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ET AU LUXEMBOURG
MÉTROPOLITAINE, EN BELGIQUE
UNIQUEMENT EN FRANCE
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
74E ANNÉE- NO 22737
4,30 € - FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
WEEK•END
LE MAGAZINE
Plats cuisinés, boissons sucrées…
Une étude révèle des risques de cancer
▶ Les aliment dits ultra-
▶ Un lien statistique a été
▶ Ces préparations, qui
▶ Ce sur-risque de cancer,
transformés favorisent le
cancer, selon une grande
étude menée en France
auprès de plus de 100 000
personnes et publiée dans
la presse scientifique
établi entre la survenue de
la maladie et la consommation de certains aliments comme les barres
chocolatées, les plats cuisinés et les boissons sucrées
ajoutent colorants, édulcorants, émulsifiants ou
substituts du sel constituent entre 25 % et 50 %
de l’alimentation des
pays occidentaux
qui doit encore être
confirmé, s’ajoute aux
risques déjà établis :
obésité, hypertension,
taux de lipides anormaux
Cédric Villani : des maths
à la Macronie
Laurent Bouvet,
le gladiateur de la laïcité
SUPPLÉMENT
PAGE 6
JUSTICE :
LA MÉTHODE
« DUPOND »
IDÉES
Quand soigner devient
une souffrance : plongée
dans le mal-être
des personnels de santé
▶ Eric Dupond-Moretti,
SUPPLÉMENT
l’avocat qui défend
Jérôme Cahuzac devant
la cour d’appel de Paris,
s’est forgé, en trente-trois
ans de prétoire, une
image d’homme entier
▶ Son attitude et ses
stratégies de défense,
dans les salles d’audience
et en dehors, suscitent
parfois l’indignation
Economie
L’Etat veut mettre
à l’abri ses fleurons
industriels
En étendant le décret Montebourg, le gouvernement veut
mieux protéger les entreprises
françaises face aux offensives
des investisseurs étrangers
PAGE S 1 4 - 1 5
Eric Dupond-Moretti, à Monaco,
le 18 janvier. J.-F. OTTONELLO/« NICE MATIN »/MAXPPP
Parlement La fronde anti-Collomb
International
Afrique du Sud : au sein de la majorité
les défis
de Cyril
Ramaphosa
PAGE 2
1 ÉDITORIAL
UN NOUVEAU
DÉPART
PAGE 2 2
Une enquête passionnante.
Renault
Carlos Ghosn
prépare
sa succession
Une merveille.
Télérama
Un thriller tendu.
CAHIER ÉCO – PAGE 4
Les Inrocks
Le Figaro Magazine
Touché par LelaJDD grâce.
Un miracle de cinéma.
Entreprise
Les associations,
nouvelle bête
noire des grands
groupes
Le Figaro
CAHIER ÉCO – PAGE S 2 - 3
Société
A Paris,
une nuit passée
à compter les SDF
Martine Wonner à l’Assemblée nationale, le 15 février.
JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE »
C
ombien sont-ils ? Alors
que le ministre de l’intérieur doit présenter en
conseil des ministres, le 21 février,
son projet de loi asile-immigration, des députés de La République en marche s’opposent directement, comme Martine Wonner
(Bas-Rhin), affichent des réticences ou font juste état de cas de
conscience, au vu des mesures
souhaitées par Gérard Collomb.
Près d’une centaine d’entre eux
ont ainsi signé récemment un
texte contre un durcissement
d’une proposition de loi sur les
demandeurs d’asile. Difficile de
déterminer quel est le rapport de
force à l’intérieur de la majorité,
mais le texte est révélateur de
fractures au sein du groupe.
PAGE 1 2
PAGE 8
PAGE 1 6
Musique
Comment
Lomepal a glissé
du skate au rap
CURIOSA FILMS PRÉSENTE
© CURIOSA FILMS - GABRIEL INC. - FRANCE 3 CINÉMA - LA CINÉFACTURE - MEMENTO FILMS PRODUCTION © PHOTOS : SHANNA BESSON
Le nouveau chef de l’Etat
sud-africain a prêté
serment, jeudi 15 février,
devant le Parlement. Il va
devoir s’atteler sans tarder
au redressement d’une
économie à peine sortie
de la récession et décider
de l’étendue des purges
chez les partisans de Jacob
Zuma, l’ancien président
de la République contraint
à la démission
CAHIER ÉCO – PAGE 4
VINCENT LINDON
L ’ A P PA R I T I O N
UN FILM DE XAVIER GIANNOLI
AVEC
GALATEA BELLUGI
ACTUELLEMENT
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 4,60 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 4,60 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Cyril Ramaphosa,
devant le
Parlement sudafricain, au Cap,
jeudi 15 février.
MIKE HUTCHINS/
REUTERS
Le sacre empoisonné de Cyril Ramaphosa
A peine investi, le nouveau président sud-africain a un an avant les élections pour restaurer la confiance
johannesburg (afrique du sud) correspondant régional
E
n prêtant serment devant le Parlement sudafricain, jeudi 15 février,
Cyril Ramaphosa a pu
éprouver plusieurs gammes de
sensations, parmi lesquelles le
plaisir discret d’une franche et
nette revanche. Il y a dix-huit ans,
c’était un autre, Thabo Mbeki, qui
prêtait serment et s’installait à la
présidence de la République
d’Afrique du Sud, avec Jacob Zuma
comme vice-président. A sa place,
estimait alors le tout nouveau
chef de l’Etat. Cyril Ramaphosa
avait, à l’époque, refusé d’assister
à la cérémonie, ulcéré qu’on ait refusé à Nelson Mandela le droit
d’imposer son successeur, dauphin et favori, c’est-à-dire luimême. Deux décennies plus tard,
devenu considérablement riche
grâce à des affaires florissantes, le
voici rétabli dans son statut d’hé-
LES DATES
17 NOVEMBRE 1952
Naissance à Soweto.
1974
Militant antiapartheid, il passe
onze mois à l’isolement.
1990
Il œuvre à la libération de
Nelson Mandela et devient une
des figures-clés des négociations
avec le régime blanc.
MAI 2014
Il devient vice-président
d’Afrique du Sud.
DÉCEMBRE 2017
Il est élu président de l’ANC.
ritier symbolique du grand
homme. Entre-temps, il lui a fallu
terrasser la faction Zuma, acculer
ce dernier à un départ qui n’a été
confirmé que mercredi soir, au
terme d’un long psychodrame.
Pour écarter son prédécesseur,
M. Ramaphosa a pris le temps nécessaire. Dans l’opinion publique,
et même dans son « courant » de
l’ANC (Congrès national africain),
on s’est interrogé. « Cyril » avait-il
bien la fibre, le courage nécessaire
pour faire tomber Jacob Zuma,
l’homme qui, en dix ans de contrôle du parti, et huit ans de direction des affaires du pays, avait
noué grâce au clientélisme les fils
d’un réseau apparemment invincible ? La réponse est venue
comme une fulgurance. A peine la
lettre de démission bourrée
d’auto-compliments effrontés de
M. Zuma reçue par le Parlement,
« Cyril » était élu président par les
députés, et prêtait serment.
Convaincre que l’ANC a changé
Le voici aux commandes d’un immense désordre, avec mission de
résoudre une montagne de contradictions. Au Forum économique mondial de Davos, en janvier,
il avait prophétisé, avec une emphase qui ne lui ressemble pas :
« Les roues du changement se sont
mises en mouvement, et nous allons aller de plus en plus vite. » La
vitesse, effectivement, s’impose.
Cyril Ramaphosa ne dispose que
d’un an pour prendre solidement
en main le parti, imposer des réformes capables de convaincre le
pays que l’ANC a changé, œuvre
pour le bien collectif et a cessé
d’être une association de parasites.
Le temps est compté, car approchent, en avril 2019, des élections
générales que l’ANC, déconsidéré
auprès de sa propre base électorale
du fait d’innombrables scandales
de corruption, n’est pas certaine
de remporter pour la première
fois depuis l’instauration de la démocratie multiraciale en 1994.
Il faut également convaincre le
reste du monde que les investis-
seurs peuvent considérer à nouveau l’Afrique du Sud comme un
pays sûr et prometteur. Une nouvelle dégradation de la note souveraine du pays menace. Elle
aurait pour conséquence d’entraîner, mécaniquement, l’exode de
plus de 100 milliards de rands
(7 milliards d’euros). Il faut donc
tout à la fois se rendre attrayant
auprès d’investisseurs étrangers
et mener une politique sociale efficace en faveur de la vaste majorité des Noirs modestes sud-africains, écrasés par le chômage, la
dégradation des services publics,
l’insolence de la corruption des
responsables locaux et l’insécurité. Mais aussi prendre le contrôle de l’ANC, y opérer une purge
sans déclencher une révolte. Le
tout dans un intervalle de temps
minime. Douze petits mois.
Après, il sera trop tard, la campagne électorale brouillera tout. Et
l’opposition, qui a joué un rôle
central dans la longue fin de Jacob
Zuma, est décidée à arracher tout
ce qu’elle peut à cet ANC blessé.
Mmusi Maimane, le responsable de l’Alliance démocratique
Il faut à la fois se
rendre attrayant
auprès
d’investisseurs
étrangers et
mener une
politique sociale
efficace
(DA), principal parti d’opposition,
est déjà passé à l’attaque sur un
mode ironique, inspiré par le
spectacle de la réjouissance
bruyante des députés de l’ANC
dans les travées du Parlement,
hier majoritairement alignés derrière le camp Zuma, aujourd’hui
dansant pour Cyril Ramaphosa :
« Je vois que tous les membres de
l’ANC manifestent une belle joie
aujourd’hui, comme s’ils n’avaient
jamais eu rien à voir avec Jacob
Zuma. » Et de rappeler que l’opposition, le DA et les EFF (Combattants pour la liberté économique)
de Julius Malema, se sont, des an-
nées durant, heurtés au mur de
l’ANC, tandis qu’ils s’échinaient à
pousser des motions de défiance
(huit au total) contre le chef de
l’Etat, dont l’action a même été
déclarée « contraire à l’esprit de la
Constitution » par le même juge,
celui de la Cour suprême, qui fait
prêter serment aujourd’hui à Cyril Ramaphosa, incarnation du
courage retrouvé de la justice.
Mmusi Maimane met en garde
cet ANC qui feint d’avoir extirpé le
seul responsable de la « capture
d’Etat » mise en place pour le
pillage des finances publiques
sous Jacob Zuma, système ayant
étendu ses ramifications à travers
toutes les structures du parti et du
pays. « Le système corrompu qui a
permis à Jacob Zuma de survivre,
motion après motion dans cette
maison, pendant que le pays était
vendu par morceaux, ne s’en est
allé nulle part. Il est toujours ici, assis sur ces bancs. » Julius Malema,
le « commandant en chef » (c’est
son titre officiel) des EFF, l’organisation radicale dont les membres
n’entrent au Parlement qu’habillés de vêtements de travail (ce-
lui d’employée de maison pour les
femmes, combinaison et casque
de chantier rouge vif pour les
hommes), a invité son groupe à
boycotter la séance en guise de
protestation, expliquant ainsi son
geste : « EFF note l’élection illégitime de Cyril Ramaphosa comme
président. » L’opposition avait appelé à une dissolution du Parlement et à l’organisation de nouvelles élections.
Des perspectives de compromis
nuancent pourtant un peu ce ton
belliqueux. Cyril Ramaphosa et
l’ensemble des responsables de
l’opposition se sont engagés à dialoguer régulièrement, à la recherche de solutions « dans l’intérêt de
la nation ». C’est la première fois
depuis Nelson Mandela que le
chef de l’ANC daigne ainsi composer avec les autres partis. Cela ne
sera pas un luxe et pourrait permettre à Cyril Ramaphosa de s’engager sur le front intérieur de sa
formation. Il lui faut, au plus vite,
régler la question de l’étendue de
la purge des pro-Zuma dans son
gouvernement. p
jean-philippe rémy
La délicate purge d’un Etat rongé par la corruption
a peine élu, et aussitôt dans le feu de l’action. Cyril Ramaphosa devait prononcer,
vendredi 16 février, son discours sur l’état
de la nation. Un moment solennel pour
rendre palpable la politique d’urgence qu’il
compte mener. Depuis plusieurs années, ce
rendez-vous crucial se terminait dans le
chaos. Les députés du parti Economic Freedom Fighters (EFF, « combattants pour la liberté économique ») interrompaient Jacob
Zuma, qui n’attachait de toute évidence pas
la moindre importance à cet exercice, jusqu’à ce que la sécurité renforcée pour l’occasion de gros bras les déloge du Parlement.
C’est dans les derniers discours perturbés
sur l’état d’une nation, qui ne l’était pas
moins, que les EFF ont popularisé, en la
hurlant à Jacob Zuma, l’expression « Bring
back the money ! » (« rends l’argent »), en référence aux fonds publics utilisés pour les
travaux de sa résidence de Nkandla. Cette
fois, on attend de M. Ramaphosa qu’il articule de manière convaincante les fondamentaux d’une politique d’urgence destinée à sauver l’économie tout juste sortie de
récession, tout en restaurant la confiance
en l’action gouvernementale. Puis il faudra
procéder à la composition de son gouvernement et décider quelle est l’étendue des
purges des responsables de l’ère Zuma qu’il
est possible de réaliser sans risquer une rébellion interne, dangereuse pour l’ANC.
« Candy Crush » pendant les débats
Les têtes des éléments jugés les plus incompétents, les plus corrompus, les plus
obstinément fidèles au système Zuma, devraient rouler en premier. Un homme
pose un problème particulier : Malusi Gigaba. Le dernier ministre des finances de
Jacob Zuma avait été identifié par les chercheurs du State Capacity Resarch Project,
un groupe de professeurs d’université
ayant réalisé un travail de recherche approfondi sur le sujet, comme l’un des architectes du système de « capture d’Etat »,
cette infiltration des structures de l’Etat
par un réseau corrompu aux ordres de la
famille Gupta, les hommes d’affaires d’origine indienne à présent visés par la justice.
Il n’est pas établi que M. Gibaba a bénéficié de ce système de pillage des ressources
publiques, mais il incarne le système que
M. Ramaphosa doit abattre. Or, le budget
doit être présenté dans cinq jours. Il ne
peut décemment l’être par M. Gigaba. Ce
dernier, lors de la session du Parlement au
cours de laquelle M. Ramaphosa a été élu,
jeudi, président, a été surpris en train de
jouer à Candy Crush pendant les débats.
Sans doute le signe d’un détachement visà-vis de ses fonctions menacées. p
j.-p. ry
international | 3
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Contesté dans la rue,
le premier ministre
éthiopien démissionne
Polémique à Moscou après la mort
de mercenaires russes en Syrie
Les libérations d’opposants n’ont pas suffi à
sauver l’impopulaire Hailemariam Desalegn
L’opinion publique s’inquiète des frappes aériennes américaines, qui ont
tué pour la première fois des combattants russes au service de Damas
addis-abeba - correspondance
L
e premier ministre éthiopien a été emporté par une
crise politique majeure.
Hailemariam Desalegn, 52 ans, au
pouvoir depuis 2012, a présenté sa
démission jeudi 15 février. Des rumeurs circulaient depuis plusieurs mois sur son remplacement lors du congrès prévu en
mars du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), la coalition au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle. Lors d’une allocution télévisée, Hailemariam Desalegn a
qualifié sa démission d’« inévitable pour permettre de mener les réformes qui établiront une paix durable et la démocratie ».
Ses trois dernières années à la
tête du gouvernement ont été entachées par la répression sanglante de manifestations contre
le pouvoir, faisant des centaines
de morts. Cette mobilisation exprimait la frustration des Oromo
(sud et ouest) et des Amhara
(nord), qui représentent près des
deux tiers de la population éthiopienne (100 millions d’habitants),
face à la surreprésentation de la
minorité des Tigréens au sein du
pouvoir, et plus largement contre
une limitation des libertés individuelles et un déséquilibre dans le
partage des richesses.
Malgré l’instauration de l’état
d’urgence en octobre 2016, levé au
bout de dix mois, la colère du peuple n’a pas faibli. « La pression populaire a conduit à la démission du
premier ministre », affirme Bekele
Gerba, vice-président du Congrès
fédéraliste oromo (OFC). Elle a
également permis la libération de
cet opposant, mardi 13 février,
après des manifestations et deux
jours d’une grève massive dans la
région Oromia, où des jeunes
avaient bloqué les routes et brûlé
des pneus, forçant de nombreux
commerçants à fermer boutique.
Ce mouvement a suscité de vives inquiétudes dans les cercles
de pouvoir et les chancelleries, et
conduit le gouvernement à accé-
lérer la libération de prisonniers
politiques. Ce signe d’ouverture
avait été annoncé par le premier
ministre début janvier, et a entraîné l’amnistie de nombreuses
figures de l’opposition et de journalistes. Plus qu’un signe d’apaisement, certains l’ont interprété
comme un fléchissement contraint des autorités face aux revendications populaires.
Ce processus de réformes ne
fait pas l’unanimité au sein de la
coalition dirigeante, profondément divisée. La démission de
M. Hailemariam pourrait être le
résultat de ces dissensions sur la
manière de répondre à la crise et
sur la rapidité avec laquelle entreprendre les réformes.
« Livré en pâture »
M. Hailemariam était en outre
contesté de longue date pour son
manque d’autorité au sein de la
coalition. Son départ était « assez
prévisible », selon l’écrivain et politologue éthiopien Hassen Hussein, professeur adjoint à l’université Saint Mary dans le Minnesota. « Lors de sa dernière réunion,
la coalition au pouvoir [EPRDF,
Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens] a
déclaré que la crise qui secoue le
pays est fondamentalement une
crise de leadership, le livrant ainsi
en pâture », analyse-t-il.
Plusieurs noms circulent pour
lui succéder, dont celui du président de l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO,
membre de la coalition EPRDF),
Lemma Megersa, populaire
auprès des jeunes, ou encore celui
du ministre des affaires étrangères, Workneh Gebeyehu.
« Cette démission n’est pas suffisante. Nous voulons un changement de système, pas un changement d’individu, déclare Merera
Gudina, président de l’OFC, libéré
le 17 janvier. Changer de premier
ministre est une affaire interne au
parti. Nous voulons des élections
libres et justes, et la démocratisation de l’Etat éthiopien. » p
emeline wuilbercq
moscou - correspondante
Q
ue s’est-il passé dans
la nuit du 7 au 8 février dans la région
de Deir ez-Zor, dans
l’est de la Syrie ? Plus
d’une centaine d’hommes armés
combattant pour le régime syrien
ont péri, et des dizaines d’autres
ont été blessés, lors d’une offensive ratée destinée à s’emparer
d’un site gazier sous contrôle des
Forces démocratiques syriennes
(FDS) – une alliance arabo-kurde
soutenue par Washington – et de
militaires américains qui se trouvaient sur place.
La présence de nombreux mercenaires de nationalité russe
parmi les victimes déclenche une
vive polémique à Moscou : beaucoup considèrent qu’il s’agit des
plus graves affrontements indirects entre Russie et Etats-Unis depuis la fin de la guerre froide.
Vers 23 heures, le 7 février, plusieurs unités pro-Assad, rassemblées dans le village de Khasham, à
environ huit kilomètres de
l’Euphrate, s’apprêtent à passer à
l’offensive, soutenues par des
chars et de l’artillerie. Elles visent
l’usine Coneco, toute proche, lorsque l’aviation de la coalition dirigée par les Américains lance ses
raids et bombarde la colonne.
Des frappes « défensives », assure aussitôt le Pentagone, qui
avance le nombre d’« une centaine » de victimes et de 300 à 400
blessés, tout en se disant incapable de déterminer si des Russes se
trouvaient sur place. Jeudi 15 février, pour la première fois, Maria
Zakharova, porte-parole du ministre russe des affaires étrangères, a admis du bout des lèvres la
mort de « cinq personnes vraisemblablement russes ».
La liste devrait s’allonger. « Ce
que nous avons vu venir, c’était une
unité de la taille d’un bataillon »,
détaillait, mardi 13 février, Jeffrey
Harrigian, commandant des forces aériennes américaines, en décrivant une attaque « de forces ennemies contre une position connue
guinev, de Kaliningrad, Alexeï
Tchikhov de Nijni Novgorod…
Interrogé à plusieurs reprises,
Dmitri Peskov, le porte-parole du
Kremlin, a jusqu’ici botté en touSYRIE
IR che. La Russie n’est pas concernée,
fait-il valoir, puisque ses forces arDeir ez-Zor
mées ne sont pas impliquées. SeLIBAN
IRAK
lon plusieurs sources, des blessés
Damas
ont cependant bien été rapatriés
ISRAËL
dans des hôpitaux de Moscou et
de Saint-Pétersbourg. Un proche
JORDANIE
d’Igor Strelkov, Mikhaïl Polinkov,
a publié un enregistrement audio
dans lequel un homme se présen100 km
tant comme l’un des mercenaires
présents sur les lieux du bombardes FDS. » « La coalition a agi en état dement donne le nom du bade légitime défense, affirmait-il taillon, Carpates.
« Nous étions 700 hommes, raalors. Nous avons immédiatement
contacté les responsables russes sur conte-t-il. Nous avons traversé
la ligne téléphonique de déconflic- l’Euphrate le 3 février et on se préparait. Vers 23 heures, le 7, nous
tion pour les alerter… »
Deux jours après ces événe- nous sommes alignés en colonne
ments, dans la même région, pour mener l’assaut (…) quand les
quinze autres ressortissants rus- frappes ont commencé. » « C’était
ses travaillant pour une société de Grozny 1994 », ajoute-t-il, en réfésécurité privée ont aussi été tués rence à la capitale tchétchène lors
par l’explosion inexpliquée d’un de la première guerre sanglante
dépôt d’armes à Tabiya Jazira, se- avec la Russie.
« Si des pertes massives de cilon l’Observatoire syrien des
toyens russes ont bien eu lieu en Sydroits de l’homme.
rie, le pouvoir, y compris le chef des
forces armées de la Fédération de
« C’était Grozny 1994 »
A Moscou, très vite, le sénateur Russie, est tenu de l’annoncer au
Franz Klinsevitch, ex-vice-prési- pays et de déterminer qui est resdent de la commission sécurité et ponsable », s’insurge Grigori Iadéfense du Conseil de la Fédéra- vlinski, candidat démocrate-libétion russe, dénonce des « opéra- ral à la prochaine élection présitions militaires américaines sans dentielle en Russie, sur son
précédent ». « C’est une agres- compte Twitter.
« Pourquoi des citoyens russes
sion », affirme-t-il le 8 février. En
parallèle, Igor Strelkov, l’ancien participent-ils à des opérations
chef des volontaires russes enga- militaires en Syrie malgré les dégés dans la guerre du Donbass, clarations du président et du midans l’est de l’Ukraine, déplore nistre de la défense concernant le
sur son blog la « perte insensée »
de plusieurs de ses anciens « camarades » en Syrie.
Depuis, des noms et des visages
« La coalition
de mercenaires russes tués sur les
a agi en état
lieux des affrontements sont apparus sur les réseaux sociaux :
de légitime
Kirill Ananiev, originaire de Mosdéfense »
cou, Alexeï Ladiguine, de Riazan,
Stanislav Matveïev, Igor KosotouJEFFREY HARRIGIAN
rov et Rouslan Gabrilov, de la récommandant des forces
gion de Sverdlovsk, Vladimir Loaériennes américaines
TURQUIE
retrait des forces armées russes de
ce pays et la fin de la guerre civile
en Syrie ?, poursuit-il sur son site
de campagne. La menace d’un affrontement militaire direct accidentel ou délibéré, entre la Russie
et les Etats-Unis, augmente. »
Cité par l’agence Interfax, Vitali
Naoumkine, conseiller principal
du gouvernement russe sur la Syrie, admet que « la Russie est mécontente » de ce qui s’est passé.
Mais, ajoute-t-il, « nous n’avons pas
toute l’information. Ce sont des citoyens russes que l’Etat n’a pas envoyés là-bas ». Selon lui, Moscou
n’a donc « jamais pris la responsabilité de leur protection ».
Photo avec Poutine
Connus sous le nom générique des
« Wagner », une compagnie de sécurité privée qui a œuvré en
Ukraine et en Syrie, les mercenaires russes n’ont pas d’existence légale en Russie. Leurs liens avec le
pouvoir sont pourtant évidents.
Leur chef s’était ainsi pris en photo
au côté du président Vladimir Poutine lors d’une réception au
Kremlin en décembre 2016. Les
combattants russes présents dans
les unités pro-gouvernementales
syriennes visées le 8 février par les
frappes de la coalition américaine
sont pour la plupart des ex-Wagner, mais ils feraient désormais
partie d’une nouvelle société baptisée « Europolice », sous contrat
avec le régime de Bachar Al-Assad.
Créée en 2016 dans la banlieue
de Moscou selon le site d’informations Fontanka, cette entreprise aurait plutôt ressemblé à
une coquille vide à ses débuts
avant de voir son capital brutalement augmenter l’année suivante. Désormais dirigée par Oleg
Ierokhine, un ancien des forces
spéciales du ministère de l’intérieur, elle aurait pour mission de
reprendre le contrôle des champs
pétroliers, moyennant une partie
de leurs revenus, pour le compte
du régime syrien. Car Damas entend bien préparer, avec ses alliés,
la reconstruction du pays. p
isabelle mandraud
Madame la juge,on vous adore!
Elle
Un “Strip-Tease” magistral
Le Parisien
Tout le monde se retrouve à poil...
Fascinant
Première
Quel phénomène ! Quel personnage !
La Croix
Fort, drôle et bouleversant
Télérama
ni Juge
un film de JEAN LIBON
& YVES HINANT
Follement original
L’Express
On adore ça !
Le Figaro Magazine
4 | international
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
A Mitrovica, meurtre politique en zone de non-droit
Dix ans après l’indépendance du Kosovo, le contrôle du nord de la ville est toujours contesté par la Serbie
REPORTAGE
Belgrade
SERBIE
mitrovica (kosovo) -
E
envoyé spécial
n serbe, nous avons un
proverbe qui dit qu’on ne
peut pas attraper de poissons si l’eau n’est pas
claire. » Et en matière d’eaux troubles, Miroslav Ivanovic en connaît un rayon. D’abord, parce qu’il
est juge à Mitrovica, cette ville du
nord du Kosovo divisée en deux
le long des eaux sombres de la rivière Ibar qui sépare les Serbes
(au nord) des Albanais (au sud).
Depuis la guerre d’indépendance
du Kosovo en 1998-1999, les quelques kilomètres carrés du nord
sont devenus une zone de nondroit au cœur des Balkans. Alors
que le Kosovo s’apprête à fêter ses
10 ans d’indépendance, samedi
17 février, Pristina et Belgrade se
disputent toujours le contrôle de
cette partie nord de la ville.
Dans cette zone de non-droit, le
juge Ivanovic a perdu son frère,
Oliver, mort sous les balles de
mystérieux assassins qui lui ont
tiré dessus, le 16 janvier, à son arrivée au siège de son parti Liberté,
Démocratie, Justice, en plein cœur
de Mitrovica-Nord. « J’avais peur
pour mon frère mais je ne m’attendais pas à quelque chose comme
ça », lâche le juge depuis les bureaux de ce parti, où il est venu
chercher du réconfort, tout de
noir vêtu. Sa voix est rocailleuse,
le débit lent, les termes pesés.
« Ces derniers temps, il dénonçait
sans arrêt les problèmes de sécu-
LE CONTEXTE
INDÉPENDANCE
Le Kosovo célèbre, samedi
17 février, ses dix ans d’indépendance. Malgré de longues années de négociations avec Belgrade, cette indépendance n’est
toujours pas reconnue par la
Serbie, pas plus que par cinq
pays de l’UE, comme l’Espagne.
MINORITÉS
L’immense majorité de la population du Kosovo est albanophone, mais les Serbes représentent la première minorité. Sa
taille exacte n’est toutefois pas
connue faute de recensement.
La plupart d’entre eux résident
dans le nord, mais aussi dans
plusieurs enclaves au sud.
Mitrovica
MONTÉN.
Pristina
KOSOVO
ALBANIE
25 km
MACÉDOINE
rité à Mitrovica. Je pense que beaucoup de gens pouvaient avoir intérêt à le tuer », affirme le magistrat,
en évitant soigneusement d’accuser qui que ce soit, Serbes ou Albanais. « Sa voiture avait été brûlée
deux fois, ainsi que ses bureaux. Il a
été tué par des professionnels »,
rappelle, à ses côtés, la vice-présidente du parti, Ksenija Bozovic,
aussi vêtue de noir.
Tout, dans cette exécution qui a
choqué l’ensemble du Kosovo,
porte la trace du crime organisé.
Politicien charismatique et séducteur, Oliver Ivanovic avait été pendant les années post-conflit le leader des Serbes du Kosovo. Parlant
couramment l’albanais, il était
considéré comme un modéré des
deux côtés de la rivière. Mais sa
carrière avait commencé à décliner en 2013 après une défaite aux
élections locales et la perte du soutien de Belgrade, qui coïncide avec
l’arrivée au pouvoir de l’actuel
président serbe, Aleksandar Vucic.
« Un pacte avec le diable »
Dans la foulée, il avait été arrêté
pour des crimes de guerre qu’il
aurait commis lorsqu’il était à la
tête de la milice qui surveillait le
pont de Mitrovica pendant le conflit. Condamné en première instance par un tribunal sous la tutelle d’Eulex, l’organisme européen chargé de faire appliquer
l’Etat de droit au Kosovo, le verdict, particulièrement mal rédigé,
avait été annulé en appel. Et il avait
pu sortir de prison début 2017.
Puis il s’était représenté aux élections locales d’octobre en dénonçant l’emprise de la mafia serbe
sur le nord du Kosovo. « Les gens
n’ont plus peur des Albanais, mais
des Serbes, des criminels locaux qui
roulent en Jeep sans plaque d’immatriculation », assure-t-il pendant la campagne. Un problème
patent : une bonne moitié des voitures de la ville circule toujours
sans aucune plaque. La Serbie
n’aurait officiellement toujours
pas transmis les registres de carte
Le juge
Miroslav
Ivanovic,
à l’endroit
où son frère
a été tué,
le 16 janvier,
dans
MitrovicaNord.
LOULOU D’AKI/
AGENCE VU POUR
« LE MONDE »
grise au Kosovo. Mais le discourschoc d’Ivanovic dérange. « Ces derniers mois, les gens s’étaient mis à
avoir peur de lui dire bonjour », assure un jeune habitant de la ville,
qui accepte de parler, à la différence de nombreuses personnes,
qui préfèrent garder le silence.
Au nord du pont rénové à grands
frais par l’Union européenne mais
toujours bloqué côté serbe par un
chantier à l’arrêt, les criminels ont
compris tous les avantages qu’ils
pouvaient tirer de ce trou noir juridique. Trafic de pétrole et arnaques à la TVA les ont enrichis sur
fond d’impunité quasi totale. Si
Belgrade entretient encore de
nombreuses institutions publiques comme les écoles et les hôpitaux, la police et la justice sont
censés être gérés par le Kosovo depuis un accord signé en 2013. Or, le
tribunal de Mitrovica vient à
peine de reprendre ses activités
après avoir difficilement réussi à
convaincre magistrats serbes et albanais de se remettre à travailler
ensemble.
Pendant toutes ces années, plus
aucun crime ou délit n’était jugé
dans la ville. « Il y a des tonnes de
dossier en attente », raconte le juge
Ivanovic, un brin pessimiste face à
l’ampleur de la tâche. Bien qu’om-
niprésents, les policiers semblent,
eux, parfaitement inutiles faute
de tribunal. « Mitrovica-Nord est
un endroit où des enfants ont
grandi et sont devenus adultes
sans avoir jamais entendu ou vu de
système judiciaire fonctionnel », résume Besim Hoti, un des policiers
en charge de l’enquête sur le
meurtre
d’Oliver
Ivanovic.
L’équipe d’enquêteurs sur le crime
a été soigneusement composée de
Serbes et d’Albanais, ce qui n’a pas
empêché les deux pays de s’accuser mutuellement d’obstruction.
Pire, l’argent international versé
abondamment depuis l’accord de
2013 n’a rien arrangé à la situation : « Trop d’argent au mauvais
moment, souvent détourné par des
sous-traitants véreux », alerte un
diplomate d’Eulex. Comme beaucoup, il ne peut que constater que
l’UE a singulièrement échoué. A
Mitrovica plus que n’importe où
ailleurs dans le pays. Cet automne,
un mafieux connu dans toute la
ville s’est même permis de gifler
en pleine rue le maire de Mitrovica-Nord, soulevant des questions
sur qui contrôle vraiment le territoire. « Personne n’obtient un poste
sans son accord », a dénoncé Rada
Trajkovic, une des seules responsables politiques serbes du Ko-
« Mitrovica-Nord
est un endroit où
des enfants ont
grandi sans avoir
jamais vu de
système judiciaire
fonctionnel »
BESIM HOTI
policier
sovo à avoir accusé la mafia serbe
d’être derrière le meurtre d’Ivanovic, avec le soutien, selon elle, du
pouvoir de Belgrade. Ce mafieux
avait de fait été vu pendant la
campagne en train de soutenir les
adversaires politiques de M. Ivanovic. « Belgrade a fait un pacte
avec le diable », s’alarme le diplomate d’Eulex.
Membre influent du parti au
pouvoir à Mitrovica, Ljubomir
Maric écarte pourtant fermement
ces accusations. « Pristina et la
communauté internationale cherchent surtout à trouver une excuse
parce qu’ici c’est le seul endroit où il
n’y a pas de présence du soi-disant
Etat du Kosovo », assure-t-il en dénonçant un meurtre destiné « à
Kiev et Varsovie se fâchent sur la seconde guerre mondiale
La Pologne veut punir la négation d’un « génocide » attribué à des nationalistes réhabilités par l’Ukraine
L
a Pologne ne se contente
pas de vouloir pénaliser, à
propos de la Shoah, « l’attribution à la nation ou à l’Etat polonais, en dépit des faits, de crimes
contre l’humanité ». Très contestée, la loi mémorielle adoptée début février par la majorité PiS
(Droit et justice) au pouvoir punit
également la négation des « crimes commis par les nationalistes
ukrainiens ou les membres de formations ukrainiennes ayant collaboré avec le IIIe Reich allemand ».
Des dispositions moins remarquées, mais qui suscitent de vives
tensions avec l’Ukraine. Le président ukrainien Petro Porochenko
dénonce un texte « biaisé » qui
contrevient, selon lui, aux principes régissant le partenariat stratégique entre Kiev et Varsovie.
Au grand dam de Varsovie, les
autorités de Kiev cherchent à réhabiliter certains groupes nationalistes qui ont « combattu pour
l’indépendance de l’Ukraine au
XXe siècle ». Parmi eux figurent
l’Organisation des nationalistes
ukrainiens (OUN) et son bras
armé, l’Armée insurrectionnelle
ukrainienne (UPA), toutes deux
considérées par la Pologne
comme coupables de génocide.
La querelle n’est pas seulement
historique, car la surenchère de
textes mémoriels adoptés depuis deux ans par les Parlements
des deux pays contribue à dégrader les relations polono-ukrainiennes, alors même que Varsovie est censé être l’avocat de Kiev
au sein de l’Union européenne
comme de l’OTAN.
L’OUN et l’UPA furent les bêtes
noires du régime soviétique,
qu’ils combattirent jusque dans
les années 1950. Pendant la seconde guerre mondiale, elles
s’allièrent un temps avec l’Allemagne nazie qui leur promettait
un Etat, puis se retournèrent
contre elle lorsque cette promesse s’évanouit.
C’est à cette période sanglante
que l’OUN et l’UPA commirent
d’importants massacres de Polonais dans des régions contestées,
habitées par de nombreux Ukrainiens mais placées sous l’autorité
de la Pologne en vertu du traité de
Riga conclu en 1921 avec la Russie
soviétique. En Volhynie, de
60 000 à 100 000 civils polonais
ont été tués et plusieurs centaines de milliers d’autres ont été
contraints à la fuite.
Représailles
Sans nier ces atrocités, Kiev refuse la qualification de génocide
employée par Varsovie et l’équivalence posée dans la loi polonaise avec les crimes communistes ou nazis, d’autant qu’elle s’applique aux « actes commis par les
nationalistes ukrainiens entre
1925 et 1950 ». L’Institut polonais
de la mémoire nationale (IPN),
qui dispose également de pouvoirs de poursuite judiciaire,
pourra ainsi ouvrir des enquêtes
sur des actions ayant eu lieu en
dehors du contexte de la guerre,
malgré l’absence de dialogue à
haut niveau sur la politique d’assimilation quasi coloniale menée
par la Pologne de l’entre-deuxguerres envers les populations
ukrainiennes présentes sur son
territoire. L’Ukraine demande
également à la Pologne de reconnaître les massacres d’Ukrainiens
(8 000 à 12 000 personnes) que
ses autorités de l’époque avaient
conduits dans les mêmes régions
en guise de représailles.
Lancé en 2015, le processus de
réhabilitation des combattants
de l’OUN et l’UPA avait déjà suscité des réactions hostiles des
autorités polonaises, qui avaient
retardé jusqu’en décembre 2017
la visite du président de la Répu-
blique Andrzej Duda dans la ville
de Kharkiv. Les deux Etats sont
également en conflit autour de la
présence en Pologne de statues à
la mémoire de nationalistes
ukrainiens et de travaux d’exhumation de victimes polonaises
de ces groupes.
Le raidissement de la position
polonaise à l’égard du nationalisme ukrainien engendre aussi
des réactions qui dépassent le terrain diplomatique. Piotr Tyma,
président de l’Association des
Ukrainiens en Pologne, constate
ainsi depuis quelques années une
hausse du nombre d’agressions
commises contre les Ukrainiens
en Pologne, alors que ceux-ci seraient désormais près de deux
millions, venus essentiellement
pour des motifs économiques.
« L’histoire compte pour moitié
dans ce phénomène », assure-t-il. p
benoît vitkine et
intérim à varsovie
diviser les Serbes ». Plutôt que se
diviser, les Serbes de Mitrovica
semblent avoir peur. « La ville n’a
jamais été aussi silencieuse que le
jour du meurtre et celui des funérailles », raconte une habitante.
La police est-elle en mesure de
retrouver les véritables assassins ? Besim Hoti le promet, mais
beaucoup de monde en doute.
Seule la voiture utilisée par le ou
les meurtriers a pour l’instant été
retrouvée incendiée. « Et les enquêteurs ont refusé d’ouvrir une
enquête sur le mafieux, on en est à
un moment où nos propres services hésitent à les conseiller », se désole le diplomate d’Eulex.
Le juge Ivanovic, lui, commence
par lâcher un long soupir. Dans la
police, « il y a des gens à qui je peux
faire confiance et d’autres à qui je
ne peux pas faire confiance. Dans
une situation normale, je suis d’accord qu’un juge devrait leur faire
confiance mais, ici, la situation est
complètement anormale. Ce dossier en est un bon exemple ». Trois
jours après cette rencontre, le procureur de Mitrovica annonçait
que deux policiers de la ville
avaient été arrêtés pour avoir manipulé des preuves sur la scène du
meurtre le jour du crime. p
jean-baptiste chastand
AUST RALI E
Crise au gouvernement
à cause d’une liaison
extraconjugale
La crise a éclaté au grand jour
dans la coalition australienne,
le 16 février. Le premier ministre, Malcolm Turnbull, et
son numéro deux, Barnaby
Joyce, mis en cause pour une
liaison avec une collaboratrice, ont échangé des critiques publiques. M. Joyce est le
chef de file du Parti national,
l’un des piliers de la coalition
conservatrice avec le Parti libéral de M. Turnbull. – (AFP.)
ÉTATS - U N I S
Le tueur de Floride
avait été signalé au FBI
Au lendemain de la tuerie en
Floride, le 15 février, le FBI
a admis avoir été alerté
en septembre 2017 à propos
d’un commentaire laissé sur
YouTube par le tueur, Nikolas
Cruz : « Je vais devenir tireur
professionnel dans les écoles. » Selon l’Anti-Defamation
League, il participait
à des réunions d’un groupe
suprémaciste avec lequel
il s’entraînait au tir. – (AFP.)
international | 5
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
LE FILM À NE PAS RATER
EN CE DÉBUT D’ANNÉE !
Donald Trump bloque un
compromis sur l’immigration
L’absence de consensus menace encore un peu plus les enfants
étrangers arrivés mineurs aux Etats-Unis, au statut déjà précaire
washington - correspondant
U
ne politique de la terre
brûlée s’est imposée
au Sénat américain,
jeudi 15 février, sur le
sujet empoisonné de l’immigration. L’aile droite républicaine,
soutenue activement par la Maison Blanche, a mis en échec un
compromis bipartisan forgé par
les modérés des deux camps, sans
parvenir pour autant à imposer
ses vues. Cet affrontement risque
de condamner le Congrès à l’immobilisme – une impuissance
dont risquent de faire les frais près
de 800 000 sans-papiers arrivés
enfants sur le sol des Etats-Unis, titulaires d’un statut temporaire
supprimé par Donald Trump.
En annulant en septembre 2017
le décret créant ce statut signé par
son prédécesseur, Barack Obama,
parce qu’il jugeait que ce dernier
avait outrepassé ses pouvoirs, le
président avait chargé les élus de
trouver d’ici mars une solution
pérenne pour protéger ces sanspapiers sortis de la clandestinité.
Ces derniers sont généralement
très bien intégrés. Une large majorité de la population, y compris
côté
républicain,
soutient
d’ailleurs leur régularisation.
Monnaie d’échange
Mais les « Dreamers », l’autre nom
par lequel ils sont désignés, sont
vite devenus une monnaie
d’échange pour une réforme visant non seulement l’immigration illégale, mais aussi le cadre juridique qui permet à des étrangers
d’obtenir la citoyenneté américaine. En convoquant le 9 janvier à
la Maison Blanche des élus des
deux camps, Donald Trump avait
assuré qu’il soutiendrait tout compromis entre républicains et démocrates. Posture de courte durée.
Le président a en effet rapidement changé de ton en conditionnant la régularisation de tous les
titulaires du statut temporaire et
de ceux qui auraient pu en bénéficier (1,8 million de personnes) au
M. Trump veut
aussi revoir
les règles du
regroupement
familial et
le système
de loterie pour
la diversité
financement du « mur » qu’il souhaite ériger sur la frontière avec le
Mexique et à une révision drastique de deux dispositions permettant d’obtenir la citoyenneté américaine : le regroupement familial
et une loterie créée sous administration républicaine pour favoriser la diversité.
Faute d’une majorité qualifiée
de 60 voix au Sénat pour empêcher tout blocage des débats, le
Parti républicain (51 élus sur 100)
avait besoin de voix démocrates
pour parvenir à un point d’équilibre. La Maison Blanche a cependant choisi l’intransigeance, incarnée par le sénateur Tom Cotton
(Arkansas), et mobilisé les conservateurs pour faire échec à un texte
bipartisan moins restrictif concocté par des modérés des deux
camps, mais qui prévoyait pourtant un financement du « mur ».
Avant le passage au vote de ce
compromis, Donald Trump s’est
exprimé jeudi avec virulence sur
Twitter, dénonçant à l’avance une
« catastrophe totale » et une « amnistie géante » qui empêcherait,
selon lui, la régulation de l’immigration. « Voter pour cette proposition reviendrait à voter CONTRE
les forces de l’ordre et POUR des
frontières ouvertes », a-t-il ajouté.
Il a ensuite menacé d’opposer son
veto au projet s’il venait à être
adopté par le Congrès.
Précédées par des attaques ad
hominem distillées anonymement par la Maison Blanche contre la dizaine de sénateurs républicains engagés dans cet effort de
compromis, dont Lindsey Graham (Caroline du Sud), les menaces ont payé. Il a manqué six voix
pour que le compromis soit accepté (54 voix pour, 45 contre). Le
projet du président a ensuite été
sèchement repoussé (39 voix
pour, 60 contre) – quatorze sénateurs républicains s’y sont opposés, certains jugeant le texte trop
modéré, d’autres au contraire
trop dur. Seuls trois démocrates
ont voté en sa faveur.
Après ce double échec, les deux
camps se sont rejeté la responsabilité du blocage. Dans un communiqué incendiaire, la porteparole de la Maison Blanche, Sarah Sanders, a stigmatisé « les démocrates radicaux de [Chuck]
Schumer », le chef de la minorité
démocrate au Sénat, accusés de
soutenir « une frange favorable
aux frontières ouvertes ».
UN FILM ÉVÈNEMENT.
VERSION FEMINA
UNE CLAQUE DE CINÉMA ET DE VIE
MAGISTRAL.
Décisions de justice
Ce dernier a assuré, de son côté,
que la défaite de M. Trump sur sa
proposition « est la preuve que le
projet du président ne deviendra
jamais une loi ». « S’il avait arrêté
de torpiller les efforts des deux
bords, nous aurions voté une
bonne proposition », a regretté
M. Schumer. La Maison Blanche
espère imposer ses vues à la
Chambre des représentants, où
une majorité simple suffit pour
faire adopter un projet de loi. Mais
un succès n’y sera que symbolique après l’échec au Sénat.
Le sort des « Dreamers » se
trouve désormais temporairement entre les mains de la justice.
En janvier puis en février, deux juges fédéraux ont suspendu l’abrogation du décret de Barack Obama.
Ces deux décisions permettent de
maintenir en l’état le programme
sans qu’il puisse cependant bénéficier à de nouveaux demandeurs.
La Cour suprême des Etats-Unis, la
plus haute instance juridique du
pays, devait se prononcer vendredi non pas sur le fond mais sur
une éventuelle saisine. p
gilles paris
JDD
D’UNE PERFECTION QUASI ABSOLUE.
PREMIÈRE
INTENSE, ÉBLOUISSANT.
LE FIGARO
UN CHOC
L’OBS
EXCEPTIONNEL
CINÉMA REASER
VIRTUOSE ET IMPLACABLE.
LES INROCKS
IL FAUT ALLER VOIR CE FILM.
La Havane envoie sa police politique
aux avocats indépendants
FRANCE 2
L
a Havane veut neutraliser
les avocats indépendants en
activité à Cuba. Deux mois
avant la succession annoncée de
Raul Castro à la tête de l’Etat, la police politique fait le ménage. Mardi
13 février, une dizaine d’agents de
la Sécurité de l’Etat (police politique), commandés par un major
qui s’est identifié simplement
comme « José Luis », ont fait irruption au domicile de Me Wilfredo
Vallin à La Havane, dans le quartier
populaire de La Vibora. Les policiers ont saisi les dossiers et le matériel de travail de l’Association juridique cubaine – non reconnue
par les autorités – ainsi qu’une
somme équivalente à 800 euros.
Me Vallin a été conduit au commissariat, où on l’a accusé d’exercer sa profession sans autorisation et d’enrichissement illicite.
L’exercice indépendant du droit
ne figure pas parmi les deux cents
activités ou métiers autorisés depuis 2013, pas plus que l’informatique, la médecine, l’enseignement,
le journalisme ou l’architecture.
Les hommes de loi n’ont d’autre
débouché que de travailler pour
l’Etat. Les avocats sont regroupés
dans des « cabinets collectifs » qui
en font des fonctionnaires sou-
cieux de défendre les intérêts du
gouvernement, leur employeur,
plutôt que ceux de leurs clients. Or
ils sont les seuls à pouvoir plaider
devant les tribunaux.
« La séparation des pouvoirs
n’existe pas dans le système cubain, souligne Me Vallin, cité par le
site d’information 14ymedio, basé
à La Havane. Chaque fois que je
parle à la police politique, j’ai l’impression que leurs procédures
n’ont rien à voir avec la loi. Ils peuvent faire n’importe quoi, ils se sentent au-dessus de la légalité. »
Hantise
La Sécurité de l’Etat reproche à
l’Association juridique cubaine
d’avoir aidé les candidats indépendants qui ont voulu se présenter aux élections municipales de
novembre 2017, empêchés par de
nombreux obstacles et intimidations. « La police politique est très
gênée parce que nous avons expliqué aux candidats les détails de la
loi électorale », explique l’avocat.
La réforme de la loi électorale et
de la législation sur les associations compte parmi les promesses non tenues de Raul Castro. Le
registre officiel des associations
refuse de reconnaître tout regrou-
pement qui échappe au contrôle
du parti unique. L’autorisation accordée à un demi-million de Cubains de travailler à leur propre
compte, ou de former une microentreprise, n’a pas été accompagnée d’une ouverture politique.
L’émergence d’une société civile
est la hantise du régime. Ainsi, en
septembre 2016, la Sécurité de
l’Etat avait saccagé et démantelé
Cubalex, un centre d’assistance
juridique installé dans une banlieue pauvre de La Havane grâce à
un financement européen. L’un
de ses juristes, Julio Ferrer Tamayo, a passé plusieurs mois en
prison. La fondatrice de Cubalex,
Me Laritza Diversent, a été poussée à l’exil par la pression sur sa famille. Elle figurait parmi les personnalités de la société civile cubaine reçues par Barack Obama
lors du sommet des Amériques,
au Panama, en 2015, et à l’occasion
de sa visite historique à La Havane, en 2016.
La recrudescence de répression a
commencé au lendemain de la visite de M. Obama. La présidence
hostile de Donald Trump a ensuite
poussé La Havane à reprendre sa
rhétorique antiaméricaine. p
paulo a. paranagua
Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA.
Le gouvernement cubain ne tolère que les juristes à son service
ACTUELLEMENT
6 | planète
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
L’alimentation ultratransformée favorise le cancer
Une étude a été menée en France sur plus de 100 000 personnes entre 2009 et 2017
H
aro sur les aliments
ultra-transformés
(AUT). D’une ampleur inédite, une
étude française publiée jeudi
15 février dans la revue médicale
britannique British Medical Journal (BMJ) observe un lien entre la
consommation de ce type d’aliments et le risque de cancer. Cette
recherche, qui porte sur
104 980 participants, suggère en
effet qu’une augmentation de
10 % de la part d’AUT est associée à
une hausse de 12 % du risque global de cancer, notamment du
sein, l’un des plus fréquents.
Ces dernières années, les produits ultratransformés ont envahi les rayons. L’assiette des
Français en contient de plus en
plus, avait noté l’Agence nationale
de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) en juillet 2017 dans
une vaste étude, pointant une
« complexification de l’alimentation ». Ils représentent entre 25 %
et 50 % de notre alimentation totale, jusqu’à plus de la moitié des
apports énergétiques dans de
nombreux pays occidentaux.
Selon la classification internationale Nova, les aliments sont répartis en quatre groupes en fonction de leur transformation industrielle, détaille l’Institut national de la santé et de la recherche
médicale (Inserm). Cette définition a été créée par un groupe de
scientifiques dirigé par le professeur Carlos Monteiro au Brésil.
La catégorie « ultra-transformée » comprend une grande variété d’aliments : barres chocolatées, petits pains emballés, boissons sucrées aromatisées, soupes
déshydratées, plats surgelés ou
prêts à consommer, tout produit
transformé avec ajout de conservateurs autres que le sel (les nitrites par exemple)… Ils sont préparés avec divers procédés industriels. Entrent aussi dans cette catégorie les aliments augmentés
d’une myriade de colorants, édulcorants, émulsifiants ou autres
additifs alimentaires. Par exemple, une conserve de légumes avec
un simple apport de sel est classée
Une vaste gamme de produits
CATÉGORIES D'ALIMENTS ULTRATRANSFORMÉS DANS L'ALIMENTATION
DE LA POPULATION ÉTUDIÉE, EN %
Graisses et sauces (margarines...) Collations salées (biscuits apéritifs...)
Viandes transformées
(boulettes, nuggets, jambon avec additifs, etc.)
Viandes, poissons, œufs
(viandes fumées...)
Produits laitiers
(yaourts aux fruits...)
Fruits et légumes ultratransformés
(poêlées industrielles de légumes,
desserts aux fruits aromatisés...)
7
5
Produits sucrés
22
26
(barres chocolatées, pâtes à tartiner...)
7
15
20
16
Boissons sucrées
(sodas, boissons aromatisées...)
Féculents, céréales du petit déjeuner
(pains industriels emballés...)
SOURCE : BRITISH MEDICAL JOURNAL
Pour éviter
les biais,
les chercheurs
ont tenu compte
d’autres facteurs
de cancer
comme l’âge
ou le tabagisme
comme transformée, mais une
poêlée de légumes avec sauce
toute faite incluant des agents texturants, des exhausteurs de goût
ou encore des agents blanchissants est ultra-transformée.
Si des travaux avaient déjà suggéré que les AUT contribuaient
à augmenter le risque de troubles
cardio-métaboliques, d’obésité,
d’hypertension et la dyslipidémie
(taux de lipides anormaux dans le
sang), « aucune étude épidémiologique n’avait établi le lien entre ces
aliments et un sur-risque du can-
cer, notamment du sein », indiquent les scientifiques de l’Inserm, de l’Institut national de la
recherche agronomique (INRA) et
de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN)
de l’université Paris-XIII, signataires de l’étude parue dans le BMJ.
Les chercheurs ont analysé les
données de la cohorte NutrinetSanté, créée en 2009, à partir des
questionnaires remplis sur Internet pendant deux ans par des participants dont l’âge médian approchait 43 ans, à 78 % des femmes. De
2009 à 2017, 2 228 cas de cancer ont
été recensés, dont 739 du sein.
« Faible densité en fibres »
Au vu des déclarations, il apparaît
qu’une hausse de 10 % de la consommation des AUT accroît le risque de cancer de 12 % globalement. Les résultats ont été ajustés
en prenant en compte des facteurs
sociodémographiques,
l’âge, le niveau d’étude, la consommation de tabac et d’alcool, le
fait de pratiquer une activité phy-
sique, afin d’éviter au maximum
les biais de confusion, précise la
chercheuse Mathilde Touvier, qui
a coordonné cette étude.
Les produits ultratransformés
« contiennent souvent des quantités plus élevées de lipides saturés,
sucres et sels ajoutés, ainsi qu’une
plus faible densité en fibres, vitamines et autres micronutriments », indiquent les chercheurs.
Ils sont donc généralement de
moins bonne qualité nutritionnelle. L’apport de ces éléments
plus sucrés, plus gras, plus caloriques, peut avoir un effet sur la
prise de poids et l’obésité. Or on
sait que celle-ci est reconnue
comme un facteur de risque majeur de cancer, notamment du
sein après la ménopause.
Les aliments conservés avec du
sel sont associés à un risque accru
de cancer gastrique. « Inversement,
l’apport en fibres alimentaires diminue le risque de cancer colorectal, avec un niveau de preuve convaincant, et pourrait également réduire le risque de cancer du sein »,
poursuit l’étude. Mais la qualité
nutritionnelle ne serait pas seule
en cause. « La transformation des
aliments et en particulier leur cuisson peut produire des contaminants nouvellement formés », telle
la friture, évoque l’étude. Ainsi
l’acrylamide – présente notamment dans les pétales de céréales,
les frites, le pain grillé –, qui peut
se former lors de la cuisson à température élevée, interpelle.
De même, leurs emballages en
plastique sont susceptibles de
contenir du bisphénol A, un perturbateur endocrinien. Enfin, pas
moins de 400 additifs différents
sont autorisés en Europe. Certains comme le dioxyde de titane
ont été classés « possiblement
cancérogènes pour l’homme » par
le Centre international de recherche sur le cancer de Lyon, tandis
que les études chez le rongeur posent de sérieuses questions.
« Il s’agit d’une étude d’observation qui mérite une exploration
plus poussée », indique cependant
le BMJ dans un éditorial ce jeudi
15 février, ajoutant que la part de
plus en plus importante de ces aliments « pourrait en partie expliquer l’augmentation de l’incidence
des maladies non transmissibles, y
compris le cancer ».
« Comprendre les mécanismes »
Ce travail reste basé sur l’observation, indiquent de leur côté les
chercheurs de l’Inserm et des
autres institutions publiques
françaises qui l’ont conduit. « Le
lien de cause à effet reste à démontrer », préviennent-ils.
« C’est une étude très importante
qui soulève la question de la qualité nutritionnelle des aliments et
des éléments ajoutés », souligne le
professeur Serge Hercberg, qui
préside le Programme national
nutrition santé et fait partie de ses
signataires. « La catégorisation
utilisée ici est assez générale. Il faut
faire plus de recherches pour confirmer ces résultats dans d’autres
populations, affiner la notion de
“transformation” des aliments, et
également comprendre les mécanismes en jeu », souligne pour sa
Certains
des 400 additifs
autorisés
en Europe
sont classés
« possiblement
cancérogènes »
part Mathilde Touvier. « Nous lançons un grand programme de recherche sur les additifs alimentaires à partir de la cohorte Nutrinet-Santé afin d’étudier leurs effets
sur la santé, seuls ou en association
avec d’autres, pour explorer de potentiels “effets cocktail”, annoncet-elle. Pour cela, nous recherchons
de nouveaux volontaires. »
En attendant, le Haut Conseil de
la santé publique a actualisé ses
repères alimentaires pour le futur
Programme national nutrition
santé et recommande depuis 2017
de privilégier l’utilisation de produits bruts. De même, dans les recommandations sur l’alimentation, l’Institut national du cancer
(INCa) conseillait en 2016 de « réduire la consommation d’aliments
transformés salés (charcuteries,
fromages…) ». La consommation
de viande transformée est même
classée comme cancérogène pour
l’homme, notait l’INCa fin 2017.
Dans Halte aux aliments ultratransformés (éditions Thierry
Souccar, 2017), Anthony Fardet,
chercheur en nutrition, constate
que « l’explosion des maladies
chroniques dans les pays occidentaux a été concomitante avec l’arrivée massive des AUT dans les
grandes surfaces depuis les années
1980 ». En conclusion, ce travail
estime que si ces liens étaient
confirmés dans d’autres populations et d’autres contextes, « ces
résultats suggéreraient que la consommation en augmentation rapide des aliments ultra-transformés peut entraîner un fardeau
croissant de cancers dans les prochaines décennies ». p
pascale santi
Une réforme pour éviter les conflits autour des grands projets
Le Sénat a adopté les ordonnances relatives aux études d’impact, à l’évaluation environnementale ainsi qu’à la participation du public
P
lus jamais ça. Ni la violence d’un conflit comme
celui du barrage de Sivens
(Tarn), qui s’est soldé par la mort
d’un manifestant écologiste,
Rémi Fraisse, le 26 octobre 2014.
Ni l’enlisement d’un projet
comme celui de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), qui, durant plusieurs
dizaines d’années a vu s’affronter deux camps opposés, rendant
DE CAUSE
À EFFETS.
Chaque dimanche
16H – 17H
© Radio France/Ch. Abramowitz
Aurélie
Luneau
franceculture.fr/
@Franceculture
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
impossible le démarrage du
chantier, et que le gouvernement d’Edouard Philippe a refermé définitivement, le 17 janvier. Autant de scénarios que le
gouvernement voudrait notamment éviter pour le prochain
dossier sensible, celui du centre
d’enfouissement de déchets nucléaires prévu à Bure (Meuse).
Jeudi 15 février, les sénateurs
ont adopté définitivement, après
les députés, le projet de loi ratifiant deux ordonnances visant à
« clarifier et simplifier le droit environnemental », le but étant de favoriser l’acceptabilité d’un projet
et d’en réduire les délais.
Cette réforme, relancée par
François Hollande, alors président de la République, au lendemain du drame de Sivens, trouve
ainsi son aboutissement, après
des débats parfois difficiles. Alors
qu’ils étaient souvent défendus
par les porteurs de projet, l’enjeu
de simplification et de raccourcissement des délais ainsi que la
possibilité de déroger à certaines
règles étaient souvent perçus par
les défenseurs de l’environnement comme des entraves aux
possibilités de recours, comme
une régression du droit environnemental. Ces derniers demandaient aussi que le public puisse
être consulté très en amont de la
réalisation des projets.
Sur ce point, c’est déjà chose
faite avec ces ordonnances. « En
matière de participation, la loi
prévoit désormais que la concertation préalable pourra porter
sur l’opportunité du projet », explique le secrétaire d’Etat auprès
du ministre de la transition écologique et solidaire, Sébastien
Lecornu.
La mesure est accueillie favorablement par France nature environnement (FNE). « Le problème
n’est pas tant de savoir comment
on va réaliser un projet, mais s’il
est utile, si on doit le faire, estime
Morgane Piederriere, chargée
des relations institutionnelles à
FNE. Mais quand on regarde le détail de l’ordonnance, rien n’est dit
des garanties sur l’organisation
de ce débat, ni sur l’indépendance
de l’expertise par exemple. »
« Le problème
n’est pas tant de
savoir comment
on va réaliser
un projet, mais si
on doit le faire »
MORGANE PIEDERRIERE
de France nature
environnement
Pour les défenseurs de l’environnement, pour une partie aussi
de ceux qui ont travaillé à cette réforme de la démocratie environnementale, si les ordonnances
vont plutôt dans le bon sens, le
danger provient d’autres textes
législatifs, en préparation ou en
cours d’examen, notamment le
projet de loi pour un Etat au service d’une société de confiance
(Essoc), actuellement discuté par
les parlementaires. Ce texte, inscrit dans le cadre du programme
Action publique 2022, est destiné
à repenser collectivement les services publics de demain, et
avance « des mesures pour transformer les relations entre les Français et l’administration ».
« Diminuer les recours »
Son article 33 permet de « simplifier la procédure de participation
du public applicable à certains
projets soumis aux législations
sur l’eau et sur les installations
classées pour la protection de l’environnement ». Il prévoit ainsi
qu’en cas de procédure d’une
concertation en amont d’un projet, on puisse « remplacer en aval
l’enquête publique par une participation du public par voie électronique ».
Dans d’autres textes, comme le
projet de loi évolution du logement et aménagement numéri-
que (ELAN), dénonce FNE, l’enquête publique pourrait là encore être remplacée par une concertation par voie électronique.
« Nous ne considérons pas la concertation avec le public et l’enquête publique comme des pertes
de temps pour les porteurs de projet, insiste Morgane Piederriere.
Au contraire, ce temps nécessaire
est le meilleur moyen de diminuer
les recours contentieux. »
Mettre en œuvre de telles possibilités dérogatoires sur la consultation du public, par exemple, impliquerait une régression du droit
pouvant entraîner des recours et
risquerait d’aboutir à l’annulation du projet contesté. Cela créerait davantage d’instabilité juridique, ce que, justement, le gouvernement et les maîtres d’ouvrage
veulent éviter.
Le ministère ne voit pas de contradiction entre la volonté de renforcer la démocratie environnementale et une simplification des
procédures. « Les dispositions prévues par le projet de loi Essoc sont
complètement dans la philosophie
de “prendre du temps avant pour
en gagner après”. L’idée est d’avoir
des expérimentations permettant
de substituer une consultation par
voie électronique à l’enquête publique traditionnelle », justifie Sébastien Lecornu. p
rémi barroux
FRANCE
« Une omerta frappe les partis politiques »
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
|7
Les affaires de violences sexuelles sont étouffées par les solidarités partisanes, selon la politologue Vanessa Jérome
A
ENTRETIEN
lors que des responsables politiques ont été
mis en cause dans des
affaires de violences
sexuelles, la sociologue et politologue Vanessa Jérome revient sur
les raisons pour lesquelles, après
le premier élan massif de libération de la parole des femmes, le
mouvement #balancetonporc
semble marquer le pas.
Vous travaillez sur les mécanismes d’imbrication entre logiques partisanes et logiques
sexuelles. Comment expliquezvous que les dénonciations
soient plus difficiles dans les
milieux politiques en France ?
Parce qu’on ne change pas les
constructions sociales et le patriarcat seulement à coups de
hashtag ou de pétition. La France
est un pays qui a relativement peu
avancé sur la question de l’égalité
hommes-femmes et le traitement des violences. Nous avons,
en plus, cette particularité nationale qu’on appelle la « séduction à
la française », une manière de
considérer que la sexualité repose
sur une connaissance mutuelle
des règles du jeu amoureux et de
ses zones grises.
Cette conception de la séduction, qui est à la fois un mythe et
une part de notre roman national, était au cœur de l’affaire DSK
et perdure aujourd’hui avec la
tribune des 100 femmes, notam-
« Quand un
dirigeant est mis
en cause, il faut
coûte que coûte
préserver
la cohérence
du parti »
ment signée par Catherine Deneuve. Le problème de ce mythe,
c’est qu’il nie l’asymétrie des positions hommes-femmes dans la
société et refuse de reconnaître
que les rapports de pouvoir sont
au cœur des relations sexuelles. A
cela s’ajoute le fonctionnement
du champ politique qui contribue
au silence sur ces questions.
Quelles répercussions ce
contexte a-t-il dans le fonctionnement des partis politiques ?
Il faut d’abord se rappeler que
les partis sont des opérateurs de
carrière et de professionnalisation. Quand, en interne, surgit
une rumeur, et qu’un dirigeant
est mis en cause, il faut coûte que
coûte préserver l’image, la cohérence du parti. Ce qui va souder
les solidarités partisanes pour
empêcher tout scandale, ce sont
les réseaux, les courants, les écuries présidentielles, les entourages de personnalités avec leurs
loyautés et leurs manières de se
protéger. Ce sont ces sous-grou-
pes qui sont au cœur de l’omerta
qui frappe les partis politiques. Il
n’y a pas de témoignages, car ce
mécanisme de solidarité pèse
longtemps et peut couvrir des
faits même très anciens.
Dans ce contexte, dénoncer des
comportements, c’est être déloyal envers un parti et des amis.
De ce fait, un secrétaire national
de parti peut dire en toute honnêteté : « Nous sommes fiers que ce
soit dans notre organisation que
la parole ait commencé à se libérer, et nous sommes en soutien
aux femmes qui ont dénoncé. »
Et, dans le même temps, ne rien
pouvoir faire contre une omerta
qui est le fruit de loyautés solidement ancrées.
Vous avez particulièrement
observé les Verts. Pourquoi,
dans ce parti, qui se dit féministe, les affaires ne sortentelles pas plus ?
Parce qu’Europe Ecologie-Les
Verts n’est pas l’organisation
féministe qu’elle croit. Dire que
les écologistes sont féministes
depuis leur fondation est très
exagéré. La cause des femmes
dans ce parti ne s’est imposée
qu’à partir du milieu des années
1990, et il n’y a pas eu de réflexion
théorique nouvelle sur ce thème
depuis des années.
Mais les militants ont intégré
que, comme c’est un parti plus féministe que les autres, on peut se
permettre d’être un peu moins
vigilant. D’autant que la socialisa-
tion militante s’opère dans un climat de libération des mœurs,
encore très présent. Cela joue, car
ce climat n’assure en rien le
consentement. Chez eux, comme
ailleurs, une femme « libérée », ce
n’est pas forcément une femme
qui se sent libre de dire non.
L’affaire Baupin n’a-t-elle
pas déclenché une nouvelle
prise de conscience ?
L’affaire Denis Baupin, c’est un
peu comme la lettre volée qu’on
laisse traîner sur le bureau pour
ne pas voir les autres. Dans un
premier temps, en effet, il y a eu
une réaction avec la mise en place,
au sein du parti, d’un dispositif
d’accueil de la parole des femmes
et d’accompagnement intelligent.
Mais, dans le même temps, le
soutien affiché aux femmes
victimes de Baupin a donné un
alibi pour laisser sous le tapis
d’autres affaires prises dans les
solidarités internes. Les solidarités de clan ont repris le dessus
pour préserver le passé. Parce que
« L’affaire Baupin,
c’est un peu
comme la lettre
volée qu’on laisse
traîner pour
ne pas voir
les autres »
c’est coûteux de se passer d’élus
qui comptent, à EELV comme
dans les autres partis.
Les arguments sont partout
assez semblables : « Il est incontournable sur tel dossier » ou « on
a vraiment besoin de lui pour les
négociations. » Alors on cache ou
on réécrit l’histoire sur les cas
d’autres agresseurs pour lesquels
on a les noms. Des violences sont
ainsi niées. Un des signes que
l’affaire Baupin n’est pas purgée,
c’est que le parti refuse toujours
d’inscrire dans ses textes que tout
individu condamné ou suspecté
d’agression sexuelle ou de comportement sexiste ne sera ni
soutenu ni investi pour une
fonction interne ou une candidature à une élection.
Que faudrait-il faire pour lever
cette omerta ?
Arrêter de se cacher derrière la
judiciarisation – il faudrait à tout
prix porter plainte – et cesser
d’avoir comme seul argument
d’enjoindre aux femmes de témoigner publiquement. Une
partie de celles qui refusent de
témoigner le font parce qu’elles
ne veulent pas que leur sexualité
soit exposée, a fortiori si elle est
considérée comme illégitime, et
c’est le cas des sexualités
extraconjugales, pluripartenariales ou non exclusives.
Les femmes savent bien que, de
ce point de vue, toutes les victimes
ne se valent pas, ce que montrent
les affaires Darmanin et Hulot
LE PROFIL
Vanessa Jérome
Vanessa Jérome est politologue
et sociologue à l’Ecole
des hautes études en sciences
sociales. Elle travaille sur
la socialisation partisane et les
questions sexuelles en politique.
Ancienne membre des Verts,
elle a réalisé une thèse
sur le parti écologiste.
dont on débat actuellement. Le
crime sexuel est d’ailleurs le seul
pour lequel la victime a un sentiment de culpabilité.
Pour lever la chape de plomb
dans les partis, les directions doivent resserrer le contrôle partisan informel : aller voir les individus concernés par les témoignages ou les rumeurs persistantes pour leur dire « on sait. Donc
soit tu arrêtes, soit on t’exclut des
fonctions internes et externes ».
Cela changerait beaucoup le
climat militant et contribuerait à
mettre fin à l’impunité de
certains hommes. p
propos recueillis par
sylvia zappi
8 | france
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
La fronde anti-Collomb gronde au sein de la majorité
Une centaine de députés LRM mène la bataille contre la ligne portée par le ministre de l’intérieur
L
a fin d’un tour de chauffe.
Les députés ont adopté,
jeudi 15 février, une proposition de loi sur les
« dublinés » – les étrangers soumis au règlement européen sur
l’asile (dit « de Dublin »). La majorité La République en marche
(LRM)-MoDem a voté en faveur
de ce texte, qui prévoit les conditions de leur placement en centre
de rétention, malgré de vives réticences internes. La droite s’est
également prononcée pour, alors
que la gauche a voté contre.
Cette proposition de loi, souhaitée par le gouvernement pour
adapter la législation française au
règlement européen, a été loin de
faire l’unanimité dans les rangs de
la majorité, lors du débat dans
l’Hémicycle. « Ce texte ne me convient pas », a asséné Matthieu Orphelin, à la tribune. A l’instar du
député LRM de Maine-et-Loire,
plusieurs députés macronistes
ont affiché leur désaccord avec
plusieurs points de ce texte, qui a
été durci au Sénat, à majorité de
droite. « Il y a un danger de banaliser l’enfermement », a ainsi jugé
Florence Granjus (Yvelines), tandis
que Jean-Michel Clément (Vienne)
a lancé : « Il n’est pas interdit de
mettre un peu d’humanité dans un
texte de loi. » Dans l’Hémicycle, des
députés LRM ont même défendu
plusieurs amendements au texte
du Sénat, mais ils ont tous été rejetés. Et l’Assemblée a finalement
adopté la version du Sénat.
Il n’empêche : pour les députés
LRM, les débats sur ce texte ont fait
office de révélateur des rapports
de force à l’approche de la présentation du projet de loi asile-immigration par Gérard Collomb lors
du conseil des ministres du 21 février. Il a aussi, par ricochet, fait
émerger des visages qui incarnent
aujourd’hui la contestation de la
ligne portée par le ministre de l’intérieur, avant l’examen du texte à
l’Assemblée, courant avril.
L’histoire commence en novembre. Richard Ferrand, le président
du groupe LRM, et les cadres de la
commission des lois, anticipent
déjà la difficulté de cette thématique pour le collectif. Ils refusent la
demande du gouvernement que
la majorité porte la proposition de
loi sur les « dublinés ». S’ils avaient
accepté, elle aurait été la première
loi inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée par les macronistes. Un
symbole délicat. Les Constructifs,
ces élus de droite très coopératifs
avec le gouvernement, acceptent
finalement le service commandé
de la Place Beauvau. La majorité a
évité la balle, mais elle n’est pas
épargnée par le débat.
Dès la première lecture à l’Assemblée, des lignes de discorde se
font entendre. Le 7 décembre,
dans l’Hémicycle, Stella Dupont
exprime ses doutes sur la proposition de loi avant de voter contre. La
députée macroniste de Maine-etLoire, ancienne maire PS, fait, depuis, partie des principales voix de
la contestation au sein du groupe.
En fin d’année, une succession
d’événements contribue à élargir
le cercle des sceptiques. Début décembre, des témoignages de violences policières à l’égard des migrants à Calais et à Paris se multiplient. La « une » de L’Obs, « Mi-
Les députées LRM Delphine Bagarry et Martine Wonner, le 15 février, à l’Assemblée nationale. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE »
grants : bienvenue au pays des
droits de l’homme », avec un photomontage présentant Emmanuel
Macron derrière des barbelés
frappe les députés. Surtout, les associations d’aide aux étrangers
multiplient les alertes après la publication d’une circulaire du ministère de l’intérieur, qui organise
le recensement des migrants dans
l’hébergement d’urgence.
La méfiance s’est installée
« Cette circulaire, ç’a été un électrochoc », raconte dans un sourire qui
ne la quitte pas Delphine Bagarry,
élue des Alpes-de-Haute-Provence
et ancienne socialiste. « On a commencé à en parler entre nous, à la
buvette, avec cette question : est-ce
que cela part d’une bonne ou d’une
mauvaise intention ? » Dans le
groupe LRM, certains commencent à douter du « en même
temps » prôné par le ministère de
l’intérieur, entre « fermeté et humanité » à l’égard des migrants. « Il
y a eu un moment de flottement, relate encore le député des Deux-Sèvres Guillaume Chiche. On a eu du
mal à avoir des réponses du ministère de l’intérieur, or ceux qui parmi
nous ont une petite expérience de la
doctrine de l’administration de
Beauvau en matière de politique
migratoire avaient quelques raisons de s’inquiéter. »
Lui se dit « rassuré » a posteriori,
mais la méfiance s’est installée au
sein du groupe. A quelques jours
des vacances de Noël, le
mardi 19 décembre 2017, cette inquiétude prend le visage de plu-
« DUBLINÉS »
Ce sont ces migrants qui ont dû laisser leurs empreintes dans un pays
d’Europe avant d’arriver en France. Leur placement en rétention a été
jugé illégal en septembre 2017 par la Cour de cassation, du fait de
l’absence de critères établissant « le risque non négligeable » de fuite
du demandeur. Depuis, l’administration et les forces de l’ordre étaient
privées du placement en rétention pour gérer les flux de demandeurs
d’asile, censés être transférés dans le pays où leurs empreintes ont
été prélevées. Or, le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, qui a fait
de l’augmentation des transferts de ces « dublinés » l’une de ses priorités, a plaidé qu’il ne pouvait attendre le projet de loi « asile et immigration », dont le parcours parlementaire ne débutera qu’en avril,
pour combler ce vide juridique. D’où l’examen en urgence au Parlement de cette proposition de loi pour faciliter le placement en rétention des demandeurs d’asile « dublinés ».
