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Liberation - 26 12 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BRILT. GETTY IMAGES. ISTOCKPHOTO ; LEONHARD FOEGER. REUTERS ; SETTAPHAN. GETTY IMAGES. ISTOCKPHOTO
Les 20 films
préférés
de «Libé»
en 2018
MERCREDI 26 DÉCEMBRE 2018
«L’homme
fidèle»,
méninges
à trois
NOTRE BEST-OF CINÉ DE L’ANNÉE ET TOUTES LES SORTIES, PAGES 26-31,
LE PORTRAIT DE LAETITIA CASTA, DERNIÈRE PAGE
www.liberation.fr
WHY NOT PRODUCTION
CINÉMA
2,00 € Première édition. No 11686
Radio France
Mathieu
Gallet
après l’onde
de choc
PAGES 12-13
CHANGEMENT
CLIMATIQUE
DES GRAINS
SUR LE GRIL
Riz, café, maïs : trois denrées
parmi les plus consommées au
monde, dont la culture est fortement frappée par les hausses
de température. Contraint à une
métamorphose à grande vitesse,
le secteur doit en plus faire face à
l’accroissement de la population.
ENQUÊTE, PAGES 2-6
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Survie
Aujourd’hui coupables.
Demain victimes.
Après-demain sauveurs?
Qu’ils cultivent du riz
au Vietnam, du café
en Ethiopie ou du maïs
dans les Deux-Sèvres, les
agriculteurs du monde entier sont tous confrontés
à une question existentielle
que leur impose le changement climatique. La mondialisation des échanges et
l’intensification à outrance
font que le secteur contribue aujourd’hui à l’émission d’un quart des gaz à
effet de serre. L’accroissement programmé de la population mondiale et la
demande en alimentation
qui ira avec ne laissent pas
de place au doute: sans
changement de modèle,
cette part de la responsabilité agricole dans
le chaos annoncé ne
pourra qu’aller crescendo.
En finir avec l’accaparement des terres et des ressources n’a rien d’évident
pour de nombreux acteurs.
Agriculteurs, industriels
de l’agroalimentaire, où
les lobbys sont puissants,
ou les Etats eux-mêmes
restent bien souvent
prisonniers de schémas
productivistes qui les
conduisent à leur perte :
le bouleversement climatique et son lot de sécheresses, d’inondations,
d’événements météorologiques extrêmes et imprévisibles menacent l’ensemble du système et sa
capacité à répondre à la demande. En clair, l’agriculture mondiale est en train
de scier la branche sur laquelle elle prospère depuis
les années 60. Le changement de modèle n’est donc
pas une option, y compris
du point de vue de la
logique économique. Etre
climato-intelligente est
même, pour l’agriculture,
sa seule chance de survie.
Malgré les apparences, il y
a une bonne raison d’être
optimiste : l’agro-écologie.
Les initiatives vertueuses,
nourries des expériences
du passé comme de la
recherche scientifique de
pointe, se multiplient
partout. Malheureusement, il y a aussi une
raison d’être pessimiste :
l’incapacité des Etats
à transformer un modèle
qui court à sa perte.
Et pas qu’à la sienne. •
Un champ de caféiers au Brésil, en février. Le pays est le premier producteur mondial de café. PHOTO BLOOMBERG. GETTY IMAGES
CLIMAT
Plant B pour
l’agriculture
Nourrir l’ensemble de la population
mondiale tout en s’adaptant au changement
climatique… Un défi pour l’agriculture,
que «Libération» analyse à travers l’exemple
du café, du riz et du maïs.
Par
MARGAUX LACROUX
L’
agriculture telle qu’elle est pratiquée
pourra-t-elle nourrir 10 milliards de personnes en 2050? Certainement pas. Le changement climatique pourrait renverser le plateau-repas
de l’humanité. «Les sécheresses et inondations sont
de plus en plus dévastatrices. Nos exploitations agricoles sont en danger», interpelle la retentissante pétition en ligne «l’Affaire du siècle», déjà signée
par 1,7 million de personnes (lire Libération de lundi
et mardi). Les rendements, la sécurité alimentaire
et la vie des petits paysans vont être bouleversés, et
les pays du Sud sont en première ligne. Chacun à
leur manière, le maïs, le café et le riz sont emblématiques de ces enjeux. Très étendues sur la planète,
ces cultures vont devoir répondre à une demande
croissante tout en basculant vers des systèmes
d’agriculture plus résilients.
