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Libération - 09 11 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 9 NOVEMBRE 2018
2,00 € Première édition. No 11647
ALIMENTATION
A nous le bon,
le brut et le local
CAHIER SPÉCIAL
www.liberation.fr
GABON
Où est passé
Ali Bongo ?
HOMICIDES
Le chiffre qui
dérange Beauvau
PAGES 8-9
PAGES 12-13
Jean-Claude Gaudin, jeudi à Marseille. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
TAUDIS DE MARSEILLE
GAUDIN À LA RUE
Un rapport publié en 2015 accablait déjà
la gestion de l’habitat insalubre
par le maire LR. L’effondrement de deux
immeubles lundi dans le centre-ville
a provoqué la mort d’au moins
sept personnes.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Inertie
La faute à pas de chance,
ou plus précisément «aux
fortes pluies» tombées ces
dernières semaines. La
mairie de Marseille a
évoqué la météo comme
explication possible à
l’effondrement lundi de
deux immeubles, qui a
causé la mort d’au moins
sept personnes. Si le sujet
prêtait à rire, on écrirait
que la municipalité a sorti
le parapluie. Sauf que c’est
à pleurer tant la responsabilité des élus, notamment
du premier d’entre eux, est
engagée. Le rapport remis
en 2015 à la ville, dans
lequel Libération s’est
plongé, est accablant pour
Jean-Claude Gaudin,
maire depuis 1995. Son
diagnostic est sans appel :
100 000 Marseillais vivent
dans des habitations dont
l’état représente un risque
pour leur santé ou leur
sécurité. Soit un habitant
sur huit environ. C’est
énorme. Un rapport «partisan», accuse l’ancien
ministre de Jacques
Chirac, décidément désarmant. Le texte en question
a été rédigé par cinq
experts reconnus. La
réalité est beaucoup plus
cruelle. Il n’y a eu à
Marseille aucun complot
météorologico-gauchiste,
mais bien une indéfendable inertie municipale. Elle
est d’autant plus coupable
que la mairie, là encore
contrairement à ce
qu’affirme Jean-Claude
Gaudin, dispose des outils
techniques et juridiques
pour intervenir sur ces
taudis. Paris, par exemple,
s’y est attelé. Rénover un
tel parc d’immeubles insalubres ne se fait pas en un
claquement de doigts.
C’est une tâche de longue
haleine, coûteuse, compliquée, tant les interlocuteurs sont multiples.
Mais du temps ou de l’argent, Jean-Claude Gaudin
en a eu, ou a su en trouver
pour mener à bien d’autres
projets, plus prestigieux.
Ils ont contribué, il faut le
reconnaître, au rayonnement de sa ville. C’est bien
la preuve que le maire
d’une métropole comme
Marseille n’est pas démuni
pour agir. Là où il décide
de le faire. Et que c’est un
choix politique. •
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Logement
A Marseille,
Gaudin balaie
l’insalubrité
sous le tapis
Un rapport tristement prémonitoire pointait
déjà en 2015 les défaillances de la municipalité
en matière de lutte contre l’habitat indigne,
notamment dans le secteur de Noailles où deux
immeubles se sont écroulés lundi. Et proposait
des solutions pour sécuriser les occupants.
Par
TONINO SERAFINI
Photo PATRICK
GHERDOUSSI
L
e rapport commence par un
constat accablant : «Le parc
immobilier marseillais comporte un parc privé potentiellement
indigne présentant un risque pour
la santé ou la sécurité de quelque 100 000 habitants. Il concerne
plus de 40 000 logements, soit 13 %
du parc de résidences principales.»
En clair : plus d’un Marseillais sur
neuf vit dans un taudis. Un chiffre
inouï pour une ville d’un pays riche.
Il aura fallu un drame, sept morts
dans l’écroulement de deux immeu-
bles selon un bilan provisoire, pour
que le maire, Jean-Claude Gaudin,
aux manettes de la ville depuis
vingt-trois ans, s’explique sur sa politique de l’habitat (lire ci-contre). Et
pourtant, ce rapport date de 2015,
quand cinq inspecteurs dépêchés
dans la cité phocéenne par la ministre du Logement de l’époque, Sylvia
Pinel, ont posé un diagnostic précis
sur les défaillances de la municipalité en matière de lutte contre l’habitat dangereux ou indigne dans la
cité phocéenne (1).
MISÈRE HUMAINE
Au vu des manquements, la mission
menée par l’inspecteur général honoraire de l’administration du déve-
loppement durable, Christian Nicol,
a dressé à l’attention de la mairie
– et accessoirement des services
déconcentrés de l’Etat– une longue
liste de préconisations permettant
de mettre en œuvre une stratégie
sérieuse de résorption des taudis et
des immeubles menaçant ruine. Et
éviter que ces bâtiments dangereux
ne s’écroulent sur leurs propres
occupants, comme au Bangladesh,
l’un des pays les pauvres au monde.
C’est pourtant ce qui est arrivé
lundi, rue d’Aubagne, dans le secteur de Noailles. Un quartier d’habitat dégradé que pointe le rapport.
Les inspecteurs préconisent de
«consolider l’intervention» publique
dans les îlots de «Fonderie Vieille,
Mazagran, Korsec-Velten et Fabre»
–déjà identifiés «dans la géographie
prioritaire de la politique de la
ville» – où l’on observe une invraisemblable concentration de logements indignes ou dangereux. Et le
rapport, pour le moins prémonitoire sur les périls existants, souligne la nécessité de le faire aussi à
Noailles. Dans ces «îlots», la mission
d’inspection propose de mettre en
place «une stratégie d’intervention
immeuble par immeuble […] en distinguant les objectifs de traitement
relevant de l’action incitative de
ceux relevant de l’action coercitive».
Autrement dit, la municipalité doit
dans certains cas accompagner (juridiquement, techniquement, financièrement…) les copropriétaires
modestes d’un immeuble dans leur
entreprise de réhabilitation. Et dans
d’autres cas, s’agissant notamment
des marchands de sommeil qui
prospèrent sur la misère humaine,
sévir pour qu’ils procèdent aux travaux, en se substituant éventuellement à eux en cas de mauvaise
volonté de leur part. Ce que permet
parfaitement la loi.
Pour mettre en œuvre une politique
cohérente de résorption de l’habitat
indigne à Marseille, le rapport suggère aussi d’enrichir le diagnostic
réalisé sur les immeubles, de sonder
la capacité et la volonté de leurs
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
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Julien
Denormandie,
ministre de la Ville
(à gauche), et JeanClaude Gaudin,
lundi rue
d’Aubagne
à Marseille.
u 3
laire parmi beaucoup d’autres, oublié par la
politique municipale. L’effondrement des immeubles rue d’Aubagne a aussi entraîné une
réaction d’affolement : dans la journée de
mercredi, les services de la ville ont reçu 51 signalements d’immeubles à risque qui ont nécessité 37 interventions et quatre évacuations.
Après le choc du drame, l’inquiétude se généralise et l’équipe de Jean-Claude Gaudin est
au centre du viseur. Face aux médias, Gaudin
a tenté de diluer la responsabilité de sa
municipalité. Le logement est «un domaine
complexe, a-t-il plaidé jeudi, tant sur le plan
technique et juridique que social». La mairie
porte depuis son arrivée en 1995, soutient-il,
«une ambition forte et une véritable exigence
pour la rénovation de l’habitat ancien et la réhabilitation des secteurs dégradés ou indignes». Et de citer des exemples pour étayer
son propos. «Evidemment, on n’a pas tout fait
et il faudrait en faire plus, a-t-il tout de même
nuancé. Mais nous faisons tout ce que nous
pouvons.» Ce que contestent les observateurs
puisque 100000 Marseillais (plus de 1 sur 9)
vivent dans 40000 logements indignes (lire
ci-contre).
«Croisiéristes». Face au tollé suscité par
propriétaires de réaliser des travaux, d’estimer précisément les
besoins de relogement des habitants quand un immeuble doit être
rasé, ou vidé pour être sérieusement réhabilité, ou encore d’établir
un bilan financier prévisionnel de
l’intervention publique.
RÉSULTATS DÉRISOIRES
Une approche pragmatique qui
laisse entendre en creux qu’elle
n’existe pas dans la cité phocéenne.
«Ce n’est pas que la ville ne fait rien.
Mais on ne perçoit absolument pas
une volonté municipale de prendre
à bras-le-corps le problème du logement indigne et dangereux, en utilisant tous les leviers juridiques que la
loi confère aux maires», souligne
Christian Nicol, interrogé par Libération. L’homme connaît son sujet.
Il a été par le passé directeur du
logement à la Ville de Paris, quand
la municipalité a lancé un plan pour
éradiquer 1000 immeubles insalubres dispersés dans le tissu urbain
de la capitale sous les deux mandats
de Bertrand Delanoë. (Lire page 5).
A Marseille, l’absence d’un programme d’action global est attestée
selon le rapport par l’invraisemblable dispersion des acteurs impliqués
dans ce dossier, mais aussi par le
manque de moyens humains, ou de
recrutement de per- Suite page 4
l’écroulement des deux immeubles, JeanClaude Gaudin a tenté de relativiser la responsabilité de son équipe. Si les dossiers n’avancent pas dans ce domaine, c’est à cause du
millefeuille d’acteurs en matière de logement
qui ralentit les efforts ou encore celle des lourdeurs des procédures administratives. Le
maire en appelle d’ailleurs à l’Etat, «afin que
la réglementation évolue pour faciliter et accélérer l’action publique». Le dossier de presse
accompagnant les propos du maire enfonce
encore le clou. On y évoque une politique «volontariste» de la ville en matière de logement
qui se serait traduite par des «projets majeurs»
depuis vingt ans. On y apprend également que
pour le centre-ville, «l’objectif de la redynamisation repose sur l’arrivée de classes moyennes
actives qui par leur capacité contributive, leur
mode de fonctionnement et le rapport qu’ils entretiennent à leur environnement urbain contribuent à un rééquilibrage par le haut».
De quoi faire bondir Patrick Lacoste, cofondateur de l’association Centre-ville pour tous:
«C’est exactement l’incarnation de la politique
municipale. La population pauvre du centreville ne les intéresse pas, ce ne sont pas leurs
électeurs. Alors on ne fait rien, on laisse pourrir
et puis arrivent les promoteurs qui rachètent
des immeubles pour rien.» Exemple sur la Canebière, à l’angle bas du quartier Noailles, où
les 4500m2 de l’îlot Feuillant ont été rachetés
pour 2,5 millions d’euros par un promoteur qui
projette d’y installer un hôtel quatre étoiles.
«Tout ce qui les intéresse, c’est la ville pour les
touristes et Euroméditerranée, poursuit Patrick Lacoste. C’est la stratégie que leur ont vendue les bureaux d’études: pour l’instant, les
croisiéristes font le tour du Vieux-Port et repartent. Il faut les faire rentrer dans la ville. Alors
ments voisins menaçant de tomber. Face à on travaille les grands axes –la Canebière, Loncette situation complexe pour les secouristes, gchamp, la rue de la République. L’objectif est
le maire a signé un arrêté permettant la dé- d’étendre le périmètre de chalandise orienté
construction des numéros 69 et 71 pour per- tourisme. Les Marseillais, surtout les pauvres,
mettre la reprise des recherches de victimes. peuvent attendre.»
Evacué aussi l’argument du manque d’outil
Affolement. Et c’est jeudi matin, dans sa législatif pour agir sur les propriétaires privés:
mairie, que Jean-Claude Gaudin, le visage «Pourquoi les mêmes procédures marchent à
fermé, entouré de ses adjoints, a
Paris, Lyon ou Bordeaux ? rétorenfin répondu aux nombreuses REPORTAGE que Patrick Lacoste, de Centrequestions soulevées par la catasville pour tous. Ils parlent
trophe sur la gestion municipale en matière de 35 millions d’euros investis depuis 2005
de logement indigne. «L’heure n’est pas aux pour l’aide à l’éradication de l’habitat indigne,
polémiques mais au deuil», a avancé le maire mais la ville de Nice dirigée par Estrosi met
pour justifier sa discrétion. Car depuis l’acci- dixfois plus! Ce n’est donc pas une question de
dent, son silence tranche avec la colère qui couleur politique, mais de choix politique. Ils
gronde dans la ville: mercredi soir, les habi- sont dans le déni absolu.»
tants de Noailles se sont réunis pour dénonSTÉPHANIE HAROUNYAN
cer l’abandon de leur quartier, un îlot popuCorrespondante à Marseille
«Les pauvres
n’intéressent pas
la mairie, alors on
laisse pourrir»
Silencieux depuis
l’effondrement des
immeubles, le maire
de Marseille, Jean-Claude
Gaudin, s’est finalement
exprimé jeudi. Mais sa
défense a peu convaincu.
O
n l’avait très peu entendu depuis lundi
matin. Jean-Claude Gaudin s’était
alors déplacé rue d’Aubagne, en plein
cœur de sa ville, où les deux immeubles des
numéros 63 et 65 se sont effondrés d’un seul
coup. Le maire (LR) de Marseille avait alors dit
qu’il redoutait des victimes dans la catastrophe. Depuis, sept cadavres ont été extraits des
décombres et les travaux de recherches ont dû
être interrompus mercredi soir, deux bâti-
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
sonnes ayant
des savoir-faire, notamment juridique, pour déclencher des procédures de travaux d’office permettant à
la ville de se substituer aux propriétaires défaillants. Ou d’aller jusqu’à
l’expropriation lorsque l’état de péril
d’un immeuble est irrémédiable. De
l’argent est dépensé (notamment
pour rémunérer des sociétés de la
ville chargées de résorber les taudis)
mais les résultats obtenus sont dérisoires vu l’ampleur de l’insalubrité
et la dangerosité du parc immobilier, notamment dans les quartiers
centraux où vit une population très
modeste.
A Marseille, «le revenu brut imposable médian des locataires du parc
privé plafonne […] à seulement 12729 euros par an et par unité
de consommation [contre] 18 336 à
l’échelle du département et de la région». Et dans le IIIe arrondissement
le revenu médian dépasse à peine
6 000 euros, et 8 000 euros dans
le Ier (où se situent les immeubles
qui se sont écroulés).
Suite de la page 3
«FORTES PLUIES»
Réunion d’habitants, lundi rue de l’Arc, dans le
«Il y a I
deux ans, j’ai
appelé le
propriétaire.
En vain…
Alors j’ai mis
un seau»
Plafonds qui s’effondrent, fuites
d’eau, installations électriques
dangereuses… Dans les
immeubles à proximité de la
rue d’Aubagne, les habitants
sont confrontés à de graves
problèmes, dans l’indifférence
des bailleurs.
l voudrait bien ouvrir les volets pour peu partout? Ou à cause de l’immeuble voimieux montrer son appartement, mais sin, vide depuis des lustres, lui-même mic’est impossible: la gouttière tordue qui toyen d’un autre bâtiment abandonné
longe le toit de l’immeuble n’autorise qu’un après un incendie ?
entrebâillement. Un problème secondaire
pour ce quadra discret, qui occupe avec un XVIIIe siècle. L’artère voisine, la très fréami un petit T1 au dernier étage du 23, rue quentée rue de l’Académie, enchaîne le
du Musée, voisine de la rue d’Aubagne, même paysage de façades délabrées et de
dans le centre-ville de Marseille. «C’est portes taguées. Les immeubles datent sourien… Le plus grave, c’est l’eau qui coule», vent de la même époque que ceux effondrés
dit-il en montrant des traces brunes sur le rue d’Aubagne, la fin du XVIIIe siècle. Un
plafond, au-dessus de
bâti vieillissant, mal ensa cuisine. «J’ai appelé
tretenu, habité par une
PORT
le propriétaire pour sipopulation qui souvent
gnaler l’infiltration,
n’a pas les moyens de
SAINT-CHARLES
mais il ne s’est rien
faire les travaux. Ou qui
Rue du Musée
passé. Ça fait deux ans.
dépend de marchands
e
r
è
i
PANIER
Alors j’ai mis un seau.»
de sommeil, complèteneb
a
C
a
Ce n’est pas le seul proment indifférents à l’état
Rue de l’Académie L
blème caché derrière
de leur bien.
VIEUX PORT
NOAILLES
la façade banale de cet
Au 24, l’immeuble fait
MARSEILLE
immeuble de cinq étaplutôt bonne figure. Mais
ges, en plein quartier
le masque tombe dès le
65 rue d’Aubagne
Noailles. Le locataire
hall d’entrée : du sol au
SAINT-VICTOR
500 m
du premier est parti ce
plafond, les murs pleuweek-end, ne supporrent des écailles de peintant plus d’attendre des travaux qui n’arri- ture. Parfois, des pans de plâtre sont partis.
vaient jamais. «Comparé à son apparte- «Il y a un an, l’immeuble a complètement été
ment, chez nous, c’est le paradis!», sourit le imbibé d’eau, les pompiers ont dû intervenir,
locataire du dernier. La cage d’escalier gon- raconte Saida, 34 ans, dont la mère, Hizzi,
dole sous les traces d’humidité. Sur les habite au troisième. Les murs sont encore
murs jaunis, quelqu’un a tagué «Courage». plein d’eau. Touchez, ça s’effrite tout seul…»
Peut-être à cause de l’enchevêtrement me- Au-dessus des boîtes aux lettres, une bandenaçant de fils électriques qui pendent un role «Installation sous tension, danger de
ue
liq
ub
ép
aR
(1) «La requalification du parc immobilier
privé à Marseille»
Au 24, rue de l’Académie, à Marseille, jeudi.
el
ed
Ru
Les plus pauvres vivent, en masse
(100000 personnes), dans des immeubles dangereux depuis des
années. Au point que la municipalité en est réduite à invoquer des
motifs schtroumpfesques après
l’écroulement rue d’Aubagne. «Ce
dramatique accident pourrait être
dû aux fortes pluies qui se sont abattues sur Marseille», a indiqué sans
rire la mairie, citée par la Dépêche.
Jeudi, lors de son point presse,
Jean-Claude Gaudin s’est réfugié
derrière «la lenteur des procédures»
administratives pour expliquer ses
défaillances en matière de lutte
contre l’habitat indigne. Il s’est dit
démuni juridiquement face aux
marchands de sommeil, alors que
les juristes sont formels : la loi
donne de nombreuses prérogatives
aux maires. A condition de les exercer. Or le rapport pointe «le peu
d’arrêtés» de périls simples et imminents signés par le maire (117 au total en 2014) comparé au nombre de
bâtiments dangereux. La procédure
de travaux d’office n’a été utilisée
que cinq fois. Et le préfet compétent pour l’insalubrité n’a signé
que 20 arrêtés !
Interrogé sur le texte, Jean-Claude
Gaudin s’est placé sur le terrain
politique. «Ce monsieur Nicol […],
c’est nous qui lui avons fourni tous
les documents pour réaliser son rapport […] très partisan», a-t-il répondu. En réalité, les cinq rapporteurs ont auditionné pas moins
de 31 responsables locaux : élus
marseillais, préfet, hauts fonctionnaires de l’Etat, responsables de la
CAF, organismes de HLM, sociétés
immobilières, associations, etc.
Assise à ses côtés, son adjointe en
charge du logement, Arlette Fructus, est allée jusqu’à dire «c’est nous
[la mairie de Marseille, ndlr] qui
avons demandé le rapport Nicol». Si
l’on s’en reporte, en pages 28-29
figure la lettre de mission signée par
la ministre du Logement de l’époque, Sylvia Pinel. •
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 5
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A Paris,
l’insalubrité
combattue
La capitale a acquis un
savoir-faire dans la lutte
contre le logement indigne.
Une écrivaine et un architecte
ont enquêté sur leurs habitants.
D
quartier où les deux bâtiments se sont effondrés.
mort» a été accrochée, au cas où quelqu’un
aurait envie de mettre la main dans la préhistorique installation électrique.
Hizzi a dû descendre du troisième pour
ouvrir la porte de l’immeuble: la sonnette
ne marche pas. Son mari et elle sont propriétaires de leur appartement depuis 1990.
Dans le T3 règne une odeur d’humidité: le
plafond des toilettes s’est effondré, probablement à cause d’une fuite dans la salle de
bain de la voisine du quatrième. A travers
le trou béant, on voit le sol –typique, en bois
et canisses– de l’appartement du dessus.
Parapluie. La famille de Hizzi bataille depuis deux ans, en vain. Une entreprise mandatée par le syndic est venue, mais n’a pas
colmaté la fuite. Ils ont laissé à la famille des
barres pour maintenir ce qu’il reste du plafond. Hizzi a aussi posé un parapluie à
cause de l’eau qui continue de couler. «Le
syndic nous dit de nous débrouiller avec le
propriétaire du dessus mais celui-ci se dégage de toute responsabilité, s’énerve Saida.
On a fait venir un expert, pris un avocat…
Et pendant ce temps, mes parents prennent
des risques.» Pour la cage d’escalier aussi,
tout est en suspens. «La propriétaire de l’appartement du rez-de-chaussée ne veut pas
payer, soupire le mari de Hizzi. Elle s’en fout,
elle a plein d’appartements…»
Celui du rez-de-chaussée est occupé par Abdallah, un Tunisien qui vit là avec
deux amis. Le 40 m2, loué 650 euros par
Dans le centre-ville de Marseille, le 7 novembre. PHOTOS PATRICK GHERDOUSSI
mois, fait peur à voir : des fils électriques
pendant dans tous les sens, des fenêtres aux
carreaux cassés… et surtout, le plafond
d’une chambre qui s’est totalement effondré
il y a un mois. Abdallah s’inquiète pour les
fissures apparues au plafond de la pièce voisine. L’état du plancher n’est pas non plus
très rassurant: les carreaux cassés et l’écart
entre les plinthes et le sol laissent penser
qu’il y a du mouvement. Abdallah: «On en
a parlé à la propriétaire, elle dit à chaque
fois “demain”… On ne peut pas faire grandchose, on n’a pas de papiers…» A l’étage au
dessus, Marie, une étudiante qui vit là avec
son copain, s’est décidée hier : elle quitte
l’immeuble. «L’accident de lundi, ça a été le
déclic, raconte-t-elle. Moi, mon appartement
est tout refait. La cage d’escalier, jusqu’à présent, je me disais qu’elle était juste moche.
Mais depuis l’effondrement de la rue d’Aubagne, je me dis que ça ne va pas du tout.»
