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Liberation - 24 12 2018 - 25 12 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11685
LUNDI 24 ET MARDI 25 DÉCEMBRE 2018
www.liberation.fr
n Tsunami
meurtrier
en Indonésie
n Pétition
record pour
la planète
CAHIER D’ACTU,
8 PAGES CENTRALES
NUMÉRO SPÉCIAL
LE LIBÉ DES ANIMAUX
n Vers un code du travail pour les bêtes de somme?
n Le lion en proie au braconnage au Burkina Faso
n Dans le nord de la France, combats de coqs en stock
n Interview du primatologue néerlandais Frans de Waal
28 PAGES D’ENQUÊTES ET DE REPORTAGES SUR LA VIE DES ANIMAUX
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX ÉVÉNEMENT
Plein
les
ÉDITORIAL
Par
MATTHIEU ÉCOIFFIER
Bien-traitance
A l’heure où les rennes chargent
leur traîneau de tonnes de
cadeaux dans l’imagination de
millions d’enfants, qui se soucie
de leurs conditions de travail ?
Des saisonniers sous-payés ? Des
cervidés ubérisés, sous le joug de
géants du Net ? Cette question du
travail animal ouvre ce second
Libé des animaux, quotidien entièrement consacré, un jour par
an, à l’actualité de ces êtres sensibles qui partagent notre planète.
Trente pages pour les observer, et
écouter les humains qui les
aiment, les étudient, les protègent mais aussi les exploitent, les
chassent, les mangent (parfois
tout cela en même temps). Et qui
les font travailler donc.
Depuis une douzaine d’années,
les recherches dans ce domaine
se multiplient. Car oui, les animaux travaillent, dans la mesure
où ils investissent leur subjectivité dans la tâche qu’ils accomplissent. Ils peuvent faire plus
ou moins que ce qui leur est
demandé. Prenez Kenny, 21 ans
et Amélia, 8 ans, deux vaches à
lait bretonnes ou Arnold, vieux
cabot de cinéma : si ces bêtes
bossent, c’est en échange
d’une attention portée à leur
«bien-traitance». Et sur cette
question, il y a une grosse marge
de progression. A preuve notre
reportage au Burkina Fasso, où
les peaux de lions en voie d’extinction sont vendues comme
des trophées ou des gris-gris, nos
enquêtes au port de Sète, d’où
partent des cargos chargés de
milliers de bœufs et de brebis, ou
sur le trafic de jeunes félins tombés des cirques et chair à selfies.
Sans oublier les combats de coqs,
à la belle et cruelle convivialité.
Certes, les animaux ne parlent
toujours pas, malgré les applis
de traduction en «chatlangue»
que nous avons testées. Ils vivent
dans le présent, mais sont doués
d’émotions, aussi fortes et
subtiles que les nôtres, comme
le primatologue Frans de Waal
nous l’explique, après une vie à
observer les grands singes. Et ce
n’est pas Nénette, notre doyenne
portraiturée en dernière page,
qui vous dira le contraire.
Autant d’histoires qui nous
parlent de nous, animaux que
nous sommes. Entre anthropomorphisme et anthropodéni, il
y a donc une voie, un boulevard
même. Pour davantage de
«bien-traitance» à l’égard de chacun, selon sa place dans la chaîne
alimentaire, en attendant les
libérations à venir. Car, comme
le chante Bashung : «Seul le chien
se souvient. Seul le chien nous
attend. Dommage, qu’il vive si
peu de temps.» •
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
pattes
Bœufs de trait, chevaux à la mine, chiens
pour aveugles… De nombreuses tâches ont
échu aux bêtes au fil des siècles. Aujourd’hui,
l’idée d’un code du travail animal fait son
chemin pour que domestication ne rime pas
avec exploitation.
Par
THIBAUT SARDIER
Photo
CAMILLE MCOUAT
D
evinette: un ours, deux chiens patou
et un troupeau de moutons sont dans
un alpage. L’ours attaque, les chiens le
repoussent et les gigots en puissance continuent à paître, peinards. Des trois espèces,
lesquelles travaillent ? L’ours sauvage, sans
doute pas. Les moutons, ça se discute : troquant leur liberté en échange de protection,
peut-être acceptent-ils en conscience le principe de l’élevage? Les chiens de berger, probablement : collaborant avec les humains, et
jouissant d’un droit d’initiative pour protéger
au mieux le troupeau, ils semblent être de
vrais professionnels de la sécurité.
La question n’est pas anecdotique. Car si les
bêtes de somme et autres animaux de trait
ont cédé la place aux tracteurs, les «métiers»
d’animaux se sont diversifiés: chiens d’aveugle ou de sécurité, animaux de zoo ou de cirque, acteurs de cinéma, mais aussi «travailleurs sociaux» employés dans les
établissements de santé pour apaiser les pa-
tients… Nos amies les bêtes deviennent nos
collègues de travail, investissent le secteur
des services, et nous conduisent à repenser
le travail humain. C’est l’avis des chercheurs
Sue Donaldson et Will Kymlicka, qui militent
pour la reconnaissance d’une citoyenneté
animale: «Ils peuvent nous aider à penser la
signification et la valeur du travail hors de nos
schémas productivistes datés et non durables», explique Will Kymlicka à Libération.
Encore faut-il être sûr que les animaux travaillent bel et bien.
Jusqu’ici, le droit s’est bien gardé de trancher,
comme l’explique Jean-Pierre Marguénaud:
«Le droit français ne parle pas directement de
travail animal, observe le professeur de droit
privé, qui a dirigé la première édition du Code
de l’animal (Lexis Nexis, 2018). En revanche,
il fait référence à des animaux qui travaillent
et dont il faut garantir le bien-être, comme les
animaux de sécurité ou les chiens d’avalanche.» Même constat en droit international :
rien depuis la Déclaration universelle des
droits de l’animal de 1978, selon laquelle «tout
animal ouvrier a droit à une limitation raisonnable de la durée et de l’intensité du travail,
à une alimentation réparatrice Suite page 4
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
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u 3
«C’est le bruit
du carlin content»
Rôle d’Arnold, canidé
de 13 ans, sur ce plateau
de cinéma d’Epinay: vivre
sa vie de chien. Son agent,
Simon Thuriet, se base sur
la confiance et l’absence
de contrainte.
base : ouvrir une porte, gratter, aboyer sur
commande, assis, coucher, pas bouger», qu’il
amène parfois sur des tournages. Et, surtout, plus de 200 volatiles, vedettes de son
spectacle les Géants du ciel. Un show «ludique mais pédagogique», explique-il, dans lequel des rapaces, «ambassadeurs de leurs
frères sauvages», font démonstration des talents qu’ils déploient en liberté. Comme casser un (faux) œuf avec une pierre. «Tous sont
es spots et les objectifs, il connaît. Par nés et élevés en captivité. Est-ce qu’ils sele passé, il a fait des pubs, des photos. raient mieux en milieu naturel? interroge le
Mais le cinéma, c’est une première. dresseur. Pas sûr.»
Pourtant, il n’a pas l’air stressé, Arnold, ce Des vautours aux chiens, la méthode pour
matin de novembre, roulant sa bosse sur les leur faire jouer le jeu est la même: de la conplateaux de tournage d’Epinay-sur-Seine, fiance et zéro contrainte. «Le temps et la paprès de Paris. Certes, il n’a qu’un petit rôle. tience, c’est ça qui fait y arriver», explique
Mais tout de même, c’est lui, là, devant la ca- celui qui a débuté comme objecteur de
méra, qui déambule avec la crème du ci- conscience dans une asso de protection des
néma français. Et puis, on ne lui en de- oiseaux. Sans oublier, aussi, une récommande pas trop : marcher, s’asseoir, rien pense, souvent de la nourriture. «Mais c’est
d’autre. «Il va pas se casser
plus le fait d’être récompensé qui
VAL-D’OISE
un ongle», se moque son
compte. Chez moi, il n’y a pas
agent, Simon Thuriet.
d’animaux affamés», pourCôté pauses, pas de quoi
suit-il.
se plaindre non plus, le
C’est comme ça, avec des
Epinay-sur-Seine
SEINEminimum syndical est
noix et de la répétition,
SEINEETMARNE
Saint-Denis SAINTlargement atteint. A
qu’il a fait boire une caDENIS
moins que ce ne soit cela
nette à un perroquet, puis
le plus dur pour un
mimer un évanouissePARIS
ouvrier du cinéma comme
ment, pour le film Sur la
Arnold : attendre.
piste du Marsupilami d’Alain
VAL-DE-MARNE
3 km
Quand la comédienne star reChabat. Mais, il n’y a pas de méjoint sa loge escortée par deux asthode magique: «Chaque jour, l’anisistants qui la protègent d’une pluie qui ne mal te remet à ta place. Ce n’est jamais acviendra jamais, lui retrouve sa fourgonnette. quis.» Parfois, les bêtes ne veulent pas. Un
L’intérieur est sobre: à boire et de quoi s’al- peu comme Arnold, qui refuse de s’asseoir
longer. Jusqu’alors taiseux, Arnold impro- pour la séance photo de Libé. «On ne peut
vise un grognement dont on ne l’aurait pas pas contraindre un chien. Tu te dois d’avoir
cru capable. «C’est le bruit du carlin le sens de l’animal, de sentir s’il se lasse. Sicontent», précise Simon Thuriet en lui enle- non, il devient rétif», explique Simon
vant son costume, un collier de cuir carmin Thuriet.
à fleurs. Après ses va-et-vient sous les projecteurs, Arnold s’ébaudit de retrouver l’obs- Retrouvailles. Ne sont-ils pas tentés, parcurité et sa caisse de transport. «Il en a fois, de prendre la poudre d’escampette? De
marre là», dit, pour lui, cet humain, dres- démissionner, en somme ? Simon Thuriet
seur de profession, qui le suit partout.
sourit: «Je n’ai jamais perdu d’oiseaux, mais
Il faut dire qu’Arnold a déjà 13 ans et quel- j’ai passé du temps à en retrouver…» Tous
ques poils blancs. «C’est un beau chien, mais ont fini par revenir, donc. Par conscience
cela se voit moins qu’avant, il a vieilli», ta- professionnelle? Par attachement? «Parce
quine son accompagnateur. Depuis peu, ces qu’on leur fournit le gîte et le couvert. Ils sont
deux-là ne se quittent plus. «Mis à disposi- dépendants de nous», tranche le dresseur
tion» par ses propriétaires, Arnold a quitté qui se méfie de l’excès d’anthropomorsa campagne, le temps du film. En échange, phisme. Ce qui n’empêche pas les souvenirs
sa famille touchera une indemnisation. émus. Comme cette chouette harfang des
«Autour de 50 euros par jour. Mais les gens neiges lâchée dans l’immensité enneigée du
ne le font pas pour ça, mais plutôt pour met- Vercors, pour un film de Jacques Perrin.
tre en lumière leur animal», précise Simon «Elle était à perte de vue, sans repères. Je l’ai
Thuriet.
sifflée et elle a su me retrouver», raconte-t-il.
Sur les plateaux de cinéma, il faut parfois
Caresses. Le canidé a été choisi sur photo. rappeler quelques règles. «Des prods prenMais aussi pour ses compétences. «Il a un nent les animaux pour des objets, c’est inadbon mental, il est bien dans sa tête», dit celui missible.» Et rare, assure-t-il. Il fuit aussi cerqui l’a «recruté». Ni casting, ni répétition tains événementiels ou plateaux télé, où les
pour son rôle qui consiste «à vivre sa vie de bêtes font «juste potiches». «Mais le bien-être
chien», et à récupérer, au passage, des cares- animal rentre, heureusement, de plus en plus
ses des comédiens. Il a juste passé quelques dans l’esprit du grand public», poursuit-il.
jours chez Simon Thuriet, en amont, «pour A cela s’ajoute le code rural, et celui de l’enqu’il fasse le transfert» sur lui. Une forma- vironnement, qui encadre l’activité. Le code
tion? Même pas. «Ce qui compte, c’est qu’il du travail, lui, ne dit mot sur les animaux beait un milieu de vie paisible. On ne peut pas sogneux. Mais pour Simon Thuriet, l’essenvenir avec un chien stressé, ce n’est bon ni tiel est ailleurs: «C’est toi qui est supposé sapour lui, ni pour le travail», poursuit le voir ce qui est bon pour ton animal. Hein ?
dresseur qui a connu des défis plus Arnold, tu en penses quoi?» Pas le temps de
périlleux.
répondre. Au loin, le réal crie «le chien!» et
Chez lui, à Chauvigny, dans la Vienne, il a les deux filent se remettre en piste.
trois chiens qui savent faire «les ordres de
AMANDINE CAILHOL
L
Arnold et son agent
Simon Thuriet,
sur un tournage
à Epinay-sur-Seine,
le 29 novembre.
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4 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
A la ferme
du Guyoult,
à La Boussac
(Ille-et-Vilaine),
le 6 décembre.
PHOTOS
THIERRY PASQUET.
SIGNATURES
et au repos». Juridiquement non contraignant, le texte ne sera jamais
adopté par l’Unesco. Jean-Pierre Marguénaud
commente : «Cette version était très ambitieuse, car toutes ces questions paraissaient
alors utopiques. Mais plus la protection de
l’animal devient réaliste, plus la déclaration
semble timorée.»
Suite de la page 2
FORMES D’EXPLOITATION
Nombreux sont les chercheurs – qui sont
aussi militants– à se battre comme chiens et
chats sur cette question. Pour la sociologue
au CNRS et ex-éleveuse Jocelyne Porcher, non
seulement les animaux domestiques travaillent, mais le travail est aussi le seul prisme
valable pour analyser leurs rapports avec les
humains. Depuis 2006, ses recherches menées sur des vaches, des chiens, des éléphants, des animaux de cirque ou de cinéma
établissent que les animaux travaillent, dans
la mesure où ils investissent leur subjectivité
dans les actes qu’ils réalisent. La preuve: ils
ne font jamais tout à fait ce qui leur est demandé. «Il y a un écart entre le travail prescrit
et le travail réel, explique la chercheuse. Par
exemple, un chien d’aveugle prend des initiatives, un animal de cirque peut faire plus que le
numéro qu’il a appris s’il se sent en confiance,
porté par le public.» Inversement, un animal
ferait moins que ce qu’on lui demande s’il
considère qu’une tâche ne relève pas de ses
attributions ou que ses conditions de travail
sont mauvaises.
Cette idée rend chèvres ceux qui luttent contre toute forme de domination de l’humain
sur l’animal. Le professeur de droit américain
Gary L. Francione défend cette approche abolitionniste: «Tout être sensible a un droit fondamental: ne pas être utilisé comme une propriété ou un objet, affirme-t-il à Libé. Il ne
s’agit pas de chercher à utiliser les animaux
“humainement”, mais de ne pas les utiliser du
tout.» Il considère que la notion de travail dé-
«Il y a un écart entre
le travail prescrit et
le travail réel.
Par exemple,
un chien d’aveugle
prend des initiatives,
un animal de cirque
peut faire plus que
le numéro qu’il a
appris s’il se sent en
confiance, porté par
le public.»
Jocelyne Porcher sociologue au
CNRS et ancienne éleveuse
bouche forcément sur des formes d’exploitation : «On ne peut pas justifier le travail des
animaux, pas plus qu’on ne peut justifier l’esclavage des humains.» Il faudrait donc en tirer
toutes les conséquences: impossible de continuer à utiliser les animaux pour manger, se
vêtir, s’amuser ou mener des expériences médicales: «Si nous acceptons l’idée que les animaux comptent moralement, alors on ne peut
continuer à les manger», affirme le juriste. Les
animaux doivent finalement être libres de
toute attache: «Nous devrions prendre soin des
animaux domestiques déjà vivants, mais ne
pas en ajouter d’autres.» Animaux de toutes
les basses-cours, unissez-vous !
L’heure est donc au droit d’inventaire. L’histoire de la domestication est-elle celle d’une
exploitation de plus en plus insupportable qui
culminerait aujourd’hui avec l’élevage intensif et les scandales des abattoirs? Face à l’avis
radical de Gary L. Francione, l’historien Eric
Baratay est plus nuancé: «On a domestiqué les
animaux pour les utiliser, les exploiter, cela va
de soi. Mais une domestication ne réussit que
si l’espèce en question y trouve son profit», explique l’universitaire, qui souligne que de
nombreuses espèces, comme le zèbre ou le
renne, ont résisté à la domestication, contrairement à «celles qui ont eu un relatif intérêt à
nous accepter, ou dont la structure sociale,
comportementale, a permis que l’on puisse collaborer». La sociabilité du cheval ou de certains loups – qui deviendront des chiens –
aurait ainsi conduit à des échanges fructueux
entre l’humain et la bête, à travers des relations de travail moins inégalitaires qu’on ne
pourrait le croire, chacun faisant profiter
l’autre de ses aptitudes plus grandes à la vitesse, au maniement d’outils, à la chasse, etc.
Il ne faudrait donc pas confondre domestication et maltraitance. C’est la thèse de Jocelyne
Porcher: «Le XIXe siècle a prolétarisé les animaux comme les humains», dit la sociologue,
qui considère qu’avant la révolution industrielle, l’impossibilité pour les humains de
travailler sans les animaux les conduisait à
former un partenariat de travail équilibré
avec leurs bêtes. Pour Eric Baratay, il faut toutefois se garder de toute idéalisation du passé:
«Ce sont les paysans du XIXe siècle qui découvrent les principes de l’élevage industriel,
comme quand ils élèvent des cochons dans une
soue pour les faires grossir plus qu’à l’air libre»,
précise l’universitaire, qui souligne que la violence était alors très répandue, sur les animaux mais aussi entre humains.
Maintenant que le cheval de mine ou le bœuf
de trait sont supplantés par le chat d’hôpital
ou l’aigle de parc d’attraction, comment faire
évoluer ces relations héritées des siècles passés? Sue Donaldson et Will Kymlicka invitent
les humains à tirer les conséquences de cette
histoire: «En ayant introduit les animaux domestiques dans notre société, nous leur devons
une reconnaissance en tant que membres de
celle-ci», précise Will Kymlicka. Conséquence:
la société doit garantir le bien-être de tous, y
compris des animaux. Ce qui implique de définir de bonnes conditions de travail: «Les travailleurs animaux, comme leurs homologues
humains, ont droit à une vie complète, ce qui
inclut un droit à la retraite.» Impossible de
considérer les animaux comme corvéables à
merci, allant au travail, au dodo ou à la niche
quand on le leur demande. Impossible aussi
de les manger, puisqu’ils sont désormais des
membres de notre collectivité:«Nous devons
nous défaire de l’idée des animaux comme
nourriture», conclut Will Kymlicka. Dénonçant cette conception comme une vision d’urbains hors du contact quotidien avec les animaux, Jocelyne Pocher s’inscrit en faux: «Il
faut sortir de la victimisation imposée par le
mouvement végan», estime-t-elle.
