit par faire tomber un mur en
toile, symbole des difficultés à surmonter pour obtenir la « liberté ».
Internationaliser la cause
Pour Jesus Datsira, pompier de
42 ans, le principal objectif est
« d’être plus nombreux, pour que
l’Europe nous écoute ». Les
indépendantistes disposent actuellement de la majorité absolue des sièges au Parlement catalan (72 des 135 députés régionaux), mais n’ont obtenu que
47,5 % des voix aux dernières
élections régionales.
Pour mobiliser leurs troupes,
les dirigeants indépendantistes
misent sur le soutien aux « prisonniers politiques », poursuivis
pour « rébellion ». Attendu cet hiver, leur procès doit permettre au
mouvement sécessionniste de
nourrir son image de « victime »
de l’Etat espagnol. « Nous le transformerons en un boomerang qui
se retournera contre l’Etat », a
promis la présidente de l’ANC, Elisenda Paluzie. Le procès sera l’occasion d’envoyer « un message
politique clair, de dénoncer toutes
les irrégularités, de parler de la
question des droits de l’homme et
des droits civils, a assuré le prési-
dent de la Catalogne, Quim Torra,
aux médias internationaux. Je
n’accepterai pas d’autres verdicts
que l’acquittement et j’appelle la
société catalane à ne pas les accepter non plus ».
Mais la « bataille des rubans »,
en soutien aux prisonniers indépendantistes, fait rage en Catalogne. Cet été, plusieurs bagarres
ont éclaté entre ceux qui mettaient des rubans jaunes et ceux
qui les enlevaient. Mardi soir, sur
la Diagonale désertée, Toni, jeune
consultant de 26 ans et son père,
munis de couteaux, retirent des
rubans accrochés sur les poteaux
et barrières de l’avenue. « Je vis
dans cette rue et je veux que l’autre
moitié de la Catalogne se manifeste : nous qui sommes contre l’indépendance et qui avons eu l’habitude de nous taire… », dit-il.
L’arrivée au pouvoir à Madrid, le
1er juin, du socialiste Pedro Sanchez, contraint les indépendantistes à revoir leur stratégie. Prônant
une reprise du dialogue, le chef de
l’exécutif espagnol a multiplié les
gestes de détente et offert d’organiser un référendum sur un nouveau statut d’autonomie catalan.
Une proposition que M. Torra a
déclinée, exigeant un « référendum d’autodétermination ».
« Jusqu’à ce que se déroule le
procès, il sera difficile d’entrer
sérieusement dans la négociation », se résout Miquel Iceta, le
chef de file des socialistes catalans, tout en soulignant avec optimisme « la distance entre le discours qui appelle à faire la République et la pratique qui s’ajuste
au cadre légal. Mais ils ont besoin
de temps pour réajuster leur discours et leurs objectifs, et reconnaître que la voie unilatérale ne
mène nulle part… ». p
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JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
L’INED minimise l’impact
de l’immigration subsaharienne
L’Erythrée et l’Ethiopie
démilitarisent
leur frontière
Une étude invalide la thèse d’une invasion annoncée
du Vieux Continent par la population d’Afrique à l’horizon de 2050
Les deux pays marquent une nouvelle étape
dans leur spectaculaire réconciliation
addis-abeba - correspondance
L’
Europe de 2050 sera-telle peuplée à 25 %
d’immigrés subsahariens ? Depuis que Stephen Smith a prophétisé, en début d’année, dans La Ruée vers
l’Europe (Grasset, 272 pages,
19,50 €), que le Vieux Continent
comptera 150 à 200 millions
d’Afro-Européens dans trente ans,
la question, hier cantonnée à l’extrême droite, a trouvé d’autres
porte-voix. Dans le contexte de
fermeture de l’Europe, la démonstration de l’universitaire,
ex-journaliste (au Monde, notamment) a séduit jusqu’au sommet
de l’Etat, où Emmanuel Macron
estimait, le 16 avril, que l’auteur
avait « formidablement décrit » la
menace d’une jeunesse africaine
massée sur l’autre rive de la Méditerranée, à qui il ne manque
qu’un « go » pour s’élancer vers les
capitales européennes.
Depuis sa chaire Migrations et
sociétés, au Collège de France,
François Héran a un moment observé ce débat, avant de s’en saisir,
au nom de la « véracité scientifique ». Ce sociologue, anthropologue et démographe, meilleur spécialiste français du sujet, répond
aujourd’hui que cette invasion est
un mirage.
« L’ordre de grandeur le plus réaliste est cinq fois moindre », a-t-il
même mesuré, réfutant le spectre
d’une Europe à 25 % afro-européenne. « Les Subsahariens, qui représentent 1 % de la population
européenne, représenteront tout
au plus 3 % ou 4 % de la population
des pays du nord en 2050 », ajoutet-il dans le dernier numéro de Population et sociétés, la revue de
« Plus un pays
est pauvre,
moins ses
habitants ont
de chances de
migrer au loin »
FRANÇOIS HÉRAN
démographe
l’Institut national d’études démographiques (INED), qui sort
aujourd’hui, où il signe un article
intitulé « L’Europe et le spectre
des migrations subsahariennes ».
Cette analyse scientifique
étayée sonne comme le premier
round d’un match l’opposant
aux tenanciers de la « théorie du
grand remplacement » de la civilisation européenne par les immigrés – développée par Renaud
Camus et reprise par de nombreux médias d’extrême droite
et identitaires. Les élections
européennes de mai 2019 devraient d’ailleurs faire caisse de
résonance à ce débat qui traverse
l’Europe, se nourrissant simultanément de la croissance démographique prévue en Afrique
dans les décennies à venir et de la
crise de l’accueil des migrants en
Europe.
Et pourtant… Aujourd’hui,
« 70 % des migrants subsahariens
s’installent dans un autre pays
africain, 25 % se répartissent entre
le Golfe et l’Amérique du Nord, et
15 % viennent en Europe », relativise le chercheur. « Si l’on intègre
la croissance démographique pro-
jetée par l’ONU. C’est-à-dire le passage de 970 millions d’Africains en
zone subsaharienne à 2,2 milliards
en 2050 (…), les immigrés subsahariens installés dans les pays de
l’OCDE pourraient représenter
en 2050 non plus 0,4 % de la population, mais 2,4 %. »
Une hausse, pas « une invasion »
Une hausse importante, admet
M. Héran, « mais 2,4 % ne permettent en aucun cas de parler d’invasion, même en ajoutant la seconde génération ». A l’heure actuelle, « sur les 420 millions d’habitants d’Europe de l’Ouest,
5,3 millions sont nés en Afrique du
Nord, et 4,4 millions dans le reste
du continent africain », insistet-il pour établir un état des lieux.
Dit autrement, l’Europe compte
1,5 % de populations d’origine
maghrébine et 1 % de Subsahariens, quand, en France, ces taux
sont de 4,3 % pour les natifs
d’Afrique du Nord et de 1,5 % pour
les Subsahariens.
Ces analyses, qui s’appuient
« sur des statistiques de plus en
plus fiables qui autorisent à se passer des états civils parfois lacunaires », permettent de démontrer
« que l’Afrique émigre moins que
l’Amérique centrale, l’Asie centrale
ou les Balkans », rappelle M. Héran. Pour arriver à cette conclusion, à ce chiffrage précis, le chercheur – qui a aussi une casquette
de statisticien à l’Insee – a travaillé sur un outil construit par la
Banque mondiale, l’Organisation
de coopération et de développement économiques (OCDE) et le
Fonds monétaire international,
qui recense depuis quinze ans le
nombre de natifs d’un pays résidant dans un autre.
Les mouvements des populations aujourd’hui « confirment
un résultat connu, de longue date,
des économistes : plus un pays est
pauvre, moins ses habitants ont
de chance de migrer au loin. S’ils
émigrent, c’est d’abord dans les
pays limitrophes ». Pour François
Héran, il faudrait un saut en matière de développement pour que
l’Afrique émigre vraiment massivement. Or, « les données qu’explore Stephen Smith s’appuient
sur une Afrique qui aurait atteint
le même niveau de richesse que le
Mexique. Niveau de développement dont on est globalement
loin », ajoute-t-il.
De même, il réfute l’idée que les
populations se « déversent » mécaniquement des pays à forte fécondité vers les pays à faible fécondité, puisque, à ce jour, « ceux
qui comptent au moins quatre enfants par femme ont envoyé 5 %
seulement de leurs migrants vers
les pays ayant moins de 1,7 enfant.
Les pays les plus mobiles sont les
plus engagés dans la transition démographique, que ce soit au sud
ou au nord », ajoute le chercheur.
Bref, si tous les arguments invoqués par les démographes
plaident pour une soutenabilité
de la migration africaine vers
l’Europe, dans les années à venir,
ils dévoilent quand même qu’un
« temps 2 », moment où l’Afrique aura atteint un seuil de développement suffisant, se conjuguera avec une volonté d’émigrer
plus forte. p
maryline baumard
et anne-aël durand
Après les menaces de Washington,
la CPI réaffirme son « indépendance »
Le Quai d’Orsay et la diplomatie européenne ont redit leur soutien à la Cour pénale internationale
la haye - correspondance
A
ucun dirigeant n’avait
jusqu’ici osé menacer
publiquement la Cour
pénale internationale (CPI) pour
faire flancher ses magistrats. Le
conseiller à la sécurité nationale
des Etats-Unis, John Bolton, l’a
fait le 10 septembre, promettant
une riposte en cas de poursuites
de cette Cour contre des Américains ou leurs alliés. « Nous allons
interdire à ses juges et ses procureurs l’entrée aux Etats-Unis, a-t-il
dit, s’exprimant au nom du président américain, Donald Trump.
Nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le
système financier américain et
nous allons engager des poursuites contre eux dans notre système
judiciaire. »
Même si « la CPI est déjà morte »,
M. Bolton craint l’ouverture attendue, dans les prochains mois,
d’une enquête en Afghanistan visant les forces américaines et la
CIA pour torture. Et met en garde
la Cour contre toute poursuite visant son allié israélien.
« La CPI, en tant que cour de justice, continuera à faire son travail
sans être dissuadée », a répliqué
la Cour dans un communiqué,
rappelant qu’elle est « une institution judiciaire indépendante et
impartiale ». « On ne menace pas
un juge », a réagi Stephen Rapp.
Ambassadeur chargé des crimes
de guerre dans l’administration
Obama, l’avocat assure possible
de « prévenir la poursuite d’Américains, pas en menaçant les juges,
mais en prouvant que nous avons
mené des enquêtes approfondies,
et qu’en aucun cas, la preuve ne
permet de poursuivre [les
auteurs] pour des charges » de
crimes de guerre.
Car contrairement aux déclarations de John Bolton, la Cour n’intervient qu’en dernier recours, si
les Etats refusent de poursuivre
les auteurs de génocide, de crimes
contre l’humanité ou de guerre,
devant leurs tribunaux. Peu importe la juridiction devant laquelle ils sont jugés, la finalité du
traité de Rome adopté en 1998,
établissant la Cour, est qu’ils ne
restent pas impunis. Pour échapper à la Cour, beaucoup d’Etats
ont ainsi engagé des enquêtes…
plus ou moins honnêtes.
Arsenal d’instruments
Espérant contenir les attaques
du conseiller américain, Paris et
Bruxelles ont rappelé, mardi
11 septembre, que la Cour n’était
là qu’en dernier ressort. Dans
une réaction timide, le Quai d’Orsay a estimé que la CPI est « un
pas important dans la lutte contre l’impunité à laquelle nous
sommes, avec les Etats-Unis, très
attachés ». Une porte-parole de la
chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a
confirmé le soutien politique et
financier de l’Europe, « pleinement engagée à préserver l’indépendance et l’efficacité de la CPI ».
Lundi, le discours incendiaire
de John Bolton s’est accompagné
de la fermeture de la représentation à Washington de la Palestine,
sanctionnée notamment pour
avoir saisi la Cour en juin. « Nous
continuerons d’utiliser les mécanismes de droit international disponibles pour faire face aux crimes israéliens et obtenir justice, a
déclaré la représentation à
La Haye après avoir déposé une
nouvelle plainte sur le bureau de
la procureure, mardi. C’est notre
droit et nous n’avons aucune intention de l’abandonner, quelles
que soient les menaces. »
La plainte concerne le village de
Khan Al-Ahmar, dont la destruction planifiée par les forces israéliennes pourrait mettre en danger la continuité des territoires
palestiniens. Elle vient s’ajouter
à un dossier déposé début juin
par
Ramallah
demandant
l’ouverture immédiate d’une en-
Le conseiller
John Bolton
a annoncé
des pressions
contre tout Etat
coopérant avec
la Cour dans des
affaires visant
des Américains
quête sur la politique de colonisation israélienne. La procureure
n’y a toujours pas répondu.
Dans son arsenal d’instruments
anti-CPI, John Bolton a aussi évoqué des « mesures au Conseil de
sécurité de l’ONU pour limiter les
vastes pouvoirs de la Cour ». Rien
de nouveau pour Washington
qui, dès l’établissement de la CPI à
La Haye en 2002, a imposé des
clauses d’exemption de poursuites pour ses soldats engagés dans
des opérations de maintien de la
paix. Toujours à l’ONU, les EtatsUnis se sont longtemps opposés
à tout projet de saisine de la Cour
sur la Syrie s’il n’excluait pas le
Golan, en partie occupé par Israël, de sa juridiction.
M. Bolton a annoncé des pressions à venir contre tout Etat coopérant avec la Cour dans des affaires visant des Américains. Depuis
vingt ans, les Etats-Unis ont ainsi
passé une centaine d’accords bilatéraux, conditionnant leur coopération militaire avec les différents
pays à la protection de leurs ressortissants. Dès 2005 néanmoins,
des officiers américains s’inquiétaient d’avoir ouvert une brèche
dans laquelle pouvaient s’engouffrer d’autres partenaires, moins
exigeants. En novembre 2017, la
procureure de la CPI a annoncé
son intention de demander l’autorisation d’ouvrir une enquête sur
des crimes de guerre présumés en
Afghanistan, qui pourrait viser des
soldats américains. p
stéphanie maupas
D
ans quelques mois, la
présence de troupes à la
frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie ne devrait être
qu’un mauvais souvenir. Le premier ministre éthiopien, Abiy
Ahmed, et le président érythréen, Isaias Afwerki, ont célébré, mardi 11 septembre, la réouverture de deux postes-frontières fermés depuis deux décennies. « Nous avons annoncé la
nouvelle année en démolissant
les tranchées le long de notre
frontière », a déclaré M. Ahmed à
l’occasion du premier de l’an
éthiopien.
L’ancien lieutenant-colonel, revêtu pour l’occasion d’un treillis
flambant neuf, a également annoncé que le retrait des armées
éthiopienne et érythréenne
commencerait dès ce jour et que
les soldats seront désormais casernés. Cette annonce permet de
cimenter une réconciliation
spectaculaire entre les deux
pays, qui s’accusaient encore de
tous les maux il y a six mois, et
accueillaient opposants et groupes armés du rival d’alors.
Les retrouvailles émouvantes
entre les habitants de part et
d’autre de la frontière à Zalambessa, en Ethiopie, et à Serha, en
Erythrée, ainsi qu’à Bure et Debay-Sima, ont balayé le temps
d’une cérémonie les souvenirs
traumatisants de la guerre de
tranchée qui avait opposé les
deux pays. Ce conflit, débuté en
raison d’un différend frontalier,
avait fait entre 70 000 et 100 000
morts entre 1998 et 2000 et gelé
toutes relations entre les deux
pays. Depuis, cette frontière longue d’un millier de kilomètres
était le théâtre d’accrochages
ponctuels. Mais depuis l’arrivée
au pouvoir d’Abiy Ahmed, en
avril, les deux pays se sont contre
toute attente engagés dans un
processus de paix.
Mardi, M. Abiy, qui avait participé à la guerre en 1998-2000,
marchait le long des routes reliant les deux voisins aux côtés
d’un Isaias Afwerki souriant,
pourtant plus connu pour la poigne de fer avec laquelle il préside
son pays que pour sa bonhomie.
Pour Kjetil Tronvoll, directeur de
recherche à Bjorknes University
College (Oslo), l’ouverture de ces
deux points de passage est
l’étape la plus importante de la
réconciliation, concrétisée par la
signature d’un accord de paix le
9 juillet dans la capitale
érythréenne, Asmara. « Cela va
permettre de rétablir le lien entre
les familles divisées par la guerre
et la frontière militarisée depuis
plus de vingt ans mais aussi de relancer le commerce et la migration de main-d’œuvre à petite
échelle, ce qui contribuera à stimuler l’économie locale en
Erythrée et dans la région éthiopienne du Tigré », analyse-t-il.
L’ouverture de la frontière terrestre offre à l’Ethiopie un accès
direct vers les ports érythréens
de la mer Rouge dont elle est pri-
SOUDAN
Mer ARABIE SAOUDITE
Rouge
ÉRYTHRÉE
Asmara
Zalambessa
Makalé
Massaoua YÉMEN
Assab
Bure DJI.
Golfe
d’Aden
Addis-Abeba
ÉTHIOPIE
SOMALIE
KENYA
250 km
LE CONTEXTE
DÉGEL
Le chef du gouvernement ultraréformiste éthiopien, Abiy Ahmed,
l’avait promis dans son discours
d’investiture, le 2 avril, mais personne n’aurait imaginé un dégel
en un temps si record. Trois mois
plus tard, en juillet, il signait une
déclaration de paix et d’amitié
dans la capitale érythréenne,
Asmara, avec le président
érythréen, Isaias Afwerki, qui est
ensuite venu célébrer la réconciliation à Addis-Abeba. Depuis, les
ambassades ont été réouvertes
dans chaque pays, une liaison
aérienne relie désormais les deux
capitales et les télécommunications ont été restaurées.
vée depuis l’indépendance de
son voisin il y a un quart de siècle. Le port d’Assab se trouve à
moins de cent kilomètres de
Bure. De même, la route de Zalambessa permet de transporter
des marchandises depuis Mekele, capitale de la région du Tigré, jusqu’à Massawa. Ces nouveaux débouchés maritimes permettront à l’Ethiopie, deuxième
puissance démographique du
continent avec ses 104 millions
d’habitants, de réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti, où
transite la quasi-intégralité de
ses marchandises. Le trafic maritime a d’ores et déjà repris : un
navire marchand éthiopien est
entré à Massawa il y a une semaine afin d’exporter du zinc
vers la Chine.
« Début d’une normalisation »
Mais au-delà des bénéfices économiques, certains observateurs
sont sceptiques face à cette promesse d’ouverture dont les modalités sont encore floues, notamment en ce qui concerne la
mobilité des personnes. « Même
s’il y a des procédures prévues
pour que les populations puissent
traverser dans les deux sens, je
vois difficilement comment les
Erythréens pourront gagner
l’Ethiopie comme ils le veulent »,
explique le journaliste Léonard
Vincent, auteur du livre Les
Erythréens.
« C’est la route de l’exil. La situation interne n’a pas changé. Pour
l’instant, il n’est pas question de libérer des prisonniers politiques, le
service national est maintenu, le
contrôle de la population est total, obtenir un passeport est impossible, énumère Léonard Vincent. C’est le début d’une normalisation qui bénéficie aux deux gouvernements, mais certainement
pas à la population. » L’Erythrée,
qui voit sa population fuir par
milliers chaque année, espère
que ce dégel lui permettra d’obtenir la levée des sanctions des Nations unies, que plaide également l’Ethiopie, mais que le Conseil de sécurité juge pour l’instant prématurée.
D’autres questions restent en
suspens, à commencer par l’épineuse démarcation territoriale
de Badme, la ville-symbole où a
débuté la guerre, et où des milliers de soldats éthiopiens ont
été sacrifiés. Addis-Abeba s’était
engagé en juin à respecter les accords d’Alger et la décision datant
de 2002 d’une commission soutenue par l’ONU accordant à
l’Erythrée ce territoire disputé.
Au-delà des cérémonies, l’opacité
demeure totale sur le contenu
réel des discussions et de l’accord
qui lie désormais les deux anciens frères ennemis. p
emeline wuilbercq
planète | 7
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Climat : un sommet mondial des acteurs locaux
Réunies à San Francisco, villes, régions, entreprises et ONG veulent aiguillonner les Etats
san francisco - correspondante
P
as de chefs d’Etat, pas de
cadre officiel, mais des
milliers d’acteurs de la
lutte contre le changement climatique venus d’une
centaine de pays. Le sommet
mondial pour l’action climatique
qui s’ouvre mercredi 12 septembre à San Francisco – premier du
genre – se veut la « COP des acteurs non étatiques ». Les participants – villes, régions, coalitions d’entreprises, investisseurs,
ONG – entendent être l’aiguillon
des Etats, à un moment où le retrait américain de l’accord de Paris a ralenti les ardeurs des cosignataires à remplir les objectifs
affichés aux Nations unies.
Ils veulent montrer qu’ils comptent, qu’ils obtiennent des résultats et que la décarbonation de
l’économie passe aussi par eux, à
l’échelon local. Les acteurs non
étatiques « portent le drapeau
pendant que les gros pouvoirs, les
responsables nationaux, sont
somnolents », résume le gouverneur de Californie et hôte du
sommet, Jerry Brown.
Le Global Climate Action Summit (GCAS) est coprésidé par
Jerry Brown, le responsable chinois de la lutte contre le changement climatique, Xie Zhenhua,
l’envoyé spécial de l’ONU pour
l’action sur le climat, Michael
Bloomberg, le magnat industriel
LES DATES
12 AU 14 SEPTEMBRE
Sommet mondial pour l’action
climatique de San Francisco, organisé par la Californie, l’alliance
des villes C40, le Climate Group.
26 SEPTEMBRE
Bilan à New York du One Planet
Summit, réuni fin 2017 à l’initiative de la France, pour mobiliser
les acteurs de la finance climat.
2 AU 14 DÉCEMBRE
Vingt-quatrième conférence
des Nations unies sur le
changement climatique (COP24),
à Katowice, en Pologne.
indien Anand Mahindra et la représentante pour la conventioncadre de l’ONU, Patricia Espinosa.
Plusieurs ministres de l’environnement sont présents.
Pour la France, Nicolas Hulot,
démissionnaire, s’est décommandé mais l’ambassadrice des
pôles, Ségolène Royal, représente
le gouvernement. Anne Hidalgo
doit mener la conférence mercredi, en tant que présidente du
C40, le groupe lancé en 2005
avec le soutien financier de la
fondation philanthropique de
M. Bloomberg, et qui réunit
maintenant 96 des plus grandes
villes du monde.
Objectif 100 % électricité propre
Dans San Francisco envahie par
les sit-in des activistes en position de yoga, pas moins de
350 événements sont prévus en
plus de la conférence officielle à
laquelle participent 4 500 délégués. Toutes les « stars » de l’écologie sont annoncées, de l’ancien
vice-président américain Al Gore
à l’ancien secrétaire d’Etat John
Kerry, qui a signé l’accord de Paris
en décembre 2015 ; de Robert Redford à Alec Baldwin.
Si l’ONU n’est pas maître
d’œuvre, elle est omniprésente.
Lundi, son secrétaire général, Antonio Guterres, à New York, a solennellement rappelé aux Etats
que, s’ils n’agissent pas, « la société civile sera en droit de leur
demander des comptes ». « Le
monde change sous nos yeux », at-il souligné.
L’hyperactif Jerry Brown, gouverneur entré en « résistance »
dès le lendemain de l’élection de
Donald Trump, et qui depuis
multiplie les initiatives sur le
plan judiciaire ou législatif pour
contrecarrer l’administration républicaine, a donné le ton. Lundi
10 septembre, il a ratifié une loi
qui exige que 100 % de l’électricité
consommée en Californie provienne de sources « propres »
avant 2045 (solaire, éolienne
mais aussi nucléaire), contre 32 %
actuellement.
Seul l’Etat de Hawaï a pris un engagement similaire, mais, pour
ce qui est de la Californie, représentant l’équivalent de la 5e économie du monde, l’engagement
a été qualifié d’« historique » par
les associations, d’autant que cet
Etat reste le quatrième des Etats-
Rassemblement pour le climat, à San Francisco, le 8 septembre. AMY OSBORNE/AFP
Unis pour l’exploitation du pétrole et du gaz naturel. Selon le
sénateur Kevin de Leon, l’architecte de la loi, les parlementaires
ont pris acte de ce que la Californie avait atteint ses objectifs avec
quatre ans d’avance et ramené
ses émissions sous leur niveau de
1990. Cela tout en maintenant
une croissance record. Les énergies renouvelables représentent
déjà « dix fois plus d’emplois pour
la seule Californie que toutes les
mines de charbon des EtatsUnis », a-t-il souligné.
Piège de ciment
Le gouverneur ne s’en est pas
tenu là. Par un décret, qui n’avait
pas été annoncé, il a ordonné non
seulement de ramener l’ensemble des émissions à zéro d’ici à
2045 mais de retirer, à partir de
l’année suivante, plus de gaz à effet de serre de l’atmosphère que
l’Etat n’en rejette. Cet objectif a
surpris les écologistes mais il est
considéré comme incitant à l’innovation. A titre expérimental, le
Golden State explore la possibi-
La Californie
a ramené
ses émissions
de gaz à effet
de serre sous
leur niveau
de 1990
lité d’utiliser les algues pour absorber les gaz ou de les emprisonner dans du ciment.
Le camp anti-Trump espère
faire la démonstration que
l’autre Amérique est toujours fidèle aux engagements prévus
dans l’accord de Paris. Que ce soit
au niveau des financiers qui s’engagent pour le climat, comme les
392 qui doivent annoncer à San
Francisco la création d’un « Investor Agenda » ; au niveau des
entreprises comme le géant de
l’assurance santé Kaiser Permanente, qui promet de devenir
« neutre en carbone » en 2020 ; ou
encore des 3 000 Etats et villes
des Etats-Unis réunis dans l’alliance America’s Pledge, un réseau créé le lendemain de l’annonce du retrait de l’accord de
Paris, en juin 2017.
L’association a publié mercredi
12 septembre une analyse des efforts des entités sous-étatiques
aux Etats-Unis, à mi-chemin de
l’objectif américain fixé par l’administration de Barack Obama,
puis confirmé dans l’accord de
Paris, d’atteindre de 26 à 28 % de
réduction des émissions par rapport à 2005 avant 2025. L’étude
montre que « les engagements actuels du gouvernement et de l’économie réelle, combinés avec les
forces du marché, ramèneront les
émissions à 17 %, soit deux tiers de
l’objectif original ».
« Le travail lourd »
Quelle est la portée des engagements des acteurs non étatiques ?
Les organisateurs mettent en
avant une série de domaines où
les autorités locales sont clés,
comme la réglementation des
Le Fonds de lutte contre le sida, la tuberculose
et le paludisme cherche de nouveaux financements
L’institution internationale revendique 27 millions de vies sauvées depuis sa création en 2002
C
e n’est pas un hasard si le
Fonds mondial de lutte
contre le sida, la tuberculose et le paludisme a choisi de
présenter à Paris, mercredi
12 septembre au Quai d’Orsay, les
résultats obtenus en 2017. La
France accueillera en effet, en octobre 2019 à Lyon, la conférence
de reconstitution du Fonds pour
la période 2020-2022. Ce choix récompense le pays qui est historiquement le deuxième contributeur, derrière les Etats-Unis, de
l’organisation créée en 2002 par
les Nations unies.
Selon le Fonds, 27 millions de
vies ont été sauvées depuis sa
constitution. Il a aussi permis de
renforcer ou d’aider à construire
des systèmes de santé « plus pérennes et résistants pour la santé, et a
œuvré à l’élimination des freins
d’accès à la santé liés aux droits humains », affirme son directeur exécutif, le britannique Peter Sands.
En 2017, 17,5 millions de personnes ont reçu des traitements anti-
VIH et 9,4 millions ont bénéficié
de programmes de prévention
contre cette infection ; 5 millions
de patients tuberculeux ont été
traités, ainsi que 108 millions de
cas de paludisme, et 197 millions
de moustiquaires imprégnées
d’insecticide distribuées. Le tout
en déboursant 4,2 milliards de
dollars (3,62 milliards d’euros), et
en économisant dans le même
temps 205 millions de dollars
grâce à des achats groupés.
Ce sont là des réalisations notables, mais « si nous voulons atteindre l’objectif numéro trois des Objectifs du développement durable
[visant à l’amélioration de la
santé et du bien-être des populations], nous ne pouvons pas nous
contenter de continuer comme
avant, souligne Peter Sands. Il
faut augmenter les ressources, celles des donneurs de même que les
ressources domestiques. Dans
beaucoup de pays, ces dernières se
sont accrues mais elles doivent
s’élever encore. C’est une question
d’engagement politique. » La
question sera au cœur des efforts
déployés d’ici à la conférence de
reconstitution.
Pour sa part, la France maintient sa contribution annuelle de
350 millions d’euros, sachant que
les sommes cumulées qu’elle a apportées jusqu’à présent atteignent
4,8 milliards d’euros. Le ministère
de l’Europe et des affaires étrangères souligne la concordance de
vues avec les objectifs et la philosophie du Fonds : renforcer les systèmes de santé, mettre en place
une couverture santé universelle,
favoriser les soins de base et former un socle de santé cohérent, en
s’appuyant sur l’expertise de la
France dans ce domaine.
« Paquet global »
Si le secteur privé a été présent
d’emblée, avec notamment la Fondation Bill et Melinda Gates
(600 millions de dollars pour
2017-2019) qui a un siège au conseil d’administration du Fonds,
Peter Sands entend solliciter davantage les entreprises. Plusieurs
d’entre elles (Orange, Reckitt Benckiser, Ecobank, Compagnie fruitière notamment) devaient annoncer leur contribution lors de la
présentation des résultats.
A peine plus d’un an avant la
conférence de reconstitution, la
mobilisation est donc lancée afin
de poursuivre et d’accroître l’impact des programmes. Elle devra
s’accomplir en tenant compte
d’une nouvelle phase où, créé
pour trois maladies, le Fonds doit
s’adapter à une approche intégrée
de la santé, en articulant ses interventions avec la lutte contre
d’autres pathologies.
« Nous devons renforcer les systèmes de santé et cette tâche pourrait tirer profit de ce qui a rendu si
extraordinaire la riposte au VIH :
l’implication des communautés et
des militants, l’utilisation systématique des données pour adapter les programmes, l’attention à
l’importance de leur impact », sou-
ligne Peter Sands. Mais aussitôt, le
directeur exécutif pointe ce qu’il
considère comme un défi : comment intégrer la riposte au VIH
dans la construction d’une santé
globale sans perdre la capacité à
se mobiliser, l’énergie et le style
direct qui ont caractérisé le travail
autour du VIH ?
« A cela, il n’y a pas de réponse
unique, répond M. Sands. Là où
nous intervenons déjà pour mettre
sur pied une chaîne d’approvisionnement, recueillir des données ou
former des travailleurs communautaires, nous le faisons d’une
manière qui développe des compétences locales. Et là où nous fournissons des services pour le VIH,
cela fait sens de l’intégrer dans un
“paquet” global : la prévention contre le VIH chez les jeunes filles et jeunes femmes s’inscrit dans une offre
en santé sexuelle et reproductive ;
celle en direction des usagers de
drogues s’insère dans la réduction
des risques liés à l’injection. » p
paul benkimoun
constructions ou le recyclage des
déchets – avant même le sommet, 23 villes, dont Paris, Durban,
Tokyo et Vancouver, ont décidé
de réduire de 15 % le volume des
déchets généré par chaque citoyen d’ici à 2030.
Pour l’agence de l’ONU pour
l’environnement, qui a publié le
10 septembre une étude quantifiant pour la première fois l’apport des initiatives internationales émanant de 7 000 villes dans
133 pays, et 6 000 entreprises, « les
villes, les Etats, la société civile et le
secteur privé ont le potentiel pour
dépasser des objectifs ».
Mais le rapport indique également que nombre d’engagements annoncés n’ont pas encore eu d’impact. « Nous avons
absolument besoin des gouvernements nationaux pour faire le travail lourd », a indiqué Angel Hsu,
climatologue à Yale, l’une des
coauteurs de l’étude. Jerry Brown
en convient, estimant que « nous
sommes encore au camp de base
du mont Everest ». p
corine lesnes
ETATS - U N IS
Près de deux millions
de personnes évacuées
Environ 1,7 million de personnes ont été évacuées en Caroline du Sud, en Caroline du
Nord et en Virginie avant l’arrivée de l’ouragan Florence,
qui devrait atteindre, jeudi
13 septembre, les côtes américaines. Ces trois Etats sont les
plus menacés par l’ouragan,
qui progresse vers l’ouest et le
nord-ouest à une vitesse de
28 km/h. Classé quatre sur
l’échelle de Saffir-Simpson
(qui compte cinq niveaux)
avec des vents atteignant
220 km/h, il pourrait sévir jusqu’en Pennsylvanie. – (AFP.)
BIO DIV ERS ITÉ
Les pays chasseurs
de baleines bloquent la
création d’un sanctuaire
Les pays chasseurs de baleines ont bloqué la création
d’un sanctuaire dans l’Atlantique Sud pour ces cétacés
menacés d’extinction, renforçant les dissensions de la
Commission baleinière internationale, qui se réunit
jusqu’au 14 septembre au
Brésil. La proposition, qui
devait recueillir 75 %
des votes pour être adoptée,
a reçu le soutien de seulement 39 membres. – (AFP.)
8|
FRANCE
Macron obligé de réviser sa copie économique
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Le tassement de la croissance contraint l’exécutif à revoir ses ambitions de baisse du déficit pour 2019
C
e n’est pas une sortie de
route, mais cela ressemble sérieusement à une
embardée. Alors que l’an
II du quinquennat d’Emmanuel
Macron a débuté sous des auspices économiques moins favorables que les premiers mois de son
mandat, le gouvernement doit
faire face à une mauvaise nouvelle
supplémentaire : le déficit public
devrait s’établir à 2,8 % du produit
intérieur brut (PIB) l’an prochain.
C’est l’estimation que Bercy inclura dans le projet de loi de finances (PLF) 2019, attendu le 24 septembre en conseil des ministres.
C’est mieux que les 2,9 % sur lesquels tablait l’exécutif il y a un an,
mais moins bien que les prévisions envoyées en avril à la Commission européenne (2,4 %). Il y a
tout juste deux mois, en préparation du débat d’orientation des finances publiques de la mi-juillet,
le gouvernement misait même
sur 2,3 %. Ce dérapage pour 2019
intervient alors que le déficit public de cette année, comme le
laisse entendre le ministre de
l’économie, Bruno Le Maire, devrait déjà se situer « autour de
2,6 % », et non à 2,3 %. Une correction qui a contraint l’exécutif à dégrader dans la foulée sa trajectoire
de dette publique, et de maîtrise
des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires.
Emmanuel Macron au
conseil des ministres,
le 5 septembre.
POOL/REUTERS
Effets du calendrier fiscal
Ces différentes révisions s’ajoutent à des indicateurs peu porteurs
sur le front de l’emploi. Le taux de
chômage a quasiment stagné à
9,1 % au deuxième trimestre 2018,
alors que le gouvernement avait
promis de le ramener à 7 %
en 2022. Quant aux créations
d’emplois dans le secteur privé,
qui avaient connu un record
en 2017, elles ont continué de ralentir au deuxième trimestre, a annoncé l’Insee, mardi 11 septembre.
Une accumulation de mauvais
chiffres qui risque de compliquer
encore un peu plus la rentrée
d’Emmanuel Macron, déjà frappé
dans les sondages par une perte de
confiance des Français dans sa capacité à réformer le pays.
En cause principalement, le tassement de la croissance. Celle-ci
n’est plus prévue qu’à + 1,7 % pour
2018 et pour 2019 (et non plus 2 %
et 1,9 %), dit-on à Bercy. De plus, le
reclassement de SNCF Réseau en
administration publique, annoncé le 6 septembre, pèsera sur le
déficit à hauteur de 0,1 point de
PIB chaque année (un peu plus de
2 milliards d’euros). Si la croissance ralentit, c’est la faute au rebond des prix du pétrole, à une dynamique économique mondiale
qui s’essouffle et à des « facteurs
domestiques conjoncturels ». Une
manière de souligner le caractère
exceptionnel de ces vents contraires selon Bercy, qui cite parmi ces
causes de ralentissement, les « intempéries » des derniers mois, les
« ponts de mai » ou les « mouvements sociaux du printemps ».
Pas un mot, en revanche, sur les
possibles effets du calendrier fiscal
choisi par l’exécutif, alors que plusieurs économistes et les représentants de l’opposition soulignent les effets négatifs de la
baisse en deux temps des cotisations chômage et maladie – au
1er janvier et au 1er octobre – tandis
que la CSG avait été augmentée en
une seule fois en début d’année.
Les artisans du budget 2019,
pour qui il ne s’agit que d’un « trou
d’air », se veulent optimistes pour
la fin d’année. Ils mettent en avant
les « mesures pour le pouvoir
d’achat » que sont la seconde tranche de baisse de cotisations et la
suppression d’un tiers de la taxe
d’habitation pour 80 % des foyers.
L’objectif de croissance 2018 reste
pourtant sujet à caution : selon
l’Insee, l’acquis de croissance à miannée – c’est-à-dire la hausse que
connaîtrait le PIB sur toute l’année
si l’économie venait à s’arrêter totalement au second semestre –
n’était que de 1,3 %.
Dans un contexte économique
plus tendu que prévu, le gouvernement a dû redoubler d’efforts pour
ne pas passer au-dessus du seuil
critique de 3 % de déficit en 2019,
alors que Paris vient de sortir de la
procédure européenne de déficits
excessifs, après deux années sous
les 3 % (2017 et 2018). Les mesures
annoncées, à la fin d’août, par le
premier ministre, Edouard Philippe, visaient à rectifier le tir. La
moindre revalorisation des prestations sociales (+ 0,3 % en 2019 et
2020) devrait toutefois générer un
peu moins d’économies que prévu
(autour de 3 milliards d’euros),
compte tenu d’une inflation qui
ralentirait l’an prochain.
Si l’année 2019 constitue un
exercice à haut risque pour le gouvernement, c’est qu’elle doit acter
la transformation du crédit d’im-
pôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en allégement de cotisations. L’an prochain, l’Etat devra
à la fois payer ce crédit d’impôt aux
entreprises au titre de 2018, et leur
reverser le montant des allégements de cotisations pour 2019.
De quoi entraîner une hausse mécanique de 0,9 point du déficit public, soit « un peu plus de 20 milliards d’euros » de dépenses supplémentaires, précise-t-on à Bercy.
Les artisans
du budget 2019,
pour qui il
ne s’agit que d’un
« trou d’air », sont
optimistes pour
la fin d’année
« On n’a pas changé de stratégie »
Dans ce contexte, tout nouvel aléa
conjoncturel pourrait se révéler
dramatique politiquement. « Si on
est à 1,5 % de croissance économique en 2019, on passera les 3 % de
déficit », glissait il y a quelques
jours une source gouvernementale au Monde. Malgré cet avantage de trésorerie qui se profile
pour les entreprises, les patrons
des grands groupes français se disent inquiets, eux aussi. D’une
part, le patronat souhaite ardemment que l’Etat tienne ses engagements, et affiche un déficit limité
en 2019 et un budget à l’équilibre
en 2022. « Il en va de la crédibilité de
la France, de sa notation par les
agences, donc des conditions auxquelles l’Etat emprunte », plaide
l’un d’eux. D’autre part, les grandes entreprises privées redoutent
que cet effort public se réalise dans
l’immédiat à leur détriment. « Entre le décalage prévu dans l’allégement du CICE, l’augmentation de
l’acompte de l’impôt sur les sociétés
et la suppression de certaines aides
aux entreprises [qui doivent être
annoncées dans le PLF], nous allons nous faire ratisser collectivement d’au moins 2 milliards d’euros
dans ce budget, avance un repré-
sentant du patronat. J’aimerais que
ce ne soit pas davantage, et que
l’Etat prenne de vraies mesures de
réduction des dépenses. »
Pour l’heure, Bercy se limite à réitérer ses objectifs d’ici à la fin du
quinquennat : réduction de la
dette de cinq points de PIB, des dépenses publiques, de trois points,
et des prélèvements obligatoires,
d’un point. « On n’a pas changé de
stratégie, on réaffirme nos priorités », répète-t-on au ministère de
l’économie et des finances.
Mais la dépense publique, dont
la hausse devrait être nulle cette
année en volume, est déjà attendue en augmentation de 0,6 % l’an
prochain, contre 0,4 % espéré jusqu’à présent. Soit, en valeur, une
hausse de 20 milliards d’euros
en 2018 et de 25 milliards en 2019.