S.Ha. (à Marseille)
epuis 2001, Paris est une ville qui lutte
contre l’habitat indigne. Sur 1 030 immeubles insalubres recensés cette année-là, la ville en avait traité 1000 douze ans plus
tard en chargeant une société d’économie mixte,
l’Elogie-Siemp, de coordonner les dispositifs et
les administrations, nombreux, concernés par
le sujet. Convaincre les propriétaires, les
contraindre si nécessaire, réhabiliter parfois, démolir puis reconstruire dans d’autres cas mais
surtout, reloger et suivre les habitants: Paris a développé, de fait, un savoir-faire.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la résorption de l’habitat insalubre en demande. En 2010,
la romancière Joy Sorman et l’architecte Eric
Lapierre publiaient un essai intitulé l’Inhabitable. L’écrivaine racontait ses rencontres dans
cinq ruines de l’Est parisien. Les murs cloqués,
les colmatages de fortune, les sols percés, les
branchements improbables, les matelas relevés,
l’humidité, les enfants intoxiqués par les écailles
de peinture au plomb et les habitants qui bricolent leur survie. L’architecte, lui, restituait l’histoire de la lutte contre l’insalubrité urbaine, les
autorités obsédées par la tuberculose, le repérage
des îlots infectés et l’éradication finale à coups
de pioche. Se soucier du sort des habitants est
une préoccupation récente.
Dans son périple, Joy Sorman a parfois accompagné une assistante sociale ou une infirmière de
la Siemp. Leurs échanges avec les habitants de
cette misère les montrent empêchés d’espérer
autre chose. Dans le taudis, des liens se créent,
l’entraide existe. «Etre relogé, c’est vivre séparé
de cette fratrie instituée dans la crasse et l’humidité. Etre relogé, c’est boire son café tout seul. Il
y a l’espoir d’un bel appartement propre et
chauffé, et il y a la peur des copains disséminés
puis dissous dans la ville.»
Cela peut surprendre mais «certains habitants,
au moment de quitter leur immeuble insalubre,
demandent un droit au retour, constate la romancière. Ils acceptent, à contrecœur, de déménager mais ils ne sont pas prêts à intégrer définitivement un HLM flambant neuf». Ce droit au
retour, même après des années, «leur est accordé», note-t-elle encore.
En 2015, Joy Sorman est retournée sur les lieux.
Elle a consigné ce qu’elle a vu cinq ans plus tard
dans une deuxième édition de l’Inhabitable, dont
sont extraits les passages que nous citons. Exit
ruines et misère cette fois. Des bâtiments neufs
et, parfois, une jeune habitante qui explique comment elle loge là en résidence sociale, après des
années d’errance d’hôtel en hôtel. «Il y a cinq ans,
écrit Joy Sorman, une assistante sociale m’avait
parlé de ce type de résidences collectives, solution
trop coûteuse pour qu’on en construise suffisamment à Paris». Une «utopie immobilière», au fond.
Ce que ce livre fait toucher du doigt, c’est l’énergie et l’opiniâtreté que les professionnels doivent
déployer contre l’insalubrité. Dans ce contexte,
le soutien des élus n’est pas superflu.
Fin 2010, la mission a été transmise à la Société
de requalification des quartiers anciens, la Soreqa, qui agit maintenant dans les communes de
la banlieue parisienne. La Soreqa est «le seul opérateur en France à agir exclusivement sur l’habitat indigne», dit son site. Dommage.
SIBYLLE VINCENDON
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6 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Par ALAIN AUFFRAY
Journaliste au service Politique
@alainauffray
Emmanuel Macron
à Reims, mardi.
PHOTO PASCAL BASTIEN
Forcément, ils demeurent
silencieux. Bâillonnés par leur devoir de réserve. Mais on imagine
sans peine la déception, voire la colère de ceux qui travaillent depuis
des mois, parfois même des années,
à la préparation des célébrations du
centenaire de la Grande Guerre. Il
aura suffi de quelques mots lancés
mercredi matin par le président de
la République sur un trottoir de
Charleville-Mézières (Ardennes),
pour mettre en péril la longue séquence commémorative du centenaire de la Grande Guerre. Superbement inaugurée lundi matin sur le
site de la sanglante bataille de Morhange par un saisissant discours
du chef d’état-major des armées,
François Lecointre, elle doit se conclure ce dimanche 11 novembre
sous l’Arc de triomphe, avec une cérémonie à laquelle seront associés
une soixantaine de chefs d’Etat
et de gouvernement.
Interrogé mercredi matin par un
journaliste sur l’éventuelle présence
de Pétain parmi les chefs militaires
qui seront honorés samedi dans la
cour des Invalides, Macron a donc
répondu que cela lui paraissait «légitime», car en dépit de ses «choix
funestes» en 1940, l’homme de
Verdun fut un «grand soldat». Improvisée au hasard d’une déambulation vers la préfecture de la
Marne, cette réponse a été dénoncée, principalement à gauche,
comme une grave faute politique et
morale. Elle aura aussi suscité l’incompréhension, parfois même la
consternation de certains des historiens et communicants impliqués
dans l’organisation du centenaire.
Car tout avait été fait, croyaient-ils,
pour rendre un tel incident impossible. Notamment parce que l’Elysée croyait s’être définitivement
mis à l’abri d’éventuelles controverses sur le cas Pétain. C’était sans
compter avec le goût immodéré de
ce président de la république pour
le maniement d’une «pensée complexe» qui confine souvent à la provocation.
honorant les poilus, bientôt panLe 18 octobre, lors d’un briefing de théonisés, Macron entendait, à la
la presse au palais présidentiel, les faveur de ce centenaire, célébrer la
conseillers du chef de l’Etat avaient paix, l’Europe et le multilatérainvité les journalistes à «ne pas se fo- lisme.
caliser» sur l’hommage aux maré- Ces explications avaient alors
chaux victorieux, prévu le 10 no- fortement déplu à certains, à droite
vembre aux Invalides. Le
et à l’extrême droite, qui
Président n’avait pas ANALYSE accusèrent Macron de néprévu d’assister à cette cégliger la victoire et de piérémonie militaire, organisée selon tiner la mémoire des combattants,
l’usage par l’état-major des armées. un peu comme l’aurait fait François
Pas question, expliquait alors l’Ely- Hollande deux ans plutôt, en prosée, de donner à cet événement un grammant un concert –finalement
caractère «trop militaire». Tout en annulé – du rappeur Black M. à
Macron, Pétain et la
petite phrase: la com
de l’Elysée déraille
Verdun. Dénonçant «une vaine
polémique», l’Elysée avait assumé
le choix d’exclure tout défilé
célébrant la victoire militaire.
Quant à l’hommage aux huit
maréchaux de France, aux Invalides, il avait été décidé que Macron
s’y ferait représenter par son chef
d’état-major particulier. Dans la
première version du «programme
Il aura suffi de quelques mots
lancés par le Président pour mettre
en péril la longue séquence
commémorative du centenaire
de la Grande Guerre.
national commémoratif», réalisé
début octobre, la présence du chef
de l’Etat à cette cérémonie était
mentionnée. Elle a ensuite été effacée, précisément parce que Pétain
fait partie des maréchaux que l’étatmajor se propose d’honorer.
Le 30 octobre, pour lever les
dernières ambiguïtés, la ministre
des Armées, Florence Parly,
apportait sur BFM TV cette ultime
précision: «L’état-major a souhaité
rendre hommage à des maréchaux
qui sont aux Invalides, le maréchal
Pétain n’est pas aux Invalides, donc
c’est clair.»
Très clair, en effet… Effectué
mi-octobre, le changement de
programme démontre que l’Elysée
avait finalement arbitré contre
l’état-major, au prix d’un rude débat
dans le huis clos du palais présidentiel. Devant la presse, le
18 octobre, un conseiller de la
présidence croyait pouvoir certifier
que, comme tous ses prédécesseurs,
Macron s’était donné les moyens
de «contourner les problèmes posés
par cette mémoire particulière».
Il se trompait. La suite démontrera
que, au fond, le chef de l’Etat n’était
pas convaincu par son propre
arbitrage. Sans doute jugeait-il
trop «idéologique», comme de
nombreux responsables de droite, la
discrète mise à l’écart du «vainqueur
de Verdun», enterré à l’Ile-d’Yeu
après avoir été condamné pour
haute trahison. Toujours est-il que,
interrogé dans la rue sur ce sujet
brûlant, il s’est mis à disserter sur «la
vie politique» et «l’humaine nature»,
«parfois plus complexes que ce qu’on
voudrait croire». «Regarder l’histoire
en face», ce serait reconnaître que
Pétain a été «un grand soldat». Une
confidence explosive que son
entourage tente de noyer sous
les démentis, assurant, contre
l’évidence, qu’il n’a «jamais été question» d’honorer Pétain aux
Invalides. «S’il y a eu confusion, c’est
que nous n’avions pas été
suffisamment clairs», reconnaissait
mercredi soir le porte-parole
du gouvernement, Benjamin
Griveaux.
C’est le moins que l’on puisse dire.
Dans ces conditions, on souhaite
bien du courage au général Lecointre qui travaille –ou retravaille– ces
jours-ci à son discours d’hommage
aux maréchaux victorieux, toujours
programmé ce samedi dans la cour
des Invalides. •
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 7
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ÉDITOS/
Les agences sanitaires et
le syndrome du parapluie
Par ÉRIC FAVEREAU
Journaliste au service Société
du bon usage des médicaments
de l’agence. A présent, c’est au tour
de Santé publique France d’être en position
Mais que se passe-t-il dans les agences
d’accusée, à propos des naissances
sanitaires françaises? Y aurait-il une
de «bébés sans bras» dans l’Ain: l’agence
malédiction qui les rendrait perméables
n’a, là encore, guère pris au sérieux un
aux scandales? L’Agence nationale
nombre de cas pourtant inquiétants
de sécurité du médicament (ANSM) a été
par bien des aspects.
secouée l’année dernière par une gestion
On dira que les dossiers n’ont rien à voir les
déroutante du Levothyrox, ce médicament
uns avec les autres, et que chaque affaire
utilisé par plusieurs millions de
repose sur des éléments distincts.
patients pour stabiliser leur dosage
BILLET Dans le dossier du Levothyrox, un
en hormones thyroïdiennes. La
rapport officiel a souligné une kynouvelle formule a entraîné des milliers
rielle de manquements, allant «de l’absence
d’effets secondaires, mais l’agence répétait
d’anticipation et d’accompagnement»
que «tout était à l’identique». Puis, récemà «l’absence de réaction aux nombreux siment, le scandale de la mauvaise prescripgnaux venant des réseaux sociaux, d’assotion de Depakine chez des femmes enceinciations…» mais aussi une communication
tes a attesté une légèreté dans la politique
de crise «artisanale, insuffisamment coor-
donnée». L’ANSM s’en est défendue, répétant que «les procédures ont été respectées»,
que «le nouveau produit est meilleur que le
précédent». Bref, tout ce qui se passait
n’avait, en fait, pas d’explication rationnelle. Et donc n’existait pas franchement.
Or c’est étrangement le même argumentaire qui est utilisé par Santé publique
France devant ces bébés qui naissent sans
bras ou main. Alors qu’à l’évidence des interrogations sanitaires se posent, l’agence
semble faire l’impasse et s’agace au
passage que d’autres fassent de la
surveillance. Ainsi, pour l’Ain, RAS:
«L’analyse statistique ne met pas en évidence un excès de cas par rapport à la
moyenne nationale, et Santé publique
France n’a pas identifié une exposition commune à la survenue de ces malformations.»
Pour la Loire-Atlantique et la Bretagne,
«l’investigation a conclu à un excès de cas.
Cependant, aucune exposition commune
n’a été identifiée». C’est un peu bizarre,
mais comme il n’y a pas de cause identifiée, tournons la page. Peut-on se satisfaire
de ce type de réactions? Peut-être échaudée par l’affaire du Levothyrox, la ministre
de la Santé, Agnès Buzyn, n’a guère apprécié le dégagement en touche de Santé
publique France. «On ne peut pas se satisfaire de dire qu’on n’a pas trouvé de causes,
c’est insupportable», a-t-elle déclaré.
Et François de Rugy, ministre de l’Environnement, d’ajouter: «Bébés nés sans
bras: s’en remettre à la fatalité n’est pas
acceptable!» Les deux ministres ont exigé
une nouvelle enquête.
Qu’en déduire? La répétition de ce type
de séquence avec les mêmes faux pas est
pour le moins déroutante. Comme si les
agences sanitaires, créées au départ pour
être actives et réactives, étaient devenues
des lieux d’enregistrement où l’on applique
des règlements, où l’on vérifie, où l’on observe et où l’on fait entrer la réalité dans
des cas et tant pis si cela dépasse. Faudrat-il un nouveau scandale pour se rendre
compte que la santé publique mérite de
l’audace, mais également une résistance au
syndrome du parapluie? Sachant au
passage que le projet de loi de finances
pour 2019 prévoit la suppression de quinze
postes à Santé publique France et 23 postes
à l’Agence du médicament… •
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Ali Bongo à Ayemi, au Gabon, en juin 2016, quelques semaines avant sa «réélection» contestée à la tête du pays. PHOTO DAVID HONL.ZUMA.REA
ALI BONGO
AUX GABONAIS
ABSENTS
Rumeurs et intox circulent dans le pays depuis
l’accident vasculaire cérébral présumé du chef
de l’Etat le 24 octobre. Une course à la succession
semble s’engager au cœur du clan présidentiel,
au pouvoir depuis plus de cinquante ans.
Par
MARIA MALAGARDIS
M
ville, mais bien d’un accident vasculaire cérébral (AVC), comme l’ont
confirmé à Libération de multiples
sources. L’une d’elle rappelle
d’ailleurs qu’Ali Bongo avait déjà
connu une attaque «tout début septembre, ce qui l’avait empêché d’aller assister à la cérémonie d’investiture du président malien, Ibrahim
Boubacar Keïta, à Bamako».
ais pourquoi donc Sylvia
a-t-elle changé mercredi
sa photo de profil sur les
réseaux sociaux ? Et pourquoi,
désormais, l’épouse du président
gabonais Ali Bongo affiche-t-elle
une photo de son couple, en noir et
blanc? Voilà bien la dernière question qui agite les réseaux sociaux, TABLE D’OPÉRATION
prompts à relayer depuis dix jours Mais cette fois-ci, le «malaise» semtoutes les rumeurs sur l’état de ble bien plus grave. Et nombreux
santé de l’homme fort du Gabon. La sont les observateurs gabonais ou
dernière en date peut bien sembler étrangers qui confirment, en off,
relever du pur registre «peoque le président gabonais,
ple» : le soupçon implicite
RÉCIT opéré après son transfert en
de ce noir et blanc affiché
urgence à l’hôpital roipar la première dame du Gabon, Fayçal à Riyad, pourrait ne pas en
c’est bien un deuil caché. Lequel, sortir indemne. Serait-il «aveugle et
dans l’immédiat, semble un peu tétraplégique» comme le soutienprématuré.
nent certains? «Maintenu dans un
Une chose est sûre : Ali Bongo, coma artificiel», comme le souli59 ans, reste invisible depuis gnent d’autres? Impossible de tranle 24 octobre. Arrivé la veille à cher, alors même que l’opacité
Riyad, en Arabie Saoudite, il était entretenue par les tenants du
l’un des rares dirigeants africains à régime à Libreville renforce les
assister au «Davos du désert», le Fu- rumeurs les plus alarmantes.
ture Investment Initiative, organisé Après quatre longs jours de silence,
par le prince héritier Mohammed les autorités sur place ont finaleben Salmane, en pleine tourmente ment admis le 28 octobre «une fatiaprès le séisme suscité par l’affaire gue sévère». Depuis, c’est silence
Khashoggi. Et c’est le lendemain radio du côté du Palais du bord de
dans la matinée que le président ga- mer, l’immense forteresse consbonais aurait été soudain victime, truite par Omar Bongo, au pouvoir
non pas d’un simple «malaise» pendant quarante et un ans, jusqu’à
comme l’affirmera plus tard le por- sa mort en 2009. Date à laquelle son
te-parole de la présidence à Libre- fils Ali lui a alors succédé. Déjà,
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
cette année-là, la maladie puis le
décès d’Omar Bongo, à Barcelone,
avaient donné lieu à une communication extrêmement verrouillée.
Mais c’était avant l’ère des réseaux
sociaux qui décuplent les rumeurs
face au silence. Or non seulement
l’état de santé du Président ne fait
plus l’objet d’aucun commentaire
officiel depuis le 28 octobre, mais
aucune photo ne filtre non plus,
ouvrant ainsi la voie à un torrent de
spéculations et de fake news. En
début de semaine, on a ainsi vu, diffusées sur Twitter, des images truquées d’un corps supposé être celui
d’Ali Bongo gisant sur une table
d’opération. Images suivies dans la
foulée, par une fausse interview
attribuée à l’ambassadeur du Gabon
en France, confirmant un pseudodécès d’Ali Bongo. Deux jours plus
tard, c’est un conseiller municipal
de la ville de Lens qui en rajoute une
couche, prétendant lui aussi savoir
de source sûre que le président gabonais est bien mort.
L’hystérie est donc réelle, mais Sylvia Bongo ne l’entretient-elle pas
elle aussi en ayant diffusé un tweet
jeudi, accompagné d’une photo où
seule la main d’Ali Bongo est visible ? Au-delà de cet emballement
médiatique, une course contre la
montre s’est peut-être déjà engagée
au cœur d’un régime qui tient le
pays depuis plus d’un demi-siècle.
Non seulement Ali Bongo n’a pas de
successeur évident, mais les conditions douteuses de sa réélection en
août 2016, qui avaient plongé le pays
dans une crise sans précédent, rendent toute transition imposée par
ses proches assez compliquée.
Réélu, officiellement, avec à peine
plus de 5000 voix d’avance au cours
d’un scrutin contesté, y compris par
les observateurs de l’Union européenne présents sur place, Ali
Bongo n’a jamais été reconnu
comme le «vrai» président par une
partie de la population, encore traumatisée par l’assaut meurtrier livré
au QG de son rival Jean Ping
le 31 août 2016, à la veille de la proclamation des résultats.
RUPTURE DE BAN
Et comme souvent au Gabon, le
rapport de forces qui se dessine
désormais a des allures de drame
shakespearien au sein duquel les
liens familiaux tissent les alliances
et rivalités possibles. Dans le rôle du
challenger d’Ali Bongo à l’élection
de 2016, on retrouve ainsi Jean Ping
qui, à Libreville, se considère toujours comme «le président de la
République élu». C’est aussi un
homme du sérail en rupture de ban
et «ex-beau-frère» de Bongo puisqu’il fut aussi le compagnon de
Pascaline, sœur aînée d’Ali. Que
compte faire Jean Ping désormais?
Muet depuis le début de cette crise,
il n’est sorti de son silence, le weekend dernier, que pour inviter au
«rassemblement» sans mentionner
une seule fois le nom ou l’état de
santé du Président.
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L’hystérie est réelle, mais Sylvia
Bongo ne l’entretient-elle pas elle
aussi en ayant diffusé
un tweet jeudi, accompagné d’une
photo où seule la main
d’Ali Bongo est visible?
Mais il est probable qu’il ne fera
aucune démarche du côté du
Conseil constitutionnel, en principe
seul habilité à constater officiellement une vacance du pouvoir, temporaire ou définitive. La présidente
de cette institution, qui avait validé
les élections de 2016, est en effet
une ancienne maîtresse d’Omar
Bongo, dont elle a eu deux enfants.
Au sein de l’opposition, Marie-Madeleine Mborantsuo reste donc
considérée comme une indéfectible
alliée du clan au pouvoir.
Un clan qui semble également
divisé. Entre, d’un côté, le demifrère d’Ali, Frédéric Bongo, un
ancien de Saint-Cyr à la tête des services de renseignements et, de
l’autre côté, l’actuel directeur de
cabinet du Président, Brice Laccruche Alihanga, qui serait soutenu par
Sylvia Bongo. Sauf qu’aucun d’eux
n’a la légitimité ou la popularité
pour s’imposer immédiatement à la
tête du pays. Selon nos informations, Frédéric Bongo, qui se trouvait à Paris au moment de l’AVC de
son frère à Riyad, aurait d’ailleurs
tenté en vain de se faire recevoir à
l’Elysée avant de repartir à Libreville… Les tenants du régime peuvent-ils au moins s’en remettre à la
présidente du Sénat ? Selon l’article 13 de la Constitution, c’est bien
elle qui doit assumer la transition
en cas de vacance du pouvoir. Et Lucie Milebou-Aubusson, personnalité plutôt effacée, s’est jusqu’à présent toujours montrée fidèle à la
dynastie régnante. Mais elle est
aussi la belle-mère de Franck, le très
discret fils de Jean Ping. Sera-t-elle
fiable jusqu’au bout, au cas où le
rapport de force bascule ?
DÉRAPAGES
Derrière cette ambiance digne des
Borgia, il y a aussi la réalité d’un
petit émirat pétrolier ruiné par une
famille qui disposerait en France,
d’un patrimoine immobilier d’une
valeur de 47 millions d’euros, alors
que les écoles de ce pays de deux
millions d’habitants, «accueillent
souvent plus de 100 élèves par classe,
faute d’infrastructures», rappelait
en août le site d’actualités Gabon
u 9
Media Time. «Le pays n’a même pas
les moyens d’organiser un nouveau
scrutin présidentiel, tant les caisses
sont vides», affirme un juriste proche de l’opposition. Le dernier scrutin, législatif et local, a certes eu lieu
en octobre et s’est traduit par une
nette victoire pour le parti d’Ali
Bongo, alors qu’une fraction de l’opposition derrière Jean Ping avait
appelé au boycott.
«Mais cette situation renforce le vide
actuel du pouvoir, constate Alain
Ogouliguende, un des représentants
de la diaspora gabonaise en France.
En raison de ces élections, l’Assemblée a été dissoute. Et même le Sénat
n’a plus de légitimité puisqu’il doit
être renouvelé avec les conseillers
municipaux à peine élus.» Face à cet
imbroglio aux dérapages imprévisibles, c’est donc vers la communauté
internationale que se tournent, une
fois de plus, comme après la présidentielle de 2016, ceux qui espèrent
tourner la page des Bongo : «Nous
avons saisi en février la Commission
africaine des droits de l’homme et
des peuples sur le contentieux électoral de 2016. Mais aussi, en juin,
l’Union africaine et le Conseil de
sécurité de l’ONU. Nous attendons
leur verdict qui permettrait, s’ils
nous donnent raison, de refaire uniquement les élections dans les
bureaux de vote contestés», explique
le représentant de la société civile.
Ces jours-ci, à Libreville, note un habitant, «il règne un calme inquiétant, tout le monde attend». •
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10 u
MONDE
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
LIBÉ.FR
Etats-Unis : Jeff
Sessions limogé après
les élections
Le très conservateur ministre de la Justice et fervent soutien de Donald Trump a présenté sa démission mercredi, «à la demande» du Président.
Trump ne lui a notamment pas pardonné le fait
qu’il se soit récusé dans l’enquête sur l’ingérence
russe lors de la présidentielle de 2016. PHOTO AP
dans les communautés considérées comme extrêmement
sûres».
«Que Dieu bénisse toutes les
victimes et les familles des victimes», a réagi Donald Trump
sur Twitter, après avoir salué
«la bravoure» des policiers.
