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Liberation - 20 12 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11682
JEUDI 20 DÉCEMBRE 2018
www.liberation.fr
NASA
JEUDI IDÉES
ET ESSAIS
Antimatière
A la recherche
d’un univers
alternatif
LES APPRENTIS
Annonces démenties dans l’heure,
communication défaillante, tergiversations
en tout genre… Pendant la crise des gilets
jaunes, la macronie a multiplié les couacs,
à l’instar de l’ancien monde qu’elle
se plaisait à moquer. PAGES 2-5
JÉRÔME BONNET
A Versailles, le 9 juillet. PHOTO THIBAULT CAMUS. AP
PAGES 22-25
Tomi Ungerer
«Je n’utilise
pas de
gomme»
RENCONTRE AVEC
LE DESSINATEUR, PAGES 28-29
A Londres,
l’explosion
des attaques
par armes
blanches
PAGES 8-9
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
ÉDITORIAL
Le porte-parole du
gouvernement, Benjamin
Griveaux, lors de son
compte-rendu du Conseil
des ministres devant la
presse, mercredi.
Par
LAURENT JOFFRIN
Panique
Imaginons les mêmes zigzags, les mêmes valses-hésitations, les mêmes allers
et retours, le même tango
endiablé et calamiteux, du
temps de Hollande ou
Sarkozy, jusqu’à annoncer
en quelques heures l’annulation de trois mesures,
puis, dans le même élan,
l’annulation de l’annulation. Que n’aurait-on entendu ! Incompétence,
amateurisme, indécision,
anarchie, aboulie : les
grandes orgues. Ainsi va le
«nouveau monde». On dégage la vieille classe politique pour faire la même
chose en pire. Certes, le
gouvernement a une excuse : le mouvement des
gilets jaunes est totalement inédit dans l’histoire
sociale. N’importe quel
gouvernement, il faut le
concéder, aurait été pris
au dépourvu. De même il
fallait, dans l’intervention
présidentielle, annoncer
des concessions claires,
simples, sonnantes et trébuchantes. C’est le rôle naturel des hauts fonctionnaires de mettre tout cela
en musique. Mais justement : pour expliquer non
la musique mais la cacophonie, les gouvernants se
défaussent sur «les technocrates». Mais qui les a
mis en place, ou bien
maintenus, et qui les dirige ? On fustige Bercy.
Mais c’est aussi le rôle des
fonctionnaires des finances que de gérer un argent
qui n’est pas le leur mais
celui des contribuables. Ils
répugnent à accroître la
dette publique ? Mais c’est
justement leur rôle. C’est
aux politiques de décider,
d’arbitrer, de vaincre éventuellement les résistances.
S’ils ne le font pas, ils ne
peuvent incriminer l’administration, qui est par
définition aux ordres.
C’est la tactique de l’énarque-émissaire : je ferais
tout bien si je n’étais trahi
par mes subordonnés. Un
peu facile. La vérité, c’est
que ce gouvernement est
dans une noire panique. Il
a déclenché un incendie et
ne sait pas comment
l’éteindre, jette des seaux
entiers sur les flammes
pour s’apercevoir qu’ils
contenaient de l’huile.
C’est le sort des apprentis
pompiers. •
La cacophonie
du nouveau
monde
Mardi, le gouvernement annonçait remballer
une série de mesures promises en novembre, avant
d’annuler l’annulation deux heures plus tard.
Un rétropédalage de plus dans une macronie
déboussolée, après l’enchaînement de cafouillages
qui a rythmé la crise des gilets jaunes.
ANALYSE
Par
ALAIN AUFFRAY
Photo
DENIS ALLARD
L
e gouvernement aurait-il confondu urgence et précipitation? Au terme d’une extraordinaire cascade de couacs et de
cafouillages, le Conseil des ministres a approuvé mercredi le projet
de loi sur les mesures «d’urgence»
annoncées par Emmanuel Macron
le 10 décembre, dans son «adresse
à la nation». Le texte a été aussitôt
déposé sur le bureau de l’Assemblée
nationale, qui doit le voter ce jeudi.
Il devrait être débattu et adopté par
un vote conforme dès le lendemain
au Sénat.
FOLLE COURSE
Sauf nouvel accident de parcours,
ce qui peut difficilement être exclu
par les temps qui courent, les promesses du chef de l’Etat devraient
donc avoir force de loi avant les fê-
tes de fin d’année. Engagé dans une
folle course de vitesse pour apaiser
la colère des gilets jaunes, l’exécutif
se sera, à plusieurs reprises, pris les
pieds dans le tapis.
Le dernier épisode en date –annulation des mesures censées accompagner la hausse de la fiscalité puis,
deux heures plus tard, annulation
de cette annulation (lire page 5) –
est venu conclure, mardi, une longue séquence de tergiversations,
inaugurée en fanfare le 27 novembre. Commençant tardivement à
prendre la mesure de la colère qui
s’exprimait sur les ronds-points, le
chef de l’Etat avait annoncé ce
jour-là l’organisation d’une «grande
concertation» sur la fiscalité écologique et une adaptation des taxes
sur les carburants aux fluctuations
de prix. Après un troisième samedi
de mobilisation et de violences,
Edouard Philippe finira par concéder le 4 décembre un «moratoire»
sur la taxe carbone, l’une des premières revendications des gilets
jaunes. Mais arrivée bien trop tard,
cette concession devra, dès le lendemain, être transformée en annulation pure et simple. Selon un haut
responsable de la majorité, il avait
été envisagé d’annoncer le moratoire dès le 27 novembre. Cela figurait même dans le texte du discours
préparé pour le chef de l’Etat. Si ce
dernier a finalement renoncé à cette
annonce ce jour-là, c’est qu’on aura
su le convaincre que la chose était
impossible. Ses propres conseillers?
Matignon ? Bercy ?
TERGIVERSATIONS
A l’Elysée, on refuse de s’expliquer:
ce qui se passe en coulisse a vocation à y rester… Mais on ne conteste
pas qu’il faille y voir un épisode
d’une bataille d’influence entre
«technos» et «politiques» (lire cicontre). Si les premiers avaient le
dernier mot au début de la crise, on
assure que les seconds auraient désormais pris le dessus. C’est ainsi
qu’alors que son mi- Suite page 4
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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u 3
Dans la macronie,
ça balance dur sur
la «technostructure»
Députés et ministres
pointent un immobilisme
qui empêcherait
le gouvernement
d’appliquer ses idées. Une
façon de se défausser sur
les hauts fonctionnaires,
rétorquent certains.
F
eu sur la technostructure! Bouleversée par la crise des gilets jaunes, mortifiée par les revirements
de l’exécutif, une partie du camp présidentiel pilonne ces jours-ci la source
supposée de ses déboires: une administration rétive et tatillonne, tenue responsable de la mauvaise application
des réformes et de «l’impatience» populaire. Députés et ministres y vont de
bon cœur sur ces «technocrates» rarement nommés, mais souvent localisés
à Bercy et même –chuchotent les audacieux– dans les entourages du Premier
ministre et du chef de l’Etat.
Aux impulsions politiques de l’exécutif, ces hauts fonctionnaires opposeraient mille objections techniques et
autant de contraintes budgétaires. De
quoi expliquer, selon leurs détracteurs,
certaines décisions controversées des
derniers mois, comme le rabotage des
aides au logement et de la revalorisation des retraites. Mais aussi une partie
de la confusion qui entoure les dernières annonces présidentielles sur le
pouvoir d’achat (lire ci-contre). «On
fait tous le même constat: l’administration n’est pas à la hauteur, rapporte un
ministre. Quand on prépare une réforme, c’est rarement d’elle que viennent les idées fraîches. Et quand on
veut l’appliquer, on nous explique
d’abord qu’il ne faut toucher à rien.» La
technostructure «est toujours là pour
nous dire que rien n’est possible», renchérit un autre, y voyant un sérieux
«problème démocratique»: «On donne
un ordre et six mois après rien n’a bougé
ou on a lancé une étude à la place. Au
fond, ils considèrent que les ministres,
ça va, ça vient. Et que le vrai pouvoir,
c’est eux.»
Stoïcisme. En privé, Macron luimême encouragerait ses ministres à
«prendre le pas sur leurs administrations, à changer les têtes si besoin». Un
souci déjà manifesté durant sa campagne : «Dans les deux premiers mois du
quinquennat, je changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de direction
dans la fonction publique», déclarait-il
en avril 2017, disant souhaiter une
«mise sous tension de l’appareil d’Etat».
Dans les faits, aucun «grand soir» administratif n’a suivi l’élection présidentielle. Et la haute administration subit
avec plus ou moins de stoïcisme les piques du nouveau pouvoir. «La philosophie de certains ministres, c’est que tant
que ça ne fait pas mal, il y a encore du
mou», soupire un haut fonctionnaire.
Paradoxe : pour ses détracteurs, c’est
le macronisme tout entier qui serait
une émanation technocratique. Démasquée par son douteux «ni droite ni
gauche», son président énarque et jamais élu auparavant, ses ministres
techniciens, son langage managérial…
et sa politique. «Qui a choisi d’augmenter la CSG, de faire payer les retraités?
Ce ne sont pas les technocrates, c’était
bien dans le programme d’Emmanuel
Macron», sourit le député LR Gilles
Carrez. «Le macronisme, c’est quand
même le mariage de la technocratie et
de l’aristocratie financière: l’administration a dû être ravie de le voir arriver», ajoute l’ex-ministre socialiste
Michel Sapin.
Même dans le camp présidentiel, certains classent de proches collaborateurs d’Emmanuel Macron et
d’Edouard Philippe parmi les «technos» patentés: le secrétaire général de
l’Elysée, Alexis Kholer, celui du gouvernement, Marc Guillaume, ou encore le
directeur de cabinet d’Edouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas. Et l’on
bombarde «Bercy» avec un tel entrain
que le ministre de l’Economie, Bruno
Le Maire, s’en est ému lundi, qualifiant
de «lâches» les tireurs embusqués, et
rappelant qu’il y a «à la tête de Bercy
deux ministres [lui-même et Gérald
Darmanin, ndlr] qui sont deux élus».
«Floraison». De quoi rendre au débat
sa dimension politique. Car à travers la
«technostructure», c’est aussi à la tendance «comptable» du macronisme
que s’en prennent certains mécontents. «Le Premier ministre fait sans
doute partie de cette engeance, sourit
un ami d’Edouard Philippe. Quand on
parle des “budgétaires”, c’est souvent
pour désigner Bercy et Matignon.» L’un
et l’autre tenus par des personnalités
issues de la droite, exigeantes sur la
baisse des dépenses publiques, vigilantes sur le respect des 3% de déficit et réputées rétives vis-à-vis des coûteuses
concessions du chef de l’Etat aux gilets
jaunes. Mesures saluées par certains
députés, au contraire, comme une victoire du politique contre l’hydre
«techno».
«On nous reproche d’être obsédés par
les comptes publics et de savoir compter. Mais ce n’est quand même pas insultant de dire qu’il y a un problème de
dette publique en France!» juge un proche du Premier ministre. «Il y a une petite mouvance gauchiste qui pense
avoir gagné la partie, renchérit une
source au sein de l’exécutif. Mais le
Président a été élu sur un engagement
de baisse des dépenses publiques. Taper
sur l’administration, c’est un signe de
faiblesse: il y a surtout beaucoup de députés qui proposent n’importe quoi. La
floraison des idées, il faudrait que ce
soit aussi pour réduire les dépenses !»
La charge anti-«technos» fissure aussi
le macronisme.
DOMINIQUE ALBERTINI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
nistre de l’Economie, Bruno Le Maire, assurait
le matin même qu’il n’en était
pas question, Macron annonçait
le 10 décembre que la hausse de la
CSG –mesure phare d’une politique
censée privilégier le travail – était
annulée pour les retraités touchant
moins de 2 000 euros par mois.
Mais la technocratie a bon dos. Son
poids supposé et sa proverbiale
inertie ne peuvent expliquer tous
les cafouillages et imprécisions des
dernières semaines. Elle n’a par
exemple rien à voir avec les tergiversations sur la place de l’immigration dans le «grand débat national»
que l’exécutif voudrait installer à
partir de la mi-janvier.
Suite de la page 2
ROULEAU COMPRESSEUR
Ravie de voir l’arrogante macronie
si manifestement déboussolée, l’opposition s’en donne à cœur joie. Elle
dénonce notamment les écarts entre les annonces présidentielles
du 10 décembre et le contenu de la
loi discutée ce jeudi à l’Assemblée,
qui n’accorde 100 euros supplémentaires par mois qu’à un peu plus de
la moitié des salariés payés au smic.
«Je vous l’affirme : toute personne
qui ne dispose que du smic pour vivre […] touchera en janvier 2019 une
rémunération de 100 euros net supérieure à la rémunération qu’il touchait en décembre» s’est défendu le
Premier ministre Edouard Philippe
mercredi devant l’Assemblée nationale (lire ci-dessous).
«Il y a un vent de panique à tous les
étages: à l’Elysée, à Matignon, à l’Assemblée nationale, tout le monde
bouge au gré du vent. Il n’y a plus de
ligne qui soit tenue, plus de cap. On
a un président de la République qui
ne tient plus rien, aujourd’hui»,
exultait mercredi matin sur RFI le
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
«Il y a un vent
de panique à tous
les étages: […] tout
le monde bouge
au gré du vent.»
Christian Jacob président
du groupe LR à l’Assemblée
chef de file des députés LR, Christian Jacob. Même enthousiasme
chez la patronne du RN, Marine
Le Pen: «Le moins qu’on puisse dire,
c’est que ce gouvernement d’experts
et d’économistes qu’on nous avait
vendu fait preuve d’un amateurisme
absolument total. On annonce des
mesures et puis on les retire, puis on
annonce qu’elles sont rétablies et ce
à peu près dans l’intégralité des domaines», a-t-elle raillé sur RTL.
Pour sa défense, la majorité insiste
sur les circonstances historiques exceptionnelles auxquelles elle est
confrontée. «Ce qu’on est en train de
faire secoue tout le système. C’est incroyablement violent. En quelques
jours, il a fallu boucler un projet de
loi de quatre articles qui ont vocation à avoir des effets concrets, dès le
mois prochain, pour des millions de
gens», observe-t-on dans le groupe
LREM, passablement déstabilisé
par le tourbillon des derniers jours.
Il ne serait donc pas étonnant,
fait-on valoir, qu’il y ait quelques tiraillements, voire quelques oppositions, entre «ceux qui prônent la
prudence au nom de la raison budgétaire» et ceux pour qui l’heure est
venue de «donner le dernier mot aux
volontaristes en politique».
Matignon plaide également les circonstances atténuantes en invoquant le défi sans précédent que re-
présente la mise en œuvre, en
moins de deux semaines, des engagements pris par le chef de l’Etat
le 10 décembre. «Il faut imaginer le
rouleau compresseur sous lequel on
est depuis quinze jours», explique
l’entourage du Premier ministre.
Chaque mesure doit trouver sa traduction législative ou réglementaire, «avec des enjeux financiers
énormes». Selon la même source, il
n’est pas étonnant, dans ces conditions, «qu’il faille parfois quelques
heures pour mesurer la portée politique d’un arbitrage qui paraissait
logique».
COUP DE FOUET
L’Elysée affiche une grande sérénité
face à ceux qui s’inquiètent ou
s’amusent du chaos gouvernemental et législatif des derniers jours.
«Nous y voyons l’effet d’un débat revivifié par les circonstances», assurait mercredi soir un proche du chef
de l’Etat. Comme si la crise des gilets jaunes pouvait être, au bout du
compte, un salutaire coup de fouet
pour ceux qui entendent désormais
«faire de la politique». A en croire
Bruno Le Maire, même Bruxelles
aurait pris la mesure de «ce qui se
passe en France». De retour de la capitale européenne, il assurait mercredi avoir «la compréhension» de la
Commission.
Macron, lui, était occupé pendant ce
temps par le traditionnel goûter de
Noël pour les enfants du personnel
de l’Elysée, de policiers et militaires
ou encore de l’association Solidarité
enfants sida. «Alors, monsieur le
Président, vous distribuez des cadeaux?» a demandé une journaliste
de l’AFP. «De temps en temps…» a
souri le chef de l’Etat. Lui qui s’est
souvent défendu, en d’autres circonstances, d’être le père Noël. •
«100 euros» promis
par Macron:
quand la com cale
Mal expliquée lorsqu’elle a été
énoncée par le Président,
la mesure a été source d’une
succession de malentendus
alors même que dans ce
dossier, l’exécutif a fait un vrai
choix de justice fiscale.
E
n communication politique, quand le
coup part de travers, il est compliqué
de rectifier la trajectoire. Depuis dix
jours, l’exécutif en offre une démonstration
éclatante avec le SAV de la promesse présidentielle d’offrir «100 euros» de plus par mois
«dès 2019» pour «un travailleur au smic». Les
choses auraient été sûrement beaucoup plus
simples si Emmanuel Macron, lors de cette
annonce télévisée, n’avait pas précisé que ce
coup de pouce se ferait «sans qu’il en coûte un
euro de plus pour l’employeur». Ce codicille
signifiait –déjà– que l’exécutif avait l’inten-
tion d’en passer par la prime d’activité. Or, depuis un an, le gouvernement ne cesse –justement – de s’embrouiller avec cette mesure.
«Accélération». Reprenons depuis le début. Sitôt l’allocution d’Emmanuel Macron
terminée, les bandeaux des chaînes d’info en
continu ont titré : «Hausse du smic
de 100 euros en 2019». Déjà, ça partait mal…
Les rares ministres et parlementaires sur les
plateaux ont alors dû confirmer que le gouvernement, «en cohérence» avec sa politique
économique pro-entreprises, ne comptait pas
relever le salaire minimum. En coulisses, les
conseillers ministériels ont donc fait le boulot
pour dépiauter ces 100 euros présidentiels.
Au départ, il s’agissait d’une simple «accélération» des revalorisations prévues de la prime
d’activité : les deux fois 20 euros prévus
en 2020 et 2021 (40 euros donc) seraient ainsi
versées dès 2019. Le gouvernement ayant déjà
fait voter une revalorisation de 30 euros pour
l’an prochain, on arrivait à 70 euros de plus
Edouard Philippe, Gérald Darmanin et le secrétaire général de l’Elysée,
qu’en 2018. La différence pour arriver
aux 100 euros de Macron? Que ce soit à Bercy,
à Matignon ou au ministère du Travail, on expliquait alors qu’il fallait intégrer au calcul les
hausses de la prime d’activité de 2018
(13 euros pour un célibataire au smic) et
les 20 euros de baisses de cotisations obtenus
en octobre. Avec la revalorisation légale du salaire minimum au 1er janvier indexée sur l’inflation, on arrivait, nous expliquait-on alors,
«au-delà» de 100 euros supplémentaires par
rapport à décembre… 2017. Mais par rapport
à 2018, on restait sur 70 euros et avec ce choix
de la prime d’activité, «tous les salariés au
smic» ne pouvaient pas être concernés.
Cela n’avait pas échappé à Edouard Philippe:
dès le lendemain de l’allocution présidentielle, le Premier ministre s’est engagé devant
les députés à ce que «l’ensemble de ceux qui
sont rémunérés au smic puissent bénéficier de
cette augmentation». Résultat, les ministres
ont commencé à changer leur façon de compter. Exit les 20 euros issus de la suppression
des cotisations en 2018. Bonjour un meilleur
«bonus» pour la prime d’activité via un décret
promis par Matignon «d’ici la fin de l’année»
et revoilà la dizaine d’euros issue de la revalorisation traditionnelle du salaire minimum
au 1er janvier. Problème, en choisissant d’y intégrer ce coup de pouce légal, le montant affiché dans le projet de loi spécial pour répondre
à la crise des gilets jaunes, adopté mercredi
en Conseil des ministres, ne sera pas de «100»
mais de… «90 euros».
Et voilà comment, à cause d’une communication défaillante au départ, le gouvernement
laisse croire qu’il ne répond pas à la promesse
présidentielle alors qu’il va en réalité… audelà. A la fin, la majorité va plus loin que
les «100 euros» pour «tous les smicards qui bénéficient de la prime d’activité» annoncés par
Emmanuel Macron dans son programme présidentiel: en élargissant le champ de la prime
d’activité, l’exécutif a pourtant fait un vrai
choix de justice fiscale en permettant à de
nouveaux travailleurs modestes de bénéficier
de cette aide.
«Lisible». Or, avec une telle communication,
la majorité finit par prêter le flanc à ses opposants et risque de faire des déçus parmi les salariés au smic qui ne verront pas 100 euros de
plus sur le montant net de leur feuille de paie
en janvier ou février. Soit parce qu’ils bénéficient d’autres revenus, soit parce que leur
conjoint gagne plus, soit parce qu’ils en sont
restés aux 100 euros de l’annonce présidentielle et aux bandeaux des chaînes d’infos en
continu et qu’ils ne constateront qu’une augmentation de 90 euros…
Les députés LREM réclament depuis des jours
des mesures «simples» et «lisibles». Une partie
de la majorité tape depuis des jours sur la
«technostructure» qui complexifierait l’esprit
présidentiel (lire page 3). Mais si ce choix de
la prime d’activité a été fait, c’est pour une raison politique: le refus d’augmenter le salaire
minimum. Lorsqu’on veut «en même temps»
résoudre les problèmes de pouvoir d’achat et
ne pas pénaliser la «compétitivité» des entreprises, on prend le risque de la complexité.
LILIAN ALEMAGNA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
u 5
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Quatre mesures pour
calmer la colère jaune
S
ept pages, quatre articles et plusieurs
milliards d’euros pour tenter d’éteindre la colère des gilets jaunes avant
Noël. Le gouvernement a adopté mercredi
en Conseil des ministres le «projet de loi
portant mesures d’urgence économiques et
sociales», traduisant, après de premières
modifications du budget 2019 à l’Assemblée cette semaine, les annonces effectuées il y a dix jours par Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée.
1 CSG: retour à 6,6% pour
3,8 millions de foyers retraités
Avec l’annulation des hausses de taxes
en 2019 sur le carburant, c’est le plus gros
recul du gouvernement. Dès le 1er janvier,
les retraités dont le revenu fiscal de référence est compris entre 14 548 euros
et 22579 euros par an pour une personne
seule (soit une pension de moins de
2 000 euros net par mois si elle n’a pas
d’autres revenus) et entre 22316 euros et
34635 euros pour un couple verront leur
taux de CSG revenir à son niveau de 2017.
«3,8 millions de foyers de retraités (soit environ 5 millions de retraités) verront leur
taux de CSG repasser de 8,3 % à 6,6 %
en 2019», précise le texte qui donne au passage le «coût» de ce recul : 1,5 milliard
d’euros. Le projet de loi confirme toutefois
que, «compte tenu des délais de mise en
œuvre» de cette mesure, ces retraités
continueront de payer leur CSG plein pot
jusqu’«au plus tard le 1er juillet». Ils seront
ensuite remboursés.
