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Libération - 05 11 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LUNDI 5 NOVEMBRE 2018
www.liberation.fr
CARBURANTS
LA HAUSSE
DES CRIS
Ecartelé entre l’indispensable fiscalité
écologique et son impact sur le pouvoir
d’achat des plus modestes, le gouvernement
semble embarrassé par la colère
qui monte du terrain.
PAGES 2-5
ANA LAMUY
SAMMY MAUJARD . GETTY IMAGES
2,00 € Première édition. No 11643
ROSALÍA
L’explosion
flamenco
PAGES 28-29
El Chapo
A New York,
le procès
du Scarface
mexicain
PAGES 6-7
L214
Scandale après
une vidéo dans
un abattoir bio
PAGES 12-13
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Tromperie
Ce gouvernement a décidément l’art de se tirer une
balle dans le pied. De transformer une saine initiative
en catastrophe sociale
et bronca nationale.
La hausse des prix du carburant est un cas d’école.
CheckNews, notre site de
vérification des données,
a décrypté les raisons de
cette hausse (lire Libération
des 2 et 3 novembre) et il en
ressort clairement que,
comme l’affirme le gouvernement, la hausse de la fiscalité ne représente que 20
à 26% de la hausse globale,
le reste étant dû à l’augmentation des cours du pétrole. Et cette politique n’a
pas pour but de pourrir la
vie des automobilistes, elle
est censée entraîner un cercle vertueux: freiner notre
consommation de pétrole,
donc notre dépendance
aux énergies fossiles, et financer les mesures de transition écologique nécessaires si la France veut
respecter ses engagements
internationaux. Emmanuel
Macron a en effet placé la
barre très haut en clamant
à la face du monde, quelques semaines seulement
après son élection: «Make
our planet great again.» Sur
le papier, donc, ça se tient.
Sauf que le gouvernement
Philippe n’a pas pris la mesure du ras-le-bol de celles
et ceux qui n’ont d’autre
choix que d’utiliser leur
voiture (déjà chauffés à
blanc par la limitation de
la vitesse à 80km/h).
Et surtout qu’il ne respecte
pas sa promesse de verdir
par ce biais sa politique:
selon notre décompte, seul
un quart de ces recettes fiscales servira à financer la
transition écologique. Il y a
donc bien tromperie sur la
marchandise, et surtout
manque de réflexion et de
réactivité en amont. Certains députés avaient pourtant alerté le gouvernement
sur l’acceptabilité sociale
de ces hausses. En vain.
Oui, il est important de limiter notre consommation
de pétrole via des taxes.
Non, il n’est pas juste d’en
faire porter le poids aux
plus modestes. Si l’on ne
veut pas transformer la
fiscalité écologique en chiffon rouge, il est urgent de
rectifier le tir. •
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Carburants :
Matignon
récolte la taxe
et la gamelle
ANALYSE
A l’approche de la mobilisation contre
la hausse des prix à la pompe
du 17 novembre, l’exécutif ne compte pas
lever le pied, malgré les charges
des oppositions sur le pouvoir d’achat
et les doutes de certains élus LREM
face aux remontées du terrain.
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
Photo
ALBERT FACELLY
D
iffusé sur Snapchat, le message ne fait pas dans la
nuance : «Ils payent même
pas d’essence, ils ont tous des chauffeurs gratuits et ils nous mettent le
litre à 1 euro 60. Partagez, on va voir
[…] si on est vraiment des moutons
ou s’il y a moyen de se faire respecter.» Comme d’autres harangues
anonymes sur les réseaux sociaux,
l’appel invite les automobilistes à
protester le 17 novembre contre la
hausse de la fiscalité des carburants. Dans leur mire: le gouvernement, dont le projet de budget 2019
ajoute, au renchérissement «spontané» du pétrole, une hausse des
taxes sur l’essence et le diesel.
Voilà deux semaines que l’exécutif
assume une inconfortable fermeté.
Pas question de revenir sur l’augmentation de la contribution climat
énergie prévue par le projet de budget pour 2019: 6,5 centimes par litre
pour le diesel, et 2,9 centimes pour
l’essence. La hausse s’inscrit dans
une «trajectoire» adoptée en 2014 et
accentuée en 2017 par la nouvelle
majorité. La fiscalité des carburants
continuera à augmenter jusqu’en 2022, pour faire converger les
prix du diesel et de l’essence, et soutenir les véhicules les moins
polluants.
FRONDES
Que les hauts prix à la pompe soient
surtout dus aux cours du pétrole
n’apaise ni les automobilistes ni les
oppositions. Les premiers ont pris
pour symbole le «gilet jaune» de sécurité. Manière de réactiver la mémoire de la fronde fiscale des «bonnets rouges», ces Bretons opposés
à l’écotaxe en 2013.
Côté politique, Marine Le Pen, a
promis que son parti prendrait part
aux rassemblements du 17 novembre. Pour La France insoumise,
Jean-Luc Mélenchon a dit sa sympathie pour le mouvement, tout en
excusant ceux de ses sympathisants
qui ne souhaiteraient pas voisiner
avec l’extrême droite. Chez Les Républicains, on se veut le premier
avocat de ceux qui «fument des clopes et qui roulent au diesel», selon
une expression prêtée au porte-parole du gouvernement, Benjamin
Griveaux, et démentie par celui-ci.
Ségolène Royal, une des premières
à avoir critiqué le gouvernement sur
le sujet, a jugé «malhonnête» la justification d’Edouard Philippe sur la
lutte contre le réchauffement climatique. «Les Français le savent. Il
faut un moratoire sur les taxes qui
sont trop élevées. Je demande au
gouvernement de revenir à la trajectoire de la taxe carbone telle qu’elle
a été votée dans la loi de transition
énergétique», a-t-elle plaidé dimanche sur RTL, affirmant que «le gouvernement actuel a quasiment
doublé la taxe carbone, c’est insupportable». «C’est un mensonge et de
la démagogie, rétorque le député
LREM proche de Nicolas Hulot
Matthieu Orphelin. Alors [qu’elle]
était ministre, la loi de finances rectificative pour 2015 avait par exemple prévu une taxe carbone de
39 euros la tonne de CO2 en 2018; le
gouvernement actuel l’a portée à
44 euros la tonne. La différence est
seulement d’un peu plus d’1 centime
par litre !»
Pour les oppositions, le mouvement
relaie utilement deux procès dans
lesquels l’exécutif se débat de longue date. Défenseur déclaré du pouvoir d’achat, le gouvernement reprendrait d’une main ce qu’il
distribuerait de l’autre; «président
des métropoles», Macron agirait sans
égard pour la «France périphérique»
qui n’a pas d’alternatives à la voiture. Deux fronts dont le gouvernement tentait de se dégager: en faisant valoir la baisse de la taxe
d’habitation pour 80% des contribuables et celle des cotisations salariales; et en plaidant pour un nouveau départ dans ses relations avec
les territoires, avec la création d’un
ministère dédié et des rencontres
avec les élus locaux.
Malgré ce large front adverse, il n’est
question dans le camp présidentiel
que d’«assumer» cette impopulaire
mesure. «Je préfère ça à un “chèque
carburant” qui sponsoriserait l’augmentation du pétrole et nous entraînerait dans l’impasse écologique et
budgétaire», tranche le député
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La taxe de consommation
sur les produits énergétiques
(TICPE) devrait rapporter
37,7 milliards d’euros en 2019.
PHOTO JEAN-CLAUDE MOSCHETTI.REA
MÉMOIRE
De quoi inquiéter ces élus de la majorité qui, constatant l’impopularité
de la mesure, plaident pour un ajustement. Dans un courrier à Edouard
Philippe, Matthieu Orphelin notait
dès juillet l’envol des prix à la
pompe, «qui touche particulièrement les ménages ruraux et périurbains», plaidant pour une «prime
mobilité-travail» sous conditions de
ressources dans ces territoires. Sans
succès. C’est à d’autres fins que l’exécutif emploie la mémoire de l’ex-ministre Hulot: «On a bien vu avec lui
qu’en matière d’écologie, les petites
hésitations étaient scrutées, souligne
Matignon. Et faisaient même plus de
bruit que les grandes ambitions.» •
«
«Les principaux
pollueurs bénéficient
de multiples
exonérations»
Pour Audrey Pulvar,
présidente de la Fondation
pour la nature et l’homme,
«le problème n’est pas
l’augmentation des taxes,
mais leur utilisation».
P
résidente de la Fondation pour la nature
et l’homme (FNH, ex-Nicolas Hulot),
Audrey Pulvar demande au gouvernement plus de «pédagogie» en matière de fiscalité environnementale et plus d’aides aux ménages modestes pour la conversion écologique.
REUTERS
LREM Stanislas Guérini. A Matignon, si l’on se veut «lucide sur l’effort demandé, et conscient qu’il pèse
plus sur certains que sur d’autres»,
on ne voit pas non plus d’autre issue
que d’«assumer» la hausse. Et de
faire valoir les dispositifs existants,
notamment la prime à la conversion
pour l’achat d’un véhicule plus propre (lire page 4).
Celle du gouvernement n’est pas la bonne?
D’abord, il doit en faire la pédagogie: expliquer
aux Français à quoi sert cet argent qu’on leur
prélève au lieu de laisser s’installer l’idée que
«c’est comme ça et pas autrement». Nous ne
sommes pas tous égaux devant la taxe carbone.
Elle touche avant tout les ménages les plus modestes, ceux qui habitent loin de leur lieu de
travail et qui n’ont pas d’autre solution que de
prendre leur voiture pour aller au boulot. En
revanche, cette taxe ne touche pas les principaux pollueurs: les secteurs aérien ou routier,
qui bénéficient de multiples exonérations.
Que préconise la FNH ?
Il faut que le supplément de fiscalité environnementale attendu en 2019 – 3 milliards
d’euros [plus un milliard dû à la fin de l’exonération de taxes sur les carburants pour le secteur non routier, ndlr]– soit consacré à des mesures d’accompagnement dans la transition
écologique des classes moyennes et modestes,
des artisans et des PME.
C’est-à-dire ?
Nous militons pour un chèque énergie multiplié au moins par deux. Le gouvernement a
prévu une augmentation de 50 euros. C’est
trop peu. Il faut renforcer l’aide à la conversion
vers les véhicules les moins polluants pour les
personnes qui habitent loin de leur travail et
n’ont pas d’autre solution de mobilité, [avec]
une prime qui ne soit pas un cadeau aux constructeurs pour vendre leurs SUV mais qui permette d’acheter des véhicules de petite taille,
parmi les moins polluants du marché. Le gouvernement doit aussi mettre plus d’argent dans
les infrastructures de transport en commun,
notamment ferroviaires: moderniser le réseau,
remettre des trains de nuit. Enfin, il manque
un plan Marshall pour la rénovation énergétique des bâtiments : la France compte encore
7 millions de passoires énergétiques.
Aujourd’hui, l’Etat dépense un milliard d’euros
par an dans ce domaine. Il en faudrait quatre fois plus pour les rénover en moins de
dix ans. A la clé, d’importantes économies de
chauffage, moins d’émissions de gaz à effet de
serre et un impact positif sur la santé publique.
Le gouvernement a pourtant annoncé
pour 2019 une augmentation du chèque
énergie ou encore l’extension de la prime
à la conversion pour se débarrasser des véhicules les plus polluants…
Il doit aller plus loin, et il a les moyens de
concilier transition écologique et justice
sociale. Un exemple: la semaine dernière, des
députés ont proposé des amendements pour
aider les restaurants collectifs qui souhaitent
proposer plus de bio local. Qu’a répondu
le gouvernement ? Notamment qu’il n’a pas
l’argent… Pourquoi ne pas utiliser une partie
du produit de la taxe carbone pour aider
les cantines à remplir cet objectif fixé par la
loi? Il ne va débourser, l’an prochain, que 300
à 500 millions d’euros supplémentaires en
Le Premier ministre a expliqué samedi faveur de la transition écologique. Pour l’insqu’il n’y avait «pas le choix» : si on veut tant, la fiscalité verte a surtout permis de firéussir la transition énergétique, il faut en nancer des baisses d’impôts… D’ici à 2022,
passer par des hausses de
30 milliards d’euros d’augmentataxes sur les carburants. Le
tion de fiscalité verte sont encore
soutenez-vous ?
prévus. Pour que ces efforts
La hausse de la fiscalité environsoient acceptés par les Français et
nementale est une nécessité pour
que le gouvernement tienne ses
accélérer la transition écologiengagements climatiques, cet arque. La trajectoire choisie l’an
gent doit pleinement bénéficier
dernier par le gouvernement est
à l’accompagnement des ménala bonne. Le problème n’est pas
ges à la transition écologique.
l’augmentation de ces taxes, mais
Recueilli par
INTERVIEW
leur utilisation.
LILIAN ALEMAGNA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Fiscalité écologique:
le vert à moitié plein
de l’exécutif
Pour le budget 2019,
l’opposition accuse
le gouvernement
de ne pas suffisamment
affecter les recettes
des taxes écologistes
à l’écologie. D’après les
calculs de «Libération»,
le compte n’y est pas.
L
e gouvernement aurait peutêtre dû écouter ses propres
parlementaires. En septembre, Bénédicte Peyrol, députée
LREM, alertait dans un rapport du
comité pour l’économie verte sur
«l’acceptabilité sociale» des hausses
d’impôts sur les carburants. L’élue
de l’Allier militait ainsi pour une
«meilleure communication, vis-àvis des contribuables et des collectivités locales, sur les enjeux et l’utilisation des recettes des taxes environnementales». Le rapport a été
examiné à l’Assemblée nationale
lors d’une simple «table ronde». Et
puis plus rien… De son côté, son
collègue du Maine-et-Loire, Matthieu Orphelin, a déposé quelques
semaines plus tard plusieurs amendements au budget 2019. Ce proche
de Nicolas Hulot proposait notamment, bien avant la grogne actuelle
des automobilistes, l’instauration
de «dispositifs fiscaux supplémentaires», sous forme de crédits d’impôts «versés uniquement les années
où le prix du baril est très élevé».
«C’est normal que les années où
l’Etat récolte plus TVA, il puisse en
redistribuer aux ménages modestes», fait valoir le député à Libération. Refus du gouvernement.
Cela fait donc un moment que les
députés, y compris ceux de la majorité, mettent en garde l’exécutif sur
la colère à la pompe entendue dans
les stations-service de leurs circonscriptions. La première semaine des
débats budgétaires, le président LR
de la commission des finances, Eric
Woerth, a demandé une «pause fiscale», critiquant au passage les «bons
sentiments» écologiques du gouvernement. «L’équation doit être juste
entre la hausse que vous proposez et
les financements de transition que
vous mettez sur la table», a abondé
le même jour la patronne des députés socialistes, Valérie Rabault.
Exactement ce que le gouvernement
compte défendre, ce lundi, à l’Assemblée nationale, lors de l’examen
du budget du ministère de la Transition écologique et solidaire.
Combien la fiscalité environnementale rapporte-t-elle ?
En tout, près de 50 milliards d’euros
selon des calculs d’Eurostat
en 2016. Si on ne compte que la taxe
intérieure de consommation sur les
produits énergétiques (TICPE), qui
comprend la contribution climaténergie (CCE) –nom poli donné depuis quatre ans à la «taxe carbone»
en France – c’est 37,7 milliards
d’euros prévus pour 2019. Dotée
d’une «trajectoire» revue et corrigée
par le gouvernement l’an dernier
–de 7 euros la tonne de CO2 en 2014
à 86 euros en 2022– cette contribution est destinée à faire gonfler la
TICPE tous les 1er janvier… donc les
prix à la pompe. En 2019, cette taxe
verte rapportera ainsi 4 milliards
d’euros de plus à l’Etat et aux collectivités, après une première hausse
de plus de 3 milliards en 2018. «Sur
la durée totale du quinquennat, le
montant total de l’augmentation,
c’est 55 milliards d’euros, a fustigé
Valérie Rabault dans l’hémicycle,
s’adressant aux ministres concernés. Les plans que vous faites pour
améliorer la transition énergétique
ne font pas le dixième de ce surplus !» «Vous faites peur aux Français avec des gros chiffres», lui avait
alors répondu le ministre de la
Transition écologique et solidaire,
François de Rugy.
Combien l’Etat dépense-t-il
vraiment pour la transition
écologique ?
Le successeur de Nicolas Hulot
avait un autre chiffre pour prouver
que le gouvernement utilise les
taxes sur les carburants à bon escient: «34 milliards d’euros.» C’est,
selon Rugy la totalité de la «fiscalité
carburant» et le montant… du budget de son ministère. «Ce budget est
en augmentation d’un milliard. C’est
concret!» s’est-il défendu à l’Assemblée. «Mais ça n’a aucun sens de
faire cette comparaison, souligne
Eric Woerth auprès de Libération.
Là-dedans vous avez les subventions
à la SNCF, les salaires des fonction-
C’est environ un
milliard d’euros qui
sera dépensé,
en plus, en 2019,
dans des mesures
écologistes.
Loin des quatre
milliards qui seront
prélevés sur les
factures des
ménages et des
entreprises.
naires…» L’ex-ministre du Budget
de Nicolas Sarkozy fait d’autres
comptes : pour lui, à peine «un
quart» des recettes issues de la TICPE –37,7 milliards anticipés pour
2019 donc – servent à financer la
conversion écologique: 7,2 milliards
d’euros doivent abonder le «compte
d’affectation spéciale transition
énergétique» –qui aide notamment
les opérateurs publics de l’électricité à développer les énergies renouvelables– et 1,2 milliard va aller
à l’Agence de financement des infrastructures de transport de France
(Afitf). «Le reste, c’est du rendement
budgétaire», critique Woerth. Pour
être précis: 12,3 milliards d’euros issus de la TICPE seront transférés
l’an prochain aux collectivités territoriales et 17 milliards resteront à
l’Etat… lequel utilisera tout de
même une partie de cet argent pour
financer la politique environnementale du gouvernement.
Quelles nouvelles mesures en
faveur de l’environnement
prévoit le gouvernement ?
Pour sortir de cette bataille de (gros)
chiffres, attardons-nous sur le «surplus» de fiscalité environnementale, soit les 4 milliards d’euros de
TICPE supplémentaires prélevés
en 2019 et qui, selon les calculs de
Bercy, seront portés, à parts égales,
par les ménages et les entreprises.
Et malheureusement pour le gouvernement, on a du mal à trouver la
même somme dans de nouvelles
mesures favorisant la conversion
écologique. Ainsi, l’augmentation
annoncée du «chèque énergie»
en 2019 représente un effort de
129 millions d’euros. Ce dispositif
créé en 2017 par Nicolas Hulot pour
aider les ménages modestes à supporter la hausse des prix des carburants doit passer de 150 euros cette
année à 200 euros l’an prochain.
De plus, le montant des prolongations jusqu’à fin 2019 du crédit
d’impôt pour la transition énergétique et de l’éco-prêt à taux zéro pour
encourager les travaux de rénovation énergétique s’élève à 900 millions d’euros. Durant les débats
budgétaires, le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno
Le Maire, a annoncé que le gouvernement ferait un geste supplémentaire en étendant ce crédit d’impôt
aux frais des ménages –nombreux
en zone rurale – qui souhaitent se
débarrasser de leurs vieilles cuves
à fioul. L’Etat devrait donc faire un
effort supplémentaire pour quatre
millions de foyers.
Autre annonce sur laquelle s’appuie
le gouvernement pour convaincre
qu’il fait des efforts écolos : la
«prime à la conversion» destinée à
l’achat de véhicules propres. Depuis
qu’il concerne les voitures d’occasion, ce dispositif créé sous la gauche connaît un fort succès. Le gouvernement vise un million de
véhicules remplacés et a par
ailleurs annoncé qu’il allait «renforcer» cette prime (de 1 000 à
2 500 euros) pour les particuliers
qui choisissent une voiture hybride
rechargeable neuve (et même d’occasion pour les ménages non imposables). La semaine dernière, Le
Maire et Rugy ont appelé les constructeurs automobiles à participer
au financement de cette extension.
Mais, petit rappel : ces primes à la
conversion ne coûtent pas grandchose à l’Etat puisqu’elles sont généralement financées par les «malus» payés… par les propriétaires de
véhicules polluants.
Sur ce sujet, les députés de la majorité ont d’ailleurs supprimé l’exonération de malus qui s’appliquait aux
pick-up pour récupérer au passage
200 millions d’euros. Les mêmes
ont également prolongé et étendu
la déduction fiscale accordée aux
entreprises qui optent pour des véhicules utilitaires moins polluants
et espèrent, enfin, ouvrir la prime à
la conversion aux conducteurs qui
choisiraient d’abandonner leur voiture pour… un vélo.
Dans le budget 2019, le gouvernement met également en avant la
«sécurisation» des financements de
l’Agence nationale de l’habitat
(Anah) pour rénover 75 000 logements par an (500 millions
d’euros). Mais cette mesure là doit
être financée par la mise aux enchères de quotas carbone, donc sera,
elle aussi, neutre pour les finances
publiques.
Résultat, selon nos calculs, c’est environ un milliard d’euros qui sera
dépensé, en plus, en 2019, dans des
mesures destinées à accompagner
les Français vers l’après-pétrole.
Loin des quatre milliards qui seront
prélevés l’an prochain sur les factures énergétiques des ménages et
des entreprises. «Il est illusoire et
démagogique de dire que 100 % de
la fiscalité environnementale doit
aller à la transition, défend Matthieu Orphelin. En revanche, si certaines bonnes mesures ont été annoncées par le gouvernement, il en
faut un peu plus.» Le député LREM
réclame «plus de lisibilité». Exactement ce qui, aujourd’hui, manque
à l’exécutif.
LILIAN ALEMAGNA
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
u 5
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François de Rugy
à l’Assemblée
le 16 octobre.
PHOTO DENIS ALLARD
PIERRE-MARIE, 64 ANS,
PROFESSEUR (AVEYRON)
«LA SEULE ÉCONOMIE QUE JE
PEUX FAIRE, C’EST PASSER AU
POINT MORT EN DESCENTE»
«J’
enseigne trois jours par semaine
dans un collège à une trentaine de
kilomètres de chez moi. Et deux fois
par semaine, je donne des cours à 20km de ma
maison. Je passe une heure par jour sur des routes de campagne rien que pour mon travail.
Mais en Aveyron, à moins d’être retraité et d’habiter au cœur d’un village, on est tout le temps
en voiture, même pour le pain. Je vais par exemple souvent à Rodez, à une heure de route, pour
emmener à la gare mes enfants qui étudient à
Albi et Toulouse. Cette hausse du carburant a
pour moi une répercussion énorme, surtout
qu’elle coïncide avec l’époque où je dois faire
le plein en fioul de ma chaudière.
«Mon employeur, autrement dit l’Etat, prend à
peine en compte mes frais de transport avec
une indemnité dérisoire. Depuis la rentrée, ma
femme et moi faisons donc attention à nos déplacements, on renonce à des sorties… Nos
deux voitures diesels affichent plus de
200 000 km au compteur. Elles sont peut-être
polluantes, mais plus le carburant pèse sur notre budget, moins on a les moyens de changer
de voiture. Cette hausse des prix me coûte environ 120 euros supplémentaires par mois, mais
je n’ai aucun choix : j’ai besoin d’une voiture
pour travailler. La seule économie que je peux
faire, c’est me mettre au point mort dans les descentes. Je suis trop âgé pour manifester, mais
j’en ai quand même marre de subir : on a l’impression qu’à Paris, ils n’ont aucune idée de ce
qu’on vit en zone rurale.»