Sans surprise, le président
américain n’a pas parlé des
armes. Contrairement aux
démocrates. «Je prie pour les
blessés et les familles de ceux
qui ont été tués et qui, comme
tant d’autres, ont perdu des
êtres chers à cause de la violence armée, a martelé la sénatrice de Californie, Kamala
Harris. Les leaders du Congrès doivent agir – pas dans
un futur lointain», ajoute la
possible prétendante à l’investiture démocrate pour la
présidentielle de 2020. «C’est
un autre rappel du fléau de la
violence armée qui ronge
l’Amérique depuis trop longtemps. Nous devons agir pour
y mettre fin», a abondé le chef
des démocrates au Sénat,
Chuck Schumer.
Compromis. Forts de leur
Les victimes sous le choc à Thousand Oaks, près de Las Vegas, où un assaillant a tué onze personnes. PHOTO MARK J. TERRILL. AP PHOTO
Etats-Unis: une nouvelle fusillade,
le nouveau Congrès interpellé
Onze jeunes ont été
tués jeudi dans un
bar à Thousand
Oaks. Une loi sur le
contrôle des armes
a peu de chances
d’aboutir, malgré
la reprise de la
Chambre par
les démocrates.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
I
ls dansaient en ligne au
rythme de la musique
country, jeunes et insouciants, bottes de cowboys aux
pieds, quand les bruits ont
commencé. «J’ai entendu de
gros pop, pop, pop», dit un témoin. «Comme un ballon de
baudruche qui explose», ra-
conte une autre. Il s’agissait sonnes se trouvaient sur
en fait de balles de calibre 45 place lorsque la fusillade a
tirées par un pistolet semi- éclaté, vers 23h20, heure loautomatique brandi par un cale. Certains ont brisé des
vétéran des Marines de vitres avec des tabourets
28 ans. En quelques secon- pour prendre la fuite.
des, dans un bar bondé de A l’intérieur, les forces de
Californie, onze
l’ordre ont dépersonnes, des
L'HISTOIRE couvert «une
étudiants pour
scène atroce»
DU JOUR
la plupart, ont
avec «du sang
été tuées, beaucoup d’autres partout», les corps sans vie,
blessées. Le tireur a ensuite de nombreux blessés et des
mortellement blessé un poli- survivants «cachés dans les
cier avant de se suicider.
toilettes et dans les combles»,
Le drame s’est déroulé mer- a raconté le shérif du comté
credi soir au Borderline de Ventura. «Ça a été une
Bar & Grill de Thou- rude nuit pour nous», a
sand Oaks, ville résidentielle ajouté Geoff Dean, rendant
dans la grande banlieue de un hommage appuyé au serLos Angeles. Comme tous les gent tué, Ron Helus, premier
mercredis, l’établissement, agent arrivé sur les lieux et
prisé des étudiants de la ré- qui a pris la décision d’intergion, organisait une soirée venir : «Il est mort en héros
country. Selon les témoins, parce qu’il est entré pour sauplus d’une centaine de per- ver des vies.»
Vêtu de noir, coiffé d’une casquette de baseball et le visage
partiellement masqué, le tireur a, lui, été retrouvé mort
dans un bureau près du hall
d’entrée du bar. Selon la police, il a vraisemblablement
retourné contre lui son unique arme, un pistolet
Glock 21 doté d’un chargeur
de grande capacité – illégal
en Californie.
Hagards. Une rescapée dit
l’avoir vu recharger son arme
«en six secondes, ce qui est
très rapide». Et pour cause :
l’homme, identifié par la police comme David Ian Young,
28 ans, était un ancien caporal des Marines engagé
de 2008 à 2011, déployé en
Afghanistan en 2010. Décoré
à plusieurs reprises, il souffrait, selon des voisins, de
stress post-traumatique.
Une énième fois, l’Amérique,
malade de ses armes mais incapable de les réguler, s’est
réveillée jeudi matin avec les
images d’un massacre. Le
même déploiement, impressionnant, d’ambulances et de
véhicules de police. Les mêmes scènes de rescapés,
fuyant d’abord les lieux en
courant, puis recouverts de
couvertures, hagards, en larmes ou en colère. Et, comme
toujours, chez certains, la
même incrédulité : «Je
n’aurais jamais cru que cela
pouvait arriver ici.» Dans
une interview avec CNN, le
maire de Thousand Oaks,
Andy Fox, a souligné que sa
ville était «considérée comme
l’une des plus sûres» du pays.
Avant d’ajouter, lucide : «La
réalité est que ce type d’incidents peut arriver n’importe
où, à tout moment, même
majorité à la Chambre des représentants, acquise lors des
midterms de mardi, les démocrates pourraient, certes,
tenter, après la rentrée parlementaire de janvier, de voter
une loi durcissant les contrôles. Voire de trouver un compromis avec Donald Trump,
qui s’est parfois montré
ouvert à la discussion sur ce
sujet. Mais rien ne permet de
penser que le Sénat, où les républicains ont renforcé leur
majorité, y serait favorable.
Le scénario, glaçant et funeste, semble écrit d’avance:
les douze victimes de Thousand Oaks ne changeront
rien. Pas plus que les 11 de la
synagogue de Pittsburgh le
27 octobre, les 17 du lycée de
Parkland en février, les 27
(dont 20 enfants de 6 et 7 ans)
de l’école primaire de
Sandy Hook en 2012, les
49 de la discothèque d’Orlando en 2016 ou les 58 du
festival de Las Vegas l’an dernier, tuerie la plus meurtrière
de l’histoire américaine, dont
certains rescapés se trouvaient, mercredi soir, dans le
bar californien. Selon le site
Mass Shooting Express, qui
recense les fusillades «de
masse» aux Etats-Unis (plus
de quatre personnes touchées par balle), 376 incidents du genre ont eu lieu depuis le début de l’année. •
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 11
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LIBÉ.FR
La CIA, El Chapo, Davet
et Lhomme ont un problème
commun
Dans des circonstances diverses, et avec des conséquences certes très différentes, tous sont confrontés à la
question de la sécurité des communications. Démonstration sur Libération.fr, où vous pouvez retrouver chaque
vendredi notre chronique sur les jeux de pouvoir et l’art
de la guerre dans le cyberespace.
2,3
ITALIE
ÉGYPTE
Le ministre italien de l’Economie, Giovanni Tria, a accusé la Commission européenne de «défaillance
technique» en établissant des
prévisions de déficit pour
l’Italie beaucoup plus pessimistes que celles du gouvernement. En cause, selon lui,
«une analyse non attentive et
partielle» du budget «malgré
les informations et éclaircissements fournis par l’Italie».
Bruxelles estime que le déficit
de l’Italie atteindra 2,9 %
de son PIB l’an prochain,
puis 3,1% en 2020. Rome table
sur 2,4% et 2,1%.
Soixante-cinq jihadistes
présumés ont été condamnés jeudi en Egypte à des
peines de prison, dont dixhuit à perpétuité (soit vingtcinq ans dans le pays), pour
avoir fondé une «cellule»
ayant prêté allégeance au
groupe Etat islamique. Le dirigeant du groupuscule, Mostafa Ahmed Abdelaal, surnommé «l’émir», et ses
partisans avaient été déférés
devant la justice en mai 2017.
Six mineurs ont été condamnés à cinq ans d’emprisonnement. Deux personnes ont
été acquittées.
Un score digne d’une République populaire. Avec
79,5% des voix des 621 délégués représentant les
droites européennes réunies en congrès à Helsinki,
l’Allemand Manfred Weber,
46 ans, membre de la CSU,
l’alliée de droite radicale de
la CDU d’Angela Merkel, est
devenu jeudi le «candidat
tête de liste» du Parti populaire européen, conservateur (PPE). C’est-à-dire le
successeur potentiel, si ce
n’est probable, de JeanClaude Juncker, à la présidence de la Commission
européenne.
L’actuel chef du groupe
PPE au Parlement européen n’a laissé aucune
Défense: Londres appelle
à maintenir les liens avec Paris
Jeremy Hunt, à Paris le 8 novembre. M. EULER. AP
Le ministre britannique des
Affaires étrangères, Jeremy
Hunt, en visite jeudi à Paris,
aurait dû célébrer sans arrière-pensées l’unité et la coopération entre Londres et
Paris, à la veille des commémorations de l’armistice. Il
l’a fait avec force, mais avec
une nuance de taille.
S’il a rappelé que «nos pays
sont aussi intimement liés que
jamais», il a aussi plaidé pour
le maintien de cette proximité, notamment en matière
de défense et de sécurité.
Parce que, justement, cette
coopération ne va peut-être
plus tout à fait de soi. Le
Brexit aura inévitablement
un impact sur les relations
futures entre les deux pays.
Alors qu’un accord sur le re-
trait de l’Union européenne
n’est toujours pas conclu,
deux ans et demi après le référendum du 23 juin 2016, la
Première ministre britannique, Theresa May, et ses ministres multiplient depuis
des mois les visites dans les
vingt-sept pays de l’UE, pour
souligner l’importance du
maintien des liens futurs entre le Royaume-Uni et l’UE.
Mais le cas de la relation avec
la France est particulier.
En matière de défense, les
deux pays ont engagé ces dernières années une coopération inédite, soulignée par les
accords bilatéraux de Lancaster House signés en 2010. Le
Royaume-Uni et la France
sont les seuls pays européens
à disposer d’une force de dis-
suasion nucléaire. Et représentent à eux deux plus de la
moitié des capacités et du
budget européens de défense.
Pourtant dans une tribune
commune publiée vendredi
dans le Guardian, l’ex-Premier ministre français, Bernard Cazeneuve, et l’ancien
ministre britannique de la
Défense, George Robertson,
soulignent que la relation entre Londres et Paris «n’a jamais été aussi fragile». Or, à
l’heure où les menaces dans
le monde sont «plus fortes
que jamais», «l’alliance franco-britannique sur la défense
et la sécurité n’a jamais été
aussi cruciale». Ils appellent
donc l’UE à «repenser sa relation avec les pays non-membres en ce qui concerne les
questions de sécurité» : une
allusion probable au programme de navigation satellitaire européen Galileo
auquel le Royaume-Uni ne
devrait plus pouvoir participer. Un dossier qui a provoqué de fortes tensions lors de
négociations, où le Royaume-Uni «ne cherche pas à
avoir le beurre et l’argent du
beurre» a affirmé Jeremy
Hunt.
SONIA DELESALLESTOLPER (à Londres)
REUTERS
Candidat PPE pour les élections
européennes: l’Allemagne gagne
chance à son challengeur,
Alexander Stubb, ancien
Premier ministre de Filande. Son score montre
qu’il fallait du courage
pour oser l’affronter. Car il
est acquis que la désignation du Spitzenkandidat
(«candidat tête de liste», en
allemand) est une affaire
relevant de la CDU-CSU, le
parti qui domine largement le PPE, et donc le
Parlement européen, les
conservateurs formant depuis vingt ans le premier
groupe de l’assemblée.
A la différence de Stubb, le
vainqueur parle seulement
un anglais passable. Son
profil n’est pas celui d’un
président de Commission:
contrairement à ses prédécesseurs, il n’a jamais été
ministre ou Premier ministre, et sa non-pratique
du français serait sans précédent pour un tel poste,
surtout au moment où le
Royaume-Uni va sortir de
l’Union.
JEAN QUATREMER
(à Bruxelles)
C’est, en millions, le
nombre de personnes
qui ont quitté le Venezuela depuis 2015,
fuyant la grave crise économique et politique que
traverse ce pays, a indiqué l’ONU jeudi. La
plupart se rendent en
Colombie et au Pérou.
Quelque trois millions de
Vénézuéliens vivent à
l’étranger, dont 2,4 en
Amérique latine et dans
les Caraïbes.
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Homi
c
i
d
es
Beauvau a peur
Par CÉDRIC MATHIOT
L
es attentats survenus dans
l’Hexagone en 2015 et 2016
avaient tragiquement fait
grimper le nombre d’homicides
en France. Mais plus de deux ans
après le drame du 14 Juillet à Nice,
les chiffres ne sont pas redescendus
au niveau qui était le leur avant les
tueries. Sur les douze derniers mois,
le nombre d’homicides s’affiche
en hausse de plus de 20 % par rapport à 2014-2015. Soit 150 victimes
de plus. Cette statistique est frappante. Parce qu’elle marque, en excluant donc les victimes du terrorisme, une rupture avec quinze
années de baisse ou de stagnation.
Parce qu’elle fait écho à des tendances observées dans des pays voisins.
Mais aussi parce qu’elle est totalement passée sous le radar du ministère de l’Intérieur.
Si l’on en croit les données brutes
de la place Beauveau, il n’y a pas de
sujet, ou presque. Jeudi, le service
statistique du ministère a publié
les chiffres mensuels de la délinquance. Il s’agit de l’analyse des
crimes et délits enregistrés par la
police et la gendarmerie à la fin du
mois d’octobre 2018. Parmi les neuf
indicateurs, figure le nombre d’homicides : 225 sur trois mois (août
à octobre), soit une baisse de 6% par
rapport aux trois mois précédents.
Sauf qu’au même moment, Cyril
Rizk, statisticien ayant occupé un
poste à responsabilités sur les chiffres de la délinquance de 2003
à 2017, interpellait Libération,
en montrant que les mêmes données, traitées en changeant de
focale, donnaient une tout autre
impression.
«TIRER TOUT CELA AU CLAIR»
En allant chercher les données
publiques sur le site d’open data du
gouvernement, Rizk s’est limité aux
seuls homicides (écartant les coups
et blessures volontaires suivis de
mort, que comptabilise le ministère
de l’Intérieur) en France métropolitaine. Résultat: le niveau des homicides sur douze mois (octobre 2017septembre 2018) s’affiche en nette
hausse, brisant la tendance de
baisse puis de stagnation observée
depuis près de quinze ans. Et les
attentats n’y sont donc pour rien. Le
recul qu’on a désormais par rapport
à ces événements permet de voir
que le niveau d’homicide, hors victimes du terrorisme, se situe depuis
de son nombre
Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, les
meurtres ont bondi de plus de 20% en 2017-2018
par rapport à la période pré-attentats. Cette
donnée n’a pas été commentée par les autorités et
le phénomène semble similaire dans d’autres pays.
DÉCRYPTAGE
deux ans au-delà de ce qu’il était les
cinq années précédant les attentats.
Comme le montre notre infographie, le nombre d’homicides recensés d’octobre 2014 à septembre 2015
était de 655. Il est de 807 entre
octobre 2017 et septembre 2018. La
hausse est de près de 25% au niveau
national.
Pourquoi cette statistique, qui est
pourtant un indicateur «star» de la
criminalité, n’a pas été observée et
commentée ? Cyril Rizk tente de
donner une explication: les atten-
Les homicides en France métropolitaine
En nombre, d'octobre à septembre de l'année suivante
Règlements
de compte
entre malfaiteurs
Pour voler et à
l'occasion de vols
Contre enfants
de moins
de 15 ans
Autres motifs
(dont victimes
d’attentats)
807 homicides entre octobre 2017
1 200
et septembre 2018
1 000
800
600
400
200
0
octobre 1997
à septembre 1998
octobre 2017
à septembre 2018
Source : data.gouv
tats «ont changé la nature des violences homicides commises en France.
Ils ont aussi modifié la façon d’aborder la question des violences dans le
débat public. La lutte contre le terrorisme est devenue la question sécuritaire numéro 1, reléguant les problèmes de sécurité du quotidien à
l’arrière-plan. Les chiffres mensuels
de la police et la gendarmerie nous
suggèrent aujourd’hui que quelque
chose a pu dès lors nous échapper».
En clair, personne n’aurait rien vu.
Contacté à de nombreuses reprises
hier, le ministère de l’Intérieur ne
nous a pas répondu, mettant
d’abord en cause les chiffres fournis
par Libération, puis affirmant vouloir «tirer tout cela au clair» avant
tout commentaire.
Christophe Soullez, responsable de
l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales
(ONDRP) affiche, lui, une certaine
prudence. Préférant s’appuyer sur
la dernière année pleine pour laquelle on a des statistiques (2017),
il relativise la hausse. Celle-ci ne
serait pas si forte que cela. Il note
aussi que la comparaison avec 2015
(année ou les homicides hors attentat étaient très bas) serait biaisée.
Bref, il n’y aurait qu’un rattrapage
et un retour à la «tendance des der-
Après un règlement de compte sur
nières années». Mais Soullez
concède que le niveau des homicides «pour l’année 2018» est effectivement nettement au-dessus :
«Si les données se confirment, il y a
un sujet.»
SANS MOTIFS PRÉCISÉS
Pour Cyril Rizk, la hausse pourrait
avoir d’autant plus de signification
qu’elle pourrait faire écho à un mouvement récemment observé dans
des pays comparables. Ces quinze
dernières années, la courbe des
homicides déclinait –ou stagnait–
en France comme dans de nombreux pays, jusqu’à être baptisée :
c’était le crime drop. Mais au Royaume-Uni, en Allemagne, ou aux PaysBas, une inversion de la courbe a été
observée ces toutes dernières années, assure Rizk. Aux Pays-Bas, les
meurtres ont fortement progressé
en 2017. Au Royaume-Uni, les homicides, hors attentats, sont passés
de 539 en 2015 à 599 en 2016, puis
653 victimes en 2017.
Et Rizk de formuler une hypothèse,
liant indirectement ces augmentations aux attentats : «La baisse du
nombre d’homicides était jusqu’en 2015 un phénomène de fond
qui caractérisait les pays de l’Europe
de l’Ouest. On ne peut pas exclure
que dans un contexte d’attentats faisant de très nombreuses victimes, le
niveau latent de la violence mortelle
de nature non terroriste ait été influencé. On pense tout particulièrement aux homicides commis par le
crime organisé lors de règlements de
compte. Leur nombre est d’ailleurs
en forte hausse d’après les chiffres de
la police et de la gendarmerie. Il a
presque doublé entre septembre 2015
et septembre 2018, atteignant presque la centaine de victimes au cours
des douze derniers mois.»
Mais cette flambée des règlements
de compte n’explique pas seule la
totalité de la hausse: celle-ci trouve
surtout sa cause dans la progression
des homicides sans motifs précisés.
«De quelles victimes parle-t-on ?
S’agit-il d’homicides interfamiliaux ? interroge l’expert. Cette
hausse devra être analysée.» Détail
cocasse: il y a une dizaine de jours,
l’Observatoire national de la délinquance a été contacté par son homologue anglais… au sujet de la
hausse des homicides. «Ils voulaient savoir si on observait en
France la même tendance à la
hausse que chez eux», raconte Christophe Soullez. Visiblement, tout le
monde n’a pas la même réponse
à cette question. •
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 13
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Carnet
DÉCÈS
Les amis de
Florence
MALRAUX,
décédée à PARIS le 31 octobre
2018 vous attendent pour un
dernier Adieu le
MERCREDI 14 NOVEMBRE
à 15 HEURES
au cimetière du
Montparnasse, 3 boulevard
Edgar Quinet
à PARIS 14ème
Fanfanette,
une étoile est
partie
Un cierge tente de la
remplacer à la Chapelle de la
Garoupe.
Tristesse.
Nicolas
le parking du port de la Madrague de Montredon, à Marseille, en 2012. PHOTO FRÉDÉRIC SPEICH. LA PROVENCE
Une guerre des chiffres depuis cinquante ans
Créées au début des
années 70 par la Place
Beauvau, les statistiques
de la délinquance ont
depuis été manipulées
très différemment selon
les gouvernements.
C’
est un objet politique brûlant. Les statistiques de la
délinquance offrent depuis des années un rendez-vous incontournable pour une ribambelle
de ministres de l’Intérieur. Gérard
Collomb, dernier du nom, n’a
d’ailleurs même pas tenu jusqu’à
l’habituel mois de janvier pour organiser une conférence de presse dédiée. En septembre, les directeurs
généraux de la police nationale et de
la gendarmerie ainsi que le préfet de
police de Paris sont conviés Place
Beauvau. Quelques statistiques défilent: seules les données positives
pour l’activité des services sont projetées à l’écran. Quant aux mauvaises nouvelles, elles sont éludées
d’une phrase. Impossible, ensuite,
de les retrouver dans le document
fourni par le ministère. Une parfaite
illustration du savoir-faire en matière de com de la Place Beauvau et
un clin d’œil aux années Sarkozy.
«Artisanal». Dès le début des années 70, le ministère de l’Intérieur
produit des embryons de statistiques. Un premier tournant intervient sous le gouvernement Jospin,
avec la volonté d’améliorer la production de ces données. Le criminologue Alain Bauer est alors chargé
de monter l’Observatoire national
de la délinquance et des réponses
pénales (ONDRP), organisme rattaché au ministère. «Jusqu’au milieu
des années 2000, il y avait trois sources différentes et incompatibles de
données entre la préfecture de police
de Paris, la police nationale et la
gendarmerie. Un bureau tentait d’en
faire une synthèse, mais c’était audelà de l’artisanal», se souvient
Bauer. Mais à l’époque déjà, «les ministres s’appuyaient sur les statistiques annuelles pour communiquer»,
rappelle Renée Zauberman, directrice de recherche au CNRS et res-
ponsable de l’Observatoire scientifique du crime et de la justice.
L’ONDRP va cependant offrir à Nicolas Sarkozy un merveilleux outil,
désormais plus précis. Et malléable.
Les fameuses «infractions révélées
par l’activité des services» permettent notamment de gonfler artificiellement les bons résultats de la
police. En ciblant par exemple massivement les infractions relatives à
la législation sur les stupéfiants ou
au séjour des étrangers.
A son retour au pouvoir, en 2012, la
gauche effectue un virage à 180 degrés sur l’usage de ces chiffres. Ministre de l’Intérieur de Hollande,
Manuel Valls décide de créer le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). L’organisme est dirigé par un inspecteur
général de l’Insee, seul responsable
des informations et des données qui
y sont publiées. En clair, de sa fiabilité. S’il est toujours formellement
rattaché à la Place Beauvau, le SSMSI
contribue à pacifier le débat autour
des statistiques de la délinquance.
De surcroît, Valls et son successeur,
Bernard Cazeneuve, décident de
laisser de côté le feuilleton politique
autour des chiffres. «La communication a été réduite à une restitution
annuelle des données brutes, se remémore un membre du cabinet Cazeneuve. Cela a permis de dépassionner le débat. On a décidé d’assumer
la dimension technochiante de la matière, en laissant la main aux statisticiens. En termes de com pure, certains ne comprenaient pas pourquoi
le gouvernement se privait d’une vitrine lorsque les stats étaient bonnes.
Mais ce qu’on aurait gagné en embellie éphémère, on l’aurait perdu en
hystérisation du débat public.»
«Attentats». La sociologue Renée
Zauberman, elle, avance une autre
piste: «Après les attentats, la question s’est posée différemment, ce n’est
plus la délinquance habituelle qui
préoccupe le public et les journalistes, mais le terrorisme.» La future
annonce des statistiques définitives
de l’année 2018 permettra de savoir
si Castaner penche plutôt du côté de
Sarkozy ou de Hollande.
