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L 39 Histoire - 12 2018

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L’édito / 3
Revue mensuelle créée en 1978,
éditée par Sophia Publications
8, rue d’Aboukir, 75002 Paris
Président et directeur de la publication :
Claude Perdriel
Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
Directeur éditorial adjoint : Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
Conception graphique : Dominique Pasquet
Pour toute question concernant votre abonnement
Tél. : 01 55 56 71 19
Courriel : abo.histoire@groupe-gli.com
L’Histoire, service abonnements
4, rue de Mouchy, 60438 Noailles Cedex
Belgique : Edigroup Belgique, tél. : 0032 70 233 304
Suisse : Edigroup SA, tél. : 0041 22 860 84 01
Tarif France : 1 an, 12 nos : 65 €
1 an, 12 nos + 4 nos Hors-série. Collections : 85 €
Tarif international : nous contacter
Achat de revues et d’écrins
L’Histoire, 24, chemin Latéral, 45390 Puiseaux
Tél. : 02 38 33 42 89
RÉDACTION, DOCUMENTATION, RÉALISATION
Tél. : 01 70 98 suivi des 4 chiffres
Courriel rédaction : courrier@histoire.presse.fr
Directrice de la rédaction : Valérie Hannin (19 49)
Assistante et coordinatrice de la rédaction :
Claire Cellier Wallet (19 51)
Conseillers de la direction :
Michel Winock, Jean-Noël Jeanneney
Rédactrice en chef : Héloïse Kolebka (19 50)
Rédactrice en chef adjointe responsable
des Collections : Géraldine Soudri (19 52)
Rédacteur en chef adjoint : Olivier Thomas (19 54)
Secrétaire général de rédaction :
Raymond Lévêque (19 55)
assisté de William Poutrain
Chef de rubrique : Ariane Mathieu (19 53)
Rédaction : Julia Bellot (19 60), Lucas Chabalier,
Huguette Meunier, Fabien Paquet
Directrice artistique : Marie Toulouze (19 57)
Service photo : Jérémy Suarez (19 58)
Révision : Hélène Valay
COMITÉ SCIENTIFIQUE
Pierre Assouline, Jacques Berlioz, Patrick Boucheron,
Catherine Brice, Bruno Cabanes, Johann Chapoutot,
Joël Cornette, Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard,
Emmanuel Laurentin, Julien Loiseau,
Pap Ndiaye, Séverine Nikel, Olivier Postel-Vinay,
Yann Potin, Yves Saint-Geours, Maurice Sartre,
Pierre-François Souyri, Laurent Theis,
Annette Wieviorka, Olivier Wieviorka, Michel Winock
CORRESPONDANTS
Dominique Alibert, Claude Aziza, Vincent Azoulay,
Antoine de Baecque, Esther Benbassa,
Jean-Louis Biget, Françoise Briquel-Chatonnet,
Guillaume Calafat, Jacques Chiffoleau,
Alain Dieckhoff, Jean-Luc Domenach,
Hervé Duchêne, Olivier Faron, Christopher Goscha,
Isabelle Heullant-Donat, Édouard Husson,
Gilles Kepel, Matthieu Lahaye, Marc Lazar,
Olivier Loubes, Gabriel Martinez-Gros,
Marie-Anne Matard-Bonucci, Guillaume Mazeau,
Nicolas Offenstadt, Pascal Ory, Michel Porret,
Yann Rivière, Boris Valentin, Sylvain Venayre,
Catherine Virlouvet, Nicolas Werth
Ont collaboré à ce numéro
Pascale Comte (maquette), Chloé de La Barre,
Valentina Léporé (maquette), Nina Tapie
FABRICATION
Responsable de fabrication :
Christophe Perrusson (19 10)
ACTIVITÉS NUMÉRIQUES
Bertrand Clare (19 08)
SERVICES ADMINISTRATIFS ET FINANCIERS
Responsable administratif et financier :
Nathalie Tréhin (19 18)
Comptabilité : Teddy Merle (19 15)
MARKETING DIRECT ET ABONNEMENTS
Responsable du marketing direct : Linda Pain
Responsable de la gestion : Isabelle Parez
VENTES ET PROMOTION
Directeur : Valéry-Sébastien Sourieau (19 11)
Ventes messageries : VIP Diffusion Presse,
Frédéric Vinot (N° Vert 08 00 51 49 74)
Diffusion librairies Pollen/Dif’pop’
Tél. : 01 43 62 08 07, fax : 01 72 71 84 51
COMMUNICATION
Isabelle Rudi (19 70)
RÉGIE PUBLICITAIRE
Mediaobs
44, rue Notre-Dame-des-Victoires, 75002 Paris
Tél. : 01 44 88 suivi des 4 chiffres
Courriel : pnom@mediaobs.com
Directeur général : Corinne Rougé (93 70)
Directeur commercial : Jean-Benoît Robert (97 78)
Directeur de marché : Christian Stefani (93 79)
Publicité littéraire : Pauline Duval (97 54)
Responsable Web : Romain Couprie (89 25)
Studio : Brune Provost (89 26)
Gestion : Catherine Fernandes (89 20)
mediaobs.com
Une guerre qui a fait
l’Europe
’est Schiller qui le dit le
mieux : « Par une marche singulière des choses, cette commune sympathie entre les nations européennes s’annonce
d’abord par un événement funeste, une guerre dévastatrice qui, du milieu de la Bohême jusqu’à l’embouchure de
l’Escaut, des bords du Pô jusqu’à ceux de
la mer Baltique, dépeupla les contrées, ravagea les moissons, réduisit les villes et les
villages en cendres […]. Pourtant l’Europe sortit affranchie et libre de cette
épouvantable guerre dans laquelle, pour
la première fois, elle s’était reconnue
comme une société d’États unis » (Histoire
de la guerre de Trente Ans, 1790).
Cette autre « Grande Guerre » ravagea le subcontinent pendant trente
interminables années, entre 1618 et
1648. Elle a durablement traumatisé
les populations de l’Europe médiane,
dont la mémoire a conservé les villes
dévastées et les villages martyrs. La
France, elle, l’avait un peu oublié (sauf
en Lorraine, alors terre d’Empire), sans
doute parce que les opérations ne se
sont qu’exceptionnellement déroulées
sur le sol français. On la redécouvre aujourd’hui dans toute son actualité.
De ce confit en efet l’Europe sortit
transformée. L’étincelle surgit en Bohême, il y a tout juste quatre cents ans,
lorsque des représentants de l’empereur catholique sont proprement précipités, le 23 mai 1618, des fenêtres
du château de Prague, par des protestants bien décidés à défendre leurs
lieux de culte. La guerre gardera cette
dimension d’affrontement religieux :
l’icône mutilée par le très calviniste
Ferdinand V sera pour les Habsbourg
un efficace instrument de ralliement
à la bataille de la Montagne Blanche.
Mais l’incendie qui, par le jeu des alliances, se propage jusqu’à Stockholm,
Londres ou Madrid prend vite l’allure d’un affrontement dynastique.
Richelieu, cardinal-ministre, n’hésite
pas longtemps avant de s’engager aux
C
côtés des protestants : il s’agit bien
d’abattre la puissance espagnole et, audelà, les Habsbourg de Vienne.
Cette guerre qui n’en fnit pas fut peutêtre un paroxysme de violence et de désolation. L’archéologie en témoigne.
Mais ce qui est sûr c’est que, pour beaucoup, cette violence est devenue insupportable, et peut-être pas fatale. Le grand
graveur Jacques Callot appelle à se mobiliser contre les « misères de la guerre »
et non pas contre l’ennemi lorsqu’il dessine cet arbre aux pendus (reproduit en
couverture dans une version peinte par
son neveu Claude) qui reste symbole
universel du malheur des peuples malgré eux enrôlés dans les combats.
Elle a durablement
traumatisé les
populations de
l’Europe médiane,
dont la mémoire
a conservé les villes
dévastées et les
villages martyrs
Cette sensibilité nouvelle à la violence est une étape dans la réflexion
sur le droit de la guerre (Grotius). Elle
explique sans doute aussi pourquoi les
règlements de paix (signés à Münster
et Osnabrück en 1648) sont une si précieuse date européenne. Le politologue
Leo Gross, en 1948, a formulé le concept
de ce que l’on a pris l’habitude depuis
d’appeler « ordre westphalien » : c’est la
souveraineté des États qui fonde désormais le droit international. Et, au-delà,
une certaine idée de l’équilibre et de la
paix en Europe. Au temps des Lumières,
il inspirera à Kant son projet de paix perpétuelle pour l’Europe. Un mythe qui,
aujourd’hui encore, nous fait vivre. Q
L’Histoire
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Forum
4/
VOUS NOUS ÉCRIVEZ
n Annonce
Mystérieuses images médiévales
L
es illustrations de notre dossier « Le triomphe des images » (n° 452) ont intrigué nombre
de nos lecteurs. Alain Barcat s’est penché sur l’article de Jean Wirth « Une Bible pour les
illettrés ? » (p. 50) : « La légende du détail d’un vitrail de la cathédrale de la Vierge
Marie de Lincoln, en Angleterre, présente comme étrange le David dansant sur les
mains. Ne fait-il pas qu’illustrer sans ambigüité un passage de l’Ancien Testament
(II Samuel, VI, 13-23) où David danse, vêtu d’une courte tunique de lin, en accompagnant
l’arrivée de l’arche de Yahvé à Jérusalem ? Cet exhibitionnisme qu’il revendique sans
honte en l’honneur de Yahvé lui vaut le mépris de son épouse Mical qui, pour punition
divine, sera frappée de stérilité. » Annie Girox réagit au second article de Jean Wirth, « Au
Moyen Age, pas d’images interdites ! » (p. 41) : « Je suis surprise de l’interprétation péjorative donnée à la représentation de Joseph dans une Nativité du xve siècle (ci-dessus). Dès
la fn du xive siècle, il y a eu un mouvement favorable à Joseph, qui mène à l’institution
d’une fête chez les Franciscains et par la papauté. On voit chez Joseph, père nourricier,
attentif, humble malgré ses origines (il descend du roi David…), un modèle pour la noblesse. Gerson lui-même écrit des Considérations sur saint Joseph très positives. »
Une lectrice de Neuilly (92)
donne sa collection complète
de L’Histoire. Contact :
francoise.deygout@gmail.com
n Les Français vus
de Corse
Dans Les Collections de L’Histoire
sur les Corses, vous donnez une
explication du mot « pinzutu »
(p. 10) qui serait un « sobriquet
corse pour Français, peut-être
à cause de l’accent “pointu” des
Continentaux ». Je ne pense pas
que l’accent des Continentaux
soit particulièrement
« pointu ». Je vous propose
une autre explication, qui me
paraît historiquement plus
vraisemblable : « pointu » ou
« pinzutu » désignait un soldat
du roi Louis XV dont l’uniforme
comportait un bonnet pointu.
Antoine Graziani,
professeur des universités
à l’ESPE de Corse,
ancien membre de l’Institut
universitaire de France
Certifié PEFC
La réponse de Jean Wirth
Précision : le titre de notre dossier d’octobre est aussi celui d’un flm de Jérôme Prieur
sur la peinture romane. Paru en DVD en 2017 et produit par La Chambre aux fresques,
Le Triomphe des images bénéfcie notamment des contributions de Jean Wirth, Patrick
Boucheron, Jérôme Baschet…
RECTIFICATIFS
> Dans « Louis-Philippe fait son histoire de France » (L’Histoire n° 453, p. 83), une coquille a défiguré le nom
de Molé, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères du 6 septembre 1836 au 31 mars 1839.
> L’hypothèse qui a permis de localiser en Eubée l’emplacement du sanctuaire d’Artémis Amarysia (L’Histoire
n° 452, p. 7) a été émise par Denis Knoepfler (et non Koepfler), professeur honoraire au Collège de France.
Nous lui présentons nos excuses pour avoir écorché son nom. Les fouilles ont été menées par une équipe de
l’École suisse d’archéologie en Grèce dirigée par Karl Reber, professeur à l’université de Lausanne.
Sauf mention contraire de son auteur, toute lettre parvenue à la rédaction de L’Histoire est susceptible
d’être publiée dans le magazine. Par souci de brièveté et de clarté, la rédaction se réserve le droit de ne
publier que des extraits des lettres sélectionnées.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’éditeur s’autorise à refuser toute insertion qui semblerait contraire aux intérêts moraux ou matériels de
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Commission paritaire
n° 0423 K 83242. ISSN 0182-2411.
L’Histoire est publiée par
Sophia Publications.
Président et directeur de la publication :
Claude Perdriel.
Dépôt légal novembre 2018.
© 2018 Sophia Publications.
Imprimerie G. Canale & C., Via Liguria 24,
10071 Borgaro (TO), Italie.
Imprimé en Italie. Printed in Italy.
BAD WILDUNGEN STADTKIRCHE ; ERICH LESSING/AKG
Ce n’est pas la danse de David devant l’arche qui est représentée sur le vitrail anglais,
mais bien David simulant la folie devant le roi de Gath (I Samuel, XXI, 13). Pour ma
part, je ne connais pas d’autre représentation de ce thème. Il ne me semble donc pas
excessif de trouver une telle image étrange et à plus forte raison son utilisation
comme symbole de la sainte Cène lorsque le Christ ofre son corps sous la forme
du pain qu’il tient de ses mains. Pour ce qui est de Joseph, ce que dit Annie Girox est
exact : il y a eu des tentatives de réhabilitation de Joseph, bien étudiées par Paul
Payan, mais elles n’ont abouti qu’à l’époque moderne pour se terminer en triomphe
à la fn du xixe siècle. L’iconographie et le théâtre religieux faisaient bien de Joseph
un pitre au grand dam de Gerson. Inversement, on ne faisait pas d’image de culte de
Joseph et personne n’aurait eu le mauvais goût de donner son nom à son fls.
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On va en parler
Norvège
Féminisation
BATEAU VIKING
Blois relève le défi
L’édition 2018 des Rendezvous de l’histoire de Blois
a été marquée par la
publication, le 3 octobre,
de la tribune de
520 historiennes dénonçant
la domination masculine
dans leur discipline :
« L’appel des historiennes
françaises : “Mettons fn
à la domination masculine
en histoire” »
(www.lemonde.fr).
Dans un entretien qu’il
nous a accordé (sur
www.lhistoire.fr), Francis
Chevrier relève le déf :
« Depuis vingt et un ans, les Rendez-vous de l’histoire ont veillé
à la plus grande représentation possible des historiennes.
Nous avons donc saisi l’occasion et pris l’engagement
d’inscrire dans nos règlements l’obligation pour nos jurys
d’être composés de manière paritaire entre les hommes et les
femmes. C’est déjà d’ailleurs le cas du jury du Grand Prix ou
de celui du prix du Polar historique. Nous allons modifer
notre règlement pour que le conseil scientifque soit composé
d’autant d’hommes que de femmes. Notre charte du bon
débat rappellera également que tous ces panels doivent être
aussi mixtes que possible. » Qu’on se le dise !
constructions originelles
ainsi que la nécropole et le
mémorial érigés dans les
années 1950.
La Roumanie
a 100 ans
TRÉSORS À VENIR
Alsace
LE CAMP DU
STRUTHOF
RESTAURÉ
Seul camp de concentration
installé par les nazis sur le
territoire français, le camp
de Natzweiler-Struthof a vu
passer 52 000 personnes,
dont plusieurs milliers sont
mortes. A l’heure où les
derniers survivants
disparaissent, la décision a
été prise par le ministère
des Armées de restaurer les
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Ce 1er décembre, la fête
nationale roumaine rappelle
que le pays a été restauré il y
a tout juste 100 ans, à l’issue
du premier confit mondial.
Une saison culturelle croisée
France-Roumanie 20182019 célèbre cet
anniversaire, avec, dans le
volet patrimonial, une
exposition à Lyon d’icônes
du xviie au xixe siècle
(19 décembre-17 mars)
et, au Louvre, de tissus
byzantins, dont la bannière
de saint Georges
du roi Étienne le Grand
(10 avril-23 septembre
2019).
Le dernier en Norvège avait
été découvert en… 1903 !
C’est dire l’exaltation des
archéologues qui ont, grâce
à un radar à pénétration de
sol, vu apparaître, en plein
cœur d’un tumulus
recouvrant une sépulture
viking près d’Oslo, la
silhouette d’un bateau
d’une vingtaine de mètres.
Reste à l’exhumer pour
l’étudier de plus près.
Paris
POUR L’ARC DU
CARROUSEL
Construit par Napoléon Ier
après Austerlitz, l’arc,
œuvre des meilleurs
architectes et sculpteurs du
temps, a résisté à tout,
même à l’incendie des
Tuileries. Mais pas au temps
et à la pollution qui,
aujourd’hui, le mettent en
péril. Le Louvre lance donc
une souscription publique
pour réunir le million
d’euros nécessaire. Le
chantier durerait de 2019 à
2022. Renseignements :
www.tousmecenes.fr
Courbet
JOYEUX
ANNIVERSAIRE
Le peintre originaire
d’Ornans (Doubs) est né en
1819. Le département a
prévu une centaine de
projets artistiques et
historiques pour ce
bicentenaire, expositions
bien sûr, mais aussi un
colloque international en
juin 2019 et un concert
événement à la saline royale
d’Arc-et-Senans.
Pont du Gard
ON THE ROAD
AGAIN
L’aqueduc romain est
l’unique site français retenu
sur la « Route antique
Unesco », l’une des quatre
routes du patrimoine
mondial de l’Europe, les
autres concernant
l’« Europe royale »,
l’« Europe romantique »
et l’« Europe souterraine ».
A suivre, bien sûr.
Jordanie
PAIN À L’ANCIENNE
Une galette de céréales
sauvages et de racines un
peu carbonisée a été
retrouvée près d’un feu et
datée d’environ
14000 avant notre ère.
Soit 4 000 ans avant
l’agriculture. Les
boulangers ont donc
précédé de loin les
laboureurs.
Osaka/San Francisco
LE DIVORCE
Depuis 1957, les villes
d’Osaka et de San Francisco
étaient jumelées.
Mais l’inauguration, à
l’automne 2017, dans la ville
américaine d’une grande
AMÉLIE DEBRAY – AGF FOTO/PHOTONONSTOP – MANUEL COHEN – LONDRES, THE BRITISH MUSEUM, DIST. RMN-GP/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM – AGLILEO COLLECTION/AURIMAGES
6/
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/7
statue en hommage aux
« femmes de réconfort » que
les Japonais prostituèrent
de force pendant la
Seconde Guerre mondiale
n’a pas été du goût de la
municipalité nationaliste
japonaise. Qui a mis fn par
lettre simple au jumelage.
Australie
PETER NORMAN
STATUFIÉ
poing ganté de noir sur le
podium pour protester
contre la discrimination
raciale aux États-Unis.
L’Australien Peter Norman,
qui s’est classé 2e, arbore
quant à lui le badge d’un
mouvement pour les droits
civiques. Les deux
Américains sont exclus à vie
des Jeux olympiques ;
l’Australien, blâmé par sa
fédération. Mort en 2006, il
fut destinataire en 2012 des
excuses ofcielles de son
pays. Une statue de bronze
sera érigée en son honneur
près du stade Lakeside de
Melbourne.
Bulgarie
OVNI
COMMUNISTE
Mexico, 1968 : Tommie
Smith et John Carlos, 1er et
3e du 200 mètres aux Jeux
olympiques, lèvent leur
Imaginez une gigantesque
enceinte circulaire
composée de 75 000 tonnes
de béton, d’acier et de verre,
recouverte de marbre et de
cuivre, plantée sur un socle
Programmes scolaires
étude des pratiques
communautaires, des vies
des communautés
religieuses ou des utopies
communistes...
Cuba
BONS BAISERS DE
FIDEL
à 1 400 m d’altitude à
Bouzloudja. Inauguré en
1981 comme symbole du
socialisme triomphant,
l’improbable bâtiment était
surmonté d’une étoile rouge
visible jusqu’en Roumanie
et en Grèce. Totalement en
déshérence depuis 1989, il
menace ruine. Or, ce
« bateau amiral de
l’architecture totalitaire du
xxe siècle en Europe »
devrait être restauré grâce à
une ONG.
Pour le 150e anniversaire
du début de la lutte pour
l’indépendance de l’île,
Cuba lance de nouveaux
timbres postaux. Parmi les
héros de l’histoire cubaine
retenus, Ernesto « Che »
Guevara et Fidel Castro.
L’histoire à venir
EN COMMUN
Du 23 au 26 mai 2019, le
festival toulousain est de
retour. Au programme :
@
Retrouvez plus
d’informations sur
www.lhistoire.fr
EPU/AFP – PETAR PETROV/IMPACT PRESS GROUP/NURPHOTO/AFP – STR/AFP
Révolution au lycée
Révolution au lycée ? Désormais, 1789 serait étudié en…
première ! Pas très grave diront certains. Sauf qu’on perd,
à séparer la Révolution française de ses « sœurs » anglaise
ou américaine, tout le bénéfce de l’histoire globale des
révolutions atlantiques et de la circulation des idées. Pour
le reste, la Méditerranée antique et médiévale (espaces
d’échanges et de confits) ferait son retour en classe de
seconde. Ainsi que l’afrmation de l’État dans le royaume
de France. Place est faite aux Indiens d’Amérique et aux
femmes d’infuence : on se réjouit de l’arrivée triomphale
d’Émilie du Châtelet ou d’Olympe de Gouges, très en vogue
ces temps-ci, première marche vers le Panthéon ? Aux
professeur(e)s la charge d’évoquer toutes celles qui n’ont
laissé dans l’histoire qu’un grand silence assourdissant.
Ces programmes sont encore en consultation. La bonne
nouvelle, c’est que l’histoire-géographie fait partie de
l’enseignement commun évalué en contrôle continu en
première et en terminale.
Une spécialité nouvelle, « histoire-géographie,
géopolitique et sciences politiques », dotée de 4 heures en
première et 6 heures en terminale, est chargée d’étudier
les grandes évolutions du monde. Elle est confée à la fois à
des enseignants d’histoire-géographie et à des enseignants
de sciences économiques et sociales. Elle fera l’objet d’une
épreuve au bac. A l’heure où nous mettons sous presse, les
thèmes ne sont pas encore retenus.
(re)découvrez l’histoire autrement avec
HENRI GUILLEMIN
l’historien passionné
Cofret illustré par Tardi, comprenant 3 DVD (les 13 conférences sur La
Commune à la TSR) + le livre Réfexions sur La Commune
une co-édition Les Mutins de Pangée / Utovie
à retrouver avec tous ses livres aux
Editions d’Utovie
www.utovie.com
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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8/
On va en parler
Les gens
Vie de l’édition
5 décembre
Jean-Michel Verdier
Jean-Paul Sartre en « Situations »
Pierrefitte-sur-Seine, Archives
Aux manettes de l’EPHE
Les Archives nationales organisent
une journée d’étude autour de
« Gabriel Le Bras et ses archives ».
L’École pratique des
hautes études a pour
nouveau président un
médecin, Jean-Michel
Verdier. Il succède à
Hubert Bost directeur
d’études à l’EPHE, qui
devient président pour la recherche
de Paris-sciences-et-lettres (PSL).
Gallimard a confé à Arlette ElkaïmSartre le soin d’éditer les écrits
théoriques et politiques de
Jean-Paul Sartre, réunis du vivant
du philosophe dans la série des
Situations. Les tomes IV et V viennent
de paraître, enrichis de textes
complémentaires, d’un appareil
critique et d’un index.
5 décembre
Paris, Mahj
« Freud et la psychanalyse face à
la montée des périls » : Emmanuel
Laurentin confesse Laurence Kahn
et Jean-Michel Rey.
Cyril Marcigny
5 décembre
Prix Musée Schlumberger
Paris, EHESS
L’auditorium de l’Institut national
d’histoire de l’art accueille un
colloque consacré à « Archéologie
Auschwitz ».
Un millier de civils de Caen et de
Fleury-sur-Orne se réfugièrent à
20 mètres sous terre dans la carrière
Saingt de juin à fn juillet 1944.
A la croisée de l’archéologie,
de l’histoire et de la sociologie,
un programme de recherche
s’est mis en place. Cyril Marcigny,
archéologue à l’Inrap, vient
pour cela de recevoir le prix Musée
Schlumberger.
10 décembre
Jürgen Osterhammel
Paris, Chaillot
Prix Balzan
Une veillée au théâtre célèbre
les 70 ans de la signature de la
Déclaration universelle des droits
de l’homme, avec Isabelle Adjani,
Carolyn Carlson et bien d’autres.
Réservation indispensable à
www.theatre-chaillot.fr
Le prestigieux prix a été remis,
dans la catégorie « histoire globale »,
à Jürgen Osterhammel, pour The
Enlightenment’s Encounter with Asia
(Princeton, 2018). La moitié de la
généreuse dotation (670 000 euros)
va au récipiendaire, l’autre fnance
des projets portés de préférence par de
jeunes chercheurs. Riche idée !
« Langue et génocide » : à partir
d’archives inédites, Emmanuel Szurek
évoque le cas de la Turquie.
10 décembre
Paris, INHA
11 décembre
Paris, librairie Jean-Calvin
« Tolérer ou non », s’interrogent
Hubert Bost et Pascal Bruckner à
la librairie Jean-Calvin, 47, rue de
Clichy, 75009 Paris.
11 décembre
Toulouse, cinéma ABC
Jean-Pierre Andrevon
Primé à Pessac
Cet écrivain est le lauréat du prix
du livre d’histoire du cinéma du
Festival du flm d’histoire de Pessac
pour son Encyclopédie de la guerre au
cinéma et à la télévision (Vendémiaire).
Renouveau de
la « Liberté de l’esprit »
La collection créée par Raymond Aron
en 1947 chez Calmann-Lévy reprend,
en mêlant nouveautés et rééditions
de classiques : cet automne, le livre
que Raymond Aron publia sur Mai 68,
La Révolution introuvable (Fayard)
et Condition de l’homme moderne
(Calmann-Lévy) d’Hannah Arendt.
Une collection pour les archives
Initiative de l’École nationale
supérieure des sciences de
l’information et des bibliothèques,
la collection « Cas d’école » est créée
chez les éditions des Cendres. Son
but : publier des archives ou fonds
inexplorés. Le premier volume, Paris
à la maraude, concerne le fonds
littéraire Henri Calet, le deuxième,
à paraître en décembre, s’intitule
La Fabrique du patrimoine écrit :
objets, acteurs, usages sociaux.
Découvreurs bilingues
chez Tallandier
Petit format mais grande qualité pour
ces albums rafnés et bien illustrés
sur des explorateurs. Premiers sortis,
Champlain par Jean-Michel Demetz
et Lapérouse par François Bellec.
Le texte est proposé en français et
en anglais sous la même couverture.
Séance spéciale à 20 h 30 autour du
flm Leto de Kirill Serebrennikov avec
une présentation de Natacha Laurent.
Hommage
14 décembre
Emmanuel Le Roy Ladurie décoré
Paris, collège des Bernardins
Après les Rendez-vous de Blois, un
atelier réunit Pierre-Olivier Dittmar,
Peter Frei, Nelly Labère et Maud PérezSimon pour « Les mots et les images
de l’obscène, Moyen Age-Renaissance.
Nouvelles perspectives critiques ».
@
Retrouvez plus d’informations sur
www.lhistoire.fr
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
« Vous êtes […] l’un de nos plus grands historiens. Et, à force de
si bien faire de l’histoire, vous y êtes entré. » C’est avec ces mots
que le président de la République a commencé son discours sur
Emmanuel Le Roy Ladurie le 22 octobre 2018 lors d’une festivité
à l’Élysée pour accorder les plus importantes distinctions
républicaines à plusieurs personnalités de la vie intellectuelle
française. A cette occasion, l’historien a été élevé à la dignité de
grand-croix de l’ordre national du Mérite.
EPHE – ULF ANDERSEN/AURIMAGES
Agenda
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Sommaire
ACTUALITÉS
DOSSIER
L’ÉDITO
3 Une guerre qui a fait l’Europe
FORUM
Vous nous écrivez
4 Images médiévales
ON VA EN PARLER
Féminisation
6 Blois relève le déf
ÉVÉNEMENT
États-Unis
12 Présidence de Donald Trump.
L’impossible « impeachment »
Par Pap Ndiaye
ACTUALITÉ
Pratiques culinaires
18 Profession : écuyer tranchant
Par Patrick Rambourg
Justice
20 Le combat de Raphael Lemkin
Par Vincent Duclert
Littérature
22 « Kœnigsmark » :
les recettes d’un best-seller
Par Pascal Dayez-Burgeon
Mémoire
23 Sandarmokh, un « Katyn »
en Carélie
Par Nicolas Werth
Comité Audin
24 Les intellectuels contre
30 1618-1648
Par François-René Julliard
Mœurs
26 Sex in the City
La guerre de
Trente Ans
Par Catherine Brice
Robert Faurisson
27 Mort d’un faussaire
Par Valérie Igounet
PORTRAIT
Gérard Noiriel
28 Fils du peuple
32
Par Nathalie Lempereur
COUVERTURE : La Pendaison, de la série des
Grandes Misères de la guerre, huile sur toile de Claude
Callot vers 1650, d’après la gravure originale de son
oncle Jacques Callot (Clermont Auvergne Métropole
musées ; Bridgeman Images). En médaillon : portrait
d’Andrew Johnson, 17e président des États-Unis, par
Washington Bogart Cooper, vers 1866 (Washington
DC, National Portrait Gallery ; Album/AKG).
ABONNEZ-VOUS PAGE 97
Ce numéro comporte deux encarts abonnement
L’Histoire sur les exemplaires kiosque France,
un encart abonnement Édigroup sur les exemplaires
kiosque Belgique et Suisse, un encart VPC montre sur
les exemplaires abonnés et un encart Retronews sur
les exemplaires abonnés.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Enquête sur une catastrophe européenne
Par Claire Gantet
Profession : mercenaire
Dans la fosse de Wittstock
Simplicissimus, petit paysan entraîné dans la guerre
Ce que disent les traités de paix
Carte : l’Allemagne à feu et à sang
46
« Richelieu a été un grand stratège »
Entretien avec Hervé Drévillon
50
« Cette guerre aide à comprendre le monde actuel »
Entretien avec Herfried Münkler
ROME, SANTA MARIA DELL A VITTORIA ; DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/BRIDGEMAN IMAGES
la torture en Algérie
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/ 11
L’ATELIER DES CHERCHEURS
GUIDE
LIVRES
74 « L’Afrique ancienne »
sous la dir. de
François-Xavier Fauvelle
Par Jean-Pierre Chrétien
76 La sélection de « L’Histoire »
Bande dessinée
84 « Enfer glacé »
de Hannu Lukkarinen
et Pekka Lehtosaari
Par Pascal Ory
Revues
86 La sélection de « L’Histoire »
88 La planche de JUL
56 Comment lire est devenu un
jeu d’enfant
MARIO BONOTTO/SCAL A – ROME, MUSEO DELL A CIVILTA ROMANA ; DE AGOSTINI/LEEMAGE – THE GRANGER COLLECTION NYC/AURIMAGES
Entretien avec Paul Saenger
Classique
89 « La Mort et l’Occident »
de Michel Vovelle
Par Antoine de Baecque
SORTIES
Expositions
90 « Naissance de
la sculpture gothique »
au musée de Cluny à Paris
Par Huguette Meunier
62 Les premiers pirates dans
l’océan Indien
Par Pierre Schneider
92 « Les Nadar » à la BNF
Cinéma
94 « Les Confns du monde »
de Guillaume Nicloux
Par Antoine de Baecque
Médias
96 « Le Charbon »
de Manfred Oldenburg
sur Arte
Par Olivier Thomas
CARTE BLANCHE
98 Plaidoyer pour
la (re)traduction
Par Pierre Assouline
68 Les « réductions ». La mise au pas des
Indiens des Andes
Par Jérôme Thomas
France Culture
Retrouvez dans l’émission
d’Emmanuel Laurentin
« La Fabrique de l’histoire » une
séquence en partenariat avec L’Histoire le
dernier vendredi de chaque mois.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Face aux médias Ci-dessus : le 8 août 1974, la démission à venir du président Nixon fait les gros titres. Sans attendre la fn de la procédure
d’impeachment, celui-ci annonce son départ lors d’une allocution télévisée. Ci-dessous : Donald Trump lors d’un sommet à Helsinki en 2018.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Événement
/ 13
PRÉSIDENCE DE
DONALD TRUMP
L’IMPOSSIBLE
« IMPEACHMENT »
Dès l’entrée en fonctions du président des États­Unis d’Amérique Donald Trump,
l’ombre de l’impeachment plane sur lui. Depuis 1789, cette procédure de destitution
fut lancée à trois reprises contre des présidents américains. Elle n’a jamais abouti.
Par Pap Ndiaye
a procédure de l’impeach­
ment est souvent évoquée
depuis l’entrée en fonctions de Donald Trump le
20 janvier 20171, tant l’actuel locataire de la Maison-Blanche bafoue ostensiblement les règles et
usages de l’élection et de la fonction présidentielle. L’impeach­
ment, ou « mise en accusation »,
consiste en la possibilité pour le
pouvoir législatif de destituer un
haut fonctionnaire, un membre
du gouvernement, ou bien le
président lui-même « sur mise en
accusation et condamnation
pour trahison, corruption ou
autres crimes et délits majeurs »,
ainsi que le stipule l’article II,
section 4, de la Constitution
américaine. La mention des
« autres crimes et délits majeurs »
autorise une marge d’interprétation assez large.
BETTMANN/GETT Y IMAGES – GRIGORY DUKOR/REUTERS – DR
L
De fait, depuis 1789, année
de l’élection du premier président des États-Unis, George
Washington, la Chambre des
représentants a lancé 62 procédures d’impeachment concernant trois présidents, un ministre de la Guerre, un sénateur,
et des juges ; 19 ont abouti à
un vote fnal par le Sénat, dont
8 destitutions. Dans l’esprit
des « Pères fondateurs » de la
Constitution, l’impeachment
présidentiel était un mécanisme
de dernier recours, au cas où un
président en viendrait à se comporter comme un despote. Il
n’était pas prévu pour un mauvais président ou un président
aux mœurs questionnables.
Beaucoup d’Amér icains
rêvent d’un impeachment qui
les débarrasserait d’un président honni. Mais la voie de
L’AUTEUR
Professeur à l’IEP
de Paris, membre
du comité
scientifique de
L’Histoire,
Pap Ndiaye a
notamment publié
La Condition
noire (CalmannLévy, 2008) et,
avec Andrew
Diamond, Histoire
de Chicago
(Fayard, 2013).
l’impeachment est longue et semée d’embûches, à tel point
qu’aucune procédure concernant un président n’est jamais
parvenue à une destitution. Il
y a pourtant eu trois tentatives
dont la première visa Andrew
Johnson en 1868, la deuxième
Richard Nixon en 1974 (mais il
démissionna avant qu’elle aboutisse) et la troisième Bill Clinton
en 1998. Souvent invoqué, souvent espéré, l’impeachment du
président est presque hors d’atteinte, même s’il s’en fallut de
peu il y a cent cinquante ans.
Tuez la bête !
« Si vous ne tuez pas la bête, celle­
ci vous tuera ! » : ainsi s’écriait en
février 1868 Thaddeus Stevens,
le représentant républicain de
la Pennsylvanie au Congrès,
pour convaincre ses
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Événement
14 /
Devenu président de manière fortuite,
violemment raciste, Johnson s’employa
à sauvegarder ce qui pouvait l’être du
système esclavagiste
Tennessee demeuré fidèle à
l’Union, qui n’avait été choisi par
Lincoln que pour des raisons purement tactiques, alors que sur
le fond tout les séparait.
Devenu président de manière
fortuite, Johnson s’employa
à sauvegarder ce qui pouvait
l’être du système esclavagiste.
Violemment raciste, partisan
du maintien de la suprématie blanche dans le Sud, il pardonna aux esclavagistes, restaura leurs droits de propriété
foncière, soutint le vote de
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Caricature
Benjamin Franklin
Butler, gouverneur
du Massachusetts
et meneur de
la procédure de
destitution au Sénat,
menace de fouetter
à coups de verges
un minuscule
Andrew Johnson.
« codes noirs » interdisant aux
afranchis de quitter leur plantation, et ferma les yeux face
aux agissements du Ku Klux
Klan. Face à ce président qui
trahissait les engagements de
Lincoln, le Congrès à majorité
républicaine riposta en interdisant les codes noirs et en faisant
voter le 14e amendement, qui
accordait aux anciens esclaves
la citoyenneté pleine et entière.
Pour faire bonne mesure, les
États du Sud furent placés sous
administration militaire en attendant qu’ils ratifent le nouvel
amendement et permettent aux
nouveaux citoyens de voter.
Il fallait enfn empêcher le président de nuire : c’est ce à quoi
s’employèrent en 1867 les républicains radicaux, menés par
Stevens, à la santé défaillante
mais qui en imposait par son
éloquence et son fair politique.
Ils votèrent une loi limitant strictement le pouvoir exécutif : le
la présidence du chief justice, le
président de la Cour suprême.
Il s’agit d’un procès classique
dans sa forme, avec des débats
contradictoires, à l’issue duquel
la destitution doit être votée par
les deux tiers des sénateurs.
Dans le cas de Johnson, la
Chambre des représentants
vota largement sa mise en accusation, au motif qu’il avait
congédié son ministre pour de
mauvaises raisons. Bien entendu, la question sous-jacente
était bien celle de l’opposition politique entre la MaisonBlanche et les législateurs. Le
procès qui suivit traîna jusqu’en
avril. Stevens, qui n’était plus en
état d’être le procureur – tâche
qu’il avait déléguée à un proche,
le représentant Benjamin
Franklin Butler –, répondait
tout de même présent à chaque
séance, en vidant des verres de
brandy et de porto pour tenir
le coup. Son éloquence n’était
WASHINGTON DC NATIONAL ARCHIVES/DAGLI ORTI/AURIMAGES – WORCESTER, AMERICAN ANTIQUARIAN SOCIET Y/BRIDGEMAN IMAGES
Tenure of Ofce Act interdisait en
efet au président de mettre fn
aux fonctions des membres du
gouvernement sans avis préalable du Congrès. Une première
tentative d’impeachment échoua
rapidement fn 1867, avant que
la bonne occasion ne se présente
en février 1868 : Johnson congédia alors Edwin Stanton, son
ministre de la Guerre, au motif
qu’il avait soutenu des généraux
limogés. Voilà qui contrevenait
au Tenure of Ofce Act.
La procédure de l’impeachment est composée de deux
étapes distinctes. Dans un premier temps, une mise en accusation doit être votée à la majorité
simple par la Chambre des représentants, qui ne se prononce
pas sur la culpabilité, mais ouvre
la voie au procès. Celui-ci, seconde étape de la procédure, se
tient devant les sénateurs sous
collègues de se débarrasser du président Andrew
Johnson en votant son impeachment. L’exaspération de Stevens
et de ses amis républicains, qui
les poussa à lancer pour la première fois une procédure d’impeachment contre un président
des États-Unis, était doublement motivée. Johnson était
entré à la Maison-Blanche à la
suite de l’assassinat d’Abraham
Lincoln par un extrémiste sudiste partisan de l’esclavage, en
avril 1865. Or Johnson, jusquelà vice-président, était un ancien propriétaire d’esclaves du
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pas diminuée et, dans un discours resté célèbre, il fustigea
Johnson, « rejeton d’un assassinat », l’invitant à se « retirer dans
l’obscurité de son village ».
Après de multiples débats et
de sombres tractations en coulisse pour influencer le verdict
dans un sens ou un autre, les sénateurs votèrent finalement le
16 mai : 35 voix pour la culpabilité, 19 pour l’acquittement. Il
manquait donc une voix pour la
destitution. Johnson avait sauvé
sa tête in extremis, mais il sortait
très affaibli de cette affaire, les
élus et électeurs républicains
étant déterminés à le chasser de
la Maison-Blanche au terme de
son mandat. Le miraculé tenta
bien de se faire désigner comme
candidat démocrate à l’élection présidentielle de 1869, en
s’appuyant sur l’électorat blanc
du Sud, mais il fut battu lors
des primaires, ce qui sonna la
fin de sa carrière politique. La
première tentative d’impeachment d’un président avait donc
échoué. De surcroît, le Congrès
abrogea le Tenure of Office Act
en 1887 (avant que la Cour suprême ne l’invalide en 1926), de
telle sorte que le pouvoir présidentiel sortit finalement renforcé de son bras de fer avec les
législateurs.
Ladémissionde
«DickleRusé»
Qui, désormais, allait oser l’impeachment d’un président, alors
que, d’une manière générale,
le pouvoir exécutif tendait à se
renforcer au xxe siècle ? Même
un Warren Harding, élu en
1920 et mort avant la fin de son
mandat en 1923, dont la présidence fut émaillée de scandales de corruption et de mœurs
(le whisky coulait à flots à la
Maison-Blanche, pendant que
le pays était au régime sec de la
prohibition), échappa à toute
mise en cause sérieuse. Le comportement personnel d’un président ne suffit pas : il faut également une situation politique
fragilisée, un Congrès hostile,
une opinion publique mobilisée, pour que l’impeachment devienne tangible. Un siècle après
perte totale des avantages matériels liés au statut d’ancien
président. Il choisit de s’éclipser
avant d’être mis à la porte.
Ce fut bien entendu la célèbre
affaire du Watergate qui précipita la chute de « Tricky Dick »
(Dick le Rusé), ainsi qu’on le
surnommait depuis ses débuts en politique. Le 17 juin
1972, lors de la campagne présidentielle, une équipe de cinq
« plombiers » munis de matériel d’écoute fut surprise dans
les locaux du Parti démocrate,
installés dans l’immeuble du
Watergate à Washington. La
Maison-Blanche nia toute implication, le FBI n’enquêta pas
sérieusement, et Nixon fut
triomphalement réélu
Andrew Johnson, le président
Richard Nixon allait entrer droit
dans la tempête du Watergate.
Lors d’un discours télévisé du
8 août 1974, Richard Nixon annonça sa démission de la présidence. Il quitta la MaisonBlanche le lendemain, une
semaine après le vote d’une mise
en accusation par la commission
judiciaire de la Chambre des représentants. Compte tenu des
charges graves qui pesaient sur
lui, de la majorité démocrate
au Sénat et des élus républicains qui avaient lâché un président aux abois, il est certain
que l’impeachment serait allé à
son terme, et que Nixon aurait
donc subi l’infamie de la destitution – et accessoirement la
Impeachment : mode d’emploi
CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS
1
SÉNAT
7
Mise en accusation
Condamnation et destitution
Selon l’article II.4 de la Constitution
de 1787, tout membre de la Chambre
des représentants peut initier
une procédure de destitution pour :
• trahison
• corruption
• autres crimes et délits majeurs
• Le président est remplacé par
le vice-président
• Le président destitué peut être poursuivi
devant les tribunaux civils ordinaires
67 % (majorité
des deux tiers)
2
La commission judiciaire
de la Chambre
6
• analyse les accusations
• rédige et discute les articles de destitution
majorité
simple
3
5
Instruction
Présidé par le président de la Cour suprême,
le Sénat constitué en jury
• collecte les preuves
• procède aux auditions
Les représentants
• débattent
• votent
majorité
simple
Les sénateurs
• délibèrent en privé
• votent en public
4
Les sénateurs
• rédigent l’acte final d’accusation
• informent le président
Légendes Cartographie
Source : Statisca.fr
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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en novembre. Mais deux
journalistes du Washington
Post, Carl Bernstein et Bob
Woodward, reprirent l’enquête
méthodiquement, aidés en
sous-main par les informations
de « Deep Throat » (Gorge profonde), dont on apprit en 2005
qu’il s’agissait de William Mark
Felt, directeur adjoint du FBI.
De fl en aiguille, les journalistes
prouvèrent que les hommes de
la Maison-Blanche avaient organisé la mise sur écoute des
démocrates ainsi qu’un grand
nombre d’autres « coups tordus » contre eux. En outre, des
enregistrements de conversations dans le Bureau ovale que
Nixon, après moult manœuvres
et refus, dut remettre à la justice, contraint et forcé, démontrèrent que le président et ses
conseillers avaient tenté d’entraver l’enquête : il y avait obstruction de justice, abus de pouvoir et outrage au Congrès. Bref,
le sort de Nixon était scellé.
Les mœurs de Bill Clinton
S’il n’y avait pas eu destitution,
sa démission forcée y ressemblait fort, et elle eut pour efet
d’affaiblir, au moins momentanément, le pouvoir exécutif.
En même temps, la procédure
d’impeachment, qui jusque-là
faisait un peu fgure de relique
du xixe siècle, impuissante face
à un président semblant hors
d’atteinte, retrouvait son sens
Événement
Manifestation Une femme réclame une procédure d’impeachment contre Donald Trump et
Mike Pence, vice-président, après l’interdiction de l’entrée sur le sol américain aux ressortissants
du Venezuela, de la Corée du Nord et de cinq pays musulmans (Los Angeles, janvier 2017).
politique. De fait, il ne fallut pas
attendre longtemps avant de la
voir ressurgir.
La mise en accusation de Bill
Clinton est originale en ce sens
qu’elle procéda d’un scandale
de mœurs, et non d’une afaire
politique. Tout commença par
un procès intenté en 1994 pour
harcèlement sexuel par Paula
Jones, une ancienne fonctionnaire de l’État d’Arkansas – les
faits allégués datant de l’époque
où Clinton était gouverneur de
cet État. Puis une deuxième affaire vint se greffer sur la première. En effet, une employée
Preuves
En 2013, la maison
Nate D. Sanders
Auctions met aux
enchères des objets
appartenant à Monica
Lewinsky. Ils auraient
été utilisés par le
procureur Kenneth
Starr lors de la
constitution d’un
rapport à charge
contre Bill Clinton
en 1998.
du ministère de la Défense du
nom de Linda Tripp enregistra
secrètement son amie Monica
Lewinsky, ancienne stagiaire
de la Maison-Blanche, qui lui
confia avoir eu des relations
sexuelles avec le président.
Trump sera-t-il
le prochain ?
Linda Tripp rapporta l’information aux avocats de Paula Jones.
Le scandale, alimenté par des
médias peu avares en détails
scabreux sur les passe-temps
présidentiels dans le Bureau
ovale, fut retentissant : l’afaire
Paula Jones fut réglée par une
transaction financière, mais
l’affaire Monica Lewinsky ne
s’éteignit pas. En efet, Kenneth
Starr, un procureur du ministère de la Justice, établit un rapport qui permit à la commission
judiciaire de la Chambre des
représentants, à majorité républicaine, de voter la mise en
accusation en décembre 1998.