ACCORDS DE BRANCHE
Le débat sur le travail ne réglera donc pas la
question du véganisme. En revanche, l’idée
d’un plus grand respect des animaux semble
faire consensus. Gary L. Francione met toutefois en garde : «Nous considérons que les lois
sur le bien-être animal sont des lois sur les
droits des animaux. Or, elles se contentent de
réguler l’usage de la propriété animale.» Depuis 2015, le code civil français considère que
l’animal domestique n’est plus un objet mais
«un être vivant doué de sensibilité». Une façon
de mieux protéger les animaux… jusqu’à l’élaboration d’un code du travail animal? Ce n’est
pas à exclure: il suffit pour cela de quelques
règles adaptées à la diversité des espèces et
des formes de travail. «C’est le cas de la “limitation raisonnable de la durée de travail” de
la déclaration de 1978», estime Jean-Pierre
Marguénaud. Comme des principes généraux
pour mieux définir des accords de branche:
évidemment, les oiseaux sont pour. On attend
la position des autres animaux. •
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
u 5
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«Je ne demande pas plus à mes vaches
que ce que leurs capacités leur permettent»
E
A
M
HA
BI
OR
N
près le boulot, elles adorent se reposer
sur l’herbe entre collègues. Kenny,
21 ans, et Amelia, 8 ans, bossent toutes
les deux à la ferme du Guyoult. Pas une mauvaise place. Elles ont un contrat de trois heures par semaine, qui peut monter à cinq voire
dix heures. Tout le reste en RTT. Elles n’ont
pas droit aux tickets repas mais la cantine est
vraiment pas mal: bonne herbe l’été et fourrage l’hiver. Le labeur en lui-même consiste
à transporter du foin ou du fumier, à tirer entre les plants de salade et de poireaux une bineuse, une buteuse ou une petite charrue. Les
deux juments de trait breton partagent leur
espace de travail –un open space de 20 hectares entre Saint-Malo et le Mont-Saint-Michel–
avec une quinzaine de pies noires. Ces petites
vaches rustiques noires et blanches doivent
turbiner une dizaine de minutes par jour, à
l’heure de la traite. Et elles portent un veau
par an. Pas de week-end, ni de vacances, mais
beaucoup de temps libre: hors de la collecte
du lait, elles paissent à l’air libre entre copines.
Les managers de tout ce beau monde ont pour «Je ne leur demande pas plus que leurs capacinom Eglantine Touchais et Stéphane Galais. tés psychologiques et physiques le permettent»,
Mariés et 44 ans tous les deux. Leur ferme, la- note le paysan. Le poids que les juments doibellisée bio, produit des légumes (en ce mo- vent tirer est mesuré précisément pour qu’elment: radis noir, navets, choux,
les ne se fatiguent pas. La salle de traite est
mâche, carottes…) et des
mobile : ce sont Eglantine et StéManche
produits laitiers comme le
phane qui se déplacent là où les
gwell, une recette traditionvaches ont décidé d’aller paîMANCHE
nelle de yaourt breton. Leur
tre. Globalement, le travail
CÔTESproduction est destinée au
demandé doit répondre à un
La Boussac
D’ARMOR
circuit court : elle est venprincipe: les «interactions»
Rennes
due aux Amap (associaavec les humains doivent
tions pour le maintien
être «neutres ou positives»,
ILLE-ETVILAINE
d’une agriculture de proxiassure Stéphane. Par exemmité), en Biocoop ou sur le
ple en agrémentant les efforts
LOIREmarché des Lices, à Rennes. La
de récompenses alimentaires.
ATLANTIQUE
20 km
petite entreprise ne se porte pas
«L’animal, ce qu’il veut, c’est ne pas
trop mal: Eglantine et Stéphane vont
stresser», explique le paysan en caresprochainement recruter une troisième per- sant le chanfrein de Mickel, le bœuf du trousonne pour les aider.
peau. «C’est super chiant, la vie d’un cheval ou
d’une vache! Et c’est ce qu’ils aiment: passer
Traite mobile. Avec leurs animaux, les leur temps à paître en paix.» C’est la garantie
deux quadras bretons n’ont pas exactement qu’il offre à ses quadrupèdes: une vie bonne
un rapport de patrons à employés. «Il n’y a pas –tout en restant tout de même dans le cadre
eux d’un côté et nous de l’autre», pose Sté- d’un élevage– en paiement des services renphane, qui parle de «coexistence». Selon son dus. «On essaie de trouver les conditions qui
idée, vaches, chevaux et humains ont chacun correspondent aux motivations de l’espèce: un
leur rôle à jouer pour que l’équilibre de la groupe stable, une diversité alimentaire, une
ferme fonctionne. Si les bêtes travaillent, c’est nourriture riche en fibres, une liberté de mouen échange d’une attention des paysans à leur vement, de la sécurité», détaille Stéphane. Pour
«bien-traitance» et leurs «conditions de vie», cela, le couple habitue très progressivement
des termes que Stéphane préfère à «bien-être». ses animaux à la traite ou au tirage des outils
MA
YE
NN
Dans leur ferme, Eglantine
Touchais et Stéphane Galais
veillent à ce que leurs bêtes
aient de bonnes conditions
de vie moyennant une
participation mesurée
aux activités agricoles.
agricoles. Issu d’une famille qui compte cinq
générations d’agriculteurs, Stéphane en est
l’héritier, mais il est aussi en rupture. Militant
à la Confédération paysanne, il est membre du
groupe de travail «homme-animal» au sein du
syndicat et a lu un tas de livres scientifiques
et philosophiques sur la condition animale. Titulaire d’un diplôme universitaire d’éthologie,
il est également comportementaliste équin.
Militantisme. Au Guyoult, on discute
autant des problèmes du quotidien que des
grandes idées qui agitent le monde. La ferme
est abonnée au Monde diplo et c’est France
Culture qui tourne en fond sonore pendant
que les humains travaillent. «Eglantine et
moi, on a l’habitude de dire qu’on vit notre
aventure agricole comme un engagement politique», dit Stéphane. Leur exploitation a été
pensée pour être en cohérence avec leur militantisme écolo. Mais pas animaliste – une
«idéologie totalitaire» selon lui. Entre l’option
végane et l’option industrielle, il préfère une
voie médiane, qui laisse les vaches et les chevaux dans leur condition d’animaux d’élevage
mais cherche à respecter leurs motivations.
Pour lui, ses bêtes ne travaillent pas, une notion jugée trop «sociale». Elles «participent
aux activités agricoles». La libération des
classes laborieuses reste un truc de bipèdes.
GUILLAUME LECAPLAIN
Envoyé spécial à La Boussac (Ille-et-Vilaine)
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– Pré-presse :
L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É , À C O N S O M M E R A V E C M O D É R A T I O N .
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LE LIBÉ DES ANIMAUX MONDE
Par
CÉLIAN MACÉ
Envoyé spécial au Burkina Faso
Photo
NYABA LEON
OUEDRAOGO
E
n s’étendant, la ville a depuis
longtemps entouré l’aéroport
de Ouagadougou, îlot pelé et
silencieux au centre d’une capitale
pétaradante. Contre son flanc nord,
un terrain vague abrite une zone de
recel à demi-sauvage: Boinsiyaaré,
littéralement «le marché aux ânes».
En ce dimanche de chaleur écrasante, une demi-douzaine d’étals exposent leur marchandise. Une
odeur légèrement écœurante de
poisson séché et de papier moisi s’en
dégage. On vend ici des dépouilles
d’animaux sauvages, dont de nombreuses espèces menacées.
Il ne faut pas plus de trente secondes pour qu’un vendeur exhibe une
peau de lion. Une tête, précisément,
aplanie et rigidifiée. Un trou rectangulaire a été découpé entre les deux
yeux (manquants). Deux autres ont
été percés un peu plus haut, au niveau du front. Le marchand retourne l’objet: au verso, il a tracé au
feutre bleu un quadrillage sur toute
la surface de la peau. Les clients
achètent tel ou tel carré, en fonction
de leurs besoins et de leurs moyens.
La pièce entre les yeux est la plus
prisée. Celle qu’il propose, sur
la joue, vaut 25 000 francs CFA
(38 euros), dit-il. A négocier.
«On s’en sert pour des gris-gris, le
lion est très prisé, explique le vendeur. Les clients viennent de loin
pour ça, du Ghana, de Côte-d’Ivoire,
même du Nigeria.» Sous une carapace de tortue et une brochette de
hérissons, il sort un paquet d’os
tenu par un élastique : la colonne
vertébrale et l’omoplate de la même
bête, assure le commerçant. Il vend
aussi, dans un petit bocal poussiéreux, de la graisse de lion. Et surtout
ses griffes –«en collier, ça passe à la
douane» – à 20 000 francs CFA
pièce. Chez son voisin, entre un
pied et une côte d’éléphant, une
autre peau de lion, dont il ne reste
plus grand-chose tant la vente à la
«découpe» est avancée.
—«Personne ne cherche une tête entière, sans trou ?»
— «Tu en veux une ? Aucun problème !»
— «Il y en a en stock ?»
— «Là non, mais j’ai des arrivages
chaque semaine. Il suffit de réserver
et je t’en mets de côté.»
«SILENCE»
Le lion est une espèce protégée en
danger critique d’extinction. En
Afrique de l’Ouest, la dernière population viable du félin vit dans une
réserve naturelle de 17000 kilomètres carrés à cheval entre le Niger, le
Bénin et le Burkina Faso : le complexe «WAP», du nom des trois parcs
(W, Arly et Pendjari) qui la composent. Selon le dernier comptage effectué par l’ONG internationale
Panthera à partir des traces laissées
par les lions, environ 350 individus
y subsistaient en 2014.
«Le WAP est un îlot en Afrique de
l’Ouest, ce qui signifie que quand la
pression augmente, les animaux ne
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
BURKINA FASO
Chasseurs
et braconniers
se taillent
la peau du lion
REPORTAGE
Bien que classé espèce protégée en danger
critique d’extinction, le félin est pris pour cible
par des Français amateurs de safaris comme
par des Burkinabés qui le revendent à la découpe
sur les marchés. «A ce rythme, l’espèce sera éteinte
dans moins de cinq ans», s’affole un expert local.
peuvent pas trouver refuge ailleurs,
explique Georges Namoano, ancien directeur du parc d’Arly. A ce
rythme-là, l’espèce sera éteinte dans
moins de cinq ans. Les braconniers
ne font pas le tri entre les mâles et les
femelles, les jeunes ou les vieux…» Le
conservateur déplore le «sous-dimensionnement» de la surveillance
de cet espace protégé au Burkina
Faso: en tout, 15 agents des Eaux et
Forêts s’activent sur une surface
de plus de 4500km2, quand il faudrait a minima une personne
pour 5 km2.
En matière de chasse sportive, le
pays fait également figure de mauvais élève : ses quotas sont notoirement trop élevés. Alors que la
chasse au trophée est interdite au
Niger et limitée à cinq lions par an
au Bénin, douze concessions de
chasse sont exploitées dans l’est du
Burkina, chacune pouvant mettre
à mort un ou deux mâles. «Les quotas eux-mêmes ne sont pas respectés,
affirme un forestier qui a été employé dans un campement de
chasse. Il arrive que les clients abattent une femelle, qu’on fait passer
pour un vieux mâle au moment
de la déclaration. Il suffit de payer.
Le fonctionnaire prend un pot-devin, la concession charge le client,
et les pisteurs touchent aussi pour
leur silence : tout le monde est
content. Cela marche de la même
100 km
NIGER
MALI
Fada N'Gourma
Ouagadougou
BURKINA
FASO
ARLY
PENDJARI
GHANA
CÔTE-D'IVOIRE
PARC W
BÉNIN
TOGO
NIGERIA
6 u
façon quand on tue deux lions au
lieu d’un…»
«CORRUPTION»
La filière repose pour une large part
sur des clients français ravis de pouvoir se payer le frisson d’une partie
de chasse en Afrique francophone…
L’affaire est tout à fait légale : plusieurs sites proposent ouvertement
leurs services en ligne. «Une très
belle chasse à la rencontre ou au pistage. Nous avons plusieurs lions à
crinière. Réussite à 100% sur les dix
dernières années», vante le site Safari-Evasion.com. «Prendre le bon
vent afin de pister et débusquer le roi
de la savane, puis le soir venu dormir en pleine brousse sous les grognements et autres cris de la faune
du Burkina Faso: voilà un des programmes que nous vous proposons,
l’authenticité d’une vraie chasse en
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
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u 7
Sur le marché sauvage
de Boinsiyaaré,
à Ouagadougou, début
novembre.
Afrique», promet, lyrique, le Safari
du Gourma.
«Nous demandons un moratoire sur
la chasse au lion, qui est au cœur du
business de la chasse au Burkina
puisqu’elle représente 45 % des recettes globales des safaris, énonce le
directeur du Mouvement africain
pour les droits environnementaux,
Alassane Nakande. C’est une activité
nuisible, mais qui est défendue par
beaucoup de monde ici. A commencer par une partie de la classe politique. L’ancien président Blaise Compaoré [renversé en 2014, ndlr] y
invitait ses hôtes de marque. Les mécanismes de contrôle des quotas sont
biaisés par la corruption. D’ailleurs,
tous les forestiers veulent travailler
là-bas car ils savent qu’il y a beaucoup d’argent.»
Le secteur rapporte pourtant très
peu à l’Etat burkinabé: les droits et
«Une très belle
chasse à
la rencontre
ou au pistage.
Nous avons
plusieurs lions
à crinière. Réussite
à 100% sur les dix
dernières années.»
Le site Safari-Evasion.com
taxes tirés de la chasse représentent
0,02% des recettes nationales, alors
que la surface dévolue à cette activité s’étend sur 3,4 % du territoire,
relève une étude de l’Union interna-
tionale pour la conservation de la
nature (UICN) parue en 2009. Les
retombées de la filière pour les communautés locales sont également
dérisoires: en moyenne 50 centimes
d’euros par personne et par an,
d’après le même rapport.
En 2019, les chasseurs de trophée
pourraient bien rester bredouilles.
La prochaine saison est menacée par
l’explosion de l’insécurité dans
l’est du pays (lire Libération du 4 décembre). Sur la carte des «conseils
aux voyageurs» du Quai d’Orsay,
toute la zone a été repeinte en rouge.
Depuis cet été, des véhicules de militaires burkinabés ont sauté sur des
mines artisanales, des postes de
gendarmerie ont été pris d’assaut et
des villageois soupçonnés de collaborer avec les forces de sécurité ont
été assassinés. Les assaillants n’ont
encore jamais revendiqué leurs atta-
ques, mais Paris comme Ouagadougou redoutent l’émergence d’un
nouveau foyer jihadiste. Les zones
boisées du WAP servent de refuge
aux combattants: leurs premières
cibles, en mars, ont d’ailleurs été les
postes des gardes forestiers. La plupart ont été abandonnés. «Après
notre départ, le braconnage a repris
immédiatement, raconte un agent
des Eaux et Forêts dont le camp a
été attaqué. Non seulement nous ne
sommes plus là pour patrouiller,
mais surtout, nous ne faisons plus
appel aux villageois pour les travaux
d’aménagement du parc, qui leur
assuraient un revenu alternatif.»
«PROTECTION»
Le longiligne pasteur Samuel
Tankoano, droit dans son costume
sans manches, voit son travail de
fourmi s’effondrer. Il loue à Fada
N’Gourma, la «capitale» de l’Est, un
petit bureau pour loger son ONG
environnementale, qui a pour mission de «sensibiliser les populations
riveraines du WAP à la protection
de la faune». Une statue de lion
grandeur nature a été installée sur
le rond-point central de la ville.
Son plâtre noirci s’effrite par endroits, les tiges de ferraille de la
structure commencent à apparaître. A en croire le pasteur, elle pourrait pourtant durer plus longtemps
que les vrais félins de la région.
«Les braconniers me disent toujours
la même chose: “Je dois nourrir ma
famille”, explique-t-il. La peau
d’un lion vaut entre 200 000
et 300 000 francs CFA (300
à 450 euros)… Je connais des braconniers repentis qui ont repris
du service récemment. La forêt est
grande ouverte désormais !» •
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8 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX EXPRESSO
LA LISTE
Chronique
«Age bêtes»
A lire tous les dimanches sur Libé.fr.
LES ZOOS ARGENTINS PRIÉS DE S’ÉCOLOGISER
Jusqu’à sa mort en juillet 2016, dans son enclos du zoo
de Mendoza, on le présentait comme «l’ours le plus
triste au monde». Dépressif, en très mauvaise santé,
Arturo, dernier ours polaire en captivité en Argentine,
était le symbole des conditions de vie désastreuses
dans les parcs zoologiques du pays. Les voilà
contraints de se reconvertir en «parcs écologiques».
Une solution de compromis ?
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
UN ÉTIQUETAGE SUR LE BIEN-ÊTRE ANIMAL
Depuis la mi-décembre, le groupe Casino, aidé par
trois associations de défense animale, expérimente
sur la viande de poulet un pictogramme qui indique
la prise en compte du bien-être des animaux d’élevage. L’objectif : informer et faire évoluer à terme
les pratiques d’élevage et de consommation. Selon les
données des différentes filières françaises, 83 % des
poulets de chair sont élevés sans accès à l’extérieur.
Le rat-taupe nu, hure de jouvence
La bestiole, laide
comme un «pénis
fripé» selon les
scientifiques, a tout
pour intéresser
la recherche
biomédicale: elle
peut vivre trente
ans sans aucun
problème de santé
et survit dix-huit
minutes sans
oxygène.
Par
AURORE COULAUD
et OLIVIER MONOD
Photo CYRIL
ZANNETTACCI. VU
«A
lors, vous êtes
prêts à voir des
pénis tout fripés?» Les pénis en question,
ce sont les rats-taupes nus.
Des rongeurs aux dents longues et à la peau flétrie translucide plus souvent qualifiés
de «moches». Pourtant,
ils pourraient détenir le secret de la jeunesse éternelle.
Notre interlocuteur, c’est
Thomas Lilin, directeur du
Centre de recherche biomédicale de l’Ecole nationale
vétérinaire d’Alfort (Val-deMarne), qui a accepté de
nous guider vers une salle
aveugle, créée en 2016. A l’intérieur, quatre colonies de
rats-taupes nus se déplacent
dans des caissons de plexiglas reliés par des tuyaux.
«J’aimerais leur mettre de
la terre pour qu’ils puissent
creuser, mais on aurait du
mal à les récupérer pour
les étudier», concède le
chercheur.
Au Centre biomédical de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), le 29 novembre.
aux bruits et communique en
pépiant.
Chez les rats-taupes nus, l’organisation en castes (dite
eusociale) repose sur la reine,
comme chez les abeilles,
les fourmis ou les termites.
Autour d’elle, un à trois mâles
élus ont le privilège de la baCastes. Sous les lumières gatelle. Le reste de la troupe
rouges, l’air ambiant avoisine – tous genres confondus –
les 32°C, comme les sous-sols se répartit entre ouvriers,
d’Afrique de
travailleurs ocL’ANIMAL
l’Est, leur habitat
casionnels et
naturel. Des ennourrices. Pour
DU JOUR
ceintes diffusent
les maintenir
la radio Tropiques FM. «Au sous sa coupe, la reine a deux
début je mettais France Inter, techniques : elle les piétine
mais on n’avait aucune nais- quand elle les croise et elle
sance. J’ai changé pour cette leur fait manger ses selles.
station et ils se sont mis à pon- Ces dernières contiendraient
dre comme des mitrailleuses», des hormones féminines qui
nous explique-t-il. Sérieux. généreraient alors chez ses
Même sans oreilles appa- congénères un instinct marentes, la bestiole est sensible ternel capable de les rendre
plus dociles et plus protecteurs avec ses petits.
Au-delà de la structure même
de la colonie, ce qui intéresse
les scientifiques, ce sont les
qualités extraordinaires de ce
petit mammifère. Il peut vivre trente ans sans presque
aucun problème de santé.