2 Heures sup défiscalisées…
pour les salariés
Alexis Kohler, mercredi. PHOTO DENIS ALLARD
Devant la demande de plus de pouvoir
d’achat, Emmanuel Macron s’est converti
à un symbole des années Sarkozy: la défiscalisation des heures supplémentaires et
non la simple «désocialisation» comme
initialement prévue en 2019. A partir
du 1er janvier, les salariés –et non les entreprises, contrairement à la version qui était
en vigueur entre 2007 et 2012– ne paieront
donc plus ni cotisations sociales ni impôt
sur le revenu lorsqu’ils feront des heures
sup. Coût de la mesure à terme: 4 milliards
par an.
3 Prime d’activité : «90 + 10»
euros «au niveau du smic»
Un décret viendra en préciser les détails
d’ici la fin de l’année, mais un article de
ce projet de loi vient mentionner l’augmentation de «100 euros» promise par
Macron pour les salariés au smic :
«90 euros» via une hausse du «bonus individuel de la prime d’activité» versée «dès
le 5 février» et une dizaine d’euros issus de
la revalorisation du salaire minimum
au 1er janvier. Selon le gouvernement,
«1,2 million de nouveaux ménages à revenus modestes» deviendront au passage bénéficiaires de la prime d’activité. Coût de
cet «investissement»: 2,5 milliards d’euros
(lire page précédente).
4 Prime exonérée de 1000 euros
versée par les entreprises
Comme prévu, les primes exceptionnelles versées par les entreprises entre
le 11 décembre 2018 et le 31 mars 2019
seront, dans la limite de 1000 euros et pour
des salaires inférieurs à trois smic, «exonérés» d’impôt sur le revenu et de cotisations
sociales. Bonus que plusieurs grandes
entreprises se sont déjà engagées à verser.
L.A.
Revirement de Matignon: les députés
LREM explorent le sentier de la rébellion
Le premier conflit
d’envergure de la
mandature, mardi,
pourrait augurer d’un
changement dans la
relation entre l’exécutif
et sa majorité.
E
t Matignon recula fissa, enseveli sous les dizaines de SMS
et d’appels courroucés…
Mardi après-midi, alors qu’ils s’apprêtaient à engloutir d’une traite la
fin du projet de loi de finances (PLF)
pour 2019, les députés de la majorité
se sont étranglés en découvrant
l’annulation d’une partie des mesures annoncées mi-novembre par
Edouard Philippe. Extension du
chèque énergie, relèvement du barème kilométrique, doublement de
la prime à la conversion: au début
de la contestation des gilets jaunes,
le Premier ministre avait dégainé cet
arsenal social pour accompagner
son augmentation de la fiscalité
verte. Ayant depuis dû renoncer à la
hausse des taxes sur le carburant, le
gouvernement projetait de passer à
la trappe ces dispositifs. Sans doute
ne s’attendait-il pas à une telle rebuffade du groupe majoritaire.
«Délire». Mais les députés LREM,
qui avaient fait le service aprèsvente de ces aides dans leurs circonscriptions quitte à se faire secouer par les gilets jaunes, ont décroché en nombre leur téléphone
pour s’opposer à cette marche arrière. Dans les couloirs de l’Assemblée, «il y a eu une heure et demie de
flottement où l’on s’est mobilisé pour
dénoncer ce délire», raconte un macroniste qui décrit les entrées et sorties dans les salons attenants à l’hémicycle de la vice-présidente du
groupe, Amélie de Montchalin, pendue à son portable. D’autres sont
montés au créneau, comme Matthieu Orphelin, Laurent SaintMartin, Roland Lescure ou JeanBaptiste Djebbari. «On a appelé la
conseillère parlementaire de Matignon. On a prévenu: “Ça ne passera
pas”, “on ne le votera pas”, “on ne
tiendra pas le groupe”», résume
Jean-Baptiste Moreau.
Pour les députés, ce renoncement
envisagé pour colmater une petite
partie de la brèche budgétaire allait
coûter politiquement bien plus cher.
Laurent Saint-Martin, vice-président de la commission des finances,
résume: «On n’est pas à 130 millions
d’euros près sur un sujet de 10 milliards», soit la facture totale des mesures prises par l’exécutif pour répondre à la crise. «Ce n’est pas parce
qu’on vient de donner un bras qu’il
faut quand même retirer un doigt,
complète Roland Lescure, président
de la commission des affaires économiques. Pour un techno, +1-1=0. Mais
pour un politique, +1-1, cela fait -2!»
Au-delà du mauvais signal qu’aurait
envoyé l’abandon d’aides censées
encourager la transition écologique,
un marcheur pointe le risque de
«dire tout et son contraire dans un
contexte de contestation de la parole
publique». «Alors qu’on tente de rétablir la confiance, revenir sur ces mesures était inconcevable. C’est une
question de crédibilité», abonde Lauriane Rossi. Sur la forme, les députés
LREM ont par ailleurs peu apprécié
d’apprendre la volte-face gouvernementale via une dépêche AFP: «Ce
n’est pas comme si on n’avait pas reçu
le Premier ministre le matin même
en réunion de groupe, s’agace l’un
d’eux. Il nous a fait la lecture de son
interview de lundi dans les Echos.
Sans nous dire un mot de ce que le
gouvernement s’apprêtait à faire.»
«Autogestion». Face au tollé, Matignon a finalement maintenu les
mesures. Soit l’annulation de l’annulation. «On a dû être assez convaincants», sourit un marcheur.
Nombre d’entre eux aimeraient y
voir le signe d’une meilleure prise
en compte d’un groupe qui aspire
à être davantage écouté. Y aura-t-il
un avant et un après gilets jaunes?
«Nous sommes passés d’un rapport
de courtoisie à un vrai rapport politique entre le gouvernement et une
majorité qui s’assume et veut développer sa réelle utilité collective»,
affirme Hugues Renson. «Quand les
députés se bougent, maintenant on
les prend au téléphone!» veut croire
un de ses collègues.
Certains reconnaissent aussi que
pour peser sur les arbitrages, les
parlementaires doivent encore se
muscler. «On a eu du mal à structurer les remontées du terrain. Ce n’est
pas en envoyant 300 notes aux
conseillers de l’Elysée qu’on a un impact», admet un député qui espère
que l’organisation mise en place il
y a quelques semaines par le patron
du groupe, Gilles Le Gendre, mette
les 300 élus en ordre de marche. Un
autre lance un avertissement plus
ferme : «Le groupe se cabre, ce sera
de plus en plus le cas. Il est en autogestion et son chef de file n’en prend
pas le lead.»
LAURE EQUY
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6 u
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
ÉDITOS/
Les ricochets du RIC
Par
LAURENT JOFFRIN
Directeur de la rédaction
de «Libération»
@Laurent_Joffrin
Voici l’air à la mode, comme le
furent la pop, le rock ou le rap : le
ric. Ou plutôt le RIC, référendum d’initiative citoyenne qui
permettrait au peuple pétitionnant de soumettre au suffrage
telle ou telle proposition de réforme. Les bons esprits se récrient : démagogie, populisme,
poujadisme, etc. On va rétablir la
peine de mort, nationaliser
l’économie ou sortir de l’Europe.
Vade retro ricanas ! Ils oublient
que le RIC est pratiqué depuis
des lustres en Suisse ou aux
Etats-Unis, pays certes sujets à
certaines embardées, mais qu’on
peut difficilement assimiler au
fascisme. Ils oublient surtout
que la France vit une crise grave
de représentation, qui atteint injustement mais cruellement les
élus de la nation et qui doit être
traitée comme telle et non écartée d’un revers de main désinvolte, ce qui ne ferait qu’aggraver les choses.
A côté du système représentatif,
fondement de la République,
pourquoi ne pas laisser aux citoyens le loisir d’intervenir directement, de loin en loin, selon
des procédures strictes, dans la
conduite des affaires ? Après
tout, on l’a fait naguère pour la
Constitution de 1958, pour l’indépendance de l’Algérie, pour
l’adhésion de la Grande-Bretagne au marché commun ou
pour la Nouvelle-Calédonie…
Pourquoi pas sur d’autres sujets ? On ricane du RIC : c’est mal
évaluer la situation politique. A
condition d’ajuster les choses.
Le référendum «révocatoire»,
modalité poussée notamment
par La France insoumise, est
une absurdité. Il consiste à considérer que tout élu, par construction, est un suspect, un traître en puissance, un menteur
professionnel. On dit que les députés n’écoutent pas leurs électeurs et n’en font qu’à leur tête.
Il n’y a rien de plus faux. Les députés de la majorité soutiennent
– plus ou moins – le gouvernement, lequel a été désigné pour
appliquer un programme validé
par les électeurs. Les députés
d’opposition s’opposent,
comme le souhaitent en général
les électeurs qui les ont envoyés
à l’Assemblée. Où est la trahison ? Quant à la révocation du
Président, autre demande des
promoteurs du RIC, on voit d’ici
le tableau : tel président,
deux ans après son élection,
doit prendre des mesures impopulaires imposées par une crise
inattendue. Aussitôt, il est révoqué. Où serait le courage politique ? Où passerait la nécessité,
fréquente dans l’histoire des
peuples, de faire des choix difficiles, seraient-ils contraires à
l’humeur de l’opinion ? Quel
président promettrait, face à
l’urgence, «du sang, de la sueur
et des larmes», comme l’avait
fait Churchill, s’il a l’assurance
d’être congédié pour ce motif un
mois plus tard ? Démagogie pure
et simple.
Réservé à des projets dûment
formulés, juridiquement valides, conforme à la Constitution
et aux engagements internationaux de la France (sont ainsi exclus le rétablissement de la
peine de mort ou bien les mesures discriminatoires que certains promeuvent et, plus généralement, toute disposition
contraire à la philosophie des
droits humains, ainsi que l’indique le préambule de la loi fondamentale), le RIC deviendrait une
voie complémentaire d’exercice
de la souveraineté populaire,
comme le principe en est déjà
inscrit dans la Constitution (article 3). Encadrement excessif,
diront certains exaltés de la démocratie directe : un RIC riquiqui. Mais sans conditions, sans
précautions, le RIC aura vite fait
de dégénérer.
Imaginons trois référendums
successifs. Le premier propose
une baisse d’impôts. Projet populaire : il est adopté. Le
deuxième de meilleurs services
publics, financés par une hausse
des dépenses. Projet populaire :
il est adopté. Le troisième une
réduction du déficit. Projet populaire : il est adopté. Quadrature du RIC, qui laissera le gouvernement sans voix ni moyen
d’action. On n’est plus chez
Jean-Jacques Rousseau, mais
chez Alfred Jarry. Ubu législateur… Il faut donc rappeler les
garde-fous, respecter la hiérarchie des normes juridiques, organiser des débats approfondis,
espacer les consultations, etc.
A cette condition, le RIC sera un
enrichissement. •
François Ruffin entouré de ses camarades de LFI, mardi à Paris. PHOTO ASSEMBLÉE NATIONALE
Quand Ruffin cite Chouard,
un hommage fâcheux
Par
RACHID LAÏRECHE
Journaliste au service politique
@RachidLaireche
Une scène étrange. Mardi matin,
dans une petite salle de presse du
Palais-Bourbon, La France insoumise (LFI) a organisé une conférence de presse afin de présenter
sa proposition de loi visant à instaurer le référendum d’initiative
citoyenne, le fameux RIC. Huit députés sur la petite estrade, parmi
eux, François Ruffin. Et l’élu de la
Somme, jamais avare d’effet de
style, ne s’est pas adressé à la petite
poignée de journalistes face à lui,
mais à la caméra de son collaborateur. Un discours tourné vers
l’extérieur sous le regard de ses
collègues insoumis les bras croisés, la mine sérieuse. Une gêne
mal dissimulée face à l’envolée
Ruffin, digne de ses prestations
sur les parkings de Goodyear ou
Norauto.
Entre les mots et sa rage contre
les politiciens qui se «goinfrent»
de «petits fours», le député de
la Somme a rendu hommage à
Etienne Chouard, le chantre du
tirage au sort, qui a porté, bien face au «parti médiatique». Au
avant la naissance des gilets jaunes, risque de trinquer collectivement?
l’idée de référendum d’initiative ci- «C’est vrai que ce n’est pas toujours
toyenne. Une dédicace qui passe évident mais tout le monde sait que
mal. Pour cause: il a été un temps François a son style et qu’il parle
proche d’Alain Soral, qui avait des très souvent en son nom», affirme
«positions intéressantes» selon lui, un député.
et au passage, il a également ré- Ces derniers mois, François Ruffin
pandu quelques théories du com- évite de répondre aux polémiques
plot. François Ruffin connaît la ré- qui le concernent. Pas cette fois.
putation d’Etienne Chouard sur le «J’ai cité Chouard dans mon
bout des doigts. En 2013,
discours sur le RIC hier.
dans un long papier sur
ANALYSE Parce que, objectiveFakir, il soulignait sa
ment, quel nom revient
trajectoire à sa manière: «Etienne, sur les ronds-points: le sien. […] Ce
tu voles d’émerveillements en indi- qui n’ôte rien à nos désaccords, déjà
gnations. C’est beau, en un sens, signalés ici, avec force, avec clarté,
ça apporte de la naïveté, de la fraî- il y a plusieurs années. Depuis,
cheur, de la hardiesse aussi. Mais ça Chouard a mis fin à ses étranges
comporte une part d’errance.»
liens. Alors, doit-on éternellement
Depuis, plusieurs collègues insou- traiter les hommes en pestiférés?»
mis tirent la tronche. Notamment a-t-il argumenté sur Twitter.
Clémentine Autain. «Je suis évi- Résultat : François Ruffin, après
demment en phase avec la proposi- avoir assuré que la DGSI a enquêté
tion pour le RIC mais j’avoue, je sur lui et demandé la démission de
n’aurais pas pris en modèle Etienne Macron de manière étrange, crée
Chouard. Mais sans doute suis-je une nouvelle polémique. Le détrop sensible aux dérives rouge- puté de la Somme, au-delà de sa
brun», a-t-elle tapoté sur les ré- personne, met en porte-à-faux les
seaux sociaux. D’autres élus LFI insoumis en marchant sur un fil
se grattent la tête en cachette. Ils brûlant, persuadé que le peuple est
évitent de sortir publiquement, derrière lui, au risque de trébucher,
pas question de paraître divisés et surtout de se perdre en route. •
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8 u
MONDE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
Attaques
au couteau :
les jeunes de
Londres à cran
Le nombre d’agressions à l’arme blanche a explosé
dans la capitale anglaise, avec des victimes plus
jeunes et des attaques plus violentes. Pour
les universitaires et les policiers, cette montée
de violence est une conséquence de l’austérité.
Par
SONIA DELESALLESTOLPER
Correspondante à Londres
Photos MANUEL VAZQUEZ
D
u doigt, il indique une marque de peau un peu claire
sur le dessus de sa main,
une autre le long de son poignet.
Ses doigts tracent un chemin mystérieux sur son ventre, son torse,
son épaule puis vers son dos. Ils
dessinent une carte effrayante.
«J’en ai dix en tout», dit Rico Finlayson, 21 ans. Dix cicatrices après
dix coups de couteaux assenés dans
le noir, pour rien. Six semaines
d’hôpital, quatre mois de stomie, le
jeune homme est un miraculé. «La
blessure la plus importante a été
provoquée par un sabre, les médecins m’ont dit que c’est incroyable
qu’aucune artère n’ait été touchée.»
Il raconte ce 2 janvier 2018, la décision avec un cousin d’aller dîner
dehors, la traversée d’une barre
d’immeubles où il ne passe jamais
d’habitude, les pas dans son dos, le
groupe d’hommes cagoulés et habillés de noir, armes blanches à la
main. Et la course folle pour leur
échapper. «Mon cousin a réussi
à s’enfuir, mais dans la panique je
me suis retrouvé dans un cul-desac.» Ils étaient sept. «J’ai hurlé,
essayé de me protéger le visage.» Ses
cris éperdus ont fini par les faire
fuir. «C’est ce qu’on t’apprend, que ta
voix est ta première arme.»
Rico raconte son agression lové
dans un fauteuil du bar d’un cinéma, à deux pas de Westfield, un
immense centre commercial chic
de l’ouest de Londres. Son agression
a eu lieu à quelques centaines de
mètres de là. A ses côtés, son père,
Justin, 40 ans, se souvient. «Quand
sa mère m’a appelé, je n’y ai pas cru.
Ça n’avait pas de sens. Il n’a jamais
eu aucun problème, ne s’est jamais
battu, c’était invraisemblable.» Ça
l’était d’autant plus que Justin est le
fondateur de l’association United
Borders («Frontières unies»), qui
lutte depuis des années contre la
violence dans les quartiers.
Les agresseurs de Rico n’ont pas été
retrouvés, l’enquête de police a été
close en juin. «Pourtant, ils se sont
déplacés pour venir attaquer, il y a
des caméras de surveillance partout.
Et la police ne dit rien, pas une
trace.» Pour Justin Finlayson, l’enquête n’a pas été menée sérieusement, parce qu’elle concerne un
jeune garçon noir, et que pour la police, «cela fait partie de la guerre des
gangs, alors on n’enquête pas plus
que ça». Et tant pis si son fils n’a jamais fait partie d’un gang.
«SORTIE DES ÉCOLES»
Rico a survécu, mais il est l’une des
victimes d’une vague d’attaques
à l’arme blanche sans précédent
à Londres. Entre juin 2017 et
juin 2018, la police a enregistré
14 769 incidents impliquant une
arme blanche, une hausse de 16 %
par rapport aux douze mois précédents. En 2017, 123 personnes ont
été tuées à Londres par une arme
blanche. Ce total sera dépassé
en 2018: début décembre, le nombre
des victimes s’élevait déjà à 127.
La nature des crimes a évolué. Il y a
quelques années, il s’agissait essentiellement de règlements de compte
entre bandes. Ce n’est plus uniquement le cas. «L’apparition des médias sociaux rend les situations volatiles. Tout est amplifié, relayé et peut
très vite dégénérer, explique Ash
Sarkar, enseignante à l’Université
Anglia Ruskin. Aujourd’hui, avec les
réseaux, on retrouve facilement les
gens et on multiplie aussi les cas de
personnes blessées ou tuées juste
parce qu’elles étaient au mauvais
endroit au mauvais moment.»
Le profil des victimes et des agres-
seurs a changé. Ils sont de plus en
plus jeunes, ce sont des adolescents,
parfois des enfants. Le Royal London Hospital a mené une étude sur
les victimes de blessures par arme
blanche entre 2004 et 2014. L’âge
moyen des victimes est passé de
presque 30 ans à 18 ans, et une proportion croissante d’entre elles sont
de très jeunes adolescents. Les attaques sont aussi plus violentes, note
le rapport publié en novembre. «Plus
de 50% d’entre elles sont des coups de
couteaux multiples, contre 20% dans
les années 80», constatent les
auteurs du rapport, tous chirurgiens
spécialisés. Si les victimes les plus
âgées sont en général agressées en
soirée, «la période la plus dangereuse
pour les plus jeunes se situe juste
après l’heure de la sortie de l’école,
entre 16 heures et 18 heures».
Pour John Apter, président du syndicat des policiers d’Angleterre et
du pays de Galles, les conclusions
du rapport sont «très franchement
terrifiantes». «Comment en sommesnous arrivés au point que de grands
experts médicaux suggèrent d’étaler
les horaires de sortie des écoles
comme mesure de prévention? Dans
quel genre de communauté vivonsnous pour que nos enfants craignent
d’être mortellement blessés en
rentrant chez eux après l’école, ou
pensent qu’ils doivent s’équiper d’un
couteau pour se protéger ? En tant
que société, nous avons perdu notre
âme», estime-t-il.
Les raisons de cette situation sont
multiples et parfois difficiles à identifier. Pour la police, la réduction
drastique des effectifs liée aux
restrictions budgétaires a eu un effet considérable. Selon la mairie
de Londres, les effectifs policiers de
la ville sont au plus bas depuis
vingt ans, avec 3,3 policiers pour
1000 Londoniens. Mais Ash Sarkar
souligne que les attaques à l’arme
blanche ne sont pas une nouveauté.
En 2006, une amnistie de cinq semaines, décidée après une vague
d’attaques, avait abouti à la saisie
de 90 000 couteaux. «Mais
aujourd’hui, les ingrédients pour
créer une vraie crise sont tous là :
économiques, sociologiques… La
corrélation entre le niveau de pauvreté des plus jeunes et la violence est
très claire.»
L’austérité, imposée par le gouvernement du conservateur David Cameron en 2010, a coupé drastiquement dans tous les budgets. Ceux
des municipalités, des services sociaux, d’éducation et de police.
«Avant, un jeune défavorisé pouvait
«
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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«En Ecosse, on a
considéré la situation
comme un problème
de santé publique»
Le nombre de
meurtres à l’arme
blanche a été divisé
par près de 3 dans la
nation depuis 2005,
grâce à une politique
d’insertion sociale,
explique Niven
Rennie, en charge
de ce programme.
timent de ne pas avoir
d’échappatoire.
Comment avez-vous impliqué l’éducation et le
système de santé ?
On a mis en place un large
programme d’éducation, en
formant les intervenants
dans les écoles, y compris
dans les petites classes. On a
impliqué les aînés pour qu’ils
viennent expliquer à leurs
ncien commissaire de frères et sœurs plus jeunes les
police, Niven Rennie dangers des couteaux, les
est directeur de Vio- conséquences. Les chiffres
lence Reduction Unit Scot- des homicides pour 2017 puland, une initiative écossaise bliés début novembre monlancée en 2005 pour lutter trent que ces crimes, du côté
contre la criminalité.
des victimes comme des asQuelle est la genèse de saillants, concernent plutôt
cette initiative ?
des personnes âgées de 20 à
A l’époque, l’Ecosse, et plus 30 ans, plus vraiment de très
par ticulièrejeunes ados.
INTERVIEW L’exact inverse
ment Glasgow,
avait un gros
de la tendance à
problème de violence. Londres. La profession médiEn 2005, 160 meurtres cale est aussi impliquée. Des
à l’arme blanche avaient été chirurgiens en ont eu assez
enregistrés dans la nation, de traiter des blessures par
dont 50% rien qu’à Glasgow, couteau, ils se sont déplacés
perçue comme la capitale du dans les écoles pour explicrime en Europe. Il y avait quer concrètement ce qu’une
bien eu des campagnes de blessure à l’arme blanche
répression, avec des effets pouvait provoquer comme
à court terme mais aucune
réduction de la criminalité
à long terme.
En 2017, l’Ecosse a enregistré 59 meurtres à l’arme
blanche, une baisse impressionnante. Que s’est-il
passé ?
On a pris la décision de considérer la situation comme un
problème de santé publique.
D’établir que cette criminalité était une épidémie,
qu’elle se propageait et que,
comme pour toute maladie,
on pouvait la traiter, voire la
prévenir en identifiant les
symptômes. On a rassemblé
tout le monde, police, secteur
de la santé, services sociaux,
éducation… On a piqué certaines idées ailleurs, comme
à Los Angeles où une initiative avait obligé les membres
de gangs condamnés à travailler dans des cuisines. Ça
les sortait de leur environnement, et ça a fonctionné. On
a fait pareil : on a sorti les
membres des gangs de leur
milieu, on leur a trouvé un
emploi, en adoptant en parallèle une répression ferme.