Recueilli par SARAH FINGER
Correspondante à Montpellier
NATHALIE, 47 ANS, ASSISTANTE
COMMERCIALE (NICE)
«JE PRENDS LE TRAIN, CAR
JE NE VEUX PAS DÉPENSER
MON SALAIRE EN ESSENCE»
En banlieue, l’essence
précède l’existence
Dans les périphéries,
c’est toute la vie qui est
chamboulée par la hausse
du prix des carburants.
S
ur un parking, un retraité, veste de
dompteur –celle avec des poches partout, même autour du nombril –, se
pose mille questions sur le train Paris-Mantes. Il se rencarde sur les heures de passage,
la fréquence, la fiabilité, les correspondances, le prix. Sa sœur habite à vingt-cinq minutes en voiture, et à plus d’une heure s’il
s’y traîne en transports en commun, marche incluse. Et il y a d’autres contraintes :
la SNCF n’est pas (encore) Uber et ne fait
pas du cas par cas. Au vrai, dans ce coin-ci
des Yvelines (Paris est à 40 kilomètres), des
foyers sont prêts à inscrire leur voiture sur
le livret de famille. Les aînés, fabricants
d’argot, ont même jadis trouvé un nom de
petit oiseau au diesel: «Coco». D’où découle
l’expression la plus dramatique qui soit les
nuits d’ennui, quand les chacals fauchés
sollicitaient le seul véhiculé de la bande :
«Je n’ai pas de coco…» Là-bas, la vie a toujours tourné autour des routes: rouler rend
libre, parce que tous les meilleurs plans
sont ailleurs, du travail aux magasins Babou, en passant par le repos de l’âme.
Le retraité confesse un nouveau péché: il simule des pannes pour ne pas déposer unetelle ou untel. «1,50 euro…» Il dit ça avec le
doigt pointé sur sa Citroën: le litre de gazole
oscillant autour de 1,50 euro équivaut à un
bracelet électronique dans un quartier populaire, de surcroît en périphérie lointaine.
Viagra. Le carburant est au banlieusard ce
que la note de frais est au journaliste. Ce liquide-là est tellement sacré que certaines
pompes à essence se sont transformées en
temple : la nuit, des bonshommes n’y allaient plus pour donner à boire à leur véhicule, mais pour y tuer le temps (un café serré
en pleine nuit, un paquet de chips partagé
à cinq, une glace par -5 °C), trouver un bon
plan (des types débarquaient avec le coffre
rempli de parfums et de costards de contrebande) et divaguer une heure dans une zone
internationale (des routiers slaves et méditerranéens roupillaient sur place). Les panneaux –Versailles, Paris, Rouen– se regardaient comme un comprimé de Viagra: ils
émoustillaient même les impuissants.
Extinction. On en arrivait à des situations
troubles: des gars se cotisaient pour mettre
de l’essence à la pompe du coin, à 500 mètres de chez eux, pour pouvoir en rejoindre
une autre un peu plus loin et enquiller une
boisson chaude. La galère est une sorcière.
Dans ce territoire-là, les voitures se racontaient, jusque très récemment, comme des
tapis volants: «Tu mets 10 euros d’essence,
tu vas à Rouen, tu reviens et tu vas manger
une crêpe à Paris.» La débrouille rend poétique. Et à la longue, de plus en plus en nerveux: délires à part, la voiture est nécessaire
pour les employés les plus excentrés et ceux
aux horaires les plus tordus. A 1,50 le litre,
on raconte quoi sur sa monture? Qu’on ne
peut la conduire que pour les mariages car
le gouvernement tape fort sur tes doigts
pour sauver la planète ? Ils sont déjà couverts de bleus, ce qui rend moins philosophe sur l’après – l’extinction de la vie. Et
puis, quid du projet d’Emmanuel Macron
pour les jeunes banlieusards, à savoir chauffeur Uber? L’entrepreneuriat facile, le costard cintré, la fierté. A 1,50 euro le diesel,
même «les rêves» subissent l’inflation.
RAMSÈS KEFI
«J
e m’interdis la voiture. Depuis
huit mois, chaque matin et chaque
soir, j’emprunte les transports en
commun. J’habite et je travaille à Nice, mais
dans des quartiers différents. Pour aller du centre à l’est de la ville, je prends le train. J’évite les
bouchons sur la route. Et surtout, ça me permet
de faire des économies, car je ne veux pas dépenser mon salaire en essence. Mon abonnement de train me coûte environ 22 euros par
mois. En voiture, j’en aurais pour 80 euros
uniquement pour l’assurance. Il faut rajouter
environ 200 euros par mois pour l’essence.
Avec l’augmentation des prix des carburants,
les réparations et les imprévus, j’ai vite fait
le compte.
«Mais ce mois-ci, je n’ai pas repris l’abonnement
de la SNCF. Il y a eu beaucoup de retards et de
travaux sur la ligne. C’était la galère. Le soir,
après le travail, j’ai dû me faire ramener plusieurs fois en voiture. C’est précisément ce qui
décourage mes collègues de faire le choix des
transports en commun. Au bureau, on n’est que
deux à prendre le train tous les jours. Les autres
viennent en voiture. Ils habitent aux alentours
de Nice, en dehors de la ville. Soit ils ne veulent
pas prendre le train à cause des retards, soit ils
ne peuvent pas prendre le bus car les horaires
et les arrêts ne correspondent pas. C’est dommage. Si c’était plus facile, ils prendraient peutêtre les transports en commun. Et peut-être que
je m’y serais mise plus tôt. Jusqu’en février, je
prenais ma voiture tous les jours.»
Recueilli par MATHILDE FRÉNOIS
Correspondante à Nice
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Joaquín «El Chapo» Guzmán, arrêté par les soldats mexicains six mois après sa seconde évasion de prison au Mexique, le 8 janvier 2016. PHOTO EDUARDO VERDUGO. AP
El Chapo, meth et légendes
Par
Le procès
du puissant
chef mexicain
du cartel de
Sinaloa s’ouvre
ce lundi
à Brooklyn
sous haute
tension. Accusé
d’au moins
33 meurtres,
il risque la
prison à vie.
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
«M
ieux vaut une tombe en Colombie
qu’une prison aux Etats-Unis»,
affirmait la devise des cartels
colombiens dans les années 80. L’ex-baron de la
drogue mexicain Joaquín Guzmán, dit «El Chapo»
(«le courtaud») en raison de sa silhouette trapue,
extradé aux Etats-Unis en janvier 2017 et dont le
procès débute ce lundi à New York, ne dirait sûrement pas le contraire. «Je souffre tous les jours de
maux de tête, je vomis presque quotidiennement,
écrivait-il en février, depuis sa cellule d’une prison
de Manhattan, au juge chargé de son dossier,
Brian Cogan. Je vis un calvaire vingt-quatre heures
sur vingt-quatre.» Sous le coup de 17 chefs d’accusation, Guzmán, 61 ans, risque la prison à vie,
mais pas la peine de mort: l’accord d’extradition
passé avec le Mexique l’exclut.
Il paraît loin, le El Chapo conquérant, romanesque, milliardaire et sanguinaire, qui dirigea pendant un quart de siècle le cartel de Sinaloa, l’un
des plus puissants de la planète, et qui inspira
séries télé occidentales aussi bien que narcocorri-
dos, ces ballades mexicaines qui racontent les
faits d’armes des chefs de cartel. Son image de
self-made-man, aidant les déshérités et narguant
les puissants, y est pour beaucoup. Né en 1957
dans une famille pauvre d’un village des montagnes du Sinaloa, sur la côte Pacifique, celui qui
fut petit vendeur à la sauvette a figuré plusieurs
années durant dans le classement des hommes
les plus riches et influents de la planète du magazine Forbes, avec une fortune estimée à 4 milliards de dollars. Faisant de lui le deuxième
homme le plus riche du Mexique, derrière le businessman Carlos Slim… Ses évasions rocambolesques (en 2001 dans un panier de linge sale ou déguisé en policier, les versions diffèrent, et en 2015
via un tunnel d’1,5 kilomètre creusé sous sa cellule) ont aussi nourri la légende, et montré son
pouvoir de corruption sur les autorités mexicaines. Définitivement décrédibilisées par sa seconde évasion, elles n’ont eu d’autre choix que
d’accepter son extradition vers les Etats-Unis.
Dispositif hors-norme
Au moment de sa deuxième arrestation, en 2014,
Guzmán avait exporté plus de 500 tonnes de
cocaïne rien qu’aux Etats-Unis, premier pays
consommateur de la planète, faisant de son cartel, un empire aux ramifications européennes et
asiatiques, le plus gros trafiquant de drogue au
monde. «Je fournis plus d’héroïne, de méthamphétamines, de cocaïne et de marijuana que quiconque dans le monde, se vantait-il après sa seconde évasion, lors d’un entretien avec l’acteur
américain Sean Penn. J’ai une flotte de sous-marins, d’avions, de camions et de bateaux.» Dans
son article pour Rolling Stone, la star
hollywoodienne le compare au Tony Montana
de Scarface et le décrit comme un type «souriant» au «charisme indéniable». C’est d’ailleurs
l’interception de messages échangés avec l’actrice américano-mexicaine Kate del Castillo, qui
avait organisé la rencontre avec Sean Penn, qui
aurait permis la localisation puis l’arrestation
d’El Chapo, le 8 janvier 2016.
Outre le trafic de drogue, il est également inculpé
par la justice américaine pour enlèvements, possession d’armes et blanchiment d’argent, et pour
avoir recouru à des sicarios «qui ont exécuté des
centaines d’actes de violence, y compris des meurtres, agressions, kidnappings, assassinats et actes
de torture», détaille l’acte d’accusation. Dans le
procès qui s’ouvre lundi à Brooklyn, les lll
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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El Mencho, nouvel ennemi numéro 1
Depuis la capture
d’El Chapo, le chef du
Cartel Jalisco nouvelle
génération est l’homme
le plus recherché
du continent américain.
C’
est un mâle blanc né
en 1966, haut de 5 pieds
et 7 pouces, pesant 150 livres, et son dernier domicile connu
est simplement «le Mexique». Voici
comment la fiche de recherche de la
DEA, la brigade des stups des EtatsUnis, décrit Nemesio Oseguera Cervantes, alias «El Mencho» (le diminutif de son prénom). L’élément le plus
important publié sur le site de la DEA
est la récompense pour quiconque
fournira les informations menant à
son arrestation: 10 millions de dollars (près de 9 millions d’euros).
Après la capture de Joaquín
«El Chapo» Guzmán, le titre honorifique d’homme le plus recherché du
continent américain est échu au patron du Cartel Jalisco nouvelle génération (CJNG), le groupe criminel
le plus puissant du Mexique. Le gouvernement du pays a mis sa tête à
prix: 60 millions de pesos (2,5 millions d’euros).
Avions. El Mencho fait partie d’un
brelan de criminels avidement recherchés par les Etats-Unis. Les
autres sont Ismael «El Mayo» Zambada, le dauphin de d’El Chapo au
sein du cartel de Sinaloa et l’un des
lll procureurs fédéraux affirment pouvoir attribuer à El Chapo la responsabilité de 33 meurtres, et comptent bien rappeler le nombre bien
supérieur de cadavres (forces de l’ordre ou transfuges), que le cartel a laissés sur son passage. Le
dispositif est à l’image de l’accusé: hors-norme.
Les jurés resteront anonymes, par mesure de sécurité et pour éviter toute tentative d’intimidation: un juge fédéral mexicain chargé de l’affaire
a été assassiné en octobre 2016. La sélection des
jurés, qui commence ce lundi, se fera donc à
huis clos.
Masse de preuves
Au moins seize témoins, rivaux ou anciens lieutenants d’El Chapo, devraient être appelés à la
barre pendant les quatre mois du procès. Les procureurs ont versé au dossier 117000 enregistrements audio et 14 000 pages de documents et
photographies. Fin octobre, s’estimant dépassée
et incapable de traiter cette masse de preuves, la
défense de Guzmán a tenté de retarder une nouvelle fois le procès. Le juge, qui avait déjà accepté
deux ajournements, n’a cette fois pas cédé. Les
avocats estiment également ne pas avoir les
moyens de préparer correctement leur défense.
De nombreux éléments, comme les noms de la
plupart des témoins cités à comparaître, sont
caviardés dans les documents officiels. El Chapo
a plaidé non coupable, et ses avocats veulent
le présenter comme un simple «lieutenant»
de l’organisation.
La justice américaine, pour qui Guzmán avait
pris la place d’homme le plus recherché du pays
à la mort de Ben Laden, n’a rien laissé au hasard.
La logistique de ce procès est un casse-tête pour
la ville de New York. A chaque audience préliminaire, le transport de Joaquín Guzmán, incarcéré
dans l’aile 10 South de la prison de haute sécurité
du Metropolitan Correctional Center, à Manhattan, a nécessité le blocage du pont de Brooklyn
et créé de gros embouteillages. Les avocats
d’El Chapo, estimant que ce «spectacle» portait
préjudice à leur client, ont demandé son transfert dans un autre établissement pénitentiaire
de Brooklyn, ou son jugement à Manhattan. La
justice américaine n’a, pour l’instant, pas rendu
publique sa décision sur ce point. Enfermé
vingt-trois heures sur vingt-quatre dans sa cellule, El Chapo ne peut voir que ses avocats et ses
jumelles de 7 ans. Même sa femme, l’ancienne
reine de beauté Emma Coronel Aispuro, est
interdite de visite. Pas vraiment ses conditions
de détention au Mexique… Selon la journaliste
d’investigation mexicaine Anabel Hernandez
(auteure du livre Narcoland), dans sa cellule de
Puente Grande, Guzmán organisait des fêtes et
recevait prostituées, alcool et petits plats venant
des restaurants du coin. •
très rares parrains à n’avoir jamais
mis les pieds en prison, et Rafael
Caro Quintero, du défunt cartel de
Guadalajara, condamné au Mexique puis libéré après vingt-huit ans
de prison, et toujours recherché par
la justice américaine pour la torture et l’assassinat, en 1985, d’Enrique Camarena, un agent infiltré de
la DEA.
Clandestin aux Etats-Unis,
El Mencho trafique avec son frère
plus âgé et multiplie les allers-retours au Mexique. Condamné à
cinq ans de prison, il est libéré au
bout de trois ans et expulsé vers son
pays en 1996. A 30 ans, sa carrière va
prendre une autre dimension. La
mort en 1997 d’Amado Carrillo alias
«le Seigneur des cieux», parce qu’il
faisait voyager ses cargaisons dans
des avions gros-porteurs, redistribue les cartes du narcobusiness et
El Mencho en est le grand gagnant.
Rivaux. Devenu l’objectif prioritaire du gouvernement, il rend coup
pour coup dans la guerre qui l’oppose à l’Etat. En mai 2015, lors d’une
offensive lancée pour le capturer,
il fait abattre au lance-grenades un
hélicoptère de l’armée. Neuf soldats
sont tués. Les troupes lancées à ses
trousses sont arrêtées par des
«narcobarrages», et des dizaines
d’incendies de stations-service et de
banques. El Mencho se joue de la
marine (chargée de la lutte antidrogue, les autres corps de l’armée
étant jugés trop perméables à la cor-
ruption), mais lamine aussi les groupes criminels rivaux. C’est lui qui a
mis fin, en 2018, aux agissements du
redoutable cartel de Los Zetas,
formé d’anciens agents des unités
d’élite de la police mexicaine.
Un coup rude lui a été porté avec
l’arrestation, en mai, de sa femme.
Rosalinda González Valencia est
soupçonnée de contrôler avec ses
frères l’appareil comptable du
CJNG, qui blanchit les millions de
dollars du trafic de stupéfiants
transfrontalier (et même intercontinental, puisque les branches du cartel s’étendent jusqu’à l’Afrique et
à l’Europe). Mais jusqu’à présent,
récompenses ou pas, Nemesio Oseguera Cervantes reste introuvable.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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MONDE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Chronique «Dans les coulisses
de Bruxelles» Budget italien :
démocratie contre technocratie.
La crise de la zone euro ne s’est pas terminée à l’été 2012,
lorsque les Etats ont lancé l’Union bancaire, elle a pris une
autre forme, non plus financière, mais politique. Le choc
qui s’annonce ainsi entre la Commission européenne
de Juncker (photo) et Rome se joue sur la question de la
volonté des citoyens et non sur celle des chiffres. PHOTO AP
des scoops, dans leur obsession à tout comprendre, tout
vérifier dix ou cent fois –on
prend au passage des leçons
de journalisme.
Comme le carnet de bord d’un insider discret, le docu nous embarque au sein de la rédaction du Times. PHOTO DOUG MILLS. THE NEW YORK TIMES
Sous l’ère Trump, le «New York
Times» évolue en terrain miné
Le documentaire
de Liz Garbus
«Mission vérité»,
diffusé à partir de ce
mardi sur Arte, met
en lumière le travail
d’une rédaction qui
lutte chaque jour
contre les intox du
sulfureux président
américain.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
Q
uelque part dans la
rédaction du New
York Times, à Manhattan, une poignée de chefs
regardent, un peu interdits,
l’investiture de Donald
Trump à la télé, le 20 janvier 2017. «On va avoir du mal
à le comprendre et à le couvrir
de manière offensive», reconnaît le rédacteur en chef,
Dean Baquet, encore interloqué par «le carnage américain» que vient de dénoncer
le nouveau président. «Mais
en même temps, je dois dire
que c’est passionnant. C’est
vraiment un sujet en or.»
Ainsi s’ouvre Mission vérité:
le New York Times et Donald
Trump, documentaire en
quatre volets diffusé à partir
de ce mardi sur Arte et à découvrir sur Libération.fr, réalisé par Liz Garbus (auteure,
entre autres, du très joli What
Happened, Miss Simone ?
disponible sur Netflix).
La phrase de Baquet résume
à elle seule toute l’ambivalence du journal, du journalisme même, qui prévalait
alors vis-à-vis du milliardaire
devenu président : ce mélange d’incompréhension et
de fascination, voire de gourmandise cynique pour les
«possibilités» qu’un tel personnage offre à des gratte-papier. Et encore, le rédacteur
en chef était sans doute loin
d’imaginer la suite.
Avec son suivi chronologique
des treize premiers mois de la
présidence Trump, depuis le
siège du Times à New York,
son bureau à Washington et
parfois sur le terrain, Mission
vérité rend compte du quotidien d’une rédaction, comme
le carnet de bord d’un insider
discret, embarqué dans un
étrange sous-marin.
Pompier. De scoop en
scoop, le film fait défiler des
événements datant de quelques mois à peine qui paraissent vieux d’un siècle: le démarrage de l’enquête russe,
le limogeage du directeur
du FBI James Comey, Charlottesville, l’affaire Harvey
Weinstein… Le titre américain du docu est un brin pompier (The Fourth Estate, «le
quatrième pouvoir»). Sa traduction française, plutôt réductrice. Il aborde aussi la
concurrence du Washington
Post et des géants du numérique, les restructurations,
#MeToo, le rapport des journalistes aux réseaux sociaux… Mais il s’agit bien
d’une immersion dans une
rédaction à la fois mise à
l’épreuve et enrichie (le PDG
du Times, Mark Thompson,
évoque un «effet Trump» sur
les abonnements, et le journal
vient d’annoncer avoir dépassé les 4 millions d’abonnés, dont 3 millions numériques) avec ce président
idiosyncratique. Avec comme
question centrale la définition, instable et molle face
aux fake news et autres attaques ad hominem, de la couverture d’une telle présidence. Et c’est une prouesse
de mettre en images cette
problématique devenue quasi
philosophique pour les médias. Le tout sans céder à la facilité de faire intervenir des
experts face caméra, et avec
un matériau assez ingrat: des
open spaces et des néons, des
réunions, des journalistes en
costard qui travaillent à coups
de téléphone, de tweets, de
off et de traitement de texte.
«Nous ne pouvions pas filmer
la plupart de leurs rencontres
avec leurs sources, raconte à
Libé Jenny Carchman, coréalisatrice et productrice du
docu. On a pu suivre quelques
déplacements à l’extérieur,
mais sinon, ce qu’on voyait,
c’était beaucoup, beaucoup de
coups de téléphone dont on a
dû “biper” des passages pour
éviter toute identification des
sources… On n’était pas dans
les Hommes du Président,
avec des journalistes qui récupèrent des enveloppes dans
des parkings.»
Mais la dramatisation du
film, sa mise en scène, tient
de l’acharnement de ces enquêteurs, correspondants à la
Maison Blanche ou reporters,
dans leur excitation à sortir
Frustration. L’épaisseur et
le rythme du documentaire
tiennent également à la personnalité des journalistes sur
lesquels il se concentre: Maggie Haberman, un peu brute
de décoffrage et venue de la
presse tabloïd new-yorkaise,
recrutée pour suivre le candidat Trump ; l’intraitable
cheffe du bureau de Washington, Elisabeth Bumiller; l’excorrespondant à la Maison
Blanche Glenn Thrush, rattrapé par le mouvement #MeToo… «Le but […], c’était de
montrer ce service, quasiment
un service public, dont on bénéficie grâce à ces journalistes,
relève Carchman. Le New
York Times n’est bien sûr pas
une œuvre de bienfaisance,
mais ce qu’ils font est essentiel,
surtout dans leur couverture
de cette présidence qui donne
envie de se taper la tête contre
les murs quand on travaille
sur les faits. Montrer leurs méthodes, leurs débats, l’énergie
qu’ils mettent dans leur travail, combien tout ça empiète
sur leur vie privée…»
Ils surmontent sans broncher
leur frustration de devoir factchecker des mensonges grossiers. Ne relèvent pas l’hypocrisie d’un Trump qui vitupère tous les jours sur Twitter
contre «le défaillant New York
Times» et discute tranquillement au téléphone avec Maggie Haberman. Ou celle d’un
Steve Bannon, l’ex-conseiller
du Président, qui fait huer les
médias lors d’un meeting en
Alabama… Médias qu’il a luimême invités et abreuvés
en off pendant ses mois à la
Maison Blanche… «La presse
est devenue un bouc émissaire,
un véhicule pour la colère des
gens», insiste Carchman. Les
flegmatiques journalistes du
New York Times, eux, tiennent bon dans leur recherche
de rigueur et de mesure, face
à une présidence qui en est
totalement dépourvue. •
LIBÉ.FR
Retrouvez en exclusivité
le premier épisode
de Mission vérité : le New
York Times et Donald
Trump sur Libération.fr.
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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Dioxyde d’azote : l’endroit
le plus pollué au monde est
en Afrique du Sud Avec des
LIBÉ.FR
données de l’Agence spatiale européenne, Greenpeace
a établi une carte interactive des zones les plus irrespirables
de la planète en raison des concentrations de NO2. Truffé
de centrales au charbon, «le Mpumalanga est le pire point
chaud du monde», révèle l’ONG. Si vous tenez à vos
poumons, n’allez pas non plus à Anvers. PHOTO AFP
Dix-neuf jihadistes présumés liés à l’attentat anti-coptes qui a fait sept morts vendredi à Minya, dans le centre
de l’Egypte, ont été tués lors d’un échange de «tirs» avec
la police, a annoncé dimanche le ministère de l’Intérieur. Au moins sept personnes ont également été blessées vendredi dans cet attentat revendiqué par l’Etat
islamique contre un bus transportant des fidèles chrétiens coptes près du monastère de Saint-Samuel en
plein désert.
Yémen Raids et famine perdurent
Des dizaines de rebelles houthis ont été tués depuis samedi dans des combats et des frappes aériennes sur Hodeida, ville portuaire stratégique de l’ouest du Yémen.