COCKTAIL RICHE
Victime, coupable et solution au changement climatique: l’agriculture est les trois à la fois. Aujourd’hui,
ceux qui nourrissent l’humanité commencent
à souffrir de la hausse globale de la température terrestre. Les agriculteurs vont devoir composer avec
sécheresses, inondations et autres événements extrêmes plus fréquents et aléatoires, mais ignorent
encore si le scénario tiendra du film catastrophe ou
pas. Partout sur la planète, la hausse des températures fait craindre l’arrivée ou l’intensification des attaques de «ravageurs» dans les cultures.
Mais le secteur agricole a en partie semé son malheur: il est responsable d’un quart des émissions de
gaz à effet de serre de la planète. Un cocktail riche
en méthane (flatulences et éructation des bovins,
déjections des élevages et riziculture irriguée), CO2
(déforestation pour conquérir de nouvelles terres
agricoles) et protoxyde d’azote (engrais de synthèse).
L’heure est au retour de bâton. Les rendements des
grandes cultures – blé, maïs, colza, tournesol… –
pourraient perdre en moyenne 2 % par décennie
faute d’adaptation, alors que la production devra
augmenter de 14 % tous les dix ans pour répondre
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 3
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Le café obligé
de se cacher
de la chaleur
Alors qu’ils devront
produire deux fois plus
en 2050 pour répondre
à la demande, les
caféiculteurs souffrent
déjà de la hausse
des températures.
L
e Brésil et le Vietnam, les
deux plus gros producteurs
mondiaux de café, vont devoir changer leurs pratiques destructrices des sols. Dans les montagnes, les petits agriculteurs tentent
de protéger leurs caféiers, sensibles
aux variations de chaleur et de luminosité et à la sécheresse.
Pourquoi c’est important?
à la demande mondiale, avertissait le Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du
climat (Giec) en 2014. Dans le cas d’un «réchauffement à +4°C, c’est toute la sécurité alimentaire mondiale qui serait mise en péril», prévient la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et
l’alimentation.
Les pays du Sud sont particulièrement conscients
du défi à relever. «A changement climatique égal
pour tous les pays, ils sont beaucoup plus vulnérables. Leur agriculture est davantage dépendante de
l’environnement naturel que ne l’est celle des pays
du Nord, plus artificialisée, qui irrigue, met plein
d’engrais, capable d’avoir des machines gigantesques
qui modifient la nature du sol», souligne Emmanuel
Torquebiau, chercheur au Centre de coopération
internationale en recherche agronomique pour le
développement (Cirad), auteur de l’ouvrage Changement climatique et agricultures du monde. Seule
la transmission des savoirs et les programmes
d’aides destinés aux petits paysans éviteront de
creuser encore plus le fossé entre Nord et Sud. Les
grandes cultures, soutenues par les politiques agricoles des pays riches, auront davantage les moyens
de se maintenir. Jusqu’à un certain point. En un
siècle, les cultures de la planète pourraient se déplacer de 180 km vers le nord ou monter en altitude
de 150 mètres.
GRANDE BOÎTE À OUTILS
Le monde agricole peut cependant revoir ses pratiques: limiter ses sources de pollution, mieux exploiter la richesse des écosystèmes, muter vers des
systèmes plus résistants aux aléas climatiques, mais
aussi se transformer en gros aspirateur à CO2. L’agriculture a un rôle à jouer dans l’atténuation du changement climatique. Les champs peuvent stocker de
grandes quantités de gaz carbonique grâce à des
techniques de conservation des sols (rotation des
cultures, pas de labour, couverture permanente du
sol), pointe le Giec dans son dernier rapport. Bien
que critiqué sur certains points, ce système est
promu par l’initiative «4 pour 1000» lancée par la
France en 2015 lors de la COP 21. En augmentant
de 4‰ (0,4%) par an le stock de carbone organique
de tous les sols de la planète, il serait possible de
stopper l’augmentation de la concentration de gaz
à effet de serre dans l’atmosphère.
L’agriculture de demain? Elle pourrait être climatointelligente, concept mêlant adaptation, atténuation et sécurité alimentaire prôné par des grandes
instances comme la FAO ou la Banque mondiale.