Beaucoup de jeunes n’ont
aucune envie de faire partie
d’un gang, mais ils ont le sen-
A
se tourner vers un club social, de
sport ou des professeurs qui donnaient de leur temps. Ce n’est plus le
cas. Le lien avec l’austérité est indéniable», note Ash Sarkar.
SÉQUELLES
Pour Justin Finlayson, cette constatation est une réalité quotidienne.
En août 2011, il était gardien de prison lorsque des émeutes ont éclaté
à Londres et dans plusieurs grandes
villes. L’explosion de violence, accompagnée de pillages, a été soudaine et très brutale, provoquée par
la mort d’un homme, tué par la police. Pendant ces émeutes, cinq personnes avaient été tuées, près de
200 policiers blessés et les séquelles
ont été énormes. «Le gouvernement
a ordonné une répression de masse,
tous les projets ont été stoppés et j’ai
vu des dizaines de jeunes condamnés
à de la prison ferme pour le vol d’une
paire de baskets.»
Pour lui, ces violences étaient en
lien direct avec l’austérité. «Certains quartiers sont complètement
isolés, la combinaison des contrôles
policiers au faciès et l’absence de
logements au loyer abordable est
fatale, sans parler du taux d’expulsion des écoles.» Justin Finlayson a
acheté un bus à impériale et l’a
transformé en studio de musique.
L’idée était d’amener les membres
de gangs à faire de la musique ensemble. Lorsqu’il a demandé de
l’aide aux services sociaux, on l’a
découragé. Il a persisté, seul puis
avec l’aide d’initiatives privées.
Face à cette vague de crimes, le
maire de Londres, Sadiq Khan, a annoncé la création d’une «Unité de
réduction de la violence» calquée
sur le modèle de Glasgow (lire interview ci-contre), où, il y a plus de
dix ans, la décision a été prise de
considérer la violence urbaine
comme un problème de santé publique. Khan estime qu’il faudra
sans doute dix ans pour obtenir des
résultats. Rico, lui, ne veut pas attendre. Peu à peu, il reprend des
forces et veut aider son père qui,
outre son bus, vient d’ouvrir une
maison d’accueil pour ados en difficulté. «Mon agression a touché tant
de monde autour de moi, les répercussions sont énormes et je veux en
parler, surtout aux jeunes enfants.»
Son père le regarde. «C’est dingue
quand on y pense. En 2008, quand
les banques se sont effondrées, on a
demandé aux contribuables d’aider
à les renflouer. Mais quand c’est la
jeunesse qui s’effondre, on ne leur demande rien.» •
Rico
Finlayson
a survécu
à dix coups
portés par
des armes
allant
du couteau
au sabre.
dommages. Aujourd’hui les
opérations sur ces blessures
ont diminué de 50%.
Un tel exemple peut-il être
copié à Londres ?
Personne n’a toutes les clés,
ce qui a été fait n’est pas la
panacée. Mais la réduction
du nombre de crimes à l’arme
blanche en Ecosse est
énorme. Les gens laissés en
marge de la société, qui ont le
sentiment de ne plus avoir de
voix et qui se tournent vers la
violence, c’est un fait dans les
grandes métropoles. Il est
important d’avoir une pensée
innovante qui évolue constamment. Beaucoup viennent vers nous pour nous
consulter: le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Suède… Ça
doit vouloir dire qu’on fait
quelque chose de bien. Je
crois que le plus important,
c’est de rappeler qu’on croit
aux individus, qu’on a une
conscience sociale. On n’efface pas des gens de notre société parce qu’ils sont membres d’un gang. On continue
à croire que chacun a droit
à une seconde chance.
Recueilli par S.D.-S.
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10 u
MONDE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
Epuisés par
la «route
des Balkans»,
de plus en plus
de réfugiés
choisissent
de s’installer
en Albanie.
Ils profitent de
l’hospitalité d’un
pays lui-même
en proie à l’exode
de sa population.
«Les Albanais te voient
d’abord comme un humain,
pas juste comme un migrant»
Par
LOUIS SEILLER
Correspondant à Tirana
L
e regard mélancolique de Taha s’illumine quand il en parle. «Pour moi,
l’Albanie c’est mon deuxième pays !»
Devant le petit centre des demandeurs d’asile
de Babrru, situé en périphérie de Tirana, ce
jeune Syrien jongle entre l’albanais et l’arabe
pour conseiller les derniers arrivés. «Je suis
passé par pas mal de pays, et ici il y a quelque
chose de différent, assure-t-il. Les Albanais,
ils ne te voient pas juste comme un réfugié ou
un migrant, mais d’abord comme un être
humain.» Pour ce fils de réfugiés restés
au Liban, la route s’est arrêtée de façon inattendue il y a un an, dans ce petit pays de
l’Adriatique. L’asile en poche, Taha espère
désormais intégrer l’un des clubs de foot
de Tirana.
«POUR NOS ENFANTS»
Théoriquement fermée depuis le printemps 2016, la «route des Balkans» continue
de voir passer des centaines de personnes,
pour le plus grand profit des passeurs. Phéno-
mène nouveau cette année, elles ont été
nombreuses à passer par les montagnes albanaises, le Monténégro et la Bosnie, afin de gagner l’Union européenne. Parmi elles, une
majorité de Syriens, mais pas seulement.
A Tirana depuis trois semaines, Kamel,
25 ans, a quitté les faubourgs de Casablanca.
Objectif : rejoindre sa fiancée dans la Loire.
«L’Albanie et le Monténégro, ce sont des petits
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
u 11
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Devant le Centre
national albanais
pour les demandeurs
d’asile, à Tirana,
en juin. PHOTO GENT
SHKULLAKU. AFP
«PAS À L’ORDRE DU JOUR»
Alors que les dirigeants albanais désespèrent
d’entamer un jour les négociations d’adhésion à l’UE, ils ont récemment demandé de
l’aide afin de ne pas agir seuls face à ces arrivées inédites de migrants. «Pour le moment,
il semble que nous avons réussi à faire face,
poursuit Rovena Voda. Mais l’Albanie est un
petit pays avec peu de ressources, tant humaines que logistiques.»
Début octobre, un accord a été signé avec
Frontex. La police des frontières européenne
peut désormais intervenir sur le sol albanais
pour lutter contre les entrées illégales.
Promue notamment par le gouvernement
d’extrême droite autrichien, l’ouverture de
«centres de tri» de réfugiés en Albanie, quant
à elle, ne serait «pas à l’ordre du jour», selon
la ministre.
Dans un café proche du centre de Babrru,
Chahla, 28 ans, et son mari Samir reprennent
un peu de force, harassés par leur marche
nocturne à la frontière grecque. Voilà deux
ans qu’ils sont partis de Bagdad avec leurs
deux enfants, fuyant les violences quotidiennes, la corruption endémique et
«l’absence de liberté». Ils montrent le GPS qui
doit les aider à poursuivre leur route. Pour
eux, c’est sûr, ils ne sont qu’en transit en
Albanie. «Le futur de nos enfants n’est pas ici,
dit Chahla. C’est un petit pays pauvre,
qu’est-ce que nous pourrions faire ici ?»
Elle-même confrontée à l’exode de sa population vers l’UE, l’Albanie et ses salaires les plus
bas d’Europe ne font pas rêver. Mais, pour
certains, son hospitalité et sa tolérance sont
déjà plus que les bienvenues. •
La première fois que
Catherine Robbe-Grillet
vit Beverlyy Charpentier,
p
elle ne mentionna pas
qu’elle était une des plus
grandes dominatrices SM
de Paris. MaisBeverlyy fut
ensorcelée. Elle a depuis
p
juré à Catherine de la
“servir fidèlement en
toutes choses”
s et de “céder
“
à ses désirs, quels qu’ils
soient, même les plus capricieux”.
Cahier numéro un de l’édition n° 2824-2825 du 20 décembre 2018 au 2 janvier 2019
EXCLU
P. 117
Nu mé ro
do ub le
o
Numérle
b
dou
PIERRE MORNET
160 PAGES
Avec
PIERRE MORNET
pays. Même si tu n’as pas d’argent, tu peux
passer. Ce qui compte, c’est tes jambes. C’est
une route pour les sportifs», s’exclame-t-il en
rigolant.
Une route albanaise dont la fréquentation a
considérablement augmenté, comme le
confirme Pablo Zapata, représentant du
Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés à Tirana. «En 2016 et 2017, nous avons
enregistré le passage d’environ 1000 personnes
par an. Mais cette année, entre janvier et noFIERTÉ
vembre, 5 401 personnes ont été interpellées En 1967, alors sous la dictature stalinienne
par la police.» A l’unisson des autorités loca- d’Enver Hoxha (1944-1985), l’Albanie s’était
les, l’institution onusienne se garde de parler déclarée «premier Etat athée de la planète».
de «nouvelle route» mais plutôt d’un «réajus- Depuis le retour de la liberté de culte en 1991,
tement». «Il n’y a pas plus d’entrées sur le terri- les missionnaires sont venus en nombre, mais
toire européen, simplement les personnes es- la pratique religieuse reste peu répandue et
sayent de nouveaux itinéraires»,
la coexistence des différentes reliexplique Pablo Zapata à Libéragions fait souvent la fierté des
KOSOVO
T.
tion. Et beaucoup choisissent
Albanais. Un atout pour Ilir
N
O
M
de demander l’asile dans le
Kalemaj, qui veut voir dans
«pays des Aigles». En 2018,
cette immigration inédite
MACÉDOINE
4 095 dossiers ont été déune chance pour l’une des
posés en Albanie, conéconomies les plus pauTirana
tre 307 en 2017.
vres du continent. «La
Mer
C’est ce qu’a fait Ahmed,
moyenne d’âge de la popuALBANIE
GRÈCE
Adriatique
26 ans, originaire du Pendlation albanaise est pasjab pakistanais. Même si,
sée de 32 à 37 ans en cinq
ITALIE
comme la plupart, il ne
années seulement, s’incompte pas s’attarder dans le
quiète-t-il. A cause d’une
25 km
pays, il s’étonne de l’accueil reçu:
faible natalité mais sur«En Grèce, on m’avait dit: “Fais attentout d’une émigration mastion aux Albanais.” Mais en arrivant ici, je vois sive vers les pays occidentaux [dont la France,
qu’ils avaient tort.» Derrière lui, sur le chemin ndlr]. Sur le long terme, l’Albanie doit saisir
semé de nids de poule qui mène au centre de l’opportunité de l’immigration. Elle peut être
Babrru, quelques femmes se rendent à l’école source de nouveaux emplois mais aussi d’aide
du quartier. De plus en plus de familles de ré- financière internationale.»
Les autorités de Tirana se sont distinguées cet
été en proposant d’accueillir vingt passagers
érythréens du Diciotti, ce navire des gardescôtes italiens bloqué au large de la Sicile par
le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini.
«C’était une décision basée sur les principes
humanitaires, assure à Libération Rovena
Voda, la vice-ministre albanaise de l’Intérieur. Et j’en suis vraiment fière. L’Albanie est
un pays de départ, de transit mais aussi de
destination. Nous, les Albanais, savons ce que
veut dire émigrer. Ce que nous avons proposé
est un geste de bonne volonté, à la hauteur de
ce que nous pouvons faire.» Et la ministre de
pointer les contradictions européennes sur
la question migratoire.
fugiés, en majorité syriennes, ont fait le choix
de rester à Tirana. Ainsi, Saïd et sa femme Sabah, qui n’avaient jamais entendu parler de
l’Albanie. «C’est pour nos enfants que nous
avons demandé l’asile ici, explique ce Palestinien qui travaillait à Homs avant la guerre.
Nous ne pouvons risquer leur vie en continuant. Les gens meurent sur cette route.»
Dans sa minuscule épicerie, à quelques pas du
centre des réfugiés, Léonara voit défiler des
personnes souvent épuisées par leurs multiples tentatives de passage de frontières. «Ils
sont un peu dans la même situation que nous
quand nous sommes partis en Grèce dans les
années 90, explique cette mère de famille qui
a vécu vingt-trois ans à Athènes. Nous aussi,
nous avons beaucoup souffert.» Face au durcissement des frontières de la région et aux mauvais traitements, l’Albanie offre un peu de répit. «Quand les personnes sont dans le besoin,
les gens les aident spontanément, assure Pablo
Zapata. Nous n’observons que des gestes de solidarité, pas de signes de rejet comme ça peut
être le cas dans d’autres pays.» Une solidarité
enracinée dans la besa, un code d’honneur
local qui prône la protection de l’autre.
«Ici, il y a un mix de beaucoup de religions,
commente Taha, admiratif. Il y a des sunnites,
des chiites, des orthodoxes, des catholiques,
des juifs… Et moi, je n’ai jamais vu de problème. C’est magnifique.» Alors que les sociétés européennes se déchirent à propos de l’accueil des migrants et que l’extrême droite a
imposé la question de l’identité et de l’islam
au cœur des débats, ces problématiques ne
prennent pas en Albanie. L’extrême droite n’y
a d’ailleurs jamais été représentée au Parlement. C’est ce que fait remarquer le politologue Ilir Kalemaj : «Plusieurs pays d’Europe
centrale ont dit qu’ils n’accepteront que
des chrétiens, ce qui représente un dixième des
personnes concernées. Ce critère religieux n’a
jamais été un problème pour l’Albanie et ne le
sera jamais, car le pays compte 60% de musulmans et 40 % de chrétiens.»
25
HISTOIRES
D’AMOUR FOU
Illustrées par
Riad Sattouf,
Catherine Meurisse,
Lewis Trondheim,
Manara, Emil Ferris,
Serge Bloch,
Pierre Mornet,
Loustal…
“Le bonheur est dans le fouet”
est une des 25 histoires d’amour fou à lire dans “l’OBS” du 20 décembre
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12 u
MONDE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Facebook, très partageur sur les données
Selon une enquête du
New York Times, le réseau social a entretenu, au
moins jusqu’en 2017, des accords avec 150 entreprises – dont Netflix, Microsoft, Amazon ou Spotify – offrant à ces dernières un accès particulièrement étendu aux données personnelles de ses
utilisateurs.
Trump quitte la Syrie, Daech vraiment vaincu?
Le président
américain,
persuadé d’avoir
triomphé de
l’Etat islamique,
a annoncé mercredi
un retrait de ses
forces présentes
dans l’est du pays.
Les Kurdes risquent
d’être les grands
perdants.
Par
LUC MATHIEU
et HALA KODMANI
«N
ous avons vaincu
le groupe Etat
islamique en Syrie, la seule raison pour moi
pour laquelle nous étions présents pendant la présidence
Trump.» C’est par ce tweet,
publié mercredi, que Donald
Trump a annoncé le retrait
des forces américaines de
l’est de la Syrie. Environ 2 000 soldats américains,
essentiellement des forces
spéciales, sont déployés dans
cette région contrôlée par les
Kurdes. L’annonce a fait bondir jusque dans les rangs
républicains. Un retrait aurait
des «conséquences dramatiques» pour les Etats-Unis
dans la région et dans le
monde, a déclaré le sénateur
Lindsey Graham. «Il constituerait une grande victoire
pour l’Etat islamique, l’Iran,
Bachar al-Assad et la Russie»,
a-t-il ajouté. La Maison Blanche a indiqué que le retrait se
ferait dans les soixante à cent
jours. La semaine dernière,
l’émissaire des Etats-Unis
pour la coalition internationale, Brett McGurk, affirmait:
«Personne ne déclare mission
accomplie […] Nous avons
bien entendu appris beaucoup de leçons dans le passé,
donc nous savons qu’une fois
que les territoires sont libérés,
on ne peut pas simplement
plier bagage et partir.»
L’Etat islamique est-il
vaincu, comme l’assure
Donald Trump ?
Non. Daech est toujours installé dans le sud-est syrien où
il contrôle les villages de
Un convoi militaire américain en mars 2017 près du village de Yalanli, dans le nord syrien. PHOTO DELIL SOULEIMAN. AFP
Soussa et Al-Chaafa, ainsi que
dans des poches désertiques
à proximité de la frontière irakienne. Environ 2 000 jihadistes y seraient retranchés,
selon l’Observatoire syrien
des droits de l’homme
(OSDH). Parmi eux figurent
des étrangers, dont des Français. C’est probablement dans
cette zone que se cachent Fabien et Jean-Michel Clain, les
deux frères qui avaient revendiqué les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et SaintDenis.
Ce sont les Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition de combattants kurdes et
arabes, qui les affrontent. Elles sont soutenues par les avions et les drones de la coalition internationale. Des
soldats occidentaux sont également déployés au sol et des
forces spéciales françaises
participent aux combats en
première ligne. Les affrontements sont redoutables. Il a
fallu trois mois pour finir par
chasser Daech de la ville de
Hajine, jeudi. Les FDS ont
perdu près de 550 hommes et
un peu moins de 1 000 jihadistes ont été tués. «Daech
conserve des positions territoriales dans l’est du pays. Leur
reprise par les FDS avec le
soutien de la coalition est la
priorité», déclarait mardi le
ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.
Quelles seront les
conséquences de ce
départ pour les Kurdes?
Dramatiques. La Turquie annonce depuis plusieurs jours
l’imminence d’une offensive
«à l’est de l’Euphrate». Elle
considère le PYD (Parti de
l’union démocratique), une
émanation du PKK (Parti des
travailleurs du Kurdistan) qui
contrôle la région, comme un
groupe terroriste et refuse
que sa branche armée soit
déployée le long de la frontière. L’armée turque et les
groupes rebelles syriens placés sous sa coupe s’étaient
déjà emparés au printemps
de la ville d’Afrin, située non
loin d’Alep. Une offensive
turque aurait été rendue
compliquée, voire impossible, par la présence de forces
américaines dans la zone,
surnommée Rojava par les
Kurdes. «Les Etats-Unis ont
cédé aux exigences d’Erdogan. L’invasion turque est imminente. La coalition doit
nous donner les moyens de
nous défendre. Sinon, Daech
se réinstallera et les pays
européens, dont la France,
seront à nouveau attaqués»,
assure Khaled Issad, représentant du Rojava en France.
Quelles conséquences
sur le terrain syrien ?
Pour le régime de Bachar alAssad, c’est une consécration
de sa victoire qui se profile.
Un retrait américain ouvre la
voie à une reconquête de la
quasi-totalité du territoire syrien. Grâce à l’appui militaire
massif et décisif de la Russie,
il a repris depuis deux ans les
zones contrôlées par la rébel-
lion syrienne, à l’ouest et au
sud, hormis la province
d’Idlib. La reconquête de la
moitié est du pays, qui lui
échappait jusque-là peut désormais être envisagée. En
premier lieu tous les territoires de l’ancien califat de l’EI,
la région de Raqqa et Deir elZor, «libérées» par la coalition internationale. D’autant
que les combattants des FDS
devraient remonter vers le
nord pour défendre le Rojava
face à l’attaque turque imminente. Le choix déjà tenté par
les Kurdes pourrait être une
entente avec le régime de Bachar al-Assad, qui leur laisserait une marge d’autonomie.
«Les Etats-Unis
ont cédé aux
exigences
d’Erdogan.»
Khaled Issad
représentant du Rojava
Mais Damas et Ankara pourraient aussi conclure une
alliance opportuniste pour
éreinter ensemble toutes velléités d’autonomie kurde.
Ce retrait constitue «une décision de courte vue et naïve, estime Charles Lister, directeur
du programme «Contre-terrorisme et extrémisme» au
Middle-East Institute à
Washington, qui a réagi très
vite à la décision de Trump.
Pour les alliés comme pour les
adversaires des Etats-Unis, il
s’agit bien d’un “retrait” et
non d’une “victoire”. Sur le
plan géopolitique c’est un scénario de rêve qui se dessine
pour l’EI, la Russie et le
régime Assad, qui sont tous
bénéficiaires de la décision de
Trump.» Peu avant, la porteparole du ministère russe des
Affaires étrangères avait dit
que la présence américaine
en Syrie était devenue «un
obstacle à une solution pacifique», accusant Washington
de maintenir ses troupes de
façon illégale. •
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Au Bangladesh, il y aura du
hilsa pour les fêtes Pollution, assè-
chement des rivières, surpêche lors
des périodes de migration… Au début des années 2000,
ce poisson «roi du Bengale» était en voie de disparition.
Des mesures de protection drastiques ont été prises par
les autorités ces dernières années, et les populations de
hilsas ont augmenté. Mais elles sont encore loin du niveau
des années 80. PHOTO DESHAKALYAN CHOWDHURY. AFP
pays pour, 12 abstentions et 5 contre:
le Pacte mondial
pour les migrations,
qui avait été entériné à
Marrakech début décembre, a été ratifié
mercredi par l’Assemblée générale de
l’ONU. Les «contre» :
Etats-Unis, Hongrie,
République tchèque,
Pologne et Israël.
NVA, le parti indépendantiste du bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever.
En 2014, les commentateurs
politiques avaient accolé
un qualificatif à
cette équipe bigarrée: la «coalition kamikaze».
Les faits leur ont
donné raison.
Le 9 décembre,
la NVA a décidé
de saborder le
navire et quitté
le gouvernement.
Cette énième crise politique
belge n’est pas la conséquence directe de crispations communautaires entre
Flamands et francophones.
Elle est le fruit d’un affronte-
ment mis en scène autour
du «pacte de Marrakech» sur
les migrations. Charles Michel souhaitait que son gouvernement le signe. La NVA,
après avoir participé aux discussions sur ce
texte, a soudainement décrété
que le pacte était
imbuvable.
Le parti a agité le
spectre d’une
invasion migratoire sur la Flandre. Une
campagne d’affichage aux
relents racistes – mal assumée par le parti– a constitué
le point d’orgue de cette
opération fake news. A l’approche des élections fédéraAFP
152
Belgique: le «pacte de Marrakech»
au cœur de la crise gouvernementale
«Si Charles Michel veut le
soutien de la NVA, il sera notre marionnette.» Ces mots,
presque humiliants, ont été
prononcés par Jan Jambon,
ex-ministre de l’Intérieur
NVA (parti nationaliste flamand) à l’endroit de son ancien Premier ministre, Charles Michel, démissionnaire
depuis mardi. Des propos
qui confirment la rupture
entre les deux principaux
partenaires d’une coalition à
la tête de la Belgique pendant plus de quatre ans. Un
attelage déséquilibré où le
seul parti francophone, le
Mouvement réformateur
(MR) de droite libérale –celui
de Charles Michel– côtoyait
trois partis flamands, dont la
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En Allemagne, une Cendrillon
qui n’a pas la (ci)trouille
Cette histoire commence,
comme souvent, au supermarché. Ce jour-là, on avise
un paquet de gaufrettes aux
noisettes. Estampillées «Aschenbrödel», elles représentent une jeune femme qu’on
croirait sortie d’un conte de
fées un peu désuet. Et c’est
le cas.
A travers le visage de l’actrice tchèque Libuse Safrankova, ces gaufrettes célèbrent «Aschenbrödel», une
princesse de conte de fées,
Trois Noisettes pour Cendrillon. PHOTO AKG-IMAGES
mais pas n’importe laquelle.