Sur le plan humanitaire, le Fonds des Nations unies
pour l’enfance a exhorté «toutes les parties» en conflit
à cesser les hostilités, qualifiant le pays en guerre d’«enfer sur terre» pour les enfants, frappés par la famine.
Selon l’Unicef, 1,8 million d’enfants de moins de 5 ans
sont en situation de «malnutrition aiguë».
Bahreïn Prison à perpétuité pour
le leader de l’opposition chiite
Le chef de l’opposition chiite à Bahreïn, Cheikh Ali
Salmane, a été condamné dimanche en appel à la
prison à perpétuité pour «intelligence» avec le Qatar,
pays du Golfe boycotté par Manama et d’autres alliés
de l’Arabie Saoudite. Il purgeait déjà une peine de
quatre ans après avoir été condamné en juillet 2015
pour «incitation à la haine confessionnelle», dans
un pays à majorité chiite dirigé par un monarque
sunnite.
Trois jours de blocage au Pakistan pour
réclamer la mort de la chrétienne Asia Bibi
Le Pakistan a connu une
semaine mouvementée. De
mercredi à vendredi, le pays
a vu nombre de routes bloquées, des commerces et
écoles fermés à cause de manifestations de plusieurs milliers de personnes. Le réseau
mobile a même été coupé
vendredi dans les grandes
villes. Au centre de ces événements, le sort d’Asia Bibi, une
femme de 47 ans.
son innocence. Après huit ans
dans le couloir de la mort,
Asia Bibi a eu gain de cause
mercredi, quand la Cour suprême a prononcé son acquittement.
Qu’est-ce qui a motivé
les manifestations ?
La décision des juges a suscité
la colère des islamistes extrémistes du parti Tehreek-eLabaik (TLP). Mobilisant la
population, ils sont desQui est-elle ?
cendus dans la rue pour deChrétienne, Asia Bibi est origi- mander la mort d’Asia Bibi
naire de la province du Pend- et des magistrats de la Cour
jab, dans le centre du pays. suprême.
En 2009, l’ouvrière agricole a Après trois jours de blocage,
été arrêtée pour «blasphème» l’exécutif pakistanais a conclu
à la religion isun accord avec
lamique. Des
DÉCRYPTAGE les manifesfemmes l’ont
tants. Il a
accusée d’avoir souillé un accepté de lancer une propuits car elle, chrétienne, y cédure pour interdire à Asia
avait bu. Asia Bibi leur a ré- Bibi de sortir du territoire et
pondu. C’est cette réponse qui s’est engagé à ne pas bloquer
lui a coûté une condamnation une requête en révision de
à mort par pendaison en no- son acquittement entreprise
vembre 2010. Cette mère de par un religieux islamiste du
cinq enfants clame toujours nom de Qari Salam.
AFP
Egypte Dix-neuf jihadistes tués
Des inondations entraînent la mort
de douze personnes en Sicile
A Casteldaccia, près de Palerme, dimanche. PHOTO ALESSANDRO FUCARINI. AFP
Douze personnes, dont neuf
membres d’une famille surpris dans une maison par la
brusque montée des eaux
d’une rivière sortie de son lit,
sont mortes dans la nuit de
samedi à dimanche en Sicile.
Les corps de ces neuf per-
sonnes ont été retrouvés à
Casteldaccia, une commune
côtière à l’est de Palerme. Les
victimes avaient entre 1 an
et 65 ans. La maison de campagne où ces Palermitains
passaient la fin de semaine a
été submergée par les eaux et
la boue après le débordement
d’une rivière, la Milicia, sortie
de son lit après les fortes
pluies de samedi. Trois autres
personnes de la même famille
ont réussi à s’échapper, rapportent les médias italiens.
«J’ai constaté un désastre to-
tal», a déclaré le procureur
sicilien Ambrogio Cartosio
après avoir survolé dimanche
la zone de Casteldaccia en hélicoptère. Une enquête a été
ouverte pour déterminer si les
maisons près de la rivière ont
bien été construites en respectant la législation (à 150m
du lit de la rivière minimum).
Des vents violents et de fortes
pluies avaient déjà fait vingt
morts cette semaine dans
d’autres régions d’Italie. Le
patrimoine naturel du nordest du pays a en outre été particulièrement atteint, avec
des millions d’arbres déracinés. La protection civile a
qualifié cette vague de mauvais temps de «l’une des
situations météorologiques les
plus complexes de ces soixante
dernières années». Venise a
aussi subi lundi dernier l’une
des pires montées des eaux de
son histoire récente.
Asia Bibi est-elle libre ?
La chrétienne reste enfermée
dans un centre de détention
de la ville de Multan. Elle attend l’issue de la procédure de
révision de son jugement. Son
mari, Ashiq Masih, espère
réussir à lui faire quitter le
pays avant que l’interdiction
de sortie du territoire ne soit
confirmée. Dimanche, il en a
appelé à des puissances occidentales pour secourir sa
femme et sa famille, menacées de mort. «Je demande au
président des Etats-Unis de
nous secourir et nous aider à
quitter le Pakistan, dit-il dans
une vidéo enregistrée par la
British Pakistani Christian Association. Je demande aussi à
la Première ministre du
Royaume-Uni et au Premier
ministre du Canada de nous
soutenir.» Avant cela, le leader
du TLP avait menacé : «Il y
aura la guerre s’ils font sortir
Asia Bibi du pays.» Samedi,
l’avocat de cette dernière a annoncé qu’il quittait le Pakistan : «J’ai besoin de rester
en vie car je dois poursuivre
la bataille judiciaire pour
Asia Bibi», a ainsi commenté
Me Mulook, qui ne s’est vu accorder aucune protection
après le verdict en faveur de sa
cliente.
Dimanche, la Commission des
droits de l’homme pakistanaise s’est dite «consternée»
par l’«incapacité du gouvernement à protéger l’Etat et le caractère sacré de la loi», qualifiant l’accord signé avec les
islamistes de «mascarade»
après le jugement «historique»
de la Cour suprême. A.Mt
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
INDÉPENDANCE
Les Calédoniens
disent non, mais…
REPORTAGE
Les habitants de Nouvelle-Calédonie ont rejeté
dimanche, à plus de 56%, le divorce avec la
métropole. Si la participation a atteint des sommets,
à plus de 80%, le résultat est moins net qu’annoncé.
Par
ANTOINE PECQUET
Correspondant à Nouméa
Photo THÉO ROUBY.
HANS LUCAS
D
imanche, les Calédoniens
se sont massivement déplacés aux urnes pour se prononcer sur l’avenir de leur territoire : 80,6 % de participation. Du
jamais vu. «C’est un moment historique que vit le pays, on veut remercier
tous les électeurs. Pour nous Kanaks,
c’est le signe que le handicap habituel de l’abstention est dépassé. On
est enfin mûrs politiquement», s’est
félicité Louis Mapou au nom du
Front de libération nationale kanak
et socialiste (FLNKS), malgré la
défaite –moins nette qu’annoncé–
du oui à l’indépendance avec 43,6%
des suffrages, contre 56,4% pour le
non.
Résultat
serré et tardif
Plus tôt dans la journée, dans un
bureau de vote du quartier populaire de Magenta, à Nouméa, une
longue file de votants attend
patiemment son tour, mélangée,
à l’image du territoire. «Je vais voter
oui pour que la France arrête de profiter de nous. En souvenir des luttes
de nos vieux. Il faut laisser le peuple
kanak gouverner le pays», pose Ju- habitants des petites îles de l’archiles, Kanak de 26 ans employé dans pel qui résident à Nouméa, les drales espaces verts.
peaux kanaks ont fleuri parmi la
Devant lui, Jacqueline, 72 ans, arri- foule. L’atmosphère est tranquille
vée de métropole en 1968, vote non: mais vibrante d’enthousiasme.
«Je ne suis pas franchement contre On veut croire à la victoire de
l’indépendance, ça m’est égal d’être l’indépendance. «On s’est tous mobidirigée par un Blanc ou par un Noir, lisés pour qu’on nous laisse enfin rémais je pense que le pays n’est pas gler nos problèmes nous-mêmes. Le
encore prêt.» C’est aussi l’avis de système français n’est pas adapté à
Siwen, 23 ans, kanak. «Moi, je vote notre culture et nos coutumes. Il y a
blanc, assume-t-il. Quand tu vois les eu des avancées, oui, mais ça ne suffaits divers, comment on se
fit pas», explique
tue entre Kanaks, ça te
un homme de
Océan
fait réfléchir sur
Lifou, la plus
l’indépendance.
grande des îles
Mais c’est vrai,
Loyauté.
Il
CALÉDONIE
les Français exconvient se senOUVÉA
ploitent notre
tir tout de
LIFOU
Poindimié
richesse.» Tout
même «un petit
près, entouré
peu français».
MARÉ
d’une bande
Louise Waethe
Nouméa
d’une dizaine de
ane, de Maré
Mer
ILE
copains, Roger (1),
(deuxième île de
de Corail
DES PINS
la vingtaine, visage
l’archipel), 58 ans, ex50 km
tatoué, a lui aussi voté
plique en souriant: «On
oui. Il prévient : «Si l’indépeut gagner, il faut essayer. Je
pendance ne passe pas, on répond suis là pour défendre notre pays, node rien. Y en a marre de se faire vo- tre culture, notre patrimoine, et j’ai
ler notre pays. On est chez nous. S’il confiance en nos dirigeants pour safaut employer la violence, on ira. voir gérer l’indépendance.»
Mourir en martyrs ne nous fait pas L’espoir de Louise Waetheane est repeur», lance-t-il sombrement.
tombé avec celui de dizaines de milA l’autre bout de la ville, devant le liers d’indépendantistes, quand il
stade couvert de la Vallée-du-Tir est devenu certain que le score du
converti en bureau de vote pour les oui allait plafonner à 43 %,
A l’ouverture
des bureaux
de vote,
dimanche
à Nouméa.
vers 21 heures. Un résultat plus tardif que prévu, la participation record ayant compliqué le dépouillement – les résultats définitifs à
Nouméa ne sont pas encore connus
à l’heure où nous écrivons, en raison d’un bureau de vote où les assesseurs se sont trouvés dépassés
par l’affluence. Un résultat plus
serré aussi que l’annonçaient les
sondages. «Dans les communes majoritairement loyalistes, le vote indépendantiste progresse. On s’était fixé
23 %, on y est, se réjouit Louis Mapou. Il faut maintenant que nous, les
politiques, fassions des propositions
et qu’on amène le peuple vers l’indépendance au prochain référendum»,
conclut-il.
Dans l’autre camp, on considère que
la progression indépendantiste
reste marginale. «Les grands équilibres ne sont pas perturbés, on est
dans la même configuration depuis
des années», juge Virginie Ruffe-
nach, secrétaire générale du Rassemblement-Les Républicains. Estimant que «les Calédoniens l’ont dit
clairement, ils ne veulent pas de l’indépendance», et que «ces référendums sont source d’affrontements»,
elle appelle à revoir le plan prévu
par l’accord de Nouméa (1998). «La
politique est une matière vivante,
rien n’est gravé dans le marbre. Il
faut une feuille de route pour construire le pays dans le respect des
identités», dit-elle.
«Respect
des identités»
Philippe Gomès, député centriste et
leader de la formation majoritaire
Calédonie ensemble, la rejoint.
«Nous devrons poursuivre le dialogue avec les indépendantistes afin de
construire les consensus nécessaires
pour parachever notre émancipation politique et économique au sein
de la République», affirme-t-il. En
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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u 11
«[C’est une]
profonde déception
pour toute personne
qui croit à la nécessité
d’une pleine
souveraineté
des populations
de l’archipel.»
Réaction de
La France insoumise
indépendantistes, il a désigné comme «seul
vaincu la tentation du mépris et de la division»,
et comme «seul vainqueur» un «esprit de dialogue que plus rien n’entamera». Aux indépendantistes défaits, le Président a offert un parallèle entre «les valeurs de la République et de
l’Océanie»: «liberté, égalité, fraternité», mais
aussi «humilité et respect».
Un esprit conforme à celui du dialogue francocalédonien, marqué depuis les dramatiques
événements d’Ouvéa, en mai 1988, par la
recherche du consensus entre les parties. Pour
Emmanuel Macron, il s’agit, en n’accablant pas
le camp indépendantiste, de préserver la relative sérénité dans laquelle s’est déroulée la
campagne. Mais le chef de l’Etat sait aussi que
le référendum ne met pas nécessairement fin
au processus d’autodétermination. Si le
Congrès calédonien décide d’organiser une
seconde consultation, comme le lui permet
l’accord de Nouméa (1998), celle-ci doit avoir
lieu d’ici deux ans, toujours sous la présidence
d’Emmanuel Macron. Une possibilité que le
résultat de dimanche, moins fatal qu’attendu
pour leur cause, peut rendre tentante pour les
indépendantistes.
Cette perspective devrait être au centre du
nouveau «dialogue» entre Etat et partis calédoniens annoncé dimanche par Emmanuel
Macron. «Au plan politique, il n’y a pas d’autre
chemin que celui du dialogue», a insisté
celui-ci, proposant à toutes les parties «de se
réunir dans les prochaines semaines». Sans
préciser l’enjeu exact de la discussion, mais
alors que les principales forces calédoniennes,
indépendantistes ou non, jugent intenable un
simple statu quo.
«Souveraineté». C’est à Edouard Philippe
précisant que cela devra se faire
«dans un contexte moins contraint
que celui résultant de l’application
stricte de l’accord de Nouméa».
Edouard Philippe, arrivé dimanche
matin à Nouméa, doit recevoir les
représentants des formations politiques afin de discuter des contours
de ce «contexte».
En attendant, dans la soirée, plus
silencieuse et déserte que jamais,
Jamel et Clariston, un couple
de jeunes Kanaks, traînaient,
écœurés, dans les rues de la capitale. «On est très déçus! On ne va pas
attendre deux ans pour revoter. D’ici
là, les Blancs auront tout pillé. Les
jeunes vont se révolter, c’est sûr.
Nos politiciens ne pensent qu’à se friquer. Moi, je suis prête à prendre des
risques. Comme l’a fait ma famille
pendant les événements», jure la
jeune fille. •
(1) Le prénom a été changé.
Macron salue une
«marque de confiance
dans la République»
Le Président s’est sobrement
félicité, dimanche, de la
victoire du non au référendum
calédonien, tout en appelant
au dialogue. Si RN et LR
se sont réjouis du résultat,
LFI a marqué sa déception.
D
e la «fierté» pour la République, des
égards pour la «déception» des indépendantistes, et l’annonce d’un «dialogue» entre Etat et forces locales: Emmanuel
Macron a réagi dimanche depuis Paris aux
résultats du référendum calédonien, dans une
déclaration enregistrée à l’Elysée et diffusée
en début d’après-midi.
Si le refus de l’indépendance lui semble une
«marque de confiance dans la République française, dans son avenir et dans ses valeurs»,
le chef de l’Etat s’est gardé de tout triomphalisme – que le résultat du vote, bien moins
avantageux que prévu pour le non, aurait de
toute façon rendu décalé.
«Dialogue». Rappelant avoir tenu «à la
stricte neutralité de l’Etat» au cours de la campagne, pour ne pas donner prise aux critiques
qu’il devrait revenir d’organiser cette nouvelle
séquence. Le Premier ministre va reprendre
en main ce dossier historiquement géré en
prise directe par Matignon, et où son rôle a jusqu’à présent été salué par tous les acteurs. Il
doit atterrir ce lundi matin, heure locale, à
Nouméa, pour une visite d’une journée succédant à plusieurs jours de déplacement au Vietnam. Un séjour bref mais particulièrement intense sur le Caillou, au cours duquel il
s’entretiendra avec les représentants des partis
calédoniens.
Alors que la campagne n’avait guère suscité
d’écho dans l’Hexagone, la plupart des partis
métropolitains ont réagi dimanche à la victoire
du non. Pour s’en féliciter, jugeant, comme le
parti Les Républicains, que «les Calédoniens
ont lié leur destin à la France», ou réclamant,
comme le Rassemblement national, que l’archipel soit «retiré de la liste des territoires à décoloniser» établie par l’ONU. Ou pour déplorer,
comme La France insoumise, la «profonde
déception pour toute personne qui croit à la
nécessité d’une pleine souveraineté des populations» calédoniennes. Le parti de Jean-Luc
Mélenchon souhaite que «la perspective
historique de l’indépendance» reste ouverte
après le référendum.
DOMINIQUE ALBERTINI
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12 u
FRANCE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Abattoir du Boischaut :
la chaîne de l’effroi
Par
SARAH FINGER
L
es images tournées clandestinement
dans l’abattoir du Boischaut, dans l’Indre, et diffusées comme les précédentes
par l’association L214, témoignent une fois
encore de la violence qui s’exerce derrière les
murs de certains de ces établissements. Dans
cet abattoir habilité à abattre des animaux issus de la filière bio, la vidéo révélée samedi
montre des animaux suspendus par une
patte, saignés alors qu’ils sont encore pleinement conscients. Des bovins sont découpés
vivants. Un salarié entaille la patte d’un petit
chevreau au couteau afin de le suspendre
sur la chaîne d’abattage, avant même que
l’animal ne soit tué…
Alors que L214 a porté plainte auprès du procureur de la République de Châteauroux pour
maltraitances et sévices graves, Didier
Guillaume, ministre de l’Agriculture et de
La vidéo très violente publiée par L214
a provoqué des réactions indignées parmi
les politiques. L’exécutif
a demandé la suspension
de l’établissement, qui travaille
avec la filière bio.
l’Alimentation, a condamné des «pratiques
inacceptables» et demandé au préfet de l’Indre de suspendre immédiatement l’activité
de cet abattoir. Une enquête administrative
a été diligentée. François de Rugy, ministre
de la Transition écologique et solidaire, a qualifié sur Twitter ces pratiques de «cruelles,
inadmissibles en France en 2018», reconnaissant que dans nos abattoirs, «les inspections
et audits ne suffisent plus»…
GRANDS SINGES
Ces scandales à répétition ébranlent le monde
politique, car la cause animale a envahi l’es-
pace public. Pour preuve, cette nouvelle vidéo
a fait réagir de nombreux députés. Parmi eux,
Bastien Lachaud (LFI) dénonce «l’horreur
quotidienne des abattoirs», et Pascal Durand
(député européen EE-LV) demande la protection des lanceurs d’alerte. Olivier Falorni
(Parti radical) en appelle, toujours sur Twitter,
à Emmanuel Macron : «Vous devez maintenant tenir votre engagement de campagne sur
la vidéosurveillance obligatoire dans tous les
abattoirs !»
Mais au-delà des réactions indignées suscitées par de tels scandales, la cause animale
s’invite désormais dans les espaces feutrés
du pouvoir. Au Sénat, en octobre, on s’est
ainsi penché sur le sort des grands singes lors
d’un colloque consacré à leur statut juridique. Le 7 novembre, un séminaire sur
«l’homme et l’animal», organisé par le député
LREM Loïc Dombreval, réunira le scientifique Boris Cyrulnik, le philosophe Frédéric
Lenoir et le moine bouddhiste Matthieu
«
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
u 13
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«La cause animale
est devenue un enjeu
politique»
M
Capture d’écran
de la vidéo tournée
dans l’abattoir
du Boischaut, publiée
samedi par L214.
PHOTO HO. L214 VIA AFP
Ricard. Il se tiendra à deux pas de l’Assemblée nationale, là où, le 12 novembre, un colloque consacré cette fois aux animaux détenus par des cirques est organisé par la
députée LREM Claire O’Petit… Autre signe
des temps, l’Assemblée nationale abrite un
groupe d’études «condition animale» réunissant plus de quarante députés.
ÉLEVAGE, CHASSE, CORRIDA
Mais les déclarations d’intention ne suffisent
plus si l’on en croit un sondage Ifop réalisé
en février 2018 pour la Fondation 30 Millions
d’amis, qui révélait que 67% des sondés estiment que les animaux sont mal défendus par
les politiques. Et, désormais, les Français ont
les moyens de savoir quelle est la réalité de
l’engagement des hommes et des femmes
qui les gouvernent : le site internet Politique & Animaux note avec une impressionnante précision chaque engagement, prise
de position ou déclaration des responsables
politiques, sur tous les dossiers liés à la cause
animale (élevage, chasse, corrida…). Ce site,
développé par l’association L214, offre même
la possibilité de savoir qui a voté pour ou
contre les textes favorables aux animaux. La
liste des parlementaires qui se sont prononcés contre l’installation obligatoire de caméras dans les abattoirs (laquelle, si elle avait été
validée, aurait peut-être évité les dérives filmées dans l’Indre) est ainsi accessible en
quelques clics… Difficile de savoir quelles répercussions ces évolutions sociétales peuvent avoir sur le vote des Français. On devrait
s’en faire une idée plus précise en mai prochain, lors des élections européennes,
en scrutant les résultats du Parti animaliste,
une formation indépendante qui fête tout
juste ses 2 ans. •
elvin Josse, 29 ans,
doctorant en sciences
politiques à l’université de Leicester (Angleterre),
est le premier lobbyiste professionnel pour la cause animale
en France. Selon lui, le nouveau
scandale révélé par L214 entretient la pression sur les politiques.
Vous avez cofondé, voilà un
an, Convergence animaux
politique (CAP), première
structure dédiée au lobbying
pour la cause animale. Quel
était votre but ?
Créer une interface entre les associations de défense animale
et les acteurs politiques. En
un an, nous avons organisé 80 tête-à-tête avec des députés, des sénateurs et des
conseillers ministériels pour
leur exposer notre action et les
sensibiliser. Nous avons réuni
à quatre reprises des parlementaires et nos associations partenaires autour d’un thème précis, comme la corrida ou
l’élevage. L’idée est de créer un
noyau dur de sympathisants
animalistes.
Avec quels résultats ?
Après plus d’un an de lobbying
relationnel, une quarantaine de
députés et sénateurs sont
motivés et attentifs à notre
action. CAP représente
aujourd’hui 800 associations: ce poids nous a permis de
décrocher des rendez-vous au
ministère de la Transition écologique, à Matignon et à l’Elysée. Une proposition de loi sur
l’enfance et la corrida, déposée
en mars par Michel Larive (LFI),
découle de nos rencontres, de
même qu’un texte visant à interdire les animaux sauvages
dans les cirques, porté par Vincent Ledoux (groupe Les Constructifs). D’autres propositions
de loi sont en gestation.
L’intérêt des politiques pour
la cause animale est-il
aiguisé après chaque nouveau scandale, comme celui
qui vient d’éclater ?
Chaque nouvelle affaire entretient l’intérêt de la population,
et donc des élus. Chaque scan- d’électeurs. Les écologistes, en particulier en Europe.
dale met une pression supplé- eux, ont loupé le coche.
La France est-elle en retard?
mentaire sur les politiques.
