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L 39 Express - 31 10 2018 - 06 11 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
RÉVÉLATIONS MILLIARDS, STARS, POLITIQUES…
LA FOLLE HISTOIRE DU “MADOFF FRANÇAIS”
QUAND LES
PARENTS D’ÉLÈVES
ABUSENT
ENQUÊTE JONATHANN DAVAL, L’ÉPOUX AUX DEUX VISAGES
’:HIKLRC=WUYZUV:?d@p@l@d@a"
Trop anxieux,
trop absents, trop intrusifs...
Familles-profs : comment
améliorer les relations
Violences Des parents parfois
pires que les élèves
M 01722 - 3513 - F: 4,50 E
BELGIQUE : 5 € • AFRIQUE CFA : 3 200 CFA • TOM : 780 XPF • ESPAGNE, GRÈCE, DOM, ANDORRE, PAYS-BAS : 4,70 € • ITALIE, PORTUGAL, FINLANDE : 4,80 € • LUXEMBOURG : 4,90 € • AUTRICHE : 5,10 € • ALLEMAGNE : 5,50 € • CANADA : 6,99 CAD • USA : 6,99 UDS • MAROC : 37 MAD • TUNISIE : 4,80 TND • SUISSE : 6,50 CHF
lexpress.fr • no 3513 semaine du 31 octobre au 6 novembre 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE 1 ER SINGLE MALT GLENFIDDICH
TOURBÉ ET AFFINÉ
EN FÛTS DE RHUM
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Cette semaine
dans
Ce collège,
c’est de la merde !
Si un prof est trop
con, t’as le droit
de le dire !
page 26
La semaine
8
9
16
On en parle, la planète express,
la découverte, Plantu...
Les exclusifs
Le roman du président,
par Christophe Barbier
Opinions
18
Anne Rosencher, Christian
Makarian, Nicolas Bouzou,
Laurent Alexandre,
Jacques Attali
Le dossier de l’express
26
Quand les parents d’élèves
abusent
“Les rapports parents-profs
n’ont cessé de se dégrader”
France
38
42
ILLUSTRATION DE UNE : STÉPHANE OIRY
S. OIRY - M. REDONDO POUR L’EXPRESS - A. NUSCA/POLARIS POUR L’EXPRESS - M. DOVIC POUR L'EXPRESS
46
48
Pays basque, le nouveau
chemin des exilés
Jonatthan Daval, l’époux
aux deux visages
Les rendez-vous présidentiels
de Charleville-Mézières
Ma nounou est un Nobel
Monde
52
58
Gênes sur le pont
Au Québec, la fin des complexes
Economie
60
66
68
70
71
Croisés à Irun
ou à Hendaye,
qu’ils viennent
de GuinéeConakry,
de Côte d’Ivoire
ou du Mali,
ils racontent
la même histoire
page 38
Mon chien essaie souvent
de prendre la direction de
l’appartement et je dois le retenir.
Même s’il neige, nous viendrons
tous les jours
page 52
“IL Y A URGENCE À MODERNISER
L'IMPÔT SUR LES SOCIÉTÉS,
QUI A ÉTÉ CRÉÉ À UNE ÉPOQUE
OÙ LE COMMERCE SE FAISAIT
DANS DES ENDROITS EN DUR” page 60
Europe : Margrethe Vestager
fait trembler les fraudeurs
Croissance : le miracle
en trompe-l’œil de Trump
Déchiffrage
Innovations
Patrimoine
Contre l’AVC, un acte
de haute voltige,
pratiqué dans
des services de
neuroradiologie page 72
Découverte
72
76
AVC : les promesses
de la science
Smartphone : la perfection
au pixel près
LES PERLES DU
p.118
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
5
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
“Aristophil, c’est une
escroquerie à 1 milliard
d’euros, la plus grosse
arnaque à l’épargne
privée de la
Ve République” page 78
Cette semaine
dans
Le récit de l’express
“DANS ‘INDÉLÉBILE’,
IL Y A L’IDÉE DE LA TRACE
ET LE MOT ‘DÉBILE’.
ÇA M’AMUSE. ÇA ASSOCIE
L’EMPREINTE MÉMORIELLE
ET LA TRIVIALITÉ”
78
Gérard Lhéritier, l’incroyable
histoire du “Madoff ” français
Culture
90
94
page 90
98
100
108
Luz : “Le dessin n’est pas
une religion”
Arts vivants : Toulouse envahie
par les machines
Thomas Dutronc, fils de…
Django
La librairie de L’Express
Le guide des arts et spectacles
Idées
112
115
116
M. BUREAU/AFP - LUZ - C. BELLAVIA/DIVERGENCE POUR L'EXPRESS - S. CALVET/DIVERGENCE
Sur le bitume, la bête
s’étire, émet un son
guttural et commence à
avancer à petites foulées.
L’effet est impressionnant
page 94
Louxor a
retrouvé son flux
de visiteurs venus
combiner l’ivresse
du retour aux
sources avec la
douceur d’un soleil
d’hiver qui dore
les champs verts,
au bord du Nil
page 120
6
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Interview de Mona Ozouf
La face (très) noire
de l’intelligence artificielle
C’était dans L’Express…
Les crises de l’Arabie saoudite,
1994
Styles
120
122
124
125
126
130
L’évasion : légendaire Louxor
La mode : chaussures, le retour
des grandes griffes françaises
L’auto : Hyundai Nexo
La montre : Patek Philippe
Twenty-4 automatique
Les tables : le Train bleu (Paris)
Le style de… Thibault
de Montalembert
Ce numéro, toutes éditions confondues, a été tiré
à 269 400 exemplaires.
L’Express : cahier no 1 (édition générale : 132 pages).
en ligne
Les éditions numériques de L’Express
sont disponibles sur votre tablette
ou votre smartphone.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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la semaine
LA GRONDE
L
’écologie, c’est bien,
sauf quand ça touche
au porte-monnaie.
La grogne des automobilistes,
chauffés à blanc par la flambée
des prix à la pompe et la hausse
des taxes environnementales,
attire les caméras. Si la pilule
« verte » d’Emmanuel Macron
a tant de mal à passer,
c’est aussi en raison du flou
sur l’utilisation de l’argent
collecté. A quoi vont servir
les 55 milliards de fiscalité
écologique supplémentaires
que le gouvernement entend
prélever durant le quinquennat,
s’interroge Valérie Rabault,
députée PS de Tarn-et-Garonne,
ancienne présidente
de la commission des Finances
à l’Assemblée nationale.
En réalité, moins de la moitié
servirait à financer la révolution
environnementale. Il y a tout
juste un an, lorsque Edouard
Philippe a présenté son Grand
plan d’investissement pour la
période 2018-2022, il a promis
une enveloppe de 20,1 milliards
d’euros consacrée à la seule
transition énergétique.
« Comment voulez-vous que
l’opinion publique ne se sente
pas piégée et flouée ?
Le gouvernement nous dit
qu’une partie servira à financer
des baisses de charges sociales
pour les entreprises.
C’est absurde », s’emballe Pierre
Larrouturou. Cet ex-conseiller
régional d’Ile-de-France,
qui vient de publier avec
le climatologue Jean Jouzel
Pour éviter le chaos climatique
8
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Mobilisés Irrités par
les augmentations des prix
du carburant et des taxes
environnementales,
les automobilistes s’organisent.
et financier (Odile Jacob),
s’alarme du retard considérable
pris dans les investissements
« verts ». « Pour faire changer
les comportements, il faut
jouer du bâton fiscal,
mais aussi de la carotte,
c’est-à-dire le lancement
de grands projets. Nous sommes
très loin du compte. »
Pas très à l’aise, l’ancien
porte-parole de la Fondation
Nicolas-Hulot et député LREM
Matthieu Orphelin admet
que le gouvernement n’a sans
doute pas fait assez en matière
de redistribution, notamment
à destination des ménages
en zones rurales qui n’ont
pas d’alternatives à la voiture.
Il compte ainsi proposer,
dans le cadre des discussions
sur le projet de loi de finances,
un amendement début
novembre pour majorer
le chèque énergie en ciblant
les foyers les plus pénalisés
par la flambée des prix
à pompe : 50 millions d’euros
pourraient être mis sur la table.
Pas certain que cette rallonge
passe à Bercy. Il vaudrait mieux,
sinon la bataille contre
le réchauffement climatique
sera sacrifiée sur l’autel
de la préservation du pouvoir
d’achat. Béatrice Mathieu
ON EN PARLE
La hausse des prix à la pompe
est-elle partie pour durer?
A priori, oui, car
la « composante carbone »
de la taxe intérieure de
consommation sur les produits
énergétiques (TICPE) va
continuer à progresser dans les
années qui viennent. L’objectif
est d’arriver à un carbone
valorisé 100 euros la tonne,
contre 55 euros aujourd’hui.
Les prix du pétrole peuvent-ils
baisser?
Cela dépendra pour beaucoup
des tensions géopolitiques. Et
de l’accord entre la Russie et
l’Arabie saoudite sur le volume
de pétrole qu’ils souhaitent
mettre sur le marché. Pour
l’instant, ces deux géants ont
plutôt intérêt, pour des raisons
internes, à maintenir des prix
élevés, proches de 80 dollars
le baril, contre 50 dollars
il y a seulement un an.
D’autres moyens de transport
peuvent-ils être touchés
par la fiscalité verte?
Pour le moment, le transport
aérien a été épargné car le
kérosène n’est pas touché.
Impossible, en effet, de taxer les
compagnies aériennes françaises
et pas les étrangères : elles ne
seraient plus concurrentielles.
Suivez tous les jours On en parle,
sur la nouvelle appli de L'Express.
G. LOOPING/HANS LUCAS/AFP
Fiscalité
verte :
le bâton, mais
pas la carotte
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LES EXCLUSIFS
Partielle : oui, mais non
Jérôme Guedj, conseiller
départemental, ex-député
socialiste de la 6e
circonscription de l’Essonne,
avait été pressenti pour
être le candidat unique
de la gauche (hors France
insoumise) dans la
1re circonscription du
département, celle d’Evry,
où une législative partielle,
le 18 novembre, va pourvoir
le siège laissé vacant par
le départ de Manuel Valls.
Guedj avait accepté avant
de décliner, les socialistes
n’ayant pas réussi à mettre
d’accord le PC, Génération.s
et Europe Ecologie-les Verts.
A défaut, le PS soutiendra
l’ex-députée écologiste
de la 7e circonscription,
Eva Sas, suppléée
par un socialiste. E.K.
Claude Chirac.
G. GOB
ET/AFP
L’une est connue pour être la fille d’un président de la République de droite, l’autre
comme ex-ministre du Logement d’un chef de
l’Etat socialiste, mais Claude Chirac et Emmanuelle Cosse auront bientôt un point commun.
Les deux femmes vont prendre des responsabilités
chez Coallia, une structure associative qui gère de
nombreux foyers de travailleurs étrangers. La première a accepté de prendre la présidence du fonds
de dotation Stéphane Hessel et de convaincre des
mécènes de participer au financement des actions
de codéveloppement de Coallia, particulièrement
en Afrique. La seconde devrait devenir, au début
de 2019, présidente d’une nouvelle entité de l’association, cogestionnaire de 80 sites d’hébergement
d’urgence ou d’habitat social. Toutes deux se
sont laissé convaincre par Jean-François Carenco,
ex-directeur de cabinet de Jean-Louis Borloo, expréfet d’Ile-de-France et président de Coallia
depuis l’été 2017. A. L.
PHOTOPQR/L’ALSACE/MAXPPP
Les lectures de Johnny
« Le livre que Johnny
Hallyday offrait à ses amis » :
voilà ce qu’annonce le
bandeau ornant la nouvelle
édition de Mémoires
d’un rat, d’Andrzej
Zaniewski, à reparaître
aux éditions Belfond
le 8 novembre. Publié pour
la première fois en 1993,
ce roman controversé
de l’écrivain polonais, né
en 1939 à Varsovie, était
l’un des livres de chevet
du chanteur français, avec
Sulak, de Philippe Jaenada.
C’est ce que sa veuve,
Laeticia, avait confié au
Point en avril dernier. D. P.
Douze meetings
des élus locaux
Le président
de l’Assemblée
des départements
de France, Dominique
Bussereau (photo),
a décidé d’organiser
12 réunions publiques
avec François
Baroin, président
de l’Association des
maires de France, et
Hervé Morin, président
de Régions de France,
sur le modèle de celle de
Marseille. Le 26 septembre,
des centaines d’élus locaux
avaient lancé un appel
pour mettre la pression
sur l’exécutif, un message
qui a commencé à être
entendu avec la création
d’un ministère de la
Cohésion des territoires
et des Relations avec
les collectivités territoriales,
confié à Jacqueline
Gourault. E. M.
Emmanuelle Cosse.
D. COURREGES/AFP - C. PLATIAU/REUTERS
V. MACON/AFP
Claude Chirac,
Emmanuelle Cosse :
même combat
Mon Brexit est riche
L’Assemblée parlementaire
de la francophonie compte
tirer profit du Brexit.
Elle vient de commander
un rapport au député
MoDem Bruno Fuchs
(photo) et à deux élus belge
et roumain pour promouvoir
l’utilisation du français
dans les institutions
européennes après le départ
du Royaume-Uni. « On ne
peut pas dire qu’il faut
faire la promotion de notre
langue en Afrique si on
est incapable de la faire
chez nous, expose Bruno
Fuchs. Sinon, on n’est
pas crédible. » J.-B. D.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
9
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K. DOHERTY/REUTERS
la semaine
LA PLANÈTE EXPRESS
Peter Hain,
le privilège du lord
L
e scandale #MeToo
continue de faire des vagues
outre-Manche. Cette fois,
c’est un lord britannique, ancien
ministre chargé des relations avec
la Chambre des communes,
le travailliste Peter Hain (photo), qui
a révélé l’identité d’un milliardaire
qui avait réussi à étouffer des
accusations de harcèlement sexuel
et de racisme : Philip Green, influent
patron d’un empire de la grande
distribution et de la mode,
dont l’enseigne populaire Topshop.
Devant ses pairs de la Chambre
des lords, Peter Hain a expliqué,
le 25 octobre, qu’il était de son
« devoir », et « dans l’intérêt du
public », de divulguer le nom
de ce dernier. Lord Hain a usé
de son immunité parlementaire pour
enfreindre l’impératif de silence
imposé par la justice aux médias,
dont le Daily Telegraph, à l’origine de
l’enquête. « Le scandale britannique
qui ne peut être révélé », avait titré le
quotidien conservateur, déplorant de
ne pouvoir livrer l’identité du mis en
cause. La cour d’appel avait en effet
estimé que les informations en
possession du journal provenaient
d’accords de confidentialité signés
par des employés de Green – lequel
a déjà dépensé 566 000 euros en
frais d’avocats. Or, au Royaume-Uni,
de tels accords, à la portée des riches
et des puissants, prévalent sur
la liberté d’informer. Le scandale
est tel que Theresa May, la Première
ministre, s’est engagée à revoir
ces règles de non-confidentialité,
lesquelles, selon son porte-parole,
« ne devraient jamais servir pour
couvrir une activité criminelle ».
Well done, lord Hain ! R. Ro.
LA DÉCOUVERTE
Ma maison en urine
R. WALKER/UCT
Prenez un peu de sable, mélangez-le avec une poignée de bactéries,
arrosez l’ensemble d’un liquide jaunâtre bien connu de tous,
et vous obtiendrez… une brique d’urine humaine. Au-delà
de l’anecdote, il s’agit d’une très sérieuse trouvaille qui a
l’avantage d’être naturelle, évidemment, mais aussi bonne pour
l’environnement. Le procédé de fabrication, développé par
des étudiants de l’université du Cap, en Afrique du Sud, permet
de réaliser cette fameuse brique à température ambiante et donc
de se passer de fours à haute température (plus de 1400 °C),
qui rejettent d’importantes quantités de dioxyde de carbone (CO2).
Très sollicités, les chercheurs sud-africains espèrent
désormais que l’industrie du BTP, notamment dans les pays
en voie de développement, l’adopteront. B. D. C.
10
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
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L A DA N S E D U S A B L E - M E R Z O U G AT - 2 0 0 8 - B R U N O AV E I L L A N
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B. TESSIER/REUTERS
la semaine
L’HISTOIRE ÉCO
Les EPR attendront
Q
12
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
LA PERSONNALITÉ
Christian Page,
de la rue aux librairies
B. COUTIER/AFP
uel avenir pour le nucléaire
français ? Le gouvernement n’a
toujours pas tranché sur la mise
en route d’une nouvelle génération
de réacteurs du même type que l’EPR
de Flamanville, affirmait le ministre
de la Transition écologique,
François de Rugy, sur France 2,
vendredi 26 octobre. D’après un
document de travail du gouvernement,
la décision de construire une série
de nouveaux EPR ne sera en effet pas
prise avant 2021. Elle pourrait
même attendre jusqu’à 2025. De quoi
donner le temps à EDF de peaufiner
ses dossiers, afin d’éviter les nombreux
retards et les dérapages budgétaires
constatés à Flamanville. Alors
qu’il devait être mis en service en 2012,
pour un coût estimé de 3,3 milliards
d’euros, ce réacteur « tête de série » ne
sera pas raccordé au réseau électrique
avant 2020, et sa facture a triplé,
à 10,9 milliards d’euros. Du coup,
l’Etat hésite à se relancer dans de
tels chantiers. Par ailleurs, la secrétaire
d’Etat à l’Ecologie Emmanuelle
Wargon a annoncé le report, de fin
octobre à « courant novembre », de
la présentation de la programmation
pluriannuelle de l’énergie. Celle-ci doit
notamment donner la trajectoire de
réduction de la part de l’électricité
d’origine nucléaire d’ici à 2028. L. M.
Personnalité de la semaine? Christian Page
(photo) n’en revient pas. Qui l’eût cru? Voici
trois mois, ce quadra dormait dans la rue. Il
avait même posé un temps son sac de couchage
devant une agence Pôle emploi, dans le quartier
de Belleville, à Paris. Ça ne s’invente pas.
Son histoire est tristement banale : un divorce,
en 2015, la perte de son emploi de sommelier, puis de son logement…
Et c’est la descente aux enfers. Pour tenir bon pendant ces presque
quatre ans de galère, il raconte, avec humour, ses journées sur
les réseaux sociaux. Qui font pourtant froid dans le dos, comme
lorsqu’un agent de la municipalité l’a délogé à coups de jet d’eau.
Plus de 30000 internautes suivent le quotidien du SDF 2.0, parfois
« l’Abbé Pierre » pour ses amis. Un quotidien fait d’isolement, de rejet,
mais aussi de belles rencontres et d’amour, qu’il évoque dans un livre*
qui sort à veille de la trêve hivernale. Un symbole. Car son combat
pour aider à son tour ses « frères de rue » ne fait que commencer. V. S.
* Belleville au cœur, éd. Slatkine et Cie.
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la semaine
LES EXCLUSIFS
MODERNITÉS
Par
Elodie Emery
La trottinette
électrique, véhicule du Malin
Chroniqueuse
Des baskets
au centre de
l’enquête Knoll
Qui a tué Mireille Knoll? Sept mois
après le meurtre de la retraitée juive
de 85 ans, Yacine M. et Alex C.,
les deux mis en cause, ex-codétenus,
se rejettent la responsabilité des
coups de couteau mortels et de la
carbonisation partielle du corps.
Les enquêteurs sont donc
à la recherche d’éléments
matériels permettant d’établir
les responsabilités respectives
des deux mis en examen pour
« homicide volontaire à raison
de l’appartenance de la victime à une
religion ». Selon nos informations,
début octobre, la juge d’instruction
a demandé aux experts du laboratoire
scientifique de Paris d’analyser une
paire de baskets Adidas blanches,
taille 42, retrouvées dans le logement
d’Alex C. et sur lesquelles apparaissent
des « traces rougeâtres ».
Les scientifiques mandatés vont
devoir déterminer s’il s’agit de sang et,
si c’est le cas, à qui il appartient,
en comparant les empreintes
génétiques à celles d’Alex C.,
de Yacine M. et de Mireille Knoll. Fait
étonnant, Alex C. ne reconnaît pas
ces baskets, qui ne correspondent pas
à sa pointure. Les résultats sont
attendus avant le 8 novembre. Aucun
autre témoin n’était présent dans
l’appartement du XIe arrondissement
de Paris de l’octogénaire. C’est donc
parole contre parole, sauf si l’ADN
venait à parler… C. He
14
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Depuis cette première
expérience, tout est allé très vite.
Je suis devenue quelqu’un
d’autre. Je pars de chez moi,
smartphone en main, et me mets
en quête d’une trottinette libre,
comme d’autres débiles… euh…
grands enfants chassaient les
Pokémon il y a quelques années.
Elles sont géolocalisées, mais
parfois difficiles à trouver ; on
peut les faire sonner à distance,
on tourne la tête dans tous
les sens (où es-tu, petite
trottinette ?), c’est très ludique.
Pour l’instant, les deux marques
américaines qui ont investi les
rues de Paris profitent d’un vide
législatif : les trottinettes sont
tolérées partout. Sur la route, il
faut avoir le cœur bien accroché,
tant on se sent vulnérable ;
les pistes cyclables sont plus
rassurantes. Mais le must, c’est
évidemment le trottoir, tant
qu’on en a encore le droit. En
pratique, il est tentant de foncer,
cheveux au vent, en slalomant
entre les obstacles, tel Bart
Simpson.
P. HANNA/REUTERS
C. ACHI/REUTERS
U
n soir en semaine,
aux alentours de
22 heures. La fin d’une
longue journée, une douleur
lancinante aux pieds à cause
de chaussures trop rigides.
La flemme de devoir marcher
vingt minutes. Et, soudain,
l’égarement. La trottinette
électrique était là, sur le trottoir
d’en face, disponible, offerte. J’ai
téléchargé l’application, suivi les
instructions en jetant autour de
moi des regards de bête traquée,
comme si je m’apprêtais à rentrer
dans un sex-shop. Si j’avais croisé
une connaissance, j’aurais nié
en bloc. « Je voulais en regarder
une de plus près, c’est tellement
ridicule, ha ha. »
Quelques secondes plus tard,
je donne la première impulsion,
moi qui ai dépassé l’âge de 12 ans
depuis longtemps. J’accélère, un
tout petit peu… Et je comprends
immédiatement que mon erreur
est irréparable. L’engin prenant
de la vitesse, je suis gagnée par
un sentiment d’euphorie totale,
je pousse des cris de trouille
et d’excitation, je ris comme
une possédée. En descendant du
bolide, encore haletante, les bras
tremblant d’avoir été crispés
sur le guidon, je sais déjà
que je recommencerai.
Au cours de ma dernière
chevauchée, j’ai pensé que ce
petit chien, s’il devait dévier
brutalement de sa trajectoire, ne
survivrait pas à mon passage. J’ai
pensé que si j’étais à la place de
ce couple d’octogénaires en
promenade, j’aurais crié contre
moi-même en brandissant ma
canne de colère. J’ai imaginé
l’exaspération de l’urgentiste
qui me recevrait quand j’aurais
terminé ma trajectoire dans
un mur ou sous les rues d’un
bus – « Encore une décérébrée
qui s’est prise pour Stéphane
Peterhansel. Je me demande
s’il faut vraiment essayer
de la sauver, tiens ! »
La trottinette électrique :
ne commencez pas.
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la (fausse) semaine
Le journal, mi-réel, mi-rêvé, de la vie d’Emmanuel Macron.
LE ROMAN
DU PRÉSIDENT
Où la violence rattrape le chef de l’Etat, de Christophe Castaner
à Recep Tayyip Erdogan, en passant par Sophia Chikirou.
Episode LXXV.
Sévices
corporels
22 octobre, 13h08
Emmanuel Macron soulève une
jambe, puis l’autre. La boue colle
aux semelles de ses bottes et
le transforme en spationaute
avançant sur la Lune. « Faut tout
faire », grommelle le président. Il
a exigé d’être seul dans cette
ferme des environs de Trèbes,
pour mieux mesurer les dégâts à
la suite de la crue de l’Aude. En
réalité, il cherche, derrière un
vieux buffet que l’inondation a
renversé, dans une niche du mur,
un petit coffre-fort noir. Celui-là
même qui a échappé à la perquisition chez Alexandre Benalla, en
juillet dernier. Quelle idée d’avoir
caché l’objet dans la maison familiale d’une lointaine cousine de
Brigitte ! Macron le glisse sous
son bras, fait demi-tour et vise la
sortie, tandis que ses semelles
émettent un gros « smurglp ».
23 octobre, 11h37
Tim Cook est comme une pile
électrique posée sur le canapé
16
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
de l’Elysée. « Try it, Manu, try
it ! » Dans sa main, le prototype
de l’iPhone 28. Une simple
feuille de plastique, souple et
transparente, d’où s’élèvent des
hologrammes. Sous les ordres
du PDG d’Apple, l’engin démarre une visite virtuelle en 3D
du Louvre, allume et éteint la
télévision accrochée au mur et
appelle même Donald Trump
avec le standard sécurisé du président. « Que toi vouloir ? Dismoi ! » « Call my dog Nemo,
please… » L’appareil émet un
son strident, la porte s’ouvre,
Nemo bondit sur Tim Cook et
avale d’une lampée le smartphone à 23 500 dollars.
23 octobre, 16h12
Une semaine s’est écoulée depuis le remaniement, et pas un
des nouveaux ministres n’a fait
parler de lui. Sauf ceux qui ont
été épinglés pour leur proximité
avec les lobbies. « Il faut recommencer », annonce Emmanuel
Macron à son Premier ministre.
« Je vais nommer Marc-Olivier
Fogiel à la Famille, Jean Dujardin à la Culture et Teddy Riner
aux Sports. On va voir si ça n’intéresse pas les Français. Et pour
l’Intérieur, je prends Booba,
comme ça, les bandes de banlieue auront à qui parler. »
23 octobre, 19h26
Jean-Yves Le Drian agite la tête
comme un vieux saint-bernard
fatigué. Et il songe que, cette
fois, le président déraille vraiment. Le chef de l’Etat a décidé
de kidnapper Mohammed ben
Salmane et de le remplacer par
un sosie qu’il sera aisé de manipuler à distance. Il suffit, dit-il,
d’attirer l’homme fort d’Arabie
saoudite à Istanbul pour le sommet sur la Syrie, prévu en fin de
semaine. « Et le sosie, on le
trouve où ? » soupire Le Drian.
Macron ouvre la porte de son
secrétariat particulier et surgit,
en djellaba noire et coiffe de
Bédouin rose et blanc, Alexandre Benalla !
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K. OZER/POOL VIA REUTERS
« Nous, les Ottomans,
ça fait mille cinq cents
ans qu’on obtient
des aveux sans faire
couler le sang »
24 octobre, 20h13
« Alors, c’est qui, le patron ? »
Jean-Luc Mélenchon avale sa
salive. « Mais c’est toi, ma Sophia, comme toujours… » « T’as
vu ce que j’ai envoyé sur BFM ?
Demain, tu me réitères ton appui,
la semaine prochaine, tu annonces que je serai tête de liste
aux européennes et, en 2022, tu
me soutiendras pour la présidentielle. Capito ? » « Oui, ma
Sophia, on fait comme tu dis. » Il
raccroche et pleure.
24 octobre, 23h12
« Je comprends, Jean-Luc, je
comprends… » « Toutes mes
conneries depuis deux ans, c’est
elle… » Mélenchon vient d’expliquer à Macron à quel point l’influence de Chikirou lui pèse.
« Alors voilà, je me suis dit que si
tu me prêtais Benalla pour qu’il
lui explique comment se comporter avec moi… Il a des arguments, cet homme… » « Je t’envoie sa fiche par SMS, mon
Jean-Luc. »
25 octobre, 17h30
« Je m’en tire pas mal, non ? »
Pour son premier rendez-vous
d’évaluation avec le président,
Christophe Castaner a mis une
cravate noire à pois blancs. « Et
tu vas voir le plan pour la sécurité à l’école. Un commissariat
dans chaque collège, avec deux
cellules de garde à vue. Des portiques à l’entrée, des snipers sur
le toit et un survol d’hélico par
semaine. Plus des rafles avec
fouilles au corps. Et des milices
de parents d’élèves en patrouille
pendant la récré. T’as vu ? Alors,
c’est qui qu’est pas un kéké ? »
partout, c’est sale. Nous, les Ottomans, ça fait mille cinq cents ans
qu’on obtient des aveux sans
faire couler le sang, sans même
faire trop crier les gens. Il suffit
de mettre le bon instrument au
bon endroit, et ça parle tout seul.
Tu devrais nous envoyer ton
nouveau ministre de l’Intérieur,
pour un petit stage… »
26 octobre, 7h05
« Patron, pour remplacher
l’Arabe, ch’est râpé. » Sur FaceTime, la voix d’Alexandre Benalla
chuinte, et son visage paraît tuméfié, l’œil gauche quasi fermé.
« Ch’est Chofia Chikirou. Ch’avais
à peine ouvert la bouche qu’elle
ch’est chetée chur moi, ch’ai rien
vu venir. Cha ch’est une femme
danchereuche, préchident… »
28 octobre, 11h06
27 octobre, 18h15
La moustache frétille. Recep
Tayyip Erdogan regarde Emmanuel Macron dans les yeux. Les
deux hommes sont censés parler
de la Syrie. « Pourquoi tu t’embêtes avec la démocratie, Manu?
Tu as le pouvoir, exerce-le. Opposants en prison, médias muselés,
entreprises sous contrôle. Regarde : je passe même pour un
défenseur de la liberté de la
presse parce que je dénonce le
meurtre d’un journaliste coupé
en morceaux par des Arabes. Ils
ont toujours été nuls pour la torture, les Arabes. Ils en flanquent
Par
Christophe
Barbier
A retrouver
du lundi
au vendredi
à 6 h 50 et
à 7 h 50 sur
Emmanuel Macron avait demandé au général Bio-Farina la
liste des 54 SMS effacés à distance sur le portable d’Alexandre
Benalla, pendant sa garde à vue.
Elle l’attend sur son bureau.
Dix-sept messages sont des demandes de Brigitte pour aller
chercher des produits de beauté;
huit concernent des sorties improvisées du président – trois au
théâtre, trois dans des dîners,
deux en boîte de nuit; vingt-trois
exigent des renforts de CRS pour
des visites en province; trois renvoient aux armes à feu possédées
par le garde du corps – Macron
avait eu envie de faire du tir à la
Lanterne, un dimanche; les trois
derniers exigent la restitution
par Benalla de la moumoute de
secours volée à Donald Trump
lors de sa visite, le 14 juillet 2017.
Le président glisse la liste dans la
broyeuse.
A suivre…
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
17
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OPINIONS
TOUT EST D’ÉPOQUE PAR
Moins débattue, la deuxième
raison invoquée par l’Elysée pour
ne pas mettre l’accent sur la « victoire militaire » de 1918 est tout
aussi intéressante et révélatrice de
la façon dont le chef de l’Etat
aborde les problématiques mémorielles. « Cela a été négocié avec
l’Allemagne, la chancelière Merkel
étant une invitée de marque des
cérémonies », a-t-on appris dans le
même article de Lopinion.fr. Voilà
qui illustre assez bien « la vision
contractuelle de la mémoire » de
Macron, selon la belle formule de
la sociologue Sarah Gensburger. Le fait que l’Allemagne
soit aujourd’hui un pays ami malgré les deux guerres
récentes est certes un miracle qu’il convient de célébrer. Mais pourquoi vouloir récrire le passé au nom du
présent? Pourquoi vouloir « toper » pour faire disparaître les fractures anciennes? Au contraire, il faut chérir
les cicatrices, en ce qu’elles constituent un rappel
constant au tragique de l’Histoire.
La mémoire ne saurait être un miroir devant lequel
il nous plaît de poser sous notre meilleur profil ; le
passé ne peut servir à montrer ses bonnes intentions
de façon rétrospective. Un autre exemple de cette tentation a été donné récemment, lors de la décision de
baptiser le nouveau lycée de Carquefou (près de
Nantes). Le conseil régional – gestionnaire des établissements secondaires des Pays de la Loire – avait choisi
le nom d’Estienne d’Orves, en hommage au héros de la
Seconde Guerre mondiale et martyr de la Résistance,
fusillé par les nazis en 1941. Mais ce choix fut rejeté par
le conseil d’administration du lycée, avec le soutien de
l’opposition de gauche à la Région, au motif que ledit
officier de la Marine nationale était issu des rangs « de
la droite monarchiste ». Mémoire, mon beau miroir…
Quelle ignorance de la part de ces belles âmes! Et quel
petit mépris ! Au bout d’un an, le conseil régional est
finalement passé en force. Reste le gâchis… Car l’exercice d’admiration ne peut se limiter à ceux qui pensent
comme soi. Et l’hommage aux valeureux des autres
bords honore ceux qui ont la culture, l’humilité et la
civilité de le rendre. C’est ainsi que s’écrit l’Histoire.
ANNE
ROSENCHER
MÉMOIRE,
MON BEAU MIROIR...
L
e lundi 5 novembre, Emmanuel Macron débutera ses cinq jours de voyage dans le nord et
l’est de la France à l’occasion du 100e anniversaire de l’armistice de 1918. Un déplacement à
étapes, que l’Elysée a nommé « itinérance mémorielle et territoriale » – une formule qui sonne un
peu comme le pastiche d’un formulaire de l’Education
nationale, mais glissons. Et venons-en à ce qui a créé la
polémique. A savoir que, pour le chef de l’Etat « le sens
de cette commémoration ne sera pas de célébrer la victoire de 1918 » (1), a-t-on appris sous la plume d’un
confrère de L’Opinion : Emmanuel Macron veut
d’abord rappeler que les « combattants étaient alors
pour l’essentiel des civils qu’on avait armés » et que
cette guerre fut avant tout « une grande hécatombe ».
Nous laisserons aux spécialistes de la philosophie
et de l’éthique militaires le soin de débattre sur le fait
que le soldat est symboliquement passé du statut de
héros à celui de victime. L’avènement d’un individualisme sentimental et la professionnalisation de l’armée
nous ont fait évoluer, pour le meilleur et pour le pire, de
la conscription à la contrition. Certains s’en désolent :
« Le militaire mort au combat est devenu un accidenté
du travail, et l’Etat, qui met en œuvre la force armée, un
patron négligent traîné pour ce motif devant les tribunaux », peut-on ainsi lire dans un article de la revue Inflexions (2). Lequel déplore, au passage, que l’on retire
aux soldats leur héroïsme, « cette qualité de celui qui,
au service du pouvoir, est capable de se contraindre par
loyauté malgré la peur de la mort ». D’autres sont plus
indulgents avec ces évolutions : « Qui peut encore adhérer au récit patriotique d’antan
sur “la victoire contre les
Le passé
Boches”? » demande le journane peut servir liste spécialisé Jean-Dominique Merchet (3), qui rappelle
à poser sous
que la Grande Guerre fut surnotre meilleur tout « une hécatombe injusprofil
tifiable ».
18
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
(1) « 11 Novembre : l’Elysée ne veut pas une commémoration
“trop militaire” », « Secret Défense », le blog de JeanDominique Merchet, sur Lopinion.fr.
(2) « Héros, victime, judiciarisé » (revue Inflexions, no 15).
(3) « 11 Novembre : pourquoi Emmanuel Macron a raison »,
voir supra.
Anne Rosencher est directrice déléguée
à la rédaction de L’Express.
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OPINIONS
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, PAR
CHRISTIAN MAKARIAN
VENTES D’ARMES À L’ARABIE,
LE FAUX DÉBAT
L
’onde de choc de l’assassinat du journaliste
Jamal Khashoggi ne cesse de s’étendre et
vient semer le trouble entre Paris et Berlin.
D’un côté, au nom de la morale, des voix se
lèvent pour dénoncer « l’ignominie » des
livraisons d’armement françaises à Riyad ; de l’autre,
on entend des cris d’orfraie contre la suspension des
ventes d’armes de l’Allemagne aux Saoudiens, annoncée unilatéralement par la chancelière Merkel.
En définissant l’Arabie saoudite comme un « partenaire stratégique », Bruno Le Maire a au fond résumé les termes du débat. Le pays de Mohammed
ben Salman (« MBS ») est engagé, on le sait, dans une
guerre acharnée contre l’Iran, qu’il combat notamment au Yémen sans résultats militaires probants et
en causant de tels ravages sur la population que
l’ONU qualifie la situation humanitaire de « pire au
monde ». Mais il se trouve que Riyad est aussi le financier principal, avec les Emirats arabes unis, de la lutte
que mènent de leur côté les pays occidentaux contre
le terrorisme, des derniers restes de Daech en Syrie
aux djihadistes du Sahara.
Dans le cadre des forces
Il y aura
africaines conjointes du G5
inévitablement Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad), que
une phase
Paris a mis en place avec té« aprèsnacité pour prendre la suite
Khashoggi »
de l’opération Barkhane, les
Saoudiens règlent près de la
moitié des frais. De même, dans la transaction des
fameux porte-hélicoptères Mistral, que Paris a réussi
à revendre à l’Egypte après avoir refusé de les céder à
la Russie, qui les avait achetés au départ, ce sont
encore les crédits saoudiens attribués au régime du
maréchal Al-Sissi, ennemi des Frères musulmans
comme l’est « MBS », qui ont facilité l’opération.
Les contrats de vente d’armes signés avec Riyad,
deuxième client de la France, ne relèvent donc pas d’un
mercantilisme sauvage, ils s’inscrivent dans des intrications complexes. Ce qui n’induit pas que les relations
bilatérales restent en l’état; pour Paris, il y aura inévita-
20
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
blement une phase « après-Khashoggi ». Et si l’on veut
vraiment punir « MBS », il faudrait rendre conditionnels d’autres échanges économiques encore plus stratégiques (notamment le pétrole, avec Total…).
Les exportations d’armes allemandes, pour lesquelles l’Arabie représente le troisième client après
l’Egypte et l’Algérie, ont aussi leur part d’ambiguïté.
Prise dans l’étau de la « Grosse Koalition » avec le SPD,
Angel Merkel subit, depuis 2013, les pressions des
sociaux-démocrates qui veulent voir cesser les ventes
d’armes à la péninsule arabique. Or l’Allemagne, qui
est aujourd’hui le cinquième exportateur mondial
d’armes, a atteint des profits records dans ce secteur
et ses ventes hors Otan et hors UE ont augmenté de
45 % de 2013 à 2017.
D
ans l’actuel contrat de coalition gouvernementale, les livraisons d’armes à l’alliance
dirigée par Riyad contre les rebelles houthis du Yémen sont proscrites – sauf en ce
qui concerne les accords déjà engagés. La
chancelière, à la tête d’un assemblage politique de
plus en plus menacé (la défaite de son parti, lors des
élections du Land de Hesse, a entraîné l’annonce de sa
prochaine démission de la présidence de la CDU), a
une nouvelle fois réagi en fonction de considérations
internes pressantes. Les Verts, très opposés aux ventes
d’armes, sont scrutin après scrutin en train de tondre
la laine électorale sur le dos du SPD, partenaire obligé
de la chancelière.
Mais cette dernière aurait dû se concerter avec
Emmanuel Macron et montrer davantage d’égards.
Mauvais signal, car Paris et Berlin se sont engagés à
signer un nouveau Traité de l’Elysée, le 22 janvier 2019,
et la coopération militaire – avec un système de combat aérien du futur et un projet de char de combat
commun – est présentée comme un des nouveaux
piliers de la relance franco-allemande. Une ambition
qui ne verra pas le jour sans serrer les rangs.
Christian Makarian est directeur de la rédaction délégué
à L’Express et éditorialiste.
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OPINIONS
S
ronnement ne saurait justifier une quelconque dictai l’on veut lutter efficacement contre le
ture, comme le prétendent certains. La liberté des
réchauffement climatique, il convient
humains est un principe cardinal. Et des points de vue
d’écouter sa tête plus que son cœur. Aupratique et technique, il n’existe aucun lien entre l’injourd’hui, les Français sont perdus. Perdus
tervention de l’Etat et l’écologie. En Europe, ce sont au
car ils ont du mal à percevoir une logique
contraire des pays libéraux (la Suisse, les Pays-Bas,
d’ensemble dans la politique de la majorité, le statut
l’Autriche, les pays du Nord)
du président étant même
qui sont les plus inventifs dans
passé aux yeux de l’opinion de
ce domaine.
« président des riches » à « préUne bonne politique pour
sident des pollueurs ». Du côté
l’environnement doit s’enchâsde l’opposition, les LR vouser dans les structures de la
draient lutter contre le rédémocratie libérale et doit
chauffement climatique sans
respecter trois principes.
augmenter les taxes sur l’esD’abord, elle doit viser un objecsence et en refusant par printif unique qui est, selon moi, la
cipe les péages urbains. Démabaisse des émissions de CO2.
gogie quand tu nous tiens…
Essayons donc ici de faire de
De façon concrète et dans le
la pédagogie. Si l’opinion pucontexte français, cela signifie
blique a longtemps sous-estimé
qu’il faut encourager la producle dérèglement climatique et
tion et l’utilisation d’énergie
LIBRE-ÉCHANGE, PAR
ses conséquences, elle sousélectrique. En amont, en renonestime aujourd’hui notre capaçant à fermer des centrales nucité à résoudre, au moins parcléaires. En aval, en conservant
tiellement, le problème.
les systèmes de bonus-malus et
en accélérant le développement
Déjà, il convient de tuer les
de bornes de recharge pour les
fausses idées. Parmi elles, la
automobiles électriques.
décroissance et le socialisme.
La décroissance, incarnée par
Ensuite, une politique ne doit
Nicolas Hulot ou Pierre Rabhi,
pas insulter l’avenir technovoudrait nous faire croire que
logique. Le progrès technique
faire moins, c’est faire mieux.
n’est pas linéaire, et il est imposCette idée est erronée à trois
sible de dire aujourd’hui quelle
titres. Erreur anthropologique,
sera, du solaire, de l’éolien offd’abord : l’humain est un être
shore ou du nucléaire nouvelle
d’Histoire et de progrès. Nous
génération, l’énergie la plus
naissons libres pour participer
rentable et la plus écologique.
à la construction du monde,
La politique doit donc fixer des
non pour revenir en arrière. Erreur pratique, ensuite :
objectifs de réduction d’émissions de CO2 et non de
comment mener une politique de décroissance ? Par
développement de telle ou telle technologie.
une politique de contrôle des naissances ? Faut-il
instaurer des tickets de rationnement ? Erreur techEnfin, il ne faut pas hésiter à décentraliser la lutte
nique, enfin : rien ne dit que la décroissance soit
contre le réchauffement. Erik Orsenna rappelle
dépolluante. En substituant le charbon au nucléaire,
qu’aujourd’hui, dans ce domaine, les villes sont plus
les Allemands ont mené une politique dont personne
actives et efficaces que les Etats. Ce sont elles qui,
n’oserait prétendre qu’elle est
par exemple, peuvent organiser au mieux le recyclage
bonne pour l’environnement.
des déchets. C’est aussi la raison pour laquelle je suis
Une
Le socialisme écologique
très favorable à ce que les villes puissent mettre en
est vanté en France par l’inefplace des péages urbains pour les véhicules polluants.
quelconque
fable France insoumise. Il
Laissons aussi respirer les initiatives locales.
dictature
constitue une impasse comme
ne saurait
la décroissance. PhilosophiEconomiste et essayiste, Nicolas Bouzou est fondateur
être justifiée
et directeur du cabinet de conseil Asterès.
quement, la défense de l’envi-
NICOLAS
BOUZOU
COMMENT
LUTTER CONTRE
LE CHANGEMENT
CLIMATIQUE ?
22
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
- © Sébastien Millier - RATP RCS Paris B   
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OPINIONS
DEMAIN SERA VERTIGINEUX, PAR
LAURENT
ALEXANDRE
contre la blockchain. Troisième
problème : sa validation est
ultracomplexe. Afin d’assurer la
sécurité des échanges, chaque
transaction fait l’objet d’une validation par des « mineurs », qui
sont des particuliers, rémunérés
pour mettre à disposition la
puissance de calcul de leurs ordinateurs. Afin
d’assurer qu’un actif ne fait pas l’objet de deux
transactions parallèles, une course est lancée entre
les « mineurs » pour valider les blocs de transactions. Cette course consiste à résoudre un problème
mathématique complexe – une équation cryptographique –, ce qui permettra de prouver que le mineur
a bien effectué son travail. Les mineurs sont les gardiens de la blockchain et sont payés par la création
d’unités de cryptomonnaies de cette blockchain.
BLOCKCHAIN :
JE N’Y COMPRENDS RIEN !
L
a blockchain est le terme technologique dans
le vent. La « chaîne de blocs » est un protocole doté d’une architecture permettant de
réaliser des transactions sécurisées par
cryptographie en contournant les tiers de
confiance tels que les banques, les notaires ou encore
les plateformes numériques comme Uber. La puissance de cette technologie repose sur le fait que
chaque échange est définitivement enregistré sous
forme de « blocs de transactions » qui forment la
« chaîne de blocs ». Ce registre, présent sur tous les
nœuds du réseau, est infalsifiable. Le bitcoin est l’utilisation la plus connue de la blockchain : il désigne à la
fois un protocole anonyme et sécurisé et une cryptomonnaie. The Economist explique que la blockchain
« pourrait changer le monde » et reconfigurer les Etats.
Les possibilités offertes par cette technologie sont inimaginables et dépassent largement les utilisations
financières comme le bitcoin. Mais l’industrie de la
blockchain soulève des montagnes d’interrogations.
P
remier problème : son origine est obscure.
Le protocole a été créé en 2008 par un
inconnu dont le pseudonyme est Satoshi
Nakamoto. Cette architecture reste bien
mystérieuse. Deuxième problème : elle a
beaucoup d’opposants. La blockchain pourrait
fragiliser les tiers de confiance « physiques » (Etats,
notaires…) et redonner du pouvoir à l’utilisateur en
lui permettant de recourir à des services sans payer
de frais ni de taxes, ni révéler ses données personnelles. Le protocole pourrait également renforcer l’autoDes possibilités administration des biens et des
inimaginables, services, réduire les coûts
administratifs et améliorer l’efmais des
ficacité économique. Beaumontagnes
coup d’acteurs ont donc énord’interrogations mément à y perdre et luttent
24
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
L
e bitcoin n’est pas la seule : il en existe des
dizaines d’autres utilisant des algorithmes
différents. Ainsi, l’ethereum, qui est actuellement fondé sur un algorithme « proof of
work » (preuve de travail) comme bitcoin,
introduit la validation par « proof of stake » (preuve
d’enjeu). C’est une pagaille monstre.
Quatrième problème : l’énergie. Le travail des
mineurs exige des machines « énergétivores ». La
seule blockchain du bitcoin consomme autant
d’électricité que l’Irlande ! Entre les geeks et les écologistes, la tension est palpable.
Cinquième difficulté : une instabilité invraisemblable des utilisations financières. Le bitcoin
connaît une intense fièvre spéculative : entre janvier
et décembre 2017, son cours est passé de 800 à
17 000 euros, puis il s’est effondré. Warren Buffett est
alarmiste : « Je peux dire avec quasi-certitude que
cela finira mal. »
Sixième inquiétude : on n’y comprend rien. Ceux
qui en parlent ne réalisent pas l’immensité des problèmes techniques, juridiques et sociaux. Moi, je n’y
comprends rien. Mais le plus inquiétant, c’est que la
plupart des experts non plus !
Chirurgien, énarque, entrepreneur,
Laurent Alexandre est aujourd’hui business angel.
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L
e gouvernement italien est apPERSPECTIVES, PAR
plaudi de tous quand il revendique le droit de décider de sa
politique sans obéir à des
bureaucrates bruxellois. Pourtant, ce n’est pas si simple : quand on
est endetté, on est entre les mains de
ses créanciers. Et les gouvernements
italiens successifs, qui ont laissé s’accumuler une dette de 2 000 milliards
d’euros, n’échappent pas à cette règle.
