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Liberation - 22 12 2018 - 23 12 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Dans un refuge pour migrants à Tijuana, au Mexique, le 7 décembre. PHOTO FRANCESCO ANSELMI. CONTRASTO
SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 DÉCEMBRE 2018
Faux père
Noël,
c’est pas
un cadeau
Notre sélection
de DVD qui
ne sentent pas
le sapin
REPORTAGE, PAGES 12-13
PAGES 27-34
EMMANUEL PIERROT
SPÉCIALNOËL
2,70 € Première édition. No 11684
www.liberation.fr
Les recettes
alsaciennes du
chef chasseur
Olivier Nasti
PAGES 44-47
À LA FRONTIÈRE MEXICAINE
L’AMÉRIQUE
EN LIGNE DE MUR
«Libération» a longé les 225 km qui séparent la Californie du Mexique, de part et
d’autre des pans de mur et des clôtures
hérissés pour stopper l’immigration
centraméricaine. REPORTAGE, PAGES 2-9
LA NOUVELLE APPLI JEUX DE LIBÉRATION
Déjà disponible sur iOS et Android. Page 43
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
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ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
ÉTATS-UNIS
CALIFORNIE
États-Unis
ARIZONA
Los Angeles
Par
CHRISTOPHE
ISRAËL
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
NOUVEAU MEXIQUE
Phoenix
San Diego Patriot Point
El Paso
Tijuana
Attraction
Tecate
Juarez
Rio Grande
SONORA
BASSE CALIFORNIE
Hermosillo
50 km
L’exception mérite d’être
notée : volontiers imprévisible, Donald Trump n’a
pas varié de point de vue
sur la question de la frontière entre les Etats-Unis
et le Mexique. «Sécurisons
la frontière ! Construisons
un mur», éructait en
août 2014 celui qui, pas
encore président des
Etats-Unis, était déjà le
twitto cyclothymique et
incontrôlable qu’il est
resté. Quatre ans plus
tard, le locataire de la
Maison Blanche a fait du
mur-frontière avec le
Mexique un élément récurrent de sa rhétorique
politique. Il n’a pas affiné
son argumentaire, enfonçant même le clou à
grands coups de santiags :
«Si vous n’avez pas de
frontières, vous n’avez pas
de pays !»
Ligne d’espérances pour
les uns, ceinture protectrice pour les autres, la
frontière cristallise fantasmes, peurs et espoirs.
Cette zone de tensions,
notre journaliste Isabelle
Hanne l’a parcourue,
longée, traversée des
jours durant, captant au
plus près l’attente des
candidats à l’asile, les espoirs déçus et, de chaque
côté, la violence. A la criminalité, aux trafics de
drogue, d’armes et d’êtres
humains, s’ajoutent dans
les périodes de crise
les candidats à une vie
meilleure. Ces migrants-là fuient la misère
de leur pays d’origine et
rêvent de sécurité pour
leurs enfants, bien avant
de songer à une hypothétique prospérité. Et les
hauts murs, les barbelés,
les postes-frontières et les
patrouilles policières, les
drones et des contrôles
biométriques, les
conditions désertiques
qui entraînent la mort de
centaines de candidats au
passage n’y feront rien :
l’attraction exercée par le
grand frère américain est
et restera trop forte.
«Pauvre Mexique, si loin
de Dieu et si près des
Etats-Unis», se lamentait
l’écrivain mexicain
Nemesio García Naranjo.
C’était en 1937. Depuis,
rien n’a pas changé.
Ou si peu. •
TEXAS
Houston
Eagle Pass
CHIHUAHUA
MEXIQUE
Poste-frontière
mexicain
américain
Frontière
mur
montagne
COAHUILA
fleuve
Mexique
Monterrey
Source : AFP
2 u
Frontière
mexicaine
Sur la grande
muraille
de Trump
REPORTAGE
A l’heure où les Etats-Unis se barricadent, craignant
la «caravane» des migrants d’Amérique centrale,
«Libération» a longé sur plus de 200 km la limite sud
du pays, où le Président veut ériger son mur. Une zone
où convergent rêves, trafics, violence et fantasmes.
Par
ISABELLE HANNE
Envoyée spéciale au Mexique et en Californie
Photos FRANCESCO ANSELMI.
CONTRASTO
R
ien. Puis une barrière. Une clôture.
Parfois un mur, un vrai, opaque, de 6
à 8 mètres de haut. Certaines portions
ont été construites avec des surplus d’acier
hérités de la guerre du Vietnam. D’autres sont
aujourd’hui doublées de barbelés concertina,
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
Dans une maison de Tijuana,
accolée à la frontière entre
les Etats-Unis et le Mexique.
déroulés cet automne par des milliers de militaires déployés en prévision de l’arrivée de la
«caravane» de migrants centraméricains à la
frontière américaine. Longtemps simple ligne
invisible tracée sur une carte après la guerre
américano-mexicaine du milieu du XIXe siècle, la frontière entre les deux pays s’est peu
à peu matérialisée.
Nous avons longé une partie des 225 kilomètres de la frontière entre la Californie et le
Mexique, dont 168 sont murés ou clôturés. Des
deux côtés, de Tijuana à San Diego, de Campo
à Tecate. C’est là que se trouve San Ysidro, le
point de passage le plus emprunté au monde.
C’est cette zone qui est mise à l’épreuve, tant
par la rhétorique de Donald Trump que par
l’arrivée des milliers de migrants de la caravane. La plupart sont aujourd’hui parqués, et
pour longtemps, dans les limbes boueux de
campements à Tijuana. C’est, depuis plusieurs
années, un véritable goulot d’étranglement
pour migrants du monde entier. Ils attendent,
une main sur la poignée, poussés par le désir
d’une «vie meilleure».
Episode 1
Le camp, Tijuana
San Ysidro est la version industrielle du
poste-frontière. Pas moins de 26 guérites, où
transitent lentement 70 000 véhicules par
jour du sud au nord. C’est le point de passage
le plus emprunté au monde, à l’extrême ouest
de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Dans l’autre sens et par le pont piéton de
Pedwest, j’ai plutôt l’impression de traverser
un couloir de métro un dimanche tranquille
–n’eût été le contrôle du sac aux rayons X, le
passeport tamponné et le bourdonnement
permanent des hélicoptères. Il y a même des
témoins de Jéhovah qui patientent avec leurs
prospectus, un peu plus loin.
J’ai laissé derrière moi le mall de San Ysidro,
avec ses fast-foods et ses chaînes de prêt-àporter en duty free. Côté mexicain, dès la fin
du pont à El Chaparral –le nom du point d’entrée à Tijuana – se multiplient les propositions à destination de la clien- Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
A la frontière, Melvin (à gauche) tient le registre, en attendant de passer à son tour.
Un centre de loisirs de Tijuana devenu refuge. PHOTOS FRANCESCO ANSELMI. CONTRASTO
Un policier mexicain contrôle un jeune migrant salvadorien.
Aux abords du stade Benito-Juárez, qui fait office d’hébergement à ciel ouvert.
tèle américaine : de
nombreux dentistes, bien meilleur marché
que de l’autre côté, et des dizaines de pharmacies dont les vitrines vantent du viagra pas
cher. Je tombe sur un attroupement d’hommes, de femmes, d’enfants. Deux fois par jour,
les autorités américaines transmettent à leurs
homologues mexicaines le nombre de dossiers de candidats à l’asile qu’ils acceptent de
traiter. Les services d’immigration mexicains
transmettent ensuite l’information à un représentant bénévole des migrants. «Je n’ai jamais fait ça de ma vie!» rigole Melvin, un Nicaraguayen qui veut «rendre service» et aussi,
un peu, «s’occuper». C’est lui qui, ces temps-ci
et jusqu’à ce que lui-même passe «de l’autre
côté», tient le registre avec les noms des migrants et leur numéro, par ordre d’arrivée. Les
élus du jour sont ensuite appelés. Enfants, valise ou simple sac en plastique dans les bras,
ils traverseront la frontière le jour même.
Dans ce groupe, on croise des Haïtiens, des
Indiens, des Congolais, des Ghanéens… Mais
aucun des quelque 6000 migrants centramé-
Suite de la page 3
ricains de la caravane, arrivés fin novembre
à Tijuana après avoir déclenché l’ire du président américain Donald Trump et nourri sa
rhétorique alarmiste. Avant même leur arrivée, pas moins de 3000 demandeurs d’asile
venus du monde entier attendaient déjà leur
tour à Tijuana pour passer aux Etats-Unis. Au
rythme de 40 à 100 dossiers traités par les
Américains à San Ysidro chaque jour, les migrants de la caravane vont devoir patienter
des semaines avant d’espérer que leur dossier
ne commence un long chemin administratif
et judiciaire de l’autre côté de la frontière. Entre 2014 et 2017, le nombre de demandeurs
d’asile a été multiplié par quatre aux EtatsUnis, pour s’établir à 120 000. Et près
de 750000 cas sont en cours d’examen, dont
142000 rien qu’en Californie, Etat de loin le
plus encombré. Il fallait en moyenne
deux mois à une demande d’asile pour aboutir. Aujourd’hui, il faut deux ans.
«On a un rêve, on doit assumer les difficultés
que ce rêve implique», assure Jhonny, un Hondurien de 25 ans qui patiente à Tijuana et qui
«On a un rêve, on doit
assumer les difficultés
que ce rêve implique»,
assure Jhonny, un
Hondurien de 25 ans
qui patiente à Tijuana.
Pour l’instant,
pas de rêve au bout
d’une transhumance
de plus de
4 500 kilomètres,
mais une salle d’attente
à ciel ouvert, fangeuse
et insalubre: le stade
Benito-Juárez.
a fui «la violence, la misère, la corruption et
l’indifférence.» Avec un taux annuel de 56 homicides pour 100000 habitants, le Honduras
est l’Etat le plus violent du monde. Et ils sont
nombreux, parmi les migrants de la caravane,
à raconter les exactions et le racket des gangs,
l’«impuesto de guerra» (littéralement, «l’impôt de guerre»), cette taxe qu’ils exigent à qui
s’aventure sur leur territoire.
Pour l’instant, pas de rêve au bout d’une
transhumance de plus de 4 500 kilomètres,
mais une salle d’attente à ciel ouvert, fangeuse et insalubre. Le stade Benito-Juárez, où
la municipalité a dans un premier temps hébergé ces migrants, longe le mur entre les
Etats-Unis et le Mexique. Une haute structure
en métal, et juste derrière, le mall de San
Ysidro. Si près du but. Des milliers de migrants s’y sont entassés sous des tentes de fortune, parfois de simples bâches ou des sacspoubelle jetés sur des cordes. Mais après
deux semaines à subir la baisse des températures, les pluies, et la propagation d’infections
respiratoires, un second Suite page 6
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
u 5
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3200 km qui obsèdent l’Amérique
Elu notamment
sur la promesse de
la construction du mur
à la frontière mexicaine,
Donald Trump
ne parvient toujours
pas à le financer.
Même si les migrations
centraméricaines
renforcent son discours.
L
e «Tortilla Wall», ainsi qu’il
est parfois surnommé, court
aujourd’hui sur un tiers d’une
frontière longue de 3 200 kilomètres, de la Californie au Texas, du
Pacifique au golfe du Mexique. Et
depuis la campagne présidentielle
de 2016, Donald Trump a fait de la
construction de ce mur continu
l’une de ses principales motivations
–sinon obsessions– de sa politique.
Avec l’arrivée aux portes des EtatsUnis, fin novembre, des milliers de
migrants centraméricains de la caravane partie du Honduras mi-octobre, la grande muraille de Trump a
trouvé sa raison d’être dans la rhétorique présidentielle. Mais la question de son financement n’est pas
réglée. Car contrairement à ce qu’a
longtemps prétendu Trump, c’est le
contribuable américain (et non le
Mexique) qui va devoir payer la facture de 5 milliards de dollars. Le
Congrès devait décider vendredi
soir (soit dans la nuit à l’heure française) de voter ou non une loi budgétaire partielle, qui comprend le financement du mur. Au risque d’un
nouveau shutdown, la paralysie de
certaines administrations américaines à la veille de Noël, si démocrates, républicains et Trump ne parviennent pas à se mettre d’accord.
Les discussions houleuses dans le
Bureau ovale, le 11 décembre, entre
le Président et les leaders de la minorité démocrate, ne présageaient
rien de bon.
Mantra. «Les démocrates essaient
de minimiser le concept du mur, le
qualifiant de dépassé. Mais le fait est
que rien d’autre ne marchera, et cela
est le cas depuis des milliers d’années. C’est comme la roue, il n’y a
rien de mieux», a tweeté, tôt vendredi, le président américain. La
veille, la Chambre des représentants avait approuvé un amendement incluant un financement du
mur à hauteur de 5,7 milliards. Si
elle a pu être adoptée sans voix démocrates à la Chambre basse, la mesure n’a aucune chance de passer au
Sénat, où 60 votes sont nécessaires.
Or, les républicains, divisés sur
le sujet, ne contrôlent que 51 des
100 sièges de la Chambre haute.
En guerre contre l’immigration illégale, Trump a crédité (à tort) son administration de la réalisation des
portions de mur déjà existantes, rabâchant l’un de ses mantras favoris:
«Une nation sans frontières n’est pas
une nation.» Ses discours, dans lesquels une frontière ne peut qu’être
synonyme de barrière physique,
font fi du caractère politique, culturel, historique et, donc, immatériel
de cette notion. Si les démocrates
s’opposent au mur, c’est qu’ils sont
pour des «frontières ouvertes», donc
pour une immigration totalement
dérégulée, amalgame le président
américain.
«Rien d’autre
[que le mur]
ne marchera.
[…] C’est comme
la roue, il n’y a
rien de mieux.»
Donald Trump
C’est l’un de ses électeurs, le patron
du syndicat des gardes-frontières
de la région de San Diego, Christopher Harris, qui en parle le mieux:
«Dans le discours politique, aujourd’hui, on confond immigration et sécurité de la frontière. Si on veut un
jour arriver à quelque chose, il faut
détacher les deux», préconise-t-il.
De fait, les administrations démocrates de Bill Clinton ou de Barack
Obama n’ont pas rechigné à signer
des lois renforçant la sécurité à la
frontière. «En tant que pays, on devrait avoir une discussion nationale
sur l’immigration qu’on veut avoir,
continue l’agent. La sécurité de la
frontière, c’est primordial et c’est
autre chose.» Garde-frontière pendant vingt-deux ans et récemment
retraité, Christopher Harris gérait
une zone qui comprend notamment le poste-frontière d’Otay
Mesa, où sont exposés les huit prototypes de murs qui doivent servir
de modèle au «Great Wall» de Donald Trump.
Vitre sans tain. Libération est
donc parti en reportage entre les
Etats-Unis et le Mexique pour observer les flux et reflux, la mixité et
la porosité d’une frontière. Zone
d’influence des cartels mexicains,
au service du premier pays consommateur de drogues au monde. Mais
aussi territoire des gangs, nés à
Los Angeles avant d’être exportés
en Amérique centrale. Et c’est en
partie pour fuir cette violence que
la caravane s’est mise en route vers
les Etats-Unis. Entre Californie et
Basse-Californie, tout se mélange:
main-d’œuvre, familles, langues,
tacos et fast-foods. Après tout, jusqu’à la «Cession», à la fin de la
guerre de 1848, la Californie (mais
également le Nevada, le NouveauMexique, l’Utah ou encore le Colorado) appartenait au Mexique.
Rempart ou barrière, protection ou
obstacle, qu’on l’escalade, le craigne
ou l’admire, chacun a sa vision du
mur à la frontière. «Quand on met
un mur autour de sa maison, ce n’est
pas parce qu’on déteste les gens
autour, mais parce qu’on aime ce
qu’il y a à l’intérieur et qu’on veut le
protéger», philosophe Christopher
Harris. Pour Maria Teresa Fernandez, Mexicaine d’origine et photographe, la frontière est «d’abord une
barrière émotionnelle, avant d’être
physique». Une vitre sans tain pour
les migrants et leurs fantasmes ; un
miroir dans lequel les Américains
s’admirent ou se rassurent.
ISABELLE HANNE
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magasin ou sur monoprix.fr. Monoprix - SAS au capital de 78 365 040 € - 14-16, rue Marc Bloch - 92110 Clichy - 552 018 020 R.C.S. Nanterre –
– Pré-presse :
L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É , À C O N S O M M E R A V E C M O D É R A T I O N .
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6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
«Ce mur, c’est avant tout
une barrière
psychologique,
émotionnelle, avant d’être
une barrière physique.»
Maria Teresa Fernandez une
photographe d’origine mexicaine qui vit
aux Etats-Unis et documente la frontière
depuis le début des années 90
Suite de la page 4 refuge a finalement été
ouvert par la ville, cette fois à moitié couvert,
dans un centre de loisirs à 10 kilomètres de là.
Seuls 2000 candidats à l’asile s’y sont installés, et près d’un millier sont restés à proximité
du premier. Par peur d’être expulsés pendant
le transfert, ou pour ne pas s’éloigner de la
frontière. D’autres ont choisi de tenter leur
chance plus à l’est, de passer illégalement ou
de rebrousser chemin.
La semaine dernière, plus de 500 migrants
s’étaient inscrits auprès de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui
organise les rapatriements. Et plus
de 2 000 autres devraient recevoir des visas
humanitaires délivrés par le Mexique, qui
donnent la possibilité de travailler légalement
et de bénéficier de la sécurité sociale. «Mais
au Mexique, il y a les mêmes problèmes qu’au
Honduras», rétorque Jhonny. Lui, ce qu’il
veut, c’est «vivre en sécurité aux Etats-Unis».
Les migrants pataugent en tongs dans des flaques orange. Des quintes de toux et des
conversations à voix basse surgissent des tentes, autour desquelles il faut slalomer péniblement. Le maire de Tijuana, Juan Manuel
Gastélum, a même parlé de «crise humanitaire». Dans ces conditions, la patience des
migrants et la résistance des autorités mexicaines sont mises à l’épreuve. Quelques jours
après leur arrivée, fin novembre, environ
500 Centraméricains ont manifesté au point
de passage d’El Chaparral. Débordés, les gardes-frontières mexicains n’ont pu les empêcher de se ruer vers la frontière, et de franchir
la première clôture. Ils ont ensuite été repoussés par les nuages de gaz lacrymogène des forces de l’ordre américaines. Des dizaines de
personnes ont été arrêtées des deux côtés.
«C’est sûr que ce n’est pas vraiment ce qu’on
avait imaginé», reconnaît d’une voix lasse Carolina, 24 ans, impassible malgré ses deux enfants qui courent autour d’elle. Elle a entrepris ce long voyage depuis San Pedro Sula
dans le nord-ouest du Honduras, le point de
départ de la caravane, dans l’espoir «d’une vie
meilleure».
Traverser la frontière dans l’autre sens s’avère
plus compliqué. Pour des tracasseries de visa,
qui nécessitent un secondary screening
(«deuxième contrôle») à chaque fois que je
veux entrer sur le territoire américain. Mais
surtout, à cause d’une simple pomme dans
mon sac, attrapée le matin même en quittant
le motel. «Il est interdit de ramener des fruits
et légumes du Mexique», me rappelle à l’ordre
l’agent de l’immigration. Je tente d’expliquer
que c’est une pomme américaine qui a fait
l’aller-retour dans la journée, mais ce trafic involontaire déclenche toute une procédure.
«On est obligé de le faire, justifie l’agent, très
sérieux. Votre pomme pourrait contaminer
d’autres fruits aux Etats-Unis.»
A Tijuana, un jeune Salvadorien se prépare à traverser la frontière PHOTOS FRANCESCO ANSELMI. CONTRASTO
Episode 2
La plage, San Diego
Il n’y a pas si longtemps, la plage au sud de
San Diego, coupée en deux par une clôture qui
marque la frontière avec le Mexique, était le
lieu de rencontre privilégié du dimanche entre les familles séparées des deux cô- lll
Des demandeurs d’asile centraméricains, à San Diego.
Leur refuge est géré par l’église méthodiste.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Des familles, dont la demande d’asile a été acceptée, entrent aux Etats-Unis.
lll tés. Celles qui ont été expulsées et ne
peuvent plus remettre les pieds aux EtatsUnis ; celles qui, en l’absence de papiers, ne
peuvent repasser au sud de peur de ne plus
pouvoir revenir au nord. Les barreaux étaient
suffisamment espacés pour que les familles
puissent «s’embrasser, se toucher, se tenir par
la main», raconte Maria Teresa Fernandez,
une photographe d’origine mexicaine qui vit
aux Etats-Unis et documente la frontière depuis le début des années 90, lorsque la première clôture a été installée ici. «Les gens venaient pique-niquer des deux côtés, s’offraient
de la nourriture, de l’argent… Un moment
doux-amer.»
En plusieurs endroits, le mur a été renforcé,
grillagé, et ces derniers temps, «les familles ne
pouvaient plus que se toucher du bout des
doigts». Et puis, il y a un mois, en prévision de
l’arrivée de la caravane, l’armée américaine
est venue dérouler des barbelés à quelques
mètres du mur. Impossible, désormais, de
s’en approcher, même si les barbelés ne courent pas jusqu’à l’océan Pacifique quand il se
retire un peu: les gardes-frontières, postés au
sommet d’une petite colline qui surplombe
la plage, déclenchent une forte alarme dès
qu’on met le pied au-delà de la zone à ne pas
franchir. La règle n’est pas la même côté mexicain et la grille laisse voir des silhouettes
agrippées aux barreaux comme des forçats.
En face d’eux, des Américains font du sport
ou une balade à cheval sur la plage.
Maria Teresa vient ici de manière quasi obsessionnelle, tous les dimanches. L’endroit, longtemps lieu de rendez-vous pour des gens parfois venus de loin, permet de «comprendre
l’évolution de la politique migratoire améri-
«J’ai mis assez d’argent
de côté pour
pouvoir emmerder
les Mexicains.
Avec ma femme,
on partage la même
philosophie : l’Amérique,
pour les Américains.»
Robert Crooks, créateur
des «Mountain Minutemen»,
une milice qui surveille la frontière
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Lieu de retrouvailles il y a quelques années encore, le mur de la plage a été renforcé.
caine, et combien ce système est cassé, explique-t-elle d’une voix douce. Longtemps, on a
vu de ce côté-ci de la plage des hommes seuls,
installés aux Etats-Unis pour travailler, venir
embrasser leur femme et leurs enfants restés
de l’autre côté. Puis ils ont fait venir leurs familles, et c’est avec femme et enfants qu’ils venaient à la plage, pour saluer les grands-parents de l’autre côté. Et puis après, les rôles se
sont inversés, et il y avait surtout des femmes
et des enfants de ce côté-ci, qui venaient voir
les maris et les pères expulsés».
Aujourd’hui, plus personne ne fait le déplacement. «Ce mur, c’est avant tout une barrière
psychologique, émotionnelle, avant d’être une
barrière physique», insiste Maria Teresa. Elle
dit aussi qu’avant, avec les permis de travail
saisonniers accordés par les Etats-Unis, il y
avait une certaine «fluidité» à la frontière.
«Alors que le pays utilise toujours autant cette
main-d’œuvre bon marché, tout s’est crispé.
Alors, les gens sautent la barrière.»
Ce jour-là, Maria Teresa accompagne Tom Davis, un homme jovial, aumônier dans des unités de soins palliatifs à San Diego. Il s’est installé en haut d’une colline, en surplomb de la
plage. Il a enfilé son étole de pasteur par-dessus sa veste, rempli de vin un calice et mis une
tranche de pain de mie sur une assiette. Depuis 2008, tous les dimanches après-midi, un
service œcuménique et bilingue est organisé
à cet endroit, des deux côtés de la frontière, à
l’initiative du pasteur méthodiste John Fanestil, figure locale et militant contre le mur. «La
police, l’armée, les gardes-frontières: personne
ne peut éteindre notre lumière, dit Tom, en
parlant dans son téléphone. Nous sommes unis
par la volonté de Notre Seigneur.» De l’autre
côté, un pasteur mexicain répète et traduit au
micro les paroles de Tom. On l’entend sans le
voir: à cet endroit, deux murs se succèdent,
et la clôture est complètement opaque.
Et puis, les choses commencent à s’agiter.
Coup d’œil en contrebas, vers la plage : des
hommes, des femmes et des enfants sont en
train de passer la clôture. Ils ont réussi à écarter des barreaux, léchés par les vagues, et ils
passent un par un, contournant les barbelés.
Trois d’entre eux tentent de s’échapper en
courant dans le sable mouillé, mais ils sont
vite rattrapés par les quads des gardes-frontières. La plupart s’avancent sans hésiter vers
les agents. Ils s’agenouillent devant eux,
mains derrière la tête. Un père tient son fils
par la main, à moins que ce ne soit l’inverse
– il n’arrête pas de sangloter, de peur ou de
soulagement. En tout, un groupe de 25 Honduriens, dont plus de la moitié d’enfants et
d’adolescents. Ils vont pouvoir demander
l’asile directement aux Etats-Unis, sans avoir
à attendre des semaines à Tijuana. Donald
Trump avait cherché à empêcher ce type de
scène, en interdisant l’asile à ceux qui
auraient traversé la frontière hors des points
d’entrée officiels. Mais un juge a, le 20 novembre, retoqué son décret: le Président «ne
peut pas réécrire les lois sur l’immigration» en
contredisant le Congrès, a-t-il justifié.
«Vous avez des papiers ? Non ? Et vous ?» demande, en espagnol, l’un des gardes. Les migrants ont été regroupés par familles, assis sur
le bitume à l’abri des regards des promeneurs.
Les visages de bronze sont fatigués. Une mère
allaite son bébé. On leur fait enlever leurs lacets, mettre leurs effets personnels dans des
sacs en papier. Ils sont ensuite Suite page 8
RÈGLE N°1
ON NE PIÉTINE PAS
LES MOTS CROISÉS
RENDEZ-VOUS PAGE 43
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8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Les «Mountain Minutemen» observent la frontière depuis la montagne qu’ils ont baptisée «Patriot Point». PHOTOS FRANCESCO ANSELMI. CONTRASTO
emmenés vers un centre
de détention. S’ils ont des antécédents criminels aux Etats-Unis, ils seront rapidement expulsés. Sinon, ils seront détenus jusqu’à deux
semaines pour avoir traversé illégalement la
frontière, avant d’être relâchés sur le territoire
américain. La plupart du temps, un bracelet
électronique à la cheville, en attendant d’être
convoqués par un juge. Encore les limbes,
même de l’autre côté.
Suite de la page 7
Episode 3
La montagne,
«Patriot Point»
Robert Crooks dort dans son pick-up depuis
un mois, garé au sommet d’une petite montagne venteuse qu’il a baptisée «Patriot Point».
C’est là qu’il s’est marié, il y a quatre ans. Un
poste d’observation idéal: la vue est dégagée
de toute part. Derrière, la naissance des monts
Laguna. Sur les côtés, les collines pelées et les
sentiers de terre parfois parcourus par les
quads des gardes-frontières. Et en face, le
Mexique, la ville de Tecate à droite, derrière
un mont, et dans le lointain, une route traversée par quelques camions. La frontière se déploie à l’infini, alternance de clôture rouillée
et d’un mur plus récent, rouge sombre. Un
dragon qui serpente à travers le relief. Entre
les deux, des vallons déserts et hostiles. Il y a
treize ans, quand Robert Crooks a pris sa retraite –il gérait une entreprise de pêche–, cet
homme de 68 ans, a créé les «Mountain Minutemen», référence aux milices coloniales de
la guerre d’indépendance américaine.
«Ils devaient être prêts avec leur mousquet
[des armes à feu utilisées entre le XVe et
le XVIIe siècles, ndlr] en une minute, et nous
continuons cette tradition», précise Robert,
sentencieux. «Notre pays est en danger, des
hordes de migrants illégaux et de trafiquants
traversent notre frontière. J’en ai vu ici plus
de 500 ces dix derniers jours», sort-il de son
chapeau. Quand Donald Trump a commencé
à agiter la menace de la caravane de Centraméricains, Robert, qui vit désormais dans le
Nevada, est redescendu à Patriot Point. Lunettes fumées, moustache jaunie par le tabac
et casquette camouflage brodée du nom du
président américain, il surveille une portion
du mur contre les «envahisseurs», ainsi qu’il
les appelle. Comme il le ferait pour sa résidence avec un groupe de voisins. Par «devoir
patriotique». Assis au volant de son gros
pick-up blanc, autocollants «Trump» et
«NRA» (pour National Rifle Association, le
puissant lobby des armes) à l’arrière, talkiewalkie et jumelles à portée de main, revolver
et fusil dans le coffre («pour se défendre»), il
fait faire le tour du propriétaire sur des routes
Christopher Harris, patron d’un syndicat de gardes-frontières, chez lui.
pentues et mouvementées. «Cet endroit est
particulièrement vulnérable. Regarde, ici, il
n’y a même pas de barrière, rien ! C’est une
honte. Et les gardes-frontières ont presque tous
dû rappliquer à San Ysidro, à cause de la caravane.» A certains endroits, on enjambe très
aisément la petite clôture. Côté mexicain, des
bouteilles d’eau vides, près du mur, indiquent
qu’il y a eu du passage dans cette zone inhabitée. Les portions construites par les administrations précédentes avaient surtout pour but
d’empêcher les véhicules de traverser illégale-
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
«On s’est vite rendu
compte qu’on n’allait pas
pouvoir demander
l’asile. On attend un peu,
mais de toute façon
on va aller
aux Etats-Unis.»
Yoan 23 ans,
migrant hondurien
Des Honduriens venus avec la caravane des migrants, au refuge de Tecate (Mexique).
ment.» La femme de Robert est d’origine
mexicaine. Le père de celle-ci est arrivé illégalement aux Etats-Unis. Il s’est engagé dans
l’US Marine Corps, ce qui lui a permis d’être
régularisé. Tout comme l’épouse de Christopher Harris, le garde-frontière, d’ailleurs. Elle
et d’autres membres de sa famille, arrivés du
Mexique illégalement, ont été régularisés
grâce à une loi d’amnistie du président Ronald Reagan, en 1986.
en espagnol, soit la treizième lettre de l’alphabet), organisation criminelle et l’un des plus
puissants gangs des prisons aux Etats-Unis.
«José» et sa bonhomie ont visiblement passé
du temps à l’ombre. Ce tatouage peut également être la marque des «Sureños» (littéralement, les «gens du sud»), comme le précisent
des circulaires de la police californienne. Selon le dernier National Gang Report du FBI,
les Sureños, très actifs dans la criminalité
transfrontalière (essentiellement, le trafic de
drogue), font aujourd’hui affaire avec les cartels mexicains de Sinaloa et de Juárez.
Dans le taxi, on se crispe un peu quand «José»
dit qu’il va «prendre un raccourci» pour «éviter les bouchons» (il n’y a pas un chat). J’essaye
de baratiner, invente un rendez-vous avec un
officiel de Tecate. Francesco prend en douce
une photo depuis la banquette arrière. Et
puis, finalement, rien. Il nous dépose au bon
endroit, devant ce refuge pour migrants collé
à une église, sans se départir de son sourire.
Il n’est probablement qu’un informateur,
voire un ancien taulard repenti, mais cette
rencontre rappelle que cartels et gangs ne
sont ici jamais très loin.
Quelques hommes végètent dans le refuge
sommaire et poussiéreux. Point de femmes ou
d’enfants comme à Tijuana. Une dizaine de
jeunes Honduriens disent être arrivés au
Mexique avec la caravane. «J’ai attendu dix
jours à Tijuana, et j’ai bien vu que ça ne menait
à rien», raconte Yoan, 23 ans, qui vient de
Puerto Cortés, au nord de San Pedro Sula, ville
d’où est partie la caravane mi-octobre. Il est
tout dégingandé, mains dans les poches de sa
parka, visage d’enfant sous un bonnet trop
grand. Une grosse croix blanche pend à son
cou. Il esquive la discussion sur la violence des
gangs au Honduras, parle surtout de la «misère». «Là-bas, il n’y a rien, et on ne peut rien
faire.» Les autres migrants regardent leurs
pieds. «On s’est vite rendu compte qu’on n’allait
pas pouvoir demander l’asile, reprend Yoan.
On attend un peu, mais de toute façon on va
aller aux Etats-Unis, et on passera par là»,
lance-t-il d’un air décidé, montrant du doigt
un point de la frontière, sur le flanc d’une colline. Précisément, la zone surveillée par Robert et les «Mountain Minutemen».
José avait laissé son numéro pour qu’on l’appelle et qu’il nous ramène au poste-frontière.
Nous préférons sauter dans un bus et rentrer
aux Etats-Unis sans traîner à Tecate. Le numéro de téléphone, composé ensuite à plusieurs reprises dans l’espoir d’éclaircir son
parcours, n’a jamais fonctionné. •
LIBÉ.FR
Retrouvez sur notre site ce reportage
version «grand format».
Episode 4
A l’Est, Tecate
A Tecate, de part et d’autre du mur, le contraste est saisissant. Une vraie rupture. Côté
américain, du goudron, des parkings et une
station-service. Côté mexicain, une ville
de 60000 habitants construite contre la frontière, où se succèdent taquerias –ces échoppes
où l’on vend des tacos–, églises et guitaristes
à chapeau. Sur notre passage, les regards se
font pesants. Avec Francesco, le photographe
qui m’a retrouvée la veille, nous décidons de
prendre un taxi: je sais qu’une association,
dans le sud-est de la ville, héberge des migrants de passage. Peut-être y trouverons-nous
des Centraméricains de la caravane?