En février 1999, le Sénat acquitta le président de toutes
les accusations qui le visaient,
de telle sorte qu’il put aller
jusqu’au bout de son deuxième
mandat, ce que la plupart des
Américains approuvèrent. La
procédure échoua en raison de
la nature des charges pesant sur
Bill Clinton (les mœurs plutôt
PATRICK FALLON/REUTERS – COURTESY NATE D. SANDERS AUCTIONS/ABACAPRESS
16 /
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
/ 17
Si le spectre de l’« impeachment » continue d’être
agité dans la vie politique américaine, il sert plus à
galvaniser l’opposition qu’à inquiéter le président
qu’un crime politique), et d’une
majorité républicaine très insuffsante pour rassembler les deux
tiers des sénateurs.
Plusieurs griefs majeurs
visent aujourd’hui Donald
Trump. Il y a d’abord le rôle
joué par la Russie dans la campagne présidentielle, avec l’accord éventuel de Donald Trump
(cela relèverait de la trahison) ;
puis ses efforts pour entraver
l’enquête de Robert Mueller,
le procureur spécial (obstruction de justice) ; ses tentatives
d’infuence de personnes ou témoins cités dans des afaires judiciaires (corruption).
Voilà des motifs sérieux d’impeachment, qui devraient avoir
des efets si la démocratie américaine n’était pas si malade.
Le Parti républicain est engagé
dans une dérive sectaire qui
le rend incapable de s’opposer aux foucades narcissiques
et autoritaires du président. Il
reste le 25e amendement à la
Note
1. Cf. P. Ndiaye,
« Donald Trump :
le dernier-né du
populisme américain »,
L’Histoire n° 429,
novembre 2016,
pp. 12-18
Constitution, adopté en 1967,
qui prévoit la destitution du
président si le vice-président
(ou un certain nombre de
hauts fonctionnaires) constate
son incapacité mentale ou physique à exercer le pouvoir. Mais
le président peut s’y opposer,
et il revient in fine au Congrès
de se prononcer par une majorité des deux tiers. Or aux élections du 6 novembre 2018, les
démocrates sont devenus majoritaires à la Chambre des
représentants, mais le Sénat
a renforcé sa majorité républicaine. On ne peut évidemment exclure une révélation
scandaleuse qui fasse basculer
un groupe d’élus républicains,
mais l’incapacité du Congrès à
s’opposer politiquement à lui
est aujourd’hui la meilleure assurance pour Donald Trump de
rester à la Maison-Blanche. Si le
spectre de l’impeachment continue d’être agité dans la vie politique américaine, il sert plus à
galvaniser l’opposition qu’à inquiéter l’actuel président. Q
POUR EN SAVOIR PLUS
J. Meacham, T. Naftali,
P. Baker, J. A. Engel,
Impeachment. An American
History, New York, Modern
Library, 2018.
C. R. Sunstein, Impeachment.
A Citizen’s Guide, Cambridge,
Harvard University Press, 2017.
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L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Actualité
18 /
Découper une pièce de viande devant
les convives en la maintenant en l’air avec
une fourchette : cet art médiéval est remis
à l’honneur par de hardis maîtres d’hôtel.
Par Patrick Rambourg*
Face au
seigneur
En haut : cette
enluminure, illustrant
les Très Riches Heures
du duc de Berry,
montre l’ofcier de
bouche (en vert).
Ci-dessus, à droite :
« Comment trancher
un volatile », gravure
extraite de Li tre
trattari de Mattia
Giegher (vers 1639).
l est aujourd’hui rare de pouvoir assister à un exercice de
découpe dans un restaurant.
Ce qui faisait la gloire des
professions de salle il y a quelques
décennies encore a pratiquement disparu de notre environnement gastronomique, tant le
service à l’assiette est devenu la
norme depuis la nouvelle cuisine
des années 1970-1980.
Toute une gestuelle de
salle s’est perdue, même si
I
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
l’apprentissage des techniques
de flambage et de découpe se
pratique encore dans les écoles
hôtelières – plutôt comme transmission d’un patrimoine aux
jeunes apprentis que dans le but
d’une application au quotidien
dans un restaurant. Néanmoins
certains – comme Gil Galasso,
« meilleur ouvrier de France
maître d’hôtel » et enseignant
au lycée hôtelier de Biarritz –
souhaitent remettre à l’honneur
la découpe à table et à la volée.
Cette technique consiste à trancher une pièce de viande ou
une volaille maintenue en l’air à
l’aide d’une fourchette.
La pratique remonte au moins
au Moyen Age. L’écuyer tranchant, ofcier de bouche généralement issu de la noblesse,
découpe la viande royale ou
princière en cérémonie lors
du service de table. Il est au
plus près du prince, comme le
RMN-GP (DOMAINE DE CHANTILLY, MUSÉE CONDÉ)/RENÉ-GABRIEL OJÉDA DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG
Profession : écuyer tranchant
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/ 19
montre l’une des miniatures
des Très Riches Heures du duc de
Berry (vers 1410-1416) qui illustre le mois de janvier par une
scène de banquet : devant le duc
attablé l’écuyer tranchant s’apprête à découper des animaux
rôtis avec un couteau à fil arrondi (page de gauche).
Des ouvrages transmettent
ces savoir-faire. L’Arte cisoria
du Castillan Enrique de Villena
(1423) – le premier traité parvenu jusqu’à nous – détaille les
techniques de découpe et la
fonction de l’écuyer tranchant.
Dans ses Mémoires (1473), le
maître d’hôtel Olivier de La
Marche évoque le rôle de l’officier tranchant à la cour de
Bourgogne. Roberto de Nola,
qui fut cuisinier de Ferdinand Ier
de Naples, consacre un chapitre à la découpe « des viandes
servies à table » dans l’édition
espagnole de son Libro de guisados (1529). « Certains découpent les poules en l’air au
bout d’une fourchette sans toucher le plat », écrit-il. L’aile est
d’abord tranchée puis la demicuisse droite avec la pointe du
couteau. « Il faut ensuite enlever
le haut de cuisse en incisant par
le haut et par le bas puis en insérant le couteau au centre pour
dégager le haut de cuisse et dégager ensuite le blanc, en coupant
dans la longueur puis le détailler
en tranches » ; ensuite dégager
« la partie charnue de l’aile », l’os
de la poitrine et couper le cou.
Tout cela sans poser la volaille
sur la table.
DR
Une dimension théâtrale
La découpe doit être précise et
le geste certain. La dextérité de
l’écuyer tranchant ofciant devant les convives prend alors une
dimension théâtrale. Certains
des écuyers tranchants, dont la
charge est prestigieuse, font une
carrière internationale comme
l’Allemand Mattia Giegher, dont
les trois traités sur l’art de servir à table, regroupés dans une
publication posthume à Padoue
en 1639 (Li tre trattati), ont un
retentissement européen, et
plus particulièrement les gravures montrant les techniques
La découpe à table devient une marque de civilité
et, dans les demeures bourgeoises, le maître de
maison se fait un honneur de découper une pièce
de viande devant ses invités
de découpe. Elles ont dû inspirer le Suisse Jacques Vontet
pour son traité L’Art de trancher
la viande et toutes sortes de fruits,
à la mode italienne et nouvellement à la française (vers 1650).
« Le tranchement se fait ordinairement en l’air et en la fourchette
ainsi que durant le cours de mes
voyages je l’ai appris, examiné
et pratiqué, tant par la fréquentation des meilleurs écuyers de
l’Europe que par la lecture des
meilleurs livres », précise-t-il.
Jacques Vontet fut attaché à de
grandes maisons en Espagne et
en Italie avant de s’installer à
Lyon. Il propose « une façon de
trancher dans les plats […] pour
faciliter à tout le monde la
connaissance de ce bel art ».
Le « savoir trancher »
se diffuse en effet dans
la bonne société où la
découpe à table devient
une marque
de civilité.
Dans le
même
Gil Galasso
Meilleur ouvrier
de France en 2003,
ce maître d’hôtel
français soutient
également une thèse
sur « L’art de la
découpe, histoire et
enjeux » à l’université
Bordeaux-Montaigne.
temps, la fonction de l’écuyer
tranchant s’eface progressivement au proft du maître d’hôtel, et, dans les demeures bourgeoises, le maître de maison
se fait un honneur de découper une pièce de viande devant
ses invités.
« On peut comparer un amphitryon qui ne sait ni découper ni servir au possesseur d’une
belle bibliothèque qui ne saurait pas lire. L’un est presque
aussi honteux que l’autre », écrit
Alexandre Balthazar Laurent
Grimod de La Reynière en 1808.
Il évoque la découpe du chapon
et de la poularde « sans toucher
terre », dans une méthode singulière où la volaille maintenue
au bout d’une fourchette fait le
tour de la table afn que chaque
convive prélève un morceau
– mais la viande refroidit et l’invité peut se tacher. Le procédé
est donc banni « des tables où l’on
se pique de bien savoir vivre ».
La volaille ou la pièce de
viande tranchée dans un plat ou
sur une planche s’impose désormais dans les repas de fête à la
française. Dans les grands restaurants, la « science du découpage des mets » trouve aussi sa
place. Le « trancheur moderne »
doit avoir des compétences culinaires, des connaissances en
anatomie, « une grande habileté manuelle » tout en ayant
« une certaine force physique »
pour « opérer avec élégance
et délicatesse ». Certains acquièrent une renommée internationale, comme Joseph
Dugnol, qui, à l’occasion, découpait en l’air un caneton
rouennais, souligne le Larousse
gastronomique de 1938. Il aurait peut-être du mal à trouver
aujourd’hui son public. Q
* Historien des pratiques
culinaires et alimentaires
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Actualité
20 /
Le combat de Raphael Lemkin
Le 9 décembre 1948, l’incrimination de génocide faisait
son entrée dans le droit international. Cinquante plus tard,
il était utilisé dans les tribunaux.
Par Vincent Duclert*
Jugés à Paris pour génocide Le 6 juillet 2018, la Cour
Raphael Lemkin
Le juriste Raphael
Lemkin, ci-dessus le
9 décembre 1948 lors
de la signature de la
Convention pour la
prévention et la
répression du crime
de génocide.
Note
1. Cf. A. Becker,
Messagers du désastre,
Fayard, 2018 et
P. Sands,
Retour à Lemberg,
Albin Michel, 2017.
2. Cité par A. Becker,
op. cit., p. 195.
e 9 décembre 1948, à
Paris, l’Assemblée générale des Nations unies réunie au palais de Chaillot
adoptait à l’unanimité la
Convention pour la prévention
et la répression du crime de génocide. Sans équivalent dans
l’histoire, aboutissement des efforts de protection du « droit
des gens » aussi bien que véritable révolution pénale et morale, ce traité international a été
voulu et porté par Raphael
Lemkin. Annette Becker a
consacré une belle biographie à
ce juriste américain d’origine
polonaise, qui fut témoin des
violences antisémites dans sa
patrie et inventa le néologisme
« génocide » en 1943 pour qualifer les persécutions massives
L
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
par les nazis des minorités
juives d’Europe1.
Pour la première fois depuis
l’apparition du phénomène génocidaire avec la destruction
des Herero et des Nama par
le colonisateur allemand dans
l’actuelle Namibie entre 1904
et 1908, les États vainqueurs
du nazisme s’accordaient pour
lui opposer une réponse à la
hauteur d’un défi resté longtemps inconcevable, nié ou occulté. L’invention du crime de
génocide devait permettre de
décrire un tel phénomène, de
le nommer et d’en poursuivre
les auteurs au moyen d’une
justice pénale internationale
repensée.
Le précédent arménien
L’adoption de la Convention du
9 décembre fut le résultat d’un
long processus au sein des nations victorieuses des régimes
nazi et japonais et du combat
personnel de Raphael Lemkin.
Celui-ci commença à étudier
dans les années 1920 et 1930
l’extermination des Arméniens
par les Jeunes-Turcs unionistes.
Il tenta de conceptualiser le
« crime des crimes », notamment à la conférence de Madrid
de 1933 où il avança la notion
d’« actes de barbarie ». On lui rétorqua alors qu’« exterminer un
peuple entier, cela n’existe pas ».
Lemkin dut donc se battre
sur deux fronts. D’une part
convaincre, contre l’incrédulité
générale et le négationnisme de
la jeune République de Turquie,
de la réalité du massacre programmé des Arméniens dans
l’Empire ottoman. D’autre part,
inventer des armes nouvelles du
droit pour agir dès les premières
manifestations du processus génocidaire. L’envoyé spécial du
New Yorker à Paris en 1948 soulignera qu’« en étudiant le génocide, [Lemkin] a découvert que
BETTMANN/GETT Y IMAGES – BENOIT PEYRUCQ/AFP
d’appel de Paris a condamné à perpétuité Tito Barahira et Octavien Ngenzi,
deux anciens bourgmestres rwandais, pour génocide.
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/ 21
En 1933, on lui rétorque
qu’« exterminer un peuple entier,
cela n’existe pas »
quand les autorités brûlent des
livres elles ont toute chance de
brûler les êtres humains, et il veut
une loi contre les deux »2.
Le choix de Nuremberg
En 1945 et 1946, lors des procès
de Nuremberg, c’est cependant
le crime contre l’humanité qui
fut retenu pour poursuivre les
criminels nazis. Cette incrimination était portée par un autre
juriste, Hersch Lauterpacht.
Comme Raphael Lemkin, ce
professeur de droit international à Cambridge était d’origine
juive polonaise et, comme lui
aussi, il fut formé dans la ville
de Lemberg (aujourd’hui Lviv
en Ukraine).
Désespéré que le tribunal de
Nuremberg ne retienne que les
« crimes contre l’humanité »
– et pas son projet de crime de
génocide –, Lemkin parvint à
convaincre les rédacteurs des
résolutions fondatrices des
Nations unies : celle du 11 décembre 1946 stipule que « le
génocide est un crime du droit
des gens » ; puis celle du 21 décembre 1947 déclare que « le
crime de génocide est un crime
international qui comporte des
responsabilités d’ordre national
et international pour les individus et pour les États ». La voie
était ouverte pour la rédaction
et l’adoption de la Convention
du 9 décembre 1948, un traité
international suivi de sa ratification – aujourd’hui par 149
États, dont la France le 14 octobre 1950. L’adoption le lendemain, le 10 décembre 1948, de
la Déclaration universelle des
droits de l’homme démontre
dans l’après-guerre cette volonté de renforcer l’arsenal humaniste des démocraties face
aux États exterminateurs.
Premier procès
pour génocide
Le crime contre l’humanité s’emploie à réprimer tout acte inhumain commis contre des populations civiles persécutées pour
des motifs politiques, raciaux
ou religieux ; c’est la personne
qui est ici protégée. L’accusation
de génocide vise, elle, à protéger des groupes que des États
ou des pouvoirs entendent détruire et persécuter. Loin de
s’opposer, les deux incriminations se complètent. Si elles demeurent distinctes en droit international, la France a choisi
de les associer étroitement en
faisant du crime de génocide
(entré dans le droit pénal français en 1994) une catégorie du
crime contre l’humanité.
À SUIVRE
À LIRE
A paraître
au CNRS
En partenariat avec
la Mission génocides
Une rencontre autour
de l’enseignement et de
la recherche sur les génocides
le 5 décembre après-midi à l’EHESS
(105, boulevard Raspail à Paris).
n Une table ronde
le 7 décembre après-midi
à l’Unesco (125, avenue de
Suffren à Paris).
n Deux cycles de conférences
sur les génocides le 9 décembre
aux Archives nationales
le matin (60, rue des FrancsBourgeois à Paris)
et au mémorial de
la Shoah l’après-midi (17, rue
Geoffroy-l’Asnier à Paris).
n
Fruit de vingt mois de
travail mené par une
équipe internationale
de 65 chercheurs et
professeurs pilotée
par Vincent Duclert,
le rapport de la
Mission génocides a
été remis le 15 février
2018 aux ministres de
la Recherche et de
l’Éducation nationale,
ainsi qu’au président
de la République.
Il vient d’être publié
aux éditions du
CNRS (cf. « Comment
étudier les
génocides ? »,
entretien avec
Vincent Duclert,
www.lhistoire.fr).
Ce rapport est
réceptionné
officiellement le
4 décembre 2018.
À SAVOIR
Génocide ou crime contre l’humanité ?
Q Le crime contre l’humanité a été défini dans l’accord de Londres signé par les Alliés
le 8 août 1945, en vue du procès des criminels de guerre nazis à Nuremberg. Nouvelle
catégorie juridique internationale, il recouvre « l’assassinat, l’extermination, la réduction
en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations
civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques,
raciaux ou religieux ». Son imprescriptibilité est entrée dans le droit français en 1964.
Q Le génocide, néologisme forgé en 1943 par Raphael Lemkin, a été défini dans la convention
des Nations unies du 9 décembre 1948 comme un acte « commis dans l’intention de détruire, ou
tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Cela peut être un meurtre,
une atteinte grave à l’intégrité mentale ou une mesure antinataliste, autant de dispositifs de
destruction visant des collectivités – par contraste avec le crime contre l’humanité s’attachant
au sort d’individus visés par des plans concertés de violences extrêmes (comme la torture par
exemple). En droit français, le génocide entre dans la catégorie des crimes contre l’humanité.
Pour autant, ces avancées décisives n’eurent pas de suite immédiate. C’est seulement dans
les années 1990 que le crime
de génocide a été utilisé par
les tribunaux pour qualifier
d’autres massacres de masse,
notamment l’extermination des
Tutsi au Rwanda en 1994 (par
le Tribunal pénal international pour le Rwanda) et le massacre de Srebrenica en BosnieHerzégovine en 1995 (par le
Tribunal pénal international
pour l’ex-Yougoslavie).
En France, le premier procès pour génocide a eu lieu en
2014 : la Cour d’assises de Paris
a condamné le Rwandais Pascal
Simbikangwa à vingt-cinq ans
de réclusion criminelle pour génocide et complicité de crimes
contre l’humanité commis entre
avril et juillet 1994 au Rwanda.
Il y en a eu d’autres depuis.
Aujourd’hui, les Nations unies
et des pôles nationaux de magistrats (il en existe en France,
en Belgique ou encore Canada)
continuent de lancer des enquêtes, par exemple sur les
crimes de l’État syrien, en vue
de préparer le procès de leurs
auteurs. Q
* Historien, président de la
Mission d’étude en France sur la
recherche et l’enseignement des
génocides et des crimes de masse
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Actualité
22 /
« Kœnigsmark » :
les recettes d’un
best-seller
En novembre 1918, le feuilleton de Pierre
Benoit est publié en roman. Un succès qui
consacre le genre de la monarchie d’opérette.
Par Pascal Dayez-Burgeon*
MOT CLÉ
Ruritanie
Petit royaume
imaginé en 1894 par
Anthony Hope dans
Le Prisonnier de
Zenda. Il donne son
nom à un genre
littéraire : le
« Ruritanian novel »
ou roman ruritanien.
L
orsque le Mercure de France
publie Kœnigsmark en
feuilleton (en décembre 1917), Pierre
Benoit joue son va-tout. Il ne
manque ni d’ambitions ni de relations, mais, à 31 ans, obscur rédacteur au sous-secrétariat aux
Beaux-Arts, il n’a pas percé
comme écrivain. A la Belle
Époque, comme ceux de sa génération, il a tâté de la poésie, sans
y glaner aucun succès. Puis, la
guerre l’a mûri. Longtemps hospitalisé, il en est revenu pacifste,
maurrassien et cynique. Il s’essaye donc au roman populaire.
A-t-il parié juste ? La réponse ne
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Cette réussite n’est pas usurpée. Tous les ingrédients sont réunis : un amour impossible, celui
de Raoul Vignerte, pauvre répétiteur français, pour la grande-duchesse Aurore de LautenbourgDetmold ; un complot, ourdi
par le beau-frère d’Aurore pour
s’emparer du trône ; de l’action
lorsque Aurore sauve Raoul en
le raccompagnant à la frontière
française… Le tout servi par une
verve certaine, un art du suspense et une bonne dose de sarcasme envers les politiciens, les
militaires et les socialistes.
Une fable nostalgique
Kœnigsmark sacrifait aussi avec
brio à la mode des monarchies
fictives. L’idée n’était pas nouvelle. Les royaumes imaginaires
faisaient rêver quand ils étaient
exotiques (Lilliput dans Les
Voyages de Gulliver de Jonathan
Swift en 1726), rire quand ils
étaient caricaturaux (La GrandeDuchesse de Gerolstein, opéra de
Jacques Offenbach en 1867)
et réfléchir quand ils étaient
politiques (la principauté de
Burbach dans Les Pléiades d’Arthur de Gobineau en 1874).
Tout change cependant en
1894 lorsque Anthony Hope publie Le Prisonnier de Zenda, qui
se déroule en Ruritanie, petit
royaume perdu au fn fond des
Balkans. Mêlant romance et
aventure, le roman connaît un
succès phénoménal et inspire
toute une génération. Robert
GUSMAN/LEEMAGE – THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES
Adaptation
Scène de Kœnigsmark,
flm de Maurice
Tourneur de 1935.
se fait pas attendre. La critique
fait la fne bouche, mais le public
lui réserve un triomphe. Grâce à
l’entregent d’André Suarès, qui
règne sur les lettres françaises via
La Nouvelle Revue française,
Kœnigsmark paraît début novembre 1918 chez Émile Paul,
l’éditeur de Maurice Barrès ou de
Charles Péguy, et se vend comme
des petits pains.
S’il rate le Goncourt de l’armistice, remis à Civilisation
de Georges Duhamel, Pierre
Benoit signe chez Albin Michel.
Il rédige L’Atlantide dans la
Revue de Paris, qui obtient le
grand prix de l’Académie française l’année suivante. Le succès ne l’abandonnera plus.
Publiant chaque année un ouvrage, il s’impose, jusqu’à sa
mort en 1962, comme un des
maîtres de ce que François
Mauriac appelait la « littérature palpitante », mêlant passion, aventures et exotisme.
Kœnigsmark, qui l’avait tiré
de l’anonymat, continue à
lui porter chance. Adapté au
théâtre dès 1920, il est porté à
l’écran en 1924 grâce à Léonce
Perret. Suivent les adaptations
de Maurice Tourneur en 1935,
de Solange Térac en 1953 et de
Jean Kerchbron en 1968. Face
à un tel succès, Hachette choisit Kœnigsmark pour inaugurer « Le Livre de poche » en février 1953. A raison : le roman
de Pierre Benoit s’écoule à 1 million d’exemplaires.
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ANATOLY RAZUMOV/AFP
/ 23
Louis Stevenson, Rudyard
Kipling, Arthur Conan Doyle
ou H. G. Wells imaginent les
royautés de Graustark, Barsheit,
Balkistan, Corinthia… A Vienne,
avec sa Veuve joyeuse, Franz
Lehar en fait un motif d’opérette. La France n’est pas en
reste : Jules Lemaître (Alfanie),
Jules Verne (Malécarlie), Tristan
Bernard (Bergensland), Maurice
Leblanc (Deux-Ponts Veldenz)
et bien d’autres encore ruritanisent à qui mieux mieux.
Pierre Benoit les a-t-il plagiés
comme l’en accuseront quelques
jaloux ? En fait, tout en sacrifant
à la mode, il est parvenu à la dépasser. La Grande Guerre ayant
sonné le glas de la monarchie,
progrès et démocratie riment
avec république. L’heure n’est
plus au vaudeville, mais à la fable
nostalgique. Kœnigsmark renouvelle donc le genre et inspire
Cocteau, Saint-Exupéry ou Jean
Raspail. Le public adolescent
prise ces royautés mythiques
dont les princes sont souvent des
enfants, comme Le Roi Mathias Ier
de Janusz Korczak, roman préféré de François Truffaut, ou
Le Prince Éric, de Serge Dalens.
La bande dessinée s’en inspire.
Admirateur de Pierre Benoit,
Alain Saint-Ogan expédie
Zig et Puce en Marcalance et
Hergé invente la Syldavie que
Tintin arpente dans Le Sceptre
d’Ottokar (1939).
Le monde anglo-saxon, lui,
reste fidèle à la Ruritanie. Le
Prisonnier de Zenda est adapté
sept fois au cinéma et plagié sans
cesse quand on ne s’en moque
pas, comme Harold Lloyd, Laurel
et Hardy, Chaplin et même
Disney (Mickey Mouse as the
Monarch of Medioka, 1938).
Mais les romans ruritaniens
finissent par devenir une facilité de scénario. L’intarissable
Barbara Cartland ou Hollywood
en produisent à la chaîne (dont
le dernier flm de Grace Kelly, en
partance pour Monaco) qui sont
aussitôt oubliés. Par contraste,
c’est ce qui fait la force de
Kœnigsmark : cent ans plus tard,
on s’en souvient toujours. Q
* Chargé de mission au CNRS
Sandarmokh :
un « Katyn » en Carélie
Des historiens russes veulent attribuer ce massacre de
la Grande Terreur stalinienne aux Finlandais.
Par Nicolas Werth*
e charnier de Sandarmokh,
en Carélie, est devenu, depuis sa découverte, il y a
une vingtaine d’années,
par des militants de l’association
Memorial (ONG russe fondée
lors de la perestroika pour sauvegarder le souvenir des
répressions soviétiques), l’un
des lieux de mémoire les plus
emblématiques de la Grande
Terreur de 1937-1938. Le charnier de Sandarmokh abrite, en
efet, 236 fosses où ont été retrouvés les restes de quelque
9 500 fusillés.
L
Lieu de
mémoire
Tombes du
charnier de
Sandarmokh, en
Carélie, à la
frontière entre la
Russie et la
Finlande.
Chaque année, le 5 août (jour
anniversaire du déclenchement
des « opérations répressives
secrètes de masse » en 1937,
au cours desquelles environ
800 000 Soviétiques ont été abattus d’une balle dans la nuque dans
le plus grand secret), des milliers
de personnes se rassemblent à
Sandarmokh pour rendre hommage à ces victimes. Or l’histoire de ce lieu est l’objet d’une
tentative de révision menée par
la Société d’histoire militaire de
Russie, fondée en 2012 à l’initiative de Vladimir Poutine dans le
but de « donner un nouvel élan à
l’étude du glorieux passé militaire
de la Russie et lutter contre les tentatives de dénigrement du patriotisme ». Présidée par Vladimir
Medinski, le ministre russe de
la Culture, cette société a encouragé les recherches de deux historiens de Petrozavodsk, la capitale de la Carélie, Iouri Kiline
et Sergueï Veriguine, qui affirment, sans aucune preuve tangible, que les fosses communes
de Sandarmokh abriteraient les
restes de prisonniers de guerre
soviétiques massacrés par les
Finlandais en 1941-1942 !
Le principal découvreur de
Sandarmokh, l’historien Iouri
Dmitriev, président de la branche
carélienne de Memorial, a été arrêté fn 2016 et jeté en prison au
prétexte qu’il serait un « pédophile ». Acquitté le 5 avril 2018
par le tribunal de Petrozavodsk, il
a été incarcéré quelques semaines
plus tard. En octobre 2018,
Sergueï Koltyrine, directeur du
musée de Medvejiegorsk, ami
de Iouri Dmitriev et militant de
Memorial, a été arrêté sous le
même chef d’accusation. Il avait
refusé de cautionner la « révision » de Sandarmokh.
Les vieilles techniques de
fausses attributions de massacres, mises en œuvre avec
brio par le NKVD à Katyn, sont
de retour. Avec une diférence.
On n’accuse plus les indésirables d’être des « ennemis du
peuple » ou des « éléments socialement nuisibles », on leur
colle l’étiquette – ô combien
plus infamante encore – de
« pédophiles ». Q
* Directeur de recherche au CNRS
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Actualité
24 /
Le Comité Audin : les intellectuels
contre la torture en Algérie
La reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité
de l’État dans la mort de Maurice Audin durant la guerre d’Algérie
doit beaucoup au combat militant du Comité Audin.
Presse Couverture du journal
France nouvelle du 2 décembre
1959, journal du PCF.
’événement a trouvé un
écho aussi politique qu’historique : le 13 septembre
2018, Emmanuel Macron
s’est rendu au domicile de
Josette Audin, la veuve de
Maurice Audin, pour lui remettre en mains propres une déclaration décisive dans laquelle il
reconnaît l’implication de l’État
dans la mort de son mari en
juin 1957, victime de torture.
Alors âgé de 25 ans, ce jeune assistant de mathématiques à la faculté d’Alger mettait la dernière
main à sa thèse lorsqu’il a été arrêté à son domicile par les parachutistes du 1er RCP (régiment
L
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Portrait Maurice Audin
Reconnaissance Michèle Audin, flle de Maurice Audin, au côté du
avec l’un de ses trois
enfants (photo non datée).
président Macron à Bagnolet le 13 septembre 2018. Ce dernier a reconnu la
responsabilité de la France dans la mort du mathématicien, disparu en 1957.
de chasseurs parachutistes) le
11 juin 1957, en pleine bataille
d’Alger. Français d’Algérie favorable à l’indépendance, membre
du Parti communiste algérien
(PCA) et demeuré en contact
avec les secrétaires du Parti entrés dans la clandestinité,
Maurice Audin était a priori suspect aux yeux des militaires. Sa
femme et ses trois enfants ne devaient plus le revoir.
Un système de torture à vaste
échelle durant toute la guerre
d’indépendance algérienne
Dans la déclaration remise
à Josette Audin, Emmanuel
Macron reconnaît également
l’existence d’un « système »
de la torture, pratiquée à une
vaste échelle durant toute la
guerre d’indépendance algérienne – pas seulement, donc,
durant la fameuse bataille d’Alger (janvier-octobre 1957). Cet
« acte historique fort » – la formule est de Pierre Audin, le fls
aujourd’hui retraité, âgé d’un
mois lors de l’arrestation de son
père – est le résultat d’un long
combat militant. Le Comité
Maurice-Audin (1957-1963) y
contribua de façon essentielle.
PHOTO12 – STF/AFP – THOMAS SAMSON/AFP
Par François-René Julliard*
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/ 25
Ce comité est créé un soir
de novembre 1957 à Paris. Les
universitaires, qui y sont majoritaires, se donnent pour tâche
de faire toute la vérité sur ce qui
est rapidement devenu une « affaire ». Beaucoup ont été sollicités par Josette Audin, via les
innombrables lettres qu’elle a
envoyées d’Alger. Parmi eux, les
jeunes historiens Pierre VidalNaquet, Madeleine Rebérioux
et Marianne Debouzy, les biologistes Jacques Panijel et Luc
Montagnier – futur prix Nobel
de médecine –, ou encore le
spécialiste de Stendhal Michel
Crouzet. Le mois suivant, événement rarissime dans le
monde académique, Laurent
Schwartz, directeur de thèse
d’Audin et bientôt président
du Comité, organise la soutenance de thèse in absentia de
son élève. L’amphithéâtre de la
Sorbonne est bondé.
Tué par les militaires
La première phase d’existence
du comité s’achève avec la publication de L’Afaire Audin par
Pierre Vidal-Naquet (mai 1958).
Avec l’aide de Jérôme Lindon,
son éditeur chez Minuit, il démonte minutieusement la version officiellement défendue
par l’armée : Audin ne s’est pas
évadé lors d’un transfert de prisonniers. A fortiori, il n’a pas rejoint le maquis au côté des fellagas. Il est mort de la main des
militaires, bien que des zones
d’ombre demeurent encore aujourd’hui sur les circonstances
exactes de cet homicide. Sur le
plan judiciaire, le Comité remporte à grand-peine une victoire : le transfert en métropole du procès contre X intenté
par Josette Audin. Le dossier
échappe ainsi au tribunal civil
d’Alger et au juge chargé de l’instruction, ouvertement favorable
à l’usage de la torture.
Après la parution du livre
le 20 mai 1958, quelque peu
éclipsée par l’insurrection d’Alger survenue le 13 mai 1958, le
Comité élargit son terrain d’enquête. Devenant l’un des centres
névralgiques du combat contre
la torture, il documente et
médiatise tous les cas dont il est
informé. Dans cette recherche,
il entretient des relations ambivalentes avec son interlocutrice officielle, la Commission
de sauvegarde des droits et libertés individuels. Créée par le
gouvernement Mollet sous la
pression de l’opinion publique,
puis relancée par de Gaulle, la
Commission cherche à la fois à
faire la lumière sur les exactions
et à prévenir tout scandale qui
pourrait en découler. En cela,
elle s’oppose à la stratégie de divulgation du Comité, qui en retour ne se départira jamais de sa
méfance envers la Commission.
Demeurant actif après le retour du général de Gaulle au
pouvoir, le Comité Audin s’affrme, jusqu’à la fn de la guerre,
comme un acteur important de
l’anticolonialisme en métropole.
Disposant de moyens fnanciers
modestes, il peut en revanche
compter sur de nombreux soutiens. Les éditions de Minuit et
Maspero font paraître ses ouvrages. Le Monde, L’Humanité
ou encore Témoignages et documents publient les communiqués du Comité. Ils relaient ses
initiatives, prises seul ou avec
d’autres associations : meetings
d’information, manifestations,
sit-in. En mai 1960, le Comité
se dote également de son
propre journal semi-clandestin,
Vérité-Liberté, avec à sa tête Paul
Thibaud, futur directeur de la
revue Esprit.
Davantage que les saisies qui
frappent régulièrement ses publications, c’est la difficulté à
traduire les tortionnaires devant la justice qui limite la portée du travail du Comité. Une
difculté qui se mue en impossibilité légale lorsque le décret
du 22 mars 1962 déclare amnistiés « les faits commis dans le
cadre des opérations de maintien
de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». En conséquence, le procès Audin alors en
cours d’instruction se solde par
un non-lieu, verdict confrmé en
1966 par la Cour de cassation.
Le recours déposé par le Comité
Audin contre le décret d’amnistie échoue également.
Le Comité cesse de se réunir à
la fn de l’année 1963. La question de la torture militaire en
Algérie, mise sous le boisseau,
demeure longtemps l’affaire
des seuls historiens. Elle refait
surface dans le débat public
en 2000 à la faveur du témoignage de Louisette Ighilahriz,
militante indépendantiste qui,
dans un entretien au Monde,
raconte qu’elle fut torturée
dans les locaux de la 10e division parachutiste (DP) du général Massu. C’est ensuite Paul
Aussaresses, membre de l’étatmajor de Massu pendant la
bataille d’Alger, qui reconnaît
avoir eu recours à la torture. Le
31 octobre 2000, L’Humanité
publie un « Appel des douze »
à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie.
Parmi les douze signataires,
Josette Audin, Madeleine
La difficulté à traduire les
tortionnaires devant la justice
limite le travail du Comité
Rebérioux, Laurent Schwartz et
Pierre Vidal-Naquet. Un autre
ancien membre du Comité, le
mathématicien Gérard Tronel
– décédé en 2017 –, recrée une
Association Maurice-Audin
en 2003. Elle remet un prix
Audin de mathématiques à
deux chercheurs, l’un algérien
et l’autre français, et soutient
Josette Audin dans son inlassable combat. Cédric Villani,
membre du jury du prix depuis
2011 et député La République
en marche, appuie la demande
de reconnaissance auprès
d’Emmanuel Macron, pour le
résultat que l’on sait. Dans sa
déclaration, le chef de l’État a
également annoncé l’ouverture
de tous les fonds d’archives qui
concernent la torture, et lancé
un appel à témoignages. De
quoi, peut-être, apporter de
nouvelles pierres à l’édifce que
commença de bâtir le Comité
Maurice-Audin il y a plus de
soixante ans. Q
* Agrégé d’histoire
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Actualité
26 /
Sex in the City
Enquêtes à Londres et à Paris dans les lieux et pratiques du plaisir :
deux capitales du sexe livrent leurs secrets.
Homosexualité
Couples
photographiés par
Brassaï en 1932 au
bal de la Montagne
Sainte-Geneviève.
P
MOT CLÉ
Queer
Ce terme anglais qui
signifie « étrange »
désigne, depuis la
théorie queer des
années 1990, ceux
qui naviguent entre
les assignations
sexuelles, qu’elles
soient sociales ou
biologiques.
our comprendre ce que la
ville fait au sexe, deux démarches sont possibles :
rechercher les permanences, par-delà les siècles, des
pratiques sexuelles ou, au
contraire, explorer la diversité
des conduites érotiques à une période donnée. En braquant le
projecteur sur les queers, Peter
Ackroyd nous livre le portrait
d’une Londres débr idée.
Dominique Kalifa, lui, décortique le Paris érotique, du baron
Haussmann aux années 1960.
Dans les deux cas, il s’agit
d’une histoire de villes, et de capitales, où le mélange des populations, la topographie, le contrôle
social, l’ordre politique, impactent les pratiques sexuelles.
Dans Queer City, Peter
Ackroyd, romancier, essayiste,
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Pourquoi Paris
continue-t-il
à faire rêver les
amoureux ?
critique littéraire et vidéaste britannique, parcourt avec gourmandise vingt siècles d’histoire
à la recherche d’une Londres
queer. Il est surtout question de
la Londres homosexuelle, mais
en prenant garde à ne pas plaquer la défnition « scientifque »
inventée en 1869 par le Hongrois
Karl-Maria Kertbeny pour classifer les comportements sexuels.
Ce qui l’intéresse, c’est de
transcender les genres, repérer la
fuidité des pratiques, la manière
dont les sociétés et les pouvoirs
s’en emparent, les nomment, les
tolèrent ou les répriment. Peter
Ackroyd brasse un nombre considérable de sources : des textes
juridiques, des pamphlets, des
poèmes mais aussi ce qui nous
est rendu du langage parlé.
Codes vestimentaires, lieux
de drague, pratiques sexuelles,
livrent leurs secrets. Les amours
royales sont de notoriété publique : Guillaume le Roux,
Édouard II et Piers Gaveston
qui furent « frères mariés »,
Jacques I er d’Angleterre qui
aima passionnément le duc
de Buckingham. La liste est
longue. Mais, à côté des puissants, on découvre, partout,
des pratiques queers, chez les
boulangers, portefaix, marchands : ruelles sombres, rives
de la Tamise sont fréquentées à
toutes les époques, comme les
lupanars aux noms explicites de
Sodomy I et Sodomy II…
Même si le tableau qu’il nous
peint de l’homosexualité est plutôt décomplexé, il ne peut laisser de côté la violence des actes
(les viols de jeunes gens foisonnent) et la répression des
conduites. Répression qui est au
fond souvent l’instrumentalisation d’autres politiques.
Le Paris de Dominique Kalifa
est plus ordonné mais tout aussi
débridé. Attentif à la topographie urbaine et à ses efets sur
les individus, l’historien tente
de piéger les raisons qui font de
Paris la « capitale de l’amour ».
Là aussi, sources policières, romanesques, guides de voyage,
descriptions, sont magistralement maniés pour comprendre
RMN-GP/MICHÈLE BELLOT ; © ESTATE BRASSAÏ/RMN-GP
Par Catherine Brice*
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/ 27
cette essence amoureuse de
Paris, ville « femme », aux commotions brûlantes, dont la lascivité ne fait pas de doute pour les
commentateurs et visiteurs.
Où se déroulent les premières
rencontres ? Dans quels décors
se nouent les liens amoureux ?
Où se cache-t-on pour aller faire
l’amour ? On retrouve les jardins, lieux obscurs et rives du
fleuve. Le same sex Paris n’est
pas oublié, même si l’homosexualité féminine parisienne
semble plus élitiste que celle des
Londoniennes : pas de soldate,
poissonnière ou portefaix ici.
Mort d’un faussaire
Le 21 octobre 2018, Robert Faurisson
est mort. Valérie Igounet, spécialiste
du négationnisme et de l’extrême droite,
revient sur les raisons de son succès.
R
YANN CASTANIER/HANS LUCAS/AFP
Carte du Tendre
Sex and the City, donc. Mais la
démarche adoptée par les auteurs est diférente, l’arc chronologique distinct et les résultats
bien spécifques. Si Ackroyd part
de la notion de queer, il cherche
à piéger les permanences des
comportements dans des environnements changeants. Mais
si le genre est façonné par les
normes sociales, alors comment
comprendre cette « éternelle
queer attitude » ? Dominique
Kalifa, en revanche, est plus attentif aux milieux sociaux, et au
contexte urbain. Et il embrasse
plus large, des homosexuels aux
hétérosexuels.
Entre représentation fantasmée et pratiques de l’amour,
Paris et Londres restent bien,
au fond, les principales actrices
de cette carte du Tendre. Avec,
malgré tout, une notoriété bien
différente : si Paris continue
de faire rêver les amoureux,
on ne saurait en dire autant de
Londres. Pourtant les deux villes
ne semblent pas si différentes,
quand on en vient à l’histoire des
pratiques sexuelles. Dès lors, il
faut bien redonner à la matérialité de la ville, à sa topographie, à
ses couleurs et surtout à ses représentations toute leur force, portées par la littérature, les images,
les flms aussi. L’imaginaire, en
somme. Ce n’est pas tant ce qu’on
y fait qui importe vraiment mais
ce qu’on rêve d’y faire. Q
* Professeure à l’université
Paris-Est-Créteil
À LIRE
P. Ackroyd,
Queer City.
L’homosexualité
à Londres, des
Romains à nos
jours, Philippe
Rey, 2018.
D. Kalifa,
Paris. Une
histoire érotique,
d’Offenbach
aux sixties,
Payot, 2018.
obert Faurisson était un lui donner une audience nouprovocateur qui souhai- velle : le premier est le soutien
tait devenir célèbre. En de l’Iran. Faurisson bénéficie
octobre 1978, L’Express d’un appui de taille avec le prépublie un entretien de Louis sident iranien Ahmadinejad
Darquier de Pellepoix : « A qui l’accueille comme un hôte
Auschwitz, on n’a gazé que les de marque, le 2 février 2012, à
poux ». Robert Faurisson s’en- l’occasion du 30e Festival intergage dans la brèche. Et, le 29 dé- national du film de Téhéran.
cembre 1978, Le Monde publie Sa présence s’explique par la
« Le problème des chambres à projection d’un film de Paulgaz ou la rumeur d’Auschwitz », Éric Blanrue dont il est le perla copie de son tract du 12 avril sonnage principal. Mahmoud
1978. Le journal a pris les pré- Ahmadinejad, qui a fait du négacautions d’usage mais cela ne tionnisme un instrument de propagande politique,
suft pas et l’afaire
le reçoit en auéclate.
dience privée et lui
Faur isson use
remet un prix « hode sa légitimité de
norant le courage,
maître de conférences en littérala résistance et la
ture du xxe siècle
combativité ».
à Lyon-II et utiL’autre élément
lise ses voyages à
du succès est bien
Auschwitz en 1975
sûr Internet. Au déFAURISSON
but du xxie siècle,
et en 1976 pour édifer une démonstration pseudo- divers sites complotistes pertechnique selon laquelle les mettent l’internationalisachambres à gaz n’auraient pas tion du négationnisme. Robert
Faurisson reste un des hommes
pu tuer des hommes.
Faurisson obtient l’appui inat- clés de cette nébuleuse dont le
tendu d’une partie de l’ultra- point de ralliement est un « angauche française. Il se proclame tisionisme » radical, paravent
en effet « antisioniste » et non d’un antisémitisme déguisé, qui
« antisémite », ce qui lui permet trouve son aboutissement disd’avancer que la Shoah aurait cursif dans le négationnisme.
C’est un propagandiste, rien
été créée de toutes pièces pour
justifer l’État d’Israël en 1948 d’autre qu’un faussaire. Sur le
et l’expulsion des Palestiniens. Il plan scientifque, ni ses thèses
réactive ainsi, avec un discours ni sa méthode ne fonctionnent.
Cela n’empêche pas qu’autechnique, le mythe du « complot juif » dont le négationnisme jourd’hui, son héritage idéologique reste vigoureux, notamuse depuis ses origines.
Dans les années 1990, le né- ment par la voix d’Alain Soral,
gationnisme marque le pas. de Dieudonné et de Vincent
Deux éléments cependant vont Reynouard. Q
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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Portrait
28 /
Gérard Noiriel
Fils du peuple
Avec son Histoire populaire de la France, l’historien du
monde ouvrier et de l’immigration poursuit son analyse
des relations de pouvoir au sein de la société.
Par Nathalie Lempereur*
SES DATES
1950, 11 juillet
Naissance à Nancy.
1984 Longwy.
Immigrés et
prolétaires,
1880-1980 (PUF).
1988 Le Creuset
français (Seuil).
1990 Fonde
la revue Genèses.
1994 Élu directeur
d’études à l’EHESS.
2001 État, nation
et immigration.
Vers une histoire du
pouvoir (Belin).
2003-2007 Membre
du conseil
scientifique de
la Cité nationale
de l’histoire de
l’immigration, dont
il démissionne.
2005 Les Fils maudits
de la République.
L’avenir des
intellectuels en
France (Fayard).
2009 Le Massacre
des Italiens. AiguesMortes, 17 août 1893
(Fayard).
2016 Chocolat.
La véritable histoire
d’un homme sans
nom (Bayard).
2018 Une histoire
populaire de la
France. De la guerre
de Cent Ans à nos
jours (Agone).
C
’était il y a une dizaine d’années : l’éditeur
Agone, qui avait publié en 2002 la traduction française d’Une histoire populaire des
États-Unis de Howard Zinn, propose à
Gérard Noiriel de faire le même travail pour la
France. Faire « une histoire par le bas » ; donner
la parole aux « vaincus » : l’idée le séduit. Mais
dans son entreprise, la défnition du populaire ne
se confond pas avec celle des classes populaires.
On ne peut pas « isoler ces dernières du regard que
les élites portent sur elles ». L’objectif est clair :
abandonner le seul point de vue des dominés
pour s’intéresser d’abord aux rapports de domination. Avec, pour fnalité, de mieux comprendre
« la manière dont les milieux populaires ont contribué au progrès des sociétés » depuis la fn du Moyen
Age, tout comme « la diversité qui a construit la
France telle qu’elle est aujourd’hui ».
Populaire, pour Gérard Noiriel, cela veut dire
aussi qu’il s’adresse à un public qui va au-delà du
public universitaire. D’où son choix d’une mise en
récit sans notes de bas de page, dans un volume
« acceptable » (« 800 pages quand même ! »). Mais
il n’oublie pas sa dette : son livre est « un hommage à la communauté des historiens ».