Quant à la dette publique, elle devrait culminer à 98,7 % du PIB cette
année, toute proche des 100 %,
avant de redescendre à 92,7 % en
fin de quinquennat. Bercy n’a pas
fini de jongler avec les chiffres. p
audrey tonnelier
(avec denis cosnard)
Le chef de l’Etat joue sa crédibilité politique
LES
MATINS.
du lundi
au vendredi
7H - 9H
© Radio France/Ch. Abramowitz
Demain matin,
le monde
aura changé.
Guillaume Erner
et la rédaction
franceculture.fr/
@Franceculture
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
on a peu entendu Emmanuel Macron
parler conjoncture et comptes publics ces
derniers jours. Après un été calamiteux et
une rentrée ratée, le chef de l’Etat préfère
mettre en avant les thématiques sociales –
au premier rang desquelles le plan pauvreté, qu’il doit présenter jeudi 13 septembre – en espérant faire oublier son image de
« président des riches » à quelques mois des
élections européennes de mai 2019.
Il a pourtant des raisons de s’inquiéter
alors que les créations d’emplois marquent
le pas, que la croissance est retombée sous
les 2 %, que le chômage stagne à plus de 9 %,
et que l’inflation est repartie à la hausse. Audelà des dégâts évidents que ces performances médiocres de l’économie occasionnent
dans la vie des Français, elles viennent
bousculer les calculs politiques du président, élu pour « transformer » le pays. Car la
chute de la popularité dans les sondages du
président de la République se nourrit aussi
du ralentissement économique. Les enquêtes d’opinion le disent, les Français commencent à douter. Et si Emmanuel Macron,
comme ses prédécesseurs à l’Elysée, était
impuissant à faire redémarrer l’économie ?
Sur le plan européen, les faiblesses de
l’activité française fragilisent également
les ambitions du chef de l’Etat. Durant la
campagne présidentielle de 2017, le candidat avait été clair : pour être audible à
Bruxelles et convaincre Berlin d’impulser
des changements, Paris se devait de donner des gages en matière de comptes publics et montrer qu’il était enfin capable de
tenir ses engagements.
Stratégie menacée
De fait, et il y a là matière à satisfaction, la
France est sortie de la procédure pour déficit excessif fin mai. Mais les dernières prévisions du gouvernement font état d’un déficit qui se creuse à nouveau (à 2,6 % du PIB
en 2018 et 2,8 % en 2019) pour se rapprocher
de la barre des 3 %. Quant à la dette publique, elle frôle le seuil symbolique des 100 %
de la richesse nationale.
La Commission européenne sait qu’une
partie de cette dégradation est d’ordre
comptable (consolidation de la dette de la
SNCF, transformation du CICE en allégement de cotisations), et de ce point de vue,
elle ne devrait pas en tenir rigueur à Paris.
Mais, plus fondamentalement, Bruxelles a
déjà exprimé de sérieuses réserves sur la
réalité de l’effort promis par le gouvernement. Et si le projet économique d’Emmanuel Macron pour la France n’est pas crédible, peut-il l’être pour l’Europe ? A l’heure où
les populismes montent partout sur le
Vieux Continent, et où le président français
veut prendre la tête des « progressistes »
contre les « nationalistes », ce doute-là peut
être mortel.
Il peut aussi menacer la stratégie nationale d’Emmanuel Macron qui veut élargir
son électorat sur la droite, à l’approche des
élections européennes et plus encore du
scrutin municipal de 2020. Car cet électorat-là – tout comme le MoDem avec lequel
La République en marche est alliée – est très
sensible à la question de la dépense publique, à laquelle jusqu’ici le gouvernement ne
s’est pas attaqué. Il a même fait le choix,
en 2017, de relâcher l’effort prévu. Economiquement, cela peut se justifier puisque
l’heure est au ralentissement conjoncturel.
Politiquement, le chef de l’Etat prend le risque de s’amputer de sa jambe droite. p
virginie malingre
france | 9
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Richard Ferrand,
l’«ancien monde»
en Macronie
Le parlementaire breton devait être élu,
mercredi, président de l’Assemblée
I
l est 13 h 20, lundi 10 septembre, quand Richard
Ferrand paraît devant le centre des congrès de Tours. Les
députés de La République en
marche (LRM) viennent de le désigner comme leur candidat pour
succéder à François de Rugy à la
tête de l’Assemblée nationale.
L’issue du vote prévu, mercredi
12 septembre, ne fait guère de
doute. Le député du Finistère
vient donc d’être sacré quatrième
personnage de l’Etat.
N’importe qui à sa place aurait
affiché un visage rayonnant face
aux caméras. Mais c’est un
homme tendu qui se présente devant les journalistes. Il sait l’exercice qui l’attend, justifier son
élection, lui qui ne représente
aucun des canons du macronisme : parité, renouvellement,
exemplarité. « Vous me pardonnerez de ne pas être une dame… »,
lance-t-il sur un ton ironique. Sa
phrase suscite un tollé sur les réseaux sociaux. Le lendemain, il
s’autorise un autre accroc aux règles en vigueur en Macronie.
Dans Libération, il exclut de quitter ses fonctions s’il venait à être
mis en examen dans l’affaire des
Mutuelles de Bretagne. « Une décision procédurale n’a pas vocation à décider de l’exercice d’un
mandat parlementaire », balaiet-il, alors qu’il est toujours sous le
coup d’une information judiciaire pour prise illégale d’intérêts, après une première enquête
classée sans suite.
C’est que cette affaire lui a déjà
suffisamment gâché la vie. En
juin 2017, elle lui a coûté son poste
au gouvernement, lorsqu’il a été
contraint de quitter le ministère
de la cohésion des territoires. Il
n’a jamais digéré de se retrouver
dans le collimateur de la justice
pour ce qu’il considère comme
une simple « affaire médiatique ».
« Je n’ai rien commis d’illégal et
d’immoral », assurait-il en septembre 2017. L’homme a gardé
des révélations du Canard enchaîné une rancœur tenace à
l’égard des médias. Un paradoxe
pour cet homme de 56 ans qui a
commencé sa carrière professionnelle dans la presse – un rêve
d’enfant. Au début des années
1980, il collabore comme journaliste à La Dépêche du Midi, à Centre
Presse, mais aussi au Monde.
Un ralliement mystérieux
C’est donc à un homme blessé
qu’Emmanuel Macron a confié
les rênes de la majorité en
juin 2017. A l’époque, celui que ses
amis connaissent « jovial et bon
vivant » se renferme sur luimême. Il hérite en outre d’un
groupe en construction, un collectif sans boussole et à 312 visages, dont peu sont aguerris à la
vie parlementaire. Dès les premières semaines, sa gestion suscite des mécontentements en interne. Ses troupes le décrivent
comme un « personnage très
compliqué », « bourru », « taciturne ». « C’est un homme très secret et très solitaire, qui se méfie de
tout le monde et qui donne sa confiance à très peu de gens », observe
un pilier de la majorité. Surtout,
cet esprit fin crispe. « Il a un seul
défaut : il est prêt à se damner
pour un bon mot », raconte un ancien ami. Son style corrosif et
caustique le rend fort peu diplomate auprès de ses collègues.
Richard
Ferrand, à
l’Assemblée
nationale,
le 31 juillet.
JULIEN MUGUET
POUR « LE MONDE »
« Quand vous êtes président de
groupe, vous êtes une machine à
créer des ingrats et des aigris », répète-t-il pour se faire pardonner
son impopularité. « C’est le travail
le plus dur avec celui de premier
ministre, où il y a peu de reconnaissance et beaucoup de médisance », souligne un de ses partisans. Cet été, l’affaire Benalla lui a
offert le salut qu’il n’avait jamais
eu en un an. Dans la tempête, « il a
été un vrai capitaine », jugent plusieurs élus LRM. Cet épisode lui a
donné toute crédibilité pour accéder au perchoir. « On a choisi la
personne la plus solide. Il a la capacité de gérer un débat et saura
tenir tête aux voix fortes dans l’Hémicycle », se félicite le député de la
Vienne Sacha Houlié. Et Richard
Ferrand de s’éloigner de la gestion de ce groupe avec lequel la
greffe n’aura finalement jamais
vraiment pris.
Il faut dire que le premier des
marcheurs à l’Assemblée se situait aux antipodes de ses collègues du « nouveau monde » macroniste. Avant d’être un suppor-
ter du chef de l’Etat, il a eu une
autre idole dont il a gardé une
photo dans son bureau : François
Mitterrand. Lui a connu le parcours d’élu à l’ancienne, gravissant un à un les échelons au Parti
socialiste. Ce natif de l’Aveyron
– il en a gardé une touche d’accent – a été élu successivement
conseiller général et conseiller
régional en Bretagne, puis, après
une tentative infructueuse
en 2007, député en 2012.
Sa circonscription du Finistère
s’étend de Carhaix à l’île d’Ouessant. Il y passe ses week-ends, au
chevet notamment de l’agroalimentaire. Un élu de terroir, « old
school, qui fait les comices agricoles », résume un élu breton, mais
dont la connaissance du terrain
en fait un précieux allié pour le
chef de l’Etat. « Richard a beaucoup de bon sens, il écoute ce que
disent les gens, c’est un baromètre
précieux », confiait le candidat
Macron à « M Le magazine du
Monde », en mars 2017. Peu partisan de la fin de la réserve parlementaire, indigné des velléités de
Auditions au Sénat : la volte-face de Benalla
L’ex-chargé de mission sera finalement entendu le 19 septembre par la commission d’enquête
V
iendra ou viendra pas ?
Le temps d’une journée,
mardi 11 septembre,
Alexandre Benalla s’est contorsionné pour éviter l’invitation des
sénateurs à répondre à leurs questions. Après des heures d’échanges
et de débats juridiques, la commission d’enquête sur l’affaire dont il
est le protagoniste l’entendra bien
le 19 septembre. Convocation à laquelle l’ancien chargé de mission
de l’Elysée se rendra « contraint »,
a-t-il écrit dans un communiqué
adressé à l’AFP tard dans la soirée.
En juillet Le Monde avait révélé
que M. Benalla – qui était alors toujours en poste auprès du chef de
l’Etat – avait molesté des personnes en marge de la manifestation
du 1er-Mai à Paris. Des faits pour
lesquels il est mis en examen
pour, notamment, « violences en
réunion », « immixtion dans
l’exercice d’une fonction publique
en accomplissant des actes réservés à l’autorité publique » et « port
et complicité de port prohibé et
sans droit d’insignes réglementés
par l’autorité publique ». Les révélations successives sur le rôle de
cet homme de l’ombre avaient
surtout conduit à lever le voile sur
les passe-droits dont bénéficiait
M. Benalla, jetant des soupçons
sur le fonctionnement de l’exécutif. Ce qui avait attisé la curiosité
des sénateurs et motivé leur
convocation. Cet été, M. Benalla
n’avait d’ailleurs pas dit non à son
éventuelle venue. « Je dois réfléchir.
Mais oui, j’ai plutôt envie d’y aller.
Ils veulent des explications, j’ai de
quoi leur en donner », avait-il déclaré sur TF1 le 27 juillet.
Mardi 11 septembre, changement de stratégie. Sur LCI, l’avocat
de M. Benalla, Me Laurent-Franck
Liénard, a opposé une fin de nonrecevoir. Raison invoquée : la règle
qui incombe à toute commission
d’enquête de ne pas s’enquérir de
faits faisant l’objet de poursuites
judiciaires. Une argumentation
corroborée par Nicole Belloubet,
garde des sceaux, mardi matin, au
micro de LCP : « Il ne peut pas y
avoir d’interférences entre une
commission d’enquête et une information judiciaire (…) C’est la raison
pour laquelle Alexandre Benalla n’a
pas encore répondu à la commission d’enquête du Sénat. »
« J’ignorais que [Mme Belloubet]
était le conseil juridique de
M. Benalla », a ironisé sur Public
Sénat Philippe Bas, qui préside la
commission d’enquête sénatoriale. L’élu Les Républicains de la
Manche est « très sourcilleux » sur
la séparation des pouvoirs. « Je ne
suis pas le conseil juridique de
M. Benalla, je rappelle simplement
les principes », s’est défendue la
ministre mercredi matin sur
France Inter avant d’évoquer une
« instrumentalisation » : « Il va de
soi que personne n’est dupe de ce
qui s’est passé cet été, de l’instrumentalisation de ce qui est au dé-
part une dérive personnelle. » Philippe Bas, expert de la mécanique
parlementaire, connaît les règles.
Rien ne l’autorisera à poser des
questions sur les faits faisant l’objet de poursuites, à savoir les violences de la Contrescarpe. Lui dit
s’intéresser « à ce qui s’est passé
avant et après, c’est-à-dire sur le
fonctionnement de l’Etat ». « De
nombreuses contradictions ont
émergé des premières auditions
sur son rôle à la présidence de la
République », a-t-il expliqué sur
BFM-TV mercredi matin.
« Ils sont quoi, ces gens-là ? »
« Le pouvoir de contrôle du Parlement s’exerce à l’égard du gouvernement, pas de l’exécutif », a mis en
garde Nicole Belloubet mercredi,
quoique ce principe ne se soit pas
vraiment appliqué depuis le début des commissions d’enquête à
l’Assemblée et au Sénat. Pas de
quoi faire sourciller Philippe Bas,
qui a rappelé dans la journée de
mardi que, convoqué, M. Benalla
n’aurait pas le choix de se présenter. « Celui qui ne vient pas s’expose
à des peines de prison et
d’amende », a rappelé le sénateur,
glissant subrepticement qu’il
avait le pouvoir d’aller « le faire
chercher par huissier ». Un refus
serait passible de deux ans de prison et de 7 500 euros d’amende, a
par ailleurs rappelé un communiqué de la commission des lois du
Sénat mardi après-midi.
« C’est un homme
très secret
et très solitaire,
qui se méfie de
tout le monde »,
observe un pilier
de la majorité
son prédécesseur au perchoir de
sanctionner plus durement l’absentéisme des députés, l’ex-député socialiste a finalement une
vision très « ancien monde ».
Qu’importe pour Emmanuel Macron, qui a fait le choix de la sécurité en plaçant ce fidèle à la tête de
l’Assemblée. Le premier des députés socialistes à l’avoir rejoint. Celui qui a joué un rôle important
dans son ascension politique,
puis dans son accession à l’Elysée.
Son ralliement au futur chef de
l’Etat reste d’ailleurs une énigme
pour beaucoup de ses anciens camarades socialistes. Ceux-là se
souviennent que Richard Ferrand
a longtemps ferraillé à la gauche
du PS, soutien d’Henri Emmanuelli dans un courant appelé
– déjà – « Nouveau monde ».
En 2005, il avait voté non au référendum sur le projet de Constitution européenne, et s’était abstenu, en 2014, lors du vote sur le
pacte de responsabilité, tournant
social-libéral du quinquennat de
François Hollande. « Tout mettre
sur la politique de l’offre me semble une erreur », expliquait-il alors
au Télégramme. Quel vent l’a
donc porté vers le candidat d’En
marche !, inspirateur dudit pacte
quand il était secrétaire général
adjoint de l’Elysée, et qui mène
désormais une politique économique comparable ? « Peut-être
son côté mitterrandiste, spécule
un élu breton, qui le connaît bien.
Il a été séduit par la personne, le
côté mystique et aventureux de
Macron. » Les raisons profondes
de son ralliement resteront un
mystère. A son image. p
alexandre lemarié
et manon rescan
Olivier Besancenot rappe
contre Emmanuel Macron
O
Un coup de pression qui a entraîné la volte-face de l’ancien
chargé de mission de l’Elysée. Ce
dernier a annoncé dans la soirée
qu’il se rendra devant la commission « afin d’éviter les poursuites judiciaires ». Mais, déjà, il en conteste
les fondements. « Je déplore qu’on
m’impose ainsi de comparaître devant une commission qui n’a
aucune légitimité à poursuivre ses
travaux, au mépris des principes
fondamentaux de notre Constitution », a-t-il écrit dans son communiqué à l’AFP. Auprès de France
Inter, il y est même allé plus fort
dans la soirée, estimant que la
commission « bafoue notre démocratie », selon les propos rapportés
par la radio. « Je n’ai aucun respect
pour eux », a-t-il ajouté, voyant en
Philippe Bas un « petit marquis ».
« Ils sont quoi, ces gens-là ? »
s’est-il encore emporté. « Ils sont
des politiques. Qui font de la “popol”, de la petite politique. Ce sont
des petites gens, qui n’ont jamais
existé dans le paysage politique
français et qui, aujourd’hui, à travers Benalla, veulent essayer
d’avoir le président Macron », a-t-il
ajouté. « M. Bas fait sa campagne
politique personnelle depuis des semaines sur le sujet », avait également accusé, plus tôt, Benjamin
Griveaux, porte-parole du gouvernement, sur RTL. Une mise en
cause qui augure d’un duel haut
en couleur le 19 septembre. p
livier Besancenot n’a pas le flow de Kaaris ou les
punchlines de Booba, ni d’ailleurs leurs ennuis judiciaires. Il a encore moins la mélancolie planante de PNL.
Son message est simple, basique, mais surtout politique. Entre
deux clashs avec Jean-Luc Mélenchon au sujet de l’immigration,
le porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) a opté
pour un morceau de rap en cette rentrée politique. La cible : Emmanuel Macron. Le titre : Diviser pour mieux régner !
Dans une courte vidéo postée le 8 septembre sur les réseaux
sociaux, on y entend l’ex-candidat à la présidentielle de 2002 et
2007 avec son « pote Jo » dire tout le mal qu’ils pensent de la politique du gouvernement. « Pouvoir non partagé-gé ! Richesses non
partagées-gées ! (…) Dans nos quartiers, le mal-être par milliers. On
sait même plus à qui se fier. En vrai pour Macron t’es qu’une planche à billets, peut-on entendre notamment dans ce morceau produit par Kristoproduction. Et tu voudrais qu’on reste tranquille
après tout ça (…) tu voudrais qu’on
reste docile après tout ça, tout ça, le
« EN VRAI, POUR
carnage de tes lois. »
« J’ai voulu dire deux trois bricoles à
MACRON, T’ES QU’UNE Emmanuel Macron », confie, dans un
le postier trotskiste lors de sa
PLANCHE À BILLETS » sourire,
pause matinale. L’intérêt d’Olivier Besancenot pour le rap n’est pas nouCHANTE LE PORTEveau. On l’avait découvert en 2005 en
PAROLE DU NPA
featuring sur l’album de Monsieur R
Politikment incorrekt, où il introduisait une reprise du titre de Trust Antisocial, véritable hymne de
l’extrême gauche. A l’époque, l’album avait fait scandale à cause
de la chanson FranSSe, dans laquelle Monsieur R affirmait : « La
France est une garce n’oublie pas de la baiser/Jusqu’à l’épuiser
comme une salope faut la traiter. »
On retrouve M. Besancenot en 2011 sur l’album de son ami
JoeyStarr Egomaniac. Les Inrocks rappellent la participation du
communiste révolutionnaire à l’émission de Skyrock « Planète
Rap », en 2013, avec Guizmo, Mokless et Despo Rutti, ainsi que sa
collaboration en 2017 avec Ous-D-Ous pour un morceau, disons,
très engagé. En bon connaisseur, M. Besancenot a fait sien ce vers
d’Assassin, groupe phare du « rap conscient » : « On reste sérieux
dans nos affaires, dans la façon dont on parle à nos frères. » p
ma. re
abel mestre
10 | france
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
«Aux bains-douches, je peux me laver pour 1,30 euro»
A Lille, la fermeture prochaine des derniers bains publics menace de fragiliser des populations déjà précaires
mais je suis propre, dit-elle. Comment on va faire après ? »
Le prix de l’eau est un argument
qui revient sans cesse dans la bouche des usagers des bains municipaux. Et puis il y a aussi ces personnes qui n’ont pas accès à l’eau
courante comme Saci Boramola,
73 ans, une veste trop grande sur
ses maigres épaules. Cet habitant
de Fives vient depuis près de quarante ans prendre une douche
deux fois par semaine pour
80 centimes. Un peu perdu, ses
vêtements pliés dans un sac Carrefour, ce retraité de la SNCF ne
sait pas comment il fera le jour où
les bains de la rue Dupuytren fermeront définitivement.
La France insoumise (LFI) et les
Verts lillois s’inquiètent également de l’avenir de ces sanitaires
publics. « Les bains-douches peuvent paraître désuets à certains,
mais ils jouent encore un rôle sanitaire et social essentiel dans notre
ville », ont rappelé les élus lillois
d’EELV, troublés par ce projet « incompatible avec le slogan Lille,
ville de la solidarité ».
lille - correspondance
L
es cheveux encore légèrement humides, il salue
d’un mouvement de tête
le personnel des bainsdouches, et s’en va sans un bruit.
Voilà trente ans que Boualem
Blidi se rend deux fois par semaine aux bains publics lillois,
ouverts du mercredi au dimanche. A 70 ans, cet habitant du
quartier populaire de Wazemmes
prend le métro chaque mercredi
et vendredi pour venir se laver en
toute discrétion aux bains municipaux de Fives. C’est le dernier
lieu de la métropole lilloise à proposer gratuitement ou pour quelques pièces jaunes un accès aux
douches et baignoires. « Je n’ai pas
de salle de bains chez moi, confie
Boualem Blidi. Ici, pour 1,30 euro,
je peux me laver. Comment je vais
faire si ça ferme ? »
Son inquiétude est partagée
par la grande majorité des utilisateurs de cet espace public social : précaires, Roms, sans-abri
ou nostalgiques des bains publics. Les carreaux de carrelage
cassés, le fond des baignoires
blanches usé et élimé ou les miroirs piqués ne gênent pas ces habitués qui connaissent des fins
de mois difficiles.
Au milieu des effluves de savon
noir, Soukaina Ouhaddou, 20 ans,
partage chaque semaine avec son
père et ses cinq petits frères et
sœurs une sorte de rituel familial
en venant aux bains fivois. « C’est
rigolo pour les enfants de venir se
laver ici », explique Soukaina,
l’aînée de la fratrie. Chez eux, à
Wattignies, à six kilomètres de
Lille, le cumulus est hors d’usage.
Ici, les sept membres de la famille
viennent profiter des baignoires
et des douches pour 5,60 euros.
Quand on est pauvre, chaque centime compte.
Karim Lannak
et Teddy
Botineau
allaient aux
bains-douches
de Wazemmes
depuis quatre
ans. DAVID PAUWELS/
DIVERGENCE
POUR « LE MONDE »
Dans sa longue robe noire, Malika Boulouiz se plaint des tarifs
de l’eau. Trop élevés. Avec son salaire de femme de ménage à mitemps, impossible de s’offrir le
hammam. Alors les bains-douches, c’est son moment de détente, le samedi, avec un ou plusieurs de ses quatre enfants. Pendant le ramadan, elle apporte des
gâteaux aux quatre agents municipaux chargés d’ouvrir de l’extérieur les portes des cabines à chaque coup de sonnette. « Je suis
triste d’apprendre que ça va fermer. C’est beau de refaire le quar-
Des fermetures partout sauf à Paris
En France, c’est la politique hygiéniste de la fin du XIXe siècle et
les découvertes de Pasteur qui ont contribué au succès de ces
établissements. Mais, depuis les années 1970 et la généralisation
de l’eau courante dans les habitations, leur utilité a été remise en
question. Ils sont rasés, ou rénovés en établissements culturels.
Les derniers des huit bains publics de Bordeaux ont fermé
en 2016, pour cause d’insalubrité et d’incivilités. A Reims, c’est au
printemps 2016 que ce lieu, qui rendait pourtant service à des retraités, handicapés, vendangeurs ou encore routiers, a fermé définitivement. Idem à Charleville-Mézières, où les derniers bainsdouches de Champagne-Ardenne, ouverts en 1931, ont fermé
leurs portes, fin 2016, en toute discrétion. Il n’y a que Paris qui a
maintenu des bains-douches gratuits dans dix arrondissements.
Le Samusocial et la Ville de Paris comptent ouvrir à l’automne un
lieu pour les femmes sans abri dans le 11e.
tier, mais il ne faut pas retirer les
choses dont les gens ont besoin »,
déplore cette Lilloise de 47 ans.
La rumeur de la fermeture courait en effet depuis quelques
mois. Elle a été officialisée en
juillet par un article publié par La
Voix du Nord : « Les derniers
bains-douches publics ne passeront pas Noël ». Depuis, la mairie
de Lille est moins catégorique.
Jacques Richir, adjoint chargé de
l’hygiène publique, explique : « La
décision de fermer n’est pas prise
mais le bâtiment est à bout de
souffle, il consomme une énergie
folle et la fréquentation est en
baisse. »
Aucune rénovation
Le quartier populaire de Fives est
en voie de gentrification, comme
Wazemmes avant lui. En 2014, les
bains-douches de Wazemmes,
quartier populaire aux accents
bobo, ont fermé, vendus à un promoteur immobilier pour 1,3 million d’euros, après quarante et un
ans d’activité. A Fives, près de
1 200 nouveaux logements doivent sortir de terre. Depuis 2012,
la réhabilitation de la friche Fives
Cail Babcock, ancien site métallurgique de dix-sept hectares qui
a compté jusqu’à 6 000 ouvriers,
« Le bâtiment est
à bout de souffle,
il consomme une
énergie folle et
la fréquentation
est en baisse »
JACQUES RICHI
adjoint au maire
chargé de l’hygiène publique
voit arriver une nouvelle population. Les bains fivois, équipement
vétuste prisé des précaires, fontils tache au milieu de ce projet de
rénovation urbaine ?
Energivore avec ses grandes surfaces vitrées, son réseau d’eau vétuste et ses plafonds hauts, le bâtiment en brique rouge construit
en forme de L en 1960 n’a bénéficié d’aucune rénovation depuis
plusieurs années. Seul l’entretien
courant a été effectué pour permettre des conditions de sécurité
correctes dans les cabines bleu
pâle ou jaune paille. La fréquentation a chuté de 30 % en trois ans.
En 2017, la ville de Lille a comptabilisé 13 000 entrées, soit une cinquantaine de personnes par jour.
Et « chaque bain nous coûte
10 euros en frais de fonctionnement et 10 euros en frais de personnel », précise Jacques Richir.
Aux bains fivois, à partir de cette
semaine, la maire, Martine Aubry,
a décidé de mettre en place des
permanences du service d’action
sociale pour étudier la situation
de chaque usager. « Il existe des
aides de l’ANAH [Agence nationale
de l’habitat] pour améliorer les logements ou des chèques-eau pour
aider à payer les factures », explique M. Richir, assurant qu’aucune
décision de fermeture ne sera
prise tant qu’il n’y aura pas de
« vrai plan B ».
Le prix de l’eau trop élevé
« Les gens vont être sales si ça
ferme », prédit Fatma Chadli,
58 ans. Armée de son cabas à
roulettes, baskets aux pieds, sourire aux lèvres, cet infatigable
soutien des sans-papiers et des
migrants à Lille vient plusieurs
fois par semaine se laver à Fives.
Le reste du temps, elle vend du
thé à la menthe lors d’événements festifs autour de son chariot qu’elle appelle sa « décapotable » et de sa théière, sa « princesse ». « Moi, je n’ai pas beaucoup
d’argent avec mon chariot de thé,
Ressource pour les migrants
Pour Marie-Laure Frys, médecin
généraliste à Médecins solidarité
Lille, association qui soigne des
personnes ayant des difficultés
financières ou administratives
d’accès aux soins, il est « indispensable d’avoir un endroit pour
les populations en précarité, surtout quand elles souffrent de maladies cutanées ». Les bains publics sont notamment une ressource pour les migrants. « Le
quartier de Fives est en profonde
mutation, constate de son côté Julien Poix, Fivois et futur candidat
LFI aux élections européennes de
2019. Ces bains-douches, c’est un
symbole du municipalisme socialiste. Il y a des solutions alternatives à trouver. »
La plupart des associations qui
viennent en aide aux sans-abri
ou aux migrants sont déjà équipées de sanitaires. Mais quid des
précaires qui s’y déplacent pour
des raisons économiques ? La
seule réponse apportée pour
l’instant par la ville est la mise à
disposition de créneaux horaires
dans les vestiaires de salles de
sport de Lille. « Mais n’oublions
pas que l’accès aux sanitaires doit
être facile pour les populations
fragiles, prévient le docteur Frys.
Si ce n’est ouvert qu’à certaines
heures et à certains endroits de la
ville, comment feront nos patients à la rue ? » p
laurie moniez
A Angers, un médecin accusé de harcèlement sexuel par une secrétaire
Une enquête préliminaire est ouverte contre Abdel-Rahmène Azzouzi, chef du service d’urologie du CHU et spécialiste reconnu internationalement
angers - correspondant
L’
affaire secoue le centre
hospitalier d’Angers et la
ville tout entière. Le professeur Abdel-Rahmène Azzouzi,
chef du service urologie du CHU,
ancien élu municipal et personnalité reconnue pour ses prises de
position en faveur de l’islam de
France, est visé par une enquête
pour harcèlement sexuel.
Courant juin, après avoir recueilli dans le secret de son bureau
le témoignage d’une jeune secrétaire qui accuse le médecin, Cécile
Jaglin-Grimonprez, la directrice de
l’hôpital, a jugé les éléments suffisamment sérieux pour alerter le
procureur de la République d’Angers comme l’y oblige l’article 40
du code de procédure pénale.
Dans la foulée, celui-ci a ouvert
une enquête préliminaire.
Placé en garde à vue au commissariat d’Angers le 4 juillet, le méde-
cin s’est expliqué pendant huit
heures sur les dizaines de SMS
qu’il a expédiés à la jeune femme
et les cadeaux qu’il a déposés à la
porte de son domicile. Des chocolats et des bonbons, un DVD du
film A bras ouverts et un peu d’argent aussi, reconnaît-il lors de sa
garde à vue. Mais il assure qu’il n’a
« jamais eu de geste déplacé, ni fait
d’allusion sexuelle ». Selon des
sources concordantes, la victime
aurait tenté de lui rendre les cadeaux en lui signifiant qu’elle voulait que ces avances oppressantes
cessent. Sans succès.
Pour Abdel-Rahmène Azzouzi,
qui est depuis le 1er août suspendu
à titre provisoire et conservatoire
de sa fonction de chef de service,
cette enquête s’avère particulièrement délicate. Ce médecin, un des
experts internationaux des traitements locaux du cancer de la prostate, a souvent publiquement soutenu Tariq Ramadan avant qu’il
M. Azzouzi affirme
qu’un traitement
à base de
corticoïdes
a altéré son
discernement et
« abaissé ses
standards moraux »
soit accusé de viols par plusieurs
femmes. Le 10 février 2015, dans Le
Monde des religions, il dénonçait
« l’ostracisation permanente » de
celui-ci « alors que Zemmour sature les plateaux des médias ».
Dans la même tribune, consécutive à sa démission avec fracas du
conseil municipal d’Angers – où il
siégeait depuis 2008 – et qui suivait de peu les attentats de Charlie
hebdo et de l’Hyper Cacher, il pour-
fendait l’Etat français et les élus de
la République, les accusant de laisser se propager l’islamophobie.
Face à la menace de poursuites
judiciaires, il n’a d’ailleurs pas hésité à mettre en avant sa confession musulmane et le racisme latent qui régnerait parmi ses collègues, des jalousies professionnelles aussi, qui auraient abouti à ce
qu’il qualifie de cabale. « Cette affaire ne concerne pas du tout le
CHU », veut-il croire, assurant que
les faits se sont déroulés à l’extérieur de l’établissement. « J’estime
que la note envoyée par la direction générale au procureur de la
République est mensongère. Le
CHU y trouve une opportunité
pour me tacler. »
Ce que dément fermement Cécile Jaglin-Grimonprez, qui a pris
la tête de l’établissement et de ses
5 200 agents en octobre 2017. « On
s’est attachés uniquement à la protection de l’agent et aux faits qui
étaient rapportés, dit la directrice.
C’est possible qu’il y ait des jalousies
entre les services mais je fais très attention à ne pas être manipulée. »
Elle ajoute qu’elle devait faire ce signalement à la justice. La victime
a, elle, demandé et obtenu la protection fonctionnelle du CHU.
« Echange assumé »
De même, la directrice réfute les
arguments de racisme. « J’aurais
eu la même attitude avec toute
autre personne du CHU, homme
ou femme. Quant à la confession
des gens, elle ne me regarde pas.
Et je tiens à prévenir que je porterai plainte contre toute accusation de racisme dont je pourrais
faire l’objet. »
Pour expliquer son comportement, M. Azzouzi affirme qu’il
souffre d’une pathologie depuis
juin 2017 et que le traitement qui
lui a été administré, à base de corticoïdes, a altéré son discerne-
ment et « abaissé ses standards
moraux ». « On se sent tout-puissant. Ça déclenche un désir incontrôlable de séduire. J’ai dû me battre
contre moi-même et mes pulsions », se défend-il.
Un élément de défense que l’avocat choisi par M. Azzouzi, Me Samim Bolaky, ne reprend pas à son
compte, préférant disqualifier le
soupçon de harcèlement sexuel,
un délit passible de deux ans de
prison et 30 000 euros d’amende :
« C’est juste un homme qui a tenté
de faire maladroitement la cour à
une jeune femme aimable et avenante. Il y a un échange parfaitement assumé de SMS courtois mais
pas connotés sexuellement. »
Alors que les auditions des personnels de l’hôpital se poursuivent, le procureur de la République, Yves Gambert, espère conclure l’enquête préliminaire
« avant la fin de l’année ». p
yves tréca-durand
france | 11
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Procès Méric : un « témoin incontournable »
J USTIC E
Serge Ayoub, figure de l’extrême droite radicale, avait été en contact avec les accusés le jour de la rixe
Charles Pieri, figure controversée du nationalisme corse,
a été condamné, mardi
11 septembre, par le tribunal
correctionnel de Bastia à
15 000 euros d’amende et à la
confiscation des scellés pour
« injure publique » à l’encontre
de Dominique Erignac, la
veuve du préfet. Il l’avait comparée aux « femmes françaises
ayant eu des relations sexuelles avec des soldats allemands
pendant la seconde guerre
mondiale », dans un message
sur Facebook. – (AFP.)
I
l est entré souriant dans la
salle, crâne rasé et tête
haute. Dans un mouvement
circulaire, l’homme a toisé
le public. Puis il s’est présenté à la
barre, en bombant le torse dans
sa chemise bleu marine, une posture masquant mal son ventre de
quinquagénaire. La présidente de
la cour d’assises de Paris, Xavière
Simeoni, a énoncé le serment des
témoins, lui rappelant l’obligation de « parler sans crainte et
sans haine, de dire toute la vérité,
rien que la vérité ». Alors Serge
Ayoub a levé la main droite, bras
plié, et il a dit : « Je le jure. »
Mardi 11 septembre, au procès
des trois skinheads impliqués
dans la rixe au cours de laquelle
Clément Méric est mort, sa venue
était attendue. Non pas que Serge
Ayoub, figure de l’extrême droite
radicale, ait été présent sur les
lieux de l’affrontement, dans le
9e arrondissement de Paris, le
5 juin 2013. Ce n’est plus de son
âge, répète-t-il souvent. Mais ce
jour-là, c’est à lui que l’un des
trois accusés, Esteban Morillo, a
parlé au téléphone, quelques minutes avant, puis juste après avoir
frappé le jeune militant antifasciste. C’est dans son bar, Le Local,
situé dans le 15e arrondissement
de Paris, que les skinheads se sont
retrouvés, en soirée. Et c’est aussi
Serge Ayoub qui a échangé des dizaines d’appels, la nuit suivant le
drame, notamment avec Esteban
Morillo et Samuel Dufour, poursuivis pour violences volontaires
ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Un enquê-
teur de la brigade criminelle
l’avait ainsi qualifié, quelques
jours plus tôt, de « témoin incontournable ».
« Je pense que je suis là pour
deux raisons », commence Serge
Ayoub. Plutôt que les « faits », il
préfère d’abord évoquer « le contexte » et « l’idéologie ». Parler de
Troisième Voie et des Jeunesses
nationalistes révolutionnaires,
deux groupuscules qu’il a fondés, dissous après la mort de Clément Méric. « Nous sommes républicains, affirme-t-il. Héritiers
du Conseil national de la Résistance. » Pour détailler sa « doctrine solidariste », il souhaite s’appuyer sur des extraits de l’un de
ses livres. Interdiction de lire un
document lors de la déclaration
spontanée d’un témoin, lui rappelle la présidente. Serge Ayoub
s’en accommode : « Ça va être
plus difficile, il va falloir me croire
sur parole. »
Les jambes écartées, il agite ses
bras, se tourne parfois vers la
salle, parle fort. « J’y peux rien, j’ai
du coffre », répond-il quand la
juge lui demande de s’éloigner du
Comment réagir
face à un témoin
qui a décidé
de se servir
du tribunal
comme d’une
tribune ?
micro. « Les violents ne sont pas
forcément dans le camp qu’on
croit », dit-il, en référence aux
« antifa ». Voilà dix minutes qu’il
s’exprime, et Serge Ayoub n’a encore abordé ni les faits ni la personnalité des accusés.
Comment réagir face à un témoin qui a décidé de se servir du
tribunal comme d’une tribune ?
Lui demander « un peu plus d’élégance, de courtoisie » ? La réponse
fuse : « J’essaie de parler calmement, sans qu’on m’interrompe
pour un sourire ou une intonation. » La présidente tente, tant
bien que mal, d’en venir aux faits.
Ayoub connaissait « très peu Esteban », assure-t-il.
« Maître, vous mentez »
« Pas le même milieu, pas la même
vie, mais on se croise. Comme je
croise mon boulanger. C’est pas
pour autant que je le connais. »
Ces jeunes étaient des « sympathisants, pas plus », de Troisième
Voie. « J’ai jamais vraiment
échangé d’idées avec eux », ajoute-t-il. A propos des tatouages nazis des accusés, il ne s’étendra
pas : « Si vous leur parlez de nazisme, ils n’y connaissent rien, ils
s’en foutent. » A quelques mètres
de lui, Esteban Morillo, tête baissée, fixe le sol.
Le 5 juin 2013, à 18 h 38, cinq minutes avant la rixe, Serge Ayoub a
reçu un appel de Katia V., la compagne de Morillo à l’époque. « De
prime abord, je lui ai dit d’appeler
la police », affirme-t-il. Personne
ne le fera. A 18 h 40, il appelle le
jeune homme. « J’ai essayé, dans
« Si vous leur
parlez de
nazisme, ils n’y
connaissent rien,
ils s’en foutent »,
affirme
Serge Ayoub
la confusion, de comprendre ce
qu’il se passait. Ils m’ont dit qu’il y
avait des gens qui les attendaient
en bas, que ça faisait longtemps,
et qu’ils avaient peur d’être attaqués. Alors je leur ai dit de foncer.
De dégager le plus vite possible. »
Quelques minutes après la bagarre, Morillo rappelle Ayoub :
« Il me dit : “Ouf, on s’en est bien
sortis, une simple bousculade et
on a pu se barrer.” Je réponds :
“Tant mieux.” »
Il nie avoir organisé une version
commune pour leur défense.
Quelle était l’ambiance dans son
bar, au Local, où les protagonistes
de la rixe se sont réunis en soirée ? « Ils étaient assez contents de
s’en être bien sortis », affirme
Serge Ayoub.
La présidente insiste : « Ils n’ont
pas d’inquiétudes à ce moment-là ?
– Ils ont quel âge ? 17-18 ans ?
– 20, 22 ans, corrige Xavière Simeoni.
– A 20, 22 ans, tomber par terre
ça arrive souvent. Ils s’amusent,
ils se poussent, c’est des gamineries tout ça. »
Dans la nuit du 5 au 6 juin 2013,
la nouvelle de la mort de Clément
Méric se répand. Serge Ayoub souhaite convaincre les jeunes « de se
rendre, ça crédibilisera le fait qu’ils
n’avaient rien à se reprocher ». Rien
à se reprocher ? Devant la cour, il
s’essaie à « une image » : « Si vous
avez du linge en train de sécher sur
le balcon et qu’un cambrioleur, en
sautant d’un balcon à l’autre, s’accroche et tombe à cause de ce chiffon, c’est malheureux, mais on ne
lui a pas demandé de faire cela… »
Faut-il espérer de ce témoin qu’il
s’en aille vite, ou lui poser des
questions ? Plusieurs avocats font
le choix du silence. Me Cosima
Ouhioun, conseil de la famille
Méric, en tente tout de même
une : « Les parents sont dans cette
salle, je ne sais pas si vous l’avez
remarqué…
– Non. Et ? »
Me Ouhioun poursuit, mentionne des propos insultants
qu’il aurait tenus sur les réseaux
sociaux, parmi ses nombreux
commentaires sur l’affaire. La
présidente du tribunal lui demande de s’en tenir au dossier.
« Maître, vous mentez », l’accuse
Ayoub, pendant que l’avocate retourne s’asseoir.