ISMAËL HALISSAT
et WILLY LE DEVIN
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14 u
FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Douze choses que vous
ne savez (peut-être)
pas sur Apollinaire
L’écrivain et poète est mort il y a pile cent ans.
Curieux de la modernité, journaliste, ami
des peintres, dramaturge scandaleux, engagé
dès 1914… Retour sur quelques aspects significatifs et parfois méconnus de la vie de l’auteur
d’Alcools. PHOTO REUTERS
Marc Westerloppe, ex-recruteur au PSG. PHOTO V. MICHEL. ICON SPORT
Olivier Létang, ex-directeur sportif adjoint. PHOTO L. ARGUEYROLLES. PRESSE SPORTS
Fichage ethnique au PSG:
une discrimination écrite noir sur blanc
«Mediapart»
a révélé jeudi
l’existence
d’un recensement
administratif
qui permettait au
centre de formation
du club parisien
de trier les joueurs
selon leur origine
ethnique supposée.
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
D
iscrimination ethnique au centre de formation du Paris-SG,
des centaines de gosses rangés informatiquement dans
l’une des quatre catégories
suivantes : «Afrique noire»,
«Antillais», «Maghrébin» et
«Français». Dans ce formulaire, il est écrit en toutes
lettres qu’on ne peut pas être
à la fois originaire d’Afrique
ou des Antilles et être français: c’est une véritable horreur administrative qu’a révélée Mediapart, jeudi dans le
cadre des Football Leaks.
Avec en point d’orgue
une réunion datée du
14 mars 2014 où Marc Wester- on posait la question de qui
loppe, recruteur au club em- était l’architecte à l’origine
bauché personnellement par du discours discriminatoire
le directeur sportif adjoint de de Westerloppe.
l’époque, Olivier Létang (les Mediapart apporte cependeux hommes sont au Stade dant des preuves, et plus enrennais aujourd’hui), barre core: le média en ligne révèle
l’entrée du centre de forma- une véritable ingénierie, tant
tion parisien à un gamin de en amont (les quatre catégo12 ans originaire de Rouen ries ethniques) qu’en aval
(Seine-Maritime), Yann puisque toutes les voix qui se
Gboho, sur la foi de sa sont élevées en interne pour
couleur de peau : «Il y a un dénoncer les propos tenus
problème sur l’orientation du par Westerloppe ont été
club. Il faut un équilibre sur étouffées. Et notamment lors
la mixité, trop
d’une réud’Antillais et
LA POLÉMIQUE nion du cod’Africains sur
mité d’enParis. […] Si le recrutement a treprise du 3 juin 2014, au
été ouvert au national [l’en- cours de laquelle le directeur
semble de la France, ndlr], administratif, Philippe Boinc’est dommage de retrouver drieux, a menacé les évenles mêmes profils qui sont déjà tuels contrevenants sans amsur Paris. C’est une demande biguïté : «Nous n’hésiterons
de la direction.» Laquelle ? pas à sanctionner les salariés
Sportive ou administrative? à l’origine d’une fuite dans la
presse car il est inacceptable
Hiérarchie. La teneur de la de se servir de la presse et de
réunion était largement l’image du club pour arriver
connue dans le milieu : à ses fins.»
écœurés, certains partici- Même s’il s’agit de se mettre
pants s’en étaient ouverts en travers d’une situation où
en «off» pour prendre leur un responsable du recrutedistance avec ces déclara- ment, le plus sérieusement
tions hautement explosives. du monde, écarte l’hypoLe nom d’Olivier Létang re- thèse d’un recrutement sur la
venant le plus souvent quand foi de la couleur de peau? Se-
lon Mediapart, le directeur
général du club, Jean-Claude
Blanc –dernière strate avant
le président Nasser al-Khelaïfi dans l’organigramme
parisien– était au courant de
la fameuse réunion. Jointe
par Libé, une source interne
au club explique que Westerloppe a alors vigoureusement
nié devant Blanc avoir tenu
les propos exprimés plus
haut : «Le code du travail
nous empêchant dès lors de
procéder à un licenciement
faute de preuve, c’était parole
contre parole.»
Le média en ligne a une vision différente: Jean-Claude
Blanc aurait blanchi Westerloppe par calcul politique,
c’est-à-dire pour ne pas affaiblir Létang dans un contexte
parisien où une sorte de hiérarchie parallèle (et informe),
dans laquelle Jean-Martial
Ribes est l’homme fort, s’est
mise en place autour d’AlKhelaïfi pour bordurer la hiérarchie officielle (Blanc et Létang à l’époque).
Aussi scandaleuse qu’elle
soit, la réunion du 14 mars et
ses suites ne doivent pas occulter le principal: le fichage
ethnique. Le club a vigoureusement démenti l’implication
de la direction: «La direction
générale du club n’avait jamais eu connaissance d’un
système de fichage ethnique
au sein d’un département recrutement, ni eu en sa possession un tel formulaire.» Il n’en
nie cependant pas l’existence.
En mettant les choses au
moins pire pour lui, le PSG a
péché par aveuglement, le fichage ayant de surcroît été en
vigueur entre 2013 et le printemps 2018, soit plus d’un an
après les départs conjugués
de Létang et Westerloppe.
«Mixité». Reste la question
terrible du mobile : quel raisonnement peut conduire
à «blanchir» (ou «noircir»,
d’ailleurs) le vestiaire d’un
club professionnel ? Une
manière de discrimination
positive dans un contexte où
les joueurs à la peau blanche
sont moins représentés (car
moins nombreux, ou moins
forts, ou tout ce qu’on peut
entendre) que les joueurs
noirs dans les équipes de jeunes en Ile-de-France? Le fantasme d’un communautarisme ethnique de vestiaire,
perçu comme un danger
dans un contexte où le jeune
joueur d’aujourd’hui est la
valeur marchande de demain ? Interrogé par Mediapart, un recruteur du club
voit les choses ainsi, mais pas
seulement : «Si vous mettez
des gens d’une même communauté, si sur un groupe de 23
vous avez 20 Blacks, vous êtes
en difficulté au niveau de l’encadrement. Si les mecs se mettent à boycotter le groupe,
on est cuits. Si vous avez que
des Noirs ou des Beurs, c’est
très compliqué. Quand on
construit un groupe, c’est important d’avoir cette mixité et
de la contrôler. Et puis, on
cherchait des joueurs qui apportaient un plus au niveau
de l’intelligence de jeu.»
Prégnant dans tout le foot
c’est-à-dire très au-delà du
PSG –même si les intéressés
se gardent bien (précaution
élémentaire) de le formaliser
par écrit –, le mythe éternel
de la «cérébralité blanche»
contre la «puissance physique noire» continue ainsi de
gouverner la politique sportive des clubs français, ce qui
revient à traiter les joueurs
noirs d’abrutis. Une tournure
d’esprit qui n’est pas l’apanage de supporteurs avinés,
mais bel et bien celle de certains acteurs du foot. •
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
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LIBÉ.FR
«Je quitte La France insoumise,
qui se replie sur elle-même»
Dans une interview à Libération, la
porte-parole de La France insoumise Sarah Soilihi annonce
qu’elle quitte le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
La sportive de haut niveau ne veut plus d’une «gauche des
tribuns». Elle veut se rapprocher désormais de Génération·s
de Benoît Hamon pour mener le combat des élections européennes «de toutes [s]es forces». PHOTO AFP
«Il y a
un puissant
lobby LGBT
à l’Assemblée
nationale.»
AGNÈS THILL
députée LREM
de l’Oise
Sur Twitter jeudi, la députée de l’Oise Agnès Thill n’a pas
hésité à dénoncer «un puissant lobby LGBT à l’Assemblée
nationale». Elle réagissait à l’invitation lancée par la députée de Paris Elise Fajgeles à un café citoyen organisé pour
débattre du sujet. «Est-ce “s’informer” s’il n’y a qu’une version donnée? la prend à partie Agnès Thill. L’objectivité est
de mise, ou bien c’est de la propagande.» Cette formulation,
douteuse et connotée, lui a valu de nombreuses critiques
dans son propre camp. «Ce terme […] est absolument inacceptable et n’a pas sa place dans le débat public. Pas d’ambiguïté de mon côté», a dénoncé le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux. PHOTO ASSEMBLÉE NATIONALE
milliards d’euros, c’est
l’amende record requise jeudi par le
Parquet
national
financier contre le
géant bancaire suisse
UBS AG, accusé d’avoir
illégalement démarché
de riches clients français
et dissimulé des milliards d’avoirs non déclarés. «La fraude à l’impôt,
ce n’est rien d’autre qu’un
vol commis au préjudice
de la collectivité», a asséné le procureur Eric
Russo au terme du premier procès en France
pour une fraude d’une
telle ampleur.
Une tape sur l’épaule. «Ça va
continuer, nous allons y
arriver, on y croit.» Bruno
Le Maire était en mission dès
7h30 jeudi à Ascoval. L’aciérie de Saint-Saulve (Nord)
reste menacée de fermeture:
281 emplois sont en jeu. Objectif pour le ministre de
l’Economie: montrer qu’il est
mobilisé sur le dossier social
chaud du moment.
Les ouvriers ne s’y trompent
pas: «S’il y vient, ce n’est pas
pour rien», lâche Samuel,
plus optimiste sur l’avenir de
son usine qu’il y a un mois.
«Maintenant l’Etat est derrière nous, et Altifort arrive à
trouver des commandes.» Le
repreneur, un groupe francobelge, mouille en effet la chemise. Car Altifort a abandonné l’idée que le fabricant
de tubes Vallourec, actuel
propriétaire avec 40% du capital, se fournisse encore
pendant dix-huit mois chez
Ascoval, le temps nécessaire
pour construire un nouveau
laminoir produisant des tubes d’aciers pour l’automobile. Altifort a donc besoin de
Bruno Le Maire, dans l’aciérie de Saint-Saulve (Nord), jeudi.
décrocher tout de suite des
marchés.
Après deux heures de visite,
Le Maire énumère les défis à
relever avant le 12 décembre,
date fixée par le tribunal de
Strasbourg pour se prononcer
sur l’avenir d’Ascoval : boucler le plan de financement et
remplir le carnet de commandes. Avec Vallourec, il faudra
aussi s’accorder sur la rénovation du bâtiment du nouveau
laminoir (12 millions d’euros)
et le règlement du passif social, des compteurs temps à
solder (6 millions d’euros).
Tout sécuriser au maximum.
L’idéal serait d’offrir à Ascoval un filet de sécurité de
vingt-quatre mois, précise un
conseiller de Le Maire. Ache-
Hausse de la prime d’activité:
le gouvernement corrige le tir
Il y avait donc bien une petite entourloupe nichée au
cœur du projet de loi de finances pour 2019 sur la «revalorisation exceptionnelle»
de la prime d’activité promise l’an prochain par l’exécutif. Benjamin Griveaux,
pouvait bien expliquer fin
septembre que Libé était «fâché avec les chiffres» après un
article sur les fausses promesses au «gain de pouvoir
d’achat», le gouvernement
dont il est le porte-parole
vient de corriger les siens.
Par un amendement défendu jeudi à l’Assemblée
par la ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, qui a été
adopté par les députés,
l’exécutif a finalement
décidé d’augmenter de
10 euros, pour une personne
au smic, le montant de la
«nouvelle bonification».
Cette dernière sera donc de
30 euros au lieu des 20 euros
prévus au départ dans le
projet de budget 2019.
En jouant sur le calendrier,
le gouvernement avait aussi
réussi le tour de force de
rendre cette revalorisation
«exceptionnelle» bien moins
intéressante que la revalorisation traditionnelle
– indexée sur l’inflation –
qui sera suspendue pour les
deux prochaines années.
Jusqu’ici, la prime d’activité
était revalorisée chaque
1er avril. La nouvelle bonification du gouvernement
devait, elle, entrer en vigueur au 1er août, et donc
être «perçu[e] par les bénéficiaires à compter [du] mois
d’octobre». Résultat : un
décalage au détriment des
personnes touchant cette
prestation et un manque
à gagner pour eux de
30 euros en fin d’année.
Le gouvernement a dû
s’apercevoir que le compte
n’y était pas : son amendement prévoit finalement
une entrée en vigueur au
1er avril. Ce qui, avec le décalage entre «mois de droit et
mois de versement effectif»
fera que les bénéficiaires
toucheront la bonification
en juin.
Cette correction apportée
sera donc largement à
l’avantage d’une personne
touchant le smic: selon nos
calculs, elle percevra,
fin 2019, 210 euros de plus
que si le gouvernement
avait gardé la revalorisation
de cette prestation en fonction de l’évolution des prix.
En revanche, pour les personnes situées en dessous
de 0,5 smic, il n’y aura (toujours) plus aucune revalorisation de la prime d’activité.
LILIAN ALEMAGNA
ver ce plan de sauvetage,
«nous allons y travailler tous
les jours», a promis ce dernier.
«Nous avons un engagement
ferme et définitif du ministre», se réjouit Olivier
Burgnies de la CFDT. Façon
de prendre date.
STÉPHANIE MAURICE
(à Saint-Saulve)
Photo AIMÉE THIRION
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
3,7
A Ascoval, Bruno Le Maire dit croire dur
comme fer à la reprise de l’aciérie
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
11 NOVEMBRE 1918 – 11 NOVEMBRE 2018
Des touristes à l’ossuaire de Douaumont, le 26 octobre.
A PÉRONNE ET VERDUN,
LES TOURISTES EN RENFORTS
Par
EMMANUÈLE
PEYRET et SYLVAIN
MOUILLARD
Envoyés spéciaux dans
la Somme et la Meuse
Photo FRED KIHN
20 km
PAS-DECALAIS
Lille
Thiepval
Péronne
Amiens
Rouen
OISE
AISNE
Verdun
Beauvais
MOSELLE
EURE
PARIS
ORNE
EUREET-LOIR
LUXEMBOURG
Compiègne ARDENNES
SEINEET-MARNE
ALLEMAGNE
NORD
SOMME
SEINEMARITIME
BELGIQUE
MARNE
AUBE
MEUSE
Bar-Le-Duc
MEURTHEET-MOSELLE
Dans la Somme, la Meuse
et l’Oise, les voyageurs sont
de plus en plus nombreux
à visiter les sites mémoriels
de la Grande Guerre.
Une aubaine pour des
départements en difficulté.
U
niforme kaki, chapeau mou emblématique des soldats de
l’époque, Derek pose fiérot
devant l’entrée du château de
Péronne, dans la Somme. Le
moustachu
australien
sillonne la Belgique et le nord
de la France depuis déjà
quinze jours. Avec ses amis
David et Karen, la quarantaine comme lui, il est sur les
traces du seizième bataillon
d’infanterie de l’armée australienne. Formée en 1914
avec une majorité de volon-
taires originaires de Perth, la
ville de Derek, l’unité participa à nombre d’opérations
de la Première Guerre mondiale, dont les batailles des
Dardanelles (1915) et de la
Somme (1916). «C’est un des
bataillons les plus voyageurs
et les plus décorés», salue Derek. Sur son portable, il montre les 104 endroits que lui et
ses comparses doivent visiter
lors de leurs trois semaines de
séjour européen.
Ce mardi, ils font étape à
l’Historial de Péronne, un des
lieux emblématiques du tourisme autour de la Grande
Guerre. C’est en effet dans la
région qu’est lancée, le
1er juillet 1916, l’offensive de la
Somme : cinq mois de boucherie, plus d’un million de
victimes, dont 450000 morts,
notamment britanniques et
australiens. Nulle fascination
morbide chez Derek et ses
amis. «Cette guerre était une
idiotie sans nom», souffle le
premier. L’un des arrièregrands-pères de David a combattu en Europe il y a un siècle: «Il disait que la seule raison pour laquelle il avait été
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
décoré, c’était d’avoir été stupide», raconte son descendant. En revêtant l’uniforme
de ses aïeux, Derek ne veut
pas «glorifier» le conflit, mais
plutôt «montrer la vie des soldats à l’époque» et faire œuvre
pédagogique.
En France, le «tourisme de
mémoire» se porte bien. Chaque année, les sites historiques, notamment ceux des
deux conflits mondiaux, accueillent environ 20 millions
de visiteurs, dont près de la
moitié viennent de l’étranger.
Et la fréquentation est en
hausse de 25% depuis 2014,
début des commémorations
du centenaire de la guerre
de 1914 et des 70 ans du débarquement en Normandie.
Le frémissement avait même
débuté dès 2013, se souvient
Hervé François, directeur de
l’Historial de Péronne, avec la
remise du prix Goncourt au
roman Au revoir là-haut de
Pierre Lemaître. «L’effet centenaire est clairement là, analyse-t-il. Même s’il y a eu un léger trou d’air en 2016 en
raison du contexte terroriste,
notamment.»
«HISTOIRE
COMPARÉE»
Une période propice, donc,
«pour aller chercher des fonds
et faire des investissements
pour les vingt prochaines années», détaille le directeur de
l’Historial. C’est ainsi que la
structure, ouverte en 1992, a
bénéficié d’un rajeunissement conséquent à partir
de 2012. Autre axe de développement: séduire les visiteurs anglo-saxons, et notamment les Britanniques. A
Péronne, ils ne représentent
que 20 % des visiteurs. Normal, glisse Hervé François,
«leur lieu de mémoire en
France, c’est Thiepval» : un
édifice de brique monumental, type arts déco, dédié aux
disparus de la Somme, qui
dépend également de l’Historial.
Depuis Péronne, il faut rouler
une trentaine de minutes
dans la campagne picarde.
C’est une litanie de cimetières, petits et grands, allemands, français, britanniques, qu’on découvre sous un
soleil automnal. Parfois, au
détour d’un virage, on aperçoit un coquelicot accroché à
un arbre : hommage british
aux hommes morts au combat. Le mémorial, posé au
sommet d’un plateau stratégique, se repère de loin.
En 2016, 150 000 visiteurs
(dont 58 % de ressortissants
du Royaume-Uni) y sont venus. «L’idée, c’est d’aller chercher les visiteurs où ils sont
déjà», analyse le directeur de
l’Historial. Conclusion : un
musée a été ouvert en 2016
sur place, organisé autour de
la frise de 60 mètres de long
du dessinateur américain Joe
Sacco. La tâche n’était pas gagnée d’avance. «Les Britanniques ont tendance à être dans
une démarche mémorielle assez impériale voire exclusive,
souffle Hervé François. Notre
démarche, ici, était de réintroduire une dimension d’histoire comparée.»
Le genre a donc ses spécificités culturelles. «Il n’est pas
rare de voir un ado anglais
s’effondrer en larmes devant
la tombe d’un soldat “unknown”», illustre François, qui
décrit les visiteurs d’outreManche comme des «pèlerins
de mémoire». Du côté du public, la démarche est appréciée. «Les musées qu’on a visités sont fantastiques, saluent
des ados originaires du Lancashire, en voyage scolaire
sur les champs de bataille de
la Grande Guerre. Il s’en dégage une impression de
calme, de respect, presque
d’optimisme.» Robert, un retraité anglais, s’émeut également: «Je suis impressionné
de voir ces lieux si bien entretenus.»
Autre enjeu : renouveler la
scénographie des musées
pour continuer à attirer du
monde. «On s’est rendu
compte que les gens flânaient,
plus qu’ils ne lisaient, illustre
Hervé François. Le public évolue, ses habitudes également.
Il faut réduire la taille et la
longueur des textes, synthétiser et donner la possibilité
d’approfondir via des cartels
numériques [des écrans tactiles, ndlr].» A Péronne, des visites «flash» ont aussi été mises en place. Le principe? Des
parcours guidés express et
thématiques (les animaux, les
enfants, les blindés, etc.).
Idem à Compiègne, où se
pressent 70000 visiteurs par
an, pour voir le fameux vraifaux wagon le plus célèbre du
monde, symbole de la défaite
allemande en 1918 et de celle
des Français en 1940. «C’est
pas l’original», dit cette dame
un peu déçue, puisque le vrai
a brûlé en 1945 en Allemagne
sur décision du Führer après
destruction de la clairière de
Rethondes. Un vaste espace
un peu flippant dominé par
l’impérieuse statue de Foch,
où les foules assez nombreuses ce samedi de novembre
– des locaux, quelques Belges – déambulent sur les
lieux, payent les 5 euros d’entrée au musée rénové pour ce
11 Novembre, admirant les
vieux stéréoscopes d’hier
avec scènes de guerre et 3D
d’aujourd’hui.
Lionello Burtet, directeur de
l’office du tourisme de
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Verdun, partage l’analyse: «Il
faut investir sans cesse dans
les nouveautés sinon les touristes vont ailleurs.» Dans la
sous-préfecture de la Meuse,
10 millions d’euros vont être
dépensés pour donner un
coup de neuf à la citadelle.
Au programme : spectacles
en 3D ou encore nacelles qui
se promènent dans le site.
A Verdun, le public reste encore majoritairement français, autour de 70%. Logique,
tant la ville est devenue le
symbole de la résistance des
poilus. En outre, un lien personnel peut unir les visiteurs
à la bataille de Verdun, puisque la quasi-totalité des régi-
ments français ont été engagés sur place. L’ossuaire de
Douaumont fait figure d’anomalie. Un peu plus de la moitié des touristes (640000 par
an) sont en effet originaires
d’Allemagne. Une rareté.
«LES GENTILS
D’UN CÔTÉ»
Longtemps, de l’autre côté du
Rhin, les deux guerres mondiales ont été amalgamées.
«Mais le rapport des Allemands à 1914-1918 est en
train de changer», estime
Hervé François, qui espère
profiter de ce regain d’intérêt
pour les faire venir sur les
traces de leurs ancêtres. «Un
des enjeux est de garder cette
dimension d’histoire comparée et de montrer qu’il n’y a
pas les gentils d’un côté et les
méchants de l’autre», dit-il.
Dans la Meuse comme dans
la Somme, on réfléchit à diversifier autant que possible
l’offre touristique. L’aspect
mémoriel compte, évidemment, mais pourquoi ne pas
jouer aussi sur le tourisme
vert dans la vallée de la
Meuse, ou la proximité de la
mer dans la Somme? Un enjeu de taille dans des régions
touchées par un taux de chômage important et une activité économique en berne.
«Péronne, sans l’Historial, se-
u 17
Mémoires,
paysages,
monuments,
objets…
Toute la semaine,
jusqu’au
11 Novembre,
Libération
se penche sur les
traces de la fin de
la guerre
de 1914-1918.
rait un trou noir», glisse un
habitant de la ville picarde,
7000 âmes. Et Verdun, sans
le tourisme de mémoire qui
existe depuis un siècle déjà,
une ville de garnison sans
garnison. •
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18 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
IDÉES/
1957, des combattantes
du FLN dans le maquis
pendant la guerre
d’Algérie.
