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Le Monde - 2018-09-26

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MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
74E ANNÉE– NO 22925
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
SCIENCE & MÉDECINE - SUPPLÉMENT
LES MUTATIONS DU DÉPISTAGE PRÉNATAL
PMA, GPA, fin de vie : l’avis du Comité d’éthique
▶ Le Comité consultatif
▶ Favorable à la PMA
▶ Il est favorable à un
▶ Pour la première fois,
▶ Le gouvernement s’est
national d’éthique a rendu
ses conclusions, mardi
25 septembre, sur la loi
de bioéthique, qui devrait
être examinée en 2019
pour toutes les femmes, le
Comité propose plusieurs
ouvertures, notamment
pour la recherche sur les
embryons surnuméraires
accès aux origines pour les
enfants issus de don de
sperme et insiste pour que
la loi sur la fin de vie soit
mieux connue et appliquée
le Comité s’est penché sur
l’environnement et sur le
numérique, « qui modifie
complètement l’organisation du système de santé »
engagé à placer l’autorisation de la PMA dans le
projet de loi de bioéthique
avant la fin de l’année
PÉDOPHILIE
DANS L’ÉGLISE
POURQUOI LA FRANCE
NE RÉAGIT PAS
INFORMATIONS – PAGE S 2 - 3
DÉBATS – PAGE S 2 0 - 2 1
1 ÉDITORIAL
« L’ É GLIS E R ONGÉ E PA R
LE S C A NDA LE » – PAGE 2 2
▶ En Allemagne,
▶ En Irlande,
▶ Aux Etats-Unis
▶ En France, les
les évêques
sont « accablés
et honteux » :
1 670 membres du
clergé ont abusé
de 3 677 mineurs
depuis 1946
des rapports
commandés par
le gouvernement
font état de
milliers d’enfants
violés « de façon
endémique »
et en Australie,
après enquêtes,
des milliers de
victimes sont
indemnisées,
par l’Etat ou
par les diocèses
affaires font surface au comptegouttes. Ni l’Etat
ni l’Eglise ne semblent prêts à engager des enquêtes
indépendantes
Distribution
Les coulisses
du mariage raté
entre Casino
et Carrefour
Justice
Erreurs judiciaires :
les juges restent
cléments
avec eux-mêmes
Cinéma
Plongée
dans le torrent
de la Révolution
française
CAHIER ÉCO - PAGE 3
PAGE 1 1
PAGE S 1 4 - 1 5
LE REGARD DE PLANTU
Migrants
L’« Aquarius »,
otage des
européennes
Le sort du navire humanitaire, qui cherche un port
où débarquer 58 personnes, est à nouveau au
centre d’un affrontement
entre pays européens
avant les élections
PAGE S 6 - 7
PAGE 1 0 E T SUPPLÉMENT PAGE S 4 - 5
SOCIAL LA « SÉCU » DEVRAIT
ÊTRE À L’ÉQUILIBRE EN 2019
draconien d’économies et le
quasi-gel des pensions de retraite
et des allocations familiales ont
permis aux comptes de revenir
dans le vert. Les mesures annoncées dans le plan santé et dans le
plan pauvreté ne commenceront
à peser dans les dépenses de
l’Etat qu’en 2020.
le projet de loi de financement
de la Sécurité sociale (PLFSS),
présenté par le gouvernement,
mardi 25 septembre, prévoit un
retour à l’équilibre en 2019 et
même un solde légèrement positif de 700 millions d’euros. Seule
l’Assurance-maladie restera légèrement déficitaire. La bonne conjoncture économique, le régime
PAGE 8
Inégalités
Macron est-il
le président
des riches ?
Entretien
Pour le Medef, le
gouvernement va
dans le bon sens
Selon l’économiste
Thomas Piketty et le
Laboratoire sur les inégalités, le taux de prélèvement des ménages les
plus aisés a baissé en 2018.
En raison de la réforme de
l’ISF et du prélèvement
forfaitaire unique (PFU)
Le président du Medef,
Geoffroy Roux de Bézieux,
estime que les réformes
du chef de l’Etat sont positives, mais est déçu par les
choix fiscaux du gouvernement. Le patronat se dit
prêt à participer aux
négociations sur l’Unédic
CAHIER ÉCO - PAGE 4
PAGE 9
I TI LAL ILM
APRÈS
FATIMA
EMMANUELLE DEVOS
MOUSTAPHA MBENGUE
MARÈME N’DIAYE
UN FILM DE PHILIPPE FAUCON
‘‘ L’UN DES PLUS BEAUX VOYAGES DU FESTIVAL DE CANNES ’’
TÉLÉRAMA
Styles
Paris reste
la capitale
de la mode
Christian Dior et Gucci
ont ouvert les défilés
à Paris, ville qui demeure
le rendez-vous privilégié
des géants du luxe et
des jeunes couturiers
AU CINÉMA LE 3 OCTOBRE
PAGE 1 9
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
ABUS SEXUELS SUR MINEURS DANS LE CLERGÉ
Lutte contre la
pédophilie dans l’Eglise :
la France à la traîne
La prise de conscience du fléau progresse parmi les prélats
français, mais aucune enquête à grande échelle n’a encore
été menée, alors que d’autres pays ont pris cette initiative
U
En Australie,
un dispositif national
d’indemnisation
des victimes
c’est sans doute l’Australie qui a réalisé
l’étude la plus fouillée sur les abus sexuels
sur des enfants. Après des années de
scandales, la première ministre d’alors,
Julia Gillard, avait constitué, en 2012, une
commission royale chargée d’enquêter
sur l’attitude de toutes les institutions en
contact avec des mineurs. Son rapport,
publié en décembre 2017, a dressé un panorama édifiant. La commission a enregistré les témoignages de près de
17 000 victimes et entendu directement
près de 8 000 d’entre elles. Elle a comptabilisé 3 489 institutions concernées par
des abus. Les responsables des agressions
sexuelles n’étaient pas « juste quelques
pommes pourries », et l’Australie a « gravement manqué à ses devoirs » de protection des enfants, a-t-elle conclu.
Les agressions ont eu lieu dans des institutions religieuses pour 58,1 % des victimes et dans des institutions publiques
pour 32,5 %. Parmi ceux qui ont subi des
violences sexuelles dans une institution
religieuse, 61,4 % citaient une institution
catholique (environ un quart des Australiens sont catholiques), soit 35,7 % des
personnes qui avaient témoigné. L’âge
moyen des victimes au premier abus
était de 10,4 ans pour les hommes
(63,6 % du total) et de 9,7 ans pour les
femmes. La commission a déterminé
qu’entre 1950 et 2010, 7 % des prêtres ont
été accusés d’actes pédophiles, cette proportion s’élevant à 15 % dans certains
diocèses. Il s’est écoulé en moyenne
trente-trois ans entre les faits et leur signalement par les victimes.
Depuis le 1er juillet, les victimes peuvent demander une indemnisation financière, dont le cadre a été fixé par une
loi en juin. On évalue à 60 000 le nombre de bénéficiaires potentiels. Le dispositif national de dédommagement implique toutes les grandes institutions
gouvernementales et non gouvernementales du pays, et au premier rang,
l’Eglise catholique. A l’invitation de Canberra, elles se sont engagées à cotiser à
une caisse nationale d’indemnisation.
Contrairement à la justice, les autorités ne réclament pas de preuves, mais
une déclaration sur l’honneur décrivant
les abus subis et leur impact à long
terme. Le plafond de l’indemnisation
est fixé à 150 000 dollars australiens
(92 000 euros). En contrepartie, les victimes renoncent à toute action civile ultérieure. Le 22 octobre, le premier ministre présentera, au nom de l’Etat, des excuses publiques à toutes les victimes. p
cécile chambraud
n coin du voile commence à
se lever. En Allemagne, les
évêques devaient rendre
public, mardi 25 septembre,
un rapport établissant que
1 670 clercs de l’Eglise catholique ont agressé sexuellement au moins
3 677 mineurs entre 1946 et 2014. Aux EtatsUnis, le 14 août, le procureur de Pennsylvanie
détaillait les violences commises sur plus de
1 000 enfants et adolescents par au moins
300 prêtres dans six des huit diocèses de cet
Etat pendant cinq ou six décennies. En Australie, une commission d’enquête a répertorié 4 444 cas d’abus entre 1980 et 2015 et identifié 1 900 religieux incriminés. En 2009, en
Irlande, le rapport Murphy dépeignait trente
ans d’exactions et d’omerta dans le diocèse
de Dublin, où les plaintes des familles n’ont
pas été prises au sérieux par les évêques successifs, alors même qu’au moins 46 prêtres
avaient abusé plus de 400 enfants.
Ces quelques études localisées mais systématiques sur les violences sexuelles dans
l’Eglise catholique ont été conduites dans le
sillage des grands scandales apparus depuis
les années 1990 et 2000. Elles montrent
comment, dans des contextes variés, nichés
dans les replis de l’institution ecclésiale, des
prêtres ont pu, impunément, pendant des
décennies, commettre des violences sexuelles sur des enfants et des adolescents. La proportion de prêtres mis en cause que ces études ont pu recenser varie entre 7 % pour la
commission royale australienne et 4,4 %
dans l’enquête allemande.
Ces investigations établissent aussi que des
évêques ou des supérieurs religieux ont, selon des schémas analogues, ignoré ou minoré
des cas, fait écran entre les agresseurs et la justice civile, maintenu des prédateurs au contact d’enfants et, comme conséquence de tout
cela, permis que d’autres enfants soient vio-
lentés. Il est aujourd’hui démontré que le diocèse de Boston, dont le film Spotlight (2016) a
raconté l’histoire, n’était pas une exception.
L’Eglise catholique hésite encore à regarder
en face ces faits de nature à interroger son
fonctionnement même. Pourtant, depuis
cet été et les révélations sur les diocèses de
Pennsylvanie et sur les mœurs de l’ancien archevêque de Washington Theodore McCarrick, aux Etats-Unis et ailleurs, des groupes
de laïcs, des ecclésiastiques, qui jusqu’à présent voyaient, tétanisés, surgir les scandales
les uns après les autres, commencent à réclamer que toute la clarté soit faite.
FIDÈLES PERDUS
En France, la presse catholique s’est faite plus
pressante. « Abus sexuels, état d’urgence dans
l’Eglise », titrait le quotidien La Croix, le
13 septembre, avant de publier, le 19, un dossier complet sur la lutte contre le cléricalisme,
source des abus, selon le pape François.
La chaîne de télévision catholique KTO a
organisé, le 21 septembre, une nouvelle
émission sur la pédophilie. « Il y a une forme
de colère qui monte. Les évêques ont été un
peu légers. On attend qu’ils prennent une initiative. Face à l’ampleur des révélations, il faut
que tout sorte », résume le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Famille chrétienne, Antoine-Marie Izoard. Une semaine
plus tôt, il avait fait sensation en lançant, sur
KTO : « Il nous faut maintenant faire le ménage. Je dis aux évêques : prenez vos responsabilités. Celui qui a couvert un jour un cas,
c’est fini, il démissionne. »
En France, des cas d’abus continuent de
faire régulièrement surface, parfois très anciens, parfois récents. Ce goutte-à-goutte a
un effet délétère. Il donne à penser que
l’Eglise n’a rien entrepris contre les fautifs et
que les mécanismes de prévention ou
d’alerte qu’elle dit avoir mis en place ne sont
Le pape François
prie devant un
cierge allumé
pour les victimes
d’abus sexuels, à
Dublin, le 25 août.
STEFANO RELLANDINI/REUTERS
pas efficaces. L’institution ecclésiale, elle, a le
sentiment d’être injustement la seule cible
des critiques. De nombreux prêtres sont accablés, les fidèles perdus. Ne serait-il pas
temps, pour l’institution catholique en
France, de s’engager elle aussi dans une opération vérité sur ce qui s’est passé au cours
des dernières décennies ?
C’est l’avis d’Eric de Moulins-Beaufort, récemment nommé archevêque de Reims par
le pape François. « J’aspire à ce qu’un jour
nous puissions faire un vrai rapport complet,
en se faisant aider pour cela par des personnes extérieures, pour avoir une vision plus
scientifique. Il faudrait faire une sorte d’étude
épidémiologique. Pour ce qui est de la hiérar-
« Nous sommes accablés et honteux », disent les évêques allemands
huit ans : c’est le temps qu’il aura fallu à
l’Eglise catholique allemande pour prendre la mesure du scandale. En rendant publique, mardi
25 septembre à Fulda (Hesse), une étude de
350 pages consacrée aux « abus sexuels commis
sur des mineurs par des prêtres, des diacres et des
religieux catholiques » de 1946 à 2014, la Conférence des évêques allemands veut convaincre
l’opinion publique que la page ouverte en 2010 est
définitivement tournée. Cette année-là, le pays
avait été secoué par des révélations en série sur
d’anciennes affaires de pédophilie dans plusieurs
établissements catholiques de renom, comme le
collège jésuite Canisius, à Berlin, ou le chœur des
chanteurs de Ratisbonne (Bavière), dirigé pendant trente ans par Georg Ratzinger, dont le frère,
Benoît XVI, était pape quand le scandale a éclaté.
Pour l’essentiel, le contenu de l’étude – commandée par la Conférence des évêques en 2013 et
pilotée par une équipe d’universitaires – est déjà
connu depuis les fuites parues, le 12 septembre,
dans Die Zeit et Der Spiegel. Sur une période de
soixante-huit ans, les auteurs ont pu établir que
1 670 membres de l’Eglise catholique allemande
ont agressé sexuellement 3 677 mineurs, en majorité des garçons de moins de 13 ans, ce qui signifie qu’au moins 4,4 % de l’ensemble des religieux ont abusé d’enfants. Encore ne s’agit-il là
que d’une évaluation plancher, les auteurs reconnaissant que des cas leur ont nécessairement échappé. D’après leurs statistiques, trois
victimes sur quatre auraient été agressées dans
une église ou dans le cadre d’activités pastorales.
Une victime sur six aurait été violée.
L’étude met aussi en évidence l’impunité dont
ont bénéficié les agresseurs. Sur les 1 670 religieux
mis en cause, seulement 566, soit un tiers environ, ont été poursuivis canoniquement. Parmi
eux, à peine une quarantaine ont été exclus de
l’Eglise, la plupart des procédures s’étant conclues
par des sanctions peu sévères. La justice pénale,
elle, n’a été saisie que dans une centaine de cas.
Quelles suites l’Eglise donnera-t-elle à cette
étude ? « Nous sommes accablés et honteux », a
déjà affirmé la Conférence épiscopale allemande, dans un communiqué, le 12 septembre.
« Cette étude doit ouvrir et elle ouvrira un débat »,
a quant à lui promis le cardinal Reinhard Marx,
archevêque de Munich et président de la Conférence épiscopale, lundi 24 septembre, allant jusqu’à qualifier sa publication de « tournant dans
l’histoire de l’Eglise catholique ».
Archives inaccessibles
L’attente, en Allemagne, est en tout cas très
grande. « Je suis content que cette étude existe,
c’est mieux que rien, mais on est loin du compte
et il y a encore beaucoup à faire », explique
Matthias Katsch, président de l’association
Eckiger Tisch, qui représente les victimes de
violences sexuelles commises au sein d’établissements jésuites en Allemagne. A ses yeux, le
document publié mardi présente en effet trois
défauts majeurs : ses auteurs n’ont pas eu accès
aux archives, mais ont été « tributaires des informations que les diocèses ont bien voulu leur
communiquer » ; l’étude n’entre dans « aucun
détail concernant la situation de tel ou tel dio-
cèse ou le rôle de tel ou tel prélat » ; enfin, elle ne
concerne « que l’Eglise stricto sensu, en laissant
de côté ce qui s’est passé dans les institutions qui
lui sont liées », à commencer par les établissements d’enseignement. « Un cas comme le
mien, par exemple, ne figure pas dans l’étude »,
explique M. Katsch, qui fut victime d’abus
sexuels quand il était élève au collège Canisius,
à Berlin, dans les années 1970.
Plus que des excuses et que la mise en place de
dispositifs de prévention et d’alerte prouvant que
l’Eglise est déterminée à empêcher que de tels actes se reproduisent, les associations de victimes
attendent surtout qu’elle fasse preuve de beaucoup plus de transparence. « Pour que l’Eglise retrouve sa crédibilité, il faudrait qu’elle accepte de se
soumettre à une commission d’enquête d’Etat totalement indépendante », estime M. Katsch.
Une commission d’enquête ? Johannes-Wilhelm Rörig, délégué fédéral chargé des questions d’abus sur mineurs, un poste créé par le
gouvernement allemand à la suite des révélations qui ont secoué le pays en 2010, ne va pas
jusque-là. Interrogé, lundi 24 septembre, par la
Süddeutsche Zeitung, cet ancien magistrat attend
néanmoins que l’Etat fédéral et les Länder jouent
un rôle beaucoup plus actif que par le passé, et
notamment qu’ils s’entendent avec l’épiscopat
afin que « soient mises en place des règles claires
permettant d’avoir accès aux archives » d’une
Eglise qui, jusque-là, a toujours considéré que
c’était à elle de contrôler l’accès aux informations qui pouvaient la compromettre. p
thomas wieder (berlin, correspondant)
international | 3
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
L’épiscopat américain assure
avoir changé ses pratiques depuis
l’enquête du « Boston Globe »
le diocèse de brooklyn (New York) devra verser la somme record de 23 millions de dollars (19,5 millions d’euros) à quatre jeunes gens agressés sexuellement par un responsable catholique de
2003 à 2009, alors qu’ils étaient âgés de 8 à 12 ans. Cet arrangement
financier, rendu public mardi 18 septembre, est le dernier d’une
longue série qui, depuis la fin des années 1990, a coûté près de
3 milliards de dollars à l’Eglise catholique aux Etats-Unis. Plusieurs diocèses ont dû se déclarer en faillite à la suite de ces accords, qui évitent les procès publics.
Régulièrement secouée par des affaires d’agressions sexuelles
commises par le clergé et couvertes par la hiérarchie depuis les révélations du Boston Globe dans la région de Boston (Massachusetts), en 2002, l’institution a assuré à plusieurs reprises
avoir changé ses pratiques dans la gestion des prêtres coupables
de pédophilie. Une charte pour la protection des enfants et des
jeunes adoptée en 2002 par la conférence des évêques prévoit notamment la dénonciation obligatoire des faits aux autorités civiles, la suspension du présumé coupable de ses fonctions, l’accueil
et l’écoute des victimes…
Code de bonne conduite
Pourtant, confrontés à de nouvelles critiques après le rapport accablant issu des investigations du procureur général de Pennsylvanie
en août et les accusations portées contre l’ancien archevêque de
Washington, Theodore McCarrick, les évêques américains ont annoncé, le 19 septembre, de nouvelles procédures de protection et de
sanction. Soupçonnés de s’autoprotéger, ils s’engagent désormais à
associer une « tierce partie » au processus de réception des plaintes
contre les prélats. Ainsi, une ancienne juge fédérale vient d’être
nommée par l’archevêque de New York conseillère spéciale sur ces
affaires. Un code de bonne conduite, apparemment inexistant jusqu’à présent, sera rédigé pour aider les évêques à mieux gérer les
cas de pédophilie ou d’abus sexuels sur majeurs.
Soucieux de démontrer l’ampleur des progrès réalisés, selon eux,
dans le traitement de ces affaires depuis une quinzaine d’années,
les responsables de l’Eglise catholique mettent régulièrement en
avant le travail réalisé à leur demande par les chercheurs du John
Jay College of Criminal Justice. En 2004, ce rapport universitaire, qui
faisait le point sur les milliers d’accusations relevées entre 1950 et
2002, avait montré que la majeure partie des faits allégués s’étaient
produits dans les années 1970 et 1980. Le Center for Applied Research in the Apostolate, un centre de recherche catholique, a de
son côté comptabilisé 302 plaintes entre 2004 et 2017.
A la suite du rapport publié en Pennsylvanie, sept Etats américains ont lancé des enquêtes similaires dans plusieurs dizaines de
diocèses. La plupart se sont engagés à collaborer. p
stéphanie le bars (washington, correspondance)
chie, cela permettrait de voir ce qui a été fait
ou n’a pas été fait. Dans plusieurs cas, on s’est
apparemment inquiété, mais sans aller au
bout de l’enquête », explique le président de
la commission doctrinale de la Conférence
des évêques de France (CEF).
PRESSION DE L’OPINION
Jusqu’à sa récente nomination, Mgr de Moulins-Beaufort était évêque auxiliaire de Paris.
Dans ce diocèse, après le contrecoup de l’affaire Bernard Preynat – un prêtre de la région
lyonnaise mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur des scouts entre 1970 et
1990 –, il a eu à s’impliquer dans ces questions, étant chargé de traiter les signalements
qui parvenaient et les faits très anciens. Or les
archives étaient « très parcellaires », notamment pour tous les faits antérieurs à 2000 et
relatifs à des prêtres aujourd’hui morts. « Souvent, explique-t-il, c’est la parole des victimes
qui permet de repérer quelque chose. Parfois,
saisis par une victime, on regarde dans les archives et on ne trouve rien. Soit on n’a rien su,
soit on n’a pas gardé de trace. »
L’Eglise est-elle prête à un tel examen ? La
prise de conscience de l’importance du fléau
progresse dans ses rangs. Pour la première
fois, lors de leur réunion bisannuelle, début
novembre, les évêques entendront des victi-
mes d’abus. Mais l’expérience dans les
autres pays montre qu’il faut généralement
l’intervention de l’Etat, lui-même sous la
pression de l’opinion publique, pour obtenir
un état des lieux aussi complet que possible.
En Irlande et en Australie, les différentes
commissions à qui l’on doit ce travail ont été
formées à la demande et sous le contrôle du
gouvernement. Aux Etats-Unis, c’est un procureur qui a conduit l’enquête en Pennsylvanie, comme c’est la justice qui était intervenue après les révélations du Boston Globe au
début des années 2000.
Dans certains pays, c’est la détermination
des victimes qui a poussé l’Etat à agir. Faute
d’avoir été entendues à l’intérieur de l’Eglise,
elles ont mobilisé l’opinion en témoignant
à visage découvert dans les médias – non
sans le payer cher sur le plan personnel –,
mettant la justice en mouvement. C’est ainsi
que les victimes du prêtre Fernando Karadima ont procédé au Chili.
C’est aussi cette voie qu’ont empruntée les
fondateurs de l’association La Parole libérée,
en France, en décembre 2015, lorsqu’ils ont
eu le sentiment de ne pas obtenir de réponses satisfaisantes du diocèse de Lyon. « J’étais
convaincu que rien ne bougerait sans une mobilisation citoyenne, témoigne aujourd’hui
son président, François Devaux. A chaque
« IL NOUS FAUT
FAIRE LE MÉNAGE.
JE DIS AUX
ÉVÊQUES :
PRENEZ VOS
RESPONSABILITÉS.
CELUI QUI A
COUVERT UN JOUR
UN CAS, C’EST FINI,
IL DÉMISSIONNE »
ANTOINE-MARIE IZOARD
directeur de la rédaction
de « Famille chrétienne »
fois qu’il y a eu des scandales, c’est l’intervention d’une autorité publique qui a été décisive.
Nous avons demandé des réponses à l’Eglise,
mais en vain. Un enquêteur désigné par l’Etat,
c’est le seul moyen de faire en sorte qu’ils répondent. » Dans cette optique, il a sollicité
cette année des parlementaires afin qu’ils
s’emparent de la question, par exemple en
formant une commission d’enquête. Sans résultat concret pour l’instant.
Aujourd’hui, les animateurs de La Parole
libérée envisagent d’étendre leur action audelà de son objectif initial, lié à l’affaire
Preynat. « On se rend compte que les violences sexuelles sur les enfants sont un problème majeur de notre société, avec d’énormes conséquences en termes de santé publique. Or, sur ce sujet, il n’y a aucune donnée
fiable, aucune étude d’ensemble sérieuse, fait
valoir François Devaux. Toutes les institutions – police, justice, santé – sont perdues.
Dans ces conditions, comment mettre en
place des politiques publiques ? Cet état des
lieux, il doit être fait non seulement dans
l’Eglise, mais aussi dans l’ensemble de la société. Et cela, seul l’Etat a les moyens de le
faire. Ensuite, quand on saura vraiment de
quoi on parle, on pourra agir. Aujourd’hui,
tout le monde est dans le déni. » p
cécile chambraud
En Irlande, la lenteur des investigations a exacerbé la colère des victimes
force dominante dans la construction de la République irlandaise après l’indépendance de 1921, l’Eglise a
géré pendant des lustres les principales institutions
scolaires, sanitaires et sociales du pays. Dès lors, la révélation, à partir des années 1990, des violences, notamment sexuelles, commises à grande échelle par des
membres du clergé a pris la dimension d’un scandale
d’Etat. A l’impunité dont ont bénéficié les auteurs, à la
protection que leur a procurée l’Eglise, s’est longtemps
ajoutée la complaisance des autorités civiles.
Près de dix ans ont séparé les premiers témoignages télévisés de la publication, en 2009, de deux énormes rapports commandés par le gouvernement dressant une
terrible liste des abus commis depuis les années 1930 par
des prêtres couverts par la hiérarchie catholique, tant
dans des orphelinats et des écoles techniques réservées
aux « cas sociaux » que dans les paroisses.
Cinq rapports successifs, dont le dernier en 2011, ont
conclu que des milliers d’enfants avaient été violés ou
maltraités physiquement « de façon endémique » dans
des écoles ou d’autres institutions contrôlées par
l’Eglise. « Les mauvais traitements n’étaient pas des anomalies du système. C’était le système lui-même », a résumé l’Irish Times. Les révélations se sont ensuite étendues aux « filles mères » maltraitées par des religieuses
et dont les enfants étaient réduits à la famine ou donnés d’autorité en adoption.
« Le viol et la torture des enfants ont été minimisés »
Au-delà des « excuses » répétées aux victimes, le gouvernement irlandais a promis de poursuivre les
auteurs et a entrepris une réforme des services d’aide à
l’enfance. Au total, la police a été saisie de 8 967 plaintes,
et de nouvelles lui parviennent sans cesse. Mais la lenteur des enquêtes, la difficulté de réunir des preuves et
les obstacles posés par la hiérarchie catholique ont exacerbé la colère des victimes. Celles-ci s’insurgent en
particulier contre un accord survenu en 2002 entre
l’Etat et l’Eglise qui a plafonné à 128 millions d’euros les
indemnités, laissant au contribuable la facture totale
des réparations, estimée à 1,5 milliard d’euros. La législation irlandaise fait obstacle à la publication des noms
des auteurs des agressions, mais le site américain
BishopAccountability.org estime que, sur 1 300 prêtres
irlandais impliqués, seuls 93 ont été mis en examen ou
formellement identifiés, et que certains, simplement
mutés, restent en activité.
« Le viol et la torture des enfants ont été minimisés ou
gérés de façon à défendre l’institution, son pouvoir, son
statut et sa réputation », a déclaré en 2011 devant le Parlement le premier ministre Enda Kenny. Les Irlandais,
tout en continuant à se déclarer massivement catholiques (78 %), ont déserté les lieux de culte, surtout dans
les villes, et ont pris des libertés par rapport à certains
des messages de l’Eglise. En 2015, ils ont voté à 62 % en
faveur du mariage entre personnes du même sexe et,
en mai, 66 % ont dit oui au droit à l’avortement. Depuis
2017, le pays a choisi un premier ministre homosexuel
dont le père est indien, Leo Varadkar. p
philippe bernard (londres, correspondant)
LE CONTEXTE
SCANDALES
Le pape François a convoqué
pour février 2019 une réunion
sans précédent de tous les
présidents des conférences
épiscopales dans le monde
pour aborder la « protection
des mineurs », face à la multitude de scandales d’agressions sexuelles. Un ex-ambassadeur auprès du Saint-Siège,
Mgr Carlo Vigano, est allé jusqu’à demander la démission
du pape en août, accusant
François d’avoir couvert
pendant cinq ans le cardinal
américain Theodore McCarrick, soupçonné d’agressions
sexuelles sur des séminaristes
et des prêtres.
RÉFORME
Le conseil de cardinaux qui
aide le pape à réformer le Vatican a évoqué, le 10 septembre,
une réflexion sur la composition de cette structure, le
« C9 », invoquant « l’âge avancé
de certains membres ». Les regards sont tournés vers le Chilien Francisco Javier Errazuriz,
85 ans, accusé d’avoir fait la
sourde oreille face aux victimes de pédophilie dans son
pays, et l’Australien George
Pell, 77 ans, qui fait face à des
poursuites pour des agressions
sexuelles anciennes contre des
enfants, et a été mis en disponibilité par le Vatican à l’été
2017 pour se défendre devant
la justice australienne.
4 | international
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MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Trump et Macron jouent la
cordialité malgré les divergences
Le président français a retrouvé à New York son homologue
américain, avec lequel il estime parvenir à limiter les dégâts
En Suède, l’impasse
politique se prolonge
Extrême droite et droite ont voté la défiance
contre le premier ministre social-démocrate
malmö (suède) - correspondante
new york - envoyé spécial
A
peine arrivé à New
York, lundi 24 septembre en fin de journée,
pour l’Assemblée générale des Nations unies, Emmanuel Macron a rencontré Donald
Trump dans un salon de l’hôtel
Lotte, au cœur de Manhattan. Arborant une cravate d’un rouge
éclatant et souriant, le président
américain s’est félicité face aux caméras de leurs « bonnes expériences communes, et si elles ne l’ont
pas toujours été, c’était bien à
99 % ». Plus sobre, son homologue
français a souligné les défis affrontés en commun pour la lutte
contre le terrorisme et au MoyenOrient, notamment en Syrie.
Pour appuyer le message : la longue poignée de main, devenue un
rituel de leurs rencontres. L’un et
l’autre ont joué la cordialité. Le
président américain a laissé entendre qu’il viendrait à Paris pour
les cérémonies du centenaire de
la fin de la première guerre mondiale, où 80 pays sont invités, et
même qu’il tiendrait un discours
au forum pour la paix organisé
par les autorités françaises.
« Les points de désaccord sont
toujours là, mais, comme sur
l’Iran, ils portent sur la méthode et
non sur les objectifs », soulignet-on côté français où, tout en continuant à défendre l’accord sur le
nucléaire de juillet 2015, on insiste sur la nécessité de le compléter par trois autres piliers :
l’après-2025, date d’expiration de
nombre des clauses de l’accord
de 2015, la limitation de l’activité
balistique iranienne et la politique régionale déstabilisante de la
République islamique.
Côté américain, aussi bien le
président que son secrétaire
d’Etat, Mike Pompeo, ou son conseiller à la sécurité, John Bolton, se
sont félicités des effets de leur
« politique de pression maximale »,
et jugent qu’il faut encore attendre avant de commencer d’éventuelles discussions avec Téhéran.
Kim Jong-un, « très ouvert »
Ces dernières semaines, la Maison Blanche n’avait pas complètement fermé la porte à une rencontre avec le président Hassan
Rohani mais, même si l’Assemblée générale de l’ONU pourrait
être une occasion, elle semble
très improbable. Le chef de l’Etat
iranien l’a lui-même exclu, jugeant que les Etats-Unis ne sont
« ni honnêtes ni sincères ».
L’Iran mais aussi la Corée du
Nord, et plus généralement la
Iran : l’UE instaure un troc pour
échapper aux sanctions américaines
La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a annoncé, lundi 24 septembre, la création d’un système commercial
permettant de préserver les échanges avec Téhéran et l’accord
sur le nucléaire de 2015. Ce véhicule dédié (« Special Purpose Vehicle » – SPV) fonctionnera comme un système de troc sophistiqué à partir de la vente de pétrole iranien. Par exemple, si l’Iran
vend du pétrole à l’Espagne et l’Allemagne des machines-outils à
l’Iran, la somme correspondant à la livraison du pétrole servirait
directement à payer le fournisseur allemand. Ce mécanisme « immunise » acheteurs et vendeurs en évitant des transactions en
dollars qui pourraient les exposer à des sanctions américaines.
Il est improbable
que les présidents
américain
et iranien
se rencontrent
à l’occasion
de l’Assemblée
générale de l’ONU
lutte contre la prolifération, seront au cœur d’une réunion du
Conseil de sécurité que dirigera
Donald Trump mercredi 26 septembre. Le face-à-face avec Emmanuel Macron risque là d’être
plus animé, même si le président
américain semble plutôt dans
une veine conciliante.
Un an après avoir menacé à la
tribune de l’ONU de « détruire totalement » la Corée du Nord, de retour à l’Assemblée générale, il a
vanté ses bonnes relations avec
Kim Jong-un, « qui a vraiment été
très ouvert et, honnêtement, il a été
formidable ».
Evoquant
un
deuxième sommet avec son homologue nord-coréen après celui
de Singapour, il est néanmoins
resté très évasif sur la question
centrale de la dénucléarisation.
En ouvrant dans la matinée de
lundi une réunion sur la lutte
contre la drogue, le président
américain s’est félicité de
« l’énorme potentiel de l’ONU ».
Par le passé, le magnat de l’immobilier ne se privait pas de ricaner
au sujet de ce club « où les gens se
rassemblent, bavardent et passent
un bon moment ». Grand rendezvous annuel de la diplomatie
mondiale, l’Assemblée générale
de l’ONU est l’occasion de nombreuses rencontres bilatérales.
Mais les moments-clés, ce sont
toujours les interventions, pen-
dant trois jours, des dirigeants
des 193 Etats membres.
C’est traditionnellement le Brésil qui ouvre ce défilé à la tribune
des leaders, suivi par le président
des Etats-Unis. Habitué de cette
assemblée, son homologue iranien devait s’exprimer peu après.
Emmanuel Macron, qui a prévu
de rencontrer les deux hommes,
devait quant à lui parler mardi en
fin de matinée. L’an dernier, son
appel à un « multilatéralisme fort »
sonnait comme un défi ouvert à
l’unilatéralisme de Donald
Trump et à son « Amérique
d’abord » en train de devenir de
plus en plus une Amérique seule.
« Nous avons réussi à largement
limiter les dégâts et le multilatéralisme est en train de se transformer », veut croire l’Elysée. L’intervention du président français devait cette fois peu évoquer les
grands foyers de crise du monde –
qui seront discutés par le Conseil
de sécurité le lendemain – pour se
concentrer sur les grands enjeux
tels que la lutte contre les inégalités, l’accès à l’éducation, mais
aussi la nécessité de réformer le
système onusien mis sur pied
après la seconde guerre mondiale
pour lui redonner son sens et son
efficacité. « Donald Trump est un
symptôme et non pas la cause de
la crise du système ; les causes profondes sont notre incapacité à régler nos propres désordres climatiques, économiques, sociaux »,
souligne l’Elysée.
La France prend en janvier 2019
la présidence du G7, elle sera donc
à la manœuvre, avec aussi l’idée de
réformer et d’élargir cette instance
réunissant les principales puissances économiques démocratiques.
Le projet dont le président français
se veut le porteur « n’est pas un
multilatéralisme mondialisé où les
peuples vont se dissoudre ». p
marc semo
Maldives : victoire du camp pro-démocratie
L’homme de fer Abdulla Yameen a dû reconnaître, lundi, sa défaite à l’élection présidentielle
L
e gouvernement des Maldives a reconnu, lundi 24 septembre, la victoire surprise
du candidat de l’opposition Ibrahim Mohamed Solih, dit « Ibu »,
56 ans, face à l’homme fort du
pays, Abdulla Yameen. M. Solih a
remporté 58,3 % des voix lors du
scrutin présidentiel qui s’est déroulé la veille, avec un taux de
participation de 89,2 % – selon des
résultats provisoires. Les résultats
définitifs ne seront toutefois annoncés que dans sept jours. Les
Maldives sont une micronation
de l’océan Indien d’environ
340 000 habitants.
Malgré les craintes exprimées
par l’opposition, depuis dimanche, d’un coup de force de la part
du président sortant, celui-ci a
publiquement accepté sa défaite
lundi à la télévision d’Etat. « Je
sais que je dois me retirer maintenant », a-t-il déclaré. Abdulla
Yameen reste président jusqu’en
novembre.
Ralliement décisif
Pour Abdulla Yameen, le résultat
du scrutin est une claque : élu
en 2013 avec une très faible
marge au second tour sur son rival d’alors, Mohamed Nasheed, il
a, durant son mandat, emprisonné ou forcé à l’exil ses prédécesseurs, dont M. Nasheed, ainsi
que deux vice-présidents et des
juges de la Cour suprême. En fé-
vrier, il avait imposé quarantecinq jours d’état d’urgence pour
forcer la plus haute juridiction,
qui avait osé casser les condamnations litigieuses d’opposants, à
revenir sur sa décision. Il avait
ensuite ordonné l’arrestation de
son demi-frère, l’ex-dictateur
(1978-2008) Maumoon Abdul
Gayoom, qui a rejoint l’opposition depuis la prison.
L’homme fort des Maldives a
fini par faire l’unanimité contre
lui, faisant grossir la coalition de
forces rassemblée sous l’égide du
PDM. « Le ralliement de Maumoon
Abdul Gayoom a été décisif, il a entraîné avec lui sa faction au sein du
parti au pouvoir, le Parti progressiste des Maldives [PPM] », explique la chercheuse Gulbin Sultana,
spécialiste des Maldives à l’Institute for Defense Studies and Analyses, à New Delhi. « Solih était populaire, mais tout le monde craignait que les élections soient truquées. Or, l’opposition a su faire
beaucoup de tapage sur les réseaux sociaux, ce qui a mis sous
pression la commission électorale », analyse-t-elle.
L’opposition a fait campagne
sur un projet de justice transitionnelle qui prévoit la libération des
prisonniers politiques et l’adoption d’une loi pour protéger les
lanceurs d’alerte. Forcé de quitter
le pouvoir en 2012 lors d’une crise
qu’il a qualifiée de « coup d’Etat »,
M. Nasheed avait été condamné à
treize ans de prison en 2015 pour
terrorisme à la suite d’un procès
jugé inéquitable par les Nations
unies. Cette année, il faisait partie
des opposants dont la condamnation avait été déclarée invalide par
la Cour suprême en février, avant
que l’arrestation de deux de ses
juges ne remette en question
cette décision et son dernier espoir de pouvoir se qualifier pour
les élections de septembre.
Risque de défaut de paiement
Abdulla Yameen était critiqué par
les organisations des droits de
l’homme pour avoir attisé un courant islamo-conservateur dans la
société des Maldives, tout en jetant derrière les barreaux les critiques du régime. Un journaliste
avait mystérieusement disparu
en 2014. Puis un blogueur connu
pour ses satires avait été assassiné
dans sa cage d’escalier par des islamistes radicaux.
Sur le front extérieur, Abdulla
Yameen a été l’artisan d’un rapprochement spectaculaire de
son petit pays, traditionnellement allié à l’Inde, avec la Chine.
En 2016, il avait sorti les Maldives
du Commonwealth au motif
d’interférences dans les affaires
intérieures. La Chine a massivement investi sous son règne, finançant notamment un nouvel
aéroport. Au point que le Center
for Global Development (CGDEV)
estimait, dans un rapport publié
en mars, que les Maldives faisaient partie de huit Etats dans le
monde susceptibles de se retrouver en défaut de paiement en raison de l’endettement contracté
auprès de Pékin.
L’extension aux Maldives des
« nouvelles routes de la soie » du
président chinois Xi Jinping pose
un dilemme géostratégique à
l’Inde. L’accord entre la Chine et
les Maldives sur la construction
d’une station d’observation
océanique conjointe a notamment fait grand bruit, suscitant
des spéculations sur une utilisation militaire. Pour la chercheuse
indienne Gulbin Sultana, la victoire de l’opposition pourrait signaler une prise de distance visà-vis de la Chine, même si elle ne
devrait pas menacer frontalement la présence chinoise.
« M. Solih a déclaré qu’il était en
faveur du développement, et qu’il
ne remettrait pas en cause les projets d’infrastructures déjà signés,
sans quoi il y aurait d’énormes
compensations à payer comme
pour le Sri Lanka. Il veut surtout
plus de transparence », estime-telle. En revanche, il va « réorienter sa politique étrangère de façon
à entretenir de bonnes relations
avec l’Inde, les Etats-Unis et
l’Union européenne ». p
brice pedroletti
Dans les rangs du
parti conservateur,
des voix s’élèvent
en faveur d’un
rapprochement
avec l’extrême
droite
Q
uinze jours après les élections législatives, les Suédois n’ont toujours pas la
moindre idée du nom de
leur prochain premier ministre, et
encore moins de la composition
du gouvernement qu’il pourra diriger. Depuis lundi 24 septembre,
leur Parlement a au moins un
nouveau président : le conservateur Andreas Norlen, 45 ans, a
battu son opposante sociale-démocrate Asa Lindestam. M. Norlen, ancien président de la commission des lois constitutionnelles au Riksdag, a été élu grâce aux
voix des élus des Démocrates de
Suède (SD, extrême droite).
Sa nomination à peine entérinée, il a organisé, mardi, un vote
de défiance à l’encontre du premier ministre sortant, le socialdémocrate Stefan Löfven. Les
quatre partis de droite et du centre, ainsi que les SD, ont, sans surprise, voté en faveur de cette motion de défiance. M. Löfven restera à son poste pour expédier les
affaires courantes, en attendant la
formation d’un gouvernement.
Le président du Parlement devrait charger le patron des conservateurs, Ulf Kristersson, de s’atteler à cette tâche et de débuter les
négociations de coalition. Elles
s’annoncent très compliquées,
comme l’illustre l’épisode, lundi,
de l’élection du président du Parlement et celle de ses trois viceprésidents, qui ont mis à mal les
pratiques jusque-là bien ancrées
de la démocratie suédoise.
« Garantir une influence politique »
Depuis 1976, la tradition veut que
chaque poste soit attribué aux différents partis en proportion de
leur taille, la présidence revenant à
la formation du futur premier ministre, soit habituellement le chef
du premier parti du plus gros
« bloc » d’alliance. Cette année, les
sociaux-démocrates, arrivés en
tête, auraient donc dû en hériter.
Dans un geste visant à sortir de
l’impasse politique dans laquelle
se trouve la Suède depuis les élections du 9 septembre, le parti du
premier ministre avait fait savoir
qu’il était prêt à ne pas proposer de
candidat, envisageant un compromis au-delà des lignes partisanes.
L’Alliance (bloc regroupant les
conservateurs, centristes, chrétiens-démocrates et libéraux) a
refusé de négocier, estimant
qu’elle était en meilleure position
pour former un gouvernement,
et que la présidence du Parlement
devait donc lui revenir. Les SD ont
fait la même analyse, à une différence près, constate le politologue Carl Dahlström : « Ils ont décidé de soutenir Andreas Norlen en
tant que candidat conservateur,
pas candidat de l’Alliance. »
Car eux rêvent d’un gouvernement resserré, composé des conservateurs et chrétiens-démocrates, qu’ils soutiendraient au Parlement. « Ils estiment que les trois
partis sont suffisamment alignés
sur l’immigration et l’intégration
pour leur garantir une influence
politique, ce qu’ils désirent le plus »,
commente le politologue.
A en croire sa réaction indignée
après les défaites successives de
son candidat, Björn Söder, au
poste de deuxième puis troisième
vice-président, le chef de file de
l’extrême droite, Jimmie Akesson,
espérait un retour d’ascenseur.
Lundi, le Parti de gauche a présenté une candidate en face de celui qui, en juin, avait provoqué
une vive polémique en affirmant
que ni les juifs, ni les Samis (le
peuple autochtone du nord du
pays) n’étaient « suédois ». Lotta
Johnsson Fornarve a été élue
grâce aux voix des Verts et sociaux-démocrates. Les députés de
droite ont voté blanc, à l’exception de 21 d’entre eux qui ont plébiscité Björn Söder, en violation
des instructions de leur direction.
Pour la troisième vice-présidence, la candidate centriste, Kerstin Lundgren, a obtenu le soutien
de tous les partis, à l’exception de
SD, qui a une nouvelle fois présenté Björn Söder. A la sortie, Jimmie Akesson enrageait contre la
« faiblesse » des conservateurs et
soulignait que « plus tôt les autres
partis comprendront qu’ils doivent
prendre en considération les SD,
plus facile ce sera de gouverner le
pays et d’élire un premier ministre ».
Dans les rangs du parti conservateur, des voix s’élèvent en faveur
d’un rapprochement avec les SD.
Plus de 300 élus locaux ont affirmé récemment qu’ils y étaient
favorables. Nombre d’entre eux
sont originaires de Scanie, la région du sud de la Suède, où l’extrême droite est arrivée en tête
dans un tiers des communes.
Mais centristes et libéraux excluent de participer à un gouvernement dépendant du soutien des
SD : « C’est possible mathématiquement, mais les antagonismes idéologiques sont trop importants », a
redit le patron des libéraux, Jan
Björklund, lundi, ajoutant qu’il ne
pourrait y avoir de gouvernement
de centre droit sans un soutien garanti des sociaux-démocrates.
« En pratique, les sociaux-démocrates ont obtenu un droit de veto
contre un gouvernement de l’Alliance », notait le journal Dagens
Nyheter, lundi soir. Stefan Löfven a
déjà fait savoir, cependant, qu’il y
était opposé. « Je suis président du
Parlement, je ne suis pas magicien », a prévenu Andreas Norlen
lors de sa première conférence de
presse, conscient de la tâche qui
l’attend. Au terme de quatre tentatives infructueuses pour former
un gouvernement, il devra convoquer des élections anticipées. p
anne-françoise hivert
F RAN C E- R USS I E
D I PLOMAT I E
Oleg Sentsov fait citoyen
d’honneur de Paris
L’arrivée de Philippe
Besson au consulat
de Los Angeles reportée
Le Conseil de Paris a octroyé à
l’unanimité, lundi 24 septembre, le titre de citoyen d’honneur de la ville au cinéaste
ukrainien Oleg Sentsov, condamné en Russie à vingt ans
de prison et en grève de la
faim depuis 135 jours. Son
dossier avait été déposé par
l’écrivaine et historienne Galia Ackerman et l’association
Les Nouveaux Dissidents.
L’écrivain Philippe Besson,
nommé consul à Los Angeles
et réputé proche du couple
Macron, attendra l’issue d’un
recours en justice intenté
par un syndicat du ministère
des affaires étrangères avant
de se rendre dans la ville
américaine, a indiqué sa
maison d’édition, Julliard,
lundi 24 septembre. – (AFP.)
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MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Moscou inquiète Israël
en renforçant la défense syrienne
Quatre gouverneurs
pro-pouvoir russes
éliminés lors d’un vote
Irrité par la réaction de l’Etat hébreu après qu’un avion russe a été abattu,
M. Poutine a décidé d’appuyer le système antiaérien de Damas
La très impopulaire réforme des retraites a eu
raison des candidats soutenus par Poutine
moscou - correspondante
jérusalem - correspondant
M
oscou durcit le ton à
l’égard d’Israël. Au
lendemain de nouvelles accusations
proférées par le ministère de la défense russe au sujet de son appareil abattu il y a une semaine en Syrie, Vladimir Poutine s’est entretenu, lundi 24 septembre, avec le
premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. Selon le compte
rendu du Kremlin, la Russie considère que « la raison principale de la
tragédie », au cours de laquelle 15
passagers ont péri, est le comportement des forces aériennes israéliennes. Pourtant, au lendemain
de cet événement, le président
russe avait évoqué un simple « enchaînement de hasards tragiques ».
Le 17 septembre, un appareil
russe de reconnaissance électronique de type IL-20 avait disparu des
radars au moment où quatre avions de chasse F-16 israéliens effectuaient un raid autour de Lattaquié. Le ministère de la défense
russe avait mis en cause l’attitude
des avions israéliens, qui se seraient dissimulés sous l’Iliouchine. L’armée israélienne, elle, a
souligné le rôle décisif de la multitude de missiles sol-air déclenchés
par Damas, alors que les avions de
chasse n’étaient plus dans la zone.
En somme, l’amateurisme de l’armée syrienne aurait entraîné le
drame. Pour les Russes, pas question d’incriminer l’allié et hôte syrien. Le ministre de la défense, Sergueï Choïgou, a fait plusieurs annonces lundi destinées à « refroidir
les têtes brûlées ». Des systèmes de
défense antiaériens S-300 seront
livrés dans les deux semaines à
l’armée syrienne. Leur fourniture
avait été gelée en 2013 à la demande de l’Etat hébreu. Il était
déjà question en avril de débloquer ce dossier.
Le ministre a ajouté que les postes de commandement de l’armée
syrienne seraient équipés de systèmes de contrôle permettant
d’identifier sur-le-champ tout appareil russe. Enfin, a indiqué Sergueï Choïgou : « La navigation par
satellite, les radars de bord et les
systèmes de communication d’avions militaires attaquant des cibles
sur le territoire syrien seront neutralisés par brouillage électronique
dans les zones adjacentes à la Syrie
en mer Méditerranée. »
Mauvaise humeur russe
Parmi toutes ces mesures, la plus
significative est la livraison des S300. Militairement, selon les experts, ces systèmes d’une portée
de 300 kilomètres ne sont pas en
mesure de paralyser les raids aériens d’Israël, même s’ils les compliqueraient. Mais ce geste témoigne d’une mauvaise humeur
russe. Dans son entretien avec M.
Poutine lundi, Benyamin Nétanyahou « a expliqué que le transfert de
systèmes d’armement avancés entre des mains irresponsables augmentera les dangers dans la région », selon un communiqué.
Ces dernières années, Israël a
conduit des centaines d’opérations militaires en Syrie, visant à la
fois des convois d’armements destinés au Hezbollah libanais et des
La priorité
d’Israël est de ne
pas participer à
une escalade
verbale avec les
Russes, dont ils
connaissent le
rôle pivot en Syrie
infrastructures iraniennes bâties
dans le pays. Moscou a laissé faire.
La priorité israélienne aujourd’hui
est de ne pas participer à une escalade verbale avec les Russes, dont
ils connaissent le rôle pivot en Syrie. Le cabinet de sécurité israélien
doit se réunir mercredi autour du
premier ministre.
Il apparaît clairement pour tous
les acteurs que les événements du
17 septembre peuvent constituer
un tournant dans les rapports entre Israël et la Russie en Syrie.
Benyamin Nétanyahou avait
réussi avec habileté à entretenir
une relation de travail étroite
avec Vladimir Poutine, multipliant les rencontres bilatérales.
Mais la Russie veille à la fois à ses
intérêts et à la crédibilité de son
allié syrien. Selon Ofer Zalzberg,
« Pour M. Poutine,
l’incident a permis
de réviser le
mécanisme de
désescalade entre
Israël et Syrie »
OFER ZALZBERG
analyste
analyste à l’International Crisis
Group, « les responsables et les experts israéliens ont exprimé des
vœux pieux, en prenant à la lettre
l’expression de Poutine sur l’enchaînement de hasards. Poutine
signalait ainsi que ceux qui appelaient à une rétorsion contre Israël
allaient trop loin. Mais il a sûrement estimé dès le début que cet
incident offrait l’occasion de réviser le mécanisme de désescalade
entre les deux pays, dans la perspective de la période post-conflit
en Syrie. Une période nouvelle,
avec des règles inédites. »
Ce mécanisme de désescalade
entre les deux états-majors, entre
officiers parlant tous russes, a bien
rempli sa vocation jusqu’à ce jour.
Mais il n’a jamais été question de
coordination, Israël ne voulant
pas compromettre la réussite de
ses raids. Le vrai test pour mesurer
l’impact de cette crise sera la prochaine opération d’Israël en Syrie.
Nul doute que l’état-major et
M. Nétanyahou mesureront au
trébuchet l’intérêt de la cible. p
piotr smolar
Q
uatre scrutins ont mis en
échec le Kremlin. Au
deuxième tour de l’élection de gouverneurs, dimanche 23 septembre, dans la région de Khabarovsk, en ExtrêmeOrient russe, et à Vladimir, dans le
centre, les candidats du parti au
pouvoir, Russie unie, ont été éliminés, confirmant ainsi la déroute de
deux autres gouverneurs dans
l’oblast de Vladivostok, à l’est, et en
Khakassie, en Sibérie centrale.
C’est peu mais c’est assez inhabituel pour être remarqué, dans un
pays où les seconds tours sont rares et les résultats des urnes en
principe sans surprise.
A Vladimir, la gouverneure sortante nommée par Vladimir Poutine en 2013, Svetlana Orlova, a été
Signe de
la nervosité
du pouvoir,
l’opposant
Alexeï Navalny
est reparti en
détention sitôt
sa peine purgée
battue par son concurrent du parti
nationaliste LDPR, Vladimir Sipiaguine, qui l’a emporté avec 57,03 %
des voix contre 34,46 %. Les émissaires dépêchés sur place depuis
Moscou, dont un expert en politique intérieure, Andreï Iarine, n’ont
rien pu faire. A Khabarovsk, c’est
un autre représentant LDPR qui
est sorti victorieux du scrutin, Sergueï Fourgal, avec 69,57 % des voix
contre Viatcheslav Chport, qui
n’en a recueilli que 27,97 %. La participation, pour ce second tour,
avait encore augmenté.
A Vladivostok, dans le Primorié,
l’élection du gouverneur a dû être
annulée par la commission électorale après un scandale retentissant
de fraudes, ce qui constitue une
grande première depuis l’arrivée
au pouvoir de M. Poutine, en 2000.
Lors du second tour, le 16 septembre, le gouverneur sortant Andreï
Tarassenko avait été annoncé
vainqueur devant le communiste
Andreï Ichtchenko alors que ce
dernier était donné largement en
tête après le décompte de 95 % des
voix… Devant le tollé provoqué,
l’élection devra être rejouée. « Je
sais qu’un deuxième tour est prévu,
tout sera en ordre, je pense », avait
pourtant affirmé le chef du
Kremlin en recevant, peu avant le
scrutin, son poulain.
Un revers de plus
En Khakassie, le second tour a été
reporté au 7 octobre après le retrait
inattendu, vendredi, du candidat
de Russie unie, Viktor Zimine, officiellement pour des raisons de
santé, alors qu’il était en ballottage
défavorable au premier tour avec
32 % des voix contre 45 % pour son
concurrent communiste. Un revers de plus. « Les candidats du
Kremlin perdent, relève la sociologue Ella Paneïakh, citée par le magazine russe New Times. Ils ne sont
pas vaincus par leurs adversaires
mais battus par les électeurs prêts à
voter pour n’importe qui. »
L’opposition libérale et démocrate étant le plus souvent empêchée de se présenter, le vote de
protestation s’est porté vers les nationalistes LDPR et les communistes, deux partis qui soutiennent le
pouvoir mais qui, ces derniers
temps, ont manifesté leur hostilité
envers la réforme des retraites. Annoncé mi-juin, lors du coup d’envoi du Mondial de football, l’allongement de cinq ans du départ à la
retraite ne passe pas dans l’opinion publique russe.
Signe de la nervosité du pouvoir,
Alexeï Navalny est reparti en détention. A peine avait-il franchi la
porte de la prison, où il purgeait
une peine de trente jours, lundi
24 septembre, que le principal opposant du Kremlin a été ramené
devant un tribunal. Ce dernier l’a
de nouveau condamné à vingt
jours pour avoir appelé à manifester le 9 septembre contre la
réforme des retraites. Alexeï
Navalny a eu tout juste le temps
d’enregistrer une courte vidéo à
l’intention de ses partisans : « Vous
avez vu qu’aux dernières élections,
le score de Russie unie a chuté de
15 % en moyenne, et que quatre
gouverneurs de Poutine, malgré
son soutien, ont perdu les élections.
C’est un peu grâce à nous. » p
isabelle mandraud
6|
FRANCE
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
ÉLECTIONS EUROPÉENNES
Macron rejoue
le bras de fer
avec les extrêmes
Pour remporter les européennes en 2019,
le chef de l’Etat veut rassembler
contre Le Pen, Orban et Salvini
M
atteo Salvini et Viktor
Orban lui ont rendu un
fier service. Ce 28 août,
le ministre italien de
l’intérieur et chef de
file de la Ligue (extrême droite) et le premier ministre nationaliste hongrois sont à Milan. D’une seule voix,
ils désignent Emmanuel Macron comme
leur ennemi numéro un. Un titre de gloire
pour le président français qui veut faire des
élections européennes de mai 2019 un duel
entre « progressistes » et « nationalistes ». « Il y
a actuellement deux camps en Europe », a
lancé M. Orban, accusant M. Macron d’être
« à la tête des forces soutenant l’immigration ». « S’ils ont voulu voir en ma personne
leur opposant principal, ils ont raison », a répondu dès le lendemain le chef de l’Etat français, depuis le Danemark.
A huit mois des élections européennes,
Emmanuel Macron veut rééditer la recette
qui lui a tant réussi en France, lors de la présidentielle de 2017 : s’imposer comme le seul à
même de battre les forces d’extrême droite –
MM. Orban et Salvini en Europe et Marine
Le Pen en France. Et se poser comme le pivot
capable de rassembler toutes les sensibilités
politiques europhiles. Cette stratégie de campagne aura lieu dans un contexte incendiaire : la question de l’immigration sera un
des thèmes-clés de ce scrutin. Lundi 24 septembre, le navire humanitaire Aquarius a demandé de pouvoir débarquer à Marseille les
58 migrants secourus à son bord. Une actualité qui a obligé l’Elysée à prôner une nouvelle fois une « solution européenne » et a permis à Mme Le Pen de conspuer les « passeurs »
de l’Aquarius. Comme un avant-goût de la
campagne à venir…
Pour M. Macron, le scrutin de mai 2019 est
crucial. Ce sera son premier test électoral,
alors qu’il est au plus bas dans les sondages
après un été calamiteux. Même au sein de
son camp, certains redoutent un vote sanc-
tion. « Cela n’est pas gagné car beaucoup de
gens ne vont pas se prononcer sur l’Europe
mais manifester leur colère contre Macron »,
grimace un député La République en marche
(LRM). La formation macroniste accélère la
préparation de cette élection hautement
stratégique. Mercredi 26 septembre, le délégué général de LRM, Christophe Castaner,
doit présenter les enseignements de la
« grande marche pour l’Europe », qu’il a organisée au printemps. Et livrer les conclusions
de la réunion du bureau exécutif du parti,
qui, lundi, a précisé le calendrier de la campagne ou les premiers éléments de la charte des
valeurs du mouvement.
« LE CHOIX EST BINAIRE »
M. Castaner a en tout cas conforté le plan de
campagne, le 14 septembre, lors de la conférence de presse de rentrée de son mouvement, en présentant le scrutin de 2019
comme un bras de fer entre « nationalistes »
contre « progressistes ». Une « frontière » tracée par M. Macron dès le 9 juillet, lors de son
discours devant le Congrès à Versailles.
Depuis son entrée à l’Elysée, l’actualité lui a
indéniablement donné des arguments, alors
que les nationalismes progressent partout
en Europe. En Allemagne, l’AfD d’extrême
droite est entrée au Bundestag, après les élections de septembre 2017. En Italie, le scrutin
de mars a débouché sur une coalition entre la
Ligue d’extrême droite et les populistes du
Mouvement 5 étoiles…
En réduisant la bataille à un simple choix
entre les pro et les anti-européens, M. Macron tente d’installer un duel avec la présidente du Rassemblement national (RN,
ex-FN), dans l’espoir de marginaliser les anciens partis de gouvernement. « La campagne met aux prises deux gros blocs ayant une
vision contradictoire. Le choix est binaire. Il
n’y a pas d’entre-deux », souligne le député
macroniste de Paris, Pierre Person, chargé de
la préparation des élections pour LRM. Le
AVEC CETTE
TACTIQUE, LE
PRÉSIDENT ESPÈRE
ENCORE UNE FOIS
CONTINUER
À SIPHONNER LA
GAUCHE ET À DIVISER
LA DROITE LORS
DES EUROPÉENNES
dernier sondage Odoxa pour Le Figaro et
Franceinfo, publié le 14 septembre, accrédite
cette vision : LRM est mesuré pour le moment à 21,5 %, au coude-à-coude avec le RN
(21 %), loin devant LR (14 %) ou le PS (4,5 %).
Avec cette tactique, le président espère encore une fois continuer à siphonner la gauche et à diviser la droite lors des européennes. « Ce scrutin doit être l’occasion d’élargir le
socle de la majorité présidentielle. La recomposition politique qui a débuté avec la présidentielle n’est pas achevée », veut croire un
élu LRM. Une ambition qui n’a pas échappé à
la droite. Le député LR de l’Yonne, Guillaume
Larrivé, dénonce « un faux clivage et un vrai
piège tactique ». Le président de LR, Laurent
Wauquiez, fustige de son côté le « machiavé-
lisme » du chef de l’Etat, qui voudrait réduire
le débat européen à « un tête-à-tête funeste
entre lui et Marine Le Pen ».
Pour arriver à émerger en tête, M. Macron
doit trouver des alliés. En France mais aussi
en Europe, où LRM cherche à constituer un
groupe « progressiste » au Parlement, aux côtés du PPE, du PSE ou des Verts. Et, pour
l’heure, dans les deux cas, il se heurte à la résistance des partis. Sur le Vieux Continent,
M. Castaner est à l’offensive pour élargir le socle de sa formation, qui n’a pas d’élu à Strasbourg compte tenu de son jeune âge. Après
avoir rencontré les dirigeants de Ciudadanos
à Madrid ou encore ceux du Parti démocrate à Rome, il doit se rendre, dans les prochaines semaines, en Grèce et en Roumanie.
L’ « Aquarius » divise toujours la classe politique française
Le navire humanitaire veut s’amarrer en France. L’Elysée cherche une « solution européenne » pour accueillir les 58 migrants sauvés
D
éjà à l’origine de deux crises européennes, en juin
et en août, le navire humanitaire Aquarius est à nouveau
au centre d’un affrontement entre europhiles et nationalistes.
Lundi 24 septembre, le bâtiment
affrété par les associations SOS
Méditerranée et Médecins sans
frontières, qui naviguait au large
des côtes libyennes, a demandé à
pouvoir faire route vers Marseille,
afin d’y débarquer des migrants
récupérés ces derniers jours sur
des embarcations de fortune.
« Aujourd’hui, nous faisons la demande solennelle et officielle aux
autorités françaises » de donner,
« de manière humanitaire, l’autorisation de débarquer » les 58 rescapés actuellement sur l’Aquarius,
parmi lesquels 17 femmes et 18 mineurs, a déclaré le directeur des
opérations de SOS Méditerranée,
Frédéric Penard, lors d’une conférence de presse à Paris. Sollicitées,
l’Italie et Malte ont indiqué ne pas
vouloir accueillir le navire et lui
ont fermé leurs ports, pourtant
plus proches.
Fidèle à des principes posés lors
d’un conseil européen, les 28 et
29 juin, la France a répondu préférer « chercher une solution européenne » pour répartir les migrants à bord de l’Aquarius, plutôt
que de lui ouvrir unilatéralement
un de ses ports. « Pour le débarquement, on veut tenir le principe du
port sûr le plus proche », indiquet-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron, où l’on rappelle que
la France n’a pas changé de position depuis la première crise : « Débarquement à proximité et répartition solidaire immédiate. »
Campagne contre les populistes
Le sujet représente, à huit mois
des élections européennes, un
point de clivage permettant aux
uns et autres sur la scène politique de faire valoir leurs positions. Sans surprise, le choix du
gouvernement a été vivement
dénoncé à gauche. « L’Aquarius
doit pouvoir accoster à Marseille.
C’est notre devoir et notre honneur », a ainsi écrit sur Twitter
Jean-Luc Mélenchon, député (LFI)
des Bouches-du-Rhône. « On ne
laisse pas mourir des êtres humains devant soi au motif que
d’autres devraient le faire et que
c’est de leur responsabilité ! », a
abondé David Assouline, viceprésident (PS) du Sénat.
« C’est par la coopération avec
nos partenaires européens que
nous apporterons une solution. Ne
tombons pas dans le piège que certains nous tendent », a au contraire plaidé Benjamin Griveaux,
le porte-parole du gouvernement,
lundi soir sur Canal+. En ouvrant
un de ses ports, la France craint de
créer un précédent et de donner à
Matteo Salvini, le ministre de l’intérieur italien, le prétexte pour ne
plus accueillir de bateaux humanitaires. M. Macron veut aussi dé-
montrer que l’UE peut être une
solution. Une façon, selon les macronistes, de faire campagne contre les populistes.