Car tout devient brusquement plus
difficile : la Banque centrale européenne, qui achetait chaque année plus
que le montant des dettes nouvelles
émises par l’Italie, a réduit ses achats de
titres; et la dette italienne doit mainteAussi, le gouvernement de Rome aurait tort de
nant être plus largement financée par le secteur privé,
croire que les autres Européens, paniqués, les finanqui ne se gêne pas pour faire monter les taux, en raison
ceront sans condition. Car c’est impossible, les textes
des risques. A la fin de l’année, ce sera pire : la BCE va
sont précis : aucun financement européen n’est posinterrompre totalement ses achats de titres publics et
sible sans plan de réduction de la dette italienne.
le secteur privé fixera seul la valeur des emprunts des
Cette crise peut encore être retardée, par 1 000 expépays européens. Comment l’Italie va-t-elle alors troudients, jusqu’aux élections européennes prochaines.
ver les 250 milliards dont elle aura besoin en 2019?
Pas beaucoup plus longtemps.
Si l’on suit les règles de l’eurozone (qui ne pourraient être modifiées que par un improbable accord
unanime de ses membres), le pays devra se financer
t les autres Européens, pour ne pas être ensur les marchés. Et s’il ne peut
traînés dans la tourmente, devront-ils romy parvenir, il ne pourra recepre leur solidarité avec les Italiens ? Après
Cette crise
voir l’aide des autres Euroavoir tout fait pour les convaincre de revenir
peut être
péens et de la BCE que s’il met
à la raison et de payer les dettes accumulées
en place un programme très
par leurs aînés, ils couperont tous les liens avec
évitée par un
de réduction de
Rome, d’une façon ou d’une autre, la mort dans
dialogue avec contraignant
sa dette publique.
l’âme. Très bientôt.
les Italiens
Et si les marchés commenLe gouvernement italien, abandonné à lui-même,
cent à douter de la capacité de
pourrait alors tenter de financer ses banques en émetl’Italie d’accepter un tel effort, les taux d’intérêt montant de nouvelles dettes publiques, qui seraient rateront plus encore; ce qui mettra en péril les banques
chetées par ses banques, qu’il aurait ainsi financées.
italiennes, entraînera une fuite des épargnants face
Ce serait évidemment de la monnaie de singe,
aux risques que courront leurs dépôts (si j’étais italien,
conduisant l’Italie dans un chaos vénézuélien.
j’y penserais déjà) et, par une prophétie autoréalisaPar quelles catastrophes faudra-t-il passer pour
trice, menacera l’existence du système bancaire italien.
revenir à la raison ? Les crises à venir que j’annonce ne
Pour échapper à ce désastre, les banques italiennes
sont pas inévitables. Celle-là peut être évitée, par un
devront alors, selon les règles en vigueur, chercher des
dialogue franc et lucide avec les Italiens. En leur difinancements auprès de leurs actionnaires, puis de
sant leurs vérités. En affrontant les nôtres.
leurs créanciers, puis de leurs déposants. Et si cela ne
Je ne me fais pas d’illusions : je serai encore taxé
suffit pas, les règles de l’Union prévoient que la banque
de pessimisme excessif. Ce n’est pas nouveau, et cela
devra être liquidée. Les épargnants italiens auront
ne s’adresse pas qu’à moi. Il y a plus de deux siècles,
alors payé la dette publique avec leurs dépôts, et le pays
Nicolas de Chamfort remarquait : « En France, on
s’effondrera. Entraînant une crise mondiale majeure.
laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on perséDe fait, aucune autre solution n’est possible. Ni un
cute ceux qui sonnent le tocsin. »
financement américain, russe ou chinois. Et, en agissant comme elle le fait, la Commission défend l’intéEcrivain, auteur de nombreux romans et essais,
Jacques Attali est président de la fondation Positive Planet.
rêt de la zone euro et du peuple italien.
JACQUES
ATTALI
À ROME, LES CLOCHES
VONT BIENTÔT SONNER
LE TOCSIN
E
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
25
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Quand
les parents
d’élèves
abusent
Les profs ont de plus en plus de mal à les gérer. Trop présents
ou trop absents, anxieux souvent, agressifs et même
violents, ils sont nombreux à peupler leurs cauchemars.
Par Amandine Hirou. Illustrations : Stéphane Oiry
C
’est cette prof d’un collège de région parisienne
à qui la mère d’un élève
téléphone un soir sur son
portable pour lui dire que
son fils n’est « vraiment
pas content de ses cours très mal organisés ». Cette enseignante en lettres
modernes de Seine-Saint-Denis qui
croule sous les courriers de parents
procéduriers menaçant à tout bout de
champ de porter plainte. Par exemple,
pour une exclusion de classe pas tout
à fait dans les formes. Ce principal,
près d’Orléans, qui, lors d’une convocation, assiste aux conseils musclés
d’un père à son fils : « Ce collège, c’est
de la merde ! », « Si un prof est trop
con, t’as le droit de le dire ! »… Ou
encore ce maître des Ardennes qui se
saisit en catastrophe d’une batte de
base-ball pour se défendre quand il
apprend qu’un père agressif débarque
à l’école pour lui « casser la gueule ».
Evidemment, les parents n’ont pas
le monopole de la violence, comme le
prouve le récent braquage d’une
enseignante du lycée Edouard-Branly,
à Créteil, par un élève équipé d’une
arme factice (voir l’encadré page 31).
Mais, même dans ce cas précis, une
association de parents d’élèves de
l’établissement a trouvé à redire,
déplorant l’absence « de cadre dans
cette classe » ! Une façon de rejeter la
faute sur la professeure visée… Alors,
parents, ne vous étonnez pas si vos
oreilles sifflent. En salle des profs, vous
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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faites partie des principaux sujets
de conversation. Mépris de la fonction, ingérence dans les méthodes
d’enseignement, reproches, insultes,
menaces… La rupture entre les familles et l’institution n’est pas consommée, mais le malaise est là et ne relève
pas, comme certains voudraient le
croire, d’un corporatisme borné de la
part des enseignants.
Déjà, en 2014, Georges Fotinos,
ancien inspecteur général de l’Education nationale, lançait un pavé dans
la cour en publiant les résultats d’une
enquête menée auprès des directeurs
d’école. Elle révélait que 1 sur 2 avait
été agressé, physiquement ou verbalement, par un parent. Quatre ans
plus tard, il dresse, dans une nouvelle
étude, un tableau plus noir encore
(voir son interview page 36). Insultes
et cas de harcèlement sont à la
hausse. Ils sont 48 % « à déclarer que
les relations avec les parents d’élèves
se sont dégradées », 8 points de plus
qu’en 2013 et 18 de plus qu’en 2004 !
Et puis il y a ces événements qui
atterrissent en pages faits divers sans
que ça n’émeuve plus grand monde.
Début octobre, le père d’une élève de
4e au collège Evariste-Galois, à Meyzieu, en périphérie est de Lyon, s’est
invité en salle des profs pour gifler
l’enseignant qui avait osé exclure de
son cours sa progéniture. Certes, tous
les parents ne sont pas des cassepieds, voire – bien plus grave – des
casseurs de profs. Mais il y a des
comportements-types qui reviennent
et minent la profession. Et qui
permettent de dessiner les cartes d’un
déroutant jeu des six familles de
parents d’élèves.
OMNIPRÉSENTS
Depuis la réforme du Code de l’éducation, en 1989, le parent d’élève est un
« membre à part entière de la communauté éducative ». Il est aujourd’hui
associé aux prises de décision des
conseils d’école (maternelle et élémentaire) ou des conseils de classe et
d’administration (secondaire) via ses
représentants élus. A première vue, il
28
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
y a de quoi s’en réjouir. Seulement,
certains semblent prendre leur rôle
très – trop ! – au sérieux. C’est le cas du
parent omniprésent. Lors de la traditionnelle réunion de rentrée, impossible de le rater. Il boit les paroles de
l’enseignant en noircissant son carnet, connaît le programme scolaire de
l’année par cœur et n’hésite pas à l’interrompre pour demander : « Vous
allez bien aborder la question de la
division à deux chiffres dès le premier
trimestre ? Non, parce que vous avez
oublié d’en parler alors que ça me
semble important ! » Les subtilités des
différentes pédagogies – Montessori,
Freinet, Steiner – n’ont pas de secret
pour lui. Il ne craint pas d’en conseiller certaines lors de ses nombreux
entretiens individuels avec la maîtresse de son poulain… enfin, de son
fils. « Ce type de parent hyperintrusif
est de plus en plus courant, hélas !,
soupire Anne*, professeure des écoles
de CM1 à Levallois-Perret. On est
obligé de lui rappeler qu’enseigner est
un métier, le nôtre. De la façon la plus
diplomate possible, sans le vexer,
sinon le ton peut vite monter. » Pas la
peine de chercher beaucoup pour recueillir des témoignages d’ensei-
Une ingérence dans la
pédagogie, longtemps
chasse gardée de
l’école, qui trahit une
inquiétude croissante
gnants excédés par le sans-gêne ou le
mépris de certaines familles. Surtout
dans les beaux quartiers, où cette attitude consumériste vis-à-vis de l’école,
dont on attend une sorte de « retour
sur investissement », semble de plus
en plus répandue.
Quel n’a pas été l’étonnement de
cette prof d’allemand, fraîchement
débarquée dans un collège d’une
banlieue cossue de Paris, lorsqu’une
mère lui a expliqué en début d’année
que son prédécesseur était « bien plus
sympa et plus clair dans ses explications ». Malgré ses douze années
d’ancienneté dans le métier, cette
trentenaire agrégée n’est pas au bout
de ses surprises avec sa classe de 5e :
« Les élèves se fichaient royalement de
ma matière, ils avaient été influencés
par leurs parents, soucieux de voir
leurs enfants intégrer la “meilleure
classe” du seul collège public de la
ville. » En conseil de classe, la jeune
femme assiste ainsi, médusée, à l’intervention de parents délégués prévenant
qu’un groupe d’enfants « boycottera la
rentrée de septembre », avec leur bénédiction, parce que la direction du collège a simplement décidé de séparer
ces bavards l’année prochaine. Elle doit
aussi faire avec cette mère qui l’accuse
d’« isoler affectivement son enfant »
après avoir osé le changer de place ;
avec ce père qui lui reproche de « trop
tarder à corriger les copies »; ou encore
avec l’auteur de ce petit mot conclu
d’un laconique « Vous êtes inhumaine ». Sans oublier ce parent – un
ex-inspecteur de l’Education nationale, comme quoi nul n’est parfait –,
venu lui demander « ce qu’elle fait en
classe » : « J’ai regardé le cahier de
mon fils, il n’y a pas grand-chose. » Et
de lui proposer quelques manuels
scolaires « pour l’aider », bien sûr.
Cette ingérence dans la pédagogie,
les méthodes, les programmes, bref, ce
qui fut longtemps considéré comme la
chasse gardée de l’école, trahit évidemment une inquiétude croissante.
La peur du chômage, du déclassement
social, met à rude épreuve les nerfs des
parents, pour qui l’école fait plus que
jamais office de garde-fou. En tête des
réclamations : les évaluations, évidemment. Certes, en cours élémentaire, le
barème lettré du livret scolaire (A, B, C,
D) a disparu au profit des objectifs « dépassés », « atteints », « partiellement
atteints », « non atteints ». « Si l’une de
ces deux dernières cases est cochée
dans une matière, il n’est pas rare de
voir des parents débarquer ventre à
terre, sans rendez-vous. Ils font pres-
ILLUSTRATION : STÉPHANE OIRY
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Quand les parents d’élèves abusent
sion sur moi pour que je “corrige” le
livret, paniqués à l’idée que leur enfant
ne puisse pas intégrer sur dossier le
collège de leurs rêves en 6e », explique
cette enseignante de CE1.
Sans oublier les « obsédés de Pronote » ! Dans le secondaire, nombre
d’établissements se sont dotés d’outils
numériques comme celui-ci pour permettre aux parents d’accéder à tout
moment aux évaluations, à la liste des
devoirs ou à l’emploi du temps. « Résultat, certains parents se connectent
dix fois par jour pour tout contrôler et
nous harcèlent de commentaires, se
plaint cette prof principale de collège.
Un parent m’a très poliment fait
remarquer que la moyenne de la classe
en expression orale n’était pas révélatrice car basée sur trop peu d’évaluations. Il m’a conseillé d’organiser un
autre contrôle pour plus de justesse! »
Une notion de « justesse » toute relative ? L’enfant de l’auteur de ce message cordial avait sûrement à y gagner.
SURPROTECTEURS
Les parents d’élèves et les enseignants
ont en fait des intérêts divergents :
« Les premiers ne réfléchissent souvent qu’en termes d’intérêt personnel
tandis que les seconds doivent œuvrer
pour le bien du collectif. Forcément, ça
fait des étincelles », explique JeanLouis Auduc, spécialiste des sciences
de l’éducation et ancien directeur
adjoint de l’institut de formation des
maîtres (IUFM) de Créteil. « L’école
n’est que le reflet de la société qui est de
plus en plus individualiste », renchérit
Patrice Romain, principal du collège
Pierre-de-Coubertin, à Saint-Jean-deBraye, dans le Loiret.
Son livre Quand un proviseur se
lâche ! Lettres aux parents d’élèves
(Cherche midi, 2017) est une compilation de textes qu’il n’osera jamais leur
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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envoyer. « Madame, pour attribuer les
200 casiers individuels du collège,
nous avons tout simplement procédé
par ordre alphabétique. Votre enfant
n’a donc aucune raison de “se sentir
humilié”, comme vous dites, parce que
le sien est en bas », écrit-il par exemple.
« Tout est inspiré de faits réels compilés ces neuf dernières années, préciset-il. Les coucher sur papier m’a servi
de soupape et évité de craquer. »
Dans ces pages, il est beaucoup
question de punitions jugées « injustes » ou « abusives ». « Monsieur,
votre fils, qui avait traité son professeur
de “fils de pute”, a effectivement bien
effectué ses heures de colle, contrairement aux autres fois. Je ne suis pas persuadé pour autant qu’il fallait, pour le
récompenser, lui acheter un iPad »,
écrit Patrice Romain. Comme beaucoup d’enseignants, il déplore un
manque de cohésion et de cohérence
entre l’école et les familles, qui ont une
fâcheuse tendance à prendre systématiquement la défense de la prunelle
de leurs yeux. « Prenons la métaphore
du train : l’enfant, pour avancer, doit
pouvoir s’appuyer sur le rail droit – les
parents – et le rail gauche – les profs. Si
les rails sont parallèles, l’enfant va loin.
Sinon, il déraille », explique-t-il. Son
conseil : même si l’on est en désaccord
avec l’enseignant – parfois d’ailleurs à
juste titre –, mieux vaut lui demander
un rendez-vous individuel plutôt que
le critiquer, voire le traiter de tous les
noms devant son enfant. Simple bon
sens? Cela ne va pas forcément de soi
pour tout le monde.
Dans son cabinet, le psychologue
Didier Pleux (Le Complexe de Thétis,
Odile Jacob, 2017) voit défiler bon
nombre de ces « enfants rois » qui appliquent avec brio la vieille stratégie du
diviser pour mieux régner. « Autant ma
génération a pu souffrir d’une complicité parfois excessive et aveugle entre
parents et enseignants, autant je
trouve que l’on tombe aujourd’hui
dans l’excès inverse », explique-t-il.
« Combien de parents me disent que,
si leur enfant est turbulent, c’est parce
qu’il est hyperactif. Ou que, s’il a de
mauvais résultats, c’est parce qu’il est
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
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Quand les parents d’élèves abusent
surdoué ! » Et le spécialiste de poursuivre : « Des enfants surdoués, j’ai dû en
voir deux en quarante ans. Parents,
non, votre enfant n’est pas trop en
avance, il est juste flemmard! » Comme
beaucoup, Didier Pleux prône l’instauration de structures et d’outils innovants pour favoriser le dialogue entre
les deux parties, chacune pouvant
avoir ses torts.
Cela faciliterait le travail de Catherine Becchetti-Bizot, médiatrice de
l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur. En 2017, elle a
reçu 13 000 réclamations, contre
12 000 l’année précédente. Les trois
quarts d’entre elles sont formulées
par les « usagers » (parents, élèves,
étudiants) des deux ministères. Les
contentieux portent notamment sur
les notes, les questions de discipline,
de harcèlement et d’orientation.
« Quand je vois les cafouillages de
Parcoursup ou le flou qui entoure la
réforme du bac à venir, je comprends
l’angoisse de certains parents »,
reconnaît une enseignante parisienne
de 2de. « A la fin de l’année, mes élèves
devront faire un choix au milieu
d’une liste de spécialités qui engagera
leur avenir. Ceux qui pourront s’appuyer sur des parents avertis opteront
pour une combinaison gagnante,
mais les autres ? » soupire-t-elle.
INVISIBLES
Les parents qui n’ont pas les codes
ont plus de mal encore à s’orienter
dans le grand labyrinthe scolaire. A
tel point que certains ont renoncé à
franchir la grille de l’établissement.
« Contrairement à une idée reçue, ces
parents ne sont pas démissionnaires.
Beaucoup ont une confiance aveugle
en l’école. Leur déception sera d’autant plus forte, et les réactions, plus
violentes, si l’élève se retrouve en
échec », explique Georges Fotinos.
Le 10 septembre dernier, Michelle
Luton, directrice de l’école élémentaire de la rue Manin, dans le XIXe arrondissement de Paris, organisait la
réunion plénière parents-profs. Une
première prise de contact cruciale.
« Beaucoup craignent
que les enseignants
n’empiètent sur leur
intimité ou sur leurs
valeurs familiales »
« Tout l’enjeu d’une école classée
REP+ comme la nôtre est de mettre en
confiance les familles. Pour éviter de
les voir uniquement lors des convocations, c’est-à-dire quand ça va mal,
nous organisons une semaine sans
écran avec des ateliers auxquels ils
peuvent participer, un bal de fin d’année, des sorties scolaires… Même s’il
m’est arrivé de devoir en annuler plusieurs faute de participants », soupiret-elle, tout en reconnaissant que certains parents, submergés par un
quotidien difficile, ont parfois d’autres soucis à gérer.
La semaine suivante, c’est au tour
de Stéphanie*, enseignante de CM1,
de réunir les parents d’élèves de la rue
Manin, cette fois-ci dans sa classe. La
jeune femme, qui a trimballé sa
trousse à Saint-Etienne-du-Rouvray,
Elbeuf (en Normandie), Villeurbanne,
Vaulx-en-Velin (en banlieue lyonnaise), avant d’atterrir dans le nordest parisien, a l’habitude de travailler
en zone prioritaire. 12 parents, sur
cette classe de 20 élèves, ont répondu
présent à l’appel. « Une bonne surprise », se réjouit la jeune femme. Surtout par rapport à sa collègue de CM2,
qui n’en aura vu que 3… pour 24 élèves.
« Si beaucoup ont peur de venir à ces
réunions collectives, c’est principalement à cause de la barrière de la
langue. En préambule des réunions individuelles, ils ont tendance à s’excuser d’emblée de ne pas bien parler français. Je leur rétorque qu’il s’agit plutôt
d’une richesse pour leur enfant »,
explique-t-elle, pour les rassurer.
MÉFIANTS
Ce lundi de septembre, Stéphanie rappelle classiquement les règles de
conduite, passe en revue le programme, avant de s’aventurer sur un
terrain plus délicat : « La semaine dernière, nous avons travaillé sur la reproduction du hérisson. J’ai eu droit à
de nombreuses questions sur le fonctionnement du corps humain que l’on
est censé aborder en CM2. Effrayée
par toutes leurs idées reçues, j’ai préféré leur expliquer. Mieux vaut qu’ils
s’informent auprès de nous, de vous,
plutôt que de regarder des vidéos pornos sur les portables », se lance-t-elle.
Silence dans la salle. « D’expérience,
mieux vaut aborder ce genre de sujet
en face à face pour éviter tout malentendu », confessera-t-elle le lendemain. Surtout dans le contexte
actuel. L’été dernier, des fake news
relatives au cours d’éducation à la
sexualité, dont le ministre Jean-Michel
Pris dans la déferlante #PasDeVague
E
n réaction au braquage
d’une enseignante par un élève
équipé d’une arme factice,
un flot de témoignages de profs
a déferlé sur les réseaux sociaux.
Sous le hashtag #PasDeVague,
ils dénoncent l’absence de soutien
hiérarchique face aux actes
de violence ou d’humiliation
commis par des élèves… mais
aussi par des parents. Exemples.
« Ce moment de solitude quand
tu dois prendre en charge l’une
de tes classes, afficher un visage
souriant alors qu’un parent vient
de t’insulter et de te menacer parce
que tu penses que la demande
d’orientation en seconde générale
de son enfant n’est pas réaliste. »
« Je suis professeur principal
de 5e. J’appelle les parents ou je
mets des mots. Une mère : “Arrêtez
de mettre des mots ou je porte
plainte.” Une autre, par texto :
“Allez-vous faire foutre, je vais
vous défoncer si vous rappelez.” »
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
31
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Blanquer avait réaffirmé l’importance, avaient affolé plusieurs parents, furieux que l’Education nationale envisage d’« apprendre aux
élèves de maternelle à se masturber » !
Une pure invention, évidemment.
Mais cet emballement en dit long sur
les nouveaux rapports des parents avec
l’école. « Beaucoup craignent que les
enseignants n’empiètent sur leur intimité ou sur leurs valeurs familiales,
32
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Sur des sujets
conflictuels,
de plus en plus
de profs font
l’impasse
culturelles ou religieuses. D’où certaines crispations », explique JeanLouis Auduc. Et le spécialiste de poursuivre : « Ces fameux cours d’éducation
à la sexualité vont bien au-delà de l’aspect purement biologique. A travers
eux, on y aborde la notion de l’égalité
garçons-filles, le respect des différences, la lutte contre les discriminations ; bref, tout ce qui fait partie des
missions de l’école républicaine »,
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Quand les parents d’élèves abusent
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poursuit-il. Annabelle*, professeure des écoles dans les
Hauts-de-Seine, se souvient
avec angoisse de cette maman
qui lui a ordonné de se taire
en pleine réunion de rentrée
– décidément le lieu de tous les
dangers ! Elle était en train de
présenter son projet d’aborder
la notion de laïcité avec ses
élèves. Dans son discours, elle
avait énuméré les religions catholique, juive, musulmane,
bouddhiste. « Vous n’avez pas le
droit de prononcer ces mots à
l’école. La religion est interdite
dans un établissement public! » lance cette mère outrée,
pas vraiment au fait de ce qu’est
la laïcité. Et l’enseignante de
bredouiller en retour qu’il est
impossible d’expliquer en quoi
consiste ce principe si ces motslà ne sont pas prononcés. Avant
de passer précipitamment à
autre chose. Sur bon nombre de
sujets litigieux – théorie de
l’évolution, conflit israélo-palestinien, croisades, décolonisation –, les profs sont de plus
en plus nombreux à choisir de
faire l’impasse plutôt que de
subir un blâme des parents.
AGRESSIFS
De ces malentendus, de l’absence de contacts ou d’échanges
réguliers, de ce gouffre qui ne
cesse de grandir entre parents
et enseignants, peut jaillir la
violence. Depuis 2012, la Maif
et les Autonomes de solidarité
laïques proposent une offre
spéciale dédiée aux métiers de l’éducation, à laquelle 50 % des personnels
souscrivent. Les deux tiers des dossiers qu’ils reçoivent concernent des
agressions verbales et des faits de
diffamation. Les autres risques du
métier sont les agressions physiques
légères (6,6 % des dossiers), puis les
attaques sur Internet (6,3 %). Les
familles sont impliquées dans les
conflits dans 58 % des cas. Patrice
Romain, principal du Loiret, même
s’il n’exerce pas dans un collège « difficile », confie : « Pas plus tard qu’hier,
une mère m’a interpellé et insulté
dans le bus devant tout le monde. »
Dans l’une de ses « lettres exutoires »,
il s’adresse à l’une de ses agresseurs :
« Madame, je me suis toujours astreint
à conserver une certaine distance
avec les parents d’élèves […]. Par ailleurs, ayant atteint un âge respectable, j’apprécie de plus en plus le respect mutuel. Pour le dire autrement,
nous n’avons pas gardé les cochons
ensemble. C’est pourquoi j’aurais
préféré que vous me disiez “Votre
bouche” plutôt que “Ta gueule”. »
En juin dernier, une mère de
famille casse le nez de la directrice
d’une école maternelle de SainteFoy-lès-Lyon (Rhône) d’un coup de
tête. Et un parent d’élève frappe un
professeur d’EPS d’un lycée professionnel de Pau. En novembre 2017, la
mère et le beau-père d’un élève de 6e
rouent de coups une enseignante
d’un collège de Chilly-Mazarin. Eric
Debarbieux, membre de l’Observatoire international de la violence à
l’école, ne se veut pourtant pas alarmiste : « Ce n’est pas parce que
quelques faits divers font de temps en
temps la Une des journaux qu’il faut
en déduire qu’ils sont en augmentation. » Pas sûr que Sébastien*, qui
enseigne dans le nord de la France,
voit ce relativisme d’un très bon œil,
lui qui a vécu avec la peur au ventre
toute une année scolaire : « Il y a deux
ans, j’ai demandé à une petite de CP,
un peu turbulente en cour de récré,
de se calmer et de rester à côté de moi
sans bouger quelques minutes, ce qui
a fortement déplu à son père. » Plusieurs jours après, celui-ci n’avait pas
décoléré. Il envoie alors un message
à l’école pour prévenir qu’il s’apprête
à venir « casser la gueule du prof ».
« J’ai empoigné précipitamment
l’une des battes de base-ball que j’utilise en cours de gym, et le directeur
m’a dit de m’enfuir par la porte de
derrière », raconte l’enseignant, qui a
ensuite déposé une main courante
au commissariat. Un sermon des
Ils ont choisi
d'en rire
A
la cantine, serait-il possible
d’enlever les pépins dans
le raisin, car mon fils n’aime pas
ça? », « Ma fille était en retard
ce matin et la grille était
fermée, vous n’êtes quand
même pas à cinq minutes
près? » Voici quelques perles
de parents recensées
par deux institutrices dans
un livre au titre provocateur*.
En la matière, le blog
Parentsprofslemag.fr, créé
en 2015 par l’enseignant
Stéphane Grulet et
son complice, le parent d’élève
Boualem Aznag, fait figure
de pionnier. « Notre démarche
consiste à réconcilier tout
le monde en se moquant
de nos défauts réciproques.
En gros, on veut faire rire à la
fois l’atsem [agent spécialisé],
le papa de Matheo et le
ministre! », explique ce maître
de CE1 qui consacre une partie
de son temps libre à créer
de fausses Unes de magazines
sur l’école. C’est réussi, chacun
en prend pour son grade!
«
* Parents casse-couilles,
par Sandra Guillot-Duhem
et Sabrina Petit.
Les éd. de l’Opportun.
policiers finira par calmer le parent
trop sanguin. Mais depuis, Sébastien
reste toujours sur ses gardes quand
il se promène en ville.
PROCÉDURIERS
Sans surprise, l’école n’échappe pas
non plus à un autre penchant de notre
société : la judiciarisation du moindre
conflit. Même si on reste le plus souvent au stade de la menace. Une enseignante de Seine-Saint-Denis a ainsi été
victime d’un véritable acharnement de
la part de parents prêts à déposer
plainte à chaque occasion : « L’un de
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
33
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Parents,
quelques conseils
qui ont fait
leurs preuves
Ne pas attendre
que la situation
s’envenime pour
prendre rendez-vous.
Dès qu’un problème
apparaît, en cas de
doute ou d’inquiétude,
demander à rencontrer
le professeur.
ILLUSTRATION : STÉPHANE OIRY
Réfléchir avec
l’enseignant
à la façon d’œuvrer
ensemble pour
la réussite et
l’épanouissement de
l’enfant, plutôt que de
critiquer frontalement
ses méthodes
pédagogiques,
son autorité et
la manière dont
il s’y prend avec lui.
mes élèves, totalement ingérable,
m’empêchait de faire cours, ce qui
portait préjudice aux autres. Un jour,
totalement à bout, je l’ai viré de ma
classe. Son père a prévenu la direction
académique que je n’avais pas respecté la procédure – qui exige la présence d’un membre de l’équipe éducative lors d’une mise à la porte – et a
réclamé ma tête. » Le directeur lui
demandera d’être très vigilante à
l’avenir et de veiller à ne pas faire
d’autres vagues. « La situation a empiré avec cet élève, auprès de qui
j’avais perdu toute autorité. Ses camarades ne comprenaient pas pourquoi
je le laissais faire. J’ai fini l’année sous
antidépresseurs », dit-elle. Depuis,
elle a obtenu sa mutation.
A la sortie de son guide Les Droits
de l’élève (éd. François Bourin) en
2011, l’avocate Valérie Piau a affronté
certains syndicats d’enseignants qui
l’accusaient d’ouvrir grand la porte à
de nouvelles attaques. Selon elle, les
34
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
demandes de procédures abusives
seraient rares : « Ceux qui font appel à
moi se heurtent à des problèmes sérieux : cas de harcèlement, non-prise
en charge d’un enfant atteint de handicap, exclusion disciplinaire sans proposition de rescolarisation. » Souvent,
elle se contenterait de proposer des
modèles de courriers, d’expliquer à
quel bureau hiérarchique frapper en
cas de litige, d’aider à se repérer dans
les méandres des circulaires de l’Education. « Un rappel du cadre juridique
permet de dégonfler rapidement certains contentieux et d’éviter les escalades muées par un sentiment d’injustice », insiste-t-elle. Enrichi depuis et
bientôt réédité, Les Droits des élèves et
des parents d’élèves (éd. L’Etudiant,
2015) s’est déjà vendu à quelques milliers d’exemplaires. De quoi conforter
les enseignants dans l’idée qu’ils sont
désormais surveillés. De très près. A. H.
* Les prénoms ont été changés.
Ne jamais critiquer
un professeur
devant son enfant
au risque de lui
faire perdre
toute crédibilité.
Consulter régulièrement
le logiciel de gestion
de vie scolaire
qui permet de recueillir
des informations
sur l’emploi du temps
de votre enfant,
ses devoirs, ses notes…
en veillant à ce que
ça ne tourne pas
à l’obsession.
Participer à une sortie
scolaire au moins
une fois dans l’année,
si possible. Un bon
moyen de s’impliquer
dans la vie de l’école,
mais aussi de découvrir
et de comprendre
le quotidien
de votre enfant.
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DE SE DÉGRADER”
Georges Fotinos, ancien inspecteur général de l’Education nationale, spécialiste
des relations parents-enseignants, nous livre des chiffres exclusifs
tirés de son enquête*, à paraître en novembre, sur le moral des directeurs d’école.
Propos recueillis par Amandine Hirou
L’express Quatre ans après votre dernière
enquête consacrée aux directeurs
d’école (maternelles et élémentaires),
vous montrez que leur moral ne s’est
pas amélioré. Bien au contraire.
Quelles sont les raisons de ce malaise ?
Le durcissement des relations avec
les parents d’élèves contribue-t-il
à ce sentiment de saturation ?
G. F. C’est même un point central. Les
directeurs d’école sont de plus en plus
nombreux à déclarer que les relations
avec les parents d’élèves se sont dégradées : ils étaient 30 % en 2004,
40 % en 2013 et sont aujourd’hui 48 %
à faire ce constat. Ce phénomène est
36
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
F. CALCAVECHIA
Georges Fotinos Notre étude révèle
que 23,4 % des 7 404 directeurs
d’école interrogés sont potentiellement en état de burn-out clinique. On
leur demande de plus en plus l’impossible, et ils ont le sentiment de ne plus
pouvoir accomplir leur mission. « On
n’oserait jamais demander à un pilote
d’être aussi aiguilleur du ciel, hôtesse
de l’air, agent d’entretien, vendeur de
billets et responsable de la météo »,
nous ont confié certains durant l’enquête. Il y a urgence à agir. Il faut imaginer une nouvelle gouvernance de
l’école primaire, dont les principes
n’ont quasiment pas changé depuis…
1908. C’est à ce prix que l’on pourra
sortir de cette spirale « mortifère ».
est la première cause de
frictions entre parents et
enseignants (45 % des
cas). Des frictions qui
peuvent aller jusqu’à
l’agression physique, ce
qui est toutefois très rare.
Autres éléments déclencheurs : les punitions et
les sanctions infligées
aux élèves (28 % des cas).
Urgence « Les principes de l’école primaire, dit
Fotinos, sont quasi inchangés depuis… 1908. »
général, puisque tous observent cette
évolution : les chefs d’établissement
des collèges comme ceux des lycées et
les inspecteurs de l’Education nationale. Dans presque 8 cas sur 10, l’auteur d’injures lancées à un directeur
est un parent d’élève [les autres auteurs d’insultes étant des collègues et
des élèves]. En 2011, les insultes
étaient déjà le fait d’un parent dans
près de 6 cas sur 10. La gestion des
conflits et des bagarres entre élèves
Historiquement,
les relations entre
parents et enseignants
n’ont jamais été
simples. Sous Jules Ferry,
elles étaient mêmes
inexistantes…
G. F. En effet, l’école publique, laïque et obligatoire avait alors pour mission de soustraire les
enfants à l’influence de l’Eglise, du
milieu familial et local. « Seul l’Etat a
le droit d’enseigner », estimait Jules
Ferry. Il faut attendre 1905 pour que
se crée la première association de parents d’élève, au lycée Carnot, à Paris
[un embryon de la Peep, la fédération
des parents d’élèves de l’enseignement public]. En 1947, ce sera au tour
de la FCPE, la Fédération des conseils
de parents d’élève, de voir le jour. Le
grand saut vers un partenariat avec
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Quand les parents d’élèves abusent
l’école se fera en 1969, grâce à la participation des parents aux conseils
d’administration des lycées et collèges. A partir du milieu des années
1970, ils participeront également aux
conseils d’école. Mais ce n’est qu’en
1989 que les parents seront véritablement considérés comme faisant partie
de la communauté éducative. Depuis
trente ans, on note la publication
régulière de circulaires recommandant la mise en œuvre de partenariats
écoles-parents, dont le dernier avatar
est le concept de « coéducation »,
hélas sans grand effet.
G. F. Je précise que, sur le terrain, les
parents, que nous avons également
sondés via l’institut de sondage OpinionWay, en mai 2015, aboutissent
aux mêmes conclusions que nous. Ce
constat n’a donc rien à voir avec une
quelconque lubie corporatiste. Ce
n’est pas en se voilant la face que l’on
arrivera à résoudre le problème. Tant
pis si le sujet suscite de nouveau des
crispations, notamment du côté des
associations de parents d’élèves.
Vous portez un regard assez critique
sur ces dernières. Pour quelles raisons?
G. F. Dans cette enquête de 2015, 60 %
des parents interrogés estimaient
que les délégués de parents d’élève se
préoccupaient principalement de la
scolarité de leurs propres enfants, au
détriment de l’intérêt collectif. Les
parents d’élève des établissements
classés en réseau prioritaire et des lycées professionnels sont encore plus
nombreux à le penser (75 % et 77 %) !
Ces statistiques ont fait couler beaucoup d’encre. Le délégué de parents
d’élèves type est issu de la classe
moyenne ou supérieure, il partage le
même langage, les mêmes valeurs, la
même culture que les enseignants,
avec lesquels il cultive l’entre-soi. Ce
qui exclut, de fait, les autres parents,
ceux qui n’ont pas les mêmes codes.
Pour lutter contre ce travers des asso-
P. PAVANI/AFP
Ne risque-t-on pas de vous accuser,
comme cela a été le cas par le passé,
de jeter de l’huile sur le feu avec votre
enquête ?
Violence « Dans 45 % des cas, la gestion des conflits et des bagarres entre élèves
est la première cause de frictions entre parents et enseignants. »
ciations de parents d’élève, la solution serait d’associer davantage les
communes et leurs réseaux d’aide à
la parentalité. Il faudrait pouvoir
s’appuyer sur eux pour former à ce
rôle de délégué tous les parents, sans
distinction de classe sociale.
Que pensez-vous de la « mallette
des parents » régulièrement mise
en avant par Jean-Michel Blanquer ?
G. F. Cet outil, qui prévoit, entre autres
choses, plusieurs réunions entre parents et enseignants dans l’année, me
paraît très utile, grâce à son caractère
interactif. Les parents sont amenés à
réagir, à dire ce qu’ils ont compris ou
non, à exprimer leurs accords ou leurs
désaccords sur ce qui se fait dans
l’école. Mais c’est loin d’être suffisant.
Inviter les parents
à participer à des
activités éducatives
et ludiques
D’autres solutions, parfois déjà expérimentées par le passé, mériteraient
d’être explorées à nouveau. Comme le
principe de l’« école ouverte », qui
consiste à inviter les parents dans les
établissements pendant une semaine,
lors des vacances scolaires. Ils participent à des activités éducatives, ludiques, ce qui crée une ambiance et
une convivialité extraordinaires. Les
groupes de réflexion et d’action autour
de la violence, créés au sein des établissements et réunissant des enseignants volontaires et des parents
présents à titre individuel, ont aussi
fait leurs preuves. Bref, des actions
concrètes, des projets communs, plutôt que des réunions unilatérales. Sans
oublier, bien sûr, la formation initiale
et continue des enseignants à la relation avec les parents. C’est un levier
d’action crucial pour améliorer leurs
rapports.
* Le moral des directeurs d’école.
Qualité de vie au travail, burn-out,
avenir professionnel. Un levier
majeur pour la réussite de l’école.
Par Georges Fotinos, avec José Mario
Horenstein. Edité par la Casden.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
37
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
De plus en plus de migrants entrent
en Europe par l’Espagne et franchissent
la frontière dans le Sud-Ouest. Reportage.
Bayonne
yonne
yonne
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OCÉAN
ATL ANTIQUE
ATLANTIQUE
Biarritz
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Par Agnès Laurent, avec Markel Redondo (photos)
L
e car est à peine garé
le long du trottoir que,
déjà, ils se pressent à ses
portes. Ils regardent avec
anxiété la batterie de
leur téléphone, elle est
presque à plat, il faut qu’elle tienne
quelques minutes encore, le temps de
présenter le billet. Quatre jeunes filles
s’inquiètent, leur ticket affiche un
prénom masculin, le chauffeur les
laissera-t-il passer ? Ou vont-elles perdre les 100, 200 ou 300 euros qu’elles
ont déboursés à des « frères » peu
scrupuleux – la valeur officielle est de
35 euros – pour acquérir ce précieux
sésame vers Paris ? Chaque soir depuis quelques semaines, le même scénario se répète au terminus des « bus
Macron » sur la place des Basques, à
Bayonne. Une centaine de jeunes,
pour la plupart originaires d’Afrique
francophone, plus rarement du Maghreb, monte par petits groupes dans
les cars en partance pour Bordeaux ou
Paris, dernière étape d’un périple entamé depuis des mois. Ils ont débarqué la veille d’Irun, en Espagne, à
40 kilomètres plus au sud, après un
bref passage par la ville frontalière
d’Hendaye.
Les arrivées ont commencé au
compte-gouttes au printemps, elles se
sont accélérées au cours de l’été. Depuis que l’Italie se montre intraitable,
l’Espagne est devenue le principal
point d’entrée en Europe, avec
48 000 nouveaux exilés depuis le
début de l’année. Croisés à Irun ou à
Hendaye, qu’ils viennent de GuinéeConakry, de Côte d’Ivoire ou du Mali,
ils racontent la même histoire. Thierno
est guinéen, il a 18 ans. Il a tenté la traversée par la Libye, sans succès, il a
poursuivi par l’Algérie et le Maroc, puis
38
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
D810
Hend
H
endaye
dayee
Hen
fini par franchir le détroit de Gibraltar
en bateau après deux échecs. Tous
évoquent la difficulté à travailler et à se
faire payer au Maroc, les violences,
parfois, aussi. Puis ils parlent de l’Espagne, d’Algesiras, Cadix ou Malaga,
en experts de la géographie andalouse.
Parfois, la Croix-Rouge espagnole, débordée au Sud, les a envoyés en bus
vers ses centres de Madrid ou Bilbao,
leur assurant une partie de leur
voyage. Aboubacar, 26 ans, est, lui, remonté en voiture, avec des « frères ».
« ÇA PASSE,
ÇA PASSE BIEN, MÊME…»
Personne n’en parle, les réseaux sont
pourtant bien là, à prospérer sur
ces flux si lucratifs. On estime à
1 500 euros le prix de la traversée à Gibraltar, 100 ou 200 euros le passage de
la frontière française depuis Irun.
Tous n’ont qu’un objectif, rejoindre la
France, comme cette femme, sénégalaise, qui demande qu’on l’emmène
en voiture et suggère, si on se fait
contrôler, de dire qu’elle est notre
bonne. La quasi-totalité veut quitter
l’Espagne. Parce qu’ils n’en parlent
pas la langue et qu’ils ont souvent en
France sinon de la famille, au moins
des connaissances. Parce qu’il est plus
difficile de travailler dans la péninsule ibérique, où le taux de chômage
reste de 15 %. Parce qu’enfin ceux qui
envisagent de demander l’asile ont intérêt à effectuer les démarches en
France, où 40 575 protections ont été
accordées en 2017, plutôt qu’en Espagne (4 700 statuts délivrés).
Alors, ils essaient, une fois, deux
fois, trois fois, dans un absurde jeu du
chat et de la souris avec les policiers
français. Les 150 agents de la police aux
frontières (PAF) en poste à Hendaye
Saint-JeanSa
de Luz
de-Luz
FRANCE
Paris
Pa
aris
Bilbao
Irun
ESPAGNE
Gibraltar
altar
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PAYS BASQUE
LE NOUVEAU
CHEMIN
DE L’EXIL
Transit Place des Basques,
à Bayonne, les « bus Macron »
embarquent à la nuit tombée
de jeunes migrants en partance
pour Paris ou Bordeaux.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
tentent, avec l’aide d’une compagnie
de CRS, de contrôler tant bien que
mal les cinq points de passage. Depuis
le début de 2018, 5 600 réadmissions
ont été effectuées vers l’Espagne,
contre 3 520 en 2017, mais, de l’aveu
même d’un officiel, « ça passe et ça
passe bien, même ». Si l’autoroute est
gardée quasiment toute la journée, il
reste un créneau de deux heures durant lequel elle ne l’est pas faute d’un
effectif suffisant. Chaque nuit, des
taxis espagnols en profitent et déposent des gens sur la place des
Basques, à Bayonne. La surveillance
des deux ponts qui enjambent la Bidassoa et séparent Irun d’Hendaye est
« réadmis », les laissant libres de franchir la frontière dès qu’ils le souhaiteront. Certains policiers ne prennent
même plus la peine de raccompagner
les migrants à la frontière. Gare d’Hendaye, un après-midi, un TGV pour
Paris est en partance. Des policiers
fouillent le train, ils trouvent trois
jeunes avec billets mais sans papiers,
ils les font descendre, puis les laissent
dans la gare. « De toute façon, ça ne
sert à rien d’aller jusqu’à la frontière,
dans deux heures, ils sont de nouveau
là. Ça ne sert qu’à grossir les chiffres
pour que nos chefs puissent faire de
jolis camemberts », lâche, avec aigreur,
l’un des agents.
plaindre, mais je n’ai pas entendu parler de débordements, ni rien d’avéré »,
admet François Verrière, le délégué
départemental du parti. Kotte Ecenarro, le maire socialiste d’Hendaye,
n’a pas eu d’écho de ses administrés :
« Pour l’instant, les habitants ne disent
rien, peut-être parce qu’ils ne les
voient pas. » Lui, grand joggeur, les
aperçoit lorsqu’il va courir tôt le matin
et qu’ils attendent le premier bus pour
Bayonne, mais aucun ne s’attarde
dans la zone frontière, trop risquée.
Le flux ne se tarissant pas, la solidarité s’est organisée des deux côtés
de la Bidassoa. A Irun, un collectif de
200 citoyens a répondu aux premiers
Cache-cache Depuis Irun (à g.), ils essaient de traverser une fois, deux fois, dans un jeu absurde avec la police aux frontières française.
aléatoire. A certaines heures, le passage à pied se fait sans difficulté. Il ne
reste plus ensuite aux migrants qu’à
se cacher jusqu’au prochain passage
du bus 816, qui les conduira à Bayonne
en un peu plus d’une heure.
Les agents de la PAF ne cachent pas
leur lassitude. Même si la loi antiterroriste de 2017 autorise des contrôles renforcés dans la zone frontière, même si
des accords avec l’Espagne datant de
2002 leur permettent de renvoyer sans
grande formalité les personnes contrôlées sans papiers dans un délai de quatre heures, ils ont le sentiment d’être
inutiles. Parce qu’ils ne peuvent pas
tout surveiller. Parce que l’Espagne ne
reprend que contrainte et forcée les
40
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
L’amertume n’a pas encore gagné
le reste de la population basque. Au
contraire. Dans cette zone où l’on joue
volontiers à saute-frontière pour aller
acheter des cigarettes à moins de
5 euros ou du gasoil à 1,10 euro, où il
est fréquent, le samedi soir, d’aller
boire un verre sur le littoral espagnol à
San Sebastian ou à Fontarrabie, où
près de 5 000 Espagnols habitent côté
français, où beaucoup sont fils ou
petits-fils de réfugiés, la compassion
l’emporte sur le rejet. Même le Rassemblement national, qui a diffusé un
communiqué mi-août pour dénoncer
« une frontière passoire », doit reconnaître que son message peine à mobiliser : « Les gens commencent à se
besoins durant l’été, les autorités jugeant alors qu’organiser de l’aide était
inutile puisque les migrants ne rêvaient que d’aller en France. Elles ont,
depuis, changé d’avis. Mi-octobre, un
centre de la Croix-Rouge proposait
70 places, et un hôpital, 25. « Ils peuvent rester cinq jours dans chaque.
Dix jours, en général, ça suffit pour
passer », note Ion, un des piliers du
collectif. Dans la journée, ils chargent
leurs téléphones dans un coin de la
gare ou patientent, en doudoune et
bonnet, dans un campement installé
face à la mairie. Dès qu’ils le peuvent,
ils tentent le passage vers la France.
A Bayonne aussi, l’improvisation a
prévalu. Le réseau d’hébergeurs soli-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Pays basque, le nouveau chemin de l’exil
Passage Le pont Saint-Jacques, entre Irun et Hendaye, l’Espagne et la France.
daires mis en place depuis 2016 n’était
pas adapté à cette situation d’urgence,
à ces gens qui n’ont besoin que d’une
ou deux nuits à l’abri avant de filer
vers Paris. Chaque soir, il a fallu organiser des maraudes avec distribution
de repas et de vêtements, il a fallu
trouver des bénévoles pour loger les
plus vulnérables – des femmes avec de
jeunes enfants sont récemment apparues. Sous la pression de plusieurs collectifs, la mairie vient de mandater
une association locale, Atherbea, pour
organiser l’aide. A proximité du terminal des bus vont être installés toilettes,
douches, lits, repas et prises de téléphone – un équipement indispensable à ces exilés, pour qui le portable
est l’ultime lien avec leurs proches. La
municipalité a promis des financements, mais jusqu’à quand ?
«IL FAUDRAIT 30
À 40 AGENTS DE PLUS»
Solidarité A Bayonne, une borne pour charger les portables et, chaque soir, des repas chauds.
Longtemps discret sur la situation, le
gouvernement affiche désormais son
volontarisme. Depuis quelques semaines, des unités en civil ont été déployées afin d’identifier les filières de
passeurs. Dans son premier entretien
comme ministre de l’Intérieur au
JDD, Christophe Castaner a dit s’inquiéter de la pression exercée dans la
zone et promis un « coordonnateur
sécurité ». Les policiers espèrent, eux,
surtout des renforts. « Il faudrait 30 à
40 agents de la police aux frontières
de plus », juge Patrice Peyruqueou,
délégué syndical Unité SGP Police. Ils
comptent sur la nomination de Laurent Nuñez comme secrétaire d’Etat
auprès du ministre de l’Intérieur pour
se faire entendre. L’homme n’a-t-il pas
été sous-préfet de Bayonne ? N’a-t-il
pas consacré son premier déplacement officiel au Pays basque, le vendredi 19 octobre ? Mais déjà les voies
de passage sont en train de bouger. De
nouvelles routes se dessinent, à l’intérieur des Pyrénées, via Roncevaux, le
tunnel du Somport ou la quatre-voies
qui relie Saragosse, Pau et Toulouse,
des accès moins surveillés qu’Irun et
Hendaye. Le jeu du chat et de la souris
ne fait que commencer. A. L.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
41
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
Effondré ? Lors de
la marche blanche
en hommage à Alexia,
le 5 novembre 2017,
Jonathann Daval,
en larmes,
prend la parole.
