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Libération - 02 11 2018

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VENDREDI 2 NOVEMBRE 2018
AP
2,00 € Première édition. No 11641
www.liberation.fr
Brésil
Le juge qui
a condamné
Lula ministre
de la Justice
Ain
Colère et fatalité
au pays
des «bébés
sans bras»
Rixes entre
bandes
Comment la
police prend
les devants
PAGES 6-7
REPORTAGE, PAGES 14-15
ENQUÊTE, PAGES 12-13
Marche contre l’indépendance à Nouméa, le 4 mai. PHOTO THEO ROUBY. HANS LUCAS
NOUVELLE-CALÉDONIE
FRANÇAISE
JUSQU’À QUAND ?
Trente ans après les accords de Matignon, l’archipel
du Pacifique vote ce dimanche pour ou contre
son indépendance. Un référendum qui couronne
un processus de décolonisation réussi.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Nouvelle-Calédonie
Un vote
en territoire
Pacifique
Le non à l’indépendance devrait l’emporter au
référendum organisé dimanche dans l’archipel.
Une étape majeure mais loin d’être définitive, qui
s’inscrit dans un processus entamé il y a trente ans.
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
Photos
THÉO ROUBY
«V
oulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à
la pleine souveraineté et
devienne indépendante?» La question est entre le s mains
des 174 154 électeurs de l’archipel
appelés,
parmi
quelque
280 000 habitants, à trancher son
destin dimanche. Trente ans après
les meurtriers «événements»
d’Ouvéa et les accords de Matignon,
qui mettaient fin à un climat de
guerre civile dans le territoire océanien. Et vingt ans après l’accord de
Nouméa, qui lui promettait une
«complète émancipation» et prévoyait l’organisation d’un ou plusieurs référendums d’autodétermination.
Un climat relativement apaisé a entouré, sur place, cette campagne
historique. Seule la tendance radicale du camp indépendantiste a appelé à boycotter le scrutin (lire éga-
lement page 27), dont beaucoup
jugent le résultat acquis. Les derniers sondages, réalisés entre juillet
et septembre, attribuaient de 63%
à 75% des voix au non à l’indépendance. L’optimisme des «loyalistes»
se nourrit aussi des élections au
congrès local, toujours favorables à
leur cause depuis 1989, et de la démographie calédonienne. Les Kanaks, peuple autochtone et groupe
le plus favorable à l’indépendance,
représentaient 39 % de la population en 2014 contre près de la moitié
cinquante ans plus tôt, sur fond
d’immigration européenne, asiatique et océanienne vers le Caillou. Ils
constituent toutefois 46% du corps
électoral spécifique au référendum
(lire page 4).
FORMULE AMBIGUË
Déjà dotée d’une large autonomie,
plus développée que les petits Etats
insulaires voisins et assise sur l’une
des principales réserves mondiales
de nickel, la Nouvelle-Calédonie deviendrait en cas de victoire du oui
un Etat à part entière. A l’issue
d’une période de transition, elle récupérerait les compétences exercées par la métropole: défense, justice, ordre public, monnaie… Une
perspective que les indépendantistes se sont efforcés de présenter
sous un jour rassurant, la plupart
plaidant pour un «partenariat» avec
la France.
Une victoire du non, à l’inverse, ne
solderait pas le débat. L’accord de
Nouméa continuerait alors de s’appliquer. Ceux-ci donnent la possibilité à un tiers des membres du congrès calédonien de demander un
nouveau référendum dans les
deux ans, et même un troisième si la
réponse est à nouveau négative. En
cas d’ultime non, «les partenaires
politiques se réuniront pour examiner la situation ainsi créée», énonce
seulement le texte de 1998. La Nouvelle-Calédonie conserverait dans
tous les cas, pour l’avenir, son droit
à l’autodétermination. Et l’accord de
Nouméa reconnaît, dans une formule ambiguë, sa «vocation» à bénéficier «à la fin de cette période d’une
lll
complète émancipation».
A Canala, le 15 septembre, lors d’un discours de Louis Mapou, le
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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lll En cas de défaite dimanche,
les indépendantistes souhaitent
mener ce processus à son terme.
«Nous n’accepterons que de parler de
l’accession à la pleine souveraineté,
à l’issue des trois référendums, a prévenu Roch Wamytan, chef du
groupe UC-FLNKS au congrès local.
Nous irons jusqu’au bout de l’accord
de Nouméa.» Les anti-indépendantistes souhaitent, eux, éviter de nouvelles consultations: selon Philippe
Gomès, leader du mouvement Calédonie ensemble (lire son portrait
page 5), celles-ci «ne serviraient qu’à
creuser la tombe politique et économique du pays», en entretenant l’incertitude sur son avenir.
Quant à l’Etat, il a pour l’instant observé la plus grande réserve sur
l’après-référendum, pour ne pas
donner prise aux critiques du camp
perdant. La discussion pourrait être
ouverte par Emmanuel Macron, qui
s’exprimera une fois connu le résultat, et Edouard Philippe, qui sera
lundi sur place pour des consultations avec les forces calédoniennes.
Le Premier ministre constatera si
l’éventuelle défaite indépendantiste
a donné lieu à des violences de la
part de jeunes Kanaks en rupture de
ban, hypothèse redoutée par certains Calédoniens (lire ci-contre).
Cette incertitude sur les suites du
référendum est le point faible d’un
processus souvent décrit, par
ailleurs, comme un chef-d’œuvre
politique: lucide, créatif et équitable, reconnaissant officiellement le
«traumatisme durable» provoqué
chez les Kanaks par la prise de possession française en 1853, faisant de
la «décolonisation» une politique
officielle, tout en reconnaissant aux
populations non kanakes le droit de
codéterminer le futur de l’archipel.
TRENTE ANS ENTRE TENSION
ET RÉCONCILIATION
n La grotte d’Ouvéa. En mai 1988, des indépendantistes
prennent en otage 23 gendarmes dans la grotte d’Ouvéa.
L’assaut coûtera la vie à deux parachutistes et dix-neuf
indépendantistes kanaks. En mai dernier, Emmanuel Macron fut
le premier président français à se recueillir sur les monuments
aux morts des deux camps.
n Les accords de Matignon. L’épisode sanglant de la grotte
d’Ouvéa, en mai 1988, a fait l’effet d’un électrochoc dans
l’archipel. Dès le mois de juin, sous le patronage du Premier
ministre Michel Rocard, indépendantistes et loyalistes signent
les accords de Matignon. Ils prévoyaient notamment la tenue
d’un référendum d’autodétermination dix ans plus tard.
n L’accord de Nouméa. En 1998, le référendum prévu par les
accords de Matignon est remis à plus tard. Les deux camps
optent pour un nouveau processus sur vingt ans. L’accord de
Nouméa, voté par 72 % des Calédoniens, crée une citoyenneté
calédonienne, permet des transferts de compétences et prévoit
la tenue d’un référendum d’autodétermination entre 2014
et 2018. Nous y sommes.
Ce «destin commun» n’est pas toujours évident, dans une société calédonienne encore cloisonnée socialement et ethniquement. Mais
les accords de Matignon et de Nouméa ont bien enclenché un rééquilibrage politique, économique et
culturel que doit couronner l’autodétermination des Calédoniens.
Une bonne gestion du processus,
sous le regard des observateurs de
l’ONU, pourrait en faire un modèle
du genre. Et donner corps à l’ambition d’Emmanuel Macron de «réconcilier les mémoires» autour de la
question coloniale.
«MÉCONNAISSANCE»
Contrairement à la plupart des débats engageant cette dernière, le
dossier calédonien n’a guère rencontré d’écho politique en métropole, sauf quelques appels de la
droite à ce que l’Etat exprime sa
préférence pour une Calédonie
française. «Beaucoup de gens se rappellent ce qu’il s’est passé il y a
trente ans, et pensent que ça appelle
une certaine prudence dans les propos, estime un connaisseur du dossier. Mais sans doute y a-t-il aussi
une part de méconnaissance.» Dans
une enquête de l’institut YouGov,
publiée jeudi par le HuffingtonPost,
seuls 39% des sondés ont entendu
parler de la consultation calédonienne. Et à peine 20% connaissent
exactement l’objet d’un scrutin
auquel, c’est vrai, ils ne sont pas appelés à participer. •
A Nouméa, deux
jeunesses aux antipodes
Le fossé entre Kanaks
et personnes d’origine
métropolitaine ne s’est
pas résorbé. Dans les
quartiers défavorisés,
la colère est palpable.
avec les Kanaks, on n’en
Souvent mises sur
a pas, constate-t-elle.
le compte de disOcéan
J’ai fait un exposé
criminations raavec des filles de
ciales – démonma classe, elles
trées, au moins
CALÉDONIE
OUVÉA
marchaient
pour ce qui conLIFOU
Poindimié
derrière moi de
cerne l’accès au
peur que leurs
logement, par
MARÉ
tontons nous
un «testing»
e stresse plus pour le réfé- voient ensemen 2015–, les inéNouméa
rendum que pour le bac», ble.»
galités sont crianMer
ILE
de Corail
DES PINS
lâche Mathilde, 18 ans, ve- Le soir du référentes dans la ville. Elles
nue profiter avec deux copines dum, Mathilde craint
plombent les relations
50 km
d’une belle fin d’après-midi sur la des débordements. «Ça
entre communautés, nourplage de Magenta, à Nouméa, à va être chaud, ils vont brûler des
rissent le ressentiment antiquelques jours du scrutin. Née à poubelles et des bagnoles», parie-t- Blancs et alimentent le discours inla Réunion, arrivée enfant en Nou- elle. Propriétaire d’une voiturette, dépendantiste. La politique de réévelle-Calédonie, la jeune Créole ap- signe de reconnaissance de la jeu- quilibrage prônée par l’accord de
partient à la frange aisée de la popu- nesse dorée de Nouméa, son amie Nouméa y a partiellement remédié.
lation. Elle fréquente le
Lucrèce, métropoli- Pas assez, selon Samuel Gorohouna,
lycée La Pérouse, où les
REPORTAGE taine, a aussi grandi économiste et enseignant à l’UniEuropéens sont nomsur le Caillou. Elle versité de la Nouvelle-Calédonie.
breux, et conduit déjà un gros SUV. analyse: «Il y a de grosses différences «De 1989 à 2014, on est passé de 1%
En lui parlant, l’impression pré- culturelles et beaucoup d’inégalités. de Kanaks diplômés à 5 %. C’est un
gnante à Nouméa de jeunesses vé- Le travail, l’argent, les Mélanésiens progrès en apparence, mais dans le
cues séparément entre Océaniens et les comprennent pas comme nous. même temps, les non-Kanaks sont
Blancs se confirme. «Des relations Mais c’est pas de notre faute.»
passés à 20 %. Il a Suite page 4
«J
leader indépendantiste du FLNKS pour le oui au référendum.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Fidèle et Sylvie, dans la
cité Pierre-Lenquette,
lundi à Nouméa.
fallu trente ans
aux Kanaks pour parvenir au niveau des non-Kanaks il y a trente
ans», observe l’universitaire.
Depuis la visite d’Emmanuel Macron qui y avait pris, en mai, un
très long bain de foule, pas grandchose n’a changé dans le quartier
défavorisé de Pierre-Lenquette,
majoritairement kanak et océanien.
Les pelouses sont toujours couvertes de détritus au pied des immeubles, sur lesquels s’accumulent les
couches de tags. Et la plupart des
habitants rêvent de fuir les lieux.
«C’est un quartier difficile. Je crains
pour mes enfants, je veux pas qu’ils
finissent comme les autres», explique Maria, une jeune mère de famille mélanésienne, femme de service dans une école. «On se fait
voler chez nous, on se fait péter les
Suite de la page 3
portes», s’alarme-t-elle. Au référendum, elle votera non, car elle estime avoir trop à perdre. «A deux salaires, avec l’aide sociale, on s’en
sort. L’indépendance, on sait pas
comment ça tournerait», dit-elle
avec une moue méfiante. Elle n’a
pas confiance dans l’avenir en général. «J’ai peur qu’il y ait la
guerre», glisse-t-elle à voix basse.
«JE SAIS ME DÉFENDRE»
De l’autre côté du parking, Fidèle,
16 ans, d’origine vanuataise, apprenti dans une boîte de déménagement, garde l’œil sur les mouvements du quartier. «C’est dur ici. Ils
agressent les gens jusque chez eux.
Tous les soirs, il se passe des trucs, ils
caillassent même les flics», témoigne le jeune homme, nattes courtes
et mains tatouées, en désignant le
commissariat, ouvert en 2010. «Je
sais me défendre, mais si tu en tapes
un, ils viennent tous», assure-t-il
mâchoires serrées. «En général, je
reste chez moi», regrette le garçon.
Il n’a ni l’âge de voter ni l’envie de
parler politique, mais Fidèle penche pour l’indépendance. Tout
comme son voisin Pierre, 21 ans,
sans emploi. «On va essayer de passer, mais je crois que ce sera pas
pour cette fois», dit-il, faisant allusion aux trois référendums successifs prévus par l’accord de Nouméa.
Pour l’après-référendum, Pierre
prévoit du grabuge: «Il y aura sûrement de la violence, des vols.» A la
question de savoir s’il a peur, le
gaillard répond «non», avec un
sourire narquois.
Toujours sur le parking de PierreLenquette, Michel, 29 ans, démarre
«A deux salaires,
avec l’aide sociale,
on s’en sort.
L’indépendance,
on sait pas
comment
ça tournerait.»
Maria
femme de service
son 4×4. Ce père de famille habite
le PK4, un quartier plus mixte, relativement prospère. Bien habillé,
éduqué, il dit avoir pour sa part «un
bon job» mais estime que «la vie est
dure» en Calédonie. «Beaucoup de
Kanaks vivent avec le strict minimum, ils se retrouvent bloqués, dépendants des aides sociales. En plus
tout est très cher et augmente sans
cesse. Si ça continue, ils ne pourront
plus acheter de nourriture, comme
en Afrique. J’ai peur que ça pète
comme en 1984.»
«LE LIEN AVEC LA TERRE»
A Ouémo, entre l’opulence des
quartiers sud de la ville et la pauvreté de la zone nord, Ugo, «descendant de Sardes et de Niçois», incarne bien la spécificité
calédonienne. Cette identité insulaire ouverte et mélangée, qui enjambe les clivages raciaux, culturels
et sociaux. L’homme de 34 ans est
né et a grandi à Poindimié, en province Nord. «J’ai toujours été avec
les Kanaks, dans leurs coutumes,
leurs fêtes, leurs deuils», explique
l’ex-commercial au physique de
guerrier. Victime il y a quelques années d’un grave accident qui l’a
laissé un temps hémiplégique et
muet, Ugo a récupéré presque toutes ses facultés. Et perdu, sans regret, son ancien job. «C’est le lien
avec la terre et les plantes, à la base
de la culture kanake, qui m’a permis
de guérir», explique celui qui anime
à présent un jardin thérapeutique
planté d’ignames, «la racine de
vie», pour les patients du centre de
soins de suite et de réadaptation de
Nouméa.
Pour contrer la «suprématie blanche, qui veut tout monétiser et détruit les terroirs», Ugo «explore les
principes de vie océaniens» et cultive
son jardin. «Je fais pousser des espèces emblématiques d’ici, comme les
belles-de-nuit. Elles m’embaument
de leur odeur et m’encouragent à
chercher et à apprendre», dit-il, rêvant d’un pays où «la culture kanake et l’évolution occidentale seraient alliées». Comme à chaque
élection, Ugo votera indépendantiste dimanche. «J’espère que le résultat sera serré, pour bien montrer
qu’on n’a pas le choix : il faut travailler ensemble, en dépassant les
traumatismes du passé.»
ANTOINE PECQUET
Correspondant
en Nouvelle-Calédonie
Une campagne sans incident majeur
Surveillé de près, le processus
référendaire, qui aboutit à
la consultation de dimanche,
se doit d’être exemplaire.
D
imanche, seule une partie du corps
électoral calédonien sera admise à se
prononcer sur l’avenir institutionnel
du territoire: les 174154 électeurs inscrits sur
la liste spéciale pour la consultation (Lesc),
dont la composition a fait l’objet d’une longue
bataille juridique entre indépendantistes et
loyalistes. Pour y figurer, il faut être natif de
Nouvelle-Calédonie ou être né d’un parent calédonien et «y avoir le centre de ses intérêts
matériels et moraux», ou encore pouvoir justifier d’une durée de vingt ans de domicile continu, au plus tard à la date du 31 décembre 2014. La Lesc compte environ
80 000 Kanaks de statut coutumier,
et 90000 inscrits de statut civil, majoritairement non-kanaks.
Dès 8 heures, 255 bureaux de vote accueilleront les votants. Ceux qui dépendent des petites communes îliennes de l’archipel (Lifou,
Maré, Ouvéa, Bélep et l’île des Pins) mais résident à Nouméa auront la possibilité de voter
dans la capitale. A la question «Voulez-vous
que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine
souveraineté et devienne indépendante?» ils
devront répondre en glissant dans l’urne des
bulletins marqués «oui» ou «non». Les résultats seront proclamés le soir même (dimanche dans la matinée heure de Paris) par le
haut-commissaire de la République, Thierry
Lataste, depuis sa résidence.
«Respect mutuel». Une mission d’observation de l’ONU sera présente pour s’assurer de
la sincérité du scrutin. Une commission de
contrôle de 250 membres, présidée par le conseiller d’Etat Francis Lamy, a été envoyée de
métropole dans le même but. Dotée de pouvoirs élargis, elle a aussi veillé au bon déroulement de la campagne référendaire.
Mercredi, le Comité des sages, créé sur suggestion d’Edouard Philippe lors de son passage
à Nouméa au printemps, a donné un satisfecit
à la campagne. Ce cercle de personnalités respectées, parmi lesquelles l’ancien maire de
Nouméa Jean Lèques, le père Roch Apikaoua,
et le président de la Ligue des droits de
l’homme de Nouvelle-Calédonie, Elie Poigoune, s’est félicité que «malgré des excès de
langage, le respect mutuel ait prévalu». Il y a
quinze jours, le comité s’était inquiété d’une
empoignade à Ouégoa entre militants indépendantistes et loyalistes, ces derniers ayant
voulu empêcher la tenue d’une réunion du
parti kanak FLNKS. A part cet incident et un
post sur Facebook appelant à «tuer les Blancs»,
tout s’est déroulé jusqu’ici sans accrocs. Contrairement à ce qui était craint, le conflit très
dur qui a paralysé la commune de Kouaoua,
sur la côte Est, pendant plusieurs mois, au sujet de projets d’exploitation minière sur des sites qu’une part de la population veut sanctuariser, ne s’est pas invité dans la campagne.
«Policiers». Néanmoins, en ville, une certaine inquiétude plane à l’approche du scrutin. «Je ne le sens pas trop. Je pense qu’on va
devoir faire face à des réactions violentes à
l’annonce des résultats», confiait il y a quelques jours un élu d’une commune du Grand
Nouméa. «Le 4 novembre, policiers, gendarmes en partenariat avec les polices municipales, assureront une présence visible et régulière
aux abords des bureaux de vote. Ils seront en
mesure d’intervenir rapidement en cas de sollicitation», a fait savoir Thierry Lataste.
A.Pe. (en Nouvelle-Calédonie)
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
u 5
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Philippe Gomès, artisan d’une
identité calédonienne à construire
ÉDITORIAL
Partisan du dialogue
avec les Kanaks,
le leader du camp
loyaliste cherche d’abord
à apaiser les tensions.
Héritage
E
n Calédonie, on parle de poteau central de la case pour
désigner le chef. Récurrente
dans les palabres coutumiers et les
discours politiques, l’image sied à
Philippe Gomès, pilier de Calédonie
ensemble (CE). La formation loyaliste qu’il a fondée en 2008 contrôle
la province Sud et le gouvernement
de l’archipel. Et l’homme et le parti
souvent se confondent. «Je gagne
toutes les élections depuis dix ans»,
lâche le porte-voix du territoire à
l’Assemblée nationale sous l’étiquette UDI.
La baraka colle en fait depuis 1989
au sexagénaire natif d’Alger, débarqué à Nouméa à 15 ans. Cette année-là, il est élu maire de La Foa.
Une commune de brousse qu’il a
contribué à moderniser. «Ici, c’était
le désert. C’est grâce à lui qu’on a des
trottoirs, il a créé le festival de cinéma. Surtout, Philippe a mis du lien
entre les gens. Avant lui, on montait
pas comme ça à la tribu de Koindé,
farouchement indépendantiste. Une
des premières choses qu’il a faites,
c’est de rouvrir l’école là-haut.
Aujourd’hui, on est accueilli avec le
sourire et on ne voit plus le drapeau
kanak», raconte Serge Guillermet,
premier adjoint de La Foa et compagnon de route de Gomès.
Laisser se dissoudre la revendication
indépendantiste dans la «prise en
compte de l’identité kanake» et la justice sociale serait, en gros, la stratégie de Calédonie ensemble. A l’origine de mesures comme les
allocations familiales de solidarité,
en 2011, ou la matière «langues et
culture kanake» obligatoire depuis
cette année au lycée, cette approche
progressiste vaut à Gomès d’être
pointé par l’indépendantiste Louis
Mapou comme «l’adversaire politique le plus dangereux».
«Casque à pointe»
Certain que le non à l’indépendance
sera vainqueur dimanche comme le
prévoient tous les sondages, le chef
de CE insiste pour que la victoire advienne dans «le respect des convictions de chacun» et «le dialogue». Pas
un vain mot, puisqu’il a animé, depuis avril, 130 réunions à travers le
territoire. Dont bon nombre en fief
indépendantiste. «On est dans une
campagne où le non est acquis et il
nous fait faire sept mois de campagne
intense, des clips, des réunions partout. Son niveau d’exigence peut être
épuisant pour les autres», confie Philippe Michel, «ami de quarante-cinq
ans» et président de la province Sud.
Pour Philippe Gomès, l’enjeu est le
maintien de la paix. «On est pour le
non, mais pas un non casque à
pointe, un non intelligent. Ne transformons pas la frustration en humiliation. La première révolte kanake
date de 1856, ensuite il y a eu 1878,
1917, et puis les “événements”, et puis
Ouvéa. On est dans une parenthèse
de trente ans de paix, elle n’est pas
ouverte à jamais. Il faut être en responsabilité face à ce vote pas comme
les autres», avertit le leader.
Pour désamorcer le clivage entre
identité kanake et appartenance
française, Calédonie ensemble valorise la notion d’«identité calédonienne». Fidèle, de fait, à l’histoire et
aux réalités du territoire, composite
et métissé. L’élément de langage, signature du parti, passe mal auprès de
la droite loyaliste. «La République ne
reconnaît pas d’autre peuple en son
sein que le peuple français», s’indignait fin 2017 le sénateur Pierre Frogier, chef de file de l’annexe locale de
LR, après un discours d’Edouard Philippe qui empruntait le terme de
«peuple calédonien». De son côté,
Philippe Gomès se dit «scandalisé»
par les récentes déclarations de
Pierre Frogier, qui entend déposer
aussitôt après le 4 novembre un projet de loi annulant les deux autres référendums prévus par l’accord de
Nouméa. «Ce serait créer les conditions pour que les indépendantistes
ne respectent plus l’accord. Ce n’est
pas parce que le non va l’emporter que
le droit à l’autodétermination doit
disparaître», plaide-t-il. Et d’invoquer le Québec, dont «les habitants
pourraient réclamer leur indépendance mais se considèrent suffisamment autonomes au sein du Canada.»