En matière de reportage, il vaut mieux ne jamais citer son chauffeur de taxi –trop facile,
trop café du commerce. Celui qui nous conduit à travers les rues de Tecate mérite cependant d’être mentionné. Il dit s’appeler José et
est d’emblée très chaleureux. Il parle en agitant ses grosses mains, et se montre très curieux. Trop, peut-être : que vient-on faire à
Tecate? Pourquoi? Pour qui travaillons-nous?
Combien de temps allons nous rester ici? Où
loge-t-on? Assise à l’avant, je tente de reprendre la maîtrise de l’interview. D’où vient son
très bon anglais? «Je suis résident aux EtatsUnis.» Que fait-il ici, alors? «Je travaille dans
un magasin de meubles à San Diego, et sur
mon temps libre je reviens faire taxi à Tecate.»
Bon. Ce ne sont pas les courses à 1 dollar qui
risquent d’arrondir ses fins de mois, mais
pourquoi pas. Et puis, à une intersection, il
tourne la tête à gauche. Le mouvement dégage son cou, et laisse apparaître un tatouage,
un gros chiffre «13» tatoué derrière l’oreille
droite. Ce tatouage est un signe d’allégeance
à la mafia mexicaine, «la Eme» (la lettre «m»
Lundi 24 décembre
Le Libé des
animaux
DES INSECTES
AUX CÉTACÉS,
UNE JOURNÉE DANS LA VIE
DES ANIMAUX
NUMÉRO SPÉCIAL
FRÉDÉRIC STUCIN
ment. Le paysage, ici très escarpé et pierreux,
est une barrière naturelle. «J’ai déjà vu des décharges avec de meilleurs murs…» grince
Robert Crooks.
Avec son collègue Terry Marshall, un autre
«Mountain Minuteman», retraité lui aussi, ils
y passent en ce moment tout leur temps.
«Parfois, on est plus nombreux, mais ça dépend de la météo, de nos femmes aussi!» lancet-il dans un gros rire enroué. Il aime «l’esprit
de camaraderie et la vie en plein air» de ce curieux passe-temps. Et s’il voit quelqu’un traverser – migrant, passeur ou trafiquant –, il
appelle les gardes-frontières et reste en retrait,
promet-il. «Tu vois la route là-bas ? Il arrive
qu’un camion s’arrête, que la porte arrière
s’ouvre, et 30 ou 40 migrants en sortent. Ensuite, ils finissent à pied et traversent dans le
coin. Mais ils savent qu’on est là, ça les oblige
à passer beaucoup plus loin. Et ça, c’est une
bonne chose.» Robert assure qu’il n’intervient
jamais directement: «Je ne suis pas fou!» Il raconte des histoires de corps décapités ou criblés de balles par les cartels, retrouvés non
loin. «Ça paraît tout calme et serein, mais il ne
faut pas croire: cette partie du Mexique est un
territoire très dur de trafic de drogue.»
Il existe d’autres groupes de «Minutemen»,
comparables au leur, au Texas ou en Arizona.
Des petites milices paramilitaires plus ou
moins actives contre les clandestins. «Les gardes-frontières nous adorent! assure Robert. On
leur permet d’avoir plus de flexibilité pour se
déployer ailleurs.» Christopher Harris, le patron du syndicat des gardes-frontières du sud
de San Diego, est plus mitigé. «S’ils sont statiques, et qu’ils se contentent de nous appeler,
ça me va très bien. Mais il y en a certains qui
sont lourdement armés, en tenue camouflage,
qui se déplacent de nuit… Et si mes gars les
prennent pour des trafiquants? s’inquiète-t-il.
Je sais que ces gens ont de bonnes intentions,
mais ça peut être assez dangereux.»
Ce week-end, Robert Crooks va faire l’aller-retour chez lui, à Las Vegas, pour récupérer des
stocks de burritos préparés par sa femme.
A part quelques maigres donations sur son
site internet, Robert finance lui-même son activité. «Mais j’avais mis assez d’argent de côté
pour pouvoir emmerder les Mexicains, rigolet-il. Avec ma femme, on partage la même philosophie: l’Amérique, pour les Américains. Si
tu veux venir dans ce pays, tu dois venir légale-
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10 u
MONDE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Meurtres des deux Scandinaves
au Maroc : 9 arrestations
Neuf personnes ont été arrêtées jeudi
et vendredi à Marrakech, Essaouira, Sidi Bennour,
Chtouka-Aït Baha et Tanger pour leurs «liens présumés
avec les auteurs de l’acte terroriste» ayant coûté la vie,
dans le sud du Maroc, à deux randonneuses : Vesterager
Jespersen, une étudiante danoise de 24 ans, et Maren
Ueland, une Norvégienne de 28 ans. PHOTO AFP
proposition politique de
soutien ample et mutuel». En
clair: les séparatistes catalans
s’engagent à tenir leurs troupes (en particulier les Comités de la République, radicaux
et dépourvus de leaders, à
l’origine des manifestations
les plus véhémentes) et à suspendre leur exigence d’une
consultation de sécession.
De son côté, Madrid n’applique pas l’article 155 de la
Constitution. Un temps en
vigueur après le référendum
interdit d’octobre 2017, il prévoit «la suspension de l’autonomie catalane», autrement
dit la prise de contrôle pleine
et entière de la région par le
pouvoir central. Une option
pourtant défendue avec force
par l’opposition de droite.
Colère. Sánchez joue
Pedro Sánchez, vendredi à Barcelone. PHOTO JUAN MEDINA. REUTERS
En Catalogne, Sánchez fait du gringue
aux séparatistes et se prend un vent
En organisant
le Conseil des
ministres vendredi
à Barcelone,
le Premier ministre
a suscité l’ire des
indépendantistes.
Et ce, malgré
les gages qu’il leur
a donnés dans
l’espoir de voir son
budget adopté.
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Correspondant à Madrid
R
outes bloquées en Catalogne, pneus brûlés,
passagers bloqués
à l’aéroport, manifestations
dans les rues de Barcelone :
la colère du camp sécessionniste a ressurgi vendredi
en Espagne, avec des violen- maliser» sa relation avec
ces qui ont conduit les forces l’exécutif régional, aux mains
de l’ordre à mener une di- de séparatistes qui revendizaine d’interpellations.
quent avec insistance la teLes tensions très vives se sont nue d’un nouveau référenmatérialisées autour d’un dum d’indépendance, cette
événement qui pourrait paraî- fois-ci légal, sur le modèle de
tre banal: au lieu
ceux organisés
de se tenir à MaL'HISTOIRE en Ecosse ou au
drid, le Conseil
Québec.
DU JOUR
des ministres
Au vu des maniavait lieu cette semaine à Bar- festations –majoritairement
celone, capitale d’une région pacifiques– lancées à l’appel
ultra-turbulente qui, depuis le des organisations civiles Omréférendum d’autodétermi- nium Cultural et l’Assemblée
nation du 1er octobre 2017, nationale catalane (ANC), fabouscule l’Espagne: la ques- vorables à la sécession, cette
tion territoriale est historique- initiative gouvernementale
ment source de profonds était même jugée de «mauconflits dans la péninsule vais goût» par les opposants,
ibérique.
selon les mots d’un de leurs
Si ce Conseil des ministres porte-parole.
avait lieu à Barcelone, c’est Pourtant, Sánchez et ses miparce que l’actuel chef du nistres avaient préparé des
gouvernement, le socialiste mesures de nature à contenPedro Sánchez, entend «nor- ter les souverainistes. Sur le
terrain économique, Madrid
a ainsi promis de débloquer
une enveloppe de 112 millions d’euros pour la modernisation des infrastructures
routières de la région.
Concorde. Sur un terrain
plus symbolique, l’aéroport de
Barcelone-El Prat s’appellera
désormais Josep-Tarradellas,
du nom de l’ex-président en
exil de la Generalitat (le siège
de l’exécutif de Catalogne)
entre 1954 et 1977, soit sous la
dictature franquiste.
Surtout, conformément à
une vieille demande nationaliste, Madrid a officiellement condamné (rétroactivement) le conseil de guerre
présidé par le Caudillo ayant
conduit à l’exécution en octobre 1940 d’un autre président de la Generalitat, Lluís
Companys.
Cet esprit d’apaisement qui
anime le Premier ministre
s’était concrétisé jeudi par
une rencontre officielle avec
Quim Torra, le chef de l’exécutif séparatiste. Sánchez
l’avait qualifié il y a quelques
mois de «raciste et xénophobe» pour des propos tenus
à l’encontre des Espagnols.
Cette fois, l’entrevue s’est
déroulée dans un esprit de
concorde: les deux leaders se
sont promis de «chercher une
«Sánchez
a signé un
reddition
vis-à-vis de
la Catalogne.»
Pablo Casado
chef du Parti populaire
gros : en se rapprochant des
séparatistes catalans, et
en faisant ces concessions,
le chef de l’exécutif socialiste
cherche à obtenir le soutien
parlementaire des formations nationalistes catalanes, et basques, pour obtenir
l’approbation de son budget
en janvier. S’il ne pouvait
boucler son volet «social»
(6 milliards d’euros supplémentaires devant financer
notamment la hausse des
retraites et des salaires), il se
verrait contraint de convoquer des élections anticipées
pour le printemps. Pour
l’heure, sa situation reste
fragile.
Jusqu’au-boutistes et partisans d’un référendum, les
séparatistes catalans ne lui
ont pas garanti leur soutien.
Surtout, les gestes de rapprochement du chef de file
socialiste suscitent dans
l’opposition de droite une
colère noire. «Sánchez a signé
une reddition vis-à-vis de la
Catalogne, a tancé le chef
du Parti populaire, Pablo
Casado. En se réunissant
avec Torra comme s’il s’agissait d’une réunion bilatérale
avec le représentant d’un
autre Etat, il a humilié les Espagnols.» Même son de
cloche du côté d’Albert Rivera, président de Ciudadanos (centre droit) : «Notre
gouvernement est l’otage
des sécessionnistes qui veulent
briser l’Espagne.» Signe de la
popularité grandissante de
cette accusation : la récente
ascension du parti d’extrême
droite Vox dans la foulée des
législatives andalouses. •
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
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LIBÉ.FR
215 œufs de ptérosaure,
72 galaxies et 0 yéti
Les dinosaures ne sont peut-être pas les seuls
à avoir porté des plumes : on en a retrouvé chez les ptérosaures
aux grandes ailes duveteuses. Certaines de ces plumes étaient
détachables comme des queues de lézard et pouvaient donc avoir
un rôle défensif. A lire aussi dans la chronique Science tenante,
sur Libération.fr : un sismomètre sur Mars, les pins menacés et un
gâteau moisi. PHOTO SPENCER PLATT. GETTY IMAGES. AFP
Pédophilie Le pape demande aux
coupables d’abus de se livrer à la justice
L’Eglise ne détournera plus jamais le regard face aux «abominations» de membres du clergé ayant commis des abus
sexuels, a déclaré le pape François lors de ses vœux annuels
à la curie romaine. Et elle «ne se ménagera pas pour faire tout
ce qui est nécessaire afin de livrer à la justice quiconque aura
commis de tels délits». Le pape demande d’ailleurs à tous ceux
qui «abusent des mineurs», y compris les ecclésiastiques, de
se livrer eux-mêmes à la justice.
Boko Haram Le cerveau présumé
des attentats d’Abuja arrêté au Nigeria
La police nigériane a annoncé vendredi l’arrestation d’un des
membres les plus influents du groupe jihadiste nigérian Boko
Haram, accusé notamment d’avoir organisé les attentats
meurtriers d’Abuja en 2015. Umar Abdulmalik, suspecté d’être
le cerveau du double-attentat du 2 octobre 2015 à Abuja, qui
avait fait 18 morts et 41 blessés, «a été arrêté avec sept autres
suspects», a annoncé Jimoh Moshood, le porte-parole de la
police fédérale du Nigeria. Le groupe interpellé est également
suspecté d’avoir organisé l’évasion de 219 prisonniers à Minna,
dans l’Etat du Niger, lors de l’attaque d’une prison le 3 juin
dernier, ainsi que d’avoir perpétré de nombreux braquages
de banques dans le sud du pays.
La maison Trump en plein chaos après
le départ du secrétaire à la Défense
Il était un roc de raison et de
stabilité dans le tourbillon
dément du gouvernement
américain. Le départ de
James Mattis, secrétaire à la
Défense depuis deux ans,
annoncé par Donald Trump
jeudi comme une retraite
bien méritée à 68 ans, est en
fait une démission cinglante
et un désaveu furieux de la
politique internationale du
président américain.
Moins de vingt-quatre heures après l’annonce par
Trump du retrait des soldats
américains de Syrie, James
Mattis est arrivé à la Maison
Blanche avec une lettre de
démission digne de l’anthologie politique: «Mes points
de vue sur le respect dus à
«Que Ghosn soit poursuivi par
ce bureau est de mauvais augure»
Coup de théâtre vendredi : pourrait être libéré sous caualors que sa détention sem- tion. Pour le tribunal, il n’y
blait prendre fin, Carlos avait peut-être pas de raison
Ghosn a fait l’objet d’un nou- suffisante pour renouveler la
veau mandat d’arrêt pour garde à vue de Ghosn. Le
«abus de confiance». Le par- motif avancé était en effet
quet lui reproche d’avoir fait presque le même. Il a été
couvrir par Nisinculpé le 10 désan des pertes
INTERVIEW cembre pour
personnelles au
avoir minoré ses
moment de la crise finan- revenus de 5 milliards de
cière de 2008. La somme in- yens (plus de 39 millions
criminée s’élève à 1,85 mil- d’euros) à travers cinq rapliard de yens (14,6 millions ports financiers, de 2010
d’euros). Asako Matoba, pro- à 2015. La garde à vue devait
fesseure associée en droit à la être étendue pour des reveKyoto Women’s University, nus minorés de 4 milliards de
revient sur la situation du yens de 2015 à 2018.
PDG de Renault.
Le tribunal a-t-il été inLa demande d’extension fluencé par les critiques
de garde à vue de Carlos venues du monde entier
Ghosn a été rejetée jeudi. après l’arrestation de
Un tribunal japonais a Ghosn sur son long maindésavoué le parquet. tien en détention ?
C’est un rebondissement Peut-être, et si c’est le cas j’en
inattendu !
suis heureuse. Cet homme
Oui, c’est une décision rare, n’est pas condamné mais il
j’étais étonnée. Mais Ghosn a vit depuis son arrestation
fait l’objet le lendemain d’un du 19 novembre dans une celtroisième mandat d’arrêt, lule étroite et sans confort
avec un motif plus grave. Sa d’un centre de détention de
garde à vue est maintenue, Tokyo. A mes yeux, cela va à
d’une durée de dix jours re- l’encontre des droits hunouvelable. La décision du mains. Depuis longtemps,
tribunal ne lui sera pas utile. des voix s’élèvent au Japon,
Mais son bras droit, Greg notamment parmi les avoKelly, arrêté en même temps, cats, pour critiquer ce sys-
tème. Mais il n’est pas facile
de changer les choses. La
pression internationale offre
une belle occasion de reconsidérer la situation.
Carlos Ghosn est interrogé
par les procureurs d’une
cellule très particulière,
le bureau d’enquêtes spéciales du parquet de Tokyo. De quoi s’agit-il ?
Le Tokyo Chiken Tokubetsu
Sosabu est un bureau indépendant du ministère de la
Justice mais qui a la même
importance. Il traite principalement des affaires politiques
et économiques. Il est réellement très puissant. Quand il
décide de mettre un suspect
en examen, ce dernier est
alors quasi sûr d’être condamné. Même des hommes
d’Etat ne lui résistent pas. Il a
ainsi fait tomber Kakuei Tanaka, Premier ministre très
populaire de 1972 à 1974, qui
a été condamné à quatre ans
de prison pour avoir accepté
un pot-de-vin du constructeur américain Lockheed. Le
fait que Carlos Ghosn soit
poursuivi par ce bureau est
de mauvais augure pour lui.
Recueilli par
RAFAËLE BRILLAUD
(à Kyoto)
nos alliés et sur la nécessité fondamentaux historiques
d’être lucide devant des ac- de la politique étrangère
teurs néfastes et des concur- américaine. Si leur duo de
rents stratégiques provien- «good cop-bad cop» semblait
nent de quarante ans plausible, la tension a augd’immersion dans ces problé- menté à l’approche des midmatiques.» Ses «points de terms. En octobre, Trump
vue» se lisent
avait déjà laissé
VU DES
autant comme
entendre la disun clair rejet
ÉTATS-UNIS grâce à venir de
des positions
son général, en
internationales de Trump, le décrivant comme plutôt
que comme une mise en démocrate lors d’une intergarde publique contre la view sur Fox News. La démisdérive des valeurs incarnées sion du secrétaire à la Dépar les Etats Unis.
fense s’inscrit dans la reprise
Embauché comme la caution en main chaotique d’un préprofessionnelle et morale sident ulcéré par la défaite
d’un président novice, sa républicaine à la Chambre
seule présence réduisait l’ef- des représentants le 6 nofet des annonces de Trump et vembre et obsédé par la prégarantissait le maintien des sidentielle de 2020.
Dans ce chaos, le sénateur
républicain Marco Rubio a
mis en garde contre une «série de mauvaises décisions
qui pourraient mettre en
danger le pays, endommager
nos alliances et renforcer nos
ennemis». Déjà irrité par l’annonce du retrait des troupes
de Syrie, Mitch McConnell,
le président républicain du
Sénat, demande une «claire
compréhension de qui sont
nos amis et nos ennemis,
sachant que la Russie appartient à cette dernière catégorie». Le départ de Mattis aura
peut-être contribué à cela :
réveiller les consciences
à Washington.
PHILIPPE COSTE
(à New York)
RÈGLE N°2
ON NE S’ASSOIT PAS
SUR LA RÈGLE N°1
RENDEZ-VOUS PAGE 43
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Par
GURVAN KRISTANADJAJA
Photos RÉMY ARTIGES
A
u dernier étage d’un prestigieux centre commercial parisien, rayon jouets,
un père Noël déambule. Il pourrait
être le vrai: un ventre généreux, de petites lunettes rondes, des bottines en cuir marron,
des gants assortis et une longue barbe. Entre
les rayons Playmobil et Lego, il rencontre une
petite fille, venue avec sa mère pour l’occasion. Le vieux monsieur s’accroupit pour se
mettre à son niveau, puis la questionne d’une
voix éraillée, une voix de père Noël : «Alors,
ils ont été sages, tes parents cette année ? Ils
méritent que je leur offre un cadeau ?» Rires
amusés de la fillette. La discussion dure plusieurs longues minutes et se termine par un
câlin. A une autre venue s’asseoir sur ses genoux et qui lui déploie son plus beau sourire
édenté, il glisse: «J’adore ton trou là entre tes
dents, c’est bien que tu lances cette mode.» Une
maman le sollicite aussi pour poser avec son
bébé d’à peine quelques mois. Il tient le chérubin fermement entre ses mains et pose devant le photographe, visiblement pas trop
perturbé par la situation.
De son propre aveu, Francis, l’homme sous
le costume, prend «beaucoup de plaisir» à
jouer ce rôle. Pour ce comédien embauché par
une compagnie de spectacle, travailler dans
un lieu aussi prestigieux que le BHV a été
«une bonne surprise», explique-t-il en recollant sa moustache qui se détache lorsqu’il
parle trop. C’est aussi un pécule non négligeable en fin d’année : environ 170 euros brut par
jour, payés en cachets sur huit journées. Et ce
job offre de «beaux moments» à celui qui se
considère, le reste du temps, comme «artiste
multifacettes». «L’autre jour, une petite Suzie,
2 ans et demi, est venue. Elle m’a regardé et m’a
dit “Père Noël, je t’aime”. Là j’ai fondu, j’étais
sur un nuage. Depuis, elle est venue quatre
fois. Elle a fait mon portrait en dessin, que j’ai
accroché chez moi», relate-t-il l’air enjoué.
«PAS TROP MAIGRE, PAS TROP BEAU»
Francis fait partie des pères Noël les plus chanceux. Les plus heureux aussi. Ceux recrutés
par les galeries commerciales chics, désireuses
d’une vraie «prestation de service», et sélectionnés sur casting. «C’est une référence assez
sérieuse de bosser dans ces magasins. Ils ont des
beaux produits de qualité, c’est une image de
marque que l’on véhicule», reconnaît Gérard (1), homologue de Francis dans un autre
grand magasin. Ce jeune retraité de 68 ans est
devenu père Noël il y a quatre ans sur conseil
d’amis comédiens, eux aussi sur le coup chaque hiver: «Ils pensaient que je pouvais le faire,
ils m’ont branché là-dessus.» Un boulot qui
«amuse» cet ancien salarié dans l’événementiel et qui lui permet de conserver une activité
pendant sa retraite. «Je l’ai déjà été dans les
Carrefour, Toys’R’Us, la Grande Récré. J’essaye
d’avoir des contrats assez longs, c’est plus intéressant pour moi que de tourner et d’avoir à
prendre le RER ou la voiture», explique-t-il.
Tous les deux se décrivent comme des passionnés, malgré un métier qui se précarise au
fil des ans. Car si Francis et Gérard ont l’air
plus vrais que nature (barbe blanche, ventre
nourri de bons repas) et finissent embauchés
dans les meilleures galeries, d’autres endossent le rôle par défaut dans des super- lll
Francis, à Paris vendredi. Retraité, il travaille depuis quatre ans au BHV. «L’autre jour, une petite Suzie est venue. Elle m’a regardé et
Petit papa Noël, avec
tes CDD par milliers
Concurrencées par des sociétés d’hôtes et hôtesses, les idoles des
petits dépriment sous leur cape rouge. L’«ubérisation» rampante
du métier s’accompagne d’une précarisation toujours plus forte
des hommes à la barbe blanche. A côté des passionnés,
employés dans les grandes enseignes, les autres enchaînent les
petits contrats avec des conditions de travail souvent pénibles.
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m’a dit “Père Noël, je t’aime”.»
lll marchés, repas d’entreprise, visites à
domicile et autres animations. A l’approche
des fêtes de fin d’année, des milliers d’annonces sont publiées sur les sites d’emploi pour
quelques heures d’intérim ou un CDD. Toutes
dans le but de rechercher des candidats rapidement, peu importe le profil. Au risque
d’écorner l’image iconique du gros barbu.
«Age minimum requis: 27 ans», décrit une annonce pour un CDD d’un mois dans un supermarché payé au smic. «Un jeune, c’est un
jeune, ça se voit. Un père Noël doit arriver de
loin. Il faut vraiment que l’enfant dise “Regarde le père Noël, il est très fatigué” et que la
maman réponde “oui, il vient du pôle Nord”»,
regrette Gérard, payé, de son côté, une centaine d’euros par cachet. «Le candidat doit
être dynamique, avoir le contact facile et le
teint clair», décrit une autre annonce pour un
supermarché en intérim à 9,58 euros de
l’heure. «Pour moi, c’est un petit boulot comme
un autre», admet l’un de ces précaires en banlieue parisienne, sans s’étendre davantage sur
la question, de peur de perdre sa place. Il enchaîne les contrats courts en tout genre et l’assure: en plus d’êtres moins bien payés, les pères Noël bas de gamme doivent aussi subir
des conditions de travail plus difficiles. «Les
intérimaires qui font ça de temps en temps ne
peuvent pas prendre de pause quand ils veu-
u 13
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lent», relate Sébastien, 43 ans. Ce Mosellan
était l’un d’eux : il a commencé sa carrière à
Auchan, il y a quelques années. A l’époque,
il était employé dans le secteur du nettoyage
et prenait des jours de congé sans solde pour
endosser le rôle. Sébastien y a pris goût. Au
chômage depuis peu, il a beaucoup plus de
temps pour ses prestations. Il est, comme
Francis et Gérard, un père Noël heureux, assure-t-il. Cette année, il officie pendant dix
jours dans un grand magasin de Metz. «Père
Noël, ça rapporte si c’est bien fait», explique-il.
Lui a un peu de bouteille et commence à être
connu dans la région. Il estime avoir bien négocié son contrat : 90 euros net la journée,
pour sept heures de travail. Mais, en début de
saison, il a tout de même dû investir luimême dans le costume rouge et la fausse
barbe, pour un total de 300 euros. Le prix à
payer pour avoir un déguisement crédible. «Je
pourrais faire père Noël toute l’année», garantit Sébastien.
«Sur tous ceux qui endossent ce rôle chaque
année, ils sont peu d’élus à y prendre vraiment goût», observe le patron d’une société
d’événementiel. Car porter le costume de
l’homme en rouge nécessite «une présence»,
selon Gérard. Mais aussi d’avoir été un «bon
vivant» : «Pas trop maigre, pas trop beau»,
admet-il. Il faut aussi accepter un certain
nombre de sacrifices. Il leur est par exemple
impossible de retirer leur costume pour uriner: trop compliqué, pas assez de temps. «On
attend la pause de midi, on apprend à se retenir», s’amuse Francis. Certains vieux barbus
racontent même qu’ils ont vu des collègues
uriner dans des seaux derrière des rayons,
entre deux photos avec des enfants impatients. Il fait aussi très chaud sous l’épais déguisement peu adapté aux puissants radiateurs soufflants des galeries commerciales.
«Parfois, je n’ose pas retirer mon costume tout
de suite, sinon j’inonde tout», assure l’artiste
du BHV. Il faut savoir modifier sa voix une
journée entière, qu’elle ait l’air plus rocailleuse. «Quand on sent que la voix naturelle revient, c’est là que le comédien prend le
dessus», assure Gérard. «C’est physique, il
faut garder la même position pendant des
heures», souligne de son côté Sébastien. Selon l’employeur de Francis, responsable de
la compagnie du théâtre Iguane, «c’est aussi
essentiel d’avoir des gens qui ont du caractère,
qui sachent s’adapter à toute situation». Et
qui tolèrent, surtout, d’être au contact de certains enfants venus «tirer sur la barbe» ou
crier aux «faux pères Noël» devant les autres
bambins, s’amuse Francis. Pas vraiment de
quoi gâcher la fête, selon lui, mais «c’est une
performance» plus facile à accepter pour un
comédien, assure-t-il.
LOGIQUE FATALE DE L’APPEL D’OFFRES
Dans le milieu, les compagnies et entreprises
spécialisées dans l’animation et le spectacle
ne voient pas non plus d’un très bon œil l’essor des pères Noël bas de gamme. Ces contrats saisonniers permettent toutefois à certains d’entre eux de survivre le reste de
l’année. «Il y a des compagnies qui vivent de
ça, oui. Mais elles se cachent parce qu’elles
pensent ne pas avoir d’ouverture par la suite
quand on saura qu’elles font du père Noël», assure l’employeur de Francis, dont la compagnie est spécialisée dans les arts du cirque et
les spectacles de rue. Pour ces dernières, la lo-
«Un jeune, c’est un jeune,
ça se voit. Un père Noël
doit arriver de loin.
Il faut vraiment que
l’enfant dise “regarde
le père Noël, il est très
fatigué” et que la maman
réponde “oui, il vient
du pôle Nord”.»
Gérard
père Noël
gique de l’appel d’offres peut être fatale. «On
est attaqués par des sociétés spécialisées dans
les hôtes et hôtesses qui divisent les prix par
deux. Ils font des prestations à 50 euros», regrette un autre employeur. Quand certaines
compagnies spécialisées proposent des devis
pour des animations facturées entre 1000 et
3000 euros. «Comme tout le monde, les pères
Noël sont touchés par l’ubérisation», reconnaît
un responsable d’une agence de comédiens.
Il regrette de voir fleurir sur Internet ces der-
nières années des offres d’entreprises «persuadées que n’importe qui peut mettre un costume rouge, une barbe en coton et devenir père
Noël». Résultat, dans le milieu de l’animation,
certains ont vu les contrats diminuer au fil
des ans, jusqu’à quasiment disparaître. Moins
de passionnés pour faire le boulot correctement, moins de contrats aussi. «On n’en a
aucun cette année…» regrette la responsable
d’Arbre de Noël, une société spécialisée dans
l’animation. «Les pères Noël sont de moins en
moins demandés, surtout en entreprise où on
préfère mettre un employé en costume pendant
une demi-heure. Et par rapport à il y a dix ou
quinze ans, il y a de moins en moins de comités
d’entreprise qui font des arbres de Noël. Les
budgets, ils préfèrent les transformer en chèques cadeau», poursuit-elle. Quand un autre
employeur de pères Noël observe que l’année 2018 est particulièrement difficile pour
eux, car «les gens n’ont pas envie d’aller dans
les magasins, avec les gilets jaunes».
De leur côté, Francis, Gérard et Sébastien assurent qu’ils continueront à porter leur costume dans les rayons tant qu’ils en auront
l’envie et l’énergie. Pour la «magie de Noël»,
et parce qu’ils le font «avec le cœur», glisse le
comédien du BHV. •
(1) Le prénom a été modifié.
CETTE SEMAINE,
LES MÉTIERS
DE NOËL
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Boisé pour les
hommes, fruité pour
les femmes. Depuis
les années 70, le
business du parfum
obéit à des
stéréotypes genrés.
Une pratique
occidentale modelée
par des stratégies
marketing.
Par
MARLÈNE THOMAS
U
Sans titre, série l’Herbier de Laurent Millet, 2007-2010. COURTESY GALERIE PARTICULIÈRE, PARIS
n classique. Chaque année, les parfums squattent un bon nombre de sapins de Noël. Du mythique Numéro 5
de Chanel, au populaire La vie est belle de
Lancôme, en passant par Sauvage de Dior ou
le Mâle de Jean Paul Gaultier, tous ont un
point commun. Ils sont genrés. Chacun estampillé de l’étiquette féminine ou masculine. Ce clivage saute aux yeux dans les chaînes de parfumerie traditionnelles.
Spatialement, un mur est dédié aux fragrances dites féminines et un autre, bien distinct
(il ne faudrait pas se tromper), aux effluves
dites masculines. Le parfum aurait-il donc
un sexe ?
La réponse se trouve d’abord en faisant un petit saut dans l’histoire. Jeanne Doré, rédactrice en chef du site Auparfum.com et de Nez,
la revue olfactive, affirme: «Non, le parfum n’a
pas de genre puisqu’il puise sa source notamment dans le sacré. Il a d’abord été utilisé pour
la communication avec les dieux et les morts.
Il n’avait aucune fonction esthétique ou hédonique. Il a ensuite eu un rôle thérapeutique
très fort.» Annick Le Guérer, historienne de
l’odeur et du parfum, qui a notamment écrit
le Parfum : des origines à nos jours, précise :
«On sentait bon mais on mettait ces parfums
aussi et surtout pour se prémunir des mauvaises odeurs qui, pensait-on à l’époque, entraient
par la peau, le nez et la bouche, dans le corps
et donnaient des maladies.» Dans l’Antiquité,
PARFUM LE GENRE, APPÂT D’ODEUR
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
à Rome, hommes et femmes se parfumaient
indifféremment. Et même les chevaux et animaux domestiques y avaient droit pour les
prémunir des épidémies et maladies.
La bascule s’opère réellement au XIXe siècle
lorsque Napoléon, en 1810, sépare parfumerie
et pharmacie, qui ne faisaient qu’un depuis
l’Antiquité. «Mais le parfum a commencé vraiment à se différencier sexuellement avec l’arrivée du marketing américain en 1970, précise
l’historienne. Le parfum est devenu un marché et, pour vendre, une cible genrée a été attribuée. Maintenant, il y a des parfums faits
pour les femmes, les hommes et même pour
telle catégorie professionnelle, tel âge. Ce sont
des parfums basés sur des cibles socio-économiques.» Le parfum est alors entré dans l’ère
esthétique. Jeanne Doré relève qu’il «est porté
pour le plaisir, en lien avec la séduction. Plus
le parfum revêt cette fonction hédonique, plus
il va se retrouver genré puisqu’il sera destiné
à séduire l’autre sexe. On aboutit un peu à
l’apogée du genre dans les années 80».
QUESTION DE GOÛTS
Toutefois, la parfumerie a longtemps été associée à la féminité. Les parfums masculins
n’avaient rien d’évident jusqu’au milieu
du XXe siècle. «Les hommes jusque dans les
années 60 se parfumaient assez peu. Les premiers parfums pour hommes étaient associés
à l’univers du rasage et de la toilette», souligne
l’expert indépendant en parfum Nicolas Olczyk. La mention «parfum pour homme» était
alors une garantie essentielle pour ceux qui
craignaient d’y perdre leur virilité. Un repère
rassurant, toujours valable pour certains
aujourd’hui.
Certaines créations échappent pourtant à ces
règles de genre, particulièrement dans la parfumerie de niche, popularisée par l’Artisan
parfumeur, qui a pris de l’ampleur dans les
années 1990-2000. Mais ces parfums non positionnés restent souvent moins connus du
grand public et moins vendus (car aussi plus
chers). Quant aux parfums dits mixtes, une
vague lancée par le célèbre CK One de Calvin
Klein (1994), ils restent marginaux dans les
parfumeries et marques grand public. Provoquant des casse-tête chez les vendeurs pour
savoir dans quel rayon les ranger.