Jonathann Daval,
l’époux aux deux visages
L’homme de 34 ans a avoué le meurtre de sa femme, Alexia,
avant de se rétracter et de livrer différentes versions. Récit.
Par Claire Hache et Thibaut Solano
I
l dit que la nuit, dans ses rêves,
ne restent que les bons moments. Les repas en famille, les
vacances. Dans leur pavillon
rose pâle aux volets blancs de
Gray-la-Ville, en Haute-Saône, Alexia
est là, le chat vient les réveiller. « Tout
est comme avant. » Le 26 juin dernier,
devant le psychiatre chargé de l’examiner, Jonathann Daval n’évoque
aucun cauchemar. Le jeune homme
ne revit pas davantage la « scène trau-
42
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
matique » qui lui vaut depuis plusieurs mois de dormir à l’isolement,
derrière les barreaux de la maison
d’arrêt de Dijon : le meurtre de sa
femme, Alexia. Le corps sans vie et en
partie calciné de l’employée de
banque de 29 ans a été découvert le
30 octobre 2017 dans un bois d’Esmoulins. Trois mois plus tard jour
pour jour, Jonathann Daval était mis
en examen et écroué après être passé
aux aveux. Il s’est en partie rétracté
depuis, accusant son beau-frère du
crime et esquissant l’hypothèse d’un
complot familial et d’un pacte de
silence. « J’essaie de mettre [ce souvenir] de côté », justifie le trentenaire.
Dans son rapport, le médecin
désigné pour l’examiner note une
« certaine distance » et un « décalage
entre les faits évoqués et l’absence
d’émotion ». Le psychiatre conclut à
une « propension à la toute-puissance », une dangerosité « sur le plan
criminologique ». Le psychologue qui
l’a également expertisé avant l’été
parle quant à lui d’une « personnalité
un peu caméléon », d’un homme au
caractère « très complexe qui ne semble pas être ce qu’il paraît », un individu « déterminé et dominant », voire
« colérique » et « agressif », sous un
aspect « fragile », « dépendant » et une
« allure d’un chien battu ». Un portrait
bien loin de l’image de veuf effondré
qui s’est présenté au début de novembre 2017 devant la foule de la marche
blanche réunie à Gray. Encadré par
Isabelle et Jean-Pierre Fouillot, ses
beaux-parents, le visage inondé de
larmes, en sanglots, Jonathann Daval
avait peiné pendant de longues secondes à prendre la parole au micro
pour rendre hommage à Alexia. Pleurs
de douleur, de remords ou larmes de
composition ? Alors que l’enquête se
poursuit sous la houlette d’un juge
d’instruction de Besançon (Doubs),
les ambiguïtés et les contradictions de
son récit dessinent le portrait d’un
homme à deux visages.
L’informaticien de 34 ans est un
enfant de Gray, bourg de 5 500 âmes
posé sur les bords de la Saône. Il a
grandi dans le village d’à côté, Velet,
où une partie de sa famille vit encore
UN INDIVIDU « DÉTERMINÉ
ET DOMINANT », SOUS
UN ASPECT « FRAGILE »
ET « DÉPENDANT »
aujourd’hui. Son enfance, il la qualifie
de « normale », quelques petits problèmes de santé mis à part. Il y a cette
scoliose qui l’a contraint à porter un
corset, cet asthme qui le secouait de
crises, ces kystes sous le bras qui lui
ont valu de passer sur une table d’opération et cette surdité à une oreille qui
a fini par passer avec les années.
Jonathann est le dernier d’une fratrie de six enfants, quatre garçons et
deux filles. Il a 2 ans quand ses parents
se séparent et refont chacun leur vie
– sa mère aura notamment un fils,
Emeric; à peine 13 ans quand son père
meurt d’un infarctus. Après ce décès,
l’adolescent développe des tocs. Il se
lave les mains de manière compulsive,
vérifie sans cesse que la porte est fermée, devient maniaque. Bon élève, il
se souvient avoir été un enfant calme,
un peu timide, avec une tendance à
s’isoler. Sa vie amoureuse se résume à
des flirts. Deux ou trois, pas plus.
Jusqu’à Alexia, sa première véritable histoire.
Elle n’a que 16 ans, lui 20,
lorsqu’ils se rencontrent à
l’occasion d’une sortie
au ski entre copains. Leur
passion du sport, la course
à pied et la natation, les
réunit. Lui, le timide,
avec Alexia, l’extravertie.
« Thann », comme elle le
surnomme, lui voue une
« véritable adoration »,
comme « un enfant pour sa
mère », décrit le rapport
d’expertise psychiatrique.
CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK
S. BOZON/AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Pour le meilleur... A Gray,
le 18 juillet 2015, Jonathann
et Alexia se marient. Soleil
et sourires radieux, la fête
est réussie.
Dix ans plus tard, ils se
disent oui. Le 18 juillet
2015, sous un grand soleil,
la fête est belle. MarieFrançoise Miallet, adjointe
au maire de Gray, se souvient d’un « très joli moment dans une bonne ambiance ». « J’ai proposé à Isabelle [la
mère d’Alexia], qui est élue municipale, de leur faire une surprise. J’ai
commencé la cérémonie, puis je lui ai
laissé la place. Alexia était très émue,
Jonathann aussi. Il a même fondu en
larmes. Il faut dire qu’il appelait sa
belle-mère “Maman” », raconte-t-elle
à L’Express.
Mais, dans l’intimité, les sourires
ont déjà cédé la place aux tensions et
aux reproches. En 2013, ils s’étaient
installés chez les parents d’Alexia. Jonathann est un petit ami attentionné.
Il se montre aux petits soins avec ses
futurs beaux-parents, insiste pour
faire la vaisselle, servir l’apéritif ou le
café. Ce qui fera dire à Jean-Pierre
Fouillot, lors des obsèques de sa fille :
« Je souhaite à tout le monde d’avoir
un gendre comme Jonathann. »
Cette cohabitation a cependant
un impact sur leur « intimité ». « Car,
pour elle, ses parents étant proches,
on ne pouvait pas avoir de rapports »,
assure Jonathann Daval. L’année qui
suit, ils emménagent dans la maison
mitoyenne, ils s’installeront peu après
dans leur pavillon rose pâle. « Pendant cette période, ça se passait un
peu mieux au niveau relationnel,
mais, au niveau sexuel, c’était pas ça.
Moi, j’avais été un peu refroidi. »
Le couple n’a pas d’enfant. Alexia
souffre d’infertilité et reproche à
Jonathann son « impuissance ». Les
opérations qu’elle subit et des traitements lui permettent d’être enfin
enceinte, mais elle fait une fausse
couche en août 2017. « Pour moi,
c’était très dur. Pour elle, pas plus que
ça », assure-t-il lors de son expertise
psychiatrique. La famille de la jeune
femme réfute ce récit et décrit un
époux « peu impliqué » qui ne l’accompagnait pas lors de ses rendezvous médicaux.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
43
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
WWW.MARIELSANIELS-PHOTOS.COM/COLL. PARTICULIÈRE
Revirement Gilles-Jean Portejoie, l’avocat
de Grégory Gay, le beau-frère d’Alexia que
Jonathann accuse désormais du meurtre.
CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK
Ce désir de maternité contrarié
tient une place importante dans les
différentes versions des faits que Daval
a successivement livrées aux gendarmes, aux psys et au juge. Il correspond, selon lui, à l’apparition de
« crises » chez sa compagne. « C’était
chaque fois qu’elle était sous traitement pour la fertilité, explique-t-il, le
9 mars, lors d’un interrogatoire, devant
le juge d’instruction. Par
exemple, pendant qu’elle
était enceinte, elle avait
arrêté son traitement et
elle allait très bien. Ses
crises, ça a été avant et
après. […] C’était n’importe quand. C’est arrivé
jusqu’à trois fois par semaine, parfois juste le
week-end. Quand cela arrivait, elle
pétait un câble, elle n’était plus elle.
C’était des injures, de la violence, des
gestes, elle s’agitait elle-même, elle
donnait des coups. » Jonathann, qui se
décrit comme dominé, évoque des
« coups de pied, des coups de poing »
et, même, deux côtes cassées.
En face, le magistrat s’étonne de
ces scènes qui ne surviennent que
dans le huis clos conjugal :
« Vous nous avez indiqué que ses
crises pouvaient survenir à n’importe
quel moment de façon soudaine. Ne
trouvez-vous pas surprenant que vous
ayez été le seul à y assister ?
– Des fois on n’allait pas à des repas à
cause de ça. De façon générale, les
CHAQUE NOUVELLE
VERSION NOUS PORTE
UN COUP, AJOUTE
DE LA DOULEUR
Les soupçons
du beau-frère
D
44
R. HELLE/SIGNATURES
ans la famille,
il fait partie des
premiers à avoir douté
de l’innocence
de Jonathann Daval.
Grégory Gay (photo), le
compagnon de la sœur
d’Alexia, n’a jamais eu
d’« atomes crochus » avec son
beau-frère. Après la disparition
d’Alexia, le scientifique couche
au fil des jours ses observations et
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
gens disaient qu’elle avait changé de
caractère, qu’elle avait un caractère
plus fort.
– Vous ne répondez pas à la question.
Votre épouse avait une vie professionnelle et sociale. Ses crises auraient pu
survenir à n’importe quel moment
mais il n’y a que vous qui en parlez.
Comment l’expliquez-vous ?
– Peut-être que c’est quand elle prenait ses cachets. Je sais qu’elle avait
peur que ça lui arrive au boulot, mais,
la plupart du temps, c’était le matin
ou le soir. »
Auprès de sa famille, Alexia avait
évoqué des « black-out » qui l’avaient
amenée à consulter un neurologue
sans que les examens réalisés ne
hypothèses dans un petit
carnet gris. « Au début,
je pensais que Jonathann
ne nous disait pas tout,
qu’il voulait protéger
quelqu’un », confie-t-il à
L’Express. Une multitude
de détails l’interpellent,
après coup. « Quand
il nous a annoncé
ne pas avoir de nouvelles
d’Alexia, il était déjà
en larmes. Ensuite, j’ai
eu l’impression qu’il ne cherchait pas
à savoir ce qui lui était vraiment
arrivé. » Grégory Gay envisage d’aller
le « secouer », mais l’identification
permettent de trouver une cause. Un
second rendez-vous était programmé,
mais elle est morte avant. « Elle nous
expliquait qu’à chaque fois elle se
réveillait sans se souvenir de ce qui
s’était passé. C’est Jonathann qui lui
rapportait qu’elle avait été très dure
avec lui », confie Grégory Gay, le mari
de Stéphanie, la sœur de la jeune
femme. Ce dernier, ingénieur de recherche parisien, accusé du crime par
Daval dans sa dernière version, parle
de tensions la dernière année, d’un
couple « sur la fin » et d’une Alexia
amaigrie, « la peau sur les os ». « Ça se
voyait que ça n’allait plus, mais la
suite logique, c’était un divorce, pas
une mort violente », soutient-il.
Dès sa première audition chez
les gendarmes, le samedi 28 octobre
à midi, jour où il leur signale la
du corps de la jeune femme le détourne
de ses plans. Viennent les aveux. Dans
son carnet, il inscrit : « Il est devenu
le fils adoptif des Fouillot. » Puis le
revirement. En juin, Jonathann Daval
l’accuse finalement d’avoir tué Alexia.
« Il a dû se rendre compte de mes
soupçons, commente le beau-frère.
C’est peut-être pour ça qu’il a voulu
s’en prendre à moi. » Aujourd’hui
encore, Grégory Gay s’étonne que
Daval ait pu ainsi tromper la confiance
de ses beaux-parents. Il attend d’être
confronté à son accusateur. « Cela
nous permettra d’avoir en face celui
qui nous accuse », assure à L’Express
son avocat, Gilles-Jean Portejoie.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
disparition de sa femme, Jonathann
évoque ces épisodes violents, pour
justifier une morsure à son bras et des
éraflures sur ses mains. La veille au
soir, ils avaient participé à une soirée
raclette chez les Fouillot, les parents
d’Alexia. Stéphanie, la sœur de la
jeune employée bancaire, son mari,
Grégory Gay, et leur fils étaient là,
descendus de Paris pour les vacances.
Après le repas, de retour au domicile
conjugal, Jonathann l’aurait tuée
involontairement après une « crise
fatale », raconte-t-il lors de ses aveux,
en janvier. « Sur le lit, elle était à plat
ventre et je me suis mis sur elle, avec
mes bras, je l’enlaçais pour qu’elle se
calme, mais, là, elle ne s’est pas réveillée », décrit-il.
Dans ses dernières déclarations,
cet été, le jeune homme explique cette
fois que c’est Grégory Gay qui aurait
étranglé Alexia lors d’une saute d’humeur violente de cette dernière. Les
quatre personnes présentes auraient
ensuite noué un pacte pour garder le
secret. « C’est aussi invraisemblable
qu’odieux et indécent. C’est un drame
à répétition pour sa famille depuis la
découverte du corps d’Alexia. Chaque
version du mis en examen nous porte
un coup, ajoute de la douleur à notre
souffrance », estime GillesJean Portejoie, avocat de
Grégory Gay.
Mais aucun de ces scénarios ne colle avec les
constatations matérielles
du dossier. L’autopsie a notamment conclu qu’Alexia
avait été rouée de coups
avant sa mort au niveau du
visage, du crâne et du dos. « Aucun élément ne permet d’accréditer sa dernière version, qui nous apparaît peu
cohérente à ce stade », commente une
source proche de l’enquête, assurant
que les investigations sont sur leur fin.
Quel crédit accorder à la parole
fluctuante du jeune veuf ? « C’est une
difficulté importante que nous ne
sous-estimons pas. On l’expliquera
aux assises », tranche l’un de ses
avocats, Randall Schwerdorffer. Ses
mensonges font partie intégrante du
S. BOZON/AFP
Jonathann Daval, l’époux aux deux visages
Arrestation Le 29 janvier 2018, trois mois après la mort d’Alexia, la police se rend au
domicile de Jonathann pour le placer en garde à vue. Il sera ensuite mis en examen.
dossier et sont autant d’éléments à
charge. Lui assure qu’il voulait parler.
S’il se rend au bar de ses beaux-parents dans la matinée du 28 octobre,
c’est qu’il espérait « qu’ils voient [son]
inquiétude, qu’ils [le] fassent cracher
le morceau ». « J’aurais dû faire le nécessaire, aller aux urgences [...], que
quelqu’un me fasse sortir les choses
plus tôt, clame-t-il a posteriori. […] J’ai
essayé de faire comprendre ce qui
ENVERS ET CONTRE TOUT,
SES PROCHES FONT BLOC
ET LUI RENDENT VISITE
EN DÉTENTION
s’était passé à mon frère Emeric. J’ai
aussi montré mes blessures à mon
autre frère Cédric. » Il décrit une phase
« de panique et d’angoisse ». Assure
qu’il a voulu mettre fin à ses jours. La
nuit du drame, il avale des cachets,
« plein de cachets », « pour oublier et
[se] suicider ». « Je voulais me foutre
en l’air dans la Saône. Mais je n’ai pas
pu, c’était trop dur », lâche-t-il au juge.
Suivent les trois mois de « déni ».
Le test réalisé par le psychologue
considère qu’il est « un sujet mal
structuré qui peut s’adapter ou transformer la réalité en fonction des circonstances ; il peut devenir simulateur pour préserver son ego et éviter
que son image ne soit détruite au regard d’autrui ».
Envers et contre tout, ses proches,
eux, font bloc et lui rendent visite en
détention jusqu’à trois fois par semaine. Dans les colonnes de L’Est républicain, sa mère continue de lui apporter son soutien : « Je crois en sa
version, toute sa famille y croit. Il est
calme, tranquille. […] On ne l’a jamais
vu se mettre en colère, jamais un mot
de trop. Ce n’est pas lui, nous en
sommes certains. » Elle ne prononce
pas une phrase en revanche sur sa
belle-fille ni sur le couple que cette
dernière formait avec son fils.
Jonathann Daval, lui, garde « une
vision idéale qui contraste avec les
notions de crises, d’insultes et d’humiliations qu’il expose avoir subi »,
estime l’expert psychiatre. Il continue
de parler d’Alexia au présent. Quand
on lui demande, à la fin de son interrogatoire en mars, s’il a quelque chose
à ajouter, sa réponse tient en trois
mots : « Je l’aime. » Celui qui porte depuis un an son alliance autour du cou
l’a assuré avant son arrestation à sa
belle-famille : « Alexia restera la seule
femme de ma vie ». C. He et T. S.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
45
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GAMMA-RAPHO/KEYSTONE FRANCE
FRANÇOIS MITTERRAND, 1991.
D. JANIN/AFP
france
Mais qu’ont-ils
tous avec
Charleville-Mézières ?
CHARLES DE GAULLE, 1963.
Les chefs de l’Etat
se succèdent dans
la capitale des Ardennes.
Emmanuel Macron
y tient même son
Conseil des ministres le
7 novembre. Pourquoi ?
Par Eric Mandonnet
I
l fait froid, il fait nuit, le ciel bas et
lourd pèse comme un couvercle.
Nous sommes le samedi 29 janvier 2005, Nicolas Sarkozy atterrit
non pas chez Baudelaire, mais
dans la ville de Rimbaud, à CharlevilleMézières (Ardennes). Le futur candidat à l’élection présidentielle, qui n’est
alors plus ministre, a passé deux nuits
dans la région Nord-Pas-de-Calais,
pour son premier déplacement d’immersion. Il y a même fêté ses 50 ans.
Vêtu de son manteau bleu en cachemire acheté à New York « un dimanche
après-midi, car, là-bas, les magasins
sont ouverts », il serre les poings. Il
46
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
serait volontiers rentré directement à
son domicile, lui qui n’aime pas dormir
loin de Paris. Alors, pourquoi ce détour
pour un repas dansant de l’UMP ?
« J’en fais un test de ma volonté. » L’ardeur des Ardennes : après trois quarts
d’heure de discours, l’opération est
réussie, et Sarkozy remonte dans son
avion, convaincu de sa motivation à
toute épreuve. Il pourrait se prendre
pour le général MacArthur : « Je reviendrai. » Il est déjà venu à deux
reprises, il reviendra.
De cette ville, Emmanuel Macron,
lui, ne connaît pas grand-chose, si ce
n’est son maire. Natif des lieux, Boris
Ravignon (LR), de deux ans son aîné,
fut son « ancien » à l’Inspection générale des finances. Le chef de l’Etat a
failli découvrir la préfecture des Ardennes dans la dernière ligne droite
de sa campagne, sauf que la réunion
publique a été annulée in extremis :
les sondages se resserraient, son
équipe avait préféré concentrer ses
forces sur le meeting de Bercy. Il y
sera le mercredi 7 novembre, au milieu de « l’itinérance » – oui, on parle
comme ça, en ce moment, à l’Elysée –
qui conduit le président à fouler pendant six jours les terres des Hautsde-France : c’est là que se tiendra le
Conseil des ministres.
On ne devrait jamais quitter Charleville-Mézières. Les présidents, du
moins les plus récents, aiment y discourir : alors que l’action publique et la
voix politique peinent l’une et l’autre à
convaincre, ils ont l’impression que le
lieu parle pour eux, et c’est bien commode. Les difficultés surgissent ensuite. Quand un train spécial dépose
Charles de Gaulle, en avril 1963, tout
va encore bien, seuls les souvenirs
sont douloureux. Pendant la Première
Guerre mondiale, la cité a abrité le
quartier général du prince héritier allemand. La Seconde Guerre mondiale
a également provoqué d’immenses
dégâts. Cela appartient à l’histoire.
Georges Pompidou et Valéry Giscard
d’Estaing ne mettront pas les pieds
ici pendant leur présidence, pas plus
que Jacques Chirac.
En revanche, lorsque François
Mitterrand décide, en juin 1991, une
fois la guerre du Golfe terminée, de
renouer avec les visites en province,
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E. FEFERBERG/AFP
NICOLAS SARKOZY, 2011.
F. NASCIMBENI/AFP
FRANÇOIS HOLLANDE, 2012.
où va-t-il ? A Charleville-Mézières. La
ville est en train de changer de visage,
de devenir un rude symbole ; bref, de
connaître une descente aux enfers,
accentuée par l’absence de grands
centres urbains dans les environs.
Pour expliquer les « fractures françaises », le géographe Christophe
Guilluy écrira : « Charleville-Mézières
ou Saint-Dizier ont beau être classées
par l’Insee comme des villes, elles ne
sont pas comparables à Strasbourg
ou Reims. Le modèle métropolitain
délaisse toute une France périphérique. […] Il y a eu un impensé des
gouvernements successifs
sur ces territoires. » La
crise industrielle est passée par là. En 1966, la fusion de cinq mairies donne
naissance à la 82e ville de
France, qui répond au nom
de Charleville-Mézières.
En 2015, le classement de
l’Insee rétrograde la commune à la 137e place.
Dix ans après son accession à l’Elysée, Mitterrand est donc là, dans ce
fief de la gauche qu’il a déjà visité
à deux reprises comme premier secrétaire du PS. « Je me sens si proche de
ces exclus et si triste de ne pouvoir
toujours répondre à leur demande,
au point qu’eux-mêmes ne savent
plus ce qu’ils attendent, lance-t-il. […]
Prenons garde simplement aux phénomènes qui annoncent la possibilité qu’une société finalement disparaisse, oubliant sa propre civilisation. »
Le ton crépusculaire des discours de
Charleville-Mézières est donné. Le lieu
va devenir un passage obligé pour les
futurs présidents, quand ils décident
de s’adresser à « la France qui souffre », selon la formule utilisée par
Nicolas Sarkozy en décembre 2006.
Ce jour-là, quelque 4 000 personnes
l’écoutent. « Le département compte
280 000 habitants, dans aucun autre
endroit de France il n’est possible d’attirer une telle proportion du corps
électoral ! » lui glissera après coup
Boris Ravignon, qui travaillait pour lui
à l’époque.
L’allocution de Sarkozy, précédée
d’une photo prise dans une forge, fera
UN PASSAGE OBLIGÉ POUR
LES FUTURS PRÉSIDENTS,
QUAND ILSDÉCIDENT
DE S’ADRESSER À « LA
FRANCE QUI SOUFFRE »
date. « Je suis venu ici parce qu’ici c’est
la France, la vraie France, celle que
j’aime, telle que je la connais, telle que
je la ressens. La France qui croit au
mérite et à l’effort, la France dure à la
peine, la France dont on ne parle jamais parce qu’elle ne se plaint pas. […]
La France qui ne veut pas renoncer,
qui ne veut pas disparaître, qui ne veut
pas mourir. » Le candidat prend soin
de préciser que « ce qu’[il] ne veut pas,
c’est l’assistanat généralisé », et l’on
est frappé de constater l’analogie de
son propos avec celui… de Mitterrand.
« Il ne faut pas faire une société d’assistés », avait dit le premier président
de gauche de la Ve République dans
son intervention à l’hôtel de ville.
Les responsables politiques marchent sur un fil, le même apparemment, qui les renvoie à leur pouvoir, à
moins que ce ne soit à leur impuissance. Quand Sarkozy (qui sera de retour dans le coin en 2011, pour défendre les mérites de la participation et
d’« une prime aux salariés ») insiste sur
sa volonté de « réconcilier la France »,
François Hollande s’engage à « réconcilier les Français ». On mesure là
toutes les limites des engagements
présidentiels. C’est son dernier meeting avant le premier tour de l’élection
de 2012 que le socialiste organise à
Charleville-Mézières, sur la place Ducale, et cela relève de tout sauf du hasard. Le poids des symboles, le risque
des symboles, aussi. Lorsque Hollande
président reviendra, en janvier 2017,
il est – au choix, car ce n’est pas tout à
fait pareil – le roi nu ou la reine d’Angleterre. Il a renoncé à se présenter à
sa propre succession tellement il est
affaibli. Et avec lui les partis de gouvernement : au premier tour, Marine
Le Pen arrive en tête, devant Jean-Luc
Mélenchon. Au second tour, Emmanuel Macron totalise 63 % des suffrages – seul le résultat de Charleville
empêche la candidate d’extrême
droite de dépasser la barre des 50 % à
l’échelle du département. Les présidents passent, l’espoir s’efface.
Cette omniprésence laisse « un
sentiment un peu mitigé » au maire,
Boris Ravignon : « Il y a une dimension
qui nous plaît, la sensation de ne pas
être abandonnés et le fait de bénéficier
d’annonces de la part de l’Etat, comme
la construction d’une autoroute ou
l’installation d’une agence nationale;
mais cela nous enferme un peu dans
une image, alors que nous nous
battons pour devenir un territoire en
transition. » L’année prochaine sera
inauguré un campus universitaire
d’envergure, le tourisme et l’économie
résidentielle se développent au forceps. Voilà que Charleville-Mézières
s’imagine une nouvelle destinée :
vivre au présent, même avec moins de
présidents, ça se tente, non? E. M.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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france
Ma nounou
est un Nobel
Avoir un bac + 5 pour aller chercher un enfant
à l’école, ce n’est pas indispensable. Mais l’offre
existe, et la demande suit.
Par Virginie Skrzyniarz
C
onfortablement installée à l’arrière de la limousine, Nadia* recompte les billets. 10,
20, 30… 600 euros de
pourboire. La jeune
femme n’en revient pas. Autant d’argent pour une soirée de baby-sitting,
c’est à peine croyable. Bon, d’accord,
c’était au Ritz. Et pour le fiston d’un
prince des Emirats. Mais tout de
même… Voici bientôt trois ans que la
trentenaire écume les palaces de la
capitale, à raison d’un ou deux soirs
par semaine. Elle en connaît tous les
recoins et pourrait presque réciter
chacune des cartes des room services
– ah ! le citron sculpté de Cédric Grolet au Meurice ! Le reste du temps,
cette titulaire d’un master de langue
arabe est traductrice assermentée
auprès des tribunaux.
A 26 ans, Roxane, elle, est galeriste
dans le Quartier latin. L’été dernier,
cette jeune diplômée en histoire de
l’art n’a pas hésité à abandonner son
chéri pendant près de deux semaines
pour accompagner un couple d’Américains et leurs enfants en croisière
dans les Caraïbes. Quelques jours plus
tôt, elle avait passé trois nuits au Four
Seasons George V, à quelques pas des
Champs-Elysées, pour s’occuper de la
fille d’une célèbre top-modèle venue
défiler à Paris. Au programme : spa et
jets hydromassants dans un bassin
chauffé à 34 °C, virée shopping sur
l’avenue Montaigne, dîner à la Tour
d’argent…
48
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Quant à Dalila, elle revient tout
juste de Disneyland. Une famille
saoudienne a sollicité cette auditrice
d’une banque parisienne pour un séjour de quatre jours dans la prestigieuse suite La Belle au bois dormant.
Avec vue panoramique sur le château,
s’il vous plaît. L’an dernier, la jolie brunette, ex-étudiante en master de gestion à la Sorbonne, avait assisté à l’anniversaire de l’épouse d’une grande
fortune française dans un château
niché au fond de la vallée de la
Somme, pour garder un œil sur les
deux ados des hôtes. Cotillons, champagne, caviar…
RARES SONT LES MARY
POPPINS ÉNARQUES
Le point commun entre ces trois
baby-sitters de haut vol ? Aucune
d’elles n’a besoin d’un job d’appoint
pour assurer ses fins de mois. (Sur)diplômées et déjà en poste, Nadia,
Roxane et Dalila veulent vivre des expériences, sortir de leur routine. Bref,
« mettre un peu de piment dans leur
quotidien ». « Ce type de profil – mature et diplômé – est très apprécié de
notre clientèle, qui cherche non seulement à faire surveiller sa tribu,
mais aussi à l’éveiller,
glisse Lucinda De
Cicco, fondatrice de
Baby Prestige, une
agence de nounous
haut de gamme, où
l’on trie les candidates
sur le volet. Plus de
80 % de nos étudiantes poursuivent
leurs missions lorsqu’elles décrochent un premier job. »
Evidemment, on joue là dans la
cour des grands de ce monde. La
grande majeure partie des Français
ne fréquentent ni les palaces ni les
grandes tables étoilées. Et ils n’ont
pas davantage les moyens de débourser 16,50 euros de l’heure pour faire
garder leur descendance – le tarif demandé chez Baby Prestige, ce qui représente près de 13 euros au final,
une fois les charges déduites, pour
les intéressées, qui ont le statut d’autoentrepreneur. Il n’empêche : tous
les parents (ou presque) rêvent d’entrer dans la boulangerie au moment
même où une Mary Poppins énarque
ou une future polytechnicienne
scotche sa petite annonce près de la
caisse enregistreuse.
Que les choses soient claires : une
Mary Poppins énarque, cela ne court
pas les rues. Quand bien même des
parents chanceux dégoteraient une
nourrice à temps plein bardée de
diplômes, ils auraient peu de
chances de la voir exercer ce métier
longtemps. Après un plan de sauvegarde de l’emploi, Clémentine, par
exemple, a choisi de se tourner l’an
dernier vers la profession. Mais cette
ex-chef de pub, diplômée du Celsa
(Ecole des hautes études en sciences
de l’information et de la communication), a vite déchanté. En cause : « Le
salaire de misère », « le boulot bien
trop contraignant » et, surtout, « le
sentiment d’être une “moins-querien” aux yeux de beaucoup. » Bien
décidée à retrouver au plus vite son
open space, la quadra scrute déjà les
petites annonces.
Originaire d’Ukraine, Alla, elle,
s’est inscrite, voici deux ans, chez Be
My Nounou, une agence de nourrices
« J’AVOUE QUE ÇA ME FAIT
QUELQUE CHOSE DE SAVOIR
QUE MA BABY-SITTER EST
PLUS DIPLÔMÉE QUE MOI »
B.BOISSONNET/BSIP/AFP
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Attractif Parmi les avantages du job, la « dimension humaine de la tâche » et la « satisfaction de transmettre son savoir ».
bilingues, le temps de faire reconnaître son master de psychologie en
France. Passionnée par les enfants, la
trentenaire est actuellement employée par une famille du XIVe arrondissement de Paris. Elle envisage de
passer un CAP Petite enfance… mais
uniquement pour mieux cerner la
personnalité des marmots, dans l’espoir de retourner plus tard, elle aussi,
vers son métier de cœur.
Pas de panique pour autant : trouver une jeune fille (ou un jeune
homme) à l’université, voire en filière
sélective, pour assurer les sorties
d’école du rejeton, ou pour s’occuper
de lui le temps d’une soirée, ne relève
pas de l’impossible. Même si l’on ne
dispose pas de chiffres – travail au
noir fréquent oblige –, il semble que
les étudiants en cursus supérieur
soient d’ailleurs de plus en plus attirés
par le job. Il est vrai que celui-ci ne
manque pas d’attraits. Parmi les avan-
tages fréquemment cités : la « flexibilité des horaires », la « possibilité de
potasser ses cours, une fois la marmaille couchée », mais aussi la « dimension humaine de la tâche », la
« satisfaction de transmettre son savoir », et même une « première expérience pas inintéressante de leur futur
rôle de parents ». Mieux que de travailler dans un fast-food, disent-ils à
l’unisson.
« LES MASTERS ET LES
DOCTORATS ONT LA COTE »
Et ça tombe bien, parce que les familles, elles, adorent faire affaire
avec eux. Marie Blanc, fondatrice de
Déclic Eveil, une autre agence de
garde de luxe à domicile, est formelle : « Les masters et les doctorats
ont la cote, tout comme les jeunes
qui pratiquent un instrument de musique ou ceux qui parlent plusieurs
langues étrangères. »
Christopher le constate. A 23 ans,
ce Franco-Britannique, étudiant en
droit à l’université Paris-Dauphine, en
est presque arrivé à décliner une offre
de baby-sitting sur deux. Victime de
son succès. « Je sens bien que ma double nationalité constitue un atout de
taille, reconnaît le jeune homme.
Chaque fois que je rencontre une nouvelle famille, ça ne loupe pas : on me
demande de parler anglais aux enfants et de corriger leur prononciation. Le mois dernier, un couple de
Saint-Cloud m’a même quasiment
supplié de lire quelques pages de la
version originale de Harry Potter à
son nourrisson de cinq semaines
avant de le coucher, histoire de lui
“faire l’oreille”. »
Côté parents, on préfère avancer
des raisons plus terre à terre. Ainsi en
est-il de la maman de Tom et Garance, qui emploie depuis plusieurs
semaines une étudiante en troisième
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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france
La garde
à domicile
9,05 euros C’est le salaire
horaire net moyen versé
pour une garde d’enfants
à domicile, selon une étude
menée par le site Yoopies,
une plateforme mettant en
contact parents, baby-sitters
et nounous. En 2014, il était
de 8,40 euros.
6 % D’après cette même
12,27 euros C’est le salaire
horaire net moyen perçu pour
garder un enfant à Val-d’Isère,
commune qui arrive en tête
des villes françaises les plus
chères en la matière, selon
Yoopies. Suivent Megève
et Saint-Tropez.
année à Sciences po. « Pas besoin de
rabâcher les choses, Héloïse pige
tout de suite, explique la jeune
femme. Comme elle doit prendre le
tramway et le bus pour rentrer de
l’école avec les jumeaux, cela me
tranquillise de savoir qu’elle a la tête
sur les épaules. » Et d’ajouter, du
bout des lèvres : « J’avoue que ça me
fait parfois quelque chose de savoir
que ma baby-sitter est plus diplômée
que moi. Quand elle est arrivée, l’autre jour, Le Deuxième Sexe sous le
bras, je me suis rendu compte que je
n’avais jamais lu Simone de Beauvoir.
C’est idiot, j’ai presque eu honte.
Mais qu’importe : je préfère retrouver
les enfants le soir en train d’écouter
Héloïse leur raconter l’histoire du
50
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
M. LE MOINE/DIVERGENCE POUR L’EXPRESS
étude, les tarifs peuvent varier
de 6 % d’une région à une
autre. C’est en Corse et en
Ile-de-France que les services
de garde d’enfants à domicile
sont le plus onéreux
(respectivement 9,49 et
9,20 euros de salaire horaire
net). C’est pour les familles
des Pays de la Loire que cette
dépense est la moins élevée
(8,92 euros).
Expérience Originaire d’Ukraine, titulaire d’un master en psychologie,
Alla est employée par une famille du XIVe arrondissement de Paris.
Petit Prince qu’avachis sur le canapé
devant Bob l’éponge sur Gulli. »
Est-ce donc si crucial pour le développement de sa progéniture de
recruter la crème de la crème ? Evidemment, non. « Il faut arrêter cette
course à la surstimulation, martèle le
psychosociologue Jean Epstein. Tout
cela est non seulement ridicule, mais
aussi dangereux, car chaque enfant a
son propre rythme de développement. Le solliciter à outrance, s’il est
un peu plus lent que la moyenne,
c’est prendre le risque de le voir perdre confiance en lui. Un bambin n’a
besoin que d’une chose : se sentir
aimé et valorisé, aussi bien par ses
parents que par ceux qui prennent
soin de lui. »
DES COMPÉTENCES EN PLUS,
MAIS NON RÉMUNÉRÉES
Trouver une personne aimante à qui
confier leur bout de chou, c’est, bien
sûr, le souhait de tous les parents.
Mais si la recrue possède quelque
talent supplémentaire, ce n’est donc
pas de refus, comme l’attestent les
différents témoignages. « Le rêve de
tout employeur est de tomber sur
quelqu’un ayant des compétences qu’il
n’aura pas à rémunérer, glisse Caroline
Ibos, chercheuse au CNRS et auteure
de Qui gardera nos enfants? (Flammarion). Si la nounou philippine est si
recherchée, c’est notamment parce
qu’elle parle anglais. Si la baby-sitter
issue d’une grande école est convoitée,
c’est qu’elle est censée avoir du plomb
dans la tête. Mais pas question pour
autant de les payer plus. La garde d’enfants à domicile, régulière ou ponctuelle, c’est un peu le retour de la
domesticité. » Et de poursuivre : « La
question des transports en commun
évoquée par les parents de Tom et Garance n’est à mon sens qu’un prétexte.
Franchement, personne n’a jamais eu
besoin d’un bac + 5 pour se déplacer
dans Paris! » V. S.
* Certains prénoms ont été changés.
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monde
GÊNES
SUR LE PONT
Frappée en plein cœur par la perte du viaduc Morandi,
il y a près de trois mois, la cité portuaire se relève peu à peu.
Mais les blessures restent vives.
De notre envoyé spécial Clément Daniez, avec Antonello Nusca (photos)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
P
our rejoindre l’atelier
génois de Renzo Piano,
le célèbre concepteur
du Centre GeorgesPompidou, à Paris, il
faut d’abord pénétrer
dans un grand ascenseur de verre, au
pied d’une colline plongeant dans la
mer. La pente est si raide, lors des premiers mètres de l’ascension, que la cabine semble émerger de la Méditerranée. Le bâtisseur à la renommée
mondiale fait une courte escale, en
cette fin du mois d’octobre, dans ses
troisièmes bureaux, après ceux de New
York et de Paris, où il réside et travaille
lorsqu’il n’est pas en déplacement.
Des ébauches de viaduc, affichées
sur des panneaux, et une maquette
sommaire occupent l’un des espaces
de ce bâtiment aussi lumineux qu’une
serre. Voilà deux mois et demi que l’octogénaire réfléchit au successeur du
pont effondré en plein cœur de Gênes,
sa ville natale, le 14 août dernier, faisant 43 morts. « Dès le lendemain, le
maire, Marco Bucci, et le président de
la région de Ligurie, Giovanni Toti,
m’ont contacté pour que je sois à leurs
côtés et lancer un nouveau pont, raconte-t-il. Il ne s’agit pas encore d’un
vrai projet, plutôt d’une idée. »
Le maire, désigné comme commissaire de la reconstruction,
confirme. « D’autres plans pourront
être proposés lorsque nous aurons
mis en place la commission de sélection, précise Marco Bucci. Mais j’es-
père que ce sera celui de Renzo Piano
qui sera retenu. Je le trouve très
bien. » Du métal plutôt que du béton
armé, en se passant de haubans
géants : la proposition de l’architecte
franco-italien n’a pas grand-chose à
voir avec l’ouvrage conçu dans les
années 1960 par l’ingénieur Riccardo
Morandi. « Il doit être solide, et je
crois en l’acier, fait valoir Piano. Sa
tranche a la forme d’un bateau. On
sait en construire ici, à Gênes, et un
paquebot peut durer l’éternité.
Comme la tour Eiffel, il suffit de repeindre de façon méthodique. Sur les
côtés, il y aura des déflecteurs, pour
le vent, avec des capteurs solaires capables d’éclairer le pont gratuitement par 43 antennes, autant qu’il y
Chantier
L’effondrement du pont
Morandi a coupé en deux
la ville de Gênes, qui
attend la construction
d’un nouvel ouvrage.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde
a eu de morts. Pour que le deuil soit
présent. »
En attendant de bâtir ce nouvel
ouvrage, il faut détruire ce qu’il reste
de l’ancien. Sur le site, l’enquête judiciaire touche à sa fin, et les débris,
considérés comme des preuves,
devraient bientôt être dégagés. Une
bonne partie de l’ancien viaduc est
encore en place, en particulier deux
gigantesques haubans, qui menacent
les quelques immeubles d’habitation
en dessous. Il a fallu une longue
évaluation des risques pour que les
600 résidents de la zone évacuée
commencent à déménager leurs
affaires, depuis le 18 octobre. A tour
de rôle, ils n’ont eu que deux petites
heures pour remplir un maximum de
cartons à la va-vite, avec l’aide de
pompiers.
« J’ai aussi pu récupérer un meuble
que mon père avait fait de ses mains,
avant la Seconde Guerre mondiale, raconte Anna Rita Certo. C’est important
de conserver ces objets pour les transmettre à la génération suivante de la
famille. La prochaine fois, j’espère
Concepteur
L’architecte Renzo
Piano travaille
sur le futur viaduc.
emporter les nombreux livres que j’ai
dû abandonner chez moi. »
Le viaduc Morandi de Gênes
Longueur : 1 182 m
Hauteur des piliers
PPortion
ortion effondrée
effondrée
90 m
Habitations
Voies ferrées
E80
Pol
cev
era
A10
oute
r
o
t
Au
Marina
n
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UTRICHE
U
AUTRICHE
SSUISSE
SSE
Turin
FRANCE
RA
Gênes
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
GÊNE S
Vieux
portt
Milan
ITALIE
54
A7
Mer de
Ligurie
Port de commerce
L’attente a été longue pour les déplacés. En journée, il s’en trouve toujours
au « presidio » (« poste de garde » en
français), le surnom du carrefour où
des associations ont dressé quelques
tentes, dès le premier jour, à proximité du lieu de l’accident, à la frontière nord de la zone, désormais interdite et gardée par des militaires. Anna
Rita, employée municipale, passe
tous les jours ou presque dans ce lieu,
devenu un cul-de-sac aux rues dévitalisées, mais où les déplacés se retrouvent et échangent les dernières nouvelles. Ce jour-là, on y rencontre Pina
Bonetti, 81 ans, installée sur une
chaise, au soleil, avec son fidèle compagnon : « Mon chien essaie souvent
de prendre la direction de l’appartement et je dois le retenir, explique-
A. NUSCA/POLARIS POUR L’EXPRESS
Rivière
LES DÉPLACÉS MARQUENT
LEUR TERRITOIRE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Gênes sur le pont
Evacuées Pina Bonetti, 81 ans,
et Anna Rita Certo (à g.)
se rendent chaque jour
au presidio,à proximité du lieu
de l’accident, où les déplacés
se retrouvent.
t-elle. Même s’il neige, nous vienlocales, concessionnaire… – seront
drons tous les jours au presidio. »
déterminés par la justice après la fin
Loin d’avoir obtenu tout ce qu’ils
de l’enquête judiciaire, qui s’annonce
demandent, les déplacés continuent
très longue.
ainsi de marquer leur territoire face
Pina Bonetti n’en attend pas
aux autorités. « Nous avons décidé à
grand-chose, du fait de son grand
l’unanimité que nous ne voulions pas
âge. L’un de ses voisins, qui habitait
nous installer de nouveau dans nos
à quelques dizaines de mètres du
logements, souligne Franco Ravera, le
viaduc, et non en dessous, espère
porte-parole du Comité des perpouvoir retrouver son logement d’orisonnes déplacées du pont Morandi.
gine. « J’ai trop de souvenirs famiNous voulons tourner la page et receliaux ici, avec mes parents et mes
voir un juste dédommagement. Que
frères », soupire Gherardo Gherarles autorités nous proposent soit une
dini, 83 ans, ancien négociant en vins
indemnisation totale, pour une instalet liqueurs, installé dans le quartier
lation où bon nous semble, soit une
depuis les années 1950.
somme moindre, mais avec
un nouveau logement dans
le quartier. Nous avons
identifié deux aires industrielles sans habitations qui
pourraient convenir, non
loin d’ici. Reste à bâtir. »
Les responsables de l’effonFranco Ravera, porte-parole du Comité
des personnes déplacées du pont Morandi
drement – Etat, autorités
NOUS VOULONS TOURNER
LA PAGE ET RECEVOIR UN
JUSTE DÉDOMMAGEMENT
Aujourd’hui retraité, il se rappelle
les travaux menés par Morandi, à une
époque où les normes de sécurité autorisaient les ingénieurs et architectes
à bâtir par-dessus des habitations.
« On ne savait pas, au début, quels
étaient ces techniciens qui faisaient
une étude pour les fondations, raconte-t-il. La population locale a été
mise devant le fait accompli. » Anna
Rita s’en souvient aussi : « J’avais
4 ans. Le chantier était très bruyant,
et il y avait de la poussière partout.
Mais nous habitions de grands appartements, pour l’époque, ensoleillés et
avec une belle vue sur la partie ouest
du Valpolcevera. Des logements que
ma génération, après celle de mes parents, a malgré tout voulu conserver. »
La géographie unique de Gênes
explique la nécessité de ce viaduc et
la cruauté de son effondrement.
Puissante République du Moyen Age
à la fin du XVIIIe siècle, la Superbe
s’étale à présent sur une trentaine de
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde
Mobilité Très attendue par les transporteurs, une ligne ferroviaire à grande vitesse
reliant Gênes à Milan, le Terzo Valico, devrait voir le jour en 2022.
kilomètres, prise en étau entre la Mé« La remise en service des lignes
diterranée, au sud, et les montagnes,
ferroviaires a permis de retirer
au nord. « C’est une ville très étroite,
4 000 camions par jour de la ville », se
longue comme un bateau, contrainte à
félicite Paolo Signorini, président de
la parcimonie, un trait de caractère tyl’Autorité du port, le plus grand d’Itapiquement génois, parce qu’il n’y a pas
lie. Il était temps : le trafic commerde place », résume Renzo Piano. Seules
cial connaît son pic d’activité annuel
deux vallées lui offrent un débouché
au dernier trimestre. Une nouvelle
naturel, vers le nord, dans les terres. La
route, dédiée aux camions, traverse
plus large, celle du petit fleuve Polcedésormais la zone du port. « Et une
vera, à l’ouest, accueille depuis le
seconde porte d’entrée a été aménae
XIX siècle les activités industrielles et
gée pour les camions, précise Signoune population ouvrière. Le pont Morini. Cela évite une congestion trop
randi l’enjambait, offrant la possibilité
forte dans le quartier proche du port.
d’aller d’un bout à l’autre de la ville,
Néanmoins, les conteneurs mettent
avec le concours de tunnels, sans pastrente minutes à une heure de plus
ser par le front de mer. Au fil des
qu’auparavant pour en sortir. »
décennies, l’axe autoroutier est
devenu un passage essentiel pour
relier Nice à Milan, voire Rome.
La disparition du trait
d’union a sabré la ville en deux
et créé un goulot routier le long
du front de mer. Pendant
quelques semaines, il était impossible de passer du sud au
nord du Valpolcevera, la zone interdite coupant cette vallée dans
toute sa largeur. Il a fallu attendre octobre pour que rouvrent
Oppositions Alice Salvatore, porte-parole
enfin une rue ainsi que deux
du Mouvement 5 étoiles, fustige les projets
autour du désengorgement routier de la ville.
lignes de chemin de fer.
56
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
La construction rapide d’un nouveau viaduc en lieu et place de l’ancien est vitale pour Gênes, mais l’édifice permettra un simple retour à la
normale. Or la congestion ne date pas
d’hier… « Les montagnes de Gênes
sont très belles, mais elles compliquent la mobilité des marchandises »,
souligne Alessandro Pitto, président
de Spediporto, l’association des expéditeurs et transporteurs du port.
Comme Paolo Signorini, il attend avec
impatience l’achèvement, prévu pour
2022, du Terzo Valico, une ligne ferroviaire à grande vitesse vers Milan.
« Les trains pourront être plus longs,
plus compétitifs et plus respectueux
de l’environnement. Ils nous ouvriront les marchés suisse et autrichien,
et cela nous permettra de mieux faire
face à la concurrence des ports du
Nord, comme celui de Rotterdam. »
« GÊNES A BESOIN
DE CES INFRASTRUCTURES »
Au Terzo Valico doit s’ajouter la
Gronda, une bretelle de contournement de la ville par l’ouest, validée
puis remise en cause à plusieurs
reprises depuis les années 1980. Ce
chantier de 5 milliards d’euros doit en
principe être lancé dans les mois à
venir. A l’achèvement de ce dernier, le
successeur du pont Morandi se limitera de facto au trafic du centre-ville
et du port. La Gronda est cependant
menacée par la présence du Mouvement 5 étoiles (M5S) au gouvernement italien, grâce à une entente
contre-nature avec le parti d’extrême
droite de Matteo Salvini, la Lega.
Cette opposition est presque sa
raison d’être : le M5S a été initié
au cours des années 2000 par un
comique local à la renommée
dorénavant internationale,
Beppe Grillo, farouche détracteur de la Gronda.