«Il a une âme»
Si le progressisme gomèsien ulcère
les loyalistes de la vieille école, très
conservateurs, l’homme suscite visiblement une adhésion populaire. Début octobre, plus de mille personnes
l’ont l’applaudi sous le cagnard, lors
de l’anniversaire de Calédonie ensemble. «On l’aime, parce qu’il est solide. Il a une âme. C’est quelqu’un en
qui on peut avoir confiance. On sait
qu’il défend la Calédonie à l’Assemblée nationale», loue une sympathisante. Député depuis 2012, Gomès
revendique à son actif le renforcement des moyens de sécurité, la prolongation de la défiscalisation nationale jusqu’en 2025 ou l’amélioration
des droits des locataires. A la veille
du référendum, il se flatte surtout
d’un rapport sain au territoire et à
son vécu mouvementé. Et d’assurer:
«En Calédonie, l’intégration de l’histoire est essentielle au dialogue et au
maintien de la paix. Une part des
non-indépendantistes ne le comprennent pas. Nous, on a fait ce travail.»
A.Pe. (en Nouvelle-Calédonie)
A Sarramea, le 15 septembre. Depuis avril, Philippe Gomès a animé personnellement 130 réunions pour le non à l’indépendance.
Par
PAUL QUINIO
Une étape historique. Alors
qu’une large victoire du
non se profile dimanche
lors du référendum sur
l’indépendance de la
Nouvelle-Calédonie,
ce 6 novembre sera, quoi
qu’il arrive, une étape historique du processus de décolonisation lancé en 1988
par les accords de Matignon, prolongés dix ans
plus tard par celui de Nouméa, qui prévoient la tenue
dans deux ou quatre ans de
nouvelles consultations. Le
climat apaisé de la campagne électorale permet de
mesurer le chemin parcouru grâce à un homme,
Michel Rocard. Il fut le
grand architecte du difficile dialogue qui a permis
au Caillou de sortir de la
guerre civile dans laquelle
il s’enfonçait dans les années 80, avec en point d’orgue les dramatiques événements d’Ouvéa. Deux ans
après sa mort, le référendum de dimanche est l’occasion de saluer la vision et
la méthode de l’ancien Premier ministre. Sans lui,
sans son discret compère
Louis Le Pensec qui a mis
en musique les accords de
Matignon, la parenthèse de
paix de ces trente dernières
années n’aurait jamais été
possible. Mais cet éloge du
rocardisme appliqué à la
Nouvelle-Calédonie n’est
pas qu’une question de mémoire. Dès lundi, Emmanuel Macron devra démontrer qu’il est à la hauteur de
cet héritage. Dans sa pratique métropolitaine très
verticale du pouvoir, le chef
de l’Etat semble avoir
oublié les élans «deuxième
gauche» de sa campagne.
Sur ce dossier ultramarin, il
a en revanche adopté une
position équilibrée: la
France sans la NouvelleCalédonie ne serait plus la
France, mais c’est aux Calédoniens de choisir, est-il
venu dire à Nouméa en
mai. Après le scrutin, c’est
la paix qu’il lui faudra
consolider, c’est un pluriculturalisme vertueux qu’il
devra continuer de promouvoir, des déséquilibres
économiques qu’il faudra
continuer de corriger pour
parachever le dessein rocardien d’une Calédonie
unie, quel que soit son destin vis-à-vis de Paris. •
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Brésil
Le juge tombeur
de Lula adoubé
par Bolsonaro
En charge de l’opération «Lava Jato» qui a entravé
le retour de l’ancien dirigeant et ouvert
un boulevard à l’extrême droite, le magistrat Sérgio
Moro a accepté jeudi de devenir «superministre»
de la Justice du président élu.
Par
CHANTAL RAYES
Correspondante à São Paulo
I
l a saisi la balle au bond avec un
empressement goulu. Symbole
de la lutte anticorruption au
Brésil, le juge Sérgio Moro sera le
ministre de la Justice de Jair Bolsonaro, président élu d’extrême
droite. Dans l’avion qui l’amenait
de Curitiba, la ville du sud où il officie, vers Rio, où les deux hommes
se sont rencontrés jeudi, le magistrat avait tenté de justifier ce sulfureux rapprochement. Il n’accepterait, avait-il décrété, que s’il avait
les mains libres pour mener une
action énergique contre la corruption. Et il a eu gain de cause, a-t-il
confirmé dans un communiqué
après la réunion, promettant de
«consolider les acquis des dernières
années».
Peu de temps après sa victoire,
du 28 octobre, le président élu
frappe fort sur l’un des thèmes qui
l’a porté au pouvoir: la corruption.
Avec Sérgio Moro, il s’est doté d’un
«crack». Le magistrat de première
instance était en charge, jusqu’ici,
de la désormais célèbre opération
«Lava Jato» (lire ci-contre), «lavage
express» en portugais, enquête sur
une tentaculaire affaire de finance-
ment illicite des partis qui a discrédité l’ensemble de la classe politique… et a ouvert la voie à la victoire
de Bolsonaro, perçu comme un
outsider.
«BANDITS ROUGES»
Sérgio Moro sera à la tête d’un
«superministère» qui réunira les attributions de divers organismes
de contrôle. Si, pour prendre ses
nouvelles fonctions (le 1er janvier 2019, en même temps que le
président élu), il doit quitter la magistrature, son flirt avec Jair Bolsonaro est cependant un coup dur
porté à sa crédibilité, voire à celle
de l’opération Lava Jato : il
accrédite le discours de l’ancien
président Lula, qui l’accuse de
manquer d’impartialité et de l’avoir
condamné sans preuves, dans le
seul but de l’évincer du jeu politique. Le fondateur du Parti
des travailleurs (PT) est, en effet,
le «trophée» de Sérgio Moro –l’enquête Lava Jato recoupe sa présidence (2003-2011).
Depuis le 7 avril, le vieux leader de
gauche, 73 ans, purge une peine de
douze ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Et
c’est Sérgio Moro qui a signé le
mandat de dépôt par lequel il s’était
rendu, entouré de ses partisans. Les
avocats de l’ex-président n’ont pas
manqué de dénoncer la «précipitation» avec laquelle il a été
condamné à l’été 2017, évoquant
une violation des droits de la
défense. La confirmation au pas de
charge du verdict en appel, en janvier, a conduit à son inéligibilité
alors qu’il était en tête des sondages, et sa mise hors-jeu a ouvert un
boulevard pour Bolsonaro qui a
juré, une semaine avant sa victoire,
qu’il le laisserait «pourrir en prison»
et mènerait une purge contre «les
bandits rouges».
Jusqu’ici, le très mondain Sérgio
Moro s’était affiché avec désinvolture en compagnie d’adversaires de
Lula, dont il jugeait pourtant l’implication dans plusieurs affaires de
corruption. Mais pas avec Jair Bolsonaro. L’an dernier, il avait même
passé son chemin dans un aéroport
alors que celui qui n’était encore
qu’un député farfelu venait à sa
rencontre. En revanche, son
épouse, Rosangela Wolff Moro, n’a
jamais caché sa sympathie pour
l’extrême droite : «Je n’ai pas peur
du changement», a-t-elle posté sur
son compte Instagram à la veille du
second tour de l’élection présidentielle.
La dévorante ambition politique
de l’ancien juge de province a finale-
Sérgio Moro, jeudi à Rio de Janeiro, après sa rencontre avec Jair
ment pris le dessus. Selon le viceprésident élu, le général Hamilton
Mourão, le premier contact entre
Bolsonaro et Moro a été établi en
pleine campagne. Il se trouve que
le 1er octobre, peu avant le premier
tour du scrutin, le magistrat a
rendu publics les aveux de l’ancien
homme fort du gouvernement
de Lula, Antonio Palocci, entendu
pourtant depuis des mois. Palocci y
soutient que l’ancien chef de l’Etat
était au fait des détournements
de fonds au sein du groupe pétrolier
Petrobras. Ce timing troublant
aurait contribué à freiner la poussée
de Fernando Haddad, l’héritier de
Lula, battu au second tour par
Bolsonaro.
SÉISME POLITIQUE
«Justicier fasciste» pour la gauche
mais héros de l’ultradroite, Sérgio
Moro est également critiqué pour
ses méthodes: afin de faire plier les
prévenus, il les maintient en détention provisoire tant qu’ils ne parlent pas, tout en leur faisant miroi-
ter une remise de peine, en échange
de leur collaboration «volontaire».
Protagoniste de la crise politique
qui secoue le Brésil depuis quatre ans, il a grandement contribué
à l’impeachment de Dilma Rousseff,
destituée fin 2016. Le 16 mars de
cette année-là, alors que la Présidente vient de nommer Lula ministre, visiblement pour lui offrir une
immunité, Moro provoque un
séisme politique en levant illégalement le secret sur leurs échanges
téléphoniques. Le juge invoque
alors «l’intérêt public» : «Les gens
doivent savoir ce que leurs responsables font, même quand ils tentent
d’agir dans l’ombre.» «Ce n’est pas le
rôle d’un juge», rétorque Roberto
Gurgel, ancien procureur général.
«Il aurait déjà dû être dessaisi à
l’époque, estime une juriste qui a
voulu rester anonyme. Or personne
n’a osé le faire, par crainte de passer
pour un adversaire de la lutte anticorruption.»
La stratégie de s’appuyer sur l’opinion publique pour mieux faire
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la présidence de Lula (2003-2011), marquée par
une forte demande pour les infrastructures. Sa
formation, le Parti des travailleurs (PT), ainsi
que son principal allié d’alors, le Mouvement
démocratique brésilien (MDB) de l’actuel président Michel Temer, sont en cause. L’élargissement de l’enquête à d’autres marchés publics
a révélé l’implication de formations de droite
alors d’opposition mais qui gouvernent des
Etats fédérés, également commanditaires de
grands ouvrages. Au total, la justice réclame
10,5 milliards d’euros (remboursement des détournements, amendes et indemnités). En
quatre ans, 160 personnes ont été condamnées
en première instance et 77 en appel. L’enquête,
rondement menée par le juge Sérgio Moro,
avance plus lentement dans les tribunaux supérieurs, compétents pour juger la douzaine
de gouverneurs, la centaine de parlementaires
et de ministres, ainsi que le président Michel
Temer lui-même, mouillés dans un scandale
qui touche désormais douze pays latino-américains et africains. Le 21 mars, le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski avait dû démissionner en raison de ses liens avec Odebrecht.
De quoi Lula était-il accusé ?
Selon l’accusation, l’ancien président était le
«commandant suprême» de la corruption, érigée en système de gouvernement. Pour les procureurs, nul besoin de preuves, les convictions
suffisent. De par sa fonction, disent-ils, l’ancien chef de l’Etat ne pouvait ignorer ce qui se
passait à Petrobras. Rien n’aurait pu se passer
sans sa participation directe. Or, en mai 2017,
un audit comptable du cabinet KPMG a conclu
que Lula n’a pris part à aucun acte illicite ou de
corruption dans la gestion du groupe pétrolier
pendant la période analysée (fin 2006 à
fin 2011). Pourtant, l’ancien chef de l’Etat a été
inculpé pour corruption passive, blanchiment
d’argent, trafic d’influence et participation à
une organisation criminelle dans pas moins de
sept affaires, liées ou non à Lava Jato.
Pour quelle affaire Lula a-t-il
été condamné ?
Bolsonaro, élu président du Brésil dimanche. PHOTO SILVIA IZQUIERDO. AP
condamner les puissants est tout
aussi controversée. Les fuites
orchestrées dans la presse ont
irrémédiablement détruit des réputations. Mais elles ont nourri sa
popularité, ternie ces derniers
temps, il est vrai, par son duel avec
un Lula encore très apprécié.
Aujourd’hui, Sérgio Moro en récolte
les fruits.
En plus de la justice, le futur
super-ministre sera également en
charge de la sécurité publique et
de la politique pénale, autre cheval
de bataille de Jair Bolsonaro.
Les idées du président élu dans
le domaine équivalent à un déni
des droits de l’homme : baisse
de la majorité pénale, paravent
juridique pour que la police puisse
tuer impunément du bandido,
fin des aménagements de peines… «Sérgio Moro est un juge
extrêmement punitif, reprend la
juriste anonyme. Il n’est pas
surprenant qu’il voie d’un bon œil
l’agenda agressif de ce gouvernement.» •
«Lava Jato», l’opération
qui a dynamité
le paysage politique
La gigantesque enquête
anticorruption orchestrée
par Sérgio Moro a mis au jour
les agissements frauduleux des
principaux partis brésiliens,
en ciblant surtout la gauche.
L’
opération «Lava Jato» («lavage express») a fait de Sérgio Moro, le juge de
première instance chargé d’instruire ce
dossier très médiatisé, une vedette au Brésil.
Son point culminant fut l’emprisonnement de
Luiz Inácio Lula da Silva, le 7 avril. Retour sur
la plus grande enquête contre la corruption politique jamais menée dans le pays.
Il aurait reçu un triplex de 215m2, d’une valeur
de 500000 euros, dans une station balnéaire
de l’Etat de São Paulo. Un supposé renvoi d’ascenseur de l’entreprise du bâtiment OAS, en
échange de contrats avec Petrobras.
Le 12 juillet 2017, Sérgio Moro a condamné Lula
à neuf ans et demi de prison, peine confirmée
et alourdie par la suite à douze ans et un mois.
Pour son avocat, il n’y a aucune preuve contre
Lula, qui n’aurait visité qu’une seule fois le triplex, en 2014, en tant qu’acheteur potentiel. Il
en aurait alors exclu l’acquisition. Pour les juges, le triplex n’a pas été mis au nom de Lula
pour dissimuler qu’il lui appartenait. Ils se fondent sur un faisceau d’indices, mais surtout sur
les aveux du patron d’OAS, Léo Pinheiro, qui
avait dans un premier temps dédouané l’ancien
président. Les avocats de Lula accusent les juges d’avoir fait pression sur lui pour qu’il
change sa version, en échange d’une remise de
peine, finalement obtenue, après sa condamnation pour corruption active et blanchiment.
Qu’est-ce que «Lava Jato» ?
«Lava Jato» ciblait-elle en priorité
Lula et son parti ?
Lancée le 17 mars 2014, l’enquête doit son nom
à une station-service de Brasília qui servait de
paravent à un vaste réseau de blanchiment
d’argent. Elle remonte vite vers la compagnie
pétrolière semi-publique Petrobras, au cœur
d’un système de financement occulte des partis. Les groupes du BTP, tel Odebrecht, le Bouygues brésilien, avaient formé un cartel pour
frauder les appels de Petrobras. Les contrats
décrochés étaient surfacturés, et des commissions reversées aux partis au pouvoir. Le tout,
via des directeurs que ces partis faisaient nommer dans le groupe pétrolier, avec l’aval du
chef de l’Etat. L’affaire recoupe la période de
C’est incontestable, même si tous les grands
partis sont visés. Le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, droite), par exemple, a
pu compter sur la mansuétude de la justice. Son
candidat à la présidentielle, Geraldo Alckmin,
apparaît sur la liste de politiciens arrosés par
Odebrecht. En 2010 puis en 2014, il avait reçu
plus de 2,5 millions d’euros en fonds illicites de
campagne du géant du bâtiment. Pourtant,
Alckmin n’est pas jugé pour corruption comme
Lula, mais pour infraction au code électoral, un
délit bien moins grave, qui ne l’a pas empêché
de se présenter.
C.Ra. (à São Paulo)
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MONDE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
CHINE Le «Global
Times» table
sur YouTube pour
tacler l’Occident
Depuis janvier, le quotidien proche du Parti
communiste publie des vidéos pour défendre
la politique étrangère du pays face au traitement
«biaisé» des Etats-Unis et de l’Europe.
Un nouvel outil de soft power.
Par
ZHIFAN LIU
Correspondant à Pékin
L
e ton est synthétique, froid.
«Petite, je me suis toujours
demandée pourquoi les frontières des Etats africains avaient été
tracées de façon si droite», lance
une voix robotique qui fait office de
journaliste dans la dernière vidéo
du module «Les médias occidentaux
démystifiés», réalisé par une petite
équipe au sein du Global Times,
quotidien chinois au format
tabloïd. La «chroniqueuse» virtuelle
répond à sa propre question : ces
frontières «ont été créées par les
Occidentaux au XIXe siècle pendant
la colonisation de l’Afrique». Intitulée «Est-ce que l’aide chinoise en
Afrique s’apparente à du néocolonialisme ?» la vidéo a été mise en
ligne à la veille du sommet sinoafricain à Pékin, début septembre,
qui a vu la Chine promettre une
nouvelle aide de 60 milliards de
yuans (soit 7 milliards d’euros) au
continent.
«BÂTIR DES ÉCOLES»
Ce clip est l’un des rares à avoir été
traduit et sous-titré en anglais et
publié sur YouTube et Twitter, deux
plateformes interdites en Chine
continentale. Réalisées par des
«journalistes qui ont étudié à
l’étranger», explique-t-on au quotidien Global Times, tout en refusant
de révéler le budget alloué, ces vidéos sont clairement destinées à séduire une audience internationale,
même si une version traduite avec
sous-titres en mandarin est également publiée sur Weibo, le principal
réseau social chinois. Au moyen de
captures d’écran de sites d’information pour la plupart américains, le
clip recense les critiques émanant
de l’Occident au sujet de la présence
chinoise sur le continent africain,
allant des prêts alloués par Pékin
aux menaces de surendettement en
passant par le débat sur une possible forme de néocolonialisme en
Afrique. «Beaucoup de pays africains ont déclaré leur indépendance
après la Seconde Guerre mondiale.
Et depuis, ils ont été abandonnés
dans leur reconstruction. L’Afrique
est vue comme un continent sans
espoir par l’Occident», contre-attaque la voix de synthèse, accusant en
substance les puissances occidentales d’hypocrisie et d’amnésie.
Le Global Times en profite pour
égratigner Donald Trump, avec
qui Pékin s’enlise depuis plusieurs
mois dans une guerre commerciale,
en reprenant une formule polé-
mique du président des Etats-Unis.
En janvier, évoquant l’accueil d’immigrés du Salvador, de Haïti ou
encore de pays africains sur le
sol américain, Trump avait demandé : «Pourquoi laissons-nous
tous ces gens issus de pays de merde
[“shithole countries”] venir ici ?»
Dans le clip du Global Times, ce
rappel est censé mettre en exergue
la condescendance des Occidentaux envers l’Afrique. Alors que la
Chine, elle, a permis de «bâtir des
écoles», «moderniser le continent»
et même «sauver quatre éléphants»
ensevelis en Tanzanie, insiste le
quotidien.
«FAN DE BRUCE LEE»
Quelques Africains sont aussi invités à donner leur avis sur les bienfaits de la présence chinoise, à l’occasion d’un micro-trottoir assez
lunaire. «Vous ne verrez jamais un
enfant qui a grandi ici qui ne soit
pas fan de Bruce Lee ou Jackie
Chan», déclare un premier intervenant, une manière subtile de
montrer la diffusion du soft power
chinois au sein de la jeunesse
d’Afrique. «Ce n’est pas de la colonisation, c’est du business. Au XVIIIe
et au XIXe siècle, les Européens sont
arrivés dans l’Ouest de l’Afrique
pour débuter une colonisa- lll
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Carnet
Captures d’écran
de l’une des vidéos sur l’aide
chinoise en Afrique publiées
par le quotidien
sur YouTube, plateforme
pourtant interdite
en Chine continentale.
SOUVENIRS
CAPTURES GLOBAL TIMES
lll tion de façon bien brutale»,
témoigne un autre… qui reconnaît
tout de même une forme de colonisation par la Chine, même si elle est
moins violente. La vidéo se conclut
par une injonction directement destinée à l’Ouest : «Les Occidentaux
peuvent ignorer les conditions de vie
des Africains, et leur souffrance,
mais quand d’autres essaient de rendre de l’espérance à ce continent
sans espoir, ne spéculez pas de manière malveillante sur leurs intentions !»
En janvier, le Global Times étrennait cette nouvelle série avec un
épisode consacré à la première base
militaire chinoise à l’étranger, installée à Djibouti, dans la corne de
l’Afrique. La description de la vidéo
sur YouTube annonçait la couleur:
«Les médias occidentaux sont tellement doués pour salir la Chine.
Prenons leur point de vue sur la
première base militaire chinoise
à Djibouti comme exemple.» La
deuxième est intitulée: «L’idéologie
chinoise est-elle en train d’infiltrer
l’Occident ?» Et d’évoquer les téléphones Huawei – le géant chinois
de la téléphonie a été écarté du marché de la 5G par l’Australie pour des
raisons de sécurité nationale ainsi
que par l’Inde, le grand rival régional– ou encore les Instituts Confucius, ces centres culturels installés
à l’étranger, accusés par les médias
occidentaux de diffuser la propagande du Parti communiste chinois (PCC). Autant de thèmes jugés
sensibles par Pékin, qui cherche
à rétablir sa vérité. «Ces sujets nous
ont été inspirés par la couverture
injuste des médias occidentaux
concernant la politique étrangère de
la Chine», détaille le journaliste chinois en charge de ce nouveau module, qui tient à garder l’anonymat.
D’autres n’hésiteraient pas à parler
d’un retour de la propagande, sinon
de fake news.
Au total, le quotidien affirme que
ces vidéos cumuleraient environ
6 millions de vues, en majeure
partie issues de la diffusion sur
Weibo (170000 vues pour celle sur
l’aide chinoise en Afrique), alors
que la moyenne de visionnage
sur YouTube est de… 200 vues. «Le
but du Global Times est probablement de décrédibiliser et attaquer
Donald Trump, mais la confiance
qu’a le monde occidental dans ce
média est très infime, et cette campagne n’a qu’un impact très insignifiant», explique le chercheur
Fu King-wa, du Centre d’étude des
médias et du journalisme
de l’université de Hongkong.
Créé en 1993, le Global Times est la
propriété du Quotidien du peuple,
principal organe de presse des autorités chinoises. Le tabloïd, spécialisé dans l’actualité internationale
et bien connu pour ses éditoriaux
va-t-en-guerre, a lancé une version
en anglais en 2009, avec pour but de
contrer l’idéologie des médias occidentaux. «L’objectif du Global
Times, à l’origine, était de fournir
une perspective chinoise, une forme
de soft power plus que de la propagande», explique le journaliste britannique James Palmer, qui a côtoyé la rédaction pendant sept ans
en tant que responsable éditorial.
Un soft power que Pékin diffuse
allègrement via les réseaux sociaux.
L’un des porte-voix de la propagande chinoise est justement le
rédacteur en chef du Global Times,
Hu Xijin. Et bien qu’interdits, Twitter, Facebook ou Instagram restent
très prisés par la presse chinoise qui
ne lésine pas sur les vidéos de pandas pour montrer au monde une
autre facette du pays.
A Emmanuelle,
18 ans déjà,
Souvenirs doux...
«DURCISSEMENT»
Le journaliste américain Richard
Burger, qui a rejoint le quotidien
chinois quelques semaines avant le
lancement de l’édition anglophone,
ne se faisait pas d’illusions sur son
employeur: «Evidemment, le Global
Times est un journal du gouvernement avec une ligne très pro-Parti
communiste.» Au fil du temps, son
collègue britannique James Palmer
a perçu un «durcissement» de la ligne éditoriale et a rencontré plus de
limites dans son travail. Une évolution qui coïncide, selon lui, avec
l’arrivée de Xi Jinping à la tête de
l’Etat en 2013. «J’ai senti un changement à partir de 2012 [Xi a été désigné secrétaire général du PCC
en novembre de cette année, ndlr].
Les articles étaient de plus en plus
proches de ceux du Quotidien du
peuple ou de l’agence de presse Xinhua», poursuit le journaliste, désormais employé au desk Asie de la revue américaine Foreign Policy.