Dans l’imaginaire collectif, des notes ont été
stéréotypées comme masculines ou féminines. En lien avec l’aspect «hygiène» du parfum masculin, on lui associe généralement
des notes aromatiques (romarin, lavande),
des notes dites fougères, mais aussi boisées.
En face, les femmes sont associées aux fragrances florales, fruitées et gourmandes. Si
ces codes se retrouvent assez largement dans
la parfumerie grand public, le mélange des
genres est tendance. Nicolas Olczyk explique
que «les femmes demandent de plus en plus des
boisés, ce qui a fait le succès de Narciso Rodriguez lancé en 2003 ou Coco Mademoiselle
en 2001. Fahrenheit de Dior, un parfum pour
hommes de la fin des années 80, a lui une forte
note de violette».
Nos nez et cerveaux auraient-ils des affinités
différentes selon notre sexe? Pas du tout, dit
Jeanne Doré. «Il n’y a pas de raisons physiologiques à ça. L’homme n’est pas plus sensible à
la lavande ou ne la perçoit pas mieux que la
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«Il n’y a pas de raisons physiologiques à ça.
L’homme n’est pas plus sensible à la lavande ou
ne la perçoit pas mieux que la femme. C’est une
construction purement liée à un contexte
historique et à l’évolution du marché.»
Jeanne Doré rédactrice en chef d’Auparfum.com et de la revue Nez
femme. C’est une construction purement liée
à un contexte historique et à l’évolution du
marché.» Directeur de recherches en neurosciences au CNRS et membre de la direction
du Groupement de recherche sur l’olfaction,
Hirac Gurden abonde: «Il n’y a pas de fondement scientifique actuellement pour dire qu’il
y a une préférence nette et démontrée, donc
une perception différentielle dans la qualité
des odeurs, entre femmes et hommes.» Tout est
une question de goûts personnels.
Ce constat se vérifie aussi d’une autre manière. Loin d’être une directive internationale, genrer les parfums est une pratique très
occidentale. «Au Moyen-Orient, la parfumerie
ne connaît pas du tout cette idée du genre
même si elle est peu à peu gagnée par ce
marketing occidental. En Inde, les hommes
portent de la rose, du jasmin. Les femmes
comme les hommes apprécient aussi beaucoup
l’oud», affirme Jeanne Doré. Shalimar, Coco
Mademoiselle trouvent sans problème leur
public auprès des hommes. Quant au Brésil,
la lavande y est particulièrement appréciée
par les femmes. Nicolas Olczyk: «Ce n’est pas
universel. Les Français, quand ils sentent de
la lavande, ne pensent pas forcément à un parfum pour soi, mais pour la maison.»
DÉMARCHE IDENTITAIRE
Une importante symbolique (fondée sur des
stéréotypes classiques) se cache aussi derrière
les parfums et les notes associés à chaque
sexe. Pour Annick Le Guérer, «l’image de la
fragilité, de la délicatesse était liée à la femme
et traduite sous la forme de notes florales.
Alors que l’homme solide s’exprimait par des
notes boisées. Ces images perdurent encore».
Au-delà de ces clichés, le choix du parfum revêt pour beaucoup une démarche identitaire.
Au point de créer parfois certaines angoisses
irrationnelles. Jeanne Doré: «Souvent, quand
des hommes essaient des choses plus créatives,
par exemple dans la parfumerie de niche où
il n’y a pas de genres annoncés, il y a cette inquiétude qui pointe : “Est-ce que ce n’est pas
quelque chose de trop féminin?” Sous-entendu
parfois : “est-ce que l’on ne va pas penser que
je suis homosexuel?” Il y a cette crainte que le
parfum relèverait quelque chose qui ne doit
pas être montré. C’est très symbolique.»
En pratique, ce clivage sexué oriente dans la
plupart des maisons grand public la conception même du parfum. Jeanne Doré: «En parfumerie grand public, la marque qui définit
un cahier des charges dans le brief pour un
parfum à venir y inclut la cible. Quand une
marque lance un grand parfum à grande
échelle, ce sont des millions investis, ils veulent
un retour immédiat. Ils font des tests pour valider le fait que les gens vont aimer et acheter
rapidement un parfum senti dans un contexte
de parfumerie type Sephora. La parfumerie
a pas mal évolué ces dernières années pour
correspondre à ce critère-là.» Quand des idées
originales pointent le bout de leur nez,
«comme utiliser un poivre du Sichuan, le parfumeur soumis à l’injonction que le parfum
soit aimé au premier sniff» va transformer petit à petit le produit en adoptant des codes
plus consensuels.
SORTIR DES CARCANS
Pour Cécile Zarokian, parfumeuse indépendante, «les marques de parfumerie confidentielles avec lesquelles je travaille proposent des
briefs tout à fait différents. On dépasse la caricature, on ne me demande pas un parfum
“pour une femme urbaine avec un caractère
affirmé”». Autre milieu, autre ambiance. Un
cahier des charges est bien proposé, mais les
inspirations sont tout autres. «Dernièrement,
j’ai eu un super projet pour la marque Evody:
des parfums qui font écho à des courants artistiques en peinture, fauvisme, surréalisme et
art abstrait.»
Cela a par exemple généré, autour de la Joie
de vivre de Matisse et son célèbre cercle de
danseuses nues, le processus suivant : «Là,
j’ai joué sur les couleurs dans le mouvement
fauve, c’est très important. Le tableau utilise
des couleurs très chatoyantes. J’ai transposé
d’après mon ressenti et l’aspect un peu synesthésique induit par ça avec des odeurs opulentes, chatoyantes, et un côté animal en clin
d’œil au nom de ce mouvement. Et parce qu’on
célèbre dans le tableau un certain plaisir
charnel, il fallait que le parfum soit hypersensuel. Quelque chose de très enveloppant, balsamique.» A l’arrivée, ces parfums non catalogués, plus créatifs, séduisent des personnes
souhaitant sortir de ces carcans et avoir quelque chose de plus «différenciant», dixit Nicolas Olczyk. Dans l’idée d’une pièce de haute
couture. •
RÈGLE N°3
ON EST GENTIL
AVEC LA DAME
RENDEZ-VOUS PAGE 43
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Gilets jaunes : quel «VIe acte» après
les actions sporadiques de vendredi ?
Se disant toujours déterminés, mais essoufflés
après plus d’un mois de mobilisation, les gilets jaunes entament leur
«acte VI» ce samedi. Des appels à manifester ont encore été lancés
partout en France. Une des figures du mouvement, Eric Drouet, appelle
à se rendre à Versailles plutôt qu’à Paris, ce qui a entraîné une fermeture
du château. De leur côté, les gilets «constructifs» appellent à manifester
«pacifiquement» et à «réaliser les achats de Noël» sur leur parcours.
Le Premier
ministre, qui a
rencontré des gilets
jaunes vendredi
en Haute-Vienne,
est laissé seul
en scène par
Emmanuel Macron,
au risque d’une
usure accélérée.
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
Photo THIERRY
LAPORTE
«D
ernière mise à
jour il y a cinq
mois» : sur la
page Facebook d’Edouard
Philippe, quelque chose s’est
arrêté le 9 juillet. Finies, depuis cette date, les séances
hebdomadaires qui voyaient
le chef du gouvernement répondre, en vidéo et en direct,
aux questions des internautes. Finies aussi, depuis le
printemps, les longues tournées dans le pays dont le
Havrais voulait faire sa
marque de fabrique. De l’affaire Benalla aux gilets jaunes, une accumulation de
crises a détourné le Premier
ministre de ces exercices «en
prise directe».
A la veille d’un possible
«acte VI» du mouvement,
Edouard Philippe a voulu,
vendredi, renouer avec ce
registre. S’offrant, lors d’un
déplacement en HauteVienne, aux interpellations
d’une série de publics pas
acquis d’avance à l’action
gouvernementale : salariés
d’une coopérative agricole,
élus locaux et, en début
d’après-midi à Limoges, délégation de gilets jaunes.
En catimini. Face aux premiers, Philippe a fait l’article
des dernières mesures de
pouvoir d’achat et défendu la
suppression de l’impôt sur la
fortune: «Il nous semblait que
les inconvénients qui s’attachaient à cet impôt étaient
supérieurs aux avantages.»
Quant au «grand débat national» prévu pour le début de
l’année prochaine, le Premier
ministre a promis que l’exécutif y serait «beaucoup plus
dans une logique d’écoute que
dans une logique de prise de
parole». Il reviendra ensuite
à des conférences régionales,
Edouard Philippe avec une délégation de gilets jaunes et des maires ruraux, à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne) vendredi.
Edouard Philippe, soliste las
composées chacune d’une
centaine de Français «tirés au
sort», de travailler sur les propositions issues du débat.
Edouard Philippe s’est livré
dans le Limousin à un exercice qu’Emmanuel Macron,
d’habitude friand d’échanges
directs et parfois rugueux
avec ses contradicteurs, esquive depuis plus d’un mois.
Silence médiatique (sauf
pour sa très suivie allocution
du 10 décembre), sorties en
catimini : celui-ci laisse son
Premier ministre occuper le
devant de la scène. Et
prendre des risques, dans
une séquence où l’exécutif
aura parfois dû improviser au
jour le jour sa réplique aux
gilets jaunes.
Hausse de taxes sur les carburants maintenue, suspendue puis annulée; rejet hautain de la main tendue par le
patron de la CFDT, Laurent
Berger ; aides aux ménages
annulées, puis rétablies…
C’est d’abord au chef du
gouvernement qu’est revenu
de porter la réponse, parfois
laborieuse, de l’Etat. Et d’assurer au profit du président
de la République un rôle
de paratonnerre dont l’effet
reste à démontrer –Edouard
Philippe n’ayant jamais
revendiqué devant l’opinion
d’autre rôle que celui
d’exécutant du projet
présidentiel.
Ces bons offices exposent-ils
le Normand à une usure
accélérée ? Dans le camp
présidentiel, les rumeurs sur
son possible départ ont pris
de l’ampleur ces dernières
semaines, alimentées par les
avanies des dernières semaines mais aussi par de supposées divergences entre Matignon et l’Elysée. Il est vrai
que Philippe, partisan d’une
stricte discipline budgétaire,
a dû avaler les mesures
à 10 milliards d’euros
concédées aux gilets jaunes,
et qui pousseront le déficit
français au-delà des 3 %
en 2019.
Le manque d’entrain du
juppéiste face à ces largesses
a nourri les griefs de certains
députés de la majorité, qui
voient Bercy et Matignon en
places fortes d’une désespérante «technocratie». Les mêmes reprochaient déjà au
Premier ministre de snober le
parti présidentiel, dont il
n’est pas adhérent, ou de ne
pas assez «protéger» le chef
de l’Etat. Procès qu’alimente
«GRAND DÉBAT NATIONAL» : CHANTAL
JOUANNO, CAUTION INDÉPENDANCE
Missionnée par l’exécutif, la Commission nationale du débat public (CNDP)
s’engage à «faire respecter la parole des citoyens», explique sa présidente,
l’ex-ministre sarkozyste Chantal Jouanno, nommée en mars. Autorité
administrative indépendante, la CNDP a pour mission d’organiser
«la participation du public au processus d’élaboration des projets
d’aménagement». Elle a par exemple organisé le débat public sur la politique
énergétique. Dans ses conclusions publiées fin août, elle avait d’ailleurs alerté
sur les effets «inquiétants» de «l’augmentation massive de la taxe carbone sans
remise en perspective de la fiscalité en général». D.Al.
volontiers François Bayrou,
présenté par certains
comme un possible candidat
à Matignon.
Lassitude. L’entourage
d’Edouard Philippe s’efforce
de ne pas donner prise à ces
attaques. Mais assume sa
fermeté budgétaire: «Ce n’est
quand même pas insultant de
dire qu’il y a un problème de
dette publique en France !»
s’étonne un proche, alors que
celle-ci vient d’atteindre un
nouveau record, à 99,3 %
du PIB. Quant à un possible
départ de Matignon, la question est esquivée, selon l’occasion, avec humour ou lassitude. Improbable à court
terme, le scénario pourrait
rapidement se remettre
à circuler. Début 2019, en cas
de nouvelle flambée sociale;
ou à l’issue des élections
européennes de mai, point
de bascule dans la deuxième
moitié du quinquennat. •
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AFP
«Je n’ai pas envie que mes enfants
me disent que j’ai préféré sauver
le PS plutôt que le climat.»
YANNICK
JADOT
candidat EE-LV
aux européennes
Lors d’une réunion mercredi au Sénat avec une trentaine de
parlementaires, Ségolène Royal s’était dite prête à être numéro 2 d’une liste de rassemblement avec Europe Ecologie-les
Verts pour les élections européennes: «La gravité de la crise
climatique ne supporterait pas une division des listes qui soutiennent l’écologie», avait-elle expliqué. Une «main tendue» que
Yannick Jadot, la tête de liste EE-LV, n’a de cesse de lui retourner comme une claque. Vendredi, l’eurodéputé lui a opposé
un nouveau niet, affirmant ne pas avoir «envie de rentrer dans
ces magouilles […]. Il faut des écologistes pour porter l’écologie.
Je n’ai pas envie de faire de la tambouille politicienne». Ragaillardi par le score des écolos en Allemagne ou en Autriche,
Jadot la joue en solo, convaincu qu’un score à «deux chiffres»
est atteignable en mai. Pour l’heure, dans les différents sondages, il stagne autour des 7-8%, à 5 points derrière Mélenchon.
«Charlie»: un proche
des Kouachi arrêté
La scène se passe en 2011 devant la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris. A
la barre, un homme emmitouflé dans une doudoune
noire, le corps un peu vouté,
se défend de tout extrémisme
religieux et d’appartenir
à une filière parisienne d’envoi de jihadistes vers l’Irak.
Les magistrats ne se doutent
pas que ce type à la voix monocorde deviendra l’un des
terroristes les plus recherchés
du monde. Et qu’il s’apprête
à leur fausser compagnie :
Peter Cherif, qui comparaît libre, prend la fuite juste avant
d’être condamné à cinq ans
d’emprisonnement.
Il aura donc fallu attendre
jusqu’à dimanche dernier
pour que les autorités remettent la main sur ce proche
des frères Kouachi, qui ont
tué 12 personnes dans l’attaque contre Charlie Hebdo
le 7 janvier 2015. Il a été arrêté
à Djibouti en compagnie de
sa femme et de ses enfants,
selon le Parisien. Cette capture intervient à un moment
particulier, puisque les juges
d’instruction qui enquêtent
sur la tuerie au sein de
l’hebdo ont notifié aux parties la fin de leurs investiga-
tions. Vendredi, le parquet de
Paris a d’ailleurs pris ses réquisitions, renvoyant 14 personnes devant une cour d’assises spéciale.
«Peter Cherif n’est pas, à ce
stade, retenu dans le cadre
d’une procédure judiciaire
française», indique une
source judiciaire à Libé. Il
n’est pas visé par un mandat
d’arrêt dans le dossier des attentats de Charlie, Montrouge et l’Hyper Cacher. Si
son degré d’implication reste
donc à établir, la ministre des
Armées n’a pas hésité à déclarer vendredi sur RTL que «ce
terroriste a joué un rôle important dans l’organisation de
l’attentat contre Charlie.»
Une seule chose est sûre :
le vétéran du jihadisme,
aujourd’hui âgé de 36 ans, devenu un membre actif d’AlQaeda dans la péninsule Arabique au Yémen, était un proche des frères Kouachi depuis la fin des années 90. Et
cette amitié noircit les pages
d’un dossier emblématiques,
celui dit de «la filière des Buttes-Chaumont», le parc parisien où se retrouvaient les
différents membres.
JULIE BRAFMAN
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C’est, en euros, l’amende que va devoir
payer Total pour «corruption d’agents publics étrangers» en marge de la signature d’un
énorme contrat gazier en Iran en 1997. Le géant
pétrolier était jugé vendredi à Paris pour avoir
versé 30 millions de dollars de pots-de-vin à des
intermédiaires entre 2000 et 2004.
Montigny: Heaulme reprend la perpète
Francis Heaulme a été
condamné à la perpétuité en
appel vendredi par la cour
d’assises des Yvelines pour
le meurtre de deux garçons
de 8 ans en 1986 à Montignylès-Metz, un crime pour lequel Patrick Dils a passé,
à tort, quinze ans en prison.
La cour a confirmé la peine
prononcée en première
instance, malgré l’absence
de preuves matérielles ou
d’aveux venant de l’accusé,
déjà condamné pour neuf
autres meurtres et incarcéré
depuis 1992.
Il dispose d’un délai de
cinq jours pour se pourvoir
en cassation, ce qu’il compte
faire, ont assuré ses avocats.
Le 28 septembre 1986, Cyril
Beining et Alexandre Beckrich avaient été retrouvés
morts, le crâne fracassé le
long d’une voie ferrée dans
cette ville proche de Metz.
Les soupçons s’étaient
d’abord portés sur Patrick
Dils, condamné en 1989
à la perpétuité avant d’être
acquitté puis libéré en 2002
à la faveur de la révision de
son procès. La présence du
tueur en série non loin de la
voie ferrée le jour du crime
avait permis, fait rarissime,
la tenue d’un nouveau
procès plus de quinze ans
après les faits.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
SPORTS
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
OGC NICE Une-deux à 4
MYZIANE (ATTAQUANT) PAR SARR
«IL ATTEND QUE MON RIRE PARTE
POUR RIGOLER À SON TOUR»
«Je l’ai rencontré pour la première fois en équipe de France
des moins de 17 ans et je l’ai
trouvé… très timide. Puis, j’ai revu
Myziane de loin en loin dans les
différentes sélections [moins de
17 ans, de 19 ans, espoirs, ndlr] :
c’est plus léger qu’en club, on a
beaucoup de choses à se dire
puisqu’on ne se côtoie pas au
quotidien et je l’ai découvert, jusqu’à faire chambre commune lors
des rassemblements. Il lui arrive
parfois d’être fragilisé quand il
manque une occasion [de but] ou
deux. Il est vif, il est bon des deux
pieds, il va vite : comme pour
beaucoup de joueurs de son âge
qui découvrent le monde professionnel, il doit progresser sur
l’agressivité. Dans les catégories
de jeunes, certains ont tellement
de talent qu’ils survolent les
matchs sans que l’on s’aperçoive
que cette agressivité leur manque : aucune chance que ça
continue une fois passé le cap
professionnel, là on y voit comme
en plein jour. Le coach [Patrick
Vieira] travaille cet aspect-là avec
lui. J’ai aussi affaire à lui, comme
tous les joueurs. Je me rappelle
une fois, trois jours après un
match: “Passe me voir dans mon
bureau.” Il voulait discuter de
mon placement sur un centre adverse. Il n’a pas commencé par
me corriger, il ne m’a pas non
plus demandé d’entrée une explication, non : il avait travaillé en
amont pour échafauder plusieurs
hypothèses, “peut-être que tu
pensais arriver avant le joueur
[récipiendaire du centre]”, “peutêtre que tu ne l’as pas vu”, etc.
Bref, il avait essayé de se mettre
à ma place, de raisonner en fonction des données dont je disposais quand l’action s’est déroulée.
Entraîner, ce n’est pas secouer
ses joueurs à tout bout de champ.
C’est beaucoup, beaucoup plus
complexe (sourire). Pour en revenir à Myziane, il m’a appelé avant
de signer à Nice: il était dans une
situation compliquée puisqu’il
évoluait à Lyon [un club où la
concurrence est exacerbée, ndlr]
et je lui ai dit de foncer –à Nice, il
jouerait. Notre moment? Parfois,
quand il fait des blagues, je fais
exprès de ne pas le regarder mais
il sait que j’écoute, il ne me lâche
pas des yeux et il attend que mon
rire parte pour rigoler à son tour.
Il rit de sa propre blague, en fait.»
Myziane Maolida.
SARR (DÉFENSEUR) PAR SAINT-MAXIMIN
«IL PREND LES AVIS MAIS ON SENT QU’IL
A SON IDÉE, SON INDÉPENDANCE D’ESPRIT»
«Vu son âge, ce que fait Malang
est remarquable. Un jeune joueur
est souvent dans un ascenseur
émotionnel : un coup je joue, un
coup je ne joue pas. La saison passée [où Sarr a joué un match sur
deux, ndlr], il a fait preuve de caractère. Quand les choses se compliquent, il ne baisse pas les bras.
Il cherche à savoir pourquoi :
cette capacité à s’auto-analyser
me frappe. Quand je suis arrivé
en 2017, je savais ce que les gens
disaient de moi : beaucoup de
qualités mais… Malang m’a observé. Il voulait se faire sa propre
idée. Comme quand on échange
après les matchs: il prend les avis
mais on sent qu’il a son idée, son
indépendance d’esprit.
«Après un match, avec les nerfs à
vif, il peut se passer beaucoup de
choses quand tu perds un match.
J’ai tout vu : ceux qui expriment
les choses, ceux qui gardent tout
pour eux et explosent d’un seul
coup, ceux qui ne disent jamais
rien, ceux qui l’ont en travers de
la gorge… Malang vit tellement intensément le foot que, parfois, il
a du mal à passer à autre chose. Je
me rappelle Monaco, on fait 2-2
en concédant une égalisation évitable dans les arrêts de jeu: il bloquait là-dessus, sur le mode
«quand on va retrouver les Monégasques, ça ne se passera pas
comme ça», il aurait voulu les reprendre là, tout de suite –Monaco
et personne d’autre. Quand je discute avec lui après les matchs, on
n’est pas souvent d’accord. Mais
on parle. Récemment, je lui ai demandé de me donner le ballon
plus vite quand il l’avait pour pouvoir prendre mon défenseur avec
de l’élan et il ne comprenait pas
trop. La séance vidéo m’a donné
raison : pas besoin d’en reparler,
un regard, un sourire, on se comprend et la vie continue. Malang
est très, très carré. Quand je cours
moins à l’entraînement, il met les
bouchées doubles pour me faire
passer le message. Il s’est occupé
de sa famille très jeune [Sarr a
Malang Sarr.
perdu l’un de ses parents à l’âge
de 12 ans] et je crois qu’il y a un
lien. S’il va au bout de son potentiel, il finira au Barca, mais ça… Il
doit travailler, comme nous tous.
Bon, si tu marques deux buts tous
les week-ends, tu es arrivé. Mais
ça, c’est Ronaldo et Messi.»
SAINT-MAXIMIN
(ATTAQUANT)
PAR DANTE
«QUAND TU LE
VOIS, TU NE SAIS
PAS CE QUI VA
SE PASSER»
«Je ne connaissais pas Allan avant
qu’il signe à l’OGC Nice [durant l’été 2017,
ndlr]. Il avait peu joué à Hanovre [18 matchs
quand même, dont beaucoup d’entrées en
jeu] quand j’étais encore en Allemagne à
Wolfsbourg mais à part ça… J’ai vu arriver
un bon gars, plutôt timide. C’est clair que
quand tu vois son style, sa manière d’être, tu
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Dante, Myziane, Saint-Maximin, Sarr…
Quatre Aiglons parlent l’un de l’autre
et décrivent ainsi la vie d’un vestiaire
et, au-delà, du foot comme il va.
U
ne vie de vestiaire: les jeunes, les surdoués, les fragiles, ceux qui représentent une valeur considérable à la
vente en cas de transfert et les bons joueurs
à la bonne place, qui rendent service dans un
contexte précis. A la veille de la dernière journée de championnat des matchs aller de la
saison 2018-2019, on s’est posé dans le vestiaire niçois en rendant le football aux footballeurs: qu’est-ce qu’ils voient quand ils portent leur regard sur un coéquipier? Quels sont
les fils invisibles de l’extérieur qui attachent
Par GRÉGORY SCHNEIDER
Envoyé spécial à Nice
Photo LAURENT CARRE
DANTE (DÉFENSEUR)
PAR MYZIANE
«ON PEUT PARLER
DE TOUT AVEC LUI:
DE L’IMMOBILIER
JUSQU’AUX GILETS
JAUNES»
«Je l’ai découvert à la télé, en regardant la Ligue des champions
[que Dante a remportée en 2013
avec le Bayern Munich, ndlr]. On
voit des choses différentes [que
le commun des défenseurs ne fait
pas] comme sortir le ballon proprement [sans que son équipe le
perde] sous la pression de plusieurs adversaires ou encore une
lecture du jeu supérieure.
«Mais il ajoute l’attitude: la façon
de se tenir, le regard, les encouragements permanents. Je ne
sais pas comment les gens
voient les joueurs de foot de l’extérieur mais dans un vestiaire,
Dante.
Allan Saint-Maximin.
ne sais pas ce qui va se passer [rires], il a l’air
rigolo. De par sa vitesse et ses qualités de
dribble, c’est un joueur différent. Et c’est une
personnalité différente aussi. Mais dans un
groupe, on a justement besoin de personnalités différentes.
«Depuis son arrivée, il s’est adapté à son environnement, il a mûri. Il a progressé dans
u 19
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c’est simple : la valeur d’un
joueur est indexée sur son palmarès (les titres restent), les
clubs où il a évolué [définissant
ainsi une sorte de jauge de niveau] et le nombre de matchs
qu’il y a disputé. Dante a une stature. Il est crédible. Par nature,
un jeune joueur est centré sur
lui-même : il ne connaît pas le
monde extérieur et quand bien
même, il ne saurait pas l’expliquer. Et comme il y a beaucoup
de jeunes joueurs ici, Dante s’est
mis dans la transmission. Il suffit
de le regarder : il soigne ses
exercices de prévention [de
blessure] avant les entraînements, il file immédiatement aux
soins juste après et il est toujours à fond pendant. Et il fait ce
qu’il sait faire, rien d’autre: on ne
le voit jamais tenter durant un
entraînement quelque chose
qu’il ne ferait pas en match
– l’entraînement, c’est déjà le
tous les domaines : moins de retards, une
meilleure attitude envers ses coéquipiers,
une meilleure communication avec les
autres… Par exemple, il est capable
aujourd’hui de prendre la parole avant un
match. Juste deux ou trois mots d’encouragement, jamais de longs discours mais dans
le contexte, ces deux ou trois mots sont importants pour l’équipe. Avant, il ne le faisait
pas. A son arrivée, il y avait de grosses attentes sur lui, de par le potentiel que tout le
monde lui prête depuis des années et le prix
du transfert [10 millions d’euros, une grosse
somme pour Nice]. Les gros transferts en
bloquent certains, ils en libèrent d’autres
parce qu’on peut y puiser de la confiance :
pour lui, c’était entre les deux. Ça dépendait
des moments. Il écoutait beaucoup ce qui se
disait sur lui à l’extérieur, les gens, les journalistes… Il fallait lui laver la tête. Allan n’est jamais méchant mais disons qu’il était parfois
tranquille, sans trop se soucier du passé [de
ses équipiers]. C’est une tendance générale:
les jeunes sont prêts plus tôt, ils assument
des responsabilités importantes plus tôt et,
du coup, les équipes sont moins hiérarchisées que quand j’avais son âge. Moi, ça ne
me pose aucun problème mais pour les jeunes, c’est dommage. Allan, lui, écoute ce
qu’on lui dit.
«Sur le terrain, j’essaie de l’éveiller à la logique du match qu’il joue, c’est-à-dire à l’adversaire – au monde extérieur, en fait. A ce
niveau, tu ne peux pas arriver et faire ton
truc : l’équipe d’en face est là pour t’empêcher d’exprimer tes qualités, elle a des armes
aussi, elle te connaît donc, il faut s’adapter.
Aimer le foot, ce n’est pas jouer pour jouer.
Il faut aller jusqu’à tes limites en y prenant
du plaisir, souffrir en prenant du plaisir. Si
j’avais une toute dernière chose à lui dire ?
Mets le foot avant tout. Si tu nourris ta famille, c’est grâce au foot. Et si tu réussis dans
la vie, c’est que tu auras réussi dans le foot.»
les joueurs entre eux? On a choisi des profils
disparates: un enfant du club (Sarr), un nouvel arrivant (Myziane), un champion d’Europe (Dante) et un phénomène en devenir
(Saint-Maximin) en leur demandant de parler
de leur voisin de vestiaire. •
La 19e journée de Ligue 1.
Samedi : Reims-Caen, Rennes-Nîmes, StrasbourgNice, Saint-Etienne-Dijon, Paris-SG-Nantes, Montpellier-Lyon, Monaco-Guingamp, Lille-Toulouse, AngersMarseille. Dimanche : Bordeaux-Amiens.
match pour lui. Il insiste sur le
plaisir. Si je résume son message, c’est : toujours à fond,
prends du plaisir et avec tes
qualités, ça passe. Il parle aussi
pendant les rencontres ; deux,
trois mots pendant un arrêt de
jeu parce que tu n’as pas le
«Je ne sais pas si
l’amitié est
possible dans le
foot. Je choisirais
un autre mot: on
voit aussi surtout
ce que le joueur
fait ou ne fait pas
pour son
coéquipier durant
les matchs.»
temps quand le jeu se déroule,
“mets-toi entre les lignes”, “fais
face au jeu”. On le sent protecteur. On peut parler de tout avec
lui : de l’immobilier à Nice
quand tu dois t’installer en ville
à ton arrivée, des gilets jaunes,
de son pays aussi – ça, il me l’a
bien vendu, le Brésil [sourire].
En extrapolant, je ne sais pas si
l’amitié est possible dans le foot.
Je choisirais un autre mot : on
peut s’apprécier, on voit aussi
surtout ce que le joueur fait ou
ne fait pas pour son coéquipier
durant les matchs. Attention: on
peut faire semblant de penser
collectivement, il y a toujours un
moyen et le terrain nous dit les
choses [à nous, joueurs]. Entre
[Malang] Sarr et moi par exemple, ça dépasse le foot. Je suis
sûr qu’on gardera le contact
quand l’un de nous aura quitté
le club. Mais au fond, c’est le
temps qui le dira.»
RÈGLE N°4
ON NE DONNE PAS
SA LANGUE AU CHAT
RENDEZ-VOUS PAGE 43
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Où se situe
le smic français
par rapport
aux autres pays
européens ?
Le smic français est généreux, mais pas en
tête du classement européen : selon Eurostat, le salaire minimum dans l’Hexagone est
le cinquième plus important du continent.
Pour établir son palmarès, l’office statistique
de l’Union européenne compare les salaires
minimum brut, c’est-à-dire avant retrait des
cotisations salariales et paiement de l’impôt
sur le revenu. Ces revenus sont également exprimés en «standard de pouvoir d’achat»
(SPA), autrement dit en se rapportant à une
unité monétaire artificielle qui permet de neutraliser les différences de niveaux de prix entre les différents pays. «Ainsi, un SPA permet
d’acheter le même volume de biens et de services dans tous les pays», explique l’Insee. Ces
règles établies, Eurostat a classé les 22 pays
de l’UE en trois catégories croissantes, selon
le niveau du salaire minimum : inférieurs à
500 euros (Bulgarie, Lettonie, Lituanie, Répu-
blique tchèque, Estonie, Croatie, Slovaquie,
Hongrie), entre 500 et 1000 euros (Portugal,
Roumanie, Grèce, Pologne, Malte, Espagne),
et proches ou supérieurs à 1000 euros. Dans
cette dernière catégorie, on retrouve, en SPA,
la Slovénie (988 euros), le Royaume-Uni
(1216 euros), l’Irlande (1287 euros), la France
(1377 euros), les Pays-Bas (1405 euros), la Belgique (1411 euros), l’Allemagne (1427 euros)
et le Luxembourg (1 574 euros). A noter que
si le groupe 1, qui ne rassemble que des pays
d’Europe de l’Est, est le plus faible, c’est aussi
celui où le salaire minimum a connu la plus
forte progression ces dix dernières années.
LUC PEILLON
REUTERS
CheckNews.fr
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 600 questions.
à Orbán
vos questions
nos réponses
JT DE FRANCE 2
Du smic
Allocs : Abdelkrim
Chekatt
touche-t-il
5 400 euros ?
Peu après l’attentat de Strasbourg du 11 décembre, qui a fait 5 morts et 11 blessés, le
père du terroriste Chérif Chekatt, Abdelkrim
Chekatt, prend la parole. Son interview, diffusée le 15 décembre dans le JT de France 2,
suscite de nombreuses réactions. Et dès le 17
au matin, on lit sur Internet que l’homme
toucherait avec ses «douze fils […] tous fichés S», et ses «deux femmes», «5400 euros
d’allocations familiales par mois». Le message fait florès, particulièrement dans la fa-
chosphère. Plus de 3 000 partages pour un
des premiers tweets. Quasiment 50000 pour
un message Facebook très semblable… Et
qu’importe si des assertions ne sont pas
sourcées. Elles sont d’ailleurs plutôt fausses.
Abdelkrim Chekatt est bien le père de douze
enfants (dont Chérif Chekatt). Mais il ne
s’agit pas que de fils, et seuls le tireur de
Strasbourg et un de ses frères seraient
fichés S, d’après une source policière. Surtout, Abdelkrim Chekatt «ne touche pas
5 400 euros mensuels d’aides sociales»,
explique à CheckNews la Caisse nationale
d’allocations familiales. Au vu des barèmes
des allocations familiales, un tel montant serait de toute façon impossible à atteindre
pour douze enfants. D’autant que tous ne
sont pas à sa charge, selon nos informations.