« Elle pose un problème environnemental majeur, affirme
Alice Salvatore, porte-parole du
M5S en Ligurie. De l’amiante se
trouve dans ces montagnes trop
fragiles pour un tunnel de plusieurs dizaines de kilomètres,
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Gênes sur le pont
LES CONTENEURS
METTENT TRENTE MINUTES
À UNE HEURE DE PLUS
QU’AVANT POUR SORTIR
comme celui qui est envisagé. En plus, tout cela
prendra bien plus de temps
que les dix années annoncées, avec un risque de gaspillage de l’argent dans la
corruption, au profit du
crime organisé. » Le mouvement défend aussi l’arrêt du Terzo
Valico, pour les mêmes raisons,
quand bien même un quart du chantier a déjà été réalisé. Ne craint-elle
pas que Gênes s’isole un peu plus du
reste de l’Europe ? « Il existe des solutions alternatives sur lesquelles il faut
travailler », assure-t-elle.
Marco Bucci dément. « Je n’ai vu
aucune autre solution. Pour rester une
cité moderne, Gênes a besoin de ces
infrastructures, certifie-t-il. Je ferai
tout mon possible pour que le chantier de la Gronda débute et aille à son
terme. Tout comme celui du Terzo
Valico. » Auteur d’un livre à paraître
en fin d’année sur le pont Morandi,
le journaliste Franco Manzitti rejoint
le maire : « La logique de décroissance
heureuse prônée par le M5S complique la résolution rapide des problèmes de Gênes. »
Après Christophe Colomb et
Renzo Piano, Beppe Grillo, fondateur
du M5S, est l’un des Génois les plus
célèbres au monde. Il réside à Nervi,
quartier de riches villas, à l’extrémité
orientale de la ville, et ne s’est toujours
pas exprimé sur la tragédie du viaduc,
vécue par la ville comme la plus douloureuse depuis la Seconde Guerre
mondiale. « C’est parce qu’il n’est plus
à la tête du M5S et qu’il ne veut plus
que ses propos soient déformés par
les médias », assure Alice Salvatore.
Peut-être, mais il avait aussi fustigé
dans un post de son blog, il y a
quelques années, « la fable de l’effondrement imminent du pont Morandi ».
L’humoriste n’a fait qu’un passage
éclair aux premières funérailles officielles de victimes, le 19 août. Sa seule
allusion publique au drame se résume
à la promotion, sur son blog, du « brillant » projet alternatif de pont d’un architecte de Bergame, Stefano Giavazzi.
« C’est une muraille plus qu’un viaduc,
avec des pistes cyclables et des zones
piétonnes, balaie Franco Manzitti.
Cela a fait rire tout le monde à Gênes. »
Beppe Grillo l’a même évoqué au
téléphone avec Renzo Piano, comme
ce dernier l’a révélé à L’Express : « Lui
et moi nous connaissons depuis longtemps. Il m’a appelé pour me parler de
ce projet prétendument génial. Mais il
y en a beaucoup, des personnes avec
des projets. C’est pour cela qu’il faut un
responsable pour faire un choix. Il faut
faire attention. Construire un pont,
c’est une histoire sérieuse. » Ceux de
Gênes l’ont appris à leurs dépens. C. D.
Vitalité Le port de Gênes
(ici, sa partie
réservée aux ferrys) est
le premier port italien.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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monde
Au Québec, la fin
des complexes
François Legault, le nouveau Premier ministre
de la province francophone, assume
un nationalisme tranquille. Par Valérie Lion
A
la journaliste française
de passage, François
Legault donne rendezvous dans la salle du personnel de HEC Montréal, là où les professeurs avalent leur
lunch entre deux cours. Désigné
Premier ministre du Québec après la
victoire de son parti, la Coalition avenir
Québec (CAQ), aux élections générales
du 1er octobre, il n’a pas encore, ce 14 octobre, accès aux bureaux officiels du
chef de gouvernement. Surtout, cet
ancien entrepreneur, diplômé de
l’école de gestion francophone, a fait de
son pedigree économique une de ses
plus grandes forces. Alors va pour HEC
Montréal… Ses équipes ont toutefois
pris soin de disposer trois grands
drapeaux fleurdelisés dans la salle
anonyme. Et pour cause. « Le Québec
d’abord » : c’est sur cette idée simple
que François Legault a gagné son pari.
A 61 ans, ce vieux routier de la
politique à l’allure joviale a accompli
une prouesse : dynamiter le système
en vigueur depuis cinquante ans dans
la Belle Province. Celui-ci voyait le
Parti libéral (PLQ), fédéraliste, et le
Parti québécois (PQ), indépendantiste,
se disputer les suffrages d’une élection
à l’autre. Legault a agi un peu à la mode
Macron, mais de façon plus laborieuse : il lui a fallu sept ans.
Sept ans pour imposer un
mouvement politique qui
ose renoncer à la souveraineté tout en affichant un
nationalisme sans complexes. « Je suis nationa-
liste, nous dit-il, car je veux protéger la
nation québécoise, qui parle français.
Pour moi, c’est le Québec d’abord, à
l’intérieur du Canada, mais le Québec
d’abord. »
A l’Assemblée nationale, la CAQ a
raflé 74 sièges de députés sur 125.
Certes, François Legault a profité de
l’affaiblissement du PLQ, usé par
quinze ans de gouvernement et perçu
comme trop conciliant avec Ottawa, et
de l’effondrement du PQ, incapable de
renouveler l’aspiration indépendantiste. Mais pas seulement. « C’est la première fois qu’un représentant du “Québec Inc.”, ces francophones qui ont bâti
les entreprises du Québec moderne et
pris leur revanche sur la domination
financière des anglophones, accède au
pouvoir », souligne Dominique Lebel,
ancien dirigeant du bureau de Montréal de l’agence de publicité Cossette.
A peine arrivé au rendez-vous avec
L’Express, le Premier ministre s’enquiert d’ailleurs de la compagnie aérienne qui nous a conduits à Montréal :
« Vous êtes venue avec Air Transat? »
Air Transat, ou la première vie de
François Legault, et son viatique en
politique… D’abord comptable dans
une firme d’audit, il participe à la création de Nationair, puis rencontre deux
Français actifs dans le tourisme et
JE VEUX PROTÉGER
LA NATION QUÉBÉCOISE
QUI PARLE FRANÇAIS
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Dynamiteur Avec la victoire
de son parti, la CAQ, cet ancien
entrepreneur a fait exploser le clivage
politique en vigueur depuis cinquante ans.
fonde avec eux, en 1986, le spécialiste
du vol charter, devenu l’une des plus
belles réussites entrepreneuriales du
Québec. François Legault en a été l’architecte financier et il garde de l’aventure un goût certain pour le management d’équipe. Mais l’histoire s’arrête
brutalement en 1997 : sur un désaccord, il quitte l’entreprise et vend ses
parts. A moins de 40 ans, le voilà multimillionnaire… et désœuvré.
Pas pour longtemps : le Parti québécois, qui a perdu, deux ans plus tôt,
le deuxième référendum sur l’indépendance, se cherche un second souffle et une crédibilité économique, son
talon d’Achille. Lucien Bouchard, alors
Premier ministre, propose à François
Legault d’entrer au gouvernement.
Voilà le petit gars de Sainte-Anne-deBellevue, auréolé de son succès chez
Transat, propulsé ministre de l’Industrie et du Commerce. Sainte-Anne-deBellevue ? Dans ce village francophone, isolé dans l’ouest anglophone
de Montréal, les Canadiens français,
jusqu’au milieu des années 1970,
sont traités en minoritaires. François
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
« François Legault a bâti sa victoire
sur le dos des minorités, c’est un “nationaleux” qui encourage le repli sur
soi », dénoncent ses détracteurs. « Il a
rencontré le sentiment populaire de la
majorité des Québécois », tempère un
observateur. Un sentiment d’insécurité identitaire, surtout éprouvé par les
habitants des régions qui s’inquiètent
de voir l’anglais de plus en plus répandu à Montréal et les croyances
personnelles s’imposer dans l’espace
public grâce aux fameux « accommodements raisonnables ».
C. WATTIE/REUTERS
LE BUSINESS AVANT TOUT
Legault y grandit au sein d’une famille
modeste. Adolescent, il est déjà sympathisant du Parti québécois. Il a
19 ans, lorsque, en 1976, emmené par
l’emblématique René Lévesque, le PQ
accède au pouvoir. « Je lui dois d’être
en politique », nous confie-t-il. Le soir
de sa victoire historique, Lévesque
avait lâché devant une foule en transe :
« On n’est pas un petit peuple, on est
peut-être quelque chose comme un
grand peuple. » Le 18 octobre, Legault
conclut par ces mots la présentation de
son gouvernement : « J’ai la conviction
profonde que, oui, on forme quelque
chose comme un grand peuple. »
Quand François Legault rejoint le
PQ, il fait partie des souverainistes les
plus pressés. Mais trois ministères et
dix ans plus tard, il commence à douter. De son avenir au PQ – le poste de
chef lui échappe – et de la pertinence
de l’idéal indépendantiste. « Les Québécois étaient ailleurs, explique-t-il.
Ils s’inquiétaient du devenir de la
langue française. Pas du statut constitutionnel de la province au sein de la
fédération canadienne. »
Alors, comme il a quitté Air
Transat, il quitte la politique. D’un
coup. Pour mieux revenir, en 2011, à la
tête d’un nouveau parti, la Coalition
avenir Québec, où il réunit des déçus
du PQ et du PLQ, convaincus que l’opposition fédéralistes-souverainistes
est dépassée. Ce que veulent les Québécois, estime-t-il, c’est un Québec
fort, afin d’assurer leur survie dans un
océan anglophone. Rien de plus, rien
de moins. Alors la CAQ promet d’arracher à Ottawa des pouvoirs supplémentaires, notamment sur l’immigration et la culture ; elle entend réduire
le nombre d’immigrants de 50 000 à
40 000 par an et leur faire passer des
tests de français et de « connaissance
des valeurs québécoises » ; elle annonce une loi pour interdire le port de
signes religieux aux personnels de la
fonction publique en situation d’autorité. Mais pas question d’enlever le
crucifix accroché au mur de l’Assemblée nationale du Québec : « Le passé
catholique fait partie de notre histoire, ce doit être une fierté », affirme
le nouveau Premier ministre.
Des médias français le qualifient de
populiste ? Il récuse : « Je suis proche
des préoccupations des Québécois. »
Marine Le Pen se fend d’un tweet
pour le féliciter de sa victoire ? Il réagit au quart de tour et prend la parole
le soir même, sur RTL, pour rejeter
« toute association avec Mme Le
Pen ». Depuis, il répète en boucle :
« Nous allons accueillir des milliers
d’immigrants chaque année. On va
en prendre moins mais on va en prendre soin. »
L’immigration et la laïcité ne sont
pas ses obsessions : candidat, il s’est
souvent pris les pieds dans le tapis
sur ces sujets délicats. Père de deux
enfants, il est surtout passionné par
l’éducation : agir tôt pour la réussite,
voilà ce à quoi il tient le plus dans
son programme. Car son credo à lui,
c’est l’enrichissement des Québécois.
L’ancien homme d’affaires se désespère de voir le PIB par habitant de la
province plafonner à 20 % au-dessous de celui de l’Ontario et à 40 % de
celui des Etats-Unis. Il promet des diminutions d’impôts – les Québécois
sont les Canadiens les plus taxés – et
veut doper l’investissement privé
afin de créer des emplois « payants ».
La plupart de ses ministres sont issus
des milieux économiques, au point
que la presse a parlé d’un « gouvernement de patrons ».
Finalement, ce rendez-vous à
HEC Montréal était plus qu’un signe,
un aveu : le Québec d’abord passera
avant tout par le business. V. L.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
SES CINQ
FAITS
D’ARMES
Apple est condamné
à rembourser 13 milliards
d’euros à l’Irlande pour
des aides d’Etat illégales.
Facebook doit verser une
amende de 110 millions d’euros
pour informations trompeuses
lors du rachat de WhatsApp.
La commissaire
à la Concurrence
incarne une Europe forte
capable de sanctionner
les dérives des géants
américains. Rencontre.
Propos recueillis par Emmanuel Botta
MARGRETHE VESTAGER
ELLE FAIT
TREMBLER
LES FRAUDEURS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Google paie 2,4 milliards d’euros
d’amende pour avoir abusé
de sa position dominante afin
de favoriser Google Shopping.
L. KASTRUP/RITZAU SCANPIX/AFP
C
’est peu de dire que la
commissaire à la
Concurrence tranche
avec l’image gris souris que l’on peut se
faire des dirigeants
européens. Au dixième étage du
bâtiment Berlaymont, siège de la
Commission, alors que Margrethe
Vestager nous ouvre sa porte, nous
découvrons un lieu qui tient plus du
salon que du bureau : des toiles bigarrées aux murs et, sur une commode,
des photos encadrées de son entourage, ainsi que de son chien, Karlo, sur
lequel elle teste ses discours. Running
aux pieds, souriante et affable, difficile de se dire que l’on a face à nous la
femme qui fait trembler depuis quatre
ans les plus grandes multinationales.
Et pourtant. Le tableau de chasse de
cette Danoise sociale-libérale a de
quoi impressionner : Apple, Amazon,
Engie, Facebook, Fiat, Google, Starbucks, Volvo Renault Trucks…
A la tête d’une petite armée de
900 fonctionnaires, elle surveille du
haut de son 1,85 mètre les fusions, les
délits d’entente, les aides d’Etat indues, ou encore les abus de position
dominante. Comme elle le résume, elle
s’assure que « l’économie est au service
de la société, et pas le contraire ». Pour
beaucoup, elle incarne ce que devrait
être l’Europe : forte, intransigeante, et
capable de protéger les 500 millions
d’Européens des dérives des grands
groupes. Encore peu connue dans
l’Hexagone, celle qui a été désignée
parmi les « Femmes de l’année 2016 »
du Financial Times est une véritable
star dans la « bulle bruxelloise », le
quartier qui abrite la Commission, le
Conseil et le Parlement. « Courageuse », « intelligente », « coriace »,
« pragmatique » sont les mots qui
reviennent le plus souvent dans la
bouche des eurodéputés qui l’ont approchée. Le moins que l’on puisse dire,
c’est que cette mère de trois adolescentes, mariée à un professeur de mathématiques, tranche singulièrement
Amazon doit reverser
250 millions d’euros au
Luxembourg pour des
avantages fiscaux infondés.
Google se voit infliger 4,34
milliards d’euros d’amende
pour abus de position
dominante sur Android.
mes collègues de la Commission nous
avec son prédécesseur, l’Espagnol Joaavons fait du bon travail. Mais le chequin Almunia, le roi de la négociation
min à parcourir reste, bien sûr, encore
sans fin et… sans succès.
long. Si l’écosystème entrepreneurial
Celle que l’on présente souvent
est beaucoup plus dynamique qu’à
comme la figure de proue de la croinotre arrivée et si le consommateur a
sade anti-Gafa – Google, Apple, Faceplus de choix, les parts de marché
book et Amazon – n’est pas du genre
sont, elles, plus ou moins les mêmes,
à se laisser impressionner, comme a
avec toujours une nette domination
pu s’en rendre compte Tim Cook, le
des Gafa. Au-delà des problèmes de
patron d’Apple, qui pensait pouvoir
concurrence que cela peut poser, il y
l’intimider en se déplaçant en pera la question cruciale de l’accès aux
sonne jusqu’à son bureau. Raté. En
données émises par
2016, la firme amérinos
concitoyens.
caine a été condam«
Il
y
a
une
Comment elles sont
née à rembourser à
grande urgence
collectées et surtout
Dublin plus de 13 milà moderniser
exploitées, comment
liards d’euros d’aides
demain elles alimend’Etat indûment perl’impôt sur
teront les intelliçues. Il faut dire qu’à
les sociétés »
gences artificielles…
tout juste 50 ans, cette
Une question qui ne
fille d’un couple de
concerne d’ailleurs plus seulement les
pasteurs luthériens a déjà une longue
entreprises du numérique : l’industrie
carrière derrière elle. En 1998, à seuleautomobile vendra bientôt presque
ment 29 ans, elle était déjà ministre de
autant de services générateurs de
l’Education. A 37 ans, elle prend la
données que de voitures.
tête de son parti de centre gauche, la
RV, avant d’être nommée ministre de
L’idée d’une taxe Gafa, portée par la
l’Economie (2011-2014). Un maroquin
France et proposée par la Commission,
où elle a largement œuvré à mettre en
n’est-elle pas déjà mort-née ?
place l’échange automatique d’inforM. V. A Bruxelles plus qu’ailleurs, rien
mations fiscales entre les Etats memne tombe jamais du ciel ! C’est d’aubres. Une ascension éclair qui lui vaut
tant plus vrai en matière de fiscalité,
d’avoir inspiré le personnage princioù il faut obtenir l’aval des 28 Etats
pal de la très populaire série politique
membres. Nous sommes encore en
danoise Borgen. Son prochain rôle
phase de discussions pour convaincre
pourrait bien être celui de présidente
les derniers pays réfractaires, mais il y
de la Commission européenne. Si le
a une grande urgence à moderniser
parti conservateur au pouvoir dans
l’impôt sur les sociétés, qui a été créé
son pays natal a déjà clairement indiau XXe siècle, une époque où le comqué qu’il ne la soutiendrait pas, le prémerce se faisait dans des endroits en
sident français serait, lui, ravi d’en
dur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
faire son porte-étendard pour les élecIl est temps que nous arrivions à
tions européennes de mai prochain.
prendre en considération l’ensemble
Et la « dame de fer » ne semble pas
des valeurs créées dans le monde nuinsensible à ces appels du pied.
mérique. Il faut bien avoir en tête que
L’express Après quatre années comme
les géants du secteur, par le jeu de
commissaire à la Concurrence,
l’optimisation fiscale, ne paient en
pensez-vous avoir rendu le marché
moyenne que 9 % d’impôt sur leurs
européen du numérique
bénéfices, contre 24 % pour les autres
plus ouvert et plus équitable ?
entreprises. Or c’est toute l’économie
Margrethe Vestager Je pense qu’avec
qui est en voie de digitalisation. On ne
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
61
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
interview
LA BIO
1998
A 29 ans, elle
devient la plus
jeune ministre
de l’Education du Danemark.
2007
Chef de file
du Parti
social-libéral,
la RV. Jusqu’en 2011.
Mutation « La digitalisation
transforme radicalement
l’économie et à grande vitesse »,
constate Margrethe Vestager.
J. THYS/AFP
M. V. Nous avons envoyé
un questionnaire détaillé
à 1 500 marchands, et
nous sommes en train de
dépouiller leurs réponses.
Cela va nous permettre
de nous faire une première idée. Mais il va
nous falloir du temps
pour établir si Amazon
utilise les données des
vendeurs uniquement
pour améliorer ses services ou pour voir ce que
les gens veulent comme
offre, ce qui les fait acheter tel ou tel produit, afin
de s’octroyer in fine un
avantage commercial
décisif. Il est déjà très difficile pour
les petits acteurs de réussir à émerger,
si, en plus, les multinationales ne
respectent pas les règles, cela devient
tout bonnement impossible.
peut pas se permetttre d’attendre que
l’OCDE [Organisation de coopération
et de développement économiques]
termine ses travaux pour échafauder
un nouvel impôt mondial : toute cette
valeur qui échappe à l’imposition,
c’est autant d’écoles qui ne sont pas
construites.
Vous avez aussi votre mot à dire
sur les fusions. Allez-vous approuver
les fiançailles entre Alstom
et la branche ferroviaire de Siemens ?
M. V. Nous sommes encore dans la
phase d’analyse. Ce qui est complexe,
c’est que cette fusion concerne deux
marchés très différents : le premier
concerne le matériel roulant (les
trains et les métros), et l’autre, celui
des systèmes de signalisation. Deux
secteurs stratégiques pour l’Europe,
mais aussi pour le reste du monde,
puisque de nombreux pays veulent
développer leur rail. Nous voulons
donc nous assurer que le nouveau
groupe, par sa taille, ne nuise pas à la
concurrence.
62
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Mais ne pensez-vous pas qu’il est
indispensable de créer un champion
européen, notamment pour
rivaliser avec le géant chinois du rail
CRRC, aux ambitions dévorantes ?
M. V. Cela fait bien évidemment
partie de notre réflexion. Il est indispensable que les entreprises européennes soient suffisamment armées
pour se battre sur la scène mondiale.
Je tiens d’ailleurs à souligner qu’Alstom et Siemens sont déjà deux
groupes d’envergure internationale,
bénéficiant d’une excellente réputation. Les standards européens, en
particulier en matière de sécurité,
sont aujourd’hui des références partout sur la planète. Simplement, il y a
des règles à respecter, et elles sont les
mêmes pour tout le monde.
Où en est l’enquête préliminaire,
ouverte le mois dernier, pour
déterminer si Amazon utilisait
les données des commerçants
présents sur sa plateforme
afin de favoriser ses propres produits ?
Pensez-vous, justement,
être suffisamment armée pour vous
assurer que les entreprises
respectent les règles ?
M. V. Je l’ignore. Ce qui est sûr, c’est
que la digitalisation transforme l’économie radicalement et à grande
vitesse. J’ai donc demandé à trois
conseillers spéciaux – un expert économique, un spécialiste en droit de la
concurrence, et un spécialiste des
nouvelles technologies – de me rendre un rapport pour mars prochain,
justement pour déterminer si nous
avons besoin de nouveaux outils. Bien
sûr, au quotidien, nous avons nos
analyses de données et les traités européens. Mais est-ce aujourd’hui suffisant pour nous permettre de mener
à bien notre travail ? Nous avons d’ailleurs lancé une consultation publique
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
interview
2011
Ministre de
l’Economie.
Jusqu’en 2014.
2014
Commissaire
européenne à
la Concurrence.
2016
Parmi les
« Femmes
de l’année »
du Financial Times.
pour que les citoyens européens nous
disent ce qu’ils en pensent. Cela donnera lieu à une conférence de presse
en janvier 2019.
M. V. Nous prenons très à cœur la critique du « trop doucement, trop tard ».
Mais s’il ne faut que cinq minutes à
quelqu’un pour s’introduire chez vous,
voler vos biens et s’enfuir, la police passera, elle, des mois à trouver le suspect,
à le déférer devant un tribunal… Nos
enquêtes prennent du temps car nous
vivons dans une Union fondée sur des
règles de droit. Maintenant, je pense
qu’il est en effet temps de faire évoluer
les lois pour gagner en efficacité et en
rapidité. Car, lorsqu’une multinationale contourne la loi, comme ça a été
le cas de Google, qui a d’ailleurs fait
appel de sa condamnation, chaque
jour qui passe, des petites entreprises
sont directement lésées, ce qui signifie
des pertes d’emplois et l’absence de
choix pour les consommateurs. Or
notre mission consiste avant tout à
défendre l’intérêt de 500 millions
d’Européens, même je suis bien
consciente que de l’extérieur la Commission doit parfois ressembler à une
machine à fabriquer des normes.
Trump, qui vous a surnommée
« Tax Lady », vous accuse
d’antiaméricanisme : ne craignez-vous
pas que vos amendes
alimentent la guerre commerciale
avec les Etats-Unis ?
M. V. La règle est la même pour tous :
pour opérer sur le marché européen,
il faut en respecter les lois. C’est aussi
simple que cela. Bien sûr, travailler
avec l’administration Trump n’a rien
de confortable, mais je pense qu’il ne
sert à rien d’essayer de deviner quelle
64
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
J. THYS/AFP
Au-delà des outils se pose
la question de la lenteur des enquêtes
– sept ans pour que Google et
son service de comparaison de prix
soient condamnés à une amende
de 2,4 milliards d’euros
pour abus de position dominante.
Règles « Lorsqu’une multinationale contourne la loi, comme ça a été le cas
de Google, de petites entreprises sont directement lésées. »
sera la position d’une cible mouvante.
Nous avons face à nous quelqu’un
d’imprévisible, mais nous ne sommes
pas obligés d’entrer dans son jeu. Je
crois qu’un monde où les pays échangent de manière organisée et équitable
est préférable à un monde où une personne décrète que ses règles sont audessus de celles des autres. Cela étant,
ces temps d’incertitudes montrent
qu’il est l’heure de réformer l’OMC [Organisation mondiale du commerce],
qui ne remplit plus correctement ses
missions. Cécilia Malmström, ma collègue commissaire au Commerce, a
d’ailleurs fait des propositions en ce
sens. Mais que les choses soient
claires : nous ne sommes pas pour la
suppression d’une organisation que
nous avons mis des décennies à bâtir.
Emmanuel Macron songerait
à soutenir votre candidature
à la présidence de la future
Commission européenne.
Des contacts ont-ils déjà été pris ?
M. V. J’ai en effet rencontré son
équipe, et je me sens proche de l’action menée par le président français
et LREM. En particulier, cette vision
d’une démocratie qui part du point le
plus local pour aller vers le national
et l’Europe. Ce que je trouve également formidable, c’est la grande ouverture de ce parti, avec des adhérents issus de tous les horizons
politiques, une parité hommesfemmes des candidats aux élections
législatives qui a été exemplaire,
mêlant des professionnels expérimentés et des nouveaux venus. Je
pense qu’il est très important de repenser la manière dont nous faisons
de la politique. Au Danemark, par
exemple, moins de 5 % de la population est active politiquement. Bien
sûr, la plupart des gens votent, mais
nous devons les inviter à participer
davantage pour que l’action publique
ne soit pas qu’une profession, mais
une manière de s’engager pour changer notre société.
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économie
analyse
Revendication Le collectif Fight for $15
se bat pour un salaire horaire minimal
de 15 dollars. Et fait un tabac.
S. OLSON/GETTY IMAGES/AFP
en banlieue et l’assurance santé de
toute la famille, près de 600 dollars
chaque mois. « Le Marriott fait des
profits dingues et, nous, on n’a rien.
Pas de bonus, pas d’augmentation de
salaire depuis des années. On ne lâchera pas », nous explique-t-il de sa
grosse voix rocailleuse.
Le miracle
en trompe-l’œil
de Trump
Si la croissance américaine a de quoi faire pâlir
les Européens, outre-Atlantique, les classes
moyennes et les travailleurs pauvres commencent
à réclamer leur part du gâteau. Par Béatrice Mathieu
I
l l’a promis à ses gamins. Il tiendra jusqu’au bout. Deux semaines et deux jours que Dave
Frasseto est en grève. Ce quadra,
père de deux enfants, est barman dans un des hôtels Marriott du
centre-ville de Detroit, la Mecque
américaine de la bagnole. Près de
7 700 salariés du géant de l’hôtellerie
de luxe ont cessé le travail dans tout le
pays depuis le début du mois d’octobre. Le plus long conflit social dans
66
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
l’histoire de l’entreprise. Comme la
plupart de ses collègues, Dave a deux
jobs pour boucler ses fins de mois : un
temps plein à l’hôtel – quarante
heures hebdomadaires – et un autre
– vingt heures – dans un restaurant.
Depuis six ans, il vit cette cadence
infernale et compte sur les doigts
d’une main ses semaines de vacances. Impossible sinon de payer
l’école des enfants, les traites des voitures, le remboursement de la maison
« CUMULER DEUX JOBS
POUR VIVRE DIGNEMENT »
Partout dans le pays, le climat social
se tend. « On ne peut plus supporter
que des salariés soient obligés de
cumuler deux jobs pour vivre dignement dans la nation la plus riche de la
planète », s’emballe Rachel Gumpert,
du syndicat Unite Here. Rien qu’au
premier semestre 2018, le nombre de
conflits sociaux aurait été deux fois
plus important qu’en 2017. Le collectif
Fight for $15, qui se bat pour une augmentation du salaire horaire minimum à 15 dollars (contre 7,25 dollars
au niveau fédéral), fait un tabac.
Récemment, les employés des aéroports des Etats de New York et du New
Jersey ont décroché une sacrée rallonge : un salaire de base à 19 dollars,
le plus élevé de tous les Etats-Unis.
L’annonce récente d’Amazon, le géant
du e-commerce, toujours prêt à redorer son image, de porter la rémunération horaire des salariés de ses entrepôts à 15 dollars fait figure de boussole.
Bientôt dix ans que le pays est
officiellement sorti de la récession.
C’est la reprise la plus longue depuis
1854, a calculé l’économiste JeanPierre Petit. Alors qu’à Wall Street les
salaires des traders, bonus compris,
ont atteint 422 500 dollars l’an passé
(+ 13 % en un an), un montant neuf
fois supérieur au salaire moyen des
Américains, les middle classes laminées par la crise et les bataillons de
« working poors » veulent aussi leur
part du gâteau.
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LA CROISSANCE S’EMBALLE,
LE CHÔMAGE RECULE
Croissance 2016
du PIB
(en %) 2017
Taux de chômage (en %)
1,6
2,2
2018
2,8
4,6
nov. 2016
J. ROBERTS/REUTERS
Source : Macrobond
Blocage Depuis l’arrivée de Trump, si la Bourse a gagné 35 %, les salaires plafonnent.
Sur le papier, tout va pourtant très
bien au royaume du président milliardaire. La croissance devrait approcher
les 3 % cette année, un chiffre à faire
rougir de désir n’importe quel dirigeant européen. Les profits des
grandes boîtes américaines s’envolent.
Le niveau de confiance des ménages
culmine à son plus haut depuis 1975, le
taux de chômage est tombé à 3,7 % en
septembre, son plus bas depuis décembre 1969, lorsque des dizaines de
milliers de jeunes américains bataillaient au Vietnam. Même si Wall Street
s’est enrhumée depuis le début du
mois d’octobre, la Bourse américaine a
néanmoins gagné près de 35 % depuis
l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, en novembre 2016.
Trump aurait-il réussi son pari ?
James K. Galbraith l’avoue avec amertume. Cet économiste hétérodoxe, fils
de John Kenneth Galbraith, qui fut un
proche conseiller de JFK, et professeur
à l’université du Texas à Austin, n’est
pas vraiment un disciple du président
américain. Lui, c’est plutôt Bernie
Sanders, avec lequel il a travaillé sur
son programme économique lors de la
campagne démocrate pour l’investiture. « D’un point de vue macroéconomique, les Etats-Unis vont plutôt
bien. Trump a hérité d’une croissance
solide grâce à Obama et à l’action de la
Banque centrale, qui a fait tourner la
planche à billets pendant des années.
Lui n’a fait qu’alimenter le feu. » La
« Trump touch » ? Un big bang fiscal
d’un montant de près de 160 milliards
de dollars avec, à la clef, une baisse
massive de l’impôt sur les sociétés (de
35 à 21 %), une réforme de l’impôt sur
le revenu avec une diminution du
nombre de tranches, un vaste plan de
relance des dépenses – notamment
militaires – et, enfin, une sorte d’amnistie fiscale permettant le rapatriement aux Etats-Unis de centaines de
millions de dollars de profits planqués
à l’étranger par les entreprises américaines. « Jamais les sociétés n’ont bénéficié d’autant de largesses de la part de
l’Etat fédéral », résume William De Vijlder, chef économiste de BNP Paribas.
L’ENDETTEMENT
DE L’ÉTAT EXPLOSE
Qu’est-ce qui coince, alors ? Ces cadeaux fiscaux n’ont pas permis de
relancer massivement l’investissement. « Les entreprises les ont utilisés pour se désendetter, accroître les
dividendes aux actionnaires et racheter leurs propres titres en Bourse
– 384 milliards de
dollars au premier
semestre 2018, un montant record –, histoire de
faire grimper les cours des actions », détaille Denis Ferrand, directeur général de Rexecode. Quant
au compteur des salaires, il ne s’est
guère affolé. Si le taux de chômage
officiel est au plus bas depuis cinquante ans, ce taux « recalculé » en
intégrant les chômeurs découragés
et les salariés à temps partiel subi
grimpe à 7,4 %. Damon Silvers,
conseiller économique de l’AFL-CIO,
le premier groupement syndical des
Etats-Unis, le reconnaît : « Les ressorts du marché du travail américain
sont cassés. Les salariés ont perdu
leur pouvoir de négociation. Ils sont
en train de le reconstruire, mais ça
prendra du temps. »
Si le château de cartes tient encore, c’est toujours « grâce » à l’opium
que sont la dette et le crédit. Un piège.
Aujourd’hui, ce sont non plus les emprunts toxiques dans l’immobilier,
mais les crédits auto et, surtout, ceux
– astronomiques – aux étudiants qui
menacent. Le fardeau des prêts étudiants atteint 1 500 milliards de
dollars. Entre 2000 et 2017, la part des
salariés disposant d’un diplôme universitaire a progressé de 6 % sans que
cela ait un effet quelconque sur les
rémunérations, détaille une récente
étude du Roosevelt Institute.
Si l’endettement des ménages
repart à la hausse, celui de l’Etat explose. Les déficits publics augmentent de 1 milliard de dollars par jour et
n’ont jamais autant dérapé en période
de croissance. Une relance XXL qui
pousse la dette publique américaine
(78 % du produit intérieur brut) à un
sommet inédit depuis le lendemain
de la Seconde Guerre mondiale. Pas
de problème tant que le roi Dollar ne
tombe pas de son piédestal et que la
planète est toujours prête à financer
l’Amérique les yeux fermés. C’est
l’autre pari de Trump. B. M.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
67
3,7
sept. 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
déchiffrage
L’IMPASSE
C. PLATIAU/REUTERS
Mauvaise nouvelle pour le
gouvernement. D’après les chiffres
du ministère du Travail, l’ancienneté
moyenne des demandeurs d’emploi,
toutes catégories confondues,
continue de s’allonger. Au troisième
trimestre 2018, elle s’élève
à 610 jours, soit 25 de plus qu’à
la même période en 2017. Près
de 1 personne sur 2 est aujourd’hui
à Pôle emploi depuis plus d’un an.
Avec environ 2,8 millions d’inscrits
sans aucune activité sur les douze
derniers mois, la France enregistre
un nouveau record. En moyenne,
un chômeur sort des statistiques
au bout de 310 jours. Un chiffre qui
a également tendance à s’allonger,
trimestre après trimestre.
5,1
MILLIARDS
D’EUROS
C’EST LA RÉMUNÉRATION MOYENNE DES PDG DU CAC 40 en 2017, selon une étude de
Proxinvest. Une hausse de 14 % sur un an. Jolie gratification, alors que, dans le même temps,
les résultats de leurs entreprises n’ont pas été aussi mirobolants, accuse le cabinet de conseil.
Les actions de ces géants français n’ont surperformé que de 4 % par rapport à la hausse,
qui était de toute façon attendue. Reste que la générosité des conseils d’administration
permet désormais à 29 de ses 40 dirigeants de se situer au-delà d’une « rémunération
socialement acceptable » fixée par Proxinvest à 240 smic, soit 4,8 millions d’euros.
LE GRAND ÉCART
Les prix parisiens n’en finissent pas de s’envoler.
Une étude du réseau immobilier Century 21
consacre la capitale française parmi les villes
les plus chères de la planète, derrière Londres
et New York. Selon les notaires, le coût moyen
du mètre carré dans la capitale dépasse
les 9 600 euros. Avec la même enveloppe
de 300 000 euros, on peut s’offrir une villa
de luxe de 600 mètres carrés au Cap, en Afrique
du Sud, un pied-à-terre de 31 mètres carrés
à Paris, ou un studio de 18 mètres carrés
dans la capitale britannique. Cette étude,
réalisée dans 26 pays, repose uniquement
sur les transactions réalisées à l’international
et ne représente donc pas vraiment la réalité
de chaque marché au niveau local. Mais elle
donne une tendance aux investisseurs locatifs.
En Europe, les prix sont toujours orientés
à la hausse. Seules Bruxelles et Prague
ont connu des baisses en 2017.
68
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Quelle surface peut-on acheter
avec 300 000 euros dans le monde?
Le Cap
Cap (Afrique
(Afrique du Sud)
Sud)
N° 1 Le
600
(Emirats Arabes
Arabes Unis
N° 2 Dubaï (Emirats
Unis))
120
120
Sydney (Australie)
(Australie)
N° 3 Sydney
114
Berlin ((Allemagne)
Allemagne)
N° 4 Berlin
70
Pekin (Chine)
(Chine)
N° 5 Pekin
70
N° 6 Shanghai ((Chine)
Chine)
60
N° 7 TTokyo
okyo ((Japon)
Japon)
(France)
N° 8 PParis
aris (F
rance)
Surface
(en m2)
52
31
New
N° 9 Ne
w York
York (Etats-Unis)
(Etats-Unis)
20
N° 10 LLondres
ondres ((Angleterre)
Angleterre)
18
Source
Source : CCentury
entury 21.
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LA LIBRAIRIE DE L’ÉCO
PAR JEAN-MARC DANIEL
Plaidoyer pour la
voiture autonome
LA MANIPULATION
« Les ventes d’armes n’ont rien à voir avec
l’affaire Khashoggi. Une fois la lumière
faite sur ce crime, nous prendrons
des sanctions claires, cohérentes
et coordonnées au niveau européen. »
A
F. LENOIR/REUTERS
Emmanuel Macron, le 26 octobre, à Bratislava.
ALORS QUE L’ALLEMAGNE vient
d’annoncer la suspension de ses
ventes d’armes à l’Arabie saoudite
après l’assassinat du journaliste
Jamal Khashoggi, le président
de la République se retranche
derrière l’Europe. Sur ce dossier,
les intérêts économiques
de la France sont considérables :
le Royaume représente
le deuxième client (derrière
l’Inde) pour les exportations
militaires tricolores sur
la période 2008-2017.
LE COURTISAN
DES ROBOTS
DANS LA VILLE
PAR JEAN-LOUIS MISSIKA
S. LAM/REUETERS
Un véritable cri d’amour.
En tournée européenne, Tim
Cook, le patron d’Apple (photo), a
déclaré sa flamme au règlement
général sur la protection des
données, le RGPD. « Nous
aimerions voir de nombreux
autres pays suivre l’exemple
de l’Europe », a-t-il martelé.
Une façon de se démarquer
de Facebook et de Google, dont
80 % des revenus dépendent
de l’exploitation de ces données à
des fins publicitaires, et de s’ériger
en défenseur du respect de la vie
privée, alors que la Commission
cherche à taxer cette activité. Interrogé
sur ses propres fraudes à l’imposition, qui
ont valu à Apple une amende de 13 milliards
d’euros, le PDG a botté en touche…
vec Des robots dans la ville, Jean-Louis
Missika et Pierre Musseau s’attachent à
imaginer l’avenir des voitures autonomes, c’està-dire des véhicules conduits par des algorithmes. Leur point de départ : elles vont se généraliser plus vite qu’on ne le pense. Leurs
imperfections inquiètent, mais leurs promoteurs s’emploient avec constance à les corriger.
Au point qu’il est de plus en plus clair qu’elles
sont désormais moins dangereuses que les imperfections humaines. Les auteurs le rappellent : la route tue, essentiellement du fait d’erreurs des conducteurs.
La résistance à l’extension de la voiture intelligente devrait venir de plusieurs acteurs.
Les premiers sont les professionnels de la
route, comme les chauffeurs de taxi, de bus ou
les livreurs. Les auteurs rappellent qu’ils représentent en France 770 000 personnes. Un lobby
qui sait se faire entendre. La seconde opposition sera plus difficile à cerner, car plus idéologique. L’automobile actuelle est la propriété
d’un individu, si bien que ses défenseurs sont
souvent opposés à toute forme de partage. Et
cette hostilité peut se comprendre quand on
voit que l’expérience d’Autolib’, à Paris, s’est
heurtée à l’incivisme des utilisateurs. L’automobile autonome court le même risque. Multipliant les trajets et les personnes transportées,
tout en n’étant pas la propriété de quelqu’un
clairement identifiable par l’usager, elle peut
vite devenir invivable.
Cela amène Missika et Musseau à des considérations plus politiques, voire militantes, sur
la propriété et sur l’usage de la voie publique.
Pour eux, l’introduction des grandes compagnies gérant les parcs de ces nouveaux véhicules changera en profondeur le métier de
maire. On apprend beaucoup
à la lecture de ce livre, même
si sa partie plus politique reste
assez convenue.
ET PIERRE MUSSEAU.
TALLANDIER, 203 P., 16,90 €.
Retrouvez Jean-Marc Daniel dans La Librairie
de l’éco, le vendredi, à 21 heures, sur BFM Business
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
69
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économie
innovations
PHILIPPE MEYRALBE
DU TAC AU TAC
La mort, un business
florissant ?
Les acteurs historiques
réalisent de très belles marges.
Nous luttons contre ces
pratiques. Nous voulons
accompagner au mieux
les familles dans ces moments
difficiles. C’est-à-dire en
leur évitant les lourdeurs
administratives, mais aussi
en allégeant le plus possible
le prix de nos services.
Il faut être un peu
psychologue, non ?
SDP
Funérailles 2.0
Philippe Meyralbe,
fondateur d’AdVitam.
AdVitam, nouveau venu
dans le marché funéraire
Avec son orientation « tech », la jeune entreprise entend
proposer des obsèques moins chères et simplifiées.
Par Ghizlaine Badri
A
près la « bio tech » et la « food
Diplômé d’HEC, fort de dix ans
tech », voici la « death tech ».
d’expérience dans les télécoms, PhiAvec AdVitam, créé en 2016,
lippe Meyralbe promet de rendre les
Internet et le numérique
démarches moins chères et moins
débarquent en force sur le marché
complexes pour s’imposer sur ce mardes obsèques. « J’ai pensé qu’il fallait
ché (malheureusement) prometteur :
trouver un moyen de dépoussiérer
2,5 milliards d’euros en France. Avec la
les services funéraires », explique son
disparition progressive des baby-boofondateur, Philippe Meyralbe, qui
mers, nés après la Seconde Guerre
veut aider les familles à s’affranchir
mondiale, 770000 décès sont attendus
des lourdeurs administratives qu’enen 2030, selon les prévisions de l’Insee.
traîne la disparition d’un proche…
Pour contenir ses coûts et annontout en cassant les tarifs prohibitifs
cer des obsèques « tout compris » à parpratiqués par les deux grands du sectir de 1690 euros, AdVitam rogne sur
ses marges et renonce à des points de
teur, OGF et Funecap. Un service funéraire est facturé en
vente physiques. C’est
moyenne 4 000 euros.
un conseiller spécialisé
Un prix qui a augen ligne qui s’occupe
LES CHIFFRES
menté deux fois plus
des démarches admi1000 familles
nistratives (résiliations,
vite que l’inflation ces
accompagnées
1,8 million d’euros
etc.). « Il suffit de nous
vingt dernières ande
levée
de
fonds
transmettre l’acte de
nées, d’après l’UFC2000 euros
décès», précise Philippe
Que choisir.
en moyenne (prix
de la prestation)
•
•
•
70
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Oui, en effet, il faut trouver
les bons mots, et être à leur
écoute. Ne pas les inonder
d’informations sans intérêt
et aller droit au but. Nos
conseillers sont formés à cet
exercice, qui est fondamental.
Par ailleurs, nous évitons
justement d’entrer dans le côté
« larmoyant » qu’ont certains
vendeurs en magasin.
Vous affirmez vouloir « tout
revoir dans l’expérience client ».
Ce n’est pas un peu cynique ?
Je n’aime pas le terme
«expérience client » pour parler
de cérémonie funéraire, mais
on ne peut que constater que
l’accompagnement d’une famille
dans les réseaux traditionnels
relève d’une autre époque.
Vous venez de lever 1,8 million
d’euros. Qu’allez-vous en faire ?
Etendre nos activités,
évidemment. Pour l’instant,
nous ne proposons nos services
qu’à Paris, Metz, Nice et Nancy.
Notre objectif est d’être présent
dans une dizaine de villes
supplémentaires en 2019.
Meyralbe. C’est le même conseiller
qui organise les cérémonies d’inhumation ou de crémation. Toute la
gamme des prestations funéraires est
disponible, de la cérémonie laïque
(2 800 euros) à l’enterrement en
grande pompe à Fontainebleau
(8 000 euros)… AdVitam propose
même de clôturer le compte Facebook des utilisateurs décédés. En
ligne jusqu’au bout. G. B.
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économie
patrimoine
Retraites :
ne passez pas à côté
d’une majoration de 10 %
rattachement des enfants à votre assurance maladie, par exemple.
Autre bonne nouvelle : si, à la date
de liquidation de vos droits à la retraite,
vous ne remplissez pas la durée d’éducation minimale exigée (neuf ans),
vous pourrez profiter d’une séance de
rattrapage ultérieurement, lorsque
Les pensions des parents d’au moins trois enfants ne sont
cette condition sera remplie. Exemple :
vous avez deux enfants d’un premier
pas les seules à pouvoir être rehaussées. Par Roselyne Poznanski
mariage et vous éduquez l’enfant de
votre nouvelle compagne,
i certains avantages
depuis ses 5 ans. Si, au mofamiliaux, telle la rément de votre demande de
version, font débat,
retraite, ce dernier a 12 ans,
d’autres poursuivent
vous ne bénéficierez pas,
leur bonhomme de chemin,
logiquement, de la majoracomme si de rien n’était.
tion de 10 % pour trois enC’est le cas de la majoration
fants. Mais vous y aurez
minimale de 10 % du mondroit quand il aura 14 ans, si
tant des pensions pour envous justifiez bien, à ce mofants – accordée à la fois
ment-là, l’avoir élevé durant
aux mères et aux pères d’au
les neuf années exigées.
moins trois enfants légiCertains régimes de retimes, adoptés ou naturels
traite vont plus loin. Ainsi les
mais reconnus. Ce qui est
fonctionnaires de l’Etat, les
loin d’être négligeable dans
militaires ou les agents des
exemple, si, en tant que père divorcé
le contexte actuel d’accroissement
collectivités territoriales et hospides prélèvements sociaux et de quasid’un seul enfant, vous assurez, tout au
talières ont une majoration qui va
inexistence de revalorisations des
long de la durée impartie, à la faveur
crescendo avec la taille de leur famille :
retraites.
d’une vie commune avec une nou10 % pour trois enfants, 15 % pour quaConstituant ce que l’on appelle un
velle conjointe, l’éducation de ses
tre enfants, 20 % pour cinq enfants et
« avantage non contributif », car ne
deux enfants.
ainsi de suite (dans la limite du traitedonnant lieu à aucune cotisation obliContrairement aux parents pour
ment d’activité préalable). Même
gatoire, cette majoration a été créée
lesquels aucune condition de durée
chose pour les clercs et employés de
pour offrir une sorte de compensation
n’est exigée (sauf pour ceux qui ont
notaire, notamment.
financière aux parents (les mères en
été déchus de leur autorité parentale),
Si vous avez été rattaché à plugénéral) qui interrompent leur activiil faut ici apporter la preuve de cette
sieurs régimes de retraite de base au
té professionnelle pour s’occuper de
éducation au long cours au moment
cours de votre carrière, vous toucherez
leur famille nombreuse. Vous pouvez
de la demande de retraite. Selon les
10 % en plus sur chacune de vos penaussi en bénéficier si vous avez « élevé
cas, on doit produire un acte établi
sions. Et, si ces différentes pensions
pendant au moins neuf ans avant leur
en mairie ou un acte notarié attestant
sont elles-mêmes boostées par une
16e anniversaire » un ou plusieurs enun concubinage, un Pacs ou un
surcote – parce que vous avez trafants de votre conjoint, partenaire de
mariage, des avis d’imposition sur le
vaillé au-delà de l’âge légal et de l’âge
Pacs ou concubin. Par enfant « élevé »,
revenu prouvant que
auquel vous avez atil faut entendre celui que vous avez
des enfants autres
teint votre taux plein –,
Prouver
que
recueilli en tant que tuteur (la tutelle
que les vôtres ont été
la majoration pour
des enfants autres
est mise en place et contrôlée par un
à votre charge fiscale
trois enfants engloque les vôtres
juge de tutelles des mineurs) ou dont
ou des notifications
bera cette surcote… et
vous avez pris l’éducation en charge,
de perception des
sera donc proportionont été à votre
à qui vous avez apporté des soins maallocations familiales,
nellement plus imporcharge fiscale
tériels et un soutien financier. Par
ou des attestations de
tante encore. R. P.