Et que l’agroalimentaire s’est approprié. Comment
le mettre en œuvre sur le terrain? «Au Cirad, notre
réponse est l’agroécologie. Elle peut s’appliquer à
toute production animale ou végétale», avance Emmanuel Torquebiau. Ce système de production vise
à tirer le meilleur des ressources de la nature sans
la dégrader: diminuer les produits phytosanitaires,
favoriser la biodiversité, mélanger les cultures, protéger le sol, avoir recours à l’agroforesterie, se tourner vers l’agriculture biologique… L’agroécologie est
une grande boîte à outils, tous combinables. A chaque situation, zone géographique ou même parcelle
agricole, sa solution optimale. Parfois, cela revient
à s’inspirer de pratiques passées. «En Afrique, la manière standard de cultiver est encore l’agroforesterie,
faire pousser des arbres dispersés dans les champs.
Ces sortes d’étages supérieurs sur les cultures modifient les conditions de croissance, le climat, la
lumière, l’humidité. Et ils apportent des revenus supplémentaires et diversifiés aux agriculteurs :
des fruits, des fourrages, du bois…» détaille Emmanuel Torquebiau.
Dans son guide Produire plus avec moins publié
en 2016, la FAO plaide pour une «intensification durable», donc écologique, des terres agricoles déjà
existantes, sans étalement. Cela suppose une coordination internationale, de l’innovation et une prise
en compte de la biodiversité locale. Le temps est
compté. Chose inédite, début novembre, les responsables des deux gros instituts français de recherche
agronomique se sont fendus d’une tribune appelant
à «agir pour nourrir la planète de façon durable».
Plus on attend, plus les chances de nourrir l’humanité à long terme s’amenuisent, avertissent-ils. Et la
FAO de souligner: «Si l’on n’agit pas, les 500 millions
de petits exploitants agricoles familiaux en développement, de même que les populations urbaines à faible revenu, seront frappés de plein fouet.» •
La production d’arabica pourrait
chuter de près de 90% en Amérique
latine à l’horizon 2050. Et le cinquième producteur mondial,
l’Ethiopie, perdra jusqu’à 60% de sa
production si la température terrestre augmente de 4°C d’ici la fin du
siècle. Deux chiffres qui ont pu inquiéter les amateurs de petit noir
en 2017. Fini le bol de café au petitdéjeuner alors ? Benoît Bertrand,
chercheur au Centre de coopération
internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), nuance ces études: «Quand on
les applique au niveau agronomique, les modèles utilisés pour mimer
le changement climatique varient
entre le scénario catastrophique, le
grave et le relativement maîtrisable.» Mais prévient aussi: «De façon
générale, il y a bien une inquiétude
pour l’avenir de la culture.»
L’industrie commence à avoir des
sueurs froides, consciente que la demande va doubler d’ici le milieu du
siècle. Ici, pas d’enjeu de sécurité alimentaire. Le défi est économique et
social. La filière représente plus de
120 millions d’emplois, répartis
dans une cinquantaine de pays
tropicaux. Environ 70 % de la
production provient de petites
exploitations familiales de moins
de 5 hectares. Faute de soutien de la
part des Etats et des banques, les caféiculteurs sont souvent livrés à euxmêmes. Le changement climatique
devrait davantage pénaliser ceux
qui produisent de l’arabica, une des
deux variétés qui se partagent le
marché mondial avec le robusta.
Quelles solutions
agronomiques ?
Signe du réchauffement climatique,
quelques pieds d’arabica grandissent depuis peu hors ceinture
intertropicale: en Californie. «C’est
ce qui va arriver dans le futur : un
déplacement des zones de culture.
C’est très coûteux en termes d’investissements et de variétés. Il va falloir
réviser nos façons de travailler, quitter l’équateur ou monter en altitude,
à 2 000 mètres en Colombie par
exemple. Mais si les paysans ne peuvent plus cultiver de café, qu’est-ce
qu’ils vont cultiver?» pointe Benoît
Bertrand. Parfois, c’est vers la coca,
la plante dont est issue la cocaïne,
qu’ils se tournent.