PHOTO ZEBAR. ANDIA
En Algérie, des révoltées de
1848 aux porteuses de valises
L
es traces de la colonisation sont infinies et parfois à l’origine de surprenantes rencontres. Au cours d’un
voyage universitaire où je présentais mes
travaux sur la liberté –périple organisé par
l’Institut français d’Alger– revenant d’Annaba (Hippone, Bône), me dirigeant sur
Batna, ville dont le pénitencier militaire de
Lambèse fut construit et occupé par les
transportés de 1848, j’y ai rencontré, par un
pur hasard, l’une des évadées de la prison
de la Roquette en février 1961. Ses souvenirs étaient intacts. Elle me raconta, en me
présentant sa fausse carte d’identité, comment le réseau de Denis Berger, (mon compagnon décédé en 2013, chargé par la résistance algérienne des évasions), lui avait
fourni ses papiers et sa «planque» à Paris
où elle trouva refuge avant sa mise en sécurité en Allemagne. Elles étaient six, dont
trois Algériennes qui, dès la guerre termi-
née, furent contraintes de rentrer dans
l’anonymat. Ces insurgées, ainsi que bon
nombre de leurs congénères, résistant·e·s
de l’intérieur, furent oublié·e·s, comme
l’ont été les «héros» de la révolution
de 1848, «transporté·e·s» après la répression de juin 1848 en Algérie et après le
coup d’Etat de Napoléon III, en 1851 –tel
fut le sort de la féministe socialiste Pauline Roland, «femme de 1848», qui protesta
à nouveau contre ce nouvel ordre antirépublicain.. Etonnante résonance entre Batna et 1848. Etonnante résurgence d’un
passé oublié dont le site de Timgad, tout
près de là, conserve les traces. Sur une colonne romaine, couchée, on peut lire, soigneusement gravé en lettres lisibles «Les
transportés de 1848».
Cette rencontre inouïe dont l’effet émotionnel fut parfaitement saisi par les audiPar
MICHÈLE RIOT-SARCEY
DR
Lors d’un voyage
universitaire en Algérie,
l’historienne a rencontré
par hasard l’une des
porteuses de valises du FLN,
évadée de la Roquette
en 1961. L’occasion de
réfléchir aux difficultés
des colonisés ou des
femmes à laisser une trace
dans l’histoire.
Historienne. Auteure du Procès de
la liberté (La Découverte, 2016) et
coordinatrice de l’ouvrage collectif
De la catastrophe (éd. du Détour, 2018)
teurs, raviva les mémoires des insurgées
de 1848 en même temps que celles des résistances algériennes. Ce moment participe de l’actualité discontinue du passé qui
fait l’histoire. Les participants découvraient avec moi, dans leur ville, l’existence
d’une héroïne de la lutte de libération nationale. Moment salutaire en ces temps
d’oubli du passé généralisé, au cœur d’une
actualité politique algérienne indéchiffrable, en proie aux manœuvres de toutes sortes dans l’ombre des pouvoirs en place dans
une Algérie où la population est profondément politisée mais, en l’état, sans avenir
apparent. L’ensemble se révéla au cours
d’un débat sur la liberté. Les interventions
des participants croisaient allègrement les
promesses de la Révolution française avec
les effets indélébiles d’une colonisation
toujours à vif. La quête de liberté, chère aux
insurgés de 1848, faisait écho aux
expériences de résistances sans cesse
renouvelées sur le long temps de la présence coloniale. Comment ne pas imaginer
un récit commun de cette histoire oubliée!
En France, dans l’actualité des réformes
des programmes constamment remis sur
le métier, il serait grand temps de rompre
avec la distillation parcimonieuse des matières à options en envisageant d’aborder,
sans regimber, l’histoire réelle de la colonisation. Il ne suffit pas de mentionner le fait
colonial, mais de rompre définitivement
ce long silence ponctué de tentatives désastreuses d’enseigner «les effets positifs
de la colonisation» (raison pour laquelle
nous fondions, en 2005, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire,
le CVUH). Rompre le silence, n’est pas
l’équivalent d’un prêche pour une réconciliation des mémoires (les mémoires ne se
commandent pas !), mais implique de mettre au jour les multiples faits de résistances qui n’ont cessé de ponctuer le temps
colonial. Car il ne suffit pas de réhabiliter
«les victimes», encore faut-il rendre
compte d’une conflictualité dans le temps
long des insurrections et des résistances.
En effet, quel que soit son âge, l’élève a besoin de référence positive à laquelle il peut
s’identifier. Les femmes en savent quelque
chose, elles qui cherchèrent si longtemps
en France les traces de leurs ancêtres au
féminin dans les manuels d’histoire (1). Or,
ici, les années de silence ne peuvent être
compensées par la reconnaissance tardive
et sélective des morts sous la torture. En
particulier, les héritiers des victimes
du 17 octobre 1961 – événement à propos
duquel on a tant tardé à dévoiler la part
maudite de la police française et donc de
l’Etat – réclament la reconnaissance d’un
combat juste. Comment ont-ils pu réagir
aux déclarations récentes d’Emmanuel
Macron sur la vérité de la mort de Maurice
Audin ? Combien sont-ils encore à attendre ce dévoilement si parcimonieux ? Des
milliers selon les historiens. Avant eux,
Jean-Luc Einaudi, peu apprécié par l’Académie, avait révélé la pratique «illégale» de
l’armée française. La mémoire du passé,
on le sait, est moteur d’histoire ; rendre
accessible et visible les stigmates de
celui-ci est de la responsabilité de tous
pour éviter de nourrir les ressentiments.
Or, si nous voulons accorder justice à tous
ceux et celles qui attendent en vain une
prise en compte de leur histoire, c’est-àdire la nôtre, il serait bon de réviser l’esprit
des programmes scolaires qui relègue à la
marge cette part éminemment nationale
du passé.
Longtemps oubliées les femmes ont retrouvé, en partie, le chemin de l’histoire
sans avoir obtenu la reconnaissance qui
leur est due. Mais il est vrai que mêler
héroïnes algériennes et françaises, telles
qu’elles résistèrent ensemble, tisserait un
trait d’égalité historique qui remettrait en
cause une domination qui sévit partout
dans le monde. Mais ne serait-ce pas le
dernier pas à franchir afin de briser définitivement cet héritage «de deux siècles d’illusions et de mensonges» pour reprendre
un constat justement formulé par Jacques
Derrida dans Spectres de Marx ? •
(1) A titre d’exemple : la revue l’Histoire me fit écrire trois
fois le même article dans des temps différents. La
candidature de Jeanne Deroin aux élections partielles
de 1849 fit ainsi l’objet du presque même texte à trois
reprises. La rédactrice en chef argumentant qu’on ne
cessait de l’oublier. Sans doute en vue de rompre avec
cette tradition d’oubli, en 2014, le ministère de la
Recherche prit l’initiative de m’inscrire sur le tableau de
promu·e·s à la Légion d’honneur ; je m’empressai de
décliner cet honneur qui au cours des années démontra
combien cette distinction, mise au service du monde
politique, fut distribuée sans retenue, en fonction des
enjeux du moment, de Kadhafi au chanteur en vogue.
Voir, à ce propos, la Légion d’honneur attribuée
immédiatement après la reconnaissance de la mort sous
la torture de Maurice Audin à un collectif de Harkis.
Reconnaissance si tardive qu’elle en devient humiliante
pour les intéressés.
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 19
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Sciences économiques et sociales
au lycée: une réforme idéologique
Par
DR
PIERRE
MERLE
Agrégé de sciences
économiques et
sociales, professeur
de sociologie, Espe de
Bretagne et université
de Bretagne-Ouest.
majeur des sociétés contemporaines. Dans le nouveau
programme de seconde, la
question de la pollution est
seulement mentionnée.
L’enseignement des SES est
focalisé sur une question
dite «de base», éminemment discutable, qui serait
le propre à l’économie
«Qu’est-ce qu’une allocation
efficace des ressources
rares ?». Quid des crises économiques, du pouvoir dans
l’entreprise, des coûts du
réchauffement climatique,
des inégalités hommesfemmes ?
Les thématiques sociologiques sont tout autant
réduites. Les catégories
socioprofessionnelles, étudiées actuellement en classe
de première, ne sont plus
étudiées à ce niveau alors
même que celles-ci sont
indispensables à la connaissance du social, qu’il
s’agisse des pratiques culturelles, du risque de chômage, des orientations politiques, de l’espérance de vie,
des différences de revenus
et de patrimoine, etc.
Comment expliquer ces
nouvelles orientations qui
modifient de façon substantielle les programmes de
SES ? Tout comme la géographie et l’histoire, les SES
sont des disciplines qui ont
pour objet de comprendre le
monde contemporain, ses
grands enjeux, les polémiques récurrentes. Les
professeurs de SES assurent
ces enseignements avec une
préoccupation majeure :
présenter la diversité des
analyses théoriques. Dans
les nouveaux programmes
de seconde et première, la
place centrale de la microéconomie au détriment de
la macroéconomie, ainsi
que la place secondaire ou
nulle accordée aux groupes
sociaux et aux catégories
consensus est plus facile à
réaliser qu’en macroéconomie». Une telle orientation
est contraire à une démarche d’initiation scientifique
qui ne peut s’élaborer en
supprimant des pans entiers
de l’analyse économique au
prétexte d’un «large consensus» qui renvoie seulement à
la théorie économique
dominante dont les limites
sont avérées. Présenter de
façon préférentielle un seul
courant de l’analyse économique revient à substituer
un discours de vérité à la
pluralité des analyses. Le
pluralisme de la pensée n’est
pas seulement une nécessité
Images
scientifique, elle est aussi
une exigence démocratique.
Pour imposer les orientations des membres de l’Académie des sciences morales
et politiques, le Conseil
supérieur des programmes a
supprimé le débat. L’instrumentalisation de la connaissance scientifique et le
simulacre de concertation
propres au CSP sont les
deux faces de la même
médaille. Une telle politique
est menée au détriment de
la formation des élèves et,
in fine, de la vitalité de notre
démocratie si sujette, déjà,
aux populismes de tous
bords. •
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Novembre 2018
u 29
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Novembre 2018
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
u 37
Page 40 : Cinq sur cinq / Libres comme Baudelaire
Page 41 : On y croit / Camélia Jordana
Page 42 : Casque t’écoutes / Cyril Lignac
Paris Photo,
filles de l’ère
Alain Bashung en 2002, au moment de la sortie de son album l’Imprudence. PHOTO RICHARD DUMAS. AGENCE VU
S
ur une période d’une
brièveté inégalée,
du 10 octobre au 2 novembre, le Conseil supérieur des programmes (CSP)
a révisé les programmes
des 82 futurs parcours des
classes de seconde et première. Pourquoi un temps
de concertations aussi réduit ? Jean-Michel Blanquer
fait l’éloge de «l’école de la
confiance» mais sa pratique
ordinaire est le passage en
force. Les nombreux démissionnaires du CSP sont unanimes. Cette instance n’est
plus le lieu de débats qu’elle
devrait être entre les inspections générales, les associations de professeurs, les
syndicats, des membres de
la société civile, des experts.
La réforme des programmes
de géographie et d’histoire
ont déjà fait l’objet de contestations majeures. Des critiques tout aussi cardinales
peuvent être adressées aux
changements prévus dans
les programmes de sciences
économiques et sociales
(SES). Une inflexion centrale est la montée de la microéconomie caractérisée
par une forte simplification
des processus économiques.
Corrélativement, sont délaissées les analyses macroéconomiques consacrées
aux questions qui intéressent le plus les élèves : le
chômage, les inégalités, la
fiscalité, etc.
A titre d’exemple, dans l’actuel programme de seconde, après l’étude du marché économique, un
chapitre facultatif aborde la
question de la pollution, externalité négative de la
croissance, que le marché
économique n’intègre pas
ou peu dans ses analyses. Ce
chapitre a tout simplement
été supprimé alors même
qu’il sensibilise les élèves à
un défi socio-économique
socioprofessionnelles montrent un glissement de type
politique. Le terme «chômage», préoccupation légitime des élèves et réalité
omniprésente dans les
débats publics, a même
disparu de ces projets de
programmes !
Dans l’histoire des programmes de SES, la tentation
idéologique est récurrente.
En mars 2017, un rapport de
l’Académie des sciences morales et politiques souhaitait
un recentrage de l’enseignement des SES sur le «champ
de la microéconomie,
domaine où le savoir est le
mieux fondé et où un large
Dans «Bouzbir», quartier
de Casablanca reservé à
la prostitution pour l’armée
française, Fatima Mazmouz
recompose des cartes postales
d’époque composées de photos
d’utérus malades pour dénoncer
l’exploitation coloniale.
PHOTO FATIMA MAZMOUZ.
COURTESY GALERIE 127
Libération Samedi 10 et Dimanche 11 Novembre 2018
Bashung
d’outre-tombe
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
u 43
Page 46 : Eshkol Nevo / Rencontre avec le romancier israélien
Page 47 : Marie Cosnay / Fausses pistes et vraie poésie
Page 50 : Edgar Allan Poe / «Comment ça s’écrit»
MAISONS ET COLLECTIONS
Pauvert vivant
Les «Libertés»
d’un éditeur
LOUIS MONIER. RUE DES ARCHIVES
Les nouveaux programmes de sciences économiques
et sociales évacuent tout simplement les principales
questions sociales, environnementales et sociologiques.
Comment cet enseignement permettra-t-il de
comprendre le monde contemporain, condition
de la démocratie ?
Par
FRÉDÉRIQUE
ROUSSEL
L
es morts ne parlent plus, et emportent avec eux
leur part d’ombre. Il y a parfois des vivants
que leur stature passée fascine, et que l’honnêteté talonne au point d’ouvrir leurs
tombeaux pour dissiper ces
ombres. Qu’apportent ces
biographes scrupuleux aux
vivants? Une autre vision du
monde, plus exacte, moins
mensongère. Rectifier un
portrait peut même avoir des
conséquences insoupçonnées, de sacrés ricochets qui
secouent sur leurs rayons
d’autres stèles de papier figées et en réalité approximatives. Il y a aussi le vibrant
plaisir de l’enquête derrière
cette recherche de nouvelles
traces. Pauvert l’irréductible
de Chantal Aubry possède
cet esprit de fronde, d’exigence et de cascade.
Sade et ses écrits
Voilà un peu plus de quatre ans que l’éditeur JeanJacques Pauvert s’est éteint à
88 ans, après des dernières
années passées dans sa maison de la corniche des Maures, face à l’île du Levant.
Près de lui, dans une annexe,
demeuraient immobiles
quelque 30 000 titres compulsés pour son Anthologie
historique des lectures éroti-
ques en cinq volumes. Avant
de refermer le ban, fin metteur en scène, il avait ressorti,
refignolé et patiné Sade vivant (Tripode), biographie
du libertin de 1200 pages parue dans les années 80. Le
marquis et ses écrits furent
l’obsession de Suite page 44
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
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20 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
IDÉES/
Les abeilles
victimes de leur
intelligence?
Malgré ce pas en avant, la survie des abeilles
(au sens large, donc pas seulement les abeilles
domestiques) est loin d’être assurée. D’une part,
car de nouvelles générations de pesticides (1),
qui remplacent déjà les néonicotinoïdes dans
plusieurs pays du monde, semblent produire des
dommages similaires. D’autre part, car il est
scientifiquement établi que ce sont les combinaisons de plusieurs facteurs de stress, et non
un seul, qui menacent les abeilles : les pesticides, la raréfaction des fleurs sauvages, certains
polluants, l’émergence de nouveaux parasites et
pathogènes, l’introduction de prédateurs exotiques, la destruction des habitats, etc.
Mais pourquoi au juste les abeilles sont-elles en
danger ? Et comment les aider ? En analysant de
près le comportement de ces insectes, on se rend
compte que leur style de vie requiert une intelligence particulièrement développée, mais fragile,
qui serait une cause majeure de leur vulnérabilité face aux sources de stress environnementaux. Ces différentes sources de stress agissent
sur le développement et le fonctionnement du
cerveau, altérant ainsi les capacités des abeilles
à résoudre un ensemble de tâches cognitives
essentielles au butinage, et donc, à leur survie.
Nosema qui agissent en modifiant l’expression
de certains gènes dans le cerveau. Les pesticides
et les métaux lourds (issus de la pollution industrielle) affectent la communication entre les
neurones et leur niveau d’activité. Dans la mesure où le cerveau ne peut fonctionner efficacement que grâce au maintien d’un certain niveau
d’activité, le lien entre ces effets cellulaires et
une perturbation du butinage est inévitable.
Les abeilles peuvent également souffrir de
carences alimentaires lorsqu’elles évoluent dans
des milieux où la diversité florale est appauvrie,
comme dans les grandes zones de monocultures. Le cerveau d’une larve d’abeille carencée ne
se développe pas de manière optimale, ce qui
plus tard réduit son efficacité de butinage. Chez
l’adulte, un déficit en acides gras essentiels
(comme les oméga-3) empêche tout apprentissage olfactif essentiel à la discrimination des
espèces de plantes. Un tel effet peut engendrer,
par réaction en chaîne, un manque en nourriture
pour toute la colonie, pouvant conduire à son
effondrement.
QUE FAIRE POUR PROTÉGER
NOS POLLINISATEURS ?
La recherche publique, en rassemblant des preuves irréfutables de leur toxicité, a contribué à l’exclusion des néonicotinoïdes du marché, 25 anEn butinant de fleur en fleur pour récolter pollen
nées après les premières alertes des apiculteurs.
et nectar, les abeilles participent à la reproducNotre devoir, en tant que spécialistes du comportion des plantes qui produisent les fruits et légutement des insectes, est d’identifier les autres
mes que nous consommons. Cette longue
sources de stress et leurs effets combinés sur le
coévolution entre plantes et insectes a contraint
cerveau et la cognition des différentes espèces
les abeilles à suivre un style de vie particulier, red’abeilles, c’est-à-dire les abeilles sauvages vitaposant sur une très bonne connaissance de leur
les à la pollinisation des plantes locales. Une apenvironnement. Les butineuses exploitent des
proche comparative est nécessaire pour idenressources fragmentées partifier les espèces les plus
fois dispersées sur plusieurs
exposées et les plus sensibles
LES INÉDITS DU CNRS
centaines de mètres, voire
aux facteurs de stress. De telUne fois par mois, Libé
plusieurs kilomètres, autour
les études devraient permetpublie, en partenariat avec le
du nid (la ruche dans le cas
tre de définir des niveaux de
magazine en ligne de l’organisme
des abeilles domestiques).
tolérance pour des combinai(lejournal.cnrs.fr), une analyse
Contrairement à certaines
sons de facteurs de stress, et
scientifique originale.
espèces animales qui n’ont
pourquoi pas d’identifier des
pas de nid fixe ou bien s’apstratégies de protection –par
provisionnent sur des resexemple, l’utilisation de comsources localement abondanpléments alimentaires ou de
tes (comme les sauterelles),
combinaisons bien identifiées
les abeilles dépendent pour leur survie de faculde fleurs assurant une nutrition équilibrée.
tés cognitives élaborées qui leur permettent de
Que faire d’ores et déjà ? Elément central pour
trouver des plantes à fleurs autour de leur nid et
les écosystèmes agricoles, les abeilles nous sont
de rapporter la nourriture collectée à la colonie.
essentielles. Une agriculture rentable et plus resCes capacités sont d’autant plus impressionpectueuse des pollinisateurs est à mettre en
nantes lorsque l’on considère la petite taille de
place, grâce à des approches alternatives aux
leur cerveau (une tête d’épingle d’un million de
pratiques intensives, préconisées à partir de
neurones, contre 100 milliards chez l’homme !).
données scientifiques comme le fait en France
Pour butiner efficacement, les abeilles doivent
l’Institut national de la recherche agronomique
tout d’abord être capables d’acquérir une con(Inra). C’est aussi en tant que citoyens que nous
naissance visuelle de leur environnement et des
pouvons faire changer les choses, en augmenmémoires spatiales afin de s’orienter correctetant l’offre alimentaire avec des fleurs mellifères
ment et retrouver leur nid. Elles doivent ensuite
sur nos balcons et dans nos jardins, et en priviléapprendre et mémoriser la forme, la couleur,
giant une consommation modérée, locale et resl’odeur, la texture, voire la signature électromapectueuse de l’environnement. L’écho qu’ont
gnétique des fleurs qui produisent du nectar.
rencontré, au niveau des instances européennes,
Plus intrigant encore, ces insectes sont capables
les initiatives issues de la société civile pour
de développer des routes pour relier les sites de
une régulation plus stricte des néonicotinoïdes,
nourriture et le nid en utilisant le trajet le plus
montre qu’une mobilisation citoyenne imporcourt. Enfin, rappelons la célèbre danse par
tante, fondée sur des arguments scientifiques
laquelle les abeilles domestiques communiquent forts, peut porter ses fruits. •
la qualité et l’emplacement des ressources flora(1) www.sciencemag.org/news/2018/08/new-pesticide-may-beles à leurs congénères. Toutes ces facultés repoharmful-bees-old-one
sent sur des processus neuronaux aussi élaborés
que fragiles, dont le bon fonctionnement permet
aux butineuses de remplir leur mission et d’assuPar
rer la survie de la colonie ou, dans le cas des esCentre de recherches sur la cognition animale
pèces solitaires, le devenir de leur progéniture.
(CRCA), Centre de biologie intégrative (CBI) ;
F. RUMPENHORST. DPA. AP
PETIT CERVEAU MAIS
GRANDES PROUESSES
Pour butiner, elles font preuve de capacités
cognitives étonnantes. Mais malheureusement
les pesticides et les métaux lourds attaquent
la communication entre neurones, le butinage
est perturbé, et c’est toute la colonie qui est
en danger.
D
epuis le 1er septembre, les agriculteurs
français ne sont plus autorisés à utiliser
les principaux néonicotinoïdes dans
leurs cultures. C’est une bonne nouvelle pour les
abeilles et tous les autres insectes pollinisateurs,
sauvages et domestiques, de France et de
Navarre, car ces pesticides «tueurs d’abeilles»
ont été incriminés dans la crise mondiale que
subissent les pollinisateurs depuis des dizaines
d’années.
AMÉLIE CABIROL
QUAND L’ENVIRONNEMENT
ATTAQUE LES NEURONES
Différents facteurs mis en cause dans le déclin
des abeilles ont récemment été pointés du doigt
pour leurs effets directs sur le cerveau et le comportement des abeilles. C’est le cas des parasites
tels que l’acarien Varroa ou le champignon
CNRS, université Paul-Sabatier, Toulouse,
Center for Mind Brain Sciences, University
of Trento, Rovereto, Italie
SIMON KLEIN,
JEAN-MARC DEVAUD,
et MATHIEU LIHOREAU CRCA
et CBI ; CNRS, université Paul-Sabatier, Toulouse
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
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PHILOSOPHIQUES
Par
MICHAËL FŒSSEL
Professeur de philosophie à l’Ecole
polytechnique
Jusqu’au point Godwin,
et retour
L’idée d’un «retour aux années 30» est absurde
si l’on entend par là la répétition d’événements
historiques : demain ne sera pas identique à hier.