Depuis son départ, il y a près de
dix ans, Richard Burger observe lui
aussi que le Global Times est encore
plus aligné sur le Parti communiste
et ne s’étonne pas du contenu du
nouveau module vidéo: «Le Global
Times a toujours pris la défense du
gouvernement contre ce qu’il perçoit
comme des préjugés négatifs de la
part de l’Occident.» Du côté du quotidien chinois, on se défend de discréditer quoi que ce soit. «On apporte juste un point de vue nuancé»,
explique le journaliste anonyme,
avant de poursuivre : «Pour ce qui
est de la dernière séquence sur l’aide
chinoise en Afrique, on explique ce
que Pékin a apporté à l’Afrique et
son évolution, un sujet délibérément
négligé par les médias occidentaux.»
Le prochain et quatrième épisode
de la série sera consacré aux nouvelles routes de la soie, projet «fondamental dans la volonté de la Chine
de devenir une superpuissance globale», précise Richard Burger.
Et loin d’échapper aux «critiques»
venues de l’Occident. •
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MONDE
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Octobre dans la vie des femmes Chaque mois,
Libération fait le point sur les histoires qui ont fait
l’actualité des femmes, de leur santé, leurs libertés
et leurs droits. Trente-huitième épisode dans lequel il est, entre autres,
question de tests de virginité, de mort in utero, du logiciel sexiste
d’Amazon, ou encore d’inégalités de traitement sur Wikipédia :
la physicienne Donna Strickland (photo) n’avait pas eu droit à une fiche
avant d’obtenir le prix Nobel en octobre avec deux hommes qui, eux,
étaient déjà dûment référencés sur l’encyclopédie. PHOTO GETTY IMAGES. AFP
LIBÉ.FR
Les Turcs malades des comptes d’apothicaires
Pénurie de
médicaments,
restrictions d’activité
dans les hôpitaux…
La santé publique
est menacée,
notamment en
raison de la politique
monétaire d’Ankara.
Par
QUENTIN RAVERDY
Correspondant à Istanbul
«V
ous auriez du Salofalk?» demande
un élégant quinquagénaire, après avoir patiemment attendu son tour
devant le comptoir de la
pharmacie Elysium, à Istanbul. A l’homme, souffrant
de la maladie de Crohn,
l’un des vendeurs n’a qu’un
«non», poli mais gêné, à offrir. «Chaque jour, nous devons dire à 15 ou 20 de nos
clients que nous n’avons pas
leurs médicaments en stock»,
déplore la gérante de la pharmacie, Zozan Padel. L’énergique jeune femme affirme
se démener pour acheminer
certains produits d’autres
magasins de la métropole,
voire d’autres villes du pays.
Mais parfois en vain. «C’est
très dur quand on ne peut
rien faire. On est un petit
commerce de quartier, on
connaît tout le monde ici»,
soupire-t-elle. La pénurie va
du collyre pour les yeux à
l’antidiabétique, en passant
par les traitements contre le
cancer. Avec l’aide des médecins, Zozan Padel cherche
des médicaments de substitution, sans garantie de
succès. «C’est évident que
des gens risquent de mourir»,
lâche-t-elle.
Racines. Selon les professionnels, des centaines
de médicaments seraient
concernés dans tout le pays.
Les racines de cette crise
sont doubles, explique le
président de la Chambre
des pharmaciens d’Istanbul
(IEO), Cenap Sarialioglu. Tout
d’abord, une erreur structurelle et ancienne : «Notre
dépendance envers les importations de médicaments.»
En effet, 65 % des produits
des pharmacies turques
Dans une pharmacie d’Istanbul, le 16 août. PHOTO DANIELLE VILLASANA.THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
viennent de l’étranger (Allemagne, Etats-Unis, Suisse,
France, etc.).
Ensuite, un problème
conjoncturel, directement lié
aux déboires économiques
que traverse la Turquie. Depuis plusieurs années, le
ministère de la Santé impose
un taux de change fixe pour
l’achat de médicaments importés: 1 euro pour 2,69 livres
turques. Or, depuis plusieurs
mois, la devise nationale,
ébranlée par les politiques
monétaires peu orthodoxes
menées par le président
Erdogan, est en chute libre.
La monnaie européenne
s’échange aujourd’hui contre
6,40 livres turques. Dès lors,
«du point de vue de ces investisseurs, il n’y a pas de profits
à faire en Turquie», analyse
Cenap Sarialioglu. Pour ne
pas perdre leurs contrats
locaux, les entreprises étrangères maintiennent certes un
niveau d’échange minimum,
mais le résultat est bien visible: «De la production aux
entrepôts de stockage et des
entrepôts aux pharmacies, il
n’y a pas de flux suffisant de
médicaments», conclut le
patron de l’IEO.
Du côté du gouvernement
turc, on promet une hausse
du taux directeur l’an prochain mais dans les pharmacies, on reste dubitatif :
«Je pense que les autorités refusent de voir la réalité en face.
La hausse sera très limitée.
Si elles décidaient vraiment
«C’est évident
que des gens
risquent de
mourir.»
Zozan Padel
pharmacienne à Istanbul
d’augmenter sensiblement le
taux, cela coûterait très cher à
l’Etat vu que 95% des médicaments vendus sont remboursés
par la Sécurité sociale», estime Zozan Padel.
Inévitablement, la pénurie
aiguise les appétits. Les médicaments rares – ou leurs
versions contrefaites – se
vendraient désormais au prix
fort sur le marché noir. Au
milieu de la crise, un acteur
de l’ombre devient un incontournable pour les pharmacies : le çantaci («celui qui
pratique le commerce à la valise» en turc), qui charge –illégalement– ses sacs de produits achetés à l’étranger.
«Je me fournis en France et en
Allemagne, et je revends
aux pharmacies qui en
ont besoin ici», explique
Erhan (1). Pour couvrir les
frais (obtention des prescriptions, coût d’achat élevé en
Europe, transport) et la prise
de risques, le médicament
est monnayé trois à dix fois le
tarif normal en Turquie. «Je
fais ça pour aider les gens.
Mais c’est un travail stressant. Si je ne le fais pas à
temps, des patients peuvent
mourir», assure le çantaci.
Scanner. Aujourd’hui, les
pharmacies ne sont pas les
seules victimes des aléas de
l’économie turque. Les services hospitaliers seraient
également dans la tourmente. Pour preuve, comme
le rapporte le journal turc
Birgün, le médecin en chef
de l’hôpital Gazi d’Ankara
aurait été contraint de passer
une note interne suspendant les opérations «non vitales» dans l’établissement.
En cause, les difficultés d’approvisionnement en produits médicaux – majoritairement importés – utilisés
dans les blocs. Au centre
hospitalier universitaire de
Hacettepe, dans la capitale
turque, et également pour
des raisons budgétaires, le
personnel médical ne serait
plus en mesure de fournir des images avec le
scanner PET-CT (utilisé pour
le diagnostic et le suivi
des cancers). Et plus aucun
rendez-vous ne serait planifié. «La grande majorité
des hôpitaux du pays sont
confrontés à ces manques»,
déplore le président de l’association médicale de Turquie (TTB), Sinan Adiyaman.
Et le pronostic de ce chirurgien, lui aussi directement
touché jusque sur sa table
d’opération, n’est guère optimiste : «Cela risque de devenir l’un des grands problèmes
du pays, et la situation ne va
faire qu’empirer dans les mois
à venir.» •
(1) Le prénom a été modifié.
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Qui est mort
ce 30 octobre ?
Un dénommé Hardy
Fox (73 ans), connu pour être la tête pensante,
longtemps anonyme, du plus grand mystère
de la musique pop américaine, les Residents,
et cette obscure «Cryptic Corporation» que l’on
a toujours fantasmée comme une sorte
d’intendance du groupe californien. PHOTO DR
Corée du Nord: les abus
sexuels, arme d’Etat
«La violence sexuelle en Corée
du Nord est un secret de polichinelle, largement toléré
et non traité», constate le
directeur général de Human
Rights Watch (HRW), Kenneth Roth. L’ONG a enquêté
sur les abus sexuels dans les
pays reclus. De son rapport
publié jeudi, il ressort que les
femmes nord-coréennes sont
les proies des policiers et
autres représentants des services de l’Etat, qui leur infligent des abus sexuels dans
une impunité quasi totale.
HRW base son enquête sur
des entretiens avec 54 transfuges nord-coréens et dépeint un sombre tableau des
viols et autres abus perpétrés
par les personnels de sécurité, tels que les gardes-frontières, mais aussi des civils en
position d’autorité.
Les Nord-Coréens qui se font
prendre en tentant de s’enfuir
en Chine ou qui sont renvoyés
chez eux s’exposent à des châtiments très durs, dont la torture. S’y ajoutent pour les
femmes les abus sexuels, selon l’ONG. «Chaque soir, des
femmes étaient forcées de partir avec un gardien et étaient
violées, dit une victime trentenaire, qui fut emprisonnée
dans un centre de détention
frontalier. Chaque soir, un
gardien de la prison ouvrait la
cellule. Je me tenais très tranquille ; je faisais comme si je
n’avais pas remarqué; j’espérais que je ne serais pas celle
qui serait obligée de le suivre»,
poursuit-elle.
Les contrebandiers qui font
transiter des marchandises à
la frontière avec la Chine pour
les revendre sur les marchés
privés autorisés ces dix dernières années par le régime
sont obligés de payer des
pots-de-vin ou de fournir des
prestations sexuelles à des
gens très divers, ajoute HRW.
Parmi les auteurs d’abus figurent des gérants d’entreprise
publique, des gardes déployés
sur les marchés ou dans les
postes de contrôle routier. On
trouve aussi des «policiers,
des magistrats, des soldats et
des contrôleurs à bord des
trains». En Corée, explique
l’ONG, un viol n’est considéré comme tel que s’il y a
violence.
Des personnes interviewées
par l’ONG racontent que
des victimes ont été expulsées de l’université ou battues
et abandonnées par leur
mari pour avoir apporté la
honte à l’établissement ou à
la famille.
A l’université de Lausanne, en avril. EPFL.CHUV.AFP
La stimulation épidurale (les
électrodes sont placées en
dehors de la membrane protectrice de la moelle) au niveau lombaire, en dessous
de la lésion, a été utilisée en
combinaison avec un entraînement physique intensif avec harnais chez les
trois blessés : David M., un
Suisse de 28 ans paralysé à la
suite d’un accident de sport
en 2010 ; Gert-Jan Oskam,
un Néerlandais de 35 ans
victime d’un accident de
vélo en 2011 ; et Sebastian
Tobler, un Suisse de 47 ans
accidenté en VTT en 2013.
Harcèlement
La gestion de
Google heurte
en interne
Des centaines d’employés
de Google ont observé
jeudi un arrêt de travail
d’une demi-heure au
siège européen de la
firme, à Dublin, dans le
cadre d’un mouvement
mondial contre sa gestion
du harcèlement sexuel en
interne. Une action qui
fait suite à une enquête
du New York Times accusant Google d’avoir couvert des cas impliquant de
hauts responsables.
Tuerie de
Pittsburgh
L’accusé plaide
non coupable
L’homme accusé d’avoir
tué par balles 11 personnes samedi dans une
synagogue de Pittsburgh,
aux Etats-Unis, a plaidé
jeudi non coupable des
44 chefs d’accusation qui
le visent, ce qui signifie
qu’il y aura un procès.
Il encourt la peine de
mort pour assassinats
aggravés de la qualification d’acte antisémite.
Son avocat a demandé
en son nom un procès
d’assises public.
L’expérience comprend
deux phases : en premier
lieu, la stimulation permet une activation des
muscles et augmente
l’endurance à l’entraînement. Ensuite, «au bout de
trois à cinq mois», relate Jocelyne Bloch, on commence
à voir une récupération neurologique, c’est-à-dire que
certains mouvements sont
devenus possibles sans
stimulation électrique.
La prochaine étape sera
de tester cette neurotechnologie très tôt après le
traumatisme, quand le système neuromusculaire n’a
pas encore subi l’atrophie
consécutive à la paralysie chronique, «idéalement
quatre à cinq semaines
après l’accident», précise la
neurochirurgienne.
Images
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
u 43
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Libération Samedi 3 et Dimanche 4 Novembre 2018
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Libération Samedi 3 et Dimanche 4 Novembre 2018
Pages 46-47 : Sophie Divry et Antoine Wauters/ Saisons en enfer
Page 47 : Jeffrey Eugenides/ L’art de bouder
Page 50 : Philippe Geluck/ «Comment ça s’écrit»
u 37
Page 40 : Cinq sur cinq / Au son de l’eau
Page 41 : On y croit / Matthew Dear
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Olivier Cohen
Par
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
C’
est une petite voix qui sort
d’un énorme livre. Une voix
jusqu’ici inconnue, qui a
bondi par-dessus les années pour faire surgir une enfance italienne
du début du siècle dernier. Pas n’importe
quelle enfance, dans n’importe quelle petite
ville: celle d’une enfant illégitime, abandonnée par ses parents et recueillie par un oncle
et une tante, frère et sœur de petite noblesse
désargentée, dans la ville de Treja. Une
pousse de mauvaise herbe solitaire, arrachée
et replantée là, dans la région des Marches,
qui s’épanouit tant bien que mal dans une
grande bâtisse de pierre hors du regard de
tous. «J’allais et venais seule dans la maison,
je tournicotais à vide, de toute façon personne
ne m’appelait.»
La voix est celle de l’Italienne Dolores Prato,
née en 1892 et disparue en 1983, et cette immense «narration», pour reprendre son mot,
celle de son enfance. Avoir vécu un abandon
lui a donné une coloration particulière, un
mélange d’immédiateté et de regret. Il lui a
aussi donné sa nécessité: se raconter, c’est remonter le fil qui conduit à l’existence. «Nous
ne sommes jamais commencés ; personne ne
trouvera le piton auquel s’accroche le premier
anneau de la chaîne, lit-on dès les premières
pages. Nous, nous commençons à être avec le
premier souvenir que nous rangeons dans
notre magasin. Le lieu où l’on eut les premières
alertes de la vie devient nous-mêmes. Treja fut
mon espace, le panorama qui l’entoure, ma vision : terre du cœur et du rêve.»
Voilà pour le programme des quelque huit
cents prochaines pages : l’exploration minutieuse de cette «terre du cœur et du rêve».
Comme si celle-ci pouvait servir de piton, être
à elle seule l’ancrage manquant, l’origine.
Comme si les lieux pouvaient combler le vide
dans lequel l’enfant a grandi et d’où elle vient,
vide autour duquel l’auteure ne cesse de tourner. Bas la place y’a personne est un récit de
souvenirs écrit une soixantaine d’années plus
tard mais il n’est pas hanté par une nostalgie
pour un bonheur enfui, simplement pour
l’enfance brute, pour ce qui a Suite page 44
Dolores Prato, un monde
d’enfance Les aventures
d’un grand récit retrouvé
52 u
Libération Samedi 3 et Dimanche 4 Novembre 2018
Dublin
tout pour U2
Studio d’enregistrement, maison
d’enfance, musée… pélerinage dans
la ville qui a vu naître le groupe rock
irlandais, avant l’achèvement, à domicile,
de sa dernière tournée mondiale.
Par
GILLES RENAULT
Photos
GEORGES VORONOV
D’
ici quelques jours, U2 bouclera sa tournée mondiale
«Experience + Innocence». Comme ce fut le cas
des précédentes campagnes, celle-ci a pris la
forme d’une longue marche triomphale, avec
des salles affichant complet aux quatre coins
de la planète, depuis Tulsa, Oklahoma, début
mai. Débarqué en Europe à la fin des vacan-
SARAH BOUILLAUD
C’est la hausse de la fortune des dynasties américaines Walton, Koch et Mars depuis 1982 alors que
sur la même période, le revenu moyen d’un Américain a baissé de 3 %. Des chiffres issus du rapport
«Billionaire Bonanza 2018», écrit par Chuck Collins
et Josh Hoxie, de l’Institute for Policy Studies, qui
pointent la concentration croissante entre quelques
mains de la fortune aux Etats-Unis. Les Walton
sont propriétaires de la chaîne de grands magasins
Walmart, la famille Mars dirige la Mars Incorporated
(agroalimentaire), alors que Koch Industries possède
des intérêts dans le pétrole ou la chimie. Dans ce rapport, on apprend que Jeff Bezos, Bill Gates et Warren
Buffet sont, à eux trois, plus riches que la moitié la
plus pauvre de la population américaine.
Traités par stimulation électrique dans le cadre d’un
programme de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et de l’Hôpital
universitaire de Lausanne
(CHUV), trois paraplégiques
ont pu marcher à nouveau,
y compris, dans un second
temps en l’absence de la stimulation. «Personne n’avait
démontré avant» cette dernière possibilité chez l’humain, a assuré à l’AFP la
neurochirurgienne Jocelyne
Bloch, du CHUV. Dans un
éditorial de Nature, le spécialiste en rééducation à
l’université de Washington
à Seattle Chet Moritz y voit
une «preuve solide que le cerveau et la moelle épinière ont
rétabli des connexions naturelles». Pour lui, cela constitue un «pas de géant».
Dolores Prato, photo non datée. PHOTO CENTRO STUDI DOLORES PRATO, TREJA
5868%
Paraplégiques: l’effet électricité
Selfie business
Libération Samedi 3 et Dimanche 4 Novembre 2018
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u 53
Page de gauche : le Ha’Penny Bridge ; ci-dessous, la maison d’enfance du chanteur
Bono sur Cedarwood Road et le Little Museum of Dublin où une salle entière est
consacrée au groupe irlandais. En bas, U2 à Dublin en 1980. PHOTO P. SLATTERY DALLE
ces d’été, le show a notamment été présenté
quatre soirs durant à Bercy devant un parterre
parisien rituellement conquis. Mais si une
seule ville doit symboliser la liesse, c’est bien
Dublin, là où la saga a commencé, voici maintenant quarante-deux ans. Et où elle
connaîtra un nouvel acmé, avec des fans annonçant leur venue (depuis Melbourne,
Montréal ou Seattle) dans le cadre des quatre
concerts planifiés du 5 au 10 novembre à la
3Arena. D’où cette petite bal(l)ade sur les traces des parangons du rock épique, détenteurs,
avec le «360° Tour», étalé de 2009 à 2011, du
record de la tournée la plus rentable de l’histoire (584 millions d’euros).
1 Cedarwood Road
Une fois n’est pas coutume, le sens de
la visite peut s’envisager ici sur des bases
chronologiques. Sur l’avant dernier album de
U2, Songs of Innocence, figure la chanson
Cedarwood Road. Celle-ci fait explicitement
référence à l’endroit où a grandi le chanteur,
Bono, à une époque où ses voisins et amis ne
le connaissaient encore que sous le nom de
Paul Hewson. Le texte dit: «Du nord au sud,
de l’autre côté de la rivière/C’est un long chemin par ici/Tout le vert et tout l’or/La douleur
que tu caches, la joie que tu étreins/ La fierté
la plus insensée qui t’incite à quitter/ Les hauteurs de Cedarwood Road, Cedarwood Road.»
La rue en question est représentée dans le
show actuel, sur écran géant, sous forme de
dessins d’animation.
Elle se trouve en réalité à Glasnevin, une
bourgade de la banlieue nord de Dublin, avec
pour unique argument pittoresque un jardin
botanique. Pour rallier Cedarwood Road, il
faut prendre le bus 83 depuis le centre. Vingt
minutes plus tard, on se retrouve au milieu
de nulle part, dans une artère sans âme dépourvue de commerces, où les petits pavillons, tous identiques, ont la particularité
de n’en avoir aucune. Maisonnette middle
class à la morosité archétypale qu’un carré de
verdure ne suffit pas à extraire de la torpeur,
le numéro 10 se compose d’un rez-de-chaussée en brique rouge et d’un étage en crépi.
L’endroit est habité et il ne se visite pas. Mais
on comprend aisément que quiconque y réside puisse éprouver un jour la tentation irrépressible de partir. Loin.
Aujourd’hui, Bono possède (entre autres) une
demeure à Killiney, dans une autre banlieue
bien plus chic de Dublin, non loin de la mer;
ainsi qu’une villa à Eze-sur-mer, près de Nice.
Dans les deux cas, un haut portail a remplacé
le muret d’antan.
2 Le long de la River Liffey
Les albums mythiques des débuts de
U2, Boy, October et War, ont été enregistrés
dans les fameux Windmill Lane Studios dont
aujourd’hui rien ne subsiste –pas même l’imposant mur taggé par les fans qui, naguère,
faisait encore office de mémorial improvisé.
Traîner ses Converse dans le secteur renseigne néanmoins sur la mutation d’une ville en
proie à la gentrification, à l’instar du beau
bâtiment hébergeant des espaces de coworking en lieu et place des défunts studios. Ou,
à proximité, des spectaculaires Convention
Center et Pont Samuel Beckett (suggérant la
forme d’une harpe celtique), respectivement
conçus ces dernières années par les architectes Kevin Roche et Santiago Calatrava.
Pour en revenir à nos moutons, signalons tout
de même que, sans s’éloigner de la fameuse
River Liffey – le fleuve qui traverse la capitale–, U2 a trouvé refuge depuis fin 1994 dans
un autre hangar, où germe un projet de
musée, sur le Hanover Quay lui aussi cerné
par les grues. Mais pour l’heure, il faut se satisfaire des diverses dédicaces ornant la façade, ou affiches énigmatiques placardées
avec le mot «Adampink» et le visage du bassiste, Adam Clayton, interprétables comme
une invitation faite au musicien à révéler son
homosexualité – putative au demeurant.
Toujours le long de la Liffey, le pèlerin pourra
aussi prendre la pose sur le Ha’Penny Bridge,
une passerelle piétonne blanche, où l’immuable quatuor réalisa une célèbre série de photos à ses débuts. Ou boire une stout au bar du
Clarence, hôtel bourgeois (et guère folichon)
du quartier noceur de Temple Bar, acheté par
les frères d’armes, Bono et le guitariste The
Edge, au début des années 90.
3 Le jardin de Merrion Square
Puisque nul ne songerait évoquer l’Irlande sans sa couleur fétiche, observons
qu’on trouve aussi trace de U2 dans la verdeur
du jardin public de Merrion Square, situé
dans un quartier résidentiel, non loin du centre. Le lien est un peu ténu, cependant. Dans
un angle du jardin, se trouve en effet une statue d’Oscar Wilde, en face de sa maison d’enfance. Franchement moche – l’illustre écrivain, en veste verte, y arbore un rictus, les
jambes écartées, vautré sur un gros rocher–
celle-ci est complétée par deux gros piliers
noirs sur lesquels diverses personnalités ont
recopié des citations. Dont, on y arrive, Bono,
qui a choisi: «C’est lorsqu’il parle en son nom
que l’homme est le moins lui-même. Donnezlui un masque et il vous dira la vérité.» Propositions alternatives, recopiées par autrui :
«Quand les gens sont de mon avis, j’ai toujours
le sentiment de me tromper»; «Je peux résister
à tout sauf à la tentation» ; «Un cynique est
quelqu’un qui connaît le prix de tout et la valeur de rien», etc.
4 Mains (pas si) courantes
Ouvert il y a sept ans dans un immeuble
de style géorgien du XVIIIe siècle, le Little Museum of Dublin est un charmant bric-à-brac
qui compile plus d’un siècle d’archives. Portraits de Samuel Beckett et de Francis Bacon,
buste de Bram Stoker (l’auteur de Dracula),
reconstitution d’un bureau vintage de l’Irish
Times, le quotidien de référence, photo dédicacée de l’actrice Maureen O’Hara… A de rares exceptions près – quelques pièces ayant
été acquises dans des ventes ou des brocan-
Océan
reann O’Sullivan, la manageuse
tes–, l’ensemble provient de
Atlantique
du musée (qui, début 2019, indons faits par les habitants
vestira un bâtiment plus
qui, en retour, reçoivent
ROYAUMEgrand, à côté de l’adresse acdeux invitations à vie.