F.Lq
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
AP
LAURENT TROUDE
Macron se
déplace-t-il avec
une voiture
électrique, diesel
ou essence ?
La Hongrie
finance-t-elle
une campagne
antimigrants
sur Facebook ?
C’est un courrier courroucé qu’a envoyé
mercredi l’eurodéputé belge Guy Verhofstadt à Facebook. En cause : une vidéo qui
«déforme une [de ses] déclarations», selon
l’élu. Il en demande le retrait. Titrée «Il est
temps de secouer Bruxelles !» la vidéo en
anglais a été publiée par la page Facebook
du gouvernement hongrois. Sur ces images, on voit Verhofstadt dire: «Nous avons
besoin d’immigration.» Un extrait tronqué
qui tord son propos initial, datant de 2014:
«Nous avons besoin d’immigration mais
nous avons besoin d’une immigration légale. Pour le moment, nous avons l’inverse.»
Puis une voix off propose de rétablir «les
faits»: «1,8 million de migrants sont entrés
dans l’Union européenne depuis 2015. Des
millions d’autres veulent venir. Depuis le début de la crise, des centaines de personnes
ont perdu la vie dans de violentes attaques
dans toute l’Europe.» Quatre photos défilent : le camion bélier du 14 juillet 2016 à
Nice, les auteurs de l’attaque contre Charlie
Hebdo, une terrasse touchée lors des attentats du 13 Novembre et une photo d’émeutes à Sarcelles, en 2014. La vidéo suggère
un lien direct entre afflux de migrants depuis 2015 et attentats, ce qui est simpliste,
voire trompeur. Les auteurs du 13 Novembre –pour la plupart français ou belges– se
sont surtout servi des migrants comme
d’une couverture pour revenir plus discrètement en Europe. Quant à l’attentat de
Nice (dont l’auteur était en France depuis
plus de dix ans) ou de Charlie Hebdo (les
frères Kouachi étaient français), la «crise
migratoire» y est totalement étrangère.
Sans parler des émeutes à Sarcelles.
Cette vidéo enregistre 7,5 millions de vues
et 13 000 partages. Un succès qui ne doit
rien au hasard: elle est «sponsorisée» dans
19 pays européens. Autrement dit, le gouvernement hongrois a payé Facebook pour que
cette vidéo soit diffusée le plus largement
possible, notamment en France, auprès des
hommes de plus de 30 ans, selon nos informations. Car quand une publicité apparaît
dans un fil Facebook, on peut connaître en
un clic le public ciblé. Si le réseau social ne
nous a pas répondu, le gouvernement de
Viktor Orbán (photo) assume: «Des centaines de personnes sont mortes dans des attaques terroristes en Europe depuis 2015, mais
Verhofstadt dit “il n’y a pas de crise migratoire”» reprenant les mots d’une campagne
d’affichage contre l’eurodéputé belge qui a
cours en Hongrie depuis novembre. Et de
conclure : «De nombreux libéraux européens défendent un agenda promigration.
Nous ne les laisserons pas faire. Nous ne
voulons plus de migrations, qu’elles soient
illégales ou régulées.» Quitte à payer –et au
prix de quelques arrangements avec la vérité – pour se faire entendre.
VINCENT COQUAZ
et FABIEN LEBOUCQ
Emmanuel Macron se déplace, au quotidien,
avec deux véhicules français : une Renault
Espace et une Peugeot 5008. La première
est une voiture essence et la seconde une
diesel. Pourquoi ces deux véhicules ne sontils pas plus propres? «Pour des raisons de sécurité», répond l’Elysée à CheckNews. Ces
deux véhicules étant blindés, «ils pèsent
lourd et nécessitent une motorisation particulière qui n’est pas encore disponible en hybride ou électrique». Quant à la DS7, dans laquelle Emmanuel Macron avait descendu les
Champs-Elysées lors de son investiture, il
s’agissait d’un prêt et la voiture a été rendue,
explique l’Elysée.
Qu’en est-il du reste du parc automobile de
l’Elysée? Sur les 113 véhicules utilisés par la
présidence, 22 % sont propres. Le parc de
l’Elysée est ainsi composé de sept scooters
essence, deux camions diesel, 53 voitures
diesel, 27 essences, 22 électriques et deux
hybrides diesels. Tous les véhicules urbains
sont propres, alors que les voitures utilisées
sur de longues distances, spécifiquement
pour le cortège du Président, sont plutôt
essence ou diesel.
En décembre 2012, une circulaire de Manuel
Valls sur «la mise en œuvre du plan de
soutien à la filière automobile par les services de l’Etat et ses opérateurs» fixait deux
objectifs à l’Etat: que 25% des nouveaux véhicules achetés soient électriques ou hybrides, et que tout nouveau véhicule à usage
urbain soit électrique (à part, donc, la Renault Espace et la Peugeot 5008 utilisées exclusivement par le Président).
L’Elysée se félicite ainsi d’être allé «au-delà»
des préconisations de la circulaire.
«Depuis 2012, plus de 50% de nouveaux véhicules achetés sont hybrides ou électriques
et pratiquement l’intégralité de notre parc
urbain est électrique», précise l’Elysée. On
ignore toutefois quels sont les véhicules
achetés depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.
PAULINE MOULLOT
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22 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
IDÉES/
Stéphane
Floccari
«A Noël,
il faut retourner
voir les siens,
parfois un peu
douloureusement»
DR
Retournant aux sources
d’une tradition païenne
transformée par
le christianisme,
le philosophe s’interroge
sur la tension entre joie
et mélancolie associée
à cette fête familiale.
Et glisse quelques
conseils pour aborder
la fin d’année en toute sérénité.
Recueilli par
LÉA MORMIN-CHAUVAC
Dessin SIMON BAILLY
P
eut-on sortir indemne de la
période des fêtes? Après avoir
publié l’an dernier une invitation à repenser la Saint-Sylvestre
avec Nietzsche, Stéphane Floccari,
professeur de philosophie à l’Institut national du sport, de l’expertise
et de la performance (Insep), propose aujourd’hui un kit de survie
intellectuelle pour affronter Noël.
Elégant, Survivre à Noël est un essai
moins affolé que son titre ne le
laisse suggérer.
Pourquoi avez-vous cherché
à penser cette «drôle de fête» ?
En préparant mon précédent
ouvrage sur Nietzsche, je me suis
intéressé à sa correspondance
autour de Noël et du nouvel an.
Dans sa biographie, la période des
fêtes de fin d’année est une période
épouvantable. Il s’est avéré que son
vécu était en résonance avec celui
de beaucoup de personnes de mon
entourage, qui me disaient que
pour eux Noël était une superbe
fête, à laquelle ils se joignaient avec
plaisir, enthousiasme, mais qui était
pourtant également difficile à aborder. Ce n’est pas une fête que l’on
prépare mais pour laquelle on a besoin de se préparer. Cette idée a été
le soupçon initial. Est-ce qu’il y a un
rapport entre l’histoire de cette fête
et la manière dont les gens la
vivent ? Je voulais décrire l’expérience subjective des individus
à Noël. Mais pour arriver à ce point
de vue, il fallait que je parte plus
largement d’une anthropologie
historique de Noël.
Justement, comment est née la
version contemporaine de Noël,
celle que nous connaissons ?
Aujourd’hui, Noël semble être la
grande fête chrétienne par excellence, alors que le christianisme ne
l’a pas immédiatement célébrée.
Initialement, la naissance du Christ
était fixée au 28 mars, juste après
l’équinoxe de mars, c’est-à-dire le
moment où s’équilibrent la durée
de la nuit et celle du jour. Et quand,
dès le IVe siècle, on a commencé à
célébrer la fête de la Nativité,
le 25 décembre, celle-ci s’adossait
en réalité à d’antiques pratiques
païennes célébrant la régénération
de la nature, comme le sol invictus
des Romains, les Saturnales, ou le
culte de Mithra en Perse que les soldats de l’armée de Pompée ont ra-
mené autour de 68 avant notre ère.
Au début du XVe siècle encore, les
chrétiens rechignaient à fêter Noël,
qui donnait lieu à un certain nombre de débordements, comme lors
des parodies de messes célébrées
par des enfants, qui endossaient le
rôle de «l’abbé de Liesse» ou «l’abbé
de Déraison». Il y eut même des
«messes des fous» données par des
ânes, ce qui provoqua de véritables
scandales ! Jusqu’à la deuxième
moitié du XVIIIe siècle, Noël passait
plutôt inaperçu. La Révolution ne
l’a pas aidé, mais la fête est devenue
officielle sous Napoléon, en 1802.
Deux épisodes mènent ensuite au
Noël qu’on connaît aujourd’hui.
En 1840 d’abord, en Angleterre, la
reine Victoria a joué un rôle déterminant puisqu’elle est a été la première à exposer un grand sapin de
Noël illuminé au château de Windsor, ce qui a donné le coup d’envoi
du Noël contemporain. Puis, le
pont s’est fait entre le fond culturel
anglo-germano-hollandais et les
Etats-Unis entre la fin du XIXe et le
début du XXe siècle. Le plan Marshall, l’exportation de la culture
américaine via Hollywood et le
merchandising moderne ont introduit Noël en France comme une
vraie fête commerciale dans les années 50 –même si pendant l’entredeux-guerres il existait déjà des
bimbeloteries, ces petits marchés
au bord de la Seine ou les ouvriers
venaient boire du vin chaud et
acheter un cadeau.
Vous citez le sociologue Paul
Yonnet, qui affirme que l’on
n’est «jamais tout à fait libre de
ne pas participer à une fête».
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u 23
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«Du point de vue
l’individu, ce
retour implique
une tension
entre le soi
statutaire
multiple, qui
évolue avec
le temps –je suis
à la fois beaufrère, oncle, fils–
et le soi intime.»
Peut-on échapper au réveillon
familial ?
Souvent, on ne peut pas ne pas participer à une fête, car c’est un fait
social et culturel qui vous englobe
et vous emporte, auquel vous devez
vous mêler pour des raisons à la fois
sociales et intimes. Plus qu’aucune
autre fête, Noël s’est instaurée dans
les consciences comme la célébration de la famille, de l’enfance redéfinie par le nouveau cadre familial
recentré autour des enfants. Sous
l’Ancien Régime, ils étaient plutôt
quantité négligeable et ne faisaient
pas l’objet de cadeaux. Ils étaient
parfois même punis: on disait que
le Père Fouettard venait tancer les
enfants méchants et récompenser
ceux qui avaient été sages.
Noël, pour vous, c’est aussi
un temps suspendu ?
Dans toute fête, il y a une suspension du temps social. Mais Noël est,
sur le plan familial et intime, un
moment très particulier de l’année,
où il faut retourner voir les siens. En
partant de la figure d’Ulysse, j’évoque la nostalgie et la difficulté qu’il
peut y avoir à retourner dans sa
famille. Du point de vue de l’individu, ce retour implique une tension entre le soi statutaire multiple,
qui évolue avec le temps – je suis à
la fois beau-frère, oncle, fils – et le
soi intime. A partir du moment où
il faut revenir quelque part, c’est
qu’il y a eu une rupture. Noël est
une fête du home sweet home, la célébration de ce foyer dans lequel je
retrouve de l’intimité. Sauf que la
fête de Noël, elle, se passe souvent
chez ses parents, vers lesquels on
revient parfois un peu douloureusement. Didier Eribon ou Annie Ernaux ont très bien décrit ce moment
où le soi statutaire ne peut effacer
les tourments du soi intime, c’est-àdire du soi subjectif et personnel. Ce
retour chez les siens est un moment
très particulier. C’est un peu le rodéo du souvenir.
Chez Dickens, Andersen, Coppée, le conte de Noël est bien
souvent une affaire de survie.
Comment expliquez-vous la prégnance de ce thème dans la littérature consacrée à Noël ?
En partant de Nietzsche, en état de
survie en période de Noël, je me
suis rendu compte que je n’ai croisé
dans la littérature de Noël que des
personnages menacés dans leur intégrité physique, morale, sociale,
psychologique, intellectuelle. Je
crois que c’est pour ça que les histoires de Noël se sont si bien agré-
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
gées aux contes de fées dont Bruno
Bettelheim a fait l’analyse. Ils comportent toujours l’appréhension
d’une épreuve par des individus,
souvent des enfants, confrontés
à des expériences limites comme le
deuil ou l’abandon. Et tout cela a
été charrié dans l’imaginaire
littéraire et cinématographique de
Noël de manière extrêmement
puissante. Un des plus beaux
contes cinématographiques de
Noël est La vie est belle de Frank
Capra, mais je suis aussi très attaché à Smoke, un film de Paul Auster. Ce sont de très beaux contes
de Noël qui racontent cette épreuve
sociale, à la fois collective et individuelle, qui tourmente des personnages au bord de la rupture,
parfois du suicide. Comme George
Bailey dans La vie est belle, par
exemple.
Quelle pourrait être la formule
pour passer un réveillon réussi
lorsqu’on aborde Noël avec
mélancolie ?
On peut s’y préparer en amont, intérieurement, en se fixant soimême son seuil de satisfaction et
de réussite. C’est une fête dans laquelle chacun a des attentes très individuelles sous le jeu social
–comme pour le nouvel an, où l’on
se permet en revanche de penser à
soi. Je crois qu’il faut oser le faire
dès Noël. Faire des cadeaux si l’on
veut, comme on veut. Consommer
peut-être mieux, ou moins. Et puis
on peut faire plaisir à ses enfants
mais en leur transmettant le sens
de la fête. Une fête du vivre-ensemble, une fête du lien humain, qui
n’a pas besoin d’être une avalanche
de cadeaux, un potlatch [don
à caractère sacré constituant
un défi de faire un don équivalent
pour le donataire, ndlr] consumériste, pour être une belle fête. Un
Noël réussi, c’est d’être avec ses proches, ou d’avoir une pensée pour
eux s’ils ne sont pas ou plus là. Etre
avec ceux qui sont présents, essayer
de s’entendre avec eux, mais peutêtre ne pas se forcer si ça n’est pas
possible. Ne pas se contorsionner
dans tous les sens, s’écouter un peu,
et ne pas s’imposer un réveillon
qui n’est pas le sien. On peut à la fois
respecter sa famille et choisir de
construire un moment pour soi,
choisir avec qui l’on veut être. •
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L’esprit
d’ouverture.
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24 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Contre l’esclavage
moderne avec
#freebezos
«O
n le forcera d’être
libre.» Je ne sais pas
pourquoi cette phrase
du Contrat social de Rousseau me
revient ces jours-ci en mémoire, où
plutôt si, j’ai une petite idée là-dessus. Cette phrase, je l’avais croisée
lors d’un cours de philo, un aprèsmidi de torpeur comme on en vit
souvent au lycée, quand on oscille
entre le sommeil flash et l’état de
conscience. Et c’est tout le mystère
de ces citations qui nous restent
CES GENS-LÀ
bien après que l’école en ait fini
avec nous : «On le forcera d’être
libre.»
Comme c’est bientôt la fin de l’année, et qu’à partir de maintenant
démarre le temps des vœux, je
me dis qu’il y a peut-être quelque
chose à faire avec ça. Puisque le
temps des vœux et des bonnes
résolutions approche, puisqu’on
ne va pas tarder à se promettre de
faire plus de sport, moins d’excès,
plus de ceci, moins de cela, pour-
Par TERREUR GRAPHIQUE
quoi devrions-nous nous arrêter
là? Pourquoi ne pas élargir le cercle des souhaits, et, juste pour voir,
juste comme ça, y inclure… la
liberté. Ça paraît étrange comme
ça, mais ça pourrait être intéressant. Par exemple, pourquoi ne pas
souhaiter à Jeff Bezos d’être libre?
Jeff Bezos est le patron d’Amazon,
c’est un des hommes les plus
riches du monde, et donc, a priori,
on pense qu’il doit l’être, libre.
Mais partons du principe, juste
pour voir, juste comme ça, qu’il ne
le serait pas. Partons du principe
qu’un homme, pour devenir milliardaire, a besoin que tous ceux
qui participeront à l’édification de
son empire soient, eux, exsangues,
payés au minimum du minimum,
sans autre perspective que la survie et l’épuisement. Si toute une
fortune tient sur la capacité d’un
homme à faire travailler des gens
le plus possible en les rémunérant
le moins, on pourrait dire alors que
cet homme-là est tout sauf libre,
puisque la liberté suppose l’Autre
et que, pour lui, il n’y a pas d’Autre.
Que vaut la liberté d’un seul, si elle
est au prix de l’aliénation de tous?
Pas grand-chose.
C’est pour ça que je me dis, juste
pour voir, juste comme ça, qu’il
serait bon de souhaiter à Jeff
Bezos de vivre cet étonnement
qu’est la liberté et son corollaire
l’égalité. Ce moment où l’on
constate que s’obliger envers les
autres, c’est s’obliger envers soimême, et que, l’esclavage, même
moderne, n’asservit pas que celui
qui porte les chaînes mais aussi
celui qui les met. «Personne ne
peut passer une chaîne à la cheville
de son compagnon humain sans
finir par se nouer l’autre bout
autour du cou», a écrit Frédérick
Douglass, né esclave dans les
Etats-Unis du XIXe siècle et devenu libre par la force de sa volonté. Un homme qui en savait
long sur l’aliénation.
Alors pour jouer pleinement les
pères Noël, peut-être faudrait-il
mettre en application cette
phrase: «On le forcera d’être libre.»
Imaginons, juste comme ça, juste
pour voir, que plus aucun Français
ne commande sur cette fameuse
plateforme mais, qu’à la place, chacun signifie à son créateur, par le
biais d’un petit mail courtois mais
ferme ou d’un tweet poli mais sans
appel (#freebezos), qu’ils seront
ravis d’utiliser à nouveau ses services dès qu’il daignera être libre,
donc qu’il cessera de considérer
ses employés comme des objets,
qu’il payera des impôts… Soyons
fous, puisque l’Etat, c’est nous,
alors, allons-y, inventons. Mettons
la puissance du groupe au service
de l’humain. Qu’il soit signifié par
chacune des personnes qui pourraient utiliser cette plateforme
que, puisque l’Etat c’est elle, c’est
nous, nous prenons la décision de
le «forcer d’être libre». Donc de
l’amener à être réellement au
monde. Peut-être sera-t-il moins
milliardaire, peut-être ne sera-t-il
plus que millionnaire, mais il devrait s’en sortir et, surtout, il sera
libre, ça n’est pas rien, c’est même
tout. Je pense que c’est ce qu’on
peut lui souhaiter de mieux, à lui,
comme à tous ceux qui pensent
que l’homme est une variable
d’ajustement. Ce serait aussi une
belle occasion de mettre les réseaux sociaux non pas au service
de l’anéantissement de l’autre
mais au service de son édification.
Partant du principe que, si
M. Bezos apprend la liberté, le
monde ne s’en portera que mieux.
#freebezos ! •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Gilets jaunes: le RIC comme
revendication numéro 1
Si les partis politiques
ont échoué à récupérer
le mouvement, les militants
de la «démocratie réelle» ont,
eux, imposé leur vision.
L
e gouvernement aura toujours eu un
temps de retard. Alors qu’il finit par céder sur les taxes sur l’essence, les gilets
jaunes sont passés depuis longtemps à autre
chose, parlant de niveau du smic ou des retraites. Quand Macron finit par promettre
100 euros pour les travailleurs au smic, les gilets jaunes ne pensent déjà plus qu’à une
chose, le RIC, ou référendum d’initiative
citoyenne. Que le Président se rassure, ce sera
la dernière de leurs requêtes. Car elle permet
d’englober toutes les autres et de faire du peuple le législateur en dernier ressort.
Comment cette idée relativement technique
a-t-elle pu connaître un tel retentissement chez
les gilets jaunes? Comment un mouvement informel et sans tête a-t-il pu se mettre d’accord
sur une idée si précise? Y a-t-il derrière les gilets jaunes, comme l’éditorialiste Jean-Michel
Aphatie le prétend, «une organisation souterraine cachée, des tireurs de ficelles, des gens
beaucoup plus politisés qu’on ne le croit» qui expliquerait cette soudaine irruption du RIC?
Première observation: aucun des partis politiques traditionnels n’a réussi à récupérer le
mouvement. La détestation viscérale de la
classe politique empêche le Rassemblement
national et les insoumis d’avoir une réelle influence sur le mouvement. La seule récupération politique qui a fonctionné, c’est celle des
partisans du RIC. Le référendum d’initiative
citoyenne est une vieille idée qui circule depuis longtemps dans les marges d’Internet,
défendue par différentes entités, le Clic (Comité de liaison pour l’initiative citoyenne)
d’Yvan Bachaud, l’association Article 3 ou
Etienne Chouard et ses «gentils virus». Ce dernier, prof d’économie-gestion de lycée, s’était
fait connaître en défendant le non lors du
vote sur le référendum européen de 2005. Il
avait depuis disparu des radars médiatiques,
ostracisé pour ses relations douteuses,
notamment avec Alain Soral.
C’est cette nébuleuse de militants de la «démocratie réelle» qui va comprendre que son heure
est venue avec les gilets jaunes. Pourtant au
départ, le Clic n’y croit pas. Le 16 novembre,
à la veille de l’acte I, l’association écrit un article très critique sur le mouvement: «Si cette
manifestation était vraiment “citoyenne”, on
y verrait des revendications “citoyennes”: le
contrôle citoyen des taxes par exemple, ou
mieux: le référendum d’initiative citoyenne.
Malheureusement, il semble que nous ne
soyons que face à une protestation d’automobilistes qui s’inquiètent (à juste titre) pour leur
pouvoir d’achat, mais qui ne réalisent pas encore la nécessité d’un contre-pouvoir citoyen.»
Mais très vite, les militants du RIC vont comprendre qu’il y a un coup à jouer avec les gilets
jaunes et vont pousser leur avantage. Changement de pied le 25 novembre, le Clic publie un
communiqué: «Si les gilets jaunes avaient le
RIC pour unique revendication, ils l’obtiendraient. Il en serait fini des taxes injustes!» Le
même jour, Etienne Chouard tweete: «Puisque
80% des citoyens soutiennent les GJ et puisque
80% des citoyens sont favorables au référendum d’initiative citoyenne, c’est une occasion
en or pour défendre cette idée simple et révolutionnaire.» A partir de cette date, les militants
du RIC vont faire preuve d’un prosélytisme
très actif en faveur du référendum sur les
groupes Facebook de gilets jaunes.
Le mot RIC va très vite s’imposer dans la
conversation chez les gilets jaunes, car il permet d’articuler politiquement le «Macron démission». Si la révolution n’est pas possible et
que Macron refuse de démissionner, il faut lui
tordre le bras en lui imposant une cohabitation avec le peuple. L’idée d’un «référendum»
circule chez les gilets jaunes depuis début novembre: «On désire tous ici un référendum national pour une destitution», lit-on alors sur les
groupes Facebook. L’idée est diffuse et pas
franchement aboutie. Les militants de la démocratie réelle vont arriver avec une solution
clé en main, comme une formule magique capable de résoudre tous les problèmes: le RIC.
Dans la diffusion de cette idée, il faut souligner le rôle majeur joué par Maxime Nicolle,
le gilet jaune le plus influent sur Facebook.
Pour lui, dès le départ, il est évident qu’il ne
faut pas négocier avec le gouvernement. La
liste de revendications qui est présentée fin
novembre à François de Rugy «ne sera applicable qu’après la destitution du gouvernement
par référendum populaire», explique-t-il alors.
Le RIC, que lui font découvrir les militants de
la démocratie réelle, lui apparaît comme une
révélation. Le 8 décembre, alors que les gilets
jaunes manifestent, il participe à une conférence sur le RIC en direct sur le Web avec
Etienne Chouard. C’est pour Nicolle une stratégie: «Si on a plein de revendications, l’Etat
va nous en prendre une ou deux et on l’aura
profond. Par contre, si on demande tous la
même chose: que chacun puisse donner sa voix
avec un référendum d’initiative citoyenne,
comment ils font pour nous dire non?» L’idée
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Vite, un référendum
sur le père Noël !
Il semblerait qu’il n’existe pas. Mais on se fiche
de qui donne les cadeaux pourvu qu’on les
reçoive. Et qu’on n’ait pas à les payer trop cher.
S
u 25
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i j’ai bien compris, le
père Noël n’existe pas.
Ou alors il a la hotte en
peau d’oursin. Ou il y a du
courrier qui se perd. Ou il a ses
têtes. Ou on est puni, on a dû
en faire, des bêtises, pour se retrouver avec des cacahuètes au
pied du sapin. En tout cas, en
voilà un qui ne fait pas d’heures supplémentaires, surtout
quand on sait que dès janvier
il est moins sur la brèche. D’un
autre côté, il peut arguer que
c’est pas tout le monde qui a
une cheminée, à notre époque.
Il ne demanderait pas mieux
que d’être plus généreux mais
il faut voir qu’il y a la dette lapone qu’il ne peut pas creuser
indéfiniment sous peine de la
léguer à tous les enfants Noël
qui n’ont pas mérité ça, sans
compter les rennes qui perdent du poil de la bête avec le
réchauffement climatique.
Quant aux petits souliers, il
semble y en avoir qui chaussent minuscule et d’autres
du 100. Un impôt solidarité
Noël, l’ISN, s’impose pour que
tout le monde ait cadeau à son
pour Maxime Nicolle est que si tout le monde
a des revendications différentes, le seul
moyen que chacun soit écouté est de passer
par un outil de démocratie directe. «Plus de
guerre d’ego, plus de guerre de pouvoir, avec le
RIC, plus personne n’a le pouvoir, c’est la population entière qui a le pouvoir», explique-t-il.
Cette idée de référendum citoyen s’inscrit
dans la «démocratie internet», cet horizontalisme radical qu’on retrouvait dans la mouvance Anonymous, chez les Indignés espagnols, Occupy Wall Street ou Nuit debout. Sur
Internet, toutes les paroles se valent, tout le
monde peut donner son avis et être entendu.
A contrario, la démocratie représentative
fonctionne comme l’espace médiatique traditionnel, avec des représentants ou des journalistes, seuls habilités à parler, pendant que le
peuple doit sagement se taire.
La démocratie que souhaitent les gilets jaunes
est celle des groupes Facebook, où tout le
monde y va de son avis, où l’on signe des pétitions et où les grandes questions sont tranchées par sondage. Qui peut imaginer qu’un
politique –ou même un gilet jaune– les représente pour décider des grands choix de la nation? Cela reviendrait à dire que quelqu’un a
le droit d’écrire les commentaires Facebook
à leur place. Le RIC, l’autre manière de faire
la révolution. •
Par
VINCENT GLAD
Auteur du blog l’An 2000 sur Libération.fr
pied. Ou alors le père Noël en
a plein le dos mais au mauvais
sens des termes. Une hotte ?
Un boulet, plutôt. Et personne
pour prendre la relève. Les enfants, il en a soupé. Après toutes ces années, il ne les supporte plus. C’est pas lui qui
changerait le manteau rouge
contre la soutane. Il adorerait
que les autres fassent enfin
vœu d’austérité. Le père Noël
doit-il dire la vérité aux enfants ? «Mais non, c’est beaucoup trop cher. Une PlayStation, un Game Boy, une
Barbie ? Mais où voulez-vous
que je les trouve? Vous croyez
que ça pousse dans les branches des sapins ?»
A chaque élection, on a l’impression qu’on va élire le père
Noël. C’est plus fort que nous,
on ne peut pas s’empêcher d’y
croire encore. Tout va aller
mieux, un nouveau départ, on
va être exaucé. Ça y est, cette
fois on le tient, le père Noël. En
plus, ça doit lui faire plaisir, à
l’élu, à peine met-il les pieds à
l’Elysée, au milieu de l’avalanche d’emmerdements qui l’attend, de se dire qu’il va réjouir
plein de monde et qu’on lui
sera reconnaissant. Personne
ne peut nier qu’il y a un côté
narcissique chez le père Noël.
Et voilà la petite prime adorée
qui descend du ciel, et les im-
pôts abhorrés qui se retirent
des heures supplémentaires, et
deux ou trois augmentations
de taxes qui font pschitt. Il faut
toutefois reconnaître que le
père Noël n’a pas l’oreille fine.
Il est plus prudent d’être clair
et d’insister. Et à la fin, en fait,
il s’avère qu’un père Noël sommeille en chacun de nous
–comme c’est réconfortant sur
la nature humaine. Même celui qui voulait jouer les durs, si
on sait bien frapper comme il
faut, eh bien il s’adoucit, on arrive à faire fondre son cœur, il
devient tendre comme de la
bavette.
Le problème est qu’il y a des
gens instruits qui, question
père Noël, n’ont pas vu la
queue d’un depuis une éternité
et pour qui cette période des
prétendues fêtes a un goût
moins chou. Ils n’y croient pas
du tout, à ce gras escogriffe
barbu et rougeaud. Ils incitent
à tenir à l’œil qui aurait l’impudence de se faire passer pour
lui. Eux savent que le père Noël
présente toujours l’addition à
un moment, il fait son beurre
sur notre dos et les marrons,
on ne les a pas que dans la
dinde. Mais qu’il fasse attention à ne pas se prendre trop de
bûches cette année. Si j’ai bien
compris, aide-toi et le père
Noël t’aidera, ou pas. •
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SAMEDI 22
On retrouve un temps couvert et pluvieux
de l'Aquitaine au Limousin. Ailleurs, la
tendance est à l'accalmie.
L’APRÈS-MIDI Les nuages dominent encore
sur les 3/4 du pays avec quelques pluies
faibles sur une bande centrale du pays. Le
soleil domine des Pyrénées à la Méditerranée.
La douceur est remarquable avec des pointes
à 20 °C près de la Méditerranée.
Des pluies éparses se produiront sur la moitié
nord du pays alors que le soleil s'imposera
sur une petite moitié sud après dissipation de
quelques brumes et nuages bas.
L’APRÈS-MIDI La France restera coupée en
deux avec un temps gris et humide au Nord
alors qu'un soleil printanier concernera la
partie sud du pays. Températures dignes
d'un début avril...
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Page 30 : Ciné / Dario Argento, roi des ombres
Pages 31 : Ciné / Kechiche sauce maillots
Page 32 : Ciné / Les coups de maître de Takeshi Kitano
L’Incroyable Hulk. ELEPHANT FILMS
Spécial DVD
Hotte définition
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Deux Flics
à Miami
(1984-1989). RUE
DES ARCHIVES. BCA
Trois vestiges
de l’ancien mood
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u 29
«Deux flics à Miami», «Mission :
impossible», «l’Incroyable Hulk»:
«Libération» se repenche sur un trio
de séries vintage toutes rééditées
en HD, et qui ont toujours leur mot
à dire sur l’époque.
Par
LÉO SOESANTO
P
ourquoi se fader de
vieilles séries, rééditées en HD et coffrets
en 2018, alors que le
spectateur paraît déjà saturé ?
En 2017, il y avait
487 séries en diffusion, tous services de
streaming et chaînes
de télévision confondus aux EtatsUnis. On se trouve condamné au
binge watching, à attendre que tel
titre prenne son envol à partir du
cinquième épisode, à regarder des
personnages évoluer selon des arches narratives comme on contemplerait une toile de maître sécher.
En clair, on n’a pas le temps.
Et si l’on reprenait malgré tout, encore une fois, un peu de Deux Flics
à Miami, de Mission: impossible ou
d’Incroyable Hulk ? Au-delà de la
madeleine de Proust ou de leur statut culte mérité, picorer un peu
dans le buffet rétro avant un futur
dîner en huit plats-épisodes de True
Detective saison 3 ne fait pas de mal.
D’autant que si l’on y regarde bien,
elles continuent à faire écho à des
enjeux de 2018 – d’écriture télé ou
de vie.
teur, mais la pulsation synthétique
de In the Air Tonight de Phil Collins. Deux Flics à Miami n’est pas
seulement dépendant d’un stylisme cinématique, où les dialogues
explicatifs s’effacent sous l’émotion
d’un néon éclairant un Crockett esseulé téléphonant à son ex-femme,
comme sur une toile
d’Edward Hopper : il
doit beaucoup au clip
d’alors (la légende
veut que la série ait été pitchée en
deux mots : «MTV cops»), qui annonçait le bombardement d’images
continu, fragmenté, sans sens immédiat, qui est celui de notre
monde. Plutôt que de consommer
un énième NCIS, on piochera donc
ces friandises visuelles dans Deux
Flics à Miami, qui savait gratter
sans un mot sous les excès du capitalisme en nous le répétant 112 fois,
soit à chaque début d’épisode : le
générique, qui faisait défiler les clichés floridiens (palmiers, bikinis,
hors-bord), avant de se conclure
abruptement sur une vue nocturne
de Miami. En rose et (film) noir.