Mais la loi de Godwin ne prémunit en revanche
d’aucune rechute dans les abîmes du passé.
L'ŒIL DE WILLEM
I
l a suffi que, à propos de la
situation politique mondiale,
Emmanuel Macon évoque un
«retour aux années 30» pour que
la machine à euphémismes se
mette en marche. On s’est tellement habitué à parler de «populisme» pour décrire l’extrême
droite, qu’on ne voit pas très bien
pourquoi il faudrait en revenir à
des catégories éculées comme le
nationalisme et le fascisme.
D’ailleurs, les «populistes»
d’aujourd’hui ne jurent que par
la démocratie, ce que ne faisaient ni Mussolini, ni Hitler,
ni aucun autre dirigeant d’extrême droite dans les années 30.
Enfin, conclut la voix du bon
sens, un «retour» à une période
antérieure n’existe pas en histoire.
Rien ne se répète à l’identique :
comme le disait déjà Héraclite,
«on ne se baigne jamais deux fois
dans le même fleuve». Au pire, et
pour citer cette fois Marx, les
choses se répètent deux fois
dans l’histoire, «une première
fois comme tragédie, une seconde
fois comme comédie». La «comédie» ce serait, par exemple, les
tweets hystériques de Donald
Trump. Rien à voir avec la tragédie qui, durant les années 30, devait engager le monde entier
dans une guerre impitoyable.
Depuis 1990, cette rhétorique du
bon sens a pour elle une vérité
d’allure scientifique : «la loi de
Godwin». Sur la base de statistiques, le juriste Mike Godwin a
montré que «plus une discussion
en ligne dure longtemps, plus la
probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou
Hitler s’approche de 1». Auparavant, on parlait de reductio
ad hitlerum pour moquer les
discours où, à court d’arguments, un interlocuteur cite
le IIIe Reich comme repoussoir.
Quoi de plus commode, en effet,
pour disqualifier une position
politique, que de la comparer à
une idéologie que la plupart des
gens s’accordent à considérer
comme criminelle ?
Ceux qui se réfèrent à la loi de
Godwin retournent l’ironie contre les ironistes. A un débatteur
qui caricature la position de son
adversaire en la comparant au
nazisme, on répond en caricaturant sa caricature: «Arrête de te
décerner à toi-même des lauriers
d’antifascisme !» Dans des discussions où le spectre des années 30 est brandi à tout bout de
champ, on peut comprendre
cette réaction. Elle tient à l’agacement devant un interlocuteur
qui se pare de vertus morales et
démocratiques en se donnant
pour unique peine de citer le
nom de Hitler. Ce qu’il y a de vrai
dans la critique de la comparaison avec les années 30, employée
par Emmanuel Macron, est qu’il
ne suffit pas de se référer aux
heures sombres de l’histoire
pour se donner bonne conscience.
La loi de Godwin peut néanmoins faire l’objet d’une toute
autre interprétation. Si, sur Internet, le nazisme revient aussi
souvent dans les polémiques, ce
n’est pas seulement par manque
d’arguments, mais aussi parce
que cette idéologie continue à
susciter une certaine fascination. Elle sert de repoussoir, certes, mais en tant que possibilité
ouverte par la modernité, et en
ce sens toujours actuelle.
Le «retour aux années 30» est
absurde si l’on entend par là
la répétition à l’identique d’évé-
u 21
Ceux qui se
réfèrent à la loi
de Godwin
retournent
l’ironie contre
les ironistes.
A un débatteur
qui caricature
la position de
son adversaire
en la comparant
au nazisme,
on répond en
caricaturant
sa caricature.
nements historiques. Personne
ne s’attend à revoir un dictateur
à moustaches haranguer la foule
en uniforme militaire. Si nous
savons avec certitude que demain ne sera pas identique à
hier, la loi de Godwin ne prémunit, en revanche, d’aucune rechute dans les abîmes du passé.
Le point Godwin, dit-on, démontre que le fascisme est presque
universellement détesté : comment penser alors qu’il puisse se
réincarner sous d’autres formes?
Mais il est erroné de croire que
les Allemands de 1933 avaient
prévu les horreurs du IIIe Reich.
Lorsqu’ils se sont lancés dans
cette aventure effrayante, ils
n’en savaient pas beaucoup plus
long sur Hitler que les Brésiliens
ne savent aujourd’hui ce dont
Bolsonaro est capable. Ceux qui
se réfèrent au point Godwin
pour se rassurer ne sont pas si
différents de ceux qui citent Hitler pour se donner le beau rôle.
Les uns prétendent savoir de
quoi l’avenir ne sera pas fait
tandis que les autres affirment
connaître par avance la fin de
l’histoire. Or, seul le futur nous
renseignera sur la nature du présent. En attendant, il est prudent
de n’exclure aucune hypothèse,
pas même celle d’un bégaiement
de l’histoire. Lorsque des dirigeants racistes, brutaux et homophobes accèdent au pouvoir,
ils ne se contentent, certes, pas
de mimer le comportement des
fascistes des années 30. Cela
n’enlève rien au fait qu’ils ont
avec eux un air de famille. •
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël
Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric
Worms.
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22 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
Dans le rôle de
Mirandolina,
Florence Viala fait
des merveilles.
PHOTO C. RAYNAUD
DE LAGE. HANS LUCAS
Par
PHILIPPE LANÇON
L
a Locandiera est joué pour la
première fois le 26 décembre 1753. Dans ses Mémoires,
Carlo Goldoni raconte que la pièce
eut un succès tel «qu’on la mit au
pair, et au-dessus même, de tout ce
que j’avais fait dans ce genre, où l’artifice supplée à l’intérêt». Le titre,
explique-t-il, «vient de locanda, qui
signifie, en italien, la même chose
qu’hôtel garni en français. Il n’y a
pas de mot propre, dans la langue
française, pour indiquer l’homme ou
la femme qui tienne un hôtel garni.
Si on voulait traduire cette pièce en
français il faudrait chercher le titre
dans le caractère, et ce serait, sans
doute, la Femme adroite». Est-elle
adroite, Mirandolina, jeune femme
qui tient l’auberge dont elle a hérité
à la mort de son père? Elle est seule
en tout cas, une femme du peuple
qui doit user de ses charmes et de sa
finesse pour faire marcher la boutique, plutôt de standing, en tenant
à bonne distance les clients nobles
que dans le même temps elle
aimante. Florence Viala l’interprète
à merveille : élégance, sens comique, distanciation, beauté espiègle.
Mirandolina est une femme debout,
toujours sur le fil, consciente d’ellemême et de son entourage. Elle sait
ne pas refuser les cadeaux qu’on lui
fait sans rien donner de ce qu’en
échange on attend d’elle. Et Goldoni
lui donne assez d’esprit pour savoir
comment manipuler ces dominants
qui voudraient se la payer. Il est possible, au fond, qu’elle soit veuve de
son père et que le mort parle en elle.
Elle lui a promis d’épouser Fabrizio,
leur valet, un homme de sa classe
qu’elle fait tourner en bourrique
comme les autres ; mais lui l’aime
assez pour y augmenter ses angoisses et y dissoudre ses faiblesses : il
est nu. Laurent Stocker donne à Fabrizio son massif petit corps taurin,
pétrifié dans un mélange poupin
d’inquiétude, de colère et de chagrin. Il est l’incarnation de l’amant
fiable, nerveux, arrêté. Il attend, il
craint, il désespère. On aime avec
lui, on souffre avec lui. Ils finiront
ensemble, c’est la loi sociale, mais
sans illusions. Leur couple vivra,
engendrera. Il est mort-né.
JEUNE MÂLE EN COLÈRE
Le père de Mirandolina savait sans
doute qu’il ne serait guère facile
pour sa fille, dans l’Italie du
XVIIIe siècle, de vivre sans l’appui et
la couverture d’un homme. Tout
cela n’est que suggéré dans l’ombre
vivace des situations de comédie,
comme un courant d’air qu’on sent
passer sur le visage sans avoir vu le
bolide qui l’a créé. Mirandolina a
souvent été perçue comme lll
«La Locandiera»
Une belle pièce à louer
Inventée au XVIIIe siècle, l’héroïne de Goldoni, aubergiste espiègle
éprise d’indépendance, éclaire singulièrement les combats
féministes actuels grâce à la mise en scène tout en finesse
d’Alain Françon pour la troupe de la Comédie-Française.
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
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Présente sur scène avec
les comédiens tout au long
du spectacle, Cristina Vidal
(au fond) incarne la gardienne
de l’héritage théâtral.
PHOTO FILIPE FERREIRA
C’est ici, entre autres, qu’Alain Françon montre sa finesse. Il serait facile
de faire du chevalier, d’emblée, un
personnage grotesque, ridiculisé
par sa haine sans expérience, sa
peur du genre féminin – et il est
possible que Goldoni l’ait imaginé
ainsi. Tel que le joue Stéphane Varupenne, c’est d’abord un jeune mâle
en colère à qui l’on pourrait pardonner ses préjugés à la première floraison de sentiments. La manière dont
Mirandolina va le mettre en une
journée à ses pieds, comme un
chien, le dépouiller de ses partis
pris et de toute dignité, rend son
évolution plus nette, mais aussi
plus triste, donc plus profonde. A
terre, l’homme retrouve ses préjugés et ses réflexes de classe. Il est
prêt à violer celle qui l’a humilié.
Elle se rend compte soudain,
comme Célimène, qu’elle est allée
trop loin dans une société masculine et stratifiée qui n’est pas disposée à lui accorder tant de liberté, ni
même le droit à l’erreur.
REGARD SOCIOLOGIQUE
lll un écho de Célimène, celle
de Molière, qui dit à Alceste cette
phrase si juste: «La solitude effraie
une âme de vingt ans. » Mirandolina
n’a pas le temps ni le loisir d’être effrayée par une solitude qui la met à
découvert. Elle doit servir ses clients
autant que les séduire; et si le chevalier de Ripafratta la froisse, ce n’est
pas parce qu’il est un misanthrope
misogyne, un jeune homme riche
qui fait profession de détester les
femmes comme Alceste le genre humain, mais parce qu’il trouve
d’abord que le linge qu’on lui a
donné est de mauvaise qualité.
L’aubergiste est piquée dans son orgueil; la femme décide de la venger.
Elle y parvient en utilisant tout ce
que la première lui fournit: bon petit ragoût, linge de première qualité.
Mais ça ne serait rien sans le miroir
qu’elle tend à sa proie. Il prétend détester les femmes ? Elle va le convaincre qu’elle se méfie tout autant
des hommes, sauf naturellement de
lui. Le voilà autant surpris par ce
qu’il ne croyait pouvoir imaginer
–une femme pudique et de qualité–
que flatté dans sa vanité. Il n’en faut
pas plus pour tourner casaque.
Cependant, jamais la comédie n’est
sacrifiée. Les lumières en demiteinte, le jeu sensible des acteurs, la
sobriété intelligente du décor, ce
grand fond peint de village italien,
tout concourt à faire vivre le spectacle sur la crête entre démonstration
sociale et pur moment de plaisir,
sans que jamais il ne tombe sur une
pente, celle d’un féminisme pesant,
ou une autre, celle d’une comédie
sans lendemain. On profite de toute
la virtuosité comique et psychologique de Goldoni, en éprouvant toute
la force de son regard sociologique.
Les deux autres clients nobles de
l’auberge, joués par Michel
Vuillermoz et Hervé Pierre, sont
plus que des contrepoints et y sont
pour beaucoup. Le premier est un
marquis ombrageux que sa pauvreté rend mesquin, mais qui prétend garder les formes et les usages
de ses ancêtres: cascades d’effets ridicules garantis par le jeu de
Vuillermoz. Le second est le personnage le plus sympathique de la
pièce : un comte de fraîche date, à
qui son enrichissement a permis
d’acquérir son titre, et qui fait couler sur Mirandolina sa générosité finalement peu intéressée. Celui-là
est passé d’une classe à une autre,
il sait la valeur de l’argent, le peu de
valeur du monde, il veut jouir sans
s’avilir, sans avilir, et se raconte assez peu d’histoires pour savoir pardonner, rire, oublier. •
CULTURE/
«Sopro», un souffle rebelle
Autour de la figure
d’une souffleuse
professionnelle et
passionnée, Tiago
Rodrigues tisse des
métaphores sublimes
sur ce qui lie le théâtre
et la vie.
E
lle dit : «Au théâtre, nous
respirons tous le même air.»
Et sur le plateau justement,
de grands rideaux blancs se balancent, poussés par cet air qui
caresse aussi des herbes jaillissant
du parquet. La scène est presque
nue –une méridienne, quelques
comédiens – mais l’on jurerait
voir cet air circuler entre tous,
gonfler les personnages de mots,
unir spectateurs, comédiens et
techniciens. C’est un air composé
de particules de mémoire et
d’amour, il est au fond la seule
chose qui compte: oublier le décor et le tralala, avec du souffle et
du texte l’on fera un spectacle,
peut-être même un chef-d’œuvre.
Sopro, du Portugais Tiago Rodrigues, créé à Avignon en 2017, est
ce chef-d’œuvre, qui partant de la
figure d’une souffleuse officiant
depuis vingt-cinq ans, a tiré une
série de brillantes métaphores
nous rappelant les liens unissant
le théâtre et la vie.
Making-of. Au départ, l’idée
LA LOCANDIERA
de CARLO GOLDONI
m.s. Alain Françon. ComédieFrançaise, salle Richelieu, 75001.
Jusqu’au 10 février.
Rens. : www.comedie-francaise.fr
u 23
d’une pièce : «L’histoire d’une
souffleuse qui vit dans un théâtre
en ruines. Elle passe ses journées
dans ce vieux théâtre vide comme
si elle était la mémoire ou le cœur
ou le poumon du théâtre.» Nous
sommes dans un futur proche,
mais Tiago Rodrigues, auteur et
metteur en scène de Sopro, s’est
inspiré pour sa pièce de la vie
bien réelle de Cristina Vidal, qu’il
a rencontrée au Théâtre national
de Lisbonne en 2010. Sopro
(«souffle») est entre autre l’histoire de Vidal, qui débute lorsqu’à
l’âge de 5 ans, elle tombe amoureuse de ce théâtre-là – «mon
théâtre»– durant sa première visite. Elle passe une représentation dans la loge du souffleur, en
état d’émerveillement, les doigts
posés sur le parquet de la scène.
A 21 ans elle y revient, embauchée
comme souffleuse (ce métier
rendu désuet par les oreillettes),
et sera chargée de «sauver» les acteurs lorsqu’ils trébuchent, seule
personne pour qui «recevoir les félicitations du public est un échec».
Sopro avançant sous la forme
d’un making-of, et détaillant le
savoureux bras de fer entre un
dramaturge et son personnage,
qu’il s’acharne à vouloir faire entrer dans la lumière, Rodrigues
est joué sur scène par Vitor Roriz,
et Cristina Vidal par l’énergique
Beatriz Bras. Sauf que la véritable
Vidal est là aussi, du début à la
fin, en chair et en os, à égalité
avec les comédiens, toute de noir
habillée, un cahier à la main. Elle
semble aux aguets, son regard
s’esquivant à droite et à gauche,
car elle n’est pas de ceux qui sont
faits pour être vus, plutôt de ceux
«qui veulent se confondre avec
l’ombre». Mais qu’on ne s’y
trompe pas, c’est elle le cœur battant de Sopro. Sa voix ne résonnera qu’une fois, à la toute fin de
la pièce, nous cueillant dans les
larmes, mais sans relâche elle
chuchotera leur texte à l’oreille
des acteurs, et sans relâche son
personnage opposera sa volonté
à celui du metteur en scène. Monter sur scène? Pas question! Montrer un théâtre en ruine ? C’est
trop déprimant !
Complicité. C’est ce va-et-vient
souvent très drôle entre la créature des coulisses et son dramaturge volubile (dont elle se moque
volontiers), et cette virtuosité à
entremêler à ce dialogue des
anecdotes émaillant sa carrière,
qui donnent son infinie légèreté
à Sopro, et nous donnent aussi
l’impression de participer à l’affaire, de ne jamais être en dehors
de l’évidente complicité unissant
les personnages aux acteurs: bref,
de respirer le même air qu’eux. Au
cœur du récit surgissent des extraits de pièces où Vidal eut à intervenir, rejouées sous sa direction par les comédiens. Ce sont
des classiques du répertoire, les
Trois Sœurs, l’Avare ou Bérénice,
et le souvenir qu’on en a, leur fréquentation, insuffle un surcroît
d’émotion à l’expérience. Ces
«créatures du vent», vieilles de
centaines d’années, Tiago Rodrigues les a ravivées pour nous,
avec nous, par une grâce et une
intelligence qui rendent Sopro
inoubliable.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
SOPRO m.s. TIAGO RODRIGUES
Théâtre de Chelles (77) le
9 novembre et du 12 novembre
au 8 décembre au Théâtre de la
Bastille, 75011. Dans le cadre
du Festival d’automne à Paris.
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24 u
LIBÉ.FR
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
CULTURE/
Du genre classique
Le chef d’orchestre et directeur
musical de l’Opéra de Bordeaux,
Marc Minkowski, a ouvert sa saison avec la Périchole.
L’an dernier, c’était avec la Vie parisienne. L’année
prochaine, ce sera avec les Contes d’Hoffmann.
L’occasion était trop belle pour ne pas lui demander
de nous parler de Jacques Offenbach.
SCÈNES
gardant quelque chose de modeste.
C’est elle, la 5e Symphonie de Mahler, qui rythmera ces enchevêtrements d’histoires, au nombre aussi
illimité qu’il y a de spectateurs. Sans
mots, le public peut tout voir, tout
projeter, délesté de certitude sur le
sens. Des spectateurs rient beaucoup, quand on remarque surtout
le saccage du chagrin.
Rêves enfouis. Un baiser de ci-
Avec son collectif, Jeanne Candel s’est fait connaître en 2013 grâce au Crocodile trompeur / Didon et Enée. PHOTO JEAN-LOUIS FERNANDEZ
«Demi-Véronique»,
lambeaux de Mahler
Créé par le collectif la Vie brève et incarné sans
aucun texte par Jeanne Candel, Caroline Darchen
et Lionel Dray, ce touchant ballet théâtral est une
odyssée sensorielle bercée par la «5e Symphonie».
I
l parle pendant qu’on s’installe.
Hissé sur des briques blanches,
il lève haut la jambe et la brique
attenante, pour désigner les spectateurs «en altitude». Il nous apostrophe, nous dit qu’il nous accompagne, qu’il ne faut pas paniquer,
«quel enfer, ce monde de sacs, de
manteaux», «dépêchons-nous, prenez votre temps». Il lance des onomatopées, souligne ses bruits avec
ses mains, prédit à haute voix ce
qu’imagine le public et fournit les
commentaires de leurs pensées secrètes. Il se met simultanément à
notre place et à la sienne. Au fur et
à mesure de son soliloque, ce nouveau monsieur Loyal adopte graduellement, sans que ce ne soit appuyé, des accents et des tournures
de phrase de quelqu’un qu’on reconnaît bien (ou pas du tout, peu
importe). Il improvise des aphorismes et des comparaisons qui semblent de plus en plus sortir de la
bouche du plus célèbre des cinéastes helvétiques. Mais oui, on est face
à un clown qui se prend pour Godard, celui de la décennie 80, lorsque la moindre de ses sentences
était guettée des journalistes ravis
d’être intimidés. «Les mauvaises
questions, c’est comme les mauvaises
cheminées; des cheminées qui n’ont
pas de tirage, on se prend toute la fumée…» Il disserte sur l’attente sans
but, «l’attente neutre» qu’il recherche. Il «touille» les lignes de sa
main. Un double féminin se tient
derrière lui, cachée par un rideau
type cabine de Photomaton qui cadre le regard du public et qu’elle déplace en même temps qu’il bouge.
On ne remarque donc pas tout de
suite le jardinet boueux, devant une
façade de pavillon fragile où évoluera un crépuscule des sentiments.
On le remarque d’autant moins que
le décor précaire – qui se fond à
merveille dans la vétusté cramoisie
des Bouffes du Nord – est plongé
dans l’obscurité.
Paysage mental. Quand et comment commence une représentation? Quand et comment un acteur
se déplace-t-il dans un autre corps?
Faut-il plonger la salle dans le noir?
Quoi qu’il en soit, ce noir advient, et
le burlesque du faux Godard glisse
dans celui d’un comédien du muet.
Ils sont deux, puis trois, à occuper
l’espace silencieusement et c’est à
une aventure sensorielle que cette
création collective de la compagnie
la Vie brève, constituée entre autres
des trois comédiens Jeanne Candel,
Caroline Darchen et Lionel Dray,
nous convie. Le spectacle est
d’abord un paysage mental. Celui
d’une façade désolée, qui ouvre sur
trois fenêtres laissant voir les mêmes motifs de papier peint. La maison semble curieusement peu remplie –d’ailleurs, sa façade ne cessera
d’être trouée et attaquée. On ne note
d’abord pas, collée à la maison, immobile, assise, une femme qui attend. «L’attente neutre», comme disait le faux Godard ? Ou l’attente
tragique de celle, délaissée, qui ne
renonce pas? Passe-Muraille pourrait être le nom de cette femme
jouée par Jeanne Candel, scotchée
par les cheveux à son chez elle, et
qui semble y tenir coûte que coûte.
Auparavant, l’autre femme (Caroline Darchen), en décolleté de bal,
déterre une enceinte qu’elle nous
tend. La musique qui semble diffusée par un antique appareil à bandes magnétiques, s’amplifie tout en
néma qui joue avec la grandiloquence de la symphonie, des objets
du quotidien qui vrillent, des assiettes qui se transforment en marelle
sur le terreau qui recouvre une partie du plateau, une femme qui marche dessus comme sur la pointe des
pieds sans les enfoncer ni les briser,
et un énorme cœur coloré et gonflé
qui bat, qui bat, qui bat : c’est une
trame amoureuse qu’on rembobine
après la représentation, dans ce ballet à trois, où les acteurs ne cessent
d’enterrer et de déterrer des objets,
comme autant de rêves enfouis. Au
premier plan, un couple joue à Robinson Crusoé qui survit en attrapant des poissons dans une vraie
mare. Ils jaillissent, argentés, se débattent, et c’est une surprise de les
voir si vivants. Plus tard, c’est une
tranche de pain, qu’on prend
d’abord pour un ver de terre, qui se
déplace de manière autonome au
sol. Et quand, tout à la fin, le paysage sera calciné, le trio dévorera
une (vraie) brioche lumineuse.
Le pari est enthousiasmant: réussir
à concevoir un spectacle muet qui
s’organise différemment pour chaque spectateur puisqu’il n’est pas
l’illustration d’un récit préalable.