Quelques minutes après, le
témoin quitte la salle, toujours
en souriant. A l’extérieur, quelques cris. Sur son compte Twitter, Serge Ayoub a dressé un « bilan succinct » de l’audience, satisfait. Esteban Morillo et Samuel
Dufour, eux, encourent vingt ans
de prison. p
yann bouchez
Charles Pieri condamné
pour injure visant la
veuve du préfet Erignac
Prothèses PIP :
Jean-Claude Mas
définitivement condamné
Condamné à quatre ans de
prison ferme pour ses prothèses mammaires défectueuses
implantées chez des dizaines
de milliers de femmes dans le
monde, Jean-Claude Mas, fondateur de la société PIP, devra
purger sa peine après le rejet
de son pourvoi en cassation,
mardi 11 septembre. – (AFP.)
RELIGIO N
Reprise du procès
canonique du prêtre
Bernard Preynat
Suspendu depuis un an, le
procès canonique (la justice
interne à l’Eglise catholique)
contre le prêtre Bernard
Preynat, mis en examen par
la justice civile pour agressions sexuelles et viols sur
mineurs, va reprendre. La
procédure suivie va être modifiée : d’administratif, le procès sera désormais judiciaire,
ce qui devrait permettre la
prise en compte de demandes de réparations.
12 | sports
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Lucas Pouille : « J’ai
toujours placé la Coupe
Davis au-dessus de tout »
Avant d’affronter l’Espagne avec l’équipe de France,
vendredi 14 septembre, en demi-finale, le joueur
tricolore évoque la réforme à venir de la compétition
ENTRETIEN
new york (états-unis) -
E
envoyée spéciale
n mal de résultats cette
saison, le numéro 1 français Lucas Pouille aborde
la demi-finale de Coupe
Davis face à l’Espagne, à partir
du vendredi 14 septembre au
stade Pierre-Mauroy à Villeneuve-d’Ascq (Nord), avec un pincement au cœur. Il ne digère pas le
changement de formule en 2019,
annoncé mi-août par la Fédération internationale de tennis.
Vous traversez une saison
compliquée avec très peu
de résultats : comment fait-on
pour se remobiliser ?
Forcément, quand sur les cinq
derniers mois, il n’y a que cinq ou
six victoires, c’est peu et c’est dur
de se remobiliser. Mais ça fait partie d’une carrière, faite de hauts et
de bas, c’est ce que j’essaie de me
dire tout en continuant à travailler et en me persuadant que la
victoire va revenir. La saison n’est
pas terminée et je vais essayer
d’être irréprochable sur le plan de
l’attitude et de l’investissement.
Au moins, je me dirai que j’aurai
tout essayé et on pourra repartir
sur de nouvelles bases en 2019.
La Coupe Davis arrive à point
nommé pour essayer
d’inverser la tendance…
Oui, mais de toute façon, j’ai
toujours placé la Coupe Davis
au-dessus de tout, peu importe le
contexte. Même si je n’ai pas
gagné beaucoup de matchs cette
saison, j’arrive extrêmement
motivé. Mon jeu n’a pas disparu,
je fais de très bonnes séquences à
l’entraînement.
Quand avez-vous pris
conscience de l’histoire
particulière qui lie la France
à cette compétition depuis
les Mousquetaires ?
L’amour du maillot, on le ressent très jeune, dès les championnats d’Europe par équipes, entre
12 et 16 ans. Je ne comprends pas
qu’un joueur ne veuille pas représenter son pays, ça ne m’est
jamais venu à l’idée.
L’année dernière, je perds à Melbourne au premier tour, blessé à
l’orteil. Je reste quinze jours à ne
rien faire, tout seul, toute mon
équipe était repartie, simplement
parce que j’ai envie de vivre l’aventure du premier tour avec les gars
au Japon juste après. Je savais que
je n’allais pas jouer, mais j’avais
juste envie d’être avec eux. Et à la
fin de l’année, on gagne la Coupe
Davis, le plus beau moment de ma
carrière, et je n’ai pas regretté une
seconde cette décision.
A quand remonte votre
premier souvenir en tant
que spectateur ?
Ce n’est pas le meilleur souvenir, mais c’est la finale FranceRussie, en 2002 [perdue au dernier
set du dernier match par Paul-
Une nouvelle formule plus concentrée
La Fédération internationale de tennis (FIT) a adopté, le 16 août
lors de son assemblée générale annuelle à Orlando (Floride),
une réforme de la Coupe Davis, considérant que cette épreuve
par équipes nationales, créée en 1900, était obsolète, dispersée
dans le temps et l’espace, et n’attirait plus les meilleurs joueurs
mondiaux. Dès 2019, un tournoi d’une semaine réunira dix-huit
équipes, en clôture de la saison, sur terrain neutre, en lieu et
place des actuels quatre week-ends de trois jours, répartis entre
janvier et novembre. Les matchs se limiteront à deux simples
et un double, sur une seule journée, contre quatre simples et
un double sur trois jours. Ils se disputeront en deux sets gagnants
et non trois. La FIT a signé un partenariat avec le groupe
d’investissement Kosmos, présidé par le footballeur Gerard Piqué.
Celui-ci porte sur vingt-cinq ans et 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros environ). Il garantit 20 millions de dollars chaque
année aux participants, et plus encore (21,5 millions de dollars)
aux fédérations pour le développement de la pratique du tennis.
Henri Mathieu contre Mikhail
Youzhny 3-6, 2-6, 6-3, 7-5, 6-4]. J’ai
8 ans, c’est l’année où je commence le tennis. Je n’avais même
pas un an de pratique, à ce
moment-là, je ne me doutais pas
une seconde que j’en ferai mon
métier. Dans ma tête, c’était un
rêve, je trouvais ça magnifique.
Ensuite, je n’ai pas dû rater beaucoup de rencontres.
Ce n’est que votre troisième
campagne cette année,
mais vous êtes le leader
de l’équipe en tant que
numéro 1 français…
J’avais bien aimé ma toute première semaine de Coupe Davis à
Trinec, en République tchèque,
en 2015. J’arrivais dans le groupe,
et le temps passé ensemble lors
du stage m’avait surpris. Je ne
pensais pas qu’on restait autant
les uns avec les autres, à déconner
dans les chambres, lors des dîners
et des quartiers libres…
A la base, je viens du sport collectif, j’ai fait du football, cette cohésion et cet esprit de groupe, c’est ce
qui me manque parfois sur le circuit. Quand je regarde un autre
match, je ne stresse jamais devant
la télé ou au stade. J’apprécie le jeu,
mais je n’ai pas ces émotions.
En revanche, quand je suis au
bord du terrain en Coupe Davis,
j’ai souvent la boule au ventre.
C’est plus dur d’être sur le banc que
sur le court. Et puis, l’ambiance
entre les points a des airs de match
de foot, il y a du bruit sans cesse,
tout le monde est debout.
Vu le contexte particulier
de la réforme, dans quel état
d’esprit abordez-vous cette
demi-finale ?
Je vais essayer de profiter au
maximum, de la gagner forcément. Le fait de se dire que c’est
peut-être la dernière dans ce format-là, ça décuple la motivation.
Et puis, remporter les deux dernières éditions, ce serait hyper
symbolique [en 2017, la France a
battu la Belgique en finale, 3-2].
Vous aviez émis l’idée
de réunir tous les joueurs
autour de la table pour tenter
de sauver la Coupe Davis
dans son format historique :
Lucas Pouille, en mai 2017. STÉPHANIE GENGOTTI POUR « LE MONDE »
pourquoi cela ne s’est-il
pas fait ?
Parce que je me suis rendu
compte que ça ne servait à rien
dans la mesure où nous, les
joueurs, n’avions pas notre mot à
dire. Ce n’était pas utile de faire
perdre du temps à tout le monde
alors que c’était joué d’avance. On
n’a pas du tout été consulté, la
Fédération française de tennis a
voté pour alors que je ne connais
pas un seul joueur français qui
soit pour.
est passée, pour moi, ce n’est plus
la Coupe Davis. Ça peut s’appeler
la « Coupe Piqué », on n’en a un
peu rien à faire malheureusement. C’est une nouvelle compétition, on peut l’appeler la
« Coupe canapé », c’est pareil, ce
sera une exhibition, rien de plus.
Roger Federer, qui ne s’est pas
opposé à cette réforme, a dit à
l’US Open que la compétition
ne « devait pas devenir la
Coupe Piqué » et se méfie du
rôle du footballeur espagnol,
qui est aussi président de la
société Kosmos. Vous aussi ?
Oui, forcément, je trouve ça
bizarre qu’il se mêle d’un sport
qu’il ne connaît pas. Pour ma part,
je ne l’ai jamais vu jouer, mais
tant mieux s’il aime le tennis.
C’est beaucoup de business, je ne
connais pas exactement son
engagement avec Kosmos, mais à
partir du moment où la réforme
Regrettez-vous que les
meilleurs joueurs n’aient pas
davantage défendu l’épreuve ?
Oui, forcément je le regrette, car
je suis attaché à cette compétition. Si Federer, Nadal, Djokovic et
Murray disent : « Non, la nouvelle
réforme on ne la jouera jamais »,
elle ne se fait pas. Et si les quatre
plus grands noms du circuit s’y
opposent, les investisseurs font
marche arrière, car eux, ce qu’ils
veulent, c’est un retour sur investissement. Je peux comprendre
que le calendrier soit déjà serré,
mais aller jouer la Laver Cup ou
d’autres exhibitions, voilà quoi…
Gerard Piqué a-t-il essayé
d’entrer en contact avec vous
ou d’autres joueurs français ?
Avec moi, non. Avec Nadal ou
Federer, probablement.
S’il n’y a pas de points ATP dans la
nouvelle formule, ça n’a plus de
valeur, ça n’a pas d’intérêt sportif.
On prend son chèque et on repart.
Vous aviez dit que si la réforme
passait, vous ne la joueriez
plus : êtes-vous toujours
sur cette position ?
Dans ma tête, je ne la joue pas. J’ai
entendu dire qu’on allait être obligés de la jouer l’année prochaine,
sinon on ne pourrait pas disputer
les Jeux de Tokyo. C’est peut-être le
seul facteur qui me poussera à la
jouer, car je n’avais pas participé
aux JO de Rio en 2016. Mais si la
date ne change pas, c’est hors de
question, je ne vais pas passer une
semaine à Madrid pour jouer une
compétition qui n’a pas de valeur,
alors que c’est le moment où je
suis censé me reposer avant de reprendre la saison. Et si ça n’est pas
obligatoire, je n’irai pas. J’en ai
parlé avec Mauresmo, mais
comme rien n’est vraiment acté…
On verra quand on aura tous les
détails pour pouvoir mettre tout
ça à plat et prendre une décision. p
propos recueillis par
élisabeth pineau
Sans Nadal, l’Espagne s’en remet à ses joueurs de l’ombre
Privés de leur numéro 1, les Espagnols comptent sur Pablo Carreno Busta et Roberto Bautista Agut pour défier l’équipe de France en simple
U
n seul être vous manque
et tout n’est pas dépeuplé, mais beaucoup plus
ouvert pour votre adversaire.
Yannick Noah peut toujours regretter, « en tant que fan de tennis », le forfait de Rafael Nadal,
blessé à un genou, pour la demifinale de Coupe Davis opposant la
France à l’Espagne, qui se déroulera du 14 au 16 septembre au
stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord), l’action des
Français remonte en flèche.
« Quand Nadal joue, c’est quasiment deux points assurés pour
l’Espagne », a commenté, mardi,
le capitaine tricolore. « Les Français se retrouvent bien plus favoris,
désormais », appuie son homologue espagnol, Sergi Bruguera.
Si ce dernier, ancien double
vainqueur de Roland-Garros, se
gardait jusqu’à mercredi pour ar-
rêter sa composition d’équipe, la
logique du classement ATP voudrait que Pablo Carreno Busta (21e,
27 ans) et Roberto Bautista Agut
(26e, 30 ans) soient alignés pour
les matchs de simple de vendredi.
En dehors de leur nom de famille composé, le blond des Asturies et le brun de la région de Valence partagent quelques points
communs. A l’aise sur surface rapide (comme ça sera le cas à Villeneuve-d’Ascq), les deux collent
mal au cliché du joueur espagnol
incapable de s’exprimer sans
terre battue sous ses chaussures.
Pas vraiment précoces, ils ont intégré les 50 meilleurs joueurs
mondiaux à 25 ans passés.
A sa décharge, Bautista Agut a
longtemps préféré le football et
est même passé par le centre de
formation de Villarreal. « J’étais
meilleur qu’au tennis. Je jouais en
tant qu’avant-centre. Je n’étais pas
très technique, mais je marquais
beaucoup de buts. J’étais du genre
à marquer de l’oreille », déclarait-il en 2014.
L’impossible comparaison
Carreno Busta, lui, a vu son début
de carrière gâché par des problèmes de dos. En 2016, il rejoint l’académie dirigée par Juan-Carlos Ferrero (vainqueur de Roland-Garros
en 2003). Un déclic pour lui : « J’ai
beaucoup gagné en confiance et en
agressivité dans mon jeu. »
Depuis trois saisons, les deux
Espagnols mènent leur carrière
avec une régularité remarquable,
quelques coups d’éclats (une demi-finale de l’US Open en 2017
pour Carreno Busta, huit tournois gagnés pour Bautista Agut).
Dans d’autres pays, ils seraient
sans doute des petites vedettes.
A l’aise sur
surface rapide,
les deux collent
mal au cliché du
joueur espagnol
incapable de
s’exprimer sans
terre battue
Mais en matière de tennis, l’Espagne est une infante gâtée depuis
quelques décennies.
« Si j’étais bulgare ou slovaque,
mes résultats auraient davantage
de répercussions, avance Bautista
Agut. Nous avons la chance
d’avoir Rafa [Nadal], mais il faut
avouer qu’il éclipse tout le reste. »
Si le champion aux 17 victoires en
Grand Chelem est connu pour sa
proximité avec ses deux compatriotes en dehors des courts, eux
avouent parfois souffrir de l’impossible comparaison. « On en
sortira toujours perdant, dit Carreno Busta. Moi, je ne le fais jamais, ça serait stupide. »
En Coupe Davis, elle est inévitable et parfois cruelle. Invité à pallier l’absence du Majorquin
en 2014, Bautista Agut perd ses
deux matchs de simple face à l’Allemagne. Carreno Busta trébuche
de son côté, en 2017, contre le
Croate Franko Skugor (classé en
deçà de la 300e place mondiale),
comme pétrifié par l’enjeu de représenter son pays.
A leur décharge, les deux Espagnols ne sont pas les seuls marqués par ces défaites dans une
compétition où peur et irrationnel se mêlent souvent. « Ce sont
deux bons joueurs dont le niveau
moyen se situe entre la 10e et la 30e
place mondiale, évalue Jean-Paul
Loth, capitaine de l’équipe de
France entre 1980 et 1987. Avec
eux, on sait à quoi s’attendre. Des
Lucas Pouille ou Richard Gasquet
n’ont pas de complexe à avoir. »
Mais la réciproque est vraie. Les
résultats des Français ces derniers
temps n’ont pas de quoi effrayer.
Et l’historique serait plutôt du côté
espagnol dans les deux premiers
simples. Richard Gasquet n’a jamais battu Carreno Busta en deux
matchs et Lucas Pouille reste sur
une finale perdue face à Bautista
Agut, à Dubaï, en mars (et trois défaites en quatre rencontres). De
quoi donner confiance à Sergi
Bruguera ? « Même sans Rafa, on a
une très bonne équipe », veut
croire le capitaine espagnol. p
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14 | horizons
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Dans la rue Berlin, à Téhéran,
l’artère où se retrouvent les
jeunes rebelles de la capitale
iranienne. MAHKA ESLAMI/HANS LUCAS
Les enfants terribles
de Téhéran
ailleurs, des centres commerciaux ont
poussé, devenant pour eux des « spots » de
sortie. Rien qu’à Téhéran, on en recense 400,
et 170 à Machhad. Comme beaucoup d’autres,
les jeunes de la rue Berlin n’ont pas les
moyens de s’offrir des marques prestigieuses
et ne font que déambuler, frustrés, devant les
vitrines. « Parfois, même pour payer le transport, je n’ai pas assez, confie Reza, étudiant en
informatique de 19 ans. Je vois ces voitures chères, ensuite, de l’autre côté de la rue, je vois des
enfants fouiller dans les poubelles. Tout le
monde s’en fout. Pas moi. Parce que je vois
aussi mon père, un fonctionnaire qui galère
alors qu’il a une trentaine d’années de carrière
derrière lui. Non, ça ne va pas ! » Un travail
digne après la fin de ses études, et davantage
de justice sociale : c’est tout ce dont rêve Reza.
Tous ont grandi avec Internet, les infos
internationales à portée de clic, quitte à utiliser un logiciel antifiltrage pour contourner la
censure. Si, une nuit, les autorités saoudiennes autorisent les femmes à conduire et à
assister aux matchs de football – alors que les
Iraniennes se battent depuis des années pour
obtenir ce droit –, ils l’apprennent aussitôt,
via la messagerie Telegram ou sur Instagram,
des applications très populaires dans ce pays.
De la même manière, dès que quelques femmes ont osé retirer leur voile en public, les clichés du coup d’éclat ont circulé rue Berlin.
téhéran - correspondance
T
éhéran, un après-midi de printemps. A la sortie de la station de
métro Saadi, au cœur d’un quartier traditionnel du centre-ville,
de jeunes musiciens jouent un
air d’autrefois, une mélodie pop
remontant à l’époque du dernier souverain
iranien, Mohammad Reza Pahlavi, renversé
par la révolution de 1979. Le guitariste est assis
sur un tabouret tandis que son compagnon
accordéoniste s’active le long du trottoir. Plus
loin se trouve la rue Berlin, une artère de
250 mètres jalonnée de boutiques de vêtements et de restaurants populaires. Bien des
jeunes « rebelles » de la capitale, garçons et
filles âgés pour la plupart de 16 à 23 ans, en ont
fait un lieu de rencontre hebdomadaire.
L’air joué par les musiciens ne dit rien à l’un
de ces habitués, Mohammad. A 22 ans, il est
bien trop jeune pour avoir connu la révolution. Comme les autres visiteurs du vendredi,
c’est un enfant de la République islamique. A
la maison, ses parents – « très traditionnels »,
précise-t-il – ne lui ont jamais fait écouter ces
morceaux d’« avant ». A l’en croire, ils n’ont
surtout pas réussi à en faire un citoyen à leur
image, « pieux et modeste ». D’où ce piercing
au sourcil gauche, ces bagues à tête de mort,
ces tatouages sur les bras…
Mohammad, actuellement sous les drapeaux (vingt et un mois de service obligatoire), affirme avoir participé aux manifestations, parfois très violentes, du début de l’année, les plus importantes qu’ait connues le
pays depuis 2009. Il assure avoir alors repris,
comme tant d’autres, des slogans contre la
vie chère, l’absence de liberté, et avoir fini par
crier « Mort à la dictature ». Vingt-cinq personnes sont mortes lors de ces troubles. Selon le bilan livré par la police, presque 5 000
manifestants avaient été arrêtés dans les
80 villes concernées. D’après les autorités,
90 % d’entre elles avaient moins de 25 ans, ce
qui donne une indication rare sur le profil
des protestataires et sur une partie de la jeunesse urbaine actuelle, très différente, semble-t-il, de la génération précédente, rétive à
toute action radicale.
Aujourd’hui trentenaires et quarantenaires,
les Iraniens nés peu avant la révolution ou
pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988)
croyaient aux changements lents et par les
urnes. C’est notamment grâce à leur vote massif que le réformateur Mohammad Khatami
avait été élu président en 1997 et réélu quatre
ans plus tard. A l’époque, cet homme politique, interdit depuis 2011 d’apparition à la télévision et dans la presse, les avait séduits par
ses discours sur la démocratie, la société civile,
les droits citoyens, autant de sujets inédits sur
la scène politique nationale.
Plus de vingt ans ont passé. Et Mohammad,
le rebelle de la rue Berlin, ignore tout de
Khatami et de ce qu’il incarnait en ces temps
Cet hiver, de nombreux jeunes Iraniens ont
participé à des manifestations contre le pouvoir.
Si la situation semble aujourd’hui apaisée,
une partie de la jeunesse urbaine
continue de réclamer une plus grande liberté
reculés. Ses préoccupations sont ailleurs. Il n’a
pas voté à la dernière élection présidentielle,
en mai 2017, où le modéré Hassan Rohani a été
réélu avec 57 % des voix, et fait partie de ces
jeunes qui n’ont pas d’opposition fondamentale à la violence. Avant même la vague de
contestation de janvier, il suivait déjà le
mouvement Restart, dirigé par un opposant
installé aux Etats-Unis. « Comme le prônait
Restart, nous brûlions des mosquées, cassions
les vitres des bâtiments publics et publiions
ensuite la vidéo de nos actions en ligne », indique-t-il, tout en refusant de fournir davantage
de précisions sur ces actions. A l’entendre, s’il
a manifesté en janvier, c’était pour que « l’Etat
prenne peur, qu’il voie enfin que son peuple en
a vraiment marre de la situation actuelle », et
non pas pour renverser l’intégralité du système. « Je ne veux pas qu’il tombe, poursuit-il.
Dans ce cas, on finirait comme l’Afghanistan. »
CULTURE DE LA CONSOMMATION
Attablés dans un restaurant de la rue, voici
d’autres jeunes. Les garçons sont tatoués, les
filles ont du rouge à lèvres et du vernis foncé
sur les ongles. Leurs cheveux teints (en
rouge, bleu, platine) dépassent du foulard.
Dans ce pays où la police des mœurs veille
au respect des codes vestimentaires, les
femmes sont pourtant tenues de se couvrir
tout le corps, sauf le visage et les mains.
Parmi elles, Fatemeh et Zahra, deux sœurs
âgées de 17 et 18 ans, qui ne viennent pas des
quartiers chics du nord de la capitale mais
de l’Est, populaire et conservateur. Elles
aussi ont des piercings dans les sourcils et
au nez. « Nos parents sont très religieux, et
ma mère porte le tchador, explique Fatemeh,
qui peint et vend ses œuvres sur Instagram. Ils n’étaient pas au courant pour mes
piercings. Lorsqu’ils l’ont appris, ça ne leur a
pas plu. Je leur ai répondu que je l’avais fait
avec mon propre argent. Bon… Disons qu’ils
ne pouvaient rien y faire. Je me suis toujours
battue, et je continue à me battre. »
Drôle d’endroit que cette rue. Lycéens et étudiants viennent y rêver d’un Iran idéal, où
chacun ferait « ce qu’il veut », où on ne les
« POUR LES JEUNES
ACTUELS,
LA LIBERTÉ
EST AVANT TOUT
INDIVIDUELLE.
ILS SONT
HÉDONISTES. C’EST
AUSSI CELA QUI
LES DIFFÉRENCIE
DE LEURS AÎNÉS »
MASSERAT AMIR EBRAHIMI
sociologue
« embêterait plus », où ils pourraient s’habiller
à leur guise et « aller aux concerts sans problème ». Des revendications simples, concrètes, individuelles. Ici, personne ne parle démocratie, presse libre, droits humains, société
civile, liberté d’expression –, ces thèmes chers
à leurs aînés. « La génération née un peu avant
la révolution et pendant la guerre a connu la
présidence de Khatami. Idéaliste et très politisée, elle regardait vers le futur, analyse la sociologue Masserat Amir Ebrahimi. Mais pour
les jeunes actuels, la liberté est avant tout
individuelle. Ils sont hédonistes, soucieux de vivre l’instant présent. C’est aussi cela qui les
différencie de leurs aînés. »
Inutile, donc, d’évoquer avec eux ces années 1980 où il était interdit, dans les écoles
de filles, de porter des chaussettes et des
chaussures blanches : aucun ne croit la chose
possible. Pour eux, c’est d’ailleurs comme si
l’époque précédente n’avait jamais existé.
Contrairement aux enfants de cette période,
ils ne connaissent pas non plus la peur du
bruit de bombardements, si familière durant
le conflit Iran-Irak. Ils n’ont pas davantage
enduré la pénurie et le rationnement de
presque tous les produits du quotidien,
quand la grande majorité de leurs compatriotes avaient le même niveau de vie. Or, tout
au long de l’après-guerre, puis sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (20052013), et alors que les sanctions internationales visaient à dissuader le pays de poursuivre
son programme nucléaire, des pans entiers
de la société se sont enrichis, notamment
grâce aux liens entretenus avec le pouvoir.
Le fossé entre riches et pauvres s’est creusé
si fortement que le rapport à l’argent s’en
est trouvé modifié en profondeur. Désormais, les plus fortunés n’ont plus aucune
envie de cacher leur aisance, ils se baladent
en Porsche ou en Maserati dans les rues
embouteillées de Téhéran, montrant sans
retenue – vertu révolutionnaire tombée en
désuétude – leur Rolex.
La culture de la consommation n’a jamais
été aussi omniprésente, et les jeunes y succombent volontiers. Dans la capitale comme
DÉFIER LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE
Au quotidien, ces jeunes sont donc plus libres et téméraires que leurs prédécesseurs.
Ali, par exemple, un lycéen de 17 ans, a été arrêté ici même avec une dizaine d’autres, un
vendredi, à la suite d’une plainte déposée par
des riverains et des commerçants. Tous ont
été accusés de satanisme en raison de leur
look – disons « gothique ». Avant la tombée
de la nuit, Ali et les autres mineurs de la
bande ont été relâchés. Les majeurs, eux, ont
été jugés et acquittés. « Pendant une ou deux
semaines, je ne suis pas venu ici parce que
j’avais peur. Mais, ensuite, je suis revenu »,
conclut Ali, les yeux rieurs.
Masserat Amir Ebrahimi confirme ce côté
risque-tout. Pour avoir étudié la précédente
génération au début des années 2000, elle
mesure l’évolution en cours. « A l’époque, les
blogueurs qui brisaient les tabous écrivaient
sous pseudonyme, alors que les jeunes de 2018
publient leurs photos sans voile, et parfois très
osées, sur Instagram et d’autres réseaux
sociaux en utilisant leurs vrais noms. Ils veulent
être vus et connus malgré les risques. »
Reste que pour Ali, Fatemeh et tous les
autres, l’avenir s’annonce sombre. Dans ce
pays où 15 % de la population est âgée de 15 à
24 ans, le chômage des jeunes atteint des sommets : 12 % en moyenne nationale, 28 % dans
certaines régions. Il faut dire que l’économie
nationale est en pleine crise, notamment
après le retrait américain, en mai, de l’accord
sur le dossier nucléaire et le retour des sanctions contre le pays. Le marché des devises est
frappé de plein fouet : depuis février, le rial a
perdu 57 % de sa valeur face au dollar. Selon
certains économistes, le pouvoir d’achat des
Iraniens a chuté de 70 % sur la même période.
En ce qui concerne le marché du travail, les
jeunes de la rue Berlin n’ont pas de doute : il
faut du piston pour en trouver un, et ceux qui
n’en ont pas sont condamnés à des emplois
mal payés. « Ma sœur a un master en génie biomédical, explique Radman, étudiant en économie. Ce n’est qu’après dix ans de boulot
qu’elle a réussi à s’acheter une voiture. » Luimême songe à émigrer après sa formation.
Même si l’ampleur du phénomène demeure difficile à mesurer au-delà des quartiers
centraux de Téhéran, bien d’autres jeunes
urbains, à travers le pays, éprouvent frustration et impatience face aux blocages actuels,
posant ainsi une forme de défi à la République islamique. D’après le sociologue Seyed
Abdolamir Nabavi, ils attendent du système
politique de « l’efficacité », notamment économique, et l’assurance de vivre « tranquillement et librement », mais sans remettre en
question ses fondements idéologiques. « Et
c’est peut-être une bonne nouvelle pour le
pouvoir, poursuit-il. Au fond, cette génération
s’en fout de son idéologie. » Du reste, les habitués de la rue Berlin l’assurent : aucun d’eux
n’a jamais entendu ce mot. p
ghazal golshiri
| 15
CULTURE
Une rentrée sous la lumière du Soleil-Levant
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Du kabuki au hip-hop, le Théâtre national de Chaillot, à Paris, donne un large aperçu de la création japonaise
DANSE
tokyo
T
okyo en août. Trentecinq degrés. La panoplie
urbaine prend des allures de déguisement.
Mini-ventilateur à main gauche,
portable à main droite, visière de
casquette transparente couvrant
le visage, mitaines jusqu’en haut
des bras pour ne pas bronzer, les
Japonaises réinventent le quotidien avec un style éberluant. L’accessoire toujours bienvenu quel
que soit le costume ? La serviette
éponge qui permet d’essuyer visage et nuque d’un revers de main.
Dans cette fournaise, les théâtres, climatisés, offrent des bains
de fraîcheur. Les premières de
spectacles s’enchaînent aux quatre coins de la capitale. De
l’énorme salle institutionnelle
du Metropolitan Theatre, dans le
quartier populaire d’Ikebukuro,
au modeste studio du chorégraphe Saburo Teshigawara, situé
dans la banlieue ouest, en passant par le majestueux et emblématique Kabuki-za, au cœur du
très chic Ginza, l’éventail de la
création nipponne se déploie
tous azimuts.
A Yokohama (à 40 kilomètres au
sud de Tokyo), ville adorée des
amoureux pour son style occidental, le festival Dance Dance
Dance @Yokohama2018 bat son
plein depuis le 4 août, jusqu’au
30 septembre. Basé au Red Brick
Warehouse, le rendez-vous contemporain est un trait d’union
entre deux manifestations :
« Tous Japonais », au Théâtre national de Chaillot, et « Japonismes
2018 : les âmes en résonance », qui
salue, jusqu’en mars 2019 à la Maison de la culture du Japon, le 160e
anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises.
Expression sophistiquée
Au Red Brick, Triple Bill #1 met en
avant deux pièces courtes signées par les chorégraphes hiphop français Jann Gallois et Kader
Attou pour cinq danseurs japonais. La première a centré son travail sur la tête, pivot d’une partition géométrique ; le second a parié sur le tempérament et la technique des interprètes. En l’espace
d’une dizaine d’années, le hiphop a ratissé large au Japon. « Depuis que la danse est entrée au
programme scolaire, en 2013, environ 16 millions de jeunes ont pratiqué le hip-hop, et 20 millions de
personnes l’ont expérimenté, explique la productrice Sachiko Nakashi. Lorsque j’étais ado, dans les
années 1980, les filles fantasmaient sur les joueurs de baseball. Dix ans après, c’étaient sur les
footballeurs. Aujourd’hui, les hiphopeurs font rêver. »
« Sous les fleurs de la forêt de cerisiers », spectacle créé en 1989, par Hideki Noda. KISHIN SHINOYAMA
Invité d’honneur : le groupe de
Japan pop Tokyo Gegegay et sa
vedette, Munetaka Maki, alias
Mikey, dont les clips, depuis la
création du groupe, en 2013, culminent à plus de 20 millions de
vues sur YouTube. Travesti de
mille et une manières extravagantes, entouré par quatre danseuses choristes, Bow, Miku,
Marie et Yuyu, Mikey chante,
danse les titres qu’il écrit et compose. Bombe d’hystérie maîtrisée, son spectacle, entre ballades
sentimentales, funk, pop et hiphop, met en scène une classe de
filles survoltées.
Derrière sa garde-robe, son maquillage et ses perruques, Mikey a
les reins solides. Il a participé, de 5
à 17 ans, à un groupe de folklore à
Tokyo. Il y a appris à jouer du tambour, de la flûte et de la cloche. « Il
fallait d’abord savoir utiliser tous
les instruments avant d’être autorisé à danser, se souvient-il. Sans
doute cela explique que je commence toujours par la mélodie
avant d’écrire les paroles de mes
chansons. Mais l’ambiance était
très militaire et ça m’a dégoûté.
Aujourd’hui, je m’amuse d’abord. »
Le travestissement est très présent dans l’art nippon. Le kabuki,
qui signifie « se comporter de manière extravagante », en est une
expression sophistiquée. Populaire, contrairement au nô, aristocratique, cette branche théâtrale
est apparue au début du XVIIe siècle. D’abord uniquement interprété par des femmes, puis par des
adolescents – les deux étant l’un
après l’autre frappés d’interdits
en 1629, puis en 1652, pour cause
de prostitution –, il est devenu
l’apanage des hommes, dont certains, les « onnagata », se spécialisent dans les rôles féminins.
Avoir la chance d’assister à une
représentation au Kabuki-za,
scène numéro un du kabuki à Tokyo, est un enchantement. A raison de deux représentations
quotidiennes pendant vingtcinq jours – les cinq autres sont
consacrées aux répétitions de
nouveaux programmes –, les registres swinguent sur le fil d’extraits choisis. On passe de Kinkakuji, créé en 1758 autour du
personnage de Yukihime, l’un
des trois rôles féminins les plus
périlleux du kabuki, à Kochiyama, le moine rusé, aventure
rocambolesque d’un faux moine
beau parleur, sauveur de jeunes
femmes en détresse.
Le public est là. Ardent, attentif,
il connaît son répertoire, hurlant
les noms de ses acteurs préférés
pour saluer leur performance vocale et théâtrale. Le programme à
l’affiche de Chaillot et du Festival
d’automne articule un drame
dansé, Kasane, et un conte théâtral, Narukami, appartenant au
catalogue des dix-huit bijoux du
répertoire kabuki. La première
représentation, le 13 septembre,
aura lieu en présence du prince
héritier Naruhito. Pour l’occasion, à l’entracte, la tour Eiffel
sera illuminée aux couleurs du
drapeau japonais.
L’influence du manga
Entre tradition et modernité – le
kabuki s’enflamme pour le virtuel et les mangas –, le spectacle
Sous les fleurs de la forêt de cerisiers, une fable poético-philosophique sur le pouvoir, l’amour et
la cruauté, signée par Hideki
Noda, se glisse avec élégance.
Pour Japonismes 2018, le metteur en scène a remonté cette
pièce de jeunesse créée en 1989.
Il avait 33 ans et dirigeait alors la
compagnie Le Bohémien rêveur,
« autrement dit, “le glandu”, parce
qu’à contre-courant du sérieux et
Le public connaît
son répertoire,
hurlant les noms
de ses acteurs
préférés
pour saluer leur
performance
vocale et
théâtrale
de la croissance économique de
l’époque », traduit-il.
Merveilleusement pop dans sa
palette acidulée, cette œuvre, qui
a connu une variation kabuki
en 2017, table sur des règles nettes : frontalité du jeu très expressif, voire proche du dessin
animé, catalogue d’images superbes… et trente acteurs sur le
plateau. « J’ai été très influencé
par la culture occidentale, confie
Hideki Noda, qui a fait ses apprentissages dans les années
1990 auprès de Simon McBurney, à Londres. Mais je suis revenu dans mon pays. Il faut savoir
rester japonais. » Nouveauté de
cette version 2018 pour laquelle
il a collaboré avec un acteur de
nô, un immense ruban rose élastique. Manipulé par les comédiens, il cadre certains tableaux,
s’élargit pour un panoramique
avant de s’étrangler pour zoomer
sur un visage. A toute vitesse, un
enchaînement de plans qui
rappelle le rythme visuel ultravif
des mangas.
Au regard de ces grosses productions, le chorégraphe contemporain Saburo Teshigawara
maintient le cap, depuis le milieu
des années 1980, d’une danse furieusement intériorisée. En duo
avec Rihoko Sato, il a ciselé une
relecture vibratile de L’Idiot, de
Dostoïevski. « J’aime le côté
instable du personnage principal,
le prince Mychkine, confie-t-il.
Il va me falloir dix bras, cinq
cœurs et des centaines de jambes
pour faire cette expérience-là. »
Dans une lumière scintillante,
un immense tremblement se fait
danse. p
rosita boisseau
Tous Japonais, au Théâtre
national de Chaillot, Paris 16e.
Du 13 septembre au 5 octobre.
Tél. : 01-53-65-30-00.
Nakamura Shidô II, légende vivante du kabuki, au Festival d’automne
L’acteur, pour lequel cette forme de théâtre traditionnel est « populaire, rock, punk » au Japon, joue pour la première fois à Paris
tokyo
L
a moquette est épaisse et
blanche. La longue table
basse en laque rouge fait claquer le total look noir jusqu’à la
cravate de l’acteur Nakamura
Shidô II, 46 ans, star du kabuki.
Seule son énorme montre en argent rutile. Dans une pièce de réception du Théâtre Kabuki-Za, à
Tokyo, assis seul face à ses interlocuteurs, épaulé par un aréopage
d’assistants aux petits soins, cette
figure de la nouvelle génération
affiche un masque sérieux.
Difficile de croire que cet
homme au profil glamour se métamorphose chaque jour dans les
créatures extraterrestres aux maquillages et costumes mirifiques
du kabuki. A l’affiche pour la première fois à Paris, dans le cadre du
Théâtre national de Chaillot et du
Festival d’automne, il est le fils
aîné de Nakamura Shidô I et le petit-fils de Nakamura Tokizô III. Il a
commencé à s’entraîner dès l’âge
de 6 ans à cet art complet qui
tresse technique théâtrale, chantée, parlée et dansée. Contrairement à son grand-père, spécialiste
de rôles « onnagata » et aux désirs
de sa grand-mère qui aurait aimé
le voir suivre cette voie, il s’est fait
connaître en jouant une servante,
mais s’est vite spécialisé dans les
personnages masculins. « En grandissant, ma taille et ma corpulence
m’ont destiné aux rôles d’homme,
précise-t-il. Enfant, on apprend la
danse traditionnelle et des rôles fé-
minins. Si on sait interpréter des
personnages de femmes, cela apporte une sensualité à la façon
d’aborder les héros masculins. »
Deux registres différents
Le programme choisi pour la première apparition à Paris de Nakamura Shidô II valorise deux registres différents. Kazane est un
drame dansé, créé en 1823, sur lequel plane un double suicide
amoureux et un meurtre : il y
joue un samouraï amant illégitime d’une femme. « Je suis un
méchant sexy, mais c’est le rôle féminin qui est au premier plan, explique-t-il. Je dois savoir répondre
à et dialoguer avec la gestuelle de
ma partenaire, synchroniser nos
souffles et nos mouvements. »
Plus complexe, pic de style et
d’interprétation, Narukami, interprété pour la première fois
en 1684, met en scène un moine
bouddhiste malhonnête que la
princesse Kumonotaema va séduire par tous les moyens. Pour
reprendre ce rôle intense appartenant au registre « aragoto » (« affaire de guerrier téméraire »), riche en couleurs et en actions, qu’il
n’a joué qu’une fois il y a dix ans,
Nakamura Shidô II a été conseillé
par des stars. Au premier rang
desquelles, Danjuro Ichikawa,
dont la famille possède les fameuses dix-huit pièces du répertoire,
mais aussi Mitsugoro Bandô X qui
lui a transmis une image déterminante pour la précision de son jeu,
qu’il avait lui-même recueillie
d’un maître. « Lorsque le moine finit par glisser sa main dans le décolleté de la femme, il faut avoir en
tête un personnage en érection,
commente le comédien. Je n’ai jamais parlé de ça aux médias japonais… Il faut se souvenir que le kabuki était un art du peuple pas si
sérieux et esthétique que ça. Il racontait aussi bien des faits divers
que des histoires d’amour. Il a
même été censuré par le pouvoir. »
Personnalité magnétique, Nakamura Shidô II s’est aussi fait connaître grâce à des expériences
contemporaines. Car le kabuki,
aujourd’hui, ne se laisse pas distancer par la modernité. Il est aux
premières loges des tendances.
Nakamura Shidô II a ainsi joué
en 2016 dans Hanakurabé Senbon-
zakura, aux côtés de la chanteuse
virtuelle Hatsune Miku, ainsi que
dans l’adaptation au théâtre d’un
livre pour enfants, intitulée Une
nuit de tempête. Au cinéma, il s’est
distingué dans le film Ping Pong,
de Fumihiko Sori, où sa prestation
a été récompensée par quelques
prix. « Le kabuki est populaire,
rock, punk, et n’a pas attendu l’Occident pour le devenir, dit-il. Il est
normal aujourd’hui qu’il se retrouve à la télé, dans la mode… tout
en conservant la beauté de la tradition japonaise. » p
r. bu
Shochiku Grand Kabuki, avec
Nakamura Shidô II et Nakamura
Shichinosuke II. Théâtre de
Chaillot, du 13 au 19 septembre.
16 | culture
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Barre Phillips, la contrebasse est son professeur
Le musicien américain, un historique du free jazz installé en Provence, publie son troisième album, « End to End »
JAZZ
De Leonard
Bernstein
à Albert Ayler,
Barre Phillips
a croisé tous
les êtres en quête
d’autre chose
pierrevert (alpes-de-hauteprovence) - envoyé spécial
C
ontrebassiste et compositeur, Barre Phillips est
né à San Francisco le
27 octobre 1934. Il publie
chez ECM le troisième album en
solo de sa vie : End to End. Dans un
mois, silhouette de danseur, sérénité de yogi et sourire d’ange, il
aura 84 ans.