Il s’agit de la Cendrillon ca- cher Rundfunk a préparé un ménagers injustes, elle se rethodique d’ex-RDA, prota- pense-bête pour qu’on ne biffe avec un regard insolent.
goniste adulée d’une version manque aucune diffusion Face au prince, dépeint
cinématodu film et à comme un garçon grégaire
graphique
l’évidence, et immature, elle est taMIROIR
germanoil sera diffi- quine. Plus adroite que lui,
D’OUTRE-RHIN
tchèque
cile de pas- elle le bat à la chasse. Les
de 1973 du conte de Perrault, ser à côté (il est également trois noisettes magiques
intitulée Trois Noisettes disponible sur Netflix).
dont elle dispose et qui vont
pour Cendrillon («Drei Ha- Cette Cendrillon germano- l’aider à changer sa vie lui
selnüsse für Aschenbrödel»), tchèque, qui est-elle ? Pour donnent de beaux cadeaux,
devenue, vingt-huit ans résumer, elle est plus toni- le premier d’entre eux étant
après la réunification, un fiante que les autres. Elle tire une splendide tenue de
film de Noël plébiscité dans à l’arbalète comme une chasse. Au bal où elle danse
toute l’Allemagne.
cheffe, monte son cheval avec le prince, elle ne fuit
Le film est diffusé chaque gaillardement et, certes, pas la soirée en catastrophe
année au moment des fêtes mène une existence miséra- parce qu’elle doit rentrer
sur plusieurs chaînes à la ble pendant la moitié du avant que son carrosse ne se
fois, histoire que personne film, mais sans courber «citrouillifie», mais tout
ne puisse le rater. Par exem- l’échine. Et lorsque sa marâ- simplement parce qu’elle
ple, la chaîne Mitteldeuts- tre lui impose des travaux s’en va. Et ce, alors même
que le prince vient de lui demander sa main.
Ce film est-allemand, ou plutôt est-européen car prisé à
Prague comme à Berlin, est
tiré d’une adaptation du
conte de Perrault par l’écrivaine Bozena Nemcova,
l’une des figures de la renaissance nationale tchèque,
mouvement littéraire, culturel et politique du XIX siècle
destiné à faire revivre la culture tchèque dans un pays
alors germanisé.
Comment se réapproprier
une langue et une culture
ostracisées par l’occupant?
Pratiquement en même
temps, Adam Mickiewicz en
Pologne ou W.B. Yeats en Irlande se posaient les mêmes
questions. Cette Cendrillon
est donc une histoire
d’émancipation –sociale, féminine, politique. Un conte
plutôt féministe écrit par
une Tchèque revendiquant
sa culture face à l’occupant
germanique est donc devenu un film culte dans
toute l’Allemagne, de Berlin
à Cologne en passant par
Munich. Ça doit être ça, la
fameuse magie de Noël.
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
les et régionales de mai, la
NVA tente de se refaire une
santé électorale «anti-establishment» en accentuant le
trait extrémiste déjà tracé
par le secrétaire d’Etat à
l’Asile, Theo Francken, qui
n’a jamais cessé les outrances antimigrants pendant
ses quatre années au gouvernement.
La suite ? Soit le gouvernement Michel gère les «affaires courantes» jusqu’aux
élections prévues en mai,
soit des élections anticipées
auront lieu dans les quarante jours. En attendant, le
roi consulte les partis alors
que le NVA fait campagne.
C.Va. (à Bruxelles)
carnet
DÉCÈS
Pascale Broesecke
et Bert Rückert
Emma-Louise Rückert
sa famille, ses amis
ont la tristesse de faire-part
du décès
d’Andrée Broesecke
le 13 décembre à Paris.
La cérémonie aura lieu au
crématorium du cimetière du
Père-Lachaise, salle
Mauméjean
vendredi 21 décembre,
à 11h30
pascale@unedeplus.net
La famille
et les amis
ont la douleur de vous faire
part du décès de
Jean-Jacques
GATE
Survenu le 5 décembre 2018
Lire sur Libération.fr.
Cinéma Mort de
la réalisatrice
Penny Marshall
Elle était la première
femme à avoir récolté plus
de 100 millions de dollars
avec un film, en l’occurrence Big avec Tom
Hanks: l’actrice et réalisatrice Penny Marshall est
morte lundi à Los Angeles
à l’âge de 75 ans, a annoncé mardi son agent.
Elle est célèbre dans le
monde anglo-saxon pour
avoir joué dans la série
Laverne & Shirley dans
les années 70. Egalement
réalisatrice d’Une équipe
hors du commun, film sur
les débuts de la ligue féminine de base-ball, Penny
Marshall a dirigé moult
stars, dont Geena Davis et
Madonna, Robert De Niro
et Robin Williams (l’Eveil,
1990), Whoopi Goldberg
(Jumpin’ Jack Flash,
1986), Denzel Washington
et Whitney Houston.
PHOTO NICK UT. AP
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
De Goodyear
à Ford,
l’industrie
à l’Etat
sauvetage
Face aux velléités de fermetures d’usines,
la marge de manœuvre des gouvernants
est très limitée, comme le montre
l’exemple du site de Blanquefort,
pour lequel le ministre de l’Economie
a évoqué une nationalisation.
Par
FRANCK BOUAZIZ
L’
Etat sera-t-il le dernier recours pour
éviter la fermeture du site de production de boîtes de vitesse détenu par
Ford à Blanquefort, en Gironde? Cette usine
est promise à l’arrêt à la fin du mois d’août.
Et ses 850 salariés, dont l’ex-candidat à la présidentielle et délégué CGT Philippe Poutou,
risquent de se retrouver sur le carreau. Car
jusqu’à présent, ni les déclarations au Sénat
du ministre de l’Economie Bruno Le Maire
dénonçant «la lâcheté et la trahison» du constructeur automobile, ni la tribune des élus locaux (Alain Juppé en tête) qualifiant «d’insulte à leur territoire» l’attitude de Ford, n’a
fait plier le géant américain. Ford est resté
inflexible dans sa volonté de mettre fin à l’activité de son usine bordelaise.
Pourtant, une offre de reprise en bonne et due
forme de ce site, accompagnée de concessions
acceptées par les salariés sur le temps de
travail, a bel et bien été déposée : celle de
l’équipementier belge Punch Powerglide, que
Bruno Le Maire avait qualifié de «crédible et
solide». La direction de Ford Europe, elle, l’a
jugée peu sûre, avant de la refuser purement
et simplement. Au pied du mur, le ministre
de l’Economie a donc abattu sa dernière carte,
façon coup de bluff au poker. Interrogé
mercredi matin par Jean-Jacques Bourdin
sur BFMTV, il s’est dit ouvert «aux solutions
les plus originales»… jusqu’à un rachat de
l’usine par l’Etat. Une «nationalisation» provisoire qui permettrait à la puissance publique
de revendre ensuite le site au repreneur éconduit par Ford, avec pour objectif de sauver les
emplois menacés.
Interrogé dans la foulée par Libé, le cabinet de
Le Maire a immédiatement appuyé sur le
frein: dans les faits, «ce n’est pas la solution
privilégiée» par Bercy et il faut «étudier la faisabilité d’une telle opération». «Pas de commentaires», répond-on laconiquement du côté
de chez Ford, où l’on précise simplement «se
focaliser, pour l’heure, sur la mise en œuvre du
plan social et la fermeture du site». Autant dire
que la menace de Le Maire n’est pas vraiment
prise au sérieux par le constructeur.
L’Etat serait-il donc dénué de tout pouvoir dès
qu’une entreprise décide de réduire la voilure? Visiblement oui. Ironie du sort, lundi,
moins de quarante-huit heures avant la sortie
du ministre de l’Economie, le sidérurgiste
Arcelor-Mittal annonçait la fermeture définitive de deux hauts fourneaux sur le site de
Florange (Moselle). Tout un symbole. Six ans
plus tôt, l’arrêt alors «provisoire» de cette
unité de production avait donné lieu à une sérieuse prise de bec entre le gouvernement de
François Hollande et le groupe Arcelor-Mittal.
Il en était même ressorti un texte législatif
plus connu sous la dénomination de «loi Florange». Elle impose à tout industriel désireux
de fermer un site de chercher un repreneur.
Avec une limite de taille: cette obligation est
contingentée dans le temps, et pour Ford, ce
délai s’est achevé le jour de l’annonce définitive de la fermeture de Blanquefort…
COUPERET
La liste est longue, ces dernières années, des
fermetures d’usines intervenues envers et
contre la volonté de l’Etat. Celle de l’usine
Goodyear d’Amiens (Somme), qui a abouti au
licenciement de 800 salariés en 2014 à l’issue
d’un dur conflit; celle de l’usine LG-Philips
à Dreux (Eure-et-Loir) en février 2010; ou encore celle du fabricant de pneus Continental
à Clairoix (Oise), en 2009, après une longue
occupation du site, ont notamment marqué
les esprits. Ces décisions couperet sont
d’autant plus implacables lorsqu’elles viennent d’une multinationale, dont le siège social
est situé hors de France. Précisément le cas de
Ford, basé à Deaborn, dans le Michigan: le mi-
nistre de l’Economie s’est plaint de ne pas
avoir été prévenu de la décision qui allait être
prise et de ne pas avoir été pris au téléphone
par les dirigeants du groupe américain. De son
côté, le constructeur affirme «avoir tenu les
services de Bercy au courant de cette fermeture
programmée». Quoi qu’il en soit, la liberté
d’entreprendre est un principe constitutionnel, et sur ce fondement n’importe quel industriel peut mettre la clé sous la porte. Il lui est
simplement demandé de respecter les étapes
prévues dans un plan de licenciement collectif. Voire, si l’entreprise a une taille et des profits respectables, verser une prime supralégale
de licenciement qui viendra s’ajouter aux indemnités minimales fixées par la loi et fonction de l’ancienneté de chaque salarié.
Il n’en a cependant pas toujours été ainsi. Un
administrateur judiciaire, dont le quotidien
consiste à gérer des entreprises en difficulté,
se souvient d’une époque aujourd’hui révolue : «Il y a trente ans, les représentants du
Comité interministériel de restructuration industrielle [Ciri, la cellule d’urgence de Bercy,
ndlr] étaient appelés les shérifs. L’autorité de
l’Etat inspirait alors de la crainte.» Il est vrai
qu’à cette époque, l’économie était moins
mondialisée et l’Etat présent au capital de
nombreuses entreprises. Un coup de fil du mi-
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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u 15
Au tribunal,
alliage gagnant
pour Ascoval
L’aciérie du Nord
vient d’échapper à
la liquidation grâce
à une singulière
coalition politique
et syndicale.
«E
nistre de l’Economie pouvait faire réfléchir à
deux fois le PDG enclin à saborder une unité
de production. Sans compter que, désormais,
Bruxelles veille au grain. Les aides d’Etat sont
rigoureusement interdites et sanctionnées
par de lourdes amendes. Plus question pour
le ministère des Finances de subventionner
plus ou moins discrètement une entreprise en
difficulté afin de la maintenir en activité.
INCAPACITÉ
Il ne s’agit pas non plus d’écorner l’attractivité
de la destination France. «On ne va pas se
fâcher avec des investisseurs étrangers», poursuit l’administrateur judiciaire régulièrement
en affaires avec Bercy. Les seuls moyens dont
dispose l’Etat sont ceux d’un médecin réduit
à soulager la douleur d’un patient mais dans
l’incapacité de traiter sa maladie.
La potion la plus régulièrement administrée
est la suspension provisoire du paiement des
cotisations sociales et impôts. En soulageant
la trésorerie d’une entreprise, le ministère de
l’Economie espère lui apporter un ballon
d’oxygène. De la même manière, il peut réunir
les banquiers prêteurs et leur demander d’être
patients sur le remboursement d’une dette,
voire d’en abandonner une partie, plutôt que
de tout perdre à l’issue d’un dépôt de bilan.
Mais ces outils ne font souvent que retarder
une fermeture. Reste le cas des entreprises en
difficulté pour lesquels l’Etat peut faire pression sur l’un des clients ou des actionnaires.
Lorsque, durant l’été 2017, l’équipementier
automobile GM&S menace de baisser le rideau, Bercy prend contact avec l’un des principaux clients qui n’est autre que Renault.
Fort de ses 15% dans le capital et de deux sièges au conseil d’administration, l’Etat a les
moyens de demander à la firme au losange de
s’engager sur un montant garanti de commandes durant deux ans. Un «matelas» qui
permet alors de trouver un repreneur pour
GM&S : en l’occurrence un équipementier
plus gros, le groupe GMD.
La même méthode levier a été employée par
Bercy pour sauver l’aciérie Ascoval de la fermeture (lire ci-contre). Mais paradoxalement,
la puissance publique retrouve plus de liberté
de manœuvre après qu’une entreprise a fermé
ses portes. Il devient alors possible, par le
biais d’une action en justice, de demander
aux dirigeants comment ils en sont arrivés
à une telle situation. Avec à la clé une éventuelle sanction pénale pour «mauvaise gestion». Mais cette intervention post-mortem
est plus proche de celle d’un médecin légiste
que d’un urgentiste réanimateur. •
A
Blanquefort,
le 13
novembre
lors d’une
manifestation
contre
la fermeture
de l’usine
Ford. PHOTO
THIBAUD MORITZ
n France, c’est rare que
ce genre d’histoire finisse bien.» Nacim
Bardi, délégué syndical CGT d’Ascoval, a enfin un début de sourire.
Lâchée par son actionnaire Vallourec, l’aciérie nordiste est officiellement sauvée. Pour un temps
en tout cas. Le tribunal de grande
instance de Strasbourg a accepté
mercredi l’offre de reprise d’Ascoval déposée par Altifort, le groupe
franco-belge, sans aucune réserve,
après une longue matinée d’attente. La liquidation judiciaire est
évitée, 281 emplois sauvés, et
même plus de 1000 si on compte
les sous-traitants.
C’est la fin d’un feuilleton d’un an,
«avec plus de bas que de hauts», a
rappelé Cédric Orban, directeur
général de l’aciérie de SaintSaulve, près de Valenciennes
(Nord). «Unité syndicale et unité
politique, vous avez les deux ingrédients» de la réussite, développe
Nacim Bardi. Et un grand «merci»
à l’Etat, n’a pas oublié de rappeler
Cédric Orban devant les salariés:
la puissance publique ayant promis d’apporter 25 millions d’euros
à Ascoval, à côté des 12 millions
versés par le conseil régional et
des 10 millions de Valenciennes
Métropole, sur un total
de 180 millions d’euros.
Laminoir. Il y a encore peu, personne ne donnait cher de la peau
d’Ascoval : le fabricant de tubes
Vallourec, seul actionnaire restant
de l’aciérie, refusait de soutenir financièrement le plan de reprise
d’Altifort. Ce dernier prévoit la
construction d’un nouveau laminoir et d’un train à fil pour fabriquer des tubes d’acier, dans l’optique de diversifier les débouchés
de l’usine. Pendant le temps des
travaux, Altifort demandait donc
à Vallourec de continuer à se fournir à l’aciérie.
Mais en septembre, le groupe parapétrolier a opposé une fin de
non-recevoir à la demande d’Altifort. Il estime alors le projet peu
viable. C’est aussi l’avis à l’époque
de Bercy, qui ne voit pas vraiment
l’intérêt de soutenir une unité industrielle pour mieux la voir fermer un ou deux ans plus tard. L’intersyndicale et la direction de
l’usine, main dans la main, en appellent donc aux politiques locaux. Xavier Bertrand (ex-LR), président du conseil régional, a tapé
du poing sur la table, suivi par Fabien Roussel, député PCF du Nord
et désormais secrétaire national
du parti, et par Valérie Létard, sénatrice centriste du Valenciennois.
«Comme Macron s’était engagé sur
le dossier, Le Maire a été obligé de
trouver une solution», note Roussel, qui reconnaît «l’engagement du
ministre de l’Economie».
Echalas. Car en engageant le
gouvernement sur ce dossier, c’est
bien Bruno Le Maire qui a redonné espoir et combativité aux
salariés. Ils ont mis l’aciérie à l’arrêt, bloquent le rond-point devant
l’usine, sans un mot plus haut
qu’un autre, dignes. Le 25 septembre, le ministre annonce que
l’Etat fera tout pour garantir la pérennité d’Ascoval, contre l’avis de
son monsieur industrie, JeanPierre Floris. Sans faire changer
d’avis Vallourec, dont les pertes
financières s’élèvent à 307 millions pour le seul premier semestre. Altifort persiste, démarche les
clients potentiels, remplit un
carnet de commandes prévisionnel pour asseoir son offre, et
emporte le morceau à Bercy, où
tout le monde n’est pas encore
convaincu. Les réunions se
succèdent, l’union syndicale tient
bon, à fond derrière Bart Gruyaert,
cofondateur d’Altifort. Un entrepreneur jeune, grand échalas
à l’accent flamand, dont les
ouvriers commencent à bien connaître la silhouette.
«Des lourdeurs administratives
ont pesé dans ce dossier, malgré la
volonté politique forte du gouvernement, regrette Roussel. Bercy a
demandé des tonnes de documents
à un repreneur qui a souvent été vu
non pas comme un sauveur, mais
comme un suspect.» Le député PCF
poursuit, non sans humour : «Je
me mets à la place du patron, de
cet industriel prêt à investir et qui
se trouve devant un mur administratif digne des plus grandes heures du régime soviétique.» Et conclut: Ascoval, «c’est la preuve que
quand on veut, on peut». Xavier
Bertrand ne dit pas autre chose :
«On ne peut pas gagner à chaque
fois, mais on doit se battre à chaque fois. C’est avec des combats
comme celui-là que je sais comment la politique peut aider.»
STÉPHANIE MAURICE
Correspondante à Lille
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
Comment se situe
le smic français
par rapport aux
autres pays européens ? En standard
LIBÉ.FR
de pouvoir d’achat, le smic hexagonal
est le cinquième plus important parmi
les vingt-deux pays de l’Union européenne
qui l’ont adopté. Une analyse du service
CheckNews.
Place publique: la gauche sans gage
Le mouvement
a convié les
principales
formations
de gauche à une
rencontre ce jeudi.
Mais seul le PS
a témoigné un réel
intérêt.
son ancienne famille politique. Le fondateur de Génération.s est prêt à travailler
avec le PS, mais sous conditions : les socialistes défendent-ils la VIe République ?
Sont-ils prêts à rompre avec
le Parti socialiste européen
(PSE), qui «refuse de sortir des
traités et changer radicalement l’Europe» ?
«Tambouilles». Un memPar
RACHID LAÏRECHE
D
epuis sa naissance en
octobre, Place publique conte sa propre
histoire : une bande de copains engagés politiquement, mais jamais encartés,
qui se lancent dans le grand
bain afin de changer les règles du jeu à gauche. A quelques mois des européennes,
la bande, notamment menée
par Raphaël Glucksmann,
multiplie les contacts avec
plusieurs familles afin de
rassembler la gauche dans
les urnes. Un combat incertain, voire impossible.
Mais Place publique y croit.
Mercredi matin, dans un
café de la capitale, Raphaël
Glucksmann prévient: «Tout
le monde nous dit que ça
va être difficile mais on ne
compte pas lâcher l’affaire.
Nous sommes des imbéciles
prêts à se cogner la tête contre
le mur pour convaincre
les gens.» Près de lui, Claire
Nouvian, la fondatrice de
l’association Bloom, ajoute:
«On aurait pu se lamenter
sur la situation politique
en buvant du pinard mais on
a opté pour une autre option.» Drapeau planté, ils
passent à l’acte.
Raphaël Glucksmann au premier meeting du mouvement, en novembre à Montreuil. PHOTO M. COLOMBET. HANS LUCAS
sociale du pays en pleine
tempête jaune. Pas question
d’aborder la question des
européennes, trop risqué.
Résultat : Place publique
avance à pas de loup en espéPas de loup. Ce jeudi matin rant amadouer les âmes pleià la maison de l’Europe à Pa- nes de rancune, et méfiantes
ris, Place publiles unes envers
L’HISTOIRE les autres. L’éque – qui revendique pas moins
conomiste ThoDU JOUR
de 20 000 symmas Porcher
pathisants –, organise une confirme: «A gauche, les difréunion. Toutes les forces de férences sont minimes sur le
gauche ont reçu un faire- fond, c’est souvent une affaire
part, du Parti socialiste aux d’ego.»
insoumis en passant par les L’organisation de cette réucommunistes, les écolos et nion a permis à la bande
Génération.s. Le nouveau de mesurer l’ampleur de la
mouvement souhaite discu- tâche : aucune réponse des
ter du fond, de la situation insoumis –pas une surprise–
et désistement d’Europe
Ecologie-les Verts. Contacté
par Libé, David Cormand,
son secrétaire national, ne
mâche pas ses mots: «Je pensais que Place publique avait
pour ambition de réinventer
la politique, de mettre de
nouveaux visages, mais leur
premier réflexe est d’organiser une réunion avec les partis à gauche, souffle le secrétaire national d’EE-LV. Et on
ne souhaite pas participer au
bal des hypocrites. Autour de
la table, il n’y aura que des
gens qui se détestent.» Les
écolos, guidés par leur tête
de liste, Yannick Jadot, sont
déjà en campagne. Ils ne
veulent plus entendre parler de coalition, fusion, ou
rassemblement. David Cormand répète à chaque fois
qu’un micro s’allume: «La reconstruction de la gauche ne
«Nous sommes des imbéciles
prêts à se cogner la tête contre
le mur pour convaincre les gens.»
Raphaël Glucksmann mercredi à Paris
nous concerne pas, nous, c’est
l’écologie.»
Le premier secrétaire du PS,
Olivier Faure, a répondu en
premier à l’invitation. Les socialistes peinent à trouver
une tête de liste, ils attendent
la réponse de Ségolène Royal
–qui devrait annoncer sa décision, de mener ou non une
liste lors des européennes, à
la fin du mois de janvier. Une
éternité. En patientant, ils
guettent le paysage à la recherche de la perle rare, d’où
la présence de Faure à la maison de l’Europe. Mais ça irrite
quelques têtes. Benoît Hamon, par exemple. L’ancien
candidat à la présidentielle
ne veut pas s’afficher avec
bre de Génération.s pense
à voix haute : «On ne peut
pas mener une liste commune
pour les élections et se séparer
le lendemain du vote, ce n’est
pas cohérent. On défend un
programme face aux électeurs
et on vote différemment à
Bruxelles ? Ces méthodes ne
marchent plus, les gens ne
veulent plus de tambouilles.»
Jeudi, Olivier Faure répondra
à toutes ces questions. Mais
Benoît Hamon ne sera pas
face à lui. C’est Pascal Cherki
qui le représentera. Glucksmann regrette l’absence de
l’ex-candidat à la présidentielle, d’autant plus qu’il a découvert son absence sur les
réseaux sociaux. Lundi, il lui
a envoyé un SMS : «Benoît,
c’est vrai ce que je viens de voir
sur Twitter?»
Pendant ce temps, la nouvelle direction communiste,
emmenée par Fabien Roussel, prend ses marques. Une
délégation doit se rendre à la
maison de l’Europe, mais
ils n’y croient pas vraiment.
Malgré des sondages qui ne
décollent pas, ils souhaitent
présenter leur liste aux européennes, comme des grands.