Gérard Noiriel hésite toujours à mettre en
avant le fait qu’il est lui-même issu d’un milieu
très modeste, traversé par la violence. Il n’est pas
dupe : « Ce qui est au début un obstacle peut devenir une sorte de capital. » Reste que ses origines
ont orienté son regard sur le monde, après avoir
contraint son éducation. Il a connu le dépaysement, le déracinement, lorsque la famille quitte
les Vosges pour s’installer en Alsace. Enfant, il
rêve d’être footballeur. A l’école, il est orienté
vers une flière courte – « il n’y a pas encore le collège unique ». Il en a gardé une méfance par rapport au jugement des autres, « un rapport pathologique au pouvoir » et confe se sentir proche de
Charles Péguy et de ceux que le sociologue Erving
Gofman nomme les « stigmatisés honoraires »,
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
ceux que les honneurs n’aideront jamais à apaiser
complètement les blessures d’origine.
L’élève se forme à l’école normale d’instituteurs, passe sa première année de Deug d’histoire avec le télé-enseignement avant de poursuivre ses études à la faculté des lettres de Nancy.
Encouragé par des professeurs d’histoire médiévale (Robert Fossier, Michel Parisse), il passe
l’agrégation. Son engagement au moment de Mai
68 et les liens qu’il noue notamment avec le philosophe marxiste Étienne Balibar l’orientent vers
l’histoire sociale. Très vite, il afrme sa double vocation d’historien et de sociologue. Surtout, il se
sent en rupture avec le type d’histoire qu’on lui
enseigne, « une histoire politique, Poincaré, Ferry,
les relations internationales, etc. ». Des outils lui
manquent. L’État n’est étudié par l’école des
Annales que « comme une vague superstructure ».
Or c’est en travaillant sur l’histoire de l’immigration qu’il comprend comment celui-ci « rentre
dans la vie quotidienne des gens, modèle leur identité ». Il doit beaucoup à Weber et à Durkheim.
De Longwy à Paris
Une autre question le préoccupe depuis les
grandes grèves de la sidérurgie de la fn des années 1970, lorsque les ouvriers se soulèvent
contre la fermeture des usines : celle des « porteparole ». Alors professeur de collège à Longwy, il
est « à la fois acteur et observateur » de ce mouvement social qui met en crise les organisations syndicales. « Qui parle à la place des autres ? » Pierre
Bourdieu, avec qui il prend contact au moment de
la parution de La Distinction (Minuit, 1979) – « un
livre qui a joué un rôle libérateur » –, et Michel
Foucault l’ont beaucoup aidé dans cette réfexion.
Après sa thèse sur les ouvriers du fer, dirigée par
Madeleine Rebérioux, il est recruté à l’École normale supérieure par Jean-Claude Chamboredon,
un « grand frère » dans cette période de transition
brutale entre deux mondes sociaux. En charge
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DR
sorti de sa classe : deux de ses frères sont ouvriers.
Il a toujours eu un pied dans le secteur culturel
et le monde associatif. Lorsqu’il rejoint le comité
chargé de réféchir à la mise en place de la Cité
de l’immigration, autour de Jacques Toubon, il se
pose la question de la transposition des connaissances historiques dans des langages artistiques.
Jusqu’à sa démission en 2007, lorsque Nicolas
Sarkozy fonde le ministère de l’Identité nationale.
Gérard Noiriel prolonge ce travail en créant,
avec Martine Derrier, le collectif Daja, « Des
acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux
artistes ». Il intervient dans les collèges, les
médiathèques, les centres sociaux, crée des
« conférences gesticulées » et monte sur scène
pour conjuguer le savoir et les émotions.
L’historien découvre la vie d’artiste, part en tournée avec l’histoire de Chocolat, un ancien esclave
de La Havane, Rafael Padilla, qui fait les beaux
jours du cirque sur les scènes parisiennes dans
les années 1890, dont il a écrit la biographie. Son
travail inspire une pièce de théâtre et un flm.
Défendre tout ensemble l’autonomie de la
science et l’utilité de l’histoire le met parfois
« sur le fl du rasoir ». D’où son besoin de toujours préciser « d’où il parle ». En 2005, il fonde,
avec Nicolas Ofenstadt et Michèle Riot-Sarcey,
le Comité de vigilance face aux usages publics
de l’histoire pour réagir à la loi du 23 février qui
demande aux enseignants d’évoquer dans leurs
d’un DEA de sciences sociales, il invite tous les
grands noms de la science française. Il les a lus.
Il lui reste à les rencontrer. Avec Michel Oferlé
et Christian Topalov, il fonde en 1990 la revue
Genèses, qui afche une manière de faire. « Nous
voulions rompre avec la génération précédente,
brillante mais dotée d’un certain narcissisme intellectuel. On a fait un collectif, pas de théorie, un petit manifeste et au travail. » Il est ensuite élu directeur d’études à l’EHESS, « une chance inouïe ».
« Je n’ai pas mis le drapeau dans ma poche »,
assure-t-il, même si « l’institution scolaire pousse
à la docilité », et il n’hésite pas à entrer en dialogue, certains diront en confit, avec des universitaires, comme dans Le Creuset français.
Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle (Seuil,
1988), où il s’en prend à ceux qui, dans le sillage de Fernand Braudel, minimisent le rôle de
l’immigration dans l’histoire de la construction
de la nation française. Dans Les Fils maudits de
la République (2005), il fustige les « intellectuels
de gouvernement », une catégorie dans laquelle
il mêle Charles Seignobos, Pierre Renouvin ou
René Rémond. Même quand ils sont de gauche,
ils lui paraissent travailler toujours au maintien
d’un ordre social.
« Je n’aurais pas pu me lancer à fond dans la
recherche si je n’avais pas pensé que cela servait à
quelque chose. » Ce besoin d’utilité est aiguisé par
le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à être
Il découvre la vie d’artiste, part
en tournée avec Chocolat, ancien esclave
devenu clown, dont il a écrit la biographie
Histoire populaire de
la France. De la guerre
de Cent Ans à nos jours,
Agone, 2018.
cours « le rôle positif de la présence française outremer ». S’il pense que « les porteurs de mémoire ont
un rôle essentiel », il répugne à voir des hommes
ou des femmes politiques utiliser l’histoire. Son
Histoire populaire se termine d’ailleurs par une
critique de la façon dont Emmanuel Macron l’a
mobilisée dans son programme présidentiel.
L’histoire, il l’a abordée par toutes les faces. « J’ai
fait de l’histoire quantitative, de l’histoire des techniques, de l’histoire sociale et culturelle. J’ai tenu
la rubrique “histoire” à la radio Lorraine Cœur
d’acier, j’ai réalisé plus de 40 documentaires pour
la télévision sur l’histoire de l’immigration. J’ai enseigné à des élèves allant de la maternelle à un public
troisième âge », explique-t-il. Et, dans un sourire :
« Mieux que Tintin, lui, c’est seulement 7 à 77 ans ! »
Mais jamais il n’a perdu de vue la portée sociale de
ses travaux. Parmi les fgures avec lesquelles il a
appris à penser, il y a aussi Brecht, qui l’a conduit
à « se rendre étranger à soi-même ». Et Marc Bloch,
pour qui l’histoire peut aider les hommes « à mieux
vivre ». Les bases d’un programme, en somme. n
* Historienne et journaliste
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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/ 31
DOSSIER
ROME, SANTA MARIA DELL A VITTORIA ;
DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/BRIDGEMAN IMAGES
n Enquête sur une catastrophe européenne p. 32
n Ce que disent les traités de paix p. 44
n « Richelieu a été un grand stratège » p. 46
n « Cette guerre aide à comprendre le monde actuel » p. 50
n Carte : l’Allemagne à feu et à sang p. 36
1618 -1648
La guerre de
Trente Ans
Au xixe siècle, les Allemands
l’appelaient la « Grande Guerre » :
la guerre de Trente Ans est
un confit majeur de l’Europe
moderne. De nouvelles approches
et des sources récemment
découvertes nous la font regarder
d’un autre œil.
Analyse de ce confit qui a mis
le Saint Empire à feu et à sang,
opposant les Habsbourg d’Autriche
et d’Espagne aux puissances
européennes, Danemark,
Suède, France, et qui a déchiré
les états allemands impériaux
entre eux.
Montagne Blanche La bataille de la Montagne Blanche, non loin de Prague, le 8 novembre 1620, est la première grande confrontation
de la guerre de Trente Ans. Les 28 000 Bavarois et Impériaux y écrasent les 21 000 soldats du roi de Bohême Frédéric V, à l’origine du confit.
Ici, peinture de Pieter Snayers : la cavalerie impériale entrant dans la mêlée (Rome, église Santa Maria della Vittoria, xviie siècle).
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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32 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
Défenestration Le 23 mai 1618, des représentants des états de Bohême jettent par la fenêtre les lieutenants impériaux à Prague.
Ce geste, qui reprend celui des partisans de Hus en 1419, s’inscrit dans une trame tchèque et religieuse.
Enquête sur
une catastrophe
européenne
Par Claire Gantet
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
EILEEN T WEEDY/AURIMAGES
Le conflit qui déchire l’Europe entre 1618 et 1648 est souvent considéré comme
une guerre de religion, il a laissé le souvenir d’un traumatisme sans précédent.
Retour sur quelques idées reçues.
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/ 33
ne catastrophe est un événement aux conséquences particulièrement graves, voire irréparables, mais aussi l’état qui
en résulte, la ruine, le désastre. Dénommée en
Allemagne jusqu’en 1914 la
« grande guerre », la guerre de Trente Ans (16181648) s’impose comme une catastrophe aux dimensions européennes. C’est en tout cas comme
une catastrophe allemande que la présentent les
ouvrages publiés en 2018 pour les commémorations du 400e anniversaire du début de la guerre,
soucieux d’intégrer une dimension culturelle, ou
anthropologique même au récit militaire : « une
tragédie européenne » (Peter Wilson), la « guerre
des guerres » (Johannes Burkhardt), les « cavaliers de l’Apocalypse » (Georg Schmidt), « une catastrophe européenne, un traumatisme allemand » (Herfried Münkler, cf. p. 50). Ce faisant,
ils se situent à l’unisson des gravures et feuilles
volantes des années 1618-1648, et d’une tradition littéraire nationale-libérale du xixe siècle.
Catastrophe, sans doute. Mais force est de
constater que le Saint Empire, épicentre de la
guerre de Trente Ans, n’a pas disparu. Les traités de Westphalie, qui établissent la paix, sont en
1648 le théâtre d’une restauration des institutions impériales, même si elles sont à cette occasion amendées. En s’appuyant sur les recherches
récentes qui exploitent des sources militaires, politiques, religieuses ou archéologiques, il est possible de porter aujourd’hui un regard renouvelé
sur ce confit dont l’histoire fut trop souvent masquée par d’épais fltres idéologiques. Revenons
sur quelques idées reçues.
Comment la guerre a-t-elle commencé ?
U
À SAVOIR
Qu’est-ce que
le Saint Empire ?
Il est créé en 962 lorsque Otton Ier est couronné
empereur d’un espace qui va de l’Italie à la Baltique.
La couronne impériale n’est pas héréditaire,
l’empereur est élu par des princes-électeurs.
Ceux-ci sont sept depuis la Bulle d’or de 1356 :
les archevêques de Trèves, de Cologne et de
Mayence, le comte palatin, le duc de Saxe, le
margrave de Brandebourg et le roi de Bohême.
MAISON HEINRICH HEINE – CHÂTEAU DE NEUBOURG SUR LE DANUBE
n
Il est composé de territoires aux statuts variés :
territoires immédiats (dépendant directement de
l’empereur et non d’un prince territorial
intermédiaire) ou médiats ; siégeant à la Diète*
impériale ou non. Parmi eux, les états impériaux
(Stände) sont les princes, prélats et villes d’Empire
immédiats ayant siège et voix à la Diète ;
les historiens les estiment à 300-350.
n
n Il est régi par des institutions spécifiques :
la Diète, le Conseil impérial aulique*, le Tribunal
de la Chambre impériale* et les Cercles*.
L’AUTEURE
Professeure
d’histoire moderne
à l’université de
Fribourg (Suisse),
Claire Gantet a
notamment publié
La Paix de
Westphalie, 1648.
Une histoire sociale,
xviie-xviiie siècle
(Belin, 2001),
Guerre, paix et
construction des
États, 1618-1714
(Seuil, 2003) et, avec
Christine Lebeau, Le
Saint Empire, 15001800 (Armand Colin,
2018).
La guerre commence à Prague pour des raisons institutionnelles et religieuses. En 1617, le
Habsbourg Ferdinand de Styrie est élu roi par la
diète de Bohême. Or, il est connu comme un catholique intransigeant et un partisan d’une certaine centralisation politique face à la noblesse
de Bohême néo-utraquiste1, de sensibilité protestante. Le 23 mai 1618, les états de Bohême demandent à se réunir pour se plaindre d’églises fermées ou détruites en apparente contradiction avec
la Lettre de majesté accordée en 1609 par l’empereur dont dépend la Bohême : cette Lettre accordait en efet la liberté de culte aux néo-utraquistes,
le droit de construire des églises et des écoles sur
certaines terres. Les représentants de l’empereur
Matthias Ier (1612-1619) sont alors jetés par des
représentants des états de Bohême d’une fenêtre
du château : c’est la Défenestration de Prague.
Dès 1618, les contemporains ont le sentiment
que le conflit naissant est la conséquence du
blocage institutionnel engendré par les incerti-
En 1618, les représentants
de l’empereur sont jetés
par une fenêtre du château
de Prague : la guerre
commence
tudes de la paix d’Augsbourg*. Cette
paix de compromis reconnaissait en
1555, pour la première fois, deux
confessions, comme juridiquement égales en droit dans le
Saint Empire : le catholicisme et le luthéranisme ;
si les sujets peuvent pratiquer à titre privé leur religion, ils doivent adopter
publiquement la religion
de leur prince ou émigrer.
De fait, la liberté religieuse était
concédée aux états impériaux, non
aux individus. Développée à partir des années
1580 dans un esprit virulent et au niveau international, la politisation des Églises confessionnelles conduit dans l’Empire à la formation de
blocs politico-militaires hostiles : en 1608, le
Palatinat prend la tête de l’Union protestante,
en 1609 la Bavière, celle de la Ligue catholique.
Il en résulte la paralysie de la Diète*. La guerre
serait donc liée à cette imbrication du politique
et du confessionnel que les historiens
Mort Statue de Georg Petel (Augsbourg, vers 1630,
17 cm). Cette personnifcation de la mort adresse un
memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »).
De telles images sont réactualisées lors du confit.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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34 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
1620 : la Montagne Blanche,
une bataille très médiatisée
Empire, avec lequel elle entretient des relations
féodales ambiguës. Pour les nobles du royaume
de Bohême, Ferdinand est devenu prince-électeur mais il n’a pas acquis le gouvernement de
leur territoire. La guerre de Trente Ans éclate
donc pour des raisons d’abord institutionnelles
et dynastiques, auxquelles sont grefés des facteurs confessionnels.
L
a première grande bataille, le 8 novembre 1620, sur les hauteurs de
la Montagne Blanche, non loin de Prague, est une victoire écrasante
des 28 000 soldats bavarois et impériaux sur les 21 000 soldats de
Frédéric V. Magnifée dans des processions et un ample programme iconographique, la bataille relance le débat sur la guerre : est-elle une guerre
de religion ou une guerre régionale ? Par dérision, on nomme Frédéric V
de Bohême le « roi d’un hiver » car il n’a régné qu’une saison. Il doit fuir
aux Provinces-Unies (ici, peinture de Pieter Snayers, L’Arrivée des troupes
impériales, Rome, église Santa Maria della Vittoria).
appellent depuis les années 1980 la
« confessionnalisation* ».
Dès les lendemains de la Défenestration, une
république nobiliaire se met en place en Bohême ;
le 26 août 1619, le prince-électeur calviniste
Frédéric V du Palatinat est, après d’amples hésitations, élu roi par les états de Bohême. Deux jours
plus tard, Ferdinand est lui élu empereur sous le
nom de Ferdinand II par les princes-électeurs.
Frédéric V accepte la couronne de Bohême pour
des raisons non pas confessionnelles mais dynastiques, par haine des Habsbourg.
On ne peut cependant pas réduire la guerre de
Trente Ans à de l’histoire allemande. Le confit
touche de nombreux territoires du Saint Empire
hors de l’aire proprement allemande, la Bohême
en premier lieu – sans parler des belligérants de
toute l’Europe qui vont s’afronter.
L’un de ses enjeux essentiels est la définition du corps politique singulier qu’est le Saint
Empire. En vertu de la Bulle d’or de 1356, le roi
de Bohême participe, en tant que prince-électeur,
à l’élection de l’empereur. La Bohême, toutefois,
n’est pas couverte par les institutions du Saint
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
MOT CLÉ
Diète
Composée de trois
collèges (électeurs,
princes, villes)
et convoquée par
l’empereur, elle est
l’instrument de
la rencontre de
l’empereur et des états.
Son concours est
indispensable pour
décider de la guerre
et de la paix, légiférer
et battre monnaie,
lever l’impôt d’empire.
Note
* Cf. « Mots clés ».
On peut distinguer trois phases dans la guerre de
Trente Ans.
1) L’affrontement en Bohême et dans le
Palatinat (1618-1623)
Suite à la Défenestration, les révoltés tchèques
mettent en place un contre-gouvernement de
30 directeurs, qui perçoivent des impôts, lèvent
une armée, confsquent les biens de l’Église catholique et expulsent les Jésuites, tout en cherchant
des appuis diplomatiques vers des princes allemands protestants, les Provinces-Unies (actuels
Pays-Bas) et l’Angleterre, deux puissances également protestantes. Le roi de Bohême Frédéric V
recherche notamment immédiatement l’alliance
de son beau-père, le roi Jacques Ier d’Angleterre
(cf. p. 49). Le risque est alors d’étendre la guerre
à l’échelle européenne. Les puissances contactées
font toutefois montre d’une grande prudence.
Fort de la légitimité de son élection, l’empereur
Ferdinand II, de son côté, conclut avec son cousin
et beau-frère Maximilien, duc de Bavière, le traité
de Munich, qui accorde le soutien de la Ligue catholique aux troupes impériales. L’empereur bénéfcie aussi de subsides de Madrid, où règne la
branche espagnole des Habsbourg, et de la papauté, ainsi que de l’appoint de cavaliers cosaques.
Dès l’été 1618, chaque camp se prépare à une
bataille. La prise de Plzen (en Bohême) le 21 novembre 1618 par Ernst von Mansfeld, un entrepreneur de guerre au service de la Bohême,
empêche les Impériaux de reprendre Prague.
Après une campagne épuisante lancée au début
de l’automne 1620, le 8 novembre, sur les hauteurs de la Montagne Blanche, près de Prague,
les 21 000 soldats de Frédéric V sont écrasés en
l’espace de deux heures par 28 000 soldats bavarois et impériaux. La bataille est vécue et magnifée comme une croisade.
En 1627-1628, la Bohême est déclarée
royaume Habsbourg héréditaire. Ferdinand II reconnaît, lors de la Diète de Ratisbonne en 1623,
l’annexion du Haut-Palatinat par Maximilien
de Bavière et lui promet de lui transférer la dignité électorale palatine. La guerre semble pouvoir s’arrêter là, sur la défaite de la Bohême. C’est
compter sans la logique des alliances.
2) La tentative de restauration catholique impériale et l’embrasement (1623-1635)
En 1625 se nouent de grandes alliances.
Jacques Ier d’Angleterre commence à soutenir
les protestants. Plus surprenante est l’intervention de la France catholique dans ce camp
DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/BRIDGEMAN IMAGES
Pourquoi a-t-elle duré si longtemps ?
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FLORENCE, GALERIE PAL ATINE ; SCAL A, SU CONCESSIONE MINISTERO BENI E ATTIVITÀ CULTURALI E DEL TURISMO – DRESDE, STAATLICHE KUNSTSAMMLUNGEN ; BERLIN, BPK, DIST. RMN-GP/HANS-PETER KLUT – EGER, CHEBSKÉ MUSEUM ; AKG
CHÂTEAU DE VERSAILLES, DIST. RMN-GP/IMAGE CHÂTEAU DE VERSAILLES – COPENHAGUE, ORLOGMUSEET ; DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/AKG – INNSBRUCK, COLLECTION SCHLOSS AMBRAS ; ERICH LESSING/AKG
/ 35
Surprenante sera la décision de la
France de s’engager aux côtés des
protestants : l’objectif est d’abattre la
puissance espagnole et, au-delà, des
Habsbourg
FERDINAND II
COMTE D’OLIVARES
WALLENSTEIN
Les Impériaux
Catholique intransigeant, l’empereur Ferdinand II
précipite le conflit. A la manœuvre : l’Espagnol
Olivares et le Bohémien Wallenstein.
FRÉDÉRIC V
CHRISTIAN IV
GUSTAVE II
Les protestants
Ils sont les premiers rivaux des Habsbourg.
Après Frédéric V, roi de Bohême, battu en 1620, le
roi du Danemark Christian s’engage, mais, vaincu,
signe la paix en 1629. Entre-temps, Gustave II
Adolphe de Suède est entré en guerre.
(cf. p. 46). La décision de Richelieu, qui
vient d’arriver au pouvoir (1624), tient à sa volonté d’abattre la puissance espagnole ; la France
chasse les Espagnols de la Valteline en Italie septentrionale. Christian IV de Danemark, duc de
Holstein et à ce titre prince d’Empire, s’engage,
lui, aux côtés des protestants pour accroître son
infuence sur les évêchés sécularisés de Verden,
Brême et Osnabrück. Écrasé à la bataille de
Lutteram-Barenberge, le 27 août 1626, il doit,
le 22 mai 1629, signer la paix de Lübeck avec
l’empereur : il renonce à toute acquisition, mais
sauve son pays. A Vienne comme à Madrid, on
se persuade que Dieu favorise le triomphe des
Habsbourg et la reconquête catholique.
Cette victoire contribue cependant à relancer
le confit en attisant les convoitises espagnoles et
françaises. Côté espagnol, le valido ou Premier
ministre, comte-duc d’Olivares, conçoit une
« grande vision » : amener les Hollandais, sous
suzeraineté espagnole mais en rébellion contre
Madrid depuis les années 1570, à la table des négociations et entraver le commerce balte, source
de leur richesse.
Côté français, la fn des luttes contre les protestants (avec la reddition de La Rochelle le 28 octobre 16282) libère Richelieu. Par ailleurs, la débandade de l’armée espagnole face aux Français
dans la guerre de Mantoue (1628-1631) accroît
les tensions entre Madrid et Vienne. La France a
les mains libres pour lancer l’ofensive contre les
Habsbourg qui, des Pays-Bas espagnols (actuelle
Belgique) à la Franche-Comté et au Milanais
(branche espagnole), sans parler du Saint Empire
(branche autrichienne), l’enserrent. Depuis
1624, Richelieu soutient financièrement les
Provinces-Unies. Il fait un pas supplémentaire :
le 23 janvier 1631, par le traité de Bärwalde, la
France et la Suède signent l’Accord de subsides
par lequel la première garantit à la seconde une
aide fnancière dans sa lutte contre l’empereur,
tout en lui faisant promettre de protéger la religion catholique dans les zones qu’elle serait amenée à conquérir. En 1635, la France s’engage ouvertement dans le confit. Entre-temps, le roi de
Suède Gustave II Adolphe a décidé, en 1628,
d’entrer en guerre pour des mobiles politiques et
commerciaux : contrôler la Baltique.
De son côté, Ferdinand II publie le 6 mars 1629
l’édit de Restitution : tous les territoires ecclésiastiques médiats (qui dépendent d’un prince et non
directement de l’empereur), sécularisés depuis
1552, doivent être restitués ; les prélats
MOTS CLÉS
Confessionnalisation
Ce terme utilisé par
les historiens depuis les
années 1980 renvoie
à l’évolution politique,
religieuse et sociale
de l’Europe entre la fin
des années 1520,
avec la Réforme, et le
XVIIe siècle. Chaque
confession (catholique,
luthérienne, calviniste)
affirme son identité et
s’institutionnalise dans
une Église. Certaines
principautés favorisent
simultanément
l’homogénéisation
confessionnelle.
Paix d’Augsbourg
Selon cette paix de
1555, les sujets doivent
adopter la confession de
leur prince ou émigrer ;
la liberté religieuse
est accordée aux états
impériaux, non aux
individus. L’expression
« Cujus regio, ejus
religio » (« Tel prince,
telle religion ») est
utilisée pour résumer
la paix d’Augsbourg ;
mais il s’agit d’une
formule de propagande
protestante qui ne
correspond pas à la
réalité : la mixité
religieuse existe partout
sauf dans la Bavière
catholique.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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36 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
ROYAUME D’ÉCOSSE
L’Allemagne à feu et à sang
ROYAUME
DE DANEMARK
ET DE NORVÈGE
(1625-1629)
Jutland
Mer du Nord
DUCHÉ DE SCHLESWIG
Intervention
de Christian IV
PROVINCESUNIES
ROYAUME D’ANGLETERRE
ARCHEVÊCHÉ
DE BRÊME
Brême
Verden
1625-1629
DUCHÉ DE HOLSTEIN
Lübeck
DUC
Hambourg
MECKLE
1631 Magdebourg
Osnabrück
1626 Lutteram Barenberge
Münster
Breda
Londres
Gand
PAYS-BAS
ESPAGNOLS
Cologne
HESSECASSEL
Erfurt
1635-1643
Manche
Anvers
DUCHÉ
Mayence
Kulmbach
DE
1636 Corbie
1643 Rocroi LUXEMBOURG
Wurtzbourg
Trèves
Conflit
PALATINAT
Nuremberg
franco-espagnol
Verdun 1622 Wimpfen
Ansbach
1618
-162
Metz BADENBADE1648 : Fronde à Paris
3
DUCHÉ
DURLACH
WURTEMBERG
DE LORRAINE
ROYAUME DE FRANCE
1648 Zusmarshausen
Toul
Strasbourg
Ulm
SOUABE
Campagne
d’Allemagne
de Turenne
1645-1648
FRANCHE
COMTÉ
OCÉAN
CONFÉDÉRATION
HELVÉTIQUE
CHAROLAIS
ATLANTIQUE
Innsbruck
Bâle
Genève
VALTELINE
Annecy
DUCHÉ
DE SAVOIE
ROYAUME D’ESPAGNE
200 km
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
1635-1643
Legendes Cartographie
Conflit
franco-espagnol
Roussillon
1640 : Catalogne
Mer Méditerranée
Milan
DUCHÉ DE
MILAN
TYROL
Trente
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/ 37
ROYAUME DE SUÈDE
CHRONOLOGIE
1618, 23 mai
Défenestration de
Prague.
1619, 26 août
Mer Baltique
Intervention de
Gustave Adolphe
de Suède
1630-1
632
DUCHÉ
DE PRUSSE
(dépendant
du Brandebourg)
CHÉ DE
DUCHÉ DE
POMÉRANIE
EMBOURG
1620, 8 novembre
Victoire catholique à
la Montagne Blanche.
Frédéric V mis au
ban de l’Empire.
1625, 25 juillet
PRINCIPAUTÉ
DE BRANDEBOURG
Wallenstein prend
la tête des armées
impériales.
Berlin
Wittemberg
1625-1629
Christian IV de
Danemark intervient
aux côtés des armées
protestantes.
1645-1648
1631 Breitenfeld
1632 Lützen
Dresde
SILÉSIE
PRINCIPAUTÉ
1620 Montagne Blanche
DE SAXE
1629, 6 mars
Édit de Restitution de
Ferdinand favorable
aux catholiques.
1618 : Prague
1630, 6 juillet
623
8- 1
161
1645 Jankau
Débarquement de
Gustave II Adolphe de
Suède en Allemagne.
MARGRAVIAT
DE MORAVIE
1631, 23 janvier
Interventions ROYAUME DE HONGRIE
des Impériaux
DUCHÉ
DE BAVIÈRE
Vienne
ARCHIDUCHÉ
Munich
D’AUTRICHE
Salzbourg
Limite du Saint Empire en 1618
Les possessions des Habsbourg d’Autriche
Leurs opposants
Pays protestant
Principales opérations :
des Impériaux
Venise
des opposants
Révolte :
de Bohême
Autre
Principales victoirse :
des Impériaux
ÉTATS
DE L’ÉGLISE
des opposants
Mer Adriatique
ROYAUME
DE NAPLES
Traité de subsides de
Bärwalde entre la
France et la Suède.
17 septembre Victoire
suédoise à Breitenfeld.
Les possessions des Habsbourg d’Espagne
Les alliés des Impériaux durant la guerre
Rome
28 août Élection de
Ferdinand II empereur.
1621, 22 janvier
Campagne
suédoise
ROYAUME
DE BOHÊME
Élection de Frédéric V
du Palatinat roi de
Bohême.
Zones les plus touchées
par le conflit
1632, 16 novembre
Mort de Gustave II
Adolphe à Lützen.
1635, 19 mai La
France entre en guerre.
30 mai Paix séparée
entre Jean-Georges de
Saxe et l’empereur.
1637, 23 février
Élection de
Ferdinand III.
1643 Début des
négociations de paix.
1648, 30 janvier
Paix de Münster entre
les Provinces-Unies et
l’Espagne.
24 octobre Paix
de Westphalie avec les
deux traités de Münster
et d’Osnabrück.
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38 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
La Vierge aux yeux crevés
Lors de la bataille de la Montagne Blanche (1620), un père carme a exhibé
devant le conseil de guerre puis devant les armées un ex-voto mutilé (une
Vierge aux yeux percés) par les troupes de Frédéric V lors de son entrée
à Prague (ci-contre : gravure représentant cette mutilation). Sur l’avis de
son prédicateur de cour, le calviniste Frédéric V a en effet procédé à des bris
d’images. La vue de cet ex-voto mutilé a galvanisé le conseil de guerre puis
les troupes. C’est la seule bataille réellement religieuse de la guerre.
Malgré l’usage que font les deux
camps des signes religieux, les armées
n’ont jamais été confessionnelles
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
par le soulèvement du Portugal à partir du 1er décembre 1640, puis par le renvoi d’Olivares le
17 janvier 1643. La France, où Mazarin a succédé
à Richelieu, mort le 4 décembre 1642, remporte
quelques victoires (Rocroi). Après la série de victoires suédoises en Allemagne en 1636 puis de
1645 à 1648, la politique impériale ne vise plus à
imposer ses vues, mais à éviter le pire.
Dès 1643, les belligérants entament des négociations, tout en poursuivant les opérations militaires ; ils se montrent prudents, préférant user
l’adversaire pour qu’il accepte des conditions de
négociation.
Est-ce une guerre de religion ?
La guerre de Trente Ans a souvent été présentée
comme une guerre de religion. Elle commence
à Prague par un afrontement entre protestants
et représentants d’un empereur catholique. Elle
ne manque pas, on l’a vu, d’enjeux religieux. Il
est néanmoins simplifcateur de la voir uniquement comme un afrontement entre deux blocs
confessionnels.
La Saxe électorale, berceau du luthéranisme,
n’entre en guerre qu’en 1631 aux côtés des armées protestantes ; auparavant, elle observe une
neutralité pro-impériale et, en 1635, elle se retire
en vertu de la paix séparée de Prague. Ce n’est
donc qu’entre 1631 et 1635 que s’afrontent à
l’échelle de l’Empire un camp catholique et un
camp protestant.
On a l’habitude de considérer que l’année 1635
marque le passage d’une guerre de religion vers
une guerre internationale. En fait, cette date ne
constitue pas un basculement. L’intervention
française ouverte dans la guerre en 1635 est
l’aboutissement d’un engagement de dix ans qui
ne ressortit pas à une duplicité cynique, mais à
la rivalité traditionnelle envers les Habsbourg et
à la volonté d’empêcher le rapprochement des
branches espagnole et impériale.
Michael Kaiser a récemment démontré, à
l’aide notamment d’actes d’engagement et de
correspondances militaires, que la pratique de
la guerre est dès l’origine peu religieuse. Malgré
MUNICH, BAYERISCHE STAATSBIBLIOTHEK, EINBL. VI, 66
convertis au protestantisme n’ont pas le
droit de conserver des biens ecclésiastiques médiats ; les états ecclésiastiques possèdent le même
droit d’imposer leur confession que les autres
princes d’Empire. Cette expression extrême de
l’interprétation catholique de la paix d’Augsbourg
entraîne un considérable transfert de terres en
faveur des catholiques.
L’édit de Restitution a deux conséquences majeures : le progressif engagement de la Saxe luthérienne contre l’Empire (1631-1635) et le renforcement de l’intervention du roi Gustave Adolphe
à laquelle il donne une caution religieuse. La bataille de Breitenfeld où, le 17 septembre 1631, les
troupes de Ferdinand II sont défaites, lui ouvre
une série de victoires, aussitôt magnifées comme
des signes religieux providentiels.
3) Épuisement et négociations (1635-1648)
La mort de Gustave Adolphe lors de la bataille
de Lützen le 16 novembre 1632 plonge cependant les protestants dans le désarroi. Une paix séparée entre l’empereur d’une part, la Saxe et ses
alliés allemands d’autre part, est signée à Prague
le 30 mai 1635, tandis que les Suédois, désormais
ouvertement épaulés par la France, continuent
la guerre. La paix de Prague reconnaît à la Saxe
la possession des Lusaces, à l’est, fxe les restitutions territoriales selon l’état du 6 juillet 1630 et
introduit le principe de l’amnistie. Efets de l’enlisement de la guerre, de l’épuisement des parties,
de la déstabilisation extrême issue des vagues de
peste et de recompositions religieuses, les appels
à la paix fusent.
La guerre se poursuit néanmoins, entretenue
par sa propre inertie. A l’instar des efectifs globaux, les théâtres d’opérations se restreignent,
si bien que des batailles se répètent sur les
mêmes lieux : Breitenfeld (2 novembre 1642),
Nördlingen (3 août 1645), Prague (26 juillet 1648). Les rares combats sont cependant très
meurtriers. Dans ces conditions, des mutineries
secouent les armées dès 1635. L’Espagne ne parvient pas à l’emporter sur les Provinces-Unies et
est afaiblie par la rébellion de la Catalogne (soutenue par la France) qui a éclaté au début 1640,
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/ 39
la présence de signes religieux, par exemple sur
les bannières, et de clercs parfois très infuents
(ainsi lors de la bataille de la Montagne Blanche
le 8 novembre 1620), les armées n’ont jamais été
confessionnelles.
Les princes territoriaux qui tentent de confessionnaliser leur armée se heurtent en efet à des
limites impérieuses. La pratique de la guerre
est déléguée à des entrepreneurs de guerre qui,
au titre d’un contrat privé avec leur colonel ou
leur prince, lèvent des mercenaires pour former
leur régiment. Ils recherchent avant tout des soldats expérimentés, et ont une capacité de choix
limitée sur le marché exigu des mercenaires.
Ajoutons à cela qu’une armée victorieuse ne tue
pas, en règle générale, les mercenaires adverses
faits prisonniers, mais les incorpore pour compenser ses propres pertes.
Malgré la pression relative menée par les
princes, l’homogénéisation confessionnelle n’a
pas lieu. Ainsi, l’entrepreneur de guerre Ernst
von Mansfeld, le partisan le plus sûr du calviniste
Frédéric V, est catholique ! Dans ses choix de colonels, le général impérial Wallenstein (15831634) sonde uniquement les compétences, par
calcul politique : seule une armée impériale
confessionnellement mêlée peut désamorcer les
reproches de buts de guerre agressifs. L’usure de
la guerre et l’épuisement du bassin de recrutement des mercenaires contribuent à une
DRESDE, STAATLICHE KUNSTSAMMLUNGEN ; BERLIN, BPK, DIST. RMN-GP/IMAGE BPK
Profession : mercenaire
Bagarre de soldats à la distribution du butin, tableau de Willem Cornelisz Duyster (1600-1635), Dresde, Staatliche Kunstsammlungen.
P
armi les documents qui ont contribué à renouveler
notre connaissance de la guerre de Trente Ans fgure le
journal d’un mercenaire originaire d’Anhalt-Zerbst en
Allemagne septentrionale, Peter Hagendorf. En l’espace de
vingt-cinq ans, celui-ci parcourt environ 25 000 km, de l’Italie
du Nord à la Baltique, de la Poméranie à la France du Nord,
et surtout en Allemagne méridionale. La longueur de son service confrme la transition entre les armées de mercenaires
et les armées permanentes : il est de fait un soldat de métier
et connaît une ascension dans l’armée d’infanterie. En tout,
il ne perçoit que deux fois une solde, lors de son engagement
en 1625 et lorsqu’il est rendu à la société civile en 1649. Il dé-
pend donc du butin, permis, voire encouragé par les autorités
militaires. Pour survivre, il n’hésite pas à changer de camp :
combattant dans des troupes impériales, il s’engage ensuite
auprès des Suédois puis retourne chez les Impériaux.
La guerre est une lutte incessante contre toutes sortes de
vicissitudes : ses mauvaises chaussures, les accidents. Sa
femme Anna qui le suit lui est particulièrement chère. Quand
elle meurt en couches, il épanche son chagrin et le souhait de
la rejoindre dans le ciel. Si la religiosité chrétienne du mercenaire afeure à de nombreuses reprises, s’il sait très bien
distinguer les catholiques des protestants, il ne donne néanmoins aucun indice de sa propre confession.
C. G.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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40 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
internationalisation croissante des mercenaires dans bien des armées.
Si les convictions confessionnelles jouent en fn
de compte un rôle souvent modeste, sinon inexistant, dans la composition des armées, les confits
charrient néanmoins une mémoire confessionnelle. Le religieux inscrit le devenir incertain
dans une trame qui donne sens à l’ici-bas ; tous
les princes se veulent pieux et intègrent une dimension religieuse à leurs décisions. Dans un
confit d’une durée inédite, le spirituel répond
sans doute à une demande existentielle, mais il
explique aussi l’ampleur des interrogations sur
les voies impénétrables d’un Dieu apte à permettre le déchaînement d’une telle violence.
Les aspects religieux, locaux, territoriaux et
internationaux sont donc présents dès 1618 et
jusqu’en 1648, mais leur articulation change profondément. Au début de la guerre, des clercs ont
des positions parfois très infuentes. Le conseil de
théologiens jésuites dont s’entoure Ferdinand II
– sans toutefois toujours l’écouter – n’est pas renouvelé à l’avènement de Ferdinand III (1637).
Il est de plus en plus clair que l’un des enjeux majeurs de la guerre est la stabilisation politique du
Saint Empire, c’est-à-dire la défnition d’un État
apte à supporter plusieurs confessions. C’est en
ce sens, et seulement en ce sens, que l’on peut
parler de guerre de religion.
Une révolte contre l’absolutisme
des Habsbourg ?
Premier empereur à avoir été éduqué par des
jésuites, Ferdinand II est avant même son avènement en 1619 redouté et stigmatisé par les
différentes mouvances protestantes. Maints
contemporains le dénoncent comme le partisan
d’un absolutisme relevant de la « tyrannie espagnole » à laquelle on associe la légende noire de
Les récits comme les gravures de Jacques
Callot par exemple, largement difusés,
se sont nourris d’épisodes de violence
extrême dont le souvenir s’est perpétué
l’Inquisition. Les historiens ont longtemps vu en
lui un intransigeant adepte de l’absolutisme ; son
échec aurait signé la faiblesse du Saint Empire,
incapable de se moderniser.
Cette hypothèse est cependant très dépendante
d’une tradition née des accusations des protestants. Même lors des décisions les plus risquées,
comme l’édit de Restitution (6 mars 1629), destiné à recatholiciser l’Empire, Ferdinand II s’efforce d’emprunter les voies légales. L’étude des délibérations politiques montre que l’empereur ne
prend aucune décision d’importance sans avoir
demandé au préalable un avis écrit au Conseil
impérial aulique*. A partir de 1637, son successeur Ferdinand III n’a jamais perdu
de vue l’objectif de réunifer le Saint
Empire. Il est prêt pour cela à se
raccommoder avec la Saxe ; et les
défaites militaires l’obligent à une
politique de compromis.
Lorsque les traités de Westphalie
sont signés, le crédit de l’empereur est au plus bas. La politique de recatholicisation de
Ferdinand II est encore dans
tous les esprits : en 1652,
des pasteurs d’Augsbourg
le comparent à Caligula.
Le traité le plus violent
contre les Habsbourg,
la Dissertatio de
Famine Sculpture
de Leonhard Kern, vers
1625, 20 cm (Stuttgart,
Württembergisches
Landesmuseum).
Il pourrait s’agir
d’une représentation
allégorique de la famine
ou de la bestialisation
engendrée par la guerre,
conduisant au
cannibalisme.
DANS LE TEXTE
Les maux et la désolation qui règnent dans toute la Lorraine cette
année [1632] et les suivantes rejaillirent sur l’Université et sur la
ville de Pont-à-Mousson. […] On ne voyait de tout côté qu’incendie,
meurtre et pillage, en sorte que, dès les commencements, l’agriculture
fut abandonnée, les vivres vinrent ensuite à un prix excessif et, lorsque
tout fut consommé, la famine se répandit partout. Une grande partie
des Lorrains moururent de faim […]. Il y en eut même plusieurs qui,
ne trouvant rien, mangèrent les cadavres des hommes qui avaient été
tués, ou qui étaient morts de faim ; il y en avait même qui allaient à la
chasse aux hommes comme on va à la chasse du lièvre. […] On trouva près
des portes de Metz trois têtes d’enfants enterrés dont on avait mangé les
corps. On condamna à Mirecourt au dernier supplice une femme qui
fut convaincue d’avoir tué son petit enfant et l’avoir mangé ensuite.”
P. Abram, Histoire latine manuscrite de l’Université et du collège de
Pont-à-Mousson, traduction française de Ragot, dit Murigothus, Recueil
de documents sur l’histoire de la Lorraine, Nancy, 1869, t. XIV, pp. 78-81.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
STUTTGART, WÜRTTEMBERGISCHES L ANDESMUSEUM
Cannibalisme
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/ 41
Callot Cinquième gravure de la série des Grandes Misères de la guerre de Jacques Callot : « Le pillage d’une ferme ». Les dix-huit eaux-fortes
de ce Lorrain éditées à Paris en 1633 illustrent la violence de guerre et contribuent à en difuser l’image. Le poème qui accompagne
cette gravure commente : « Voyez les beaux exploits de ces cœurs inhumains. […] L’un pour avoir de l’or invente des supplices, l’autre à mille
forfaits anime ses complices ; et tous d’un même accord commettent méchamment le vol, le rapt, le meurtre et le violement. »
Dans la fosse de Wittstock
RENNES, MUSÉE DES BEAUX-ARTS, DIST. RMN-GP/JEAN-MANUEL SALINGUE – A. GROTHE/BLDAM
L
’archéologie nous éclaire sur la violence des combats,
mais aussi sur le portrait des soldats. Le 4 octobre 1636,
à Wittstock, dans le Brandebourg, 22 000 Impériaux et
Saxons s’afrontent à 19 000 Suédois qui emportent rapidement la victoire. La plupart des 8 000 morts périssent dans
la panique de la fuite après la bataille. Le soir, le général suédois Johan Banér autorise la quête de butin et ordonne le nettoyage du champ de bataille : les simples soldats sont enterrés dans des fosses, tête-bêche en couches superposées.
Les soldats de Wittstock sont âgés en moyenne de 28 ans,
les plus jeunes ayant moins de 20 ans et le plus âgé 40 ans.
Leur taille moyenne est de 1,70 m, comme les populations civiles : l’enrôlement a accepté tous les volontaires
ou presque, indépendamment de leur âge et de leur taille.
Leur longévité depuis l’enrôlement n’est en moyenne que
de trois ans et quatre mois. Leurs os portent des signes de
scorbut (carence en vitamine C), de rachitisme (carence en
vitamine D) et plus encore de syphilis (11 soldats sur 125 en
sont atteints à un stade avancé).
Leurs dépouilles témoignent enfn de la violence des combats. De nombreux soldats ont entamé la bataille déjà blessés, voire mutilés, par des combats précédents – ainsi un
soldat déjà privé de bras droit. Malgré la précarité de la vie,
certains mercenaires ont en efet une constitution à ce point
robuste qu’ils sont allés au combat après une première blessure, tel celui atteint d’une balle de plomb dans le thorax
déjà quasiment décomposée lorsqu’il arrive à Wittstock.
Le corps d’un Écossais âgé de 21 à 24 ans – le plus grand de
la fosse avec presque 1,80 m – porte les séquelles de nombreuses maladies (infammation chronique des voies respiratoires, manque de vitamine D, infammation du périoste
Les soldats ont été enterrés, à l’issue de la bataille,
dans des fosses en couches serrées et tête-bêche.
due à de mauvaises chaussures, dégénération des articulations de la hanche et des épaules) et des blessures de la mêlée de Wittstock : il a reçu une balle de plomb au bras droit
puis un rude coup de hallebarde sur la tempe, avant d’avoir
la gorge tranchée par un poignard.
La fosse commune de Wittstock manifeste enfn la dimension européenne du conflit. Les méthodes isotopiques
permettent de retrouver l’origine géographique des mercenaires, essentiellement issus d’Écosse, de Suède, de
Finlande et de Lettonie. La fosse renferme toutefois aussi
des soldats impériaux : alliés et ennemis ont été enterrés
ensemble.
C. G.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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42 /
DOSSIER
MOTS CLÉS
Conseil impérial
aulique
Constitué d’une
trentaine de juges
nommés par l’empereur,
il est notamment
compétent sur les fiefs
d’empire et ce qui a
trait aux privilèges
impériaux.
Tribunal de la
Chambre impériale
Formé de juges
nommés pour l’essentiel
par les états d’empire,
paritairement
catholiques et
protestants,
il a compétence sur
les affaires d’atteinte
à la paix impériale,
les conflits entre états
immédiats et les
questions religieuses.
Cercles d’empire
Au nombre de dix, ces
associations régionales
exécutent, le cas
échéant par les armes,
les décisions du
Tribunal de la Chambre
impériale.
Guerre de Trente Ans
La guerre n’est pas plus violente que d’autres, mais
plus longue, et elle est perçue comme une bestialisation
de l’être humain. La sensibilité à la violence a évolué
ratione statu imperii signée de Hippolitus
a Lapide (pseudonyme pour Philipp Bogislaus
von Chemnitz), est rédigé par haine de
Ferdinand II à la fn de la guerre. La politique
est en efet fortement personnalisée, si bien que
les souverains suscitent des sentiments d’amour
ou de détestation. Or, contre toute attente, l’empereur élu en 1658 à la mort de Ferdinand III,
Léopold Ier, parvient à restaurer et glorifer le
prestige de la fonction impériale.