SÉLECTION DVD
L’Incroyable Hulk (1977-1982). ÉLÉPHANT FILMS
«Mission : impossible»,
le spectateur héros
«On veut du Balzac, des personnages !» clame le critique télé. Mission: impossible faisait l’exploit de
n’en avoir aucun. Avant les shows
physiques olympiques solos de
Tom Cruise au cinéma, la série effaçait la notion de star, mettait en
avant le travail d’équipe de ses espions américains spécialistes des
plus extravagantes machinations
– à l’arrivée, la star était l’intrigue
«Deux Flics à Miami»,
un déluge d’images
Au cousin qui sort invariablement
au repas de famille que «la série télé
est devenue le nouveau cinéma»,
Miami Vice (Deux Flics à Miami)
première mouture rappellera que
les années 80 s’étaient déjà penchées sur la question avec un certain panache pastel. Sous la férule
du créateur Anthony Yerkovich et
du producteur Michael Mann, il
s’agit d’emballer l’éternel combat
des flics Sonny Crockett et Ricardo
Tubbs contre le trafic de drogue en
Floride sous la forme la plus visuellement attrayante, où les teintes
terreuses sont systématiquement
bannies à l’image au profit du bleu,
du rose et du vert.
Voici une série qui s’attarde autant
sur la garde-robe Armani de ses
personnages que sur une Ferrari
rendue soudain, dans le pilote, abstraite tel un monolithe noir brillant
et fonçant dans la nuit avec pour
unique son, non pas le bruit du mo-
Mission : impossible (1966-1973). PARAMOUNT
de chaque épisode, la façon dont
Jim Phelps and co allaient gagner
la partie avec leurs masques et
comparses planqués dans des conduits d’aération sans tirer un seul
coup de feu. La séduction pop
amorcée dans les années 50 par
Hitchcock et dans les années 60 par
James Bond est bien là (glamour,
technologie, objet fait roi) mais davantage travaillée pour l’esprit du
spectateur (le titre français d’un des
épisodes est d’ailleurs Opération
Intelligence), excité et stimulé : la
machination de chaque épisode
n’est jamais détaillée d’emblée sinon par fragments qu’il faut savoir
recoller pour comprendre. Un peu
comme s’il était lui-même le héros
de la série.
Cette intelligence fascine le cinéphile – ce serait uniquement une
série sur la mise en scène– mais ferait presque oublier que son vernis
cool sixties annonce la paranoïa antigouvernement des années 70 et
les fake news d’aujourd’hui. Dans
Mission : impossible, il s’agit de
discréditer un tiers au moyen de la
désinformation jusqu’au vertige
(l’épisode Silence, on tourne
consiste à truquer un film de
propagande déjà truqué) selon
une précision d’orfèvre : chaque
chapitre se regarde comme une mécanique sur laquelle turbinent les
agents (c’est aussi une série sur le
travail, sur des mains qui branchent des fils, escamotent des
objets). De nos jours, le commando
Mission : impossible serait une
usine russe à bots et trolls qui
hantent les réseaux sociaux, postent des mensonges d’un clic et
sont susceptibles de faire élire des
présidents.
«L’Incroyable Hulk»,
le justicier marxiste
Ne regrettons pas l’annulation
de Daredevil sur Netflix : l’Incroyable Hulk version 1978 reste toujours la meilleure série Marvel,
ayant su adroitement dégraisser son
matériau. Il ne s’agit plus que d’un
fugitif traqué, façon Jean Valjean,
essayant désespérément de ne pas
se transformer sous la colère en
géant vert de peur de tuer. La tragédie du docteur Banner n’a pas besoin d’être sérialisée, étirée sur des
épisodes inutiles (le syndrome ventre mou Netflix). Elle est traitée en
road-movie sisyphien où le personnage croit pouvoir être tranquillement planqué anonymement sous
un job alimentaire, et doit s’enfuir
après avoir tout cassé : le beau
thème au piano The Lonely Man de
Joe Harnell qui conclut chaque épisode, lorsque Banner fait de l’autostop pour se rendre au prochain,
suffit à la tristesse d’une série plus
attachée aux classes populaires
qu’aux justiciers milliardaires.
Ex-médecin condamné à trouver
des boulots d’homme de ménage ou
de magasinier, Banner est un
déclassé qui aide des gens en
détresse. La rage de son alter ego
viserait-elle l’impuissance de la société? Ce Hulk télé a d’ailleurs failli
être rouge plutôt que vert, plus
marxiste que super-héros. •
DEUX FLICS À MIAMI
Elephant Films, 5 saisons, Blu-ray
149,99 €, DVD 74,98 €.
MISSION : IMPOSSIBLE
CBS, 7 saisons, DVD, 38,46 €.
L’INCROYABLE HULK
Elephant Films, 5 saisons, Blu-ray
99,99 €, DVD 78,99 €.
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30 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
SÉLECTION DVD
Ciné / Dario Argento, habiles abîmes
quête erratique, un passage de
relais où les héros, déambulant
dans une maison «vivante», s’avèrent interchangeables à mesure
qu’ils disparaissent. En réalité,
le film tend un miroir à notre
propre fascination de spectateurdétective, où la jouissance
esthétique se marie à celle de l’analyse.
Préraphaélites. Dario Argento,
Irene Miracle dans Inferno, sorti en 1980. TWENTIETH CENTURY FOX HOME
Avec «Inferno»,
il y a trente-huit ans,
le cinéaste italien
brouillait les cartes
en maquillant
la nuit des couleurs
les plus vives.
P
longer dans le gouffre
d’une image pour en
déchiffrer les signes,
au risque de s’y perdre… De Laura (Preminger) à Vertigo (Hitchcock), de Blow Up (Antonioni) à Profondo Rosso (Argento),
le cinéma n’en finit pas de mettre en
scène ce moment où, croyant obser-
ver un héros livré à la torpeur flottante qu’une image exerce, le spectateur, en fait, se contemple
lui-même, devenant le sujet occulte
du film qu’il regarde, le «motif dans
le tapis» en somme.
Sorcières. Deuxième volet –après
Suspiria et avant Terza Madre– de
la trilogie les Trois Mères, Inferno,
au-delà du folklore ésotérique qui
le nourrit, forme à cet égard un
sublime paradigme de cette mise
en abyme. Qu’importe cette
histoire de sorcières demeurant
dans trois bâtisses fantasques
à Fribourg, New York ou Rome.
Le film prend la forme d’une en-
qui bénéficia de l’aide du grand
Mario Bava et de son fils Lamberto
pour sublimer ses images, pousse
le baroquisme et le maniérisme
à des sommets de splendeur
esthétique rarement atteints, des
chatoiements de couleurs préraphaélites, des bleus phosphorés,
des roses fanés, des halos parme
et violets, guidant le regard dans les
couloirs et les soubassements d’un
espace métamorphe, sans repère,
aussi irrationnel qu’indescriptible
– le décor, labyrinthe mental,
de l’Année dernière à Marienbad
de Resnais étant une possible
influence.
Ainsi cette scène inaugurale
d’Inferno: Rose, l’une des héroïnes,
explorant une cave humide, laisse
par mégarde tomber ses clés dans
une flaque d’eau qui s’avère aussi
profonde qu’un puits, plonge
dedans et découvre une pièce,
peuplée d’objets étranges et de
tableaux cabalistiques, mais
entièrement immergée sous l’eau.
S’abîmer dans la surface plane
d’un reflet et y trouver la profondeur polysémique de l’image :
Dario Argento n’aura jamais si
magnifiquement livré le secret de
son art.
NATHALIE DRAY
INFERNO
de DARIO ARGENTO ESC,
Blu-ray + DVD, 72 €.
Ciné / Welles, drames de cœur
O
Rita Hayworth dans la Dame de Shanghaï. COLUMBIA
n raconte que le goût
d’Orson Welles pour les
cadrages en contre-plongée lui serait venu du
théâtre et d’avoir souvent, depuis la salle,
regardé sa troupe évoluer sur une scène
le surplombant. Mais dans la Dame de
Shanghai –dont les 70 ans cette année
ont donné lieu à une somptueuse réédition avec moult bonus et livre richement
illustré–, la grammaire wellesienne affiche une sobriété rare, un effacement qui
confère à cette histoire de machination
une atmosphère onirique. Comme s’il
avait réservé son emprise de démiurge
au remodelage de la persona de Rita
Hayworth à rebours de l’image de pin-up
sexy qui était la sienne.
Exit la longue chevelure rousse et les
roulements de hanches: la star de la Columbia y apparaît le cheveu court platine, hiératique et figée comme une statue, froide comme un serpent dans ce
rôle de femme-vampire manipulatrice.
Polar trouble conçu comme un cauchemar éveillé, un jeu de dupes et de fauxsemblants – la séquence dans l’aquarium et la fusillade aux miroirs – c’est
Hollywood et l’Amérique tout entière,
société de requins prêts à s’entre-dévorer
dont Welles dresse un portrait cinglant.
N.Dy
LA DAME DE SHANGHAÏ
d’ORSON WELLES Carlotta Films,
Blu-ray + DVD + livre, 49,99 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
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NURI BILGE CEYLAN, L’INTÉGRALE
Memento, Blu-ray + DVD, 68,99 €.
Véritable machine à engranger des prix à Cannes,
le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, 59 ans, est déjà
passé par plusieurs cycles et variations esthétiques
dont ce coffret rend compte aujourd’hui. On pourra
revoir Nuage de mai, portrait d’un cinéaste retournant dans le village campagnard de ses parents, film
à l’ironie contemplative à la tonalité tchekhovienne
dont l’attention aux microdrames et aux paysages
ne cessera par la suite d’être développée (non sans
emphase à l’occasion) jusqu’au très beau Poirier sauvage sorti cette année, sur un aspirant écrivain enlisé
dans une existence médiocre et névrogène.
Ciné /
Stévenin,
l’art de
la fougue
Ophélie Bau et Shaïn Boumedine. PATHÉ
Ciné / «Mektoub My
Love», chaleurs d’été
Dans son dernier film,
Abdellatif Kechiche, au
sommet de son art, court après
sa jeunesse avec provocation.
L
e film français le plus impressionnant de 2018. Sète, été 1994. Des
bars, des plages, une ferme, la
discothèque. Des garçons et des
filles, jeunes, beaux, jouisseurs. Les garçons
du cru sont d’origine tunisienne, les filles en
vacances, bronzent en bikini, poussent leur
vélo en minishorts qui découvrent en très
gros plan des qualités callipyges, celles
d’Ophélie en particulier – que dévore des
yeux, convoite et espère Amin, le narrateur,
jeune homme dont la timidité se confond
avec la concupiscence. Alter ego de Kechiche,
relais essentiel à la réussite de son dispositif
(voyeur et «voyant»), Amin a la tête pleine de
rêves de cinoche, de lumière qui éclabousse,
de mots ivres et des fesses charnues de jeunes
filles en fleur qui dansent pour lui et s’embrassent entre elles.
C’est le plus éblouissant et émouvant film de
son auteur (tandis que le Canto Due se fait encore attendre). Et un film historique, à double
titre. Dans son aspect biographique d’abord,
tant est tangible et charnelle la part de la jeunesse retrouvée du cinéaste, entre drague,
observation attentiste et impudique, secrets
de famille, modernité des mères, et le miracle
naturaliste (toute une nuit à attendre, d’une
brebis qui met bas). Historique ensuite dans
sa chronique surexposée comme un album de
vacances, constituée en tectonique des blocs,
ambiances apposées qui restituent une époque et un pays – le nôtre. La France en son
grand Sud méditerranéen, ouvert sur la Tuni-
sie des parents et l’Italie d’Aldo Maccione. La
France des beaux gosses basanés, avé l’accent,
et des jolies filles hâlées, provocantes en toute
conscience.
Beaucoup a été dit et écrit sur le film jusqu’à
la controverse, mais en ces temps frisquets de
l’hiver, à nos doudounes emmitouflées, il faut
insister sur cette provocation merveilleuse de
Mektoub My Love (à commencer par son
titre). Provoc qui jette sur l’œuvre une ombre
remarquablement mélancolique pour ce cinéma qu’on définit un peu vite «au présent»
improvisé: le temps d’un twerk, l’utopie claire
d’un passé qu’on dirait révolu où les corps
exultaient et les cœurs s’éprenaient, dans
cette séduction un peu cruelle, dans laquelle
n’entrait pas de considération de race ou de
culture, ni la peur religieuse de l’autre sexe,
de l’autre tout court, du sexe tout court. Un
été 94, quand toutes les griseries étaient libres, permises, belles.
CAMILLE NEVERS
MEKTOUB MY LOVE : CANTO UNO
d’ABDELLATIF KECHICHE
Pathé, Blu-ray 11,99 €, DVD 14,99 €.
Passe-montagne; Double Messieurs; Mischka : en trois films, un formidable acteur
est aussi devenu, et c’est moins connu, un
très grand cinéaste. Les films de Stévenin
accompagnent les escapades lyriques
d’hommes qui se rencontrent le temps
d’une fugue, font la jaille jusqu’à plus soif,
dérivent ensemble jusqu’à l’illusoire
euphorie avant la gueule de bois. Le fauve
Stévenin filme ses échappées belles avec
un miraculeux mélange d’ivresse et de
maîtrise, de rudesse montagnarde et de
grâce aérienne. Cet indispensable coffret
contient même le Point de vue du lapin,
truculent livre du monteur Yann Dedet
sur la préparation du Passe-montagne,
ce film beau comme la rencontre
de Céline et Rozier sur un plateau jurassien. M.U.
Coffret INTÉGRALE JEAN-FRANÇOIS
STÉVENIN Le Pacte, DVD, 48,99 €.
Passe-montagne (1978). LE PACTE
Série / «Irresponsable», ado et ève
Créée par un élève
de la Fémis, cette
histoire d’un adulescent
trentenaire retrouvant
son amour de jeunesse
échappe aux pièges
du genre.
C
Sébastien Chassagne, gentil bon à rien d’Irresponsable. E.M.-B. TF1
ela ressemblait à un
ensemble de mots
clés maudits: sériecomique-françaisesur l’adulescence. Dire qu’on était
méfiant serait un doux euphémisme. Mais Irresponsable se tient
avec brio le long d’une ligne de
crête. L’humour des corps, mala-
droits et raides, la simplicité
brillante des mots et un sentiment
d’urgence parviennent à hisser un
scénario qui ailleurs sentirait le
naufrage au niveau des plus belles
saillies de Judd Apatow. Bien plus
que le plaisir coupable auquel se
résument souvent les formats
courts à vocation humoristique.
Portée par Sébastien Chassagne
(recroisé dans le plaisant Doxa) en
trentenaire hirsute lové dans un
cocon de glande grunge, Irresponsable distille la tristesse peinarde
de Julien, gentil bon à rien qui se
réfugie chez sa mère, échoue pion
dans son ancien lycée où il recroise
son amour de jeunesse et fume des
pétards avec le fils dont il ne connaissait pas l’existence. Un grand
n’importe quoi qui passe avec
d’autant plus de naturel qu’il s’ancre dans une tranquille banlieue
dortoir et bourgeoise. Créée par
Christian Rosset, fraîchement sorti
de la Fémis où il avait commencé
à développer Irresponsable dans la
première promo «série télé», elle
vient de boucler le tournage de sa
troisième et ultime saison. Joie de
voir une série comique s’arrêter
avant qu’il ne soit trop tard.
MARIUS CHAPUIS
IRRESPONSABLE TF1 Vidéo,
2 saisons, DVD, 19,99 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
SÉLECTION DVD
traverse sa filmographie. Jugatsu,
son deuxième opus, laisse éclater en
le magnifiant tout ce que Violent
Cop contenait, à commencer par la
structure circulaire de la narration.
Un plan identique ouvre et referme
le film : le visage du jeune Masaki,
dans la pénombre des latrines où il
s’est réfugié, à l’écart du match de
base-ball auquel il ne participe que
mollement. La répétition donnant
à penser que tout ce qui suit – son
altercation avec un yakuza dans la
station-service où il travaille, sa relation platonique avec une jeune
serveuse, sa virée à Okinawa, les
truands déglingués qu’il y rencontre – n’est qu’une rêverie, une projection mentale dans laquelle il se
glisse, comme on essaie de tenir un
rôle trop grand pour soi, tout en restant à la périphérie, du groupe et de
lui-même.
Roulette russe. L’hébétude dont
Sonatine (1995), de et avec Takeshi Kitano (à droite) en chef mafieux désireux de raccrocher les gants. WILDE SIDE
Ciné / Takeshi Kitano,
yakuzas quasi cultes
On avait fini par oublier
le talent immense
du cinéaste japonais,
éclipsé, ces dernières
années, par une kyrielle
de films ratés. L’édition
en Blu-ray de ses
premières œuvres remet
les choses au clair.
Par NATHALIE DRAY
L
e Panthéon est un cimetière, on a parfois tendance à l’oublier, et il a
fini par arriver à Takeshi
Kitano la même chose qu’à ceux qui
y reposent : enterré sous des couronnes de lauriers, fanées depuis
une quinzaine d’années, et finalement oublié. C’est bien simple, ses
derniers Outrage (une trilogie renouant avec le film de yakuzas ultra-violent) ne sont même pas sortis
en France, à peine en vidéo. Quant
au triptyque précédent, portrait en
trois actes de l’artiste en fou furieux,
cette tempête schizo s’agitant sous
le bocal de l’amuseur télé (Takeshis’), du cinéaste (Glory to the
Filmmaker) et du peintre (Achille
et la Tortue), se faisait le greffier
d’une crise existentielle: celle d’un
réalisateur arrivé en bout de course.
A bien y réfléchir, à peine le pic de
gloire atteint à la fin des années 90
avec l’élégiaque Hana-Bi et la découverte dans le désordre de ses
rugueuses œuvres de jeunesse, la
flamme kitanesque avait déjà commencé à s’essouffler. Avec le recul,
les mièvreries de l’Eté de Kikujiro,
le peu inspiré Aniki, mon frère ou
les poses arty de Dolls nous semblent aujourd’hui à peine regardables.
On se demandait même si on ne
l’avait pas rêvé, ce cinéma de la
cruauté, tendu et relâché, brutal et
languide, burlesque et funèbre… Et
si on ne les avait pas un poil surestimés, ces premiers Kitano, films de
mafieux nippons grêlés d’errances
antonioniennes qui, au début des
années 90, avaient dépoussiéré un
cinéma japonais en quête d’une
nouvelle jeunesse. L’édition, inédite
en Blu-ray, de trois de ses premiers
opus dissipe magistralement nos
légers doutes.
Style minéral. Dès Violent
Cop (1989), coup d’essai-coup de
maître, qui pourtant n’était qu’un
film de commande, Kitano se révélait déjà un immense cinéaste. A
l’origine, c’est Kinji Fukasaku, vétéran de la série B japonaise, qui devait diriger l’histoire de ce flic taiseux adepte du cumul des
mandales, que Beat Takeshi (son
nom de scène), comique volubile de
la trash TV, devait interpréter. En
reprenant les rênes, Kitano ne se
contente pas d’honorer les codes du
film de gangsters, il en réécrit la
grammaire: loin des gunfights opératiques et des chorégraphies funambules auquel le cinéma d’action
asiatique nous avait habitués, il oppose un style minéral et contrasté,
une sécheresse abrupte et dépouillée, un mélange de tension et
de décontraction dans la violence,
rendu par de longs cadrages en
plans fixes. Le rythme en courant
alternatif s’impose, vitesse et lenteur, dilatation et sens de l’ellipse.
Mais à travers ce portrait en miroir
du flic aux méthodes expéditives et
du truand non moins taré qu’il traque –tous deux en conflit avec leurs
hiérarchies respectives, la police,
gangrenée par la corruption pour
l’un, le clan des yakuzas en cols
blancs pour l’autre–, Kitano développe surtout ce qui deviendra sa
marque de fabrique : un traité de
l’idiotie, au sens premier du terme.
Soit la greffe impossible d’individus
en rupture de ban, au sein d’une
communauté. Il y affûte également
ce personnage amoral et dépressif,
aux réactions brutales et imprévisibles, au visage impassible – on
le compare à Buster Keaton – qui
il semble frappé se fait l’écho de
cette jeunesse japonaise déphasée,
ces êtres inadaptés, pris entre le désir de collectif (le sport, les clans ) et
la difficulté d’y faire corps, tant les
codes et rituels qui musellent toute
forme de groupe au Japon imposent
une rigidité étouffante. Ainsi Kitano
relève-t-il ironiquement, dans l’injonction à la virilité agressive, propre au clan des yakuzas, toute la
charge homoérotique sous-jacente
qu’elle comporte.
Mais c’est Sonatine qui livre la formule chimique la plus pure de son
cinéma : à la fois expression et dynamitage du genre ultracodifié qu’il
explore, film de gangsters croisant
l’esprit de vacances. Un curieux mélange de violence et de gags, de légèreté et de mélancolie gravide. Kitano y campe magnifiquement la
lassitude d’un chef mafieux désireux de raccrocher les gants et
hanté par la mort. La première demi-heure expédie une guerre des
gangs à Okinawa, où l’action se dilue jusqu’à se perdre, puis en cours
de route, le film se métamorphose,
forme une immense digression, où
les malfrats en chemises hawaïennes se livrent à toutes sortes d’activités ludiques sur la plage. Mais le
jeu, qui, un temps, libère les yakuzas, corps en sursis, de l’image virile
et des codes que leur statut leur impose, est lui-même traversé par la
mort – le chifumi vire à la roulette
russe, la bataille de feux d’artifice
dégénère en tirs à balles réelles. La
fin approche – l’idée géniale de la
fusillade stroboscopique en horschamp– et l’équipée buissonnière
cède la place au plus bouleversant
des requiem… •
VIOLENT COP, JUGATSU,
SONATINE de TAKESHI KITANO
Wild Side, chaque Blu-ray 19,99 €.
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COFFRET POP CULTURE READY PLAYER ONE - 20 FILMS CULTES
Warner Bros, Blu-ray 144,99 €, DVD 99,99 €.
Adapté du roman d’Ernest Cline, paru
en 2011, Ready Player One est l’équivalent, pour la pop culture, de l’invention du blender pour les amateurs de
jus de légumes. Téléportant personnages et spectateurs dans un vortex
référentiel de plus en plus rapide, saturé et vertigineux, ce blockbuster SF
du maestro Steven Spielberg, s’évasant aux contours infinis d’un ailleurs
virtuel, donne prétexte à un coffret
de vingt films piochés dans le catalo-
gue Warner. Blade Runner, Akira, Shining, la Folle Journée, Excalibur, Mad
Max… Un peu tout et n’importe quoi
mais ça peut faire de l’effet pour qui
n’a pas encore appris à tout télécharger gratos…
René Féret, la mort passion
Toute l’œuvre du
cinéaste, traversée
par le deuil et la
folie, est compilée
dans un coffret.
E
n quarante ans,
René Féret, mort
en 2015, a réalisé,
en toute indépendance – il fut toujours son
propre producteur, et parfois
distributeur – une œuvre
aussi obstinée qu’attachante.
Les seize films contenus dans
ce coffret (il en manque deux
qu’il jugeait ratés) sont tra-
L’Enfant du pays (2003). DR
vaillés par les mêmes questions : la famille, la perte,
le deuil, la folie, l’anormalité.
Une grande partie d’entre eux
est autobiographique, telle la
trilogie consacrée à une famille du Nord inspirée de la
sienne, où revient la figure
obsessionnelle d’un frère
mort avant sa naissance dont
il porte le prénom –la Communion solennelle (1977),
Baptême (1988), les deux
sommets de son œuvre, et
l’Enfant du pays (2003)– ou
les deux films évoquant son
séjour en hôpital psychiatrique, après la mort de son père
–Histoire de Paul (1975), qui
reçu le prix Jean-Vigo, et la
Place d’un autre (1994). Michel Foucault apprécia Histoire de Paul et fit découvrir à
Féret le cas d’Herculine Barbin, personne intersexe
du XIXe siècle qui lui inspira
le beau Mystère Alexina
(1985), avec –idée géniale– le
dessinateur Philippe Vuillemin dans le rôle-titre.
Parmi ses films plus secrets,
citons les Frères Gravet
(1996), hommage à Cassavetes où des frères se retrouvent le temps d’enterrer leur
mère. Ou l’émouvant Comme
une étoile dans la nuit (2008),
un mélodrame sec. Sa filmographie se clôt par trois films
à costumes aux sujets audacieux : Nannerl, la sœur de
Mozart (2010), Madame Solario (2012), Anton Tchekhov
1890 (2015). En bonus, un
film inédit sur un ado autiste
et des extraits d’un journal intime tenu entre 1963 et 2015.
MARCOS UZAL
Coffret DVD
RENÉ FÉRET,
QUARANTE ANS
DE CINÉMA
JML, DVD, 110 €.
Ciné / David Robert Mitchell,
figure de références
Déjà remarqué grâce à la solide série B
«It Follows», le cinéaste s’est révélé avec
«Under the Silver Lake», thriller jouissif
et bourré de clins d’œil dans un décor
hollywoodien désabusé.
«B
ienvenue
au purgatoire.» C’est
ainsi que se
trouve accueilli Sam aux portes
d’une de ces soirées appartenant à l’éternité de Los Angeles,
dans une scène d’Under the Silver Lake peuplée de musiciens
new-age, nymphettes aspirantes actrices, femmes fatales
vampiresques prélevées d’un
film noir. Thriller halluciné, le
film est à l’image de ce drôle de
carnaval languide, découvert
comme à travers la ouate d’un
cauchemar, épousant les bifurcations hagardes d’un glandeur, pris de fièvre depuis la
disparition de sa jolie voisine:
son expiation prend la forme
d’une enquête qu’il poursuit
obsessionnellement, se raccrochant aux indices fantoches de
ce qui se présente comme une
vaste conspiration.
Quatre ans après le succès de la
déjà très référencée série B
d’épouvante It Follows, David
Robert Michtell ausculte la démence d’un enfant du siècle biberonné à la culture populaire,
fruit d’une société aussi éprise
d’autocitation que travaillée par
un besoin d’ultradivertissantes
diversions. Saturé d’allusions
cinéphiliques, le film butine
dans les mythologies pop et
hollywoodiennes (de Hitchcock
aux comics), charriant sur le
mode du pastiche un magma
d’images et d’échos profus.
Mais dans cette ère privée de
mystère, la frénésie référentielle vire stérile: la galaxie des
signes déployés a beau porter la
promesse d’un dénouement
triomphal, toute cohérence se
dérobe à mesure que celui-ci se
rapproche, pour accoucher
d’un canular, livré à nos regards
ravis d’avoir été ainsi promenés
dans ce beau dédale d’obsessions de seconde main.
SANDRA ONANA
UNDER THE SILVER LAKE
de DAVID ROBERT MITCHELL
Le Pacte, Blu-ray ou DVD,
19,99 €.
La fameuse scène du landau du Cuirassé Potemkine (1925). TRANSIT FILM
Ciné / Eisenstein,
silence radieux
Œuvre majeure du cinéma
muet, «le Cuirassé
Potemkine» n’a rien perdu
de sa force.
U
Under the Silver Lake (2018). LE PACTE
n escalier monumental
que dominent des soldats, fusil au poing, des
bottes dont on croit entendre la cadence martelée, une foule
affolée prise en étau entre l’armée du
tsar et les sabres des cosaques… Une
femme chancelle et le landau de son
bébé se met à dévaler les marches sous
le feu des balles. Les points de vue se
diffractent: chaos innommable, roues
de la nacelle dégringolant, pleurs du
nourrisson, visage d’une baboushka pétrifiée… Dilatation du temps et fulgurance des plans, tout va très vite mais
aussi très lentement dans cette scène
mythique du Cuirassé Potemkine (1925),
maintes fois imitée. Mais à revoir
l’œuvre matrice d’Eisenstein, relatant
la mutinerie des marins du Potemkine
et la révolution avortée de 1905 à
Odessa, ce qui sidère c’est combien ce
film muet semble déjà sonore, hurlant
même, par sa violence et le rythme effréné de son montage déstructuré. A redécouvrir en version restaurée inédite,
avec sa bande-son originale composée
par Edmund Meisel, ou portée par les
nappes électroniques toutes contemporaines de Zombie Zombie.
N.Dy
LE CUIRASSÉ POTEMKINE
de SERGUEÏ EISENSTEIN
Potemkine, coffret Blu-ray + DVD +
version restaurée, 24,99 €.
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34 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
SÉLECTION DVD
Ciné / Naruse, tout en langueurs
Cinq longs métrages
du géant japonais
réalisés entre 1954
et 1967 sont réunis
comme autant de bijoux
à la mélancolie discrète
portés par des femmes.
S
i le cinéma du maître
japonais Mikio Naruse ne devait convoquer qu’un motif, il
s’arrimerait à la plasticité secrète
d’un plan, revenant d’un film à
l’autre : un homme et une femme,
flânant le long d’une rivière ou
d’une voie ferrée, se confiant l’un à
l’autre. Le transport amoureux s’appariant à celui des corps dans l’espace, comme si les cœurs ne pouvaient s’ouvrir qu’au fil d’un lent
travelling, coulé par une nature
brouillée. Ces promenades languides forment une trouée inquiète
dans des récits émergeant souvent
au sein d’univers clos, vérolés par
les rapports d’argent et le poids des
traditions: cellules familiales étouffantes, échoppes modestes, bars ou
maisons de geishas.
Peintre de l’intranquilité et des tourments feutrés, privilégiant une écriture discrète à rebours de tout effet
ostentatoire –ce qui lui valut parfois
la réputation injuste d’un cinéaste
sans relief–, Naruse, l’autre maître
avec Ozu des shômin geki et autres
mélodrames de la vie quotidienne,
a souvent pris le parti des femmes.
Un superbe coffret, réunissant
cinq merveilles réalisées entre 1954
et 1967, éclaire la mélancolie des héroïnes naruséennes, qu’elles soient
épouse soumise (le Grondement de
la montagne), geisha (Au gré du courant), hôtesse de bar (Quand une
femme monte l’escalier), veuve éplorée (Nuages épars), ou rongée par un
amour secret que les conventions
sociales empêchent et répriment
(Une femme dans la tourmente).
NATHALIE DRAY
LE GRONDEMENT
DE LA MONTAGNE,
AU GRÉ DU COURANT,
QUAND UNE FEMME MONTE
L’ESCALIER, UNE FEMME DANS
LA TOURMENTE, NUAGES ÉPARS
de MIKIO NARUSE Carlotta Films,
coffret Blu-ray ou DVD, 49,99€.
Au gré du courant (1956). TOHO. LTD
Série / «Succession»,
argent content
Ciné / «Les Garçons
sauvages», belle île amère
Dans le rôle du patriarche, Brian Cox. HBO
Cinq petits bourgeois violents échouent sur une île. UFO
Qu’il est bon de pouvoir mettre des noms
et des visages sur les fameux 1%, ces ultrariches blottis dans des forteresses de verre
et dont la richesse est si obscène qu’elle
empêche toute forme de compassion à leur
égard. Succession s’intéresse à ces malaimés par l’entremise de la famille Roy, à
la tête d’un empire médiatique dont les
enfants tentent d’arracher les lambeaux
au corps fatigué du patriarche incarné par
le tellurique et régalien Brian Cox. Politique joyaux au milieu d’une année en
demi-teinte pour HBO (oui à Sharp Objects
et au retour de The Deuce, mais non à Camping, Westworld saison 2 ou Barry), la série
du Britannique Jesse Armstrong parvient
à mêler la dramaturgie sanglante d’une
guerre entre charognards, l’humour
de l’indécence mégalomaniaque d’une fratrie élevée avec l’idée que tout leur était dû
et la terrifiante simplicité de rivalités familiales si peu éloignées du commun des
mortels. M.C.
SUCCESSION
HBO, 1 saison, DVD, 29,99 €.
Multipossédé par les esprits de Burroughs,
Kaneto Shindō, Ken Russell, Guy Maddin et
Beyoncé, le cinéaste français Bertrand
Mandico, vingt ans de films courts pour bagages, s’est laissé tenter par un premier long
intitulé les Garçons sauvages, brillant de par
sa singularité acidulée et son onirisme magique. Un récit boosté aux œstrogènes, dégorgeant de mille surimpressions, trucages
audacieux, jet de fluides en tous genres, où
l’on suit les aventures de cinq petits bourgeois violents et séduisants condamnés à
prendre la mer sous la houlette d’un capi-
taine autoritaire, jusqu’à s’échouer sur une
île luxuriante pour y vivre une ultime correction. La superbe édition vidéo du film
procure notamment l’occasion de découvrir
A côté du volcan, journal filmé en super 8 du
tournage sur l’île de la Réunion, réalisé par
Elina Löwensohn, compagne du cinéaste,
muse et figure principale de sa filmographie. J.Pi.
LES GARÇONS SAUVAGES
de BERTRAND MANDICO
UFO, Blu-ray + DVD + livre, 24,99 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
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u 35
Carl Gustav Jung vers 1960 dans sa maison à Zurich. PHOTO RUE DES ARCHIVES
Page 38 : Hélène Gestern / L’art de l’éclipse
Page 39 : Lutz Seiler / Les Robinson de RDA
Page 42 : Jacques Vaché / «Comment ça s’écrit»
Forever Jung
«L’Analyse des visions»
de l’ex-disciple de Freud
Par
ROBERT MAGGIORI
E
n avril 1907, Sigmund
Freud se dit prêt à passer le témoin : «Je sais
maintenant être remplaçable, comme tout un chacun, et
je ne saurais souhaiter mieux que
vous pour continuer à parfaire mon
œuvre.» Deux ans plus tard, dans
une lettre postée à Vienne le 16 avril
1909, il le confirme en termes quasi
religieux: «Le soir même où je vous
adoptai formellement comme mon
fils aîné, où je vous oignis comme successeur et prince héritier…» Mais les
choses ne se passeront pas ainsi. Entre le père de la psychanalyse et Carl
Gustav Jung, son Kronprinz, son
dauphin désigné, il y aura vite sécession, schisme, guerre intestine.