La tête de liste, Ian Brossat,
explique qu’il faut faire campagne en s’adressant aux
«ouvriers, aux gens dans le
besoin, au peuple», et qu’en
plein mouvement des gilets
jaunes, le PCF à une carte
à jouer. Et lorsqu’on lui
demande pourquoi il ne
s’adresse pas aux «ouvriers,
aux gens dans le besoin, au
peuple» avec Place publique
et le reste de la gauche, il tire
la moue. Un de ses collègues
décrypte : «Une partie de
la gauche s’adresse seulement aux bobos.» Place publique, qui découvre la politique, n’est pas sortie de
l’auberge. •
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Datamatin : «Filières
d’excellence», une
sélection multicritères
Le ministère de l’Enseignement supérieur publiait
en octobre une base de données sur les étudiants
admis dans les différentes formations françaises.
L’occasion de scruter le profil des «meilleures» écoles,
dans lesquelles on ne rentre qu’avec une mention
très bien et un carnet scolaire exemplaire.
JACQUES
TOUBON
Défenseur
des droits,
mercredi
Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a dénoncé mercredi
une «dégradation» de la situation sanitaire et sociale des migrants vivant sur des campements en France depuis trois ans,
avec «des atteintes sans précédent aux droits fondamentaux».
Dans un rapport sur les campements de Calais, Paris, GrandeSynthe (Nord) et Ouistreham (Calvados), Toubon estime que
les migrants se heurtent à à une politique de «non-accueil»
et déplore les «stratégies de dissuasion et d’invisibilisation sur
le territoire national menées par les pouvoirs publics».
Le nombre d’agressions
déclarées par les sapeurspompiers en intervention
a continué de grimper
en 2017, de 23 %, après
17,6 % en 2016, une tendance «inquiétante» pour
la Fédération nationale
des sapeurs-pompiers de
France (FNSPF). En 2017,
le nombre d’agressions
en France s’est élevé
à 2 813 (soit en moyenne
six pompiers agressés
pour 10 000 interventions). La FNSPF réclame
des mesures «fortes» de
l’Etat.
Nucléaire
La centrale du
Bugey attaquée
par Genève
Le canton et la ville de
Genève ont de nouveau
porté plainte contre la
centrale nucléaire du
Bugey, l’une des plus
vieilles de France,
accusée de faire courir
«un risque majeur» pour
la population suisse.
Cette centrale d’EDF,
construite dans les années 70 dans l’Ain, se
trouve à 80 kilomètres à
vol d’oiseau de Genève.
La cour d’appel de Paris a
singulièrement revisité mercredi le jugement de première instance du tribunal
des prud’hommes, qui avait
condamné, en juin 2016, la
Société générale à verser
455000 euros à Jérôme Kerviel pour «licenciement abusif». Surfant alors sur cette
musique : la banque serait
un poil complice des agissements de son trader.
Revirement en appel : Kerviel, animé par «un esprit de
lucre», n’aura plus droit au
moindre centime. Mais la
responsabilité de son employeur, plus ou moins receleur des dérives de son trader, tant qu’il lui faisait
gagner de l’argent, reste entière. «Les carences graves du
système de contrôle interne
de la banque ne font pas per- lion en appel –soit 0,02% de
dre leur degré de gravité aux la perte finale du trader. Lors
fautes de Jérôme Kerviel», de cette audience pénale en
pointe la cour d’appel, lais- date du 23 septembre 2016,
sant en suspens le sujet es- le parquet avait eu la dent
sentiel: la banque
dure : «La Société
DROIT
serait-elle un peu,
générale n’a rien
beaucoup ou pas
DE SUITE fait pour se prédu tout complice
munir d’un trader
des dérives de ses traders, fou. La décision à venir doit
selon qu’ils lui rapportent ou être un message fort adressé
pas du pognon ?
aux banques.» Mais la cour
Au plan pénal, Kerviel a défi- d’appel pénale s’était connitivement été condamné à tentée d’un jugement de Satrois ans de prison (cinq, lomon : «Jérôme Kerviel est
dont deux avec sursis) – af- partiellement responsable du
faire pliée après confirma- préjudice causé à la Société
tion, en 2014, du jugement générale.» Mais en plaçant le
de 2010. Mais les dommages curseur (à 99,98 % près) du
et intérêts accordés à son côté de l’employeur.
ancien employeur ont Au plan fiscal, la polémique
singulièrement maigri : demeure. En 2008, Eric
4,9 milliards d’euros en pre- Woerth, alors ministre du
mière instance, un petit mil- Budget, avait concédé une
ristourne fiscale à la Société
générale de 2,2 milliards
d’impôt en raison des moindres bénéfices causés par
l’affaire. Depuis, ses successeurs à Bercy sont régulièrement sollicités en vue de demander remboursement: ils
n’en disent rien, sous prétexte de secret fiscal, maigre
prétexte pour surtout ne
rien faire.
La justice prud’homale, tout
en déboutant Kerviel de ses
dommages et intérêts, souligne qu’il a «su entretenir et
interroger, non sans raison
sur un plan civil, la part de
responsabilité de la banque
dans le développement de sa
fraude». En ces temps de disette budgétaire, il suffirait
de se baisser pour ramasser.
RENAUD LECADRE
Joseph Ghosn pour
«Vanity» refaire
C’est le grand mercato dans la
presse française. Après les Inrocks, Vanity Fair modifie sa
direction. Le 28 janvier, l’actuel patron de Grazia, Joseph
Ghosn, va succéder à Anne
Boulay à la rédaction en chef
du mensuel
français de
Condé Nast.
Yves Bougon, le
boss de la filiale
hexagonale du
groupe américain, a confirmé à Libération
l’information d’abord révélée
par Challenges, le 29 novembre: «On a ronronné sur le cinéma et la littérature. La
culture était très années 80,
avec un peu de nostalgie. Bernard Tapie et Françoise
Hardy [respectivement en
une des numéros de juillet et
août 2018, ndlr], ça ne parle
pas forcément à tout le monde.
La feuille de route de Joseph
est d’inventer [une] proposition éditoriale innovante.»
Le magazine, dont la ligne
éditoriale mêle mode et culture, people et investigation,
est en perte de vitesse. Alors
que sa diffusion culminait à
plus de 100000 exemplaires
par mois en 2014, elle est
tombée à 85000 en 2017. Les
effectifs, 25 salariés au lancement, ont presque été réduits
de moitié depuis. Quant
à Anne Boulay,
elle a été sèchement licenciée
malgré ses états
de service au
sein de Condé
Nast (la journaliste a aussi créé
avec succès le
GQ français).
Au sein du magazine, certains se demandent si Vanity Fair maintiendra sa volonté de publier des
enquêtes de haut vol, l’une de
ses marques de fabrique. Ou
si le magazine appuiera
davantage sur son versant
glamour, plus agréable aux
oreilles des annonceurs. «Grazia et Vanity Fair, ce n’est pas
tout à fait la même chose. Le
recrutement de Joseph Ghosn
n’envoie pas le signal que l’on
veut renforcer l’investigation»,
commente une source interne. Yves Bougon se veut
rassurant : «Nous avons des
ambitions dans l’investigation.» A juger sur pièces.
J.Le.
A lire en intégralité sur Libé.fr.
Lundi 24 décembre
Le Libé des
animaux
DES INSECTES
AUX CÉTACÉS,
UNE JOURNÉE DANS LA VIE
DES ANIMAUX
NUMÉRO SPÉCIAL
FRÉDÉRIC STUCIN
Violences
Les pompiers
davantage ciblés
Jérôme Kerviel perd ses indems
OPALE. LEEMAGE
REUTERS
«[Les migrants] se retrouvent
dans un état de dénuement
extrême, dépourvus de tout abri
et ayant comme première
préoccupation celle de subvenir
à leurs besoins vitaux: boire,
se nourrir, se laver.»
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
Ça bourgeonne
chez les fleuristes
Par
Créations
artistiques déjouant
les codes, bouquets
écolos… A Paris,
les nouveaux
artisans du pétale
affleurent.
MARIE OTTAVI
Photos SMITH
U
ne génération après le très médiatique
Christian Tortu, une nouvelle vague de
fleuristes issus de domaines lointains,
tous en reconversion, apparaît, principalement à Paris. Ce qui rassemble ces artisans,
c’est la dimension artistique de leurs créations
aussi fragiles qu’éphémères, un goût pour les
codes cassés et le mélange des variétés. Le
monde de la fleur vit une mutation du point
de vue créatif et écologiste, alors qu’une
PIERRE BANCHEREAU
LE COMPOSITEUR
Pour ces pages, il a œuvré à deux bouquets,
le premier mêlait cymbidium verts et rouges, œillets roses, tournesols, pois de senteur, anigozanthos et clématites, pour un résultat à la fois chatoyant et pastel. Le second
explore d’autres contrastes, de couleurs
vives et de branchages argentés, et est constitué d’asparagus, de pavots, d’hellébores,
de brunias, de gypsophiles et de tubéreuses.
Ces énumérations paradoxales disent beaucoup de ce dont est capable Pierre Banchereau à la tête de la maison Debeaulieu. Les
formes qu’il invente sont picturales et poétiques, princières aussi, sans être jamais alambiquées. «C’est souvent déstructuré mais réfléchi, dit-il. En mélangeant des variétés de
fleurs, on peut créer un bouquet qui danse,
car ce n’est pas figé, un bouquet.»
Pierre Banchereau, pas tout à fait 40 ans, a
fondé Debeaulieu il y a cinq ans et n’a cessé
de voir sa petite entreprise grandir, au point
de devenir une référence du milieu de la
mode, très demandeur de partitions florales.
«Quand un créateur me parle de matières, de
couleurs, de formes, j’y trouve une résonance
avec ma démarche car on a le même langage.
L’enjeu, c’est d’être fidèle à l’ADN d’une
marque.» Ce Vendéen d’origine parvient à retranscrire en bouquet l’influence d’une collection ou l’atmosphère d’un lieu. L’humeur
d’une cliente de passage aussi, à qui il veut
offrir des fleurs accessibles en termes de
prix. Tous attendent qu’il leur révèle des
fleurs méconnues, désuètes, auxquelles il
offre une seconde jeunesse. Il y a cinq ans,
il a abandonné un poste dans les RH pour se
pencher sur ce produit périssable et graviter
dans un monde où les clients ont le sourire
en entrant («On fait rêver les gens»), plus évocateur que la chasse de nouvelles têtes.
Debeaulieu, 30 rue Henry-Monnier, 75009.
MATHILDE BIGNON ET AUDREY VENANT
LES ÉCORESPONSABLES
Mathilde Bignon, 31 ans, et
Audrey Venant, 32 ans, sont
des fleuristes Shiva, qui
allient parcours atypique,
engagement écologique et
commerce à double entrée
(café et vente de fleurs).
Pour y parvenir, elles ont mis
à profit ce que la grande distribution leur a enseigné
(elles travaillaient pour
Metro) au service d’une petite économie, inspirée du
mouvement «slow flower»
qui prône une production
locale, une vente à taille humaine et le respect des saisons. Après un passage dans
les fruits et légumes bio et
les produits laitiers, elles ont
disséqué la filière et en-
chaîné les stages. «On a découvert que 90 % des fleurs
commercialisées en France
viennent de l’étranger»,
bourrées de pesticides responsables d’une pollution
considérable des nappes
phréatiques locales.
Ce constat établi, Désirée a
ouvert en 2017. Leur projet
répond par l’affirmative à
une question : peut-on travailler avec des fleurs françaises toute l’année ? «Pour
trouver nos fournisseurs, on
a voyagé dans le bassin varois, en Ile-de-France et en
Bretagne, les trois grands pôles de productions du pays.»
En pleine période hivernale,
elles proposent des roses du
Var, des renoncules, des anémones, des germinis, un peu
old school, des giroflées très
odorantes, et des sapins sans
engrais en provenance du
Haut-Morvan. Le style Désirée est intrinsèquement lié à
ce côté «niche», la restriction obligeant les deux entrepreneuses à faire avec la
contrainte, à des prix raisonnables. Elles s’apprêtent à
ouvrir dans un futur proche
leur site de ventes sur Internet, où il sera possible de
choisir la variété, la couleur,
le feuillage et l’emballage,
sans plastique évidemment.
Désirée,
5, rue de la Folie Méricourt, 75011.
certaine frange de la population cherche à
mieux consommer, à s’offrir du beau de façon
raisonnée, concernée par la saisonnalité et
l’origine des fleurs, produit de luxe que quelques artisans savent rendre abordable.
Le secteur voit pourtant ses petits producteurs
disparaître (2 horticulteurs sur 3 ont stoppé
leur activité ces quarante dernières années),
ses commerces de proximité fermer (le nombre de fleuristes diminue légèrement chaque
année depuis dix ans, selon les données de la
fédération des artisans fleuristes). Le mouvement «slow flower», anglo-saxon initialement,
prône une nouvelle voie. Il milite pour une
horticulture hexagonale, le marché étant largement trusté par la Hollande, où transite
l’immense majorité de la production mondiale, chargée de pesticides: 9 bouquets sur
10 vendus en France viennent de Hollande, du
Kenya et d’Amérique du Sud.
Si les fleurs et les plantes «n’ont pas de mains
pour manier le monde», comme le souligne
Emanuele Coccia, philosophe italien auteur
de plusieurs ouvrages sur le monde des végétaux, les cinq fleuristes que nous avons rencontrés leur donnent vie, prônent la libération
du pétale et dépoussièrent un milieu longtemps resté figé dans des codes stricts. •
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
u 19
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THIERRY FÉRET
L’AUTODIDACTE
Dans une première vie,
Thierry Féret était restaurateur et se chargeait déjà d’offrir à ses clients des plaisirs
éphémères et des souvenirs
durables. Une crise (la quarantaine) l’a poussé à changer de trajectoire pour un
métier plus chronophage
encore, qu’il a appris sur le
tas, en autodidacte. A 47 ans,
il est désormais «fleuriste
de quartier» dans le Xe arrondissement de Paris. Il y
confectionne des bouquets
d’inspiration flamande
qui mériterait la nature
morte. Certains peuvent
valoir à peine 10 ou 20 euros
(«Le prix est le premier critère»), et c’est là l’un de ses
atouts: répondre à toutes les
configurations, dans la mesure du possible. Il n’aime ni
le blanc, ni le rond, ni les bottes, et va peu vers le sombre,
élaborant des bouquets de
face où les couleurs et les variétés se chevauchent, fleurs
fraîches, séchées, sauvages
et exotiques, dans la mesure,
assure-t-il. Ça donne, par
exemple, un bouquet garni
d’un hortensia et de roses
branchues, de mimosa, de
grevillea, d’un ananas, de
baies de rosiers, d’œillets, de
delphiniums prêts à fleurir,
de pavots séchés, de chardon et de tulipes doubles.
Sa carrière a débuté il y a
huit ans dans son appartement, et a pris une autre dimension grâce à la mode
(une collaboration avec la
maison Christian Lacroix),
et à la pochette de Chaleur
humaine, de Christine and
the Queens. Le bouche
à oreille a fait le reste. «C’est
un métier très dur, je travaille
sept jours sur sept mais
j’aime ce côté commerce de
proximité, comme j’aime
aussi les périodes de Fashion
Week où tout s’accélère dans
un délai très court. Je suis
habitué au coup de feu. Ça
me motive.»
Flowered by Thierry Féret,
37, rue de Chabrol, 75010
LOUIS-GÉRAUD CASTOR
LE CÉRÉBRAL
Dès la première minute, tout se
passe sans pause avec Louis-Géraud Castor. On se présente, et il
poursuit une conversation qu’on le
laisse mener. Né à Aurillac et élevé
à Paris, Louis-Géraud Castor est un
cérébral, qui développe une
réflexion entamée dans les arts
décoratifs (il était marchand d’art
et quelque part il l’est toujours),
dans le monde des fleurs, aux
possibilités inépuisables. Il suit
plusieurs lignes : ne pas remplir
mais souligner, employer la fleur
comme un objet précieux, pour
donner de l’envergure, une charge
douce ou grave à un lieu. Tout est
dit dans les bouquets qu’il a
confectionnés pour Libération :
dans deux vases de la céramiste
Mathilde Martin, il y a d’un côté de
longues branches de magnolias,
des tulipes débordant sur le rouge
et de l’eucalyptus. De l’autre, des
branches tremblantes de Phoenix
produites en Bretagne.
Louis-Géraud Castor parle de la
fleur comme d’un moyen d’expression, beau par essence, qui avait
besoin d’un renouvellement radi-
cal. Que disent alors ces bouquets?
Ils évoquent parfois des forêts de
sapins ou des territoires minéraux,
tirés de ses voyages finlandais. Le
fleuriste, qui s’adresse à une clientèle plutôt aisée, joue avec le vide,
relie certaines compositions au
luxe pauvre du décorateur Jean-Michel Frank, d’autres à l’épure japonaise. Comme les autres, il travaille
dans le froid, souvent seul, toujours
dur. Les semaines n’ont que sept
jours et tout l’enjeu ici réside dans
un don de soi en quête de repos.
«Je suis quelqu’un d’assez angoissé,
alors poser son regard sur une fleur
ou un branchage, c’est bienfaisant.»
Castor-fleuriste,
14, rue Debelleyme, 75003.
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20 u
FRANCE
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Une policière a-t-elle vraiment placé
une grenade entre les jambes d’un
gilet jaune à terre ?
Abondamment relayée en ligne, une scène filmée au portable samedi sur un rond-point de Sens, dans l’Yonne, a susicté de nombreuses interprétations. Selon la police, la grenade de désencerclement a été utilisée délibérément par un agent, mais ne devait pas
exploser si près de l’homme en train d’être interpellé. CheckNews
remonte le fil. CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK
A Lariboisière, attente
mortelle aux urgences
Transparence Fleur Pellerin inquiétée
La reconversion dans le privé de
Fleur Pellerin épinglée: l’ex-ministre de la Culture est soupçonnée de
«prise illégale d’intérêts» pour ses
liens avec un géant sud-coréen du
Web. Dans un rapport publié mercredi, la Haute Autorité pour la
transparence de la vie publique estime qu’elle a «méconnu [ses] réserves en prenant pour client une entreprise privée avec laquelle elle avait conclu un contrat ou formulé un avis sur
un contrat» quand elle était ministre. La Haute Autorité
a transmis le dossier à la justice. PHOTO AFP
Le parquet de Paris
a ouvert une
enquête pour
rechercher
les causes de la
mort, mardi matin,
d’une patiente qui
a attendu d’être
prise en charge
de 18h45 à 6h20.
Santé Le brevet du nouveau
Levothyrox assigné en justice
Une centaine de plaignants ont déposé le 12 décembre une
assignation en justice pour demander l’annulation du brevet de la nouvelle formule du Levothyrox de Merck. L’assignation conteste le brevet pour «insuffisance de l’exposé de
l’invention, défaut de nouveauté et défaut d’activité inventive». Le Levothyrox, soignant la thyroïde, est accusé de graves effets secondaires par des milliers de patients et fait l’objet de plusieurs actions en justice en France.
Par
ÉRIC FAVEREAU
A
«Poudrière». Que s’est-il
passé? Les urgences de l’hôpital Lariboisière sont parmi
les plus importantes de Paris,
avec près de 250 passages par
jour, mais aussi l’un des pôles les plus problématiques.
Dans un quartier très remuant de Paris, entre la gare
du Nord et Barbès, il y a du
monde, beaucoup de monde.
Et de l’agitation. L’été dernier, une grève s’était même
déclarée. En août, des affiches à l’entrée des urgences,
concoctées par des infirmières, interpellaient: «A quand
un soignant pour 100 patients?» Sur une autre: «Don-
Parcoursup Le gouvernement
accélère le calendrier pour 2019
L’équipe de Lariboisière dénonce le manque de moyens. PHOTO P. DESMAZES. AFP
nez-nous les moyens d’être
humains.» Rassemblés devant l’entrée des urgences de
Lariboisière, comme le
racontait France Bleu
le 13 août, plusieurs dizaines
d’infirmiers et d’aides-soignants dénonçaient notamment le manque de
personnel et l’augmentation
des cas d’agressions par les
patients. Selon les manifestants, le nombre de ces derniers aurait augmenté
de 10 % au quotidien en
trois ans, sans hausse d’effectifs. Résultat, un personnel soignant fatigué, à bout
de souffle. Et des patients
souvent éprouvés par un
temps d’attente de plus en
plus long. «C’est une vraie
poudrière la salle d’attente,
avec six ou dix heures d’attente. Quelqu’un de normal
péterait un plomb», disait au
micro Hugo, infirmier de
nuit.
«Il y a une organisation en dépit du bon sens, lâche un médecin anesthésiste de
l’AP-HP. A “Larib”, quand les
patients arrivent, ils sont
bien vus par une infirmière.
Ils sont ensuite conduits dans
une salle de soins. Et là, rien.
Il n’y a aucune surveillance.
On peut y rester des heures,
sans être vu. Je l’ai expérimenté, nous dit-il. C’est incompréhensible. La direction
de l’hôpital le sait, l’administration est tout aussi responsable car elle laisse faire. Elle
a toutes les statistiques d’attente mais cela continue. En
plus, il est écrit que les personnes accompagnantes ne
peuvent pas rester. Absurde,
dangereux, et non réglementaire.»
Malchance. Pour les autres
services d’urgence de
l’AP-HP, Lariboisière est considéré comme un lieu difficile, avec de gros problèmes
d’effectifs, et un vrai souci
d’attractivité. «Il n’y a pas que
les urgences qui dysfonctionnent. En gynéco-obstétrique
et dans la maternité c’est pa-
A Lariboisière, le personnel
soignant est fatigué, à bout de
souffle. Et les patients souvent
éprouvés par un temps d’attente
de plus en plus long.
reil. Le chef de service ne sait
plus comment faire», raconte
un autre médecin.
Dans un communiqué,
l’AP-HP se montre très réservée: «A ce stade, les éléments
dont dispose l’hôpital font
apparaître que cette patiente
a été prise en charge par la
brigade des sapeurs pompiers
de Paris lundi et amenée au
service d’accueil des urgences
de l’hôpital Lariboisière. Elle
a été accueillie par l’infirmière d’accueil et enregistrée
dans le circuit de prise en
charge du service. Une enquête interne pour reconstituer la chronologie précise
des faits, connaître les circonstances et les causes de ce
décès est diligentée.» Selon le
docteur Pelloux dans le Parisien, «elle n’a pas été vue par
un médecin».
Les raisons de cette mort doivent être multiples. Y avait-il,
cette nuit-là, un problème
particulier d’effectifs? Reste
que cette femme est morte,
seule, sur un siège des urgences, loin de tout regard hospitalier. On ne sait rien d’elle, ni
son histoire ni sa maladie.
Juste que par malchance, elle
est arrivée un lundi, et
comme dans toutes les urgences hospitalières à Paris,
le lundi est le pire jour, avec
en moyenne près de 15 % de
passage en plus. •
A la veille de l’ouverture, ce jeudi, du site Parcoursup pour
2019, le gouvernement a annoncé un calendrier resserré.