D. LAMBERT
S
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
71
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découverte
AVC
LES PROMESSES
DE LA SCIENCE
Technique innovante, progrès de l’imagerie,
molécules prometteuses... Les outils existent pour
mieux lutter contre les accidents vasculaires cérébraux.
Reste à les rendre plus accessibles. Par Stéphanie Benz
72
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
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A la pointe
La thrombectomie
est un acte
de haute voltige
pratiqué dans
des services de
neuroradiologie
interventionnelle,
comme celui
de l’hôpital du
Kremlin-Bicêtre.
M. DOVIC POUR L’EXPRESS
U
n grand coup de volant, un crissement
de roues, et le début
d’une course folle à
travers Paris. Quand il
voit son patron évanoui dans son rétroviseur, le chauffeur
d’Alain, président du directoire de Peugeot, fonce à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Bon réflexe : le capitaine d’industrie, interprété par Fabrice Luchini
dans un film qui sort en salles le 7 novembre, vient d’avoir un accident vasculaire cérébral (AVC). Il lui coûtera
une partie de sa mémoire, la parole,
et finalement son poste. Librement
adapté de l’histoire vraie de Christian
Streiff, l’ancien dirigeant de la marque
au lion, Un homme pressé raconte ensuite la bataille du businessman contre
lui-même pour accepter une longue
rééducation et retrouver ses capacités.
Ce film, programmé peu après la
journée mondiale de l’AVC (le 29 octobre), aura le mérite de mettre en lumière le fléau que représente cette pathologie. Quelque 150000 Français en
sont frappés chaque année : 40000 en
meurent et 30 000 restent invalides.
Sans oublier ce que les médecins
appellent le « handicap invisible » chez
les personnes en apparence remises :
fatigue, pertes cognitives… Un gigantesque problème de santé publique, et
un fardeau d’environ 9 milliards d’euros pour les comptes sociaux. Pourraitil en être autrement ? Oui, répondent
aujourd’hui à l’unisson les spécialistes
du cerveau. Un nouveau traitement est
en effet en train de révolutionner la
prise en charge des AVC, du moins
ceux survenant lorsqu’un gros caillot
obstrue une artère cérébrale, empêchant le sang d’irriguer les neurones.
Un traitement capable de limiter, voire
d’éviter le handicap, mais qui reste
encore trop peu accessible : « L’innovation est là, mais pour l’instant l’intendance ne suit pas », résume le Pr Denis
Vivien, responsable d’une unité Inserm à Caen, et président du conseil
scientifique de la Fondation pour la
recherche sur les AVC.
Cette innovation, c’est la « thrombectomie mécanique ». Un acte de
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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découverte
PHOTOS : M. DOVIC POUR L’EXPRESS
Révolution le Pr Spelle (ci-dessous) opère dans un bloc bardé d’appareils d’imagerie
et d’écrans. Les derniers travaux publiés indiquent que la thrombectomie pourrait
être utile jusqu’à vingt-quatre heures après les premiers signes d’AVC.
haute voltige, pratiqué dans des services hyperspécialisés de neuroradiologie interventionnelle, comme celui
de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre (APHP), en banlieue parisienne. Ce matinlà, une patiente arrive en hélicoptère,
acheminée en urgence depuis un petit
établissement. Quelques examens
complémentaires, et la voilà installée
dans un bloc dernier cri, bardé d’appareils d’imagerie et d’écrans géants. Un
neuroradiologue la pique à l’aine, pour
introduire dans son artère fémorale un
long cathéter. Millimètre par millimètre, il le fait remonter jusqu’à son encéphale, au plus près du caillot à retirer.
Là, il déploie un stent, un petit ressort
qui va venir capturer l’amas de sang
coagulé, qu’il va pouvoir extraire par le
chemin inverse… « Le plus fascinant,
74
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
c’est la vitesse à laquelle les patients récupèrent ensuite », souligne le Pr Laurent Spelle, le responsable du service.
DÉSORMAIS, L’IRM FAIT FOI
Cette intervention spectaculaire, validée au plan scientifique en 2015 par
plusieurs études internationales, vient
compléter la seule option thérapeutique disponible jusque-là, la thrombolyse. Ce « Destop » injecté par voie intraveineuse peut dissoudre les amas de
sang coagulé, mais il se montre inefficace contre les gros caillots. Son usage
se révèle par ailleurs risqué quatre
heures trente après le début des symptômes, alors que la thrombectomie est
autorisée jusqu’à six heures après.
Mieux encore, des travaux publiés cette
année indiquent que, combinée aux
derniers progrès de l’imagerie, cette
dernière pourrait encore être utile
jusqu’à… vingt-quatre heures après les
premiers signes d’AVC ! « Une petite
partie des malades dispose d’un réseau
d’alimentation secondaire, qui permet
de maintenir une faible irrigation du
cerveau même si une grosse artère est
bouchée. En extrayant le caillot même
tardivement, ils peuvent récupérer »,
explique le Pr René Anxionnat, président de la Société française de neuroradiologie. Pour repérer ces patients éligibles à une intervention, c’est donc
désormais l’IRM qui fait foi, davantage
que le temps écoulé.
« Cette technologie augmente de
beaucoup le nombre de malades pouvant être traités », note le Pr Norbert
Nighoghossian, chef de service aux
urgences vasculaires cérébrales des
Hospices civils de Lyon. En théorie du
moins. En pratique, 5700 patients ont
eu une thrombectomie l’an dernier,
quand la plupart des experts pensent
qu’ils seraient 12000 à 15000 par an à
pouvoir en bénéficier. « Et encore, cette
estimation ne tient pas compte de l’ouverture de la fenêtre de traitement de
six à vingt-quatre heures », précise le
Pr Nighoghossian. Pourquoi un tel
décalage? « Parce qu’en amont, trop de
patients n’accèdent toujours pas à
l’IRM, ni à l’une des 139 unités neurovasculaires pour l’accueil des infarctus
cérébraux », explique Françoise Benon,
présidente de l’association de patients
France AVC. En cause, des appels au
15 trop tardifs, par méconnaissance des
symptômes ; et aussi un manque de
place dans ces unités neurovasculaires… Or celles-ci sont aujourd’hui un
point de passage quasi obligé avant
une éventuelle orientation vers un des
36 services de neuroradiologie interventionnelle, seuls habilités à réaliser
une thrombectomie. Des services euxmêmes mal répartis sur le territoire,
trop peu nombreux, et largement saturés, par manque de spécialistes :
113 seulement pour toute la France!
Un rapport de la Haute Autorité de
santé paru cet été a tiré la sonnette
d’alarme, et un groupe de travail
planche actuellement sur le sujet au
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Unités neuro-vasculaires (UNV)
LES INÉGALITÉS D’ACCÈS
À LA PRISE EN CHARGE
MÉDICALE DES AVC
ministère de la Santé. « A terme, une
dizaine de nouveaux centres de
thrombectomie pourraient ouvrir »,
assure-t-on avenue de Ségur. Mais
cette bonne volonté de principe se
heurte notamment au manque de praticiens formés. « 15 neuroradiologues
interventionnels sont diplômés tous
les ans, là où il en faudrait au
moins 40. Et rien n’est prévu à ce stade
pour augmenter le nombre de places
de formation », s’agace le Pr JeanPierre Pruvo, chef du service de neuroradiologie du CHU de Lille. La possibilité d’ouvrir le recrutement à d’autres
professionnels (neurologues, cardiologues), moyennant un apprentissage
complémentaire, fait actuellement
l’objet de débats acharnés entre experts… « En attendant, les patients en
font les frais, avec de vraies pertes de
chances pour les plus éloignés des services spécialisés », déplore le Pr Pruvo.
MOLÉCULES INNOVANTES
La solution viendra-t-elle d’autres innovations? Le domaine, en tout cas, est
foisonnant. Pour améliorer la thrombolyse, la biotech française Acticor a
mis au point une molécule qui pourrait
dissoudre les caillots jusqu’à douze
heures après le début des symptômes,
sans risquer de déclencher des saignements, contrairement aux produits
actuels. « Si nos essais cliniques sont
probants, il serait même envisageable
à terme de traiter les patients dès l’arrivée du Samu », imagine son PDG, Gilles
Accès aux UNV et IRM
en 30 à 45 minutes
Lille
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Cherbourg
Rouen
Mettz
RRei
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Caenn
Brest
Rennees
Saint-Denis
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Rode
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Montpell
Mont
tp ier
tpellier
ier
Toulous
ulo se
ulou
SOURCES : HAS
ET SOCIÉTÉ FRANÇAISE
DE NEURORADIOLOGIE
Avenard. Cela représenterait un gain
de temps incroyable, car, aujourd’hui,
il faut attendre d’avoir accès à une imagerie pour pouvoir agir : une petite part
des AVC est en effet due à des hémorragies, qui risqueraient de se voir
aggravés par l’administration d’un fluidifiant sanguin. A Caen, le chercheur
Denis Vivien a, lui, montré qu’une
vieille molécule – celle qui entre dans
la composition du fluidifiant bron-
’accident ischémique transitoire (AIT), c’est un AVC qui ne dure
pas. Un trouble de la vision fugace, une faiblesse temporaire d’un
membre, et tout redevient comme avant. En apparence. « Dans 12 à
15 % des cas, ils annoncent un AVC dans les trois mois », constate
le Pr Pierre Amarenco, de l’hôpital Bichat à Paris. En 2002, ce
spécialiste a donc eu l’idée de créer un service appelé « SOS AIT » :
les patients ayant eu une telle alerte peuvent y être orientés par leur
médecin pour un traitement adapté. « Le risque d’AVC diminue alors
de 80 % », a-t-il constaté. Un concept copié depuis à l’étranger, mais
resté jusqu’ici confidentiel dans l’Hexagone. Le ministère de la Santé
devrait toutefois présenter d’ici à la fin de l’année un plan pour
développer ce type de structure. Il était temps : d’après les calculs
du Pr Amarenco, 5300 décès par an seraient évités…
Colmar
Bouuurges
oitier
i s
PPooitier
Strasbourg
Nancy
Pariis
i
Le Mans
Un plan pour améliorer la prévention
L
UNV + thrombectomie
Dunkerque
Nice
Marseille
Perpignan
Toulon
Ajaccio
chique Mucomyst – pourrait s’attaquer
aux caillots les plus durs, contre lesquels la thrombolyse est inefficace.
« A terme, l’intelligence artificielle
permettra aussi de mieux prédire l’efficacité du traitement et les probabilités
de récupération du patient, en fonction
de ses caractéristiques », espère le
Pr Mikaël Mazighi, de l’hôpital Lariboisière (AP-HP), à Paris. Et ce n’est pas
tout ! Une société américaine développe actuellement un casque à placer
sur la tête de la victime dès sa prise en
charge par le Samu, pour déterminer si
l’AVC est dû à un caillot ou à une hémorragie : « Ils utilisent des ondes permettant d’analyser la consistance des
tissus, différente selon la cause de l’accident cérébral », explique le Pr Mazighi. Un dernier exemple ? Celui de la
start-up rouennaise Robocath, qui se
lance dans un projet de robot grâce auquel un neuroradiologue interventionnel pourrait mener une thrombectomie à distance. Autant d’innovations
prometteuses, mais qui mettront hélas
encore plusieurs années avant d’arriver
sur le marché. S. Bz
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découverte
La perfection
au pixel près
Jamais nos téléphones mobiles n’ont pris
d’aussi belles images. La raison ?
Un traitement de l’image ultraperfectionné.
Par Sébastien Julian
P
our ses clichés de vacances, Xavier n’hésite plus.
Plutôt que son bon vieux
Panasonic, équipé d’un
zoom lumineux mais un
peu encombrant, il dégaine son
iPhone X. « J’ai changé mes habitudes
l’été dernier, après une série de prises
de vues dans un aquarium public,
raconte ce Parisien, habitué à observer
les poissons et les crustacés derrière
d’épaisses vitres. Dans cet environnement un peu sombre, l’appareil classique aurait dû être avantagé, car il
possède un plus gros capteur. Mais,
contre toute attente, le smartphone
prenait de meilleures images. Il évitait
le flou et s’accommodait sans souci de
la lumière tamisée des néons. » Depuis,
Xavier s’en remet à son téléphone afin
d’immortaliser ses moments préférés.
Et il n’est pas le seul, car les smartphones ont effectué, ces
trois dernières années, des
progrès fulgurants.
« Nous sommes entrés
dans l’ère de la “photographie informatisée”, dit
Jacques Hémon, consultant pour le Salon de la
photo, qui se tiendra à Paris, du 8 au
12 novembre 2018. Certes, les téléphones mobiles demeurent handicapés par leurs capteurs très petits.
Néanmoins, ils compensent par
d’énormes capacités de calculs et des
astuces logicielles. » Ainsi, avant
même que vous ayez appuyé sur le
déclencheur, les smartphones les
plus récents, tels le Pixel 3, de Google,
et l’iPhone Xs, d’Apple, ont déjà capturé la scène à plusieurs reprises et
testé plusieurs réglages d’exposition.
Un algorithme mélange ensuite la
totalité des images afin de créer un
cliché unique, impossible à prendre
avec un appareil normal. Le résultat
est bluffant : les ombres restent détaillées et colorées, même à contrejour, et les ciels « cramés » par trop de
lumière laissent place à de belles
teintes azurées. Les derniers smartphones combinent ainsi jusqu’à
15 photos. Et leur tambouille numérique ne s’arrête pas là.
Instantanément, ils évaluent la
profondeur de champ, repèrent les
visages, rehaussent la teinte de la
peau ou appliquent un traitement
dans certains recoins de l’image, afin
d’éviter un effet « bouillabaisse ». Cela
CAPTER PLUS DE DÉTAILS
SANS SE RAPPROCHER
DE SON SUJET
76
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
nécessite bien sûr beaucoup de
puissance de calcul. Mais l’électronique continue de faire des miracles : le microprocesseur A12 Bionic de
l’iPhone Xs peut, en théorie, réaliser
cinq trillions d’opérations à la seconde.
Avec de tels moyens à leur disposition, les smartphones n’hésitent
plus à s’approprier les codes de la
Technicité Grâce à leurs énormes
puissances de calculs, les smartphones
reprennent les codes de la photo
professionnelle.
photo professionnelle. Nombre d’entre
eux proposent ainsi un mode portrait
avec effet « bokeh ». Normalement, ce
flou artistique – qui entoure les personnages au premier plan pour mieux
les mettre en valeur – ne peut se faire
qu’en jouant sur l’ouverture du diaphragme d’un gros capteur. Les smartphones le créent pourtant à loisir, à
l’aide d’une simple réglette tactile.
Comment réalisent-ils ce tour de
force? Ils élaborent une « depth map »,
une image qui leur indique, à l’aide de
couleurs, l’éloignement de chaque
objet dans la ligne de mire. Le flou est
ensuite appliqué de manière mathématique sur l’arrière-plan, en entourant, par exemple, chaque pixel d’un
cercle coloré. L’imagination des fabricants de smartphones semble infinie :
pour capturer plus de détails sans
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taille de ses fichiers en compilant plusieurs images », renchérit Franck Portelance. Avant de conclure : « Le
monde de la photo repose sur deux piliers, celui de la photographie amateur
et celui des amoureux de l’image, professionnels ou non. Le smartphone a
profondément impacté le premier.
Mais pas le second. » Une affirmation
qui pourrait être démentie un jour
tant la généralisation des téléphones
portables, toujours plus intelligents,
bouleverse profondément le marché.
DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP
LES VENTES DE REFLEX
ET D’HYBRIDES EN BAISSE
avoir à se rapprocher de son sujet, le
dernier-né de Google fait « vibrer » son
capteur. Il saisit ainsi la scène sous un
angle légèrement différent et récupère
donc davantage d’informations. « Avec
ses progrès incessants, on comprend
pourquoi le portable a fait chuter les
ventes d’appareils photo compacts »,
constate Jacques Hémon. Mais cela ne
veut pas dire qu’il s’emparera, à terme,
de l’ensemble du marché.
DES APPAREILS LIMITÉS
PAR LEUR COMPACITÉ
« Le smartphone a des limites structurelles, qui ne seront peut-être jamais
dépassées, rappelle Franck Portelance, responsable du pôle Web chez
Fujifilm. Les capteurs APS-C ou
« plein format », qui équipent les
meilleurs appareils actuels, possèdent des capacités d’absorption de la
lumière quinze à vingt fois supérieures à celles des smartphones. En
termes de sensibilité, on est donc très
au-dessus de ce que propose le
monde du mobile, qui ne fait finalement qu’amplifier un signal de moindre qualité. » Or installer un bon capteur sur un smartphone n’est même
pas envisageable. « Un APS-C, c’est
quand même très gros et, devant, il
faut prévoir un dégagement focal suffisant. La compacité d’un téléphone
rend la chose impossible », tranche
l’expert. Et les barrières technologiques ne s’arrêtent pas là.
« Le fait d’utiliser à la fois l’exposition multiple et le calcul est certainement un excellent moyen pour réduire
le niveau de bruit des images, explique
Jacques Hémon. En revanche, cela ne
marche véritablement que sur les sujets statiques », bien que les ingénieurs
de la téléphonie mobile aient amélioré
le suivi des mouvements. Dernier désavantage : le traitement de la lumière.
« Dans des conditions de luminosité
un peu difficiles, le smartphone ne
s’en sortira pas, même s’il gonfle la
Pour conserver leur avance, les appareils photo haut de gamme s’améliorent sans cesse en peaufinant, par
exemple, leur connectivité à Internet.
Les modèles hybrides sans miroir
remplacent peu à peu les reflex plus
lourds et encombrants.
Le segment haut de gamme se
lance également dans une course à la
puissance. « La question des processeurs devient cruciale pour leurs fabricants », confirme Jacques Hémon.
La correction de certains défauts
optiques, l’augmentation des cadences de prise de vue, la célérité de
l’autofocus ou encore la visualisation
en temps réel d’effets passent par des
composants de plus en plus élaborés.
Et tant pis si la facture des consommateurs s’en ressent. « Nous sommes
face à un public expert, dont les besoins en qualité d’images sont très
importants. On est obligé de leur répondre avec du matériel plus performant, donc plus cher », justifie
Franck Portelance. Soit. Mais ce positionnement « premium » pousse les
acteurs historiques vers un segment
toujours plus restreint de l’univers de
la photographie. Entre 2012 et 2017,
leur production totale de reflex et
d’hybrides est passée de 20 millions
d’unités à environ 10 millions, selon
un rapport de la Camera and Imaging
Products Association. Un très mauvais
résultat, qui tranche avec le dynamisme des sorties d’usines chez les
constructeurs de smartphones.
Une mise au point s’impose. S. J.
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Ils sont des personnages de l’époque.
Voici leurs quêtes, cheminements,
révélations, combats et raclées.
le récit de lexpress
Sacre L’« empereur
des manuscrits », au sommet
de sa gloire, en 2013. Il inaugure
son hôtel particulier, entouré
de Didier van Cauwelaert,
Goncourt 1994 ; de Rachida Dati,
maire du VIIe arrondissement
de Paris ; de Christian Estrosi,
le maire de Nice ; et
de Patrick Poivre d’Arvor.
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE MOIS 2018
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Après avoir baladé artistes,
journalistes et politiques, l’homme
d’affaires se retrouve au cœur
d’un scandale à 1 milliard d’euros.
Révélations sur une folle aventure
où l’on croise autant Dominique
de Villepin que Johnny Depp…
Par Jérôme Dupuis et Laurent Léger.
Episode 1
OÙ L’ON DÉCOUVRE COMMENT UN FILS
DE PLOMBIER INVITE LE TOUT-PARIS
POUR UNE FÊTE FASTUEUSE DANS SON HÔTEL
PARTICULIER PARISIEN ET TENTE DE VENDRE
À SPIELBERG UN MANUSCRIT D’EINSTEIN
L’incroyable
histoire
du « Madoff »
français
M. CHAUMEIL/DIVERGENCE
GÉRARD LHÉRITIER
Il est là, au bout de l’interminable tapis rouge, avec sa
petite silhouette ronde et son sourire rusé aux lèvres. Il
attend ses invités sous un immense portrait de Napoléon. Cette douce soirée d’avril 2013, c’est un peu son
sacre. S’il se retourne, il peut admirer le superbe hôtel
particulier qu’il vient de s’offrir en plein Saint-Germaindes-Prés, pour 34 millions d’euros. Des Qatariens voulaient
l’acheter, mais, comme d’habitude, il a surenchéri. Ses
moyens financiers semblent illimités. Ce soir, lui, Gérard
Lhéritier, lui, le fils de plombier de Lorraine, lui qui a
malicieusement noté « autodidacte » dans sa notice du
Who’s Who, va recevoir le gratin de la République en son
palais, pompeusement rebaptisé « institut des Lettres
et Manuscrits ».
Voici d’ailleurs Rachida Dati, maire du VIIe arrondissement, qui s’avance vers lui hilare, juchée sur de spectaculaires talons bleus. Puis son grand ami Patrick Poivre
d’Arvor. Et encore l’académicien Marc Fumaroli, le maire
de Nice, Christian Estrosi, le Goncourt 1994, Didier van
Cauwelaert, les huiles de Sotheby’s et de Christie’s… De
part et d’autre du tapis rouge, des gardes napoléoniens en
grande tenue scandent les arrivées de fracassants roulements de tambour. Au fond d’eux-mêmes, les invités
trouvent ça horriblement kitsch, mais tous s’avancent
avec un grand sourire aux lèvres pour serrer la main à
« Gérard ». Ils lui doivent tant, pour la plupart.
Oui, ce soir, c’est son sacre. Désormais, il est l’« empereur des manuscrits ». L’un des plus gros acheteurs
du monde. Les écrits de Kafka, Hugo, Mozart, Einstein,
Baudelaire, Gauguin, rien ne résiste à son chéquier. Il a
constitué une collection de 130 000 pièces originales.
On murmure qu’elle est assurée pour 1 milliard à la
Lloyds de Londres. Sous les lustres en cristal de la
longue enfilade de salons, jadis propriété du consul
Cambacérès, la silhouette hitchcockienne de Gérard
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le récit de lexpress
Mais, finalement, Spielberg n’achètera pas le fameux
document. Alors, en ce doux soir d’avril 2013, tandis que
PPDA, Rachida Dati et Christian Estrosi viennent le rejoindre sur l’estrade dressée dans le salon d’apparat de
son hôtel particulier, Gérard Lhéritier sourit. Comme
toujours, lui qui n’est pas très à l’aise avec les mots rosit
avant de prendre la parole. Vante les investissements
dans les manuscrits. Evoque les fleurons de sa collection, dont cette lettre codée de Napoléon menaçant de
faire sauter le Kremlin. Une pièce achetée à prix d’or,
187 500 euros. Oui, il donne le change. Mais, au fond
de lui-même, quand il contemple toutes ces femmes et
ces hommes importants rassemblés face à son pupitre,
il sait déjà qu’il vit la dernière fête de l’empire.
Episode 2
OÙ L’ON VOIT LHÉRITIER FAIRE UN PETIT TOUR
EN PRISON AVANT D’OFFRIR DES MANUSCRITS
À SARKOZY, DE PIÉGER GISCARD ET DE SE FAIRE
PRENDRE EN PHOTO AVEC HOLLANDE
Rien ne prédestinait cet homme, aujourd’hui âgé de
70 ans, à devenir le « Madoff des manuscrits ». Il a
grandi dans un petit village de l’est de la France. Chez
les Lhéritier, on est plombier-zingueur de père en fils
depuis le XIXe siècle. A 4 ans, premières vacances sur la
Côte d’Azur. C’est décidé : plus tard, il s’installera à Nice.
A 19 ans, il s’engage dans l’armée, six ans comme sousofficier à Verdun ou Tübingen. Dans les années 1980, il
se lance dans la vente de diamants, à Strasbourg.
Banqueroute. Première chute.
Mais Lhéritier se relève toujours. « C’est un vendeurné qui adore tout ce qui brille », confie un ancien collaborateur. On le retrouve un peu plus tard à Monaco,
dans le commerce de timbres. Cet épisode philatélique
se termine très mal : au petit matin du 18 mars 1996, une
DES PRIX À 10 000 EUROS REMIS À CARRÈRE
D’ENCAUSSE ET À GISCARD D’ESTAING,
DES AUTOGRAPHES OFFERTS À SARKOZY ET
UNE PHOTO AVEC LE MAÎTRE DES LIEUX
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
PHOTOS : COLL. PARTICULIÈRE
Lhéritier va d’un invité à l’autre. « Cette soirée est restée
gravée dans mon esprit comme l’aboutissement de
vingt années de travail de collectionneur », confie à
L’Express Gérard Lhéritier.
Pourtant, ceux qui le connaissent bien peuvent,
l’espace d’une fraction de seconde, saisir comme un
éclair d’inquiétude dans son regard. Au fond de luimême, il sait que son empire de papier n’est qu’un
château de cartes.
A la même époque, dans un e-mail interne, un haut
dirigeant chargé de la lutte contre le blanchiment à la
Société générale s’inquiète de ce client très particulier :
« Ce dossier pourrait se révéler, dans quelque temps, un
petit Madoff… » Car, à la vérité, tous ces manuscrits
n’appartiennent pas vraiment à Gérard Lhéritier. Il les a
revendus, via sa société Aristophil, à 18 000 épargnants,
à qui il a promis de les racheter avec des intérêts faramineux, 40 % sur cinq ans. Les premières années, grâce
aux chèques des nouveaux entrants, il a pu rembourser
les sortants. Mais, depuis plusieurs mois, le système
s’est enrayé. Le navire prend l’eau de toutes parts.
Chaque jour, ses collaborateurs sont harcelés au téléphone. « L’une de nos clientes a pété un câble et menace
de tout révéler à Que choisir », révèle un e-mail en interne.
« Monsieur G. attend son remboursement de 91000 euros
depuis six mois et s’apprête à prendre un avocat », dit un
autre. Et il y en a des dizaines comme ça.
Alors, pour se refaire, Gérard Lhéritier va tenter un
dernier coup de poker. Cinq mois avant de recevoir le
Tout-Paris dans son hôtel particulier, il essaie de revendre l’un des joyaux de sa collection, un manuscrit
d’Einstein dans lequel le physicien esquisse la théorie
de la relativité. Il mandate à prix d’or – 125 000 euros –
une communicante, Sylvia Deutsch. A charge pour elle
de trouver preneur à… 32 millions de dollars. Avec l’aide
d’un membre de la famille Vuitton, elle dresse une liste
de 19 personnalités susceptibles d’acheter la chose :
Bill Gates, Harry Weinstein, l’Aga Khan, Xavier
Niel, etc. Elle les contacte un à un. « Ils exigent
tous des contre-expertises, qui risquent de
minorer l’estimation », écrit-elle, inquiète. Et
pour cause : Gérard Lhéritier l’a acheté
559 000 dollars chez Christie’s, en 2002…
Mais Sylvia Deutsch veut faire une ultime
tentative : vendre à Steven Spielberg le manuscrit d’Einstein et lui suggérer de tourner, dans
la foulée, un biopic sur le savant. Elle écrit
même un story-board de 23 pages pour lui.
« Dans ce contexte, si elle nous demande de
rencontrer Spielberg à Los Angeles, vous ne
serez pas hostile à la prise en charge de ses
frais de voyage ? » interroge par e-mail la directrice du développement d’Aristophil à Lhéritier. Négocier avec le réalisateur d’Indiana
Jones ? Le petit Frenchy de Lorraine en rêve.
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M. CHAUMEIL/DIVERGENCE
Gérard Lhéritier, l’incroyable histoire du « Madoff » français
Amitié Lhéritier a fait de Didier van Cauwelaert le président de son institut des Lettres et Manuscrits. Le romancier publiera
dans Le Point un portrait « nord-coréen » de cet « Indiana Jones mâtiné d’Hercule Poirot ».
escouade de gendarmes perquisitionne sa villa sur les
hauteurs de Nice. Gérard Lhéritier passe une quinzaine
de jours en prison, avant d’être finalement relaxé. Mais
l’épisode laissera des traces. Deuxième chute.
La suite, il nous l’avait racontée en 2013 : « Un jour,
en passant devant une boutique du côté de Drouot, j’ai
découvert les “ballons montés”, ces lettres que les Parisiens envoyaient par montgolfière durant le siège de
1870. J’ai commencé à acheter celles de Théophile Gautier, de Victor Hugo et d’Edouard Manet. C’est alors que
j’ai eu l’idée de lancer Aristophil. » A priori, le principe
est simple : via une armée de courtiers qui sillonnent
la France, de « petits » épargnants souscrivent pour
acheter, seuls ou à plusieurs, des lots de manuscrits.
Particularité : les lettres d’Hugo ou les poèmes de
Baudelaire ne sont pas remis aux acheteurs, mais gardés dans un coffre-fort d’Aristophil. Au bout de
cinq ans, la société est censée racheter ces manuscrits,
majorés d’intérêts de 8 % annuels. Le tout défiscalisé et
n’entrant pas dans le calcul de l’ISF. Beaucoup croient
avoir découvert la poule aux œufs d’or. Les chèques
arrivent par milliers au siège d’Aristophil.
En bon « commercial », Gérard Lhéritier l’a très vite
compris : il doit faire rêver ses clients. Alors, il commence par ouvrir un musée des Lettres et Manuscrits,
boulevard Saint-Germain, à Paris. On peut y admirer
des pièces signées Balzac, Hergé, Céline, etc. Un
musée qui vend ses pièces ? Cela n’a pas eu l’air d’étonner Nicolas Sarkozy. Le 21 janvier 2014, alors qu’il a
quitté l’Elysée depuis dix-huit mois, il est reçu par
Gérard Lhéritier au musée. Petite visite et, comme
toujours, photo avec le maître des lieux. Et puis, au
moment de partir, Lhéritier, qui sait que l’ancien chef
de l’Etat collectionne les autographes en amateur, lui
offre quelques manuscrits. Les comptes de la société
mentionnent une valeur globale de 24 522 euros pour
ce cadeau et un autre don à Nice-Matin, sans autres
précisions. « M. Sarkozy a en effet visité le musée ce
jour-là et il n’est pas exclu qu’il ait reçu un présent »,
a précisé à L’Express une collaboratrice de l’ex-chef de
l’Etat.
« J’ai reçu trois présidents de la République dans
mon musée et mon institut », avait glissé Gérard
Lhéritier un jour en gage de bonne foi. En 2010, il
accueille en effet François Hollande, lors d’une exposition sur Romain Gary. On prend une petite photo,
comme d’habitude. Cette exposition aura coûté très
cher au patron d’Aristophil, soit dit en passant. Lhéritier avait acquis plusieurs manuscrits du romancier,
dont celui de La Vie devant soi, auprès de son fils,
Diego Gary, pour 900 000 euros. Mais, un beau jour,
la dernière compagne de l’écrivain, l’ex-mannequin
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le récit de lexpress
Leïla Chellabi, vient réclamer sa part du gâteau. Impossible de se défiler. Les manuscrits ont déjà été revendus pour la somme astronomique de 6,2 millions
aux épargnants. Gérard Lhéritier est donc contraint
de signer un chèque de 2,91 millions à la dame. Du jour
au lendemain, le prix des manuscrits a quadruplé.
Qu’importe, on puise dans l’argent des épargnants.
On verra plus tard.
« Son » troisième « président », Gérard Lhéritier le
harponnera avec une méthode bien à lui. Il a créé, en
2013, une récompense au nom ronflant, le « Grand
Prix de l’Institut des Lettres et Manuscrits », doté
richement. Le 3 octobre 2014, sous les ors de son hôtel
particulier de 1 700 mètres carrés, il remet
son vrai faux prix à Valéry Giscard d’Estaing. L’ancien président empoche au passage un chèque de 10 000 euros (qu’il versera
à sa Fondation pour l’Europe). « On a compris plus tard qu’on s’était fait piéger, explique une proche. Mais, comme l’année
d’avant, c’était Hélène Carrère d’Encausse
texte de Michel Serres, en présence de l’académicien.
Pour cette prestation d’une demi-heure, Gérard Lhéritier lui verse 3 500 euros. Même tarif pour Elsa Zylberstein, Emmanuelle Béart ou Fanny Cottençon.
Il va également s’offrir Nikos Aliagas, la star de
TF1. Le 13 juin 2014, il réunit des centaines de courtiers et de clients au Monte-Carlo Bay Hotel pour
une somptueuse fête au champagne. Cette petite sauterie monégasque va tout de même lui coûter
900 000 euros (dont 65 000 euros facturés pour le
seul Nikos Aliagas). Sur l’estrade, sanglé dans un impeccable costume blanc, le présentateur de The Voice
joue les M. Loyal. Et fait évidemment monter sur
SOUDAIN DES MILLIERS DE PAILLETTES DORÉES
PLEUVENT SUR LUI. DANS LA SALLE, QUI LUI FAIT
UNE STANDING-OVATION, QUI PEUT SE DOUTER
QU’ON EST À LA VEILLE D’UN KRACH ?
qui avait obtenu le prix, M. Giscard d’Estaing y est
allé en toute confiance. » La secrétaire perpétuelle de
l’Académie française a en effet été lauréate du prix
en 2013. Elle aussi a eu droit à son chèque de
10 000 euros (qu’elle a versés au fonds de restauration
de l’église Saint-Germain-des-Prés). L’onction des
immortels n’a pas de prix. Aristophil fera aussi un don
colossal de 2,5 millions d’euros à la Bibliothèque
nationale de France.
Les présidents de la République, c’est bien. Mais
Gérard Lhéritier adore aussi les paillettes. Alors il
truffe ses remises de prix d’intermèdes, durant lesquels des comédiens célèbres font des lectures. Ainsi,
le 4 octobre 2013, Jacques Weber lit-il sur scène un
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scène l’autre vedette de la soirée. « Ici, on est dans
l’excellence », s’extasie Nikos. Comme d’habitude, on
remet quelques prix maison. Celui de la Plume d’or
est décerné à une certaine Valérie Lhéritier : la propre
fille du boss. Propulsée directrice des acquisitions
d’Aristophil, cette jeune femme, qui n’a pas son bac,
est officiellement l’une des plus grosses acheteuses
de manuscrits du monde. Sur scène, son père se
tortille de joie.
Soudain, des milliers de paillettes dorées pleuvent
sur le fondateur d’Aristophil, sa fille et Nikos Aliagas.
Gérard Lhéritier est heureux. Le public lui fait une
standing-ovation. Qui, dans la salle, se doute que l’on
est à la veille d’un krach à 1 milliard d’euros ?
M. CHAUMEIL/DIVERENCE - J. MUGUET/IP3 - M. CHAUMEIL/DIVERENCE
Pub Pour faire taire les rumeurs sur Aristophil, il a besoin de faire des coups, comme l’achat de ce rouleau manuscrit (au centre) des
120 Journées de Sodome, du marquis de Sade, pour 7 millions d’euros, en avril 2014. A g. : une lettre de Freud ; à dr. : un texte de Darwin.
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Gérard Lhéritier, l’incroyable histoire du « Madoff » français
Episode 3
OÙ GÉRARD LHÉRITIER GAGNE 170 MILLIONS
À LA LOTERIE, ÉVITE DE JUSTESSE
LA FAILLITE ET PROMET DE CRÉER
UNE FONDATION POUR LES PLUS DÉMUNIS
Le 13 novembre 2012 est un mardi. Ce jour-là, Gérard
Lhéritier prend sa voiture pour se rendre au Trinitaire, un
petit bar-tabac des faubourgs de Nice. Il vient jouer au
loto. A 10 h 51, il valide des tickets d’EuroMillions. Il en
achète pour… 7 022 euros. Comme d’habitude, il joue les
chiffres de sa date de naissance, le 21 et le 6, auxquels il
ajoute les 2, 11, 16, 24 et 29. Le soir, il consulte les résultats
du tirage sur Internet. Il n’en croit pas ses yeux : il a gagné,
très exactement 170 371 698 euros ! C’est le troisième plus
gros gain de toute l’histoire de l’EuroMillions. Quelques
jours plus tard, une limousine vient le chercher et l’emmène dans un palace pour récupérer son chèque. Son
identité n’est pas révélée, mais, c’est plus fort que lui, il
ne peut s’empêcher de déclarer qu’il versera une partie de
la somme à une fondation caritative : « Il y a malheureusement beaucoup à faire pour aider les plus démunis. »
En fait de « démunis », l’heureux gagnant va donner
25 millions d’euros à chacun de ses deux enfants, Fabrice
et Valérie ; 2 à leur mère, dont il est séparé ; et 5 à sa
compagne. Il lui reste donc 113 millions. Il place la plus
grosse partie en assurances-vie. Et injecte 40 millions
d’apport personnel dans Aristophil. De quoi calmer
momentanément les petits épargnants qui commençaient à menacer de révéler l’envers du décor à la presse.
Ce gain à l’EuroMillions est donc providentiel. Tellement
providentiel que la brigade de répression de la délinquance économique s’interrogera sur sa réalité. Gérard
Lhéritier avait en effet 1 chance sur 116 millions de toucher le gros lot. Or il dispose de comptes bancaires en
Suisse, en Irlande, au Luxembourg. Aurait-il racheté un
ticket gagnant à son propriétaire de manière à rapatrier
son argent en France ? Non. Vérification faite, ce matinlà, il avait bien validé son ticket au Trinitaire.
Du coup, son train de vie, déjà munificent, explose. Il
se déplace en jet privé (une brochure évoque même une
Aristophil Airlines!), dispose d’une Mercedes de fonction,
reçoit ses hôtes au Fouquet’s, à Paris. S’offre des grands
crus, son péché mignon. Devient propriétaire de quatre
chevaux de course qui arborent ses couleurs – un damier
jaune et bleu – sur les hippodromes. Se verse un salaire
de 15 000 euros par mois, et touche de confortables dividendes d’Aristophil (1,2 million en 2012, par exemple).
Quand la police perquisitionnera sa villa de Nice, elle
tombera sur une serviette Mont-Blanc remplie de
155000 euros en cash. C’est que Lhéritier fait de confortables culbutes personnelles sur certains manuscrits. Le
fameux Einstein, il l’a acheté, via sa société luxembourgeoise Cipo Palmeris, 559 500 euros, en 2002. Il le
revend 3,5 millions à Aristophil, en 2003. Bénéfice :
3 millions. Mieux, dans la foulée, Aristophil le revend
12 millions à ses épargnants. A l’appui de ce prix faramineux, un document signé Gérard Lhéritier, « expert
de l’Ordinex, Organisation internationale des experts,
Genève ». Et il y a des dizaines d’« indivisions » sur le
même modèle – Baudelaire, surréalisme, Napoléon… La
machine folle est lancée.
En interne, une femme va tirer la sonnette d’alarme.
Liliane R., directrice du développement d’Aristophil, est
la seule à oser s’opposer à lui. En mai 2013, elle lui envoie
un e-mail : « On a l’impression que le circuit est fermé et
qu’un seul homme fixe les prix. Le taux de 8 % d’intérêt
est disproportionné. » Réponse de Gérard Lhéritier :
« Pipeau et clarinette ! » En septembre 2014, elle revient
à la charge : « Je suis de plus en plus inquiète de découvrir chaque jour de nouveaux dysfonctionnements. »
Réponse de Lhéritier : « Vous racontez n’importe quoi
avec vos analyses perturbées ! » Aujourd’hui encore, il
persiste et signe auprès de L’Express : « Madoff a trompé
son monde en vendant des actions qu’il n’avait jamais
achetées. Moi j’ai toujours vendu ce que j’avais d’abord
acquis. Vous voyez la différence ? »
Episode 4
OÙ L’ON DÉCOUVRE COMMENT
GÉRARD LHÉRITIER SE CONCILIE LES BONNES
GRÂCES DES JOURNALISTES ET COUVRE
DE CADEAUX SON GRAND AMI PPDA
Le jour où il « distingue » Valéry Giscard d’Estaing,
Gérard Lhéritier remet aussi deux autres prix. A des journalistes, cette fois. Frédéric Taddeï, alors présentateur de
Ce soir (ou jamais !), se voit gratifier d’un chèque de
7 000 euros. Dans la foulée, on décerne un autre vrai faux
prix à Mémona Hintermann, célèbre grand reporter de
France 3, qui vient juste d’être nommée au Conseil supérieur de l’audiovisuel. Nouveau chèque de 7 000 euros.
Vêtu de son éternel blazer à pochette, Gérard Lhéritier
pose tout sourires à côté de ce beau monde. Lors des
Journées européennes des Lettres et Manuscrits, qu’il
organise chaque année à l’hôtel Salomon de Rothschild,
à Paris, une nuée de journalistes anime des débats avec
Alain Finkielkraut, Jean-Louis Debré ou Gonzague
Saint Bris. Parmi eux, Natacha Polony, Michel Field,
Franz-Olivier Giesbert, Bruce Toussaint, etc. « D’habitude, pour ce genre de prestations, on est défrayé
200 euros. Là, on touchait 1 000 euros pour deux heures
de boulot. C’était royal », se souvient l’un d’eux.
Le patron d’Aristophil fera encore plus fort. Il va s’offrir la couverture d’un bimestriel économique, Winner,
le « magazine des gagnants ». En juillet 2013, tous les dos
de kiosques de France affichent son visage radieux en
Une du dernier numéro. A l’intérieur, il a droit à 23 pages
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le récit de lexpress
dithyrambiques : « King reconnu, seigneur des lettres et
manuscrits, Gérard Lhéritier déroute et envoûte, etc. »
Petit détail : c’est lui-même qui a financé l’intégralité
de la campagne d’affichage sur les kiosques, soit
120 000 euros… Un peu mégalo, il commande aussi à
deux journalistes du Figaro une pièce de théâtre le
mettant en scène sur fond d’Académie française. Ce
41e fauteuil lui sera facturé à prix d’or par la société de
communication RLD Partners. Mais le spectacle ne plaît
pas au « King » : il ne s’y trouve pas assez à son avantage.
« Ce projet fumeux de pièce injouable nous a coûté
250 000 euros », fulmine un collaborateur dans un
e-mail interne. Il semblerait que pour ce prix, RLD Partners ait aussi livré quatre clips.
Mais, parmi tous ces journalistes, il en est un qu’il
aime par-dessus tout. C’est son ami « Patrick ». Quand il
le rencontre, PPDA est l’indéboulonnable présentateur
du 20 Heures de TF1. « Gérard » l’invite parfois pour une
croisière en Corse sur le Narval II, le yacht de 18 mètres
qu’il s’est offert. PPDA est le parrain officiel du musée
des Manuscrits. On verra aussi « Poivre » dans une vidéo
vantant les initiatives de « Gérard » au Fiscap, le Salon de
l’ingénierie fiscale. Cette « tête de gondole » fait merveille auprès des petits épargnants de province. « Aristophil m’a été présentée comme un produit sûr, car la
société était en relation avec des gens célèbres, comme
IL PAIE DES SOCIÉTÉS POUR CLIQUER SUR
LES ARTICLES FAVORABLES À ARISTOPHIL :
1 041 CLICS POUR 424 EUROS, ICI,
835 CLICS POUR 306 EUROS, LÀ…
Patrick Poivre d’Arvor », déclarera par exemple Bruno J.,
un transporteur alsacien, qui a investi 146 000 euros.
« Mon courtier m’a cité les noms de personnalités qui
étaient liées à Aristophil, comme PPDA, je lui ai fait
confiance », a regretté Christian R., un policier qui dit
avoir perdu 60 000 euros dans l’affaire. Et il y en a beaucoup d’autres comme ça.
Officiellement, le parrainage de PPDA est bénévole.
Il est seulement rémunéré 2 000 euros pour chacune de
ses chroniques dans le bimestriel maison, Plume. Lhéritier y signe aussi sous le pseudonyme de « Gérard de Narval ». Mais « Poivre » est un amateur d’autographes.
Alors, Gérard Lhéritier va inonder son ami de cadeaux :
19 manuscrits de Kessel sur le procès Pétain, des autographes de Balzac, Flaubert, Proust, Delacroix, etc.
« J’aimerais vraiment savoir ce que tout cela vaut réellement », dira benoîtement PPDA aux enquêteurs durant
sa garde à vue. Très exactement : 189 480 euros. Dans les
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
comptes d’Aristophil, une ligne indique sobrement :
« Relations publiques, PPDA. »
Il arrive même au présentateur de passer commande.
Le 22 novembre 2012, il lui envoie un catalogue de vente
aux enchères avec ce petit mot agrafé : « Cher Gérard, tu
me manques. Il y a une vente Artcurial le 13 décembre.
Si tu veux me faire plaisir – et te faire plaisir – jette un
œil sur les lots 13, 47 et 48 ou 21, 22, 23, etc. Quand nous
voyons-nous ? Amitiés, Patrick. » Quelques semaines
plus tard, ô miracle, le patron d’Aristophil offre ces fameux
lots (Cendrars, Proust, Céline…) à son ami. De petites
courses pour la bagatelle de 25 250 euros.
Mieux, en octobre 2012, PPDA est condamné à payer
400 000 euros pour avoir dénigré son ex-employeur,
TF1. Très généreusement, Lhéritier va lui prêter cette
somme sans le moindre intérêt. Pourquoi « Poivre » a-t-il
eu besoin de ce prêt, alors qu’il disposait de 5 millions
d’euros placés en banque ? Mystère. Trois ans plus tard,
au moment où la police perquisitionnera Aristophil, il
n’avait pas encore remboursé le premier centime à son
ami Gérard. Depuis, il dit s’être exécuté.
Autre grand ami de Gérard Lhéritier : le Prix Goncourt
de 1994, Didier van Cauwelaert. Il va être propulsé président de l’institut des Lettres et Manuscrits. Juste retour
des choses, dans Le Point du 21 juin 2012, le romancier
publie un portrait « nord-coréen » à la gloire de son ami
Lhéritier. Cet « Indiana Jones mâtiné d’Hercule
Poirot » qui a eu « une idée géniale : appliquer
aux autographes le principe de l’indivision ».
Et de vanter ce « placement aussi valorisant
que fructueux »…
En revanche, il y a une chose que Gérard
Lhéritier n’aime pas du tout : ce sont les articles qui révèlent l’envers du décor. Il a surtout
dans le collimateur une enquête intitulée
« L’étrange système Aristophil », parue dans
L’Express en 2013. Elle a pour défaut de toujours apparaître en deuxième position sur Google. Alors,
il va aller trouver le patron d’une petite société, Réputation VIP. Pour 6 000 euros par mois, ses dirigeants lui
promettent de faire redescendre l’article dans la liste des
résultats du moteur de recherche. Mais ils vont se heurter aux mystérieux algorithmes de Google : l’article de
L’Express résiste. Du coup, Gérard Lhéritier achète des
milliers de « clics sur Google ». Il paie des sociétés pour
cliquer sur les articles favorables à Aristophil : 1 041 clics
pour 424 euros, ici, 835 clics pour 306 euros, là…
Parfois, il va beaucoup plus loin. En mars 2013, il
engage le détective privé niçois Franco Cudini pour
enquêter sur un journaliste de Que choisir, coupable à
ses yeux de douter du système Aristophil. La police
retrouvera dans un local attenant à la piscine de Gérard
Lhéritier des comptes rendus de filature avec photos.
Même traitement pour Frédéric Castaing, un célèbre
marchand d’autographes parisien.
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Gérard Lhéritier, l’incroyable histoire du « Madoff » français
Pompe Tapis rouge, gardes napoléoniens… La cérémonie d’inauguration de l’hôtel particulier transformé en musée paraît horriblement
kitsch à certains invités, et un peu trop « cheap » à d’autres, mais la plupart doivent tant à « Gérard ».
Episode 5
OÙ GÉRARD LHÉRITIER ÉLÈVE DES POULES,
APRÈS AVOIR ACHETÉ POUR 100 MILLIONS
D’EUROS DE MANUSCRITS AU LIBRAIRE PRÉFÉRÉ
DE DOMINIQUE DE VILLEPIN ET DU COUPLE
VANESSA PARADIS-JOHNNY DEPP
Gérard Lhéritier le sait : pour contrer les mauvaises rumeurs qui commencent à courir sur Aristophil, il lui faut
régulièrement faire des coups qui feront parler de lui. En
avril 2014, il annonce qu’il a acheté pour 7 millions d’euros le fameux rouleau manuscrit des 120 Journées de
Sodome, du marquis de Sade. Une pièce exceptionnelle
que s’empressent de venir filmer les télévisions du
monde entier. Si Lhéritier a pu acheter ce rouleau, c’est
grâce à un homme : Jean-Claude Vrain. Ce libraire à
l’éternel chapeau vissé sur la tête tient une boutique qui
ne paie pas de mine, à l’ombre de l’église Saint-Sulpice, à
Paris. Il est pourtant le plus grand vendeur d’autographes
de France. Dans son échoppe, on peut croiser François
Pinault, Alain Minc ou Dominique de Villepin.