UNI
Océan
tuelle, 15 St Stephen’s
Au deuxième étage, une
Atlantique
IRLANDE
Green), décrypte : «Appasalle entière est consacrée
remment, le groupe est passé
à U2 : affiche d’un «Irish
Dublin
incognito, un week-end
Tour 80» à 3 livres l’entrée
Mer
en 2013, et il a laissé ce témoi(environ 3,4 euros), photos
d’Irlande
gnage. Je n’étais pas là ce jour et
de prime jeunesse (cf : le vipersonne ne les a reconnus. Mais
sage boutonneux d’Adam Clay50 km
nous avons fait expertiser le dessin
ton), pochettes de disques collecpar un graphologue: il est formel, c’était
tor, objets promotionnels… Et puis, à
l’entrée de la pièce, l’énigmatique contour de bien eux !» La Vierge (ou Lionel Messi, ou
mains dessiné sur une feuille blanche et soi- George Clooney…) lui serait apparue que la
gneusement encadré sous verre. Que Mui- guide n’offrirait pas un plus large sourire. •
With or without U2
Y aller
Nombreuses liaisons
quotidiennes depuis
Paris et la province.
Y dormir
Le Clarence Hotel, pour
qui souhaitera garnir
la cagnotte de Bono et
The Edge.
Rens. :
Theclarence.ie
Pembroke Hall
Guesthouse, calme et
voluptueux, dans le
quartier résidentiel de
Ballsbridge.
Rens. :
Pembroke-hall.ie
Y manger
Le Hard Rock Café
expose une Trabant de
la tournée «Zoo TV», ou
les lunettes de Bono du
clip Beautiful Day.
Captain America’s Diner,
qui a hérité d’une guitare
de The Edge.
Finnegan’s of Dalkey où,
dit-on, Bono a ses
entrées.
A défaut, on peut
toujours se venger
sur la saucisse-purée.
Eathos, adresse
immaculée et tendance,
aucune chance a priori
d’y croiser le groupe,
mais les breakfasts et
salades sont très audessus de la moyenne.
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Par
CHLOÉ PILORGET-REZZOUK
D
eux ados tués en une nuit. L’un,
frappé à la tête lors d’une bagarre
à Sarcelles (Val-d’Oise), l’autre,
suriné lors d’une rixe entre deux quartiers rivaux de la capitale, le 23 octobre.
Un double drame comme la France n’en
avait plus connu depuis des lustres, obligeant le nouveau ministre de l’Intérieur,
Christophe Castaner, à annoncer «une
remise à plat» du plan d’action contre
les bandes. Une semaine après sa nomination, Castaner a promis un renfort de
«dix gardiens de la paix supplémentaires» pour le commissariat du XXe arrondissement de Paris, ainsi que la mise en
place de «référents bandes» dans chaque
commissariat. Alors que le phénomène
se concentre essentiellement sur l’agglomération parisienne (lire encadré),
comment les policiers tentent-ils d’endiguer ces violents affrontements ?
«Le contour de ces bandes est compliqué
à établir. Elles ne sont pas organisées ni
structurées autour d’un chef, comme le
sont des groupes liés au trafic de drogue
ou à l’économie souterraine des cités, qui
se constituent autour d’un objectif lucratif», décrit Loïc Lecouplier, responsable
Ile-de-France du syndicat de police Alliance. Loin des gangs à l’américaine, on
a plutôt affaire à des groupes informels,
mobiles, de jeunes qui s’agglomèrent, se
regroupent au bas des immeubles : ils
ont grandi ensemble, fréquentent les
mêmes bahuts, les mêmes squares et les
mêmes bancs. Parfois sur fond de trafic
de stups, mais pas toujours. Où ont-ils
l’habitude de se retrouver? Qui affronte
qui? Quelle est la part de membres «permanents» et «d’occasionnels» ?
«MATCH RETOUR»
Abritée dans le XIIIe arrondissement, la
Cellule de suivi du plan «bandes» (CSPB)
tente de répondre à ces interrogations au
moyen d’une surveillance quotidienne
du phénomène dans la capitale et sa petite couronne. Dépendante de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP), cette
cellule de renseignement a été lancée à
l’été 2010, dans le cadre d’un plan préfectoral de lutte contre les bandes. A l’époque, le nombre de rixes était bien supérieur à celui d’aujourd’hui. Affolant les
autorités, les membres de «Candy Shop»
(inspiré du tube éponyme du rappeur
50 Cent), «GDN» (pour «gare du Nord»)
ou «Def Mafia» venaient mener des expéditions punitives au cœur de Paris, du
quartier Pigalle en passant par le Forum
des Halles ou la gare du Nord.
Chaque matin, dès 8 h 30, le rituel de
cette équipe de sept personnes est le
même. Il faut traiter toutes les remontées de la nuit: mains courantes, procèsverbaux d’interpellations, synthèses
et comptes rendus transmis par les
commissariats d’arrondissement ou les
états-majors. Derrière leurs écrans,
les policiers analysent, trient et enregistrent toutes les informations liées
à des faits ou à des personnes susceptibles d’être rattachées à un groupe violent. «Nous allons vérifier pour voir si ça
relève du phénomène de bande ou si on
est, par exemple, face à une simple bagarre pour une cigarette. Il s’agit de
PARIS
Estimer les risques
pour éviter les rixes
Après l’annonce de renforts policiers dans la capitale par
le ministère de l’Intérieur, «Libération» a rencontré les agents
de la cellule de suivi du plan «bandes», qui effectuent au quotidien
un travail de renseignement. En huit ans, ils ont vu la violence
perdurer entre jeunes entraînés par l’effet de groupe.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
A Sarcelles (Val-d’Oise),
le 24 octobre, après la mort d’un
jeune de 17 ans dans une rixe.
PHOTO LE PARISIEN. MAXPPP
«LA RUE EST VIRTUELLE»
Fini, l’époque où les bandes de banlieue
descendaient en force, le soir tombé, jusqu’au parvis de La Défense pour des bagarres monumentales : il n’y a plus,
Depuis septembre,
quatre mineurs ont
été tués dans des rixes
entre bandes en région
parisienne. Le premier,
âgé de 16 ans, a été
abattu de plusieurs balles
dans une cité de SaintDenis, le 17 septembre.
Le 14 octobre, c’est un
collégien de 13 ans qui
est décédé après avoir
été frappé aux Lilas, ville
limitrophe de Paris.
Selon l’autopsie,
l’adolescent, qui avait
des antécédents
cardiaques, est décédé
d’un «œdème
pulmonaire massif» après
avoir fait deux malaises.
Il aurait reçu «un coup de
pied» alors qu’il se
trouvait au sol après une
altercation avec un
groupe armé de bâtons,
de barres de fer et d’un
pistolet de paintball.
La série noire s’est
poursuivie dans la nuit
du 23 au 24 octobre, avec
le décès de deux ados
de 16 et 17 ans.
L’un a été frappé à la tête
lors d’une bagarre près
de la gare RER de
Sarcelles (Val-d’Oise).
L’autre été tué par arme
blanche boulevard
Mortier, dans
le XXe arrondissement
de Paris.
à proprement parler, de rivalités entre
Paris intra-muros et sa périphérie. Mais
plutôt des tensions et affrontements sur
des secteurs très restreints: entre quartiers d’un même arrondissement ou
entre arrondissements limitrophes. La
haine, transgénérationnelle, se transmet
de frangin en frangin: «Certains prennent la relève des grands frères, tandis
que d’autres sont juste pris dans un effet
de groupe», précise la commandante Céline. Si les rivalités se concentrent essentiellement dans le nord-est de la capitale,
«ça touche tous les arrondissements.
Le XVe et le XVIe s’affrontent aussi! Ceux
du XVe font parfois des descentes à la
porte de Saint-Cloud, le point de rassemblement des rivaux», explique Christine (1), la plus ancienne de la cellule.
Quelle est l’étincelle qui déclenche ces
rixes? Un mauvais regard, une histoire
de fille ou de soirée, un match de foot entre quartiers, un vol de casquette ou
de scooter… Des «petites broutilles»,
des «railleries». Parfois, «les jeunes euxmêmes nous disent: “On a des rivalités,
on sait même plus pourquoi”», résume
Loïc Lecouplier, du syndicat Alliance.
On se donne le mot via les réseaux
sociaux et le petit accroc se transforme
en rixe monstre. Les policiers restent
à l’affût des vidéos de bastons ou d’agres-
sions, souvent diffusées sur YouTube.
«Ça leur permet d’asseoir leur présence,
de montrer de quoi ils sont capables,
commente Céline. Et elles permettent
parfois aux policiers d’identifier les
concernés. Mais depuis deux ans, l’usage
de Facebook décline. Avant, ils se
cherchaient en public, s’identifiaient
publiquement. Aujourd’hui, on trouve
moins facilement de traces. Ils utilisent
des canaux éphémères comme Snapchat.» «Aujourd’hui, la rue est virtuelle»,
abonde Colombe Brossel, adjointe
à la sécurité à la mairie de Paris. «Il y a
toujours eu une part importante de
mineurs» dans les bandes mais ils se
faisaient moins attraper, assure-t-on
à la CSPB. «Il y a des gamins de 10-12 ans
qui sont dehors et tiennent parfois des
points de deal. Un gars passe “relever les
compteurs”: tiens, je te donne 5 euros, va
t’acheter un grec !» raconte un ancien
policier de Seine-Saint-Denis.
«QUESTION DE FIERTÉ»
Autre problème majeur: «C’est de plus en
plus violent, affirme un gradé, fin
connaisseur de l’Est parisien. Je suis
étonné de voir des jeunes se frapper pour
rire, comme si c’était un jeu. Même entre
potes, ils se parlent mal, se traitent de
“bâtards” ou “enculés”.» Les outils classiques lors d’une rixe ? «Battes de baseball, barres de fer et bâtons», décrit la responsable de la CSPB. Avec un constat
alarmant: à Paris, on observe depuis plusieurs années une augmentation de la
possession et de l’usage d’armes blanches, même chez les plus jeunes. «Ils
n’ont pas vraiment conscience de ce qu’ils
font, ils sont pris dans l’ambiance :
“Tiens, on va aller défoncer untel.” Mais
quand vous vous retrouvez à encaisser des
coups à un contre 35… relate un ex-policier de Seine-Saint-Denis. Et puis il y a
un mort et ça calme tout le monde.»
Sur le terrain, la gestion du phénomène
reste délicate, en partie faute de moyens
et d’effectifs. «Dans certaines villes de
banlieue, la nuit, on a seulement un véhicule de police pour couvrir trois à quatre
circonscriptions, dénonce un ancien policier du 93. Il faudrait une présence de
tous les jours. Que les jeunes, le boulanger, le garagiste du coin savent qui vous
êtes.» Sans compter que l’intervention
est complexe. «Il faut agir rapidement et
en nombre, face à des groupes de parfois
50 jeunes d’un côté et de l’autre, comme
cela s’est passé à Champigny-sur-Marne
il y a une quinzaine de jours. Le tout sans
le moindre écart possible», explique un
policier du Val-de-Marne.
Au-delà de ces difficultés, c’est un manque de vision globale que pointent certains agents, peu sensibles à l’annonce
de leur nouveau ministre. «Dès qu’il y a
un drame, on crée quelque chose. Sans
prendre le temps de voir ce qui n’a pas
marché, pourquoi on est passé au travers.
Il n’y a aucune continuité», déplore Loïc
Lecouplier. Pour beaucoup, la réponse
judiciaire est insuffisante. En 2017, sur
les 291 individus interpellés, 124 ont été
déférés devant un juge. «Les mineurs
comprennent qu’ils ne risquent pas
grand-chose. Ils voient leurs potes ressortir de garde à vue sans que rien ne soit retenu contre eux», déplore un policier.
Mais ces faits sont très compliqués à judiciariser : «Les jeunes règlent ça entre
eux, question de fierté. Ce sont surtout les
parents qui portent plainte», indiquet-on à la CSPB. Lors de son discours, Castaner a affirmé que «le dispositif d’instruction et d’enquête» serait renforcé. Depuis deux ans, des groupes locaux de
traitement de la délinquance ont été mis
en place par le procureur de Paris : ils
permettent justement de renforcer l’action corrélée du parquet de Paris, de
l’Education nationale et de la police.
«Réunir tous ces acteurs permet de travailler sur la situation
de tous les jeunes, interpellés et victimes. Car
vous pouvez être auteur
un jour et victime la fois
d’après», rappelle l’adjointe à la Sécurité Colombe Brossel, qui espère pouvoir fixer une
stratégie d’action commune d’ici la fin du
premier trimestre 2019.
Pour nombre de policiers, la question
de l’éducation demeure essentielle :
«L’autre jour, on a
chopé des gamins avec
Un ex-policier
des airsofts [arme à feu
de Seine-Saint-Denis
factice, ndlr] au pied de
la cité, raconte un policier. Je suis allé
faire la morale à une maman, je lui ai dit
de faire attention. Elle m’a répondu: “Je
vais porter plainte contre vous parce que
vous avez pris les airsofts.”» Et de nous
faire remarquer, alors que le groupe de
rap NTM a fêté ses 20 ans cette année :
«“Laisse pas traîner ton fils, si tu ne veux
pas qu’il glisse.” C’est un super titre,
non ?» •
«Ils n’ont pas
vraiment
conscience de ce
qu’ils font, ils sont
pris dans
l’ambiance: “On va
aller défoncer
untel.” Et puis
il y a un mort
et ça calme tout
le monde.»
(1) Le prénom a été modifié.
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
DEUX MOIS
ET QUATRE
MORTS
contextualiser les affaires et de renseigner les services d’enquête», explique
Céline (1), la responsable de la cellule.
Identifier les endroits où les jeunes se
battent, répertorier les points de tension… Ce travail minutieux de renseignement devrait être prochainement
renforcé, selon les vœux du ministre de
l’Intérieur, qui a déclaré vouloir une
«cartographie détaillée» de ces groupes,
«cage d’escalier par cage d’escalier».
Actuellement, on recense dans l’agglomération parisienne 45 «bandes violentes actives», dont 16 dans la capitale,
selon la préfecture de police de Paris.
Dans sa surveillance assidue, la cellule
reste en veille, attentive au moindre
signal, au moindre «match retour». Un
signal, «ça peut être une bagarre, une
personne agressée ou tout simplement
une remontée des collègues de terrain qui
nous disent: “Là-bas, ça bouge un petit
peu”», développe la responsable de la
CSPB. L’an passé, 116 affrontements ont
été comptabilisés contre 137 en 2016. Un
tiers a eu lieu dans la capitale.
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
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14 u
FRANCE
Par
MAÏTÉ DARNAULT
Envoyée spécial dans l’Ain
Photo BRUNO AMSELLEM.
DIVERGENCE
L
Onze nouveaux cas «suspects»
AIN
d’agénésie transverse ont
Bourgété annoncés dans l’Ain,
Saint-Martinen-Bresse
du-Mont
Druillat
mardi, par les autorités. Ils
Saint-NizierJujurieux
le-Désert
s’ajoutent aux sept cas déjà
Douvres
Villars-les-Dombes
Lagnieu
recensés. «Libé» est allé à la
rencontre des habitants des
communes concernées, qui
s’interrogent sur ce phénomène.
E
N
Ô
DRUILLAT
C’est l’épicentre géographique du
«cluster» (la concentration dans le
temps et l’espace) des malformations. C’est là que vit, dans un pavillon, l’une des familles touchées
par ce drame. La mairie de ce
village de 1 200 habitants a pourtant indiqué sur son site internet
qu’aucun enfant concerné n’est
«Bébés sans bras»
«Ce n’est pas
la panique,
mais on voudrait
être rassurés»
RH
es «bébés sans bras» de l’Ain
ne sont plus des bébés. Le
plus âgé a 9 ans, le plus jeune
fêtera bientôt ses 4 ans. Il y a des
filles et des garçons, qui s’appellent
Louis, Sacha ou Rayan. Tous sont
nés entre 2009 et 2014, alors que
leurs mères résidaient, durant les
premiers mois de leur grossesse
(quand se développent les membres
du fœtus), dans un rayon d’une
vingtaine de kilomètres autour de
Druillat, un village de la région Rhône-Alpes. Ces enfants, qui ont vu le
jour dans des hôpitaux et des cliniques de l’Ain ou ses départements
limitrophes, souffrent d’une agénésie transverse du membre supérieur. Pas toujours détectée avant
l’accouchement, cette malformation les prive d’une main, d’un
avant-bras, voire des trois quarts de
leur bras.
Ils étaient sept, à la date de lundi,
dans le recensement du Registre
des malformations en Rhône-Alpes
(Remera), l’organisme à l’origine de
la révélation de cette affaire. Ils
pourraient être onze de plus, a annoncé mardi l’agence nationale de
santé publique (Santé publique
France, SPF), qui a répertorié des
cas «suspects» supplémentaires de
bébés nés entre 2000 et 2014. Ces
profils restent à confirmer, a rappelé mercredi Agnès Buzyn, ministre de la Santé, indiquant le lancement d’une «grande enquête
nationale». «Je veux savoir, je pense
que toute la France veut savoir», a-telle souligné, pointant «la complexité de retourner dans l’histoire
de ces familles» et d’«essayer de comprendre quel point commun il peut
y avoir». Les premiers résultats de
ces recherches pourraient être connus le 31 janvier.
Agnès Buzyn a évoqué «possiblement une piste environnementale»,
en écho au rapport originel du Remera. Celui-ci a établi que «des hypothèses environnementales (produit de l’agriculture? vétérinaire?)
semblent se dessiner mais elles sont
à l’état d’ébauche»: «Deux mères vivaient dans des maisons entourées
de champs de maïs et tournesol et
trois mères se nourrissaient exclusivement des produits de leur jardin
ou de productions locales. […]
Aucune mère n’a pris de traitement
médicamenteux ou n’a consommé de
la cocaïne au cours du premier trimestre […]. Toutes les grossesses
étaient désirées et spontanées», détaille le document. Mercredi, dans
ces villages de l’Ain, les habitants
étaient partagés entre inquiétude
et spéculations.
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
10 km
E
ISÈR
Des champs vus depuis le village de
scolarisé dans l’école communale.
Sur la place de l’église, il n’y a pas
âme qui vive en cette veille de
Toussaint. La boulangerie est fermée le mercredi, le bar-restaurant
n’ouvre qu’en fin de semaine.
Au cimetière, quelques habitants
portent des pots de chrysanthèmes
pour fleurir leurs morts. Georges
passe à grands pas : «C’est pas la
panique ici mais on aimerait être
rassurés.» Ce retraité, qui vit là
depuis onze ans, a l’habitude
de sillonner les chemins du coin.
«L’autre jour, ils épandaient dans
le champ là-haut, raconte-t-il
en désignant un labour à 500 mètres. Il y avait un léger vent et j’en
prenais tellement dans le nez que ça
piquait, j’ai fini par mettre mon
écharpe pour me protéger, se souvient Georges. Beaucoup pensent
que les cultures à maïs sont responsables. Mais vous savez ce que
c’est. Tout le monde a un avis.» Lui
espère qu’il y aura une enquête «sé-
rieuse»: «A la campagne, vous trouvez plein de maisonnettes construites au milieu des champs par de
jeunes couples installés avec leurs
gamins.»
LAGNIEU
C’est le point le plus au sud du cluster. Et également le plus proche de
la centrale nucléaire du Bugey,
à une douzaine de kilomètres. Le
buraliste du bourg de 7 000 habitants secoue la tête: «Si c’était vraiment la centrale, on aurait les mêmes problèmes autour de toutes les
autres [la France compte 19 centrales nucléaires implantées dans tout
le pays, ndlr].» A la boucherie, Paulette, Simone et Christiane sont la
preuve vivante, pensent-elles, qu’il
s’agit d’une pollution récente.
La première a toujours vécu
à Lagnieu, la deuxième s’y est
installée en 1957 et la dernière
en 1964. Et elles sont «en pleine
santé». «Douze ans que je ne suis pas
allée chez le médecin», précise Simone. Jean, un ancien exploitant
forestier, entre dans la boutique :
«Ce que je peux dire, c’est que la forêt est bien malade. J’ai vu des arbres sains mourir en deux ans, sans
raison.» Il avance une hypothèse :
«Quand je travaillais, j’ai toujours
entendu dire que les avions qui arrivaient trop chargés à Saint-Exupéry
[l’aéroport de Lyon, situé à 34 kilomètres] larguaient leur kérosène
sur la Dombes» – la réserve naturelle toute proche, aux innombrables étangs.
DOUVRES
Sacha est né en août 2014 sans
avant-bras gauche. Céline et
Alexandre, ses parents, vivaient
à Douvres (1 100 habitants). «Je
culpabilise tous les jours. Je ne peux
pas m’empêcher de me dire que s’il
a grandi dans mon ventre, c’est forcément ma faute», a confié au Parisien la mère de famille, qui a depuis
déménagé en Normandie. Christian Limousin, le maire de Douvres,
a appris «dans le journal» qu’un des
«bébés sans bras» a passé ses premières années dans sa commune.
«A l’époque, l’information n’était
pas remontée à la mairie. Les gens
qui viennent en location, s’ils ne
s’impliquent pas dans la vie du village ou s’ils n’ont pas d’enfant
à l’école, on les connaît moins»,
constate-t-il. Il va contacter le
bailleur de l’immeuble où résidaient les parents de Sacha pour
préciser leur période d’occupation
et «déterminer une date éventuelle
d’exposition à je ne sais pas quoi».
«La centrale ? On n’est pas dans le
périmètre officiel mais c’est comme
Tchernobyl, ça ne s’arrête pas aux
frontières. Dans le village, il n’y a
qu’une exploitation agricole. La
personne me dit qu’elle met de moins
en moins de produits méchants.
Nous, la commune, on est passés au
zéro pesticide depuis l’année der-
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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u 15
Saint-Martin-du-Mont. Certains habitants soupçonnent l’épandage d’être responsable des malformations observées dans la région.
nière», détaille Christian Limousin.
Reste, selon lui, «la difficulté de
convaincre les habitants d’arrêter
d’utiliser ces produits dans leurs
jardins».
JUJURIEUX
Au tabac-presse de Jujurieux
(2 200 habitants), le patron, JeanPhilippe, confirme qu’une famille
vivant là «a bien une petite fille
de 6 ou 7 ans à qui il manque une
main». Lui est venu de Lyon il y a
trois ans, et la pollution, «c’était
plus voyant en ville qu’ici!» Devant
la boulangerie, Christine spécule :
«Les champs ne sont pas tout proches, donc à Jujurieux, il n’y a que
le traitement de la vigne. Il faut voir
comment ils se harnachent quand
ils traitent.» Une dame s’arrête :
«Vous savez ce qui est scandaleux ?
Les scientifiques qui ont trouvé cette
affaire de bébés, Laurent Wauquiez
leur a coupé le robinet des aides.» Le
Remera, à l’origine de l’alerte, est
«Beaucoup
pensent que
les cultures à maïs
sont responsables.
Mais vous savez
ce que c’est.
Tout le monde
a un avis.»
Georges
un habitant de Druillat
une association. En 2017, elle a reçu
une subvention de 100 000 euros
de la région Auvergne-Rhône-Alpes, soit 40 % de son budget total.