Martingale gagnante
Les dirigeants du parti Les Républicains (LR), de leur côté, ont
maintenu leur ligne dure : pas
question d’accueillir le moindre
migrant en France. « La France et
l’Europe n’ont pas de leçon à recevoir en termes d’accueil de réfugiés,
a estimé l’ancien ministre de l’intérieur Brice Hortefeux, conseiller
spécial du président de LR, Laurent
Wauquiez. Puisque l’Espagne a une
politique qui l’encourage à accepter, eh bien qu’ils prennent donc la
route de l’Espagne ! » Un avis partagé par le député LR des AlpesMaritimes, Eric Ciotti, pour qui
« aucun port français ne doit devenir Lampedusa ».
Cette fermeté absolue constitue
la ligne directrice du parti de
droite en vue des européennes.
Une manière d’essayer de se rendre audible entre La République
en marche et le Rassemblement
national (RN), dans ce match
« progressistes » contre « nationalistes » que le président de la République cherche à imposer. Un responsable de LR résume ce qu’il
pense être la martingale gagnante du parti : « Nous sommes
pour l’Europe et contre l’immigration. Emmanuel Macron est pour
l’Europe et pour l’immigration. Le
RN est contre l’Europe et contre
l’immigration. » Raison pour laquelle M. Wauquiez tient à ne pas
se couper du premier ministre
hongrois, Viktor Orban, chantre
de l’illibéralisme et champion revendiqué de la lutte contre l’immigration.
Pas plus de surprise du côté de
Marine Le Pen : « Non et non !
L’Aquarius ne doit pas accoster à
Marseille », a harangué sur Twitter
la présidente du Rassemblement
national. Pour Philippe Olivier, le
conseiller spécial de la figure de
proue du parti d’extrême-droite, le
scrutin des européennes va se résumer à « un référendum pour ou
contre l’immigration ».
Marine Le Pen avait fait de l’immigration l’axe majeur de son discours de rentrée à Fréjus (Var), le
16 septembre, avec un modèle
« ami » assumé : la politique antimigrants de Matteo Salvini. Dénonçant « la soumission à Bruxelles et à sa folle politique immigrationniste », la présidente du RN
avait lancé face à une salle bleublanc-rouge conquise : « C’est peu
de dire qu’avec nous la politique
migratoire changera et c’est le
grand enjeu des européennes. » Et
d’ajouter, alors que le bateau n’a
encore jamais débarqué de migrants sur les côtes françaises :
« Avec nous, l’Aquarius n’accostera
plus sur les côtes françaises. » p
olivier faye,
cédric pietralunga
et lucie soullier
france | 7
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Un an après le discours de la Sorbonne,
la réforme de l’Union enlisée
Emmanuel Macron (à droite) lors du sommet européen
de Salzbourg (Autriche), le 20 septembre. LEONHARD FOEGER / REUTERS
Les projets de Macron ont été contrariés par la fragilisation d’Angela Merkel
J
amais, Emmanuel Macron n’a eu
l’Europe honteuse. Il a au contraire
décidé de l’incarner, de la porter en
étendard. Comme au soir de sa victoire, au Louvre, le 7 mai 2017 : le drapeau européen flotte, L’Ode à la joie de
Beethoven, qui est aussi l’hymne de
l’Union européenne, emplit l’espace.
Quelques mois plus tard, le 26 septembre 2017, lors d’un discours enflammé
prononcé dans le grand auditorium de
la Sorbonne, le jeune chef de l’Etat déclare son ambition pour une Europe refondée, « souveraine, unie et démocratique », face à l’Amérique de Donald
Trump et à la Chine de Xi Jinping.
Un an après, à huit mois des élections
européennes de 2019, Emmanuel Macron sait qu’il sera jugé à l’aune de ce
discours fondateur, dans lequel il a fait
une cinquantaine de propositions, sur
l’environnement, la politique migratoire, la défense, la zone euro, ou le
numérique. Jeudi 20 septembre, à
l’occasion du sommet européen de
Salzbourg, en Autriche, le président a
esquissé son propre bilan. « Depuis un
an, les avancées ont été réelles », a-t-il
défendu, citant la défense, le droit
d’auteur, l’économie et la croissance
dans la zone euro, la sécurité, « avec la
force européenne de protection civile »,
ou encore le lancement cet automne
des universités européennes. « Mais
l’Europe se perd dans les querelles et
laisse les uns et les autres être séduits
par les purs messages de violence, a-t-il
ajouté. Ce combat se poursuivra, ce sera
l’enjeu des élections européennes, c’est
un combat de chaque jour. »
Le raisonnement est le même que celui
tenu par M. Macron en 2017 pour dynamiter
le paysage politique français. Au sein des
groupes parlementaires européens existants, a diagnostiqué le président, il existe
des divergences fondamentales. Dès lors,
dans chacune de ces formations, il y a des
partis ou des élus en phase avec LRM et susceptibles de s’allier avec son mouvement.
« Nous voulons rassembler aussi largement
que possible avant l’élection, mais aussi
après », estime Pieyre-Emmanuel Anglade,
député LRM des Français de l’étranger et
« M. Europe » de la Macronie qui doit bien
constater que, au sein du PPE, par exemple,
personne n’a pour l’heure manifesté l’envie
de quitter le navire.
Sur la scène intérieure, le parti présidentiel
peine également à élargir son alliance audelà du MoDem. Le 14 septembre, M. Castaner a d’ailleurs lancé un appel à Alain Juppé et
ses proches à participer à une liste commune.
LRM espère aussi rallier l’UDI. Restera ensuite
à trouver une tête de liste au profil à la fois
connu et rassembleur. Rien n’est encore arrêté. Le nom de Daniel Cohn-Bendit est évoqué. Une seule chose est sûre : le président
sera au cœur des débats. « C’est Macron qui va
mener la campagne en tête d’affiche et derrière, cela va être moins incarné par une personnalité forte que par la liste dans son ensemble », explique un dirigeant du parti. p
alexandre lemarié
et virginie malingre
Le clan des « nonistes »
A Bruxelles, on veut croire que, dans
l’Europe du Brexit, le discours de la Sorbonne a fait bouger les lignes, imposé
un agenda et redonné une voix à la
France sur la scène européenne. « A
part Florian Philippot, plus personne ne
parle de quitter l’Union européenne »,
note Pieyre-Emmanuel Anglade, député LRM des Français de l’étranger et
spécialiste des questions européennes.
« Au premier tour de la présidentielle, il y
a eu 50 % de votes antieuropéens, rappelle un conseiller élyséen. On savait
que le contexte politique nécessitait un
combat doctrinal et idéologique. A la
Sorbonne, on a initié ce travail de reconquête intellectuelle et diplomatique en
Europe. Désormais, la France évoque
des sujets qui fâchent, parle à tout le
monde et ne se limite plus à un bilatéral
ritualisé avec Berlin. »
Pourtant, après une année consacrée
au sujet – le chef de l’Etat a visité plus
de la moitié des pays de l’Union et prononcé deux longs discours, au Parlement de Strasbourg en avril et à Aix-la-
LE PRÉSIDENT SOUHAITAIT
« DANS L’ANNÉE »
UNE RÉFORME DES ACCORDS
DE DUBLIN SUR L’ACCUEIL
DES RÉFUGIÉS. LE CHANTIER
EST AUJOURD’HUI
AU POINT MORT
des pays comme le Luxembourg, la Finlande ou le Danemark », explique son
entourage.
Certes, l’Irlande, havre fiscal pour la
high tech américaine, y reste opposée,
mais elle sait qu’elle ne pourrait pas
rester seule sur cette position. D’autant
que Dublin a besoin de l’aide de Bruxelles sur le Brexit… Et l’Elysée espère convaincre une Allemagne encore hésitante. « L’idée d’une taxe GAFA figure
dans l’accord de coalition allemand et a
le soutien du SPD », y explique-t-on.
Chapelle en mai –, le bilan de son plan
pour l’Europe reste mitigé. Même si,
comme le souligne l’Elysée, « un peu
plus de la moitié des propositions de la
Sorbonne sont finalisées ou le seront
avant le scrutin européen ».
Certaines d’entre elles ont d’ores et
déjà été enterrées. L’énergie du jeune
président n’a pas suffi à faire sortir de
son coma la taxe sur les transactions financières. Ni à réactiver un autre serpent de mer bruxellois, la taxe aux
frontières de l’Europe sur le carbone,
jugée « indispensable » à la Sorbonne.
Le président a aussi renoncé à l’instauration de « listes transnationales » dès
les européennes de 2019. Ou d’un « super-ministre » de la zone euro.
Mais, dans plusieurs domaines, il y a
eu des avancées notables. A commencer par la révision de la directive sur le
travail détaché, que le président a obtenu en octobre 2017 après quatre
mois de négociations. La Commission
européenne, tout comme la Belgique
ou l’Allemagne y étaient également favorables, mais Paris a contribué à durcir la copie.
Sur les sujets de défense et de sécurité
aussi, la France peut se féliciter d’avoir
obtenu des résultats. Huit autres pays
dont l’Allemagne ou la Belgique ont
ainsi décidé en juin de rejoindre son
« initiative européenne d’intervention »,
cette alliance visant à une coopération
plus rapprochée entre les états-majors,
hors du cadre de l’OTAN. Pressée notamment par Paris, la Commission
vient par ailleurs de proposer un règlement obligeant les réseaux sociaux à
éliminer des contenus à caractère terroriste, dans l’heure suivant leur signalement par les autorités.
Même la taxe GAFA – acronyme désignant Google, Apple, Facebook et Amazon – a fait quelques progrès, et son
adoption reste possible avant les élections européennes. Convaincue par Paris, la Commission défend un prélèvement sur le chiffre d’affaires des géants
du Web. Et si une majorité des pays
penche désormais en sa faveur, l’activisme français n’y est pas pour rien.
« Emmanuel Macron a su convaincre
« Un grand pas »
En revanche, certaines des réformes les
plus structurantes, celles qui doivent
rendre l’Europe plus visible et lui donner du sens, peinent à avancer. A commencer par le budget de la zone euro,
dont Emmanuel Macron voulait qu’il
représente « plusieurs points de PIB de
la zone euro ». Le président français a
certes arraché un « oui » timide à la
chancelière Merkel au sommet de
Meseberg en juin – « c’est un grand
pas », commente l’Elysée –, mais, depuis, les discussions n’ont pas avancé.
Et avec les échéances des européennes,
il est peu probable qu’elles progressent
d’ici à la fin de l’année.
Le clan des « nonistes », un club d’une
grosse dizaine de petits pays, surtout
du Nord, mené par les Pays-Bas, y reste
fermement opposé. Et les projets
d’Emmanuel Macron ont été contrariés par la fragilisation d’Angela Merkel
après le scrutin de septembre 2017, qui
a vu l’AfD d’extrême droite entrer au
Bundestag. D’autant qu’il a, quelques
mois plus tard, perdu un allié potentiel, avec l’arrivée d’un gouvernement
populiste en Italie.
C’est sans conteste sur les sujets migratoires – qui seront pourtant au
cœur de la campagne pour les élections européennes – que ces nouveaux
équilibres ont bloqué les ambitions
macroniennes. A la Sorbonne, le président français souhaitait « dans l’année » une réforme des accords de Dublin sur l’accueil des réfugiés. Le chantier est aujourd’hui au point mort,
même si Emmanuel Macron, le 20 septembre à Salzbourg, a cité Jean-Claude
Juncker, selon lequel, a-t-il affirmé, « il
(serait) possible de finaliser Dublin »
d’ici à mai. Face au refus des pays de
l’Est d’accueillir des réfugiés, la priorité
à Bruxelles est désormais au renforcement des frontières extérieures de
l’Union. « Salvini et Orban ne veulent
pas de solution, ils vivent du problème »,
commente l’Elysée, « aujourd’hui tout
est bloqué pour des raisons d’instrumentalisation politique ». p
cécile ducourtieux (à bruxelles)
et virginie malingre
Entre Orban et Merkel, Wauquiez cherche sa voie européenne
Le président de LR a rencontré la chancelière à Berlin, lundi 24 septembre. Europhile puis eurosceptique, il est en quête du bon équilibre
N
euf mois d’attente, et
pas de photo à la clé.
Lundi 24 septembre,
Laurent Wauquiez a été reçu à
Berlin par la chancelière allemande, Angela Merkel, pour la
première fois depuis son élection
comme président du parti Les
Républicains (LR).
Longue de quarante-cinq minutes, la rencontre s’est tenue au
siège de la démocratie chrétienne
(CDU), la formation de Mme Merkel, qui est associée à LR avec
d’autres partis conservateurs au
sein du Parti populaire européen
(PPE), mais avec laquelle les liens
s’étaient distendus depuis les déboires de François Fillon pendant
la présidentielle de 2017.
« Angela Merkel est une des grandes figures politiques de l’Europe,
sans doute une des dernières grandes références qui permettent de tenir un débat à l’échelle européenne », a loué M. Wauquiez à la
sortie. Aucune déclaration n’a été
faite côté allemand. « Cette rencontre est importante pour la stature
européenne et internationale de
Laurent », résumait un proche du
président de LR quelques jours
avant cette entrevue, assurant que
le rendez-vous avait été planifié
« avant l’été ».
Simple coïncidence, donc, si ce
tête-à-tête intervient en pleine
polémique au sein de LR à la suite
du refus exprimé par la direction
du parti de soutenir la procédure
de sanction votée, le 12 septembre, au Parlement européen, contre le premier ministre hongrois,
Viktor Orban. Ce dernier est mis
en cause pour « risques de violation grave de l’Etat de droit ».
M. Wauquiez, qui approuve la
politique anti-immigration du dirigeant ultraconservateur – dont il
souhaite le maintien au sein du
PPE –, a été vivement critiqué par
Valérie Pécresse, présidente (LR)
de la région Ile-de-France, pour ne
pas avoir appuyé ces sanctions. En
retour, M. Wauquiez a fustigé,
sans les nommer, les « donneurs
de leçons de démocratie » qui
émergent dans son camp, soulignant que M. Orban a été élu « démocratiquement ».
Son rendez-vous berlinois devait
permettre, en théorie, d’équilibrer
ce positionnement, la chancelière
incarnant la principale figure de la
droite modérée au niveau européen – et surtout le pivot du PPE.
« Je suis convaincu qu’on a besoin
pour l’Europe de personnalités qui
rassemblent. Depuis que je suis à la
tête de LR, je me suis employé à discuter avec chacun, a insisté
M. Wauquiez. La démarche d’Angela Merkel est la même. » Comprendre : contrairement à Emmanuel Macron, qui cherche à instaurer un clivage entre « progressistes » et « nationalistes ».
Régulièrement accusé d’insincérité pour être passé du statut de
protégé du centriste Jacques Barrot à celui d’apôtre d’une droite
dure, M. Wauquiez souffle ces dernières années le chaud et le froid
sur la question européenne.
En 2014, l’ancien ministre publiait
un livre à charge contre l’Union
européenne (UE), Europe : il faut
tout changer (Odile Jacob), dans
lequel il estimait que la France devait « sortir de [l’espace] Schengen » ou qu’il convenait de « revenir à une Europe concentrée sur un
noyau dur limité à six pays ».
Ne pas échauder les élus
Un premier changement de pied
est intervenu, fin 2017, quand M.
Wauquiez s’est contenté de réclamer une « refondation radicale »
de Schengen ainsi que le maintien
d’une UE à vingt-sept membres,
organisée autour de cercles concentriques avec différents niveaux d’intégration. Cette dernière idée est aujourd’hui mise
sous l’éteignoir, tout comme la
volonté du président de LR de refonder les traités européens.
« Nous avons pris acte que le sujet
n’est plus institutionnel », convient-on dans son entourage, où
l’on cite comme priorités, en vue
des élections européennes de
mai 2019, l’immigration et la « préférence communautaire » en matière commerciale. Selon plusieurs responsables de LR, la ligne
du parti peut désormais se résumer en une phrase : « Nous sommes pour l’Europe et contre l’immigration. »
Une manière de ne pas échauder
les élus et sympathisants d’une
formation qui reste majoritairement favorable à la construction
européenne. « On dit de François
de Rugy [ministre de la transition
écologique] que c’est un écologiste
pragmatique. Eh bien, Laurent,
c’est un européen pragmatique,
sourit un dirigeant de LR. Il est attaché à une Europe des résultats, de
la protection et des valeurs. » « Ce
qui le guide, ce sont ses propres convictions et la singularité de son sta-
tut. Ce n’est pas uniquement le projet d’un homme, c’est celui d’un
parti », convient un de ses proches.
En interne, certains triomphent
et veulent croire qu’ils ont pesé. « Il
ne parle plus d’Europe à six, plus de
nouveau traité, et envisage comme
tête de liste un profil centriste,
comme Damien Abad ou Jean Leonetti : j’ai été utile, non ? », fait mine
de s’interroger, en privé, Valérie
Pécresse. « Son degré d’influence
sur ce sujet est très limité », réplique-t-on chez M. Wauquiez.
Ce virage intervient dans une période où la plupart des partis
eurosceptiques – le RN de Marine
Le Pen en tête – ne militent plus
pour un démantèlement de l’UE,
mais cherchent à peser en son
sein. Inutile, donc, de leur courir
après. Mieux vaut faire en sorte de
tisser des liens avec Mme Merkel,
qui reste la gardienne du temple
de la droite européenne. p
olivier faye
et thomas wieder (à berlin)
8 | france
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
La « Sécu » va mieux, mais les efforts continuent
Même si la Sécurité sociale sera excédentaire de 700 millions d’euros en 2019, le gouvernement poursuit les économies
S
urtout ne pas laisser s’installer l’idée qu’il y aurait
une « cagnotte ». Alors que
la Sécurité sociale devrait
revenir à l’équilibre en 2019, un an
avant la date fixée par Edouard
Philippe à son arrivée à Matignon,
le gouvernement souhaite éviter
d’aiguiser les appétits.
Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé, et son collègue de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, devaient
ainsi afficher, mardi 25 septembre,
un projet de loi de financement de
la sécurité sociale (PLFSS) pour
2019 intégrant, au prix d’importants efforts demandés au monde
de la santé et aux retraités, le retour à meilleure fortune de la
« Sécu » : mise en route de mesures
du plan santé, déploiement du
« reste à charge zéro », suppression
des cotisations salariales sur les
heures supplémentaires…
« C’est un PLFSS à l’image de la politique que conduit le gouvernement : protéger les plus fragiles, investir pour l’avenir et libérer l’économie pour soutenir l’activité, indique Mme Buzyn. C’est un triptyque
solide. Tous nos engagements y
sont inscrits très concrètement. »
Selon les chiffres présentés mardi,
2018 devrait être la dernière année
au cours de laquelle la « Sécu » sera
dans le rouge, avec un déficit de
1 milliard d’euros du régime général et du fonds de solidarité
vieillesse, qui verse les cotisations
retraites des chômeurs et le minimum vieillesse. Soit 1,2 milliard de
mieux que les prévisions du gouvernement il y a un an.
Cela s’explique notamment par
la bonne conjoncture économique du début d’année – en ralentissement depuis – mais aussi par
le régime draconien d’économies
auquel a été soumis l’hôpital public ces dernières années. Toutes
les branches seraient excédentaires, à l’exception de l’Assurancemaladie qui continuerait de présenter un déficit, à 900 millions
d’euros. En 2017, ce dernier s’élevait à 4,9 milliards d’euros.
En 2019, la « Sécu » devrait enfin
revenir dans le vert avec un solde
positif de 700 millions, pour la
première fois depuis 2001. Ce chiffre aurait pu être meilleur si le gouvernement n’avait pas décidé de
nouvelles règles budgétaires. Une
bonne part des économies attendues est due au quasi-gel des pensions de retraites et des allocations
familiales en 2019 et 2020. Ces
prestations ne seront revalorisées
que de 0,3 %, soit bien moins que
l’inflation. C’est 1,8 milliard
d’euros que la « Sécu » n’aura pas à
dépenser. De quoi mécontenter
un peu plus les retraités dont 60 %
ont déjà dû faire face à l’augmentation non compensée de la CSG.
Souffrance entendue
Face à la grogne des seniors,
Edouard Philippe a décidé de lâcher du lest, en annonçant la semaine dernière un geste fiscal,
exonérant 300 000 retraités modestes de la hausse de CSG. Soit
350 millions d’euros de dépenses
supplémentaires. Autre mesure
permise par les nouvelles marges
de manœuvres financières de la
« Sécu » : l’exécutif a choisi d’avancer d’un an une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, en
supprimant les cotisations salariales sur les heures supplémentaires
à partir de septembre 2019 afin de
donner un coup de pouce au pouvoir d’achat des salariés et aux
La « Sécu » poursuit son retour à l’équilibre
SOLDES DU RÉGIME GÉNÉRAL DE LA SÉCURITÉ SOCIALE ET DU FONDS DE SOLIDARITÉ VIEILLESSE (FSV), EN MILLIARDS D’EUROS
Maladie (CNAM)
Vieillesse (CNAV)
Caisse nationale
d'assurance-maladie
+1
+ 0,8
– 1,6
– 2,1
Caisse nationale
d’assurance-vieillesse
Famille (CNAF)
(AT-MP)
+ 0,7
– 6,1
– 4,8
– 11,1 – 11,6
–8
– 5,9
– 4,6
– 4,4
– 10,6
– 8,6
– 5,9
– 6,8
– 6,5
– 11,1
–1
– 5,1
– 10,8
– 12,6
– 10 – 9,3
– 13,6
– 13,2
– 9,4
– 17,5 – 15,4
– 20,9
– 28
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
2012
2013
2014
2015
2016
2017
SOURCES : COMMISSION DES COMPTES DE LA SÉCURITÉ SOCIALE ET PLFSS 2019
fonctionnaires. Le coût est estimé
à 600 millions d’euros pour ces
seuls quatre mois et à 2 milliards
en année pleine.
Mais la mesure la plus onéreuse
est en faveur des entreprises avec
la transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi en baisse pérenne de cotisations sociales. Ce qui représente
autour de 20 milliards d’euros de
dépenses supplémentaires qui ne
pèseront cependant pas sur les
comptes de la « Sécu », l’Etat s’étant
Inquiétude des mutuelles
La couverture par des contrats ACS laisse,
elle, des reste à charge élevés. Pour une
audioprothèse, un bénéficiaire a ainsi un
reste à charge global moyen entre 693 et
880 euros, selon le rapport annuel du Fonds
CMU-C. Près des deux tiers des personnes
éligibles à l’ACS n’y recourent pas, par méconnaissance, par crainte d’une procédure
complexe ou par refus d’entrer dans un dis-
engagé à compenser intégralement ce mouvement.
Afin de montrer que la souffrance d’un monde hospitalier « à
bout de souffle » a été entendue,
l’objectif national de dépense d’assurance-maladie (Ondam) est desserré, de 2,3 % à 2,5 % en 2019, avec
400 millions d’euros supplémentaires. « Mais à court et à moyen
terme, le plan santé et ce relèvement de l’Ondam ne permettront
pas de sortir de la logique mise en
place ces dernières années, souli-
positif qu’ils jugent stigmatisant. Le gouvernement espère convaincre 200 000 personnes de rejoindre le nouveau dispositif en
trois ans, soit au total, 1,4 million de bénéficiaires supplémentaires de la CMU-C.
Alors que l’actuelle CMU-C est proposée à
90 % par l’Assurance-maladie obligatoire,
les complémentaires santé ont fait part de
leur inquiétude sur les conséquences de la
mise en œuvre de la réforme. Tout en disant
« adhérer au changement de philosophie du
dispositif », Thierry Beaudet, le patron de la
Mutualité française, la structure qui fédère
la quasi-totalité des mutuelles, se dit ainsi
prêt à « veiller à ce qu’on n’organise pas une
étatisation ou une nationalisation du futur
dispositif », jugeant « fondamentale » la
question du « libre choix » par chaque assuré de son opérateur de la future CMU-C. p
mineurs isolés, le 80 km/h », a-t-il
déclaré. « Je regrette que nos relations avec les collectivités locales
se soient dégradées », a-t-il ajouté,
en référence aux contrats de maîtrise des dépenses que l’Etat tente
d’imposer et qui provoquent le
mécontentement des élus locaux.
Signes de lèse-majesté
Déjà, le matin de ce déjeuner, le
ministre avait pointé, sur BFM-TV
et RMC, le « manque d’humilité »
pour expliquer les mauvais sondages de la rentrée. Dans un entretien à L’Express, publié le 18 septembre, il avait aussi mis en garde
contre « l’emballement » lié à la victoire « massive » de 2017 : « Dans
ces moments-là, l’ambiance est
particulière, il y a moins d’écoute. »
Cette succession de signes de lèse-majesté a jeté un froid au sein
de la Macronie, peu habituée à ces
déballages. « Collomb, il a pleuré
2018*
2019*
*Prévisions
fr. b.
gne Pierre-André Juven, chercheur
au CNRS. La restructuration du système de santé annoncée est pensée
sur plusieurs décennies. »
Les hôpitaux n’ont donc pas fini
de fonctionner sous tension. Le
Haut Conseil aux finances publiques a chiffré, lundi, à 3,8 milliards
d’euros le montant des économies
à réaliser en 2019 pour le monde
de la santé contre 4,2 milliards
cette année. Si le gouvernement
n’a pas inscrit dans le PLFSS de mesures d’économies visant à enrayer la hausse des arrêts maladie,
il ne s’interdit pas de le faire par
voie d’amendement lors de l’examen du texte devant le Parlement.
Plusieurs mesures annoncées
dans le plan santé ou le plan pauvreté figurent bien dans le PLFSS
mais elles ne commenceront à peser dans les dépenses qu’à partir
de 2020 (incitations pour les médecins à travailler en réseau, création d’assistants médicaux). La
branche maladie devrait en revanche supporter dès l’an prochain un
surcroît de dépenses de 220 millions d’euros liées au démarrage
du programme de « reste à charge
zéro » : 170 millions pour la revalorisation d’actes dentaires et
50 millions d’euros pour l’amélioration du remboursement des
prothèses auditives.
Excédentaire, la « Sécu » devra
également utiliser ses ressources
pour assumer des charges supplé-
Dans des propos rapportés, le ministre a encore fustigé l’action de son gouvernement et l’isolement du président
M
– 0,5
– 0,9
– 23,5
charge : la « CMU-C contributive ». Cette dernière, à laquelle ont aujourd’hui droit les
personnes touchant moins de 734 euros,
permet l’exonération du ticket modérateur,
des participations forfaitaires (1 euro lors
des consultations chez le médecin), du forfait journalier en cas d’hospitalisation, et
des dépassements de tarifs pour les lunettes, les prothèses dentaires et auditives.
“la nouvelle grammaire de la politique” ou “la start-up nation”, ils ne
s’y reconnaissent pas », a cinglé le
ministre, selon des propos rapportés par le quotidien régional et
confirmés au Monde.
Plus insolent, Gérard Collomb a
décrit lors de ce repas, organisé le
6 septembre à Beauvau, un chef de
l’Etat de plus en plus replié sur luimême : « Nous ne sommes pas
nombreux à pouvoir encore lui parler. Ceux qui parlent franchement à
Macron sont ceux qui étaient là dès
le début : Ferrand, Castaner, Griveaux et moi… D’ailleurs, il va finir
par ne plus me supporter. Mais, si
tout le monde se prosterne devant
lui, il finira par s’isoler, car par
nature l’Elysée isole. »
Le numéro deux du gouvernement a aussi désavoué plusieurs
mesures de l’exécutif. « On n’a pas
bien traité un certain nombre de
problèmes, comme l’accueil des
– 4,9
– 11,6
Gérard Collomb de plus en plus critique envers Macron
ais à quoi joue Gérard
Collomb ?
Jusqu’ici
soutien le plus fidèle
d’Emmanuel Macron, un des premiers à l’avoir rallié et l’un des
principaux architectes de la victoire à l’élection présidentielle en
mai 2017, le ministre de l’intérieur
multiplie depuis cet été les signes
de défiance vis-à-vis du chef de
l’Etat, donnant le sentiment de
vouloir prendre ses distances,
voire de provoquer une rupture.
Dernier épisode en date, La Dépêche du Midi a révélé, dimanche
23 septembre, l’existence d’un déjeuner organisé par l’ex-maire de
Lyon avec des journalistes de la
presse régionale, lors duquel il a
critiqué l’exercice du pouvoir de
M. Macron. « Les provinciaux, et
j’en suis, ont déjà une tendance naturelle à considérer que les Parisiens ont la grosse tête et les snobent. Or, des expressions comme
– 4,8
– 5,8
– 7,8
Complémentaire santé : davantage de bénéficiaires de la CMU-C
la disparition, au 1er novembre 2019, de
l’aide à la complémentaire santé (ACS) au
profit de la couverture maladie universelle
complémentaire (CMU-C) – moyennant
une contribution maximale de 30 euros par
mois, liée à l’âge du bénéficiaire – est l’une
des mesures-clés du plan pauvreté présenté
le 13 septembre par le chef de l’Etat.
Inscrite dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale présenté mardi
25 septembre, cette réforme, dont le coût est
estimé à 200 millions d’euros par an à partir
de 2020, repose d’abord sur un changement
de philosophie. Pour gagner en lisibilité,
l’Etat transforme une subvention pour accéder à une complémentaire santé – à laquelle ont souscrit 1,2 million de personnes
gagnant entre 734 et 991 euros par mois – en
droit à bénéficier à tarif subventionné
d’une « super complémentaire » sans reste à
Fonds de solidarité vieillesse
Accident du travail,
maladie professionnelle
Caisse nationale
des allocations familiales
pour être ministre depuis 1981. Et,
maintenant qu’il a le job, il flingue ? », s’interroge un soutien de la
première heure. D’autres y voient
une stratégie délibérée de l’ex-socialiste, destinée à préparer sa candidature aux élections municipales de Lyon en 2020, à laquelle il
s’est officiellement déclaré.
« Gérard prend l’opinion à témoin, montre qu’il prend ses distances, pour être plus libre au cas
où le scrutin s’annoncerait difficile », analyse un membre du premier cercle, parlant d’une « stratégie de l’incident » adoptée délibérément par le ministre de l’intérieur.
« Il a toujours fait cela. Sous Jospin,
sous Sarkozy, sous Hollande »,
abonde un familier de M. Collomb.
Pour autant, le lien ne serait pas
rompu entre les deux hommes.
Selon l’Elysée, Emmanuel Macron
et Gérard Collomb se sont expliqués en tête à tête, avant la paru-
tion de l’entretien dans L’Express.
« Le président avait besoin de sentir
sa solidarité avec le gouvernement.
Ils sont parvenus à un accord qui
clôt la séquence », assure-t-on à la
présidence de la République, où
l’on ne dément pas que le premier
policier de France dispose d’un
bon de sortie, mais à la condition
d’être tout à sa tâche d’ici là.
Depuis, le ministre joue aux
bons élèves et multiplie les déplacements à travers la France, manière de montrer qu’il n’a pas la
tête à Lyon. Cette semaine, il est
attendu mercredi à Tourcoing
(Nord), vendredi à Grenoble et samedi à Bourg-en-Bresse. Reste à
savoir quand Gérard Collomb
quittera le gouvernement. « Après
la bataille des européennes », soit à
l’été 2019, comme il le souhaite ?
Ou le chef de l’Etat tirera-t-il le
tapis plus tôt ? p
cédric pietralunga
Toutes les
branches seraient
excédentaires
à l’exception
de l’Assurancemaladie, en déficit
de 900 millions
d’euros
mentaires. Contrairement à
l’usage, le gouvernement a décidé
de ne plus compenser intégralement certains allégements de cotisations sociales décidés ces derniers mois comme les heures supplémentaires ou la suppression du
forfait social sur l’intéressement et
la participation dans les PME. Soit
2 milliards d’euros d’économies au
total pour le budget de l’Etat.
Dans le même temps, le gouvernement prévoit un nouveau transfert de dette ces prochaines années (15 milliards d’euros) à la
Caisse d’amortissement de la
dette sociale. L’objectif du remboursement total de cette dette sociale reste fixé à 2024 et l’organisme bénéficiera de recettes en
plus pour y parvenir. De quoi entamer un peu plus les excédents prévus en 2019. p
françois béguin et
raphaëlle besse desmoulières
R ECT I F I C AT I F
Budget de l’éducation
nationale en hausse
Contrairement à ce que nous
écrivions dans notre édition
du 25 septembre, le budget de
l’éducation nationale n’a pas
connu de diminution et reste
le plus important de l’Etat. Ce
budget, s’élève à 51,7 milliards
d’euros, en hausse de 1,7 %
(+ 861 millions d’euros). En revanche, le ministère perd
2 650 postes, supprimés dans
les collèges et lycées.
MÉMOI R E
Nouvelles mesures
en faveur des harkis
La secrétaire d’Etat auprès de
la ministre des armées, Geneviève Darrieussecq, présente,
mardi 25 septembre, des mesures en faveur des harkis à
l’occasion de la journée nationale d’hommage. Parmi celles-ci figure le déblocage de
40 millions d’euros sur quatre
ans, essentiellement destinés
aux enfants des combattants
harkis de deuxième génération en grande précarité.
france | 9
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
«Le système
n’incite pas au
retour à l’emploi»
Geoffroy
Roux de
Bézieux,
président
du Medef, le
24 septembre,
à Paris.
Le président du Medef, Geoffroy
Roux de Bézieux, souhaite une
réforme en profondeur de l’Unédic
E
ENTRETIEN
lu, début juillet, à la tête
du Medef, Geoffroy Roux
de Bézieux est déçu par
les choix du gouvernement en matière de fiscalité. Le
mouvement qu’il préside devrait
participer aux négociations sur la
réforme de l’assurance-chômage.
Que pensez-vous du budget 2019 ?
Mon jugement est très mitigé.
Ce projet de loi de finances ne
donne pas de cap suffisamment
clair. Il y a certes du positif, avec la
baisse de l’impôt sur les sociétés
et l’effet trésorerie de « l’année
double CICE + baisse des charges ».
Mais des signaux très dommageables pour les entreprises sont envoyés : par exemple la modification de la fiscalité des brevets qui
aboutit à la quasi-disparition d’un
avantage concurrentiel pour les
entreprises françaises qui inventent les technologies de demain.
La fiscalité écologique – une
bonne chose sur le principe – ne
cesse de s’accroître sans véritable
stratégie d’ensemble. Enfin, je ne
peux pas croire qu’à l’heure du
numérique, qui permet des gains
de productivité sans précédent,
on ne puisse pas aller plus loin
dans la baisse de la dépense publique : si cette orientation n’est pas
prise, les impôts ne pourront pas
être réduits, ce qui débouchera
très vite sur une impasse pour la
compétitivité de notre économie.
C’est un projet de loi de
finances qui relèverait plus
de l’ancien monde ?
Les arbitrages de dernière minute furent la plaie des trente der-
BRUNO LEVY
POUR « LE MONDE »
nières années, en matière de fiscalité. Je ne voudrais pas que l’on
retombe dans ces travers.
Le projet de budget de la Sécurité sociale ne reprend pas, à ce
stade, l’idée de faire payer par
les entreprises une partie des
arrêts maladie : vous avez été
entendu ?
Nous en déduisons qu’il n’y aura
pas de mesures brutales, donc
strictement budgétaires, qui stigmatiseraient les entreprises. Mais
il est indéniable qu’il y a un sujet.
L’absentéisme est un problème
multi-causal, qui implique tout le
monde : employeurs, salariés, médecins, etc.
Que pensez-vous de l’idée
d’instaurer un jour de carence
supplémentaire ?
Pourquoi pas ? Cela fait partie
d’un bouquet de solutions qu’il
faut explorer tous ensemble. Sans
tabou.
Le ministère du travail a exposé, le 21 septembre, ce qu’il
attendait des partenaires sociaux pour réformer l’assurance-chômage. Le Medef participera-t-il à des négociations, sur
cette base ?
Il est important que le système
d’assurance-chômage soit axé sur
la reprise d’emploi. Or en France,
nous sommes confrontés au paradoxe suivant : un taux de chômage élevé, et des emplois non
pourvus par centaines de milliers. Une réforme en profondeur
s’impose. Les orientations esquissées par le ministère du travail
nous semblent suffisamment
ouvertes pour permettre la dis-
cussion. Je recommanderai, donc,
au conseil exécutif du Medef qui
se tient le 1er octobre, d’envisager
d’entrer en négociations à partir
de la lettre de cadrage qui nous
sera prochainement communiquée – à condition qu’elle reprenne les éléments dévoilés le
21 septembre.
En quoi l’assurance-chômage
peut résoudre le paradoxe que
vous décrivez ?
Aujourd’hui, le système n’incite
pas au retour à l’emploi. Il doit
être changé, en se posant, notamment, les questions de la « permittence » [allers-retours entre
CDD et périodes d’inactivité], du
montant des indemnisations et
de leur durée. La dégressivité peut
aussi être une option, sans que ce
soit l’alpha et l’oméga de la réforme.
Le bonus-malus, pour pénaliser les entreprises abusant des
contrats courts, ne devrait pas
figurer dans la lettre de cadrage : vous avez donc marqué
un point…
C’est une théorie intellectuellement séduisante pour un économiste mais impraticable dans les
Jean-Luc Mélenchon,
la coqueluche des corbynistes
philippe bernard (à liverpool)
res du privé, qui sont cogérées par
les organisations d’employeurs et
de salariés : elles affichent 60 milliards de réserves et ont su faire
preuve d’initiatives pour préserver la durabilité du système.
Plusieurs syndicats ont
menacé de ne pas s’asseoir à
la table des négociations si le
bonus-malus est écarté…
Chacun prendra ses responsabilités. On ne peut pas, à la fois, se
plaindre que l’Etat récupère toutes nos prérogatives et ne pas s’asseoir à la table des négociations.
La seule manière de répondre au
gouvernement, c’est de montrer
que nous, partenaires sociaux,
avons une capacité de gestion et
d’initiative.
Plusieurs sources nous rapportent que les tensions, qui
avaient prévalu lors de la campagne pour la présidence du
Medef, ne se sont pas dissipées…
J’ai l’opinion inverse. Une majorité claire s’est dégagée au
moment du vote. J’ai ensuite fait
en sorte de rassembler toutes
les fédérations, y compris celles
qui ne m’avaient pas soutenu.
Aujourd’hui, nous sommes tous
alignés sur les sujets qui nous préoccupent : budget, assurancechômage…
Que vous inspire la situation
financière de l’Unédic, endettée à hauteur de 35 milliards
d’euros ?
Le fait que l’Etat garantisse la
dette du régime a contribué à déresponsabiliser les partenaires
sociaux et à creuser les déséquilibres – même si la crise de 2008 a
lourdement pesé, bien sûr, sur les
comptes. Faites la comparaison
avec les retraites complémentai-
La politique du gouvernement
va-t-elle dans le bon sens ?
Les seize mois écoulés ont été
marqués par des réformes plutôt
positives. Il ne faudrait pas que
les sondages conduisent à l’idée
d’opposer systématiquement
l’intérêt des ménages et des entreprises. Les ménages, ce sont
d’abord des salariés du secteur
privé. Quand la fiscalité sur
les entreprises baisse, ils en bénéficient, puisque l’activité,
donc l’emploi, s’améliore. Emmanuel Macron a été élu car il répondait à un souhait de transformation chez une majorité d’électeurs : il doit poursuivre dans
cette voie.
Le Brexit est-il une menace
pour les entreprises ?
A court terme, oui, car la France
est l’un des premiers pays exportateurs vers le Royaume Uni. A
long terme, la décision de nos
voisins britanniques peut être
bénéfique au reste de l’Europe car
les Etats membres de l’Union seront poussés, par un sentiment
d’urgence, à approfondir leurs relations, à accélérer la convergence fiscale et sociale. Dans le
monde économique, la volonté
d’une Europe plus forte, plus soudée va se consolider. Ce sera plus
que nécessaire pour faire face
aux défis créés par « l’America
first » de Trump et le capitalisme
d’Etat chinois. p
propos recueillis par
sarah belouezzane,
raphaëlle besse desmoulières
et bertrand bissuel
TOUT LE JAPON
AVEC ANA
I
ls ont des points communs. Sexagénaires, ils enflamment
les jeunes, personnifient la renaissance de la gauche de la
gauche et détestent les médias. Ils sont aussi très différents :
Jeremy Corbyn est un orateur plutôt soporifique alors que JeanLuc Mélenchon aime les effets de manche. Le Britannique dirige
l’opposition et pourrait entrer à Downing Street si la crise du
Brexit fait tomber Theresa May. Le Français cherche son second
souffle après la présidentielle. Ils se sont rencontrés lundi 24 septembre en marge du congrès travailliste de Liverpool. A sa sortie,
M. Mélenchon ne dit rien sur leur conversation, si ce n’est qu’elle
a eu lieu en espagnol, langue commune de ces deux zélateurs des
révolutions sud-américaines. « Lui et
moi avons résisté dans la durée et nous
« LE MOMENT EST
sommes devenus le point d’appui de la
génération suivante. (…) L’un d’entre
VENU DE COORDONNER nous va bien arriver à gagner les élections générales », glisse le député de La
NOS RÉSISTANCES
France insoumise (LFI). Tandis que
CONTRE LA BARBARIE M. Corbyn a conquis le Labour dans
un pays dont le système politique
NÉOLIBÉRALE »
écrase les petits partis, M. Mélenchon
reconnaît que sa trajectoire aurait été
JEAN-LUC MÉLENCHON
impossible « sans le système électoral
député La France insoumise
présidentiel ».
Le soir, lors d’une conférence en
français, le chef de LFI a eu droit à un accueil de star de la part des
militants de Momentum, le courant Labour pro Corbyn. « Le moment est venu de coordonner nos résistances contre la barbarie
néolibérale », a-t-il lancé, déclenchant des vagues de « Oh Jenne
Liouc Meleenchonne », sur le même air que les « Oh Jeremy
Cooorbyn », hymne des corbynistes. Le chef de LFI ne parle pas
anglais mais a des idée sur le Brexit : « La décision a été prise. Que
le Royaume-Uni quitte l’UE, cela m’est indifférent. » Il estime que le
« chaos du Brexit » est une invention de la presse : « Les Britanniques ont voté pour reprendre le contrôle de leur existence que l’UE
leur interdit. Ils ne se sont pas trompés. Il leur reste à le gagner. »
Heureusement que Corbyn, dont les soutiens réclament un vote
pour sortir du bourbier du Brexit, ne comprend pas le français. p
faits. La solution est plutôt dans
les branches où les négociations
se poursuivent, par ailleurs. Nous
mettrons sur la table d’autres solutions qui ne soient pas pénalisantes pour l’emploi.
ANA (All Nippon Airways) dessert tous les jours
Tokyo/Haneda au départ de Paris et des grandes
villes de province*.
1re compagnie aérienne japonaise **,
ANA dessert 51 destinations dans l’archipel
avec de près de 1 000 vols/jour. Tarif unique
avantageux sur les vols intérieurs.
Po la 6e année consécutive, ANA a été
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primée “Compagnie aérienne 5 étoiles”
en raison de l’excellence de son service.
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En nombre de passagers
Nous sommes le Japon
* en partenariat avec Lufthansa Group
10 | france
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
PMA, GPA, fin de vie… ce que dit le Comité d’éthique
Le CCNE reste favorable à la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes et les femmes seules
L
a balle est désormais dans
le camp du législateur. Le
Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a
rendu public, mardi 25 septembre,
son avis sur la loi de bioéthique à
venir. Objectif, infléchir ce texte révisé pour la dernière fois en 2011
pour en faire « une loi de confiance
dans l’individu sur les grandes
avancées des sciences plutôt qu’une
loi d’interdiction », selon les mots
de son président, Jean-François
Delfraissy. Pour cela, le CCNE suggère plusieurs ouvertures, notamment en matière de recherche sur
les embryons surnuméraires, de
possibilités d’accès des couples
ayant un projet parental au diagnostic préconceptionnel ou de
transfert in utero d’un embryon
préalablement conservé après le
décès de l’homme faisant partie
du couple. Il réaffirme également
sa position favorable à la procréation médicalement assistée (PMA)
– ou assistance médicale à la procréation (AMP) – pour les couples
de femmes ou les femmes seules.
Au-delà, le CCNE a exploré des
domaines essentiels dans lesquels
il s’était jusque-là peu aventuré
comme santé et environnement
ou numérique et santé. « Le numérique modifie complètement l’organisation de notre système de santé.
Il pose aux individus la question de
leur accord pour entrer dans des
LE CONTEXTE
CONCERTATION
Pour préparer son avis, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a organisé une vaste
concertation citoyenne, les Etats
généraux de la bioéthique. La
synthèse des contributions a été
mise en ligne en juin. L’avis
« 129 », qui prolonge ces travaux,
s’est construit lors de onze réunions de son comité plénier.
Si les 40 membres du CCNE ne
sont pas parvenus à un consensus sur tous les sujets, ils ont pu
atteindre ce que son président,
Jean-François Delfraissy, qualifie
d’« assentiment majoritaire ».
bases de données et plus globalement de la place du consentement
dans la médecine de demain », souligne Jean-François Delfraissy.
Procréation Sur cette thématique
parmi les plus attendues et les plus
clivantes, le CCNE se prononce de
nouveau – il l’avait déjà fait en
juin 2017 – en faveur de l’ouverture
de la PMA aux couples de femmes
et aux femmes seules qui souhaitent procréer sans partenaire masculin grâce à un don de sperme.
Aujourd’hui, la PMA est réservée
aux couples hétérosexuels dont
l’infertilité est médicalement
constatée. En revanche, il réaffirme l’interdiction de la gestation
pour autrui (GPA). « Sur l’AMP, nous
sommes très sensibles à ce que
nous avons entendu, sans pour
autant avoir changé d’avis sur ce
sujet qui ne fait pas consensus,
même au sein du CCNE. Fondamentalement, il y a quelque chose
de très différent entre AMP et GPA,
justifie M. Delfraissy. Avec la GPA, il
y a un processus possible de marchandisation du corps humain.
Avec l’ouverture de l’AMP pour les
couples de femmes et les femmes
seules, il n’y a pas de “nuisance”. »
Autoconservation des ovocytes
Le CCNE est favorable à la possibilité de la « proposer, sans l’encourager », à toutes les femmes qui le
souhaitent, après avis médical.
« Nous avons un peu évolué par
rapport à notre avis rendu en
juin 2017, précise Jean-François
Delfraissy. Nous étions partagés,
mais l’écoute des sociétés savantes
et des femmes elles-mêmes nous a
fait nuancer notre position. L’un des
arguments est que médicalement,
c’est un peu moins lourd qu’on ne
l’avait imaginé. A partir du moment où les femmes l’ont décidé, au
nom de quoi le leur refuserait-on ? »
Accès aux origines Le Comité
souhaite « que soit rendue possible la levée de l’anonymat des futurs donneurs de sperme, pour les
enfants issus de ces dons. Les modalités de cette levée d’anonymat
devront être précisées et encadrées, dans les décrets d’application, notamment en respectant le
choix du donneur ».
Jean-François
Delfraissy, le président
du Comité consultatif
national d’éthique,
le 5 juin, à Paris.
LUC NOBOUT/IP3
Fin de vie Si le sujet divise, « il y a
un consensus sur le fait que les conditions de la fin de vie en France ne
sont pas bonnes », relève JeanFrançois Delfraissy. Le CCNE propose de ne pas modifier la loi
Claeys-Leonetti de 2016 (droit à la
sédation profonde et continue jusqu’au décès), mais insiste sur
« l’impérieuse nécessité que cette loi
soit mieux connue, mieux appliquée et mieux respectée ».
« Une fraction de personnes estiment que la fin de vie relève d’une
décision individuelle. Nous n’allons
pas jusque-là. Mais il faut explorer
le plus loin possible cette loi et obtenir impérativement un plan de développement des soins palliatifs
avec le budget ad hoc », insiste le
président du CCNE. Le Comité souhaite aussi que soit réalisé un travail de recherche pour étudier un
certain nombre de situations exceptionnelles auxquelles la loi actuelle pourrait ne pas répondre.
Embryon Oui aux nécessaires recherches sur les embryons surnuméraires ne faisant plus l’objet
d’un projet parental ; non à la
construction d’un embryon à des
fins de recherche, préconise le
CCNE, qui souhaite aussi « ne plus
soumettre la recherche sur l’embryon et celle sur les cellules sou-
Le comité
souhaite la levée
de l’anonymat
des futurs
donneurs
de sperme
gnostic préconceptionnel à des
couples ayant un projet parental et
souhaitant connaître la présence
éventuelle de certaines anomalies
génétiques, même en l’absence de
signes les faisant suspecter. Cela se
ferait d’une manière encadrée, sur
prescription d’une équipe médicale spécialisée avec remboursement par l’Assurance-maladie.
ches au même régime juridique ».
« Deux problèmes totalement différents, selon le président du CCNE.
Le premier est celui de ce qu’est
l’embryon et de ce que l’on peut
faire ou ne pas faire. L’enjeu avec les
cellules souches n’est pas leur origine, mais ce qu’on en fait. Actuellement, il n’y a aucune régulation. »
Numérique et santé « C’est un sujet essentiel, qui est traité pour la
première fois dans le cadre des lois
de bioéthique, souligne Jean-François Delfraissy. Avec les bases de
données de l’Assurance-maladie, la
France dispose d’un atout majeur,
et peut encore être un acteur dans
ce domaine. Il ne faudrait donc pas
rentrer dans une logique trop bloquante de réglementation au prétexte des craintes individuelles. »
Le CCNE préconise un cadre qui
« permettrait de renforcer l’efficacité et l’efficience de notre système
de santé, tout en conservant la
souplesse opérationnelle nécessaire à l’accompagnement de l’innovation ». La révolution numérique ne doit cependant pas pénaliser les citoyens qui n’ont pas accès
à cette technologie. Ces derniers,
qui représentent 20 % à 22 % des
Français, selon le professeur Delfraissy, sont souvent des person-
Génomique « Le séquençage à
haut débit du génome est accessible sur Internet, bien que cette pratique soit interdite en France, et il se
fait à des coûts de plus en plus bas.
Les résultats vont dans des bases de
données américaines », constate
Jean-François Delfraissy. S’il ne
souhaite pas une ouverture au diagnostic génétique à toute la population, le Comité prône la mise en
place rapide d’une étude sur le retentissement qu’aurait un tel diagnostic en population générale. Et
il suggère d’ouvrir l’accès au dia-
nes âgées, migrantes ou en situation de fragilité qui ont le plus besoin du recours aux soins.
Santé et environnement Ce sujet majeur de préoccupation dans
la société a été peu pris en
compte dans la concertation citoyenne, note le CCNE, qui préconise des réflexions multidisciplinaires sur ce champ « dont les résultats permettraient de soutenir
mieux qu’aujourd’hui les décisions politiques ».
Don d’organes Le CCNE met l’accent sur la réduction des inégalités régionales en matière d’offre
de greffons et en particulier celles
les plus marquées entre l’outremer et la métropole. L’autre recommandation vise à donner un
« statut » aux donneurs vivants
pour qu’ils ne supportent pas les
conséquences financières de leur
geste généreux.
Neurosciences Le CCNE est hostile à l’application d’une technique
médicale donnant des indices sur
l’activité cérébrale (IRM fonctionnelle) dans le domaine judiciaire,
le « neuromarketing », la sélection
à l’embauche ou les assurances. p
FESTIVAL
FRANCOPHONIE
PMA : l’exécutif veut aller « jusqu’au bout »
25 sept >
MÉTISSÉE
9 oct 2018
Le projet de loi bioéthique doit être examiné au premier trimestre 2019 à l’Assemblée
Cinéma
Littérature
Musique
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CENTRE WALLONI
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46 rue Quincampoix, 75
© Ararat Minasyan
M
ême si le coup d’envoi
de la réforme n’a pas
été
formellement
donné, tous les feux sont au vert
pour l’ouverture de la procréation
médicalement assistée (PMA) aux
femmes célibataires et aux couples lesbiens. « Nous irons jusqu’au bout », a prévenu Mounir
Mahjoubi, secrétaire d’Etat au numérique, le 21 septembre sur
Franceinfo, à quelques jours du
rendu de l’avis du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE),
dévoilé mardi 25 septembre.
Ce projet est loin d’être une surprise : la promesse figurait dans le
programme présidentiel d’Emmanuel Macron. Depuis le début
de l’été, l’exécutif et la majorité La
République en marche (LRM) ont
commencé à paver le chemin vers
la réforme. Le gouvernement a esquissé un calendrier : Benjamin
Griveaux, son porte-parole, avait
évoqué une introduction de la
mesure dans le cadre du projet de
loi bioéthique « avant la fin de l’année, pour un examen [au] début du
premier trimestre de l’année prochaine » à l’Assemblée nationale.
Les députés ont commencé à
aborder la question dans le cadre
d’une mission d’information.
L’élu (LRM) des Deux-Sèvres
Guillaume Chiche entendait, lui,
déposer une proposition de loi
porteuse de cette promesse, avant
de faire machine arrière. Mijuillet, le parti a également arrêté
sa position. Ses cadres se sont mis
d’accord pour défendre le remboursement de la « PMA pour toutes » par la Sécurité sociale, la reconnaissance de la filiation aux
deux mères ou encore le maintien
de la gratuité du don de gamètes.
Divisions de la majorité
Reste à savoir si ces positions
seront celles défendues par l’exécutif. Interrogée sur la question
du remboursement par la Sécurité sociale, qui fait débat, Agnès
Buzyn, ministre de la santé, avait
jugé, le 25 juillet sur RTL, « peu probable » que le gouvernement
n’aille pas dans le sens du parti.
Alors que La Manif pour tous a
déjà appelé à manifester contre la
« PMA sans père », mardi devant
le CCNE, la majorité doit maintenant fourbir ses arguments pour
répondre aux opposants.
Sur France Inter, dimanche
23 septembre, Mme Buzyn a dit
vouloir « un débat apaisé » entre
les parlementaires. Elle a répondu
à la Conférence des évêques de
France qui, dans un texte publié le
20 septembre, craignait que la légalisation de la PMA pour les couples de femmes conduise à celle de
la gestation pour autrui. « C’est totalement faux », a assuré la ministre, rappelant l’engagement pris
par Emmanuel Macron de ne pas
emprunter cette voie. « Je demande qu’on se respecte. Je pense
qu’on est capable de travailler ces
sujets avec respect, et c’est comme
ça que je vais mener les débats dans
l’Hémicycle », a encore invoqué
Mme Buzyn, qui sait qu’elle aura
aussi à affronter les divisions de la
majorité à ce sujet. Ses déclarations ont toutefois interpellé l’une
paul benkimoun
et sandrine cabut
des députées LRM qui s’oppose à la
mesure. « On a l’impression que les
dés sont joués alors qu’une mission
d’information est toujours en
cours », s’inquiète Agnès Thill, élue
de l’Oise, qui demande qu’on
« laisse de la place à la réflexion ».
La gestion des divergences pouvant cohabiter dans la majorité
est « très en haut de la pile » des
priorités de Gilles Le Gendre, fraîchement élu à la tête du groupe
LRM à l’Assemblée. « Je suis très
confiant quant à ce débat, à condition qu’on adopte une méthode
originale dans le travail préparatoire au texte au sein du groupe ».
« L’enjeu est autant sociétal que
politique, car la discussion que
nous aurons doit être un facteur d’apaisement dans la société », plaide encore le nouveau
président de groupe. Mais il devra d’abord être un facteur
d’apaisement entre les députés :
chacune de leurs divisions risque
d’être exploitée politiquement
par les opposants. p
manon rescan
france | 11
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Les fautes des magistrats peu sanctionnées
Le nombre de sanctions et d’avertissements disciplinaires diminue chaque année
L’
affaire révélée en août
par Le Canard enchaîné
avait contraint le gouvernement à réagir
malgré la trêve estivale. Un juge
d’instruction du pôle antiterroriste avait « oublié » de renouveler
la détention provisoire de Oualid
B. mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste.
Libéré le 3 avril, par inadvertance,
il a néanmoins immédiatement
fait l’objet d’un contrôle judiciaire
strict avec interdiction de quitter
sa commune et deux pointages
quotidiens au commissariat.
L’enquête menée par l’inspection générale de la justice sur
cette « erreur grave », selon les
mots de Nicole Belloubet, garde
des sceaux, devrait lui être remise
dans les prochains jours. Elle a affirmé attendre cette étape avant
de se prononcer sur une éventuelle procédure de sanction.
Dans ces situations, la difficulté
est de savoir ce qui relève de l’acte
juridictionnel, inattaquable au
nom de l’indépendance et de
l’inamovibilité des juges, et du
manquement professionnel.
En dépit de la gravité de l’erreur,
une sanction disciplinaire paraît
peu probable tant la pratique
dans la magistrature est d’y recourir avec parcimonie. Pas besoin de remonter à l’affaire
d’Outreau, où le juge d’instruction Fabrice Burgaud, le seul à
porter le chapeau de cet immense
fiasco judiciaire, a été sanctionné
d’une « réprimande avec inscription au dossier ».
Impression trompeuse
Contrairement à une idée largement ancrée dans la magistrature, le nombre de sanctions disciplinaires est orienté à la baisse :
onze en 2014, trois en 2015, deux
en 2016, quatre en 2017 et une
seule depuis le début de cette année. « C’est notamment parce que
les chefs de cours se préoccupent
plus aujourd’hui des questions de
déontologie des magistrats et recourent eux-mêmes davantage
aux avertissements », plaide un
membre du Conseil supérieur de
la magistrature (CSM), l’autorité
disciplinaire. Une impression
trompeuse, là encore.
Au cours des cinq dernières années (2013-2017), les premiers présidents et procureurs généraux
ont infligé trente avertissements
pour quelque 8 000 magistrats,
selon la direction des services judiciaires. Il y a dix ans, sur une période équivalente (2004-2008),
est saisi. Outre le garde des
sceaux, les premiers présidents et
procureurs généraux peuvent le
saisir. Mais pas un chef de cour ne
l’a fait au cours de ces six dernières années ! Quant aux plaintes
que les justiciables peuvent déposer au CSM depuis la révision
constitutionnelle de 2008, elles
n’alimentent guère les gardiens
de la discipline. Souvent parce
que les justiciables prennent cette
procédure comme un moyen de
contester une décision de justice,
mais aussi en raison de règles
complexes. En 2017, aucune des
245 plaintes arrivées au CSM n’a
donné lieu à un renvoi devant le
conseil de discipline.
C’est donc au final la direction
des services judiciaires du ministère qui est la seule gare de triage.
Et chacun se renvoie la responsabilité du faible nombre de dossiers. Au CSM, on se plaint du filtre qu’exercerait la chancellerie…,
qui renvoie vers les chefs de
cours, les mieux placés, au plus
près des magistrats, pour signaler
les éventuels manquements.
Entre 2013 et 2017,
les premiers
présidents
et procureurs
généraux ont
infligé trente
avertissements
pour quelque
8 000 magistrats
quarante-six magistrats avaient
fait l’objet d’une telle mise en
garde. Elle reste inscrite trois ans
au dossier contrairement à une
sanction du CSM, qui y est gravée.
« Le premier constat à faire est
que le corps judiciaire est sain,
composé de gens compétents et
dévoués », explique Daniel Barlow, secrétaire général du Conseil
supérieur de la magistrature. Certes. Mais le ménage ne semble
pas toujours bien fait à l’égard
d’éléments pourtant identifiés.
Ainsi, un magistrat du parquet at-il été mis à la retraite d’office
en 2016 pour avoir tenté de voler
un billet de vingt euros dans le
sac à main d’une collègue.
Saisi par le garde des sceaux pour
avis, le CSM – qui donne un avis
sur les sanctions pour les magistrats du parquet mais décide celles
concernant les juges du siège – a
découvert deux choses au cours
de son enquête : les différents
chefs de cours où ce magistrat
avait officié avaient depuis longtemps identifié le problème ; mais
il n’avait jamais fait l’objet d’avertissements ni de remarques dans
ses évaluations. Un peu comme si
l’institution avait attendu qu’il ait
l’âge de la retraite pour sévir.
Peu de professions font pourtant œuvre d’une telle transparence puisque le site Internet du
CSM met à disposition toutes ses
décisions de sanction depuis
1959. On peut même les classer
par type d’infraction à la loi ou
aux règles déontologiques. Mais
ce florilège préserve l’anonymat
des magistrats concernés et ne
permet même pas d’identifier
leur juridiction.
Le dernier rapport annuel du
CSM permet aussi de constater
que ses formations disciplinaires
sont souvent plus clémentes que
ce que requiert la chancellerie.
Ainsi, dans une affaire de faux en
écriture sur une décision de justice, pour laquelle la direction des
services judiciaires réclamait un
blâme, une absence de sanction a
été décidée « malgré le caractère
avéré des faits reprochés », écrit le
CSM. En mars 2017, une juge a
échappé à la « fin des fonctions »
réclamée par le ministère de la
justice, alors qu’il n’est pas contesté qu’elle avait promis à une
personne concernée par une procédure pénale qu’elle serait particulièrement sévère lors du jugement auquel elle participait en
tant qu’assesseure. Ce sera un
blâme.
« L’effet pervers du caractère exceptionnel de ces sanctions est
qu’un simple blâme est vécu dans
la magistrature comme une infamie suprême alors qu’aux yeux des
citoyens, il ne s’agit que d’une petite tape », observe un des cinq
membres des formations disciplinaires du CSM, interrogé sous
couvert d’anonymat. Conséquence, un magistrat pourra se
faire refuser un poste car il a dans
son dossier un blâme vieux de
quinze ou vingt ans. Le principe
de prescription ne semble pas
s’appliquer ici.
« Heureusement qu’il y a la parité au CSM entre les magistrats et
les personnalités extérieures, on ne
pourra pas dire qu’il s’agit de corporatisme », ajoute un autre
membre. Il estime néanmoins
qu’« il faudrait sans doute pouvoir
sanctionner plus et plus vite, avec
une échelle de sanctions qui permette de dire stop à une pratique,
mais pas forcément à une carrière ». Bertrand Louvel, premier
président de la Cour de cassation
et président de cette institution
garante de l’indépendance de la
justice et de la discipline des magistrats, n’a pas souhaité répondre à nos questions.
A sa décharge, le CSM ne se prononce que sur les dossiers dont il
Etonnante argutie juridique
En 2016, la plainte d’un justiciable
est tout de même parvenue à
franchir les étapes jusqu’au conseil de discipline. Il faut dire que
les faits sont particulièrement
lourds. Une juge est intervenue
dans une procédure civile de séparation conjugale dont elle
n’était pas saisie, en « prenant
parti », produisant de « fausses
allégations », ayant « menti en se
présentant comme présidente
d’une chambre de la famille » et
intervenant « téléphoniquement
auprès du juge des enfants », écrit
le CSM. Il jugera néanmoins la
plainte « irrecevable » car la loi
autorise les justiciables à se plaindre du comportement d’un
magistrat « dans l’exercice de ses
fonctions ».
Or, le juge concerné n’était pas
saisi de l’affaire, il « n’était donc
pas dans l’exercice de ses fonctions », écrit le CSM… Pour contourner cette étonnante argutie
juridique, il aurait suffi, par
exemple, que la chancellerie, qui
a le droit de poursuivre qui elle
veut quand elle veut, se joigne à la
procédure. Mais personne n’y a
songé.
« Quand il y a une faute, il est de
l’intérêt de l’institution qu’elle soit
sanctionnée. Il en va de sa crédibilité. » C’est le secrétaire général du
CSM qui le dit. p
jean-baptiste jacquin
Deux magistrats, un pendu et une « faible expérience »
A Bar-le-Duc, un détenu s’est pendu dans sa cellule. La décision de justice qui le laissait pourtant libre avait été falsifiée par deux magistrats
I
l était persuadé de sortir prochainement de prison et n’a
pas supporté l’idée d’y rester
encore un an. Désespéré après un
dernier appel à sa maman, il a
brutalement mis fin à ses jours
dans sa cellule », peut-on lire dans
l’avis de décès publié dans L’Est
républicain du 19 juin 2015. Quelques jours plus tôt, un article du
quotidien régional expliquait que
les surveillants de la maison d’arrêt de Bar-le-Duc (Meuse) avaient
découvert, le 12 juin, un homme
pendu dans sa cellule « moins
d’une heure après son incarcération », à l’issue de son procès. La
vérité était ailleurs.
Eric Hager avait 49 ans. Il était
sous tutelle, sans emploi et souffrait de diabète et de graves crises
épileptiques. Le 12 juin 2015, alors
qu’il était en détention provisoire
depuis neuf mois pour avoir
porté des coups de couteau au
concubin de sa mère après une
journée où les deux hommes
avaient beaucoup bu ensemble, il
est condamné à vingt-quatre
mois de prison dont dix-huit
mois ferme.
Le maintien en détention de
M. Hager n’a pas été requis par le
procureur, pas plus qu’il n’a été
débattu par le tribunal. A l’issue
de l’audience, son avocat lui explique qu’il sortira donc de prison le
soir même. Il reviendra au juge
d’application des peines de
décider s’il aménage le reliquat de
sa peine ferme.