L’arabica, dont 85 % de la production est produite en Amérique centrale, pourrait gagner les climats
méditerranéens. Mais irrigué, voire
sous serre. Poussant initialement en
Ethiopie, cette variété est habituée
à des climats tropicaux d’altitude,
entre 1600 et 2000 mètres, et aime
les températures comprises entre
14° C à 25° C. Il se niche dans les
montagnes de la zone équatoriale,
qui englobe en particulier la Colombie, le Pérou, le Costa Rica, le Kenya
ou encore la Tanzanie.
Au Guatemala, au Panama ou au
Honduras, il n’est déjà plus possible
de monter en altitude. La chaleur
trop intense perturbe la floraison, et
les variations de production vont
s’accentuer. Pour éviter l’insolation,
de petits cultivateurs commencent
à mettre leurs plantations à l’ombre,
sous des arbres. L’arabica poussait
de cette façon sur ses Suite page 4
La production de café dans le monde en 2016
En milliers de tonnes
CHINE
MEXIQUE
HONDURAS 362
INDE LAOS
VIETNAM
GUATEMALA
ÉTHIOPIE
1 461
348
469
NICARAGUA
COLOMBIE
CÔTE745
OUGANDA
D'IVOIRE
3 019
PÉROU
278
INDONÉSIE
639
BRÉSIL
3 019
1 000
Source : FAO
100
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4 u
ÉVÉNEMENT
terres natives.
Pour augmenter les rendements, la
culture en plein soleil a pris le dessus, apportant son lot de déforestation. Le retour à l’agroforesterie
dans les zones montagneuses est la
solution préconisée par les chercheurs du Cirad. A moyen terme.
«L’ombrage crée un climat plus favorable qui empêche d’avoir trop d’excès de températures. Mais cela n’empêchera pas les catastrophes si la
température montre. On est dans un
scénario pour les vingt prochaines
années, en espérant que le réchauffement ne sera pas trop rapide», précise Benoît Bertrand. Mal maîtrisée,
l’agroforesterie peut déboucher sur
de la déforestation. Le Pérou et la
Côte-d’Ivoire, qui a perdu 90% de sa
forêt en cinquante ans, en ont fait
les frais. Il s’agit bien de remettre des
arbres dans les champs et pas de
débroussailler une forêt pour y
installer des caféiers, puis de progressivement vendre le bois en cas
de coup dur.
Difficile de trouver des systèmes à la
fois durables et rentables. Aujourd’hui, le cours de l’arabica est très
bas, donc moins rémunérateur. La
faute au Brésil, dont la production
record tire les prix à la baisse. «On a
l’impression d’avoir du café par-dessus la tête et que ça va continuer.
Mais à l’avenir, la tasse de café coûtera beaucoup plus cher», avertit
Benoît Bertrand. Et ce, pour compenser les efforts d’adaptation, la raréfaction et la montée en gamme des
petits producteurs. La permaculture
associée à l’agroforesterie permettrait d’augmenter la productivité, et
donc les revenus. Plus technique,
cette façon de mêler arbres fruitiers,
à essences, légumineuses ou encore
céréales crée un écosystème plus
efficient en eau et nutriments. Or,
seuls quelques hectares de café sont
cultivés de cette manière.
Suite de la page 3
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
«Aujourd’hui, on a
l’impression d’avoir
du café par-dessus
la tête et que ça va
continuer. Mais il
va coûter beaucoup
plus cher à l’avenir.»
Benoît Bertrand du Cirad
Le Brésil, au large éventail de climats, devrait être le grand gagnant
du combat à venir : le pays peut
maintenir une culture de l’arabica,
même si celle-ci doit se déplacer
vers le sud à la recherche de fraîcheur. Et le leader mondial est aussi
un gros producteur de robusta,
cultivé en basse altitude, dans des
zones de forêt au climat chaud et
humide. Riche en caféine, il est de
plus en plus consommé par les pays
émergents. Pour lui faire de la place,
la déforestation pourrait s’intensifier en Afrique et en Amazonie.
«L’agrobusiness brésilien, soutenu
par le gouvernement actuel, a des
capacités de financement et de
changement radicaux d’agriculture,
pointe Benoît Bertrand. Pour le moment, ce pays artificialise, irrigue et
utilise beaucoup de fertilisants. C’est
de la basse qualité. Et quand les sols
sont épuisés, on va ailleurs. Même
chose au Vietnam. On est en train
d’assister à un désastre écologique.»