A son ex-suzerain, Jung dira ses
quatre vérités : «Vous passez votre
temps à flairer toutes les actions
symptomatiques de votre entourage,
réduit à l’état de fils ou de filles qui
avouent leurs fautes en rougissant
[…]. Par pure obséquiosité, personne
n’ose tirer la barbe du prophète […]
Voyez-vous mon cher professeur,
aussi longtemps que vous me proposerez cette camelote…» Et Freud :
«Nous voici enfin débarrassés de ce
grossier bigot de Jung et de ses disciples.» On ne se parlera plus. Freudisme et jungisme auront chacun
leurs théoriciens, leurs adeptes,
leurs écoles, leurs institutions.
En même temps que l’essai ro-
mancé de Violaine Gelly, la Vie dérobée de Sabina Spielrein, paraissent, de Carl Gustav Jung, deux
ouvrages importants: l’Analyse des
visions, le séminaire donné à Zurich
entre 1930 et 1934, texte majeur
«longtemps resté confidentiel et diffusé restrictivement sous forme de
polycopié», ainsi que l’intense Correspondance qu’il Suite page 36
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36 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
LIVRES/À LA UNE
Carl Gustav Jung
«L’Analyse des visions»
de l’ex-disciple de Freud
entretint avec
son disciple Erich Neumann, promoteur de l’école jungienne en Israël.
Né le 26 juillet 1875 dans le canton
de Turgovie, à Kesswil, fils d’un pasteur de l’Eglise évangélique réformée, Carl Gustav passe toute sa jeunesse à Klein-Hüningen, près de
Bâle. C’est un garçon solitaire, attiré
par le mystère, blessé par la mésentente qui règne entre ses parents,
«profondément marqué par la vie
dans la nature, la fréquentation des
pierres, des plantes et des animaux,
la fascination qui émane de l’eau»,
comme l’écrit son biographe
Gerhard Wehr. Au collège de Bâle,
il est profondément «ennuyé» par
l’enseignement religieux (il a par
ailleurs une peur phobique des églises et des curés en soutane), et, vers
l’âge de 16 ans, lit Schopenhauer,
s’intéresse à la pensée présocratique
et à Platon. Après le baccalauréat, il
opte pour des études médicales,
poussé par l’«émotion» que suscite
en lui la lecture du Lehrbuch der
Psychiatrie de Richard von KrafftEbbing, auteur du célèbre Psychopathia Sexualis, qui popularisa les
notions de masochisme et de sadisme. «En un éclair, comme par une
illumination, j’avais compris qu’il ne
pouvait y avoir pour moi d’autres
buts que la psychiatrie. Là était le
champ commun de l’expérience des
données biologiques et des données
spirituelles que j’avais partout cherchées», avoue-t-il dans Ma vie. Après
sa thèse, il se forme auprès d’Eugen
Bleuler (à qui l’on doit les termes de
schizophrénie et d’autisme), suit
l’enseignement de Pierre Janet à la
Salpêtrière, et devient médecin-chef
de la clinique psychiatrique de
l’université de Zurich, le Burghölzli,
puis professeur titulaire à l’Ecole
polytechnique de la même ville, et
professeur de psychologie médicale
à l’université de Bâle. Son premier
travail notable, Psychologie de la démence précoce, paraît en 1907. C’est
dans ce livre, centré sur le problème
capital du langage des symptômes
et de la signification des expressions
Suite de la page 35
Jung parvient
à engager Sabina
Spielrein sur la voie
de la guérison, lui
fait lire des
ouvrages
spécialisés. Mais
bientôt la relation
n’est plus de
médecin à patiente.
oniriques et délirantes, que se
trouve inscrite la «collision» avec la
psychanalyse de Freud, à laquelle
Jung s’était intéressé dès la parution
en 1900 de l’Interprétation des
rêves.
Avant d’en devenir le médecin-chef,
Jung travaille au Burghölzli comme
assistant de Bleuler. C’est à ce titre
que le 17 août 1904, il accueille une
patiente venant de Russie. Elle se
nomme Sabina Naftoulovna
Spielrein. Elle a 19 ans. Parle russe,
allemand, anglais et français –connaît le grec ancien, le latin, l’hébreu.
Elle a une vie fantasmatique dense
et très perturbante, hantée par une
«terreur absolue et silencieuse de la
mort», est souvent mutique, ou
prise de violentes colères, cris, larmes, rires, agressivité, pulsions suicidaires, poussées anorexiques. Elle
présente de graves symptômes hystériques liés à des traumatismes
d’enfance, une abasie passagère
(impossibilité de marcher) et des
tics qui déforment son visage. Au
cœur de sa souffrance, son père,
Nicolaï, riche commerçant d’engrais de Rostov-sur-le-Don, qui a
toujours exercé sur elle une grande
violence, et l’a soumise à une autorité malsaine que la jeune fille a pu
inconsciemment prendre pour modèle de toute relation amoureuse.
Elle assouvit dans la honte une activité masturbatoire compulsive et révèle à son analyste le jeu auquel elle
se livrait étant enfant : retenir ses
selles en bloquant son anus d’un
pied replié sous elle.
Crainte du scandale
Jung parvient à l’engager sur la voie
de la guérison, l’implique dans
l’analyse, lui fait lire des ouvrages
spécialisés. Mais bientôt la relation
n’est plus de médecin à patiente. On
ne sait pas très bien combien de
temps dure leur liaison, ni si elle a
vraiment été sexuelle. Le «désir
d’enfant» effraie Jung, qui, marié à
Emma Rauschenbach (psychologue, issue d’une très riche famille
d’industriels de l’horlogerie,
prompte à dénoncer aux parents
Spielrein ce qui se passait entre leur
fille et son mari), craint aussi qu’un
scandale n’abîme sa réputation.
Violaine Gelly, psycho-praticienne
et journaliste, raconte avec passion,
dans la Vie dérobée de Sabina
Spielrein, toute l’histoire de la jeune
Russe, après un travail d’enquête
qui l’a conduite à «remonter la longue chaîne de ses errances», de Rostov-sur-le-Don à Varsovie, Vienne,
Berlin, Moscou… Elle y assemble les
données objectives connues pour
les transformer en récit plausible
(aussi peut-on entendre les dialogues des protagonistes: «“Qu’en dites-vous de prime abord ?” lll
Sabina Spielrein
(à gauche) avec
sa mère et sa sœur
Emilia, vers 1895. PHOTO
WIKIMEDIA COMMONS
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
CARL GUSTAV JUNG
L’ANALYSE DES VISIONS
Edition établie par Mary Foote,
publiée, annotée et introduite par
Claire Douglas. Traduit de l’anglais
par Jean-Pierre Cahen et Bertrand
Eveno, avec le concours de Pierrette
Crouzet. La Compagnie du Livre
rouge / Imago, 1 404 pp., 59 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CARL GUSTAV JUNG,
ERICH NEUMANN
CORRESPONDANCE. ZURICHTEL-AVIV 1933-1959 Traduit de
l’allemand par Véronique Liard,
appareil critique traduit de
l’anglais par Florent Serina,
La Compagnie du Livre rouge /
Imago, 354 pp., 25 €.
u 37
VIOLAINE
GELLY
LA VIE
DÉROBÉE DE
SABINA
SPIELREIN
Fayard, 284 pp.,
20 €.
,
—“Hystérie peut-être, neulll
rasthénie sans doute”, répond Jung
sans hésiter. — “Cela me semble
juste. Que préconisez-vous ?” — “Je
vous dirai ça dans les jours qui viennent…”»), et insiste sur le destin tragique de Sabina, qui aurait été effacée des mémoires pour n’être plus
que «la maîtresse de Jung», dont on
aurait méprisé l’œuvre propre,
pourtant remarquable, et dans la vie
de laquelle sont venus se croiser les
aléas tourmentés de la naissance de
la psychanalyse, les horreurs de la
Grande Guerre, la violence de la révolution russe et les atrocités des
crimes nazis.
On peut certes, pour les besoins de
la cause, vouloir accentuer la densité
de l’oubli dans lequel aurait été rejetée celle qui, de patiente de Jung,
devint elle-même médecin, psychiatre et psychanalyste. Mais les choses
sont autres. Depuis la découverte en
octobre 1977 dans les sous-sols du
palais Wilson à Genève – siège de
l’Institut de psychologie Jean-Jacques Rousseau où Spielrein a enseigné– d’importants documents manuscrits qu’elle avait conservés, et la
«révélation» qu’en firent Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta dans un
dossier publié en Italie et aussitôt
traduit en France (Sabina Spielrein
entre Freud et Jung, 1981), on ne
peut vraiment pas dire qu’il y ait eu
«oubli». Au contraire : pièces de
théâtre, films, romans, revues, conférences, documentaires, DVD, une
foule d’articles et de nombreux
ouvrages (il suffit de consulter le site
de l’International Association for
Spielrein Studies pour s’en convaincre) ont redonné à Sabina Spielrein
sa place. Nul ne nie à présent son apport, que le récit très prenant de Violaine Gelly met encore plus en valeur. D’ailleurs, Jung lui-même, à
laquelle elle restera fidèle, avait apprécié ses travaux sur le symbolisme, et aujourd’hui plus personne
ne nie que la notion de pulsion de
mort utilisée par Freud doit beaucoup à Destruction as the Cause of
Coming into Being (la Destruction
comme cause du devenir) de
Spielrein, de même qu’est reconnue
l’influence que ses recherches sur
les stratifications linguistiques chez
l’enfant ont eue non seulement sur
Jean Piaget, dont elle fut l’analyste,
mais également Mélanie Klein,
Anna Freud et Donald Winnicott.
Jung parle de Sabina à Freud dès
leurs premières rencontres, au
printemps 1907. Lâchement, il ne lui
dit pas toute la vérité, arguant qu’à
sa maîtresse il n’a donné que «confiance et amitié». Mais Sabina aussi
se rend auprès du Viennois. S’installe alors une relation triangulaire
bien complexe, propre en effet à inspirer films, pièces et romans. Freud,
qui avait vu dans le ralliement de
Jung à sa cause un apport scientifique très positif, donne d’abord raison à son confrère, en le tançant
quand même pour n’avoir pas maîtrisé le «contre-transfert», puis,
après la rupture, comprend davantage les raisons de Sabina et la
somme d’oublier son premier maître. Spielrein continuera de soumettre ses travaux à Jung, mais, après
sa thèse de médecine, intitulée «Sur
le contenu psychologique d’un cas
de schizophrénie (dementia praecox)» – probablement la première
thèse de psychanalyse présentée
dans une université, et sûrement la
première présentée par une
femme– elle fait son entrée dans la
Société psychanalytique réunissant
à Vienne les disciples de Freud. Mariée à un vétérinaire russe, Pavel
Scheftel, elle participe aux congrès
internationaux de psychanalyse, à
La Haye, à Berlin, et développe ses
recherches sur la psychologie de
l’enfant, le langage, la phobie, le
«bon sein» et le «mauvais sein», la
temporalité… Elle s’installe à Berlin,
puis à Genève, et, en 1923, part pour
Moscou, où elle entre à l’Institut
psychanalytique d’Etat. Mais en
1933, la psychanalyse est interdite
en URSS. Les purges staliniennes
touchent directement sa famille :
son frère Isaac est envoyé au Goulag, ses deux autres frères Jascha et
Emil sont fusillés. Sabina Spielrein
et ses deux filles, Renata et Eva,
sont assassinées par les nazis qui
occupent Rostov, le 9 août 1942, lors
du massacre de Zmievskaïa Balka.
Sa mémoire sera alors effacée, et le
restera jusqu’à la découverte de ses
manuscrits à Genève, en 1977. Les
historiens de la psychanalyse et les
biographes de Freud, Ernest Jones
ou Peter Gay par exemple, lui consacrent au plus une note de bas de
page.
Chaos imaginal
Entre 1930 et 1934, Jung tient chaque mercredi un séminaire à Zurich,
dont on réalise rétrospectivement
que, réunis, les textes qui le composent forment une «somme» où est lisible l’ensemble de son œuvre.
L’Analyse des visions est en effet un
ouvrage infini, dont aucune «lecture» ne peut rendre raison, une cartographie sans cesse «mise à jour»
du psychisme humain, de ses pathologies, du mystère de la conscience,
de l’inconscient collectif et des cultures qui le forgent et le nourrissent.
Jung part du cas d’une patiente
américaine, qui à un moment focalise son parcours analytique sur des
«visions»: il attache d’abord ces visions à des rêves, puis à un langage
souterrain dont il voit que les items
s’insèrent dans des structures my-
«L’Analyse des
visions» est un
ouvrage infini, une
cartographie sans
cesse «mise à jour»
du psychisme
humain, de ses
pathologies, du
mystère de la
conscience, de
l’inconscient
collectif et des
cultures qui
le forgent.
thologiques, folkloriques, religieuses, beaucoup plus amples… Comment arriver à visualiser le chaos
imaginal, l’intrication et la superposition des images qui sourdent de
l’inconscient ou s’y engouffrent,
pour retrouver leur «cœur», ou le fil
d’Ariane qui permet de sortir de
l’Ombre et «réussir à revoir les étoiles» ? On reste sidéré par la façon
dont Jung parvient à «lire» le texte
de l’inconscient sous la masse des
éléments symboliques qui le surlignent, le métamorphosent, l’écrivent et l’effacent à la fois.
Après la guerre, Jung va parfaire une
œuvre déjà considérable, vouée à
l’exploration de l’imagination créatrice et de l’«âme du monde», travaillée par les concepts d’archétype,
d’introversion et d’extraversion, de
persona, d’ombre, d’animus et
anima, d’inconscient individuel et
collectif, et à laquelle rien ou presque n’est étranger (tout ce qui énervait Freud), ni la gnose chrétienne,
ni la spiritualité orientale, la théosophie hindoue, les mandalas, la
pierre philosophale de l’alchimie ou
les contes chinois. La presse popularise l’image du «sage», représenté en
grand-père, en paysan, en ferronnier, en maçon en train de construire la célèbre «Tour» de sa maison
de Bollingen.
Seule ombre qui continue à planer
sur lui, malgré les démentis et les
preuves qui eussent dû le faire disparaître : le soupçon d’antisémitisme. Il tient au fait que Jung a accepté de présider la Société
médicale internationale de psychothérapie: celle-ci publie une revue,
la Zentralblatt für Psychotherapie,
dont il devient, de fait, corédacteur
en chef, aux côtés du professeur
Matthias H. Goering (le frère d’Hermann, le hiérarque nazi), lequel,
chargé de la «nazification» de la re-
vue, y publie un manifeste appelant
à faire de Mein Kampf la base de la
recherche scientifique. La presse
suisse s’insurge : comment un citoyen helvétique peut-il «cosigner»
de telles inepties? Jung se défend:
il n’a pas été mis au courant de la publication du manifeste, et s’il a accepté de diriger la Société médicale
internationale, c’est justement pour
ne pas laisser la place à un Allemand
qui eût pu se plier aux diktats nazis
et écarter les contributions de collègues juifs. Mais dans un autre numéro de la Zentralblatt, il publie luimême un article sur la «psychologie
juive» et la «psychologie aryenne»
–où il ne serait pas question de «dénigrer les juifs» mais d’établir une
différence, comme celle qui pourrait exister entre «la mentalité chinoise et la mentalité européenne».
Jung s’en est mille fois expliqué,
mais jamais avec la sincérité et la
profondeur qui apparaissent dans
sa Correspondance avec Erich Neumann. Celui-ci est l’un de ses plus
brillants disciples : à l’été 1934, il
doit fuir Berlin pour s’établir avec
femme et enfant en Palestine.
Mysticisme hébraïque
Lorsque débute leur échange épistolaire, il a 34 ans, Jung 60 : il sait
que l’immense culture biblique de
son maître est avant tout luthérienne, qu’il a surtout étudié les spiritualités asiatiques – mais il veut
qu’il livre sa pensée profonde sur le
judaïsme. Il le lave de toute accusation d’antisémitisme – mais le
pousse dans ses retranchements,
avec amitié, sollicitude, et dans le
seul souci que la vérité apparaisse.
Qu’un tel dialogue se noue, aux heures les plus sombres de l’histoire,
suscite une profonde émotion : le
maître «change» au cours des années, poussé par l’intelligence et la
ferveur de son jeune interlocuteur,
s’intéresse de plus en plus au mysticisme hébraïque et au symbolique,
tandis que le disciple s’ouvre davantage aux questions qui lui semblaient d’abord lointaines, nourrit
ses articles et ses livres de mythologie, de spiritualité, de psychologie
du développement, se pénètre de
l’idée que le mal et le bien coexistent à l’intérieur de chaque homme,
élabore une «nouvelle éthique». Probablement, l’œuvre d’Erich Neumann, qu’on voit naître dans la Correspondance avec son maître, eût
été d’importance, si la mort, le 5 novembre 1960 à Tel-Aviv, n’était pas
si vite venue. Jung disparaît le 6 juin
1961. Durant toutes les années 50, il
est un personnage de légende, un
monument. Sa maison, au 228 de la
Seestrasse, à Küsnacht, attire alors
autant de visiteurs que la Jungfrau
ou la fosse aux ours de Berne. •
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38 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
LIBÉ.FR
La semaine littéraire
Lisez un peu de poésie
le lundi, par exemple les
cent façons d’embrasser de Laure Anders
dans Cent lignes à un amant, paru à la Boucherie littéraire ; vivez science-fiction
le mardi, avec BonheurTM de Jean Baret
(le Bélial) ; feuilletez les Pages jeunes le mercredi : Loukoum mayonnaise, un roman d’Oli-
vier Ka au Rouergue ; le jeudi, c’est polar
avec Mauvaises nouvelles du front de Hugues
Pagan (Rivages Noir) ; vendredi lecture,
les recommandations du cahier Livres et
les coups de cœur des libraires d’Onlalu.
Et enfin podcast le samedi : Marie Desplechin lit la Rue de l’Ours pour lequel elle a
prêté sa plume à l’illustrateur Serge Bloch
(L’Iconoclaste).
Un métro
d’avance
Une Américaine à
Paris en 1900 par
Antonin Varenne
Les amours révélateurs
d’Hélène Gestern
Un commis voyageur
disparaît dans la nature
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Par THOMAS STÉLANDRE
D
D
ifficile de ne pas tomber raide dingue
d’Aileen Bowman, l’héroïne du dernier roman d’Antonin Varenne. En cette année 1900 parcourue du grand frisson qui annonce l’avènement d’un siècle nouveau, elle débarque à
Paris déterminée à dévorer tout ce que la vie peut lui offrir,
sans contraintes d’aucune sorte et surtout pas les insupportables corsets.
Elevée dans un ranch des plaines du Nevada, entre un père
vétéran de la compagnie des Indes britanniques et une
mère française aux mœurs libres et aux idéaux humanistes, Aileen Bowman se veut journaliste pour observer le
bouillonnement du monde. Refusant de revêtir ces robes
qui entravent les mouvements des femmes tout en leur
faisant «des seins en obus patriotiques», cette femme de
35 ans à la chevelure rousse, fumeuse de pipe à l’occasion,
doit se munir d’une autorisation de la préfecture de police
de Paris pour continuer à porter «sa veste d’équitation aux
coudes renforcés de cuir qui ne couvrent pas la moitié de ses
fesses moulées par les pantalons».
Que veut-elle? Que cherche-t-elle? Elle veut comprendre
le pays natal de sa mère, retrouver la trace de ce cousin au
sang indien enrôlé dans un cirque de passage à Paris. Et
aussi croiser l’amour, tiraillée entre le désir que lui inspirent la peau laiteuse et la gorge palpitante des femmes et
la fascination qu’exercent sur elle certains hommes quand
ils créent. Paris en ce temps-là est un chantier à ciel ouvert,
les travaux du métropolitain «éventrent ses rues et ses avenues, creusent des trous grands comme des immeubles pointant vers le centre de la terre». Les ingénieurs français se
tirent la bourre, les Panhard, Renault, Peugeot ou Berliet,
tandis que les frères Michelin ne savent plus quoi inventer
pour vendre leurs pneumatiques.
L’un de ces ingénieurs va changer le cours de la vie
d’Aileen, Jacques. Il travaille sur le métropolitain et roule
des heures à vélo dans le bois de Vincennes. Celui-là n’est
pas comme les autres. Son innocence, son sérieux et sa
droiture forcent son admiration. Mais il est marié à Agnès,
qui peine à se défaire de la raideur de son éducation. De
tous ces personnages, Paris compris, comparé à une
femme de mauvaise vie ouverte à ces foreuses qui la traversent du nord au sud et d’est en ouest, Antonin Varenne a
fait une épopée, sensuelle et romanesque. Et, au fond, pas
si éloignée des romans noirs qu’il écrivait à ses débuts. Son
personnage de femme, épris de liberté, est éminemment
moderne. A lire ses difficultés à exister dans un monde
d’hommes, à imposer son refus d’avoir des enfants («Il y
a une incroyable immodestie des hommes à croire leur reproduction de la plus grande importance dans le monde
animal. Je revendique le droit de ne pas avoir d’enfants et,
s’il le faut, d’interrompre le miracle de la fécondation» dit
Aileen à Jacques), on réalise à quel point la condition des
femmes a évolué en un peu plus d’un siècle. Mais aussi
comme ses progrès sont fragiles. •
ANTONIN VARENNE
LA TOILE DU MONDE Albin Michel, 346 pp., 21,50 €.
e ceux qui disparaissent
sans laisser de traces, on
dit qu’ils s’évanouissent
dans la nature. En illustration de l’expression, le narrateur du
nouveau roman d’Hélène Gestern
quitte tout, change d’identité et trouve
refuge dans un jardin. Benoît Lauzanne
est un «représentant de commerce esseulé entre deux âges», petit employé
d’une fabrique de papier; page blanche
qui, en bonne logique, renoue avec ses
racines au milieu des arbres. Son caractère s’imprime au rythme des péripéties: vite licencié, il coupe contact avec
sa femme et part sur les routes du Loiret-Cher. Le hasard le conduit jusqu’au
domaine d’un petit château où il trouve
de quoi tailler et bêcher. «Plus
d’agenda, de rendez-vous, de GPS, de téléphone», mais un trésor caché, le fantôme d’un premier amour et une enquête à mener. Pour ses collègues
d’horticulture, il devient Martin, prénom plus vaillant que le premier. L’Eau
qui dort, c’est en cela le potentiel romanesque de tout un chacun, la possibilité
d’une réinvention, ici favorisée par le
baume d’une nature réparatrice. «Une
part de moi réclame la protection des
arbres, des odeurs végétales, de la lumière filtrée par les frondaisons, comme
si ce bouclier naturel avait le pouvoir de
me protéger du sordide de l’existence.»
«Loustics». Née en 1971, Hélène Gestern vit à Nancy. Elle a publié plusieurs
livres, tous chez Arléa, dont les romans
Eux sur la photo (2011), succès de librairie, et l’Odeur de la forêt (2016), ambitieuse traversée du XXe siècle et des
deux conflits mondiaux. Au départ de
son travail, il y a souvent une ou plusieurs photographies, l’image inspirant
l’investigation, la collecte d’indices permettant de combler les gouffres de la
mémoire, personnelle ou collective.
Comme poussant plus loin l’exploration, l’Eau qui dort porte les atours du
feuilleton policier: rebondissements,
femme fatale, organisation secrète…
On a affaire à de «drôles de loustics», on
«franchi[t] la ligne rouge», on est «dans
les ennuis jusqu’au cou». Il s’agit d’épouser des codes et de se les appliquer car,
peut-être, de filatures en interrogatoires, se résoudra-t-on un jour aussi faci-
Forêt bretonne, 2011. PHOTO FLORE-AEL SURUN. TENDANCE FLOUE
lement qu’une énigme. «Je n’ai pas
l’âme d’un détective, et aucun goût pour
les enquêtes», admet Benoît/Martin en
chemin. Dans un ensemble proche du
pastiche, on soupçonne la romancière
à l’unisson. Au fond, et c’est très beau,
ni l’un ni l’autre ne semble tout à fait
dans son élément. Mais il faut à chacun
d’eux ces tours et détours pour parvenir
à formuler quelque chose d’aussi simple que: «Nous étions tombés amoureux
au premier regard, c’est tout.» Gestern
s’en justifierait presque à quelques pages du dénouement: «Les énigmes nous
obsèdent. Ce sont elles qui nous poussent
à enquêter, à chercher, à soulever chaque pierre, nous emportant dans une
passion frénétique de la révélation.»
Elle pèse ses mots, le poids du verbe
«enquêter» et celui du nom «passion».
«Substance d’arbre». «En 1996, j’ai
rencontré un homme, dans la rue», écrivait-elle au début d’Un Vertige (2017),
court récit d’inspiration autobiographique qui racontait en pointillés deux
séparations, l’une franche, l’autre progressive, avec la même personne, et
leurs conséquences dévastatrices sur
la narratrice. L’expérience de la passion, vécue en virus, la rabaissait et
l’élevait, au point d’en faire une cousine contemporaine des grandes brû-
lées jadis invoquées par Marguerite
Yourcenar dans Feux. Plus à rebours
encore, c’est l’Ovide des Métamorphoses qu’on appelait face au pouvoir
transformant de l’amour fou. Au cœur
de la confidence, «Je» perdait prise et
s’enfonçait, vers un enterrement définitif et salvateur : «Le vert infuse l’espace de la végétation. Qu’elle me couvre,
me prenne, m’abrite et me délite, me
confonde avec sa substance d’arbre. Je
voudrais être atome de vie végétale, dissimulée dans un éclat d’écorce, un
nœud, le flux liquide d’une résine, les
grains d’une terre opulente et fragile.»
Ce chapitre, «La forêt», s’achevait par
une question en forme de doute :
«Suis-je morte ?»
Réponse avec l’Eau qui dort, comme on
met le pied dehors après la fièvre. Le titre évoque une autre expression, associée à la vigilance : méfiez-vous. De
quoi, de qui ? De moi. L’eau qui dort,
c’est la force qu’on trouve en soi, celle
qui permet, hier vacillante, de se tenir
droite et de revenir polar au poing. Ce
pavé tendu au présent, solide, consolant, plein de fleurs et de vie. C’est se
ressourcer, littéralement, et sortir du
bois par l’écriture. •
HÉLÈNE GESTERN
L’EAU QUI DORT Arléa, 384 pp., 22 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
DINO BUZZATI
NOUVELLES OUBLIÉES
Traduit de l’italien par
Delphine Gachet. «Pavillons
poche» Laffont,
510 pp., 12 €.
u 39
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Dès à présent je sais que tout à
l’heure, lorsque la nuit sera tombée et
que mon désir sera satisfait, mes terreurs reprendront. Trop souvent j’ai
grugé le Ciel. Chaque fois je demandais, en compensation de mon renoncement, des choses difficiles :
être sauvé de la mort, faire un chef
d’œuvre, être aimé.»
WILLIAM BOYD
TOUS CES CHEMINS QUE
NOUS N’AVONS PAS PRIS
Traduit de l’anglais par
Isabelle Perrin.
Points, 304 pp., 7,40 €.
«A l’évidence, Maltravers était victime d’un besoin d’huîtres encore
plus maladif que le mien. […] Pauvre
Raleigh ! Il s’était surpassé dans la surexcitation charnelle : cinq douzaines
de fines de claire avant le magret, le
fromage et la tarte Tatin. Puis, dans la
nuit, des douleurs épouvantables au
ventre, des vomissements copieux.»
Bulgares terminus
Des exilés à New York,
les débuts à double
fond de Jonathan
Baranger
Vendredi de la Baltique
Un duo pendant le dernier
été de la RDA, «Kruso»
de Lutz Seiler
Par JEAN-DIDIER WAGNEUR
Par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
J
onathan Baranger contourne avec beaucoup
d’ironie et même de dilettantisme l’épreuve que
constitue toute entrée en littérature.
Si au niveau strictement comptable
Chokolov City est bien son premier
roman édité, on pressent que ce
n’est pas le seul qu’il conserve dans
ses tiroirs. Il est porteur d’un
monde, d’une langue, d’un imaginaire suffisamment fort et personnel pour le distinguer. Reste à lui de
poursuivre ses sortilèges en surprenant à nouveau son lecteur comme
il le fait avec grand talent dans ce tableau de l’émigration bulgare à New
York.
Chokolov City est un roman construit autour d’une unité de lieu et du
retour des personnages. Ce n’est pas
une histoire mais des chroniques
qui s’imbriquent progressivement.
On est au début du XXe siècle et,
passée la célèbre statue d’Auguste
Bartholdi, la terre promise américaine n’est pas rose tous les jours. Le
Bulgare Hristo Chokolov domine sa
petite communauté, il est son banquier et un peu son parrain aussi.
Chokolov offre du travail à ses compatriotes et va assimiler l’american
way of life jusqu’à posséder son appartement sur Central Park. Autour
de lui, l’émigration bulgare de l’East
Side s’est aménagée son univers parallèle en marge des autres communautés : petits artisans et boutiquiers dont un libraire qui
entretient la mémoire des racines
bulgares tout en offrant aussi des
traductions des chefs-d’œuvre américains.
La librairie de Monmouth Sibling
est le pivot de ces six chroniques qui
L’auteur a
une passion
jamesienne pour
décrire le monde
des hommes
de lettres
et des artistes.
gravitent autour du destin de plusieurs personnages relevant certains
de la bonne société fortunée qui se
pique de culture, et beaucoup du
monde des écrivains et des artistes.
La première chronique est tout à fait
emblématique de l’esprit réflexif du
monde de Baranger puisqu’il ne
s’agit pas moins de l’histoire d’une
traduction des romans d’Henry James en bulgare par Bogdan Oblamov, un autodidacte qui passe brusquement du maniement du balai à
celui du stylographe –on laisse à deviner le labyrinthe de miroirs ourdi
par Baranger autour de ces débuts
dans les lettres.
L’auteur a une passion jamesienne
pour décrire le monde des hommes
de lettres et des artistes, leur gloire
comme leurs revers. Et de BeauJohn Chalom, célébrité des années 20, aux universitaires pontifiants et aux angoissés metteurs en
scène d’avant-garde, ils sont ici légion avec salons, salonnières et revues littéraires. Ce monde est dominé par la troublante Elaine
Chokolov, fille du magnat bulgare,
qui, habillée à la scène comme à la
ville par l’incroyable couturière Feya
Grubev, offre son élégante et «ectoplasmique» incarnation de l’époque.
L’écriture de Baranger est exceptionnelle, d’un classicisme presque
intempestif mais constamment à
double fond. Car loin du réalisme
auquel on peut s’attendre, ce roman
décrit une diaspora fantasmatique.
Les imaginaires de plusieurs langues et littératures fusionnent ici. Il
ne fait aucun doute que l’auteur est
nourri de littérature anglo-saxonne,
russe comme mitteleuropéenne,
pourtant ces univers migrent et se
métissent dans son œuvre sans jamais l’étouffer. Bien au contraire, ils
sont souvent même si discrets que
le lecteur n’en perçoit que l’ombre et
la rumeur, une note musicale, des
fragments d’images, une phrase, un
nom sur lesquels naît la possibilité
de cette étonnante fiction. •
JONATHAN BARANGER
CHOKOLOV CITY
Champ Vallon, 392 pp., 23 €.
Et Sonia, la sœur de Kruso, l’autre
plongeur, partie vers la mer en disant à son frère encore petit: «Tu
attends ici le temps qu’il faudra et
tu ne bouges pas.»
Idéal marxiste. Kruso, plus
Lutz Seiler, en 2014. PHOTO ARNE DEDERT. PICTURE ALLIANCE. DPA
L
es adultes se servent
du transistor pour
avoir des nouvelles de
l’Ouest, l’enfant Ed,
lui, attend en manipulant le bouton blanc de l’appareil un contact
avec le cosmos. «Allô, allô, je suis
là, c’est à vous, répondez s’il vous
plaît. Je vis sur la planète Terre, à
Gera-Langenburg, Charlottenburgweg 24, République démocratique allemande. Vous m’entendez?
C’est à vous. Parlez.»
Des années plus tard, le 26 septembre 1989, Ed n’est plus un enfant. Exténué de fatigue, il écoute
«descendre en lui» la voix du speaker de Viola, la radio de l’Occident, annonçant «sur le ton d’un
conte» le programme du lendemain et mélange ces propos à ses
réminiscences de relations avortées avec les extraterrestres.
Beaucoup de voix occupent le
cerveau du jeune plongeur (spécialiste de la vaisselle et non des
abysses). Il y a ce qu’il appelle «ses
stocks» qui l’assaillent à l’impro-
viste, des pages et des pages de
poèmes sus par cœur dont ceux
de Georg Trakl, il y a «l’asthmatique» souffle de la mer Baltique, et
les chuchotements d’une jeune
morte, G., sa compagne, tuée sous
un tram comme dans un roman
de Boulgakov.