End to End, chant magique en
treize pièces brèves, distribuées
en trois parties. Son des âmes,
subtilité d’attaques, caresses animées, maîtrise d’archet hors pair,
hors piste, bruissements, harmoniques aux perles de rosée, la contrebasse telle qu’on ne la connaît
pas. Plus un fil d’Ariane subliminal qui doit autant à Manfred Eicher, le sorcier de chez ECM (luimême contrebassiste), qu’à Barre
Phillips, styliste de l’instant : « Naguère, Manfred interrogeait, questionnait, suggérait… End to End,
nous avons mixé ensemble, écouté
dans l’ordre, et lui, sans prendre la
moindre note, il a procédé au
montage. J’avais préparé la matière, mais plus de la moitié est improvisée sur le coup. »
Voix de feutre
Sourire constant, voix de feutre,
drôlerie indécidable. La rencontre a lieu dans son ermitage attenant à la chapelle Sainte-Philomène, créneaux et merlons, trois
nefs avec voûte en berceau plein
cintre, dont l’édification, tout en
haut de la colline à caillasses de
La Blaque (Alpes-de-Haute-Provence), 296 m d’altitude, remonte
au XIe siècle. Barre Phillips y vit
en silence depuis 1972, avec sa
femme, Mary. Les musiciens
viennent le visiter de partout.
Des murs de forteresse, la pénombre du souvenir, une contrebasse de voyage aux graves lumineux, des étagères de livres… End
to End n’a rien d’un album de
Barre Phillips
dans l’arrièrepays varois
en 2017.
DIDIER BONNET/ECM
RECORDS
« jazz ». Pure composition de
l’instant, qui ne peut venir que
d’un musicien de jazz. En Californie, son frère aîné, Peter, compositeur, l’avait casé à la contrebasse
pour jouer du dixieland à l’amiable : tea-parties, fêtes privées, Blue
Moon… La mère, un peu pianiste,
est institutrice. Le père aux mille
boulots, siffle en permanence.
Barre Phillips a 13 ans.
L’aventure continue avec Bill
Barnes, chef peu regardant : « Ça
suffit pour les leçons, maintenant
tu es mon bassiste. » Barre Phillips
ne sait toujours rien de l’instrument, mais les musiciens sont
fous de sa sonorité. Et peut-être
de sa fantaisie aux yeux doux.
Plus Pierrot lunaire que bouteen-train.
Enfin, une dame lui donne des
leçons. La professeure Zimmerman perfectionne sa formation
classique. Ce qui lui permet de ne
pas apprécier plus que ça, comparé à Bach ou Stravinsky, le sens
harmonique du jazz. En revanche,
l’improvisation instantanée sur
grilles harmoniques, tous les
états de l’instrument (bois, épaules, touche, justesse, acier filé des
cordes) l’exaltent. Il donnera du
corps à ce qui n’avait qu’une
« âme » (pièce de bois qui oppose
les deux faces de la caisse de résonance). Bientôt, le free-jazz – énergie, roue libre, l’impossible pour
partition, le met en joie.
La suite porte des noms, des
rencontres, et l’infatigable écoute
du temps : de Leonard Bernstein à
Albert Ayler, Barre Phillips a
croisé tous les êtres en quête
d’autre chose. Something Else !!!!,
dit un titre d’Ornette Coleman
qu’il rencontre en 1960. La rotation de la Planète bleue s’inverse.
Dans le quartet d’Ornette aux effets ravageurs, il remplace Charlie
Haden : « C’était drôle… Le quartet,
je l’entendais comme du dixieland
contemporain… »
Insurrections musicales
En 1962, Barre Phillips est sideman d’Archie Shepp au Festival de
Newport. En 1963, il joue avec Don
Ellis – lequel a fait greffer un quatrième piston à sa trompette. Participe aux insurrections musicales de Bill Dixon et Shepp. En 1965,
il vient en Europe avec Paul Bley
et Jimmy Giuffre : « Notre trio
haut de gamme passait en première partie des Jazz Messengers.
Avec une seule contrebasse pour
deux. Faire la route avec John Gilmore [saxophoniste de Sun Ra],
Art Blakey et Lee Morgan, croyezmoi, c’était quelque chose… » Un
soir, il suit un de ces types qui
vont toujours frapper aux loges
des musiciens pour leur proposer
un cadeau : « Il ouvre, je me trouve
en face de Paul Chambers en train
de jouer du Bach à l’archet. Je ne
m’en suis pas remis… »
En Europe, les musiciens de l’ère
1968 se forment les uns les autres
et se déforment ensemble. Barre
Phillips rencontre Evan Parker à
Londres, Gunter Hampel à BadenBaden, Gong et son Camembert
électrique en France, Albert Mangelsdorff à Francfort, Joëlle Léandre à Paris… Dès qu’il est là, la planète se met à danser. Quoi ? Une
sorte de rigodon mâtiné de fandango, et soudain Nijinski en personne ! Il joue pour les danseuses
(Carolyn Carlson), les cinéastes
(Jacques Rivette, Robert Kramer),
pour qui l’appelle. L’Europa Jazz
du Mans le nomme musicien en
résidence, à vie.
« Mentalement, je me répétais : je
veux jouer, mais qui me veut ? Ni
jazz, ni classique, ni musique de bar,
bien que j’aime tout ça. Je suis resté
toujours disponible, et ravi. Quand
on me voulait, c’était grand pour
moi. Maintenant, c’est mon tour de
demander aux autres. » Lors de son
premier enregistrement en solo, à
Londres, Basse Barre (1968), tout le
monde est fasciné par le son, résolument moderne : « Les gens ont
commencé à réagir. Et moi, j’ai appris beaucoup. La contrebasse, c’est
mon professeur. » End to End n’est
pas une œuvre de Barre Phillips.
C’est son être qui danse au soleil.
Pizzicato, archet, spiccato, martelato, avec les ongles, sans les ongles, tout ce que vous voudrez,
mais sur la pointe des pieds.
Comme peignait Picasso ou
comme dansent les danseuses. p
francis marmande
End to End, 1 CD ECM.
En duo le 26 septembre avec
Julyen Hamilton au Festival
Les Emouvantes, Théâtre
des Bernardines, Marseille.
Stéphane Lissner quittera l’Opéra de Paris en 2021
Le gouvernement a choisi de ne pas renouveler le mandat de l’actuel directeur du théâtre lyrique parisien, atteint par la limite d’âge
L’
été a été décisif, après des
mois de tergiversations
et de batailles en coulisse : Stéphane Lissner, 65 ans, en
poste, depuis août 2014, à la direction de l’Opéra de Paris, ne verra
pas son mandat de sept ans renouvelé, à l’issue de l’expiration
de celui-ci, le 31 août 2021. Parmi
les causes avancées, un probable
problème statutaire.
Nommé directeur délégué dès
2012, l’ex-surintendant de la Scala
de Milan a pris ses fonctions un
an plus tôt que prévu, après que
Nicolas Joel, son prédécesseur,
eut déclaré forfait pour raisons
de santé avant la fin de son
contrat. Une arrivée anticipée qui
avait nécessité la promulgation
d’un décret en amont (n° 2014109 du 6 février 2014), portant la
durée du mandat du directeur à
sept ans au lieu des six ans statutaires. Certes, les statuts de l’Opéra national de Paris (décret du
5 février 1994) prévoient que l’âge
légal de la retraite n’empêche
pas un directeur d’aller au bout
de son mandat. Mais renouveler
celui (pour trois ans, comme le
veut l’usage) de Stéphane Lissner,
qui aura 68 ans en juillet 2021,
eût exigé un autre décret. Compliqué, alors que le dernier rapport de la Cour des comptes
sur l’Opéra, publié en septembre 2016, préconise précisément,
au contraire, de limiter la pratique de « modifications régulières
du décret statutaire pour adapter
intuitu personae la durée du
mandat du directeur ».
Depuis son arrivée, Stéphane
Lissner a dû faire face aux baisses
de subventions, à des bouleversements politiques inédits, ainsi
qu’au traumatisme généré par la
menace terroriste et les attentats.
Sur le plan financier, il peut se
prévaloir d’avoir doublé le mécénat en quatre ans (de 10 à 20 millions d’euros), d’avoir été à la tête
du seul Opéra d’Europe désormais capable de dégager plus de
55 % de recettes propres et, grâce à
ses deux théâtres, le Palais Garnier (1 900 places) et l’Opéra Bastille (2 700 places), d’avoir enregistré le plus grand nombre de représentations annuelles (400) et
un taux de 93 % de fréquentation.
« L’alternative me convenait,
quelle que soit la décision finale,
affirme le patron de la « Grande
Boutique » avec une relative sérénité. D’un côté, je finissais mon
mandat en même temps que mon
directeur musical, Philippe Jordan.
De l’autre, je poursuivais avec la
même passion pendant trois ans
la mission qui m’a été confiée. »
Lissner aurait
sans doute
apprécié
de pouvoir
mettre en œuvre
les importants
chantiers qu’il
a engagés
Homme de conviction, attaché
au service public, Lissner aurait
sans doute apprécié de pouvoir
mettre en œuvre les importants
chantiers qu’il a engagés, comme
celui de la refondation de la
convention collective, dont les
ateliers de réflexion débuteront
dès la semaine prochaine.
Chasseur de tête engagé
Sans doute aurait-il aimé dénicher le nouveau directeur musical qui succédera au chef d’orchestre suisse Philippe Jordan,
nommé à l’Opéra de Vienne à partir de 2020. Sans parler de la nouvelle salle modulable, dont il a
obtenu l’ouverture en 2022. « Vat-on continuer ce jeu stérile de balancier entre “modernes” et tenants de la tradition, qui prévaut
depuis des décennies à l’Opéra de
Paris ?, s’inquiète-t-il. Au-delà de
la question de personnes, le véritable enjeu pose la question de l’avenir de l’opéra et du rôle essentiel
qu’il se doit de jouer au sein de la
société. Pour ma part, je persiste à
penser qu’une saison de spectacles
stimulants, émaillée de quelques
ratages retentissants, vaut mieux
qu’un lénifiant continuum. »
Selon toute logique, l’annonce
d’un successeur ne devrait pas tarder. Mais un gros gibier du calibre
de Lissner ne court pas les rues, au
point que le gouvernement aurait
engagé un chasseur de têtes. Car le
Français est sans conteste l’un des
directeurs d’opéra les plus capés
de la scène internationale : l’Opéra
de Paris couronne un parcours
qui l’a mené du Théâtre du Châtelet, à Paris, au Festival international d’art lyrique d’Aix-enProvence, des Wiener Festwochen
(Vienne) à la Scala de Milan, en
passant par les Bouffes du Nord et
le Théâtre de la Madeleine. Lui restent trois saisons pour faire fi des
rumeurs qui veulent que la reconduction de son mandat se soit
heurtée à l’avis défavorable du
très influent nouveau directeur
de la communication d’Emmanuel Macron, Sylvain Fort. Un leader d’opinion dont la plume
conservatrice s’est notamment
exercée au sein du webzine spécialisé Forumopera, dont il fut éditorialiste et directeur de la publication. C’est d’ailleurs par ce canal
non officiel qu’a été annoncé dans
une brève le départ à l’heure de
Stéphane Lissner. p
marie-aude roux
l’orchestre
de Paris
la Philharmonie de Paris
culture | 17
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Le théâtre privé
face à l’« obsolescence
prématurée » des pièces
L’exploitation de spectacles sur
de très longues durées devient l’exception,
constate le syndicat national du secteur
I
Un bouquetin
en bronze.
ALEXANDRE HALBARDIER/
CHÂTEAU DE FONTAINEBLEAU/
THE AL THANI COLLECTION
Le Qatar règne à Fontainebleau
Soixante-trois pièces de la collection Al Thani sur la fonction royale
à travers l’histoire sont présentées au château de Seine-et-Marne
EXPOSITION
C’
est une véritable offensive de charme. A
peine plus d’un an
après l’exposition
« Des grands Moghols aux Maharajahs » au Grand Palais, à Paris, la
collection Al Thani, propriété de
la famille régnante au Qatar, refait
parler d’elle. Alors qu’une convention avec le Centre des monuments nationaux, en cours de signature, devrait lui permettre,
pendant vingt ans, de disposer
d’un espace d’exposition au sein
de l’hôtel de la Marine, place de la
Concorde, la salle de bal du château de Fontainebleau (Seine-etMarne) accueille 63 pièces du
prestigieux ensemble pour illustrer « Rois du monde », une thématique bâtie autour de la fonction royale et de sa représentation
à travers l’histoire.
Généralement, un travail de réflexion et de recherche sur les
œuvres, compatibles avec une
thématique choisie, précède la
mise en forme concrète d’une exposition. Pour en parfaire la portée, le contenu et donc le sens, plusieurs sources, publiques ou privées, sont alors sollicitées, voire
exploitées. « A Fontainebleau, la
procédure n’a pas été habituelle,
convient Vincent Droguet, commissaire de l’exposition. Il nous a
fallu puiser dans une importante
collection pour illustrer la destinée
de la fonction royale à travers les
âges, des antiquités sumériennes
au XXe siècle. »
La sélection est surtout riche en
pièces venues d’Orient. C’est sa limite. De grands vides historiques
et géographiques se font sentir.
Notamment les représentations
picturales européennes au service
de la fonction royale, sans parler
des autres sociétés extra-orientales, des peuples de l’Afrique subsaharienne aux civilisations précolombiennes. Cela n’atténue pas
pour autant la qualité de certaines
œuvres présentées, telle cette petite tête de pharaon en jaspe rouge
ou ce très rare statère en or de Ptolémée Ier Sôter au profil d’Alexandre le Grand, premier souverain
de l’Antiquité à être représenté sur
une monnaie.
« Une plate-forme idéale »
En dépit de leurs évidentes qualités artistiques, on se demande
toutefois en quoi la magnifique
stèle funéraire en pierre polie
d’Arabie du Sud figurant une prêtresse dans un riche haut-relief ou
un imposant bouquetin en
bronze, présenté non loin, ont
réellement à voir avec le thème de
l’exposition. Bien que, selon un
vœu du commissaire, le parcours
de l’exposition se veuille chrono-
« C’est l’occasion
de renouer avec
cette tradition
de trésor amassé,
propre au
château de
Fontainebleau »
VINCENT DROGUET
commissaire de l’exposition
logique, il y a fort à parier que les
visiteurs ne finissent par être distraits par la multitude de détails
qui accompagnent, du sol au plafond, les fastes de la vaste salle de
bal du château. Mais pour Amin
Jaffer, « c’est une plate-forme
idéale ». Cet ancien conservateur
du Victoria and Albert Museum
de Londres, passé chez Christie’s,
où il a été directeur international
du département des arts de l’Asie,
est devenu, en 2017, conservateur
en chef de la collection Al Thani.
C’est lui qui a réalisé la première
sélection des œuvres composant
l’exposition « Rois du monde ».
A partir de 2009, il a été le « tuteur » artistique du jeune cheikh
Hamad Ben Abdullah Al Thani,
alors âgé de 27 ans, premier cousin
de l’émir du Qatar, et actuel patron
de la holding familiale Qipco,
structure qui s’apparente à un
fonds souverain, la dynastie Al
Thani dominant le Qatar depuis
cent cinquante ans. D’abord fasciné par les symboles absolus du
luxe (rubis, émeraudes, diamants,
or, jade et perles), le jeune homme,
réputé francophile, va, en moins
de dix ans, élargir le champ de sa
collection et constituer un ensemble de quelque 6 000 pièces.
« Cette exposition est l’occasion
de renouer avec cette tradition de
trésor amassé, propre au château
de Fontainebleau », explique Vincent Droguet. En 1561, à proximité
de la chambre du roi, un trésor de
800 pièces (reliques, bijoux, pierres précieuses, etc.), sinon caché
en tout cas oublié, fut exhumé et
inventorié. Trente-quatre monarques se sont succédé à Fontainebleau, qui ont marqué de leurs
sceaux et complété la constitution de ces richesses, devenues en
quelque sorte l’âme des lieux. Que
dire de la prestigieuse collection
Al Thani, rassemblée sabre au
clair ? Que dans des proportions
inimaginables, l’argent, à l’image
du pouvoir royal, incarnation du
sacré, veut pouvoir abolir le cours
du temps, de l’histoire. p
jean-jacques larrochelle
Rois du monde. Jusqu’au
8 octobre, au château de
Fontainebleau (Seine-et-Marne).
nauguration de La Scala,
réouverture de Marigny,
changement de propriétaires à l’Atelier, au Comedia et à Michel… En cette rentrée, le paysage
des théâtres privés parisiens
poursuit sa mue. Même à la tête
du Syndicat national du théâtre
privé (SNDTP), la relève est attendue. Mardi 11 septembre, dans le
foyer des Folies-Bergère, Bernard
Murat a fait sa dernière allocution de rentrée. « Je ne ferai pas de
troisième mandat », a annoncé le
metteur en scène et directeur du
Théâtre Edouard-VII, président
du syndicat depuis sept ans. Il
quittera son poste début 2019,
lors du renouvellement du comité directeur.
En attendant, Bernard Murat
s’est félicité des « bons chiffres »
enregistrés à fin août par les cinquante-sept théâtres et vingtcinq producteurs-tourneurs adhérents du SNDTP. « Les indicateurs – recettes et taux de fréquentation – reviennent au vert. Une
fois n’est pas coutume, ne boudons pas notre plaisir : les spectateurs ont retrouvé le chemin des
théâtres », assure-t-il. Seule donnée fournie : le prix moyen du
billet à Paris s’établit à 28 euros
(contre 26 euros en 2017, mais
30 euros en 2014), ce qui explique,
en partie, cette « croissance retrouvée ». Pour le reste, les derniers chiffres connus datent de
2016 : près de 6,4 millions de
spectateurs ont assisté à l’une des
48 000 représentations données
à Paris et en tournée.
« C’est un nouveau modèle »
D’année en année, le catalogue de
rentrée des théâtres privés ne
cesse de grossir, essentiellement
sous l’effet de l’augmentation du
nombre de spectacles. Pour tenter
de maintenir leur chiffre d’affaires, les salles ont multiplié les horaires (19 heures et 21 heures),
élargi leur amplitude annuelle
d’ouverture (certaines restent désormais ouvertes en été) et ont
donc multiplié les propositions.
Les temps changent. On est loin
du modèle initial, sur lequel s’est
construit le théâtre privé, d’exploitation sur de très longues durées. Une pièce comme Edmond,
d’Alexis Michalik, qui fait salle
comble depuis deux ans au Théâtre du Palais-Royal et cumule déjà
220 dates de tournée (grâce à
trois distributions différentes)
devient l’exception. « La tendance majoritaire est à une certaine “obsolescence prématurée”
des spectacles », avertit le président du SNDTP. En cause : la « contrainte de disponibilité » de certai-
Les salles
ont multiplié
les horaires,
élargi leur
amplitude
annuelle
d’ouverture
et donc multiplié
les propositions
nes têtes d’affiche (Edmond n’en
a pas), la « concurrence accrue »
entre les innombrables offres
théâtrales et « un public en recherche constante de nouveauté »,
énumère-t-il.
« Tout cela remet bien évidemment en question nos modes de
production et de diffusion, constate Bernard Murat. C’est un nouveau modèle qui se construit pouvant allier exploitation parisienne
et tournées, mais aussi partenariats public-privé. » Sur ce dernier
point, c’est toujours Jean RobertCharrier qui fait office de précurseur. Après Cendrillon, de Joël
Pommerat, et L’Oiseau vert, de
Laurent Pelly, le jeune directeur
du Théâtre de la Porte-SaintMartin tient sa promesse d’offrir
chaque saison un spectacle issu
du théâtre public en programmant, au printemps 2019, Ça ira (1)
Fin de Louis, du même Pommerat.
Pour l’heure, Le Tartuffe mis en
scène par Peter Stein, qui ouvre la
saison du Saint-Martin vendredi,
fait partie des spectacles « du
privé » les plus attendus de cette
rentrée. Citons également La Machine de Turing, au Théâtre Michel, et Le CV de Dieu, à La Pépinière. Ces deux pièces ont été
créées cet été au festival « off »
d’Avignon – où elles ont rencontré
un beau succès – et sont présentées pour la première fois à Paris.
Cherté des coûts de production
oblige, il n’est plus rare que des
projets privés soient d’abord rodés hors de la capitale. En 2017,
Adieu monsieur Haffmann, de
Jean-Philippe Daguerre, qui a
remporté quatre Molières, avait
suivi le même circuit. Cette pièce
sera d’ailleurs reprise à partir du
9 octobre au Théâtre Rive gauche.
Quant à Alexis Michalik, il est le
jeune auteur le plus présent dans
le catalogue de rentrée des théâtres privés. Outre Edmond, trois
autres de ses pièces (Le Porteur
d’histoire, Le Cercle des illusionnistes, Intra muros) continuent,
elles aussi, leur carrière à Paris et
en tournée. p
sandrine blanchard
Amos Gitaï monte en chaire au Collège de France
Le réalisateur israélien, nommé à la chaire annuelle de création artistique pour l’année 2018-2019, donnera neuf conférences
Q
ue faisait le réalisateur
israélien Amos Gitaï en
cette matinée du mardi
11 septembre dans les
murs du Collège de France ? Contre toute attente, il ne tournait
pas un film, mais y donnait une
conférence de presse portant sur
sa nomination à la chaire annuelle de création artistique pour
l’année académique 2018-2019.
Créée en 2005 par le Collège, celle-ci consiste, pour l’artiste invité,
à donner durant ce mandat limité
un certain nombre de conférences portant sur la pratique de son
art. Après l’architecte Christian
de Portzamparc, le compositeur
Pascal Dusapin, le plasticien Anselm Kiefer, elle est pour la première fois attribuée à un cinéaste.
Treize ans, c’est bien le moins
qu’aura eu à attendre cet art moderne, longtemps réputé « divertissement d’ilotes », pour être distingué par une institution créée
par François Ier.
Le sujet de cet « honneur », selon
ses termes, est un réalisateur de
67 ans, trublion artistique et politique qui a sucé le lait de l’opiniâtreté et de la dissidence auprès de
Samuel Fuller et de Jean-Luc Godard. Architecte de formation,
comme son père, qui fut membre
du Bauhaus, Gitaï vient au ci-
néma par le biais de la guerre, en
l’espèce celle du Kippour (1973),
où il manque perdre la vie dans
un hélicoptère dont le pilote est
décapité à deux mètres de lui. Il
décide alors de poser, par le cinéma, des questions à son pays et
à la conscience des spectateurs.
Son premier film, un documentaire intitulé House, immédiatement interdit et poussant le cinéaste à l’exil, porte sur le chantier d’une maison en construction à Jérusalem. Sujet banal en la
plupart des lieux, il y affleure l’explosive problématique d’un pays
revendiqué par deux peuples. On
y voit ce que signifie questionner
pour ce cinéaste, qui va rapidement devenir – avant la reconnaissance du cinéma d’auteur israélien dans les années 2000 – la
grande voix du septième art israélien sur la scène internationale.
« Le projet sioniste détourné »
Artiste engagé, radical et prolifique (plus de quatre-vingt-dix
films à son actif), il se recommande aux cinéphiles par
l’audace brechtienne de ses premiers films essais (Berlin-Jérusalem, en 1989 ; Golem, l’esprit de
l’exil, 1991), mais conquiert la notoriété mondiale sur le mérite de
magnifiques fictions telles que
Kadosh (1999), Kippour (2000) ou
Terre promise (2004). Tandis
que son dernier film en date –
Un tramway à Jérusalem – vient
d’être montré au festival de Venise et devrait sortir à la fin de
l’année en France, Amos Gitaï fait
donc halte au Collège de France
pour un an.
Il y donnera neuf conférences et
y animera un colloque, réunis par
le thème « Traverser les frontières ». Notamment au programme, « Le documentaire
comme métaphore », « Représenter la guerre », « Le cinéma est-il
plus autoritaire que la littérature ? ». La leçon inaugurale
(mardi 16 octobre) se demandera
comment « filmer au MoyenOrient », en évitant de réduire la
caméra à un « fétiche ». Du grain à
moudre pour celui qui pense plus
que jamais que « le projet sioniste
a été détourné » et que « l’actuel
gouvernement israélien est en
train de détruire la culture et la
création dans le pays, parce qu’elles servent aussi à inquiéter les
despotes ». p
jacques mandelbaum
Conférences : chaque mardi, de
11 heures à 12 h 30, du 16 octobre
au 11 décembre.
Colloque : les 6 et 7 juin 2019.
18 | télévision
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JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Thriller entre dures à cuire facétieuses
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
« Killing Eve » est un concentré d’espionnage pur sucre mâtiné d’humour noir
J EU DI 13 S E PT E MB R E
CANAL+
JEUDI 13 - 21 H 05
SÉRIE
E
n 2016, dans sa série dramatique Fleabag (disponible sur Amazon),
l’auteure et comédienne
Phoebe Waller-Bridge se jouait
allègrement des stéréotypes féminins en dépeignant la vie chaotique d’une Londonienne en mal
d’un amour-amant et d’un sens à
sa vie. Le défi est tout autre avec
Killing Eve puisque Phoebe Waller-Bridge n’y adapte plus sa pièce
pour l’écran, comme avec Fleabag, mais le roman Codename
Villanelle, de son compatriote
Luke Jennings. Pour une série qui
répond aux codes du thriller d’espionnage, dont les personnages
principaux sont féminins.
L’une se nomme Eve Polastri et
s’ennuie gentiment en tant
qu’agent de bureau aux services
secrets à Londres (le MI5). Passionnée de psychologie criminelle, elle va assez vite intégrer les
services secrets extérieurs, le
MI6, pour avoir enquêté à ses
heures perdues sur une série de
meurtres inexpliqués dans différentes villes d’Europe ; des meurtres dont le modus operandi l’a
amenée à penser qu’ils sont perpétrés par une femme. Cette piste,
une fois acceptée par sa hiérar-
Jodie Comer est Villanelle, et Sandra Oh (à droite) interprète Eve Polastri. ENDEAVOUR/IMG
chie, la mène sur les traces d’une
psychopathe mi-ado mi-femme
fatale, dénommée Villanelle par
ses mystérieux commanditaires.
Des comédiennes de talent
Or, ce qui devait s’apparenter à un
jeu du chat et de la souris entre
l’agent Eve Polastri et la tueuse à
gages Villanelle va peu à peu évoluer en celui du chat traqué par la
supposée souris… Si différentes
soient-elles (l’une, plutôt éteinte,
mène une douce vie plan-plan,
l’autre, solaire, sans cesse sur la
brèche, change continûment de
rôle et de ville), ces femmes ont
en commun d’être des dures à
cuire, déterminées et ambitieuses, tenaces, voire obsessionnelles, mais aussi facétieuses, parfois. Phoebe Waller-Bridge, tout
en mettant en scène des espions,
des trahisons et de la violence, n’a
pas manqué d’épicer le tout de
touches d’humour. Sans atteindre l’art des frères Coen – ou
même de Noah Hawley, auteur de
trois excellentes saisons recréant
leur univers d’après Fargo –, mais
sans décrédibiliser le thriller
qu’entend être Killing Eve. Une
preuve magistrale en est donnée
lorsque la patronne de la cellule
du MI6, Carolyn Martens (Fiona
Shaw), se désole qu’Eve assiste à
ce qu’elle va faire : pour obtenir les
aveux d’un espion britannique
retourné par les Russes, elle ne va
ni le harceler ni le torturer, mais le
prendre dans ses bras, expliquant
qu’elle le connaît bien et qu’il a besoin d’amour…
Sans révolutionner le genre, et
non exempt de quelques longueurs, Killing Eve multiplie les
changements de décor et d’ambiance, soutient rythme et suspense le plus souvent avec constance, et met en scène deux
comédiennes de talent : la jeune
Jodie Comer (Docteur Foster, The
White Princess) et Sandra Oh (exGrey’s Anatomy). Killing Eve vaut à
cette dernière d’être nommée
pour l’Emmy Award de la
meilleure actrice dans une série
dramatique et à Phoebe WallerBridge de l’être pour son écriture.
Les trophées seront remis lundi
17 septembre à Los Angeles. p
martine delahaye
Killing Eve, série créée par
Phoebe Waller-Bridge. Avec
Sandra Oh, Jodie Comer, Fiona
Shaw (GB, 2018, 8 × 60 min).
Disponible en intégralité
et en version multilingue
sur Canal+ à la demande
dès ce jeudi 13 septembre.
Joseph Beauregard trace la dérive de l’ancien député communiste devenu le fer de lance du fascisme à la française
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 214
PAR PHILIPPE DUPUIS
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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 213
HORIZONTALEMENT I. Stradivarius. II. Coin. Nénette. III. ULM. Méridien.
IV. Leaders. Un. V. Prient. Stems. VI. Tel. Dean. Roc. VII. Relaies. Pâté.
VIII. ENA. Simien. IX. Coût. Tif. Rut. X. Ecrivassiers.
VERTICALEMENT 1. Sculptrice. 2. Tolérée. Oc. 3. Rimailleur. 4. An. Dé.
Anti. 5. Mendia. 6. Inertée. Ta. 7. Vers. Assis. 8. Ani. SN. Ifs. 9. Redut.
PM. 10. Itinéraire. 11. Ute. Moteur. 12. Sénescents.
I. Bloque les grandes envolées.
II. Beaucoup d’habileté sans le
moindre scrupule. Beau morceau
pour la diva. III. Découpe et met
la France à plat. En avant. Sortir de
l’esprit. IV. Gnangnan et faux derche.
Dieu rayonnant. V. Accord d’en bas.
Largeur d’étoffe. Coup de cœur.
VI. Ouvertures vers le large. Rouge
et aigrelette en bouche. VII. Alléger
et voler. Léger et allégé. VIII. A servi
de nourrice à Dionysos. Lancé pour
être entendu. IX. Rivière et comté du
Canada. Cale à l’atelier. X. Confirment
souvent le résultat de la présidentielle.
VERTICALEMENT
1. Présent depuis l’origine, il passera
avant tout le reste. 2. Raisonne avec
beaucoup de rigueur. 3. Sert encore
de mesure pour les comparaisons.
Baie du golfe du Tonkin. 4. Métal.
Sable mouvant. Auxiliaire. 5. Il faut
l’ouvrir pour le passer. Lézard anguiforme. 6. Mît tout à plat. Pris
en vol. 7. Négation. Cours africain.
Donné avant exécution. 8. Le césium.
Se rendrait. 9. Sous l’influence de
la lune et du soleil. Grecque. 10. Page
d’histoire. Pâle et défaite. 11. Fera
l’innocent. Plan du terrain. 12. Elles
piquent mais ne tissent pas.
France 3
21.00 Spotlight
Film de Tom McCarthy. Avec Michael
Keaton, Rachel McAdams,
Liev Schreiber (EU, 2015, 130 min).
23.55 Jacques Doriot,
le petit Führer français
Documentaire de Joseph
Beauregard (Fr., 2018, 60 min).
Canal+
21.05 Killing Eve
Série. Avec Jodie Comer, Sandra Oh
(GB, 2018, S1, ép. 1 et 2/8).
22.30 Better Things
Série. Avec Pamela Adlon, Mikey
Madison (EU, 2016, S2, ép. 8 à 10/10).
encore, l’agitateur se voit souffler le poste par Darlan. Dès lors,
s’appuyant sur ses miliciens, il
n’aura de cesse de jouer de la surenchère auprès des Allemands
pour assouvir sa soif de revanche. En vain. Le 22 février 1945,
sur une route allemande, deux
avions alliés abattent celui qui
aura été un « bel exemple de fascisme à la française », selon l’historien Pascal Ory. p
christine rousseau
Jacques Doriot, le petit Führer
français, de Joseph Beauregard
(Fr., 2018, 60 min).
Arte
20.55 1918-1939 : les rêves brisés
de l’entre-deux-guerres
Série documentaire
de Jan Peter et Frédéric Goupil
(Fr./Lux./Bel., 2018, ép. 7 et 8/8).
22.45 La Clinique
du docteur Blanche
Téléfilm de Sarah Lévy.
Avec Stanley Weber, Bruno Lochet
(Fr., 2013, 90 min).
M6
21.00 No Escape
Film de John Erick Dowdle.
Avec Owen Wilson, Pierce Brosnan
(EU, 2015, 120 min).
23.00 Antigang
Film de Benjamin Rocher.
Avec Jean Reno, Caterina Murino
(Fr., 2015, 110 min).
0123 est édité par la Société éditrice
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Complétez toute la
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allant de 1 à 9.
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être utilisé qu’une
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par colonne et par
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carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
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n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
Cahier numéro un de l’édition n° 2810 du 13 au 19 septembre 2018
ALZHEIMERCOMMENTFAIREFACE? | JEAN-LUCDELARUELESDERNIERSSECRETS
SPECIAL IMMOBILIER
LES CLÉS
DU MARCHÉ
L’effet
Macron
Les meilleurs
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Les prix dans
votre région
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Amertume et revanche
L’année 1929 marque un coup
d’arrêt à son ascension, lorsqu’il
s’oppose à la ligne « classe contre
classe » de Moscou, qui interdit
toute alliance avec la SFIO. Au
congrès du parti, Doriot est obligé
de se rétracter publiquement.
« L’effet est dévastateur », souligne
l’historien Laurent Kestel. Son am-
bition se teinte alors d’amertume
et de revanche : deux sentiments
qui ne cesseront de croître au fil
du temps et des humiliations.
Exclu du parti en 1934 pour
avoir créé un comité de défense
antifasciste avec des membres de
la SFIO, le maire de Saint-Denis se
retire dans son fief et entame
une inexorable dérive droitière,
matérialisée par la création du
Parti populaire français, en 1936.
La guerre et la Révolution nationale s’apparentent à son grand
soir. Ou presque. Lorsque Pétain
révoque Laval, Doriot croit que
son heure est arrivée. Mais, là
P. 20
Parti communiste, dont il devient
l’une des étoiles montantes. Elu
plus jeune député en 1924, celui
qui aime provoquer verbalement
autant que physiquement lorgne
déjà les plus hautes fonctions.
BONY / SIPA
S
ous l’Occupation, il aura
été, selon le politologue
Jean-Yves Camus, de ceux
qui s’engagèrent le plus loin dans
la collaboration active. Pour
preuve éclatante, après avoir créé,
en 1941, la Légion des volontaires
français contre le bolchevisme
(LVF), Jacques Doriot endosse
l’uniforme allemand et prête serment à Hitler. Ainsi, en une poignée d’années, le fougueux député communiste, qui se décla-
rait, en 1924, le « soldat de l’Armée
rouge » à l’Assemblée nationale,
bascula d’un bord à l’autre de
l’échiquier politique. Comment,
en un mot, est-il passé « du poing
serré à la main levée », selon l’expression de Joseph Beauregard ? A
travers ce questionnement qui
structure ce portrait, le documentariste tente, archives rares, analyses d’historiens et dessins de
François Duprat à l’appui, de résoudre l’« énigme » Doriot.
Celle d’un homme issu de la
classe ouvrière, métallo à SaintDenis, qui, de retour du front
en 1918, s’engage dans les rangs du
France 2
21.00 Envoyé spécial
Alerte aux faux aliments ?
Présenté par Elise Lucet.
23.00 Complément d’enquête
Et si Trump avait raison ?
Présenté par Jacques Cardoze.
France 5
20.55 La Tombe de Gengis
Khan, le secret dévoilé
Documentaire de Cédric Robion
(Fr., 2016, 90 min).
23.35 C à vous
Présenté par
Anne-Elisabeth Lemoine.
Jacques Doriot, « du poing serré à la main levée »
FRANCE 3
JEUDI 13 – 23 H 55
DOCUMENTAIRE
TF1
21.00 Insoupçonnable
Série. Avec Emmanuelle Seigner
(Fr., 2017, ép. 1 et 2/10).
23.00 New York,
section criminelle
Série. Avec Vincent D’Onofrio
(EU, 2011 et 2005, S10, ép. 1 et 2/8 ;
S4, ép. 18 et 16/23).
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
EN VENTE
CHEZ VOTRE
MARCHAND
DE JOURNAUX
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
styles | 19
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
le liban dans le vent
Sextoys en marbre poli, tables en travertin,
tapis de soie… les créateurs libanais sont
à l’honneur à Paris. Un slow design aux
influences multiples promoteur de l’artisanat
DESIGN
P
our la plupart, c’est la première fois qu’ils exposent
à Paris et, pourtant, ils parlent tous français, et ont
même parfois fait leurs études ici.
Pour la première fois donc, le design
libanais trône en majesté dans la capitale, à la fois à la Gallery S. Bensimon dans le quartier du Marais, sur
l’espace jeunes talents du Salon
maison & objet à Villepinte, en Seine-Saint-Denis, et à la Carpenters
Workshop Gallery, près de l’Hôtel de
ville, avec une exposition inaugurale du duo David/Nicolas.
D’où vient cet engouement ? « Les
créateurs libanais sont ouverts sur le
monde, souvent trilingues et surfent
sur cette nouvelle vague qui allie esthétique contemporaine et savoirfaire artisanal, une sorte de slow design qui a le vent en poupe
aujourd’hui », explique François Leblanc, directeur de la galerie Bensimon. Il présente jusqu’au 3 novembre « Beyrouth Sujets/Objets », « un
mix oriental » : des sextoys chics en
marbre poli de Richard Yasmine aux
lampes épurées – dont la lumière
transperce le marbre – de Tarek Elkassouf, en passant par le paravent en
cannage noir partiellement couvert
de feuilles d’or, de Thomas Trad. Sa
sélection d’une quinzaine de designers – dont les six jeunes talents
présentés au dernier Salon maison
& objet – a été réalisée avec la complicité de la Joy Mardini Design Gallery, experte de la scène locale.
Premier constat : pas d’exotisme,
d’arabesques ni de dorures ostentatoires dans ces pièces léchées à l’esthétique sobre. « Le design libanais
n’a pas une identité orientale, mais
des références internationales à
l’image de Beyrouth, une ville au carrefour des influences, passerelle entre Orient et Occident. C’est pourquoi
les créations des designers que je représente se fondent dans la masse et
« C’EST LE REFLET
DE BEYROUTH,
UN LABORATOIRE
À CIEL OUVERT »,
S’AMUSE KARIM CHAYA,
CONSIDÉRÉ PAR SES PAIRS
COMME LE PÈRE
DU DESIGN LIBANAIS
Ci-dessus : sextoys
en marbre, métal
et céramique par
impression 3D, par
Richard Yasmine
(2018). A gauche :
cabinet Monocle
en marbre, bois
de rose, verre,
parchemin
et bronze,
David/Nicolas
(2016). Ci-contre :
appliques Oyster
par Carla Baz (2016).
JCP, CARPENTERS WORKSHOP
GALLERY, JMDESIGNGALLERY
conquièrent chaque jour de nouveaux marchés », se félicite Joy Mardini qui, depuis l’ouverture de sa galerie homonyme à Beyrouth
en 2011, a pris pied avec succès dans
les foires de Bâle, Miami et Dubaï
pour promouvoir cette nouvelle
scène libanaise.
Seconde surprise : il n’y a pas vraiment de design libanais, comme on
a pu cerner un design italien ou
scandinave. C’est un bourgeonnement artistique tous azimuts. Certains créateurs s’inscrivent dans une
tradition décorative, d’autres ont un
propos plus politique, tel Carlo Massoud et ses objets évocateurs de la
question du voile ou de la guerre,
d’autres enfin sont dans la tradition
moderniste, tel Marc Baroud, qui encense « l’économie de moyens et de
matières ». « C’est le reflet de Beyrouth, un laboratoire à ciel ouvert »,
s’amuse Karim Chaya, considéré par
ses pairs comme le père du design libanais et qui présente, à la galerie
Bensimon, deux rocking-chairs en
cuir épais, métal et bois. « Notre
point commun à tous, c’est que, en
l’absence de production industrielle
au Liban, nous développons des tonnes d’ingéniosité pour travailler la
matière avec les artisans locaux et ce,
en décuplant de créativité ! »
C’est précisément pour l’artisanat
de son pays d’origine – après avoir lu
Table
Constellation
en travertin
et laiton, par
David/Nicolas
(2018).