Nouvelle incompréhensible
A Bar-le-Duc, pour passer de la
prison au tribunal de grande instance, il n’y a qu’à traverser la rue.
Ce que fait le greffier pénitentiaire pour s’assurer qu’aucun
mandat de dépôt n’a été délivré.
Arrivé dans le bureau de la substitut du procureur ayant participé
au procès de M. Hager, il y trouve
également la juge qui a présidé
l’audience correctionnelle. Lors
de cette discussion informelle, la
juge indique que les trois juges du
tribunal avaient évoqué la question de la détention, sans plus de
précision. Et la magistrate du parquet prend l’initiative de modifier en conséquence la fiche pénale de liaison qui informe la maison d’arrêt de la teneur du jugement. Elle y écrit : maintien en
détention. Ces deux magistrates
ont donc sciemment établi un
faux, modifiant après l’audience
une décision de justice. Ce n’est
qu’après le retour du surveillant
pénitentiaire, porteur de cette
nouvelle incompréhensible, que
M. Hager se pend.
Devant la gravité de ce sinistre
scénario, non ébruité en dehors
de l’institution judiciaire, le ministère de la justice, informé par
le parquet général de Nancy, saisit, le 3 août 2016, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM)
pour engager des poursuites disciplinaires. Au terme de la procédure, deux décisions sont publiées à l’automne 2017. « Le prononcé d’une sanction disciplinaire
« Le prononcé
d’une sanction
disciplinaire
n’apparaît
pas justifié »,
« ni opportun »,
conclut le conseil
de discipline
n’apparaît pas justifié », conclut le
conseil de discipline compétent
pour des juges du siège, « ni opportun », ajoute celui chargé des
magistrats du parquet.
Pourtant, le CSM ne minore en
rien la gravité des faits. Il réaffirme dans sa décision que c’est
bien l’intervention de la présidente correctionnelle qui a permis de modifier « la teneur du jugement » et qu’« elle a, ce faisant,
manqué à son devoir de rigueur et
de légalité ». Au sujet de la substi-
tut du procureur, le CSM ne lui
trouve pas non plus d’excuse
pour avoir ajouté « dans la précipitation » la mention mensongère
alors que la journée du
12 juin 2015 n’était en rien surchargée puisque la procédure
concernant M. Hager était « sans
difficultés particulières » et la
seule inscrite à l’audience. Le
« manquement aux devoirs de prudence et de rigueur » est caractérisé, de surcroît sur une mesure
« qui affectait la liberté d’un
individu » et qui a eu « des conséquences dramatiques ».
Comment le CSM peut-il alors
justifier l’absence de sanction ?
Par l’inexpérience des deux
magistrates concernées ! La seule
excuse trouvée pour la juge est
que les faits incriminés « présentent un caractère isolé dans le parcours d’un magistrat qui ne disposait alors que d’une faible expérience », lit-on dans la décision.
Elle avait pourtant derrière elle
une longue carrière d’avocate à
Strasbourg et a été nommée viceprésidente au tribunal de Bar-leDuc en mars 2015, à l’issue d’un
passage par l’Ecole de la magistrature (ENM) et de six mois de stage
probatoire. Quant à sa collègue du
parquet, dont le CSM affirme,
dans la même phrase, qu’elle « disposait d’une faible expérience »
mais « dont chacun s’accorde à
reconnaître les grandes qualités
personnelles et professionnelles »,
elle était effectivement tout juste
sortie de l’ENM et occupait ici,
depuis septembre 2014, le premier poste de sa carrière. Elle est
affectée depuis octobre 2017 dans
un autre tribunal.
Grâce aux bribes d’informations livrées par l’avis de décès,
on sait aussi que M. Hager était
« un grand fan de Johnny Hallyday
et de Renaud » et qu’à la maison
d’arrêt de Bar-le-Duc, « son réconfort était de pouvoir téléphoner
chaque jour à sa maman et à son
frère Michel ». p
j.-b. j.
12 | carnet
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Arthur Mitchell
Danseur et
chorégraphe américain
Les proches
Et la famille,
/H &DUQHW
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3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Pierre-Laurent, Mathilde et Valérie,
ses enfants,
Aurélien, Marc-Antoine, Pauline-Laure,
Clémence, Thibaud, Alexandra et
Arthur,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Paule AIMARD,
survenu le 22 septembre 2018, à Lyon.
Une cérémonie aura lieu le jeudi
27 septembre, à 10 heures, à la maison
funéraire Bataille, 1, rue Thomas Blanchet,
Lyon 8e.
En 1986.
Jean-Pierre de Beaumarchais,
son fils,
Julien de Beaumarchais,
son petit-fils,
Sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès,
dans sa quatre-vingt-seizième année, de
L
e danseur, pédagogue et
chorégraphe Arthur Mitchell, star afro-américaine
du ballet depuis les années 1950, est mort, mercredi
19 septembre. Il avait 84 ans.
Créateur du Dance Theatre of Harlem, en 1969, ardent militant de la
cause des Noirs américains, cet artiste brillant et puissant a illuminé
dès 1955 les pièces du chorégraphe
George Balanchine (1904-1983),
devenant l’un des solistes phares
du New York City Ballet (NYCB).
Né à Harlem le 27 mars 1934,
Arthur Mitchell aligne les étapes
d’un parcours sans faute d’interprète hors pair salué très vite
par le succès public. Il fait ses apprentissages à la New York City
High School of Performing Arts,
dont il sort premier en 1952. La
même année, il décroche une
bourse pour l’école de l’American
Ballet tout en collaborant parallèlement avec de nombreux chorégraphes, dont Donald McKayle
(1930-2018). Il multiplie les petits
boulots et fait son apparition,
en 1954, sur Broadway dans la comédie musicale House of Flowers.
Il intègre le NYCB en 1955 et y
reste quinze ans. Il est non seulement le premier danseur noir à intégrer une compagnie de ballet de
cette envergure, mais il est aussi
très vite distingué par Balanchine.
Son style limpide et athlétique
rayonne dans les pièces du maître
du néoclassique américain, qui
chorégraphia pour lui le pas de
deux d’Agon, pièce emblématique
créée en 1957. Il y sublimait, auprès
de Diana Adams, le style sec et
physique, très insolite dans ses
changements d’humeur, de cette
pièce sur une partition de Stravinsky. A l’opposé de cette veine
classique abstraite, il dansa aussi
le rôle de Puck dans Le Songe d’une
nuit d’été, en 1962. Une valorisation qui déclencha des réactions
racistes parmi les spectateurs.
Dans un entretien au New York
Times en janvier, Arthur Mitchell
évoquait des commentaires haineux dans le public. « Pouvezvous imaginer l’audace que cela
représente de mettre sur scène
ensemble un Afro-Américain et
Diana Adams, l’essence et la pureté de la danse caucasienne ?…
Tout le monde était contre Balanchine. Il savait ce qu’il était en
train de soulever et il m’avait dit :
“Vous savez, mon cher, vous devez être parfait.” »
Certains collègues de la compagnie n’étaient pas non plus très
tendres envers Mitchell. Proche
de Balanchine, né en Russie,
Mitchell se compare malicieuse-
27 MARS 1934 Naissance
à New York
1955 Entre au New York
City Ballet
1966 Crée le Ballet
national du Brésil
1970 Fonde le Dance
Theatre of Harlem
19 SEPTEMBRE 2018 Mort
à New York
Mme Jacques
de BEAUMARCHAIS,
née Marie-Alice
LE COUTEULX de CAUMONT,
chevalier de la Légion d’honneur,
épouse de
Jacques de BEAUMARCHAIS
(1913-1979)
ambassadeur de France.
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 28 septembre, à 10 h 30,
en l’église Saint-Philippe-du-Roule,
Paris 8e.
L’inhumation se déroulera dans la plus
stricte intimité.
ment à « un Afro-Américain élevé
comme un vieil aristocrate russe ».
« Ma relation avec lui était totalement différente de celle qu’il avait
avec les autres interprètes, poursuit-il dans le New York Times. Il ne
s’agissait pas de se demander : quel
rôle vais-je danser ? Mais plutôt
qu’aimeriez-vous que je fasse ? Servez-vous ! Et il le faisait ! »
« Grand-père de la diversité »
Parallèlement à ses prestations
avec le NYCB, Mitchell continuait
à se produire dans des comédies
musicales. En 1966, il répond présent pour créer le Ballet national
du Brésil. Sous le choc de l’assassinat de Martin Luther King,
en 1968, il revient à New York et
fonde, un an après, en complicité
avec son ancien professeur Karel
Shook, dans un garage du quartier
de son enfance, à Harlem, le
Dance Theatre of Harlem, une
école et une compagnie uniquement composées de danseurs
noirs. Il y enseigne et y conçoit des
spectacles comme Fête noire (1971)
et Manifestations (1975), tout en
invitant des chorégraphes en majorité afro-américains à mettre en
scène la troupe. Il venait d’y remonter l’une de ses pièces.
Celui qui déclarait « avoir fait entrer les Noirs dans un art vieux de
quatre cents ans » et aimait se présenter comme « le grand-père de
la diversité » a dégagé la voie à
nombre d’artistes. « C’était un visionnaire, a déclaré Anna Glass,
directrice du Dance Theatre of
Harlem. Il croyait en un monde où
chacun pourrait avoir accès à la
beauté de l’art. » Quant à Misty Copeland, première étoile internationale afro-américaine de l’American Ballet Theatre, elle a posté
ces mots sur Instagram : « Merci,
M. Mitchell, d’avoir fait basculer le
monde du ballet dans notre communauté… Vous m’avez tellement
donné, à travers nos conversations, votre danse et tout simplement votre existence en tant que
corps noir dans le ballet. Mais vous
étiez beaucoup plus que ça. Vous
êtes une icône et un héros. » p
rosita boisseau
Myriam
CHAMPIGNY-COHEN,
qui s’en est allée le 20 septembre 2018.
Un hommage lui sera rendu à la
chapelle Saint-Roch, rue Saint-Roch 19,
à Lausanne, le mercredi 26 septembre,
à 15 h 30.
Notre profonde gratitude
va à l’ensemble du personnel de La Paix
du Soir.
Cet avis tient lieu de de faire-part.
FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
MARTY LEDERHANDLER/AP
ont la tristesse de faire part du décès de
C’est dans la paix que
Jean BERLIN,
ingénieur ECP 51,
a été rappelé à Dieu,
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Le culte d’espérance sera célébré
au Centre œcuménique, 2, avenue JeanSébastien Bach, à Jacou (Hérault),
le mercredi 26 septembre 2018,
à 14 h 30.
Jacques Berlin,
son frère,
Olivier, Anne, Marc, Éric et Sylvain,
ses enfants,
Les familles de Tonnac, Romeu
et Pierens,
Ses dix petits-enfants
Et ses huit arrière-petits-enfants.
famillejeanberlin@gmail.com
Patrick,
son fils,
Anne-Flore et Joséphine,
ses petites-filles
Ainsi que les familles Bascou,
Heilbronn, Klotz et Nahon,
ont la grande tristesse de faire part
du décès, le 18 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, de
Gilbert BLOCHE,
chevalier de la Légion d’honneur
au titre de la Résistance,
ingénieur diplômé
de l’Institut polytechnique de Grenoble,
ancien responsable
du Centre des jeunes dirigeants
d’entreprise.
Les obsèques auront lieu le jeudi
27 septembre, à 15 heures, au cimetière
de Montmartre, 20, avenue Rachel,
Paris 18e.
patrick.bloche@paris.fr
Christian Mouhanna,
son directeur
Et tous ses collègues et amis
du Centre de recherches sociologiques
sur le droit et les institutions pénales
(CESDIP-CNRS)
Domicile de la famille :
Marianne Pichon,
chemin des Devens 4,
CH-1318 Pompaples
(Suisse).
Mme Maryvonne Chevron,
son épouse,
Nicolas et Odile,
Pascale et Jean-Christian,
Emmanuel et Christine,
ses enfants,
Antoine, Martin, Jodie, Loïse,
Alexandre et Marie,
ses petits-enfants
Ainsi que toute sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Jean-Jacques
CHEVRON,
survenu le 23 septembre 2018,
chez lui à Panthier,
à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
Ses obsèques seront célébrées le samedi
29 septembre, à 14 h 30, en l’église de
Créancey (Côte-d’Or).
Cet avis tient lieu de faire-part.
Mme Natacha Dreyfus,
son épouse,
Anne, Pierre et Lucas,
ses enfants,
Martha, Paul, Irène et Juliette,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Armand DREYFUS,
« fou de théâtre »,
survenu le 20 septembre 2018,
en sa quatre-vingt-neuvième année.
L’inhumation aura lieu au cimetière
nouveau de Puteaux, 467, boulevard
Aimé Césaire, Nanterre (Hauts-deSeine), le mercredi 26 septembre,
à 10 h 30.
Hélène,
sa femme,
Sylvain et Manuel,
ses fils,
ont la douleur de faire part du décès de
Daniel GAUTIER,
chercheur humaniste
et d’une immense culture,
initiateur
de la mission Cassini-Huygens,
décoré de l’ordre national du Mérite
et de la Légion d’honneur,
survenu le 8 août 2018.
Sa disparition nous laisse un immense
vide.
monsieur.gautier@laposte.net
Alain GERSCHEL
nous a quittés brutalement, le 9 août 2018.
Il a été inhumé au cimetière de Passy,
Paris 16e.
Une messe en sa mémoire sera célébrée
en l’église d’Orsay (Essonne), le samedi
6 octobre, à 15 heures.
Claudie,
sa femme,
Pascal et Laurent,
ses fils
et leur famille
Et toute la famille.
claudie.gerschel@free.fr
Sylviane Guiot,
son épouse,
Nathalie et Éric Bonnefille,
Sophie Guiot,
Bertrand Guiot et Sophie Margolis,
ses enfants et leurs conjoints,
Maëliss, Axel, Nathan, Zoé et Lily,
ses petits-enfants
Ainsi que toute sa famille,
ont la douleur de faire part du décès de
Jean-Claude GUIOT
survenu à Vaucresson,
le 23 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingts ans.
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de
La cérémonie religieuse sera célébrée
le jeudi 27 septembre, à 10 h 30, en l’église
Saint-Clodoald de Saint-Cloud.
Sophie BODY-GENDROT,
Elle sera suivie de l’incinération
au crématorium de Clamart, à 16 heures.
professeure émérite
à l’université Paris-Sorbonne
et chercheuse au CESDIP.
Ils assurent son mari, Alain Gendrot
ainsi que toute sa famille de leur profonde
sympathie.
L’urne sera déposée ultérieurement
dans le caveau familial, au cimetière de
Saint-Cloud, dans la plus stricte intimité.
Famille Guiot,
8, rue Alexandre Coutureau,
92210 Saint-Cloud.
Le Rouret. Genève. Roubaix.
Janine Mazeyrac,
sa femme,
Catherine et Marie-Hélène Mazeyrac,
ses filles,
Elise, Chloé, Rémi, Clarisse et
Madeleine,
ses petits-enfants,
Jonas,
son arrière-petit-fils,
ont la douleur de faire part de la disparition
de
Robert MAZEYRAC,
ancien ambassadeur de France,
ministre plénipotentiaire,
survenue le vendredi 7 septembre 2018,
au Rouret (Alpes-Maritimes),
en sa quatre-vingt-quinzième année.
Selon sa volonté, ses obsèques ont été
célébrées dans la plus stricte intimité
familiale.
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
Ayi Sylvain Ajavon,
son fils togolais,
Michel,
son frère
Et toute sa famille,
annoncent le départ volontaire,
survenu le 9 septembre 2018,
à quatre-vingt-quatorze ans,
de
Jean de MENTHON,
jeune résistant dès l’été 1940,
ancien élève de l’ENA,
indigné par la multiplication
en cours des milliardaires.
Selon sa volonté, il a été incinéré en
toute discrétion.
Vaclav NEUMANN,
dit « Vacha, Vas »,
né à Prague, le 10 décembre 1946,
journaliste et éditeur photo,
nous a quittés le jeudi 20 septembre 2018.
Nous sommes profondément émus et
tristes de faire part de cette nouvelle.
Pour lui dire au revoir, la cérémonie
d’adieu aura lieu au crématorium du
cimetière du Père-Lachaise, le mercredi
26 septembre, de 13 h 30 à 14 h 30,
en la salle de la Coupole, 71, rue des
Rondeaux, Paris 20e.
Milan et Blanche Neumann,
ses enfants,
Sviatoslav Stepanov,
son gendre
Et Léa,
sa petite-fille
Marie-Amélie Beri Neumann,
son épouse,
Ivan Neumann,
son frère,
Ses neveux et nièces.
Mme Pérouse de Montclos,
née Christiane O’Cornesse,
son épouse,
Aude et Louis-Victor d’Herbès,
Béatrice et Hervé Mariaux,
Florence et Hugues de Thé,
Véronique et Olivier de Saint André,
Violaine et Gabriel de Seze,
ses filles
et gendres,
Ombline, Magdeleine, Alban, Mathilde,
Pauline, François, Floriane, Astrid,
Philippine, Priscille, Charles, Camille,
François-Xavier, Sixtine, Flavie,
Alexandre, Blanche, Marguerite, Elie,
Anouck et Jacques,
ses petits-enfants
Ainsi que ses dix arrière-petits-enfants
Les familles Slama, Saada, Khiari,
Boubaker, Decroix, Attias, Valensi
Et ses nombreux amis,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
Bice Béatrice SLAMA,
née SAADA,
1923 (Tunis) - 2018 (Paris),
professeure de littérature française,
spécialiste des écritures des femmes,
elle a enseigné avec passion au lycée
Alaoui, à l’université de Tunis,
Nanterre, Vincennes,
Vincennes-Saint-Denis.
survenu le 19 septembre 2018.
Les obsèques auront lieu le mercredi
26 septembre, à 15 h 20, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, entrée par
Gambetta, Paris 20e.
Isabelle Sourbès Verger,
son épouse,
Françoise, Pierre et Nicolas,
ses enfants,
Ses petits-enfants
Et arrière-petits-enfants,
Anne-Marie Verger,
ont la tristesse de faire part du décès de
Fernand VERGER,
professeur émérite à l’ENS,
directeur honoraire à l’EPHE,
chevalier de la Légion d’honneur,
qui s’est éteint le 20 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
La cérémonie aura lieu le mercredi
26 septembre, à 14 h 30, en l’église SaintPierre-Saint-Paul d’Ivry-sur-Seine, suivie
d’une inhumation au cimetière communal
ancien, rue Bernard Palissy.
Les fleurs peuvent être remplacées
par un don à l’association Trisomie 21
Gironde.
Remerciements
Rose Castellani-Tiberi,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
remercient tous leurs proches et amis pour
les nombreuses marques d’affection et de
soutien, suite au décès de
Alain CASTELLANI,
survenu le 9 septembre 2018,
chez lui, en Corse.
« Tu n’es plus là où tu étais
mais tu es partout là où je suis. »
108, rue des Suisses,
92000 Nanterre.
Communications diverses
Rencontre
avec Karol Modzelewski
Figure majeure de l’opposition
démocratique en Pologne communiste,
il sera exceptionnellement présent
à Paris pour présenter et signer
ses mémoires en français
Nous avons fait galoper l’Histoire.
Confessions d’un cavalier usé.
Mercredi 3 octobre 2018, à 18 heures,
FMSH, Grand Hall,
54, boulevard Raspail, Paris 6e.
Plus d’informations : www.fmsh.fr
La famille Marlier recherche les enfants
et les adolescents juifs qu’elle a hébergés
pendant la Seconde Guerre mondiale
à Dommartin (Rhône), parmi eux
notamment la famille Horowitz
et Mlle Tannenbaum.
Merci de contacter : Mme Marlier,
10, rue Châteaubriand, 92320 Châtillon.
Signature
Le geste intérieur
Méthode Feldenkrais - Tai-chi Ch’üan
ont l’immense tristesse de faire part du
rappel à Dieu de
M. Xavier
PÉROUSE de MONTCLOS,
le 21 septembre 2018.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le mercredi 26 septembre, à 9 h 30, en
l’église Saint-François-Xavier, Paris 7e.
Valérie Le Huche vous accueille
les 28 septembre et 4 octobre 2018,
en soirée, Paris 6e.
Entrée libre sur réservation
www.artdumouvement.fr
page contact.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
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Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
horizons | 13
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Richard C., 25 ans, au Marquee,
lors du Matchmaking Festival
de Lisdoonvarna (Irlande),
le 8 septembre.
EAMON WARD POUR « LE MONDE »
lisdoonvarna (irlande) - envoyé spécial
L
isdoonvarna, une bourgade de la
côte ouest de l’Irlande. En cette
fin d’été, il fait déjà frais et il
pleut sans cesse, mais les tenues
légères restent de rigueur, car
l’heure est à la fête, nuit et jour.
Comme chaque année en septembre, des dizaines de milliers de célibataires des deux
sexes participent au Matchmaking Festival,
un événement unique en son genre, qui
dure un mois entier : tout est organisé pour
aider les participants à trouver leur
« match », autrement dit l’âme sœur. Pour
les accueillir, cette ville de 800 habitants se
met en quatre : une dizaine de bars proposent des fêtes dansantes gratuites animées
par des orchestres de country ; les musiciens
jouent de la fin de matinée jusqu’aux aurores. Il y a aussi des concerts payants, sous un
chapiteau dressé en lisière de la ville. Tous
les hôtels de la région sont bondés, des centaines de personnes dorment sous la tente
ou dans des camionnettes.
L’édition 2017 avait attiré près de
80 000 personnes. Celle de 2018 a autant de
succès. Toujours avec le même centre névralgique : le Matchmaker Bar, dans la rue principale. C’est dans ce pub qu’officie Willie Daly,
76 ans, marieur professionnel depuis plus
d’un demi-siècle, comme avant lui son père
et son grand-père. Le temps du festival, il
s’installe dans une petite salle située près de
l’entrée du bar et reçoit les célibataires ayant
besoin de ses services. Avec ses cheveux
blancs en bataille, sa barbe mal taillée et son
accent chantant, ce charmeur inspire
confiance au premier contact. A le voir, on
devine aussi qu’il fut, en son temps, un
séducteur. Il a eu huit enfants et vit désormais avec une femme plus jeune que lui. Au
cours du festival, il se balade avec un registre
relié cuir datant de 1860, où ses ancêtres inscrivaient jadis les noms des célibataires en
mal d’amour. Peu importe que la couverture
parte en lambeaux, que les pages soient
déchirées, il croit en ses pouvoirs : « Quiconque pose sa main sur le registre se mariera
dans les six mois. C’est un peu magique. »
Willie habite une maison défraîchie en
pleine nature, à une dizaine de kilomètres de
Lisdoonvarna. Comme la plupart des matchmakers d’antan, il a d’abord été éleveur et
vendeur de chevaux. A force d’aller de ferme
en ferme, les maquignons savaient quelle
famille avait une fille ou un fils à marier. Ils
jouaient alors les entremetteurs et négociaient le calcul des dots. En septembre, ils
venaient à Lisdoonvarna à la rencontre des
familles aisées habituées à y séjourner à cette
saison, car c’était une ville d’eau réputée. Ils
pouvaient ainsi faire les présentations et
finaliser les arrangements.
Aujourd’hui, les mariages ne sont plus décidés par les parents, mais la tradition de l’entremetteur rural a survécu. L’âge venant,
Willie a fermé son élevage et a ainsi eu plus
Mariages
à l’irlandaise
Chaque année, en septembre, la petite ville
de Lisdoonvarna accueille des dizaines
de milliers de célibataires en quête de l’âme sœur
de temps à consacrer à cette activité. Celles et
ceux qui viennent le voir doivent remplir un
formulaire (nom, âge, coordonnées, hobbys),
puis rédiger une courte description de leur
partenaire idéal. Ensuite, Willie les fait
asseoir près de lui et entame la conversation,
sur un ton léger et insouciant. Le service est
payant, mais pas hors de prix. « Selon l’allure
des gens, je leur demande 2, 5, 10 ou 20 euros.
Parfois, s’ils viennent de loin, je ne fais pas
payer. » Après l’entretien, il griffonne des
notes personnelles sur le candidat. Puis il se
met en chasse.
LES MIRACLES DE L’ENTREMETTEUR
Ce samedi soir, une file d’attente s’étire devant son « bureau ». Femmes et hommes de
tous âges patientent debout, décontractés,
un verre à la main. Trois amies âgées de
21 ans, venues de Cork, remplissent leur formulaire en poussant des cris de joie. La plus
grande, habillée sexy, joue les cyniques : « Je
cherche du road frontage » – un propriétaire
possédant des terrains à bâtir bien situés,
desservis par une route, donc faciles à revendre. Sa copine préférerait un bel aventurier,
un trentenaire prêt à l’emmener en voyage et
à s’engager, tout le contraire de « ces jeunes
égoïstes qui ne cherchent que leur plaisir ». Sans attendre, Willie va sur la piste de
danse et revient avec des hommes correspondant vaguement au signalement. Tout le
monde retourne danser. Affaires à suivre…
La suivante, Alison, une infirmière de
33 ans, vient de vivre une rupture douloureuse. Son rêve ? Un compagnon âgé de 30 à
40 ans, « plutôt beau gosse », mais surtout
ayant « bon caractère » parce que « c’est essentiel ». Comme beaucoup de festivaliers,
elle a essayé le site de rencontres en ligne
Tinder : « Je tombais toujours sur des types
louches ou très différents de la description
qu’ils avaient donnée d’eux-mêmes. » Assis
près d’elle, Luke, un cuisinier de 40 ans, l’observe avec intérêt. Il n’est pas vraiment beau
gosse, mais il a l’air gentil et cherche une
compagne « travailleuse et sérieuse ». Le
temps presse, il n’est ici que pour deux
jours : « Willie va faire un miracle, je connais
AU MATCHMAKER
BAR OFFICIE
WILLIE DALY,
76 ANS, MARIEUR
PROFESSIONNEL
DEPUIS PLUS
D’UN DEMI-SIÈCLE
sa réputation, je lui fais confiance, je suivrai
son choix. » Alison se lève sans le voir.
Parfois, la tristesse s’invite dans la petite
pièce. Emily, 29 ans, monitrice d’école maternelle, et sa sœur Vanessa, 31 ans, femme de
ménage, arrivent de Dublin dans l’espoir de
trouver chacune un mari, « dès que possible ».
Anxieuses, elles admettent n’avoir jamais eu
de relations suivies avec un homme. Elles
viennent de passer six mois en Australie, où
elles espéraient refaire leur vie, mais n’ont
pas trouvé de travail intéressant. Rentrées au
pays sans le sou, elles habitent chez leurs
parents. Sans surprise, elles voudraient des
époux stables, fiables, honnêtes. Willie se
lève et revient avec un type assez âgé, boiteux et édenté, qu’il présente à la cadette. Elle
semble choquée et déçue, mais n’ose rien
dire et accepte de discuter un moment. Avant
de partir, elle pose les mains sur le registre,
ferme les yeux et prie à voie basse, puis laisse
de l’argent sur la table pour Willie. Lui a déjà
disparu : « Il peut nous appeler demain ou
dans trois mois, nous irons à tous les rendezvous », prévient-elle. De fait, l’activité du
marieur ne cesse pas avec le festival. Dans les
semaines suivantes, il poursuit sa quête et
appelle ses clients avec des propositions. « J’ai
un répertoire complet dans la tête. Je connais
beaucoup de monde et je fais sans cesse de
nouvelles rencontres, indique-t-il. Je pense à
des couples possibles en marchant dans la
forêt, ça me stimule. »
En une soirée, Willy a récolté près de 80 formulaires. Et sa réputation va bien au-delà du
Matchmaker Bar. Lorsque l’envie le prend de
changer de pub, il met un quart d’heure pour
parcourir cent mètres dans la grande rue. Les
passants lui donnent l’accolade, se bousculent pour des selfies. Un jeune couple vient le
saluer : John et Ashley se sont rencontrés
grâce à lui en 2016 et se sont mariés peu
après. Ashley montre son ventre rond ; elle
attend un enfant.
Que deviendront les célibataires timides
quand il sera trop âgé pour les aider ? Personne ne veut y penser. Deux de ses filles se
sont essayées au matchmaking avant de
renoncer pour fonder leur propre famille.
L’une d’elles, Alsha, envisage de s’y remettre,
en combinant la méthode paternelle et la
modernité d’un site Internet, mais elle
hésite : « Je n’ai pas son charme, estime-t-elle,
il est irremplaçable. » Il faudra trouver une
solution, car le Matchmaking Festival est
aussi un business, qui rapporte chaque
année plusieurs millions d’euros à la ville.
En coulisses, le maître d’œuvre est un
homme d’affaires chaleureux et hyperactif,
Marcus White, 54 ans. A bien y regarder, c’est
le véritable patron de Lisdoonvarna : il possède les quatre principaux hôtels, cinq bars,
une agence de voyages, une flotte d’autocars,
une discothèque, l’épicerie de la grand-place,
un magasin d’artisanat et quelques maisons.
Il organise aussi les concerts du festival.
Marcus a hérité les hôtels de son père, mais,
il y a une dizaine d’années, il a su moderniser
le festival, alors en voie d’essoufflement.
C’est aussi un bourlingueur qui a vécu en
Afrique et en Asie : il a eu huit enfants de
trois femmes différentes – trouvées sans
l’aide de matchmakers.
UN BUSINESS EN MILLIONS D’EUROS
Les vétérans du festival, les « seniors » du
célibat, sont des couche-tôt. On les croise surtout au bal organisé chaque jour entre midi et
14 heures dans une salle municipale. Il y a là
des veuves et des vieux fermiers de la région
qui ont trimé toute leur vie en solitaires tandis que les femmes partaient à la ville. La
vieillesse venue, ils se désolent de voir
qu’après eux, leur ferme sera laissée à l’abandon. Pudiques, ils affirment tous être là uniquement pour danser, mais l’un d’eux vend la
mèche : « N’oubliez jamais la phrase du grand
écrivain irlandais George Bernard Shaw : “La
danse est l’expression verticale d’un désir horizontal.” » Kenny, un éleveur à la retraite qui
refuse de préciser son âge, ne s’est jamais
marié et le regrette : « Je ne cherche plus, c’est
trop tard, mais je viens danser tant que j’en suis
encore capable. C’est si bon de tenir une femme
dans ses bras pendant quelques minutes. »
Depuis peu, le festival attire des étrangers :
des Allemandes et surtout des Américains.
En une soirée, quatre jeunes femmes d’Alabama, de Chicago et de Boston, des touristes
de passage, viennent voir Willie, « à tout
hasard ». Tard dans la nuit, deux d’entre elles
acceptent de suivre jusqu’à leur camping des
jeunes Irlandais délurés, rencontrés dans la
petite pièce du marieur. Le lendemain, les
Américaines ont disparu, mais les garçons
sont à nouveau là, pour demander au septuagénaire de refaire un miracle…
Willie doit aussi s’occuper d’un autre Américain : Robert, 54 ans, chemise hawaïenne,
short militaire, en provenance du NouveauMexique. C’est la première fois qu’il quitte les
Etats-Unis, mais il a des ancêtres irlandais et
se sent un peu chez lui ici. Ingénieur dans
l’agroalimentaire, divorcé de longue date, il
est en préretraite et disposé à s’installer n’importe où dans le monde : « Quel homme ne
serait pas prêt à parcourir un million de kilomètres pour trouver l’amour ? » Willie lui présente une grande blonde, large d’épaules, une
Finlandaise vivant en Allemagne, qui était
médecin et vient de prendre sa retraite. Ça
n’accroche pas fort…
D’autres étrangers, plus discrets, vivent à
Lisdoonvarna. En 2017, Marcus White a décidé
de louer un de ses hôtels à l’Etat, qui en a fait
un centre d’accueil pour demandeurs d’asile.
« Toute la population était contre, ça a été très
dur, mais j’ai tenu bon, se souvient-il. Pour
moi, c’était surtout une décision financière : cet
hôtel me rapportait très peu. » En fait, tout se
passe bien. Le centre héberge 130 personnes
de 22 nationalités, surtout des familles et une
quinzaine de femmes seules. L’une d’elles,
une Camerounaise de 34 ans, est allée faire un
tour au Matchmaker Bar par curiosité. Présentée à Willie, elle lui a expliqué qu’elle ne
cherchait pas l’amour en ce moment, car sa
vie est trop difficile et incertaine, mais le
vieux matchmaker, ravi de faire sa connaissance, a trouvé une solution pour la faire participer : il l’a embauchée comme assistante
bénévole pour les week-ends. p
yves eudes
14 |
CULTURE
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Comme un torrent
de paroles et de sang,
la Révolution
Pierre Schoeller redonne vie et sens
aux événements qui ont secoué la France
entre 1789 et 1793, des salles de l’Assemblée
nationale jusqu’aux arrière-cours
des faubourgs parisiens
UN PEUPLE ET SON ROI
pppv
n peut s’amuser, sur un moteur
de recherche, à associer
n’importe quel produit ou
événement – surgelés, migraine,
revêtement de sol, mariage princier – au
terme « révolution ». On constatera que cette
idée s’est dissoute en une infinité de changements cosmétiques et d’évolutions dérisoires. Dans le même temps, la possibilité de
changer délibérément le monde est devenue
presque inconcevable.
L’ambition de Pierre Schoeller – sans doute
la plus haute et la plus folle qu’ait connue le
cinéma français ces dernières années – est de
redonner vie et sens à la révolution, de mettre
en scène la mort d’un monde et la naissance
d’un autre, ce qui est advenu en France entre le
9 avril 1789, jeudi saint, un mois avant la réu-
O
nion des Etats généraux, et le 21 janvier 1793,
date de l’exécution de Louis XVI – du jour où le
roi lava pour la dernière fois les pieds des
enfants pauvres de Paris (c’est la première
séquence du film) à celui de sa décapitation.
En deux heures (c’est bien peu), le réalisateur de L’Exercice de l’Etat (2011) concentre les
images, les discours, les figures et les conflits
avec une acuité intellectuelle et une énergie
qui emportent tout, même la gaucherie de
certains tours du récit. Allant et venant des
galetas du faubourg Saint-Antoine à
Versailles, des Tuileries ensanglantées à la
salle du Manège de l’Assemblée nationale, Un
peuple et son roi précipite les éléments de la
France de 1789 dans le creuset de la révolution et analyse l’alliage nouveau qui en sort.
Autant qu’un spectacle guidé par un souci de
fidélité aux sources, le film de Schoeller est
un essai voué à réveiller la réflexion sur l’idée
de révolution, sur son actualité. Il en restera
L’AMBITION
DU CINÉASTE EST
DE METTRE EN
SCÈNE LA MORT
D’UN MONDE
ET LA NAISSANCE
D’UN AUTRE
aussi bien l’image de ce cheval errant dans la
cour des Tuileries au lendemain de l’assaut
donné par le peuple contre les Suisses que le
désir de poursuivre, par la lecture ou le débat,
la conversation impulsée à l’écran.
Le feu et la lumière
Après que le grand et gauche souverain (Laurent Lafitte) a donc lavé les pieds des enfants
pauvres, ce rite qui rappelle plus la nature divine du monarque que la charité de la maison de Bourbon, le récit se déplace dans l’atelier de l’Oncle (Olivier Gourmet), maître verrier, à l’ombre des tours de la Bastille. La forteresse vient d’être prise, l’artisan est
sceptique quant à la portée de cet
accomplissement. Autour de lui, il y a sa
compagne Solange (Noémie Lvovsky) et les
autres femmes de l’immeuble (Adèle
Haenel, Céline Sallette, Izïa Higelin). Passent
aussi des figures historiques méconnues : les
figures révolutionnaires Lazowski (Andrzej
Chyra) et Pauline Léon (Julia Artamonov),
qui poussent le feu des discussions devant le
four du verrier.
Au long de cette première partie, Schoeller
joue avec le feu et la lumière. La plasticité du
verre en fusion devient celle d’une éruption
solaire, la pénombre qui règne dans le
faubourg est frappée par la lumière lorsque
la démolition de la Bastille laisse enfin passer
le soleil. Le contrepoint sonore de ces lumières passées de l’état d’idées à celui de réalité,
ce sont les effusions chantées, les comptines
satiriques ou les refrains vengeurs.
Une ellipse amène à 1791, année baptisée
« le temps des trahisons » : celle du roi, qui
fuit jusqu’à Varennes, celle du gouvernement constitutionnel qui fait tirer sur les
manifestants du Champ-de-Mars. Un peuple
et son roi trouve alors son rythme, une
perpétuelle
accélération,
faite
de
« Dans le film, on échappe à l’image d’Epinal »
Dialogue entre le réalisateur Pierre Schoeller et l’historien Patrick Garcia, auteur d’une thèse sur le bicentenaire de la Révolution
P
ENTRETIEN
ierre Schoeller, cinéaste, et
Patrick Garcia, historien,
dialoguent autour d’Un
peuple et son roi. Le premier, avant
de s’attaquer à la Révolution française, avait déjà signé deux remarquables longs-métrages, Versailles
(2008) et L’Exercice de l’Etat (2011).
Le second, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise)
et chercheur à l’Institut d’histoire
du temps présent, est spécialisé
dans l’épistémologie de l’histoire
et l’auteur d’une thèse consacrée
au bicentenaire de la Révolution.
Quel désir vous a conduit à vous
attaquer à ce mythe de l’histoire
nationale qu’est la Révolution ?
Pierre Schoeller : La Révolution
me semble être l’événement
fondateur d’une question qui travaille mes autres films : notre rapport à la citoyenneté et à la politique aujourd’hui. Je me dis que la
photographie est née quarante
ans après la Révolution. Qu’il s’en
est fallu de peu, donc, pour que le
cinéma ne filme l’événement.
Cela me le rend soudain plus
accessible. Mais je ne connaissais
à peu près rien, il y a sept ans, de
ce qui se trouve dans le film. Mon
idée première, dans les limbes,
c’est : « allons à la Terreur », parce
que nous sommes issus de ça.
En même temps je me méfie de
moi-même. Et je lis, Michelet,
Hazan, Furet, toutes les chapelles,
et je plonge dans les sources de
données de la Bibliothèque nationale de France. Et puis je travaille
avec des historiens dont la sensibilité me semble aller vers le film,
comme Arlette Farge par exemple, qui n’est pas une historienne
de la Révolution, mais du temps
d’avant. C’est une spécialiste de la
micro-histoire, des émotions, des
sensations. Son apport a donc été
très précieux. Mon souci n’a pas
été de trancher dans le débat
entre historiens. C’était de faire
un film sur les émotions politiques, sur la manière dont les
protagonistes de cette histoire, le
roi, l’Assemblée et particulièrement le peuple, pensaient et vivaient l’événement. D’où le choix
d’en revenir au mouvement originel, aux trois premières années
de la Révolution, ce moment collectif où un peuple se réinvente.
Pouvez-vous nous rappeler
les enjeux de l’interprétation
de la Révolution ?
Patrick Garcia : L’historiographie de la Révolution française est
une historiographie à enjeu permanent. Deux grandes lectures
s’opposent de manière paroxystique au moment du bicentenaire.
Celle de François Furet (1927-1997),
qui offre une lecture intentionnaliste de l’événement à travers l’histoire des idées ; c’est une lecture
politique qui s’élève contre la vulgate « jacobino-bolchevique », et
qui choisit dans la Révolution un
bon moment, le moment libéral,
comme culture du compromis,
contre la culture totalitaire du
conflit qu’incarnerait la Terreur.
Face à cela, on a avec Albert Soboul
(1914-1982) une historiographie
sociale d’inspiration marxiste, qui
définit la Révolution comme une
prise de pouvoir de la bourgeoise
qui ouvre la voie au capitalisme.
Trente ans plus tard, ces débats
sont comme vidés de leur sens.
Politiquement, avec la chute du
Mur. Historiquement, avec la redécouverte de la fluidité de l’événement, telle que l’historien américain Timothy Tackett la définit
dans ses ouvrages. Qui nous dit
que les députés de l’Assemblée nationale sont des juristes, qui n’ont
pas lu Rousseau et qui ne savent
pas qu’ils vont faire la Révolution.
En quoi nous touchons à la force
du film de Pierre Schoeller…
P. G. : Exactement. C’est l’action
qui transforme les acteurs. On
sort enfin d’une lecture téléologique pour se confronter à ce qui se
passe. On tente de comprendre un
surgissement. On regarde ce qui
se passe de divers points de vue,
celui du peuple ou celui des femmes, qui furent des acteurs
majeurs de cette Révolution. C’est
une sorte de retour à Michelet
(1798-1874). Et c’est cette attention
aux détails, aux acteurs de l’histoire, à l’enchaînement des
circonstances face auxquelles
chacun doit se déterminer que je
trouve extraordinaire dans le film.
Le roi qui lave les pieds des enfants
pauvres, la place accordée aux discours des députés ou aux chansons populaires, tout cela crée un
effet de défamiliarisation qui
permet la redécouverte de l’événement. C’est de l’histoire sensible.
On échappe à l’image d’Epinal, au
patrimoine filmé du type La Révolution française de Robert Enrico
(1989). Je suis sorti de la salle en
me disant que c’était, enfin, la
Révolution à hauteur d’homme.
L’exténuation du lien qui relie
le peuple au roi, le désir
d’être mieux représenté par
l’Etat sont des thèmes
qui nous regardent de près.
P. S. : Pourquoi sommes-nous
aujourd’hui dans une attente tou-
jours déçue face au pouvoir ? Une
réplique du film le dit : « Ils veulent qu’on reste des enfants. » Pour
moi, la Révolution, c’est ce mouvement qui traverse un peuple
quand il se refuse à être plus longtemps une masse infantilisée, humiliée. On l’a vu récemment avec
les révolutions arabes. Tout part
d’un vendeur de fruits, désespéré,
qui s’immole par le feu en Tunisie. Mais on voit bien à quel point
cette émancipation est difficile.
Vous arrêtez votre film sur
la mort de Louis XVI. Mais
la Révolution continue…
P. S. : Je ne peux décemment
m’arrêter là, ça m’est apparu assez
vite. Mais ç’aurait été un film trop
cher à produire, quand bien
même tous nos partenaires ont
été formidablement impliqués. Ce
premier volume est déjà à 16 millions d’euros. Nous nous sommes
donc concentrés sur celui-ci, en
espérant pouvoir poursuivre… p
propos recueillis par
jacques mandelbaum
culture | 15
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Sens interdits à Nairobi
Le film de Wanuri Kahiu, autour de l’idylle adolescente de deux jeunes
femmes, a été censuré au Kenya, où l’homosexualité est interdite
RAFIKI
ppvv
interdiction totale de
Rafiki par la commission de censure kényane est un prix, dans
les deux sens du terme. Le tarif insupportable imposé par les institutions (qui ont finalement autorisé une diffusion locale du 23 au
30 septembre afin de permettre
au film de concourir pour les Oscars) à la cinéaste Wanuri Kahiu
pour avoir osé mettre en scène
une idylle adolescente entre deux
jeunes femmes ; une distinction
aussi, qui montre que Rafiki n’est
pas seulement – comme certains
l’écrivaient au moment de la présentation du film à Cannes dans
la section Un certain regard – un
produit destiné au circuit des festivals, mais aussi une œuvre insupportable pour les tenants de
l’ordre établi, qui, si elle était vue
par celles et ceux à qui elle est destinée, pourrait infléchir le débat.
La violence pesante de la réaction était prévisible. Elle est aussi
incongrue. Rafiki (qui n’est qu’incidemment le nom du mandrill
dans Le Roi Lion, mais veut avant
tout dire « ami/e » en swahili), n’a
rien de pesant. Sa vivacité, sa légèreté opèrent comme un antidote
à l’intolérance dont sont victimes
ses personnages. Son imagerie vivement coloriée propose une
autre image du Kenya que l’immensité miséreuse de Kibera, le
grand bidonville de Nairobi vu
L’
Un peuple et son roi, film français
de Pierre Schoeller, avec Adèle Haenel,
Olivier Gourmet, Noémie Lvovsky,
Gaspard Ulliel, Céline Sallette, Louis Garrel,
Laurent Lafitte (2 h 01).
STUDIOCANAL
Alors que la commission de censure kényane avait interdit
en avril toute diffusion du film Rafiki dans les salles du pays,
la justice kényane a levé la censure pour sept jours, autorisant
sa projection aux adultes du 23 au 30 septembre. Le film
a donc été diffusé pour la première fois dans le pays dimanche
23 septembre dans un centre commercial proche du centre
de Nairobi. Cette décision de la Haute Cour de Nairobi, saisie
par la réalisatrice Wanuri Kahiu, a été prise afin de permettre
au film de concourir pour les Oscars : ceux-ci imposent que
les films présentés dans la catégorie du meilleur film en langue
étrangère aient été projetés pendant au moins sept jours
consécutifs dans une salle de cinéma commerciale.
Beauté austère
Leur histoire est brève, condamnée dès le départ. Leurs familles
fréquentent la même église, où le
pasteur consacre souvent ses sermons à la menace que fait peser
l’homosexualité sur la famille et la
société. Aux marges d’un groupe
de jeunes, un jeune homme gay
est en butte aux vexations.
Dans la marche vers l’inévitable
catastrophe, l’allure du film se fait
moins assurée. La réalisatrice ne
parvient pas tout à fait à infléchir
la tonalité de son film, les actrices
– toutes deux débutantes – à donner corps à la souffrance de leurs
personnages. C’est dans un épilogue empreint de tristesse et d’un
espoir très mesuré que l’on trouvera la substance qui a fait un moment défaut. Rafiki prend alors
une profondeur qui émeut. Qui
choque aussi, probablement,
puisqu’il a été interdit. p
thomas sotinel
Film kényan et français de
Wanuri Kahiu, avec Samantha
Mugatsia, Sheila Munyiva (1 h 27).
C I N ÉMA
Des réalisateurs
algériens dénoncent
la censure des films
Un groupe de seize professionnels algériens du cinéma
a dénoncé, lundi 24 septembre, dans une tribune publiée
par le quotidien francophone
El Watan, la « censure » exercée en Algérie et « les limites
à la liberté d’expression »,
après la récente interdiction
de diffusion de plusieurs
films dans le pays.
Début septembre, le ministère des moudjahidine
(anciens combattants) a exigé
des modifications pour autoriser la sortie en salle d’un
film sur Larbi Ben M’hidi,
héros de la guerre d’indépendance. Quelques jours plus
tard, le ministère de la culture n’a pas autorisé la projection, en clôture du festival
des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, du documentaire Fragments de rêves,
de la réalisatrice algérienne
Bahia Bencheikh El Fegoun,
qui donne la parole à des figures des mouvements sociaux en Algérie depuis 2011.
Parmi les treize cinéastes et
trois producteurs signataires
figurent Bahia Bencheikh El
Fegoun, Abdelkrim Bahloul,
dont deux films furent projetés à Cannes et Venise, et Karim Moussaoui, dont le récent En attendant les
hirondelles a été sélectionné
dans une section parallèle
à Cannes. – (AFP.)
CÉCILE
DE FRANCE
ALICE
ISAAZ
CÉCILE DE FRANCE, LE COURONNEMENT
Télérama
ÉDOUARD BAER, MIRACULEUSEMENT CONTEMPORAIN
Première HHHH
DEUX ACTEURS GÉNIAUX, UNE COMPLICITÉ PALPABLE,
CELA RELÈVE DE LA MAGIE
Les Inrockuptibles
MADEMOISELLE
de JONCQUIERES
Mel Gibson dirigera
le remake du western
« La Horde sauvage »
L’acteur et cinéaste Mel Gibson réalisera un remake du
classique La Horde sauvage,
tourné par Sam Peckinpah
et sorti en 1969, et écrira le
scénario du film avec Bryan
Bagby. Le précédent film
réalisé par Mel Gibson,
Tu ne tueras point, lui avait
valu six nominations aux
Oscars, pour deux victoires,
en 2017. – (AP.)
ÉDOUARD
BAER
UN FILM DE EMMANUEL MOURET
ACTUELLEMENT
A CAL C ANTIER
JÉRÔME PRÉBOIS
dire que Wanuri Kahiu et son chef
opérateur, Christopher Wessels,
ont choisi une palette de pastels
rehaussés de couleurs criardes,
que le découpage fait de temps en
temps place à des montages célébrant l’insouciance et le plaisir,
que la bande originale fait appel à
une afro pop pleine d’entrain. Ce
portrait inédit d’une ville d’ordinaire présentée comme une métropole monstrueuse est à lui seul
une bonne raison de voir Rafiki.
Au début, seule la beauté un peu
austère de Samantha Mugatsia,
l’interprète de Kena, vient troubler cette euphorie. La jeune fille,
qui joue au foot avec les garçons et
ne leur trouve généralement pas
d’autre intérêt que leur capacité à
contrôler la balle, semble mue par
une force sans objet. Jusqu’à l’irruption de Ziki, extravertie, qui ne
masque pas ses appétits.
TO
Sortie de l’enfance
Il ne faut pas non plus égarer le spectateur
dans la foule des figures étonnantes qui ont
surgi dans les assemblées successives et
dans les clubs. Schoeller place Robespierre
dans l’œil de la tourmente. On ne s’attendait
pas à ce Louis Garrel, dont la renommée
repose sur le charme, s’enveloppant de
l’impassibilité glaciale de l’incorruptible. Il le
fait avec juste ce qu’il faut d’inquiétude,
pendant que Denis Lavant, en Marat roué et
idéaliste, ne semble jamais douter.
Dans cette marche forcée vers la république, le thème de la lumière fait place à celui
de l’incertitude des sens. L’Oncle est frappé
de cécité, Basile (Gaspard Ulliel), un vagabond proscrit qui a rejoint le groupe du
faubourg, est assourdi par un coup de fusil
pendant la prise des Tuileries.
Il faudrait plus de cinq sens pour appréhender l’entièreté de ce qui se passe : le désir de
liberté, d’autonomie, l’inéluctabilité de la
violence, bientôt celle de l’élimination du
souverain. Quand on arrive sur la place de la
Concorde, ce matin d’hiver, on prend la
mesure de ce qu’on vient de voir, on
comprend ce titre un peu déconcertant : Un
peuple et son roi. Ce n’est qu’un premier
chapitre, celui de l’apprentissage de l’idée de
république, de la sortie de l’enfance d’une
nation. Le second chapitre, que l’on espère,
serait celui des premiers pas de ce nouveau
régime, violents, tragiques, féconds. p
thomas sotinel
Adèle Haenel,
dans le rôle
de Françoise.
La réalisatrice
et son chef
opérateur
ont choisi une
palette de pastels
rehaussés de
couleurs criardes
La censure levée une semaine au Kenya
CRÉATION
contretemps et d’avancées imprévues qui
portent les acteurs de l’histoire bien plus loin
que la plupart d’entre eux ne l’avaient
calculé. Les gens du faubourg Saint-Antoine
qui discouraient dans l’atelier du verrier
interviennent à l’Assemblée nationale, puis à
la Convention. Ils débattent dans les clubs,
prennent les armes.
Dans le personnel parlementaire, Pierre
Schoeller précipite des figures oubliées à la
tribune : on entendra plus Barnave que
Danton. Egalement scénariste, le réalisateur
a choisi ses intervenants en fonction de
leurs discours, conservés dans les archives
parlementaires. L’exactitude des propos
répond à celle des costumes, des décors. Il ne
s’agit pas de reconstituer exactement
l’époque pour le plaisir d’un voyage dans le
temps, plutôt de stimuler la pensée en
supprimant les obstacles que constitueraient les approximations, les erreurs.
dans The Constant Gardener de
Fernando Meirelles (2005).
Kena (Samantha Mugatsia) et
Ziki (Sheila Munyiva) vivent dans
un autre monde que Kibera, dans
de grands ensembles au pied desquels se nichent de petites boutiques, des restaurants, des terrains
de sport improvisés. La première
est issue de la toute petite bourgeoisie. Son père – qui vient de
quitter sa mère – est boutiquier et
candidat à des élections locales.
Lycéenne, Kena s’apprête à passer
les examens d’entrée à l’université. L’appartement dans lequel
habite Ziki est plus cossu. Elle
aussi est fille de candidat, et, au
premier abord, on pourrait imaginer que le film sera l’histoire de
l’amitié entre deux adolescentes
appartenant à des clans opposés,
une histoire pour teenagers qui
verrait les bons sentiments de la
jeunesse triompher sur les rivalités mesquines des adultes. Il faut
16 | culture
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Jean Dujardin, champion de l’imbécillité heureuse
L’acteur, qui incarne un loseur dans « I Feel Good », a su donner vie à des personnages crétins et attendrissants
RENCONTRE
« La comédie n’est
pas un genre si
facile, la qualité,
l’originalité y sont
rarissimes : il faut
les chasser
comme de jolies
truffes »
P
eu d’acteurs peuvent se
targuer d’accaparer un
mot du vocabulaire
usuel. C’est – après Arletty (« atmosphère ») et Christian
Clavier (« o-kaaay ») – le cas du
« cassé » de Jean Dujardin, tel que
son personnage Brice de Nice le
profère, sourire béat et bras tendu
dans un mouvement de diagonale. Cette emprise sur la langue,
qui a ravagé les cours de récréation
de France et de Navarre, est le signe d’une puissance rare, qui conduit les locuteurs à infléchir, par
jeu et par amour pour le personnage qui invente la dissonance, ce
bien commun par excellence
qu’est la langue vernaculaire.
Voilà qui situe le rayonnement
du maître parodiste Jean Dujardin.
Et qui permet de mieux cerner son
humour, mélange savamment
dosé entre une silhouette travaillée et une inflexion linguistique qui souligne le solipsisme du
personnage. Parmi les grands succès de l’acteur, on voit bien qu’entrent par excellence dans cette
épure le surfeur Brice (dans Brice
de Nice, en 2005 ; puis Brice 3,
en 2016) et l’espion Hubert Bonisseur de la Bath, des deux – et bientôt trois – OSS 117, de Michel Hazanavicius (Le Caire. Nid d’espions,
en 2006 ; Rio ne répond plus,
en 2009). La série télé « Un gars,
une fille », qui enclenche dès la fin
des années 1990 une notoriété, est
à l’évidence ailleurs. Comme le
rôle d’acteur de The Artist (2011), à
part dans sa filmographie, qui lui a
JEAN DUJARDIN
Jean
Dujardin
interprète
Jacques,
dans « I Feel
Good ». PATRIC
E TERRAZ/AD VITAM
rapporté le seul Oscar jamais décerné à un comédien français.
Brice et Hubert – en ceci notamment que la part personnelle de
l’acteur dans l’invention du personnage est prépondérante – vont
comme un gant à Dujardin. Très
différents en apparence – ici un
surfeur post-ado qui attend la vague en Méditerranée, là un espion
Festival
Lumière
10e édition !
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Prix Lumière 2018
Partenaire officiel
aristo défendant les intérêts de la
IVe République –, les deux personnages ont des atomes extrêmement crochus. Ce sont des crétins
mythomanes, que leur bêtise rend
attendrissants. Leur heureuse imbécillité les distingue du tout-venant, jette sur leurs ornières mentales le panache d’une singularité
qui s’ignore, le soupçon d’une cer-
taine poésie de l’existence. Par
ailleurs, l’un comme l’autre fédèrent des publics différents, qu’on
eût pu, dans le domaine hypersegmenté de la comédie française,
croire incompatibles.
« Un grand gâté de la vie »
On imagine que Jacques, le personnage qu’il incarne dans I Feel
Good, nouvelle élucubration
anarcho-zygomatique de Benoît
Delépine et Gustave Kervern,
pourrait figurer comme nouveau
spécimen dans cette galerie des
gens détraqués du jardin, cultivés
dans leur aimable atrocité. Pensez
donc : un loseur absolu, acquis
aux préceptes du néo-libéralisme
avancé, et qui songe à vendre aux
éclopés d’un centre Emmaüs des
opérations de chirurgie low cost
en Bulgarie, tandis que sa sœur,
directrice du centre, conserve les
cendres de leurs parents communistes dans la boîte à gants de la
Simca 1100 familiale. On y trouve
l’acteur singulièrement changé,
presque inquiétant, en vertu
d’une formule dont il nous confie
en exclusivité mondiale la recette :
« Une non-coiffure style abbé
Pierre ; un tassement des épaules et
du dos ; quelques kilos en plus ;
l’idée d’un vendeur de cravates traversé par le doute. » Voilà qui fait
bon poids, pour celui qui situe
sans hésiter sa généalogie comique du côté de la comédie à l’italienne : « C’est très bavard, très méchant, ça tire toujours du côté de la
monstruosité et de la tragédie. »
Plus sérieusement, est-ce à dire
que Jean Dujardin, après Gérard
Depardieu (Mammuth, 2010) ou
Benoît Poelvoorde (Le Grand Soir,
2012), serait passé avec armes et
bagages du côté de l’incendie
anarchiste ? « Je n’ai pas l’habitude
de parler de mes convictions politiques ou religieuses, qui appartiennent à ma vie privée, nous dit-il. Je
crois de toute façon que le cinéma
de Delépine et Kervern, s’il tend effectivement vers l’anticapitalisme,
dépasse le clivage gauche-droite,
dépasse même une quelconque
croyance idéologique, et prône
quelque chose qui relève plus de
l’initiative locale. C’est vrai que le
film épingle le fantasme de l’argent
facile et la dictature de la beauté,
mais c’est plus encore un cinéma
d’émotion et de poésie. » Ouf, on
respire. C’est aussi, pourrait-on
ajouter, l’intelligence stratégique
du duo que d’engager au service
de leurs brûlots des véhicules
aussi populaires et rassurants que
ces mégavedettes de la société du
spectacle, jamais fâchées de passer
pour des émules de Bakounine.
En cela, la réponse de Jean Dujardin a le mérite de son honnêteté.
Elle correspond à une personnalité qui prend soin de ne pas la ramener, de garder visage humain
en même temps que les pieds sur
terre. L’idée, par exemple, que sa
carrière n’ait pas pris son envol
hors du terreau comique où elle
s’enracine, ne semble pas pour lui
un problème : « Je me considère
comme un grand gâté de la vie.
Mon métier est un pur bonheur.
Pourquoi voulez-vous que je m’inquiète ? Je considère que j’ai encore
beaucoup à apprendre comme acteur. La comédie elle-même n’est
pas un genre si facile, la qualité,
l’originalité y sont rarissimes : il
faut les chasser comme de jolies
truffes. Et s’il est écrit que je suis
déjà passé par mes meilleurs films,
eh bien, je considérerai cela comme
une très belle fatalité. » p
jacques mandelbaum
L’absurde au pouvoir chez Emmaüs
I FEEL GOOD
pppv
Rebut, rébus, Ubu : tels sont les
maîtres mots d’I Feel Good, film
puzzle tourné dans le temple du
recyclage, chez Emmaüs, avec la
folie douce qui caractérise les
réalisateurs Benoît Delépine et
Gustave Kervern. Film après
film, le tandem chronique la fragilité sociale d’individus dont les
vies sont malmenées par le capitalisme. Dans I Feel Good, leur
huitième long-métrage, le stade
ultime de la désintégration
approche : ne cherchez plus les
salariés ou l’entreprise, il n’y en a
plus. On ne trouvera pas, comme
dans les films précédents,
d’ouvrière partant en guerre contre le directeur d’usine – Yolande
Moreau dans Louise-Michel
(2008) –, ni de retraité sonné
auquel il manque des trimestres
– Gérard Depardieu dans Mammuth (2010) –, ni d’employé qui
pète les plombs – Michel Houellebecq dans Near Death Experience (2014). Ici, il y a juste un
collectif autogéré de rescapés qui
préfèrent vivre en marge et
compter sur les autres plutôt que
de compter ses sous.
C’est dans le village Emmaüs
aux couleurs acidulées de LescarPau, dans les Pyrénées-Atlantiques, que les réalisateurs ont
choisi d’installer leur intrigue, au
milieu de quelques « vrais » compagnons – et d’autres qui n’en
sont pas, tel Jo Dahan, ancien bassiste de la Mano Negra, qui
incarne un menuisier. Monique
(Yolande Moreau), tout en cheveux rastas platine, joue la chef
de la communauté – à la place du
véritable directeur, Jean Sahry.
Dans ce cadre documentaire, les
cinéastes injectent un drôle de
produit, dont les effets secondaires pourraient être une sensation
désagréable de démangeaison,
suivie d’une anesthésie : cet
étrange poison est l’irruption de
Jacques (Jean Dujardin), frère de
Monique, un loseur sans gêne qui
débarque un beau matin et va dérégler la vie des compagnons.
Aux antipodes de sa sœur, qui a
gardé la foi communiste de ses
parents, et de cette communauté,
qui œuvre à la décroissance, Jacques le bellâtre assume son obsession : devenir riche, très riche.
Clins d’œil poétiques
Panique chez Emmaüs ? Logiquement, la greffe ne devrait pas
prendre. Mais frère Jacques « endort » les compagnons et leur
vend son idée : rendre « les petites
gens beaux », comme il dit, grâce
à une chirurgie esthétique à bas
prix, pratiquée en Bulgarie. Il faut
voir Jean Dujardin dans son manteau de fourrure élimé, pioché
dans un bac d’Emmaüs, plisser
les yeux avec un faux air de
Depardieu jeune. « T’as un gros
potentiel de séduction, hein ? Ça te
dirait de sortir de ta chrysalide ? »,
propose-t-il, roublard, au compagnon éberlué.
A ce stade du film, où l’invraisemblable semble se produire,
soit le spectateur reste en retrait,
soit il décide de mordre et bascule
dans l’absurde. De toute façon,
plus rien n’a de sens ! Les réalisateurs n’ont pas besoin d’appuyer
sur le bouton de l’air du temps
macronien, tout le monde a compris : on ne sait plus ce que veut
dire être de gauche… Alors, des
« alters » qui se font lifter, pourquoi pas ?
Le scénario réserve d’ailleurs,
par la suite, de subtiles et hilarantes surprises. Kervern et Delépine
soignent le détail, le clin d’œil
poétique. Les spectateurs attentifs découvriront quelques perles
– un indice, la scène charnière où
Jacques retrouve un copain d’enfance. Le film distille sa petite
musique jusque dans le hublot
des machines que réparent les
compagnons. La gestuelle de
Dujardin invente l’invisible, un
téléphone imaginaire à l’oreille,
un service bar en « avion »…
Qui, en fin de compte, est le
« minus » – le mot apparaît furtivement dans un reflet de vitre ?
Celui qui se contente de peu ou
celui qui rêve grand mais rate tous
ses plans ? Jacques a sa réponse au
début du film. Ensuite, c’est une
autre histoire. Un nouveau chapitre s’ouvre quand les « compagnons » foulent le sol de la Roumanie, direction la clinique. « This
way ! », clame le pathétique charlatan. Tout le monde perd pied,
pied-à-terre, terminus. p
clarisse fabre
I Feel Good, film français
de Benoît Delépine et Gustave
Kervern, avec Jean Dujardin,
Yolande Moreau, Jo Dahan (1 h 43).
culture | 17
0123
L E S
A U T R E S
F I L M S
D E
L A
S E M A I N E
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr
ppvv À VOI R
Le vent tourne
Pauline (Mélanie Thierry) et Alex (Pierre Deladonchamps)
vivent dans une ferme du Jura et poursuivent un même idéal :
élever leurs bêtes sans médicaments, en dépit d’un virus qui
s’abat sur le troupeau. Il ne manque plus à leur « bonheur »
qu’une éolienne, qui leur permettra de produire de l’électricité.
Mais l’arrivée de la machine et de son installateur, Samuel
(Nuno Lopes), va ébranler les certitudes de Pauline ainsi que son
couple. Si l’idylle est prévisible, le film trouve son souffle dans la
confrontation entre deux choix de société : la ruralité, théâtre
du film, et l’autre monde, urbain, qui reste hors champ. p cl. f.
Film franco-suisse de Bettina Oberli (1 h 27)
« Six femmes pour l’assassin »,
des meurtres couleur rouge sang
En 1964, l’Italien Mario Bava ouvrait la voie à un nouveau type
de thriller avec ce film aujourd’hui réédité en DVD
DVD
pvvv POU R QU OI PAS
L’Ombre d’Emily
Stephanie Smothers, une mère de famille blogueuse (elle tient
un blog vidéo de recettes de cuisine), apprend la disparition
mystérieuse de sa meilleure amie, Emily. Bouleversée par cet
événement, Stephanie se met à enquêter pour retrouver la trace
d’une femme qui a toujours cultivé le plus grand mystère sur sa
propre vie. Si Paul Feig traite de manière trop nonchalante un
récit qui demande, par l’accumulation invraisemblable de retournements, un surcroît de maîtrise, on retiendra un élément
qui confère au film un certain charme : l’espièglerie légèrement
burlesque de l’actrice principale, Anna Kendrick. p m. j.