L’absolutisme, dans les textes allemands, est
un repoussoir polémique et vague. Dans les
faits, sans être dépourvu de pouvoirs, l’empereur ne concentre pas l’exécutif et le législatif,
et une grande importance est accordée aux deux
tribunaux d’Empire (le Tribunal de la Chambre
impériale* et le Conseil impérial aulique), partant, à la pratique et à la discussion juridiques.
A partir des années 1680 toutefois, l’absolutisme de Louis XIV fascine un certain nombre de
princes allemands, voire d’empereurs. Le Saint
Empire, lui, demeure une construction féodale
qui peu à peu se politise.
Une violence inédite ?
Il est d’usage de considérer que la guerre de
Trente Ans a correspondu à un paroxysme de la
violence de guerre en Europe. La violence, bien
sûr, fut parfois efroyable. Mais les récits usuels
appuient cette idée sur quelques documents, toujours les mêmes, qui ont bénéfcié d’une fortune
particulière : ce sont les Grandes Misères de la
guerre de Jacques Callot, une série de gravures
éditées à Paris en 1633, et Les Aventures de
Simplicius Simplicissimus publiées par Hans
Jakob Christofel von Grimmelshausen en 1669.
Il s’agit d’œuvres maîtresses, qui ont profondément marqué l’art de l’eau-forte (Callot) et le
roman allemand (Grimmelshausen). Ces deux
artistes sont partie prenante dans le confit. Le
Lorrain Jacques Callot, né en 1592, a 41 ans
lorsqu’il refuse de se mettre au service de
Louis XIII qui conquiert Nancy en septembre
1633. Il meurt deux ans plus tard. Hans Jakob
Christofel von Grimmelshausen (il a 20 ans en
1642) est soldat impérial puis secrétaire de chancellerie d’un colonel. Leurs œuvres ne sont pas
pour autant de simples témoignages.
Les images non plus ne sont pas si faciles à
interpréter. Les dix-huit eaux-fortes de Jacques
Callot culminent dans la « Distribution des récompenses » qui montre un personnage central
assis sur une sorte de trône récompenser ses fdèles, mais dénué des insignes de la souveraineté.
La guerre de Trente Ans voit, après la Réforme,
un nouveau pic de production de gravures commentées, destinées à circuler, à interpeller. Les
gravures de Hans Ulrich Franck, qui illustrent la
revanche des paysans attaqués par des soldats,
enclenchant une sorte de violence circulaire dans
laquelle l’État n’a plus de prise, sont des appels et
non des descriptions.
Ces récits et gravures se sont nourris d’épisodes de violence extrême, attestés par exemple
par la découverte de la fosse où les morts de la
bataille de Wittstock, le 4 octobre 1636, ont été
G
rimmelshausen nous dépeint dans Les
Aventures de Simplicius Simplicissimus
(1669) les tribulations d’un jeune paysan naïf entraîné malgré lui dans une guerre
dénuée d’héroïsme. Simultanément coupables et victimes, les soldats écrasent les
paysans tout en étant eux-mêmes accablés par une hiérarchie fondée sur la faveur et l’argent. On se bat sans raison ni
but de guerre, si ce n’est de piller par peur
d’être soi-même pillé. Grimmelshausen
ne se met pas au service d’un parti ; ce
qu’il dénonce, ce sont les efets de la guerre,
la peur et la précarité extrêmes qui poussent
à une cruauté inédite.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
« Les choses que j’avais vues et entendues ce même jour
occupèrent sans relâche ma réfexion ; […] mais
en ma niaiserie je ne pus rien imaginer, sinon
conclure qu’il y avait sûrement deux sortes
de gens au monde qui ne descendaient pas
du seul Adam, mais qu’il y en avait de sauvages et d’apprivoisés, comme d’autres animaux dépourvus de raison, puisqu’ils se persécutaient les uns les autres si cruellement »
(chap. xv , trad. Jean Amsler, Fayard, 1990).
Ce livre, qui tient de l’allégorie et de la satire, est en même temps une œuvre littéraire rafnée. ll a donné son nom à une revue satirique et antimilitariste allemande :
Simplicissimus, fondée en 1896.
C. G.
BERLIN, BPK, DIST. RMN-GP
Simplicissimus, petit paysan entraîné dans la guerre
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humains (cf.p. 40) : la guerre est perçue comme
une bestialisation de l’être humain.
Un désastre démographique ?
Le terrible sac de Magdebourg
STAATSBIBLIOTHEK ZU BERLIN/RUTH SCHACHT/BERLIN, BPK, DIST.RMN-GP – UNIVERSIT Y OF HOHENHEIM
Cette riche métropole commerciale sur l’Elbe devenue luthérienne, qui
compte près de 40 000 habitants, s’est alliée à Gustave Adolphe de Suède.
Le 20 mai 1631, elle est assiégée par l’armée impériale. Prise et pillée,
elle est réduite en cendres par un incendie ; le 21, elle ne compte plus que
20 000 habitants. La radicalité de la destruction frappe les contemporains :
plus de 200 feuilles volantes et 40 gravures commentées, des récits de témoins
et des correspondances relatent le fait, qui devient un enjeu politique.
enterrés (cf. p. 41). La ville de Magdebourg perd
la moitié de sa population lors du sac de 1631.
La guerre, toutefois, n’en est pas la seule responsable. Une vague de peste décime des villes
entières en 1634-1635. L’insécurité, les pillages
et la durée du confit traumatisent les populations. Trente années de guerre, c’est une durée
inouïe qui a un sens symbolique : c’est l’âge que
l’on prête au Christ à sa mort. On est hanté par la
peur que les enfants qui grandissent pour ainsi
dire sans foi ni loi ne soient pas capables de fonder un jour un ordre de paix.
Il est frappant de constater que la dénonciation
des exactions s’accompagne d’une aspiration à la
justice. Dans les armées mêmes, colonels, capitaines et simples mercenaires doivent prêter serment de respecter des articles de guerre précisant
leurs devoirs et les attributions de tribunaux militaires. Et ceux-ci ont bel et bien fonctionné. En
pleine guerre, des impôts d’Empire continuent
à être levés par les Cercles* et le Tribunal de la
Chambre impériale fonctionne, même modestement. Malmené par les combats, l’État ne sombre
pas complètement.
La guerre n’est peut-être pas plus violente que
d’autres. Elle n’est pas une guerre d’anéantissement. Mais elle est beaucoup plus longue et, par
là, dévastatrice. Et la sensibilité à la violence
évolue. En témoigne l’intense écho de récits rapportant la consommation de chair de cadavres
Le chifre des morts le plus souvent avancé est
celui d’un tiers de la population allemande disparue, un choc dont les retombées n’auraient été
surmontées qu’un siècle plus tard. On le retrouve
jusque dans les publications les plus récentes,
sans véritable démonstration.
L’impact démographique de la guerre est
en fait très difcile à établir. On dispose certes
de quelques sources fiables et comparables.
On sait que les aires les plus touchées sont le
Brandebourg au nord-est, la Silésie au nord-est
de la Bohême, une diagonale centrale (nord-estsud-ouest), le Palatinat et la Souabe. Les populations ont fui, souvent de façon temporaire, vers
des lieux moins exposés. Des décomptes fables
sont efectués à Augsbourg. Forte de 45 000 habitants avant la guerre, la ville n’en compte plus
que 17 500 à son issue, en raison notamment des
ravages de la peste.
Mais ce terrible bilan ne saurait être généralisé sans preuves. Ces sources sont inégales et
lacunaires, et le sujet est piégé par son instrumentalisation par les nazis entre 1930 et 1945.
La méfance envers tout ce qui pouvait évoquer
un « espace vital » est restée telle après 1945
que nous ne disposons guère encore aujourd’hui
sur ce sujet que de l’ouvrage de l’historien nazi
Günther Franz publié en 1940 et réédité quasiment inchangé jusqu’en 19763. Il repose sur une
collation de données éparses, sans aucun souci
méthodologique. Il faut donc avancer avec beaucoup de prudence toute donnée chifrée.
Les traités de Westphalie :
une paix exemplaire ?
GÜNTHER FRANZ
Nazi
C’est cet historien qui,
en 1940, avance le
chifre d’un tiers de la
population allemande
disparue dans le confit.
Un chifre repris depuis
sans véritables études.
La paix est négociée à partir de 1643 tandis que
les armées continuent à se battre. Il faut encore
attendre deux ans pour que se rassemblent les belligérants en Westphalie, dans deux villes, Münster
et Osnabrück, distantes de 45 km et transformées
en zones neutres. S’y retrouvent les représentants
de près de 194 principautés : les représentants de
la France, ceux de l’empereur et des états impériaux catholiques à Münster ; ceux des principautés allemandes protestantes et de la Suède avec
ses alliés à Osnabrück. La procédure même est différente : à Münster, tout se fait par écrit et passe
par les médiateurs, l’ambassadeur vénitien Alvise
Contarini et le nonce pontifcal Fabio Chigi ; à
Osnabrück, la négociation est au contraire directe
et orale. Les suspicions restent fortes, en particulier côté espagnol, face aux congrès de paix, auxquels on préfère la diplomatie privée – on y retourne d’ailleurs dans les années 1648-1656.
Le roi de France a envoyé trois représentants à Münster : Claude de Mesmes, comte
d’Avaux, un humaniste polyglotte, dévot, galant et ambitieux, qui incarne un ancien
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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DOSSIER
Guerre de Trente Ans
type d’ambassadeur ; Abel Servien, issu
de la noblesse de robe provinciale, pragmatique,
disgracieux, pénétré de mépris envers les pédants d’université mais serviteur très efcace ;
et Henri II d’Orléans, duc de Longueville, envoyé à Münster en 1645 après une brutale dispute entre d’Avaux et Servien alors que la diplomatie s’enlise, et qui est fnalement « remercié »
par Mazarin. La diplomatie est une afaire très
humaine.
Les politologues puis les hommes d’État ont,
à la suite du spécialiste des relations internationales Leo Gross (1948), présenté les traités de
Westphalie comme la naissance d’un ordre international fondé sur le concours d’États désormais souverains et égaux en droits, ordre qui aurait perduré jusqu’au regain de guerres ethniques
et religieuses au xxe siècle. Ce n’est pas si simple.
Les traités de Westphalie accordent certes aux
états d’Empire le droit de conclure entre eux et
avec des puissances étrangères des traités pour
leur conservation et sûreté réciproques. Mais il ne
s’agit pas de les transformer en États souverains,
acteurs de plein droit des relations internationales.
Ils ont obligation d’ailleurs de ne pas en user contre
l’empereur et l’Empire ni contre la paix publique,
et de respecter les obligations féodales (traité d’Osnabrück, art. VIII, § 2 ; traité de Münster, art. XIII).
Dans l’esprit des négociateurs, il s’agit d’abord
d’encourager les états d’Empire à maintenir la
Selon Leo Gross en 1948, cette paix est
la naissance d’un ordre fondé sur des
États souverains. Ce n’est pas si simple
Ce que disent les traités de paix
SUÈDE
Saint Empire en 1648
Traité de paix (date)
Gains territoriaux :
Mer Baltique
Suède
Brandebourg
Saxe
Évêché confirmé
France
à la France
Nouvel électorat et gain territorial
Rügen
Wismar
Lübeck
POMÉRANIE
(1629)
Brême
Stettin
Verden
Osnabrück BRANDEBOURG
PROVINCESBerlin
(1648)
Mer
UNIES
du Nord
Minden
Magdebourg
Münster
Halberstadt
(1648)
PAYS-BAS
SAXE
ESPAGNOLS
FRANCE
Habsbourg
d’Autriche
et d’Espagne
Territoire
nouvellement
souverain
Privilège
d’exemption
PALATINAT
Verdun RHÉNAN
Metz
Toul
SILÉSIE
BOHÊME
MORAVIE
BAVIÈRE
SUNDGAU
CONFÉDÉRATION
HELVÉTIQUE
La structure du Saint Empire
Prague (1635)
HAUTPALATINAT
AUTRICHE
TYROL
A l’issue des traités de paix, les gains territoriaux sont restés
modestes et la carte de l’Europe globalement peu modifée.
Un nouvel ordre international
La France obtient la reconnaissance ofcielle des TroisÉvêchés (Metz, Toul et Verdun) et de Pignerol (Piémont
italien), l’Alsace méridionale (dont Haguenau et Colmar).
La Suède reçoit une partie de la Poméranie et l’île de Rügen,
le port de Wismar, l’archevêché de Brême et l’évêché
de Verden comme fefs d’empire, et devient par là état
d’empire. La France et la Suède sont déclarées puissances
garantes des traités de paix, ce qui a pu leur donner par la
suite un certain droit de regard dans les afaires internes
allemandes. Les historiens français ont souvent identifé la
France comme la grande gagnante des traités de Westphalie.
Les cessions territoriales sont néanmoins modestes.
L’indépendance des Provinces-Unies est reconnue par un
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
traité à part (Münster, janvier 1648). La Confédération
helvétique, qui bénéfcie d’un statut d’exception, devient
souveraine sans être ofciellement reconnue indépendante.
Avec les traités de Westphalie, un nouvel équilibre impérial
se profle. Selon le principe du retour à la situation de 1618
et de la réparation des dommages subis, Charles-Louis de
Palatinat (1648-1680), le successeur de Frédéric V, recouvre
la dignité électorale et le Palatinat rhénan, tandis qu’une
huitième dignité électorale est créée pour la Bavière qui
garde le Haut-Palatinat. La Saxe conserve les Lusaces,
qu’elle a conquises. Le duc de Mecklembourg retrouve son
territoire et le Brandebourg reçoit les évêchés sécularisés de
Halberstadt et de Minden, une grande partie de la Poméranie
orientale et l’administration de l’archevêché de Magdebourg.
La paix religieuse
Les diférends dogmatiques sur lesquels on ne peut
s’entendre sont mis entre parenthèses, et l’on ne traite
les questions religieuses que dans leur incidence civile (les
biens ecclésiastiques). C’est en ce sens que les traités de
Westphalie sont aussi une paix de religion. Ils confrment
la paix d’Augsbourg (1555), et y intègrent les calvinistes,
au même titre que les catholiques et les luthériens.
Ils confrment les libertés résiduelles garanties en 1555 :
pratique religieuse privée, droit d’émigration. Dans les
faits, la confession du prince est largement détachée
de celle du territoire, ce qui crée de la mixité religieuse
quasiment partout (sauf en Bavière). A la Diète, pour les
matières confessionnelles, catholiques et protestants réunis
en deux « corps » peuvent délibérer séparément (itio in
partes) et parvenir à un compromis (amicabilis compositio).
La paix est proclamée « chrétienne » en ce qu’elle reconnaît
les trois grandes confessions chrétiennes et aspire à
restaurer la « confance », un terme encore fortement
religieux. Le pape la condamne seulement en 1651 pour
ne pas la mettre en danger.
C. G.
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/ 45
À SAVOIR
Macron et
l’« ordre westphalien »
ADOC-PHOTOS – STÉPHANE LEMOUTON/POOL/MAXPPP
Le 27 août 2018, le
président Emmanuel
Macron, devant
les ambassadeurs
rassemblés à l’Élysée,
évoque « la crise
de la mondialisation
capitaliste
contemporaine et
du modèle libéral
westphalien multilatéral
qui l’accompagne ».
L’expression s’est imposée. Elle est née en 1948
sous la plume de Leo Gross dans son article
« The Peace of Westphalia, 1648-1948 » (American
Society of International Law). La thèse est que
les traités de paix de Westphalie auraient établi
en Europe un ordre international formé par
des États souverains et égaux en droits.
Toutefois, en 1648, ni la Saxe ni le Brandebourg,
par exemple, qui restent sous l’autorité de
l’empereur, ne sont souverains, au contraire
des Provinces-Unies et, peu à peu, de la
Confédération helvétique. L’ordre westphalien
se met très lentement en place.
paix. Pour cela, les traités imposent une certaine
forme d’équilibre : au sein de la Diète, dont les
compétences sont précisées et élargies, la voix
de tous les états d’Empire devient égale. Avec le
droit de sufrage sur toutes les afaires concernant l’Empire, la Diète est de nouveau étroitement associée à la décision politique. Les traités
de Westphalie ne marquent pas le triomphe des
princes territoriaux pas plus qu’un éclatement irrémédiable du Saint Empire. Les corps politiques
qui forment l’Europe dite westphalienne ne sont
pas des États souverains et institutionnalisés ainsi
que le xixe siècle commence à les voir éclore.
La Suède et la France sont traditionnellement désignées comme les vainqueurs face aux
Habsbourg du Saint Empire et d’Espagne. Mais
les gains territoriaux sont limités. Plus important que les clauses internationales est pour
les contemporains le volet religieux allemand.
Les traités de Westphalie peuvent ainsi être vus
comme une paix de religion (cf. page ci-contre).
Le retour à la paix se fait d’ailleurs difficilement. Les traités de Westphalie formulent des
clauses de paix mais ne traitent pas de la démobilisation des armées. On ne croit pas vraiment en
1648 à une paix durable.
Celle-ci est fortement célébrée lorsqu’elle s’impose à tous, après la démobilisation des armées
réglée par les accords de Nuremberg en 16491650 (signés par l’empereur, la Suède, la France
et les états d’Empire), départ qui s’échelonne
Le congrès
de la paix
L’échange des actes de
paix entre l’Espagne
et les Provinces-Unies
à Münster le 30 janvier
1648, qui signe
la souveraineté de
l’ancienne dépendance
espagnole.
Notes
1. Les néo-utraquistes se
réclament du réformateur
Jan Hus et prônent la
communion sous les deux
espèces du pain et du vin.
On les appelle également
Frères de Bohême.
2. Les années 1620 sont
marquées en France de
grandes tensions
religieuses. La Rochelle
est la principale place
forte protestante qui tombe
après un an de siège.
3. G. Franz,
Der Dreissigjährige Krieg
und das deutsche Volk,
Iéna, Fischer, 1940.
jusqu’en 1654. S’expriment alors simultanément différentes cultures festives : religieuse
(chez les luthériens notamment, qui en font des
fêtes équivalentes à leurs jubilés de la Réforme),
dynastique (dans les principautés saxonnes),
civique (dans les villes d’Empire) et baroque (à
Nuremberg lors du « repas de la paix » organisé
le 25 septembre 1649 pour célébrer un accord sur
le retrait des armées).
A travers la paix, on commémore les persécutions de la guerre, qui reste durablement un
traumatisme si bien que de telles fêtes de la paix
sont parfois institutionnalisées et fêtées jusqu’au
xviiie siècle, voire jusqu’à nos jours comme à
Augsbourg. C’est au bout d’une dizaine d’années,
une fois les peurs retombées, que les traités de
Westphalie commencent à être perçus comme
une bonne paix, un rempart apte à établir une
aire pacifée au centre de l’Europe. Pour Gottfried
Wilhelm Leibniz qui, loin d’avoir été un philosophe
en chambre, a mené une carrière diplomatique auprès du prince-électeur de Mayence et de l’empereur, ce sont eux qui permettent la paix au centre
de l’Europe. Le terme de « culture » ne caractérisait
alors que l’éducation des enfants. En quête des ressources matérielles et intellectuelles aptes à surmonter le traumatisme, Leibniz lui donne notre
sens actuel : le développement intellectuel d’un
pays. La paix de Westphalie devient au xviiie siècle
un modèle politique pour certains hommes des
Lumières français critiques de l’absolutisme. Q
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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46 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
Cardinal Triple portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne, vers 1642 (Londres, National Gallery).
On le connaît comme un fin politique, avocat de la raison d’État. Au nom
de cette dernière, le cardinal a aussi su mener la guerre. En visionnaire.
Entretien avec Hervé Drévillon
L’Histoire : Comment et pourquoi
la France s’est-elle engagée dans
la guerre de Trente Ans ?
Hervé Drévillon : Jusqu’en 1635, la France n’est
pas impliquée directement dans le confit. Malgré
cela, elle mène ce que Richelieu appelle une
« guerre couverte », que l’on peut comparer, d’une
certaine façon, à la guerre froide, avec des opérations militaires ponctuelles, des alliances, des
aides indirectes. La France entre ouvertement
en guerre en 1635, prenant prétexte de l’occupation par les Espagnols de Trèves, dont l’archevêque est un allié de la France. Mais les raisons
sont bien sûr plus profondes, et d’abord géopolitiques : le roi d’Espagne, qui règne sur l’ensemble
de la péninsule Ibérique (Portugal compris à
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
l’époque), est aussi duc de Milan, roi de Naples,
le souverain de la Franche-Comté, des Pays-Bas
espagnols (c’est-à-dire l’actuelle Belgique) ; la
France est donc encerclée par l’Espagne. De plus,
le duché de Savoie et celui de Lorraine sont des
alliés traditionnels de cette dernière. L’Espagne
est aussi une grande puissance coloniale. Elle a
en outre une solidarité familiale avec l’empereur
du Saint Empire, un Habsbourg, également aux
frontières de la France.
Richelieu estime que la France ne sera jamais
en paix tant qu’elle sera sous le coup de cette menace de l’Espagne, son grand adversaire depuis
plus d’un siècle. Il redoute particulièrement la faiblesse de la frontière au nord, avec les Flandres,
frontière extrêmement difcile à défendre parce
LONDRES, THE NATIONAL GALLERY, DIST. RMN-GP/NATIONAL GALLERY PHOTOGRAPHIC DEPARTMENT
« Richelieu a été
un grand stratège »
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qu’elle traverse des plaines ouvertes sans aucun obstacle naturel. C’est ce que la France va
expérimenter très vite : dès sa première année
de guerre, en 1636, les troupes espagnoles pénètrent en France, avancent jusqu’à Corbie et menacent même Paris.
S’ajoutent à ces raisons des motifs intérieurs : la
France est dans une situation instable ; depuis les
guerres de Religion qui se sont terminées en 1598
par l’édit de Nantes, le retour à la paix s’est fait
de façon chaotique, n’empêchant pas des révoltes
protestantes mais aussi des rébellions nobiliaires.
Selon moi, Richelieu fait alors le calcul de susciter
une sorte d’union nationale (j’utilise ici à dessein
une expression anachronique) contre un ennemi
étranger pour surmonter les divisions internes.
Richelieu a-t-il un rôle essentiel dans
cette entrée en guerre ?
Richelieu est depuis 1624 le principal ministre de
Louis XIII. Les grandes infexions politiques lui
reviennent. En particulier l’attitude à l’égard des
protestants. En 1629, les guerres contre les protestants se terminent avec leur défaite militaire et
l’édit d’Alès. Le « parti dévot », favorable à une lutte
à mort contre eux, refuse cette paix dont Richelieu,
bien que cardinal et catholique convaincu, est l’un
des artisans. Pour Richelieu, la conversion des protestants ne se fera pas de force (« l’homme ayant été
fait raisonnable, il ne doit rien faire que par raison »,
écrit-il dans son testament politique), mais par la
persuasion, par une entreprise de reconquête spirituelle, et cette entreprise ne peut être menée que
dans un contexte de paix civile.
Richelieu se présente comme un partisan de ce
qu’on appelle déjà à l’époque la « raison d’État ».
Il ne s’agit pas de la négation du fait religieux, je
le cite : « Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États » ; un roi doit gouverner avec
comme objectif le règne de Dieu. Mais son action
doit être, elle, strictement politique. Richelieu
distingue la fn et les moyens. Donc si la raison
d’État commande de faire alliance avec des protestants, il faut le faire. Et combattre l’Espagne catholique qui, de multiples façons, intervient dans
les afaires politiques de la France, notamment en
soutenant le parti dévot.
Ce positionnement politique ne se fait pas sans
remous. En 1630 éclate la crise politique restée
sous le nom de « journée des dupes » : on pense
que Richelieu va être congédié par Louis XIII,
L’AUTEUR
Professeur d’histoire
à l’université Paris-I,
directeur de l’Institut
des études sur la
guerre et la paix,
Hervé Drévillon
vient de diriger, avec
Olivier Wieviorka,
l’Histoire militaire
de la France
(Perrin, 2018).
que celui-ci va se rapprocher de sa mère Marie
de Médicis. Au cours de ce jeu d’infuences et d’intrigues les masques tombent, les adversaires de
Richelieu se dévoilent et, au terme de cette journée, Louis XIII maintient sa confance à Richelieu.
Ce dernier en profte pour chasser de son entourage et de son Conseil les dévots, notamment le
garde des Sceaux Michel de Marillac, qui étaient
favorables à l’alliance avec l’Espagne.
Cet épisode montre qu’il est impossible de distinguer les enjeux intérieurs et extérieurs ; tout
est lié. Ainsi, en s’engageant dans la guerre, le roi
va par exemple renoncer à toutes les idées de réforme qui avaient été envisagées. Car la guerre,
ça coûte cher. Même s’il est difcile d’évaluer le
budget de la monarchie à cette époque, on estime
que sous Louis XIV la guerre représente entre 75
et 90 % du budget de l’État !
L’impôt est un problème fondamental. Lorsque
la guerre est déclarée, il faut trouver des ressources « extraordinaires ». La capacité à mobiliser ces ressources humaines et fnancières met en
jeu le pouvoir absolu du roi. La guerre, c’est l’absolutisme, c’est recourir à des mesures « extraordinaires » sur les plans administratif, fnancier ou
judiciaire ; au nom de la nécessité, agir contre les
lois, contre les règles. Dans le cas présent, pour fnancer la guerre, le roi va augmenter les impôts,
emprunter et vendre des ofces.
Quels sont les moyens militaires
engagés ?
Le roi, lorsqu’il entre en guerre, distribue des
commissions : il donne à un gentilhomme la
« commission » de lever un régiment au nom du
roi. A la fn du confit, les commissions sont supprimées et ceux qui ont servi sont renvoyés chez
eux ; l’armée n’est pas permanente. Il n’y a qu’un
noyau de soldats professionnels : quelques régiments et les troupes de la maison du roi, parmi
lesquelles les fameux mousquetaires. Au milieu
du xviie siècle, l’armée permanente représente
environ 20 000 hommes seulement.
Louis XIII et Richelieu disposent en 1635 d’une
armée de près de 100 000 hommes, on voit l’ampleur de ces commissions. Richelieu voudrait en
diminuer l’importance, d’autant que ce sont des
nobles qui les reçoivent et acquièrent un pouvoir
militaire. Or le cardinal a engagé Louis XIII à « rabaisser l’orgueil des grands », à ses yeux fauteurs
de troubles, voire de guerres civiles. Pour
À SAVOIR
Les principales batailles
Brisach, 1638
Rocroi, 1643
Victoire des Espagnols
à 120 km de Paris. Ils
sont victorieux à SaintJean-de-Luz, conservent
Mayence et Dole.
Victoire des Français
qui leur ouvre les
portes de l’Allemagne
et coupe la « route
espagnole ».
Victoire du duc
d’Enghien (le Grand
Condé) contre les tercios.
Le duc pénètre dans les
Pays-Bas espagnols.
Fribourg-enBrisgau, 1644
Victoire de Turenne ;
les Français deviennent
maîtres de la vallée du
Rhin.
Lens, 1648
Dernière grande
bataille de la guerre ;
le Grand Condé y
défait sévèrement
les Espagnols.
DR
Corbie, 1636
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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DOSSIER
Guerre de Trente Ans
éviter cela, Richelieu conseille à Louis XIII
de faire appel à des mercenaires qui ne risquent pas
de se retourner contre lui. Il engage ainsi l’armée
vers la professionnalisation. Pendant la guerre de
Trente Ans, les troupes étrangères représentent
environ un quart des efectifs de l’armée française.
Par exemple, le roi signe un contrat avec l’entrepreneur de guerre Bernard de Saxe-Weimar qui
lui fournit une armée entière (12 000 fantassins et
6 000 cavaliers). Les termes du contrat sont comparables à un traité international : les deux parties
négocient quasiment de puissance à puissance.
Pour Richelieu, l’armée est un instrument au
service de l’État, neutre, efcace, sans dimension idéologique. Le cardinal a cherché à mettre
en place un État fscal et administratif, une armée
professionnelle, payée par l’impôt. Il est l’inventeur d’une forme d’État militaro-fscal (le concept
a été développé par des historiens britanniques
pour désigner la monarchie anglaise à partir de
1688). A travers ses mémoires présentés au roi et
son testament politique, on peut saisir sa vision,
d’une très grande cohérence politique et idéologique : quand un roi a des ambitions, il doit se doter des outils appropriés pour les accomplir. Pour
qu’une armée soit efcace, il faut qu’elle soit bien
entretenue, bien nourrie : « Il se trouve en l’histoire
beaucoup plus d’armées péries faute de pain et de
police que par l’efort des armes ennemies », écrit-il.
C’est un visionnaire : le premier il comprend que
l’armée est l’outil de l’État.
Malgré tout, le roi recourt au sentiment national quand, en 1636, les Espagnols prennent
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Victoire
François-Joseph Heim
peint, en 1834,
le duc d’Enghien (le
futur Grand Condé)
donnant l’ordre d’arrêter
les combats face aux
Espagnols qui se rendent
lors de la bataille de
Rocroi le 19 mai 1643
(château de Versailles).
MARILLAC
Dévot Il est garde des
Sceaux en 1626. Chef du
parti dévot, il est écarté
par Richelieu après la
« journée des dupes ».
Corbie ; il espère un sursaut de défense, lançant
un appel à la mobilisation de toutes les communautés du royaume, villes et métiers étant exhortés à fournir des soldats.
Peut-on dire que Richelieu est
un bon chef de guerre ?
Il faut s’entendre sur la notion de chef de guerre.
Richelieu n’a pas d’action directe sur la conduite
des opérations. Mais c’est lui qui décide de la
stratégie : il défnit les objectifs principaux. Sur
ce plan, je dirais que Richelieu est sans doute un
des plus grands chefs de guerre que la France ait
connus. Parce qu’il a compris qu’il faut développer une politique militaire à la hauteur des ambitions stratégiques.
Par exemple, il a eu une action décisive dans la
naissance d’une marine de guerre. Il sait que ce qui
fait d’abord la puissance de l’Espagne c’est la possession de ses colonies américaines d’où viennent
de l’or et de l’argent en quantité. Couper cette
route sur mer peut être crucial. De plus, en menant la guerre sur mer, il peut empêcher la marine
espagnole de venir en soutien logistique aux forces
terrestres. Or les troupes espagnoles combattent
souvent loin de leur base ; ce qui leur pose bien
sûr de graves problèmes logistiques. Quand elles
se rendent en Hollande, elles se regroupent dans le
royaume de Naples, remontent toute l’Italie et parcourent l’Europe. C’est ce qu’on appelle la « route
espagnole ». Quand l’armée traverse des villages
et multiplie tout d’un coup la population par cinq
ou dix, comment fait-on pour la nourrir ? D’autant
RMN-GP (CHÂTEAU DE VERSAILLES)/IMAGE RMN-GP – CHÂTEAU DE VERSAILLES, DIST. RMN-GP/IMAGE CHÂTEAU DE VERSAILLES
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qu’on est dans un contexte de crise économique,
de crise climatique (c’est le « petit âge glaciaire »).
Les paysans peinent à se nourrir eux-mêmes.
La France s’allie de plus avec des grandes puissances maritimes, l’Angleterre et les ProvincesUnies. Elle remporte sur mer les batailles des îles
de Lérins en 1637 et de Guéthary en 1638. De
fait, l’Espagne qui, au xvie siècle, était la grande
puissance sur mer, mais dont l’Invincible Armada
avait déjà été battue par l’Angleterre en 1588,
perd le contrôle d’abord de la Méditerranée, puis
de l’Atlantique. C’est un premier élément à mettre
au crédit de Richelieu.
Autre vision stratégique visionnaire : désarmer
les villes à l’intérieur du royaume (c’est-à-dire en
abattre les fortifcations) et reporter la défense
sur les frontières – ce que Vauban expérimentera vraiment avec la politique du « pré carré ».
Richelieu l’exprime dès 1626 dans un mémoire
remis au roi. Il s’agit d’empêcher toute guerre
civile, toute force militaire retranchée dans des
forteresses ; mais, en retour, pour protéger le
royaume, il faut que les frontières soient parfaitement délimitées et bien défendues. Richelieu
voudrait dessiner face à l’Espagne une frontière
stable et linéaire : faire des Pyrénées une frontière ; supprimer les « enclaves » espagnoles
À SAVOIR
Et les Anglais ?
Le roi d’Angleterre Jacques Ier est appelé par son
gendre, le roi de Bohême Frédéric V, comme par le
Parlement anticatholique, à s’engager dans le
conflit. Mais il recherche avant tout la paix (il a
conclu une alliance avec l’Espagne en 1604). Son
successeur Charles Ier entre, lui, en guerre contre
l’Espagne en 1625. C’est un échec : ses troupes sont
anéanties et le Parlement ne lui accorde pas les
moyens financiers suffisants. Il doit, dès 1630,
conclure la paix.
JACQUES I er
CAEN, MUSÉE DES BEAUX-ARTS ; LEEMAGE – PARIS, BN ; LEEMAGE
Richelieu met en place un État fiscal
et administratif ainsi qu’une armée
professionnelle, payée par l’impôt. Il
invente une forme d’État militaro-fiscal
Faire face à ses ennemis
Cette gravure (v. 1637-1638) de Jean Ganière est une allégorie à la gloire du
cardinal de Richelieu. Pour symboliser son combat contre l’Autriche et l’Espagne,
il fait ici face à un aigle (le Saint Empire) et à un lion (l’Espagne). Les chenilles
qu’il ôte de la fleur de lis (la France) représentent ses ennemis à l’intérieur de
la France même (le parti dévot).
qui peuvent menacer la France, par exemple la
Franche-Comté ; consolider la frontière septentrionale. Richelieu est le premier à envisager une
stratégie de défense qui soit territoriale. Mais il va
lui manquer les moyens fnanciers et politiques
pour mettre cette vision en application.
La qualité de chef de guerre de Richelieu se
mesure enfn, bien sûr, aux résultats. Or l’armée
espagnole est vaincue à Rocroi en 1643. La victoire arrête l’armée espagnole. L’efet est considérable car les régiments espagnols, les tercios,
étaient redoutés. Richelieu, qui vient de mourir,
est privé de la victoire, la première remportée
par les Français sur les tercios, en rase campagne,
dans une bataille majeure. Surtout la France fait
partie des vainqueurs en 1648 (cf. p. 44).
Les traités de Westphalie ne mettent cependant
pas fn à la rivalité avec l’Espagne. La guerre ne se
termine entre les deux royaumes qu’en 1659 avec
le traité des Pyrénées, qui fxe la frontière sur la
chaîne de montagnes. Il y aura d’autres confits
entre les deux pays, la guerre de Dévolution en
1667-1668, la guerre de Hollande en 1672-1678.
Au bout du compte, la France aura gagné l’Artois, le Roussillon, la Franche-Comté, des villes
comme Lille et des territoires en Alsace. La guerre
de Trente Ans s’est doublée pour la France d’un
long confit avec l’Espagne.
En 1648, avec les traités de Westphalie, la position d’« hyperpuissance » de l’Espagne en Europe
est entamée tandis que le rôle de la France s’affrme. Ainsi, c’est elle, avec la Suède, qui, à l’issue
des traités, reçoit la mission d’en garantir l’application. La France a réussi à développer une politique internationale qui transcende le facteur religieux, s’alliant avec les pays protestants bien que
catholique. En 1648, sa puissance diplomaticomilitaire s’est manifestée avec éclat. Mais elle n’est
pas encore capable de faire beaucoup plus que
de défendre son territoire. C’est avec Louis XIV
que sa position deviendra hégémonique, que sa
puissance militaire constituera un fait majeur en
Europe. La victoire de la France dans la guerre de
Trente Ans a mis du temps à produire ses efets. En
matière d’équilibre géopolitique, ce confit n’en
représente pas moins un tournant. Q
(Propos recueillis par L’Histoire.)
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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50 /
DOSSIER
Guerre de Trente Ans
« Cette guerre
aide à comprendre
le monde actuel »
Quoi de commun entre les confits actuels et la guerre de Trente Ans ? Plus
qu’on ne le croit peut-être. C’est l’hypothèse du politologue Herfried Münkler,
qui tente de tirer pour aujourd’hui les leçons de la paix de Westphalie.
En guerre ? Ce grafti à Sanaa en 2014 dénonce les frappes américaines de drones au Yémen. La fn d’un « ordre westphalien » où
les guerres étaient ofciellement déclarées entre États ?
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
KHALED ABDULL AH/REUTERS
Entretien avec Herfried Münkler
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Traumatisme Le souvenir des violences a durablement marqué l’Allemagne. Ici le sac de Magdebourg inspire le peintre Eduard Steinbrück
NATIONALGALERIE, SMB/BERLIN, BPK, DIST.RMN-GP – SASCHA STEINBACH/EPA/NEWSCOM/MAXPPP
au milieu du xixe siècle (Berlin, Alte Nationalgalerie).
L’Histoire : Vous titrez votre dernier
ouvrage La Guerre de Trente Ans.
Catastrophe européenne, traumatisme
allemand. En quoi peut-on parler d’un
traumatisme ?
Herfried Münkler : Cette guerre a peut-être
coûté la vie à un tiers de la population du Saint
Empire romain germanique d’alors. Les guerres
mondiales qui ont suivi, celles du xxe siècle en
particulier, ont certes en chiffres absolus fait
plus de victimes. Mais, en chifres relatifs, elles
n’atteignent pas des pertes aussi importantes.
Cela peut déjà donner une idée de la manière
dont cette guerre a traumatisé les gens. Il faut
cependant préciser qu’en 1648 ce n’était pas un
traumatisme « des Allemands » (en tant que nation). La guerre a traumatisé les populations de
la Silésie, de la Poméranie, de la Bavière, etc. Il
n’existe pas encore au xviie siècle de conscience
allemande. Lorsque Andreas Gryphius rédige son
sonnet Tränen des Vaterlandes (« Larmes de la patrie ») en 1636, la patrie renvoie à sa région natale, la Silésie, et non à l’Allemagne.
L’idée d’un traumatisme allemand est en fait
apparue bien plus tard, à travers l’écriture de
l’histoire. Je dirais que le premier à la formuler est
Friedrich von Schiller, lorsqu’il décide en 1792 de
rédiger le récit de la guerre de Trente Ans pour ce
qu’on appelait un Damenkalender, un almanach
destiné aux femmes. Nous sommes au moment
où la France révolutionnaire vient d’entrer en
guerre contre l’Autriche. Il reprendra ce thème
plus tard, mais en tant que dramaturge cette fois,
L’AUTEUR
Professeur de
sciences politiques
à l’université
Humboldt de Berlin,
Herfried Münkler a
récemment publié
Der Dreissigjährige
Krieg. Europäische
Katrastrophe,
deutsches Trauma,
1618-1648
(« La guerre
de Trente Ans.
Catastrophe
européenne,
traumatisme
allemand, 16181648 », Rowohlt,
2017).
dans la célèbre trilogie Wallenstein, du nom du
chef des troupes impériales.
Cette idée du traumatisme s’impose un siècle
plus tard avec un autre livre, bien oublié aujourd’hui, mais que tous les foyers d’Allemagne
possédaient à la fn du xixe siècle, les Bilder aus
der deutschen Vergangenheit (« Tableaux du passé
allemand ») de Gustav Freytag, publié dans les
années 1860. Il y a cinq tomes, dont un qui s’intitule Du siècle de la Grande Guerre (1660-1700).
Ce qui intéresse Freytag, ce n’est pas l’histoire
du confit, mais ses conséquences. C’est-à-dire
l’anéantissement de la population, les pertes humaines, les paysages en friche, les villages fantômes, les villes devenues trop grandes pour les
survivants… Selon lui, la guerre ramène la population et les territoires deux cent cinquante ans en
arrière, d’un point de vue économique, culturel
ou politique. Ce livre a été un choc.
En 1890, Helmuth von Moltke, qui a commencé sa carrière militaire avec la guerre francoprussienne de 1870 pour l’unité de l’Allemagne,
prononce un discours au Reichstag dans lequel
il compare les guerres du présent à la guerre de
Sept Ans et à celle de Trente Ans. A ses yeux, si
un nouveau confit devait éclater, ce ne serait pas
une guerre courte terminée par une bataille décisive, mais, comme au xviie siècle, une guerre
d’usure, une guerre d’épuisement. Désormais, la
guerre de Trente Ans devient une référence de la
classe militaire et politique.
Il se sert encore de cet exemple lorsqu’il succède
en 1906 à Alfred von Schliefen à la tête de
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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DOSSIER
Guerre de Trente Ans
l’état-major général. S’il doit y avoir de nouveau une guerre pour la domination en Europe, il
ne faut pas faire les mêmes erreurs : elle ne doit
pas se dérouler sur le sol allemand et ce devra être
une guerre rapide. Il adapte à partir de cela le célèbre plan « Schliefen », qui sera mis en application au début de la guerre en août 1914 : l’Allemagne lance l’attaque contre la France. On peut en
déduire que la stratégie ofensive choisie en 1914
par l’état-major allemand est une conséquence
du traumatisme de la guerre de Trente Ans. Les
Allemands croient en avoir appris quelque chose.
L’idée d’éloigner les combats d’Allemagne a été
parfois mise en œuvre durant la guerre de Trente
Ans : ce n’est pas une guerre allemande, mais
une guerre européenne. En 1629, Wallenstein
envoie une armée impériale assez nombreuse en
Pologne pour retenir Gustave Adolphe de Suède
là-bas, et éviter qu’il intervienne en Allemagne.
En 1636, les troupes espagnoles prennent la ville
française de Corbie en Artois et la cavalerie du général Jean de Werth va jusqu’à Compiègne.
Quoi qu’il en soit, la prétendue leçon de la
guerre de Trente Ans n’a pas empêché la défaite
de 1918.
Et aujourd’hui, comment cette guerre
est-elle considérée ?
La guerre de Trente Ans a largement disparu de la
mémoire collective des Allemands. Dans les années 1943-1945, après Stalingrad et avec le début de la guerre aérienne menée par les Alliés,
on trouve dans les discours de Goebbels ou de
Speer la description d’une guerre pire que la
guerre de Trente Ans. Cette idée est également
exprimée dans les journaux que tiennent des
Stratégie
Au début du xxe siècle,
le maréchal Helmuth
von Moltke (ici devant
Paris en 1870),
s’inquiète de
l’éventualité d’une
nouvelle guerre de
Trente Ans dans l’avenir :
un confit long et
se déroulant sur le
territoire allemand.
DANS LE TEXTE
Schiller : la trahison
de Wallenstein
La trilogie de Schiller (ci-contre, par
G. von Kügelgen, 1808) relate comment le général des armées impériales
s’est allié avec la Suède contre l’empereur pour le contraindre à la paix.
Wallenstein : Il ne sera pas dit
de moi que j’ai/ Démembré
l’Allemagne et l’ai vendue/ A l’étranger
pour me tailler ma part./ Je veux que
l’Empire respecte en moi son protecteur,/ Le
prince d’Empire que je suis veut s’asseoir/ Dignement auprès des princes
impériaux./ Je ne soufrirai pas qu’un État étranger/ Prenne pied dans
l’Empire,/ Les Goths moins que tout autre, ces crève-misère/ Qui lorgnent
de leurs regards avides et envieux/ Les biens de notre belle Allemagne./ Je
veux qu’ils m’aident dans mes projets/ Sans rien avoir à se mettre sous
la dent.”
F. von Schiller, Wallenstein,[1799], L’Arche, 2005, trad. G. Darras, pp. 86-87.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
gens ordinaires. D’une certaine manière, le souvenir de 1618-1648 est remplacé par un nouveau traumatisme ; la guerre de Trente Ans a
perdu son rôle central dans la mémoire collective des Allemands depuis la Seconde Guerre
mondiale. Elle est moins représentée, moins étudiée, voire pas du tout, si l’on met à part les travaux d’historiens comme Axel Gotthard, Hans
Medick, Johannes Burkhardt. Certains personnages comme Gustave Adolphe ou Wallenstein
suscitent de l’intérêt, mais la guerre, dans son ensemble, reste largement ignorée du public. C’est
un événement très lointain.
On a essayé pendant longtemps d’inscrire la
paix de Westphalie dans une histoire positive.
On a dit qu’elle représentait presque une ébauche
du début de l’Union européenne. Ce qui est, bien
sûr, fondamentalement faux. On peut, selon
moi, apprendre de la guerre de Trente Ans justement parce qu’il y a une grande distance avec
l’événement.
La guerre de Trente Ans est-elle
commémorée ?
Pour les 400 ans du début de la guerre, quelques
colloques se sont tenus et des flms sont sortis,
à commencer par des docufctions difusés sur
Arte (cf. p. 55). A Münster et Osnabrück, dans les
villes où les traités de Westphalie ont été signés, il
y a dans les hôtels de ville des vestiges de l’événement. Mais les gens n’ont pas d’idée de ce qu’il s’y
est passé. Ce sont des lieux de mémoire lointains.
Occupe-t-elle une place importante dans
l’enseignement ?
Je ne crois pas malheureusement que, dans les
cours d’histoire, la guerre de Trente Ans joue un
grand rôle. J’ai passé le bac (Abitur) en 1970 et,
à l’époque, elle apparaissait à travers les cours
de littérature, en particulier dans la lecture du
Wallenstein de Schiller et de Mère Courage et ses
enfants de Brecht (pièce écrite en 1939), d’ailleurs sous-titrée Chronique de la guerre de Trente
Ans. On ne peut pas faire autrement, quand on
KIEL, KUNSTHALLE ; AKG – FRANCFORT, FREIES DT. HOCHSTIFT ; AKG
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« Avec le système dit westphalien, c’est un
ordre binaire qui s’installe. Il n’y a que
deux situations possibles : soit la guerre,
soit la paix, pas d’état intermédiaire »
a lu Mère Courage, au-delà de l’interprétation
marxiste de la guerre de Brecht, que de parler un
peu de la guerre de Trente Ans et d’avoir quelques
connaissances dessus. Mais, je le répète, c’est aujourd’hui une histoire largement oubliée.
WILLI SAEGER/ BERLIN, BPK, DIST. RMN-GP
Et vous, pourquoi vous y êtes-vous
intéressé ?
En tant que politologue, ce qui m’a intéressé, c’est
que, je crois, les guerres du présent, par bien des
aspects, ressemblent bien plus à la guerre de
Trente Ans qu’aux guerres ultérieures. On apprend beaucoup sur nous, sur les enjeux et les défs de notre temps en étudiant ce confit reculé.