« On a assisté
à l’éternel débat
entre “je suis
plein d’humanité
et toi tu ne l’es
pas” », relate
un élu MoDem
sieurs députés. Connu pour sa
bonhomie autant que pour son
habileté politique, le député des
Hautes-Alpes Joël Giraud s’indigne en réunion de groupe du sort
des migrants qui traversent la
frontière franco-italienne avec les
« extrémités gelées ».
Quelques heures plus tard, une
femme, dans l’Hémicycle, se fait la
porte-voix de ces inquiétudes lors
des questions au gouvernement.
Les fiches dans les mains, le ton accusateur, Sonia Krimi interroge vivement Gérard Collomb sur les
équilibres du futur projet de loi.
L’unité, jusque-là savamment préservée publiquement par le
groupe, vole en éclats lors de ce
rendez-vous très médiatique. Le
groupe démine, répète que la
question a été relue par le cabinet
de Gérard Collomb – comme c’est
l’usage pour la majorité. C’est donc
qu’elle ne posait pas problème.
Seul le ton aurait été trop offensif.
Sur les bancs de LRM, certains
des députés de la commission des
lois fulminent en entendant la
question de leur collègue. « Ce n’est
pas en braquant Collomb qu’on va
obtenir quelque chose », s’agace
l’un d’eux. En coulisse, certains se
sont déjà activés auprès du ministère de l’intérieur. Ils viennent
d’obtenir une victoire, réclamée
par les associations, que le député
de la Vienne Sacha Houlié annonce le 20 décembre dans la matinale d’Europe 1 : l’abandon de la
notion de « pays tiers sûr », Etats
voisins de l’Union européenne
dans lesquels il aurait été possible
de renvoyer certains migrants
sans examiner leur demande
d’asile. Mais le groupe commence
à comprendre que, sur ce sujet, il
ne pourra plus se contenter de laisser les seuls commissaires aux lois
régler une question qui est venue
saisir un grand nombre de députés de manière très intime.
Dès la rentrée de janvier, le gouvernement met les bouchées doubles pour convaincre la majorité
de suivre. Gérard Collomb multiplie les dîners avec des parlementaires. Plusieurs temps d’échange
en groupe sont organisés. Un
premier, lors du séminaire de rentrée le 15 janvier, puis quelques
semaines plus tard, une réunion
est spécialement organisée autour
du ministre.
Ton parfois piquant
Pendant trois heures, au sous-sol
du 101 rue de l’université, le ministre de l’intérieur voit s’afficher
deux types de députés. Les premiers s’indignent de son attitude.
C’est le cas de Martine Wonner, députée du Bas-Rhin, psychiatre et
ancienne directrice du pôle santé
du Samu social de Paris. Matthieu
Orphelin, un proche de Nicolas
Hulot et ancien d’Europe écologieLes Verts, plaide aussi pour une davantage de débats sur ce texte.
Avec Stella Dupont, il multiplie les
auditions d’association et les visites de terrain sur ce thème depuis
le début du mois. Leurs prises de
parole trouvent un écho auprès
d’anciens socialistes : Brigitte
Bourguignon et Jean-Michel Clément, tous deux animateurs du
« pôle social », un regroupement
de députés plutôt ancrés à gauche
qui se structure au sein du groupe
depuis la fin de l’année 2017.
Gérard Collomb voit aussi défiler
des soutiens. Parmi eux une partie
des commissaires aux lois, plutôt
sur une ligne dure comme la juppéiste Marie Guévenoux et la vallsiste Elise Fajgeles – nommée depuis rapporteuse du texte – ou encore l’ancien patron du Raid, JeanMichel Fauvergue. Le ton se fait
parfois piquant. Conviés à la réunion, les députés MoDem boivent
du petit-lait en assistant à certains
échanges acides entre élus LRM.
« On a assisté à l’éternel débat entre
“je suis plein d’humanité et toi tu ne
l’es pas” », relate l’un des centristes.
Au fil des semaines, les contours
d’un texte, resté jusque-là très
flous selon les dires des députés,
commencent à se dessiner. L’ac-
cueil dans les centres de rétention
sera allongé de 45 à 90 jours, le délai de recours devant la Cour nationale du droit d’asile réduits de 30 à
15 jours. Le texte comporte aussi
des protections, le rapprochement
familial sera étendu pour les mineurs, et les femmes présentant
un risque d’excision feront l’objet
d’une attention particulière. Le député du Val d’Oise Aurélien Taché
peaufine, de son côté, un rapport
commandé par le gouvernement
sur l’intégration des demandeurs
d’asile. Sa contribution est, depuis
la rentrée, la caution « sociale » attendue pour contrebalancer le
texte de l’intérieur, mais sa publication ne cesse d’être repoussée.
A trois semaines de la présentation en conseil des ministres,
l’une des députées les plus impliquées sur le texte exprime toujours son abattement. « Le texte
n’est toujours pas équilibré, quand
on fait la somme des plus et des
moins, le compte n’y est toujours
pas. » Dans ce contexte d’attente,
le retour de la proposition de loi
sur les « Dublinés » à l’Assemblée
nationale, après son vote au Sénat,
suscite un regain de tensions.
Des parlementaires, emmenés
par la députée de l’Hérault Coralie
Dubost, décident de déposer des
amendements à un texte qu’ils jugent durci par le Sénat. La liste des
signataires compte 98 noms, près
d’un tiers du groupe. Y figurent
toutes les voix qui se sont inscrites
dans la résistance à trop de fermeté sur la question de l’asile :
Stella Dupont, Delphine Bargarry,
Martine Wonner, Matthieu Orphelin, Sonia Krimi, Joël Giraud,
Brigitte Bourguignon, Jean-Michel
Clément, mais aussi quelques dé-
« Ceux qui ont
une petite
expérience de la
doctrine de
Beauvau avaient
quelques raisons
de s’inquiéter »
GUILLAUME CHICHE
député LRM des Deux-Sèvres
putés de la commission des lois,
notamment leur chef de file,
Naïma Moutchou et la députée de
l’Isère Emilie Chalas.
« Ce projet me pose un vrai cas de
conscience », déclare gravement
cette dernière au cours des débats
en commission. Quelques heures
auparavant, les députés avaient
décidé de retirer ces amendements. La volonté du gouvernement d’aller vite pour combler un
« vide juridique » sur l’enfermement des « Dublinés » en centre de
rétention l’avait emporté sur leur
volonté de rééquilibrer le texte.
Dans la salle de la commission
des lois, il y a une grande absente :
Naïma Moutchou, la responsable
du groupe. Celle-ci fini par arriver
une heure en retard, le visage pâle,
visiblement contrariée par le scénario des débats. La réunion de
commission tourne à la séance
d’avertissement au gouvernement. Devant un petit groupe de
députés, M. Collomb s’est engagé à
revenir, lors du projet de loi asileimmigration, sur les dispositions
qui chagrinent les députés. La ministre auprès du ministre de l’intérieur, Jacqueline Gourault, l’a confirmé jeudi soir, lors de l’examen
du texte dans l’Hémicycle, en faisant comprendre aux députés que
le gouvernement ne s’opposerait
pas à des amendements dans le
projet de loi pour revenir sur ces
points controversés.
« Collomb a compris qu’il nous
avait mis en difficulté », relate un
membre du groupe de députés
LRM réticents à la politique du ministre de l’intérieur. Ces derniers
espèrent avoir gagné dans ce
match l’assurance d’une plus
grande souplesse sur leurs propositions d’enrichissement du projet
de loi, notamment sur les dispositions concernant l’intégration, les
délais de recours ou les conditions
d’accueil en centre de rétention si
la durée maximale d’enfermement devait être augmentée. « On
va faire notre travail de parlementaire, on va enrichir le texte, on va
l’équilibrer et on fera le bilan au soir
du vote », en avril, prévient Mathieu Orphelin. Même si cette fois,
il sera plus difficile de voter contre
si le compte n’y est pas. p
manon rescan
france | 9
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Les dessous du plan de départ dans la fonction publique
Annoncé à grand bruit par Gérald Darmanin, le dispositif, limité sur la forme, risque d’être peu efficace
DÉCRYPTAGE
L’
annonce a fait l’effet
d’une bombe. Le 1er février, lors de la présentation par le premier ministre, Edouard Philippe, des premières pistes du gouvernement
pour réformer l’Etat, Gérald Darmanin, ministre de l’action et des
comptes publics, promet « un plan
de départs volontaires [PDV] pour
ceux qui souhaiteraient partir,
conséquence de la réforme de
l’Etat ».
Emprunté au lexique du privé,
la formule claque. Cependant,
son application sera peut-être
plus modeste que l’effet produit
par l’annonce. Même si le gouvernement compte, entre autres, sur
le plan de départs volontaires
pour atteindre son objectif de
supprimer 120 000 postes de
fonctionnaires d’ici à 2022.
Quelle forme prendra le plan de
départs volontaires ? La formule
« plan de départs volontaires » ne
figurait pas dans le dossier de
presse du 1er février, et d’aucuns se
sont demandés si Gérald Darmanin ne s’était pas un peu emballé.
Dans les jours suivants, elle a cependant été reprise par d’autres
ministres, mais pour la relativiser.
Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a indiqué
que le PDV ne serait « ni automatique ni obligatoire ». Au site d’information Acteurs publics, le 7 février,
le secrétaire d’Etat Olivier Dussopt
a déclaré : « Je ne dirais pas un plan,
mais des plans. Car ceux-ci ne vont
pas s’adresser à l’ensemble des
quelque 5 millions et demi de fonctionnaires. (…) Dans le cadre d’une
transformation ou d’une réorganisation de service, les employeurs
sont d’ores et déjà dans l’obligation
d’offrir une solution de reclassement. Notre objectif est d’ouvrir
une voie supplémentaire de mobilité en proposant un accompagnement au départ volontaire. »
Les PDV devraient donc être un
outil à la disposition des employeurs publics qui, en cas de fusion de services, de disparition ou
de modification de missions entraînées par la réorganisation de
l’Etat, pourront proposer une indemnité aux agents concernés.
Mais cela ne devrait intervenir
qu’après des offres de formation
ou de reclassement.
120 000
Postes de fonctionnaires à supprimer
C’est ce à quoi s’est engagé Emmanuel Macron d’ici à 2022 :
70 000 venant des collectivités et 50 000 de l’Etat. Se démarquant
des politiques mises en œuvre avant lui, le président de la
République veut réviser les missions de l’Etat avant d’en tirer
les conséquences en matière d’effectif. C’est la raison pour laquelle
le budget 2018 ne prévoit que 1 600 suppressions de postes.
Une source gouvernementale
précise que « l’entrée se fera par
politique publique et par métier ».
La ministre de la santé, Agnès
Buzyn, a très vite précisé que le
PDV ne concernerait pas la fonction publique hospitalière. De
fait, le candidat Macron avait promis que les 120 000 suppressions
de postes ne toucheraient que
l’Etat et les collectivités locales.
« Ce qui est applicable dans le
privé n’est pas directement transposable dans le public. L’outil juridique est encore à définir, et cela fera
l’objet de la concertation », dit-on
dans l’entourage de M. Dussopt,
chargé de conduire celle-ci avec les
syndicats. En réalité, le gouvernement s’inspirera sans doute d’un
dispositif créé par trois décrets (de
1998, 2008 et 2009) : l’indemnité
de départ volontaire, réservée
sous conditions aux fonctionnaires souhaitant quitter la fonction
publique, notamment pour créer
une entreprise.
Les meilleurs agents vont-ils
partir ? Dans le privé, c’est l’un des
principaux risques du PDV. Ceux
qui savent qu’ils trouveront facilement un emploi ailleurs ont tout
intérêt à saisir l’opportunité de
partir avec un chèque. « Le risque
n’est pas le rabot », estime une
source proche du dossier. Le « rabot », c’est notamment le nonremplacement d’un départ en retraite sur deux, appliqué par Nicolas Sarkozy. Or, les services où des
agents partent ne sont pas forcément ceux qui ont besoin d’être allégés. A priori, ce risque est écarté
avec un PDV, « car vous le proposez
là où vous avez un surplus de fonctionnaires, poursuit cette source.
Le risque est dans l’effet d’aubaine :
que ce soit les plus qualifiés, les
mieux employables qui partent.
C’est pour cela qu’un plan massif
n’est pas une bonne idée. »
Il n’est pas sûr, pour autant, que
cela suffise. Les hauts fonctionnaires – surtout s’ils appartiennent à un corps où le pantouflage
[le fait de partir travailler dans le
privé pour un agent public] et le réseautage corporatif prospèrent –
seront les premiers tentés. Et ce,
d’autant plus qu’ils sont moins
bien payés que dans le privé.
A l’autre bout du spectre, des
chefs de service pourraient-ils
être tentés de se débarrasser
d’agents dont ils ne veulent plus ?
« Les départs dans le privé doivent
se faire sur la seule base du volontariat. Il n’est pas question de
pousser les gens vers la sortie. On
ne le supportera pas », prévient
Mylène Jacquot, secrétaire générale de la CFDT-Fonctions publiques. Dans l’entourage d’Olivier
Dussopt, on se veut rassurant :
« La garantie est irréfragable : ce
sont le statut et l’obligation de reclassement qui pèsent sur l’Etat. »
Les fonctionnaires qui partiront toucheront-ils le chômage ?
« Pourquoi pas, cela fera partie des
discussions avec les syndicats »,
déclare Gérald Darmanin dans un
entretien aux Echos, le 8 février.
Cela ne paraît pourtant guère envisageable. « A partir du moment
où l’Etat ne cotise pas à l’assurance-chômage, argumente Jacques
Hardy, avocat au cabinet Barthélémy, je ne vois pas comment il
pourrait en faire bénéficier les
fonctionnaires recourant au PDV…
Sauf à créer une cotisation spé-
« L’Etat ne cotise
pas à l’assurancechômage. Je ne
vois pas comment
il pourrait en faire
bénéficier les
fonctionnaires »
JACQUES HARDY
avocat
ciale, très compliquée à mettre en
œuvre… »
L’Etat parviendra-t-il ainsi à
supprimer 120 000 postes de
fonctionnaires ? Cet objectif
réaffirmé le 1er février est l’un des
moyens, pour le gouvernement,
de respecter la promesse d’Emmanuel Macron de réduire de
trois points la part des dépenses
publiques dans la richesse nationale, soit 60 milliards d’euros
d’économie. Les PDV s’inscrivent
dans cette logique. Même si l’entourage de M. Dussopt insiste sur
le fait qu’« il n’y aura pas un plan
pour supprimer 120 000 postes ».
Le succès des PDV dépendra notamment des conditions finalement offertes. Une chose est sûre,
cependant : celles qui conditionnent l’indemnité de départ volontaire, créée en 1998, sont assez
restrictives. Cela n’est sans doute
pas étranger au fait que ce dispositif ait peu séduit. « Très peu de
gens ont été intéressés », constate
Mme Jacquot. « Cela n’a pratiquement rien donné, confirme Luc
Rouban, directeur de recherches
au CNRS (Cevipof), spécialiste de
la fonction publique. Quelques
collectivités locales l’ont proposé,
mais cela coûtait très cher. Au
maximum, cela a dû concerner
deux cents personnes. » Une centaine de préfets et d’ambassadeurs en auraient également bénéficié. L’absence d’indemnités
de chômage comme l’impossibilité de revenir dans la fonction publique avant cinq ans, sauf à rembourser l’indemnité perçue, a pu
dissuader les fonctionnaires envisageant un départ.
L’Etat a déjà beaucoup réduit ses
effectifs. Gérard Collomb, ministre de l’intérieur, a précisé que le
PDV ne toucherait pas les équipes
« sur le terrain », quant à Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation, il a quasiment exclu d’y recourir. L’efficacité de cet outil dépendra donc en grande partie de
partenaires, les collectivités locales, qui seront libres de l’utiliser,
ou pas. « Oui, c’est l’employeur qui
décide. C’est tout le problème,
constate Luc Rouban. On sait que
la hausse des effectifs est due à la
fonction publique territoriale :
+33 % entre 1990 et 2010. Avec la
réforme de la fiscalité locale, le
gouvernement met la pression.
Mais le PDV dépendra de la bonne
volonté des employeurs locaux. »
Au final, le dispositif peut-il
s’avérer inefficace ? « C’est trop tôt
pour le dire, car cela dépendra notamment des conditions, estime
M. Rouban, mais c’est en effet le
plus vraisemblable. Finalement,
ce sont peut-être les départs en
retraite qui sauveront la mise du
gouvernement : ils sont estimés à
plus de 100 000 par an pendant le
quinquennat. p
benoît floc’h
Unédic : les syndicats en appellent au gouvernement
Les partenaires sociaux ont repoussé la fin des discussions sur l’assurance-chômage, préservant la frêle possibilité d’un accord
L
es syndicats et le patronat
aiment tellement passer du
temps ensemble qu’ils ont
décidé de prolonger leurs échanges sur la réforme de l’assurancechômage. La sixième séance de
négociations qu’ils ont tenue,
jeudi 15 février, à ce sujet, était censée être conclusive mais, faute de
parvenir à un compromis, les protagonistes se sont octroyé une semaine de plus, dans l’espoir – très
fragile – qu’elle leur permettra de
ficeler un accord.
A l’origine du blocage, il y a, une
fois de plus, la question de la prolifération des contrats courts, que
les organisations d’employeurs
refusent de juguler en instaurant
des pénalités financières. Les confédérations de salariés, excédées,
en appellent au gouvernement
pour qu’il clarifie sa position et
pour qu’il pèse dans le débat.
Lors du précédent round de discussions, la délégation patronale
avait émis des propositions, jugées très insuffisantes par les syndicats, pour combattre la précarité. Elles se bornaient à l’idée
d’ouvrir des négociations dans
trois secteurs fortement consommateurs de CDD : l’hôtellerie-restauration, le monde de l’action sociale et médico-sociale, l’intérim.
Le dispositif envisagé n’était assorti d’aucune sanction si les parties en présence étaient incapables de s’entendre sur une réduction des contrats courts.
Jeudi, le Medef, la Confédération
des petites et moyennes entreprises (CPME) ainsi que l’Union des
entreprises de proximité (artisanat, commerce, professions libérales) ont amendé leur copie en y
incorporant quelques – menues –
concessions : en dehors des trois
secteurs d’activité déjà évoqués, le
nouveau texte mentionne que les
autres branches professionnelles
sont « invitées » à élaborer des me-
sures en faveur de « l’installation
durable dans l’emploi ». Rien n’est
prévu si ce processus de réflexion
ne démarre pas ou demeure infructueux.
« Bonus-malus »
Les représentants des syndicats
ont, sans surprise, trouvé que ce
n’était pas à la hauteur des enjeux.
« Le patronat a fait semblant de
faire une avancée », a commenté
Michel Beaugas (FO). Pour lui,
comme pour les autres chefs de
file d’organisations de salariés, la
dernière mouture du projet d’accord est beaucoup trop timide :
elle se contente de recommander
aux branches de négocier mais
sans les y obliger – sauf pour les
trois qui avaient été mises en
avant au départ et qui sont tenues,
elles, de discuter. Or, a poursuivi
M. Beaugas, un tel mécanisme
avait déjà été mis en place dans la
convention d’avril 2017 fixant les
questions politiques
votre rendez-vous politique du dimanche
règles de fonctionnement de l’assurance-chômage : « On invitait
aussi les branches à travailler [sur
cette thématique de la précarité].
On a vu ce qu’elles ont fait : elles
n’ont pas travaillé. »
Jugeant la rencontre de jeudi
« particulièrement consternante »,
Véronique Descacq (CFDT) a, tout
comme ses pairs des autres confédérations, lancé cette exhortation : « Il faut que le gouvernement
prenne la parole. » La numéro
deux de la centrale cédétiste veut
qu’il soit clairement affirmé qu’en
A l’origine
du blocage, il y a,
une fois de plus,
la question de la
prolifération des
contrats courts
cas d’échec des discussions au
sein des branches, l’exécutif appliquera le bonus-malus – une des
promesses de campagne d’Emmanuel Macron qui vise à réclamer un surcroît de cotisations
aux employeurs abusant des CDD.
« On veut une sanction, on veut des
réponses du gouvernement », a
martelé Eric Courpotin (CFTC).
« Le mieux serait qu’il nous
l’écrive », a renchéri Jean-François
Foucard (CFE-CGC).
Sollicité par Le Monde, le cabinet
de la ministre du travail, Muriel
Pénicaud, fait valoir que le vœu
des syndicats a déjà été exaucé : la
feuille de route transmise, le
14 décembre 2017, aux partenaires
sociaux pour cadrer les discussions sur l’assurance-chômage
précise que « le gouvernement
prendrait ses responsabilités, par
exemple via la mise en œuvre
d’un système de bonus-malus »,
si aucune mesure satisfaisante
n’était adoptée par les négociateurs. L’entourage de Mme Pénicaud ajoute avoir donné les assurances souhaitées par les centrales de salariés, jeudi soir, après la
séance de négociations.
« Le gouvernement a-t-il vraiment envie de dire au patronat :
“Rallongez [la durée] des contrats” ? On a quelques éléments
pour penser (…) que ce n’est pas le
cas », a confié Denis Gravouil
(CGT). « Jupiter a parfois des
failles », a, de son côté, glissé
M. Beaugas. En d’autres termes, la
confiance règne. La CGT envisage
de ne pas se rendre à la prochaine
et ultime rencontre consacrée à la
réforme, qui est programmée le
22 février. Si le nouveau projet
d’accord remis par le patronat, peu
avant ce rendez-vous, ne dit pas un
mot sur les sanctions, « on ne va
même pas se déplacer », prévient,
pour sa part, M. Courpotin. p
bertrand bissuel
dimanche 18 février à 12h
GABRIEL ATTAL
député LREM des Hauts-de-Seine, porte-parole du parti LREM
par Ali Baddou, Françoise Fressoz, Jeff Wittenberg et Carine Bécard
réagissez sur twitter
#questionspol franceinter.fr
en direct sur France Inter et sur franceinfo (TV canal 27)
TV canal 27
10 | france
PAR LEMEN T
La réforme de l’accès
à l’université adoptée
Le Parlement a définitivement
adopté, jeudi 15 février,
le projet de loi réformant
les règles d’accès à l’université.
Traduction du plan étudiant
présenté en octobre 2017,
le texte prévoit notamment
la fin du tirage au sort et la
mise en place de Parcoursup,
plate-forme déjà lancée, permettant le traitement individualisé de chaque demande
d’inscription. La gauche dénonce « une sélection qui ne
dit pas son nom ». La FAGE,
principal syndicat étudiant,
jusqu’alors soutien du projet
de réforme, a indiqué jeudi ne
plus s’associer à un texte
« vidé de sa substance » par le
compromis établi en commission paritaire entre les députés et les sénateurs. – (AFP.)
J UST I C E
Des juges, avocats et
greffiers unis contre les
projets de la chancellerie
Des centaines de magistrats,
avocats et greffiers se sont
mobilisés, jeudi 15 février,
à travers la France pour
dénoncer le « piteux état »
de la justice et contester le
projet de réforme lancé par
la chancellerie. Celui-ci porte
sur la transformation numérique, la simplification des
procédures pénale et civile,
l’organisation territoriale, le
sens et l’efficacité des peines.
Les neuf organisations qui
appelaient à cette journée
d’action, dont l’Union
syndicale des magistrats,
le Syndicat de la magistrature
et le Syndicat des avocats
de France, dénoncent
une réforme « purement
gestionnaire ». – (AFP.)
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Les jeunes veulent s’engager sans contrainte
Lycéens et étudiants mettent en garde contre le caractère obligatoire du futur service national
I
l faut faire confiance aux jeunes ! » Il ne s’agit pas d’une requête, encore moins une supplique, mais d’un conseil
qu’adresse au gouvernement Andreas Christin, 18 ans, élève de terminale en sciences et technologies
du management et de la gestion et
coprésident de la Fédération des
maisons des lycéens. Le jeune
homme répond au président, Emmanuel Macron, qui a réaffirmé,
mardi 13 février, que son quinquennat serait celui d’un nouveau
« service obligatoire, ouvert aux
femmes et aux hommes ». Chaque
jeune devra s’engager plusieurs
mois au service des autres, de la
nation. « Mais peut-on parler d’engagement si c’est une obligation ?,
interroge Andreas Christin. Il ne
faut pas braquer sa jeunesse. »
La mise au point présidentielle,
sur un de ses engagements de
campagne, est venue clore une
série de dissonances sur le sujet
au sein de l’exécutif. Le 9 février,
Florence Parly, la ministre des
armées, avait décrit, au micro de
France Inter, « un service qui probablement n’aurait pas un caractère obligatoire ». Une position infirmée deux jours plus tard, dimanche 11 février, par le ministre
de l’intérieur, Gérard Collomb,
puis encore le 13 février par le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux : le futur « service » sera bien « national, obligatoire, universel », a-t-il martelé.
« Politique infantilisante »
« Lorsqu’on est un citoyen, on n’a
pas seulement des droits mais on
a aussi des devoirs, et donner un
peu d’engagement a beaucoup de
sens », a également déclaré le
chef de l’Etat. Le service national
serait en quelque sorte la monnaie, que chaque jeune citoyen
devra rendre, pour le bien qu’il a
reçu de la nation.
« Avoir un regard aussi paternaliste sur la jeunesse, c’est surprenant de la part d’Emmanuel
Macron, un président qu’on croyait
moins condescendant vis-à-vis des
moins de 20 ans », réagit Claire
Thoury, déléguée générale d’Animafac, réseau d’associations étudiantes, qui est un peu tombée des
nues en découvrant l’intervention du président.
Comme elle, l’ensemble des élus
étudiants, lycéens et représentants de la jeunesse interrogés
s’étonnent de la volonté du gouvernement de vouloir fusionner
la notion « d’engagement » avec
celle « d’obligation ». Lilâ Le Bas,
présidente de l’UNEF, syndicat
étudiant, reconnaît avoir été
Un service obligatoire conforme à la Constitution ?
le projet de service national universel
(SNU) pourrait-il se heurter à un argument de
constitutionnalité en raison de son caractère
obligatoire ? La question du volontariat ou de
l’obligation a déjà été posée dans un rapport du
Conseil économique, social et environnemental sur le service civique publié en 2017. Selon le
juriste Guy Carcassonne, cité dans ce rapport
(et décédé en 2013), « la Constitution n’autorise
le législateur à disposer de la personne ou du
bien des citoyens que dans un certain nombre de
cas » : la défense nationale, les obligations fiscales et l’instruction obligatoire.
Par conséquent, quelle sera la part relevant de
la défense nationale dans le futur SNU ? Ce
point n’est pas arbitré par le gouvernement. Le
rapport sur le service national commandé par
Emmanuel Macron à un groupe de travail sera
remis le 30 avril et précisera les modalités
techniques, financières et juridiques, a précisé
jeudi 15 février Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement.
Selon Geneviève Darrieussecq, secrétaire
d’Etat auprès de la ministre des armées, en
charge du service national universel, interrogée jeudi lors d’une rencontre avec la presse, la
conformité ou non avec la Constitution « n’a
rien de rédhibitoire ». Autrement dit, la Constitution est modifiable, et le SNU se fera. p
eric nunès
« Peut-on parler
d’engagement
si c’est une
obligation ? Il ne
faut pas braquer
sa jeunesse »
ANDREAS CHRISTIN
coprésident de la Fédération
des maisons des lycéens
surprise par « le caractère obligatoire » du service national que projette le gouvernement. « Cela fait
partie de la politique infantilisante
d’Emmanuel Macron, qui veut imposer aux jeunes leur orientation
par sa réforme de l’université et
maintenant un service obligatoire.
Nous nous y opposons et nous appellerons les jeunes à se mobiliser
contre », avertit la syndicaliste.
Un engagement différent
Ce projet serait l’illustration
d’une « incompréhension intergénérationnelle, estime également
Claire Thoury. Il est possible de défendre des causes et de s’investir
pour la communauté par du bénévolat ou en adaptant son mode de
vie à ses valeurs, par exemple l’écologie. » Jimmy Losfeld, président
de la FAGE, premier syndicat étudiant, abonde : « Les jeunes s’engagent, mais différemment de leurs
aînés. Si leur adhésion à des vieux
partis politiques ou à des vieux
syndicats s’essouffle, sur le terrain
social, ils sont présents. »
Tordre le bras à la jeunesse pour
lui faire intégrer des missions citoyennes, « c’est donner le sentiment qu’ils ne sont pas assez patriotes, qu’ils ne font pas assez bien,
qu’il faut leur apprendre à faire
mieux. C’est une erreur car, dans les
faits, ils s’engagent juste différemment », poursuit Claire Thoury.
Les moins de 20 ans ont-ils
besoin de leçons de fraternité ou
de stages de citoyenneté auxquels
n’ont pas été convoqués leurs
aînés ? « La jeunesse n’est pas individualiste, c’est notre société qui
l’est devenue. Et les récents événements qui ont frappé notre pays
ont mis en exergue le besoin de se
retrouver », répond Geneviève
Darrieussecq, secrétaire d’Etat
auprès de la ministre des armées,
en charge du futur service national universel. Aux jeunes de montrer l’exemple, donc.
Déjà en 2008, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de
l’éducation nationale, écrivait
dans un rapport sur la mise en
place d’un service civique :
« L’obligation [le rapport rendait
compte de plusieurs hypothèses,
dont celle-ci] va tuer le bénévolat
à cause, justement, de la contradiction entre don et contrainte,
engagement désintéressé et obligation imposée. Il serait irréaliste,
même aux yeux des partisans les
plus résolus de l’obligation universelle, de procéder d’un seul coup à
l’extension d’un dispositif contraignant à toute une classe d’âge. »
Dix ans plus tard, la problématique reste la même. p
eric nunès
Les élus d’Aix-Marseille Provence
redoutent un nouveau «big bang»
présentent
La potentielle fusion entre le département et la métropole inquiète
marseille - correspondance
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17 MARS 2018
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L
e gouvernement n’a pas révélé clairement ses intentions et n’entend pas ouvrir
ce chantier explosif avant les prochaines municipales. Mais les
phrases du président Macron sur
une potentielle fusion à l’horizon
2021 entre la métropole Aix-Marseille Provence (AMP) et le conseil
départemental des Bouches-duRhône, ont électrisé les élus de ce
territoire de 1,8 million d’habitants, traumatisés par la création
au forceps d’AMP en janvier 2016.
L’inquiétude est grande et une
bonne partie des débats de la session plénière du conseil métropolitain a tourné autour de cette
question, jeudi 15 février, à Marseille. Chacun – maires de petite
ville, présidents de conseil départemental et de la métropole – a exprimé ses intentions face à ce second « big bang institutionnel »,
après l’absorption chaotique de
six établissements publics de coopération intercommunale (EPCI)
dans Aix-Marseille Provence.
Aux manettes de cette métropole endettée à hauteur de 2 milliards d’euros, le président LR,
Jean-Claude Gaudin, voit dans la
fusion une réforme « logique et
inéluctable ». « J’y suis favorable », a
confirmé le maire de Marseille,
qualifiant l’idée de « combat des
modernes contre les rétrogrades ».
La fusion permettrait de réunir le
budget départemental, sain financièrement, et celui de la métropole, et ainsi de redonner des marges de manœuvre à AMP. En 2020,
M. Gaudin, qui sera alors âgé de
81 ans, ne devrait pas se représenter, mais il appelle les élus métropolitains à se préparer à l’échéance
malgré le flou actuel : « Sous quelle
forme aura lieu cette fusion ? Je n’en
sais rien, et personne ne le sait, mais
il est de notre devoir de regarder ce
que l’on peut faire. »
Dans un territoire toujours divisé par la création d’une métropole de quatre-vingt-douze communes fortement déséquilibrée
par la taille de Marseille – une
« monstropole » dénonce la maire
LR d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini –, la perspective de
voir disparaître le conseil départemental effraie les maires des petites villes. L’institution présidée
par la Marseillaise Martine Vassal
(LR) consacre cette année 140 millions d’euros de ses 2,6 milliards
de budget à l’aide aux communes.
Une manne que beaucoup craignent de voir disparaître dans la
dette métropolitaine.
Quel mode de scrutin ?
« On veut démanteler une collectivité séculaire qui fonctionne bien et
est appréciée », s’alarme Georges
Cristiani, président de l’association des maires des Bouches-duRhône. L’élu (sans étiquette) de
Mimet – 4 600 habitants – s’inquiète aussi du mode de scrutin
qui pourrait être choisi pour élire
les conseillers de cette « métropole
départementalisée ». Selon lui, un
vote direct par liste départementale favoriserait les grands partis et
éjecterait les élus sans étiquette de
l’assemblée. « Le gouvernement va
choisir cette solution, car il fera entrer les candidats En marche à la
métropole », abonde Jean-Claude
Gaudin, fin connaisseur des arrangements électoraux. « Et la proximité se fera sans nous », s’insurge
M. Cristiani.
Depuis la création d’AMP
en 2016, les maires se plaignent régulièrement du transfert de certaines de leurs attributions, comme
la gestion des cimetières, de l’eau
et de l’assainissement, ou des bornes à incendie, et du manque de
réactivité de la machine métropolitaine. « La fusion sera l’occasion
de reposer la question de la proximité », tempère Jean-David Ciot,
maire du Puy-Sainte-Réparade.
Pour l’ex-député PS, « la loi NOTRe
est allée trop loin » et « certaines
compétences de proximité doivent
revenir dans les communes ».
Si le leader local du Front national, le sénateur Stéphane Ravier,
exhorte les maires à « organiser
des référendums » pour rejeter la
fusion, l’actuelle présidente du
conseil départemental et vice-présidente de la métropole, Martine
Vassal, convie, elle, les élus à rester
unis et à « ne pas porter ce débat sur
la place publique ». « Il faut retenir
les leçons de ce qu’il s’est passé avec
la métropole et proposer des solutions », a insisté la présidente
Vassal, qui souhaite succéder à
M. Gaudin à la tête d’AMP.
Les élus de la ville d’Aix, en
pointe dans le combat antimétropole, sont, eux, restés étonnamment silencieux. Gérard Bramoullé, vice-président d’AMP déchu de sa délégation pour avoir critiqué le budget 2018 de
l’administration Gaudin, était
pourtant venu équipé d’un gilet
pare-balles et d’un mégaphone
pour « faire entendre la voix d’Aix ».
Mais, comme Maryse JoissainsMasini, il n’a pas pris part au débat,
préférant jouer la carte d’un dialogue direct avec le gouvernement.
Une délégation d’élus aixois présentera, le 1er mars prochain, à la
ministre auprès du ministre de
l’intérieur, Jacqueline Gourault,
un projet de « métropole de l’arrière-pays », pensé pour extraire Aix
et les communes voisines de l’influence de Marseille. p
gilles rof
france | 11
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Dédoublement
des CP: «A 12,
je peux repêcher
celui qui traîne»
A Mulhouse et Paris, des classes
de ZEP nous ouvrent leurs portes
cette année. Deuxième épisode
D
REPORTAGE
ans la classe de CP de
Danielle Ruetsch, le
tempo, depuis notre
première visite en septembre 2017, n’a pas faibli. Avec
seulement douze élèves face à elle,
l’enseignante de l’école Furstenberger de Mulhouse (Haut-Rhin),
classée « REP + » (le noyau dur de
l’éducation prioritaire), avait eu
l’« intuition », à la rentrée, de journées plus riches, plus pleines. Le
premier trimestre écoulé, ce sentiment, dit-elle, s’est confirmé.
« Dans un CP ordinaire, arrivé au
cap symbolique de décembre, on se
retrouve généralement avec trois
quarts d’enfants qui déchiffrent, un
quart encore en difficulté. Mais
écoutez-les aujourd’hui… »
« La pommade, la racine, une pelote… » La fluidité avec laquelle
Prosper, arrivé en CP avec déjà un
an d’avance, lit une fiche au reste
de la classe est étonnante – « des
élèves comme ça, on est fier d’en
avoir aussi en éducation prioritaire », s’enorgueillit l’enseignante.
Répartis en binômes, les enfants
s’exercent à retenir une vingtaine
de mots, de difficultés variables,
avant de retourner leur fiche à l’envers. Au top départ de Danielle
Ruetsch, le doigt sur le chronomètre, ils tentent d’en partager le contenu avec la classe.
« La poupée, la pétanque, l’appétit… » En dix secondes, Zeyneb a
parachevé l’exercice. « Bravo !
Lundi dernier, tu avais mis soixante
secondes ; tu as réussi six fois plus
vite », l’applaudit Danielle. Selma
se réjouit de son score de trenteneuf secondes, contre soixantedeux une semaine plus tôt. Un ou
deux enfants devinent encore les
mots plus qu’ils ne les déchiffrent,
mais aucun ne sèche vraiment.
« Prenez votre temps », souffle la
maîtresse aux plus hésitants.
Un conseil qu’elle peine un peu
à s’appliquer à elle-même, reconnaît-elle. Au tableau ce lundi de
janvier, Danielle Ruetsch a annoncé la couleur : après une dictée préparée (cinq termes que six
des douze enfants orthographient parfaitement), la classe va
découvrir le son « k » et ses graphies, travailler sur des « polys »,
dévorer quelques pages d’un album… Plus tard, dans le coin regroupement, ils plongeront dans
l’histoire de Malala et de son combat pour l’école, chantonneront
des comptines en allemand… Entre deux tâches, on joue à « pigeon vole » ou aux devinettes,
toujours en jonglant avec les
sons, les syllabes et les lettres.
« Quand je m’assieds cinq minutes pour les laisser en autonomie, je
culpabiliserais presque… » Si cette
enseignante devait résumer à un
seul l’apport des dédoublements,
expérimentés dans un peu plus de
2 000 classes depuis la rentrée, ce
serait dans ces « feed-back permanents » qu’ils favorisent. « Un enfant répond sans se tromper, tu le
félicites ; il fait une erreur, tu t’interroges sur ce qui a pu lui manquer, et
tu corriges immédiatement… A
douze, je peux vraiment individualiser mes pratiques, stimuler plus
celui qui a des facilités, repêcher
73 %
C’est la part des 3,2 millions d’élèves issus de milieux défavorisés
qui, selon l’Observatoire des inégalités, étudient dans des écoles
et des établissements classiques, hors éducation prioritaire.
Sur 36 000 CP, environ 2 200 sont aujourd’hui dédoublés. A terme,
12 000 CP et CE1 en éducation prioritaire devraient être concernées.
« Dans leur immense majorité, les catégories populaires ne sont pas
touchées par la mesure », avance Louis Maurin, de l’Observatoire.
Atelier de lecture dans la classe de CP de Danielle Ruetsch, à Mulhouse (Haut-Rhin). SÉBASTIEN BOZON POUR « LE MONDE »
celui qui traîne… Je ne laisse personne de côté. » Un enseignant stagiaire passé dans sa classe, quelques jours plus tôt, lui a fait remarquer qu’à ce rythme elle aurait
bouclé le programme en mars. Evidemment, ça lui fait plaisir. « Pas
parce que je joue la montre, mais
parce que je ne peux pas ne pas être
fière de leurs progrès ! »
Réserves et critiques
Danielle Ruetsch ne cède pas à
l’autosatisfaction pour autant.
Dans cette grosse école de seize
classes où les débats ont été vifs,
avant l’été, sur les effets de la mesure phare du candidat Macron,
les réserves relayées par les syndicats trouvent un certain écho.
Manque de pilotage, précipitation,
déploiement de la mesure au détriment du dispositif « plus de
maîtres que de classes », conditions de recrutement des professeurs volontaires…
Les critiques, Danielle Ruetsch
les a entendues. Elle en partage
d’ailleurs certaines. « Je comprends que pour des collègues dont
les classes voient leur effectif grimper, la pilule est un peu amère à
avaler. Politiquement, ce douze est
devenu un peu comme un chiffre
magique. Est-ce qu’en remontant
les effectifs à quinze on n’enlèverait
pas un peu de pression sur les
autres niveaux » ?
La prime de 3 000 euros que les
enseignants ne voient pas venir,
les problèmes de locaux freinent
l’enthousiasme de certains. « Tout
le monde sait que le CP est une année particulière, observe une collègue. C’est “l’année des fondamentaux”, comme on dit. Mais dans la
manière de mettre en musique la
mesure, il y aurait beaucoup à redire… » Une autre question résonne au sein de l’école : « Est-ce
que la mesure va durer plus d’un
quinquennat ? »
Autre ambiance, autre volume
sonore dans la classe des « CP B »
de l’école Manin, dans l’est de Paris. Ici, deux enseignantes, Marine
Caron et Justine Gérard, prennent
en charge vingt-quatre enfants,
comme dans un cinquième des
CP dédoublés cette année – là où
l’on n’a « pas pu pousser les murs »,
disent les profs. En septembre 2017, les deux jeunes femmes
avaient eu le sentiment que cette
« solution de repli » pouvait se
transformer en « formule idéale »,
pour elles qui avaient déjà travaillé ensemble et partageaient
des envies, des projets.
Cinq mois sont passés, et elles y
voient, plus modestement, un
atout. « On ne fait pas cours
à deux, mais on pose un double regard sur la classe », résument-elles. Quand l’une est au tableau,
l’autre se déplace entre les bureaux répartis en îlots pour corriger un tracé, ramasser un stylo.
Ramener le calme, aussi. « Quand
j’ai un doute sur un élève, je n’hésite pas à m’appuyer sur Marine,
explique Justine Gérard. D’après
toi, reconnaît-il ses lettres ? Ça relève peut-être du bon sens, mais
deux avis valent mieux qu’un ! »
Au tableau, en septembre, les enfants travaillaient sur le calendrier
en décomptant des dizaines. Ce
mardi de janvier, ils s’imprègnent
des vingtaines, en partant des quatre-vingts journées passées en
classe depuis l’entrée à la « grande
école ». Sarah identifie huit dizaines, sans aller au-delà. Matis, lui,
Une question
résonne au sein
de l’école : « La
mesure durera-telle plus d’un
quinquennat ? »
dit « entendre quatre et vingt dans
quatre-vingt ». Pour y mettre du
sens, les enseignantes se passent
de la main à la main huit paquets
de dix pailles, qu’elles transforment en quatre de vingt. Sur leurs
cahiers, les enfants copient : « 80
= 20 + 20 + 20 + 20 ».
Une pause récré, et la classe
change de forme : les enfants sont
répartis en quatre ateliers. Dans
chacun, ils s’attellent à une tâche :
ici, le jeu du portrait à partir de formes géométriques ; là, un petit
exercice de présentation à l’écrit.
« J’aime le bleu et la musique »,
a écrit Eve. « J’aime rien », s’amuse
Bassel, avant de se reprendre :
« J’aime les requins et les origamis. »
Un troisième atelier invite les enfants à restituer une sortie faite
sur l’île de la Cité. Dans le quatrième, ils travaillent sur le son
[an]. De l’un à l’autre, les compétences travaillées diffèrent ; les niveaux également.
« C’est une façon de travailler en
atelier, inspirée de la maternelle,
qu’on a beaucoup développée depuis la Toussaint », explique Marine Caron. En septembre, il leur a
fallu se lancer « un peu vite », regrettent-elles ; il leur « manquait
des billes ». « Depuis, on a bénéficié
de formations sur l’apprentissage
de la lecture, on se repère mieux,
explique Justine Gérard. On a
changé des fichiers, on mise davantage sur la manipulation… »
Cette progression, toutes deux
aimeraient la pousser plus loin
l’an prochain, en repartant pour
une année dédoublée, encore en
CP plutôt qu’en CE1. « Maintenant
qu’on a les bons supports, qu’on se
sent équipées, ce serait dommage
de ne pas réinvestir tout ça », sourit
Justine Gérard.
Course contre la montre
Ont-elles, elles, le sentiment d’aller plus vite ? Après Noël, tous
leurs élèves étaient capables
d’écrire et de lire des petites phrases. Mais comprendre ce qu’ils lisent ? « C’est encore l’étape
d’après », disent ces enseignantes.
L’objectif en forme de slogan visant « 100 % de réussite en CP » que
s’est assigné le gouvernement les
fait un peu tiquer. « Faire mieux
qu’avant, alors qu’on a moins d’élèves, on s’y sent presque obligé…
Mais ces élèves ont-ils besoin de
griller les étapes ? Pas sûr… »
Les écoliers se réfèrent à l’une ou
à l’autre sans hésiter. Les retours
sont bons, aussi, du côté des parents. Mais qu’en disent les collègues ? « On entend la parole syndicale pas très positive, y compris sur
notre futur, alors qu’on a, nous, le
sentiment d’une réussite au quotidien ; c’est un peu décevant », souligne l’une. L’autre tempère : « On
n’ignore pas que c’est tendu dans
certaines écoles. Mais dans la nôtre,
on ne nous traite pas comme des
privilégiées. La preuve : personne
n’est volontaire, pour l’instant,
pour prendre en charge le CP dédoublé à la rentrée. » p
mattea battaglia
Ces écoles qui risquent de « payer le prix » de la mesure Macron
En milieu rural et dans les maternelles, la communauté éducative dénonce les fermetures de classes et la hausse des effectifs qui en découle
A
lors que la rentrée 2018 se
prépare, une question résonne parmi les profs : où
trouver les enseignants pour dédoubler, en plus des CP, une partie
des CE1 des écoles de l’éducation
prioritaire, comme s’y est engagé,
pour septembre, le gouvernement ? « En maternelle », redoute
Marion Audrain, enseignante
dans le Val-de-Marne. « Il y a dix
jours, nous avons appris que dans
notre département, 180 classes allaient être fermées, 110 concernent
la maternelle. Ce qui ramène nos
classes entre 28 et 30 élèves. »
Dans son école d’Alfortville, les
trois classes qui resteront ouvertes
en septembre – la quatrième devrait fermer – accueilleront même
chacune plus de 30 élèves. Ses élèves aussi ont de « réels besoins »,
défend Marion : 40 % sont hébergés par le Samusocial, 20 % ne par-
lent pas le français. « Comment découvrir l’école dans ces conditions ?
Comment devenir un enfant serein,
écouté, épaulé ? Comment être un
parent rassuré ? Et comment rester
un enseignant bienveillant ? »
Ces questions, les profs se les posent un peu partout, notamment
dans les zones rurales où ils ont un
peu le sentiment de « payer le prix
des dédoublements ». « Il n’y aura
plus de fermeture de classes en
école primaire », leur avait assuré
Emmanuel Macron, en juillet 2017,
s’engageant à ce que les communes rurales ne soient pas une variable d’ajustement. Dans la perspective d’une rentrée difficile, les
élus LR organisaient, vendredi
16 février, une « opération décentralisée » avec des conférences de
presse un peu partout.
A lire les chiffres que s’échangent
les enseignants, au fil des comités
techniques réunis dans chaque département, les jeux semblent
faits : il est question de 12 postes
supprimés dans le Lot (« une ponction en milieu rural inédite », de
mémoire syndicale), de 19 en Vendée, de 5 dans le Maine-et-Loire, de
20 dans l’Indre, de 13 dans le Cher…
« Le décompte est en cours, au jour
le jour », explique Stéphane
Crochet du SE-UNSA.
Les mobilisations à l’annonce
des fermetures de classes se multi-
Il serait question
de 20 emplois
supprimés
dans l’Indre,
19 en Vendée,
13 dans le Cher…
plient. Plus de 40 manifestations
locales ont été recensées par le
SNUipp-FSU, majoritaire dans le
primaire, qui s’est attaché au calcul
du « coût réel » des dédoublements. Selon lui, dans au moins 20
des 30 académies métropolitaines, la dotation pour l’année scolaire à venir sera en deçà du nombre de postes nécessaires pour dédoubler tous les CP de l’éducation
prioritaire. Alors les CE1…
Communiqué commun
Fait rare, SNUipp-FSU, SE-UNSA et
SGEN-CFDT ont signé, le 5 février,
un communiqué commun : « En
décidant une forte réduction des
effectifs uniquement en CP et CE1
dans l’éducation prioritaire, sans
en donner les moyens suffisants, le
ministre va dégrader les conditions d’enseignement et d’apprentissage partout ailleurs ».
Officiellement, les fermetures de
classes peuvent être compensées
par des ouvertures ailleurs : les dotations pour 2018-2019 annoncées
en décembre affichent un solde
positif dans le premier degré
(3 881 postes) – contrairement aux
collèges et lycées, où il est proche
de zéro. Officiellement toujours,
en fonction du nombre d’élèves
qui variera d’ici la rentrée, les académies peuvent encore distribuer
des postes. Mais sur le terrain, au
sortir d’un quinquennat marqué
par des créations d’emplois, les
projections ne sont pas optimistes ; et le discours sur la fonction
publique, présentée comme un vivier d’économies par le gouvernement, accroît l’inquiétude.
A Paris, académie dotée de
107 postes en plus, les enseignants
ont sorti leurs calculatrices : hors
éducation prioritaire, 92 fermetu-
res de classes s’annoncent, dont
56 en maternelle. L’an dernier, à la
même période, 88 étaient prévues.
« Le chiffre n’est pas inédit, dit Jérôme Lambert, du SNUIpp-Paris.
Mais avec la pression créée par les
classes dédoublées, il ne faudrait
pas qu’on en arrive à sacrifier une
génération d’élèves qui, dans ces
mêmes écoles de ZEP, ne sont ni en
CP ni en CE1. »
Dans les académies de Créteil
(+ 682 postes) ou Versailles (+ 609),
en dépit d’un deuxième concours
pour devenir professeur des écoles, les difficultés de recrutement
et de remplacement compliquent
l’équation. « Dédoubler les premières années de la scolarité, pourquoi
pas, reprend Marion. Mais une politique d’éducation prioritaire ne
peut se résumer à déshabiller les
uns pour habiller les autres. » p
m. ba.
12 | france
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Une nuit à compter les SDF pour plus de solidarité
Plus de 1 500 bénévoles ont sillonné la capitale, jeudi 15 février, pour dénombrer les personnes dormant dans la rue
D
REPORTAGE
« C’est logique de
venir ici. Je suis
très inquiète sur
la future loi d’asile
et déçue par ce
gouvernement »
es étudiants, des fonctionnaires, des femmes et des hommes…
Dans la nuit de jeudi 15
à vendredi 16 février, entre 22 heures et une 1 heure du matin, 2 000
Parisiens ont quadrillé les rues de
la capitale par groupes de trois ou
quatre. Chacun devait arpenter
l’un des 350 secteurs taillés pour
cette tâche afin de recenser le plus
précisément possible les sans-abri
là où ils passent la nuit. C’était
aussi l’occasion de leur poser quelques questions sur leur profil,
leurs besoins, leur expérience des
services sociaux et du numéro
d’appel pour l’hébergement d’urgence, le fameux 115.
Les volontaires venus en nombre avaient répondu à l’appel de
la Nuit de la solidarité voulue par
la maire socialiste de Paris,
Anne Hidalgo, et inspirée des
exemples de New York, Washington ou Londres. Une telle opération est un défi logistique, nécessitant de répartir 1 700 bénévoles
encadrés par 300 fonctionnaires,
et les membres de 42 associations. La Ville de Paris a estimé à
1 500 kilomètres la distance totale parcourue.
Un « regard empathique »
« Merci aux citoyens du 19e qui
sont les plus nombreux, à Paris,
avec 135 inscrits », s’est félicité
François Dagnaud, maire socialiste de l’arrondissement, en accueillant les bénévoles, en mairie, vers 20 heures. « La plupart
des habitants ont un regard empathique envers les sans-abri et
comprennent la complexité de la
situation, qui ne relève pas que
PATRICIA
bénévole
questions que si on lui trouve une
chambre d’hôtel. Refusant une
place en gymnase, elle dormira finalement dans les transports ;
quatre jeunes Roumaines et Albanaises, qui se réchauffent sur une
bouche de métro, admettent sans
manières « faire les putes » et acceptent qu’on transmette leurs
coordonnées afin qu’elles soient
contactées par un travailleur social et, pour celle qui est enceinte
de sept mois, par un gynécologue.
Des bénévoles dans 19e arrondissement de Paris, pour la première Nuit de la solidarité, le 15 février. LUCAS BARIOULET POUR « LE MONDE »
de la Ville ou de l’Etat mais est
l’affaire de tous », a-t-il confié
avant de prendre place dans l’une
des équipes.
Les personnes présentes appartiennent, dans l’ensemble, à la
classe moyenne, sont jeunes et
ont le cœur à gauche. Gaëlle,
40 ans, bénévole auprès d’enfants
malades à l’hôpital Necker, explique qu’elle « n’en peu[t] plus de voir
tant de gens dans cette misère ».
Patricia, 45 ans, travaille dans
l’édition et est aussi bénévole au
centre pour migrants de la Chapelle, géré par Emmaüs : « C’est
logique de venir ici car je suis très
inquiète sur la future loi asile et
Un enjeu politique
combien de personnes dorment dehors à
Paris ? Dénombrer avec précision les sans-abri
de Paris est, ces dernières semaines, devenu un
enjeu politique, après l’intervention du secrétaire d’Etat à la cohésion des territoires, Julien
Denormandie, le 30 janvier, sur France Inter, qui
avait soutenu qu’il y avait à peine 50 hommes
isolés, à la rue, à Paris.
Ses propos, précisés depuis, ont assuré une publicité bien involontaire à la Nuit de la solidarité de la maire (PS) de Paris, Anne Hidalgo, déjà
au programme. Les chiffres du recensement du
15 février devraient être connus fin février, après
compilation des données fournies par les
bénévoles, la RATP, la SNCF, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et les équipes spécialisées
qui auront, elles, arpenté les bois de Vincennes et
de Boulogne. Les volontaires auront-ils recensé
3 000, 4 000 personnes ? Ce sont les chiffres qui
circulent au sein des associations.
Le gouvernement a, lui, depuis janvier, mis la
pression sur les préfets, priés de livrer leurs
données, pour renforcer les dispositifs d’hébergement d’urgence ou provisoire et multiplier les
maraudes, notamment en direction des femmes
et des enfants. Malgré ces efforts, le chiffre de
3 000 sans-abri à Paris pourrait être dépassé. p
i. r.-l
déçue par ce gouvernement, son
attitude de fermeture et ses actions, qui vont plus dans le sens de
la répression que de l’accueil. »
L’exercice d’un tel comptage,
qui se veut méthodique, se révèle
peu aisé et, entre 20 heures et
22 heures, des professionnels livrent des consignes précises :
« Qu’est-ce qu’une personne à la
rue ? Comment l’aborder ? Que
faire en cas d’urgence, de détresse ? » Un quartier général, qui
peut être joint à tout instant au
téléphone, est disponible pour
traiter les urgences. Il sera
d’ailleurs sollicité plusieurs fois
au cours de la nuit.
Vers 22 heures, chacune des
vingt-neuf équipes du 19e, dûment briefée et menée par un professionnel, travailleur social ou
membre d’une association, part,
carte et questionnaire en main, à
la recherche des sans-abri du
quartier, dont il a la responsabilité. Pierre, jeune père de famille et
fonctionnaire, Agathe, étudiante
à Sciences Po Paris et habitante du
quartier, Julien, jeune fonctionnaire territorial, parisien depuis
peu et assez frappé par la misère
qui règne dans cette ville, partent,
pilotés par Habiba Prigent, ellemême cadre administrative au
Centre d’action sociale de la Ville
de Paris.
Ils vont parcourir, quatre heures
durant, un quartier constitué de
grands ensembles cernés par des
voies ferrées et le périphérique,
entre les portes de la Chapelle et
de La Villette. Ils y recenseront
plus de quarante personnes représentatives de la diversité de
ces « invisibles » qui, ce jeudi soir,
dorment dehors.
Il y a là une Italienne, qui, depuis
2012, habite sous une tente cernée
de bagages et de colis ; un jeune
Sud-Africain, qui s’apprête à dormir dehors après, la nuit précédente, s’être fait agresser et voler
ses affaires dans un centre d’hébergement ; une Antillaise, qui
annonce qu’elle ne répondra aux
A la merci des rats
Le long du canal Saint-Denis,
treize tentes s’alignent à l’abri,
certes, d’un pont mais à la merci
des rats qui infestent les poubelles toutes proches : y dorment, à
deux par tente, des migrants venus du Soudan et d’Erythrée.
L’un d’eux est réfugié, touche le
revenu de solidarité active (RSA)
et a pu bénéficier d’une formation d’agent de propreté au cours
de laquelle il a été logé, mais, le
contrat achevé, il s’est retrouvé
sans toit. Plus loin, une famille de
cinq personnes dont un enfant,
originaire d’Europe de l’Est, dort
tant bien que mal sous le porche
d’un immeuble.
Pour ce petit groupe de bénévoles, l’épopée s’achève passé 2 heures, après une quinzaine de kilomètres parcourus. Tout le monde
est bien conscient de n’avoir pas
du tout répondu à la principale attente des personnes rencontrées,
qui est d’avoir un chez-soi, mais
est aussi satisfait d’avoir pu aller
vers elles et échanger.
« Bien que minutieusement mise
au point avec un comité scientifique, la méthode de comptage devra s’affiner au fil des ans, estime
Christine Laconde, directrice du
Samusocial de Paris, en associant,
par exemple, les gestionnaires de
parkings publics, les haltes de nuit,
les gymnases ouverts en hiver. » p
isabelle rey-lefebvre
« Casse du siècle » : relaxe requise pour Jacques Cassandri
Le procureur n’a pu prouver les faits de blanchiment mais a réclamé cinq ans de prison contre le septuagénaire pour des infractions financières
marseille - correspondant
L’
ultime tentative des juges
de rattraper Jacques Cassandri, 74 ans, cerveau
autoproclamé du « casse du siècle »
à Nice en 1976, pourrait bien
échouer. Au quatrième jour de
son procès et de celui de onze proches et affidés, le procureur
Etienne Perrin a reconnu, jeudi
15 février, ne pas être en mesure de
prouver que le patrimoine immobilier et l’empire économique de
cette figure du milieu marseillais,
composé de boîtes de nuit et de
restaurants, puise son origine
dans le butin de ce vol audacieux,
commis en perçant un tunnel
jusqu’à la salle des coffres de la
Société générale.
Le procureur a donc requis la relaxe pour les faits de blanchiment
des 46 millions de francs – 29 millions d’euros d’aujourd’hui – dérobés il y a plus de quarante ans : « Je
n’ai pas de preuves pour relier au
casse de Nice, même en cascade, les
opérations de blanchiment opérées
en 2009 par Jacques Cassandri », a-
t-il expliqué. Une peine de cinq ans
de prison avec un mandat de
dépôt et une amende de
300 000 euros ont cependant été
réclamées contre le septuagénaire, actionnaire principal d’une
nébuleuse économique familiale
recourant, selon l’accusation, à
l’escroquerie, l’abus de biens sociaux et le travail dissimulé.
Des fraudes à peine contestées,
avec bonhomie, par ce pater familias si éloigné de l’image de proxénète et trafiquant de drogue que
renvoie son casier judiciaire. « C’est
un tort chez moi, madame la présidente, je suis foncièrement honnête
dans les affaires mais pas rigoureux dans l’application de la législation », sourit cet homme rond
dont le crâne lisse lui a valu le surnom du « Tondu ».
Ses ennuis judiciaires découlent
de la publication, en 2010, d’un livre intitulé La Vérité sur le casse de
Nice dans lequel Jacques Cassandri
renvoyait Albert Spaggiari, jusqu’alors au panthéon des braqueurs, à un rôle de subordonné et
s’érigeait comme l’un des « cer-
veaux » du vol. Après avoir confirmé, en garde à vue en 2011, sa
présence dans les égouts de Nice,
Jacques Cassandri a fait machine
arrière devant le tribunal, quitte à
« passer pour un comique » : « C’est
uniquement un roman avec beaucoup de choses vraies mais je n’ai
pas participé à ce casse », a-t-il soutenu. Et s’il avait crié le contraire
sur tous les toits, c’est, expliquet-il, pour « participer au succès du
livre. J’avais dit à mon éditeur que
j’étais le principal responsable, je ne
voulais pas qu’il pense que je racontais des craques. » Son épouse,
Marianne, a volé à son secours :
« Le magot, je l’ai jamais vu. » En
sous-titre du livre, le procureur
suggère d’y indiquer désormais :
« Ce livre est une escroquerie. »
« Police ou ennemis ? »
Le procès a mis en lumière l’implication dans le monde économique de gens fichés au grand banditisme. Distribution en Corse d’une
boisson énergisante baptisée « Ribellu » et contenue dans des cannettes en forme de grenade, rachat
d’une centrale thermique, négociation de terrains : la société Campemu a l’usu corsu, créée par Jacques Cassandri, brassait de multiples projets. « On n’a pas affaire à
des chefs d’entreprise habituels, selon le procureur, mais à des gens
habitués à la menace, à la violence,
aux armes. » Et à la corruption
comme le suggèrent des écoutes
téléphoniques sur lesquelles Jacques Cassandri questionne son interlocuteur au sujet d’un maire :
« Est-ce qu’il est vénal ? »
Retrouvé en perquisition, un organigramme de la société vante les
talents d’un des membres de
« On a affaire
à des gens
habitués
à la menace,
à la violence, aux
armes », selon
le procureur
l’équipe pour « les expéditions
musclées ». Maire depuis 1977 de
Conca, village d’un millier d’habitants de Corse-du-Sud, François
Mosconi, 74 ans, figure aussi sur ce
listing qui fait l’éloge de « nombreuses relations ». « Fanfan »,
comme il est surnommé, aurait favorisé le projet qu’avait sur sa
commune un promoteur immobilier irlandais avec lequel Jacques
Cassandri avait signé une convention d’assistance et de protection
du futur chantier.
L’élu se défend de tout trafic d’influence, en assurant n’avoir voulu
que le développement de sa commune et œuvré pour l’emploi.
« Avec une moralité douteuse, cet
élu de la République, a noté le procureur, fait l’entremetteur, accepte
toutes les demandes qui lui sont faites en matière d’urbanisme et se
met en marche pour intercéder en
faveur de détenus. » Une peine de
trois ans de prison avec sursis et
une amende de 50 000 euros ont
été requises contre lui, ainsi
qu’une privation des droits civils
et civiques pendant cinq ans. « En
ces temps d’écœurement des Français face à ce type de clientélisme, a
relevé M. Perrin, François Mosconi
apparaît comme une caricature. »
Au fond de la salle d’audience, on
voit passer des voyous comme cet
ancien de la « French connection »,
80 ans, récemment jugé dans la
« Papy connection » et ami de Jacques Cassandri. Ils incarnent ce
vieux milieu marseillais qui a cédé
sa suprématie aux jeunes narcobandits des cités.
Lorsque les policiers avaient, le
15 février 2011, frappé à la porte de
l’appartement de Jacques Cassandri sur le Vieux-Port, son épouse
s’était enfermée dans la salle de
bains d’où elle avait appelé son
mari au secours. Il avait aussitôt
joint sa voyante pour la questionner : « Police ou ennemis ? » C’est le
second risque qui était apparu
dans la boule de cristal. Jacques
Cassandri avait alors « pris [s]es dispositions » : il avait cherché une
arme et deux factotums pour aller
à la rencontre de ceux qui étaient
en réalité les enquêteurs. p
luc leroux
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SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Lindsey Vonn, plus qu’une skieuse
La star américaine, dont la notoriété dépasse le cadre de son sport, entre en lice ce samedi
pyeongchang (corée du sud) envoyé spécial
L’
Amérique a peur. Elle
qui visait à Pyeongchang la première place
du tableau des médailles, pour la première fois depuis 1932 (Lake Placid, à domicile),
a vécu une mauvaise journée, vendredi 16 février, avec les échecs de
Lindsey Jacobellis au snowboardcross (la Française Julia Pereira de
Sousa décroche l’argent) et de la
chouchoute des médias américains, Mikaela Shiffrin : la jeune
femme n’a terminé que quatrième
du slalom, son épreuve favorite, au
lendemain de son titre olympique
en géant.
Avec seulement huit médailles
dont cinq en or, les Américains ont
pris un retard considérable sur les
Allemands (9 titres). Mais une valeur sûre s’élance enfin samedi. La
star de ces Jeux olympiques d’hiver, la seule dont la notoriété dépasse le cadre du sport. A 33 ans,
Lindsey Vonn est sans conteste la
plus grande skieuse de l’histoire, à
la fois par l’empreinte laissée et le
palmarès : 81 victoires en Coupe
du monde dans les cinq disciplines, à cinq longueurs du Suédois
Ingemar Stenmark. C’est pour le
battre qu’elle continuera au moins
une saison après les Jeux olympiques, aussi longtemps que ses genoux lui permettront de gagner.
Sa trace dans l’histoire des Jeux est
toutefois modeste : un titre olympique et une médaille de bronze à
Vancouver, en 2010.
Girl Power et Donald Trump
Pyeongchang est l’occasion pour
elle « d’ajouter un point d’exclamation à [sa] carrière », en remportant le titre en descente, mercredi 21. L’Américaine se dit en
forme et gonflée de confiance, et
visera aussi une médaille au super-G, samedi 17, et au combiné
dans une semaine, sur une piste
qui lui convient à merveille.
Sans pour l’instant chausser
une seule fois ses skis, Lindsey
Vonn a déjà réussi à faire parler
d’elle à Pyeongchang. Lors de sa
conférence de presse d’introduction, devant des journalistes du
monde entier, elle a mis en scène
sa chienne Lucy, engendrant une
avalanche de reprises médiatiques. Ses larmes à l’évocation de
son grand-père, mort en novembre 2017, ont aussi fait les délices
des télévisions américaines. Elle
les a séchées avec de longs gants
noirs, enfilés pour ne pas attraper un virus dans le centre de
Lindsey Vonn à
GarmischPartenkirchen
(Allemagne),
le 3 février.
STEPHAN JANSEN/AFP
presse de ces Jeux olympiques.
Lindsey Vonn a le sens du spectacle. Cela a toujours été le cas, depuis son avènement, il y a plus de
dix ans. Il lui a permis d’être la
skieuse la mieux payée du
monde, sous contrat avec de multiples sponsors.
Elle est aussi la plus « scarifiée »
et ses retours de blessure – cinq
opérations entre 2006 à 2016 –
font aujourd’hui sa légende, audelà de son palmarès. Une publicité diffusée par NBC durant le Super Bowl, en amont des Jeux,
montre ses chutes, ses cicatrices
et son travail physique sur fond
de « Girl on Fire », que la chanteuse Alicia Keys revendique
comme un hymne féministe.
Selon un schéma tristement
connu des sportives de haut niveau, ses premiers succès ont été
attribués à son entraîneur et mari,
l’ancien skieur Thomas Vonn. Un
homme de neuf ans son aîné, rencontré alors qu’elle était encore
mineure, à l’emprise énorme. Elle
l’a quitté sans qu’il s’y attende,
en 2011. Elle a ensuite ouvert sa vie
privée au regard des paparazzis,
notamment durant ses deux années comme concubine du golfeur Tiger Woods, jusqu’à son
Tweet du 14 février dans laquelle la
célibataire disait chercher un
compagnon pour la Saint-Valentin. Elle l’a fait en dépit des remarques qui y voyaient une façon
d’attirer l’attention sur autre
chose que ses performances sportives : « Ma carapace s’est endurcie
au fil des années et plus aucune
méchanceté sur les réseaux sociaux ne m’atteint. »
La blonde du Minnesota, aux
cheveux interminables, toujours
impeccablement apprêtée et si
souvent dévêtue dans les magazines, n’était pas a priori l’archétype de la défenseure de la cause
féministe. C’est pourtant elle qui,
aujourd’hui, défend le girl power.
La promotion de son livre de con-
Elle a le sens
du spectacle, cela
a toujours été
le cas depuis
le début
de sa carrière
seils nutritifs et d’entraînement
(Strong is the New Beautiful, Marabout, 2017), a été l’occasion de
montrer son corps musculeux et
scarifié dans les magazines, afin,
selon elle, de faire changer les canons de beauté. « Après ma victoire aux Jeux olympiques de Vancouver, je n’avais pas confiance en
moi, écrit-elle. Je défilais sur les
tapis rouges, devant les photographes, et j’ai réalisé que j’étais bien
plus massive que tout le monde.
J’avais l’impression de devoir perdre du poids pour me conformer à
l’image de l’athlète américaine fi-
liforme. » Interrogée récemment
par le magazine Outside sur son
inspiratrice, Lindsey Vonn a répondu Billie Jean King, championne des droits des femmes
dans le sport : « Elle a fait des choses incroyables ; le fait de jouer
contre un homme est la chose la
plus admirable, la plus grande
que j’ai vue de la part d’une
femme. »
Si son propre combat pour disputer une descente avec les hommes a pu sembler, en 2013, un
coup publicitaire, elle semble en
avoir fait une question de principe. Plus grande et musculeuse
que ses adversaires féminines,
Lindsey Vonn descend depuis
2009 avec des skis d’hommes,
s’entraîne avec les Norvégiens et
semble persuadée pouvoir faire
bonne figure face à eux sur la descente de Lake Louise, son jardin.
Lorsque la Fédération internationale lui a proposé d’ouvrir une
descente masculine, sans chrono-
métrer son temps, elle a évidemment décliné. Ses absences prolongées du circuit depuis trois ans
lui ont permis de lancer sa fondation, qui vise à « donner la force à
plus de filles de suivre leurs rêves ».
Le mouvement, dirigé par sa sœur
Laura, finance les projets sportifs
et éducatifs d’adolescentes et a
pour devise : « Donner confiance
aux femmes du monde entier pour
déplacer des montagnes. »
En bonne logique, elle a déjà annoncé qu’en cas de titre olympique, elle répondrait négativement
à une invitation de Donald Trump
à la Maison Blanche : « J’espère représenter le peuple américain et
non le président. (…) Je veux bien représenter notre pays. Je ne pense
pas qu’il y ait beaucoup de monde
dans le gouvernement actuel qui le
fasse. » Les Etats-Unis, que ses propos ont divisés, lui pardonneront
si elle fait résonner le Star Spangled Banner à Pyeongchang. p
clément guillou
Siegfried Mazet, de Fourcade à l’ennemi norvégien
Entraîneur de tir et confident de Martin Fourcade, le Drômois est désormais au service de Johannes Boe, principal concurrent du Français
pyeongchang (corée du sud) envoyé spécial
C’
était à l’automne 2016,
lors de la journée de
présentation à la
presse des équipes de France de
ski. Devant un parterre garni de
sportifs, journalistes et dirigeants de la fédération, Martin
Fourcade était interrogé sur le départ de Siegfried Mazet, son entraîneur de tir, pour l’équipe de
Norvège. Micro en main, il avait
lâché : « Tant mieux, les Norvégiens tireront moins bien ! » Cible
atteinte. Il y avait un sourire mais
on n’allume pas ainsi, devant tout
le ski français, son ancien entraîneur sans avoir pour lui quelque
ressentiment.
Six mois plus tôt, Fourcade avait
pris en pleine figure l’annonce
que lui avait faite Siegfried Mazet :
il quittait l’équipe de France. Pire,
il rejoignait ses principaux adversaires. Depuis le début des Jeux
olympiques de Pyeongchang,
c’est lui que l’on voit réagir derrière sa jumelle aux tirs des frères
Johannes et Tarjei Boe, sourcils
broussailleux, le crâne chauve
protégé d’un bonnet frappé du
drapeau norvégien. Celui qui, de
2009 à 2016, serrait le poing dans
un sourire à chaque fois que les
biathlètes français blanchissaient
leurs cinq cibles.
« En tant qu’athlète, je ne peux pas
le comprendre, dit Martin Fourcade au Monde. D’un point de vue
familial, professionnel, financier, ce
n’est pas à moi de juger, mais avec
la relation que l’on avait, je ne peux
pas le comprendre ni l’accepter.
Pour moi, il y avait cet engagement
de rester ensemble jusqu’à Pyeongchang. Mais aujourd’hui, je ne lui
en veux plus. Franck Badiou m’a apporté énormément [nouvel entraîneur de tir, médaillé d’argent à la
carabine aux Jeux olympiques de
Barcelone, en 1992] et sans la décision de “Sieg”, on n’aurait sans
doute jamais eu ça. »
Relation abîmée
Nouveau tacle de celui qui, dans
son autobiographie (Mon rêve
d’or et de neige, Marabout, 2017),
parle de « trahison » et soupçonne
les Norvégiens de vouloir « déstabiliser [son] organisation ». Les
deux hommes étaient liés bien
au-delà du biathlon, « Sieg » étant
à la fois le trublion de la bande et
le confident du double champion
olympique. Siegfried Mazet, père
de famille affable, vivant entre la
Norvège et la Drôme, dit tout assumer. Les motivations financières de celui qui, à 40 ans, se sou-
vient avoir « attaqué à ras les pâquerettes, en emploi jeune à
890 euros par mois, avec la Fédération française ».
Le besoin, aussi, de « sortir d’une
routine, parce que ça commençait
à ronronner ». Il passe la moitié de
l’année en Norvège, où sa famille
a pu le suivre. Mazet encaisse difficilement les piques lancées par
son ancien protégé, qui « dédiait »
à la Fédération norvégienne sa
première victoire sans lui. Le mot
« trahison » a été de trop à son
goût, même s’il reconnaît que
« l’opportunité était sûrement mal
placée dans le temps ». La relation
s’est abîmée.
« On se croise, il me demande
comment vont les filles. Quand il
fait une belle course, je vais le féliciter. Mais il y a deux Martin : celui
dans l’ombre, alors on peut discuter, et celui en public, où il tient à
garder une certaine distance par
rapport à moi pour montrer qu’il
m’en veut. » Beau joueur, Siegfried
Mazet estime que Martin Fourcade a peut-être été « gagnant
dans cette histoire », car Franck
Badiou, venant du tir olympique,
a pu apporter des compétences
dont il ne disposait pas. Qu’on ait
voulu en faire un « Mata Hari » de
la carabine transmettant des secrets d’Etat aux frères Johannes et
Tarjei Boe l’amuse autant que l’attriste : « Les gens ont cru que j’allais apporter à la Norvège tout ce
qui avait réussi à la France, mais ce
sont des secrets de polichinelle ! Je
les aide avec ma personnalité. Ils
voulaient du sang neuf. »
Entendre : un homme « à poigne », capable de bousculer des
stars scandinaves « traitées
comme des enfants rois, à qui on
ne dit jamais non ». Il s’apprêtait à
le faire vendredi 16 février. Depuis le début des Jeux olympiques, ses biathlètes voient flou :
près d’une faute par tir en
moyenne, inacceptable à leur niveau. Jeudi, Johannes Boe a apporté au collectif ses premiers
sourires avec le titre olympique
du 20 kilomètres. Siegfried Mazet
avait le triomphe modeste, conscient de la part de réussite.
Depuis deux saisons, il a appris
à Johannes Boe à se contrôler au
tir, à devenir moins kamikaze. La
méthode, Martin Fourcade l’a
constaté à ses dépens, fonctionne. Le riche contrat norvégien de Siegfried Mazet s’arrête à
l’issue de la saison, mais il aimerait prolonger : « Je commence
juste à les connaître, je ne veux pas
m’arrêter là. » Cela tombe bien :
Martin Fourcade non plus. p
cl. gu.