Le système atteindra ses limites.
D’ici quelques décennies, la production du café robusta au Vietnam
devrait baisser.
Quelles solutions
côté génétique ?
L’adaptation à long terme repose
sur la génétique. Les variétés du futur devront être adaptées à de nou-
veaux territoires, à des durées du
jour différentes et à des écarts de
températures plus importants.
Dans le cadre du programme Breedcafs, financé par l’Union européenne, le Cirad crée des hybrides
destinés à l’agroforesterie, surtout
pour fournir les petits agriculteurs
en semences. Il a par exemple marié
une espèce éthiopienne d’ombrage
à une américaine, espèce vigoureuse cultivée en plein soleil. Le
bébé est à la fois plus résistant et
plus productif.
Choisir des plantes au bon patrimoine génétique limite aussi les
maladies. A condition d’y ajouter de
bonnes pratiques agronomiques :
«Un minimum de stress lié à la surproduction, à l’excès de chaleur, de
lumière ou au manque d’azote. On
apporte des sources d’azote organiques et pas chimiques, on respecte la
plante pour produire un meilleur
café», préconise Benoît Bertrand.
Un caféier affaibli peut être décimé
par son ennemi numéro 1: la rouille
orangée, couleur du champignon
qui se répand sur ses feuilles.
Comme son nom l’indique, le
robusta est plus robuste que l’arabica. Mais il n’est pas à l’abri de l’ennemi numéro 2: le scolyte. A cause
du réchauffement climatique, il se
reproduit davantage. Ce petit insecte creuse des galeries dans les
grains de café. Au mieux, la récolte
est de piètre qualité, au pire les
rendements chutent. Des pièges à
mâles et des produits naturels à base
d’ail peuvent se substituer aux pesticides, relativement peu utilisés dans
le secteur. Mais pour résister aux parasites, pas question de créer des
plantes génétiquement modifiées.
La filière du café ne compte pas un
seul OGM, de peur de faire fuir les
consommateurs. Et sur ce point, elle
ne projette pas de changer.
M.La.
Un producteur de semences de maïs à Zhangye, dans le nord de
Le maïs en coma hydraulique
La céréale la plus cultivée
de la planète voit son
rendement chuter. Mais
les semences peuvent s’adapter
aux territoires et le sorgho,
qui consomme moins d’eau,
pourrait s’y substituer.
L
es champs de maïs se sont progressivement étalés sur le globe, boostés par
une agriculture artificialisée. A l’avenir,
le géant jaune devra battre en retraite dans
certaines régions.
Pourquoi c’est important ?
Céréale la plus cultivée sur la planète, le maïs
a une réputation à tenir. Celle de champion
des rendements. Plus d’un milliard de tonnes
de grains ont été récoltées sur la planète
en 2016, soit 40% de la production mondiale
de céréales. En Amérique latine, mais aussi
au Zimbabwe, au Botswana, en Zambie, au
Malawi, au Bénin ou encore au Mali, c’est la
base de l’alimentation des populations. D’ici
à 2050, les pays africains devront tripler leurs
importations de maïs pour répondre à la
hausse de la demande et compenser la baisse
des rendements, prédit la FAO. Dans cette
zone du monde, qui irrigue peu et dépend de
la pluie, la sécurité alimentaire est en jeu.
En Occident et en Chine, le maïs, symbole de
l’agriculture intensive, sert surtout à nourrir
les animaux d’élevage et produire de l’alcool
transformé en biocarburant. La plante
d’origine tropicale a gagné les pays en zone
tempérée avec l’avènement des semences
hybrides, puis des OGM.
Les grands pays producteurs vont être
confrontés à une baisse de la production dans
les cinquante années à venir à cause du
changement climatique. «Avec le scénario
+2°C, c’est -20% de production aux Etats-Unis,
-10% en Chine, -11% en Argentine. Avec le scénario + 4°C, c’est -50% aux Etats-Unis, -30%
en Chine et en Argentine, égrène Vincent
Chaplot, spécialiste des sols à l’Institut de
recherche pour le développement (IRD).