Mais ce financement n’a pas été reconduit en 2018. Selon les services
de la collectivité, la structure
n’aurait pas fourni les pièces admi-
nistratives demandées. «Le Remera
a été victime des coupes sombres
budgétaires que mène la majorité de
Laurent Wauquiez dans le milieu
associatif, dénonce Jean-François
Debat, maire de Bourg-en-Bresse
– où un des sept cas originels a été
signalé – et chef de l’opposition
socialiste à la région. Wauquiez
se gargarise de faire des économies,
mais il y a des dommages collatéraux.» Lors de la dernière
assemblée plénière, l’exécutif
régional s’est livré à un rétropédalage. «Il a été entériné de redonner
un soutien au Remera au vu de l’actualité», confirme Jean-François
Debat.
SAINT-MARTIN-DU-MONT
Comme son nom l’indique,
ce village de 1 600 habitants est
perché sur une colline, à plusieurs
kilomètres des grandes surfaces
agricoles de la plaine. L’épicerieposte-bar est fermée en cette se-
maine de vacances scolaires, durant laquelle Pierre a gardé sa petite-fille. Toute la famille boit l’eau
du robinet : «Ici, il n’y a pas de culture intensive qui pourrait polluer
la nappe», estime le quinquagénaire.
SAINT-NIZIER-LE-DÉSERT
Devant le bar Au plaisir d’étang,
trois vieux discutent. Les bouches
se cousent quand on tente quelques
questions. Saint-Nizier, un millier
d’habitants, vit essentiellement de
l’agriculture. «C’est la grande mode
la pollution environnementale; les
agriculteurs, ils ont bon dos, finit
par lâcher un homme. Si ça se
trouve, c’est un virus, la mère a eu la
rubéole enceinte et puis voilà.» Un
«gamin» de 7 ou 8 ans sans mains
vit bien au village, confirme-t-il: «Il
se débrouille, on le voit passer sur
son quad.» Les collègues opinent.
«Les agriculteurs ont travaillé d’une
certaine façon parce qu’on leur a dit
de faire comme ça. Mais ce n’est pas
nous qui mettons les produits sur le
marché. Faudrait aller voir les grosses firmes qui les fabriquent», suggère un autre homme.
VILLARS-LES-DOMBES
Ce bourg de 4 500 habitants est
celui d’un des cas révélés en début
de semaine. Louis, né en octobre 2012 dans une maternité du
Rhône, n’a pas de doigts à la main
droite. Sa mère s’est signalée au
Remera vendredi dernier après
avoir pris connaissance du témoignage d’une autre famille. Elle
vivait à l’époque à Villars-les-Dombes. Mercredi, la nouvelle ne semblait pas encore avoir fait le tour du
village. Emilie, 25 ans, a grandi là et
est revenue y habiter avec son fils
de 4 ans. Elle soupire, fataliste: «On
ne sait jamais ce qu’on respire ou ce
qu’on avale. Il y aura toujours quelque chose d’anormal, peu importe
où on vit.» •
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Ascoval, ni plié ni
sauvé Le sidérurgiste
du Valenciennois pourrait
bien avoir trouvé un repreneur avec l’entreprise
Altifort mais celle-ci doit encore améliorer
son offre en injectant plus de fonds. L’Etat
en fait une condition sine qua non alors
qu’il resterait une cinquantaine de millions
d’euros à rassembler. PHOTO MARIE ROUGE
Pédophilie: le prêtre qui défie Philippe
Barbarin sanctionné par sa hiérarchie
Après avoir
demandé
publiquement
la démission du
cardinal de Lyon,
Pierre Vignon
n’a pas été
reconduit dans ses
fonctions de juge
ecclésiastique.
Un très mauvais
signal envoyé
aux victimes.
plus investi dans la lutte contre la pédophilie et les dérives
sectaires au sein de l’Eglise,
quitte à bousculer ses cadres.
«Pierre affiche une grande dignité, montrant le vrai sens de
son engagement chrétien, que
j’admire moi-même, en tant
qu’athée. Ce sont des personnes telles que lui qui pourront
redonner sa dignité à
l’Eglise», ajoute François Devaux. Doté d’une forte personnalité, le prêtre semblait
malgré tout affecté jeudi par
la décision de sa hiérarchie.
Par
«Electrochoc». C’est, en
BERNADETTE
SAUVAGET
tous les cas, un très mauvais
signal envoyé quelques jours
avant l’assemblée plénière de
l’épiscopat catholique à
Lourdes. Pour la première
fois, les évêques y reçoivent
des victimes de prêtres pédophiles. La sanction de Pierre
Vignon intervient aussi deux
jours après le procès d’Orléans mettant en cause l’ancien évêque André Fort qui
n’avait pas, lui non plus, signalé à la justice les agissements coupables d’un de ses
prêtres, Pierre de Coye de
Castelet, également jugé
mardi. Dans un réquisitoire
impitoyable, le procureur Nicolas Bessone a requis un an
de prison ferme contre le prélat afin de susciter, a-t-il précisé, un «électrochoc» dans la
hiérarchie catholique.
A la tête du diocèse de 2002
à 2010, Fort n’a pas assisté à
l’audience, invoquant des raisons médicales. C’est le
deuxième évêque poursuivi
devant la justice pour de tels
faits après la condamnation
en septembre 2001 à
trois mois de prison avec sursis de Pierre Pican, ancien
évêque de Bayeux et Lisieux,
décédé en juillet. La hiérarchie catholique n’est pas au
bout de son chemin de croix
judiciaire avec le procès très
attendu de Philippe Barbarin.
Selon certaines sources, le
cardinal, autorité hiérarchique de l’officialité de Lyon,
serait très déprimé. Mais il a
manifestement su faire
preuve d’autorité contre
Pierre Vignon. •
D
e lui, Pierre Vignon
dit, sur le ton de l’humour, qu’il est le
«massif du Vercors», faisant
allusion à sa forte corpulence
et à ce coin de montagne retiré où il vit. Grande gueule,
le prêtre catholique, truculent à ses heures, est de ceux
qui ne plient pas. Très investi
dans le soutien aux victimes
d’abus sexuels dans l’Eglise,
exemplaire dans son combat,
il a été pourtant très sévèrement remercié de ses fonctions de juge au tribunal ecclésiastique de Lyon (Rhône),
jeudi, par les évêques.
«Je déplore cette décision
mais je l’accepte. Je ne regrette rien de ce que j’ai fait
cet été car je l’ai entrepris en
conscience», commente auprès de Libération Pierre Vignon. Il avait demandé publiquement, le 21 août, dans une
lettre, la démission du cardinal et archevêque de Lyon,
Philippe Barbarin. Cette prise
de position, rarissime dans
un milieu clérical généralement timoré, avait été relayée
par une pétition obtenant
plus de 105000 signatures.
Catimini. Philippe Barbarin, convoqué devant le tribunal correctionnel de Lyon,
le 7 janvier prochain, est mis
en cause pour ne pas avoir signalé à la justice les agissements de l’abbé Bernard
Preynat, son subordonné,
soupçonné d’abus sexuels sur
Pierre Vignon devant son église de Saint-Martin-en-Vercors (Drôme), le 22 août. PHOTO JEAN-PIERRE CLATOT. AFP
des dizaines de jeunes scouts
du groupe Saint-Luc dans les
années 80. La démarche de
Vignon a singulièrement déplu à la hiérarchie catholique,
la plongeant dans l’embarras.
Il a très rapidement été signifié au prêtre ce que son évêque, celui de Valence
(Drôme), Pierre-Yves Michel,
appelait pudiquement «son
manque de cohérence». Sollicité par Libération, ce dernier
n’a pas donné suite à notre
demande.
La sanction est tombée presque en catimini. Le prêtre a
été averti par un mail que lui
a adressé jeudi matin Nicolas que, qui ne lui avait pas clairede Boccard, le patron de l’offi- ment précisé son avenir.
cialité (tribunal ecclésiasti- La décision a été prise par les
que) de Lyon: «Les évêques ont douze évêques de la région
remis tout à plat et ont repris Auvergne-Rhône-Alpes,
les nominations à partir territoire sur lequel s’exerce
du 1er novembre 2018 pour l’autorité de l’officialité de
tout le monde. […] Ils n’ont pas Lyon. Parmi eux figure
souhaité t’inclure dans ces Luc Crepy, évêque du Puynominations. Tu
en-Velay (Hauten’es donc plus
L'HISTOIRE Loire), en charge
juge de l’officiadu dossier de
DU JOUR
lité à compter de
la pédophilie à
ce jour. Il ne m’appartient pas l’épiscopat. Contacté par Lide commenter leur décision», bération, il assure «ne pas
écrit-il à Vignon. La veille, le être au courant du dossier».
prêtre avait eu une longue Lanceur d’alerte dans pluconversation avec son évê- sieurs affaires de pédophilie,
très critique vis-à-vis du silence de sa hiérarchie, Pierre
Vignon est très apprécié
parmi les victimes et très sollicité pour prodiguer ses conseils. «Nous sommes consternés par l’attitude des
responsables catholiques, qui
montrent encore leur incapacité à évoluer et se figent dans
un cléricalisme mortifère»,
nous commente François Devaux, le président fondateur
de la Parole libérée, association de soutien aux victimes
de pédophilie du groupe
Saint-Luc. En France, Vignon
est probablement le prêtre le
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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LIBÉ.FR
Après un cancer, le rude retour vers
le travail Chaque jour, 1 000 personnes apprennent
qu’elles sont atteintes d’un cancer. Parmi
elles, 400 travaillent. Certains aménagent leur emploi du temps,
comme Agnès, redéfinissent leurs missions, comme Hélène. Pour d’autres,
le retour au travail est une double peine : harcèlement pour Anne, invalidité
pour Eric, licenciement brutal pour Christophe… L’après-cancer
est une étape très difficile pour les patients et ex-patients, une phase
de reconstruction personnelle et professionnelle qui prend du temps.
116
C’est le nombre d’interpellations réalisées
durant la nuit de Halloween, notamment à Lyon,
Rennes, Nantes, Metz, Toulouse et Etampes: 82 personnes ont ensuite été placées en garde à vue. Selon
le nouveau ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, «les dégâts sont […] largement inférieurs à ce que
nous avons connu» les années précédentes, même
s’ils restent «totalement anormaux, scandaleux».
Quelque 15 000 policiers et gendarmes avaient été
mobilisés en réaction aux appels à une «purge» des
policiers le soir du 31 octobre largement relayés
sur les réseaux sociaux. L’Isérois de 19 ans à l’origine
du premier message sera jugé le 28 novembre pour
«provocation, non suivie d’effet, au crime ou délit».
Européennes: LREM
fait sa «propagande»
Première controverse de la
campagne des européennes?
A plus de six mois du scrutin,
la vidéo postée sur le compte
YouTube du gouvernement
pour sensibiliser les citoyens
au vote du 26 mai énerve sensiblement les oppositions à
Macron. Elles dénoncent le
fait que ce clip –censé simplement informer les électeurs
de l’organisation de ce vote–
reprend l’angle politique de la
campagne souhaitée depuis
plusieurs semaines par Emmanuel Macron. Sur fond de
musique angoissante, des
images rapides défilent en
trente secondes, rythmées
par des slogans caricaturant
les enjeux des européennes:
«Immigration: maîtriser ou
subir? Climat: agir ou ignorer? Emploi: partenaires ou
concurrents? Europe: union
ou division?»
A gauche, plusieurs responsables ont annoncé vouloir
saisir le Conseil supérieur de
l’audiovisuel (CSA) pour faire
retirer cette vidéo destinée
à être diffusée aussi à la télévision. Un «clip populiste
et orienté» qui «n’est en rien
un appel au vote pour les
européennes mais un clip de
propagande [pour La République en marche]», a dé-
noncé le sénateur socialiste
du Val-d’Oise Rachid Temal.
Son «contenu totalement
orienté, notamment la présentation nauséabonde qui
est faite de l’immigration “à
maîtriser ou subir”, n’a aucun
rapport avec une incitation
à la citoyenneté», estime
de son côté Mehdi Ouraoui,
aujourd’hui porte-parole du
mouvement Génération·s de
Benoît Hamon.
A l’extrême droite, on ne
goûte guère plus ce clip. Pressenti pour rejoindre la liste
du Rassemblement national,
le député LR du Vaucluse
Thierry Mariani s’est fait un
plaisir de relayer la vidéo
tout en dénonçant lui aussi
la «propagande avec de gros
sabots». «Comme vous l’avez
payé avec vos impôts, sachez
apprécier ce clip gouvernemental, pour les élections
européennes, qui n’hésite pas
à stigmatiser de manière
hypocrite et sournoise Salvini
et Orbán», souligne l’ancien
ministre des Transports de
Nicolas Sarkozy. Le ministre
de l’Intérieur italien et le
Premier ministre hongrois,
adversaires déclarés d’Emmanuel Macron sur la scène
européenne, apparaissent en
effet dans cette vidéo. L.A.
Coupe Davis: revoilà Tsonga
Des candidats à l’équarrissage ? Alors que le tennis
masculin français touche
le fond –pas un seul Tricolore en huitièmes de finale
au Masters 1 000 de Bercy,
une première dans l’histoire
du tournoi –, la Fédération
française a annoncé jeudi les
cinq hommes dont on peut
penser qu’ils vont se faire
bastonner sévèrement par la
Croatie dans trois semaines
en finale de la Coupe Davis à
Lille. Qu’est-ce qui a présidé
aux choix de Yannick Noah
pour sa dernière à la tête de
l’équipe de France? La politi-
que de l’homme en forme?
Il n’y en a pas un. Le flair,
la cartomancie, le hasard,
le marc de café ? Il a retenu
Jérémy Chardy (40e mondial), Richard Gasquet (28e),
Pierre-Hugues Herbert et
Nicolas Mahut (pour le
double), Lucas Pouille (32e)
et Jo-Wilfried Tsonga (256e).
Exit Paire et Benneteau qui
avaient participé à la demie
contre l’Espagne. Pouille,
même s’il est totalement à
côté de la plaque, reste le pilier des Bleus version Noah.
Le pari : Tsonga de retour
après sept mois de blessure.
FORUM
A TABLE
CITOYENS !
COMMENT LES TERRITOIRES
RÉINVENTENT NOTRE RAPPORT
À L’ALIMENTATION
VENDREDI
9 NOVEMBRE
UNE SOIRÉE DE DÉBATS
À L'HÔTEL DE RÉGION OCCITANIE
#ForumAlimentation
#AlimentationOccitanie
Inscriptions sur liberation.fr, rubrique Évènements
Rendez-vous à l’Hôtel de Région Occitanie
22, boulevard du Maréchal-Juin
31400 Toulouse
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18 u
FRANCE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Heureux fada, Alexandre
Mazzia élu «cuisinier de
l’année» par le Gault & Millau
Libération a rencontré le chef de 42 ans installé à
Marseille. Sa table est une pagaille qui fait sens. Pas
d’entrée, ni plat, ni dessert. Il faut tout déguster ensemble pour obtenir la bouche parfaite : un filet de bar, une
émulsion d’endive et une pointe de chocolat au lait.
PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
footballistique s’approcher à
grande vitesse. La Ligue des
champions et la Ligue
Europa, les deux compétitions continentales, sont désormais sur RMC Sport –qui
a préféré se concentrer sur
ces droits et donc laissé filer
le foot anglais en proposant
à la Premier League moins
d’argent que son contrat
actuel le prévoit. La plupart
des championnats étrangers
sont diffusés par BeIn Sports.
«Robuste». Surtout, en mai,
Le Français Moussa Sissoko, de Tottenham, lors du match contre Manchester City, le 29 octobre. PHOTO BEN STANSALL. AFP
Canal+ fait son come-back
avec le foot anglais
Le groupe
audiovisuel
a remporté l’appel
d’offres pour
la diffusion de
la Premier League
à partir de la saison
prochaine, pour
trois ans. Altice
avait récupéré
les droits en 2016.
Par
JÉRÔME
LEFILLIÂTRE
«L
a roue tourne.»
C’est avec ce message plein d’ironie
et d’optimisme que Maxime
Saada a annoncé sur Twitter
le retour prochain de la Pre-
mier League sur Canal +.
Après une avalanche de revers dans les droits sportifs,
le patron du groupe audiovisuel a enfin une bonne nouvelle à partager : il a remporté mercredi l’appel
d’offres pour la diffusion exclusive du championnat de
foot anglais lors des trois
prochaines saisons. Depuis
un peu plus de deux ans, la
compétition, prestigieuse,
spectaculaire, constellée de
stars, est retransmise par
RMC Sport (ex-SFR Sport), le
bouquet de chaînes du
groupe Altice (qui détient
également Libération).
Pour piquer les droits de la
Premier League à Patrick
Drahi, le milliardaire propriétaire d’Altice, combien
Vincent Bolloré, le milliar-
daire actionnaire de Canal+,
a-t-il dû débourser ? Dans
l’Equipe de jeudi, Maxime
Saada assure avoir payé
«moins» que les 120 millions
d’euros annuels actuellement dépensés par Altice.
«Ce qui ne veut pas dire que le
montant qu’on va régler n’est
pas très, très significatif… Je
considère que la Premier League est très bien valorisée.
Mais c’est un montant que
l’on saura rentabiliser.»
Hémorragie. Mercredi
soir, au moment où le résultat des enchères était révélé,
l’Equipe évoquait un montant de 115 millions d’euros.
Une somme non négligeable
pour une entreprise qui fait
la chasse aux coûts et investit
très modérément depuis que
l’économe Bolloré a pris le
guidon de Canal +, au printemps 2015. Faut-il en conclure que la chaîne a retrouvé
de l’air et de l’ambition? «On
est très content et on espère
que c’est le début d’un signal»,
dit Saada, prudent. Grâce à
un plan d’économies serré, la
santé économique du groupe
s’est améliorée récemment.
Le résultat opérationnel
courant de Canal + s’élevait
à 241 millions d’euros au
premier semestre 2018, en
hausse de 28% sur un an. Ce
qui lui permet à nouveau de
dégager des moyens financiers. Il semble aussi que la
chaîne ait enfin réussi à stopper l’hémorragie d’abonnés
individuels en France (plus
d’un million sont partis
depuis 2015) qui a marqué
le début de l’ère Bolloré. Ils
étaient 4,8 millions à la fin
juin, encore en baisse, mais
légère. Et les dirigeants répètent depuis des mois que
les autres indicateurs montrent les prémices d’un redressement. Ce n’est pas la
première fois qu’ils le promettent. On vérifiera
le 15 novembre, à la
publication des résultats
financiers du troisième
trimestre.
Si l’investissement dans la
Premier League paraît confirmer ce regain d’optimisme, il
est néanmoins à relativiser.
Canal+ pouvait difficilement
laisser passer ces droits. Le
groupe, autrefois leader du
ballon rond à la télévision,
s’est fait dépouiller depuis
trois ans et voyait le néant
l’appel d’offres de la Ligue 1,
le championnat français,
pour la période 2020-2024 a
vu débarquer un nouvel
acteur au nez et à la barbe de
Canal+. L’espagnol Mediapro
a soufflé la quasi-intégralité
des droits de diffusion de la
compétition. En l’état, Canal+ était parti pour n’avoir
plus aucune compétition
majeure de football à la rentrée 2020. L’enjeu sur la Premier League était donc crucial, même si Maxime Saada
s’en défend dans l’Equipe :
«Cette acquisition était importante, pas essentielle.
Lorsqu’on a un modèle qui est
généraliste et donc robuste
comme le nôtre, il n’y a pas un
droit qui est indispensable.»
«C’est une opération de positionnement pour Canal, pour
montrer qu’ils sont toujours
dans le jeu», analyse un bon
connaisseur du secteur. Qui
poursuit: «Aujourd’hui, on se
retrouve avec un marché à
quatre acteurs, Altice, Canal,
BeIn Sports et Mediapro,
donc un marché très mouvant. L’époque où il y avait un
ou deux opérateurs dominants n’existe plus. Chacun
essaie d’avoir des compétitions pour être dans le coup et
doit passer des accords avec
les autres.» C’est le sens qu’il
faut donner au communiqué
de réaction d’Altice mercredi
soir : «SFR [l’opérateur télécoms appartenant à Altice,
ndlr] annonce travailler dès
ce soir avec le groupe Canal+
[…] afin de permettre aux
abonnés RMC Sport de continuer à vivre la Premier League anglaise sur ses antennes
après l’été 2019.» Récemment, Canal + s’est entendu
avec Altice pour proposer
RMC Sport à ses abonnés par
satellite. Il faut donc s’attendre à ce que des «packs»
regroupant les différents
bouquets sportifs se multiplient à l’avenir. •
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20 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Des portables
«Remade»
in Normandie
Le leader français du reconditionnement
de téléphones veut embaucher
200 personnes dans la Manche.
Si l’entreprise est au mieux
de sa forme, les employés ne
sont payés qu’au smic, soit le prix
des iPhones qu’ils réparent.
REPORTAGE
Par
partout», se souvient le patron. La boîte, reprise par Matthieu Millet, aujourd’hui 39 ans,
Envoyé spécial à Poilley (Manche)
est dans le dur. «On venait de commander un
Photos MARGUERITE
lot de télévisions Samsung d’occasion. On était
BORNHAUSER
censés faire trois télés avec quatre. Sauf que
l’on se rend compte que le lot est pourri : tous
n bon patron à succès, Matthieu Millet les écrans sont pétés. Irrécupérable», raconte
manie le storytelling. Son entreprise, le chef d’entreprise. Il rentre chez lui, certain
Remade, vient de lever 150 millions qu’il devra annoncer des licenciements le lend’euros et d’annoncer un plan d’embauche demain pour éviter le dépôt de bilan. Au mide 200 personnes à Poilley
lieu de la nuit, c’est «la révélation» :
(Manche), où elle est basée.
«Je me suis réveillé et je savais
Soit 400 personnes recrutées
exactement ce qu’il fallait faire:
Manche
en 2018, en plus des queldes téléphones reconditionnés.
que 850 déjà employées en
J’avais tout le plan dans la
Jersey
quatre ans. A ce rythme, avec
tête, tous les éléments étaient
Saint-Lô
(R.-U.)
ses 130 millions d’euros de
là, sous mon nez.» Face à noCALVADOS
MANCHE
chiffre d’affaires en 2017, la
tre moue sceptique, il perManche
firme est déjà considérée
siste: «Vous voyez le film SluPoilley
ORNE
comme l’une des plus prometmdog Millionaire ? Le mec
ILLE-ETteuses du marché mondial des
n’est pas le plus intelligent et
VILAINE
téléphones reconditionnés, devanpourtant il a toutes les réponses
20 km
çant Chinois, Américains et Indiens. Ils
parce que ce sont des choses qui lui
viennent d’ailleurs d’ouvrir une usine aux sont déjà arrivées. Eh bah moi, c’était la même
Etats-Unis et d’y embaucher une dizaine de chose.» Résultat : lorsqu’il se présente le
salariés pour s’y implanter.
lendemain à l’entreprise, il annonce «non
En 2013, pourtant, Remade se nomme Sate- plus des licenciements, mais l’embauche
lec-Etec et n’est qu’une petite entreprise de de 150 personnes» pour assurer le bon dérouréhabilitation d’appareils électroniques et lement de son plan. «Je suis allé expliquer mes
ménagers. «Il y avait des machines à laver idées à mon banquier, un féru de “tech”. Il a
GURVAN KRISTANADJAJA
E
compris et a accepté de me financer à découvert de 3 millions d’euros», relate-t-il fièrement. Dans l’année qui suit, il lève 17 millions
d’euros. «C’est une activité qui coûte cher
à l’investissement car il faut racheter des téléphones», justifie Matthieu Millet, chemise
froissée et Stan Smith aux pieds.