Jean-Claude Vrain a tout pour s’entendre avec Gérard
Lhéritier. Cet ancien trotskiste a travaillé en usine avant de
découvrir les livres. Les deux autodidactes vont s’entendre
comme larrons en foire. Entre 2009 et 2014, Vrain va vendre pour… 90 millions d’euros de livres et de manuscrits
à Aristophil! Chaque fois, le libraire réalise des culbutes
vertigineuses. Un exemple entre cent : en 2009, il achète
un lot de 43 autographes de (ou sur) Victor Hugo pour
160000 euros; deux ans plus tard, il les revend à Lhéritier
pour plus de 1 million. Soit avec 600 % de marge. « Je n’ai
jamais, à aucun moment, été dépendant de la société Aristophil, ni financièrement ni de quelque autre manière. Il
n’y a pas plus indépendant que moi », assure pourtant
Jean-Claude Vrain à L’Express. Surtout, le libraire semble
être devenu le passage obligé entre de prestigieux collectionneurs et Aristophil. Des personnalités comme François-Marie Banier, l’ancien ami de Liliane Bettencourt, ou
l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin ne souhaitent pas « dealer » directement avec Lhéritier. Sans doute
trouvent-ils ses fêtes tapageuses avec Nikos Aliagas et
Salvatore Adamo au dessert trop « cheap » pour eux. Alors
pourquoi ne pas passer par l’ami Jean-Claude?
Le 8 janvier 2013, François-Marie Banier vend une
correspondance de Cocteau pour 30 000 euros à
Vrain. Qui la revend illico 160 000 à Aristophil. Idem
pour le manuscrit de Novembre, de Flaubert : cédé par
Banier pour 900 000 euros à Jean-Claude Vrain, il est
revendu dans la foulée 1,5 million à Aristophil par le
libraire. Et la liste de ces transactions est longue :
en 2013, Vrain achète pour 3 millions de manuscrits
au flamboyant photographe.
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le récit de lexpress
Expert Jean-Claude Vrain (ici, au centre, lors de la fête donnée par Lhéritier en 2013), le plus grand marchand d’autographes de France, a signé
des dizaines d’expertises controversées pour Aristophil. Dans sa librairie, on croise Alain Minc ou Dominique de Villepin (photo, page ci-contre).
Banier va aussi présenter au libraire un couple très
glamour : Vanessa Paradis et Johnny Depp. Il est le
parrain de leur fille, Lily-Rose. Les deux stars ne rechignent pas à la dépense en matière de livres, apparemment. Le comédien américain achète à Vrain des
éditions originales – Une Saison en enfer, de Rimbaud ;
L’Etranger, de Camus ; du Baudelaire et du Cendrars
– pour 250 000 euros. Vanessa Paradis signe un chèque
de 150 000 euros au libraire, en 2009.
Même système pour un autre grand ami de Vrain :
Dominique de Villepin. Les deux hommes aiment se
retrouver au restaurant Casa Bini, à deux pas de la
librairie. Ils s’installent toujours à la même table du
fond, dans une alcôve. Pour la seule année 2012, Vrain
achète quatre manuscrits de Louis-Ferdinand Céline à
l’ancien Premier ministre. Un lot extraordinaire de
4 000 feuillets de la main de l’auteur de Voyage au bout
de la nuit. Prix : 1,135 million d’euros. Vrain revend le
tout dans les jours qui suivent pour 1,74 million à Aristophil. « Les personnes à qui j’achète ne savent pas à qui
je vends et, inversement, celles à qui je vends ne savent
pas à qui j’ai acheté », nous assure le libraire. « J’avais
laissé les manuscrits de Céline en dépôt à Jean-Claude
Vrain, à charge pour lui de les vendre. Je n’ai su que plus
tard que l’acheteur était Aristophil », a expliqué l’ancien
Premier ministre à L’Express. « Ce qui est étrange dans
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
cette opération, c’est que Dominique de Villepin n’a
jamais été connu pour être un célinien », s’étonne un
grand spécialiste de l’écrivain de Meudon. Cette vente
cacherait-elle d’autres transactions ? En 2011, déjà,
Vrain lui avait acheté pour 250 000 euros de « livres
historiques ». « Villepin est un collectionneur compulsif prêt à tout pour obtenir une pièce qui le fait rêver »,
commente un homme du sérail. Un jeu dangereux : le
16 octobre 2014, l’organisme antiblanchiment Tracfin
fait un signalement concernant la comptabilité de la
librairie Vrain.
Mais pourquoi un homme d’affaires aussi avisé que
Gérard Lhéritier surpaie-t-il toujours les autographes
achetés à son ami Jean-Claude Vrain ? La réponse est
très simple : parce que ce dernier lui signe dans la foulée
des dizaines d’expertises de complaisance à des montants bien supérieurs encore. Prenons un exemple. Le
2 juillet 2012, Gérard Lhéritier écrit à Vrain : « Bonsoir
Jean-Claude, pourrais-tu me faire pour mes assurances
de Londres une expertise de l’indivision Romain Gary
à 7 millions ou plus et une autre de l’indivision Incunables et Portulans à 15 millions ou plus ? Amitiés,
Gérard. » Cinq jours plus tard, l’expertise arrive. Miracle,
les incunables sont « estimés » à 15,5 millions d’euros et
les Gary, à 7,2 millions. Dans ce dernier cas, le chiffre est
d’autant plus extravagant que Vrain avait estimé ces
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Gérard Lhéritier, l’incroyable histoire du « Madoff » français
mêmes manuscrits 800 000 euros deux ans plus tôt. « Il
s’agissait d’une expertise destinée à la Lloyds. J’ai donc
estimé la collection à hauteur de 7,2 millions d’euros en
valeur d’assurance et non pas en valeur commerciale »,
se défend Jean-Claude Vrain.
Lors d’une conversation téléphonique interceptée
par les enquêteurs, le principal courtier d’Aristophil
résume abruptement le système : « Lhéritier a un réseau
d’experts autour de lui qui évaluent ses œuvres. Le mec,
il achète des œuvres d’art et, deux ou trois ans après, il
leur fait quadrupler le prix, en se basant sur un réseau
d’experts avec lequel il copine. »
Le 18 novembre 2014 au matin, cette folle fuite en
avant va s’arrêter brutalement. La police judiciaire
perquisitionne les locaux d’Aristophil et la villa niçoise
de Gérard Lhéritier. La société est mise en liquidation.
COLL. PARTICULIÈRE
L’ANCIEN PREMIER MINISTRE
DE CHIRAC A VENDU À JEAN-CLAUDE
VRAIN QUATRE MANUSCRITS
DE CÉLINE POUR 1,1 MILLION D’EUROS
L’hôtel particulier à Paris est saisi (on découvrira qu’il
était presque entièrement hypothéqué). Gérard Lhéritier, sa fille, Jean-Claude Vrain et quelques autres comparses sont mis en examen pour escroquerie en bande
organisée. On évalue le préjudice des 18 000 épargnants
à près de 1 milliard d’euros.
Depuis, via une série de ventes aux enchères, le
liquidateur d’Aristophil tente de récolter un peu d’argent pour rembourser les épargnants. On estime qu’il
en faudra… 300 sur une durée de dix ans. Les premières
ventes ont hélas confirmé ce que l’on pressentait : les
manuscrits partent à environ un dixième des prix affichés par Aristophil. Pour l’instant, un peu plus de
20 millions ont été engrangés. « On est en train de vivre
le krach de 1929 des manuscrits », soupire un libraire.
Du coup, les épargnants, souvent des retraités qui
avaient placé toute leur fortune dans ces manuscrits,
ne récupèrent que des miettes de leurs investissements. Le 4 novembre, à Fontainebleau, une vente
Baudelaire permettra peut-être de faire entrer un peu
d’argent. Détail étrange : l’expert de cette vente n’est
autre qu’Alain Nicolas, l’un des principaux fournisseurs
du temps de la splendeur d’Aristophil. Puis, du 14 au
19 novembre, une rafale de cinq ventes aura lieu à
Drouot, autour de la littérature, de la chanson française
et de la science.
Les sommes disparues ne se retrouveront hélas pas
en salle des ventes. Un avocat est donc en train de fédérer quelque 2 000 victimes pour attaquer les banques,
plus solvables. « Les banquiers connaissaient les premières activités de Gérard Lhéritier, dont Aristophil est
le prolongement. Ils n’auraient pas dû lui ouvrir de
comptes, ainsi qu’à sa société, et n’auraient pas dû
accepter que leurs fonds y soient versés », s’indigne
Me Nicolas Lecoq-Vallon.
« En réalité, le caractère irréaliste du taux de rendement promis ne pouvait conduire qu’à un mécanisme de type “pyramide de Ponzi”, quelles qu’aient
été les intentions de M. Lhéritier et de ses complices
lors de la création d’Aristophil, analyse l’avocat Marc
Susini. En toute hypothèse, il est incontestable que les
collections ont été cédées aux investisseurs par Aristophil à des prix totalement surévalués par rapport à
leur valeur réelle. Il ressort par exemple des évaluations de l’expert missionné par le cabinet Aguttes,
commissaire-priseur chargé de la revente des collections, que la valeur réelle des manuscrits achetés par
mon client pour un montant de 1 360 000 euros n’est
que de 200 000 euros environ. »
Gérard Lhéritier, lui, s’est retranché dans sa villa sur
les hauteurs de Nice. L’ex-empereur des manuscrits
peut encore profiter de ses deux piscines – l’une extérieure, l’autre intérieure – et de son Jacuzzi. Le soir, les
couchers de soleil sont époustouflants. Là, « Gérard de
Narval » s’occupe de ses oies empereurs, de ses canards
et de ses poules. Il nourrit aussi les 40 carpes du petit
étang qu’il a fait aménager. « J’ai 70 ans, je n’ai plus ni
activité professionnelle ni argent, puisque l’Etat a tout
confisqué, même ce qui ne m’appartenait pas ! », dit-il.
Surtout, il sait qu’un jour viendra où il devra affronter depuis le banc des accusés le regard furieux de milliers d’épargnants lésés. « J’ai le sentiment qu’“il faut
tuer le soldat Lhéritier” a été le mot d’ordre dans les
sphères huppées qui considéraient comme indécent
qu’un sous-officier de l’armée française puisse constituer une telle collection », se défend-il. Seul un journaliste du magazine américain Esquire, Joel Warner, a pu
le rencontrer récemment. « Je l’ai trouvé un peu vieilli.
Mais il a toujours ce sourire malicieux qui ne le quitte
jamais », nous a-t-il raconté. Evidemment, Gérard Lhéritier n’a plus guère de nouvelles de tous ceux qui le
fêtaient du temps de sa gloire. Alors, comme en exil, le
« Madoff » français tourne en rond chez lui, entre ses
carpes et ses poules. J. D. et L. L.
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CROISIÈRE
EN PARTENARIAT AVEC PONANT
Merveilles de
la mer Rouge
et de la
Méditerranée
L’EXPRESS et PONANT vous
convient à un voyage exceptionnel en mai 2020 au cœur des civilisations et de l’actualité.
Aqaba, qui évoque
le souffle historique
de Lawrence d’Arabie, à Athènes, où
est née la culture hellénique qui
a essaimé du Moyen-Orient à
Gibraltar, naviguez le long d’une
route maritime aussi splendide
que propice aux rêveries inoubliables.
Cet itinéraire mythique vous
permettra d’effectuer des escales fabuleuses : le site de
Petra, l’étape d’Ain Soukhna, en
Egypte, qui vous ouvrira la route
des pyramides de Gizeh et de
Saqqara, le mouillage à Rhodes,
le port de Patmos…
Pour vous accompagner dans
cette très riche évasion culturelle, vous bénéficierez de la
présence du politologue, spécialiste incontesté du monde arabe,
D’
GRÈCE
ATHÈNES Patmos
Rhodes
Mer Méditerranée
Canal de Suez
Ain Soukhna
JORDANIE
AQABA
ÉGYPTE
Gilles Kepel, qui donnera des
conférences à bord sur la nouvelle géopolitique du MoyenOrient. Christian Makarian, directeur délégué de la Rédaction
de L’Express, vous proposera
pour sa part une réflexion sur les
racines profondes des civilisations monothéistes. Un fabuleux
voyage, dont vous reviendrez
aussi agréablement dépaysé que
solidement renforcé dans vos
connaissances.
Conférences à bord :
Gilles Kepel
•
Du Golfe Persique à la Mer
rouge : la nouvelle géopolitique du Moyen-Orient
•
Le Levant et l’Europe : quel
avenir en partage ?
Christian Makarian
•
Judaïsme, Christianisme,
Islam : ressemblances et
dissemblances
•
Le Monde grec aux origines
de l’Europe
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culture
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
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Ancien de Charlie Hebdo, Luz retrace avec Indélébiles
ses années passées à dessiner, à rire et à s’engueuler
dans un journal devenu emblématique. Rencontre
avec un homme qui refuse de manger des chouquettes.
«LE DESSIN
N'EST PAS
UNE RELIGION»
PAR ÉRIC LIBIOT. DESSINS : LUZ
L
uz rit parfois comme
Cabu. Une joie de gamin
pris en défaut. C’est troublant d’entendre ce rire
disparu depuis le 7 janvier 2015. Difficile de
savoir si l’ambiance à Charlie Hebdo
était à ce point collégiale pour que les
uns déteignent sur les autres, mais on
serait heureux d’y croire. Luz, 46 ans,
a quitté l’hebdomadaire en septembre 2015 après plus de vingt ans de
dessins, de croquis, de couvertures, de
reportages, de concerts, d’engueulades, de rigolades, de débats salés, de
blagues de cul, de gâteaux partagés.
Oui, tout ça. Tout ce qui fait la vie de
bureau, notamment dans un journal.
Dans Indélébiles (Futuropolis),
Luz raconte ses années Charlie. Egalement ses potes. Cabu, Tignous,
Wolinski, Honoré, Charb. Un album
comme une douleur et une joie. Qui
déborde d’énergie, d’enthousiasme, de
frissons, de larmes planquées sous la
plume. Avec Catharsis, Luz tentait de
faire son deuil d’un mois de janvier si
noir ; avec Indélébiles, il repart à la vie,
droit comme un « i ». Rieur, inquiet,
mais rieur. Lors de l’entretien, il n’a
pas touché aux chouquettes qui lui
tendaient les bras. C’est dire si le garçon est concentré et sérieux.
L’express Indélébiles est un titre
à plusieurs facettes : la tache sur les
doigts, les événements qu’on n’oublie
pas… Pourquoi l’avez-vous choisi ?
Luz Je l’ai trouvé au moment où je terminais l’album. C’est arrivé tout à
coup. Au début, j’avais imaginé l’appeler « Mon journal », mais c’est un
titre à la con, qui faisait André Gide
avec le côté snob, mais sans le talent.
Dans « indélébile », il y a l’idée de la
trace et le mot « débile ». Ça m’amuse.
C’est un mot très beau qui associe
l’empreinte mémorielle et la trivialité.
Cet album est une façon de décrire la
normalité de ce travail de dessinateur.
L’extraordinaire a suffisamment été
raconté pour dire aussi l’aventure
collective qu’est la fabrication d’un
journal toutes les semaines. Ce qui
nous est arrivé dans la tronche a figé
les mots « Charlie Hebdo » dans le
drame ; je voulais raconter des gens
qui bossent, qui se marrent, qui débattent de la vie, du sexe, de la politique,
de l’état du monde, mais jamais de
foot ni de bagnole, ce qui est à noter.
Cabu, Tignous, Charb et les autres, ce
sont des collègues de bureau.
Dessinez-vous depuis toujours ?
L. Je suis toujours étonné de savoir
dessiner. Tout le monde dessine; ce qui
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culture
est mystérieux c’est pourquoi un
gamin continue alors que ses parents le poussent vers le judo ou le
piano. Ou vers un vrai métier. Avec un
crayon aussi, c’est le travail qui amène
à la qualité. Il faut ensuite accepter
l’idée d’être le creuset du dessin des
autres. N’importe quel artiste est dans
la digestion permanente de son art.
Gotlib a représenté, adolescent, la première approche du trait bizarre. J’ai
11 ans et j’achète Rhââ Lovely, mais je
demande à mon père de ramener l’album au magasin car je suis très gêné
par la représentation du sexe. Je préfère Spirou et Fantasio, mais, inconsciemment, je comprends que le dessin
peut être transgressif. La bande dessinée réaliste, je m’en fous. Je suis
fasciné par les gros nez façon Achille
Talon, Iznogoud et Le Journal de
Mickey; je suis donc vendu très jeune à
l’impérialisme américain. Le choc, ce
sont les albums de Crumb; j’ai 20 ans.
Travailler dans un journal comme
Charlie Hebdo, était-ce trouver
l’alliance entre une vision adulte
sur le monde et le plaisir enfantin
de dessiner ?
L. C’est ça, oui. Face au monde sérieux
que l’on nous impose, notre soupape,
c’est une manière presque enfantine
de travailler qui nous a protégés pendant longtemps. C’est le texte qui est
92
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
attaqué en justice, pratiquement jamais le dessin, souvent réduit à des
petits Mickey. Jusqu’aux caricatures
de Mahomet; tout a changé, tout a basculé. Le dessin a été investi d’une responsabilité qui ne nous protégeait
plus. Il a été considéré par des imbéciles. Aujourd’hui, un dessin de presse
peut se retrouver partout, à la différence d’une bande dessinée, plus compliquée à lire dans son intégralité. Un
dessin dans Charlie peut parvenir à
Bombay ou à Los Angeles, et n’importe
qui peut le juger alors qu’il ne lui est
pas adressé. Et là, ça fout tout par terre.
Vous pouvez aussi dessiner
pour transmettre, pour informer,
pour défendre un propos, non ?
L. Peut-être, mais le cercle de l’humour
est restreint à la culture. C’est la divergence qu’il y a entre nous, à Charlie,
et Plantu, qui disait : « Attention à
l’offense. » Eh bien non, je ne pense
jamais aux Papous, aux Danois ou
aux Martiens et la possibilité de les offenser ne me vient même pas à l’esprit.
En partant de ce principe, vous ne
vous adressez qu’à des convaincus…
L.. La question n’est pas de convaincre, mais de faire voir les choses différemment. Je suis proche de Gébé affirmant qu’un dessin c’est une façon
de regarder le monde en faisant un
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Vu comme ça, évidemment…
Ça évite le débat.
pas de côté. Je ne suis pas prosélyte.
J’assume l’idée que le lecteur idéal,
c’est moi. Donc pas d’autocensure. En
tant que lecteur, je préfère qu’on me
fasse confiance. Le dessin ne peut pas
être une religion.
Quand vous avez publié Les Mégret
gèrent la ville [de Vitrolles], en 1998,
ne vouliez-vous pas convaincre
les lecteurs de la dangerosité du FN ?
L. D’abord, je voulais ramener le gars
monté sur un piédestal, Bruno Mégret,
au niveau de tout le monde. Ensuite
faire marrer les copains qui étaient à
Vitrolles. Un dessin aide les gens à voir
le monde avec des sourcils moins froncés. Il vaut mieux sourire et prendre de
la distance pour comprendre ce qu’il y
a à changer dans la société ou en soi.
Mais le rire est indispensable. Il n’y a
rien qui emmerde plus un puissant
que de lui rire en face. Un dessin peut
aider les gens à lâcher du lest pour
ensuite repartir au combat.
Qu’est-ce qu’un bon dessin ?
L. C’est un bon dessin.
L. Un dessin à la Charlie, ça ne veut pas
dire grand-chose. Charlie, c’est un
journal qui réunit des gens différents
qui ont en commun un respect mutuel, un amour du dessin, un positionnement politique de gauche plurielle
avec, de temps en temps, un mec de
droite, donc qui votait socialiste. Mais
chacun avait son trait et son dessin. Le
11 janvier, après l’attentat, les gens sont
descendus aussi pour des raisons diverses : la peur, la défense de l’humour,
l’émotion… L’humour Charlie, ça ne
veut pas dire grand-chose non plus.
Républicain ? Laïque ? Sans doute.
Athée, assurément. Charlie, c’est un
lien de confiance avec le lecteur.
Y a-t-il un lien entre vos trois derniers
albums, Catharsis, sur la période
post-attentat, Ô vous, frères humains,
adaptation d’un roman d’Albert Cohen,
et Indélébiles ?
L. Catharsis, c’est l’urgence de vaincre
la sidération, de sortir la tête du trou.
L’adaptation de Cohen, c’est pour
comprendre d’où vient le mal que les
hommes portent parfois en eux ; être
dans les traces de quelqu’un pour dessiner ce qui se passe dans le corps. Indélébiles est un livre positif même s’il
parle du passé. Il n’est pas nostalgique. Il est là pour faire comprendre
ce que nous avons vécu. C’était évidemment difficile de dessiner Cabu,
Tignous ou Wolinski, de revoir les
photos, de me plonger dans les archives. Indélébiles est aussi là pour
ceux qui restent.
De quoi votre avenir est-il fait ?
L.. Après le 7 janvier, j’ai couru partout
sur un terrain en pente. Ça allait trop
vite. J’ai maintenant envie d’avoir du
temps. De me revoir dessiner. Mon
prochain album, Hollywood menteur,
s’intéresse au tournage des Misfits
[Les Désaxés], avec Clark Gable, Montgomery Clift et Marilyn Monroe.
L’ambiance est assez mortifère, c’est
un film sur la fin d’un certain Hollywood. Le grand challenge pour moi,
c’est de dessiner Marilyn en colère. Je
n’ai pas encore réussi. Il n’existe aucune photo d’elle faisant la gueule.
J’ai envie de l’entendre gueuler, elle
qui aurait sans doute eu des choses à
dire sur #MeToo. On peut faire tout
un album pour un seul dessin.
Quel est alors le dessin d’Indélébiles?
L. Page 155 : tout le monde essaie de
dessiner Pierre Arditi. C’est évidemment Cabu qui y arrive. Charb, Tignous, Riss, Catherine [Meurisse] et
moi sommes derrière lui, nous regardons son dessin et nous nous extasions
en rigolant.
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culture
La Ville rose s’apprête à accueillir l’un des plus grands
spectacles du monde. Au programme : un Minotaure
de 12 mètres de hauteur arpentera les rues pendant
quatre jours. Reportage en coulisses.
Toulouse
envahie par
les machines
PAR IGOR HANSEN-LØVE,
AVEC CHRISTIAN BELLAVIA (PHOTOS)
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J
Sidérant
Le Minotaure,
avec ses 47 tonnes
d’acier, de câbles
et de bois, commence
à prendre vie. L’effet
est grandiose.
eudi 18 octobre, 12 h 15.
Vue de l’extérieur, la
halle, aux allures de temple japonais, respire la
quiétude et la sérénité.
Pourtant, le bruit court que des expériences monstrueuses se dérouleraient derrière ses murs. Jetons un
coup d’œil. Une porte, justement, est
restée ouverte à l’arrière du bâtiment.
Il faut ensuite emprunter un long couloir. Dans l’obscurité, on entend des
marteaux tonnant contre la ferraille,
des scies électriques hurlant au
contact du bois et des pneus de camion crissant sur le bitume. Voici la
salle principale. L’œil se fait à la lumière. Au premier plan, on distingue
une cinquantaine d’hommes et de
femmes qui travaillent à leur établi, le
dos voûté. Derrière eux apparaît la
silhouette d’une bête colossale. Un Minotaure. Ses cornes touchent presque
le plafond, à plus de 12 mètres de hauteur. Son torse est bombé. Ses poings
sont serrés. Cette créature, conçue par
l’artiste François Delarozière (ex-Royal
de Luxe) et sa compagnie, La Machine,
est terrifiante. Pour l’heure, elle est
inerte. Mais, d’ici à quelques minutes,
des manipulateurs la sortiront du
bâtiment. Et ses 47 tonnes d’acier, de
câbles et de bois prendront vie. La rumeur disait vrai : ce qui se passe ici est
monstrueux.
L’enjeu de ces répétitions ? L’un
des plus grands spectacles de rue au
monde. Le 1er novembre, la marionnette titanesque arpentera les boulevards et les ponts du centre de Toulouse, accompagnée par une araignée
mécanique, un orchestre, un chœur
de 40 personnes et un déluge d’effets
spéciaux. Ces deux créatures revisiteront, pendant quatre jours, l’un des
récits les plus emblématiques de la
mythologie grecque : celui de Thésée,
du Minotaure et du fil d’Ariane. Plus
de 400000 spectateurs sont attendus,
sur les trottoirs, sur les toits et aux
fenêtres des immeubles. Ensuite, les
deux protagonistes seront réacheminés ici, à la périphérie de la ville (voir
page 96), où la halle deviendra un lieu
d’exposition permanent.
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PHOTOS : C. BELLAVIA/DIVERGENCE POUR L’EXPRESS
culture
Action ! Assis dans un fauteuil suspendu au pied de la créature, ou hissés sur des structures en métal posées sur son flanc et ses bras,
les 17 manipulateurs actionnent joysticks, manivelles et leviers en tout genre. Leur mission : mettre le Minotaure en mouvement.
Un pari
spectaculaire
F
rançois
Delarozière
se fait un nom
dans le monde
du spectacle
de rue en
construisant
pour la compagnie
Royal de Luxe des créatures
géantes entre 1983 et 2005.
En 1999, il fonde sa propre
structure et inaugure,
huit ans plus tard, un espace
d’exposition, Les Machines
de l’île, à Nantes. Depuis,
ses marionnettes parcourent
les rues des villes du monde
entier. La Halle de la Machine,
dans le quartier toulousain
de Montaudran, deviendra
le deuxième lieu de spectacle
permanent de la compagnie,
accueillant une centaine
de créations. Son coût ?
14 millions d’euros. Un enjeu
pour la métropole toulousaine,
propriétaire du lieu,
qui a financé le projet.
96
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
15 heures. Dix personnes se hisréussite du spectacle tient à la fluidité
sent sur la bête et s’installent sur des
des mouvements. Nous n’y sommes
structures en métal, derrière son cou,
pas encore. »
contre ses flancs et au niveau de sa
Au bout de la piste, de l’autre côté
croupe. A la proue de la machine,
du grillage, une dizaine de badauds
deux femmes enfilent des bras mécafilment la scène avec leur téléphone
niques. Yves Rollot, vêtu d’un sweatportable. Le tableau vaut le détour.
shirt orange fluo, se place face à la
Leurs voitures, au loin, garées n’imcréature. Tel un chef d’orchestre, il
porte comment sur le bas-côté, avec le
lève les bras. « Tout le monde est en
Minotaure au premier plan, arpenplace? » demande-t-il dans son microtant en long et en large la piste d’attercasque. Un grondement
rissage, évoquent un
« Nous redevenons
métallique retentit. Chafilm catastrophe. « Ces
cun à son poste actionne
dimensions provoquent
l’enfant que nous
joysticks, manivelles et
l’émerveillement, exétions ; un être
leviers en tout genre. Et
plique le créateur Franperdu dans un
là, comme par magie, le
çois Delarozière. Devant
monde de géants »
Minotaure relève sa tête,
les machines, nous rederedresse son dos et bouge ses épaules.
venons tous l’enfant que nous étions ;
Le moindre mouvement incontrôlé
un être perdu dans un monde de
pourrait faire tomber la halle. Mais la
géants. » Sur le papier, l’expression
machine suit son chemin, lentement,
paraît galvaudée. Mais c’est exactejusqu’à l’ancienne piste d’atterrissage
ment ce dont il s’agit. Le spectacle
située juste devant le bâtiment. Sur le
provoque la sidération. Face à la bête,
bitume, la bête s’étire, émet un son
il devient impossible de parler et de
guttural et commence à avancer à pebouger.
tites foulées. L’effet est impression15 h 30. Au premier étage de la
nant. Mais le manipulateur en chef
halle, un orchestre de 19 musiciens
semble insatisfait. « Les gestes sont
répète un morceau composé pour
encore trop saccadés, peste-t-il. La
l’occasion. Dans une semaine, ce petit
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monde sera hissé sur le plateau d’une
grue et déambulera derrière la marionnette géante. Mais, pour l’instant,
l’ambiance est studieuse. Les cordes
des violons sont pincées dans les
aigus. Les baguettes virevoltent audessus des glockenspiels. Un saxophone baryton assure une ligne de
basse feutrée. Le chef d’orchestre,
Mino Malan, interrompt ses musiciens, rectifie leurs intentions et n’hésite pas à
modifier la structure de
la partition. « C’est un
work in progress », commente-t-il à la fin de la
répétition.
16 h 15. Sur la piste
d’atterrissage, le Minotaure poursuit sa séance
d’aérobic. Il faut s’en approcher pour remarquer
Studieux Séance de répétition
pour l’orchestre, qui, le jour J,
jouera un morceau composé
spécialement pour le spectacle.
l’effet du travail effectué. La marionnette se meut maintenant de façon
animale. Tout se joue dans les détails.
Lorsque la créature tourne sur ellemême, le mouvement des yeux précède celui de la tête, qui précède celui
des épaules, qui précède celui du
buste… Les flancs ondulent pour donner une impression de respiration. La
langue et les oreilles, pilotées par une
jeune femme installée à l’arrière
d’une voiturette de golf, bougent lentement. Et – c’est le comble – le Minotaure transpire, exsudant de l’eau par
de minuscules pores en métal intégrés à sa peau de bois. Yves Rollot paraît satisfait. « Au galop », lance-t-il.
La bête se cambre, prend de la vitesse
et rapetisse à vue d’œil. Le centre-ville
de Toulouse n’est plus très loin. I. H.-L.
LE GARDIEN DU TEMPLE
À TOULOUSE. DU 1ER AU 4 NOVEMBRE.
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culture
THOMAS
DUTRONC
Fils de...
Django
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les gens. J’ai envie de présenter un
musique se jouait encore, il débarque
bon visage, d’être aimable. Je ne sais
chaque dimanche à La Chope des
pas si c’est une chance ou un poids,
puces, porte de Clignancourt, reste
mais j’en tiens compte. » Thomas Duscotché devant des musiciens en surtronc n’a aucun mal à prendre du
vêtement qui « font la mitraillette »,
recul sur cette célébrité parentale, esfilme avec son Caméscope. L’initiatime qu’elle lui a aussi permis de rention est progressive, de cours avec le
contrer des gens « peu ordinaires »
maître Romane en interview épique
– tel Serge Gainsbourg, qui lui fit
de Tchavolo Schmidt : « Il a joué après
PAR BERTRAND BOUARD
connaître sa première cuite, à 11 ans,
avoir descendu une bouteille de
au champagne. La distance est d’auwhisky et j’avais jamais entendu un
tant plus facile que l’homme, 45 ans
truc pareil. » Ou en année passée à aca nuit commence à tomber
aujourd’hui, a tracé sa voie. Live is
compagner le sidérant Bireli Lagrène.
sur la péniche Le Marcounet,
Love consacre une grosse décennie à
C’est à cette période, reconnaîtamarrée près du pont Marie,
jouer un joli numéro d’équilibriste,
il, que son nom se révèle précieux :
dans le Marais parisien,
entre jazz manouche et chansons,
« J’ai choisi de ne pas me faire écralorsque Thomas Dutronc
publié sous le plus vénérable des laser par lui, mais de m’en servir
prend le micro et précise qu’il ne va
bels de jazz, Blue Note.
comme d’une force. Je
pas faire trop long. Veste sombre,
On y retrouve les titres
me suis dit : le jazz ma« Mon nom a servi,
chemise claire, le chanteur guitariste
qui l’ont aidé à se faire
nouche est inconnu au
modestement,
explique combien la sélection des
un prénom (J’aime plus
bataillon, je vais essayer
à
donner
un
coup
morceaux de son album live fut drasParis, clin d’œil à son
de me servir de mon
de
projecteur
sur
tique : une centaine d’heures de
père, Jacques, donc ;
nom, modestement,
le
jazz
manouche
»
concerts disséquées au moment de
Comme un Manouche
pour donner un petit
l’apéro, « vers 16 heures » ; hésitations,
sans guitare), quelques
coup de projecteur sur
doutes, qui nécessitèrent des réinédits (exquis Rockin’ Chair), des recette musique géniale... » Ne reste
écoutes, de nouveaux apéros... Puis
prises de John Lennon ou, bien sûr,
plus qu’à surmonter une timidité qui
il loue les musiciens à ses côtés,
de Django Reinhardt.
cohabite avec un « côté un peu fou »,
digresse, empoigne sa guitare une
Homme de groupes, de copains,
oser chanter après y avoir été longdouzaine de minutes plus tard (pas
affable et sociable (« J’aurais bien
temps réfractaire (« Il y avait quand
vraiment bref, donc), l’audience déjà
aimé faire le mauvais garçon, mais j’ai
même déjà beaucoup de chanteurs
en poche. Swing manouche, poème
jamais pu »), le jeune Thomas aspire
dans ma famille »), et à ciseler des
d’Aragon joliment mis en mélodie,
un temps à devenir... réalisateur.
textes honnêtes et drôles. « J’écoute
ode à un insularisme polisson (Viens
Le bac décroché à 17 ans, il s’inscrit en
un vieux rock, j’suis pas de mon
dans mon île), petites blagues. Il y a,
fac de cinéma, dans l’idée d’intégrer
époque/Je fais pas semblant, d’aimer
en cette soirée de lancement de
la Femis, mais tourne les talons face à
les gens », chante-t-il ainsi sur J’me
l’album Live is Love, un mélange de
la perspective de scruter à la loupe le
fous de tout.
séduction, de bagout,
style de Jean-Luc GoUn zeste de misanthropie pointed’autodérision, de talent
dard. Lui ne jure que par
rait-il derrière le sourire cool ? « Je me
Un mélange
aussi. Toutes choses pas
Frank Capra, les Monty
sens très étranger dans le monde
de
séduction,
inutiles quand vos prePython ou La Guerre des
actuel. Sa violence me fait fuir,
de
bagout,
mières heures dans le
étoiles. Il fait un peu l’acrépond-il. C’est pour ça que j’adore
d’autodérision,
monde se sont déroulées
teur, toutefois, notamla Corse, il y a de l’espace, pas de
et
de
talent
sous l’œil des caméras,
ment dans Les Confesconcentrations énormes de cons.
parce que votre père et
sions d’un dragueur,
D’une manière générale, je n’aime pas
votre mère comptaient parmi les
signé Alain Soral, alors pas encore
les engueulades, la mauvaise amchanteurs les plus populaires du pays.
insupportable histrion d’extrême
biance. Je préfère le juste milieu... »
« Je dois avoir 5 ou 6 ans quand je
droite.
Une façon de se placer entre swing
comprends que mon nom est connu,
Un boulot alimentaire, en fait, car,
renversant et déclamations maliexplique, quelques jours plus tard,
entre-temps, la guitare et le jazz
cieuses, en somme. B. B.
celui qui n’a jamais fait l’expérience
manouche effectuent une entrée fraLIVE IS LOVE
de l’anonymat. A l’école, les profs
cassante dans sa vie. Django, surtout.
DE THOMAS DUTRONC
m’aiment bien, car mes parents sont
Ecouté en boucle pendant des mois,
(BLUE NOTE/UNIVERSAL).
aimés. J’ai un capital sympathie qui
au même titre que Brassens. Informé,
EN CONCERT LES 19, 20 ET 21 NOVEMBRE
AU FLOW, PARIS (VIIe).
me pousse à ne pas vouloir décevoir
à son grand étonnement, que cette
Comment se faire
un prénom quand
vos parents se nomment
Hardy et Dutronc ?
Par la guitare,
le swing. L’humour
et la distance aussi.
A. ISARD/PASCO
L
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
99
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
UPI/AFP
DE L’ENFER À L’ENFER
Grand blessé et justicier
n ne revient pas de la guerre du Vietnam, on y pourrit, la tronche cassée en
dedans. La gueule de bois a duré trois ans
pour Kent Anderson, béret vert démobilisé
en 1970. Après, il a été officier de police à
Portland et à Oakland, étudiant et enseignant les lettres entre les deux. Raide
bourré en solitaire mais perfusé aux
poèmes de Yeats. Evidemment qu’il allait
plaquer son insigne et s’éventrer sur le papier. Mais en se créant un double : Hanson.
Concentré hyperréaliste de folie souveraine
et d’atroces splendeurs sur le pandémonium vietnamien, Sympathy for the Devil,
publié en 1987 aux Etats-Unis, se révèle un
sommet de la littérature. Chiens de la nuit,
désenchantements d’un Hanson devenu
flic à Portland, suivi par le florilège de Pas
de saison pour l’enfer, confortent le culte
voué à l’écrivain.
Vingt ans qu’on attend la réapparition
du vétéran traumatisé, copie
conforme d’Anderson. Le revoici
enfin, en patrouille dans les nuits
borgnes d’Oakland, en 1983, à jouer
sa vie à la roulette russe. Bienveillant avec les déglingos et courtois
avec les frappes, contrairement à
ses collègues, mais aussi dangereux
qu’une grenade dégoupillée face à
O
100
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
une ordure de n’importe quelle couleur.
Cinglé, conditionné pour tuer. Hanson en a
conscience. Le sommeil blanchi par les
bombes au phosphore du Vietnam, il tète la
bouteille à la fin de son service, sourit aux
spectres qui le visitent et parle à ses hallucinations, un énorme lapin sur les talons.
Rondes somnambules d’un desperado plus
épris de justice que de loi, police régie par
les statistiques et le sadisme : Kent Anderson laboure ses souvenirs dans Un soleil
sans espoir, retranché dans une forme de
merveilleux pour conjurer ses déchirements et ses hargnes. Ses véhémences autobiographiques, intactes, composent une
ode sublime aux fracassés, toute de violence éthérée, où guinchent des colibris et
des averses au goût d’océan. L’ex-sergent
des forces spéciales, drapé dans son suaire
de mort-vivant, glane les fulgurances du
ciel comme autant de remèdes à sa terreur
d’exister. La rémission accordée par
de si doux visages qu’on en reste
foudroyé. S. B.
ROMANS
la librairie de l’express
UN SOLEIL SANS ESPOIR
PAR KENT ANDERSON, TRAD. DE L’ANGLAIS
(ÉTATS-UNIS) PAR ELSA MAGGION.
CALMANN-LÉVY NOIR, 400 P., 22,50 €.
19/20
Retrouvez les journalistes de L’Express dans La Compagnie des auteurs,
présentée par Matthieu Garrigou-Lagrange, le mardi à 15 heures, sur France Culture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ARCADIE
PAR EMMANUELLE BAYAMACK-TAM.
ONZIÈME ROMAN,
LIVRE DIX-HUIT
16/20
TRAD. DU NORVÉGIEN
P. O. L, 448 P., 19 €.
Il faudrait toujours se méfier
des allégories paradisiaques.
Ainsi d’Arcadie, qui se révèle
un véritable jeu de massacre.
Un coup aux bien-pensants,
un autre aux agités de la cause
animale, un troisième
aux phobiques de la laideur, un
quatrième aux étriqués sexuels,
et ainsi de suite. En meneuse
de revue endiablée et subversive,
Emmanuelle Bayamak-Tam ne
respecte rien, et c’est jouissif.
Première cible : la sacro-sainte
éducation parentale. Farah,
la jeune narratrice, le dit sans
détour : son salut ne viendra ni
de sa mère, électro-hypersensible
neurasthénique et aboulique,
ni de son père, intellectuellement
limité, pas plus de sa grand-mère,
lesbienne et naturiste dans l’âme.
Non, son mentor et héros, c’est
bien Arcady, le
créateur de Liberty
House, sorte
de phalanstère
de la Riviera
où est venue se
réfugier sa famille
lorsqu’elle avait 6 ans. Oasis pour
laissés-pour-compte, déclinistes
et végétariens, Liberty House
n’a qu’une devise, « L’amour
triomphe de tout », et qu’un
maître, le dénommé Arcady,
cinquantenaire grassouillet.
Rien qui ne saurait brider
l’obsession amoureuse de Farah.
Ils couchent ensemble, malgré
la virilisation galopante de la
jeune fille, atteinte du syndrome
de Rokitansky. Plus Sylvester
Stallone que Farrah Fawcett,
Farah jouit sans entraves jusqu’à
ce que son intersexuation la jette
dans une douloureuse, mais
brève, perplexité. La vraie remise
en question vient d’un immigré
érythréen, rejeté fissa par
la « généreuse » communauté.
Le paradis se referme sur ses
brebis, l’âge d’or n’est plus.
In fine, alternant ironie
mordante et douce bienveillance,
langue poétique et parler cru,
Emmanuelle Bayamack-Tam
aborde tous les enjeux
contemporains, qu’ils soient
éducatifs, technologiques,
sexuels, écologiques, ou encore
migratoires. Du bel ouvrage. M. P.
PAR DAG SOLSTAD,
PAR JEAN-BAPTISTE COURSAUD.
NOTABILIA, 240 P., 17 €.
19/20
Notre propension à
nous laisser aveugler
tient-elle des
caractéristiques de
l’époque ou d’un trait
universel de la nature
humaine ? Posée
avec une distance tragi-comique,
la question est typique des
interrogations qui traversent
l’œuvre majeure du Norvégien
septuagénaire Dag Solstad.
A 50 ans, le héros de Onzième
roman, livre dix-huit (Soldstad
a le sens du titre et de l’humour
noir) comprend que sa vie a pris
des directions arbitraires,
déterminées par une série
de hasards dont il est resté
le confortable et pataud
spectateur. Voyant son âge
avancer, il se met à la recherche
d’une forme d’élévation
esthétique, intellectuelle
et morale. Mais une étouffante
force d’inertie le maintient
dans un quotidien maussade.
Oscillant entre ennui et angoisse
existentielle, ce percepteur
des impôts habite un monde
doucement rongé par l’absence
d’idéaux. « Si vous retirez le
mensonge de la vie des personnes
ordinaires, vous leur retirez
en même temps le bonheur »,
lit-on dans Le Canard sauvage,
la pièce du dramaturge Henrik
Ibsen, lui aussi norvégien,
portée sur scène par les habitants
de la ville du narrateur.
Dans ce fascinant roman sur
la médiocrité, l’écrivain regarde
notre société avec une distance
pleine d’ironie. Joueur, Dag
Solstad renverse la hiérarchie
narrative ordinaire : il met
en sourdine les grands
événements et les liens
de causalité, et choisit
de mettre en avant la matière
psychologique d’une temporalité
plus enfouie, plus périphérique,
moins conventionnelle.
Explorateur d’une existence
éminemment banale, Solstad
sculpte sa forme romanesque
de l’intérieur, lui faisant épouser
des lignes cérébrales sombres
et brillantes. E. Le.
LE CHOIX DE
DAVID FOENKINOS
Le souffle
de la liberté
Les éditions Le Dilettante ont le chic
pour exhumer des auteurs qu’on ne lit
plus beaucoup. Elles l’ont fait avec Raymond Guérin ou Henri Calet. Elles le font
avec Jean Dutourd, dont elles publient
un des premiers livres, Les Dupes. Mort
en 2011, l’auteur d’Au bon beurre déserte
progressivement les rayonnages. Je me
souviens l’avoir rencontré chez lui, peu
après qu’il m’a écrit une lettre. Il m’avait
reçu dans une pénombre qui dénotait
complètement avec son regard pétillant.
Cette malice-là, on la retrouve dans cet
assemblage de trois nouvelles. Et notamment dans la première, où l’on suit les
aventures rocambolesques de Baba.
C’est un jeune homme timoré qui, par
amour, va se prendre pour une sorte de
chevalier épris de politique et de culture.
Et, bien sûr, l’aventure tourne mal. C’est
Candide chez les franquistes. Au départ,
Baba se disait pourtant que « rien n’est
plus beau que d’être bourgeois à Rouen
et fils d’assureur ».
Comme quoi il faut toujours éviter de dévier de
son intuition originelle.
Quand il fait l’amour pour
la première fois, il annonce : « Voilà un puceau
en moins. » Ce à quoi la
demoiselle réplique :
« Oui, mais un cocu en
plus ! » Heureusement, le
mari n’est pas jaloux… la
liberté souffle à tous les
étages. Notre héros finit par se retrouver
en prison en Espagne et, alors que Dutourd enchaîne les péripéties, il arrête subitement son récit ! Son excuse : « L’inspiration, qui m’avait élevé à un état très
exaltant pendant trois jours, s’est tarie
tout d’un coup. » Première fois que je lis
un récit qui s’achève ainsi. Tout est dit.
Ces nouvelles sont des odes à la liberté
littéraire. Cela fait tant de bien de remettre la légèreté et l’amusement à l’honneur. Alexandre Vialatte lui-même considérait ce recueil comme l’un des plus
drôles et des plus… hygiéniques !
LES DUPES
PAR JEAN DUTOURD.
LE DILETTANTE, 160 P., 17 €. 15/20
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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la librairie de l’express
I. PASTOR/ANADOLU/AFP
LE MAKING OF
Lampedusa, terre humaine
ncore une histoire de migrants, dont les malheurs
nous interpellent quotidiennement ? Avouons-le,
la tentation était grande d’ignorer ce livre de Davide
Enia, écrivain et dramaturge, né à Palerme en 1974,
qui relate ses nombreux séjours à Lampedusa au
contact d’habitants, de secouristes, de réfugiés. Mais
bien nous en a pris de le lire, de le suivre sur cette petite île égarée au large de la Tunisie, à 240 kilomètres
de la Libye, où des milliers d’Africains espèrent
s’échouer pour fuir les guerres et la famine. Mêlant
témoignages rudes, scènes de la vie quotidienne et
propos très personnels, La Loi de la mer frappe fort.
Elle émeut, remue, captive. Tant par sa grande humanité que par ses qualités littéraires.
« Pendant plus de trois ans, je suis allé à Lampedusa, qui représente aujourd’hui la frontière, pour
tenter de répondre à la question : comment raconter
le temps présent au moment même de la crise, explique aujourd’hui Davide Enia. Je ne savais vraiment pas ce que j’y trouverais. J’ai rencontré l’Histoire. Et je n’étais pas prêt. » Qui le serait face au
désarroi de ce plongeur lorsque trois personnes coulent près de lui et que, 5 mètres
plus loin, une mère et son bébé se noient ?
« Sous l’eau, la mort t’accompagne toujours »,
confie-t-il à l’écrivain. Avant d’ajouter : « En
mer, toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un
a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a
ni couleur de peau, ni ethnie, ni religion.
C’est la loi de la mer. »
E
102
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Une loi que tous partagent, malgré un sentiment
d’impuissance renouvelé à chaque naufrage. Celui
du 3 octobre 2013 est resté dans les mémoires :
368 cadavres repêchés, 155 survivants seulement…
« Chaque fois, j’ai le sentiment de me trouver face à
des êtres qui portent en eux tout un cimetière », écrit
Davide Enia, à l’issue de ses entretiens avec les organisations humanitaires et les insulaires. Dont ce couple qui tient une maison d’hôtes et qui l’a hébergé.
Accompagné de son père, Francesco Enia, cardiologue à la retraite et photographe amateur, Davide
évoque également leur relation, ainsi que le cancer
qui ronge son oncle Beppe. « La seule possibilité pour
essayer de comprendre la situation était de retracer
un naufrage intime, de m’y accrocher, de l’approfondir et de le nommer afin d’appréhender de quelle
façon je m’efforçais d’y survivre. » Ce parti pris enrichit singulièrement son récit, dont le style et la sensibilité pallient les limites du journalisme. « Je crois
que l’écrivain peut tenter de redonner un sens aux
mots, qui sont aujourd’hui figés, manipulés, humiliés. L’écriture doit s’interroger d’abord sur
ses propres limites et comprendre jusqu’où
elle peut aller. » Mission accomplie. D. P.
LA LOI DE LA MER
PAR DAVIDE ENIA, TRAD. DE L’ITALIEN
PAR FRANÇOISE BRUN.