Hippies et punks. Ed, ancien
apprenti maçon puis étudiant en
littérature à la dérive, a échoué,
poussé par la peur de se suicider
et l’envie de disparaître, sur l’île
est-allemande de Hiddensee. Située en face du Danemark, elle
est un lieu de villégiature pour
travailleurs méritants et le point
d’ancrage d’artistes et d’utopistes
hippies ou punks. Au large, des
bateaux militaires veillent à empêcher les tentatives d’évasion et
les pêcheurs ramènent dans leurs
filets des cadavres de disparus.
Où a filé Speiche, l’employé saisonnier du restaurant le
Klausner, dont Ed a repris la
chambre non vidée de ses effets?
précisément Aliocha Krusowitsch, fils d’une funambule et
d’un général russe, est le saint patron de l’île. Charismatique, il est
le chef d’un clan d’initiés, travailleurs saisonniers, et de leurs
hôtes éphémères (les «naufragés»), officiellement interdits
dans l’île mais que la bande de
Kruso loge et nourrit clandestinement. Entre les deux jeunes hommes, une amitié naît, Ed devient
le Vendredi de «Robinson» Kruso.
Dégoûté par le consumérisme de
l’Occident, ce dernier prône la recherche de liberté dans les frontières mêmes du pays et l’application concrète d’un idéal trahi par
le marxisme officiel.
Puissant premier roman du poète
Lutz Seiler, bercé par «le bruit
froid de la houle», Kruso balance
entre une grande désespérance et
l’euphorie de cette confraternité
des marges. Pendant ce long été
1989, le bloc Est se fissure de toutes parts; dans l’île, des habitants
fuient en douce vers le continent
espérant gagner la Hongrie et sa
frontière ouverte avec l’Autriche.
Mais Ed suit ça de loin, le poste de
radio est cassé, la station Viola est
inaccessible. Tandis que les employés partent les uns après les
autres, il continue avec Kruso à
garder à flot le Klausner, ou «l’Ermite», établissement qui a réellement existé et dans lequel travailla Lutz Seiler.
Finalement Ed réalisera avoir été
le «rêve» d’un autre, Vendredi
n’est plus. L’issue d’un périple initiatique qui lui permettra enfin
de tenir à juste distance la voix
des morts. •
LUTZ SEILER KRUSO
Traduit de l’allemand par
Uta Müller et Bernard Banoun.
Verdier, 478 pp., 25 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40 u
POCHES
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
RÉCIT
MICHÈLE AUDIN
OUBLIER CLÉMENCE
L’Arbalète/Gallimard,
68 pp., 10 €.
Des femmes prises dans le
mouvement quotidien de
l’histoire, une petite foule
saisie en pleine Commune :
Michèle Audin, écrivain et
mathématicienne née en
1954, cherche dans le passé
des visages, des voix, des métiers, des conditions. Après
Mademoiselle Haas et
Comme une rivière bleue, elle
se penche sur quelques lignes d’état civil. Clémence
Janet, mère de deux garçons
dont l’un a vécu quinze jours
de l’été 1897, est morte à l’hôpital à Lyon à 21 ans en 1901.
Elle était «ouvrière en soie»,
qu’est-ce que cela recouvre?
L’auteure exploite chaque
mot, chaque information,
épuise tous les détails, jusqu’à ce qu’elle se rapproche
du lien qui existe entre elles
et que le lecteur découvre.
On ne lui a jamais parlé de
Clémence. Son père n’était
plus là pour ça, Maurice
Audin est mort en Algérie,
assassiné par l’armée française – ce qui a été reconnu
officiellement par le président Macron. Michèle Audin
a réuni dans Une vie brève
(2013) tout ce qu’elle a pu savoir de son père. Cl.D.
NOUVELLES
voisinage : les jumelles Nicely, Marilyn et son mari
Charlie, Mississippi Mary…
Elizabeth Strout reprend ces
personnages sous la forme
d’un recueil de nouvelles.
Dans l’une d’elles, Lucy est
cette fois confrontée à sa
sœur, Vicky. Cette dernière
lui reproche ses grands airs,
et ça commence plutôt mal.
Lucy tente le coup : «Ça va
comment, ton travail ?» Réponse : «Comme un travail.
C’est merdique.» Sauf l’autre
jour: «On a cette vieille dame,
Anna-Marie. Depuis que j’ai
commencé il y a trois ans, je
l’ai toujours vue en fauteuil
roulant. Pendant tout ce
temps, elle n’a jamais ouvert
la bouche. Tout le monde dit:
“Oh, Anna-Marie ne parle
plus, elle n’est bonne qu’à percuter les gens avec son fauteuil.” L’autre jour, donc,
j’étais dans le bureau des infirmières et, tout à coup, je
sens quelqu’un qui me prend
la main. Je baisse les yeux :
c’était Anna-Marie dans son
fauteuil, et elle me dit avec un
grand sourire : “Bonjour,
Vicky.”» C’est son histoire à
elle, parmi d’autres. Elle s’appelle Vicky Barton. T.St.
2013). Stéphanie Genand,
spécialiste de littérature
française du XVIIIe siècle, de
Germaine de Staël en particulier, a aussi beaucoup travaillé sur Donatien Alphonse
François de Sade. Elle procède un peu comme le Dr Ramon en 1818, qui se réjouit
d’examiner le crâne du marquis mort le 2 décembre 1814,
cherchant le berceau de la férocité, de l’agressivité ou les
indices d’un appétit sexuel
hors du commun. Qu’y trouva-t-il donc? «Son crâne était
en tous points semblables à
celui d’un père de l’Eglise.» Le
libertin scandaleux était un
homme comme un autre, au
fond… La biographe part de
cette observation physiologique pour à son tour décrire
d’une plume fluide et emphatique, irriguée par la vitalité de la correspondance,
une vie de Sade plus humaine et volontairement à
rebours de l’aura de monstruosité qui encercle l’auteur
et l’œuvre. F.Rl
ESSAIS
SALIM JAY
DICTIONNAIRE DES
ROMANCIERS ALGÉRIENS
Serge Safran éditeur,
475 pp., 27,90 €.
BIOGRAPHIE
STÉPHANIE GENAND
SADE
Folio «Biographies»,
345 pp., 9,40 €.
ELIZABETH STROUT
TOUT EST POSSIBLE
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Pierre Brévignon.
Fayard, 304 pp., 19 €.
Dans Je m’appelle Lucy Barton (Fayard, 2017), une mère
se rendait au chevet de sa
fille écrivain, Lucy, clouée au
lit à cause d’une appendicectomie. Toutes deux avaient
perdu le contact mais, dans
la chambre d’hôpital, le retrouvaient en échangeant
souvenirs et anecdotes de
«La fourche était
de tous les outils /
Le plus proche d’une
perfection rêvée : /
Quand il resserrait
dans la visée sa main
levée, / Précise et
légère, la fourche était
javelot.»
SEAMUS HEANEY
LA LUCARNE
suivi de L’ÉTRANGE
ET LE CONNU Préface de
Jacques Darras. Traduit de
l’anglais (Irlande)
par Patrick Hersant.
Poésie/Gallimard,
220 pp., 9 €.
Une fois n’est pas coutume,
une femme s’est attelée à la
biographie de Sade, après
Gilbert Lely (1957), Maurice
Lever (1991) et Jean-Jacques
Pauvert (1990), réédité en
Kamel Daoud, Boualem Sansal, Kaouther Adimi, Salim
Bachi, Adlène Meddi mais
aussi Albert Camus, Hélène
Cixous, Jean-Noël Pancrazi,
Eric Sarner, Nina Bouraoui…
Voilà pour les noms familiers
qui peuplent ce dictionnaire
des romanciers algériens,
qu’ils soient Français d’Algérie ou Algériens vivant entre
France et Algérie, écrivant en
arabe ou en français. Mais ce
recueil de Salim Jay en contient bien d’autres, méconnus ou peu connus, il compte
aussi des poètes (Mohammed Dib), artistes (Fellag) ou
anthropologues (Malek Chebel). «Les meilleurs des romans algériens conduisent
souvent à une connaissance
très fine de la société et de
l’histoire du pays, mais c’est
la liberté dans l’invention ou
l’introspection qui en fait tout
le prix», écrit Salim Jay qui a
publié, en 2005, un Dictionnaire des écrivains marocains. A.S.
LAURE NOUALHAT
LETTRE OUVERTE À
CELLES QUI N’ONT PAS
(ENCORE) D’ENFANT
Plon, 235 pp., 17,90 €.
Attention, ce livre risque d’en
choquer plus d’un et surtout
plus d’une. Mais c’est pour
cette raison qu’il est intéressant et percutant. Laure
Noualhat, qui a longtemps
traité des questions d’environnement à Libé, écolo dans
l’âme et dans les tripes, n’a
pas d’enfant et n’en aura jamais. «Ces nullipares, dont je
suis, ne sont pas plus chiantes
que la moyenne des femmes,
ni incapables de construire
un couple, ni forcément “à
problèmes”, ni marâtres dans
l’âme, non, simplement “ça”
ne les branche pas», écrit-elle
dans un témoignage, mi-confession mi-enquête, écrit
pendant la réalisation d’un
documentaire, PMA, le
meilleur des mondes ?, qui
sera diffusé en mai sur
France 2. Elle écrit comme
elle parle, cash, et son propos
est tout sauf politiquement
correct. Parce qu’elle considère la planète en danger car
trop peuplée par rapport aux
ressources disponibles, elle
pose un regard très critique
sur les techniques de PMA et
a fortiori de GPA. «Je suis la
nullipare écolo. Celle qui politise son ventre vide», écritelle. Courageux. A.S.
CHRISTOS
MARKOGIANNAKIS
SCÈNES DE CRIME
À ORSAY
Le Passage, 256 pp.,22 €.
Christos Markogiannakis,
avocat pénaliste, diplômé de
criminologie, pourrait figu-
aussi Virginia Woolf et Katherine Mansfield, Senghor
et Césaire, Ginsberg et Kerouac, Garcia Marquez et Mario Vargas Llosa, et même
Cocteau et Radiguet. Solidaire ou conflictuelle, l’amitié n’est pas forcément le
«doux repos de l’âme» vanté
par Lamartine. Cl.D.
ART
rer au générique de la série
des Experts. Les scènes de
crime que cet enquêteur examine minutieusement, sont
d’un genre un peu particulier: elles figurent sur des tableaux, des chefs-d’œuvre
exposés aux cimaises des
plus grands musées. Les maîtres du passé se sont souvent
inspirés de scènes tirées de la
mythologie ou d’épisodes de
la Bible. Après avoir commis
un premier Scènes de crime
au Louvre très réussi et emballant, Markogiannakis récidive à Orsay avec la même
démarche «criminartistique». Il fouille chaque tableau pour aller parfois jusqu’à dresser un profil
psychologique du criminel,
et comprendre ses mobiles.
Du coup, ses deux petits traités se lisent comme des polars où les peintres devienn e n t d e s té m o i n s à
interroger, fascinés par le
meurtre considéré comme
un des beaux-arts. De quoi
faire ressembler une visite au
Louvre ou à Orsay à une partie de Cluedo. C.F.
ETIENNE KERN
ANNE BOQUEL
LE CRÂNE DE MON AMI.
LES PLUS BELLES AMITIÉS
D’ÉCRIVAINS, DE GOETHE
À SENGHOR
Payot, 300 pp., 18,50 €.
Le duo qui a travaillé sur Une
histoire des haines d’écrivains
et Une histoire des parents
d’écrivains s’attaque cette fois
au sentiment qui a lié des
auteurs fameux : Goethe et
Schiller évidemment, mais
HEINRICH WÖLFFLIN
L’EXPLICATION DES
ŒUVRES D’ART
L’Ecarquillé, 60 pp., 16 €.
Ce petit ouvrage à la physionomie originale et au titre
très neutre est en fait une petite bombe. Inédits en français, les deux textes qu’il rassemble ont été écrits par un
des pères de l’histoire de l’art,
le Suisse Heinrich Wölfflin
(1864-1945), qui s’adressait à
un public de non-spécialistes
dans des revues allemandes.
Ce qu’il dit apparaît d’une
étonnante actualité: on voit
trop d’œuvres d’art et on se
raccroche trop à l’histoire de
l’art. «On se sent obligé de tout
voir, écrit-il, et c’est fort dommage, car ce faisant on voit
trop, ce qui revient à ne rien
voir du tout.» En 1909, Wölfflin décrit déjà ainsi les ravages de l’industrie culturelle
et du tourisme de masse. Il
pourfend le zèle du touriste
«cultivé» et les musées aguicheurs de visiteurs dont il
s’interroge sur le bien-fondé.
Quant au vernis culturel
donné par l’histoire de l’art,
il juge qu’il fait obstacle à «la
connaissance véritable des
choses». Il invite à regarder
autrement, appelle à une
éducation de l’œil, à une formation du regard. «Or Wölfflin bouscule la fausse évidence de l’ordre dans lequel se
dérouleraient ces opérations,
écrit en postface la philosophe Danièle Cohn. On ne
commence pas par voir, on
veut en savoir plus avant de
voir pour comprendre ce que
l’on voit.» F.Rl
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
«La mission philosophique de Staline
consista à révéler le fait, dissimulé depuis le
début du monde, que les prétendues résistances du réel sont en vérité des oppositions.
Il n’existe pas de problèmes, il n’y a que des
gens qui créent des difficultés. Il n’existe pas
de faits mais uniquement des saboteurs qui
se dissimulent derrière le dos large des affirmations de faits.»
PETER
SLOTERDIJK
APRÈS NOUS
LE DÉLUGE
Traduit de
l’allemand par
Olivier Mannoni.
Petite Bibliothèque
Payot, 528 pp., 11 €.
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Le rire […] ne risque jamais de laisser
percer le comportement agressif primaire. Les chiens qui aboient, mordent
parfois, mais l’homme qui rit ne tire jamais. Et si les coordinations motrices du
rire sont plus instinctives et plus spontanées que celles de l’enthousiasme, ses
mécanismes déclencheurs sont mieux et
plus sûrement contrôlés par la raison.»
KONRAD LORENZ
L’AGRESSION.
UNE HISTOIRE
NATURELLE DU MAL
Présenté par Dominique
Lestel, traduit de
l’allemand par Vilma
Fritsch. Champs Sciences,
Flammarion, 394 pp., 10 €.
Mort de
Grendel
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Pleurer, enfin…
L’éditrice Iboly Virág, qui
vient de publier en poche
les Cloches d’Einstein (traduit par Véronique Charaire à La Baconnière), l’a
annoncé mardi : Lajos
Grendel, «Hongrois de Slovaquie» selon l’expression
de l’intéressé, est mort à
Bratislava le 18 décembre,
à 70 ans. Les Cloches..., roman satirique, conte les
déboires d’un mathématicien naïf au temps de la
dictature communiste.
Un flic prophétise : «Un
jour, nous nous vengerons
des humoristes.»
Par IRÈNE JONAS Sociologue et photographe
«P
ITAMAR ORLEV VOYOU Traduit de l’hébreu par Laurence
Sendrowicz. Seuil, 460 pp., 22,50 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 14 au 20/12/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(2)
3
(4)
4
(5)
5
(3)
6
(7)
7
(6)
8
(8)
9 (10)
10
(9)
Prix de
saison
TITRE
Leurs Enfants après eux
Blake et Mortimer t. 25
Le Lambeau
Les Vieux Fourneaux t. 5
Idiss
Lucky Luke : un cow-boy à Paris
L’Arabe du futur t. 4
Un hosanna sans fin
Frère d’âme
Devenir
Leurs Enfants après eux, Goncourt 2018, page 212: le père
du héros refuse de porter la casquette imposée dans son
job. «Voilà que tout le monde se retrouvait plus au moins
larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient
plus partie des risques du métier. On mourait maintenant
à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être
mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti.»
Le prix des Prix a été attribué à Philippe Lançon
pour le Lambeau (Gallimard). Il a également été
récompensé par le prix Roger Caillois (catégorie littérature française) qui consacre des auteurs, non des
titres, avec l’écrivain brésilien Milton Hatoum (catégorie littérature latinoaméricaine) et Jean-Christophe Bailly (essai). De son
côté, Pauline Delabroy-Allard reçoit le prix du Roman des étudiants Franceculture/Télérama pour Ça
raconte Sarah (Minuit).
IRÈNE JONAS
arvenu en bas de l’immeuble, je me suis assis sur
les marches du perron et j’ai éclaté en sanglots»
sont les dernières lignes de ce roman, comme si
enfin pouvoir pleurer était finalement la seule
chose qui restait de ce road-movie en Pologne au côté d’un père
perdu de vue depuis vingt ans. Tadek, après avoir grandi comme
un voyou dans les rues de Varsovie, a vécu en Israël où sa mère juive
polonaise, fuyant un époux volage, alcoolique et violent, s’était réfugiée avec ses quatre enfants. Etranglé par le silence qui envahit sa
maison après le départ de sa femme et son fils, il décide de partir
à Varsovie retrouver son père polonais.
Les retrouvailles sont âpres. Si l’homme qu’il retrouve est très âgé,
à moitié aveugle et bancal, il n’en reste pas moins le même que dans
ses souvenirs, oscillant entre phases de mélancolie sombrement
lucide et éclats de rire mauvais. Dans ce récit d’une relation entre
un père et un fils, on partage, impuissant, les inlassables tentatives
d’un échange réparateur. Au fil des pages, on souffre, on s’insurge,
on condamne, on pardonne suivant les méandres complexes des
sentiments d’un enfant devenu homme à l’égard d’un père devenu
vieux. Le thème aurait pu être banal, éculé, mais l’auteur nous entraîne dans un voyage qui mêle passé trouble d’un père partisan,
arrêté par la Gestapo, torturé puis déporté à Majdanek dont il s’évade
pour finalement devenir «liquidateur» des Polonais qui ont collaboré
avec les nazis, et regard enfantin sur un père qui selon son humeur
soufflait moments de bonheur flamboyants, abandons ou scènes
infernales.
Comment un père croupissant dans un hospice pour héros de guerre
à Varsovie peut-il encore éveiller tant d’amour, de haine et de culpabilité? Peut-être trouve-t-on un début de réponse dans les mots que
prononce Adam, le mari d’une amie d’enfance de Tadek: «Toute notre vie, nous cherchons à obtenir une sorte de reconnaissance de notre
père mais nous n’y arrivons quasiment jamais. Et peu importe que
le père soit un fils de pute, un minable, on s’obstine comme quand
on était petit.» •
AUTEUR
Nicolas Mathieu
Sente et Berserik
Philippe Lançon
Lupano et Cauuet
Robert Badinter
Achdé et Jul
Riad Sattouf
Jean d’Ormesson
David Diop
Michelle Obama
ÉDITEUR
Actes Sud
Blake et Mortimer
Gallimard
Kana
Fayard
Dargaud
Allary
Héloïse d’Ormesson
Seuil
Fayard
Page 245, une adolescente fait une découverte: «Les décideurs authentiques passaient par des classes préparatoires
et des écoles réservées. La société tamisait ainsi ses enfants
dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les
mieux capables de faire renfort à l’état des choses. De cet
orpaillage systématique, il résultait un prodigieux étayage
des puissances en place.» Ainsi le roman de Nicolas Mathieu est-il parcouru d’analyses qui renvoient directement
à l’actualité sociale et politique. Cl.D.
SORTIE
22/08/2018
16/11/2018
12/04/2018
09/11/2018
24/10/2018
01/11/2018
27/09/2018
15/11/2018
01/01/2018
13/11/2018
VENTES
100
62
56
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48
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46
40
38
37
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 256 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
139 919 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes de Blake
et Mortimer représentent 62 % de celles
de Leurs Enfants après eux.
Rendezvous
Isy Ochoa signe son album
jeunesse Fritz (Rouergue)
à la Boîte à livres à Tours
ce samedi à 15 heures
(19, rue Nationale 37000
Tours). Hervé Hernu et
Gaylord Kemp signent leur
polar jeunesse Mission
Bakisku (Ravet Anceau)
le 23 décembre à 10 heures
au Furet du Nord à Arras
(19, rue Gambetta 62000).
Jean-Christian Petitfils
signe Louis XV et les Enigmes de l’Histoire de France
(Perrin) le 23 à 16 heures
à la Procure (3, rue
de Mézières 75006).
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42 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Jacques Vaché,
tranchées dans le vif
J
acques Vaché est un écrivain
célèbre pour n’avoir rien
écrit: il y a du vrai dans cette
phrase. Et du faux comme le
montre la première publication de
l’ensemble de ses Lettres de guerre
1914-1918. Il est né en 1895, mort le
6 janvier 1919 d’une surdose d’opium.
Il a rencontré André Breton, alors interne en médecine, à l’hôpital de Nantes en janvier 1916 et ils ont tant sympathisé que celui-ci publie et préface
dès août 1919 une première édition des
Lettres de guerre, celles que Vaché lui
a adressées, en faisant le précurseur
ou le créateur du surréalisme.
Breton ne cessera de lui rendre hommage, dès le premier Manifeste du surréalisme (1924): «Vaché est surréaliste
en moi.» Il est «l’homme que j’ai le plus
aimé au monde et qui, sans doute, a
exercé la plus grande et la plus définitive influence sur moi», écrit-il à la
sœur du disparu. Et, dans sa préface
à Anthologie de l’humour noir: «A la
désertion à l’extérieur en temps de
guerre qui gardera pour lui quelque
côté palotin, Vaché oppose une autre
forme d’insoumission qu’on pourrait
appeler la désertion à l’intérieur de
soi-même.» «Incarnant de manière
posthume la part maudite de la littérature (anarchisme, drogue, suicide,
acte gratuit…), le personnage de Jacques Vaché a atteint la dimension mythique», écrit Patrice Allain dans sa
préface, citant son influence sur Georges Henein, Julio Cortazar (qui place
en épigraphe de son roman Marelle
cette phrase écrite à Breton en 1917:
«Rien ne vous tue un homme comme
d’être obligé de représenter un pays»),
Henry Miller et la beat generation. A
l’époque contemporaine, Enrique Vila-Matas évoque «l’aérolithe Vaché,
pierre volcanique et philosophale» jusque dans sa préface à la réédition d’Artistes sans œuvres. I would prefer not
to de Jean-Yves Jouannais, lequel en
fait le premier de ses anti-héros.
«–En somme j’ai à peu près ce que je rêvais –la guerre vue par un amateur curieux et qui tient essentiellement à n’y
jouer aucun rôle actif –j’entends absorbant–», écrit Vaché fin 1916 à son
amie Jeanne Derrien, avant de définir
sa position par un dessin puisqu’il se
veut aussi dessinateur. En fait, il est
«Je te demanderai
de bien vouloir
envoyer un vaste
foulard de soie, de
teinte claire uniforme
(nos tranchées
sont creusées
dans la craie).»
dans la guerre jusqu’au cou même si
pas au premier plan. «–Je suis à deux
kilomètres de la ligne de feu, derrière
la tranchée des cadavres et le bois de la
tuerie» (de son vrai nom bois de la
Truie), a-t-il écrit en 1915 à son ami
Jean Sarment, autre lycéen du «groupe
des Sârs» émule d’Alfred Jarry, d’Ubu
et de «l’Umour», qui avait mis Nantes
en émoi et dont le surréalisme recueillit l’héritage. 1917, à Jeanne Derrien : «– Le Règne de la BOUE est absolu, une sorte de mayonnaise tournée,
très liquide et pas chaude, qui chante
des bruits creux sous vous –Quelle horrible chose – ! – Et, plus que jamais,
quel gâchis! –maisons broyées –hommes tués, recul, avance, incendie, Révolution –C’est vraiment ce qui se fait de
mieux dans le genre Guerre –la GUERRE-FLÉAU-DE-DIEU –ça vous vient à
la tête, cette vieille alliance des mots.»
A côté de ça, Vaché le dandy ne cesse
de réclamer des vêtements (et de l’argent) à sa mère avec le sens du détail:
«–Enfin –cela fera une fois de plus que
je te demanderai de bien vouloir envoyer un vaste foulard de soie, de teinte
claire uniforme (nos tranchées sont
creusées dans la craie)–». Par ailleurs,
il a refusé d’être réformé pour sa myopie et espère la croix de guerre et une
médaille anglaise, étant devenu interprète.
Les lettres à Breton sont d’un ton différent de la plupart des autres. 1916:
«– Mon rêve actuel est de porter une
chemisette rouge, un foulard rouge et
des bottes montantes –est d’être membre d’une société chinoise sans but et
secrète en Australie–». 1917, pour définir «l’umour»: –Je crois que c’est une
sensation – J’allais presque dire un
SENS –aussi– de l’inutilité théâtrale
(et sans joie) de tout». La même année:
«–Tout de même du culot d’obus les lilas blancs qui suent et s’affalent de
vieilles voluptés solitaires m’ennuient
beaucoup –des fleuristes estivales d’asphalte où des tuyaux d’arrosage pulvérisent les endimanchements–». 1918:
«–L’ART EST UNE SOTTISE– […] Je l’ai
échappé d’assez peu –à cette dernière
retraite – Mais j’objecte à être tué en
temps de guerre – Je passe la plus
grande partie de mes journées à me
promener à des endroits indus, d’où je
vois les beaux éclatements –et quand
je suis à l’arrière, souvent, dans la maison publique, où j’aime à prendre mes
repas –C’est assez lamentable –mais
qu’y faire ? –» Dernière lettre : «… je
sortirai de la guerre doucement gâteux, peut-être bien, à la manière de
ces splendides idiots de village (et je le
souhaite)…» •
JACQUES VACHÉ
LETTRES DE GUERRE 1914-1918
Edition établie et annotée par Patrice
Allain et Thomas Guillemin.
Gallimard, 472 pp., 24 €.
TILL LEESER. PLAINPICTURE
Par MATHIEU LINDON
POURQUOI ÇA MARCHE
Au bout du rouleau,
l’Alaska La fuite d’un trio
familial par Dave Eggers
Par CHRISTOPHE ALIX
R
omancier, éditeur,
acteur engagé
dans l’action caritative à San Francisco, Dave Eggers est l’auteur de
sept livres. Des ouvrages aux
thèmes variés mais qui ont en
commun de décrire un monde
contemporain aussi dénué de
sens qu’il est rempli de vide et
d’artifices. Après le Cercle (2016),
satire dystopique de la vie à l’ère
d’homo numericus chez un géant
du Web, Eggers règle à nouveau
son compte à l’Amérique et à ses
rêves dans les Héros de la frontière. Une sorte de road-movie
métaphysique au féminin dans
l’immensité inquiétante de
l’Alaska, qui revisite à sa manière grinçante le mythe de la
«frontière».
1 Pourquoi l’Alaska ?
Fuyant sa condition de
dentiste divorcée en plein burnout dans l’Ohio, Josie, héroïne
normalement déjantée, opte
pour cet Etat sauvage en apparence vierge de tout et idéal pour
se réinventer une vie à l’écart du
conformisme social. «L’Alaska
était à la fois le même pays et une
autre contrée, c’était presque la
Russie, presque le néant», écrit
Eggers qui consacre en réalité
plus de pages à décrire ses parkings de centres commerciaux
déserts et stations-essence glauques que la somptuosité d’une
nature en proie à la menace de
gigantesques incendies. En
compagnie de ses deux enfants
et au volant d’un camping-car
brinquebalant ironiquement
baptisé «le château», Josie va
chercher, nouvelle Ulysse, à
trouver un sens à son existence.
2 Pourquoi fuir ?
Dans ce roman de mésaventures et de quête désespérée
de soi, le trio familial va faire des
rencontres surréalistes qui sont
autant de preuves que la vie ne
peut se résumer à «gagner de l’argent pour payer des gamins qui
gardent vos enfants». Josie, son
fils Paul qui pourrait être son
père tant il veille sur elle et sa petite sœur délurée Ana croisent la
route d’un retraité passionné de
magie luxembourgeoise, d’un
cow-boy solitaire réac séducteur
et d’une famille de libertariens
passionnés d’armes à feu. Autant
de personnages extravagants
auxquels Josie n’aurait jamais
prêté attention dans son ancienne vie mais qui dans cet
Alaska en passe de devenir une
région tempérée pour cause de
réchauffement climatique deviennent par la force des choses
des compagnons de voyage,
«persécutés du monde» et «désespérés du globe», comme elle.
rien ne nous est épargné des
états d’âme de cette mère-courage même si l’humour rend
plus digestes ses névroses. Le
décor, grandiose, en devient angoissant, comme un écho à sa
solitude de femme au bout du
rouleau. Mais après avoir décrit
dans le Cercle comment l’individu était aujourd’hui menacé
par l’emprise croissante des
technologies sur sa vie, Eggers
suggère que le simple fait de se
confronter à l’inconnu sur les
routes de l’Alaska est déjà une
preuve de courage dans un
monde où le danger ne se vit
plus que par écrans interposés.
Alors que l’apocalypse menace,
nos trois héros découvrent qu’en
tentant l’ailleurs, on peut se découvrir une bravoure qui à défaut de tout changer, redonne un
petit sens à nos vies de mortels.
C’est toujours ça de pris. •
3 Pourquoi des héros ?
Ceux qui s’attendent à un
récit trépidant sur fond de
grands espaces seront déçus.
Dans cette quête sans but au milieu d’une nature dont les
souillures montrent que
l’homme est déjà passé par là,
DAVE EGGERS LES HÉROS
DE LA FRONTIÈRE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Juliette Bourdin, Gallimard,
400 pp., 24 €.
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u 43
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
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de la rédaction
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Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
JEU N°1 : MOTS CROISÉS
On s’en grille une ?
Tous les jours, la grille de Libé
sur votre mobile,
des grilles thématiques
et des mini-mots croisés
GRAVAGNA
Si Maxime Vachier-Lagrave, le n°1 français, s’est incliné face
à Hikaru Nakamura en finale du London Chess Classic, en
phase Armageddon (5 minutes pour les Blancs, 4 pour les
Noirs qui gagnent en cas de nullité), l’Open Fide de Londres
a vu la victoire d’un Français. C’est Jules Moussard qui c’est
imposé dans ce très fort open, qui s’est déroulé du 9 au 16 décembre, parallèlement au Classic. Il marque 7,5 points sur
9, terminant invaincu et devançant au départage l’Anglais
Nicholas Pert. Au départ, Jules Moussard possédait le 4e Elo
du tournoi qui réunissait 212 joueurs dont 30 grands maîtres.
Il réalise une performance à 2668 Elo, engrangeant près de
10 points. Ce qui va lui permettre de passer la barre des
2600 points, confirmant les espoirs suscités par son précoce
talent. Avec 6 points sur 9, Sophie Milliet décroche le premier
prix féminin grâce à une remarquable fin de tournoi, la Française annulant contre trois grands maîtres. De nombreux
tournois sont prévus durant les fêtes, à Marseille, Saint-Lô,
Sucé-sur-Erdre, Lyon, Paris,
Gueugnon, Lyon, Charleville-Mézières, Bois-Colombes, Mont-de-Marsan, etc.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
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LA NOUVELLE APPLI
JEUX DE LIBÉRATION
Par PIERRE
Légende du jour : Les Blancs
jouent et gagnent. Dans l’Armageddon, Nakamura trouve ici un
joli coup.
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
Solution de la semaine dernière :
TourXg4 et si hxg4, Th1, échecs,
suivi de Dame h2 Echecs avec la
menace Dame h7.
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
JEU N°2 : SUDOKU
Sudhaïku: envie d’un peu
de poésie?
Une fois le sudoku fini,
un haïku s’offre à vous
Rédacteurs en chef adjoints
Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
ABONNEMENTS
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ON
GRILLE
S’EN
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ĢUNE?
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Par
1BS GAËTAN
("²5"/
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Rosa rouge II. A vue de
nez, on l’a réduit de dix-neuf
lettres # Dit oui III. Dors #
François duc de Milan
IV. Symbole sonore # Avant le
grand bond en avant V. Bruit
post-bêtise # Ah, la saveur de
l’automne VI. Bloc de l’Ouest #
On y avance moins vite
qu’avant VII. Moteur diesel #
Révolution après la Libération
VIII. Etre en marche, sans
cap, sans but # Religieuse
japonaise IX. Après avoir eu
deux fois la tête sous l’eau
X. Poussant à nouveau audessus de la racine XI. Tube
d’hier au succès éternel
9
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III
IV
V
VI
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X
XI
Grille n°1098
JEUN°3:ÉCHECS
Pousseurdeboisdébutantouconfirmé?
JouezlacommeFisher,SpasskyetKasparov,
aveclesplusgrandespartiesdel’histoire (suriOS)
JEU N°4 : QUIZ
Une de perdue?
Election d’Obama, Coupe du monde
98… que titrait Libé ?
A vous de retrouver les meilleures
manchettes
Petites annonces. Carnet
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75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
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IMPRESSION
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CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
VERTICALEMENT
1. Le Bloody Sunday, c’était là-bas 2. Vautour américain # Qui vient de
sortir 3. (IIIxIIIxIIIxIII+I)/II # Confiseries fruitées 4. Avant la mise sur
le marché # Fut à l’origine 5. Prénom breton # Fait court 6. Bouts
de bowling # Cauchemar au lycée # Artères trop souvent bouchées
7. Son départ nous soulage # Troupeau de Rennes 8. Gueule de bois #
Fit prendre l’air 9. Déjeuner sur l’herbe
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. PRINCIPES. II. REDIS. ITT. III. ONO. ATTAR.