Film américain de Paul Feig (1h58)
La Prophétie de l’horloge
Un jeune orphelin est recueilli, après la mort de ses parents, par
un oncle excentrique qui se révèle être un sorcier sympathique.
Avec l’aide de sa voisine, elle-même dotée de pouvoirs magiques, ils vont devoir affronter un sorcier malfaisant revenu d’entre les morts. La Prophétie de l’horloge fait mine d’effleurer quelques thèmes sérieux, comme le deuil, l’absence ou la solitude,
mais en revient toujours aux conventions mises au point par la
série des Harry Potter. Le film, spectacle sans surprise et vite
oublié, a été réalisé sans beaucoup de conviction. p j.-f. r.
Film américain d’Eli Roth (1h46)
The Little Stranger
Adaptation du roman éponyme de la Britannique Sarah Waters,
The Little Stranger nous plonge, en 1947, dans le quotidien désargenté des Ayres, grande famille qui a connu les fastes de l’avantguerre et vivote désormais dans sa propriété délabrée. Leur
morne routine sera bientôt bouleversée par la visite d’un médecin de campagne, le docteur Faraday. Si l’atmosphère crépusculaire de l’histoire est parfaitement restituée, il manque l’essentiel : un supplément d’âme qui ferait du film autre chose qu’une
adaptation vieillotte d’un roman à tiroirs. p m. j.
Film britannique de Lenny Abrahamson (1h52)
vvvv ON PEU T ÉVI T ER
S
ix femmes pour l’assassin
fut longtemps une sorte
d’Arlésienne de l’édition
DVD française. Déjà sorti
dans plusieurs autres pays, il
était particulièrement attendu
par ceux qui en ont fait un filmculte, à défaut d’une expression
plus appropriée et moins passepartout. Cette lacune, Studio Canal vient de la combler en proposant un DVD Blu-ray dans le cadre
d’une nouvelle collection, « Make
My Day ! », dirigée par le critique
de cinéma Jean-Baptiste Thoret.
On peut dire que le film de Mario Bava présente la paradoxale
qualité de s’inscrire dans un mouvement historique du cinéma,
ouvrant la voie d’un devenir de
la production transalpine, tout en
irradiant de la qualité singulière
d’un chef-d’œuvre qui ne saurait être réduit à aucune catégorie
sinon celle de la vision farouche
d’un artiste solitaire ne parvenant
à s’exprimer qu’au cœur d’un système artisanal. Celui de ce cinéma
populaire et post-hollywoodien
composé des thrillers et bandes
d’épouvante produits en Italie au
début des années 1960.
Ancien directeur de la photographie, génial bricoleur d’effets
spéciaux, Bava réalise le film
en 1964, après avoir rendu possible l’existence d’un cinéma
gothique italien grâce au succès
du Masque du démon, en 1960, et,
surtout, du Corps et le fouet, rêverie nécrophile et sadomasochiste réalisée en 1963. Production franco-germano-italienne,
Six femmes pour l’assassin s’inspire, à première vue, pour ce goût
des meurtres violents et des atmosphères macabres, tout autant
du Psychose d’Alfred Hitchcock
que des pataudes bandes policières d’outre-Rhin de l’époque,
les fameux Krimis, qui rencontraient un certain succès dans les
salles de quartier.
Rituel morbide
Le cinéaste va pourtant s’émanciper de cette généalogie par plusieurs moyens. D’abord un usage
de la couleur particulier, volontiers irréaliste et envoûtant, qui
donne à celle-ci un rôle central,
structurant. Bava inverse avec génie la proposition de Godard qui,
parlant de la violence dans Weekend, avait dit : « Ce n’est pas du
sang, c’est du rouge. » Dans le film
de Bava, le rouge est véritablement
du sang, celui de l’œuvre ellemême et de l’univers qu’elle engendre sous nos yeux. Le rouge y
est le sang d’une image devenue
matière vivante, entité organique
soumise à la corruption et au
pourrissement. Une des nombreuses victimes de l’assassin sans
visage est, exemplairement, égorgée au rasoir dans une baignoire,
le sang envahit le plan, brouillant
Le film fut
le précoce
précurseur
d’un genre tout
entier concentré
sur une mise en
scène de la peur
l’eau et effaçant un visage aux
yeux écarquillés de stupeur.
Six jeunes femmes, toutes liées
à une maison de couture romaine, sont cruellement assassinées par un mystérieux tueur.
L’enquête policière met à nu la
turpitude de tout un petit monde
qui gravitait autour de l’endroit,
sans parvenir à démasquer le
meurtrier. Un journal intime
semble être au cœur du mystère.
En insistant davantage sur la mise
en scène des meurtres, le film de
Bava allait ouvrir la voie à un type
particulier de thriller (le fameux
giallo) qui allait véritablement
éclore quelques années plus tard.
D’une certaine façon, le film
fut le précoce précurseur d’un
genre tout entier concentré sur
une mise en scène de la peur.
Le récit débute par un générique
mêlant les protagonistes du film
aux mannequins d’osier et de
plastiques meublant leur univers. La silhouette humaine y est
vouée à un devenir inanimé, et
les poupées menacent de prendre vie comme dans un conte
d’Hoffmann. Les six femmes assassinées sont soumises à la brutalité d’une pure et abstraite
puissance de mort, renvoyant
méthodiquement chacune d’entre elles au néant.
Six femmes pour l’assassin ne se
distingue pas seulement par
une brutalité inhabituelle en son
temps, par l’attention toute particulière portée aux meurtres violents (strangulation, égorgement,
défiguration par brûlure) et à leur
rituel morbide (tueur masqué
vêtu de noir, assassinat à l’aide
d’une arme médiévale ou à l’arme
blanche), au détriment de l’enquête policière et d’une causalité
réductible à la seule avidité
humaine. Il déploie le motif
hitchcockien du corpse disposal
(disposer d’un cadavre) qu’il transforme en forme centrale, en dispositif pur. Les corps sans vie sont
traînés, tirés, cachés, déplacés par
le meurtrier qui s’active dans une
sinistre manutention macabre.
L’humain est renvoyé à sa stricte
condition d’objet, à son destin. p
jean-françois rauger
« Six femmes pour l’assassin »,
film italien de Mario Bava.
Avec Cameron Mitchell, Eva
Bartok, Thomas Reiner (1 h 28).
1 DVD/Blu-ray Studio Canal,
coll. « Make my Day ! »
Donbass
Alors que l’assassinat d’Alexandre Zakhartchenko, leader séparatiste de la République de Donetsk, remet sous les feux de l’actualité la guerre du Donbass en Ukraine, Sergei Loznitsa nous
offre une vision apocalyptique de la vie en zone séparatiste. Effondrement de la société civile, parodie de la légalité, humanité
rendue difforme par l’exercice continu de la terreur et du mensonge. Taillé dans ce bloc grimaçant, offrant peu de place à l’intelligibilité du conflit, le film s’en ressent. p j. ma.
Film ukrainien de Sergei Loznitsa (2 h 01)
Le combat altruiste de Cédric Herrou
Michel Toesca a suivi l’agriculteur de la vallée de la Roya engagé auprès des migrants
Hostile
Film français de Mathieu Turi (1 h 24)
A bord d’une voiture tout-terrain, une jeune femme traverse un
paysage postapocalyptique. Elle rate un virage et, après plusieurs tonneaux, se réveille des heures plus tard, coincée dans
un véhicule posé sur le toit. Le film tient entre ces quatre bouts
de carrosserie, où la jeune femme subit les assauts d’une créature anthropophage, et un New York d’avant la catastrophe. Là
où l’héroïne a vécu une histoire d’amour qui lui revient en mémoire. De ces allers et retours, Mathieu Turi tisse un premier
long-métrage dont les invraisemblances font décrocher du versant horrifique. Côté romance, l’indigence l’emporte. p v. ca.
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
Journal d’un disparu
Film français d’Emmanuel Ostrovski et Joseph Rottner (1 h 09)
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées (1)
Nombre
d’écrans
La Nonne
1
558 738
348
Les Frères Sisters
1
240 312
409
Première année
2
220 450
503
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
Total
depuis
la sortie
558 738
ppvv
pplaudi au Festival de
Cannes, le 17 mai, alors
qu’il montait les marches
en compagnie de migrants, enfariné par des militants d’extrême
droite, le 17 septembre, au cinéma
Le Navire, à Valence, au cours
d’une avant-première du film.
Ainsi va le destin contrasté de
l’agriculteur Cédric Herrou, dont
l’action est au cœur de Libre, documentaire signé Michel Toesca. Du
moins l’intéressé n’a-t-il rien
perdu de sa pugnacité ni de son
humour, déclarant à nos confrères
de France Bleu à la suite de l’incident : « Ce n’est pas avec de la farine
que l’on va régler le problème.
D’ailleurs, j’ai vu que les paquets venaient d’Argentine. Ils pourraient
faire travailler les paysans français.
Comme dirait ma mère, c’est pas
bien de jouer avec de la nourriture ! »
A
240 312
Les Déguns
2
110 470
165
↓
↓
Mademoiselle
de Joncquières
2
110 121
317
↓
– 9%
260 543
BlacKkKlansman
5
99 017
624
↓
↓
↓
– 11 %
1 094 932
– 28 %
1 511 265
– 18 %
432 378
– 19 %
561 740
– 38 %
310 827
En eaux troubles
5
90 814
515
Photo de famille
3
80 225
395
Le Poulain
1
75 736
288
75 736
L'amour est une fête
1
67 887
306
67 887
AP : Avant-première
Source : « Ecran total »
LIBRE
(1) Estimation
Période du 19 au 23 septembre inclus
Avec plus de 550 000 entrées et une exceptionnelle moyenne de plus
de 1 600 spectateurs par copie, La Nonne, cinquième volet d’une franchise horrifique made in Hollywood, exorcise la semaine cinématographique au nez et à la barbe des Frères Sisters, le western de Jacques
Audiard. Nettement plus en demi-teinte, deux autres films français
se glissent in extremis parmi les dix de tête, la comédie politique
Le Poulain, ainsi que la fantaisie libidinale L’amour est une fête.
Lutte quotidienne
On sourit, mais la situation est
grave. Grave parce qu’il se trouve,
aujourd’hui en France, et plus largement en Europe, des gens suffisamment haineux pour s’en prendre physiquement à un homme
qui vient en aide à ses prochains.
Grave parce que la situation de
l’accueil des migrants sur ce continent nous adresse à tous des questions complexes, d’ordre moral et
politique. Cédric Herrou, lui, a
choisi de longue date. Agriculteur
de la vallée de la Roya, région frontalière de l’Italie, il a décidé, avec le
soutien d’habitants de la vallée,
d’accueillir des réfugiés, qui, venus des camps de Vintimille, passent la frontière pour déposer une
demande d’asile en France.
Le réalisateur Michel Toesca, qui
habite lui aussi la vallée, a filmé
deux années durant en amateur
cette lutte quotidienne, altruiste
et triviale, paradoxale aussi, pour
cette raison que ses acteurs enfreignent parfois la loi pour mieux
rappeler que l’Etat français l’enfreint le premier, en refoulant les
candidats à l’asile qui se présentent sur son territoire et, pire encore, en faisant de la solidarité à
leur endroit un délit. La simplicité
du film fait donc sa force. On en
connaît l’alphabet. Disponibilité
et connivence avec le milieu filmé.
Absence d’équipe. Débrouille.
Tournage à l’épaule avec une caméra périmée. En cela aussi, le
film est en cohérence avec l’objet
filmé. Les gens qu’il nous montre
ne sont pas animés par un projet
politique d’envergure. Ils tiennent,
comme saint Augustin, qu’une loi
injuste n’est pas une loi. Et ils réagissent, très simplement, à une situation inédite qui se déroule sur
leur territoire, qui voit soudain des
gens démunis et épuisés passer
devant chez eux à la recherche
d’un abri provisoire, d’une raison
de vivre. A la différence des enfarineurs et des milices affiliées qui
traquent fièrement les clandestins, eux ont écouté leur cœur,
festival
du cinéma
allemand
leur ont ouvert la porte et tentent
de leur venir en aide.
Cédric Herrou, barbu décontracté, est à ce titre le parfait héros
du film. Surmédiatisé d’un côté,
mis en taule de l’autre. Joyeux, généreux, courageux, opiniâtre. En
un mot, exemplaire. Ne doutons
pas que la postérité, pour sa contribution à l’intelligence et à la survie
de l’humanité, se souvienne de lui
plutôt que de ses adversaires. p
jacques mandelbaum
Libre, documentaire français
de Michel Toesca (1 h 40).
18 | télévision
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Au cœur du monde
de Blaise Cendrars
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Chantre d’une modernité aussi bien
formelle que technicienne, le poète fait
l’objet d’un hommage exemplaire sur Arte
ARTE
MERCREDI 26 - 22 H 30
DOCUMENTAIRE
U
ne épitaphe à l’image
d’un parcours et
d’une invention sans
égal : « Là-bas gît/
Blaise Cendrars/Par latitude zéro/
Deux ou trois dixièmes sud/Une,
deux, trois douzaines de degrés/
Longitude ouest/Dans le ventre
d’un cachalot/Dans un grand cuveau d’indigo ». C’est l’écrivain luimême qui l’a composée et livrée
bien avant sa disparition en
janvier 1961. Imagée et fulgurante, elle dit le parcours atypique
et l’écriture flamboyante, où tous
les genres se conjuguent, comme
les curiosités, au nom d’un goût
de l’aventure d’une juvénilité
inentamée.
Né citoyen suisse en 1887, Frédéric Louis Sauser se choisit un nom
de phénix, évoquant les braises et
les cendres, pour signer Les Pâques, son premier poème, rédigé
d’un seul trait dans la nuit newyorkaise, en avril 1912, cri de désespoir, appel de naufragé au moment même où sombre le Titanic.
Blaise Cendrars, donc.
Car c’est bien l’invention qui est
au cœur de sa vie. Qu’il imagine
des Poèmes élastiques ou enchante la Prose du Transsibérien et
de la petite Jeanne de France. Qu’il
s’adonne à la peinture, lui
qu’éblouit l’éclat solaire de Robert
et Sonia Delaunay, lui qui fréquente Chagall, Cocteau et Max
Jacob, pose pour Modigliani et se
lie à jamais d’amitié avec Fernand
Léger, ou pige pour le cinéma
dans le sillage d’Abel Gance, Cendrars s’essaie à tout ce qui est
neuf, chantre d’une modernité
aussi bien formelle que technicienne. L’avion, l’acier, l’automobile, mais aussi le roman populaire – c’est lui qui milite auprès de
ses amis pour la reconnaissance
de Fantômas –, tout l’enthousiasme et s’il lui arrive de se lasser
d’un milieu dont il perçoit les
conventions, il s’échappe, s’évade,
pour retrouver ailleurs la flamme
juvénile qui le consume et l’alimente tout à la fois. Ce sera Munich, Moscou et l’appel de la Sibérie, plus tard New York, par
amour, plus durablement le Brésil, à plusieurs reprises, puis l’Afrique, après la cruelle expérience de
la Grande Guerre. Engagé volon-
MERCREDI 26 SEPTEMBRE
TF1
21.00 Esprits criminels
Série. Avec Joe Mantegna, Kirsten
Vangsness, Matthew Gray Gubler
(EU, 2018, S13, ép. 14/22 ; S11,
ép. 15 et 16/22).
23.25 Blacklist
Série. Avec James Spader,
Megan Boone, Diego Klattenhoff
(EU, S5, ép. 7 à 9/22).
Blaise Cendrars (1887-1961) à la fin de sa vie, à Paris. AFP
taire dans l’armée française, ce
qui lui vaut sa naturalisation, il
perd au feu le bras droit à
l’automne 1915, d’où pour le poète
la première expérience de la
prose, si délicate qu’il faudra près
de trente ans pour qu’il livre La
Main coupée (1946).
Elégance et justesse
La deuxième guerre mondiale le
mobilise encore, correspondant
de guerre pour l’armée anglaise
en 1939. Retiré ensuite à Aix-enProvence, Cendrars s’y consacre à
une écriture de soi toujours résolument singulière avec une tétralogie (L’Homme foudroyé, La Main
coupée, Bourlinguer et Le Lotissement du ciel) qui compose de son
propre aveu des « mémoires qui
sont des mémoires sans être des
mémoires ». Il reprend également
en recueil ses poèmes (Du monde
entier au cœur du monde, Denoël,
1957) et fait la connaissance d’un
jeune photographe, Robert Doisneau avec lequel, sympathie
oblige, il signe La Banlieue de Paris (Seghers, 1949), qui révèle le
jeune artiste.
D’une élégance et d’une justesse
rares, le documentaire de Jean-Michel Meurice sait tout à la fois retracer un parcours biographique
singulier, souligner la profonde
originalité du geste créateur de
Cendrars, sertir le tout dans un habillage visuel et sonore exemplaire par la qualité des images et
la pertinence des choix. Chantre
de la « beauté nouvelle » dont il célébra toutes les audaces, Cendras
méritait cet éloge d’une écriture
fervente sans démesure. Trois
mois après la disparition de sa fille
Miriam, à l’âge de 98 ans, ce chant
d’amour vaut « tombeau », au sens
où les classiques l’entendaient. p
philippe-jean catinchi
Blaise Cendrars – Comme un
roman, de Jean-Michel Meurice
(France, 2017, 52 minutes).
Un documentaire montre comment les trésors de Nubie, notamment Abou Simbel, ont été préservés des eaux
Démontage pierre par pierre
Toute une partie d’une région
d’Egypte, la Nubie, allait être inondée, et d’inestimables trésors datant de l’époque des pharaons
– dont Abou Simbel – se
retrouveraient engloutis. Mais
pour les égyptologues du pays et
étrangers, comme la Française
Christiane Desroches Noblecourt,
il était impossible de laisser ce
riche patrimoine disparaître sous
les eaux : il fallait à tout prix trouver une solution pour le préserver.
En 1960, la jeune Organisation des
nations unies pour l’éducation, la
science et la culture (Unesco), alors
dirigée par le haut fonctionnaire
René Maheu, lança un appel à la
communauté internationale pour
sauver les temples de Nubie.
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 225
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 224
HORIZONTALEMENT I. Revendicatif. II. Evadée. Ourla. III. Paginent. Ion.
IV. Elûtes. Epata. V. Nue. TSF. Ri. VI. Ta. Pseudo. Pi. VII. Aton. Siamois.
VIII. Nicée. Ripage. IX. Coruscant. Ee. X. ENA. Taie. Dés.
VERTICALEMENT 1. Repentance. 2. Evaluation. 3. Vague. Ocra. 4. Edit.
Pneu. 5. Nenets. Est. 6. Déesses. CA. 7. Fuirai. 8. Cote. Daine. 9. Au.
Prompt. 10. Triai. Oa. 11. Ilôt. Pigée. 12. Fanatisées.
I. Grosse patte en tête. II. Passés dans
le champ. Personnel. III. Pour les
amateurs de toiles étrangères. A déjà
un long parcours derrière elle. Cale à
l’atelier. IV. Pas aussi sage qu’on le
pense. Fait aussi tomber les plus durs.
En opposition. V. Feras grand plaisir.
Sans connaissance. VI. Mis à plat.
Belle jordanienne, capitale des Nabatéens. VII. Accrochent et arrachent à
chaque tour. Tour complet. VIII. Facilite les exploits sportifs. Construit
pour Catherine à Saint-Pétersbourg.
IX. Sein familier. Piégé. Se lançât.
X. Fait mâle.
VERTICALEMENT
1. Changement de direction ou pirouette. 2. Fait boum et plouf dans la
chute. 3. Sur la portée. Descendons
avidement. 4. A manipuler avec précaution. Assure le rapprochement.
5. Permet de ne rien prendre trop au
sérieux. 6. Pour interpeller une
vierge. Mettent sous influence.
7. Posent des questions. Toucha en
plein cœur. 8. Dans nos habitudes.
Chez les Grecs. 9. Cherche à atteindre.
Divin tonnerre du nord. 10. Planté
avant de frapper. Conjonction. Actif
au Japon. 11. Réservé aux proches.
Déchaînement incontrôlable.
12. Reste en dehors du système.
Des ingénieurs et des architectes du monde entier se mobilisèrent, mais il fallait faire vite : les
travaux du barrage avaient débuté et il ne restait que quelques
années pour mettre en œuvre un
plan de sauvegarde des temples.
Les méthodes les plus invraisemblables avaient été alors utilisées
pour y arriver. C’est ainsi que celui
d’Abou Simbel avait été démonté
pierre par pierre. Les statues
géantes et les fresques intérieures
avaient été découpées à la scie
puis remontées à l’identique plus
en hauteur, à l’abri de la future
montée des eaux. Ce documentaire explique, à travers des images d’archives, comment les plus
beaux vestiges de la Nubie ont pu
être préservés. On peut voir des
milliers d’hommes travailler
dans des conditions épouvantables, s’atteler à déplacer une partie de l’Histoire. C’est aussi à ce
moment-là qu’est née la notion
de « patrimoine universel ». p
mustapha kessous
Egypte. Les temples sauvés
du Nil, d’Olivier Lemaître (France,
2018, 90 min).
1
1
6
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6
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Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
9
5
6
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
5 1
6 7
2 seule fois par ligne,
colonne et par
7
2 8
4 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
1
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9
8
6
N° 43
OCTOBRE 2018
NS
& CIVILISATIO
1918
LA VICTOIRE
LA PAIX
LES ILLUSIONS
MOZART
ATIONS
LES TRIBUL
D’UN GÉNIE À VIENNE
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
SAHARA S
MYSTÉRIEUSE
RES
PEINTURES RUPEST
LES DEVINS
DE ROME
RIEN NE SE FAISAIT
SANS EUX
LES CHARS
HITTITES
UNE ARME
RÉVOLUTIONNAIRE
Canal+
21.00 PSG-Reims
Football. Match comptant pour
la 7e journée de Ligue 1 Conforama.
22.55 Jour de foot
Magazine présenté
par Karim Bennani.
Arte
20.55 Les Combattants
Film de Thomas Cailley.
Avec Adèle Haenel, Kévin Azaïs,
Antoine Laurent (Fr., 2014, 95 min).
22.30 Blaise Cendrars,
comme un roman
Documentaire de
Jean-Michel Meurice (Fr., 2017, 52 min).
M6
21.00 Le Meilleur Pâtissier
Jeu présenté par Julia Vignali.
23.30 Le Meilleur Pâtissier,
à vos fourneaux !
Magazine présenté
par Julia Vignali.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-225
& CIVILISA TIONS
D
epuis plus de trois mille
ans, le grand temple
d’Abou Simbel fait fièrement face aux eaux du Nil. Situé
non loin de la frontière soudanaise, ce sanctuaire consacré à
Ramsès II a bien failli disparaître à
jamais. En effet, en 1954, le président Nasser avait décidé de lancer
la construction d’un immense
barrage près d’Assouan, afin de
maîtriser les caprices du fleuve
comme ses multiples crues qui
détruisaient au passage d’innombrables hectares de récoltes.
Ainsi, cet ouvrage vital pour le
développement du pays devait
permettre une parfaite irrigation
des terres et une meilleure production électrique. Mais il nécessitait de sacrifier des vestiges antiques. Et pas n’importe lesquels…
France 3
21.00 Des racines et des ailes
Le Morbihan, entre terre et océan
Magazine présenté
par Carole Gaessler.
0.30 La Police de Vichy
Documentaire de David Korn-Brzoza
et Laurent Joly (Fr., 2017, 94 min).
France 5
20.55 La Grande Librairie
Magazine présenté
par François Busnel.
22.25 C dans l’air
Magazine présenté
par Caroline Roux.
En Egypte, le sauvetage pharaonique du patrimoine
HISTOIRE
20 H 40
DOCUMENTAIRE
France 2
21.00 Les Impatientes
Téléfilm de Jean-Marc Brondolo.
Avec Noémie Lvovsky,
Roxane Potereau, Léonie Simaga,
Thierry Godard (Fr., 2017, 3 × 50 min).
0.40 Détenues
Documentaire de Marie Drucker
(Fr., 2015, 60 min).
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
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(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
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Courrier des lecteurs
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durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
styles | 19
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
PARIS | PRÊT-À-PORTER PRINTEMPS-ÉTÉ 2019
que le spectacle
commence !
Variations autour de la danse chez Christian Dior,
conte éclectique au Palace pour Gucci… un duo
de shows a ouvert la Paris Fashion Week
Gucci. DANIELE VENTURELLI/GETTY IMAGES FOR GUCCI
MODE
L
undi 24 septembre dans
l’après-midi,
l’hippodrome de Longchamp accueillait la salle de spectacle éphémère du défilé Christian
Dior. Pas un équidé à l’horizon sur
le parquet noir de la salle : le show
de la saison a pour thème la
danse. La directrice artistique Maria Grazia Chiuri invoque l’esprit
des grandes dames de la danse
contemporaine que sont Loïe Fuller, Isadora Duncan, Ruth Saint
Denis, Martha Graham et Pina
Bausch. Sa note d’intention relie
également la danse à des thèmes
comme la liberté de mouvement
et d’expression, la discipline, ou
encore l’énergie vitale qui unit les
corps dans un ballet.
Le sujet lui semble naturellement cher, la plupart de ses collections précédentes proposant des
jupes tutus de tulle forcément inspirées de la discipline. De Christian Dior à Alexander McQueen
en passant par Gabrielle Chanel
ou Yves Saint Laurent, les plus
grandes signatures de la mode se
sont intéressées à la danse, à travers des costumes pour l’opéra ou
des collections thématiques. A la
créatrice italienne de livrer
aujourd’hui sa version.
Celle-ci paraît concentrée sur le
thème de la souplesse vestimentaire qui libère le mouvement.
Dans des tenues aériennes, les
mannequins se déplacent à pas
élastiques autour de danseurs qui
exécutent une chorégraphie de
l’Israélienne Sharon Eyal, au son
d’une musique syncopée et répétitive. Bodys, maillots de corps,
débardeurs en maille croisent de
grandes jupes plissées, ou des
bermudas coupés sous le genou
portés sur un legging en résille
s’arrêtant à mi-mollet. Des versions brodées d’argent ou de
tourbillons de plumes mobilisent
les savoir-faire couture des ateliers de la maison. De grands pantalons en toile kaki ou denim au
délavage neige resserrés sur la
cheville ou des chemises à brode-
Christian Dior. FELIPE BARBOSA POUR « LE MONDE »
ries africaines façon dashiki (une
pièce traditionnelle d’Afrique occidentale) sont choisis pour évoquer une version hip-hop de la
danse.
Au final, Maria Grazia Chiuri
opte pour une vision très personnelle. Au côté émotionnel de la
discipline, exploité par d’autres
créateurs, elle préfère un usage
pragmatique du thème pour en tirer une garde-robe évoquant
l’imagerie toujours très populaire
de la danse, de toutes les danses.
A l’affiche pour une seule saison
de la Fashion Week parisienne,
Gucci a investi Le Palace, rue du
Faubourg-Montmartre.
Cette
salle de spectacle est surtout connue comme le night-club légendaire des années 1970-1980 qui accueillait l’élite culturelle et hédoniste des nuits parisiennes (Karl
Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Roland Barthes, Mick Jagger, Andrée
Putman, Grace Jones, etc.).
Aujourd’hui, Le Palace est redevenu un théâtre, accueillant pour
une soirée un vrai spectacle de
mode.
« J’aime l’idée que ce lieu garde les
souvenirs de différents écosystèmes de la vie parisienne, explique
après le show Alessandro Michele,
le designer de la maison. Je ne voulais pas d’un endroit qui incarne la
“grandeur française”. J’aime le
théâtre, cet espace magique où
tout peut arriver, on y est à l’abri du
chaos du monde, le temps est suspendu. » Dans cette bulle, le créateur se glisse dans la peau du metteur en scène de toutes ses obsessions esthétiques du moment, de
tous les personnages qui hantent
son imaginaire fertile. « J’aime
connecter culture d’élite et culture
populaire. Les opposés qui se rencontrent sont très importants pour
moi », résume-t-il.
Le créateur tisse donc, comme
chaque saison, un conte improbable, foisonnant et fascinant. Rien
que sur la bande-son résonnent
tour à tour la voix de la Callas et
celle de Jean Cocteau, Brahms ou
« J’AIME CONNECTER
CULTURE D’ÉLITE
ET CULTURE POPULAIRE.
LES OPPOSÉS QUI SE
RENCONTRENT SONT TRÈS
IMPORTANTS POUR MOI »
ALESSANDRO MICHELE
designer de Gucci
des extraits de musique de films
signés Danny Bensi et Saunder
Jurriaans. En ouverture du show
est présenté un fragment de film
expérimental des années 1970
dans lequel les artistes Leo De Berardinis et Perla Peragalo télescopent des références comme Shakespeare, Rimbaud, Strindberg et
le théâtre traditionnel napolitain
dans un chaos frénétique. Cette
schizophrénie créative trouve un
parfait écho dans le maelström
culturel de la collection.
Dans les travées du Palace passent des silhouettes évoquant Janis Joplin, Joséphine Baker, des divas en costumes entièrement
couverts de franges perlées, des
garçons en slips de cuir strassé
sur un costume à carreaux ou en
néosmoking en sequins effet
panthère. De fausses bourgeoises
en tailleurs et tricots traditionnels déambulent en baskets à logos, des bijoux de Castafiore jetés
çà et là sur leurs tenues. Les pantalons seventies façon python
croisent des minirobes de grungettes, les déshabillés à plumes se
portent sur des tee-shirts en latex, les sacs en forme de tête de
Mickey contrastent avec les maxibijoux népalais.
En guise d’entracte, Jane Birkin
prendra le micro le temps d’une
chanson, avant de se rasseoir dans
la salle. Mais c’est la mode qui
tient vraiment la vedette. Champion incontesté de l’éclectisme,
Alessandro Michele fait exactement ce qu’il aime, sans autocensure. Au passage, il redonne à la
mode un peu de sa liberté inventive dans un marché moderne
parfois trop sérieux et frileux. Cependant, avec la part de rêve, viennent aussi sur chaque silhouette
des pièces qui, considérées séparément, ont un potentiel commercial indéniable. Fantasme et
pragmatisme forment ici un joli
couple, et l’union de ces opposés
(on y revient) est un tour de force
qui assure le succès du créateur. p
carine bizet
Paris sera toujours Paris, et plus encore
les fashion weeks subissent aussi les
effets de mode. Selon la saison, la presse
et les acheteurs se rassemblent avec plus
ou moins d’enthousiasme à New York,
Londres, Milan et Paris. Depuis environ
un an, on sent un engouement général
pour la capitale française. Et ce cru printemps-été 2019 ne fait pas exception.
Preuve de son importance grandissante, la Fashion Week parisienne chevauche quasiment le calendrier de Milan en démarrant une journée plus tôt. A
la surprise générale, Gucci avait annoncé
au printemps qu’elle défilerait le lundi à
Paris. Cette institution de la fashion
week milanaise s’expatrie parce que son
directeur artistique, Alessandro Michele, a décidé de rendre hommage à la
France en 2018.
En février, la campagne publicitaire de
la précollection automne/hiver rejouait
les révoltes estudiantines de Mai 68 ; en
mai, le défilé croisière avait lieu à Arles ;
la dernière étape s’est jouée lundi
24 septembre au Palace. « Gucci est une
marque mondiale, avec des racines italiennes profondes et bien vivantes, et
aussi un actionnaire français visionnaire, Kering », justifiait aussi Marco Bizzarri, PDG de Gucci, dans un communiqué en mai.
La francophilie d’Alessandro Michele
est une bonne nouvelle pour Paris : en ce
moment, Gucci fait l’objet d’un culte, à
l’intérieur du cénacle mode, mais aussi
auprès du grand public, en raison de
l’imagination débridée du designer dont
les défilés sont amplement commentés
sur Instagram et qui a fait exploser la
croissance de la marque depuis son arrivée en 2015 (augmentation des ventes de
13 % en 2016, puis de 45 % en 2017).
Poids lourds et outsiders
L’annonce de Gucci de défiler le lundi
24 septembre a sans doute joué dans la
décision de Dior, qui appartient au
groupe concurrent LVMH, de présenter
également sa collection le lundi : la maison française a l’habitude d’ouvrir le bal
de la fashion week, tandis que Vuitton
(également propriété de LVMH) la clôt, le
soir du dernier jour.
Mais cette saison, c’est une autre maison de LVMH qui sera au centre de l’attention : tous les regards sont tournés vers la
première collection d’Hedi Slimane pour
Céline, mixte, qui sera présentée le vendredi 28 septembre. Le créateur français,
qui a pris les rênes de la maison en mars,
a l’habitude de transformer les griffes
qu’il intègre en poule aux œufs d’or,
comme il l’a démontré avec Dior Homme
(2000-2007), puis Saint Laurent (20122016). A chaque fois, il a imposé son style
rock, qui semble a priori peu compatible
avec le minimalisme que l’ancienne directrice artistique de Céline, Phoebe
Philo, avait érigé en philosophie. Comment Hedi Slimane va-t-il traiter cet héritage ? Réponse dans quelques jours à l’hôtel des Invalides.
« Paris a toujours été importante et continue de l’être, avec des maisons historiques comme Céline. (…) Mais toute la
presse et les acheteurs sont aussi contents
d’assister à l’ascension de nouveaux designers, à l’instar de Marine Serre, Jacquemus, Koché ou Kevin Germanier », explique Natalie Kingham, directrice des
achats du site MatchesFashion. En effet,
la capitale française n’attire pas seulement les poids lourds de l’industrie du
luxe, mais aussi les outsiders en quête de
reconnaissance. « La dimension historique de Paris leur donne une stature », estime Christian Poulot, directeur des études à l’école Moda Domani Institute.
Cette ascension de la fashion week de
Paris s’est faite au détriment de ses concurrentes de New York, Londres et Milan.
« Dans un contexte où les budgets de la
presse sont plus serrés, où les grandes rédactrices de mode n’ont plus forcément le
temps d’assister aux quatre fashion weeks,
Paris est devenu le passage obligé. Tout le
monde se retrouve là », estime le consultant Jean-Jacques Picart. Que les festivités
commencent ! p
elvire von bardeleben
20 |
DÉBATS & ANALYSES
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
ABUS SEXUELS SUR MINEURS DANS LE CLERGÉ
« Les fidèles
n’acceptent plus
la loi du silence sur
la pédophilie »
Pour le sociologue des religions Olivier Bobineau,
il est nécessaire de sensibiliser les futurs prêtres
aux questions du rapport au corps et à la sexualité
Entretien
S
ociologue des religions et de
la laïcité, Olivier Bobineau
est membre du Groupe sociétés religions laïcités (SorbonneCNRS) et a publié Le Sacré incestueux (avec Joseph Merlet et Constance Lalo ; Desclée de Brouwer,
2017) ainsi qu’une bande dessinée, L’Empire. Une histoire politique du christianisme. Tome 1 : La
Genèse, en 2015 ; Tome 2 : Sodome et
Gomorrhe, le 5 septembre (Les Arènes). Il analyse les raisons des récentes révélations qui touchent
l’Eglise catholique.
Pourquoi les révélations
d’affaires de pédophilie
sont-elles si nombreuses
aujourd’hui ?
Elles sont choquantes dans l’opinion publique dans la mesure où ces
affaires témoignent d’une confrontation entre deux figures sacrées.
Celle du prêtre d’abord, issu de la société traditionnelle et dont la légitimité vient d’en haut. Depuis le concile de Trente (1545-1563), le curé est à
part, intouchable, sacré. Lors de no-
« EN FRANCE,
LES OCCASIONS DE
MISE EN RELATION
ENTRE DES ENFANTS
ET DES PRÊTRES
SONT MOINDRES »
tre enquête, un expert interviewé le
résume ainsi : « Touche pas à mon
corps, touche pas à ton corps (condamnation de la masturbation) et
touche pas à son corps (celui de la
femme, de l’autre). »
Ensuite, cette figure vient abuser
de la figure sacrée de la société moderne, l’enfant. On est passé d’une
famille centrée sur le père, comme
le rappelle le philosophe et historien Marcel Gauchet, à une famille
centrée sur l’enfant. L’enfant
aujourd’hui est source d’espoir et
de sens pour la famille. Il est désiré,
chéri et cher. Cher, car il est l’objet
d’un investissement économique,
alors que, dans la société traditionnelle, il est simplement celui qui
s’occupera plus tard des parents.
Chéri car c’est l’enfant-roi, centre
de l’affection des familles et des
préoccupations, de plus en plus
chronophages. Désiré, car les parents se projettent en lui : il réalisera ce que n’ont pu accomplir ses
géniteurs. Par conséquent, il est devenu intouchable, éminemment
précieux, bref, sacré. Mais sa légitimité à lui ne vient pas d’en haut,
mais d’en bas, des sociétés démocratiques individualistes.
Ces révélations sont importantes
aujourd’hui, puisqu’il a fallu attendre que l’Eglise lâche prise sur la
mise en justice des prêtres pédophiles, qu’elle jugeait et encadrait en interne concernant les affaires de
mœurs. Depuis l’invention de la curie en 1089 jusqu’en 2011, celle-ci a
géré en interne les problèmes de
mœurs quand ils relevaient des prêtres. Or, en mai 2011, sous Benoît
XVI, une circulaire rédigée par la
Congrégation pour la doctrine de la
foi considère que, en « matière
d’abus sexuel, il s’agit de s’en remettre
à la justice des Etats ». Fini, au moins
au niveau central, de conserver cela
au sein de l’Eglise : la pédophilie ne
relève plus de la justice de l’Eglise,
mais de la justice civile ! Première
fois en neuf cent vingt-deux ans de
règne ! De ce fait, ce lâcher-prise a
ouvert la porte aux révélations.
De nombreux scandales de
pédophilie touchent l’Eglise
en Irlande, en Amérique latine
ou bien encore en Allemagne.
Pourquoi la France semble-t-elle,
en apparence, plus épargnée ?
Nous ne sommes qu’au début de
ces révélations et il est difficile de
donner une estimation. Cependant,
le volume n’atteindra pas, me semble-t-il, celui d’autres pays, puisque
les occasions de mise en relation
entre des enfants et prêtres sont
moindres en France. D’une part, les
enfants fréquentent de moins en
moins les églises, le catéchisme
(moins de 15 % d’une génération
aujourd’hui, alors que, jusque dans
les années 1980, c’était 40 %) : c’est
la déconfessionnalisation des jeunes générations. D’autre part, le
prêtre se fait de plus en plus rare en
France et est de moins en moins légitime à intervenir en direction des
enfants : c’est la résultante de la désacralisation du prêtre dans une société qui connaît la sécularisation
depuis les années 1960.
En quel sens la pédophilie dans
l’Eglise relève-t-elle, selon vous,
d’une dimension incestueuse ?
En anthropologie, l’inceste, c’est
une conjonction, à un degré prohibé par les lois, de personnes qui
sont parentes ou alliées. A ce titre,
cela peut être une relation entre des
parents et des enfants. Dans les sociétés humaines, la parenté n’est
pas seulement biologique. Elle est
d’ordre moral, social, éducatif.
Le prêtre est-il un parent ? L’Evangile de Matthieu (23, 9) dit : « N’appelez personne sur la terre votre père,
car un seul est votre père, celui qui est
dans les cieux » et « Vous tous, vous
êtes frères ». Or l’Eglise catholique
romaine a fondé son principe de
gouvernement sur la notion de père
en déclinant à tous les niveaux le
lexique paternel. Au sommet se
trouve le pape – papa, en grec. Audessous, le « monseigneur » des
évêques renvoie à un terme latin
qui veut dire l’ancien. Les premiers
théologiens sont connus comme
les « Pères de l’Eglise ». Les premiers
moines étaient les « pères du désert ». Les chefs d’une abbaye sont
les abbés (d’un mot araméen voulant dire père). Et, dans les paroisses,
le prêtre est appelé « mon père ».
D’où vient cette notion de « religion de pères » qui est en contradiction avec l’Evangile ? C’est l’héritage
du paterfamilias des Latins avec son
autorité morale, religieuse, juridique, sociale. L’Eglise, dans son institutionnalisation, est l’héritière du
droit romain : à l’heure de la chute
de l’Empire au Ve siècle, l’Eglise se
substitue à l’empire déchu pour assurer le lien entre les citoyens en
s’inspirant du droit romain.
En outre, tous ces pères sont les
représentants de Dieu sur terre.
Leur légitimité de paterfamilias
s’enracine en Dieu. Quand un prêtre-père abuse d’un enfant – souvent appelé « mon fils », « ma
fille » –, alors c’est un inceste au
sens anthropologique. C’est même
l’inceste des incestes. Ce prêtre,
détenteur et promoteur de l’alliance entre Dieu et les hommes,
commet l’acte jugé universellement contraire à l’alliance entre les
hommes : l’inceste. Le prêtre incestueux, c’est le sacré incestueux.
Comment cette crise est-elle
vécue à l’intérieur de l’Eglise,
mais aussi chez les fidèles ?
A l’intérieur de l’Eglise, depuis
2011, les évêques ont l’obligation de
s’en remettre à la justice civile
quand il s’agit d’un prêtre relevant
de leur diocèse. Cela étant, et malgré les piqûres de rappel du pape
François – sa Lettre au peuple de
Dieu du 20 août 2018 condamne les
« abus de pouvoir et de conscience,
commis par un nombre important
de clercs » –, les pratiques sont diverses dans les diocèses… Les dignitaires d’une institution mettent du
temps à changer ! Quant aux fidèles, cette crise est de plus en plus
mal vécue : le silence n’est plus accepté. Les fidèles à présent sont
prêts à en découdre et veulent que
la justice civile soit rendue.
Comment lutter contre la pédophilie dans cette institution ?
Que peut faire l’Eglise ?
Les psychologues irlandais et
américains distinguent les « pédophiles fixés » dès l’enfance et les
« pédophiles régressifs », dont la pédophilie se révèle plus tard selon
des facteurs environnementaux,
ecclésiaux, qui favoriseraient leur
« DEPUIS 2011,
LES ÉVÊQUES
ONT L’OBLIGATION
DE S’EN
REMETTRE
À LA JUSTICE
CIVILE »
passage. Dès lors, il convient de repérer les « pédophiles fixés » pour
les encadrer et les accompagner en
faisant en sorte qu’ils ne soient jamais en contact avec un enfant.
Pour les « pédophiles régressifs »,
il est possible d’agir sur l’environnement ecclésial. Si l’acte pédophile est un abus de pouvoir sur un
enfant par une relation sexuelle,
comment éviter cet abus de pouvoir, qui prend sa source dans le
monopole du pouvoir sacré dans le
corps du prêtre-père ? Le Sacré doit
être dissocié du corps du prêtre en
passant d’une « religion de pères » à
une « religion de frères », en abandonnant le répertoire du paterfamilias, c’est-à-dire en revenant à
l’Evangile, où « [vous n’appellerez]
personne sur la terre votre père ».
En termes de formation, sensibiliser les futurs prêtres à l’approche
des sciences humaines du corps et
de la sexualité est nécessaire, en vue
d’une meilleure compréhension
d’eux-mêmes et du monde moderne. Nous sommes dans une société de consommation, et le prêtre
s’est engagé à la pauvreté ; une société de l’émancipation de l’individu, et il s’est engagé à l’obéissance ; une société où l’érotisation
et l’expression des sentiments sont
très importantes, et on lui demande
la chasteté. Cela nécessite pour le
moins que la réflexion sur ces sujets
soit engagée au séminaire, y compris sur la pédophilie des prêtres.
Quant aux victimes, nous proposons la création d’un « ministère
des victimes » qui serait en mesure
de réaliser un accompagnement.
L’enjeu pour l’Eglise, c’est la foi de
ces mineurs et familles brisés. Jésus
ne déclare-t-il pas (Evangile de Marc,
9, 42) : « Celui qui scandalisera un de
ces petits qui croient en moi, il serait
mieux pour lui qu’on lui attache
autour du cou une meule à âne et
qu’on le jette dans la mer » ? p
propos recueillis par
nicolas truong
« On entend les victimes, mais on ne les écoute pas »
Pour que soit audible la parole des victimes,
l’Eglise doit se confronter aux questions
de pouvoir, d’autorité et de sexualité, explique
le prêtre et psychothérapeute Stéphane Joulain
Par STÉPHANE JOULAIN
L
’Eglise catholique traverse
une crise profonde dépassant le traitement des abus
sexuels. Mais, en dépit d’une large
couverture médiatique, le risque
est fort que la parole des victimes
soit de nouveau renvoyée au
néant. De nombreuses victimes
ont finalement réussi à faire entendre leurs cris de souffrance.
Derrière ces cris se trouvent des
personnes qui espèrent pouvoir
revivre, ou simplement vivre
autrement. Il serait dommage que
ce désir de vie passe aux oubliettes
au profit de différents agendas de
politiques ecclésiastiques en opposition les unes avec les autres.
Libérer la parole des victimes est
aujourd’hui impératif. Libérer la
parole des victimes, c’est aussi libérer l’Eglise d’un silence mortifère. Malgré cela, certains respon-
sables catholiques continuent
d’affirmer que l’Eglise fait son
maximum en dépit d’événements
indiquant le contraire. Que penser
de ce qui s’est passé en juin à SaintEtienne, avec l’hébergement imposé par l’évêché d’un prêtre abuseur chez un autre prêtre qui fut sa
victime à l’adolescence ? Que penser de la somme colossale d’efforts
que les victimes ont dû déployer
pour être entendues par la Conférence des évêques de France ?
La charge émotionnelle et l’urgence médiatique ont engendré
un emballement dans la recherche de solutions, mais tout cela
risque de faire passer au second
plan l’accueil et l’écoute compatissante des victimes. En se focalisant uniquement sur des causes
possibles à traiter, on oublie ceux
et celles qui souffrent. Même si on
les entend, on ne les écoute pas.
Chacune de ces histoires douloureuses d’abus révèle un ensemble
de dysfonctionnements graves au
sein de l’institution ; chacune de
ces histoires nous met en face des
incohérences entre la parole et
l’action, et devient un contre-témoignage à l’Evangile. La raison
d’être de l’Eglise est d’aider des
personnes à vivre une expérience
humaine et spirituelle dont la
source est une promesse d’amour
faite par Jésus il y a deux mille ans.
Si l’Eglise n’aide pas les hommes et
les femmes à se rapprocher et à expérimenter cette promesse, si elle
se rend sourde à la détresse de
l’autre, alors elle n’est plus fidèle à
sa mission.
POSITION D’AUTORITÉ MORALE
Différents éléments au sein de
l’institution l’ont probablement
rendue sourde à la détresse des
victimes. Trois, en particulier, doivent être confrontés d’urgence
pour rendre audible la parole de
toutes les victimes : le couple pouvoir-autorité, le cléricalisme et le
rapport à la sexualité.
L’Eglise catholique est une institution puissante, qui compte plus
de un milliard de croyants. Dans
de nombreux pays, ses positions
comptent dans les débats socié-
taux. Les débats de société sont
souvent, pour la hiérarchie catholique, une manière de mesurer
son influence dans le tissu social.
Tout ce qui pourrait affaiblir la position de pouvoir de l’institution
est donc perçu comme une menace qu’il faut éradiquer. Les victimes d’abus sont des signes visibles de l’imperfection d’une institution qui a construit sa position
d’autorité morale dans la société
sur l’affirmation d’une cohérence
entre les paroles et les actions. Le
témoignage des victimes révèle
que cette autorité est construite
sur l’illusion d’une cohérence.
Le cléricalisme dénoncé par le
pape François dès le début de son
pontificat est une des causes majeures de la crise actuelle. Une
conception de l’identité du prêtre
comme alter Christi (un autre
Christ) est responsable de privilèges octroyés et appropriés par une
culture cléricale pervertie.
Qu’il existe un lien fraternel entre les prêtres n’est ni répréhensible ni malsain. En revanche, s’il est
perverti, ce lien génère une culture corporatiste qui divise le
monde en deux catégories : les
prêtres et les autres. L’amplifica-
tion de cette division n’a d’autre
but que de protéger et de maintenir les privilèges d’un groupe par
rapport à l’autre. Tout dévoilement d’abus commis par un prêtre affaiblit alors le pouvoir et
l’autorité du groupe clérical, il faut
donc impérativement le défendre.
Dans une vision du monde empreinte de cléricalisme, le sacerdoce d’un prêtre alter Christi devient plus important que la vie
d’un enfant.
Finalement, la crise des abus
dans l’Eglise catholique est bien
évidemment en rapport avec la
sexualité. Dans la pensée et la
théologie catholique, le rapport à
l’autre comme être sexué est pour
le moins compliqué, marqué par
le machisme et le paternalisme.
Pendant longtemps dans l’Eglise,
les femmes étaient les grandes ennemies de la chasteté des prêtres,
auxquelles seuls le mariage et la
vie religieuse donnaient une
chaste respectabilité. Un autre ennemi était l’« amitié particulière »,
euphémisme clérical pour parler
de l’homosexualité. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que la
sexualité soit mieux abordée par
les prêtres qu’elle ne l’était. En par-
ler plus n’équivaut pas nécessairement à plus de maturité. Toutefois, il est permis d’espérer que les
investissements en termes de formation dans les séminaires portent des fruits durables.
Certaines personnes dans
l’Eglise préfèrent ne pas savoir, ne
pas entendre. Elles pensent que
l’abus sexuel n’est « pas si grave ».
Si, c‘est grave ! Lorsqu’un prêtre
abuse du corps d’un enfant, il le
brise au plus profond de son être,
il l’enferme dans la souffrance, la
honte et le silence. Lorsqu’un prêtre abuse d’un enfant, il lui interdit
l’accès à une communauté de foi,
il l’empêche de croire en la vie, en
lui, en l’être humain, en l’amour,
en Dieu. Lorsqu’un prêtre abuse
d’un enfant, il abuse de ce qui est
le plus sacré en ce monde, ce don
que l’on appelle la vie. p
¶
Stéphane Joulain, prêtre
catholique et psychothérapeute,
est membre de la Société
des missionnaires d’Afrique.
Il a récemment publié « Combattre
l’abus sexuel des enfants » (Desclée
De Brouwer, 300 pages, 19 euros).
débats & analyses | 21
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Oui, l’Eglise est
lourdement coupable
La théologienne Véronique Margron appelle
à « faire la vérité, toute la vérité, sur
cet océan de noirceur, quoi qu’il en coûte »
Par VÉRONIQUE MARGRON
P
ar où commencer ? Avant
tout, entendre. Entendre
encore et encore ce chagrin si particulier, insupportable,
qui ne s’efface ni ne s’apaise. Des
abus qualifiés improprement de
pédophilie. Terminologie pernicieuse. Car toute personne normalement constituée aime les
enfants. Mais pour les aimer en
vérité, il faut s’écarter de toute
confusion, de tout ce qui défigure
l’affection en peur, en crainte de
devenir l’objet de l’adulte, sa
chose, sa proie. C’est donc plutôt
de briser qu’il est question, de
destructeurs d’enfants ou d’adultes vulnérables. Oui, l’Eglise est
gravement et lourdement coupable. Sa responsabilité est plus
grande que pour les autres institutions touchées – et elles le sont
toutes –, car elle prétend, au nom
même de l’évangile du Christ,
transmettre un art de vivre ensemble, dire le vrai, le juste et
le bien, le moral et l’immoral.
L’Eglise repose sur la confiance
donnée, sur une parole partagée.
Sa responsabilité est donc immense d’avoir dévoyé la première
et fracassé la seconde par l’ampleur de ses crimes.
Aujourd’hui, comment la croire
encore ? Question abyssale pour
la croyante que je suis, et pour
beaucoup d’entre nous. Le pape
Paul VI déclara, en 1967, « l’Eglise
experte en humanité », lors de
la publication de l’encyclique
Populorum progressio (« le développement des peuples »), car
porteuse d’« une vision globale
de l’homme et de l’humanité ».
Si, dans son contexte, ce propos
était novateur, car signifiant
l’engagement de l’Eglise dans la
cause de la paix, de la justice et
du développement, on aurait
tant aimé qu’elle se déclare plutôt « servante » de l’humanité
qu’« experte » !
RÉPARER CE QUI PEUT L’ÊTRE
N’est-ce pas là une des raisons
profondes de notre douleur
aujourd’hui, de notre exaspération aussi, que sa position trop
longtemps, trop souvent, de
surplomb. Celle de clercs et d’évêques sûrement, mais aussi de
catholiques en général. Les chrétiens suivent un messie crucifié.
Un messie qui n’eut d’autre mission, d’autre passion, que de
témoigner à tous, spécialement à
ceux qui se croyaient loin – pécheurs, païens, femmes… –, que le
Dieu de l’alliance était pour chacun. Un vrai homme, Jésus le
Nazaréen, qui n’eut d’autre ambition que d’être compagnon d’humanité, sans jamais accaparer,
afin de rendre l’humain libre
pour aller vers son avenir.
Face à l’ampleur du mal commis, de ses complicités actives
ou passives, ici et partout, il est
indispensable de tourner le dos à
toute prétention d’expertise ou
d’excellence de sainteté, de vérité,
de morale, d’humanité même.
Sinon, douloureusement, chercher l’expertise sur nos propres
turpitudes. Modestement, redevenir des serviteurs de l’humain
en sa vulnérabilité et sa dignité
intangibles. Ce dont témoignent
tant et tant de croyants en leurs
vies partagées, données.
Le travail exigé aujourd’hui est
avant tout celui de la vérité et de la
justice. Faire la vérité, toute la
vérité, sur cet océan de noirceur,
de manière délibérée, engagée,
opiniâtre, quoi qu’il en coûte.
Prendre, pour ce faire, les moyens
indiscutables nécessaires – travail
scientifique, enquête, accès aux
archives… Le faire, car nous le
devons aux personnes victimes
d’avant-hier, d’hier et encore
d’aujourd’hui. A elles et à tous
leurs proches. Seule cette vérité-là
nous rendra libres.
En ne se substituant pas à la justice de l’Etat, bien au contraire, en
ne se réfugiant pas derrière
elle, non plus. Faire œuvre de justice, c’est nommer et peser avec
rigueur qui sont les coupables afin
de délivrer les victimes d’un poids
de culpabilité et de honte qui les
enfonce plus encore. C’est séparer
les uns des autres, et commencer
à réparer ce qui peut l’être. Le faire
en toute clarté. Chemin indispensable pour que de la confiance
puisse un jour, les yeux ouverts,
se refaire comme on refait de la
peau après une grande brûlure.
RESPONSABILITÉ ILLIMITÉE
Il est encore une exigence : examiner et changer nos mœurs.
Spécialement, comme le dénonce
le pape François, tout ce qui fait
le lit des abus de conscience,
des abus de pouvoir, des abus
spirituels. Car la référence à Dieu
est un tragique facilitateur d’emprise et d’abus où celle-ci conduit.
Un Dieu dont le prédateur prétend être le médiateur, le connaisseur, l’intime même, sachant
non seulement où est le bien
pour l’autre, mais, pire encore,
ce que Dieu attend de cet enfant,
de cette personne vulnérable.
Ces crimes viennent ainsi
vriller jusqu’au plus intime du
cœur et de l’âme, là où se tenaient la foi et la confiance en
Dieu, « raptées » par l’agresseur.
Responsabilité illimitée alors
que celle de l’Eglise. Changer de
mœurs, c’est par exemple déserter la culture de la soumission, au
profit de relations responsables,
réciproques, ouvertes à l’altérité,
ce qui n’empêche nullement
qu’elles soient respectueuses des
rôles et des places de chacun.
Ces décisions sont lourdes de
conséquences, mais c’est seulement à ce prix que, peut-être, ce
qui nous tient à cœur comme
chrétiens, ce qui fait le cœur de
notre vie – témoigner d’un Dieu
qui sauve et rend à la vie – pourra
retrouver un peu d’espace et de
justesse. La vie chrétienne n’est
pas enfermée dans le culte. Elle irrigue toute la vie et le tout de
la vie, et il est légitime et nécessaire que les chrétiens prennent
part au débat public et participent au bien commun. L’histoire
en est une trace éminente. Mais,
aujourd’hui, plus grand-chose ne
pourra être entendu sans cet exigeant et douloureux labeur. Opération difficile, longue et risquée,
mais qui ne le sera jamais autant
que le long combat que doit
mener chaque victime pour tenter de reconquérir son histoire, sa
liberté, un passage vers la
confiance, sa vie en fait. p
¶
Véronique Margron est
théologienne, sœur dominicaine
et présidente de la Conférence
des religieux et religieuses de France
(Corref)
A-t-on vidé le panier des horreurs ?
Pour l’écrivaine Anne
Soupa, tant que les victimes,
notamment les femmes,
ne saisiront pas en justice,
le combat contre les abus
d’autorité sera incomplet
Par ANNE SOUPA
S
i les affaires d’abus sexuels sur
mineurs dans l’Eglise catholique
font en ce moment la « une », elles
sont à intégrer dans toute une « culture de
l’abus », celle que le pape appelle à éradiquer : abus sexuels sur mineurs et sur
majeurs, abus de pouvoir et de conscience. Dans ces différents domaines, les
avancées sont inégales.
En ce qui concerne les abus sexuels sur
mineurs, depuis le coup de semonce de
l’affaire de Mgr Pican (2000), la Conférence
des évêques de France a créé une cellule de
lutte dirigée par Mgr Crépy. Et chaque diocèse est invité à mettre en place une cellule d’écoute des victimes. Parallèlement,
une « cellule des dérives sectaires » aide à
discerner les symptômes d’emprise, enregistre et informe sur les situations d’abus.
Dans l’ensemble, la prise de conscience du
traumatisme vécu par les victimes semble
progresser, lentement. Les évêques tentent d’ajuster leur jugement à la parole des
psychologues et des victimes. Dans une
courageuse proposition de dialogue, ils
ont entrepris de recevoir des victimes.
Est-ce à dire que « tout est sorti » ? On a
invoqué la loi de séparation de 1905, qui a
éloigné les prêtres et les religieux de leur
activité éducative, pour expliquer le
moins grand nombre de cas qu’en Irlande
ou en Allemagne. Mais il faut tenir
compte d’un autre facteur, difficilement
quantifiable. C’est la répulsion des
D’UNE MANIÈRE
GÉNÉRALE,
C’EST TOUTE
LA QUESTION
DE LA SEXUALITÉ
QUE L’ÉGLISE PEINE
À APPRÉHENDER
familles à aller en justice, analysée par
Isabelle de Gaulmyn. Dénoncer un prêtre ?
Hors de question ! Or, il suffit de tendre
l’oreille pour constater que des abus non
identifiés existent.
Mais les abus sexuels sur mineurs sont,
en France, l’arbre qui cache la forêt. Les
associations de victimes alertent sur le
grand nombre d’abus sexuels sur
majeurs, qu’aucune instance dans l’Eglise
n’est chargée de combattre. Depuis une
quinzaine d’années, des affaires assez
nombreuses, surtout dans des communautés récentes, ont défrayé la chronique. Il faut rappeler le traumatisme considérable de ces viols sur des personnes
vulnérables, souvent des jeunes femmes,
abusées pour avoir fait une confiance
inconditionnelle à un « père spirituel ».
NOUVELLE GOUVERNANCE
L’autre dérive, massive, concerne l’emprise physique et psychique, punie par la
loi About-Picard (2001), sur les états de
sujétion (abus de faiblesse, abus psychiques). Mais avant d’en arriver chez le
juge, que de barrières ! Dans son livre, Le
Silence de la Vierge (Seuil, 2016) MarieLaure Janssens a mis en lumière le système en vigueur dans trop de communautés religieuses, souvent récentes,
souvent de femmes, où l’on prône une
coupure radicale avec la famille, une
dépersonnalisation maximale – pas de
visite à un médecin sans chaperon, pas
de livre pris à la bibliothèque sans autorisation – et une infantilisation aux ordres
de la prieure générale, à qui tout remonte
et qui, littéralement, s’introduit dans les
consciences pour les piloter de l’intérieur, au nom de Dieu bien sûr. Certes,
l’entourage alerte souvent sur les dérives
qu’il constate ; certes, Rome finit par diligenter une visite apostolique ; certes,
quand ses conclusions ne se perdent pas
dans un bureau romain, un visiteur apostolique – un évêque – finit par être
nommé. Mais le même entourage constate que beaucoup des dérives dénoncées
perdurent. Impuissance du droit canonique ? Manque de volonté ? Incompréhension du problème ?
Ces exemples confirment que des mondes clos risquent fort de générer des abus
d’autorité. Souvent, les femmes en font
les frais. Bientôt, on découvrira combien de religieuses africaines ont été les
victimes de prêtres qui les tiennent pour
des esclaves sexuelles.
D’une manière générale, c’est toute la
question de la sexualité que l’Eglise
peine à appréhender.
CARTE BLANCHE – DIANE OBOMSAWIN | Ffffff !
Désormais, le problème majeur n’est
pas tant de se demander si l’on a bien
vidé le panier des horreurs que d’estimer
si la structure institutionnelle actuelle
est assez saine pour que cela ne recommence pas.
La lettre du pape identifie clairement
le mal : le cléricalisme (abus de pouvoir
des prêtres), qui « réduit le peuple de Dieu
à de petites élites » et « engendre une
scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des
maux que nous dénonçons aujourd’hui ».
En clair, le pape ne conçoit pas de guérison sans remettre en cause la séparation
profonde, ontologique, qui existe entre
clercs et laïcs.
Comment ? Même s’il ne le dit pas, cela
ne peut se faire qu’en ouvrant ce monde
clos de l’entre-soi, propice à l’impunité,
dans lequel s’enferment trop souvent certains prêtres et certaines communautés.
Cela invite d’abord à désacraliser la prêtrise (dans le droit canon autant que dans
le regard des fidèles). Et de fait, la désacralisation a commencé dans l’opinion
catholique. Comment continuer à croire
que les mains qui consacrent le corps du
Christ, dans un déploiement théologique
considérable, sont aussi celles qui salissent des enfants ? La confiance vacille…
Cela implique ensuite de redessiner les
contours de la prêtrise : la limiter dans le
temps, l’ouvrir aux femmes, faire du célibat une option. Enfin, une autre gouvernance doit être instituée afin d’y associer,
selon des modalités à construire, l’ensemble du peuple catholique.
Or, ce n’est pas l’horizon que se donnent
les évêques de France. Leur récent
message évite le mot de « cléricalisme » et
passe sous silence le statut du prêtre. On
peut même se demander si l’insistance
qu’ils mettent maintenant à dénoncer les
abus sur mineurs n’est pas une échappatoire à la résolution du problème soulevé par le pape. En somme, l’institution
veut-elle réformer le ministère ordonné et
la gouvernance de l’Eglise ? Si elle ne s’y
résout pas, on peut affirmer qu’il y aura
d’autres affaires. p
¶
Anne Soupa est écrivaine, cofondatrice
du mouvement réformateur de la Conférence
catholique des baptisés francophones
22 | 0123
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
par gé r ar d co urtois
Macron, au
risque du divorce
ENTRE LE DISCOURS
DE HAUTE VOLÉE
ET LA BRÈVE DE
COMPTOIR, MACRON
N’A PAS TROUVÉ
LE REGISTRE
JUSQUE-LÀ
INDULGENTE
OU ATTENTISTE, UNE
PARTIE DE L’OPINION
A BASCULÉ
DANS LE REJET
L
es chiffres sont accablants. En Allemagne, 3 677 mineurs ont été agressés sexuellement par des clercs de
l’Eglise catholique entre 1946 et 2014. En
Australie, 4 444 cas d’abus ont été identifiés entre 1980 et 2015. Aux Etats-Unis,
pendant cinq ou six décennies, plus d’un
millier d’enfants et d’adolescents ont été
victimes de violences commises par des
prêtres. Des scandales de même nature ont
été révélés en Irlande ou encore au Chili,
avec à chaque fois des évêques qui ont fait
écran entre les agresseurs et la justice civile, et même maintenu des prédateurs au
contact d’enfants.
La France n’est pas davantage épargnée :
des faits d’abus sexuels, tantôt anciens,
tantôt récents, surgissent régulièrement.
ration. Les mêmes lui conseillent
donc d’en rabattre, d’endosser sa
canadienne et de chausser ses croquenots pour faire plus « peuple »
et renouer derechef avec la popularité. C’est prendre les Français
pour des benêts. En son temps, Valéry Giscard d’Estaing avait tenté
l’expérience en s’invitant à dîner
chez des Français ordinaires ; il n’y
avait gagné que des moqueries.