A l’époque, le marché de la téléphonie est à un
tournant : le prix des iPhone neufs vient de
franchir la barre des 670 euros et un nouvel
opérateur, Free, s’implante sur le marché avec
un forfait à 2 euros. Les consommateurs se
tournent donc de plus en plus vers les produits de seconde main. D’autant plus
aujourd’hui, quand l’iPhone XS, dernier né
de la firme à la pomme, coûte environ
1 150 euros en entrée de gamme.
Processeurs
Pour se différencier de ses concurrents,
Remade joue la carte de la qualité. «Beaucoup
de nos concurrents ne font que “trader” des
téléphones. Ils les rachètent et les revendent.
Sauf que, sur un iPhone, si l’écran a été changé
par l’ancien propriétaire, ça n’est plus un produit Apple», explique un cadre de l’entreprise. Entouré d’ingénieurs partis se former
en Chine, Matthieu Millet développe des
techniques pour décortiquer et réhabiliter
chaque pièce du téléphone. Dans les longs
couloirs de l’usine de Poilley, un ingénieur
brandit l’écran démantibulé d’un produit
Apple d’occasion. Il détaille : «On va, grâce
à nos machines, décoller tout ce qu’il y a
autour de l’écran LCD. Pour ne garder que ça
et tout refaire à neuf.» Idem pour les processeurs, dessoudés et ressoudés sous microscope, ou pour les coques de téléphones,
polies puis recolorées. Quand d’autres
concurrents se contentent de laisser la coque
en l’état. «On fait du seconde main, mais c’est
quasiment du neuf tant dans la cosmétique
que dans les composants», vante un cadre. A
l’origine, Remade ne s’occupait que de
remettre en état les téléphones d’occasion.
Le reste était géré par d’autres entreprises.
Aujourd’hui, ils intègrent quasiment tout le
processus de reconditionnement: de l’achat
des téléphones d’occasion directement aux
opérateurs à la revente aux distributeurs tels
que la Fnac ou Darty.
Avec le développement frénétique de ses
activités, Matthieu Millet a rapidement dû
s’adapter: il n’existe pas en Normandie d’employés qualifiés dans la confection de téléphones. «On a appris à former nous-mêmes,
via notre “Remade Academy”, avec des formateurs certifiés par Apple. Le contrat est simple:
tu fais quatre cents heures de formation [payée
par l’entreprise, ndlr], puis tu as un CDD de
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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u 21
Dans l’usine
Remade
à Poilley (Manche),
le 26 octobre.
sept mois. Au bout des sept mois, tu as une réponse claire et, si ça fait l’affaire, on te prend
en CDI», explique le chef d’entreprise, enchaînant clopes sur clopes dans son bureau. Mickaël, l’un d’eux, a été embauché lundi dernier.
Cet ancien agent d’accueil au chômage depuis
mars a lu dans la presse que la firme embauchait. Il a postulé, puis a été recruté.
Plans-séquences
Célia, la formatrice, détaille le déroulé de la
formation: «On leur projette des Power Point.
Et on démonte un téléphone entièrement, puis
on le remonte.» Le nouveau salarié, «fan de téléphonie», se dit, sous contrôle de ses supérieurs, «ravi d’être ici». «Les conditions sont
bonnes», appuie-t-il. Océane, une employée
depuis trois ans, le complète: «Ici on fait des
horaires normaux, ce ne sont pas les deuxhuit. Mon mari est pâtissier, donc ça me permet d’aller chercher les enfants à l’école, et ça,
ça change la vie.» Une volonté de la direction
que «les salariés aient une vie de famille», assure Matthieu Millet. «Ne pas le faire, c’est ne
pas avoir compris son époque. Ça ne sert à rien
de taper sur les gens, ils donnent seulement
quand ils reçoivent», plaide-t-il. Signe selon
lui que les choses se passent bien au sein de
l’entreprise, il n’y a pas de représentant syndical. «Je ne suis pas non plus syndiqué. S’ils ne
«Vous voyez le film
“Slumdog Millionaire”?
Le mec n’est pas le plus
intelligent et pourtant
il a toutes les réponses
parce que ce sont
des choses qui lui sont
déjà arrivées. Eh bah
moi, c’était la même
chose.»
Matthieu Millet
patron de Remade
se syndiquent pas, je ne le fais pas non plus»,
dit le patron. Pour le prouver, il montre sur
son téléphone une vidéo YouTube du dernier
séminaire de l’entreprise. Un film façon
«aftermovie» de festival, musique électronique et plans-séquences de salariés dansant,
heureux, sur un bateau transformé en boîte
de nuit.
Pourtant, malgré ces avantages et la très
bonne santé de Remade, les employés ne tou-
chent qu’un smic, soit le prix d’un iPhone
neuf. Si Océane assure –aussi sous contrôle
de la direction – que, «même avec trois enfants, on s’en sort», on imagine que la rémunération ne permet pas vraiment de vivre à son
aise, même en Normandie. Un choix, là aussi,
assumé par la direction, estimant que «les salariés doivent aussi faire des efforts lorsqu’une
entreprise est en plein essor». Matthieu Millet
abonde: «On ne sait pas si demain on va avoir
quelqu’un en face…» Et assure ne pas prendre
de dividendes et redistribuer des primes aux
salariés lorsque la boîte se porte bien. «L’année dernière, on a touché plus de trois mois
de salaire en plus, c’est plutôt confortable»,
plaide Océane. Même si les primes ne permettent pas vraiment de cotiser davantage et peuvent être supprimées en cas de mauvais bilan
de l’entreprise.
Vitrine
Dans une économie qui se cherche
aujourd’hui de nouvelles valeurs, Matthieu
Millet dit toucher un autre public. Sur un
tableau blanc, il dessine des plans au Velleda
façon keynote pour en faire la démonstration: «Pour construire un iPhone neuf, on produit environ 100 kilos de CO2. Nous, on est
parvenus à produire seulement 10 kilos
de CO2. Refaire un produit, c’est un gain pour
la planète, ça les gens l’ont compris. On commence à valoriser ce carbone. En faisant des
téléphones reconditionnés, on génère des
certificats et on les revend à des entreprises
qui polluent et sont obligées d’acheter ces
certificats pour compenser.» Avec l’ambition,
à terme, de devenir un «label mondial
de qualité». Même si, pour lui, le cœur
de son activité doit rester en Normandie :
«Dès le départ, il était clair qu’on allait rester
ici. Je suis né à Avranches [Manche], très
ancré et très normand. Toutes les entreprises
ici recrutent, il faut que la population puisse
être mobile. On a des bonnes écoles, on est
tout près de la mer, la qualité de vie est
bonne.»
Dans le hall d’entrée de l’entreprise, des trophées fièrement exposés dans une vitrine,
façon université américaine, disent la réussite fulgurante de Remade. Matthieu Millet
revient tout juste d’un rendez-vous à Los Angeles et s’envole dans la foulée à Barcelone.
A deux mois de Noël, la cadence s’intensifie
dans l’entreprise pour pouvoir produire le
plus de téléphones possible. Chaque semaine, «douze nouveaux employés débarquent», dit un cadre, jurant «qu’on s’y perd».
Nul doute, à ce rythme, que d’autres trophées
pourraient encore venir s’entasser dans le
hall de l’entreprise familiale. •
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22 u
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
C8
21h00. The voice kids.
Divertissement. Présenté
par Nikos Aliagas. 23h10.
Vendredi, tout est permis
avec Arthur. Divertissement.
Spécial pyjama.
21h00. Scooby-Doo et le
monstre du lac. Film d'animation. 22h15. Scooby-Doo ! :
Le clash des Sammys.
Film d'animation.
21h00. TPMP refait la
semaine. Divertissement.
23h10. Balance ton post !.
Divertissement.
21h00. Nicolas Le Floch.
Téléfilm. Le noyé du grand
canal - 1 & 2/2. 22h50.
Nicolas Le Floch. Téléfilm.
Cadavre anglais.
FRANCE 3
21h00. 300 chœurs.
Spectacle. Les stars chantent
leurs idoles. 23h15. Le divan
de Marc-Olivier Fogiel.
Magazine. Stéphane Bern.
20h50. La maison France 5.
Magazine. Présenté par
Stéphane Thebaut.
22h20. Silence, ça pousse !.
21h00. Pompiers : leur vie
en direct. Documentaire. Une
force de persuasion. Pompiers
au féminin. 23h00. Pompiers :
leur vie en direct.
PARIS PREMIÈRE
CSTAR
20h50. Les Grosses Têtes.
Divertissement. Présenté par
Laurent Ruquier. 22h15.
Les Grosses Têtes. Divertissement.
21h00. Le Zap. Divertissement. 23h40. Enquête
très spéciale. Magazine.
21h00. Good Doctor. Série.
2 épisodes. 22h35. Grey’s
Anatomy : Station 19.
21h00. Momo. Comédie. Avec
Christian Clavier, Catherine
Frot. 22h30. Le brio. Film.
21h00. Mentalist. Série.
De père en fils. Un saut dans
le passé. 22h40. Mentalist.
Série. La rencontre. Ticket
gagnant.
21h00. Vous avez un colis.
Divertissement. 2 épisodes.
23h10. Vous avez un colis.
ARTE
W9
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Alerte sous les
tropiques : avec les gendarmes
de Guyane. 23h00. Enquête
d’action. Magazine. Alerte
sous les tropiques : les
gendarmes de Guadeloupe.
M6
La matinée est souvent grise et brumeuse,
avec quelques ondées éparses mais les
éclaircies reviennent par le nord-ouest au fil
des heures.
L’APRÈS-MIDI Les éclaircies s'imposent sur
de nombreuses régions. Quelques averses
ont encore lieu dans le nord-est et en Corse.
La nébulosité est plus conséquente du sudouest au nord-est du territoire.
LCP
SAMEDI 3
Les pressions remontent et le soleil brille
généreusement sur les trois quarts du pays.
Une nouvelle perturbation aborde
néanmoins la Bretagne.
L’APRÈS-MIDI La perturbation atlantique
apporte des pluies dans l'ouest alors que le
temps reste sec et doux ailleurs. À noter
toujours ce risque d'averses entre les Alpesdu-sud et la Corse.
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/15º
0,6 m/14º
Bordeaux
Toulouse
1 m/16º
Nice
Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
0,3 m/19º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
6
7
8
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Telle économie qui part du
palais, via les élites, et qui
ruisselle, s’asséchant bien
sûr, jusqu’au peuple (un peu
comme en Corée du Nord)
II. Un coin du palais ; Entre
Nantes et l’océan III. Il sort de
palais de tous les continents
IV. Vieux voiliers pour pêcher
le hareng ; Adverbe autour
du premier VII. V. Pas encore
réglé ; Ses feuilles sont
comestibles ; Vassal d’un
sultan VI. Le vent le modèle
en permanence ; Musulmans
de la Corne de l’Afrique VII. Ile
de France ; Déesse guerrière
plumée VIII. Avec vingt
étamines IX. Il sature X. Drôle
XI. Elèves de première année
9
V
VII
X
Grille n°1055
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Il est utile aux heurts d’ouverture 2. Capitale sur le Tigre ; Mot plutôt
bien placé 3. Un milliard de tonnes ; Ainsi fut-elle une grande dame du
féminisme 4. Ah la bonne heure ; Sur bateau en bois 5. As de pique ; Fit
une opération portes ouvertes 6. Conviendras ; On lui associe Jardin ou
Tulipe 7. Celle qui reste quand Suzanne est privée d’apéro ; Pansant blessé
ou pensant baiser 8. Elle dépend de la qualité d’un texte 9. Mondes à part
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. AMOCHIT. II. ÈRE. BAÏNE. III. FELDSPATH.
IV. AVERTI. EU. V. II. HÂTERA. VI. TÉS. CORAN. VII. INTELLECT.
VIII. STYLÉE. TÉ. IX. RIS. VIP. X. EROS. CAVE. XI. SALAMALEC.
Verticalement 1. DÉFAITISTES. 2. REVIENT. RÂ. 3. AELE. STYROL.
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
◗ SUDOKU 3811 MOYEN
4
9
◗ SUDOKU 3811 DIFFICILE
1
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2 3 6 7 8
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8 3
2 4
5
4 2
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
8
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Etats-Unis,
la face obscure
IDÉES/
Lors de la convention nationale des anciens combattants des guerres étrangères, à Kansas City (Missouri) le 24 juillet. PHOTO DOUG MILLS. THE NEW YORK TIMES. REDUX-REA
Vétérans: retour vers l’enfer?
Les élections de mi-mandat, comme celles
qui ont conduit à la victoire de Donald Trump,
ont lieu dans un pays en guerre et au sein
d’une société militarisée.
Par
DR
ROMAIN HURET
Directeur d’études à l’EHESS,
historien des inégalités
aux Etats-Unis.
L
es événements récents de
la campagne pour les élections de mi-mandat aux
Etats-Unis ont rendu à nouveau
visible l’alt-right. Les visages de
Cesar Sayoc, suspecté d’avoir envoyé des colis piégés à diverses
personnalités proches des démocrates, et de Robert Bowers, qui a
avoué être l’auteur de l’attentat
antisémite contre la synagogue
de Pittsburgh, ont tristement in-
carné sur les écrans de télévision
la haine et la violence dans son
expression la plus absurde.
Comme souvent, des experts télévisuels des Etats-Unis ont mis
l’accent sur la rhétorique brutale
du président Trump, la dégradation des règles du jeu politique,
le laxisme américain en matière
de régulation des armes à feu et la
puissance délétère des réseaux
sociaux. Une explication décisive
apparaît trop rarement: la militarisation de la société américaine.
Depuis la fin de la Seconde
Guerre mondiale, le pays est en
guerre permanente. Depuis
le 11 septembre 2001, ses interventions militaires ont atteint un
niveau proche de la saturation
pour l’ensemble des forces armées composées de l’armée régulière et de la garde nationale. Les
élections de mi-mandat, comme
celles qui ont conduit à l’élection
de Trump, ont lieu dans un pays
en guerre. C’est une banalité qui
doit être rappelée.
L’invisibilité des combats et des
morts, voulue par l’institution
militaire elle-même pour ne pas
effrayer l’opinion publique, a
conduit à effacer la guerre du
paysage. Or, les combattants toujours en activité comme les anciens jouent un rôle décisif dans
le débat public contemporain.
Dans un ouvrage récemment
publié chez Harvard University
Press, Bring the War Home (2018),
l’historienne Kathleen Belew
rappelle à quel point la guerre du
Vietnam a façonné l’ultradroite
depuis les années 70. De l’hostilité envers l’Etat fédéral à la haine
de l’autre, en passant par le savoir-faire nécessaire à la confection des bombes, ces militants
avaient tout appris de leur expérience du feu. Les guerres successives n’ont fait qu’accentuer le
phénomène.
Héros de l’alt-right, Timothy
McVeigh, auteur de l’attentat
meurtrier contre un bâtiment
fédéral à Oklahoma City en 1995,
est un ancien combattant de la
première guerre du Golfe.
Comme les historiennes et les hislll
toriens de la guerre nous
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Le retour des
soldats des terrains
irakiens et afghans
se passe mal.
Chaque année,
depuis 2008,
6000 soldats
se donnent la mort.
Leur nombre total
dépasse, de
très loin, celui
des morts
au combat durant
ces deux guerres.
l’ont appris, le retour du
feu n’est jamais anodin pour la société, et les répercussions sont durables. Comment ne pas faire un
lien entre la crise démocratique
du pays et l’épisode militaire enclenché le 11 septembre 2001?
Tout le monde en convient : le retour des soldats des terrains irakiens et afghans se passe mal.
Chaque année, depuis 2008,
6 000 soldats se donnent la mort.
Beaucoup sont de jeunes recrues,
mais on constate que des hommes, et des femmes, d’âge plus
mûr commettent l’acte fatal.
Cette épidémie de suicides dans
les régiments inquiète au plus
haut point la hiérarchie : leur
nombre total dépasse, de très
loin, celui des morts au combat
durant ces deux guerres
(légèrement inférieur à 7 000).
Les soldats sont également devenus de grands consommateurs
d’opiacés, ces pilules supposées
être des antidouleurs mais qui
créent d’inquiétants comportements addictifs et, dans certains
cas, des overdoses mortelles.
La dépression post-traumatique
est devenue un mal chronique
dans l’institution militaire, à tel
point que l’armée a récemment
avoué publiquement ses difficultés à enrayer l’épidémie de suicides dans ses rangs. Si elle a réussi
à masquer les morts au combat
sur les terrains afghans et irakiens grâce à une communication parfaitement maîtrisée, elle
reconnaît désormais être dépassée par l’ampleur du problème
sur le sol américain. Mieux traités depuis la guerre du Vietnam,
les syndromes post-traumatiques
sont pris en charge dans les unités à l’aide de psychiatres et de
médecins, mais demeurent très
présents dans la vie quotidienne
lll
profond. Ces revenants subissent une véritable
épidémie de suicides depuis 2008, faisant plus
de victimes que les combats eux-mêmes.
Cette année 2008 est aussi celle de la plus grande
crise qu’ont connue les Etats-Unis depuis 1929.
Les grandes villes ne s’en sont pas relevées : leurs
centres sont à l’abandon. Les quartiers afroaméricains sont les plus touchés. Selon la géo-
des soldats. Même pour celles et
ceux qui consultent régulièrement dans les hôpitaux réservés
aux militaires, le risque demeure
extrêmement fort de sombrer
dans la dépression et de commettre un acte irréparable.
Ce malaise des soldats et de leur
famille a trouvé une expression
politique. Localement, la présence des bases militaires a de
fortes répercussions sur les comportements électoraux. Les
Etats de l’hinterland, qui ont
voté massivement pour Trump,
sont aussi ceux où les militaires
sont très présents. Pour les élections de mi-mandat, qui se tiennent dans quelques jours, le
Parti démocrate a intégré l’idée
que l’armée était davantage un
problème de politique intérieure
qu’extérieure. En conséquence,
les démocrates ont multiplié les
candidatures d’hommes et de
femmes qui ont combattu en
Irak ou en Afghanistan. Dans
l’Etat du Kentucky, une ex-pilote
de chasse, Amy McGrath, a porté
les couleurs du parti et a fait valoir les droits à la santé de tous
les Américains. Dans l’Etat du
Kansas, une autre femme, Mary
Ottilie Hegar, a été choisie pour
ses états de service dans l’armée,
qui lui ont valu les plus prestigieuses médailles militaires. Ces
visages optimistes ne doivent
pas faire oublier l’ampleur du
malaise lié à la militarisation de
la société. Un ex-capitaine de la
garde nationale, Jason Kander, a
rappelé que le volontarisme
politique ne fait pas tout. Même
s’il n’a jamais été affecté en zone
de combat, Kander a servi en
Afghanistan et fait de la défense
des anciens combattants l’une
de ses promesses de campagne.
Avec ses airs de gendre idéal, il
était jusqu’au début du mois
d’octobre l’une des étoiles montantes du parti et beaucoup lui
prédisaient un avenir à la Barack
Obama. A quelques semaines de
l’échéance électorale, il a renoncé à la vie politique en raison du syndrome post-traumatique dont il souffre toujours.
Plutôt que de briguer un mandat
électoral, il est parti se soigner
dans un hôpital pour affronter
ses tendances suicidaires et ses
cauchemars nocturnes. Le
drame vécu par Kander nous
rappelle aux dures réalités de la
guerre sur le sol états-unien.
A trop vite l’oublier, nous risquons de ne pas comprendre ce
qui se joue sous nos yeux depuis
plusieurs mois. •
L’auteur achève un essai intitulé Trumpland, qui sera publié prochainement.
graphe Florence Nussbaum, cela ne risque pas
de s’arranger car Donald Trump ne cesse de
diminuer les financements en leur faveur. Entre quartiers en ruine et vétérans délaissés,
l’Amérique de Trump est aux prises avec des
vents contraires qui alimentent la montée de
l’alt-right que symbolise si bien l’actuel locataire
de la Maison Blanche.
Les centres de grandes
villes américaines
laissés à l’abandon
Le démantèlement par
l’administration Trump
des financements destinés
aux grandes métropoles,
ajouté à la crise de 2008,
a laissé des cités à la merci
des spéculateurs.
D
ix ans après la crise de 2008, le paysage
n’a pas beaucoup changé dans le quartier
de Back of the Yards : maisons abandonnées et terrains vagues jalonnent les rues désertes à intervalles réguliers, témoignant du déclin
continu de cette portion de la ville. Certaines
maisons inoccupées ont été investies par des
activités illégales (trafic de drogue, prostitution),
jusqu’à ce qu’un incendie ou la découverte d’un
cadavre entraîne leur démolition. Nous ne sommes pas à Detroit, dont les images de dévastation ont fait le tour de la Terre, mais à environ
huit kilomètres du centre de Chicago, dans l’un
des quartiers qui constituent le South Side, la périphérie pauvre de l’agglomération. On retrouve
une situation comparable dans nombre de quartiers péricentraux des grandes villes des EtatsUnis, vidés de leurs habitants par la désindustrialisation, puis par la périurbanisation, et frappés à nouveau lors de la crise des subprimes. La
dimension raciale est essentielle ici car ces zones
concentrent une majorité de ménages afro-américains et quelques migrants hispaniques relégués dans ces marges urbaines. Ciblés tout particulièrement par les pourvoyeurs de prêts
toxiques parce qu’ils concentraient des populations peu solvables, ces espaces ont été parmi les
plus touchés par la crise, avec des taux de saisie
avoisinant parfois les 30 % et un effondrement
rapide des prix. Si le rythme des saisies immobilières ne cesse de ralentir aux Etats-Unis depuis 2010, nombre de maisons sont toujours vides, soit parce qu’elles appartiennent à des
banques, qui ne savent que faire de ces propriétés invendables, soit parce qu’elles sont prises
dans des délais juridiques infinis : en 2018, la durée moyenne de la procédure de saisie atteignait
720 jours, et jusqu’à 1 160 jours en Floride ou
dans le New Jersey, soit plus de trois ans.
Les effets durables de la crise sur ces territoires
sont entretenus par le développement d’une
intense spéculation immobilière: des maisons
vendues à la hâte par leurs propriétaires surendettés ou mises aux enchères par les banques à
des prix dérisoires (parfois quelques milliers de
dollars) ont été massivement achetées par des
investisseurs. A Houston, les affiches publicitaires «We Buy Your House Cash» («nous achetons votre maison comptant») ont fleuri dans les
quartiers afro-américains du nord et de l’est, incitant les ménages qui rencontrent des difficultés financières à vendre leur bien. Des
séminaires spécialisés dans l’immobilier dé-
gradé (distressed real estate) proposent même
aux investisseurs en herbe d’apprendre à cibler
les propriétaires les plus fragiles. Cette activité
spéculative contribue à la précarisation des populations résidentes du fait de la réduction du
nombre de propriétaires occupants, mais elle se
double aussi de pratiques prédatrices qui accélèrent le déclin du quartier: certaines maisons
dans un état de délabrement avancé sont louées
à des ménages pauvres par des propriétaires peu
scrupuleux; d’autres investisseurs comptent sur
une remontée des prix à long terme et laissent
leurs biens se dégrader dans l’intervalle, voire
abandonnent les propriétés jugées peu rentables.
A Chicago, le shérif du comté a ainsi découvert
qu’une société d’investissement immobilier
s’était débarrassée de six maisons en ruine en
transférant les titres de propriété à un sans-abri.