CARPENTERS WORKSHOP
GALLERY
un reportage sur la dernière famille
de souffleurs de verre au Liban – que
Carla Baz, diplômée en 2010 de
l’école cantonale d’art de Lausanne,
a choisi de quitter Londres et de
s’installer à Beyrouth. « Je me suis
sentie une responsabilité civique en
tant que designer de faire vivre notre
patrimoine culturel. A Beyrouth, je
peux me confronter, grâce aux artisans, à tous les matériaux : fer, céramique, bois, marbre… », précise-t-elle
devant l’une de ses créations, une table en marbre chocolat creusée en
son milieu et remplie d’une résine
bleutée, tel un continent avec sa mer
intérieure. « Malheureusement, malgré nos efforts conjugués, les fours du
dernier verrier libanais ne tournent
que quatre mois sur douze. »
Le Phénix et ses étoiles
Rentrés également à Beyrouth depuis Milan – où ils avaient obtenu un
master de l’école polytechnique de
design –, David Raffoul et Nicolas
Moussalem se sont « posé la question de l’identité libanaise » en 2013 :
« Quand nous avons fondé notre studio David/Nicolas. Il nous est apparu
que cela était un peu comme chez nos
grands-mères avec ces objets venus
de différents coins de la planète : un
lustre vénitien au-dessus d’un tapis
persan, une table syrienne flanquée
de deux bergères françaises… »
Le duo de trentenaires présente à
la Carpenters Workshop Gallery sa
première exposition, baptisée « Supernova ». « Une étoile massive
meurt, mais de ses débris naissent
de nouvelles étoiles et leurs planètes. C’est comme Beyrouth, reconstruit sept fois : la ville du Phénix. » La
collection comprend « des ingrédients du passé, du monde contemporain et du futur » : des tables monolithiques en travertin marqueté
d’Inox, des cabinets en bois de
rose, parchemin et bronze, hybride
d’un secrétaire, d’un bar et d’une
vitrine pour collectionneur, sans
compter ce tapis de soie aux différentes tailles de bouclettes sous les
pieds réalisé avec Taiping.
Reste que ces œuvres en série très
limitée, vendues en galerie, ne servent pas la cause du design libanais
auprès du grand public. « L’intérêt
pour ce design de collection va entraîner des pratiques plus larges de
la discipline. C’est comme une locomotive qui permettra à nos designers de se tourner vers une production plus démocratique », assure
Marc Baroud, fondateur d’un département design au sein de l’Académie libanaise des beaux-arts, qui
a permis à cette nouvelle scène
d’émerger. « Un jour, prédit-il, les designers réussiront comme les couturiers et créateurs libanais à faire leur
place dans le monde. » Tel Rabih
Kayrouz, membre de la haute couture parisienne, ou l’architecte
Aline Asmar d’Amman, qui vient
d’être chargée du lifting beauté du
Jules Verne, le célèbre restaurant
gastronomique de la tour Eiffel. p
véronique lorelle
David/Nicolas « Supernova »,
jusqu’au 6 octobre, à la Carpenters
Workshop Gallery, 54, rue
de la Verrerie, Paris 4e.
Beyrouth Sujets/Objets, jusqu’au
3 novembre, à la Gallery S. Bensimon,
111, rue de Turenne, Paris 3e.
Du Brésil au Japon, deux escapades parisiennes
La galerie Chastel-Maréchal expose architectes et designers brésiliens des années 1950 à 1980. La galerie Dutko, elle, a opté pour la zen attitude
C
et automne est propice
aux voyages immobiles,
avec des expositions sur
le design d’ailleurs. A la galerie
Dutko, rue Bonaparte, à Paris, on
opte pour la zen attitude. Les
créations en grès et porcelaine de
Yoshimi Futamura, aux allures de
météorites, se confrontent aux
céramiques gracieuses de Chieko
Katsumata, dont la couleur et la
texture particulière rappellent la
beauté des coraux. Les tables en
porcelaine de Sèvres blanche du
studio Nendo, en forme de nénuphars, dialoguent avec les céramiques bleutées d’Haruhiko Kaneko, maître céramiste dont le
travail utilise la technique ancestrale de la « goutte d’huile », utilisée dès le XVIe siècle, pour la confection de bols.
« A l’heure de ce siècle numérisé,
accéléré, parfois déshumanisé, ces
artistes japonais n’ont rien perdu
de leur philosophie poétique, en alliant avec bonheur la beauté à
l’utile et parfois même à l’inutile
qui est sans doute le plus grand
luxe », souligne Jean-Jacques Dutko, le fondateur de la galerie. Il a
choisi, en cette année qui célèbre
les 160 ans du traité d’amitié franco-japonaise (sous le titre Japonismes 2018), de mettre en confrontation des artistes nippons de
sa galerie avec certains créateurs
français, pour qui l’empire du Soleil-Levant est source d’inspiration. On peut ainsi admirer les
œuvres de Lauren Collin, 29 ans,
diplômée de l’école d’art Penninghen dans la section architecture
d’intérieur-design, qui sculpte le
papier en bas reliefs, maniant
patiemment le scalpel jusqu’à
donner l’illusion d’une pluie de
fleurs de cerisier, de
vagues, ou de
plumes…
Bois exotiques
A la galerie ChastelMaréchal, c’est la
bouillante énergie des architectes et designers brésiliens des années 1950 à 1980
qui est à l’honneur. D’époustouflants meubles-sculptures aux
formes massives – tel ce siège de
conversation taillé dans un seul
tronc – conçus par Jose Zanine
Caldas (1919-2001) côtoient les
fauteuils en métal tubulaire et
tissu bariolé de Carlo Hauner
(1927-1996) et Martin Eisler
Fauteuil Rever-Sivel
des Brésiliens Carlo Hauner
et Martin Eisler (1953).
AGENCE PHAR-J. BEYLARD ET V. LUC
(1913-1977), ou les élégantes chaises aux assises cannées de Joaquim Tenreiro (1906-1992). La galerie montre au total
vingt-cinq pièces vintage de
sept designers
iconiques, dont
Sergio Rodrigues
qui, à la demande d’Oscar Niemeyer, a réalisé le
mobilier du Palacio do Planalto, le palais présidentiel de
Brasilia, inauguré en 1960. Ces
créateurs ont en commun l’usage
de bois exotiques tels que le jacaranda, le vinhatico ou encore le
pequi, que certains associent au
métal ou au béton.
De ce fait, ils ont mis en
œuvre, selon Aline Chastel,
fondatrice et directrice de la
galerie Chastel-Maréchal, « une démarche écologique avant-gardiste
qui prend toute son importance de
nos jours ». C’est elle qui a entrepris
d’ouvrir sa galerie – consacrée jusqu’ici aux grands noms du design
français des années 1930 à 1970,
dont Jean Royère ou Line Vautrin –
au mobilier brésilien. L’exposition
actuelle est le fruit de ses voyages
et prospections dans ce pays, depuis 2015, assistée du jeune marchand Mikael Najjar. p
v. l.
Modernité du design brésilien de
1950 à 1980, jusqu’au 31 octobre,
galerie Chastel-Maréchal, 5, rue
Bonaparte, Paris 6e.
France-Japon, jusqu’au 13 octobre,
galerie Dutko Bonaparte, 11, rue
Bonaparte, Paris 6e.
20 |
DÉBATS & ANALYSES
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
UN NOUVEL ÂGE DU FÉMINISME ?
« Nous voulons toutes
l’égalité, mais nous
ne sommes pas d’accord
sur la manière d’y parvenir »
Près d’un an après l’apparition du mouvement #metoo, et alors que s’ouvre,
le 13 septembre, la première « université d’été du féminisme », voulue par
le gouvernement pour réfléchir aux grands enjeux de l’égalité entre
les femmes et les hommes, l’historienne Michelle Perrot, la psychanalyste
Sarah Chiche et l’écrivaine Belinda Cannone débattent de ce sujet brûlant
Entretien
L
es mouvements #metoo et #balancetonporc ont rendu possible la solidarité
spontanée entre les victimes de violences sexuelles. Mais les critiques qui leur ont été
adressées ont mis au jour les risques de censure dans l’art et de dénonciation sur les réseaux sociaux. Quels nouveaux rapports entre
les femmes et les hommes doit-on inventer ?
Invitées le 8 juillet aux Controverses du Monde
au Festival d’Avignon, l’historienne Michelle
Perrot, la psychanalyste Sarah Chiche et l’écrivaine Belinda Cannone ont débattu de l’avenir
d’un grand mouvement d’émancipation.
Toutes trois sont intervenues dans le débat,
en janvier, en donnant dans Le Monde des
points de vue divergents : Sarah Chiche en
cosignant, notamment avec Catherine Deneuve, la fameuse tribune défendant une « liberté d’importuner indispensable à la liberté
sexuelle », Michelle Perrot en faisant état de sa
sidération devant « l’absence de solidarité des
femmes signataires de cette tribune » et
Belinda Cannone expliquant que « le jour où
les femmes se sentiront autorisées à exprimer
leur désir, elles ne seront plus des proies ».
De quoi l’affaire Weinstein a-t-elle été
le signe ? Et peut-on dire que nous vivons
une révolution anthropologique qui sonnerait le glas de la domination masculine ?
Michelle Perrot L’affaire Harvey Weinstein
marque une prise de parole des femmes sur
leur corps intime, harcelé voire violé. Tout à
coup, toutes se sont mises à parler. Le mouvement a surgi dans les milieux où le corps était
le plus exposé, ceux du cinéma et du théâtre,
mais cette parole de privilégiées a gagné toutes
les couches sociales, les lieux et les
générations. C’est aussi un phénomène lié aux
techniques de communication. Il est certain
qu’on n’aurait pas eu cette diffusion rapide s’il
n’y avait pas eu Internet et les réseaux sociaux… Donc c’est un événement à deux titres :
pour la parole en elle-même et pour la manière
dont les femmes se sont approprié les moyens
de communication. Mais nous n’avons pas fini
d’en explorer les conséquences.
Ce mouvement s’inscrit dans une évolution
de plus longue durée. Il poursuit celui des années 1970 qui avait pour slogan « Notre corps,
nous-mêmes » et qui visait à cette époque la liberté de contraception, celle de l’avortement,
et progressivement le corps dans tous ses
états. La question du viol a été centrale dans
les années 1978-1980. A la suite du procès
d’Aix-en-Provence, où Gisèle Halimi défendait
deux jeunes femmes violées par trois agresseurs, fut votée la loi de 1980 faisant du viol un
crime passible des assises. Puis dans les années 1990, les associations ont dénoncé les
violences conjugales et au travail.
Depuis quarante ans, la plainte grandit
contre la violence faite au corps des femmes,
dont on prend de plus en plus conscience.
Alors, quand j’ai entendu toutes ces voix s’élever avec #metoo, je me suis réjouie. Les femmes dans l’histoire n’ont jamais pris la parole
de manière aussi massive et sur ce thème. Le
harcèlement, c’était un sujet tabou dont elles
n’osaient pas s’emparer. Mais ce qui me paraît
tout aussi remarquable, c’est qu’on les écoute.
Signe d’un changement dans les rapports de
sexes qui va bien au-delà de la plainte elle-
même. On est loin du temps où Simone Veil
s’excusait auprès des députés d’oser leur parler de l’avortement.
Belinda Cannone Cette affaire et ce mouvement sont une chance historique. Ce qui a déclenché cette prise de parole générale, c’est le
fait que des actrices, icônes de la puissance, de
la beauté et du succès, se sont mises à raconter
qu’elles étaient victimes de harcèlement et de
viol, comme n’importe quelle autre femme.
Grâce à leurs témoignages, on a compris que
toutes les femmes pouvaient subir diverses
violences. Non seulement la parole s’est libérée mais, partout en France, les hommes,
étonnés de ces témoignages, se sont mis à réfléchir à leurs propres attitudes et comportements dans le commerce amoureux.
Alors, est-ce une révolution féministe pour
autant ? Cette question était au cœur de ma tribune publiée dans Le Monde. Je ne crois pas
qu’on puisse parler de révolution. Dans tous les
débats autour de ces questions, ce qui m’a frappée, c’est de voir les femmes se présenter et être
présentées constamment et uniquement
comme des victimes, en analysant toutes les situations à partir de l’idée qu’elles y sont forcément en position passive. A quel moment vat-on sortir de ces représentations stéréotypées ? On en est toujours à « l’homme propose
et la femme dispose ». Or il ne s’agit pas seulement de demander aux hommes de « proposer » moins violemment, il faut changer de
modèle, arriver à des attitudes plus égalitaires
dans les rapports amoureux. Quand les femmes se mettront à prendre les devants, à faire
état de leur désir, à agir au lieu de réclamer seulement qu’on s’assure de leur consentement, il
y aura véritablement une révolution.
Sarah Chiche Je pense aussi que la prise de
parole des femmes et la dénonciation des actes ignobles commis pendant des années par
Harvey Weinstein, avec la complicité silencieuse de tout un système, était absolument
nécessaire et salutaire. Depuis la naissance du
cinéma, les actrices américaines sont un vecteur d’identification puissant. A la suite du témoignage de ces actrices, des femmes anonymes ont vu là un moyen de pouvoir reprendre
le pouvoir sur leur histoire et de pouvoir enfin
mettre en récit leur traumatisme. Elles l’ont
dit et écrit sur les réseaux sociaux : « Moi aussi
j’ai été victime de harcèlement ou de violences
sexuelles et je veux pouvoir cesser de me taire. »
Il y a dans cet empowerment quelque chose de
beau et de courageux, qui force le respect et
l’admiration. Simplement, face aux malheurs
qui s’abattent sur nous, nous n’avons pas toutes la même façon de nous défendre.
Quand on est victime de l’oppression de tout
un système, pouvoir retrouver sa voix est un
long cheminement. Je n’appartiens à aucun
collectif. Quand vous êtes une victime, et que
vous ne parlez pas comme on estime que vous
devriez parler de vos malheurs, c’est nécessairement que vous êtes de l’autre camp. Or, rien
n’est plus faux. C’est ce que montre Yannick
Barthe dans Les Retombées du passé. Le paradoxe de la victime [Seuil, 2017]. Lisez aussi Qu’il
emporte mon secret [Seuil, 2017], le livre de
Sylvie Le Bihan, qui a signé notre tribune. Bien
des femmes signataires ont été victimes de viol
ou de violences sexuelles. Décider de se débrouiller autrement, comme elles ont pu, ne
fait pas d’elles de « mauvaises » victimes. Il n’y a
pas une seule façon de faire avec la douleur et
l’effroi. Toutes, peut-être, sont respectables.
« ÊTRE FÉMINISTE
ET SE RÉJOUIR
DE L’ÉMERGENCE
DE #METOO
N’IMPLIQUENT PAS
DE PROCLAMER
QU’ÊTRE UNE
FEMME EST ÊTRE
UNE VICTIME »
BELINDA CANNONE
Michelle Perrot, quelle a été
votre réaction à la lecture de cette tribune
sur la « liberté d’importuner » ?
M. P. J’étais sidérée, je me suis demandé
comment on pouvait ne pas être solidaire de
ces femmes qui s’exprimaient enfin. Pour
moi, #metoo c’était un événement. J’ai beaucoup d’estime pour les signataires, mais je
me suis dit qu’elles ne se rendaient pas
compte, qu’elles évoluaient dans un monde
privilégié.
Mais, par ailleurs, je suis extrêmement sensible à la question du révisionnisme culturel.
Il n’est pas question de réinstaurer un puritanisme ou une censure. On ne va pas faire
comme les papes et mettre des chiffons sur
les fresques de Michel-Ange pour voiler le
sexe des hommes. Les artistes, qu’ils soient
des peintres ou des écrivains, méritent notre
considération, même si leurs œuvres nous
blessent. Sade est un grand écrivain, je ne partage pas nécessairement ses positions, mais
j’aime le lire et, en tant qu’historienne, analyser ses écrits. Nous sommes dans des pays de
liberté. Et cette liberté doit être absolument
défendue.
S. C. Il règne ces temps-ci un puritanisme
culturel qui doit être vigoureusement combattu. Quand on menace de décrocher un
Balthus ou un tableau de John William Waterhouse qui représente des nymphes nues, c’est
idiot. Faire acte de résistance est primordial.
Quand une maison d’édition comme celle de
Laurence Viallet publie Numbers, de John
Rechy [le trajet existentiel d’un personnage le
temps d’une sorte d’odyssée sexuelle], et se promet de publier « les livres les moins inoffensifs
possibles », quand Gallmeister traduit et publie My Absolute Darling, de Gabriel Tallent,
sur un inceste père-fille, ce sont des actes de
résistance.
J’entends ce que vous dites sur l’absence de
solidarité et je vais donc vous donner une réponse personnelle : ma propre mère a débarqué dans les années 1960 sans le sou à Paris.
Elle a fait des photos érotiques. Vous vous
doutez bien que dans ce milieu il arrive que
l’on soit confronté à des choses assez abominables. C’était avant la loi Veil. Quand vous
tombiez enceinte sans l’avoir désiré, ça impliquait d’aller de se faire avorter clandestinement, sans anesthésie, sur une table de cuisine, pendant qu’une personne vous tient les
mains et une autre les jambes. C’est très dur,
mais avec cet argent elle a conquis sa liberté
et elle a acheté un petit studio à sa mère qui
était internée en hôpital psychiatrique depuis des années. C’est depuis ce lieu-là, celui
de mon amour pour ma mère, que j’ai signé
cette tribune. En hommage à son courage et à
sa liberté.
Assistons-nous à une guerre
des féminismes ?
B. C. Quand j’ai écrit La Tentation de Pénélope
[Stock, 2010], je voulais mettre en lumière qu’il
n’y a pas un féminisme, mais des féminismes
très différents, avec des valeurs et des a priori
qui leur sont propres. Nous sommes toutes féministes pour la même raison : nous voulons
l’égalité. Mais nous ne sommes pas toutes d’accord sur la manière d’y parvenir. Il est important de le rappeler. Car on a vu par exemple se
répandre l’idée qu’il suffit d’être une femme
pour être féministe. Ce n’est pas vrai !
Il s’est répandu dans l’opinion un féminisme
différentialiste qui ne cesse d’affirmer que les
femmes et les hommes sont deux espèces absolument différentes et que les femmes doivent revendiquer à tout moment leur être féminin. Or je ne crois pas que nous soyons femmes à tous les instants de notre existence.
Très souvent, la question ne se pose pas. Par
exemple, quand j’écris, quand j’enseigne ou
que je jardine, je ne me perçois pas comme
une femme, ni comme un homme d’ailleurs,
juste comme une personne en train d’agir. Le
fait de mettre l’action, l’agir, au centre de mon
féminisme me permet de me débarrasser de
ces questions identitaires qui sont de pures
chimères et qui sont le fondement du différentialisme. Je crois que c’est à l’aune de l’action possible que l’on peut évaluer la liberté
des femmes. Je défends donc un féminisme
universaliste qui me paraît être une voie plus
sûre vers l’égalité.
M. P. Il n’y a pas un féminisme mais plusieurs, généralement reliés par le désir d’égalité. Je pense notamment à tout ce qui s’est
passé quand Elisabeth Badinter a écrit Fausse
route [Odile Jacob, 2003]. Elle était outrée de
voir les Américaines insister sur le fait que les
hommes les harcelaient dans l’ascenseur et
qu’il fallait faire attention. Elle trouvait que ce
discours réduisait les femmes à un statut de
victimes. Je pense néanmoins que les Américaines, à plusieurs reprises, ont été pionnières.
Pourquoi ? Peut-être parce qu’elles sont dans
un monde où les sexes s’affirment avec beaucoup de virilité. Et après la seconde guerre
mondiale, les Etats-Unis ont connu un apogée
du féminin, avec les arts ménagers, les femmes
séduites et soumises des films d’Hollywood. Et
peut-être que ça les a amenées à s’affirmer plus
vite. Elles ont pris leur sort en main. Elles ont
lancé les women studies, les gender studies…
avec une inventivité libre qu’on aurait aimé
avoir en France.
Ici, on est englués dans la culture de la galanterie. Son agrément quotidien ne doit pas faire
oublier la construction historique dont les rapports de sexes ont été l’objet dans « la Civilisation des mœurs » décrite par Norbert Elias.
débats & analyses | 21
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
¶
Michelle Perrot,
historienne spécialiste
de l’histoire des femmes,
a codirigé avec Georges Duby
les cinq volumes de l’« Histoire
des femmes en Occident »
(Plon, 1991-1992). Elle est aussi
l’auteure de l’ouvrage
« Les Femmes ou les silences
de l’Histoire » (Flammarion,
1998), de « Mon histoire
des femmes » (Seuil, 2006)
et de « George Sand à Nohant.
Une maison d’artiste » (Seuil,
464 p., 24 €). Professeure
émérite à l’université Paris-VIIDiderot, elle a également
travaillé sur les ouvriers,
les prisons et la vie privée
Belinda Cannone, écrivaine,
enseigne la littérature comparée à l’université de Caen.
Dans ses romans comme dans
ses essais, elle s’intéresse à la
question du désir et propose
de suspendre, dans certaines
circonstances, la question
du genre. Parmi ses ouvrages,
on peut citer « Petit éloge du
désir » (Gallimard, coll. « Folio 2
euros », 2013) et « La Tentation
de Pénélope » (Stock, 2010),
une tentative de sortir
de la guerre des sexes
Sarah Chiche est écrivaine,
psychologue et psychanalyste.
Elle est notamment
l’auteure de « Personne(s) »
(Ed. Cécile Defaut, 2013),
et d’« Ethique du mikado.
Essai sur le cinéma de Michael
Haneke » (PUF, 2015)
Dans le rapport amoureux, les femmes étaient
le plus souvent réduites à la passivité, à l’attente et au consentement, privées de cette initiative que préconise à juste titre Belinda Cannone. La galanterie, c’est en quelque sorte l’inégalité sous les fleurs.
B. C. Je ne partage pas votre vision optimiste
du féminisme américain. Je crois au contraire
que c’est lui qui impose cette vision victimaire
et malheureusement il est en train de triompher chez les étudiants et les jeunes enseignants de l’université. Aujourd’hui, ces jeunes
féministes défendent ce qu’elles appellent
« l’intersectionnalité », la sainte alliance de
toutes les victimes, femmes, « racisés »… Il y a
une confusion des situations sous l’égide de
cette victimisation générale qui est très préjudiciable à la pensée. Etre féministe et vouloir
l’égalité et la liberté des femmes, se réjouir de
l’émergence de #metoo,n’impliquent pas de
proclamer qu’être une femme est être une victime. Nous sommes nombreuses à ne jamais
nous être perçues ainsi. De plus, renvoyer les
femmes à une position passive où elles
auraient constamment à se défendre, n’est-ce
pas réactiver un vieux stéréotype ?
M. P. Il n’est pas nécessaire d’avoir éprouvé
une injustice pour être solidaire de ceux qui la
subissent. Ensuite, pour sortir du statut de
victime, il faut justement protester, refuser. Et
ce que je trouve important dans #metoo, c’est
justement qu’en parlant les femmes ont produit une parole de protestation. En disant
« non », elles ont cessé d’être victimes.
S. C. Si je devais me rattacher à un courant féministe, ce serait celui d’un féminisme prosexe qui ne diabolise pas le corps et la sexualité. Toutes les sexualités entre adultes consentants, quels que soient leur sexe et leur
genre, sont respectables. Aucune ne doit être
stigmatisée. Il y a une fracture indéniable
entre les féminismes qui nous empêche
aujourd’hui de nous entendre, de combattre
et de protester côte à côte. C’est dommage.
Y a-t-il eu des lectures qui ont été
essentielles dans la construction
de votre féminisme ?
M. P. Deux auteures ont beaucoup compté
pour moi : Simone Weil pour le social (La Condition ouvrière, 1951) et Simone de Beauvoir
dont j’ai aimé à la fois les choix existentiels et
les écrits ; Le Deuxième Sexe (1949) a été à mes
yeux, et demeure, un texte majeur. George
Sand, sur laquelle je viens d’écrire, je ne
l’aimais pas beaucoup, la jugeant à travers une
image de « bonne dame » assez mièvre, qui ne
correspond guère à une réalité découverte
bien plus tard dans mon travail d’historienne.
C’est une grande écrivaine, une femme affranchie, une pionnière de l’écriture et de l’égalité
« LES AMÉRICAINES
ONT ÉTÉ
PIONNIÈRES,
AVEC LES “WOMEN
STUDIES”,
LES “GENDER
STUDIES”…
EN FRANCE,
ON EST
ENGLUÉS DANS
LA CULTURE DE LA
GALANTERIE »
MICHELLE PERROT
des sexes. « Je n’ai pas pu accepter de maître,
même en amour », disait-elle.
S. C. Elfriede Jelinek, notamment pour La
Pianiste [Die Klavierspielerin, 1983] : l’histoire
d’une femme confrontée à l’oppression d’une
société bourgeoise et corsetée et qui va tenter
de s’affranchir de ce carcan social tout comme
de la tutelle d’une mère tyrannique et incestueuse. Marguerite Duras, pour la radicalité
avec laquelle ses personnages féminins mettent en acte leurs désirs, quitte à en perdre la
raison. Virginia Woolf, qui n’aurait pas écrit Les
Vagues si elle n’avait pas, au même moment,
lutté contre une folie qui a fini par l’engloutir.
B. C. Il se trouve que j’ai une grande admiration pour Virginia Woolf, j’ai même l’impression d’avoir commencé à écrire grâce à elle. En
la lisant je me suis dit : « Ah bon, on peut faire ça
avec la langue, avec le roman. » Mais ça aurait
tout aussi bien pu être un homme. J’aime
beaucoup, en plus de son génie littéraire, son
esprit et son humour, mais ce n’est pas un modèle de femme, c’est un modèle littéraire.
Faut-il féminiser la langue ?
B. C. Je préfère défendre l’emploi du neutre.
Dans mes romans j’ai mis en scène des personnages qui portent des problématiques universelles. C’est pourquoi on y trouve souvent
des narrateurs ou des personnages principaux
masculins, c’est-à-dire neutres. Pour prendre
un exemple très concret, j’ai écrit L’Homme qui
jeûne [L’Olivier, 2006] parce que je voulais explorer le désir de vivre par sa négativité
– quand il s’évanouit. On ne peut pas s’empêcher de respirer ou de dormir, mais on peut
jouer avec la troisième fonction vitale : manger. J’ai donc créé un homme qui jeûne pour
dire non à la vie, afin d’explorer le désir d’une
manière nouvelle pour moi. Imaginez maintenant que j’aie écrit La Femme qui jeûne, on
m’aurait dit : « Ah, ah ! une anorexique. Elle a eu
des problèmes avec sa maman. » Et les lecteurs
auraient catalogué mon roman dans une rubrique féminine qui aurait été un contresens.
J’étais donc obligée de mettre en scène un
homme pour porter cette problématique générale du désir de vivre. Si l’on pense qu’on
peut transformer la langue par décision, injectons-y du neutre, pour l’élargir, lui donner des
possibilités nouvelles de restituer tous ces
moments de l’existence où je ne suis ni
homme ni femme, où la question ne se pose
pas, où le genre est suspendu.
M. P. Dans ma jeunesse, je n’étais pas du tout
sensible à cette question. Je le suis devenue
grâce à Benoîte Groult, qui me reprochait mon
indolence à cet égard. Comme elle, je pense
qu’il faut féminiser tout ce qu’on peut, notamment les noms de métier ou de fonction :
écrivaine, auteure, directrice, etc. Je suis plus
réservée quant à l’écriture inclusive. Pour des
raisons à la fois esthétiques (c’est lourd et compliqué) et éducatives : comment feront les professeur(e)s qui ont déjà tant de mal à enseigner l’orthographe, qui demande justement à
être simplifiée. Je suis toutefois très sensible à
la réflexion d’Eliane Viennot sur la sexuation
de la langue et ses effets. C’est une réflexion
qui ne fait que commencer.
S. C. Quand j’écris, je ne me considère ni
comme un homme ni comme une femme. Je
suis un assemblage de mots au sein desquels
évoluent des personnages, dans une constellation dont je ne suis pas le centre. La langue
est une matière vivante, on peut jouer avec, la
malaxer, la réinventer, mais comment enseigner l’écriture inclusive à l’école ? Anna Karénine en écriture inclusive ? Je vous laisse imaginer le résultat typographique. Fernando
Pessoa a beaucoup travaillé ces questions.
Dans Le Livre de l’intranquillité, il écrit « cette
garçon » en parlant d’un très beau garçon à
l’allure féminine croisé dans la rue. Il revendiquait la liberté de pouvoir l’écrire puisque ce
garçon très élégant lui faisait penser à une
jeune femme.
Haro sur
le néoféminisme
Les « affaires » qui touchent Asia Argento,
l’une des comédiennes qui fut aux sources
des révélations du scandale Harvey
Weinstein, ainsi que la philosophe et féministe Avital Ronell, accusée de harcèlement sexuel, rendent-elles plus complexe
le mouvement #metoo ?
B. C. Pas du tout. Ce qui est complexe, on le
sait bien, c’est l’humain en général. Mais il ne
faudrait pas qu’on se serve de ces affaires pour
disqualifier le mouvement. Même si elles sont
vraies, et alors ? L’existence des bossus n’empêche pas d’affirmer que l’humain a une colonne vertébrale droite. L’existence d’hommes battus n’empêche pas que l’immense majorité des personnes battues soient des femmes. Etc.
S. C. La nature humaine est une chose complexe – autrement plus complexe que ce qui
est prêché dans les feel good books ou mis en
scène sur les réseaux sociaux. Nous sommes
des êtres multiples et divisés. Il arrive qu’au
cours de son existence une même personne
puisse se comporter de manière héroïque avec
certain(e)s et vile avec d’autres, être une victime et un agresseur. Il arrive même, parfois,
dans certaines configurations particulières,
que ces deux réalités coexistent exactement
au même moment chez une même personne.
Est-ce ce qui s’est passé dans les deux affaires
que vous citez ? Prudence : nous ne connaissons pas encore le fin mot de ces histoires. Je
ne souhaite pas alimenter cette polémique. Je
préfère regagner mon territoire : celui de l’écriture. Nous sommes, tous autant que nous
sommes, confrontés à une catastrophe climatique dont nous sommes, là c’est certain, à la
fois responsables mais aussi victimes, et qui
va mettre en péril la survie de la planète, c’està-dire de l’espèce humaine comme des animaux et des végétaux. La solidarité et l’action,
ferme et immédiate, sont de mise.
M. P. Tout est possible : que ce soit un bobard, une « fake news » instillée pour affaiblir
#metoo en discréditant une de ses initiatrices
(Asia Argento) ; que ce soit vrai, et après tout
pourquoi les femmes ne seraient-elles pas
capables de désirer un jeune homme, au point
de le harceler et de devoir à juste titre en répondre s’il porte plainte en justice ? La sexualité est un jeu de désirs que la libération des
mœurs, la circulation des corps rendent de
plus en plus complexe. En l’occurrence, il importerait d’en savoir plus pour juger. Mais en
tout état de cause, cela ne discrédite en rien
#metoo, mouvement qui dépasse infiniment
ses protagonistes, incendie dont le flamboiement révèle l’intensité des feux qui couvent,
prise de parole d’une grande ampleur, qui
transforme les victimes en sujets, en actrices
de la longue lutte des femmes pour la libre disposition de leur corps et de leur destin. p
A
propos recueillis par
nicolas truong
LE DÉBAT SE POURSUIT SUR
LEMONDE.FR
WWW.LEMONDE.FR/IDEES
MARCEL GAUCHET :
« LA DOMINATION MASCULINE
EST MORTE »
LIBÉRONS-NOUS
DU FÉMINISME
de Bérénice Levet
Ed. de l’Observatoire
224 pages, 18 euros
urait-elle calculé son coup que
Bérénice Levet ne s’y serait pas
mieux pris pour susciter une
fois encore la polémique. Et l’ire
des féministes. Alors que s’ouvre la première université du féminisme (13 et
14 septembre) à l’initiative de Marlène
Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité des femmes et des hommes, la philosophe publie un essai aussi stimulant et provoquant qu’irritant. Un livre de « résistance » que certain(e) s taxeront, non sans
raison, de brûlot antimoderne, réactionnaire, islamophobe, misogyne. Et bien évidemment antiféministe, comme le proclame son titre, qui n’aurait pas souffert de
l’ajout du suffixe « néo », tant la cible clairement définie sont les néoféministes.
Ainsi, après s’être employée à démonter
les limites et les dérives de la théorie du
genre – thèse dont on trouve trace ici, les
néoféministes s’en étant abondant nourries –, la spécialiste d’Hannah Arendt s’attelle à démonter les dangers de l’« idéologie » « infantilisante », « puritaine », dont le
discours victimaire (l’affaire Weinstein a
servi, selon elle, de caisse de résonance)
tend à criminaliser le désir masculin. Et
surtout, à imposer un nouveau modèle de
société cloisonnée au sein de laquelle est
exaltée l’appartenance communautaire.
Ainsi écrit-elle : « Je ne crains pas de parler
d’alibi, ces campagnes orchestrées contre la
violence masculine poursuivent deux objectifs très nets : surveiller et punir toujours
plus les hommes, et périmer une civilisation
exaltant la dualité, la polarité des deux
sexes, réputée pour son art de la mixité et de
l’érotisation des relations entre les hommes
et les femmes, mais sachant soustraire chacun à son identité sexuelle dans certaines
sphères de l’existence. »
RELENTS ZEMMOURIEN
Si elle reconnaît sa dette aux féministes historiques – elle défend la valeur universaliste
du féminisme, désormais abandonnée par
les « néo » –, Bérénice Levet ne craint pas de
se mettre à dos toutes les féministes –
Caroline De Haas en tête –, mais aussi des
intellectuels comme le sociologue Eric
Fassin, autre cible de choix. Ni de verser
dans l’amalgame, les raccourcis et les
outrances : « Etre féministe aujourd’hui, c’est
fermer les yeux sur les agressions sexuelles et
les viols lorsqu’ils ne sont pas commis par des
mâles blancs occidentaux ; c’est renvoyer dos
à dos le port du voile et celui de la minijupe
au motif que, si soumission il y a, il n’est pas
moins grand dans le dernier cas. »
Si elle reproche aux féministes une logique binaire, simplificatrice, manquant
cruellement de nuances, on pourra lui retourner la pareille lorsqu’elle évoque également certaines réalités sociales : égalité salariale, postes à responsabilités, féminisation des noms à laquelle, sans surprise,
cette antiprogressiste se montre hostile. A
sa lecture sociétale conservatrice, aux relents zemmourien, on préférera les pages
où, quittant sa posture polémiste, elle reprend celle de la philosophe pour défendre
avec style, contre le carcan puritain, les notions d’altérité, de regard et de désir. p
christine rousseau
22 | carnet
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Joseph Ambroggi,
son époux,
Reine-Marie et Guy Raynaud,
sa sœur et son beau-frère,
leurs enfants et petits-enfants,
Marie-Jeanne et Jean Canarelli,
sa belle-sœur et son beau-frère,
leurs enfants et petits-enfants,
Paulette et Claude (†) Ferdani,
sa belle-sœur et son beau-frère,
leur fils et leurs petits-enfants,
Les familles parentes et alliées,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Maurice et Jacqueline Benassayag,
son frère et sa belle-sœur,
et leurs enfants, David et Amélie,
Les familles Benassayag, Nouchy,
Pradel, Rubini, Sabbah, Serrero, Teboul
et Tordjman,
ont la tristesse de faire part du décès de
Danielle, Loetitia BENASSAYAG,
professeur de philosophie,
survenu le 7 septembre 2018, à Paris.
Les obsèques auront lieu dans
l’intimité familiale le 13 septembre,
à 11 heures, au cimetière parisien
de Pantin.
Nous tenons à remercier les équipes
médicales de l’Institut Curie et de l’hôpital
Cognacq-Jay.
Maurice et Jacqueline Benassayag,
22, rue Étienne-Marcel,
75002 Paris.
jacqueline.benassayag@orange.fr
Sophie Bochot-Fernandez
et Patrick Fernandez,
Marine Bochot,
ses enfants,
David et Jane Fernandez,
ses petits-enfants,
Martine Perrée-Fauvet,
sa sœur,
Servane Fauvet-Crave
et ses enfants, Alix et Titouan,
Raffaèle Fauvet,
ses nièces,
Pascale Maillart,
sa cousine,
Les familles Rabasse, Plainfossé,
Peteau, Le Sager
Et tous ses amis,
ont la douleur de faire part du décès du
docteur Arlette
BOCHOT-PERREE,
survenu à Nice, le 8 septembre 2018.
Les obsèques civiles auront lieu le jeudi
13 septembre, à 11 heures, au cimetière
marin du Rosais, à Saint-Malo (Ille-etVilaine).
Huguette AMBROGGI,
Dieu a rappelé à Lui,
née GUILLEMANT,
Jacques CESSELIN,
survenu à Paris, le 9 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
On se réunira au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, 71, rue des
Rondeaux, Paris 20e, le lundi 17 septembre,
à 16 heures.
Ni fleurs ni couronnes, adresser des
dons pour la recherche contre le cancer.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Béatrice,
sa femme,
Fabrice et Claudia,
David et Héloïse,
Sébastien et Marilyne,
ses enfants,
Diane, Daphné, Elsa et Victoria,
ses petites-filles,
Sa sœur, ses frères
et leur famille,
Parents et alliés,
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
du
docteur Alain BAKHOUCHE,
survenu le samedi 8 septembre 2018.
Les obsèques ont eu lieu ce mercredi
12 septembre, à 10 h 30, au cimetière
Saint-Lazare, 2, rond-point du Souvenir
Français, à Montpellier (Hérault).
Condoléances sur registre.
Paola Beacco,
Célia Daude,
Géraldine Daude,
ses filles,
Anne Bouvart Catel,
sa compagne
et ses filles,
font part du décès de
Marco BEACCO,
survenu le vendredi 7 septembre 2018,
dans sa soixante et unième année.
La cérémonie sera célébrée le jeudi
13 septembre, à 10 h 30, en l’église SaintFrançois-Xavier, 12, place du Président
Mithouard, Paris 7e, suivie d’un dernier
au revoir en la salle de la Coupole du
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e, à 15 h 30, avant la
crémation dans l’intimité familiale.
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
HEC,
officier
dans l’ordre national du Mérite,
endormi dans la Paix éternelle,
le 7 septembre 2018,
dans sa quatre-vingt-douzième année.
De la part de
M. et Mme Arnaud Cesselin
et leurs enfants,
Mme Claire Cesselin
et son fils,
ses enfants et petits-enfants,
Mme Jean Cesselin,
ses enfants et petits-enfants,
Le professeur François Cesselin
et Mme,
leurs filles et petits-enfants,
son frère, ses belles-sœurs,
neveux et nièces,
Tous ses parents
Et amis.
La messe de funérailles sera célébrée
le vendredi 14 septembre, à 10 h 30,
en l’église de Gisors (Eure).
L’inhumation aura lieu dans le caveau
familial, où il reposera aux côtés de son
fils,
Philippe
(†) 12 mai 1972
et de son épouse,
Jeanne
(†) 12 décembre 1995.
Ni fleurs ni couronnes, des dons
pourront être faits aux œuvres caritatives
Secours Catholique, Secours Populaire,
Croix-Rouge française.
Merci de prier pour lui et tous les
défunts de sa famille.
de
La cérémonie d’inhumation des cendres
Michèle
ECHELAIN-WACHSPRESS,
décédée le 20 juin 2018, à Fresnes,
s’est déroulée ce mercredi 12 septembre,
au cimetière de Kerlétu de Lorient.
Elle rejoint comme elle le souhaitait
les terres de sa petite-fille, Capucine
et de sa fille, Stéphanie Carle.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Hélène Bekmezian, Emmanuelle Chevallereau
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
Marie-Aline Prat,
sa mère,
Emile et Louis Flobert,
ses fils,
Sébastien et Grégoire Prat,
ses frères,
M. Paul Hadermann,
son époux,
M. et Mme Jacques Misguich-Ripault,
Mme Suzy Hadermann,
ses frère et belles-sœurs,
Les familles apparentées,
ont la tristesse de faire part du décès de
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Emmanuelle FLOBERT,
née PRAT,
survenu le 8 septembre 2018, à Paris,
à l’âge de cinquante-deux ans.
Les obsèques ont eu lieu ce mercredi
12 septembre, à 10 heures, à Paris,
en l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
252, rue Saint-Jacques, Paris 5e.
La famille Laroche,
Les familles Aubry, Delunas, Guias,
Capo et Bertrand,
Ses nombreux amis,
ont la tristesse d’annoncer la disparition
du
docteur
Georges LAROCHE,
ophtalmologiste,
survenue le 4 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Famille Laroche,
114, avenue Félix-Faure,
75015 Paris.
La Flotte-en-Ré.
Le président
de l’École Pratique des Hautes Études,
Le doyen
de la Section des sciences historiques
et philologiques,
Les directeurs d’études
Et les maîtres de conférences,
Les étudiants et auditeurs,
Le personnel administratif,
ont la tristesse de faire part du décès,
survenu le 6 septembre 2018, de
Gilbert LAZARD,
ancien titulaire
de la direction d’études
« Linguistique et philologie iraniennes ».
Ils s’associent à la douleur de la
famille.