Pour les autres, François Bayrou
par exemple, l’affaire est plus sérieuse. Dimanche 23 septembre,
le président du MoDem a livré
son diagnostic et son conseil :
« Les Français n’ont pas seulement
besoin de l’énoncé des réformes,
mais du plan d’ensemble. Ils ne
veulent pas savoir seulement les
pas qui sont faits, mais savoir où
l’on va. » Et d’exhorter le chef de
l’Etat à livrer au pays sa « vision de
la France ». La recommandation
paraît de bon sens. Elle n’en est
pas moins surprenante.
Non sans raison, l’on a pu reprocher à Nicolas Sarkozy de changer
de cap au gré des événements ou
à François Hollande de n’en avoir
pas de suffisamment assumé.
L’actuel président, au contraire,
n’a cessé, durant sa campagne et
depuis, d’exposer sa vision et d’y
inscrire son action. Depuis un
mois encore, il s’y est employé à
trois reprises, devant les ambassadeurs le 27 août, lors de la présentation du plan de lutte contre
la pauvreté le 13 septembre, puis
du projet de réforme du système
de santé le 18 septembre.
Faiblesse congénitale
Qu’il s’agisse du rôle de la France
dans un monde chamboulé et
une Europe déboussolée, du combat pour « l’émancipation de chacun » contre la fatalité de la pauvreté ou du « changement de paradigme » nécessaire pour transformer notre système médical,
on peut discuter les analyses présidentielles. Mais l’on ne peut
guère contester qu’elles reposent
sur une solide réflexion, tracent
des propositions ambitieuses et
dessinent, pour le coup, une vision du pays et de son avenir.
Or, ces trois discours, destinés à
scander fortement la rentrée,
n’ont pas « imprimé » ou si peu.
Faute d’un relais puissant du gouvernement et de la majorité, c’est
une évidence – et une faiblesse en
quelque sorte congénitale du dispositif politique macronien. Mais
aussi par la faute du président luimême : deux petites phrases intempestives (les Gaulois « réfractaires au changement » et les chômeurs à qui il suffirait de « traverser la rue » pour trouver du
travail) ont éclipsé le reste. Fâcheuse propension à alimenter le
« buzz » médiatique pour en fustiger ensuite la futilité.
Entre le discours de haute volée
et la brève de comptoir, Emmanuel Macron n’a pas trouvé, jusqu’à présent, le registre qui est précisément celui de la politique :
c’est-à-dire la capacité à traduire
efficacement et à vulgariser intelligemment une « vision » pour la
faire comprendre et partager. S’il y
parvient, le président pourra retrouver l’oreille des Français. Sinon, le divorce risque de devenir
irrémédiable. p
gérard courtois
Tirage du Monde daté mardi 25 septembre : 183 179 exemplaires
Le mal de la pédophilie, couvert par une intolérable conspiration du silence, ronge
l’Eglise. « Abus sexuels, état d’urgence dans
l’Eglise », a titré le quotidien La Croix le
13 septembre.
Le pape François, qui depuis son élection
en 2013 a toujours pris la défense des plus
faibles, ne semble pas avoir pris conscience
de l’ampleur de ce tsunami qui ébranle les
fondements mêmes de son Eglise. Après
son désastreux voyage au Chili, en janvier,
où il avait soutenu un évêque accusé
d’avoir protégé un prêtre soupçonné
d’agressions sexuelles sur mineurs, le pontife argentin avait reconnu « avoir commis
de graves erreurs d’appréciation et de perception ». Il avait fait part de sa « douleur »
et de sa « honte ». Et il avait même dénoncé
une « perversion » ecclésiale. Une sorte
d’aveu d’impuissance, comme si l’Eglise admettait qu’elle n’avait rien entrepris contre
les fautifs ou que les mécanismes de prévention ou d’alerte qu’elle prétendait avoir
mis en place avaient été inefficaces.
Les paroles de contrition ne suffisent
plus. Il faut des actes forts. Des pistes qui
avaient été suggérées par une commission
créée par le pape, comme la création d’un
tribunal chargé de juger les évêques défaillants ou l’abolition du délai de prescription, sont restées sans suite. En mai 2011,
sous le pontificat de Benoît XVI, une circulaire de la Congrégation pour la doctrine de
la foi avait pourtant considéré que, « en matière d’abus sexuel, il s’agit de s’en remettre à
la justice des Etats ».
La « tolérance zéro » prônée par François
suppose de mettre fin au culte du secret et
aux abus de pouvoir. Elle suppose également de lever le secret pontifical, inscrit
dans le droit canon qui régit la confidentialité en cas de violences sexuelles à l’encontre des enfants et des personnes vulnérables. Les évêques américains avaient obtenu, en 2002, une exception à cette règle,
afin de signaler les faits d’agressions
sexuelles aux autorités civiles.
L’expérience de plusieurs pays, en Australie ou encore en Irlande, montre que l’intervention de l’Etat, sous la pression de l’opinion publique, a souvent été salutaire pour
obtenir un état des lieux sur les actes de pédophilie. Aux Etats-Unis, un procureur a
conduit l’enquête en Pennsylvanie.
En France, le nouvel archevêque de
Reims, Eric de Moulins-Beaufort, a réclamé
un « vrai rapport complet, en se faisant
aider pour cela par des personnes extérieures ». Pour l’association La Parole libérée,
qui regroupe des parents de victimes, seul
l’Etat a les moyens de procéder à un tel
audit. En novembre, pour la première fois,
lors de leur assemblée bisannuelle, les évêques de France entendront les victimes
d’abus. Devant l’ampleur du scandale, l’Etat
ne peut plus se voiler la face. p
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S’
agit-il de méchantes
turbulences dans le
ciel présidentiel ou
d’une dépression plus
profonde ? On sera fixé d’ici
à quelques semaines. Mais, dès à
présent, chacun le constate : alors
que le président de la République
était à l’offensive depuis son élection, imposant son rythme, bousculant les obstacles et enchaînant
les réformes comme à la parade,
le voilà placé sur la défensive, chahuté par les événements, entravé
dans sa démarche. Il avait la main,
il semble l’avoir perdue
Les enquêtes d’opinion, en effet,
sont unanimes. Selon les cinq baromètres réalisés depuis début
septembre, la chute de la cote de
popularité ou de confiance d’Emmanuel Macron par rapport à son
niveau du mois de juillet est brutale : avec 29 % de bonnes opinions, il est en baisse de 10 points
pour l’IFOP et Odoxa, OpinionWay le crédite de 28 % de satisfaction, en baisse de 7 points, et
Ipsos de 25 %, en baisse de 7 points
également. Seul Elabe le maintient au-dessus de la barre des
30 % (31 %), en baisse de 3 points.
En deux mois, le trou d’air est
donc violent. La dernière enquête, celle de l’IFOP pour Le Journal du dimanche du 23 septembre,
permet d’affiner le constat. Parmi
les 70 % de Français qui sont mécontents du chef de l’Etat, la moitié se disent désormais très mécontents, soit davantage que le total des très ou plutôt satisfaits.
Jusque-là indulgente ou attentiste, une partie de l’opinion a basculé dans le rejet. Aucune catégorie socioprofessionnelle ni aucune
composante politique (à l’exception des sympathisants de La République en marche, satisfaits à
87 %) n’échappent à ce reflux.
Bref, seize mois après son élection, le chef de l’Etat paraît brusquement ramené à l’étiage de son
score du premier tour de l’élection présidentielle (24 %). Reste à
comprendre les causes de cette
désaffection. A l’évidence, l’affaire
Benalla et le parfum d’embrouille
au sommet de l’Etat qu’elle charrie depuis deux mois y ont eu leur
part. Le début du décrochage sondagier est concomitant.
La situation économique décevante n’a pas arrangé les choses.
Une croissance qui patine, un
pouvoir d’achat en berne et un
chômage incompressible ont inévitablement entamé le crédit
dont disposait le président. Bon
nombre de Français étaient prêts
– ou résignés – à admettre les réformes annoncées, à condition
que les résultats soient à la hauteur de la promesse et que chacun
puisse en mesurer effectivement
les bénéfices. Dès lors que ce n’est
pas le cas, le scepticisme national
a repris le dessus.
Mais accident de parcours et
panne de résultats ne suffisent pas
à expliquer le désamour actuel.
Tout se passe comme si le président et les Français ne se comprenaient plus. Pour les uns, c’est affaire de personnalité : Emmanuel
Macron serait trop brillant, trop
intelligent, trop donneur de leçons, trop impérieux voire arrogant dans sa démarche pour ne
pas susciter de l’agacement, de l’irritation et désormais de l’exaspé-
PÉDOPHILIE :
L’ÉGLISE RONGÉE
PAR LE SCANDALE
Lionel Naccache ©
FRANCE | CHRONIQUE
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Les mutations
du dépistage
prénatal
L’analyse de l’ADN circulant
dans le sang de la femme
enceinte permet de détecter
de plus en plus d’anomalies
chez l’enfant à naître. Le Comité
consultatif national d’éthique,
qui salue ce progrès, notamment
dans le cas de la trisomie 21,
souligne la nécessaire réflexion
éthique avant l’élargissement
de ce dépistage non invasif
à d’autres affections génétiques
sandrine cabut et paul benkimoun
M
atinée ordinaire de consultation pour la docteure Géraldine
Viot, généticienne dans l’unité
de diagnostic prénatal de l’Hôpital américain de Paris. Face à
elle, une jeune femme de 36 ans enceinte de trois
mois, adressée par son gynécologue. Géraldine
Viot l’interroge sur ses antécédents obstétricaux
et familiaux, regarde son dossier médical. « Votre
échographie est parfaite, mais il y a un marqueur
biochimique dont le taux est un peu élevé, résumet-elle. En combinant les données de l’échographie,
des marqueurs, et votre âge, l’algorithme a évalué
le risque de trisomie 21 pour votre bébé à 1/474. Selon les critères de la Haute autorité de santé (HAS),
nous pouvons vous aider à affiner ce risque en
vous proposant une quantification de l’ADN fœtal
dans votre sang. »
Sur une feuille blanche, la généticienne dessine
des chromosomes, tout en expliquant le principe
de ce dépistage : de l’ADN du fœtus passant dans
la circulation maternelle, son « pesage » permet
de détecter un éventuel chromosome 21 surnuméraire. Cet ADN fœtal libre peut être quantifié
dès la 11e semaine d’aménorrhée, et jusqu’à la 27e.
« Si l’examen est négatif, on arrête de vous embêter, car le risque de trisomie 21 est alors divisé par
cent, soit 1/47000. S’il est positif, la probabilité qu’il
s’agisse réellement d’une trisomie est de 99,9 %, et
nous réaliserons une amniocentèse pour confirmer le diagnostic », poursuit la praticienne. Le résultat du test, qui recherche aussi les trisomies 13
et 18 – plus rares et beaucoup plus sévères que la
trisomie 21, sera connu en dix jours. Son coût,
390 euros, n’est pas encore pris en charge par
l’Assurance-maladie, « mais beaucoup de mutuelles participent déjà », assure Mme Viot, en incitant
sa patiente à en faire la demande.
Arrive ensuite un couple, dont la femme est
enceinte de cinq semaines. Elle aussi est référée
à l’Hôpital américain pour organiser un diagnostic prénatal, en l’occurrence un diagnostic
de sexe fœtal sur sang maternel. La jeune femme
est en effet porteuse saine d’une mutation responsable du syndrome de Kennedy, ou amyotrophie bulbo-spinale liée à l’X, une affection
neuromusculaire rare transmise par les femmes
et affectant les hommes.
→ L I R E L A S U I T E PA G E S 4 - 5
NNEIL BROMHALL/SPL/COSMOS
Portrait
La physique
des petits riens
Un drôle
d’escargot
dans la Voie lactée
Le mystère
des chasseurs
de la grotte Mandrin
Tricot, baudruche, sable,
origami... « Tous sont de “p...” de
beaux problèmes de physique »,
pour Frédéric Lechenault,
qui s’ingénie à les analyser
sous toutes les coutures
Les mouvements de millions
d’étoiles captés par le satellite
Gaia dessinent une spirale engendrée par le passage il y a environ 500 millions d’années d’une
petite galaxie près de la nôtre
Fréquenté par les néandertaliens, cet abri sous roche a livré
des pointes de flèches énigmatiques : datant de 50 000 ans,
elles présentent une finesse
de fabrication surprenante
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Cahier du « Monde » No 22925 daté Mercredi 26 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
2|
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
A la recherche des derniers néandertaliens de France
PALÉOANTHROPOLOGIE - Près de Montélimar, la grotte Mandrin, fouillée en continu depuis les années 1990, raconte l’évolution des sociétés
néandertaliennes. Les chercheurs s’interrogent après la découverte de 1 300 pointes de silex, dont l’extrême finesse semble anachronique
malataverne (drôme) - envoyé spécial
D
u haut de cette montagnette drômoise parsemée d’une végétation
chétive typiquement méditerranéenne, le panorama est magnifique. Dans le lointain, la vallée du
Rhône se rétrécit et le serpent d’eau se faufile entre deux reliefs. Immédiatement en contrebas,
dans ce qui fut jadis un bras du fleuve et qui
s’apparente aujourd’hui à un défilé, l’homme moderne a concentré toutes ses autres voies de communication : voitures et camions empruntent
l’autoroute A7, la nationale 7 ainsi que la départementale 169, tandis que, à intervalles réguliers, les
rames de TGV font vrombir l’air encore chaud de
ce mois de septembre. Le paysage a beaucoup évolué au fil des millénaires, allant de la forêt tropicale à la steppe sibérienne, mais une chose n’a pas
changé : l’endroit a toujours été un des plus grands
axes de l’Europe occidentale. Ce qui explique que
le petit nid d’aigle d’où nous surplombons la vallée n’a cessé d’être occupé par différents groupes
humains, qu’ils soient néandertaliens ou sapiens.
Vidéosurveillance continue
Ici, c’est la grotte Mandrin – plutôt un abri sous
roche qu’une véritable grotte –, ainsi baptisée en
mémoire du brigand du XVIIIe siècle Louis Mandrin qui y fit quelques passages. Le lieu n’est pas
indiqué et le chemin qui y grimpe non plus. On a
choisi la discrétion. Ludovic Slimak, chercheur
au CNRS et responsable des fouilles paléoanthropologiques qui se déroulent dans la grotte chaque été, explique que le site, protégé des intempéries par une grande verrière et ceint d’une
clôture, fait l’objet d’une vidéosurveillance
continue : « Les images sont transmises en temps
réel aux forces de l’ordre. En décembre 2017, deux
personnes encagoulées sont passées mais elles
ont très vite déguerpi dans les collines car la police
municipale qui patrouillait dans le secteur est
intervenue en trois minutes… »
A première vue, pourtant, rien de spectaculaire
ni d’attirant. Une petite centaine de mètres carrés
– une moitié sous l’abri rocheux, l’autre à l’extérieur – où affleurent des cailloux. Cependant, dès
que l’œil s’exerce, les choses surgissent. Avec son
pointeur laser, Ludovic Slimak dirige le regard :
ici, deux dents de bison attendent d’être extraites, là, des silex taillés blanchis par les ans et les
intempéries ressemblent à s’y méprendre à des
pierres sans intérêt. En scrutant bien une tranchée, on aperçoit que le sol a pris différentes teintes, jaune, gris, orange, le tout plus ou moins
garni de cailloux suivant les strates.
Huit bénévoles, les genoux protégés par des
chiffons ou des morceaux de tapis de sol, s’affairent avec concentration et minutie, au pinceau
et à la mini-truelle. L’un d’eux, Tanguy, étudiant
dont la première campagne ici remonte à ses
15 ans, se demande s’il n’a pas repéré une incisive dans la zone qu’il est en train de dégager.
L’emplacement de chaque objet est signalé par
une punaise car le sol est régulièrement scanné.
Chaque point est ainsi entré dans un modèle
Vue de la grotte Mandrin. Le sol archéologique en cours de dégagement est celui du néronien, vieux de 50 millénaires.
LUDOVIC SLIMAK CNRS, UMR 5608, TRACES
numérique en trois dimensions, de façon à pouvoir visualiser à volonté la répartition, dans l’espace et le temps, de telle ou telle catégorie : où
se trouvaient les dents de chevaux, les pièces
brûlées, les silex ratés, etc.
La grotte Mandrin est fouillée en continu depuis 1990. Ludovic Slimak en est à sa 21e campagne et son enthousiasme demeure intact. Le site
s’avère, selon lui, exceptionnel pour l’étude des
sociétés néandertaliennes et leur disparition.
Non seulement notre cousin a occupé les lieux
pendant une très longue période, mais les traces
de ses passages n’ont cessé d’être enregistrées
dans le sol grâce… au mistral, qui a continuellement apporté, dans cette grotte orientée plein
nord, sable et limon de la vallée du Rhône.
Pour l’heure, les fouilles ont principalement
exploré les couches allant de 50 000 à 42 000 ans
avant aujourd’hui. Huit millénaires et huit niveaux d’occupation. Avec, à 50 000 ans, ce que le
chercheur appelle, non sans euphémisme, « une
anomalie technique ». Dans cette strate, « sur seulement 50 m2, on a retrouvé plus de 1 300 pointes
de silex qui n’ont rien à voir avec la production
typique de Neandertal que l’on a avant et après
cette période ». Des pointes minuscules, d’une
finesse incroyable – de 2 à 3 millimètres d’épaisseur –, bien tranchantes, qui ne pouvaient être
autre chose que des pointes de flèche. Des armes
que l’on croyait inconnues à l’époque…
Toutes ont été découvertes, abîmées, autour de
ce qui était le foyer. Elles comportent souvent à
leur surface des lignes microscopiques, caractéristiques du frottement contre un os quand la
flèche pénètre dans le corps de la proie. Pourquoi
sont-elles concentrées en ce point ? Ludovic
Slimak a un scénario en tête : « Le chasseur a rapporté sa flèche dont la pointe, qui est très fragile,
s’est cassée. Mais il veut récupérer le fût de la flèche.
Il la met au-dessus du feu et la résine qui tenait la
pointe fond. Il extrait la pointe cassée et la jette là. »
Quelle espèce humaine ?
Ce groupe d’individus est donc déjà lancé dans la
production en série d’un objet à usage unique,
jetable… Mais quelle espèce humaine composait
cette société, qui invente l’archerie et la microlithisation ? Neandertal ? Mais, dans ce cas, pourquoi
cesse-t-il ensuite de fabriquer ces mini-pointes ?
Ou bien s’agit-il d’un groupe pionnier d’Homo
sapiens, ce qui remettrait en cause le peuplement
de l’Europe par nos ancêtres, censés y être arrivés
des millénaires plus tard ? En l’absence d’ossements humains, la question reste ouverte.
Autre question en suspens, autre axe de recherche : comment Neandertal a-t-il disparu ? « Cela
doit nous interpeller, assure Ludovic Slimak.
Comment, après avoir survécu pendant des centaines de milliers d’années, un peuple tout entier
peut-il s’évaporer de manière synchrone de l’Europe à l’Asie centrale ? » Une partie de la réponse
se trouve peut-être dans les cailloux de la grotte
Mandrin. « A partir d’un moment, explique le
chercheur, on ne retrouve plus aucun silex ardéchois. Les gens ne traversent plus le Rhône. Ce n’est
pas pour des raisons physiques car le fleuve n’a
jamais constitué une barrière. Ce qui apparaît là,
c’est une frontière sociale. Les groupes qui sont de
l’autre côté ne laissent plus l’accès à leur territoire.
On ne sait pas de qui il s’agit, mais on sent que
quelque chose bascule. »
Un événement majeur de notre histoire s’est
déroulé dans ce coin de la Drôme. Ludovic Slimak estime qu’il ne faut pas exclure que sapiens
ait joué un rôle majeur dans l’extinction de cette
autre humanité, qui l’a laissé seul représentant
du genre Homo sur Terre. p
pierre barthélémy
Maladies chroniques : le financement au forfait bien accueilli
MÉDECINE - Pour le diabète et l’insuffisance rénale chronique, le plan « Ma santé 2022 » va permettre de privilégier les soins les plus pertinents
P
armi les 54 mesures de la
réforme du système de
santé, baptisée « Ma santé
2022, un engagement collectif »,
annoncées mardi 18 septembre
par le gouvernement, l’une d’entre elles concerne le financement
au forfait de deux pathologies
chroniques : le diabète et l’insuffisance rénale chronique. A partir
de 2020, ce sera élargi à d’autres
pathologies, selon ce plan.
Concrètement, la mesure devrait figurer dans le prochain
projet de loi de financement de la
Sécurité sociale (PLFSS), qui est
examiné par l’Assemblée nationale, et être effective en 2019. « Il
n’y aura plus de paiement [de
l’hôpital par l’Assurance-maladie] à chaque consultation, mais
un forfait pour solde de tout
compte, charge à l’hôpital de faire
en sorte que ses patients n’aient
pas besoin de revenir vingt fois »,
indiquait-on à l’Elysée.
L’association de patients Renaloo s’est félicitée mercredi 19 septembre de cette annonce, indiquant qu’il s’agit d’une « révolution dans le financement de la prise
en charge des maladies rénales ».
De nombreux rapports – Cour
des comptes, Assurance-maladie,
Haute autorité de santé – ont
montré ces dernières années que
le système annuel de financement
de la dialyse est un frein au développement des bonnes pratiques.
La tarification à l’activité (T2A),
qui date de 2007, consistant à facturer chaque acte, et non plus à
avoir un budget global, pousse les
soignants à multiplier les examens les plus coûteux. L’insuffisance rénale chronique est emblématique de ces dysfonctionnements. La Cour des comptes avait
notamment souligné les effets
pervers de la rentabilité excessive
de la dialyse. Les chiffres sont éloquents : plus de 80 % de la prise en
charge de l’insuffisance rénale
– 4 milliards d’euros par an – sont
consacrés à la dialyse. L’objectif est
ici de distribuer cette très forte enveloppe selon des critères nouveaux, basés sur des indicateurs de
qualité médicale, mais aussi reposant sur la satisfaction et l’expérience des patients.
Traitements plus pertinents
L’insuffisance rénale touche entre
2 et 3 millions de personnes, dont
85 000 nécessitent, pour survivre,
un traitement de remplacement
du rein par greffe ou dialyse. Parmi
elles, plus de la moitié (55 %) est
dialysée et seulement 45 % greffées, bien que ce soit le traitement
le plus efficace. Les recommandations préconisent d’y recourir de
manière prioritaire sans même
passer par la dialyse (greffe
préemptive). Même si des millions
de vies ont été et sont toujours
sauvées par la dialyse, la greffe per-
met une qualité et une espérance
de vie très supérieures, pour des
coûts très inférieurs.
Les inégalités d’accès aux traitements selon les établissements et
les régions sont également majeures. Par exemple, l’accès à la greffe
rénale de donneur vivant, qui
fonctionne le mieux, varie de 0 à
28 % selon les régions. « Cette modification du mode de financement
devra donc permettre de privilégier
les traitements les plus pertinents,
mais aussi ceux qui correspondent
le mieux aux aspirations des patients, qui favorisent leur qualité de
vie, leur autonomie et leur réhabilitation », souligne Yvanie Caillé,
fondatrice de Renaloo.
Par ailleurs, l’accès à la dialyse à
domicile, qui ne concerne aujourd’hui que 7 % des patients en France, n’est pas proposé dans beaucoup de régions, selon les constats
faits dans les différents rapports.
Cette nouvelle approche pourrait
améliorer le parcours d’environ 1
patient sur 5, selon Renaloo, ce qui
pourrait éviter le recours aux traitements les plus lourds et les plus
coûteux et donner plus facilement
accès au traitement à domicile.
« Cette mesure vise à inciter les
établissements de santé à davantage de prévention et d’éducation
thérapeutique du patient, et une
coordination avec la ville, en vue
de réduire le nombre d’hospitalisations liées à des complications »,
souligne le rapport de JeanMarc Aubert, directeur de la direction de la recherche, des études,
de l’évaluation et des statistiques
(Drees), qui a servi de base au plan
santé 2022. « Un patient informé
est un patient en meilleure santé »,
insiste Thomas Sannié, président
de l’Association française des hémophiles. Pour lui, « la mise en
place d’un parcours de soins le plus
adapté possible passe aussi par
des associations, qui proposent
souvent des activités physiques
adaptées, des ateliers d’éducation
thérapeutique du patient, donnent des informations sur les effets
secondaires des médicaments »…
Au final, les patients pourraient
être mieux soignés, pour des
coûts moindres. Cette réforme
va aussi s’appliquer au diabète,
qui touche plus de 3 millions de
personnes et coûte 8 milliards
d’euros à l’Assurance-maladie.
Reste à mettre en place ces mesures. Sur la prise en charge d’abord.
Certains praticiens s’interrogent
sur qui décidera du parcours du
patient – les pathologies étant très
diverses d’une personne à une
autre –, comment les interventions seront réparties entre l’hôpital, la médecine de ville, les autres
intervenants, et comment serontils rémunérés ? De même, il reste à
savoir comment et par qui sera
mesurée la qualité des soins. p
pascale santi
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Le passé turbulent de la Voie lactée
|3
TÉLESCOPE
HI STOI R E D ES S C I EN C ES
ASTRONOMIE - L’exploitation des données du satellite Gaia a permis de réaliser une carte
La lettre perdue de Galilée retrouvée
Et pourtant, elle existait… Un étudiant italien
vient de retrouver une lettre de Galilée montrant que le savant florentin avait bien adouci
ses thèses hérétiques pour éviter les foudres
de l’Inquisition. La missive, datée du 21 décembre 1613, signée G.G. et destinée au mathématicien de l’université de Pise Benedetto Castelli,
ne se trouvait pas dans un obscur grenier mais
à la bibliothèque de la Royal Society de Londres,
où elle avait juste été mal classée, a révélé la revue Nature le 21 septembre. Galileo Galilei y expose, pour la première fois, ses arguments pour
libérer la recherche de la doctrine de l’Eglise.
Surtout, il y défend la compatibilité du modèle
héliocentrique de Copernic avec la Bible. Le savant italien avait affirmé avoir été accusé sur la
foi d’une copie de sa lettre, durcie par ses ennemis. La missive retrouvée à Londres semble indiquer le contraire : récupérée par Galilée auprès
de son destinataire, elle porterait des corrections de la main même du scientifique, rendant
sa position plus acceptable. Cette nouvelle version, pas plus que son abjuration, n’ont empêché sa condamnation pour hérésie en 1633.
en six dimensions. Une représentation dynamique qui révèle une structure en escargot
I
l y a toutes sortes d’animaux
dans le ciel : une petite ourse
et une grande, un grand chien
et un petit, un lion, un cygne, une
girafe, un poisson volant, etc. A ce
bestiaire, il faut ajouter une nouvelle bestiole, un escargot. Mais
un escargot gigantesque, si grand
qu’il recouvre bien des constellations et si subtil qu’il en était
jusqu’ici invisible. Ainsi que l’annonce, dans Nature du 20 septembre, l’équipe internationale qui l’a
découverte, cette structure s’apparente à une sorte de filigrane
imprimé dans notre galaxie.
Pour la mettre au jour, ces chercheurs ont exploité les données
fournies par le satellite Gaia de
l’Agence spatiale européenne
(ESA) qui, depuis son lancement
fin 2013, cartographie la Voie lactée avec une précision inégalée. Le
catalogue utilisé pour leur étude
totalise 6 millions d’étoiles.
Une carte en 6D
Comme l’explique Céline Reylé,
astrophysicienne à l’institut Utinam (CNRS/université de Franche-Comté), qui a cosigné l’étude
de Nature, « ce catalogue fournit à
la fois la position des étoiles dans le
ciel, leur distance, mais aussi la manière dont elles se déplacent. On
parle non plus de 3D mais de 6D,
parce qu’on a les trois composantes
de la position ainsi que les trois
composantes de la vitesse. » Grâce
à Gaia, les astronomes ne se
contentent plus d’observer des
piqûres blanches sur la toile noire
du ciel, mais ont une vision véritablement dynamique des étoiles.
En combinant la vitesse de ces
dernières et leur position au-dessus ou en dessous du plan de la
galaxie est apparue une structure
en forme de coquille d’escargot.
« C’est un peu comme quand on
observe un pavé lancé dans une
mare, dit Céline Reylé. La vitesse
des molécules d’eau présentes
dans l’onde qui se propage et leur
hauteur par rapport au plan
moyen de la mare sont différentes
de là où l’eau est calme. » Première
signataire de l’étude, Teresa
Antoja (université de Barcelone)
reconnaît qu’elle n’en a pas cru
ses yeux lorsqu’elle a vu s’afficher
(JAXA UNIVERSITÉ DE TOKYO)
AST R ON OMI E
L’ombre de Hayabusa-2 sur Ryugu
Vue d’artiste représentant la perturbation du disque de la Voie lactée, à la suite du passage d’une galaxie naine.
ESA/CC BY-SA 3.0 IGO
la représentation graphique du
catalogue sur son écran d’ordinateur : « Au départ, les caractéristiques nous ont semblé très bizarres.
J’étais un peu stupéfaite et j’ai
pensé qu’il pouvait y avoir un problème avec les données tant les formes étaient claires. » Trop claires
pour être vraies ?
Avant d’être mises à la disposition de la communauté des astrophysiciens, les données de Gaia
ont pourtant subi plusieurs tests
de la part du consortium scientifique européen qui les traite.
Teresa Antoja et ses collaborateurs les ont néanmoins repassées à la moulinette pour vérifier
qu’aucune erreur n’engendrait cet
escargot si régulier. Et il a fallu se
rendre à l’évidence : rien ne parasitait les données, cette structure
galactique était réelle. Un choc
d’autant plus grand que rien jusqu’alors n’avait laissé soupçonner
son existence. Le saut qualitatif de
Gaia changeait la donne, confir-
mant que, souvent, ce sont les instruments qui font les découvertes : « C’était comme si, subitement,
vous aviez mis les bonnes lunettes
et que vous voyiez les choses qu’il
était impossible de voir avant »,
commente Teresa Antoja.
Phénomène de rémanence
Contrairement à l’eau de la mare
qui finit par reprendre sa configuration initiale sans que l’on puisse
deviner qu’elle a été agitée, la
Voie lactée a donc gardé l’empreinte de l’événement qui l’a
perturbée – Céline Reylé parle de
« rémanence ». Il ne restait plus
aux chercheurs qu’à identifier le
pavé qui avait troublé la galaxie.
Ainsi que le raconte Céline Reylé,
des simulations leur ont suggéré
que l’événement à l’origine de
leur escargot était « le passage
d’une galaxie naine à proximité de
la Voie lactée il y a 300 à 900 millions d’années ». Même si la fourchette temporelle semble large,
elle a permis de faire porter les
soupçons sur la galaxie naine du
Sagittaire, un groupe de quelques
dizaines de millions d’étoiles qui
n’a été découvert qu’en 1994.
A l’heure actuelle, cette galaxiesatellite se fait lentement dévorer
par la grande cannibale qu’est la
Voie lactée. Déjà bien disloquée,
elle a dispersé une partie de son
contenu le long de sa trajectoire.
Mais il fut un temps où elle était
bien mieux structurée et un de
ses précédents passages correspond justement à la fourchette
que les chercheurs ont établie.
L’étude de Nature souligne par
contraste à quel point les informations manquent sur le passé, parfois turbulent, de notre galaxie.
Découvrant les résultats de ce
travail, Timo Prusti, responsable
scientifique de Gaia à l’ESA, a eu ce
commentaire : « La Voie lactée a
une riche histoire à raconter et
nous commençons à la lire. » p
La sonde japonaise Hayabusa-2 a réussi à s’approcher à 60 mètres de l’astéroïde Ryugu, le
21 septembre. Quelques jours auparavant, cette
manœuvre avait avorté en raison d’un mauvais
réglage de son radar d’approche au laser. Hayabusa, dont on devine l’ombre sur la surface
sombre de sa cible, a aussi réussi à déployer
deux petits robots destinés à rebondir à la surface de l’astéroïde. Le rover 1-A a notamment
transmis une image en couleurs, un peu floue,
prise durant l’un de ses sauts, suggérant que
le mécanisme est fonctionnel. Ces manœuvres
préfigurent le déploiement de l’atterrisseur
franco-allemand Mascot prévu début octobre.
p. b.
Des canaux antédiluviens dans le Caucase
ARCHÉOLOGIE - Les plus anciennes infrastructures hydrauliques, datant de 8 000 ans,
ont été mises au jour en Géorgie. Elles auraient engendré une inondation catastrophique
V
oilà huit mille ans, la gestion raisonnée des ressources en eau constituait déjà un problème. C’est ce
qu’indique une récente étude
d’une équipe franco-géorgienne,
réalisée dans la région du Caucase. Vincent Ollivier, ingénieur
de recherche du CNRS, au Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe Afrique (Lampea), et
ses collègues ont découvert, à
proximité du site néolithique de
Gadachrili Gora, en Géorgie, un
ensemble de canaux.
Ils affirment, dans les Quaternary Science Reviews, non seulement que ces infrastructures
hydrauliques sont les plus anciennes du monde, mais également
qu’elles furent probablement la
cause d’un des premiers incidents
de génie civil de l’histoire humaine : une inondation qui, aux
alentours de l’an 5 900 avant J.-C.,
aurait dévasté un village…
Connu depuis les années 1960,
mais exploré à partir de 2006 seu-
lement, Gadachrili Gora est l’un
des plus vieux sites néolithiques
du Caucase. « Entre 2012 et 2013, des
chercheurs français et géorgiens y
ont découvert les vestiges d’un village fait d’une succession de cours
entourées de bâtiments en terre
crue de forme circulaires, ainsi que
de nombreux restes : ossements,
graines, outils, moulins, éléments
de parures ou poteries », indique
Caroline Hamon, chargée de recherche CNRS au laboratoire Trajectoires. En novembre 2017, une
équipe internationale a même
annoncé y avoir trouvé, au fond de
jarres, des résidus de vin âgés de
8 000 ans… Un record mondial si
ce résultat devait être confirmé !
Un sous-affluent du fleuve
Koura, le Shulaveri, coule de nos
jours en contrebas de cette zone.
Mais qu’en était-il voilà huit millénaires ? C’est ce qu’ont voulu
savoir Vincent Ollivier et ses collègues en étudiant la stratigraphie du site. Ces géomorphologues ont examiné les berges for-
tement encaissées de la rivière et
ont repéré des structures de deux
à quinze mètres de large et de
deux mètres de profondeur correspondant à des restes d’anciens
canaux comblés par de fins
sédiments. Datées, à partir de
l’analyse des charbons de bois et
des matières organiques, de
8 000 ans au minimum, ces voies
d’eau artificielles reliaient le village au Shulaveri, dont le cours
était situé à 700 mètres de là.
Climat de forte humidité
Mais les scientifiques n’ont pu
préciser leurs fonctions. « En effet,
contrairement à la Jordanie ou à la
Mésopotamie, où des systèmes hydrauliques [plus récents de quelques centaines d’années] ont été
également découverts, la région
connaissait à cette époque un climat de forte humidité, précise
Vincent Ollivier. C’est pourquoi
l’analyse isotopique des graines
d’orge cultivée à Gadachrili Gora
n’a pas mis en évidence un “stress
hydrique” à même de démontrer
que ces aménagements étaient
employés, à la fin du printemps,
pour l’irrigation. »
En revanche, l’équipe a pu établir qu’ils avaient bel et bien été à
l’origine d’une catastrophe. En
effet, le groupe de Vincent Ollivier
s’est aperçu que ces canaux
avaient, avant d’être laissés à
l’abandon, été arasés par une
crue. Ils ont pu la dater et ont
constaté que son âge correspondait à celui d’une « couche stérile »
faite de dépôts alluviaux, située
entre deux niveaux d’occupation
du site marqués par des architectures de bâtiments différentes.
Selon ces scientifiques, en détournant la rivière vers le village,
les canaux y auraient provoqué
une inondation. Incitant les habitants de Gadachrili Gora, échaudés par cette mauvaise expérience, à renoncer à tout projet
d’infrastructure à même de leur
apporter l’eau courante… p
vahé ter minassian
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4|
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Lire l’ADN du fœtus
dans le sang maternel
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
« Nous allons rechercher dans votre sang la présence d’Y, idéalement vers 9-10 semaines d’aménorrhée. S’il n’y en a pas, cela voudra dire que
vous attendez une petite fille, et il ne sera pas nécessaire de proposer d’autres investigations. Si
c’est un garçon, nous vous proposerons une
biopsie de trophoblaste [placenta], pour déterminer le statut de votre bébé », détaille Géraldine
Viot. Avec chaque patiente à qui elle propose cet
examen de l’ADN fœtal dans le sang maternel (4
ce matin de septembre), la généticienne prend
le temps de détailler ses performances et ses limites, s’assure que la principale intéressée a
compris le principe et les suites possibles.
Réflexion éthique
Moins de sept ans après leur mise à disposition
(d’abord aux Etats-Unis à l’automne 2011, puis
dans de nombreux pays, dont la France), les recherches d’ADN fœtal sur sang maternel ont déjà
transformé le diagnostic prénatal, en diminuant
notablement le recours aux examens invasifs
– amniocentèses et biopsies de trophoblaste. Et
ce n’est sans doute qu’un début. Dans son
avis 129 concernant la loi de bioéthique, rendu
public mardi 25 septembre, le Comité consultatif
national d’éthique (CCNE) propose de « favoriser
un développement de ces approches de dépistage
non invasif sur le sang de la mère (…) à un nombre
supérieur d’anomalies génétiques ». Le CCNE précise que « la question de son éventuelle extension
à l’analyse d’autres gènes de prédisposition, voire
à l’ensemble du génome fœtal, nécessitera, une
nouvelle fois, d’apporter une réflexion éthique,
déjà amorcée par le CCNE dans l’avis 120 ».
Aujourd’hui, en France, seule l’indication
dans la trisomie 21, validée par la HAS en 2015,
fait consensus. Le dépistage de cette affection
génétique, auquel ont recours 85 % des femmes
enceintes, repose en première intention sur la
combinaison d’une échographie et de marqueurs sanguins au premier trimestre de la
grossesse. Si le risque estimé est élevé, supérieur à 1/50, un caryotype fœtal est conseillé
d’emblée. Une quantification d’ADN fœtal dans
le sang maternel est recommandée pour un risque compris entre 1/51 et 1/1000. Ce seuil varie
selon les pays.
Avec la montée en charge de ces tests non invasifs, le nombre de caryotypes fœtaux (par amniocentèse ou biopsie de trophoblaste), qui
avait déjà chuté ces dernières années en France,
continue de diminuer : il est passé de 38 541
en 2014 à 24 496 en 2016, selon les données de
l’Agence de biomédecine. Des données à rapporter au nombre total des naissances : 783 640
en 2016. Sur le territoire, 14 laboratoires pratiquent désormais les analyses d’ADN fœtal sur
sang maternel, ils n’étaient que 2 en 2014. Quand
une trisomie 21 est confirmée par le caryotype
fœtal, la plupart des femmes (77 % à 90 %
en 2016) choisissent d’interrompre leur grossesse. En France, en 2016, 84 enfants sont nés
avec une trisomie 21 diagnostiquée en prénatal,
et 488 ont été diagnostiqués après la naissance.
Ces tests, qui devraient bientôt être pris en
charge par l’Assurance-maladie, le sont déjà en
Suisse, en Belgique, au Danemark et aux PaysBas. Dans des pays comme les Etats-Unis, cette
approche dite de diagnostic prénatal non invasif
(DPNI) – en réalité plutôt un outil de dépistage –,
va beaucoup plus loin que les trisomies. C’est le
cas aussi au centre de diagnostic prénatal de
DANS DES PAYS
COMME LES ÉTATS-UNIS,
CETTE APPROCHE DITE
DE DIAGNOSTIC PRÉNATAL
NON INVASIF VA
BEAUCOUP PLUS LOIN
QUE LES TRISOMIES
« À LA RENAISSANCE, BON OU MAUVAIS SANG »
B
iologiste de formation, historienne des sciences et féministe,
Ilana Löwy est directrice de recherche émérite à l’Inserm. Elle a récemment publié deux ouvrages sur
l’histoire du diagnostic prénatal : Imperfect Pregnancies. A History of Birth
Defects and Prenatal Diagnosis (Johns
Hopkins University Press, 2017, non
traduit) et Tangled Diagnoses. Prenatal
Testing, Women and Risk (University of
Chicago Press, 2018, non traduit).
A quand remontent les débuts
du diagnostic prénatal ?
Les radiographies par rayons X ont
été le premier examen permettant de
visualiser le foetus. Elles ont été pratiquées de la fin du XIXe siècle aux années 1950, jusqu’à ce que l’on découvre
que c’était dangereux pour le futur
bébé. Le but était surtout de vérifier le
bassin de la femme, en prévision de
l’accouchement, mais cette technique a
pu mettre en évidence des hydrocéphalies (excès de liquide céphalorachidien), qui étaient une indication de césarienne ; des anencéphalies (absence
d’encéphale) ou encore des malformations osseuses majeures.
La préoccupation à propos de l’enfant à
naître est cependant bien plus ancienne,
d’où le souhait, dès la Renaissance, de se
marier dans une bonne famille. Chez les
nobles, on regardait l’hérédité de titre,
d’argent mais aussi de sang, en recherchant dans l’arbre généalogique l’existence d’enfants déficients ou avec une
tare. Il y avait la notion de bon sang ou
de mauvais sang. Ainsi, la syphilis du
nouveau-né, perçue au XIXe siècle
comme une maladie héréditaire, a été
nommée « mauvais sang ». Cette notion
de pedigree était une forme d’eugénisme avant l’heure. Par ailleurs, à la Renaissance, les autopsies étaient souvent
réalisées par des sages-femmes chez des
femmes mortes en couches, pour en déterminer la cause, une malformation de
l’utérus soupçonnée d’être héréditaire
par exemple.
L’amniocentèse est aussi une
pratique ancienne…
Effectivement, les gynécologues ont
commencé à ponctionner du liquide
amniotique avec des seringues au début du XXe siècle, dans les cas d’hydramnios, un excès de liquide amniotique souvent associé au diabète. Puis
d’autres indications se sont développées. D’abord, au début des années 1950, pour détecter les incompatibilités rhésus, qui étaient alors l’une
des causes les plus fréquentes de retard
cognitif. La couleur jaune du liquide
amniotique, mesurée au spectrophotomètre, était un indice d’hémolyse sévère chez le fœtus, induite par les anticorps maternels. Pour sauver le bébé,
les médecins provoquaient alors l’accouchement, puis changeaient complètement son sang (exsanguinotransfusion) à la naissance. Cela a permis de
beaucoup diminuer la mortalité et la
morbidité des incompatibilités rhésus.
Toujours dans les années 1950, en s’appuyant sur la possibilité de colorer les
chromosomes et sur les travaux du
Canadien Murray Barr, qui avait mis en
évidence un marqueur dans le chromosome X – le corpuscule de Barr –, des
groupes de recherche ont commencé à
faire des diagnostics de sexe sur les cellules du liquide amniotique pour les maladies liées à l’X comme l’hémophilie.
Au Danemark, où l’avortement
« eugénique » est devenu légal en 1956,
des femmes porteuses d’hémophilie
ont ainsi pu choisir l’avortement, sachant qu’elles portaient un bébé mâle.
Progressivement, les amniocentèses se
sont faites sous contrôle échographique, diminuant le risque d’accident, et
ont permis des diagnostics d’anomalies chromosomiques (dont la trisomie 21) et d’affections métaboliques
héréditaires, comme le Tay-Sachs, des
maladies lysosomales.
Qu’en est-il des méthodes non
invasives comme l’échographie,
les marqueurs sériques… ?
Les échographies obstétricales ont
été développées par un médecin de
Glasgow, Ian Donald, et son équipe à
partir des années 1950. Au départ, ces
examens ne permettaient guère de voir
que quelques pathologies (comme l’hydramnios, un début d’avortement
spontané) et des grossesses gémellaires. Grâce à des innovations techniques,
l’échographie est devenue plus performante, en particulier depuis les années
1970, et c’est désormais un examen qui
permet de faire des diagnostics fins,
même si sa fiabilité n’est pas totale.
Les marqueurs biochimiques sont arrivés aussi dans cette décennie 1970, à
commencer par l’AFP, l’alphafoetoprotéine, dont un taux élevé fait craindre
une anomalie de fermeture du tube
neural. Elle a d’abord été mesurée dans
le liquide amniotique, puis dans le sang.
Les Anglais, confrontés à un nombre
élevé de ces malformations, ont été
parmi les premiers à doser l’alphafoetoprotéine chez les femmes enceintes.
Mais ce qui a surtout permis la mise
en place de dispositifs de diagnostic
prénatal, c’est la conjonction de ces
techniques médicales et de la libéralisation de l’avortement. A partir des années 1970-1980, le diagnostic prénatal a
pu devenir routinier, d’abord pour les
femmes à risques – surtout de maladies héréditaires et, pour les femmes
de plus de 35 ans, de trisomie 21 – puis
pour toutes les femmes enceintes. p
s. ca.
l’Hôpital américain, qui a été le premier à proposer ces tests en France, début 2013, et en a déjà
pratiqué plus de 10 000. Depuis trois ans, outre
la recherche de trisomies, le docteur François
Jacquemard et son équipe proposent, dans certains contextes, un examen plus complet, avec
des kits analysés aux Etats-Unis. L’un, appelé
MaterniT21Plus, permet de rechercher les
7 principales microdélétions (perte d’un fragment de très petite taille de chromosome) dont
la délétion 22q11 (syndrome de DiGeorge), la
plus fréquente ; la délétion 15q (syndromes
d’Angelman et Prader-Willi)… « Toutes sont associées à des difficultés d’apprentissage et des troubles du registre autistique », souligne Mme Viot.
Le taux de détection varie de 75 % à 95 % selon
la microdélétion. Le test le plus complet, appelé
MaterniT Genome (980 euros), quantifie l’ADN
des 23 paires chromosomiques, repérant sur
chaque chromosome des anomalies de 7 mégabases ou plus, « un seuil de détection équivalent à un caryotype fœtal par amniocentèse
classique », poursuit-elle.
« Notre métier de généticien n’est plus le même
qu’il y a cinq ans. Le DPNI est un outil génial qui
nous sort de situations compliquées sans prendre de risque pour la grossesse », s’enthousiasme
la spécialiste, en expliquant son intérêt en présence de « petits signes d’appel à l’échographie »
et dans certaines situations familiales (translocation familiale, par exemple). La spécialiste,
qui fait aussi des bilans génétiques chez des enfants atteints de troubles du neurodéveloppement, en particulier déficience intellectuelle et
autisme, illustre par des exemples. Récemment, elle a ainsi reçu une femme enceinte qui
avait déjà un enfant autiste, et il y avait deux
autres cas de troubles envahissants du développement dans sa famille proche. L’origine de ces
troubles n’était pas identifiée. « Elle a demandé
un test d’ADN fœtal complet, souhaitant diminuer les risques pour son futur bébé. Si on trouve
une microdélétion connue pour être associée à
des troubles autistiques et que ce remaniement
est confirmé à l’amniocentèse, l’indication d’une
interruption médicale de grossesse sera discutée
avec la patiente », indique Mme Viot.
Elle évoque aussi le cas de la microdélétion du
syndrome de DiGeorge, dont la fréquence est de
1/2000 à 1/4000 à la naissance. « Ces enfants ont
des troubles d’apprentissage dans 80 % des cas, et
plus d’un tiers développent des troubles psychiatriques sévères à l’âge adulte. Il existe une variabilité d’expression dans ce syndrome. La gravité dépend aussi de l’existence d’une malformation associée, en particulier cardiaque », souligne-t-elle.
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
A gauche, caryotype avec les
23 paires de chromosomes.
L. WILLATT, EAST ANGLIAN REGIONAL GENETICS
SERVICE/SPL/COSMOS
Au centre, méthode de CGHArray (puces à ADN).
PACGENOMICS
A droite, mise en évidence
d’une anomalie sur le
chromosome 13 par CGH-Array,
non visible sur caryotype.
VALÉRIE MALAN/MCU-PH SERVICE CYTOGÉNÉTIQUE
DU PR SERGE ROMANA/HÔPITAL NECKER
L’immense majorité de ces microdélétions
sont accidentelles, non héritées des parents,
mais il arrive qu’un des parents soit porteur, et
le risque de transmettre est alors de 50 %.
Au total, sur les 10 000 recherches d’ADN
fœtal sur sang maternel déjà pratiquées à l’Hôpital américain, les médecins ont eu seulement
10 faux positifs, c’est-à-dire des anomalies non
confirmées après geste invasif. « Cela correspond à des défauts chromosomiques au niveau
du placenta, mais non présents dans les cellules
fœtales, car l’ADN que nous analysons est en fait
de l’ADN placentaire », décrypte Mme Viot.
Mais ces dépistages, plus larges par ADN fœtal
sur sang maternel, et que l’équipe de l’Hôpital
américain est la seule à proposer en France, ne
font pas l’unanimité. « Ces tests sont très fiables
pour la trisomie 21, un peu moins pour les trisomies 13 et 18. Quant aux recherches de microdélétions, c’est techniquement plus difficile, et les résultats sont moins bons », estime le professeur
Damien Sanlaville, chef du service de génétique
des Hospices civils de Lyon. Concernant le syndrome de DiGeorge, en particulier, « il y a une
controverse internationale sur sa fiabilité, et sur
l’intérêt du dépistage prénatal sur ADN fœtal,
poursuit-il. Les plus optimistes estiment que le
taux de faux positif est de 50 %, les plus réticents
parlent de 80 %, c’est-à-dire que 8 femmes sur 10
seraient inquiétées pour rien ». La question de la
sévérité du syndrome et donc de la pertinence
d’une interruption médicale de grossesse en
cas de diagnostic prénatal est aussi posée.
Impatience des investisseurs privés
« Aux Etats-Unis, cela se fait. Il y a aussi des demandes en France suite à un diagnostic de syndrome de DiGeorge, mais il est impossible de
prédire le pronostic en dehors de celui de la malformation cardiaque, si elle est présente et dépistée à l’échographie », pointe Damien Sanlaville.
Une limite que reconnaît Géraldine Viot, en
soulignant l’importance d’une analyse au cas
par cas du contexte familial (un enfant déjà atteint avec un handicap lourd, par exemple)
pour prendre la décision.
Dans une tribune publiée le 5 septembre, trois
médecins de l’hôpital Necker (AP-HP) dont le
professeur Yves Ville, un autre pionnier des tests
d’ADN fœtal dans le sang maternel en France,
sont carrément critiques. « La transformation de
cette révolution scientifique en révolution sociétale a été très – voire trop – rapide, et s’est focalisée
sur la trisomie 21 (…). Cette précipitation s’explique
en partie par le financement privé de cette recherche et l’impatience des investisseurs », écrivent-ils.
« LA TRANSFORMATION
DE CETTE RÉVOLUTION
SCIENTIFIQUE EN
RÉVOLUTION SOCIÉTALE
A ÉTÉ TRÈS
– VOIRE TROP – RAPIDE »
EXTRAIT D’UNE TRIBUNE DE TROIS
MÉDECINS DE L’HÔPITAL NECKER
Pour Yves Ville, il faudra probablement encore
cinq ans pour disposer de tests non invasifs suffisamment fiables pour les microdélétions. En
attendant, il plaide pour ne pas enterrer trop
vite les amniocentèses. « L’étude que nous avons
récemment publiée dans le JAMA montre que ces
examens de référence ne sont pas associés à un
risque accru de fausse couche. De plus, ils permettent des analyses par puces à ADN (ou CGHArray) qui mettent en évidence 6 % d’anomalies
de plus que le simple caryotype », insiste-t-il. A
|5
Necker, ces tests cytogénétiques par amniocentèse sont désormais proposés aux femmes en
alternative aux examens d’ADN fœtal circulant.
Jean-Marc Costa, responsable du pôle génétique humaine du laboratoire Cerba, un des premiers laboratoires en France à avoir travaillé
sur les analyses d’ADN fœtal sur sang maternel,
est lui aussi réservé sur l’élargissement des indications, pour la recherche de microdélétions
notamment. Après avoir mené plusieurs études cliniques de faisabilité, le laboratoire n’a pas
cherché à proposer ces nouveaux tests sanguins, notamment dans l’attente des prochaines lois bioéthiques. « Pour la trisomie 21, la
preuve n’est plus à faire, mais plus on élargit les
recherches sur le génome, plus on s’adresse à des
anomalies rares, et faire la démonstration est de
plus en plus difficile », résume M. Costa.
Pour ce biologiste, la voie d’avenir pourrait
passer par l’analyse non plus de l’ADN fœtal,
mais plutôt par celle des cellules fœtales circulant dans le sang maternel. « L’ADN fœtal retrouvé dans la circulation maternelle provient en
fait du placenta, d’où des discordances avec des
faux négatifs et des faux positifs. Les cellules
fœtales, et en particulier celles de la lignée rouge,
les érythroblastes, proviennent, elles, du fœtus
lui-même. Ces cellules sont difficiles à identifier,
car peu nombreuses, mais de nombreux laboratoires dans le monde travaillent sur le sujet »,
affirme le biologiste de Cerba.
Le diagnostic prénatal non invasif sur ADN
fœtal circulant va-t-il prendre de l’ampleur
dans notre pays ? D’autres équipes que celle de
l’Hôpital américain vont-elles proposer des
tests élargis ? « Ce qui est encadré très fortement
en France, ce sont les laboratoires, mais si des
prescripteurs envoient leurs examens dans
d’autres pays, leurs données nous échappent »,
indique le professeur Philippe Jonveaux, de
l’Agence de biomédecine, qui recueille les données d’activité nationales concernant les diagnostics prénataux. « Sur l’extension et la performance des examens de l’ADN fœtal dans le
sang maternel, c’est aux sociétés savantes de se
prononcer », poursuit-il. Et d’insister : « Ces approches doivent être validées par les autorités
compétentes. Il serait un peu dommageable de
faire des tests tout-venant qui induiraient une
augmentation des examens invasifs. » Une critique qui, en son temps, avait justement été
faite aux marqueurs sériques de la trisomie 21
et qu’on pensait résolue par les tests d’ADN
fœtal. Paradoxe. p
sandrine cabut
et paul benkimoun
VERS DES TESTS PRÉCONCEPTIONNELS
I
dentifier les porteurs sains de maladies génétiques et les couples à
risque de les transmettre à leur descendance. Le principe des dépistages
préconceptionnels n’est pas nouveau,
mais le sujet prend aujourd’hui une
nouvelle dimension avec la possibilité
de tester des centaines d’affections en
même temps, pour un coût de quelques centaines d’euros, grâce au séquençage à haut débit. Sont concernées
les maladies génétiques dites autosomiques récessives (c’est-à-dire qui
ne s’expriment que si les deux copies
du gène sont mutées, le défaut génétique étant situé sur un chromosome
non sexuel, ni X ni Y) et les maladies
récessives liées à l’X.
Quand les deux futurs parents sont
porteurs sains d’une mutation (hétérozygotes), ils ont un risque d’un sur quatre de donner naissance à un bébé malade. La probabilité est d’un sur deux
d’avoir un enfant lui aussi porteur sain,
et d’un sur quatre que celui-ci ne porte
aucune des mutations parentales.
Mucoviscidose, drépanocytose, amyotrophie spinale… Plus de 1 300 maladies génétiques se transmettant sur
le mode autosomique récessif sont
recensées, de sévérité très variable.
Globalement, un à deux couples sur
cent est à risque d’avoir un enfant
atteint par une de ces pathologies. Ce
risque augmente en cas de consan-
guinité et, pour certaines affections,
le niveau de risque varie selon l’origine géographique.
En menant des politiques très déterminées de dépistage de la thalassémie
ou de la drépanocytose dans les couples, à partir des années 1970-1980, des
pays comme la Grèce, l’Italie, Chypre et
Cuba ont diminué drastiquement le
nombre de personnes atteintes de ces
maladies génétiques de l’hémoglobine. En Israël, le ministère de la santé
a, lui, établi une liste de pathologies
pour lesquelles il recommande des
tests génétiques dans la population,
selon l’origine géographique. La maladie de Tay-Sachs, une neurodégénérescence très sévère, a ainsi quasiment
disparu chez les juifs ashkénazes.
Des centaines de mutations
Avec l’avènement de tests pouvant détecter des centaines de mutations à un
coût abordable, la question se pose désormais d’un dépistage préconceptionnel élargi. Déjà développé dans des
pays comme les Etats-Unis, il est pour
l’instant interdit en France. Jusqu’ici,
dans notre pays, seul un dépistage centré sur les individus et sur les maladies
monogéniques est autorisé, pour les
personnes jugées à risque.
Mais l’Hôpital américain de Paris,
déjà en pointe dans le domaine du diagnostic prénatal, est dans les starting-
blocks. Dans cet établissement, dont
une partie de la patientèle est étrangère, il y a déjà une demande, assure le
docteur Géraldine Viot, généticienne
dans l’unité de diagnostic prénatal. Et
pour cette spécialiste, elle est potentiellement justifiée. « Parmi les 1 300 maladies autosomiques récessives, environ
cent sont très sévères, s’associant à un
déficit intellectuel et engagent le pronostic vital, précise-t-elle. Pour une
femme de moins de 30 ans, le risque
d’avoir un enfant atteint d’une de ces affections est supérieur à celui d’une trisomie. Est-ce légitime d’attendre d’avoir
un premier cas dans une famille pour
prévenir les risques ? »
Pour se faire une idée de l’acceptabilité
des tests préconceptionnels, l’équipe
de l’unité de diagnostic prénatal de
l’Hôpital américain, dirigée par le docteur François Jacquemard, a d’abord
mené une enquête par questionnaire
anonyme auprès de 350 personnes en
salle d’attente. « Parmi elles, 85 % s’y
sont déclarées favorables pour elles-mêmes ; 10 % y ont vu une dérive eugéniste ;
et seulement 3 %, soit 5 sur 350, ont jugé
un tel dépistage inacceptable, souligne
Géraldine Viot. Il s’agissait de cinq hommes, dont deux avaient déjà des enfants.
Sur le plan religieux, quatre d’entre eux
étaient non pratiquants. »
Les généticiens peuvent être amenés
à proposer des tests préconceptionnels
permettant de repérer les hétérozygoties pour 600 maladies, dans des
contextes particuliers de consanguinité ou d’antécédents génétiques familiaux chargés. En attendant la révision
des lois de bioéthique, les familles souhaitant recourir à ce type de tests en
l’absence d’antécédent particulier sont
orientées vers les Etats-Unis, Israël ou
l’Espagne. Aujourd’hui, une quinzaine
de sociétés proposent ces tests de
« carrier screening », chacun avec sa
propre liste de maladies, précise encore le docteur Viot.
Quelles affections faut-il rechercher
en priorité, doit-on se limiter aux variants les plus fréquents ou traquer
toutes les mutations, devrait-on inclure les susceptibilités à des cancers
familiaux, est-il plus pertinent de tester les deux membres du couple en
même temps ou successivement… ?
Beaucoup de questions font encore
débat parmi les spécialistes.
Dans son avis 129 concernant les lois
bioéthiques, rendu public mardi 25 septembre, le Comité consultatif national
d’éthique (CCNE) souhaite que « le diagnostic génétique préconceptionnel
puisse être proposé à toutes les personnes en âge de procréer qui le souhaitent
après une consultation spécialisée (…).
Acte médical de prévention, il serait pris
en charge par l’Assurance-maladie ». p
s. ca.
6|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
LE LIVRE
UN MINI-ŒSOPHAGE
IN VITRO
Une brève histoire
de l’intelligence
artificielle
Les réseaux de neurones
et l’apprentissage profond,
racontés de l’intérieur
par un de ses pionniers
T
out va très vite avec l’intelligence artificielle. En quelques années, cette
technique a envahi tous les secteurs,
guidant des véhicules autonomes, faisant
parler nos téléphones ou autres assistants
vocaux, jouant au go mieux que des humains, reconnaissant à la chaîne des images
aussi bien de la vie courante que d’examens
médicaux… Tout aussi rapidement, elle a
déclenché de nombreuses controverses avec
son goût immodéré pour les données, y compris très personnelles, ou pour ses prétentions à mettre l’humanité au chômage.
Et, en à peine six ans d’existence médiatique, voici que sort le premier livre racontant
l’histoire passionnante du maillon-clé qui a
fait renaître l’intelligence artificielle : le
deep learning ou « apprentissage profond ».
Le seul défaut de cette lecture captivante est
que le livre est en anglais.
L’auteur, Terrence Sejnowski, n’est autre que
l’un de ces pionniers qui, malgré les hauts et
les bas de sa discipline, a su tenir bon depuis la
fin des années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Ce
professeur de l’université de Californie à San
Diego illustre à merveille les différentes facettes de cette histoire. Physicien théorique
jusqu’à sa thèse (1978), il est aujourd’hui
neuroscientifique, spécialiste du cerveau, toujours très porté sur l’intelligence artificielle,
manipulant des objets mathématiques appelés réseaux de neurones, au comportement
analogue à celui des vrais neurones.
Systèmes complexes
C’est son directeur de thèse, John Hopfield,
qui le poussa vers le mystère de l’intelligence.
Ce dernier s’y mit aussi en relançant, en 1982,
l’intérêt de la communauté pour les systèmes complexes formés par des neurones en
interaction. Aux Etats-Unis, Terry Sejnowski
rencontrera également un autre pionnier du
domaine, Geoffrey Hinton, aujourd’hui professeur à l’université de Toronto, avec qui il
fit les premières percées. Il croisa aussi la
route du jeune Français Yann LeCun, désormais chez Facebook, qui permit aussi à ces
techniques de décoller. Même si son rôle est
un peu minoré, notre vedette nationale,
venue, elle, du courant « informatique », se
trouve deux fois en photo dans le livre, dont
une à 26 ans seulement lors d’une conférence organisée par Terry Sejnowksi.
Le livre ne se contente pas de raconter cette
histoire, débutée en fait dans les années
1950. Il explique aussi brillamment et simplement ce que sont ces réseaux de neurones et les techniques d’apprentissage. Surtout, il montre les liens, plus forts qu’il n’y
paraît, entre les vrais circuits neuronaux et
leurs avatars artificiels, comme dans les circuits de la récompense ou le cortex visuel. Le
défaut est de mettre plus en avant les travaux de l’auteur que ceux des autres.
L’auteur livre également, passage obligé
sur un tel sujet, sa vision sur les risques et
l’avenir de l’apprentissage machine. Selon
lui, celui-ci ne pourra que rendre l’humain
plus intelligent en lui facilitant la vie. Aucun
risque de scénario catastrophe. D’autant que,
malgré les progrès de l’apprentissage profond, il manque encore des pièces pour parvenir au but qu’il s’était fixé après sa thèse :
comprendre l’intelligence humaine. p
david larousserie
The Deep Learning Revolution,
de Terrence Sejnowski (The MIT press,
320 p., 29,95 $, en anglais, non traduit)
LIVRAISON
R EVU E
« Curionautes des sciences »
L’éditeur Milan lance un nouveau mensuel
de vulgarisation destiné aux 8-12 ans.
Le premier numéro (septembre) expliquait
pourquoi la Terre est ronde. Celui d’octobre
s’intéresse à l’origine des premiers hommes.
> 6,40 €, en kiosque ; www.curionautes.com
L’éventail des organoïdes,
ces amas cellulaires spécialisés
cultivés en laboratoire, s’élargit.
Une équipe du centre médical de
l’hôpital pédiatrique de Cincinnati
a décrit dans la revue Cell Stem
Cell du 20 novembre comment
elle est parvenue à faire pousser
in vitro des cellules souches
pluripotentes pour obtenir des
mini-œsophages. Cet organe
est la portion du tube digestif
qui relie le pharynx à l’estomac.
L’équipe, qui avait déjà créé des
fragments d’estomac, de colon,
de foie et d’intestin humain
espère à nouveau utiliser ce
dispositif pour étudier différentes
maladies – et éventuellement
proposer des thérapies régénératives. Mesurant environ 500 microns après deux mois de mise en
culture, ces œsophages miniatures présentaient les mêmes
caractéristiques cellulaires que
des fragments tissulaires prélevés
chez des patients. Pour aboutir à
ce nouvel organoïde, James Wells
et ses collègues ont manipulé
l’expression d’un gène, Sox2, et
de la protéine qui lui est associée,
dont des études sur l’animal
avaient montré qu’ils jouaient
un rôle central dans la formation
de l’œsophage.