14 | horizons
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Dupond-Moretti,
l’instinct de défense
Cet avocat aux méthodes contestées plaidera
dans quelques jours en faveur de l’ancien ministre
du budget Jérôme Cahuzac. En vingt ans, celui que ses
confrères appellent « Dupond » ou « le gros » a façonné
son personnage au culot, sans se soucier des dégâts
C’
est à cela que l’on reconnaît les stars : les trompettes de la renommée leur
servent d’identité. Le patronyme d’Eric DupondMoretti n’est pas cité une
seule fois par la procureure générale de la
cour d’appel de Paris, ce 16 janvier 2018, mais
la rumeur enfle dans la salle : c’est de lui, sans
aucun doute, que parle Catherine Champrenault, quand elle explique que « parasiter
l’audience de la cour d’assises par des incidents
multiples est contraire à l’essence même du débat judiciaire ». L’assemblée d’initiés réunie
au Palais de justice pour l’audience solennelle de rentrée comprend aussitôt la référence implicite au procès de l’ancien secrétaire d’Etat Georges Tron, ajourné un mois
auparavant après une série de couacs provoqués par Me Dupond-Moretti.
« Le magistrat ne doit pas tolérer que les débats de l’audience se transforment en spectacle », gronde la procureure. Cinq jours plus tôt,
la Salle Pleyel a accueilli la cérémonie du
« premier serment » de 1 600 élèves avocats
du barreau parisien. Face à eux, à la tribune, la
première présidente de la cour d’appel, Chantal Arens, entourée de collègues en robe, hermine et toutes décorations dehors. Cette fois,
pas même besoin de mots pour envoyer un
message : la magistrate a assis à ses côtés
Régis de Jorna, le président de la cour qui avait
dû reporter le procès Tron. « Placer Jorna à sa
gauche, c’était une manière de signifier que la
magistrature faisait corps contre Dupond »,
décrypte une des huiles de la cérémonie.
« Quand j’ai moi-même prêté serment
en 1999, le rôle de l’avocat vedette était tenu
par Jacques Vergès, sourit Me Bertrand Périer.
Aujourd’hui, l’icône, c’est lui. » Nicolas Sarkozy,
François Fillon, Tariq Ramadan (qu’il a pourtant refusé de défendre)… Même s’il ne s’agit
pas de ses dossiers, c’est « Dupond », et aucun
autre, que les plateaux de télévision s’arrachent pour rappeler à l’opinion la présomption d‘innocence et le b.a.-ba du droit. A 56 ans
dont 33 de barreau, ce ch’ti qui a délaissé Lille
en 2016 pour s’installer à Paris est devenu le
visage des avocats français, mais ses avis débordent le domaine judiciaire. Ce mois-ci, il
débat même dans Philosophie Magazine avec
le penseur Yves Michaud sur son métier, la religion et le terrorisme.
Dans les salles d’audience, sa voix venue du
fond des entrailles et ses épaules de bûcheron occupent tout l’espace. Ses formules font
mouche : « Si vous le condamnez, vous aurez
jugé, mais vous n’aurez pas rendu justice… » Il
aime plaider « à hauteur d’homme », son viatique pour défendre Jérôme Cahuzac, cet exministre poursuivi pour « fraude fiscale » et
« blanchiment » qu’il conseille actuellement
devant la cour d’appel de Paris. Les élèves
avocats se pressent pour l’écouter plaider, observer son show, entendre ses piques acides.
« Nous sommes dans une époque qui a besoin
de modèles identificatoires. Les assises sont un
lieu magique qui se prête à ça », suggère le directeur de l’Ecole nationale de magistrature,
Olivier Leurent.
On oublie souvent les échecs des pénalistes
pour se souvenir de leurs exploits. Dans son
cas, le casting est éclectique : le nationaliste
corse Jean Castela ; la boulangère d’Outreau ;
Loïc Sécher, blanchi des accusations de viol et
sorti de prison ; Jacques Viguier, un prof de
droit de la fac de Toulouse accusé d’avoir fait
disparaître sa femme… Les vétérans du métier gardent aussi en mémoire l’« affaire Dandonneau », un escroc à l’assurance qui avait
attiré un malheureux clochard au col de
l’Homme-Mort, en 1987, pour le transformer
en victime d’un accident de voiture, à sa
place. « J’avais fait rentrer le gros Dupond dans
le dossier », se souvient Dominique Rizet, à
l’époque journaliste au Parisien. « Il roulait encore en R11 et portait rouflaquettes et semelles
de crêpe », ajoute Michel Mary, la « plume » du
journal Nouveau Détective. Aux assises de
l’Hérault, le jeune avocat lillois, un parfait inconnu, avait chanté un couplet de Brassens et
bluffé ses deux idoles, Mes Jean-Louis Pelletier
et Alain Furbury.
« C’est toujours un peu la même histoire
qu’on déroule pour raconter Dupond, s’amuse
Antoine Vey, son nouvel associé, un trentenaire à la chevelure rousse en pétard et au
costume ajusté. Il y a le fils de femme de ménage italienne orphelin de père à 4 ans, l’élève
avocat reçu dernier à Lille et premier au
concours d’éloquence, sa chère et fidèle secrétaire, Sergine, sans oublier Serge Reggiani,
qu’il écoutait dans sa bagnole en avalant les
kilomètres et en fumant clope sur clope… »,
avant de ranger ses dossiers sanglés, coloriés
par son ex-collaboratrice Alice Cohen-Sabban, alias « Bijou », et de retrouver sa veste de
chasse, ses chiens et ses faucons.
ÉLOQUENCE « RICARD-OLIVES »
Ah, ses faucons… « Pépère », le plus fidèle de
tous, a été remplacé par « Pingouin », mais la
passion demeure. « Salut, c’est le Gros… Ah
ouais ? Il a piqué ? Il a chopé deux ratons-laveurs ? », s’enquiert parfois Dupond auprès
de l’éleveur de Seine-et-Marne chargé de
veiller sur ses oiseaux, avant de reprendre
l’audience à l’endroit où il l’a laissée. « Même
quand on est à ses côtés, c’est lui qui décide
quand on peut parler, quand on peut rire ou
pleurer », concède l’avocate marseillaise Valérie Coriatt, impatiente de plaider à nouveau
avec lui. Lorsque vient le tour de la partie adverse, il aime grogner comme un ours. Plusieurs magistrats – toujours anonymes – parlent « d’intimidation », en convenant à voix
basse que les torts sont partagés : « Dupond
prend la place que, par crainte, nous lui laissons trop volontiers. » Il est devenu un
homme de pouvoir, puissant, redouté.
En novembre 2016, à Aix-en-Provence, lors
d’un procès sur une tentative d’assassinat en
Corse, il s’apprête à mettre en pièces l’enquête menée par une policière ajaccienne. Il
la croise et lâche à un confrère, assez fort
pour être entendu : « Tiens, voilà la pom-pom
girl ! » Puis : « Tu trouves pas que ça sent la morue ? » La fonctionnaire rapporte l’incident à
la présidente du tribunal, qui l’évoque à
l’audience. « La morue, c’est pas moi qui l’ai
dit », plaide « Dupond ». Il concède le « pompom girl » mais pas « la morue », « c’était un
autre », mais le rapport de force est posé.
« C’est Dupond… », soupirent des confrères
indulgents. « Il se nourrit de l’adversité », analyse sa consœur Laurence Cechman. Ni un
Jean-Michel Darrois défendant le gotha du
CAC 40, ni un Hervé Temime avec sa clientèle
« pénale chic », pas non plus une conscience
comme Henri Leclerc ou un érudit comme
Georges Kiejman. En février 2014, il confessait dans Les Inrocks son « infini regret de ne
pas faire [l’]effort de lire de livres ». Son style, à
la barre, c’est plutôt l’éloquence « Ricard-olives », comme il dit. « Pas la belle parole emphatique à l’ancienne, mais l’éloquence qui
colle avec notre monde moderne, simple, efficace, brutale, et souvent belle, décrypte
Me Bertrand Périer, qui enseigne l’éloquence
en Seine-Saint-Denis. Ses plaidoiries disent
aussi la transformation de notre langue. »
Les médias raffolent des punchlines de cet
anti-moderne qui peste contre la limitation
de la vitesse à 80 kilomètres-heure, dézingue
les adversaires de la corrida, boude le quinoa
et le hashtag #balancetonporc. On devine facilement ce qu’il pense de la féminisation des
noms. « Pourquoi pas école paternelle et la
matinoire ?, répond-il. Nous vivons une époque avec laquelle j’ai un peu de mal. On ne
peut plus dire un mot sur les Arabes sauf si on
s’appelle Jamel Debbouze, pas un mot sur les
juifs sauf si on s’appelle Gad Elmaleh… Les
communautés sont à couteaux tirés et on est
AU TRIBUNAL,
ALORS QU’IL CROISE
UNE POLICIÈRE,
IL LÂCHE À UN
CONFRÈRE, ASSEZ
FORT POUR
ÊTRE ENTENDU :
« TIENS, VOILÀ LA
POM-POM GIRL ! »
en train de cadenasser notre pensée. Nous
sommes dans un temps de médiocrité absolue, hyper-moraliste et hygiéniste. » Une époque mal taillée pour les amateurs de havanes,
de viande saignante et de blagues sans filtre.
Il faut l’entendre raconter sa récente virée
dans un commissariat belge avec Depardieu :
un remake des Valseuses, version senior et
sans censure. A Nice, il fréquente La Petite
Maison, institution gastronomique où se
pressent des politiques, comme Nicolas
Sarkozy, et les people en villégiature sur les
coteaux voisins. Il a sa table attitrée – la ronde
près de la porte – et des antipasti à son nom,
les « préliminaires Dupond ». Un jour, un
journaliste québécois s’approche pour lui
dire son « admiration sans bornes » avant de
le mitrailler de photos. Dans son livre Bête
noire, paru en 2012 chez Michel Lafon, l’avocat s’attarde sur cette scène comme un gamin assoiffé de lumière, insistant sur « le regard médusé d’Elton John qui, pour une fois,
n’est pas au centre de l’objectif ».
Gueule froissée de catcheur, registre de
« brute au grand cœur », façon Lino Ventura,
il est l’homme d’un seul rôle : tour à tour
émouvant ou odieux, le même au prétoire
que sous l’œil d’une caméra. Il joue les ténors
du barreau dans Les Salauds, de Claire Denis,
toise un modeste avocat de province dans un
téléfilm de France 2 et s’amourache d’une
« petite pute », Béatrice Dalle, dans Chacun sa
vie, de Claude Lelouch. « Si tu savais comme tu
as l’air d’un enfant quand t’es entre mes
seins… », lui glisse-t-elle. Une réplique « magique », dit-il, sa scène préférée. Et tant pis si
cette escapade dans le milieu du cinéma
agace la profession. En décembre 2015,
lors d’un procès à Draguignan, les deux avocates de Catherine Sauvage, cette femme
aujourd’hui graciée après le meurtre de son
mari violent, se heurtent à son visage cadenassé. « On ne fait pas de cinéma, nous », lâche
l’une d’elles, à bout d’arguments. « En même
temps, on ne vous a pas proposé de rôle… »,
cingle Dupond, cruel.
On lui dresse déjà des statues : tout à la
joie de son acquittement, son ex-client Loïc
Sécher a appelé ses deux cochons préférés
« Dupond » et « Moretti » (il les a mangés depuis). Son patronyme est même devenu un
nom commun : par exemple, « faire une
Dupond-Moretti », c’est « bordeliser » savamment l’audience. D’un avocat, surtout provincial, qui commence à tutoyer la gloire, on
dit aussi qu’il se « dupond-morettise ». Reste à
savoir ce que signifie le concept : que l’intéressé brille dans le ciel des pénalistes ou qu’il
a beaucoup changé ?
Toujours pas d’ordinateur sur le bureau du
Lillois devenu Parisien, pas de traces de lui sur
les réseaux sociaux. Mais le cabinet de la rue
de la Boétie, dans le 8e arrondissement, a
ouvert un site, comme les grands, avec la liste
des collaborateurs et des correspondants du
« maître ». Une sacrée bande : à Aix, Me Luc
Febbraro, l’ami avec lequel il a acheté une maison sur la côte ligure, en Italie ; à Marseille,
Me Dominique Mattei, l’ancien bâtonnier, qui
a popularisé le surnom flatteur d’« Acquittator » ; à Bruxelles, Me Olivier Martins, qui a
acheté avec lui plusieurs parcelles de vignes
dans le Roussillon (comme Depardieu).
« Dupond » a même recours à des communicants. « Pas pour moi, pour ceux que je défends », proteste-t-il. Guillaume Didier, un
magistrat qu’il a connu à Saint-Omer, dans le
Pas-de-Calais, autour de dossiers d’incestes
ou de braquages, a rejoint il y a six ans
l’agence de communication de crise Vae Solis,
après un passage à la Chancellerie. Secret-défense de rigueur sur les clients conseillés,
mais quand « Dupond » défendait l’homme
soupçonné d’avoir organisé l’évasion des pilotes de l’affaire « Air cocaïne », M. Didier envoyait à la presse des messages ainsi rédigés :
« Je travaille avec Eric Dupond-Moretti et
Antoine Vey sur le dossier de Christophe Naudin. Ils se déplacent bientôt sur place, seriezvous intéressé pour les accompagner ? »
« Combien de temps faut-il pour être avocat ? », avait autrefois demandé le jeune « Dupond » à un vieux pénaliste du barreau.
« Vingt ans », avait répondu ce dernier. Vingt
ans, on y est largement. La réussite se raconte
en photos, dans l’antichambre du cabinet parisien tapissée de clichés comme chez un
lawyer new-yorkais ou dans une pizzeria.
Dupond et Leclerc, Dupond et Vergès, Dupond et Szpiner, Dupond, Haïk et Témime,
Dupond et Liénard, Dupond et Lelouch, Dupond et Enrico Macias, Dupond et le torero
El Juli… Adieu les « stupeux » et les « Gitanos »
pour lesquels il s’est battu naguère, les petits
voyous de la banlieue sud de Paris comme
Nordine Benali, alias « la Puce », qui le fascinait tant. Ils ont été chassés par les Cahuzac
en col blanc. « Dupond » fait désormais du
« pénal-financier ».
LE TALENT DE FLAIRER L’ÉPOQUE
Il a noté avec ses confrères que les truands
ont changé. « Dans les années 1980 et 1990,
l’avocat était respecté, raconte Michel Mary
(du Nouveau Détective). Depuis le “saucissonnage” de Liénard, l’avocat attaqué chez lui
en 2012 par quatre hommes armés, on voit
bien que les codes ne tiennent plus. Les mecs,
s’ils te filent du pognon, il leur faut du résultat. » Même les voyous corses ne sont plus ce
qu’ils étaient. Avec le redouté Jacques Mariani, fils de Francis, un des barons du gang
de la Brise de mer – « un client dynamique »,
reconnaît l’avocat –, le pénaliste a d’ailleurs
frôlé une mise en examen pour recel d’extorsion en bande organisée.
L’histoire remonte à juin 2009, à Aix-enProvence. A l’époque, des bruits courent sur la
manière peu orthodoxe dont les honoraires
pour la défense de Jacques Mariani auraient
été versés à Me Dupond-Moretti. L’avocat
horizons | 15
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
« FAIRE UNE
DUPOND-MORETTI »
SIGNIFIE
« BORDÉLISER »
SAVAMMENT
L’AUDIENCE.
D’UN AVOCAT
QUI COMMENCE À
TUTOYER LA GLOIRE,
ON DIT AUSSI
QU’IL SE « DUPONDMORETTISE »
RTL, il explique qu’en paraphant un document attestant qu’ils ne publieront pas
l’ouvrage contre de l’argent, les auteurs ont
« signé leur culpabilité » et parle de « racket digne de voyous ». La fameuse présomption
d’innocence chère au pénaliste est sérieusement mise à l’épreuve : même si les éléments à
charge semblent accablants, l’enquête commence à peine. « Vous me voudriez à la fois
avocat d’une partie civile et d’un mis en cause ?
Ça fait beaucoup pour un seul homme », répond « Dupond » quand Le Monde l’interroge.
Le généreux confrère qui lui a permis d’investir le « marché » africain est un as de l’intrigue, soucieux de demeurer en cour, brouillé
avec Dominique de Villepin et François
Fillon : Robert Bourgi. Le pénaliste lillois a
croisé pour la première fois cette figure de la
« Françafrique » il y a cinq ans. « Je passais en
conseil de discipline devant l’ordre, raconte
Me Bourgi. Dupond m’était recommandé par
le pénaliste Pierre Haïk. Depuis, il est devenu
un ami très cher. Le matin, il m’appelle régulièrement : “Ho, mon Robert, tu dors pas ?” Nous
prenons un café à son cabinet, ou alors nous dînons, au Stresa, au Violon d’Ingres ou ailleurs.
Un jour, il plaide à Draguignan, et me dit :
“Je m’emmerde à cent sous de l’heure”. J’hésite
pas, je lui dis : “Ton Robert, il prend l’avion”. »
C’est grâce à cet intermédiaire parisien que
« Dupond » a défendu un temps l’Etat gabonais. Bourgi lui a aussi présenté Seydou Kane,
richissime homme d’affaires sénégalo-malien
naguère proche du régime de Libreville. Fin
2015, le tycoon est interpellé à Roissy et
conduit en garde à vue dans les locaux de la
police judiciaire à Nanterre. En cause, une affaire de corruption autour de la vente d’uniformes militaires fabriqués en France et expédiés au Gabon. Comme lors d’une précédente
affaire de manquement aux obligations de
déclarations douanières, Seydou Kane désigne Eric Dupond-Moretti. Mais celui-ci n’est
pas à Paris le jour de la garde à vue. Furieux,
Seydou Kane désigne un autre conseil. C’est
du moins l’une des versions officielles.
En coulisses, une conversation interceptée
sur l’un des téléphones de l’homme d’affaires, peu avant sa garde à vue, intrigue la
police judiciaire. Il y est question d’un déjeuner que Dupond-Moretti aurait eu avec un
« juge », en l’occurrence Roger Le Loire,
chargé d’instruire le dossier Kane. Le pénaliste français a-t-il fait du zèle auprès de son
client, pour justifier ses honoraires, en prétendant avoir déjeuné avec le juge ? Me Dupond-Moretti jure que non et ajoute : « Je n’ai
pas touché un sou dans cette affaire ! » Dans le
doute, les policiers remettent tout de même
la transcription du coup de fil à Roger Le
Loire, qui s’étrangle.
GROSSES FORTUNES AFRICAINES
Eric Dupond-Moretti, le 18 janvier. JEAN FRANÇOIS OTTONELLO/NICE MATIN/MAXPPP
prend prudemment les devants et se présente
devant le magistrat marseillais Charles Duchaine. Oui, son séjour au Roi René, un hôtel
aixois, lors d’un procès de « Jacques », a été
payé par Francis Mariani. Oui, les fameux honoraires ont été réglés lors d’un rendez-vous
fixé par un type sur une aire d’autoroute du
coin. Problème : l’enquête du juge Duchaine
montre que la facture de l’hôtel et les honoraires de l’avocat ont été réglés par les gérants du
Mistral et de la Joïa, deux boîtes de nuit devenues les « pompes à fric » du clan Mariani.
Au magistrat, « Dupond » assure qu’il ignorait que les billets de banque provenaient
d’un racket. « Mariani aurait pu m’envoyer
n’importe quel baltringue, précise-t-il sur procès-verbal, je ne lui aurais pas demandé de
curriculum vitae ni d’extrait de casier judiciaire. Tout ce qui me préoccupait c’était de
toucher mes honoraires. » Et de plaider : « D’un
point de vue strictement déontologique, vous
avez raison : j’aurais dû aller dans le cabinet
d’un confrère, [mais] vous pouvez parfaitement faire des saloperies porte fermée dans un
cabinet d’avocats et des choses parfaitement
régulières au milieu d’une aire d’autoroute. »
L’audition se transforme en numéro d’éloquence : « Lorsque je défends des prêtres pédophiles, je ne vais pas chercher mes honoraires
au couvent des Rosières ; deuxièmement, il n’y
avait pas ce que j’espérais dans l’enveloppe et je
l’ai dit à Jacques ; troisièmement cet argent a
été fiscalisé et j’ai remis les preuves à mon bâtonnier. » La justice décide de le croire.
De toute façon, les « Corsicos », comme disent les pénalistes, ne sont plus trop à la
mode. Voici venu le temps des affaires
sexuelles, comme le dossier Georges Tron, et
du terrorisme islamiste. Eric Dupond-Moretti a le talent de flairer l’époque, le don d’attirer comme un aimant les affaires qui
résonnent dans l’inconscient du pays. Il sait
aussi prendre des risques. En 2017, il décide
d’assurer la défense d’Abdelkader Merah, le
frère du terroriste de Toulouse. « Si je n’y allais
pas, confie-t-il, tout ce que j’avais pu faire
avant, c’était de la flûte. » En octobre, le voici
au parloir de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Une fois face à son client, il allume une
cigarette. Un surveillant frappe à la porte
pour le rappeler au règlement. « Dupond »
sort de ses gonds : « Et le secret professionnel
de l’entretien de l’avocat avec son client ? Il
existe ici, Monsieur ? Comment vous savez que
je fume ? Vous nous surveillez ? » Le surveillant, déconfit : « Je vais devoir prévenir
mon responsable. » « Mais oui, allez chercher
votre responsable ! » Dupond s’époumone à
nouveau devant le supérieur, qui passe
l’éponge. Abdelkader Merah aura compris
qui est le patron.
« INTIMIDATION ENVERS UN MAGISTRAT »
Ce sont les mêmes « Monsieur » solennels, la
même voix outrée, les mêmes liaisons impeccables qu’entend, le 3 novembre 2017, le
journaliste de France Inter Nicolas Demorand. La veille, la cour d’assises a condamné
Abdelkader Merah à vingt ans de prison pour
« association de malfaiteurs terroriste criminelle », mais l’a acquitté pour la complicité
des sept assassinats commis par son frère
en 2012. L’opinion et plusieurs intellectuels,
comme Bernard-Henri Lévy, lui reprochent
son obsession « de reprendre le rôle du grand
avocat dramatique » et le « pathétique » de
son « narcissisme », mais aussi cet « honneur »
mis à défendre l’accusé, et cette phrase lâchée
à l’audience, alors que Zoulikha Merah est
interrogée sans relâche par les avocats des
victimes : « Cette femme, c’est la mère d’un
accusé, mais c’est aussi la mère d’un mort. »
Sur l’antenne de France Inter, Nicolas
Demorand revient sur cette formule.
« Vous ne trouvez pas ça obscène de le dire
comme ça, devant les familles de victimes ?
– Pourquoi, c’est pas une mère ?, répond
“Dupond”. Je ne sais pas si vous pensez réelle-
ment que c’est obscène ou si vous posez la
question pour me provoquer…
– Je pense sincèrement que c’est obscène.
– Cette femme n’est pas une vache qui a vêlé.
Votre question est obscène et je ne pensais pas
que vous me la poseriez. »
L’émission terminée, il accepte le café proposé dans son bureau par la directrice de la
radio publique, Laurence Bloch. Le journaliste les rejoint pour griller une cigarette à la
fenêtre. Déjà le ton n’est plus le même. « J’ai
compris aussitôt le bénéfice que je pouvais
tirer de ces quelques minutes d’antenne,
assure aujourd’hui l’avocat, triomphal. J’ai
vite compris que Demorand avait été mon
meilleur ennemi. »
Ses maîtres demeurent Mes Furbury et Pelletier, « deux ronchons qui ne juraient que par la
défense, rien que la défense, et n’en avaient rien
à foutre de se friter avec un proc, un président,
n’importe qui », rappelle le journaliste Michel
Mary. Jamais de stratégie de « rupture » contre
les institutions, comme Vergès, mais des
coups de gueule et un culot monstre. En septembre 2016, il est à Bastia quand il croise
Marie-Laure Piazza, la présidente du procès où
il doit intervenir. Il l’interpelle sur la manière
dont s’est déroulée une audience précédente,
évoque une présidence partiale et un délibéré
qui ne se serait pas déroulé sereinement. Il assure même disposer de l’attestation de certains des jurés. La magistrate refuse de garder
cet aparté pour elle et rapporte les faits au procureur général de Bastia. Une enquête préliminaire, toujours en cours, est ouverte pour
« acte d’intimidation envers un magistrat et
violation et recel du secret du délibéré ».
Un autre exemple ? A l’été 2015, deux journalistes, Eric Laurent et Catherine Graciet,
sont arrêtés, accusés d’avoir fait chanter le
royaume du Maroc en monnayant la non-parution de leur livre, présenté comme
« explosif ». Eric Dupond-Moretti est désigné
comme conseil du roi Mohammed VI. Sur
S’il apprécie « Dupond », il affirme n’avoir jamais déjeuné avec lui. Quand il le croise, quelque temps plus tard, à un pot de l’Association
de la presse judiciaire, le magistrat le prend à
part : « Tu déconnes Eric ou quoi ? » Questionné
sur l’épisode, Eric Dupond-Moretti répond :
« Je ne suis pas responsable de toutes les conneries que Bourgi raconte au téléphone. » L’affaire
s’est réglée en catimini. Le procès-verbal de la
fameuse écoute n’a pas été versé au dossier
par le magistrat. M. Kane, mis en examen, a recouvré la liberté contre une caution de 2 millions d’euros. Quant à « Dupond », il a quitté la
défense de l’homme d’affaires, qui, depuis, critique Robert Bourgi dans la presse gabonaise
pour son rôle joué dans cette affaire.
Il reste tout de même à « Dupond » de prestigieux clients africains : la République du
Congo, tenue d’une main de fer par l’autocrate Denis Sassou-Nguesso ; le tradeur pétrolier Lucien Ebata, à qui l’on prête une ambition politique dans ce pays ; ou encore
Moïse Katumbi, puissant businessman du
pays voisin, la République démocratique du
Congo (RDC), et désormais candidat à l’élection présidentielle, mais contraint à l’exil.
Rien que des grosses fortunes, celles que recherchent les pénalistes pour faire tourner le
cabinet et « se poser », comme ils disent,
après trente ans de vie passée à tirer leur valise à roulettes dans les « hôtels du palais » de
la France entière.
Oubliés les jaloux, les voyous, l’Afrique. Le
4 décembre 2017, pour la première à l’Olympia
de sa nouvelle compagne, la chanteuse Isabelle Boulay, « le gros Dupond » avait fièrement invité ses copains. Tous ces bouquets de
fleurs ! Dans la file qui patiente ce soir-là
devant la loge de la star québécoise, quelques-uns des mondes de l’avocat qui se mélangent rarement : des pénalistes parisiens et
d’ailleurs, le cinéaste Claude Lelouch, le photographe François-Marie Banier, compagnon
de galère du confrère et ami Pascal Wilhelm
dans l’affaire Bettencourt, des journalistes,
l’acteur Gérard Darmon, et même sa mère, venue exprès de l’Avesnois, dans le Nord. « Dupond » y retourne de temps en temps, sans
qu’on sache si son Frigidaire recèle toujours,
comme avant, ce butin tout droit sorti d’une
scène de crime : des poussins congelés pour
récompenser ses faucons après un piqué sur
leur proie. p
ariane chemin et simon piel
CULTURE
e
Dans la cabane de Lomepal, l’Eminem du 13
16 |
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SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Avant de partir en tournée, le rappeur, Disque d’or dès son premier album, fait visiter son chez-soi parisien
RENCONTRE
C
« L’art doit
pouvoir tout dire,
même si ça fait
mal. Mais c’est
encore plus fort
s’il reste des
zones d’ombre »
omme la nature, l’actualité musicale a horreur du vide. Plates-formes de streaming inondées de nouveautés, rappeurs au
flow débordant, tournées jusqu’à
plus soif : la musique rivalise de
plus en plus avec l’hydraulique.
Pour ne pas couler, chacun dispose de sa technique. La nôtre
consiste, sur le trajet du bureau,
chemin faisant, à musarder devant le lycée Rodin, qui jouxte les
locaux du Monde, dans le 13e arrondissement de Paris.
L’établissement dispense d’instructives plongées dans les eaux
du Top 50, ses courants dominants, ses gros poissons. Attroupés devant l’entrée de l’auguste lycée, les élèves vous aspergent de
beats et de punchlines, diffusés
sur des téléphones en forme de
cornes de brume. C’est ici, ainsi,
qu’on ouït pour la première fois le
vaisseau amiral du hip-hop français, PNL : plutôt fiable, comme
panel. Depuis peu, notre source
bruisse d’une nouvelle rumeur :
les ritournelles de Lomepal résonnent tout alentour, jusqu’aux
abords du square René-Le Gall.
Disque d’or dès son premier album, Flip, paru cet été, Lomepal
est un ancien de Rodin. Nul n’a
oublié son passage : son exclusion
avait entraîné la mutation de la
proviseure. « Je me suis embrouillé
avec un prof qui m’avait tapé avec
une règle, puis l’affaire a été montée en épingle, élude le jeune
homme de 26 ans. Chez moi, c’était
la guerre : mon père se faisait la
malle, ma mère était à l’hôpital, je
n’avais pas la tête à l’école. »
Double casquette
Avant de passer son bac en candidat libre, l’écolier écume les bahuts
du Sud parisien, George-Sand,
Claude-Monet, Paul-Bert, où il se
lie avec des mordus de hip-hop. De
la bande émerge un collectif, 1995,
et un rappeur porte-étendard,
Nekfeu, au côté duquel Lomepal
fait ses premières armes. En 2011,
un morceau au titre idoine, A la
trappe, témoigne de ces tâtonnements. « J’étais bien plus mauvais
rappeur que Nekfeu, se souvient le
beau brun, timbre languide, barbe
et tignasse en bataille. Sur le Web,
les commentaires me saquaient, à
juste titre. Alors j’ai bossé ma technique, ma métrique. »
Se relever, Lomepal sait faire. Ce
n’est qu’adulte qu’il a commencé à
plancher sur ses punchlines : ado,
il ne jurait que par le skate. Il
tombe dedans à 5 ans, sur les conseils de son père. Arpente petite
ceinture et grande couronne, de
Bercy à l’Essonne. Rêve d’explorer
les « meilleurs spots » de la planète,
Californie, Australie… Toute la musique qu’il aime, elle vient de là,
elle vient des planches : « Les vidéos de skate ont fait mon éducation. Leurs bandes-son étaient très
éclectiques. J’y ai découvert le punk
d’Iggy Pop et des Sex Pistols, le rap
de The Pharcyde, la pop des
Smiths… Le montage synchronisait
les figures avec les temps des morceaux : une vraie école du rythme. »
A 18 ans, une blessure l’éloigne
des patins et le rapproche des po-
L’ÉCRITURE PREND VIE
teaux rappeurs : il usera de son savoir-faire de vidéaste tournant clip
sur clip pour ses nouveaux amis.
« J’ai attendu d’être crédible en tant
que rappeur avant de mettre en
avant mon passé de skateur », esquive le sportif, en contrat avec
deux équipementiers – Nike et
Converse – attirés par sa double
casquette. A l’envers, la casquette,
ainsi que le suggère le titre de l’album : « Le “flip” est une figure de
base, c’est quand la planche tourne
sur elle-même. Mais j’ai surtout
choisi ce mot pour sa polysémie. »
Car, de grosses frayeurs en subtiles inversions, Flip met tout sens
dessus dessous. Sur la pochette,
Lomepal s’affiche travesti en
femme. Un gimmick chipé à
Gainsbourg, que n’aurait jamais
osé son rival, Orelsan. Le Normand, qui regrettait en 2011 que
« les gars s’habillent comme des
meufs », vient de lui ravir la Victoire de l’album de musiques urbaines, pour laquelle il était
nommé. « Cette pochette, c’est un
one shot, rime Lomepal. J’ai enfilé
les affaires de ma mère sur un coup
de tête, juste avant le shooting. Je ne
me déguiserai plus en femme, la
provoc pour la provoc, ce n’est pas
mon truc. Il faut que ça fasse sens. »
Le 9 février, l’ancien cancre a séché la cérémonie. « Les Victoires de
la musique, c’est une mascarade,
tout est joué d’avance pour servir
les intérêts des grosses maisons de
disques », dit-il. Sur les réseaux sociaux, des fans de rap ont déploré
le manque de diversité parmi les
nommés, majoritairement blancs.
« D’autres que moi, comme Damso,
méritaient de figurer, bien sûr.
D’autant que je me considère
moins comme un rappeur que
comme un chanteur de variété.
Avec Philippe Katerine, on a improvisé un freestyle lors d’une émission
« Les vidéos de
skate ont fait
mon éducation.
J’y ai découvert le
punk d’Iggy Pop
et des Sex Pistols,
le rap de The
Pharcyde, la pop
des Smiths… »
pour Skyrock : sa fantaisie m’a vraiment semblé sincère, j’ai adoré. »
Il y aurait deux grandes catégories de skateurs selon Lomepal, les
stylistes et les techniciens. Lui roulait aux côtés des premiers, moins
spectaculaires mais plus libres. Les
académies, leurs cordées de codes
et de doxas, très peu pour lui : « Je
n’ai ni label ni patron, juste un manageur qui me met en relation avec
ses autres poulains, comme Superpoze. Certains me proposent d’arranger mes morceaux, j’accepte ou
pas, en toute indépendance. »
« La rage d’Eminem m’a soigné »
Début janvier, il s’est réfugié avec
quelques-uns d’entre eux dans un
studio d’enregistrement mobile,
planté dans l’immense parc de la
villa Doria Pamphilj, à Rome. La
bande a mis en boîte les ébauches
d’un prochain album : « Contrairement à Barcelone, Rome offre peu
de distractions nocturnes. On ne
connaissait personne, on sortait
s’aérer dans les musées en journée…
Idéal pour bosser. » Au cœur du jardin figure un monument aux
Français tombés pour la ville papale. Lomepal, qui revendique plusieurs parties de jambes en l’air –
« dix fractures, six entorses » – n’a
pu qu’apprécier l’hommage : de
son vrai nom Antoine Valentinelli,
le ragazzo a du sang italien.
Comme à New York, où Little
Italy toise Chinatown, le 13e arrondissement de Paris fait cohabiter
une forte immigration asiatique à
un carpaccio de références transalpines : les rues s’appellent Pirandello, Titien, ou Véronèse. Les
rappeurs du quartier, comme MZ
(sigle de « Mafia Zetrei »), profitent
de l’aubaine pour fanfaronner en
Al Pacino parigots. Lomepal, lui,
rechigne à jouer les ritals. Quand
bien même sa mamma exhibe,
durant l’entretien, la photo d’un
aïeul violoniste, émigré de Vénétie
il y a trois générations : « Je ne parle
pas italien, et mes idoles sont toutes
américaines : Jim Carrey pour la folie des masques, The Strokes pour
l’attitude, dont l’énergie m’inspire
en concert. Et puis Eminem, l’un des
premiers à mêler rap et chanson. Sa
rage m’a soigné. Jusqu’en 2006, il
était à moitié fou ; maintenant hélas, il n’est qu’à moitié con. »
A l’inverse de ses deux sœurs,
Antoine vit encore chez sa mère, à
une rue de l’avenue d’Italie, dans
un immeuble anonyme fleurant
bon le béton des années 1990.
Pour le manoir hanté façon Psychose, vous repasserez : dans sa
chambre d’ado bricolée en homestudio, colocs et collègues jouent
les « ambianceurs » bon enfant. Ce
jour-là, c’est un dénommé Nepal
qui psalmodie devant le micro. « Il
n’a jamais montré son visage, précise Lomepal, avec une pointe
d’envie. Pour moi, c’est trop tard, les
gens me reconnaissent dans le métro. Ce qui ne m’empêche pas de
continuer à le prendre. Après avoir
rêvé de succès, je rêve de normalité.
A l’étranger, peut-être ? »
Devant les toilettes, un disque
d’or trône au-dessus d’une feuille
A son domicile
parisien,
le 26 janvier.
de papier A4. « Je tanconjur jme
case », y est-il inscrit en hiéroglyphes enfantins. « Son tout premier
morceau ! », s’émerveille maman
Lomepal. Un blanc s’immisce dans
la conversation. Puis deux. Sur
Flip, Antoine aligne les chiffres : 70,
21, 8,5… Les lettres, en revanche,
sont plus élusives. Chansons remplies d’absences, d’ellipses : il manque un E par-ci, un article par-là.
Pied-de-nez œdipien et oulipien à
papa, correcteur chez Gallimard ?
« On s’est rapprochés avec les années », escamote le visage pâle.
Là est sa patte : sous ses airs
d’« Eminem du 13e » se cache un
Cheyenne, qui scalpe notes et
mots. « Les rappeurs aiment trop
occuper l’espace, combler les trous,
assène celui qui, sur le clip de Yeux
disent, se fait littéralement percer
le palpitant. La variété autorise
mieux les silences, les sous-entendus. Flip aborde des sujets intimes :
après la sortie, mon ex m’a rappelé,
ma mère a pleuré… L’art doit pouvoir tout dire, même si ça fait mal.
Mais c’est encore plus fort s’il reste
des zones d’ombre. »
« Quand je péterai les plombs,
tout le monde s’y attendra », prévient-il sur Bryan Herman. « Tu t’es
déjà dit que la mort de ta mère te ferait du bien ? Moi oui, pourtant
qu’est-ce que j’l’aime », confesse-t-il
dans Sur le sol. « Maman va beaucoup mieux », se réjouit Antoine.
Quand elle le peut, elle travaille
comme art-thérapeute en hôpital
psychiatrique. Cette nuit-là, elle a
eu du mal à dormir, s’est réveillée à
16 heures. D’une voix caressante,
mais fatiguée, la veilleuse s’adresse
à son enfant : « T’es pâle, non ? » p
aureliano tonet
MATHIEU ZAZZO
POUR « LE MONDE »
Lomepal en concert : le 17 février
à Angoulême, le 23 à Rouen,
le 24 à Nantes…
EXPOSITIONS--- ARTS DE LA RUE
DANSE CONTEMPORAINE ---THÉÂTRE ------ CIRQUE ------
---- OPÉRAS
------- CONCERTS
---- INSTALLATIONS
2 0 18
L A C U LT U R E
C 'E S T U N E B
E L L E AV E N T
URE
14 F É V R IE R
1 er S E P T E M B R
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culture | 17
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Le Forum des images,
un trentenaire en plein doute
Menu pantagruélique
à la Berlinale
Alors qu’une école d’éducation à l’image va ouvrir en septembre,
des incertitudes pèsent sur la programmation cinématographique
E
trange anniversaire : le
Forum des images, créé
en 1988 dans le quartier
des Halles, à Paris, a trente
ans. Mais, pour l’heure, l’équipe est
occupée à gamberger sur son avenir. Ce lieu consacré aux images
sous toutes leurs formes n’a cessé
d’évoluer avec les technologies.
Initialement dévolu à la mémoire
cinématographique de Paris, le
« Forum » a développé une programmation foisonnante, avec
des festivals grand public (Toutpetits cinéma, à partir de 18 mois)
ou plus politiques (Un état du
monde), auxquels s’ajoutent des
master-class, des ateliers, drainant
300 000 spectateurs par an.
Le tournant qui s’annonce
aujourd’hui est d’une autre teneur : la Ville de Paris a décidé
d’implanter au Forum une école
d’éducation à l’image, sur le modèle de l’école Tumo, située à Erevan, en Arménie. Elle s’adressera
aux jeunes de 12 à 18 ans ainsi
qu’aux adultes. De l’avis de spécialistes, cette institution serait performante pour aiguiser le regard
des jeunes générations grâce à
une pédagogie alternant cours
théoriques et fabriques de films.
« L’évolution ne nous fait pas peur,
c’est notre ADN, mais l’incertitude
et l’absence de réponses à nos questions nous font craindre le pire », résume un membre du Collectif de
défense du Forum. Certains salariés ont choisi d’alerter la presse,
d’autres préfèrent œuvrer au rapprochement avec la future école.
Les derniers mois écoulés ont
été source de malentendus entre
la Ville de Paris, principal financeur de l’établissement (avec une
dotation annuelle de 6 millions
d’euros) et les salariés. Le
4 juillet 2017, ceux-ci apprenaient
dans la presse le départ de leur directrice, Laurence Herszberg,
après quinze ans de mandat. Une
autre nouvelle est tombée :
Les derniers mois
ont été source
de malentendus
entre la Ville de
Paris, principal
financeur
du Forum,
et les salariés
Mme Herszberg a emmené dans
ses bagages un festival « maison »,
Sérimania, devenu très populaire,
qu’elle va désormais piloter à Lille
– la première édition est prévue
du 27 avril au 5 mai. Le Forum est
amputé d’un événement phare.
Contactée par Le Monde, Laurence Herszberg salue « le Forum
et son équipe formidable qui ont
su innover, se rénover, recevoir un
large public sans barrières sociologiques ». Si elle juge « normal »
qu’une institution évolue, elle attire l’attention sur le fait que le
Forum, avec ses deux salles de cinéma (de 300 et 500 places), a
pour vocation de « recevoir du public, plus qu’à faire de l’éducation
artistique ». Bruno Julliard, premier adjoint de la maire de Paris,
Anne Hidalgo, en charge de la culture, a reçu une délégation de salariés en septembre. Mais n’a visiblement pas apaisé leurs craintes.
« Ce ne sera pas le grand soir »
Parallèlement, la Ville de Paris a recruté le successeur de Mme Herszberg : Claude Farge, 43 ans, expert
en nouvelles technologies et réalisateur de courts-métrages, a été
élu le 5 décembre 2017 à l’unanimité du conseil d’administration
du Forum. Depuis la fin des années 1990, il a travaillé dans l’univers du jeu vidéo (Ubisoft, Visual
Impact Productions), a été coproducteur multimédia à la Réunion
des musées nationaux, formateur
à l’école de l’image Gobelins. Depuis 2012, il travaillait à Universcience (qui rassemble la Cité des
sciences et de l’industrie et le Palais de la découverte) en tant que
directeur des éditions, du « transmédia », de la bibliothèque et des
ressources documentaires. L’école
Tumo, qu’il est allé visiter et dont
il loue le savoir-faire, était au cœur
de sa candidature au Forum.
Dans cette atmosphère tendue,
Claude Farge a répondu aux questions du Monde. Le langage est
techno, le ton bienveillant. Le nouveau patron commence par saluer
l’équipe, « hallucinante de professionnalisme », avant d’affirmer
que « [s]on devoir est de défendre
les salariés ». A-t-il obtenu la garantie que les effectifs seront maintenus ? « C’est mon objectif. L’axe essentiel sera l’accompagnement des
personnels volontaires qui voudront se former pour travailler à
l’école Tumo. » Quelle sera la future
identité du Forum ? « Le cinéma va
rester le barycentre, ce serait une folie d’arrêter la programmation.
L’école Tumo occupera 25 % de l’activité du Forum. » Néanmoins, à
moyens budgétaires constants, il
va falloir faire des choix : « On ne
peut pas tout faire. La saison 20182019 ne sera pas la même qu’avant,
mais ce ne sera pas le grand soir. »
Au fil des ans, le Forum s’est doté
d’un fond de 9 000 films consultables sur place, dans la « salle des
collections », où l’école devrait
s’implanter. Claude Farge ne s’en
cache pas : « Les usages ont changé.
Est-ce qu’on a besoin d’aller dans un
lieu particulier pour accéder aux
films quand on peut le faire de chez
soi ? » Pour résumer sa démarche,
il cite cette devise : « Try and learn »
– « essayer et apprendre ».
Du côté de la Ville de Paris, c’est
plutôt « wait and see ». « Le nouveau directeur vient juste d’arriver
et nous attendons qu’il nous pré-
sente ses propositions », expliquet-on dans l’entourage de Bruno Julliard. Reprenant, à quelques nuances près, le vœu voté au Conseil de
Paris, en décembre 2017, à l’initiative d’élus écologistes et communistes, le conseiller ajoute : « La
Ville donnera les moyens nécessaires au Forum des images pour asseoir son développement au regard
du projet porté par la nouvelle direction, en lien avec les équipes. » p
clarisse fabre
LES DATES
1988
Ouverture, au Forum des Halles,
de la Vidéothèque
de Paris à l’initiative du poète
Pierre Emmanuel. Elle
a pour objectif de créer
une collection de films montrant
la capitale depuis 1895
1998
L’établissement est rebaptisé
Forum des images, sa mission
s’étant élargie à l’ensemble
des images du monde
2008
Réouverture après trois ans
de travaux, pour un coût
de 7,6 millions d’euros
2017
Nomination, le 5 décembre,
de Claude Farge comme
directeur général
2018
Ouverture en septembre
de l’école Tumo
d’éducation à l’image
Les Hivernales, l’autre festival d’Avignon
La manifestation, qui a vu défiler des générations de chorégraphes, fête ses 40 ans
I
DANSE
l a toujours été à l’ombre de
plus grand que lui mais a
poussé comme une plante
tout-terrain. Il est né en hiver, a
grandi l’été avant de se déployer pendant l’année. Cette espèce rare est le festival de danse
contemporaine Les Hivernales
d’Avignon, qui a conservé le
même nom « chair de poule »
quelle que soit la saison.
Depuis le 2 février et jusqu’au
3 mars, la manifestation fête ses
quarante ans sous la nouvelle direction d’Isabelle Martin-Bridot.
Avec 23 compagnies invitées, une
séquence Hiverômomes pour les
enfants, la fête d’hiver lancée
en 1978 par Amélie Grand rayonne. « On était juste une bande
d’amis qui a soudain eu une idée
folle : organiser une semaine de
danse dans la ville du théâtre !, se
souvient la fondatrice, qui était
alors prof de gymnastique et de
danse, conseillère à la direction
départementale de la jeunesse et
des sports. J’avais envie de faire
aimer cet art et j’ai appris sur le
tas à construire et diriger ce qui est
devenu un festival. »
Brosser les grandes étapes de ce
rendez-vous devenu la plaque
tournante de générations de chorégraphes, labellisé Centre de
développement chorégraphique
(CDC) en 1996, c’est tourner les
pages d’un pan massif de l’histoire
de la danse contemporaine. Tous
les noms y ont défilé : Dominique
Bagouet, Maguy Marin, Daniel
Larrieu, en vedette pour cette édition, Mark Tompkins, Georges
Appaix, Thomas Lebrun… « En
tant que jeune festivalière, j’y ai
passé beaucoup de temps dans les
années 1980, se rappelle Isabelle
Martin-Bridot. C’était le lieu de la
fabrication de cette nouvelle danse
française que Les Hivernales ont
contribué à faire connaître. C’est
une manifestation à dimension
humaine avec un côté associatif
qui lui colle à la peau, même si, depuis longtemps, elle s’est professionnalisée. Avoir 40 ans, c’est génial, mais le travail reste toujours à
faire contre les idées reçues d’un art
enfermé dans le tutu-chignon ou à
l’inverse dans le concept élitiste. »
A l’origine, la Semaine de danse
faisait suite à l’ouverture, en 1976,
« Le travail reste
toujours à faire
contre les idées
reçues d’un art
enfermé dans
le tutu-chignon »
ISABELLE MARTIN-BRIDOT
directrice des Hivernales
du cours d’Amélie Grand à Avignon. « L’esprit de Mai 68 était présent, racontait-elle en 2009. Tout
était possible. Danser semblait tellement libérateur. L’avènement de
la danse contemporaine et son succès doivent beaucoup aux nouveaux philosophes comme Gilles
Deleuze, mais aussi à la psychanalyse, qui prônait la détente du corps
pour que l’expression jaillisse. »
Courroie de transmission
Dès la première édition, elle affirme un principe fort : les personnalités invitées comme les chorégraphes Dominique Dupuy, Elsa
Wolliaston, Susan Buirge ou les
spécialistes de danse indienne ou
de flamenco donnent des stages
pendant la journée et jouent leurs
spectacles le soir. « Ces artistes
commençaient à être connus pour
leur enseignement, mais n’avaient
pas l’occasion de présenter leurs
pièces. J’ai donc programmé leurs
solos accompagnés obligatoirement d’ateliers. » Et voilà comment
Les Hivernales sont devenues
cette courroie de transmission entre amateurs et professionnels.
L’ouverture à tous les publics se
conjugue avec un mot d’ordre esthétique : l’éclectisme. Contemporain, hip-hop, butô, baroque, cirque se bousculent à l’affiche. Sans
avoir peur de divertir. « Au contraire, insiste Isabelle Martin-Bridot. Je crois que les spectateurs ont
plus que jamais besoin de s’enthousiasmer, mais aussi d’être bousculés dans leur zone de confort. »
La compagnie élue comme artiste-associé de 2017 à 2020 est
composée du trio d’acrobatesdanseurs Sylvain Bouillet, Lucien
Reynès et Mathieu DesseigneRavel, de Naif Production. « Pour
leur humanité et le fait qu’ils sont
animés par un élan collectif qui me
semble répondre aux besoins de
la société aujourd’hui », poursuit
Isabelle Martin-Bridot.
L’extension des Hivernales,
point estival le plus in du « off »
d’Avignon, continue. Depuis 2017,
la manifestation collabore avec
le Festival d’Avignon en codiffusant des spectacles. Michèle
Montésinos, au cœur de l’équipe
depuis 1991, est installée depuis
2005 au Théâtre CDC de la rue
Guillaume-Puy.
Une ombre au tableau : la vente
de l’espace d’ici à fin 2020. « La
question du lieu est cruciale :
seule la mise à disposition d’une
scène par les tutelles nous autoriserait à exprimer de nouvelles ambitions en permettant à
l’équipe de poursuivre son implantation sur le territoire urbain
et rural d’Avignon. » p
rosita boisseau
Les Hivernales, Avignon.
Tél. : 04-90-82-33-12. Jusqu’au
3 mars. Hivernales-avignon.com
Quelque 400 films seront projetés lors
du festival, qui se met à l’heure de #metoo
CINÉMA
berlin - envoyé spécial
B
ill Murray, Greta Gerwig,
Bryan Cranston et Wes Anderson, acteurs et réalisateur de L’Ile aux chiens, ont foulé le
tapis rouge pour l’ouverture de la
68e Berlinale, jeudi 15 février. L’information, dépourvue d’intérêt
dans la liturgie ordinaire des festivals, a retenu l’attention : une pétition lancée par l’actrice Claudia
Eisinger (qui joue entre autres
dans la série Tatort) exigeait que le
tapis soit noir, en signe de solidarité avec le mouvement #metoo.
Dieter Kosslick, le directeur de la
Berlinale, a décliné, déclarant que
le festival « ne s’engagerait pas
dans une politique des symboles ».
Enorme manifestation publique
(environ 400 films projetés, presque un demi-million de billets
vendus en 2017) et professionnelle
(l’European Film Market), la Berlinale est sensible aux mouvements
de l’époque. D’ici au 25 février, elle
aura accueilli deux rencontres,
consacrées l’une à l’égalité entre
genres dans l’octroi des aides publiques à la création, l’autre à la
lutte contre le harcèlement sexuel
dans l’industrie cinématographique. Prenant la parole pendant la
cérémonie d’ouverture, Monika
Grütters, la commissaire fédérale
aux arts et aux médias, a rappelé
que l’Allemagne avait rendu obligatoire la parité dans les commissions qui attribuent les aides aux
productions cinématographiques.
Quatre films de réalisatrice
Si le jury, présidé par le réalisateur
allemand Tom Tykwer (Cours,
Lola, cours), compte dans ses
rangs trois femmes (l’actrice
belge Cécile de France, la productrice américaine Adele Romanski
et la critique américaine Stephanie Zacharek) et trois hommes
(outre Tykwer, le musicien japonais Ryuichi Sakamoto et l’ex-directeur de la Filmothèque espagnole Chema Prado), quatre films
sur les dix-neuf qui concourent
pour l’Ours d’or ont été réalisés
par des femmes, parmi lesquelles
Emily Atef. L’Allemande présente
Trois jours à Quiberon, qui raconte
comment Romy Schneider accorda, en 1981, son ultime entretien à un journal allemand.
On attend aussi Unsane, de Steven Soderbergh, thriller hospitalier tourné avec un téléphone portable, et La Saison du diable, du
Philippin Lav Diaz, qui, cette année présente un film moitié
moins long que sa Berceuse pour
le mystère de la douleur, projeté
pendant huit heures à la Berlinale
2016. La France est représentée
par Benoît Jacquot, pour une nouvelle adaptation d’Eva, le roman
de James Hadley Chase, et Cédric
Kahn, avec La Prière, qui suit les efforts d’un jeune toxicomane pour
s’arracher à l’addiction, au sein
d’une communauté catholique.
Il faudra aussi chercher dans le
foisonnement des sections parallèles, Panorama et Forum. On y repère quelques noms connus :
Claire Simon, avec Premières Solitudes, les Suisses Ursula Meier et
Lionel Baier, le documentariste
congolais Dieudo Hamadi, avec
Kinshasa Makambo, tourné pendant les affrontements qui suivirent la réforme constitutionnelle
imposée par le président Kabila.
Ce menu pantagruélique est complété par une rétrospective du cinéma de la République de Weimar
mêlant noms connus (G.W. Pabst,
Leni Riefenstahl) et redécouvertes.
Avant de se jeter dans ce grand
bain, il était salutaire de se rafraîchir avec L’Ile aux chiens. Les vedettes présentes dans la grande
salle de la Marlene-Dietrich-Platz
n’étaient pas à l’écran, puisque
Wes Anderson s’est contenté de
leur demander de prêter leur voix.
Ce film d’animation situé dans un
Japon futuriste emprunte à toute
l’histoire du cinéma nippon, de
Kurosawa à Miyazaki, pour livrer
un conte moral où les chiens doivent se révolter afin de regagner
leur place de meilleur ami de
l’homme. L’Ile aux chiens sortira
en France le 11 avril. p
thomas sotinel
‘‘VIVIFIANT’’
Le Monde
‘‘CAPTIVANT’’
L’Humanité
‘‘PASSIONNANT,
ROMANESQUE
ET POLITIQUE.
BRILLANT’’
Femme actuelle
DISPONIBLE
EN DVD ET VOD
18 | télévision
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Anne Morgan, le chemin d’une grande dame
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Durant la Grande Guerre, l’Américaine, « autodidacte de l’humanitaire », vint en aide aux populations françaises
FRANCE 5
DIMANCHE 18 – 22 H 40
DOCUMENTAIRE
A
son père, John Pierpont Morgan, qui l’interrogeait sur son avenir et ce qu’elle désirait
devenir, Anne répondit : « Autre
chose qu’une riche imbécile ». Dépeinte par ses proches comme une
jeune femme libre et énergique,
capable d’électriser l’atmosphère
lorsqu’elle apparaissait dans une
pièce, Anne Morgan (1873-1952) est
surtout, dès son adolescence, déterminée à ne pas avoir l’existence
d’une jeune fille rangée. Et la fortune de son père, homme d’affaires et banquier le plus influent de
l’époque, n’y change rien.
Sensible à la condition des femmes – elle soutiendra les manifestations et grèves des ouvrières du
textile – et des mouvements
d’émancipation, elle fonde à New
York, en 1903, avec la suffragette
Daisy Harriman, le « Colony Club »
sur le modèle des cercles privés
masculins. C’est là qu’elle fait la
connaissance d’Elizabeth Maybury, agente littéraire d’Oscar
Wilde et de George Bernard Shaw,
et de sa compagne, Elsie de Wolfe.
Avec le couple, elle voyage et séjourne en villégiature en France
où, en 1914, la guerre la surprend
dans toute son horreur. Loin de
rentrer à New York, Anne Morgan
reste pour venir en aide aux bles-
Anne Morgan,
au début des
années 1900. DR
sés. Alors que le gouvernement
américain, par la voix de son président, Woodrow Wilson, se déclare neutre. Sa rencontre avec
Anne Murray Dike, médecin porté
sur l’action sociale, sera décisive
dans son engagement humanitaire auprès des populations de Picardie, touchées par la stratégie de
la « terre brûlée » opérée par les Allemands lors de leur repli.
En avril 1917, Anne Murray
Dike et Anne Morgan fondent le
Comité américain pour les régions dévastées (CARD). Et, avec le
soutien du général Pétain, elles
s’installent à Blérancourt (Aisne).
Tout en recrutant aux Etats-Unis
des volontaires francophones et,
détentrice d’un permis de conduire qui lui permet de sillonner
la région (350 rejoindront les
rangs du CARD), Anne Morgan
importe des Ford T et des tracteurs Dodge, s’active pour acheminer de la nourriture, des va-
ches, des poulets, des lapins ainsi
que tout le matériel nécessaire à
la reconstruction et à la relance de
l’agriculture.
Dimension sociale et éducative
Pour financer son action, cet
« autodidacte de l’humanitaire »
qui a le sens de la communication,
innove en levant des fonds, soit au
travers de l’organisation de manifestations – tel le match de boxe
opposant Benny Leonard et Ri-
chie Mitchell qui rapportera quelque 80 000 dollars – ; soit en faisant appel aux cinéastes et photographes pour rendre compte de
l’action du Comité auprès des populations. Action qui se poursuivra jusqu’en 1924, en prenant une
dimension sociale et éducative
avec la création d’un réseau d’infirmières-visiteuses, de bibliothèques, la promotion du sport
auprès des enfants et de camps
scouts pour les jeunes filles.
S’appuyant sur un riche fonds
d’archives mais aussi sur les lettres d’Anne Morgan et des volontaires, Sylvain Bergère propose un
documentaire par trop hybride,
qui hésite entre aventure collective et portrait. Sans nuire à l’intérêt de cette épopée méconnue, on
peut regretter qu’il ne mentionne
pas que l’engagement d’Anne
Morgan ne s’arrêtera pas à la
Grande Guerre.
En 1939, l’Américaine revient à
Blérancourt où elle fonde le Comité américain de secours aux civils et organise des levées de
fonds. Contrainte de repartir
en 1940, elle reviendra une dernière fois en France en 1946 pour
aider à la reconstruction d’un pays
qui l’honorera de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. p
GRILLE N° 18 - 041
PAR PHILIPPE DUPUIS
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X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 040
HORIZONTALEMENT I. Clairvoyante. II. Lactaire. Out. III. Abrégé. Sente.
IV. Siamois. Tour. V. Sas. Ulule. Sn. VI. El. St. Sort. VII. Mistassini. VIII. Es.
En. Eructe. IX. Nenets. Ea. OE. X. Transactions.
VERTICALEMENT 1. Classement. 2. Labialiser. 3. Acras. Na. 4. Item. Steen.
5. Ragoûtants. 6. Vieil. SA. 7. Or. Susse. 8. Yes. Loiret. 9. Eternuai.
10. Nono. Tic. 11. Tutus. Ton. 12. Eternisées.
I. Mouvement d’ensemble incontrôlé. II. Manifestera sa mauvaise humeur. Divin porteur de marteau au
Nord. III. Met le feu aux organes.
Arracha brutalement. IV. Belle de la
Côte. Son école a reçu Parménide et
Zénon. Encadre le destin. V. Salissent
tout ce qu’elles approchent. VI. Eloignée du passage. VII. Laisse des traces
à chaque passage. Mis la table.
VIII. Deviennent diiciles à contrôler.
A conduit le Général à l’Elysée. IX. Négation. Edenté et paresseux. Beau-ils
de Napoléon Ier. X. Ne te fatigueras
pas trop au travail.
VERTICALEMENT
1. D’une goutte d’huile, il peut disparaître. 2. Couper les cheveux en
quatre. 3. Fait saillie sur le coude.
4. Au bout de la rue. Partirai à l’aventure. 5. La colère dans les grilles.
Ouverture de gamme. A consommer
une fois tiré. 6. A suivi Bufon dans
son Histoire naturelle. 7. Abîmées
par l’air et le temps. 8. S’écarter de
la vérité. Fort et éloquent chez les
Gaulois. 9. Change de ton. La première à sortir du Chaos. 10. Quart
de tour. Bosser durement. 11. Expressionniste allemand. La ille du
Commandeur chez Mozart. 12. Elimines par tous les pores.
que Carlos, ayant fui la misère du
Honduras pour aider sa mère, retrouve cette dernière après dix ans
sans nouvelles. Grâce au travail de
Ruben. « Depuis six ans, j’ai réussi à
réunir une trentaine de familles.
C’est une lutte invisible mais urgente. Car, pour des centaines de
milliers de familles, la douleur de ne
pas avoir de nouvelles de leurs enfants est immense », résume-t-il. p
alain constant
Mexique : à la recherche des
migrants disparus, d’Alex Gohari
et Leo Mattei (Fr., 2017, 24 min).
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France 3
20.55 Cassandre
Série créée par Bruno Lecigne
et Mathieu Masmondet.
Avec Gwendoline Hamon, Alexandre
Varga (Fr., 2017, 2 × 95 min).
Canal+
20.55 La Gaule d’Antoine
Les Hauts-de-France
La Nouvelle-Aquitaine
Magazine présenté par
Antoine de Caunes.
23.35 Oppression
Thriller de Farren Blackburn
(Fr.-Can., 2016, 90 min).
Arte
20.50 Héros de légende
Documentaire de Robert Schotter
(All., 2016, 3x55 min).
23.25 Les Superpouvoirs
de l’urine
Documentaire de Thierry Berrod
et Quincy Russel (Fr., 2013, 55 min).
M6
21.00 Hawaii 5-0
Série créée par Leonard Freeman.
Avec Alex O’Loughlin, Scott Caan
(EU, S8, ép. 2 et 3/24 ;
S5, ép. 7 et 8/25 ; S3, ép. 4/24).
1.15 Supernatural
Série. Avec Jared Padalecki, Jensen
Ackles, Misha Collins, Mark Pellegrino
(EU, 2014, S.9, ép.17/23).
0123 est édité par la Société éditrice
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Très difficile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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être utilisé qu’une
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par colonne et par
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carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
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n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
Connaître les religions pour comprendre le monde
DES RELIGIONS
HORIZONTALEMENT
RÉENCHANTER
L’ISLAM
| RÉENCHANTER L’ISLAM | n°87 janvier-février 2018
Réseaux de prostitution
Pour beaucoup, le long voyage
vers la terre promise s’arrête
dans le sud du Mexique où les
gangs font des ravages : meurtres, disparitions, les drames
s’enchaînent pour des migrants
sans argent et sans défense.
femmes migrantes qui disparaissent dans le sud du Mexique sont
victimes de ces réseaux. Dans ces
zones contrôlées par le crime organisé, essayer de localiser une
femme disparue peut vous coûter
la vie », souligne Ruben.
Chaque année, une caravane des
mères des migrants disparus défile dans les rues de Guadalajara,
au Mexique. Venues du Honduras
et d’autres pays d’Amérique centrale, brandissant des photos de
leurs enfants, elles se rassemblent
pour trouver la force d’espérer.
C’est lors d’une de ces réunions
Les voies
du renouveau
JANVIER FÉVRIER 2018 N°87
L
e reportage ne dure que
vingt-quatre minutes, mais
dégage une telle émotion
qu’il est difficile d’en sortir indemne. Sobre, poignant, sans
musique trop envahissante ni
commentaires superflus, la caméra suit Ruben Figueroa, trentenaire mexicain qui passe sa vie
sur les routes d’Amérique centrale
à la recherche de migrants disparus. Des recherches en partie fi-
Infatigable, Ruben Figueroa enquête, insiste, muni parfois d’une
simple photo de l’adolescent ou
du jeune adulte disparu. On le suit
au Honduras, en train de demander des renseignements complémentaires à des mères ou à des
sœurs. Dans la région du Chiapas,
au Mexique, il interroge riverains,
policiers, tenancières de bordel.
Parfois, le miracle se produit,
comme lorsqu’il retrouve Jacqueline, piégée par un réseau de prostitution et qui n’a pas donné signe
de vie à sa famille au Honduras
depuis treize ans. « La plupart des
France 2
21.05 Samedi c’est parodie
Jeu présenté par Michel Drucker.
23.00 On n’est pas couché
Talk-show animé par
Laurent Ruquier.
France 5
20.55 Echappées belles
Magie blanche dans le Jura suisse
Guadeloupe, couleurs Caraïbes
Magazines animés par
Sophie Jovillard
et Raphaël de Casabianca.
23.55 C dans l’air
Emission présentée par
Caroline Roux
Anne Morgan, une Américaine
sur le front, de Sylvain Bergère
(Fr., 2017, 52 min).
Alex Gohari et Leo Mattei ont suivi Ruben Figueroa, qui passe sa vie à pister les migrants disparus d’Amérique centrale
nancées grâce aux dons d’associations. Depuis de longues années,
des centaines de milliers de jeunes originaires du Honduras, du
Guatemala, du Nicaragua ou du
Salvador tentent de fuir la misère
et de rejoindre les Etats-Unis.
TF1
21.00 The Voice,
la plus belle voix
Divertissement présenté par
Nikos Aliagas et Karine Ferri.
23.25 The Voice
Divertissement présenté par
Nikos Aliagas et Karine Ferri.
christine rousseau
A la recherche des égarés de la terre promise
ARTE
SAMEDI 17 – 18 H 35
REPORTAGE
SAM E D I 17 F É VR IE R
CONVICTIONS
BORIS
CYRULNIK
GRAND ENTRETIEN
HUBERT
REEVES
BIBLIOTHÈQUE IDÉALE
ALBERT
EINSTEIN
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
RÉENCHANTER
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93290 Tremblay-en-France
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Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
disparitions & carnet | 19
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SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Asma Jahangir
Militante des droits
de l’homme
C’est avec une grande peine que
/H &DUQHW
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AU CARNET DU «MONDE»
Naissance
Camille SOUÈVE
et Joffrey BERDAH-CALMON,
sont heureux d’annoncer la naissance
de leur ille,
Emilia CALMON.
Décès
Colette De Barros,
son épouse,
François et Myriam,
ses enfants,
Lucille et Cyprien,
ses petits-enfants
Toute la famille
Et ses amis,
ont la douleur de faire part du décès du
D
ans un Pakistan pris
en tenaille entre une
armée omniprésente
et l’islam radical, elle
était la défenseuse de la liberté religieuse, de la démocratie et des
droits humains. L’avocate pakistanaise Asma Jahangir est morte à
l’âge de 66 ans, dimanche 11 février, d’une crise cardiaque, à Lahore (à l’est du pays). Le secrétaire
général des Nations unies, Antonio Guterres, a salué en elle une
« géante des droits de l’homme ».
Née le 27 janvier 1952, Asma Jahangir n’a que 18 ans lorsqu’elle
mène son premier combat devant les tribunaux, en demandant la libération de son père, Malik Ghulam Jilani, un ancien haut
fonctionnaire opposé à la dictature militaire. Deux ans plus tard,
sa requête aboutit finalement
avec l’annulation, par la Cour suprême, de la loi martiale. En 1980,
elle ouvre un cabinet d’avocats, le
premier du pays composé exclusivement de femmes, avec sa
sœur Hina Jilani et deux amies.
Au cours de cette décennie, le général putschiste Zia Ul-Haq lance
une politique d’islamisation à
marche forcée au Pakistan en parrainant l’expansion des madrasas
et en promulguant des ordonnances qui punissent les femmes en
cas d’adultère, y compris celles qui
sont victimes de viol. Asma Jahangir obtiendra de la Cour suprême
qu’une femme puisse se marier librement, sans l’autorisation d’un
tuteur. La fondatrice de la Commission pakistanaise des droits de
l’homme enquête aussi sur les
meurtres extrajudiciaires commis
par les services secrets de l’armée
pakistanaise, combat les crimes
d’honneur, le travail forcé, défend
les droits des femmes et des minorités religieuses.
Le Pakistan se souviendra longtemps de cet adolescent chrétien
de 14 ans, libéré en 1994 après
avoir été condamné à mort pour
blasphème religieux. Quelques
semaines plus tard, des djihadistes tentent de prendre leur revanche en prenant en otage des
membres de la famille de l’avocate avant de s’enfuir.
« Je demande toujours aux islamistes : “Quelle justice voulezvous ?”, expliquait-elle au magazine New Yorker en 2007. Regardez comment la charia est appliquée de manière sélective. Quand
Zia Ul-Haq a commencé sa politique d’islamisation, celle-ci ciblait
d’abord les femmes, les non-musulmans et les pauvres. (…) Elle n’a
jamais été utilisée contre les élites,
nous n’avons jamais eu de système
bancaire islamique ici. »
docteur Mario
DE BARROS FERREIRA,
survenu le 12 février 2018,
à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
27 JANVIER 1952 Naissance
à Lahore (Pakistan)
1980 Ouvre son cabinet
d’avocates
1983 Emprisonnée par le régime du général Zia Ul-Haq
2007 Placée
en résidence surveillée
11 FÉVRIER 2018 Mort
à Lahore
Ses combats pour la justice et la
démocratie lui vaudront également d’être emprisonnée par Zia
Ul-Haq en 1983, et d’être placée en
résidence surveillée par le général
Pervez Musharraf en 2007, lorsqu’elle participe à un mouvement
d’avocats pour restaurer la démocratie. A la fin des années 1980,
elle crée le premier centre d’aide
juridique gratuit et abrite des
femmes qui fuient la violence domestique.
Menacée de mort
Accusée d’être « séculière » pour
avoir combattu le blasphème religieux, ou d’être une espionne
agissant pour le compte de l’Inde
lorsqu’elle protestait contre les atteintes aux droits de l’homme au
Baloutchistan, une province en
proie à des tensions séparatistes,
Asma Jahangir s’était fait de nombreux ennemis. Malgré les menaces, elle n’a cependant jamais
quitté le pays. Tout juste s’est-elle
entourée de gardes du corps lorsqu’elle a reçu, en 2012, des informations selon lesquelles les militaires préparaient au « plus haut
niveau » son assassinat. « J’aime ce
que je fais et recevoir des menaces
de mort fait partie de mon travail », disait-elle simplement.
Ses combats au Pakistan la conduiront ensuite à occuper les fonctions de rapporteuse spéciale des
Nations unies sur les exécutions
sommaires de 1998 à 2004, et sur
la liberté de religion de 2004 à
2010. « Ce qui est tragique, c’est que
Jahangir est morte au moment où
le Pakistan a peut-être le plus besoin d’elle, regrette Omar Waraich,
directeur adjoint d’Amnesty International en Asie du Sud. Les défenseurs des droits de l’homme ne sont
plus battus en pleine rue, comme ce
fut le cas au temps de Musharraf. Ils
sont soumis à une surveillance accrue sur Internet, et si nécessaire,
“enlevés”. » Mardi 13 février, une
foule immense s’est réunie pour
assister à ses funérailles. « Qui parlera désormais en notre nom ? »,
s’est inquiétée Mukhtar Mai, une
militante pakistanaise des droits
des femmes qui survécut à un viol
collectif en 2002. p
julien bouissou
apprend le décès de
Antoine CULIOLI,
survenu le 9 février 2018.
Cofondateur avec le mathématicien
François Bruhat, le juriste Michel Alliot
et le recteur Robert Mallet de l’université
Paris VII en 1969, Antoine Culioli
a également fondé le département
de recherches en linguistique en 1972.
Il en a longtemps assuré la direction.
L’UFR de Linguistique, successeur du
DRL, s’associe à la douleur des proches
d’Antoine Culioli, et leur témoigne toute
sa reconnaissance.
Le laboratoire de linguistique formelle
(UMR 7110 - CNRS et université Paris
Diderot)
apprend avec une grande tristesse
la disparition de son fondateur
Antoine CULIOLI,
le 9 février 2018.
12, rue Bernard-Gante,
93250 Villemomble.
En 2017. K.M. CHAUDARY/AP
L’UFR de Linguistique
de l’université Paris Diderot-Paris VII
Un recueillement aura lieu au cimetière
de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), lundi
19 février, à 14 h 30, suivi de l’inhumation,
à 15 heures.
Marie-Eve Berty,
née Théry,
son épouse,
Caroline (†),Valérie, Jean-Benoît,
Apolline et Aurore,
ses enfants,
Sinclair, Winston, Sibley et Mathieu,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Michel BERTY,
paisiblement survenu le 12 février 2018,
à son domicile de Wainscott NY,
à l’âge de soixante-dix-huit ans.
Businessman international, voyageur
passionné, grand séducteur, mari et père
aimant, Michel Berty fut un pionnier du
consulting IT, et le fondateur de Capgemini
America, tout en étant, pendant plus de
vingt-cinq ans, l’un des principaux
dirigeants du groupe Capgemini. Plus
récemment, il s’est consacré à de grandes
causes humanitaires, parmi lesquelles
l’Arche, dont sa plus jeune ille Aurore est
membre.
En reconnaissance de son action
en faveur de la France, il a été nommé
chevalier de la Légion d’honneur,
et oficier dans l’ordre national du Mérite.
Né en 1939, à Marseille, il a passé
à New York ses vingt-cinq dernières
années.
Récemment, il entreprit d’écrire ses
mémoires dans deux livres, Bastille Day at
Milwaukee, et 14-05-39 : Conversations
avec Valérie Berty.
Sa famille et ses amis se souviendront
de son humour, sa générosité, son amour
enthousiaste de la vie.
Une cérémonie funèbre aura lieu
dimanche 18 février, à 15 heures, Queen
of the Most Holy Rosary, Bridgehampton
NY. Un second hommage lui sera rendu
à Paris, ce printemps.
Des dons en sa mémoire peuvent être
envoyés à L’Arche Long Island, PO Box
354, Riverhead, NY 11901.
44 Sayres Path,
PO Box 466,
Wainscott NY 11975
(USA).
Joseph-Luc BLONDEL
s’est éteint le 12 février 2018.
Sa famille
Ainsi que tous ceux qui l’ont aimé
expriment leur profonde tristesse.
De la part de
Marie-Odile Blondel,
son épouse,
Thomas et Elisa,
son ils et sa belle-ille,
Noé et Clément,
ses petits-ils.
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 16 février, à 14 heures, en la
basilique Notre-Dame-du-PerpétuelSecours, Paris 11e, suivie de l’inhumation
au cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Son héritage se manifeste toujours dans
nos recherches, comme en témoigne le
nom qu’il a choisi pour notre laboratoire,
et qui nous caractérise plus que jamais.
Senlis (Oise).
Jean-Pierre Dubourg,
son frère,
Les familles Dumont et Patria
Ainsi que Gracinda Dos Santos Ferreira,
Fernanda Marques-Albuquerque
et Christina Marques-Santos
qui l’ont accompagnée tout au long de son
épreuve,
ont la douleur d’annoncer que
Anne-Marie DUBOURG,
a rejoint la Maison du Père,
le 13 février 2018,
dans sa quatre-vingt-onzième année.
« Si je viens à passer
dans une vallée pleine d’ombre
je ne crains aucun mal. »
Psaume 23:4.
La célébration eucharistique aura lieu
le samedi 17 février, à 10 heures, en la
cathédrale Notre-Dame de Senlis, suivie
de l’inhumation au cimetière ancien de
Senlis.
L’Institut d’Enseignement Supérieur
de Travail Social de Nice,
Son président,
La direction
Et l’ensemble du personnel,
Docteur Antoine RABBAT.
Tu nous as appris à réléchir, écouter,
douter, donner. Tu nous as inspiré et
montré ce qu’étaient fierté, liberté,
excellence, intuition, dévouement.
Tu vas nous manquer, toi l’ami,
le médecin, l’enseignant, le proche,
le idèle, le roc, le phare. Le merveilleux.
Toi qui as toujours été là avec nous.
Nous serons toujours avec toi. Nous tous.
oficier de la Légion d’honneur,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
croix du combattant 1939-1945,
oficier
dans l’ordre des Palmes académiques,
ancien médecin chef du service
de santé des armées,
conseiller général
des Alpes-Maritimes (h.),
maire de La Tour-sur-Tinée (h.),
ancien président du Foyer de l’enfance
des Alpes-Maritimes,
ancien président
du chemin de fer de Provence,
survenu le 14 février 2018, à Nice.
La cérémonie religieuse aura lieu
le lundi 19 février, à 14 h 30, en l’église
Saint-Pierre-d’Arène, à Nice.