Nicolas Hulot était-il le seul Oui, très clairement, sur tous
Pourtant, toutes les proposi- ministre réellement sensible les dossiers liés à la souffrance
tions qui auraient pu chan- à la cause animale ?
animale. La plupart des pays
ger la vie des animaux d’éle- Sans doute, oui. Quant à Fran- d’Europe du Nord sont plus
vage ont été repoussées lors çois de Rugy, son remplaçant, il avancés, sans parler de l’Autrides débats sur la loi alimen- a toujours eu des positions plu- che ou de la Suisse.
tation. Vos soutôt favorables aux Pourquoi faut-il politiser la
tiens vous ontanimaux, mais cause animale ?
ils fait défaut ?
o n p e u t s e C’est le seul moyen d’obtenir de
Certains députés
demander si, au- réelles avancées. Les associaont choisi de ne
delà des dis- tions font un grand travail d’inpas aller contre
cours, il poussera formation, mais cela ne suffit
l’avis du ministre
ces dossiers con- pas. Par exemple, de nombreux
de l’Agriculture et
tre l’avis de l’exé- consommateurs s’opposent au
n’ont donc pas
cutif. En ce qui gavage, mais cette pratique est
s outenu
ce s
concerne Didier toujours légale. Il en va de
INTERVIEW
amendements; ils
Guillaume, le même pour l’élevage en batteont parfois même retiré leurs nouveau ministre de l’Agricul- rie des poules pondeuses: malpropres propositions. D’autres ture, on ne peut pas dire qu’il gré les prises de conscience et
ont préféré ne pas participer au part avec un gros capital l’intérêt médiatique, aucune
vote. Nous bénéficions d’une confiance dans le milieu des dé- décision n’est prise. Changer
bonne écoute dans le groupe fenseurs des animaux…
les lois est le seul moyen de
LREM, mais ces députés font Vous travaillez depuis concrétiser des avancées pour
preuve d’une grande discipline. plusieurs années sur les les animaux.
Bien peu ont eu le courage d’al- luttes pour la protection
Recueilli par
ler contre l’avis du gouverne- animale dans le monde,
S.Fi.
ment… Certains nous ont fait
part de leur frustration à l’issue
de ces débats.
Pourquoi la proposition visant à imposer un système
de vidéosurveillance dans
les abattoirs a-t-elle été repoussée, alors qu’elle aurait
pu éviter les dérives qui
viennent d’être révélées ?
Difficile à dire. Il semblerait que
l’exécutif ait été gêné par un
possible flicage des salariés.
Pourtant, ces dérives avaient
été prévues et interdites par le
texte soumis aux parlementaires… Certains ont manqué de
courage pour aller contre l’avis
de l’exécutif, d’autres ont baissé
les bras.
Ce manque de considération
pour la défense animale
peut-il, à terme, nuire
DNA Used
à Emmanuel Macron ?
To Solve
Oui, je crois. Les calculs pureCold Cases
ment électoraux sont très mauvais, par exemple sur le poids
des chasseurs ou des aficionados, largement surestimé et qui
ne représentent finalement que
of America
bien peu de suffrages… Mais
Beatings Heart
rate
lors des débats sur la loi alimenColorado demonst
of
the possibilities
ise.
tation, on a assisté à un véritapolitical comprom
ble tournant. Le gouvernement,
qui n’avait pas conscience que
ce sujet intéressait autant les
Français, a pu constater que la
cause animale était devenue un
enjeu politique. Lors des élections présidentielles, Jean-Luc
Mélenchon l’avait bien compris
en prenant clairement partie
pour cette cause, et il a
d’ailleurs séduit beaucoup
DR
Selon Melvin Josse,
premier lobbyiste
professionnel pour
la défense des
animaux en France,
le gouvernement n’a
pas pris la mesure
de l’intérêt des
Français pour le sujet.
TOUS LES MARDIS
accueille
AL WEEKLY
INTERNATION
In collaboration
MBER
TUES DAY, NOVE
Copyright ©
2018 The New
6, 2018
York Times
with
ER MURPHY
By HEATH
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in
LAKE WORT
in 1996, a man
loween night door of a house in Califorknocked on the the woma n who greeted
nia, handcuffed her. Two weeks later, he
him and raped where she worked. Invesoffice
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through
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to track him downre. They
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obtained traces his DNA in any criminal
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The small
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Avenue
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business
pick up.
Chaque mardi, un supplément
de quatre pages par le «New York
Times»: les meilleurs articles
du quotidien new-yorkais
à retrouver toutes les semaines
dans «Libération» pour suivre,
en anglais dans le texte, l’Amérique
de Donald Trump.
Continued on
Page II
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YORK TIMES
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14 u
FRANCE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Chronique
«le Fil vert» Et si on
pensait aux animaux ?
Dans un ouvrage vivifiant paru fin octobre,
François Moutou, vétérinaire et naturaliste,
dessine quelques pistes pour aider au mieux
les non-humains. Un manifeste pour
entrevoir de nouvelles relations
avec le monde animal. PHOTO AFP
L’extradition vers Paris
d’Alexandre Djouhri
bientôt tranchée
Dans le cadre de
l’affaire «libyenne»,
la justice
britannique doit
examiner à partir
de ce lundi la
requête du Parquet
national financier.
Le sulfureux
intermédiaire de
la sarkozie sera-t-il
remis à la France?
Par
RENAUD LECADRE
D
ans le genre «attrapemoi si tu peux»,
Alexandre Djouhri
campe parfaitement le personnage. Le fantasque «intermédiaire» fait l’objet d’un
mandat d’arrêt international, délivré par la justice
française dans l’affaire
dite libyenne – le financement supposé de la campagne 2007 de Nicolas
Sarkozy par l’ex-dictateur
Muammar al-Kadhafi. Résident suisse depuis une quinzaine d’années, ce natif de
Sarcelles (Val-d’Oise) est désormais aux mains de la justice britannique, qui examine
cette semaine la demande
d’extradition du Parquet national financier (PNF).
Après de multiples décisions
contradictoires – une brève
détention en janvier à Londres, une réincarcération en
février à la demande du PNF
et une remise en liberté avec
contrôle judiciaire de plus en
plus allégé –, Djouhri aura
marqué jusqu’ici quelques
points. Reste le problème
de fond posé au pays de
l’habeas corpus : l’extrader
ou pas vers la France ?
L’audience devant trancher
débute ce lundi outre-Manche, pour une décision rendue sous huitaine.
Ses proches lui suggèrent de
rentrer au pays pour s’expliquer une bonne fois pour
toutes. Comme l’ex-Premier
ministre Dominique de Villepin, dont la voix est apparue dans les interceptions
téléphoniques : «Je ne comprends pas que tu ne répondes
pas aux soupçons. Les conséquences sur le plan médiatique sont encore plus
grandes.» Ou l’ancien juge
d’instruction Alain Marsaud:
«Tu as disparu, le problème
est de savoir quand tu reviens
[…]. T’as intérêt à revenir, tu
fais comme tu veux, mais ne
te raconte pas d’histoires.»
Djouhri s’y dit prêt, quand il
est d’aimable composition,
mais sans rien lâcher. Le naturel revenant au galop, il
envisage de porter plainte au
Royaume-Uni contre l’Etat
français pour détention arbitraire… Et auprès de ses interlocuteurs téléphoniques,
il plastronne volontiers: «Je
ne me cache pas, franchement, ça ne m’empêche pas de
me faire la crème.»
«Saga». Depuis une quinzaine d’années, Libération
n’a guère ménagé Alexandre
Djouhri. Mais sur cette affaire
d’extradition, notre homme
n’a pas tout à fait tort. En
mars 2015, la justice suisse, à
la demande de son homologue française, perquisitionnait son domicile helvétique. Adresse connue,
donc. Or, dans son mandat
d’arrêt, le PNF explique que
«M. Djouhri est très mobile,
une arrestation à son domicile pourrait l’alerter sur notre démarche si elle s’avérait
infructueuse en raison de son
absence». De fait, Djouhri
se rend régulièrement en
Afrique, plus particulièrement en Algérie, pays où il a
ses entrées au plus haut niveau. Dans ses récentes écritures devant la justice britannique, le PNF est d’ailleurs
obligé de concéder : «Il est
vrai que nous savions que
M. Djouhri avait une adresse
en Suisse.» Difficile, dès lors,
de le prétendre en cavale.
«Les scénaristes de ma saga
ont fait de moi un fuyard,
à l’image du malfaiteur
qu’ils veulent que je sois»,
vient d’écrire l’intermédiaire
à la cour de Londres.
Durant l’été 2017, la justice
française fait mine de le
convoquer par SMS puis
mail, jurant depuis que ce
serait procéduralement correct. Rien n’est moins sûr…
Le professeur de droit Didier
Rebut, mandaté par la défense de Djouhri, n’a pas de
mots assez durs pour dénoncer l’attitude du PNF et/ou du
juge d’instruction Serge
Tournaire: «procédé déloyal»,
«fraude à l’extradition», «dévoiement du mandat d’arrêt
dès lors qu’il ne visait pas une
personne en fuite»… Il sera
entendu comme témoin
cette semaine par la justice
britannique.
Ces péripéties procédurales
cachent le véritable enjeu :
embastiller ou pas Alexandre
Djouhri ? L’intermédiaire se
dit prêt à être mis en examen
à domicile, à Genève, fût-ce
par visioconférence. Les
enquêteurs français militent
plutôt pour une détention
provisoire, mais sans oser
le dire ouvertement, vantant
les mérites de la section
hospitalière de la prison
de Fresnes. Opéré du cœur
à Londres au printemps,
Djouhri a vu son étroite sur-
Opéré du cœur à Londres
au printemps, Djouhri a vu
son étroite surveillance
s’inviter jusque dans
les couloirs de l’hôpital.
Alexandre Djouhri à Londres, le 14 janvier. PHOTO SIMON DAWSON. REUTERS
veillance s’inviter jusque
dans les couloirs de l’hôpital.
Villa. Pour trancher, la justice britannique va devoir
aussi se pencher sur la dimension éventuellement
politique de l’affaire: outreManche, on n’extrade guère
les opposants réfugiés sur son
sol, qu’ils soient russes ou
français. Le PNF souligne
dans ses écritures qu’Alexandre Djouhri n’est pas poursuivi au sujet du financement
de la campagne de Nicolas
Sarkozy en 2007, mais à propos d’un coup de pouce du régime libyen deux ans plus
tard, à l’occasion du rachat
surévalué d’une villa dans
le sud de la France, dont
Djouhri serait le propriétaire
indirect. D’où cette mise en
examen qui lui pend au nez à
Paris pour «détournement de
fonds publics étrangers» –en
l’occurrence libyens, donc
sans rapport avec Sarkozy et
la politique française. Avec
cette précision adressée par
le PNF à la justice britanni-
que : «La notion même d’infraction politique n’existe pas
en droit français.» A contrario, la défense d’Alexandre
Djouhri, qui pourtant n’est en
rien concernée par la présidentielle 2007, proclame que
«les faits reprochés, intimement liés à un financement illicite de Nicolas Sarkozy, sont
de nature politique en dépit
du fait que les autorités françaises proclament le contraire». A la justice britannique de solder ces subtilités
franco-françaises. •
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
u 15
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LIBÉ.FR
Chronique «l’Age bête»
Une suceuse de sang au corps
longiligne, visqueux et gigotant,
agrippé à un bras, une cuisse ou un mollet humain.
C’est en général la vision cauchemardesque qu’évoque
la sangsue. Stop au délit de sale gueule. Quand on daigne
se préoccuper d’elle, la bestiole se révèle aussi séduisante
qu’une coccinelle ou un papillon. Et en prime, elle a même
des superpouvoirs : elle guérit. PHOTO GETTY IMAGES
AFP
«Je ne serai pas tête de liste
socialiste. C’est absurde, personne
ne l’attend de moi.»
SÉGOLÈNE
ROYAL
dimanche,
au Grand Jury
RTL-le Figaro-LCI
L’ex-candidate à la présidentielle de 2007, de retour sur la scène
médiatique pour la promotion de son livre Ce que je peux enfin
vous dire, a exclu dimanche d’être tête de liste PS aux européennes, jugeant cette hypothèse «absurde». «Je suis une
femme de gauche, mais je ne suis plus membre volontairement
du PS. Je ne suis pas là pour venir à la rescousse des appareils
politiques et je l’ai dit très gentiment aux responsables socialistes
qui m’ont sollicitée», a expliqué Ségolène Royal au Grand Jury.
«Je ne veux absolument pas rentrer dans des logiques électorales, je ne veux pas non plus que l’on se dise que j’ai écrit un livre
pour servir une ambition électorale», a-t-elle affirmé, revendiquant une «liberté de ton». Les spéculations vont bon train sur
le retour en politique de Royal, sollicitée par plusieurs proches
à gauche et par le petit parti centriste de l’Union des démocrates et des écologistes afin de mener une liste citoyenne large.
A Lyon, Collomb
retrouve sa mairie
Sans surprise, à l’issue d’un
conseil municipal extraordinaire, Gérard Collomb
devrait retrouver ce lundi sa
place de maire de Lyon, quittée en mai 2017 pour devenir
numéro 2 du gouvernement
macronien. Au cours de
cet interlude parisien, le
ministre de l’Intérieur avait
confié les rênes de la ville et
de la métropole à deux
inconditionnels, Georges
Képénékian et David Kimelfeld. L’un a très vite renoncé
à son siège de premier édile,
le second rechigne en revanche à quitter son poste avant
les élections de 2020, les
premières au suffrage universel pour la collectivité
créée en 2015.
Ce lundi, celui qui s’apprête à
briguer un quatrième mandat
va donc renouer avec une majorité acquise à la mairie,
malgré quelques défections:
dès son retour, les élus EE-LV
lyonnais ont en effet annoncé
qu’ils ne seraient plus partie
prenante d’un exécutif dirigé
par Gérard Collomb, fustigeant dans un communiqué
«les propos qu’il a tenus lors
du vote de la loi asile et immigration, […] inacceptables».
Les Verts ont également
dénoncé l’absence «de projet
politique de transition écologique de la ville».
Dans l’opposition, c’est Denis
Broliquier, maire Les Indépendants (centre droit)
du IIe arrondissement, qui
mène la charge, doutant de
la «sincérité du scrutin» de
ce lundi. L’élu remet en cause
les modalités du vote (sans
bulletins imprimés ni obligation de passer par l’isoloir) qui pourraient annihiler
toute velléité d’émancipation
des membres de la majorité
actuelle. Le 23 octobre, les
présidents des cinq groupes
qui la composent ont assuré dans un communiqué
«leur soutien au projet porté
en 2014 par Gérard Collomb
et son équipe». Ensemble,
ils réunissent 46 élus sur
les 72 sièges du conseil municipal. «Personne n’osera aller
à l’isoloir, prédit un ex-socialiste passé à LREM. Comme
les bulletins seront écrits à
la main, au milieu des autres
qui pourront regarder ce
que marque le voisin, je dirais 46 voix pour Collomb…»
MAÏTÉ DARNAULT
(à Lyon)
Européennes: LREM et Le Pen presque à égalité
La République en marche et
le Rassemblement national
(RN) au coude-à-coude,
avec un petit avantage pour
le parti d’extrême droite. Selon un sondage Ifop diffusé
dimanche par la Lettre de
l’Expansion, la liste LREMModem de la majorité présidentielle (stable) et celle de
la formation dirigée par Marine Le Pen (+ 3 points par
rapport à fin août) récolteraient chacune 20% des voix
si les élections européennes
de mai avaient lieu dimanche – ou plutôt entre 19 %
et 21 % selon les configurations. Et dans l’une d’elles,
le RN apparaît en tête, assez
loin toutefois de son score
de 2014 (25,4 %). Derrière,
LR obtiendrait 14% (-1) d’intentions de vote et La France
insoumise, distancée dans
cette étude, 11% (-3).
Viennent ensuite la liste
EE-LV conduite par Yannick
Jadot (7 %, - 0,5 point), devant celles de Debout la
France (6,5%) et du PS (6%).
Les listes du PCF (+ 1), de
Génération.s, et de l’UDI
(+ 0,5%) sont quant à elles
créditées de 3 % chacune.
La liste UPR de François
Asselineau (1,5 %, + 1), du
NPA (1%, -1) et des Patriotes
conduite par Philippot (1%)
ferment la marche.
FORUM
A TABLE
CITOYENS !
COMMENT LES TERRITOIRES
RÉINVENTENT NOTRE RAPPORT
À L’ALIMENTATION
VENDREDI
9 NOVEMBRE
UNE SOIRÉE DE DÉBATS
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#ForumAlimentation
#AlimentationOccitanie
Inscriptions sur liberation.fr, rubrique Évènements
Rendez-vous à l’Hôtel de Région Occitanie
22, boulevard du Maréchal-Juin
31400 Toulouse
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16 u
FRANCE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Pédophilie
L’Eglise fait
son chemin
de croix
Les évêques recevaient pour
la première fois des victimes
à Lourdes ce week-end. Ils ont
débattu de la mise en place
d’une commission indépendante
pour faire la lumière sur le passé.
Par
BERNADETTE SAUVAGET
Envoyée spéciale à Lourdes
(Hautes-Pyrénées)
Photo LAURENT FERRIÈRE
L
es secrets pèsent encore…
Parmi les sept victimes de pédophilie qui ont témoigné, samedi en petits groupes, devant une
centaine d’évêques réunis à Lourdes (Hautes-Pyrénées), deux seulement ont accepté de dévoiler leur
identité et de livrer leurs impressions à la presse: Olivier Savignac et
Véronique Garnier. «Les autres veulent préserver leur famille, leur travail. Pour certains, leurs proches ne
sont même pas au courant de ce
qu’ils ont subi», explique la Conférence des évêques de France (CEF).
Les prélats catholiques, sévèrement
mis en cause depuis deux ans pour
leur gestion des affaires de pédophilie, ont voulu cette année envoyer
un signal fort au cours de leur assemblée plénière d’automne. Et inviter, pour la première fois, des victimes à s’exprimer devant eux. «C’est
un jour historique», a estimé samedi
Olivier Savignac après ces discussions en forum. «Nous nous sommes
longtemps battus pour obtenir cette
rencontre, explique Véronique Garnier à Libération. Les évêques, il faut
le dire, n’en sont qu’au stade de la
prise de conscience. Nous, victimes,
portons une grande souffrance. Nous
sommes souvent accusés de salir
l’Eglise, de porter la honte en la révélant. Dans cette rencontre avec les
évêques, j’ai senti une écoute attentive. C’est un pas qui a été franchi.»
ICEBERG
Cependant, les deux victimes demandent que l’épiscopat n’en reste
pas à une éventuelle opération de
communication, comme le redoute
l’association la Parole libérée, qui a
décliné l’invitation de participer
aux forums de Lourdes. «Nous attendons des actes à court, moyen et
long terme […]. Nous continuerons
à bousculer l’Eglise s’il le faut», assure Olivier Savignac. Ce dernier a
tenu à rendre hommage à la Parole
libérée, pionnière en France dans la
mobilisation contre la pédophilie.
Tout comme Luc Crépy, l’évêque du
Puy-en-Velay (Loiret), responsable
du dossier de la pédophilie à l’épiscopat qui salue le travail de l’association, malgré les différends qui
peuvent les opposer. «Elle a grandement contribué à faire sortir les victimes de leur silence», dit-il.
Pour Luc Crépy, la rencontre de samedi «n’est pas un aboutissement»
mais «un commencement». S’il y a
un changement déjà perceptible à
Lourdes, c’est la nécessité soulignée
«Nous victimes,
portons une grande
souffrance.
Nous sommes
souvent accusés
de salir l’Eglise
en la révélant.»
Véronique Garnier invitée
à la Conférence des évêques
par plusieurs évêques de travailler
avec les victimes. Concrètement,
plusieurs pistes de travail sont déjà
évoquées. Si l’Eglise catholique
semble d’ores et déjà mobilisée en
matière de prévention, reste pour
elle à faire la lumière sur le passé.
Comme le souligne Olivier Savignac,
les affaires connues ne sont que la
partie émergée de l’iceberg. Ce que
confirme Luc Crépy: la chape de silence pèse très lourdement. «Dans
l’un de nos forums, nous avons entendu le témoignage d’une personne
âgée de 71 ans. C’est seulement l’année dernière qu’elle a commencé à
parler des abus qu’elle a subis», raconte Georges Pontier, archevêque
de Marseille et président de la CEF.
Une très lourde affaire vient
d’ailleurs d’éclater en Vendée: des
cas de pédophilie remontant jusqu’aux années 50 qui concernent le
petit séminaire de Chavagnes-enPaillers et l’Institut Saint-Joseph à
Fontenay-le-Comte. Une dizaine de
prêtres pourraient être concernés,
d’après Mediapart. Selon Véronique
Garnier, l’Eglise a besoin «d’aide ex-
térieure» pour expurger ce passé
dramatique. «Nous ne connaîtrons
probablement jamais l’ampleur des
cas de pédophilie, ajoute-t-elle.
Beaucoup d’enfants et d’adultes se
sont suicidés après avoir été abusés.»
PRISON FERME
A Lourdes, les évêques discutent
surtout de la mise en place d’une
commission indépendante d’experts pluridisciplinaires. «Nous
avons besoin de comprendre comment l’Eglise en est arrivée là dans
les cas de pédophilie», souligne Luc
Crépy. Mais ce n’est pas encore acquis. Il y a de fortes résistances internes dans l’épiscopat. Par ailleurs,
l’Eglise catholique en France pourrait envisager un système d’indemnisations pour les victimes lorsque
les affaires sont prescrites. Une
étude a été demandée à ce sujet à
l’archevêque de Reims, Eric de
Moulins-Beaufort.
Quoi qu’il en soit, l’épiscopat a besoin urgemment de reprendre la
main. La semaine passée a été un
long calvaire. La sanction du prêtre
«
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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«Des faits ont été
étouffés au détriment
des victimes»
Même sans commission
d’enquête, Jean-Pierre Sueur
souhaite que le Sénat
se penche sur les affaires
de pédophilie dans l’Eglise.
était demandée par Témoignage chrétien,
certains évêques avec lesquels j’ai personnellement échangé, ainsi qu’une large majorité des catholiques pratiquants, selon un
sondage Odoxa (1).
Outre le refus de créer une commission
d’enquête, la majorité de la commission
énateur socialiste du Loiret, Jean- des lois du Sénat a aussi décidé d’élargir
Pierre Sueur est vice-président de la la mission d’information à toutes les
commission des lois du Sénat. Il re- institutions accueillant les enfants…
grette que la Haute Assemblée ait rejetté la Le périmètre de la mission d’information a
création d’ une commission d’enquête par- été effectivement élargi bien au-delà de
lementaire sur les affaires de pédophilie l’Eglise. Mais il est patent qu’il y a eu au sein
dans l’Eglise.
de l’Eglise un ensemble de comportements
La droite, majoritaire au sein de la com- qui ont conduit à soustraire à la justice des
mission des lois du Sénat, a dit non à la faits de pédophilie, ce qui est un crime. On
demande du groupe socialiste de mettre a tenté d’étouffer les affaires, de dissimuler
sur pied une commission d’enquête par- les faits, au détriment de victimes qui se
lementaire relative aux abus sexuels sur sont vu infliger des blessures très lourdes.
mineurs au sein de l’Eglise. Elle a voté Certaines ne s’en sont jamais remises. Pour
la création d’une simple mission d’in- s’opposer à la constitution d’une commisformation sénatoriale. Qu’en dites- sion, la droite sénatoriale a invoqué la laïvous ?
cité, ainsi que le risque de mordre sur les
Les sénateurs socialistes ont défendu la procédures judiciaires en cours ouvertes sur
création d’une commission d’enquête, car ces affaires de pédophilie…
nous considérions qu’elle était la plus ap- Que répondez-vous ?
propriée pour faire la lumière sur un sujet C’est une fausse conception de la laïcité. Il
d’intérêt général. Une commission d’en- n’était pas question pour nous de parler de
quête parlementaire a bien plus de pouvoirs théologie. Mais de faits de société. Au sein
d’investigation qu’une mission
de l’Eglise, des comported’information: elle peut entenments ont eu tendance à considre toute personne à l’excepdérer que la confession poution du président de la Répuvait dispenser de signaler à la
blique, nul ne peut refuser de
justice de la République des
venir, nul ne peut refuser de
crimes commis sur des enrépondre aux questions, toute
fants. Des comportements ont
personne auditionnée doit téfait aussi passer la défense de
moigner sous serment. Pour
l’institution devant l’impératif
autant, nous participerons à
qu’il y a de saisir la justice.