(PHOTO : CINCINNATI CHILDREN’S)
DIX MILLE PAS ET PLUS
CETTE MUTATION QUI A FAIT DE NOUS
DES COUREURS HORS PAIR
Par PASCALE SANTI
L
e Kényan Eliud Kipchoge a pulvérisé, dimanche
16 septembre, le record du monde en parcourant les 42 kilomètres du marathon de Berlin en
2 h 01 min 39 secondes. Soit 78 secondes de moins que
le temps établi en 2014 par un autre Kényan. Une telle
performance pourrait-elle s’expliquer par les gènes ?
Comparé à d’autres primates, on sait que l’homme
est un coureur de fond hors pair. Cette faculté serait
apparue il y a 2 à 3 millions d’années, en raison des
adaptations anatomiques et physiologiques telles
qu’une meilleure respiration cellulaire et une hypertrophie de l’épiderme améliorant la dissipation de la
chaleur… selon une étude publiée le 12 septembre
dans Proceedings of The Royal Society par des chercheurs de l’école de médecine de San Diego (université de San Diego, en Californie). Un avantage de poids
pour le chasseur de l’époque. Cette spécificité pourrait
être due à une mutation suggère l’étude, sur le gène
CMAH, qui a entraîné la perte de la fonction d’une
enzyme, de son petit nom CMP-Neu5Ac hydroxylase.
Jon Okerblom, thésard dans cette équipe de recherche, a étudié sa fonction chez la souris. « Nous avons
évalué la capacité d’exercice chez des souris dépourvues de ce même gène CMAH, et nous avons constaté
une augmentation des performances pendant les essais sur tapis roulant et après quinze jours de fonctionnement volontaire de la roue », expique-t-il. Ces souris
porteuses de la mutation courent 12 % plus vite et une
distance 20 % supérieure par rapport à leurs congénères, sans y être forcées. De plus, les souris présentaient
une plus grande résistance musculaire à la fatigue,
une meilleure respiration des cellules et davantage de
capillaires, ce qui augmentait l’apport en sang et en
oxygène aux muscles de leurs membres postérieurs.
Ajit Varki, auteur de l’étude en question et professeur de médecine cellulaire et moléculaire, et Pascal
Gagneux, directeur associé du Centre de recherche
académique et de formation en anthropogénie (université de San Diego), avaient été parmi les premiers, il
y a une vingtaine d’années, à identifier ce gène qui
différencie l’humain du chimpanzé. « Si on a découvert il y a vingt-cinq ans que nos gènes et ceux des
chimpanzés sont très proches – il existe environ 5 %
de différence entre les deux génomes –, on trouve
néanmoins des centaines de millions de molécules
différentes dans les cellules », note Pascal Gagneux.
La mutation du gène CMAH a aussi entraîné la
perte d’un acide sialique appelé acide N-glycolylneuraminique (Neu5Gc), un dérivé du sucre qui joue un
rôle important chez l’homme dans les interactions
intercellulaires et dans l’immunité. Et l’accumulation de son précurseur, le N-acétylneuraminique ou
Neu5Ac, qui diffère par un seul atome d’oxygène.
Cette différence affecte presque tous les types de
cellules du corps humain et s’est avérée être une bénédiction à double titre. Les chercheurs ont établi
un lien non seulement avec la capacité de courir sur
de longues distances, mais aussi avec l’immunité innée des premiers hominidés. En revanche, est-ce
une épée à double tranchant ? Certains acides sialiques seraient aussi associés à un risque accru de
cancer et de diabète de type 2.
Cette étude est en réalité partie d’une interrogation
de Jon Okerblom, lui-même entraîneur sportif. Il a
voulu savoir, au départ, si le changement de composition de l’acide sialique avait un effet sur l’activation
de l’immunité : la réponse était oui. « Il a d’abord étudié le changement biochimique qu’entraîne cette mutation du gène, à travers l’acide sialique, puis a montré
l’effet sur les muscles », constate Pascal Gagneux. p
AFFAIRE DE LOGIQUE – N° 1 069
L-addition, s’il vous plaît !
N° 1069
Une L-addition consiste en l’opération suivante : on choisit trois cases formant un L (deux cases partagent 6 7
chacune un côté, horizontal pour l’une, vertical pour l’autre, avec une même troisième case), puis on
ajoute 1 à chacun des nombres qu’elles contiennent. Par exemple, dans le tableau vert ci-contre, une 10 11
première L-addition peut transformer 10, 11 et 7 respectivement en 11, 12 et 8.
Le but est que toutes les cases contiennent le même nombre, appelé nombre cible. 1 3 3 4
1. Quel est le plus petit nombre cible atteignable à partir du tableau vert ?
2. Même question pour le tableau 4 × 4 ci-contre dont était extrait le précédent.
Pour participer au concours, répondre avant le 2 octobre minuit sur www.affairedelogique.com
FÊTE DE LA SCIENCE (3)
RÉGION PAR RÉGION
Île de France
- Le 12/10, à l’université Paris-Diderot : Rallye
mathématique Paris Rive Gauche.
- Le 13/10, à Bondy, médiathèque Denis Diderot), « Escape Game », énigmes en cascade.
- Le 13/10 à Paris, village des sciences Sorbonne-Université, conférence à 17 h 45
« Les maths à l’assaut des fake news ».
Auvergne-Rhône-Alpes
- Du 10 au 14/10 à Lyon (musée des
Confluences), « Les mathématiques du ciel ».
- Les 11 et 12/10 à Villeurbanne, ateliers :
« Mathématiques en folie » et « Quiz
Sciences Plus ».
- Sur le campus de Saint-Martin d’Hères
( université de Grenoble ), une foule d’animations, dont, le 11/10, une conférence
« Jonglage et mathématiques » et le 13/10 un
atelier « Grange des maths », expériences
ludiques pour réfléchir avec les mains.
Bretagne
- Le 12/10, rencontre-débat à Brécé (médiathèque « Vent de culture ») autour de la
machine de Turing, une étape fondamentale de l’informatique,
- Du 12 au 14/10 à Brest (village des sciences),
animations multiples sur le thème « Jouer
en faisant des maths ».
Centre - Val de Loire
- Le 12/10 à Châteauroux (IUT de l’Indre),
atelier « Probabilités ».
- Le 13/10, à La Châtre (MJCS), expositions
interactive « Des maths en somme ».
- Les 13 et 14/10, village des sciences
d’Orléans, atelier « Venez découvrir les
mathématiques en vous amusant ».
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
5
6
7
8
9 10 11 12
13 15 15 16
Grand-Est
- Les 11 et 12/10 à Metz (campus Bridoux),
atelier « Des objets mathématiques qui ne
coûtent pas cher »,
- À Strasbourg : le 13/10 , « Parcours mathématique au cœur des jardins de l’université » ; les 13 et 14 au « Vaisseau », ateliers « À
vos maths, prêts, partez ! » et, au village des
Sciences, « Informatique déconnectée ».
Normandie
- Le 12/10 au village des Sciences de Caen,
atelier « Labosaïque, les maths autrement »,
à la découverte des pavages et de la symétrie.
- Du 11 au 13/10, au Havre (village des
Sciences), atelier « Maths et idées reçues ».
Nouvelle-Aquitaine
- Deux conférences à La Rochelle (Museum),
le 11/10 « Le nombre d’or dans tous ses états »
et le 14 « D’Euclide au GPS ».
affairedelogique@poleditions.com
Solution du problème 1067
1. La mesure de l’angle en A est 20°.
Les quatre segments orange ont même longueur.
Construisons le losange DECF. L’angle EDF
A
est égal à l’angle inconnu EAD, appelé α.
Dans le losange, (CD) est bissectrice de
α
l’angle FCE. Ainsi, dans le trapèze isocèle
ADFC, (AF) est bissectrice de BAC. Le point
D
F appartient donc, puisque le triangle ABC
est isocèle en A, à la médiatrice de [BC].
α α
Ainsi, FB = FC. Or, FC = BC. Le triangle BFC
E
est donc équilatéral.
F
On retrouve le même angle α en cinq
α
sommets de la figure. La somme des α
angles du triangle ABC fournit alors la B
C
valeur de α puisque 3α + 2 × 60 = 180, ce
qui donne α = 20°.
2. L’aire d’un carré de côté CD serait 1250 cm2.
La formule d’Al-Kashi (théorème de Pythagore généralisé)
dans le triangle ADC donne :
A
CD² = AD² + AC² – 2 × AD × AC × cos α
= AD² + AC × (AC – 2 × AD × cos α).
α
Or, dans le triangle ADE isocèle en D,
2 × AD × cos α = AE, d’où :
CD² = AD² + AC × (AC – AE) = AD² + AC × EC. D
Par ailleurs, les triangles ABC et BEC, isocèles de même angle au sommet, sont
E
semblables, et ainsi :
AC/BC = BC/EC, d’où AC ×EC = BC² = AD² . B
C
Alors, CD² = 2AD² = 2 × 25² = 1250.
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
|7
CARTE
BLANCHE
La neuromodulation contre la crise des opioïdes
L’aventure
d’un village
mathématique
TRIBUNE - Pour le neurochirurgien Marc Lévêque, l’utilisation des outils de stimulation nerveuse contre
Par ÉTIENNE GHYS
T
ous les quatre ans, les mathémati­
ciens du monde entier se retrouvent
dans un congrès international qui est
l’occasion de faire le point sur les recherches
récentes mais aussi de remettre des prix
prestigieux, dont les médailles Fields. Cet
été, le congrès avait lieu à Rio de Janeiro, au
Brésil, et ce fut un grand moment de science
malgré deux incidents.
Tout d’abord, comme une préfiguration du
drame de l’incendie du Musée national de
Rio, trois semaines plus tard, l’énorme bâti­
ment qui devait abriter les conférences a été
complètement détruit par un incendie trois
jours avant l’ouverture du congrès. La rési­
lience proverbiale des Brésiliens a permis
d’ouvrir un autre lieu dans l’urgence. D’autre
part, l’un des médaillés Fields, le mathémati­
cien kurde Caucher Birkar, s’est fait voler sa
médaille quelques instants après l’avoir
reçue. On lui a remis une seconde médaille
quelques jours plus tard, ce qui lui a permis
de déclarer avec humour qu’il était le pre­
mier de toute l’histoire à recevoir deux fois
la médaille Fields. Le Brésil a bien besoin
d’humour à l’approche d’une élection prési­
dentielle qui s’annonce catastrophique, en
particulier pour la science.
Les médias français n’ont pas beaucoup
parlé de ces médaillés Fields, probablement
parce que, une fois n’est pas coutume, aucun
d’entre eux n’est français. Et les autres lau­
réats sont passés complètement inaperçus.
C’est dommage car l’un d’entre eux a large­
ment emporté l’enthousiasme du public, si
l’on en croit la standing ovation qui a suivi sa
présentation. Ali Nesin a reçu le prix Leela­
vati (du nom d’un traité de mathématiques
indien du XIIe siècle) pour « son travail sans
relâche ayant permis la création d’un village
mathématique qui est un lieu de paix, pour
l’éducation, la recherche et la découverte des
mathématiques pour tous ».
Fondation pour enfants défavorisés
L’histoire mérite d’être racontée. Ali Nesin
est un mathématicien turc qui a fait sa thèse
à Yale avant de devenir professeur d’univer­
sité aux Etats­Unis. Son père, Aziz Nesin,
était un écrivain célèbre dont les revenus
avaient permis la création d’une fondation
pour enfants défavorisés. Lorsque Aziz dé­
cède, en 1995, le fils décide de revenir au pays
et de gérer la fondation du père. Il prend
alors progressivement conscience de la
nécessité de créer en Turquie un lieu de
transmission des mathématiques.
Pendant longtemps, il rêve de construire
un village près d’Izmir uniquement tourné
vers l’enseignement des mathématiques,
avec un programme ambitieux, mais sans
examen ni diplôme. Avec son ami Sevan
Nişanyan, il se lance dans la construction. Ils
n’ont que 20 000 dollars mais une énergie
infinie. En 2007, les ennuis avec le gouverne­
ment commencent. On accuse Ali d’ensei­
gner sans permission (alors que la constitu­
tion turque garantit la liberté de l’enseigne­
ment des sciences). Sevan est condamné à
quatre ans de prison, puis à dix­sept ans,
mais parvient à s’échapper et vit mainte­
nant en exil. Quant à Ali, il ne sera pas
emprisonné grâce à un vice de forme.
L’affaire devient publique, et les dons af­
fluent rapidement : 150 000 dollars permet­
tent de continuer les travaux. Aujourd’hui, le
village peut loger 150 étudiants mais beau­
coup plus dorment dans des tentes pendant
les périodes d’affluence. En général, un étu­
diant passe deux semaines au village. Les
plus jeunes sont lycéens, et les cours sont
bien sûr dispensés en turc, mais on organise
également des réunions en anglais au niveau
universitaire, et les intervenants viennent
du monde entier.
Le montant du prix Leelavati est d’un mil­
lion de roupies, c’est­à­dire à peu près
12 000 euros. A comparer avec les Break­
through Prizes, qui rapportent 3 millions de
dollars à chaque lauréat et qui sont financés
entre autres par Facebook et Google. p
Etienne Ghys
Mathématicien, directeur de recherche
(CNRS) à l’Ecole normale supérieure de Lyon
etienne.ghys@ens-lyon.fr
la douleur est un moyen de réduire la mortalité par overdose de morphine et de ses dérivés
L
e gouvernement américain a
dénombré 67 114 morts par
opioïdes prescrits en 2016 et
près de 72 000 en 2017, soit l’équiva­
lent d’un crash d’A380 tous les trois
jours. Les sociologues se sont pen­
chés sur cette hécatombe, montrant
que les « Blancs non hispaniques »
étaient les principales victimes de ces
overdoses sur ordonnances. Un ré­
cent article du JAMA Network Open
montre une superposition de la car­
tographie du vote Trump et de cette
mortalité. On entrevoit ici les liens
qu’entretiennent les maux de la mon­
dialisation, qui frappent en particu­
lier la classe moyenne, et la douleur
chronique. Des hommes devenus su­
perflus à leur économie trouvent
dans les tourments de leur chair une
ultime raison d’exister. La massifica­
tion du chômage – qu’engendrera le
développement vertigineux de l’intel­
ligence artificielle et de la robotisa­
tion – laisse présager d’un phénomène
loin de son zénith.
La mondialisation, néanmoins, ne
peut être tenue responsable de tous
les maux, et les laboratoires pharma­
ceutiques sont aujourd’hui montrés
du doigt. Depuis trente ans, la mor­
phine et ses dérivés ont été modifiés,
à la marge, pour diversifier ses modes
d’administration et minimiser ses
effets secondaires. Ces déclinaisons
auront permis, surtout, de rendre
« brevetable » une molécule ances­
trale et d’accroître ainsi considérable­
ment les profits d’un antalgique au
pouvoir addictif très puissant. D’habi­
les plans marketing ont su convaincre
un corps médical demeuré méfiant à
l’égard d’une drogue connue depuis
l’Antiquité. Cette responsabilité des
firmes pharmaceutiques a été poin­
tée dès 2007, avec une amende de
600 millions de dollars infligée à
Purdue Pharma. Le laboratoire préten­
dait qu’en raison de sa libération pro­
longée son Oxycontin (oxycodone)
représentait une menace moindre de
dépendance. Cet argument est de­
venu le pivot d’une campagne de mar­
keting sans doute la plus agressive ja­
mais entreprise pour un analgésique
narcotique. Quelques années seule­
ment après l’introduction du médica­
ment, en 1996, les ventes annuelles
représentaient 1 milliard de dollars.
Depuis un an, les procès se multi­
plient : après l’Ohio et le Missouri,
c’est au maire de New York de récla­
mer un demi­milliard de dollars aux
« Big Pharma » pour lutter contre ces
opiacés mortifères.
L’an passé, alors que le scandale écla­
tait aux Etats­Unis, et ne voyant
aucune communication sur le sujet
lors du Congrès annuel des spécialis­
tes de la douleur, j’avais interrogé des
collègues sur la réalité du phénomène
dans notre pays. Le discours officiel se
voulait rassurant : la médecine fran­
çaise n’a pas la même culture et les
Etats­Unis ne sont pas la France. Donc,
le nombre croissant de patients souf­
frant de douleurs neuropathiques non
cancéreuses arrivant à ma consul­
tation sous tramadol, Oxycontin,
Skenan ou Sophidone n’était, vrai­
semblablement, pas représentatif de
la situation hexagonale. Si le monde
français de l’algologie se montre
confiant, celui de l’addictologie et de
la pharmacovigilance l’est beaucoup
moins. Un récent article d’une équipe
clermontoise nous livre des résultats
inquiétants dans l’European Journal of
LA STIMULATION
MÉDULLAIRE EST
UNE TECHNIQUE
QUI A FAIT LA PREUVE
DE SON EFFICACITÉ,
MAIS DONT L’ACCÈS,
EN FRANCE, DEMEURE
EXTRÊMEMENT
HÉTÉROGÈNE
Pain. Entre 2004 et 2017, la consomma­
tion d’opioïdes forts a progressé de
88 % chez les patients souffrant de dou­
leurs chroniques non cancéreuses – et
de 1 180 % pour l’oxycodone. Les morts
par surdose d’opioïdes ont bondi de 1,3
à 3,2 par million d’habitants. Pourtant,
cette année encore, le programme du
Congrès des professionnels de la
douleur demeure silencieux.
En mai, aux Etats­Unis, la FDA a
lancé un ambitieux programme vi­
sant à promouvoir le développement
de dispositifs médicaux – y compris
les dispositifs de santé numériques –
pour se substituer aux opioïdes. Les
techniques de neuromodulation,
comme la stimulation de la moelle
épinière, représentent le fer de lance
de cette alternative dans le traite­
ment de la douleur neuropathique.
Pour cette indication, les médica­
ments classiques – antidépresseurs et
antiépileptiques – ne représentent
pas une alternative valable aux opioï­
des car ils font déjà partie du traite­
ment de base, lorsqu’ils ne sont pas
inefficaces ou mal tolérés.
La stimulation médullaire est une
technique qui a fait la preuve de son
efficacité dans la douleur neuropathi­
que, mais dont l’accès, en France,
demeure extrêmement hétérogène.
Nombre de professionnels – lors­
qu’ils connaissent son existence – y
voient une solution de « dernière
chance » survenant, à ce titre, après la
prescription de morphine. Cette atti­
tude inflige aux malades une double
peine : l’accès tardif à une thérapie
efficace et le risque d’une dépen­
dance qui majorera leur désinsertion
sociale. Un constat d’autant plus dé­
sespérant que ce dispositif est rem­
boursé et disponible en hospitalier
comme en libéral. Et que l’éventail
des techniques de neuromodulation
ne cesse de s’élargir pour viser, outre
la moelle épinière, les nerfs, les gan­
glions nerveux et le cortex ; sans
compter les formes de stimulation
non invasives comme la neurostimu­
lation électrique transcutanée (TENS)
ou la stimulation magnétique trans­
crânienne (rTMS). Autant d’outils thé­
rapeutiques qui bénéficient direc­
tement des progrès exponentiels de
l’informatique et de l’électronique.
Ces thérapies innovantes de neuro­
modulation sont l’une de nos plan­
ches de salut face à la crise sanitaire des
opioïdes. A ce titre, elles doivent être
pleinement intégrées à la stratégie de
transformation du système de santé
que nous propose le gouvernement. p
¶
Marc Lévêque, neurochirurgien
et spécialiste de la douleur
@marclevequemd
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
COLLECTION « LES DÉFIS DE LA SCIENCE »
Les parts d’ombre
du génome humain
L
e dévoilement du génome humain
est un chemin pavé de surprises. Un
immense pas a été franchi en 1943
quand l’Américain Oswald Avery a décou­
vert que le support biologique de notre hé­
rédité était l’ADN. En 1953, James Watson,
Francis Crick et la trop souvent oubliée
Rosalind Franklin révèlent sa structure
– deux brins enroulés en une double hé­
lice – qui lui permet d’être dédoublé, copié
et transmis lors de la division cellulaire.
Reste à lire cet ADN pour y trouver les
gènes supports de notre hérédité. Il est
constitué d’une succession de molécules,
les nucléotides (ou bases), elles­mêmes
composées d’une partie fixe (un phos­
phate et un sucre) et d’une partie variable,
une base azotée. Il en existe quatre notées
A, C, G et T, qui s’assemblent deux par
deux (A­T ou G­C) sur le double brin.
Décoder un gène revient à déterminer
un enchaînement particulier de ces bases,
une séquence capable d’être copiée en une
molécule, l’ARN messager, afin de produire
une protéine. Pour cela, il a fallu séquencer
le génome. Comme le génome humain
comprend 3,2 milliards de paires de base
– dont 2,9 milliards sont lisibles – le travail
s’annonçait titanesque. Il ira finalement
assez vite. En 2003, 99 % du génome
humain est séquencé. Surprise, il ne com­
porte qu’environ 20 000 gènes (le chiffre
exact varie encore selon les auteurs) au
lieu des 100 000 attendus, ce qui repré­
sente (seulement) 2 % de notre ADN.
Le reste ne serait­il que de l’ADN inutile,
souvent qualifié de « poubelle » ? Ou bien
les clés de notre complexité se trouve­
raient­elles dans la partie non codante ?
En 2012, le programme de recherche inter­
national Encode penche en faveur de la se­
conde hypothèse. Il annonce que 80 % du
génome humain est doté d’une fonction
biochimique. « En fait, 50 % du génome
humain est constitué de séquences amorphes répétitives, de pseudogènes inactifs, de
transposons, qui a priori ne sont pas fonctionnels. Encode n’a donc étudié que 80 %
de l’autre partie, donc c’est 40 % du génome
humain qui aurait des fonctions actives »,
précise Stanislas Lyonnet, directeur de
l’Institut Imagine. Reste à savoir lesquelles.
Séquences régulatrices
D’une part, à côté des gènes qui codent les
protéines, des gènes régulateurs traduits
en ARN non codant contrôlent l’expres­
sion des gènes. Il y en a pratiquement
autant que des gènes codants : 1700 micro­
ARN, 8000 mini et 12000 grands. « Mais
l’utilité de ces ARN synthétisés fait encore
débat. Il faut prouver qu’ils ont tous un rôle,
ce qui n’est pas encore fait », souligne le bio­
logiste et historien Michel Morange. Une
équipe américaine vient de décrire dans
Nature Genetics un algorithme permet­
tant de mieux appréhender les fonctions
des grands ARN non codants.
D’autre part, des parties de l’ADN non
transcrites en ARN semblent aussi utiles.
Ces séquences régulatrices souvent très
courtes, 10 à 20 nucléotides, peuvent
amplifier (« enhancer ») ou inhiber (« silencer ») la transcription d’un gène tout en
étant assez éloignées de lui. « Nous avons
montré qu’une anomalie congénitale, une
GETTY IMAGES
fente dans le palais, était liée à l’anomalie
d’un enhancer très éloigné du gène
concerné, relate Stanislas Lyonnet. Souvent, pour trouver ces séquences, on regarde si elles existent chez d’autres espèces
possédant la même caractéristique, donc si
elles ont été conservées au cours de l’évolution. » Très nombreux, les enhancers for­
meraient près de 13 % du génome humain.
Enfin, une nouvelle piste – l’approche
topologique par régions du génome – est
explorée, car, au­delà des séquences, l’or­
ganisation tridimensionnelle de l’ADN
jouerait aussi un rôle dans la régulation.
Bref, quand notre génome aura révélé tou­
tes ses fonctions régulatrices, il nous
livrera peut­être enfin la clé de notre com­
plexité. Sans compter qu’un dixième de
nos 21 000 gènes sont vraiment étudiés, la
plupart des travaux se concentrant sur les
mêmes 2 000 gènes, comme le dénonce
une étude récente dans PLOS Biology. p
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Pour accompagner la collection
« Les défis de la science »,
chaque semaine, état des lieux
d’une thématique de recherche.
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Frédéric Lechenault,
physicien des petites choses
VIE DES LABOS
Un budget
sous contrainte
PORTRAIT - Ce théoricien de haute voltige se passionne pour les objets du quotidien.
L
e compte n’y est toujours pas. Malgré les
ambitions répétées d’atteindre un plus
haut niveau de dépenses en matière de
recherche, le gouvernement, dans son projet
de loi de finances pour 2019, présenté lundi
24 septembre, annonce une hausse modeste
du budget du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, de
549 millions d’euros, soit 2 % de plus que l’an
dernier. Sur cette enveloppe, 376 millions vont
à la recherche, dont le budget public s’établira
à un peu moins de 9 milliards. Le reste finance
essentiellement le plan d’accompagnement
des nouveaux étudiants.
« Il manque en gros 10 milliards publics et
30 milliards privés », reconnaît Amélie de
Montchalin, députée LRM, rapporteuse de ce
budget à l’Assemblée nationale. L’Allemagne a
d’ailleurs une dépense intérieure en recherche
et développement qui dépasse de 40 milliards
celle de la France, qui atteignait 50 milliards
en 2016. En pourcentage, ce montant équivaut
à 2,3 % du PIB, alors que l’objectif européen est
à 3 % et que l’Allemagne dépasse 2,9 %.
Outre ce budget, des choses changeront
en 2019. En juillet, la mission d’évaluation et
de contrôle de l’Assemblée nationale (MEC),
coprésidée par Amélie de Montchalin, avait
fait une vingtaine de propositions. « Le but est
que ce rapport serve dans les 6 à 18 mois, car la
recherche est essentielle sur des sujets que nous
portons, comme la réindustrialisation ou la
croissance économique », précise la députée.
Le premier constat, récurrent, est celui de
l’« illisibilité » du système à cause de sa complexité. D’où la demande de la réalisation rapide d’un système informatique, dit « SI
Labo », permettant de mieux suivre les dépenses dans tous les labos français, par grands domaines de recherche, quelle que soit l’origine
des fonds (budgets des établissements, appel
d’offres…). Le rapport préconise aussi une loi
de programmation pluriannuelle des moyens
pour avoir une meilleure visibilité ; une demande ancienne des acteurs. « En fait il y a de
l’argent, mais encore trop de stress pour l’obtenir », constate la députée, qui croit aux simplifications ou regroupements de structures
pour améliorer la situation.
Au CNRS, le président Antoine Petit a pris
acte de ces contraintes budgétaires. Il a d’ores
et déjà annoncé aux représentants du personnel qu’il travaillait sur une baisse des
recrutements annuels, qui passe de 300 à
250 chercheurs, et une hausse de 250 à 310
ingénieurs, techniciens et administratifs.
« En annonçant des baisses de recrutement,
on envoie un mauvais signal aux jeunes », regrette Pierre Ouzoulias, sénateur communiste, membre de la commission des affaires
culturelles (dont dépend la recherche).
Plis des origamis, tas de sable, point jersey du tricot… font partie de ses terrains de jeu
U
n origami, un tas de sable, un
tee-shirt mouillé, un ballon de
baudruche qui éclate, une vitre
qui se fissure, un raton-laveur…
Trouver l’intrus dans ce drôle
d’inventaire ne relève pas de l’exploit. La vraie
difficulté commence une fois écarté le mammifère cher à Jacques Prévert. En effet,
qu’est-ce qui rapproche ces objets du quotidien ? Frédéric Lechenault n’hésite pas : « Tous
sont des p…. de beaux problèmes de physique. »
A 39 ans, le responsable de l’équipe Mécanique d’interfaces et systèmes complexes, à
l’Ecole normale supérieure de Paris, n’est pas
décidé à mâcher ses mots. Ni à tempérer son
enthousiasme. Voilà dix-huit ans qu’il a embrassé cette carrière de physicien des petites
choses. Qu’il décèle des problèmes là où
d’autres ne voyaient que du commun, puis
qu’il en élabore les solutions. Et pas question
pour lui de jouer petit bras : « En tirant sur un
tricot, je pense faire des choses au moins aussi
fondamentales que celui qui cherche à décrire
l’Univers. »
Sans doute une histoire de point de vue. Certains tombent dans la physique en regardant
le ciel, lui a plongé dedans en observant la pâte
à pain. « Mon grand-père tenait la boulange du
village où j’ai grandi, en Bourgogne. J’étais sans
cesse fourré chez lui. Et je regardais, fasciné, le
pétrin, son mouvement, sa texture. » Puis l’adolescent déporte sa passion sur les fusées, pas
tant sur leur destination que sur ce qui les propulse. « Je construisais des prototypes, je testais
des sortes de bombes artisanales, se souvient-il. Et, de 11 à 14 ans, j’ai consigné tout ça
dans des cahiers. » Sur la fiche cartonnée, en
6e, à la question rituelle sur la profession rêvée, le fils d’une agente hospitalière et d’un gérant de station-service répond : « Chercheur, si
j’ai le courage après l’école d’ingénieurs »
Reconstituer des dunes
Du courage et de la suite dans les idées. Après
les classes préparatoires à Lyon, il intègre
l’Ecole nationale des ponts et chaussées. Et
quand les copains profitent du stage de première année pour voyager à l’étranger, lui décroche une place dans le laboratoire d’Olivier
Dauchot, au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). « Il se trouve que j’ai moi-même fait
les Ponts, raconte le physicien, aujourd’hui directeur de recherche au CNRS, dans le laboratoire Gulliver installé à l’Ecole supérieure de
physique et de chimie industrielle (ESPCI).
J’étais sans doute réceptif. Mais j’ai surtout été
impressionné par son énergie. Il était à l’affût
des innovations et très tenace. J’ai pensé
qu’après le stage il faudrait le suivre. » Quatre
ans et un master de physique théorique plus
tard, Frédéric Lechenault reviendra le trouver
pour faire sa thèse.
La passion du grand jeune homme n’a pas
changé : « J’étais et je reste fasciné par les phénomènes émergents non détectables au niveau individuel : une ola dans un stade, la construction
d’une fourmilière, le départ d’une avalanche… »
Dans le laboratoire d’Olivier Dauchot, Frédéric
Lechenault reconstitue des dunes afin de comprendre comment elles réagissent face au
vent, de quelle façon elles avancent et surtout
suivant quelles règles. Les outils sont modestes : deux balances de cuisine. Mais, pour étudier ces mouvements granulaires, la théorie,
elle, s’avère nettement plus complexe. Et risquée. Le pari consiste à prendre la physique
statistique, inventée par Ludwig Boltzmann
pour étudier la température des gaz, et à l’appliquer au tas de sable. « D’autant que le sable, il
s’écoule un peu comme un liquide, il s’entasse
de façon presque solide et, quand on souffle
dessus, il forme une sorte de gaz… »
Si le sable tient toujours une place dans
l’équipe de cinq chercheurs et quatre étudiants qu’il anime, son plaisir consiste à multiplier les terrains de jeu. Et il en trouve partout, avec chaque fois l’envie de modéliser les
phénomènes, construire des expériences, élaborer une théorie. Une table à coussin d’air,
des ressorts et des boîtes de Petri lui permettent de reconstituer un flipper. « A plusieurs
boules », précise-t-il. Une simple gélatine et
des polarisateurs de lumière modélisent les
fissures de matériaux aussi variés que l’émail
des dents, les trottoirs de nos rues ou le fond
de nos océans. « La question, c’était de savoir
ce qui se passe quand une force s’exerçant
sur une surface crée deux failles de chaque
côté. Comment la tension se propage-t-elle ?
Comment les failles se rapprochent-elles ? »
Frédéric Lechenault, le 20 septembre, au Laboratoire
de physique statistique à l’Ecole normale supérieure, à Paris.
ALDO SPERBER POUR « LE MONDE »
Vous séchez ? Normal. Le résultat, pour tenter de faire simple, est le suivant : chaque faille
agit sur l’autre et fait tourner la tension qui
s’exerce sur elle, ce qui contribue à faire dévier la fissure, qui fait encore tourner la tension, et ainsi de suite… « Au final, vous avez
non plus un, non pas deux, mais trois morceaux », conclut Frédéric Lechenault, sourire
aux lèvres. Il poursuit : « L’idée m’est venue une
nuit, à 4 heures du matin, sans doute un peu alcoolisé. J’avais dû voir 200 fois le film où l’on
observe les déformations du système et je ne
comprenais pas. Mais là, c’était clair. J’avoue
que, dans ces moments-là, on est assez content. Ce genre d’Eurêka n’arrive pas souvent,
mais quand ça vous arrive, c’est pour vous.
Quand on est deux mille sur le boson de Higgs,
le plaisir est forcément plus dilué. »
L’imagination pour seule limite
En 2011, il est recruté au CNRS dans le prestigieux Laboratoire de physique statistique de
l’ENS. Une ribambelle d’esprits libres qui réalisent des manipulations sur à peu près tout,
avec pour seule limite leur imagination. « Le
job de rêve pour un petit gars de province, résume-t-il. Une liberté immense. Mais si une
grande responsabilité. Vous n’êtes plus là pour
répondre à des questions, aussi importantes
soient-elles, mais pour en inventer. Donner un
exemple de créativité au reste du monde. »
Inventer des problèmes, donc. « A ce jeu-là,
il est très fort, soutient Benjamin Thiria, de
l’ESPCI, qui collabore actuellement avec lui
sur l’analyse statistique du comportement
des poissons-zèbres. Il est extrêmement
curieux, n’arrête pas d’envisager des nouveaux
systèmes, de nouvelles questions. Vous allez
boire une bière avec lui, il trouve un
problème. » Lui arrive-t-il de les résoudre ?
L’intéressé sourit : « En tout cas, de les comprendre. D’abord avec les mains, en trouvant
les bons modèles, en montant les bonnes expériences. Puis en déployant toute la théorie
dont la physique dispose. »
Un tel processus n’est pas, on l’imagine, un
long fleuve tranquille. « Une fois le problème
identifié, la phase d’incubation peut être assez
longue chez lui, raconte son ami Mattéo
Ciccotti, professeur à l’ESPCI. Ce n’est pas un
petit soldat à qui l’on fait faire quelque chose à
quoi il ne croit pas. Mais, quand il pense avoir
trouvé la bonne idée, il est inarrêtable, d’une
rapidité et d’une efficacité exceptionnelles. »
Avec ses collègues du laboratoire, il s’est
donc passionné pour les bulles de savon et les
plis des origamis, les papiers froissés et le
point jersey. Ce dernier sujet pourrait presque
faire figure de modèle. Au départ, sa femme,
qui tricote sur le pont d’un bateau, quelques
mois avant d’accoucher. A l’arrivée, deux articles dans des revues scientifiques prestigieuses, dévoilant la physique qui permet à un fil
sans élasticité de se transformer en un tissu
souple et extensible, et des similarités avec
les phénomènes d’avalanche…
« Au départ, on est toujours à la limite de la
provocation, convient-il. Un système presque
risible de simplicité et dans lequel on déniche
une partie imprévisible… » Après la physique
du tricot, Frédéric Lechenault s’était convaincu de mettre à nu « la physique du tee-shirt
mouillé ». Il attend un instant, dose l’effet.
« Plus sérieusement, comprendre comment
un liquide interagit avec un textile et en
change les propriétés. » L’Agence nationale de
la recherche n’a pas retenu, cette année, le
projet parmi ses priorités. « On reviendra l’an
prochain », promet Frédéric Lechenault. p
Retenir les « stars »
En outre, Antoine Petit, après un audit, estime avoir trouvé 80 millions sur quatre ans
pour financer des thèses (ce que le CNRS ne
pouvait plus faire depuis des années) et augmenter les moyens de quelques équipes. « On
recrute à haut niveau, sans pouvoir donner les
moyens de la recherche à ces recrues », pointe
Antoine Petit. Devant les présidents d’université, le 27 août, il avait également souhaité réfléchir en commun pour trouver les moyens
d’offrir un « package » à des chercheurs (postes de doctorants ou postdocs, frais des conférences, moyens…), qu’il avait considérés
comme des « stars ». « Il faut tenir compte du
contexte de concurrence internationale si l’on
veut rester leader », note-t-il. « Nous défendons
des collectifs de travail, pas une politique de
vedettariat », conteste Josiane Tack, secrétaire
général du SNTRS-CGT. « Avoir plus de doctorants, nous y sommes favorables, mais pas au
détriment de l’emploi. Avec ce développement
de la précarité, on n’entretient plus les savoirfaire et on ne favorise pas la recherche à long
terme », critique Patrick Monfort, du SNCS.
L’Agence nationale de la recherche, qui finance des travaux sur appel d’offres, se voit
dotée de 33 millions supplémentaires pour
enrayer la baisse de son taux d’acceptation,
qui décourage les candidatures et est plus
bas que chez nos voisins.
Autre sujet qui reviendra immanquablement sur le tapis, le crédit impôt recherche, deuxième dépense fiscale de l’Etat, qui
allège les dépenses de recherche et développement des entreprises. Il dépasse les 6 milliards et « son efficacité paraît cependant
difficile à établir », selon un rapport de la
commission des finances de l’Assemblée
nationale de juin. De nouvelles évaluations
sont attendues pour octobre. p
nathaniel herzberg
david larousserie
▶ La France est plus égali-
taire que les Etats-Unis,
d’après une étude du World
Inequality Lab et de l’Institut des politiques publiques
▶ Mais, contrairement aux
▶ Depuis l’arrivée d’Emmaidées reçues, le système fis- nuel Macron au pouvoir,
cal et de redistribution amé- le taux d’imposition global
ricain est plus efficace que
des plus riches a baissé
le nôtre, pas assez progressif PAGE 4
L’affaire Nyssen
empoisonne Actes Sud
Une chape de plomb pèse sur la maison d’édition depuis les révélations
du « Canard enchaîné » sur son ex-patronne, la ministre de la culture P A GE 2
DISTRIBUTION
LES DESSOUS DU
POKER MENTEUR
ENTRE CASINO
ET CARREFOUR
A coups de communiqués,
les deux groupes se renvoient la responsabilité
d’un projet de fusion qui a
tourné court
PAGE 3
URBANISME
COMMENT ROLAND
CASTRO IMAGINE
LE GRAND PARIS
L’architecte de Banlieues 89
présentait, mardi, son
rapport, commandé par
le chef de l’Etat, censé
redonner du sens à la construction de la métropole
Françoise Nyssen, chez Actes Sud, à Arles, le 6 janvier 2015. LEFRANCQ G./ANDIA.FR
PAGE 5
TRANSFORMATIONS | CHRONIQUE PAR JEAN-BAPTISTE FRESSOZ
P
Si cet événement, capital dans
l’histoire de la mondialisation,
n’a guère été célébré, c’est qu’il
reflète notre malaise, notre hypocrisie et peut-être même notre
renoncement face au changement climatique. Comme le
montre Jean-Michel Valantin
dans son ouvrage Géopolitique
d’une planète déréglée (Le Seuil,
2017), l’ouverture de l’Arctique
grâce au changement climatique
représente un enjeu économique
et géopolitique majeur.
Cercle vicieux
Selon les géologues, la région
arctique
pourrait
abriter
50 000 milliards de mètres cubes
de gaz, soit dix-sept ans de consommation mondiale. Les capitaux asiatiques, chinois surtout,
mais aussi coréens et japonais, affluent vers l’Arctique, permettant
ainsi à la Russie d’ouvrir un nouveau front d’extraction palliant la
baisse prévisible de ses gisements
de pétrole conventionnels. Le
développement économique du
nord de la Sibérie, lié pour l’instant à l’exploitation du gaz naturel, entraîne une remilitarisation
de l’Arctique par les Russes qui,
couplée à la fonte de la calotte
glaciaire, permet de sécuriser la
route commerciale arctique.
La France, par l’entremise de
Total, a joué un rôle non négligeable dans cette transformation
majeure. En 2013, Total, alors sous
la direction de Christophe de
Margerie (1951-2014), a en effet investi dans un immense complexe
industriel d’extraction et de liquéfaction de gaz naturel situé dans la
péninsule de Iamal, sur la mer de
Kara, bien au-delà du cercle arctique. Etant donné l’environnement extrême (la température
peut descendre à – 50 °C), Yamal
LNG enchaîne les premières technologiques : des usines construites sur pilotis pour résister aux
mouvements de terrain dus au gel
et dégel du permafrost, une centrale nucléaire flottante inaugurée
en mai 2018 et destinée à alimenter les usines et les plates-formes
d’extraction, et toute une flotte de
nouveaux méthaniers brise-glace
pour desservir l’Europe et l’Asie
– l’un d’eux a d’ailleurs été baptisé
Christophe-de-Margerie. Yamal
LNG est la première pierre d’un
vaste édifice appelé à s’étendre : le
24 mai 2018, en présence des
Cahier du « Monde » No 22925 daté Mercredi 26 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
Sur le tableau de bord de la
grosse Cadillac noire de Donald Trump, tous les indicateurs semblent au vert. La vitesse est stable, la température
idéale, et la route dégagée.
L’économie américaine est en
pleine forme, voilà qui devrait
aider à encaisser le choc des
élections de mi-mandat, le
6 novembre, qui s’annoncent
un peu chaotiques. Mais voilà
que dans un coin de l’écran, un
voyant menaçant clignote. Le
prix du pétrole n’en finit pas de
grimper. Lundi 24 septembre,
le coût du WTI, le pétrole américain, a dépassé les 72 dollars
(61,20 euros), et celui du Brent
de mer du Nord les 80 dollars,
un plus haut depuis quatre
ans. Embêtant pour une berline présidentielle blindée qui
engloutit près de 34 litres d’essence aux 100 kilomètres. Fâcheux, aussi, pour tous les électeurs de Trump, qui sillonnent
les routes des grandes plaines
du Midwest au volant de leurs
pick-up. Le prix de l’essence est
lui aussi au plus haut : 3 dollars
le gallon (environ 3,8 litres). Ce
n’est pas grand-chose pour un
Européen, mais c’est énorme
pour ces gloutons d’électeurs
américains.
Revanche du cartel de l’or noir
Alors, ni une ni deux, le président sort son téléphone et envoie une menace bien sentie
sur Twitter : « Le Moyen-Orient
ne serait pas longtemps en sécurité sans nous, et [les pays de
la région] continuent à pousser
les prix du pétrole toujours plus
haut. Nous nous en souviendrons. L’Organisation des pays
exportateurs de pétrole doit
faire baisser les prix maintenant ! » Dans la vie du président, tout est rapport de force,
tout est transaction. On menace, puis on négocie.
Pour l’instant, la menace n’a
pas vraiment porté. Le principal ami de l’Amérique au
Moyen-Orient, l’Arabie saoudite, ne s’est pas laissé intimider si vite. Son ministre de
l’énergie, Khaled Al-Faleh, estime l’équilibre entre l’offre et
la demande sain. Pas question
d’augmenter la production
pour faire baisser les prix. Le
cartel de l’or noir tient sa revanche. Déstabilisé par l’arrivée inopinée des gaz et pétrole
de schiste américains sur le
marché mondial, ils sont de
nouveau les faiseurs de prix. Et
cela, grâce à Trump. C’est lui
qui entend sanctionner l’Iran à
partir de novembre – et notamment interdire les exportations iraniennes vers des pays
très gourmands comme le Japon ou la Corée du Sud. Une
telle décision devrait enlever
près de 1 million de barils par
jour, soit l’équivalent de 10 %
de la production saoudienne.
Le deuxième élément qui
pèse sur les prix est l’insolente
santé de l’économie des EtatsUnis, dopée par la réforme fiscale du même Trump. A tel
point que l’on ne sait pas vraiment si l’Arabie saoudite, qui,
comme les autres producteurs,
se réjouit de l’embellie, aurait
les moyens de pomper beaucoup plus d’or noir. Une situation bien différente de celle de
2014, qui a vu les cours s’effondrer de plus de 60 % en raison
du ralentissement chinois et
de la surproduction américaine. Seuls une détente sur
l’Iran et un retournement américain, anticipé d’ici un an ou
deux par les économistes,
pourraient faire durablement
repartir les prix vers le bas.
Mais Trump, bien calé au fond
de sa limousine présidentielle,
en a-t-il vraiment envie ? p
RWANDA
Iamal ou « la fin du monde »
our la première fois dans
l’histoire, un navire porteconteneurs, le Venta
Maersk, a relié cet été Saint-Pétersbourg à Vladivostok en longeant
les côtes de la Sibérie. Ce pourrait
être anecdotique si Maersk n’était
pas la première compagnie maritime du monde et si le succès de
l’expérience n’avait pas aiguisé
l’appétit de ses concurrents : l’armateur chinois Cosco est également en train de constituer une
flotte de navires équipés pour la
navigation arctique. Le fameux
« passage du Nord-Est », le Graal
des navigateurs européens depuis la Renaissance, est en train
de s’ouvrir sous nos yeux à la navigation commerciale. Le volume
des biens échangés par cette
route aurait décuplé depuis 2013,
et des chercheurs de la Copenhagen Business School (Maersk est
la plus grande entreprise danoise)
estiment qu’elle pourrait être
compétitive par rapport au canal
de Suez vers 2040 (Arctic Shipping. Commercial Opportunities
and Challenges, C. O. Hansen,
P. Gronsedt, C. L. Graversen,
C. Hendriksen, CBS Maritime,
2016).
DONALD TRUMP
AU PAYS DE L’OR NOIR
présidents Poutine et Macron, Total a signé un nouvel accord avec
Novatek – la compagnie russe qui
exploite le gisement Iamal – pour
développer une seconde usine
permettant de liquéfier 19,8 millions de tonnes de gaz par an.
Iamal et l’ouverture du passage
du Nord-Est symbolisent parfaitement le cercle vicieux dans lequel
nous enferment les énergies fossiles : celles-ci peuvent continuer
à prospérer sur les ruines qu’elles
engendrent. Car c’est bien grâce
au CO2 que les glaces arctiques se
retirent, que les immenses ressources en gaz sont rendues exploitables et surtout exportables.
Contrairement au discours ambiant, le changement climatique
ne doit pas être lu comme un effondrement généralisé. Il s’agit au
contraire d’un processus très inégalitaire : certains pays et surtout
certaines entreprises comptent
bien en tirer profit. Et pourtant,
dans la langue locale, iamal veut
bien dire « la fin du monde ». p
Jean-Baptiste Fressoz est chercheur
au Centre de recherches historiques
Alexandre-Koyré de l’Ecole des hautes
études en sciences sociales (EHESS).
philippe escande
Du 14 au
26 janvier 2019
La renaissance d’un pays
À partir
de 4 650 e
Un voyage avec Pierre LEPIDI, journaliste au Monde
Demandez la documentation gratuite
auprès de l’agence Les clés du Monde
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Tél. 01 49 30 12 39
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Crédit photo : Fotolia/Cmon
France - Etats-Unis : les limites
de la lutte contre les inégalités
PERTES & PROFITS | PÉTROLE
2 | plein cadre
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Stand d’Actes Sud,
lors du Salon
du livre, en mars,
à Paris.
JACQUES WITT/SIPA
L’onde de choc Nyssen
déstabilise Actes Sud
J
e ne peux pas faire un dîner en ville
sans que l’on me demande des nouvelles de la mezzanine… », cette réflexion ironique d’un salarié d’Actes
Sud résume le malaise suscité par
l’enquête en cours. Dans ses locaux à
Arles et à Paris, la maison d’édition
est accusée de ne pas avoir respecté le code
de l’urbanisme en matière de monuments
historiques et d’avoir caché au fisc des travaux d’extension permettant d’augmenter
la surface totale des bureaux. Et ce, alors que
Françoise Nyssen, l’ancienne patronne d’Actes Sud, chapeaute depuis qu’elle est ministre de la culture les architectes des Bâtiments de France.
En interne, tout est fait pour circonscrire
l’incendie et resserrer les rangs. La représentante du comité d’hygiène, de sécurité et des
conditions de travail (CHSCT) « ne souhaite
pas répondre à d’éventuelles questions sur les
enquêtes ». Le représentant du comité d’entreprise (CE) non plus. Pas plus que la seule
représentante syndicale CGT. Tous renvoient
à la parole corsetée de la directrice de la communication, Estelle Lemaître, qui affirme :
« Le personnel est solidaire » de Françoise
Nyssen et « heurté par ce harcèlement politico-médiatique qui nous dépasse ».
Les 330 salariés d’Actes Sud et de ses filiales
n’ont reçu aucune information officielle de
leur direction générale qui, dixit cette dernière, « n’a pas jugé nécessaire de communiquer en interne sur le sujet ». Ils doivent donc
s’en tenir à l’officielle « négligence » plaidée
par la ministre de la culture. Appartenir au
gouvernement, c’est s’exposer à être passé
au tamis du Canard enchaîné, qui a révélé
cette affaire.
« C’EST UN TRIUMVIRAT »
Sous le couvert de l’anonymat, certains salariés trouvent ces histoires « bien bénignes à
côté de la fraude de Jérôme Cahuzac », mais la
plupart estiment que ces pratiques témoignent « d’une erreur mesquine de la direction
qui n’a pas été à la hauteur ». Pour les plus féroces, elles se révèlent symptomatiques « de
la gouvernance imposée par Françoise Nyssen et son mari Jean-Paul Capitani, de leur
autocratie familiale». Par loyauté vis-à-vis de
la maison qui les fait vivre, les auteurs les
plus en vue d’Actes Sud refusent de se prononcer à visage découvert.
Inévitablement, l’image de la maison miarlésienne mi-germanopratine est écornée,
Une chape de plomb pèse
sur la maison d’édition depuis les
révélations du « Canard enchaîné »
qui mettent en cause la ministre
de la culture et ex-patronne
d’Actes Sud. De potentiels conflits
d’intérêts persistent, le groupe
bénéficiant de financements
publics directs ou indirects
mais la direction préfère regarder ailleurs.
« Cette rentrée littéraire et l’accueil magnifique qui lui est fait me réjouissent profondément. Cependant, la focalisation actuelle sur
les improvisations menuisières menace de détourner de l’essentiel : avec l’équipe éditoriale
qui m’accompagne, nous construisons – seulement – un catalogue, et les responsabilités
gouvernementales de Françoise Nyssen n’impactent en rien cette action et ce dessein », déclare Bertrand Py, le directeur éditorial.
La traversée de cette zone de turbulences
– renforcée par les récentes accusations
dans La Provence de dérives sectaires du Domaine du possible, l’école privée « proposant une alternative au système éducatif »
fondée par Françoise Nyssen et son mari –
met à nu le fonctionnement très spécifique
de cette maison. « Actes Sud, c’est un triumvirat, assure un des meilleurs observateurs.
Jean-Paul Capitani a amassé une véritable
fortune dans l’immobilier à Arles et dans les
environs et son rôle consiste à gérer l’argent ;
Bertrand Py règne en maître sur la direction
éditoriale, tandis que Françoise Nyssen, la
fille du fondateur, s’occupait de l’image et du
rayonnement professionnel » en tant que patronne du groupe. « Depuis qu’elle est Rue de
Valois, l’entreprise est assez déséquilibrée,
Jean-Paul Capitani semble bien seul », explique un salarié.
Cette PME fondée à Arles est devenue l’un
des gros éditeurs de la place avec 80,2 millions de chiffre d’affaires en 2017 (+ 5,6 % par
rapport à 2016) pour 2,9 millions de bénéfices nets selon Livres Hebdo. Sans compter
près d’un million de résultat net pour la société holding, Le Rosier, en 2016, dont les
chiffres de 2017 n’ont pas été déposés au tribunal de commerce de Tarascon.
Cette ascension dans le top 10 de l’édition
française, Actes Sud la doit aux succès conjugués des splendides romans de Paul Auster
et de Nina Berberova puis au raz-de-marée
du polar suédois Millenium, de Stieg Larrson.
Sans compter le trio de Prix de Nobel de littérature (Naguib Mahfouz, Imre Kertesz et
Svetlana Alexievitch) et le quatuor de Prix
Goncourt : Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari,
Mathias Enard et, en 2017, Eric Vuillard avec
L’Ordre du jour. Ce dernier s’est vendu à
350 000 exemplaires depuis mai 2017. Quitte
à susciter des jalousies. Certains fâcheux assurent même que L’Ordre du jour a eu le prix
Goncourt pour faire plaisir à la ministre. Selon eux, cet ouvrage n’aurait pas dû figurer
dans la liste puisque ce n’était pas un roman
et qu’il avait été publié tardivement, fin
avril 2017. Rien pourtant ne l’interdit.
GÉRÉE À L’ÉCONOMIE
« LA FOCALISATION
SUR LES
IMPROVISATIONS
MENUISIÈRES
MENACE
DE DÉTOURNER
DE L’ESSENTIEL :
AVEC L’ÉQUIPE QUI
M’ACCOMPAGNE,
NOUS
CONSTRUISONS
UN CATALOGUE »
BERTRAND PY
directeur éditorial
d’Actes Sud
Jouant sur la légende de la PME provençale
face aux géants parisiens, Actes Sud est gérée
« de façon hyper paternaliste », assure Laurent Gaboriau, responsable de l’édition à la
Filpac-CGT. « C’est l’une des maisons les
moins-disantes socialement, où les salariés
ont longtemps été payés en dessous de la convention collective. Aujourd’hui, les salaires
restent très bas, mais cela s’améliore », dit-il. A
ses yeux « s’en prendre à Actes Sud, c’est l’histoire de l’arbre qui cache la forêt. Il n’y a pas de
cadavre dans le placard. On est loin par exemple des sommes folles de 37 millions d’euros récupérées par une poignée de dirigeants lors de
la vente d’Editis par Wendel en 2008 ».
Chez Actes Sud, tout est géré à l’économie.
Françoise Nyssen, qui n’a pas répondu à nos
sollicitations, a historiquement renâclé pour
augmenter les traducteurs. D’anciennes stagiaires se plaignent de ne pas avoir touché
un centime du temps où la loi le permettait,
tout en étant logées dans des appartements
arlésiens de la famille. Les relations entre la
direction et les employés marchent à l’affect.
La greffe prend le plus souvent, d’autant que
la concurrence est rude pour travailler dans
l’édition, mais pas toujours.
En décembre 2017, Hélène Fiamma, directrice éditoriale de Payot Rivages (dans le
groupe depuis 2013), a donné sa démission.
Olivier Randon, directeur général depuis
quatre ans, semble en sursis puisqu’il ne dément pas être candidat à la direction générale de Flammarion.
Comme dans presque toutes les maisons
familiales, les enfants des propriétaires sont
dans les murs. Trois filles des familles recomposées de Françoise Nyssen et Jean-Paul
Capitani, Julie Phaneuf, Pauline Martin et
Anne-Sylvie Bameule, exercent déjà des responsabilités dans l’entreprise. Et semblent
appelées à prendre du galon, à terme.
Est-ce que la maison peut profiter de la position de Mme Nyssen dans le gouvernement ? Rien n’est moins sûr. Les multiples
zones de conflits d’intérêts ont été tranchées tardivement, le 10 juillet 2018, à la demande explicite de la Haute Autorité pour la
transparence de la vie publique. Depuis
cette date, le secteur de l’édition relève de
Matignon et non plus des compétences de la
ministre de la culture.
Avant de prendre ses fonctions, cette dernière avait mis fin à ses mandats au sein des
différents conseils d’Actes Sud et de ses filiales. En revanche Mme Nyssen avait conservé
la jouissance de l’usufruit des parts détenues par ses enfants. Elle a aussi continué
jusqu’en juillet à exercer sa tutelle sur le
Centre national du livre (CNL) qui distribue
des subventions publiques aux éditeurs. Ce
dernier avait accordé 264 167 euros à la maison d’édition arlésienne en 2016 et
111 505 euros l’année suivante. Dans l’étiage,
voire un peu mieux, de ce qu’elle recevait
habituellement.
Si Actes Sud fait partie des cinq maisons les
plus aidées par le CNL, avec Le Seuil, Fayard,
Gallimard et Albin Michel, « le ministère n’est
jamais intervenu », assure Vincent Monadé,
président du CNL. « Pour éviter tout conflit
d’intérêts, j’ai refusé toute nomination de salariés d’Actes Sud dans les différentes commissions », précise-t-il.
Autres zones de conflits d’intérêts latents :
Actes Sud édite les catalogues du Musée du
quai Branly – financé par l’Etat – tout comme
une grande partie des catalogues des Rencontres de la photographie d’Arles – qui touche aussi des subventions publiques. L’association du Méjan, qui programme des expositions, des concerts et des lectures, a également perçu, en 2107, 19 000 euros de la
direction régionale des affaires culturelles.
D’où la difficulté d’embaucher une ministre
issue de la société civile. p
nicole vulser
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Casino-Carrefour : les coulisses d’une union avortée
Les discussions entre les distributeurs ont achoppé sur les modalités des négociations
L
e 12 septembre dans la matinée, en plein Paris, une
rencontre est organisée
dans la plus grande discrétion. Jean-Charles Naouri, le PDG
du groupe Casino, et Alexandre
Bompard, celui de Carrefour, discutent par l’entremise du « conseiller du Tout-Paris des affaires »,
Alain Minc. L’objet de cette réunion : évaluer l’intérêt d’un rapprochement entre les deux géants
de la grande distribution française. Un tel regroupement créerait un mastodonte mondial, avec
des enseignes fortes (Casino, CDiscount, Franprix, Monoprix, Leader Price, Naturalia, Carrefour, Rue
du commerce…), plus puissant sur
la scène internationale et ainsi
mieux à même d’affronter des leaders du commerce en ligne
comme Amazon ou Alibaba.
Lors de cette réunion, décision
est prise de choisir banquiers d’affaires et avocats, pour étudier
plus précisément la question.
Mais le groupe Casino est méfiant, après avoir été la cible ces
dernières
semaines
de
manœuvres spéculatives à la
baisse en Bourse. Dans l’accord de
confidentialité préalable à des discussions approfondies, il souhaite
inscrire une clause stipulant que
chaque groupe s’engage à ne pas
acheter de titres de l’autre pendant une période donnée. Cela de
manière à éviter qu’après avoir
examiné leurs comptes, l’un des
deux groupes ne déclenche une
prise de contrôle hostile. Les réticences de Carrefour, notamment
sur ce point, auraient inquiété Ca-
COURS DES ACTIONS CASINO
ET CARREFOUR, EN EUROS
49,12
36,02
Casino
Carrefour
16,45
16,01
25 SEPT. 2017
24 SEPT. 2018
SOURCE : BLOOMBERG
sino, qui a réuni en urgence son
conseil d’administration, dimanche 23 septembre en fin de journée, puis publié un communiqué
lundi : « Casino a été sollicité depuis
quelques jours par Carrefour en vue
d’une tentative de rapprochement
(…). Le conseil d’administration a
aussi constaté les obstacles, en
France et au Brésil, au rapprochement avec Carrefour, en particulier
en matière de concurrence et d’emplois. Il a décidé à l’unanimité de ne
pas donner suite à cette approche. »
De son côté, Carrefour dit au
Monde que la rencontre a été sollicitée par Casino et, dans un
communiqué, « s’étonne que l’on
ait soumis au conseil d’administration de Casino une proposition
de rapprochement qui n’existe
pas », ajoutant que « les difficultés
auxquelles sont confrontés le
groupe Casino et son actionnaire
de contrôle ne peuvent justifier
des communications intempestives, trompeuses, et dénuées de
tout fondement ».
Chaque fois le même scénario
Ces déclarations sont révélatrices
de l’extrême tension qui règne
autour du groupe Casino et de sa
maison mère, Rallye. Durant l’été,
le titre a fait l’objet de spéculations
boursières intenses qui ont envoyé son cours de Bourse à son
plus bas niveau depuis dix ans,
25,37 euros, le 31 août. L’action valait 36,02 euros à la clôture lundi.
Casino avait déjà vécu des turbulences boursières similaires en
décembre 2015 lorsque Carson
Block, fondateur du fonds spéculatif Muddy Waters, avait jugé le
poids de la dette du groupe « dangereusement élevé ».
Mais depuis plusieurs semaines,
chez Casino, on s’interroge sur les
motivations réelles des récentes
attaques spéculatives. A chaque
fois, le scénario est le même : quelques jours avant une chute de l’action en Bourse, plusieurs fonds
d’investissement
empruntent
massivement sur les marchés des
actions Casino – jusqu’à parfois
deux millions de titres.
Puis un Tweet alarmiste sur la
société ou un rapport négatif
d’un analyste financier américain est publié, ce qui déclenche
un violent mouvement de vente.
Ce scénario s’est répété à plu-
Casino est
méfiant, après
avoir été la cible
ces dernières
semaines
de manœuvres
spéculatives à la
baisse en Bourse
sieurs reprises cet été. La décision, le 3 septembre, de l’agence
Standard & Poor’s d’abaisser la
notation financière de Casino (à
« BB » avec perspective négative)
n’a rien arrangé.
La direction de l’entreprise a dû
confirmer une nouvelle fois « son
objectif de réduction de la dette financière nette en France de 1 milliard d’euros à fin 2018 pour la réduire à 2,7 milliards d’euros » contre 3,7 milliards d’euros à fin 2017.
Car le niveau d’endettement inquiète plus que jamais le marché.
Au fil des ans, Casino s’est construit en s’endettant. Et la dette
nette du groupe atteignait
5,4 milliards d’euros le 30 juin,
quand celle de sa maison mère,
Rallye, était de 2,8 milliards à la
fin de 2017.
Dans le même temps, le groupe
a dû moderniser ses enseignes
pour faire face aux nouveaux entrants du Web, et pactiser avec
Amazon pour répondre à une
concurrence exacerbée à Paris et
dans ses environs. L’empilement
de sociétés cotées dans la cons-
truction du groupe a ajouté au
manque de transparence.
Pour se libérer des marges de
manœuvre, M. Naouri a multiplié
les cessions d’actifs : vente de ses
activités en Thaïlande et au Vietnam en 2016 ; « plan de cession de
1,5 milliard d’euros d’actifs non
stratégiques, notamment immobiliers », prévu en 2018 et en 2019…
Et ce n’est sans doute pas terminé.
Rallye, elle aussi, chercherait à
vendre l’enseigne de chaussures
de sport Courir. Certains observateurs, cités par Reuters, se demandent si le PDG de Carrefour n’a pas
voulu « tester l’eau » et voir si son
homologue, M. Naouri, n’était pas
prêt à vendre certains actifs
comme Monoprix, sa chaîne la
plus rentable.
Preuve de la volonté de Casino
de s’alléger, M. Naouri a évoqué
avec des analystes de Kepler les
difficultés de certains de ses hypermarchés, alimentant la reprise de spéculations sur la cession d’une vingtaine de magasins. Ces derniers ne donnant pas,
comme les autres, les résultats escomptés des transformations mises en place dans les cent dix hypermarchés du groupe, avec des
espaces de vente Cdiscount dans
le magasin, une réduction de surface… Leur sort ne serait toutefois
pas scellé, plusieurs scénarios
étant à l’étude – mise en franchise,
location-gérance, réduction plus
importante de surface.
Au-delà de la structure financière
du groupe, ces tribulations boursières témoignent aussi des interrogations des investisseurs quant
LES CHIFFRES
CARREFOUR
Chiffre d’affaires : 88,24 milliards
d’euros en 2017.
Nombre de magasins
dans le monde : 12 300.
Nombre de collaborateurs :
374 478.
CASINO
Chiffre d’affaires consolidé :
37,8 milliards d’euros en 2017.
Nombre de magasins
dans le monde : 12 271.
Nombre de collaborateurs :
226 606.
à l’apparente absence de successeur à Jean-Charles Naouri, 69 ans,
et à sa façon de travailler avec des
cercles de confiance restreints.
Elles sont enfin le symptôme
d’un secteur en profonde mutation. Les anciens modèles de magasins alimentaires reposant sur
le concept de l’hypermarché ne
séduisent plus les consommateurs. La guerre des prix à laquelle
se livrent les enseignes lamine
leurs marges, et la concurrence
venant des acteurs du Web s’intensifie. Les grands opérateurs
historiques se sont tous lancés
dans un vaste processus de transformation, à l’instar de Carrefour,
qui a présenté le sien en début
d’année. p
cécile prudhomme
DEVANT LA HAUTE COUR DE JUSTICE TRIBUNAUX SPECIALISES EN MATIERE COMMERCIALE
ET IMMOBILIERE D’ANGLETERRE ET DU PAYS DE GALLES TRIBUNAL DES SOCIÉTÉS (DIVISION DE LA CHANCELLERIE)
CONCERNANT FINANCIAL INSURANCE COMPANY LIMITED
- et CONCERNANT AXA FRANCE IARD (les «Demandeurs»)
- et CONCERNANT LE CHAPITRE VII DE LA LOI SERVICES FINANCIERS ET MARCHES DE 2000
Publicité
CR-2018 003764
IL EST DONNE AVIS PAR LA PRESENTE que le 20 juillet 2018, les Demandeurs ont fait une demande devant la Haute
date de publication de cet avis et jusqu’à la date à laquelle le Tribunal statuera sur la Demande.