Mme Françoise Ouvry,
son épouse,
Stéphane et Olivier,
ses enfants,
Brigitte,
sa belle-ille,
Ses petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Jean OUVRY,
chevalier de la Légion d’honneur,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
ancien chef de projet
et directeur scientiique de Centre
au Commissariat à l’énergie atomique,
survenu le lundi 12 février 2018,
à l’âge de quatre-vingt-huit ans.
Les obsèques auront lieu en l’église
Saint-Jean-Baptiste de Sceaux, le lundi
19 février, à 14 h 30.
45, rue Paul-Couderc,
92330 Sceaux.
K En kiosque
D0>=
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( B P T ê T P + 7 +7=
^ <B=
Le GRRR-OH.
Son épouse
Et ses enfants,
ont la tristesse de faire part du décès,
dans sa quatre-vingt-sixième année, de
M. André François RENAUDAT,
le 12 février 2018,
à Chinon (Indre-et-Loire).
Bruxelles. Paris.
Hors-série
HORS-SÉRIE
ÉRIE
Jeanne et Marie Vitez,
Judith, Baptiste, Pierre, Charles, Gabriel
et Elvire,
Suzanne, Gabrielle et Milan,
Adrienne Loquet et Suzanne CalèsImpens, Nicole et Danièle,
Daniel Soulier, Pierre Cornouaille,
Grégoire Callies et Philippe Flocken (†),
Lucienne Vandewalle-Gosieaux,
ont la tristesse de faire part de la mort de
Agnès VANMOLDER-VITEZ,
comédienne et marionnettiste,
Titeuf
25 ans et
toutes ses dents
Serge Tisseron: « Titeuf nous oblige à voir la vérité en face. »
Hors-série
HORS-SÉRIE
survenue le 9 février 2018, à Paris.
Une cérémonie aura lieu le mardi
20 février, à 13 heures, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Magali et Pierre,
ses enfants,
Hélène Lambert,
sa conjointe
et ses enfants,
Anne-Marie Rouveyrol,
sa sœur
Ainsi que toute sa famille
Et ses amis,
L’HISTOIRE
DU
PROCHE-ORIENT
10 000 ans de civilisation
NOUVELLE ÉDITION
Hors-série
ont la douleur de faire part du décès de
Collections
Jean-Paul VIALE,
3—k Yœ‘‘kYˊœ—
professeur émérite
d’anesthésie réanimation
(hôpital de la Croix Rousse).
Ses funérailles auront lieu le samedi
17 février, à 10 heures, en l’église
de l’Abergement de Clémenciat (Ain).
Conférence
ont l’immense tristesse de faire part de la
disparition de leur président d’honneur
le professeur René GILLY,
en vente
actuellement
Musée d’Orsay
Conférence
mardi 20 février 2018, à 12 heures
« Valéry-Degas,
une poétique du dessin »
Actuellement en kiosque,
le volume n° 3
POMPÉI
PINK FLOYD
LA COLLECTION
REMASTERISÉE
par Jacqueline Lichtenstein,
auteur et professeur émérite
de philosophie de l’art
à l’université Paris-Sorbonne.
Auditorium
musee-orsay.fr
Tarifs : 6 € / 4.50 €.
Assemblée générale
Les congés spectacles
association Loi 1901,
74, rue Jean-Bleuzen, 92170 Vanves.
Assemblée générale extraordinaire
Les membres de l’association
sont convoqués
à l’Assemblée générale extraordinaire
qui se tiendra
le lundi 12 mars 2018, à 11 heures,
au 74, rue Jean-Bleuzen,
à Vanves (Hauts-de-Seine)
avec pour ordre du jour :
Actuellement en kiosque,
l’album n° 4
ATOM HEART MOTHER
Le musée idéal
• Modiications statutaires,
• Résolutions,
• Questions diverses.
En l’absence de quorum,
une nouvelle assemblée générale
se tiendra le mercredi 28 mars,
à 11 heures, au 74, rue Jean-Bleuzen,
à Vanves, avec le même ordre du jour
et les mêmes résolutions.
Les propositions de modiications
statutaires sont consultables sur le site
www.audiens.org
Le président du conseil d’administration,
Philippe Chapelon.
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20 |
styles
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
NEW YORK | PRÊT-À-PORTER AUTOMNE-HIVER 2018-2019
Calvin Klein
205W39NYC.
EDUARDO MUNOZ/REUTERS
l’amérique,
si c’est un rêve
Dans un pays marqué par l’affaire
Weinstein et les frasques de Trump,
les podiums new-yorkais deviennent
parfois des scènes politiques
MODE
M
new york - envoyée spéciale
ême si la Fashion Week
de New York a perdu en
envergure, elle peut toujours compter sur le
prestige et la puissance financière de
marques « blockbusters ». Elles incarnent, chacune à leur manière, une certaine image de l’Amérique, autant de façons de réagir (ou pas) au contexte actuel et de concevoir le rôle de la mode
dans la société.
De manière presque contre-intuitive,
la vision de la société américaine
qui semble la plus en prise avec le
monde d’aujourd’hui est l’œuvre d’un
designer étranger. Chez Calvin Klein
205W39NYC (le nouveau nom de la ligne principale, inspiré par le code postal du siège), le Belge Raf Simons s’exprime à travers des collections avantgardistes. Dans un décor de granges
délabrées sur lesquelles ont été reproduites des lithographies célèbres
d’Andy Warhol (Big Electric Chair, Car
Crash), les mannequins avancent sur
un sol recouvert de pop-corn.
Sur les silhouettes se superposent cagoules tricotées, robes « prairie » transparentes, pardessus et bottes d’égoutier à bandes réfléchissantes, pulls portés sur l’envers où l’on reconnaît le profil de Bip Bip (l’ennemi juré du Coyote),
manteaux d’homme aux carrures exagérées. L’argent des couvertures de survie transformées en robes se confond
avec celui des sandales du soir. Dans ce
monde postapocalyptique, on ne peut
s’empêcher de voir le reflet de la société
du tout-spectacle au bord de la rupture
qu’est l’Amérique d’aujourd’hui. Mais
cette vision n’est pas spécialement négative : « Cette collection parle avant
tout de liberté, insiste Raf Simons, c’est
cela qui définit l’Amérique. » Une liberté
qui est au cœur de tous les débats de
l’ère Trump.
Chez Coach aussi, le designer est
européen. Depuis 2014, le directeur artistique, Stuart Vevers, explore la culture américaine avec son œil de Britannique curieux. Sa mode illustre la sympathie que le reste du monde a malgré
tout pour les Etats-Unis. Chacun a des
souvenirs de télévision, de cinéma et
de mode liés à ce vaste territoire, et les
collections Coach entretiennent ce lien
affectif même si l’Amérique de 2018 fait
moins rêver. Présentée dans un décor
qui évoque Le Projet Blair Witch (des
écrans pleins d’images hypnotiques et
des arbres dénudés un peu inquiétants), la collection hiver est un conte
gothique-western-pop urbain très
réussi, qui contribuera au succès commercial de la marque.
Ex-enfant prodige de la scène newyorkaise, Alexander Wang a connu
quelques saisons « sans » mais revient
avec une collection de guérilla glamour. A l’ancien siège du groupe Condé
Nast, le designer reçoit dans une ambiance corporate futuriste. Les filles en
minijupes et manteaux carénés ont la
jambe interminable et voilée de soie.
Les zips et les chaînes dessinent des sutures anatomiques et abstraites sur des
silhouettes de femmes d’affaires qui
portent toutes à la ceinture un motif
CEO (PDG en français). Moins que des
tenues idéales pour le bureau, la collection est une célébration flamboyante
d’une femme guerrière et sexy, prête à
prendre le pouvoir. Une réponse osée
et séduisante aux scandales de harcèle-
LA FEMME GUERRIÈRE
D’ALEXANDER WANG
EST UNE RÉPONSE OSÉE
ET SÉDUISANTE
AUX SCANDALES
DE HARCÈLEMENT QUI
SECOUENT L’AMÉRIQUE
ET LE RESTE DU MONDE
ment qui secouent l’Amérique et le
reste du monde.
Certains grands créateurs américains
préfèrent rester à l’écart de ces débats.
Le militantisme de podium n’est pas
obligatoire et mieux vaut s’abstenir
que de passer pour l’opportuniste de
service. Pour sa collection (celle de l’été
2018, immédiatement en vente), Ralph
Lauren s’inspire d’un paradis jamaïcain. Dans le stylisme des silhouettes et
les effets « yacht rétro », il y a parfois un
trop-plein de fantaisie. Le meilleur de
ce vestiaire reste les pièces les plus classiques, celles que l’on attend chez
Ralph Lauren. Car celui-ci continue
d’incarner un luxe quasi mythique
made in America.
Connu pour sa mode glamour, facile
et joyeuse, Michael Kors est, lui aussi,
en marge de l’actualité. Le jour de la
Saint-Valentin, le designer offre une déclaration d’amour à New York. Bourgeoise Ve Avenue en tenue de cocktail,
grungette en jupe à fleurs et maxi-pull,
étudiant en tartan et pull à logo universitaire, icône d’Harlem en trench seventies offrent une plongée idéalisée dans
la culture américaine.
A New York, il y a aussi le cas Marc
Jacobs, un créateur inclassable. Son avenir est incertain : ses boutiques ferment
une à une, un nouveau PDG français
vient d’arriver dans sa société et un designer inconnu, John Targon (venu de
Baja East), a été engagé pour imaginer
des produits d’entrée de gamme. Pour
l’instant, Marc Jacobs se concentre sur
la ligne prêt-à-porter dont le défilé clôt
traditionnellement la Fashion Week de
New York. Et il le fait avec panache. Sa
collection est une ode excentrique et
colorée à la haute couture des années
1980. Ses silhouettes aux volumes exagérés rappellent les œuvres d’Yves Saint
Laurent et de Claude Montana réimaginées par un créateur encore plus extravagant. Avec cette mode pas du tout
commerciale, Marc Jacobs incarne une
autre Amérique : moins âpre au gain,
moins pragmatique, plus sensible et
créative. C’est excitant à observer dans
une industrie de plus en plus frileuse,
qui gagnerait à conserver sa liberté. p
Marc Jacobs.
ANDRES KUDACKI/AP
The Row.
MARK
LEIBOWITZ
carine bizet
Désordre et désertions
Au milieu des années 2000, la jeune Fashion Week de New York
cristallisait toute l’attention grâce à une génération de nouveaux
designers prometteurs. Une décennie plus tard, le bilan est beaucoup moins brillant. Des marques ont tout simplement disparu,
certains labels phares comme Proenza Schouler et Rodarte ont
déserté les podiums américains pour ceux de Paris. La relève
tarde à venir et un grand désordre handicape sérieusement la semaine de la mode : tout le monde peut y défiler et le calendrier,
plein à ras bord, s’étire inutilement. La situation risque encore de
se compliquer puisque certains envisagent de quitter les podiums de février pour défiler en décembre et juin, soit le créneau
de présentation des précollections, beaucoup plus lucratives.
styles | 21
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
BOTTEGA VENETA, L’ITALIE À MANHATTAN
que se passe-t-il quand on extrait une marque
italienne de son biotope milanais ? Bottega Veneta tente cette saison l’expérience et répond, à
sa façon, à la question. La griffe a choisi New York
pour une occasion très spéciale : l’ouverture de
sa nouvelle boutique aux mesures XXL (1 400 m2
répartis sur trois hôtels particuliers classés du
XIXe siècle). Elle rassemble toutes les lignes de la
griffe, mais aussi un espace conçu pour accueillir des expositions d’artistes sélectionnés
par Tomas Maier, le directeur artistique de Bottega Veneta.
Cet Allemand, passionné d’architecture, a naturellement imaginé une collection mixte inspirée
par les buildings de la mégapole. Pour le show,
présenté le 9 février, Bottega Veneta a donc quitté
ses vénérables palais milanais pour un décor
d’appartement gigantesque (une obsession et un
fil rouge) cosigné par le scénographe Scott Pask et
« habillé » de pièces de design italien iconiques
des années 1950, de mobilier Bottega Veneta et de
sculptures modernes américaines.
Sophistiquée et graphique (elle développe ses
volumes autour du motif du cube), la collection
additionne des couleurs vibrantes et profondes
(teintes automnales, ocre lumineux, parme délicat…), des textures ultratravaillées. La fluidité des
matières (cuir, soie, velours, maille) souligne une
forme de sensualité parfois excentrique mais un
peu froide. Une qualité à la fois étrange et familière qui rend la marque soluble dans le vestiaire
des riches Américaines aux goûts raffinés.
A force de démesure, on en oublierait presque
l’impressionnant savoir-faire d’atelier qui est la
spécificité de la maison. Ce caractère unique mérite d’être véritablement mis en valeur, surtout
quand on parle d’une marque globale et qui a
donc besoin, plus que jamais, d’affirmer l’originalité de sa vision à l’échelle planétaire. p
c. bi.
Pyer Moss.
GRIFFON LIPSON/BFA
PYER MOSS, EN MODE MILITANT
Bottega Veneta. ANGELA WEISS/AFP
Au vrai chic new-yorkais
Face à la vague streetwear, le classicisme américain fait de la résistance
L
Coach.
RICHARD DREW/AP
e sportswear et son duo sweatshirt-baskets ont été les premiers hits de la mode américaine, une signature que la planète entière a adoptée. Même le luxe s’y est
mis à coups de concepts sport-couture
et athleisure, faisant monter les prix
au passage. Mais cette fièvre sportive
ne va pas à tout le monde.
Depuis une décennie, avec une certaine constance, la mode new-yorkaise a aussi développé une facette
plus chic, pour des adultes qui ont
laissé derrière eux leur look d’adolescents relax. Mais classique n’est pas
synonyme d’ennui.
C’est ce qu’ont réussi à faire MaryKate et Ashley Olsen pour The Row.
On s’est beaucoup moqué quand ces
ex-enfants stars se sont lancées dans
Brandon
Maxwell.
JEWEL
SAMAD/AFP
la mode en 2006. Mais ces passionnées qui ont constitué autour d’elles
une équipe de talents sont désormais
crédibles et respectées. Leur marque
de niche incarne aujourd’hui un néominimalisme qu’elles construisent
saison après saison. Leur collection hiver réconcilie rigueur et sensibilité. La
palette est restreinte (kaki, noir, gris,
des nuances de marron et beige), les
formes pures, mais les effets de volumes arrondis et drapés donnent une
poésie sculpturale aux silhouettes.
Dans un genre très différent, le
Texan Brandon Maxwell, ancien finaliste du prix LVMH, développe un style
glamour puissant et une envie de féminité affirmée. Sur fond de paysage
urbain vertigineux et embué par la
pluie, sa collection hiver est une ode
moderne aux années 1970.
Pantalons évasés qui étirent la
jambe à l’infini, vestes et manteaux
drapés qui soulignent la taille et caressent les hanches, mailles qui glissent
sur la peau, des couleurs qui claquent
(du jaune solaire, un rouge « cœur qui
bat »), des robes-chemises qui sculptent la ligne : une femme en Brandon
Maxwell ne passe pas inaperçue et ce
n’est pas son but. Le style n’ira pas à
tout le monde mais le sous-texte a une
portée bien plus générale. C’est aux
femmes qu’il veut faire plaisir, pas aux
hommes.
Venue d’Australie, la marque Zimmermann défend un style qui plaît
beaucoup dans les pays anglo-saxons ;
très féminin, sophistiqué voire excentrique, il mélange les fleurs à un esprit
vintage cool. Avec ses silhouettes de
baroudeuses victoriennes sous influences western et rock, la collection
hiver est emblématique de cette
vision particulière. Cette allure éloignée des codes français est cohérente
et singulière.
Développer une vision originale est
un des défis d’une mode new-yorkaise
relativement jeune à l’échelle de la discipline, souvent tentée de suivre les
collections de la Vieille Europe. C’est
ce que l’on peut reprocher à Victoria
Beckham. Avec ses robes plissées drapées, ses imprimés volontairement à
la limite du disgracieux et ses manteaux asymétriques ceinturés comme
des trenchs, sa collection hiver est en
effet très Céline, époque Phoebe Philo.
Le produit est très bien fait mais pourquoi acheter chez Victoria Beckham
quelque chose qui est la signature
d’une autre ?
Derek Lam a toujours, lui aussi, souffert d’une forme de « Célinisme ». Ce
penchant reste détectable dans sa collection, avec, en plus, une touche de
Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton. Le designer a pourtant sa propre
signature : un sens des couleurs unique et une silhouette post-seventies
graphique et élégante sur laquelle il
devrait se concentrer.
Phillip Lim, lui, n’a pas de problèmes
d’influence mais, après plus de dix ans
à la tête de son label, auquel il a donné
son nom, il a du mal à conserver la
fraîcheur de son style. Le mélange de
références (sport, couture, streetwear,
voyages, cultures) qui a fait son succès
s’étiole cette saison dans des silhouettes peu convaincantes. Dommage, car
ce designer a tout pour être une sorte
de Dries Van Noten à l’américaine.
Chez Boss Gallery, Jason Wu livre
une collection post-minimaliste sculpturale inspirée par l’artiste contemporain Robert Morris. C’est bien pensé et
en phase avec l’identité de la marque
allemande mais, après cinq ans de collaboration, le designer américain a été
remercié. Se renouveler reste un défi
sur la scène new-yorkaise. p
c. bi.
un message politique articulé va rarement de
pair avec une mode intéressante. Mais Kerby
Jean-Raymond, le créateur de Pyer Moss, réussit
brillamment à concilier les deux. Cet Américain
d’origine haïtienne qui a grandi dans un quartier
difficile de New York s’est inscrit dans la section
mode d’un lycée technique de Manhattan parce
qu’il rêvait de baskets Nike et entrevoyait la possibilité de travailler pour la marque. A 15 ans, il lance
sa ligne de tee-shirts, revendue plus tard pour
payer ses études à l’université. En 2013, le jeune
designer de 25 ans crée son label, Pyer Moss (prononcé Pierre Moss), avec une envie de revisiter les
marques et les looks qui ont marqué son enfance.
Son style mélange sportswear rétro, élégance
tailleur et références à des pans oubliés de la culture noire américaine, loin des clichés habituels.
Ses vêtements affichent souvent des phrases militantes, faussement anodines. A l’instar de cette
veste de cuir qui arbore « We already have a black
designer » (nous avons déjà un designer noir).
En 2015, alors que Pyer Moss se promène dans
son quartier du Queens, il manque d’être abattu
par trois policiers, qui confondent son plâtre noir
avec une arme. Sa collection suivante se transforme en manifeste, « Black Lives Matter », et lui
fait perdre des clients, effrayés par le message politique.
Des cow-boys noirs
Déterminé, Kerby Jean-Raymond a simplement
continué à développer son entreprise. Sans perdre son âme militante. Aujourd’hui, il a à peine
30 ans, vient de racheter les parts de son associé et
il est seul maître à bord d’une marque indépendante qui prospère. Il possède sa propre usine
dans l’immeuble de son studio au cœur de Manhattan dans le traditionnel quartier industriel de
la mode Garment District, habille des stars
comme Usher ou Rihanna.
Kerby Jean-Raymond dit vouloir parler des
« sous-cultures de l’Amérique, des gens qui ont été
laissés de côté » – thème qu’il compte développer
sur plusieurs collections. Pour celle-ci, il s’est inspiré des cow-boys noirs dont il estime que « l’histoire a été réécrite et blanchie ». Cette saison lui
vaut une reconnaissance massive entièrement
méritée. Elle marque aussi de nouvelles avancées
pour la griffe : le lancement de la mode féminine,
calquée sur le vestiaire homme avec une belle
fraîcheur glamour en plus, et la présentation
d’une collaboration avec Reebok, dont une paire
de baskets qui a tout d’un futur collector.
En 2018, l’Amérique secouée par les scandales de
harcèlement sexuel semble avoir moins peur du
militantisme dans la mode. Kerby Jean-Raymond
est une sorte de prototype du designer de demain : créatif et décidé à mettre son talent au service de l’amélioration sociale. p
c. bi.
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0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
p a r m iche l gue r r in
Dusapin,
l’inconnu célèbre
D
ans le métro, entre
une publicité pour
une robe et une autre
pour un bracelet, on
est tombé sur le visage de Pascal
Dusapin. Il s’affiche pour annoncer le week-end que la Philharmonie de Paris lui consacre, les 17 et
18 février. C’est un compositeur
de musique contemporaine. Entendez : la musique classique
d’aujourd’hui. Il a 62 ans. A son
actif, près de cent cinquante
œuvres, de la pièce pour piano à
l’opéra. Une question nous est
alors venue. Quel est son statut ?
Pour un écrivain ou un cinéaste,
on a une idée. Pour lui, non.
Ses œuvres ne passent pas sur
les radios généralistes, son potentiel commercial est faible, son rôle
social incertain. Les grands noms
de cet art sont inconnus. Cela tient
beaucoup au côté indocile de leur
musique. Inaudible, disent les
plus durs. Dans un monde où l’on
rêve d’harmonie, comment entendre une voix dissonante ? Pascal Dusapin est bien placé pour répondre puisque la Philharmonie
le présente comme « l’icône de la
musique contemporaine ». Soit le
compositeur français le plus
connu et joué dans le monde.
On pensait tomber sur un écorché, c’est un homme heureux qui
dit en gros : venez m’écouter si
vous êtes curieux, ou alors pas de
problème. Il a une tête de playboy,
mais ses nuits, il les passe souvent à table pour tracer à l’encre
noire et à la règle des notes
comme l’écrivain des mots. A
l’ancienne. Sans piano ni ordinateur. Dusapin entend ce qu’il
écrit, même pour soixante instruments. Il lui faut parfois un mois
pour écrire quinze secondes.
Tout va bien sauf qu’il déteste la
formule « musique contemporaine ». Il dit que c’est une expression associée aux combats « ayatollesques » des années 1950-1970,
qu’elle enferme le compositeur
dans la case « musique de cintrés ».
Ce qui fait beaucoup. Dans le cinéma ou la littérature, les esthétiques cohabitent depuis longtemps, dans la joie ou le mépris,
parce que le public s’élargit et qu’il
y a de la place pour tout le monde.
Dans la musique contemporaine,
non. Dans les années 1950 à 1970,
elle incarnait la modernité, au
point qu’un Jacques Chirac pouvait dire à la télévision qu’il adorait
Le Marteau sans maître (1954), de
Pierre Boulez. Et puis elle s’est
mise à faire peur, le public n’a pas
suivi, elle a perdu de son influence,
les compositeurs se sont déchirés.
Dusapin a observé tout cela, y a
un peu participé, mais il est surtout allé voir ailleurs. Déjà il n’est
pas du sérail. Il ne s’est pas construit au conservatoire mais à
l’université. Ses admirations musicales sont buissonnières – Edgard Varèse et surtout Iannis Xenakis. Il a étudié avec l’artiste Michel Journiac, qui faisait du boudin avec son sang. Dans la
conversation, il est bien plus disert sur l’architecture, la photographie, la littérature que sur la
musique. C’est pour lui la même
question : des formes à assembler.
Des « puristes » ont vu en lui un
Claude François de la musique
contemporaine. Qu’il soit l’ami
d’Alexandre Desplat, star de la mu-
« LA QUESTION,
C’EST POURQUOI
PERSONNE N’ÉCOUTE
WEBERN OU NE LIT
MICHAUX »
LA PHILHARMONIE
LE PRÉSENTE
COMME « L’ICÔNE
DE LA MUSIQUE
CONTEMPORAINE »
sique de films, n’arrange pas son
cas. Un confrère a refusé un jour
de lui serrer la main au motif que
sa musique serait trop mélodique.
On l’a écoutée, il y a de la marge.
Mais c’est vrai, il y a de l’harmonie
chez Dusapin. Du lyrisme et de
l’émotion, des voix à pleurer. Il y a
des ruptures étourdissantes, entre
douceur et violence, plages classiques et sentiers rugueux. Il résume d’une formule : « Avant de
mourir, je n’ai pas envie de m’emmerder. »
Une musique du savoir
Il a envie de donner du plaisir.
Pour cela, il faut trouver sa place.
Pas simple quand 95 % de la musique jouée par les orchestres ou
dans les opéras est classique. Alors
que, dans le monde de l’art, les artistes vivants ont une large place à
côté des morts. Dusapin en tire
des enseignements. D’abord il a
cent fois plus de public que Mozart
à son époque – merci la mondialisation et Internet. Ensuite il est sévère sur la musique populaire. Il a
trouvé misérable ce qu’il a entendu aux dernières Victoires de la
musique, mettant dans le même
sac Charlotte Gainsbourg ou le
rap. Nul mépris de genre. Dusapin
peut vous expliquer pendant
trente minutes pourquoi la chanson Good Vibrations, des Beach
Boys, est un chef-d’œuvre de composition. Passéiste ? Il trouve très
stimulante la musique électro actuelle, qui emprunte volontiers à
son répertoire.
Dusapin défend une musique du
savoir. D’où sa conclusion : l’argent
ramollit les principes et appauvrit
les esthétiques. « Il y a des musiques qui rapportent et des musiques qui coûtent », disait Pierre
Boulez. La musique contemporaine coûte. C’est sa grandeur et sa
misère. Grandeur, car c’est sans
doute l’art le plus coupé de la mondialisation marchande ; quand il
n’y a rien à capitaliser, reste le débat esthétique. Misère, car quand
le gâteau est petit, la question esthétique cache souvent des enjeux
de pouvoir. Misère, car le compositeur est sans cesse culpabilisé de
ne pas faire d’audience. Dusapin
ne culpabilise pas. Il trouve normal que l’argent public serve à
faire vivre des compositeurs qui
contribuent à construire les rêves
les plus hauts d’une société. « La
vraie question, ce n’est pas pourquoi nous ne vendons pas, c’est
pourquoi personne n’écoute Webern ou ne lit Michaux ».
Dusapin vit bien de sa musique.
Il n’a jamais enseigné en France
(sauf au Collège de France
en 2006) mais beaucoup à l’étranger. Il ne manque pas de commandes et suit le précepte de Stravinsky : « Il faut se faire commander ce qu’on a envie d’écrire. » Les
dernières associaient des lieux
prestigieux à Amsterdam, Londres, Leipzig, Chicago ou Paris. Depuis un an et demi, il écrit son huitième opéra, Macbeth Underworld, pour La Monnaie, à Bruxelles, et l’Opéra-Comique, à Paris.
Les violonistes Viktoria Mullova et
Renaud Capuçon lui ont demandé
de composer pour eux. Des orchestres aussi, comme celui de
Berlin et son chef Simon Rattle. La
question est donc : pourquoi
n’iriez-vous pas écouter Dusapin
ce week-end ? p
PASCAL DUSAPIN
compositeur
guerrin@lemonde.fr
Tirage du Monde daté vendredi 16 février : 212 250 exemplaires
UN NOUVEAU
DÉPART POUR
L’AFRIQUE
DU SUD
L
es scandales qui ont marqué les huit
ans de Jacob Zuma à la tête de l’Afrique du Sud, ses ultimes menaces
proférées avec l’énergie du désespoir alors
que l’heure de sa chute approchait, ont
presque éclipsé l’essentiel : la démocratie
sud-africaine se révèle plus forte que les
hommes qui la dirigent. Celle-ci a eu finalement le dernier mot face à l’homme qui
était censé l’incarner, alors qu’il avait préféré s’affranchir de ses règles. Le président
Zuma a quitté le pouvoir, remplacé quelques heures plus tard par Cyril Ramaphosa,
porteur désormais de l’espoir d’un grand
nettoyage dans les affaires publiques.
Jacob Zuma a perdu la guerre avec la faction Ramaphosa au sein du Congrès national africain (ANC), une forme d’empoi-
gnade dont le parti est coutumier. C’est
cette même organisation qu’il avait prise
d’assaut en 2007 avant d’accéder à la présidence du pays deux ans plus tard, se faisant
une joie de démettre sèchement de ses
fonctions Thabo Mbeki, le successeur de
Nelson Mandela.
Son tour est venu d’être remercié. Ce faisant, l’ANC se débarrasse d’un président devenu un boulet à l’approche des élections
générales d’avril 2019. Lui, l’homme du
peuple, qui se voulait proche des masses
traditionnelles et rurales, loin des « petits
malins de Noirs », cette élite et cette classe
moyenne des villes, est aujourd’hui perçu
comme le maître d’œuvre d’un pillage au
détriment des plus modestes. Si les écoles
et les centres de santé manquent d’argent,
c’est en partie parce qu’une corruption
d’Etat détourne leurs subsides.
La situation est devenue si préoccupante
que l’ANC peut craindre de perdre les scrutins de 2019. Une première depuis l’instauration de la démocratie multiraciale
en 1994. A présent, le parti doit essayer de
contenir le flot d’électeurs qui ont l’intention de se détourner de lui. Dès lors, sacrifier Jacob Zuma, emblème de l’effondrement du capital moral du parti de Nelson
Mandela, était devenu incontournable.
Certes, les abus avaient commencé bien
avant son arrivée au pouvoir. Mais jamais
avant lui la corruption n’avait atteint ce ni-
veau. En réaction, les médias, des organisations de la société civile, la justice et des
partis d’opposition ont fait preuve d’une
opiniâtreté remarquable. Malgré les pressions, ils n’ont pas hésité à dénoncer les
dérives du président. Et celles de son entourage, notamment les frères Gupta, engagés dans une opération dite de « capture
d’Etat ».
Pour en triompher, il a fallu aussi le courage d’une femme : Thuli Madonsela. La
médiatrice de la République a tenu bon
pour maintenir l’indépendance d’une institution-clé. Elle a exposé en détail les travaux indécents – 20 millions d’euros payés
sur les fonds publics – réalisés à la demeure
de Jacob Zuma, à Nkandla, dans le KwazuluNatal. La Cour constitutionnelle avait ensuite condamné le président à rembourser
une partie de la facture. Et ce n’est là que le
premier acte des démêlés judiciaires qui
vont désormais occuper l’ex-dirigeant.
Son départ contraint et forcé du pouvoir
ne pourra pas effacer du jour au lendemain
la misère en Afrique du Sud. Mais l’espoir
renaît. Désormais, Cyril Ramaphosa va devoir s’attaquer franchement à la corruption, relancer l’économie, réduire les inégalités, recoller les morceaux d’une nation divisée et faire rayonner à nouveau ce paysphare du continent… Un projet national
que l’Afrique du Sud n’entendait plus dans
la bouche de Jacob Zuma. p
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M Le magazine du Monde no 335. Supplément au Monde no 22737/2000 C 81975 — SaMedi 17 février 2018.
Ne peut être vendu séparément. disponible en france métropolitaine, Belgique et Luxembourg.
cédric
Villani
parfait “premier de
cordée” du macronisme
carte blanche à
Jean-Philippe Delhomme.
cet illustrateur, célèbre pour sa manière tendre et acérée de croquer
le microcosme des branchés, s’est recentré sur la peinture. pour “m”,
il tient jusqu’en mars un “journal de bord, visuel et spontané”.
«La manière dont la jeune fille se tient devant moi, ce que ses vêtements et leurs couleurs
disent d’elle, m’évoquent, tandis que je la peins, les photos de Corinne Day [photographe de mode
et documentariste (1962-2010)]. La photographe cherchait cette beauté incertaine qu’il y a dans
une mèche de cheveux tordue, le poignet qui sort d’une manche trop courte, et, comme ici peut-être,
cette ceinture blanche un peu haute. Autrefois, je trouvais davantage d’inspiration dans la vision
de certains photographes que dans celles des peintres. C’est plutôt l’inverse aujourd’hui,
où c’est la présence réelle du modèle et des choses qui m’inspirent le plus. »
Jean-Philippe Delhomme
Le Blouson bleu ciel.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
5
Le goût des maths. Le pLaisir d’en faire. Le bonheur de compter. La joie de l’enseigner,
surtout! On résume à grands traits, mais c’est peu ou prou la solution qu’avance Cédric Villani
dans le rapport qu’il vient de remettre au ministre de l’éducation nationale. À la désormais
classique question sur la baisse du niveau des élèves français en algèbre et en géométrie,
le mathématicien-député répond par une recherche d’allégresse. Chez les élèves, bien sûr,
mais aussi chez les professeurs qui manquent d’allant et dont la vocation n’est pas toujours
certaine. Ils ont besoin, dit Villani en substance, de se sentir « utiles, respectés, désirés ». Autant
de mots surprenants dans la bouche d’un mathématicien. Mais sans doute pas totalement
inattendus chez celui-ci dont Vanessa Schneider révèle dans ce numéro de M Le magazine
du Monde la part de poésie. Désormais député et figure de proue de ce monde en marche
cher au président Macron,Villani se raconte avec une franchise assez nouvelle dans le monde
politique. Il parle sans détour de son rapport à l’argent et de ses ambitions ministérielles…
Habituée du personnel politique classique qu’elle suit depuis plus de vingt ans, Vanessa
Schneider ausculte avec précision et gourmandise ce nouveau spécimen. En ayant bien
conscience qu’il s’agit sans doute d’un des plus intéressants de l’armée de novices qui s’est
installée en juin à l’Assemblée nationale.
Laurent Bouvet fait-il partie du nouveau ou de l’ancien monde ? On ne saurait le dire, mais
cet universitaire, spécialiste de sciences politiques, hyperactif sur les réseaux sociaux, est au
cœur des débats qui agitent – et déchirent – la gauche d’aujourd’hui. Cofondateur du Printemps républicain, un mouvement de défense de la laïcité, il ferraille à longueur de Tweet
et de posts contre l’« islamo-gauchisme ». Pour Bouvet et ses amis, les menaces sur la République et ses principes laïques viennent de partout. Dernier buzz en date : la polémique
contre Mennel Ibtissem, la chanteuse à turban de « The Voice », que le Printemps républicain est soupçonné d’avoir encouragée et relayée… Alors, Bouvet est-il ancien ou moderne ?
Il est en tout cas, comme le raconte ici Zineb Dryef, bien dans son époque. Avec son usage
immodéré des réseaux sociaux et son laïcisme de gauche qui le fait écrire parfois chez ceux
de l’« autre camp », en l’occurrence le très droitier site FigaroVox, il pourrait même en être
un symptôme. Marie-Pierre LanneLongue
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
6
l’invitation
Exposition « MargiEla /
galliEra, 1989-2009 »,
au palais galliEra (paris),
du 3 Mars au 15 juillEt 2018.
sur présEntation dE cEttE
pagE Et jusqu’au 13 Mai 2018,
1 EntréE achEtéE = 1 EntréE
offErtE (billEt plEin tarif).
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
wagons de la Sernam, il a disposé des
chaises Napoléon III pour recréer de petits
salons où s’installent les invités du défilé
automne-hiver 2000-2001. Si le choix des
wagons scandalise, un autre – purement
stylistique – influencera durablement
la mode. Le créateur belge, que le musée
Galliera met à l’honneur à partir du
3 mars, précise aux lecteurs de “M” que
les mannequins portent du 78 italien
(l’équivalent d’un 4XL). Le thème de
l’oversize, qui fermente depuis 1990,
atteint une expression paroxystique. Un
boutonnage intérieur permet de fermer les
pantalons gigantesques. Les pulls géants
sont moulés à chaud sur des formes qui
coudent les manches et épousent les seins.
Les machines textiles ne comprenant pas
ces proportions, il utilise celles qui fixent
la peinture sur la tôle des voitures. Dans
l’usine italienne, le mercredi est réservé à
Margiela, le reste de la semaine à Ferrari.
par
Caroline rousseau
Marina faust
Martin
Margiela
—
Pour sa première collection du millénaire,
M
Martin Margiela frappe fort. Dans des
8
17 février 2018
La semaine
15
Manuel Valls,
Ibère médiatique.
18
L’histoire se répète
L’amertume en héritage.
20
Masha Gordon, l’angegardien des naufragés
du Nanga Parbat.
21
Qui est vraiment ?
Robert Cenedella.
26
Hors champ
Escale judiciaire.
27
Au Japon, une école
uniformément chic.
Les chroniques
22
Il est comme ça…
Aymeric Caron.
24
Le grand défilé
Julian Assange.
27
Il fallait oser
Phobie douce.
28
J’y étais
Pomme empoisonnée.
Le magazine
29
Cédric Villani,
l’exponentiel.
Élu député LRM en juin,
le mathématicien est
une des plus belles prises
d’Emmanuel Macron.
Présent sur plusieurs
fronts, ce novice en
politique s’engage
à fond dans sa mission.
36
La culture de la gagne.
En Suède, le club
de football d’Östersund
a développé les
performances de ses
joueurs par les arts.
Un pari original qui
les amène à affronter
Arsenal en Ligue Europa.
40
Le gladiateur de la laïcité.
Cofondateur du
Printemps républicain,
le politiste Laurent
Bouvet promeut sa
conception d’une laïcité
intransigeante à coups
de Tweet polémiques.
46
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Le portfolio
46
Vaches à lait.
Le photographe
Nikita Teryoshin
montre une industrie
laitière allemande qui
ne cesse de repousser
les limites de la science.
Le style
55
Le grand bond en avant
du design chinois.
57
La culture
62
Un peu de tenues
La fourrure.
68
Fétiche
Du grand art.
Objet trouvé
Le filet à provisions.
58
70
Variations
Poids plume.
59
Une ville, deux possibilités
Nantes.
72
76
Photographie
Susan Meiselas.
Et aussi: danse, art
moderne, musique.
86
Le DVD
de Samuel Blumenfeld
“La Vie privée
d’un sénateur”,
de Jerry Schatzberg.
Posts et postures
#fitspo.
Éléments de langage
Le borosilicate.
60
73
Les jeux
74
Le totem
La couverture de
Catherine Cusset.
Librement inspiré
Une note de silence.
61
Ligne de mire
Chinoiseries.
Une affaire de goût
Grand cru.
Dessous de table
Fièvre d’Asie.
88
90
75
Frais de bouche
Bien dans son assiette.
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Nikita Teryoshin. Robyn Orlin
80
La photo de couverture
a été réalisée par Paul Lehr
pour M Le magazine du Monde.
Coordonnées de la série Un peu de tenues « La fourrure », p. 62
alexander mcqueen : www.alexandermcqueen.com — calvin klein : www.calvinklein.fr —
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10
Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus
Directeur du Monde, directeur délégué de la publication, membre du directoire : Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction : Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions : Françoise Tovo
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directrice de la mode — Suzanne Koller
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rédaction
Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Philippe Ridet, Laurent Telo, Vanessa Schneider, Zineb Dryef.
Style-mode — Chloé Aeberhardt (chef adjointe Style), Vicky Chahine (chef adjointe Mode),
Fiona Khalifa (coordinatrice Mode), avec Maud Gabrielson, Laëtitia Leporcq
et Ray Tetauira (assistant direction Mode)
Culture — Clément Ghys (chef adjoint), Émilie Grangeray
Chroniqueurs — Marc Beaugé, Guillemette Faure, Jean-Michel Normand, Philippe Ridet, François Simon
Assistante — Christine Doreau
Rédaction numérique — Marlène Duretz, François Bostnavaron, Thomas Doustaly,
Pascale Krémer, Véronique Lorelle, Jean-Michel Normand, Catherine Rollot
Assistante — Marie-France Willaume
édition
Anne Hazard (chef d’édition), avec Stéphanie Grin, Julien Guintard (adjoints) et
Paula Ravaux (adjointe numérique). Et Boris Bastide, Béatrice Boisserie, Nadir Chougar et Agnès Rastouil.
Avec Eléonore Colin et Joël Métreau. Thouria Adouani, Valérie Lépine-Henarejos,
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Documentation : Sébastien Carganico
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M Le magazine du Monde — 17 février 2018
diffusion et promotion
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Dans ce numéro, un encart « Relance
abonnement » destiné à la vente au numéro
France métropolitaine ; un encart « Ideat »
destiné aux abonnés France métropolitaine.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
département visuel
Photo — Lucy Conticello et Laurence Lagrange (direction),
Hélène Bénard-Chizari, Federica Rossi.
Graphisme — Audrey Ravelli (chef de studio),
Marielle Vandamme (adjointe). Avec Helena Kadji
Assistante — Françoise Dutech
Photogravure — Fadi Fayed, Philippe Laure. Avec Ingrid Maillard et Guillaume Boilève
12
Ils ont participé à ce numéro.
Vanessa schneider est grand
reporter à M Le magazine du Monde et
auteure d’essais et de romans. Pour ce
numéro, elle a suivi le mathématicien
Cédric Villani, devenu député LRM
en juin. « Il s’agit d’un personnage singulier avec son look improbable et ses
capacités intellectuelles hors normes. Un
brouilleur de pistes également : sous
son air fantasque, il sait parfaitement
où il va, est méthodique et redoutablement efficace. Un parfait premier de
cordée comme Emmanuel Macron en
raffole. » (p. 29)
paul lehr, photographe originaire de Berlin, s’est formé dans des
écoles d’arts décoratifs à Hanovre et à
Paris et fut directeur de la photographie
pour un journal allemand. Il vit actuellement à Paris et travaille pour des magazines nationaux et internationaux. Cette
semaine, pour M, il a photographié le
député mathématicien Cédric Villani à
l’Assemblée nationale et en déplacement au lycée Buffon (Paris 15e). (p. 29)
anne-françoise hiVert est correspondante du Monde en Scandinavie.
« Je suis allée rendre visite à l’équipe de
foot d’Östersund, qui s’entraîne dans la
neige et le froid en attendant d’affronter
Arsenal. Rien ne prédestinait ses joueurs
à un tel destin. Et pourtant, grâce à la
culture qui leur a permis de vaincre leurs
peurs, ils ont rejoint l’élite footballistique
suédoise. Un projet inspiré des théories de
Bourdieu sur le capital culturel les a par
exemple fait danser Le Lac des cygnes de
Tchaïkovski, en attendant une qualification en Ligue des champions?» (p. 36)
Jim stoten est un illustrateur
installé à Hastings, dans le sud-est de
l’Angleterre. En plus de son travail pour
différentes marques, il explore de
manière plus personnelle divers
médiums allant de la peinture à l’animation en passant par la musique ou le
cinéma. Il a notamment publié le livre
pour enfant Mr. Tweed’s Good Deeds.
Ses dessins sophistiqués sont empreints
de légères touches de psychédélisme,
comme on peut le voir dans sa manière
de croquer pour M l’équipe de foot suédoise d’Östersund. (p. 36)
Zineb dryef est journaliste à M.
Elle s’est intéressée cette semaine à
Laurent Bouvet, politiste et cofondateur
du Printemps républicain, ce mouvement politique visant à défendre la
laïcité. « Son parcours universitaire et
politique épouse les grands débats
d’idées qui ont d’abord divisé la gauche
avant de la fracturer en profondeur.
Dans la bagarre aujourd’hui piégée de
la laïcité, il incarne un certain héroïsme
républicain pour les uns, et pour les
autres la figure de l’intellectuel à la
dérive. » (p. 40)
marion berrin, photographe, a
un goût particulier pour l’argentique.
Après des études en littérature anglaise
et en sciences politiques à Aix-enProvence, elle intègre l’école du
Louvre, à Paris. Elle collabore régulièrement à M Le magazine du Monde,
GQ, Another Magazine. Cette amatrice
d’électro minimale allemande et
des films de Jean-Luc Godard signe
cette semaine les portraits de Laurent
Bouvet. (p. 40).
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Le Monde. Hannah Jüngst. Anne-Françoise Hivert. Jim Stoten. Sophie Daret. Marion Berrin
Journaliste — Photographe — Illustrateur
Styliste — Chroniqueur — Grand reporter
14
Le M
de la semaine.
«Sur la route du mont Ventoux.»
Pour envoyer vos photographies de M : lemdelasemaine@lemonde.fr (sans oublier
de télécharger l’autorisation de publication sur www.lemonde.fr/m-le-mag, la galerie).
Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr ou M Le magazine du Monde,
courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Gabriel Rispal
Gabriel riSPal
L’ancien premier
ministre français venu
soutenir les unionistes
du parti Ciudadanos,
lors d’un meeting
à Barcelone, le
16 décembre 2017,
peu avant les
élections catalanes.
1 — Manuel Valls,
Ibère médiatique.
Manu Fernandez/AP/Sipa
Ils se sont bousculés pour être sur la photo
avec Manuel valls. La numéro deux du
gouvernement espagnol, Soraya Sáenz
de Santamaria, la secrétaire générale
du Parti populaire (PP, droite au pouvoir)
et ministre de la défense María Dolores
de Cospedal ou encore le ministre
de l’intérieur, Juan Ignacio Zoido, ont
fait le déplacement à Saint-Sébastien,
ce samedi 3 février, pour assister à
l’hommage rendu à l’ancien premier
ministre français. L’ex-chef du gouvernement José María Aznar et son épouse,
Ana Botella, qui fut maire de Madrid,
étaient là aussi. Sans oublier le porteparole de la formation libérale et antinationaliste Ciudadanos, Juan Carlos
Girauta, la secrétaire générale du Parti
socialiste basque, Idoia Mendia, et même
le président de la petite formation d’extrême droite Vox, Santiago Abascal.
Un tel cortège pour assister à la remise
du prix Gregorio-Ordóñez, du nom d’un
député conservateur basque assassiné
par les séparatistes d’ETA en 1995,
décerné cette année à Manuel Valls, c’est
tout simplement exceptionnel.
Depuis que la crise catalane a explosé, le
député de l’Essonne a retrouvé de l’autre
côté des Pyrénées une part de l’influence,
ou du moins de l’intérêt médiatique, qu’il
a perdu en France. Ses prises de position
tranchées contre la « sédition » des
indépendantistes catalans, en faveur du
respect de « l’État de droit » et de la
Constitution, sur les dangers du nationalisme et du séparatisme, en défense de
« la démocratie espagnole » en ont fait
l’un des plus fervents défenseurs de
•••
16
tristes qui ont pris Emmanuel Macron pour
modèle. C’était le 16 décembre, et sa sœur,
Giovanna, dont les positions clairement
catalanistes sont connues à Barcelone, où
elle réside, en a presque fait une syncope.
En apprenant la nouvelle, elle n’a pas caché
sa surprise. « Je flippe grave », a-t-elle publié
sur Twitter. Et d’insister : « Je ne comprends
pas. Cœur brisé. Mais personne ne lui a dit
qui ils sont. Je ne suis pas du tout d’accord.
Cœur brisé. Je suis indignée et je ne peux
rien ajouter. »
ce n’était pas La première fois que Les prises
de position de son frère La faisaient bondir.
Le 22 octobre, lorsque Manuel Valls affirmait
sur le réseau social qu’il fallait «soutenir la
réponse de l’État démocratique espagnol»,
après la décision de Madrid d’appliquer
l’article 155 de la Constitution qui permet la
mise sous tutelle de la région rebelle, sa sœur
lui répondait, en catalan: «Mon dieu! Au nom
de grand-père Magi! Ce n’est pas
démocratique, le 155 non plus.
Depuis quand a-t-on vu une chose
aussi brutale que de réprimer les
libertés?» Au passage, en faisant
référence au grand-père Magi Valls,
banquier, fondateur du journal
en catalan El Matí, professeur de
catalan dans la clandestinité durant
le franquisme, selon le journal
La Vanguardia, elle replaçait son
frère face à ses origines. M. Valls ne
les renie pas. Mais il défend «une
identité forte catalane, en Espagne
et en Europe», et tranche: «La Catalogne, sans l’Espagne, n’est pas la
Catalogne.» Ces propos ne plaisent
Manuel Valls entre la vice-présidente du gouvernement espagnol,
Soraya Sáenz de Santamaria, et de l’ancien premier
pas aux indépendantistes catalans,
ministre José María Aznar, le 3 février à Saint-Sébastien.
qui voient Manuel Valls comme
un opportuniste, jacobin et botifler (traître à
son auditoire en plaidant pour « la défaite
la Catalogne). Ce qui ne l’a pas découragé
politique et culturelle d’ETA » et en exigeant
que « les criminels reconnaissent qu’ils se sont à continuer de diffuser sa vision de l’Espagne
et de la Catalogne. Le 22 novembre, il particitrompés et demandent pardon à la société ».
pait à un colloque organisé par le journal
Une revendication de longue date des assoEl País où il estimait que «l’Espagne doit se
ciations de victimes. Le lendemain, l’ancien
demander ce que signifie être espagnol ».
résident de Matignon a assisté à l’hommage
Le 11 décembre, il était invité par l’Esade,
rendu à Fernando Múgica, militant socialiste
une école de commerce de Barcelone, avec
tué d’une balle dans la nuque en 1996 par
ETA. Il en a profité pour prononcer, aux côtés l’ancien secrétaire général de l’OTAN Javier
du fils d’Adolfo Suárez, qui mena la transition Solana, et assurait que, « si tout se brise ici,
démocratique en Espagne entre 1976 et 1981, demain c’est l’Europe qui se brisera ».
Plus récemment, le 4 février, il a été interun nouveau plaidoyer contre le séparatisme.
viewé dans le journal basque El Diario Vasco
Depuis le mois d’octobre, Manuel Valls est
et le lendemain à la radio Onda Cero, où il a
partout, tout le temps. Interviewé dans les
critiqué l’incohérence de l’espace judiciaire
quotidiens El País, El Mundo et El Periódico
européen, qui permet à l’ancien président
de Catalunya, sur les radios Cadena SER,
de Catalogne Carles Puigdemont de fuir
COPE et Onda Cero, ou sur la chaîne de
la justice espagnole en Belgique. Après
télévision Antena 3, présent dans des forums
politiques ou des conférences économiques. Il avoir été relégué en deuxième division de
a même partagé la vedette avec le Prix Nobel la politique en France, Manuel Valls soigne
son ego blessé dans la première ligue
de littérature péruvien Mario Vargas Llosa,
espagnole… Sandrine Morel
lors d’un meeting de Ciudadanos, les cen-
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
La première fois que
“Le monde” a écrit…
casse du siècLe. c’était
le 21 juillet 1976, soit deux
jours après la découverte
du vol de 46 millions de
francs dans une succursale
de la société générale à
nice. « La complexité de
l’opération et l’importance
du cambriolage déjà qualifié
de “casse du siècle” par la
police ont nécessité […] le
déplacement de Paris d’un
groupe de spécialistes de
l’Office central de répression
du banditisme », écrit alors
le journal. « Les malfaiteurs
ont pénétré dans la banque
par un tunnel creusé à
partir des égouts. » albert
spaggiari, un ancien de
l’oas, a longtemps été
considéré comme le cerveau
de l’opération. Jusqu’à ce
qu’un vétéran du milieu marseillais, Jacques cassandri,
s’en octroie la paternité
dans un livre en 2010,
La Vérité sur le casse de
Nice. des aveux réitérés
en garde à vue en 2011 :
« Ma part a été à peu près,
je dirais, deux millions de
francs. Je l’ai bouffée à une
allure vertigineuse. » une
fanfaronnade qui pourrait
lui coûter cher. si le vol est
prescrit, le blanchiment ne
l’est pas. c’est ce qui l’a
mené cette semaine devant
le tribunal correctionnel
de marseille.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Juan Herrero/Efe/Abaca
••• l’unité de l’Espagne. Un ancien premier
ministre français né à Barcelone, qui parle
espagnol et catalan, connaît le sujet personnellement et y apporte une dimension internationale pour en conclure que « le
séparatisme est la pire chose qui peut arriver
à une démocratie » : les unionistes ne pouvaient pas rêver meilleur ambassadeur.
La Fondation Gregorio-Ordóñez l’a bien
compris. Si elle a voulu remercier Manuel
Valls au titre de « la coopération française
avec les organismes espagnols de lutte contre
le terrorisme d’ETA » lorsqu’il était ministre de
l’intérieur, elle a surtout salué « l’engagement
et la responsabilité » d’un « citoyen français
de racines espagnoles, fier de ses origines et
de son bagage culturel espagnol, catalan et
français, et qui déclare se sentir ouvertement
engagé dans la défense de la Constitution,
des institutions et de l’unité de l’Espagne ».
Ce dernier ne les a pas déçus : il a conquis
Hélène et Flora, créatrices de la Petite Épicerie Montreuil
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18
l’histoire se répète
2—
L’amertume en héritage.
dans ses dispositions testaMentaires, Johnny hallyday n’a rien
laissé à ses deux aînés. plusieurs vedettes avant lui ont Choisi
de priver de suCCession tout ou partie de leur progéniture.
par
i
Pierre Jaxel-Truer
ii
iii
iv
i
2018. Johnny hallyday
déshérite david et laura.
ii
2014. sting veut
alléger ses enfants.
iii
2010. tony Curtis
rend sa veuve Joyeuse.
iv
2009. MauriCe Jarre Joue
son dernier désaCCord.
v
1977. Joan Crawford
donne une ultiMe punition.
Entre Laeticia Hallyday,
sa dernière épouse,
et les deux premiers
enfants de Johnny,
David Hallyday et
Laura Smet, la guerre
est publique depuis
le 12 février. Le chanteur,
décédé le 5 décembre
2017, a légué l’ensemble
« de son patrimoine et
de ses droits d’artiste » à
Laeticia, par le biais d’un
testament rédigé aux
États-Unis. Les deux
déshérités ont annoncé
vouloir saisir la justice.
Le chanteur britannique
Sting l’assure. Il ne
donnera pas un sou,
ou presque rien, à sa
progéniture. « Je ne
veux pas leur laisser
un héritage qui risque
d’être un fardeau pour
eux », a-t-il expliqué
en 2014 au Mail on
Sunday. Le rocker
considère que ses six
enfants doivent mériter
l’argent qu’ils gagnent,
mais assure tout de
même qu’il les « aide »
quand ils en ont besoin.
L’acteur truculent de
Certains l’aiment chaud
(1959) et de la série
Amicalement vôtre
(1971-1972) n’a pas fait
rire ses six enfants après
sa mort, à 85 ans. Il a
laissé l’ensemble de
sa fortune, évaluée à
60 millions de dollars,
à sa dernière épouse,
Jill Vandenberg Curtis.
Sa veuve a gagné
les procès auxquels ce
testament a donné lieu.
Entre Maurice Jarre,
célèbre compositeur de
l’histoire du cinéma, et
son fils, pionnier de la
musique électronique,
le courant n’est jamais
passé. À sa mort, il ne lui
a rien laissé. Jean-Michel
et sa sœur Stéphanie,
également déshéritée,
ont porté l’affaire devant
les tribunaux. Sans
succès, car le testament
relevait du droit américain (le défunt habitait
en Californie), comme
celui de Johnny.
À son décès, l’actrice
américaine a choisi de
ne rien laisser à deux
de ses quatre enfants,
Christina et Christopher,
précisant simplement
qu’ils devaient « bien
savoir pourquoi ». Deux
ans plus tard, Christina
écrit un livre (Mommie
Dearest), dans lequel
elle décrit une mère violente et cruelle. En 1981,
l’ouvrage deviendra un
film, Maman très chère,
où la star est interprétée
par Faye Dunaway.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
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3 — Masha Gordon, l’ange-gardien
des naufragés du Nanga Parbat.
l’histoirE du sauVEtagE d’élisabEth rEVol
sur lEs pEntEs VErtiginEusEs dE la “montagnE
a fait le tour du monde. Adam
Bielecki et Denis Urubko, les deux himalayistes stars qui ont gravi à une vitesse
record des pentes du Nanga Parbat, de
nuit, pour la retrouver vers 6 000 mètres
d’altitude, affamée, assoiffée, les pieds et
les mains gelées, ont été partout célébrés.
Ils ont été les jambes et les bras qui
ont permis de sauver la vie de la Française
dans des conditions météorologiques
épouvantables. Mais le rôle capital
d’une femme, depuis Chamonix, est passé
beaucoup plus inaperçu dans cette
histoire désormais inscrite dans les
annales de l’alpinisme.
Tout a commencé, pour Masha Gordon,
dans la nuit du 25 au 26 janvier. Son
sang s’est glacé quand elle a reçu un SMS
lancé comme une bouteille à la mer par
l’époux d’Élisabeth Revol, qui lui a appris
que l’alpiniste française de 37 ans et
son compagnon de cordée polonais,
Tomasz Mackiewicz, étaient en perdition
sur le flanc du neuvième sommet le plus
haut du monde (8 125 mètres), qu’ils
avaient atteint quelques heures plus tôt.
Il fallait agir. Et vite.
Son expérience de gestionnaire d’actifs
dans la finance internationale a permis
à cette Russo-Britannique de 44 ans de
tuEusE”
se muer en « sauveteuse 2.0 ». En quelques
minutes, elle a monté, par le biais du site
GoFundMe, l’opération de financement
participatif en ligne qui a réuni
157 000 euros et permis de sauver son
amie, mais pas « Tomek », trop mal en point
à 7 200 mètres d‘altitude. « Notre objectif
initial était de 15 000 euros pour assurer
le décollage de deux hélicoptères, et
nous avons atteint 50 000 euros en
six heures », raconte-t-elle, estimant que
« 80 % » de la somme totale levée provient
de la diaspora polonaise ». Sans ce coup
de pouce financier, jamais les deux
hélicoptères de l’armée pakistanaise
n’auraient décollé pour aller chercher
l’équipe de sauvetage improvisée,
qui préparait l’ascension du K2 (8 611 m)
tout proche.
Les chemins de Masha Gordon et
d’Élisabeth Revol n’auraient jamais dû se
croiser. Élisabeth, la passionnée des
sommets, a fait partie des équipes jeunes
de la Fédération française de la montagne
et de l’escalade, et est professeure de
sport en disponibilité dans le collège
de la Drôme où elle a suivi sa propre
scolarité. Masha, elle, est née dans le
Caucase. Diplômée de l’école de journalisme de Moscou, elle a d’abord pigé pour
le bureau russe du Washington Post,
avant d’étudier la finance aux États-Unis,
EllE Est tombéE sous lE charmE du cV dE
qui, dans un relatif anonymat, a, entre autres, enchaîné en solo et
sans apport d’oxygène artificiel le Broad
Peak (8 051 m), le Gasherbrum I (8 080 m)
et le Gasherbrum II (8 035 m), et à qui
le Nanga Parbat résistait encore. « “Eli”
écrivait que sa devise était de monter, toujours plus haut, sans jamais abandonner »,
sourit Masha Gordon, devenue son amie
à l’été 2017, lors d’une expédition au
Makalu (8 485 m). Menacée d’amputation
en raison de ses engelures, Élisabeth Revol
n’a aujourd’hui qu’une idée en tête : aller
à la rencontre des enfants de Tomek,
âgés de 7, 8 et 9 ans. Les frais de sauvetage déduits, le solde de la cagnotte
en ligne – environ 125 000 euros –
leur reviendra. Patricia Jolly
cEttE FrançaisE
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Ken McKay/ITV/Shutterst/Sipa
Mécène
d’expéditions
d’alpinisme,
Masha Gordon
a lancé le
crowdfunding
du sauvetage
d’Élisabeth
Revol.
où elle a notamment officié pour
la banque d’investissement internationale
Goldman Sachs, avant de rallier
le Royaume-Uni, où elle a épousé un
Britannique, l’ex-directeur général
du LibDem (parti des démocrates
libéraux), Tim Gordon.
C’est la montagne qui a gommé les différences entre les deux femmes. Il y a huit
ans, à l’occasion d’un congé de maternité
de six mois, la Russo-Britannique, persuadée d’être « nulle en sport » et « incapable
de courir 5 kilomètres », s’est installée à
Chamonix, où un ami l’a initié à l’alpinisme.
Elle y a découvert une « autre addiction »
que celle des marchés boursiers. Cette
« citoyenne du monde », comme elle se
définit, s’est rapidement sentie à l’étroit
dans le massif du Mont-Blanc. En 2015,
avec ses propres deniers, elle s’est embarquée dans le grand chelem des explorateurs, qui consiste à gravir les sommets
les plus élevés de chaque continent et à
rallier à skis les deux pôles. Elle a bouclé
le défi en mai 2016 par l’ascension avec
oxygène de l’Everest (8 848 m) dans
le cadre d’expéditions commerciales à
la logistique parfaitement huilée.
De retour en Europe, Masha Gordon a
créé, en septembre 2016, une organisation
caritative, Grit&Rock, pour encourager
les jeunes filles des faubourgs défavorisés
de Londres à « crever le plafond de glace »,
en s’émancipant par la montagne. Sa fondation propose aussi des bourses (pour
un total de 10 000 dollars) pour aider des
projets de première ascension portés par
des femmes. Elle se souvient parfaitement
du courriel envoyé par Élisabeth Revol.
21
procéDurier
provocateur
franc-tireur
scanDaleux
L’artiste satirique américain
Robert Cenedella vient
d’intenter une action en
justice inédite contre ce qu’il
qualifie de « cartel de l’art ».
Dans son viseur, le
Metropolitan Museum of Art,
le Whitney Museum, le
Guggenheim, le New Museum
et le MoMA, cinq musées
prescripteurs de New York,
qui ne lui ont jamais acheté
d’œuvres. Il leur réclame
pas moins de 100 millions
de dollars de dommages et
intérêts, pour ce qu’il estime
être son manque à gagner.
Né en 1940 à Milford, dans
le Massachusetts, Robert
Cenedella possède depuis
toujours le sens de la provocation. Jeune homme, il est
expulsé d’une école d’art de
Manhattan pour s’être moqué
des essais nucléaires. Il rejoint
alors l’Art Students League,
toujours à New York, où il a
pour enseignant un certain
George Grosz, célèbre artiste
dada qui avait fui l’Allemagne
nazie. De son mentor, il a
hérité le goût des excès, du
grotesque et de la caricature.
En 1965, Cenedella fait
sensation avec l’exposition
« Yes Art ! show », où il tourne
le pop art en ridicule. Il vend
pour moins de 10 dollars
des peintures recouvertes de
spaghettis et offre, à chaque
achat, une boîte de soupe
Heinz, clin d’œil ironique aux
soupes Campbell de Warhol.
Cenedella défie autant les
autorités artistiques que politiques. À la veille de la dernière élection présidentielle
américaine, il représente
Donald Trump en diable
armé d’un trident dans un
immense tableau au titre
éloquent, La Fin du monde.
En 1988, l’agence de publicité
Saatchi & Saatchi décide
d’exposer certaines de ses
œuvres dans le lobby de son
siège new-yorkais à l’occasion
de Noël. Mais l’un des
tableaux, représentant un
Père Noël crucifié, est aussitôt
retiré, jugé trop scandaleux.
Dix ans plus tard, la même
toile, exposée à l’Arts Students League, est vertement
condamnée par une association catholique. Ce tableau
connaît un nouveau moment
de gloire en 2017, quand
l’artiste l’installe, le temps d’un
happening, à la sortie de la
cathédrale Saint-Patrick
de New York.
qui est vraiment ?
Robert
Cenedella.
Eugene Gologursky/AFP/Getty Images (photo retouchée)
4—
Dernier coup D’éclat
De l’artiste américain,
habitué Des provocations :
il attaque Devant la justice
cinq musées new-yorkais
au motif qu’ils n’ont jamais
exposé aucune De ses œuvres.
par
Roxana azimi
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
22
Son programme : la semaine
de 12 à 17 heures, le revenu
universel, le contrôle des
naissances et la conquête
d’autres planètes.
il est comme ça…
5—
Aymeric Caron.
par
philippe ridet –
illustration
On ne saurait avOir répOnse à tOut. À peine la
tribune d’Aymeric Caron, journaliste de
télévision et essayiste, annonçant la naissance
de sa formation d’écologie radicale, REV
(Rassemblement des écologistes pour le
vivant), était-elle mise en ligne le 8 février à
9h9 exactement sur le site du Monde qu’une
première réaction tombait. Elle émanait d’une
association charentaise appelée Rapasse :
« Comment, écrit son auteur, cette nouvelle
organisation se positionne-t-elle sur […] la destruction d’espèces protégées dans les parkings
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
damien Cuypers
éoliens, […] les chiroptères (barbastelle, noctule) et amphibiens (crapaud sonneur à ventre
jaune) et loutre ? » Oui, comment ?
Insistons-nous à notre tour. Mais Aymeric
Caron n’a toujours pas répondu, s’en tenant à
des généralités. Militant antispéciste de longue date, c’est-à-dire qui refuse la supériorité
de l’homme sur l’animal, végétarien depuis
l’âge de 20 ans (il en a 46), dessinateur et chanteur à ses heures perdues (mais cela n’a rien à
voir), il préfère fustiger « l’écologie molle »
d’EELV et compatir au sort des «70 milliards
d’animaux non humains terrestres » et aux
« 1 000 milliards d’animaux marins » que
nous dévorons chaque année «pour satisfaire
nos estomacs». D’accord mais la question c’est:
les chiroptères, les amphibiens et les loutres?
Avouez que vous n’êtes pas très à l’aise, hein?
Que prévoyez-vous pour eux dans votre programme, M. Caron? Répondez!
Pourtant, il n’y a pas si longtemps, de 2012 à
2015, sur le plateau d’«On n’est pas couché»,
c’est lui qui harcelait les hommes et les
femmes illustres de notre époque jusqu’à ce
qu’il obtienne une réponse à laquelle il prêtait
par ailleurs peu d’intérêt. « Je n’ai pas envie
de vous entendre », lança-t-il un soir à l’un
d’eux, résumant ainsi sa définition de l’interview. Quelques esclandres avec Caroline
Fourest, BHL, Bernard Kouchner, Éric
Zemmour (liste non exhaustive) lui firent une
réputation contestée de journaliste intègre et
debout quand tous les autres seraient courbés
et corrompus. Il tiendrait sa rigueur morale
d’une mère protestante et néerlandaise et
d’un père instituteur et boulonnais (Pas-deCalais). Mais, d’abord considéré comme
combatif, il finit par passer pour hargneux,
l’impertinent devient arrogant, lassant même
ceux qui le payaient pour l’être. En 2015, il
quitte l’émission à moins que ce ne soit le
contraire.À voir le best of de ses entretiens sur
Internet, on finit par se prendre de sympathie
pour ses victimes. Un comble!
Les animaux terrestres et marins auront-ils
plus de chance avec cet avocat aux cheveux
poivre et sel, à la barbe de Messie ? Aymeric
Caron avait 12 ans lorsque le sort d’un agneau
bêlant promit à la boucherie l’émut (d’autres
sources évoquent son lapin préféré, Lustucru,
qui faillit finir en civet) jusqu’aux tréfonds de
son âme tendre.Au même âge, il décida de devenir journaliste. L’écologie, déjà défendue par
deux hommes de télévision, Noël Mamère et
Nicolas Hulot, gagnera-t-elle à être promue par
un troisième? Dans une vidéo visible sur le site
du journal suisse Le Matin, Aymeric Caron
développe son programme: la semaine de 12 à
17 heures, le revenu universel, le contrôle des
naissances et la conquête d’autres planètes
pour lutter contre la surpopulation. On se demande si on ne le préférait pas en journaliste.
En attendant, la question reste sans réponse:
et le crapaud sonneur à ventre jaune?
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24
le grand défilé
6—
Julian Assange.
Le patron de WikiLeaks demeure enfermé
à Londres, dans L’ambassade d’équateur.
à L’abri des dernières tendances fashion.
par
marc beaugé
I
1995, pIrate d’océanIe.
II
2010, patIent anglaIs.
quinze ans plus tard, assange est
encore dans le pétrin. et pas seulement parce qu’il vient de publier,
par le biais de WikiLeaks, des documents militaires et des câbles diplomatiques américains. L’australien
est ciblé par un mandat d’arrêt
européen dans le cadre d’une
enquête pour viol et agression
sexuelle sur deux suédoises. Le
voilà même assigné à résidence
dans le suffolk, dans l’est de l’angleterre, où son sport-coat en tweed et
son pull col roulé lui permettent
sans doute de se fondre dans la
masse. même si les locaux savent,
eux, qu’on n’attache jamais
le dernier bouton d’une veste.
V
2017, motard en colère.
III
féVrIer 2011, marIn à quaI.
Julian assange est de retour au tribunal, à Londres, pour évoquer la
possibilité d’une extradition vers la
suède. et nous de nous interroger :
mis au point par la royal navy pour
ses marins en 1863 et fabriqué
à partir d’une laine originellement
tissée dans la ville belge de
duffel (d’où le nom), le duffel-coat
est-il véritablement adapté
à la rudesse de l’hiver scandinave ?
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
IV
JuIllet 2011, facteur de rIsque.
nouveau passage au tribunal,
nouveau déguisement. Le fondateur
de WikiLeaks fait appel de la décision du tribunal londonien. cette
fois, la cravate, à pois, est faite d’une
élégante soie nattée. mais c’est le
sac à dos de la marque australienne
crumpler qui retient l’attention.
quels nouveaux documents
explosifs peut-il bien contenir ?
depuis juin 2012, assange croupit dans l’ambassade
d’équateur à Londres, averti qu’il sera arrêté dès lors
qu’il mettra le pied dehors. alors, comment l’empêcher
de fantasmer ? sur cette image, l’australien arbore la
mythique veste trialmaster de chez belstaff, en coton
waxé, conçue pour les amateurs d’échappées sauvages
à moto. mais ce ne sera pas pour tout de suite : son
mandat d’arrêt vient d’être reconfirmé par la justice.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Ian Kenins/The Age/Fairfax Media via Getty Images.
Euan Denholm/Panos-REA. 2011 Getty Images. Peter MacDiarmid/Getty Images/AFP. Bloomberg via Getty Images
un déguisement ? c’est exactement
ça. né en australie, élevé par une
mère artiste qui le trimballe dans
trente villes différentes, Julien
assange est devenu hacker. et pas
qu’un peu. ce jour-là, à l’heure de
comparaître devant la justice à l’âge
de 23 ans, il a donc fait un effort, et
s’est paré des atours de l’homme
bien sous tous rapports. mais peuton vraiment espérer amadouer un
juge avec une veste déstructurée
trop ample, une chemise buttondown dégoulinante, une paire de
lunettes rondes dites « teashades »
et un catogan filandreux ? assange
sera évidemment condamné.
hors champ
Escale
judiciaire.
7—
photo
Jonathan LLense
Aéroport de pAris-ChArles-de-GAulle,
roissy, terminAl 2, 11 février 2018, 17 h 15.
C’est un procès qui s’est fait longuement attendre. Quatorze ans
après les faits se tiendra, lundi
19 février à Bobigny, la première
audience publique dans l’affaire
de l’effondrement du toit du terminal 2E de l’aéroport de Roissy
– que notre photographe n’a pas
été autorisé à photographier.
Quatre personnes avaient été
tuées et sept autres blessées le
23 mai 2004, moins d’un an après
l’inauguration de l’aérogare. Paris
Aéroport (ex-ADP), le constructeur GTM, filiale du géant du BTP
Vinci, le bureau d’études Ingérop
et le groupe d’inspection et de
certification Bureau Veritas sont
poursuivis pour « homicides et
blessures involontaires ». Dessinée
par l’architecte Paul Andreu,
la voûte de béton aurait présenté
des « fissurations » dès le début,
selon la commission d’enquête.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
27
Au Japon,
une école
uniformément
chic.
8—
lors de la rentrée scolaire, le 1er avril, les
élèves de l’école primaire puBlique taimei,
située au cœur du quartier ultrachic de
Ginza, à Tokyo, auront un style impeccable.
Leurs nouveaux uniformes, signés Armani,
devraient coûter jusqu’à 85 428 yens
(640 euros) pour les filles, 80 244 yens
(601 euros) pour les garçons, contre
un maximum de 19 000 yens (142 euros)
pour le modèle actuel. Un choix qui
a suscité de vives réactions au Japon.
Révélée jeudi 8 février par le conseil pour
l’éducation de l’arrondissement de Chuo,
où se trouve cette école vieille de 140 ans
et connue pour son portail en fer forgé
et sa façade couverte de lierre, l’affaire a
fait réagir jusqu’au Parlement. Le député
du Parti de l’espoir (opposition) Manabu
Terada a estimé que, pour un établissement
public, « des limites au fardeau financier
imposé aux parents devraient être envisagées ». Le vice-premier ministre et ministre
des finances, Taro Aso, a reconnu que
l’uniforme créé par la marque de mode italienne était « trop cher ». Quant à son collègue de l’éducation, Yoshimasa Hayashi, il a
annoncé des mesures pour que la dépense
ne « soit pas trop élevée pour les parents ».
À l’origine de la décision, le proviseur,
Toshitsugu Wada, refuse en tout cas de
Taimei elementary School/AP
À Tokyo, le
proviseur d’une
école primaire
publique d’un
quartier cossu a
opté pour des
uniformes créés
par Armani.
reconsidérer son choix. Tout juste reconnaîtil aux familles n’ayant pas les moyens le droit
d’opter pour un autre ensemble, à condition
qu’il ressemble à celui signé Armani. C’est
en novembre que le directeur de cette école
primaire a annoncé son souhait de voir
les élèves vêtus d’uniformes « dignes
d’une “école de Ginza” ». « Nous avons fait
le tour des grands magasins du quartier
et Armani a accepté de réaliser le design »,
a-t-il fait savoir. Selon certains, la maison
Chanel aurait un temps été envisagée.
À l’annonce du coût, nombre de parents
ont réagi, certains dénonçant notamment
une décision prise sans concertation.
Tandis que d’autres, tel ce grand-père
d’un des élèves interrogé par la chaîne
publique NHK disait : « Pourquoi pas ? »
Sur son blog, Naoki Ogi, populaire
spécialiste des questions d’éducation,
estime que « cela revient à dire :
“Les pauvres, ne venez pas !” »
Beaucoup d’écoles japonaises, du primaire à
l’université, publiques
ou non, imposent
un uniforme dont le style s’est longtemps
inspiré des uniformes de parade des
armées occidentales. La première à l’avoir
prescrit fut l’université impériale – ancêtre
de la prestigieuse université de Tokyo –,
en 1886, à l’époque réservée aux garçons.
Pour les filles, le style marin, dérivé
des uniformes de la marine britannique,
aurait été pour la première fois introduit
en 1920 à l’université anglicane St. Agnes
(Heian Jogakuin) de Kyoto. Depuis
les années 1980, la tendance a évolué
vers l’ensemble blazer - jupe plissée
ou pantalon. À Ginza, l’heure semble
désormais au chic italien. Philippe Mesmer
il fallait oser
Phobie douce.
par
jean-michel normand
thomas thévenoud offre un Bel
exemple de résilience. On apprend
aujourd’hui que, avec un remarquable à-propos, l’ex-secrétaire
d’État au commerce extérieur,
contraint de quitter ses fonctions en
2014 pour cause de 70 500 euros
d’impôts non acquittés, a déposé
devant l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI) la
marque « phobie administrative ».
Un terme qu’il a contribué à populariser et qui lui vaut, dans ce domaine, une certaine crédibilité; il a
été condamné à douze mois de
prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité.Envisage-t-il de lancer une
enseigne concurrente de Fury
Room (lieu défouloir où l’on casse
de la vaisselle ou des ordinateurs),
de commercialiser des poupées vaudoues ou des classeurs à tiroirs pour
y oublier des contraventions impayées? Visiblement, non. D’après
le document de l’INPI, Thomas
Thévenoud compte proposer,
notamment, des services de comptabilité,de relations publiques,d’assistance juridique. Socialiste dans
l’âme, il se sent investi d’une
mission : prendre en charge les
démarches administratives des
phobiques tout en assurant sa reconversion. Il n’est pas sûr qu’il soit le
mieux placé pour le faire. Interrogée, Me Vanessa Bouchara doute
que le nom « phobie administrative » lui ouvre de vastes perspectives. « Il ne peut pas s’approprier
un terme du langage courant en lien
direct avec les services qu’il propose », fait valoir cette avocate spécialiste du droit de la propriété intellectuelle.Du reste,Zinedine Zidane
n’a pas déposé la griffe « coup de
boule » et HarveyWeinstein le label
« agression sexuelle ». Nabilla a
certes pris soin de faire enregistrer
sa saillie « Non mais allô, quoi ».