Selon France Inter et le Parisien, la clôture de la phase principale tombera le 19 juillet (contre le 5 septembre cette année). «Les lycéens vont pouvoir commencer à faire leurs
vœux d’orientation le 22 janvier et auront jusqu’au 14 mars»,
a expliqué à France Inter Jérôme Teillard, en charge de Parcoursup au ministère de l’Enseignement supérieur, après
avoir reconnu le stress des lycéens qui, l’an passé, n’avaient
toujours pas leur orientation en août: «Les premières réponses auront lieu le 15 mai, contre le 22 mai l’an dernier.»
«L’Etat n’est pas en mesure
d’organiser une consultation sur
le sujet évoqué [le rattachement
de la Loire-Atlantique à la
Bretagne] et sur une seule partie
du territoire national.»
AFP
-t-elle été oubliée,
tout simplement, sur
un siège des urgences? En tout cas, mardi, dans
la zone dite de soins des
urgences de l’hôpital Lariboisière à Paris, à 6 h 20, une
femme qui avait été déposée
la veille par le Samu à 18h45
a été retrouvée morte. Un
décès à ce point suspect qu’à
peine quelques heures plus
tard, la direction de l’Assistance publique–Hôpitaux de
Paris (AP-HP) a avisé le
procureur de la République
de Paris «de la survenue du
décès inexpliqué d’une patiente au sein du service d’accueil des urgences de l’hôpital
Lariboisière, dans le Xe arrondissement». Une enquête
a été ouverte en «recherche
des causes de la mort». Selon
les règles, un «obstacle
médico-légal» a été apposé
sur le certificat médical de
décès.
JACQUELINE
GOURAULT
ministre
de la Cohésion
des territoires
Après avoir voté contre le rattachement de leur département à la Bretagne, des conseillers de Loire-Atlantique
se sont prononcés lundi pour l’organisation d’un référendum décisionnel sur le sujet. Une volonté que le gouvernement a aussitôt retoquée. La ministre de la Cohésion des
territoires, Jacqueline Gourault, a en effet rejeté mardi
cette demande, en avançant l’argument d’une impossibilité législative.
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Comme Lumière et Dardenne
VIII. A bout # Drame au loin
IX. Avant la bague # Fus
de boue au Québec (me)
X. Faisons un accroc XI. Une
roche formée après fusion
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soulager # Rama rama pour la retrouver 4. O.K. # Partie sans elles ? On est
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Lac près de l’Espagne # Pronom réfléchi 8. Prof 9. Elle soutient les Verts
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IDÉES/
Unautre
univers
estpossible
Le physicien Gabriel Chardin propose un nouveau modèle
cosmologique basé sur une antigravité de l’antimatière. Une
thèse audacieuse qui pourrait être en partie vérifiée ou
contredite par l’expérience dans les mois qui viennent.
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globulaire
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par le télescope
spatial Chandra.
PHOTO NASA
Par
ERWAN CARIO
«A
u fait, vous avez une formation de
physicien ou pas ?» Après une
dizaine de minutes d’entretien,
Gabriel Chardin s’inquiète. Le directeur de recherches au CNRS se demande si les mots
qu’il prononce avec un enthousiasme pourtant communicatif ont une quelconque
chance de trouver résonance dans le cerveau
de son interlocuteur. Il faut dire que la phrase
précédente contenait une formule qu’on
serait bien en mal de reproduire ici, avec la
constante de Planck, celle de Boltzmann et
«petit g», cette très chère accélération de la
pesanteur à la surface de la Terre. Non, nous
n’avons aucune formation de physicien et
pourtant nous sommes là, face à l’auteur de
l’Insoutenable Gravité de l’univers, paru
en mars (éditions Le Pommier), à convoquer
toute l’étendue de nos maigres connaissances
pour ne pas sembler totalement largué.
UN MODÈLE UN POIL BANCAL
C’est que nous l’attendions depuis un bail,
cette rencontre. Plusieurs mois, le temps de
pouvoir relire quatre ou cinq fois des chapitres entiers du livre. Car l’Insoutenable Gravité de l’univers n’est pas un ouvrage de vulgarisation comme les autres. Même s’il présente
de manière accessible –la plupart du temps–
l’histoire des théories de la gravité depuis
Aristote jusqu’à Einstein (lire page 25),
l’auteur l’admet lui-même : «C’est un livre à
l’attention de la communauté scientifique.»
En effet, les 371 premières pages, qui recensent les travaux de nombreux scientifiques
sur des sujets aussi divers que les trous noirs,
la théorie des cordes ou encore l’amusant
principe de Mach, ne sont là que pour introduire le dernier chapitre, celui où il présente
sa propre théorie. Et ce n’est rien moins qu’un
nouveau modèle cosmologique: l’univers de
Dirac-Milne.
Si cette théorie est à ce point fascinante, c’est
que notre univers va mal. Ou plutôt, le modèle cosmologique standard, communément
accepté pour décrire le comportement et l’origine de tout ce qui nous entoure, semble un
poil bancal. Un modèle cosmologique est un
système mathématique, conçu à partir des
observations disponibles et des connaissances scientifiques, qui raconte l’histoire de
l’univers depuis ses tout premiers instants.
Le modèle qui est donc à l’heure actuelle considéré comme étant celui qui correspond le
plus fidèlement à la réalité s’appelle LambdaCDM. Il décrit un univers fondé sur la relativité générale d’Albert Einstein (difficile de
faire sans), avec son espace-temps qui se
courbe en présence de masse, qui est né il y a
environ 13,77 milliards d’années avec le bigbang et dont l’expansion accélère. Sa force,
c’est la correspondance parfaite avec les très
nombreuses données astrophysiques disponibles. Sa faiblesse, c’est que pour arriver à
cette correspondance, il a fallu abandonner
l’élégance des mathématiques «pures» et y incorporer six paramètres arbitraires.
Les deux plus connus ont donné leur nom au
modèle. «CDM», c’est pour «Cold Dark Matter», la matière noire. L’existence de cette matière invisible vient de la rotation des galaxies,
si rapide qu’elle devrait, selon les équations
d’Einstein, éjecter les étoiles périphériques.
On a donc supposé la présence d’une matière
encore inconnue au sein des galaxies pour
que la gravitation soit capable de retenir les
étoiles. La lettre grecque lambda désigne, elle,
la constante cosmologique nécessaire pour
prendre en compte l’accélération de l’expansion de l’univers observée en 1998 grâce à la
luminosité des supernovas, ces étoiles mourantes très brillantes. Car cette accélération
nécessite une énergie qu’on ne sait pas expliquer. Elle a été baptisée «énergie noire». Selon
le modèle Lamba-CDM, l’univers serait donc
composé de 68% d’énergie noire et de 27% de
matière noire. Les 5% restants correspondent
donc à tout ce qu’on peut observer. Un peu
frustrant. Mais ce n’est pas tout. D’autres mystères s’ajoutent à ces réglages ad hoc du modèle. Et celui de l’antimatière est peut-être un
des plus captivants. Car, admettons-le, difficile de faire plus étonnant que l’antimatière.
Les antiparticules, théorisées par le physicien
Paul Dirac en 1928 à partir d’une équation et
dont l’existence a été validée par l’observation
trois ans plus tard, et qui ont alimenté tant de
récits de science-fiction, ont la particularité
de s’annihiler totalement au contact de leur
particule jumelle de matière. Ainsi, si un électron rencontre son antiparticule, le positron,
«Le défi est redoutable
pour les bâtisseurs de
modèles alternatifS.
Ils doivent décrire
l’ensemble des données
cosmologiques,
désormais mesurées
avec une précision
de l’ordre du pour cent.»
Gabriel Chardin Physicien
ils disparaissent en libérant une énergie équivalente à leurs deux masses (selon la formule
mythique «e=mc²»). Le mystère, donc, c’est
que de l’antimatière, nous n’en observons
pratiquement pas –heureusement, ce serait
un poil explosif– alors que tout laisse à penser
que l’univers à ses débuts était symétrique :
il contenait autant de matière que d’antimatière. L’hypothèse communément admise
aujourd’hui, c’est qu’après les premières fractions de secondes de l’univers, où matière et
antimatière bouillonnaient joyeusement dans
la fournaise primordiale, environ une particule de matière sur un milliard a survécu. Et
les miraculées constitueraient toute la matière de l’univers. Encore une fois, on est loin
d’une théorie très élégante. Mais peut-on,
en 2018, proposer sérieusement un nouveau
modèle d’univers, différent de ce LambdaCDM qui fonctionne si bien ?
«ZONE VIDE»
«Le défi est redoutable pour les bâtisseurs de
modèles alternatifs, écrit Gabriel Chardin
dans son livre. Ils doivent, en effet, décrire l’ensemble des données cosmologiques, désormais
mesurées avec une précision de l’ordre du pour
cent.» Alors, tant qu’à faire, le scientifique a
décidé de gravir cet Everest par une face quelque peu délaissée: l’antigravité. Selon sa théorie, en effet, l’antimatière réagirait au champ
de gravitation dans la direction opposée à
celle de la matière. En (très) gros, elle tombe
vers le haut. L’antimatière n’aurait donc pas
mystérieusement disparu. «Dans l’univers de
Dirac-Milne, explique-t-il à “Libération”, la
matière s’est donc effondrée dans une toute
petite portion de l’espace, qui comprend les
galaxies, et l’antimatière s’est étalée un peu
partout avec une zone vide entre les deux.» Dit
comme ça, ça peut paraître
Suite page 24
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IDÉES/
assez séduisant, mais
le premier obstacle à surmonter, et sans
aucun doute le plus imposant, a été la relativité générale elle-même. En effet, au cœur
des travaux d’Einstein, il y a le principe
d’équivalence qui stipule que tous les corps
soumis à un même champ de gravitation chutent à la même vitesse. Alors, forcément, le
fait d’affirmer que la moitié des particules de
l’univers, celles d’antimatière, se barrent dans
l’autre sens, ça peut faire tiquer, et pas qu’un
peu. «Il y avait effectivement deux interdits
théoriques, admet Gabriel Chardin, l’existence
de masses négatives et la violation du principe
d’équivalence. Le premier interdit est faux, les
masses négatives étant compatibles avec la relativité générale, et le second n’a pas lieu d’être.
Il faut juste réexprimer le principe d’équivalence, non pas en termes de trajectoires qui
sont toujours les mêmes, mais en termes de flux
de masse. C’est vrai que deux interdits, c’est
dur. Un, on peut arriver à faire passer l’idée,
deux, il faut du temps.»
Suite de la page 23
LES ANTIPARTICULES
Du temps, Gabriel Chardin en a pris pour
construire son univers. «C’est une démarche
qui a commencé il y a un peu plus de
trente ans, se souvient-il. A l’époque, ce n’était
pas du tout sur la cosmologie.» Alors qu’il travaille sur l’antimatière, il voit passer un article
excluant le principe même de l’antigravité
mais sur, selon lui, de mauvais arguments. Il
travaille sur le sujet un peu à contre-courant,
l’idée même de l’existence de masses négatives étant rejetée a priori par plusieurs noms
illustres de la communauté scientifique. Surtout, il part des antiparticules pour arriver à
l’idée assez folle d’un nouveau modèle d’univers. Dirac-Milne prend forme au milieu des
années 2000, où il dirige une thèse sur le su-
«Gabriel Chardin essaye
de voir si son modèle
tient la route
précisément et
quantitativement.
Et il tient plutôt bien
la route.»
Giovanni Manfredi Physicien
jet. Mais la soutenance en 2009 refroidit un
peu le chercheur. «L’étudiant a reçu les félicitations du jury, se souvient le chercheur, et
toutes les réactions ont été intéressées. Mais
négatives.» En cause, surtout, l’hélium 3 et le
deutérium. Car une des conditions qui permettent d’établir la crédibilité d’un modèle,
c’est la proportion de certains atomes dans
l’univers, qui auraient été fabriqués dans les
premiers temps de son existence, à une température d’environ un milliard de degrés.
Mais, alors que dans le modèle standard, cette
«nucléosynthèse primordiale» dure trois minutes, elle s’étend sur une trentaine d’années
dans celui de Dirac-Milne. Difficile alors d’arriver à une prédiction correcte. Gabriel Chardin finit par douter: «Est-ce qu’on a raison de
risquer autant, d’être aussi iconoclaste? Est-ce
qu’on ne poursuit pas un rêve inatteignable?
On m’a dit que les modèles, il ne fallait pas les
poursuivre trop longtemps.»
Mais il finit quand même par y revenir.
«Je suis guidé par une certaine idée de “l’élégance théorique”, s’amuse-t-il. Tant que l’on
ne m’a pas prouvé que c’est impossible, je suis
têtu. Et je pense qu’il y a suffisamment d’argu-
ments pour trouver ça toujours passionnant.»
En travaillant à nouveau sur le sujet, il découvre que tout prend son sens: «Ma théorie est
finalement une conséquence logique de tout ce
qui précède.» Reste que le cœur même du
modèle, l’antigravité, n’a jamais été observé
nulle part. Et c’est sans doute ce qui rend tout
le travail de Gabriel Chardin si intéressant: ça
pourrait très vite changer. En effet, pas moins
de trois expériences différentes, GBAR,
Alpha-G et Aegis, sont actuellement en cours
au sein du Cern, près de Genève, pour peser
l’antimatière. La plus prometteuse, GBAR, ne
pourra faire ses mesures qu’après la longue
période de maintenance de l’accélérateur de
particules qui vient tout juste de débuter et
qui va durer deux ans, mais Alpha-G a peutêtre pu, mi-novembre, récolter des données
sur le comportement d’atomes d’antihydrogène dans le champ gravitationnel de la Terre.
On en saura plus dans les semaines ou les
mois qui viennent.
Et si l’antihydrogène tombait vers le haut,
que se passerait-il? «Je ne sais même pas s’ils
prendraient le risque de l’annoncer, se demande Gabriel Chardin. Le scepticisme serait
tout à fait normal.» Et puis, d’un atome au
cosmos, il y a quand même quelques ordres
de grandeur. «Au sens strict, le modèle ne sera
bien sûr pas directement validé, il reste plein
de choses à confirmer. Rien que sur le fond diffus cosmologique, ce rayonnement observé
dans toutes les directions du ciel, c’est deux ou
trois ans de boulot.» Giovanni Manfredi, directeur de recherches au CNRS au sein de
l’Institut de physique et de chimie des matériaux de Strasbourg (IPCMS), collabore à l’expérience GBAR. Il connaît la difficulté de proposer de nouveaux modèles théoriques :
«Tous les chercheurs peuvent se réveiller le
matin et avoir des idées intéressantes, mais au
bout de cinq minutes et trois calculs, on se
rend compte que c’est en contradiction avec
quelque chose qui est très bien établi et observé. Ce que j’aime bien dans le modèle de Gabriel Chardin, c’est que ce n’est pas seulement
une idée un peu vague, il y a une analyse de
toutes les contraintes, et il essaye de voir si le
modèle tient la route précisément et quantitativement. Et il tient plutôt bien la route.»
D’autant que l’univers de Dirac-Milne n’a
besoin d’aucun paramètre ajustable comme
la matière ou l’énergie noire. Les derniers travaux de Gabriel Chardin montrent même que
son modèle évolue en créant des grandes
structures de galaxies, comparables à celles
que l’on peut aujourd’hui observer.
UNE POMME TOMBE
Bien sûr, il ne peut totalement exclure que
l’antihydrogène ait la mauvaise idée de chuter
comme le premier smartphone venu: «Je vais
être extrêmement déçu si ça ne marche pas.»
Mais il ne s’attarde pas sur cette éventualité
devenue pour lui presque improbable, quand
elle relève pour tant d’autres de l’évidence. Il
enchaîne vite sur l’hélium 3 qui serait fabriqué en permanence dans un univers matièreantimatière. On n’a pas de formation de physicien, mais on a tellement envie d’y croire.
Sauf que ce n’est pas comme ça que ça marche, on le sait bien. «La science n’est pas une
religion. Et il n’y a pas d’hérétiques, rappelle
Giovanni Manfredi. Mais il y a des écoles de
pensée, ce qui fait que les gens sont un peu
conservateurs, comme toujours. Pourquoi
modifier quelque chose qui marche ?» La
légende veut qu’à la fin du XVIIe siècle,
Isaac Newton ait compris les lois de la gravitation universelle en voyant une pomme tomber d’un arbre. Qui sait ce que pourront
révéler les «anti-pommes» ? •
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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u 25
Les galaxies des
Antennes, image
capturée par
le télescope
spatial Hubble.
PHOTO NASA. ESA
L’important, c’est la chute
La question de
la gravité intéresse
les scientifiques depuis
l’Antiquité. Mais même
son expression la plus
aboutie, celle de
la relativité générale
d’Einstein, n’explique
pas tout.
P
ourquoi tombe-t-on ? Cette
question est d’une façon
assez inattendue une des
plus fondamentales de l’histoire
des sciences. De nombreuses réponses ont été apportées à travers
les âges avec, à chaque fois ou presque, une façon complètement nouvelle d’appréhender le monde qui
nous entoure. En cette fin 2018,
la question de cette gravité qui nous
attire vers le bas (ce bas qui est luimême défini par la direction de la
gravité), est loin d’être résolue. Pour
comprendre où l’on en est, il faut
savoir d’où l’on vient. Et l’histoire
de la gravité est intimement liée à
celle de la cosmologie. C’est
l’histoire que raconte Gabriel Chardin dans la première partie de son
livre.
Comme souvent en science, il faut
remonter à Aristote, au IVe siècle
avant Jésus-Christ, pour trouver
une des premières interprétations.
Pour le philosophe grec, la matière
est composée de quatre éléments
d’une lourdeur différente. La terre,
le plus lourd des quatre, puis l’eau,
l’air, et enfin le feu, qui, lui, ne
tombe pas mais s’élève. Et la nature
des corps lourds est de chercher à
rejoindre le centre de la Terre. D’où
sa forme sphérique. Cette règle ne
vaut cependant que pour le monde
sublunaire, qui s’étend jusqu’à la
Lune. Le monde supralunaire
répond lui à d’autres règles. Mais
une chose est certaine: la Terre est
bien au centre de l’univers, et tous
les corps célestes tournent autour
d’elle. Un modèle pour le moins
rudimentaire, qui va perdurer dans
des versions de plus en plus complexes pendant une quinzaine de
siècles.
UN SYSTÈME COMPLEXE
EN ÉPICYCLE
Le problème, avec ce modèle où les
objets célestes tournent en rotation
circulaire autour de la Terre, c’est
qu’il ne résiste pas bien longtemps
à l’observation astronomique. Aux
alentours de 140 après Jésus-Christ,
Ptolémée va donc décrire un système complexe en épicycle toujours
centré sur la Terre, c’est-à-dire que
la trajectoire des astres est construite à partir de plusieurs cercles
imbriqués les uns dans les autres
pour pouvoir prédire correctement
leur position. Et il faudra attendre
Copernic, ou plutôt sa mort en 1543
puisqu’il ne publiera pas son modèle de son vivant, ne voulant pas
prendre de risques face à une Eglise
un poil fermée sur le sujet, pour découvrir un système plus simple,
centré sur le Soleil.
Au début du siècle suivant, Kepler
adopte lui aussi un modèle héliocentrique avec des trajectoires elliptiques, ce qui est encore mieux.
Mais c’est bien sûr Galilée et sa célèbre lunette astronomique qui en-
Pour comprendre
où l’on en est,
il faut savoir
d’où l’on vient.
Et l’histoire de
la gravité est
intimement liée
à celle de
la cosmologie.
terre définitivement le modèle
d’Aristote. Galilée est aussi celui qui
établit pour la première fois, au début du XVIIe siècle, le non intuitif
principe d’équivalence selon lequel
la vitesse en chute libre est identique pour tous les corps.
LOI UNIVERSELLE
D’ISAAC NEWTON
La chute des corps et le mouvement
des planètes vont enfin se rejoindre
avec Isaac Newton et sa publication
en 1687 des Principia mathematica
et de sa fameuse loi universelle de
la gravitation. Il y établit que la force
qui agit entre deux objets est proportionnelle au produit des deux
masses et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les
sépare. La formule fonctionne pour
une pomme qui tombe et pour la
Lune qui tourne autour de la Terre.
Bon, il y a bien Mercure qui s’amuse
à dévier un tout petit poil de la trajectoire prédite, mais on ne va pas
s’embêter pour si peu, non ?
Eh bien si! Au début du XXe siècle,
Albert Einstein va partir du principe d’équivalence et de ces corps
en chute libre qui ne ressentent pas
l’accélération pour aboutir à cette
idée incongrue mais ô combien
puissante de l’espace-temps courbé
en présence d’un champ de gravi-
tation. Les équations de la relativité
générale qui en résultent, bien plus
complexes que celles de Newton,
permettent des prédictions d’une
justesse inédite, dont celle de la trajectoire de Mercure.
Le physicien John Wheeler résumera plus tard la théorie d’Albert
Einstein ainsi : «L’espace-temps
indique à la matière comment bouger. La matière dit à l’espace-temps
comment se courber.» La seule ombre au tableau de ces magnifiques
équations, c’est qu’à la même
période se développe une autre
théorie qui s’attaque à l’infiniment
petit, la physique quantique, elle
aussi particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de prédire ce qui se passe
à l’échelle de l’atome. Et si les deux
cohabitent plutôt bien dans la
plupart du temps, ce n’est plus du
tout le cas dans les situations
extrêmes que sont les trous noirs et
le tout début de l’univers, juste
après le big-bang. Les physiciens du
domaine recherchent donc, depuis
plusieurs décennies, une théorie
unificatrice qui proposerait une
approche quantique de la gravitation. Plusieurs sont candidates,
mais on tombe, là, sur un os :
aucune à ce jour n’a pu être expérimentalement validée.
E.C.
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26 u
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
La France
en miettes
La colère des gilets jaunes, née
d’un sentiment d’injustice mais aussi
du retour des antagonismes de classes
sociales, n’a fait que dynamiter
davantage le kaléidoscope français.
T
out au long du conflit
des gilets jaunes, on a
beaucoup opposé, on
a même installé face à face la
France des métropoles et
celle des territoires. Ce clivage comporte évidemment
une bonne part de vérité
mais il est bien loin d’épuiser à lui seul la question des
fractures françaises. La
France de 2018 n’est pas coupée en deux mais elle est au
contraire traversée de fissures et de frontières multiples. C’est une France en
miettes qui surgit au lendemain des manifestations et
des confrontations, un archipel français. Bien sûr, les
gilets jaunes des rondspoints appartenaient effectivement pour la plupart à
cette France pauvre aux fins
L'ŒIL DE WILLEM
de mois difficiles, où le sentiment d’abandon, de marginalisation, de déclassement,
d’éloignement est intense.
Une France venue souvent
de villages isolés, de petites
villes en déclin, de départements sinistrés, de régions
qui, dix ans après la grande
crise de 2008 n’ont toujours
pas retrouvé la croissance et
l’espérance. Cette France-là,
c’est bien celle des territoires éloignés des grandes villes, territoires où les services
publics se sont raréfiés, où
les nouveaux investissements sont rares, où les
médecins rechignent à s’installer. Une France des territoires non pas oubliés (les
budgets publics en témoignent) mais dont la décadence et la solitude contras-
tent avec le dynamisme et la
prospérité des métropoles,
là où la croissance est forte,
où les entreprises se développent, où les centres intellectuels se concentrent, où
l’on rencontre même des
Français heureux.