Cour de Justice d’Angleterre et du Pays de Galles (le «Tribunal») (la «Demande») conformément au chapitre VII de la loi
Des copies du Rapport sur l’Accord, du Résumé de l’Accord ainsi que d’autres documents et informations sur le Transfert
sur les Services Financiers et Marchés de 2000 (la «Loi») en vue d’obtenir une ordonnance en application des articles 111,
seront également disponibles sur le site internet d’AXA (https://en.clp.partners.axa/portfolio-transfer).
112 et 112A de la Loi autorisant un accord de transfert d’activité d’assurance (l’«Accord») en vue du transfert de l’intégralité de l’activité d’assurance et de réassurance de Financial Insurance Company Limited («FICL»), à l’exception des
Il sera statué sur la Demande au Rolls Building, 7 Rolls Building, Fetter Lane, à Londres EC4A 1NL le 28 novembre 2018.
actifs et passifs relatifs aux couvertures vie directement souscrites ou réassurées par réassurance de contrats d’assurance
(en personne ou par un représentant) lors de l’audience relative à la Demande le 28 novembre 2018 et/ou de faire une
de longue durée par FICL, à une autre entité du groupe, AXA France IARD (le «Transfert»). Il est envisagé que le Transfert
prenne effet en même temps qu’une fusion transfrontalière en vertu de laquelle FICL fusionnera dans AXA France IARD.
déclaration écrite à FICL jusqu’à la date de l’audience.
Après la fusion, FICL n’existera plus.
tant notifier toute préoccupation, déclaration ou opposition relative à l’Accord (sans pour autant se présenter), de bien
Des copies du rapport sur les conditions de l’Accord préparé par un expert indépendant conformément à l’article 109 de
vouloir faire part par écrit de ce souhait, de cette préoccupation, déclaration ou opposition à FICL dès que possible et de
la Loi (le «Rapport sur l’Accord») et des copies d’une déclaration décrivant les conditions de l’Accord et contenant un
préférence avant le 21 novembre 2018 à l’adresse suivante Company Secretary, Financial Insurance Company Limited,
résumé du Rapport sur le l’Accord (le «Résumé de l’Accord») peuvent être obtenus sans frais en contactant FICL par écrit
Building 6, Chiswick Park, 566 Chiswick High Road, Londres, W4 5HR, Royaume-Uni ou à portfolio.transfer@partners.
à Company Secretary, Financial Insurance Company Limited, Building 6, Chiswick Park, 566 Chiswick High Road,
axa, ou par téléphone au numéro ci-dessus.
Londres, W4 5HR, Royaume-Uni ou par téléphone au 01 55 91 16 03 (du lundi au vendredi de 10h à 18h) à partir de la
Date: 25 septembre 2018
Toute personne considérant que le Transfert lui porterait préjudice est en droit de faire une déclaration devant le tribunal
Il est demandé (et sans que cela ne soit obligatoire) à toute personne souhaitant se présenter devant le tribunal ou souhai-
CONCERNANT FINANCIAL ASSURANCE COMPANY LIMITED
- et CONCERNANT FINANCIAL INSURANCE COMPANY LIMITED
- et CONCERNANT AXA FRANCE VIE (les «Demandeurs»)
- et CONCERNANT LE CHAPITRE VII DE LA LOI SERVICES FINANCIERS ET MARCHES DE 2000
IL EST DONNE AVIS PAR LA PRESENTE que le 20 juillet 2018, les Demandeurs ont fait une demande devant la Haute
CR-2018 003765
le Tribunal statuera sur la Demande. Des copies du Rapport sur l’Accord, du Résumé de l’Accord ainsi que d’autres
Cour de Justice d’Angleterre et du Pays de Galles (le «Tribunal») (la «Demande») conformément au chapitre VII de la loi
documents et informations sur le Transfert seront également disponibles sur le site internet d’AXA (https://en.clp.partners.
sur les Services Financiers et Marchés de 2000 (la «Loi») en vue d’obtenir une ordonnance en application des articles 111,
axa/portfolio-transfer).
112 et 112A de la Loi autorisant un accord de transfert d’activité d’assurance (l’«Accord») en vue du transfert de l’intégralité de l’activité d’assurance et de réassurance de Financial Assurance Company Limited («FACL») et de l’intégralité
Il sera statué sur la Demande au Rolls Building, 7 Rolls Building, Fetter Lane, à Londres EC4A 1NL le 28 novembre 2018.
de l’activité de réassurance de contrats d’assurance de long terme de Financial Insurance Company Limited («FICL»,
(en personne ou par un représentant) lors de l’audience relative à la Demande le 28 novembre 2018 et/ou de faire une
ensemble avec FACL, les «Cédants») à une autre entité du groupe, AXA France Vie (le «Transfert»).
déclaration écrite aux Cédants jusqu’à la date de l’audience.
Il est envisagé que le Transfert prenne effet en même temps que deux fusions transfrontalières en vertu desquelles FACL
fusionnera dans AXA France Vie et FICL fusionnera dans une autre entité du groupe AXA, AXA France IARD.
Il est demandé (et sans que cela ne soit obligatoire) à toute personne souhaitant se présenter devant le tribunal ou souhai-
Après les fusions, FACL et FICL n’existeront plus. Des copies du rapport sur les conditions de l’Accord préparé par un
vouloir faire part par écrit de ce souhait, de cette préoccupation, déclaration ou opposition aux Cédants dès que possible
expert indépendant conformément à l’article 109 de la Loi (le «Rapport sur l’Accord») et des copies d’une déclaration
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décrivant les conditions de l’Accord et contenant un résumé du Rapport sur le l’Accord (le «Résumé de l’Accord»)
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Limited, Building 6, Chiswick Park, 566 Chiswick High Road, Londres, W4 5HR, Royaume-Uni ou par téléphone au 01
Date: 25 septembre 2018
55 91 16 03 (du lundi au vendredi de 10h à 18h) à partir de la date de publication de cet avis et jusqu’à la date à laquelle
Toute personne considérant que le Transfert lui porterait préjudice est en droit de faire une déclaration devant le tribunal
tant notifier toute préoccupation, déclaration ou opposition relative à l’Accord (sans pour autant se présenter), de bien
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Inégalités : les faiblesses du modèle français
Le système de redistribution américain est étonnamment plus efficace que le nôtre, selon une étude
L’
Hexagone, champion
de la redistribution ?
Pas si sûr. D’après
l’étude publiée mardi
25 septembre par des chercheurs
du Laboratoire sur les inégalités
mondiales (World Inequality Lab,
WIL), dont l’économiste Thomas
Piketty, et de l’Institut des politiques publiques (IPP), les cotisations, impôts et transferts sociaux en France ont été moins efficaces, ces trente dernières années, pour réduire les inégalités
qu’ils ne l’ont été aux Etats-Unis.
Ce constat a de quoi surprendre,
puisque, dans le même temps, la
France reste bien plus égalitaire…
Explications.
Les inégalités avant impôts ont
augmenté en France Alors que
les écarts de revenu et de patrimoine n’avaient cessé de se réduire tout au long du XXe siècle, le
fossé entre riches et pauvres s’est
nettement accru en France depuis les années 1980. Le « tournant de la rigueur », sous François
Mitterrand, a signé la fin de l’indexation des salaires sur les prix.
Un décrochage aggravé par l’évolution des rapports de force dans
le monde du travail et la poussée
du chômage.
En se concentrant sur les revenus (du travail et du capital), le
nouveau rapport coordonné par le
WIL et l’IPP montre clairement
cette hausse des inégalités avant
impôts en France entre 1990 et
2018. Sur la période, la part du revenu total détenue par les 10 % les
plus riches a crû de 6 %, passant de
La moindre
performance
redistributive
du système
tricolore tient
à la structure de
ses prélèvements
obligatoires
Les inégalités restent plus marquées aux Etats-Unis
PART DU REVENU TOTAL* DES MÉNAGES,
AVANT IMPOSITION ET TRANSFERTS, CAPTÉ PAR...
EN FRANCE
50
50
... LES 10 % LES PLUS RICHES
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... LES 10 % LES PLUS RICHES
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30 %
32,1 %
23,5 %
21,7 %
30
... LES 50 % LES PLUS PAUVRES
20
30 % à 32 %. A l’inverse, celle des
50 % les plus modestes a baissé de
8 %, tombant de 24 % à 22 %.
Comme l’ont déjà montré
d’autres travaux sur le sujet, le
phénomène est plus marqué encore aux Etats-Unis. Sur les trente
dernières années, la moitié la plus
pauvre de la population a vu sa
part reculer de 25,6 %, quand celle
des 10 % les plus aisés augmentait
de 20,5 %. Les riches Américains
captent aujourd’hui plus de 47 %
du revenu total.
10
Le système américain est plus
redistributif Les politiques redistributives atténuent-elles ces inégalités ? Indubitablement. Après
impôts, cotisations et transferts,
les pauvres sont un peu moins
pauvres et les riches un peu
moins riches des deux côtés de
l’Atlantique. Le phénomène est
plus net en France, où les inégalités après redistribution sont en
légère baisse, entre 1990 et 2018.
Au cours de cette période, le système social et fiscal de l’Hexagone est devenu un peu plus pro-
10
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28,5 %
27,6 %
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... LES 50 % LES PLUS PAUVRES
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AUX ÉTATS-UNIS
47 %
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... LES 10 % LES PLUS RICHES
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... LES 10 % LES PLUS RICHES
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... LES 50 % LES PLUS PAUVRES
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... LES 50 % LES PLUS PAUVRES
1990
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2015
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95
2000
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* Du capital et du travail
gressif. Cette évolution tient
d’abord aux politiques de réduction de cotisations sociales sur les
bas salaires mises en place à partir de 1993, et à la hausse de la
taxation du capital pour les plus
riches. Au bout du compte, « prélèvements et transferts ont totale-
Cela tranche avec l’évolution amorcée
sous François Hollande. En effet, l’intégration de certains revenus du capital dans le
barème de l’impôt sur le revenu dès 2012 et
la création d’une nouvelle tranche d’impôt
sur le revenu à 45 % avaient fait gonfler le
taux d’imposition global des 0,01 % les
plus aisés de 40,5 % à 51 % entre 2011 et
2016. Mais ce taux a rechuté à 47,3 %
en 2018.
« Cela tient principalement à deux réformes », expliquent les auteurs. A savoir la
transformation de l’impôt sur la fortune
(ISF) en impôt sur la fortune immobilière
– 330 000 foyers aisés en bénéficient –, et la
création d’un prélèvement forfaitaire unique (PFU) au taux uniforme de 30 % sur les
revenus du capital. Ces deux mesures ont
coûté 4,5 milliards aux finances publiques
en 2018, et profité aux gros patrimoines.
10
2015
SOURCES : WIL-IPP
ment absorbé l’augmentation des
inégalités », souligne le rapport.
Aux Etats-Unis, en revanche, les
écarts entre riches et pauvres demeurent élevés, même après impôts. L’indicateur de redistribution a beau augmenter, comme
en France, au cours des trois der-
Emmanuel Macron, président des riches ?
six milliards d’euros de baisse d’impôts pour les ménages. En présentant son
budget 2019, lundi 24 septembre, le gouvernement espérait faire taire ceux qui désignent Emmanuel Macron comme « le
président des riches ». Pas sûr que cela suffise, du moins si l’on se fie à la nouvelle
étude publiée mardi par le Laboratoire sur
les inégalités mondiales, codirigé par l’économiste Thomas Piketty, et l’Institut des
politiques publiques.
Les chercheurs des deux institutions ont
passé au crible l’évolution des prélèvements obligatoires ces trois dernières décennies. Ils dressent le constat suivant :
tous prélèvements confondus (impôts et
cotisations sociales sur le capital et le travail), le taux auquel les ménages les plus riches sont taxés a baissé en 2018, sous l’effet
des réformes prises par Emmanuel Macron.
PART DU REVENU DISPONIBLE TOTAL DES MÉNAGES,
APRÈS IMPOSITION ET TRANSFERTS, CAPTÉ PAR...
Depuis l’été, le président s’emploie à souligner le volet social de sa politique, censé
contrebalancer les mesures prises en début
de quinquennat. Dévoilés début septembre, les 8 milliards du plan pauvreté renforceront l’accompagnement vers l’emploi
des plus fragiles et l’accès aux crèches pour
les familles défavorisées. Mais il faudra du
temps pour que ces dispositions aient une
incidence sur le revenu des 8 millions de
personnes vivant sous le seuil de pauvreté.
Dix-sept millions de ménages des classes
moyennes profitent en outre de la disparition progressive de la taxe d’habitation. Il
n’empêche : « D’après nos projections, la
tendance observée cette année devrait se
poursuivre en 2019 et 2020, car la baisse de
l’impôt sur les sociétés profitera également
aux plus aisés », conclut M. Piketty. p
m. c.
nières décennies, les inégalités de
départ sont telles que le fossé
s’accroît.
Pourtant, à y regarder de plus
près, le système social et fiscal
américain est, étonnamment,
plus redistributif que son équivalent français. En moyenne, sur la
période 1990-2018, le revenu
avant taxes des 10 % les plus riches en France équivaut à 7,1 fois
celui des 50 % les plus pauvres.
Après impôt, ce ratio tombe à 5,5.
On peut donc en conclure que la
redistribution a contribué à diminuer les inégalités de 23 %. Le
même calcul, pour les Etats-Unis,
montre que le ratio passe de 15,1 à
9,9, soit une baisse de 34 % après
impôts.
Le modèle français est plus efficace en amont La moindre efficacité redistributive du système tricolore tient à la structure de ses
prélèvements obligatoires. L’impôt sur le revenu (IR), progressif
(le taux payé augmente avec le revenu), pèse ainsi seulement
4 points de PIB en France, contre
10 points outre-Atlantique. De
plus, les impôts proportionnels
(CSG), les taxes indirectes comme
la TVA (qui rapporte quasiment
deux fois plus que l’IR) ou celles
sur le carburant et le tabac ont un
poids important chez nous. Contrairement aux foyers aisés, qui
épargnent, les ménages modestes
consomment l’essentiel de ce
qu’ils gagnent : une plus grande
part de leurs revenus est donc aspirée par ces taxes.
Si notre système est en revanche
plus égalitaire que celui des EtatsUnis avant redistribution et taxes,
cela tient… à notre modèle social,
c’est-à-dire à tous les autres leviers
contribuant à limiter les écarts de
revenus : l’accessibilité de notre
université, moins chère qu’aux
Etats-Unis, la qualité de notre système de santé, ou encore le smic,
qui limite la pauvreté au travail.
« Dit autrement : les dépenses publiques en amont de la formation
des revenus peuvent jouer un rôle
plus déterminant que fiscalité et
transferts sociaux pour réduire les
inégalités », insiste Antoine Bozio,
de l’IPP. Reste à savoir, concluent
les auteurs, quelles sont les dépenses les plus efficaces en la matière,
et dans quelles conditions… p
elise barthet
et marie charrel
Aux Etats-Unis, la Fed va tenir compte du plein-emploi
La Réserve fédérale américaine devrait remonter ses taux d’intérêt, mercredi, à l’issue de son comité de politique monétaire
new york - correspondant
L
a communication de la Fed
est réglée comme du papier
à musique, de sorte que nul
ne s’interroge pour savoir si la
Banque centrale américaine remontera ses taux, mercredi
26 septembre, à l’issue de ses
deux jours de séminaire. Elle le
fera, c’est presque certain, augmentant ses taux directeurs d’un
quart de point. Ils évolueront
dans une fourchette comprise entre 2 % et 2,25 %.
L’enjeu est plutôt de voir si l’économie est menacée de surchauffe
et si la Fed poursuivra son mouvement en décembre, puis en 2019.
Ou si, au contraire, un inéluctable
ralentissement tempérera le resserrement monétaire annoncé.
On en saura plus quand elle présentera ses prévisions de croissance pour l’année prochaine.
Pour l’heure, le temps est au
beau fixe, avec un moral des ménages au plus haut. Selon deux
enquêtes de CNN et de l’univer-
sité Quinnipiac (Connecticut),
sept Américains sur dix jugent
que l’économie est en bonne
santé. La croissance s’est établie à
4,2 % au deuxième trimestre, tandis que le taux de chômage était
de 3,9 % en août. Donald Trump
s’en est réjoui sur Twitter, le
10 septembre : « La croissance du
PIB (4,2 %) est supérieure au chômage (3,9 %) pour la première fois
depuis plus d’un siècle ! ».
M. Trump a énoncé une demivérité : c’est la première fois… depuis le début du siècle. Il n’empêche, ce chiffre confirme que l’emploi tourne à plein régime, et ce
au profit de toutes les populations, puisque le chômage des
Afro-Américains a sensiblement
baissé. Le locataire de la Maison
Blanche a essayé d’en tirer un profit politique dès janvier 2018 : « Le
chômage des Afro-Américains est
au plus bas niveau jamais enregistré dans ce pays. Le chômage des
Hispaniques a reculé d’un point
l’an dernier et est proche des plus
bas historiques. Les démocrates
n’ont rien fait pour vous, mais ils
ont obtenu votre vote ! »
Peu importe la paternité de
l’amélioration, seulement 6,3 %
des Noirs américains étaient sans
emploi en août, un niveau jamais
atteint, contre un record de 16,4 %
en août 2011. De même, 58,3 % des
Afro-Américains de plus de 16 ans
ont un travail – contre 51 % sept
ans plus tôt.
Fortes disparités
La reprise de l’emploi a-t-elle un
effet sur les rémunérations ? Les
salaires horaires ont augmenté de
2,9 % sur un an en août, une tendance saluée par les économistes,
qui ont estimé qu’ils progressaient enfin. Mais cela s’accompagne d’une inflation à 2,7 % sur un
an en août et à 2,2 % hors énergie
et alimentation – chiffre qui sert
de référence. Conclusion du Bureau du travail : le salaire horaire
réel n’a crû que de 0,1 % et, si les revenus ont progressé au total de
0,6 point, cela tient à l’allongement de la durée du travail.
La croissance
a atteint 4,2 %
au deuxième
trimestre, tandis
que le taux de
chômage était
de 3,9 % en août
Ces données ne font pas les affaires de la Maison Blanche. De
fait, en réintégrant les baisses
d’impôt et les avantages en nature comme la santé, et en prenant en compte le départ en retraite des cohortes de baby-boomers – qui sont remplacés par des
jeunes moins bien payés –, les
équipes de Donald Trump parviennent à une hausse salariale
horaire réelle de 1,4 %.
Cette tendance moyenne se retrouve dans le revenu médian des
Américains, qui, selon les chiffres
publiés en septembre, a progressé
de 1,7 % en 2017 (61 372 dollars, soit
52 200 euros), avec de fortes disparités : 40 258 dollars pour les
Afro-Américains (– 0,2 %), 50 486
dollars pour les Hispaniques
(+ 3,7 %), 68 145 dollars pour les
Blancs non hispaniques (+ 2,6 %)
et 81 331 dollars (– 2,2 %) pour les
Asiatiques.
Sur quatre ans, la hausse atteint
8,6 %, mais elle reste très modeste
comparée à ce qu’elle fut au début
des années 2000. Les revendications salariales sont bridées par le
recours à la sous-traitance, la désyndicalisation et les délocalisations, même si le Wall Street Journal a perçu un frémissement avec
la reprise des grèves salariales.
Elles ont surtout concerné les
enseignants de nombreux Etats,
mais ont aussi eu lieu dans l’hôtellerie (Hilton) et les travaux publics,
et menacent la sidérurgie. Cet été,
après neuf mois de négociations,
les syndicats de Disney ont obtenu, en Californie puis en Floride,
que le salaire horaire minimal
passe de 11 à 15 dollars d’ici à 2021.
La reprise de l’emploi est en tout
cas un antidote contre la pauvreté, laquelle est calculée de manière absolue aux Etats-Unis et
n’est pas, à la différence de l’Europe, un indicateur d’inégalité.
Selon les statistiques publiées en
septembre par le US Census Bureau, le taux de pauvreté a reculé
en 2017 pour la troisième année
de suite. Il s’est établi à 12,3 %, contre 14,8 % en 2014, et retrouve le
niveau atteint en 2002.
En revanche, le coefficient de
Gini, indicateur des inégalités
fondé sur la répartition des revenus, demeure au plus haut (0,482).
La situation ne devrait pas s’améliorer avec la réforme fiscale. Ce tableau satisfaisant pour les salariés
ne l’est pas vraiment pour les entreprises et Wall Street : la pression salariale, conjuguée aux obstacles à l’immigration, devrait réduire les marges des entreprises,
faire baisser le marché des actions
et rendre moins indispensable le
resserrement monétaire. p
arnaud leparmentier
économie & entreprise | 5
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MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Pour Macron,
Castro dessine le
Grand Paris en
«poète urbain »
Le rapport présenté, mardi, par
l’architecte de Banlieues 89, veut
redonner du sens à la métropole
D
ans le bureau parisien
de Roland Castro,
deux coussins habillent un canapé
rouge : l’un affiche le visage de
Che Guevara, l’autre celui d’Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat a
confié à l’architecte de 77 ans la rédaction d’un rapport sur l’avenir
du Grand Paris, qui devait être
rendu public mardi 25 septembre.
Le héros de la révolution cubaine
a sans doute nourri ce travail
d’une forme d’idéalisme qui confine parfois à la naïveté. « Si je suis
naïf, c’est volontaire : être rêveur et
baladeur, c’est le minimum syndical pour penser la ville correctement », assume Roland Castro, qui
revendique avoir accompli « un
travail de poète urbain ».
Dans cette synthèse de 91 pages,
augmentée des contributions de
vingt-sept élus, architectes, artistes ou promoteurs, Roland Castro, intellectuel longtemps proche du Parti communiste, déconstruit avec mordant la succession de catastrophes qui ont
produit le Grand Paris actuel –
des grands ensembles enfantés
par le mouvement moderne aux
effets pervers des marchés publics et de la commande privée.
Avec un constat alarmiste : la
moitié des habitants de la métropole rêvent de la quitter. Mais
loin de la disruption macronienne, les propositions de l’architecte et urbaniste ne surprendront guère ceux qui le suivent
depuis près de quarante ans.
On y retrouve ses obsessions de
toujours, comme l’installation de
ministères en banlieue – les affaires étrangères du côté de Roissy
(Val-d’Oise), l’intérieur à Bobigny
(Seine-Saint-Denis), la culture à
Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne)…
Mais aussi la transformation de
l’autoroute A86, rocade de la petite couronne, en nouveau centre
de la métropole, sous forme d’avenues accueillant piétons et cyclistes, avec « des voies rapides, des
contre-allées dans les arbres, des
jardins devant les bâtiments ». Ou
la mutation des zones industrielles – le port de Gennevilliers
(Hauts-de-Seine), le marché de
Rungis (Val-de-Marne) – et commerciales en quartiers mixtes, incluant des logements.
Assouplir les règles
Pas un mot en revanche sur les innovations numériques et l’économie du partage qui bouleversent
la fabrique urbaine, et le thème de
la smart city n’est évoqué que pour
s’en méfier. Pour faire de ce « Paris
en grand » une « ville-monde-jardin » et résoudre de concert le défi
climatique et l’urgence sociale,
l’architecte a un credo : l’embellissement. « Le beau est productif de
valeur », écrit-il, quand « beaucoup
de lieux nous parlent avec désespoir, rage, haine » ou « mépris ». Et
une méthode : « Libérer les énergies, casser les hiérarchies, décloisonner, dézoner, décorporatiser. »
Pour réparer ce territoire illisible, haché, morcelé, Roland Castro
Emmanuel Macron et Roland Castro (à droite), à Poissy (Yvelines), le 6 octobre 2016. CHRISTOPHE ENA/AP
en appelle à la géographie : fleuve,
rivières, lacs, plateaux, vallées, forêts, corniches, belvédères, anciens forts… « Tous les kilomètres
carrés proposent un lieu magique
possible. Le caractère spécifique de
chaque ville-monde vient en partie
de sa géographie », écrit-il. La mise
en valeur de cette « armature naturelle », complétée par la domestication des autoroutes et du périphérique en boulevards urbains,
doit former le « squelette » du
Grand Paris.
Reste à soigner les muscles.
Quand le Grand Paris continue de
programmer des pôles spécialisés
comme la « Silicon Valley à la française » sur le plateau de Saclay,
M. Castro dénonce une pensée
« déshumanisante et asséchante »,
qui produit « un monstre urbain ».
L’urbaniste veut en finir enfin
avec le zonage qui isole quartiers
résidentiels, centres commerciaux, ensembles de bureaux et
parcs récréatifs, construire du logement partout et encourager la
transformation de tous les rez-dechaussée en commerces, en
échoppes d’artisans, en bistrots
L’urbaniste
a un credo :
l’embellissement.
Une méthode :
« Décloisonner,
dézoner… »
qui animeront les quartiers. Dans
les cités difficiles, l’architecte, père
fondateur de la rénovation urbaine, préconise de remplacer les
démolitions-reconstructions, menées jusqu’ici pour le bonheur des
groupes de BTP plus que pour celui des habitants, par une stratégie
de remodelage plus fin, plus contextuel et moins coûteux. Il propose aussi de mobiliser massivement l’investissement privé pour
transformer en profondeur ces
quartiers, y créer de la densité et
de l’intensité, les embellir et convaincre enfin les classes moyennes de s’y installer.
Comment passer de l’incantation à l’action ? A l’Etat, il revient de
lever les blocages, de favoriser
Les acteurs de la French Tech profitent
des vents porteurs du Brexit
I
Outre les « fintech », ces start-up
de la finance, les jeunes pousses
de la médecine (les « Medtech »)
auront, selon Nicolas Brien, également tout intérêt à délaisser Londres, en raison d’une modification en vue de la réglementation
sur les brevets.
Au-delà des aspects réglementaires, la French Tech bénéficie de
vents porteurs. « Il y a une convergence d’événements. Aux EtatsUnis, depuis l’élection de Donald
Trump, les start-up connaissent un
retour de bâton. En outre, à la fois
le Brexit et l’élection d’Emmanuel
Macron envoient un signal aux investisseurs internationaux. La
France a une carte à jouer », explique Alice Zagury, la directrice générale de The Family, une pouponnière à start-up.
En attendant, le temps est au
beau fixe. En 2017, les revenus de
293 start-up françaises interrogées par Ernst & Young (E & Y),
dans le cadre d’une étude commandée par France Digitale, ont
fait un bond de 26 %, à 5,8 milliards d’euros.
Elles ont recruté à tout-va, avec
une croissance de leurs effectifs
de 18 % en un an, et génèrent désormais 56 % de leurs recettes à
l’international. Signe qu’elles
brillent au-delà de l’Hexagone,
39 % d’entre elles comptent un
fonds étranger à leur capital, contre moins d’un quart en 2015.
Les levées de fonds de plusieurs
dizaines de millions d’euros ne
sont plus rares tandis qu’en nombre, les Français ont réalisé autant
de tours de table que les Britanniques, selon Dealroom. « Le fonds
canadien White Star Capital voulait s’implanter en Europe. Il a fini
par choisir Paris plutôt que Londres », relate Nicolas Brien.
Problème de recrutement
« Aujourd’hui, il n’y a plus de problème de financement en France »,
affirme Franck Sebag, associé au
sein d’E & Y. Spécialisée dans le
jeu vidéo, Voodoo a bouclé cette
année un tour de table de 171 millions d’euros auprès de Goldman
Sachs, et OpenClassroom a obtenu 60 millions d’euros grâce à
General Atlantic. Les fonds américains n’hésitent plus à faire une
halte à Paris au cours de périples
européens qui les mènent de Londres à Berlin en passant par Stockholm ou Tel-Aviv.
C’est de cette manière
qu’Alexandre Prot a rencontré il y
a deux ans Valar Ventures, le fonds
d’investissement de Peter Thiel,
construction du Grand Paris, égarée dans les polémiques sur le futur métro et les querelles de pouvoir, et préparer son arbitrage,
sans cesse repoussé, sur la gouvernance de la métropole. Pas sûr,
toutefois, que des propositions de
l’architecte, qui visent à « recréer
de l’enracinement dans les
3 001 villages de Paris en grand, en
travaillant sur la proximité, les
échoppes, les guinguettes », se dégage la vision du « nouveau modèle de métropole durable » attendu par le président.
Le chef de l’Etat lui a demandé de
diffuser largement son rapport et
« de lancer un grand débat avec les
élus, les institutions, les citoyens »,
indique M. Castro. L’architecte, qui
espère une « mobilisation générale », doit aussi préparer avec le
préfet de région une « série de projets » sur lesquels « le président de
la République devrait se prononcer
dans quelques mois ». En attendant, M. Macron sera à New York
lors de la présentation du rapport
qu’il a commandé. On aurait pu rêver meilleur portage politique. p
grégoire allix
7 500
Les start-up françaises génèrent désormais 56 % de leurs recettes à l’international
l y a deux ans, quand Alexandre Prot cofonde Qonto, une
néo-banque destinée aux
professionnels, il songe à s’installer à Londres, haut lieu de la finance européenne. Mais le Brexit
est passé par là. Finalement, les
fondateurs choisissent Paris.
« Avant, Londres, c’était incontournable. Aujourd’hui, aucun entrepreneur européen n’imagine y
créer une fintech », témoigne le
jeune entrepreneur, qui a annoncé lundi 24 septembre une
nouvelle levée de fonds de
20 millions d’euros. Avec cet argent, Alexandre Prot a pour priorité de s’étendre dès 2019 en Allemagne, en Italie et en Espagne. A
ce stade, exit le Royaume-Uni, qui
pourrait perdre, avec le Brexit, le
passeport financier qui permet
d’opérer partout en Europe.
« Il y avait un frémissement
en 2017. Mais l’effet du Brexit se
fait clairement sentir cette année », témoigne Nicolas Brien, directeur général de France Digitale, un lobby d’entrepreneurs et
d’investisseurs français qui organise mardi, à Paris, son France Digital Day, un événement annuel
où sont conviés des grands entrepreneurs et des grands fonds du
numérique.
« l’intelligence plutôt que l’interdit »
en assouplissant les règles « hygiénistes » qui proscrivent de construire en zone inondable, exposée
au bruit ou près d’une autoroute,
de modifier les rez-de-chaussée,
d’ouvrir un café non loin d’un collège. Aux maires, il propose de s’organiser en « chapelets de communes » liées par un intérêt ou un projet commun, sans souci de découpage administratif ou de débat sur
la gouvernance. Aux citoyens, enfin, il suggère de multiplier les initiatives collectives, les lieux participatifs, les jardins partagés.
Pour accompagner ces mutations, M. Castro aimerait voir
émerger une nouvelle figure,
celle du « scénariste urbain »,
chargé, auprès des élus, d’esquisser une histoire de la ville qui
s’impose aux aménageurs et aux
promoteurs, avant de commencer à compter des mètres carrés.
Nul doute que l’architecte de Banlieues 89 se voit, auprès du président de la République, comme le
premier de ces scénaristes.
M. Macron a fait appel à Roland
Castro pour redonner du sens à la
cofondateur de Paypal et investisseur chez Facebook, qui a participé à ses deux levées de fonds.
« La concurrence des fonds étrangers contribue à pousser les fonds
français qui pouvaient se montrer
frileux en termes de prise de risque », explique l’entrepreneur. Ce
qui n’empêche pas France Digitale
de continuer à se plaindre du
manque d’argent et à militer pour
une nouvelle allocation de l’assurance-vie, vers le capital-risque.
« Les gros tours de table sont trustés
par les fonds internationaux », affirme Nicolas Brien.
En attendant, 61 % des jeunes
pousses font face à un autre problème, celui du recrutement, non
seulement chez les ingénieurs
mais aussi en marketing. « Là où
dans des entreprises classiques, on
attendait des salariés dotés de
compétences, les start-up cherchent surtout un engagement.
C’est une histoire de rencontre,
d’alchimie », explique Alice Zagury. Peut-être n’est-il pas encore
si naturel pour des cadres chevronnés d’opter pour des jeunes
pousses plutôt que pour des
grands groupes, à l’avenir moins
incertain et aux rémunérations
plus élevées. p
sandrine cassini
C’est le nombre de personnes que le groupe américain de distribution
en ligne Amazon a annoncé vouloir recruter en France à titre temporaire pour faire face au surcroît d’activité pendant les fêtes. Ces emplois
pourront déboucher pour certains sur un contrat à durée indéterminée
(CDI), précise le groupe dans un communiqué publié mardi 25 septembre. Amazon, qui emploie plus de 65 000 personnes en Europe à travers
ses centres de distribution, a prévu de créer 2 000 emplois en CDI
en France en 2018 pour porter ses effectifs à plus de 7 500. – (Reuters.)
I N D UST R I E
Consolis veut entrer
en Bourse
Le groupe Consolis, spécialiste du béton préfabriqué,
a annoncé, mardi 25 septembre, avoir enregistré son
document de base, première
étape en vue d’une entrée en
Bourse. L’ex-Bonna Sabla emploie plus de 12 000 personnes pour un chiffre d’affaires
de 1,4 milliard d’euros en 2017.
Il appartient à Bain Capital.
R ÉS EAUX S OC I AUX
Départ des cofondateurs
d’Instagram
Les cofondateurs et dirigeants d’Instagram, l’application de partage de photos détenue par Facebook, ont
annoncé, lundi 24 septembre,
leur démission en raison, selon la presse, d’une mésentente avec leur maison mère.
« Mike (Krieger) et moi (…)
allons prendre des congés
pour explorer à nouveau notre curiosité et notre créati-
vité », écrit Kevin Systrom,
le directeur général. – (AFP.)
MUS I QU E
Pandora repris
par SiriusXM
Le groupe SiriusXM, qui domine la radio par satellite
aux Etats-Unis, a annoncé,
lundi 24 septembre, le rachat
de Pandora, l’un des premiers services de streaming
musical du pays. La transaction, entièrement par actions, a une valeur de près
de 3,5 milliards de dollars
(3 milliards d’euros). – (AFP.)
T RAN S PORTS
Blablacar dit atteindre
la rentabilité
La plate-forme française de
covoiturage Blablacar a assuré,
mardi 25 septembre, avoir atteint la rentabilité sur la période de janvier à août, grâce à
une croissance de son activité
de 40 % par rapport à 2017.
Elle n’a pas donné de chiffre
précis de bénéfice. – (AFP.)
6 | campus
0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
A la fac, le tsunami anglophone n’a pas eu lieu
Malgré une tendance à la hausse, les parcours universitaires en anglais restent peu nombreux en France
I
l faut être capable d’avoir des
cours “de” langue mais aussi
des cours “en” langue. » Tel
est l’un des souhaits exprimés début septembre sur RMC
par le ministre de l’éducation
nationale, Jean-Michel Blanquer,
à l’occasion de la remise d’un
rapport pour améliorer l’apprentissage des langues en France.
Ce souhait, l’ancienne ministre
de l’enseignement supérieur
Geneviève Fioraso l’avait aussi exprimé en 2013, à l’occasion du vote
de la loi relative à l’enseignement
supérieur et à la recherche. Et en
avait fait les frais. L’article 2 de son
texte, qui ouvrait officiellement la
possibilité d’enseigner dans une
autre langue que le français dans
les établissements publics d’enseignement supérieur, fut accusé
par plusieurs intellectuels de
renom et par l’Académie française
de favoriser la « marginalisation
de notre langue »…
Cinq ans plus tard, force est de
constater qu’aucun tsunami
anglophone n’a déferlé dans les
amphithéâtres de l’Hexagone.
Même si la tendance est nettement à la hausse. Selon Campus
France, agence nationale de
promotion de l’enseignement
supérieur français à l’étranger, le
nombre de formations taught in
english (« enseignées en anglais »)
est passé de 870 en 2014 à 1 328 en
septembre 2018.
Internationalisation à domicile
« Cette augmentation est avant
tout portée par les universités qui
rattrapent progressivement leur
retard sur les grandes écoles et les
établissements privés », se réjouit
Béatrice Khaiat, la directrice
générale de Campus France. Près
de la moitié des formations en
anglais sont proposées par 55 universités ou regroupements
universitaires. Elles sont de niveau
master dans 80 % des cas, avec un
intérêt croissant pour les niveaux
licence et bachelor. Ainsi, 241 masters nationaux sont aujourd’hui
enseignés à 100 % en anglais (soit
près de 7 % des 3 560 masters répertoriés sur le site officiel Trouvermonmaster.gouv.fr).
« Avant cette loi, les universités
étaient dans une situation d’injustice vis-à-vis des écoles privées
dans lesquelles rien n’interdisait
de faire cours en anglais », se
souvient Geneviève Fioraso. Elle
rappelle que le texte a sorti de l’illégalité les établissements publics
qui contournaient la loi Toubon
de 1994 – faisant du seul français
« la langue de l’enseignement, des
examens et concours » – et avaient
déjà lancé des cursus en anglais.
« La loi a lancé un message de
soutien aux universités qui
voulaient renforcer leur internationalisation », confirme Joanne
Pagèze, vice-présidente de l’université de Bordeaux – où le
nombre de formations en anglais
a été multiplié par trois depuis
2014. Bordeaux et d’autres
établissements – Paris-Saclay,
Grenoble Alpes, Lille-I, PanthéonSorbonne… – proposent actuellement plus de vingt programmes
en anglais.
L’internationalisation de la
recherche universitaire est l’un
des moteurs de ce basculement
JULES LE BARAZER/TALKIE WALKIE
vers la langue de Shakespeare.
« Quand les enseignants-chercheurs demandent à travailler en
anglais, ce n’est pas pour le plaisir
de parler comme les Américains ou
les Anglais, mais parce que la culture disciplinaire impose les échanges dans cette langue », souligne
Joanne Pagèze. « Favorisant le multilinguisme et la multiculturalité »,
dit-elle, le développement des cursus en anglais ouvre les étudiants
français vers l’extérieur.
Une façon de « faire de l’internationalisation à domicile », donnée
importante quand on sait que
deux étudiants français sur trois
termineront leurs études sans
aucune expérience de séjour à
l’étranger, et que seulement 2,2 %
des étudiants dans le monde partent étudier à l’étranger.
« La culture
propre
à la recherche
universitaire
impose
les échanges
en anglais »
JOANNE PAGÈZE
vice-présidente
de l’université de Bordeaux
Capter cette élite mondiale
mobile croissante, en particulier
les étudiants venant d’Asie ou du
Moyen-Orient, reste pour les
universités la principale raison de
développer des cursus en anglais.
A l’exemple des pays du nord de
l’Europe. Les Pays-Bas, grâce à
leurs quelque 2 000 formations
en anglais, ont réussi à tripler leur
effectif d’étudiants étrangers en
cinq ans. La France, avec
324 000 étudiants étrangers, est
aujourd’hui la quatrième destination mondiale pour étudier.
Or, les universités le savent,
ces chiffres sont regardés attentivement par les organismes
qui établissent chaque année le
classement mondial des établissements d’enseignement
supérieur.
« Les échanges internationaux
tels qu’Erasmus fonctionnent sur
un principe de réciprocité, rappelle
Karl Tombre, vice-président de
l’université de Lorraine chargé de
la stratégie européenne et
internationale. Si nous voulons
continuer à envoyer toujours plus
d’étudiants français à l’étranger,
nous devons favoriser la venue
d’étrangers en France. Cela passe,
entre autres, par le développement
des cours en anglais. »
Le nouveau latin
Dans un bilan d’étape de la loi Fioraso, daté de juin 2015, l’inspection générale de l’administration
de l’éducation nationale et de la
recherche (IGAENR) donnait un
argument supplémentaire au
développement de l’anglais à
l’université. Au détour d’un paragraphe, on pouvait y lire que « les
masters internationaux sont une
source de ressources propres qui
seraient bienvenues pour les
établissements », dont les budgets
sont souvent contraints. Et ce en
raison de la possibilité qui leur est
offerte d’appliquer des frais de
scolarité supplémentaires à leurs
diplômes maison ou masters
internationaux.
En la matière, les données de
Campus France transmises au
Monde sont parlantes : sur les
1 015 programmes enseignés à
100 % en anglais, seulement
416 appliquent des frais d’inscription nationaux (entre 170 et
380 euros par an). Les autres ont
des frais pouvant aller jusqu’à
15 000 euros. L’agence explique
que pour la plupart de ces formations les établissements répercutent les coûts de formation,
d’accueil et de promotion de leur
offre. Qu’elles sont pensées
« comme devant être à l’équilibre », mais que, dans certains cas,
« elles procèdent aussi d’un
modèle économique bénéficiaire
mis au service de l’ensemble du
budget de l’établissement »…
Les auteurs du rapport
d’inspection de 2015 estimaient
que l’anglais est devenu « le latin
de l’enseignement supérieur
contemporain » et que la défense
de la langue française « ne doit
pas être un obstacle à la circulation des personnes et des idées ».
Les proportions actuelles de
cours donnés en anglais en
France dans l’enseignement
supérieur sont pour l’instant
« tout à fait raisonnables », commente Jean-Paul de Gaudemar, le
recteur de l’Agence universitaire
de la francophonie (AUF), « pas de
quoi bouleverser le caractère francophone de l’enseignement français ». Et le recteur de rappeler
que l’article 2 de la loi voulue par
Geneviève Fioraso en 2013
prévoit que les étudiants étrangers qui suivent des cours en
anglais bénéficient en même
temps de cours de français. De
quoi
rassurer
l’Académie
française. p
séverin graveleau
« Le marché des talents n’est plus seulement national »
si les universités se sont emparées récemment des
cours en anglais, les grandes écoles s’y sont mises bien
plus tôt. Frank Bournois, président de la commission
formation de la Conférence des grandes écoles (CGE) et
directeur de l’ESCP Europe, en explique les raisons.
Les grandes écoles françaises sont en avance sur
les universités en termes de cours dispensés
en anglais. En quoi est-ce important pour elles ?
Frank Bournois : Ce n’est plus une coquetterie que de
vouloir faire cours en anglais en 2018. L’époque où les
écoles d’ingénieurs ou de management se spécialisaient
par bassin de recrutement local est révolue depuis longtemps. Globalisation oblige : le marché des talents n’est
plus seulement national. Les meilleurs étudiants ne se
recrutent pas seulement en France. Cela vaut aussi pour
les enseignants, dont les nationalités sont plus diversifiées dans les grandes écoles que dans les universités.
Si l’on veut attirer les meilleurs et qu’ils se fixent ensuite sur le territoire, la langue française, plus difficile à
acquérir que d’autres, ne leur facilite pas la tâche. Avoir
des enseignements en anglais dans nos établissements
est presque devenu une obligation et constitue un gage
de qualité et de diversité. La CGE, représentante de
226 écoles, ne peut pas se substituer aux stratégies des
établissements, mais les encourage à aller dans ce sens.
Quelle est aujourd’hui la place de l’anglais
dans les grandes écoles ?
Tous les établissements n’en sont pas au même stade
de développement. Il y a un premier groupe, ceux pour
lesquels aucun ou très peu de cours sont dispensés en
anglais. Ce stade représente peut-être encore 20 % des
établissements. Il y a ensuite un deuxième groupe,
celui du « saupoudrage », ce qui représente 30 % des établissements. L’anglais y est minoritaire dans les cours,
mais on essaie d’en mettre un peu partout parce qu’on
sait que c’est bon pour les élèves, mais aussi pour lancer
de nouvelles pratiques chez les enseignants. Puis un
troisième groupe, dans lequel cela s’est déjà systématisé
et organisé ; l’anglais s’impose alors dans la plupart des
filières, c’est le cas de 30 % d’établissements. Et enfin, il y
a le dernier groupe, qui concerne environ 20 % des cas,
où l’anglais est généralisé dans tous les diplômes.
Peut-on enseigner uniquement en anglais ?
Non, et ce n’est pas souhaitable. Lorsque des élèves
choisissent d’aller étudier dans un autre pays, ils ont
envie de voir la différence, de côtoyer les élèves et leur
langue. Du 100 % anglais est alors préjudiciable, 95 %
me semble un maximum. Les élèves asiatiques sont par
exemple très demandeurs d’apprentissages des spécificités culturelles des pays dans lesquels ils étudient.
Au-delà du recrutement de talents étrangers,
en quoi la compétition internationale entre
établissements joue-t-elle aussi un rôle dans
le développement des cours en anglais ?
Depuis plus de vingt ans, les organismes qui effectuent les classements internationaux tels que Times
Higher Education (THE) ou Quacquarelli Symonds (QS)
prennent en compte le critère de l’internationalisation
des élèves et des enseignants. Sur le même principe, les
accréditeurs qui octroient les labels internationaux
prestigieux tels que EQUIS (European Quality Improvement System) ou AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business) sont très sensibles aux recrutements internationaux et aux cours en anglais. Ils
estiment qu’un établissement qui est ouvert sur une
économie mondialisée est plus apte à préparer solidement les élèves à des responsabilités. p
sé. g.
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0123
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
Pour recruter des
Les mutualistes ont toute légitimité
restaurateurs, rendons à être actionnaires de référence
le métier passionnant !
Selon Christian Regouby, du Collège culinaire
de France, surmonter les réticences passe
par l’échange d’expériences entre les maillons
de la chaîne qui mène de la terre à l’assiette
Par CHRISTIAN REGOUBY
B
eaucoup de restaurateurs
se plaignent du manque de
motivation et de fidélité
des candidats pour un métier qui
semble rebuter les chercheurs
d’emploi par ses contraintes horaires et matérielles et son manque
de valorisation sociale. Le débat
sur la « petite phrase » d’Emmanuel Macron sur la facilité à trouver un emploi dans le secteur « en
traversant la rue » a attiré à nouveau l’attention sur ce problème.
Il est vrai que trop de jeunes
aujourd’hui choisissent nos métiers plus par défaut que par passion. Mais n’est-ce pas à la profession de donner envie à ses futures
recrues ? Les métiers de la restauration sont intrinsèquement passionnants, lorsqu’on choisit de les
pratiquer sous l’angle de la qualité à tous les niveaux.
Le réseau des « Restaurants et
producteurs artisans de qualité », créé par le Collège culinaire
de France en 2013, a développé
une approche particulière pour
s’attaquer aux problèmes de recrutement et de fidélisation de
ses 2 200 membres sur l’ensemble du territoire.
En amont, auprès des écoles de
la restauration et de l’hôtellerie,
le Collège culinaire propose la signature d’une « charte de saisonnalité » qui sensibilise les futurs
professionnels pour qu’ils
s’ouvrent aux pratiques artisanales et à une reconnexion avec la
terre. Il s’agit de les inciter à aborder leur métier par la connaissance des produits et des producteurs, source de motivation et
d’engagement.
ASCENSEUR SOCIAL
L’accent mis par le Collège culinaire de France sur l’importance
vitale d’une relation humaine
entre producteurs et restaurateurs fait émerger des trésors de
créativité et d’échanges passionnés sur la découverte et la compréhension de métiers différents. Ainsi, un restaurateur qui
aura compris sur le terrain, au
côté de son producteur, l’importance du moment de maturation
optimum d’un légume ou d’un
fruit pour le goût, pourra partager la découverte avec ses équipes et les passionner. Développer
les contacts avec les producteurs,
et ainsi les échanges et le dialogue sur le métier, crée de la valeur
relationnelle attractive et productive entre les membres de
l’équipe, de cuisine et de salle.
Par exemple, Laurent Petit, chef
du Clos des Sens à Annecy, a mis
en place une semaine de découverte pour ses recrues afin qu’elles s’initient à toutes les facettes
des métiers du restaurant, depuis la relation avec les producteurs jusqu’au point de vue du
client. « Quand j’embauche en
salle, ils vont trois jours en cuisine,
ils vont à la pêche à 4 heures du
matin sur le lac, puis on les met en
position de client à table », explique-t-il. Ces rencontres régulières, la curiosité et les échanges
d’expériences entre métiers différents constituent les maillons
humains de la chaîne qui va de la
terre à l’assiette ; elles permettent d’ouvrir les esprits et de mutualiser certaines expérimentations individuelles.
Autre stratégie pour rendre le
métier attractif : Adrien Descouls,
du restaurant Origines au Broc
(Puy-de-Dôme), a mis au point un
système de temps aménagés ;
d’autres encore demandent à
LAURENT PETIT, CHEF
À ANNECY, A MIS EN
PLACE UNE SEMAINE
DE DÉCOUVERTE,
AFIN QUE SES
RECRUES S’INITIENT
À TOUTES LES
FACETTES DU MÉTIER
leurs équipes de gérer entre eux
les horaires. Le chef de La Vague
d’Or à Saint-Tropez (Var), Arnaud
Donckele, mobilise quant à lui ses
équipes pour recruter et privilégie les connaissances amicales de
son personnel, ce qui crée une
ambiance quasi familiale au sein
de son établissement. Renaud
Bouchet, du restaurant le C à Guéthary (Pyrénées-Atlantiques), explique de son côté comment il a
réussi à fidéliser un noyau dur de
saisonniers : « Je recherche un état
d’esprit plus que de la technique.
Chaque membre de mon équipe
goûte tous les plats pour décrire les
saveurs. La salle, avant le coup de
feu, vient donner un coup de main
en cuisine. Ils ont appris à connaître les produits et les producteurs.
Nous sommes tous ensemble, la
cuisine est ouverte, ce qui implique
des comportements sereins. »
L’attractivité et la fidélisation
des candidats peuvent aussi être
nourries par le formidable ascenseur social qu’offre ce métier pour
ceux qui s’y engagent. Les exemples de plongeurs devenus directeurs de restaurant ou encore de
laveurs de vitres devenus commis
foisonnent au sein des membres
du Collège culinaire de France, à
l’image de Raphaël Régo, chef brésilien qui tient son restaurant à
Paris. Et que dire d’Alan Geaam, ce
jeune Libanais débarqué en
France il y a quelques années,
sans domicile fixe, dormant à la
belle étoile sur le Champ-deMars, qui réussit à se faire engager comme plongeur, propose un
jour de remplacer au pied levé un
cuisinier défaillant, et de fil en
aiguille, réussit à acquérir un petit
restaurant jusqu’à être couronné
en 2018 par une étoile Michelin !
Ajoutons que le maillage du réseau des Restaurants et producteurs artisans de qualité, sur tout
le territoire, dans les villes et les
villages de France, permet à chacun d’accéder, sans contrainte de
mobilité, aux offres d’emploi offertes par une majorité de membres de ce réseau.
Une seule condition pour le candidat : expliquer ce qui est susceptible de le passionner dans ce métier. A partir de là, un restaurant
qui applique les principes de base
cités plus haut, saura, à coup sûr,
l’attirer et le fidéliser. Le défi, la
responsabilité du restaurateur,
c’est de générer la passion. p
¶
Christian Regouby est
délégué général du Collège
culinaire de France,
une association qui promeut
la qualité de la restauration
Jean-Louis Bancel, président du Crédit
coopératif, note que la gestion
prudente du capital mutualiste est
une garantie de solidité et de vision
à long terme qui devrait rassurer
les actionnaires dans la reprise
de la société de réassurance SCOR
Par JEAN-LOUIS BANCEL
C
es derniers jours, plusieurs voix
critiques ont fustigé, dans la
presse, les entreprises mutualistes et coopératives, s’insurgeant contre la possible reprise de la société de réassurance SCOR par le groupe
mutualiste Covea (MMA, MAAF et GMF).
Rappelons d’abord que, de longue date,
les entreprises mutualistes sont des
actionnaires stables et loyaux de la SCOR.
Si aujourd’hui nous avons un réassureur
français de dimension mondiale, c’est
grâce au monde mutualiste qui, depuis
une trentaine d’années, s’est comporté
comme un actionnaire sur le long terme.
Il serait insupportable de laisser accroire
que les structures coopératives et
mutualistes sont des entreprises réfractaires à toute ouverture au monde.
Le secteur mutualiste est un contributeur important à l’économie de notre
pays : il représente 10 % du produit inté-
L’EXPÉRIENCE MONTRE
QUE MUTUELLES ET
COOPÉRATIVES ONT LES
STRUCTURES QUI LEUR
PERMETTENT D’ÊTRE
DES BÂTISSEURS
À LONG TERME
rieur brut et près de 13 % des emplois privés. Au-delà des éléments propres à cette
opération, certains justifient leur refus
de la légitimité de l’intervention des
entreprises coopératives et mutualistes
comme actionnaires de référence au
nom de postulats qui méritent une critique rationnelle.
« BIENS DE MAIN MORTE »
Il est ainsi invoqué que les structures
coopératives et mutualistes, en étant
fidèles à leurs règles de fonctionnement,
à savoir une distribution limitée des
résultats annuels avec en corollaire leur
accumulation dans des réserves impartageables, seraient un lieu d’accumulation
de « biens de main morte ». Avec cette
expression, on retrouve le jugement
moral propre à la période révolutionnaire contre les biens du clergé.
Un tel reproche n’est pas sans rappeler
celui fait par le Fonds monétaire international (FMI) en 2007, qui accusait les
banques coopératives européennes
d’être trop riches en fonds propres, du
fait des bénéfices mis en réserves. Une
telle analyse était fondée à l’époque sur la
comparaison du rendement sur le capital
investi par rapport aux banques cotées
en Bourse.
La crise financière de 2008 et les ravages qu’elle a occasionnés aux banques
qui avaient optimisé à la baisse leur
niveau de fonds propres a magistralement démontré par l’absurde la
confiance générée par le fonctionnement coopératif et mutualiste.
Aujourd’hui, les régulateurs du secteur
de la banque et de l’assurance reconnaissent sans équivoque l’apport des réserves impartageables des mutuelles et
coopératives à leur solidité prudentielle.
On peut ainsi penser que les clients que
la SCOR réassure pourraient être intéressés par le fait que des actionnaires à long
terme présentent un niveau élevé de solidité financière qui n’induise pas une
remontée de dividendes à l’excès. Une
telle position serait même de nature
rassurante, car elle permet de fixer une
stratégie raisonnée et à long terme, tout
en ayant les moyens de sa mise en œuvre.
Le sujet essentiel est par conséquent de
savoir comment sont investies, sous le
contrôle effectif de leurs sociétaires, les
réserves impartageables des coopératives et des mutuelles. Lorsqu’on prend le
temps de regarder, on constate qu’elles le
sont dans la stratégie de leur entreprise
ou de leur groupe, c’est-à-dire in fine au
service de l’économie réelle. Il est donc
incorrect de qualifier ces réserves de
« biens de mainmorte », c’est-à-dire de
sommes stérilisées pour l’économie
réelle. On ne voit pas en quoi l’investissement dans le capital d’une grande entreprise de réassurance serait un projet
spéculatif ou immoral qui serait défendu
à des mutuelles ou des coopératives qu’il
faudrait protéger en les mettant sous
tutelle. Au nom de quelle immaturité ?
Ces critiques font mine d’oublier que le
secteur financier mutualiste est soumis
aux règles européennes prudentielles de
transparence et de reporting. Et que la
réglementation impose les mêmes critères de compétence et d’expérience pour
le choix de leurs administrateurs, que
ceux s’exerçant pour les sociétés cotées.
En somme, attendons de voir ce que les
protagonistes de cette affaire ont à dire
aux actionnaires sur le projet qu’ils
portent pour l’avenir de la SCOR, et gardons-nous des arguments péremptoires
sur le statut des entreprises, arguments
destinés à nous faire oublier toutes les
composantes du débat.
L’expérience montre que mutuelles et
coopératives ont la capacité et les structures qui leur permettent d’être des bâtisseurs à long terme, et d’apporter les
moyens et la solidité nécessaires à la
mise en œuvre d’un plan stratégique. p
¶
Jean-Louis Bancel est
président du Crédit coopératif
et de Coop FR
Quelle autonomie pour la voiture autonome ?
La multiplication des capteurs sur
les futures générations de véhicules
modifiera également les conditions
de leur entretien, rappelle
l’entrepreneuse Sophie Vergne
Par SOPHIE VERGNE
E
n 2017, 3 456 Français ont perdu la
vie dans un accident de voiture. Ils
étaient 16 545 en 1972. Cette division par cinq en trente ans a été rendue
possible par les efforts conjugués des
pouvoirs publics et des constructeurs
automobiles. De meilleures infrastructures, une politique de prévention efficace,
des lois plus strictes et la modernisation
des automobiles ont grandement participé à cette baisse. Nous sommes maintenant arrivés à un palier qu’il est difficile
de franchir en l’état ; il faut donc une rupture radicale pour y arriver.
En effet, 90 % des accidents de la route
sont dus à une erreur humaine : la vitesse
serait responsable d’un accident mortel
sur trois, et l’alcool d’un sur quatre. Certes, des mesures ont été prises pour
réduire la vitesse (les fameux 80 km/h
sur les routes à double sens depuis le
1er juillet) ou pour réduire le taux d’alcoolémie des automobilistes.
Mais le véhicule autonome apparaît
comme une véritable opportunité pour
faire baisser le nombre d’accidents sur les
routes. Selon Carlos Ghosn, le PDG de
Renault-Nissan, la voiture autonome
devrait permettre de sauver 1 million de
vies par an dans le monde. Nos véhicules
font actuellement des progrès énormes,
et nous pouvons déjà leur déléguer un
certain nombre de tâches de la conduite,
comme faire un créneau, réguler notre
vitesse ou rester entre les lignes blanches.
Mais l’autonomisation des véhicules ne
va pas en rester là : les premiers véhicules
100 % autonomes sont annoncés pour
2020, et les choses pourraient s’accélérer !
Bien entendu, ces avancées techniques devront s’accompagner de réflexions éthiques et sociétales : qui sera responsable en
cas d’accident ? Le propriétaire du véhicule ? L’éditeur du logiciel de conduite ? La
chaussée mal entretenue ? La société en
charge de l’entretien de la voiture ? Des
réflexions importantes, d’autant que les
montants des coûts des accidents (et donc
des primes d’assurance) devraient grimper en flèche, du fait de l’augmentation du
prix de véhicules autonomes embarquant
de plus en plus d’intelligence.
Tout l’enjeu est de remplacer nos yeux et
nos oreilles par des capteurs technologiques efficaces et fiables, et l’interprétation
de ces signaux dans notre cerveau par des
algorithmes performants. Mais les choses
se feront progressivement.
CALIBRER LES CAPTEURS
L’Organisation internationale des constructeurs automobiles a défini cinq niveaux d’autonomie.
Niveau 0 : pas d’autonomie, le conducteur est le seul maître à bord.
Niveau 1 : le conducteur est assisté tout
en restant le seul maître à bord, l’ordinateur de bord peut gérer la vitesse ou la
direction (régulateur, alerte de risque de
collision…).
Niveau 2 : le conducteur supervise et
reste responsable, l’ordinateur de bord
gère la vitesse et la direction.
Niveau 3 : le conducteur laisse le véhicule assurer certaines phases de conduite,
notamment dans les bouchons, sur
l’autoroute ou le parking, mais il doit pouvoir reprendre le volant à tout moment.
Niveau 4 : le conducteur laisse le véhicule assurer les mêmes phases de
conduite que dans le niveau 3 et peut
vaquer à d’autres occupations sans se
préoccuper de reprendre le volant en
urgence.
Niveau 5 : la voiture est totalement
autonome, plus besoin de volant ! Le
conducteur est libre de profiter de son
voyage.
A chaque niveau, de nouveaux capteurs
vont entrer en jeu, pour analyser toujours
plus finement le contexte dans lequel
évolue le véhicule et permettre aux algorithmes de prendre les bonnes décisions.
Ainsi, l’un des enjeux est de s’assurer que
ces capteurs sont et resteront plus fiables
que nos cinq sens aussi longtemps que le
véhicule restera en circulation.
Myopes, astigmates ou presbytes, vos
lunettes sont bien plantées sur votre nez
pour conduire votre voiture en toute
sécurité. De la même manière, il sera
nécessaire de bien calibrer chacun des
capteurs de votre véhicule pour assurer
la fiabilité des décisions prises par votre
véhicule, et in fine votre sécurité.
Il s’agira aussi de s’assurer que les capteurs ne soient pas obstrués par une
quelconque saleté, tache de boue, insecte
écrasé ou fiente d’oiseau. Une interconnexion plus fine devra donc être mise en
œuvre avec les ordinateurs de bord des
véhicules pour identifier, automatiquement, la nécessité d’un lavage.
Ainsi un signal de type « capteur obstrué » ou une information émanant des
passagers quant au manque de confort
signaleront la nécessité de réaliser un
lavage. Le « diagnostic » sera partagé avec
le centre de lavage, afin qu’un lavage
adapté soit réalisé pour redonner au capteur obstrué toutes ses capacités, sans
l’endommager… Car les coûts de réparation de certains capteurs vont s’envoler
rapidement. Il faudra donc imaginer des
automates capables de laver les véhicules
autonomes sans endommager leurs capteurs intelligents. p
¶
Sophie Vergne est fondatrice
et PDG de Kleen, application
consacrée au lavage automobile
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
Les fintech
s’invitent
dans notre
quotidien
Paiement dématérialisé,
épargne, agrégateurs
de comptes...
Les start-up de la finance
déploient leurs services
et donnent des idées
aux acteurs historiques
Grand Paris
12 villes où investir
PAGE S 2 - 3
L’arrivée du métro rapide
devrait rééquilibrer l’offre
immobilière et bénéficier
aux classes moyennes
et aux investisseurs.
« Le Monde » a identifié
les villes sur lesquelles miser
tout de suite, ou à plus ou
moins long terme P A GE S 4 À 9
Et l’épargne
solidaire ?
Editorial
es lecteurs ont jusqu’au
lundi 5 octobre pour choisir, sur le site du Monde,
leur coup de cœur parmi les
quatre dossiers sélectionnés pour
concourir au prix du public dans
le cadre des Grands Prix de la
finance solidaire. Ces distinctions,
remises conjointement par « Le
Monde Argent » et Finansol, sont
décernées à des entrepreneurs
qui agissent quotidiennement
pour lutter contre l’exclusion, participent à la transition énergétique ou proposent de nouveaux
modèles de société.
Cette année, les lecteurs du
Monde pourront récompenser
L’Envol, une structure qui lutte
contre l’exclusion par l’art ; Partager son temps, une plate-forme
numérique (Benevolt) qui fait se
rencontrer des retraités candidats
au bénévolat et des associations ;
Ilots paysans, une association qui
permet à des nouveaux agriculteurs de tester leur projet ; ou
encore Comptoir de campagne,
un réseau de commerce qui veut
revitaliser les villages.
Ces initiatives sont soutenues
par la finance solidaire, qui se développe tranquillement, car les
Français y consacrent une part
croissante de leurs économies.
En 2017, l’encours de l’épargne solidaire a atteint un nouveau record
avec une collecte de 1,8 milliard
d’euros, lui permettant de franchir
le seuil des 11 milliards d’euros.
Cela reste une goutte d’eau dans
l’océan d’argent que mettent
chaque année les Français de côté.
Il est donc nécessaire que ces
placements solidaires bénéficient
d’un soutien des pouvoirs publics.
La loi Pacte qui est examinée par
le Parlement devrait être l’occasion
de faciliter l’essor de cette forme
d’épargne. L’harmonisation des
différents plans d’épargne retraite
devrait permettre de généraliser
une offre solidaire à tous ces dispositifs. Cependant, c’est en ouvrant
l’assurance-vie – le placement préféré des Français – à l’épargne solidaire que cette dernière connaîtra
véritablement son envol. Pour cela,
il faudrait que chaque contrat propose une unité de compte investie
en partie dans des entreprises solidaires. C’était une promesse du
candidat Macron. p
L
MATHIEU PERSAN
Cahier du « Monde » N 22925 daté Mercredi 26 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
o
JOËL MORIO
2|
EN VUE
·
LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
LES
FINTECH
révolutionnent
déjà votre
quotidien
Des moyens de paiement à la gestion
de patrimoine, les start-up
de la finance proposent des produits
et des services jusqu’alors chasse
gardée des banques traditionnelles
ROCCO
350
es fruits (Leetchi), des légumes
L’an dernier, BNP Paribas a ainsi racheté Nickel, françaises, mais aussi par des fintech comme
(Pumpkin), des prénoms (Alan, le compte distribué par les buralistes, mais Max et Lydia. « Les fintech poussent les acteurs
Bruno, Max, Lydia) et même du la- aussi Gambit Financial Solutions, qui propose le historiques à évoluer. C’est une bonne nouvelle
tin (Ditto) : les fintech (contraction « robo-advisor » (« robot-conseiller ») Birdee. De pour les clients, qui peuvent ainsi bénéficier d’inde finance et technologie) font son côté, Crédit Mutuel Arkéa est au capital de novations au sein de leur réseau. Les banques font
décidément tout pour ne pas res- Fluo, Grisbee, Leetchi, Linxo, Pumpkin, Yomoni ou notamment des efforts pour améliorer leur intersembler aux acteurs traditionnels de la finance. encore Younited Credit. La banque mutualiste a face afin de s’adapter aux nouveaux standards des
Ces start-up interviennent dans des domaines même lancé sa propre structure, Nouvelle Vague, fintech, conçues autour d’une expérience client
agréable », indique Julien Maldonato, associé
jusque-là réservés aux groupes bancaires : les qui a lancé l’appli de paiement Max fin 2017.
conseil industrie financière chez Deloitte.
moyens de paiement, le conseil financier, la
C’est le nombre de fintech en France,
Reste à savoir si les clients sont prêts. Les jeunes
gestion de patrimoine ou l’assurance.