La comtesse
Jacques-Alain Le Chartier de Sédouy,
née Maïtchou Lehideux,
son épouse,
M. et Mme François Saint-Paul
et leurs enfants,
Le vicomte (†) et la vicomtesse Bertrand
de Villeneuve-Bargemont
et leurs enfants,
M. et Mme Marc de Buffévent
et leurs enfants,
Le comte et la comtesse
François-Gilles Le Chartier de Sédouy
et leurs enfants,
Mme André Hugues,
Mme Albert Tailliandier,
ses sœurs,
ont la tristesse de faire part du décès du
comte Jacques-Alain
LE CHARTIER de SÉDOUY,
ancien ambassadeur,
commandeur de la Légion d’honneur,
rappelé à Dieu, le 6 septembre 2018.
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 14 septembre, à 10 h 30,
en l’église Saint-Philippe-du-Roule,
P a r i s 8 e, s u i v i e d e l ’ i n h u m a t i o n
dans l’intimité familiale, au cimetière
de Passy, Paris 16e.
Anne, André et Valérie, Michel
Strauss,
Martine Bailly,
Claire, Julien et Marianne Zalc,
Clara, Simon, Lisa et Elena Strauss,
leurs enfants
Et ses amis,
ont la douleur de faire part de la mort
brutale et tragique de leur très chère
Monique MATHEZ,
survenue le 18 juillet 2018.
Une cérémonie suivie d’une crémation
aura lieu le 14 septembre, à 10 h 30, sous
la Coupole du crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, 71, rue des Rondeaux,
Paris 20e.
bouquetanne@gmail.com
strausandre22@gmail.com
mstrauss32@gmail.com
m@artinebailly.fr
Mme Lydie
MISGUICH-HADERMANN,
professeur honoraire
(université libre de Bruxelles),
professeur honoraire
à l’Institut d’Histoire de l’art
et d’archéologie de Bruxelles,
née à Ixelles, le 10 juillet 1936
et décédée à Ottignies-Louvain-la-Neuve,
le 27 août 2018.
La cérémonie d’adieu a eu lieu
dans la plus stricte intimité.
Drève des Châtaigniers, 2
1470 - Bousval (Belgique).
Van Gossum.
Toute la famille
a l’immense tristesse de faire part du décès
de
Nazélie NARPINIAN,
1er novembre 1941 - 6 septembre 2018,
fille de
Ashot ISSAHAKIAN
et Hratchia
ISSAHAKIAN-ZAKARIAN.
La cérémonie religieuse sera célébrée
ce mercredi 12 septembre 2018, à 14 h 30,
en l’église apostolique arménienne, 15, rue
J e a n - G o u j o n , P a r i s 8 e, s u i v i e d e
l’inhumation au cimetière de Condé,
59, avenue de Condé, à Saint-Maur.
Zakarian-Karayan,
6, rue Gît-le-Cœur,
75006 Paris.
hourikzak@gmail.com
Xavier, Olivier et Philippe,
ses fils,
Ses petits-enfants
Et ses arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Richard PIANI,
survenu le 7 septembre 2018,
dans sa quatre-vingt-treizième année.
La cérémonie religieuse sera célébrée
vendredi 14 septembre, à 14 h 30,
en l’église Saint-Jean-Baptiste de Neuillysur-Seine, suivie de l’inhumation
au cimetière de Ouerre (Eure-et-Loir),
à 17 heures.
Micheline ROZAN,
Anne Serrand, née Mithouard,
son épouse,
Jacqueline Delpech,
sa sœur,
Gilles, Dominique, Caroline, Isabelle,
Emmanuel,
ses enfants,
Ses onze petits-enfants,
Ses onze arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
François SERRAND,
survenu le 7 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Ancien résistant, ancien maire de
Bazouges-sur-le-Loir, il a prôné toute
sa vie la démocratie participative.
Il a notamment fondé la plate-forme
des associations d’habitants et des comités
parisiens de quartier et présidé le Carrefour
national des associations d’habitants
et des comités de quartiers (CARNACQ).
La cérémonie religieuse a été célébrée
le mercredi 12 septembre, à 10 heures,
en l’église Saint-François-Xavier et sera
suivie de l’inhumation au cimetière
de Plougasnou (Finistère).
carolineserrand@yahoo.fr
Jean-Luc,
son époux,
Henri,
son fils,
Marine,
sa belle-fille,
Mathilde,
sa petite-fille,
Marie-Adélaïde,
sa filleule,
Sa famille
Et ses amis,
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Jocelyne TOURNET-LAMMER,
survenu le 3 septembre 2018.
Une messe sera célébrée, à son
intention, le lundi 17 septembre,
à 14 h 15, en l’église Sainte-MarieMadeleine de Gennevilliers, place JeanGrandel.
Jocelyne sera inhumée auprès de son
père, au cimetière de la GarenneColombes, 96, rue Jules-Ferry, à 16 h 30.
La mise en bière se fera à la maison
funéraire de Nanterre, 42, rue Chemin
des Cendres, à 13 heures.
Communications diverses
La famille de
Micheline SRIBER,
a la douleur de faire part de son décès,
le jeudi 6 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans.
Les obsèques auront lieu dans l’intimité,
le samedi 15 septembre, à 11 heures, au
cimetière du Montparnasse, 3, boulevard
Edgar-Quinet, Paris 14e.
7, rue Ruhmkorff,
75017 Paris.
On nous prie d’annoncer le décès de
Mme Marie-Claude
TESSONNEAU,
survenu à l’âge de soixante-douze ans.
Ses obsèques ont été célébrées
à Gauriac (Gironde), dans la plus stricte
intimité, le lundi 10 septembre 2018.
Marie Thérèse Daubresse,
son épouse,
Dominique Teyssié,
Bernard et Danièle Teyssié Balon,
Françoise Teyssié,
ses enfants,
Caroline et Julien Poli Teyssié
et leur fille, Jeanne,
Cécile Maquet,
Vincent Maquet,
ses petits-enfants,
ont la douleur et le chagrin de faire part
du décès de
Philippe TEYSSIÉ,
professeur émérite classe exceptionnelle
université de Liège,
titulaire de nombreux prix
et récompenses,
survenu le 30 août 2018,
à Embourg (Belgique),
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
« Seigneur que tes œuvres sont belles ».
Éric de Rothschild,
président du Mémorial de la Shoah,
vous prie de bien vouloir assister
à la traditionnelle cérémonie dédiée
aux victimes sans sépulture de la Shoah
Hazkarah,
dimanche 16 septembre 2018, à 10 h 15.
Allocution par Hélène Mouchard-Zay,
fondatrice du Cercil-Musée Mémorial
des enfants du Vel d’Hiv.
Kaddish par le rabbin Mévorah Zerbib.
Mémorial de la Shoah,
parvis,
17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris 4e.
Métro : Saint-Paul ou Pont-Marie.
www.memorialdelashoah.org
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 3
et recherchons des écoutants bénévoles.
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nous a quittés, le 7 septembre 2018.
Ses neveux et nièces,
Valérie Zibi,
Peter Brook,
Le Théâtre des Bouffes du Nord,
Le Carnet
témoignent de leur grande tristesse.
Une cérémonie d’adieu aura lieu
le vendredi 14 septembre, à 16 heures,
au crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
Pour ceux qui souhaitent lui dire
au revoir, Micheline Rozan repose au
funérarium des Batignolles, 1, boulevard
du Général Leclerc, à Clichy (Hauts-deSeine).
Yves Lévy,
président-directeur général,
Pierre-Olivier Couraud,
président du conseil scientifique
Et l’ensemble des personnels
de l’Inserm,
ont eu la tristesse d’apprendre la disparition
de
Annoncez
vos événements culturels
Signatures
Projections-débats
Lectures
Communications
diverses
Rémi SAUMONT.
Ils s’associent à la peine de ses proches,
de ses collaborateurs et de tous ceux
qui l’ont connu.
Rémi Saumont, médecin-chercheur,
directeur de recherche à l’Inserm, a fondé
puis dirigé l’unité de recherche Inserm 141
« Physiologie appliquée à la réanimation
cardiaque », à l’hôpital Lariboisière
de 1975 à 1987. Médecin et physicien
de formation, Rémi Saumont a orienté
ses recherches vers les applications
cliniques. Ses travaux ont porté
essentiellement sur l’étude de la
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0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
GÉOPOLITIQUE | CHRONIQUE
par sylvie kau ffmann
Identité, retour
du refoulé
Pression du discours populiste
Le politologue américain Francis
Fukuyama vient de consacrer un
livre au phénomène, Identity :
The Demand for Dignity and the
Politics of Resentment (« Identité :
l’exigence de dignité et la politique du ressentiment », éd. Farrar,
Straus and Giroux, non traduit).
Pour lui, si les questions économiques dominaient le débat démocratique au XXe siècle, avec
une vision idéologique différente à droite et à gauche, le
XXIe siècle est, lui, celui de la « politique de l’identité ».
Après s’être battue pour l’amélioration du sort de tous, la gauche, dit-il, se concentre de manière plus ciblée sur la promotion
des intérêts de certaines catégories sociales, victimes de discriminations (minorités, immigrés,
LGBT, femmes), tandis que la
droite a redéfini sa mission
autour du thème de la protection
de l’identité nationale, qu’elle rat-
PARTOUT DANS
LES DÉMOCRATIES,
LES PARTIS
TRADITIONNELS
DE CENTRE DROIT ET
DE CENTRE GAUCHE
ONT RÉGRESSÉ
CONSIDÉRÉE COMME
UN MARQUEUR DE
L’EXTRÊME DROITE,
LA QUESTION
DE L’IDENTITÉ
EST DEVENUE
« MAINSTREAM »
Tirage du Monde daté mercredi 12 septembre : 189 397 exemplaires
48 000 en France) et de centaines de milliards d’euros de coûts de santé chaque année en Europe, la pollution atmosphérique
est aujourd’hui considérée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme
« le plus grand risque environnemental pour
la santé des Européens ». Ce n’est visiblement pas encore le cas pour Bruxelles.
Pierre angulaire des politiques européennes, la directive sur la qualité de l’air date de
2008, et les normes sur lesquelles elle repose, vieilles de quinze à vingt ans, sont largement dépassées. Ainsi, la limite d’exposition au dioxyde de soufre fixée par l’UE est
plus de six fois supérieure à celle de l’OMS.
Pire. Les particules fines PM2,5, les plus
dangereuses car elles pénètrent plus profondément dans les voies respiratoires, ne
font l’objet d’aucune limite journalière,
quand l’OMS recommande de ne pas dépasser 25 µg/m3.
Il est donc urgent que Bruxelles aligne ses
normes sur celles de l’OMS. C’est la condition indispensable pour mettre ses citoyens à l’abri. Mais ce n’est pas suffisant : la
Commission doit ensuite se donner les
moyens de les faire respecter. Or, si l’enveloppe consacrée à l’amélioration de la qualité de l’air a progressé, elle représente toujours moins de 1 % des fonds de cohésion de
l’UE. Comme l’appelle de ses vœux la Cour
des comptes, la lutte contre la pollution de
l’air doit devenir une priorité pour l’ensemble des politiques communautaires : éner-
gie, transports, industrie, agriculture… En
matière de pollution, comme pour le climat, le temps presse. Or, trois ans après le
scandale du « dieselgate » et la révélation de
la fraude aux moteurs truqués de Volkswagen, les constructeurs automobiles peuvent continuer à commercialiser des voitures émettant des gaz toxiques (les fameux
oxydes d’azote) en quantité excessive. Un
« permis de polluer » que la maire de Paris,
Anne Hidalgo, et ses homologues de Madrid et Bruxelles ont attaqué devant la justice européenne.
Reste que la charge de la Cour des comptes contre Bruxelles ne doit pas déresponsabiliser les Etats. Le Conseil d’Etat a enjoint en juillet 2017 au gouvernement français d’agir « dans les meilleurs délais »
contre la pollution. Plus d’un an après, on
attend toujours le « plan ambitieux » promis par l’ancien ministre Nicolas Hulot. De
même, si la ministre des transports, Elisabeth Borne, a retenu l’augmentation de la
part du ferroviaire autour des grandes agglomérations et le soutien au fret ferroviaire et fluvial parmi les cinq priorités du
plan d’investissement qu’elle a présenté le
11 septembre, on en reste encore au stade
des promesses. Quant au « plan vélo », qui
sera présenté vendredi 14 septembre, il
permettra de juger si le gouvernement a
enfin décidé d’engager effectivement, sur
ce point au moins, la lutte contre la pollution de l’air. p
UNE COLLECTION
Lionel Naccache ©
tache à des critères ethniques,
culturels ou religieux. La victoire
de Donald Trump à l’élection présidentielle de 2016 peut être lue à
travers ce prisme-là.
L’Europe n’échappe pas à cette
évolution. Longtemps considérée
comme un marqueur de l’extrême droite, la question de l’identité est devenue mainstream, sous
la pression de la montée du discours populiste, des failles de la
mondialisation, mais aussi parce
qu’elle a été soulevée avec succès
par des gouvernements d’Europe
centrale qui, s’ils défendent des
positions nationalistes, n’étaient
pas eux-mêmes d’extrême droite.
La crise migratoire de 2015 a précipité, inévitablement, l’émergence
de la politique de l’identité dans
des sociétés déjà éprouvées par la
crise de 2008, qui a ébranlé leur
modèle économique.
Désarçonnés, les partis de gauche et du centre n’ont pas eu de
vision à opposer à celle de l’identité. Les idées ont manqué, l’offre
a fait défaut, ouvrant un boulevard à la dynamique populiste.
« La gauche n’a plus d’idées »,
constate mélancoliquement l’historien Pierre Rosanvallon. La
droite modérée ne fait guère
mieux. Partout dans les démocraties et jusqu’en Suède, les partis
traditionnels de centre droit et de
centre gauche ont régressé.
Les bases sur lesquelles s’opère
la reconfiguration politique européenne des années à venir sont
encore confuses. L’identité, cependant, y joue un rôle central.
Avec la composante de la question migratoire, qui bouscule la
droite classique et amène certains partis d’extrême gauche à
réviser leurs positions pro-immigration ; mais on voit aussi les lignes bouger sur la question du
patriotisme, du poids de l’histoire
et de l’identité nationale.
Dans un discours prononcé devant les ambassadeurs le 27 août,
le président Emmanuel Macron a
ainsi reconnu que trop peu d’attention avait été prêtée aux « identités profondes », aux « imaginaires
collectifs des peuples ». « Il faut le
faire davantage et réinventer nos
propres méthodes », a-t-il ajouté.
Cette référence, conciliante, à
« l’identité des peuples » est nouvelle. Le « peuple mondialisé », admet M. Macron, est une chimère :
« La psyché profonde est revenue à
chacun de nos peuples. C’est une
bonne chose, sans doute. »
L’identité doit-elle nécessairement diviser ? Exclure ? Non, veulent croire les optimistes. Yascha
Mounk, professeur à Harvard et
auteur de Le Peuple contre la démocratie (L’Observatoire, 528 pages, 23,50 euros), prône un « patriotisme inclusif », pour montrer
que « les liens qui nous unissent
vont plus loin que ceux de la race et
de la religion ». Francis Fukuyama
est convaincu qu’une « identité qui
unit » sera le remède au populisme. C’est l’enjeu, à l’échelle européenne, de la bataille entre un
« progressisme » encore mal défini et le « nationalisme » défendu
par un Viktor Orban. Si l’on en juge
par le spectacle offert mardi 11 septembre au Parlement européen,
où intervenait le premier ministre
hongrois, elle sera féroce. p
A
près des années d’avertissements
sans frais, la Commission européenne a enfin mis ses menaces à
exécution : le 17 mai, elle a renvoyé six
Etats, dont la France et l’Allemagne, devant
la Cour de justice de l’Union européenne
(CJUE) parce qu’ils exposent leurs citoyens
à des niveaux de pollution excessifs. Quatre mois plus tard, c’est au tour de la Commission de se faire épingler. Dans un rapport au vitriol publié mardi 11 septembre, la
Cour des comptes européenne taille en pièces la politique communautaire de lutte
contre la pollution de l’air.
« La santé des citoyens européens reste insuffisamment protégée », annonce l’institution gardienne des finances de l’UE. A l’origine de 400 000 morts prématurées (dont
Présentée par
Lionel NACCACHE
Trouvera-t-on un jour le siège de la conscience
dans l’enchevêtrement des connections neuronales ?
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LE VOLUME 3
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L
e 8 septembre, après sa
victoire mouvementée
sur Serena Williams à
l’US Open, la nouvelle
star mondiale du tennis Naomi
Osaka, 20 ans, qui a la double nationalité japonaise et américaine,
s’est vu poser la question suivante pendant la traditionnelle
rencontre avec la presse : « Pouvez-vous nous parler de votre identité au Japon et de votre identité ici
aux Etats-Unis ? »
La championne a fourni sa réponse standard : « Je suis née à
Osaka et je suis venue à New York
à l’âge de 3 ans, puis j’ai déménagé
en Floride vers 8-9 ans, et depuis, je
m’entraîne en Floride. » Mais en
termes de culture, a insisté la
journaliste ? Japonaise ou américaine ? Et là, puisqu’on en redemandait, Naomi Osaka a donné
son idée à elle de l’identité culturelle : « Bon, mon père est haïtien,
donc j’ai grandi dans un foyer haïtien à New York, chez ma grandmère. Et ma mère est japonaise,
donc j’ai aussi grandi avec la culture japonaise. Et si vous dites
“américaine”, comme j’ai grandi
en Amérique, j’ai ça aussi. J’espère
que ça répond à votre question. »
Fin de l’échange, d’un revers claqué à deux mains.
Serena Williams, pendant ce
temps, essayait de se remettre de
son altercation avec l’arbitre, dont
les médias américains ont débattu avec passion. De quoi s’agissait-il, au fond ? Des fautes de la
joueuse et de son coach, de celles
de l’arbitre ? A peine. Le fond du
débat, c’est que l’incident opposait
une femme noire à un homme
blanc. Aujourd’hui, l’identité s’est
insinuée partout, y compris dans
le tennis et le football : l’odyssée
des Bleus en est un autre exemple.
Forcément, l’identité s’est aussi
insinuée dans la politique. Elle en
a même pris le contrôle. En 1992,
Bill Clinton se faisait élire président au terme d’une campagne
menée sur le thème de la défense
des intérêts économiques des
classes moyennes, que l’un de ses
stratèges résumait par cette
phrase devenue emblématique :
« It’s the economy, stupid ! » Vingtcinq ans plus tard, le même stratège pourrait dire : « It’s the identity, stupid ! » Viralité assurée.
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L’entretien des réseaux
de transport, priorité de l’Etat
▶ L’Etat investira 13,4 mil-
▶ Pour la ministre des
▶ Il s’agit, pour elle, d’en
liards d’euros dans les voies
ferrées, routes et équipements jusqu’en 2022,
a annoncé Elisabeth Borne
transports, la priorité dans
ce programme est l’entretien, avec, notamment,
la réfection des routes
finir avec l’accumulation
de grands projets et avec les
promesses non financées
PAGE 3
L’exploitation du gaz de schiste
reprend au Royaume-Uni
Après une bataille de sept ans contre les populations locales et les écologistes,
la première fracturation hydraulique du pays depuis 2011 va commencer P AGE 2
INTERNET
LES NOUVEAUX
TERRAINS DE JEU
DU BONCOIN
Le site Internet élargit son
champ d’action. Il se lance
dans l’immobilier neuf,
compte se renforcer dans
la location de vacances
et propose d’organiser
le paiement de certaines
transactions
PAGE 4
HABILLEMENT
LA COLÈRE
DES SALARIÉS
D’HAPPYCHIC
La branche habillement
pour hommes et adolescents (Jules, Brice et Bizzbee), détenue par la famille
Mulliez, va licencier 466 salariés et fermer 88 magasins
Des manifestants devant le site de Cuadrilla, à Preston (Angleterre), en mars. PAUL ELLIS/AFP
PAGE 4
PERTES & PROFITS | ALIBABA
LES TRIBULATIONS
D’UN CHINOIS EN RUSSIE
Depuis la construction de la
Grande Muraille, sous l’empire
Ming, il est rare que les Chinois s’aventurent dans les territoires des barbares du nord.
Et notamment ceux qui se situent sur l’autre rive du fleuve
Amour, en Sibérie russe.
Mardi 11 septembre, 3 200 soldats, 900 pièces d’artillerie et
30 avions de chasse ont pourtant allégrement sauté la frontière. Mais c’était à l’invitation
de Vladimir Poutine qui, pour
la première fois de l’histoire, a
convié ses voisins du sud à
participer à des manœuvres
militaires géantes.
Les forces armées ne sont
pas les seules à se rapprocher.
En marge du sommet économique de Vladivostok, en Sibérie, où se sont rencontrés les
présidents des deux pays, le
géant du commerce électronique Alibaba a annoncé une alliance de grande envergure
avec les principaux acteurs
russes de l’Internet, qui fera de
lui le numéro un de ce marché
de 145 millions d’habitants qui
s’étend du Japon à l’Europe.
Le géant chinois va créer une
société commune avec Mail.ru,
le premier réseau social russe
et MegaFon, le deuxième opérateur de téléphonie mobile du
pays, tous deux propriété de
l’oligarque Alicher Ousmanov,
très proche de Vladimir Poutine. Alibaba détiendra 48 % de
la société et en sera l’opérateur.
Pour marquer le caractère très
politique de cette affaire, le
fonds souverain Russian Direct
Investment Fund prendra 13 %
de l’ensemble.
L’intérêt de cette alliance est
considérable pour Alibaba.
Alors que son fondateur, Jack
Ma, a annoncé son retrait progressif, la société sort enfin
d’Asie. Elle s’appuiera sur les
80 millions d’abonnés mobi-
les de MegaFon et les 95 millions d’utilisateurs de Mail.ru,
et notamment de son réseau
social VKontakte, pour inonder la Russie de produits chinois et développer un marché
du commerce en ligne encore
balbutiant. Son pari sera de
développer une affaire rentable dans un pays aussi étendu
et aux infrastructures logistiques très faibles. Il devra également expérimenter le mariage compliqué entre un réseau social et un commerçant.
Comme si Amazon se mariait
avec Facebook.
Guerre froide dans l’Internet
Il n’est évidemment pas innocent que manœuvres militaires, diplomatiques et commerciales se rejoignent au
cœur de la Sibérie orientale.
En difficulté face à l’agressivité
du président américain, Donald Trump, Xi Jinping tente
de contourner l’obstacle en
s’appuyant sur la convergence
d’intérêts des deux géants de
l’Orient. Une guerre froide qui
se décline dans l’Internet. Russie et Chine ont tous deux résisté à la vague américaine,
créant chacun de leur côté des
clones d’Amazon, de Facebook
et de Google. D’ailleurs, l’accord prévoit que les données
sur les utilisateurs russes ne
franchiront aucune frontière.
Un bloc de l’Est numérique
qui ne demande qu’à grossir en
influence. De la même manière
que l’empire du Milieu tisse sa
route de la soie maritime pour
élargir ses débouchés commerciaux vers l’Afrique et l’Europe,
son offensive russe est une
autre illustration de sa poussée
vers l’Ouest pour desserrer
l’étreinte de son encombrant et
imprévisible partenaire commercial américain. p
philippe escande
VU D’AILLEURS | CHRONIQUE PAR MARIE DE VERGÈS
La fausse « crise des émergents »
E
t revoici… la crise des
émergents ! La formule est
bien commode dès lors
qu’il faut rester concis, lisible, et
capter l’attention. Depuis une décennie, elle ressurgit dans les colonnes des journaux et les notes
des analystes, à chaque secousse
bousculant les actifs de ces économies. Ce fut le cas en 2013,
quand la Réserve fédérale américaine annonça qu’il lui faudrait
un jour fermer le robinet à liquidités. Ou à l’été 2015, quand la
Chine déboussola les marchés
mondiaux en dévaluant brusquement le yuan.
Rebelote depuis l’été, alors que
se sont mis à plonger la livre turque, le peso argentin et le rand
sud-africain. Pourtant, soyons
francs, il n’y a pas encore de crise
des émergents. Tous ces pays
rangés sous une même étiquette, malgré leurs disparités,
sont loin de s’être mués uniformément en pestiférés des marchés. Pour l’heure, comme on dit
en jargon financier, le marché
« discrimine ». D’un côté, les économies aux fondamentaux plutôt sains qui, comme la fourmi,
se sont préparées pour les mau-
vais jours en accumulant des réserves et continuent à surfer sur
de solides taux de croissance.
Celles-là traversent la période à
peu près sans encombre.
De l’autre, les cigales qui ont
vécu au-dessus de leurs moyens.
Accablés de gros déficits et dotés
de politiques économiques pas
toujours crédibles ni très rassurantes, ces pays-là sont en plein
dans la zone de turbulences.
Ainsi de la Turquie, où les dogmes du président Erdogan – partisan manifeste de la surchauffe
économique et adversaire de
l’arme des taux d’intérêt – commencent à sérieusement inquiéter. Ces dernières années, l’endettement en dollars des entreprises
locales a explosé. Les capitaux
fuient, la livre chute et l’inflation
galope (18 % en août).
Déséquilibres financiers
Autre maillon faible, l’Argentine,
tragiquement abonnée aux crises
financières. Ces deux dernières
années, à peine réconciliée avec
les investisseurs internationaux
après quinze ans de brouille, elle a
emprunté avec frénésie sur les
marchés, comme un alcoolique se
remet à boire. La voilà lestée
d’une énorme dette en dollars à
refinancer. Une gageure, alors que
ses finances publiques étaient
déjà grevées par les politiques populistes des prédécesseurs du président Mauricio Macri, les époux
Kirchner (Nestor de 2003 à 2007
puis Cristina de 2007 à 2015).
Dans le camp à risques figurent
aussi, à une moindre échelle,
l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Indonésie. Fragilisés qui par une récession (Johannesburg), qui un
scrutin à venir (Brasilia) et, presque à chaque fois, par un déficit
courant qui les rend dépendants
aux capitaux étrangers. Ainsi se
dessine une mosaïque de pays
plus ou moins vulnérables face à
la remontée du dollar et des taux
d’intérêt. Pas un bloc homogène.
Quoi qu’il en soit, il serait un
peu court de jeter l’opprobre sur
les émergents sans adopter une
vision « grand angle ». Car tout ne
vient pas de l’imprévisibilité de
Recep Tayyip Erdogan, de la faiblesse proverbiale du peso argentin ou des déboires récurrents de
la scène politique brésilienne. Si
les capitaux s’en vont, c’est aussi
pour se rapatrier à grande vitesse
Cahier du « Monde » No 22914 daté Jeudi 13 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
HORS-SÉRIE
aux Etats-Unis. Et profiter d’une
économie américaine en pleine
forme et d’une Bourse dopée à la
réforme fiscale de Donald Trump.
« On se concentre sur les émergents pour ne pas dire d’où vient
le problème, à savoir les politiques publiques des Etats-Unis »,
affirme Ludovic Subran, le chef
économiste d’Euler Hermes.
Drôle de « problème » à première
vue : outre-Atlantique, le taux de
chômage est inférieur à 4 %, les
bénéfices des entreprises sont
au plus haut et l’économie connaît sa neuvième année d’affilée
de croissance.
Sauf que celle-ci est largement
tirée par le stimulus fiscal de
M. Trump, au prix d’un dérapage
inconsidéré des finances publiques. Cela marche car le monde
entier continue à faire confiance
au dollar. Autrement dit, les
Etats-Unis pompent l’épargne
planétaire pour financer leurs déficits qui se creusent à toute allure à cause des cadeaux fiscaux
faits aux riches. A cette aune, il
faut prendre les remous chez les
émergents pour ce qu’ils sont
aussi : une alerte précoce de déséquilibres financiers mondiaux. p
L’HISTOIRE
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RÉVOLUTIONS
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0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Un opposant
à l’exploitation
du gaz de schiste,
à Preston, près de
Blackpool, dans
le nord-ouest
de l’Angleterre,
le 12 octobre
2017. CHRISTOPHER
FURLONG/GETTY IMAGES/AFP
Au Royaume-Uni, sur la ligne
de front du gaz de schiste
REPORTAGE
preston (royaume-uni) - envoyé spécial
U
ne quarantaine de militants
sont rassemblés, en cette
journée de fin août, entre le
centre de la route nationale
A583 et la chaussée. Camions et voitures scindent
régulièrement en deux la petite foule, qui
écoute attentivement l’orateur venu sur
place. « Ici se trouve la ligne de front où se joue
l’avenir de notre pays », déclare John Ashton,
un ancien diplomate chargé du changement
climatique au ministère des affaires étrangères britannique entre 2006 et 2012.
En guise d’armée pour cette bataille, l’assemblée disparate est constituée essentiellement d’habitants locaux grisonnants. Le
champ de bataille n’est guère plus impressionnant : il s’agit d’une grande prairie avec
quelques infrastructures peu visibles au centre, située à Preston, près de Blackpool, dans
le nord-ouest de l’Angleterre. A quelques encablures de là, une douzaine de policiers assis dans un fourgon surveillent la scène d’un
œil distrait.
L’enjeu est pourtant majeur. Ici, dans les
jours qui viennent, l’industrie du gaz de
schiste va mener la première fracturation hydraulique du Royaume-Uni depuis sept ans.
Après de longues guérillas politiques, juridiques et d’opinion publique, l’entreprise Cuadrilla est sur le point de lancer l’exploration
de ses réserves. Les deux forages horizontaux, profonds d’un peu plus de deux kilomètres et longs d’environ 800 mètres, sont
déjà réalisés. Il reste à y injecter un mélange à
très haute pression d’eau et de produits chimiques pour briser la roche. Sans donner de
date exacte, l’entreprise a promis qu’elle
commencerait avant la fin septembre.
« Il faut arrêter Cuadrilla, insiste M. Ashton.
Pour le bien des gens qui vivent ici, mais aussi
pour celui du pays. Si l’entreprise gagne ici, il
risque d’y avoir de l’exploitation de gaz de
schiste dans tout le pays. » Laura Hughes, directrice commerciale de Cuadrilla, est moins
hyperbolique, mais reconnaît l’enjeu. « Tous
les regards sont tournés vers nous. » Selon
elle, le succès de l’exploration de ces deux
premiers forages est « essentiel ».
Voilà sept ans que l’industrie du gaz de
schiste rêve de ce moment. « Personne ne
pensait que cela prendrait autant de temps »,
reconnaît Mme Hughes. La dernière fracturation hydraulique réalisée au Royaume-Uni a
été effectuée en 2011 par la même entreprise,
dans un puits situé à quelques kilomètres de
Après une bataille de sept ans contre les populations locales
et les écologistes, la première fracturation hydraulique
du pays depuis 2011 doit intervenir avant la fin du mois
de septembre, à Preston, dans le nord-ouest de l’Angleterre
Longtemps, ceux-ci ont ralenti les camions
qui tentaient de pénétrer sur le chantier, et
Cuadrilla a obtenu de la justice de les maintenir derrière cette limite. Désormais, à chaque
camion qui passe, Mme Rothery se contente
de mettre la sono à fond et de jouer la musique du film Le Bon, la Brute et le Truand (Sergio Leone, 1966)… Ce qui fait plutôt rire les
policiers présents sur place.
Plus que des militants professionnels, la
grande majorité des manifestants sont des
habitants locaux, qui n’auraient jamais
pensé basculer dans l’activisme. John Hobson, 59 ans, est de ceux-là. Ce consultant en
grandes surfaces, qui a longtemps voté conservateur, s’est rendu à une première réunion sur le sujet il y a six ans, « avec l’esprit
ouvert ». A l’époque, sa principale inquiétude
était l’incidence du forage sur la valeur de sa
maison.
FRUSTRATION DES INDUSTRIELS
là. Sa tentative avait provoqué deux légers
séismes dans la région, à peine perceptibles,
mais suffisamment pour inquiéter les habitants. Pour calmer la controverse naissante,
le gouvernement du premier ministre
d’alors, David Cameron (2010-2016), avait annoncé un moratoire, qu’il a levé fin 2012.
Mais il était trop tard : depuis, à chaque projet de gaz de schiste à travers le RoyaumeUni, une coalition d’opposants locaux et
d’environnementalistes fait entendre ses désaccords. Les collectivités locales s’y sont
jointes, rejetant l’immense majorité des permis de forer.
IMPORTANTES RÉSERVES POTENTIELLES
Dans ces conditions, les espoirs des compagnies gazières devraient être enterrés depuis
longtemps. Mais c’était compter sans la détermination du gouvernement britannique,
qui rêve de répliquer au Royaume-Uni la révolution énergétique des Etats-Unis. Sur le
papier, l’équation est tentante, outre-Manche. Grâce à la manne de la mer du Nord, le
pays s’est équipé pour le gaz depuis une quarantaine d’années : aujourd’hui, 84 % des
chauffages fonctionnent avec ce carburant,
qui produit aussi 35 % de l’électricité.
Mais la mer du Nord est en train de s’épuiser. « Le Royaume-Uni importe désormais la
moitié de son gaz [aux deux tiers de Norvège],
explique Ken Cronin, le directeur de UK Onshore Oil and Gas, le lobby représentant les
compagnies pétrolières terrestres britanniques. En 2035, ce seront les trois quarts. »
Le gaz de schiste fournit une solution de rechange rêvée. D’autant que les réserves potentielles sont très importantes. Rien que le
bassin du Bowland, qui traverse le nord de
l’Angleterre d’est en ouest, contiendrait
38 000 milliards de mètres cubes de gaz, selon le scénario central d’une étude indépendante réalisée par le British Geological Survey, un organisme public. Pour l’instant,
aucune exploration n’ayant été faite, personne ne sait quel pourcentage est exploitable. Mais, même si cela n’est que 10 %, cela représenterait quarante années de consom-
« CE FORAGE EST
UN SCANDALE, NON
SEULEMENT POUR
L’ENVIRONNEMENT,
MAIS AUSSI À CAUSE
DU MANQUE
DE RESPECT
DE LA DÉMOCRATIE »
TINA ROTHERY
militante contre la
fracturation hydraulique
mation de gaz du Royaume-Uni. De quoi
faire saliver le gouvernement britannique.
« Si on installait 400 sites de gaz de schiste
d’ici à 2035, on réduirait de moitié les importations de gaz », poursuit M. Cronin.
Dans cette perspective, le gouvernement
britannique fait le forcing. Il a accordé de
forts rabais fiscaux en divisant par deux, à
30 %, le taux d’imposition sur les revenus des
compagnies de gaz de schiste. A chaque fois
qu’une collectivité locale a rejeté une autorisation de forage, il a tranché en appel, donnant son feu vert.
Ces efforts gouvernementaux ont attiré un
petit groupe d’entreprises. Cuadrilla, détenue par un actionnaire australien, Third
Energy, détenu par Barclays, et Ineos, un
géant pétrochimique privé, sont les trois
plus importantes. Egdon Resources, dans lequel Total possède une participation, est également présente.
Ces tentatives de passer en force n’ont fait
qu’accroître l’opposition du grand public. A
Preston New Road, là où Cuadrilla va forer
dans les jours qui viennent, les manifestants
sont présents quotidiennement depuis janvier 2017. Ils ont installé un campement
semi-permanent dans un parking voisin. Des
tentes, quelques caravanes, une douche d’eau
chaude mise en place depuis peu, une serre
utilisée pour tenir des réunions pendant l’hiver… Le confort rudimentaire permet à une
vingtaine d’activistes d’habiter sur place,
sous la houlette de l’énergique et décapante
Tina Rothery, 56 ans, tombée dans le militantisme par hasard, il y a une dizaine d’années.
Elle qui se décrit comme « une simple petite
grand-mère » porte un tablier sur lequel elle
barre les années sans fracturation hydraulique au Royaume-Uni : « 2012, 2013, 2014, 2015,
2016, 2017… » Elle ne pourra pas mettre 2018.
« Quand je pense à ma petite-fille, je me dis
qu’il n’est pas possible qu’on laisse faire ça. Ce
forage est un scandale, non seulement pour
l’environnement, mais aussi à cause du manque de respect de la démocratie. »
Au sol, une ligne démarque l’endroit que les
manifestants n’ont pas le droit de dépasser.
Aujourd’hui, il décrit ses objections comme
un oignon qu’on épluche, couche après couche. Il y a l’impact local : le bruit, le passage
des camions, l’injection de produits chimiques qui risquent de contaminer les sols, le
méthane brûlé à la sortie du puits, l’effet sur
l’agriculture et le tourisme… Ensuite se pose
la question du changement climatique : « On
ne peut pas affirmer le combattre tout en développant une nouvelle industrie fondée sur
les hydrocarbures. » L’aspect antidémocratique l’insupporte, enfin : « La collectivité locale a rejeté le permis de forer de Cuadrilla.
Tous les élus sont contre. Mais le gouvernement a décidé malgré tout de donner son feu
vert. Il nous a volé notre voix. »
Face à cette opposition locale, les frustrations des industriels se font sentir. En se lançant dans le gaz de schiste, fin 2014, Jim Ratcliffe, le patron d’Ineos, pariait sur de premiers forages « fin 2015 ». Il n’en a toujours
pas effectué un seul. Le groupe français Engie, qui avait pris des participations dans
plusieurs projets, a, de son côté, décidé de
les revendre.
Politiquement, le soutien du gouvernement conservateur au gaz de schiste commence à être isolé. L’Ecosse a imposé un moratoire, et le Parti travailliste a promis d’en
interdire l’exploitation s’il arrive au pouvoir.
« Il faut qu’on réussisse à faire accepter cette
technologie à la population, qu’on obtienne
une sorte de “licence de la société” », reconnaît, sous le sceau de l’anonymat, le cadre dirigeant d’une de ces entreprises.
Ce n’est clairement pas le cas actuellement.
Selon le sondage annuel réalisé par le gouvernement, 32 % des Britanniques sont contre le gaz de schiste et 18 % sont pour (le reste
ne se prononce pas). L’espoir de l’industrie
est que les opérations à Preston New Road
permettront de faire basculer l’opinion. Les
opposants répliquent qu’ils n’ont pas l’intention de relâcher la pression : « Si on perd ici, ce
ne sera que la fin d’une bataille », conclut
M. Ashton. Pour l’instant, sur la ligne de
front, personne ne cède de terrain. p
éric albert
économie & entreprise | 3
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
« En finir avec l’addiction aux grands projets »
La ministre des transports, Elisabeth Borne, présente la première loi de programmation des infrastructures
L’
ENTRETIEN
arbitrage – très attendu –
est enfin dévoilé : l’Etat
va investir 13,4 milliards d’euros dans les
voies ferrées, routes et équipements de transport français entre 2018 et 2022. Ce chiffrage a été
présenté mardi 11 septembre par
Elisabeth Borne, la ministre des
transports, au Conseil d’orientation des infrastructures (COI), un
collège d’experts présidé par
l’ancien député socialiste et spécialiste des transports, Philippe
Duron.
Le COI avait été créé il y a un an
afin d’éclairer le gouvernement
sur ses choix de dépenses en matière d’infrastructures de transport. La programmation financière sera l’un des chapitres de la
vaste loi d’orientation des mobilités (LOM) à venir. Elisabeth
Borne revient sur ces choix financiers majeurs.
Quel sera l’apport financier de
la nation pour les infrastructures de mobilité des prochaines
décennies ?
Nous dévoilons une brique importante de la LOM, qui sera présentée en conseil des ministres
fin octobre. Nous sommes partis
d’un constat : la politique des
transports s’était focalisée ces
dernières années sur les grandes
infrastructures. Or cette politique
mène à une impasse financière et
elle ne répond pas complètement
aux besoins des citoyens.
Nous accomplissons une révolution culturelle sur le financement
des infrastructures de transport, à
la fois en termes de méthode et en
termes de priorités. La méthode
c’est la sincérité. Nous allons en finir avec l’addiction aux grands
projets et avec les promesses non
financées qui remettent en cause
la crédibilité de l’Etat. Plus question de promettre à tort et à travers, dans les territoires, des programmes qui ne sont pas réalistes.
Cela se traduit par le fait que
nous allons, pour la première fois,
faire voter une loi de programmation en matière de transports,
comme il y a une loi de programmation militaire. Nous définissons une trajectoire financière
sur le quinquennat en cours et sur
le quinquennat suivant, avec
l’idée que tous les acteurs du
transport ont besoin de visibilité.
C’est, je le souligne, une première.
Quant aux priorités, l’idée est de
partir des besoins de nos concitoyens et de donner la primauté
aux transports du quotidien. Cela
veut dire que l’on finance d’abord
l’entretien des réseaux, les trains
« Plus question
de promettre
à tort et
à travers, dans
les territoires,
des programmes
qui ne sont pas
réalistes »
pour aller au travail, le désenclavement routier… C’est évidemment moins spectaculaire que
des grandes inaugurations, mais
cela permet de répondre aux attentes des Français.
Cela signifie-t-il que l’Etat fera
des économies sur ses infrastructures de transport ?