C’est ce que la lauréate du prix Pulitzer Barbara
Tuchman appelle regarder dans « un lointain miroir ». On regarderait dans la guerre de Trente
Ans comme dans un miroir pour s’observer, et
on y verrait mieux que dans un miroir immédiat.
En quoi la guerre de Trente Ans
nous aide-t-elle à comprendre les
situations contemporaines ?
L’ordre qu’on a pris l’habitude d’appeler westphalien en Europe (cf. p. 32) a imposé, à partir de la
fn du xviie siècle, sa logique. Nouvel ordre politique, qui consiste en principe à instituer le concept
de frontière : les États y sont souverains à l’intérieur. C’est inédit car durant le confit le principe
de souveraineté ne s’appliquait pas aux hommes.
L’empereur ne disait pas qu’il menait une guerre
contre une entité, mais plutôt qu’il combattait des
sujets rebelles, lesquels clamaient résister contre
des injustices et user d’un droit de résistance. Leur
usage de la violence est une application de ce droit,
ou une demande de retour à l’ordre.
Avec le système « westphalien », c’est un ordre
binaire qui s’installe. Il n’y a que deux situations
possibles (« tertium non datur, « le tiers est exclu ») : soit la guerre, soit la paix, pas d’état intermédiaire. On peut passer de la guerre à la paix,
et l’inverse ; et le passage est acté par des déclarations de guerre et de paix : des actes légaux.
Je crois que cet état des choses est venu à sa
fin, et qu’une claire distinction binaire « soit,
soit » n’est plus. A travers la guerre des drones,
les Américains frappent au Pakistan, en Somalie,
au Yémen, alors qu’ils n’ont pas déclaré la guerre
à ces pays. A l’inverse, le terrorisme est un déf
dont les pays victimes ne savent pas s’ils doivent
choisir le prisme de la guerre ou celui de la criminalité pour réagir. En 2015, après les attentats qui ont fait une centaine de morts à Paris,
le président Hollande a délibérément employé
le terme de « guerre », une guerre unilatérale et
jamais déclarée. Des représailles militaires, des
frappes sont menées en Syrie, alors que le problème, pour les villes européennes, c’est le terrorisme qui peut frapper n’importe où. Dans ce cas
aussi c’est une situation où l’on ne sait pas exactement si la population connaît un état de paix
ou de guerre.
Vous avez comparé la guerre de Trente
Ans avec les confits actuels au MoyenOrient. Pourriez-vous préciser ?
La guerre de Trente Ans, comme les confits du
Moyen-Orient, est faite d’un empilement de plusieurs confits. D’abord, c’est un confit constitutionnel : comment le Saint Empire doit-il fonctionner, selon quelles institutions ? Dans ce sens,
la guerre de Trente Ans se situe dans le contexte
des révolutions européennes du xviie siècle, qui
commencent dans les Provinces-Unies et
DANS LE TEXTE
Brecht :
« La guerre nourrit mieux les gens »
Mère Courage et ses enfants, représenté ici au Berliner Ensemble en 1949 dans
une mise en scène de l’auteur. Pour Brecht, la guerre de Trente Ans est « l’une
des premières guerres gigantesques que le capitalisme a attirées sur l’Europe ».
Mère Courage : Vous n’arriverez pas à me dégoûter de la guerre. On
dit qu’elle détruit les faibles, mais fchus, ils le sont aussi pendant la
paix. Seulement, la guerre nourrit mieux les gens. Elle chante : Si elle est
trop forte pour toi,/ Tu ne verras pas la victoire./ La guerre c’est que des
afaires/ Avec du plomb, pas du fromage./ […] Beaucoup voudraient avoir
beaucoup/ De ce qui n’est pas pour beaucoup,/ Malins, se creuser un refuge/ Et ne creusent que tôt leur tombe./ J’en ai vu beaucoup s’échiner/
Dans leur hâte vers cette tombe…/ Quand on y vit, on se demande/ Pourquoi on s’est dépêché.”
B. Brecht, Mère Courage et ses enfants, [1939], trad. Guillevic, L’Arche, 1983, p. 74.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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DOSSIER
Guerre de Trente Ans
Une mémoire européenne
Croatie
Suède
Le « jour de la cravate » célébré
depuis 2008 le 18 octobre,
rappelle l’origine croate de
la cravate (qui en tire son
étymologie) : c’est au cours de
la guerre de Trente Ans, alors que
des mercenaires croates, cavaliers
renommés, avaient été recrutés
dans les armées impériales,
que cette bande d’étofe
qu’ils portaient autour du cou
a fait sensation en France
(ci-dessus : la statue du roi
Tomislav le Jour de la cravate
à Zagreb, en 2018).
Le 6 novembre est célébrée la
« journée de Gustave Adolphe »,
qui commémore la mort du roi de
Suède lors de la bataille de Lützen
(1632). Le drapeau national et les
pâtisseries à l’efgie du souverain
sont à l’honneur.
République tchèque
La bataille de la Montagne
Blanche est commémorée
chaque année à la mi-septembre
par le biais d’une reconstitution
du combat entre catholiques et
protestants.
qui se prolongent avec les révolutions anglaises de 1640 et de 1688. Partout, au xviie siècle,
on demande un nouveau partage des pouvoirs.
La deuxième dimension est celle de guerre de
religion. Ceux qui se battent les uns contre les
autres sont généralement des insurgés protestants contre des catholiques. Mais il est faux de
croire que cette guerre a été fondamentalement
une guerre de religion (cf. p. 32). Richelieu, cardinal de l’Église romaine catholique, intervient
du côté des protestants, pour ne prendre que cet
exemple. Il ne fait pas cela par grande sympathie pour les protestants, mais plutôt parce que
le confit n’est pas pour lui essentiellement religieux : il concerne la domination en Europe.
Apparaît là le troisième aspect du confit : pour
les Français, il s’agit de détruire la suprématie de
la maison des Habsbourg, les deux branches,
celle de Madrid qui a les ressources, l’argent et
les troupes, et celle de Vienne, qui a la légitimité
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
de la domination sur les habitants de l’Empire.
On peut dire alors aussi que la guerre de Trente
Ans est un confit pour l’hégémonie en Europe.
Il y a une quatrième dimension, c’est la volonté,
plus classique, qu’ont certains acteurs, comme
Maximilien de Bavière ou Jean-Georges de Saxe,
de repousser les frontières, c’est-à-dire d’élargir
leur territoire.
On retrouve ces quatre dimensions dans les
conflits qui déchirent aujourd’hui le ProcheOrient. La guerre a commencé avec les Printemps
arabes qui posaient la question de la Constitution
dans la Tunisie de Ben Ali ou dans la Syrie d’Assad.
A cela s’est ajoutée assez vite la question confessionnelle lorsque les tensions se sont fait jour à
l’intérieur de l’islam entre chiites et sunnites.
Après l’intervention américaine en Irak en
2003 et la disparition du pays comme acteur dominant, l’ordre régional a volé en éclats. La question de savoir qui, de l’Iran, de l’Arabie saoudite
ou de la Turquie, dominera la région s’est posée.
Tout cela s’est intensifé avec les interventions
des États-Unis et de la Russie. C’est la troisième
dimension du conflit : c’est une guerre pour
l’hégémonie.
Avec les Kurdes et la revendication de Daech
d’un « État islamique », les frontières héritées des
accords Sykes-Picot de 1916 et des mandats de
la SDN de 1920 ont été remises en cause – quatrième aspect des confits.
Ce qui montre bien que, si l’on veut comprendre ce que sont les confits actuels, il peut
être tout à fait pertinent d’étudier la guerre de
Trente Ans. Et en particulier de se pencher sur
les cinq années au cours desquelles la paix a été
négociée. Le succès de la paix de Westphalie tient
d’abord à la prise en compte des diférentes composantes du confit que je viens d’énumérer et à
leur tri : quatre compromis ont été conclus qui ne
se contredisaient pas. Sans cela, la paix aurait été
un fasco, comme le montrent les tentatives menées avant 1648 qui ont échoué.
Deuxième leçon des traités de Westphalie :
inviter toutes les parties à la table des négociations, et n’en humilier ni léser aucune. C’est une
des grandes réussites de la paix de 1648. De
facto il y a des pays vainqueurs, la France et la
Suède, ainsi que des vainqueurs au sein de l’Empire, Maximilien de Bavière et Jean-Georges de
Saxe. Et le perdant est l’empereur, la maison des
Habsbourg. Mais cela n’est en aucune manière explicité. Les perdants ne sont pas montrés comme
tels. Conclure une paix inclusive de toutes les parties prenantes serait, je dirais, une des conditions
pour établir une paix durable au Moyen-Orient.
Troisième leçon – mais la guerre de Trente Ans
n’apporte peut-être pas de solution sur ce point :
que faire des troupes démobilisées ? En 1649,
Ottavio Piccolomini, un général des troupes impériales, est persuadé que la paix que l’on vient
d’avoir négociée ne durera pas. Il doute qu’il soit
possible de faire abdiquer toutes les troupes. Se
ANTONIO BAT/EPA/NEWSCOM/MAXPPP
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pose de fait la question du retour des soldats à la
vie civile, de la transformation de gens qui n’ont
connu que la violence en acteurs pacifques. Un
an et demi plus tard, dans le congrès tenu pour
la démobilisation des troupes à Nuremberg, il
prend son pistolet, tire dans le plafond et dit :
« C’était le dernier coup de feu de la guerre. » C’est
une scène très symbolique.
En réalité, la guerre s’est poursuivie sur
d’autres terrains. En France, on a eu besoin des
troupes puisque la guerre continue contre l’Espagne jusqu’en 1659, date du traité des Pyrénées.
L’empereur, lui, a utilisé ses armées pour faire la
guerre contre les Turcs en Méditerranée orientale. Il en va de même en Suède, où l’on combat
dans les régions baltiques. Donc les soldats retirés de l’Empire ont été envoyés ailleurs. On peut
dire que l’Allemagne a eu de la chance qu’il y ait
d’autres terrains pour y attirer les soldats.
« La chancelière allemande
Angela Merkel m’a invité
à lui expliquer la guerre
de Trente Ans. Nous nous
sommes parlé pendant
quatre heures »
Le problème existe aujourd’hui de la même façon avec les 20 000 membres de l’État islamique :
Daech est une organisation qui a été battue, qui
n’existe plus territorialement, mais ses membres
sont encore là. Qu’est-ce qu’on en fait ? A la fn
d’une guerre classique, les militaires retournent
dans leurs casernes ou sont renvoyés à leur vie
professionnelle. Les soldats dont on parle n’ont
pas de métier, ils n’ont fait que la guerre.
Vos analyses intéressent-elles les
responsables politiques ?
La chancelière allemande Angela Merkel m’a invité à lui expliquer la guerre de Trente Ans. Nous
nous sommes parlé pendant quatre heures. Ce
qui d’une certaine manière montre l’intérêt que
les politiques peuvent porter à cet événement
d’un passé pourtant lointain. Se pose pour eux la
question de savoir comment l’Europe doit s’engager au Moyen-Orient pour mettre un terme
au conflit, surtout après les dégâts liés à l’intervention américaine puis à l’engagement des
Russes. Surtout que, à n’en pas douter, ce sont
les Européens qui devront financer la reconstruction de la Syrie. Il faut réféchir d’ores et déjà
aux conditions pour établir une paix durable. Et
l’exemple de la guerre de Trente Ans, je l’ai dit, est
riche d’enseignements. Q
(Propos recueillis et traduits par Claire Gantet
et Nina Tapie, Maison Heinrich-Heine,
Cité universitaire de Paris.)
POUR EN SAVOIR PLUS
Ouvrages généraux
K. Bussmann, H. Schilling (dir.), 1648. War
and Peace in Europe, Munich, Bruckmann, 1998.
H. Drévillon, Batailles. Scènes de guerre,
de la Table ronde aux tranchées, Seuil, 2007 ;
avec O. Wieviorka (dir.), Histoire militaire de
la France, Perrin, 2018.
H. Münkler, Der Dreissigjährige Krieg. Europäische
Katastrophe, deutsches Trauma, 1618-1648,
Stuttgart, Rowohlt, 2017.
P. H. Wilson, Europe’s Tragedy. A New History
of the Thirty Years War, Londres, Penguin, 2010.
Études
O. Chaline, La Bataille de la Montagne Blanche,
8 novembre 1620. Un mystique chez les guerriers,
Noësis, 2000.
S. Eickhof, F. Schopper (dir.), 1636. Ihre letzte
Schlacht. Leben im Dreissigjährigen Krieg, Stuttgart,
Theiss, 2012.
B. Forclaz, P. Martin (dir.), Religion et piété
au déf de la guerre de Trente Ans, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2015.
C. Gantet, La Paix de Westphalie, 1648. Une
histoire sociale, XVIIe-XVIIIe siècle, Belin, 2001 ;
« Guerre de Trente Ans et paix de Westphalie :
un bilan historiographique », Dix-Septième Siècle
n° 277, 2017, pp. 645-666.
M. Kaiser, « “Cuius exercitus, eius religio” ?
Konfession und Heerwesen im Zeitalter
des Dreissigjährigen Kriegs », Archiv für
Reformationsgeschichte n° 91, 2000, pp. 316-353.
Manuels
C. Gantet, C. Lebeau, Le Saint Empire,
1500-1800, Armand Colin, « U », 2018.
C. Kampmann, Europa und das Reich
im Dreissigjährigen Krieg. Geschichte eines
europäischen Konfikts, Stuttgart, Kohlhammer,
2008.
Y. Krumenacker, La Guerre de Trente Ans,
Ellipses, 2008.
Littérature
B. Brecht, Mère Courage et ses enfants, [1939],
L’Arche, 1983.
H. J. C. von Grimmelshausen, Les Aventures de
Simplicius Simplicissimus, [1669], Fayard, 1990.
F. von Schiller, Wallenstein, [1799], L’Arche, 2005.
A voir et à écouter
Arte : un docufction en six parties de 50 min,
Un âge de fer. La guerre de Trente Ans de
Philippe Bérenger et Henrike Sandner, 2018.
A retrouver en VOD et en DVD.
A quoi s’ajoutent deux docufctions de 90 min
chacun : 1618, la défenestration de Prague réalisé
par Zdenek Jirasky et 1648, la paix de Westphalie
de Holger Preusse. En libre accès sur le site
www.arte.tv respectivement jusqu’aux
10 décembre 2018 et 18 janvier 2019.
« La Fabrique de l’histoire » : Emmanuel
Laurentin a consacré quatre émissions, du 3 au
6 septembre 2018, à la guerre de Trente Ans : un
grand entretien avec Hervé Drévillon, une analyse
des traités de Westphalie avec Claire Gantet, Émilie
Dosquet et Paul Vo-Ha, etc.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des
CHERCHEURS
nComment lire est devenu un jeu d’enfant p. 56nLes premiers pirates dans l’océan Indien p. 62
nLa mise au pas des Indiens des Andes p. 68
Comment lire est
devenu un jeu d’enfant
On le sait, la lecture a une histoire. C’est par exemple
au Moyen Age que la lecture silencieuse se substitue
à l’usage antique de la lecture à voix haute.
L’Histoire : Qu’est-ce qui vous a
donné l’idée de faire l’histoire de
la lecture ? Et sur quelles sources
vous appuyez-vous ?
Paul Saenger : Autrefois, faire l’histoire de la
lecture c’était faire l’histoire des livres lus : on
se demandait ce que lisaient les classes populaires, les bourgeois, les femmes, les Anglais,
etc. Bien sûr, je n’ai pas négligé cet aspect dans
Décryptage
Pourquoi y a-t-il des espaces entre les mots ?
C’est en découvrant des expériences de
psychologie cognitive que Paul Saenger a fait
le lien entre les évolutions graphiques qui se
profilent dans les textes et les pratiques de lecture.
Il montre comment, dès les premiers siècles
du Moyen Age, les pages des manuscrits sont
devenues moins compactes, les mots ont été
séparés et sont apparus les signes de ponctuation,
autant d’évolutions qui ont permis un accès
élargi à la lecture.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
L’AUTEUR
Conservateur à
la Newberry Library,
bibliothèque
privée de recherche,
à Chicago,
Paul Saenger a
notamment publié
Space Between
Words. The Origins
of Silent Reading
(Standford
University Press,
1997).
mes recherches, mais, étant donné mon parcours, j’ai décidé d’aborder la question sous un
angle diférent.
Quand j’ai terminé mes études d’histoire, j’ai
passé un diplôme de bibliothécaire. A la bibliothèque de l’université Northwestern, à Chicago,
je devais notamment sélectionner les livres à
acheter pour la section de psychologie, ce qui
m’a conduit à me plonger dans les revues de psychologie cognitive. A cette occasion, j’ai découvert les expériences de psychologues américains
qui, pour étudier l’acte de lire, avaient supprimé
tous les espaces entre les mots. Sans s’en rendre
compte, ils reproduisaient la façon d’écrire des
Romains et des Grecs, ce que j’avais appris dans
mes cours de paléographie antique. Les résultats
de l’expérience des psychologues sont frappants :
confrontés à l’absence d’espaces entre les mots,
les lecteurs ont commencé à oraliser. J’ai alors
établi une correspondance entre cette réalité psychologique et les antécédents romains.
Cette démarche impliquait une autre question :
où, à partir de quand et pourquoi les hommes ontils commencé à séparer les mots ? La plupart des
manuels de paléographie font remonter
DR – MARION BONOTTO/SCAL A
Entretien avec Paul Saenger
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Le liseur Éminent dominicain assis dans sa cellule et lisant. Un des 40 personnages représentés sur la fresque réalisée en 1346 par
Tommaso da Modena, dans la salle du chapitre de l’église San Nicolò à Trévise, dans le nord de l’Italie.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
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cette pratique à l’époque de Charlemagne
– mais on n’en est pas vraiment sûr !
Repartons alors du départ :
comment lit-on un texte dans
l’Antiquité et au Moyen Age ?
En Grèce et à Rome, la lecture se faisait la plupart du temps à haute voix, même s’il est établi aujourd’hui qu’à Rome on savait aussi lire en
murmurant. La lecture à voix haute se faisait à
partir d’un texte plutôt difcile à déchifrer, présenté d’un seul bloc. La difculté faisait qu’on
MOT CLÉ
Scriptorium
C’est la pièce d’un
établissement religieux
où les scribes ont
leurs outils de travail.
Par extension, ce mot
sert à désigner une école
d’écriture, quand on
peut y rattacher une
série de manuscrits.
recourait plutôt à des spécialistes de la lecture,
des esclaves (souvent des Grecs) particulièrement doués pour préparer un texte à lire. Ce lecteur avait beaucoup de responsabilités. Comme
par ailleurs les textes étaient présentés en rouleaux, il fallait souvent deux esclaves pour les
porter, en sus du lecteur. L’invention du codex,
le livre tel qu’on le connaît, rend aussi la lecture plus facilement individuelle et a un impact
considérable sur la lecture : tourner les pages,
les marquer, permet de circuler dans le texte de
manière complètement nouvelle ; la possibilité
Ponctuer pour mieux comprendre
Punctus ou colon
pause moyenne
Punctus versus
ou periodus
pause forte
Punctus elevatus
ou comma
pause faible
Punctus
interrogativus
interrogatif, signe rare
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
AVIGNON BIBLIOTHÈQUES, BM CECCANO, MS. 0022 FOLIO 101/IRHT-CNRS
A
u xiie siècle, le théologien Hugues de
Saint-Victor défnit ainsi la ponctuation :
« Le signe de ponctuation est une fgure située dans le discours destiné à être lu pour distinguer les diférents sens ; s’il se trouve à la bonne
place, il éclaire pour nous le sens de ce que nous
lisons. » On ne saurait être plus clair : la ponctuation se veut un ensemble d’instructions de lecture. Elle doit aider à bien comprendre un texte.
C’est le grammairien Donat (mort vers 380)
qui pose dans l’Antiquité tardive les bases de la
ponctuation. Théoriquement, une pause forte
est indiquée par un point avec une barre oblique
ou une virgule au-dessous (le periodus), une
pause médiane par un point tout simple au milieu de la ligne (le colon) et une pause faible par
un point avec une petite barre oblique au-dessus (le comma).
Peu à peu, la ponctuation évolue. Le point est
bientôt suivi d’une majuscule, pour marquer
le début d’une phrase. Les pieds-de-mouche
marquent les paragraphes par un motif simple.
On
voit apparaître le point d’interrogation (en
e
Signes Extrait de l’Évangile de Marc, bible du xi siècle provenant de l’abbaye
fait
peu utilisé), puis, au Moyen Age central, la
Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon (Avignon, bibliothèque municipale).
virgule (« petite branche »), un trait oblique, et
d’autres signes accessoires, comme le semipunctus (une marque de coupure en fn de ligne). Ceci dit, chaque scribe établissait
son propre système. Et, dans la pratique courante, la ponctuation se limitait souvent à l’usage dominant d’une seule marque
(un point), dont la valeur pouvait changer selon la forme et la taille de la lettre suivante. A la Renaissance règnent le point, la
virgule, et les deux-points. Les humanistes inventent aussi de nouveaux signes de ponctuation, comme les parenthèses et le
point d’exclamation.
J. B.
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BNF, L ATIN 8 (1) FOLIO 188
d’une lecture non linéaire rend encore plus nécessaire une structuration visible du texte.
Au Moyen Age, la pratique de la lecture orale a
continué, par exemple dans les monastères aux
heures des repas. Mais, en parallèle, la lecture
privée et silencieuse est devenue de plus en plus
importante, notamment pour les consultations
d’ouvrages usuels.
Comment cela a-t-il commencé ?
Cela débute avec la traduction des textes hébreux en latin, car, en hébreu, les espaces étaient
très importants. Dès les premiers siècles de
notre ère, on trouve ainsi des écrits en scriptura
discontinua (« écriture discontinue »). L’hébreu
exerce une profonde infuence sur les textes,
sur la grammaire et sur le style latin. Le latin
de la Vulgate, composée à la fn du ive siècle,
n’est pas celui de Cicéron, Tite-Live ou Tacite
au ier siècle av. J.-C. Il est largement pénétré par
le texte biblique hébreu, ce qui change le sens
de certains mots par rapport au latin classique,
mais aussi la syntaxe, fondée sur des phrases
plus courtes, avec un ordre des mots prédictible.
Si ce changement est remarqué par les érudits depuis longtemps, les évolutions graphiques
n’ont, en revanche, pas autant attiré l’attention.
C’est pourtant à cette période qu’on commence
alors à couper les phrases, les sermons, et à insérer quantité d’espaces dans le texte. On a aussi introduit des moyens de se repérer plus facilement,
d’abord par la numérotation : par exemple, au
ive siècle, le texte biblique est divisé en chapitres
et les Psaumes sont numérotés – ce qui n’était pas
le cas en hébreu. Les textes sont partagés en sections numérotées, très courtes dans le cas des versets, ou plus longues dans le cas des chapitres.
C’est au même moment ou presque que la couleur est introduite dans les textes. Chez Tacite et
Tite-Live il n’y a aucune séparation entre les livres,
le bloc de texte était entièrement noir et continu,
sauf peut-être dans quelques manuscrits tardifs
où quelques lignes rouges ont été ajoutées au début et à la fn du texte. Au début du Moyen Age,
le rouge apparaît, à la fois pour la numérotation
et dans ce qui va devenir les « rubriques », mot dérivé de ruber (« rouge » en latin) pour désigner les
petits titres des paragraphes ou des parties (qui se
confondent parfois avec les premiers mots).
Dernier élément nouveau : les signes de ponctuation, qui apportent aussi une aide à celui qui
lit. Mais leur usage n’est pas encore totalement
codifé – il le sera seulement à partir de l’utilisation de l’imprimerie. Entrent ensuite dans le texte
des signes graphiques comme le point ou le punctus versus (équivalent médiéval du point-virgule,
où la virgule est en haut et le point en bas). C’est
une évolution fondamentale : on peut percevoir qu’une phrase est une question grâce à un
signe de ponctuation avant même d’en avoir décodé les mots, soit tout le contraire de la conception du texte de Tite-Live, pour qui ce n’était
Les textes se structurent
Dans cette page de la Seconde Bible de Saint-Martial de Limoges (vers 1100),
on voit comment la lecture d’un manuscrit est facilitée grâce à des signes
spécifiques, des enjolivures et la couleur rouge (ruber en latin, d’où vient
le mot « rubrique »). En haut, les chapitres sont annoncés, en forme de table
des matières. Un basilic richement coloré orne la première lettre du mot Verbum
qui commence le livre de Michée, un des douze petits prophètes de la Bible.
Le titre du livre est donné en capitales rouges (Incipit Micha Propheta).
MOT CLÉ
Copiste
Jusqu’à l’apparition de
l’imprimerie vers 1500,
la copie manuscrite
est le seul moyen de
diffusion de l’écrit. Dans
l’Occident médiéval,
la fonction est souvent
tenue par des moines,
qui copient des ouvrages
dans leurs monastères.
Ils sont aussi à l’origine
des écarts et des erreurs
que l’on trouve dans les
ouvrages manuscrits.
qu’une série de lettres, que les lecteurs avaient
à charge de comprendre et d’accentuer pour en
faciliter la compréhension pour leur auditoire.
L’intégration de tous ces éléments dans les textes
est une évolution de très long terme, même s’il y
a eu quelques moments d’accélération, comme le
xiiie siècle, marqué par l’essor de la scolastique et
des universités.
C’est parce que les lecteurs étaient plus
nombreux qu’il a fallu les aider à lire ?
Oui, le public a changé. Le « lecteur chrétien
moyen » n’était pas celui de l’époque classique,
membre d’une toute petite élite : les lecteurs
formaient un public plus large, car le livre était
central dans les communautés chrétiennes et ils
avaient besoin d’un accès rapide au texte.
Et puis la ponctuation est aussi une manière
d’éviter tout risque de mauvaise lecture. Ce
point était crucial pour saint Augustin. Dans son
traité Sur la doctrine chrétienne, Augustin
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
Comment lire sur un écran ?
L
e livre numérique, sur écran d’ordinateur, sur tablette, liseuse, voire
sur téléphone portable, est-il, sur le plan de la lecture et de ses habitudes, une révolution ? D’emblée, non. Car il s’agit de la transposition
d’un livre imprimé sur papier. Le texte reste le même. Il y a certes la possibilité d’avoir accès à de multiples œuvres (sur gallica.bnf.fr, par exemple),
de lire plus aisément pour les seniors (les caractères peuvent être agrandis, le contraste changé), de télécharger en quelques secondes un livre
convoité, ouvrant à une lecture nomade, sans livre imprimé (lourd, encombrant, etc.). Mais quand la lecture se veut posée et attentive, il y a retour à l’imprimé. Le livre numérique, commercialement, n’a pas gagné la
bataille. Les libraires sont toujours là !
Cela dit, la lecture numérique dépasse les seuls livres. Le lecteur, braconnier, peut mêler des textes, agir sur eux, se les approprier et les modifer. La lecture n’est plus linéaire, mais fragmentée. Sur un même écran,
l’on va de texte en texte, d’où souvent un sentiment de surcharge : le zapping s’étend à l’écrit et la superfcialité guette. On lit davantage, mais de
façon fractionnée, dans le multitâche. La lecture n’est plus solitaire, mais
dans la communication (Twitter, etc.). Ce qui implique d’avoir des capacités nouvelles d’orientation, de contextualisation (mais d’où vient ce
texte?) et de hiérarchisation : sur une tablette il y aura La Chartreuse de
Parme et le dernier tweet de Donald Trump. Le nouveau lecteur « numérique » doit afronter un fot d’informations, qu’il doit contrôler.
J. B.
explique : « Quand l’obscurité du texte provient des termes propres, il faut examiner d’abord s’il
n’y a pas eu division ou prononciation défectueuse
des mots. Si, après une étude attentive, on demeure
incertain de quelle manière les termes doivent être
reliés entre eux ou prononcés, il faut recourir à la
règle de la foi établie par les passages plus clairs de
l’Écriture, et par l’autorité de l’Église. » Ainsi, selon
lui, il faut écrire par exemple : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu
et le Verbe était Dieu. Il était au début auprès de
Dieu. » Et non : « Au commencement était le Verbe
et le Verbe était et Dieu était. Le Verbe était auprès
de Dieu depuis le commencement », formulation hérétique (arienne) aux yeux d’Augustin. Pour lui,
comme pour saint Jérôme et ceux de leur génération, le texte ne doit être lu et compris que d’une
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
seule façon, ce qui fait que l’auteur ou le scribe
doit présenter le texte de sorte qu’il en décourage
toute interprétation hérétique. L’orthodoxie et la
ponctuation vont donc de pair !
Le coup de génie de Jérôme, chargé, à la fn du
ive siècle par le pape Damase Ier, de faire une traduction de la Bible en latin (c’est la Vulgate), c’est
de reprendre la séparation en versets qui existait
en hébreu : il ne s’est pas contenté de traduire
le texte, mais en a adapté les structures pour les
rendre efcaces en latin. Obtenir un texte présenté
clairement est devenu plus important que d’avoir
un texte élégant et métrique à la façon classique.
Cette idée va être très vite intégrée par les
moines des scriptoria des abbayes : au système de
publication très informel et mal organisé des premiers chrétiens à la fn de l’Empire romain succède un modèle où la responsabilité des moines
copistes est mise en avant.
Cette nouvelle façon de présenter
les textes change-t-elle aussi la façon
de les lire ?
Bien sûr. Il devient plus facile de s’y référer, de les
manier, de les citer – d’autant qu’on leur adjoint
progressivement, aussi, des index. Surtout, ces
techniques ont changé les façons de penser et ont
rendu possibles des travaux nouveaux. Je crois que
la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin,
écrite entre 1266 et 1273, aurait été inconcevable
sans séparation des mots, signes de ponctuation,
numérotation et couleur rouge. Si l’on réécrivait
l’œuvre de saint Thomas dans le format de TiteLive, cela poserait de sérieux problèmes de compréhension, même aux gens très forts en latin !
De même, les commentaires de la Bible tels
qu’ils sont faits aux xiie et xiiie siècles, c’est-à-dire
en reprenant mot à mot le texte latin, sont le produit des nouvelles façons de structurer les textes.
Les signes en sont devenus un aspect incontournable, et pas seulement pour leur présentation.
On n’est jamais revenu en arrière ?
Le changement de la façon d’écrire est devenu
vraiment irréversible au xvie-xviie siècle. Le chartiste Henri-Jean Martin (1924-2007) a montré
que, jusque-là, il y avait toujours une tension
entre les humanistes classiques, qui présentaient
les textes tels qu’ils les avaient retrouvés – en
bloc –, et d’autres qui voulaient les adapter aux
nouveaux codes de l’édition. Un des exemples les
plus parlants est celui de l’historien romain du
ier siècle Valère Maxime. Ses Faits et dits mémorables ont été découpés en livres et en chapitres à
l’époque médiévale, où ils étaient très appréciés,
pour les rendre plus faciles d’accès. Au xve siècle,
on a voulu retrouver le vrai latin et on a donc diminué le rôle des espaces pour revenir à un Valère
Maxime « en bloc ». Il n’est pas sûr que cela l’ait
beaucoup servi ! En revanche, lorsque le moine
bénédictin Pierre Bersuire a traduit Tite-Live en
français au xive siècle, il l’a divisé en chapitres et
PHILIPPE CLÉMENT/BELPRESS/ANDIA
60 /
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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en a numéroté les paragraphes. Même si, jusqu’au
xviie siècle, il n’a guère été suivi, c’est fnalement
ce type de présentation qui s’est imposé.
Qu’est-ce qui change avec l’imprimerie ?
L’avènement du livre imprimé au xve siècle est
évidemment une révolution. Mais, dès l’origine,
les textes imprimés sont partagés en chapitres.
Cependant, les numérotations de Tite-Live ne
reprennent jamais celles du Moyen Age, qui en
connaissait plusieurs en latin et en français. Les
imprimeurs en inventent une nouvelle, adaptée
à leurs contraintes.
Cette évolution existe-t-elle dans
toutes les langues ?
Le vernaculaire était plutôt en retard au Moyen
Age, car il relève plus de l’oral que de l’écrit. La
séparation des mots était moins bien développée
en ancien français qu’en latin – d’autant plus que
ce dernier était plus difcile et donc plus « dangereux » à manipuler, ce qui fait que l’Église était
plus prudente avec son maniement.
Tout cela change donc la façon d’écrire
les livres… Et celle de les lire alors ?
Ces nouvelles techniques permettent désormais
de lire silencieusement. C’est là une évolution à
Obtenir un texte présenté clairement
est devenu plus important que
d’avoir un texte élégant et métrique
à la façon classique
POUR EN
SAVOIR PLUS
R. Chartier (dir.), Les
Usages de l’imprimerie,
Fayard, 1987.
H.-J. Martin, Mise
en page et mise en texte
du livre manuscrit,
Promodis, 1990 ;
Histoire et pouvoirs de
l’écrit, Albin Michel,
1996 ; avec J. Vezin
(dir.), La Naissance
du livre moderne,
Éditions du Cercle de
la librairie, 2000.
double sens : la lecture silencieuse stimule l’amélioration des conditions matérielles d’accès au
texte, qui à son tour stimule la lecture silencieuse.
Ces pratiques ont donc ouvert la lecture à un public de plus en plus large.
En même temps s’ofre la possibilité d’exprimer
des pensées subversives. Les textes hérétiques eux
aussi circulent dans un petit format, à lire en privé
et en silence, et leur infuence en sera démultipliée.
C’est vrai dans les îles Britanniques par exemple,
où il y avait une tradition de traduction et où on
a copié des versions vernaculaires des textes sacrés. De manière générale, cette démocratisation
de la lecture – et son individualisation – aura des
conséquences immenses : sur le rapport à la religion bien sûr, mais aussi sur le développement de
l’individu et du quant-à-soi, du « for intérieur ».
Toute l’histoire de l’Occident en a été changée ! Q
(Propos recueillis et traduits par
Fabien Paquet.)
franceculture.fr
@Franceculture
Résumé
des épisodes
précédents.
en
partenariat
avec
LA FABRIQUE
DE L’HISTOIRE.
9H 5
Emmanuel
Laurentin
L’esprit
d’ouverture.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
62 /
Les premiers pirates
dans l’océan Indien
A partir du IIe siècle av. J.-C., des bateaux chargés de pierres précieuses, d’ivoire
et d’aromates commencent à voguer de la côte de Malabar vers la mer Rouge
en passant par le golfe d’Aden, suscitant la convoitise des populations locales.
Une nouvelle activité se développe dans la région : la piraterie.
’est au ive siècle av. J.-C. que l’océan
Indien, que l’on nommait à l’époque « mer
Érythrée », et plus particulièrement le
« golfe Arabique » (actuelle mer Rouge)
font leur entrée dans l’horizon géographique des
Hellènes, puis des Romains. Le moment fondateur est l’année 325 av. J.-C., quand Alexandre
confe sa fotte à son compagnon Néarque, qui la
conduit des bouches de l’Indus jusqu’au fond du
golfe Arabo-Persique.
Cependant la pénétration grecque commence
réellement au iiie siècle av. J.-C., quand le roi
hellène Ptolémée II, maître de l’Égypte, ainsi que
ses successeurs de la dynastie lagide font chasser en Afrique des éléphants pour équiper leurs
armées : en moins d’un siècle, la mer Rouge occidentale et la Somalie septentrionale sont parsemées de ports et de bases de chasse. Plus à l’est,
les monarques séleucides contrôlaient une partie
du golfe Arabo-Persique, mais on ignore presque
tout de l’usage qu’ils faisaient de cette mer.
Au début du iie siècle av. J.-C., l’intérêt militaire des éléphants a sérieusement diminué et les
Lagides abandonnent cette chasse. En revanche,
sur les routes ouvertes par les chasseurs, commencent à circuler des marchands (emporoi),
C
L’AUTEUR
Professeur à
l’université d’Artois,
Pierre Schneider a
notamment publié
L’Éthiopie et l’Inde.
Interférences et
confusions aux
extrémités du
monde antique
(École française de
Rome, 2004) et Les
Éléphants de guerre
dans l’Antiquité,
ive-ier siècle av. J.-C.
(Lemme Edit, 2015).
Décryptage
La prédation maritime dans l’océan Indien n’a pas attendu l’arrivée des
Méditerranéens, venus à partir du IIe siècle av. J.-C. faire du commerce dans
la région, pour se développer. Néanmoins, la seule documentation que
nous connaissons aujourd’hui sur cette piraterie antique est gréco-latine.
Pierre Schneider en traque toutes les occurrences, et complète son étude
autant qu’il est possible par l’analyse de diverses inscriptions. Ainsi,
il dissèque les rapports entre violence maritime et pouvoirs riverains.
Aucune puissance en tout cas, fût-elle romaine, n’aura entravé la piraterie.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
qui allaient chercher des aromates dans les parages du Bab el-Mandeb, le détroit qui sépare la
mer Rouge de l’océan Indien, ainsi que des marchandises indiennes (épices, pierres précieuses,
ébène, etc.) qui transitaient par ce que les Grecs
et les Romains appelaient l’Arabie Heureuse et
sans doute le port d’Aden, dans l’actuel Yémen.
Puis les marins méditerranéens apprirent à naviguer sous les vents de mousson, sans doute à
partir de 118 av. J.-C., grâce au savoir d’un marin indien échoué récupéré par les garde-côtes de
Ptolémée VIII, si l’on en croit le récit de Strabon.
Le commerce maritime changea alors progressivement d’envergure, les routes directes vers
l’Inde s’ouvrant aux marchands d’Alexandrie.
Après la défaite de Marc Antoine et de Cléopâtre
à Actium en 31 av. J.-C., l’annexion de l’Égypte à
l’Empire romain est suivie d’un essor du trafc maritime reliant les ports de la mer Rouge égyptienne
(Myos Hormos, Bérénice) à l’Afrique orientale, à
l’Arabie Heureuse et à l’Inde, où l’on chargeait
des biens recherchés à Rome : aromates (myrrhe,
encens, etc.), épices (poivre en particulier),
ivoire, écaille de tortue, cotonnades ou perles.
Les profits que procuraient ces routes maritimes aux Méditerranéens ne peuvent être mis
en doute : un papyrus fragmentaire grec, daté du
iie siècle ap. J.-C, où il est fait allusion à un prêt
maritime consenti à un marchand de la route de
l’Inde, montre que la valeur des cargaisons pouvait parfois atteindre des sommes vertigineuses.
Par ailleurs, les Grecs et les Romains ne furent
pas les seuls à jouir de ce commerce forissant :
les Indiens, les Palmyréniens, les Sabéens et
les Perses comptent aussi parmi les acteurs les
plus notables de ces réseaux d’échange. Il faut
ajouter, à partir du iiie siècle ap. J.-C., les marchands originaires du royaume d’Aksoum
DR
Par Pierre Schneider
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Une mer fermée Mappemonde réalisée en 1482 d’après l’œuvre du géographe grec du ier siècle ap. J.-C, Claude Ptolémée. Redécouvert
au xve siècle, il fut l’un des premiers à proposer une carte réaliste du « monde », des Canaries à la Chine (Londres, British Library).
THE BRITISH LIBRARY BOARD/LEEMAGE - ROME, MUSEO DELL A CIVILITA ROMANA ; DE AGOSTINI/LEEMAGE
À SAVOIR
Terreur
des mers
Marchandises Toutes sortes de produits circulaient par mer dans l’Antiquité. Ce navire à voile, sculpté sur
un bas-relief du iiie siècle ap. J.-C., transporte des lions en cage (Rome, musée de la Civilisation romaine).
Dans l’Odyssée, Homère
est l’un des premiers
à faire mention des
pirates. Thucydide fait
remonter leur présence
dans la mer Égée à
une époque antérieure
à la guerre de Troie.
Navigateur audacieux,
brigand sans scrupule,
le pirate, lêstês ou
peiratês en grec, vit de
rapines, s’empare par la
force de richesses qui ne
lui appartiennent pas et
sème la terreur par les
attaques sur mer tout
comme par des raids sur
terre. La piraterie oscille
donc entre brigandage,
action militaire et mode
particulier d’acquisition
de richesses.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
opérant depuis le port d’Adoulis, sur les
côtes de la mer Rouge, dans le golfe de Zula en
actuelle Érythrée. Or là où afuent les richesses
sévissent aussi les pilleurs. Aussi les routes de
l’océan Indien occidental étaient-elles jalonnées
de zones propices au développement d’une piraterie diversifée.
Flèches empoisonnées et attaques à gué
Au sens restreint, la piraterie est une prédation
impliquant l’utilisation de bateaux, les pirates
s’emparant de tout ce qui, vivant ou inerte, est
utile ou échangeable. On peut néanmoins élargir
le sens du terme en y incluant d’autres formes de
violence en relation avec les échanges maritimes.
L’attaque de navires marchands en pleine mer
– la piraterie par excellence – est bien attestée
par les sources, dans la mesure où elle affectait l’activité maritime des Méditerranéens. Par
exemple, au ier siècle av. J.-C., Strabon et Diodore
de Sicile désignent les Nabatéens installés autour
du golfe d’Aqaba comme des « pirates » (lêstês) :
voyant que les « rois d’Alexandrie », c’est-à-dire
les Ptolémées, avaient ouvert aux marchands la
route maritime de la mer Rouge, sans doute au
iie siècle av. J.-C., les Nabatéens auraient pris la
détestable habitude d’assaillir leurs navires au
moyen d’embarcations légères.
Au ier siècle ap. J.-C., Pline l’Ancien nous renseigne quant à lui sur une époque à laquelle les
marchands d’Alexandrie n’hésitaient plus à franchir le Bab el-Mandeb pour s’élancer en mer
d’Oman, où ils étaient susceptibles de croiser
sur leur route des Arabes nommés Ascitae : embarqués dans des radeaux maintenus à fot par
des outres gonflées, ces hommes attaquaient
les bateaux venus d’Égypte au moyen de fèches
empoisonnées.
Mais la violence maritime prenait beaucoup
d’autres formes : elles sont bien documentées
par le Périple de la mer Érythrée, un texte écrit en
grec et daté de 70 ap. J.-C. environ – une époque
à laquelle le volume des échanges entre océan
Indien et Méditerranée est réellement important.
L’auteur, dont le nom a été perdu, décrit toute une
série de ports africains et asiatiques, énumérant ce
que l’on peut y importer et en exporter. Il signale
aussi les dangers que court le marchand navigateur, par exemple quand son navire à l’ancre devient une cible vulnérable. C’était le cas à Adoulis.
Le mouillage originel avait été abandonné, à
cause d’un passage si peu profond que les indigènes pouvaient assaillir les bateaux à pied ; le
nouveau point d’ancrage, l’île « Montagneuse »
(aujourd’hui Dissei), était plus sûr. L’auteur du
Périple recommande aussi à ceux qui partent
pour Mouza (actuelle Al-Mukha au Yémen) de
naviguer par la mer Rouge centrale jusqu’à l’île
« Brûlée » (Jazirat at-Tair) et d’éviter de longer la
côte arabe : en cas de naufrage, les survivants seraient réduits en esclavage par les Kanraitai, une
population qui vivait un peu en retrait du littoral.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Une nouvelle
route maritime
E
n 325 av. J.-C., après neuf longues années de conquêtes en Syrie, en Égypte,
en Perse et en Inde, Alexandre le Grand
atteint l’embouchure de l’Indus. Il organise
alors son retour vers Babylone et confe sa
fotte à l’un de ses compagnons, Néarque (cicontre : gravure sur cuivre d’après un buste
antique), pour qu’il la mène au fond du golfe
NÉARQUE
Arabo-Persique. Alexandre souhaite explorer méthodiquement ce littoral alors inconnu des Grecs. Néarque conduit ses navires le long des côtes de la mer
Érythrée – l’actuelle mer d’Arabie au nord de l’océan Indien. Les tempêtes,
le manque de nourriture et d’eau, la sécheresse, les baleines, perçues par
les soldats comme des monstres marins, mettent les nerfs des navigateurs
à rude épreuve. Néarque fnit par rejoindre Alexandre en Carmanie, dans
l’actuel Iran, non loin du détroit d’Ormuz, avant de reprendre la mer pour
Suse, à l’est de Babylone. Là, il entreprend de mettre son voyage par écrit :
les auteurs grecs Arrien et Strabon s’en inspirèrent pour composer leurs
descriptions de cette partie de l’océan Indien.
On peut raisonnablement concevoir que certains pirates, devenant eux-mêmes marchands,
participaient au fux des échanges ; ou que la piraterie était source d’honneur et de hiérarchie sociale dans certaines sociétés – comme elle avait
pu l’être dans le monde homérique. Mais là encore, et on ne s’en étonnera pas, l’image que renvoient les sources gréco-latines est négative. Le
pirate de l’océan Indien y apparaît aussi malfaisant que ses comparses de la Méditerranée ou de
la mer Noire.
Lieux de passage resserrés
MOT CLÉ
Emporion
En grec place
marchande, la plupart
du temps implantée
dans un port maritime.
Elle est fréquentée
par les emporoi
– les marchands
navigateurs – et
accueille souvent
des communautés
allogènes. Elle peut
disposer d’institutions
et de métiers
spécifiques de ce type
de commerce (contrôle
des transactions,
hôtellerie, etc.).
Les attaques de navires en marche étaient, d’après
les documents les plus précis, menées au moyen
d’embarcations légères : elles avaient donc plus
de chance de succès dans des lieux de passage
plus ou moins resserrés, et pourvus de point de repli – on n’a, en tout cas, aucune mention d’assaut
en mer ouverte. Ainsi Strabon rapporte-t-il que les
Nabatéens s’en prenaient aux navires marchands
quittant l’Égypte, lesquels partaient peut-être du
port d’Heroônpolis (actuelle Suez) ou du port de
Myos Hormos, devenu un emporion important
aux iiie et iie siècles av. J.-C., un lieu qui n’était pas
inaccessible à des hommes ayant le golfe d’Aqaba
comme base de repli. Quant aux Arabes Ascitae,
Pline l’Ancien afrme au ier siècle ap. J.-C. qu’ils
attaquaient les navires à partir d’îles, vraisemblablement situées dans la région du détroit de Bab
el-Mandeb, qui n’en manque pas et qui constitue
un goulet d’étranglement favorable.