Mais c’était une création originale.
28
j’y étais
Pomme empoisonnée.
Guillemette Faure
Lundi 12 février, devant Le paLais
de justice de paris, où appLe attaque attac.
« Ils sont où, les Jedi ? Par ici, les Jedi ! Ils sont sourds ou quoi, les
Jedi ? » Ce lundi midi, Dark Vador leur courait après en face du Palais
de justice. Il y a toujours un risque d’en perdre un avec ces groupes de
touristes rassemblés sur l’île de la Cité. La camionnette est bourrée
d’équipements Star Wars pour la manif du jour, «Apple contre Attac».
Deux policiers passent en tenue. « On a demandé un équipement de
Dark Vador et on ne l’a pas eu… », leur disent-ils.
Les Jedi ont rendez-vous ici parce que, ce lundi après-midi, Apple a
assigné Attac en référé. Le 2 décembre, l’association avait occupé plusieurs magasins, dont celui d’Opéra, en pleine époque des courses de
Noël. Furieuse, l’entreprise demande à la justice d’interdire à Attac
toute nouvelle intrusion. Par ses «occupations», l’association réclame
que la firme paie les 13 milliards d’euros de redressement d’impôts
que la Commission européenne demande à l’Irlande de récupérer.
Aurélie Trouvé, une membre d’Attac en mode George Lucas, s’en
prend à ceux qui forment les forces obscures: les cabinets d’audit, les
grandes banques. « Il est scandaleux qu’Attac, et non Apple, se
retrouve sur le banc des accusés. »
La place a été décorée de publicités détournées et de faux journaux.
Parmi eux, un numéro de 20 Mille Luttes, parodiant le gratuit
20 Minutes, titre « Succès de tubes irlandais sur iThunes » (en référence à la domiciliation fiscale d’Apple) et publie un article sur une
accro de l’iPhone qui certes ne fait plus l’amour à son petit ami mais a
réussi à passer le niveau 2000 de Candy Crush.
Un homme distribue des billets de 60 milliards d’euros, la somme que
représente le manque de recettes lié à l’évasion fiscale en France.
« J’en ai deux, crie une vieille dame. Ça fait 120 milliards… » Dans
la foule, on reconnaît Monique Pinçon-Charlot, sociologue pionnière
de l’étude des riches. Voir un Pinçon-Charlot tout seul, c’est un peu
comme Belle sans Sébastien, Black sans Mortimer. On dit «les PinçonCharlot » en parlant des recherches qu’elle conduit avec son mari,
Michel, depuis 1986. Elle était en route pour suivre le procès Cahuzac
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
qu’elle va raconter dans un livre quand, en chemin, elle s’est dit qu’elle
en profiterait pour aller soutenir Attac. Olivier Besancenot est là aussi.
« Éric… Remets ton écharpe, tu fais débraillé », dit un manifestant à
Éric Coquerel, l’un des cinq députés de La France insoumise.
Mélenchon arrivera bientôt. « T’as bonne mine, dit un manifestant à
un autre, c’est l’effet Notre-Dame-des-Landes ? – Toi, t’étais pas à
Greenpeace ? – Si, toujours… » Le manifestant alter est multicause.
Quelqu’un fait circuler une pétition contre la fermeture du cinéma
La Clef, dans le cinquième arrondissement. Une dame s’énerve contre
« les gens » qui achètent des fruits du Chili, une autre contre ceux qui
disent du mal « des gens ».
Tata ta tata ta tata… Sur la musique de John Williams, voilà les Jedi
qui apportent les lettres géantes qui forment les mots « justice
fiscale », tandis que quelqu’un actionne les fumigènes. Un Empereur Palpatine en rouge lit des extraits d’un texte de Tim Cook au
lendemain des « Paradise Papers ».
Des participants filment et photographient la mise en scène. Et certains le font sur des iPhone. C’est difficile de se mobiliser contre Apple
quand on a du mal à se passer de ses produits. J’en fais la remarque à
l’eurodéputé des Verts Yannick Jadot, qui vient de prendre la parole
deux minutes cinquante-sept (les discours étaient limités à trois
minutes). S’il a un iPhone ? « Bien sûr. » Quand il était à la tête de
Greenpeace, raconte-t-il, l’ONG s’attaquait aux pollutions provoquées
par des composants du Macintosh, mais elle avait du mal à convaincre
les utilisateurs d’Apple tant ils sont attachés à ses produits. « Il faut
utiliser la communauté pour qu’elle se retourne contre l’entreprise… »
Ça ne semble pas gagné. Dans son livre The Four, l’entrepreneur Scott
Galloway écrit qu’Apple est devenu la firme qui pratique « le plus
d’évasion fiscale dans le monde parce que les législateurs la traitent
comme la fille sexy du campus, si elle fait un peu attention à eux, ils
tombent en pâmoison et sont prêts à se laisser maltraiter… »
La manif terminée, on traverse la Seine. De l’autre côté du pont au
Change se dresse le Théâtre du Châtelet. Ses façades sont entièrement couvertes de publicités géantes pour l’iPhone X.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
par
Cédric Villani, l’exponentiel. Et de un!
Il vient de remettre cette semaine un rapport sur l’enseignement des mathématiques.
Il en peaufine un autre sur l’intelligence artificielle. Suivront la Nouvelle-Calédonie,
l’évasion fiscale tout en continuant à veiller sur Saclay, qui fait partie de sa circonscription…
Élu député LRM en juin, Cédric Villani incarne le renouvellement version Macron.
Bien que novice en politique, le mathématicien médaillé Fields ne cesse de démentir
l’image du savant lunaire déconnecté des réalités. Et prend à bras-le-corps le rôle
qu’il s’est choisi. Mû par une ambition : préparer l’avenir. Celui de ses concitoyens
mais aussi le sien. Vanessa schneider
Paul lehr
par
—
photos
“J’ai toujours essayé de me désenclaver.
À l’ENS, j’étais le scientifique
qui traînait avec les littéraires.
À l’université, j’étais le matheux
qui savait parler aux statisticiens.”
Cédric Villani, à l’Assemblée,
le 19 décembre 2017.
À droite, sa collection des broches
en forme d’araignée.
31
R
econnaissons-le d’emblée, c’était mal
parti. À 7 heures du matin, le portable sonne : cédric Villani est À la gare du nord,
à Paris. Il ne sait plus quel train il doit prendre pour Bruxelles, mais se souvient qu’on doit l’accompagner, ce qui est déjà une information. Il hésite à
monter dans le premier Thalys venu, on le conjure de nous attendre, tout va
s’arranger. Sur le quai, on le retrouve en grande conversation avec une dame
qui nous embrasse sur les deux joues. Il a remis la main sur son billet et
semble plus détendu qu’au téléphone. Il hisse un énorme sac sur son dos,
son corps longiligne se courbe sous le poids, il ressemble à une tortue.
Le député mathématicien au look dandy gothique trimballe sa maison avec
lui. Vêtements de rechange, nécessaire de toilette, bouquins à profusion,
câbles électriques en tout genre, ordinateur, clavier d’ordinateur, souris
d’ordinateur, coffret de DVD, un capharnaüm à faire exploser la fermeture
Éclair. On sent que ce fatras le rassure. Il se définit en comptant sur ses doigts :
« J’ai trois caractéristiques. Un, je suis toujours en retard. Deux, je suis toujours pressé. Trois, je suis toujours chargé. » On demande : « La dame, c’était
qui ? », « Aucune idée », répond-il d’une voix douce et chantante. Là-dessus
aussi, il a une théorie : « Les matheux ne reconnaissent pas bien les visages. »
C’est scientifiquement prouvé, ajoute-t-il. On s’incline. Il est habitué à être
interpellé, photographié. À la fin de la journée, il se sera livré à des dizaines
de selfies et presque autant d’autographes, avec la patience et le sourire
•••
de celui qui ne boude pas sa notoriété.
17 février 2018 — Photos Paul Lehr pour M Le magazine du Monde
••• Cédric Villani, 44 ans, a été élu député de la cinquième circonscription
de l’Essonne en juin sous l’étiquette La République en marche, mais ce n’est
pas ce qui attire les foules. D’ailleurs, une fois sur deux, les passants l’abordent
d’un «monsieur le ministre!». Il est, depuis qu’il a obtenu, en 2010, la médaille
Fields – la plus haute distinction accordée aux mathématiciens de moins
de 40 ans –, le Français le plus connu de sa discipline. Un CV à faire tourner
les têtes (Normal-Sup, agrégation, doctorat), des décorations en pagaille (mérite
et Légion d’honneur), des postes universitaires à foison (Atlanta, Berkeley et
Princeton, aux États-Unis; Lyon, en France). Une belle prise pour Emmanuel
Macron, avide de profils atypiques pour incarner la nouvelle ère qu’il entend
représenter. Et une opportunité en or pour Villani qui a, depuis qu’il est
médaillé Fields, abandonné la recherche pure pour d’autres ambitions.
Q
uand ils l’ont vu arriver dans sa circonscription
de l’essonne, ses opposants ont d’abord cru à
un gag. Il faut dire que c’était la première fois
qu’ils voyaient débarquer un candidat en costume trois-pièces, lavallière au cou, chapeau
mou, et broche araignée au revers de la veste.
Une panoplie à rendre fou les portiques de
sécurité – on vous épargnera l’échalas passant
le contrôle du Parlement européen à Bruxelles avec son sac à malices, sa montre
à gousset, les araignées qui bipent… Passé le choc sur les marchés, il a bien
fallu le prendre au sérieux. Le presque Nobel n’a rien d’un parachuté, il vit à
Orsay avec son épouse, biologiste, et leurs deux enfants, nés en 2000 et 2003.
Peu importe que certains racontent avoir aperçu des vélos flotter dans sa piscine, que son jardin ait des airs de jungle (ou de dépotoir, c’est selon), qu’il ait
fait campagne en Uber, qu’il ait, à peine élu, mis son écharpe tricolore à l’envers le 14-Juillet ou qu’il se perde parfois, approcher un génie fait grimper
les électeurs aux rideaux. « Même ceux qui ne votaient pas pour moi me souhaitaient bonne chance, se souvient-il, encore réchauffé du feu réconfortant
de cette campagne éclair et triomphante. Les scientifiques sont une catégorie
très appréciée des Français, le CNRS bénéficie d’une cote de confiance de 90 %
alors que les politiques sont tout en bas de l’échelle ! »
Surtout, il travaille comme un damné, se plonge dans les dossiers, prend
des milliers de notes dans des Moleskine de couleur, ingurgite des tonnes
d’informations, confronte les points de vue, les synthétise pour une maîtrise
parfaite des sujets. Parfois jusqu’à l’épuisement physique. Cet engagement
total qu’il applique en science comme en politique est sa marque de
fabrique. « Il pouvait rester dix-neuf heures de suite dans son bureau, se
souvient le mathématicien Étienne Ghys qui l’a accueilli à l’ENS Lyon
pour son premier poste de professeur. En plus d’être brillant, il est un orateur excellent et charismatique. Il a immédiatement fasciné les élèves, pourtant réputés exigeants. » « En quatre semaines, il a mieux intégré les sujets
de la circo que nous en quatre ans », complète un de ses adversaires malheureux dans l’Essonne, qui admet : « Il ne fait pas dans l’empathie comme
les élus à l’ancienne qui ont tendance à jouer les assistantes sociales, il est
extrêmement scrupuleux. Il fera le job, il est là pour longtemps. » Il n’a
d’ailleurs pas hésité à monter immédiatement au créneau, en janvier, pour
dénoncer un éventuel report du projet de construction d’une nouvelle ligne
de métro desservant Saclay. Bref, à part ce léger problème avec les visages,
Villani est doté de capacités intellectuelles hors normes : « Il est hypermnésique, il a une mémoire des mots bluffante, il est capable de redire à la virgule près une phrase lue ou entendue trois semaines auparavant », constate
son ancien directeur de campagne Thomas Friang.
Jean-Luc Mélenchon a bien tenté de se payer sa pomme, la campagne des législatives à peine terminée, s’engageant à « lui expliquer ce qu’est un contrat de
travail». Il s’est pris un Tweet bien tapé en retour: «Directeur de l’IHP [institut
Henri-Poincaré, de 2009 à 2017], j’en ai vu des contrats de travail… mais c’est
tjs un plaisir de recevoir des cours particuliers !» Personne ne s’est plus risqué à
venir le chauffer. «Les gens l’imaginent perché, mais en fait pas du tout, assure
Amélie de Montchalin, jeune députée La République en marche de la
sixième circonscription de l’Essonne. Il a une vraie intelligence des rapports de
force, il sait quand il faut faire un coup, il est très politique.» Résultat, Villani a
Photos Paul Lehr pour M Le magazine du Monde — 17 février 2018
été élu avec 69,36 % des voix contre la candidate LR Laure Darcos, pourtant jugée archifavorite. Depuis, la Macronie frétille :
un député médaille Fields, même en frac, même avec une araignée épinglée au veston, ça vous pose un parti. Le nouveau
président le promène partout où il peut, en tournée africaine
en décembre comme en Chine début janvier.Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’éducation nationale, en a fait son interlocuteur privilégié et converse avec lui dans les magazines à grand
tirage. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, aime s’afficher à ses côtés ; à l’intérieur, Gérard Collomb lui tape sur
l’épaule en souvenir de ses années lyonnaises ;à la culture,Françoise Nyssen lui claque la bise (n’est-il pas, en plus de tout le
reste, auteur de bandes dessinées, à tu et à toi avec moult musiciens dont le chef d’orchestre Karol Beffa, après avoir été entre
autres membre du jury d’un festival de cinéma au Portugal en
2015?). En quelques mois, il est devenu la mascotte baroque
du nouveau pouvoir.
Cédric Villani n’a pas décroché le statut de chouchou par
hasard. Sous ses airs foutraques, il est l’incarnation parfaite
du premier de cordée cher au président. Mondialement distingué pour ses travaux, il a quitté l’ascèse de la recherche
pour l’action et la lumière. Depuis sept ans, celui que l’on
surnomme parfois le « Lady Gaga des maths » sillonne
la France et le monde pour des prestations rémunérées sur
les sujets scientifiques, participe à des colloques et à des programmes télévisés. Il écrit des livres, des conférences filmées
commercialisées en coffret DVD qu’il ne manque pas
de brandir à chacune de ses interviews : « Un parfait cadeau
de Noël ! » On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il a
un carnet d’adresses long comme ses bras arachnéens, constitué au fil des années lors de ses voyages, des émissions télé
et des programmes de « Young Leaders », qui réunissent
les futures élites, auxquels il a systématiquement postulé.
« Avec la médaille Fields en 2010, un déluge médiatique s’est
33
abattu sur moi, j’ai décidé d’y répondre positivement »,
assume-t-il. En élève appliqué, il s’est même offert un stage
de deux jours de communication pour s’entraîner à parler
dans les médias. Comme tout ce qu’il entreprend, il le fait à
fond, sans ménager ses forces, qu’il gère comme des paramètres. « Je me suis mis à planifier mes heures de sommeil : si
mercredi et jeudi je dors quatre heures par nuit, je peux faire
une nuit blanche le vendredi, etc. »
Alors, certes, le milieu des maths grince un peu des dents face
au tourbillon Villani. Dans le petit monde de la recherche, on
n’aime pas trop les vulgarisateurs. Surtout ceux qui tirent
la couverture à eux. « Beaucoup considèrent qu’il est allé trop
loin, constate Étienne Ghys. Quand on veut donner le goût des
maths à des écoliers, on est obligé de tricher un peu et ça agace
une élite.» Le médaillé en a choqué plus d’un quand il a raconté
sans fards, dans son livre Théorème vivant (Éd. Grasset, 2012),
comment il avait tout planifié pour obtenir la Fields avant ses
40 ans. « La plupart du temps, les mathématiciens se fichent
des médailles, note Ghys. Leur ambition est scientifique, la sienne
est autre. » Il aurait fallu voir la tête de certains quand il s’est
fait applaudir à l’université d’été du Medef en 2010 ou
lorsqu’il s’est affiché à la Fête de L’Humanité six ans plus tard.
Sans parler de ce jour de 2011 où il s’est livré à un duo télé avec
l’humoriste Franck Dubosc sur le plateau du «Grand Journal»
de Canal+. «Quelques-uns m’ont reproché de m’être prêté à cette
“farce”, écrit Villani dans Théorème vivant. Mais aucune importance, le lendemain dans la rue, tout le monde m’arrêtait. »
Comme «Cédric est gentil», de l’avis général, on lui pardonne
beaucoup. «Il est toujours partant pour faire des choses, y compris dans des endroits pas prestigieux comme des écoles primaires
du centre de la France», admet Étienne Ghys.
L’engagement politique du surdoué n’a pas surpris ses amis et anciens collègues.
Dès Normal-Sup, il devient président du bureau des élèves. Un poste-clé qui
mêle animation et administration. Il organise les fêtes et se charge de répartir
les chambres aux étudiants de la promo. Le voilà chef de bande dialoguant,
discutant, négociant. Tissant sa toile. «J’ai toujours essayé de me désenclaver. À
l’ENS, j’étais le scientifique qui traînait avec les littéraires. À l’université, j’étais
le matheux qui savait parler aux statisticiens.» Avec le sourire, il n’hésite pas à
bousculer les codes, la frilosité des structures et des us et coutumes universitaires. «Si on suit les règles à la lettre, on ne s’en sort pas, plaide-t-il. La plupart
des problèmes du CNRS sont liés à ça: une bureaucratie terrible dans les recrutements et les processus d’appels d’offres.» Aux États-Unis, il découvre le financement privé, les avantages de l’économie de marché. Plus tard, à la tête de
l’institut Henri-Poincaré, consacré aux recherches mathématiques, il devient
patron, rencontre les chefs d’entreprise, les convainc de mettre la main au portefeuille pour investir dans la recherche. « Il fallait remettre de l’ordre dans
le chaos, retrouver le passé glorieux de l’institut. En huit ans, on a créé de nouveaux départements, mené une opération de modernisation, levé 25 millions
d’euros.» Libéral, décomplexé, apôtre de la réforme, le voilà macroniste avant
l’heure. Lorsqu’il rencontre le futur président en 2013 dans son bureau de
conseiller à l’Élysée, le courant passe immédiatement. Européen convaincu,
Villani vient le solliciter pour le think tank EuropaNova, qui a besoin du parrainage de François Hollande pour le lancement d’une conférence. Macron
se réjouit de lui rendre service. En 2014 pourtant, le scientifique préside le
comité de soutien d’Anne Hidalgo pour les municipales, un épisode dont il ne
fait guère la publicité aujourd’hui.Ce qui ne l’empêche pas de revoir Emmanuel
Macron de temps à autre jusqu’à l’aventure En marche!.
L’argent n’est pas non plus un tabou pour le prof. Cela n’en fait pas forcément
un fin gestionnaire. Le jour où on le suit, sa carte bancaire est bloquée : l’Assemblée ne lui a pas encore remboursé les dépenses engagées dans le cadre
de ses différentes missions… Aux questions pécuniaires, il répond sans
ambages. Il raconte ainsi avoir cumulé deux salaires, l’un en France, •••
À gauche
et ci-contre,
le député
assiste
aux auditions
dela Mission
mathématiques VillaniTorossian au
lycée Buffon
(Paris 15 e),
dont le rapport
a été remis
le 12 février.
Malgré plus de temps passé dans sa chambre qu’à l’école,
il excelle. «J’étais bon partout. Toujours premier. Sauf un trimestre en CM2 et deux en classes prépa», se souvient-il avec une
précision qui fait presque froid dans le dos. Son cas est un cassetête pour les enseignants: «J’étais sage, mais très anxieux. Ils se
battaient pour entendre le son de ma voix, j’étais un élève difficile
à gérer. » Ce n’est pas Cédric Villani qui fera mentir cette loi
d’airain qui fait des bons élèves des fils ou filles de profs. Pas
d’autres mathématiciens chez les Villani, famille de pieds-noirs
aux ascendants napolitains, génois et grecs, mais des enseignants en pagaille. Un père et une mère profs de lettres classiques et des oncles et tantes couvrant tous les spectres
des matières enseignées dans le secondaire et le supérieur. Une
famille «d’intellectuels», résume-t-il, où l’on regarde des films
en famille, où l’on joue et écoute de la musique, où les livres
sont partout. Chaque enfant doit pratiquer un sport et un instrument de musique. Pour lui, ce sera tennis de table et piano.
L’un de ses frères est aujourd’hui compositeur de musique de
film à Los Angeles, l’autre est dermatologue. Chez les Villani,
on ne s’intéresse guère à la politique. Jeunes, les parents votent
à gauche, puis au centre, occasionnellement à droite plus tard.
Encore un bon point pour l’entrée en Macronie.
C
ertains grands timides accèdent
au m o n d e pa r l e b i a i s d e
leurs premiers émois. Cédric
Villani, lui, découvre la vie à
Normal-Sup, ce qui, le concernant, revient à peu près au
même. Né le 5 octobre 1973 à
Brive-la-Gaillarde, en Corrèze,
il est véritablement venu au
monde dix-neuf ans plus tard, à son entrée rue d’Ulm. Dès
le week-end d’intégration, le polard vire sa cuti avec le premier verre d’alcool de sa vie. Une cuite au kir dont il se souvient encore. Quelques gorgées sirupeuses ont suffi pour
le transformer en polochon vociférant qu’il faut porter dans
son lit. Pas dégoûté, il recommence : « Il m’arrivait même
parfois de tenir le bar », se souvient-il encore surpris de
••• l’autre aux états-Unis, lorsqu’il était à Atlanta : « L’université a fermé les sa propre audace. Fini les crises d’asthme et les mots d’excuse,
yeux. » Et reconnaît être payé tous les mois depuis 2009 pour un seul cours la santé du normalien devient miraculeusement excellente et
par an par l’université de Lyon-I. Depuis qu’il a été élu député et perçoit le restera. Il se refuse à interpréter cette métamorphose métacomme ses collègues une indemnité de 7 185,60 euros brut sans compter bolique: « Je ne suis pas doué en autopsychanalyse. » Toujours
les frais, il conserve malgré tout, en accord avec la direction de l’établisse- est-il qu’il pète la forme au point qu’il ne dort plus la nuit.
ment, la moitié de son salaire. Du donnant-donnant, il garde une rémunéra- Il gagne deux surnoms, « Marsu», pour Marsupilami, la création et la fac, grâce à la présence du médaillé Fields, grimpe dans le classe- ture sautillante, et «Vit la nuit ». C’est à cette époque également qu’il adopte son look. Il se laisse pousser les cheveux,
ment de Shanghaï. Bienvenue dans le nouveau monde.
Pourtant, devenir Cédric Villani n’était pas gagné. Enfant, il était malingre se cherche une identité. « J’ai vu une publicité dans le métro
et souffreteux, « pas du genre à sortir avec les copains ». « J’étais un garçon pour des costumes anciens, ça m’a plu, j’ai appris le numéro
très réservé, très souvent absent, malade. J’avais des angines, des bronchites, par cœur et j’ai appelé. Depuis, je m’habille comme ça. » Pas
des crises d’asthme, la maladie faisait partie de mon quotidien, alors je res- un jour où il ne porte le trois-pièces, par 40 °C en Afrique avec
tais à la maison. » Des heures à bouquiner des livres de vulgarisation scien- le président de la République, par grand froid à Paris ou chez
tifique dans son lit et à regarder des films : « Les livres et les films constituaient lui, en famille autour de la table du dîner. Pas un gadget, donc,
l’essentiel de mon rapport au monde. » Un jour, un médecin convoqué à son plutôt une seconde peau.Villani est un homme qui va au bout
chevet lui glisse à l’oreille : « Il y a des moments où ça va bien ? » De ces de ses idées. « Je fais beaucoup de choses par intuition, puis
années « d’anxiété permanente », Cédric Villani a gardé quelques traces : je continue par amour des règles qu’on se fixe à soi-même.
un regard qui part ailleurs quand on l’attrape, un léger balancement qui Quand on commence quelque chose, on continue. » « C’est
un choix stylistique, un choix éditorial pur et simple, comrythme parfois son corps d’avant en arrière quand il parle.
Ses parents craignent pour sa santé, mais l’isolement de l’aîné de la fratrie de mente son ancien directeur de campagne Thomas Friang. Il a
trois garçons ne les inquiète guère. Ils s’interrogent bien lorsqu’ils le voient se décidé de s’habiller comme ça et s’y tient. » Cet accoutrement
déguiser en Goldorak et mimer des combats pendant des heures dans le jardin est bien plus qu’une simple panoplie, c’est un moyen que l’ande la maison corrézienne, mais, bon, ils s’y font: enfant, ses bizarreries ne l’em- cien gosse renfermé a trouvé pour se rapprocher des autres ou
pêchent pas d’enquiller les 20/20 comme d’autres les heures de colle. « La pour amener à lui ceux qu’il n’ose pas aborder. « C’est comme
marge est étroite, dit-on, entre le génie et la folie», note Villani dans son livre. une colle tout autour de moi qui agrippe plein de choses,
Photos Paul Lehr pour M Le magazine du Monde — 17 février 2018
35
concède-t-il. L’araignée est un excellent “ice breaker”. Des coach, reconnaît-il. Je suis dans une démarche managériale, avec une volonté d’efinconnus me parlent grâce à ça. » « Il a compris que dans ce ficacité et de ne pas perdre de temps, avec les codes de l’entreprise tels que je les ai
monde il faut se distinguer, que les personnages qui marquent appris sur le tas.» Depuis son élection,Villani est sur tous les fronts à l’Assemblée
les esprits sont ceux qui ont un potentiel narratif très fort, nationale : mission sur les mathématiques, rendue publique en début de
observe Guillaume Klossa, fondateur d’EuropaNova, qui a semaine, mission sur l’intelligence artificielle pour le printemps, mission d’ininitié Cédric Villani à la politique avec son think tank. Il fait formation sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, mission sur les
les choses spontanément, mais a un sens du marketing excep- procédures de poursuite des évasions fiscales, présidence de l’Office parlementionnel ! » Tout ce que porte le député a une signification, une taire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). «Il a
histoire. Ce jour-là: une broche araignée offerte par un artiste un excellent sens politique, il se positionne sur des sujets porteurs d’avenir et en
macédonien rencontré à Skopje, une lavallière cadeau d’une cohérence avec son parcours», résume Guillaume Klossa.
amie, une montre donnée par un collègue américain, Du coup, on ne le voit guère en séance ni en commission. «Je suis dispensé »,
une écharpe blanc et noir à motifs araignée « confectionnée par explique-t-il sans artifice. Un traitement de faveur qui arrange tout le monde.
une femme et fan ». Au cou, il porte, sur une chaîne, une pièce Car, dans les rangs de La République en marche, on ne tient pas forcément à
excavée représentant Franco en fumeur de joints créée pour voir ce rationnel forcené trop souvent dans l’Hémicycle. Lors du débat sur la loi
lui par un artiste espagnol. Sur la tête, un chapeau qui lui vient sur la moralisation de la vie publique, il avait cafouillé, se prononçant contre le
de l’Académie des entrepreneurs de Budapest. « Toutes verrou de Bercy – ce monopole du ministère du budget en matière de pources choses veillent sur moi », assure-t-il en figeant un instant suites pénales pour fraude fiscale – alors que le gouvernement voulait le mainl’iris sombre de ses yeux.
tenir. «Je ne connaissais pas bien le sujet, explique-t-il aujourd’hui. Les arguC’est à Normal-Sup aussi qu’il se passionne pour la musique. ments n’étaient pas clairs. Il est évident qu’en politique on est amené à prendre
Bach, Brahms, Mahler, Beethoven, Prokofiev, Glass, tout son des positions contraires à ce que l’on pense, mais le minimum, c’est de comprendre
salaire passe dans l’achat de cassettes audio ou en places de la logique de la chose. Si on comprend, on peut suivre. Sur le verrou, ce n’était
concert. Plus tard, il se plongera dans la chanson française, des pas le cas, c’est pourquoi j’étais hésitant.» «On l’utilise parfaitement bien, estime
Frères Jacques à Brassens ou à Catherine Ribeiro. Il enchaî- sa collègue Amélie de Montchalin. Il est là où il est le meilleur. Ça ne sert à rien
nera ensuite avec les Beatles, les Beach Boys, Tom Waits. de le mettre dans l’Hémicycle pour l’étude d’un texte interminable. »
Depuis quelques années, il est dans sa phase métal sympho- Villani mesure bien les interrogations que peut susciter son statut particulier:
nique et rock progressif. Toujours avec la même manie: écou- « Si l’on n’est pas présent à l’Assemblée, on nous le reproche, on dit qu’on ne
ter et réécouter les morceaux des centaines et des milliers de fait rien. Pourtant, il y a une frustration à n’être là que pour faire masse
fois. Il assure que ça l’aide à réfléchir et à écrire. Comme alors que l’on peut être utile à autre chose. » Son avenir en Macronie, Cédric
il l’avait fait pendant la rédaction de sa thèse de 450 pages sur Villani jure ne pas y penser encore. « Toute ma vie s’est construite sur des
le comportement des milliards de milliards de particules qui évoluent en milieu
gazeux (on simplifie), il se
repasse un titre en boucle à
l’infini pour se concentrer sur
les nombreux dossiers dont
il a aujourd’hui la charge.
Cédric Villani semble tout à
son aise dans sa nouvelle
équation. « Macron correspond complètement à ce qu’il
cherchait, constate Guillaume
Klossa. Une force centrale, très
européenne, ouverte sur la
modernité, consciente des
enjeux industriels, des effets de
masse et du monde de l’entreprise.» La première fois qu’on
avait aperçu le député, c’était
au Bourbon, la brasserie pariGuillaume Klossa, fondateur du think tank EuropaNova.
sienne prisée des politiques,
située à quelques mètres de
l’Assemblée nationale, en
plein quartier des ministères.
En terrasse, Laurent Wauquiez, alors candidat à la présidence des Républicains, distillait ses confidences off à embranchements », explique-t-il en dessinant de ses longs bras un arbre dont
deux journalistes politiques chevronnés.À l’intérieur, le député les tiges partent dans tous les sens. Mais il ne faut pas le pousser bien longlançait sa mission sur l’intelligence artificielle avec une armée temps. Un poste de ministre ? « Le portefeuille de la recherche, ça aurait du
de jeunes spécialistes du numérique tapant frénétiquement sur sens. Être un jour dans l’exécutif après avoir tâté du législatif, ce serait
leurs ordinateurs. Le député LREM dirigeait cette première logique. Tout est possible… » Lorsque des jeunes lui demandent des conseils
séance de travail avec calme et efficacité : introduction, pour réussir, Villani leur sert toujours les mêmes recommandations (en trois
perspective, point 1, point 2, point 3, agenda, conclusion. Pas de points, cela va de soi) : « Un, ne vous mettez pas dans une case. Deux, soyez
parlottes inutiles. On s’était dit qu’on assistait là au choc toujours en mouvement et bougez dès que vous connaissez bien un sujet. Trois,
des cultures entre l’ancien et le nouveau monde, entre la poli- laissez une part importante de hasard dans votre carrière. » Un théorème
tique politicienne et le pragmatisme réformateur. «Je réagis en qui lui va comme une lavallière de soie.
“Il a compris que dans ce monde
il fallait se distinguer, que
les personnages qui marquent
les esprits sont ceux qui ont
un potentiel narratif très fort. Il fait
les choses spontanément, mais a un
sens du marketing exceptionnel.”
37
La culture
de la gagne.
En Suède, le club de football d’Östersund a réussi à se hisser
de la quatrième à la première division en quelques années.
Jusqu’à affronter Arsenal en Ligue Europa. Son secret?
Développer les performances des joueurs hors du terrain par
la culture et les arts : théâtre, danse, peinture, lecture… Une
stratégie qui détonne dans un milieu masculin et conservateur.
par
U
ne équipe de football,
enchaînant jetés,
et pas de
deux, dans une
adaptation moderne
du Lac des cygnes,
de Tchaïkovski.
L’image est irrésistible. Elle aurait pu rester
une simple anecdote, un petit coup de com’
sympathique pour briser la réputation d’une
discipline gâtée par l’obsession du fric et de
l’image. Sauf qu’à Östersund, en Suède, on en
est convaincu: c’est bien grâce à une approche
différente, fondée sur la culture, et au talent
de l’entraîneur britannique Graham Potter
que l’ÖFK (Östersunds Fotbollsklubb) est
parvenu à se hisser parmi l’élite du foot suédois. Embourbé en quatrième division, il y a
huit ans, le club s’est même qualifié pour les
seizièmes de finale de la Ligue Europa, la
« petite » Coupe d’Europe.
Le 15 février, le club devait ainsi accueillir
Arsenal et ses stars internationales sur la pelouse
synthétique de sa Jämtkraft Arena, avant un
match retour à Londres le 22.Une petite consécration, après avoir déjà battu Bilbao, Berlin et
Galatasaray. Quelques jours plus tôt, des
employés s’affairaient dans les gradins, pour y
dégager la neige, en attendant ce grand
moment. Un froid glacial s’est abattu sur la ville
de 50000 habitants,recouverte d’un épais manteau blanc. Dans cette ancienne cité militaire, à
400 km à peine au sud du cercle polaire, le seul
événement sportif notable de l’année était,
chassés
Anne-frAnçoise Hivert —
illustrations
Jim stoten
jusqu’à l’envol de l’ÖFK, une étape annuelle
de la Coupe du monde de biathlon.
L’histoire de l’ÖFK commence en 1996, quand
un groupe d’enthousiastes décide de créer une
équipe capable d’évoluer en Superettan, la
deuxième division suédoise. L’apprentissage
est rude: quatre ans plus tard, le club est relégué en quatrième division, et la direction
démissionne. Mais un homme, Daniel
Kindberg,ex-militaire et «serial entrepreneur»
local, arrive en deus ex machina. Et il décide de
fixer une barre encore plus ambitieuse, qui
semble alors un peu farfelue:la qualification en
Ligue des champions, soit la plus prestigieuse
compétition de clubs en Europe. Le quinquagénaire retrace la genèse de ce projet, dont il
assure qu’il n’en est qu’à ses débuts. « Nous
avons réalisé que, si nous continuions à faire comme
les autres, nous ne réussirions jamais.» Car le football, martèle-t-il, est « un milieu très conservateur». Les clubs européens sont formés dans le
même moule, dirigés par «des hommes, blancs,
hétéro, la cinquantaine, relativement aisés et
influents», dont il est lui-même l’archétype. La
seule variable est l’argent. Résultat: «Il y a une
corrélation de 93 % entre le budget des clubs et
leur classement ces dix dernières années. » En
2010, le chiffre d’affaires de l’ÖFK plafonnait à
3,5 millions de couronnes (350000 euros). Une
misère, dans ce monde-là, incompatible avec
les ambitions affichées.
La bonne idée, comme souvent, est arrivée de
là où personne ne l’attendait. Par l’intermédiaire d’une jeune femme brune et souriante.
Karin Wahlén se souvient très bien de son premier rendez-vous avec le nouveau président du
club, début 2011: «Il n’est pas venu.» Originaire
d’Östersund, cette patronne d’une agence de
communication de Stockholm est la fille de
Lasse Landin, un des cadres du club. Son père,
ancien enseignant, lui a transmis la passion du
foot et des livres.Elle parle de la culture comme
d’«une clé qui ouvre des portes et permet de se sentir
à sa place dans des endroits où, sans nom de famille
ni portefeuille bien garni, on ne serait pas à l’aise».
Elle obtient un deuxième rendez-vous. Cette
fois, Daniel Kindberg l’écoute attentivement.
«Comme j’étais convaincue qu’il me dirait non, je
n’étais pas stressée, raconte la jeune femme. Je me
suis mise à parler de Bourdieu, de l’importance du
capital culturel et comment nous allions nous en
servir pour gagner des matches. » Elle propose
d’emmener les joueurs voir des spectacles,
rencontrer des écrivains et des artistes. À sa
surprise, le patron de l’ÖFK accepte immédiatement. «Cela correspondait parfaitement à ce que
nous essayions de faire», explique-t-il.
Dans toutes les conversations, le même mot
revient, brandi en étendard : « eljest ». Cela
signifie «divergent» dans la langue régionale
du Jämtland et le concept ressemble à la
« disruption » chère à Emmanuel Macron.
Puisqu’il ne peut se payer les meilleurs
joueurs du championnat, le club opte pour
ceux qui ont «le meilleur potentiel de développement ». Pas seulement comme footballeur,
mais comme être humain: «Il faut que les types
soient bons, mais qu’ils s’ajustent bien aussi au •••
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
38
••• reste de l’équipe et à l’environnement », précise Brwa Nouri, capitaine de l’ÖFK et international irakien. Cet ex-joueur de l’AIK, un
des grands clubs suédois, est arrivé à Östersund en 2014, au terme d’un parcours chaotique marqué par un passage à vide et une
condamnation pour trafic de drogue.
mais que ça n’allait pas nous faire gagner des première division. Elle n’est pas étonnée :
matches», se souvient Joakim Castberg, prési- « C’est d’abord le travail des entraîneurs mais,
dent du club des supporteurs.
quand on mène un projet artistique, il faut regarder
Le soir de la première représentation, les au fond de soi-même, confronter ses peurs. Si vous y
joueurs font la fête : « On avait l’impression parvenez, vous pouvez être courageux, oser voir
d’avoir remporté une énorme victoire, témoigne grand. C’est ce qu’ils font.»
Lasse Landin.Hasard ou pas, alors qu’on n’avait En 2017, après avoir étudié la culture sami
obtenu qu’un seul point sur les cinq matches précé- (peuple autochtone autrefois improprement
dents, on s’est mis à gagner.» L’année suivante, nommé « lapon »), les joueurs ont terminé la
our encadrer cette équipe
l’équipe travaille avec l’artiste Kajsa-Tuva saison par un concert de rap, devant 2000 peratypique, Daniel Kindberg
autour d’un slogan, «La force à travers la diver- sonnes. «Vous imaginez, chanter en solo devant un
cherche un entraîneur hors sité», comme une réponse à l’extrême droite tel public à 52 ans, je n’ai jamais cru que je ferais
norme. Il le déniche sur les qui s’impose dans le paysage politique suédois. ça un jour », s’émerveille Billy Reid. « Après,
bancs de l’Université métro- Cette saison culturelle se conclut par une mani- entrer dans un stade et jouer devant 50 000 perpolitaine de Leeds, en Angleterre. Ancien et festation dans les rues d’Östersund, une sonnes, ce n’est pas compliqué, remarque Brwa
éphémère joueur de Premier League, Graham semaine avant les élections, et par la vente des Nouri. C’est juste du foot et je sais comment faire.»
Potter est alors âgé de 36 ans. Il entraîne œuvres réalisées par le club au profit de l’ONG Sur le terrain, le capitaine de l’ÖFK porte un
brassard aux couleurs de l’arc-en-ciel. Le club
l’équipe de foot de l’université et prépare un No One Is Illegal.
master en « leadership et intelligence émo- L’ex-défenseur Bobo Sollander, 32 ans, désor- est le premier en Suède à s’être fait certifier
tionnelle». Il débarque à Östersund en 2011, mais « coach social », parle d’« un voyage inté- LGBT-friendly par l’association suédoise
bien décidé à mettre fin à la «culture du blâme», rieur». Il se réjouit de tordre le cou aux idées RFSL. Cette année, les joueurs vont discuter
qu’il juge contre-productive. « À la place, il a reçues: «Beaucoup de footballeurs ont arrêté l’école de la «masculinité» et de ses normes: «Quand
créé une culture de l’apprentissage, qui met l’accent pour mener leur carrière et ils jouent aux jeux vidéo on est une équipe de vingt-cinq mecs, il est important
sur le développement de l’individu, le courage », sur leur temps libre, mais ça ne veut pas dire qu’ils de prendre conscience des structures de la société et de
résume Billy Reid, ancien manager du club sont tous idiots.» En 2015, ils reçoivent un joli nos responsabilités et devoirs, avant de parler de nos
écossais Hamilton Academical, devenu son cadeau : l’écrivaine nigériane Chimamanda droits», déclare Brwa Nouri.
assistant en 2014. Lui, qui a d’abord hésité Ngozi Adichie leur envoie un message vidéo, À Östersund, les succès de l’équipe font la
avant de s’exiler dans une ville où le mercure les remerciant d’avoir lu son livre Americanah fierté de la ville et de ses habitants. «Ma mère
peut facilement tomber au-dessous de moins dans leur club de lecture et les encourageant à de 70 ans, qui n’a jamais aimé le foot, a pris un
vingt l’hiver, n’a jamais regretté. Même quand
il a appris, deux jours après y avoir posé ses
valises, que l’équipe préparait une exposition
d’art pour la fin de la saison: «Moi qui n’avais
pas fait de peinture depuis l’école primaire !», s’esclaffe le jovial barbu.
Car, après les premières rencontres culturelles
organisées en 2012, l’ambition monte d’un
cran. «C’était super, on en sortait hypermotivé, mais
cela ne débouchait sur rien », constate Karin
Wahlén, promue depuis « coach culturelle» de
l’équipe. Lors d’une lecture, une écrivaine cite
une phrase de l’humoriste américain Jerry
Seinfeld affirmant que «les gens ont plus peur de
parler en public que de mourir ». Pour Daniel
Kindberg, c’est presque une provocation. Il
décide de faire monter ses troupes sur les
Brwa Nouri, capitaine de l’Östersunds FK
planches: «On pense que le foot, c’est passer le ballon, taper fort, courir, sauter haut. Mais ce qui
compte, c’est la prise de décision. Et moins vous êtes continuer. Ils ont aussi droit à un encadré dans abonnement à l’ÖFK et c’est grâce à elle que j’ai
stressés, plus vous pouvez être courageux et créatifs, le New York Times. Pourtant,les responsables du réussi à avoir un billet pour le match contre
trouver des solutions sur le terrain et être à votre club assurent qu’ils ne font pas ça pour la gloire. Arsenal», s’amuse le metteur en scène Martin
maximum. La culture nous offre cette plate-forme L’ÖFK a d’ailleurs refusé deux invitations à Johansson. Les Falkarna, le club de supporvenir danser Le Lac des cygnes sur de grandes teurs, est né en 2016. Il compte déjà 750 adhépour nous mettre en danger.»
L’activité théâtre devient obligatoire pour les scènes stockholmoises. Le seul objectif, rap- rents et se veut le reflet des valeurs défendues
joueurs, le staff et les jeunes de l’académie, pelle Karin Wahlén, est de «gagner des matches». par son équipe: «Chez nous, il n’y a ni ultras ni
même si certains y vont en traînant des pieds. Contactée fin 2014 pour monter ce ballet avec hooligans, mais juste des gens sympas qui aiment le
«Le pire qui pouvait leur arriver lorsqu’ils étaient l’équipe, la chorégraphe Maria Nilsson Waller, foot», résume Joakim Castberg. Une posture
à l’école était de se retrouver au tableau devant établie à Dublin, avoue avoir failli dire non face qui a le don d’agacer les autres supporteurs
toute la classe», raconte Lasse Landin. Quand à l’énormité du projet. Puis elle s’est laissé ten- suédois. Ces derniers moquent leur « côté
l’ÖFK parvient à se hisser en deuxième divi- ter après un voyage, par hasard, dans le même Bisounours » et n’y voient qu’une manière
sion, le début de saison est catastrophique. avion que les joueurs. Elle a commencé par de insolite de se faire de la pub. En tout cas,
«Le théâtre coûte trois matches d’affilée à l’ÖFK», l’improvisation, s’est inspirée des mouvements quelque 5000 habitants d’Östersund ont déjà
titre le journal local Östersunds-Posten. « On se sur le terrain pour nourrir la danse. Le spectacle pris leur billet pour le match retour, à Londres,
disait que ce programme était un sacré coup de pub, a pris forme. Cette année-là, l’ÖFK monte en face à Arsenal, le 22 février.
P
“Après être monté sur scène,
entrer dans un stade et jouer
devant 50000 personnes,
ce n’est pas compliqué.
C’est juste du foot et
je sais comment faire.”
Illustrations Jim Stoten pour M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Le gladiateur
de la laïcité.
Pas un jour ou presque sans qu’un de
ses Tweet ne suscitent la polémique.
Cofondateur du Printemps républicain,
mouvement qui se livre à une vraie guérilla
sur les réseaux sociaux, Laurent Bouvet
défend sa vision pure et dure de la laïcité.
Plus “Charlie” que “Charlie”, l’universitaire
venu de la gauche n’hésite pas à prendre
l’islam pour cible. Et alimente largement la
guerre des tranchées qui ravage son camp.
par
zineb dryef —
photos
marion berrin
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
41
Laurent Bouvet,
chez lui, à Paris,
le 9 février.
42
D’abord, avec un communiqué niant l’implication du Printemps républicain dans l’affaire Mennel. Ensuite, en exhumant sur Twitter un
article datant de 2009 dans lequel le journaliste de BuzzFeed s’interrogeait sur le 11-Septembre. L’affaire peut paraître picrocholine; elle
est caractéristique des procédés du Printemps républicain. Disqualifier
ses contradicteurs et fournir des flèches prêtes à l’emploi sur les réseaux
sociaux, nerf de la guerre du Printemps républicain. Il serait laborieux
de citer tous les faits d’armes du mouvement. Il y eut des conflits particulièrement violents avec Jean-Louis Bianco, le président de
l’Observatoire de la laïcité, et Nicolas Cadène, son rapporteur général,
accusés de n’avoir rien compris à la loi du 9 décembre 1905 concernant
la séparation des églises et de l’état en raison de leur supposée «complaisance» envers des associations confessionnelles (comme le Collectif contre l’islamophobie en France) ou prônant le dialogue interreligieux (Coexister).Avec Edwy Plenel et Mediapart, accusés notamment
d’avoir banalisé les propos de Tarik Ramadan. Avec Rokhaya Diallo,
militante antiraciste aux positions tranchées jugée trop communautariste. Avec les participants à un colloque sur l’islamophobie à l’université Lyon-II. Ces querelles ont fini d’abîmer toutes les forces en présence. La gauche dite « Marianne (ou Charlie) », qualifiée par ses
adversaires d’«islamophobe», face à la «gauche Mediapart», accusée
d’islamo-gauchisme. « Je n’aime pas ce mot », affirme le cofondateur
du Printemps républicain et désormais membre du Conseil des sages
de la laïcité. À peine installée, cette instance mise en place par le
ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer, pour «préciser la position de l’institution scolaire en matière de laïcité et de fait religieux »,
suscite des interrogations liées à sa composition hétéroclite. Y siègent
aussi bien des partisans d’une laïcité libérale comme Jean-Louis Bianco
et le philosophe Abdennour Bidar que ceux d’une laïcité stricte comme
la philosophe Catherine Kintzler, l’ancien président du Comité Laïcité
République Patrick Kessel et l’inspecteur général de l’éducation nationale Alain Seksig, proches du Printemps républicain.
«On ne cherche ni à cibler, ni à condamner, ni à censurer», assure Gilles
Clavreul,cofondateur du mouvement.Proche de ManuelValls,ce préfet
chargé par Gérard Collomb d’une « mission relative à la laïcité et au
respect des règles de vie en société» concède que c’est peut-être «l’impression » que certains de leurs sympathisants donnent sur les réseaux
sociaux. «Ce n’est ni le printemps laïc ni le printemps anti-islamo, même
si c’est difficile de sortir de cette image. » Lors d’une réunion avec les
’est par une citation de Machiavel que laurent Bouvet se présente sur
représentants des six principales religions au mois de décembre,EmmaFaceBook. « J’aime ma patrie plus que mon âme. » Une présentation
nuel Macron a lui-même parlé de « radicalisation de la laïcité » en
à la fois succincte et diablement bavarde tant ces quelques mots des- visant, sans les nommer, le Printemps républicain et Manuel Valls. Le
sinent à grands traits celui qui les emprunte : un esprit rompu à la président de la République a aussi qualifié d’«erreur funeste» le fait de
philosophie politique, résolument républicain et farouchement vouloir, «en parlant de la laïcité, parler du seul sujet de l’islam». Deux
laïque. Sur Twitter, pour se raconter, il a choisi une pensée de Marc semaines plus tard, le 6 janvier, le mouvement a organisé un grand raout
Aurèle : « Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est d’éviter de aux Folies-Bergère intitulé «Toujours Charlie! De la mémoire au comleur ressembler. » Là, le mystère demeure entier tant le compte de bat» qui a essentiellement porté sur l’islam. L’événement a rassemblé
Laurent Bouvet, qui enregistre 16 600 messages postés depuis sep- le Tout-Paris des « défenseurs de la laïcité » ou d’une certaine conceptembre 2009, une moyenne de cinq par jour, ressemble à ceux de tion de la laïcité (élisabeth Badinter, Caroline Fourest, Pascal Bruckner,
Brice Couturier, Sonia Mabrouk, Manuel Valls…).Aucun contradicteur
certains de ses adversaires, entre véhémence et chicaneries.
Depuis qu’il a fondé le Printemps républicain en 2016, une association n’était invité.À ceux qui l’accusent de jouer avec le feu, Bouvet répond:
«visant à promouvoir le commun et la laïcité dans le paysage politique «Qu’ils remplissent un théâtre de 2000 places, qu’ils organisent une jourfrançais», pas une semaine ne s’est écoulée sans que ce professeur de née de débats de qualité avec une trentaine de personnalités, et on en
théorie politique à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines reparle. » À l’exception de ce rassemblement très médiatisé, le Prinne se trouve embarqué dans l’une de ces polémiques indébrouillables temps républicain, en près de deux ans d’existence, n’a pourtant rien
sur l’islam qu’il subit autant qu’il les provoque. Dernière en date : produit d’autre que des polémiques sur Twitter.
l’affaire Mennel. Cette chanteuse de 22 ans a dû se résoudre à quitter Hors réseaux sociaux, Laurent Bouvet, 50 ans, s’exprime avec calme et
«The Voice» après que des internautes ont exhumé des posts Facebook affabilité. Il assume la violence du débat car il s’est engagé dans un
dans lesquels, après les attentats de Nice et de Saint-étienne-du- « combat idéologique contre l’islamisme, comme il y eut des combats
Vouvray, elle déclare: «Les vrais terroristes, c’est notre gouvernement.» idéologiques contre le communisme ou contre le nazisme ». Cela induit
Mis en cause par une enquête du site BuzzFeed sur les origines de que ceux qui ne le combattent pas sont soit naïfs, soit complices.
« l’emballement qui a précipité le départ de la chanteuse », Laurent « Laurent Bouvet est un lanceur d’alerte, s’enthousiasme Manuel
Bouvet, qui la jugeait injuste à son égard, a réagi en deux temps. Valls, il ne laisse rien passer sur les réseaux sociaux. » Dans son bureau
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
de l’Assemblée nationale, l’ancien premier ministre égrène leurs
« victoires politiques » : avoir soutenu les femmes qui ont dénoncé
Tarik Ramadan ; avoir déterré les Tweet antisémites du chroniqueur
Mehdi Meklat ; avoir dénoncé les « dérives » du syndicat SUDéducation 93 qui a parlé de « racisme d’État » ; avoir dévoilé « l’aveuglement de l’Observatoire de la laïcité qui n’observe rien et prétend
qu’il n’y a pas de problème avec la laïcité ». Depuis la naissance du
Printemps républicain, Valls affirme ne plus se sentir seul à mener le
« combat de (sa) vie ». « Nous avons relevé le gant de ce combat pour
la République et la laïcité. Bouvet porte haut les couleurs de la
République. » Les deux hommes, devenus proches après les attentats,
vont contribuer au think tank que s’apprête à lancer Gilles Clavreul
en mars, et qui sera présidé par Jean Glavani: L’Aurore, en hommage
à Clemenceau, le modèle de Valls, sera un laboratoire d’idées « républicain et progressiste ». « Ce ne sera pas l’écurie de Valls, précise
Bouvet. J’apprécie son intransigeance, mais je ne suis pas d’accord avec
qu’on avait déjà vu à la télévision. Il ajoute: «Non pas que ce soit important d’être passé à la télé. Seulement, je me dis que ce sera plus facile pour
mes enfants. » Interrogé sur son épouse, Astrid Panosyan, directrice
générale au groupe immobilier Unibail-Rodamco, conseillère
d’Emmanuel Macron à Bercy et cofondatrice d’En Marche!, il précise
qu’ils observent une stricte séparation de leurs vies privée et publique:
«Macron, c’est son travail, c’est son histoire à elle.» Il s’en tient donc à
distance. De ses années au sein du PS, Bouvet n’éprouve aucune nostalgie – «c’était déjà la chute» –, mais il raconte sans déplaisir ses débuts
à la section du 12e arrondissement de Paris, les congrès, l’UNEF-ID, les
petits boulots à la mutuelle étudiante de Rennes (où il croise Benoît
Hamon). En parallèle, Bouvet poursuit une carrière universitaire prometteuse. En 1993, il fait la rencontre de sa vie : l’historien Pierre
Rosanvallon sera le directeur de sa thèse sur la nouvelle question identitaire américaine. Ses recherches le mènent à l’université de Chicago,
où il croise l’historien François Furet, «qui se sent un peu seul», puis à
Princeton, où le surprend au printemps 1997 la nouvelle de la dissolution de l’Assemblée par Jacques
Chirac. Il a 29 ans. Ses amis accèdent
aux responsabilités. C’est la grande
époque de la bataille des idées entre
Tony Blair, Gerhard Schröder et
Lionel Jospin. Bouvet relance alors la
revue théorique du Parti socialiste
mais refuse de travailler avec
Hollande au premier secrétariat («il
n’y avait que Le Foll ») pour privilégier sa carrière d’enseignant.
« La place de Bouvet au PS était
hybride, se souvient Laurent Baumel,
ancien député et proche de lui à
l’époque. Son intégration était très
forte dans le Parti, mais il n’a pas
fait de politique. Il avait un côté intellectuel organique du PC.»
En 2001, Bouvet, qui navigue entre
différents think tanks et revues, son
dada, devient secrétaire général de
La République des idées. Cet atelier intellectuel dirigé par Rosanvallon publie la revue La Vie des idées et une collection de livres au
Seuil. En 2002, lorsque Bouvet découvre le manuscrit Le Rappel à
l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, de Daniel Lindenberg, le texte lui fait l’effet d’un uppercut. Il est scandalisé par la
démarche de l’historien qui, dans ce livre, dénonce la dérive réactionnaire de nombreux intellectuels : Taguieff, Manent, Gauchet, Finkielkraut… « Je comprends que ce livre acte la fin de la gauche antitotalitaire française. Je dis à Rosanvallon que la mission de
La République des idées n’est pas de faire la liste de la mauvaise
pensée, des sociaux traîtres, des hyènes dactylographes, comme le faisaient les communistes que la gauche anti-totalitaire combattait dans
les années 1950. » La rupture avec Rosanvallon est définitive. L’historien, qui garde le souvenir d’un « très bon étudiant » doté d’une
« très bonne capacité d’analyse », fait une autre lecture de cet épisode.
« Il a pris prétexte de l’affaire Lindenberg pour masquer une divergence qui n’était pas à son avantage : il a préféré être sur le devant de
la scène comme auteur d’essais plutôt que de livres de fond. Or, ce n’est
pas mon métier : mon métier est la production intellectuelle. »
À la même époque, autour de Bouvet et d’autres trentenaires du PS,
dont Laurent Baumel et Emmanuel Maurel, se constitue un petit
collectif opposé à la parité par crainte que « les trentenaires socialistes
de sexe masculin » se voient privés de places au profit de femmes.
Libération tire le portrait cruel et ironique de ces socialistes •••
Laurent Bouvet s’est engagé,
dit-il, “dans un combat idéologique
contre l’islamisme, comme
il y eut des combats idéologiques
contre le communisme ou contre
le nazisme”.Cela induit que
ceux qui ne le combattent pas
sont soit naïfs, soit complices.
lui sur l’interdiction du voile à l’université. » Comme Valls, « Bouvet
a acquis la conviction que l’identité est le sujet crucial aujourd’hui,
observe Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation JeanJaurès qui a rencontré Bouvet au cours des années 1990. C’est un libéral de gauche qui est allé vers un républicanisme traditionnel.»
Laurent Bouvet est né à la vie politique en 1986, l’automne des grandes
manifestations contre le ministre de l’enseignement supérieur Alain
Devaquet. Il a tout juste 18 ans, et rien de commun avec ses camarades
de Sciences Po, ces jeunes gens en loden qui s’émeuvent en cette rentrée de la suppression du vestiaire de la Péniche (le hall de l’établissement).Trente ans après, il n’en revient toujours pas: «On a cessé de leur
prendre leur manteau à l’entrée de l’école et pour eux, c’était réellement
un enjeu.» Il découvre la politique auprès d’une poignée d’étudiants
qui, comme lui, ne sont «personne». Car Bouvet a grandi en banlieue,
dans le Val-de-Marne. «Banlieue banlieue», précise-t-il comme pour
invoquer l’image précise d’un paysage de béton et de tours plutôt que
de quartiers résidentiels noyés dans la verdure. Il a été baptisé avant de
cesser, adolescent, d’aller à l’église. «La foi ne m’intéresse pas. Pas plus
que l’ésotérisme.» Il ne s’étend pas, consent à peine à préciser que son
milieu était «très modeste», que ses parents n’ont pas fait d’études. Ce
n’est pas un motif de honte ni de fierté, c’est comme ça. Il y a tout de
même cet étonnement qui le traverse encore quand il parle à un président de la République ou qu’il reçoit des personnalités en vue à sa table.
Il se dit que ce n’est pas commun, ses parents ne connaissaient personne
44
••• « jeunes et contents d’eux ». Arrivés à ce stade de l’article, vous
vous demandez peut-être où sont les femmes. Il n’y en a pas. Ou
peu. Les amitiés professionnelles de Bouvet – ce n’est pas le cas
dans sa vie personnelle – sont d’abord masculines, reflet de ces
décennies où les femmes sont empêchées d’accéder aux postes à
responsabilité. « Je n’y avais jamais réfléchi », admet Bouvet. Son
goût des collectifs l’amène à cofonder, dix ans plus tard (il a quitté
le PS après la défaite de Ségolène Royal), la Gauche populaire en
réaction à un rapport de Terra Nova recommandant aux socialistes
de se rapprocher des minorités pour remporter la présidentielle. La
Gauche « pop » plaide au contraire pour la reconquête des catégories
populaires et s’inquiète de la célébration d’un multiculturalisme
jugé destructeur pour la cohésion républicaine.
Le 7 janvier 2015 marque la bascule. Alors qu’il signe les dédicaces
de son dernier ouvrage, L’Insécurité culturelle, dans les locaux de
Fayard, son attachée de presse accourt. Il se passe quelque chose à
Charlie Hebdo. Ce qu’il entend dans les jours qui suivent les attentats
l’inquiète. « Les “je ne suis pas Charlie”. Les justifications : le terroriste perçu comme une victime de l’islamophobie, de la situation
sociale, du racisme d’État… Je ne conteste pas les multicausalités du
terrorisme, je constate qu’il y a un non-dit : l’islamisme est une idéologie globale fondée sur la religion. »
Le monde lui paraît angoissant («je ne parle même pas de la question
climatique qui réglera peut-être la question »), l’avenir piégé par les
« sommations identitaires grandissantes » (féministes, religieuses,
raciales), la France menacée par l’islamisme et par le déni de ses dirigeants. Mais, chez lui, point de nostalgie ou de mélancolie française. «Je
ne pense pas comme Finkielkraut que tout est foutu et qu’il faut remettre
les Arabes à la mer.» Il nuance: «En réalité, il est plus gentil que ça. Mais
lui ou Zemmour, ce n’est pas ma famille.» Les choses se gâtent entre lui
et la gauche. «Je deviens le Cassandre qui fait chier tout le monde», dit-il.
Laurent Baumel ne le fréquente plus que de loin en loin, « sans être
fâchés» : «Pour moi, la question centrale demeure sociale et économique.
Lui a fait de l’identité sa question centrale. » Son ancienne famille
demeure circonspecte face à cette obsession singulière chez un homme
de gauche, qu’il expose régulièrement dans le FigaroVox, site d’opinions marqué très à droite. Il s’apprête aujourd’hui à rejoindre Régénération, une revue qui sera dirigée par Alexandre Devecchio (journaliste
au FigaroVox). Sa signature y côtoiera celle de Mathieu Bock-Côté,
sociologue québécois, souverainiste et conservateur. Il ne voit pas où est
le problème: «Je vais partout où on m’invite, sauf au FN.»
D
Chez lui, point
de nostalgie ou de
mélancolie française.
“Je ne pense pas
comme Finkielkraut
que tout est foutu
et qu’il faut remettre
les Arabes à la mer.
En réalité, il est plus
gentil que ça. Mais
lui ou Zemmour, ce
n’est pas ma famille.”
«Je suis donc devenu un concept?», s’amuse Jean Baubérot. L’historien
aimerait bien débattre avec Bouvet qu’il «estime». Il ne l’a croisé qu’une
fois, brièvement, au printemps 2017, lors d’une réunion organisée par le
candidat Macron à l’Institut Marc-Sangnier, au 34 boulevard Raspail, là
evenu suspect pour une partie de la
où se trouvaient les locaux du Sillon, ce mouvement progressiste qui
gauche, Bouvet a lui-même recensé les
avant la loi de 1905 cherchait à réconcilier le catholicisme et le régime
« raciste », « islamophobe », et autres républicain. « Ce que je connais le mieux de Bouvet, c’est son livre sur
« lepéniste de gauche » dont on le qua- l’insécurité culturelle: un pavé dans la mare qui avait de la tenue. Mais
lifie. Philippe Portier, historien et il comportait une erreur importante sur la définition de la loi de 1905:
sociologue des religions, en désaccord elle ne relègue pas la religion à l’espace privé. » Il déplore surtout la
avec la conception de la laïcité du démarche «maccarthyste» totalement contre-productive du Printemps
Printemps républicain, le distingue républicain: «Ils tendent à créer des réactions identitaires virulentes.»
toutefois de l’extrême droite. « Nous Laurent Bouvet suscite aussi la défiance parmi ses pairs. Le sociolon’avons pas affaire à la même conception de la laïcité. Celle du gue Olivier Fillieule l’a récemment pris à partie sur les réseaux
Printemps républicain est issue des Lumières françaises, marquée par sociaux : « Cyril Hanouna de la science politique française», « déshonl’idée de raison. Pour Marine Le Pen, elle est liée à un héritage chrétien neur de (notre) profession », « clown triste ». Laurent Bouvet admet
commun. Au bout du compte, il y a dans les deux cas une exaltation une part de responsabilité (« je peux être un peu frontal »), mais il croit
y déceler de la jalousie. « Ils ne publient pas grand-chose, ils aimede l’identité. » Et une obsession commune pour l’islam.
Bouvet tient l’historien Jean Baubérot – plume de François Mitterrand, raient bien avoir plus de 300 abonnés sur les réseaux sociaux. Ils sont
il est l’auteur d’une vingtaine de livres sur la laïcité – pour responsable gentils de me faire la leçon, mais ils ne sont pas tous Prix Nobel. Si c’est
de la popularisation d’une laïcité libérale qu’il combat au nom de la pour faire un livre qui a 250 acheteurs et 3 lecteurs, ça ne m’intéresse
« liberté républicaine ». La « baubérisation de la laïcité», soupire-t-il. pas. » Bouvet se tient aujourd’hui à distance du milieu académique,
Photos Marion Berrin pour M Le magazine du Monde — 17 février 2018
sèche les colloques et snobe les revues scientifiques. « Accepter de
descendre dans l’arène est difficile. Beaucoup d’universitaires ont peur
de se commettre. J’assume un véritable engagement intellectuel dans la
société. Je suis ce que l’on appelle aux États-Unis un “public intellectual”. » Mais qu’a-t-il donc produit sur la laïcité? « Je prépare un livre
sur la question politique soulevée par la laïcité, répond le politiste. Je
n’écris pas des livres tous les trois mois comme Alain Minc. Je ne suis
pas Thomas Guénolé [le politologue proche des « insoumis »]. Je travaille, moi. » Il ajoute qu’il se fiche de la reconnaissance de ses pairs.
Les seuls avis qui comptent sont ceux de ses maîtres. Entre autres,
Gauchet, Furet et Rosanvallon. Marcel Gauchet publie Bouvet.
François Furet est mort. Rosanvallon : « Finalement, Laurent Bouvet
n’a réussi ni sa carrière politique ni à devenir un intellectuel vraiment
marquant. Il a progressivement défendu des positions républicaines
un peu intégristes. Bien que ses livres soient intéressants dans leur
genre, plutôt vifs et alertes, ce sont des livres d’intervention que
pourraient écrire des journalistes de talent. »
En 2013 déjà, il a dû faire face à une sérieuse déconvenue dans le milieu
universitaire. Pressenti pour diriger le centre de recherches de Sciences
Po (Cevipof), Laurent Bouvet en est finalement écarté. Les raisons sont
diverses, mais son agitation sur les réseaux sociaux a pesé. «Au fond, ça
n’a pas facilité la tâche, se souvient Pascal Perrineau, l’ancien directeur.
Il y a pu y avoir interférence entre un dossier scientifique impeccable et des
Tweet qui ont pu prendre à rebrousse-poil une partie de la communauté.»
«Il a été meurtri, se souvient l’ancien directeur du Service d’informations du gouvernement Philippe Guibert, avec lequel il s’est brouillé.
D’autant qu’en 2013 la culture Terra Nova était prégnante chez les
dirigeants socialistes. Il a pu se sentir doublement rejeté. Son besoin
d’exister, au sens intellectuel du terme, l’a amené à faire le choix des
réseaux sociaux. Or, les réseaux sociaux accentuent la radicalité.» Bouvet, intellectuel prometteur, se serait donc abîmé en s’autoradicalisant
sur Twitter? La thèse séduit tant ses amis que ses adversaires qui tous
louent ses qualités intellectuelles mais regrettent son goût prononcé
pour le baroud. «Il a tendance à privilégier la polémique au détriment
de l’approfondissement de ses propres concepts» (Laurent Baumel). «Il a
une propension à aligner les formules assassines qui l’isolent » (Gilles
Finchelstein). «Je ne ferraille pas toute la journée sur Internet, conteste
Bouvet. J’ai conçu et développé un usage qui maximise ma présence sans
que j’aie besoin d’y consacrer beaucoup de temps.» Il aime la discussion
entre citoyens qui s’y établit et assume le «côté gladiateur du combat
politique, avec ce que cela implique de dureté et de violence ». Sur une
question aussi sensible, Jean Baubérot croit peu aux vertus des jeux du
cirque et préfère rappeler cette formule d’Aristide Briand, le père de la
loi de 1905 : la «laïcité de sang-froid».
Duc
verem querfen
ihilibus cuperfec
opte con terisqua
dium sestorum
dum iam movius
cuperraverbi
popos cerem,
delmare.
47
Vaches à lait.
Elle est loin l’époque de la traite à la main et de l’herbe fraîche.
Bovins génétiquement “améliorés”, exploitations high-tech,
robotisation en série… C’est une industrie laitière où la science
ne cesse de repousser les limites que dévoile Nikita Teryoshin
dans sa série “Hornless Heritage”. De 2014 à 2017, le photographe
a sillonné l’Allemagne à la rencontre de ces “turbo-vaches”
créées pour produire encore et toujours plus.
photos
Nikita teryoshiN —
texte
thomas Wieder
Une vache
holstein
préparée pour
la 44 e édition
du Schau der
Besten, la plus
importante
compétition
d’éleveurs
d’Allemagne,
à Verden,
en 2017.
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
initiative inattendue : la
Fondation Bill et Melinda Gates a
adressé un chèque de 40 millions de dollars (32 millions
d’euros) à l’Alliance vétérinaire
mondiale pour le bétail
(GALVmed), située en écosse,
spécialisée dans la recherche
sur les vaccins et la génétique.
Le but: créer une vache «quatre fois plus productive avec la
même espérance de vie », a expliqué l’homme d’affaires
américain dans un discours à l’université d’édimbourg. Une
vache qui, parce qu’elle serait aussi capable de résister à de
fortes chaleurs, pourrait contribuer à lutter contre la malnutrition en Afrique, l’un des combats du fondateur de Microsoft.
En tant que telle, l’idée n’est pourtant pas révolutionnaire.Voilà
déjà des années que la science est venue donner un coup de
pouce à l’industrie laitière pour que celle-ci puisse augmenter
ses capacités de production. Par exemple, en permettant de
donner naissance à des vaches sans cornes (hornless cows).
«Hornless Heritage», c’est précisément le titre de la récente
série photographique de NikitaTeryoshin,qui s’est plongé dans
le monde de l’industrie laitière allemande.
Débutée au salon Agritechnica de Hanovre, en 2014,
l’enquête a duré trois ans. Trois ans pendant lesquels le
photographe, né en 1986 en URSS, diplômé de l’université
des sciences appliquées de Dortmund, où son travail a été
supervisé par le photographe allemand Wolfgang Zurborn et
le professeur Dirk Gebhardt, et installé aujourd’hui à Berlin,
a sillonné plusieurs Länder allemands pour aller à la rencontre de ces « turbo-vaches », comme on les appelle parfois.
Il savait déjà, bien sûr, que les photos qu’il allait réaliser
n’auraient « rien à voir avec celles des publicités qui nous font
croire que le lait que nous buvons est produit par des vaches
qui paissent tranquillement dans des prés sur fond de collines
verdoyantes ». Il n’imaginait pas, toutefois, le niveau de technicité atteint par l’industrie laitière aujourd’hui. « J’ai été
impressionné par le degré de robotisation de la production.
Je n’imaginais pas toutes ces machines. On est là dans un
univers ultramoderne où tout est fait pour essayer de produire toujours plus. » D’où ces vaches sans cornes : « Comme
ça, elles ne se blessent pas les unes les autres, ça fluidifie la
chaîne de production. »
Nikita Teryoshin l’assure, son projet ne vise pas à « dénoncer » un système, juste à « montrer » une réalité. Et à rappeler
que, si une vache produit aujourd’hui environ 8 000 litres de
lait chaque année (trois fois plus qu’en 1950), il n’y a pas de
hasard. Une réalité qui n’est pas, cependant, la norme. « Il
existe des alternatives, des modèles de production plus respectueux des animaux, où ceux-ci ont davantage d’autonomie.
C’est aux gens de choisir ce qu’ils veulent consommer », dit-il,
même s’il reconnaît que, pour sa part, ce reportage lui a
coupé toute envie de boire du lait.
Nikita Teryoshin
F
in janvier, la BBC a révélé une
49
Page de
gauche, la
ferme d’un
producteur de
lait bio, près
de Münster,
lors de la Journée mondiale
des produits
laitiers,
en 2017.
Ci-contre,
un éleveur
camoufle les
blessures de
sa vache avec
de la peinture
pour voiture,
afin de faire
monter les
enchères, lors
d’une vente
à Krefeld,
en 2016.
Ci-dessous,
Lady Gaga,
star lauréate
de plusieurs
prix, juste
avant d’être
couronnée
Miss Schau
der Besten,
en 2016.
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
Nikita Teryoshin
50
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Page de
gauche,
une jeune
éleveuse et sa
championne,
lors de la
remise des prix
du 43 e Schau
der Besten.
Ci-dessus, une
démonstration
de traite
robotisée de
centaines
de vaches au
salon EuroTier,
à Hanovre,
en 2016.
Ci-contre,
vue au
microscope de
sperme frais
issu d’un stock
de taureaux
pour le
contrôle
qualité de
la station
d’insémination
de Borken,
en 2016.
Ci-dessous,
écorché de la
vache Heidi,
exposé dans
une salle de
conférences
de l’Université
libre de Berlin,
en 2017.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Nikita Teryoshin
53
Ci-dessus,
miniature
d’une laiterie
automatisée
d’un fabricant
néerlandais
de robots de
traite rotatifs
high-tech, au
salon EuroTier,
en 2016.
AFCAE& BNPParibasprésentent
Du
21février
au
6mars
2018
Projections,
animations,
avantpremières,
pour partager
le plaisir
du cinéma dans
les salles
Art et Essai
La Ronde des couleurs
Des trésors plein ma poche
Le Grand Méchant Renard
et autres contes • Un conte peut
en cacher un autre • Coco
Paddington 2 • Zombillénium
Cadet d’eau douce • La Vallée
des loups • Lou et l’île aux sirènes
Agatha, ma voisine détective
Willy et les gardiens du lac
Le Voyage de Lila • Croc-Blanc
3,50€
chaque séance
pour tous
avec le PASS
dans
Télérama
ou sur
telerama.fr
55
Porcelaine fine
à la cendre d’os
et de bois, par le
studio Nendo pour
la marque Zens.
Le grand bond en avant
du design chinois.
Zens
jugé contre-révolutionnaire pendant la révolution culturelle, le design made in china
retrouve ses lettres de noblesse sous l’impulsion d’une nouvelle génération d’artisans.
et part à la conquête de l’occident, porté par l’état et une économie dynamique.
par
Marie Godfrain
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
Q
ui a dit que le
made in china
était Forcément Produit
en usine et de
Piètre qualité ? Depuis
En haut, applique en jade
rose conçue par MVW.
Ci-dessus, service à thé Qiao
en porcelaine et bambou
signé Shang Xia. Ci-contre,
mobilier de bar Neri & Hu
de la maison Stellar Works.
esthétique n’est jamais gratuit :
les tasses Zens sont ornées
de chrysanthèmes portebonheur, et le service à thé
en bambou et porcelaine de
la maison Shang Xia est un
hommage rendu à la dynastie
Song (du xe au xiiie siècle).
Précurseure en France, cette
marque d’artisanat chinois
contemporain lancée par
Hermès en 2010 a bénéficié
d’un contexte très favorable :
l’année précédente, la consommation des ménages a
explosé, consacrant le pays
comme patrie de consommation de masse. À l’époque,
le designer Thomas Dariel
venait de s’expatrier à
Shanghaï, où il a fondé Maison
Dada. « En France, les perspectives étaient bouchées, tandis
qu’en Chine rien n’existait dans
le domaine du design, se rappelle-t-il. On pouvait facilement
se faire une place… L’artisanat
– pourtant millénaire dans ce
pays – était également sinis-
tré. » Et ce depuis la Révolution
culturelle (1966-1976), qui
décréta l’artisanat contre-révolutionnaire. « Les enfants des
réfugiés politiques chinois ont
grandi et étudié en Occident.
Aujourd’hui, ils reviennent
à la faveur du dynamisme
économique. Parmi eux, il y a
pas mal de designers qui montent leur studio. »
Depuis cinq ans, l’État les
accompagne par le biais d’un
plan national d’aide à l’industrie créative. « Un premier
musée du design a ouvert
à Hangzhou il y a quatre ans,
un second vient d’être inauguré à Shenzhen, les Design
Weeks se multiplient sous l’impulsion du gouvernement, qui
distribue aussi des bourses et
multiplie les cursus… La Chine
compte désormais
500 000 étudiants en
design ! », précise Morgan
Morris, responsable du hall
Design de collection à la foire
Design Shanghai, dont
la cinquième édition aura lieu
du 14 au 17 mars.