INTERVIEW Aucune réalité humaine ne
cette mission dont les
29 membres [Jean-Pierre
doit échapper à une commisSueur en fait partie, ndlr] ont été désignés sion d’enquête parlementaire. Quant au
le 30 octobre. Elle est donc en mesure de dé- souci de ne pas empiéter sur les affaires jubuter ses travaux très rapidement. Nous ne diciaires, je le fais mien. Il n’a jamais été
pratiquerons pas la politique de la chaise question d’interférer dans des affaires partivide. Nous aurons à cœur que toutes les per- culières. Dans l’affaire Benalla par exemple,
sonnes qui doivent être entendues pour nous n’intervenons par sur des faits qui concomprendre ce qu’il s’est passé au sein de cernent l’enquête judiciaire. Notre commisl’Eglise le soient.
sion cherche à comprendre comment foncPensez-vous que la droite sénatoriale tionne la sécurité du chef de l’Etat. Dans
s’est opposée à cette commission de l’affaire des abus sexuels commis au sein de
peur que ses travaux ne nuisent à l’Eglise, nous cherchons à faire la lumière
l’Eglise ?
sur le sujet en général : pourquoi la justice
Je pense qu’il y a eu de la part de mes collè- n’a pas été saisie, pourquoi la défense des
gues de la droite sénatoriale la peur d’écla- institutions est passée avant celle des victibousser l’Eglise. Mais l’Eglise est déjà écla- mes.
boussée par tous ces témoignages de
Recueilli par TONINO SERAFINI
personnes, aujourd’hui adultes, qui racontent les abus sexuels dont elles ont été victi- (1) Sondage Odoxa pour Témoignage chrétien, réames lorsqu’elles étaient enfants. La commis- lisé du 4 au 5 octobre auprès d’un échantillon réprésion d’enquête a été refusée alors qu’elle sentatif de 1 014 personnes.
DR
S
lanceur d’alerte Pierre Vignon, pionnier du soutien aux victimes, a été
très mal perçue dans l’opinion. Responsable de cette initiative, le cardinal Philippe Barbarin a été vivement
prié de s’en expliquer par ses confrères. Même si la sanction n’est pas en
tant que telle remise en cause.
L’assemblée plénière de Lourdes a
débuté quelques jours seulement
après le procès d’Orléans, au cours
duquel était jugé l’ancien évêque
André Fort, pour non-dénonciation
d’atteintes sexuelles sur mineurs.
Souhaitant provoquer un «électrochoc» au sein de la hiérarchie catho-
lique, le procureur Nicolas Bessone
a requis une peine très lourde, un an
de prison ferme avec mandat d’arrêt
contre le prélat, absent de l’audience
après avoir invoqué, au dernier moment, des raisons médicales. A
Lourdes, les responsables catholiques ont signifié (mais sans le clamer trop fort) qu’ils avaient peu apprécié le réquisitoire du magistrat.
«On juge des actes, pas un homme»,
s’insurge ainsi Olivier Ribadeau Dumas, le porte-parole de l’épiscopat.
Pour Luc Crépy, «l’électrochoc pour
les évêques, c’est d’abord d’écouter la
parole des victimes». •
Conférence
de presse
durant
la réunion
des évêques,
à Lourdes
samedi.
Art & Design Fair
9 - 11 novembre 2018
Le Carreau du Temple, Paris
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18 u
FRANCE
Libération Lundi 5 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Route du rhum Les 123 concurrents
sont partis dimanche de Saint-Malo
pour rallier Pointe-à-Pitre. Retrouvez
sur Libé.fr le grand format sur la transat en solitaire qui
attire tous les quatre ans depuis 1978 les meilleurs marins
du moment, mais aussi des amateurs éclairés, dont le rêve
est déjà d’atteindre la Guadeloupe. Théâtre d’aventures,
d’exploits et de drames, la course est aussi depuis quarante
ans un formidable laboratoire technologique. PHOTO AFP
Harcèlement sexuel: dans les universités,
des cellules d’écoute au compte-gouttes
La ministre de
l’Enseignement
supérieur avait
annoncé il y a un an
la généralisation
du dispositif. Si
quelques initiatives
ont été mises
en place, chaque
établissement fait
comme il l’entend et
à moyens constants.
Par
MARLÈNE THOMAS
«L
ors d’un oral,
un enseignant à
Paris-I m’a fait
remarquer à la fin de ma
présentation que je devrais
arrêter de me caresser les
seins pendant que je parlais,
ça distrayait le public. J’avais
en réalité épousseté mon teeshirt pour y enlever une
miette. Je n’ai parlé à personne de son comportement,
je n’aurais pas su vers qui me
tourner et je craignais un retour de bâton», lance Sandra (1), 27 ans. Les faits qu’elle
relate datent de quelques années, mais les choses n’ont
pas radicalement changé.
Portée par la vague #MeToo,
la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique
Vidal, avait annoncé en décembre que toutes les universités et écoles devraient se
doter de cellules d’écoute et
de lutte contre le harcèlement sexuel dès la rentrée 2018. Promettant, en
outre, de suivre de «très près
la réalisation de ces objectifs».
Rien de (vraiment) nouveau.
Ces cellules existaient déjà
en 2017 dans une vingtaine
d’universités. Le tout était
donc de les généraliser.
En 2015, une circulaire incitait les établissements à se
doter de moyens de prévention et de prise en charge du
harcèlement sexuel. L’appel
a-t-il été suivi d’effets?
Cartographie. Pour évaluer l’avancement du dossier,
le ministère a mis en ligne
une cartographie recensant
C’est en 2008 qu’a été fondée la première cellule de veille contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur. PHOTO YANN RABANNIER
les initiatives des établissements pour lutter «contre les
violences sexistes et sexuelles».
Soixante-cinq sont répertoriées, mais seulement vingtcinq renvoient à des dispositifs opérationnels, vingt-cinq
autres sont en cours d’installation, le reste au stade de la
réflexion (quatorze) ou sans
statut (une). Contacté, le ministère n’a pas souhaité donner plus d’éléments sur les
modalités d’application de
cette mesure.
«Ça n’a pas du tout été mis en
place partout, souligne Camille (1), du Collectif de lutte
antisexiste contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur (Clasches).
Des réflexions sont lancées,
mais pour l’heure ça n’a pas
révolutionné le paysage universitaire. Les initiatives recensées sont en plus très inégales. Ça peut être une cellule ou
juste un plan d’action dont on
ne connaît pas l’application.»
C’est en 2008, à l’université
Lille-III, qu’a été fondée la
première cellule de veille,
sous l’impulsion de Nathalie
Coulon, enseignante-chercheuse en psychologie. Une
soixantaine de saisines ont
depuis été enregistrées. «La
moitié n’est pas du registre du
harcèlement sexuel. Mais les
cas que l’on voit ne représentent par la réalité dans son ensemble. Certaines victimes
parlent à des proches plutôt
qu’à nous, ou le gardent pour
elles», note-t-elle. Etudiants,
doctorants, personnels, tous
peuvent témoigner.
La vice-présidente de l’université de Lille chargée de
l’égalité femmes-hommes,
Sandrine Rousseau, explique:
«L’université est un lieu où
se développent des violences
sexistes et sexuelles, notamment en raison des rapports
de pouvoir particuliers. S’il
arrive quelque chose, on peut
nous envoyer un mail. Après
un premier rendez-vous, audelà de l’écoute, une enquête
interne indépendante peut
être menée par la cellule. On
peut ensuite convoquer les instances de discipline et accompagner la victime.»
Bonne volonté. La forme
que prend la cellule est laissée à la libre appréciation des
établissements. Celle de
l’université de Bordeaux, qui
existe depuis 2015, comme
celle de Clermont-Auvergne,
créée en septembre, se basent sur le principe lillois,
avec un dispositif interne et
dédié. L’université SorbonneParis-Cité, entre autres,
a choisi l’externalisation,
travaillant avec l’Institut en
santé génésique.
L’Institut polytechnique
(INP) de Grenoble s’est récemment penché sur la question. Ici, pas de cellule dédiée
mais deux dispositifs pour
traiter les risques psychoso-
ciaux (harcèlement moral,
sexuel, racisme…): un pour le
personnel, un autre pour les
doctorants et les étudiants en
cours d’élaboration.
Tous disent la même chose.
La généralisation des cellules
est une nécessité. Leur mise
en place reste toutefois basée
sur la bonne volonté des établissements. «La difficulté est
que tout se fait à moyens
constants», explique le viceprésident en charge des ressources humaines à l’INP
Grenoble, Ioannis Parissis.
Nathalie Coulon abonde: «Il
ne suffit pas de décréter qu’il
faudrait qu’il y en ait. C’est
un chemin qui prend du
temps, il faut mobiliser des
personnes, les former, avoir
des moyens. Dans ma déclaration d’heures, je n’en ai eu que
six en équivalent TD de
gratification. Par rapport au
temps consacré, c’est ridicule.
Les autres personnes font ça
dans le cadre de leur mission
ou en plus.» Pour Clasches,
ces cellules sont un premier
pas. Mais la réflexion doit
aller plus loin, avec des faits
punis à leur juste mesure.
«On milite pour qu’il y ait un
regard plus extérieur. Une fois
que des procédures disciplinaires sont lancées, ce sont des
personnes de l’établissement
qui jugent leurs collègues ou
étudiants. Rien n’empêche
qu’en interne on étouffe les affaires. D’ailleurs, lorsque des
sanctions sont prononcées,
très peu mentionnent le terme
“harcèlement sexuel”, on
parle de “comportement inapproprié”. Les établissements
tentent de ne pas rester inactifs, tout en donnant un minimum de sanctions.» Le collectif plaide pour une remise à
plat de ces procédures dans
lesquelles les victimes, dépossédées de leur affaire,
n’ont d’ailleurs qu’un statut
de témoin. •
(1) Les prénoms ont été modifiés.
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20 u
Libération Lundi 5 Novembre 2018
11 NOVEMBRE 1918 – 11 NOVEMBRE 2018
FLEURY-DEVANT-DOUAUMONT
Village mort,
mémoire vive
REPORTAGE
Entièrement détruite lors de la bataille de Verdun,
cette commune de la Meuse ne compte plus aucun
habitant mais reste administrée par un maire.
Par
EMMANUÈLE PEYRET
et SYLVAIN MOUILLARD
Envoyés spéciaux à
Fleury-devant-Douaumont (Meuse)
Photos FRED KIHN
U
n brouillard à couper à la
baïonnette, des pins
d’Autriche agonisants, quelques morceaux de bâtiments de-ci
de-là, au gré des trous d’obus qui
ont saigné la terre autour de
Verdun, un silence de mort : le village de Fleury-devant-Douaumont,
dans la Meuse, aurait voulu se donner des allures de fantôme ce froid
jour d’octobre, à la veille du centenaire de l’armistice, qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Pas une
ruine encore debout, pas une trace
humaine de ce village qui comptait 422 habitants en 1914, évacué au
moment des effroyables combats
de 1916, entre juin et août. Tout est
enfoui à jamais, sous un tonnage
d’obus équivalent à cinq fois Hiroshima. Cent ans plus tard, on
foule un cimetière souterrain de
milliers de soldats morts, bavarois
et français. Cent ans plus tard, on
erre dans un «village mort pour la
France», comme les millions
d’hommes massacrés lors de la Première Guerre Mondiale autour de
Verdun.
FURIEUX COMBATS
Des bornes ont été installées là où se trouvaient les commerces.
Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme,
Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre et Fleury-devant-Douaumont ont été déclarés
en 1919 «morts pour la patrie», et
«la nation reconnaissante» leur
a conservé une personnalité juridique. Fleury-devant-Douaumont
a été décoré de la croix de guerre
Jean-Pierre Laparra, quatrième maire de Fleury-devant-Douaumont.
avec la citation suivante à l’ordre de
l’armée: «Commune héroïque dont
le nom doit être fidèlement gravé le 18 août 1916. Il a connu une ago- télécoms… et maire de Fleury. Un
dans la mémoire des générations nie de deux mois, de furieux com- maire dans un village fantôme, sans
à venir.» Il doit évoquer la magie bats, des obus à gaz, des bataillons habitants depuis cent ans, donc
vengeresse de ses ruines qui «ont anéantis, des attaques au lance- sans administrés, non élu, mais un
décuplé
la
flammes. «Mais vous savez, maire tout de même.
vaillance du solmoi, ce que j’entends,
BELG.
dat de Verdun».
c’est les rires des
FRONTIÈRE SAIGNANTE
LUX.
La France de
enfants dans la En 1919, des commissions sont mises
Fleury-devantDouaumont
l’après-guerre
cour de l’école te- en place pour tenter de gérer ces
n’y va pas de
nue par l’institu- municipalités où aucune vie n’est
main morte
teur Bérard, les envisageable : le premier édile de
Verdun
MOSELLE
avec le patriomartèlements Fleury-devant-Douaumont, Lucien
MEUSE
MARNE
tisme, il faut le
de Mangin, Body (1919-1947), nommé par le préreconnaître. On
l’étameur, et de fet, va avoir la lourde tâche de gérer
MEURTHEBarETimagine la vioLahaye,
le maré- le patrimoine et les indemnités des
le-Duc
MOSELLE
lence des combats,
chal-ferrant, les habitants dont les biens n’existent
HAUTEon entend presque le
voix dans le bar de la plus, de déterminer ce qu’il est posMARNE
20 km
fracas des bombes et
famille Body ou du res- sible de reconstruire, d’instaurer un
les hurlements. Fleury-detaurant du père Simon», système pour retrouver les populavant-Douaumont a été pris et repris souffle, visiblement ému, Jean- tions évacuées, d’identifier un patriseize fois entre le 23 juin et Pierre Laparra, 66 ans, retraité des moine dont il ne reste rien.
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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u 21
Mémoires, paysages,
monuments, objets…
Toute la semaine,
jusqu’au
11 Novembre,
Libération se penche
sur les traces
de la fin de la guerre
de 1914-1918.
vivre ce patrimoine, en tout cas à
l’entretenir. «C’est un choix», explique-t-il en inspectant ses pins et en
prêtant oreille aux nombreux groupes de visiteurs massés devant le
monument qui remplace la mairie
ou celui érigé pour les deux officiers
fusillés pour abandon de poste dans
cet inéluctable massacre.
Mardi : le médecin
légiste des poilus.
SOL MEURTRI
C’est le cas de la famille Laparra,
dont est issu le quatrième maire du
village, Jean-Pierre. Son arrièregrand-père est venu travailler
à Fleury-devant-Douaumont (à
l’époque à 30 kilomètres de la frontière allemande) en 1909, pour participer à la construction des forts
tout au long de cette frontière encore saignante de la guerre de 1870.
Son grand-père a rencontré sa
femme, dont le père était maraîcher, à Verdun. En tant que soldat
depuis 1914, il participait entre
autres au ravitaillement des bataillons : au retour, ses grands-parents se sont mariés mais n’ont rien
retrouvé de leurs maisons respectives. Et on sent que le sexagénaire
est solidement enraciné dans ces
terres désolées et très attaché à faire
Pour mémoire, la bataille de Verdun
a fait 300 000 morts. Tout proche
du village, l’ossuaire de Douaumont
et son terrifiant océan de croix blanches sont là pour le rappeler. «J’ai
fait la demande auprès du préfet
en 2008, à la mort de mon prédécesseur, le colonel Rodier, et j’ai été
nommé parmi une vingtaine de candidats», explique l’édile, fier d’incarner une fonction symbolique
assez prestigieuse, selon lui, et pas
seulement pendant les commémorations. «Nous, maires de ces villages morts, appartenons à la
communauté d’agglomération du
Grand Verdun et délibérons comme
les autres maires. Nous avons des
projets pour l’amélioration de la visualisation du village, avec des photos et des nouvelles technologies via
la réalité augmentée.»
Jean-Pierre Laparra arpente son
village deux fois par semaine au
moins, appelle la gendarmerie
quand des cadavres sont découverts
(26 en 2013) avant que ceux-ci
soient examinés par le légiste de
l’ossuaire, et nettoie la petite chapelle quand il le faut. Mais la forêt
replantée sur le désastre est gérée
par l’Office national des forêts et
l’entretien des monuments confié
à une entreprise de réinsertion. Le
second maire, Jules Poncet (19471972), s’est chargé d’organiser des
cérémonies pour accueillir les anciens habitants. Le troisième, le colonel Rodier, avait mis en place le
rapprochement avec l’Allemagne.
Mort en 2008, il est enterré dans
l’émouvant cimetière détruit
en 1916, où les habitants ont tenu
après-guerre à rassembler les morts,
alors enterrés sous une seule croix.
Jean-Pierre Laparra, qui jouait ado
à ramasser des baïonnettes et des
casques avec les copains –«le matériel était encore en surface dans
les années 60, nous n’avions pas à
fouiller»– peste aujourd’hui contre
ceux qui fouillent illégalement son
sol meurtri, mettant en péril le patrimoine. Mais il redevient serein
quand il évoque son rôle: «J’attends
le président Macron le 6 novembre,
on va passer une heure à Fleury.»
C’est dire l’importance symbolique
du lieu. On souhaite au Président
cet incroyable ciel bleu horizon et
rouge garance flottant au-dessus de
ces villages sacrifiés. •
LIBÉ.FR
Retrouvez sur notre site le
reportage de notre envoyé
spécial Alain Auffray, qui suit le
président de la République dans
sa tournée commémorative.
Alain-Fournier. BRIDGEMAN ART
Maurice Genevoix. TALLANDIER. RUE DES ARCHIVES
Charles Péguy. INTERCONTINENTALE. AFP
Sur la ligne de
front, les plaies
des plumes
Alain-Fournier n’aura
écrit qu’un livre. Mort
le 22 septembre 1914,
l’auteur du «Grand
Meaulnes» est de cette
génération d’écrivains
fauchés par la guerre
au début de
leur carrière.
«L
a terre digère les hommes mais elle continue
à recracher ce qui lui
est étranger, la ferraille et le cuir»,
expliquait le maire du nouveau
village de Craonne reconstruit
après la Première Guerre mondiale à l’écart de l’ancien village,
rasé lors de l’offensive du Chemin
des Dames en 1917. Chaque
année, au temps des semaisons,
le soc de la charrue fait remonter
à la surface près de 600 tonnes de
munitions. Et elle aura été longue, cette terre lourde de l’est de
la France, à rendre son identité au
lieutenant Henri-Alban Fournier
du 28e régiment d’infanterie,
l’auteur du roman le Grand
Meaulnes, connu sous le
nom d’Alain-Fournier. Ce n’est
qu’en 1991 que sa dépouille sera
identifiée. Il repose désormais
dans le cimetière de Saint-Remyla-Calonne, dans la Meuse.
«Grâce». Le jeune écrivain, qui
n’aura fait qu’effleurer «le frémissement de la grâce» (selon l’historien Jean-Christian Petitfils), a
publié en 1913 son seul et unique
roman. Il est tombé au champ
d’honneur le 22 septembre 1914
dans la tranchée de Calonne, face
à la ligne de crête des Eparges,
cinquante jours après la déclaration de guerre, le 3 août 1914. Il
avait 28 ans.
Ce jour-là, un brouillard épais
nimbe le bois où le lieutenant
Fournier se tient avec sa compagnie. Il est atteint de deux balles
au thorax et une troisième lui
brise une côte. «Dans la mort seulement […], je retrouverai peutêtre la beauté de ce temps-là»,
celui de son enfance, écrivait-il
dans le Grand Meaulnes.
Le 4 août 1914, il confiait par écrit
à sa sœur Isabelle : «Je sens
profondément qu’on sera vainqueurs.» Les lettres à Isabelle sont
les seules où il évoque le conflit.
Son abondante correspondance
avec Jacques Rivière, le futur directeur de la Nouvelle Revue française, n’en fait pas mention. «Tout
le monde ne sait peut-être pas qu’il
est assez dur de s’avancer tout vivant, au comble de sa force, entre
les bras de la mort», écrira après la
guerre ce très proche ami d’AlainFournier, devenu son beau-frère.
Un an plus tard, en 1915, Maurice
Genevoix, le secrétaire perpétuel
de l’Académie française, solognot
comme Alain-Fournier, sera aussi
grièvement blessé dans cette
même tranchée de Calonne. De
l’autre côté de la ligne de front,
Ernst Jünger est également
meurtri dans sa chair.
«Myope». Lieutenant de réserve, Charles Péguy, mobilisé dès
le 4 août, meurt d’une balle en
plein front le 5 septembre 1914
près de Meaux, lors de la première
bataille de la Marne. Il a 41 ans et
la guerre n’aura duré pour lui qu’à
peine plus d’un mois. Il avait rencontré Alain-Fournier en 1910 rue
de la Sorbonne, dans les locaux
des Cahiers de la quinzaine, qu’il
dirigeait. «Myope et affairé, il a le
front têtu d’un boutiquier paysan.
Ce sont des idées qu’il vend dans sa
boutique, des idées qui l’enfièvrent,
l’usent et le ruinent», le dépeint
alors Alain-Fournier. Les deux
hommes partagent un certain
mysticisme, des origines modestes aussi. Ils s’apprécient.
Avant-guerre, Péguy, ex-élève
de l’ENS, auteur entre autres de
la République… notre royaume
de France et de l’Argent fait figure
de grande conscience nationale.
Fournier et Péguy nourrissaient
un certain idéalisme de la guerre.
Deux hommes parmi les premiers
à être tombés au front sans avoir
pu poursuivre leur œuvre. A leurs
côtés, une génération qui n’aura
même pas pu la commencer.
CHRISTOPHE FORCARI
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à la ligne définis par l’arrêté du ministère de
la Culture et la Communication de
décembre 2017
92 HAUTS-DE-SEINE
CONSTITUTION
DE SOCIÉTÉ
<J3><O>6290377</O><J>05/11/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000189284</B><M></M><R></R></J3>@
Il a été constitué une société par acte sous
seing privé, en date du 23 octobre 2018, à
ASNIERES SUR SEINE.
Dénomination :
ECURIE TEAM SPIRIT
Forme : Société civile.
Siège social : 84 rue du Château, 92600
Asnieres sur Seine.
Objet : l’exploitation de la carrière de chevaux de courses dont elle peut avoir la propriété entière ou partielle, ou la location,
l’élevage sans sol.
Durée de la société : 99 année(s).
Capital social fixe : 440000 euros
Montant des apports en numéraire : 440
000 euros.
Gérant : Monsieur Romain DETRE, demeurant 84 rue du Château, 92600 Asnieres
sur Seine
La société sera immatriculée au RCS de
NANTERRE.
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Les enfants de la télé.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier. 22h30.
Humour vers le futur Montreux Comedy Festival.
21h00. Appels d’urgence.
Magazine. Accidents et dangers : les pompiers du Nord
sur tous les fronts. 22h00.
Appels d’urgence. Magazine.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Le journal d’une
femme de chambre. Drame.
Avec Jeanne Moreau, Georges
Géret. 22h30. C dans l’air.
21h00. Kingdom of heaven.
Aventures. Avec Orlando
Bloom, Eva Green. 00h15.
Les trois mousquetaires. Film.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. La revue de presse.
Divertissement. Présenté par
Jérôme De Verdière. 23h20.
La belle et la bête. Film.