Plusieurs points de la côte de Malabar en Inde
étaient aussi des nids de pirates, toujours d’après
Pline. Au ier siècle ap. J.-C., voire avant, les
PARIS, BN/AKG
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Gaza
ra
te
Babylone
Petra
(Suez)
Dumat
Zone de piraterie
Charax
Spasinou
ROYAUME
In
ab
o-
Désert
d’Égypte
Détroit d’Ormuz
Pe
si
r
Bérénice
Gerrha
Leukê Komê ?
qu
e
Gange
Barbarikon
ROYAUME
Mer
ROYAUME
s
du
Ar
Myos Hormos
Expédition romaine
vers l’Arabie heureuse
(25 av. J.-C.)
Persépolis
lfe
Ni l
(Aqaba)
Route commerciale
Port
Séleucie
Go
Nabatéens
Aila
Heroônpolis
Tigre
Palmyre
Eu
Damas
ph
Alexandrie
Rou
Désert d’Arabie
Barygaza
ge
Mer d’Oman
Ptolemaïs
ROYAUME
Adoulis
Saba
Goa
Nitrias ?
Ascitae
Mouza (Al-Mukha)
ROYAUME
Légendes Cartographie
NAPLES, MUSÉE NATIONAL D’ARCHÉOLOGIE ; LUISA RICCIARINI/LEEMAGE - LONDRES, THE BRITISH MUSEUM, DIST. RMN-GP/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM
Golfe de Zula
Eudaimon Arabia (Aden)
Socotra
Détroit de Bab el-Mandeb
Côte de Malabar
Aualitês
(Zeila)
Muziris
(Cranganore ?)
Océan Indien
Nelkynda
(Purakkad ?)
Sri Lanka
500 km
Les IIe et Ier siècles av. J.-C. en eaux troubles
En Égypte, à partir du IIe siècle av. J.-C., puis sous la domination romaine à partir de 30 av. J.-C., le commerce maritime est en plein essor.
Sur les rives de la mer Rouge, les ports fleurissent, les marchands embarquent du vin, du corail ou du métal monétaire, qu’ils échangent
contre de l’ivoire axoumite, de l’encens arabe ou des épices indiennes. Néanmoins, les pirates, attirés par ces richesses, ne sont jamais
loin. Malgré les opérations de pacification menées par les puissances régionales, ils sévissent de la région du Bab el-Mandeb à la côte de
Malabar, en Inde. Plutôt que d’attaquer des navires en haute mer, ils mènent leurs opérations près des côtes et dans les détroits.
DATES CLÉS
325 av. J.-C.
La flotte d’Alexandre
le Grand navigue des
bouches de l’Indus
jusqu’au fond du golfe
Arabo-Persique.
IIIe siècle-début du
IIe siècle av. J.-C.
Ptolémée II et
ses successeurs
s’approvisionnent
en éléphants en Afrique.
Les rives occidentales
de la mer Rouge et le
littoral nord-somalien
sont jalonnés de ports
et de bases de chasse.
IIe siècle av. J.-C.
Début de la circulation
des emporoi
méditerranéens en
mer Rouge.
Vers 118 av. J.-C.
Eudoxe de Cyzique
apprend à naviguer
sous les vents
de mousson.
Vers 70 av. J.-C.
Apparition de la fonction
de « stratège de la mer
Érythrée et de la mer
Indienne ». Il est chargé
d’assurer la sécurité de
la navigation pour le
compte de la monarchie
ptolémaïque.
25 av. J.-C.
Expédition contre
le royaume sabéen
(Yémen), à l’initiative
d’Auguste.
473
Amorkesos, chef de tribu
arabe, s’empare de l’îlot
de Iotabê à l’entrée du
golfe d’Aqaba, un poste
de douane par lequel
passe le trafic maritime
en direction du port
d’Aila (actuel Aqaba).
PTOLÉMÉE II
C’est au iiie siècle av. J.-C.,
sous la houlette du maître
de l’Égypte Ptolémée II,
que les Méditerranéens
explorent la mer Rouge
(sculpture en bronze,
Musée archéologique
national de Naples).
ROI D’AKSOUM
Sur cette pièce d’or,
le roi d’Aksoum Ezana
(ive siècle ap. J.-C.). Les
marins naviguant à partir
d’Adoulis, le port principal
de son royaume, y attirent
les pirates (Londres,
British Museum).
Quand un navire jette l’ancre,
il devient vulnérable.
C’était le cas à Adoulis
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
marchands qui partaient d’Égypte pour aller charger du poivre, des perles et d’autres biens
à Mouziris et Nelkynda (peut-être les actuelles
Cranganore et Purakkad sur la côte indienne du
Kerala) pouvaient subir des attaques de pirates
basés à Nitrias, au nord de Mouziris. Selon l’auteur du Périple de la mer Érythrée, ils occupaient
des îles qu’il faut situer entre Goa et Cranganore.
Le géographe du iie siècle ap. J.-C. Ptolémée localise quant à lui des Indiens Peiratai – un nom explicite – approximativement dans le même secteur.
L’Afrique orientale – et surtout la Corne – est
souvent mentionnée comme zone de mouillage
risquée. On le sait, notamment grâce à un sanctuaire du dieu Pan, protecteur des voyageurs, situé sur une route reliant la vallée du Nil à la mer
Rouge. Divers graffitis d’époque hellénistique
remercient le dieu d’avoir permis un retour sain
et sauf du pays des « Trôgodytes ». De son côté,
l’auteur du Périple décrit les indigènes d’Aualitês
(probablement l’actuelle Zeila, en Somalie), auprès desquels on pouvait se procurer une excellente myrrhe, comme « turbulents » – autrement
dit, prompts à saisir leurs armes. C’est pourquoi il
était conseillé de mouiller à une certaine distance
du port. Même au temps où l’autorité du roi d’Aksoum était bien établie, des incidents pouvaient
se produire. C’est ce que montre l’histoire de la
conversion au christianisme du roi d’Aksoum
par Frumentius, au milieu du ive siècle : avant
d’évangéliser ce royaume, ce dernier (qui deviendra évêque) n’était qu’un jeune garçon voyageant
à bord d’un navire qui avait fait escale dans un
port éthiopien, sans doute à Adoulis. Un raid des
« Barbares » coûta la vie à tous les passagers, sauf
à Frumentius et son frère, épargnés en raison de
leur âge. Conduit à la cour d’Aksoum, Frumentius
y propagea la foi chrétienne.
Cette énumération est limitée par les lacunes
de la documentation. On sait néanmoins que
d’autres secteurs de l’océan Indien occidental ont
été très fréquentés : le golfe Arabo-Persique, tant
à l’intérieur qu’au niveau du détroit d’Ormuz ;
Laissez-passer
Sur cet ostrakon écrit en grec, un certain Rhobaos
demande aux douaniers du port de Bérénice
de laisser passer un dénommé Héraklès avec
20 conteneurs scellés de vin italien et 28 amphores
de vin de Laodicée, à charger sur un navire.
Ces tessons de poteries, qui servaient de saufconduits, nous éclairent sur les produits transitant
dans les ports de la mer Rouge.
Notes
1. Cf. I. Gajda,
« De Daamat à Aksoum.
Les premiers royaumes »,
Les Collections de
L’Histoire n° 74, janviermars 2017, pp. 16-20.
2. G.W. Bowersock,
Roman Arabia, Cambridge,
Harvard University Press,
[1983], 1994.
3. F. Villeneuve, C. Phillips,
W. Facey, « Une inscription
latine de l’archipel Farasan
(sud de la mer Rouge) et
son contexte archéologique
et historique », Arabia.
Revue de sabéologie, 2,
2004, pp. 143-192.
DANS LE TEXTE
« Des hommes méchants et fourbes »
Immédiatement après ce port [Leukê Komê, un port nabatéen de la
mer Rouge] commence l’Arabie, qui en longueur s’étend jusqu’à la
mer Érythrée. Elle est habitée par des peuples dont les langues varient soit
partiellement, soit totalement. Le littoral est jalonné de pauvres huttes
d’Ichtyophages [mangeurs de poisson], tandis qu’à l’intérieur se trouvent
les villages et les pâtures d’hommes méchants et fourbes : ils assaillent et
dévalisent ceux qui s’écartent de la route maritime centrale ; quant à ceux
qui réchappent d’un naufrage, ils les réduisent en esclavage. C’est pourquoi les chefs et les rois arabes ne cessent de les faire prisonniers. On les
nomme Kanraitai.”
Extrait du Périple de la mer Érythrée, édité par Lionel Casson,
Princeton University Press, 2012, traduit par Pierre Schneider.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Sri Lanka, un point de transit majeur dans l’Antiquité tardive ; l’île de Socotra, à l’entrée du golfe
d’Aden, où se croisaient des navigateurs indiens,
grecs, aksoumites, palmyréniens, et où une
grotte, récemment explorée par des archéologues, a révélé un grand nombre de graftis laissés
par ces voyageurs antiques. Or, quelle que fût la
puissance des États riverains, ces secteurs étaient
forcément la cible de violence maritime.
Police des mers
La piraterie prend souvent place dans des zones
hors de portée de l’autorité des États, ou dans
lesquelles celle-ci s’impose difcilement. De fait,
dans l’océan Indien, on ne voit pas quelle puissance régionale aurait pu, au temps de Pline l’Ancien, empêcher les attaques des Arabes Ascitae :
les royaumes de l’Arabie Heureuse, qui n’avaient
pas de réelle vocation maritime, n’exerçaient
sans doute aucune police des mers. Quant à
l’Éthiopie d’Aksoum, elle commençait seulement
sa brillante ascension1. On imagine une situation
analogue pour les pirates indiens de la côte de
Malabar, mais, en l’absence de documents plus
précis sur la situation politique locale et l’identité
des pirates, il est difcile de se prononcer.
Certains navires méditerranéens embarquaient leur propre protection, au moins au
ier siècle de notre ère : Pline l’Ancien afrme ainsi
que des « cohortes d’archers » étaient présentes
sur les bateaux à destination de l’Inde, mais il
est malheureusement impossible de déterminer
DUKE DATABANK OF DOCUMENTARY PAPYRI, O. BERENIKE 1.39/CC BY 3.0
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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si cette force armée était mise à disposition par
l’autorité romaine ou si elle était recrutée par les
acteurs de ce grand commerce maritime.
Cependant, la violence maritime dans l’océan
Indien antique ne saurait se réduire à du simple
brigandage et met parfois en cause des enjeux
supérieurs. Ainsi l’historien Glen W. Bowersock2
doute-t-il avec raison que la piraterie nabatéenne
soit l’œuvre de paisibles éleveurs locaux devenus
des hors-la-loi – ce que voudrait nous faire croire
Strabon (v. 60 av. J.-C.-v. 20 ap. J.-C.). Il serait
plus crédible d’y voir une réaction de la communauté des Nabatéens défendant ses intérêts
contre des nouveaux venus dans la région : les
Ptolémées avaient en efet la capacité de modifer
le circuit des aromates arabes et de prélever une
partie des profts qu’il générait.
Dans un autre ordre d’idées, il n’est pas surprenant de voir la piraterie et le pouvoir politique s’entendre au nom de certains intérêts.
En 473, un chef de tribu « saracène » (arabe)
nommé Amorkesos ft main basse sur l’îlot de
Iotabê (sans doute l’île de Tiran), à l’entrée du
golfe d’Aqaba. Il s’était ni plus ni moins emparé
d’un poste de douane par lequel passait le trafc
Pline l’Ancien afrme que des
« cohortes d’archers » étaient présentes
sur les bateaux à destination de l’Inde
maritime en direction du port d’Aila (Aqaba),
appartenant à Byzance. Il préleva les taxes pendant plus de vingt ans avant que Iotabê ne soit
reprise par le dux de Palestine pour le compte
de l’empereur byzantin Anastase. Mais, avant
cela, Amorkesos s’était vu confrmer par le précédent empereur son autorité sur Iotabê : la promesse d’Amorkesos d’être un allié fdèle valait
sans doute cette concession.
Il était toutefois plus valorisant – et sans doute
plus avantageux – pour l’autorité politique de
lutter contre les pirates. On en a des preuves
pour la mer Rouge seulement, car le reste de
l’océan Indien est tombé dans l’oubli. Ainsi donc,
compte tenu de ce que rapportaient ces échanges
maritimes, il était clairement dans l’intérêt des
Ptolémées, puis de Rome, de garantir un certain
niveau de sécurité dans le rayon d’action de leur
puissance. Les « rois d’Alexandrie » avaient ainsi,
selon les sources gréco-latines, pourchassé et
anéanti les pirates nabatéens.
La paix romaine en mer Rouge
Il devait également exister des garde-côtes. Le
navigateur indien échoué qui apprit aux Grecs
l’usage des moussons vers 118 av. J.-C. avait censément été recueilli par eux. Des inscriptions sur
pierres ptolémaïques attestent aussi l’existence,
à partir de 70 av. J.-C. d’une nouvelle fonction
administrative dont la dénomination (« stratège
POUR EN
SAVOIR PLUS
P. Beaujard,
Les Mondes de
l’océan Indien. De
la formation de l’État
au premier systèmemonde afro-eurasien.
IVe millénaire av.
J.-C.-VIe siècle ap. J.-C.,
Armand Colin, 2012.
G.W. Bowersock,
Roman Arabia,
Cambridge, Harvard
University Press,
[1983], 1994.
G. Buti, P. Hrodej
(dir.), Histoire des
pirates et des corsaires,
de l’Antiquité à nos
jours, CNRS Éditions,
2016.
P. de Souza, Piracy
in the Graeco-Roman
World, Cambridge,
Cambridge University
Press, [1999], 2009.
de la mer Érythrée et de la mer Indienne ») laisse
penser que la sécurité de la navigation était de
son ressort. Le pouvoir romain se montra également actif. L’expédition d’Arabie Heureuse, voulue par Auguste et menée par le préfet d’Égypte
Aelius Gallus en 25 av. J.-C., ft sentir la force de
Rome dans le sud de la mer Rouge, en dépit du
retrait de l’armée romaine. L’afaiblissement du
rôle joué par le port d’Aden en est peut-être la
conséquence. Mais il y a surtout l’exceptionnelle
inscription latine sur pierre découverte en 1998
à Farasan al-Kabir (en Arabie saoudite) et datée de 144 ap. J.-C. : son éditeur et commentateur, François Villeneuve, a suggéré que le détachement romain basé dans l’île auquel elle fait
référence contribuait, entre autres missions, à
rendre le secteur du Bab el-Mandeb plus sûr, à
une époque où le trafc entre Méditerranée et
océan Indien était dense3. Ce document pose de
nouveau la question de la présence d’une fotte
impériale en mer Rouge, dont l’existence, pour
le moment, reste insufsam-ment documentée.
L’ordre romain, parfois lointain, n’empêchait
pas certains souverains des régions concernées
par les échanges d’assurer eux-mêmes une sorte
de police. Les Kanraitai étaient pourchassés par
les souverains sabéens, dont le port de Mouza (AlMukha au Yémen) recevait les Méditerranéens.
Le Périple de la mer Érythrée semble indiquer que
le roi qui contrôlait Adoulis au ier siècle ap. J.-C.,
un certain Zoskalês, avait établi une ferme autorité dans ce secteur : on peut penser qu’il veillait
à la sécurité de transactions dont il était le premier à tirer proft.
Néanmoins, la plus belle expression documentaire nous vient d’une inscription royale aksoumite écrite en grec et recopiée au vie siècle ap.
J.-C. par Cosmas Indicopleustès, un voyageurmarchand grec. Cette pierre, qui a depuis longtemps disparu, date certainement du iiie siècle ap.
J.-C. Un roi, dont le nom est perdu, proclame,
parmi divers hauts faits, qu’il a fait régner l’ordre
dans la mer Rouge méridionale, non pas en quadrillant la mer mais plutôt en sécurisant le littoral : « J’ai soumis […] la peuplade Solaté, à qui
j’ai ordonné de garder les rivages de la mer. […] De
même, après avoir envoyé contre les Arabitai et les
Kinaidokolpitai, qui habitent de l’autre côté de la
mer Érythrée [la mer Rouge], une fotte et une armée de terre, et après avoir soumis leur roi, je leur ai
ordonné de payer un tribut pour leur territoire et de
laisser en paix le trafc routier et la navigation […].
Après avoir mis en paix l’univers qui m’est soumis,
je suis descendu à Adoulis pour ofrir des sacrifces
à Zeus, à Arès et à Poséidon en faveur des marins. »
On imagine bien d’autres déclarations ronfantes du même genre, ignorées de nous aujourd’hui. Elles illustrent surtout l’impuissance
des États riverains à contenir la violence maritime et à résister à la collusion d’intérêts multiples que suscitait la circulation des richesses
et des hommes. Q
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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L’Atelier des chercheurs
68 /
Les « réductions »
La mise au pas des
Indiens des Andes
Dans la vice-royauté du Pérou, à la fn du XVIe siècle, près de 1,5 million d’Indiens
sont rassemblés dans un millier de villages étroitement contrôlés
par le clergé. L’objectif de ces « réductions » impulsées par la Couronne :
les évangéliser mais aussi les « civiliser ».
Par Jérôme Thomas
E
Décryptage
Les regroupements des populations indiennes
dans la vice-royauté du Pérou ont éveillé l’intérêt
des chercheurs à partir des années 1960.
Depuis les années 1980, dans une perspective
interdisciplinaire, l’étude de la correspondance du
vice-roi, de la législation coloniale et conciliaire,
des instructions royales, des chroniques et traités
de l’époque, a mis en lumière les tentatives de
transformation du mode de vie indigène. Dans
ce cadre, Jérôme Thomas montre comment la
politique espagnole a imposé un nouveau modèle
de « civilisation » et tenté d’instaurer un contrôle
social sans équivalent dans ces territoires.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
des populations des Andes centrales dans ce
qu’il est convenu d’appeler des « réductions ». Il
amplifa, systématisa et théorisa une politique
expérimentée dès le début de la conquête espagnole à partir du début du xvie siècle, d’abord
aux Antilles, puis au Mexique.
L’AUTEUR
Chargé de cours
à l’université
Paul-ValéryMontpellier-III,
Jérôme Thomas a
notamment publié
Les Incas et la
déformation
intentionnelle du
crâne. Un marqueur
social, culturel,
ethnique et
religieux (Presses
universitaires de
Nancy, 2017), et
participé à Sexe,
race, colonies.
La domination des
corps du xve siècle
à nos jours (La
Découverte, 2018).
Premières expériences
En 1501, les premières instructions au gouverneur d’Hispaniola (l’île de Saint-Domingue) demandaient que les habitants « ne vivent pas éparpillés », avec l’obligation pour les encomenderos
(colons) d’éduquer et d’évangéliser les « naturels » en échange du service personnel. Les
Indiens devaient apprendre à vivre comme les
« paysans de Castille ».
Cette même idée était présente dans les Lois de
Burgos (1512), les premières ordonnances édictées par la monarchie hispanique aux Amériques
pour organiser les territoires conquis : elles insistaient sur la nécessité de déplacer les habitants et
de les regrouper pour qu’ils s’hispanisent plus rapidement et abandonnent la « paresse et les mauvais vices » afn d’être « évangélisés et endoctrinés ».
La même politique se poursuivit en NouvelleEspagne. Une première tentative de regroupement eut lieu en 1526 au Michoacan (au
centre-ouest de l’actuel Mexique). Cette expérience servit de référence aux créations ultérieures. C’est en 1538 que le vice-roi Mendoza
reçut l’ordre de fonder des villages indiens sur le
modèle espagnol avec des rues tracées à angle
droit, une plaza Mayor (« grande place ») et des
DR
n 1986, le flm Mission de Roland Jofé a
popularisé l’histoire des villages indiens
créés au Paraguay par les Jésuites entre
1610 et 1767, date de l’expulsion des
Amériques de la Compagnie de Jésus. Ce projet
utopique d’une société égalitaire exempte de violence, réalisé sur un territoire aussi grand que la
France et qui regroupa jusqu’à 140 000 Indiens
vers 1730, a occulté ce qui s’est déroulé quelques
décennies plus tôt dans la vice-royauté du Pérou,
qui couvrait l’essentiel des territoires colonisés
par l’Espagne en Amérique du Sud.
Au début des années 1570, Francisco de
Toledo, cinquième vice-roi du Pérou, mit en
place une politique de regroupement massif
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MOTS CLÉS
Encomienda
Ou repartimiento : titre
par lequel un maître
espagnol (encomendero)
reçoit une propriété
foncière avec les
indigènes qui y vivent.
Après les Lois nouvelles
de 1542, les
encomiendas sont
transférées à la
couronne espagnole et
les indigènes
deviennent les sujets du
roi. Au lieu de devoir un
travail à un maître
privé, ils doivent un
tribut au roi. En
pratique, il s’agit d’un
système de servage.
Réduction
« Regroupement ».
Établissement mis en
place par les autorités
coloniales sur les bases
d’un modèle utopique
dans le but de protéger
les Indiens des
exactions des Espagnols,
de les surveiller, de
percevoir le tribut et de
les christianiser. Dans
ces villages, l’ensemble
des activités (travail,
loisirs…) était décidé
par les religieux.
THE GRANGER COLLECTION NYC/AURIMAGES
Cruauté
espagnole
bâtiments administratifs où siégeait le cabildo
(conseil municipal). Cette cédule royale fut réitérée en 1540 et de nombreux villages virent le
jour au cours de la décennie. En 1542, les Lois
nouvelles consacrèrent systématiquement l’idée
de grouper les Indiens dans des villages sous
l’autorité spirituelle des ordres religieux. Elles
s’étendirent au Guatemala à partir de 1545, puis
au Pérou, avant même l’arrivée de Toledo.
En 1549, Charles Quint promulgua une cédule royale dans laquelle il ordonnait que « les
Indiens se regroupent dans des villages et ne vivent
plus éparpillés […] comme cela est appliqué dans
la province de Tlaxcala [Nouvelle-Espagne] ». En
1551, décision fut prise de réunir les Indiens qui
vivaient à Lima dans un village proche, le cercado. Cette paroisse fut défnitivement organisée
par Toledo en 1570. Elle servit de modèle pour
les futures réductions. Mais les vice-rois successifs se heurtèrent à l’opposition des encomenderos pour étendre cette expérience. Néanmoins,
parmi d’autres tentatives, en 1558 plus de
Battue par un noble
espagnol, une jeune Inca
est en larmes devant son
métier à tisser. Ce dessin
colorisé est l’une des
400 illustrations du texte
du Péruvien Guaman
Poma de Ayala
Nouvelle chronique et
bon gouvernement, écrit
vers 1615 et redécouvert
en 1908.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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70 /
L’Atelier des chercheurs
À SAVOIR
Qu’est-ce que la « policia » ?
Apparu en 1169, le mot, emprunté au latin politia (lui-même emprunté au grec
polis, « cité »), devient un synonyme de « courtois » à la fin du Moyen Age. Au
XVe siècle, il est utilisé pour décrire un homme qui possède certaines manières, et
est associé à une certaine « civilité » en rapport avec l’urbanité et la sociabilité.
Pour les Espagnols du XVIe siècle, policia est devenu synonyme d’« affaire de
l’État » puis de « bonne éducation ». Le concept se limite aux habitants des villes.
L’idée de policia cristiana prend sa source dans La Cité de Dieu de saint Augustin,
et est développée par Thomas d’Aquin pour qui la ville permet l’évangélisation.
Le grand dessein de Toledo
Avant son départ pour les Indes, il fréquenta les
bibliothèques et les archives pour se familiariser
avec sa nouvelle fonction et assista aux débats de
la Junta Magna en 1568, une commission convoquée par la Couronne à Valladolid pour réféchir
à la légitimité et aux moyens de la domination espagnole. La nouvelle société coloniale se mettait
difcilement en place : elle se heurtait aux rêves
brisés des colons d’un régime semi-féodal, à une
grande misère de la masse indienne, à la baisse de
la production des mines d’argent de Potosi et à la
persistance d’un État néo-inca, certes afaibli mais
toujours en lutte contre les Espagnols. Envoyé
pour répondre à une crise morale, politique et
économique, Toledo devait restaurer l’autorité
de la couronne et restructurer la vice-royauté.
A peine sur place, le vice-roi entreprit une
longue visite générale qui s’étira de 1570 à
1575. Il souhaitait se rendre compte des réalités
du terrain. Le monde autochtone inquiétait et
déroutait. Ses mœurs, ses habitudes, sa religion
échappaient largement à la compréhension des
Espagnols. Dans une lettre écrite en 1570 où il
dresse un état des lieux du pays, Toledo explique :
« Il ne sera pas possible de catéchiser les Indiens, de
les endoctriner, de les instruire et de les faire vivre
selon les normes chrétiennes, tant qu’ils resteront
dans les hauts plateaux, les ravins et les gorges des
montagnes où ils se dispersent et se cachent, afn
d’éviter tout contact avec les Espagnols. »
Toledo demeure un personnage controversé.
« Solon péruvien » pour les uns grâce à son
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
MOTS CLÉS
Audience
Institution d’origine
castillane, elle a
autorité en matière
de gouvernement,
d’administration et de
justice. Pièce majeure
de la bureaucratie
espagnole en Amérique,
elle exerce la plus haute
autorité après le
vice-roi. La première
fut créée en 1511 à
Hispaniola
(Saint-Domingue).
Curacas
Chefs locaux indigènes
qui administrent la
communauté. Issus
de lignées royales,
leur pouvoir s’exerce
originellement dans
les territoires conquis
par les Incas.
Après la conquête,
ils deviennent des
intermédiaires entre les
populations locales et
les autorités coloniales.
Mita
Système de corvées
dans l’Empire inca
transformé, après la
conquête, en travail
obligatoire que devaient
effectuer les Indiens,
en particulier dans les
mines.
Note
1. P. Duviols, La Lutte
contre les religions
autochtones dans le Pérou
colonial, Toulouse, Presses
universitaires du Mirail,
2008, p. 135.
Francisco de Toledo Portrait de celui qui
fut vice-roi du Pérou de 1569 à 1581 (peinture
anonyme du xvie siècle conservée au Musée national
de Lima au Pérou).
travail d’organisation et de pacification de la
vice-royauté, « grand tyran du Pérou » ou « destructeur des sociétés andines » pour les autres,
il considérait, comme l’a bien montré Pierre
Duviols, « la conversion des Indiens et la liquidation de la religion péruvienne comme une afaire
d’État et comme une question à régler immédiatement et radicalement »1. Le regroupement tient
une place centrale dans sa politique de réforme.
L’entreprise répondait à trois objectifs, économique, politique et spirituel, qui bien souvent
s’entremêlaient. Tout d’abord, il s’agissait de rassembler la main-d’œuvre utile, d’améliorer le
prélèvement du tribut et de mieux contrôler la
mita, en réalité le travail forcé, assimilé quelquefois à une forme d’esclavage ; un grand nombre
d’autochtones y échappaient dans une immense
région où les difcultés de communication et une
conquête encore inachevée ne permettaient pas
une mainmise totale sur les territoires. Ensuite,
sur le plan politique, Toledo espérait par ce
moyen réduire l’infuence des encomenderos et
des curacas (l’élite « naturelle » locale) pour en
faire de simples relais des autorités. Enfn, le regroupement d’habitants éparpillés dans une multitude de bourgades était aussi pour les autorités espagnoles un moyen efcace de combattre
l’« idolâtrie » en évangélisant les populations
LIMA, MUSÉE NATIONAL D’ARCHÉOLOGIE, D’ANTHROPOLOGIE ET D’HISTOIRE DU PÉROU ; AL AMY/PHOTO12
20 000 Indiens qui vivaient près de Cuzco
furent regroupés dans quatre villages. Il n’existait
pas encore d’organisation spatiale stricte.
C’est dans ce contexte que Francisco de Toledo
débarqua au Pérou en 1569. Son nom reste associé à l’histoire du pays en raison de l’ampleur
de ses réformes et de la longueur de son séjour
sur le sol américain. Issu d’une illustre famille,
descendant d’un roi de Castille, chevalier du
prestigieux ordre d’Alcantara, soldat pendant
vingt ans, ce fut un homme rompu au service de
l’État que le souverain nomma au poste de viceroi. Adepte des solutions rapides et efcaces, il
se voyait comme un instrument providentiel de
Dieu dans la main de son souverain.
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/ 71
En 1578, Toledo constatait que les
Indiens se comportaient comme des
nomades éparpillés dans les montagnes
et à la Bolivie actuels), une des régions les plus
peuplées au cœur de l’ancien empire inca avec
un fort maillage de communautés villageoises.
Tout d’abord, les ordonnances défnissaient le
nombre d’Indiens par village. Après recensement,
les populations devaient être regroupées dans
des localités comprenant en moyenne 500 tributaires. Des visiteurs généraux avaient pour tâche
de défnir les meilleurs emplacements (présence
d’eau, climat salubre, bonnes terres, éloignement
des lieux de culte des anciennes divinités) pour
implanter les réductions. Le point central était la
plaza Mayor, centre névralgique de l’agglomération, autour de laquelle s’articulaient les
locales pour leur inculquer les principes de bonne
conduite. L’objectif était de transformer en chrétiens des êtres considérés comme sauvages et rustiques, et de disloquer les anciennes solidarités.
On appelait cela la policia cristiana.
« Police chrétienne »
Autour de la « plaza Mayor »
En 1570, Toledo, sous l’infuence de Matienzo,
promulgua les Instructions générales pour les visiteurs qui donnaient une impulsion nouvelle et décisive au regroupement. Celui-ci concerna essentiellement les audiences de Lima et de Charcas
(ce qui correspond approximativement au Pérou
AUDIENCE
DE GUADALAJARA
Guadalajara
Mexico
AUDIENCE
DU MEXIQUE
VICE-ROYAUTÉ
DE NOUVELLE-ESPAGNE
Hispaniola
OCÉAN
ATL ANTIQUE
Veracruz
Saint-Domingue
AUDIENCE
DE SAINT-DOMINGUE
Guatemala Ciudad
AUDIENCE
DU GUATEMALA
Panama
AUDIENCE DE PANAMA
AUDIENCE
DE SANTA FE
Cartago Santa Fe de Bogota
Otavalo Popayan
AUDIENCE
DE LIMA
VICE-ROYAUTÉ
DU PÉROU
ANDES
CENTRALES
Cercado
Lima
Jauja
Huancayo
Huarochiri
Huamanga
Yucay
Cuzco
Arequipa
La Paz
Empire des Indes espagnoles
La Plata
Possession espagnole au XVIe siécle
Potosi
Limite de vice-royauté
AUDIENCE
DE CHARCAS
Limite d’audience
Siège de vice-royauté
Ville
Village de regroupement
Santiago
Principale zone de réduction
AUDIENCE
Extension des réductions
DU CHILI
Possession portugaise au XVIe siécle
1 000 km
Légendes Cartographie
Quito Pasto
AUDIENCE
OCÉAN
DE QUITO Latacunga Ambato
PAC I F I Q U E
Chimbo Riobamba
rdesillas
Limite fixée par le traité de To
Cette notion complexe de « police chrétienne »
puise son origine dans l’Antiquité : elle se réfère
à la cité (polis) mais prend progressivement à la
fn du Moyen Age le sens de « bonne éducation »,
en référence à des qualités attribuées en premier
ressort aux habitants des villes. A cette défnition
se grefe au xvie siècle une dimension religieuse,
la policia cristiana : c’est l’idée que la ville permet
l’évangélisation et que les communautés chrétiennes s’épanouissent tout d’abord dans la cité.
Juan de Matienzo, juriste nommé membre de
l’audience de Charcas, qui arriva au Pérou en
1560 et s’installa à La Plata, accompagna le viceroi lors de sa visite générale et exerça une grande
infuence sur lui. Il avait beaucoup réféchi aux
problèmes de la colonie et rédigé en 1567 un
traité, Gobierno del Peru (« Le Gouvernement du
Pérou »), dans lequel il avait consacré tout un
chapitre aux réductions. Pour lui, la première
mission des Espagnols était d’inculquer aux
Indiens la « morale humaine » (policia humana)
afn de les instruire par la suite dans la foi catholique. C’était un préalable à toute évangélisation.
La solution était bien de concentrer les autochtones dans des villages interdits aux Espagnols
pour mieux les contrôler et les endoctriner.
L’idée que l’homme, animal politique, ne peut
vivre isolé sert de justifcation à cette entreprise.
En 1578, Toledo constatait dans un mémoire
que les Indiens se conduisaient comme des nomades éparpillés dans les montagnes et sur des
terres ingrates. Sans loi, ils mouraient comme
des bêtes, enterrés sur place. Paresseux, ils passaient leur temps à boire, manger et dormir sans
aucune volonté de travailler. Tant que cet état de
fait perdurerait, ils ne pourraient pas « devenir
des hommes de raison » et de bons chrétiens. Les
faire sortir de leur ignorance tant au point de
vue matériel que spirituel était un devoir impérieux. C’est bien le cœur de la notion de policia,
un impératif de civilisation.
Regrouper les autochtones
Les réductions se concentrent surtout dans les audiences de Lima et
de Charcas. D’autres territoires de la vice-royauté espagnole expérimentent
néanmoins le regroupement des populations autochtones : dans les provinces
de Riobamba, Chimbo, Ambato, Latacunga et autour d’Otavalo au nord de Quito.
D’autres sont implantées près de Pasto et Popayan, à la frontière des audiences
de Quito et de Santa Fe et autour de Cartago. Plus au sud (Chili, Tucuman et
Santa Cruz), des tentatives de regroupements sont envisagées mais la guerre
entre Espagnols et Araucans entrave ce processus.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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72 /
L’Atelier des chercheurs
DANS LE TEXTE
« Ils sont sales et puants »
Ils dorment tous sur le sol et les plus paresseux ne font même pas
l’efort de poser un peu de paille avant de s’allonger, bien qu’elle soit
toujours près de la maison […]. Ils ne balayent jamais leur maison, ni
n’époussettent leurs vêtements qu’ils portent pour dormir. Toutes les
choses à leur service – comme la chemise de nuit ou les vêtements pour
sortir, les sacs pour la nourriture – traînent par terre. Ils ne s’intéressent
pas à ce genre de choses, tant ils sont sales, et puants ; et le plus fétide et
sale ne les écœure pas ni les met en colère puisque eux aussi sont dans cet
état.”
Mémoire du curé Bartolomé Alvarez adressé à Philippe II, en 1588 (De las costumbres y
conversión de los indios del Perú. Memorial a Felipe II, Madrid, Poliferno, 1998, p. 325).
principaux bâtiments : l’église, le cabildo
(maison du conseil), la prison, l’hôpital, la maison du doctrinero (prêtre), celles du corregidor
(ofcier de justice) et du tucuirico (adjoint du
corregidor qui avait pour mission de tout surveiller) et la maison des Espagnols de passage. Les
rues étaient tracées au cordeau et les maisons formaient des blocs rectangulaires. Il s’agissait de limiter la vie collective par une rigoureuse surveillance et ainsi éviter la promiscuité.
Ensuite, les autorités s’intéressèrent à l’aménagement intérieur des habitations. Le vice-roi ordonna « que les Indiens possèdent dans leur maison des hamacs dans lesquels ils dormiront, afn
qu’ils ne se couchent pas sur le sol ». Chaque maison devait aussi posséder des chambres séparées et des lits afn que « cessent les maladies et
la mortalité dues au manque de propreté des maisons indiennes ». Le synode de Santa Fe (1556)
et le concile de Quito (1570) préconisèrent que
la cuisine et les dépendances soient séparées
des chambres. Quelques années plus tard, le synode de Santa Fe de Bogota (1576) ordonna que
chaque habitation « possède ses appartements »,
c’est-à-dire une chambre pour chaque membre
de la famille, ainsi que « d’autres pièces », pour cuisiner et ranger les afaires. Au IIIe concile de Lima
en 1582-1583, qui avait pour objectif de faire
appliquer les décisions du concile de Trente (la
grande réorganisation de l’Église de Rome après
les coups de boutoirs de la Réforme), il fut précisé
que « les frères et sœurs ne dorment pas ensemble,
comme le font beaucoup de personnes. Cela est le fait
des bêtes et non des hommes ». Ce concile de Lima
parachevait l’œuvre doctrinale et morale commencée trente ans plus tôt et il structura l’Église
sud-américaine jusqu’à la fin du xixe siècle.
Prier et se laver les mains
Dans un projet global de transformation du mode
de vie indigène, toute une législation conciliaire
et les catéchismes complétaient les dispositions
du vice-roi en demandant aux Indiens d’observer certains rites et d’apprendre l’écriture, la lecture et le chant. Les gestes de la liturgie intéressaient tout particulièrement les autorités. Selon
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
POUR EN
SAVOIR PLUS
P. Borges Moran,
Mision y civilizacion
en América, Madrid,
Alhambra, 1987.
R. Levillier,
Gobernantes del Perù.
Cartas y papeles del
siglo XVI, 14 tomes,
Madrid, Imprenta Juan
Pueyo, 1925.
A. Malaga Medina,
« Las reducciones en
el Perú, 1532-1600 »,
Historia y Cultura n° 8,
1974, pp. 141-172.
J. R. Mumford,
Vertical Empire. The
General Resettlement of
Indians in the Colonial
Andes, Durham, Duke
University Press, 2012.
le IIe concile de Lima (1567-1568), les Indiens devaient bénir la table et réciter les grâces avant de
manger, se signer et prier avant de dormir et se
saluer quand ils sortaient. Le concile de Quito ordonne « qu’ils bénissent la nourriture et la boisson,
et qu’ils fassent le signe de croix et qu’ils se recommandent et fassent la prière plusieurs fois par jour,
principalement quand ils se lèvent et se couchent »,
ou encore « qu’ils se saluent quand ils se rencontrent
en disant : “Loué sois Jésus-Christ. Amen” ».
En 1576, l’évêque Luis Zapata de Cardenas détailla la « bonne » attitude à adopter à l’église.
Pendant la messe, les fdèles devaient apprendre
à se lever, s’agenouiller et s’asseoir successivement selon le déroulement de la cérémonie. En
entrant, ils se mettaient à genoux, se signaient et
récitaient des prières ; ensuite ils s’asseyaient et
puis se levaient au moment où le prêtre les bénissait. Cardenas évoqua même la posture à adopter
lors de la confession : s’agenouiller, mains jointes,
les yeux baissés et la tête inclinée.
S’ensuivait toute une batterie de mesures mêlant intérêt pour la santé publique et fnalité religieuse. Les ordonnances recommandaient par
exemple aux Indiens de se laver les mains et le
visage les dimanches et jours de fête. Des instructions du Confesionario du IIIe concile de Lima précisent que les Indiens doivent être « propres et lavés, pour ensuite venir à la maison de Dieu […] et
ils ne doivent pas discuter pendant l’ofce divin et
ne pas regarder les femmes ni les murs de l’église ».
La lutte contre l’ivrognerie, un des vices les
plus condamnables après l’idolâtrie et très lié à
certains rites anciens, était un autre cheval de
bataille de Toledo. Ce dernier chercha ainsi à
contrôler la consommation d’alcool en interdisant la vente directe aux Indiens. Les membres
du conseil municipal surpris en état d’ivresse
étaient suspendus de leur charge.
Les premières réductions se frent autour de
Huarochiri, Jauja et Huamanga, où environ
9 000 personnes furent regroupées dès 15701571. Près de Cuzco, 43 villages furent réunis
dans trois réductions où trois curés encadraient
3 000 habitants ; 119 réductions furent ainsi
créées au sud-ouest de Cuzco dont les deux
tiers avant 1575. Finalement, 1,5 million de personnes furent rassemblées dans environ un millier de villages.
Derrière l’autel, l’idole
Le résultat ne fut pas à la hauteur des espérances de Toledo. Bien au contraire : les Indiens
fuyaient les villages en masse et certains parvenaient à échapper totalement au contrôle des
autorités. Les Espagnols ignoraient en outre
l’existence de communautés entières vivant
dans des régions reculées. Face à cet échec relatif, certains demandèrent l’abandon de ce système alors que d’autres réclamèrent plus de rigueur. En 1585, Cepeda, président de l’audience
de Charcas, se prononça pour plus de sévérité
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
/ 73
dans la chasse aux Indiens en fuite, par exemple
brûler leur maison ou confsquer leurs terres.
Concernant l’évangélisation, l’obstacle de la
langue ralentit fortement la compréhension du
message chrétien, d’autant plus que les curés
maîtrisaient encore mal les dialectes locaux.
Dans un mémoire adressé au roi peu de temps
après sa prise de fonction, Toledo souligna que les
Indiens apprenaient la liturgie comme des « perroquets » et récitaient les prières sans rien y entendre. Pourtant, le vice-roi attachait une grande
importance à la bonne formation des doctrineros
et réitérait la nécessité d’apprendre les langues
indigènes. Les prêtres devaient ainsi rester six ans
Habitations
Maison du
indiennes
corregidor
Maisons
Maison du
Tucuirico
(juge)
Prison
Presbytère
Plaza Mayor
des Espagnols
Église
de passage
Maison
du conseil
Habitations
indiennes
Les Indiens fuyaient les villages en masse
et certains parvenaient à échapper
totalement au contrôle des autorités
Hôpital
Écuries
Habitations
indiennes
DELPHINE BRIGLIANO – JESSE KRAFT/PANTHER MEDIA/AGE FOTOSTOCK
Légendes Cartographie
Une ville géométrique
En haut : un plan type de réduction tel que l’avait imaginé Juan de Matienzo
en 1567. Dans la tradition des « villes neuves », les villages pour les Indiens
sont bâtis selon un quadrillage soigneux, autour d’une place centrale,
d’une église (ci-dessus : l’ancienne chapelle de Tarma), d’une prison et
de la maison du conseil.
dans chaque paroisse. Tout cela s’avéra vain. A la
fn des années 1580, le jésuite José de Acosta désespère : « Si quelques Espagnols, établis en terre
lointaine, ne pouvant oublier leur propre langue
et apprendre l’étrangère, avaient l’excellente idée
de contraindre les indigènes à parler le castillan,
dans quelle tête germa cette idée qu’un nombre
considérable de personnes oublieraient la langue
de leurs pères dans leur propre pays et utiliseraient
un idiome étranger qu’ils entendraient de rares fois
et à regret ? Et quand ils continueront à parler leur
langue à l’intérieur de leur maison, qui les surprendra ? Qui les dénoncera ? Comment les obligerat-on à parler espagnol ? »
Cette christianisation mal contrôlée se traduisit par la survivance des cultes anciens. De nombreux religieux redoutaient les supercheries démoniaques sous un vernis chrétien. Derrière les
autels se cacheraient bien souvent les idoles. En
1613, un visiteur découvrit avec stupéfaction un
huaca (une idole) caché dans une église et pour
lequel on pratiquait des sacrifces. Les Indiens
camoufaient en efet les idoles sous un travestissement chrétien, jusqu’à les cacher dans les
ostensoirs, ce que comprit avec horreur le jésuite
Pablo de Arriaga en 1621 lors d’une campagne
contre l’idolâtrie.
Conceptualisée par Matienzo, la réforme de
Toledo fut un combat politique et idéologique
pour réformer en profondeur la société indigène. Bien qu’elle ait été initiée par ses prédécesseurs, c’est bien lui qui lui donna un tournant
décisif. Sa politique bouleversa, parfois avec violence, les cadres sociaux, mentaux et culturels
des Indiens. Coups de fouet, brimades, destruction des anciennes habitations ponctuèrent la
mise en œuvre des réductions. « Ce n’est pas
parce que quelques Indiens mouraient du fait
de ces transferts qu’il faudrait y renoncer » alla
jusqu’à déclarer Toledo en 1570.
Les vice-rois qui lui succédèrent poursuivirent
sa politique. En 1599, Velasco, bien que constatant l’abandon et la fuite des tributaires, continua d’encourager le regroupement et la chasse
aux fuyards. Pourtant, cet outil de contrôle social portait en lui certaines contradictions. Dans
les ordonnances de 1575, Toledo afrmait que
les Indiens devaient se comporter comme des
Espagnols. Or se vêtir comme eux leur était interdit et ils étaient contraints de vivre dans des
villages spécifques, séparés des colons. En fn
de compte, les réformes renforçaient les clivages entre le groupe dominant et les indigènes.
Il s’agissait d’assimiler partiellement les Indiens
tout en les marginalisant. Une ségrégation qui
perdura bien au-delà de la période coloniale. Q
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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74 /
GUIDE Livres
nLes livres du mois p. 74nLa bande dessinée p. 84nLes revues du mois p. 86 nLa planche de Jul p. 88 nLe classique p. 89
Afrique. Afriques.
Le magnifque volume dirigé par François-Xavier Fauvelle et publié par
Belin dans sa collection « Mondes anciens » nous fait voyager avec bonheur
dans les multiples civilisations de l’Afrique depuis 20 000 ans.
Par Jean-Pierre Chrétien*
L’Afrique ancienne.
De l’Acacus au Zimbawe.
20000 avant notre ère-XVIIe siècle
François-Xavier Fauvelle (dir.)
Belin, 2018, 680 p., 49 €.
usque vers 1950 il était entendu que
l’histoire de l’Afrique commençait
avec la venue des Blancs. Ce déni, on
le sait, s’est encore manifesté en
France en 2007, avec le trop fameux discours de Dakar, qui faisait f des acquis
historiographiques refétés, par exemple
dès les années 1970-1980, par la Cambridge History of Africa et l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco.
Des progrès importants ont été réalisés depuis lors et la somme éditée par
François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue, arrive à point nommé. Rassemblant en 19 chapitres les travaux
de 24 historiens, elle s’inscrit d’emblée
dans un débat récurrent sur la diversité
et l’unité du continent africain. Nous
aurions aimé qu’un questionnement
transversal soit assuré sur ce point, pardelà la « diversité culturelle », même
si la conscience de l’existence d’une
« Afrique » attendra chez les Africains au
moins la deuxième moitié du xixe siècle.
L’atelier de cette histoire (qui fait l’objet
J
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
d’une annexe en cinq parties) mobilise des sources multiples. Les plus récents chantiers de l’archéologie sont ici
méthodiquement pris en compte. Les
sources écrites (éthiopiennes, arabes,
portugaises, etc.), souvent négligées,
ont inspiré une excellente synthèse de
Bertrand Hirsch, comparant les textes de
l’Éthiopie chrétienne et ceux des lettrés
musulmans de Tombouctou, pour en
dégager leurs critères d’historicité. On
aurait pu rapprocher ce registre de celui de l’oralité, traité par Théodore Nicoué Gayibor, tel qu’il
se pose pour les périodes antérieures au xviiie siècle. L’univers légendaire de ces traditions cristallise une parole,
que l’on retrouve dans des
textes marqués par la « grife
de l’oralité ».