ALBIN MICHEL, 228 P., 18 €.
18/20
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TRAJECTOIRE
PAR RICHARD RUSSO, TRAD.
DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS)
PAR JEAN ESCH.
QUAI VOLTAIRE, 304 P., 21,80 €.
17/20
Ce livre pourrait
ressembler
à une master class
à l’attention
des apprentis
écrivains…
A travers les
quatre nouvelles de Trajectoire,
Richard Russo donne en effet
une formidable leçon d’écriture,
ou comment faire son miel de ses
expériences multiples. Ainsi des
mœurs du monde universitaire
et de l’univers impitoyable
de Hollywood, merveilleusement
reproduits ici par cet ancien
professeur de littérature devenu
scénariste pour le réalisateur
Robert Benton (L’Heure
magique, Un homme presque
parfait). Richard Russo, 69 ans,
a dû aussi aller un jour à Venise,
à en croire la savoureuse
description, dans Voix,
de tribulations sur les ponts
de la Sérénissime. Quant au reste,
le Maine, la récession, la middle
class vieillissante, la couverture
santé qui ne couvre plus rien,
le désenchantement, les fratries
discordantes, l’homme a déjà
démontré avec éclat, entre
Le Déclin de l’empire Whiting
(prix Pulitzer 2002) et
A malin malin et demi (grand prix
de littérature américaine 2017),
sa capacité de composer
des rhapsodies pour cœurs
écorchés. Des rhapsodies jamais
larmoyantes car, même cabossés,
ses personnages font montre
d’un élégant détachement
et d’un sens certain
de l’autodérision. La dernière
nouvelle de ce recueil,
Milton et Marcus, est à cet égard
exemplaire : Ryan, romancier
scénariste fauché, est appelé
par William Nohan, une légende
Guide réalisé
par Eric Libiot,
avec Sandra
Benedetti,
Jérôme Dupuis,
Estelle Lenartowicz,
Marianne Payot
et Delphine Peras.
de Hollywood, pour poursuivre
un scénario amorcé dix ans
plus tôt. Evidemment,
rien ne se passe comme prévu
entre William, sous les traits
duquel on reconnaît
facilement Robert Redford,
le producteur, qui avale
les caprices de ce dernier,
et le scénariste, compétent
mais affaibli par la maladie
de sa femme, à deux doigts
de se faire arnaquer.
Un sacré personnage que
ce William Nohan, Bill pour
les intimes. Aussi charmeur
qu’imprévisible. Il le raconte
dans des pages succulentes :
à l’occasion d’un tournage
dans l’Utah, le temps d’un long
week-end, il décide d’aller
goûter « la meilleure margarita
du monde » dans un rade
d’un village mexicain.
Une escapade délirante, ponctuée
d’accidents, qui lui coûtera
la bagatelle de 100 000 dollars.
Magique. M. P.
DELPHINE DE VIGAN,
présidente de la Foire du livre 2018
Invités : Arthur H. • Olivier Adam
• Adeline Dieudonné • Sophie Divry
• Jérémy Fel • Amélie Nothomb…
Nuit Stephen King
TEMPS PRÉSENT
Grand témoin : Mona Ozouf
• Jean-Louis Debré • David Diop
• François Hollande • Alain Mabanckou
• Jean-Christian Petitfils • Danièle Sallenave
• Boualem Sansal • Denis Tillinac…
LA RENTRÉE LITTERAIRE
• Adrien Bosc • Éric Fottorino • Paul Greveillac
• Serge Joncour • Maylis de Kerangal
• Yasmina Khadra • Tobie Nathan
• Daniel Picouly • Catherine Poulain
• Yann Queffélec • Thomas B. Reverdy
• Vanessa Schneider • Christian Signol…
LE RENDEZ-VOUS DE TOUS LES LIVRES
• Christophe André • Isabelle Carré
• Virginie Grimaldi • Agnès Martin-Lugand
• Olivier Norek • Michel Peyramaure
• Aurélie Valognes…
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UNE VIE COMME UN ÉTÉ
UN GRAND LIVRE
PAR THOMAS VON STEINAECKER
ET BARBARA YELIN.
DELCOURT, 76 P., 15,95 €.
BD
Finalement, il n’est
pas si fréquent qu’un
récit et un dessin
aient chacun une vie
propre et s’allient
pour nourrir
un récit commun.
Comme si 1 + 1 était égal à 3.
La BD Une vie comme un été,
signée des Allemands Thomas
von Steinaecker (stylo) et Barbara
Yelin (crayon), avance ainsi pour
raconter le parcours de Gerda,
astrophysicienne de talent
qui finit par comprendre que
« dans certaines circonstances,
même sur la Terre, la force
d’attraction pouvait se changer
en apesanteur ». Ainsi parle-t-elle
de l’amour alors que son
métier la confronte à l’infini.
Cet album magnifique
et impressionniste, au trait jeté
sur le papier comme une esquisse,
et travaillé à l’aquarelle, impose
son double tempo : un scénario
en allers et retours parfois
presque confondus (Gerda est en
maison de retraite et se souvient),
un dessin pleine page, sans cadre,
ou, au contraire, précisément
mis en cases. Ces deux tempos
s’accordent parfois, s’opposent
à d’autres moments. Le lecteur
est ainsi plongé dans la grande
et la petite histoire, celle de Gerda
et celle de l’Univers. « Quand
on y sera, mes 85 ans (arrondis)
feront à peu près zéro virgule
zéro zéro zéro zéro zéro zéro deux
pour cent de l’existence totale
de la Terre… Zéro virgule zéro
zéro zéro zéro zéro zéro sept
pour cent de celle de l’Univers. »
Gerda n’est sans doute que
poussière, comme tout le monde,
et pourtant sa vie est d’importance,
comme celle de tout le monde.
Cet album, aussi léger
qu’une plume, aussi profond
qu’un océan, ne s’appesantit
jamais et déroule ses 76 pages
(eh oui, pas plus) pour dire
l’essentiel. C’est un tour de force
que d’arriver à être si émouvant
avec si peu. Façon de dire
en chuchotant que l’imaginaire
peut ainsi trouver refuge
dans les étoiles et sous le tapis,
dans les trous noirs et sur le banc
d’un jardin en automne. E. L.
104
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
SDP
17/20
Au cœur des ténèbres
n pourrait dire que c’est un livre sur l’Afrique. Ou
sur l’alcool. Ou sur l’enfance. Ou sur la folie. Peu
importe, Malaterre est avant tout un grand livre qui a
la puissance des souvenirs autobiographiques trop
longtemps contenus jaillissant soudain en gerbes rageuses sur la page. On a écrit « livre » plutôt que « bande
dessinée », tant c’est l’écriture, fluide et juste, qui frappe
dès les premières lignes. Mais les dessins expressifs,
qui rappellent par moments Christophe Blain (Quai
d’Orsay), sont largement à la hauteur et servent admirablement ces textes.
L’Afrique, donc. Pas celle, un peu enfantine, du Congo
de Tintin, mais celle des « expat’ », ces aventuriers qui
rêvent de faire fortune dans le commerce du bois.
Gabriel Lesaffre est de ceux-là, avec toute la panoplie :
Jeep, folie des grandeurs et comptabilité branlante.
L’alcool, ensuite. Notre « héros » ne se déplace que dans
un nuage incandescent de cigarette (vraie trouvaille
graphique) et de vapeurs de rosé. Un cocktail hautement inflammable dans la brousse africaine. L’enfance,
aussi. Ce père n’a rien trouvé de mieux que d’emmener
ses deux aînés, deux adolescents livrés à eux-mêmes
sur ce continent où la jeunesse n’est qu’une longue
aventure. Et c’est l’une des forces de Malaterre que de
proposer douloureusement les deux points de vue,
celui des adultes et celui des enfants. La folie, enfin.
Alcoolique, violent, manipulateur, détruisant tous
ceux qu’il approche, enfants compris, Gabriel Lesaffre
sombre au cœur des ténèbres. Rideau.
Avant d’être auteur de bande dessinée, Pierre-Henry
Gomont a été sociologue. Un sociologue qui écrit si
bien, c’est déjà rare. Mais un sociologue qui dessine
d’une façon si expressive, c’est sans doute unique.
Dans son genre, Malaterre est un chef-d’œuvre. J. D.
O
MALATERRE
PAR PIERRE-HENRY GOMONT.
DARGAUD, 192 P., 24 €. 18/20
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
HAPPYCRATIE. COMMENT
L’INDUSTRIE DU BONHEUR
A PRIS LE CONTRÔLE
DE NOS VIES
PREMIER PARALLÈLE, 260 P., 21 €.
18/20
ESSAI
PAR EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ.
de la psychologie positive, parée
bientôt des habits sérieux de
la scientificité et de l’objectivité,
cette pseudoscience a fait florès
en parvenant à présenter
le bonheur comme une notion
objective, universelle, susceptible
d’être mesurée, maximisée et
élargie au marché international.
A la portée de tous, la charge
du bonheur pèse désormais sur
les seules épaules de l’individu,
sommé d’apprendre à contrôler
ses émotions négatives, à faire
preuve de toujours plus de
positivité, d’adaptabilité et
de flexibilité. « Soyez positif !
Apprenez à être heureux ! »
hurle la très lucrative industrie
du bonheur à ceux qui subissent
de plein fouet les conséquences
de l’inégalité sociale, de
l’instabilité économique
croissante et de la fragilisation
grimpante des conditions de vie.
Et si la grande place accordée
au bonheur servait d’écran
de fumée pour mieux dissimuler
Certains la
connaissent pour
l’excellent Pourquoi
l’amour fait mal,
un essai de sociologie
qui raconte comment
le capitalisme
moderne a profondément
transformé notre façon de vivre
les relations amoureuses.
Accompagnée cette fois
du docteur en psychologie
Edgar Cabanas, la chercheuse
franco-israélienne Eva Illouz
revient avec un ouvrage qui
analyse les soubassements
idéologiques de ce qu’elle appelle
la « tyrannie du bonheur ».
Développée aux Etats-Unis
sous l’impulsion d’adeptes
les importantes déficiences
structurelles du système politicoéconomique ? Massivement
étendus au secteur de l’entreprise,
du management, et des lieux
de gouvernance, les outils
de la science du bonheur
ont l’avantage de déplacer
les faiblesses et les contradictions
de nos sociétés capitalistes sur
le seul terrain de la psychologie
et de la responsabilité personnelle.
Cette vision réductionniste
– et pour le moins cynique –
contribue, à terme, à éloigner
les citoyens de la sphère
publique en les poussant
à abandonner l’idée d’un
changement collectif. Il y aurait
donc un péril démocratique dans
cette idéologie profondément
conservatrice. Transversal
et documenté, l’ouvrage d’Edgar
Cabanas et Eva Illouz fournit
une grille d’analyse passionnante
des sociétés occidentales
contemporaines. Une lecture
terrifiante et indispensable. E. Le.
Palmarès Le top 15
des meilleures ventes de poches
N° Titre Auteur (Editeur)
1
La Tresse Laetitia Colombani (Le Livre de poche)
2 Ta deuxième vie commence quand tu comprends
que tu n’en as qu’une Raphaëlle Giordano (Pocket)
3 Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie
Virginie Grimaldi (Le Livre de poche)
4 Chanson douce Leïla Slimani (Folio)
5 Un appartement à Paris Guillaume Musso (Pocket)
6 Petit pays Gaël Faye (Le Livre de poche)
7 La Dernière des Stanfield Marc Levy (Pocket)
8 Famille parfaite Lisa Gardner (Le Livre de poche)
9 Les Quatre Accords toltèques. La voie de la liberté personnelle
Don Miguel Ruiz (Jouvence)
10 L’Amie prodigieuse Elena Ferrante (Folio)
11 Mémé dans les orties Aurélie Valognes (Le Livre de poche)
12 Au fond de l'eau Paula Hawkins (Pocket)
13 La Vérité sur l’affaire Harry Quebert Joël Dicker (De Fallois)
14 De tes nouvelles Agnès Ledig (Pocket)
15 L’Amie prodigieuse (t. III). Celle qui fuit et celle qui reste
Elena Ferrante (Folio)
Retrouvez le palmarès le mercredi avec Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter,
à 9 heures, sur RTL. Réalisé par Edistat, du 30 juillet au 21 octobre 2018,
à partir de 800 points de vente, librairies, grandes surfaces spécialisées
et sites Internet.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
105
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la librairie de l’express
Palmarès Les meilleures
Où partir ?
Le palmarès des villes
où il fait bon vivre,
travailler et entreprendre
her ami lecteur, peut-être vous êtes-vous étonné
de retrouver dans notre palmarès « romans » les
rêveries d’un poète devant les beautés du monde
(Christian Bobin), le souvenir entêtant d’un frère décédé (Olivia de Lamberterie), le journal intime d’une
chanteuse franco-britannique (Jane Birkin) ou encore le témoignage d’un journaliste victime de l’attentat contre Charlie Hebdo (Philippe Lançon) ? Autant d’ouvrages que l’on aurait pu voir figurer dans le
palmarès « documents » sans crier à l’erreur. Mais les
frontières entre fiction et non-fiction sont de plus en
plus floues et, finalement, ce sont les maisons d’édition qui décident à quel genre se rattachent leurs
publications. Plusieurs raisons peuvent motiver l’apparentement à la catégorie fiction : la volonté littéraire de l’auteur, la stratégie marketing de l’éditeur à
l’égard des libraires ou l’espoir de retrouver l’un de
ses titres dans les sélections romanesques des prix.
Le choix reste audacieux, car il est plus difficile de se
faufiler dans le palmarès fictions, aux chiffres de
ventes volumineux, que dans celui des essais.
C
JE TE PROMETS LA LIBERTÉ
PAR LAURENT GOUNELLE
Cet homme est un métronome. Qui
publie un best-seller tous les deux ans
depuis L’Homme qui voulait être heureux
(2008). Le propos de ce diplômé en
sciences éco converti à la psycho est
toujours le même : la recherche de
l’épanouissement personnel et la quête
de la réussite. Et ça marche. Publié
le 17 octobre, son 6e roman se place derechef au 2e rang.
Au centre de son intrigue, Sybille Shirdoon, qui
apprend le même jour que son conjoint se lasse et que
son employeur lui laisse à peine plus d’une semaine
pour sauver son poste. Que faire, sinon changer de
personnalité ? Un homme mystérieux pourrait l’aider…
MIMI
PAR JEAN-MICHEL DÉCUGIS, PAULINE GUÉNA
ET MARC LEPLONGEON.
EN VENTE
CHEZ VOTRE MARCHAND
DE JOURNAUX
Difficile, sauf à vivre dans une « zone
blanche », de ne pas avoir entendu parler
ces jours-ci de Michèle Marchand,
la fameuse « Mimi ». Depuis la levée
de l’embargo sur l’enquête que deux
journalistes et une romancière lui ont
consacrée, la presse s’en est donné
à cœur joie. Il est vrai que le gibier est
de choix : papesse des paparazzis, intime des Macron,
la patronne de l’agence Bestimage a une vie digne des
articles les plus croustillants des tabloïds : garagiste,
tenancière de boîte de nuit, mariée à un braqueur puis
à un policier, reine de la presse people, jusqu’à « finir »
au cœur du pouvoir. M. P.
Retrouvez le palmarès le mercredi, à 9 heures, avec
Les livres ont la parole, une émission animée par
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ventes de livres en France
N°
Nbr
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Titre Auteur (Editeur)
FICTIONS
1 À Le Meurtre du Commandeur (t. I). Une idée apparaît
11
Haruki Murakami (Belfond)
2 ➲ Je te promets la liberté Laurent Gounelle (Calmann-Lévy) –
3 À Les Prénoms épicènes Amélie Nothomb (Albin Michel)
5
4 ➘ La Vraie Vie Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste)
1
5 ➘ J’ai encore menti ! Gilles Legardinier (Flammarion)
4
6 ➘ Salina. Les trois exils Laurent Gaudé (Actes Sud)
3
7 ➘ Piranhas Roberto Saviano (Gallimard)
2
8 ➘ Par accident Harlan Coben (Belfond)
6
9 ➲ Le Meurtre du Commandeur (t. II). La métamorphose
–
se déplace Haruki Murakami (Belfond)
10 À A son image Jérôme Ferrari (Actes Sud)
12
11 ➲ La Révolte Clara Dupont-Monod (Stock)
–
12 ➘ La Boîte de Pandore Bernard Werber (Albin Michel)
9
13 ➘ Avec toutes mes sympathies
8
Olivia de Lamberterie (Stock)
14 ➘ Munkey Diaries. 1957-1982 Jane Birkin (Fayard)
7
15 ➘ La Nuit du cœur Christian Bobin (Gallimard)
10
16 ➘ Le Discours Fabrice Caro (Gallimard)
13
17 ➘ Ça raconte Sarah Pauline Delabroy-Allard (Minuit)
14
18 ➲ Le vieux qui voulait sauver le monde
–
Jonas Jonasson (Presses de la Cité)
19 À L’Eté de nos 20 ans Christian Signol (Albin Michel)
20
20 ➘ Dix-sept ans Eric Fottorino (Gallimard)
15
ESSAIS-DOCUMENTS
1 À Les Enfants du vide. De l’impasse individualiste
au réveil citoyen Raphaël Glucksmann (Allary éd.)
2 ➲ Inch’allah. L’islamisation à visage découvert
Sous la direction de Gérard Davet et Fabrice Lhomme
(Fayard)
3 ➘ 21 leçons pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
4 ➙ Sapiens. Une brève histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
5 ➘ Destin français Eric Zemmour (Albin Michel)
6 ➙ Sorcières. La puissance invaincue des femmes
Mona Chollet (Zones)
7 ➲ Mimi Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna
et Marc Leplongeon (Grasset)
8 ➲ Trembler Catherine Laborde (Plon)
9 ➘ Le Dictionnaire moderne Mcfly et Carlito (Michel Lafon)
10 ➲ Brèves réponses aux grandes questions
Stephen Hawking (Odile Jacob)
11 ➲ Robespierre. L’homme qui nous divise le plus
Marcel Gauchet (Gallimard)
12 À Le Peintre dévorant la femme Kamel Daoud (Stock)
13 ➘ Rock Philippe Manœuvre (HarperCollins)
14 ➘ Journal d’un observateur Alain Duhamel (L’Observatoire)
15 ➲ Le Mystère Clovis Philippe de Villiers (Albin Michel)
16 ➘ Après... Quand l’au-delà nous fait signe
Stéphane Allix (Albin Michel)
17 ➲ Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée
et au Moyen-Orient Gilles Kepel (Gallimard)
18 ➲ Laeticia. La vraie histoire
Laurence Pieau et François Vignolle (Plon)
19 ➘ La France interdite. La vérité sur l’immigration
Laurent Obertone (Ring)
20 ➘ Qu’est-ce qu’elle a ma famille ?
Marc-Olivier Fogiel (Grasset)
pas de changement
en baisse
Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter, et dans
Bernard Lehut, le dimanche, à 7 h 40, sur RTL.
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Retrouvez tous les chiffres de l’édition sur www.edistat.com
Réalisé par Edistat, du 15 au 21 octobre 2018, à partir de 800 points de vente,
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en hausse
2
nouvelle entrée
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le guide des arts et spectacles
SILVIO ET LES AUTRES
DE PAOLO SORRENTINO. AVEC TONI
SERVILLO, ELENA SOFIA RICCI,
RICCARDO SCAMARCIO… 2 H 38.
16/20
Salé, sucré
Le Pierre Salvadori est une espèce en voie de disparition,
qu’il faut protéger. L’homme œuvre dans la comédie souriante et (mais ?) sophistiquée, coincée entre la grosse cavalerie façon Dany Boon et l’humour épuré version Tati. C’est
un genre plutôt américain, époque 1930-1940 (Lubitsch,
Sturges, La Cava), que le cinéaste recuisine à sa sauce avec
têtes d’affiche (Auteuil, Tautou, Garcia, Deneuve, Elmaleh…)
et intrigues romantiques construites sur un château de
cartes burlesque qui tient plus ou moins en place (Les Apprentis, Hors de prix, Dans la cour…).
Il y a toujours du boulot, rien n’y est jeté par-dessus la
jambe, et pourtant le résultat bute systématiquement sur la
deuxième marche du podium. Les films de Salvadori souffrent peut-être de trop d’élans du cœur quand il faudrait être
plus raisonnable. Mais il faut applaudir la prise de risque. Et
En liberté !, nouvelle comédie salvadorienne, vaut mille
Ch’tite famille boonienne.
Or donc : ici, une inspectrice s’aperçoit que son mari, flic
héros mort en service, était en fait un ripou ; là, un innocent,
envoyé en taule par ce même ripou, recouvre la liberté avec
la ferme intention de commettre le braquage pour lequel il a
été condamné à tort. Deux intrigues dont on lit le lien mais
qui finissent par s’emmêler les pinceaux. Sans doute parce
que ce sont deux excellentes idées de scénario à elles toutes
seules et que ce tricotage appauvrit l’une et l’autre quand,
dans la théorie salvadorienne, il devrait les nourrir.
Qu’on ne lise pas ce que je n’ai pas écrit : ces deux récits
offrent des moments de drôlerie irrésistible et de poésie
amoureuse touchante (Adèle Haenel et Damien Bonnard vs
Audrey Tautou et Pio Marmaï) mais, comme souvent, l’un est
plus charmant que l’autre et voir l’autre fait
regretter l’un – selon que chacun préfère
celui-ci ou celui-là.
C’est aussi frustrant que réjouissant. Un
peu agaçant également. Non seulement pour
le film, qui vole haut mais aurait pu s’envoler
encore plus haut ; également pour Salvadori,
qui semble hésiter et ne pas avoir assez
confiance dans ce (son) cinéma indispensable
et fragile. Il faut prendre le pari qu’un de ses
films, un jour, va aligner tous les feux au vert
des planètes. Ce pourquoi Salvadori est
à caresser dans le sens du poil à gratter.
EN LIBERTÉ!
DE PIERRE SALVADORI. 1 H 48.
15/20.
Retrouvez Eric Libiot le vendredi, dans l’émission
Grand bien vous fasse! sur France Inter, de 10 à 11 heures.
Le Silvio en
question est bel
et bien Berlusconi.
Mais il ne s’agit pas
d’un biopic. Ni, plus
étonnant, d’un
portrait au vitriol.
C’eût été trop facile et Paolo
Sorrentino (La Grande Bellezza)
n’est pas du genre à verser dans
le prévisible. De la même manière
qu’il y a dix ans, dans Il Divo,
il avait décortiqué, en un puzzle
électrique, le controversé Giulio
Andreotti (près de soixante ans
aux manettes politiques
italiennes), le cinéaste décrypte «il
Cavaliere » à travers une mosaïque
qui s’attache moins aux faits qu’à
la personnalité du bonhomme.
Sont évoqués en toile de fond
la corruption, le tremblement
de terre de L’Aquila (en 2009)
et, bien entendu, les fameuses
soirées « bunga bunga », mais
l’essentiel est ailleurs. Sorentino
prend le personnage par les
sentiments et décrit une
personnalité ambivalente,
si entourée et pourtant si seule,
histrion à la fois effrayant et
pathétique. Brillamment mis en
scène avec, dans le rôle de Silvio,
un Toni Servillo toujours au
sommet (ah! cette scène où il vend
un appartement au téléphone!),
le film est fascinant mais frustrant
car trop court malgré ses deux
heures et demie. La faute sans
doute à une coupe drastique d’une
heure (le long-métrage est sorti
en Italie en deux parties) qui
rend l’ensemble bancal, laissant
en plan certains personnages.
Il n’empêche qu’on en ressort
gavé de cinéma, épaté et étonné
par la singularité de point
de vue d’un virtuose
foutrement intelligent. C. Ca.
CINÉMA
LE CHOIX CINÉ D’ÉRIC LIBIOT
ON L’APPELAIT RODA
DE CHARLOTTE SILVERA. 1 H 37.
10/20
747. C’est le nombre
de chansons écrites
par Etienne
Roda-Gil – « Roda »
pour les intimes. La
cinéaste Charlotte
Silvera lui consacre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
un documentaire, composé
de discussions filmées avec
le parolier, mort en 2004, et de
témoignages d’artistes pour qui
il a écrit, Julien Clerc, Vanessa
Paradis ou Juliette Gréco…
Avec une relative économie de
moyens, la réalisatrice fait jaillir
des moments inattendus,
en interrogeant des chanteurs
anglo-saxons (Roger Waters,
Marianne Faithfull) dont
Roda était proche. Si le fond peut
susciter l’intérêt du spectateur,
en revanche, la forme laisse à
désirer. On l’appelait Roda se
regarde, se savoure (un peu) et
s’oublie (vite). Le film aurait sans
doute trouvé une plus juste place
à la télévision – ainsi qu’une
audience plus large. A. L. F.
BOHEMIAN RHAPSODY
DE BRYAN SINGER. AVEC RAMI
MALEK, LUCY BOYNTON, AARON
MCCUSKER… 2 H 15.
SDP
UN BAL EMBALLANT
Entrée dans la danse
ui a dit que les bals étaient un
loisir réservé aux seniors ?
Chaque année, aux Grands Bals de
l’Europe, en Auvergne, se croisent
des danseurs de tous âges et de
tous milieux, locaux et étrangers.
Plus de 2 000 personnes qui ne
manqueraient pour rien au monde
ce grand rassemblement populaire où, pendant une semaine, les
corps se frôlent et se rencontrent.
Avec Le Grand Bal, Laetitia
Carton, cinéaste ayant à son actif
plusieurs documentaires (dont
Edmond, un portrait de Baudoin),
parvient à avancer sur ses deux
pieds : d’un côté, la mise en lumière de cet événement populaire
(les danses, les motivations des
Q
12/20
Quand le
réalisateur d’Usual
Suspects et de la
franchise X-Men
met en images
la vie de Freddie
Mercury (mort en
1991), atypique dieu du rock
et leader du groupe Queen,
l’excitation est palpable. Et
puis on apprend que le tournage
se passe mal, que le cinéaste
disparaît une semaine avant le
clap de fin, que le studio le vire…
Est-ce donc un film maudit
encore plus excitant ? Eh bien,
non. Bohemian Rhapsody est un
spectacle honnête mais sans plus
parce que totalement dépourvu
d’originalité. Un biopic classique,
heureusement émaillé de tubes
indémodables, mais qui prend
parfois de drôles de raccourcis
(comme les débuts de Mercury
réduits à un coup de bol comme
il n’en arrive
qu’au cinéma !), et qui déçoit là
où on s’y attendait le moins :
l’interprète du chanteur, Rami
Malek est très en-dessous d’un
Jamie Foxx en Ray Charles ou
d’un Jérémie Renier en Claude
François. Beaucoup plus
impressionnants sont les autres
membres du groupe, notamment
Gwilym Lee (la série Inspecteur
Barnaby) dans la peau du
guitariste Brian May. Les vingt
dernières minutes, ultime
participants, l’ambiance festive…)
grâce à une caméra mobile et parfois virevoltante qui impulse une
énergie certaine à ce quasi feel
good movie ; de l’autre, une ouverture vers l’aspect sociétal de la
danse, notamment les rapports
hommes-femmes. Laetitia Carton
interroge frontalement les participants sur le harcèlement ou la
domination entre les sexes, pouvant justement s’exprimer dans la
danse. Il n’y a pourtant rien de
militant dans ce Grand Bal, ce qui
ne l’empêche pas d’être le point de
départ d’une réflexion. A. L. F.
LE GRAND BAL
DE LAETITIA CARTON. 1 H 40.
16/20
prestation de Queen lors du Live
Aid, mettent néanmoins les poils.
Tout est bof qui se finit bien. C. Ca.
CHACUN POUR TOUS
DE VIANNEY LEBASQUE. AVEC AHMED
SYLLA, JEAN-PIERRE DARROUSSIN,
CAMÉLIA JORDANA… 1 H 34.
14/20
Faute de joueurs
pour compléter son
équipe de basket
susceptible de se
rendre aux Jeux
paralympiques, un
entraîneur engage
des amateurs qui devront se faire
passer pour déficients mentaux.
Basé sur une histoire vraie (en
Guide réalisé
par Eric Libiot,
avec Christophe
Carrière, Igor
Hansen-Løve,
Antoine Le Fur,
Valentin Pimare
et Pascale
Tournier.
2000, aux JO de Sydney, au sein
de la fédération espagnole),
le sujet était on ne peut plus
casse-gueule. Pas facile de créer de
l’empathie pour des personnages
trichant sur le handicap… Mais le
scénario, s’il pèche méchamment
dans son dénouement, est bien
charpenté, contournant les pièges
et le mauvais goût. La très bonne
idée est d’ailleurs de faire la part
belle aux comédiens (handicapés)
issus du Théâtre du Cristal, pleins
de truculence et d’humour, jusqu’à
bouffer la vedette à Ahmed Sylla.
Si la mise en scène avait été aussi
inspirée, le film eût été
formidable. Ce n’est pas le cas. Et
ce n’est pas (très) grave. La bonne
humeur préside à l’ensemble. C. Ca.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
109
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ne page de Netflix va se
tourner. Avec sa saison 6,
la série House of Cards, initiée,
en 2013, sur la plate-forme par
David Fincher, entame son dernier tour de piste. Une conclusion dans la douleur, Netflix
ayant décidé d’en congédier
l’acteur principal, Kevin Spacey, alors que celui-ci était pris
dans la tourmente du mouvement #MeToo, des accusations
d’agressions sexuelles ayant été
portées contre lui. L’interprète
de Frank Underwood a d’abord
été écarté des plateaux avant
d’être remercié définitivement.
Au-delà de l’avenir de son personnage, c’est celui de la série
qui inquiétait. Finalement retardée et réécrite, l’ultime saison de House of Cards revient
sous le signe du changement.
Après avoir vu les cinq premiers épisodes, on peut le dire :
l’absence de Kevin Spacey se
fait sentir… un certain temps
U
seulement. Car, si la force de
House of Cards a toujours été le
duo formé par les époux Underwood, véritable monstre à
deux têtes, c’est bien le personnage de Claire qui se taillait la
part du lion. Elle qui avait brisé
le quatrième mur en fin de saison 5, annonçant au public :
« C’est mon tour. » Devenue
présidente, elle compte bien ne
plus partager le pouvoir avec
quiconque, et surtout pas son
mari. La série ne perd d’ailleurs
pas de temps pour révéler le
sort réservé au personnage de
Kevin Spacey.
Voir Claire Underwood occuper seule le haut de l’affiche
est la meilleure chose qui pouvait arriver à la série. D’autant
qu’elle est toujours campée à
merveille par Robin Wright
(photo). Un nouveau souffle
bienvenu alors que les intrigues
ronronnaient et que le couple
Underwood paraissait intouchable. Avec la conclusion qui
se dessine, les certitudes volent
en éclats et les cadavres risquent enfin de sortir du placard.
S’appuyant sur ce qui a toujours fait sa force, la série gagne
en rythme avec son format réduit. Elle reste malgré tout prisonnière de certains défauts,
comme ses sous-intrigues, trop
nombreuses, ou certains personnages secondaires mal gérés.
Si elle ne retrouve jamais la superbe de ses débuts, House of
Cards promet néanmoins une
chute qui s’annonce aussi belle
que cruelle. V. P.
HOUSE OF CARDS.
SAISON 6
À PARTIR DU VENDREDI 2 NOVEMBRE
SUR NETFLIX, EN INTÉGRALITÉ.
13/20
TÉLÉ
MOI
PRÉSIDENTE
D. GIESBRECHT
le guide des arts et spectacles
HUMEUR
Bourre-pifs
dans le PAF
M. BELANGER/REUTERS
Cela n’aura échappé
à personne : le torchon
brûle entre les
animateurs du PAF.
Semaine après semaine,
Alain Chabat tourne
en ridicule Cyril
Hanouna, qui insulte
Yann Barthès, qui tacle
Yann Moix, qui clashe
Vincent Lagaf’, qui s’en
prend à Yann Barthès,
qui invective Cyril
Hanouna... Le même
combat de coqs, vulgaire,
infantile et narcissique,
se déroule à l’antenne et
sur les réseaux sociaux.
Mais leur petit
jeu commence à
devenir répétitif,
ennuyeux, voire
(très) pénible. Au
lieu de s’agonir
par médias
interposés,
ces animateurs
devraient avoir
le courage
de passer aux
110
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
choses sérieuses et de
s’affronter, pour de vrai,
mano a mano, dans
une arène transformée
en plateau télé...
Jusqu’à ce qu’il n’en
reste qu’un. Non
seulement le programme
ferait un carton, mais
surtout, au terme
de ce Hunger Games
du PAF, on pourrait
enfin voir qui en a dans
le slip (pour reprendre
l’élégante terminologie
hanounienne).
Evidemment, Michel
Drucker s’imposerait
comme un arbitre
naturel ; expérience
oblige. Imaginons
l’affaire un instant.
Sonnez trompettes !
Les fauves sont lâchés
et que le meilleur gagne !
Barthès se jette sur
Hanouna, qui mord
Lagaf’, qui casse le bras
de Moix, qui étouffe
Barthès, qui empale
Hanouna, qui n’a pas
le temps de lui balancer
son poste en pleine
figure... C’est effroyable.
Un bain de sang.
Le combat n’aura duré
que dix petites minutes.
Les caméras se tournent
vers le seul survivant
et le grand gagnant de
la soirée, qui affiche un
sourire resplendissant :
Michel Drucker. Il fallait
s’en douter... Eh bien,
à (vivement) dimanche
prochain ! I. H.-L.
Retrouvez Christophe Carrière dans Entrée libre, présentée
par Claire Chazal du lundi au vendredi à 13 heures et 20 h 20 sur France 5.
SCÈNE
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teuse en scène, et Daniel Pennac lui-même, cette version mélange les genres avec autant
d’intelligence que de simplicité.
Sur scène, et de dos, Florence
Cestac dessine quelques épisodes de la vie de Jean et Germaine, tandis que Daniel Pennac (oui, il joue, et bien), album
en main, raconte au public cette
idylle passionnée devenue passionnante, mais aussi à deux comédiens, Marie-Elisabeth Cornet et Laurent Natrella, qui
interprètent Germaine et Jean,
alors que Pako Ioffredo vient régulièrement apporter quelques
ustensiles (balai, jeu de cartes…
) quand il ne joue pas le père italien et grande gueule de Germaine. Ouf. Mais c’est justement cet enchevêtrement de
récits (tout est lisible et compréhensible, qu’on se rassure) qui
donne ce ton si singulier. Il n’y a
dans cette pièce, manifestement aussi agréable à jouer qu’à
regarder, aucune prétention
autre que le plaisir du moment
– cela dit, la vie de Jean et de
Germaine est suffisamment
édifiante (sous-texte social de
l’époque) pour que cette bulle
prenne aussi du poids. E. L.
UN AMOUR EXEMPLAIRE
THÉÂTRE DU ROND-POINT,
PARIS (VIIIe). JUSQU’AU
18 NOVEMBRE.15/20
GÉRARD MANSET A-T-IL LARGUÉ LES AMARRES ?
ès les premières secondes, le décor est planté.
« Ce capitaine voulait un océan à lui, un présent de la nature, qu’il espérait comme une
prière », chante une choriste.
Inclassable, fuyant les médias et la scène, Gérard Manset part à nouveau explorer ses obsessions. Cette fois, elles prennent les traits d’un capitaine qui cherche son jardin d’Eden, un paradis
perdu peuplé de jeunes filles à fleurs, où la modernité n’a pas encore terni les paysages verdoyants.
A 73 ans, l’auteur-compositeur-interprète d’Ani-
mal on est mal continue de creuser son sillon d’artiste en marge. A rebours des codes imposés par le
streaming, le poète délivre un album concept à
l’ancienne, dans lequel alternent des récits soutenus par quelques cordes et des chansons envoûtantes mêlant calypso, rock symphonique, psalmodies enfiévrées et des mots oubliés comme
« ménure-lyre » ou « paradisier ».
Indéniablement, on se laisse captiver par la
sensualité ambiante qui rappelle les tableaux du
Douanier Rousseau ou le roman de Michel Tournier Vendredi ou les Limbes du Pacifique.
Mais quand il n’est pas incompréhensible
– cela lui arrive, chose habituelle chez
lui – , le propos est totalement néoréac.
Manset est nostalgique d’un monde qui
n’est plus, se montre critique envers le
progrès et flirte même avec les idées complotistes (On nous ment). Dans Pourquoi
les femmes, il chante : « Pourquoi les
femmes sont méchantes et les hommes
se sont tus ? » Un point de vue à contrecourant de #MeToo, dont il aurait pu se
passer. De quoi gâcher cet appel du large
au charme insolite. P. T.
À BORD DU BLOSSOM
SDP
D
MUSIQUE
n 2015 paraît Un amour
exemplaire, bande dessinée
signée Florence Cestac et Daniel
Pennac (Dargaud), l’histoire de
Jean (un gars de la haute) et de
Germaine (une couturière), couple atypique, aimant et aimé,
dont l’idylle secoua la région de
La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes) au siècle dernier. En fait
d’histoire, c’est plutôt un conte
que Pennac déroule sous le
crayon de Cestac, avec tous les
ingrédients du genre (méchants
contrariants, poésie ensoleillée,
bribes d’apprentissage…).
Transposé au théâtre, cet
Amour exemplaire a gardé le
charme de ce type d’intrigue
hors du temps, faite pour enchanter les oreilles. Adapté par
Clara Bauer, également met-
E
G. CITTADINI CESI
MÉLANGE DES GENRES
DE GÉRARD MANSET (PARLOPHONE/WARNER).
15/20
Découvrez tous les jours nos chroniques Arts et Spectacles
sur la nouvelle appli L’Express.
BONNES
QUESTIONS
...
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
111
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I D É E S
George Eliot,
féministe avant l’heure
L’historienne et philosophe Mona Ozouf met au jour, dans un essai
lumineux, la modernité de la grande romancière britannique.
Propos recueillis par Marianne Payot
L’Express Mona Ozouf, pourquoi
délaissez-vous la Révolution française
et l’école publique pour vous consacrer
à la grande romancière anglaise
George Eliot ?
je me suis souvenue avoir découvert autrefois Le Moulin sur la Floss, sur les conseils de ma professeure
de français de 3e, Renée Guilloux. James disait que
lorsqu’on doute de l’immortalité de l’âme, bref, dans
les jours noirs de l’existence, on aurait intérêt à faire la
connaissance réconfortante et solaire de Dorothea
Brooke, dans Middlemarch. Ce roman est alors venu
compléter ma dizaine de livres de chevet, aux côtés de
la correspondance de Flaubert et de
Portrait de femme, de Henry James, justement, dont j’ai bien relu vingt fois la
scène finale, celle de l’agonie de Ralph,
l’une des plus belles scènes d’amour de
la littérature, selon moi. Oui, il y a des
choses que je relis constamment. Probablement parce que, même tragiques,
elles me consolent.
C. HÉLIE/GALLIMARD
E
poustouflante Mona Ozouf. A 87 ans,
la spécialiste de la Révolution française
et apôtre de l’enseignement public fait,
avec cette plongée dans l’œuvre de
George Eliot (1819-1880), l’un de ces élégants pas de côté qui laisse pantois.
Aussi instructive que divertissante, son auscultation
de la « petite sœur » anglaise de George Sand en dit
long sur les pesanteurs et les idéaux du
XIXe siècle. De quoi inciter à (re)lire les
écrits de cette écrivaine aujourd’hui
trop méconnue en France.
A son époque, George Eliot était-elle
Mona Ozouf Pour la faire connaître,
une sommité des lettres anglaises ?
bien sûr, mais aussi et surtout parce que
M. O. Elle le devient dès son deuxième
j’ai publié en 1998 un livre sur Henry
Mona Ozouf : « Elle estimait
livre, Adam Bede, en 1854. Comme
James qui n’a eu aucun succès. J’avais
que personne ne doit être
assigné à son sexe biologique. »
trouvé un très mauvais titre, il est vrai,
George Sand, elle avait pris un pseudobien trop énigmatique, La Muse démonyme masculin pour échapper à la
cratique. Or c’est le livre que je préfère, j’ai pour lui
condescendance avec laquelle on traitait les ouvrages
la tendresse des mères pour leur enfant un peu bande dames. Elle se souvenait que lorsqu’on avait appris
cal. J’avais beaucoup aimé écrire cet essai sur
que Jane Eyre était l’œuvre d’une Charlotte, le ton de
James : ma véritable passion n’est sans doute ni
la critique avait subitement changé. Avec le succès,
l’histoire ni la philosophie, mais la littérature. J’ai
l’anonymat saute. Elle ne peut plus se camoufler derdonc eu envie de me replonger à nouveau dans une
rière lui comme elle l’a fait pour son premier ouvrage,
grande œuvre.
Les Scènes de la vie cléricale, mais elle conserve son
pseudonyme. En France aussi, elle est reconnue
comme un grand écrivain, notamment par le critique
De quand date votre appétence
Ferdinand Brunetière. Son confrère Charles Du Bos,
pour cette romancière ?
lui, comparera Middlemarch à Anna Karénine. Quant
M. O. Lorsque j’ai écrit le livre sur James, je me suis
à Proust, il dira qu’il ne pouvait pas lire deux pages
aperçue qu’il s’était beaucoup intéressé à elle, à la fois
d’elle sans pleurer.
avec admiration et esprit critique. Cela m’a intriguée et
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éprise de mystère… C’est cette reine
des oxymores qui vous séduit ?
George Sand était, rappelez-vous, une icône
dans votre famille…
M. O. C’est un personnage très complexe. D’une part,
elle est de plain-pied dans le monde nouveau. La
grande étape de son parcours intellectuel est la critique des textes sacrés. Ce qui est amusant, c’est que,
dotée d’une formation religieuse très imprégnée
d’évangélisme, elle avait été dépêchée auprès d’un
couple d’intellectuels libres penseurs de Coventry
pour les ramener à des sentiments religieux plus
conformes. Or c’est elle qui est « convertie ». Et elle
entreprend, à 23 ans, de traduire La Vie de Jésus, du
théologien allemand David Strauss,
livre qui fait scandale à l’époque. Dès
lors, elle perd la foi, elle ne croit plus
à la vie éternelle ni à l’intervention
divine dans le monde. En
fait, elle partage toutes les
grandes thèses du XIXe siècle : elle est une darwiniste
convaincue, elle flirte avec le
positivisme, elle croit au développement et au progrès,
et met son espoir dans la
science, comme l’attachant
personnage du médecin dans
Middlemarch. Cela dit, au
nom des prérogatives sacrées du roman, elle se garde
de tout didactisme. Chez
elle, les grandes questions
philosophiques se traitent à
la taverne. Auprès des gens
du caniveau, comme persiGeorge Eliot, de son
flait l’un de ses plus féroces
vrai nom Marian Evans :
une «conservatrice de
critiques, John Ruskin.
progrès», pour qui « le
grand drame des femmes
Pourtant, elle n’est en rien
est le mariage malheureux».
George Sand faisait-elle
partie du panthéon
de George Eliot ?
M. O. Oui, au côté de Rousseau. A ses yeux, ce sont là les
seuls auteurs qui font comprendre ce qu’est la passion.
Elle parle de Sand dans des
termes religieux, elle dit se
« prosterner » devant son
œuvre, si sulfureuse pourtant pour les Anglais : la
femme de Thomas Carlyle
n’osait emprunter un livre de Sand à la bibliothèque que sous un faux nom. Autre
exemple inouï du puritanisme de la société victorienne : dans Le Moulin sur la Floss, George
Eliot s’autorise une scène « sensuelle », une seule,
lorsque Stephen, pris d’une tentation irrésistible devant le beau bras nu de Maggie, le couvre de baisers.
Bras que Maggie retire immédiatement, mais la critique anglaise n’en parle pas moins d’une scène révoltante – pour une femme entendons-nous : sous la
plume d’un homme, cela n’aurait pas choqué. Et de
comparer Le Moulin sur la Floss aux romans immoraux chers aux Français.
Eliot était « magnifiquement laide », comme l’écrivait
James, mais aussi, dites-vous, sédentaire voyageuse,
athée religieuse, conservatrice de progrès, rationaliste
BRIDGEMANIMAGES.COM
M. O. Ma famille était régionaliste, frottée d’autonomisme, on parlait breton à la maison… Or George
Sand se passionnait pour les littératures du peuple,
c’est-à-dire les littératures orales sans auteurs identifiables (tout le XIXe siècle a rêvé sur le génie collectif et
anonyme qui fait l’identité des nations), et elle portait
aux nues « notre Bretagne », car elle y voyait à l’œuvre
un génie poétique particulier. Du coup, ma mère admirait George Sand, à une époque où, avant sa réhabilitation grâce à la vague féministe, elle était tenue
pour ringarde. George Eliot,
elle aussi, connaîtra une sorte
de purgatoire, qui s’achèvera
en Angleterre après la Seconde Guerre mondiale, mais
qui persiste en France. Zadie
Smith a rappelé l’autre jour
qu’Eliot et Dickens, dont elle
adore les gros romans touffus, sont toujours tenus pour
démodés par les Français.
une révolutionnaire.
M. O. Non, elle est une conservatrice de
progrès. Selon elle, on avance d’autant plus sûrement
qu’on n’est pas révolutionnaire. C’est le fond de la sagesse anglaise : mille petits ajustements évitent de
faire des révolutions. Ce qui est peu compréhensible
aux yeux des Français, peuple du tout ou rien, pour
qui, comme dit le philosophe de la République
Charles Renouvier, « tout ce qui n’est pas idéal est misère ». George Eliot est une romancière de la durée.
Elle excelle, chose rare, à dire, sans ennuyer, ce que
peut être un amour durable. Elle montre la conversion des êtres, l’évolution douce des choses et fait
l’éloge de la lenteur. Le grand drame des femmes,
pense-t-elle, est le mariage malheureux et, a contrario, leur grande, mais rare réussite, est le mariage
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I D É E S
dans lequel la répétition elle-même est un bonheur.
Pour celui-ci, elle donne ses recettes : le partage des
projets et des intérêts intellectuels, la lente transformation de l’amour en amitié et en tendresse. Au fond,
elle a de l’existence une vue assez cruelle et, donc, de
la sympathie pour tout ce qui l’adoucit. Elle pense, et
je lui donne raison, que le plus malaisé est d’accorder
ce qu’on a reçu avec ce qu’on a décidé de choisir. Une
difficulté qu’elle traite dans tous ses livres, avec une
audace étonnante.
Audacieuse fut aussi sa vie sentimentale…
Sand : elle aussi pense que l’acquisition par les
femmes des droits civils passe avant les droits politiques. Par d’autres aspects, toutefois, Eliot peut se
montrer révolutionnaire. Elle ne se contente pas de
défendre les articles de la foi féministe basique (indépendance économique, droit à disposer de son corps),
mais elle dit aussi que personne ne doit être assigné à
son sexe biologique. Il y a des dissidents du sexe : une
femme, explique-t-elle, peut naître avec des goûts
masculins, et réciproquement. De nos jours, ceci
trouve un écho particulier. Certes, elle ne plaide pas
pour les transgenres, ce serait anachronique, mais
l’idée y est. Autre idée incroyable pour son époque :
elle considère que la maternité ne définit pas les
femmes ni ne doit les enfermer. Ici, la modernité
d’Eliot est éclatante.
ISADORA/LEEMAGE
M. O. Oui, voilà une personne attachée aux usages et
à une vie conventionnelle qui rompt avec sa foi, sa
famille, ses amis, l’opinion publique. Ce n’était pas
rien, en 1854, de s’enfuir en Allemagne avec l’écrivain
hurluberlu qu’était George
Henry Lewes. Puis de s’instalElle se révèle aussi visionnaire
ler avec cet homme improlorsqu’elle évoque dans Daniel Deronda
bable, ce « Mirabeau minial’idée d’un Etat juif en Palestine…
ture », comme elle l’appelle,
M. O. Oui, d’autant plus que
qui ne peut pas divorcer parce
cela se situe en 1876, vingt
qu’il a reconnu l’enfant adulans avant Theodor Herzl. Elle
térin de sa femme. C’est aussi
défend l’idée qu’un être ne
pour cette raison qu’elle prend
définit finalement bien son
un pseudonyme. En effet,
identité que par rapport à un
quand elle emménage avec
groupe, qu’il lui faut cet enviGeorge, elle estime qu’elle
ronnement pour accéder à sa
vient de contracter un vrai
propre nature, ce qui est très
mariage et ne veut plus signer
novateur. La quête anxieuse
de son nom de jeune fille, Made l’identité traverse toute
rian Evans. Mais elle ne peut
son œuvre.
pas davantage signer Marian
Lewes, car il y a une Agnes
Faut-il encore conseiller
Lewes légitime qui habite
Eliot, au XXIe siècle ?
dans le même quartier de
M. O. J’ai envie de vous dire
Londres.
qu’à toute époque toute grande
œuvre peut se lire avec profit.