Aux Etats-Unis, premier producteur mondial
devant la Chine, les réserves d’eau s’amoindrissent, pas forcément à cause de la baisse des
précipitations mais parce qu’il y a davantage
de chaleur et d’évaporation.»
Le maïs a une image de gros buveur. Pour produire 1 kilo de grains, il faut compter en
moyenne 238 litres d’eau (mais 590 litres pour
le blé et 15000 litres pour la viande). Au-delà
de 38° C, les épis risquent de griller. Et si un
gros coup de chaud a lieu pendant la floraison
ou que l’eau vient à manquer quelques semaines avant, la plante peut devenir stérile et ne
pas produire de grains. Le bouleversement en
cours aura des effets en cascade: «Le maïs est
une matière première très importante. Il est
aussi utilisé en amidonnerie, en brasserie,
pour faire du whisky, du sirop de maïs. Ces
transformations industrielles vont être remises en cause. Il va y avoir des problèmes d’in-
40% des rendements du
maïs sont liés au choix
de la variété, les 60%
restants correspondant
à la manière dont
on les fait pousser. D’où
l’intérêt de sélectionner
les mieux adaptés
à chaque territoire.
vestissement. Il est certain que le changement
climatique va renforcer les tensions», explique
Etienne Hainzelin, du Cirad.
Quelles solutions
agronomiques ?
La recherche se penche sur des maïs moins
gourmands en eau, mais aucun ne serait capable de se frotter aux sécheresses à venir
dans certaines régions. La production devrait
logiquement se déplacer vers les pays d’Europe du Nord. La Russie pourrait alors sérieusement concurrencer les mastodontes américains et chinois. Avec une nouvelle guerre
commerciale en vue. En France, où est produit 25 % du maïs européen, on plante un
mois plus tôt qu’en 1970 pour échapper à la
hausse du thermomètre. Mais dans certains
départements, comme la Drôme ou l’Ain, les
sécheresses de plus en plus fréquentes fragilisent les exploitations.
«Il est évident que le maïs n’a pas d’avenir
en Europe de l’Ouest. Même avec l’irrigation,
on n’arrivera pas à avoir des rendements optimaux, tranche Vincent Chaplot de l’IRD. Il
va falloir l’abandonner au profit du sorgho,
du tournesol… C’est la fin d’un cycle, commencé dans les années 50, où on s’est lll
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
la Chine, en septembre 2017. PHOTO WANG JIANG. XINHUA. SIPA
lll
mis à produire des plantes pas du tout
adaptées à nos régions.» Vers quoi se tourner
pour l’alimentation des animaux ? «Les
champs cultivés en luzerne, récoltée ou directement pâturée. Cette herbe produit à la fois
de l’énergie et des protéines, elle résiste mieux
à la sécheresse et a des besoins en irrigation
moindres. De nouvelles filières, pas internationalisées, plus courtes, vont émerger.» La
baisse de la consommation de viande pourrait aussi aider.
La zone tropicale, à la pluviométrie plus élevée, est plus favorable au géant jaune. Les
petits paysans tentent de limiter les pertes
d’eau : utiliser des variétés de maïs à cycles
plus courts, couvrir le sol avec du paillis pour
éviter l’évaporation, utiliser des systèmes de
rotation (planter du blé ou des légumes entre
deux récoltes), mélanger les cultures…
«En Afrique australe, associés à la culture
maïs, des arbres et des arbustes de la famille
des légumineuses fournissent des résidus de
qualité riches en azote, qui contribuent
à l’amélioration de la fertilité du sol, à l’accroissement des rendements et à la création
de nouvelles sources de revenus», cite par
exemple la FAO dans son guide «Produire
plus avec moins». La même méthode est
depuis peu utilisée au Mexique, pays qui
tente de se défaire de sa dépendance à la production américaine.
Côté agroforesterie, en Afrique, un drôle
d’arbre de la savane se marie très bien avec le
La production de maïs dans le monde en 2016
plante dont les chenilles ont horreur. C’est le
push. En bordure de parcelle, on plante une
rangée d’une autre plante encore plus attirante que le maïs. C’est le pull. Résultat : les
gloutonnes désertent les champs de maïs et
se remplissent l’estomac en périphérie.
En millions de tonnes
CANADA
ROUMANIE
384,8 ÉTATS-UNIS
FRANCE
12
RUSSIE 15
UKRAINE 28
Quelles solutions
côté génétique ?