L’enjeu de cette programmation, ce n’est pas de dépenser
moins. Au contraire. L’Etat va dépenser beaucoup plus et beaucoup mieux. Nous allons augmenter les investissements dans
les transports de 40 %, sur ce
quinquennat, par rapport au
montant consacré dans le précédent quinquennat. Nous passons
de 9,5 milliards d’euros dépensés
de 2013 à 2017 à 13,4 milliards
d’euros investis entre 2018 et
2022, puis à 14,3 milliards les cinq
années suivantes.
Pour ce qui est d’investir mieux,
cinq priorités vont structurer
cette programmation des infrastructures. Mais, d’abord, la priorité des priorités, c’est l’entretien
et la remise à niveau de nos réseaux, pour lesquels nous prévoyons de dépenser au total plus
de 10 milliards d’euros sur dix ans
dans le routier et le fluvial, auxquels s’ajoutent plus de 36 milliards d’euros investis par SNCF
Réseau pour le ferroviaire sur la
même période.
Clairement, nous n’avons pas
attendu le drame de l’effondrement du viaduc autoroutier à Gênes, cet été, pour agir. Quand je
suis arrivée à la tête de ce ministère, j’ai lancé des audits sur l’état
des réseaux ferroviaires fluviaux
et routiers. Ils ont montré que
l’Etat a fait des économies sur
l’entretien et la régénération. L’effet de ces choix est imperceptible
dans un premier temps, mais au
bout d’un moment on finit par
avoir un réseau vieillissant ou qui
se dégrade.
Le gouvernement refuse cette logique et met en place un véritable
plan de sauvegarde du réseau routier national avec des moyens sans
précédent : + 25 % de crédits supplémentaires sur ce quinquennat
par rapport au dernier quinquennat pour l’entretien ; + 70 % en matière de gros travaux routiers dans
la décennie qui vient, si on compare avec la décennie passée.
13,4 milliards d’euros entre
2018 et 2022, c’est quand même
5 milliards de moins que ce qui
avait été promis ici et là par
les gouvernements précédents.
Quels projets allez-vous
abandonner ?
Notre démarche est claire. Nous
avons cinq priorités : l’entretien
des réseaux ; l’augmentation de la
part du ferroviaire autour des
grandes agglomérations ; le désenclavement routier de certains
territoires ; le développement des
transports en commun et des
mobilités actives ; le soutien au
fret ferroviaire et fluvial.
Ces cinq axes sont le cœur de
notre politique. Ce n’est pas pour
autant que nous abandonnons
les grands programmes de développement, on n’est pas dans le
tout ou rien. Nous ne renonçons
pas, par exemple, à l’amélioration
des grandes liaisons interurbaines ferroviaires dans le pays, mais
on les programme en les échelonnant dans le temps et en commençant, sur chacun des projets,
par des investissements qui sont
compatibles avec nos priorités.
Est-ce un principe qui pourrait
s’appliquer à la ligne à grande
vitesse Bordeaux-Toulouse,
actuellement en suspens ?
Oui, c’est une bonne illustration. Nous avons pour objectif de
doubler la part modale du train
autour des grandes agglomérations. Commencer par désaturer
les nœuds ferroviaires à l’approche des gares de Bordeaux et Toulouse répond à notre volonté de
faciliter les transports du quotidien et correspond en même
temps à une première phase de
travaux préalables à la construction d’une nouvelle ligne.
C’est un exemple parmi
d’autres. Grand projet par grand
projet, je rencontrerai dans les
jours qui viennent les présidents
de région pour discuter avec eux
de la façon dont on va les réaliser.
Vous avez évoqué la catastrophe de Gênes. Il y a des inquiétudes sur l’état des ponts
français…
Je le redis, car je pense que l’effondrement de Gênes a créé beaucoup d’émotion dans le pays, nos
ponts, nos ouvrages d’art, en
France, font l’objet d’une surveillance régulière avec des visites annuelles des diagnostics tous
les trois ans, que l’on soit sur le ré-
Elisabeth Borne dans son bureau, à Paris, le 15 décembre 2017. ALEXANDRE TABASTE POUR « LE MONDE »
seau routier national non concédé ou sur les autoroutes concédées. Pour ces deux réseaux, nous
allons d’ailleurs rendre public,
d’ici la fin du mois, l’état des principaux ouvrages.
Evidemment, il faut aussi se
préoccuper des ponts gérés par
les collectivités locales. J’ai beaucoup échangé sur ces sujets avec
des associations d’élus et nous
nous rencontrerons prochainement pour voir comment on peut
accompagner et, le cas échéant,
apporter un appui en termes d’ingénierie aux collectivités qui en
auraient besoin.
Le chantier du futur contournement routier de Strasbourg
est vivement contesté localement. A l’heure du dérègle-
ment climatique, il est accusé
de faciliter la mobilité carbonée. Faut-il l’abandonner ?
Très clairement, la mobilité propre est au cœur des priorités du
gouvernement. Et la LOM portera
beaucoup de mesures dans ce domaine comme le verdissement
des flottes, les zones à faible émission ou un plan ambitieux pour le
vélo que nous présenterons vendredi 14 septembre avec le pre-
« La priorité des
priorités, c’est
l’entretien et la
remise à niveau
de nos réseaux »
mier ministre et le ministre de la
transition écologique et solidaire,
François de Rugy. Sur les 13,4 milliards d’euros prévus sur ce quinquennat, le rail bénéficie de 51 %
des investissements (sans compter les 3,6 milliards d’euros par an
consacrés à l’entretien et à la modernisation du réseau), alors que
la route représente 38 %.
A Strasbourg, il est essentiel de
réduire le trafic dans le cœur de
l’agglomération. Il y a un enjeu
important de qualité de vie et de
lutte contre la pollution. C’est l’objectif de ce contournement de
Strasbourg que vous mentionnez,
qui, comme certains autres contournements autoroutiers, reste
nécessaire. p
propos recueillis
par éric béziat
Fret, TER… la SNCF veut faire du train autonome une réalité
La compagnie nationale crée deux consortiums d’entreprises pour accélérer dans cette voie
P
our l’instant, le calendrier
est tenu. La SNCF devrait
lancer dès 2019 un premier
train autonome sur le réseau ferré
national. Cette première locomotive de fret téléconduite précédera
d’autres prototypes, avant un premier déploiement commercial
en 2023. A cette date, le RER E passera en mode de conduite automatique dans sa partie parisienne, à l’instar de certaines lignes de métro de la RATP.
Pour accélérer ce programme, la
compagnie nationale a annoncé,
mercredi 12 septembre, la création de deux consortiums d’entreprises avec le soutien de l’institut de recherche technologique
Railenium. Le premier groupement rassemble autour de la
SNCF le constructeur Alstom, la
société de signalisation Ansaldo
STS, l’entreprise de cybersécurité
Apsys et l’ingénieriste Altran afin
de développer un prototype autonome pour le fret.
Le second regroupe autour de
l’entreprise publique le constructeur Bombardier, l’équipementier
Bosch, et une autre entreprise de
signalisation Thales et Spirops,
qui travaille notamment sur l’intelligence artificielle. Objectif : développer un TER sans pilote. Au
total 57 millions d’euros seront investis : 30 % sont apportés par la
SNCF, 30 % par Railenium et 40 %
par les partenaires industriels des
deux consortiums.
« Après l’électrification et la
grande vitesse, le train autonome
est notre prochaine révolution, assure Luc Laroche, le patron de ce
programme au sein de la SNCF.
L’idée n’est pas de nous passer de
conducteurs, mais de faire rouler,
grâce aux automatismes, plus de
rames sur nos infrastructures les
plus sollicitées et de fluidifier les
circulations, en harmonisant la vitesse de chaque convoi. Le tout, en
améliorant encore la sécurité. »
A l’image des futures voitures
ou navires, le chemin de fer devrait connaître différents degrés
d’autonomie : conduite manuelle
contrôlée, monorail tout auto-
En 2023, le RER E
passera en mode
de conduite
automatique
dans sa partie
parisienne
nome supervisé à distance, conduite automatisée supervisée par
un conducteur au sein de la locomotive… Reste qu’il devrait être
plus facile d’automatiser ces engins qu’une voiture ou un bateau.
Analyser les aléas
« Contrairement à la voiture, le
train se positionne facilement
dans l’espace, puisqu’il est sur des
rails, et dispose déjà d’un système
de signalisation pour se situer visà-vis des autres qui le précèdent ou
le suivent, rappelle M. Laroche.
Mais contrairement au métro
automatique, qui fonctionne déjà
dans de nombreuses villes, le train
doit encore faire sauter plusieurs
verrous pour s’affranchir d’un conducteur. »
Alors que les métros circulent
sur une ligne réservée et fermée,
les rames sillonnent un réseau
ferroviaire ouvert, où des TGV,
des TER et autres convois de fret à
diverses vitesses peuvent s’intercaler. De plus, le réseau national
est entouré de nombreux obstacles potentiels, comme une
branche, des personnes s’approchant des voies ou, tout simplement, des trains croisés sur la
voie d’en face. Le chemin de fer
sans pilote doit donc être capable
de les détecter, et de bien analyser tous ces aléas.
Comme la SNCF souhaite pouvoir déployer ses TGV et autres
TER sans pilotes sur l’ensemble de
ses voies, « il faudra que ces robotrains puissent lire les signaux actuels. Et qu’ils les interprètent »,
souligne M. Laroche, avant
d’ajouter : « Enfin, il nous faut imaginer un moyen de dépannage ra-
pide en cas de panne qui bloque
une locomotive. »
Les deux consortiums devront
explorer ces questions et répondre plus spécifiquement aux problématiques propres au fret et au
transport de voyageurs. « Nous
sommes en fait partis sur deux
consortiums, car les enjeux des
deux types d’exploitation sont
différents, reprend M. Laroche.
Pour le fret, la question du poids,
et donc des distances de freinage,
exige un travail spécifique, tandis
que pour le transport de passagers, la problématique du lien
avec les voyageurs est primordiale. » Accessoirement, cela permet également à l’opérateur national de travailler en parallèle
avec de nombreuses sociétés
concurrentes. p
philippe jacqué
4 | économie & entreprise
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Les nouvelles affaires du Boncoin
Le site se lance dans l’immobilier neuf et propose d’organiser le paiement de certaines transactions
L
eboncoin était déjà la plus
grande brocante de
France, doublée d’une immense agence immobilière et d’une plate-forme d’annonces d’emplois puissante.
Douze ans après sa création, le site
élargit encore son champ d’action.
On y trouve toujours de vieilles
partitions d’Yves Duteil, des Ferrari d’occasion, des balais d’essuieglace, un sex-shop à reprendre à
Soissons, dans l’Aisne, des studios
et des châteaux, un lot de 110 vaches limousines, ou encore un
poste de carreleur en intérim à
Saint-Brieuc. Mais, désormais, Leboncoin propose aussi des programmes immobiliers neufs. Une
petite révolution dévoilée officiellement mercredi 12 septembre.
C’est la première fois que le spécialiste des produits de seconde
main et des logements anciens
s’aventure sur le terrain du neuf.
Sans doute pas la dernière. « Après
la construction du site, puis son développement, nous entrons dans
une phase d’accélération… et de
bouleversements, annonce Antoine Jouteau, le directeur général.
Nous arrivons dans de nouveaux
secteurs, et cela va continuer. »
En novembre 2017, l’entreprise,
filiale du norvégien Schibsted,
avait préparé le terrain en achetant
auprès de SoLocal (ex-PagesJaunes) le site A Vendre A Louer, qui
comportait des pages consacrées
aux programmes neufs. Ces derniers jours, ces pages ont été transférées sur un site spécifique, Immobilierneuf.leboncoin.fr. L’offre
va d’un studio de 78 000 euros à
Lorient (Morbihan) jusqu’à un
cinq-pièces « à partir de 3,8 millions
d’euros » dans une résidence de
luxe surplombant la Méditerranée, à Cannes (Alpes-Maritimes).
Au total, Leboncoin propose
3 600 programmes, signés Eiffage,
Vinci, Nexity, etc. Ils représentent
« plus de 35 800 logements à acheter en France ». C’est beaucoup
moins que le concurrent SeLoger,
qui affiche près de 140 000 annonces d’appartements ou de
maisons à acheter. Avec l’absorption, en février, de Logic Immo, le
groupe allemand Axel Springer,
qui détenait déjà SeLoger, contrôle à présent un peu plus de 50 %
du marché en France, davantage encore à Paris et sur la Côte
d’Azur, selon l’analyse de l’Autorité
de la concurrence.
Les jeux ne sont pas faits pour
autant, assure M. Jouteau. « En
matière d’immobilier neuf, aucun
site ne rassemble toute l’offre, affirme-t-il. Notre ambition est de
prendre la place de leader, comme
nous y sommes parvenus pour le
reste de l’immobilier. Les promoteurs auront ainsi une solution
simple et efficace pour vendre
leurs biens. »
« Compétition avec Airbnb »
L’extension du domaine de la
lutte ne s’arrête pas là. Leboncoin
ne cache désormais plus ses visées
dans la location de vacances. L’entreprise se présente déjà comme le
numéro deux de ce marché, derrière Airbnb, mais avec un positionnement très différent. Leboncoin est le spécialiste des locations
en province, pour une clientèle familiale, française à 99 %. Quelque
4,5 millions de Français ont réservé leurs vacances sur le site
en 2017, selon son évaluation. Son
concurrent américain propose
beaucoup d’appartements en
ville, en particulier à Paris, à une
clientèle internationale.
Ce partage des rôles risque de ne
pas durer. La filiale de Schibsted
prépare une offensive majeure
sur ce marché, avec une nouvelle
arme : un service de réservation
et de paiement sécurisé. Jusqu’à
présent, Leboncoin se contentait
de mettre en relation le vendeur
et l’acheteur. Demain, la société
se propose de veiller elle-même à
la transaction. Pour les clients qui
le souhaitent, le paiement s’effectuera sur le site. « C’est un élément
qui peut rassurer les clients, explique le directeur général. Nous le
testons depuis quelques mois, et
cela va monter en puissance
en 2019. La compétition avec Airbnb sera frontale. »
Cette nouveauté du paiement en
ligne ira au-delà des locations. Leboncoin compte ouvrir cette possibilité aux particuliers qui ven-
dent et achètent des jeux, des
jouets, du linge, de la vaisselle, etc.
Aujourd’hui, un client sur cinq envoie son chèque et attend avec
confiance le bien promis. Pour ces
transactions effectuées sans rencontre directe, le paiement sur le
site pourrait devenir la règle.
« Nous allons en tout cas, peu à peu,
proposer cette option dans tous les
domaines, sauf l’immobilier, les
services, l’emploi et l’automobile »,
promet M. Jouteau. Puis, « tout naturellement, nous assurerons aussi
la livraison pour ceux qui le veulent », ajoute-t-il. De la brocante
Les acteurs français du Net veulent peser dans le débat fiscal
face aux google et autres amazon,
qui disposent d’équipes de plusieurs dizaines d’experts pour défendre leurs intérêts
auprès des politiques et des instances
européennes, les acteurs français du Net
veulent eux aussi se faire entendre. Antoine Jouteau, le directeur général du site
Leboncoin, prépare la création d’un « club
numérique européen ». Cette structure encore sans nom devrait réunir des groupes
français et européens tels que Cdiscount,
Criteo et OVH, qui, comme le site d’annonces à capitaux norvégiens, estiment souffrir d’une concurrence biaisée de la part
des géants américains.
« Comment faire pour que, dans cinq ou
dix ans, il puisse encore y avoir des groupes
français dans le numérique ? C’est cela la
question », explique M. Jouteau. Ensemble,
les premiers membres de ce club encore
informel devraient représenter un effectif
d’environ 10 000 personnes, et un poids
boursier de 10 milliards d’euros. De quoi
susciter l’attention des décideurs politiques, espèrent les dirigeants concernés.
« Distorsion de concurrence »
Le financement des nouveaux projets, difficile pour nombre de start-up, fera partie des
sujets mis sur le tapis. Mais c’est surtout la
fiscalité qui devrait être au cœur de l’action
de cette organisation de lobbying. « Sans
être dans l’illégalité, les plates-formes américaines et asiatiques ne suivent pas les mêmes
règles que nos groupes, explique M. Jouteau.
Grâce à des montages qui passent par l’Ir-
lande, le Luxembourg, etc., leur fiscalité est
très limitée. En France, les quatre GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon] réunis
payent moins d’un quart des impôts acquittés par Leboncoin, soit 42 millions d’euros
d’impôts sur les sociétés et 100 millions en incluant les contributions sociales. Il s’agit
d’une vraie distorsion de concurrence. »
La taxation des géants du numérique est
justement en discussion au niveau européen. Bruxelles souhaite instaurer une
taxe sur leur chiffre d’affaires, le temps
qu’une solution soit négociée à l’échelle
mondiale. Mais cette proposition, ardemment soutenue par la France, suscite des
divisions entre les Etats membres de
l’Union européenne. p
de. c. et c. pme
virtuelle originelle, Leboncoin
s’oriente ainsi vers un autre modèle économique. « C’est une logique d’e-commerçant qui se met en
place », reconnaît M. Jouteau.
« A mesure de son développement, Leboncoin est en train de se
standardiser, met en garde Raphaël Palti, PDG fondateur du
groupe Altavia et bon observateur
du secteur du commerce. Parmi
les grands noms de l’Internet, le site
était un symbole de respect de la
vie privée et de la liberté de chacun :
pas d’algorithme, pas de création
de compte, pas de système de réputation et d’évaluation… Sous-entendu, on pouvait même faire du
black. En employant les méthodes
des Google, Amazon…, il doit faire
attention à ne pas perdre son âme
et sa différenciation. »
Le paiement en ligne sera gratuit
pour certains produits. Pour
d’autres, comme les locations de
vacances, Leboncoin prélèvera sa
commission, suivant en cela le
modèle mixte auquel l’entreprise
doit son succès. L’essentiel des services ne coûte rien, de façon à attirer le plus possible d’internautes
– 26 millions de visiteurs uniques
en juillet, ce qui en fait le sixième
site de France en audience, derrière Google, Facebook, YouTube,
Wikipedia et Amazon, selon Médiamétrie. Quelques prestations
sont néanmoins payantes, pour
assurer la rentabilité.
« En employant
les méthodes des
Google, Amazon,
etc., Leboncoin
doit faire
attention
à ne pas perdre
son âme et sa
différenciation »
RAPHAËL PALTI
PDG fondateur d‘Altavia
Pour le moment, le cocktail reste
efficace. Au premier semestre, les
activités de Schibsted en France,
c’est-à-dire Leboncoin et ses satellites, ont vu leur chiffre d’affaires
progresser de 25 % par rapport à la
même période de 2017, à 149 millions d’euros. La marge brute d’exploitation s’est un peu tassée, à
55 % du chiffre d’affaires, contre
64 % il y a quelques années. Elle
reste néanmoins la plus élevée au
sein de Schibsted, un petit empire de presse fondé en 1839. La filiale française, qui emploie seulement 800 personnes sur 8 000,
vaut, à elle seule, 55 % de l’ensemble du groupe, estiment les analystes de JP Morgan. p
denis cosnard
et cécile prudhomme
Happychic : colère après l’annonce du plan social
La branche habillement pour hommes et adolescents, détenue par les Mulliez, va licencier 466 salariés et fermer 88 magasins Jules, Brice et Bizzbee
lille - correspondance
D
ans un contexte de
baisse du budget habillement des consommateurs, et face à la concurrence de
géants mondiaux et du Web, la
remise à plat des enseignes d’habillement de la galaxie Mulliez
(Auchan, Decathlon, Leroy Merlin…) se poursuit.
Après un plan social en 2016
chez Grain de malice (177 suppressions d’emplois, 39 fermetures de
boutiques) et chez Pimkie (208
suppressions d’emplois, 37 fermetures) en avril, c’est au tour des enseignes Jules, Brice et Bizzbee,
réunies dans Happychic, d’être
restructurées. Un plan social a été
annoncé début juillet, visant la
suppression de 466 postes et la
fermeture de 88 magasins en
France dès janvier 2019.
Mardi 11 septembre, des délégués syndicaux sont sortis en
pleurs du comité d’entreprise organisé au siège à Roubaix pour
présenter le plan de sauvegarde
de l’emploi (PSE). Le montant des
indemnités de départ a fait bondir les salariés. « Imaginez la personne qui a travaillé ici pendant
vingt ans, elle partira au maximum avec 17 000 euros ! Ce ne sont
pas des indemnités mais du pourboire ! », a dénoncé Laurent Petit,
délégué CGT. « J’ai honte, a déclaré, très ému, Patrick Digon, délégué CFDT, responsable d’un magasin Brice à Narbonne. Comment
annoncer aux collègues que la direction propose 700 euros par année d’ancienneté ? »
Les négociations dureront quatre mois et ne font que commencer. « Je comprends l’émotion des
collaborateurs, a expliqué JeanChristophe Garbino, directeur
d’Happychic. Mais je dois assurer
la pérennité de l’entreprise. L’état
des lieux, c’est 88 magasins durablement non rentables et un besoin
de fusionner pour gagner en efficacité. » La fusion envisagée d’ici à la
fin du premier semestre 2019 concerne les enseignes Jules et Brice.
« Je suis convaincu qu’il y a de la
place pour une grande marque de
vêtements pour hommes, a insisté
M. Garbino. On sait ce que l’on veut
devenir. Le “comment” est en cours
de construction autour d’un principe de “zéro gâchis” dans une industrie de la mode qui ne s’est pas
vraiment réinventée et dont le mo-
dèle est en train de craquer. » Pour
cela, il est prévu de mutualiser les
équipes. Des magasins Jules & Co
sont déjà en tests. De son côté,
l’enseigne destinée aux ados, Bizzbee, fermera 10 magasins et devra
adapter son modèle pour répondre aux évolutions du marché.
Des ventes en recul
Fin 2017, Happychic comptait 734
magasins dans le monde, dont
629 en France. Le groupe, présent
dans une vingtaine de pays, réalise
un chiffre d’affaires mondial de
561,7 millions d’euros pour 3 191
collaborateurs en France. Les ventes sont en recul depuis sept ans.
Le nouveau modèle économique
sera entièrement déployé en 2020
mais la direction ne souhaite pas
en dire davantage.
« Chez Mulliez, ils épurent dans
toutes les branches habillement, estime Valérie Pringuez, déléguée
syndicale CGT chez Pimkie. On va
tous se retrouver au siège d’Happychic à Roubaix où la logistique est
déjà automatisée. » Pour les magasins, elle prédit qu’une offre hommes, femmes, enfants et lingerie
sera créée au sein de mégastores. A
l’image de la concurrence, comme
Primark, les clients retrouveraient
les marques Jules, Brice, Pimkie,
Tape à l’œil, Bizzbee ou Rougegorge dans un seul et même magasin. « Depuis deux ans, on a senti
que quelque chose se mettait en
place, explique Peggy Caulfield,
40 ans dont vingt chez Happychic.
Et depuis que les ordonnances Macron sont passées, il y a un changement dans notre entreprise. Avant,
les maîtres-mots étaient “cohésion
et humanité”. »
Pour la cégétiste Valérie Pringuez, « Macron a donné des armes
à des grands groupes comme Mulliez pour faire ce qu’ils veulent et se
séparer des salariés qui ne veulent
pas suivre la ligne ». Des délégués
syndicaux sont inquiets pour
d’autres enseignes comme Picwic, qui a annoncé début septembre la fermeture de cinq de ses
vingt-cinq magasins de jouets, ou
les restaurants Flunch. Fin août,
Auchan Holding qui regroupe
l’immobilier avec Ceetrus, ex-Immochan, la banque avec Oney et
la distribution avec Auchan Retail, a affiché une perte de 151 millions d’euros contre 7 millions au
premier semestre 2017. p
laurie moniez
économie & entreprise | 5
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Apple joue le premium face aux fabricants chinois
L’américain perd sa deuxième place sur le marché mondial des smartphones au profit de Huawei
M
ercredi 12 septembre, la communauté des fans d’Apple sera définitivement fixée sur le design et les nouvelles fonctionnalités du dernierné des smartphones de la firme à
la pomme, l’iPhone 9. Avant cette
traditionnelle conférence de rentrée, Apple peut toujours revendiquer le titre de société la plus valorisée au monde, à 1 000 milliards
de dollars (862 milliards d’euros),
devant Amazon. En revanche, l’entreprise de Cupertino, en Californie, ne peut plus revendiquer
d’être le deuxième fabricant mondial de smartphones. Selon plusieurs cabinets (Gartner, IDC, Strategy Analytics), la place lui a été ravie, à l’été, par le constructeur chinois Huawei, désormais principal
rival du numéro un du marché, le
sud-coréen Samsung.
Une rétrogradation qui n’a pas
de quoi affoler les dirigeants d’Apple. Le groupe américain vend
certes 10 % de téléphones de
moins que le chinois et près de
40 % de moins que le sud-coréen,
mais ses bénéfices surpassent lar-
gement ceux de ses concurrents.
Alors que ses ventes de téléphones n’ont progressé que de 1 %
entre le 30 juin 2017 et le
30 juin 2018, ses revenus, dans ce
domaine, se sont envolés de 20 %
sur la même période, à près de
30 milliards de dollars. Une
hausse largement liée au succès
de l’iPhone X, modèle très haut
de gamme, lancé au prix de
1 000 dollars, en 2017. Mais la
marque peut-elle conserver ce niveau de performance dans un
marché de plus en plus concurrentiel et mature ?
Au regard du niveau d’équipement des consommateurs, difficile d’espérer voir les ventes s’envoler. Selon les chiffres du cabinet américain IDC, publiés fin
juillet, les livraisons de smartphones dans le monde ont chuté
au deuxième trimestre, pour
tomber à 342 millions d’unités,
contre plus de 348 millions, à la
même période, l’an dernier. Alors
que 2017 aura été la première année à enregistrer une chute des
ventes de smartphones, 2018 ne
se présente pas mieux.
Ce recul tient notamment au ralentissement du marché chinois.
Après une baisse de 4,9 % en 2017,
celui-ci devrait encore perdre 7,1 %
en 2018. Par ailleurs, le comportement des utilisateurs change : le
cycle de remplacement des produits ne cesse de se rallonger, soit
pour des raisons budgétaires, soit
en raison de la qualité croissante
des appareils. En un an, le temps
de conservation des téléphones
est passé de vingt-cinq à trentedeux mois en moyenne aux EtatsUnis, selon les chiffres du cabinet
d’experts NPD. La demande devrait être relancée à l’échelle mondiale à compter de 2019, estime
IDC, qui anticipe un rebond relativement faible, de l’ordre de 2,5 %
en moyenne jusqu’en 2022.
Rivalité exacerbée
Cette demande peu dynamique
s’accompagne d’une rivalité exacerbée entre les fabricants. Tandis
que la part de marché de Huawei a
progressé de 3,5 points en un an, à
13,3 %, celles de Samsung et d’Apple ont respectivement reculé de
3,4 points (19,3 %) et 0,2 point
Les Chinois
accaparent, à eux
seuls, 54 % des
parts de marché
en 2018, alors
qu’ils n’en
détenaient que
40 % en 2015
(11,9 %). Cette percée du champion chinois s’explique par la capacité de la marque à s’imposer
hors de son marché domestique.
Car, s’il domine en Chine, avec
plus d’un quart de parts de marché, c’est à l’étranger qu’il connaît
la plus forte croissance : en Europe, ses ventes annuelles ont crû
de 75 % sur douze mois. Une réussite qui tient également au succès
de sa sous-marque Honor, qui cible davantage le milieu de
gamme, quand Huawei concentre
ses efforts sur le haut de gamme.
Le groupe de Shenzhen (sud de la
Chine) ne compte pas s’arrêter en
La course aux écrans toujours plus grands
si, en 2017, la présentation de la nouvelle
gamme de téléphones d’Apple était particulièrement attendue, avec la sortie d’un
produit, l’iPhone X, qui devait permettre
de célébrer le 10e anniversaire du premier
smartphone de la marque, les annonces
du mercredi 12 septembre n’ont pas suscité la même impatience. La firme à la
pomme devrait se borner à présenter,
pour l’essentiel, une version augmentée
des appareils précédents.
De sources concordantes, comme
en 2017, trois nouveaux modèles doivent
être dévoilés : un appareil d’entrée de
gamme équipé d’un écran LCD et deux terminaux premium, dont un serait doté
d’un écran de 6,5 pouces (16,5 cm), soit le
plus grand qu’aurait produit le groupe
américain à ce jour. La dernière génération
des téléphones d’Apple proposait des diagonales allant de 4,7 à 5,8 pouces.
Le pari de la taille n’est pas anecdotique. Il
permet d’abord de proposer une alternative aux consommateurs face à la gamme
des Samsung Note taille XXL, mais également face aux nombreux appareils de plus
de 6 pouces proposés par les constructeurs
chinois. Il repose surtout sur une évolution de la demande, qui plébiscite ces
grands formats. Selon le cabinet américain
IDC, les appareils de 5,5 à 7 pouces devraient constituer la majorité des smartphones produits en 2019.
« Maintenir des coûts élevés »
Dans un marché en faible croissance, cette
catégorie de produits connaît, elle, une
spectaculaire progression (+ 18 %). Cette extension de la taille des écrans permet également de justifier le maintien de tarifs élevés. Comme le note Thomas Husson, analyste au cabinet américain Forrester, « il n’y
a pas, chez Apple, un enjeu à générer des volumes élevés de ventes. Ce qui est crucial, c’est
de maintenir des coûts élevés de ventes ».
Le choix de proposer des écrans toujours
plus grands présente d’autres intérêts. Selon les travaux du cabinet Kantar Worldpanel, les possesseurs d’appareils de grande
taille en font un usage plus intensif. Ainsi,
le propriétaire d’un appareil de 6 pouces et
plus téléchargerait deux fois plus d’applica-
tions que celui d’un téléphone de 5,5 pouces et serait également deux fois plus porté
sur une consommation quotidienne des
contenus vidéo. Il jouerait également
62 fois plus, regarderait plus de vidéos, etc.
Ces données revêtent une grande importance aux yeux du groupe de Cupertino, en
Californie dont les revenus sont de plus en
plus liés à la vente de services. Lors des derniers résultats trimestriels, présentés le
31 juillet, cette activité – qui inclut les commissions touchées par Apple sur le téléchargement d’applications payantes, mais
aussi les subsides issus d’Apple Music et,
probablement, bientôt, d’un service de
streaming vidéo – lui a rapporté 9,5 milliards de dollars (8,2 milliards d’euros), soit
plus que les ventes de tablettes (4,7 milliards) ou d’ordinateurs (5,3 milliards). Surtout, c’est l’activité qui connaît la plus forte
progression en termes de revenus, en augmentation de 31 %, avec la partie « autres
produits » (montres et accessoires), qui
progresse, elle, de 37 %, mais ne pèse encore que 3,7 milliards de dollars. p
vi. f.
Transports : Uber entend être présent
à toutes les étapes de nos déplacements
Après les vélos électriques, le groupe américain se lance dans les trottinettes électriques
san francisco - correspondance
U
ber se convertit à son
tour à la mode des trottinettes électriques. Après
avoir obtenu un permis début
septembre, la société américaine
lancera dans les prochaines semaines une première offre de location à Santa Monica, dans la
banlieue de Los Angeles (Californie). Ce lancement s’inscrit dans
le cadre d’une nouvelle stratégie
de diversification dans les transports, en complément de l’historique service de voitures avec
chauffeur (VTC).
A Santa Monica, Uber va
d’abord déployer une flotte de
250 trottinettes, le quota qui lui a
été accordé par la municipalité.
Elles pourront être louées depuis
un smartphone, puis garées sur
le trottoir une fois le client arrivé
à destination. L’entreprise n’a pas
encore dévoilé sa politique tarifaire. Il est cependant fort probable qu’elle s’aligne sur celles des
acteurs déjà en place : 1 dollar
(0,86 euro) pour la location, puis
15 cents par minute. Uber vise le
marché des trajets courts, qui lui
échappe encore. « Pour les faibles
distances, il est plus logique d’utiliser une trottinette que de commander une voiture, aussi bien en
termes de prix que de temps »,
souligne Andrew Salzberg, son
directeur de la politique de transport et de la recherche. La société
souhaitait lancer un service identique à San Francisco, mais elle
n’a pas obtenu l’une des autorisations mises en jeu par le conseil
municipal.
« Amazon des transports »
Initiée par Dara Khosrowshahi,
PDG depuis août 2017, la diversification dans les transports demeure embryonnaire. A terme,
« l’objectif est de transporter nos
utilisateurs d’un point A à un point
B, en leur proposant le moyen de
transport le plus approprié », explique M. Salzberg. Outre les trottinettes, Uber mise sur les vélos
électriques en « free floating »
(sans borne), suite au rachat de la
start-up américaine Jump.
Pour atteindre cet objectif,
M. Khosrowshahi souhaite également mener un changement radical de philosophie : l’application
Changement
de philosophie :
l’application
veut devenir
une plate-forme
ouverte à d’autres
entreprises
Uber doit devenir une plateforme ouverte à d’autres entreprises. Et ainsi se transformer en
« Amazon des transports » – le
géant du e-commerce permet à
d’autres marchands de vendre
leurs produits sur son site. En
juillet, la société a noué un partenariat avec Lime, un service de locations de vélos et de trottinettes
électriques. Elle n’exclut pas des
alliances avec d’autres rivaux potentiels. « Nous étudions différents
modèles », précise M. Salzberg.
L’ouverture vers l’extérieur doit
par ailleurs permettre d’étendre
l’offre plus rapidement en s’appuyant sur des services déjà existants. Ainsi, le groupe californien
s’est associé avec Getaround, une
plate-forme de location de voitures entre particuliers, et Masabi,
une application britannique de
vente de billets de bus et de métro.
Sur un marché déjà fortement
concurrentiel, Uber compte tirer
profit de son image de marque et
de son expérience accumulée
grâce à son offre de VTC. Elle promet aussi d’intégrer les différents
modes de transport. Par exemple,
ses utilisateurs pourront prendre
une voiture pour se rendre au métro, puis un vélo pour finir leur
trajet. « Il faut aujourd’hui utiliser
des applications différentes. Nous
souhaitons simplifier ces trajets »,
indique M. Salzberg.
Avec cette nouvelle stratégie,
Uber rêve toujours de devenir une
alternative à la voiture personnelle, qui « représente encore 90 %
des kilomètres parcourus aux
Etats-Unis », note M. Salzberg. Le
potentiel est immense, alors que
la croissance de son cœur de métier ralentit. C’est aussi un moyen
de séduire les investisseurs à Wall
Street lors de son introduction en
Bourse, prévue pour 2019. p
jérôme marin
si bon chemin, et prétend pouvoir
devenir le premier vendeur mondial d’ici à la fin de 2019 – un défi
de taille pour un fabricant qui n’a
pas accès au marché américain,
où ses produits sont considérés
comme des menaces contre la sécurité du pays.
Plus globalement, la pression
exercée par les constructeurs chinois se fait de plus en plus forte.
Cette année, ils accaparent, à eux
seuls, 54 % des parts de marché,
alors qu’ils n’en détenaient que
40 % en 2015. De plus en plus, ces
marques investissent les grands
marchés occidentaux, à l’image
d’Oppo et de Xiaomi, quatrième
et cinquième constructeurs mondiaux, qui ont débarqué en France
ces derniers mois. La percée de
Xiaomi est particulièrement impressionnante : sur le deuxième
trimestre, le groupe a distribué,
selon IDC, 49 % d’appareils supplémentaires par rapport à la
même période de 2017, soit
32 millions d’unités.
« Manque d’innovation »
Géographiquement, le marché indien est aujourd’hui le plus dynamique. Au deuxième trimestre,
les livraisons d’appareils y ont
connu une progression annuelle
de 20 %, selon les chiffres d’IDC.
Mais les revenus locaux sont trop
bas pour en faire un territoire
d’élection pour les marques premium. Or c’est bien là l’enjeu majeur pour tous les constructeurs :
réussir à convaincre les consommateurs de payer pour des produits toujours plus chers. C’est
d’autant plus délicat qu’aucune
innovation majeure n’est intervenue récemment pour justifier
une nouvelle hausse des prix. A
l’occasion de la publication de résultats décevants au deuxième
trimestre, le 31 juillet, marqués
notamment par les faibles ventes
de ses appareils haut de gamme
S9, le vice-président de Samsung,
Lee Kyeong-tae, a reconnu que le
niveau tarifaire élevé auquel sont
proposés les produits premium
(aux alentours de 1 000 dollars)
commençait à « susciter une hostilité des consommateurs ».
Et, dans cette bataille, les groupes chinois proposent désormais
LES CHIFFRES
363
C’est, en dollars, soit 313 euros,
le prix moyen payé par les
consommateurs pour acquérir
un smartphone, selon une étude
réalisée par le cabinet GfK fin
2017 dans 75 pays.
10
C’est, en pourcentage, le niveau
des pertes de parts de marché
du sud-coréen Samsung. Le numéro un mondial des ventes de
smartphones est la principale
victime de la progression des
constructeurs chinois.
des produits offrant des performances assez similaires, à des
prix moins élevés. « La demande
de smartphones haut de gamme
pâtit du manque d’apport d’innovation significative, alors que,
dans le même temps, la demande
pour les smartphones d’entrée ou
de milieu de gamme progresse
grâce à des modèles qui ont gagné
en qualité », souligne Anshul
Gupta, directeur de la recherche
chez Gartner.
Plus d’innovation serait donc la
piste à suivre pour sortir ce marché de son atonie et de la pression
chinoise. Samsung travaille dans
deux directions : l’arrivée prochaine de la 5G, qui pourrait créer
un nouvel appel d’air pour le marché – et nécessitera un renouvellement par les consommateurs
de leurs équipements –, et un
changement radical dans le design des futurs appareils. Le sudcoréen a ainsi fait savoir qu’il
pourrait prochainement lancer
un smartphone pliant à écran
souple. Mais, là aussi, la capacité
d’innovation n’est plus la chasse
gardée du duopole Samsung-Apple : rien qu’en 2017, Huawei a consacré 13 milliards de dollars à la recherche et développement. La bataille pour la domination du marché mondial des smartphones n’a
pas encore livré son vainqueur. p
vincent fagot
5 MILLIARDS
C’est, en euros, le montant que le numéro un mondial de l’acier,
ArcelorMittal, est désormais prêt à payer pour mettre la main sur
le sidérurgiste indien Essar Steel, selon les informations de Bloomberg
confirmées par le groupe européen. Essar, qui dispose d’une capacité
de production de 10 millions de tonnes par an, a été mis en vente,
en juillet 2017, dans le cadre d’une procédure de liquidation.
Après avoir offert 340 milliards de roupies, ArcelorMittal a revu
son offre à 420 milliards de roupies, soit 5 milliards d’euros.
Un consortium d’investisseurs est aussi sur les rangs.
S O C IA L
Nouveau cycle
de grèves à la
compagnie Ryanair
La compagnie Ryanair s’est
enfoncée dans les turbulences sociales avec l’annulation
mercredi 12 septembre
de 150 vols depuis et vers
l’Allemagne en raison d’une
grève, après un été déjà agité.
Le mouvement allemand
est un avant-goût du
débrayage européen que
doivent officialiser jeudi,
à Bruxelles, des syndicats italiens, portugais, espagnols,
néerlandais et belges. – (AFP.)
200 à 250 licenciements
envisagés chez
Toys’R’Us France
Entre 200 et 250 licenciements sont prévus chez
Toys’R’Us France sur un total
de 1 167 salariés selon les
trois offres de reprises déposées pour la reprise de la filiale du géant américain de la
distribution de jouets, selon
les syndicats qui ont dénoncé
mardi 11 septembre un projet
de plan social « indécent ».
CO MMERC E
Washington et Ottawa
se rapprochent
sur l’Alena
Washington et Ottawa pourraient sceller prochainement un compromis pour
moderniser l’accord de libre-échange nord-américain
(Alena), a laissé entendre
mardi 11 septembre la
ministre canadienne des
affaires étrangères. « Nous
pensons que cela est éminemment possible », a déclaré Chrystia Freeland à l’issue de nouvelles réunions à
Washington. – (AFP.)
6 | management
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Les « sans-bureau-fixe » se rebiffent
HAUSSE CONSTANTE DES CDI-I
NOMBRE CUMULÉ DE CDI INTÉRIMAIRES SIGNÉS
DEPUIS 2014
Le « flex office » se répand dans les grandes entreprises franciliennes
30 000
26 386
25 000
6%
C’est le pourcentage d’actifs
français travaillant dans un bureau sans poste attitré, contre
29 % qui évoluent dans un espace collectif ouvert à postes définis, et 65 % en bureau fermé,
selon une étude Actineo de 2017.
0,8
C’est le nombre moyen de poste
par salarié dans un « flex office »,
d’après une étude menée en 2018
par JLL, spécialiste du conseil
en immobilier d’entreprise.
86 %
C’est le taux d’entreprises passées en « sans-bureau-fixe » qui
ont mis en place le télétravail,
selon la même étude de JLL.