21h00. Stephen King : Ça.
Téléfilm. Partie 1. Avec Harry
Anderson, Annette O'Toole.
22h35. Stephen King : Ça.
Téléfilm. Partie 2.
FRANCE 2
FRANCE 3
21h00. Faut pas rêver
dans les Alpes. Magazine.
Sur le toit de l’Europe.
23h00. Soir 3. 23h45.
Qui sommes-nous ?.
TMC
21h00. Le bureau
des Légendes. Série.
Épisodes 5 & 6. Avec Mathieu
Kassovitz. 22h55. Rendezvous avec Kevin Razy. Magazine. 23h20. Par instinct. Film.
ARTE
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
CHÉRIE 25
21h00. La Planète des singes :
l’affrontement. Sciencefiction. Avec Andy Serkis,
Jason Clarke. 23h20. Divergente 3 : au-delà du mur. Film.
20h55. 8 femmes. Comédie
musicale. Avec Catherine
Deneuve, Isabelle Huppert.
23h05. L’ivresse du pouvoir.
Film.
NRJ12
20h55. La chambre des
officiers. Guerre. Avec Éric
Caravaca, Denis Podalydès.
23h00. Le crépuscule des
aigles. Film.
20h55. Crimes en région
PACA. Documentaire. 22h50.
Crimes. Documentaire. Spéciale meurtres passionnels.
20h55. Révélations.
Magazine. Stups, go fast et
filatures. 22h40. Révélations.
M6
C8
LCP
21h00. L’amour est dans le
pré. Divertissement. Épisode
23. 22h10. L’amour est
dans le pré. Divertissement.
21h00. Trump est-il (vraiment) fini ?. Documentaire.
23h00. Donald Trump :
est-il (vraiment) fou ?.
20h30. My americain (way of)
life. Documentaire. 21h30.
Droit de suite - Débat. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
LUNDI 5
La perturbation océane donne quelques
pluies éparses sur les régions atlantiques et
un ciel très nuageux de la Manche aux
Pyrénées. Le temps devient instable près de
la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Le ciel reste voilé sur la moitié
est. Des pluies gagnent par l'ouest et la
situation se dégrade près de la Méditerranée
avec des pluies qui se renforcent.
RMC STORY
MARDI 6
0,3 m/15º
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Caen
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Strasbourg
Paris
Orléans
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1,5 m/14º
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6/10°
11/15°
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HORIZONTALEMENT
I. Je de lois II. Il fut l’égal des
Grecs ; Comme son synonyme,
il est mis en doute ; Des villes
comme Alexandrie ou des
champs au bord du Nil III. Un
ruban rouge s’oppose à lui ;
Caisses de secours IV. Il nous
est tous postérieur ; Chef turc
et tiers de chef mycénien
V. Il sépare les éléments d’un
même numéro selon leur
masse VI. Des lettres dans la
soupe ; Eut confiance VII. Dieu
qui comme sa ligne sonne ;
Il mit Bill et Boule en bulles
VIII. Caractères tordus IX. Aiguilles pour avancer vite X. On
la voit quand on compte les
moutons XI. Elle meurt à Huis
clos ; CAT c’était avant
9
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1057
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. DRIBBLING. II. ÉOS. AVOUA. III. CLEAN. DER.
IV. HE. MICA. V. EXPO. RIPE. VI. URGE. LC. VII. ESA. RAFAH.
VIII. TANÇA. LIA. IX. RATAPLANS. X. ÉLÉPHANTS. XI. RESSASSÉE.
Verticalement 1. DÉCHEVÊTRER. 2. ROLEX. SAALE. 3. ISE. PUANTES.
4. AMOR. CAPS. 5. BANI. GRAPHA. 6. LV. CRÉA. LAS. 7. IODAI. FLANS.
8. NUE. PLAINTE. 9. GARDE-CHASSE. libemots@gmail.com
Rédacteurs en chef
adjoints
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◗ SUDOKU 3813 MOYEN
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◗ SUDOKU 3813 DIFFICILE
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31/35°
Solutions des
grilles d’hier
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Éclaircies
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Pluie
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1. Sur sa route il a Memphis 2. Pas mal de monde ; Français président
d’Haïti 3. Fis faux plis ; Au foyer, elle chauffe foyers lorrains 4. Ce que
Hitler annexa à son agenda en mars 1938 5. En mémoire ; Tel le premier
VII., expert ès coups de foudre ; Une des Cyclades 6. Quand il n’y a plus
rien à ajouter ; Etoile et croissant blancs sur fond rouge 7. Prises de corps
8. Ex-chef d’Etat français ; Sera bien ouvert 9. Cent mille âmes au Sahara
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24 u
Libération Lundi 5 Novembre 2018
L’inversion de
la question raciale
IDÉES/
Brit Bennett
«J’en ai marre de
parler de racisme»
La jeune romancière s’est fait
connaître par un article
dénonçant l’antiracisme
consensuel et inoffensif. Avec
son essai «Je ne sais pas quoi faire
des gentils Blancs», elle s’impose
comme l’une des nouvelles voix
afro-féministes américaines.
A
ssise dans un austère salon de la
mairie de Vincennes, Brit Bennett,
invitée par le festival America, paraît d’abord timide, les yeux pudiquement
baissés, les mains sagement posées sur ses
jambes. La romancière de 28 ans est pourtant en colère, et c’est de cette exaspération
qu’est né l’essai qui l’a propulsée espoir
parmi les espoirs de la galaxie des auteurs
afro-américains contemporains qui analysent les discriminations raciales. En 2014,
elle publie un billet de blog intitulé «Je ne
sais pas quoi faire des gentils Blancs», un
texte qui fustige l’antiracisme consensuel
et inoffensif de certains de ses proches, écrit
en quelques heures seulement après avoir
appris l’abandon des charges contre l’officier responsable de la mort du Noir américain Eric Garner. Abandon de charges qui
s’ajoutait à l’acquittement du policier responsable de la mort de Trayvon Martin. Qui
s’ajoutait à l’acquittement du policier responsable de la mort de Michael Brown. «J’ai
mémorisé une litanie de noms, un défilé sans
fin de jeunes gens noirs», écrit-elle dans le
New Yorker. L’article fait le tour des réseaux
sociaux, est lu dans le monde entier, devient un livre (paru aux éditions Autrement
au printemps). Il lui permet, deux ans plus
tard, de publier le Cœur battant de nos mères (éd. Autrement, 2017), un roman sur lequel elle travaillait en cours de creative writing depuis plusieurs années.
«Après ça, raconte-t-elle, j’ai commencé à
recevoir des appels de rédacteurs en chef à
chaque fois qu’un Noir se faisait tuer.» Elle
décline des propositions de contributions
dans les revues les plus prestigieuses: «Je
n’avais pas envie de devenir le genre de personnes qu’on appelle non pas pour la qualité de ses écrits, mais pour la rapidité de sa
réaction.» Lorsqu’elle accepte –rarement–,
elle choisit de se pencher sur un racisme
moins tapageur que celui de Trump. L’eau,
par exemple, symbole des «tensions raciales» pendant la ségrégation. Les Noirs
avaient, dans certains Etats, l’interdiction
de se baigner dans les mêmes piscines municipales que les Blancs. Elle écrit: «L’eau
me touche, puis elle te touche, et se mélanger, c’est être infecté.»
Régulièrement, elle est comparée à
Toni Morrison, qui a été sa première lecture «importante». «J’ai lu l’Œil le plus bleu
sans doute beaucoup trop jeune, puis je l’ai
relu, et je l’ai adoré. C’est un compliment,
forcément, elle est le meilleur auteur américain vivant. On parle souvent de la beauté
dans l’œuvre de Morrison, mais moi, c’est
l’étrangeté que j’aime chez elle.» Sans doute
est-ce la même étrangeté qu’elle loue chez
la musicienne Janelle Monáe, à laquelle
elle a consacré un texte publié par The Oxford American. Elle s’y dit captivée par son
univers au style «radical», à la fois futuriste et gender fluid, qui se sert de la mode
comme d’un instrument de «résistance politique». Peut-être retrouvait-elle le même
talent chez Kanye West, son «rappeur préféré» avant qu’il ne dérive vers un «délire
trumpiste bizarre». Depuis, elle n’arrive
plus à l’écouter. C’est Blonde, le dernier album du soulman visionnaire Frank Ocean,
qui l’a «accompagnée sur de nombreuses
versions de [son] premier roman».
Elle étonne par sa précocité. L’un de ses articles rappelle que l’innocence est un privilège réservé aux enfants blancs. Sa mère,
qui a grandi dans une Louisiane régie par
les lois Jim Crow, lui racontait que, petite,
elle devait mesurer sa taille de pieds avec
une ficelle car les Noirs n’avaient pas le
droit d’essayer des chaussures que les
Blancs porteraient ensuite. Son père est
originaire d’un ghetto noir du sud de
Los Angeles. Sa ségrégation à lui était spatiale, mentale. Il est né en 1937.
Un jour, un jeune homme lui a parlé de
cette époque-là comme du «bon vieux
«Je ne me définis pas
comme une auteure
politique, mais en tant
qu’écrivaine, je pense
que cela fait partie de
mes responsabilités de
parler du moment que
nous traversons, et de
faire en sorte que les
gens n’oublient pas.»
Brit Bennett
Brit Bennett, lors du festival America 2018 (Vincennes). PHOTO BRUNO CHAROY. PASCO
temps». Brit Bennett rit à gorge déployée
en imaginant qu’on puisse penser aux années 30 avec nostalgie : «Le bon vieux
temps pour qui, sérieux, à part les hommes
blancs hétérosexuels qui, eux, avaient tous
les droits ?» Elle rit encore.
En juillet 2013, le policier coupable du
meurtre de Trayvon Martin est acquitté.
«Rétrospectivement, cet été apparaît comme
le début de ce qui allait devenir le mouvement Black Lives Matter», écrit Brit Bennett
deux ans plus tard. «Si on se projette dans
l’avenir, Une colère noire, le livre de Ta-Nehisi Coates publié en 2015, est un livre crucial de ce réveil générationnel», poursuitelle. Ses textes et ceux de Ta-Nehisi Coates
sont jumelés : un langage commun, un
champ d’étude partagé, une belle écriture.
Mais Coates parle de chez les hommes. Il
décrit le processus de désincarnation qu’inflige le racisme au corps des hommes noirs,
perçu comme hostile pour ce qu’il est, et
non pour ce qu’il fait. Brit Bennett, quant
à elle, estime surtout être une auteure féministe avant d’être une essayiste engagée.
«Au sens le plus basique du terme: oui, les
femmes sont des personnes qui comptent. Je
parle de femmes dont la vie est intéressante,
qui font des choix tout aussi intéressants, et
je crois que ça, c’est féministe.» Silence. Elle
réfléchit, nuance. «En fait, je suis mitigée.
Je ne me définis pas comme une auteure politique, mais en tant qu’écrivaine, je pense
que cela fait partie de mes responsabilités
de parler du moment que nous traversons,
et de faire en sorte que les gens n’oublient
pas.» Elle raconte, effarée, cette Amérique
trumpiste qui «enferme des enfants» et décrit le Président comme «un vieil homme
qui regarde le monde à travers un écran de
télévision. C’est comme ça qu’il gouverne. Il
regarde à la télévision ces vieilles séries des
années 50, comme I Love Lucy, figées dans
le temps. Il fait partie de ces gens qui se disent qu’à l’époque c’était vraiment comme
ça, et qui sont nostalgiques d’un temps qui
n’a jamais existé.»
Dans le discours de Brit Bennett, la lassitude affleure. «La principale fonction du
racisme est de distraire. Cela me fait perdre
du temps et de l’énergie, j’ai d’autres choses
à faire que de convaincre des fanatiques
que les Noirs et les Blancs sont égaux.» Elle
travaille sur son prochain roman dans un
café proche de son appartement de
Los Angeles, a quitté Oceanside, la ville où
elle a grandi, étrange cité côtière qui accueille un immense camp de marines et
sert de décor au Cœur battant de nos mères. Tous les matins, elle s’accorde une
heure pour écrire avant d’aller sur Internet.
Veut se maintenir informée, mais à distance du torrent «grossier» de l’information et des réseaux sociaux. Rester
concentrée sur ce qui l’intéresse. En ce moment, c’est le patriotisme. Elle s’interroge,
fausse ingénue: «Pourquoi ne demandet-on pas aux auteurs blancs de questionner
le concept de race? Eux aussi en font l’expérience, eux aussi sont racisés. J’en ai marre
de parler de racisme. Ça m’ennuie.»
LÉA MORMIN-CHAUVAC
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
Elles sont jeunes et noires, féministes, de
gauche. Brit Bennett est écrivaine, américaine,
Reni Eddo-Lodge, britannique, journaliste,
essayiste. Figures émergentes d’un antiracisme
dépoussiéré, elles refusent que les «minorités»
portent seules le fardeau de la déconstruction
des discriminations structurelles. Cette lourde
tâche, elles affirment que les Blancs doivent
u 25
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désormais l’assumer. A celles et à ceux qui leur
reprochent une grille d’analyse «identitaire»,
elles opposent un «universalisme» qu’elles
accusent d’être parfois naïf, toujours aveugle
et destructeur.
A partir de leurs expériences propres et de l’actualité qui les concerne de près, elles affirment
que le racisme n’est pas un problème lié à l’alté-
E
Reni Eddo-Lodge, en 2016. PHOTO AMAAL SAID
Reni Eddo-Lodge
«C’est aussi
le problème
de l’identité
et de l’anxiété
des Blancs»
Pour la journaliste et essayiste britannique,
les discriminations sont également
une question posée aux Blancs.
Quand prendront-ils conscience de l’immense
privilège lié à la couleur de leur peau ?
rité, mais bien un système politique forgé par
des siècles de domination blanche du monde.
Ces deux jeunes intellectuelles appellent à
prendre à bras-le-corps le problème de la race,
car, en l’évitant, disent-elles, nous perpétuons
les inégalités et maintenons les privilèges.
Elles forment une nouvelle génération de militantes qui inversent la question du racisme.
n 2014, Reni EddoLodge, exaspérée par le
«détachement émotionnel» qu’affichent les Blancs
lorsqu’elle évoque le racisme
endémique qui sévit en Grande-Bretagne, publie un billet de
blog intitulé «Pourquoi je ne
parle plus de race avec les
Blancs». Tenter de faire prendre conscience à ses interlocuteurs que le simple fait d’être
blanc leur permet de jouir d’un
privilège considérable «épuise
émotionnellement» la jeune
journaliste, qui décide de «fixer
ses limites». Plutôt qu’une «lettre de rupture à la blanchité»,
ce «renoncement» est pour elle
«un moyen de se protéger».
Le texte devient viral et provoque de nombreuses réactions
hostiles, reconnaissantes, perplexes ou désespérées. Il suscite surtout le débat. Afin de
«poursuivre la conversation»,
elle transforme cet article en
un livre, Why I’m No Longer
Talking to White People About
Race («pourquoi je ne parle
plus de race avec les Blancs»).
Le livre vient d’être publié en
France sous le titre: Le racisme
est un problème de Blancs
(éd. Autrement).
Sur la couverture de la publication anglaise, le graphiste a
choisi d’inscrire tous les mots
en larges capitales noires, excepté «to White People», que
l’on peine à discerner. On lit
alors Why I’m No Longer Talking About Race. Dans la postface de l’édition française,
l’auteure relève les «réactions
passionnées suscitées par le simple aspect [visuel] du livre», généralement chez des personnes
qui ne l’avaient pas lu mais se
montraient pourtant très
promptes à y voir un texte provocateur, «que Martin Luther
King Jr. n’aurait jamais cautionné».
Reni Eddo-Lodge «passe désormais la majeure partie de [son]
temps à parler de race avec des
Blancs». Difficile de faire autrement, le monde de l’édition
étant lui-même «très blanc».
Dense et nécessaire, Le racisme
est un problème de Blancs suit
la chronologie de la prise de
conscience par son auteure des
discriminations systémiques
que subissent les Noirs et les
métis en Grande-Bretagne.
A l’université, Reni EddoLodge suit un cours sur la
traite négrière transatlantique.
«L’histoire coloniale et le passé
esclavagiste de mon pays sont
venus sur le pas de ma porte»,
dit-elle. Jusque-là, elle n’avait
abordé l’histoire des Noirs qu’à
travers le prisme nord-américain. «Alors que l’histoire des
Noirs dans ce pays est passée
sous silence, la lutte contre le
racisme aux Etats-Unis est présentée comme “le” combat universel contre le racisme dont
nous devrions nous inspirer, reléguant ainsi l’histoire des
Noirs au Royaume-Uni au
second plan, à tel point que
nous finissons par nous convaincre que la société britannique n’a jamais eu de problème
de racisme.»
Insatiable, l’étudiante compile
les recherches et réalise que,
malgré la diversité ethnique qui
le compose, «le Royaume-Uni
est un pays peu disposé à assumer les répercussions et les responsabilités découlant de la colonisation d’autres peuples et
cultures», laissant aux personnes de couleur le fardeau des
conséquences d’une telle histoire. Des conséquences qui
prennent la forme sournoise et
latente d’un racisme structurel
imprégnant les individus et les
institutions. Reni Eddo-Lodge
décrit ce «privilège» qui transforme le fait d’être blanc en
norme. Cette norme implicite
qui rend par exemple impossible pour certains fans de Harry
Potter d’imaginer une Hermione Granger noire. «Pour
eux, les personnages noirs ne
sauraient être aussi raffinés que
James Bond, aussi intelligents
que Hermione Granger», écritelle. Ainsi, toute une série de
standards dits «universels» façonnent simultanément un
monde aveugle à l’impact sociétal de la couleur de peau (color blindness) et des politiques
de discrimination systématique à l’égard des personnes de
couleur.
Ecrivaine afro-féministe, Reni
Eddo-Lodge consacre un chapitre entier au «féminisme
blanc», souvent hostile à la
question de la race. Sous couvert d’universalisme, estime-t-
«[Le racisme]
est un problème
d’état d’esprit
bien ancré,
que les Blancs
doivent accepter
de résoudre.»
Reni Eddo-Lodge
dans «Le racisme est
un problème de Blancs»
elle, les féministes blanches
défendent l’idée que parler de
race encourage le racisme. Elles
dépossèdent dès lors les femmes racisées de leur parole.
L’analyse des discriminations
adoptée par Reni Eddo-Lodge
est nécessairement intersectionnelle, à la croisée des identités de race, de genre et de
classe. A la suite de la pionnière
féministe Bell Hooks, elle rappelle que «s’autoproclamer
féministe n’exempte pas du travail qui consiste à se débarrasser de cet héritage de socialisation négative».
La «blanchité», chez Reni Eddo-Lodge, est un consensus politique permettant le maintien
au pouvoir d’une idéologie via
la domination et l’exclusion. Le
racisme est un problème que
les Blancs doivent s’approprier,
martèle l’auteure, «un problème
d’état d’esprit bien ancré, que
les Blancs doivent accepter de
résoudre». Bien sûr, si parler de
race peut être gênant, réaliser
que l’on a été discrètement aidé
par sa couleur de peau tout au
long de sa vie l’est encore plus,
mais cette prise de conscience
désagréable est indispensable.
Les Noirs n’ont pas à faire l’éducation des Blancs en matière
d’antiracisme: ce processus de
déconstruction doit être un travail collectif. «Parler de racisme, ce n’est pas la même chose
que parler de “l’identité noire”.
Parler de racisme, c’est parler
de l’identité blanche. De l’anxiété des Blancs.»
A ses détracteurs qui lui opposent que Martin Luther King Jr.
lui-même rêvait d’un monde
dans lequel les gens ne seraient
pas jugés en fonction de leur
couleur de peau mais de leur
caractère, Reni Eddo-Lodge
rappelle que dans ce même discours le père de la lutte pour les
droits civiques se déclarait
«gravement déçu par les Blancs
modérés. […] Le grand obstacle
opposé aux Noirs en lutte pour
leur liberté, ce n’est pas le membre du Conseil des citoyens
blancs ni celui du Ku Klux Klan,
mais le Blanc modéré […] qui
croit pouvoir fixer, en bon paternaliste, un calendrier pour la
libération d’un autre homme ;
qui cultive le mythe du “temps
qui travaille-pour-vous” et conseille constamment au Noir
d’attendre “un moment plus
opportun”».
Le racisme est un problème de
Blancs se referme sur ce mot
d’ordre: «C’est maintenant que
ça se passe.»
L.M.-C.
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26 u
Libération Lundi 5 Novembre 2018
IDÉES/
Après le virage
à gauche des
années 2000,
nous assistons au
processus inverse,
mais en plus dur.
Les gauches
du continent
vont devoir
se réinventer.
L
a victoire de Jair Bolsonaro
au second tour de l’élection
présidentielle brésilienne,
le 28 octobre, confirme une tendance de fond apparue dans la
vie politique latino-américaine
depuis le milieu des années 2010 :
celle d’un très net virage à droite,
qui prend le contre-pied d’une
séquence politique inaugurée par
la victoire de Hugo Chávez au
Venezuela en décembre 1998 et
marquée par l’accession au pouvoir de gouvernements progressistes dans une majorité des pays
de la région (Luiz Inácio Lula
da Silva au Brésil et Néstor Kirchner en Argentine en 2003,
Tabaré Vázquez en Uruguay
en 2005, Michelle Bachelet au
Chili et Evo Morales en Bolivie
en 2006, Rafael Correa en Equateur en 2007, José Mujica en Uruguay en 2010, etc.).
L’année 2015 fait figure de tournant, avec l’élection de Mauricio
Macri en Argentine et la défaite
du camp chaviste aux élections
législatives vénézuéliennes,
L'ŒIL DE WILLEM
avant que le rejet par référendum
de la réforme de la Constitution
bolivienne voulue par Morales
en 2016, la victoire de Sebastián
Piñera au Chili en 2017, celles
d’Ivan Duque en Colombie, de
Mario Abdo au Paraguay et de
Jair Bolsonaro au Brésil en 2018
n’attestent définitivement un
retournement de la conjoncture
politique. Seule l’élection d’Andrés Manuel López Obrador au
Mexique, en juillet de cette année, semble aller à l’encontre de
cette dynamique régionale que
l’on peut également observer au
travers d’autres prismes que ceux
des consultations électorales
– ainsi, la mise en sourdine de la
révolution citoyenne équatorienne par Lenín Moreno, qui
ques néolibéraux un écho profane de la théologie de la prospérité dont elles sont porteuses et
dans le conservatisme des programmes sociétaux un rempart
contre la décadence morale incarnée par certaines lois récemment
votées dans la région (ainsi la légalisation de l’avortement, du
mariage homosexuel et de la consommation de cannabis dans
l’Uruguay de «Pepe» Mujica).