Ces jeunes designers profitent
aussi de l’ouverture progressive du pays. « L’année dernière,
il s’est construit cinquantequatre hôtels de luxe
à Shanghaï », rappelle Yuichiro
Hori, fondateur de la maison
Stellar Works, spécialisée dans
le meuble de belle facture
pour l’hôtellerie. Ce Japonais
s’y est installé en 1999, appâté
par ce territoire vierge et une
main-d’œuvre bon marché. Il a
inauguré un showroom à Paris,
en janvier 2017, et s’apprête à
en ouvrir un autre à Londres.
Parmi les créateurs qui ont
dessiné sa dernière collection,
les incontournables Neri&Hu,
dont la liste des nouveautés
qui seront présentées au Salon
du meuble de Milan, en avril,
est impressionnante – vingtneuf tapis, lavabos, lampes,
canapés… Il faudra désormais
compter avec la créativité
chinoise.
Shang Xia. Taran Wilkhu. Hervé Lewandowski
cet
automne, le design chinois
débarque en Europe, et on est
loin des bibelots en bambou et
autres chaises en mauvais
plastique. Pour s’en convaincre,
il suffit de jeter un œil aux porcelaines épurées exposées en
vitrine de Zens, rue de Condé,
dans le quartier de l’Odéon,
à Paris. Méconnue en France,
cette enseigne est l’un des
principaux représentants de
l’art de vivre chinois : elle
compte une vingtaine de boutiques implantées dans les
centres commerciaux les plus
luxueux de Pékin, Canton,
Shanghaï ou Shenzhen. Déjà
présente à Londres, Milan et
Amsterdam, elle ouvrira une
seconde boutique à Paris d’ici
à la fin de l’année. Autre valeur
montante, le studio Neri&Hu
multiplie la conception d’objets
et le développement de projets
d’architecture intérieure en
Europe, et vient de développer
une collection de petit mobilier
avec l’Italien Poltrona Frau.
« Notre génération a des responsabilités : nous devons montrer au monde la pertinence du
made in China en travaillant
avec des matériaux naturels et
des artisans talentueux », estiment Lyndon Neri, 53 ans, et
Rossana Hu, 50 ans.
Le style chinois se caractérise
par des lignes épurées, des
jeux de matériaux, des ornements discrets et une symbolique très forte inspirée des
principes du feng shui : chaque
objet de la vie courante est
chargé de sens. « Les Chinois
savent jouer subtilement avec
ces détails que l’on ressent plus
qu’on ne les voit », avance
Virginie Moriette, du duo
franco-chinois MVW, dont le
travail est exposé à la galerie
parisienne BSL. Aucun détail
57
fétiche
Du grand art.
Si l’on s’en tient à sa traduction littérale, le terme
japonais « bonsaï » désigne « une plante cultivée
dans un pot ». Un arbre miniature, en réalité, qu’il
convient d’élever avec patience et méticulosité :
taille des bourgeons, modelage des branches,
régulation de la quantité d’eau, contrôle des conditions d’ensoleillement… Sa culture exige un tel
soin qu’au Japon elle n’est pas considérée comme
un passe-temps, mais comme un art traditionnel,
qui s’expose d’ailleurs chaque année au Musée
d’art métropolitain de Tokyo. Sachant cela, pas
étonnant que le bonsaï impressionne, voire décourage, les mains vertes occidentales. Pour les aider
à l’apprivoiser, la marque Grow It vend des kits
contenant des sachets de graines, des pots de
culture, des disques de compost, ainsi qu’un guide
d’instructions. De cette façon, plus d’excuse : un
peu de discipline, et une élégante « plante cultivée
dans un pot » poussera à la maison. C.Ae.
Kit de plantation pour bonsaï, Grow it, 16,95 €.
www.lavantGardiste.com
17 février 2018 — Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Laëtitia Leporcq
58
variations
Poids plume.
Du jean à la robe noire en passant par la chemise blanche, les
vêtements intemporels, regroupés sous le terme générique de « basiques »,
s’enrichissent rarement d’un nouveau venu. C’est le cas de la fine doudoune.
À l’origine portée sous un manteau pour son côté pratique (tenir chaud
sans prendre de place), elle est devenue un incontournable du vestiaire.
Le fait qu’elle soit désormais déclinée par plusieurs marques, du haut
de gamme au plus accessible, explique sa canonisation. V.Ch.
De gauche à Droite, DouDoune en plume et Duvet, 150 €, Jott. Justoverthetop.com
DouDoune bomber en nylon, 590 €, herno. www.herno.it
sous-DouDoune Duvet et plume, 155 €, iKKs. www.iKKs.com
DouDoune respirante en nylon lustré , 199 €, geoX. www.geoX.com
Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Laëtitia Leporcq — 17 février 2018
posts et postures
#fitspo.
Les accros des réseaux sociaux ne cessent
de mettre en scène Leur vie à coups de
hashtags et de seLfies, Lançant La tendance
(ou pas). cette semaine, Les muscLes saiLLants.
par
Carine Bizet —
illustration
vo u s vo u L e z ê t r e e n
Instagram vous montre
comment avec son hashtag fitspo
(«inspiration fitness», en français
moderne). On est moins dans l’esprit yoga bidule-régime crudéprime que dans une bonne
vieille ambiance «Véronique et
Davina » (les millennials n’ont
qu’à googler). Les modèles de
#fitspo prônent la culture de la
force et du muscle mais aussi un
mode de vie un peu déroutant.
Ainsi, il faut apprendre à poser
#fitspo, soit de trois quarts : la
fesse vers l’avant, la jambe légèrement pliée, main sur la hanche
pour bien montrer les muscles du
bras.À ne pas confondre avec une
posture de yoga imaginaire qui
pourrait s’appeler «le caniche qui
veut se faire renifler l’arrièretrain ». L’autre pose à connaître
est plus commune sur les sites de
rencontres en ligne: le selfie d’abdos, un bras en l’air pour bien
forme ?
aline zalko
accentuer le modelé des muscles:
plus on compte de « carrés de
chocolat », mieux c’est. La brassière multicolore et le legging qui
descend sous le nombril constituent par ailleurs l’uniforme
#fitspo incontournable. On le
retrouve sur les clichés et vidéos
d’exercices. Car ces muscles ne
poussent pas quand on fait tranquillement la sieste sur le canapé.
Là aussi, il y a un mode d’emploi:
se munir d’un ami équipé d’un
appareil photo et de patience.
Parce qu’il va se faire diriger à la
baguette pour obtenir le bon
angle (puis le bon filtre) pendant
que le (la) sporti(ve)f #fitspo fait
la planche, pousse de la fonte ou
tournoie sur une barre de pole
dance. Une vraie superproduction
où le sportif ne sera pas le seul à
transpirer. Enfin, il y a une façon
de se nourrir #fitspo: il est recommandé d’entasser dans des
bocaux en verre transparent des
couches de nourriture en dégradé
de couleurs, dont une grande partie sous forme de purée. On
obtient ainsi une sorte de néoverrine pour sportif photogénique.
Il faudra aussi penser aux compléments alimentaires : des poudres
en tout genre dans des pots de
plastique bariolé qui évoquent la
nourriture pour poissons exotiques. Détail important (quoique
mystérieux) : pour préparer ces
poudres, il faut toujours être en
string dans la cuisine. Vous aurez
compris : le #fitspo est bien une
histoire de fesses.
le théorème
Jimmy Choo. Off-White
En grandes pompes.
Jimmy choo
off-White
botte secrète
En 1996, ce cordonnier de l’East End
londonien a créé sa marque, devenue
populaire grâce à ses escarpins
portés par nombre d’actrices hollywoodiennes. Aujourd’hui dirigée par
Sandra Choi, sa nièce, la maison a
étendu son savoir-faire aux sacs, foulards, parfums et petite maroquinerie.
Apparu en 2013, ce label est celui du
trublion Virgil Abloh, diplômé d’architecture né à Rockford, dans l’Illinois,
et ancien directeur artistique des rappeurs Kanye West et Jay-Z. Ses collections, qui défilent à Paris, mixent
références streetwear et sportswear
avec des techniques couture.
Escarpins recouverts de PVC, bottes
matelassées, sandales à lanières
caoutchoutées… La collection capsule
revisite la chaussure classique
avec des matières inattendues, des
pampilles ou des imprimés osés. V.Pe
Collection capsule Jimmy Choo × Off-White,
de 650 à 1 750 €. www.jimmychoo.com
esprit des lieux
Nom
d’un chien.
librement inspiré
pouR SA DeRnièRe CRéAtion,
Le FonDAteuR De LA pARFuMeRie
MoDeRne A pLonGé DAnS Le CALMe
De L’hôteL BeAu-RiVAGe en SuiSSe.
par
Claire Dhouailly
Construit au xixe siècle sur les rives du lac
Léman, à Lausanne, le Beau-Rivage Palace est
célèbre pour avoir inspiré Albert Cohen pendant l’écriture de Belle du seigneur. Paradoxalement, ce n’est pas le faste ou la résonance
littéraire de l’hôtel qui a séduit le fondateur de
La Parfumerie Moderne, mais son atmosphère
paisible. « La relecture de La Mort à Venise a
agi comme un déclencheur, raconte Philippe
Neirinck. Thomas Mann y écrit que l’on devrait
par
classer les hôtels en fonction de leur niveau
de silence. Je me suis souvenu du calme du
Beau-Rivage, où j’ai eu la chance de séjourner,
et je me suis demandé quelle pouvait être
l’odeur du silence. »
Aidé du nez Marc-Antoine Corticchiato, il est
parti de la sémantique liée au silence pour
imaginer un parfum totalement abstrait, serein
et rassurant. « Au mot bruissement, nous avons
associé l’encens, dont la fraîcheur nous rappelait
le vent frais qui souffle dans les rideaux. Pour les
chuchotements, nous avons choisi l’osmanthus
et sa délicate odeur d’abricot légèrement cuiré. »
En note de fond, un musc très rond évoque
aussi les murmures qui se perdent dans le hall
et le bar, dont l’ambiance feutrée est apportée
par l’iris, travaillé avec un côté terreux résineux.
laëtitia leporCq
le Blouson.
Aviateur pour homme
en acétate, Gucci, 2 980 €.
www.gucci.com
les Chaussons.
En velours, Sinologie, 10 €.
www.sinologie.fr
Eau de parfum Belles Rives, 180 € les 100 ml, La Parfumerie
Moderne. www.laparfumeriemoderne.com
le set De Calligraphie.
Coffret en satin, Natures
et Découvertes, 19 €. www.
natureetdecouvertes.com
vu sur le net
Les experts.
Des leçons de cinéma par Martin Scorsese, de photographie
par Annie Leibovitz ou encore d’architecture par Frank Gehry.
Voilà le type de vidéos que propose MasterClass, la plateforme d’apprentissage en ligne créée en 2015 par David
Rogier, un diplômé de Stanford. Côté mode, après Diane von
Fürstenberg, c’est au tour de Marc Jacobs (photo) de délivrer
ses conseils de stylisme. Soit dix-huit cours filmés, depuis
l’élaboration du croquis jusqu’à la création du prototype final.
Les utilisateurs peuvent également télécharger un cahier
d’exercices, comprenant devoirs et résumés des cours. S. At
75 € une série de cours donnés par une personnalité.
150 € l’abonnement annuel pour un accès à tous les cours. www.masterclass.com
la théière.
Huan 0,7 l en terre de Yixing,
Palais des thés, 62 €.
www.palaisdesthes.com
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Guillaume Boynard. Beau-Rivage. MasterClass
Une note
de silence.
Le vestiaire idéal pour
fêter la nouvelle année
chinoise, le 16 février.
61
ligne de mire
Chinoiseries.
jean-michel tixier
Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde
par
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
Manteau en
fourrure,
AlexAnder
McQueen. teeshirt en coton,
collection
GAuthier
BorsArello.
caleçon en
coton, cAlvin
Klein. caleçon
en coton,
lA PerlA.
chaussures
en toile,
converse.
63
un peu de tenues
La fourrure.
fausse en long manteau, retournée en blouson,
la peau de bête se fait la belle.
photos
CoCo CapitÁn —
stylisme
Élodie david touboul
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
65
Manteau
en fausse
fourrure,
Dries Van
noten. DébarDeur en fil
D’écosse, Faith
Connexion.
Pull en laine
fine, Forte
Forte. culotte
en coton,
Petit Bateau.
chaussures
en toile,
ConVerse.
17 février 2018 — M Le magazine du Monde
66
Ci-dessus
et Ci-Contre,
Manteau en
peau retournée,
CoaCh. pull
Col roulé en
CaCheMire, ÉriC
Bompard. Caleçon en Coton,
Calvin Klein.
shorty en Coton
et soie, la perla.
page de droite,
Veste en
fourrure,
marC JaCoBs.
pull en laine,
Juun.J. Culotte
en Coton,
Calvin Klein.
Chaussures en
toile, Converse.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Mannequin :
lena @iVa
assistants
photographes :
Barney CouCh,
osCar duMas
assistants
stylistes : Julien
sChMitt, pauline
Charriere et
Mathias tiChadou
Maquillage :
satoko WatanaBe
@artlist
Coiffure : Joseph
puJalte @artlist
produCtion :
White dot.
roMain Violleau
68
objet trouvé
Le filet à
provisions
Les designers stefania
di PetriLLo et godefroy
de Virieu ont déniché Pour “M”
des objets du quotidien à La
beauté cachée. cette seMaine,
une MaiLLe qui fait Le PLein.
À l’origine, ce sac était noué à la main
avec du fil de Nylon par les femmes
de pêcheurs normands. Aujourd’hui, le
Nylon a laissé la place au fil de coton bio,
et la maille ajourée est fabriquée à l’aide
d’un outil industriel. Elle est ensuite pliée
sur elle-même puis bordée à la main.
Tel un filet de chalutier, ce baluchon
extensible s’ouvre pour recevoir la pêche
du jour : 5 kg de pommes, 3 kg de citrons,
4 ballons de rugby, 2 bouées de plage…
nom : sac filet XXL
année de création : 1860
Matériau : coton
fabricant : entreprise Filt, basée
en Normandie
Prix : environ 39,90 €
coordonnées : www.1001filets.fr
www.virieudipetrillo.com
tête chercheuse
Après deux ans en tant que chef de produit au sein du groupe Estée Lauder,
Camille Brégeaut a eu envie de plus de simplicité. «J’ai réalisé qu’en cosmétique
on utilise trop de produits, que les listes d’ingrédients sont à rallonge, et que cela
devient incompréhensible pour les consommateurs.» À 26 ans, la jeune Cannoise, qui a grandi entre Moscou, Erevan et Prague, n’a pas peur du changement. Avec Clémentine Granet, une amie rencontrée en école de commerce,
elle lance Les Petits Prödiges, un produit de soin multifonction pour le visage et
le corps, formulé avec seulement sept ingrédients naturels. «Si nos baumes
séduisent, nous aimerions développer tous les essentiels de la salle de bains, un
shampooing, un dentifrice, un déodorant…» Les débuts sont prometteurs.
Une campagne de précommandes, lancée en octobre sur la plate-forme de
crowdfunding Ulule, avait atteint plus de 400 % de l’objectif initial. C.Dh.
www.lespetitsprodiges.com
Photo Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Igor Lubinetsky. Maison Carnot
L’amie prodigieuse.
Des produits conçus par nos propres designers ou
des exclusivités en France, ce sont nos Design by.
Un nouveau regard sur les tendances design et déco
pour réaffirmer notre caractère méditerranéen et
renouer avec la singularité.
Alinéa RCS 345197552
*by=par
Ce premier rendez-vous est l’occasion de vous
présenter notre nouvelle image et notre nouveau
logo, audacieux et inspirant.
Un design exclusif, des créations uniques. Février 2018
70
une ville, deux possibilités
Nantes.
RégulièRement classée paRmi les villes où il fait bon vivRe
en fRance, la cité de l’ouest sait autant RaviR les yeux
des visiteuRs de passage que leuRs papilles.
Johanna Seban
Marché vers 1900.
CAP/Roger-Viollet
par
i — e s c a pa d e s a r c h i t e c t u r a l e s
Le Jardin des plantes.
Flânerie troPiCAle
Au JArdin des PlAntes
L’hôtel La Pérouse.
Jeu de Cube Au Musée d’Arts
odyssée de l’esPACe
à l’hÔtel lA Pérouse
retour Vers le PAssé
à lA librAirie CoiFFArd
En haut du parc, situé à quelques
pas de la gare, cinq remarquables
serres en verre et en acier typiques
du xixe siècle hébergent des cactus
et des plantes tropicales. Le palmarium et la serre des milieux arides
se visitent avec un guide, les autres
sont en accès libre – il suffit de
demander le code à l’entrée.
Orchestrée par le cabinet
d’architectes Stanton Williams,
la rénovation du musée a donné
naissance à cette extension qui relie
le palais du musée à la chapelle
de l’Oratoire. Soit deux mille mètres
carrés articulés sur quatre niveaux
où la lumière naturelle et le blanc
des murs viennent éclairer
les œuvres d’art contemporain.
En 1993, les architectes
Barto + Barto créent un hôtel incliné
qui rend hommage au patrimoine
nantais et à ses immeubles penchés.
À l’intérieur de ce monolithe
en pierre blanche classé Patrimoine
du xxe siècle, murs en stuc, mobilier
signé Heiner Müller ou Gerrit Rietveld
et 47 chambres au décor épuré.
Voyage dans le temps garanti
avec cette boutique ouverte en 1919:
les rayonnages sont en bois (certains
d’origine) et on accède aux étagères
supérieures à l’aide d’une échelle…
À l’étage, le rayon architecture
est riche en références, entre
classiques et créateurs nantais
(Caroline Paul et André Sauvage…).
Ouvert tous les jours de de 8 h 30
à 18 h 30. Rue Stanislas-Baudry.
Ouvert tous les jours, de 11 h à 19 h, sauf
le mardi. 10, rue Georges-Clemenceau.
Nuit à partir de 140 euros avec petit
déjeuner. 3, allée Duquesne.
7-8, rue de la Fosse.
www.librairiecoiffard.com
i i — escales gourmandes
Ô Bocal.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
GrAnd débAllAGe Chez Ô boCAl
Adepte du zéro déchet,
cette boutique indépendante
propose un vaste choix de produits
bio non emballés : céréales, farines,
fruits et légumes, huiles, vins…
Le client est invité à venir
avec son propre contenant,
puis à le remplir avec les produits
de son choix. Ô Bocal organise
aussi des ateliers mensuels
et des vide-dressings.
3, rue de l’Hôtel-de-Ville.
Le Petit Boucot.
PlAisirs nAturels Au Vin ViVAnt
Ce bistrot propose une superbe
sélection de vins sans sulfites
et, pour les accompagner,
une carte simple qui privilégie
les produits de saison
(tartines, soupes…). Ce repaire
d’amateurs fait aussi caviste.
Bouteille à partir de 10 €, plat à 8 €.
Ouvert à partir de 17 h, et entre 11 et
15 h les jeudis, vendredis et samedis.
Fermé dimanche et lundi.
93, rue Maréchal-Joffre.
réinVention à lA CArte
Au Petit bouCot
Mise en bouChe
Au MArChé tAlensAC
Après l’Angleterre et un passage
à bord de l’Orient Express,
le chef Frédéric Chiron est revenu
à Nantes pour ouvrir ce restaurant
à la décoration sobre. La carte,
qui change tous les jours, propose
une cuisine créative : bonbons
de foie gras, glace à l’ail noir,
gambas au safran…
Installée sur l’ex-site des abattoirs,
cette institution rassemble
150 primeurs, volaillers, charcutiers…
dont quelques grands noms
(le chocolatier Vincent Guerlais,
la fromagerie Beillevaire). On
recommande les huîtres et
palourdes des viviers de Rhuys,
un ostréiculteur de l’île aux Moines.
Ouvert midi et soir. Formule
entrée-plat-dessert: 19 €. 3, rue Lekain.
Tous les jours sauf le lundi de 7 h à 13 h.
Rue Talensac.
y aller
PARIS-NANtES A/R À PARtIR dE 88 EuROS SuR WWW.OuI.SNCF/OuI
Office de tOurisme de NaNtes — WWW.NANtES-tOuRISME.COM/FR
17 février 2018 — Photos Jérôme Blin pour M Le magazine du Monde
72
éléments de langage
Le borosilicate.
ce verre ultrarésistant aux chocs et aux fortes
températures a longtemps été cantonné aux laboratoires
et en cuisine. avant d’être prisé par les designers.
par
depuis son invention il y a plus d’un
siècle, le verre borosilicate véhicule une
En 1893,
le chimiste allemand Otto Schott a la
bonne idée d’ajouter de l’oxyde de
bore à sa recette de pâte de verre.
Miracle ! Cet adjuvant confère au
matériau une résistance exceptionnelle à la fois aux températures et aux
agressions extérieures (chocs,
produits chimiques…). Le verre
borosilicate devient vite l’allié des
laborantins, qui le manipulent sous
la forme d’éprouvettes ou de carafes.
Vingt ans plus tard, l’un de ses anciens
assistants, l’Américain Eugene
Sullivan, en élabore sa propre version,
qu’il baptise Pyrex. Les contenants
image à l’antithèse du glamour.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Marie Godfrain —
illustration
Jesús Prudencio
fabriqués dans ce verre résistent aux
hautes chaleurs comme à la congélation et, contrairement au plastique,
n’échangent aucune particule avec les
aliments. Après les paillasses des
centres de recherche, le borosilicate
s’invite ainsi sur les plans de travail
des cuisines domestiques. En contrepartie, il est délaissé par les artistes et
les designers, qui préfèrent à ce verre
utilitaire des matériaux plus luxueux.
Depuis quelques mois, le destin du
borosilicate est en train de changer :
les designers réalisent que sa résistance permet de fabriquer des objets
aux parois plus fines, donc plus
transparentes. Sam Baron, qui dirige
la Fabrica, le centre de recherche de
Benetton, l’a démontré lors d’une
exposition collective présentée en
janvier à la boutique Silvera Bac, à
Paris : « J’ai fait appel à un artisan de
la région de Vérone qui part d’un tube
de borosilicate et le déforme au fur et
à mesure qu’il le chauffe, ce qui permet
de créer des formes aériennes impossibles à reproduire avec de la pâte de
verre traditionnelle. » Un matériau qu’il
a aussi travaillé pour sa collection
« Vides/Nues », une série de vases,
bougeoirs et compotiers aux formes
cannelées réalisés pour la Granville
Gallery. Le Britannique Sebastian
Bergne, lui, vient de dessiner une
carafe en forme d’œuf dont les parois
semblent disparaître. En hommage
aux origines du borosilicate, son
compatriote Tom Dixon a détourné
l’esthétique des instruments de
laboratoire pour sa collection Bump,
composée d’accessoires pour
la préparation du thé et du café aux
doubles parois noire et rose.
De gauche à droite,
Compotiers et vases de la série «Vides/Nues »,
de Sam Baron, Granville Gallery, prix sur demande.
www.granvillegallery.org
Egg Decanter, de Sebastian Bergne,
DesignerBox, 59 €. www.designerbox.com
Tea Pot, collection Bump, de Tom Dixon,
Tom Dixon, 130 €. www.tomdixon.net
l a k e b b é n ay y é
de liza et
ziad asseily
IngrédIents
Pour 12 personnes
1 kg de viande d’agneau
ou de chevreau
(gigot, filet…)
200 g de boulgour
brun fin
25 g de menthe
25 g de cébette
3 cl d’huile d’olive
extra-vierge
20 g de sel
30 g de poivre
Les mezze, c’est d’abord
un symboLe de partaGe,
de convivialité et de savoir-vivre.
Le mot vient de « tamazmaza »,
« se délecter » ou « déguster en
prenant son temps », en arabe.
Les plats sont disposés en
abondance sur la table, on se
sert comme on veut, et on
savoure les mets sans se presser,
en sirotant un verre. Chacun
assemble ses bouchées à sa
guise, en associant différents
ingrédients, épices, herbes.
Composer la meilleure bouchée,
c’est tout un art, et Ziad le
pratique mieux que personne.
Il a un talent fou pour imaginer
les meilleures combinaisons
de textures et de saveurs.
Dans ma famille à Marjayoun,
dans le sud du Liban, la cuisine
avait sa place comme dans tous
les foyers libanais, mais cela
n’avait rien de comparable avec
celle de Ziad, qui est issu d’une
grande lignée bourgeoise
implantée à Beyrouth. Leur sens
de l’hospitalité et de la gastronomie était célèbre dans tout le
pays. Nous nous sommes rencontrés à l’âge de 14 ans, nous
nous sommes aimés immédiatement et sommes depuis inséparables. Quand j’ai annoncé à mes
parents que je le fréquentais,
ils se sont aussitôt exclamés :
« Formidable, c’est une maison où
l’on mange très bien ! » J’ai le souvenir d’apéritifs qui s’éternisaient,
autour de bouteilles d’arak et de
une affaire de goût
Grand cru.
Liza asseiLy a créé à paris avec son époux ziad
Le restaurant Libanais Liza. Grands amateurs
de mezze, tous deux apprécient particuLièrement
La kebbé nayyé, version Levantine du tartare.
par
camille labro
mezze savoureux. Le père de
Ziad prenait tous les jours son
petit verre à 19 heures tapantes.
La nourriture était un axe essentiel de la vie quotidienne et
sociale. On buvait et on grignotait lentement, parfois trois
heures durant, avant de passer à
table. La kebbé nayyé occupait
une place à part, et était souvent
servie en plat unique, pour le
dîner. C’est l’un des rares mezze
à base de viande crue, agneau
ou – mieux encore – chevreau,
quand c’est la saison : une chair
peu grasse et très tendre, qu’on
apprécie beaucoup chez nous.
C’est un peu notre tartare, qui
doit être longuement travaillé et
malaxé à la main, pour parvenir à
une texture soyeuse qui fait ressortir les goûts de la viande et du
boulgour – un plat à la fois
simple et incroyablement raffiné.
durant La Guerre civiLe, comme
beaucoup de Libanais, nous
avons quitté le pays. Ziad est allé
à Paris et a monté une boîte
de conseil. Moi, j’ai d’abord fait
l’école hôtelière de Lausanne,
puis j’ai travaillé à l’Hôtel Prince
de Galles, à Paris. Un jour, mon
directeur général m’a demandé
si je connaissais une adresse
de restaurant libanais bon et
élégant. Je me suis rendu
compte qu’il n’y en avait pas…
Cela faisait longtemps que
je caressais l’idée d’ouvrir un
restaurant, mais c’est à ce
moment-là que j’ai décidé
de créer Liza, qui correspond
à tout ce que nous aimons dans
la cuisine libanaise. Un lieu
qui est aussi une excuse pour
se retrouver, boire, être heureux
et prendre le temps, souvent
autour d’une bonne
kebbé nayyé.
Liza, à la libanaise, de Liza et Ziad Asseily,
Ducasse Édition, 221 p., 26,90 €.
www.restaurant-liza.com
POUr Le dressAge
Huile d’olive extra-vierge
Quelques branches
d’herbes fraîches
(menthe ou marjolaine)
Oignons verts (ou
cébettes), piment vert
épices moulues diverses
(poivre noir, sumac,
cumin, cannelle)
Crème d’ail (50 g d’ail,
1 blanc d’œuf, huile de
tournesol et jus de citron,
mixés et montés en
mayonnaise)
I
Faire gonfler le boulgour
dans 30 cl d’eau
pendant 30 min.
Préparer la viande :
la parer et la dénerver
en raclant le nerf avec
un couteau, puis la passer
au hachoir à viande
(ou demander au boucher
de la hacher).
Astuce : ajouter un glaçon
dans le hachoir pour garder la viande bien fraîche
et la rendre onctueuse.
Ciseler très finement
la menthe et les cébettes.
égoutter le boulgour
en le pressant dans
le creux de la main.
Mélanger la viande
hachée, le boulgour,
quelques gouttes d’huile,
les herbes ciselées, poivrer et saler généreusement, puis écraser et
malaxer longuement
avec la paume de la main
(dans un grand mortier
ou un cul-de-poule),
jusqu’à obtention
d’une pâte onctueuse.
II
dresser la kebbé sur
une assiette comme un
tartare et arroser d’huile
d’olive. déguster en
bouchées avec du pain
libanais (pita), et, selon
les envies, des herbes
fraîches, des cébettes, du
piment, de la crème d’ail,
des épices. On peut aussi
accompagner la kebbé
nayyé d’un taboulé ou
d’une salade fatouche.
Photos Julie Balagué pour M Le magazine du Monde
74
dessous de table
par
françois simon
ans une autre vie, c’était une bonne vieille boutique
Le lieu a été conservé
dans son jus. On a même gratté les murs, le sol,
pour accentuer son brutalisme. CAM apparaît
donc comme un vêtement des années 1950
extrait d’une friperie à l’ancienne. On se frotte les yeux, on vérifie
l’adresse, c’est bien là. En guise de lumière, des ampoules de
chantier, nues et blafardes. Pour mieux vous faire comprendre
le message, l’assise est sommaire, en bois, comme si le temps
filait vite, que le monde bougeait sans cesse. Qu’il ne fallait pas
s’installer, mais se hâter. La mouvance, donc, l’accélération des
particules et des méridiens. Voici une sorte d’espéranto
énergique, lancé par Phil Euell (l’âme des Boot Cafés). Même
si la serveuse adorable développe le discours d’une cuisine
de tours eiffel miniatures.
« coréenne » (le chef Eseu Lee, ex-Passerini, est coréen), les plats
sont asiatiques, style Hongkong, à l’image de ces chicken wings
mal découpés (trop volumineux). Ce n’est pas grave, tant ils sont
superbement frits, irrésistibles lorsqu’on a faim, transformant
les convives urbains en sagouins forcenés, dévidant un séisme
de Kleenex proposés en guise de serviettes. La rythmique est
désastreuse (que c’est lent !), mais bizarrement le public, acquis,
libère une mansuétude communicative alors que dans d’autres
lieux cela râlerait sévère. C’est que vous êtes dans une adresse
en vue, aiguë, mordante, perchée au-dessus d’une carte minimaliste (juste huit suggestions) de plats à partager : saumon et
œufs de saumon sur des œufs, morceaux de viande de bœuf
(style onglet) au soja, à rouler dans des feuilles de coriandre,
laitue et menthe. Il y a le knout des sauces pimentées gochujang, le crispy des cacahuètes, le groove du sésame, le fumé de
la mozza. Ça cahote, la musique est si forte. Les conversations
suivent, emportant dans leur torrent des architectes
marmonnant, des artistes au verbe véhément, des mutiques
comptant les heures. Paradoxe de ces lieux animés et
enflammés, on sait que l’on y passe un très bon moment. Mais
que, de toute évidence, il n’est pas sûr que l’on y revienne.
Dans une boutique conservée
dans son jus,
le chef coréen
Eseu Lee
propose
une cuisine
asiatique pleine
de vivacité
(à gauche,
chicken wings ;
œufs au
saumon).
place de choix
Notre conseil, venez tôt
car, après, c’est
archibondé. Réservez
près de la vitrine ou
au fond (vaste table).
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
dommage
La lenteur du service.
à emporter
Plein de gimmicks
d’une cuisine décomplexée
à partager.
p a s s a g e à l’a c t e
CAM import-export, 55, rue au Maire,
Paris 3e. Tél. : 06-26-41-10-66.
Fermé lundi et mardi.
Décibels
Régulièrement au-dessus des 90 dB,
record du coin !
Mercure
En fin de soirée, on doit être
autour des 25 °C.
Addition
Clémente pour les appétits légers ;
comptez 30 € par personne.
Minimum syndical
Trois ailes de poulet frit, 12 €.
Verdict
Au moins une fois !
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Getty Images x3. Nadege Nguyen. Eseu Lee x3. Nadege Nguyen x2
D
Fièvre d’Asie.
frais de bouche
€
Bien dans
son assiette.
19,00
Cette semaine, “m” vous propose
un déjeuner à moins de 25 euros.
il suffit d’un coin de rue, denrée fréquente
à paris, pour poser un café. ensuite, logiquement, les affaires se compliquent. Comment
attirer la foule, l’asseoir et la faire revenir ?
déjà, avoir de belles vitrines, des banquettes
engageantes, des plantes vertes, de la clarté
et surtout cet enthousiasme palpable distillé
par Greg Back (L’orillon Bar, Les pères populaires) et Florent Ciccoli (jones, Le Bien venu).
L’assiette a de la conversation et abat très vite
ses cartes dans le cadre d’un menu à 19 € tiré
au cordeau : jolie pizzette avec mozzarella
effilée, guanciale, origan (ou alors ricotta,
anchois, huile d’olive). C’est pimpant, attractif,
à l’instar du steak-frites sauce béarnaise ou
du risotto servi all’onda avec champignons et
parmigiano. Cette table prend un malin plaisir
à vous tirer par la manche dans ses derniers
atouts : une ganache au chocolat tamponnée
par une glace au Gwell, un yaourt breton
au lait non pasteurisé. après cela, il n’y a plus
qu’à tirer sa révérence. une nouvelle bonne
petite adresse dans le quartier voltaire. Fr.S.
Pizzette mozzarella + risotto champignons parmigiano
+ ganache chocolat - glace au Gwell = 19 €.
Le Café du Coin, 9, rue Camille-Desmoulins, Paris 11e.
Tél.: 01-48-04-82-46. Fermé samedi et dimanche.
union libre
Coques en stock.
domaine de joÿ, « L’éCLat »,
Côtes de GasCoGne, BLanC, 2016
Cet assemblage frais,
léger et généreux est idéal
pour accompagner des
coques au beurre en apéritif.
À la fois bien sec et fruité,
abricoté, citronné,
il se partage facilement,
et donne de l’élan
pour passer à table.
6,70 €. Tél.: 05-62-09-03-20.
BaiLLy Lapierre, « vive-La-joie »,
Crémant de BourGoGne, 2009
Pinot noir et chardonnay sont
ici assemblés en version bulles,
pour des arômes joyeux.
Un crémant à découvrir sans
faute, particulièrement avec
des coques : leur pointe grasse
révélera sa vivacité et sa
minéralité. Une alliance d’une
longueur remarquable. L.G.
14,90 €. Tél.: 03-86-53-77-77.
Pages réalisées par Chloé Aeberhardt, Vicky Chahine et Laëtitia Leporcq (stylisme). Et aussi Sophie Abriat,
Carine Bizet, Claire Dhouailly, Stefania Di Petrillo, Laure Gasparotto, Marie Godfrain, Camille Labro,
Valentin Pérez, Johanna Seban, François Simon, John Tebbs, Jean-Michel Tixier et Godefroy de Virieu.
Illustrations Satoshi Hashimoto et Førtifem pour M Le magazine du Monde
Autoportrait,
série « 44 Irving
Street, Cambridge,
Massachusets », 1971.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
77
Des révolutionnaires sandinistes à la
communauté kurde en passant par les
strip-teaseuses des fêtes foraines aux
états-Unis, la photographe américaine
Susan Meiselas/Magnum Photos
Susan
Meiselas
porte depuis presque cinquante ans un
regard à la fois intime et documentaire
sur ses sujets. à 69 ans, cette figure
emblématique de l’agence Magnum
fait l’objet d’une rétrospective
au Jeu de paume, à Paris.
Par Claire Guillot
78
La grande photo qui ouvre La rétrospeCtive de Susan
Meiselas au Jeu de paume, l’une des premières qu’elle ait prises, lui
fiche « la chair de poule ». C’est un autoportrait de 1971, en noir et
blanc, où elle est assise, cheveux souples et pieds nus. Mais son
corps est transparent et révèle le bois de la chaise. En utilisant une
double exposition, la jeune femme de 23 ans s’était transformée en
fantôme. « Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle j’ai fait ça,
raconte la photographe américaine de 69 ans à l’allure étonnamment juvénile. Et sans doute qu’à l’époque je n’aurais pas su l’exprimer. Mais cette image contient déjà toute ma philosophie de la vie !
Je suis là, et en même temps invisible. » À Cambridge, dans le
Massachusetts, l’étudiante en art avait fait le portrait des habitants
de la pension dans laquelle elle louait une chambre. Au moment de
faire le sien, elle a voulu disparaître.
S’effacer pour montrer les vies des autres, surtout ceux pris dans les
tumultes de l’Histoire. La photographe documentaire, figure historique de l’agence Magnum, en a fait son mantra, et s’est immergée
depuis presque cinquante ans dans des sujets au long cours. Si elle a
publié dans la presse, elle ne s’est jamais perçue comme une photojournaliste, les limitations et la vitesse de l’actualité la frustrant trop.
« Ce qui la distinguait des autres, c’est qu’elle n’était jamais pressée,
note Alan Riding, journaliste qui travailla avec elle pour le New York
Times Magazine pendant la révolution au Nicaragua. Ce qu’elle avait
sous les yeux ne lui suffisait jamais ! Je disais : “J’ai ce qu’il me faut
comme informations, on s’en va”. Elle me rétorquait : “Mais je n’ai
même pas commencé!”»
Elle l’admet : « J’ai le gène obsessionnel. » Elle a parfois pris des
années, voire des décennies, pour creuser ses projets, les modifier, les
compléter, leur trouver une nouvelle forme. La plupart du temps en
intégrant la voix et l’avis des personnes à l’image. Son expérience au
Nicaragua, aux côtés des révolutionnaires sandinistes qui mirent fin à
la dictature de la famille Somoza, a d’abord donné naissance à un livre
en couleurs, Nicaragua, en 1981. Il contient, entre autres, « Molotov
Man», une photo devenue symbole du soulèvement, un militant lançant sur les soldats de la garde nationale un cocktail Molotov fabriqué avec une bouteille de Pepsi. Susan Meiselas y est retournée pour
réaliser un film, Pictures from a Revolution (1991), dans lequel elle
confronte les sujets à leurs souvenirs: des révolutionnaires revenus à la vie quotidienne, des
soldats de l’armée régulière, des vies brisées et
reconstruites… Les larmes coulent, la fierté s’affiche, mais aussi la déception face aux espoirs
enfuis. En 2004, Susan Meiselas s’y est à nouveau rendue pour afficher dans les rues ses
images et interpeller les jeunes sur ce passé.
« Quand je vois une photo, je ne peux pas
m’empêcher de penser à ce qui est arrivé
depuis. Le temps coule, mais la photo reste là.
La question, c’est que fait-on de ce “là”?»
Car elle ne se considère pas comme une simple
productrice d’images-tableaux, fixant la vérité
d’un moment une bonne fois pour toutes.
Susan Meiselas a toujours interrogé le statut
des photographies, leur rôle et leur diffusion.
Sa place à elle, aussi. «Cet autoportrait de 1971
est très révélateur de mes anxiétés. À quoi sert
la photo, à qui ça s’adresse ? Je suis à l’inverse
des jeunes actuels avec leur iPhone, qui ont
juste le plaisir de la photo ! Moi, j’ai d’abord eu
de la souffrance.» Pour un autre de ses grands
projets, consacré au Kurdistan, la photographe
a même mis ses propres productions en retrait,
au profit d’autres images. Débuté en 1991, sur
les traces de la sanglante répression menée par
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
le régime de Saddam Hussein contre des villages kurdes, le projet
s’est mué en la constitution d’une vaste mémoire visuelle pour ce
peuple sans état ni archives nationales. Susan Meiselas a voyagé en
Iran, en Irak et en Turquie, mais aussi auprès de la diaspora, récoltant
des portraits de famille, des lettres, des cartes postales anciennes…
Un travail d’artiste sur archives qui fut pionnier à l’époque. «Je voulais
donner un sens à tous ces fragments, explique la photographe. Pour
moi, c’était comme un puzzle et une mosaïque, comme une image où
plein de morceaux manquaient. Et aussi un tableau qu’on ne comprend qu’en s’éloignant.» Après un livre paru en 1997, elle a lancé un
site Internet, Akakurdistan.com, qui continue de s’enrichir, et une installation où s’entremêlent les histoires et les voix d’un peuple éclaté.
étonnant comme les questions de l’histoire, de la mémoire et de la
communauté sont récurrentes chez cette photographe qui ne se sent
de nulle part. « Je suis américaine, car je vis avec ce statut – je peux
voyager où je veux. Mais mes racines n’ont pas grand intérêt pour
moi. Je m’intéresse plutôt à là où je vais. Comme une rolling stone,
une pierre qui roule. Enfin, non, plutôt une boule de neige: je change,
je me charge des expériences.»
Le Jeu de paume présente aussi Le travaiL fondateur qui l’a fait
connaître, Carnival Strippers : pendant des mois, elle avait suivi des
strip-teaseuses dans des fêtes foraines aux états-Unis, partageant
leurs journées. Dans des photos à la fois crues et tendres se dévoilaient de jeunes femmes ayant refusé un destin tout tracé de ménagère, préférant utiliser leur corps selon leurs propres règles. Les
femmes sont d’ailleurs un autre leitmotiv de son œuvre, depuis les
guerrières du Kurdistan jusqu’aux femmes battues au Royaume-Uni,
dans son travail récent, A Room of Their Own. Des histoires féminines
de survie et de combat. Elle note pourtant : « Je n’ai jamais voulu
mettre les femmes en avant en tant que telles. Ce qui m’intéresse,
c’est plutôt leurs relations à la société, au pouvoir, à la communauté.»
Et la photographie, suggère-t-elle, est une « connexion » avec le
monde, un fil pour nouer les histoires et rapprocher les gens.
«susan meiselas. médiations», au Jeu de paume,
1, place de la Concorde, paris 8e. Jusqu’au 20 mai.
En première ligne, de susan meiselas, éditions Xavier Barral, 256 p., 35 €.
Susan Meiselas/Magnum Photos
“Je suis à l’inverse
des jeunes
actuels avec leur
iPhone, qui ont
juste le plaisir
de la photo ! Moi,
j’ai d’abord eu
de la souffrance.”
De haut en bas,
Lena après
le spectacle, Essex
Junction, Vermont,
série « Carnival
Strippers », 1973.
Page de gauche,
Molotov Man,
prise le 16 juillet
1979 à Esteli,
au Nicaragua.
Blocs de béton
signalant
la fosse commune
de Koreme,
en Irak (1992).
80
Un immense morceau de tissu doré déroulé sur
scène qui sert à la fois de décor et de costume.
Voilà comment, dans son nouveau spectacle,
la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin
introduit la figure de Louis XIV, après s’être
intéressée dans le passé à celle de Faust. Un
tissu doré comme les fastes de la cour de ce
monarque absolu, homme de guerre, bâtisseur,
créateur du code noir, mais
aussi grand danseur, à l’origine
Le sens du détail.
de l’école de l’Opéra national
de Paris. « Je suis fascinée par
la façon dont Louis XIV a créé
des danses de cour que les
Par Rosita Boisseau
personnalités se devaient de
connaître, déclare Robyn Orlin.
Vous n’étiez rien à ses yeux si
vous ne saviez pas danser. Estce qu’il en reste des traces dans
la culture française ? » Pour
répondre à ces questions, Orlin
transpose le Roi-Soleil dans le
monde d’aujourd’hui, en fait un sans-papiers
qui débarque d’Afrique. L’ex-danseur étoile
de l’Opéra de Paris Benjamin Pech fait surgir
cette vision d’un Louis XIV calciné par le soleil
tropical, enveloppé dans son tissu brillant, entre
costume d’apparat et couverture de survie.
Oh Louis… We move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep,
de Robyn Orlin. À l’Espace Pierre-Cardin (Théâtre de la Ville), 1, avenue Gabriel, Paris 8 e. Jusqu’au 19 février.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Studio Habeas Corpus
L’étoffe
d’un roi.
Cysp 1 (1956).
Conquête
spatiale. Par Roxana Azimi
Plein les yeux.
Nicolas Dewitte/Agence Dalmas /Éléonore de Lavandeyra-Schöffer / ADAGP, Paris 2017
La rétrospective consacrée à nicoLas schöffer
(1912-1992), organisée en février au LaM à Villeneuved’Ascq, tombe à pic au moment où l’intelligence
artificielle et la montée en puissance des robots font
débat. Située au carrefour de l’art et de la cybernétique,
de l’architecture et de l’urbanisme, l’œuvre de cet artiste
aujourd’hui tombé dans l’oubli est visionnaire. De son
vivant, ses innovations furent plébiscitées jusque dans
les pages de Paris Match. Dès ses premières sculptures
cinétiques, Nicolas Schöffer n’a qu’un objectif, le concept
global du « spatiodynamisme ». Ou comment donner du
mouvement à une société trop figée. Pour cela, il invente
des robots compositeur et danseur, comme « Cysp 1 »,
qu’il installe un temps sur le toit de la Cité radieuse, à
Marseille Mais l’échelle humaine ne lui suffit pas : membre
du Groupe international d’architecture prospective, il
réfléchit aux villes du futur. Ainsi, en 1963, pour la
Défense, imagine-t-il la tour Lumière Cybernétique, sorte
de tour Eiffel du xxe siècle, dont les fonctions devaient
être régulées par des cerveaux électroniques. « C’était le
symbole des “trente glorieuses”, du volontarisme économique et technologique de la France, explique Arnauld
Pierre, commissaire de l’exposition. Le projet ne semblait
pas du tout utopiste, il avait même toutes les chances de
se réaliser. » Mais le premier choc pétrolier puis la mort
de Georges Pompidou en avril 1974 en décideront autrement. De l’idée folle de Schöffer il reste aujourd’hui une
maquette en Inox présentée au LaM. Une relique miroitante pour un projet trop brillant.
« nicolas schöffer, rétrospective »,
LaM, 1, allée du Musée, villeneuve-d’ascq (nord).
Du 23 février au 20 mai. www.musee-lam.fr
JULIETTE
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82
Vu de Chine.
Le boys band du Parti.
Par Simon Leplâtre
Ils ont la peau blanche comme le laIt, les lèvres rosées, une
frange qui leur tombe sur le nez et un sourire enfantin. Certains les
comparent à Justin Bieber. D’autres, sans sourciller, aux Beatles.
Les TFBoys, trois adolescents entre 16 et 18 ans plein de dynamisme, mignons ou têtes à claques, selon les points de vue, sont
incontournables en Chine. On entend les morceaux chantés par
Wang Yuan, Wang Junkai (sans lien, Wang est un nom courant en
Chine) et Yiyang Qianxi dans les supermarchés ou sur les plateaux
télé. Le succès est tel que, l’année dernière, Time Magazine avait
classé Wang Yuan, compositeur occasionnel du groupe, parmi les
trente adolescents les plus influents au monde. Leurs minois s’affichent partout, sur les panneaux publicitaires, ici pour une crème
hydratante, là pour une marque de snacks. Ils rapportent chaque
mois 14 millions d’euros de chiffre d’affaires en concerts, droits sur
leurs chansons et produits dérivés, selon la presse chinoise. À eux
trois, ils rassemblent 34 millions d’abonnés sur Weibo, le Twitter
chinois. La publication la plus populaire de ce même réseau social
est justement un message, posté par le leader du groupe, Wang
Junkai, le jour de ses 15 ans, en septembre 2014 : le post avait été
partagé plus de 354 millions de fois…
C’est aussi l’un des rares groupes chinois dont la renommée a
dépassé les frontières du pays. Le groupe compte des fans à Taïwan,
en Corée du Sud et en Asie du Sud-Est. « Ils sont mignons, ils sont
sérieux, ils sont beaux. Et je trouve qu’ils ont une énergie très positive», confie Nina Linh. Cette étudiante vietnamienne de 23 ans gère
l’une des nombreuses pages Facebook de « fans de Wang Junkai »,
qui compte 116 000 abonnés. « Je les suis depuis 2014, ils n’étaient
pas bien vieux à l’époque. Je les vois un peu comme des petits
frères », raconte-t-elle dans un chinois quasi parfait, qu’elle a appris
pour comprendre la mandopop, la pop chinoise.
Ce succès a été orchestré par Time Fengjun Entertainment, une
société de production pékinoise. Les membres des TFBoys ont
été repérés séparément par un programme de découverte de
talents. Ils ont ensuite été entraînés, couvés et soigneusement
promus pour en faire des stars. Un modèle copié sur les usines
à vedettes coréennes.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Si leur nom, TFBoys,
est dérivé de « The
Fighting Boys » (les
garçons combattants),
ils n’ont rien de rebelles.
Dans leurs clips
aux couleurs pastel,
ils chantent la jeunesse,
l’ambition, l’école
et le Parti communiste
chinois.
Et ce style de premier de la classe ne séduit pas
que les préadolescents. Le Parti communiste
chinois est lui aussi conquis. Dans un environnement où la censure a vite fait de clouer le bec aux
voix discordantes, où les musiciens, et surtout les
rappeurs, sont priés d’épurer leurs chansons de
toute vulgarité, les TFBoys sont régulièrement
cités en exemple par la Ligue de la jeunesse communiste, organisme supervisé par le Parti et fort
de plusieurs dizaines de millions de membres. Le
groupe a été invité deux fois de suite au gala du
Nouvel An, l’événement télévisé le plus regardé
en Chine et diffusé par la chaîne officielle CCTV.
En 2015, pour la Journée internationale des droits
de l’enfant, ils avaient même repris Nous sommes
les héritiers du communisme, le chant des Jeunes
pionniers, l’organisation du Parti à destination des
enfants. Dans le morceau sont chantés « l’amour
de la mère patrie et du peuple » et la « tradition
glorieuse des prédécesseurs révolutionnaires ».
Tradition que les TFBoys reprennent dans le
registre de la pop.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Liu song/Imaginechina. Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris
Mais, contrairement à leurs homologues coréens,
ce ne sont pas leurs histoires de cœur ou leurs
frasques qui intéressent les fans. Les événements
qui suscitent le plus de réactions à leur sujet sont
leurs examens à l’école ou leurs anniversaires.
Lucie Picandet,
haute en coulures. Par Roxana Azimi
Jeune pousse.
Vol d’un quatorze juillet
dans la nuit d’Hui –
Celui que je suis – Paysages intérieurs 8 (2018).
La parole n’est pas le fort de Lucie Picandet, 35 ans, lauréate du prix Révélations
Emerige 2015, qui expose des aquarelles,
broderies et sculptures à la galerie
Georges-Philippe & Nathalie Vallois, à Paris.
L’artiste serait plus du genre à écouter. Les
voix de la foi tout d’abord, qui l’ont menée
vers des études de théologie. « Je voulais
savoir si la croyance était une matière », ditelle, sibylline. Une autre musique intérieure
l’entraînera vers l’art. Après une prépa stylisme, Lucie Picandet rejoint les Beaux-Arts
de Paris. Le peintre Jean-Michel Alberola
qui y enseigne la prend sous son aile.
Comme lui, la jeune étudiante aime tisser
des liens entre l’art, le cinéma et, surtout,
la littérature. Lucie Picandet a toujours en
tête des fictions, qui servent de matrice à
ses œuvres. Mais ces histoires ne sont
jamais révélées aux spectateurs. Affaire
intime. Affaire sérieuse aussi. « C’est là où
je me sens vivante, dit-elle. Les écrits, c’est
la seule chose dont la valeur est sûre. Les
images, ça reste du maquillage. » Mais, parfois, le point de départ de ses œuvres n’est
pas un texte. Pour son exposition à la galerie Vallois, Lucie Picandet est partie d’une
carte postale dénichée en 2004 aux Puces,
représentant la façade d’un manoir avec
un jardin. Une image mal cadrée, au pittoresque cheap, dont elle s’est inspirée pour
dessiner trois planches de story-boards.
Ses dessins célèbrent le mariage de la chair
et de l’esprit. Pendant six ans, elle a recopié
des planches d’anatomie en écoutant les
enregistrements des cours du philosophe
Gilles Deleuze. De cet exercice lui est venu
le goût des formes organiques dessinées
puis brodées. Aujourd’hui, la couture a
fait place à la coulure. « J’ai tout le temps
envie d’en faire alors que je détestais ça
aux Beaux-Arts, confie-t-elle. J’aime l’idée
de laisser travailler des pigments sans les
contrôler. » Mais, ajoute-t-elle, soudain
inquiète : « Ce n’est pas honnête. C’est
un effet de spectacle. » Un gros mot pour
une femme en quête de sens.
« Lucie Picandet Au jour d’Hui », galerie GeorgesPhilippe & Nathalie Vallois, 36, rue de Seine,
Paris 6e. Jusqu’au 3 mars. galerie-vallois.com
© KWAÏ – CANAL+ –PICTANOVO – BED –2017. Photos : © Jean-Claude Lother. Tous droits réservés.
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84
En 2017, Molécule
a capté les sons
du Grand Nord
pour les intégrer
à sa musique.
Une aventure, donc. Au début de l’année 2017,
Romain Delahaye s’envole pour le désert glacé de
Tiniteqilaaq, un minuscule village de chasseurs, sur la
côte est du Groenland. Après avoir pris deux avions
et effectué deux étapes en hélicoptère, le voyage
s’achève, avec le vidéaste Vincent Bonnemazou, par
huit heures de traîneaux à chiens bringuebalant sur
la banquise et plus de cent kilos de matériel. Au fond
d’un fjord gelé, les Français découvrent la rudesse de
leur habitat – « une cabane en bois, sans eau ni toilettes» – et de ce hameau de quatre-vingts habitants
et trois cents chiens, où la neige est souvent maculée
du sang des phoques dépecés. La communication
est difficile avec les Inuits, mais ce sont eux qui guident d’abord le musicien quand il se transforme en
chasseur de sons, pendant les trois ou quatre heures
de lumière de l’hiver polaire. Raquettes aux pieds, en
traîneau ou dans de petites embarcations titubant
sur une mer si froide qu’elle en devient sirupeuse,
Romain Delahaye s’équipe d’une batterie de micros
haut de gamme, mais aussi d’un fusil, en cas de rencontre avec un ours blanc.
Making of.
Par Stéphane Davet Privilégiant souvent un kit binaural permettant d’enregistrer en reproduisant la perception de l’oreille
humaine, pour un plus grand sentiment d’immersion,
Molécule capte le calme absolu de ces étendues glacées, tout comme le son du vent, de la neige, des
craquements de la glace, du halètement des chiens
ou des ordres des hommes. «De retour à ma cabanestudio, je dérushe ensuite tous les enregistrements
en nommant chaque son. Quand l’un d’eux m’inspire,
je le prends, le découpe et l’importe dans mon programme de musique.» Un silence quasi absolu peut suggérer autant
ConjugueR Musique ÉLeCtRonique et exPLoRation, hoMe studio et aventuRe,
c’est le parti pris du musicien Romain Delahaye, plus connu sous le d’harmonies et de rythmes que la violence soudaine des éléments, la
nom de scène de Molécule. Si, au milieu des années 2000, ce Parisien présence animale ou les bugs de machines secouées par le froid.
d’origine bretonne a d’abord enregistré quelques disques croisant Homme-orchestre de cette rave polaire, Molécule a ainsi finalisé une
dub et hip-hop, il s’est vite défini selon des principes de travail digne vingtaine de morceaux, dont dix ont été retenus pour l’album. Tour
d’un dogme de Lars von Trier: partir réaliser in situ un album impré- à tour contemplatif et haletant, mélancolique et menaçant, ces titres
gné des sons d’un environnement extrême, dont il ne retouche rien à résonnent de la beauté grandiose du Grand Nord comme de son
son retour. «Une façon de me pousser dans mes retranchements, de hostilité. Si ce –22.7°C indique la température la plus froide subie
cristalliser un instantané de vie», analyse-t-il. Ainsi, en 2015, il publiait là-bas par le musicien, ce n’est pas par vantardise. « Cette tempéra60° 43’ Nord, entièrement enregistré sur un chalutier en haute mer. ture est plutôt douce pour un hiver polaire, précise-t-il. Le son du
Ces jours-ci sort –22.7°C, album frissonnant et habité, réalisé dans un craquement des icebergs est aussi, malheureusement, celui du
village perdu du Groenland. «Après avoir vécu une expérience dans réchauffement climatique. »
un bateau saturé de bruits, j’ai voulu travailler sur le silence», explique –22.7°C, de Molécule (Millefeuilles/Because).
cet admirateur de John Cage à qui l’on doit le fameux morceau 4’33’’. Le 8 mars à l’Élysée-Montmartre, 72, bd Rochechouart, Paris 18e.
Pôle position.
Déchiffrage.
Guillermo del Toro.
10 — Nombre de longs-métrages réalisés par le Mexicain, dont La Forme de l’eau, Lion d’or à la
dernière Mostra de Venise, en salle le 21 février. 1997 — Année où il quitte le Mexique, notamment
à cause de la violence, pour s’installer à Hollywood. Il signe un contrat avec Miramax pour réaliser
le film d’horreur Mimic.
20 — Nombre de kilos perdus durant le tournage, particulièrement éprouvant,
3 — Nombre de
du Labyrinthe de Pan (2006), filmé dans le désert espagnol, en période de sécheresse.
romans coécrits avec l’écrivain américain Chuck Hogan. Ils ont ensuite adapté cette trilogie d’histoires
de vampires pour une série, The Strain, diffusée à partir de 2014.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Vincent Bonnemazou
Après avoir conçu un album en pleine
mer, Romain Delahaye, alias Molécule,
sort “–22.7°C”, réalisé sur la banquise.
© 2018 Pink Floyd Music Ltd. Visuels non contractuels. Hachette Collections SNC, 58 rue Jean Bleuzen – CS 70007 - 92178 Vanves Cedex – 395 291 644RCS Nanterre. La collection est composée de 18 numéros.
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dans La Ferme des animaux, Animals est une critique acerbe et virulente
du capitalisme des années 70. Le cochon gonflable qu’on voit flotter
au-dessus de l’usine Battersea de Londres, a été spécialement
fabriqué pour l’occasion. Il deviendra l’icône du groupe
et le suivra tout au long de sa carrière.
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86
“La Vie privée d’un sénateur”.
En SEptEmBrE 1979, la principalE
raiSon pour allEr Voir La
Vie privée d’un sénateur (The Seduct i o n o f J o e Ty n a n ) e s t s a
vedette, Alan Alda, acteur qui
surfe sur le succès historique de
la série télévisée M.A.S.H, lancée
sept ans plus tôt. Avec le film de Jerry Schatzberg, le comédien s’est taillé un rôle sur mesure,
ayant scénarisé le film lui-même. Il joue un sénateur démocrate, élu à New York, qui connaît une
ascension fulgurante. Délaissant sa vie de famille,
il entame une liaison avec l’une de ses collaboratrices et doit prendre des décisions difficiles visà-vis de ses pairs de la Chambre.
Schatzberg a marqué le début de la décennie 1970, avec ses trois premiers films, Portrait
d’une enfant déchue, Panique à Needle Park et
L’Épouvantail. Mais le réalisateur est alors surtout
reconnu en Europe, particulièrement en France,
et à peine aux États-Unis. Le film avec Alda a
donc pour ambition de le faire connaître d’un
public américain plus large. Sa mise en scène
frappe par sa sobriété, son évident travail de
documentation, son souci de décrire la cuisine
quotidienne à Washington, où un jeune sénateur
ambitieux se soumet aux rituels imposés : soirées extravagantes et ennuyeuses, négociations
Meryl Streep déploie ici un sex-appeal qu’on
lui connaît peu face à Alan Alda, la star
montante de l’époque, aussi scénariste du film.
interminables avec ses pairs, duplicité vis-à-vis
de ses collègues, construction d’une image en
étroite collaboration avec son attaché de presse
et les journalistes politiques.
“La Vie privée d’un
sénateur” tranche avec
le cinéma politique
de son époque. Marquée
par les assassinats
des frères Kennedy, le
Vietnam et le Watergate,
la génération du Nouvel
Hollywood envisageait
la politique américaine
sous l’angle du seul
complot, de manière
spectaculaire.
Et donc sans aucun goût pour les détails de la vie
à Washington. Mais Schatzberg arrive à la fin de la
décennie. Et l’époque a changé. Les scandales
semblent lointains. Le démocrate Jimmy Carter
est devenu président. Et les Américains ont
retrouvé un goût pour leurs institutions.
La Vie privée d’un sénateur est le troisième rôle
significatif de Meryl Streep à l’écran. Voyage au
bout de l’enfer, de Michael Cimino, et Manhattan,
de Woody Allen, sont sortis en salle plus tôt
la même année aux États-Unis. La jeune actrice y
déploie un talent qui deviendra l’une de ses
signatures. À savoir sa capacité à adopter tous
les accents possibles et, ici, celui de la Louisiane.
Dans le film de Schatzberg, elle se distingue en
affichant une sensualité franche. Sans doute ce
que réclamait son rôle de femme mariée, qui
devient la maîtresse d’un homme politique en
vogue. Par la suite, elle taira ce sex-appeal à
l’écran. Mais, en 1979, elle ose étaler son désir. Elle
est moins une prédatrice qu’une femme qui sait
ce qu’elle veut et manifeste cette volonté avec
classe et distinction. Une sexualité simple et
moderne.
La Vie privée d’un sénateur, de Jerry Schatzberg
(1 h 48), édité dans un coffret Blu-ray/DVD
par Elephant Films.
Pages coordonnées par Clément Ghys, avec émilie Grangeray
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. 1979 Universal Pictures
Le DVD de Samuel Blumenfeld.
88
Mots croisés
Sudoku
g r i l l e n o 335
1
2
3
4
n o 335
-
difficile
yan georget
PhiliPPe duPuis
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
Compléter toute
la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carré de neuf cases.
I
II
III
IV
V
VI
Solution de la grille
VII
précédente
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
Horizontalement I Trop souvent hors de notre portée. II Fournisseuse d’akènes et de
baguettes magiques. Joliment enrichie. III La première peut être bonne. éveille les plaisirs.
Pose des problèmes à la conscience. IV Insupportables, quand ils deviennent nerveux. Dans
le calendrier républicain. V De toutes les couleurs en bord de mer. A eu tort de toucher à la
femme d’Héraclès. VI Hameau à La Réunion. Dévolu par le sort. Points d’accrochages.
VII Point. Interjection. Bon gardien à poil ras. Points de rencontre sur la monture. VIII Espèces
à l’anglaise. Creusé par-derrière. IX A lui de bien conserver. Cerf du Nord. X Cassait la croûte.
Charrient méchamment. XI Bonnes dispositions au départ. Mises en carafe. Met les verres à
l’abri. Le titane. XII Pour le repos du loup. Point de départ. Dame de pouvoirs. XIII Rejetées.
Ni invitée ni désirée. XIV Maintient la voûte en place. Expression du beau. A disparu avec
l’Internet. XV Mises à sec. Sœur d’Hélios et d’éos.
Verticalement 1 Fait monter le doute et baisser le crédit. 2 A eu du style. Lâché sur le coup.
Personnel. 3 Allumé avec intention. Touchées en pleine tête. 4 Travaille à l’usine. Anticipe la
date du départ. 5 Sacrilège quand elle est en noir. Bulles du Piémont. Tête couronnée. 6 Lieu
de rencontres à risques. Personnel. Porteur de faines. Dieu rayonnant. 7 Le sien peut être
difficile à tenir. Facilite les règlements. Point culminant. 8 A reçu la capitulation de l’Allemagne
à Reims.Article. 9 Favorisé par le sort. Liquide renversé. Entrent en lutte. 10 Cours allemand.
Saintes en religion. 11 Affrétera le bâtiment. à la base de l’ongle. 12 Le strontium. Les plus
beaux finiront au musée. Introduit le mélo. Son grain se fourre partout. 13 Résistera aux chocs
et au temps. Bien accueilli. 14 Suiveur dévoué. Pas du tout fixée. Préposition. 15 Possessif.
Absolument nécessaire.
Solution de la grille no 334
Horizontalement I Contre-productif.IIInouïs.énumérer.IIIRubescente.Dîna.IVLu.RMI.Sérac.VOrestie.Caire.
VI Nase. Mulons. Mai. VII Vissée. Inné. Ego. VIII Osé. Murène. OSEN. IX Li. Mirage. Br. En. X Unaus. Bectent.
XI Tébessa.Tare.Am. XII.Otait.Ana. Nte (net). XIII Intrication. XIV Nadir.Io.Airent. XV Susceptibilités.
Verticalement 1 Circonvolutions. 2 ONU. Raisiné. Au. 3 Noblesse. Abords. 4 Tueuses. Muet. Ic. 5 Ris.
émissaire. 6 Escrimeur. Sîn. 7 émeu. Rabattit. 8 Reni. Liège. Roi. 9 Ont. Connectai. 10 Due. Anne. Tançai.
11 Um. Sise. Bercail. 12 Céder. Orne. Tri. 13 Trirèmes. Niet. 14 Iéna. âgée. Atone. 15 Fractionnements.
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Bridge
n o 335
Fédération Française de bridge
L'al bum
Pink Floyd
à Rotterdam
en février
1977.
pink floyd
“Animals”, retour
vers le “No future”.
“Le Monde” propose une coLLection
de dix-huit aLbuMs du groupe britannique.
cette seMaine, un bestiaire visionnaire
aux accents nihiListes.
rob Verhorst/redferns
par
Bruno lesPrit
Paru début 1977, entre le chefd’œuvre synthétique Wish You
Were Here et le blockbuster
Th e Wall, Animals est l oin
d’avoir atteint la postérité de
ces deux autres albums de Pink
Floyd. La mémoire en a surtout
retenu la pochette signée par le
graphiste Storm Thorgerson, un
cochon gonflable survolant la
centrale électrique londonienne
de Battersea. Une image pittoresque ? Pas vraiment si elle se
rapporte à l’hyperbole « When
Pigs Fly », équivalent de « Quand
les poules auront des dents ».
De fait, le pessimisme outrancier du chanteur et bassiste
Roger Waters, maître d’œuvre
du dixième enregistrement en
studio du groupe anglais, est ici
à son zénith.
PINK
FLOYD
LA COLLECTION
REMASTERISÉE
© 2018 Pink Floyd Music Ltd. Visuels non contractuels. Hachette Collections SNC, 58 rue Jean Bleuzen – CS 70007 - 92178 Vanves Cedex – 395
291 644RCS Nanterre. La collection est composée de 18 numéros.
Chaque Numéro est vendu au prix de 9,99€, à l’exception des Numéros comprenant 2 CDs dont le prix de vente est de 12,99€, et du Numéro
double DVD « Pulse » à 14,99€. Albums ne pouvant être vendus en dehors de la collection Hachette.
Le contexte s’y prête au
moment où le Royaume-Uni
s’enfonce dans la crise économique, prélude à l’arrivée au
pouvoir de Margaret Thatcher.
Exutoire au nihilisme de la
jeunesse, l’insurrection punk
commence à se répandre avec
l’ascension des Sex Pistols.
L’ennemi musical à abattre
étant le rock progressif, encore
dominant, et dont Pink Floyd
est précisément un des symboles. En termes de « No
future », Animals n’a pourtant
rien à envier à Johnny Rotten et
ses affidés.
Waters s’empare d’un sujet pour
le moins britannique, la lutte des
classes, en usant de métaphores
empruntées à La Ferme des
animaux de George Orwell. Ce
qui ne manque pas d’ironie
puisque lui-même se comporte
de plus en plus en despote,
n’accordant qu’un maigre crédit
d’auteur au guitariste et chanteur David Gilmour. L’espèce
humaine est donc divisée en
cochons, chiens et moutons
(grognements, aboiements et
bêlements inclus sur l’enregistrement), ces derniers finissant
curieusement par s’imposer
dans une (légère) note d’espoir.
Le concept débouche sur cinq
chansons, ou plutôt quatre si
l’on tient compte de la reprise
de Pigs on the Wing, un folk de
quatre-vingt-cinq secondes
enregistré par le seul Waters à
la guitare sèche.
Tout a été fait pour qu’aucun
tube radiophonique ne puisse
être extrait d’Animals, les trois
autres titres dépassant, eux, les
dix minutes. Longueur qui porte
tort au monotone Sheep, dont
la ligne de basse reprend en
outre celle de One of These
Days. Mais, pour les deux autres
créations (qui occupent les
deux tiers de l’album), l’art
sonique de Pink Floyd impressionne, probablement parce
qu’elles résultent d’un travail
encore collectif. Remarquable
par son utilisation du vocodeur
co m m e i n s t r u m e n t à p a r t
entière, Dogs est traversé de
solos fulgurants de Gilmour. Et
le magnifique dialogue introductif entre l’orgue de Rick
Wright et la basse emporte Pigs
(Three Different Ones) dans des
cieux sombres et planants,
Waters ayant ranimé son porc
gonflable sur la scène de son
actuelle tournée, Us + Them,
pour s’attaquer cette fois à
Donald Trump.
“AnimAls”, ColleCtion Pink Floyd,
9,99 euros. en kiosque.
La semaine prochaine :
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ANIMALS
Album-concept explorant les thèmes similaires abordés dans La Ferme
des animaux, Animals est une critique acerbe et virulente du capitalisme
des années 70. Le cochon gonflable qu’on voit flotter au-dessus de l’usine
Battersea de Londres, a été spécialement fabriqué pour l’occasion.
Il deviendra l’icône du groupe et le suivra tout au long de sa carrière.
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90
La couverture
de Catherine Cusset.
Dans son Dernier roman, l’écrivaine, lauréate Du prix anaïs nin,
raconte le parcours Du peintre DaviD Hockney. un ouvrage qu’elle
a réDigé à manHattan, avec sur les genoux une couverture, reproDuction D’un tableau De mark rotHko, autre maître De la couleur.
Je sais, une couverture, ce n’est pas
très sexy mais, en découvrant celleci, j’ai eu un coup de foudre. C’était en 2010,
à la boutique du Musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid, je sortais d’une exposition
consacrée à Mark Rothko. Il y avait deux ou
trois autres modèles, mais c’est celui-ci que
je voulais, une reproduction sur du mohair
d’un de ses tableaux aux tons chauds et
flamboyants. À New York, où je vis depuis
trente ans, mon appartement est sobre, du
bois, du gris pâle, j’aime que ma couverture
y apporte une touche de couleur.
Depuis que je l’ai achetée, j’ai mes rituels.
En octobre, je la sors de la housse dans
laquelle je l’enferme l’été avec des boules
antimites ; elle m’accompagne ensuite
jusqu’aux premiers beaux jours de mai. Je
la mets sur mes genoux le matin quand
je m’installe pour écrire à mon bureau ; j’en
recouvre mes jambes allongées sur un
pouf le soir pour lire ou regarder un film ;
je la pose la nuit par-dessus ma couette.
Sa matière si chaude répond à mon désir de
douceur, à cette envie de m’envelopper
M Le magazine du Monde — 17 février 2018
Valentin Pérez
dans le cocon du foyer. Bébé, pourtant,
je n’ai jamais eu de doudou : ma mère,
avocate, était peu présente, peu câline.
Quant à ce rose, ce rouge, cet orange,
ce violet intenses, ils me ravissent. C’est
ce travail sur la teinte que j’aime tant chez
Rothko, comme chez Matisse, Bonnard,
et assurément David Hockney sur lequel
je viens d’écrire pendant de longs mois.
On m’avait commandé un essai libre, mais
je me suis tant attachée à son parcours
artistique que le texte est devenu un roman.
J’admire son rejet de la commande ou
de la formule, sa résistance à la pression
du monde extérieur ou au succès : il est
absolument libre. Je ne sais pas si j’aurais pu
écrire sur un autre artiste. Je me suis peu à
peu forgé une culture picturale et j’ai découvert tous ces grands peintres en dilettante,
en fréquentant les musées, les galeries
ou les biennales d’art. Chacun a sa singularité, bien sûr, mais, face à un chef-d’œuvre
de Rothko ou de Hockney, je suis
gagnée par la même émotion :
le sentiment du beau.
à lire
Vie de
daVid Hockney,
Gallimard,
192 P, 18,50 €.
Vincent Pérez
propos recueillis par
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GUDRUN SJÖDÉN
Wow, un groupe si coloré !
GUDRUN SJÖDÉN rend hommage
à la nature nordique, à l’esprit de
rébellion des Londoniennes des
années 60 et aux femmes qui se
distinguent. « En 1976, j’ai
commencé à créer avec des tissus
et des matières que j’affectionnais,
des vêtements que je souhaitais
porter moi-même, fonctionnels,
adaptés à des femmes de tout les
âges, influentes, puissantes, qui
font une marque ! Rencontrez les
sur la boutique en ligne ». Une
troupe haute en couleur. Des personnalités hors normes des quatre coins du
globe. « On ne peut pas rester au bord de la piscine sans oser plonger, il en va
de même avec la vie ! Apprenez à vivre le moment, osez être vulnérable et vous
dévoiler aux autres telle que vous êtes » une philosophie de vie chère à Rachel
Awes, psychologue américaine, ambassadrice de la collection printemps 2018.
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Renault : Carlos Ghosn rempile,
Thierry Bolloré propulsé numéro 2
Comment
la France
veut protéger
son industrie
▶ Le conseil d’administra-
▶ Le PDG a pour mission
▶ M. Ghosn a accepté de
▶ Le constructeur affiche
tion de la firme au losange
a décidé de reconduire
pour quatre ans Carlos
Ghosn à la tête du
constructeur automobile
de renforcer le plan de
succession au sommet de
Renault. Dans cette optique, il a choisi Thierry Bolloré comme numéro deux
réduire son salaire chez
Renault de 30 %, apaisant
ainsi un point de crispation avec son principal
actionnaire, l’Etat français
en 2017 les meilleurs
résultats de son histoire,
avec un bénéfice de
5,2 milliards d’euros
L
PAGE 4
Les associations, nouvelles bêtes noires des entreprises
▶ Foodwatch con-
tre Lactalis, Sherpa
contre LafargeHolcim… les ONG attaquent de plus en
plus les grands
groupes en justice
▶ Les associations,
qui ont gagné en
compétence technique, espèrent
faire évoluer les
pratiques des
multinationales
et les législations
▶ A Bruxelles, dans
la capitale des lobbys, les ONG tentent de renverser
le rapport de force
▶ Les entreprises
ripostent en multipliant les procédures judiciaires
e décor ne doit rien au hasard. C’est dans une usine
L’Oréal, à Lassigny (Oise),
qu’Edouard Philippe et son ministre de l’économie, Bruno Le Maire,
ont choisi de dévoiler, vendredi
16 février, leurs projets pour
mieux protéger le capital des entreprises françaises sensibles.
Le plan prendra des mois à être
mis en place. Mais, dès à présent,
le gouvernement tient à faire passer le message : « Pas touche aux
entreprises stratégiques ! » Donc :
« Pas touche à L’Oréal ! » « L’Etat
français est attaché à cette société,
sa localisation en France, l’évolution de son actionnariat », confiet-on à Matignon. Les prédateurs
qui s’intéresseraient au numéro
un mondial des cosmétiques sont
prévenus : ils trouveront l’exécutif
sur leur passage.
Le sujet ne relève pas de la théorie. Après la mort de Liliane Bettencourt, Nestlé a décidé de ne pas
reconduire le pacte le liant à la famille fondatrice de L’Oréal. A partir du 21 mars, le géant suisse
pourra vendre ses 23 % en toute liberté. A qui ? Telle est la question
que se posent les pouvoirs publics
avec une pointe d’anxiété. Au-delà
de L’Oréal, Emmanuel Macron et
ses ministres s’inquiètent d’une
possible vague d’acquisitions de
groupes français.
denis cosnard
LIR E L A S U IT E PAGE 4
3
MILLIARDS
PAGES 2 - 3
Action de l’association
Foodwatch contre Lactalis,
à Paris, le 14 février.