« La soupape du télétravail »
C’est en effet la pression immobilière qui dicte, en partie, le choix
du « flex office ». Les entreprises
souhaitent, certes, « casser les
silos » et favoriser ainsi les échanges d’idées. Mais le passage au
sans-bureau-fixe doit surtout permettre de rationaliser l’espace en
déployant moins de postes de travail qu’il n’y a de salariés, et réaliser in fine des économies. Cela en
s’appuyant sur le constat dressé
par Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail : « Dans les métiers tertiaires
classiques, le taux de remplissage
des bureaux est de 50 % à 60 %. »
Dans l’entreprise de Bruno,
cette mobilité imposée a été
ressentie « violemment » par certains salariés. Si la jeune génération s’en est plutôt bien accommodée, les plus âgés ont, pour
certains, « très mal vécu » la
chose. Quelques-uns ont même
quitté l’entreprise. « Ce changement introduit une dépersonnali-
« CELA INTRODUIT
UNE DÉPERSONNALISATION
QUE LES SALARIÉS
RESSENTENT. LA LECTURE
SYMBOLIQUE, C’EST :
“QUE VOUS SOYEZ ICI OU
AILLEURS, C’EST PAREIL.” »
ÉLISABETH PÉLEGRIN-GENEL
architecte et psychologue
du travail
sation que les salariés ressentent,
indique Elisabeth Pélegrin-Genel.
La lecture symbolique de cette
transformation est : “Que vous
soyez ici ou ailleurs, c’est pareil.” »
De quoi atténuer le sentiment
d’appartenance à l’organisation.
« L’idée de posséder un bureau
n’est pas anodine, elle compte en
entreprise, justifie Bruno. Elle
nous donne une forme d’importance, de légitimité dans notre travail. » Des salariés voient donc la
fin du bureau attribué comme
une perte de statut. D’autres s’inquiètent pour leur avenir. « Ils se
demandent quelle sera la prochaine étape après la perte du bureau », explique Mme Duchenne.
Les entreprises concernées ont
perçu les inquiétudes qui se faisaient jour. Elles cherchent donc
à accompagner le changement
avant même qu’il soit effectif.
« Des groupes projet permettent
aux salariés d’exprimer leur ressenti, des newsletters sont créées
pour qu’ils vivent de près les différentes étapes de l’aménagement »,
explique Odile Duchenne.
Mais c’est une initiative d’une
autre nature qui permet généralement de « faire passer la pilule » du « flex office «, comme le
dit Elisabeth Pélegrin-Genel : le
développement simultané du télétravail. Pionnier du « sans-bureau-fixe » en France, Accenture
propose ainsi de un à trois jours
de travail par semaine hors de
ses murs. S’il dénonce le manque
de postes, Jérôme Chemin, délé-
gué syndical central CFDT dans
l’entreprise, reconnaît que « la résignation domine », et que « la
soupape du télétravail a permis
d’adoucir un peu les choses. On
sait que les lundis seront pénibles,
que les places seront dures à trouver, mais on pense aux mardis où
l’on sera en télétravail… »
Fort scepticisme
Directeur général d’Accenture,
Marc Thiollier reconnaît lui aussi
« l’impact positif du télétravail sur
la motivation des salariés. Ils ont
fait des concessions [ne plus avoir
de photos accrochées au mur, ne
plus laisser ses dossiers sur son
bureau…] en échange d’une qualité
de vie plus importante ». Dans le
même temps, l’entreprise introduit des adaptations favorisant
l’acceptation du « flex office » par
les salariés. Le système de réservation de place dans les espaces
ouverts collectifs, contraignant et
peu efficace, a été abandonné.
« Désormais, chacun se place où il
peut, à proximité de son équipe,
poursuit Marc Thiollier. Et ce n’est
que lorsque l’on souhaite s’isoler
dans des pièces fermées qu’une réservation est nécessaire. »
Si les salariés acceptent, bon gré
mal gré, la fin du bureau-fixe, l’efficacité du dispositif pour favoriser les échanges n’en suscite pas
moins, dans certains cas, un fort
scepticisme. « La transversalité
souhaitée n’a pas eu lieu, nous
sommes dans un espace collectif
où on nous demande de parler
moins fort dès que l’on s’exprime », assure Bruno. Dans certaines entreprises, la peur du
bruit provoquée par la mise en
place de lieux de travail ouverts
conduit à reléguer tout échange
dans des espaces fermés ou à la
machine à café. « On en arrive à
ne plus se parler, à avoir peur de
déranger, indique Elisabeth Pélegrin-Genel. Il y a là un paradoxe :
l’entreprise voulait développer le
travail collaboratif… Et elle doit finalement tenter de résoudre un
autre problème : maintenir de la
vie dans les lieux de travail. » p
françois desnoyers
Quête de travail et quête de sens
Le livre
L
ongtemps, Raphaël Thiolet a refusé de travailler, préférant vivre
avec le minimum et continuer ses
études sans se soucier de l’avenir.
Face à l’insistance de sa mère, il oppose un
refus et une posture nihiliste bien commode pour justifier sa paresse. Mais, à
l’âge de 27 ans, cette position devient intenable : « Ce n’est pas pour moi qu’une question d’ordre économique, elle est aussi sociale – je dois créer du lien. » Dans le roman
Un emploi sur mesure, Sven Hansen-Love
retrace la quête de travail et de sens d’un
jeune homme dans le Paris des années
1990, à une époque où le taux de chômage
oscille entre 9 % et 12 %.
Après plusieurs tentatives infructueuses,
Raphaël finit par être contacté par Eo Ipso,
une mystérieuse société qui le convoque
pour un entretien d’embauche. La promesse d’une première journée de travail
modifie sa perception du temps : les heures du week-end filent à toute allure, le
jeune homme passe un dimanche radieux.
L’HISTOIRE D’UNE DÉSILLUSION
Le grand jour venu, il enfile les vêtements
les plus présentables de sa collection et se
rend à l’adresse qu’on lui a donnée, en
banlieue parisienne. Sa première réaction
est de chercher des yeux une machine à
café. « J’aime ces machines archaïques. Elles doivent évoquer quelque chose de rassurant, me renvoyant à l’image d’Epinal du
travail en entreprise. Une image qui s’est
UN EMPLOI SUR MESURE
de Sven Hansen-Love,
Seuil, 368 pages,
19,50 euros
ancrée en moi ces dernières années, alors
que je rêvais d’un poste salarié. » Ses vœux
sont exaucés : il passe des tests concluants
pour intégrer Eo Ipso, où la belle Olivia va
le former pour devenir un espion professionnel à la solde de clients fortunés.
L’enthousiasme initial cède rapidement
la place à l’incompréhension : qui dirige Eo
Ipso ? Pourquoi faut-il surveiller nuit et
jour une famille banale ? A l’aube, sur le
chemin, Raphaël croise de nombreux piétons, hagards, abattus, qui se rendent docilement à leur travail. « Ont-ils une idée de ce
qu’ils font, d’où ils vont, ou bien, comme
moi, naviguent-ils dans le brouillard ? A entrevoir leurs regards éteints, leurs teints blafards, je penserais qu’ils ne sont pas plus informés que moi. Ils vont travailler, c’est tout.
Ils font tourner la machine, sans protester. »
Un matin, Raphaël ne résiste plus et, depuis le studio de surveillance, appelle
chez les Brun-Lambert, la famille qu’il es-
pionne. Il se fait passer pour un enquêteur réalisant un sondage au sujet de l’entreprise et la vie de couple. Est-il possible
de lier les deux ? L’exercice d’une activité
productive est-il nécessaire pour être
heureux ?
Enfin, il demande à Luan, mère au foyer
et ancienne employée pour un cabinet de
consulting, si travailler en entreprise ne
l’a jamais motivée. « Au début, j’aimais
cela. Il y avait un sentiment de sécurité, un
confort dans lequel je m’installais, et l’impression de servir à quelque chose, sans
trop savoir ce que c’était. Après tout, je devais me présenter à des horaires fixes, on
me donnait de l’importance puisqu’on demandait mon avis, du moins de temps en
temps. On me rémunérait même pour cela.
Mais, au bout d’un moment, tout est devenu flou, très flou. J’ignore pourquoi. Je ne
comprenais plus rien à ce que je faisais.
Puis j’ai eu l’impression de devenir interchangeable. (…) Vous comprenez de quoi je
parle, à propos de cette perte de sens ? Voilà
ce que m’évoque le monde de l’entreprise. »
Le film Eden (2014) tourné par sa sœur,
Mia Hansen-Love, et dont le scénario est
coécrit par Sven Hansen-Love et inspiré
par son parcours, comptait déjà l’histoire
d’une désillusion : après une ascension
en tant que DJ, le héros sombre dans les
difficultés financières et amoureuses.
Quatre ans plus tard, Un emploi sur mesure aussi décrit un désenchantement : ce
roman crypté porte un regard morose sur
l’univers professionnel. Raphaël ne retrouve sa sérénité que lorsqu’il quitte la
vie de bureau. p
margherita nasi
20 000
Déc. 2016 : 13 232
15 000
10 000
Déc. 2015 : 4 536
5 000
Déc. 2014 : 393
0
JANVIER 2014
DÉCEMBRE 2017
SOURCE : PRISM’EMPLOI/INSTITUT CONSULTANTS, JUIN 2018
La loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, promulguée le 5 septembre, pérennise le CDI intérimaire (CDII). Ce type
de contrat, qui garantit aux intérimaires une rémunération
minimale entre les missions, avait peu séduit lors de sa création
par l’accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013. Les intérimaires le jugeaient alors trop contraignant et financièrement
désavantageux. Quant aux entreprises, elles n’ont été convaincues
qu’à partir de 2015, lorsque la durée maximale des missions a été
portée à 36 mois et le délai de carence supprimé. Depuis ces
changements, le nombre de CDII n’a cessé d’augmenter, atteignant environ 27 000 contrats signés fin 2017. La majorité des salariés en CDII ont entre 25 et 29 ans, précise le ministère du travail.
QUESTION DE DROIT SOCIAL
Indemnité transactionnelle :
est-elle soumise à cotisations ?
E
n droit du travail, lorsqu’un employeur et un salarié veulent mettre fin, à
l’amiable, à un désaccord, les
concessions de l’employeur prennent la forme d’un dédommagement financier, en contrepartie
de l’abandon par le salarié de
toute possibilité de contester la
rupture ou les manquements
dans l’exécution du contrat. Mais
cette indemnité transactionnelle
patronale doit-elle être soumise à
cotisations sociales ?
Jusqu’alors, la situation différait
selon qu’il y ait licenciement ou
pas. Traditionnellement, lorsque
l’indemnité transactionnelle était
versée hors de tout licenciement,
elle était, en principe, soumise à
cotisations. En revanche, en cas de
licenciement, la Cour de cassation
appliquait à l’indemnité transactionnelle le régime juridique des
indemnités de rupture du contrat
de travail. Ce qui signifie que le
dédommagement était la plupart
du temps exonéré de cotisations
sociales. En effet, par combinaison des règles du code de la Sécurité sociale et du code général des
impôts, l’indemnité transactionnelle n’était pas soumise à cotisations sociales dans la limite de sa
fraction non imposable, plafonnée à deux fois le montant du plafond de la Sécurité sociale.
Mais la jurisprudence a changé
la donne. Comme l’y invitait une
décision du Conseil constitutionnel de 2013, la Cour de cassation,
actuellement soucieuse d’interpréter strictement les textes
d’exonérations de cotisations sociales, s’est, par des arrêts du
15 mars et du 21 juin 2018, détachée de son analyse antérieure. Licenciement ou pas, dans la mesure où l’indemnité transactionnelle ne figure pas expressément
dans un texte légal indiquant son
B R E F
LES CHIFFRES
Les affaires nécessaires au travail (et en particulier l’ordinateur
portable, véritable bureau mobile du salarié qui intègre le téléphone) sont rangées chaque soir
dans un casier personnel. Le dispositif est complété par d’autres
espaces adaptés à des modes
spécifiques de travail, comme
ces « bulles de confidentialité »,
comme les appelle Accenture, où
les salariés peuvent s’isoler pour
téléphoner ou se concentrer sur
une tâche, ou encore ces salles
de réunion accessibles sur réservation pour discuter d’un projet.
Si leur usage se développe, ces
« flex offices » sont encore peu répandus : ils concernent 6 % des
actifs français travaillant dans un
bureau, selon une étude Actineo
réalisée en 2017. Ils se trouvent
majoritairement dans de grands
groupes franciliens (Sanofi, BNP
Paribas, Engie…). « En province, on
n’observe pas la même pression
au mètre carré », justifie Odile
Duchenne, directrice générale
d’Actineo, observatoire de la qualité de vie au bureau.
E N
C’
est une situation
dans laquelle Bruno
s’est retrouvé à de
nombreuses reprises,
et qui l’agace au plus haut point.
Arrivé dans son entreprise après
plus d’une heure de transport, ce
cadre supérieur du secteur banque-assurance commence sa journée de travail en arpentant le vaste
étage réservé à son service, ses affaires à bout de bras, sans parvenir
à trouver une place. Avant de renoncer, et de rejoindre un niveau
réservé à d’autres métiers de son
groupe. Il est un salarié « SBF » ou
« sans-bureau-fixe », une espèce
en voie de développement dans le
monde de l’entreprise.
Dans un nombre croissant de
sociétés, en effet, les postes fixes
ont disparu et avec eux les piles de
dossiers et les décorations personnelles sur les bureaux. Le placement est devenu libre, y compris
pour les manageurs. « Premier arrivé, premier servi », résume-t-on
dans plusieurs entreprises ayant
adopté le « flex office ».
exonération, les cotisations sociales s’appliquent au dédommagement financier fixé entre l’employeur et le salarié. La Cour de
cassation ayant d’abord posé en
principe que l’indemnité versée
lors d’un licenciement ne se voit
plus appliquer le régime juridique
des indemnités de rupture du
contrat de travail.
Compensation d’un préjudice
Toutefois, la Cour de cassation apporte une exception à cette nouvelle lecture des textes : dès lorsque l’employeur apporte la preuve
que l’indemnité compense, pour
tout ou partie de son montant,
un préjudice, elle est exonérée de
cotisations sociales.
Si le principe est désormais posé
d’appliquer les cotisations sociales à toute indemnité transactionnelle, l’exonération reste possible,
mais il est plus difficile d’en bénéficier. L’employeur devra, en effet,
être capable d’établir l’existence
d’un litige portant sur un élément
du contrat de travail ou sur la rupture de celui-ci. Il devra ensuite
présenter son évaluation dans
l’hypothèse où le salarié gagnerait
un procès devant le conseil de
prud’hommes et en déduire le
montant du préjudice subi par
le salarié. L’employeur devra enfin démontrer que les sommes
versées au titre d’une telle indemnité transactionnelle sont proportionnelles audit préjudice.
Les rédacteurs de protocoles d’accord transactionnels devront en
conséquence scrupuleusement
consigner tous ces éléments, sous
peine de redressements. p
¶
Francis Kessler est maître
de conférences à l’université
Paris-I-Panthéon-Sorbonne
EX PATRIATIO N
F IN A N C ES
Missionnée en janvier par le
premier ministre, la députée
LRM Anne Genetet a remis le
11 septembre son rapport sur
la mobilité internationale des
Français. Pour encourager
l’expatriation, elle propose
notamment de supprimer
les prélèvements sociaux sur
les revenus immobiliers des
non-résidents, de créer un
guichet unique « protection
sociale » et de simplifier
les démarches en ligne.
A partir de janvier 2019,
pour les nouveaux salariés,
l’employeur appliquera dans
un premier temps le taux
neutre, « qui correspond au
revenu d’un célibataire sans
enfants », précise Bercy.
L’application TOPAze, qui
doit permettre à l’employeur
de récupérer le taux personnalisé des nouveaux embauchés, ne devrait être mise en
service qu’en décembre 2018.
Encourager la mobilité
internationale
Prélèvement à la source :
le cas des nouveaux
embauchés
idées | 7
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
La face cachée
du RGPD
Les manageurs face à l’injonction
contradictoire de l’innovation
Le règlement général sur la protection
des données pourrait avoir pour effet
paradoxal de renforcer le pouvoir
des Gafam, en réduisant l’autonomie
des PME spécialisées dans le traitement
des données, observe l’avocate Zoé Vilain
Les cadres, sans cesse sommés
de « faire du nouveau »,
n’ont pas accès aux résultats
de la recherche en gestion
et restent confinés dans
une contrainte de conformité,
regrette la sociologue
Agathe Cagé
Par ZOÉ VILAIN
SOUS L’ÉGIDE
DU RGPD, LE SOUSTRAITANT N’A PLUS
LE DROIT D’UTILISER
POUR SON
PROPRE COMPTE
LES DONNÉES
PERSONNELLES QU’IL
A EN SA POSSESSION
L
a protection des données
personnelles est un enjeu
majeur pour les citoyens de
l’Union européenne. Face à l’accroissement des innovations
technologiques depuis quinze
ans et au manque total de transparence dans le traitement de ces
données par les Gafam (Google,
Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) – comme l’a récemment illustré le scandale de Cambridge
Analytica –, le règlement général
sur la protection des données
(RGPD), entré en vigueur le
25 mai, apporte un progrès indéniable. Mais, en bouleversant les
rapports entre sous-traitants et
donneurs d’ordre au sein de la
chaîne de traitement de ces données, le RGPD risque bel et bien de
nuire à la concurrence et, paradoxalement, de renforcer le pouvoir
de marché des Gafam.
Au-delà des contraintes portant sur le recueil du consentement sur la collecte des données
et le renforcement des sanctions
encourues, le RGPD impose en
effet d’apporter la preuve de la
mise en œuvre de moyens techniques de protection, de sécurisation et de portabilité des données, ainsi qu’une traçabilité et
une responsabilisation de toute
la chaîne d’acteurs traitant les
données personnelles : de la société qui collecte les données personnelles à celles qui les hébergent et les analysent, sans
oublier l’entreprise qui a ordonné ces traitements et qui en
est l’utilisatrice finale.
Or, la contractualisation entre
les différentes sociétés traitant
des données personnelles a engendré un bouleversement des
rapports économiques dans le
monde du numérique, en consacrant deux types de qualification : le responsable de traitement et le sous-traitant. Le responsable de traitement détermine les traitements de données
personnelles qu’il souhaite mettre en œuvre, dans la limite du cadre légal et des consentements
obtenus à cette fin, alors que le
sous-traitant, lui, agit pour le
compte et sous les instructions
du responsable de traitement. Or,
sous l’égide du RGPD, le sous-traitant n’a désormais plus le droit
de traiter pour son propre
compte les données personnelles qu’il a en sa possession.
DES CONDITIONS TRÈS STRICTES
Des sociétés qui collectaient hier
des données personnelles de
manière légale, et qui proposaient des services grâce à ces
traitements de données personnelles (GPS, ciblage en ligne, analyse de marché), se voient
aujourd’hui bloquées par leurs
partenaires en raison même de
cette qualification de sous-traitant. En effet, nombre de leurs
partenaires, en situation de domination commerciale, leur font
parvenir des avenants imposant
ce statut de sous-traitant et cette
interdiction d’exploitation des
données collectées, les empêchant ainsi de pouvoir proposer
leurs services à d’autres. Dans la
majorité des cas, cet avenant est
non négociable.
En étant qualifiées de sous-traitant, ces sociétés intermédiaires
se voient également imposer des
conditions très strictes en vertu
de l’article 28 du RGPD. Cet article
prévoit que le sous-traitant doit :
d’abord, faire valider par le res-
ponsable de traitement tous ses
propres sous-traitants ; ensuite,
tenir à sa disposition toutes informations nécessaires pour démontrer le respect des obligations de sécurisation des données
notamment (il donne ainsi accès
à la société partenaire à toutes les
données confidentielles de mesures techniques mises en place par
la société et à son code propriétaire pour montrer les moyens
mis en œuvre pour les transferts
de données) ; et, enfin, mettre à
disposition la liste de tous les partenaires tiers aidant la société à
fournir ses services.
Les entreprises ont, depuis
avril 2016, pour se préparer à l’entrée en vigueur du RGPD ; les arguments financiers et de temps
de mise en œuvre ne sont pas forcément recevables face aux enjeux de protection. Mais la majeure partie des PME et TPE en
France n’ont aujourd’hui pas de
service juridique interne pour les
aider et les appuyer afin de comprendre ce texte, qui contient
quelque 99 dispositions. Pour
procéder à leur mise en conformité, les sociétés ont dû faire appel à des experts externes spécialisés en droit et en cybersécurité,
modifier leur planning annuel
pour que leurs équipes techniques et commerciales puissent
procéder aux changements recommandés. Ces actions représentent un coût non négligeable,
tant en termes financiers qu’en
moyens humains pour s’y conformer.
Non seulement le RGPD représente une charge plus importante pour les petits que pour les
gros acteurs de la chaîne numérique, mais il aide les sociétés en situation de monopole à imposer
un statut aux sociétés intermédiaires, en vertu duquel celles-ci
n’auront plus accès aux données
personnelles qui leur permettaient de faire fonctionner leurs
services. De plus, il met fin au secret des affaires en permettant
l’accès aux informations propriétaires des sociétés qualifiées de
sous-traitant au sens du RGPD, et
à la liste de leurs partenaires
commerciaux qui les aident à
fournir leurs services. Les données personnelles se retrouvent
ainsi captées et emprisonnées
par ces mêmes grandes entreprises que le RGPD souhaitait pourtant contrôler. p
¶
Zoé Vilain est avocate
spécialisée en nouvelles
technologies et partenaire
du Réseau 1862
Par AGATHE CAGÉ
L’
injonction permanente à l’innovation, à la transformation accélérée, cannibalise le quotidien des
manageurs du privé comme du
public. Elle dépasse largement l’exigence de
réussite à tout prix et l’impératif de croissance. Alors que les influenceurs des réseaux
sociaux font désormais office de modèles
hégémoniques, que l’embauche de millennials aux codes bien particuliers donne des
sueurs froides aux recruteurs, et que la tyrannie du « smart » s’impose dans tous les
secteurs, les feuilles de route des manageurs
sont marquées, sur toute la largeur, d’un
tampon rouge : faire différent.
Mais cette injonction est doublement paradoxale dans la France de 2018. Tout d’abord,
parce que les sciences humaines et sociales
ont, à l’exception notable de l’économie,
énormément de mal à diffuser leurs résultats de recherche vers le monde de l’entreprise et vers celui des politiques publiques.
Ces recherches sont pourtant riches en sources d’innovation, notamment en matière de
gestion des ressources humaines, et permettent à ceux qui se donnent les moyens de s’en
saisir de progresser sur des sujets aussi divers
que l’inclusion des personnes en situation de
handicap ou la motivation des salariés.
LES CHERCHEURS
SONT
DES PARTENAIRES
DE CONFRONTATION
POSITIVE
IDÉAUX POUR
LES MANAGEURS
Pour ne prendre qu’un exemple, les démarches de type « nudge » (suggestions indirectes), fondées sur la recherche en psychologie
et en économie comportementale et théorisées par l’économiste Richard Thaler (Prix
Nobel 2017) et le juriste Cass Sunstein,
en 2008, peuvent constituer de véritables
aides à la décision dès lors qu’elles s’inscrivent dans un projet de transformation partagé. Le succès qu’elles rencontrent
aujourd’hui dans les secteurs public et privé
dépasse de loin le simple effet de mode,
même si elles restent encore trop souvent
agitées comme de simples gadgets, à l’image
des méthodes de « lean management » (gestion sans gaspillage) en leur temps.
UN NOUVEL ÉTAT D’ESPRIT
Paradoxale, également, parce que l’injonction à l’innovation faite aux manageurs suppose un environnement bienveillant. Or,
oser penser de nouveaux services, de nouveaux usages liés à des produits déjà anciens, des formes inédites de relations sociales, ne s’apprend pas théoriquement. Cela
nécessite de pouvoir confronter positivement ses idées pour en appréhender les limites comme l’ensemble des potentialités. Ce
que les hiérarchies actuelles, des entreprises
du privé comme des administrations publiques, ne permettent pas. Car les manageurs
évoluent en France dans une bulle d’isolement, par rapport à leurs supérieurs – dont
dépend leur avancement – comme par rapport à leurs équipes – vis-à-vis desquelles ils
doivent faire la preuve constante de leur légitimité. La situation des directeurs généraux
est de ce point de vue encore plus inconfortable, alors même qu’ils ont la charge des
choix stratégiques. Impulser une dynamique d’innovation appelle donc la diffusion
d’un nouvel état d’esprit.
En 1998, l’économiste indien Amartya Sen
se voyait décerner le prix Nobel pour ses
contributions à l’analyse du bien-être économique et ses travaux sur l’origine des famines et de la pauvreté. Vingt ans plus tard,
nous pourrions nous appuyer sur son fameux concept de « capabilities » – que l’on
peut traduire, en nous basant sur l’analyse
de la philosophe Monique Canto-Sperber,
par l’idée de « puissance de choix », autrement dit de « libertés réelles de mener la vie
que l’on veut » – pour penser une nouvelle
forme de collaboration extérieure, pratique,
concrète, loin de la répétition de schémas
tout faits, pour les manageurs privés et publics. Une collaboration qui leur permette,
en leur offrant un partenaire de jeu régulier
se consacrant entièrement à confronter
leurs idées, d’augmenter leur « puissance de
choix » en élargissant radicalement, avec
tout à la fois la bienveillance et la caution
d’un regard affûté et exigeant, l’horizon de
leurs possibles et, par conséquent, leur capacité à penser des projets d’innovation et à
choisir entre ces projets.
Les métaphores sportives ont sur cette
question une pertinence toute particulière.
Dans les sélections nationales de football,
les victoires ne se construisent pas grâce
aux seuls onze joueurs sur le terrain, mais
dans un vestiaire à vingt-trois, au sein duquel un joueur n’étant pas entré une seule
minute en jeu peut constituer, partenaire
quotidien d’entraînement, un des principaux points d’équilibre. Offrons aux manageurs privés et publics des partenaires d’entraînement. Bien évidemment, ils devront
partager avec ces manageurs une expérience de l’encadrement de haut niveau et
une connaissance poussée de leurs secteurs
d’activité, tout en étant branchés sur les tendances en train de façonner la société de demain et les apports des dernières recherches
scientifiques. Confier cet exercice à des
équipes de consultants formés à appliquer
des modèles prêts à consommer et des études de cas traitées à la chaîne n’aurait cependant pas de sens. Assumé par des partenaires de jeu associant audace, goût de l’affrontement et parfaite appréhension des profondes mutations sociales, économiques et
géopolitiques en cours, il pourrait devenir
un vrai moteur de créativité et d’innovation
à l’intérieur des entreprises et des administrations de notre pays.
Qui pour jouer ce rôle ? Les chercheurs associant parcours académique et expériences
professionnelles dans le monde de l’entreprise ou des politiques publiques sont des
partenaires de confrontation positive
idéaux, même s’ils restent des perles rares en
France. Les chercheurs au parcours plus traditionnel peuvent l’être également, après un
temps préalable d’immersion dans le quotidien du manageur. La confrontation positive
est un carburant qui doit être mis au service
du développement de la « puissance de
choix » des manageurs et, par là même, de
leur capacité à accomplir. p
¶
Agathe Cagé est sociologue,
présidente de l’agence de conseil
en stratégie Compass Label
En Arabie saoudite, les mirages
d’un tourisme international non religieux
Selon le chercheur David
Rigoulet-Roze, la volonté du
prince Mohammed Ben Salman
d’ouvrir le royaume à un tourisme
de masse promet un choc culturel
Par DAVID RIGOULET-ROZE
L
e projet de l’Arabie saoudite pour AlUla (dans le nord-ouest du pays), un
parc naturel, touristique, archéologique et culturel de la superficie de la Belgique
censé attirer entre 1,5 et 2 millions de touristes, illustre la volonté du royaume de développer le tourisme non religieux sur son territoire. Cet objectif ne peut néanmoins manquer de soulever certaines interrogations,
notamment par rapport au choc culturel entre les Saoudiens et les futurs touristes.
En octobre 2017, le royaume a affiché son
souhait d’une ouverture touristique maîtrisée, avec l’annonce de la délivrance de visas
de tourisme. C’est une première dans un
pays où les permis d’entrée étaient jusque-là
délivrés soit aux pèlerins effectuant le
grand ou le petit pèlerinage à La Mecque,
soit dans le cadre saoudien de la « kafala »,
c’est-à-dire l’enregistrement par un « kafil »
(une personne garante, obligatoirement de
nationalité saoudienne), ou par une entreprise ou un organisme officiel.
La délivrance de visas touristiques fait partie du programme Vision 2030 mis en place
par le prince héritier Mohammed Ben Sal-
man (« MBS ») dans le but de diversifier l’économie du royaume, et donc d’atténuer sa dépendance au pétrole ainsi que son image de
pays ultraconservateur. Cette annonce initiale a été suivie en novembre 2017 par l’octroi des premières licences aux agences de
voyage habilitées du royaume, puis la notification de la période de délivrance des premiers visas effectifs. L’Arabie saoudite a ensuite apporté des précisions quant à la disponibilité des visas pour les femmes et la liste
des pays éligibles, communiquée en 2018.
VALEURS ISLAMIQUES
Une équipe constituée de représentants du
ministère de l’intérieur, des affaires étrangères et de la Commission saoudienne du tourisme et du patrimoine national, créée
en 2000 et présidée par le prince Sultan Ben
Salman – ancien astronaute et demi-frère du
prince héritier –, a ainsi travaillé sur un certain nombre de points censés être respectés
par les agences de voyage locales accréditées
par le gouvernement ainsi que par les touristes qui devront s’engager à se conformer aux
traditions locales et aux valeurs islamiques
du royaume durant leur séjour.
Le choc culturel promet en effet d’être important pour une société saoudienne traditionnellement conservatrice et peu préparée
à recevoir des visiteurs qui ne viendraient
pas exclusivement pour le pèlerinage,
comme c’est le cas des quelque 8 millions de
pèlerins qui se rendent en Arabie saoudite
chaque année et que Riyad voudrait faire passer à 30 millions. Rappelons que le tourisme
religieux dans son ensemble représente,
avec près de 20 milliards de dollars (17,5 milliards d’euros) de recettes dont 12 milliards
pour les deux pèlerinages (et un revenu annuel des seules fêtes du « hajj » avoisinant
6 milliards de dollars), la deuxième source de
revenus du royaume derrière le pétrole. L’activité touristique, aujourd’hui essentiellement à caractère religieux, représentait déjà
3,3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2017,
et emploierait 600 000 personnes, selon une
étude du World Travel and Tourism Council.
L’objectif assumé de diversifier ces revenus
en développant un tourisme non religieux
soulève certaines interrogations, notamment en termes vestimentaires, particulièrement pour les femmes. Et ce d’autant plus
que les touristes de sexe féminin âgées de
moins de 25 ans devront être accompagnées
par au moins un membre de leur famille, ce
qui renvoie à l’obligation de la présence du
mahram (« tuteur ») toujours en vigueur
dans le royaume, qui fait des femmes des mineures. Autre bémol à cette ouverture affichée mais qui demeure limitée, les itinéraires ne pourront pas inclure des visites de
La Mecque et de Médine, considérées
comme espaces sacrés et qui demeurent interdites aux non-musulmans. C’est dire que
le développement d’un tourisme non religieux international, qui constitue sans
aucun doute un réel capital pour le royaume
en termes de recettes économiques, prendra
certainement du temps… p
¶
David Rigoulet-Roze est
chercheur rattaché à l’Institut
français d’analyse stratégique
et rédacteur en chef de
la revue « Orients stratégiques »
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
Le CSA veut davantage de pouvoir sur Internet
Le régulateur de l’audiovisuel propose pour les plates-formes numériques de nouvelles règles plus souples
R
efonder la régulation
audiovisuelle est une nécessité », selon le Conseil
supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui a présenté, mardi
11 septembre, vingt propositions
pour changer le cadre général fixé
par la loi de 1986. Leur philosophie ? Le combat contre « l’asymétrie de régulation » qui « se creuse
entre, d’une part, les acteurs traditionnels de l’audiovisuel, quels que
soient leurs efforts d’adaptation à
l’environnement d’Internet, et
d’autre part, les nouveaux acteurs,
qui demeurent affranchis d’obligations pourtant incontestablement
justifiées », a expliqué le président
Olivier Schrameck.
C’est une « démarche particulière » pour une autorité administrative indépendante de suggérer des pistes de réformes aussi
précises, a admis M. Schrameck.
Mais le CSA cherche à saisir une
« opportunité » politique. En effet,
Emmanuel Macron, par la voix de
sa ministre de la culture, Françoise
Nyssen, a annoncé une grande loi
audiovisuelle pour 2019. Ce texte
devra notamment transposer en
droit français la nouvelle directive
européenne sur les services de
médias audiovisuels (SMA), en
cours de finalisation.
La première ambition du CSA est
d’intégrer les grandes plates-formes numériques : non seulement
les plates-formes de vidéo à la demande par abonnement comme
Netflix ou Amazon Prime, déjà visées par la directive SMA, mais
aussi les grands réseaux de partage comme YouTube ou Facebook. Et également « les plates-formes de streaming audio », comme
Spotify ou Deezer.
Conscient du caractère politiquement très sensible de toute volonté d’extension des pouvoirs du
CSA sur le Web, M. Schrameck a
précisé qu’il fallait bien sûr « se
garder de la tentation déraisonnable et liberticide d’une régulation
globale d’Internet ».
Le CSA ne veut pas appliquer les
« vieilles recettes » de la régulation
à un monde nouveau – c’est juridi-
quement difficile – et défend donc
le recours au « droit souple » :
l’autorité se verrait dotée des pouvoirs de créer des règles adaptables, « sur mesure », pour éviter le
« prêt-à-porter » d’une loi unique
et rigide.
Concrètement, il s’agirait par
exemple de la « corégulation », par
laquelle un service pourrait s’engager à respecter certains principes négociés, comme une charte.
Celle-ci se distingue de « l’autorégulation » car le CSA en surveille
l’application. Pour convaincre
Google (maison mère de YouTube)
ou Facebook, le régulateur espère
leur proposer de se soumettre à
des obligations en échange de
« contreparties ». Quelles seraientelles ? Cela reste à déterminer, reconnaît Jean-François Mary, membre du CSA, tout en citant en exemple la logique de la « chronologie
des médias » : selon cet accord,
une plate-forme peut obtenir le
droit de diffuser des films plus récents en échange d’un financement du cinéma français.
« Missions sociétales »
Le CSA veut que les grands acteurs
du numérique soient « associés
aux missions sociétales » de
l’audiovisuel. Pour la protection
des enfants, on pourrait renforcer
la « classification » des contenus
ou les mécanismes de « contrôle
parental », avance Carole Bienaimé-Besse, du CSA. La directive
SMA proscrit déjà l’incitation au
terrorisme et demande le respect
de la dignité humaine. « Il faut y
ajouter la lutte contre le sexisme »,
Dans la
« corégulation »
proposée,
le CSA surveille
l’application par
un service
de principes
négociés
749 MILLIONS
C’est, en euros, la somme qu’Iliad (dont le fondateur, Xavier Niel, est
actionnaire à titre personnel du Monde) a déboursé lors des enchères
pour les licences 5G, nouvelle technologie qui permet des débits très
supérieurs à ceux de la 4G, organisées par l’Etat italien. En tant que
nouvel entrant, un lot de 700 mégahertz, qui lui a coûté 646 millions
d’euros, lui était réservé. Au total, les opérateurs de télécommunications italiens ont déboursé 2,5 milliards d’euros. Telecom Italia s’est
montré le plus généreux, avec un chèque de 951 millions d’euros,
tandis que Vodafone a misé 716 millions d’euros.
IN TE RN ET
Google opposé
à la portée mondiale
du « droit à l’oubli »
européen
Google a plaidé, mardi 11 septembre, devant la justice
européenne contre une application dans le monde entier
du « droit à l’oubli » numérique consacré par l’Union
européenne, mettant en
garde contre un danger pour
la liberté d’expression.
L’affaire, portée devant la
Cour de justice de l’Union
européenne, sise à Luxembourg, oppose l’américain au
régulateur français de la protection des données, la Commission nationale de l’informatique et des libertés. – (AFP.)
TÉ LÉ CO MS
Le régulateur américain
veut plus de temps pour
examiner la fusion entre
Sprint et T-Mobile
Le régulateur américain des
télécoms, la FCC, a précisé,
mardi 11 septembre, qu’il avait
besoin de davantage de temps
que prévu pour examiner la
fusion entre les opérateurs télécoms T-Mobile et Sprint, annoncée en avril. – (AFP.)
TÉLÉ V IS IO N
Mediawan détrône
Lagardère dans la fiction
Mediawan s’est hissée au premier rang des productions de
fictions télé en France sur la
saison 2017-2018, d’après le
magazine Ecran total, mardi
11 septembre. « Après avoir
passé plusieurs années en tête
du classement, Lagardère Studios tombe à la troisième position et se voit détrôner par le
groupe Mediawan, suivi de
près par Newen », souligne le
magazine. Ce bond résulte de
la frénésie d’acquisitions à laquelle le groupe, fondé par le
banquier Matthieu Pigasse, le
dirigeant de Free, Xavier Niel
(tous deux actionnaires du
Monde à titre individuel), et le
producteur Pierre-Antoine
Capton, s’est livré ces deux
dernières années. – (AFP.)
plaide Sylvie Pierre-Brossolette,
également du CSA. Cette idée s’appuie sur les propos d’Emmanuel
Macron, qui a, en novembre 2017,
souhaité « étendre les pouvoirs de
régulation du CSA » sur « tous les
contenus qui peuvent conduire à la
violence contre les femmes ».
En parallèle, le CSA espère trouver des moyens d’inciter les platesformes à soutenir financièrement
la création audiovisuelle française. Cette extension du domaine
de la régulation s’accompagnerait
d’un assouplissement des obligations pour les acteurs traditionnels, comme TF1, M6, France Télévisions ou Canal+. Le CSA suggère
d’autoriser les chaînes de télévision à faire de la publicité pour les
films de cinéma. L’autorité ouvre
aussi une porte à l’autorisation
d’autres « secteurs interdits »
(grande distribution…), et même à
la « publicité ciblée » à la télévision,
en prônant d’en étudier l’impact.
Le régulateur veut revoir les relations entre les diffuseurs et pro-
ducteurs, afin de permettre aux
premiers de produire davantage
d’émissions en interne ou de répartir leurs obligations sur l’ensemble de leurs chaînes. Pour les
radios, les quotas de chansons
francophones seraient « simplifiés ». Il faudrait aussi « refondre »
les règles anti-concentration, qui
empêchent les groupes de posséder à la fois des chaînes, des radios et des journaux en trop
grand nombre.
Le régulateur veut enfin clarifier les relations entre éditeurs et
distributeurs pour « assurer la
Un enjeu personnel pour Olivier Schrameck
La situation semble paradoxale. Olivier Schrameck, le président du
Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), a proposé, mardi 11 septembre, une « refonte » de la régulation du secteur qu’il ne verra de
toute façon pas naître. En effet, son mandat de six ans s’achève en
janvier 2019, et il n’est pas renouvelable. Mais, à ses yeux, obtenir
une réforme ambitieuse qui intègre les acteurs du numérique dans
de nouvelles règles serait un élément positif de son bilan. La loi
promise par l’exécutif ne sera pas votée avant courant 2019, mais
M. Schrameck espère qu’un calendrier et une volonté clairs seront
fixés avant la fin de 2018. Le président sait qu’on portera à son
débit la perte annoncée du pouvoir de nomination des présidents
de l’audiovisuel public, que François Hollande a confié au CSA
et qu’Emmanuel Macron veut lui retirer. Regagner des pouvoirs sur
les grandes plates-formes numériques serait une belle compensation. C’est un long combat que M. Schrameck a mené dès
son arrivée en 2013 en France, puis au niveau européen.
continuité du signal ». Une référence au conflit dans lequel Canal+ avait partiellement coupé
l’accès à TF1. Il s’agit aussi de prévenir les différends entre les nouveaux services (Brut…), les opérateurs télécoms (Orange, SFR…) et
les plates-formes numériques
(Molotov, iTunes…).
A quel avenir sont promises ces
propositions ? La plupart sont de
nature à réveiller des intérêts particuliers : les producteurs audiovisuels contre l’augmentation de la
fabrication en interne par les chaînes, la musique contre le changement des quotas de chansons, etc.
Tout sera question de volonté
politique. La ministre de la culture
pourrait donner quelques éléments de réponse lors du Festival
de la fiction TV de La Rochelle, qui
se tient jusqu’au 16 septembre,
puis le secteur attendra de voir
l’orientation du rapport de la députée Aurore Bergé (LREM), attendu le 4 octobre. p
alexandre piquard
LES AVANT-PREMIÈRES
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