Il ne faut cependant pas en
conclure que deux France
opposées s’enracinent inéluctablement, moins encore
qu’elles se construisent
l’une contre l’autre. Les départements ruraux sont loin
d’être tous enclavés et appauvris. Les départements
éloignés des métropoles ne
vont pas tous mal. Inversement, la prospérité relative
des métropoles n’empêche
pas la grande pauvreté d’envahir certaines banlieues
relevant du même espace
géographique. De même encore, lorsqu’on parle globalement des banlieues, on
amalgame des situations
opposées. La Seine-SaintDenis n’est pas les Hauts-deSeine, et au sein d’un même
département coexistent
communes prospères et
malheureuses. Il y a certes
des tendances, des pentes,
des mouvements à l’échelle
nationale mais pas deux
blocs homogènes face à
face, d’autant plus que beaucoup d’autres clivages conservent leur pertinence et
leur influence.
Il y a ainsi toujours, géographiquement,
une France de
gauche et une
France
de
droite, certes
moins ancrées
que jadis mais
toujours persistantes et dont
les frontières
ne reproduisent pas le clivage métropoles–territoires.
Si l’extrême
droite et l’extrême gauche
se concentrent
dans les régions appauvries, la gauche
n’est pas absente des villes
prospères, et la
droite n’est pas introuvable
dans les communes qui vont
mal. De même subsiste-t-il
toujours une France de tradition catholique et une
Rarement
la France a
semblé aussi
éclatée
et instable et
bouillonnante
comme un
fleuve sorti
de son lit qui
se répand en
une multitude
d’affluents,
et, comme
en ce moment,
de torrents
furieux.
France de culture laïque. Là
encore, le clivage ne se superpose pas à celui des métropoles et des territoires.
On peut également dresser
une carte de la France souverainiste et une carte de la
France européenne, une
carte de la France des inclus
et de la France des exclus.
Une carte de la France rurale, de la France industrielle, de la France des services. Les inégalités de
développement, de prospérité, d’éloignement ne rendent pas compte à elles
seules du kaléidoscope français. Rarement même la
France a semblé aussi éclatée et instable, liquide et
bouillonnante comme un
fleuve sorti de son lit qui se
répand en une multitude de
rivières, d’affluents, de bras,
de ruisseaux et, comme en
ce moment, de torrents furieux.
Et donc, une France particulièrement difficile à rassembler, à gouverner et à satisfaire. Dans notre pays, l’Etat
a toujours tenu une place
centrale, autoritaire, nettement plus marquée que
chez nos voisins. Or, aujourd’hui, l’Etat est regardé
comme inefficace. Les services publics sont à la fois décriés et appelés à la rescousse. De son côté, le
pouvoir politique a longtemps été brocardé mais respecté. Désormais, le voilà
méprisé et rejeté. Les facteurs de division l’emportent sur les facteurs
d’unité. La colère des gilets
jaunes charrie non seulement du ressentiment et un
spectaculaire sentiment
d’injustice mais aussi le parfum retrouvé d’antagonismes de classes ou de couches sociales. L’un après
l’autre, en deux années, chaque chef de l’Etat est rejeté
(Jacques Chirac 1995-1997,
Nicolas Sarkozy 2007-2009,
François Hollande 20122014, Emmanuel Macron
2017-2018). Il faut, avec un
Etat alourdi, un pouvoir rejeté, une marge d’action fortement diminuée par l’irréversible mondialisation et
secouée par l’aveugle main
de fer des marchés, tenter de
réunifier et d’entraîner un
peuple dispersé, malheureux et irascible. Faut-il un
nouveau Beveridge ou un
nouveau Marshall ? •
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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HISTORIQUES
À LIRE SUR LIBÉRATION.FR
La traversée de Paris des gilets jaunes,
par Grégoire Bouillier
Par
L’écrivain Grégoire Bouillier a suivi l’acte IV des gilets jaunes, un samedi à Paris de République aux Champs-Elysées. Un texte à lire sur
notre site.
«Autour de nous, des gilets jaunes convergent aussi vers les Champs.
Par dizaines, par centaines finalement, mais de façon dispersée. Par
petits groupes de deux, de quatre ou de six, rarement plus. Groupes
silencieux, et c’est cela qui frappe: ce silence. Lourd. Epais. Que rien
ne vient troubler. Tout le long du trajet. Dans les rues désertes d’un
Paris calfeutré, barricadé, quadrillé par les CRS. Pas le moindre slogan. Nulle banderole. Aucun chant ni musique. Aucune parole échangée, proférée, partagée. Aucune joie manifeste ni fraternisation
improvisée. Non. Une absence perceptible d’entrain. Une marche jaune
plus funèbre que festive. Pas vraiment conquérante. La marche de zombies? Les marcheurs jaunes de Game of Thrones? Bêtise de ma part
que de faire ce genre d’association, comme s’il fallait toujours ramener
ses impressions à quelque chose de connu, afin de se rassurer. Afin de
s’en débarrasser. N’empêche, c’est chacun dans son coin. Chacun en
son for. Sentiment d’une grande désolation. D’individus plus solitaires
que solidaires. Je dis à Lolo qu’on assiste en fait à l’uberisation de la
révolte. Chacun est l’autoentrepreneur de ses revendications. Et comme
cette uberisation est massive, on croit qu’il s’agit d’un mouvement collectif. […] Je ne m’attendais pas à ce silence morne et granitique,
comme un sombre présage. Je ne m’attendais pas à cette solitude compacte, renfermée sur elle-même, aguerrie. Je m’attendais à –quoi?»
Lutte des classes ou lutte d’espace ?
Dans la dernière livraison du blog «Géographies en mouvement»,
sur Libération.fr, Manouk Borzakian développe une analyse inédite
du mouvement des gilets jaunes. Selon lui, la géographie est utilisée
pour enfermer ce mouvement des ronds-points et plus largement
tout un groupe social dans un espace, le périurbain. «Sous la plume
d’une partie de l’intelligentsia urbaine, le terme désigne… un désir
d’entre-soi, l’usage de la voiture, une fâcheuse tendance à voter contre
les traités européens et, corollairement, pour le parti de Marine Le Pen
et, une haine plus ou moins assumée de la ville et de sa supposée mixité
sociale et culturelle.» Il suffirait ensuite d’«insister sur la liberté de
choix des individus d’une part, proposer une vision caricaturale des
modes de vie dans un géotype rassemblant près d’un quart de la population française d’autre part». Voilà comment «décrédibiliser la parole contestataire dont le mouvement des gilets jaunes est porteur».
REVUE
«Chine - Etats-Unis : un choc inévitable ?»
Pour son numéro 202, le Débat, bimensuel dirigé
par Pierre Nora, consacre un dossier aux relations entre les Etats-Unis et la Chine. Les deux
premières puissances mondiales sont engagées
dans une guerre économique dans laquelle on
voit mal leurs présidents respectifs faire des concessions. Difficile de croire que Donald Trump
reviendra sur sa promesse de restaurer l’industrie américaine en freinant le commerce avec le
reste du monde. On n’imagine encore moins Xi Jinping modérer
ses ambitions hégémoniques. Que peut-il résulter de cette concurrence? Dans un article, l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry
Kissinger estime que l’avenir des relations sino-américaines dépendra des développements de l’intelligence artificielle. «Rupture politique décisive», selon lui.
Le Débat, Gallimard, numéro 202, 2018/5, 192 pp., 21 €.
JOHANN CHAPOUTOT
Historien, professeur d’histoire contemporaine
à Paris-Sorbonne.
Désenchanté comme
un historien à Noël
L’historien déconstruit à tout va. Au scalpel
de son analyse critique, rien ne résiste – ni dieu
ni diable. Sa stupéfaction est donc grande face
à ceux qui lui annoncent la «bonne nouvelle»
d’une naissance.
N
oël est à nos portes, pour
la plus grande satisfaction des uns et pour la
plus parfaite consternation des
autres. D’un côté, la joie des enfants, la réunion de famille au
sens le plus rassérénant du terme.
De l’autre, la débauche consumériste, la joie hypocrite et l’interrogation désabusée sur ce qui peut
bien nous valoir tout cela.
L’historien ne peut que se frotter
les mains : voilà une belle occasion de faire œuvre de déconstruction pédagogique, en rappelant que, selon les sources, Jésus
n’est pas né au moment indiqué
(ni le jour ni l’année), que l’Eglise,
au fil des siècles, a christianisé les
célébrations du solstice d’hiver,
comme elle l’a fait avec l’été (la
Saint-Jean) ou avec les équinoxes
de printemps (Pâques) ou
d’automne (Toussaint). Il le fera
comme à l’accoutumée, en suscitant des ah! et des oh! ou bien en
se heurtant à l’indifférence un
peu lasse de ceux qui l’écoutent
pour la énième fois. Esprit fort et
citant Freud, il ne manquera pas
de comparer le Dieu des adultes
au père Noël des enfants pour
achever d’irriter une belle-mère
pieuse qui, trop c’est trop, quittera la table. Bref, il aura passé un
excellent moment, en ayant qualifié les uns d’arriérés et les autres
de païens qui s’ignorent, le tout
sous le regard complice de quelque adolescent en déroute et d’un
oncle voltairien.
Et pourtant, qu’il les envie, ces
chrétiens –ceux qui croient vraiment, non ceux qui s’aspergent et
marmottent, mais ceux qui
croient au renouveau. Il a son renouveau à lui, l’historien, celui de
la date, du calendrier civil, du
1er janvier, avec ses bonnes résolutions, ses pendules à
l’heure, etc. mais il sait que, depuis le XVIe siècle, en France, on
marque le début de l’année à cette
date en raison de la proximité de
Noël, du dies natalis, du jour de la
Naissance. Et, pour un peu, l’envie lui prendrait d’entonner, avec
ses enfants, Tino Rossi, voire,
avec les chaisières du village, les
anges de nos campagnes…
C’est que l’historien déconstruit
et désenchante à tout va. Au scalpel de son analyse critique, rien
ne résiste – ni dieu ni diable.
Quant à la religion, il a tendance
à la rencontrer dans les temps de
guerres du même nom, ou d’attentats. Sa stupéfaction est donc
grande face à ceux qui lui annoncent avec douceur et espoir la
«bonne nouvelle» d’une naissance ou d’une résurrection, et
qui vivent la joie de cieux qui ne
sont pas vides. Quand l’historien
Lire Kant ou
Condorcet peut
être rassérénant
–une forme de
pendant laïque à
l’évangile de Noël,
justement.
Certes, ils n’ont
pas eu raison
sur tout, mais se
sont-ils trompés
autant que cela,
après tout?
u 27
en question est un spécialiste de
l’entre-deux-guerres, cette période qui s’étend d’une catastrophe (la Grande Guerre) à une
autre (la Seconde Guerre mondiale), il envie d’autant plus les
chrétiens, mais aussi ces hommes
du XVIIIe siècle qui, au sortir des
guerres civiles et religieuses atroces, théorisaient la marche du
genre humain vers la tempérance, la raison et le bonheur. Lire
Kant ou Condorcet peut être rassérénant – une forme de pendant
laïque à l’évangile de Noël, justement. Certes, ils n’ont pas eu raison sur tout, mais nombre des
idées qu’ils professaient ont
trouvé preneur –voyez Kant avec
sa cité cosmopolitique, entre SDN
et ONU. Et puis se sont-ils trompés autant que cela, après tout ?
Leur propos était peut-être plus la
promesse que la prédiction – un
peu comme le Christ: ce qui permet la foi des croyants, c’est l’intensité de la promesse et non la
véracité de la prédiction (la boutique aurait fermé depuis belle lurette sinon).
Qui dit promesse dit potentialité
et, cela, l’historien peut bien s’y
intéresser.
Voyez avant 1914, ou dans le sinistrement dénommé «entre-deuxguerres» : les solidaristes, les socialistes, les pacifistes, les écologistes, les féministes, les pédagogues alternatifs – ils ont tous
perdu, contre ceux qui, casqués,
bottés, firent les unes des journaux comme ils illustrent les manuels : les généraux, les dictateurs, les bourreaux. Leurs
disciples et leurs imitateurs sont
toujours là, toujours prêts à ouvrir
charniers et fosses communes, à
mettre fin à tant de promesses.
Mais, face à eux, qui sait? Kant et
Condorcet avaient peut-être raison: une population de mieux en
mieux éduquée, plus cultivée,
plus consciente des enjeux, et
moins encline à laisser détruire
l’homme et dévaster la nature.
Y aurait-il donc un sens de l’histoire? Mieux: un sens de l’histoire
que, envers et contre tout, l’historien assumerait, dans un geste
téléologique d’histoire heureuse?
Il délaisserait les assassins pour
retrouver, avec les apôtres de la
paix et de la joie, tout ce qu’il y a
de beau et de bon en l’homme.
Contre les nazillons qui pullulent
et les pétainistes sur le retour, ce
serait assurément un beau cadeau de Noël, et des vœux de bien
belle année. •
Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.
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28 u
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
LIVRES/
Recueilli par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Photo JÉRÔME BONNET
T
omi Ungerer arrive, canne à
klaxon d’une main et Ni oui
ni non de l’autre, un petit
traité philosophique pour enfants
publié en mars à l’Ecole des loisirs.
Il a quitté son havre irlandais pour
deux autres ouvrages satiriques
édités pour la première fois en
France ainsi qu’une exposition à la
galerie Martel (1). The Party croque
avec un trait incisif des personnages snobs qui arrivent à une soirée,
et si grotesques que leurs visages se
métamorphosent en mandibules.
In extremis se présente comme un
recueil de dessins acidement engagés, réalisés entre 1964 et 2004 sur
différentes thématiques –l’impérialisme américain, les dangers du nucléaire, les guerres. L’esprit critique
de ce géant hypercréatif, qui a eu
86 ans cinq jours après cette rencontre, semble inépuisable.
Entretien.
Où habitez-vous en Irlande ?
Au bout du monde. Vous parlez
l’anglais? J’écris mes livres en trois
langues, anglais, allemand et français. Je suis parfaitement trilingue.
J’écris tous ceux pour enfants en
anglais. Une habitude.
Vous n’avez pas répondu… Où
vivez-vous en Irlande ?
Dans le comté de Cork. J’habite
dans la maison pratiquement la
plus proche du continent américain.
Exprès ?
C’est un pur hasard. J’ai vécu au
Canada, au-dessus de l’île de TerreNeuve. J’ai littéralement traversé
l’Atlantique, comme le fit Guglielmo Marconi pour installer sa
station radio. Elle est juste à côté de
là où je vis. Ici, nous avons environ
150 touristes en été. Je dois dire
qu’en quarante ans, nous n’avons
pas eu une seule poubelle. Si c’était
en France, on serait obligé ensuite
de ramasser les conserves et les
papiers gras…
Aimez-vous la France ?
Je me sens à l’étranger en France. Je
l’ai quittée en 1956. Si je la critique
beaucoup, je la préfère aux EtatsUnis. Je suis en Irlande depuis quarante-sept ans. C’est un pays sans
arrogance, sans différence entre
classes sociales. Vous pouvez parler
avec un chirurgien ou un universitaire comme avec un paysan.
Vous dites «classes sociales»,
c’est une bonne transition avec…
J’ai donc trouvé mon pays d’adoption. En Alsace, j’ai été élevé entre
deux arrogances, allemande et française. Les Français et les Allemands
sont pour moi des occupants. Psychologiquement, la France a com-
mis sur mon pays un assassinat
culturel difficile à pardonner, car il
m’a coûté très cher. Je n’ai pas de
bachot. A l’école, c’était deux heures
de retenue ou une baffe dans la
gueule pour un mot d’alsacien…
J’aimerais bien que vous parliez
de The Party…
D’accord, on peut y venir, maintenant que je vous ai donné mes clichés pour éclairer des lanternes qui
ne sont plus à la mode. On a remplacé les lanternes par l’électricité.
On a eu le siècle des Lumières, et
maintenant, on a le siècle de l’élec-
tricité. Donc les lanternes sont remplacées par des lampes de Boches!
Les éditions Cahiers dessinés
sortent The Party…
Ma deuxième femme aux EtatsUnis était une vraie snob littéraire.
Deux à trois fois par semaine, on
avait des party où j’ai rencontré tout
le monde, Stanley Kubrick, Otto
Preminger, etc.
Les party vous ont donc inspiré?
Elles m’ont écœuré et ce livre est
inspiré des revues sur cette société,
comme «Mr Untel est venu avec
Miss Untel». Mais il était trop féroce,
je n’ai pas trouvé d’éditeur. Alors j’ai
créé une maison d’édition avec un
ami, Paragraphic, pour le publier,
ainsi qu’un autre sur le fascisme,
Nicht wahr ? On a fait faillite et les
livres ont été pilonnés. La première
édition de The Party est donc affreusement rare. Mon éditeur
suisse, Diogenes Vorlag, l’a tout de
suite repris et le réédite depuis cinquante ans en Allemagne, comme
Babylon ou Fornicon.
En combien de temps avez-vous
réalisé The Party ?
En une semaine, d’une seule traite.
«Aubout
dechaque
doigt,
ilyaune
cervelle»
A l’occasion de la réédition de «The Party»,
publié il y a cinquante ans, et la parution
de dessins inédits dans «In extremis»,
le dessinateur satiriste Tomi Ungerer
évoque sa façon de travailler, ses influences
et sa frénésie créatrice.
J’ai d’abord dessiné, puis ajouté les
textes. Je fais mes livres à toute
vitesse pour m’en débarrasser.
Après, je ne veux plus les voir.
Pourquoi ?
J’ai un complexe d’infériorité vis-àvis de mon travail.
Vous n’aviez donc pas regardé ce
livre depuis les années 60 ?
Je ne l’ai pas feuilleté depuis des années. J’ai laissé faire l’éditeur. Ecoutez, on sort un livre par besoin. Une
fois que j’ai fait mon besoin, je tire
la chasse. Je ne veux plus le voir. Sur
mes quelque 150 livres, il y en a
quand même certains dont je suis
content, comme Warteraum ou
Slow Agony. En général réalisés à la
pleine lune. J’ai noté les histoires de
Babylon en trois jours de pleine
lune. Après, je les retravaille parfois
quarante fois. Cela ne veut pas dire
que le dessin est mauvais, mais je
n’utilise pas de gomme. Si je loupe
un dessin je préfère le refaire plutôt
que de le gommer.
Et pour The Party ?
J’ai eu de la chance, ça a jailli. Maintenant que je revois ça, bon… J’ai
beaucoup changé depuis l’ouverture de mon musée à Strasbourg.
J’ai dit à l’époque : «Le fantôme a
trouvé son Opéra.» Cela m’a soulagé,
de sorte que j’ai recommencé ma
carrière, j’écris davantage depuis
dix ans. Il me faudrait une cigarette.
Je suis nerveux et je m’emballe. Il
faut que je me calme.
S’agit-il de personnages que
vous avez connus ?
En partie. On observe les gens et
ensuite ils se mélangent entre eux.
C’est un livre de ramassis.
Des influences ?
Des masses. Il y a peu d’artistes qui
soient aussi influencés que moi, par
Grandville et tous ceux de l’Assiette
au beurre, Simplicissimus, etc. Et
j’ai été élevé avec Benjamin Rabier.
Je fais aussi partie d’une tradition
germano-gaélique, que des volailles, un aigle d’un côté et un coq
de l’autre. Je suis le produit d’une
basse-cour. J’absorbe tout. J’ai récemment écrit: «On digère le passé
pour chier le futur.» L’artiste, c’est
pareil, il digère ses influences et ensuite elles sont concrétisées par le
relais. Vous n’avez pas idée du nombre de jeunes artistes, et j’en suis
fier, qui sont influencés par mon
travail. Je n’ai pas inventé grandchose. Mais je ne peux pas me satisfaire d’un style. Je suis un restlos,
comme on dit en allemand, un impatient, un touche-à-tout.
Alors vous écrivez aussi ?
Depuis dix ans je suis content de
mes écrits. J’ai calculé que j’ai
1,20 mètre de notes. J’ai mes histoires court-circuit de mon alter ego,
Monsieur Malparti.
Des «histoires court-circuit» ?
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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u 29
Tomi Ungerer le 23 novembre
à Paris, à la veille de ses 86 ans.
L’Alsacien, qui écrit aussi pour
la jeunesse, vit en Irlande
depuis quarante-sept ans.
Des histoires qui finissent en courtcircuit, c’est-à-dire qu’on fait sauter
les fusibles. Tout pète. J’en ai déjà
écrit 160. Mon éditeur voulait sortir
dès maintenant le premier volume
mais il publie déjà un livre sur
l’Apocalypse au printemps.
Vous êtes trop créatif !
C’est une tyrannie. Vous dites un
mot, j’en fais tout de suite un jeu…
Vous notez tout dans ce calepin?
Pouvez-vous citer un exemple?
A chaque voyage, j’en commence un
nouveau. J’ai écrit par exemple: «Ce
soir, j’ai l’impression que toutes les
femmes sont enceintes. C’est dû à
l’ambiance ovarienne.» Il y avait une
espèce de douceur ce soir-là sur les
visages des femmes. J’ai écrit aussi:
«La glotte est le clitoris du larynx.»
J’utilise ces phrases dans mes histoires. Tous les jours, je les recopie
de mon calepin.
C’est bientôt votre anniversaire…
Ne m’en parlez pas. J’ai horreur de
toutes les fêtes, Noël aussi. La seule
que je respecte, c’est la Toussaint,
j’allume une bougie, j’invite tous
mes animaux et je reste seul.
Vous êtes sur quoi d’autre ?
Sur mes pieds. Je fais des fautes
d’orthographe et d’orthopédie. Je
dis toujours qu’au bout de chaque
doigt, il y a une petite cervelle. Je
suis un manuel.
Pas de travaux satiriques en
cours ?
Je suis allé aussi loin que possible
dans la satire. Depuis cinq ans, je me
réfugie dans le collage, les sculptures et les écrits. Il y a aussi le fait que
nous sommes dans un monde irréparable, dans l’Apocalypse, sujet de
mon prochain livre. Il s’agit d’un enfant qui se retrouve seul, abandonné
dans un monde où tous sont partis
pour la Lune. Alors tout s’écroule,
tout explose. Lui suit toujours son
ombre qui lui dit où aller et comment éviter les embûches. Elle lui
dit de tourner le coin de la rue et il y
a une explosion, puis de la traverser
et les buildings s’écroulent. Les enfants dans mes livres n’ont jamais
peur. Ils n’ont pas froid aux yeux.
Vous, avez-vous peur ?
Ma mère m’a enseigné le courage.
Mais il n’y a pas que la peur, l’anxiété est bien pire.
Vous êtes un anxieux ?
Oui, je suis torturé. Je vous assure
qu’on pourrait remplacer toutes les
muses par le désespoir. Sans désespoir, il n’y aurait pas de création artistique. Le désespoir et le doute.
Mon doute est positif parce que
c’est du «Pourquoi-pas?» comme [le
navire de] Charcot. Si je n’avais pas
le désespoir, je ne serais pas engagé
dans de nombreuses causes, ce
livre-là n’existerait pas.