Les félicitations appuyées que
certains présidents latino-américains (Macri, Piñera, Abdo,
Duque en particulier) ont adressées à Bolsonaro au lendemain
de sa victoire laissent présager
des synergies et stratégies communes, dans les mois ou années
à venir, entre les différents gouvernements qui incarnent ce
virage très à droite. A l’aune de ce
que l’on peut observer depuis
2015, dans les pays qui l’incarnent déjà, quatre risques importants au moins pèsent désormais
sur la région latino-américaine :
celui d’une criminalisation croissante des mouvements sociaux,
qui est déjà à l’œuvre en Colombie, et que Bolsonaro a explicitement annoncée, en qualifiant le
Mouvement des sans-terre (MST)
et le Mouvement des travailleurs
sans-toit (MTST) de «terroristes» ;
celui d’un creusement des inégalités consécutif au désengagement rapide de l’Etat du champ
social, à l’instar de ce que l’on
observe dans l’Argentine de
Macri ; celui de la mise en place
d’un nouveau régime mémoriel
et judiciaire vis-à-vis des passés
autoritaires dont il ne semble
plus du tout honteux d’avoir la
nostalgie ; celui, enfin, d’une remise en cause de l’accord de Paris
sur le climat perçu comme un
obstacle à la mise en valeur des
ressources naturelles et au
modèle de développement néoextractiviste. Quatre dossiers qui
méritent désormais d’être au
cœur de l’agenda de la reconstruction des gauches dont, sans
aucun doute, l’heure sonnera de
nouveau à moyen terme. •
Par
OLIVIER
COMPAGNON
DR
Le virage très à droite
de l’Amérique latine
avait pourtant été le vice-président de Rafael Correa, ou le tournant violemment répressif pris
par le gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega depuis
avril.
Au-delà des spécificités de chaque expérience nationale, ce virage à droite s’explique par une
série de facteurs communs :
usure du pouvoir frappant des
gauches de gouvernement qui
ont eu tendance à se déconnecter
des mouvements sociaux qui les
avaient portées au pouvoir et se
sont retrouvées impliquées dans
d’innombrables scandales de
corruption ; crise économique
due à la chute brutale des cours
des matières premières, qui
avaient assuré une croissance
exceptionnelle entre le début des
années 2000 et la première moitié des années 2010, restreignant
ainsi les capacités redistributives
de l’exécutif ; incapacité à répondre de manière pérenne et efficace aux défis de la réduction des
inégalités, de la précarité et de
l’insécurité ; grande volatilité des
électorats latino-américains, plus
prompts que d’autres encore à
sanctionner un gouvernement
dès lors qu’il n’est plus en mesure
d’honorer un certain nombre des
engagements qu’il avait pris ou
de dispenser les faveurs auxquelles ses clientèles s’étaient accoutumées.
Cela étant posé, il n’est pas anodin de constater que ce sont des
droites vraiment dures qui accèdent au pouvoir depuis maintenant trois ou quatre ans, qu’elles
soient très orthodoxes dans leur
néolibéralisme économique
(Chili, Argentine) ou particulièrement rigides dans les valeurs
morales qu’elles défendent (Paraguay), tandis que certains partis
de centre droit qui avaient été des
acteurs majeurs de la vie politique depuis la fin de la guerre
froide ont presque été rayés de la
carte électorale. C’est le cas du
Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) dont le candidat à
la présidentielle, Geraldo Alckmin, n’a recueilli que 4,76% des
suffrages exprimés alors qu’Aécio
Neves avait obtenu 33,5% des
voix au premier tour en 2014,
mais aussi celui de la démocratie
chrétienne chilienne dont la candidate, Carolina Goic, n’a capté
que 5,9% des suffrages lors du
scrutin présidentiel de 2017.
Cette radicalisation de la droite
des échiquiers politiques latinoaméricains, qui n’est pas sans
rappeler ce que l’on observe dans
certains pays européens (Italie,
Pologne, Hongrie), va de pair avec
une présence politique accrue des
églises évangéliques qui voient
dans les programmes économi-
Historien à l’université Pars-III
Sorbonne Nouvelle et directeur
de l’Institut des hautes études
de l’Amérique latine (IHEAL)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Une jambe dans
les années 30
Même s’il y a des points communs entre
les deux périodes, la comparaison avec
les années 30 ne décrit qu’une partie de
cette nouvelle ère qui s’ouvre en compagnie
de Trump, Bolsonaro, Salvini et tous les autres.
C’
écoles, sur Lula le corrompu. Ainsi,
d’énormité en énormité, le député
de second ordre Bolsonaro s’est-il
construit une notoriété. Ainsi sa
haïssable figure est-elle devenue
familière aux Brésiliens. Ça ne
vous rappelle rien ? Mais si bien
entendu. Un peu plus au nord, l’occupant actuel de la Maison Blanche…
Monica Iozzi, jeune journaliste
brésilienne, travaillait pour Custe
o que custar. Elle adorait interviewer Bolsonaro. Au lendemain
de son élection, elle s’est publiquement mordu les doigts, dans une
vidéo largement partagée sur les
réseaux sociaux. Personne ne lui
demandait rien. Elle a fait son mea
culpa toute seule. Elle a expliqué
qu’elle croyait montrer un monstre
aux Brésiliens. Un monstre de bêtise, un sac à énormités. «J’ai interviewé Bolsonaro dans l’émission
pour montrer qu’il était d’une incompétence effrayante. Et ensuite
en raison de son discours de haine
très fort depuis de nombreuses années. […]. On montrait Bolsonaro
pour que les gens voient le niveau
médiocre des parlementaires qu’ils
étaient en train d’élire, se disent,
“mon Dieu, comment est-ce possible qu’un tel individu soit élu et
nous représente”, pour mieux le dénoncer. On n’aurait jamais imaginé
que tant de personnes s’identifieraient avec son discours.»
Et peut-être les spectateurs de
Custe o que custar, en effet, ont-ils
vu en lui un monstre. Ce sont des
Brésiliens intelligents, qui ont voté
Bolsonaro. C’est la bourgeoisie cultivée, dont nombre d’anciens électeurs de Lula et Dilma Rousseff.
Mais ils ont tout de même voté
pour le monstre. Reste donc à comprendre l’itinéraire entre la répulsion et le désir. Il est sans doute
plus court qu’on ne le croit. On
trouverait bien des exemples en
France, de ces carrières politiques
construites sur des dénonciations
promotionnelles. Ils sont plusieurs
bons clients, que se partagent les
émissions d’info-rigolade, au carrefour de la politique et de l’énormité. Plus c’est énorme, plus c’est
désirable. Ainsi s’explique la fortune médiatique, hier, d’une Rachida Dati ou d’une Nadine Morano (comme d’ailleurs, avant son
accession au pouvoir, de Sarkozy
Tiens, Zemmour.
En voilà
un qui ferait
un formidable
président. Qui se
comprendrait
tout de suite
avec Trump
et Bolsonaro.
Zemmour
président en 2022.
Ça paraît absurde?
Mais Trump,
ça ne paraissait
pas absurde?
lui-même). Puis d’un Robert Ménard, d’un Gilbert Collard, d’un
Eric Zemmour. Tiens, Zemmour.
En voilà un qui ferait un formidable président. Qui se comprendrait
tout de suite avec Trump et Bolsonaro. Zemmour président en 2022.
Ça paraît absurde? Mais Trump, ça
ne paraissait pas absurde ? Combien de ces montreurs d’ours, chez
nous, se mordent les doigts, ou devraient se les mordre ?
Pour autant, la promotion de ces
figures, par les efforts conjugués
du système médiatique et des réseaux sociaux, nous ramène-t-elle
«dans les années 30», comme le
soutient, en France, Emmanuel
Macron, dans sa pré-campagne
européenne ?
Convenons-en: de Salvini en Bolsonaro, de Brexit en Aquarius, le
spectacle ressemble aux années 30, a le goût des années 30,
Populisme et démocratie
Sans «peuple», pas de
démocratie, et il serait
vain de réduire le «peuple»
à une identité.
P
opulisme et démocratie forment un
couple singulier. Le premier récuse
la péjoration que son nom représente
pour la seconde, dont il dénonce l’hypocrisie. La seconde se dit seule forme légitime
d’existence commune. Les deux s’affirment souverainement populaires. Leur opposition virulente dans le discours ambiant n’a d’égale que l’indécision qui plane
sur leurs sens respectifs. De quel «peuple»
parlent-ils ensemble et séparément?
Le populus latin et le démos grec, qui malgré d’importantes différences se sont parfois traduits l’un l’autre, ont un trait commun : il s’agit de l’ensemble de ceux qui
appartiennent à une collectivité organisée
en tant que réalité publique (res publica
– ce dernier mot est apparenté à populus).
Considéré comme totalité, le peuple est
identique à la chose publique, elle-même
identifiée comme cité, nation, patrie, Etat
ou précisément «République». Le mot
fonctionne comme une sorte de tautologie
de l’appartenance. Considéré de l’intérieur
de la République, le peuple se distingue à
la fois des instances de l’autorité publique
(cf. la fameuse formule senatus populusque romanus) et de la frange populacière
dont l’appartenance reste douteuse : la
«plèbe» (autre mot de la même famille).
Entre les distinctions internes et l’identité
externe se jouent sans cesse des attractions et des répulsions.
En effet, pour le dire de façon sommaire,
l’identité est de raison, elle n’est pas donnée, il faut la concevoir et l’instituer, tandis que les distinctions sont de fait : le
contrat dit social ne va pas sans nécessité
de gouverner ni sans poussées de refus ou
de dissidence. L’assentiment à l’institution
publique ne peut aller sans le dissentiment des passions (qu’elles soient d’intérêt, d’inclination ou d’impulsion).
C’est pourquoi d’ailleurs il n’est pas un
contrat, mais plutôt une contraction difficile dans un processus d’accouchement : le
peuple doit en somme se produire comme
chose publique ou commune (communisme), alors même qu’en lui se presse une
indomptable anarchie. Des deux côtés,
c’est la même difficulté à s’identifier parce
que c’est la même légitimité profonde qui
ne veut ni ne doit se laisser ramener à
l’identique.
Cela est bien connu, cela ronge et taraude
toutes les pensées de la société et de la
politique dès qu’elles ne sont pas des
représentations d’un ordre tout donné,
tout identifié – théocratique, autocratique,
voire si on peut dire «ontocratique» ou
nomocratique (patriotisme, nationalisme,
autonomisme). Ou plutôt, de telles représentations sont sollicitées et valorisées
lorsque le dissentiment traverse l’assentiment de manière déchirante. Cela se produit lorsque se lève le ressentiment :
l’échec de la démocratie donne du mécontentement, de l’aigreur et de la révolte au
peuple qui ne se reconnaît plus comme
peuple. Dès lors «populisme» veut dire
«démocratie vengeresse de son propre
échec».
Or, l’échec est indéniable. Mais l’erreur est
de croire qu’il est celui d’une démocratie
qui aurait existé. En fait, il n’y a eu que son
nom et son idée pour accompagner une
gigantesque transformation des conditions de vie de toute la population
sonne furieusement années 30.
Mais au-delà des simples réminiscences, hors champ, les différences sont nombreuses. Par exemple,
aucun Etat européen n’exprime
aujourd’hui de revendications territoriales sur un autre Etat, ni
d’ailleurs de revendications coloniales. Ni Orbán ni Salvini ne sont
en train d’armer clandestinement.
Aucun peuple européen n’est
rongé par un désir de revanche,
comme les Allemands après le
traité de Versailles. S’il faut en
trouver un, le point commun
de 2018 avec les années 30 – il est
vrai qu’il est large –, c’est la situation de basculement dans l’inédit
et, par définition, «l’inimaginé».
Prenons l’antisémitisme. Douze
morts dans une synagogue américaine, à quelques jours du 80e anniversaire de la Nuit de cristal,
voilà bien le retour des années 30,
n’est-ce pas? Mais l’antisémitisme
mutant de 2018 n’a rien à voir avec
celui des années 30. Quand le président des Etats-Unis, dont la fille
est convertie au judaïsme, dont les
petits-enfants sont juifs, reprend
dans ses tweets des sous-entendus
antisémites sur Soros ou sur le financement par des ONG juives des
caravanes de migrants d’Amérique
centrale, il a une jambe dans les
années 30, et une jambe dans l’inimaginé. On est dans des années 30
revisitées aux gueuleries de plateau, aux provocations jetables des
émissions de Pascal Praud. On dirait que les années 30 ont bavé,
comme un élève qui, au coloriage,
peinerait à respecter les tracés.
Elles sont moins nettes. Elles débordent. Comme disait (à peu près)
Socrate, on ne connaît qu’une
chose: notre difficulté à nommer
le monde dans lequel nous basculons. C’est un début, il est vrai. •
humaine (et plus largement vivante). Cette
transformation se nomme «technique» et
comprend en elle aussi bien les techniques
financières et juridiques que les techniques mécaniques, biologiques et informatiques. Aujourd’hui, un état déjà
sérieusement implosif ou explosif de cette
transformation est atteint sur tous les
plans : économie (enrichissement et
appauvrissement exponentiels), écologie
(ressources naturelles excédées), école
(plus rien à enseigner que les techniques).
Il est donc tout à fait vain de chercher à
remplacer un peuple en mal d’identité par
un peuple faussement identifié comme
vengeur et réparateur de sa propre identité. Il est vain d’opposer le ressentiment
au dissentiment et de penser y trouver un
assentiment. Une tâche bien plus exigeante nous est proposée : il faut nous
refaire «peuple», il faut nous repeupler de
toutes les façons imaginables. •
Par
JEAN-LUC NANCY
DR
MÉDIATIQUES
était un parfait bon
client, Jair Bolsonaro. Un
parfait bon client pour les
émissions d’info-divertissement
brésiliennes. Par exemple, l’émission Custe o que custar («quoi qu’il
en coûte»). Sur commande, il avait
toujours en réserve une énormité
raciste ou homophobe sur le bon
vieux temps de la dictature et des
tortionnaires, sur la prochaine expulsion de tous les gauchistes, sur
le «kit gay» (un album de Titeuf)
visant à pervertir les enfants des
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Philosophe
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28 u
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Rosalía, le tempo
des gitans
D’
abord, il y a ce qu’on reconnaît, ce qui revient de
loin, de la culture de ce
pays qui nous touche, l’Espagne.
Sur la scène du Village Underground de Londres, où Rosalía
donne pour quelques pros et amis
l’un de ses tout premiers showcases
depuis l’explosion de popularité de
sa chanson Malamente (plus de
26 millions de vues sur YouTube
depuis le 29 mai), on reconnaît
deux joueurs de palmas et un clan
de danseuses aux visages très dessinés, les cheveux sévèrement attachés. La pop star elle-même est habillée d’une robe à franges brodée
de fleurs, dont l’étoffe semble étirée
entre le XIXe siècle et le futur du
sportswear chic façon Balenciaga,
et chante des mots rares du castillan d’une voix impériale, ambiguë, pathétique.
Que l’on collectionne les 78-tours de
Don Antonio Chacón ou que l’on
n’ait qu’un vague souvenir en tête
d’une virée dans un tablao andalou,
le pellizco au cœur est reconnaissable entre mille: la musique de Rosalía est du flamenco. Quant à tous ces
éléments qui dépassent très largement du cadre du genre – basses
électroniques qui roulent, rythmiques fracturées, gestuelle hip-hop–,
ils ne contredisent pas la tradition.
Au contraire, ils la renforcent, jaleo
samplé après jaleo scandé. Rosalía
ne mélange rien, ne casse rien, elle
vit seulement avec son temps et ses
passions, le rap, YouTube, et donc
le flamenco. Aussi, ne lui parlez pas
des clichés qu’on rattache au genre
quand on n’y connaît presque rien
et dont elle serait aujourd’hui la
pourvoyeuse dans la pop internationale, comme les Gipsy Kings
autrefois. On lui a posé la question
au téléphone après l’avoir vue par-
Amoureuse du flamenco
depuis ses 13 ans, la pop star
catalane a convié le musicien
électronique El Guincho
pour réaliser son second
album, «El Mal Querer»,
sur les affres de la passion.
Un dialogue éblouissant
entre musiques urbaines
et rythmiques ancestrales.
Par
OLIVIER LAMM
Envoyé spécial à Londres
tager le clip de Djobi Djoba sur Twitter. Résultat, on a entendu Rosalía
manquer s’étrangler. «Tu crois qu’il
y a des clichés dans ma musique ?»
Très naturellement, on a botté en
touche. José Blas Vega et Manuel
Ríos Ruiz, les deux auteurs du Dictionnaire du flamenco, auraient pu
nous venir en aide: «L’art flamenco,
quel qu’en soit l’aspect abordé, a toujours connu des époques au cours
desquelles son évolution fut essentielle à son devenir.»
«PARTIR DE ZÉRO»
Rosalía n’est pas plus andalouse
qu’elle n’est issue d’une dynastie de
musiciens. Elle est née Rosalía Vila
Tobella à Sant Esteve Sesrovires, au
cœur de la Catalogne ouvrière, là où
s’alignent les usines de textile. Terre
d’immigration, la région de Barcelone a une communauté gitane très
conséquente, mais les Catalans du
flamenco ne sont pas a priori les
plus connus. Dans le quotidien El
País, en janvier, Rosalía plaidait
pourtant pour sa terre d’origine, à
rebours des idées reçues : «Le flamenco n’est pas l’héritage exclusif de
l’Andalousie, il n’y a rien dans le caractère catalan ni dans la culture
catalane qui nous éloigne du flamenco.» A Libération, la jeune Espagnole confirme qu’elle n’a pas eu
besoin de voyager à Séville pour
tomber amoureuse. «J’avais 13 ans.
On traînait dans la rue à la sortie de
l’école et on écoutait de la musique
qui passait sur les radios des voitures des copains… Un jour, j’ai entendu une chanson de Camarón. Ça
a changé ma vie en un instant.»
Rosalía n’a pas eu à déménager non
plus quand il lui a pris l’idée inattendue de se jeter corps et âme dans
le genre à l’adolescence. «J’ai appris
à chanter avec mon maître et mentor Chiqui de la Línea [professeur à
l’Ecole supérieure de musique de
Catalogne, ndlr]. Il m’a appris l’humilité, une nécessité absolue pour
créer, et m’a enseigné l’essentiel sur
une musique dont je ne savais rien.
A la maison, personne n’écoutait du
flamenco. Il a fallu partir de zéro. Il
m’a fait confiance quand il a vu que
j’étais une bosseuse.»
Ses premiers pas dans la grande
mare du business, Rosalía Vila les
a faits aux côtés des tocaores Alfredo Lagos et Chicuelo. Adoubée
par Pepe Habichuela («elle chante
comme une ancienne»), elle fut
d’emblée qualifiée de moderniste
par les gardiens du temple, qui peinaient sans doute à entendre ce que
son falsetto devait à Rihanna. Puis,
après une collaboration avec la
chanteuse Rocío Márquez, Rosalía
s’est fait connaître auprès du grand
public espagnol en virant de bord et
en collaborant avec C. Tangana, héros de la trap ibérique qui fut un
temps son compagnon.
«COULEURS NOUVELLES»
Enfin, le mal étant fait, Rosalía est
née pour de bon avec Los Angeles,
premier album hautement iconoclaste qui lui a valu un succès immense en Espagne et au Mexique,
une nomination aux Grammy latino
et les foudres de quelques traditionalistes. Il faut dire que, derrière ses
arrangements guitare, voix et cordes très classiques, l’album regorge
d’inventions et d’hérésies, à commencer par la production de Raül
Fernandez, alias Refree, héros de
l’indie rock madrilène, qui confessait volontiers ne jamais avoir
écouté de flamenco avant de travailler avec la chanteuse.
Rosalía, dont le falsetto est digne
Constellé de références aux classiques (La Niña de los Peines ou Manuel Vallejo, dont elle transmute le
classique Catalina) et achevé par
une reprise de I See a Darkness du
héros americana Bonnie «Prince»
Billy, Los Angeles était pourtant cohérent du début à la fin, aucune de
ses dérives ne sonnant forcées à
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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CULTURE/
son principal collaborateur sur son
second album, El Mal Querer, n’y
connaissait rien non plus en flamenco. Après plus d’un an à peaufiner ses gammes et ses rythmiques,
le musicien électronique, qui a récemment travaillé avec l’égérie reggaeton catalane Bad Gyal, confessait dans une vidéo promotionnelle
ne plus écouter rien d’autre que de
la pop. Ce qu’est El Mal Querer absolument. Peut-être inspirée par sa
collaboration avec la pop star colombienne J Balvin, Rosalía intègre
et déploie les codes de la musique
«urbaine» la plus contemporaine,
– r’n’b, reggaeton, electronica –
comme autant d’évidences esthétiques à l’heure où ils façonnent la
très grande majorité de la création
musicale mondiale. Et parce que
l’Espagnole avait très envie de se lever de son tabouret pour revenir
vers la piste de danse. «El Mal Querer explore ce que Los Angeles n’explorait pas: le mouvement. Sur mon
premier album, j’étais assise sur une
chaise. Là, je virevolte. Mon corps
est présent. Il y a des couleurs nouvelles. Et aussi beaucoup de flamenco.» Si la gémination sonne
aussi naturelle, c’est également
parce que Rosalía et El Guincho ont
beaucoup travaillé. Que leurs arrangements s’en tiennent à un a capella enluminé de chœurs vocoderisés d’un autre genre, comme chez
The Knife, qu’ils convoquent le
chœur de l’Orfeó Català ou lancent
un pont vers le raï de l’autre côté de
la Méditerranée, les chansons ne
ressemblent jamais à des collages
ou, pire, à de la fusion. «Les harmonies vocales, la viscéralité, les pieds
qui tapent violemment sur le sol… Je
voulais que tout ça converse avec la
pop d’aujourd’hui. Essayer de translater cette essence dans les normes
de production de la pop contemporaine est un vrai défi, parce que le
flamenco est avant tout une affaire
de performance et que, souvent, la
musique électronique n’est pas organique du tout. Le processus créatif
a demandé plus d’un an et demi.»
«UN CHANT PRIMAL»
de celui de Rihanna, a fait ses premiers pas aux côtés des tocaores Alfredo Lagos et Chicuelo. ANA LARRUY
l’oreille –comme un dévoiement vital qui rappelle la tension telle que
théorisée par le poète T.S. Eliot entre le «canonique» et le «nouveau»:
«La tradition est nulle et non avenue
quand elle n’est plus contestée et modifiée.» Rosalía, elle, y voit avant
tout l’expression de son tempérament. «Quand j’étais enfant, j’ado-
rais chanter et danser. C’est comme
si j’étais liée à la musique de la manière la plus naturelle du monde.
Pour moi, elle est un besoin vital. Et
je ne peux m’y adonner sans me sentir libre d’expérimenter. J’apprends
le flamenco depuis l’adolescence et je
ressens profondément que j’ai beaucoup à apprendre encore. C’est une
musique si complexe, si difficile et en
même temps si belle. Je suis très fière
de mes bases classiques, de ces fondamentaux que j’ai passé tant de
temps à apprendre. Je ne veux pas
les trahir, mais je ne veux pas m’empêcher de prendre des risques.»
Avant de rencontrer Rosalía, Pablo
Díaz-Reixa Díaz, alias El Guincho,
A l’heure où, succès ahurissants sur
YouTube des tubes Malamente et
Pienso en tu mirá aidant, la hype
autour de l’album et de sa performeuse atteint des sommets, on lira
beaucoup ici ou là que Rosalía est
une pop star d’un nouveau genre,
qui emmène une très vieille musique vers le futur et le haut des
charts. On se tromperait à se limiter
à cette lecture puisqu’à ce jour l’Espagnole considère d’abord El Mal
Querer comme un projet à part.
«J’aime penser ma musique en projets. Et chaque projet doit présenter
une complexité. J’aime qu’une chan-
«J’aime penser
ma musique en
projets. Et chaque
projet doit
présenter
une complexité.
J’aime qu’une
chanson ressemble
à la fois à
une tragédie
et à une fête.»
Rosalía
son ressemble à la fois à une tragédie
et à une fête. Dans ce disque, il y a
aussi de la musique ancienne du
XIVe siècle. J’ai travaillé dessus
comme sur un spectacle, avec des
chapitres. El Mal Querer, c’est le côté
sombre de l’amour. Je me suis inspirée de Flamenca, un roman du
XIIIe siècle sur la vie d’une jeune
femme fiancée à un homme qui devient si jaloux qu’il finit par l’enfermer. C’est un disque conceptuel sur
la passion, sur ces catégories
d’amour qui blessent et tuent,
comme la volonté de possession.»