«On s’est amusés à faire jaillir tout
ce que cette musique contenait de
fantômes et qui nous hante», explique Jeanne Candel, croisée après la
représentation. L’actrice metteure
en scène confirme qu’ils ont répété
en s’inventant une infinité d’histoires, c’est-à-dire en n’en choisissant
aucune. «Pendant la création, on
parlait le grommelot, un langage
imaginaire. Puis on s’est dit qu’on
pouvait amaigrir le spectacle et laisser toute la place à la musique qui
serait notre nouveau langage.»
Quant au titre, Demi-Véronique, on
saura juste qu’il vient d’une figure
de tauromachie.
ANNE DIATKINE
DEMI-VÉRONIQUE
Création collective
de LA VIE BRÈVE d’après la
«5e Symphonie» de Gustav Mahler.
Théâtre des Bouffes du Nord,
75010, jusqu’au 17 novembre.
Puis le 5 mars à l’Empreinte,
Scène nationale Brive-Tulle (19)
et les 20 et 21 mars au Théâtre
de Nîmes (30).
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
u 25
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Performance. «Bonjour, je suis
Métaphysique des tubes d’Amélie
Nothomb.» Devant vous, une personne se présentera comme ça, ce
ne sera pas Amélie Nothomb en personne mais ce sera sûrement même
mieux, ce sera un anonyme qui
a appris son livre par cœur et vous
le lira presque à l’oreille.
Depuis 2008, la Norvégienne Mette
Edvardsen (photo) a fédéré une petite communauté de lecteurs-résistants (à la perte d’effort de mémoire
due au Web, par exemple). Dans
différentes villes, en différentes langues, ils proposent donc ces formes
originales de rencontres autour de
l’amour des mots, de la façon dont ils
nous habitent, au sens symbolique
comme littéral. Merci donc au Next
festival de faire circuler cette
bibliothèque vivante entre les Hautsde-France et la Belgique. E.B.
PHOTO THOMAS VANDEN DRIESSCHE
Time Has Fallen Asleep in the
Afternoon Sunshine, de Mette
Edvardsen au festival Next.
«Le Grand Sommeil», piqûre de jouvence
Q
u’est-ce qui a bien pu se passer
pour qu’un jour, on n’ait plus
11 ans ? Dans quel tiroir de notre
cortex a-t-on rangé cet «état-là» ? Celui
d’avant le surmoi social, celui du jeu et
des mensonges à tout prix, celui de la
petite fille peureuse, sournoise et diva,
qui s’invente des vies parallèles tout en
éviscérant un ver de terre avant de le
planquer dans sa culotte ? Sur le plateau de
théâtre, Jeanne, une enfant, apostrophe le
public à sa façon, impertinente, joueuse et
défiante : c’est quoi votre problème à vous,
Comment
ient-il
un corsaire dev es ?
doge de Gên
les adultes, pour que vous acceptiez un
jour d’«être morts», c’est-à-dire de passer
vos dimanches à regarder des chats qui
pètent sur YouTube et votre vie à parler
«comme des psys» ? Sans doute parce
qu’elles ont pris toutes ces questions
très au sérieux, la comédienne et danseuse
Helena de Laurens, et l’auteure-metteure
en scène Marion Siéfert, ont su créer
un petit chef-d’œuvre d’humour trouble,
autour de ce sujet fondamental : la
violence latente avec laquelle le monde
des adultes entend normer celui des
Helena est ici la médium
de Jeanne et comment
dire à quel point la
fusion de ces deux corps
produit des merveilles?
Giuseppe Verdi
OPÉRA BASTILLE
DU 15 NOVEMBRE
AU 13 DÉCEMBRE 2018
OPERADEPARIS.FR
08 92 89 90 90
(0,35 € TTC/MIN) enfants, et la contre-offensive que seule
la création artistique peut déployer face
à ce rouleau compresseur.
Le Grand Sommeil est un hommage
à Jeanne, cette petite fille qui s’est vue
interdite de scène. Elle a le même âge et la
même façon de parler qu’Esther, l’héroïne
du bédéaste Riad Sattouf. Comme elle,
Jeanne s’est vue proposer de devenir le
personnage principal d’une œuvre, en
l’occurrence un spectacle de Marion
Siéfert, mais voilà : ses parents, la
médecine du travail et les psys ont jugé à
sa place qu’elle n’était plus «dans sa zone
de confort», que c’était trop long, trop
fatigant, trop déstabilisant pour cette
enfant qui adore faire le show certes,
mais qui est surtout sujette à des peurs
irrationnelles. Bref Jeanne, qui adore
rappeler elle-même qu’elle n’est pas «une
enfant comme les autres», a dû renoncer au
projet. Du coup, sur le plateau du théâtre
de la Commune, à Aubervilliers, Jeanne
n’est pas vraiment là, du moins physiquement : elle a migré dans le corps d’Helena,
29 ans, qui ressemble selon Jeanne à «une
baby-sitter de film d’horreur», et avec qui
elle partage la passion pour les histoires
dégueu qui font très peur. Helena est donc
ici la médium de Jeanne, et comment dire
à quel point la fusion de ces deux corps
produit des merveilles ? Car sur scène,
on ne voit pas l’exaspérante tentative
d’une comédienne pour imiter la «titite»
voix d’une enfant. On voit une adulte
rencontrer l’arrogance fantasque
de ses 11 ans, les deux âges coexistant
simultanément dans une même femme.
ÈVE BEAUVALLET
LE GRAND SOMMEIL conçu par MARION
SIÉFERT avec Helena de Laurens. Théâtre
de la Commune à Aubervilliers (93) jusqu’au
17 novembre. Puis du 20 au 22 novembre
à la Ménagerie de verre, 75011. Dans
le cadre du Festival d’automne à Paris.
Tiziano Vecellio dit Le Titien (vers 1489-1576), L’homme au gant (détail) Paris, musée du Louvre, Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage - ES : 1-1075037, 1-1075038, 2-1075039, 3-1075040
La pièce de Marion Siéfert
est un petit chef-d’œuvre
imaginant Helena de Laurens
dans la peau d’une fillette
qui interroge la violence
du monde des adultes.
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26 u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
CULTURE/
A Paris, en 1972.
PHOTO GAMMARAPHO. KEYSTONE
I
l était le seul être humain à avoir
réussi l’exploit de se cogner
36 films de Lelouch, et pas que
des chandelles, à part Claude
Lelouch lui-même. Francis Lai
n’avait pas trop le choix, puisqu’il
en composait les musiques. Et
comme Lelouch tourne encore plus
vite que sa caméra, ce petit Niçois
jovial n’a jamais trouvé le temps
de se couper les cheveux. Depuis
Un homme et une femme, palme d’or
en 1966, jusqu’à Chacun sa vie
cinquante ans plus tard, sa vie à lui
était liée pour le meilleur et pour le
pire au Stakhanov de Montmartre.
C’est pourtant une partition non
lelouchienne qui lui apporta son
plus beau trophée, un oscar pour la
mélodie du mélo Love Story en 1971,
et pour nous des siècles d’attentes
téléphoniques en alternance avec
les Quatre Saisons de Vivaldi.
Fils d’horticulteurs né en avril 1932,
Lai doit sa folle trajectoire à l’instrument phare de la France éternelle,
l’accordéon, auquel il fut initié par
un cousin et dont il n’a jamais quitté
les bretelles une fois la gloire venue.
Des bals popus dans l’arrière-pays
niçois à Hollywood. Dans le dos
de Piaf, qu’il accompagne à ses débuts à Paris, ou dans la roue d’Yves
Montand (A bicyclette, c’est lui), le
piano du pauvre aura ainsi fait sa
fortune, son sens de la mélodie qui
vous poursuit jusque dans la tombe
étant ensuite mis en valeur par
d’autres, notamment l’orchestrateur Christian Gaubert, rencontré
grâce à Paul Mauriat.
Sirènes d’Amérique. C’est à
Pierre Barouh qu’il doit en 1965 sa
connexion avec Lelouch, en passe
de tourner son premier long métrage. Et c’est le même Barouh qui
chante à l’unisson avec Nicole
Croisille les fameux «chabadabada»,
que tout le monde entend mais qui
n’ont pourtant jamais existé (écoutez bien la chanson). Qu’importe, on
prête une partie du succès international d’Un homme et une femme
à sa bande-son, et Francis Lai rejoint
le cénacle des compositeurs capables de coller un film en mémoire
une fois la salle rallumée.
Le réalisateur de Love Story, Arthur
Hiller, tout comme le producteur
(les Ripoux) tout en continuant
à écrire par dizaines des chansons
pour Mireille Mathieu.
C’est également à lui que l’on doit
quelques chaleurs adolescentes au
visionnage du nanar flou de David
Hamilton, Bilitis, qui lui vaudra
d’enchaîner dans le (Francis) olé
olé, mais souvent pour des seconds
coups (Emmanuelle l’antivierge,
Madame Claude 2). Les cinéphiles
insomniaques, pour leur part, ont
tatoué à vie sur les tympans le générique du Cinéma de minuit de FR3,
le fameux où tout le gotha du celluloïd noir et blanc est à deux doigts
de se rouler une galoche.
Bizarreries funky. Ce sont sou-
Francis Lai,
fort en thèmes
Compositeur fétiche de Claude Lelouch, à l’origine des bandes
originales d’«Un homme et une femme» et de «Love Story», le musicien
aux mélodies sentimentales est mort à l’âge de 86 ans.
Bob Evans, tentent de l’attirer
à Hollywood, mais Lai refuse… car
il a peur de l’avion. Qu’à cela ne
tienne, la Paramount fait livrer une
copie 35 mm et un projecteur
Moviola directement à Nice, où il
passe ses vacances, pour qu’il se
mette au travail sur-le-champ.
Contrairement à Maurice Jarre,
Michel Legrand ou Georges Delerue
– et pas seulement à cause de sa
phobie aérienne –, il restera pourtant sourd au chant des sirènes
d’Amérique, préférant entretenir
son filon avec Lelouch et disperser
des thèmes plus ou moins inoubliables chez René Clément (le Passager
de la pluie, la Course du lièvre à
travers les champs), Henri Verneuil
(le Corps de mon ennemi), Dino Risi
(Ames perdues) ou Claude Zidi
vent des musiques soyeuses, sentimentales, des trucs qui donnent envie d’aimer son prochain comme
soi-même si on a un fond d’humanité, ou d’égorger des pandas si on
est fan de Metallica. En fouillant un
peu, on trouvera aussi des choses
plus étranges et remuantes dans sa
vaste discographie, notamment la
frénétiquement pop BO de l’Aventure c’est l’aventure (avec Hallyday
au crachoir) ou des bizarreries
funky tel que ce Young Freedom
de 1978, un générique pour Radio
Andorre récemment déterré sur la
compilation «Cosmic Machine: The
Sequel», et remixé dans la foulée par
les Anglais de Golden Rules.
Lai n’était pas un ambitieux, il était
aussi simple que ses airs, aussi
chaleureux et aimable, un peu
kitsch également. Lors d’une visite
il y a quelques années dans son très
beau duplex avec home-studio et
terrasse près du Trocadéro, on
s’étonnait d’y voir un tableau de
Fernand Léger mal éclairé, perdu
parmi des croûtes à l’aérographe.
«Je l’ai acheté dans une galerie
à Nice, nous avait-il répondu, parce
que ma femme m’avait fait remarquer qu’il avait les mêmes initiales
que moi.» Avant de mourir, il venait
d’achever le reboot de sa partition
fétiche pour la suite gériatrique
d’Un homme et une femme, toujours
avec Nicole Croisille mais aussi
avec Calogero à la place de Pierre
Barouh. N’y voyons toutefois aucun
rapport de cause à effet.
CHRISTOPHE CONTE
Art & Design Fair
9 - 11 novembre 2018
Le Carreau du Temple, Paris
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Libération Vendredi 9 Novembre 2018
VENDREDI 9
Des averses orageuses concernent le sudest et les Alpes du sud. De nouvelles pluies
arrivent en Bretagne en fin de matinée avec
un net renforcement du vent.
L’APRÈS-MIDI Pluies localement fortes et
coup de vent en Bretagne. Des averses
orageuses peuvent encore se produire sur
l'extrême sud-est. Ailleurs, il fait assez beau.
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Christophe Israël,
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Lyon
Bordeaux
Toulouse
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Nantes
Lyon
2,5 m/16º
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Orléans
Dijon
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Pluie
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XIXe et Moderne
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S’EN
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GRILLE
SAMEDI 10
Le flux dépressionnaire océanique fait son
grand retour sur les trois quarts de la
France. Il faut donc s'attendre à un temps
souvent pluvieux.
L’APRÈS-MIDI Pluies et vents forts traversent
toute la France et atteignent les frontières
du nord-est. Le Roussillon semble épargné
par cette vague pluvieuse. Risque de fortes
rafales de vent au nord de la Loire.
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Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. De quoi faire son beurre
II. Un homme père d’Un
homme ; Dans une pomme,
qu’est-ce qui est jaune et qui
attend ? III. Il décide de qui
jouera le week-end ; De l’eau
entre deux pays IV. Elle est
en rotation à la surface de la
terre ; A fait effet (a) V. Fûtes
au départ de l’action VI. Eau
soûlant ou eau de Soulan ; Il
a un chapeau et il conduit à
en porter un VII. Trou d’eau
dans le Lot ; En photographie,
unité associée à la sensibilité VIII. Mi-août ; Pour être
discret, c’est pas le pied
IX. Remet à sa place X. Boîte
informatique XI. Couvrant
d’abrasif
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I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1061
VERTICALEMENT
1. Il a une sacrée responsabilité 2. Là où la paille ne protégeait dame Jeanne ; Ingrédient d’un concentré d’automates 3. Saucisse suisse ; Il tombe
des cordes 4. Croix blanche sur fond rouge ; Etre à un tourment 5. En duo
avec Solo ; Il a été passé sur les six dernières lettres du mot 6. Désinence
gonflante ; Espèces 7. Avançât lentement de six cases ; Prénom capitale
8. Une sardine a bouché le port de Marseille 9. Ancre Chine ; Fait au pif
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ENVENIMAS. II. LUMP. MASO. III. IC. CHOISI.
IV. SOCIALEUX. V. ADO. SAURA. VI. BERNA. TAN. VII. SURVINT.
VIII. TB. ÉDICTA. IX. HÈME. VIII. X. IRM. GREEN. XI. INÉBRANLÉ.
Verticalement 1. ÉLISABETH II. 2. NUCODE. BERN. 3. VM. CORS. MME.
4. EPCI. NUÉE. 5. HASARD. GR. 6. IMOLA. VIVRA. 7. MAÏEUTICIEN.
8. ASSURANTIEL. 9. SOIXANTAINE.
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Porcs, salut !
Sandra Muller Volubile, cette Française vivant
à New York est à l’origine du hashtag #Balancetonporc
qui incite à lever l’anonymat des agresseurs masculins.
O
n est le vendredi 13 octobre 2017. Sous le coup de la colère de l’après-Weinstein, Sandra Muller lance le motdièse «Balancetonporc». Elle appelle à dénoncer les
agresseurs masculins de toute catégorie, et surtout à lever leur
anonymat. Cette directrice d’une lettre d’information donne
l’exemple. Elle cible l’ancien président de la chaîne Equidia
qui, éméché, lors d’un cocktail, lui a lancé: «Tu as de gros seins.
Tu es mon type de femme. Je vais te faire
jouir toute la nuit.» Cela aurait pu rester
lettre morte, d’autant que le reproche peut
paraître mineur. A la surprise de la réseauteuse compulsive, cela tient du raz-de-marée. Les témoignages sont de toute nature, terribles et pathétiques, vengeurs
et grotesques, mais ce déferlement témoigne d’un ressentiment féminin d’ampleur. Sans l’avoir voulu, Sandra Muller,
qui n’est ni une théoricienne ni une activiste, se retrouve au
cœur du maelström. Elle se fait consolatrice numérique des
affligées. Mais cela lui permet aussi de se contempler avec
gourmandise dans le miroir de la notoriété instantanée. Elle
s’apprécie consœur des stars lanceuses d’alerte, dégustant
avec appétit son quart d’heure warholien.
La voici à Paris, où elle promeut le récit de ses aventures. Elle
vit à New York et cela l’a tenue écartée du ring hexagonal. La
France semble à la fois émoustillée et embarrassée par la violence et la vulgarité de son tweet initial. Les féministes enregistrées regardent avec circonspection quand ce n’est pas avec
un rien de mépris cette défourailleuse assez ravageuse dans
l’étrillage et fort charretière dans le propos. Animalisés, les
hommes, eux, n’en reviennent pas de se sentir tous jetés dans
le même sac.
La tenue est colorée et lui donne des airs
de squaw partie sur le sentier de la guerre.
La chevelure est de jais et des grains de
beauté lui piquettent front, lèvre et menton. L’on ne dira pas
que la silhouette est plantureuse et la poitrine glorieuse, car
l’on risquerait de se prendre la bastonnade actuelle qui veut
que toute description corporelle soit bannie, comme si le
corps ne restait pas la question centrale. Sandra Muller a de
la tchatche et du bagout. Elle n’a pas le discours formaté, ni
l’expression policée. On la sent prête à blaguer, quitte à dire
des balourdises. Sur Europe 1, elle avouera ainsi n’avoir «pas
envie de faire un méchoui de son porc». Elle voulait signifier
par là qu’elle aurait aimé se contenter des excuses formulées
par son dragueur et passer l’éponge. Perturbé professionnelle-
LE PORTRAIT
ment et quitté par sa compagne, celui-ci a finalement porté
plainte pour diffamation.
Sandra Muller ne se déteste pas «grande gueule». Elle reconnaît avoir «un caractère de chien», être «colérique et anxieuse».
Ceux qui l’ont côtoyée, quand elle était pigiste à Libération
ou ailleurs, s’en souviennent comme d’une fille «super dynamique, volontaire et fonceuse». Son éditrice ajoute: «Sandra
est une working girl comme une autre qui a enclenché un mouvement qui la dépasse mais qu’elle a pris en charge avec une
énergie de bulldozer.»
Elle se flatte d’appartenir à une lignée matriarcale. Sa grandmère était un «garçon manqué aux mœurs libérées». De ses
amours avec un militaire antillais est née la mère de Sandra.
Ancienne directrice financière chez Conforama, celle-ci en
veut au MLF des années 70. Elle lance: «Regarde où nous a conduit 68! On doit se débrouiller seules […]. Les hommes ne trouvent pas place à nos côtés. On les fait fuir.» Le père de Sandra
est un Indien, ouvrier vivant à Lille, qu’elle décrit comme «alcoolique et violent».
Sandra Muller avait des rêves de midinette: «Je voulais former
une famille “parfaite”, constituée d’une reine, d’un roi, de princes et de princesses.» A son grand dam, elle ne s’est jamais mariée avec l’informaticien, père de ses deux enfants, un étudiant en commerce et une
championne de karaté. Elle les
élève seule à New York, où elle
1er septembre 1971
s’est installée pour changer
Naissance à Lille.
d’univers. Elle voulait être dan2013 Installation
seuse, elle est propriétaire et réà New York.
dactrice en chef d’une lettre d’in13 octobre 2017
formation sur les médias à
Lancement du tweet
l’envergure modérée et à la diffu#Balancetonporc.
sion confidentielle. Elle en est
Novembre 2018
aussi la seule permanente, corna#Balancetonporc
quant ses pigistes de loin, depuis
(Flammarion).
l’autre côté de l’océan. Elle gagne
sa vie de façon aléatoire, se rémunérant entre 2000 et 3000 euros mensuels, se versant des primes quand c’est possible. Elle peine parfois à payer le loyer
de son logement-bureau de 75 m2, situé près de Harlem, dans
un quartier latino.
Elle adore New York. Elle s’offusque qu’on puisse voir du puritanisme dans le mouvement #MeToo. Elle vante les codes
contraignants qui régissent les rapports hommes-femmes aux
Etats-Unis. Elle se réjouit qu’au lieu de siffler allégrement les
filles et de les reluquer férocement dans la rue, les hommes
se tiennent à carreau et saluent sa silhouette d’un «God bless
you». Elle préfère aux grivoiseries ce qui peut sembler d’une
bigoterie crasse et d’une bêtise achevée. Cela dit, elle a rencontré son dernier copain photographe en promenant son
chien, et se moque ouvertement du système de dates qui
intime aux girls de ne pas coucher le premier soir, sous peine
de déchoir. Elle célèbre le juridisme local, prête à revenir sur
les droits des accusés et à renverser la charge de la preuve.
«Plutôt athée», elle chérit le multiculturalisme anglo-saxon.
Elle se dit «de gauche» mais a pu voter Sarkozy ou Macron. Et
Royal aussi, «parce que c’était une femme», concède celle qui
se dit «surtout pas féministe». Et de plaider pour la réconciliation entre les sexes, même si son mot-dièse a essentialisé les
pauvres gorets.
Sandra Muller était une expatriée lambda qui télétravaillait
en décalé. Elle était ravie d’usiner dans le brouhaha des bistrots avant d’aller rassasier les siens de blanquette de veau,
car elle n’aime pas «les plats pour anorexiques». Elle se débattait avec les soucis de chacun, la voici devenue référence d’une
révolution imprévue. Time en a fait l’une des personnalités
de l’année. Emmanuel Macron l’a applaudie en héroïne du
quotidien. Mais ce que préfère cette fan de Benicio Del Toro
et de Brad Pitt, «qui est assez [son] type d’homme, blond avec
des traits fins», c’est d’être désormais à tu et à toi avec des
actrices comme Rose McGowan ou Asia Argento, rebelles
va-de-la-gueule, délurées et barrées, sulfateuses assez destroy
dont elle s’imagine proche.
A la fin de l’entretien, cette dévoreuse de presse qui lit peu de
fictions tient à offrir une nouveauté que publie sa maison
d’édition et qu’elle a appréciée. Il s’agit d’un roman érotique
de Zoé Valdés. Dessalé par les années, on n’a pas pensé à mal
et on n’y a vu aucune allusion graveleuse. Juste un judicieux
conseil de lecture. •
Par LUC LE VAILLANT
Photo FRÉDÉRIC STUCIN
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FORUM
VENDREDI 9 NOVEMBRE 2018
Comment bien
manger avec
des ingrédients
produits
localement?
Une journée
de débats et
d’échanges
ce vendredi en
région
Occitanie.
ALIMENTATION
À TABLE
FORUM
CITOYENS !
VIVRE ENSEMBLE
Comme disait le grand chef Alain Chapel,
«la cuisine, c’est beaucoup plus que des recettes».
En reportage, il y a quelques jours en Occitanie,
j’ai découvert un potage de fanes de navets
de la haute vallée de l’Aude qui pourrait être
le plat de résistance du grand débat public
organisé vendredi soir à Toulouse par Libération
à l’occasion de la consultation citoyenne
sur l’alimentation organisée par la région.