Nouveaux standards
dont 234 exercent une activité régulée
Certaines d’entre elles jouent déjà dans la cour « Les banques n’ont pas peur des fintech. Le danger sont les premiers à s’y mettre, avec les applis de
par l’Autorité de contrôle prudentiel
des grands, comme en témoigne le montant des vient plutôt des Gafam, qui détiennent l’informa- remboursement entre amis ou les cartes alternaet de résolution (ACPR) ou la Banque
levées de fonds réalisées en France en 2018 : tion sur les clients, ce nouvel or », explique Franck tives à celles des banques. « Le paiement engage
de France, selon les données
61 millions d’euros pour le spécialiste des crypto- Guiader chez Gide Loyrette Nouel. Les Google, moins que l’épargne. Le passage à l’acte sera plus
de l’association France Fintech.
monnaies Ledger, 32 millions d’euros pour Len- Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont déjà long dans ce domaine car le client reste rassuré de
dix (financement participatif) ou encore 23 mil- présents sur le marché avec les solutions de paie- placer son argent dans une grande institution »,
lions d’euros pour Alan (assurance santé). Au to- ment mobile Apple Pay et Samsung Pay, peu à estime Julien Maldonato chez Deloitte. p
AGNÈS LAMBERT
tal, les fintech ont levé pour 200 millions d’euros peu proposées par certaines banques de réseau
au premier semestre 2018, d’après l’association
France Fintech. « Nous avons en France un environnement économique et réglementaire favorable à l’essor des services fintech. Il faut maintenant
passer la vitesse supérieure côté financement pour
leur donner les moyens de se déployer à grande
échelle, y compris au niveau européen », estime
Franck Guiader, directeur innovation et fintech
du cabinet Gide Loyrette Nouel.
La France s’est ainsi dotée dès 2014 d’un cadre
réglementaire pour le financement participatif
(le crowdfunding). Mais
surtout, la réglementation
européenne, avec la direcisualiser ses différents comptes dard pour les banques en ligne. Les crédits, et peut éventuellement lui sug« LES FINTECH SONT
tive sur les services de paiebancaires en un seul coup clients de Boursorama, Fortuneo ou gérer d’autres produits plus adaptés à sa
ment (DSP), a ouvert la voie
d’œil, quel que soit l’établisse- BforBank peuvent consulter, via leur es- situation », explique Didier Ardouin, diUN LABORATOIRE
aux acteurs alternatifs en
ment, c’est la mission que se pace client ou une application spécifi- recteur général de Max. Au programme :
mettant fin au monopole
sont fixée des agrégateurs de comptes que, leurs comptes détenus dans d’autres proposer une assurance multirisque
D’INNOVATION
des banques en matière de
habitation moins chère pour les mêmes
comme Bankin’ (2,4 millions d’utilisa- établissements.
À MOINDRE COÛT
paiement. Entré en vigueur
Les banques de réseau ne sont pas en garanties ou expliquer au client que ses
teurs) et Linxo (2,2 millions). Mieux, ces
en novembre 2009, ce texte
applis gratuites proposent aussi une caté- reste, puisque Banque populaire, Caisse revenus et son épargne lui permettent de
POUR LES BANQUES,
a permis à de nombreux
gorisation automatique des dépenses d’épargne, Crédit agricole, Crédit du devenir propriétaire. De même, l’agrégaacteurs de se lancer en
(transport, alimentation, loisirs, enfants, Nord, HSBC ou encore Société générale le tion de compte est au cœur de l’offre des
QUI LES AIDENT
s’appuyant sur les établisetc.), des graphiques, des prévisions et des proposent aussi. « En s’appropriant une coachs comme La FinBox, Grisbee, Nestor
sements historiques. Un
offre conçue par les fintech, les banques ou MieuxPlacer.
alertes sur le solde des comptes, etc.
À SE DÉVELOPPER,
mouvement renforcé par
L’objectif affiché est d’offrir un outil montrent qu’elles peuvent s’adapter. Leurs
Autre nouveauté : il devient possible
LES FINANCENT, VOIRE
la DSP2 depuis cette année.
pour mieux gérer votre budget. « L’agré- clients profitent directement de ces inno- d’effectuer des virements de compte à
Les banques surveillent
gation de comptes est l’une des plus gran- vations, même s’ils ne sont pas prêts eux- compte avec l’agrégateur. Le client peut
LES RACHÈTENT »
d’ailleurs de très près ces
des avancées des fintech. C’est un vrai plus mêmes à devenir clients d’une fintech », donc non seulement consulter tous ses
nouveaux acteurs, à grands
de pouvoir consolider ses comptes, toutes ajoute Julien Maldonato.
comptes d’un seul coup d’œil, mais il
coups de « labs », d’incubabanques confondues, en une seule appli »,
peut aussi les gérer pour éviter par
teurs et autres « villages »
estime Julien Maldonato, associé conseil Une fonctionnalité « virements »
exemple que l’un soit à découvert lorsdirecteur d’Ailancy
grâce auxquels elles acLes fonctionnalités sont régulièrement que l’autre est excédentaire. Bankin proindustrie financière chez Deloitte.
compagnent leur dévelopVotre banque vous propose la même enrichies. L’offre ne se limite plus aux pose cette offre de virements à ses utilipement, comme chez BNP
chose ? C’est bien possible. « Les banques comptes courants, mais concerne aussi sateurs clients d’une dizaine de banques
Paribas (Le Lab de L’Atelier), Crédit agricole (Le
ont adopté ce service au départ proposé les produits d’épargne et les crédits. Cer- (BNP Paribas, CIC, Crédit agricole, etc.).
Village by CA), HSBC ou encore CNP (Open CNP).
par les fintech en nouant des partenariats tains acteurs partent même de l’agréga- « La fonctionnalité de virements depuis
« Les fintech sont un laboratoire d’innovation à
avec elles, et notamment avec Bankin, tion pour proposer des services supplé- Linxo sera mise à disposition par six des
moindre coût pour les banques, qui les aident à se
Linxo ou Budget Insight, qui leur fournis- mentaires. C’est ainsi le cas de Max, le principales banques en France au quadévelopper, les financent par des prises de particisent leur solution », explique Marc Gior- coach financier lancé par Crédit mutuel trième trimestre 2018 », indique de son
pation, voire les rachètent dans certains cas »,
danengo, directeur du cabinet de conseil Arkea. « Avec son accord formel et exprès, côté Christophe Martins, son directeur
ajoute Marc Giordanengo, directeur du cabinet
Ailancy. En quelques années, l’agrégation Max passe en revue les comptes agrégés général. p
de conseil chez Ailancy.
de comptes est même devenue un stan- par le client, y compris son épargne et ses
A. LA.
D
Des agrégateurs pour jongler avec tous ses comptes
V
Marc Giordanengo,
EN VUE
·
LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
|3
Ces robots qui s’intéressent à votre épargne
Les algorithmes prennent aussi la main dans le conseil financier, et promettent de belles performances
ubliez le costume-cravate.
Le conseiller financier du
XXIe siècle est une intelligence artificielle. Un
« robo-advisor » (« robotconseiller »). Advize, Birdee, FundShop,
Marie Quantier, Nalo, WeSave ou encore
Yomoni proposent aux particuliers de
gérer leur épargne à l’aide d’algorithmes, des modèles mathématiques permettant de définir comment investir.
Selon les cas, l’épargnant délègue entièrement la prise de décision au robot, ou
choisit au contraire de l’utiliser comme
un conseil qu’il est libre de mettre en
œuvre ou non, souvent dans le cadre
d’un contrat d’assurance-vie ouvert
dans l’établissement.
O
Un diagnostic global
Dans l’univers de l’épargne, il existe
aussi des coachs financiers comme
Grisbee, Max ou Mieuxplacer.com, qui
réalisent un diagnostic global du patrimoine du client avant de lui faire
des recommandations, ou encore des
plates-formes de financement partici-
patif comme Lendix, SmartAngels ou
Unilend. « Les innovations technologiques permettent de démocratiser
des outils jusque-là réservés aux clients
fortunés tout en visant des performances supérieures », ajoute Marc
Giordanengo, directeur du cabinet de
conseil Ailancy.
Ainsi, il suffit généralement de
1 000 euros pour ouvrir un compte chez
un robo-advisor. « Près de 40 % de nos
clients ont moins de 35 ans. La plupart
d’entre eux ne détenaient jusque-là qu’un
livret d’épargne. Birdee est leur premier
investissement de long terme », témoigne Geoffroy de Schrevel, cofondateur
de Birdee, un robot présent sur les marchés belge et luxembourgeois depuis
2017 et lancé en France en mai dernier.
Inutile d’être un expert des placements, ni même de s’y intéresser, pour
devenir client des robots-conseillers.
« Il faut sortir du jargon financier trop
souvent utilisé par les banques. Mais
attention, l’argent est un sujet sérieux : il
ne s’agit pas de le tourner en dérision »,
ajoute Geoffroy de Schrevel. Dans leur
du contrat, mais pas ceux prélevés au
sein des unités de compte de l’assurancevie », explique Sébastien d’Ornano, président de Yomoni, qui facture au maximum 1,60 % tout compris (frais de
mandat, frais du contrat et frais des
fonds dans lesquels le client est investi).
Birdee annonce quant à lui des frais de
1 %, tandis que Nalo est à 1,65 %. « A titre
de comparaison, les frais réels prélevés
dans le cadre d’une gestion pilotée s’établissent en moyenne à 2,58 % dans les
banques en ligne et à 3,47 % dans les réseaux traditionnels », calcule Guillaume
Piard, président de Nalo.
Côté performance, la baisse du marché
des actions en Europe ces derniers mois
impacte les portefeuilles. Les dix profils
de Yomoni affichent des performances
comprises entre – 0,4 % et 0 % depuis le
début de l’année, selon le degré de risque, après 2 % à 10,4 % en 2017. « Sur
trois ans, les clients ont gagné entre
5,3 % (profil sans risque) et 24 % (100 %
actions) nets de tous les frais », indique
Sébastien d’Ornano. p
discours, les fintech de l’épargne se distinguent ainsi résolument des banques. « Les nouveaux acteurs digitaux
proposent souvent d’épargner pour un
projet. Cela peut être la retraite ou un
achat immobilier, comme dans les réseaux bancaires, mais aussi de plus en
plus souvent pour le plaisir, pour s’offrir
une voiture ou un voyage. C’est une
approche complémentaire qui parle
particulièrement aux plus jeunes », décrypte Franck Guiader, directeur innovation et fintech chez Gide. Un état
d’esprit différent sur lequel planchent
aussi les banques privées.
Transparence sur les frais
Au-delà du faible ticket d’entrée, les
robo-advisors et autres coachs financiers mettent en avant la performance
de leurs produits. « A gestion égale, les
frais plus bas se traduisent naturellement par des performances supérieures.
De plus, les fintech sont transparentes
sur les frais, contrairement aux banques. Celles-ci n’affichent que les frais de
leur gestion pilotée et les frais d’entrée
IL N’EXISTE PAS DE STATUT JURIDIQUE
unique pour les fintech. Certaines
sont de véritables sociétés de gestion,
d’autres des conseillers en investissement financier, des prestataires de
service d’investissement, des banques,
des intermédiaires en financement
participatif ou encore des établissements de monnaie électronique ou des
établissements de paiement. Elles sont
donc régulées par l’Autorité de contrôle
prudentiel et de résolution (ACPR) ou
la Banque de France.
Les activités autour
de la blockchain (qui
permet des échanges
financiers sans intermédiaire), encore très
récentes, ne rentrent
pour l’instant dans
aucune case juridique.
A. LA.
Le paiement 3.0
sort du bois
Applications, cartes innovantes et
règlement par smartphone prospèrent
our rembourser des places de spectacle réservées par
un ami ou un week-end à plusieurs, certains envoient
un chèque ou retirent des espèces au distributeur.
D’autres, de plus en plus nombreux, utilisent Lydia
ou Pumpkin pour envoyer de l’argent en quelques clics. Une
solution qui a d’abord été adoptée par les plus jeunes.
L’appli Lydia, qui compte désormais 1,3 million d’utilisateurs, a démarré en juillet 2013 en proposant aux étudiants
un service de remboursement entre amis par mobile. « Cela
fonctionne quels que soient votre banque et votre téléphone.
Et même si la personne que vous remboursez n’a pas l’appli,
elle peut faire transférer l’argent directement vers son propre
compte », indique Cyril Chiche, le cofondateur de Lydia.
Même fonctionnement pour Pumpkin (450 000 utilisateurs), qui vise résolument les jeunes en les tutoyant et en se
présentant comme le service du « paiement entre potes ».
Au-delà du remboursement entre amis, les fintech révolutionnent aussi les moyens de paiement avec des cartes
dopées à l’innovation. Pilotées par smartphone, elles permettent de payer avec son téléphone ou de réduire à néant
ses frais en dehors de la zone euro. Beau succès notamment
pour Nickel, le compte distribué par les buralistes, qui vient
de franchir la barre du million de titulaires. Anytime, Lydia
ou encore Morning proposent aussi des cartes.
De son côté, Max propose une carte gratuite qui agrège les
cartes bancaires du client adossées à ses comptes dans des
banques traditionnelles. Son titulaire peut ainsi décider en
temps réel, lorsqu’il réalise un paiement, vers quelle carte il
souhaite rediriger l’opération. « Plus besoin d’avoir les autres
cartes dans son portefeuille, la carte Max suffit. De plus, les
paiements et les retraits en devises hors zone euro sont
gratuits », résume Didier Ardouin, le directeur général de la
start-up. La réduction des frais sur les opérations en devises,
particulièrement onéreuses avec les cartes des banques de
réseau, est aussi proposée par des fintech spécialisées sur ce
créneau comme Ditto, PayTop ou TransferWise.
P
Les ambitions des néobanques
Certaines cartes de fintech permettent aussi d’utiliser Apple
Pay et Samsung Pay pour payer avec un smartphone, quelle
que soit la banque du client. Ces deux solutions ne sont
aujourd’hui pas proposées par toutes les banques, tant s’en
faut. Pour mémoire, Apple Pay et Samsung Pay permettent
de régler un achat en présentant son téléphone directement
sur le terminal de paiement du commerçant, comme avec
une carte sans contact. C’est notamment le cas de Max :
« L’opération n’est pas plafonnée car elle est sécurisée par
l’empreinte digitale ou le code confidentiel du client sur son
téléphone », précise Didier Ardouin.
Lydia propose aussi Apple Pay et Samsung Pay (trois
transactions par mois pour la version gratuite, ou 2,99 euros
par mois sans limite). « Notre objectif est de créer une interface unique pour l’ensemble des opérations du quotidien.
Nous ne voulons pas remplacer la banque du client, nous
ajoutons une couche de services supplémentaires dans une
interface plus agréable », précise Cyril Chiche, de Lydia.
A l’inverse, quelques néobanques ont l’ambition d’être
une réelle alternative aux établissements traditionnels en
se dotant progressivement d’une offre complète. C’est
notamment le cas de la britannique Revolut (2 millions
d’utilisateurs en Europe) et de l’allemande N26 (un million
de clients). Elles proposent elles aussi des cartes de nouvelle
génération, peu coûteuses lors d’une utilisation hors zone
euro, mais aussi d’autres services comme de l’épargne ou
des assurances. p
A. LA.
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Septembre 2018
4|
DOSSIER
·
LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
▶▶▶
Grand Paris, où
L’arrivée du métro francilien
rapide va redessiner
la métropole et rééquilibrer
son offre immobilière.
De nouveaux territoires
s’ouvrent aux familles
des classes moyennes
et aux investisseurs.
acheter ?
Le doublement du réseau francilien d’ici à 2030
Le Mesnil-Amelot
17
Grand Paris
express
Aéroport
Roissy-CDG
Gonesse
Le Bourget
Aéroport
17
VAL-D’OISE
16
Le Bourget
St-Denis
16 17
Sevran-Livry
VILLES OÙ INVESTIR
Saint- Aubervilliers
DenisPleyel
aujourd’hui
15
demain
Nanterre-la-Folie
après-demain
SevranBeaudottes
15
SEINESAINT-DENIS
Clichy-Montfermeil
16
Rosny-sous-Bois
14
Chelles
Gare Saint-Lazare
HAUTSDE-SEINE
MISE EN SERVICE DES LIGNES
PARIS
2020-2021
15
Olympiades
Pont de Sèvres
2024
15
Champigny-sur-Marne
Clamart
14
Bagneux
Versailles-Chantiers
Prolongement
incertain
Créteil-L’Echat
Villejuif
18
Noisy-Le-Grand
15
2027
2030
SEINEET-MARNE
15
Vitry-sur-Seine
YVELINES
VAL-DE-MARNE
CEA Saint-Aubin
Antony
18
14
18
Palaiseau
SOURCE : SOCIÉTÉ DU GRAND PARIS
INFOGRAPHIE LE MONDE
D
ans un futur proche, peutêtre dans une décennie,
les Franciliens se souviendront avec nostalgie de
l’époque où on pouvait
acheter un logement à
vingt minutes de Paris pour moins de
4 000 euros du mètre carré. Pour la
plupart des familles, Paris n’est déjà plus
une fête. Lors de cette rentrée, les écoles
maternelles et élémentaires ont perdu
3 000 élèves par rapport à l’an dernier
(sur 124 300 enfants). Au cœur de la capitale, des écoles primaires ferment des
classes parce que les familles nombreuses
n’ont plus les moyens d’y vivre, du moins
en dehors du parc social. Paris n’est plus
une fête non plus pour les investisseurs.
Vu le niveau actuel des prix, ils ne peuvent espérer mieux qu’un rendement de
3 %, dans le meilleur des cas.
Depuis les années 1970 et l’essor de La
Défense, beaucoup, parmi les plus aisés,
ont fait le choix de l’Ouest francilien, en
particulier des Hauts-de-Seine. La construction du Grand Paris Express, avec ses
200 kilomètres de voies ferrées rapides et
ses 68 gares, permettra bientôt aux
classes moyennes d’explorer de nouveaux territoires, notamment vers le
nord et l’est, où il existe d’importantes réserves foncières. « Réaliser le Grand Paris
n’est pas un luxe, c’est l’occasion de corriger trente ans de déséquilibres », insiste
Thierry Lajoie, directeur général de Grand
Paris Aménagement. « Des villes comme
Levallois, Neuilly ou Boulogne sont
aujourd’hui considérées comme la continuité de Paris. Demain, ce sera la même
chose pour Aubervilliers, Saint-Denis ou
Villejuif », complète Georges Rocchietta,
président de la Foncière Atland.
Dans certaines villes, comme Villejuif,
Saint-Ouen, Pantin ou Clamart, l’inflation
des prix est déjà perceptible, sans qu’il
soit aisé de distinguer ce qui relève
d’une dynamique propre et d’un « effet
Grand Paris ». Mais à Saint-Denis ou à
Aubervilliers, par exemple, le mouvement démarre à peine. Il est vrai que les
freins y sont nombreux ; la sécurité et
l’accès à des écoles de qualité restent
pour les familles des questions vitales
auxquelles il faudra sans doute plusieurs générations pour répondre de façon satisfaisante. Mais l’image de ces
villes est en train de changer. Il suffit de
regarder ce qui se passe du côté de la
porte d’Aubervilliers pour le percevoir :
c’est dans le fief des grossistes textiles
d’origine asiatique que Chanel inaugurera, en 2020, un immeuble en résille
blanche du dernier chic. C’est ici, à La
Station de l’ancienne gare des mines,
que les clubbeurs parisiens viennent
faire la fête, comme au Dock B à Pantin
ou au 6b à Saint-Denis. Saignée par les
loyers parisiens, la génération des
millennials s’approprie la banlieue.
La ville va se densifier
De nombreuses villes comme Champigny-sur-Marne, Vitry-sur-Seine, Bagneux,
Rosny-sous-Bois, Noisy-le-Grand ou Créteil sont en train de sortir de leur léthargie. Dans cette perspective, la construction du métro rapide et l’échéance des
Jeux olympiques de 2024 peuvent être
de formidables catalyseurs. « Notre mission est de créer à l’échelle du Grand Paris
un réseau de transport rapide, moderne,
constituant avec le métro historique un
maillage robuste et garantissant aux
usagers des gains de temps fiables », explique Thierry Dalard, président de la
Société du Grand Paris (SGP). Même si
l’échec urbanistique des grands ensembles des années 1960, la violence des
ESSONNE
Aéroport d’Orly
émeutes de 2005 et les problèmes de
fiabilité du RER marquent toujours les
esprits, le futur de la région ne s’inscrira
pas dans les limites du périphérique.
Pour autant, il n’y a pas de raison de se
précipiter. L’Ile-de-France représente
toujours une part importante (23 % au
premier semestre 2018, selon le Crédit
Foncier) des investissements locatifs en
France. « On va beaucoup, beaucoup
construire, explique Michel Platero, président de la Fnaim du Grand Paris. La
multiplication des programmes neufs à
travers l’Ile-de-France va entraîner un
rééquilibrage entre l’offre et la demande. » Près de 70 000 logements seront
construits dans le cadre du Grand Paris
Express. A terme, il est donc probable
que les prix franciliens vont s’assagir et
que la pression inflationniste sera moins
forte dans la capitale.
La construction des 68 gares du GPE
s’accompagne de projets immobiliers
prêts à accueillir des dizaines de milliers
de Franciliens. Le long du réseau, la ville
va se transformer et se densifier. Fini la
mono-activité, les nouveaux quartiers
qui vont sortir de terre mélangeront logements, commerces, bureaux et équipements. « Un métro ne construit pas
une ville, mais il peut être un levier de désenclavement, d’attractivité, dit M. Lajoie.
Différemment des bouches du métro ou
des gares RER, de véritables quartiers
vont naître autour des nouvelles stations du GPE. Il faudra densifier la ville
de façon agréable. »
Depuis le lancement du Grand Paris,
une idée s’est imposée : il faut investir à
proximité des gares, dans un périmètre
ne dépassant pas 800 mètres à un kilomètre. « Cela correspond à moins de dix
minutes à pied, c’est effectivement le
meilleur moyen de s’assurer que la valeur
10 km
du bien s’appréciera dans le futur », estime
Philippe Jarlot, président de l’association
Les promoteurs du Grand Paris. Pour
Ludovic Raes, responsable du projet
Grand Paris au Crédit agricole, « ce n’est
pas une règle immuable. Il faut s’assurer
de l’attractivité générale du quartier, de
l’existence de services publics, d’une offre
culturelle… Parfois, il vaut mieux faire
200 mètres de plus pour trouver un
quartier plus vivant, des logements mieux
conçus ou une meilleure qualité de vie ! »
Décalage de plusieurs lignes
Pour limiter les risques, les acheteurs
ont intérêt à se caler sur le calendrier
d’ouverture des lignes et de livraison des
gares. Sur ce plan, le début d’année a
apporté son lot de déceptions. Outre une
réduction de la facture globale du chantier de 10 %, le gouvernement a annoncé
en février le décalage de plusieurs lignes
du GPE. Les dates de mise en service de la
ligne 15 sud, les prolongements de la
ligne 14 et le tronçon commun des lignes 16 et 17 entre Saint-Denis-Pleyel et
Le Blanc-Mesnil ont été confirmés, tout
comme la ligne 16 entre les gares de
Clichy-Montfermeil et Le Bourget-RER,
qui seront terminées pour 2024. « Il faut
s’intéresser en priorité aux villes situées
sur ces lignes, car l’échéance des JO va
dicter la réalisation de la première phase
du Grand Paris », considère Olivier
Estève, directeur général délégué de
Covivio. En revanche, l’horizon a été repoussé à 2030 pour le prolongement de
la ligne 16 jusqu’à Noisy-Champs, le
bouclage de la 15 et le prolongement de
la 17 jusqu’au Triangle de Gonesse. De
même, la portion de la ligne 18 reliant
le plateau de Saclay à l’aéroport d’Orly
ne sera réalisée qu’en 2027, et il faudra
patienter jusqu’en 2030 pour aller
jusqu’à Versailles. p
JÉRÔME PORIER
DE NOUVELLES PISTES POUR FINANCER LE MÉTRO
La réalisation du Grand Paris Express (GPE), dont le coût initial était estimé
à 25 milliards d’euros, devrait plutôt avoisiner 35 milliards d’euros. Avant l’été,
le gouvernement a chargé Gilles Carrez, député (LR) du Val-de-Marne, de trouver
de nouvelles pistes pour pérenniser le financement de la Société du Grand Paris
(SGP), dont la mission est de concevoir et réaliser le futur métro. Son rapport
a été remis le 6 septembre au premier ministre, Edouard Philippe. Le GPE est
financé par des emprunts à très long terme gagés sur trois taxes payées par les
entreprises franciliennes. Actuellement, la SGP perçoit environ 500 millions d’euros
par an. M. Carrez préconise d’augmenter deux de ces taxes et de majorer de 30 %
la taxe de séjour perçue par les communes au profit de la SGP pour « trouver
200 à 250 millions d’euros de recettes supplémentaires par an afin de gager ces
10 milliards d’emprunt en plus et finir de rembourser la dette en 2070 ». Un scénario
100 % francilien qui provoque des remous jusqu’au sein du conseil de surveillance
de la SGP, présidé, depuis le 7 septembre, par Patrick Braouezec, président (PCF)
de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis). Autre piste, renforcer la densification
des programmes neufs autour des gares. Les arbitrages seront rendus par
le gouvernement en fin d’année, dans le cadre du projet de loi finances 2019.
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DOSSIER
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LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
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68
Les villes stars d’aujourd’hui
Rendement locatif
Prix, en euros le m2
Evolution des prix
(Studio/2pièces)
(Studio/2pièces)
sur 10 ans
Pouvoir d’achat immobilier (m2)
Calculé à partir :
- du prix moyen du m2
- des revenus médians des ménages
- des taux d’emprunt immobilier sur 20 ans
- d’une mensualité de crédit égale à 33 %
du revenu disponible
Saint-Denis
C’est le nombre de gares qui vont être
construites sur les 200 kilomètres de voies
ferrées rapides du futur Grand Paris Express.
Mais, contrairement aux antiques bouches
du réseau métropolitain imaginé par Fulgence
Bienvenüe dans les années 1900, ou aux gares
du RER construites entre 1962 et 1977,
ce seront de véritables quartiers de ville
mélangeant bureaux, logements, commerces
et équipements publics qui seront édifiés.
6,0 %
3 809 €
+ 16,9 %
35 m2
Gonesse
Le Bourget
Saint-Denis
Saint
Aubervilliers
Rosnysous-Bois
Noisy-Le-Grand
Champignysur-Marne
Clamart
Bagneux
Villejuif
VILLEJUIF, un pôle santé
Vitry
Antony
Villejuif
5,3 %
4 811 €
+ 20,3 %
36 m2
SOURCE : SOCIÉTÉ DU GRAND PARIS INFOGRAPHIE LE MONDE
Deux carrefours
incontournables
espectivement situées au nord
et au sud de Paris, Saint-Denis
(Seine-Saint-Denis) et Villejuif
(Val-de-Marne) sont des villes
très différentes. Elles ont néanmoins pour point commun d’être
les principaux nœuds d’interconnexion du
futur Grand Paris Express (GPE). Leur autre
point commun est d’être dirigées depuis
longtemps par des élus bâtisseurs. Si les
autres maires franciliens avaient mené des
politiques aussi volontaristes, on ne
parlerait probablement pas de crise du logement en Ile-de-France aujourd’hui. Et cette
volonté de construire dépasse les clivages
politiques : Patrick Braouezec, le maire de
Saint-Denis, est rattaché au Parti communiste, Franck Le Bohellec, celui de Villejuif,
fait partie des Républicains.
Ces villes peuvent être considérées comme
« incontournables » pour les investisseurs
qui veulent miser sur l’arrivée du Grand
Paris Express. Et il n’est pas trop tard pour s’y
intéresser. Si les prix augmentent vite à
Villejuif, la gentrification de Saint-Denis ne
fait que commencer. Mais les Jeux de 2024
vont donner à cette commune qui accueille
déjà le Stade de France un formidable coup
R
aussi la présence de nombreux espaces verts.
Outre la requalification des berges de Seine,
le long de la route départementale, un grand
parc sera créé à l’articulation des quartiers
Pleyel et du village olympique. Il sera accessible par le Grand Paris Express et complétera
le maillage d’espaces verts jusqu’à la Seine.
Si un début de gentrification est observé
autour de la basilique, les problèmes de sécurité récurrents de Saint-Denis refroidissent
les familles habitant des villes plus bourgeoises. Mais pour ceux qui cherchent de
l’espace, l’argument du prix est imparable :
avec sa voisine Aubervilliers, Saint-Denis est
la ville la plus accessible de la première
couronne parisienne. Selon MeilleursAgents,
le prix du mètre carré ne dépasse pas
3 000 euros pour un appartement et
3 600 euros pour une maison.
d’accélérateur. Ceux qui investiront dans ces
villes à proximité des gares prendront donc
peu de risques.
SAINT-DENIS, l’olympique
C’est à Saint-Denis, au carrefour Pleyel, que
sera créé le plus important nœud de transport du GPE. Au plus tard en 2024, la gare
Saint-Denis-Pleyel connectera les lignes 13,
15, 16 et 17, ainsi que le RER D, à proximité
des autoroutes A1 et A86. A mi-chemin entre
La Défense et l’aéroport de Roissy-Charlesde-Gaulle, la superbe gare dessinée par l’architecte japonais Kengo Kuma verra passer
quotidiennement 250 000 voyageurs.
Actuellement séparés par le plus large faisceau ferroviaire d’Europe, le Stade de France
et le carrefour Pleyel seront reliés par un
pont habité dessiné par l’architecte Marc
Mimram. Cette structure spectaculaire reliera le parc d’affaires du Landy et un site
hétérogène mélangeant des espaces de fret,
des entrepôts stockant des matériaux de
construction et le campus de l’équipementier automobile Valeo. Cette zone sans attrait
va devenir un quartier moderne mélangeant
bureaux, habitations et commerces.
Principal carrefour du Grand Paris Express au
sud de la capitale, Villejuif est l’une des villes
qui construit le plus en Ile-de-France. « Nous
allons bâtir entre 800 000 et un million de
mètres carrés d’ici à 2026, soit 9 000 nouveaux
logements », annonce le maire, Franck Le
Bohellec. Déjà bien desservie par les transports,
la ville accueillera en 2024 deux gares de la ligne 15 Sud du GPE : Villejuif-Institut-GustaveRoussy, connectée à la ligne 14, et VillejuifLouis-Aragon, dernière station de la
ligne 7.
SI LES PRIX AUGMENTENT
A l’ouest, autour
de
l’Institut GustaveVITE À VILLEJUIF,
Roussy, qui va donner naissance au
LA GENTRIFICATION
plus grand pôle
DE SAINT-DENIS NE FAIT
européen consacré
à la santé, aux bioQUE COMMENCER.
technologies et à la
recherche contre le
MAIS LES JEUX DE 2024
cancer, 3 300 logements vont sortir
VONT LUI DONNER
de terre à l’horizon
UN FORMIDABLE COUP
2022. L’éclosion de
ce cluster autour de
D’ACCÉLÉRATEUR
la santé devrait inciter de nombreux
chercheurs et enseignants à venir s’installer
dans la zone d’aménagement concerté (ZAC)
Campus Grand Parc (80 hectares). Pour animer ce quartier, il est prévu 30 000 m2 de
commerce et d’équipements publics (un
groupe scolaire de 33 classes, des crèches, un
gymnase, des terrains de tennis…). Le positionnement de ces programmes neufs est
A moins de deux kilomètres à vol d’oiseau clairement haut de gamme.
du Stade de France sortira de terre le village
Dans l’est de la commune, dans la ZAC
des athlètes des Jeux olympique de 2024, à Beau-Quartier-Louis-Aragon (5 hectares),
cheval sur la Seine, autour de la Cité du autour de l’autre gare du GPE, les travaux
cinéma de Luc Besson. « Après les Jeux, il avancent vite. Le projet s’enracine dans un
deviendra un quartier à très haute perfor- quartier hétérogène, composé de pavillons
mance énergétique regroupant 2 200 loge- et de grands ensembles. Environ 1 000 logements familiaux et 900 logements spécifiques, ments sont prévus, dont la moitié seront
par exemple pour les étudiants, 100 000 m2 livrés en 2018. Ce quartier comptera à terme
d’activités économiques et 3 000 m2 de com- 28 000 m2 de bureaux, de nombreux commerces », annonce Nicolas Ferrand, direc- merces en pied d’immeuble et deux hôtels.
teur général de la Société de livraison des « Deux autres quartiers vont également être
équipements olympiques et paralympiques développés : à l’est, l’écoquartier Paul-Guiraud
(Solidéo).
accueillera 500 logements à l’horizon 2020,
En 2025, à l’issue d’une année de travaux, et, au nord, le quartier Bizet en comptera plus
les chambres des athlètes se seront transfor- de 350 en 2021 », ajoute M. Le Bohellec.
mées en logements indépendants, du T1 au
Malgré les prix élevés des programmes
T5, avec 40 % de logements sociaux (et pour neufs, qui dépassent souvent 5 000 euros le
certains très sociaux) et 60 % en accession à mètre carré, la ville est plébiscitée par les
la propriété. Accessible via d’importants jeunes ménages venus de Paris, qui appréréseaux routiers (A 86, RD 1, RD 1 bis, RD 20), cient ses transports et ses équipements. La
le site présente aujourd’hui de grandes encla- demande est forte aussi pour les petites
ves industrielles qui rendent la circulation surfaces car Villejuif abrite de nombreux
difficile. Demain, au sein de ce nouveau étudiants (18,5 % de la population). Dans
quartier, les déplacements, plus doux, s’ef- l’ancien, les prix ont augmenté de 20,3 % en
fectueront entre des îlots d’habitation et dix ans et un investisseur peut obtenir une
d’activités à taille humaine, sur des voiries rentabilité locative de 5,3 %. p
« apaisées ». L’un des intérêts du site sera
JÉRÔME PORIER
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DOSSIER
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LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
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Le Grand Paris Express éveille l’appétit des SCPI
Les 68 gares du futur métro vont redistribuer les cartes du marché de bureaux. Les sociétés civiles de placement immobilier s’y préparent
n rapprochant les bassins résidentiels des bassins d’emploi,
le Grand Paris Express va entraîner une restructuration du
marché tertiaire en Ile-deFrance, le premier d’Europe devant celui
de Londres. « Plus une métropole grandit, plus la question des déplacements devient cruciale, et plus la valeur se crée à
proximité des infrastructures », analyse
Marc Bertrand, président de la Française
Real Estate Managers (REM).
Cette société de gestion a annoncé en
septembre l’ouverture au grand public de
l’une de ses SCPI (société civile de placement immobilier) jusque-là consacrée
aux investisseurs institutionnels. Rebaptisée LF Grand Paris Patrimoine, elle affiche une capitalisation de 770 millions
d’euros et possède un patrimoine immobilier à près de 80 % en Ile-de-France. Pour
la rendre plus accessible, le prix de la part
a été ramené de 75 000 euros à 300 euros.
L’objectif est de délivrer un taux de rendement de 4,25 % et, surtout, d’obtenir une
revalorisation des parts sur le long terme.
E
Plus de 90 % des investissements de ce
produit seront désormais réalisés dans
des immeubles situés en première ou en
deuxième couronne parisienne. « Dans
un monde de faible inflation et où le potentiel de baisse des taux d’intérêt est épuisé,
nous devons revenir aux fondamentaux
de notre métier, en misant sur les territoires qui vont bénéficier de la recomposition
du tissu urbain francilien. Le programme
de construction des 68 gares du Grand Paris nous donne une forte visibilité, ce qui
nous permet de prendre des risques »,
poursuit M. Bertrand.
Rééquilibrage vers l’est et le sud
Pour un gérant, investir en première ou
deuxième couronne présente un double
avantage : les rendements des immeubles sont nettement supérieurs à ceux
de Paris intra-muros, en particulier à
ceux du Quartier central des affaires
(QCA), et le potentiel d’appréciation de
ces actifs est meilleur.
Perial, autre société de gestion, a suivi la
même logique : en juin 2017, elle a trans-
EN PREMIÈRE
OU DEUXIÈME
COURONNE,
LES RENDEMENTS
SONT NETTEMENT
SUPÉRIEURS
À CEUX DE PARIS
ET LE POTENTIEL
D’APPRÉCIATION
DES ACTIFS
EST MEILLEUR
formé sa SCPI PF1 en PF Grand Paris.
« Avec plus de 120 immeubles sous gestion,
dont 80 % situés à Paris et dans sa région,
ce produit a été conçu pour bénéficier de
la dynamique immobilière du Grand Paris », assure Eric Cosserat, le président de
Perial. Ouvert à la souscription depuis
octobre 2017, PF Grand Paris a déjà
collecté 100 millions d’euros, portant son
actif à 650 millions d’euros. « L’Ouest parisien est engorgé. Le Grand Paris va permettre un rééquilibrage vers l’est et le sud.
Des quartiers mixtes, mêlant bureaux, logements et commerces vont émerger à
proximité des gares. Des villes comme Le
Bourget, Villejuif, Bagnolet ou Fontenaysous-Bois devraient en bénéficier », glisse
M. Cosserat.
Cependant, toutes les villes situées sur
le tracé du Grand Paris Express ne vont
pas décoller. « Beaucoup d’élus espèrent
que l’arrivée du nouveau métro leur permettra de construire leur petite “Défense”,
mais je ne crois pas à un saupoudrage des
bureaux à travers l’Ile-de-France. Le Grand
Paris va plutôt renforcer l’attractivité des
pôles tertiaires existants », confie M. Bertrand. Pour ce gérant, deux zones devraient connaître un essor spectaculaire : le carrefour Pleyel, à Saint-Denis, et Villejuif dans le Val-de-Marne, où
un « cluster » consacré à la santé va voir le
jour autour du centre régional de lutte
contre le cancer Gustave-Roussy. En revanche, pour les parcs d’affaires conçus à
l’époque du « tout automobile », à l’image
de Paris Nord 2, l’arrivée d’une nouvelle
concurrence de bureaux neufs et facilement accessibles sera difficile à digérer.
C’est pourquoi l’arrivée du Grand Paris va
contraindre les gérants de SCPI à procéder à des arbitrages sévères.
Le repositionnement de ces produits
obéit aussi à une logique marketing car,
bien sûr, le Grand Paris fait vendre. « En
fait, la plupart des SCPI ont vocation à investir en première et deuxième couronne
parisienne, car le métier de leur gérant
est d’aller chercher du rendement pour
ses clients », explique Jonathan Dhiver,
fondateur du site Meilleurescpi.com. p
J. PO.
Bien acheter
dans le neuf
Dispositif Pinel, prêt à taux zéro,
TVA réduite… Les dispositifs
à connaître avant de se lancer
VOUS ALLEZ AIMER L’EXPÉRIENCE DU NEUF
i l’ancien domine le marché en termes de
vente, se tourner vers des biens fraîchement
sortis de terre comporte de nombreux avantages. Profiter d’un logement (a priori) en excellent état, aux dernières normes environnementales
et doté parfois de gadgets domotiques sont autant
d’arguments qui séduisent les acheteurs. Le logement
possède par ailleurs de nombreuses garanties (parfait
achèvement, garantie décennale, assurance dommage
ouvrage…) visant à livrer à l’acquéreur final une
propriété dans laquelle il n’aura plus qu’à ouvrir ses
cartons. Seul hic : le prix. Le neuf coûte en moyenne
entre 15 % à 20 % plus cher que l’existant.
Les particuliers peuvent toutefois compter sur la
pléthore d’aides de l’Etat pour faire baisser la facture,
à commencer par le prêt à taux zéro (PTZ). Ce dispositif, destiné aux primo-accédants selon des conditions
de ressources, permet aux acquéreurs des zones les
plus tendues (A, Abis, B1) de bénéficier d’un prêt bancaire pouvant couvrir jusqu’à 40 % du montant d’un
bien immobilier. Ce taux est divisé par deux dans les
régions les moins tendues (B2, C). Le PTZ est attribué
sur une durée de 20, 22 ou 25 ans et le remboursement
de la somme empruntée peut être différé de 5, 10 ou
15 ans selon sa situation financière. En plus du PTZ, les
particuliers peuvent chercher à acheter près des zones classées Anru (agence de rénovation urbaine) ou
QPV (quartier prioritaire de la ville). Le taux de TVA,
normalement à 19,6 %, passera alors à… 5,5 %.
S
Les investisseurs aidés dans les métropoles
A ces dispositifs s’ajoutent les nombreux prêts aidés
délivrés par les collectivités locales, villes, départements ou régions, comme le Passeport premier logement à Bordeaux ou encore le Nouveau chèque
premier logement à Marseille.
Ces aides à l’achat s’accompagnent de quelques avantages spécifiques à l’immobilier neuf, comme les frais
de notaire, compris pour ce secteur entre 2,5 % et 3 %,
contre 8 % dans l’ancien. Autre coup de pouce pour les
acquéreurs : l’exonération de taxe foncière durant
deux ans si le bien sert de résidence principale.
Que les investisseurs se rassurent, les pouvoirs
publics ne les ont pas oubliés. Eux aussi ont leur aide,
le Pinel, qui offre des déductions fiscales importantes
à ceux prêts à acheter dans le neuf pour louer. Le
dispositif s’applique aux logements dans la limite de
300 000 € par an et prévoit un plafond de loyer pour
les futurs locataires, ces derniers étant sélectionnés
sous conditions de ressources. Le bien en question
pourra être loué à ses ascendants ou descendants. A la
clé pour l’investisseur ? Une réduction fiscale de 12 %
sur le prix de revient du logement pour une location
de 6 ans, de 18 % si le bien est loué 9 ans et de 21 % si la
location s’étend à 12 ans. Depuis le début de l’année
2018, cette aide, qui prendra fin en 2021, n’est plus
disponible que dans les territoires tendus (A, Abis, B1).
Les territoires situés en zone B2 bénéficient encore
d’un agrément jusqu’à la fin de l’année 2018. Les
intéressés sont prévenus. p
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LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
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Les villes stars de demain...
Les stars
de demain
Rendement locatif
Prix, en euros le m2
Evolution des prix
(Studio/2pièces)
(Studio/2pièces)
sur 10 ans
Pouvoir d’achat
immobilier (m2)
Gonesse
Le Bourget
7,0 %
7,4 %
Aubervilliers
6,8 %
2 771,7 €
3 056,4 €
- 9,5 %
3 581,7 €
- 9,4 %
62 m2
+ 22,1 %
52 m2
Gonesse
es prix encore modestes garantissant une bonne rentabilité locative, des emplacements privilégiés sur le
parcours du futur métro
qui permettent d’envisager
d’importantes plus-values à la revente, un
grand choix de programmes neufs pour
défiscaliser… Ces six villes aux portes de
Paris ont tout pour plaire aux investisseurs, à condition qu’ils soient patients.
D
CHAMPIGNY-SUR-MARNE,
deux gares
Malgré la présence de deux futures gares
sur son territoire, la ville de Champignysur-Marne (Val-de-Marne) prend son
temps, à en croire les promoteurs. « Pour
l’instant, on ne peut pas dire que la ville a
changé. On ne voit pas encore d’effet Grand
Paris. Les travaux pour la ligne 15 n’ont pas
vraiment commencé, et il va falloir attendre 2 à 5 ans pour voir les premières opérations sortir de terre », constate Jean-Christophe Laurent, directeur adjoint de Vinci
immobilier. Pour l’instant, les prix restent
sages. A 3 877 euros le m² en moyenne, ils
n’ont progressé que de 7 % en dix ans.
Cependant, l’arrivée de la ligne 15
en 2024 et des stations ChampignyCentre et Bry-Villiers-Champigny devrait
changer la donne. La ville va devenir une
zone pivot. Il ne faudra plus que 27 minutes pour aller à Orly contre 1 h 20 aujourd’hui, et 47 minutes pour rallier l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle ; et Paris
sera à moins d’une demi-heure. « Les investisseurs doivent venir maintenant, tant
que les prix sont bas », conseille Charles
Toulat, directeur général délégué d’Atland développement. A Champigny-surMarne, les candidats peuvent espérer une
rentabilité brute de 5,9 %. « L’arrivée du
Grand Paris ne va pas doper les rendements, mais après 5 ou 10 ans, un bien
situé près d’une gare se revendra 20 % plus
cher que son prix d’achat initial », précise
Karl Toussaint du Wast, cofondateur de
Netinvestissement. De quoi donner envie
d’occuper le terrain rapidement.
ANTONY,
une poussée vers le sud
Le Grand Paris Express (GPE) va aussi
changer la donne du marché immobilier
à Antony (Hauts-de-Seine). Bien que sa
mise en service ait été retardée de trois
ans, la ligne 18 permettra à partir de 2027
de relier Orly en trois minutes et, de là, de
gagner Paris en moins d’une demi-heure
en empruntant la ligne 14. Elle mettra
aussi Antony à proximité immédiate de la
gare TGV de Massy et, surtout, du campus
de Paris-Saclay. « De nombreux chercheurs
et enseignants viendront habiter chez nous
et travailleront sur le plateau », anticipe
Jean-Yves Sénant, maire d’Antony.
Mais si le nord de la ville est déjà bien
desservi par les transports publics, en
particulier par le RER B, le sud est enclavé.
Une particularité qui influe sur les prix de
l’immobilier : alors que le mètre carré
tourne autour de 6 000 euros près de la
gare RER, il tombe à moins de 4 300 euros
aux Rabats, au sud. Le GPE devrait permettre de revitaliser ce quartier, mélange
de pavillons et de petits immeubles HLM
sans charme. « L’arrivée de jeunes couples
travaillant à Paris va donner un coup de
jeune aux Rabats », espère M. Sénant.
Encore plus au sud se trouve une ZAC
vieillissante créée dans les années 1970 à
proximité des autoroutes A6, A10 et de la
RD 920 (ancienne RN 20). La municipalité travaille depuis 2008 à la rénovation
de cette zone industrielle. Baptisé Antonypole, ce projet s’étale sur 40 hectares. Il
a été imaginé comme un nouveau
centre-ville avec logements, bureaux,
petites entreprises innovantes et un hôtel quatre étoiles autour du parvis de la
gare. « Ces 3 000 logements vont agrandir
le parc immobilier d’environ 10 %. Cela
représente 6 000 à 7 000 habitants supplémentaires », précise M. Sénant. Le paysagiste Michel Desvignes a été missionné
pour donner un caractère convivial et
écolo à ce nouveau quartier. Les entreprises seront installées en bordure des autoroutes, afin d’épargner aux habitants les
nuisances des voitures.
34 m2
Le
e Bourget
Bour et
St-Denis
Clamart
A
RosnyR
sous-Bois
4,6 %
Noisy-Le-Grand
Noisy-Le-Grand
Noisy-L
5 517,5 €
+ 19,4 %
Clamart
Bagneux
Villejuif
40 m2
5,3 %
C’est la petite ville du « 92 » qui n’en finit
plus de monter. A Clamart (Hauts-de-
« La ville est proche de l’université de
Champs-sur-Marne, ce qui constitue
un terrain idéal pour les investisseurs, en particuliers pour ceux à la
recherche de programme de défiscalisation Pinel », ajoute-t-elle. A la clé,
des perspectives de rendement
moyen de l’ordre de 5,5 %.
Renouvellement spectaculaire
Attirés par des prix encore contenus, les particuliers sont surpris de
découvrir une ville moderne. « Elle
n’avait pas une très bonne image,
mais la municipalité a engagé une
démarche de renouvellement urbain
spectaculaire et la TVA à 5,5 % sur certains secteurs séduit les acquéreurs »,
constate Jean-Christophe Laurent,
Antony
Vitrysur-Seine
5,1 %
6,4 %
4 505,2 €
+ 19,4 %
2
36 m
4 873,6 €
3 700,4 €
+ 6,9 %
+ 6,8 %
44 m2
52 m2
CLAMART,
une forte dynamique
Vitry
Antony
ROSNY-SOUS-BOIS
dans les starting-blocks
Stimulé par l’arrivée prochaine de la
ligne 15 et le prolongement de la ligne 11
du métro, le marché de Rosny-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis) a commencé à se
mettre en mouvement il y un an et demi.
« Nous atteignons 5 000 euros le mètre
carré sur certains programmes haut de
gamme. Jamais je n’aurais cru cela possible », confie Marc Verrecchia, patron de
Verrecchia construction, présent dans la
ville depuis vingt-huit ans. Davantage
que la future ligne 15, ce sont les travaux
de la ligne 11 qui ont éveillé l’attention
des acquéreurs. « Les gens constatent que
les chantiers avancent », confie-t-il.
En dix ans, les prix n’ont crû que de
2,9 % à Rosny. Le contexte est favorable
aux investisseurs, car les conditions sont
réunies pour un rattrapage des prix.
L’arrivée de la ligne 15 Est en 2025 sera
une opportunité à saisir, pense JeanChristophe Laurent, directeur général adjoint de Vinci : « Le principal attrait de
Rosny-sous-Bois est que la ville sera à
moins d’une demi-heure de La Défense.
Les investisseurs qui achètent aujourd’hui
bénéficient de prix deux fois inférieurs à
ceux du quartier d’affaires. Au moment de
la mise en service du réseau, ils obtiendront à coup sûr une plus-value ! », dit-il.
Selon les données de MeilleursAgents, les
prix moyens à Rosny-sous-Bois sont estimés à 3 770 euros le m² contre 6 310 euros
en moyenne à La Défense. Comme il est
déjà possible à Rosny d’obtenir des rendements bruts de l’ordre de 5,7 %, les investisseurs ont des raisons d’être optimistes.
Champignysur-Marne
Bagneux
Seine), les prix ont grimpé de 19,4 % en
dix ans, à 5 517 euros le m², et la ville commence à être chère. Elle attire de nombreux acquéreurs désireux de profiter
des programmes neufs dans la perspective du Grand Paris. Le rendement reste
satisfaisant (4,6 %), mais les investisseurs achètent surtout dans un but patrimonial, car l’arrivée des nouveaux
transports publics devrait prolonger
cette dynamique.
En 2014, la ville avait connu un premier
désenclavement avec l’arrivée du tramway T6. Une ouverture qui devrait s’accentuer dès 2023 avec le passage d’une
nouvelle ligne (T10). « Il existe une très
forte dynamique à Clamart et les investisseurs ne s’y trompent pas. Ils représentent
jusqu’à 30 % des acquéreurs sur certaines
de nos opérations », constate Christophe
Bacqué, président d’Emerige résidentiel.
La ville accueille des programmes ambitieux, comme Grand Canal, réalisé
sur une ancienne friche industrielle de
5,3 hectares. Il se compose de près de
1 250 logements dont 25 % de HLM, une
résidence étudiante de 130 chambres, une
résidence senior, un hôtel de 100 chambres, un groupe scolaire de 15 classes,
4 500 m² de commerces, 22 000 m² d’espaces publics et 13 000 m² d’espaces verts
ainsi qu’un canal doté de passerelles et un
plan d’eau. Le tout pour des prix avoisinant les 5 500 euros/m². Date de livraison : 2023. Autre secteur à surveiller
pour investir dans les prochaines années, celui de la ZAC Panorama, à la croisée des entrées de Clamart, de Châtillon,
du Plessis-Robinson et de Fontenay-auxRoses. Là, 135 000 m² de logements dont
Noisy-le-Grand sous les feux de la rampe
Noisy-le-Grand, on construit à tout-va. Depuis l’annonce de l’arrivée de la ligne 15 et du prolongement
de la ligne 11, la ville de Seine-SaintDenis est le théâtre d’un nombre
croissant d’opérations immobilières. « Près de 6 à 8 par an depuis que
l’on sait que le Grand Paris Express
passera par la ville. Les travaux pour
la ligne 15 ont déjà commencé, tout
comme ceux de la ligne 11 », observe
Evelyne Flacher, directrice générale
de Nexity Grand Paris Nord.
Le marché tourne à plein régime
et la ville s’équipe pour répondre
aux besoins de ses nouveaux habitants. En 2016 s’est installé le Lycée
international de l’Est parisien (LIEP).
Aubervilliers
Aubervillier
directeur général adjoint de Vinci
immobilier. Et si les prix stagnent,
cela ne devrait pas durer. L’arrivée
du Grand Paris Express va attirer de
plus en plus d’investisseurs. « Ce
sont surtout des couples et des familles qui viendront s’installer ici
plutôt que des célibataires ou des
étudiants, qui continueront de préférer la capitale. C’est pourquoi je
conseille aux investisseurs de privilégier les T3 et T4 », préconise Karl
Toussaint du Wast, cofondateur de
Netinvestissement. Grâce à plusieurs
ZAC en développement (ZAC des
Bas-Heurts, ZAC Clos-d’Ambert…), les
futurs Noiséens disposeront d’un
vaste parc pour se loger. p
L. CA
3,7 %
C’est la hausse moyenne du prix des logements anciens observée
en 2017 dans les villes qui accueilleront la ligne 14 dès 2020. Dans les
agglomérations qui attendent la ligne 15 sud à horizon 2024, elle
s’élève à 3,2 %. Des évolutions légèrement supérieures à la moyenne
observée sur l’ensemble de l’Ile-de-France (+2,6 % en 2017, hors Paris).
Les villes qui seront reliées au-delà de 2024 affichent une progression
inférieure (2,1 %), selon la Fnaim du Grand Paris. Plus les dates de mise
en service sont proches, plus la pression sur les prix est forte.
25 % de logements sociaux, 4 000 m² de
commerces et services de proximité,
8 500 m² de bureaux ainsi qu’une résidence hôtelière et de nombreuses infrastructures publiques viendront s’installer à l’horizon 2024. « Les prix approcheront les 6 500 euros le m² », indique
Vincent Ferry, directeur de programme
adjoint pour Eiffage Aménagement.
VITRY-SUR-SEINE,
le pari high-tech
Gare aux chantiers ! Vitry-sur-Seine (Valde-Marne) et ses deux futures stations
du Grand Paris Express sur la ligne 15
devraient voir s’activer les grues jusqu’en 2024, au moins. Non seulement la
ville accueillera la gare de Vitry-Centre,
près du parc du Coteau-Marcel-Rosette,
mais aussi celle des Ardoines. C’est
d’ailleurs là que seront construits
3 700 logements ainsi que le « démonstrateur métropolitain du numérique »
réalisé par une filiale de Bouygues immobilier. Ce projet ambitieux combine
événementiel, loisirs, formation, recherche, prototypage et vente, restauration… De quoi transformer ce quartier
en temple du high-tech sur lequel on
trouvera 100 000 m² de tertiaire,
20 000 m² de commerces, 10 000 m²
d’activité de production et 227 studios
étudiants développés par Résidetudes.
Ces atouts feront de Vitry-sur-Seine le
pôle numérique du sud de Paris. Dès
2020, le tramway T9 reliera la ville à l’aéroport d’Orly en moins d’une demi-heure.
Sans oublier les 870 logements livrés
en 2022 dans le cadre de la ZAC Rouget-deLisle. Mieux vaut donc tenter de se placer
dès maintenant. Les prix sont encore à
3 700 euros le m² et n’ont augmenté que
de 6,8 % en 10 ans. Les perspectives de
rendement sont déjà attrayantes (6,4 %),
mais il est probable qu’elles augmenteront significativement une fois la ligne 15
en service. « Cette ligne est très attendue
et s’annonce stratégique, mais Vitry-surSeine n’est pas un marché spéculatif. Des
chartes d’encadrement existent sur le
territoire pour favoriser l’installation pérenne des familles », prévient Christophe
Bacqué, président d’Emerige résidentiel.
BAGNEUX,
le calme avant la tempête
De l’avis des promoteurs, pour l’instant,
c’est le calme plat à Bagneux, qui demeure l’une des villes les moins chères
des Hauts-de-Seine. « On ne ressent pas
encore les effets du Grand Paris », admet
Philippe Denis, directeur commercial de
Cogedim. Pourtant, Bagneux est amenée à devenir une place de choix pour
les investisseurs. « La desserte sera excellente vers les bassins d’emploi de Paris et
de La Défense grâce au prolongement de
la ligne 4 du métro et l’arrivée de la ligne
15 du Grand Paris Express », anticipe
Yanick Quemeras, président de Nexity
Paris Val-de-Seine et Nexity Apollonia.
Avec un prix moyen estimé à
4 500 euros le m², la ville est encore très
abordable, même si le coût des logements a augmenté en moyenne de
19,4 % en dix ans, ce qui a incité la municipalité communiste à plafonner les prix
de vente dans le neuf. Terre d’acquéreurs
plus que d’investisseurs, Bagneux pourrait bien changer sa politique avec l’arrivée prochaine des élections municipales : « Si la majorité change, le plafonnement des prix risque de disparaître, et les
investisseurs se rueront sur Bagneux »,
avance Jean-Christophe Laurent, directeur adjoint de Vinci Immobilier. Car les
rendements locatifs s’annoncent prometteurs dans cette ville désenclavée, à
seulement 4 kilomètres de la capitale. A
ce jour, ils sont estimés à 5,3 % bruts.
Cela n’empêche pas la mairie de participer à l’élaboration du futur visage de
Bagneux. A l’horizon 2024, dans la ZAC
Victor-Hugo par exemple, sont prévus
près de 1 800 logements mixtes,
110 000 mètres carrés de bureaux,
25 000 mètres carrés de commerces et
de nombreux équipements publics. p
JÉRÔME PORIER
ET LUDOVIC CLERIMA
DOSSIER
·
LE MONDE ARGENT
MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018
|9
... et d’après-demain
Calculé à partir :
- du prix moyen du m2
- des revenus médians des ménages
- des taux d’emprunt immobilier sur 20 ans
- d’une mensualité de crédit égale à 33 %
du revenu disponible
Rosnysous-Bois
5,7 %
Des paris pour
le long terme
3 770,2 €
+ 2,9 %
2
48 m
NoisyLe-Grand
e potentiel d’appréciation des prix immobiliers d’Aubervilliers, Gonesse et Le Bourget est important, même si des blocages
existent (problèmes de sécurité, nuisances
sonores, timing incertain de l’arrivée du
métro, etc.). Dans l’immédiat, seuls les investisseurs les plus audacieux y feront leur marché.
L
AUBERVILLIERS, à l’horizon 2030
5,5 %
4 006,3 €
- 1,4 %
50 m2
Champignysur-Marne
5,9 %
3 877,2 €
+7%
47 m2
Même si son entrée en service a été retardée à l’horizon 2030, l’arrivée du Grand Paris Express (GPE)
renforcera à terme l’attractivité d’Aubervilliers (SeineSaint-Denis), qui avec Saint-Denis, est la ville la
moins chère de la première couronne. Selon
MeilleursAgents, le prix du mètre carré n’y dépasse
pas 3 027 euros pour une maison et 3 383 euros
pour un appartement. La ville souffre des mêmes
maux que sa voisine : une pauvreté endémique et
un taux de chômage record (24 % en 2015). « Mais le
regard sur Aubervilliers est en train de changer », affirme Meriem Derkaoui, maire (PCF). Pour preuve,
les fêtards parisiens n’hésitent plus à franchir le
périphérique pour aller danser à la gare des mines
reconvertie depuis 2015 en club éphémère.
Deux gares du futur métro y sont prévues : Mairie
d’Aubervilliers, au centre, et Fort d’Aubervilliers, à
l’est, sur un territoire enclavé. L’aéroport de RoissyCharles-de-Gaulle ne sera plus qu’à 25 minutes,
contre 44 minutes aujourd’hui. La Défense et SaintDenis Pleyel seront très facilement accessibles. Sur
un site de six hectares, le campus Condorcet, plus
grand campus européen en sciences humaines et
sociales, ouvrira ses portes à la rentrée 2019 à moins
de dix minutes à pied de la porte d’Aubervilliers. Les
8 000 chercheurs et 12 000 étudiants attendus
devraient modifier la sociologie du quartier.
A la porte d’Aubervilliers, 500 000 mètres carrés de
bureaux ont été construits dans les parcs d’affaires
développés par Icade à proximité du périphérique.
En dix ans, la physionomie du quartier, dominé par
l’imposant siège de Veolia et par le centre commercial Le Millénaire, a complètement changé. Le lieu est
aujourd’hui bien desservi par les transports publics :
les lignes de métro 7 et 12, le RER E et le tramway 3b.
La mairie entend désormais développer de petits
immeubles de deux à quatre étages. En 2019, la « tour
Castro » sera inaugurée à proximité de la station de
métro Front populaire. Cette tour de 18 étages comportera 88 logements, tous déjà vendus par Nexity.
Elle fera partie d’un îlot comprenant 112 logements
étudiants et 40 logements sociaux. En 2020, Chanel
doit inaugurer à côté un immeuble high-tech qui
abritera 600 de ses petites mains. Tout un symbole.
GONESSE, pour le rendement
Que le projet Europacity se réalise ou pas, il n’y aura
pas de logements neufs construits dans la zone du
Triangle de Gonesse, au croisement de la SeineSaint-Denis et du Val-d’Oise. La raison ? Les nuisances sonores dues à l’aéroport de Roissy-Charles-deGaulle, tout proche. Alors, pourquoi s’intéresser à
cette petite ville de 26 000 habitants ? Précisément
à cause de cette proximité avec la zone aéroportuaire, qui abrite 90 000 emplois directs. La modestie des prix à l’achat dans l’ancien (2 600 euros le
mètre carré pour un appartement, 2 400 euros
pour une maison) permet d’afficher l’une des
meilleures rentabilités locatives de la région (7 %)
selon MeilleursAgents.
Gonesse va changer de visage. Les 300 hectares de la
ZAC du Triangle devraient accueillir 800 000 mètres
carrés de bureaux, 75 000 mètres carrés d’activités
technologiques et plusieurs hôtels. C’est l’arrivée de
la ligne 17 du Grand Paris Express qui permettra l’essor de ce parc tertiaire. Le métro rapide mettra la
gare du Triangle à 7 minutes de Roissy, 5 minutes
du Bourget et 20 minutes de Paris. Si des incertitudes sur le projet Europacity persistent, la mise en
service de la gare est acquise. Elle devrait intervenir
en 2027, avec trois ans de retard sur le planning initial. « Le permis de construire de la gare a été accordé
le 14 septembre et les travaux préparatoires vont
bientôt commencer. Les habitants y sont très favorables car le métro rapide va nous ramener de l’activité,
des emplois, de la richesse… », se réjouit Jean-Pierre
Blazy, le maire (PS) de Gonesse.
LE BOURGET, l’atout aéronautique
Cette petite agglomération de 16 000 habitants va
accueillir deux gares du GPE : Le Bourget RER et Le
Bourget Aéroport. Si l’inauguration de la première,
dessinée par Elisabeth de Portzamparc, a été confirmée pour 2024, ce n’est pas encore le cas de la
seconde, à 1,2 kilomètre de là. « Mais elle sera probablement mise en service dans la foulée », espère
Yannick Hoppe, le jeune maire de 34 ans. Le Bourget
RER sera à moins de cinq minutes du Parc des
expositions de Villepinte, à moins de dix minutes
de Roissy et à une vingtaine de minutes du cœur de
Paris. Depuis 2017, le tramway T11 Express relie déjà
Le Bourget aux villes situées à l’ouest comme Stains
ou Dugny, jusqu’à Epinay-sur-Seine.
La ville a été choisie pour être l’un des lieux-clés
de l’organisation des Jeux olympiques de 2024. Un
centre des médias pour 25 000 journalistes verra le
jour dans le Parc des expositions, en bordure du
premier aéroport d’affaires européen. Pour les
loger, un village des médias va être construit entre
Le Bourget et Dugny. Après la manifestation, il
deviendra un quartier de 1 300 logements. La municipalité compte aussi sur la nouvelle desserte
pour accélérer l’essor de son projet de cluster des
entreprises aéronautiques, mais il s’agit d’un projet
de long terme. Déjà le Musée de l’Air et de l’Espace,
devant lequel sera située la future gare Le Bourget
Aéroport, connaît d’importants travaux de rénovation qui devraient être achevés pour son centenaire en 2019. Autre catalyseur, l’Association pour
la formation aux métiers de l’aérien (AFMAE) doit
ouvrir prochainement sur place sa nouvelle école
pour former les jeunes à ces métiers. p
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