Rien dans la littérature scientifique ne fait état de maladies neurodégénératives
ou cardiovasculaires. Seules
deux publications rapportent
des cas rares de cancer. «On
sait que le cancer est un phénomène de multiplication
cellulaire. On étudie pourquoi
ça n’a quasiment pas lieu chez
le rat-taupe nu», précise le
professeur Friedlander, qui
codirige une équipe de chercheurs en biologie à l’Institut
Necker-Enfants malades,
relié à l’école vétérinaire.
L’une des pistes de recherche
repose sur les molécules
d’acide hyaluronique, plus
grosses chez le rat-taupe nu
que chez l’être humain. Elles
pourraient empêcher la multiplication cellulaire responsable du cancer et permettraient aussi de ralentir le
processus de vieillissement.
«Ça ouvre des pistes thérapeutiques pour l’homme, souligne la chercheuse qui pilote
du labo en question, Mélanie
Viltard, même si la pilule qui
va nous faire vivre six
cents ans, c’est pas pour tout
de suite!»
«Fructose». Côté alimentation, les rats-taupes nus ont
un régime exclusivement végétarien, à base de tubercules
et d’arachides. «On ne connaît pas l’impact exact de ce
régime, mais il permet d’éviter l’oxydation de la membrane des cellules», note la
scientifique. Dans leur cage,
«ça nous arrive de leur donner des Pronutro, vous savez,
ces céréales à la banane qu’on
mange en Afrique du Sud.
Ils en raffolent. Mais on en
trouve seulement sur Amazon UK. Pas très pratique»,
renchérit Thomas Lilin.
Autre avantage, et non des
moindres : l’animal survit
sans oxygène pendant dixhuit minutes. «Il a la capacité
de mobiliser du fructose pour
pallier le manque d’oxygène.
Et ça pourrait nous aider à
faire des progrès spectaculaires pour les arrêts cardiaques
et les accidents vasculaires cérébraux», estime le Pr Friedlander, qui rappelle aussi sa
grande résistance à certains
types de douleurs. Mais alors
de quoi meurent les rats-taupes nus au juste? «Il disparaît
lorsque son stock de cellules
souches est épuisé», expliquet-il. Interrogé par nos soins
en 2017, le Dr Frédéric Saldmann, directeur scientifique
de la Fondation pour la recherche en physiologie, basée
en Belgique, qui est aussi en
lien avec tous les protagonistes cités plus haut, avait promis des découvertes dans les
deux prochaines années. Si
l’on en croit Mélanie Viltard:
«On est sur la bonne voie, on a
trouvé des choses intéressantes
qu’on doit encore creuser. Notamment sur les différents mécanismes au sujet du cancer.
Je n’en dis pas plus car c’est un
domaine très compétitif. Dans
un an, on pourra vous dévoiler
de quoi il s’agit.» •
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LA PÊCHE INDUSTRIELLE AFFAME LES OISEAUX
L’intensification de la pêche industrielle, pour nourrir
les saumons d’élevage ou les poulets, affame les
oiseaux marins, dont les sternes, les fous et manchots
du Cap, alerte une étude récente. «Nous montrons
que c’est bel et bien à l’échelle globale que la pêche
prend des ressources qui sont essentielles aux oiseaux
marins, et pas simplement dans quelques endroits»,
insiste David Grémillet du CNRS, coauteur de l’étude.
68293
C’est le nombre restant de girafes matures à l’état
sauvage. En trente ans les populations de ce grand
mammifère ont diminué de 40% dans les savanes
africaines d’où elles pourraient disparaître, selon la
nouvelle «liste rouge» des espèces menacées de
l’Union internationale pour la conservation de la nature publiée mi-novembre. En cause: la fragmentation de leur habitat mais aussi le braconnage. Deux
sous-espèces sont carrément en «danger critique d’extinction»: c’est le cas de la girafe de Kordofan, avec
1400 spécimens répartis entre le sud du Tchad et le
nord de la Centrafrique, et de la girafe de Nubie, avec
seulement 455 individus au Soudan et en Ethiopie.
UN LIEU POUR POISSONS ROUGES ABANDONNÉS
Le bocal est une prison décorative. A l’aquarium
de Paris, un centre pour recueillir les cyprinidés
a vu le jour afin de leur offrir de meilleures conditions
d’existence. En deux ans, 800 poissons rouges ont été
admis. Sélectionnés par l’homme au fil des siècles,
ils peuvent «atteindre 30 centimètres de long à l’âge
adulte, un spécimen a besoin au minimum de 50 litres
d’eau», rappelle l’aquariologiste Etienne Bourgouin.
Un éléphant, ça trompe
énormément. Mais que dire
d’un pachyderme qui fume
abondamment ? La diffusion, fin mars, d’une vidéo
d’une éléphante d’Asie en
train de vapoter en a surpris
plus d’un: un tel comportement est-il explicable ? Les
naturalistes de la Wildlife
Conservation Society, à l’origine de ces images surprenantes, ont rapidement mis
fin aux spéculations des internautes. Leur hypothèse?
Ce jour-là, l’éléphante était
vraisemblablement en train
d’ingérer du charbon de bois
comme un remède à ses
maux digestifs. Courante
chez l’homme, l’ingestion
de charbon de bois a été
documentée à la fin des années 90 pour une espèce de
singes de l’île de Zanzibar.
Vidéo diffusée par 30 Millions d’amis. VIA AFP
d’ailleurs grâce à ces photos,
postées par un rappeur sur
les réseaux sociaux, que des
enquêteurs ont pu mettre la
main sur le félin. Au total,
une quinzaine de jeunes
fauves auraient été retrouvés au domicile de particuliers ces cinq dernières
années. «Nous avons dû accueillir quatre petits félins en
l’espace de quelques semaines, un tigre et trois lions», se
désole Pierre Thivillon, président de Tonga Terre d’accueil, un refuge situé dans la
Loire. «L’association était
habituée à recevoir des animaux saisis par les autorités
mais très rarement de jeunes
félins. Et là, brutalement, ça
s’accélère.» Il raconte le cas
de ce tigre de 2 mois qui a été
L’HUÎTRE, VICTIME DU CLIMAT
Quatre chercheurs français ont publié en octobre
une étude démontrant l’impact des variations
climatiques sur la mortalité des huîtres. Leur conclusion est sans appel : des hivers rythmés par des
températures élevées et de fortes pluies engendrent
une forte mortalité des huîtres adultes l’année
suivante. Les professionnels vont devoir adapter leurs
pratiques de production mais restent démunis.
Quand les animaux aussi s’automédiquent
Les colobes avaient pris l’habitude d’en consommer
pour contrer les effets négatifs de leur régime alimentaire, principalement
composé de feuilles de badamiers et de manguiers.
Une diète d’autant plus bénéfique pour ces primates
que les populations ayant
facilement accès à du bois
calciné avaient alors un plus
fort taux de natalité.
Pour qualifier ces comportements relevés chez de nombreuses espèces depuis
l’Antiquité, les scientifiques
parlent eux d’«automédication» ou, plus précisément,
de «zoopharmacognosie».
Soit la faculté pour de nombreux animaux outre les
grands singes (mammifères,
insectes, oiseaux, etc.) de sélectionner des éléments de
Le cirque des bébés fauves à selfies
C’est stylé: frimer et faire des
selfies en compagnie d’un
lionceau ou d’un bébé tigre.
Certains achètent même ces
petits félins comme ils se
procureraient un chien. Sur
les Champs-Elysées, le
12 novembre, un homme parade dans une Lamborghini
louée. Sur le siège passager,
la police découvre un lionceau âgé de 2 mois. Quatre
semaines plus tôt, c’est une
lionne d’1 mois seulement,
très mal en point, qui est saisie par les douanes dans un
garage à Marseille. Au même
moment, le tribunal de Créteil condamne à 6 mois
ferme un homme qui affirme
«garder» la petite lionne
d’un ami, mais qui a tenté de
la vendre sur Internet…
Déjà, en juin 2016, un bébé
tigre avait été retrouvé abandonné dans une caisse, à
Noisy-le-Sec, en SeineSaint-Denis. Il était exploité
par de jeunes dealers d’une
cité de Saint-Ouen qui, contre quelques euros, proposaient des selfies avec lui.
Dans la même ville un lionceau avait déjà été retrouvé,
en octobre 2017 en train de
dépérir dans un appartement vide; il était loué pour
agrémenter des soirées, et
prêté pour des selfies. C’est
u 9
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récupéré au Havre en octobre : «Il avait été proposé à
un homme qui évolue dans le
milieu des sports de combat.
Ce dernier a voulu le sauver :
il l’a acheté puis l’a confié
aux autorités.»
Les enquêtes sont encore en
cours dans ces différentes
affaires pour lesquelles
30 Millions d’amis s’est portée partie civile. Pour la présidente de la fondation,
Reha Hutin, «cette mode
vient des pays du Golfe, où de
jeunes riches se pavanent sur
les réseaux sociaux en compagnie de bébés fauves. Il y a
maintenant un véritable trafic dans les banlieues d’Ilede-France, où ces animaux
coûtent moins cher qu’un
chien de race». D’où vien-
nent ces félins? «C’est un secret de Polichinelle», affirme
André-Joseph Bouglione,
ancien dompteur qui se bat
pour que les cirques renoncent aux animaux. «Les naissances sont incontrôlables
pour les autorités. C’est très
simple de ne rien déclarer :
quand les femelles mettent
bas, il suffit de ne pas appeler de vétérinaire…» Faire
naître des petits, rien de plus
facile quand on possède un
couple. «Une lionne peut
avoir deux portées de quatre petits par an», résume
Pierre Thivillon.
Eric Hansen de l’Office national de la chasse et de la
faune sauvage, dit l’impuissance des autorités: «Les félins se reproduisent très bien
en captivité, leur stérilisation n’est pas obligatoire.
Comment contrôler les naissances ? On constate un réel
engouement pour ces animaux. Même dans le milieu
huppé de la mode, il y a des
demandes pour en exhiber
dans les soirées.» Plusieurs
observateurs affirment qu’il
n’y a qu’un moyen de mettre
fin à ce trafic : interdire les
cirques avec animaux sauvages, comme l’ont déjà fait de
nombreux pays d’Europe.
SARAH FINGER
leur environnement pour se
soigner. Ces capacités thérapeutiques – dont l’étude
depuis trente ans ouvre la
voie à des applications pour
la médecine humaine (en
particulier contre le paludisme) et vétérinaire – ont
d’abord été abondamment
observées chez les chimpanzés. En 1977, le primatologue
britannique Richard Wrangham a ainsi été le premier,
dans le sillon tracé par
Jane Goodall, à relever la
consommation intrigante, et
sans mastication, de feuilles
rugueuses et poilues, par des
spécimens du parc naturel
de Gombe, en Tanzanie. La
plante en question, une herbacée du genre Aspilia consommée à jeun, dérogeait
étrangement de leur régime
quotidien en fruits mûrs.
«Ces feuilles rugueuses n’ont
aucun bénéfice calorique,
souligne la primatologue Sabrina Krief. En revanche,
elles leur permettent d’expulser des parasites en six à huit
heures.»
La chercheuse a été intriguée par la consommation
occasionnelle et en petite
quantité de feuilles de Trichilia rubescens par des
chimpanzés de Kibale en
bonne santé. Après des analyses, qui ont permis d’isoler
les molécules antipaludiques de cette plante, elle a
avancé l’idée selon laquelle
ces grands singes ingèrent
aussi des plantes à des fins
préventives. Une hypothèse
qui séduit hors des rangs des
primatologues.
FLORIAN BARDOU
A lire intégralité sur Libé.fr.
«Le rapport
aux animaux
remonte
souvent à
l’enfance. C’est
un fil rouge.»
AFP
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
BERNARD
MONTIEL
Animateur
sur Animaux TV
L’ex-animateur d’Une Famille en or, Bernard Montiel, présente
chaque mois Animaux stars, une émission où une personnalité déboule avec son toutou ou sa perruche pour évoquer le
lien qui les unit. Le public est plutôt de niche. D’après la dernière vague Médiamétrie, la chaîne est regardée en moyenne
par 882 000 personnes par semaine. Mais «ça gagne de l’argent», précise le patron, Richard Maroko. C’est grâce aux quelques euros versés chaque mois par les 4 millions d’abonnés
(via des packs thématiques) que cette antenne payante, déjà
vingt années au compteur, fait son miel. Mais qui la regarde?
«L’audience est plus masculine que féminine et a entre 35
et 60 ans. Il y a pas mal d’enfants aussi.»
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
A lire intégralité sur Libé.fr.
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10 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX EXPRESSO
LIBÉ.FR
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
Diaporama : des bêtes
lanternes à Paris Araignées
bleues, ours jaunes et flamands
roses : Christophe Maout a photographié pour
Libération les extraordinaires animaux en lanternes
chinoises visibles de 18 heures à 23 heures et jusqu’au 15 janvier dans les allées du Jardin des plantes,
à l’occasion du festival «Espèces en voie d’illumination». PHOTO CHRISTOPHE MAOUT
Des pistes
alternatives
aux expériences
sur les animaux
émergent et sont
encouragées
par la loi. Mais
la transition tarde.
douleur, une souffrance ou
une angoisse intense», ou
«modérée» mais «de longue
durée». On parle là par exemple de «chocs électriques
auxquels l’animal ne peut
échapper», d’un «stress d’immobilisation en vue de provoquer des ulcères gastriques ou
une défaillance cardiaque
chez le rat» ou d’«essais de
toxicité dont le point limite
est la mort».
Par
AURÉLIE DELMAS
«N
ous ne voulons
pas être cette
génération qui
ressemblerait à celle qui a
participé à la célèbre controverse de Valladolid où on se
posait la question : “Est-ce
que les Indiens ont une
âme?”» Cette phrase, entendue en octobre dans les
locaux du Parlement européen à Paris, n’est pas sortie
de la bouche d’un militant
antispéciste radical, mais de
celle du député européen
Younous Omarjee (LFI). Le
jeune élu introduit alors, au
côté de son homologue Pascal Durand (EE-LV) une
conférence intitulée «Comment accompagner la transition vers une recherche sans
expérimentation animale?»
Cet objectif de remplacement
total des animaux de labo par
des méthodes substitutives
est tout ce qu’il y a de plus officiel. Il est inscrit dans une
directive européenne adoptée en 2010, qui assure que
plus aucun animal vivant ne Une souris teste un traitement pour un cancer dans un labo privé de Baltimore. PHOTO PATRICK SEMANSKY. AP
sera employé «dès que ce sera
possible sur un plan scientifique» et qui a été transposée
dans le droit français en 2013.
En attendant, des millions
d’animaux subissent chaque
année des expériences. Souris (60 %), poissons (16 %),
rats (9%), lapins, volailles, et
autres : 1,9 million de vertébrés et autres céphalopodes administratrice de la fonda- souffrance est prise au sé- l’évaluation de leur souf- nier cas, l’animal qui a été
ont par exemple été utilisés tion Brigitte Bardot, des rieux. Bien plus, soit dit en france reste un important anesthésié ne reprend pas
en France en 2016, selon les actions peuvent être menées passant, que dans d’autres sujet de controverse.
conscience.
derniers chiffres du minis- à «plus court terme» pour secteurs comme la gastrono- De la simple réaction à un Sont par exemple considérés
tère de la Recherche.
«mettre fin à la souffrance des mie où on a le droit d’envoyer stimuli (nociceptif ) à la comme «légères» des «biopAlors que la validité même animaux qui sont l’objet d’ex- des animaux vivants dans douleur voire à la souffrance sies de l’oreille et de la queue»,
du modèle animal pour périmentations». Sur le pa- l’eau bouillante, note le neu- qui implique une forme de l’«implantation sous-cutanée
certaines recherches en pier, la stratégie fixée par la robiologiste Georges Cha- conscience, la gradation est non chirurgicale de pompes
santé humaine
directive est tri- pouthier, directeur de recher- complexe. Chaque expéri- miniatures», le confinement
fait l’objet de
ENQUÊTE ple: rechercher et che émérite au CNRS. Les mentation fait l’objet d’une pendant moins de vingt-quadébats, des spédévelopper des chercheurs sont tenus de res- évaluation préalable lors tre heures… Dans la catégorie
cialistes ont présenté leurs méthodes alternatives, ré- pecter des règles, et je dirais de laquelle est annoncé le «modérée» : des actes de
pistes de travail : solutions duire le nombre d’ani- que pour une forte minorité «niveau estimé de douleur». chirurgie sous anesthésie
in vitro, organoïdes, micro- maux utilisés, et limiter les d’entre eux la souffrance ani- Ces expériences sont classées comme «thoracotomie, crafluidiques, bio-impression, contraintes imposées aux co- male est un sujet important.» en quatre degrés de gravité niotomie […] transplantation
organes sur puces… Insuffi- bayes. Les procédures doiselon «la douleur, la souf- d’organes avec gestion du
sant aujourd’hui, assurent les vent être autorisées par le mi- Evaluation. Si la sensibilité france, l’angoisse» générées: rejet». Les procédures «sévètenants du modèle animal. nistère de la Recherche, qui des animaux est désormais légère (39% des procédures), res» doivent, elles, faire l’obMais, ainsi que l’a pointé s’appuie sur l’avis de comités scientifiquement et légale- modérée, sévère (17 %) ou jet d’une appréciation rétrosLaurence Parisot, actuelle d’éthique. «Aujourd’hui, la ment établie, la définition et sans réveil (6%). Dans ce der- pective, et renvoient à «une
Les souffrances des cobayes
de plus en plus disséquées
Contravention. Au quotidien, les scientifiques fixent
la marche à suivre au moment où la douleur doit être
arrêtée ou diminuée: arrêt du
processus, traitements destinés à réduire la douleur ou
euthanasie si le bien-être
futur des animaux est compromis. La directive précise
néanmoins qu’une procédure ne doit pas être exécutée «si elle implique une douleur, une souffrance ou une
angoisse intense susceptible
de se prolonger sans rémission possible». Théoriquement, les manquements aux
consignes peuvent être détectés par des contrôles et la
directive réclame des peines
«dissuasives». Dans les faits,
le non-respect des règles
peut entraîner la fermeture
d’un établissement et une
contravention de la quatrième classe, ne pouvant
dépasser 750 euros. «Il y a des
contrôles, et il pourrait y en
avoir plus, mais c’est très difficile de mettre un inspecteur
derrière chaque expérience. Il
n’y a guère que le chercheur
lui-même qui peut savoir si ce
qu’il fait est légitime ou pas»,
développe Georges Chapouthier, qui estime que la priorité est de développer «la formation éthique qui reste très
insuffisante».
Pour entamer la transition,
de nouvelles règles pourraient permettre d’améliorer
le bien-être des animaux,
notamment avant et après les
expérimentations. «Ils souffrent autant qu’en 2010,
dénonce Muriel Obriet,
membre de la commission
condition animale d’EE-LV.
Or de nombreuses méthodes
alternatives ont émergé. Elles
doivent être développées et
devenir obligatoires.» Une
commission d’enquête parlementaire sur l’expérimentation animale, réclamée de
longue date par les associations, pourrait être mise en
place début 2019. •
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12 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX FRANCE
Par
SARAH FINGER
Envoyée spéciale à Sète
L
es cargos bétaillères, une
vraie galère pour les animaux
vivants. Plus obscur que celui
par camions, le transport maritime
n’en est pas moins éprouvant pour
les bêtes destinées à la boucherie,
d’autant que le temps de trajet sur
ces navires n’est pas limité.