La synthèse de François Bon et Clément
Ménard sur l’impact du « grand aride »
montre que cet épisode climatique survenu il y a environ 20 000 ans avant
notre ère soulève une question globale
sur la construction historique des sociétés. Sans oublier l’impact d’une démographie longtemps fragile, défant ces
« pionniers qui ont colonisé une région
particulièrement hostile du monde au
nom de toute la race humaine », selon la
belle expression de l’historien britannique John Ilife (Les Africains, Aubier,
1997).
De même, la difusion des plantes cultivées africaines (mil, sorgho, igname,
palmier à huile, etc.), relayées depuis
au moins 2 000 ans par le bananier et
le taro, venus de l’océan Indien, puis à
partir du xvie siècle par les plantes américaines (maïs, patate douce, manioc,
etc.), touchant de proche en proche tout
le continent, interroge sur ses modalités agronomiques, constitutives de l’histoire des paysages
agraires et des calendriers
agricoles. La lecture archéologique, qui est ici privilégiée,
doit être complétée par les apports de la géographie, tropicale, de la génétique et de la
linguistique à la connaissance
de cette protohistoire. Il en va pareillement de la métallurgie du fer, de 1000
avant notre ère au xviie siècle, dont les
diférentes technologies ont suscité de
nombreux travaux. Le vécu des paysans
et des forgerons africains a été confronté
à des défs analogues.
Les deux tiers de cet ouvrage nous font
partager avec bonheur les connaissances les plus récentes sur les différents horizons de cette histoire. Le
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NEW YORK, THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART, DIST. RMN-GP/ IMAGE OF THE MMA
/ 75
Le roi martial Cette plaque en laiton sculpté du xvie siècle représente un roi du Bénin,
avec sa garde rapprochée (New York, Metropolitan Museum of Art).
Sahara néolithique pourrait être au début de ce parcours, dans l’histoire du
peuplement et de la mise en valeur du
continent (Michel Barbaza). Ensuite, la
longue histoire de la Nubie, du IIIe millénaire avant notre ère au xvie siècle, y apparaît comme aussi fascinante que celle
de l’Égypte ancienne (Matthieu Honegger et Robin Seignobos).
Le monde swahili s’inscrit dans le
contexte multiséculaire des navigations asiatiques et austronésiennes sur
l’océan Indien. Du xe au xvie siècle, des
cités-États connaissent une évolution
politique et économique diversifiée,
dont l’impact fut très tôt déterminant
sur les sociétés du plateau zambézien
(Philippe Beaujard).
La lecture
archéologique est
ici privilégiée
Les États sahéliens, mis en contact depuis le viiie siècle avec le Maghreb, y
apparaissent dans leur spécifcité : cités-États du Sénégal contrôlant les gisements aurifères du sud, rôle courtier
du Ghana à l’ouest et de Gao à l’est dès
le xie siècle, réseau commercial dyula
au Mali. Les contacts avec le nord du
Sahara ont en fait renforcé la légitimité
fédératrice de pouvoirs locaux (François-Xavier Fauvelle).
L’Éthiopie ancienne est revisitée autour
de ses trois pôles politico-religieux,
païen, musulman et chrétien. Les
deux derniers progressèrent à partir
du xiie siècle, à la fois en symbiose et
en concurrence. Le pouvoir chrétien,
sous le double visage d’un camp royal
mobile et d’un réseau de monastères,
fut confronté au sultanat d’Ifat, qui
contrôlait l’accès à la mer Rouge, puis
à celui d’Adal, inspirateur d’un djihad
au xvie siècle (Marie-Laure Derat).
Dans le bassin du Congo, la progression de peuples de langues bantu, depuis 3 000 ans, diffuse l’agriculture
dans la grande forêt et débouche au
xive siècle sur la cristallisation de pouvoirs centralisés, notamment celui
du royaume du Kongo. La dimension
symbolique de la royauté, avec ses emblèmes de cuivre ou de fer, et l’articulation de l’agriculture, de la pêche et des
échanges lointains se manifestent également à partir du vie siècle sur le haut
feuve, où émerge « l’empire luba » au
xviie siècle (Pierre de Maret). Une évocation des hauts plateaux orientaux,
du Zimbabwe aux Grands Lacs, aurait
pu compléter ce tableau du centre du
continent, marqué par la diversité des
contacts agricoles, le rôle particulièrement ancien de la métallurgie du fer et
sa créativité politique.
Deux chapitres éclairent remarquablement le passé du golfe de Guinée. Un
essor urbain précoce y a été mis au jour
dans les années 2000, d’Akrokrowa, au
Ghana actuel, à Igbo-Ukwu et Ifé, au
Nigeria. La richesse des artisanats du
bronze et du verre y est impressionnante. La rupture de cette civilisation
est liée, non à l’arrivée des Portugais
au milieu du xve siècle, mais dès le
xive siècle à une pandémie analogue
à la grande Peste noire de la même
époque. Les forts européens ont joué
avec les pouvoirs locaux et les échanges
régionaux, avant que les efets dévastateurs de la traite ne s’imposent au
xviie siècle (Gérard L. Chouin).
Les nombreux encadrés, une cartographie originale et de magnifques illustrations nous font accéder directement
à cette documentation. Voilà donc un
beau livre, qui donne le goût d’aller plus
loin encore dans la connaissance du
passé complexe de l’Afrique. Q
* Historien spécialiste de
l’Afrique des Grands Lacs,
directeur de recherche émérite
au CNRS
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Livres
Les visages du prophète
John Tolan montre à quel point la figure de Mahomet a fasciné l’Occident chrétien.
Mahomet l’Européen. Histoire des
représentations du Prophète en
Occident John Tolan Albin Michel,
2018, 448 p., 24,50 €.
Une prodigieuse galerie de portraits
s’offre au lecteur de ce livre : celle
des innombrables visages pris par le
prophète de l’islam dans la pensée
européenne depuis le Moyen Age. Les
plus fameuses répondent à l’appel :
le Mahomet hérésiarque fondateur
d’une hérésie chrétienne des auteurs
médiévaux, le Mahomet imposteur de
Voltaire, le grand homme de Bonaparte,
ou le prophète poète de Goethe.
Spécialiste de l’histoire de l’image
de l’islam et des musulmans dans
l’Occident médiéval, John Tolan, professeur à l’université de Nantes, montre
comment les légendes hostiles au prophète de l’islam élaborées au Moyen
Age sont restées vivaces
jusqu’à une époque récente.
Il débusque également dans
les textes et les images des
Mahomet plus inattendus :
nom commun dès le Moyen
Age, un Mahomet est une
idole païenne ; au temps des
guerres de Religion, il est celui à qui l’on compare l’adversaire pour en dénoncer l’ignominie.
Mais la christologie coranique permet
aussi de faire de Mahomet un précurseur dans la dénonciation du dogme de
la Trinité ou dans la promotion de celui
de l’Immaculée Conception, au point
de le faire fgurer sur certains retables.
Les progrès de l’érudition permettent de
démentir les légendes médiévales et la
fgure du Prophète connaît sa
première réhabilitation : dans
l’Angleterre du xviie siècle, les
républicains l’imaginent en réformateur d’un christianisme
corrompu. Mais, en se fermant
sur le xxe siècle et le dialogue
islamo-chrétien, le livre laisse
sans réponse la question des
usages les plus récents de son
image. Une confictualité très médiévale
est pourtant de retour dans l’imaginaire
européen de Mahomet. Q
Julien Loiseau
Professeur à Aix-Marseille Université
Qui fait régner l’ordre sous Vichy ?
Une somme attendue sur les forces de police et de gendarmerie durant la collaboration.
Polices des temps noirs. France,
1939-1945 Jean-Marc Berlière
Perrin, 2018, 1 392 p., 35 €.
Désobéir. Des policiers et des
gendarmes sous l’Occupation
Limore Yagil Nouveau Monde,
2018, 378 p., 22 €.
Voilà plus d’une vingtaine d’années que
Jean-Marc Berlière, professeur émérite
à l’université de Bourgogne, arpente inlassablement les archives de la Seconde
Guerre mondiale. Construit sous la
forme d’un dictionnaire où se succèdent
des notices aussi détaillées que des chapitres, son nouvel ouvrage constitue une
somme d’érudition et un indispensable
guide pour tous les spécialistes et les curieux des années noires.
Quoi de plus complexe que l’enchevêtrement des sigles désignant des institutions
que l’on a vite fait de qualifer de « Gestapo » ? Quoi de commun entre la Garde,
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
la garde personnelle du maréchal Pétain, la garde des voies
de communication ? Le même
mot désigne, selon les cas, une
force de gendarmerie mobile,
une unité de protocole ou un
corps d’auxiliaires chargés de
surveiller les lignes ferroviaires
menacées par les sabotages.
On pourra désormais se repérer au sein du maquis des institutions de la répression, françaises et allemandes, militaires
et policières, professionnelles
et informelles. Mais il serait injuste de réduire ce fort volume
à sa seule dimension utilitaire.
Par la diversité des thèmes évoqués (des persécutions antisémites à la
lutte contre le marché noir, sans oublier
la traque des résistants) sous des angles
inédits et souvent inattendus, il ouvre des
horizons. Au hasard du feuilletage, on naviguera de découvertes en surprises, qui
rappellent combien l’histoire
de cette période doit être saisie
dans sa complexité, à hauteur
d’hommes et de femmes.
C’est à cette tâche que s’attelle
Limore Yagil, professeure à
l’université de Tel-Aviv, dans
un ouvrage stimulant, qui entend réévaluer l’action résistante des policiers et des gendarmes. Les études de cas
suscitent l’intérêt et confirment qu’il y eut des actes de
résistance dans la police, ainsi
que des gestes de désobéissance. Suffisent-ils à contrebalancer la culture de la discipline dont on connaît le poids
dans ces professions de l’ordre ? La question reste ouverte et le dossier de l’histoire des forces de l’ordre en 1939-1945
est loin d’être refermé ! Q
Arnaud Houte
Professeur à Sorbonne Université
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Antiquité
Gouverner dans l’arène
Commode. L’empereur gladiateur
Éric Teyssier Perrin, 2018, 359 p., 23 €.
Depuis le film Gladiator (2000) le
principat de Commode (180-192 ap.
J.-C.) est l’un de
ceux qui stimulent
le plus l’imaginaire
collectif. Spécialiste
de la gladiature,
Éric Teyssier utilise sa plume enlevée et
parfois lyrique pour écrire la biographie
du fls de Marc Aurèle, empereur présenté comme débauché et proche de la
folie qui fut également un grand amateur de combats de gladiateurs. Abordant la personnalité et les (non-)réalisations du prince, le livre relève autant
de l’étude des névroses et intrigues de
cet « empereur déplorable » que du tableau dynamique d’un Empire romain
en transition, depuis « l’âge d’or » du
iie siècle vers la « crise » du iiie siècle. Les
spécialistes pourront regretter de trop
rares discussions sur la distorsion de la
réalité impliquée par les sources (dont
l’Histoire Auguste) et l’angle d’approche
privilégié, qui fait peut-être trop souvent
d’éléments psychologisants les clés de
compréhension du règne de Commode.
Les autres ne bouderont pas leur plaisir.
Antiquité
Écrire le droit
Les Juristes écrivains de la Rome
antique. Les œuvres des juristes
comme littérature Dario Mantovani
Les Belles Lettres, 2018, 360 p., 21 €.
Le droit est-il littérature ? Il est
écrit, transmis, appris sous forme
de textes et pourrait être considéré
comme tel. Pourquoi ne l’est-il pas ?
Dario Mantovani,
qui inaugure son enseignement au Collège de France, aborde sous cet aspect la
constitution du droit romain. En quatre
chapitres, riches et concrets, il montre
comment les exigences de composition
de cette discipline en frent un champ
intellectuel autonome et en imposèrent
la normativité.
Dans le vaste espace que fut l’empire romain, les livres de droit circulaient. Ils
empruntaient toutefois une forme particulière. Reprenant la disposition des
textes de lois, ils s’organisaient en rubriques qui imposaient un accès thématique là où la lecture continue n’avait
guère d’intérêt. Comme tous les aristocrates romains, les juristes n’ignoraient
rien des problèmes récurrents de la rhétorique et de la philosophie. Mais l’usage
qu’ils en faisaient était mis au service du
débat casuistique qui mobilisait toute
leur science et leur intelligence. De là un
recours aux précédents qui en atténuait
l’épaisseur historique pour n’en retenir
que la pertinence juridique. De là aussi
l’emploi d’une langue archaïsante qui
semblait inscrire la norme dans l’éternité. De là enfn une disparition des ouvrages généraux au bénéfce des codes
où les juristes, par l’agencement des cas,
ofraient ses normes à la société tout en
révélant la vision fascinante qu’ils en
avaient.
Moyen Age
Naissance du parlement
La Voix du peuple. Une histoire
des assemblées au Moyen Age
Michel Hébert PUF, 2018, 320 p., 22 €.
La fn du Moyen Age
vit se multiplier en
Europe les assemblées, à l’exception
de l’Italie communale et seigneuriale.
Les historiens ont
souvent interprété
ce phénomène
comme l’afrmation du peuple contre
le roi et opposé les États où s’affirma
une forte tradition parlementaire (Angleterre, Aragon/Catalogne) et ceux où
triompha l’autorité royale (France, Castille). Michel Hébert, professeur émérite à l’université du Québec à Montréal,
prend le parti inverse afn de montrer
que ce « moment parlementaire » repose
sur un ensemble de concepts communs,
dont l’indétermination permet l’utilisation par toutes les parties. Selon les rapports de force conjoncturels, le conseil
au roi peut se muer en un consentement obligatoire à ses propositions, et
vice versa. Car si la multiplication des
assemblées intervient plutôt en période
de crise politique, elle n’implique pas
un irréversible processus d’afrmation
du pouvoir du parlement, comme le révèle la diminution du poids des Cortes à
partir du règne de Pierre le Cruel (13501369) en Castille.
Partout, sous des formes variables, on
suit l’afrmation des communautés ancrées dans un territoire, le rafnement
progressif des conceptions juridiques,
philosophiques et politiques de la représentation (comment contrôler l’action
de son représentant ?), des techniques
parlementaires (faut-il placer le représentant selon son statut personnel ou selon la communauté qu’il représente ?),
et l’apparition des concepts politiques
qui nous sont encore familiers. Un exercice salutaire en cette période de crise
démocratique.
XVIe-XVIIIe siècle
Travailleurs de la terre
La Mémoire des croquants.
Chroniques de la France des
campagnes, 1435-1652
Jean-Marc Moriceau
Tallandier, 2018, 608 p., 28 €.
C’est à une vision
foisonnante des
campag nes du
futur Hexagone
qu’est ici convié le
lecteur, de 1435
à 1652, des dernières décennies de
la guerre de Cent
Ans au jeune Louis XIV confronté à la
Fronde, l’ultime opposition féodale
à l’émergence de l’État absolu. JeanMarc Moriceau nous ofre ainsi le fruit
d’une vie de recherches consacrées à ces
« travailleurs de terre » qui ont assuré
l’essentiel du patrimoine de notre humanité et produit les richesses sur lesquelles les classes privilégiées ont édifé
leurs pouvoirs. Au plus près des écrits
émanant des acteurs du monde rural
(journaux, livres de raison, registres
paroissiaux), l’historien se place au ras
du sol et propose une histoire concrète
et vivante du monde des campagnes :
découpée en années, cette chronique
rend compte des aléas des saisons,
des maladies mortifères, des « bruits
de guerre », mais aussi des exigences
fiscales des puissants, aussi bien que de
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Livres
Le coup de cœur de Jean-Pierre Rioux
Feue la société de
consommation ?
Ou comment les Français sont partis à
la conquête de leur bien-être.
la présence redoutable du loup anthro­
pophage et des « autres bêtes féroces »
qui dévastent les cultures et menacent
les hommes, ainsi que l’âpre saveur du
quotidien rythmé par l’insécurité due
aux hommes de guerre et aux chefs de
bande qui inquiètent sans cesse les vil­
lageois, provoquant colères et révoltes.
XVIe-XVIIIe siècle
Signer un tableau
C
onsommez plus, vous vivrez moins ! » Le slogan
étudiant de Mai 68 est faux. Car, depuis la
révolution industrielle, la consommation a conjoint
une ofre démultipliée et renouvelée de biens
appétissants avec l’exigence collective d’une vie
meilleure. Dès les années 1840, Michelet la vit
égalitaire, quand les femmes du peuple se mirent
à porter des robes d’indienne aussi feuries que
celles des bourgeoises, et Tocqueville comprit
que l’exigence de bien­être deviendrait un ressort de la démocratie.
Bref, chacun a consommé par envie autant que par nécessité : pour
vivre plus, au plus vite et en rivalité sourde avec le voisin de palier.
En somme, aux xixe et xxe siècles consommer fut un élan aussi
populaire qu’émancipateur.
Le livre de Jean­Claude Daumas (professeur à l’université de
Franche­Comté), premier du genre en langue française, clair,
argumenté sans tapage idéologique et méthodologique, le fait bien
comprendre. Ici, pas de procès à la marchandisation du monde et
des âmes par les vautours capitalistes, pas de dénonciation du
consumérisme « petit­bourgeois ». Pas d’hymne béat non plus au p’tit
bonheur enjolivé par la « pub » et auréolé de « rêve américain ». Non :
la démarche procède d’une histoire sociale comme on l’aime bien.
Celle qui s’occupe d’abord de la lampe à pétrole et du vélo, de l’eau
à tous les étages et des WC à l’intérieur, de Moulinex et des fruits
exotiques, du bifteck­frites et du gaz butane, du Bon Marché et de
la mercière du coin, du bistrot face au taudis, du « marcel » et des
bigoudis, des vacances méritées et de la liberté en 4 CV. Une histoire
qui, nécessairement, suit à la trace l’inégalité chronique des salaires et
des revenus. Mais dont le cours, de 1840 aux Trente Glorieuses, fut un
mimétisme en nappe et en cascade, de l’aristo au bourgeois, des classes
moyennes à l’ouvrier et au paysan, de la Ville Lumière au village isolé.
Oui, elle fut l’étalement et l’étalage d’un souci euphorisant du vivre en
paix entre soi, qui a combattu tout au long les malheurs du temps.
L’aventure a perduré jusqu’à la fin des années 1980, portée par une
fluidité sociale toujours perceptible et, à la force du poignet, par chaque
collectivité, chaque famille et chaque individu. Depuis lors, cette
consommation en masse est mise en accusation sous le double efet
de la globalisation et de l’inquiétude pour l’avenir. On sait le constat :
gaspillage alimentaire à hauteur de 30 %, déchets bientôt ingérables,
machines obsolètes en trois ans, victoire de l’éphémère mal compensée
par les booms sur le smartphone, la couche­culotte et les produits bio.
On voit monter l’écologie punitive, on chante le circuit court et le
durable. Mais, à lire l’excellent Jean­Claude Daumas, on ne sait pas
trop comment donner, demain, dans cette « frugalité choisie ». Q
La Révolution matérielle. Une histoire de la consommation en
France. XIXe-XXIe siècle Jean-Claude Daumas Flammarion, 593 p., 26 €.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
La Grife du peintre. La valeur de
l’art, 1730-1820 Charlotte Guichard
Seuil, 2018, 368 p., 31 €.
Jusqu’au xviiie siè­
cle, en France du
moins, on ne signe
pas, ou peu, les
tableaux (Nico­
las Poussin, Wat­
teau). Or, un siècle
plus tard, la « grife
du peintre » tend
à devenir systématique. Que s’est­il
donc passé ?
Il y eut les expositions publiques régu­
lières de l’Académie royale de peinture
et de sculpture (en 1699 puis en 1725
au Louvre). Sans oublier la parution en
1733 du premier catalogue organisé
autour du nom des peintres, au mo­
ment où se multiplient les ventes aux
enchères d’œuvres d’art. Désormais, le
tableau devient un objet de consomma­
tion et est pensé comme une marchan­
dise. Tout change ainsi au siècle des Lu­
mières quand les élites veulent posséder
« un » Chardin, devenu tout à la fois nom
propre et nom commun. Dans son ta­
bleau La Marchande de modes (1746),
François Boucher va jusqu’à inscrire
son nom sur la boîte de colifchets que
la petite marchande de modes attend
de présenter à sa cliente. Boucher : une
marque de luxe !
Avec la Révolution, la signature consti­
tue un élément clé de la fabrique du
nouveau citoyen : la loi du 28 mars 1792
l’impose sur les passeports. Dans ses ta­
bleaux, Jacques Louis David, habité par
un désir de gloire patriotique, en fait
l’instrument de son désir de postérité
à travers les fgures de Marat ou de Na­
poléon. Son nom, apposé sur des objets
de ses tableaux, est ainsi transformé en
détail iconique. Et c’est ainsi que la ma­
térialité de la signature est devenue le
signe de l’engagement du peintre dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
/ 79
son temps et l’archétype du capitalisme
naissant : avec Gustave Courbet, la grife
ne cesse de grossir, jusqu’à atteindre
plus de 40 cm dans L’Atelier du peintre.
Plus près de nous, elle est devenue un
élément essentiel du tableau, comme
l’écrit Vincent Van Gogh à son frère : « Il
y a une très exorbitante signature rouge,
parce que je voulais une note rouge dans
le vert. » La boucle est bouclée lorsque,
avec Bruce Nauman, né en 1941, la signature elle-même devient le tableau.
XVIe-XVIIIe siècle
Un rêve financier…
La Politique du merveilleux.
Une autre histoire du système
de Law, 1695-1795 Arnaud Orain
Fayard, 2018, 400 p., 24 €.
On connaît bien
l’économiste
écossais John Law
et le système de
p a p i e r- m o n n a i e
qu’il mit en place
en 1716-1720
pour sauver les finances du royaume
de France, au plus mal après la mort
de Louis XIV. Aussi la démarche d’Arnaud Orain, professeur d’économie à
Paris-VIII, est-elle originale, puisqu’il
se concentre surtout sur les racines de
sa pensée et de ses initiatives : entre
critique d’une monarchie belliciste qui
asphyxie l’économie de prélèvements
fiscaux et souhait de « libérer les forces
productives » en ouvrant les relations
commerciales et en fournissant des leviers monétaires. Il en ressort un livre
majeur sur la crise de conscience de
l’État à la fn du xviie siècle.
L’auteur identife les « fables » qui nourrissent son rêve : des propositions politiques, économiques et fnancières portées par des cercles d’infuence, parfois
proches du pouvoir, et difusées par la
littérature, la presse (avec la création du
Nouveau Mercure en 1717) et le théâtre.
Les « mentors » de Law conspuent les
« mauvais » fnanciers rentiers et imaginent les outils de relance d’une France
menacée par la force hollandaise et la
poussée anglaise : un souverain éclairé
(éventuellement le Régent) pourrait briser le cercle infernal louisquatorzien et
faire naître les merveilles de « la félicité
de l’abondance », une fnance féconde au
service du commerce et de l’innovation,
de la création de richesse, de l’esprit
d’entreprise et de l’émulation, y compris
dans les eldorados d’outre-mer, sortes
d’utopies du progrès. Dans ce riche volume, l’auteur soupèse aussi les analyses
de l’échec du système et suit l’évolution
de cette efervescence d’idées jusqu’au
début de la Révolution.
la Révolution. Il s’ensuivra l’antagonisme durable dans l’histoire politique
française entre la légitimité populaire,
échouant à se concrétiser, et des pouvoirs d’autorité sans légitimité. « L’histoire de la république démocratique en
France, conclut l’auteur, consistera dans
l’apprivoisement tumultueux de cette division et son progressif dépassement, jamais
pleinement acquis. »
XVIe-XVIIIe siècle
La tragédie Robespierre
Robespierre. L’homme qui
nous divise le plus Marcel Gauchet
Gallimard, 2018, 288 p., 21 €.
Marcel Gauchet
s’évertue dans cet
essai à résoudre
« l’énigme » Robespierre. Rejetant la
légende dorée (ou
rouge), qui a fait de
l’Incorruptible un
héros, et la légende
noire, qui en a fait un monstre, l’auteur
analyse une métamorphose. Champion
des droits de l’homme et du citoyen, ennemi de la peine de mort, héraut de la
liberté de la presse, le député d’Arras,
s’il était mort à la fn de 1791, eût fguré
« dans la galerie des portraits des grands
ancêtres libéraux ». Or c’est le même
homme qui, dans le gouvernement révolutionnaire en 1793-1794, assumera
les décisions de la Terreur.
Dans cette évolution du personnage,
Marcel Gauchet, sans nier les circonstances (la guerre, la mort du roi, le confit
entre le mouvement populaire et la
Convention), s’attache au changement
psychologique qui s’est révélé, au temps
où Robespierre n’est plus député, mais
devient l’orateur le plus populaire du
club des Jacobins. Il s’idéalise lui-même
en s’identifant au peuple. Habité par le
mythe du peuple, juste, bon et vertueux,
inspiré par Rousseau, il conçoit le but de
la Révolution comme « une société où les
citoyens ne feraient qu’un avec l’intérêt général […], une société-peuple, d’où tout
ce qui n’est pas peuple aurait été écarté ».
La terreur devient consubstantielle à la
volonté de faire régner la vertu ; il s’agit
de défendre la masse des citoyens qui est
pure et désintéressée contre les « ambitieux et les intrigants ». Le parcours de
Robespierre, pour Marcel Gauchet, est
un concentré de la tragédie qu’a été
XIXe-XXIe siècle
Le caméléon
L’Esclave qui devint millionnaire.
Les vies extraordinaires de
William Ellis Karl Jacoby Toulouse,
Anacharsis, 2018, 432 p., 23 €.
Mais qui était donc
William Henry Ellis ? Cet homme
au destin légendaire, né esclave
en 1864, millionnaire en 1900, mort
dans le dénuement
en 1923, fut une
sorte de caméléon insaisissable. Son
nom même n’était pas clairement établi
lorsque l’historien Karl Jacoby se lança
sur ses traces en 1993 à la suite de la découverte d’une liasse de papiers dans
les archives du consulat américain au
Mexique : William Ellis ou Guillermo
Eliseo ? Mexicain, Africain-Américain,
Cubain, rien n’était certain. Pendant
vingt ans, l’historien accumula les indices. Puis il se mit à l’ouvrage pour livrer un récit biographique captivant.
Après l’abolition, en virtuose de la réinvention de lui-même, Ellis se propulsa loin des champs de coton. Sufsamment clair de peau pour « passer »,
comme disent les Américains, il put se
présenter comme Mexicain sous le nom
d’Eliseo, afn d’échapper à la ségrégation raciale, et développa ses activités commerciales, puis politiques, au
Texas, dans les années 1880 et 1890. Il
tenta de créer deux colonies afro-américaines au Mexique, avant de s’établir
comme homme d’afaires à Wall Street
au tournant du siècle. Ellis rendit visite
au roi d’Éthiopie Ménélik, témoignage
du prestige du négus chez les Noirs américains, puis s’installa défnitivement au
Mexique à partir de 1910.
Cet ouvrage remarquablement écrit et
très bien traduit développe une belle
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Livres
Focus
Algérie, chantiers ouverts
De nouvelles publications témoignent de la vitalité de la recherche sur ce pays.
a prolixe production
consacrée à l’histoire de
l’Algérie coloniale et postcoloniale témoigne d’un champ
dont le renouvellement est en
cours, à l’image des livres
remarquables d’Oissila Saaidia
(L’Algérie catholique) et de
Claire Marynower (L’Algérie à
Les Lieux de
mémoire de
gauche). Ceux-ci mettent tous
la guerre
deux en lumière des « individusd’indépendance frontières », souvent restés dans
algérienne
l’ombre jusque-là, mais dont la
Emmanuel
simple existence permet de
Alcaraz
percevoir ce que fut l’Algérie
Karthala, 2017,
coloniale avec son histoire bien
322 p., 24 €.
plus complexe que celle d’un
grand partage religieux et
politique, supposé opposer dès
l’origine et de manière
irréductible colons et colonisés.
Même si la guerre
d’indépendance continue
d’y imprimer sa marque (six
des neuf ouvrages recensés
La Guerre civile ici lui sont consacrés), les
en France,
problématiques traitées et les
1958-1962
objets d’étude choisis apportent
Grey Anderson
eux aussi incontestablement un
La Fabrique,
soufe inédit à cette histoire.
2018, 368 p.,
15 €.
Luc Capdevila prend ainsi
en compte la question des
femmes et du genre en lien
avec l’armée, tandis que Fatima
Besnaci-Lancou interroge le
droit humanitaire et le statut
de prisonnier de guerre au
travers des missions du Comité
international de la CroixRouge (CICR). Grey Anderson
s’intéresse quant à lui à la
Prisons et
camps
notion de guerre civile, et donc
d’internement
de fratricide, à l’intérieur du
en Algérie
confit même (Français contre
Fatima
Algériens bien sûr, mais aussi
Besnaci-Lancou
Français et Algériens entre eux)
Éditions du
au travers de ce « moment »
Croquant, 2018,
si particulier de l’histoire
570 p., 24 €.
L
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
franco-algérienne, qui s’étale
de la prise du gouvernement
général à Alger, le 13 mai
1958, à la fn de l’OAS en 1962.
Guy Pervillé, lui, continue
de s’interroger sur les liens
entre mémoire(s) et histoire.
Après le récit des relations
Femmes, armée entre la France et l’Algérie
(1830-1962) et le passage
et éducation
dans la guerre
en revue des grands enjeux
d’Algérie
historiographiques, il aborde les
Luc Capdevila
afrontements mémoriels. Dans
Rennes, PUR,
la dernière partie, il se livre à un
2017, 240 p.,
essai d’ego-histoire, s’accusant
22 €.
– de façon touchante – de
naïveté pour avoir cru que la
guerre d’Algérie était un sujet
comme un autre.
D’autres ouvrages se
penchent sur ces héritages et
sur l’impact qu’ils ont encore
dans la société algérienne. A
commencer par le passionnant
livre d’Emmanuel Alcaraz, dont
Le Trauma
colonial
la critique du « nationalisme
Karima Lazali
mémoriel algérien » analyse
La Découverte,
avec force la « crise identitaire »
2018, 282 p.,
que traverse l’Algérie depuis
20 €.
son indépendance en 1962.
Une crise qui découle aussi,
comme le démontre avec brio
Karima Lazali, de l’ampleur
et de la pérennité du trauma
colonial. Celui-ci explique
en partie, selon elle, la
permanence du « fratricide »
dans l’espace politique algérien
postindépendance. Question
Algérie. Les
aussi reprise, parmi bien
écrivains dans
la décennie
d’autres, par Tristan Leperlier
noire
avec son très beau livre sur
Tristan Leperlier
les écrivains algériens dans la
CNRS Éditions,
décennie noire (1991-2002). Q
2018, 344 p.,
25 €.
Christelle Taraud,
membre du Centre d’histoire
du XIXe siècle (Paris-I-Paris-IV)
L’Algérie à
gauche, 19001962 Claire
Marynower
PUF, 2018,
272 p., 22 €.
Histoire
iconoclaste
de la guerre
d’Algérie et de
sa mémoire
Guy Pervillé
Vendémiaire,
2018, 608 p.,
26 €.
L’Algérie
catholique,
e
e
XIX -XXI siècle
Oissila Saaidia
CNRS Éditions,
2018, 350 p.,
25 €.
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réflexion sur les frontières, géographiques, sociales et raciales, et la manière dont Ellis tenta avec opiniâtreté de
les franchir, en réinventant son identité.
XIXe-XXIe siècle
Sartre, Beauvoir & co
La Saga des intellectuels français,
2 tomes François Dosse Gallimard,
2018, 624 p. et 704 p., 29 € et 29 €.
Les Écrivains et la politique en
France. De l’afaire Dreyfus à la
guerre d’Algérie ? Gisèle Sapiro
Seuil, 2018, 408 p., 25 €.
De 1944 à 1989,
l’intellectuel français s’est autoconstitué comme
une fgure d’autant
plus héroïque que
sa patrie d’élection,
la France, avait été
abîmée par la défaite de 1940 et la
forfaiture de Vichy.
Le titre du nouveau
livre de François
Dosse indique ici la
reprise d’une perspective classique,
celle des positionnements politiques
et idéologiques des
intellectuels français (le communisme puis l’antitotalitarisme dans
les années 1970 et
la fn des maîtres à
penser dans les années 1980), ainsi
que des grands courants qui ont jalonné
ce demi-siècle (l’existentialisme, le moment des sciences humaines, le refux
du marxisme, etc.). Son histoire en est
très française – de la France comme paradigme de la fonction intellectuelle
prophétique jusqu’à la France comme
une nation comme les autres. L’auteur
enregistre mélancoliquement la mort
de ce lieu de mémoire national aux environs de 1989. Les deux tomes s’organisent de part et d’autre de 1968,
lorsque la confance en l’avenir radieux
bat de l’aile.
L’histoire intellectuelle est-elle une
saga ? Avec ses héros (les inexpugnables Sartre, Lévi-Strauss, Foucault,
Derrida, Aron et autres bien identifés),
ses quelques héroïnes (Simone de Beauvoir et un chapitre sur le féminisme),
ses aventures et ses mésaventures ? On
pourra discuter de ces choix. Reste une
belle synthèse et un récit dont l’intérêt
ne faiblit pas.
Gisèle Sapiro s’empare d’une matière
identique – bien que dans une chronologie décalée vers l’amont, entre la fn du
xixe siècle de l’afaire Dreyfus et le début
des années 1960 – pour penser sociologiquement l’histoire des intellectuels selon les concepts éprouvés (depuis Pierre
Bourdieu à qui le livre est dédié) de
champ littéraire, champ politique, processus de politisation, d’autonomisation
et de professionnalisation des écrivains.
Ici, le masque de la politique habille le
plus souvent des rapports de force littéraires que la sociologue avait exemplairement mis en scène dans La Guerre des
écrivains (Fayard, 1999). Le présent ouvrage reprend un certain nombre d’articles ou de contributions qui posent un
regard dégrisant sur une « saga » intellectuelle dont la spécifcité nationale,
jusqu’à nos jours, est bien circonscrite,
autour de la croyance ancienne dans le
pouvoir des mots : entre littérature et
politique.
XIXe-XXIe siècle
Le dernier bateau
Sainte-Hélène, 2015 Jean Mendelson
Arles, Portaparole, 2018, 216 p., 18 €.
Napoléon à Sainte-Hélène.
L’encre de l’exil Charles-Éloi Vial
Perrin-BNF, 2018, 320 p., 29 €.
Voici avec SainteHélène, 2015 un récit plein de charme,
livré sous la forme
d’un journal de
voyage, genre oublié depuis que la
rapidité des transports a remplacé la
notion de trajet par
celle de destination. Alors que l’île
de Saint-Hélène
s’apprêtait à inaugurer son premier
aéroport, le diplomate Jean Mendelson a voulu efectuer – une dernière
fois – depuis l’Afrique du Sud la route
par bateau. C’était en 2015, année du
bicentenaire de l’arrivée forcée de l’exempereur Napoléon sur cet îlot battu
par les vents de l’Atlantique Sud et par
ceux non moins violents de l’histoire. Le
diplomate s’y rendait pour négocier de
nouveaux accords entre les Domaines
nationaux de Sainte-Hélène (administrés par la France depuis 1858) et le
« gouvernement non autonome » de l’île
sous souveraineté britannique. Son récit
en témoigne : il est possible de jeter un
regard neuf, porteur de nouvelles interrogations, sur Napoléon.
Signalons aussi la parution du bel ouvrage de Charles-Éloi Vial, conservateur
à la Bibliothèque nationale de France,
qui ofre des documents méconnus ou
inédits sur le quotidien de l’exil de l’Empereur à Longwood House.
XIXe-XXIe siècle
Chez le Premier ministre
L’Hôtel de Matignon,
du XVIIIe siècle à nos jours
avec la collaboration de
Christian Albenque, David Bellamy,
Monique Mosser,
Alain-Charles Perrot, Gérald Rémy
La Documentation française,
2018, 276 p., 35 €.
Ce bel album est
un livre d’images,
une visite captivante d’un joyau
du patr imoine,
mais c’est aussi un
ouvrage d’histoire
sur cet hôtel qui
est aujourd’hui le
siège du Premier ministre. D’abord hôtel particulier, dont la construction, rue
de Varenne, fut confiée à l’architecte
Jean Courtonne et achevée vers 1725,
il doit son nom à son premier propriétaire, le lieutenant général du gouvernement de Normandie, Jacques III de Matignon. Passé aux mains des Grimaldi,
il fut mis sous séquestre par la Révolution ; Talleyrand s’en ft l’acquéreur sous
l’Empire ; il devint en 1815 propriété
de la famille d’Orléans, et brièvement
résidence d’État en 1848. Redevenu
propriété privée sous le Second Empire,
Matignon, à partir de 1889, abrita
l’ambassade d’Autriche-Hongrie.
Matignon n’est devenu le siège du gouvernement qu’en 1936. Jusque-là, le
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Livres
président du Conseil siégeait dans le
ministère spécialisé dont il était responsable. C’est Léon Blum, devenu président du Conseil, soucieux de moderniser l’exécutif, qui, chef de gouvernement
à temps plein, y installa le premier son
bureau et les bureaux de ses collaborateurs. Les grandes grèves de 1936
conclues par « l’accord de Matignon »
firent définitivement de l’hôtel de la
rue de Varenne le cœur du pouvoir politique. En attendant la Ve République qui
déplaça le sommet de celui-ci vers le palais de l’Élysée.
XIXe-XXIe siècle
Aliénants asiles
Schizophrènes au XXe siècle.
Des efets secondaires de
l’histoire Hervé Guillemain
Alma, 2018, 317 p., 22 €.
Her vé Guillemain (université
du Maine) l’annonce dès le préambule : il n’écrit pas
une histoire de la
schizophrénie, mais
des schizophrènes.
Il entend moins retracer la genèse et
l’évolution de cette « maladie mentale
du xxe siècle » que saisir les efets de son
diagnostic et de son traitement sur la vie
des malades. Passons donc sur les développements stimulants qu’il consacre
– malgré cette posture initiale – aux infuences conjuguées, dans l’émergence
de cette catégorie psychiatrique, des
guerres, de l’émancipation féminine,
des migrations centre-européennes et
de la théorisation de l’adolescence, ou
au désir des médecins de trouver, depuis
l’urine jusqu’au rire et aux grimaces, des
indices corporels de la maladie. Plongeons au cœur de cette schizophrénie
vécue. Dans les dossiers de Suzanne M.,
d’Ernestine K. et autre Mathurine L., on
voit des parents proposer leur propre
étiologie de la maladie pour répondre
aux questionnaires d’admission ; on découvre, chez des patients imputant leur
état à un excès de sang, la persistance de
l’héritage hippocratique ; et le récit des
traitements successifs subis par les malades – de convulsothérapie en électrochocs – amène à se demander si l’asile
ne contribue pas à créer la maladie en
la soignant…
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
XIXe-XXIe siècle
La « lucha »
La Lutte. Cuba après l’efondrement
de l’URSS Vincent Bloch
Vendémiaire, 2018, 471 p., 25 €.
Depuis quelques années, la presse internationale annonce
tous les six mois
que Cuba est sur le
point de changer. A
contre-courant de
cette tendance, le
sociologue Vincent
Bloch cherche à comprendre comment le
régime castriste a survécu à la fn du bloc
soviétique. Il poursuit une réfexion commencée dans Cuba, une révolution, paru
en 2016 chez Vendémiaire. Si le premier
ouvrage était une réfexion historique et
théorique sur le castrisme à travers une
relecture de la notion de régime politique,
ce deuxième livre propulse le lecteur au
cœur de la rue havanaise, à travers une
enquête ethnographique menée à Cuba
– et dans la diaspora cubaine – au tournant du siècle dernier.
Le concept polysémique de « lutte » (lucha) s’avère un instrument fécond pour
comprendre la stabilité du régime. Le
terme sert aussi bien à perpétuer « l’esprit révolutionnaire » quand il est rabâché
par le pouvoir, qu’à qualifer la capacité
d’adaptation et de contournement des
Cubains. C’est dans cette oscillation sémantique que se trouve la clé de la pérennité du système : la lucha fnit par incarner
Cuba de façon totalisante et ne doit jamais
s’arrêter. Il faut continuer à « essayer de
s’en sortir » tout comme la révolution doit
évoluer en « poursuivant son combat ».
Expliquer Cuba dans toute sa complexité, en alternant analyses conceptuelles et portraits minutieux des habitants de l’île et de leur rapport à la lucha,
le tout sans folklorisme ni jargon : le déf
est plus que relevé.
XIXe-XXIe siècle
Trois sur quatre…
La Survie des Juifs en France,
1940-1944 Jacques Semelin
CNRS Éditions, 2018, 376 p., 25 €.
Jacques Semelin propose une version
profondément remaniée de son livre
qui avait soulevé à sa sortie quelques
débats (Persécutions
et entraides dans
la France occupée,
Les Arènes-Seuil,
2013). Le point de
départ est le même :
pourquoi 75 % des
Juifs de France ont
survécu aux persécutions des nazis, en dépit du soutien
que leur apporta le gouvernement de Vichy ? A l’appui, de nouvelles sources – essentiellement des témoignages – ainsi
qu’une riche iconographie. Hommage
est rendu bien sûr à l’action des Justes,
mais elle ne saurait expliquer à elle seule
la survie sous l’Occupation de près de
250 000 Juifs. D’autres facteurs sont
à mobiliser, notamment la configuration du territoire, la capacité de réaction
d’une société française qui n’avait pas
toujours perdu ses repères. Encore fautil tenir compte de la situation personnelle
des Juifs. Leur nationalité a, par exemple,
compté, puisque 90 % des Juifs français
ont survécu contre 60 % seulement de
Juifs étrangers. L’auteur montre aussi
grâce à quelles stratégies du quotidien les
Juifs ont pu traverser l’Occupation, sans
nécessairement se cacher, en portant parfois l’étoile jaune, en continuant d’aller à
l’école, ou en conservant leur emploi.
XIXe-XXIe siècle
A fendre le cœur
Réveiller l’archive d’une guerre
coloniale Pierre Schill
Grane, Créaphis, 2018, 480 p., 35 €.
En 1911, le romancier Gaston Chérau
était envoyé par Le
Matin suivre l’expédition militaire italienne en Tripolitaine. Découvertes
par Pierre Schill au
hasard d’un fonds
d’archives, les 200 photographies du reporter sont saisissantes. Que faire de ces
images d’exécutions sommaires dont
Chérau lui-même écrivit à sa femme
qu’elles étaient « à fendre le cœur le plus
dur » ? Dans un premier temps, Pierre
Schill a proposé à des écrivains et à des
artistes de réféchir à cette question. En
2015, Jérôme Ferrari et Oliver Rohe apportaient une première réponse (A fendre
le cœur le plus dur, Inculte). Pierre Schill
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reprend le dossier d’une façon exhaustive. Un cahier iconographique de 200
pages et l’ensemble des textes publiés
par Chérau dans la presse sont ici donnés à voir dans une mise en scène tout à
la fois savante, modeste et respectueuse.
Un très beau livre qui est aussi un modèle
d’exigence intellectuelle et morale face
aux images qui restent du passé colonial.
XIXe-XXIe siècle
Face au péril
Sortir du chaos. Les crises en
Méditerranée et au Moyen-Orient
Gilles Kepel
Gallimard, 2018, 528 p., 22 €.
A qui douterait des
conclusions qu’imposent les analyses
de Gilles Kepel, l’assassinat du journaliste saoudien
Jamel Khashoggi
les confirmerait :
le pire adversaire
de la liberté reste le royaume d’Arabie
saoudite, propagandiste inlassable de
l’interprétation la plus conservatrice de
l’islam, le wahhabisme. La rente pétrolière fnance partout une réislamisation
rigoriste des sociétés islamiques en voie
de sécularisation.
Gilles Kepel débute son exposé au moment crucial où le prix du pétrole quadrupla (1974), procurant aux monarchies pétrolières des moyens illimités et
où le triomphe de la révolution iranienne
(1979) réactiva une opposition sunniteschiites en sommeil. L’auteur analyse les
mouvements de fond qui traversent le
Moyen-Orient. Il dresse d’abord un tableau convaincant des trois phases du
djihadisme, jusqu’à Daech, vaincu militairement, mais toujours menaçant en
Europe. Sa violence stupéfante plonge
ses racines dans la propagande fnancée
par les émirs du pétrole, avec la complicité active des dictatures militaires. Le
« printemps arabe » survient donc à un
moment où la réislamisation des sociétés
musulmanes (banlieues européennes
comprises) arrive à son terme : tous les
confits, même le « vieux » confit israélopalestinien, se transforment en afrontements religieux, sunnites contre chiites,
musulmans contre chrétiens (croisés) et Juifs, pieux musulmans contre
musulmans tièdes.
Faut-il pour autant désespérer ? Dans
sa troisième partie, Gilles Kepel montre
les contradictions et les faiblesses de
l’ensemble des acteurs, y compris les
mouvements radicaux. Le royaume
qui fnance le radicalisme islamique a
été lui-même victime d’une violente attaque terroriste à La Mecque et la politique du prince Mohammed ben Salman divise profondément le pays. Les
États pétroliers sunnites se déchirent.
Les États-Unis continuent à fonder leur
diplomatie sur une alliance indéfectible
avec Riyad. Les Russes, la Turquie (avec
l’épouvantail d’un Kurdistan syrien autonome), l’Iran, ne sont pas en reste.
Dans ce chaos apparent, les Européens
peuvent retrouver une place.
XIXe-XXIe siècle
A la recherche de la RDA
Le Pays disparu. Sur les traces
de la RDA Nicolas Offenstadt
Stock, 2018, 250 p., 22,50 €.
Que reste-t-il de la
RDA, ce pays voué
à l’efacement ? Plusieurs institutions de
mémoire, destinées
à récolter, organiser et présenter les
restes de ce que fut
l’Allemagne de l’Est
de 1949 à 1990, ont été créées et soutenues par l’État allemand post-unité, en
suscitant de nombreux débats. L’État a
défini des « conceptions fédérales des
mémoriaux », les archives de la sécurité
d’État, la Stasi, ont fait l’objet d’une politique de sauvegarde, de préservation et
d’utilisation très rapide, et depuis 1998
une fondation est chargée du travail sur
la « dictature » du Parti communiste estallemand. Mais ces traces sont trop formelles, trop bavardes, trop disciplinées.