Les villes sont impuissantes à endiguer ce phénomène. Non seulement elles manquent des
moyens techniques et humains nécessaires pour
traquer les investisseurs crapuleux et les banques distantes, mais l’ampleur du déclin est telle
dans les quartiers concernés que les budgets
alloués à cette question sont insuffisants. Et ce
d’autant plus que les gouvernements locaux ont
eu tendance à transférer nombre de leurs missions au secteur privé, dans un mouvement qualifié parfois de «néolibéralisation» de l’action
municipale. Or, les sources de financement
continuent à se tarir: le projet de budget 2019
présenté par le gouvernement prévoyait une
réduction de près de 9 milliards de dollars des
dotations du Department of Housing and Urban
Development (HUD), chargé du logement et du
développement urbain. Difficile de ne pas voir
dans ce choix une attaque en règle des grandes
villes du pays, principales bénéficiaires de ces
fonds et bastions démocrates lors de l’élection
présidentielle, et plus particulièrement des
populations afro-américaines qui peuplent les
quartiers périphériques délaissés. Le démantèlement progressif par l’administration Trump des
financements destinés aux grandes métropoles
risque de précipiter le déclin de ces quartiers
paupérisés de longue date, qui dépendent presque exclusivement des subventions fédérales. •
Par
FLORENCE NUSSBAUM
DR
Etrange veille d’élections de mi-mandat, après
deux ans d’administration Trump, entre colis
piégés et attentat antisémite. Ces derniers événements ne sont que les symptômes du profond
malaise de la société américaine. Celui d’un pays
en état de guerre depuis septembre 2001, selon
l’historien Romain Huret. Les vétérans d’Afghanistan et d’Irak incarnent à eux seuls ce trouble
u 25
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Doctorante en géographie,
université Sorbonne-Paris-Cité.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
IDÉES/
I
PHILOSOPHIQUES
Par
SANDRA LAUGIER
Professeure de philosophie
à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne
«Bureau des légendes»,
un réalisme légendaire
La quatrième saison a débuté, elle fait l’unanimité.
«Le Bureau des légendes» innove par rapport à toutes
les autres séries «sécuritaires» : elle n’est ni un support
idéologique ni un «miroir de la société» mais un outil
d’action démocratique.
L'ŒIL DE WILLEM
l est amusant que ce soit au
moment où une série est appréciée de la critique officielle –et pas seulement des fans
et des critiques amateurs ou informels qui la vénèrent depuis
ses débuts– qu’on entend l’inévitable expression «lettres de
noblesse». Mais a-t-elle encore
un sens? Comme s’il fallait une
forme de validation à des productions grand public qui sinon
seraient de l’ordre du pur divertissement ou du goût moyen.
Comme si les séries télévisées
n’étaient pas désormais un lieu
essentiel de créativité esthétique et politique.
Le retour du Bureau des légendes (LBDL) pour une excellente quatrième saison a
au moins été salué comme il
se doit. Il est vrai que la série
d’Eric Rochant est exemplaire,
et sans doute la meilleure du
genre «sécuritaire», florissant
depuis le début du XXIe siècle avec des séries cultes,
comme 24 (Fox), MI-5 (BBC)
Homeland (HBO), ou l’Israélienne Fauda (Yes Oh) consacrées à la lutte contre le terrorisme. Le Bureau des légendes
est aussi une preuve de plus que
désormais les Etats-Unis ont
perdu leur domination sur la
créativité sérielle; on le savait
depuis Borgen et Hatufim, mais
désormais toute l’Europe, de
l’Angleterre à l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne… et Israël
produisent des séries politiques
excellentes tandis que les séries
américaines s’épuisent au formatage internet de niche.
La force de LBDL est dans son
ambition –qualité de la narration, de l’écriture des personnages et de ses acteurs – qui
lui permet d’échapper aux
analyses habituelles des séries
sécuritaires. Le Bureau des légendes n’est pas un «miroir de la
société» ni un support idéologique ; mais un outil concret et
réaliste d’action démocratique,
par sa valeur éducative, sa formation politique et morale d’un
public pour une fois réellement
pris au sérieux. Dès son premier
épisode, la série formait le spectateur pas à pas au fonctionnement de la Direction générale
de la sécurité extérieure (DGSE)
et, dès la première saison, présentait de façon claire et compétente les axes des grandes crises
géopolitiques du monde arabomusulman. Les enjeux de la
guerre en Syrie, mais aussi des
départs de jeunes Français, sont
explicités avec soin (une forme
de «care» du public) mais sans
jamais de lourdeur pédagogique, puisque tout est transmis
par des dialogues, à deux ou en
réunion, ou des commentaires
autour de grandes cartes et
d’écrans d’ordinateur. La quatrième saison a ajouté un niveau
supplémentaire de complexité
avec la présentation des attaques cyber et l’espionnage numérique. Là aussi, le spectateur
en ressort éclairé (et effrayé) et
plus compétent.
C’est aussi l’ambition esthétique
et pédagogique de LBDL d’ancrer l’analyse politique dans
l’humain («l’humain, c’est
mieux», revendique explicitement, face à ses acolytes geeks,
Sylvain Ellenstein –personnage
qui va se trouver à bien des titres
au cœur de la quatrième saison):
la ressource première du renseignement, par delà les technologies décrites (là aussi, la loi du
genre), ce sont les agents infiltrés, contacts, indics, leurs façons d’être, et interactions. Cette
matière humaine fournit sa densité morale particulière à la série
et le meilleur vecteur pour des
enjeux somme toute ardus ce
sont les personnages, magnifiques et attachants, Malotru (Mathieu Kassovitz), Marina (Sara
Giraudeau), Marie-Jeanne (Florence Loiret-Caille), Raymond
(Jonathan Zaccaï) et d’autres apparemment secondaires auxquels on s’est attaché au fil des
saisons, Sylvain, ou plus récemment, Jonas (Artus). Bien sûr
ils permettent d’exprimer des
conflits moraux, tel celui qui
émerge cette quatrième saison
entre Marie-Jeanne et Raymond
sur leur supposée indulgence
par rapport à Malotru. Mais ils
sont aussi porteurs, électriques,
de toute la tension qui traverse
LBDL, entre affects personnels
et devoir professionnel, entre
loyauté due aux impératifs et
aux proches, autrement dit
entre justice et «care». Malotru
va jusqu’au bout d’un tel déchirement, précisément par sa
volonté perfectionniste d’être
loyal depuis et dans sa trahison
même; il est le plus imparfait
et le plus sincère de tous.
Comme si LBDL parvenait
à donner un sens réel à l’expression galvaudée et hypocrite:
«J’assume.»
Cette dernière saison ajoute un
élément de réflexivité plus radical –pour le spectateur qui a
déjà eu l’occasion de méditer
l’effet sur elle ou lui-même de
la perte de Duflot (Jean-Pierre
Darroussin), et pour ainsi dire
d’apprendre à vivre sans un
tel guide. Et qui est conduit à
s’interroger sous l’œil impitoyable d’un nouveau personnage,
JJA (Mathieu Amalric) sur son
propre attachement à Malotru…
et au Bureau des légendes.
JJA (surnom pris à James Jesus
Angleton, un dangereux paranoïaque du contre-espionnage
américain des années 50) considère que Malotru, le traître, a
été toxique pour l’ensemble du
service («c’est un virus, et vous
vous le refilez!») dont l’action a
constamment été orientée par
l’obsession de «récupérer Malotru» – récupération signifiant
«rédemption». Il est intéressant
de constater que cette thèse
de JJA, qui ne fait, en réalité,
que décrire le fonctionnement
et le moteur de la série depuis la
saison 2, le positionne comme
«le méchant» de la série dans la
vision du spectateur –qui peut
constater que lui aussi est atteint, irrémédiablement. Cette
façon de la série de réfléchir
(sur) son effet, ouvrant les yeux
au spectateur sur son propre
aveuglement, mais lui permettant aussi de comprendre
comment et pourquoi il y tient
– n’est pas le moindre des exploits et surprises de la saison 4: parmi lesquels le passage
de l’analyste Jonas sur le terrain
(similaire à celui de l’héroïne
de Zero Dark Thirty ou, plus
cheap, du nouveau Jack Ryan)
qui montre l’intrication de la
géopolitique abstraite et du réel
sanglant des vies sacrifiées ou
héroïques, comme la rencontre
du bataillon des combattantes
yézidies ; le courage constamment étonnant de la frêle Marina. La résistance des femmes,
dans un monde où la misogynie, Est et Ouest confondus,
est mise au grand jour. Le féminisme faisant partie de toutes
les nuances d’un réalisme…
Légendaire. •
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël
Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric
Worms.
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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Nouvelle-Calédonie: quelle nonparticipation kanake au référendum?
Le scrutin sur l’indépendance de la collectivité autonome
a lieu le 4 novembre, au terme d’un long processus
qui a engendré frustrations et désaffections. La scission
entre le peuple et la classe politique pourrait
se concrétiser par un boycott plus ou moins significatif.
L
e référendum pour l’indépendance
de la Nouvelle-Calédonie prévu
pour le 4 novembre est la phase
ultime d’un processus de réconciliation
et de soi-disant décolonisation initié entre
le peuple kanak et les populations non
kanakes à la suite de la guerre de 1984-1988
opposant indépendantistes et loyalistes.
Encadré par les accords de MatignonOudinot (1988) et l’accord de Nouméa (1998), ce processus s’est caractérisé
par un transfert partiel des compétences
de la métropole vers le territoire, par une
politique de rééquilibrage social et économique et de réconciliation. Cependant,
la réconciliation demeure précaire,
et le peuple kanak ne traverse
pas indemne ce processus politique.
L’institutionnalisation du processus
de «décolonisation», ces trois dernières
décennies, a engendré frustrations
et désaffections, et a enlisé le mouvement
d’autodétermination kanak. Face à cette
impasse politique, une problématique
majeure se profile : celle d’une scission
croissante entre le peuple et la classe
politique qui se manifesterait par une
non-participation plus ou moins significative des Kanaks au référendum.
Pour le moment, seuls le Parti travailliste
et l’Ustke, syndicat indépendantiste,
appellent à la non-participation active.
Cependant, une désillusion certaine se
manifeste plus largement au sein des populations kanakes envers un processus
politique dans lequel ils ne trouvent
ni leur place ni leurs comptes. La non-participation électorale kanake est un symptôme de l’essoufflement, voire de la crise
profonde, d’un modèle démocratique
hérité de la colonisation auquel les élites
politiques kanakes se sont intégrées,
et auquel viennent aussi se greffer des
problématiques coloniales et des résistances politiques spécifiques au territoire.
Cette question de la non-participation
Par
DR
ANGÉLIQUE STASTNY
Docteure en science politique
reste une question sensible et minimisée
sur la scène politique. Mais ce que la scène
politique ignore, la scène artistique s’en
empare. Deux représentations produites
à un an d’intervalle au centre culturel
Tjibaou à Nouméa éclairent sur cette
réalité politique qui tend à être mieux
comprise : Un cri de guerre pour la paix
de Warren Naxue et Moi… je vote «blanc»
de Pierre Gope. Dans la pièce de ce dernier,
deux jeunes se rendent au «premier
congrès du front pour l’Unité». Manipulation, fourberie, lâcheté, fracture entre
le peuple et la classe politique, Pierre Gope
pose un regard sur la situation actuelle
dans le camp indépendantiste et offre
une critique de l’institutionnalisation de
la lutte pour l’indépendance. L’apparition
de Yeiwéné Yeiwéné, personnage clé
de la lutte pour l’indépendance dans les
années 80, révèle le décalage entre le combat et les valeurs politiques de l’époque
et ceux de maintenant : «Moi, je ne suis pas
mort au nom d’un parti. Je suis mort pour
des principes, pour un idéal, pour
des valeurs kanakes, pour le Kanak.»
La pièce de Pierre Gope rappelle aussi,
sans détours, qu’ici, ce n’est pas la France,
que l’on est en terre kanake. Elle dénonce
l’exploitation de la terre et des gens
du pays, les politiques d’assimilation,
les manigances financières, la cupidité
de nombre de non-Kanaks. Warren Naxue,
dans une éloquente prestation artistique,
dénonce l’immobilisme politique,
le manque de leaders pour les guider, et
l’institutionnalisation d’anciens militants
kanaks, aliénés de leur peuple, et désormais «éparpillés dans le système français».
Il remet en question cette réconciliation
basée sur l’oubli et l’amnistie plutôt que
sur la vérité et la justice, et déclare :
«Je veux la vérité même si elle blesse. Je la
préfère au mensonge car si la vérité blesse,
le mensonge tue.» Cette voix appelle à une
prise de conscience politique et à la sincérité. Elle reflète cette jeunesse kanake
qui s’interroge, qui veut se construire mais
qui peine à se faire entendre et qui est très
rarement représentée dans les médias
autrement que comme délinquante
et violente. «En tant que jeune Kanak […],
je n’existe pas dans cette société. Comment
exister ?» interroge Warren Naxue.
Pierre Gope et Warren Naxue signalent,
chacun à leur manière et dans des
registres différents, que face à cette
impasse sociale et politique l’abstention
ou le vote blanc peuvent devenir un exu-
toire, un cri d’appel : «Qui est le marionnettiste ? Qui est la marionnette de cette
mise en scène ? En fin de compte, tout est
écrit à l’avance. […]. Pourquoi se casser
la tête à aller voter en 2018 ? Pourquoi ?
C’est le pays colonisateur qui dicte sa loi.»
Pour Warren Naxue, les accords de Matignon et de Nouméa sont de la «poudre aux
yeux». Se proclamant «jeune et insoumis»,
il lance un «cri de colère, cri de guerre,
cri de la terre» et finit sa représentation
par un geste hautement symbolique :
il brise une urne d’un coup de casse-tête
tandis que l’on lit en arrière-plan les mots
«référendum 2018». Un geste qui rappelle
Eloi Machoro, appelant au boycott actif
des élections et brisant une urne à coup
de tamiok à Canala, le 18 novembre 1984.
La proportion de Kanaks qui optera pour
la non-participation lors du référendum
reste une grande inconnue. Aussi minime
ou grande soit-elle, qu’elle soit un geste de
désengagement politique ou au contraire
stratégique (tant de mouvements pour
les droits autochtones et noirs n’ont-ils
pas commencé et perduré par de simples
gestes de désobéissance civile face à
une situation jugée injuste ?), ces voix
dévoilent une réalité importante : que
le processus politique dirigé par l’Etat
français n’a pas su rassembler et respecter
les aspirations et les droits des Kanaks.
La décolonisation ne pourra se faire sans
le socle du peuple kanak et, en particulier,
sans sa jeunesse. Elle nécessitera
au contraire de dépasser les mécanismes
et institutions politiques qui les aliènent,
et se faire avec eux. •
Lire aussi pages 2-5.
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28 u
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
Troubadours
de Babel
Créé en 2017, l’Atelier des artistes en exil
accompagne plasticiens, musiciens ou
cinéastes sans distinction de discipline
ou de nationalité. La structure, qui attire
déjà célébrités et institutions, espère
gagner en visibilité en lançant ce vendredi
la deuxième édition de son festival.
Par
ÈVE BEAUVALLET
Photos CHRISTOPHE MAOUT
L
e plancher de danse sur lequel on marche
a été donné par la célèbre chorégraphe
Carolyn Carlson. Plus loin, au fond du
couloir, ce piano à queue sur lequel répétera
tout à l’heure le Lamma Orchestra, un groupe
de musiciens aux nationalités multiples emmené par le compositeur soudanais Ghandi
Adam, est le cadeau d’un particulier. D’une manière générale, l’essentiel du mobilier et du matériel de travail, ici, a été trouvé ou offert: le canapé sur lequel se présente Mohamed Nour
Wana, écrivain soudanais passé par le Tchad
et activiste en Libye, la chaise de bureau sur laquelle est reçu aujourd’hui Soulay Thianguel,
satiriste et metteur en scène guinéen installé
à Lyon, la vaisselle dans laquelle un cabarettiste
égyptien, une danseuse contemporaine syrienne ou un Ethiopien spécialiste des danses
folkloriques ukrainiennes partagent leur
«pause goûter» avant de reprendre les répétitions avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang.
Mais aussi –et leur flamboyance tranche avec
la modestie des lieux –, ces ordinateurs Mac
que l’on distingue dans les bureaux : un don
d’Apple, à hauteur de 20 000 euros.
TIM COOK ET GUS VAN SANT
La semaine dernière, on pouvait d’ailleurs croiser Tim Cook, le PDG de l’entreprise, dans les
couloirs de cet ancien centre de formation de
la rue des Poissonniers, à Paris (XVIIIe), mis à
disposition par Emmaüs Solidarités. «Ben
ouais, Tim Cook…» Un sourire interloqué tra-
verse en chœur leurs deux visages en repensant
à la scène. Il y a énormément de rencontres
qu’Ariel Cypel et Judith Depaule ne s’attendaient pas à faire, en lançant l’an passé l’Atelier
des artistes en exil (aa-e)… Ils ont quand même
écarquillé les yeux quand on leur a annoncé la
visite du patron d’Apple en personne. «C’était
formel, à l’américaine, mais il a vraiment pris
le temps d’écouter les trajectoires des artistes que
nous accompagnons, nous a assuré de son soutien, a tweeté après la visite…» Quelques jours
auparavant, c’était le cinéaste américain Gus
Van Sant qui visitait ce local de 1000 m2 où environ 150 artistes du monde entier travaillent
aujourd’hui dans la vingtaine d’ateliers de l’association, bénéficient aussi d’un accompagnement administratif, juridique et psychologique,
d’aide à la formation si besoin, et d’une interface avec le réseau culturel français. «Gus
Van Sant voulait voir “le Paris des réfugiés”,
sans doute pour un projet qu’il prépare. C’est un
des acteurs du film Elephant qui lui a parlé du
lieu puisqu’il connaît un des cinéastes que nous
accompagnons.» Voilà pour le «point people».
C’est qu’il en dit long sur l’essor pris en peu de
temps par ce lieu unique en Europe –le seul, à
la connaissance des deux fondateurs, à ne pas
travailler spécifiquement sur une discipline ou
une communauté–, sorte de Babel édifiée au
forceps, à l’époque où beaucoup de structures
culturelles françaises contemplaient le plus
grand mouvement de population de
ces soixante-dix dernières années avec l’œil du
veau qui tète.
Ariel Cypel et Judith Depaule n’emploieraient
peut-être pas cette expression. On les sent suffisamment prudents pour ne pas «débiner le tra-
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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Dans l’atelier du peintre libanais
Mahmoud Halabi, qui a longtemps
vécu en Syrie.
En bas, une répétition avec dix danseurs
d’origines palestinienne, syrienne,
guinéenne, égyptienne, congolaise,
ukrainienne, ivoirienne et malienne.
vail des autres», même si, confesse Ariel, «le
secteur est encore trop frileux sur le sujet». Eux
ne l’étaient pas en 2015 lorsque, encore à la tête
de l’espace culturel Confluences, fermé depuis,
ils lancent des appels à «ouvrir les lieux» culturels aux migrants et organisent le festival «Péril(s) Syrie». A l’époque, s’ils ont peut-être
vingt ans d’expérience dans le montage de projets culturels, ils ne possèdent aucune compétence particulière pour identifier les artistes à
peine arrivés sur le territoire. Mais qui en avait,
il y a encore trois ans ? Ils vont alors chercher
les musiciens, les peintres, les danseurs comme
ils le peuvent : via le bouche à oreille, ou la
cooptation, puis avec l’aide des assos, des ONG.
Très vite, les soutiens affluent: la Cité internationale des Arts, pour les résidences, ou l’Onda
(Office national de diffusion artistique), qui
prête un bureau et organise dès 2016 des «salons d’artistes en exil» pour fédérer le réseau.
«Ensuite, grâce à la ville, on s’installait dans ces
locaux en avril 2017. A la fin de l’été, les arrivées
étaient quotidiennes.» Le ministère de Culture,
à l’époque dirigé par Françoise Nyssen, répond
aussi présent: «C’était une partenaire privilégiée, la seule à s’être distinguée dans ce gouvernement pour ses actions en faveur des migrants,
reprennent-ils. Cette époque, pour nous, c’était
une tornade joyeuse.»
«TORNADE JOYEUSE»
Peu à peu, Ariel Cypel et Judith Depaule, qui rêvent d’ouvrir une annexe à Marseille d’ici
trois ans, apprennent à évaluer les besoins des
arrivants, en fonction de situations administratives et de bagages artistiques extrêmement diversifiés, à conclure des partenariats avec des
organismes de formation –actuellement trois
artistes en exil sont formés aux Beaux-Arts de
Paris et les étudiants de la Fémis (école de cinéma) formulent un intérêt croissant envers le
lieu. Ils apprennent également à clarifier certains quiproquos: «On doit souvent rappeler que
ce ne sont pas des migrants qui font de l’art, mais
des artistes en exil. C’est-à-dire des gens qui, parfois, dirigeaient des écoles, donnaient des concerts, certains étaient des stars dans leurs pays,
développe Judith Depaule. On ne fait pas faire
de l’art aux migrants, on ne fait pas d’action culturelle.» Selon eux, les programmateurs ou meneurs de projets sont nombreux à solliciter les
artistes de l’aa-e «pour de mauvaises raisons».
«On reste extrêmement vigilants face au voyeurisme, tranche Ariel Cypel. On y est tout le temps
confronté. Les démarches compassionnelles
aboutissent souvent à des catastrophes artistiques.» Un artiste en exil aura souvent plus de
difficultés à séduire les professionnels s’il ne
travaille pas… sur l’exil. On s’attend à ce qu’il
monnaie cette histoire. «Bon, on s’aperçoit que
le travail est rarement tout à fait déconnecté de
ce vécu: certains sont devenus artistes au cours
de l’exil et sont très militants. La plupart des
femmes de l’atelier font de l’art féministe, certains ont fui leur pays parce qu’ils appartenaient
à la communauté LGBT. Il y a souvent un rapport assez puissant à la transgression. Mais ces
thèmes ne sont pas toujours littéraux.»
L’occasion de s’en apercevoir, ce mois-ci, s’appelle «Visions d’exil», un festival déployé sur
plusieurs lieux franciliens, de la Cité de l’histoire de l’immigration au MAC/Val de Vitrysur-Seine (Val-de-Marne), de l’Institut du
monde arabe au Théâtre-Sénart à Lieusaint
CULTURE/
Judith Depaule et Ariel Cypel, les fondateurs de l’Atelier des artistes en exil.
«On doit souvent rappeler
que ce ne sont pas des
migrants qui font de l’art,
mais des artistes en exil.
On ne fait pas d’action
culturelle.»
Judith Depaule cofondatrice
de l’Atelier des artistes en exil
(Seine-et-Marne). L’événement durait deux semaines l’an passé, il s’étale désormais sur un
mois, avec une enveloppe de partenaires et de
soutiens gonflée au double. «Du coup, ouais,
c’est vraiment le rush, tout le monde est au taquet», constate Ariel Cypel. Il faut par exemple
s’activer sur les relations publiques pour mobiliser les associations d’étudiants ou de mineurs
isolés, drainer les professionnels de Paris Photo, de la Fiac, des Scènes nationales.
Mais aussi coordonner la centaine de bénévoles
(beaucoup d’étudiants et de retraités) ou anticiper l’accrochage de gigantesques fresques et
portraits de 5 mètres par 5 qui ont été commandés à quelques artistes pour le Palais de la Porte
Dorée. Et pendant ce temps, la vie normale de
l’atelier doit suivre son cours: Ariel Cypel, par
exemple, a rendez-vous dans quelques instants
avec Etienne de Ricaud, gérant de Caractères
productions, initialement invité à porter un regard extérieur sur les travaux en cours et désormais engagé dans la production de deux films
de réalisateurs en exil.