George Sand
La romancière anglaise
Quand les ouvrières du Puy
Dans son œuvre,
«se prosternait devant
faisaient grève, Simone Weil,
les femmes sont souvent plus
son
œuvre,
si
sulfureuse
pour les encourager dans leur combat, alintelligentes que les hommes…
pour les Anglais».
lait leur lire Sophocle. Alors, oui, il y a mille
M. O. La petite Maggie du Moulin sur la
et une raisons de recommander la lecture
Floss est plus futée que son frère Tom,
des romans de George Eliot. Aux adolescents d’aujourplus rompue au commerce des livres. Dans les romans
d’hui, comme à ceux qui ont gardé un esprit d’enfance,
d’Eliot, les femmes, contrairement aux hommes,
je conseillerais Le Moulin sur la Floss. Et Middlemarch,
lisent beaucoup. Or la littérature est le royaume du
son chef-d’œuvre, à tous ceux qui se sentent désor« comme si », et ceux qui sont capables par l’imaginamais, comme c’était alors aussi le cas, au bord d’un
tion de faire « comme si » sont supérieurs intellectuelmonde inconnu qui les fait trembler.
lement, ils savent se mettre à la place de l’autre.
Cependant, elle n’est pas favorable à l’extension du
suffrage aux femmes. En quoi elle fait preuve d’un féL’Autre George. A la rencontre de George Eliot,
par Mona Ozouf. Gallimard, 252 p., 20 €.
minisme timide, qui la rapproche, du reste, de George
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La face (très) noire
de l’intelligence artificielle
Pour l’essayiste Eric Sadin, les prouesses de l’intelligence artificielle
masquent son terrifiant pouvoir d’emprise sociale.
Par Claire Chartier
D
GRANDEDUC/ISTOCK
remplacement » des salariés par les robots. Nulle
ernièrement, chacun l’aura noté, s’alarmer
glose, non plus, sur IA « faible » ou « IA » forte, car,
des fantaisies prométhéennes du transhudéjà, l’entreprise de démolition de l’humain est en
manisme est devenu aussi banal que de vancours, assure Sadin. S’immisçant dans chaque interter les vertus de la méditation ou des câlins
stice de la société et du quotidien, ce nouveau mode
aux troncs d’arbres. En revanche, plonger dans le grand
de rationalité serait en passe de devenir un « principe
bain de l’intelligence artificielle (IA) aux fins d’interrotechnique intégral ». Sa capacité à décrypter le réel
ger les conséquences de cette numérisation du monde
mieux que n’importe quel esprit humain troublé
l’est beaucoup moins. C’est à ce projet ambitieux que
par sa subjectivité le
s’attelle depuis plusieurs années l’esrend en effet plus que
sayiste Eric Sadin. Le titre du dernier
convaincant, irrésistilivre de cet observateur reconnu du
ble. Mieux : ses anamonde digital laisse peu d’ambiguïté
lyses, constamment
sur ses conclusions :
améliorées grâce aux
L’Intelligence artificielle
logiciels de machine
ou l’enjeu du siècle. Analearning permettant
tomie d’un antihumaaux dispositifs d’autonisme radical.*
apprendre en permaL’ I A , a c r o n y m e
nence, lui confèrent
condensant à lui seul
une « autorité » inédite
toute la puissance
dans l’histoire de s
de l’hypermodernité,
techniques.
concourrait ainsi à
En conséquence de
notre perte. Et avec
quoi, nous laissons l’IA
notre complicité taconditionner nos comcite, tant les bénéfices
Alerte
«
L’humanité
se
dote
portements et nos
qu’elle offre nous enà grand pas d’un organe de
choix, depuis le GPS
tretiennent dans une
dessaisissement
d’elle-même.
»
recommandant de sortir de l’autoindolence pernicieuse. « Le libre exercice
route, alors que nul bouchon ne se
de notre faculté de jugement et d’action
profile à l’horizon, jusqu’au suivi d’un traitement
se trouve substitué par des protocoles destinés à inmédical. Un « nouveau régime de vérité » s’instaure,
fléchir chacun de nos actes ou chaque impulsion du
s’inquiète Eric Sadin, qui délégitime l’incertitude et
réel en vue de leur insuffler la bonne trajectoire à
l’hésitation, alors même que nous croyions en avoir
suivre, écrit Eric Sadin. L’humanité se dote à grands
fini, depuis Nietzsche, avec les doxas éternelles.
pas d’un organe de dessaisissement d’elle-même, de
Il est sûr que dès l’instant où vient à s’imposer la
son droit à décider, en conscience et en responsabitechnologie, dont la finalité est de « servir à » (amélité, des choix qui la regardent. Un statut anthropoliorer les conditions de travail, d’existence, etc.), cellelogique et ontologique inédit prend forme. »
ci tend à imprimer aux sociétés son principe
Le propos – c’est là toute son originalité – dépasse
fonctionnel et utilitaire. Pour Sadin, c’est déjà chose
la question rebattue du pillage des données
faite. La singularité des êtres, la place laissée au
individuelles, de l’opacité des logiciels ou du « grand
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I D É E S
hasard et à l’intuition pèsent désormais peu de poids
dans les processus de décision. Des « agents conversationnels » font passer des entretiens d’embauche ;
des logiciels déterminent l’octroi de prêts aux particuliers ou président à la libération de détenus dont ils
ont calculé les risques de récidive…
LE BILLET
D’ALEXIS LACROIX
Combattants
de la liberté
LIBÉRALISME ET TECHNOSCIENCES
S. LARROQUE/SDP
En Chine, raconte Sadin, une expérimentation est en
cours, afin d’« évaluer scientifiquement » les comportements sociaux des individus. Chaque citoyen dispose d’un capital de 1 000 points, qu’il voit fondre s’il
fraude dans les transports, paie ses factures en retard,
fume dans des lieux interdits, etc. Pour le reconstituer, il doit attester de son sens civique en donnant
son sang ou en aidant les autres. Cette expérience est
révélatrice, aux yeux de l’auteur, de ce qu’augure, à
terme, le règne de l’IA : une civilisation dans laquelle
une foultitude de dispositifs, pilotés par les Gafam,
orienteront l’action humaine en fonction de normes
éthiques prétendument imposées au nom du bien
commun. Une seule issue : la révolte.
Dans ce réquisitoire argumenté, adossé à
maintes références philosophiques, les lecteurs de
Jacques Ellul reconnaîtront la pensée de cet intellectuel libertaire,
dont Sadin réinterprète le titre le
plus connu, La Technique ou l’enjeu
du siècle. Ellul, théologien et spécialiste de Marx disparu en 1994, se forgea une solide réputation d’original
en dénonçant, à contre-courant des
Trente Glorieuses, la « sacralisation » de la technique.
Cinglant Eric Sadin,
Eric Sadin, lui, jouit d’un
héritier du penseur
contexte plus favorable. Militants ou
libertaire Jacques Ellul.
intellectuels sont nombreux à fustiger l’alliance des technosciences et
d’un libéralisme utilitariste omnipotent. Il pointe à
raison l’affinité entre la logique comparative de l’IA
au cœur de nos usages – des logiciels nous trouvent
le « meilleur » prix, le « meilleur » gîte de vacances –
et le principe de mise en concurrence propre à l’économie de marché. Mais sa dénonciation obsédante
du techno-libéralisme vire parfois à la caricature.
L’intelligence artificielle permet aussi de gagner sur
la maladie et de sauver des vies. Admettre ses incidences positives n’eût rien ôté à la nécessité de la
considérer avec la plus grande circonspection. C. C.
* L’Echappée.
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
R
emémorer les engagements de Raymond
Aron? Le scrupuleux sociologue
n’appartient-il pas déjà au passé,
à une histoire révolue et soldée? Manifestement,
Fabrice Gardel pense l’exact inverse. Dans son
documentaire, juste et rythmé, diffusé par Public
Sénat, il rend présente la trajectoire de ce fils de la
République né en 1905 de parents juifs lorrains et
dreyfusards : le séjour « fondateur » dans le Berlin
de 1931, déjà nazifié; la Résistance à Londres,
à la tête d’une revue, La France libre; le plaidoyer
– solitaire, à droite – pour l’indépendance de
l’Algérie; le saisissement de 1967, lorsque Israël
échappe in extremis à la destruction; la lucidité
sur la menace soviétique…
Aron, toujours et chaque fois, est fidèle à
une obsession : il est hanté par la vulnérabilité
des démocraties. Utile, désormais qu’un autre
opium, le narcotique illibéral – ce cocktail
de fascination pour la brutalité,
de « philopoutinisme » et de rejet de l’Europe –
abolit la vigilance de tant de nos contemporains.
Aron, aujourd’hui, pourrait-il louer une salle,
en l’occurence le Public Theater, à Broadway,
pour y défendre l’european dream? Sans doute!
C’est en tout cas ce que s’apprête à faire
un philosophe français, Bernard-Henri Lévy.
Il y a quatre ans, il a marqué l’esprit
des Vénitiens en y produisant sa pièce, assez
prémonitoire, Hôtel Europe. Lundi 5 novembre,
il montera lui-même sur les planches
new-yorkaises et y donnera Looking for Europe,
prélude a une tournée paneuropéenne.
De Budapest à Kiev et de Stockholm à Milan,
BHL veut intensifier la bataille culturelle.
Dans l’espoir de barrer l’autoroute à tous ceux
qui, dans les urnes, en mai prochain, entendent
balayer l’Europe des progressistes. Et humilier
Macron. Il a raison. Oui, la liberté est fragile!
Puissions-nous nous en souvenir…
www.publictheater.org
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C’ÉTAIT DANS L’EXPRESS
LE 18 JUILLET 1996
Les crises
de l’Arabie saoudite
Economie, religion, succession du roi Fahd : rien ne va plus au royaume
des Saoud, qui reste pourtant un domino essentiel au Moyen-Orient.
Par Michel Faure
constitué, au Moyen-Orient, un pôle islamique hostile à la fois au communisme, au nationalisme de
l’Egyptien Nasser, aux mouvements Baas de Syrie et
d’Irak. Depuis la chute du chah d’Iran, Riyad est un
contrepoids indispensable à l’influence de Téhéran,
le seul allié d’importance de l’Occident en terre d’islam. Un facteur de stabilité régionale et de modération sur le plan diplomatique, et, surtout,
sur celui du prix du baril de brut. Ce fragile édifice s’effrite sous nos yeux.
Le pouvoir des Saoud a longtemps
tenu au fait qu’ils avaient, grâce à la
manne pétrolière, transformé leurs sujets en clients et réussi à noyer les aspirations politiques de la population sous
un flot de cash. […] Chaque année, des
milliers de jeunes diplômés sortant de
l’université restent sans travail. Le train
de vie des quelque 6 000 princes de la
famille régnante apparaît dès lors à beaucoup
comme scandaleux.
T. DUDOIT/L’EXPRESS
I
rrésistiblement, l’Arabie saoudite évoque cette
« oasis d’horreur dans un désert d’ennui » qui dégoûtait Baudelaire dans Le Voyage. L’horreur est
celle d’une dictature familiale absolue aux prétentions théocratiques. L’horreur, ce sont aussi les exécutions moyenâgeuses – décapitations au sabre, mains
coupées, flagellations, lapidations. Et, encore, les
femmes voilées de noir, victimes de l’un
des apartheids sexuels les plus violents de
la planète. On les voit, silhouettes lentes
et sombres, déambuler en groupes, le soir
venant, dans les centres commerciaux
des villes. Elles regardent les vitrines des
magasins de vêtements où sont exposés
les habits d’une autre vie – leur vie privée,
peut-être, ou celle que les plus fortunées
d’entre elles mènent lors de leurs voyages
à l’étranger : tenues pimpantes et colorées,
lingerie coquine, bijoux clinquants.
Autant d’indices troublants – avec l’interdiction des
cinémas, et la prolifération concomitante d’antennes
paraboliques – d’une schizophrénie nationale.
Restent le désert, qui demeurera, et l’ennui, qui
ne sera peut-être plus d’actualité, tant sont nombreux les signes de fragilité avant-coureurs de troubles. Le pays, cible de deux attentats récents,
traverse trois crises majeures, économique, politique et dynastique. Le royaume, que vient de visiter
en grande pompe Jacques Chirac, n’abriterait pas
sur son sol les deux lieux les plus saints de l’islam,
La Mecque et Médine, et, dans son sous-sol, le quart
des réserves mondiales de pétrole, que l’Occident ne
se soucierait guère du sort de cet immense espace de
plus de 2 millions de kilomètres carrés, peuplé de
quelque 16 millions d’habitants, dont 4 millions sont
des travailleurs étrangers, généralement asiatiques
et souvent maltraités.
Mais l’Arabie saoudite est un pion essentiel
sur un échiquier instable. La dynastie des Saoud a
E
t puis, il y a la crise religieuse. Elle est née, elle
aussi, de la guerre du Golfe, en 1990, quand un
demi-million de soldats américains et occidentaux déferlèrent ici afin de vaincre l’Irak et sauver les
monarchies pétrolières. […] Pour certains opposants,
qui dénoncent la « profanation du sol saoudien par
des soldats infidèles », les dirigeants du pays ont failli
à l’honneur et à la solidarité arabes. Ils se sont rendus
coupables de fitna, autrement dit d’avoir fait naître la
dissension parmi les musulmans. […]
Le pays risque, dans cette hypothèse, de connaître dans les années à venir un jeu de successions rapides. […] Rien n’est encore joué, et le pouvoir de la
maison des Saoud, né au début du siècle avec la reconquête de Riyad par le roi Abd al-Aziz en 1902,
pourrait être remis en question avant l’avènement
du siècle prochain.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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styles
A quelques heures de vol de Paris, l’ancienne
Thèbes séduit à nouveau les touristes et offre
une escapade hivernale aussi agréable qu’érudite.
cine et des lits spartiates en osier…),
ce lieu charmant permet de vivre
l’Egypte en mode aventurier.
Marsam Hotel, à Gourna. A partir de 30 € la
chambre double. www.marsamhotelluxor.com.
apitale du monde voici
trente-cinq siècles,
Louxor a retrouvé – à
défaut des foules – son
flux habituel de visiteurs
cultivés, venus combiner ici l’ivresse
du retour aux sources avec la douceur
d’un soleil d’hiver qui dore les champs
verts, au bord du Nil mythique. Le
Nice égyptien semble avoir jugulé l’insécurité, et les ruines – grandioses ! –
sont toujours debout, augmentées de
fouilles récentes. En marge des visites,
la station invite à savourer sa way of
life, au fil de lieux légendaires comme
le Winter Palace, né en 1880 et qui possède la plus belle palmeraie en ville,
11 HEURES
DÉCOUVRIR UNE
ASSOCIATION DE POTIERS
C
120
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
avec une piscine s’ouvrant aux nonrésidents moyennant un petit droit
d’entrée. Voici d’autres adresses,
moins connues pour vivre (presque) à
l’égyptienne ce coin de paradis.
9 HEURES
POSER SES VALISES
À L’HÔTEL MARSAM
Cet établissement campagnard de la
rive gauche, jadis fondé par un pilleur
de tombes, possède un beau jardin
avec vue sur les colosses de Memnon.
L’hiver, on y fraternise avec les
égyptologues des (nombreux) chantiers de fouilles d’à-côté. Snobant les
standards du confort (ni télé ni pis-
Ancienne infirmière devenue viceconsule honoraire de France à Louxor,
Marie-Christine Gerber – soutenue par
l’association Egypte Terre d’espoir– a
offert un avenir et un métier à de
jeunes orphelins qui mendiaient. Disparu ici depuis six cents ans, l’art de la
poterie ressuscite sous les doigts d’enfants qui manient le tour traditionnel
sous l’œil de professeurs venus de
Fayoum. Avec un résultat de toute
beauté, puisque leur vaisselle décorée
de végétaux ou d’éléphants se retrouve
vendue dans la boutique de l’hôtel
S. CALVET/DIVERGENCE
LÉGENDAIRE LOUXOR
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L’ÉVASION
Par Jacques Brunel
Volupté
La douceur du
jardin tropical
du Winter
Palace
et le charme
dépouillé de
l’hôtel Marsam
(à g.).
Splendeur Le temple d’Amon
et ses jeux de lumière.
Histoire Le musée des
Antiquités (ici, la statue
de Thoutmosis III).
Winter Palace (www.sofitel.accorhotel.com). A partir de 10 € l’assiette.
Egypte Terre d’espoir, village al-Tarif,
0020-1222-26-4159.
J.-N. DE SOYE - SDP - MARTHELOT/LEEMAGE/AFP - G. TRILLARD/SDP
12 HEURES
DÉJEUNER ET PIQUER UNE
TÊTE À L’HÔTEL AL-MOUDIRA
Une fontaine entourée de moucharabiehs délicats pour s’attabler sous les
ombrages d’un patio de charme.
Légumes et salades viennent du jardin, les friandises libanaises (houmous, caviar d’aubergine…) sont élaborées par des experts et le café peut
être pris au bord de la piscine, belle et
pas si fréquentée. Mirage au milieu du
désert, cet hôtel tient ses promesses.
Al-Moudira, www.moudira.com.
Déjeuner autour de 35 €.
15 HEURES
VISITER LE MUSÉE
DES ANTIQUITÉS
Désert à cette heure, le petit musée de
Louxor mérite un tête-à-tête, car c’est
le plus beau du pays. Alimentée par les
fouilles, la crème des trésors de Thèbes
est ici bien présentée et expliquée : statues d’Amenophis III ou d’Akhénaton,
en diorite noire ou en granit, fresques
aux couleurs fraîches, et même la
momie de Ramsès II… Le mobilier de
la tombe de Toutankhamon (sièges,
bijoux, sandales…) offre de l’Egypte
ancienne une vision intime qu’on ne
trouve guère avec les monuments.
Musée des antiquités, corniche el-Nil,
Louxor. Environ 7 €.
16 HEURES
GOÛTER LES PÂTISSERIES
DE TWINKY
On trouve ici toutes les douceurs locales, fraîches et bon marché – baklavas
miellées, basboussa (à la semoule), konafa (aux vermicelles), kahk (biscuit au
sucre glace)… –, moins sucrées qu’on
pourrait s’y attendre. Attention, les « bâtons salés » (gressins apéritifs au cumin
ou nature) sont cruellement addictifs!
Sharia al-Manshia, Station street, Louxor.
18H30
ADMIRER LE TEMPLE
D’AMON ÉCLAIRÉ
Cœur de la cité, l’immense temple
bâti voici trente-cinq siècles devient
féerique sous les projecteurs. A l’entrée, deux colosses de Ramsès, si
hauts qu’on leur arrive à la cheville,
mais un seul obélisque : l’autre a été
déplacé place de la Concorde. Aussi
grandiose qu’un péplum hollywoodien, la visite – scandée par une foule
de géants de pierre – culmine avec
l’allée des béliers et le sanctuaire de la
barque d’Amon, empli d’exquis basreliefs.
Temple d’Amon, Louxor. Entrée : environ 5 €.
21 HEURES
DÎNER CHEZ SOFRA
Ce restaurant de la vieille ville sert les
mêmes plats égyptiens peu coûteux
qu’ailleurs (molokheya, baba ghanouj,
canard farci…), mais on y vient surtout pour sa fantastique collection
de fruits pressés (goyaves, agrumes,
mangues…), qui se sirotent sur une
terrasse couverte, décorée de beaux
meubles anciens, tel ce percolateur à
café vieux d’un siècle. J. Br.
www.sofra.com.eg. Environ 8 € le repas.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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styles
Cambrure Escarpins
Céleste en cuir et satin,
talons incrustés
de cristaux Swarovski.
Charles Jourdan.
De Carel à Clergerie
en passant par
Charles Jourdan,
les belles endormies
de la chaussure
tricolore reviennent
en force.
Explications.
122
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
a chanteuse Clara Luciani
adore ses modèles à brides,
tout comme la it-girl anglaise
Alexa Chung, qui a relancé
la vogue des babies outreManche. Carel, puisque c’est son
nom, peut être fier. A plus de 65 ans,
la marque fondée en 1952 par Georges
Carel affiche une santé florissante.
Depuis 2010, son chiffre d’affaires a
plus que doublé pour atteindre
10 millions d’euros. Derrière ce succès
se cache Frédérique Picard, ex-directrice des parfums Annick Goutal.
Tombée sous le charme de la maison
familiale, elle l’a rachetée il y a huit
ans. « Carel, c’est une histoire du patrimoine français aussi attachante
que celle des culottes Petit Bateau. Et
puis, ces chaussures que désiraient
nos mères font aujourd’hui fantasmer
nos filles », explique la PDG.
En cause : le retour en grâce dans
la mode – chez Gucci notamment – de
ce talon trotteur de 5 centimètres qui
fit le succès de Georges Carel auprès
des étudiantes de la Sorbonne. Désormais, il séduit les trentenaires, plus
L
attachées au confort au travail qu’à la
féminité exacerbée en stiletto de leurs
aînées. Il faut dire que des classiques
babies Kina en cuir verni aux boots
d’inspiration sixties, en passant par
des collaborations avec de jeunes
créateurs comme cette nouvelle ligne
ultrapointue signée Wanda Nylon,
avec talons façon inclusion de fleurs,
Carel a su dépoussiérer et développer
son offre. Depuis, Frédérique Picard a
racheté Accessoire Diffusion et Carvil,
la chaussure des « minets du Drugstore » chantés par Jacques Dutronc.
Et cette renaissance tricolore n’est pas
un cas isolé.
Si le début des années 2000 a vu
le déclin des grands noms français
– Charles Jourdan et Stéphane Kélian
avaient dû fermer leurs usines à
Romans-sur-Isère, La Mecque de la
chaussure de luxe –, aujourd’hui, ils
reprennent le chemin du succès.
C’est le cas de l’historique Charles
Jourdan, fondée en 1921. Après dix
ans de mise en sommeil, la maison,
sauvée en 2008 par le groupe Royer,
spécialisé dans les licences de
PHOTOS : DR
LE RETOUR DES GRANDES
GRIFFES FRANÇAISES
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LA MODE
Par Charlotte Brunel
DR - AGENCE MERCEY, 1966
souliers (Kickers, Petit Bateau…), a
été relancée en 2017 avec une boutique inaugurée place de la Madeleine, à Paris. Une autre a ouvert à
Shanghai, où la marque a perduré, en
octobre dernier.
« Charles Jourdan a presque tout
inventé, explique Jean-François
Ferrandiz, son actuel directeur : les
escarpins, les talons métalliques, les
semelles de couleurs… Il est le père du
soulier ultraféminin, très axé sur la
séduction, immortalisé par Guy Bourdin dans ses campagnes pour la maison. Pour ne pas se perdre, il fallait extirper les éléments les plus pertinents
avec un maître mot : l’audace. » La
tâche a été confiée à Marie-Laure
Mercadal – la créatrice de la marque
Atelier Mercadal –, qui a retravaillé le
chaussant des célèbres escarpins, revisité les architectures métalliques,
osé les plumes sur des boots du soir.
La fabrication, elle, est essentiellement espagnole. « En France, la majorité des ateliers ont disparu, et le
savoir-faire avec, déplore Jean-François Ferrandiz, mais nous cherchons
un moyen de faire à terme du made
in France, notamment pour du surmesure. » Un constat partagé par
Frédérique Picard, qui fait néanmoins
produire dans les Vosges le modèle
Remix Basket en paille tressée
stretch, et derby en cuir clouté.
Robert Clergerie.
Frenchie A g., la chanteuse Clara Luciani et ses babies fétiches. En haut,
une publicité de 1966. En bas, bottine conçue avec Wanda Nylon. Le tout, Carel.
Marquis, de Carel, ainsi qu’une ligne
de maroquinerie.
Dans ce contexte, Clergerie fait
figure de luxueuse exception. Quand
son fondateur, Robert Clergerie, a
cédé en 2011 sa maison au fonds d’investissement chinois Fung, il a pris
soin de verrouiller la fabrication dans
son usine de Romans-sur-Isère.
Peut-être est-ce un signe si David
Tourniaire-Beauciel, qui a grandi là
où son père installait les machines,
dans les ateliers de souliers, a repris la
direction créative en mai 2017, après
avoir travaillé pour Jean Paul Gaultier
et Chloé. Avec le nouveau PDG (un ancien de chez Prada), le tandem redonne du lustre à la marque en redéfinissant son identité. « Ce qui est
formidable, c’est que l’ADN de Clergerie reste intact, explique David Tourniaire-Beauciel. Le créateur a toujours
cultivé son style, basé sur le masculinféminin et l’innovation technique. »
Lui se voit d’abord comme un reconnecteur : « Entre les 125 personnes de
l’usine et les clientes, Robert Clergerie
a toujours été à l’écoute des femmes. »
Elles trouveront donc le derby qui a
fait le succès de la griffe, en version
cloutée, mais aussi des boots à semelles plateformes XXL ou en paille
tressée stretch, une prouesse technique. « Un grain de sable dans la
création, qui va forcément attirer le
regard », manière de poursuivre une
certaine idée du style français et de résumer les grandes époques Clergerie.
« Mon travail s’apparente à celui d’un
DJ, conclut le créateur : je dois composer de nouveaux mix à partir de très
beaux morceaux. » Pas de doute, la
french touch du soulier est en
marche. C. Br.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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L’AUTO
styles
Par Camille Pinet
HYUNDAI NEXO
Dimensions
L x l x h : 4,67 x 1,86 x 1,63 m
Volume du coffre : 461 l
Motorisation
Moteur électrique
Puissance : 163 ch
0-100 km/h : 9,2 s
Vitesse maximale : 179 km/h
Consommation
Cycle mixte : 0,95 kg de H2/100 km
Emissions de CO2 : 0 g/km
Ecobonus : 6 000 €
Prix : 72 000 €
même manière qu’un simple modèle
thermique. Un avantage décisif par
rapport à la voiture à batterie, qui néEtonnant Un SUV
cessite de très longues heures de reaux lignes sages, mais au
charge. Le Nexo revendique d’ailleurs
caractère révolutionnaire.
une autonomie de 666 kilomètres à
faire pâlir d’envie une Tesla et procure
la satisfaction de ne pas voir le rayon
d’action s’effondrer sur autoroute.
La liste des prouesses de la voiture à hydrogène est si longue que
l’on se demande pourquoi Hyundai
est le seul avec Toyota à en commercialiser une. La première explication
tient dans le petit nombre de stations
163 ch. Les coûteuses et pesantes batdisponibles en France : seulement
teries sont remplacées par des réserune vingtaine. La deuxième réside
voirs d’hydrogène, qui ont le bon goût
dans la fabrication de l’hydrogène
de se faire petits pour préserver le volui-même, qui requiert une grande
lume de coffre. Voilà quinze ans, ils
quantité d’énergie, renouvelable ou
auraient rempli un fourgon entier !
non. De quoi illustrer un autre dicton
Mieux encore, le Nexo fait le plein à
de grand-mère : on ne fait pas d’omeune station-service, à peu près de la
lette sans casser des œufs.
Le Nexo n’est donc pas
tout à fait une voiture miracle, bien qu’elle apportera sans doute une solution viable aux grands
rouleurs lorsque les carburants fossiles n’auront
plus droit de cité. Mais en
attendant l’hypothétique
développement d’une « filière hydrogène », le Nexo
se réserve à une poignée
de flottes d’entreprise et à
quelques particuliers en
Atout Cette voiture à hydrogène revendique une
autonomie de 666 kilomètres.
mal de futur. C. P.
e pas mettre tous ses œufs
dans le même panier. Ce dicton de grand-mère n’a jamais
été autant d’actualité pour les
constructeurs automobiles. Face à un
avenir incertain, ils font phosphorer
leurs ingénieurs sur toutes les technologies de motorisations connues.
Parmi elles, la pile à combustible
n’est pas la moins surprenante
puisqu’elle ne rejette que de l’eau.
L’un de ses grands promoteurs est
le coréen Hyundai, qui est en passe
de commercialiser le Nexo, un SUV
dont les lignes sages ne traduisent
pas tout à fait le caractère révolutionnaire. Au volant, ce modèle se
conduit exactement comme une voiture électrique et pour cause !
Par la grâce de la chimie, sa fameuse pile à combustible transforme
de l’hydrogène en électricité, laquelle
alimente un moteur électrique de
N
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
SDP
LA VOITURE QUI NE
REJETTE QUE DE L’EAU
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LA MONTRE
Par Vincent Daveau
La référence
PATEK PHILIPPE TWENTY-4
AUTOMATIQUE
Boîtier en acier de 36 mm
de diamètre.
Calibre mécanique à
remontage automatique.
Réf. : 324 SC
Fonction : heures, minutes,
secondes au centre et date
en guichet.
Bracelet en acier.
Prix : sur demande.
Tél. : 01-42-44-17-77.
Cette montre de forme
rectangulaire, tout à fait
en adéquation avec son
époque, a été présentée en
avant-première lors du Salon
mondial de l’horlogerie
et de la joaillerie de 1999.
Elle a été lancée au niveau
international durant l’été
de la même année avec
une campagne de publicité
fondée sur des clichés
du célèbre photographe
britannique Glen Luchford.
Patek Philippe
en 4 dates
Cette nouvelle montre,
disponible en cinq versions (en acier ou en or
rose), conçue pour rythmer le
quotidien de celles chez qui la
force de conviction ne se limite
pas à leur pouvoir de séduction,
dévoile un boîtier rond de 36 millimètres de diamètre orné d’une lunette sertie, selon les modèles, de
160 ou de 208 diamants.
Plus traditionnelle au premier
abord, cette nouvelle génération se
fait davantage horlogère. Aussi, pour
renforcer l’aura de sa propriétaire,
cette pièce se pare d’un puissant
– mais sobre – cadran, orné de chiffres arabes qui sont
inspirés de ceux du
modèle Calatrava
Pilot Travel Time.
Elle se porte, selon
la variante choisie, sur un bracelet en
acier, en or ou en or serti de 248 diamants, inspiré de celui de la Twenty-4
historique.
Elaborée par Patek Philippe,
comme le serait un nouveau chapitre
horloger, la Twenty-4, tout récemment dévoilée à Milan, en Italie, est
animée par un calibre automatique
de manufacture (réf. 324 SC) qui, visible par le fond, séduira toutes celles
dont l’aspiration profonde est d’écrire
leur propre histoire et de poser les
bases de traditions bien à elles. V. D.
RONDES HEURES
ancée en 1999, la ligne Twenty-4
a immédiatement rencontré un
immense succès auprès des
femmes actives, qui trouvaient dans
ses formes élancées et géométriques
une dynamique conforme à leur vision de la vie. Seulement, après vingt
ans d’une passion partagée, il était
temps, pour la manufacture fondée
en 1839 à Genève et connue du grand
public comme un symbole de luxe et
de réussite, de réinventer ce modèle
afin de le faire coller aux nouvelles
attentes d’un marché devenu global.
SDP
L
La maison a été fondée
1er mai 1839 par Antoine
Norbert de Patek et François
Czapek. Seulement, en 1845,
le premier s’est associé
à l’horloger français
Jean-Adrien Philippe, avec
qui il a fondé la firme Patek,
Philippe et Cie, le 1er janvier
1851. La manufacture a été
revendue en 1932 à la famille
Stern, qui la possède depuis.
Un calibre parfait
Ce mouvement mécanique
à remontage automatique
est constitué de
217 composants et fait
27 millimètres de diamètre
pour 3,57 d’épaisseur. Sa
masse oscillante en or ornée
d’une croix de Calatrava
assure un remontage du
barillet garantissant environ
45 heures de réserve de
marche. Ce calibre 324 SC,
estampillé du poinçon Patek
Philippe, est précis, fini
à la perfection et visible
par le fond.
31 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
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styles
LE NOUVEAU DÉPART
DU TRAIN BLEU
Michel Rostang remet
sur les rails cette
institution historique
de la gare de Lyon.
n ne sait pas vraiment à
quand remonte cette
catastrophe ferroviaire
mais, à un moment
de sa carrière, le Train
bleu a déraillé dans la morne plaine
des brasseries sans âme.
Seuls les touristes, les nostalgiques et les esthètes osaient encore
monter à bord de ce train fantôme
flottant au-dessus de la gare de Lyon,
prêts à fermer les yeux sur leur saumon fumé et leur filet de bœuf pour
mieux les ouvrir sur le plus beau
décor du Paris Belle Epoque. Ils frisaient même le torticolis à trop lever
les yeux vers ce bourgeonnement
flamboyant de moulures, de dorures
et de fresques représentant les étapes
parcourues autrefois par la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.
O
Chefs de choc Jean-Pierre Hoquet, aux
fourneaux depuis quatorze ans, a reçu
le renfort de Michel Rostang (à dr.).
Le décor Belle Epoque reste sublime.
Quand on a appris que le chef
étoilé Michel Rostang venait prêter
main-forte à Jean-Pierre Hocquet,
aux fourneaux de la maison depuis
quatorze ans, on s’est précipité dans
le grand escalier à double révolution
dans l’espoir de revivre à table le
frisson des grands voyages. On a été
servi. Enfin, en partie.
LE TRAIN BLEU,
Gare de Lyon, place
Louis-Armand,
Paris (XIIe).
01-43-43-09-06.
Menu voyageur
(servi en 45 minutes) :
49 €.
Menu PLM (entrée,
plat, dessert) : 65 €.
Menu Train bleu
(6 plats et accords
mets-vins) : 110 €.
Carte : 80 €.
Ouvert tous les jours.
Le pain
Cuit sur place
et servi à la
fourchette.
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Le café
Signé Nespresso
et servi… 6 € ! Les
chocolats maison
ne parviennent
pas à faire oublier
ce prix... fort
de café !
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
Le vin
Un riesling Les
Fossiles 2017 du
domaine Mittnacht
(43 €), une cuvée
bien faite sur une
carte formatée
sans grand intérêt.
Le groom
Habillé de bleu,
serviable et
incollable sur
l’histoire du lieu,
il rappelle les plus
belles heures
du Train bleu.
Un voyage dans le temps,
d’abord. Des chefs de rang avec du
répondant, tirés à quatre épingles,
rasés de près, se penchent avec
sérieux sur leur voiture de tranche
pour découper le traditionnel gigot
d’agneau français. Le fameux groom
vêtu de bleu électrique, réincarnation de la mascotte historique de
l’endroit, accueille le client d’un sourire, l’aide à percher son manteau sur
les porte-bagages en laiton, lui souffle quelques anecdotes croustillantes
sur les lieux.
Retrouvez François-Régis Gaudry dans l’émission
Très très bon tous les dimanches à midi sur Paris Première.
F.- R. G. - SDP
LES MARQUEURS
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LES TABLES
de François-Régis Gaudry
et aussi…
ASTAIR, LA BRASSERIE
EN SCÈNE
SDP
Le passage des Panoramas
continue d’élargir son horizon
gastronomique. Après Racine,
l’excellente trattoria de Simone
Tondo, et Kapunka, le parfait
comptoir thaïlandais, le petit
dernier de cette galerie couverte
du XIXe siècle renoue avec les
brasseries chics et les classiques
français. Tout sourire, le service
en nœud pap’ s’active dans un
cadre élégant signé Tristan Auer
(Hôtel Crillon, Les Bains) avec
mosaïque au sol, motifs en liège
au plafond, chaises en osier et
assiettes griffées au nom de la
maison. La carte cornaquée par
le chef triplement étoilé Gilles
Goujon (l’Auberge du Vieux Puits,
à Fontjoncouse) est calée
dans l’air du temps : cuisses
de grenouille, escargots en
persillade, sole meunière ou
steak sauce Choron (béarnaise
tomatée)… L’épais foie de veau
(chouette) en sous-cuisson
(dommage) est déglacé au
vinaigre dans les règles de l’art et
escorté d’une onctueuse purée.
Extraits d’une impressionnante
cave tout en transparence,
quelques vins de vignerons : un
saumur-champigny de Sébastien
Bobinet, 7 € le verre ou le
saint-péray de François Villard,
8 €. Faire de l’ancien avec du
neuf, voici le grand tic de cette
époque! C. P. O’ C.
Exquis Côte de veau Foyot (panure dorée au fromage), fricassée de girolles et
choux de Bruxelles ; ravioles de Romans dans leur bouillon aux champignons.
Un voyage dans l’assiette, aussi.
Michel Rostang est originaire du Dauphiné, et c’est tout naturellement qu’il
a instillé quelques intonations de sa
région dans cette gare de Lyon originellement tournée vers le Sud-Est.
Les ravioles de Romans, rebondies
comme des petits coussins, plongent
dans le climat humide et automnal
d’un bouillon de poule fort en goût,
ponctué de cèpes et de champignons
des bois. La volaille de Bresse pommade ses chairs confites d’une crème
d’estragon à la rondeur anisée.
Et la côte de veau Foyot – du nom
de cette préparation du XIXe siècle
consistant à recouvrir la viande d’une
épaisse panure dorée au fromage – est
escortée d’un beau jus acidulé et
J’aime…
… un peu
d’une impeccable fricassée de girolles
et choux de Bruxelles aux éclats de
châtaignes de l’Ardèche.
Il arrive que le voyage loupe son
terminus. Il y a comme un goût d’inachevé dans ce pâté en croûte au gibier
et au foie gras : teint gris, saveur fade,
texture légèrement cartonneuse. Et
l’omelette norvégienne à la Chartreuse
pour deux assure le show pyrotechnique sur son guéridon, mais son mariage glacé vanille-chocolat ennuyeux
sonne le couvre-feu en bouche…
Il n’empêche, la carte réécrite
avec sentiments et cette salle pleine,
riante, animée comme aux grandes
heures des Années folles, donnent
e nv i e d e c r o i r e à c e n o u ve a u
départ… F.-R. G.
… beaucoup
… passionnément
Astair, 19, passage des Panoramas,
Paris (IIe), 09-81-29-50-95. Formules :
20-25 € (au déjeuner). Carte :
40-80 €. Ouvert tous les jours.
… à la folie
… pas du tout
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jeux
Mots croisés
1
2
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Sudoku
5
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11
1. Point secondaire. 2. Geste coutumier. Qui laissent place à la
farce. 3. Etendre en dispersant. Localité de l’Isère. 4. Degré. Ne
ménage pas la chèvre. Se fait plaquer. 5. C’est nul. Mit sur la
couverture. 6. Femmes de cartes. Roulent. 7. Déformée. Descend le cheff. 8. Bison pas forcément futé. Limitent l’horizon
des plongeurs. 9. Fauves av
vec des taches. Derrière le rideau.
10. Discrète. A beaucoup de pouvoirs.
Ver
e ticalement
1. Chasseurs sans permis. 2. On l’achète pour fermer les yeux.
Est plus ennuyeux au théâtre qu’au cinéma. 3. Dans un mot
grec. Peut rester chez lui en cas d’extinction. 4. Rompre des
liens. Il réfléchit. 5. Non reconnues. 6. Blanche, Noire, Rouge...
Restent de glace. 7. Ça sent le sapin. Egal à égal. 8. S’ajoute en
retranchant. Arrive en rafale. 9. Souffre D E S A V A N T A G E E
E G A I E S
A N A R S
parfois. Cloue sur les planches. 10.
10 Entre M A L N A P P A G E S
E S A
A R E T E
R A
Auriol et D ouet. Variété de galette. N E A T T E N D U I
A T T I R ES
T R O P
11. Très séduisant. En face de La Ro - E N I E C E V E R
G
L A D T O U TE
G I
chelle. 12. L’araignée s’y accroche. Man- E D I T A S U R V O L
E N T E T E E
S E T S
ger en tête à tette.
Solution
Solution dunumér o351 2
paru le 24 octobre 2018
®
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L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
7
2
1
5
6
7
4
1
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2
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4
9
1
3
3
Plus de jeux avec
l'application gratuite
Sport Cérébral !
6
12
Horizontalement
sportcerebral.fr
8
8
5
Remplissez la grille a
av
vec des chiffres de
1 à 9 afin que, dans chaque ligne, chaque
colonne et chaque bloc de 3 cases par 3,
il y ait tous les chiffres de 1 à 9.
Solution
Solution du numéro 3512
paru le 24 octobre 2018
Société éditrice : Groupe L’Express
SA de 47 150 040 €
Siège social : 2, rue du Général Alain de Boissieu,
75015 Paris.
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CPPAP n° 0318 c 82839
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165 382 749
936 748 512
812 569 473
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ZOOM
BUCHERER
SAINT HILAIRE
NOUVELLE COLLECTION « B DIMENSION »
Bucherer Fine Jewellery lance B Dimension, une nouvelle collection de bijoux signée de la créatrice new-yorkaise Yunjo Lee.
Cette collection en or 18 carats réunit des
boucles d’oreilles, colliers, bagues et
bracelets imaginés dans un esprit
minimaliste associé à un design
unique, intemporel et féminin. La
collection B Dimension réinterprète la forme géométrique du
cercle qui se dévoile sur tous
les bijoux à travers un fin pavé
de diamants aux allures d’ailes de
papillon. Retrouvez dès à présent la
collection B Dimension chez Bucherer,
12 bd des Capucines, 75009 Paris.
Tél. : 01 70 99 18 88. bucherer.com
UNE ÉLÉGANCE Á TOUTE ÉPREUVE
Inventeur du 1er pantalon avec de l’élasthanne en 1973, la grife
Saint Hilaire ofre aux hommes dynamiques une élégance à toute
épreuve, avec ses coupes toujours impeccables et ses tissus
BERING
DES MONTRES INSPIRÉES DE LA BEAUTÉ ARCTIQUE
Aussi intemporelles et solides que les glaces éternelles, les
montres Bering allient de manière unique design minimaliste
danois et robustesse absolue des matériaux. Leur style se
extensibles aux fibres intelligentes. Du chic en toute circonstance : pour sortir, travailler, voyager, et pour toutes les carrures.
Les costumes SmartTravel Suit® sont spécialement conçus pour
voyager. Ils signent une combinaison inégalée entre élégance,
innovation et confort. Raffinés, les tissus bi-extensibles ofrent
une liberté totale de mouvement. Stretch, ils créent un confort
exceptionnel. Infroissables, ils gardent une allure impeccable
au porter. Anti-taches, les catastrophes et gouttes de pluie
glissent sans s’y incruster. Ils sont même lavables en machine.
Dans les boutiques Saint Hilaire ou sur bruno-saint-hilaire.com
OH MY GOT
caractérise par des formes rectilignes, claires, à l’élégance
épurée. Ce modèle de la collection Classique, aux couleurs
de l’océan Arctique, accessoirise avec chic une tenue au quotidien. L’étincelant boîtier couleur argent, fabriqué à partir d’acier
inoxydable pur de haute qualité, est ici associé à un bracelet en
maille milanaise bleu pour lui conférer une certaine noblesse.
Le cadran assorti au bracelet est protégé par un verre saphir
limpide et anti-rayures. Prix de vente public conseillé : 189 €.
Numéro lecteurs : 01 48 13 95 95. beringtime.com
UNE POINTE DE LUMINOSITÉ Á VOS MANCHES !
La marque anversoise, spécialisée dans les boutons de manchette en or et pierres naturelles, accueille un nouveau dans la
maison. Le modèle GOLD RUSH a été créé pour celui qui aime
briller dans la mesure. La magie du diamant réside dans la taille
de la pierre, qui révélera ses plus fascinantes caractéristiques,
notamment grâce à sa réflexion à la lumière, sa brillance et son
scintillement. Orné de deux diamants, le modèle Gold Rush
en or griffé 18 K se décline en or jaune, blanc, rose ou noir.
Prix : 5 100 €. ohmygotcufflinks.com
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LE STYLE DE…
styles
C. NIESZAWER/LEEMAGE
Par Aliocha Wald Lasowski
Développez-vous une façon
de bouger différente, selon les
personnages que vous incarnez :
Olivier Pujol dans Le Tunnel,
Mathias Barneville dans Dix pour cent,
Antoine Masson dans Harcelée ?
Pas de manière consciente ou systématique, mais c’est vrai ! Pujol, je le
joue de manière bien en terre, dans
ses bottes, Barneville de façon resserrée et tendue. Même chose pour Masson, dans ce téléfilm où j’incarnais un
harceleur, diffusé d’ailleurs sur
France 2 juste au moment de l’affaire
Weinstein. Quand on est acteur, on
bouge comme on respire, et chaque
personnage respire différemment.
LIVRE
Et le verbe se fait chair,
éd. de L’Observatoire,
130 p., 16 €.
… THIBAULT
DE MONTALEMBERT
hibault de Montalembert est un
acteur et metteur en scène
touche-à-tout. Il est passé du
théâtre des Amandiers, du regretté
Patrice Chéreau, aux programmes
populaires, comme la série policière
Le Tunnel ou le phénomène télévisuel
Dix pour cent sur les agents artistiques. Rencontre avec un acteur caméléon, qui se raconte dans une autobiographie, Et le verbe se fait chair.
T
L’express Comment caractériseriez-vous
votre style d’acteur ?
Thibault de Montalembert Le style
que je recherche, c’est un mélange
entre la composition, qui vient à la
fois du théâtre et du plaisir enfantin à
jouer avec les costumes, et la vérité
dans l’expression. Non pas forcément
un réalisme, mais la quête d’une sincérité. Au final, il reste toujours une
130
L’EXPRESS 31 OCTOBRE 2018
part de mystère, totalement inaliénable, dans le jeu d’acteur. Et comme
spectateur, ce que j’aime voir, c’est ce
dosage entre générosité et mystère.
Il y a, chez vous, une incarnation
physique, corporelle, que l’on retrouve
dans le titre de votre livre, Et le verbe
se fait chair.
Oui, le souffle des mots que l’acteur
prononce, sur scène ou devant la caméra, donne vie au personnage. Et la
dimension physique est aussi totalement spirituelle. L’esprit et le corps
sont fondus en un tout. La voix de
l’acteur, ses mains ou sa bouche, c’est
son âme. Les grands comédiens ont
d’ailleurs une voix que l’on reconnaît
tout de suite : Arletty, Maria Casarès,
Louis Jouvet ou Michel Simon. Ce
style typique et inimitable, c’est le
matériel et l’immatériel réunis.
Vous avez adopté un style de jeu
à l’anglo-saxonne, misant
sur le décalage et l’humour ?
Me dire cela me fait très plaisir, car j’ai
une grande tendresse pour ce jeu-là et
cette forme d’humour-là. J’aime l’idée
d’avoir un décalage. Ce regard qui
n’est pas dupe sur soi, cela m’amuse
de le donner à mes personnages. Ma
mère était irlandaise. Le monde
anglo-saxon a fait partie de mon éducation. Les comédies britanniques et
américaines, leur style d’humour et
d’esprit ont toujours été là, dans mon
entourage et mon enfance. Cela fait
partie de moi, je ne le cherche pas et je
ne le fabrique pas.
Cela crée-t-il un espace scénique
qui se démarque des autres ?
Oui, d’ailleurs on m’a confié pendant
longtemps des personnages dramatiques et sombres. Cela change seulement maintenant : je joue dans des comédies, comme les films Aurore, avec
Agnès Jaoui, et Jalouse, avec Karin
Viard. Et c’est formidable, car je peux
apporter un regard tendre et ironique
sur l’existence humaine. Comme je ne
l’ai pas beaucoup fait étant plus jeune,
aujourd’hui je prends un énorme plaisir à réaliser cet exercice de comédie.
Comme disait Raimu, l’interprète fétiche de Marcel Pagnol et le « plus
grand acteur du monde », selon Orson
Welles, la comédie est l’art suprême.
J’en profite !
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EN VENTE DÈS LE 8 NOVEMBRE
CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
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