Car cet humble potage dit tout de nos
préoccupations sur le boire et le manger :
confectionné à partir de légumes locaux,
de saison, et cultivés sans saloperies chimiques
qui pourraient empoisonner les feuilles et
les tiges. Il est aussi un bel exemple de lutte contre
le gaspillage puisqu’il utilise les fanes de navets.
Parce que se nourrir est l’un des premiers et des
derniers actes de la vie, la quête du bien-manger
est d’abord individuelle. Elle suppose des gestes
simples, elle encourage à aller à la rencontre des
producteurs, de nouveaux fruits et légumes mais
aussi des variétés anciennes et à payer le juste
prix aux agriculteurs. La cuisine étant un
formidable fil pour dérouler la vie des humains
et l’histoire du monde, une fenêtre sur les cultures
et les modes de vie…
Plus que jamais, la cuisine est un enjeu majeur,
car elle allie des thématiques cruciales pour notre
avenir comme la production agricole face au
réchauffement. La question de l’alimentation
doit être au centre de la table à l’école, à l’hôpital,
dans les restaurants d’entreprise, dans toutes
les formes collectives du boire et du manger,
car elle permet d’échanger, d’enseigner,
de transmettre. Et donc de vivre ensemble.
JACKY DURAND
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II u
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
FORUM
Par
SIBYLLE VINCENDON
Envoyée spéciale dans le Tarn-et-Garonne
Photos IDA JAKOBS
L
e «périmètre du bon sens». Telle est
l’expression qu’utilise Audrey Sanchez Dahan pour décrire le rayon
dans lequel elle va chercher ses légumes. Audrey est la fondatrice et patronne de
la légumerie Barquette et Cie de Réalville
(Tarn-et-Garonne). Un atelier qui achète
fruits et légumes, les lave, les épluche, les découpe, les empaquette et les livre à des clients
qui, ensuite, les cuisineront.
Les clients sont des professionnels de la restauration. La légumerie fait le travail d’un
commis de cuisine, «que le chef n’aurait pas
dans les pattes», dit encore la fondatrice. Première dans le département, cette petite entreprise (six emplois) est clé pour développer
l’alimentation locale, en particulier dans les
cantines. Car, ne vous faites pas d’illusion,
dans la restauration collective, il y a bien
longtemps qu’on n’a plus épluché une patate.
Ancienne acheteuse publique, Audrey Sanchez Dahan sait d’expérience que pas un gestionnaire de cantine ne va faire le tour du département pour prendre dix kilos de poireaux
chez Fernand et vingt salades chez Lucette.
Elle ramasse donc les petites quantités à
droite à gauche, en achetant au prix «juste, jamais en dessous du prix de production». Avantage pour les producteurs: «Ils nous vendent
tout ce qu’ils ne peuvent pas écouler au marché, les légumes mal fichus, les surproductions…» Côté maires, «soutenir l’agriculture
locale est un vrai enjeu pour les élus ruraux».
La légumerie fait partie des initiatives que
met en avant le projet alimentaire territorial
(PAT) du pays de Midi-Quercy. Des PAT, le ministère de l’Agriculture en a labellisé dans
toute la France, parfois dans des zones urbaines qui ont bien du mal à développer le «manger local». Mais ici, le PAT, c’est comme la
prose: les acteurs le font vivre sans le savoir.
Dans le Tarn-et-Garonne, «le verger de la
France» comme dit Thierry Pszonka, restaurateur à Puylaroque, on peut cuisiner comme
il le fait, «avec 90 % de produits du département». Du PAT, il n’a pas entendu parler mais
dans son restaurant, les Sens, il utilise des patates douces, des pois chiches et même des
citrons qui poussent dans le coin. Et de la
truffe bien sûr. Le local, pour lui, est une évi-
DANS CE
QUERCY,
LES FRUITS
SONT D’ICI
Sur les marchés du Tarn-etGaronne, viandes, légumes et
fruits locaux sont à la fête. Des
artistes sont aussi de la partie,
dans un lieu appelé la Cuisine.
dence. «J’ai travaillé quinze ans à Buenos Aires, raconte-t-il. L’Argentine, c’est un peu
le cobaye de Monsanto. J’ai vu le cheptel de
viande baisser au fur et à mesure qu’ils utilisaient les terres pour y mettre du soja.»
En Midi-Quercy, on est loin de ce cauchemar.
Dans les marchés, les producteurs sont légion. A Saint-Antonin-Noble-Val ou à Caussade, on peut lire: «Produit de mon exploita-
La Bardigne d’ Hélène, sur la commune de Vaissac.
tion. Producteur adhérent à la charte de
l’association des producteurs des marchés de
détail de Montauban.»
«Née dans les pruneaux»
Sur le marché de Saint-Antonin-Noble-Val,
Gérard Cabos, «pruniculteur» à Mirabel, vend
aussi des reines-claudes, des «cerises anciennes» et des fraises et raconte que sa femme
«est née dans les pruneaux». Cinquième génération, passée en bio en 2000. Est-ce qu’ils gagnent leur vie? «On s’en sort, parce qu’on a hérité de la terre, que j’ai un travail à côté et
qu’on fait des gîtes.»
Alexandre Taillefer, producteur à Vaissac,
propose des légumes sur le marché de Caussade, mais il est également éleveur de vaches
à viande. «Je fais du bœuf et du veau, la moitié
vendue à des grossistes et l’autre en vente directe.» Autrement dit, via des colis de 10 kilos
pour le bœuf et de 5 kilos pour le veau, à 10 ou
11 euros le kilo. Les morceaux sont découpés
en abattoir, mais on ne choisit pas : côte de
bœuf et pot-au-feu sont dans la même boîte.
Face à «l’engouement», Alexandre Taillefer
compte limiter son cheptel à 40 ou 50 animaux et vendre tout en direct. «Je ne livre pas,
dit-il. Si les gens trouvent le temps d’aller dans
les grandes surfaces, ils peuvent bien trouver
celui de venir à ma ferme.»
L’arrière-grand-père d’Alexandre était sur le
marché de Caussade en 1934. Son père avait
«des vaches laitières jusqu’en 2003. Mais on a
arrêté, parce que les prix étaient trop bas».
Aujourd’hui, Alexandre gagne-t-il sa vie ?
«Mieux que certains. Pour moi, les plus malheureux, ce sont les producteurs de lait. Une
petite exploitation, à taille humaine, c’est
tenable.»
Même pour les nouveaux venus? A Caussade
encore, Tiphaine Nicolas, maraîchère, écoule
«tous les légumes et presque toute l’année». La
jeune femme n’est «pas d’une famille d’agriculteurs». Elle a rencontré son compagnon,
agriculteur en bio, «alors, je suis là!» expliquet-elle. Elle commercialise en direct sur les
marchés mais aussi sur Grainesdeterroir.com,
une plateforme financée entre autres par le
pays Midi-Quercy et la région. Côté banques,
le soutien est variable. «Le Crédit agricole nous
a envoyés promener, raconte Tiphaine Nicolas. Mais la Banque populaire nous a suivis.»
Est-ce qu’elle gagne sa vie? «On est contents.
A chacun ses critères, mais pour nous, ça va.»
Gémir n’est pas de mise dans ces marchés.
Sandrine, qui vend «80%» de ses fromages de
chèvre sur les marchés, dit que «les jeunes y
viennent de plus en plus». David Francazal,
«apiculteur transhumant», qui emporte l’été
ses 36 colonies en Lozère, n’a pas eu de mortalité inhabituelle chez ses abeilles. «Mais làbas, il n’y a pas beaucoup de pesticides…»
Il existe un microclimat autour de l’alimentaire dans ce pays Midi-Quercy. Florence
Danthez, adjointe au maire de Bioule et membre du bureau du PAT, raconte comment la
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u III
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
«Le collectif et le
traditionnel sont
complémentaires»
Jean-Louis
Cazaubon viceprésident de la
région Occitanie,
explique comment il
entend favoriser
l’utilisation de
produits locaux dans
les cantines.
E
«Nous travaillons sur
l’alimentation, le design
et l’architecture. Il y a
un petit effet cheval de
Troie à créer un accès
à l’art contemporain
à travers la cuisine.
Mais nous sommes
les seuls à le faire.»
Yvan Poulain directeur de la Cuisine
commune a mis en place «une cantine intergénérationnelle». «Tous les jours, cinq ou six
personnes âgées déjeunent avec les 120 enfants
de la cantine», explique-t-elle. Au prix de revient du repas, soit 6 euros.
«Qui a mangé Johnny Depp ?»
Autre affaire peu courante, on trouve ici un
centre d’art contemporain appelé… la Cuisine. Installé à Nègrepelisse, dans une ancienne forteresse réinterprétée en 2014 par les
architectes catalans du cabinet RCR, auteurs
entre autres du musée Soulages à Rodez, le
centre contient, de fait, une vaste et superbe
cuisine. «Nous travaillons sur l’alimentation,
le design et la sensibilisation à l’architecture»,
explique Yvan Poulain, son directeur. Les artistes et l’alimentation ? «Il y a un petit effet
cheval de Troie à créer un accès à l’art contemporain à travers la cuisine, sourit-il. Mais nous
sommes les seuls à le faire.» Les intitulés des
expositions donnent le ton : «Qui a mangé
Johnny Depp?» demande l’une d’elles. Taureau d’insémination, ainsi appelé par son propriétaire et abattu à 21 mois pour être dégusté,
l’animal aura eu droit à son musée, dû à l’artiste Berclaz de Sierre. Créée en 2004, avant
même d’avoir des murs, la Cuisine a fait travailler les artistes dans l’espace public, dans
les maternelles, dans la maison d’arrêt de
Montauban… Et avec les gens. Un designer en
résidence, Curro Claret, a imaginé un concours pour élire tous les deux ans, parmi les
amateurs, une «mascotte». En 2017, ce fut Laurine Ayel, choisie pour son «soleil coloré de fanes et d’épluchures».
Enfin, plus inhabituel encore, on trouve dans
cette campagne des jardins partagés. Le Civam Semailles propose à Septfonds «des parcelles à des gens qui sont en difficulté», explique Hélène Boury, animatrice du Civam. Une
quinzaine de jardins sont mis à leur disposition mais aussi des cours de cuisine, des «sorties de rando glanage», des visites de ferme,
tout un «programme de relocalisation alimentaire», selon les termes de la brochure du Civam. Pour démontrer que manger local n’est
pas réservé aux bobos. •
Au marché
de Caussade,
le 31 octobre.
n 2018, la région Occitanie a fait de l’alimentation la grande cause régionale de l’année.
Vice-président en charge de
l’agriculture et de l’agroalimentaire, Jean-Louis Cazaubon
explique la démarche.
Dans une région aussi vaste
que l’Occitanie, l’idée de
«manger local» peut-elle devenir une réalité ?
Oui, si on l’organise. Dans cette
région, nous avons beaucoup de
filières territorialisées et la réputation de certaines a franchi les
frontières : le Roquefort, le Laguiole… Ce sont des filières à
forte valeur ajoutée dans lesquelles, si les gens travaillent
bien, ils gagnent leur vie. En Occitanie, l’agriculture, l’agroalimentaire et la forêt représentent
165 000 emplois et 22 milliards
de chiffre d’affaires annuel.
Dans nos grandes régions, la
vitalité économique se concentre autour des métropoles, mais
avec l’agroalimentaire, on développe aussi le rural.
Quels sont les obstacles ?
Le paradoxe, c’est que la région
a énormément de signes officiels
de qualité, avec 260 labels et
autres distinctions dans les terroirs mais, malgré cela, le revenu
de nos producteurs est dans le
peloton de queue au niveau national. Avec nos savoir-faire, et
l’attente des consommateurs qui
demandent du terroir, nous devons nous demander comment
récupérer des parts de marché
avec nos produits. Dans la restauration collective, les planètes
sont alignées pour passer à 40%
de local dont 20 % de bio. Mais
en sommes-nous capables ?
Le code des marchés publics
vous interdit d’inscrire une
«préférence régionale» dans
vos marchés…
Il est possible d’exiger un certain
pourcentage de produits sous la-
bel, d’aménager le marché en
ce sens. Mais ensuite, comment s’organise-t-on? La logistique pose problème, car
ce que demande le gestionnaire de restauration collective, même s’ils ont tous des
objectifs de qualité dans la
tête, c’est une seule livraison
et une seule facture. Les légumeries sont une des réponses. Pour la viande, la chambre d’agriculture des
Hautes-Pyrénées a mis en
place avec les producteurs et
les collectivités un planning
prévisionnel en fonction des
besoins.
L’approvisionnement local n’est-il pas trop cher ?
Pour amorcer la pompe, la région va accorder aux collectivités une subvention
de 16 centimes par repas si
leurs cantines s’engagent à
utiliser 40 % de produits locaux dont 20% de bio. L’aide
va durer deux à trois ans et
déjà, pour cette année, plus
de cinquante lycées se sont
portés candidats. Soit un
tiers des établissements de la
région.
En y ajoutant les collèges,
75 millions de repas sont pris
chaque année dans la restauration publique. Le collectif
et le traditionnel sont complémentaires. Les côtes de
bœuf, ce n’est pas dans les
cantines qu’on va les manger. Il faut faire travailler
toute la filière viande ensemble. Nous devons reprendre
nos marchés. 80 % de la
viande consommée dans le
périmètre de la métropole de
Toulouse ne vient pas de la
région !
Les consommateurs vontils vous soutenir dans
cette reconquête ?
Nous avons lancé une grande
enquête et nous avons déjà
eu 52 000 réponses. Ce qui
passe en premier, c’est la demande d’une alimentation
saine, de qualité, de saison et
de proximité. Tout cela avant
le bio. Dans cette région,
nous sommes capables de
produire une alimentation de
qualité qui ne soit pas réservée à une élite.
Recueilli par S.V.
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IV u
Libération Vendredi 9 Novembre 2018
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FORUM
Premier jardin
L
e jour de mes 6 ans, mon
père –un petit paysan du
Midi– m’a conduit dans
le jardin potager qui se
trouvait proche de la maison, m’a
montré un coin du terrain, grand
de cinq ou six mètres carrés, et
m’a dit : «Tiens, voilà ton jardin.
C’est à toi. Tu y planteras ce que
tu voudras.» Je ne m’y attendais
pas, mais je me suis mis au travail
tout de suite. Chaque soir, au retour de l’école, je jardinais, je piochais, je sarclais. L’été, j’arrosais,
tous les jours. Et je plantais, selon les saisons, avec plus ou
moins de succès. J’ai éprouvé, en
ce temps-là, quelques-unes des
plus sincères émotions de ma
vie: celles d’un enfant qui nourrit ses parents.
Inutile de dire que ces émotions,
je ne les ai jamais retrouvées.
Mais il y avait, entre ce bout de
terre et moi, un accord secret,
comme si nous avions signé un
pacte. Je m’occupais de «mon jardin» […], en échange, certains
jours, surtout vers la fin du printemps, ce bout de terre remplissait mon panier.
J’étais destiné à être un paysan,
comme tous mes ancêtres, et à
vivre à la même place, de la
même façon. Mais j’étais aussi
un enfant de la République, qui
m’accorda une bourse, laquelle
me permit de «faire des études»,
comme on disait, ce que ma famille n’aurait jamais pu admettre : se priver de deux bras de
cultivateur.
Et puis ce fut la guerre, et tout fut
chamboulé. Les pesticides remplacèrent les faucilles. Sur dix garçons que nous étions à l’école du
village, huit sont partis dans les
années 50. Ceux qui sont restés
ont mal survécu. Autres temps:
l’agriculture d’autrefois, millénaire, disparut en deux décennies. Ce village de l’Hérault, avant
la guerre, faisait vivre de la terre,
et uniquement de la terre, plus
de 500 habitants. Aujourd’hui, il
ne reste aucune parcelle cultivée.
Trois ou quatre jardins potagers
s’accrochent encore, sur lesquels
se penchent des vieux. Tout le
reste est retourné à la friche. Et je
dois être un des rares écrivains ou
scénaristes, aujourd’hui, à savoir
labourer –plus ou moins bien–
avec un cheval. A condition, bien
entendu, de trouver un cheval qui
sache encore.
La population de cette vallée, fertile et bien arrosée, se nourrit
aujourd’hui à un supermarché,
comme partout. On y vend, venus, par camions et bateaux, des
quatre coins du monde, des produits qui poussaient naguère à 30
ou 40 mètres de là. Et je me demande, souvent : que s’est-il
passé ? Le progrès des techniques, l’utilisation massive de la
chimie, l’accroissement de la population et les échanges (parfois)
facilités, à coups de conteneurs,
n’expliquent pas tout. Les goûts
se sont perdus, ou banalisés, les
produits se sont «modélisés» et
on trouve tout ce qu’on veut, à
tout moment. La précieuse recommandation de Jean-Pierre
Coffe («il faut manger local et de
18 HEURES
Ouverture du forum
Avec Edgar Morin.
DE 18 HEURES À 19 H 30
PROGRAMME
Jean-Claude Carrière
écrivain et cinéaste.
VENDREDI 9 NOVEMBRE
Tiphaine Nicolas, sur le marché de Caussade.
saison») est oubliée, perdue. Et
pourtant Jean-Jacques Rousseau
disait déjà qu’il ne faut pas manger de cerises en janvier, car elles
viennent de loin et sont forcément «travaillées».
Est-il indispensable que mon
marchand de légumes, au coin de
la rue, à Paris, soit couvert de fraises à la fin du mois de janvier? En
ai-je vraiment besoin? Envie, sûrement pas: elles sont insipides.
Alors? Les consommateurs sontils devenus idiots ? Je ne le crois
pas davantage. C’est là notre mys-
tère. Il se cache dans le rapport
entre l’argent et le goût. Et je me
réjouis de voir, un peu partout,
apparaître des associations de
jeunes cultivateurs, qui retrouvent les goûts véritables, qui vendent où ils peuvent (parfois à domicile, ou bien dans de petits
marchés) et qui vivent – même
assez mal, encore – de leur travail. En France même, d’immenses surfaces, redevenues sauvages, les attendent. Parmi elles,
mon jardin d’enfant. Je le leur
prête volontiers. •
«Réinventer notre rapport à l’alimentation»
Carole Delga ancienne
ministre, présidente
de la région OccitaniePyrénées-Méditérranée.
S’engager sur le sujet de l’alimentation est
une urgence.
Toute la région Occitanie est concernée au
quotidien par la question de l’alimentation.
Pouvoir d’achat, santé, environnement, emploi… l’alimentation est un des marqueurs
forts de notre territoire. Nous avons d’un côté
de formidables atouts (première région bio,
262 produits sous signes officiels de qualité, etc.) et de l’autre, je sens monter beaucoup de questionnements des citoyens sur
le sujet. Il est important de revenir vers les citoyens pour travailler avec eux notre plan alimentation, d’où cette concertation inédite en
France à l’échelle d’une région. Je pense qu’il
y a une voie dans laquelle les citoyens se
réapproprient ce qu’ils mangent et les territoires ce qu’ils produisent.
Santé et qualité sont intimement liées,
nous avons des armes pour les défendre.
Notre santé est menacée par l’alimentation
de mauvaise qualité. La situation est grave,
mais nous avons les moyens d’agir.
Aujourd’hui, l’effet conjugué de la pression
des consommateurs et les initiatives prises
dans les territoires enclenche une forme de
révolution alimentaire. Pour autant, et c’est
là que nous devons être vigilants, le fossé
s’agrandit entre les gens qui mangent «bien»
et ceux qui mangent «mal». C’est quelquefois
une question de moyens, mais c’est aussi une
question de transmission, d’éducation. Le développement des maladies chroniques liées
à l’alimentation et au surpoids est un signal
qui doit nous interroger. Au fond, ce qui est
grave, c’est qu’il n’y a plus de confiance entre
producteurs, au sens large, et consommateurs. Ma volonté est de travailler en Occitanie à établir un pacte de confiance alimentaire qui passe par des engagements
réciproques des citoyens et des producteurs.
C’est notre rôle de faire converger écologie et économie.
En 2016, 30% de nos agriculteurs avaient un
revenu inférieur à 350 euros par mois. Je
connais bien le sujet, l’Occitanie compte
74000 exploitations. Le secteur alimentaire
et agroalimentaire est un pilier de l’économie
régionale avec 164 000 emplois et 22 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Nous
avons des atouts certains. Mais se pose aussi
la question des aberrations écologiques et de
la place du produit local. Il est inacceptable
de faire venir par avion des kiwis de Nouvelle-Zélande, alors que nous en produisons
d’excellents localement! Sur cette question,
par cette concertation citoyenne, l’Occitanie
veut exprimer plus de volontarisme politique. Il n’y a pas de fatalité dans ce domaine,
comme dans d’autres.
Impliquer les citoyens par une grande
consultation permet une action politique
plus efficace et pertinente.
Nous avons fait de l’alimentation «la grande
Renouer avec nos
campagnes
Avec Jean-Claude Carrière
(écrivain), Sarah Singla
(agricultrice et vice-présidente
de l’association pour la
promotion d’une agriculture
durable), Jean Viard
(sociologue), Vincent Labarthe
(vice-président de la région
Occitanie, en charge de
l’agriculture et de
l’enseignement agricole).
DE 19 H 30 À 21 HEURES
Bien manger, une révolution
culturelle ?
Avec Arnaud Daguin (grand
chef et vice-président de
l’association Pour une
agriculture du vivant), Julia
Csergo (historienne des
pratiques sociales et
culturelles), Carole Delga
(présidente de la région
Occitanie, PyrénéesMéditerranée), Laurence
Tibère (sociologue de
l’alimentation), Fabrice
Mignot (chef et entrepreneur
de l’alimentation).
21 HEURES
Conclusion avec Carole Delga
Suivie d’un Cocktail.
INFOS PRATIQUES
Hôtel de région Occitanie
22, Boulevard du Maréchal
Juin, 31400 Toulouse.
A retrouver et suivre
sur Libération.fr.
cause régionale 2018» et à ce titre interrogé les
habitants de la région Occitanie sur leurs attentes en matière d’alimentation au sens
large. Cela va des modes de production et de
distribution à l’éducation. La mobilisation est
forte. Elle va nous permettre d’élaborer le
Pacte régional pour une alimentation durable
en Occitanie qui sera soumis en décembre au
vote des élus régionaux. Les territoires disposent de leviers pour faire bouger les lignes. La
région Occitanie, s’est par exemple fixée pour
objectif d’atteindre 40% de produits locaux
dont 20% de bio dans les cantines des lycées
d’ici à 2021. Elle soutient les agriculteurs en
conversion bio, mais aussi le développement
des circuits courts. Elle remplit sa part du
contrat. Reste que, seule, elle ne peut pas tout.
Lorsque nous clamons «A table citoyens»,
nous voulons dire à chacun de nos concitoyens qu’il est un «consom’acteur». Le pouvoir économique de chacun d’entre nous est
une arme puissante. Nous voulons dire également à nos concitoyens que c’est en se mettant tous ensemble autour d’une table que
nous ferons les meilleurs choix pour vivre
dans une société plus respectueuse des hommes et de la planète. •
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