C’EST, EN EUROS, LE MONTANT
QUE LA BANQUE PUBLIQUE BPI
MOBILISERA POUR INVESTIR DANS
DES ENTREPRISES ATTAQUÉES
NICOLAS CHAUVEAU/SIPA
ENTRETIEN
AIR FRANCE-KLM RESTE
MOINS RENTABLE QUE
SES CONCURRENTS,
SELON SON PDG,
JEAN-MARC JANAILLAC
PAGE 5
CYBERSÉCURITÉ
WASHINGTON ET
LONDRES ACCUSENT
MOSCOU D’ÊTRE
DERRIÈRE LE VIRUS
NOTPETYA
PAGE 7
j CAC 40 | 5 251 PTS + 0,55%
j DOW JONES | 25 200 PTS + 1,23%
j EURO-DOLLAR | 1,2528
j PÉTROLE | 64,79 $ LE BARIL
J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,994 %
VALEURS AU 16 FÉVRIER À 9H40
PERTES & PROFITS | UNIVERSAL
Quand la musique est bonne
E
n cuisine comme en musique, tout est
affaire d’ingrédients et de proportions.
Pour faire une bonne sauce, il convient
d’abord de choisir une bonne base,
compatible avec tous les palais. Par exemple, les
Beatles, avec la réédition, en 2017, de l’album
mythique Sgt. Pepper’s. Ajoutez-y ensuite une
saveur à la mode, de celles qu’il ne faut pas rater,
Taylor Swift ou Kendrick Lamar feront parfaitement l’affaire. Puis épicez généreusement à
grandes pincées de Despacito, le tube de l’été. Et
vous obtenez au bout du compte les résultats record d’Universal Music Group. Avec un résultat
opérationnel de 761 millions d’euros, il représente plus des trois quarts des bénéfices de sa
maison mère, le groupe français Vivendi.
Quand la musique est bonne, comme le chantait Jean-Jacques Goldman en 1982, tout est possible. Du moins l’était à cette époque bénie du
CD roi. Entre-temps, l’industrie musicale a subi
le plus grand choc de son histoire. Durant la première décennie de l’an 2000, le chiffre d’affaires
de la profession a été divisé par deux tandis que
le nombre de majors est passé de six à trois.
Surprises
A ce jeu, le numéro un, Universal, a été le principal consolidateur, absorbant, en 2011, son concurrent EMI. Ce n’est qu’à partir de 2016 que le
secteur s’est remis à fabriquer de la croissance,
grâce notamment au streaming, qui a inventé
un nouvel usage de la musique et un modèle
économique fondé non plus sur la vente d’un
produit, un disque ou une chanson téléchargée,
Cahier du « Monde » No 22737 daté Samedi 17 février 2018 - Ne peut être vendu séparément
HORS-SÉRIE
ÉRIE
mais sur un abonnement mensuel. En 2017, les
ventes liées à cette pratique ont augmenté de
plus de 35 % pour Universal.
Et ce n’est pas Universal et ses recettes soigneusement élaborées qui ont sauvé le secteur
mais un jeune suédois de 34 ans, Daniel Ek. Le
fondateur de Spotify a réussi l’exploit d’imposer son modèle d’abord en Europe puis aux
Etats-Unis. Avec près de 70 millions d’abonnés
payants, il est deux fois plus gros dans ce domaine qu’Apple pourtant riche à milliards. Il a
réussi en refusant la stratégie de l’exclusivité
avec les majors et en se concentrant sur l’usage,
comme Facebook l’a fait dans les réseaux sociaux. Résultat, Universal, Sony et Warner ont
rendu les armes et signé avec la plate-forme. Valorisée près de 19 milliards de dollars (15,1 milliards d’euros), elle vise une introduction à la
Bourse de New York.
La filiale de Vivendi a donc désormais son
sort lié en grande partie à celui de l’entreprise
suédoise, qui perd encore beaucoup d’argent.
Le monde de la musique a donc retrouvé la recette du succès commercial, mais réserve encore pas mal de surprises, et particulièrement
en 2018. Pour refroidir les rumeurs autour
d’Universal, le directeur général de Vivendi a
démenti tout projet imminent de mise en
Bourse, alors qu’en novembre 2017, il évoquait
une valorisation « supérieure à 40 milliards de
dollars », soit presque deux fois celle de la totalité du groupe. La musique est à nouveau
bonne, bonne, bonne. p
philippe escande
titeuf
25 ans et
toutes ses dents
Serge Tisseron: « Titeuf nous oblige à voir la vérité en face. »
TITEUF
DE
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2 | économie & entreprise
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
CONTRE-POUVOIR
Les associations,
nouvelles bêtes
noires des
entreprises
Mieux armées techniquement, les ONG
attaquent plus fréquemment les groupes
en justice. Cette guérilla les médiatise et
mobilise leurs militants. En réaction, les
entreprises les traînent devant les tribunaux
A
pple contre Attac lundi
12 février, Foodwatch contre
Lactalis mercredi… les relations se tendent entre les
entreprises et les associations, bien décidées à ne pas
se contenter de jouer le rôle de poil à gratter.
La plainte contre le cimentier LafargeHolcim, accusé de « financement du terrorisme », ou celle contre BNP Paribas, au cœur
d’une enquête pour complicité dans le génocide au Rwanda ? Toutes deux émanent
de Sherpa, une organisation non gouvernementale (ONG) française de défense des victimes de crimes économiques. Le scandale
du « dieselgate », qui a pour le moment
coûté 25 milliards d’euros à Volkswagen ? Il
éclate à la suite de l’enquête de l’ONG américaine International Council on Clean Transportation (ICCT). Imposer le thème de l’obsolescence programmée dans le débat public en pleines fêtes de Noël, en portant
plainte contre Apple ? Le beau coup de com
de l’association HOP. Epson, Samsung,
Vinci… on ne compte plus les groupes attaqués en justice par les ONG, nouvelles bêtes
noires des entreprises.
« Il y a un foisonnement de mobilisations et
un élargissement du mode d’action au recours contentieux, confirme Francis Chateauraynaud, sociologue, directeur d’études
à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). La montée en compétence technique des associations, leur capacité à collaborer avec d’autres ONG, en mutualisant les
frais de justice, expliquent ce mouvement de
fond. » Les associations ont ainsi trouvé un
moyen efficace, grâce aux retombées médiatiques, de s’attaquer au bien le plus précieux
des entreprises, leur image de marque. Avec
l’espoir de faire modifier leurs comportements ou les législations.
« Des années d’interpellation, de campagnes d’opinion ne suffisent pas forcément
pour faire évoluer les pratiques des multinationales. La dernière arme qui reste, c’est la loi,
explique Nayla Ajaltouni, coordinatrice du
Collectif éthique sur l’étiquette, qui s’est
constitué partie civile contre Auchan
en 2015, après l’effondrement de l’immeuble
Rana Plaza, au Bangladesh. Cela permet aussi
de pointer les défaillances du droit ou des réglementations et de les faire évoluer. » C’est,
par exemple, à la suite du travail acharné
d’un groupement d’ONG que le devoir de vigilance des grandes sociétés à l’égard des
droits humains et de l’environnement a été
inscrit dans la loi en mars 2017.
A l’UFC-Que choisir, qui a attaqué onze entreprises depuis le début de l’année – neuf
industriels de l’agroalimentaire au pénal,
leurs produits contenant parfois des nanoparticules aux effets méconnus sur la santé,
et la Fnac et Amazon pour manque d’informations – la tonalité est la même. « Le contentieux est une activité de combat qui vise à
obtenir des avancées législatives, comme ce
fut le cas sur les assurances emprunteurs »,
souligne son président, Alain Bazot. « On
préférerait éviter d’en arriver là, mais lorsque
nous saisissons un préfet pour un manquement manifeste au code de l’environnement,
en raison de la prolifération de panneaux publicitaires illégaux, la plupart du temps, il ne
nous répond même pas », explique PierreJean Delahousse, porte-parole de Paysages
de France, qui a récemment fêté sa… 75e décision de justice en sa faveur.
LES ASSOCIATIONS
TENDENT
À OCCUPER DES
ESPACES PLUTÔT
DÉVOLUS
AUX SYNDICATS OU
AUX MOUVEMENTS
POLITIQUES
Une plus grande réceptivité
Pour les associations, ces procédures sont
aussi un bon moyen de faire connaître leur
cause auprès du grand public et de (re) mobiliser les militants. Les jours qui ont suivi la
médiatisation de sa plainte contre Apple,
HOP a reçu un afflux de mails de particuliers. « Une victoire juridique permet de galvaniser les troupes et de crédibiliser l’action
menée par une ONG », abonde Marie Frachisse, coordinatrice des questions juridiques au réseau Sortir du nucléaire, dont le
recours en 2016 avec d’autres associations a
permis de bloquer les travaux du projet de
stockage souterrain de déchets nucléaires à
Bure (Meuse). Parmi les dadas de cette ONG,
qui a plus d’une trentaine d’affaires en
cours : s’attaquer à « l’impunité des exploitants en termes de pollution » ou à la communication des industriels comme EDF ou
Areva, et leur « pratique assez marquée du
“greenwashing” ».
Cette guérilla judiciaire concerne aussi les
questions climatiques, les entreprises et
non plus seulement les Etats étant désormais dans la ligne de mire. « Bien qu’émergente, l’ampleur du phénomène du contentieux climatique est réelle. Le nombre d’actions en justice a augmenté depuis 2015,
après le succès de l’affaire Urgenda [du nom
de cette ONG qui a obtenu en juin 2015 que
la justice néerlandaise condamne l’Etat à réduire les émissions de gaz à effet de serre
dans le pays] et sous l’effet de la COP21 [conférence de Paris sur le climat]. Pour les ONG,
les firmes doivent aussi être tenues responsables des dommages créés à l’environnement
et à la santé », pointe Marta Torre-Schaub,
directrice de recherche au CNRS.
La course aux tribunaux ne devrait pas ralentir, car les entreprises, en multipliant les
promesses éthiques pour coller aux attentes
de l’opinion, et en communiquant massivement dessus – comme par exemple sur leurs
engagements RSE (responsabilité sociale
des entreprises) – ont finalement tendu un
bâton pour se faire battre.
Le flop des « class actions » à la française
De nombreuses contraintes freinent l’utilisation des recours collectifs
T
rois ans et demi après
leur entrée en vigueur, le
1er octobre 2014, les class
actions à la française se comptent sur les doigts des deux
mains. Le dispositif des actions
de groupe, qui permet aux consommateurs d’être collectivement dédommagés d’un litige
auprès d’une entreprise, a certes le mérite d’exister, mais ses
nombreux écueils en ont freiné
l’utilisation.
Principale faille du système :
la lenteur des procédures et la
pré-instruction obligatoire par
l’une des quinze associations de
consommateurs agréées en
France, qui n’ont pas toutes les
moyens humains et financiers
nécessaires. « Pour pouvoir enclencher une action de groupe, il
faut avancer au minimum
50 000 euros, en temps de travail, frais d’avocat, suivi des consommateurs… », nous expliquait Nadia Ziane, l’une des représentantes de l’association
Familles rurales, en novembre 2017, au moment où le gouvernement projetait de réduire
les aides au mouvement consu-
mériste. « Nous avons deux actions de groupe en cours, et nos
budgets ne nous permettent plus
d’en engager une troisième,
même si les sujets ne manquent
pas. » Ce filtre des associations
de consommateurs avait été retenu à l’époque par le gouvernement pour éviter les écueils
américains.
La procédure est d’autant plus
complexe à mettre en œuvre
qu’elle reste artisanale. Fin 2015,
un cabinet d’avocats allié à une
association de consommateurs
avait tenté de lancer une action
collective contre la vente forcée
de vaccins multiples incorporés
dans un vaccin DT polio. « Face
aux trop nombreux plaignants
(plus de 3 000 très rapidement),
les systèmes informatiques
avaient planté », se souvient
Pierre-Jean Esbelin, prestataire
informatique pour le cabinet
d’avocat à l’époque, qui vient de
développer un système permettant d’automatiser le processus.
Autre frein, en France, seul le
préjudice économique est indemnisable dans le cadre de ces
actions de groupe. Le préjudice
moral ne l’étant pas, cela limite
le nombre d’actions collectives,
comme dans le cas des moteurs
truqués de Volkswagen. Cette
fraude joue, en effet, sur le niveau de pollution, mais non sur
la consommation, cela n’a donc
pas d’impact économique. La
généralisation de la médiation
à tous les secteurs de la consommation depuis le 1er janvier 2016
restreint aussi le nombre de
procédures déclenchées, souvent déminées en amont par les
entreprises elles-mêmes. p
cécile prudhomme
« Elles ont par là même fourni des instruments de mesure, qui sont autant d’angles
d’attaque pour les ONG, qui comparent les
discours à la réalité », explique M. Chateauraynaud. C’est sur cette base que Sherpa et
Peuples solidaires ont déposé le 11 janvier au
parquet de Paris une plainte contre Samsung
pour pratiques commerciales trompeuses.
Leur argument ? Le groupe violerait les
droits de ses salariés dans ses usines de
Chine et de Corée du Sud, en contradiction
avec ses engagements éthiques dont il a fait
un argument commercial. « Il faut judiciariser la RSE : les entreprises doivent être comptables de leurs déclarations », avance Sandra
Cossart, directrice de Sherpa.
Si les associations se sentent pousser des
ailes, c’est qu’elles peuvent compter sur une
plus grande réceptivité de leur cause auprès
de la société civile. « Le débat grandissant au
sein de l’opinion sur les méfaits de la surconsommation et du rôle que peut jouer la publicité est un contexte clairement favorable »,
note Thomas Bourgenot, chargé de plaidoyer
de l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP), dont les réunions mensuelles d’information attirent aujourd’hui une
trentaine de participants, lorsqu’ils pouvaient être… trois, il y a dix-huit mois.
« Engagement à la carte »
Or les sujets pour mobiliser le public ne
manquent pas : scandales sanitaires ou écologiques, ententes illégales entre les entreprises, corruption… Les vidéos chocs des
abattoirs, habilement médiatisées, ont permis à L214 de recruter massivement des militants (elle revendique 30 000 membres,
trois fois plus qu’en 2015, et 42 salariés) et de
prendre du poids. A tel point que l’action de
cette association de la cause animale, qui
porte régulièrement plainte, a abouti à la
fermeture temporaire de certains abattoirs
et à la création d’une commission d’enquête
parlementaire.
« Les scandales à répétition dans l’alimentaire interpellent des citoyens beaucoup plus
informés que par le passé et qui en ont assez
d’être dépossédés de leurs droits. Des structures comme la nôtre leur donnent un moyen
de s’exprimer. Et ils s’en emparent », explique
Karine Jacquemart, directrice générale, de
Foodwatch France, qui revendique 122 000
abonnés à sa newsletter. Trois fois plus qu’il
y a deux ans. Un vivier actionné à chaque
pétition en ligne afin de dénoncer « l’opacité des industriels sur la composition des
économie & entreprise | 3
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
A Bruxelles, les ONG veulent
imposer leur tempo
Les victoires des associations sont souvent éphémères
bruxelles - bureau européen
J
« L’AUGMENTATION DU
NOMBRE DE PLAINTES
D’ENTREPRISES CONTRE
LES ONG PARTICIPE À
LA CONTRE-RÉVOLUTION
ASSOCIATIVE »
PHILIPPE RYFMAN
chercheur et avocat spécialiste
des associations
produits alimentaires, les allégations marketing des emballages »… A son actif, notamment : avoir contraint (presque tous) les distributeurs à s’engager contre la pollution
aux hydrocarbures des emballages qui
avaient une fâcheuse tendance à contaminer les aliments.
« La montée en puissance des associations
montre que derrière l’individualisme souvent
mis en avant, l’individu se définit par sa singularité, son souhait d’égalité. Il y a un décalage
entre cette volonté d’horizontalité des rapports sociaux, cette associativité, et en face les
institutions, le monde politique ou économique, qui misent sur la verticalité du pouvoir.
Ce choc incite les citoyens à se tourner vers
l’associatif, qui nourrit encore un imaginaire », souligne Roger Sue, sociologue, professeur à l’université Paris-Descartes-Sorbonne, en rappelant qu’il existe aujourd’hui
1,4 million d’associations en France, contre
400 000 dans les années 1960. A tel point
que les ONG tendent à occuper des espaces
plutôt dévolus aux syndicats ou aux mouvements politiques. « Les citoyens ne se retrouvent plus dans ces structures et privilégient le
monde associatif, qui permet un engagement
à la carte, de la simple pétition en ligne à l’action », analyse Philippe Ryfman, chercheur
et avocat spécialiste des associations.
« Des attaques pour diffamation »
Face à ces empêcheurs de tourner en rond,
les entreprises s’adaptent. Interbev, l’interprofession de la viande alimente les réseaux
sociaux d’« informations positives » afin de
contrer l’offensive des associations véganes.
D’autres font le dos rond en intégrant l’action des militants dans leur plan de marche.
« Même dans les dossiers dans lesquels on sait
que tout est bien engagé, on inclut un taux de
50 % de recours possibles », explique Philippe
Vignal, directeur général de WPD France, une
société qui développe des parcs éoliens.
Mais pour certaines multinationales, la
meilleure défense est l’attaque… juridique.
Apple, qui demande au tribunal de grande
instance de Paris d’interdire à Attac de pénétrer dans ses magasins sous peine d’une astreinte de 150 000 euros, est l’arbre qui cache
la forêt. Enedis attaque ainsi régulièrement
les communes qui refusent d’installer son
compteur Linky. Veolia poursuit actuellement la fondation France Libertés et la Coordination eau Ile-de-France, qui luttent contre
les coupures d’eau illégales. « Nous avons
remporté tous les procès où nous défendions
les droits des victimes. Comme ils ne peuvent
pas gagner sur le fond, ils ont changé leur fusil
d’épaule et nous attaquent pour diffamation
en s’appuyant sur un de nos communiqués »,
raconte Jean-Claude Oliva, le directeur de la
structure. Mi-novembre 2017, c’était une filiale de JCDecaux qui mettait en demeure
l’association RAP de retirer de son site Internet des informations relatives à son contrat
avec la Mairie de Paris invoquant le secret des
affaires.
La liste est d’autant plus longue que les
groupes répondent du tac au tac. Fin 2016,
EDF portait plainte contre X, après que
Greenpeace eut attaqué le groupe pour publication de bilan inexact et diffusion
d’informations trompeuses. Lorsqu’en
mars 2015 Sherpa dépose plainte contre
Vinci et sa filiale qatarie pour travail forcé et
réduction en servitude, ce dernier réplique
un mois plus tard pour diffamation. L’association est d’ailleurs aussi sous le coup d’une
autre procédure, cette fois avec Socfin (Bolloré). Autant d’affaires chronophages, au risque économique réel, qui, à l’échelle d’une
association, peuvent être fatales.
« L’augmentation du nombre de plaintes
d’entreprises contre les ONG participe à ce que
j’appelle la contre-révolution associative, déjà
à l’œuvre dans de nombreux pays, où les ONG
parfois accusées d’être des agents de l’étranger se voient privées de ressources financières,
explique M. Ryfman. Les entreprises sont clairement dans une volonté d’intimidation, car
les associations n’ont pas les moyens financiers pour faire face à une multiplication des
procédures. Pour schématiser, les multinationales veulent faire comprendre aux ONG
qu’elles doivent s’occuper de missions caritatives, pas de leur business. » p
frédéric cazenave
anvier 2018, la première session plénière de l’année au
Parlement européen s’annonce sans grand relief : la
machine législative communautaire tourne encore au ralenti.
Soudain, bénéficiant de ce trou
d’air bruxellois, le sujet « pêche
électrique » s’impose, captant
toute l’attention des médias.
En quelques jours, les eurodéputés basculent. Réunis à Strasbourg, le 16 janvier, ils rejettent à
une très large majorité une dérogation de la Commission européenne autorisant cette pêche jugée destructrice pour la faune
sous-marine. Tous les élus de la
délégation LR, pourtant réputés
plus sensibles aux lobbys industriels que d’autres, votent contre.
L’association Bloom, fondée
en 2005 par Claire Nouvian, récolte les fruits d’un travail
acharné. « On a bossé comme des
fous, on s’est couché à 4 heures du
matin pendant des semaines »,
témoigne la jeune femme,
auteure du livre à succès Abysses
(Fayard, 2006).
Avec une toute petite équipe,
dotée de la « même motivation de
malade » qu’elle, Mme Nouvian a
utilisé tous les relais possibles :
question prioritaire à la Commission, pétition en ligne, mobilisation des pêcheurs artisans, manifeste de chefs cuisiniers, et même
une performance « artiviste » au
siège bruxellois du Parlement
européen, juste avant le vote décisif de janvier.
Bloom n’est pas un cas isolé. Depuis quelques années, des organisations non gouvernementales
(ONG) parviennent à peser sur les
décisions européennes. Disposant d’une solide expertise, d’un
sens du timing médiatique, d’une
bonne connaissance de la machinerie communautaire et d’un
usage habile des réseaux sociaux,
ces associations ont réussi à renverser en partie le rapport de
force, dans la capitale de l’Union,
réputée pour être la deuxième
ville concentrant le plus de lobbys
privés au monde.
Transport & Environnement appartient à ce club encore restreint.
L’ONG, située square de Meeûs,
l’épicentre des lobbys bruxellois,
compte une grosse vingtaine
d’experts et alimente en permanence les médias et les eurodéputés en études fouillées sur les
émissions polluantes des véhicules. Elle n’est certes pas à l’origine
du « dieselgate » mais a contribué
à maintenir sous tension la Commission et le Conseil (les pays
membres), qui, sortant d’une longue apathie sur le sujet, ont fini
par faire preuve, ces dix-huit derniers mois, d’un peu de volonté
politique. Corporate Europe Observatory (CEO) fait aussi autorité
dans son domaine. L’association,
installée dans un immeuble « écorénové », à une vingtaine de minutes à pied des grandes institutions de l’Union, s’est fait connaître pour sa dénonciation, très argumentée, de la proximité entre
lobbys et décideurs européens.
« Occuper l’espace »
L’eurodéputé Guillaume Balas,
proche de Benoît Hamon, fait
partie des élus qui ont beaucoup
bataillé pour l’interdiction du glyphosate. « En arrivant ici [à la suite
des européennes de 2014], je m’attendais à une asymétrie totale entre ONG et lobbys, je pensais que
ces derniers régnaient en maîtres
et que j’allais me faire acheter au
coin de la rue. En fait, non. Quand
elles s’investissent, les associations
parviennent, au moins pour un
moment, à occuper l’espace. »
L’élu introduit cependant une
nuance d’importance : les victoires des ONG ne sont souvent que
momentanées. Le Parlement
européen est certes de plus en
plus perméable à leurs consignes
de vote et à leurs causes, surtout
quand elles portent sur des sujets
environnementaux ou de santé.
Mais cela se corse lorsque les textes législatifs arrivent en discussion au Conseil. Et, en amont, les
associations ont toujours autant
de mal à influer sur les propositions de directives et les réglementations de la Commission.
« Dans le cas du glyphosate : on
est parvenus à un tel niveau de visibilité qu’on a réussi à obliger les
Etats membres à prendre position,
mais c’est vraiment l’exception. Les
entreprises continuent d’avoir un
bien meilleur accès au Conseil et à
la Commission que les ONG », déplore Martin Pigeon, de l’association CEO. A Bruxelles, les processus législatifs sont longs et complexes, le Parlement et le Conseil
souvent colégislateurs, le Conseil
parfois, encore, seul décideur.
Cette dernière institution est
une boîte noire : les décisions s’y
prennent à huis clos, entre diplomates des 28 pays de l’Union. Les
ONG ont du mal à tenir sur la durée des discussions législatives,
contrairement aux lobbys industriels. La dénonciation des accords de libre-échange, particulièrement du CETA, illustre bien ce
phénomène. Ce traité entre
l’Union et le Canada a failli capoter, à la suite d’une mobilisation
sans précédent des ONG et l’opposition inattendue de la région
wallonne.
Mais la Commission et le Conseil ont surmonté ces difficultés :
aujourd’hui, le CETA est d’ores et
déjà appliqué, alors qu’il n’a pas
encore été ratifié par tous les pays
de l’Union. Mme Nouvian est consciente des difficultés qui attendent Bloom, alors que le Parlement a passé la main au Conseil
sur la pêche électrique. « Il faut
qu’on parle à chaque délégation
nationale, qu’on recoupe en permanence les positions des diplomates », soupire la jeune femme,
qui avoue sa fatigue, mais se dit
toujours très en colère : « La colère, elle est intacte, c’est elle qui
donne l’énergie. » p
cécile ducourtieux
La croisade de Max Schrems,
l’Autrichien anti-Facebook
Sa structure, Noyb, vise à dénoncer les entreprises qui ne respectent
pas les règles sur la protection des données personnelles
M
aximilien Schrems est
la bête noire des
géants de l’Internet.
Cet Autrichien ferraille en justice
depuis 2011 à intervalles réguliers
avec les grandes entreprises américaines du numérique au sujet
des données personnelles. L’entrée en vigueur en mai d’un ambitieux texte européen, le Règlement général sur la protection
des données (RGPD), censé protéger les données personnelles,
aurait pu arrêter cette croisade.
Bien au contraire. Déterminé à
mettre fin au « grand mensonge
de l’Europe sur la vie privée », où,
selon lui, « on se félicite d’avoir les
lois les plus strictes sans les appliquer réellement », le jeune homme
a lancé fin novembre une association. Appelée Noyb – l’acronyme
de « None of your business » (« pas
tes affaires ») –, elle compte profiter du RGPD et de son article 80,
qui donne aux associations le
pouvoir de représenter et de défendre les citoyens sur les questions de données personnelles.
« Nous voulons utiliser cette loi et
mettre sur pied une organisation
chargée de garantir la vie privée de
manière systématique et efficace.
(…) Nous voulons nous assurer que
les lois européennes ont un vrai
pouvoir », peut-on lire sur son
site. Noyb entend se concentrer
sur les acteurs commerciaux,
plus particulièrement « agir contre les géants des technologies qui
ignorent les règles ». La nouvelle
ONG va tenter de repérer, documenter, évaluer et dénoncer les
manquements des entreprises
vis-à-vis des citoyens avec, par
exemple, la mise en place d’un
outil pour les lanceurs d’alerte.
Levée de fonds participative
Elle va aussi représenter des citoyens devant les juridictions nationales et européennes et mener
un travail plus classique de relations publiques et de collaboration avec d’autres ONG, ainsi
qu’avec les régulateurs nationaux
en matière de consommation et
de données personnelles.
Signe de la notoriété de
M. Schrems dans les cercles de
défense des données personnelles, il annonçait qu’au 31 janvier
environ 2 500 citoyens et
organisations avaient participé à
sa levée de fonds participative,
garantissant à Noyb un finance-
ment annuel récurrent de
300 000 euros : « De quoi commencer ses opérations en
mai 2018, juste à temps pour l’application du règlement européen
sur les données personnelles. »
M. Schrems va donc poursuivre
un combat débuté en 2011. Cette
année-là, celui qui est alors simple étudiant réclame de Facebook
une copie intégrale de ses données personnelles. Le monde découvre alors, horrifié, l’ampleur
des données agrégées par le réseau social : l’Autrichien avait reçu
un dossier épais de 1 222 pages.
Deux ans plus tard, après les révélations d’Edward Snowden sur
la surveillance électronique américaine, M. Schrems avait porté
plainte contre plusieurs grands
groupes américains. En 2015,
cette procédure a débouché sur
l’invalidation par la justice européenne du Safe Harbor, un accord
qui permettait l’utilisation par les
grandes entreprises américaines
des données personnelles des
Européens. Une victoire de courte
durée, cet accord a été remplacé
ensuite par un autre texte très similaire et tout aussi contesté. p
martin untersinger
4 | économie & entreprise
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Renault : avec Bolloré, Ghosn dessine sa succession
Le PDG du constructeur a enfin choisi de se doter d’un numéro deux, poste inoccupé depuis 2013
U
ne nouvelle page
s’ouvre dans l’histoire
de Renault. Jeudi 15 février, le conseil d’administration a officiellement fait
entrer le groupe automobile dans
une période de transition, en reconduisant Carlos Ghosn au
poste de président-directeur général de Renault (qu’il occupe depuis 2009), avec comme feuille de
route d’« engager les étapes décisives permettant de rendre l’Alliance
pérenne » et de « renforcer le plan
de succession à la tête du Groupe
Renault », en plus du traditionnel
objectif de pilotage stratégique.
Le conseil d’administration en a
profité pour saluer les « résultats
exceptionnels » obtenus par celui
qui a conforté l’entreprise fran-
çaise au sein du premier groupe
automobile mondial, l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi et ses
10 millions de voitures vendues
en 2017. Des félicitations accompagnées de la publication, vendredi
16 février, des meilleurs résultats
financiers de l’histoire de Renault.
« Il faut que rien ne change pour
que cela puisse changer », semblent donc dire les actionnaires
du groupe au losange, transformant la célèbre maxime du roman de Lampedusa, Le Guépard
(« il faut que tout change pour que
rien ne change »). En réalité, deux
points importants vont quand
même évoluer, si l’on compare à
ces dernières années.
Carlos Ghosn a ainsi accepté de
réduire de 30 % son salaire, ce qui
permet d’effacer un point de crispation avec le principal actionnaire de Renault, l’Etat, détenteur
de 15,1 % du capital. Et Thierry Bolloré, actuel directeur délégué à la
compétitivité, devient directeur
général délégué du groupe au losange, soit numéro deux du
groupe, un poste qui n’était plus
occupé depuis 2013.
« Il sera en charge de toutes les
opérations, avec une responsabilité opérationnelle beaucoup plus
large que celle qu’il a eue dans le
passé, puisqu’il couvre notamment la finance, le personnel, a détaillé M. Ghosn dans un entretien
accordé à l’Agence France-Presse
(AFP). J’ai voulu vraiment faire
une délégation très forte sur le
plan opérationnel. »
Derrière la reconduction de Carlos Ghosn, pointe donc l’ascension d’un homme qui peut se targuer d’être derrière une partie des
profits historiques du groupe et
de sa marge opérationnelle devenue impressionnante.
Un pragmatique
Thierry Bolloré était, en effet, jusqu’à présent, celui qui avait en
charge le pilotage des coûts et de
la compétitivité en amont du moment où la voiture sort de l’usine :
design, ingénierie, qualité, nouveaux modèles, connectivité, logistique, fabrication…
« Le choix de M. Bolloré est apparu comme étant le plus pertinent au travers de ses qualités propres, a commenté M. Ghosn. Il
Résultats financiers historiques pour la firme au losange
il n’avait jamais vendu autant de véhicules de son histoire, à près de 3,8 millions d’unités (+ 8,5 %). Cette croissance ne
se fait pas en sacrifiant les marges, au contraire. Le groupe Renault a présenté, vendredi 16 février, un chiffre d’affaires pour
2017 de 58,8 milliards d’euros, en hausse de
14,7 %, avec à la clé une marge opérationnelle de 6,6 % contre 6,4 % en 2016.
En ne tenant pas compte des résultats de
sa filiale russe Avtovaz, la marge serait encore meilleure, à 6,8 %. « Pour le groupe Renault, 2017 a été une nouvelle année record », s’est félicité le PDG Carlos Ghosn. Si
l’on se penche sur la seule rentabilité de
l’automobile (hors financement auto),
celle de la firme au losange atteint 5,1 %.
Cela reste plus modeste que celle de ses
concurrents généralistes, d’ores et déjà audessus de 6 % de marge d’exploitation.
La progression des ventes explique ces
très bons résultats, car elle apporte 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2017.
Renault, Dacia ou Avtovaz vendent bien
plus de voitures. En outre, ces marques gagnent plus d’argent par véhicule vendu.
Un bénéfice en croissance
La croissance des revenus de la société tient
aussi à d’autres facteurs. D’abord, les ventes
de composants ou la fabrication pour ses
partenaires Nissan ou Daimler. Le groupe
français a réalisé environ 7,7 milliards
d’euros de chiffre d’affaires pour ses alliés,
soit près de 15 % de ses revenus. C’est une
progression de 1,3 milliard d’euros en 2017.
De même, grâce aux synergies avec ces mêmes alliés, Renault a encore baissé ses
coûts, notamment en matière de recherche
et développement ou de logistique.
Au-delà d’un solide chiffre d’affaires, le
constructeur affiche un bénéfice replet, à
5,2 milliards d’euros, en croissance de près
de 50 % sur un an. Depuis 2001, le résultat
net du groupe est gonflé par sa participation dans Nissan. Et cette année, cela ne fait
pas exception avec un apport du constructeur japonais de 2,8 milliards d’euros, en
progression de 1,2 milliard d’euros sur un
an ! Le Losange peut remercier le président
Donald Trump. Sa réforme fiscale a permis
de renforcer les résultats financiers du
groupe nippon aux Etats-Unis. p
philippe jacqué
Entré en 2012
dans le groupe,
Thierry Bolloré
peut se targuer
d’être derrière
une partie de ses
profits record
seur des arcanes de l’entreprise.
De fait, son CV à la tonalité très
asiatique (Japon et Thaïlande chez
Michelin, Chine chez Faurecia) lui
donne quelques atouts dans le cadre de l’Alliance Renault-Nissan.
« Il a montré qu’il était capable de
bien travailler avec les Japonais »,
commente M. Ghosn. « Les gens
de chez Nissan ont du respect pour
lui », ajoute un cadre de la firme
au losange.
connaît bien l’industrie, il connaît
bien Renault (…). Et, évidemment,
l’un des critères les plus importants, c’est sa capacité à contribuer
à la performance de l’entreprise. »
Thierry Bolloré est entré chez
Renault en 2012, au moment où le
groupe est déstabilisé par l’« affaire des faux espions chinois »,
impliquant des responsables du
groupe. Cadre à haut potentiel, débauché de chez Faurecia, il va faire
partie de cette nouvelle garde rapprochée dont Carlos Ghosn s’entoure à un moment où il a besoin
de se rassurer sur la loyauté de son
cercle de collaborateurs.
Très vite, le choix se révèle judicieux. Ce Breton, cousin lointain
de Vincent Bolloré, est un pragmatique, comme son patron.
Mais aussi un industriel dans
l’âme. Détail important : il a commencé sa carrière en 1990 chez
Michelin, où il croise le déjà très
prometteur Carlos Ghosn, sans
pour autant faire partie de son
cercle de proches.
« L’une de ses forces, c’est qu’il a
passé dix ans de sa carrière en
Asie », souligne un bon connais-
« Respecté en interne »
Au sein du consortium franco-japonais, Thierry Bolloré est le chef
d’orchestre du travail sur les synergies, en particulier les platesformes techniques communes
qui permettent de construire plusieurs modèles sur une même
base. Ces synergies sont devenues
l’une des forces du groupe automobile. Elles généreraient chaque
année 5 milliards d’euros de réductions de coût depuis 2016.
« Thierry Bolloré est apprécié et
respecté en interne, explique un
familier du nouveau numéro
deux. Il est chaleureux. Contrairement à Carlos Ghosn, il tutoie facilement ses collaborateurs. » Cela
fait-il de lui pour autant le futur
patron de Renault ? Son caractère
réservé, voire modeste – « attentiste et fataliste », disent même
ses détracteurs – font douter
nombre d’observateurs. « Il sait
décider, prendre des risques et dire
non », répliquent ses soutiens. Des qualités de leader qu’il
va avoir l’occasion d’exprimer
dans les années qui viennent. p
éric béziat
L’Etat s’arme pour mieux protéger
les fleurons industriels français
HORS-SÉRIE
Le décret Montebourg va être musclé afin de pouvoir bloquer
davantage d’OPA d’investisseurs étrangers dans des secteurs sensibles
suite de la première page
L’HISTOIRE
DU
PROCHE-ORIENT
10 000 ans de civilisation
NOUVELLE ÉDITION
Écriture, sciences, religions, architecture, urbanisme... le Proche-Orient
a longtemps illuminé l’humanité de ses splendeurs. Comment ce berceau
de civilisations majeures est-il devenu, en un peu plus d’un siècle, une
région d’afrontements aux conséquences géostratégiques mondiales ?
Alors que les mondes arabe, perse, turc et kurde traversent de fortes
turbulences en ce début d’année 2018, les meilleurs spécialistes revisitent
l’histoire de cette civilisation millénaire. Pour analyser et comprendre,
au-delà des émotions.
L’HISTOIRE DU PROCHE-ORIENT
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Les grandes entreprises mondiales regorgent de liquidités, et la réforme fiscale de Donald Trump va
encore accentuer le phénomène
aux Etats-Unis, alors que le tissu
industriel français demeure fragile. « Danone, sous-valorisé,
pourrait constituer une belle cible
pour Coca ou Pepsi, peut-être alliés
à Nestlé », avance un banquier.
Bien sûr, la politique menée par
Emmanuel Macron vise avant
tout à attirer des investissements
étrangers. Mais « ouverture ne
veut pas dire pillage de nos technologies, de nos compétences, de nos
savoir-faire », argumentait Bruno
Le Maire en janvier. Inciter les investisseurs à choisir l’Hexagone
et « en même temps » les dissuader de s’y emparer de certaines
pépites : tel est le double discours,
à la fois libéral et protectionniste,
qu’entend tenir le gouvernement.
Dispositif de veille
Au niveau européen, cette doctrine a conduit la France à demander à la Commission européenne de préparer un règlement sur les investissements
étrangers. Au niveau national,
elle a décidé le gouvernement à
renforcer son arsenal. Son plan
en quatre points devrait trouver
sa traduction juridique dans la
prochaine loi « Pacte » pour la
croissance et les entreprises.
Premier axe : l’Etat veut améliorer son dispositif de veille, pour ne
pas être pris au dépourvu par une
OPA surprise. Une liste d’entreprises justifiant une vigilance particulière va être établie. Ces sujets
seront aussi étudiés chaque mois
par le Conseil de défense et de sécurité nationale, un mini-conseil
des ministres dont les attributions seront élargies à l’économie.
Deuxième point : la liste des
secteurs dans lesquels l’Etat peut
bloquer un investissement étranger qui ne lui convient pas va être
allongée. Depuis 2005, une autorisation est déjà nécessaire pour
onze activités liées à la défense et
à la sécurité. En 2014, en pleine
bataille pour le contrôle d’Alstom, le ministre Arnaud Montebourg y avait ajouté l’eau, la
santé, l’énergie, les transports et
les télécommunications. Au total, une centaine de dossiers sont
ainsi passés au crible chaque année. Edouard Philippe compte
étendre le dispositif au stockage
de données numériques, à l’intelligence artificielle, aux nanotechnologies, aux infrastructures financières et à la robotique.
L’Etat veut également mieux
suivre les engagements pris par
les investisseurs étrangers lorsqu’ils sont autorisés à réaliser
l’opération qu’ils souhaitaient.
Réalisent-ils les investissements
prévus, tiennent-ils parole en matière d’emploi ? Le cas de General
Electric après l’achat d’Alstom a
suscité le débat. Matignon veut
pouvoir faire appel à des audits
extérieurs pour plus d’efficacité.
« Ouverture
ne veut pas dire
pillage de nos
technologies, de
nos compétences,
de notre
savoir-faire »
BRUNO LE MAIRE
Et en cas de non-respect des engagements, le gouvernement
compte élargir la palette des sanctions, par exemple en suspendant
les droits de vote du groupe étranger dans la société concernée.
Aujourd’hui, les seules sanctions
possibles sont très massives
(annulation de l’opération ou
énorme amende), si bien qu’elles
ne sont jamais utilisées.
Le troisième volet du plan Philippe consiste à faciliter l’introduction de « golden shares » lors
des privatisations. Tout en réduisant sa part du capital, l’Etat peut,
grâce à ces actions spécifiques,
conserver des pouvoirs particuliers, par exemple un droit de veto
sur l’entrée d’un actionnaire non
désiré ou la vente de filiales stratégiques. Ce dispositif existe déjà
dans des groupes tels Thales ou
Nexter Systems, mais la justice
européenne a considéré qu’il
constituait une restriction à la libre circulation des capitaux, et l’a
strictement encadré. Alors qu’il
envisage de céder des titres dans
une série d’entreprises (Engie,
Safran, ADP, etc.), le gouvernement veut pouvoir disposer de façon sûre de ces « goldens shares ».
Dernier point-clé du projet : en
ultime recours, quand une entreprise est attaquée par un investisseur hostile, l’Etat compte faire
monter au créneau BPI France,
qui pourrait alors prendre une
participation minime, mais « suffisante pour faire peur ». La banque publique se prépare à mobiliser jusqu’à 3 milliards d’euros.
Cela lui permettrait d’acheter, par
exemple, 3 % de L’Oréal ou 7 % de
Danone. Pas sûr que cela suffise
face à un acquéreur étranger riche
et déterminé. p
denis cosnard
économie & entreprise | 5
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
« Air France-KLM
reste moins
rentable que
ses concurrents »
Pour le PDG, M. Janaillac, les demandes
des syndicats appelant à la grève
le 22 février ne sont pas « raisonnables »
P
ENTRETIEN
our la troisième année
consécutive, Air FranceKLM a enregistré en 2017
un résultat d’exploitation positif, en hausse de 42 %
pour 2017 à 1,488 milliard d’euros.
« Nous avons repris de l’altitude, ce
qui est une bonne chose en cas de
turbulences », a estimé son PDG,
Jean-Marc Janaillac, en présentant
les résultats, vendredi 16 février.
Comment analysez-vous
les résultats d’Air France-KLM ?
Ce fut une très bonne année
d’un point de vue économique, financier et stratégique. Nous
avons enregistré une hausse de la
fréquentation de nos lignes, portée par la reprise mondiale mais
aussi par un retour vers la France
de la clientèle étrangère qui l’avait
délaissée après les attentats de
2015. Si la croissance a été assez vigoureuse sur nos vols long-courriers et en Europe, nous subissons
sur le marché domestique
l’ouverture des nouvelles lignes à
grande vitesse (LGV) vers Bordeaux et Rennes. Notre activité
cargo, sinistrée jusqu’alors, a redémarré. Enfin, dans notre troisième métier – la maintenance –,
nous réalisons désormais plus de
la moitié de l’activité pour
d’autres compagnies. Les résultats du groupe se sont améliorés
avec une hausse de 42 % du résultat opérationnel. L’entrée au capital de l’américain Delta et de
China Eastern, ainsi que l’amélioration des résultats ont permis de
réduire notre endettement de
2 milliards d’euros pour le ramener à 9 milliards. Avec Delta et Vir-
gin Atlantic, nous renforçons notre présence sur les vols transatlantiques et détenons 30 % du
marché. Avec notre partenariat
chinois, nous serons leader à
Shanghaï et bien placés pour être
installés dans le futur grand aéroport de Pékin.
Le redressement est donc bien
engagé…
La première étape du plan
« Trust Together », lancé fin 2016, a
permis de consolider nos bases et
donne de premiers résultats. Toutefois, la rentabilité d’Air FranceKLM reste nettement inférieure à
celle de ses concurrents comme
Lufthansa ou British Airways : 6 %
contre respectivement 9 % et 12 %.
De plus, à l’intérieur du groupe,
l’écart entre les performances des
compagnies française et néerlandaise reste important : 4 % pour
Air France contre 9 % pour KLM.
Les avancées majeures de 2017 doivent nous permettre de bâtir une
croissance rentable et durable
pour Air France.
Que répondez-vous aux dix
syndicats d’Air France qui demandent des augmentations
de salaire de 6 à 10 % et appellent à la grève le 22 février ?
Tout d’abord, l’année a été
bonne, mais est encore loin d’être
extraordinaire, car malgré les efforts, Air France reste distancée
par les concurrentes en Europe.
Par ailleurs, il est inexact d’affirmer que les rémunérations ont été
gelées depuis six ans. Cela concernait uniquement la grille des salaires. Avec les différentes mesures
liées à l’ancienneté, à la promotion
et aux augmentations individuel-
Jean-Marc Janaillac,
le 30 novembre 2017,
à Roissy-Charles-de-Gaulle.
MARLÈNE AWAAD/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES
les, la moyenne des salaires a augmenté d’un peu moins de 2 % chaque année.
Il est également inexact d’affirmer que les salariés ne profitent
pas des bons résultats de 2017.
Nous avons décidé d’une augmentation générale de 1 % et débloqué ainsi la grille. A cela
s’ajoute un nouvel accord d’intéressement qui permet de verser
près de 20 % du résultat opérationnel d’Air France. Ces deux mesures représentent 3 % de hausse
pour tous les salariés en 2018. Au
total, en incluant les augmentations individuelles, les rémunérations vont en moyenne progresser cette année de 4,5 %. Les demandes des organisations syndicales qui appellent à la grève ne
sont pas raisonnables. Le coût
global d’une telle augmentation
« L’écart entre
les rentabilités
des compagnies
française et
néerlandaise
reste important :
4 % pour
Air France,
9 % pour KLM »
représenterait environ 240 millions d’euros, soit pratiquement
le prix de deux Boeing 787. La
croissance d’Air France et la juste
reconnaissance des efforts des salariés doivent pouvoir se concrétiser dans un équilibre réaliste, je
m’y suis engagé.
Comment abordez-vous 2018 ?
L’environnement concurrentiel
sera plus dynamique qu’en 2017
sur un marché où notre offre va
progresser de 3 à 4 %. Les compagnies du Golfe et Turkish Airlines,
plus prudentes l’an dernier, vont
repartir à l’attaque, et les compagnies asiatiques vont être de plus
en plus présentes. Nous allons
être concurrencés par des low cost
long-courriers comme Norwegian et French Blue qui se positionnent à Paris, sans oublier Ryanair et easyJet, qui ont annoncé
faire de la France leur destination
prioritaire. Dans ces conditions,
nous allons donner à Air FranceKLM les moyens de repasser à l’offensive en reprenant les achats
d’avions. La flotte long-courriers
d’Air France passera de 105 à 111 appareils en 2020 et celle de KLM de
65 à 66. Air France commence la
rénovation des cabines des Airbus
A330 et commencera celle des
A380 à la fin de l’année.
Joon peut-elle être compétitive
face aux compagnies du Golfe ?
La création de Joon nous a permis de réduire les coûts de plus de
15 % et donc de proposer des tarifs
comparables à ceux de nos concurrents, en étant rentables.
Après avoir ouvert des lignes
moyen-courriers en décembre 2017, nous lancerons les vols
long-courriers à partir de mars,
notamment deux nouvelles destinations en mai, l’une vers Fortaleza au Brésil, l’autre vers Mahé
aux Seychelles, une destination
traditionnelle d’Air France que
nous avions été obligés d’abandonner aux compagnies du Golfe.
Ce retour est donc symbolique.
Comment réagissez-vous face à
l’essor des low cost sur le longcourrier ?
Nous sommes très attentifs et
adoptons des réponses tactiques.
Avec Delta, Air France et KLM proposeront cette année sur les vols
transatlantiques des prix s’inspirant de la tarification plus flexible
du low cost, les passagers pouvant
notamment acheter des billets
sans bagages. Nous étudierons si
nos réponses sont suffisantes
avant d’aller plus loin.
Pourriez-vous racheter XL
Airways, et êtes-vous de nouveau intéressé par Alitalia ?
Le groupe a retrouvé une situation financière qui pourrait lui
permettre d’être – à un niveau en-
core modeste – un acteur de la
consolidation du secteur. Nous
n’avons pas de projet précis à ce
jour, et XL Airways n’est pas la
seule compagnie à vendre, il y en
a beaucoup d’autres. Quant à Alitalia, nous souhaitons que la
compagnie italienne reste dans
l’alliance SkyTeam sans pour
autant en être l’acquéreur.
Qu’attendez-vous des assises
du transport aérien qui débutent le 9 mars ?
Les compagnies françaises doivent retrouver de la compétitivité, alors que leur part de marché sur le territoire national n’a
cessé de s’éroder depuis 2000,
passant de 60 % à 42 % sous le
poids de la fiscalité et des charges. Le problème tient en particulier aux nombreuses taxes
[qu’elles doivent acquitter] et au
niveau élevé de certaines, comparé à celles des compagnies
étrangères. Sur les salaires, les
charges sont de 46 %, alors qu’elles ne sont que de 20 % en Allemagne et, de plus, plafonnées.
Cela fait un différentiel entre Air
France et Lufthansa de 400 à
500 millions d’euros par an. Audelà de la prise de conscience,
nous espérons un début de réponse pour permettre d’égaliser
les conditions de concurrence. p
propos recueillis par
dominique gallois
La croissance portugaise est au plus haut depuis dix-sept ans
ÉN ER GI E
Le PIB a progressé de 2,7 % en 2017, tandis que le taux de chômage baisse rapidement
EDF a annoncé, vendredi
16 février, un bénéfice net
2017 en hausse de 11,3 %
(3,2 milliards d’euros), notamment grâce à la cession des lignes à haute tension (RTE).
Mais il est ramené à 2,8 milliards hors cession et son excédent brut d’exploitation
(Ebitda) chute de 16,3 % (à
13,7 milliards) sur fond
de baisse des ventes
d’électricité et recul de la production (nucléaire, hydraulique) en France et au Royaume-Uni. La dette nette du
groupe, détenu à 83,5 %par
l’Etat, baisse de 4,4 milliards
(à 33 milliards).
P
our l’homme comme
pour son pays, c’est une
consécration. Le 22 janvier, Mario Centeno a
présidé sa première réunion à la
tête de l’Eurogroupe, après avoir
œuvré pendant deux ans au redressement de l’économie lusitanienne. L’ancien ministre des finances portugais peut se targuer
d’avoir laissé un bilan impeccable :
en 2017, le produit intérieur brut
du Portugal a progressé de 2,7 %, au
plus haut depuis dix-sept ans, selon les chiffres officiels publiés
mercredi 14 février. C’est plus que
la moyenne enregistrée dans la
zone euro, à 2,5 %.
« Le Portugal est rentré dans le peloton de tête des pays européens à
croissance dynamique », souligne
Frédérique Cerisier, économiste
chez BNP Paribas. « Tous les moteurs de l’économie sont repartis ;
l’optimisme est de retour autant du
côté des ménages que des entreprises », ajoute Diogo Teixeira, du
fonds Optimize, à Lisbonne.
Mieux : le pays a le vent en poupe
parmi les investisseurs étrangers.
« Depuis 2015, de plus en plus de
groupes internationaux implantent des centres de services chez
nous, créant des emplois qualifiés »,
se félicite-t-on à l’AICEP, l’agence
pour l’investissement du pays.
Ces derniers mois, BNP Paribas
et Natixis ont ainsi délocalisé une
partie de leurs activités à Lisbonne. Volkswagen va accroître les
capacités de production de son
usine Autoeuropa, au sud de la capitale : elles passeront de 85 000
unités en 2016 à 200 000 cette année. Et les obligations souveraines
portugaises, longtemps reléguées
au purgatoire des investissements
risqués par les grandes agences de
notation, ont de nouveau les faveurs des marchés. Aujourd’hui,
les taux à dix ans évoluent autour
de 2 %, comme ceux de l’Italie. Au
plus fort de la crise, en 2012, ils culminaient à plus de 15 %…
Redressement des exportations
Ces bons résultats tiennent pour
beaucoup au redressement des
exportations, qui ont bondi de
10 % en 2017. Elles pèsent
aujourd’hui près de 40 % du PIB,
soit dix points de plus qu’avant la
crise. Nombre de PME portugaises, notamment dans le textile et
l’agroalimentaire, ont profité des
années difficiles pour monter en
gamme et conquérir de nouveaux marchés. « L’appareil productif s’est remusclé, explique Jésus Castillo, spécialiste du pays
chez Natixis. Grâce à cela, les créations de postes dans l’industrie ont
contribué à 40 % de l’amélioration
sur le front de l’emploi depuis
2014. » Le taux de chômage est
ainsi tombé à 7,8 % en décembre 2017, soit moins qu’en France
(9,2 %). En 2013, il avait grimpé
jusqu’à 17 %, poussant nombre de
jeunes diplômés à émigrer, pour
tenter leur chance ailleurs.
C’est dire si le Portugal revient
de loin. En mai 2011, en pleine déroute économique, le pays fut
contraint d’entrer sous assistance
de la « troïka » (Fonds monétaire
international, Banque centrale et
Commission européennes). En
échange d’un prêt de 78 milliards
d’euros, le gouvernement de
Pedro Passos Coelho (centre
droit) entame alors une douloureuse cure d’austérité : coupe
dans les dépenses publiques, suppression du treizième et quatorzième mois des fonctionnaires,
réforme du droit du travail…
En 2014, le pays sort du plan
d’aide, mais l’austérité se pour-
suit. Lassés, les Portugais chassent la droite et portent au pouvoir le socialiste Antonio Costa,
ancien maire de Lisbonne, en novembre 2015. A la tête d’une alliance avec le Parti communiste,
le Bloc de gauche et les écologistes, celui-ci promet à la fois de
mettre un terme à la rigueur et
d’assainir les finances publiques.
Deux objectifs à première vue
inconciliables. « A l’époque, beaucoup étaient sceptiques, mais le
gouvernement a réussi à satisfaire
les exigences de Bruxelles tout en
ménageant son aile gauche plus
radicale », explique M. Castillo. Il
revalorise notamment les petites
retraites et augmente le salaire
minimum : passé de 530 à
557 euros brut sur quatorze mois
en 2017, il devrait monter à
580 euros cette année. Dans le
même temps, il relève certaines
taxes, notamment celles sur le patrimoine immobilier.
Résultat : le déficit public est désormais au plus bas depuis quarante ans, à 1,2 % du PIB, tandis
que la consommation des ménages a retrouvé de la vigueur.
« Aujourd’hui, le Portugal affiche
des perspectives plus encoura-
geantes que l’Italie, en termes de finances publiques et de dynamisme des créations d’entreprises,
remarque Raffaella Tenconi, chez
Ada Economics. Mais les fragilités
structurelles demeurent, et elles
sont nombreuses. »
A commencer par le niveau
élevé de dette publique, à 126,4 %
du PIB. Même si celle-ci a baissé
de six points en deux ans, elle laisserait peu de marge de
manœuvre à l’Etat en cas de nouveau choc conjoncturel, ou de remontée brutale des taux.
D’autant que les entreprises
sont elles aussi très endettées,
tout comme les ménages. Toujours en convalescence, le secteur
bancaire reste encombré par un
niveau élevé de créances douteuses, héritage de la crise. « S’ajoute
à cela la faible natalité, le chômage
de longue durée et le manque d’investissement public dans les infrastructures, susceptibles de peser
sur l’activité à moyen terme », juge
M. Teixeira. De son côté, la Commission européenne estime que,
passé l’effet de rattrapage, la croissance devrait un peu se tasser
en 2018, pour s’établir à 2,2 %. p
marie charrel
Les baisses
de production
pénalisent EDF
D I ST R I BU T I ON
Une excellente année
pour les ventes
d’ameublement
Les ventes du marché français de l’ameublement ont
progressé de 2 % en 2017 pour
s’établir à 9,76 milliards
d’euros, frôlant leur record
historique qui date de 2011
(9,84 milliards), selon le bilan
publié jeudi 15 février par la
Fnaem (distributeurs),
l’Ameublement français (fabricants) et l’Institut de prospective et d’études de l’ameublement (IPEA).
6 | idées
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
MA VIE EN BOITE |
CHRONIQUE
par annie kahn
Avis aux hommes indifférents à la réussite de leur conjointe
O
n ne voudrait pas trop rafraîchir l’atmosphère. Mais
trois jours après la Saint-Valentin, il nous paraît important de tirer quelques signaux d’alarme. Si
vous et votre actuel ou futur conjoint avez envie de fêter de très nombreux autres 14 février ensemble,
mieux vaut être, dès le début, très
clair quant à vos projets de vie personnels, mais aussi professionnels.
Faute de quoi, toutes choses égales
par ailleurs, votre union risque de
mal se terminer. Car les femmes qui
se passionnent pour leur travail
déchantent quand elles se rendent
compte qu’elles doivent assumer l’essentiel des tâches familiales, au détriment de leur carrière. Et ces cas
sont fréquents, car les hommes réellement égalitaires ne sont pas légion.
Et pourquoi le seraient-ils, puisqu’ils
savent que la plupart de leurs semblables sont sur le même modèle ? La
concurrence est faible. Pas la peine
de renoncer à ses privilèges.
Sauf que la donne change, prévient
Avivah Wittenberg-Cox, dans son dernier livre, Late Love (« amour tardif »,
ed. Motivational Press), non encore
traduit en français. Un livre réjouissant, qui semble prouver que les
quinquas et sexagénaires (femmes en
particulier) sont de plus en plus nombreuses à s’engager dans une nouvelle vie amoureuse, une fois leurs
enfants élevés. L’image de l’épouse
délaissée par un mari en quête de
jeunesse serait surannée. Surtout
chez les femmes ayant une vie professionnelle accomplie. Indépendance financière et allongement de la
durée de la vie se conjuguent pour
leur donner le goût de l’indépendance, à l’âge de la maturité.
L’information vaut pour les babyboomeurs, mais aussi pour les plus
jeunes, ces fameux millennials ou génération X que l’on croyait radicalement différents, composés de papas
poules et de businesswomen. Ils ne
vont pas radicalement changer la situation comme on le dit ou l’espère
tant. Selon plusieurs études citées par
le New York Times, les jeunes hommes seraient plutôt moins égalitaires
que leurs aînés. Alors qu’il n’en est
pas de même pour les femmes. Ce qui
crée un malentendu général. Ainsi,
selon une étude menée par deux
professeurs de la Harvard Business
School, Robin J. Ely et Colleen
Ammerman, et par Pamela Stone,
professeure de sociologie à l’université de New York, les femmes sont
aussi nombreuses que les hommes à
vouloir une vie professionnelle accomplie quand elles finissent leur
MBA à Harvard. Les chercheurs ont
en effet analysé les trajectoires de
25 000 étudiants, en MBA essentiellement, de la fameuse Harvard
Business School. Alors que plus
de 70 % des femmes interrogées
envisageaient de conduire leur
carrière à égalité avec celle de leur
conjoint, plus de la moitié de ces
derniers pensaient que leur carrière
prendrait le pas sur celle de leur
femme. Ils étaient ainsi 66 % à
espérer que leur femme aurait la
responsabilité principale des enfants ;
alors que seulement 42 % des femmes pensaient qu’il en serait ainsi.
Avantages compétitifs
Et, sans surprise, la réalité a donné raison à la gent masculine. Sans surprise
également, la plupart des femmes se
sont déclarées frustrées de n’avoir pu
mener la carrière qu’elles espéraient.
Conséquence : « Quand les enfants partent, les femmes en font souvent
autant. Environ 60 % des divorces tardifs sont le fait des femmes », affirme
Avivah Wittenberg-Cox. Lasses des
compromis qu’elles ont dû accepter
jusqu’alors, elles veulent pouvoir profiter à plein de leur liberté retrouvée
pour s’épanouir professionnellement.
Certains employeurs éclairés leur en
offrent l’occasion. Et quand ce n’est
pas le cas, ces femmes actives créent
leur entreprise, ou choisissent d’être
auto-entrepreneuses pour mener à
bien leur projet. L’économie numérique, souvent peu gourmande en capitaux pour démarrer, offre aux femmes en milieu de carrière des
occasions que leurs aînées n’avaient
pas. Tandis que leur expérience et
leurs réseaux sont autant d’avantages
compétitifs sur les plus jeunes.
Ces divorces ont bien évidemment
des répercussions sur le moral des
messieurs ainsi abandonnés, et par
conséquent, sur leurs performances
en entreprise. De très nombreuses
études, citées par Andrew O’Connell
dans la Harvard Business Review de
INDÉPENDANCE FINANCIÈRE
ET ALLONGEMENT
DE LA DURÉE DE LA VIE
INCITENT LES FEMMES
À S’ENGAGER DANS UNE
NOUVELLE VIE AMOUREUSE
mars 2015, ont démontré ce fait.
Quand tout va bien et que l’on peut
compter sur son conjoint – homme
ou femme –, on a plus de chances
d’être promu, et donc de gagner plus,
d’être heureux au travail. Parce
qu’aucun souci familial ne vient perturber l’activité professionnelle, certes. Mais aussi parce que les qualités
du conjoint sont stimulantes. Elles
créent une forme d’émulation très
positive, estime cet expert.
Moralité, Messieurs, les privilèges
dont vous bénéficiez actuellement
ne vont pas durer. Prenez garde ! p
kahn@lemonde.fr
@anniekahn2
Repenser les services publics Pour réformer l’Etat, il faut changer
à l’heure du numérique
le mode de gestion des fonctionnaires
Les administrations
doivent ouvrir leurs
systèmes d’information
aux associations
et aux start-up qui
proposent des solutions
par camille putois
L
e président de la République a
fixé l’objectif de dématérialiser
100 % des démarches administratives d’ici à 2022. Mais la
transformation numérique des services publics suppose aussi la transformation du modèle de collaboration entre public et privé, et des modes de régulation du second par le premier. On
utilise souvent le concept d’Etat plateforme pour expliquer la transformation numérique de l’Etat. L’Etat plateforme, c’est, d’une part, une véritable
coordination entre les systèmes d’information des administrations, et,
d’autre part, une infrastructure technologique ouverte sur les partenaires
extérieurs. La coordination des systèmes d’information se traduit par le « dites-le nous une fois » dans nos démarches administratives : inutile de répéter les mêmes informations à chaque
administration. Ce chantier est engagé.
En revanche, tout reste à faire dans la
construction de la plate-forme qui invitera les partenaires extérieurs, entreprises ou associations, à participer à la
transformation numérique des services publics. Cette évolution est pourtant la clé pour tenir l’objectif de 2022,
garantir une qualité comparable aux
autres usages du Web, et réduire le
coût de la dématérialisation pour les
administrations. L’ouverture des données publiques n’est qu’une étape. Il
faut aller plus loin, et multiplier les interfaces de programmation applicative (API) qui permettent aux partenaires extérieurs de s’adosser aux infrastructures technologiques publiques
pour proposer leur propre version des
démarches administratives en ligne.
Le nombre des API publiques est encore limité. Leur ouverture est frei-
¶
Camille Putois est lq
fondatrice d’une start-up de
simplification administrative
et l’ancienne directrice
adjointe du cabinet du
premier ministre (2012-2014)
née par l’application de principes
d’un autre siècle : les administrations
veulent planifier dans le détail. Sauf à
nourrir des consultants toujours plus
nombreux, cette approche est une
impasse.
La France a inventé la délégation et la
concession de service public, et des entreprises d’envergure mondiale en ont
fait leur activité. Inventons un nouveau
modèle de collaboration public-privé,
plus décentralisé, sans contrôle a priori
et à 100 %, mais régulé de façon à
ouvrir le champ des possibles et à définir le cadre des services innovants.
Il faudrait d’abord que les services
publics ouvrent par principe leurs systèmes d’information par l’intermédiaire d’une API, ce qui ne se fera pas
en un jour, sans compter les obstacles
réglementaires à lever. Entreprises et
associations pourront alors étudier
chaque API et construire leurs propres
solutions de dématérialisation, puis
les proposer directement aux utilisateurs. Elles prendraient l’engagement
d’assurer l’égalité d’accès à la démarche en ligne et la protection des données personnelles, et de communiquer les données recueillies.
ACCUEIL DES ÉTRANGERS
Prenons un exemple, sensible à dessein, la délivrance des titres de séjour
aux étrangers. Des acteurs privés,
start-up, associatifs ou autres, pourraient recevoir les demandes de titres
de séjour, vérifier que le dossier est
complet, puis le transmettre aux préfectures. Cette nouvelle organisation
garantirait l’humanité d’un accueil digne, et en même temps l’efficacité
d’une procédure entièrement dématérialisée. Mais cela suppose que le ministère de l’intérieur ouvre son système d’information des étrangers, et
lève les obstacles réglementaires.
Autre exemple, les déclarations de revenus. Il pourrait y avoir des alternatives plus conviviales et plus simples à la
déclaration en ligne sur Impots.gouv.
L’administration fiscale pourrait décider de continuer à proposer son propre
formulaire en ligne, ou de redéployer
ses effectifs sur d’autres missions.
Certains pourraient considérer cette
évolution comme une intrusion inacceptable d’acteurs extérieurs dans le
fonctionnement des services publics.
Mais il n’y a ici aucune remise en cause
de la légitimité des services publics à
fixer la règle et à décider de son application à chaque situation particulière.
Améliorer la qualité du service rendu à
l’utilisateur final, c’est au contraire renforcer l’autorité des services publics. p
Moins de strates administratives et de normes,
plus de spécialisation et d’autonomie, des
meilleures carrières et des rémunérations plus
justes… la modernisation de la fonction publique
ne se fera pas sans la participation des agents
par jean-ludovic silicani
L
a France s’est construite
autour de l’Etat et de services
publics universels qui donnent corps aux principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. Les Français sont attachés à ce modèle. Or nombre d’études
nationales ou internationales, mais
aussi le ressenti des citoyens, montrent que la qualité de nos services publics se dégrade. Sans doute, pour certains d’entre eux, comme la justice,
par manque de moyens. Pourtant, globalement, les crédits et effectifs consacrés aux services publics sont parmi
les plus élevés au monde et ne se sont
pas réduits, bien au contraire, au cours
des vingt dernières années.
Il faut rechercher les causes de ce paradoxe et les moyens d’y remédier.
D’abord, la complexité de notre organisation administrative, faite de strates superposées au fil de l’histoire :
trop d’acteurs publics se marchent sur
les pieds (services centraux des ministères, services déconcentrés, établissements publics, autorités administratives indépendantes, différents niveaux de collectivités territoriales…),
ce qui génère de l’opacité, de la lenteur
et des gaspillages. La réduction du
nombre des acteurs publics et surtout
leur spécialisation sont donc le premier chantier à mener à bien, sans
provocation mais sans tabou.
La complexité croissante du droit est
un autre facteur d’inflation des coûts.
C’est une transformation systémique
qu’il faut mener, en réduisant non seu-
TROP D’ACTEURS PUBLICS
SE MARCHENT
SUR LES PIEDS,
CE QUI GÉNÈRE
DE L’OPACITÉ,
DE LA LENTEUR
ET DES GASPILLAGES
lement le flux des nouvelles normes
mais surtout, massivement, le stock
des normes en vigueur. Cette révolution normative est possible si la loi se
limite, dans la plupart des domaines, à
fixer des objectifs fondamentaux, tout
en laissant aux acteurs le choix des
moyens de les atteindre, sous le contrôle a posteriori de l’administration.
S’agissant des procédures administratives, c’est bien sûr la numérisation
qui permettra de les simplifier de façon décisive. Il faudra veiller à ce que
tous les citoyens, notamment les plus
fragiles et les plus âgés, puissent accéder aux services publics, en particulier au travers d’un réseau de maisons
de services au public dont La Poste
peut être la cheville ouvrière.
DÉLITEMENT DES SERVICES PUBLICS
Le chantier prioritaire de la réforme de
l’Etat est assurément celui de la modernisation de la fonction publique car,
pour réussir, toutes les réformes nécessitent l’adhésion et la participation des
agents publics. Les 5,6 millions
d’agents de l’Etat, des collectivités territoriales et des hôpitaux sont, dans leur
majorité, compétents et assidus. Hélas,
le cadre de leur gestion est inadapté et
ne leur permet ni de servir leurs concitoyens comme ils le souhaiteraient, ni
de bénéficier de parcours professionnels stimulants et valorisants.
En 2008, j’avais remis au gouvernement un Livre blanc sur l’avenir de la
fonction publique qui avait reçu un accueil plutôt favorable des parties prenantes. Mon diagnostic global était
que, si la qualité des ressources humaines était avérée, l’efficacité de la sphère
publique devait, elle, être fortement
améliorée afin d’éviter un délitement
progressif de nos services publics.
Entre 2008 et 2011, quelques suites
ont été données aux 40 propositions
de ce Livre blanc : la loi de 2009 sur la
mobilité a permis de fluidifier les parcours professionnels ; la prime de
fonctions et de résultats a été créée
dès 2008 mais supprimée en 2014. Il
reste donc presque tout à faire, sauf le
diagnostic qui est inchangé !
Le gouvernement vient de rouvrir ce
chantier stratégique. Les objectifs affichés sont les bons : maintenir un statut
mais simplifié et rénové ; faire du contrat une modalité complémentaire au
statut et non plus dérogatoire, notamment pour les fonctions non spécifiques à l’administration ; rendre le régime des rémunérations moins opaque et moins inégalitaire entre
administrations ; enrichir les parcours
professionnels grâce à la formation et à
une mobilité accrue. Mais, bien sûr, les
modalités détaillées et la méthode de
mise en œuvre seront déterminantes.
Enfin, toute réforme de la fonction
publique passe par une profonde
transformation de la gouvernance de
l’Etat : les ministres et les hauts fonctionnaires doivent donner l’exemple,
en ce qui concerne leurs compétences
mais aussi leur sens de l’intérêt public
et leur impartialité. Les ministres travaillent déjà davantage directement
avec leur administration, sans que
leur cabinet fasse écran.
Les cadres dirigeants doivent faire
preuve de plus de créativité, d’audace
et de vision de l’avenir, ce qui nécessitera sans doute une modification des
modalités de leur recrutement et de
leur formation. Plus ces qualités seront présentes au sommet, plus elles
pourront se répandre jusqu’à la base.
Ces réformes donneront lieu à débat : qui peut être opposé au renforcement de l’efficacité des services publics à périmètre constant ? D’autres
impliquent des choix politiques : c’est
le cas de la modification éventuelle du
périmètre des services publics ou encore de l’utilisation des gains de productivité obtenus. Faut-il les consacrer à une baisse des dépenses et des
effectifs publics, ou à l’amélioration
des services publics ? Les deux voies
seront sans doute utilisées.
Emmanuel Macon s’est engagé à réduire les effectifs de 120 000 postes,
soit environ 2 % en cinq ans. Il s’agit
d’une réduction assez modeste (un
service comptant 100 personnes en
comptera 98 en 2022). Cela laissera
donc des marges de manœuvre pour
améliorer les moyens et la qualité
d’autres services publics prioritaires.
Il s’agit d’adapter la fonction publique aux enjeux du XXIe siècle tout en
restant fidèle aux valeurs qui l’animent depuis toujours. p
¶
Jean-Ludovic Silicani, ancien
commissaire à la réforme de
l’Etat, est l’auteur du « Livre
blanc sur l’avenir de la fonction
publique » (éd. La Documentation
française, 2008).
MÉDIAS&PIXELS | 7
0123
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
Virus NotPetya : la Russie sur le banc des accusés
Londres et Washington accusent Moscou d’être derrière cette attaque, qui a causé de graves dégâts en Europe
L
e Royaume-Uni et les
Etats-Unis durcissent le
ton face à la Russie dans le
cyberespace : jeudi 15 février, ils ont tous deux accusé
Moscou d’être derrière le logiciel
malveillant NotPetya, qui a causé,
en juin 2017, de graves dégâts en
Europe.
« L’attaque, sous couvert d’intentions criminelles, avait pour but
principal de détruire », a déclaré le
ministère des affaires étrangères
britannique dans un communiqué publié en début de matinée.
Dans la soirée, la Maison Blanche
lui a emboîté le pas. « [NotPetya]
fait partie des efforts actuels du
Kremlin
pour
déstabiliser
l’Ukraine, et montre encore plus
clairement l’implication russe dans
ce conflit. C’était aussi une cyberattaque dangereuse et indiscriminée
qui appelle des conséquences internationales », a accusé la Maison
Blanche dans un bref communiqué publié dans la soirée.
Depuis Bruxelles, où il était
réuni avec les 28 autres ministres
de la défense de l’OTAN, le ministre britannique de la défense,
Gavin Williamson, a accusé la
Russie d’« affaiblir la démocratie,
de démolir des vies en visant des
infrastructures critiques et en militarisant l’information ».
Saint-Gobain, victime collatérale
Ni le gouvernement britannique
ni la Maison Blanche n’apportent
de preuve technique, mais Londres explique s’appuyer sur une
analyse réalisée par le Centre national de cybersécurité (NCSC), la
division chargée de la protection
numérique du pays placée au sein
du GCHQ , son puissant service de
renseignement électronique. Le
NCSC se dit « quasiment certain »
de la responsabilité russe. Selon le
Washington Post, citant des documents confidentiels, la CIA serait
parvenue dès le mois de novembre à la même conclusion.
« C’était une
cyberattaque
dangereuse et
indiscriminée qui
appelle des
conséquences
internationales »
LA MAISON BLANCHE
Message
du virus
Petya
projeté
à Moscou
en juin 2017.
ALEXANDER
RYUMIN/TASS/GETT
Y IMAGES
Tariq Ahmad, le secrétaire d’Etat
britannique aux affaires étrangères chargé des questions de cybersécurité, accuse plus précisément
l’armée russe, et voit dans cette
attaque la preuve du « mépris perpétuel » de Moscou vis-à-vis de la
souveraineté ukrainienne.
Le « patient zéro » de NotPetya
était l’entreprise de comptabilité
ukrainienne MeDoc. Un de ses logiciels, très populaire dans le
pays, a été utilisé pour diffuser ce
qui est d’abord apparu comme un
rançongiciel, un virus qui verrouille un ordinateur et demande
une rançon en échange de la récupération des données.
Doté de capacités de réplication
très avancées, il s’est propagé très
vite dans tout le pays, touchant
ensuite par ricochet de nombreuses entreprises en Europe et dans
le monde, dont le géant de la livraison Fedex, l’entreprise de
transport maritime Maersk ou
Saint-Gobain, en France.
Après analyse, il s’est avéré que
NotPetya n’était en fait pas un
rançongiciel classique, mais un
virus destiné à détruire les données des ordinateurs infectés faisant des entreprises touchées des
victimes collatérales d’une agression visant l’Ukraine. Selon un décompte réalisé par Le Monde, les
dommages causés par ce logiciel
s’élèvent, au minimum, à un milliard d’euros. Cette somme n’inclut pas les dégâts causés par Not-
Petya en Ukraine, où une myriade
d’institutions et d’entreprises ont
pourtant été frappées.
La réponse des autorités russes
n’a pas tardé, par la voix du porteparole du Kremlin, Dimitri Peskov. Ce dernier a « démenti catégoriquement » toute implication
de son pays dans cette affaire, et a
jugé les déclarations britanniques
« dépourvues de preuves et infondées ». « Il ne s’agit de rien d’autre
que de la continuation d’une campagne russophobe », a-t-il déclaré
devant des journalistes.
C’est la première fois qu’un
grand pays occidental accuse officiellement la Russie d’être derrière
NotPetya. Cette accusation n’est
cependant pas une surprise. Dès
les jours suivant la vague d’infection, les services de sécurité ukrainiens avaient mis en cause Moscou. La Russie avait déjà, à l’époque, démenti toute implication.
Par ailleurs, peu de temps après
que le logiciel a déboulé sur des
milliers d’ordinateurs dans le
monde entier, plusieurs entreprises spécialisées ayant analysé son
code y ont repéré des similarités
notables avec d’autres virus créés
par des groupes de pirates suspectés d’être soutenus par le Kremlin.
L’attribution d’attaques informatiques reste une manœuvre
rare, qui procède moins d’une
certitude technique que d’une volonté politique de faire passer un
message. Or, l’accusation britan-
nique visant la Russie s’inscrit
dans une séquence de plusieurs
mois où Londres n’a cessé d’élever la voix au sujet des attaques
informatiques, spécifiquement à
l’encontre de la Russie.