IV. TOLÉRABLE. V. ÉMET. TUES. VI. GS. IDOLES. VII. SÉOUL.
VIII. SPAMME. ER. IX. LAMBRUSCO. X. IMPLOSION. XI. PAIEMENTS.
Verticalement 1. PROTÈGE-SLIP. 2. RENOMS. PÂMA. 3. IDOLE. SAMPI.
4. NI. ÉTIEMBLE. 5. CSAR. DOM-ROM 6. TATOUEUSE. 7. PITBULL. SIN.
8. ÉTALÉE. ÉCOT. 9. STRESSERONS. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3854 MOYEN
Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
Olivier
Nasti
Chasse,
peps, nature
et traditions
Il y a dix-huit ans, le cuisinier-chasseur originaire
du Territoire de Belfort a repris avec son frère le
Chambard, à Kaysersberg (Haut-Rhin). Il a depuis
décroché deux étoiles au Michelin et un titre
de meilleur ouvrier de France en revisitant
le patrimoine gastronomique. Il cuisine
pour «Libé» ses recettes de fin d’année.
Par
JACKY DURAND
Envoyé spécial à Kaysersberg
Photos
EMMANUEL PIERROT
I
FOOD/
Dans le restaurant le Chambard (Kaysersberg), le 4 décembre.
l pleut fort sur les Vosges dans
cette fin de nuit noire. Après
le col de la Schlucht, la route
descend sur l’Alsace, au milieu des poches de brume et des
branches arrachées aux arbres par
la tempête. Et soudain, cavalant sur
le bitume pour rejoindre un coteau
apparaît la silhouette d’un chevreuil. Gracile, presque irréel
comme les paysages fantastiques et
familiers de Marcel Schneider (1913-2009) dans la Lumière du
Nord (1), où les Vosges gardent leur
mystère en pleine guerre. Le chevreuil, c’est un peu le clin d’œil du
mektoub alors qu’on a rendez-vous
avec Olivier Nasti, 52 ans, chef doublement étoilé et meilleur ouvrier
de France (MOF) à Kaysersberg
(Haut-Rhin) (2), village bonbonnière de l’Alsace gourmande et berceau du bon docteur Albert
Schweitzer, prix Nobel de la paix
en 1952.
Olivier Nasti est chasseur et collectionne autant de trophées à bois et
à cornes qu’il y a de belles bouteilles
dans le bar de son hôtel-restaurant
du Chambard. Veste de camouflage
et jumelles, il fait la une de la Chasse
en Alsace encadrée entre les quilles
d’alcools blancs et de whiskys.
Olivier Nasti à l’affût dans le massif du Lac Blanc, le 4 décembre.
Autant l’avouer tout de suite, la
chasse nous est aussi étrangère que
les régimes végans et sans gluten.
Mais le diable se logeant dans les détails, une scène pimente le petit matin. Le jeune chien de chasse d’Olivier Nasti est malade d’avoir bouffé
les graines du perroquet. Il chie ses
tripes, un peu partout. Son maître le
cajole comme une mère poule en
passant consciencieusement la serpillière dans ce décorum de Relais
et Châteaux.
Puis il nous embarque pour sa promenade matinale qui lui permet de
supporter le coup de feu du reste de
la journée. Olivier Nasti a besoin de
se mettre au vert avant de se mettre
aux fourneaux. Il ne fait pas semblant pour marketer ses clichés sur
papier glacé quand il empoigne son
sac à dos et sa canne en noisetier,
direction les hauteurs de la forêt des
Deux Lacs, du côté d’Orbey, à une
quinzaine de kilomètres de Kaysersberg.
Winstub
Dans le petit jour laiteux, il scrute
les herbes fauves de la lande et le
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
un premier chamois apparaît dans
les rochers. Puis un autre. Ils se
déplacent sans hâte. «C’est une
femelle, elle a entre 12 et 14 ans,
je la cherche depuis deux ans.
A côté, c’est un petit de l’année.»
Quand il a un animal en tête, Olivier Nasti peut le chercher durant
des années. «J’aime me promener,
repérer.» On verra une tripotée
d’autres chamois. Avant une lampée d’eau-de-vie d’alisier au magnifique goût d’amande avec vue sur
le lac noir et envie de relire la
Chasse aux coqs de Bruyère (3) de
l’écrivain italien Mario Rigoni
Stern (1921-2008).
«J’ai besoin de m’aérer le matin dans
ce métier lourd où les egos sont montés au fil des années. La complexité,
c’est la gestion des hommes. Dans
ma génération, nous n’avons pas été
formés pour cela. Ne plus travailler
quatre-vingts heures par semaine
mais entre trente-neuf et quarantedeux heures, ça s’organise. Si tu n’as
pas les bonnes équipes, tu peux avoir
les meilleures idées du monde, ça ne
suit pas. Je me remets en question
facilement», explique ce chef qui
veille sur une brigade de 25 personnes entre les cuisines du restaurant
gastronomique et celle de la winstub, l’antre traditionnel du boire et
du manger alsacien.
Presskopf
rideau des arbres mangés par les lichens. Au passage, il montre un
tronc où des morceaux d’écorce arrachés désignent le passage d’un
cervidé venu frotter ses bois contre
l’arbre. Olivier Nasti lit dans les
lignes de sa montagne et de ses habitants. Sans vanité, raboliot solitaire avec son clebs, refusant la
chasse en battue qui accule le gibier. Il revendique la chasse à l’approche. Silence et œil de lynx en
écoutant l’eau qui ruisselle et en
scrutant la ligne sombre des Vosges
ourlée d’une lueur. En contrebas,
Olivier Nasti n’est pas né dans une
saga gastronomique. Sa mère était
comptable, son père et décédé alors
qu’il était jeune. Il grandit à Morvillars, un bourg du Territoire de
Belfort, sans passion pour l’école,
préférant empiler les bottes de foin
à la ferme durant ses vacances. «Je
voulais devenir paysan mais ma
mère n’était pas d’accord.» Il songe
à la boulangerie, autre veto maternel et finit par entrer en apprentissage en cuisine, plus par raison que
par passion à l’époque. «Je voulais
travailler, gagner ma vie.» Il taille
sa première tomate en forme de
rose et des pluches de cerfeuil au
château Servin à Belfort où le chef
Dominique Mathy lui fait aimer ce
métier aussi passionnel qu’implacable, de la plonge jusqu’aux cimes
du concours de MOF qu’il convoite
comme «l’excellence absolue».
Il le tente à trois reprises avant
de décrocher le graal avec une tarte
soufflée de coquilles saint-jacques,
exercice très casse-gueule «car tu la
fais dans un four que tu ne connais
pas avec un timing précis». Olivier
Nasti est passé par des maisons
où l’on sait se tenir aux fourneaux
et à table, comme l’Auberge de l’Ill
de la famille Haeberlin à Illhaeusern (Haut-Rhin) ou encore les
cuisines d’Olivier Roellinger
à Cancale (Ille-et-Vilaine), où il
découvre «la façon magistrale»
du chef breton «de marier produits
et épices».
En 2000, Olivier Nasti et son frère
Emmanuel reprennent le Chambard, vénérable maison assoupie, à
Kaysersberg. «Quand je me suis installé, je n’étais pas alsacien, j’ai
beaucoup travaillé pour comprendre
la tradition comme le presskopf [fromage de tête alsacien, ndlr], le lard
fumé. J’ai découvert la choucroute
verte confectionnée Suite page 46
u 45
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Un Noël
avec le chef
L
a cuisine de fête est un songe. Elle autorise toutes les débauches d’ingrédients
exotiques, précieux, voire fantaisistes.
Elle encourage à se frotter à des recettes
sophistiquées, professionnelles, comme à célébrer la commensalité avec des plats familiaux de
terroir. Libération vous propose tout cela avec
les recettes d’Olivier Nasti, qui cuisine aussi bien le
baeckeoffe, un plat traditionnel alsacien que l’on
cuisait à l’origine dans le four à pain du village,
que l’anguille fumée, mini-poireaux et orange en
gelée, qui figure à la carte de son restaurant gastronomique.
Ne cherchez pas forcément à reproduire à la lettre
ses recettes car il n’est pas question de rivaliser avec
1
le brio du meilleur ouvrier de France, qui dispose
d’outils et de certains ingrédients réservés aux
professionnels. Ainsi, vous pouvez remplacer le Pacojet (une turbine de compétition) et le robot Thermomix par votre mixeur traditionnel. Il s’agit avant
tout de s’inspirer de l’univers d’Olivier Nasti pour
le plaisir de cuisiner et de faire rêver les papilles et
les sens en fête.
J.D.
Vous pouvez retrouver la cuisine d’Olivier Nasti dans ses
trois livres publiés aux éditions Menu Fretin : Comment
faire la cuisine? (2013, 19,90€); Comment faire la cuisine des
légumes ? (2015, 19,90 €) et Une cuisine d’expressions
(2017, 35 €).
NOISETTE DE CHEVREUIL, GRIOTTE D’ALSACE
EN DÉCOCTION, NAVETS CONFITS
POUR SIX PERSONNES
Composition du plat
650 g de filet chevreuil.
Navet confit 10 pièces.
25 cl de jus chevreuil.
100 g de gel cerise.
Gâteau de fromage blanc.
100 g de coulis de griottes.
Lait ribot (émulsion).
125 g de purée céleri.
Coulis de griottes
Chauffez 90g de pulpe de griottes, passez-les au chinois étamine, et montez avec 10 g de
beurre.
Purée de céleri
Epluchez 1 céleri, faites-le cuire
au lait pendant 1/2 heure. Mixez
au Thermomix pendant 5 minutes vitesse 10. Montez avec 50 g
de beurre.
Chevreuil
Faites-le cuire à 64° C et 56° C
à cœur.
Gâteau de fromage blanc
(10 portions)
Pour la pâte à choux, 2 cl de lait,
8 g de beurre, 12 g de farine, 1 g
de sel, 1 œuf.
Pour le reste de la recette
30g de pulpe de pomme de terre
(agria), 2 g de farine, 1 œuf,
1 jaune, 140 g de fromage blanc
(pressé minimum 12 heures).
Réalisez une pâte à choux et réservez. Cuisez les pommes de
terre sur du gros sel au four à
180° C, puis récupérez la pulpe,
faites-la dessécher et ajoutez-y la
farine. Une fois l’appareil homogène, ajoutez la pâte à choux,
l’œuf, le jaune, le fromage blanc
et l’assaisonnement (sel, muscade). Passez l’ensemble au tamis. Mettez sur une plaque japonaise 20 cm par 30 cm sur 2 cm
de hauteur préalablement filmée.
Extrayez l’air à la machine sous
vide et faites cuire à 85° C en
vapeur jusqu’à atteindre 70° C
à cœur. Une fois froid, détaillez en
bandes de 5cm par 2cm. Mettez
de part et d’autre une tranche de
pain de mie collée au blanc
d’œuf. Au moment de dresser, colorez au beurre clarifié, puis réchauffez au four.
Gel cerise
100g de décoction de cerise, 1g
de Kappa Texturas. Faites chauffer la décoction de cerise, ajoutez le Kappa et portez à ébullition
l’ensemble. Réservez au frais.
Une fois refroidi, mixez et passez
au chinois.
Emulsion de lait ribot
100g de lait ribot, 40g de beurre,
sel, poivre. Portez le lait à ébullition, montez au beurre, assaisonnez.
Navet confit
Lavez et brossez 10 navets (diamètre 3cm), puis faites-les confire
dans 250g de beurre clarifié as-
saisonné de sel, de grains de poivre, thym, ail. Faites-les confire
pendant environ 25 minutes à petit frémissement. Après cuisson,
épluchez-les et conservez-les
dans leur beurre de cuisson.
Dressage
Découpez de beaux tronçons de
filet de chevreuil. Disposez un
peu de coulis de griottes au centre de l’assiette et ajoutez le tronçon de chevreuil. A côté, déposez une quenelle de purée de
céleri et un navet et une goutte
de gel cerise. Servez avec le gâteau de fromage blanc et un peu
de l’émulsion de lait ribot.
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46 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
à partir des
feuilles de choux glanées dans les
champs, je l’ai retravaillée.» Olivier
Nasti revendique «la tradition» aux
fourneaux avant d’y imprimer sa
mélodie. «Je suis classique sur les
bases, les cuissons, les sauces. J’essaie de faire retrouver les émotions
de l’enfance, le patrimoine. Après, je
vais jouer sur l’acidité, l’amertume.
Par exemple, je mets beaucoup de
pain brûlé dans la liaison des sauces
de viandes, comme le faisait ma
grand-mère, ça apporte de la
brillance. Je peux travailler aussi
sur une texture, une coupe d’un ingrédient. Mon point fort, c’est la
cuisson. Elle doit apporter un côté
juteux, respecter le produit. Rosé,
c’est 56 degrés pour une viande,
48 degrés pour un poisson. J’essaie
d’être le plus sincère possible, cela ne
laisse pas beaucoup de place à l’erreur.»
Suite de la page 45
On l’observe avec Antoine, l’un de
ses cuisiniers, en train de préparer
«le filet d’omble chevalier, escargots
et écrevisses» dont il nous donne la
recette (lire page 46). Le poisson a
été cuit avec une précision d’horloger suisse, sa peau fait des volutes
sous la chaleur de la salamandre.
Antoine fouette la purée de champignons, les escargots et les écrevisses
chantonnent dans leur sauce. Il neigeote en cercle de la poudre de foin
brûlée sur le pourtour de l’assiette
blanche. Olivier Nasty dresse délicatement des tronçons d’omble
chevalier et des colonnes de peau
brûlée entre les écrevisses et des larmes de purée de champignons. En
bouche, c’est un plat éclatant d’eau
douce et d’herbes folles où la peau
grillée et la chair délicate de l’omble
chevalier rappellent les fritures de
gros gardons de l’enfance et la verdeur d’une campagne habitée par
l’eau vive et les escargots. On en
oublie la technicité culinaire ayant
servi cet agencement de saveurs et
de textures.
Car c’est là toute la prouesse et l’intelligence d’Olivier Nasti. La technique du MOF est au service des papilles, elle s’efface dans l’assiette
pour laisser parler la sensibilité et
l’intelligence du goût. Le chef étoilé
est dans la même démarche quand
il enseigne le céleri rémoulade, la
brandade de morue ou encore son
«épaule de chamois, oxalis et fine
purée de persil». Il faut y voir
peut-être une forme de cohérence
entre le chasseur et le cuisinier.
Dans leur «approche», tous les deux
font preuve de rigueur et d’humilité, traquant l’écho de la nature
sur les hauteurs des Vosges et en
cuisine, effleurant l’écorce du
bouleau et la soie d’un filet de chevreuil. Allant chercher au fond de
soi un chemin ou une recette
enfouis. Avec toujours une
constance : la liberté. •
(1) La Lumière du Nord de Marcel Schneider (Grasset, 1982, 19,90 €).
(2) Le Chambard, 9-13, rue du Général-deGaulle, 68 240 Kaysersberg-Vignoble.
Rens. : 03 89 47 10 17.
(3) La Chasse aux coqs de bruyère de Mario Rigoni Stern (10-18, 1999).
EMMANUEL PIERROT
Salamandre
2
OMBLE CHEVALIER D’EAUX VIVES
ESCARGOTS DE LA WEISS ET ÉCREVISSES
POUR DIX PERSONNES
Filet d’omble 800 g.
Ecrevisses (20 pièces).
Escargots cuits (20).
Œufs de truite 50 g.
Poudre de foin brûlé.
500g de foin comestible et 100g de chapelure de pain.
Purée de champignons de Paris : 400 g
de gros champignons de Paris, 25 cl de vin
blanc, 25cl de fond blanc, poivre, le jus d’un
demi-citron.
La crème d’écrevisses: les têtes d’écrevisses,
1 carotte, 1 poireau, 1 oignon, 2 tomates, 20g
de concentré de tomates, 5 cl de cognac,
25 cl de crème.
La sauce omble: 2 oignons blancs, 4 échalotes, 25cl de vin blanc sec, 25cl de Noilly Prat,
1 tête d’ail, thym, laurier, quelques pieds de
champignons, quelques queues de persil.
La poudre de foin brûlé
Brûlez le foin au chalumeau et mixez avec la
chapelure fine. Passez au tamis.
La purée de champignons de paris
Utilisez uniquement la tête des champignons. Faites-les cuire dans le bouillon composé de vin blanc, fond, blanc, poivre, sel,
citron. Thermomixez, pressez fortement
dans un torchon 3 heures. Pacossez.
Les écrevisses
Faites cuire les écrevisses entières au courtbouillon dans un litre d’eau, 10 cl de vin
blanc, 1 carotte, ½ poireau, 1 oignon, thym,
ail et laurier pendant 3 minutes. Décortiquez-les rapidement. Réservez. Réaliser une
crème d’écrevisses avec les têtes préalablement nettoyées que vous faites revenir dans
la garniture. Décantez. Ajoutez le concentré
de tomates, le cognac et la crème. Pour la remise en température des queues d’écrevisse,
utiliser la crème préalablement décrite.
Cuisson des morceaux d’omble chevalier
Faites cuire les morceaux de filet d’omble
chevalier 2 minutes au four vapeur à 64° C.
Flashez sous la salamandre chaude pour enlever la peau, que vous réservez. Salez.
La peau d’omble soufflée
Placez la peau d’omble sur un Silpat puis
séchez au four à 140°C pendant 22 minutes.
Flashez fortement à la salamandre pour rendre cette peau croustillante.
Le fumet de poisson
Arêtes et parures de 1kg d’omble chevalier.
1/2 blanc de poireaux.
1 oignon blanc.
1/2 tête d’ail, thym, laurier.
18 cl de vin blanc sec.
Poivre en grains.
Grattez et concassez les arêtes et les parures.
Nettoyez puis émincez finement les poireaux
et les oignons. Faites-les suer, sans coloration, à l’huile d’olive. Ajoutez une tête d’ail
fendue en deux, le thym, le laurier et le poivre en grains. Ajoutez les arêtes et les parures de poisson. Faites-les bien revenir. Déglacez au vin blanc. Laissez réduire à sec.
Mouillez à hauteur avec du fond blanc. Portez à ébullition puis écumez. Comptez
20 minutes de cuisson. Coupez le feu puis
laissez infuser 20 minutes. Pressez dans un
torchon. Laissez refroidir et dégraissez.
La sauce omble
Epluchez et émincez les oignons et les échalotes. Faites-les suer à l’huile d’olive, sans
coloration avec l’ail, le thym, le persil, le laurier et les pieds de champignons. Déglacez
au vin blanc et au Noilly Prat. Faites réduire
à sec. Mouillez avec le fumet préalablement
dégraissé. Faites cuire à frémissement durant 30 à 45 minutes (suivant la réduction et
du poisson utilisé). Crémez (prenez la moitié
du poids du fumet en crème). Faites cuire
à frémissement 15 à 20 minutes. Au moment
du service, réchauffez la sauce puis ajoutez
la purée de persil au dernier moment pour
conserver une jolie couleur verte.
Le dressage
Réchauffez les écrevisses dans leur crème
et le filet d’omble sous la salamandre. Au
centre d’une grande assiette, versez un peu
de sauce omble. Posez les morceaux d’ombles chevalier, quelques escargots et des
œufs de truite. Autour, formez des points de
purée de champignons et disposez les écrevisses. Décorez avec les peaux d’omble soufflée et saupoudrez de poudre de foin brûlée.
VU DANS LA NEWSLETTER «TU MITONNES»
ON CASSE LA GRAINE AVEC LA COURGE
Ne jetez plus les graines des citrouilles, potimarrons
et autres courges : elles remplaceront avantageusement
les pistaches salées de l’apéro. Pour ce faire, rincez
les graines, nettoyez-les des filaments de chair, séchez
et passez au four environ 20 minutes à 180°C. Arrêtez
la cuisson avant qu’elles ne brunissent trop. Salez et
servez dans une coupelle. Le petit plus (trouvé dans
Anti-gaspi, le livre de Sonia Ezgulian, Flammarion, 2017) :
parfumez les graines en les saupoudrant de zestes
d’orange et de citron avant de mettre au four.
A retrouver également dans la newsletter «Tu mitonnes»,
envoyée chaque vendredi aux abonnés de Libération :
le menu VIP, la quille de la semaine, la recette du
week-end…
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3
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L’ANGUILLE FUMÉE, MINI-POIREAUX
ET ORANGE EN GELÉE
POUR DIX PERSONNES
300 g d’anguille fumée.
Le laquage de l’anguille
25 g de cassonade.
100 g de vinaigre Melfor (mélange de
vinaigre d’alcool, de miel et d’infusion
de plantes).
500 g de jus d’orange.
½ carotte en brunoise.
½ oignon en brunoise.
100 g de glace de volaille (il s’agit d’un
fond très réduit, disponible en boutique culinaire).
Faites cuire la cassonade jusqu’au
caramel, déglacez avec le vinaigre
et le jus d’orange. Faites suer les
brunoises de carotte et d’oignon
jusqu’à les obtenir compotées. Ajoutez
le caramel et réduisez le tout
à consistance sirupeuse. Ajoutez la
glace de volaille. Passez et réservez.
La farce de brochet verte
100 g de chair de brochet.
30 g de blanc d’œuf (soit 1 œuf).
50 g de crème.
½ cuillère à soupe de purée de persil.
Sel, poivre, bicarbonate de soude, cerfeuil, tronçons de mini-poireaux étuvés.
Mixez la chair de brochet avec le blanc
d’œuf, passez au tamis puis montez sur
glace en y ajoutant la crème. Incorporez la purée de persil, rectifiez
l’assaisonnement.
Le gel d’orange
100 g de jus d’orange.
1 g de Kappa Texturas (en boutique
culinaire et sur Internet).
Mélangez à froid le jus d’orange et le
Kappa, chauffez à feu doux jusqu’à
ébullition. Faites refroidir, réservez
dans un récipient haut et mixez à l’aide
d’un mixeur plongeant.
La purée de poireaux
½ blanc de poireau.
2,5 verts de poireaux.
50 g de beurre.
Emincez le blanc et les verts de poireaux très finement. Faites-les cuire
dans de l’eau bouillante salée avec
une pointe de bicarbonate de sodium.
Rafraîchissez, bloquez au grand froid
dans un bol à Pacojet et pacossez 3 fois.
Monter au beurre et rectifier l’assaisonnement.
Le boudin d’anguille fumée
Etalez un papier film, disposez un filet
d’anguille fumée, dressez dessus la
farce de brochet verte à l’aide d’une
poche et recouvrez avec un autre filet.
Enveloppez le tout avec le papier film
pour former un boudin, faites cuire à la
vapeur à 85° C pendant 6 minutes
environ. Nappez avec le laquage
anguille.
Le dressage
Dans une assiette, dressez un tronçon
d’anguille fumée, ajoutez deux traits
de purée de poireaux. Disposez des
points de gel orange et de laquage
anguille. Ajoutez des tronçons de
mini-poireaux étuvés. Décorez de
pluches de cerfeuil.
4
BAECKEOFFE
POUR SIX
PERSONNES
250 g de paleron de bœuf.
250 g d’échine de porc.
250 g d’épaule d’agneau.
1 pied de veau coupé en trois.
1,2 kg de pommes de terre.
200 g de carottes.
1 poireau, 2 oignons.
100 g de saindoux.
½ litre de vin blanc.
Thym, ail, baies de genièvre.
Pour la pâte morte :
250 g de farine, 25 cl d’eau.
Epluchez les carottes, coupezles en rondelles. Emincez poireau et oignons. Coupez les
viandes en morceaux et faitesles mariner dans le vin blanc
avec la carotte, le poireau, les
oignons, le thym et l’ail durant
12 heures au frais. Epluchez et
coupez les pommes de terre en
rondelles. Chemisez le fond et
les côtés d’un moule de saindoux puis de rondelles de pommes de terre crues. Ajoutez carottes, poireau et oignons de la
marinade. Ajoutez les morceaux
de viandes en les regroupant
par nature. Ajoutez du gros sel,
des baies de genièvre, le reste
du saindoux et recouvrez de
pommes de terre et de légumes.
Enfin, placez le pied de veau
coupé en 3 morceaux et recouvrez de pommes de terre. Versez un peu de vin blanc si nécessaire. Confectionnez la pâte
morte avec l’eau et la farine. Faites-en un boudin. Posez le couvercle et soudez la terrine avec
la pâte morte. Enfournez à 160180°C pour environ 3h30. Retirez la pâte morte, servez chaud.
u 47
FOOD/
L. SEMINEL. MENUFRETIN
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Décembre 2018
VACHERIN
FRAISE
VANILLE
POUR DIX PERSONNES
500 g de meringue française.
1 kg de glace vanille.
1 kg de glace à la fraise.
350 g de crème chantilly.
Pour la meringue française :
150 g de blancs d’œufs.
150 g de sucre semoule.
50 g de sucre glace.
Montez les blancs et le sucre semoule à froid au batteur. Lorsque la meringue est soyeuse, incorporez le sucre glace pour la
serrer. Dressez la meringue en
bandes sur une plaque de cuisson recouverte d’un papier sulfurisé. Faites cuire au four
à 80°C durant 4 heures. Lorsque
la meringue est cuite et refroidie, dressez dessus avec une poche à douille la glace vanille.
Aplanissez. Faites prendre au
congélateur au moins 15 minutes, puis déposez une couche de
glace à la fraise. Laissez encore
15 minutes au congélateur. Recouvrez de chantilly et de meringues. Réservez au congélateur. Placez au réfrigérateur
20 minutes avant de servir. A ce
moment, décorez avec des
fruits frais.
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Mord le rire
Roman Frayssinet Espoir du stand-up, le jeune comique
à l’humour surréaliste a conscience de son destin.
O
n peut bien l’avouer maintenant : au début, on a un
peu flippé. On était venu voir le grand espoir du
stand-up français, celui qui collectionne les millions
de vues sur Facebook depuis qu’il ambiance chaque semaine
les dernières minutes de l’émission de Mouloud Achour,
Clique dimanche, sur Canal +. Mais voilà que, à quelques
mètres des Champs-Elysées, théâtre ce
jour-là d’affrontements violents entre CRS
et gilets jaunes, Roman Frayssinet monte
sur scène et embraye sur… son sexe qui rétrécit dans l’eau froide. On était venu voir le Louis C.K. français, on se retrouve face à une version peu inspirée de
Franck Dubosc.
Heureusement, les choses sont revenues à la normale: la suite
du spectacle a laissé place, non pas aux gilets jaunes, mais à
l’humour joyeusement surréaliste de l’humoriste, qu’on croirait directement importé d’une soirée enfumée entre potes.
Dans ce registre-là, le type est bien au-dessus du lot.
Deux semaines après l’insurrection, Frayssinet nous reçoit
dans un canapé de l’Hôtel national des Arts et Métiers, dans
le IIIe arrondissement de Paris. Au bout d’une heure et
vingt minutes de conversation, alors qu’on vient d’éteindre
notre dictaphone, il se penche vers nous. Lui non plus n’est
pas très fan de cette blague sur les bites qui rétrécissent dans
l’eau froide. En même temps, c’est «facile», ça «plaît», et ça
met les gens à l’aise. Et puis, il avait peur que les gens trouvent
son premier spectacle un peu trop «prétentieux».
Nul doute que le reproche lui sera fait un
jour, tant Frayssinet, né à Chevilly-Larue
et qui a grandi dans un «beau pavillon» du
Val-de-Marne, ne cache rien de ses ambitions: il veut faire «du bruit», le plus possible, être en haut de
l’affiche. Quand on lui parle des millions de vues de ses vidéos,
il n’accuse aucun vertige: «C’est ce que je voulais, moi! Je suis
là où je voulais être.» On dirait du Mbappé, mais c’est du Frayssinet. «C’est un vrai comique, dans le sens noble du terme, il
veut maîtriser son talent, c’est un vrai bosseur», développe l’acteur Kyan Khojandi, qui a soufflé son nom à Mouloud Achour.
Ce dernier ne dit pas autre chose à propos du jeune prodige:
«C’est quelqu’un qui a conscience de son destin.» Sur scène,
Frayssinet est comme un poisson dans l’eau. Mais n’allez pas
croire que l’humoriste vient chaque soir face à son public pour
LE PORTRAIT
faire quelques brasses. Son projet est tout autre. «Faire rire,
pour moi, c’est comme un massage de l’esprit. On va défaire des
nœuds dans l’esprit, c’est ça qu’on va faire», lâche-t-il, très sérieusement. C’est sa mère, employée à la mairie de ChevillyLarue, service état civil, qui lui a transmis ce don: «Elle a un
côté mystique extraordinaire, une écoute redoutable. J’ai passé
mon enfance à voir des gens prendre des cafés dans le salon avec
ma mère.»
Quels nœuds de la société cet ostéopathe d’un nouveau genre
entend-il défaire? «Le cœur de ma mission, c’est de mettre les
gens en communication les uns avec les autres. Dans un spectacle, on soulève le point commun, à quel point les gens se ressemblent, rient des mêmes choses. A quel point la discussion entre
eux est possible.» La «mission» de Frayssinet, au style «aérien»
et «lunaire», selon Khojandi, a commencé à l’âge de 16 ans.
Cet été-là, son père, chef d’une entreprise spécialisée dans la
publicité en point de vente, l’envoie un mois au Canada, à
Montréal, chez sa tante. Avant de partir, il décroche, par mail,
un stage d’homme à tout faire (comprendre cafés et ménage)
à Juste pour rire, le plus grand festival d’humour au monde.
L’occasion pour lui d’observer les coulisses d’un monde qu’il
veut intégrer. Il revient avec une détermination intacte, et
quelques noms de scènes sur lesquelles grimper à Paris, griffonnées sur un bout de papier par l’humoriste Baptiste
Lecaplain, interpellé dans
1994 Naissance
une loge à 3 heures du matin.
à Chevilly-Larue
A 18 ans, bac S mention bien
(Val-de-Marne).
en poche, Frayssinet re2013 Intègre l’Ecole
tourne au Canada, pour y vinationale du rire,
vre cette fois. Il intègre la très
à Montréal (Canada).
sélective Ecole nationale du
Janvier-mars 2019
rire de Montréal où, pendant
Alors au Théâtre
deux ans, il apprend à être
de l’œuvre (Paris).
marrant. En sortant, il monte
avec deux potes une entreprise qui fait la promo d’humoristes sur le Net. Il écrit et joue
trois spectacles d’une heure en trois ans. Le succès est au rendez-vous, la vie commence à être douce. Il décide alors de rentrer en France, sur les conseils de deux humoristes «locaux»,
Kyan Khojandi et Blanche Gardin. «Ça me faisait peur de retourner en France, du coup je me suis dit, “c’est exactement ce
qu’on va faire”.» Il dit souvent «on», car ils sont plusieurs à
faire tourner l’entreprise Frayssinet. Dans son ombre, son attachée de presse, Aurélia Loncan, veille au bon décollage de la
start-up. Mais il y a surtout Lamine Chetoui, rencontré au Canada, et qui cumule les fonctions de meilleur ami, manager
et colocataire. Ils partagent tout : à la fin de l’entretien, on a
voulu taper une cigarette à Frayssinet, son paquet était dans
la poche de Lamine. Pour l’heure, les choses vont «bien» dans
la vie de l’humoriste. Il est célibataire, mais ça marche «bien»
avec les femmes. Il n’est pas capable de dire combien il gagne
exactement (sinon son cachet de 300 euros par spectacle),
mais assure qu’il va «bien» gagner sa vie.
Reste la question politique. Le comique assure qu’il n’a pas
voté en 2017, freiné par les cinq heures de queue devant le bureau de vote de Montréal. Et si la voie avait été libre? «Hamon,
je pense. J’ai eu la chance de rencontrer le monsieur chez
Clique… très charmant. Ça se serait joué entre Macron et
Hamon. Mélenchon, il a quelque chose dans l’attitude, je vois
dans les yeux le désir de pouvoir. Chez Macron, j’aimais cette
jeunesse, ce message, son dynamisme, ça m’intéresse.» S’il ne
se frotte pas pour l’instant à la question dans ses spectacles,
Frayssinet donne de plus en plus son avis, à la télé, sans toujours savoir de quoi il parle. Sur les gilets jaunes, il disait quelques semaines après avoir fait l’éloge de la liberté d’entreprendre dans un autre sketch: «Moi, tout ce débat-là, je n’ai pas la
légitimité pour avoir un avis, je ne comprends rien. On l’a dit,
j’ai 24 piges, je fais des blagues, c’est tout.» Avant d’ajouter, sans
rire: «Ça a soulevé le fait qu’on est dans un pays où il y a énormément d’inégalités. Mais on est aussi dans un pays où il y a
énormément d’opportunités. Et moi, sérieusement, si je peux
me permettre d’envoyer un message à ma génération, je lui dirais: “Il faut qu’on arrête de penser que l’Etat va améliorer notre qualité de vie. Il faut qu’on compte que sur nous, sur notre
travail.” Et si tu veux mon avis: c’est pas en travaillant 35 heures, qu’on va être propriétaires.» Cette fois, on ne dirait plus
du Mbappé, mais du Macron, voire du Sarkozy. Pourtant, c’est
toujours du Frayssinet. •
Par ROBIN ANDRACA
Photo FRED KIHN
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