Vous avez la rage aussi…
La rage d’avoir perdu mon père
à 3 ans, d’avoir été suraimé par ma
mère qui m’a ensuite abandonné
chez un pasteur. Je l’ai raconté dans
A la guerre comme à la guerre
(l’Ecole des loisirs).
Que diriez-vous d’In extremis ?
J’ai fait ces dessins il y a une cinquantaine d’années. Il y en a un,
c’est Trump tout craché! Tout se répète… Certains ont fait scandale.
Celui de Napoléon qui viole la République. C’est sorti sous forme de
portfolio avec un texte assez méchant sur la Révolution française. Il
n’y a pas de révolution sans excès.
«J’ai horreur
de toutes les fêtes,
Noël aussi.
La seule que je
respecte, c’est
la Toussaint,
j’allume une
bougie, j’invite
tous mes animaux
et je reste seul.»
L’Irlande vous a-t-elle inspiré ?
L’Irlande m’a poussé à écrire… Si :
j’ai sorti un livre pour enfants, Maître des brumes (l’Ecole des loisirs).
Le paysage irlandais est tellement
incroyable que c’est au-delà de mes
talents. Même avec la photo, on ne
peut pas. Devant la maison, il peut
y avoir des tempêtes avec des vagues de 20 mètres, tout l’océan se
pulvérise sur les falaises. Il faut laisser à la nature ses prérogatives.
Nous sommes de pauvres imitateurs. La nature, je préfère la regarder avec ma loupe. Je dis toujours
qu’on ne se rend pas compte que sur
une aile de papillon, chaque couleur est une petite tuile en forme de
cœur qui se pulvérise quand on la
touche… Regarder une petite garance sous la loupe, mon Dieu, ce
que c’est beau ! •
(1) «Tomi Ungerer», 17, rue Martel, 75010.
Jusqu’au 12 janvier.
TOMI UNGERER
THE PARTY
Les Cahiers dessinés,
128 pp., 20 €.
IN EXTREMIS
Même éditeur, 208 pp., 28 €.
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30 u
Libération Jeudi 20 Décembre 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages consacrées à l’actualité littéraire. Retour cette semaine sur Carl Gustav Jung, son
grand ouvrage inédit l’Analyse des visions, sa correspondance avec Eric Neumann (La Compagnie
du Livre rouge/Imago) et l’histoire de sa patiente
Sabina Spielrein (Fayard).
Lumières dans
les chambres noires
L’historien Michel Frizot analyse,
à travers une trentaine d’articles, l’épopée
de la photographie et de ses dispositifs,
depuis les pionniers du XIXe siècle
jusqu’aux technologies numériques.
V
int d’abord l’homo
erectus, premier hominidé à maîtriser le
feu. Puis, l’homo œconomicus,
individu rationnel dans sa
prédation économique. Et
voici le dernier né, déboulé
avec l’invention de la photographie, l’homo photographicus. Dans l’Homme photographique, l’historien Michel
Frizot nous présente cet être
nouveau, vieux d’un peu
moins de deux cents ans.
Pour en dresser le portrait, le
chercheur émérite au CNRS
a rassemblé une trentaine de
textes courts qu’il a écrits entre 1990 et 2010. Si la plupart
ont été publiés dans des journaux ou catalogues d’exposition, certains sont inédits
puisqu’ils avaient été publiés
à l’étranger, et d’autres
étaient indisponibles, les livres étant épuisés. Couvrant
deux siècles d’histoire de la
photographie, depuis l’invention du daguerréotype jusqu’à l’apparition du numérique, le florilège concentre le
large spectre de Frizot.
Curiosité. De ses avancées
techniques à ses implications
dans l’histoire de l’art, tangibles et théoriques, l’historien
fouille toutes les facettes de
l’homo photographicus. Dans
ces écrits, c’est la plume rigoureuse, la rhétorique
scientifique et la curiosité
tous azimuts de l’historien
qui dominent. Rappelons
que Michel Frizot est né
en 1945 à Bourbon-Lancy, à
côté de Chalon-sur-Saône,
patrie de Nicéphore Niépce,
et non loin de Beaune, lieu de
naissance d’Etienne-Jules
Marey. Formé à la physiquechimie, musicologie et histoire de l’art, auteur d’une
thèse d’archéologie, Michel
Frizot se passionne pour la
photographie le jour où il découvre les images de Marey,
médecin, physiologiste et inventeur de la chronophotographie au XIXe siècle. Guidé
par cet esprit scientifique qui
recoupe ses propres affinités,
celui qui deviendra le premier titulaire d’une chaire
d’histoire de la photographie
à l’Ecole du Louvre s’intéresse dès lors aux mystères
de la «boîte close» ; ce qui se
passe à l’intérieur, à l’extérieur et comment l’homme
l’utilise. «Au lieu de considérer que toute photographie est
une évidence visuelle, explique Michel Frizot à Libération, je préfère dire que toute
photographie est perçue
comme une énigme. Partir du
principe que toute photographie est opaque et ensuite
progresser sur la manière
dont nous l’abordons, dont
nous avons accès à ce qu’elle
contient, en connaissance des
causes. D’où l’intérêt de con-
«Faire un selfie, c’est se
soumettre à la logique de cet
appareil qui a été conçu par des
ingénieurs et des informaticiens,
c’est se conformer à une logique
technique relativement
coercitive et prédéterminée.»
Michel Frizot
naître les dispositifs et leur
fonctionnement, d’observer
les pratiques des photographes, leurs postures et de savoir aussi que le photographié
intervient dans la signification de l’image.»
Ainsi l’homo photographicus
est avant tout, chez Michel
Frizot, tributaire d’un dispositif technique: ses textes reviennent sur la camera obscura, la perception de l’œil,
les principes fondateurs du
négatif et du positif et l’apparition même du mot photographie. Dans le sillage du
philosophe tchèque Vilém
Flusser – dont il reconnaît
l’influence –, Michel Frizot
inscrit la photographie dans
une ingénierie médiatique,
absolument pas neutre selon
lui: «L’homo photographicus
dont je parle est multiple. J’y
inclus ceux qui photographient, ceux qui sont photographiés, et ceux qui regardent les photographies. Tout
ce monde-là manipule des
dispositifs mais est aussi manipulé par ces dispositifs,
dans ses comportements et attitudes mentales. Faire un selfie, c’est se soumettre à la logique de cet appareil qui a été
conçu par des ingénieurs et
des informaticiens, et même si
c’est en apparence une expression de liberté personnelle,
c’est se conformer à une logique technique relativement
coercitive et prédéterminée.»
En creusant les fondamentaux de la photo, Frizot décrit
son emprise sur nos comportements et nos perceptions.
Une emprise qui s’est accrue
avec tout ce qui découle du
«régime photographique»: le
cinéma, la vidéo, la télévision
et le numérique.
Au fil des 584 pages sont
abordées toutes les pratiques : le reportage, le portrait, la photo d’identité, la
reconduction photographique (deux photos du même
endroit, sous le même angle,
à différentes époques)… Sont
aussi discutées les idées de
Walter Benjamin, celles de
Roland Barthes ainsi que la
notion de tirages vintage et
Enfant avec mouvement d’une lampe torche, pose longue et flash, anonyme. DR
de faux en art avec l’affaire
des faux Man Ray en 1998. On
croise aussi les regards d’André Kertész, de William Klein
ou de Denis Darzacq. Michel
Frizot n’est jamais aussi tendre et percutant que lorsqu’il
se met à la place des photographes, lorsqu’il essaye de
comprendre leurs intentions.
Arrosoirs. C’est le cas lorsqu’il conte la «fable» d’Hippolyte Bayard dans «Bayard
en son jardin». L’auteur entre
dans la tête et les rêveries de
l’inventeur du XIXe et voit
naître, grâce à cette reconstitution mentale, la photo
comme création artistique.
Un émerveillement communicatif qui passe par la mise
en scène d’énigmatiques arrosoirs qu’affectionnait Hippolyte Bayard dans ses natu-
res mortes… Pour Frizot,
l’histoire de la photo est trop
souvent une téléologie : il
s’évertue, en penseur rigoureux, à lui rendre l’ébahissement des premiers photographes. «Au milieu du XIXe,
dans le contexte des images
qui étaient jusqu’alors manuelles, la photographie introduit brusquement un dispositif qui produit une image
parfaite pendant un temps
très court avec tous les détails!
C’était ahurissant à l’époque!» s’enthousiasme-t-il.
Et c’est à ce point d’articulation entre peinture et photographie, entre peinture et
sculpture, que l’on goûte
toute la singularité de
l’auteur. Peintre lui-même,
Michel Frizot s’est intéressé
aux photos de Rodin, de
Pierre Bonnard, d’Edvard
Munch, d’August Strindberg
et de Francis Bacon. Il faut
imaginer Pierre Bonnard, ce
«fou de couleur», s’emparer
du Pocket Kodak ou Edvard
Munch interpréter ses photos
traversées d’ectoplasmes.
Bien que contemporain de
la révolution industrielle,
l’homme photographique est
aussi à fleur de peau. Et Michel Frizot en est un, homo
photographicus hypersensible, éberlué par les potentialités de la boîte noire qu’il
semble mettre à distance,
comme pour mieux se protéger de sa renversante aura.
CLÉMENTINE MERCIER
MICHEL FRIZOT
L’HOMME
PHOTOGRAPHIQUE
«Bibliothèque» Hazan,
584 pp., 29 €.
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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Rencontre La librairie Charybde organise une rencontre
ce jeudi à 19 h 30 avec Jean-Yves Jouannais (photo) qui
vient de publier MOAB, épopée en 22 chants (Grasset),
texte couturé de multiples récits de combats, en lien
avec sa conférence mensuelle depuis dix ans au centre
Pompidou, où il déploie une «Encyclopédie des guerres».
Dégustation Ryoko Sekiguchi (photo), qui publie
Nagori (P.O.L), dialogue avec Christian Boltanski vendredi à 19 h 30 à la Maison de la poésie. La rencontre
est animée par Marie-Madeleine Rigopoulos, et prévoit une dégustation de fruits et légumes, afin d’illustrer l’art poétique et culinaire japonais et de célébrer
le solstice d’hiver. PHOTO H. BAMBERGER
Maison de la poésie, 157, rue Saint-Martin, 75003.
PHOTO JEAN-FRANÇOIS PAGA. OPALE. LEEMAGE
Librairie Charybde, 129, rue de Charenton, 75012.
La conquête du grille-pain
Jean-Claude
Daumas retrace
l’amélioration
du confort matériel
de vie des
prolétaires à partir
du XIXe siècle.
Une évolution
qui n’efface pas
les inégalités
de classes.
Q
ue les lecteurs
convaincus par les
thèses de Maurice
Thorez passent leur chemin! Loin d’avoir connu
une paupérisation absolue,
la société française en général et le monde ouvrier
en particulier ont, depuis
le second XIXe siècle, bénéficié d’une croissance
inouïe de leur consommation –donc de leur niveau
de vie. Alors que le pain
constituait l’ordinaire de
l’alimentation du petit peuple, la viande, les fruits, le
vin et le sucre –longtemps
considéré comme un produit de luxe– sont progressivement arrivés sur les tables familiales.
Les vêtements, hier rapiécés ou taillés par les ménagères, ont été, au fil des décennies, achetés dans le
commerce, gagnant en
qualité et en prestance.
L’automobile, longtemps
réservée à une poignée de
privilégiés, est désormais
un produit de masse.
Morte-saison. Le copieux volume que JeanClaude Daumas consacre à
cette «révolution matérielle» ne se borne cependant pas à décrire, sur un
mode triomphaliste, la
marche vers le progrès. Il
tente surtout d’en comprendre les ressorts, en déchirant le masque des évidences. Un jugement hâtif
conduirait ainsi à considérer que la hausse de la consommation résulte, à partir
des années 1860, d’une
hausse des salaires. De fait,
les rémunérations tendent
à progresser. Mais à condition que les ouvriers travaillent à plein-temps – ce
qui est loin d’être le cas.
Certaines professions sont
condamnées à une mortesaison (dans le bâtiment,
par exemple) et le chômage
partiel constitue une douloureuse réalité, avant que
le salariat ne s’impose définitivement. De même, et
peut-être surtout, des
freins économiques, matériels et parfois culturels
brident l’accès, au plus
grand nombre, de certains
produits.
Les classes moyennes
rêvaient d’une voiture.
Mais les constructeurs,
trop nombreux durant
l’entre-deux-guerres,
préférèrent se concentrer
sur des modèles coûteux,
générateurs de marges
confortables, plutôt que de
proposer des modèles accessibles.
On mesure, à cette aune, le
choix politique opéré par
Pierre Lefaucheux, patron
de la régie Renault, lorsqu’il décida, contre l’avis
d’une partie de ses dirigeants, de se lancer dans
l’aventure de la 4 CV aux
lendemains de la Seconde
Guerre mondiale. Idem
pour l’électricité. Son coût
prohibitif en limita
longtemps l’usage. Les ménages se contentèrent, de
longues années durant,
d’en user pour s’éclairer et
non pour s’équiper en électroménager.
Mais d’autres éléments
jouèrent. S’appuyant sur
une nombreuse domesticité, les classes dites supérieures ne se souciaient
guère de gagner du temps
en acquérant une machine
à laver. Et les milieux populaires ne disposaient pas
de la place nécessaire pour
loger des machines alors
importées des Etats-Unis,
dont les dimensions imposantes valaient sans doute
pour les maisons américaines mais non pour les logis
français.
Parfois, en revanche, la vox
populi l’emporta. A ses débuts, la bicyclette provoqua de sombres débats.
Pouvait-on admettre que
des jeunes filles l’enfourchent, et avec quelle tenue ? Jupes ? Pantalons ? La
liberté qu’offrait la petite
reine balaya ces réticences.
Les femmes s’emparèrent
de ce mode de locomotion,
de même que toutes les
classes sociales – à une différence près. Tandis que la
bourgeoisie se tenait bien
droite sur son vélocipède,
reproduisant l’ethos de
l’équitation, le peuple n’hésitait pas à se courber sur
son guidon, privilégiant
l’ivresse de la vitesse au
culte des apparences.
Commodités. Ces aperçus pourraient amener à ne
considérer que la face radieuse de cette révolution
matérielle. Elle comporte,
pourtant, son revers. Sur la
longue durée, tout d’abord,
la question du logement,
longtemps insalubre, souvent exigu, privé des décennies durant d’eau courante, d’électricité et des
commodités, dans les villes
comme dans les campagnes, n’a pas été résolue.
De même, les différences
de consommation, entre
les milieux favorisés et les
Une 4 CV Renault des années 50 et sa caravane.
milieux populaires, ont
toujours pesé. Or, elles tendent, depuis la crise, à s’accentuer.
Les inégalités pour ce qui
concerne les vacances s’accroissent. Si la bourgeoisie
part en été au soleil ou en
hiver au ski, le monde des
dominés, lui, ne part pas.
Idem pour l’accès aux biens
culturels, pour des raisons
DANIEL PREST. KHARBINE-TAPABOR
financières mais également
culturelles. Les couches
privilégiées fréquentent
par exemple plus volontiers les spectacles de rue,
pourtant gratuits, que les
milieux populaires. C’est
dire que la consommation
ne saurait se réduire à sa
seule variable économique,
un constat que JeanClaude Daumas étaye, dans
un volume roboratif, d’une
plume vive et alerte.
OLIVIER WIEVIORKA
JEAN-CLAUDE DAUMAS
LA RÉVOLUTION
MATÉRIELLE.
UNE HISTOIRE
DE LA CONSOMMATION
(FRANCE
XIXE-XXIE SIÈCLE)
Flammarion, 594 pp., 26 €.
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Libération Jeudi 20 Décembre 2018
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Baby blues
Eliette Abécassis Perturbée par les évolutions de
la parentalité, cette écrivaine est vent debout contre
la GPA et se méfie également de la garde alternée.
O
isillon que l’on nourrirait volontiers davantage, dont
le timbre de voix frôle celui de l’enfant, Eliette Abécassis a pourtant choisi de militer fermement contre un
sujet très clivant: la gestation pour autrui (GPA). Elle bataille
en envisageant le pire. Pour elle, si nous continuons sur cette
pente permissive, la filiation fera fi de la sexualité et des mères. Dans son essai, Bébés à vendre, elle s’indigne du «droit
à l’enfant» encensé par un temps individualiste, qui tient le
bébé pour «un produit de consommation
quelconque que l’on serait fier d’avoir acquis, et qui témoigne de notre succès». Elle
s’en prend à la marchandisation du corps
des femmes due à «l’hypercapitalisme». Ce procès des évolutions de «la société» a paru au moment où Marc-Olivier Fogiel,
nourri de son expérience, publiait son plaidoyer pour la gestation pour autrui. Pourquoi se bat-elle contre la GPA ? «C’est
un fait social global: on tire ce fil et viennent le capitalisme pur
et dur et le transhumanisme, qui détachera la mère de l’enfant.»
«Eliette Abécassis est un paradoxe vivant et brillant», dit Pierre
Moscovici, dont elle fut l’assistante en 1992 et 1993. Alors secrétaire national du PS, il briguait un mandat de député dans
le Doubs. «Elle est libre mais attachée à la religion, à la fois
moderne et traditionnelle. Ce balancement donne son prix à
sa personnalité.» Féministe quand elle s’attaque dans un roman au discours béat sur le bonheur de la grossesse et de la
maternité (Un heureux événement), libérale lorsqu’elle écrit
avec Amos Gitaï le scénario du film Kadosh, une critique des
juifs orthodoxes du quartier de Mea-Sharim à Jérusalem et
plus particulièrement du sort qu’ils réservent aux femmes,
Eliette Abécassis est néanmoins respectueuse des traditions et déplore «la perte
actuelle des valeurs».
Lorsqu’elle travaillait avec Moscovici, la
jeune femme avait 23 ans, elle avait réussi le concours d’entrée
à l’Ecole normale supérieure et l’agrégation de philosophie.
Elle s’engageait pour un parti viscéralement laïque en étant
elle-même juive pratiquante. Elle l’est toujours. Il apparaît vite
que la dualité sera le fil directeur de ce portrait: elle se montre
à la fois très réservée dans ce café du XVIe arrondissement parisien où elle a choisi qu’ait lieu l’entretien, elle habite pas loin,
et indiscrète dans ses romans dont les thèmes s’inspirent de
ses déceptions et déboires affectifs. Une affaire conjugale raconte un divorce hautement conflictuel. Ce fut le cas du sien.
LE PORTRAIT
Les autres techniques de procréation médicalement assistée
ne posent aucun problème à Abécassis, le mariage pour tous
et l’homoparentalité non plus, mais la garde alternée qui
rythme les semaines de ses enfants de 12 et 14 ans l’affole: «Je
ne sais pas qui a pensé à ce système mais je le trouve aberrant.
Les enfants sont déchirés, instrumentalisés. Nous, adultes, ne
supporterions pas d’être coupés en deux.» Elle s’inquiète pour
les siens, «très perturbés». Ne pourrait-elle pas changer de
mode de garde?«C’est impossible, parce que la garde alternée
est à la mode. Elle résulte de l’égalitarisme entre l’homme et
la femme, du masculinisme. Les pères pensent que tout doit être
égal alors que tout ne l’est pas!» Elle est à fleur de peau sur la
question, si bien que nous nous gardons d’avancer qu’elle voit
tout en noir et que certaines gardes alternées se déroulent
bien. A nouveau en couple, elle insiste sur son «engagement
féministe». Les conceptions du féminisme sont multiples, la
sienne réaffirme les différences entre les sexes, ce qui ne l’empêche pas de s’offusquer qu’une femme sans enfant détonne
«dans notre société». Cette ligne la rapproche de Sylviane Agacinski, autre agrégée de philosophie engagée, et depuis longtemps contre la GPA.
Eliette Abécassis est belle et
pleine de grâce. Sa longue et
1969 Naissance
soyeuse chevelure noire se
à Strasbourg.
détache joliment du camaïeu
1993 Agrégation
de violet qui l’habille. Mais
de philosophie.
de son pessimisme se dégage
1996 Premier roman,
un monde un peu triste.
Qumran (Ramsay)
Ses parents, tous deux uni1999 Co-écriture
versitaires, sont nés au Madu scénario de Kadosh,
roc et ont émigré à Strasd’Amos Gitaï.
bourg dans les années 60. Sa
2005 Un heureux
mère enseignait la psycholoévénement
gie et son père, Armand, pro(Albin Michel)
fesseur de philosophie, est
2018 Bébés à vendre
l’auteur d’ouvrages remar(Robert Laffont).
qués sur la pensée juive. Impossible de leur imputer le
goût de leur fille pour l’engagement. «Ils n’étaient pas politisés,
ils étaient libres», dit-elle. Et pratiquants. Pour sa maîtrise et
son DEA, elle a travaillé sur le mal en philosophie. Peu de
temps après sa collaboration avec Moscovici, elle publie
Qumran, un thriller historico-ésotérique qui s’est vendu
à 200000 exemplaires en France et fut traduit en 18 langues.
«C’était dix ans avant Da Vinci Code», précise-t-elle, et plutôt
dans la lignée du Nom de la Rose d’Umberto Eco. Manque de
chance, son premier éditeur a fait faillite : «Je n’ai pas pu
cueillir tous les fruits de ce succès mais j’étais contente.»
D’autres succès suivront qui répareront cet accident. Un heureux événement fut adapté au cinéma et la Répudiée, novélisation de Kadosh, se vendit à 100 000 exemplaires.
A travers ces réussites, nous retombons sur le paradoxe qui
la définit. Cette intellectuelle place au plus haut dans son panthéon personnel Jürgen Habermas et Hans Jonas, mais elle
écrit pour le grand public, qui est au rendez-vous. Quoique…
Il deviendrait de moins en moins possible de vivre de sa
plume: «Les livres ne se vendent plus. Mes enfants me disent
que leurs amis ne mettent jamais les pieds dans une librairie.
Tout le monde regarde des séries.» Elle, non. La journée, le soir,
elle lit. Si les ventes en librairie continuent de décliner, elle
reprendra l’enseignement et semble l’envisager sans gaieté
de cœur.
Aujourd’hui, elle n’est plus socialiste, soutient Emmanuel Macron : «J’ai adhéré à ses idées dès le début.» Elle le considère
comme un «rempart» contre l’extrême droite. Les manifestations des gilets jaunes et le climat haineux actuel ont provoqué
chez elle une crise d’angoisse: «J’ai eu des palpitations.» Pour
Moscovici, elle est «un mystère». «Beaucoup auraient caché
notre collaboration, car en ce moment, peu nombreux sont ceux
qui se vantent d’avoir travaillé pour le PS. Cette fidélité est courageuse.» Fidélité: le mot qualifie aussi son lien au judaïsme,
qu’elle juge remarquablement incarné par la rabbin Delphine
Horvilleur. Qu’est donc allée faire Eliette Abécassis dans cette
galère qu’est la lutte contre la GPA? Pourquoi ne garde-t-elle
pas son énergie pour d’autres activités? L’une de ses joies consiste à transformer sa vie en roman: «C’est une façon d’enchanter ou de dramatiser mon existence. Je fabrique des histoires,
c’est une seconde nature.» Une façon comme une autre, et nous
avons chacun la nôtre, de se compliquer l’existence. •
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Photo CYRIL ZANNETTACCI
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