Bien plus que les castagnettes électroniques, qui risquent fort de faire
florès dans les charts latinos désormais, on retiendra de cet album formidable qu’il pourrait participer à
faire évoluer, encore un peu, la représentation de la femme dans la
pop music mondialisée, et que la
culture ancestrale du flamenco
pourrait bien l’y aider. Dans les
clips, sur scène, c’est peu de dire
que Rosalía et ses danseuses détonnent dans le tout-venant des clips
de rap gorgés de video vixens toujours plus sexualisées. «Je veux pouvoir me mouvoir de manière libre
avec mon corps, aussi librement que
les garçons dans la culture hip-hop.
Ils peuvent avoir l’air agressifs,
guerriers, personne ne le leur reprochera. J’essaierai toujours de me
présenter comme une femme avec du
pouvoir. Parce que ça compte plus
que tout. Dans le flamenco, les femmes chantent de manière primale,
animale. Et tout le monde se fiche du
fait que tu sois jeune ou vieille, laide
ou belle. Tout ce qui compte, c’est de
savoir si tu as une vérité en toi et si
tu es capable de la communiquer.
Juana la del Pipa ou La Paquera de
Jerez [deux célèbres chanteuses gitanes, ndlr], ce sont des gangsters.
Leur énergie n’a pas de sexe.» •
ROSALÍA
EL MAL QUERER (Sony).
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30 u
Libération Lundi 5 Novembre 2018
Une image prise au Bénin
par Hisham Mayet lors
d’un de ses voyages.
PHOTO H. MAYET
Rien d’étonnant donc que le label
aux grandes antennes fête ses 15 ans
à Montreuil, là où ils ont installé
leur bureau «européen». «Depuis
une dizaine d’années, nous avons des
liens avec cette ville, notamment les
Instants chavirés.» C’est dans ce
club que le même Hisham Mayet
poussait dès 2009 des disques, notamment extraits de l’imparable
compilation 1970’s Algerian ProtoRai Undeground, après le show
bouillant d’Omar Souleymane.
Fondé par Hisham
Mayet et les frères
Bishop, l’excellent label
américain, spécialisé
dans la collecte de
musiques underground
venues de tous les pays,
vient fêter ses 15 ans
durant trois jours de
concerts à Montreuil.
«U
n mois après le 11 Septembre, nous nous sommes dit qu’il fallait réagir à la propagande massive qui
commençait à se diffuser. Nous avions chacun déjà pas mal de documents sonores, engrangés depuis des
années, et du coup il nous a semblé
important d’en faire quelque chose,
histoire de donner une autre vision
de ce monde.» Afin de faire tomber
les œillères qui forgent les frontières mentales, Hisham Mayet fut à
l’origine de cette réunion informelle
avec les frères Bishop, Alan et Richard, cultissimes icônes du postrock. Moins de deux ans plus tard,
le label Sublime Frequencies publiait ses premières galettes, des
ovnis dans le paysage d’alors…
La bande-son de l’Irak rock’n’roll
sous Saddam Hussein, la pop surannée à la mode thaï, l’improbable
rencontre entre les guitares made in
Hawaï et les divas de Bollywood,
mais aussi le son des minorités du
Sud-Est asiatique… Sublime Frequencies s’est fait pour spécialité de
tracer les microsillons oubliés et de
pister des enregistrements captés
dans les arrière-cours et venelles de
la gloriole. Sculpteurs de vinyles,
leur première matière, et ausculteurs de sons, ces chercheurs d’inédits venus de l’Ouest américain
vont d’emblée s’inscrire dans le fertile sillon d’aventuriers qui les précédèrent, d’Ocora à Lyrichord.
Parmi ceux-ci, Deben Bhattacharya,
à qui Sublime Frequencies rend
hommage en publiant un livre accompagné de quatre CD (1). «Dès les
années 50, Deben œuvrait en qualité
d’amateur ethnomusicologue, en
rien issu du monde académique. Il
a d’ailleurs créé ses propres règles,
qui nous ont servi.» Tel un modèle
alternatif pour ces adeptes du DIY,
au même titre que Charles Duvelle,
à qui le label consacra un précédent
volume en 2017.
Collages. A ces tutélaires références, les trois amis, rejoints par une
bardée de collaborateurs aux
oreilles aussi affûtées que pointues,
ajoutent leur propre pedigree, un
penchant pour le punk oblique et le
situationnisme ésotérique. Attentifs à l’art des bruits et amoureux
Dualité. Cette fois, le label s’ins-
Sublime Frequencies,
les ingénieux du son
des anomalies, ils auront mis au
jour des failles spatio-temporelles
qui dressent une nouvelle cartographie du monde des musiques, une
photo à la fois réaliste et surréaliste,
en tout cas à des années-lumières
des clichés cramoisis d’une world
music. Leurs programmes radio,
emblématique série qui va de
Pyongyang à la Palestine en passant
par Phnom Penh, concoctent ainsi
des collages où les traditions ancestrales se mixent aux versions fractales, en un éclectique electrochoc
des cultures.
Loin de demeurer une simple maison habitée par des fondus de cire
noire et d’ondulations de fréquences, le label basé à Seattle va tout
aussi vite s’imposer comme le révélateur de talents insondés, souvent
à la jonction entre avant-hier et
après-demain: le Nigérien Bombino
comme le Syrien Omar Souleymane
seront sitôt célébrés de Paris à
New York. «Nous n’avons jamais
pensé qu’ils deviendraient des espèces de stars internationales !»
Quinze ans après leurs débuts,
Hisham Mayet n’en revient
d’ailleurs pas d’être encore là, toujours à traquer et glaner patiemment ces sons, s’improvisant au fil
du temps érudit archiviste. «Tu ne
peux pas savoir le nombre de labels
qui sont apparus entre-temps, sur
des domaines proches du nôtre. Et
puis, il ne faut pas oublier que nous
avons commencé avant que YouTube ne devienne la norme. A l’époque, tu pouvais mettre dix ans à dénicher des sources que tu trouves
désormais en deux minutes!» Même
la chute du marché physique du
disque n’a pas eu raison de leurs
doux délires. «Ça nous a poussés à
être encore plus radicaux dans nos
choix. Notre force, c’est sans doute
d’être restés indépendants, réalistes
quant à nos projets, au mieux quelques milliers d’exemplaires édités.
Ça nous a préservés de toute crise de
croissance, et en restant fidèles à notre ligne, notre premier cercle de
fans continue de nous suivre.» A
commencer par la France, second
marché après les Etats-Unis.
talle pour trois jours au théâtre Berthelot : au programme, une éphémère exposition et des projections
filmiques qui tiennent plus de l’expériences visuelles que du bon
vieux documentaire, des DJ sets
qu’on imagine bien décadrés, et des
concerts qui s’annoncent détonants. Outre Senyawa – duo originaire de Java qui incarne parfaitement la dualité du label entre
héritage «primitif» et avant-garde
«post-moderne»– et le gumbo afrofunk du Burkinabè Baba Commandant, Sublime Frequencies a la belle
idée d’inviter sur scène certains de
ses contributeurs explorateurs, par
ailleurs musiciens. «Ces chercheurs
ne ressemblent pas vraiment aux
ethnomusicologues qu’on a l’habitude de voir», prévient, sourire en
coin, Hisham Mayet. Ainsi, Laurent
Jeanneau, sous l’alias Kink Gong, y
recomposera d’intranquilles plages
à partir des précieux documents
qu’il a collectés depuis des années,
le musicien chercheur Robert Millis
s’associera au décapant plasticien
Jesse Paul Miller pour une performance, quelque part entre la musique concrète et l’ethno dada, la fondamentale fratrie Bishop sera
associée le temps d’un concert des
plus rares. Quant à Hisham Mayet,
il devrait rejoindre sur scène le Porest Group de Mark Gergis, en une
formule rétive à toute définition.
Comme souvent avec ce label, il apparaît impossible d’apposer une
formule définitive. C’est plutôt bon
signe, en ces temps d’assommantes
certitudes. «L’essentiel est d’être subjectif. La musique, comme l’ethnomusicologie, est un art, pas une
science exacte.» Nous voilà tous prévenus.
JACQUES DENIS
(1) Récemment parus sur le label :
«Sujud» de Senyawa, «Siri Ba Kele» de
Baba Commandant, «Paris to Calcutta:
Men and Music on the Desert Road»
de Deben Bhattacharya.
SUBLIME FREQUENCIES 15 ANS !
Les 9, 10 et 11 novembre
au Théâtre Berthelot,
Montreuil (93).
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Libération Lundi 5 Novembre 2018
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CULTURE/
MUSIQUES
Roy Hargrove, passeur
inspiré parti trop vite
Souffrant depuis
plusieurs années
d’insuffisance rénale,
le trompettiste texan
est mort samedi
à 49 ans.
Sa carrière fut tiraillée
entre l’académisme
néo-bop et le groove
du hip-hop bohème.
P
récoce en tout, Roy Hargrove
l’aura été aussi dans la mort,
laissant à 49 ans seulement
un vide immense dans le monde du
jazz, où il s’était fait une place singulière, à l’aise à la fois chez les «jeunes lions» traditionalistes mais
aussi chez lui dans les studios enfumés de l’avant-garde hip-hop du début des années 2000. Si, vu de la
fosse, le temps ne semblait pas avoir
de prise sur le trompettiste aux
traits juvéniles (yeux perpétuellement mi-clos, bonnes joues, coiffures sophistiquées allant des fines
dreadlocks à l’iroquoise chic, sneakers rutilantes), le Texan souffrait
depuis plus d’une décennie d’insuffisance rénale, combattue avec une
discrète vigueur à coups d’éclatants
come-back scéniques jusqu’à un arrêt cardiaque fatal, samedi.
Gourou. La précocité, donc. Au
mitan des années 80, encore lycéen,
le prodige est repéré par Wynton
Marsalis, gardien du temple d’une
excellence figée dans le temps face
aux errements des jazz-fusionneux.
Adoubé illico, il suit Marsalis en
tournée en Europe. De retour aux
Etats-Unis, Hargrove affûte sa technique déjà superlative au Berklee
College of Music le jour et dans les
jam-sessions new-yorkaises la nuit,
se taillant très vite une réputation
de cador. Signé chez Verve au côté
d’autres ténors de la nouvelle génération cherchant à concilier l’académisme néo-bop avec les courants
plus modernes du rap et de la soul
(Joshua Redman, Branford Marsalis, frère de), Hargrove, sideman de
luxe mais rapidement leader de ses
propres quartets et quintets, creuse
d’abord un sillon d’apparence plus
sage, même si les inflexions cubaines d’Habana (1997), récompensé
par un Grammy, annoncent les excursions électriques à venir.
A l’orée des années 2000, Hargrove
se lie aux Soulquarians, union sa-
crée de rappeurs bohèmes (Common, Mos Def, The Roots) et de divas et crooners streetwise (Erykah
Badu, D’Angelo), secondé par des
requins de studio subtils (Pino Palladino), pionniers de ce qu’on appela alors la «nu-soul». Hargrove
–«une section cuivre à lui seul», dixit
Questlove, éminence grise de la
bande– arrange les vents à l’oreille
en empilant les mélodies improvisées. Il suffit d’écouter Green Eyes,
grand œuvre de Badu sur Mama’s
Gun, pour mesurer l’ampleur de sa
contribution au mouvement. Ces
derniers lui rendent la faveur en
apparaissant à tour de rôle dans le
premier album de son combo électrique RH Factor, Hard Groove paru
en 2003, une merveille de funk rétro-crade au goût impeccable qui
lui permet de lancer toute une génération de virtuoses omnivores (dont
le saxophoniste français Jacques
Schwarz-Bart).
Cette carrière parallèle de gourou
groove cimentera autour de lui un
nouveau public, plus jeune et moins
jazzeux, sans jamais entamer son
crédit auprès des puristes, en se faisant l’un des plus populaires passeurs de musiques noires des deux
dernières décennies, alternant les
Roy Hargrove en 2008. PHOTO PETER VAN BREUKELEN. REDFERNS. GETTY
tournées avec le RH Factor débraillé
et son quintet tiré à quatre épingles.
Mutique. Ainsi, Hargrove pouvait
tout faire –les modulations mélancoliques d’avant-guerre au bugle et
les descentes acides à la wah, à la
Miles période afro gélifiée – mais
toujours à sa place. Présence magnétique au charme mutique sur
scène, Hargrove avait aussi un lien
particulier à la France, habitué de
ses festivals estivaux et figure du
New Morning. Il dédiera au quartier
parisien du club ce qui allait devenir son standard moderne, le classieux Strasbourg Saint-Denis, sur
l’album Earfood (2008), où il parvient enfin à concilier les deux facettes de sa carrière –la rigueur du
bop et le groove joueur.
GUILLAUME GENDRON
B.E.D., vapeurs d’alcôve sur le dancefloor
Réunis en trio,
Etienne de Crécy,
Baxter Dury et
Delilah Holliday
sortent un album
où la French Touch
du premier
rencontre les textes
caustiques et
le chant désabusé
des Anglais.
«Ç
a fait vingt ans
que j’essaie de
faire de notre
planète un endroit plus chaud», expliquait l’endurant ambianceur français Etienne
de Crécy à Libération pour
la sortie de son coffret My
Contribution to the Global
Warming en 2012. Le voir
mixer le week-end en pro-
vince permet de vérifier
qu’il n’a rien lâché de sa
mission initiée aux débuts
de la première vague
French Touch avec Philippe Zdar dans Motorbass,
puis avec sa propre saga
Super Discount, il y a plus
de vingt ans. En 2015, sur
Super Discount 3, il s’est
pour la première fois associé à un bloc pas si simple à
dégeler : le grognon et touchant rockeur britannique
Baxter Dury, autoproclamé
Prince of Tears sur son
dernier album, sorti il y a
un an. Le courant est passé
au point qu’ils se retrouvent cet automne sur un
projet commun, B.E.D. :
B pour Baxter Dury – par
ailleurs fils du dandy Ian
Dury –, E pour Etienne
de Crécy et le D pour la
presque inconnue Delilah
Delilah, Baxter et Etienne, alias B.E.D. PHOTO TOM BEARD
Holliday, jeune Londonienne qui s’est fait les
griffes au micro du groupe
grunge Skinny Girl Diet.
Si son chant sur B.E.D. dégage la même vapeur que
les choristes dont s’entoure
systématiquement le nasal
Baxter Dury sur ses propres
albums, elle se matérialise
aussi hors de l’ombre de
celui-ci, sur Fly Away, vol
plané entre Air et Chemical
Brothers. Comme une réécriture du Blue Monday de
New Order, le plus cold
wave How Do You Make Me
Feel trahit l’échappée sans
enjeu que constitue cet
album, qui fut à peine
teasé et ne sera probablement pas promu par une
tournée. Tirées sur le
dancefloor par Etienne
de Crécy, les deux voix
cockney, en parlé-chanté
ou dans un chant cotonneux, relient en neuf titres
compacts la France à l’Angleterre par un tunnel de
mauvaise humeur, celle de
«caustic motherfuckers»,
comme le chante Dury sur
Tais-toi, l’aimable préambule de l’album. Les beats
à l’os d’Etienne de Crécy
viennent lisser les rides
d’amertume d’un chant à
l’ambiance Brrrrrexit frissonnante, les textes évoquant des ruptures
glaciales, des hôtels miteux, des centipèdes et un
monde où tout «sucks»
bien ramassé sur Only
My Honesty Matters.
Dans cette fête désolée,
le syncrétisme du songwriting léché et d’une
techno hédoniste installe
un confort familier qu’on
avait rarement entendu
dans une formule triangulaire si équilatérale.
Sur White Coats, on se
réchauffe du souvenir
d’une French touch(e) à
tout, aux rythmiques carrées mais festives où fond
l’amertume.
CHARLINE
LECARPENTIER
B.E.D. B.E.D. (Pias).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 5 Novembre 2018
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Ceinture rouge
Thomas Porcher Débatteur télé très visible,
l’économiste «hétérodoxe», ancien champion
de karaté, combat la doxa néolibérale.
C
ertains l’appellent «le chroniqueur de C dans l’air»,
d’autres «l’économiste de Mélenchon». Disons-le tout
de suite, les deux sont faux. Il officie régulièrement sur
France 5 mais en tant qu’invité. Et, dès le premier coup de fil,
celui qui est habitué à rétablir des vérités économiques précise
également: «Je ne suis pas membre de La France insoumise,
pas plus que je ne suis “anti-Mélenchon” comme j’ai pu aussi
le lire dans la presse.» Et d’ajouter: «Si tu
veux, on peut commencer par là pour ton
article.» Volubile, ayant le tutoiement facile, Thomas Porcher, 41 ans, écrirait presque son portrait à votre place tant il trépigne de fact-checker
les approximations à son propos. Il n’enverra finalement pas
de fichier Word dans votre boîte mail. Et se contentera de quelques SMS, histoire que les choses soient bien dites.
Son Traité d’économie hérétique, paru en mars chez Fayard,
vient d’atteindre les 18 000 exemplaires vendus pour sa
dixième réimpression. Dans un style ultrapédago, l’économiste et professeur à la Paris School of Business (PSB) démonte
la vulgate néolibérale de ces trente dernières années, «prête-àpenser» qui fait passer le service public pour une «entrave» au
remboursement de la dette, ou les droits des salariés comme
un «frein» à l’embauche. «Alternatif», «antilibéral», «antiaus-
térité» et «post-keynésien» ascendant «marxiste», il veut «en
finir avec le discours dominant».
Ses thèses sont facilement accessibles, comme ses propos
médiatiques sont audibles sans effort. Son sens de la formule
rend l’économie télégénique. Sa moustache et sa mèche apprivoisée inspirent la sympathie. Son homologue libéral Nicolas Bouzou, qui n’est «d’accord sur rien» avec lui, vante un
débatteur «intelligible», «jamais agressif»,
«toujours constructif».
Après une année médiatique intense, M,
le magazine du Monde, lui a consacré un
portrait titré «Thomas Porcher, l’économie lui va si bien». Fureur chez ses adversaires idéologiques qui le pilonnent sur
Twitter. A tel point que certains d’entre eux, dont Michel Grossiord (Radio Classique) et Jean-Michel Apathie (Europe 1), relaient sans s’en rendre compte une intox diffusée par un
compte parodique. Celui-ci attribuait à Porcher des propos
selon lesquels les dettes des Etats sont fictives ou que l’on vit
bien au Venezuela. L’intéressé s’amuse du manque de finesse
dont font preuve certains éditorialistes sur Internet, quand
ils tiennent à apparaître plus policés à l’antenne.
Thomas Porcher agace aussi ses pairs enseignants. Son omniprésence médiatique est perçue comme une forme d’impu-
LE PORTRAIT
reté. «C’est la théorie des économistes de “seconde main”, fait
remarquer Raphaël Boroumand, également professeur à la
PSB. L’idée que tout économiste qui passerait trop de temps
dans les médias serait “perverti”.» Pur conservatisme académique. Outre le bouillonnement médiatique, Porcher consacre
son temps à des articles publiés dans des revues scientifiques,
certains étant dans le top 5% des plus cités au monde. Rétif
à «l’esprit de classe», il ne voit aucune contradiction entre son
statut de prof en école de commerce et ses principes hétérodoxes.
Un parcours «à l’opposé de ce qu’on attendait de lui», témoigne
la militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo, rencontrée
au lycée public de La Courneuve et devenue amie sur le tard.
Thomas Porcher naît à Drancy dans une famille «à la cool».
Le père est immigré vietnamien et prof de gestion, la mère est
couturière pour des grandes marques. Après un bac passé «ricrac», l’économie s’impose à lui plus que l’inverse. A l’époque,
il préfère le karaté. Ceinture noire à 16 ans, celui qui vit son
champ d’études comme «un sport de combat» n’a longtemps
eu d’yeux que pour la baston sur tatamis. A son palmarès, un
titre de champion de SeineSaint-Denis et de vice-champion d’Ile-de-France. Ce n’est
5 juillet 1977
qu’«au contact d’étudiants de
Naissance à Drancy
HEC», lors d’un séjour Eras(Seine-Saint-Denis).
mus à Budapest, qu’il prend
2006 Docteur
conscience de ses «facilités»
en économie.
à décrypter les sciences éco.
2016 Membre des
A partir de là, tout roule droit.
Economistes atterrés.
Ce docteur en économie,
Mars 2018 Traité
membre des Economistes atd’économie hérétique
terrés depuis 2016, quitte la
(Fayard).
banlieue nord pour la capitale. Il aime «la mixité» des
Olympiades, dans le XIIIe arrondissement de Paris, quartier
«pas tout à fait gentrifié». Habitant un trois-pièces, ce jeune
papa partage sa vie avec Sarah Salesse, avocate et porteuse de
l’«ADN d’extrême gauche» de son père, ex-membre de la LCR.
Cécile Duflot est la première à faire appel à ses services lors
de la primaire écologiste en 2016. Durant la dernière campagne
présidentielle, il fournit des notes de cadrage sur la transition
énergétique à Benoît Hamon. «Cela ne veut pas dire que je suis
proche du PS, précise-t-il. Mélenchon m’aurait demandé la
même chose, je l’aurais fait.» En «citoyen», il porte son choix
sur le leader insoumis aux premiers tours de la présidentielle
depuis 2012, après un bulletin José Bové en 2007. Le Pen et
la droite mis à part, Macron est son «seul» ennemi.
La politique le galvanise. Mais s’encarter ne l’intéresse pas.
Economiste «transpartisan», surtout pas «courtisan», il opère
sa mue d’essayiste en 2016 avec la parution de son livre Introduction inquiète à la Macron-économie, essai remarqué qu’il
cosigne avec Frédéric Farah. Dans la même veine, il vient de
participer à l’ouvrage collectif Macron, un mauvais tournant
(LLL). Son «pote» Julien Bayou, porte-parole d’Europe Ecologie-les Verts (EE-LV), apprécie chez lui cet engagement total
d’économiste essayiste, tendance activiste. «Les universitaires
ont souvent tendance à se satisfaire d’un diagnostic sans aller
au-delà, dit-il. En assumant l’économie comme un rapport de
force, Thomas fait ce pas de plus.»
Il fraye avec un mouvement intellectuel en gestation, Place
publique, aux côtés de l’essayiste Raphaël Glucksmann et de
la militante écologiste Claire Nouvian, entre autres. Le but?
Influencer les débats sur les élections européennes. «On discute avec des personnes qui font de la politique concrètement,
au quotidien. Des ONG, des associatifs… Tous européens.» En
vue d’une liste estampillée «société civile»? Il balaie l’hypothèse. «Nous voulons sortir ces élections d’un match entre “progressistes” et “nationalistes”.»
Sinon, Thomas Porcher est un peu comme tout le monde, avec
ses coups de mou et ses euphories. «Il y a des jours, tu te lèves,
t’as la rage, lâche-t-il. D’autres fois, rien ne se passe.» Alors il
se booste à l’ego trip de Booba et Kaaris, du rap «où ça clashe»,
voire au rap «social» de Keny Arkana, quand ce n’est pas Secteur Ä. «Ça m’aide pour écrire, confie l’économiste ou le fan,
on ne sait plus trop. On est en train de perdre la bataille des
idées. On doit sortir de la défaite.» Le combat continue. •
Par SIMON BLIN
Photo LUDOVIC CARÈME. MODDS
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