En France, c’est le port de Sète (Hérault) qui se positionne comme leader sur ce secteur. Chaque année,
une centaine de bateaux y accostent pour charger du bétail. Le plus
gros peut contenir 8 000 bovins,
mais les navires classiques reçoivent entre 1 000 et 1 500 animaux,
répartis à bord sur quatre, voire
cinq étages. Trois navires peuvent
être chargés simultanément, au
rythme de 300 animaux par heure
et par cargo. Les brebis laitières qui
partent au Liban passent cinq à
sept jours en mer. Même temps de
trajet pour les agneaux et les moutons exportés vers Israël. Les bovins
envoyés en Turquie effectuent un
voyage de huit jours. Les bœufs qui
voguent vers l’Algérie traversent la
Méditerranée en un jour et demi.
Certains animaux sont exportés
pour se faire engraisser ou pour
produire du lait, d’autres sont destinés à l’abattoir ou vendus pour leur
peau. Des vaches voyagent «pleines» et mettront bas dans leur pays
de destination; certaines en sont à
sept mois de gestation. Des veaux
prennent aussi la mer, les plus
jeunes n’ont que 2 mois et demi.
Au port de Sète, c’est une coopérative, la Société d’exploitation du
parc à bestiaux (Sepab), qui gère
cette activité. Cet opérateur regroupant des éleveurs de bovins et
d’ovins se présente comme le
leader européen du transit et du
stockage de bétail vivant. Chaque
année, il gère en moyenne l’expor-
tation de 100 000 animaux vers
l’Afrique du Nord et le MoyenOrient. «N’importe quel éleveur de
bovins a fait ou fera de l’export via
le port de Sète, car c’est l’activité la
plus rémunératrice pour cette filière, résume le directeur de la Sepab, Laurent Trémoulet. Exporter,
c’est la seule solution pour qu’un
paysan gagne de l’argent.»
«TROU NOIR»
Les camions à bestiaux qui convergent vers Sète proviennent de toute
l’Europe. Une fois débarqués,
90 % des animaux embarquent
directement sur les bateaux. Les
autres, ceux qui ont déjà passé plus
de vingt heures sur les routes, font
une halte dans le vaste hangar de la
Sepab, inauguré début novembre.
Selon Laurent Trémoulet, certains
animaux élevés en Europe voyagent vingt jours avant d’arriver à
bon port. L’embarquement peut en
effet s’étaler sur plusieurs jours. En
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
mer, la météo ralentit certains bateaux. Une fois rendus à destination, les animaux sont parfois bloqués à bord de longs jours en raison
de problèmes administratifs. Ensuite, ils reprennent la route, au
moins une journée. Au bout de ce
(très) long tunnel: un élevage, une
boucherie, un abattoir.
Contrairement au transport routier, pour lequel la réglementation
prévoit des pauses afin de permettre aux animaux de souffler un
peu lors des longs trajets, rien ne limite la durée des périples en mer.
Selon l’organisation CIWF, dédiée
au bien-être des animaux d’élevage, près de 10 millions de moutons et de vaches ont traversé la
Méditerranée entre 2013 et 2016.
Les trajets durent le plus souvent
entre cinq et dix jours, parfois
quinze. «Le problème majeur, c’est
qu’il est impossible de savoir ce qu’il
se passe en mer: c’est le trou noir total, affirme Agathe Gignoux, char-
gée d’affaires publiques au CIWF.
Il n’y a pas de vétérinaire à bord
pour soigner les animaux blessés ou
malades, ni aucune obligation de
suivi. Ce que l’on sait, c’est que les
animaux sont parfois entassés dans
une seule partie du bateau car c’est
plus facile à gérer pour l’équipage.»
Les rares enquêteurs qui ont pu
monter à bord de ces bétaillères ont
raconté la saleté, la concentration
des bêtes, les difficultés d’accès
aux abreuvoirs ou à la nourriture,
le manque de paillage, ou encore
les pannes de ventilation qui
rendent vite l’atmosphère irrespirable du fait des émanations
d’ammoniaque dues à l’accumulation d’excréments.
Des conditions de vie d’autant plus
intenables pour les animaux qui se
sont blessés en montant à bord.
«Les situations dépendent de la
façon dont ils sont amenés, déchargés, embarqués, explique Adeline
Colonat, chargée de mission auprès
BÉTAILLÈRES
MARITIMES
A Sète, l’arche
de nausée
ENQUÊTE
Chaque année, une centaine de bateaux accostent
dans le port de l’Hérault pour charger du bétail
à destination de l’Afrique du Nord ou du MoyenOrient. Moins réglementée que le transport routier,
cette activité inquiète les défenseurs des animaux,
qui dénoncent son opacité et les conditions
de «survie» et de mort des bêtes en mer.
Au port de Sète, le 31 octobre.
PHOTO GUILLAUME BONNEFONT. IP3
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
«On estime
qu’entre 2013
et 2016,
24500 carcasses
de bovins et d’ovins
ont été jetées dans
la Méditerranée
par des navires
européens.»
Adeline Colonat chargée
de mission auprès de Welfarm
de Welfarm, association pour la
protection des animaux de ferme.
Des animaux épuisés tombent et se
font mal en descendant des camions
ou en empruntant les passerelles
pour monter dans les bateaux. De
plus, la plupart de ces vieux navires
ne sont pas adaptés aux animaux.
Les plafonds sont trop bas, les animaux se blessent dans des coins ou
des angles droits, leurs cornes se
coincent et se cassent dans des
ferrailles…»
«CUIR ABÎMÉ»
Toutes les associations de protection animale le disent : l’immense
majorité de ces cargos reconvertis
en bétaillères maritimes posent des
problèmes de conception; âgés en
moyenne de 35 ans, certains cumulent toutes les défaillances techniques et humaines. L’association Robin des bois raconte ainsi comment
fin août, le Britta-K, battant pavillon du Sierra Leone et transportant 810 bovins et 263 moutons, a
essuyé une panne moteur juste
après avoir quitté Sète. Le cargo est
resté immobilisé cinq jours dans la
baie d’Ajaccio avant d’être remorqué jusqu’à Beyrouth, soit dix jours
de voyage supplémentaires pour les
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
animaux «stockés» à bord. L’association s’indigne aussi de la présence du Blue Moon I dans le port
de Sète: Jacky Bonnemains, porteparole de Robin des bois, affirme
que ce navire provenant de Libye et
battant pavillon togolais comptabilise 370 déficiences techniques et
humaines et 9 détentions pour les
seules années 2010 à 2018 ; il vient
tout juste de purger une interdiction provisoire de toucher un port
européen… «Pour les animaux, le
prétendu bien-être s’arrête au bord
du quai et le voyage par mer sera un
voyage d’épouvante», dénonce l’association, qui relève que depuis le
mois d’août, les cargos venus faire
le plein d’animaux à Sète avant de
repartir à Beyrouth, Ténès ou Alger
«battaient tous pavillon de complaisance, Sierra Leone, Panamá, Togo,
Tanzanie. Les conditions de vie des
animaux embarqués sont en fait des
conditions de survie». Agathe Gignoux, du CIWF, reconnaît qu’«on
u 13
ignore quel est le pourcentage d’ani- à bord il se déchire la peau avec un
maux qui se blessent ou meurent clou, c’est pareil : un cuir abîmé, la
pendant les trajets. Seuls les trans- Turquie n’en veut pas.»
porteurs le savent. Aucune déclara- Pertes «infimes» ou pas, qu’en
tion n’est obligatoire».
est-il des animaux qui meurent en
A Sète, on affirme que les pertes mer ? Plusieurs sources affirment
sont infimes et qu’il n’y a «pas de qu’ils sont jetés par-dessus bord
casse» sur un trajet normal. «Le après avoir été éventrés pour coubien-être animal est au cœur de ler plus rapidement. «On estime
notre métier parce qu’il a des consé- qu’entre 2013 et 2016, 24 500 carquences économicasses de bovins et d’ovins ont
ques, argumente
été jetées dans la MédiLaurent Tréterranée par des naviGARD
AVEYRON
moulet, de la Seres
européens»,
p a b. S i s u r
avance Adeline Co1 000 génisses TARN
lonat, de Welfarm.
Montpellier
200 avortent en
Cette pratique illéHÉRAULT
mer, c’est une
gale ne touche pas
cata car elles ne
que la MéditerraSète
feront plus de lait.
née, comme le raMer
AUDE
Un taureau mort,
conte Anissa Putois,
Méditerranée
c’est aussi une lourde
de l’association Peta :
10 km
perte financière, on ne
«Nous avons diffusé en juillet
peut pas se le permettre. Si on donne des images atroces de cochons entasdes coups à un animal pour le faire sés dans des camions et transportés
monter plus vite sur le bateau, ou si par ferry de la Bulgarie vers la Géorgie. Exposés à un soleil de plomb,
sans eau ni nourriture, beaucoup
sont morts durant ce voyage de quatre jours et ont été jetés à la mer.»
Déjà, en janvier 2014, une quinzaine de cadavres de vaches –sans
doute mortes des suites d’une tempête –, avaient ainsi été jetés pardessus bord et s’étaient échoués sur
les plages du Danemark et de la
Suède. Qu’en disent les services
d’inspection vétérinaires du port de
Sète? Faute de feu vert du ministère
de l’Agriculture, Libération n’a pas
pu les rencontrer.
AIGUILLONS
ÉLECTRIQUES
Le directeur du port de Sète, Olivier
Carmes, reconnaît pour sa part
que l’exportation d’animaux vivants constitue un «trafic sensible
en termes d’images». Il sait aussi
que la concurrence est rude dans ce
secteur: les ports espagnols de Tarragone et de Carthagène font sérieusement de l’ombre à Sète. Làbas, les services sont moins chers
pour les éleveurs. Et pour cause :
les animaux stationnent dans des
camions pendant des heures en
plein soleil, des ouvriers peu scrupuleux les pressent de monter à
bord à coups d’aiguillons électriques… «Mais que les animaux partent de Sète ou d’Espagne, c’est le
même sort qui les attend: ils seront
abattus au Liban, en Algérie, en Libye, en Egypte ou en Turquie dans
des conditions épouvantables, dénonce Adeline Colonat. Nous exportons des êtres vivants sans nous
soucier de ce qui les attend. Or ces
animaux sont nés en France. Nous
sommes responsables d’eux jusqu’à
leur mort.» Au printemps, dans
le cadre des débats autour de la
loi agriculture et alimentation,
tous les amendements visant à
mieux encadrer les transports
d’animaux vivants ont été rejetés
par les députés.
Une pétition du CIWF demandant
la fin des exportations d’animaux
vivants sur de longues distances
a recueilli plus de 112 000 signatures. Fort de ce succès, le CIWF
a demandé un rendez-vous
avec le ministre de l’Agriculture.
En vain. •
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14 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX FRANCE
Combats de coqs U
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
Par
ADRIEN FRANQUE
Envoyé spécial à Mouchin
Photos AIMÉE THIRION
Prises de becs
à Mouchin
A la frontière belge, les derniers adeptes
des luttes à mort de gallinacés préservent
une pratique uniquement autorisée dans
le nord et aux Antilles.
REPORTAGE
ne seconde plus tôt, on n’entendait
que des «5-4 Jean-Michel», quatre
doigts en l’air, les yeux cherchant
dans l’assistance un autre parieur potentiel.
Désormais, il n’y a plus que le silence, et le
bruit des plumes. Colliers hérissés, l’œil sauvage, les deux coqs se font face un instant.
Quelques pas de côté, puis ils se jettent l’un
sur l’autre. Après plusieurs chocs ébouriffés,
ça tient plus du judo que de la boxe: chacun
cherche avec son bec une prise sur le cou de
l’adversaire. Ensuite, c’est de l’escrime : ils
balancent leurs pattes armées d’ergots métalliques, espérant faire des dégâts, vers le dos,
le cœur, l’abdomen. Des plumes atterrissent
sur les spectateurs des premiers rangs.
Le combat est mal engagé pour le coq à la robe
mordorée du dénommé Jean-Michel: à peine
deux minutes passées et il bat littéralement
de l’aile, ventre à terre, du sang dans les plumes. L’autre se balade tranquillement autour,
fier vainqueur à venir, attendant que les
cinq minutes réglementaires soient écoulées.
Les parieurs malchanceux sortent les billets
de leurs poches. Certains espèrent toujours
un retournement de situation ; ça s’est déjà
vu, un combattant qui se relève subitement
et assène un coup fatal, inattendu. Mais là, la
bataille semble terminée: une patte sur le cou
de son opposant, le coq vainqueur cherche
à lui crever les yeux. Le coqueleur Jean-Michel arrête le combat : il monte sur le ring,
prend sa bête inanimée par les pattes, et la
remet dans la petite caisse en bois dans
laquelle il l’avait amené. Généralement, les
perdants finissent à la casserole.
Cette scène, ça fait quatre générations qu’elle
se joue à Mouchin, bourgade d’un millier
d’habitants entre Lille et Valenciennes, collée
à la frontière belge. Le Coq d’or est un estaminet de briques rouges qui donne sur une cour
intérieure: au fond, une sorte de petit hangar
aux néons froids qui a servi à accueillir, «dans
le temps», raconte sa propriétaire Viviane
Lemaine, des bals, des kermesses d’école parfois, et des combats de coqs, toujours. Au centre, un ring à la moquette rouge, motif fleur
de lys, entouré de petits gradins. Un des rares
gallodromes qui subsistent dans la région, la
seule, avec les Antilles, où les combats de coqs
restent légaux. Ça date de 1964 : De Gaulle,
un Nordiste. Article 521-1 du code pénal: les
combats de coqs sont autorisés lorsqu’une
tradition locale ininterrompue peut être établie. La loi est calquée sur celle des courses de
taureaux. «Tant que la corrida ne sera pas interdite, on est tranquilles», disent certains aux
tables du bistrot, avalant un potage ou jouant
aux cartes avant les combats.
Douille
La foule des coqueleurs qui s’est pressée en
ce vendredi soir de décembre pour l’un des
premiers concours de la saison rappelle celle
des tableaux flamands, plus d’un siècle plus
tôt. Mêmes moustaches fournies, mêmes cheveux blancs sous casquettes plates : tout un
monde ouvrier et agricole qui se réunit encore, chaque semaine, comme leurs parents
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
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u 15
Autour
du gallodrome
du Coq d’or,
à Mouchin
(Nord),
le 7 novembre.
avant eux. Des hommes surtout, qui semblent d’or, sa fille n’est pas intéressée. Il y a encore
tous avoir gardé cette fierté de reprendre les quinze ans, quelque 4 500 coqueleux peurôles de leurs grands-pères. Pascal, survête- plaient la région. Désormais, ils ne sont guère
ment du Losc et une carrière «dans les chi- plus que quelques centaines. La disparition
cons» vient «battre les coqs» (participer à leur progressive de la pratique, en douceur, c’était
combat), dans la lignée paternelle, depuis le sens de la loi, renforcé par une décision du
qu’il a 8 ans : il en a 48 désormais. Thierry, Conseil constitutionnel en 2015 qui interdit
60 ans, ancien chef d’atelier à la chocolaterie toute nouvelle ouverture de gallodrome.
Cémoi, a hérité ça de son père aussi, qui arbi- Pourquoi la tradition antique s’arrêtera-t-elle
trait les combats.
à cette génération ? «C’est une passion qui
Le sexagénaire Alain, ex-cheminot, a lui com- demande du temps et de l’argent», éclaire Gino
mencé à 5 ans, soit au même âge que son Trevissoi, président de l’Association pour la
camarade assis sur la chaise d’en face,
défense de la tradition galloAlexandre, 15 ans. Dans une pièce
phile, 700 adhérents. Diffiord
N
r du
à l’écart du bistrot, les deux sont
cile aussi d’élever pluMe
en train d’armer le coq de
sieurs dizaines de coqs près
l’adolescent: il pioche dans
d’autres habitations concèBELGIQUE
une petite caisse à outils
dent plusieurs coqueleux :
Lille
PASvermoulue une douille à
les «gens de la ville», Lillois,
DE-CALAIS
fixer sur la patte où l’ergot
Parisiens, venus s’installer
Mouchin
NORD
naturel a été coupé. Du codans les villages, se plaiton, de la ficelle, puis l’épegnent du tapage que font les
SOMME
ron. Le coq reste tranquille
volailles, dès l’aube.
AISNE
dans les bras d’Alain. Aucun lien
Marchand
de chevaux et éleveur
20 km
de parenté entre les deux «coquede coqs depuis quelques années du
leux»: ils se sont connus en venant aux
côté de Templeuve, non loin de là, Abdel,
combats. Cette fois, le premier a amené le se- 31 ans avoue que ce passe-temps a son lot de
cond. «Du covoiturage», raconte Alain.
contraintes: «Je suis obligé de les élever dans
Alexandre est, lui, un intrus dans cette foule une ferme à vingt minutes de chez moi. Les
d’adultes bien plus âgée que lui. Deux ou trois trois ou quatre allers-retours par semaine, il
familles se sont pointées avec des enfants en faut les faire!» L’élevage de coqs de combat est
bas âge, en spectateurs. Mais les éleveurs de assez lourd au niveau logistique: pour éviter
moins de 40 ans se font rares. La tradition les bagarres en pâture au bout de septs’éteint petit à petit, au fil des avis de décès pu- huit mois, les coqs doivent être placés dans
bliés dans la Voix du Nord. Les gallodromes des volières individuelles, 1,50m sur 1,50m.
aussi ferment les uns après les autres: Viviane Pour les défenseurs de la cause animale, cet
Lemaine ne passera pas le flambeau du Coq enfermement participerait à l’agressivité
qu’ils démontrent sur le ring, associé à l’excitation de se retrouver soudain en pleine lumière devant des dizaines de spectateurs. Les
coqueleux réfutent: leur ardeur au combat est
naturelle. «Ils ont l’instinct belliqueux.» Ca
vient de leur race: des «combattants du Nord»
pour la plupart, généralement croisés avec
des races turques ou asiatiques pour améliorer leur taille ou leur endurance.
Gladiateur
Abdel explique que, pour être performants, les
coqs doivent être bien soignés, «comme des
athlètes de haut niveau. On surveille leur alimentation, on ne leur donne pas à manger
n’importe quoi». Pas vraiment d’entraînement: tout juste sont-ils testés vers leur premier anniversaire dans un combat avec des
bouchons aux ergots, des «sortes de petits
gants de boxe pour éviter les blessures», explique Abdel.
Coq parmi les coqs, son camarade Stefano a,
lui, en permanence l’air de vouloir vous la
faire à l’envers. Coupe de footballeur, veste en
cuir et chevalière tête de lion à l’annulaire, le
marchand de chevaux de 26 ans est le plus
gros parieur de la soirée. Il fait partie des nombreux Belges qui passent régulièrement la
frontière pour s’adonner à une passion qui
leur est interdite depuis 1929. Il joue un coq ce
soir, mais surtout, il joue des billets de
50 euros à chaque combat ou presque. «50-40
Jérémy!» annonce-t-il: si le coq qu’il a choisi
perd, il file son billet à l’autre parieur. S’il gagne, il récupère 40. Les enchères montent, et
ce sera finalement 100-100, affaire conclue
avec un moustachu de l’autre côté du ring.