Celles suivies, sur le terrain, par Nicolas
Ofenstadt durant de longues années se
nichent dans les bâtiments abandonnés,
dans les sacs-poubelle éventrés, les murs
ou de petits musées faits de bric et de
broc. Car la RDA est aujourd’hui un pays
de brocante. D’où ce passionnant voyage
à travers les archives, souvent en déshérence, les objets (plaques, drapeaux)
et les lieux (rues, maisons, friches). Et
avec, depuis peu, un renouveau de mémoire, des résistances devant l’efacement d’un pays, dans la sauvegarde
d’un patrimoine lié à l’antifascisme et
au mouvement ouvrier.
XIXe-XXIe siècle
Ensauvagement
Un enfant est lynché. L’afaire
Gignoux, 1937 Gilles Vergnon
PUF, 2018, 276 p., 21 €.
En 1937, les temps
sont durs pour le
Front populaire.
Les retards de livraison de l’Exposition universelle,
mais aussi les violences de Clichy
accréditent l’idée
d’un pays livré à la gabegie et au désordre, au bord de la guerre civile. C’est
ce que prophétisent, et souhaitent parfois, les droites les plus dures. Dans ce
contexte, un événement tragique se
déroule à Lyon, qui prend rapidement
une ampleur nationale : Paul Gignoux,
un enfant de riche et de patron, est
mortellement lapidé par une bande de
gamins qui l’auraient traité de fasciste.
La droite s’émeut, ainsi que l’Église,
car le petit Paul quêtait pour une de
ses kermesses. La presse et l’opposition
au gouvernement de gauche en font
le signe de l’ensauvagement délétère
d’un peuple devenu chienlit. Gilles Vergnon, maître de conférence à Sciences
Po Lyon, retrace méticuleusement le
traitement médiatique, politique, mais
aussi judiciaire de l’afaire. Ce faisant, il
s’interroge sur les violences politiques
des années 1930, sur l’hypothèse d’une
guerre civile entre « les deux France »
et sur les fractures d’un pays divisé sur
l’expérience politique, économique et
sociale que le Front populaire menait
depuis juin 1936. Q
@
D’autres comptes rendus à lire
sur www.lhistoire.fr
En poche
Partir pour la Grèce. Pourquoi nous
avons toujours besoin des Anciens
F. Hartog Flammarion, « Champs »,
2018.
Histoire du Front populaire
J. Vigreux Tallandier, « Texto », 2018.
Le Socialisme en France et en
Europe, XIXe-XXe siècle M. Winock
Seuil, « Points histoire », 2018.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Bande dessinée
La guerre d’Hiver
Le 30 novembre 1939, l’Union soviétique attaque la
Finlande. Un épisode méconnu raconté en noir et blanc.
Enfer glacé H. Lukkarinen (dessin),
P. Lehtosaari (scénario) Mosquito, 2018.
C
omme son épithète devrait le
rappeler à chacun, la guerre qui
s’est déroulée entre 1939 et
1945 a été une guerre mondiale
– et, à cet égard, on pourrait en faire
remonter le début à 1937, avec l’attaque de la Chine par le Japon, voire à
1936, avec la guerre d’Espagne, ou à
1935 avec celle d’Éthiopie.
On doit rappeler cette évidence car on
fnirait par l’oublier et à ne plus l’interpréter, dans ce pays, que sous sa forme
française ou, plutôt, franco-française.
La bande dessinée contribue hautement à remettre sous les yeux de ses lecteurs cette dimension internationale ou,
plus souvent, comparative. Ainsi, par
exemple, depuis quelques années, voiton arriver jusqu’en France des bandes
dessinées coréennes ou chinoises évoquant la terrible domination japonaise.
Enfer glacé est plus originale encore
puisqu’elle nous remet en mémoire cette
guerre très oubliée, lovée dans la grande
guerre générale, que fut,
quatre mois durant, celle
qui opposa la petite Finlande
à l’énorme Union soviétique.
Est-il nécessaire de préciser
que l’agresseur, au matin du
30 novembre 1939, était la
seconde ?
Staline espérait à cette occasion élargir sa zone d’infuence, comme il venait de
le faire en occupant les pays
baltiques et en annexant la
moitié de la Pologne, avec l’accord de
son nouvel allié, Adolf Hitler. La disproportion des forces était écrasante mais,
à la surprise des Soviétiques, des Occidentaux et, à lire cet album très documenté, des Finlandais eux-mêmes,
l’Armée rouge se révèle incapable de
percer le front adverse. Les Finlandais
connaissent bien le terrain et les troupes
soviétiques, dont le commandement
sort à peine des purges qui l’ont décimé,
sont, à l’évidence, mal équipées et mal
préparées.
Violence froide
En janvier, la bataille pour la route de
Raate – racontée ici avec un grand détail de faits, particulièrement atroces –
transforme la contre-performance en
désastre : le 13 mars 1940 l’URSS est
contrainte de signer un traité qui, certes,
neutralise la Finlande, mais
en préserve la souveraineté, au prix de l’abandon
de 10 % de son territoire.
Ce résultat paradoxal joue
certainement un rôle dans
la conviction de Hitler de
pouvoir régler son compte à
l’Armée rouge en l’espace de
quelques mois.
Le scénario de Pekka Lehtosaari est factuel, ce qui lui
confère la violence froide
qui convient à un tel sujet. Des éclairages furtifs ouvrent quelques abîmes
d’autant plus profonds qu’ils sont de
l’ordre de l’évidence : « Pour tuer l’ennemi, il faut tout d’abord lui enlever son
humanité. Donne-lui tous les noms que tu
veux. Mais pas celui d’homme. » L’art du
noir et blanc de Hannu Lukkarinen fait
le reste. Il s’est fait connaître du public
français grâce à une série médiévale élégante et nerveuse (Nicholas Grisefoth) et
un étonnant album mythologique (Ronkoteus) à partir d’un scénario d’Arto Paasilinna, l’auteur du Lièvre de Vatanen. Le
tout donne un album glaçant, en efet,
où les deux héros intermittents qui traversent cette histoire racontée, comme
dit Shakespeare, par un idiot, pleine
de bruit et de fureur, se retrouvent enfn, mais « tellement habitués à l’odeur
de la mort qu’ils ne la sentent pas l’un sur
l’autre ». Le couple survivra longtemps
à la guerre d’Hiver mais ne s’en remettra jamais. Car il y a pire que le noir et
blanc : le gris. Q
Pascal Ory
Professeur émérite à l’université Paris-I
Double 7
Yann, A. Juillard, Dargaud, 2018.
A l’occasion de la sortie du nouvel
album de Lucky Luke, Un cow-boy à Paris
(Lucky Comics), retrouvez la critique de
Catherine Hodeir sur www.lhistoire.fr
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
© MOSQUITO 2018
À LIRE AUSSI CE MOIS-CI
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GUIDE
Revues
Travail et justice sociale
Quelle place tient, depuis cent ans, l’OIT à l’échelle mondiale ?
Le Mouvement social n° 263
Alors que la question de la fn du travail est revenue en force ces dernières
années, l’Organisation internationale
du travail (OIT) a choisi, pour son centenaire en 2019, de réféchir à « l’avenir
du travail ». Ce siècle d’histoire est l’objet d’un dossier coordonné par Sandrine
Kott (université de Genève).
Créée au lendemain de la Première
Guerre mondiale, l’OIT fondait la possibilité d’une paix durable sur la « justice
sociale ». C’est en ce sens, nous dit Isabelle Lespinet-Moret (Paris-I-PanthéonSorbonne), qu’elle se préoccupa, dès ses
premières mesures, de la santé au travail
sous toutes ses formes (hygiène industrielle, maladies professionnelles, accidents du travail, etc.).
Ce principe, néanmoins, se heurta à plusieurs obstacles. L’économie de certains
États se prêtait moins que d’autres à la
mise en place de droits en la matière – et
la situation se complique encore dans le cas des colonies.
De quel poids cependant dispose l’OIT ? Marieke Louis
(Sciences Po Grenoble) propose de répondre en comparant les réponses de l’institution aux crises de 1929 et de
2008. Distincte de la Société
des nations, l’OIT dut d’abord
se battre pour s’assurer une place dans
les conférences économiques mondiales
– son premier directeur, Albert Thomas,
joua un rôle clé sur ce point.
Il ne s’agissait pas seulement d’être présent mais encore d’être entendu dans
des rencontres où les aspects monétaires
l’emportaient souvent – les membres de
l’OIT considéraient avant tout leur mandat comme social. Un des arguments fut
que l’organisation représentait à la fois
les travailleurs (via les syndicats), les
employeurs et les États. Cela ne suft
cependant pas : après 1929, les propositions de l’OIT ne furent guère retenues.
Aujourd’hui, l’OIT défend surtout l’idée d’un « travail décent », qui correspond à « l’accès à un travail productif et
convenablement rémunéré, la
sécurité sur le lieu de travail et
la protection sociale pour les familles, l’égalité des chances et de
traitement pour tous, hommes
et femmes ». Même si ces demandes sont certainement plus audibles
depuis 2008, les possibilités d’action de
l’OIT – comme celles, au fond, de beaucoup d’organisations internationales –
restent limitées. Le risque est de n’être,
toujours, que la bonne conscience sociale des sommets du G20 auxquels l’institution participe.
Le Mouvement social
Directrice : Anne Rasmussen
Centre d’histoire sociale,
université Paris-I,
9, rue Malher,
75181 Paris Cedex 04
Le mois prochain dans « L’Histoire »
EN VENTE DÈS LE 20 DÉCEMBRE
Les Irlandais
La première colonie anglaise
Catholiques et Celtes : des Britanniques
pas comme les autres
Enquête sur la grande famine
Michael Collins, héros tragique
1916-1998. Un siècle de guerres fratricides
Brexit, une chance pour l’Irlande ?
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
AL AIN LE GARSMEUR/BRIDGEMAN IMAGES
Deux cents ans
de rébellion
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La « grande muette »
Duby vulgarisateur
Inflexions n° 39
Cahier des Annales de
Normandie n° 37
Dans le droit fil
des décisions qui
leur retirèrent le
droit de vote (loi
du 27 juillet 1872),
les militaires furent
exclus de l’âge d’or
de la presse sous la
IIIe République : on
leur interdit d’écrire
dans les journaux ou de répondre à des
interviews sans autorisation préalable de
leur hiérarchie. Frédéric Safroy (Centre
d’histoire de Sciences Po) montre cependant qu’ils ne restèrent pas à l’écart
du mouvement, grâce notamment aux
pseudonymes. Le « Commandant Z », qui
publia plusieurs dizaines d’articles, était
en fait Paul Fontin, conseiller militaire
de Clemenceau jusqu’en 1917. L’afaire
Dreyfus libéra également la parole des
officiers mais l’assouplissement fut de
courte durée : la Première Guerre mondiale imposa un retour à la censure.
Si Georges Duby demeure un des médiévistes les plus
connus, c’est en partie grâce à son succès éditorial. Benoît
Marpeau (université de Caen-Normandie) nous dévoile un Duby à
l’aise dans le monde de l’édition, une
posture revendiquée qui tranche avec
celle d’autres universitaires de la même
époque. Les succès de Guillaume le Maréchal ou du Temps des cathédrales amènent
également Benoît Marpeau à reposer la
question de la crise de l’édition en histoire dans les années 1980. Cet article
conclut un numéro spécial rassemblant 50 articles oferts à la médiéviste
Véronique Gazeau.
Un Japonais en Suisse
L’Alpe n° 82, automne 2018
L’illusion 3D
Anabases n° 27
Dans beaucoup
d’expositions, des
reconstitutions 3D
sont désormais proposées au visiteur :
à toutes les étapes,
cependant, l’archéologue et l’historien se heurtent
à de réelles difficultés épistémologiques. Alexandra Dardenay (université
Toulouse-Jean-Jaurès) évoque celles
liées aux restitutions d’Herculanum, ville
détruite par l’éruption du Vésuve en 79.
Si le premier niveau se laisse aisément
reconstituer, les étages résistent davantage aux historiens, tout comme le mobilier. De même, on ignore souvent tout
des portes qui liaient les espaces et donc
déterminaient les mouvements. Car les
grands absents restent les hommes et les
femmes qui habitaient ces lieux : leur
présence demeure difcilement matérialisable. Au total, faire des reconstitutions comprend toujours le risque de
créer des stéréotypes – ce dont sont bien
conscients, désormais, les chercheurs.
Entre décembre
1871 et septembre
1873, le prince
Iwakura conduit
une délégation de
son pays pour visiter les États-Unis et
l’Europe. L’objectif
est de comprendre
l’Occident afin de
moderniser le Japon et de renégocier
les traités commerciaux. Avec un grand
sens de l’observation, son secrétaire, le
jeune Kume Kunitake, consigne le détail
de ce voyage officiel qui passe aussi…
par les Alpes suisses. Il enregistre que
les Suisses, à l’école, apprennent à chanter et que, si l’éducation n’est pas obligatoire, tout le monde désire s’instruire.
Il remarque que le mont Blanc s’élève
à 1 000 mètres au-dessus du mont Fuji.
Et l’usine d’horlogerie Patek Philippe le
subjugue : la fabrication des rouages
qui doivent résister aux changements
de température est décrite avec soin.
Quant aux promenades sur le lac Léman,
elles touchent pour lui au sublime. Q
Rubrique réalisée
par Fabien Paquet
Lettres
de l’étranger
1968, ici et ailleurs
Une distinction sépare les
mouvements contestataires de
1968 en Europe et aux États-Unis :
la dimension religieuse, essentielle
outre-Atlantique. C’est ce que
montre avec talent l’historien des
religions Jackson Lears dans un
article recensant pas moins de neuf
ouvrages parus à l’occasion du
cinquantenaire. « Les contestataires
américains étaient dépourvus de
l’esprit anticlérical des Européens ;
des prêtres, des rabbins et des
pasteurs s’engagèrent au premier
rang des mouvements pour les
droits civiques et contre la guerre
au Vietnam ». La « contreculture », qui à certains égards
reproduisait le mouvement
romantique, « émanait aussi de la
tradition protestante, qui appelait
les croyants à se retirer des
institutions empêchant un contact
direct avec le divin ». La figure
de proue était en l’occurrence
le pasteur Martin Luther King
assassiné le 4 avril 1968.
A lire dans The New York Review
of Books, 27 septembre 2018.
Les nazis et l’occultisme
S’appuyant sur une énorme
quantité de documents
nouvellement exhumés, l’historien
américain Eric Kurlander réinvestit
la question controversée des
liens entre le nazisme et les
croyances absurdes véhiculées
par l’astrologie, la magie, l’art
du sourcier, la cosmobiologie,
l’agriculture biodynamique, la
cosmogonie glaciaire, le saint
Graal, les théories de l’Atlantide
et de Thulé, le folklore sur les
loups-garous, et tutti quanti.
Contrairement à certains de ses
éminents prédécesseurs, il conclut
catégoriquement à la prégnance
déterminante de ce type de
croyances non seulement chez les
dignitaires nazis mais dans une
bonne partie de la population
allemande. L’historien anglais
Richard J. Evans s’insurge contre
une telle conclusion, Eric Kurlander
lui répond… Un débat sulfureux.
A lire dans Books,
décembre 2018-janvier 2019.
Olivier Postel-Vinay
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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LA
PL ANCHE
DE JUL
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GUIDE
Classique
« La Mort et l’Occident »
de Michel Vovelle
En 1983, le grand historien, qui vient de mourir, proposait une somme sur
la mort du Moyen Age à nos jours, bilan de quinze ans de travaux.
Par Antoine de Baecque*
LA THÈSE
tant les conclusions de cette histoire des menAu cœur de ce livre richement illustré de plus
talités, publie en 1983 La Mort et l’Occident, de
de 800 pages fgurent « les attitudes devant la
1300 à nos jours, chez Gallimard, dans la « Bibliothèque illustrée des histoires ». Cette synmort », telles que les a étudiées une génération
thèse ambitieuse attaque de front le chantier
d’historiens, vouée, au cours des années 1970,
des représentations de la mort, l’explorant dans
à l’un des plus importants chantiers historiographiques de la « nouvelle histoire ». Du Moyen Age
toutes ses dimensions, démographique et médicale, littéraire et religieuse, sociale et artisaux Lumières, les travaux se multiplient pour
tique. Michel Vovelle fait apparaître les « mofouiller la « mentalité » de l’homme confronté à sa
dèles successifs du mourir », depuis le triomphe
mort, s’appuyant sur de nombreuses sources (testaments, oraisons funèbres, ex-voto, autopsies,
de la mort chrétienne au Moyen Age jusqu’à la
funérailles, statuaires, contes, imageries…).
mort bourgeoise de la famille testamentaire,
Au cours de recherches menées à travers la Gallimard, 1983, rééd., 2000. pour déboucher sur le « tabou de la mort » qui
Provence, Michel Vovelle traque les testatraverse le contemporain.
ments, auxquels il confère le statut de source majeure. Il
CE QU’IL EN RESTE
ne manque pas non plus une église de la région, y photographiant tableaux et ex-voto. De sa thèse, Piété baroque
Aboutissement du chantier de la mort et de l’histoire des
et déchristianisation en Provence au XVIIIe siècle, soutenue en
mentalités, la somme vovellienne devient immédiatement
1971 et éditée chez Plon deux ans plus tard, naît une grande
un classique, adoubée notamment lors d’une célèbre émission d’« Apostrophes », le 28 octobre 1983 où, aux côtés de
idée : la vision du salut et de la croyance en l’au-delà a été
Jean Delumeau et de Philippe Ariès, Michel Vovelle est reçu
bouleversée à l’époque moderne, avec pour conséquence
par Bernard Pivot : « Chez les grands historiens, la mort est très
une transformation en profondeur du rapport à la mort et
fréquentable, elle est même passionnante. » Le livre est plusieurs
à la religion. Des pratiques en résultent, qui éloignent les
fois réédité par Gallimard. Il marque cependant la fn d’une
fdèles de l’église ; les cadavres sont désormais dissimulés
ère historiographique : à l’histoire des mentalités succèdent
durant les funérailles, mettant fn aux pompes baroques ;
celle des représentations ou l’histoire culturelle ; le chantier
les testaments sont modifés ; les hommes souhaitent rester
des « attitudes devant la mort », sans doute parce qu’il a été
autrement présents dans la mémoire des vivants.
largement exploité, quitte le devant de la scène historienne. Q
Dix ans après la publication de ce travail pionnier, et alors
que Philippe Ariès a proposé entre-temps ses Essais sur l’his* Historien spécialiste de la Révolution
toire de la mort en Occident (1975), Michel Vovelle, confor-
GEOFFROY MATHIEU/OPALE/LEEMAGE
Michel Vovelle
Né en 1933, élève à l’École
normale supérieure de
Saint-Cloud, agrégé
d’histoire à 23 ans, il entame
une « première carrière »
d’enseignant et d’historien de
la mort dans les années 19601970. A l’université de
Provence, assistant, maître de
conférences puis professeur,
avec ses collègues Georges
Duby, Maurice Agulhon ou
Philippe Joutard, il lance les
grands travaux de l’école des
Annales sur l’étude sociale
des croyances, des pratiques
politiques, des insurrections.
Il fonde le Centre méridional
d’histoire sociale. Élu en 1981 à
la Sorbonne à la tête de l’Institut
d’histoire de la Révolution
française, il se consacre ensuite
à sa « carrière révolutionnaire »,
maître d’œuvre scientifque
du Bicentenaire, lançant des
travaux sur les images, les
mentalités révolutionnaires, les
émotions politiques (cf. notre
« Portrait », L’Histoire n° 448).
L’historien s’est éteint le
6 octobre 2018.
@
Retrouvez tous les
« Classiques » sur
www.lhistoire.fr
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE Sorties
Expositions
Le gothique dévoilé
A partir de la basilique de Saint-Denis et des cathédrales de
Chartres et Notre-Dame de Paris, le musée de Cluny montre
l’évolution artistique du Moyen Age.
Légende xxxx.
Statue-colonne de reine de l’Ancien Testament (cathédrale de Chartres), à la longue robe
plissée, et enluminure d’une bible peut-être fabriquée à Chartres pour Saint-Denis.
T
ous les écoliers le savent, deux
grands styles se distinguent et se
succèdent au Moyen Age : l’art
roman et l’art gothique. « Pas si
simple ! » répondent Damien Berné et
Philippe Plagnieux, les commissaires de
l’exposition au musée de Cluny. Même si
le changement de codes et de techniques
est relativement rapide, une grosse
quinzaine d’années, il n’est pas linéaire.
Dans une Europe encore largement romane, trois chantiers d’Ile-de-France innovent au milieu du xiie siècle : SaintDenis, Chartres, Notre-Dame de Paris.
C’est sur eux que la focale est mise.
Mais d’abord pourquoi ce renversement ? Tout simplement – et notre
xxie siècle ne devrait pas s’en étonner…
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
– grâce à la communication, aux carnets
de modèles, malheureusement tous disparus, grâce aussi à la circulation des
artistes eux-mêmes sur un territoire
assez restreint. Un exemple l’illustre à
merveille, celui des portails à statuescolonnes. Le prototype vient de SaintDenis, enfant chéri de l’abbé Suger, il
s’enrichit à Chartres et revient à SaintDenis au portail des Valois.
Dans ces véritables laboratoires, les
artistes inaugurent des techniques. Ils
recherchent aussi une expressivité nouvelle : s’inspirant de l’Antiquité classique
(pour les visages des statues, le drapé
et le plissé des vêtements), des œuvres
byzantines et des artistes mosans, ils
dessinent des corps plus incarnés, mo-
biles. Le même bouillonnement se lit
sur les colonnettes ciselées, les chapiteaux foisonnants de basilics, signes astrologiques ou têtes humaines – que le
visiteur peut apprécier grâce à leur disposition à bonne hauteur –, les vitraux
aux couleurs profondes, les bibles enluminées. Répertoires qui se répondent
d’un support à l’autre : les bordures de
vitraux de Saint-Denis reprennent les
palmettes des colonnettes sur les portails occidentaux de Chartres et d’une
grande bible en deux volumes.
Si, comme le note Philippe Plagnieux,
il n’y a pas eu de grande évolution technologique, l’époque a connu des améliorations pratiques. Ainsi, les outils
dans un métal bien plus dur permettent
« de réaliser des sculptures tellement fnes
qu’elles rappellent des tableaux ».
Ces dernières années, des chantiers
de restauration ont enrichi nos connaissances sur ces premières heures de la
foraison gothique : l’exposition en rend
compte, au travers de ses 130 pièces issues de musées français et étrangers,
notamment américains, de dépôts archéologiques. Et pour ceux qui croient
connaître Chartres, une surprise : les
statues-colonnes qui ornent aujourd’hui
la cathédrale sont des copies, les vraies
sont conservées à l’abri de la pollution
– mais un ensemble a été prêté par la
Drac Centre-Val de Loire à Cluny. n
Huguette Meunier
À VOIR
Naissance de la sculpture gothique.
Saint-Denis, Paris, Chartres, 1135-1150
jusqu’au 7 janvier 2019
au musée de Cluny, Paris.
DRAC CENTRE-VAL-DE-LOIRE/FRANÇOIS L AUGINIE – BNF, L ATIN 55 FOLIO 119/PHILIPPE PL AGNIEUX, CL AUDINE L ANTIER – SERVICE PRESSE RMN-GP (PARIS, MUSÉE DE CLUNY-MUSÉE NATIONAL DU MOYEN-ÂGE, INV. CL. 23415)/MICHEL URTADO
nExpositions p. 90nCinéma p. 94nMédias p. 96
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L’artiste a taillé cette statue-colonne dans une pierre au grain très fin permettant de sculpter tous les détails,
de la barbe bouclée au bonnet brodé (Saint-Denis, v. 1137-1140).
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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GUIDE
Expositions
Ce sont les Nadar qui ont donné à la
photographie ses lettres de noblesse.
Sarah Bernhardt (1864).
G
eorge Sand, Baudelaire,
Sarah Bernhardt, le mime
Deburau… Leurs traits
nous sont connus par les photographies, devenues iconiques,
de Félix Tournachon, plus connu
sous le nom de Nadar, son frère
Adrien et son fls Paul.
La grande et passionnante
rétrospective de la BNF nous
plonge – abondamment – dans
ces clichés anciens en soulignant leurs aspects les plus novateurs. Ainsi le choix de décors
pour les portraits posés, l’utilisation de ballons (ou, plus modestement, de cerfs-volants)
pour les vues aériennes, les essais de lumière artifcielle (Félix dépose en 1861 le brevet de
photographie à l’électricité).
Les sujets manifestent la curiosité tous azimuts des artistes :
écrivains et politiques, artistes
et scientifiques. En 1886, des
portraits pris sur le vif montrent
le savant Chevreul, âgé de
100 ans, dans la première interview illustrée pour l’hebdomadaire L’Illustration.
Adrien, le frère terrible, collabore de son côté avec le docteur Duchenne pour un ouvrage traitant d’expériences sur
des malades mentaux, et avec
Charcot. Félix s’intéresse au Paris transformé par Haussmann,
plonge dans les égouts et les catacombes – qui attirent déjà des
foules de visiteurs, apprend-on.
Paul, tenté par les grands espaces, part en Orient et en Asie
centrale d’où il rapporte plus de
1 800 clichés remarquables sur
la construction des trains, l’émir
de Boukhara, la vie traditionnelle, les derviches, les Russes
au Turkestan. Pour cela il utilise
le premier film souple Kodak
commercialisé par la société de
George Eastman dont il est le représentant avisé en Europe.
A la fn de l’exposition, des extraits d’une conférence que Paul
donna en 1892 soulignent la variété des utilisateurs de la photographie, des géographes (les
Reclus) aux policiers (Bertillon)
en passant par les archéologues,
les agronomes soucieux d’améliorer la race chevaline et les
biologistes : c’est la microphotographie qui permet les avancées
décisives de Pasteur. Et l’armée :
dès 1858, Nadar dépose un brevet sur les plans topographiques.
Allons plus loin : deux autoportraits instantanés pris en 18881890 par Paul Nadar et le montrant en train de manger et de
boire font penser aux selfes gastronomiques que nos contemporains multiplient avant de les
poster sur les réseaux sociaux…
Décidément, bien en avance sur
son temps ! Q
Huguette Meunier
À VOIR
Les Nadar. Une légende photographique
jusqu’au 3 février 2019 à la BNF, site François-Mitterrand, Paris.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
L’île monastique de Lérins
Réunissant écrits, objets archéologiques,
œuvres graphiques et picturales, datant du
viiie au xxe siècle, cette exposition aborde
l’infuence spirituelle du monastère
comme son rôle de puissance politique et
économique.
Jusqu’au 31 janvier 2019 aux
Archives départementales,
147, boulevard du Mercantour, Nice (06).
Goulag
Durant la période stalinienne, 25 millions
de Soviétiques et 1 million d’étrangers sont
passés par les « camps de travail correctif ».
Le Goulag raconté à travers des documents
russes inédits et les photographies
poignantes de Tomasz Kizny.
Jusqu’au 20 mai 2019 au musée de
la Résistance et de la Déportation de
l’Isère, 14, rue Hébert, Grenoble (38).
Le « Petit Prince » revient
Dessins et manuscrits d’Antoine de SaintExupéry, dont les douze croquis réalisés
autour du Petit Prince pour son amie
new-yorkaise Sylvia Hamilton sont exposés
à l’occasion de la sortie du livre Du vent, du
sable et des étoiles (Gallimard, « Quarto »)
reprenant l’essentiel de ses écrits.
Jusqu’au 26 janvier 2019 à la galerie
Gallimard, 30-32, rue de l’Université, Paris.
Les estampes d’Otto Dix
Lens sous les bombes (eau-forte de 1924),
Électricité (gravure de 1920) ou Getsemani
(lithographie de 1960) témoignent, entre
beaucoup d’autres pièces, de l’infuence
profonde et durable de la Première Guerre
mondiale sur Otto Dix.
Jusqu’au 13 janvier 2019 à l’abbaye ainteCroix, Les Sables-d’Olonne (85).
Trésors de Kyoto
Henri Cernuschi fut un acteur essentiel de
l’introduction du japonisme en France. Son
musée accompagne la saison « Japonismes
2018 » avec l’école Rinpa, active du xviie au
xixe siècle et réinterprétée par des artistes
contemporains.
Jusqu’au 27 janvier 2019
au musée Cernuschi,
7, avenue Velasquez, Paris.
@
Plus d’expositions sur
www.lhistoire.fr
BNF, DÉPARTEMENT DES ESTAMPES ET DE L A PHOTOGRAPHIE
Photographies de famille
Dans les musées
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LES COLLECTIONS
DE L’HISTOIRE
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ANNÉE 2016
 N°419 janvier 2016
Dossier : La révolution gothique.
Portrait historique des djihadistes.
 N°420 février 2016 ÉPUISÉ
Dossier : Les sociétés préhistoriques.
Édition «Mein Kampf», histoire d’un livre.
 N°421 mars 2016 ÉPUISÉ
Dossier : Les juifs de Pologne.
Colloque : Le siècle des reporters de guerre.
 N°422 avril 2016
Dossier : Les fanatiques de l’Apocalypse.
Dublin, 1916 : Naissance de l’Irlande.
 N°423 mai 2016
Dossier : Le vrai pouvoir des califes.
Verdun vu d’ailleurs.
 N°424 juin 2016
Dossier : Guillaume le Conquérant.
Japon-Corée : les femmes de réconfort.
 N°425-426 juillet-août 2016
Dossier : XIXe siècle, le monde est à nous !
Louis XIV, l’ordre et le chaos.
 N°427 septembre 2016 ÉPUISÉ
Dossier : Guerre d’Espagne.
1516, naissance des ghettos.
 N°428 octobre 2016
SPÉCIAL : Moyen Âge.
Le feuilleton de la présidentielle.
 N°429 novembre 2016 ÉPUISÉ
Dossier : Les Kurdes.
Trump : les racines du populisme américain.
De véritables livres
au prix d’un magazine.
 N°430 décembre 2016
Dossier : Les Cathares.
1789, les animaux ont-ils des droits ?
ANNÉE 2016
 N° 70 : De Carthage à Tunis
 N° 71 : Venise, la cité du monde
 N° 72 : La famille dans tous ses états
 N° 73 : L’Odyssée des réfugiés
ANNÉE 2017
 N°431 janvier 2017
Dossier : L’empereur chinois.
Des Han à Xi Jinping.
L’histoire mondiale de la France.
 N°432 février 2017
Dossier : 1917 : les révolutions russes.
Un chrétien d’Alep à la cour de Louis XIV.
 N°433 mars 2017
Dossier : La chute de Robespierre.
Michéa lu par Michel Winock.
 N°434 avril 2017
Dossier : 1ère guerre mondiale :
les Américains débarquent.
Archéologie : Marseille la grecque.
 N°435 mai 2017
Dossier : La croisade.
Marie-Thérèse d’Autriche : une mémoire
européenne.
 N°436 juin 2017
Dossier : Jérusalem, l’impossible capitale.
150 ans : naissance du Canada.
ANNÉE 2017
 N° 74 : L’Ethiopie
 N° 75 : Luther
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94 /
GUIDE
Cinéma
Soldat perdu en Indochine
Guillaume Nicloux raconte la quête désespérée d’un militaire français
dans la jungle vietnamienne en 1945.
Ci-dessus : Robert Tassen (Gaspard Ulliel) et la jeune Vietnamienne qu’il souhaite
sortir du bordel à soldats où il l’a rencontrée. A droite : des soldats français escortent
des rebelles capturés jusqu’à la prison de Saigon en 1945.
Une guerre asymétrique
De Gaulle maintient pourtant ses positions et envoie des troupes en renfort,
tandis que, quelques mois plus tard, les
Japonais, à la suite des bombardements
de Nagasaki et Hiroshima, capitulent,
se retirant de l’Indochine. Désormais,
l’armée française fait face à un nouvel
ennemi, déterminé, les indépendanL’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
tistes vietnamiens, qui mènent la guérilla à leur façon. Invisibles, mobiles,
cachés, agissant par coups de force,
proftant de la jungle, propice à de multiples pièges, ils pratiquent une guerre
asymétrique d’une redoutable efficacité. Un combat physique qui se double
d’un combat psychologique, une forme
de lutte totale.
Un endroit où tout peut surgir
Robert Tassen – qui a contribué à libérer
la France au sein de la 2e DB commandée par le général Leclerc – poursuit
son service sur un autre front en Asie :
de la guerre nationale à la guerre coloniale en somme. Il combat moins pour
le bien commun d’une patrie à refonder
que pour son propre compte. En efet,
il réintègre l’armée française pour assouvir sa soif de vengeance et retrouver
l’assassin de son frère et de sa famille :
l’homme qui assista les Japonais lors du
massacre du 9 mars 1945, Vo Binh, un
lieutenant vietminh.
Avec Les Confins du monde, Guillaume
Nicloux regarde vers une légende cinématographique : celle de Francis Ford
Coppola filmant Apocalypse Now au
cœur des ténèbres, dans la même jungle.
Comme si Vo Binh était le colonel Kurtz
d’une nouvelle quête impossible.
Le réalisateur excelle à camper l’ambiance d’un flm qui oscille en permanence entre le quotidien trivial d’une vie
de garnison et la terreur paranoïaque
des missions menées dans la jungle :
corvées humiliantes, visions d’horreur
de corps dépecés. Un endroit où tout
peut surgir. Un lieu où l’atmosphère
vire de la toufeur humide de tristes tropiques à l’onirisme opiacé des paradis
imaginaires. Une profonde mélancolie,
humide, poisseuse, pesante, sourd de ce
bourbier luxuriant.
Plus il s’enfonce dans sa vengeance,
plus le soldat Tassen est confronté aux
pièges des contradictions que l’histoire
creuse sous ses pieds. Il se veut un franctireur proche des « Jaunes » – indigènes
qu’il traite en égaux car ce sont les seuls
à pouvoir le mener à Vo Binh –, mais
AD VITAM DISTRIBUTION
U
n jeune homme surgit d’un
charnier, se dégage des cadavres qui l’entourent et
l’étoufent. Il est rouge du sang
des autres et du sien, blessé au niveau de
l’estomac. Il parvient cependant à se
traîner hors de la fosse, puis à disparaître dans la jungle environnante.
En échappant au massacre, le soldat
Robert Tassen, interprété par un Gaspard Ulliel magnétique, pénètre dans
l’histoire. En effet, le 9 mars 1945,
lorsque le général de Gaulle veut restaurer l’autorité de la France en Indochine, le Japon, qui y prétend aussi et
qui occupe alors le Tonkin, riposte violemment. Attaquant par surprise les
garnisons françaises au Vietnam, les
troupes nipponnes, aidées par certains
indépendantistes, massacrent des centaines de soldats, de même que des civils, hommes, femmes, enfants.
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/ 95
il n’est qu’un Blanc colonisateur appliquant la politique répressive de la
métropole. Il tombe amoureux d’une
jeune Vietnamienne qu’il veut sortir
de la prostitution mais qu’il partage cependant avec les autres soldats au bordel de l’armée. De fait, l’abîme le happe,
comme la jungle. Et sa guerre intérieure
recouvre les appels au calme que lui
prodigue un mentor qui s’entiche de lui,
écrivain mystérieux joué par un Gérard
Depardieu retrouvé.
Pour nos abonnés
Paris
Le quotidien trivial
d’une vie de garnison
et la terreur des
missions menées
dans la jungle
JEUDI 6 DÉCEMBRE
20 HEURES
L’homme sort de l’histoire
Au cours d’une traversée de la forêt
vierge, Tassen disparaît, spectre retournant au monde des fantômes. La
séquence est géniale et vaut pour tout
le film : long plan fixe sur le visage
d’un homme qui ne sait plus comment
répondre à l’urgence de la situation,
qui échappe à la décision qu’il devrait
prendre, et rejoint par l’évanouissement le camp des perdants de l’histoire,
unique réponse à la mauvaise guerre,
la sale guerre, dans laquelle il est embarqué après avoir gagné la grande, la
belle, celle de la Libération face à l’Allemagne nazie. L’homme tout à coup n’est
plus un héros, il n’est plus que néant. Il
vient de sortir de l’histoire. Q
Antoine de Baecque
À VOIR
Les Confins du monde
G. Nicloux, en salles le 5 décembre.
Privilège abonnés cf. ci-contre
Les Confins du monde
de Guillaume Nicloux
Projection suivie d’une rencontre
avec Antoine de Baecque,
critique et historien du cinéma, et
Guillaume Nicloux, le réalisateur
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Cinéma Le Champo,
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Le Capes et l’agrégation 2019
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La famille dans l’Antiquité l L’Europe du Nord, viie-xie siècle l
État, pouvoirs et contestations politiques, 1640-1780 l
Culture, médias, pouvoirs aux États-Unis et en Europe, 1945-1991
L’épreuve d’histoire de l’École normale supérieure
n L’épreuve d’histoire de Sciences Po Paris
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L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
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96 /
GUIDE
Médias
Radio-Télé
Un monde noir de charbon
Un documentaire sur ce combustible qui permit
la révolution industrielle.
La Fabrique de l’histoire
Du 3 au 6 décembre : Emmanuel
Laurentin consacre sa semaine à la
« Préhistoire », avec des archives sur
l’archéologue André Leroi-Gourhan et
un documentaire sur Little Foot, le
squelette d’australopithèque
découvert en 1994 en Afrique du Sud.
Du 10 au 13 décembre : « Histoire des
droits de l’homme » avec un
documentaire sur Eleanor Roosevelt.
Du lundi au vendredi à 9 heures sur
France Culture.
La Guerre des trônes
D
ans un entretien accordé au
Financial Times le 31 oc­
tobre 2018, le directeur exé­
cutif de l’Agence internationale de
l’énergie (AIE), Fatih Birol, s’est
inquiété des projets de centrales à
charbon envisagés en Asie. En ef­
fet, si l’Europe et l’Amérique du
Nord délaissent progressivement
ce combustible pour produire de
l’énergie, la Chine (+ 4 % en 2017
par rapport à 2016) et l’Inde
(+ 13 % sur la même période)
continuent dans cette voie.
Cette déclaration survient après
la publication, le 8 octobre 2018,
du rapport du Groupe d’experts
intergouvernemental sur l’évolu­
tion du climat (Giec, SR 15) : Les
Impacts d’un réchaufement climatique global. Gaz à efet de serre, le
CO2 est en augmentation notam­
ment du fait de la combustion du
charbon.
Pour mieux comprendre cette
actualité, Arte propose un docu­
mentaire en deux parties. Le réa­
lisateur Manfred Oldenburg y
relate comment cette roche fos­
sile formée à partir de la dégra­
dation de matière organique
des végétaux est devenue essen­
tielle aux hommes à partir de la
fn du xviiie siècle. Les industries
naissantes de Grande­Bretagne
consommaient en efet de grosses
quantités de bois. Les prix fam­
bèrent et les entrepreneurs se
tournèrent vers une autre source
d’énergie – moins chère – pour
faire fonctionner leurs machines
à vapeur : le charbon.
Comme l’expliquent les nom­
breux historiens interviewés
par Manfred Oldenburg – Anne
Bradley, Franz Brüggemeier, Mi­
chael Farrenkopf ou Dietmar
Osses –, pour que la révolution
industrielle se mette en marche,
l’Europe se creusa de mines et des
régions entières se consacrèrent
à cette activité d’extraction : Lor­
raine et nord de la France, nord
de l’Angleterre, pays de Galles,
Ruhr, Pologne… Puis ce fut au
tour des États­Unis, du Japon et
des pays émergents. Les contrées
européennes – en particulier la
France – ont progressivement
fermé leurs mines depuis les an­
nées 1970. Néanmoins la produc­
tion mondiale entre 1973 et 2017
a, selon l’AIE, plus que doublé !
L’ère du charbon est loin d’être
révolue. Q
Olivier Thomas
À VOIR
Le Charbon M. Oldenburg, le 4 décembre à 22 h 45 sur Arte.
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
Concordance des temps
Le 24 novembre : Jean-Noël Jeanneney
reçoit Hélène Miard-Delacroix pour
« RDA, permanences et résurgences ».
Le 8 décembre : Fabien Boully évoque
la fgure de l’espion au cinéma.
Le 15 : Henriette Levillain parle de
Saint-John Perse.
Le samedi à 10 heures sur
France Culture.
Matières à penser
Patrick Boucheron reçoit Maud Chirio,
Gérard Noiriel, Jean-Paul Manganaro,
Laurent Lombard, Chantal Jaquet
et Arlette Farge pour des émissions
intitulées « Au nom du peuple ».
Du lundi 3 au vendredi 7 décembre à
22 h 15 sur France Culture.
Points de non-retour (Thiaroye)
Le massacre des tirailleurs dans le
camp de Thiaroye le 1er décembre 1944
au Sénégal est le sujet du premier volet
du triptyque théâtral Points de
non-retour créé par Alexandra Badea.
Son objectif : narrer les « récits
manquants » de l’histoire nationale,
notamment de la décolonisation.
Les 29 et 30 novembre 2018 à
La Comédie de Béthune (62)
dans le cadre du Next Festival.
@
L’analyse de Martial Poirson sur
www.lhistoire.fr
ZDF/BROADVIEW
L’extraction du charbon reste, encore aujourd’hui, un enjeu énergétique.
Après une première saison consacrée
au Moyen Age, la série documentaire
aborde cette fois-ci le xvie siècle.
En décembre sur France 3.
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1,2 millions
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98 /
C A RT E
BL ANCHE
de Pierre Assouline
Plaidoyer pour la (re)traduction
En littérature comme en sciences sociales, les grands textes sont
régulièrement retraduits. En histoire, il faudrait d’abord les traduire.
@
L’HISTOIRE / N°454 / DÉCEMBRE 2018
par Jean-Pierre Grossein (qui publia sa propre version de
l’œuvre canonique un an après chez Gallimard), lui imputant de nombreuses erreurs d’interprétation dues à « une
large ignorance de l’univers conceptuel et sémantique » ainsi
que du vocabulaire théologique et ecclésiologique. Il lui reproche notamment d’appeler « prêtres » des pasteurs ou de
confondre (c’est en efet fâcheux) baptistes et anabaptistes
(Revue française de sociologie n° 43-4, 2002).
O
n ne le dira jamais assez : le traducteur a une responsabilité morale de coauteur puisque ce sont ses
propres mots que l’on lit. Nul doute que la question
sera aussi au cœur du débat lorsque Fayard publiera une nouvelle version française de Mein Kampf. Son
traducteur Olivier Mannoni, qui a déjà assuré la version
française d’un grand nombre de livres d’historiens, d’acteurs
ou de témoins allemands du nazisme dont le Journal de
Goebbels, s’attend bien sûr à être discuté sur ses choix. Il a
travaillé à partir d’une photocopie de l’édition originale en
gothique de 1925. De toute façon, eu égard à l’important travail scientifique sous la direction de Florent Brayard, il
s’agira fnalement moins d’une réédition de Mein Kampf que
d’un livre sur Mein Kampf.
Les livres des historiens contemporains semblent avoir été
exclus de ce phénomène. En fait, le retard est tel du côté
de l’édition française qu’il s’agit d’abord de plaider pour davantage de traductions. Le phénomène n’est pas nouveau.
Les Deux Corps du roi d’Ernst Kantorowicz aura mis trentedeux ans pour faire le voyage de Princeton (1957) à Paris
(Gallimard, 1989). La Civilisation des mœurs de Norbert
Elias (1939) est paru en France chez Calmann-Lévy en
1973 grâce à l’insistance de son directeur de collection Jean
Baechler soutenu par Raymond Aron, trente-quatre ans
après sa première édition allemande. On dira que les grands
livres, s’inscrivant dans la durée, ont le temps pour eux. Mais
nous, à l’ère de la communication gouvernée par la vitesse
digitalisée, pouvons-nous encore attendre ? Q
* Pierre Assouline est membre du
comité scientifque de L’Histoire,
il vient de publier Occupation (Robert Lafont,
« Bouquins », 2018)
Retrouvez toutes les Cartes blanches sur www.lhistoire.fr
A suivre également sur www.larepubliquedeslivres.com
C. HELIE/GALLIMARD
Q
u’il soit nécessaire de retraduire les grandes
œuvres de fction tous les vingt ans va désormais de soi : nombre d’éditeurs admettent
que l’apparition d’une nouvelle génération
de lecteurs l’impose ; la langue du traducteur étant le refet de son temps, elle évolue ;
parfois, il faut rétablir des morceaux du
texte original abusivement supprimés ; mais
le plus souvent ce sont des questions de droits, parfois insurmontables, qui font obstacle. Cette année seulement,
Gallimard a publié une nouvelle traduction du 1984 de
George Orwell… soixante-huit ans après la première. Non
sans débats : l’œuvre écrite au passé a été mise au présent.
Est-ce une trahison ou une façon de rendre le livre encore plus
actuel ? Le « novlangue », invention de la première traductrice
Amélie Audiberti en 1950 pour « newspeak », est devenu, sous
la plume de la traductrice Josée Kamoun, le
Le traducteur a
« néoparler ».
Les traductions une responsabilité
amènent parfois à
proposer de nou- morale puisque
veaux titres. Amerika,
ce sont ses propres
dans la « Pléiade » des
Œuvres complètes de mots que l’on lit
Kafka, retrouve son
vrai titre : Le Disparu.
Pour Das Urteil, Le Verdict devient La Sentence.
Retraduire un livre, c’est en proposer une autre lecture
en le faisant sonner diféremment, et donc en renouveler
notre intelligence. Que ce réfexe s’étende à de grands textes
littéraires qui constituent des sources pour les historiens,
comme c’est le cas notamment pour l’Antiquité, est couramment admis.
Il en va de même en philosophie et sciences humaines (ainsi
des Partis politiques de Robert Michels, cf. L’Histoire n° 452),
même si cela soulève parfois de vives controverses. En 2000,
la retraduction par Isabelle Kalinowski pour Flammarion
de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max
Weber suscita des remous. Bien que celle-ci fût agrégée
d’allemand, et qu’une traduction plus moderne ait été souhaitée de longue date, son travail fut sévèrement critiqué
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En kiosque le 4 octobre
« Cette petite île
étonnera l’Europe »
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Avec Pascal Bonacorsi, Catherine Brice, Jean-André Cancellieri, Philippe-Jean Catinchi,
Anne-Emmanuelle Demartini, Jean-Louis Fabiani, André Fazi, Antoine Franzini, Sylvain Gregori,
Jean Guilaine, Franck Leandri, Vannina Marchi, Jean-Paul Pelligrinetti, Didier Rey,
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