La première ministre, Theresa
May, et le chef du NCSC, Ciaran
Martin, ont affirmé publiquement dès le mois de novembre
que la Russie « menaçait l’ordre international » notamment par le
biais de « campagnes continues de
cyberespionnage », selon les mots
de Mme May. « Nous savons ce que
vous faites, et vous n’y arriverez
pas », avait-elle averti. Fin décembre, le développement par le
GCHQ d’armes numériques pouvant être utilisées pour riposter à
une grave attaque était rendu public. Et le ministre des affaires
étrangères, Boris Johnson, en déplacement à Moscou, avertissait
son homologue, Sergueï Lavrov,
que son pays était prêt à répliquer
à toute attaque informatique.
La France s’est toujours refusée
à attribuer une cyberattaque. Le
travail judiciaire – une enquête
avait été ouverte par le parquet de
Paris – suit cependant son cours.
Selon nos informations, les enquêteurs ont récemment, dans le
cadre de leurs travaux, signé un
protocole d’accord avec les services de renseignement ukrainiens
pour accéder à leurs analyses au
sujet de NotPetya. p
martin untersinger
Canal+: l’hémorragie de
Smartphones, applications, enceintes…
continue en France
l’Arcep s’inquiète d’un accès réduit à Internet clients
La filiale de Vivendi a enregistré une
Dans un rapport remis jeudi au gouvernement, l’autorité de régulation des télécoms avance stabilisation de son chiffre d’affaires en 2017
une série de propositions afin de tenter de lutter contre un « rétrécissement » d’Internet
L’
Arcep s’est trouvé un nouveau cheval de bataille.
Dans un rapport publié
jeudi 15 février, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes a décidé
de s’intéresser aux « terminaux,
maillons faibles de l’ouverture
d’Internet ». Alors qu’elle s’intéressait jusque-là surtout aux fournisseurs d’accès à Internet (FAI)
pour garantir la neutralité du Net
– c’est-à-dire l’accès libre pour
chacun à tout contenu sur Internet et que tous les contenus y
soient traités de la même manière
par les opérateurs –, cette approche lui est apparue restrictive.
« On s’intéressait aux tuyaux, pas
aux robinets », explique Sébastien
Soriano, son président. Or, selon
que le particulier utilise un ordinateur ou un téléphone, les contenus à disposition ou mis en avant
peuvent différer. Idem selon la
marque du smartphone utilisé.
Cette étude, lancée il y a deux
ans, intervient à un moment où
les usages ont changé. Pour la première fois en 2017, les smartphones sont devenus le moyen privilégié des Français pour accéder à
Internet. Les portes d’entrée au
Net se sont multipliées. Là où seul
un ordinateur permettait de se
connecter il y a une dizaine d’années, le choix s’est largement enrichi : smartphone, tablette, console
« Le smartphone
a apporté
Internet dans
la poche, mais en
entrant dans
la poche, Internet
s’est déformé »
SÉBASTIEN SORIANO
président de l’Arcep
de jeux vidéo, smart TV, enceinte…
et bientôt voiture connectée.
« On a voulu scanner les différents types de produits pour repérer les restrictions qui existent sur
chacun d’eux », précise M. Soriano.
L’Arcep a toutefois concentré ses
efforts sur les smartphones en raison de leur niveau « représentativité » et de l’avènement des applications, venues concurrencer la
navigation classique sur le Web à
travers des navigateurs (Safari,
Chrome, Firefox). Une mutation
que M. Soriano illustre ainsi : « Le
smartphone a apporté Internet
dans la poche du plus grand nombre, mais, en rentrant dans la poche, le Net s’est déformé. »
Oui mais voilà, pour installer
une application sur son smartphone, encore faut-il que les propriétaires des principaux maga-
sins d’applications les mettent à
disposition. Ceux-ci se comptent,
peu ou prou, au nombre de deux :
Apple et Google. Les deux groupes dictent leurs lois à 99 % des
utilisateurs de smartphones et
ont toute latitude pour refuser
l’arrivée de nouvelles « app », au
nom de principes éditoriaux ou
techniques, sur lesquels eux seuls
ont la main. Au-delà, ces mêmes
acteurs ont le champ libre pour
offrir davantage de visibilité à
telle ou telle application.
Abus de position dominante
Autre produit sur lequel insiste le
rapport de l’Arcep, les enceintes
connectées équipées d’assistants
vocaux. Ces appareils, qui se sont
écoulés par dizaines de millions
aux Etats-Unis et commencent à
déferler sur le reste de la planète,
permettent d’accéder au Net en
formulant des demandes à l’oral.
Mais eux aussi paraissent peu
compatibles avec la neutralité du
Net. Là où, à une question donnée
on trouvera sur Internet un vaste
choix de réponses possibles, ces
appareils, privés pour la plupart
d’écrans, proposent une seule réponse. Or celle-ci est fondée sur
une intelligence artificielle dont
les utilisateurs ne connaissent pas
la logique, ou sur des partenariats
établis entre des entreprises et le
promoteur de l’enceinte.
En creux, le rapport de l’Arcep dénonce l’abus de position dominante des géants du Web, Apple et
Google en tête, qui imposent aux
utilisateurs leurs conditions ou
privilégient leurs services au détriment de la liberté de choix de l’utilisateur. L’un comme l’autre empêchent, par exemple, de supprimer de l’appareil leur navigateur
ou leur moteur de recherche.
En conclusion de ses travaux,
l’Arcep avance une dizaine de propositions : interdire d’imposer
des applications, faciliter l’accès à
des magasins d’applications alternatifs, donner une meilleure
information aux consommateurs sur les limitations inhérentes à l’achat de tel ou tel matériel…
Surtout, l’autorité de régulation
souhaiterait que la même vigilance qui s’applique, légalement,
aujourd’hui aux fournisseurs
d’accès s’étende aux constructeurs et aux concepteurs de systèmes d’exploitation.
Sébastien Soriano sait que le
combat est loin d’être gagné : « On
n’est pas attendu sur le sujet, car il y
a une forme de renoncement. Pour
certains, nos propositions relèvent
de l’hérésie ou du “donquichottisme” ». Une chose est sûre, les
moulins qu’il va combattre ont
aujourd’hui des fondations solidement établies. p
vincent fagot
L
a transformation en France
est en train de payer. » Lors
de la présentation des résultats annuels jeudi 15 février, le président du directoire de Vivendi, Arnaud de Puyfontaine, s’est félicité
du redressement en cours de sa filiale Canal+, qui a enregistré
en 2017 une stabilisation de son
chiffre d’affaires : 5,25 milliards
d’euros (+ 0,3 % sur l’année).
Près de quatre ans après son acquisition par le groupe de Vincent
Bolloré, la chaîne de TV payante
continue à perdre des abonnés en
France, mais à un rythme moins
soutenu que précédemment :
300 000 abonnés en moins
en 2017 – pour un total de 4,95 millions à la fin de l’année – après
492 000 perdus en 2016. Ce recul
est compensé par les abonnements souscrits auprès d’opérateurs comme Free et Orange (+
189 000, à 3,1 millions d’abonnés
fin 2017). Ils sont cependant moins
rentables pour le groupe.
Autre facteur de satisfaction
pour les dirigeants, le taux de résiliation a légèrement baissé à la faveur de la refonte totale des offres : en échange de prix plus attractifs, les abonnés s’engagent
sur vingt-quatre mois. Le revenu
net par abonné a également progressé, à 45,70 euros contre 45,3
un an auparavant. C’est à l’étranger que le groupe connaît ses plus
fortes progressions, en particulier
en Afrique, où la chaîne a gagné
693 000 abonnés.
L’année 2017 a également été
marquée par la fermeture du centre d’appels clientèle de Saint-Denis et la restructuration de celui de
Rennes. Après son rachat par Vincent Bolloré en juin 2014, Canal+,
en difficulté, avait mis en place un
« plan de transformation » avec
l’objectif de revenir à l’équilibre.
Vendredi, les analystes de Raymond James ont jugé « crédible »
un redressement en 2018-2019,
avec des prévisions pour l’ensemble du groupe Canal+ d’un ebita
(équivalent du résultat brut d’exploitation) de 450 millions d’euros
en 2018 (+ 23 %) et de 500 millions
en 2019 (+ 11 %).
Mais si le rétablissement est
amorcé, les polémiques provoquées par les accusations d’ingérences éditoriales après l’arrivée
de l’homme d’affaires ne semblent pas totalement écartées. Reçue le 6 février par le comité d’éthique de Canal+, une délégation de
Reporters sans frontières (RSF) a
fait part de ses préoccupations à ce
sujet. Des inquiétudes renouvelées dans un courrier adressé jeudi
à ce comité par le secrétaire général de RSF Christophe Deloire, qui
évoque notamment la diffusion
d’un publireportage promotionnel sur le Togo, où le groupe Bolloré est fortement présent. p
françois bougon
4
TRIBUNE
Ce que veut dire
« on ne peut plus rien dire »
ENTRETIEN
6
Comment la ville construit
l’inégalité hommes-femmes
7
P O RT RA I T
Les derniers jours
de la caisse enregistreuse
Le soin
saccagé
Suicides de médecins, révolte du personnel
d’établissements pour personnes âgées,
maltraitance de patients… Enquête
sur la crise de notre système de santé
PA G E S 2 - 3
JEAN-FRANÇOIS MARTIN
Samedi 17 février 2018
·
Cahier du « Monde » No 22737
·
Ne peut être vendu séparément
EN TÊTE
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
2
L’hôpital
malade
du management
Des soignants isolés,
mis en concurrence,
dans l’incapacité de bien
faire leur travail : appliquées
sans discernement depuis
le début des années 2000,
les méthodes de gestion
issues du privé sont
une catastrophe pour
les institutions sanitaires
et sociales. Etat des lieux
CATHER IN E VIN CEN T
C
e n’est plus un bouillonnement, c’est
une explosion. Le 8 janvier, le ministère
de la santé publie un rapport accablant
sur le fonctionnement du centre hospitalier universitaire (CHU) de Grenoble,
où un neurochirurgien de 36 ans s’est donné la mort,
en novembre 2017, dans un bloc opératoire. Le 26 janvier, la ministre des solidarités et de la santé, Agnès
Buzyn, présente un plan de douze mesures d’urgence
en faveur des hôpitaux psychiatriques, en réponse
aux mouvements de grève qui ont émergé ces derniers mois dans ces établissements. Le 30 janvier, à
l’appel de sept syndicats, les personnels des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) sont en grève pour protester contre
leurs conditions de travail. Le 19 février, dans le cadre
du plan d’accompagnement des Ehpad, une commission sera installée par le ministère de la santé afin de
proposer « une stratégie nationale de lutte contre la
maltraitance »… Jamais la situation des personnels
soignants dans les hôpitaux et les maisons de retraite
n’a paru si dégradée, avec pour conséquence directe
le mauvais traitement des personnes vulnérables
dont ils ont la charge.
Comment en est-on arrivé là ? Outre le manque de
moyens et d’effectifs, le constat des observateurs est
quasiment unanime : appliquées sans discernement,
les méthodes de gestion et de management issues du
privé sont une catastrophe pour les institutions sanitaires et sociales. L’organisation Action praticiens
hôpital (APH), qui regroupe une dizaine de syndicats
et a lancé fin 2017 un observatoire de la souffrance au
travail, fait état de « pressions managériales » de plus
en plus fortes de « l’hôpital-entreprise ». « Dans certains établissements, on n’est plus loin de ce qui se passe
chez Lidl ou Amazon », affirme Nicole Smolski, présidente d’honneur d’APH. Les techniques managériales
modernes seraient-elles incompatibles avec la philosophie et la pratique du soin ?
Communication constante de données, exigence de
résultats économiques ou commerciaux, évaluations
quantitatives : dans le but de réduire les déficits et de
rendre les services de l’Etat plus efficaces, la fonction
publique française a connu depuis 2000 de multiples
réformes. Non sans douleur. Car le « nouveau management public » (New public management ou NPM),
souligne Sabine Fortino, « heurte de plein fouet l’attachement des salariés au service public et à ses valeurs ».
Dans un article publié en 2013 dans la revue Participations, cette sociologue du travail au CNRS note que ce
n’est pas le changement en soi qui leur pose problème, mais « les dimensions idéologiques et sociétales
dont il est porteur, ainsi que le nouveau rapport au travail qu’il suppose ». Un diagnostic particulièrement
adapté aux personnels soignants hospitaliers, dont
l’organisation du travail a été bouleversée par l’introduction des techniques managériales vers les années
2000, puis la loi Hôpital, patients, santé et territoire
(HPST), promulguée en 2009.
« En plaçant des gestionnaires à la tête des hôpitaux,
en leur donnant des pouvoirs exorbitants, on a complètement déséquilibré le rapport de pouvoir entre le
personnel de soins et l’administration », résume
Philippe Halimi, chef du service de radiologie de
l’hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris. En
février 2016, ce médecin a créé l’Association nationale Jean-Louis Mégnien – du nom du cardiologue
qui, fin 2015, s’était donné la mort dans ce même établissement –, afin de lutter contre le harcèlement
moral et la maltraitance au sein de l’hôpital public.
Elle organise, le 16 février à la Faculté de médecine
de l’université Paris-Descartes, une « journée scientifique » sur ce thème. Une première.
UN SYSTÈME « QUASI TOTALITAIRE »
Le professeur Halimi en est convaincu : si l’hôpital est
si malade, c’est que son organisation actuelle, celle
d’un système « quasi totalitaire », s’appuie sur une
gouvernance où « 90 % des responsabilités sont dans
les mains des directeurs d’établissement », qui « appliquent une logique administrative comptable pure et
dure, incompatible avec la bonne marche de l’hôpital
public ». Dans un article publié en 2017 dans la Revue
interdisciplinaire Management, homme & entreprise,
Marc Olivaux, Djelloul Arezki et Olivier Keramidas,
spécialistes en sciences de gestion (Cergam, université Aix-Marseille), soulignent eux aussi les limites
intrinsèques des techniques managériales dans les
institutions de soins. Après avoir mené une enquête
de terrain dans un centre hospitalier régional universitaire (CHRU), ils notent que ce mode de gestion, en
faisant entrer l’hôpital dans une logique purement
comptable, « génère des situations paradoxales » et
entraîne notamment une baisse de l’autonomie et
du pouvoir des professionnels. Dans un milieu médi-
Valérie Auslender, Omerta à l’hôpital (Michalon,
2017). Cette jeune médecin, attachée à Sciences Po, y
rapporte les témoignages accablants d’une centaine
d’étudiants en médecine ou en soins infirmiers.
Annoncé il y a quelques semaines, le suicide à Paris
d’une interne en dermatologie n’a hélas rien d’exceptionnel : selon l’Intersyndicale nationale des
internes (ISNI), c’est le dixième survenu en un an
parmi ces étudiants déjà confirmés. Et le personnel
soignant dans son ensemble est aujourd’hui en
détresse. Avec pour conséquence un risque d’erreurs
médicales plus élevé, et une dégradation notable de
la relation aux personnes vulnérables qu’il s’agit de
prendre en charge.
Car la maltraitance institutionnelle ne se réfère pas
uniquement aux horreurs régulièrement dénoncées
dans les médias. « Elle peut se nicher dans les mille
petits riens du quotidien qui, si on n’y prend garde,
peuvent générer autant de souffrances accumulées »,
souligne Carine Maraquin, psychologue clinicienne
et coordonnatrice d’un dossier sur « La fabrique de
la maltraitance » (revue Vie sociale et traitements
n° 127, Eres, 2015). Non pas que les personnels
soignants aient l’intention de nuire. Professeur en
éthique médicale à l’université Paris-Est-Marne-laVallée, la philosophe Corine Pelluchon, bien au
contraire, dit avoir été frappée, lors de ses expériences de terrain, par « le travail extraordinaire et
l’extrême dévouement du personnel soignant » dans
les institutions publiques.
« Ce sont des gens de vocation, hypermotivés, qui supportent d’autant moins bien de ne pas pouvoir exercer
leur métier correctement », affirme-t-elle. Mais depuis
quelques années, elle observe de la part des soignants
« une multiplication de réponses aberrantes à des
situations inédites ». Or les situations de soins sont
toujours inédites, notamment avec des malades ou
des personnes très âgées, et ce ne sont pas les normes
« Il est insupportable pour un médecin de se voir
expliquer par un gestionnaire combien de temps
doit durer un rendez-vous avec un schizophrène »
DANIÈLE LINHART
sociologue
cal caractérisé par « une forte autonomie des acteurs »,
un milieu ayant des valeurs professionnelles et un
code déontologique fort, cela ne passe pas.
« Il est insupportable pour un médecin, par exemple,
de se voir expliquer par un gestionnaire combien de
temps doit durer un rendez-vous avec un schizophrène ! », illustre la sociologue Danièle Linhart.
Pour cette professeure émérite au CNRS, auteure de
La Comédie humaine du travail (Erès, 2017), l’esprit
managérial « consistant à imposer des normes sans
tenir compte des métiers » est incompatible avec
l’éthique professionnelle du service public. Et plus
encore dans le domaine du soin. « C’est une chose que
de chercher les voies d’une modernisation, c’en est une
autre que d’appliquer à la lettre l’esprit capitaliste
théorisé par Frederick Taylor à la fin du XIXe siècle,
selon lequel, pour diriger une entreprise, il faut avant
tout asseoir sa domination sur ses salariés », résumet-elle. Une stratégie qui vise – et parvient – « à réduire
le collectif et à augmenter l’individualisation », faisant
du travail « une épreuve solitaire, particulièrement
douloureuse dans un milieu où l’on se retrouve
confronté à des décisions difficiles ».
Conséquence : une souffrance des soignants de
plus en plus aiguë. Les étudiants sont les premiers à
en faire les frais, comme l’a dénoncé le livre choc de
et procédures qui peuvent résoudre ce type de problèmes. « Cette organisation managériale du travail
engendre des contre-productivités qui sont néfastes
aux soignants, aux soignés, à la Sécurité sociale et à la
société tout entière », poursuit la philosophe. Auteure
d’un récent ouvrage sur l’Ethique de la considération
(Seuil, 288 p., 23 euros), elle dénonce au passage les
fausses solutions que sont les normes de « bientraitance ». Celles qui consistent, par exemple, à prescrire cinq minutes pour faire la toilette d’une personne âgée en Ehpad. « C’est une absurdité, car trois
minutes suffiront peut-être pour une malade calme et
coopérante, quand il en faudra quinze pour un
vieillard qui ne supporte pas l’intrusion d’une personne soignante dans son intimité ! »
Trop souvent, l’obligation de « bientraitance » se
transforme ainsi en une maltraitance envers les
soignants, placés dans une situation que Danièle
Linhart appelle « le travail empêché ». « Autrement dit,
un respect de la procédure tel qu’il vous empêche de
faire ce que vous avez à faire, détaille cette sociologue.
Exemple : j’ai besoin de 20 minutes pour faire manger
cette personne, on me donne 10 minutes, et même si
j’ai bricolé une fourchette spéciale, je n’y parviendrai
pas, compte tenu de son temps de déglutition. Le travail empêché, c’est de ne pas pouvoir nourrir cette per-
sonne convenablement et sans maltraitance. Et le travail empêché à répétition peut créer un dégoût de son
travail, voire une haine de soi. »
Face à cette avalanche de dysfonctionnements, la
prise de conscience des pouvoirs publics est désormais manifeste. Nommé en janvier 2017 médiateur
national pour l’amélioration de la qualité de vie au
travail des professionnels de santé, Edouard Couty,
très bon connaisseur du milieu hospitalier, s’est vu
confier, à la suite du suicide survenu au CHU de
Grenoble, la mission d’établir un diagnostic sur la
situation de cet établissement : rendu public début
janvier, son rapport épingle un fonctionnement
entrepreneurial et une gestion du personnel s’appuyant trop systématiquement sur des critères de
rentabilité liés aux « problématiques budgétaires ». La
députée Monique Iborra (LRM), de son côté, a présenté en septembre 2017 les conclusions d’une
« mission flash » menée afin de mieux appréhender
les difficultés des Ehpad publics. Face à une
population vieillissante et souffrant de pathologies
de plus en plus complexes, elle a souligné « des
sous-effectifs en personnel unanimement reconnus »,
un encadrement « plus technocratique qu’efficace »,
et « un foisonnement de normes qui pèse aujourd’hui
sur les établissements ».
LIMITER DES DÉGÂTS
Dans ces énormes paquebots que sont l’administration des hôpitaux et celle des maisons de retraite,
comment limiter les dégâts ? « Il faut amender la loi
HPST afin d’atténuer le déséquilibre des pouvoirs
entre personnel soignant et administratif, ne pas promouvoir les directeurs d’établissement uniquement
sur les résultats d’une gestion comptable, faire respecter l’Etat de droit en cas de harcèlement moral »,
énumère le docteur Halimi, qui espère la mise en
œuvre rapide dans les hôpitaux, annoncée fin 2016,
de médiateurs référents pour gérer les cas de harcèlement et de violence.
« Dans l’idéal, il faudrait un médiateur différent pour
les étudiants, afin que ceux-ci puissent se confier à eux
en toute liberté », ajoute Valérie Auslender, pour qui
l’urgence est de « rompre la solitude des étudiants et
des professionnels de santé, et de réinstaurer un climat de non-violence ». Figurant aux côtés d’une
dizaine d’experts dans la deuxième partie d’Omerta
à l’hôpital, le professeur Didier Sicard, ancien chef de
service à l’hôpital Cochin et président d’honneur du
Comité consultatif national d’éthique, écrit avoir été
« bouleversé » par les témoignages recueillis par cette
jeune médecin. Décrivant l’hôpital comme « un lieu
ultra-technique, ultra-sécuritaire » et « confronté à
une industrialisation du système de santé », il rappelle
que « l’hyperspécialisation éloigne de l’humain en
habituant le professionnel à des tâches complexes
mais répétitives ».
Pour lutter contre cette dérive dangereuse, Corine
Pelluchon, elle, raisonne en philosophe. « Le manque
de temps, les sous-effectifs, les consignes absurdes ont
évidemment des effets délétères sur le travail du soin,
mais la faute n’incombe pas seulement à l’organisation managériale, estime-t-elle. La maltraitance, c’est
souvent une sorte de panique qui s’installe, où le soignant perd sa capacité à réfléchir de manière libre, à
utiliser son intelligence et son bon sens. Or, le soin avec
les personnes est prudentiel, disait Aristote : c’est une
réponse à une situation toujours singulière, pour
laquelle il faut avoir du discernement moral, de la
sagesse pratique, au lieu d’appliquer les règles de
manière bête et méchante. Utiliser son bon sens, faire
confiance à sa capacité de trouver la solution la plus
juste, retrouver son autonomie et sa capacité d’agir,
c’est une des ressources que l’on a pour résister à la
contamination du mal. » Une voie étroite de résistance individuelle, en attendant que la situation,
peut-être, s’améliore collectivement. h
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
3
« Les soignants sont contraints
d’a pporter leur concours
à des actes qu’ils réprouvent »
Psychiatre, psychanalyste, professeur au
Conservatoire national des arts et métiers
(CNAM), Christophe Dejours est spécialiste
en psychodynamique du travail. Il a récemment publié Le Choix. Souffrir au travail n’est pas une fatalité (Bayard, 2015) et
Situations du travail (PUF, 2016).
Depuis quelques années, vous recevez
dans votre cabinet des psychiatres
des hôpitaux en grande souffrance.
Que se passe-t-il ?
Il s’agit souvent de chefs de service, qui
sont dans des états psychiques préoccupants – états de confusion mentale,
problèmes somatiques gravissimes. J’ai
commencé à les voir arriver par grappes
il y a environ quatre ans. Or, si de nouvelles formes de pathologie liées au travail
apparaissent, c’est que quelque chose a
changé dans son organisation. En
l’occurrence, la généralisation des
méthodes du New Public Management
[« nouvelle gestion publique », NPM]
aux services de soins.
En quoi ces techniques de gestion
rendent-elles malades les psychiatres
hospitaliers ?
Tous me font une description similaire
de leur situation. Ce sont toujours des
cliniciens fortement engagés, depuis
de longues années, dans la pratique en
institution. La décompensation psychopathologique survient quelques mois
ou quelques années après l’arrivée
d’un nouveau directeur, le plus souvent
un jeune gestionnaire. Après un audit,
celui-ci met en place des outils d’évaluation et des protocoles de soins. Avec
deux priorités : des objectifs quantitatifs
et des performances mesurables. Entre
les deux, le gestionnaire ne veut rien
savoir. Résultat : des conditions de travail
ingérables pour les chefs de service. Ils
doivent d’un côté diriger des équipes qui
n’arrivent plus à fonctionner, de l’autre
affronter une administration qui ne cesse
de les harceler avec une série d’exigences
n’ayant rien à voir avec leur métier.
Cela provoque chez nombre d’entre eux
des décompensations brutales qu’on ne
voyait pas auparavant.
Recevez-vous également des médecins
hospitaliers non psychiatres ?
Moins. D’une part parce que les psychiatres sont plus habitués que d’autres,
quand ils vont mal, à aller voir un
psychanalyste, d’autre part parce qu’ils
connaissent mieux la psychodynamique
du travail. Mais la souffrance est la même
pour le cardiologue, le radiologue,
l’anesthésiste ou le diabétologue.
JEAN-FRANÇOIS MARTIN
Pourquoi les méthodes du NPM
sont-elles néfastes au travail des
praticiens ?
Autrefois, les hôpitaux étaient systématiquement dirigés par un médecin
formé en administration-gestion. Depuis le tournant gestionnaire des années 2000, ils sont dirigés par un gestionnaire. La gouvernance par les
nombres a ainsi remplacé un gouvernement qui faisait référence à des règles.
Des règles de droit (du travail, de la protection des salariés), mais aussi des règles de métier, des manières de travailler qui exigent le respect de certains
principes. L’administrateur d’un service
hospitalier dirigeait sur la base de ces
règles de métier, dont il connaissait le
langage et les valeurs. Cela produisait
ce qu’on appelle l’ethos professionnel :
une éthique fondée sur la connaissance
du métier, qui organise le savoir-vivre,
la convivialité et le respect de l’autre
sur le lieu du travail.
Comment cet ethos est-il affecté
par la gouvernance du nombre ?
Les gestionnaires ne connaissent pas
le travail et ne veulent pas le connaître.
Cela fait partie des principes des sciences
de la gestion : ne rien savoir des règles
de métier, pour asseoir sa domination
et ne pas avoir à faire de compromis.
Tout ce qui importe, c’est de mesurer les
performances. Or les performances
en question ne mesurent pas le travail
du soin, et ne le mesureront jamais. On
peut mesurer la qualité d’un traitement
– et encore. Mais la relation avec le patient
est du domaine de la subjectivité, sa
qualité ne dépend pas que du soignant.
Elle dépend aussi du patient, de la
coopération qui se constitue entre le prestataire et le destinataire du service du soin.
Que vous soyez cardiologue, gastroentérologue ou cancérologue,
il faut que le patient travaille avec vous
à son traitement. Et ça, ce n’est pas
mesurable.
Les médecins en souffrance que vous
recevez évoquent toujours un contexte
marqué par la solitude. Que devient,
dans ce système managérial, la solidarité
professionnelle ?
Elle est réduite à néant, à l’aide d’un outil
très simple : l’évaluation individualisée des
performances. Cette dernière, qui est aussi
une menace de sanction ou de licenciement, a des effets extrêmement puissants
sur les relations entre les gens. Elle ouvre
la voie à la concurrence déloyale, elle altère le savoir-vivre, le respect de l’autre, la
solidarité, elle casse le collectif et introduit
la peur dans le monde du travail. Il en résulte un affaiblissement de chacun et un
accroissement de la solitude. Cette gestion
entraîne donc la détérioration de notre
travail, qui fait elle-même le lit de la
maltraitance. Les soignants sont ainsi contraints d’apporter leur concours à des actes qu’ils réprouvent moralement : c’est ce
que l’on appelle la souffrance éthique. Or
cette souffrance est extrêmement grave : à
force de trahir les règles du métier, à force
de trahir les collègues qu’on ne défend
pas, on finit par se trahir soi-même, ce qui
ruine les bases éthiques de l’identité.
Avec quelles conséquences ?
Face à cette souffrance éthique, il y a deux
réactions possibles. Soit on parvient à développer une stratégie de défense, ce qui
produit une insensibilisation du soignant
à la souffrance de l’autre. C’est la porte
ouverte à la maltraitance chronique, et
cela explique également les mauvais traitements que subissent, sur leurs lieux de
stage, les étudiants – dont la bonne volonté et la sensibilité à la souffrance des
malades réveillent la mauvaise conscience
des soignants, heurtant de plein fouet
leurs stratégies de défense. L’autre réaction, c’est la décompensation brutale,
avec le risque de passage à l’acte. Cette
souffrance éthique est l’élément déterminant de l’apparition des suicides sur
les lieux de travail, chez les médecins
et soignants hospitaliers comme
partout ailleurs. h
PROPOS R ECU EILLIS PAR C . V.
EN ÉVIDENCE
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
4
B I L L E T
Aux armes, jeunes lectrices !
D
u « Meilleur maquillage couleurs arc-en-ciel » à « Dix
slogans cool contre Donald
Trump », il n’y a qu’un pas.
Lequel est gaillardement
franchi par une dizaine de médias progressistes qui prospèrent aux Etats-Unis,
mêlant bons tuyaux anti-acné et diatribes politiques.
Ainsi, depuis 2013, Affinity Magazine,
diffusé en ligne par et pour des ados
épris de justice sociale, est mené tambour battant par une toute jeune rédactrice en chef, Evelyn Atieno, âgée de
16 ans à son lancement. De son côté, le
bimensuel Seventeen vient de lancer
Here, une plate-forme Web militante à
destination de la jeune communauté
LGBTQ. Blogueuse mode repentie, la
précoce Tavi Gevinson (21 ans) pilote,
quant à elle, le site Rookie, entre guide de
survie au collège et journal intime
mélancolique. Les lectrices y partagent
rêves, phobies, épisodes honteux et playlists thématiques.
CONSCIENCE POLITIQUE
Un engouement générationnel favorisé
par le contexte actuel, selon Elisa Lees
Munoz, de l’International Women’s Media
Foundation, qui ajoute : « La conscience
politique des jeunes filles n’a pas de prix.
Aux Etats-Unis, il existe un mythe sur la
place des femmes dans la société, qui dit
qu’on peut tout faire. L’actualité récente a
démontré que ce n’était pas le cas et que la
situation n’est pas la même pour toutes. Il
faut donc préparer les filles à combattre
notre culture qui dénigre les femmes. » Ces
titres ringardisent le paysage médiatique
français où l’on pleure encore la disparition du mensuel 20 ans, en 2006 : si quel-
ques publications de niche émergent,
comme le magazine dessiné Topo ou la
newsletter Les Petites Glo’, Okapi et Phosphore ont l’air bien poussiéreux.
De l’autre côté de l’Atlantique, cette
presse jeunesse grand public et politisée
réactive également une tradition de
magazines féminins engagés, comme Ms
ou Sassy, disparu dans les années 1990.
La transformation la plus spectaculaire
revient à Teen Vogue, déclinaison jeunesse de Vogue au sein du groupe Condé
Nast. La rédactrice en chef, Elaine Welteroth, avait fait de ce renouvellement sa
mission, avant de quitter son poste en
janvier : en 2016, elle signait un virulent
édito anti-Trump avant, l’année suivante, de convier Hillary Clinton à évoquer ses souvenirs d’adolescence. Teen
Vogue n’a pas pour autant délaissé son
fonds de commerce, une frénésie consu-
mériste qui vaut au titre d’être parfois
accusé d’opportunisme.
Dernier exemple en date, Kazoo, d’après
le petit instrument de musique pétaradant, est né en 2016 grâce à une collecte
de fonds participative. Ce semestriel
s’adresse à un jeune public de 5 à 10 ans et
compte aujourd’hui 13 000 abonnés. La
rédactrice en chef, Erin Bried, se souvient
de sa genèse : « J’étais devant un kiosque à
journaux avec ma fille de 5 ans. Les couvertures des magazines jeunesse étaient
toutes les mêmes, avec des poupées Barbie, des robes et des princesses. Ma fille
s’ennuyait à mourir car elle était obsédée
par les pirates. Je me suis dit qu’on pouvait
faire mieux que ça. »
Si l’on retrouve dans ses pages les traditionnels jeux et activités, ceux-ci prennent la forme de portraits de femmes
fortes, à l’image de ce jeu des différences
inspiré par l’essai Une chambre à soi
(1 929), de Virginia Woolf, qui ravira les
parents. On peut y lire aussi des articles
sur des scientifiques comme la primatologue Jane Goodall, des musiciennes
comme Ani DiFranco ou des auteures
comme Margaret Atwood. La ligne éditoriale exclut tout commentaire sur les vêtements ou le maquillage.
Kazoo a pour sous-titre « Un magazine
pour les filles qui n’ont pas peur de faire
du bruit ». Son ambition pédagogique
consiste en effet à déconstruire les stéréotypes sexistes véhiculés par la presse.
« On célèbre des filles brillantes, intrépides
et curieuses. Si elles parlent fort et qu’elles
ont du succès, on ne veut pas qu’elles pensent qu’elles sont une exception à la règle.
Nous n’avons pas à leur donner la permission d’exister. » h
CLÉM EN TIN E GALLOT
« On ne peu
plus rien dire
DIALECTIQUE
DES « NOUVEAUX CENSURÉS »
TRIBUNE
PA R D E N I S R A M O N D
P
as une semaine ne passe sans qu’un journal ne
consacre sa « une » aux « nouveaux censeurs »
ou aux excès du « politiquement correct ». On y
évoque, pêle-mêle, la novlangue antiraciste, le
puritanisme féministe, l’écriture inclusive,
l’interdiction de la cigarette à l’écran et les dérives de la
lutte contre le harcèlement sexuel. Des thèmes très
différents, mais dont l’assemblage donne aux lecteurs la
sensation qu’« on ne peut plus rien dire » dans un climat
de plus en plus « totalitaire ». Le moment est sans doute
venu de faire l’inventaire des arguments qui soutiennent
ce constat catastrophiste – et d’éprouver sa validité.
D’abord, l’argument de la pente glissante. « On ne peut
plus rien dire » recouvre en réalité deux affirmations :
« on pouvait dire plus de choses avant » (sans que l’on
sache quand exactement), et « on ne pourra bientôt plus
rien dire du tout ». La liberté d’expression aurait ainsi
connu un âge d’or avant d’être progressivement grignotée par des groupes qui veulent imposer le silence. Pourtant, la censure n’a jamais cessé de s’exercer : faut-il rappeler que Charlie Hebdo doit son acte de naissance à la
censure gouvernementale de Hara-Kiri, à la suite de sa
« une » sur la mort du général de Gaulle ? En réalité, les
nouveaux censurés ne dénoncent pas tant une réduction
globale de la liberté d’expression qu’une sensibilité nouvelle aux expressions racistes et sexistes (par eux qualifiées pudiquement de « dérapages »). Les victimes des
« nouvelles censures » manquent souvent d’arguments
et de preuves. Ils recourent alors constamment aux anecdotes, dont la répétition et l’accumulation suggèrent un
climat hostile à la liberté.
VIOLENCES AUPARAVANT INAPERÇUES
Ensuite, la confusion entre censure et controverse. Les
dénonciations du « politiquement correct » et de la censure ont lieu dans des pays qui protègent la liberté d’expression. Tous les maux semblent provenir des EtatsUnis, qui accordent pourtant, grâce au premier amendement, une garantie exceptionnelle à cette liberté. La situation n’est paradoxale qu’en apparence. C’est justement
parce que la liberté d’expression y est si protégée que les
groupes qui souhaitaient alerter sur les effets de certains
discours ont emprunté une voie extrajudiciaire, lançant
des controverses et des dénonciations publiques. Ceux
qui ne « peuvent plus rien dire » qualifient de « censure »
des actions dont l’objectif, la plupart du temps, est de soulever des questions nouvelles et d’attirer le regard sur des
violences auparavant inaperçues. La récente polémique
autour de la version de Carmen, de Leo Muscato, dans
laquelle l’héroïne tue son amant, contrairement à ce qui
se passe dans l’original, est un exemple de cette confusion : loin de n’être qu’une simple interprétation (dont on
peut toujours discuter), la mise en scène a été comparée à
une authentique censure des versions antérieures. Les
nouveaux censurés conçoivent la liberté d’expression
comme un gâteau de taille limitée et craignent que les
nouveaux arrivants ne viennent voler leur part. On comprend alors mieux ce qu’« on ne peut plus rien dire » veut
dire : rien d’autre que la défense de privilèges, en particulier celui d’un droit exclusif à la parole.
Enfin, l’équivoque entre liberté et harcèlement. La lutte
contre le harcèlement sexuel serait une forme insidieuse
de censure. Si l’on ne peut plus faire certaines remarques,
certains gestes, la liberté d’expression n’est-elle pas
menacée ? Le rapprochement pourrait surprendre, mais,
depuis le début des années 1990 aux Etats-Unis, des personnes accusées de harcèlement sexuel invoquent fréquemment, pour se défendre, les droits garantis par le
premier amendement. L’assimilation permet ainsi de
faire passer la lutte contre le harcèlement pour une censure d’autant plus redoutable qu’elle prend le masque de
la défense des opprimés.
La liste devra certainement être complétée. Espérons, du
moins, qu’elle permette de repérer et de contrer les
procédés d’un discours d’autant plus bruyant qu’il se
croit réduit au silence. h
DE N I S R AM O N D
Chercheur en sciences
politiques, enseignant
à Sciences Po Lille.
LE MONDE
TROIS
QUESTIONS À
NICK SRNICEK,
PHILOSOPHE
QUEL AVENIR
POUR LE TRAVAIL
APRÈS
LE SALARIAT ?
1.
ut 2.
e»
Quel rôle l’automatisation dans la société
post-travail joue-t-elle ?
L’automatisation, c’est simplement la prise en charge par la
machine de ce qui nécessitait auparavant une action humaine
intentionnelle et un effort. Dans un monde post-travail, l’automatisation vise à assurer le fonctionnement basique de la
société, afin de permettre aux êtres humains de se consacrer
aux activités intelligentes et créatives qu’ils souhaitent mener
à bien. L’automatisation est ce qui nous permet à la fois de
maintenir un haut niveau de vie et de libérer du temps, ce qui
constitue la base de la liberté humaine.
Au bout du compte, toute vision progressiste de l’automatisation doit affronter la question de la propriété. Qui possède les
robots ? Qui les contrôle, et qui s’enrichit grâce à eux ? La situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui est la suivante : ceux qui possèdent les nouvelles technologies sont aussi
ceux qui en tirent profit de façon disproportionnée, accumulant les bénéfices pour leur compte, pendant que le reste de la
société est victime de cette « disruption » technologique. C’est
ainsi, pour l’instant, que le futur se dessine et nous devons le
combattre pied à pied. Une des alternatives est de reconnaître la
nature collective de ces innovations, à la fois dans la sphère
financière et dans celle des idées. Et de fournir des rétributions
collectives en rapport. Mais cela ne se fera pas sans lutte, et il
faut que les travailleurs s’organisent pour y parvenir.
NI C K S RNI C EK
3.
Pourquoi pensez-vous que le post-travail mènera
au dépassement du capitalisme ?
La fin du salariat serait un coup important porté au capitalisme, mais elle ne suffirait pas à elle seule à le remplacer. Pour
arriver au post-capitalisme, nous avons besoin de trouver des
moyens de dépasser l’Etat-nation, de remplacer le marché,
d’éliminer la valeur marchande, et de mettre sur pied de nouvelles institutions démocratiques de grande envergure. C’est
un vaste projet, mais qui est absolument indispensable pour le
futur. Contrairement à la conception traditionnelle qui se focalisait sur une nécessaire finalité, le préfixe « post », lorsqu’il est
employé par exemple dans « post-capitalisme », traduit au
contraire une certaine forme de circonspection. Notre travail
veut rompre avec tout déterminisme historique et toute vision
mécanique du monde – le futur est radicalement ouvert, et le
« post » est le « signifiant » de cette ouverture. Le fait que cette
préposition prolifère aujourd’hui dans la pensée est le signe
d’un basculement culturel majeur, qui rend envisageable
depuis une décennie la fin du capitalisme. h
PROPOS R ECU EILLIS PAR N ICOLAS S AN TOLAR IA
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
5
R APPORT
D’ÉTONNEMENT
PAR FRÉDÉRIC JOIGNOT
Les algorithmes
nous formatent
SOCIOLOGIE
Vous avez développé l’idée d’une société
du post-travail, que vous appelez de vos vœux
et qui devrait être, selon vous, un slogan mobilisateur.
Comment la définiriez-vous ?
Il vaudrait mieux parler de post-salariat, pour être plus précis,
bien que ce dernier terme ne soit pas aussi accrocheur que le
« post-travail ». Disons que, par là, j’entends, avec mon coauteur
Alex Williams, l’organisation du travail, singulière et spécifique, qui s’est imposée dans le mode de production capitaliste.
Le salariat n’existait pas sous cette forme généralisée avant le
capitalisme. Aussi, pour nous, un monde post-travail devrait au
minimum viser la suppression du pouvoir coercitif du salariat,
diktat selon lequel on est censé trouver un emploi si l’on ne
veut pas connaître la faim et finir sans abri. Le projet du posttravail se focalise sur l’élimination de cette dimension coercitive et sur le développement de la liberté.
Ce n’est pas pour autant la fin de l’effort individuel. Dans un
monde post-travail, nous pourrons consacrer notre temps à
développer des projets variés, aussi bien individuels que collectifs. Mais ce « travail » ne sera pas conditionné par l’obtention
d’un salaire. Ce sera un travail choisi librement ou, au pire, déterminé par son utilité sociale. Le post-travail ne doit pas être envisagé comme une manière de battre en retraite vers le canapé ;
même s’il n’y a rien de mal à ça non plus, la vision morale qui
exige de la productivité de chacun étant extrêmement nocive.
On doit simplement considérer cela comme une libération par
rapport aux contraintes que le salariat fait peser sur nous.
Enseignant en économie
numérique au King’s
College de Londres, il est,
avec Alex Williams,
l’auteur d’un texte paru
en 2013, Accélérons !
Manifeste pour une
politique
accélérationniste
(Adespote, 2017), qui lui a
valu d’apparaître comme
l’un des chefs de file de
l’« accélérationnisme »,
mouvement défendant le
dépassement du
capitalisme « par le
haut ». Il est également
l’auteur, avec Alex
Williams, d’Accélérer le
futur. Post-travail & postcapitalisme (Cité du
design, 2017).
VU
D’ AILLE U RS
·
AUX ÉTATS-UNIS,
L’ENFER
DES EXPULSIONS
Donald Trump a construit sa fortune
dans l’immobilier de luxe, c’est bien
connu. On connaît cependant moins
le détail de la politique qu’il poursuit
en matière de logement, tant ses frasques squattent l’espace médiatique.
Les orientations retenues auront pourtant un effet dévastateur : pour l’année
en cours, le président des Etats-Unis
souhaite réduire de 6 milliards de
dollars le budget du ministère ad hoc,
ce qui entraînera une grave diminution
des aides au logement et le risque
d’une augmentation en flèche du
nombre de SDF.
Le sociologue Matthew Desmond a étudié la cruelle mécanique, dont le rythme
promet de s’accélérer. Dans Evicted.
Poverty and Profit in the American City
(« Expulsés. Pauvreté et profit dans la
ville américaine », Crown, 2016, non
traduit), un ouvrage récompensé
du prix Pulitzer 2017, il montre l’impact,
pour ceux qui en sont victimes, des
expulsions locatives.
S’installant pendant plus d’un an
dans les quartiers populaires de
Milwaukee (Wisconsin), Matthew
Desmond a suivi huit familles, dont
certaines consacrent plus des trois
quarts de leurs revenus à leur loyer.
Le livre s’ouvre sur le parcours
d’Arleen, mère célibataire de deux
garçons. Expulsés en plein hiver, tous
trois partent vivre dans un foyer pour
SDF pendant plusieurs semaines,
jusqu’à ce qu’Arleen retrouve un logement. Mais un inspecteur des services
municipaux lui demande de quitter
les lieux, jugés impropres à l’habitation. Au cours des mois suivants, elle
doit déménager deux fois, avant de
trouver un endroit convenable – dont
elle est bientôt expulsée.
Cette instabilité a des effets dévastateurs. Les enfants changent sans cesse
d’école, perdent leurs amis, vivent
dans la crainte et sont exposés à la
violence et aux charmes vénéneux des
gangs. Changer si souvent d’adresse
rend également très difficile l’obtention des aides au logement. Le temps
passé à trouver un toit compromet les
chances de garder un emploi. Enfin, il
faut apprendre à anticiper une expulsion locative, partir avant que la police
intervienne – ce qui est courant aux
Etats-Unis – et que les meubles soient
jetés dans la rue.
Le tableau que dresse Matthew
Desmond serait incomplet sans la
figure de Sherrena Tyler, ancienne
institutrice et propriétaire de plusieurs biens locatifs, dont la devise
est « the hood is good », ce que l’on
pourrait traduire par « le ghetto, c’est
du gâteau ».
Pour elle, les affaires sont bonnes : le
marché est tel qu’elle peut louer des
taudis presque au prix d’un appartement destiné à la classe moyenne.
L’ouvrage, qui s’appuie sur des
statistiques inédites compilées par
le sociologue et son équipe de recherche, se lit comme un roman. Sans
sombrer dans le misérabilisme,
Matthew Desmond peint un portrait
d’une Amérique cruelle et révèle
une vérité trop ignorée : « Si l’incarcération en est venue à définir la condition de l’homme noir issu des quartiers
populaires, l’expulsion façonne
la vie de femmes noires. » h
M ARC- OLIVIER BHER ER
B
eaucoup s’inquiètent que les robots et
l’intelligence artificielle détrônent les
humains dans tous les métiers. Mais peu se
demandent : l’omniprésence des machines n’influencet-elle pas les humains eux-mêmes ? Nos façons de
penser et d’agir ? Nos manières de travailler ? Plutôt que
de craindre les robots, ne devrions-nous pas redouter
d’être nous-mêmes robotisés ?
Nous connaissons le test imaginé en 1950 par le mathématicien Alan Turing pour évaluer l’intelligence d’un
robot : elle est jugée de haut niveau quand un humain
n’arrive plus à discerner s’il communique avec un
homme ou avec une machine. Brett Frischmann,
professeur de droit à l’université Villanova (Radnor
Township, Pennsylvanie), a conçu un test de Turing « à
l’envers » afin de « déterminer à quel moment les technologies nous déshumanisent ». Il cherche à identifier les
qualités et les défauts qui nous distinguent des machines : le « sens commun », la « pensée rationnelle », mais
aussi la capacité de se comporter de « façon irrationnelle »
ou « émotionnelle » (car il existe chez l’homme une intelligence émotionnelle), enfin le « libre arbitre », défini
comme le fait de vouloir être « l’auteur de sa propre vie ».
Si ces capacités vous manquent, vous avez réussi le test
de Frischmann : vous êtes devenu un robot.
RELATIONS DÉSINCARNÉES
Brett Frischmann s’apprête à publier, avec le philosophe
des technologies Evan Selinger, Re-Engineering Humanity
(Cambridge University Press, à paraître en avril). Ils y
pointent tous les domaines de nos vies dans lesquels
nous sommes robotisés. Par exemple, nous ne savons
plus si l’opérateur d’un centre téléphonique est un être
humain ou une machine. Si les « joyeux anniversaires »
envoyés par LinkedIn ou Facebook le sont par des vraies
personnes ou par des bots. Si les messages chaleureux
reçus par mails proviennent d’avatars. De fait, les
relations humaines se raréfient dans nombre de nos
communications avec les services et les institutions.
Nous nous habituons tant et si bien à vivre des relations
désincarnées que nous finissons, des études psychologiques le montrent, par les reproduire avec les humains
– comme le dit Selinger : « l’automatique » remplace de
plus en plus « le délibératif ».
Cette robotisation de l’esprit, estiment les deux chercheurs, a commencé au début du XXe siècle dans le
monde du travail avec le taylorisme : « Taylor et ses
disciples ont exalté les vertus de la décomposition des
tâches en intrants et extrants, en processus et procédures
analysés mathématiquement et transformés en recettes
pour une production efficace. » Or, cette organisation
« scientifique » du travail se poursuit dans les entreprises
informatisées (Uber, Amazon, ateliers robotisés…), où
des « plates-formes numériques » gèrent les travailleurs,
les surveillent, les suivent à la trace – si bien que
l’employé d’un entrepôt d’Amazon déclarait, dans un
reportage diffusé en 2013 par la BBC : « Nous sommes des
robots. Nous pourrions aussi bien brancher notre scanner
sur nous-mêmes. »
Pour Frischmann et Selinger, la robotisation n’a pas
seulement gagné les employés et l’entreprise. Chacun de
nous, ligoté dans les réseaux sociaux, est en permanence
identifié, géolocalisé, numérisé, modélisé, évalué par des
algorithmes, transformé en données pour le Big Data.
Nos manières d’être et de réfléchir sont influencées par le
fait que nous sommes encerclés d’« armes de destruction
mathématique ». L’expression est celle de la mathématicienne américaine Cathy O’Neil, experte de la finance
devenue militante d’Occupy Wall Street après la crise des
subprimes, auteure en 2016 de Weapons of Math
Destruction (Crown Books, non traduit).
Elle y décrit comment nous avons abandonné aux
algorithmes – à des robots – notre gestion du temps et des
risques dans l’éducation, la publicité, la justice, la finance,
l’assurance, la police, le recrutement… Or, les algorithmes
sont loin d’être neutres ou scientifiques, comme on l’a vu
pendant la crise financière de 2007 où ils n’ont fait
qu’amplifier l’aveuglement général. O’Neil donne mille
exemples où ils décident à notre place, parfois de façon
inhumaine. Des étudiants écartés d’une embauche après
un premier test de personnalité se voient par la suite
refuser tout travail parce que toutes les entreprises utilisent le même test. Un DRH lance une enquête sur l’excellence à tel ou tel poste et en conclut que les femmes ne
sont pas aptes pour cette fonction : l’algorithme n’a fait
que confirmer un préjugé. Or, pour Cathy O’Neil, c’est
certain : « Le monde réel, humain, avec toutes ses complications, est en dehors de l’univers des algorithmes. » Cela ne
les empêche pas d’organiser notre compréhension du
monde… jusqu’au moment où la « bulle » du réel éclate. h
EN QUESTIONS
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
6
RÉSONANCES
PA R M I C H E L N A E P E L S ,
ANTHROP OLOGUE
« L’aménagement
des villes
construit
l’inégalité »
Les disparités entre femmes
et hommes pourraient être
aggravées par l’émergence
de la ville dite « durable
et intelligente », redoute
le géographe Yves Raibaud,
qui constate l’échec des
politiques urbaines de mixité
PROPOS R ECU EILLIS PAR
CLAIR E LEGROS
S
pécialiste de la géographie du
genre, Yves Raibaud est enseignant-chercheur à l’université
Bordeaux-Montaigne. Il est l’auteur
de La Ville faite par et pour les
hommes (Belin, 2015).
Vous dénoncez depuis longtemps la
banalisation du harcèlement des femmes
dans l’espace urbain et ses conséquences
sur leurs droits. Avez-vous été surpris par
la libération de la parole sur ce sujet ?
Cette prise de parole corrobore nos études de
géographie sur la place des femmes dans la
ville et le harcèlement de rue. Le sentiment
d’insécurité y est totalement asymétrique : la
nuit, on constate une baisse de fréquentation
des rues piétonnières de 25 % à 50 % pour les
femmes, qui adoptent des stratégies d’évitement. Quand des lieux publics ou des lignes
de bus ne sont plus fréquentés que par des
hommes, il existe une discrimination devant
l’impôt. Ce qui est choquant, c’est que cette
situation ait été acceptée si longtemps par les
pouvoirs publics.
Vous montrez que les institutions sont
loin d’être neutres et favorisent la place
des hommes en ville. De quelles façons ?
Nos études sur l’offre de loisirs montrent que, à
Bordeaux, les deux tiers des activités mises en
place par les pouvoirs publics sont destinées
aux garçons. Quand on s’intéresse à d’autres
villes en Europe, on trouve un chiffre équivalent. On considère d’intérêt général que les jeunes garçons puissent libérer leur énergie sur un
terrain de football ou un skatepark, des espaces
dont on ne dit jamais qu’ils sont non mixtes
mais qui, de fait, sont des terrains masculins.
L’exclusion spatiale commence dès la cour
de récréation. Comment cela se passe-t-il ?
A l’école, le terrain de foot est souvent situé au
milieu de la cour et accaparé par les garçons.
Avec ce ballon qui roule, les filles apprennent
à esquiver, à pratiquer des jeux qui ne prennent pas de place. Cet aménagement est
porteur de sens, il construit l’inégalité en
inscrivant dans l’éducation que les garçons
sont au centre et les filles en périphérie. On
attribue souvent aux filles la responsabilité de
ne pas « aimer » le sport. Mais lorsqu’on les
interroge, elles racontent des expériences
douloureuses d’exclusion et de moqueries.
Est-ce le signe d’un échec de la mixité ?
C’est l’échec d’une certaine mixité. Dans ce
domaine, en Europe, on n’a fait que la moitié
du chemin. On s’accorde pour affirmer que
filles et garçons doivent avoir les mêmes
chances, mais on considère qu’il est prioritaire de canaliser la violence des garçons, et
normal que des lieux publics soient accaparés
par des collectifs produisant du virilisme, du
sexisme et de l’homophobie. Ponctuellement,
certaines villes reviennent à des espaces non
mixtes. A Malmö (Suède) ou à Genève, la municipalité a ainsi mis en place des journées
réservées aux filles dans les skateparks, afin
qu’elles puissent reconquérir ces espaces.
N’est-ce pas un retour en arrière ?
Une séparation ponctuelle peut certes être
utile mais ce n’est pas une solution durable.
N’oublions pas qu’à l’époque de la non-mixité
scolaire, en 1975, 30 % des bachelières étaient
des filles. Aujourd’hui, elles sont plus de 50 %.
Ce que la mixité a apporté à l’école, il faut faire
en sorte qu’elle l’apporte à l’espace public. Le
changement passera bien sûr par l’éducation.
La mixité ne va pas de soi, elle fonctionne dès
qu’on met en place une pédagogie. Des écoles
s’y emploient en supprimant les jeux de
ballon et en définissant des lieux où les filles
et les garçons jouent ensemble. Plus largement, il est souhaitable que les villes pensent
des espaces inclusifs.
Vous montrez que l’utilisation
des transports diffère selon le genre.
De quelle façon ?
Dans les 6 000 foyers que nous avons interrogés, les femmes font 75 % des accompagnements d’enfants et de personnes âgées ou
malades. Cela induit une utilisation de la ville
différente et, paradoxalement, une emprise
spatiale plus réduite. Les femmes ont des
modalités de transport multiples, elles sont
moins souvent seules, elles utilisent les transports en commun plutôt que la marche ou le
vélo, ou elles privilégient la voiture.
Pour lutter contre le réchauffement
climatique, les collectivités cherchent
à interdire la voiture en ville. A qui
profite la ville durable, celle du vélo,
du covoiturage et de la marche ?
La ville durable profite surtout aux hommes
jeunes et en bonne santé. Ces pratiques
pourraient bien ressembler demain aux
nouveaux habits de la domination masculine,
en l’absence d’une approche critique développée dans l’écoféminisme. Des études au
Québec montrent que, dans les quartiers où
l’école est située dans une rue piétonnière, la
journée des femmes s’allonge. Par ailleurs, la
voiture représente pour les femmes une
protection la nuit. Il est donc difficile d’y
renoncer dans ces conditions.
Quelle serait pour vous la définition
d’une ville à la fois durable et égalitaire ?
La vraie ville durable doit prendre en compte
les générations : elle peut durer parce qu’elle se
reproduit, qu’on peut y naître et y mourir.
Accompagner les enfants à l’école ou les
personnes âgées à l’hôpital, cela fait partie du
pacte social. On parle beaucoup de ville intelligente mais la smart city est actuellement
pensée par et pour les hommes en bonne santé
qui veulent en faire un espace aseptisé : ils
envisagent des solutions techniques qui mettent le corps à distance. Lors du Grenelle des
mobilités à Bordeaux [lancé en 2011], les
femmes, minoritaires, intervenaient peu et
lorsqu’elles le faisaient, c’était pour soulever
des questions qui relèvent du care (le « soin aux
autres ») : comment fait-on, dans une ville sans
voiture, pour s’occuper des personnes âgées et
des enfants qui fréquentent des écoles différentes ? Ces questions étaient marginalisées.
N’êtes-vous pas sévère vis-à-vis
des hommes ? N’ont-ils pas évolué
avec les luttes féministes ?
Nous sommes les héritiers, parfois un peu
lâches, d’une société patriarcale qui refusait
aux femmes le droit de vote ou l’autorité
parentale. De nombreuses traces de cette
société subsistent et nous sommes nombreux à vouloir que les choses changent. Nos
recherches montrent que ce sont les institutions qui freinent l’égalité : ce sont donc elles
qu’il faut réformer. On constate une prise de
conscience des collectivités locales en France
mais elle reste inégale. A Bordeaux, des campagnes très réalistes contre le harcèlement
dans les transports en commun ont été mises
en place et on a expérimenté les arrêts de bus
à la demande. Mais d’autres villes préfèrent
ignorer le problème. Lorsqu’on ne trouve pas
de données sur les inégalités, c’est que la mairie n’a pas cherché à les collecter.
Et à l’étranger, quels sont les modèles
à suivre ?
Certaines villes britanniques ont mis l’accent
sur la sécurité des femmes en installant des
boutons d’urgence dans les transports en
commun. D’autres, comme Vienne ou Montréal, ont réduit les violences en privilégiant le
sentiment de confort ou en améliorant l’éclairage, par exemple. En Suède, certaines municipalités ont réfléchi à un déneigement plus
égalitaire : les services urbains s’occupent
d’abord des trottoirs, qui sont plus souvent
fréquentés par les femmes et les enfants,
avant de déneiger la route, qui est majoritairement occupée par des hommes en voiture.
Quels outils développer pour lutter
contre les inégalités de genre ?
Le budget genré permet aux municipalités de
prendre conscience de l’injuste redistribution
de l’offre publique de loisirs et donc de l’impôt. Il s’agit de lire le budget sous l’angle du
genre, afin de rattraper progressivement les
inégalités. Les marches de femmes – consistant à arpenter un quartier en groupe, pour y
repérer des lieux à réaménager, et apporter un
diagnostic – font aussi partie des outils d’une
bonne démocratie participative : elles apportent une expertise différente dans les villes
qui ont été construites par des hommes entre
40 et 70 ans, de classe supérieure et à la peau
blanche. Il est aussi important d’évaluer les
politiques en créant des observatoires des inégalités : ils pourraient exercer une fonction de
veille et attribuer un label récompensant les
ambiances urbaines réussies sous l’angle des
rapports sociaux de sexe. h
REVIVRE DANS
LES LANDES
I
l n’y aura pas d’aéroport à Notre-Dame-desLandes. Les historiens du contemporain
décriront les enjeux politiques de cette
décision, et la multiplicité des groupes et des acteurs
mobilisés depuis des années, voire des décennies, pour
ou contre ce projet gaulliste. D’autres ont déjà retracé
l’histoire de ces landes, de leur marginalité, de leurs
usages agricoles et de la manière dont ceux-ci ont
façonné le paysage – comme François de Beaulieu avec
La Mémoire des landes de Bretagne (Skol Vreizh, 2014) –,
ce qui aide à comprendre les formes d’agriculture et les
usages, communs ou non, de la terre qui s’expérimentent
dans la ZAD aujourd’hui.
Comme anthropologue travaillant dans des mondes
ruraux lointains ou proches, un tel événement m’intéresse aussi parce que l’anthropologie – qu’elle étudie
des chasseurs-collecteurs, des peuples indigènes ou des
agricultures industrielles – a depuis longtemps décrit les
relations entre formes de vie sociale et usages et représentations de l’environnement ou de la nature. L’anthropologie contemporaine interroge particulièrement la
manière dont nos formes de vie sont tissées de relations
avec d’autres espèces. Nous avons des expériences quotidiennes de plantes, d’animaux, de micro-organismes,
mais aussi des usages instrumentaux (il faut bien
manger !), et notre imagination est densément peuplée
d’une multitude d’espèces.
SOLIDARITÉ AVEC LE FLÛTEAU NAGEANT
Dans son ouvrage Flight Ways. Life and Loss at the Edge of
Extinction (« voies migratoires, la vie et la perte au bord
de l’extinction », Columbia University Press, 2014), Thom
van Dooren montre comment les disparitions actuelles
d’espèces animales et végétales sont liées à des activités
humaines, par la destruction des habitats sauvages,
l’exploitation directe et la chasse de certaines espèces,
l’introduction de nouveaux produits chimiques toxiques,
les impacts du changement climatique.
Nous avons bien du mal à assumer notre capacité
à altérer profondément et systématiquement les possibilités de vie des autres êtres vivants – et, par un effet de
retour dont nous avons trop peu conscience, les nôtres
aussi. La reproduction sociale des sociétés humaines
est conditionnée par la reproduction, généralement
tenue pour évidente mais pourtant très problématique,
de la fécondité de la nature, qui a ses propres conditions
(en termes de biodiversité), et ses propres temporalités,
auxquelles nous demeurons peu attentifs. Notre
environnement, ce sont aussi ces liens entre les formes
de vie qui se défont peu à peu, que nous défaisons peu
à peu. Et les problèmes environnementaux que cela
entraîne touchent en premier lieu la vie des populations
les plus dominées.
Il n’est pas indifférent que les terrains disputés
de Notre-Dame-des-Landes – comme naguère au Testet,
à Sivens – soient des zones humides. Les projets de destruction pure et simple de telles zones (l’aménagement
aéroportuaire et routier aurait entraîné le défrichement
et la dégradation des sols à Notre-Dame-des-Landes),
ou leur disparition par drainage, barrage et irrigation (et
intensification de l’agriculture, à Sivens), portent atteinte
à leurs fonctions écologiques de régulation des ressources en eau, de filtrage et de dépollution, ainsi qu’à leur
caractère de réservoir de biodiversité. En France, au
XXe siècle, deux tiers des surfaces des zones humides
ont disparu, asséchées ou détruites.
Le bocage humide de Notre-Dame-des-Landes, ses
prairies, ses bosquets, ses mares, le maillage serré de ses
haies, abritent plusieurs espèces rares et des populations
importantes d’oiseaux, d’amphibiens, de libellules.
A Sivens, Rémi Fraisse s’intéressait à la protection des
renoncules à feuilles d’ophioglosse, une plante sauvage
rare et protégée des prairies humides et ouvertes.
L’anthropologie nous montre que la fragilité de ce
bouton d’or, la vulnérabilité du flûteau nageant, du
campagnol amphibie, du triton de Blasius ou de la
chouette chevêche de Notre-Dame-des-Landes, ne sont
pas sans liens avec notre propre vulnérabilité sociale.
Cette solidarité écologique implique qu’on se préoccupe
des voies migratoires des oiseaux plutôt que des
aéroports, et qu’on reconnaisse qu’une agriculture
raisonnable conditionne une biodiversité remarquable. h
M I C HE L N AE PE L S
Anthropologue et historien, directeur d’études
à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
(EHESS) et directeur de recherche au CNRS
E N FA C E
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
7
La caisse
enregistreuse
Inventaire avant liquidation
AN N E DU JIN
E
lle est née en 1879 à Dayton, dans
l’Ohio. Et elle a commencé par
trôner sur le comptoir d’un saloon.
Son inventeur, James Ritty, cherchait un moyen de lutter contre les
pratiques peu scrupuleuses de certains de ses
employés qui, selon lui, se servaient dans la
caisse. Surnommée par ses soins la « caisse
incorruptible », elle est rapidement devenue,
dans l’imaginaire des patrons de commerce
américains, symbole de moralité et d’efficacité. Mais elle eut vite une autre fonction que
le contrôle des employés : l’historienne américaine Susan Spellman a montré, dans un
travail de thèse, comment elle permit également le suivi des transactions et la mise en
place d’une véritable comptabilité. Ayant
lui-même acheté un exemplaire à James Ritty
en 1882, John Patterson constata rapidement
son effet positif sur l’état de ses comptes.
Rachetant l’entreprise de Ritty, il fonda
en 1885 la National Cash Register (NCR), qui
deviendra le premier fabricant mondial de
caisses enregistreuses.
La caisse entre alors peu à peu dans le quotidien des patrons de commerce et de leurs
employés, mais aussi de leurs clients, qui se
familiarisent avec le tintement de la cloche
accompagnant chacun de leur passage. Elle
joue un rôle-clé dans la formation de ce que
le sociologue Franck Cochoy appelle la
« chaîne de prix », qui modifie profondément
les rapports entre commerçants et clients.
« Les fabricants ont fait des efforts considérables pour développer des systèmes d’affichage
des prix clairs et justes, non seulement sur
l’appareil de caisse lui-même, mais également
dans le magasin », explique-t-il.
LA CONFIANCE DU CONSOMMATEUR
A la fin des années 1920, les premières caisses
électroniques affichent le prix côté commerçant, puis côté client. Viendront ensuite
l’impression de tickets, puis l’affichage sur la
machine non plus seulement du total des
achats, mais du montant à rendre. Parallèlement, l’étiquetage des produits dans l’ensemble du magasin, permettant de vérifier la
cohérence entre prix affiché et paiement à la
caisse, se généralise, recommandé par les
fabricants de caisses eux-mêmes. « Toutes
ces innovations ont participé d’une stratégie destinée à renforcer la confiance
du consommateur et sa fidélité, en
même temps que l’efficacité et les profits des commerçants », explique
Franck Cochoy.
Mais la caisse enregistreuse a surtout
été le moteur de la plus grande transformation que connut le monde du
commerce au XXe siècle : la généralisation du libre-service et de la grande distribution. Ce phénomène, parce qu’il accroissait considérablement les besoins d’équipement en caisses, a d’ailleurs été activement
soutenu par la NCR, aux Etats-Unis puis dans
l’Europe de l’après-guerre. L’historien Tristan
Jacques a même montré comment la NCR a littéralement formé les entrepreneurs de commerce français aux principes de la vente en
libre-service à travers les séminaires Modern
Merchants Methods (« méthodes marchandes modernes ») : « L’hypermarché français,
inventé par Carrefour en 1963, différait dans ses
Née aux Etats-Unis à la fin
du XIXe siècle, cette machine
a façonné emplois et achats
en permettant l’avènement
du libre-service. Portrait,
alors que la grande distribution
est en passe de l’abandonner
principes des grandes surfaces américaines.
Mais il est sans aucun doute le résultat de la diffusion d’un nouveau modèle de distribution
américain », dont la caisse enregistreuse était
un élément central.
Et ce mouvement ne cessa de s’approfondir.
Pour l’économiste Philippe Moati, professeur
à l’université Paris-Diderot, « la grande distribution est l’avatar commercial du fordisme,
avec l’application de principes industriels au
secteur des services : l’intensification en capital,
et la substitution croissante du capital au
travail ». La caisse représente l’investissement
en capital qui permet d’optimiser et d’économiser toujours davantage le travail. « L’alignement des caisses à la sortie du magasin est, de
ce point de vue, un pur équivalent de la chaîne
de montage dans l’industrie », tandis que la
caissière devient l’« ouvrière spécialisée » de la
grande distribution.
A mesure que sa technologie se perfectionne,
la caisse enregistreuse permet une rationalisation toujours plus grande des métiers.
Sophie Bernard, professeure de sociologie à
Paris-Dauphine et chercheuse à l’Institut de
recherche interdisciplinaire en sciences sociales, évoque ainsi les conséquences de l’apparition du code-barres, qui se généralise en
Europe dans les années 1980 : « Jusque dans les
années 1970, les caissières travaillent pour la
plupart à plein-temps, selon un planning défini
à l’avance, avec une pause à midi. Le code-barres
a participé à intensifier le travail et permis des
gains de productivité, avec à la clé des besoins
moins importants en personnel. L’informatisation des caisses a aussi permis de contrôler le
travail des caissières au travers de la fixation
d’objectifs – par exemple, le nombre de produits
à scanner à la minute. En rendant possible une
meilleure connaissance des variations du flux
de clientèle – les heures pleines et les heures creuses –, l’introduction du scanner a également
conduit à une adaptation des horaires des caissières, se soldant par le déploiement de temps
partiels variables et éclatés. »
Mais les effets de ces transformations technologiques vont au-delà des conditions de
travail. Dans les années 1990, la montée en
puissance du marketing et la volonté de
mieux connaître les attentes des consommateurs confirment la caisse dans son rôle
primordial. « Les caisses informatisées, qui
enregistrent chaque passage et associent un
ticket de caisse avec une carte de fidélité,
permettent d’émettre des bons de réduction
personnalisés, en fonction des préférences des
clients », rappelle Philippe Moati.
« SELF SCANNING » ET « SELF CHECK-OUT »
Le dispositif continue d’évoluer, au point de ne
plus nécessiter l’intervention systématique de
personnel pour le faire fonctionner. Les
années 2000 voient l’apparition des systèmes
de « self-scanning » (le client scanne lui-même
les produits dans son chariot et règle en caisse)
et de la machine « self-check-out », la fameuse
« caisse automatique », dont les conséquences sur l’emploi font régulièrement l’objet
d’inquiétudes sociales. Mais, ironie de l’histoire, les innovations technologiques en
cours semblent sur le point de faire disparaître… la caisse elle-même. « L’e-commerce et le
drive, en forte croissance, sont déjà des formes
de commerce sans caisse et sans caissière »,
note Sophie Bernard. Quant au concept de
« supérette intelligente » développé par Amazon, où des capteurs détectent les produits
pris dans les rayons et débitent automatiquement le compte à la sortie du magasin, il
annonce la dissolution prochaine de l’objet,
remplacé par un nuage de numérique et d’intelligence artificielle.
La caisse aura-t-elle définitivement disparu
quand nous paierons avec l’empreinte digitale
de notre index, ou notre iris ? Le marché de la
distribution se segmentant, elle restera sans
doute active dans les petits commerces de
centre-ville. Mais elle ne sera plus présente
dans l’essentiel des pratiques d’achat. Signe
que la place de la caisse enregistreuse a déjà
beaucoup reculé dans l’imaginaire collectif,
elle ne figure plus dans la liste des jouets
incontournables que compte une chambre
d’enfant, comme ce fut le cas dans le dernier
tiers du XXe siècle. Au moment où la France
s’apprête à basculer dans la consommation de
masse, Roland Barthes, dans Mythologies
(Seuil, 1957), déplorait la multiplication des
jouets en plastique « qui préfigurent littéralement l’univers des fonctions adultes », ne pouvant évidemment que « préparer l’enfant à les
accepter toutes, en lui constituant avant même
qu’il réfléchisse l’alibi d’une nature qui a créé de
tout temps des soldats, des postiers et des
Vespa »… et, jusqu’à un passé récent, des caisses enregistreuses. Aujourd’hui,
en même temps que la monnaie à rendre, les caisses comptent leurs jours. h
TINA BERNING
E N I M AG E S
LE MONDE
·
SAMEDI 17 FÉVRIER 2018
8
« Probably Chelsea », installation d’Heather Dewey-Hagborg à la Fridman Gallery, à New York, en août 2017. JOHANNES SCHMITT-TEGGE/DPA/PICTURE ALLIANCE/MAX PPP
Trente
foi
s
Chelsea
Manning
Ces masques ont tous été créés à partir d’échantillons d’ADN
de la lanceuse d’alerte. L’artiste américaine Heather Dewey-Hagborg veut ainsi
mettre en garde contre les failles des techniques de profilage génétique
F R ÉDÉR IC JOIGN OT
C
es trente visages suspendus dans
l’espace, ressemblants mais différents, au genre difficile à déterminer, présentant des variations de
traits et des yeux de diverses
couleurs, ont été reconstitués à partir d’échantillons d’ADN de la lanceuse d’alerte Chelsea
Manning. Exposée du 31 janvier au 4 février à
Transmediale, festival berlinois consacré aux
nouveaux médias et à la culture numérique,
l’installation « Probably Chelsea » a été créée
par l’artiste américaine Heather DeweyHagborg au début de l’année 2017.
A cette époque, Chelsea Manning, condamnée à trente-cinq ans de réclusion pour espionnage après avoir transmis à WikiLeaks,
en 2010, 700 000 documents militaires confidentiels, purgeait sa peine à la prison militaire
pour hommes de Fort Leavenworth, au
Kansas. Pour l’armée, l’ancien analyste du renseignement militaire, dont l’image en uniforme, béret sur le front, cravaté, cheveux
courts, a fait le tour du monde lors de son procès en juin 2013, s’appelait Bradley Manning et
était un homme. Mais, derrière les barreaux,
Manning demandait qu’on l’appelle Chelsea,
se déclarait transgenre – disant se considérer
comme une femme « depuis l’âge de 5 ans » –, se
laissait pousser les cheveux et voulait suivre
un traitement de réassignation sexuelle. Le
Pentagone refusait, et lui faisait régulièrement
raser la tête.
Chelsea a fait deux tentatives de suicide avant
que l’armée américaine n’accède à sa
demande, en septembre 2016. Elle avait alors
déclaré : « C’est tout ce que je voulais : qu’ils me
laissent être moi. » Saluée par les mouvements
queer et LGBT, elle a commencé sa transformation en femme. Mais, étant donné ses conditions de détention très strictes, personne ne
connaissait l’apparence de la nouvelle Chelsea.
C’est alors qu’Heather Dewey-Hagborg entame une correspondance avec elle. L’artiste
s’intéresse, depuis plusieurs années, aux technologies de profilage génétique et à la création
de portraits-robots à partir d’ADN. En 2013, pour
son projet « Stranger Visions », elle a réalisé une
série de « portraits potentiels » à partir d’échantillons d’ADN extraits de mégots ou de
chewing-gums ramassés dans la rue ; un algorithme déterminait une apparence probable
– une technique que la police utilise aux EtatsUnis –, puis l’artiste imprimait le résultat en 3D.
Elle veut ainsi alerter le public sur notre « vulnérabilité génétique » et sur la large marge d’erreurs que comportent ces procédés.
La prisonnière lui ayant discrètement envoyé
des échantillons de cheveux et de salive, Heather Dewey-Hagborg entreprend de reconstituer son visage. Toutes deux veulent montrer
à quel point l’identité est une chose
changeante, et qu’elle ne saurait être résumée
à une seule image, comme sur un passeport
– Chelsea en est la preuve vivante. Qu’il est
dangereux et trompeur d’associer un visage à
une séquence ADN : un phénotype – les traits
caractéristiques observables d’un corps et
d’un visage – ne dépend pas entièrement d’un
génotype. Par exemple, la détermination
génétique de la couleur des yeux est fiable à
seulement 60 %, assure Dewey-Hagborg. Il
faut donc lutter « contre les stéréotypes qui
sont implicites dans ces technologies ».
Aujourd’hui, chacun connaît le vrai visage
de la lanceuse d’alerte. Peu avant son départ
de la Maison Blanche, Barack Obama a commué sa peine. Libérée le 17 mai 2017, elle a
publié le lendemain une photo d’elle-même
sur son fil Twitter, cheveux blonds, légèrement maquillée : « Okay, so here I am everyone !! » Et le 13 janvier, elle a annoncé qu’elle
se portait candidate à l’investiture démocrate
dans le Maryland pour les élections sénatoriales de novembre. h
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