Placé derrière les juges, l’œil sur le chrono, il
explique sa stratégie en buvant une Jupiler:
«Je mise juste quand le modèle me plaît. Là, le
coq est grand, il présente bien. Je pense qu’il va
gagner.» Et il a raison: en quelques secondes,
«Jérémy» domine son adversaire. «100 balles
en cinq minutes, c’est pas mal, hein?»
On est à la moitié des 25 combats, et Stefano
a déjà engrangé 400 euros. Il dit avoir déjà
parié 1000 euros sur une joute. Cette dimension-là, le combat de coq comme jeu d’argent, était beaucoup plus présente dans le
temps selon les anciens. Les mises ont diminué, «comme le niveau de vie», racontent-ils
avec un air entendu. Eux misent des billets
de 5 euros, pour le sport. Ils voient d’un mauvais œil ces jeunes entrés dans leur monde
«pour se faire de l’argent rapidement». Bisbilles entre associations, rumeurs de dopage,
culture du secret (pas de photos des combats,
pas de pub sur le Web): on sent aussi son lot
de non-dits derrière la camaraderie. Mais
face à la disparition de la tradition, on se
serre les coudes. A l’origine, les combats de
coqs servaient en Asie ou dans la Grèce antique à régler les conflits virils entre agriculteurs. Plutôt que de s’entretuer, le coq était
utilisé comme gladiateur par procuration.
On n’en est plus là à Mouchin, c’est même le
contraire : on vient aux combats par habitude, pour se retrouver. On se rassemble, on
boit un coup, on joue, on s’échange de l’argent, on se donne rendez-vous la semaine
prochaine. Les coqs, eux, naissent, grandissent, se battent et meurent sur le ring,
comme autant d’animaux sacrifiés à la communauté des hommes. •
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16 u
LE LIBÉ DES ANIMAUX EXPRESSO
LIBÉ.FR
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
La disparition
des animaux
expliquée aux enfants
La Terre a perdu plus de la moitié de ses bêtes
sauvages en quarante-quatre ans. Un terrible
constat, qui pousse à s’interroger : qui est
responsable ? Comment préserver
la biodiversité ? Les réponses sont à lire dans
le numéro 82 du P’tit Libé, sur Leptitlibe.fr.
Régime «healthy»: quand
la gamelle singe l’assiette
Viande crue, végan,
bio, sans gluten…
Le marketing
de la nourriture
pour animaux
est de plus en plus
calqué sur celui des
humains. Au risque
superflu de nuire
à la santé des deux.
Isaac, jeune homme romantique
amoureux de la nature et de la
faune sauvage, se lance dans une
série d’actions violentes afin de
protéger les animaux. Antihéros,
il devient l’icône de la défense
animale, jusqu’à s’y perdre. La
guérilla des animaux, premier roman de Camille Brunel, par
ailleurs journaliste et critique de
cinéma, débute comme une catharsis. Pour quiconque éprouve
une rage face aux souffrances infligées aux bêtes, les tribulations sanglantes d’Isaac offrent un défouloir et l’assouvissement d’une pulsion de vengeance. Puis le récit rebondit
et se mue en grande question existentielle. Tout cela a-t-il
un sens, une utilité alors que la sixième extinction de masse
–la première causée par l’humain– efface déjà des pans
entiers du vivant? Sur la trame du livre sont tissées quantité
de diatribes animalistes, quelques réflexions dérangeantes,
ainsi qu’une ribambelle d’hommages aux combattants de
la cause animale, ici figurants dans la vie d’un extrémiste.
GREGORY SCHWARTZ
MARGAUX LACROUX
K
«Projections». Secteur qui
ne connaît pas la crise, la pet
food pèse près de 2 milliards
d’euros en France. L’industrie
joue à fond la carte de l’anthropomorphisme. «Depuis
une quarantaine d’années, les
frontières entre l’homme et
l’animal changent considérablement. Il y a un lien familial, parfois filial avec les animaux de compagnie, ce qui
facilite les projections de nos
manières de fonctionner,
voire de nos peurs, préoccupations, désirs, plaisirs sur
La fondation 30 Millions d’Amis a demandé jeudi aux dirigeants de France Galop, de la société le Trot et du PMU
«d’offrir une retraite bien méritée aux chevaux de courses»
qui «ont rapporté des gains considérables à leurs propriétaires» durant leur carrière. Cette interpellation fait suite
à la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo de l’association L214. Tournée en caméra cachée entre août et novembre dans l’abattoir d’Equevillon (Jura), elle montre des
poulains, des chevaux âgés ou blessés à l’intérieur d’une
écurie, puis à l’abattage, où on leur perfore le crâne avant
qu’un couteau ne mette fin à leur vie. La moitié provient
du monde hippique.
En haut de la pile Conte cruel
de la vengeance animale
Par
iki lape sa soupe pour
chats et dévore ses
croquettes sans céréales avant de prendre sa gélule
de vitamines. L’industrie de
la pet food –nourriture pour
animaux de compagnie– est
aussi inventive que celle des
humains. Pas étonnant, puisqu’elle se calque sur les mêmes modes. Avec leurs gammes de niche, ultraciblées,
certaines marques surfent
sur la «naturalité», concept
fourre-tout, promettant des
listes d’ingrédients sans
allergènes, céréales, gluten,
lactose, etc. Le produit est
supposé bienfaisant car issu
de la nature. Façon aussi de
contourner la défiance vis-àvis des croquettes pas nettes.
Selon le cabinet d’études
Alcimed, cette offre suit
«l’évolution du statut des animaux domestiques». L’offre
de bio reste cependant limitée: les fournisseurs sont
rares, l’investissement en
matières premières et en
nouvelles lignes de production est plus lourd.
Abattoirs 30 Millions d’Amis alerte
le monde des courses hippiques
L’anthropomorphisme est au cœur du marketing. PHOTO EMMANUEL PIERROT. VU
eux», pointe la sociologue de
la consommation Laurence
Tibère. Habits, psychanalyse,
cosmétiques… Chiens et
chats peuvent désormais
tout faire comme nous. Elle
ajoute: «Il y a aussi l’idée que
les animaux de compagnie
peuvent être l’étendard d’une
manière de vivre, d’un statut
social. Ce sont des faire-valoir, on ne cherche plus à savoir s’ils ont vraiment besoin
de tout ce qu’on leur apporte,
on oublie ce qu’est un chien ou
un chat.»
L’opportunisme de certains
industriels peut aller à l’encontre des besoins de l’animal, alerte le docteur Dominique Grandjean, enseignant
en nutrition canine et féline
à l’Ecole nationale vétérinaire
d’Alfort (Val-de-Marne) : «Il
faut arrêter ces bêtises. Ça a
commencé avec la “barf”, le
fait de nourrir chiens et chats
avec des aliments crus. Cela
ne représente pas vraiment
d’intérêt mais le grand public
se dit que c’est un retour à la
nature pour nos animaux.
C’est comme si on se mettait à
manger comme l’homme de
Cro-Magnon. Or des études
récentes relèvent des cas de
contaminations bactériennes,
généralement assez graves
parce qu’elles sont transmissibles à l’homme.»
Grillons. Lui recommande
de la nourriture classique,
déjà complète, type croquettes. Les produits végans sont,
selon lui, à proscrire: «En nutrition animale, on sait qu’il
faut 50 nutriments essentiels,
on ne peut pas arriver à une
alimentation équilibrée avec
ces concepts-là. Les carnivores stricts ont besoin d’acides
aminés qu’on ne trouve que
dans les protéines animales.
Pareil pour la vitamine B12.»
Le sans-céréales ? «Si on
remonte l’histoire de l’alimentation des animaux, une
grande partie d’entre eux en
a toujours mangé.» Côté allergies, pas d’inquiétudes, les
bêtes en développent très
peu. Seule une lignée de setter irlandais souffre d’intolérance au gluten. Pour le lactose, c’est la réintroduction
de lait dans le régime d’animaux qui n’en avaient plus
l’habitude qui rend malade.
Et les compléments alimentaires? Si l’animal fait un réel
effort (sport canin, chien
d’intervention), pourquoi
pas. Mais si ses journées se
résument au canapé, nul
besoin. Parmi les nouveaux
produits, une piste semble
pertinente : utiliser les protéines des insectes. Grillons
ou vers de farine ont besoin
de beaucoup moins d’espace,
d’eau et de nourriture que les
autres animaux d’élevage.
Sur le créneau de la croquette
d’insectes, les animaux sont
cette fois-ci en avance sur les
bipèdes. •
A lire en intégralité sur Libération.fr.
80
C’est, en euros, le montant moyen des dons
reçus par la SPA en période de Noël, saison
«propice à la générosité du public», se félicite
un porte-parole. Même constat à la Fondation Bardot, chez 30 Millions d’Amis, partenaire
de 250 refuges de France ou dans les plus petites
associations, comme l’Arche de Noé. Une générosité pas totalement désintéressée: «Il y a une plus
grande sensibilité en fin d’année par rapport aux
avantages fiscaux, rappelle la SPA. Les dons réalisés
ouvrent droit à une réduction d’impôt de 66% sur
la déclaration des revenus de l’année suivante. Les
donateurs peuvent bénéficier de ces avantages
fiscaux en faisant un don avant le 31 décembre.»
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Par GAËTAN
GAËTAN
Par
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. De quoi accompagner les
plats du réveillon II. On serre
quand on s’en sert # Requête
de gilet jaune III. Répondra
aux attentes IV. Indien d’Amérique # Libé paraît-il demain ?
V. Alliage avec cuivre et nickel
VI. Extrêmes casseurs # Il s’est
fait un nom avec celui de la
rose # Dans une semaine, c’est
la fête de celui qui veut manger son double VII. Capable de
faire de gros travaux VIII. Si
j’étais l’un d’eux, je serais vendeur de chaussures, ça doit
rapporter pas mal IX. Une
rivière en centre ville # M-XCV
X. Ancienne capitale en Asie
XI. Bon plan de départ # Dans
six mois
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VIII
IX
X
XI
Grille n°1099 / Joyeux Noël !
VERTICALEMENT
1. Il paraît qu’il ne va pas tarder à revenir 2. Qui a quitté le privé # Comme
cette phrase 3. Blaireau qui aime le miel # La Pléiade héberge son œuvre
poétique et théâtrale 4. Libé paraît-il après-demain ? # Il appartient au
passé 5. Compagnon d’un petit noir 6. En marge # Le premier se tape
l’affiche 7. Préfixe lié au sable # Piège à poisson 8. Brille # Pas brillant
9. Lieu d’empaquetage
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. LUXEMBURG. II. ORL. AGRÉA. III. NUITE. IER.
IV. DB. ÉLAN. V. OUPS. CÈPE. VI. OTAN. RN. VII. DCI. BE-BOP.
VIII. ERRER. AMA. IX. RÉÉMERGER. X. RETIGEANT. XI. YESTERDAY.
Verticalement 1. LONDONDERRY. 2. URUBU. CRÉEE. 3. XLI. POIRETS.
4. TEST. ÉMIT. 5. MAËL. ABRÉGÉ. 6. BG. ACNÉ. RER. 7. URINE. BAGAD.
8. RÉE. PROMENA. 9. GARDEN-PARTY. libemots@gmail.com
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Le temps est sec mais parfois brumeux sur la
France sous des températures en nette baisse
par rapport à la veille. Le soleil résiste autour
de la Méditerranée même s'il est parfois voilé.
L’APRÈS-MIDI C'est un temps calme qui
domine sur l'ensemble de la France en
raison de pressions qui restent très élevées.
Il fait assez froid au nord de la Seine en
raison de la levée d'une petite Bise.
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Un soleil printanier domine de l'Aquitaine
aux Alpes et à la Méditerranée.
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LE LIBÉ DES ANIMAUX SCIENCES
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
Un couple
de bonobos
dérangé par un
mâle jaloux.
PHOTO STEVE
BLOOM. BIOSPHOTO
Chez les
singes, tous
les coups sont
dans la nature
La stratégie de reproduction des primates
est basée sur la qualité plutôt que
la quantité. Des bonobos échangistes
aux orangs-outans célibataires endurcis,
zoom sur la diversité de leurs foyers.
Par
OLIVIER MONOD
V
ulves spectaculaires, testicules ridicules et duos chantés dignes de
The Voice sont autant de conséquences de l’organisation sociale des primates. La
famille nucléaire n’est pas le mode d’organisation sociale le plus répandu chez les singes.
En harems, solitaires, en communauté, ils
s’organisent de différentes manières selon la
disponibilité en nourriture ou la nécessité de
se défendre.
Les singes ont une stratégie de reproduction
basée sur la qualité plutôt que la quantité. Les
portées sont en général d’un à deux petits. La
gestation dure plusieurs mois et le sevrage est
tardif. La gestion des petits est différente
d’une espèce à l’autre. Les femelles sont souvent en première ligne sur le sujet, mais leurs
conjoints prennent leur part dans certains
cas. Les mâles sont parfois obligés de se battre
pour avoir le droit de se reproduire.
Ces modes de vie différents ont des conséquences sur la morphologie et le comportement des individus. Ainsi, quand l’exclusivité
sexuelle est assurée, les mâles présentent des
petits pénis et les femelles une réceptivité
sexuelle centrée sur la période de fécondité.
Dans les communautés regroupant plusieurs
mâles et femelles en âge de procréer, c’est l’inverse. La réceptivité sexuelle est très visible
et dure plus longtemps que la période de
fécondité. Les mâles vont présenter de gros
testicules pour gagner la compétition au
niveau des spermatozoïdes. Le sexe devient
alors un élément de négociation sociale.
Enfin, l’éducation au sexe existe, ne serait-ce
que par l’observation. Le paléoanthropologue
Pascal Picq a été le témoin d’une scène intéressante sur le sujet. Un jeune chimpanzé
chahute le partenaire de sa mère pendant et
après l’acte. Celui-ci entraîne ensuite le jeune
loin des regards, prend la position d’une
femelle et invite alors le jeune à simuler un
accouplement. Une observation rare sur un
sujet encore peu étudié.
Chez les singes, la relation aux plus jeunes
n’est pas simple. Si des cas d’adoption sont
observés, l’infanticide est aussi avéré. L’évolution des relations sociales tendrait à diminuer cette pratique. Un objectif qui peut être
atteint en brouillant les pistes de la paternité
ou en donnant le pouvoir aux femelles. Les
structures décrites ici ne sont pas figées. L’observation de leur évolution et de leur diversité
n’a pas fini de nous surprendre et de nous
instruire sur nos propres réflexes. •
ÉCHANGISTES
LES CHIMPANZÉS ET LES BONOBOS
Trahison, négociation et dissimulation,
la vie des communautés regroupant plusieurs mâles et plusieurs femelles est subtile et pleine de rebondissements. Sont
notamment concernés les gorilles des
montagnes, les macaques, les chimpanzés, les bonobos… «Entre dominants, la
copulation peut être très bruyante, mais
elle va être beaucoup plus silencieuse
quand elle concerne deux individus qui
s’affranchissent des normes sociales»,
observe Hélène Meunier, chercheuse au
centre de primatologie de l’université
de Strasbourg. La reproduction étant le
privilège des mâles et des femelles dominants, les relations qui ne respectent pas
cette hiérarchie ont intérêt à se faire
discrètes.
Les chimpanzés et les bonobos, nos plus
proches cousins dans l’évolution naturelle, vivent au sein d’une structure identique doctement appelée multimâle-multifemelle (et même fusion-fission, pour
les puristes). Pourtant, ils apportent
des réponses différentes aux conflits sociaux. Comment expliquer par exemple
qu’autant de mâles puissent vivre ensemble sans se battre, ni tuer les petits qui ne
sont pas les leurs ? Chez les deux espèces, les sociétés sont constituées de
mâles apparentés (frères ou cousins), ce
qui n’empêche pas les chimpanzés de se
battre pour la domination du groupe.
L’infanticide existe mais entre membres
de différents clans. Dans le Singe en nous
(Fayard, 2006), le primatologue Frans
de Waal décrit ainsi le cas d’une chercheuse qui ne peut s’empêcher d’intervenir pour sauver une mère et son petit
menacés par des mâles chimpanzés.
Au sein des communautés, cette pratique
barbare est limitée grâce au concept de
«confusion de paternité». Les femelles
bonobos arborent des vulves gonflées
et colorées, signes de disponibilité
sexuelle, pendant 50 % de leur vie
d’adulte (contre 5% chez les chimpanzés
selon Waal). L’idée est de provoquer des
relations sexuelles sans que le mâle ne
sache qu’elles ne sont pas fécondes.
Comme les sociétés bonobos sont par
ailleurs dominées par les femelles, les
mâles, heureux de pouvoir s’accoupler
avec les femelles, ont toujours une bonne
raison de croire qu’ils sont le père de tous
les petits de la communauté.
Si la femelle chimpanzé tend à se tenir
à l’écart du groupe quand elle a un petit
en bas âge pour le protéger, «les femelles
bonobos rejoignent immédiatement leur
groupe après avoir donné naissance»,
écrit Frans de Waal. C’est bien connu,
chez les bonobos, le sexe, les caresses et
les baisers permettent de résoudre les
conflits sans violence. Une suractivité
que Pascal Picq ne juge pas forcément
très enviable; «Rien de plus stressant que
la vie des bonobos, non pas dans leur
quête de sexe, mais dans l’angoisse d’apaisement par le sexe», écrit-il dans le Sexe,
l’homme et l’évolution (Odile Jacob,
2009). Il décrit ensuite comment les jeux
du sexe et du pouvoir sont intimement
liés à la vie sociale du chimpanzé. Dans
cette société dominée par les mâles, «les
femelles se laissent séduire et interfèrent
indirectement dans les conflits de dominance en favorisant certains partenaires».
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HAREM
LES GORILLES
ET LES BABOUINS
Le harem est lié à la notion d’infanticide
depuis la description de cette pratique
chez le gorille en 1979. En effet, l’objectif
de cette organisation résulte de la volonté
d’un mâle de s’accaparer le potentiel
reproducteur de plusieurs femelles. S’il
perd sa place, son successeur tuera tous
les petits non sevrés afin que leur mère
retrouve rapidement sa capacité reproductive. «On pense que la prévention de
l’infanticide est une force évolutive importante qui explique l’apparition de certaines autres formes d’organisations», explique le primatologue Luca Morino. Le
mâle est marqué par ce mode de vie: il est
grand, costaud, avec des canines proéminentes pour étaler sa puissance. Il présente un pénis réduit et des testicules tout
petits, puisqu’il est seul à féconder «ses»
femelles. La structure d’un harem est toujours la même: un mâle est seul au milieu
de femelles. Mais les relations en son sein
peuvent être très différentes. Chez les babouins géladas, c’est un groupe de femelles apparentées qui acceptent un mâle
protecteur et géniteur parmi elles. Mais
chez les babouins hamadryas, c’est un
mâle agressif qui va tenir sous sa coupe
des femelles non apparentées. Une attitude qui ne protège pas du cocufiage. Le
spécialiste des hamadryas Hans Kummer
a décrit les agissements d’une femelle
qui, tout en jouant avec un objet, s’éloigne
du mâle dominant jusqu’à avoir la moitié
basse du corps cachée par un rocher derrière lequel un autre mâle s’active au nez
et à la barbe de son congénère.
Un gorille de l’Ouest. PHOTO STEEVE BLOOM. BIOSPHOTO
CÉLIBATAIRES
LES ORANGS-OUTANS
AU DIAPASON
LES GIBBONS
La solitude est un choix ambigu. Elle rend
plus faible face aux prédateurs mais
réduit le besoin en nourriture. Elle limite
les interactions sociales mais permet plus
de libertés, loin du regard des autres.