BARRIÈRE DE LA LANGUE
Pendant ce temps, Judith Depaule explique: la
majorité des ateliers de la rue des Poissonniers
mêlent des artistes de nationalités et de communautés différentes, accueillis après entretien
mais sans critère de sélection qualitative –«elle
n’intervient que lorsqu’on programme au festival». L’atelier dans lequel on entre est réservé
à des femmes, «selon leur souhait»: on y trouve,
entre autres, les dessins de Kubra Khademi,
peintre et performeuse afghane de plus en plus
repérée dans le paysage français. Comme elle,
ils sont quelques-uns de l’aa-e à cristalliser les
regards des programmateurs et des médias: le
compositeur d’electro chaâbi Wael Alkak, ou le
sculpteur Carlos Lutangu, dont l’atelier est installé, à part, dans les toilettes reconverties en
espace de travail : «La soudure, c’est trop
bruyant pour partager un atelier, poursuit Judith Depaule. C’est un artiste qui vient de république démocratique du Congo, et sur lequel la
presse a déjà publié des articles. Si bien que, lorsqu’il est passé devant la Cour nationale du droit
d’asile, ils ne lui ont parlé que de son travail artistique et de l’atelier. Ce n’est peut-être pas pour
rien dans l’obtention des papiers.»
D’autres, plus nombreux, peuvent à peine rêver
d’un tel «happy end». Les artistes spécialistes
des danses traditionnelles, par exemple, arrivent sur un marché du spectacle vivant hyperconcurrentiel, explique Thierry Thieû Niang,
invité à créer une pièce pour le festival. «Du
coup, ils bénéficient de workshops, de stages,
pour essayer de passer des auditions, mais c’est
dur. Et il n’y a pas d’engouement pour ce genre
de spectacles dans le milieu de la danse, alors
que c’est parfois tout ce qui leur reste.» Mais
d’entre toutes, c’est certainement la situation
des acteurs la plus délicate, confrontés à la barrière de la langue, puis celle de l’accent. Néanmoins, «des projets de théâtre en arabe sous-titrés en français commencent à émerger, même
s’ils restent rares et que l’ensemble du paysage
bouge lentement», signalent les deux fondateurs. Puissent-ils donner l’envie à d’autres
d’accélérer. •
Retrouvez des portraits d’artistes
de l’aa-e sur Libération.fr.
FESTIVAL VISIONS D’EXIL, 2E ÉDITION
Du 2 novembre au 2 décembre
au Palais de la Porte Dorée, 75012, à la Cité
internationale des arts, 75018, au MAC/Val
(94), au Théâtre-Sénart (77).
Rens. : visionsexil.aa-e.org/fr
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30 u
LIBÉ.FR
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
CULTURE/
Du genre classique
Quand applaudir au spectacle ? Entre les
mouvements ou à la fin de l’œuvre ? Les salles,
bruissantes de minipolémiques, sont divisées entre les publics
novices qui veulent faire partager leur joie, et les tenants du strict
respect d’une tradition interprétative où silence et retenue sont
des valeurs sacrées. L’heure est grave, faisons le point.
SCÈNES
Fary, bagou ronron
Figure montante du stand-up
et premier comique français
à être produit par Netflix,
l’humoriste surfe avec grâce
sur des thèmes convenus.
B
izarrement, on a oublié de rouler
des yeux en soupirant bruyamment
lorsque Fary s’est mis à parler d’Eric
Zemmour. On n’a même pas pensé à faire
la moue en chuchotant «évidemment…»
quand il a enchaîné sur l’intégration,
les stéréotypes des Français à l’étranger,
des étrangers en France, des étrangers
à l’étranger, des Français que l’on croit
étrangers. Non, on se contrefout royalement
que Fary égrène bien sagement l’incontournable chapelet de problématiques identitaires, qu’il choisisse comme fil rouge
d’Hexagone le sujet le plus attendu dès lors
que l’on rapproche les termes «stand-up»
et «artiste issu de l’immigration», que lui,
cet agnostique plus défenseur de la liberté
de culte que de celle d’offenser, nous offre
un doudou thérapeutique sur les fractures
sociétales d’aujourd’hui.
Donc, la plupart du temps, on se moque
de cet arrière-plan un peu scolaire tant
le premier plan magnétise par sa grâce. Avec
ses analogies saugrenues qu’il laisse infuser
sur ce visage de bébé phoque, cet art de faire
vivre les silences et l’espace autour de lui,
ce bagou swaggisant qui semble désamorcer
toute forme de violence, et cette façon d’ériger la vanne pour tous comme meilleur gage
d’égalité, Fary n’a pas usurpé sa renommée :
poulain gagnant de l’écurie Jean-Marc
Dumontet (puissant producteur de rires
en barre), plus jeune humoriste programmé
au prestigieux Théâtre du Châtelet, premier
Français à être produit par la plateforme
Netflix, et l’un des rares à préparer
une date à l’AccorHotels Arena en mars.
Dans cette course de fond sur le thème
de l’«identité culturelle», l’homme de 27 ans
explose donc tous les obstacles et les
barrières horaires. Mais c’est justement
ce qu’on finit peu à peu par regretter au fil
du spectacle : qu’il ne prenne pas davantage
de liberté avec les lois du marché. Qui les lui
a imposées ? Son metteur en scène, son producteur, lui-même ? Quelqu’un, en tout cas,
qui a bien listé tous les sujets les plus
tendances sur Twitter et sait comment
les rentabiliser. De sorte qu’on peine un peu
à synthétiser notre pensée. Dans quel sens
articuler la concession dans notre subordonnée ? Faut-il écrire : «Fary est drôle
mais son spectacle est académique» ou
«bien qu’académique, le spectacle de Fary
est drôle» ? Ou mieux : «parce qu’il parvient
à nous faire rire en dépit de son académisme,
Fary est un virtuose.» Car c’est bien là son
grand tour de force : son talent se mesure à
l’aune des couleuvres qu’on est prêt à avaler.
ÈVE BEAUVALLET
HEXAGONE de FARY
Le Comedia, 75 010.
Jusqu’au 1er décembre.
En tournée à partir du 12 janvier.
Le 1er mars à l’AccorHotels Arena, 75 012.
Fary, virtuose des analogies saugrenues. PHOTO JULIEN
WEBER
«Laïka», chienne de vie pour David Murgia
démiurge visionnaire. Flot
(flow ?) incandescent, coordonné au charisme ébouriffé
d’un plébéien verveux surgi
de l’anonymat le temps d’un
factum satirique, Laïka (titré
en référence à l’héroïque
«chien de rue» envoyé en 1957
dans l’espace par les Russes)
pulse ainsi.
L
e dramaturge, romancier et performeur italien Ascanio Celestini
et le comédien belge David
Murgia – qui se connaissent
depuis une quinzaine d’années – sont un peu chez eux
au Théâtre du Rond-Point,
nommément converti, pour
le coup, en lieu de ralliement.
En 2015, déjà, leur rencontre
avait marqué les esprits, avec
Discours à la nation, harangue virtuose et absurde d’un
puissant cynique toisant les
opprimés. Gros succès fondé
(critique et public), ce réquisitoire contre le capitalisme
fut suivi, deux ans plus tard,
de Dépaysement, dans lequel
Celestini, sans son comparse
cette fois, accentuait le trait
activiste, en digne héritier du
théâtre politique transalpin,
sur fond d’accordéon.
Charisme. Dans la lignée,
voici maintenant qu’arrive,
un an et demi après sa création à Liège, Laïka avec son
décor de guingois –un rideau
en velours rouge, six lampes
posées à même le sol, un
monticule de cagettes en
plastique colorées à l’effigie
de marques de bières. La
brassée de phrases fiévreuses
est à nouveau débagoulée par
David Murgia, acteur-citoyen
(cf. sa participation à Tout
DOMINIQUE HOUCMANT GOLDO
Au Rond-Point, le comédien belge
retrouve son comparse, le dramaturge
italien Ascanio Celestini, dans l’ardent
monologue d’un illuminé rédempteur.
autre chose, mouvement
belge francophone de réflexion sur l’économie, l’écologie, l’action sociale…), ici
accompagné par un colocataire-accordéoniste, Maurice
Blanchy, et, en écho, la voix
off de l’actrice «power to the
people» Yolande Moreau.
Trinité. Le monologue af-
Rejeton d’un menuisier et
d’une coiffeuse, l’auteur –en
fils spirituel de Dario Fo –
étreint cette fois la cause
prolo, telle que défendue par
une sorte d’ange déchu, dont
on se demande un peu, tout
du long, s’il est plus proche
du nécessiteux exalté ou du
firme la suprématie de Stephen Hawking sur Dieu qui,
lui-même, prendra le dessus
sur Steve Jobs(!); questionne
la condition ouvrière («Mais
si jamais quelqu’un venait à
te demander quelque chose du
genre : “Mais pourquoi tu ne
t’énerves pas? Pourquoi tu ne
revendiques pas tes droits ?
Pourquoi tu ne fais pas grève?
Pourquoi tu ne relèves pas la
tête?” Toi, tu réponds que tu
ne peux pas»); réécrit l’Evan-
gile à sa façon : «Notre père
qui êtes aux cieux, un jour
par mois, au moins un jour :
sois le dieu des pauvres.»
A la fois séditieux et tourmenté, le récit rémissible
transmue l’énergie du désespoir en rage de vivre, au plus
près d’une humanité humiliée, éreintée, cabossée, mais,
surtout, encore debout. A
l’instar de cette trinité d’éclopés, «un aveugle, une vieille et
une dame avec la tête embrouillée» qui, en bout de
courses, unira ce qui lui reste
de force pour tendre une
main secourable à encore
plus faible qu’eux.
GILLES RENAULT
LAÏKA d’ASCANIO
CELESTINI Théâtre
du Rond-Point, 75008.
Jusqu’au 10 novembre.
www.theatredurondpoint.fr
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Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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Inoah a été créé en 2017
au festival allemand
Theater der Welt.
KERSTIN BEHRENDT
Bruno Beltrão, le break
des rues brésiliennes
Virtuose des liens entre hip-hop et danse
contemporaine, le chorégraphe de
Niterói présente «Inoah», sur la difficulté
à coexister. Et revient sur l’inquiétant
contexte politique de son pays.
«U
n jour, un ami
surfeur m’a demandé : “Tu travailles toujours sur le dialogue entre la rue et la danse
contemporaine ?” Me reprochant clairement de me répéter. J’ai pensé : “Et toi tu es
toujours en train de prendre
des vagues debout sur une
planche ?”.» Bruno Beltrão
sait que l’obsession est un
privilège. En 1996, l’enfant
précoce des rues de Niterói,
dans la banlieue de Rio, a
16 ans lorsqu’il crée sa compagnie Grupo de Rua.
Aujourd’hui, à 37 ans, il insiste furieusement sur la différence entre répétition et
approfondissement. Avec
Inoah, il prouve qu’il peut recommencer le monde et le
langage du hip-hop à chaque
création. Il persévère. Et c’est
ce qui distingue sûrement ses
chorégraphies du tout-venant du «hip-hop contemporain» : une façon complexe
d’explorer de nouvelles manières d’être ensemble. Pas
gagné avec le vocabulaire du
hip-hop: terrain de compétition où les egos s’affrontent,
où les corps se touchent peu:
«Copier le geste de l’autre n’est
pas danser ensemble», nous
explique cet artiste rare, impatiemment attendu au Festival d’automne à Paris où il
laissa il y a quelques années
des images indélébiles de
sprints arrière infinis et de
mélange inouï entre postmodernisme américain tendance Lucinda Childs et
breakdance.
«Poules». Pour sa nouvelle
création, vue à Bruxelles en
juin, les danseurs se sont
concentrés les deux premiers
mois sur deux choses : marcher et courir. Travail de longue haleine qui explique
l’impact de sa pièce, où les
corps élastiques se jettent au
sol, marchent en arrière,
comme s’ils prouvaient que
l’homme est bien un corps en
devenir. Il explique s’être en
partie inspiré de la pièce
N.N.N.N pour quatre danseurs du grand chorégraphe
américain William Forsythe,
vue il y a des années au théâtre municipal de Rio de Janeiro. Elle représente pour
lui ce langage possible entre
les corps. Forsythe est son
modèle d’obsessionnel : «Il
pourrait profiter de son héritage dans le monde de la
danse et l’explorer infiniment. Or, il est toujours, à
68 ans, en train de s’aventu-
rer sur de nouveaux fronts.»
Pour Inoah, Beltrão s’est littéralement déplacé. Inoã est
le nom du quartier de Maricá
où la compagnie a répété. Depuis longtemps, il voulait
tenter une expérience moins
urbaine : «Mon père a toujours été contre. Il disait que
notre travail était influencé
par la ville, les bruits des immeubles, le stress, la pollution, et que sans ça, on en perdrait l’essence.» Quand son
créateur lumière, Renato Machado, les a rejoints, il a ironisé: «Vous répétez au milieu
des poules!» Rien à voir avec
l’habituelle salle de répétition d’Icaraí, quartier de Niterói, perdue au milieu de la
circulation, de la spéculation
immobilière, sans silence.
Pour arriver depuis Rio, les
danseurs doivent compter
deux heures – une épreuve
sur un rythme quotidien.
«J’ai choisi ce lieu parce que
la pièce était basée sur l’idée
de déplacement, de nomadisme, on voulait expérimenter le mouvement constant»,
explique Beltrão. C’est aussi
le seul endroit où il peut prétendre, pour un prix abordable, à un espace de 780 m2
pour répéter. «C’est très puissant de rester enfermé avec
douze personnes pendant
six mois. C’est un acte fort et
symbolique. On doit négocier,
oublier, pardonner, essayer
encore. C’est notre proposition depuis toujours: la danse
comme espace pour s’exercer
à la coexistence.»
«Violence». Plus tard, il
glisse que son pays a une profonde difficulté à vivre avec
la différence et ajoute : «Le
challenge de créer une com-
munauté est éternel, sans fin.
Mais c’est intéressant que ce
soit possible au niveau du
geste.» La rue brésilienne
qu’il connaît si bien l’inquiète, il dresse la liste sans
fin des meurtres ou des attaques au couteau envers des
militants du Parti des travailleurs. «Les discours de
Jair Bolsonaro incitent à la
violence envers les femmes, la
communauté LGBTQ+, les
Noirs, les Indiens, les habitants du Nordeste.» Il n’a
aucune illusion sur le nouveau président: «Je pense que
c’est un être humain dégoûtant, pas prêt, et très lâche.
J’espère qu’il n’y aura pas
d’escalade de l’inégalité et de
la corruption.»
A 9 ans, Beltrão pensait faire
des films et passait ses weekends à écrire des scénarios
–«le réalisateur en moi est en-
core en sommeil». Il repense
avec émotion au discours de
Guillermo del Toro recevant
en mars l’oscar du meilleur
film pour la Forme de l’eau. Il
lançait aux cinéastes en devenir: «Je pensais que ça n’arriverait jamais, c’est arrivé.
C’est une porte, enfoncez-la et
rentrez.» Beltrão n’a pas peur
des portes à enfoncer, même
celles qui sont en train de se
refermer en ce moment au
Brésil. S’il faisait un film
aujourd’hui, l’histoire raconterait «la difficulté d’établir
un dialogue entre les gens».
AURÉLIE CHARON
INOAH
de BRUNO BELTRÃO
Du 6 au 10 novembre
au CentQuatre (75019),
le 13 au Théâtre
Louis-Aragon,
Tremblay-en-France (93).
texte et mise en scène
Anaïs Allais
texte, mise en scène
Wajdi Mouawad
5 – 30 décembre
texte, mise en scène et jeu
Wajdi Mouawad
8 – 30 novembre
texte et mise en scène
Pauline Bureau
9 novembre –
1er décembre
places 10 à 30 ¤ – 8 à 13 ¤ avec la carte Colline
15, rue Malte-Brun, Paris 20e – métro Gambetta
www.colline.fr
musique originale de Tous des oiseaux
lundi 17 décembre
spectacle jeune public
dès 8 ans
11 – 23 décembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 2 Novembre 2018
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Aimez-moi,
émoi et moi
Patrick Bruel Père concerné et sismographe de tendances,
le chanteur tchatcheur, toujours en quête d’unanimité affective,
livre un nouvel album.
O
n a rendez-vous avec lui. A vrai dire, parcourir les
trottoirs usés des boulevards promotionnels ne nous
enchante guère. Et si on n’y allait pas? Ou qu’à force
de détours dans le quartier, on se trompait d’un jour ? A un
jet de pierre d’une place qui n’est pas celle des grands hommes, l’imparable compte à rebours se déclenche dans notre
tête : 4, 3, 2, 1, 0. Preuve que Patrick Bruel, génial hacker de
codes sensoriels, siège tranquille dans la mémoire musicale
de toute une génération. Est-ce bien la
peine de Tout recommencer, comme le
suggère un titre de son nouvel album ?
Dans l’hôtel de luxe où la star convie, le
personnel gère les petits pépins et l’orange pressée des habitués. L’homme est là, tee-shirt ouvert en V sur le velu du poitrail, tignasse uniformément brune, une bonne fortune à mettre sur le compte de la génétique. La silhouette est moins
trapue qu’imaginé. A 59 ans, le chanteur, acteur césarisé,
champion de poker et web entrepreneur, semble en forme,
malgré quelques bâillements intempestifs dus à son «décalage
horaire permanent». Ses deux fils, Oscar, 15 ans, et Léon, 13,
habitent aux Etats-Unis. Après l’attentat du Bataclan, leur
mère, l’écrivaine et réalisatrice Amanda Sthers, dont il est séparé, a décidé de quitter la France. Propriétaire d’une maison
à Pacific Palisades aux «good vibes» validées par Hallyday,
Bruel passe la moitié de son temps en Californie. Flouteur
d’intimité, il impose un large périmètre de sécurité autour de
ses rejetons. De ces personnalités naissantes, on saura seulement la «politesse extrême» et «les très belles valeurs». Quant
à la morgue qui vient parfois aux gosses
gâtés, le père tardif la combat en inculquant aux siens que «leur situation n’est
juste pas normale» et que «rien n’est jamais
acquis». Même si le patrimoine accumulé, appartement en
duplex à Neuilly, domaine oléicole en Provence et gains conséquents, devrait les mettre à l’abri du besoin.
Inutile de revenir sur la naissance en Algérie, les origines juives
berbères ou l’enfance à Argenteuil. Gloser sur le remariage de
sa mère et l’entrée dans une famille de notables catholiques
aurait un côté vinyle rayé. Retenons que le beau-père, architecte, était encarté communiste et que le père de celui-ci,
LE PORTRAIT
médecin niortais, avait pendant la guerre hébergé des Juifs. Il
faut par contre s’arrêter sur le rapport de Bruel au public, même
si les hordes de fans hurleurs ont fait place à des foules plus
apaisées. «J’ai besoin d’exister plus que les autres, d’être pris dans
les bras. On ne fait jamais assez le plein d’émotion. Il n’y a pas
de seuil de saturation», lâche l’affectif compulsif chez qui soif
de reconnaissance et fragilités marchent à l’unisson. Plusieurs
Zénith affichent complet, 250000 billets ont trouvé preneur
avant le lancement du CD. Le stress monte et l’assurance de ce
tchatcheur à haut débit, qui voudrait que l’amour se conjugue
au présent de l’inconditionnel, se fracasse parfois sur les syllabes en pagaille. «J’ai voulu un album éclectique, qui me ressemble», confie-t-il. Avouons que le miroir a des reflets parfois très
surprenants. «Arrête de sourire, quand tu souris on voit à quel
point t’es con», fredonne l’interprète sans ciller… Il y a là le
13 Novembre et ses horreurs, que le pacifiste a voulu traiter sans
haine, l’adresse au père évanescent, des ballades sur les amours
passées jamais dépassées. Un cri du cœur pour alerter des défis
macabres de la Toile qui poussent des adolescents au suicide.
Pourfendeur du laxisme numérique, l’e-responsable suggère
aux parents d’installer un contrôle, sans ingérence indue, sur
les conversations de leurs enfants. Belle idée que les garnements
acnéiques mettront vite à sac en fuyant sur Snapchat.
Bouture de banlieue rouge, grandi dans un milieu très politisé,
Bruel est une figure de l’antiracisme et du caritatif. Admirateur de Jospin, pote de DSK, il vit douloureusement les culbutes plus ou moins acrobatiques de ses deux champions.
En 2007, il fait confiance à
Sarko. Et donc? Sa main fuse
14 mai 1959 Naissance
vers la droite pour illustrer
à Tlemcen (Algérie).
l’irrémédiable glissando du
1998 Champion
mari de Carla. En 2012, il vote
du monde de poker.
blanc, persuadé que le dis2013 César du meilleur
cours du Bourget ne reflète
acteur pour le Prénom.
que des alouettes. Il est en2 novembre 2018
suite victime d’un dérapage
Album Ce soir on sort…
assez nauséabond. «Ecoutez,
Février-juin 2019
on fera une fournée la proTournée.
chaine fois», déclare à son sujet Jean-Marie Le Pen. Logiquement, le boycott des villes FN-RN se poursuit. Aucune date
prévue à Hénin-Beaumont ou à Béziers. De Macron, il dit: «On
a tous intérêt à ce qu’il réussisse. Pour que le pays ne cède pas
aux sirènes populistes.» L’éphémère des enthousiasmes métissés l’effraie. Il constate que la vague post-Coupe du monde
s’est déjà brisée sur l’affaire Benalla, propose en pragmatique
une solution pour endiguer le flot des migrants: mobiliser les
entreprises pour une reconstruction de la Syrie.
Sur RTL, Laurent Gerra l’a imaginé au ministère de l’Ecologie:
«J’recycle les chansons de l’entre-deux-guerres, j’recycle Barbara, j’recycle mon amitié avec Johnny.» Jamais censeur, le
concerné encaisse mais estime que les imitateurs n’ont pas
bien trouvé sa voix, cet éraillé non pas gratté à la nicotine mais
dû à la pratique du foot à Henri-IV, quand dans la cour il fallait
hausser le ton pour se faire entendre. Les crampons auraient
pu être l’avenir du milieu offensif fauché dans la surface par
le veto de sa mère. Cinéma, théâtre et scène ont pris le relais.
Meilleur vendeur de lui-même, l’homme sait user de son
regard velours. Pour ne pas le laisser trotter tranquille sur ses
facilités, on lui soumet un florilège de fake news glanées sur
le Net. Quid de la chaîne de restaurant «Chez l’gros Patrick»?
De «L’eau de Patrick», une fragrance pour les jeunes? De sa
ligne de maquillage? Ces contre-vérités lui font sourcil circonflexe et lippe dépitée. S’il n’a aucun contrat cosmétique, il est
par contre «ami des marques». Notamment d’un horloger helvétique aux amitiés sonnantes et trébuchantes. Sinon, son site
de paris sportifs le croque avec humour en consensuel cassepieds s’invitant à domicile, et le macrobiote convaincu apparaît dans la vidéo people de l’hôtel-clinique espagnol où il se
ressource. Même s’il clame que «l’enthousiasme et le désir
de vivre le plus de trucs» sont des anti-âge aussi efficaces que
le sommeil et les papouilles. Sans parler de cette huile «H»,
qu’il produit et dont il aime la symbolique terrienne.
Au poignet droit, il porte huit bracelets. Parmi ces grigris, il y a
une lanière à breloque coccinelle. Dans la légende, le petit
coléoptère, posé sur le cou d’un condamné, empêcha le bourreau de faire son œuvre. Ce qui ne veut pas dire que le portebonheur lui évitera le tranchant de toutes les critiques… •
Par NATHALIE ROUILLER
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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