L’orang-outan est un exemple de solitaire.
Chez les grands singes, il est «le plus placide» mais aussi «le plus sensuel», note le
paléoanthropologue Pascal Picq. Dans
le Sexe, l’homme et l’évolution (Odile Jacob, 2009), il décrit la scène suivante :
«Confortablement installés sur une grosse
branche à plusieurs dizaines de mètres de
hauteur, la femelle est allongée sur le dos
et le mâle est assis devant ses jambes
ouvertes. Ils prennent leur temps, se
caressent, avant de copuler face à face.»
D’autres observations font état de masturbations réciproques, de fellations et de
cunnilingus. Une volupté que Pascal Picq
attribue à l’absence de «contraintes liées
à la présence de tiers» et signe d’une certaine proximité entre les deux individus.
Les orangs-outangs vivent seuls dans une
organisation dite «en noyau». Chaque
femelle vit sur un territoire et les mâles en
contrôlent un plus large qui recouvre
celui de plusieurs femelles. Ces derniers
utilisent leur voix pour marquer leur
présence et leur domination. Mais ces
territoires ne se recouvrent pas complètement: le mâle étant physiquement deux
fois plus imposant que la femelle, celle-ci
a plus aisément accès aux plus hautes
branches des arbres, quand lui est cantonné aux étages inférieurs. Etant souvent seules, les femelles ont plus d’occasions de rencontrer d’autres mâles, mais
elles doivent assurer le soin des petits.
Dans les forêts d’Asie, le chant du gibbon s’entend à 2 kilomètres à la ronde.
A l’instar de certains oiseaux, ce
grand singe (donc hominoïde) marque son territoire par sa voix. Ces vocalises peuvent servir à séduire, à
faire fuir un concurrent mais aussi à
marquer la force de la relation. «Les
couples chantent en duo. Le niveau de
coordination de leurs voix est un signal de leur complicité. Plus le chant
est bon, plus il dissuade des jeunes
mâles de défier celui en place», explique Luca Morino, spécialiste des gibbons au Muséum national d’histoire
naturelle. Cela reste une hypothèse
car l’espèce est mal connue. «Ils vivent à 30 mètres de haut, se déplacent
très vite et vivent en couple. Il est très
difficile de les suivre, et vous dépensez beaucoup d’énergie pour étudier
seulement un couple. De nombreux
chercheurs préfèrent donc étudier
des espèces qui vivent en plus grand
groupe.» Les mâles gibbons ne s’occupent pas directement des petits, si
ce n’est en défendant le territoire
familial. Mais ce n’est pas le cas de
toutes les espèces monogames. Chez
les siamangs (la plus grande espèce
de gibbon), les enfants de plus d’un
an et demi sont transportés par le
père. Si la monogamie est assez rare
dans la nature (4% des mammifères),
elle l’est moins chez les singes (environ 17 %). Il s’agit d’un engagement
fort puisqu’un couple de gibbon va
passer 85 % de son temps à moins
de 10 mètres l’un de l’autre.
La solitude de l’orang-outan réduit le besoin en nourriture.PHOTO S.ESZTERTAS. BIOSPHATE
Des gibbons dans le sanctuaire de Gumti, en Inde. PHOTO SYLVAIN CORDIER. BIOSPHOTO
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
Donner la langue
aux chats
Par
EMMANUÈLE PEYRET
L
e plus marrant, ça a été à l’heure de la
cantoche du soir où, à 18h45 pétantes,
les quatre chats font colloque de la faim
devant la cuisine. Jean Moulin, le vieux gris,
face à la porte; Sissi, la belle dorée, en retrait
(elle mange en dernier); Tennessee, le grand
noir, juché sur le meuble du grand-père ; et
Sigmund, tigré obèse, le cul dans l’assiette car
«Libé» a tenté de parler avec ses quatre
félins à l’aide d’une appli censée faciliter
la communication. Bilan: l’humain a plus
rigolé que les bêtes, effrayées et agacées.
le bouffement pour lui, c’est essentiel. Au vu
de l’air vaguement menaçant style «t’as vu
l’heure, on n’a pas mangé depuis ce matin»,
on leur a collé avec l’iPhone de Papinou un solide «mraaaaaaaaouuuuuuuuuu» issu de l’application censée faciliter la compréhension
entre humains et félins, Human-to-Cat Translator, qui comprend 175 enregistrements de
sons de 25 chats. Au rayon de ce genre de gadgets, on trouve aussi Meowlingual, qui ne
parle que le japonais, et l’appli Frimousse, qui
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
Untitled de la série «Sasuke»
extrait de Masahisa Fukase,
éditions Xavier Barral, 2018.
VOUS/
scannerait les pensées du chat… Ça doit amuser les maîtres mais pas trop les félinous, qui
ont réagi assez brutalement au son en question, comprenant apparemment «je vais te
faire la peau, fumier»: ça a sursauté, grondé,
écarquillé les yeux, et Tennessee en est tombé
du meuble de surprise. Après le dîner, on a
bien rigolé encore en testant sur chacun des
sujets certains sons de l’appli, qui suscitent la
même réaction pour chaque individu: mimique profondément ennuyée de «vindiou mais
qu’est-ce que t’as encore inventé pour me déranger, bipède» pour Sigmund, qui a vite compris que le truc est rigoureusement sans intérêt, à part pour stresser la bête ; air un peu
affolé sur certaines notes agressives de l’appli
et mouvement de recul face à l’iPhone pour
Jean Moulin, toujours méfiant et stressé, tandis que Sissi cligne des yeux d’un air entendu
du style «oui maminou, distrais-toi, je sais que
tu souffres» –au bout de cinq tentatives avec
différents sons de l’appli, elle ne bouge même
plus une oreille.
Rire sadique
Après quoi on s’est enregistré soi-même puisque l’appli permet également à l’humain qui
ne craint jamais le ridicule d’enregistrer des
phrases que le logiciel va traduire en chat,
genre «Sigmund, assis», qui donne un
«mraaaaaouuuuw» qui veut tout et rien dire,
semble-t-il (l’individu n’ayant pas bougé une
oreille), pas plus que «donne la patte»,
«mraooww», ne fera tiquer Jean Moulin. Bref,
toute la population s’en fout, sauf quand on
a enregistré «attaque attaque», qui a donné
à peu près les mêmes intonations que les
autres fausses traductions, mais mis très fort
dans la cour ça rend bien: Jean Moulin, chef
de ladite cour et des jardins alentour, a commencé à traquer l’ennemi l’air mauvais, (les
rouquemoutes et l’horrible borgne noir sont
les ennemis jurés du sujet), fourrure hérissée
et queue levée en «I» tandis que le bipède se
tordait d’un rire sadique. Et puis on a arrêté
parce que ça les stresse, ça les agace, et qu’on
n’a pas besoin de ça pour se causer, hein mes
bébés ?
Le chat est une langue pas très étrangère, au
fond : tout son corps s’exprime, du moindre
feulement à la griffe à peine sortie en averto,
des oreilles couchées ou dressées au dos
aplati du chat qui chasse. De la même espèce,
certes, mais chacun sa façon d’être: Sissi parle
tout le temps, module sa voix en permanence
et parle une langue parfaitement claire : où
t’étais, oui je suis là, j’arriiiiiiiiiive (quand elle
monte l’escalier pour venir faire la coueffure
avec ses griffes pendant des heures à Maminou, signe d’extrême affection), «mraouuu»
interrogatif de «tu fais quoi là?» regard à demi
fermé, queue étalée langoureusement. Ce qui
n’empêche pas parfois un petit crachère ou
soufflère quand la princesse est grognon, ou
un mordillère (l’humain parle en infinitif
amélioré à ses chats) quand ça va bien les caresses, là, comme le font du reste tous les
chats, ou juste un poser de patte significatif
sur le visage. Sans parler de l’éloquent pissère,
chez Sigmund par exemple, signifiant son
mécontentement ou juste la joie de saloper les
godasses ou le sac. Lui ne dit jamais rien, ça
doit être l’effet de son nom, à peine un ronron
de temps en temps : il exprime sa joie et son
bien-être en labourant méthodiquement les
vieux pulls et se fout totalement des humains
qui habitent chez lui.
Air outragé
Grand causeur, Tennessee s’exprime pour sa
part toujours d’une voix joyeuse et étonnée,
court en rond comme un chien pour accueillir
la voiture, descend l’escalier avec un pas de
poney, bref exprime très clairement qu’il s’est
trompé de genre (il est un chien en vrai), mais
reste d’une bonne humeur sans égale et ne se
fâche jamais avec les humains. Quant à Jean
Moulin, il exprime son affection en bavant
avec enthousiasme et en frottant son museau
partout (un grand classique chez le greffier
pour marquer son territoire) mais surtout en
sachant infailliblement quand le bipède souffre, se collant immédiatement à l’endroit douloureux: on laisse imaginer le confort quand
il s’agit d’une clavicule.
Contrairement aux autres qui se contentent
de tourner la tête d’un air outragé, il arrive
quand on l’appelle, aguichant, mais tous se
pointent comme un seul homme quand on
bat le rappel des poules à l’heure de la graine:
le son de la voix, ça marche très bien, de
même que chaque intonation est très bien
comprise: un «non» énergique au-dessus du
rôti, un claquement de main si tu touches au
sapin, un «pssshhhhhhhh» pour les éloigner
de l’humain dans l’escalier sont parfaitement
limpides pour eux, c’est niet, donc.
Et chacun répond à sa manière. Tous détestent le bruit, les hurlements et tous les chats
peuvent exprimer la colère, la peur la tendresse, la souffrance dans un langage qui leur
est universel: oreilles, dos, poils, queue, mouvement de patte pour stopper gentiment
la caresse ou griffer violemment le gosse
qui les emmerde, moustaches, pupilles,
«khkhkhhkhhhhhhhh» ou «pfffffffffff»,
ouverture de bouche flippante avec regard
fixe… tout chez le chat est expression. La voix
bien sûr (pour ceux qui parlent): par exemple,
avec les voyelles, le greffier dit la tendresse ou
l’appel, donne le bonjour, c’est le fameux
«raouuuuuuuuu». Tous ne raouuuuuutent
pas, Sigmund se plante devant le bipède d’un
air entendu et arrogant, et en général la demande est assez claire. Et ultime signe de
la communication chat-humain, le cadeau
(ils ne s’en font pas entre eux) : le mulot ou
l’écureuil mort et sanglant dans le lit de
Maminou. •
«
«Le langage des
émotions est pour
moi celui du cœur»
Le vétérinaire en chef de la
Ménagerie du zoo du Jardin
des plantes, Norin Chai,
explique qu’il est aussi
important pour le félin de
nous marquer de son odeur
que de décoder la nôtre.
je partais au Japon sans en connaître la
langue, je n’arriverais pas à comprendre et
me faire comprendre. Alors qu’est-ce que
je fais ? J’interprète les faits et gestes des
personnes qui cherchent à communiquer
avec moi. L’animal fait fondamentalement la même chose. Devant un humain
inconnu, il va interpréter ses faits et
gestes, l’intention de la voix, la façon de
es animaux ont leur façon de com- parler et de gesticuler, et cette interprétamuniquer avec nous, bien particu- tion dépendra alors de ses codes à lui. En
lière. Et réciproquement. Explica- fonction de nos gestes, il peut justement
tions avec Norin Chai, vétérinaire en chef mal nous comprendre. Un animal blessé
de la Ménagerie du zoo du Jardin des par exemple ne fera pas la différence entre
plantes depuis 2002, capable d’opérer la une personne qui va venir vers lui pour
sinusite d’un grand singe ou de soigner la l’aider d’une autre qui vient le chasser
rage de dents d’un croco. Il est l’auteur de pour dîner! Ensuite, à force de se côtoyer,
Sagesse animale, paru en mars.
cette interprétation va effectivement s’afL’animal parlerait avec son cœur ?
finer. De fait, si nous apprenons les codes
Oui, dans le sens où l’animal vit dans l’ici de chaque animal, nous pourrons nous
et le maintenant. De fait, il perçoit et pense faire encore plus comprendre.
avec tous ses sens, et ses émotions sont Les chats ont-ils envie ou besoin de
ses formes de communication. Contraire- communiquer avec leurs bipèdes ?
ment à nous, il n’intellectualise pas. Le lan- Un besoin, oui, quelque part. Pourquoi le
gage des émotions est pour moi le langage chat aime-t-il qu’on le caresse? Parce qu’il
du cœur. Nous, les humains, en nous éloi- considère souvent les humains comme
gnant de nos origines animales, nous avons des «mamans chats». Le chaton se fait
emménagé dans l’univers des représenta- constamment lécher par sa mère durant
tions, des mots, des dogmes.
ses premiers jours de vie et
Et ces derniers l’emportent
la caresse procure le même
chez nous sur la perception
effet sur la fourrure. Pour le
du vrai et sur le ressenti. Nous
chaton, la mère est celle
sommes piégés par les mots,
qui nourrit et protège. Les
qui dessinent en partie notre
humains continuent d’assudestin et notre position somer ce rôle auprès de leurs
ciale, façonnent notre point
chats, même bien après leur
de vue sur la société. Quomaturité sexuelle. Nos anitidiennement avec nos
maux domestiques ne parINTERVIEW viennent jamais totalement
animaux, nous établissons
d’abord des interactions émoà l’âge adulte. Ils en ont la
tionnelles. On «sent» l’animal, s’il est bien, corpulence mais pas le comportement, du
stressé, dépressif, et je pense que les chiens moins pas en totalité. Au fond, ils restent
et chats «sentent» leurs compagnons hu- des chatons dans la relation avec leurs
mains tristes ou joyeux, et réagissent en humains. Le chat va se frotter à vous pour
conséquence. L’intonation de la voix et la procéder à un échange d’odeurs. Des
façon de parler sont importantes car ils ex- glandes odoriférantes se trouvent sur ses
priment l’état émotionnel de l’émetteur et tempes, au coin de sa bouche et sur la base
l’animal y sera d’autant plus sensible. En- de la queue. Les phéromones félines sont
suite chaque animal a sa personnalité et trop subtiles pour que nous puissions les
donc sa propre façon de communiquer. Il percevoir. Elles sont indispensables pour
est acquis aujourd’hui, pour les spécialistes marquer la famille du chat, c’est-à-dire son
du comportement animal, que chaque territoire. Il est également important pour
chien ou chat, chaque cheval ou éléphant lui de décoder nos propres odeurs: c’est ce
possède sa personnalité propre. On peut qu’il fait avec le frottement pendant les
parler de langage personnel en parallèle du salutations. Oreilles, queue, moustaches,
langage universel, celui du cœur.
miaulement: chaque action peut être déEst-ce que leur langage s’affine au fil de codée et représente, oui, de véritables
leur vie commune avec leurs bipèdes? signaux de communication.
Comme dans toute communication,
Recueilli par E.P.
qu’elle soit humaine ou animale, il y a une (1) Sagesse animale: comment les animaux peunécessité d’apprentissage. C’est comme si vent nous rendre plus humains, Stock, 19,50 €.
L
P. MATSAS. LEEMAGE
PHOTO MASAHISA FUKASE
ARCHIVES
Le chat est une langue
pas très étrangère,
au fond: tout son corps
s’exprime, du moindre
feulement à la griffe
à peine sortie en averto,
des oreilles couchées
ou dressées au dos aplati
du chat qui chasse.
u 21
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22 u
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
IDÉES/
Frans de Waal «Ne pas voir
nos similitudes est une forme
d’“anthropodéni”»
Recueilli par
MATTHIEU ÉCOIFFIER
et CATHERINE MALLAVAL
DR
L
es scènes s’enchaînent. Une
éléphante console une compagne en enroulant sa trompe
autour d’elle. En laboratoire, un rat
essaie de libérer un congénère en
détresse, enfermé dans une cage en
verre. Deux beaux exemples d’empathie. Un chimpanzé fronce le
nez quand il se met à pleuvoir des
cordes, et affiche un «visage de
pluie». Il peut aussi rire si on le chatouille. Comme un humain? Vraiment? Oui, affirme le primatologue
et biologiste américano-néerlandais
Frans de Waal dans son nouveau
pavé, la Dernière Etreinte, le monde
fabuleux des émotions animales… et
ce qu’il révèle de nous. Un pied de
nez érudit, truffé d’observations et
d’expériences, à ceux qui s’accrochent à l’idée d’un homme à part,
unique, et surtout supérieur. Après
avoir –entre autres– montré à quel
point le chimpanzé est un animal
politique ou comment les primates
se réconcilient, Frans de Waal, qui
enseigne à l’université d’Emory et
dirige le centre de Yerkes sur les primates à Altanta (Etats-Unis), nous
embarque dans le monde de la tristesse, du désir, de la joie, de l’attachement. Et c’est une nouvelle barrière entre l’homme et l’animal qui
tombe.
En 1872, Charles Darwin publiait
l’Expression des émotions chez
l’homme et les animaux. Plus
d’un siècle plus tard, vous remettez sur le devant de la scène
l’existence d’émotions animales.
Pourquoi tant d’années à les
nier ?
Cela s’explique par la longue domination du courant behavioriste [selon lequel le comportement observable est essentiellement conditionné
soit par les mécanismes de réponse
réflexe à un stimulus donné, soit par
l’histoire des interactions de l’individu avec son environnement, ndlr].
Aux Etats-Unis, les chercheurs qui
Le primatologue et biologiste américanonéerlandais affirme que comme
les organes, les émotions sont partagées
par les humains et les animaux. Et considère
que dénigrer cette thèse en la qualifiant
d’anthropomorphisme reflète uniquement
la volonté de l’homme de se voir comme un
être unique et au-dessus de la chaîne animale.
s’en réclamaient, comme Burrhus qui voit une ombre étrange en labo
Frederic Skinner, pensaient qu’il fal- a les extrémités froides. C’est ce que
lait ne s’attacher qu’à l’extérieur, aux produit la peur, chez les humains
comportements seulement. La pen- aussi. Mais cette émotion ne dit pas
sée, les sentiments, les émotions au rat ce qu’il doit faire. Il a besoin
étaient comme tabous. Initialement, d’évaluer la situation. Dois-je rester
les behavoristes ont appliqué cette cacher? Dois-je courir? Me battre?
vision aux hommes et aux animaux. Il n’y a pas de lien direct entre le stiPuis, dans les années 60, il y a eu mulus et la réaction, mais un moune révolution opérée par les psy- ment de jugement.
chologues qui ont commencé à se Selon vous, les animaux peuvent
pencher sur la cognition humaine. être affectés par la mort d’un
Plutôt que d’admettre que des émo- autre animal…
tions influençaient les comporte- Ils perçoivent très bien la mort
ments, les behavoristes ont alors d’autrui. Les chiens, par exemple,
préféré considérer que l’homme et savent que ce n’est pas temporaire.
l’animal étaient différents… Désor- Quand Mama, la doyenne des chimmais, une génération de jeunes panzés du zoo d’Arnhem, aux Paysscientifiques montre, chaque se- Bas, s’est éteinte, les femelles
maine, que l’animal est capable de étaient silencieuses, ce qui est peu
bien plus que de simples apprentis- courant chez les chimpanzés.
sages ou d’avoir de l’instinct.
Comme les mâles, elles fouinaient
Quelle est la différence entre un et inspectaient le corps, comme
instinct et une émopour s’assurer qu’elle
tion ?
était bien morte –de la
L’instinct est souvent
même manière que,
utilisé en biologie pour
dans les services d’urdécrire un éventail de
gences des hôpitaux, on
comportements. Par
vérifie que les patients
exemple, à la saison ad
sont bien morts.
hoc, des oiseaux vont
D’autres femelles, enfin,
collecter des branches
ont apporté une couveret commencer à consture et l’ont déposée sur
truire leur nid. On apMama.
pelle cela un instinct car
Ne faites-vous pas de
tous les oiseaux font la
l ’a n t h r o p o m o r même chose. Une émo- FRANS DE WAAL
phisme là ?
tion, c’est autre chose: il LA DERNIÈRE
D’abord, je relate des obs’agit d’un état du corps ÉTREINTE
servations. Et j’ajoute
qui nous prépare à l’ac- Les Liens qui
que l’argument de l’antion. Mais l’action n’est libèrent,
thropomorphisme, enpas prédéfinie. Un rat 390 pp., 23,50 €.
raciné dans l’idée que
l’homme est unique, répond au désir de mettre les êtres humains à
part et de renier leur animalité. Je
pense que ne pas voir nos similitudes est une forme d’«anthropodéni».
Les animaux ont-ils conscience
de leur propre fin ?
Je ne sais pas s’ils ont conscience
de leur finitude. Je n’en ai pas la
preuve. Mais je sais qu’ils sont capables d’attachement. Il y a des femelles chimpanzés qui continuent
de porter leur bébé mort pendant
des jours. Dans une forêt de l’Afrique
de l’Ouest, on a ainsi vu une guenon
transporter son petit pendant vingtsept jours. On a également observé
des dauphins faire cela.
Attachement d’accord, mais chagrin aussi ?
Il doit y avoir des similarités avec
notre chagrin. En termes de psychologie, mais aussi de physiologie.
Une mère chimpanzé qui perd son
enfant continue d’avoir du lait. Et
un fort taux d’ocytocine, cette hormone de l’attachement.
Vous parlez surtout de mammifères. Les autres animaux
connaissent-ils des émotions ?
Tous les animaux qui ont un cerveau ressentent des émotions ou
passent par des états émotionnels.
Mais même des chercheurs qui travaillent sur les insectes, les fourmis
notamment, se posent la question
de leurs émotions.
Y a-t-il une émotion qui, plus
que les autres, est partagée par
l’homme et l’animal ?
Dans les années 70, le psychologue
américain Paul Ekman a établi
la liste des émotions universelles,
celles que l’on retrouve dans toute
l’humanité. Il n’y en a que six (tristesse, joie, colère, peur, dégoût, surprise). Il faut dire qu’Ekman étudiait
les émotions dans leurs relations
aux expressions faciales. Bref,
Ekman ne se concentrait que sur le
visage. Ainsi, il n’a pas mentionné
l’attachement, l’espoir, l’amour,
l’empathie… La liste des émotions
est très longue. Et je pense que nous
les partageons toutes avec les animaux, sauf peut-être la honte et
la culpabilité. Même si les chiens
agissent parfois comme s’ils se sentaient coupables, s’ils ont mordu par
exemple. Et anticipent la punition.
Je n’ai aucun organe dans mon corps
que vous ne trouverez pas chez
une grenouille, par exemple. Les
émotions sont un peu comme les organes: nous partageons les mêmes.
Les animaux savent-ils maîtriser
leurs émotions ?
Pour mesurer cela chez les humains, nous avons le test du marshmallow. Vous en placez un sur une
table devant un enfant et vous lui
dites que s’il attend et ne le mange
pas, il en aura un deuxième. L’enfant reste assis, s’endort, essaie de
ne pas le regarder, tourne autour: il
fait preuve de self-control. Soumis
à un test comparable, des grands
singes et un perroquet nommé Griffin ont résisté aussi longtemps que
l’enfant : une bonne vingtaine de
minutes.
Au fond, n’avons-nous pas pendant longtemps considéré les
animaux comme le furent les
bébés : des estomacs sans émotions ?
Exact. Dans les hôpitaux américains on a longtemps pratiqué la
circoncision sur des nouveau-nés
sans anesthésie en partant du principe qu’ils ne ressentaient aucune
douleur. Comme les bébés ne
peuvent pas parler et les animaux
non plus, les gens croyaient qu’ils
n’éprouvaient rien. Il est bizarre
que nous attachions autant lll
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Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
u 23
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Lors du test
du marshmallow,
un perroquet a eu
autant de self-control
qu’un enfant. PHOTO
FRANÇOIS FONTAINE. VU
d’importance au langage. Si
je tape un éléphant avec un gros bâton et que ce dernier recule sans
réagir, faut-il en déduire qu’il n’a
rien ressenti ?
Selon vous, cette continuité
entre les émotions humaines et
animales détruit «l’illusion que
l’esprit humain a été inventé par
nous». Vous allez à l’encontre de
nombreuses croyances, notamment religieuses…
Oui. Nous avons l’impression que
nous sommes des êtres rationnels,
que les émotions sont secondaires.
Nous ne les apprécions pas. Surtout les hommes, d’ailleurs. Ils
regardent de haut les femmes, notamment parce qu’ils les jugent plus
émotionnelles qu’eux. Je ne suis pas
d’accord avec ce constat. Il suffit
d’observer des supporteurs français
ou néerlandais lors d’un match de
foot pour s’en apercevoir. La raison
n’est pas tout. Hommes ou femmes,
nos émotions sont à la base de la plupart des décisions que nous prenons.
Même si nous pouvons y injecter un
peu de rationalité.
Vos découvertes ne devraientelles pas modifier la façon dont
on traite les animaux ?
On me demande souvent si je suis
végétarien. Je suis biologiste et je
crois dans le cycle de la vie. Autour
de nous, les animaux mangent
d’autres animaux, ou se nourrissent
de plantes. C’est comme cela que la
chaîne alimentaire fonctionne dans
le monde. Et je n’y suis pas opposé.
Je mange de la viande mais je
ne suis pas sûr que nous devons en
consommer autant. En revanche, ce
qui est important à mes yeux, c’est
la façon dont les animaux sont traités avant qu’ils ne soient mangés,
l’existence qu’ils mènent. Il y a très
longtemps, on les chassait dans
la nature. C’est une situation beaucoup plus acceptable à mes yeux
que la façon dont on enferme
aujourd’hui les veaux ou les cochons, ou dont on empile les poulets dans d’immenses hangars.
Animaux, humanité. Nous continuons d’évoluer? Quelle sera, selon vous, la prochaine étape ?
J’espère que les primates, dont
beaucoup ont du mal à survivre,
pourront continuer à évoluer.
Concernant les animaux domestiques, ils changent sans arrêt parce
nous les changeons. Quant aux êtres
humains, je suis convaincu que
notre système immunitaire mute
toujours car il a besoin de s’adapter.
Mais au niveau mental ou psychologique, je ne suis pas sûr que nous
évoluons.
Si nous n’évoluons pas mentalement et psychologiquement,
est-ce que nous régressons ?
J’espère que non. (Rires) •
lll
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24 u
Libération Lundi 24 et Mardi 25 Décembre 2018
CULTURE/
«Les passereaux chantent
depuis 10 millions
d’années»
Le premier
bioacousticien
français, Jean-Claude
Roché, 87 ans, qui a
passé sa vie à
enregistrer les mélodies
des oiseaux, constate la
disparition de nombre
d’entre eux.
Recueilli par
OLIVIER LAMM
E
La gorgebleue à miroir est une espèce de l’ordre des passereaux. PHOTO ANTONY GARCIA. NATURIMAGES
couter la nature, c’est entendre les
oiseaux chanter. C’est donc entendre de
la musique ; et s’il n’est démontré par
aucun anthropologue que l’homme s’est converti à la musique en oyant les grives ou les
chardonnerets, les ornithologues sont tous
d’accord pour dire que ces derniers l’ont forcément influencé. Naturellement l’homme moderne, féru de glanage et de conservation, est
parti à la chasse aux chants d’oiseaux dès que
la technologie lui en a donné les moyens. Dès
la fin des années 20, l’ornithologue américain
Arthur Augustus Allen, professeur à Cornell,
eut l’idée de capter les bruants chanteurs dans
le parc d’à côté pour aider ses étudiants à les
reconnaître. La bioacoustique était née, ainsi
qu’une nouvelle espèce de naturalistes, équipés de micros plutôt que de jumelles. Aussi un
nouveau genre d’objet phonographique, aux
fonctions pratiques et pédagogiques plus que
musicales, mais aux vertus poétiques insoupçonnées: le disque de chant d’oiseau, à compulser pour entraîner son oreille, et plus si affinités. Ainsi Oiseaux du Venezuela, disque
publié en 1973 par le label provençal l’Oiseau
musicien, a agi sur l’inconscient de nombreux
auditeurs jusqu’à devenir un objet culturel en
soi, et se retrouver en majesté sur le dernier
album de Björk, Utopia, à égalité avec les flûtes, les sons électroniques, et sa voix. Celui qui
les a enregistrés s’appelle Jean-Claude Roché,
et il est le premier bioacousticien français. Né
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JEAN-CLAUDE ROCHÉ
en 1931, arrivé à l’ornithologie par la musique,
il a publié en 1958 Oiseaux de Camargue, l’un
des premiers disques de ce genre enregistrés
et édités en France. Il en publiera des centaines d’autres, dont un Guide sonore des oiseaux
de France étalé sur vingt-sept disques 45tours, ainsi qu’un documentaire produit par
François Truffaut (Vies d’insecte, en 1961).
Comme les autres représentants de sa profession, Jean-Claude Roché est aussi devenu
malgré lui le témoin privilégié de l’Armageddon écologique. Une disparition massive des
oiseaux en France, notamment, qui a vu leurs
populations réduites d’un tiers en quinze ans.
Si les raisons sont connues –une intensification des pratiques agricoles et une généralisation des pesticides néonicotinoïdes, également impliqués dans le déclin des abeilles et
des insectes en général, ce qui aboutit à une
raréfaction de nourriture–, les effets, inimaginables, commencent toujours à se faire sentir… Et entendre : comme l’ont annoncé de
concert le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en mars, la nature devient à chaque printemps qui survient
un peu plus silencieuse. Libération a parlé à
Jean-Claude Roché, 87 ans, au téléphone pour
évoquer une vie de traque musicale, et
l’étrange apocalypse qui est en train de lui servir d’épilogue.
Comment avez-vous commencé à vous
intéresser au chant des oiseaux ?
Quand on est tout petit, à quatre pattes dans Disques de chants d’oiseaux enregistrés
l’herbe, les oiseaux échappent à votre per- par Jean-Claude Roché.
ception. Alors on regarde les fourmis, les papillons. Mais les oiseaux, on les entend. Vers
l’âge de 10 ans, nous avons déménagé dans une Ils perdent le tiers de leur poids en chemin
maison. Je dormais au premier étage et au- mais ils arrivent en forme. C’est fabuleux.
dessus de mon lit, il y avait une petite fenêtre A quel moment avez-vous eu l’idée et l’enque ma mère ouvrait par hygiène. Contre la fe- vie de les enregistrer ?
nêtre, il y avait un grand chêne dans lequel vi- Dès que les premiers magnétophones portavait une grive musicienne. De mars à juillet, tifs sont apparus, en 1956-1957. Avant ça,
à 3 mètres de mon lit, c’était le
un magnétophone, c’était gros
concert permanent. J’ai été fascomme une armoire. Mais à
ciné par cet oiseau, qui est l’un
l’époque, ça n’avait rien de
des plus musiciens d’Europe.
scientifique dans l’intention.
Un proverbe dit que l’oiseau
J’ai déterminé et enregistré les
est le maître de musique de
oiseaux avec beaucoup de rigul’homme.
eur, ce qui m’a permis de traLes oiseaux sont sur la Terre devailler avec des scientifiques.
puis 180 millions d’années –l’arMais moi, c’était la musique qui
chéoptéryx, ce dinosaure volant
m’intéressait. On peut venir aux
INTERVIEW oiseaux par trente-six chemins,
qui avait des cris gutturaux plutôt que des chants. Puis
certains par la digestion,
à 60 millions d’années, il y a eu les oiseaux d’autres les migrations, la reproduction…
d’eau, les hérons, mais ils ne chantaient pas Moi, ça a été la musique.
non plus. Les passereaux [ensemble qui re- A quel moment avez-vous eu l’idée de
groupe plus de la moitié des espèces d’oiseaux, faire commercialiser vos enregistrendlr], eux, chantent depuis 10 millions d’an- ments?
nées. Les oiseaux ont atteint leur perfection J’ai rencontré Georges Albouze, qui est le
évolutive bien avant nous. C’est pour ça que premier à avoir sorti un disque de chants
nous considérons depuis toujours qu’ils sont d’oiseaux en France. Il était ouvrier aux
divins, ou parfaits. Ce n’est pas par hasard que usines Renault. Tous les matins, il montait
les anges ont des ailes d’oiseau. Pendant que dans le bois de Meudon avec son vélo et sa renous faisons voler des Boeing très chers et morque, dans laquelle il avait installé un matrès polluants, des oiseaux de 20 grammes vo- gnétophone qui pesait 20 kilos, une batterie
lent depuis l’Europe jusqu’en Afrique du Sud de voiture qui en pesait autant, des rouleaux
en se nourrissant exclusivement d’insectes. de câbles. Quand il a sorti un petit disque au
Chant du monde – qui était merdique mais
qui pour l’époque était un événement –,
je suis allé le voir. Des disques de chants
d’oiseaux, on en fait en Europe depuis les années 20, en Suède, au Royaume-Uni. Mais en
France, il n’y en avait pas. En sortant de chez
lui, après notre rencontre, je savais ce que je
voulais faire dans la vie.
Quand et comment avez-vous commencé
à voyager hors de France pour enregistrer des environnements sonores «exotiques», c’est-à-dire composés d’espèces
qui n’existent pas ici ?
Un environnement sonore, on l’enregistre
parce qu’on trouve que le concert est beau.
Je me sens d’autant plus chanceux d’avoir
pu enregistrer aux Antilles françaises des
espèces qui ont disparu depuis. En y passant
dans les années 1962-1963, j’y ai trouvé des
survivants.
Dans les Antilles, il y avait beaucoup de
serpents. Si bien qu’on a introduit des mangoustes pour s’en débarrasser. Mais les mangoustes ont trouvé beaucoup plus simple de
manger les nids d’oiseaux qui nichaient au
sol ou à faible hauteur parce qu’ils n’avaient
jusque-là pas d’ennemi terrestre. En quelques
décennies, les troglodytes de la Martinique
et la grive trembleuse ont disparu.
Quand avez-vous perçu que les oiseaux
que vous enregistriez allaient peut-être
disparaître prochainement ?
J’aurais volontiers fait une chasse aux espèces
en voie de disparition si j’avais eu un ordre
de mission et de l’argent. J’ai profité de mes
déplacements pour enregistrer ce qui me plaisait avant tout, les espèces qui chantent. En
France, j’ai enregistré des moineaux, j’ai aussi
fait des guides sonores des canards, mais par
acquit de conscience. En revanche, les grives
ou les alouettes des champs, je n’en aurai jamais assez, puisque chaque mâle a son chant,
unique au monde. Parmi les 11000 espèces
d’oiseaux sur la Terre, seules 2 ou 300 sont
arrivées à ça.
A quel moment avez-vous perçu, par le
son, que les environnements sonores que
vous enregistriez se raréfiaient ?
Jeune adulte, je percevais déjà que c’était différent de quand j’étais enfant. Il n’y avait pas
que les oiseaux, d’ailleurs. Je me souviens
des grenouilles près de Saint-Tropez. Des cistudes [tortues d’eau] dans les cours d’eau qui
ont disparu en quatre, cinq ans. Ce qui diminue le plus chez les oiseaux, ce sont les
oiseaux d’eau – en France, depuis un siècle,
on a asséché les deux tiers des surfaces humides– et les oiseaux des champs. C’est la faute
des pesticides. Les endroits où l’on fait des
monocultures, de blé par exemple, il n’y a
plus rien. Dans les vergers, où l’on traite les
fruits avec douze traitements différents par
an, tous les insectes sont morts, donc il n’y
a plus rien à bouffer. Et comme on coupe les
vieux arbres, les oiseaux n’ont plus nulle part
où nicher. Mais je dois préciser que là où j’habite, dans le Gard –en forêt–, la faune n’a pas
tellement bougé. Dieu merci, dans les forêts
de châtaigniers, il n’y a pas de traitement.
u 25
Mais les forêts de pins, c’est des cimetières.
Le sol est complètement acidifié, ça tue tout.
Quand on traversait la France en voiture, on
voyait une nature pleine de vie, pleine d’insectes, notamment. J’étais obligé de m’arrêter régulièrement tellement mon pare-brise
en était couvert. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus. Tous ces insectes, c’était la nourriture des oiseaux. C’est dommage parce que
jusqu’aux pesticides, les passereaux vivaient
très bien avec les hommes. Jusqu’à il y a cinquante ans, ils trouvaient tout ce qu’il fallait
manger avec le bétail, le fumier, le crottin de
cheval.
Avez-vous constaté une accélération avec
les effets du changement climatique ?
Il y a de nouvelles espèces qui arrivent, qui
ont déménagé dans le Nord. Tout monte très
vite : les guêpiers d’Europe, la cisticole des
joncs, les tourterelles turques, qui ne vivaient
qu’au Moyen-Orient.
Vous parlez plus des oiseaux qui arrivent
que ceux qui disparaissent. Est-ce une
forme d’optimisme ?
Ce qui est dramatique, c’est la destruction des
milieux. Je ne vous parle que d’espèces qui
s’accommodent à l’homme. Elles, elles prospèrent. C’est mauvais signe, ne vous méprenez
pas! Le fait qu’il y ait des grands corbeaux en
montagne, ça veut dire qu’il n’y a plus rien
d’autre ! Sur les façades des églises, dans
certains villages, je me souviens de trente ou
quarante mille hirondelles. Aujourd’hui, on
en voit dix fois moins. La biodiversité diminue
à toute vitesse. Ma chance, c’est de ne plus trop
m’en rendre compte parce que je suis un vieil
homme qui entend la forêt depuis sa fenêtre.
J’habite dans le concert permanent. Mais je
sais que c’est un luxe immense.
Ce fameux «printemps silencieux», que
les ornithologues nous annoncent pour
bientôt, serait-il imminent ?
Je suis encore plus pessimiste que ça. On est
en train de détruire notre civilisation, et
ça dépasse largement les oiseaux. Les écologistes font ce qu’ils peuvent au niveau individuel, spécifique, mais ils sont seuls face à une
orientation capitaliste qui rend leurs actions
inutiles, et la vie impossible sur Terre. J’ai eu
la chance d’être là au bon moment, quand
il y avait encore des oiseaux. Je serai mort
quand ils ne seront plus là. •
«
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CULTURE/
«Losses», les cadavres exquis
de Claire Morgan
F
acétieuse coïncidence, Claire
Morgan a le même patronyme
que Dexter, le héros éponyme
de l’illustre série télé, dont nul
n’imagine les agissements en marge
d’une vie publique au-dessus de tout
soupçon. De même, dans la ville anglaise de Newcastle, où elle vit depuis une vingtaine d’années (entrecoupées par un passage à Londres)
pour échapper, dit-elle, aux «travers
rétrogrades et parfois un peu sectaires» de ses compatriotes, celles et
ceux qui croisent l’Irlandaise au
quotidien doivent être loin de se
douter que, chez elle, s’entassent les
cadavres d’animaux. Quatre congélateurs en sont ainsi remplis ;
ce qui, au dernier recensement,
correspondrait à quelque 200 spécimens. De tout, pourvu que ça rentre:
oiseaux (en grand nombre), rats,
souris, renards, blaireaux… A la différence de son homonyme fictif,
cette Morgan-ci n’en a cependant
trucidé aucun. «Je les prends déjà
morts, précise-t-elle, voix douce et
regard clair. Souvent leur décès est en
lien avec des activités humaines. Parfois, concernant les rongeurs, il arrive aussi que mes cinq chats aient
une part de responsabilité.»
Affres. Artiste plasticienne de
38 ans, dont la cote demeure au
beau fixe, Claire Morgan convoque
la taxidermie pour imaginer des
créations paradoxalement oniriques d’une insigne délicatesse,
puisqu’à la fois olympiennes et
quiètes. Placés dans des vitrines,
rats, mouches et paons se parent de
fragments de confettis en plastique,
ou s’accrochent sur de minces fils
de nylon et cela compose un doux
requiem transcendant les affres de
la mort, pourtant bien réelles chez
une femme qui, au seuil de l’adolescence, a vu sa mère disparaître
à 37 ans: «Longtemps, j’ai été hantée
par ce spectre. Persuadée que moimême je ne vivrais pas vieille, je
souhaitais à la fois tout contrôler
et accomplir le plus de choses possible en un minimum de temps.
Aujourd’hui, mon travail m’a appris
à analyser et à canaliser tout cela,
en me rendant à l’évidence que la
mort fait partie intégrante de la vie.
Même si, fût-ce inconsciemment,
la société occidentale s’efforce de
l’occulter autant que faire se peut,
comme pour tenter naïvement de
s’en protéger.»
Deyrolle expose la plasticienne irlandaise de 38 ans,
qui pratique, outre la calligraphie, la taxidermie. Ses œuvres
composées d’animaux empaillés sont paradoxalement
délicates et lumineuses.
This Is Breaking My Heart, 2015. Lapin (taxidermie), graines de pissenlit, fils de nylon, verre.
PHOTO CLAIRE MORGAN STUDIO, COURTESY GALERIE KARSTEN GREVE KÖLN, PARIS, ST. MORIT
«Mon œuvre croise diverses influences», précise encore la jeune
femme, qui minimise les références
plasticiennes (Francis Bacon ou
Ana Mendieta, la performeuse et vidéaste actuellement exposée au Jeu
de paume), au profit d’accointances
littéraires (David Foster Wallace, Samuel Beckett) et musicales (Björk,
Aphex Twin). «J’explore les relations perceptibles entre les questions
sociétales, les évolutions politiques
dans le monde, notre dépendance à
«Notre
comportement
destructeur suscite
des inquiétudes
qui doivent
transparaître dans
mes créations.»
Claire Morgan plasticienne
la technologie, au progrès, le rapport
au manque et à l’absence.»
L’écologie est également une préoccupation majeure, dont témoignent
les installations de l’Irlandaise, alarmée du nombre en continuelle croissance d’espèces en péril. «L’égoïsme
et la superficialité de l’homme, qui
cherche à soumettre la nature à sa
volonté, a des conséquences désastreuses. Cette observation n’est hélas
ni nouvelle ni très originale. Mais
notre comportement destructeur sus-
cite de vraies inquiétudes qui, j’imagine, doivent aussi transparaître
dans mes créations, focalisées sur des
matériaux organiques.»
Empreinte. Originaire de Belfast,
Claire Morgan a d’abord étudié la
sculpture à la Northumbria University de Newcastle. Un contexte dans
lequel elle a commencé à se familiariser avec des animaux empaillés,
avant de voler de ses propres ailes
depuis le début du XXIe siècle. Remarquée dans des expositions collectives («Consumer» au Palais de
Tokyo, «les Chasses nouvelles» au
musée de la Chasse et de la Nature,
«Dead or Alive» au Museum of Arts
and Design de New York – où elle
sera primée en 2010), elle a aussi développé de nombreux projets personnels aux titres souvent évanescents: If You Go Down to the Woods
Today («si tu descends aujourd’hui
dans les bois»); Quietus («repos éternel»); The Sound of Silence («le bruit
du silence»); Try Again. Fail Again.
Fail Better («essaie encore, échoue
encore, échoue mieux –citation empruntée à Beckett)…
Membre de l’écurie Karsten Greve,
sa dernière actualité en date
se nomme Losses («pertes»). Elle
se compose de quelques sculptures
de petites dimensions et de trois
grands dessins verticaux. Fraîchement exécutés, ils expriment une
chimère calligraphique où, en associant graphite et pigments, fusionnent l’humain (empreinte de main,
suggérant l’art pariétal) et l’animal
(les plumes d’oiseau se substituant
au pinceau). «Mes approches de la
sculpture et du dessin sont diamétralement opposées, semble presque
s’étonner l’artiste. Autant, dans le
premier cas, où je passe généralement plusieurs semaines sur chaque
œuvre, tout est prémédité, planifié,
méticuleusement exécuté et statique.
Autant le second, dans lequel je
n’ai commencé à m’investir que cette
année, privilégie le mouvement et la
spontanéité.» Losses est hébergée
par Deyrolle, l’antre parisien –fondé
en 1831– de la taxidermie et de l’entomologie, qui se visite comme un
musée. Ou un mausolée.
GILLES RENAULT
LOSSES de CLAIRE MORGAN
chez Deyrolle, 46, rue
du Bac, 75 007, entrée libre.
Jusqu’au 26 janvier.
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Bêtes de street art
A
ttention danger, bêtes sauvages en
liberté dans les rues du monde entier. Oubliez rats, pigeons et ouvrez
les yeux : flamants roses, girafes, autruches, caméléons, rhinocéros, tigres – entre
autres –, tapissent murs et pavés des villes
contemporaines. Le livre Street Art, bestiaire urbain de la journaliste Sophie Pujas
complète les séries «Poésie urbaine» (2015)
et «Jeux éphémères» (2016), déjà centrées
sur l’art urbain. Prenant ici le thème de
l’animal, l’ouvrage compile les plus belles
réalisations glanées sur les murs, de
Valence à Villemur-sur-Tarn, de Rio de Janeiro à Pantin, de Casablanca à Moscou.
Au détour des rues, sur d’immenses flancs
de bâtisses, dans des recoins ou sur du mobilier urbain, les artistes rivalisent de trouvailles pour dénicher des emplacements
surprenants. Toutes les techniques sont
bonnes pour donner vie à une faune aussi
hétéroclite que poétique : collages, peintures monumentales, photographies et
Dissection of a Whale, New York, 2013. PHOTO CHRISTIAN FISCHER
même objets de récupération composent
des colibris, renards, baleines ou lapins.
Comme si soudain, le naturel revenait au
galop pour infiltrer nos villes trop grises.
Il y a par exemple l’artiste Patte blanche
qui transforme cette gouttière en girafe
ou ce banc en toucan. Il y a aussi l’extraordinaire Portugais Bordalo II et ses bêtes
en relief fabriquées d’objets trouvés. Ou
l’Autrichien Nychos, fils de chasseur, qui
dissèque orques et araignées dans d’immenses peintures anatomiques et humoristiques. Ou même Philippe Baudelocque,
fils de peintre animalier, devenu peintre
d’animaux monumentaux à la craie. A travers des portraits d’artistes qui expliquent
leur démarche, les pages avancent comme
dans un musée à ciel ouvert. Une belle
balade dans un grand zoo urbain.
CLÉMENTINE MERCIER
STREET ART, BESTIAIRE URBAIN
de SOPHIE PUJAS Tana, 224 pp., 29,95 €.
«Des artistes et des
abeilles», ruche et astuces
L’expo de la photographe Martine Mougin
rassemble les œuvres de dix-sept artistes sur
l’insecte menacé d’extinction par l’activité
humaine. Malgré le sous-texte écologique,
le parcours reste sensuel et aérien.
S
ur un écran, un homme
assis, immobile, le corps
presque entièrement recouvert par un essaim
d’abeilles. Les yeux fermés,
comme en transe, il laisse les
insectes l’ensevelir jusqu’à ce
qu’on ne distingue plus de lui
que le nez et la bouche. Disparition étonnante d’une figure
humaine, comme engloutie
par une multitude frémissante, miroir inversé du
monde contemporain où les
abeilles sont menacées d’extinction par le grouillement
de l’activité humaine. A l’es-
pace Topographie de l’art, au
cœur du Marais, la vidéo-performance Springtime de Jeroen Eisinga est l’une des
nombreuses variations plastiques sur le thème de l’abeille.
Photographies, sculptures,
collages et dispositifs technologiques ont été rassemblées
par Martine Mougin, photographe prise de passion pour
la vie des ruches après un
stage d’apiculture à l’Ecole du
Jardin du Luxembourg.
Dans ce très beau lieu d’exposition, sorte de grange arty
– sol pavé, murs en pierre
brute, charpentes apparentes
au cachet rustique–, le motif
apicole trouve un écrin adéquat. Aucune pesanteur didactique dans cette exposition, en dépit du sous-texte
écologique. Mais un véritable
débordement sensoriel, laissant les sens s’émoustiller.
Raid. C’est d’abord l’odeur
Figure imposée, 1984, photographie 120 × 160 cm,
de Patrick Tosani. PHOTO ADAGP
suave et grasse de la cire qui
vient chatouiller les narines,
à peine le seuil de la galerie
franchi. Vient ensuite la Chevauchée des Walkyries, épique
trame sonore de la vidéo Bee
Wars de Neil Lang. Porté par
la houle orchestrale de Wagner, un escadron d’abeilles
surgit sur l’écran, dérobant le
butin de mille fleurs. Leur
raid entre en résonance avec
celui (terminal?) de l’homme
dans le même écosystème,
tandis que tournoient en surimpression les hélicos d’Apocalypse Now. Plus loin, dans
les collages composites de Michèle Cirès Brigand, une tartine de miel à l’onctuosité délectable invite à la régression.
Proustienne, la plasticienne
ressuscite par bribes le souvenir d’un grand-père apiculteur, puisant dans l’épiphanie
gustative la réminiscence de
goûters d’enfance à la plage.
Flaques. Eminemment tactile, presque palpable, Des artistes et des abeilles donne à
éprouver tantôt la résistance
du miel dans laquelle plonge
la cuillère, tantôt la plasticité
gluante de la cire. Des coulées
baveuses dégoulinent sur une
large tenture de papier de soie
suspendue au plafond, badigeonnée par Emma Bourgin.
Dans ces traînées, le corps figé
d’abeilles mortes, dont certaines ont dégringolé, achevant
leur course au pied de l’installation. Le petit drame de ces
dépouilles inertes laisse affleurer une plus grande tragédie: celle de la menace de disparition du vivant, que
pleurent à côté les masques
suspendus d’Emma Dusong.
Des larmes de miel et de glace
fondue s’échappent des moulages du visage de Dusong, venant former deux flaques sur
le sol. Vu par les dix-sept artistes de l’exposition, l’insecte
butineur est ouvrier, nourricier, alchimiste, miroir de l’organisation sociale. Mais aussi
une victime potentielle du
trop vibrionnant développement humain.
SANDRA ONANA
DES ARTISTES
ET DES ABEILLES
de MARTINE MOUGIN
Galerie Topographie de l’art
(75 003). Jusqu’au 8 janvier.
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
francemusique.fr
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Primate et brillante
Nénette Peintre et habile bricoleuse, l’une des plus vieilles
orangs-outans du monde, une espèce en danger critique
d’extinction, est la star de la Ménagerie de Paris.
T
assée sur un double bidon, celui en
plastique sur lequel elle est juchée
et le sien à pelage roux, Nénette a
des airs du Penseur de Rodin. La mamie
orang-outan, star de cinéma (Nénette, de
Nicolas Philibert, en 2010) et vedette de
la Ménagerie du Jardin des plantes, à Paris, a calé son énorme goitre sur ses quatre
mains –oui, ces grands singes sont quadrumanes, leurs doigts de pieds sont préhensiles. Coupe de rockeuse dégarnie sur
l’arrière, celle qui fait la une de Libération
promène son regard flegmatique sur ce
qui se passe de l’autre côté de la vitre de
sa loge. «Tiens, des ouvriers que je ne
connais pas. Et une énième classe de gamins qui m’appellent “King Kong”. Et là,
encore un appareil photo.»
Parfois, elle lève les yeux au ciel. Soupire.
Se gratte sous l’aisselle. Baille de toutes
ses dents jaunes. Bat des cils, tourne doucement la tête et vous adresse au passage
une œillade aussi placide que mélancolique. A quoi peut bien penser Nénette?
Se remémore-t-elle sa prime jeunesse,
comme ces vieilles dames qui, sentant
la fin approcher, se réfugient dans leurs
lointains souvenirs ? Ses premiers pas
dans la forêt de Bornéo, en Indonésie,
où elle est née avant d’arriver à Paris
le 16 juin 1972 avec Toto, qui sera son compagnon? Elle était déshydratée, souffrait
de malnutrition et il lui manquait une
phalange. Les équipes du zoo ont évalué
sa date de naissance à 1969. La doyenne
des orangs-outans «français» a peut-être
un an de plus ou de moins, ce qui la place,
à environ 50 ans, dans les vingt plus vieux
au monde. Le record mondial est détenu
par une femelle «japonaise» de 61 ans.
Victime du braconnage, Nénette a probablement vu sa mère se faire tuer. En a-telle des souvenirs? Se souvient-elle des
conditions de vie spartiates, les premières
années, ici, dans l’un des plus anciens
zoos du monde, ouvert en 1794? Quand
elle s’ennuyait ferme dans de petites
cages nues, sur le sol en béton, qu’elle
était parfois dressée à coups de barres de
fer et de jets d’eau et nourrie sommairement: un seau le matin, un autre le soir,
des tartines de saindoux.
C’était l’époque où ses congénères ne survivaient pas plus de vingt ans en captivité.
L’époque où Nénette était une terreur, où
elle ne pouvait pas sentir les soigneuses
–elle en a mordu une– et leur préférait les
barbus à tignasse. «Un orang-outan n’est
pas agressif en soi, mais elle pouvait être
vicieuse. Elle pouvait vous bloquer un pied
ou une trappe pendant des heures, et
comme ces singes sont six à sept fois plus
forts qu’un homme, il n’y avait rien d’autre besoin de sa routine a eu une existence
à faire qu’attendre», raconte Christelle bien remplie. Trois «maris» (une croHano, la cheffe des soigneurs.
queuse de mâles, Nénette), quatre fils
Nénette s’est adoucie avec le temps. qu’elle a élevés avec amour, deux petitesL’âge? Pas seulement. La vie à la Ménage- filles et deux arrière-petits-enfants. Ils
rie n’a plus rien à voir avec ce qu’elle a vivent en Espagne ou aux Pays-Bas. La
connu. Tout est fait pour améliorer le Ménagerie participe au programme d’élebien-être des pensionnaires, avec qui se vage européen des orangs-outans, dans
sont tissés des liens de confiance. Les lequel Nénette est répertoriée comme
enclos ont été agrandis, agrémentés de «fondatrice» car elle est née dans la natroncs, de hamacs, de cordes, de quoi ture, donc porteuse de diversité générappeler à Nénette son enfance dans les tique. En s’échangeant des animaux pour
arbres. Les sols sont recouverts d’un tapis assurer un maximum de brassage géd’écorces pour que les primates puissent nétique, les zoos jouent un rôle clé dans
y fourrager. Madame déguste désormais la conservation des espèces menacées.
cinq repas végétariens par jour, et doit L’idée étant de pouvoir, un jour, les réinsouvent se creuser les méninges pour y troduire dans la nature, si leur milieu est
accéder, comme dans la
stabilisé ou restauré. Pas
nature. Les soigneurs rigagné du tout pour ces
valisent d’imagination
primates, classés «en
LE PORTRAIT
pour favoriser les jeux,
danger critique d’extincl’exploration, proposent
1969 Naissance
tion» par l’Union intermille et une activités.
estimée.
nationale pour la conNénette, son truc, c’est le
1972 Arrivée à Paris.
s e r va t i o n
de
la
bricolage. Parfois fortuit,
1979 Naissance de son
nature (UICN). Il reste
comme ce jour où elle a
premier fils, Doudou.
moins de 10000 orangsdémonté les boulons de
2010 Vedette du film
outans de Sumatra et
sa loge après avoir trouvé
Nénette, de Nicolas
moins de 50000 de Borune clé à molette oubliée
Philibert.
néo – l’espèce de Népar le personnel. Elle
2018 Figure dans
nette – dans ce qui
adore aussi peindre, en
Banggi et les Nénettes,
subsiste des forêts indoétalant les couleurs sur
film de Natalie
nésiennes.
sa toile au moyen d’une
Levisalles (France 3).
La situation ne fait
peau d’aubergine ou d’un
qu’empirer: l’équivalent
noyau de mangue. Quand elle dessine sur d’un stade de foot est détruit chaque miune feuille, une fois l’œuvre achevée, elle nute, au point que 98% des forêts dans lesl’enroule et la donne aux soigneurs à tra- quels ils vivent auront disparu d’ici à 2022.
vers le grillage. Cadeau. Certaines sont Les scientifiques estiment qu’il n’y aura
vendues aux enchères pour financer un plus d’orangs-outans sauvages dans dix à
nouvel enclos qui quintuplera l’espace de vingt ans. Tout ça pour quoi? Pour cramer
vie des cinq orangs-outans parisiens.
de l’huile de palme dans nos moteurs.
Sinon, mamie Nénette aime feuilleter des Comme cette huile profite d’avantages fismagazines, siroter son thé ou son infu- caux pour préserver nos contrats militaires
sion, de préférence aux fruits rouges mais avec l’Indonésie et la Malaisie, plus de 75%
pas au caramel, non merci, elle n’aime des 900000 tonnes annuelles consompas. Elle fait son petit ménage en imitant mées en France servent à faire rouler nos
les soigneurs qui nettoient les vitres, véhicules. S’ils ne sont pas brûlés vifs lorsquitte à utiliser son urine si elle n’a pas que leur forêt est incendiée pour y planter
d’eau. Et elle se présente désormais vo- des palmiers à huile, les orangs-outans
lontiers aux séances quotidiennes de trai- sont la proie des braconniers et sont parning médical. Pour faciliter la participa- fois emmenés en Chine ou en Thaïlande
tion des animaux aux soins vétérinaires, pour satisfaire un sordide tourisme sexuel.
on les habitue à présenter les différentes Soudain, face à Nénette la grande sage, sa
parties du corps à travers la grille, moyen- moue songeuse, son regard un poil las et
nant une friandise. Nénette souffre désenchanté, on se demande si elle ne réd’arthrose, d’hypothyroïdie et s’est frac- fléchit pas au funeste sort que nous réserturé le bassin après s’être fait chahuter par vons à son espèce. Dont le nom en malais
une congénère.
signifie «homme des bois», comme un rapL’ancêtre au prénom délicieusement su- pel à nos origines. •
ranné –qui dit encore «une nénette»?–
coule des jours paisibles, le plus souvent Par CORALIE SCHAUB
isolée, au calme. Elle qui a aujourd’hui Photo FRÉDÉRIC STUCIN
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