CHINE 232
MEXIQUE
28
INDE
26
BRÉSIL
NIGERIA
64
INDONÉSIE
20
ARGENTINE
40
384,8
100
Source : FAO
maïs. L’acacia faidherbia albida perd ses
feuilles avec l’arrivée de la période des pluies,
ce qui laisse au maïs la possibilité de prendre
une bonne douche. En saison sèche, il se remplume et fait de l’ombre. Sa présence permet
aussi de fixer plus de CO2 de l’atmosphère. Ses
feuilles riches en azote sont employées
comme paillis de surface, engrais naturel et
aliment pour animaux. Cette technique d’agri-
10
culture de conservation des sols a prouvé
qu’elle améliorait les rendements.
Quant aux attaques d’insectes, il suffit parfois
de planter deux sortes de plantes supplémentaires dans les champs pour éloigner
l’ennemi. C’est le système dit «push-pull»
(«pousser-piéger»), utilisé en Afrique de l’Est
pour lutter contre des chenilles rongeuses de
tiges. Dans les champs, on dissémine une
Environ 40 % des rendements du maïs sont
liés au choix de la variété, les 60 % restants
correspondant à la manière dont on les fait
pousser. D’où l’intérêt de sélectionner les
maïs les mieux adaptés à chaque territoire ou
de créer des hybrides, issus de croisements
d’espèces. Dans son guide, la FAO cite l’exemple d’un maïs hybride à haut rendement utilisé en saison sèche au Bangladesh, pays touché par l’aggravation des pénuries d’eau.
Mais les semences hybrides, propriétés des
puissants semenciers, ont leurs faiblesses :
«Chaque plan est génétiquement identique, si
vous avez une fragilité, l’ensemble du champ
peut être balayé. Il vaut mieux acheter des variétés rustiques, plus résilientes», pointe
Etienne Hainzelin. Et les OGM? Selon le chercheur du Cirad, les techniques agronomiques
peuvent fournir des réponses plus rapides,
moins coûteuses et plus adaptées aux petits
agriculteurs. Tout en rappelant que «la seule
solution de maïs résistant à la sécheresse est
le sorgho».
M.La.
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6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Dans une rizière de la province de Suphanburi, en Thaïlande, le 10 juillet 2015. PHOTO CHAIWAT SUBPRASOM. REUTERS
Le riz change de rites
Polluante et gourmande
en eau, la riziculture se
tourne vers des pratiques
moins néfastes.
D
euxième céréale la plus produite au monde derrière
le maïs, le riz peut se cultiver
en consommant moins d’eau et de
produits chimiques.
Pourquoi c’est important?
La moitié de l’humanité dépend du
riz, aliment de base de 4 milliards de
personnes. Demain, la demande devrait s’accroître. «Certaines études
évoquent une augmentation des besoins en riz, d’ici trente ans, de l’ordre de 30%, 50% voire 70% pour répondre à la hausse de la population
mondiale. Et à ce défi s’ajoute celui
du changement climatique», explique Nourollah Ahmadi chercheur
au Cirad et membre du Grisp, mégaprogramme de recherche internationale sur le riz. Les terres les plus
fertiles, rares car grignotées par les
villes, sont très convoitées, de même
que l’eau et la main-d’œuvre. «Il faudra produire plus avec le moins possible d’empreinte environnementale,
en améliorant l’efficience de l’utilisation de l’eau, des engrais…» développe le chercheur. La compétition
pour l’eau a déjà poussé un pays à
réduire sa production: l’Australie,
dont les niveaux de rendement
étaient pourtant les plus élevés au
monde avec près de 10 tonnes de riz
par hectare en moyenne.
La hausse du thermomètre perturbe d’abord la floraison du riz.
Des variations de 2 °C peuvent entraîner la stérilité des fleurs et donc
de la production. Ajoutez à cela des
précipitations toujours plus aléatoires, qui apportent leur lot de
sécheresses et d’inondations, et le
niveau de la mer qui, en s’élevant,
menace également de gorger les
sols en sel, pas très compatible avec
le riz, dans une partie importante
des zones cultivées. «Les questions
d’adaptation à la salinité, la sécheresse, la submersion ne sont pas
nouvelles. Ces contraintes existaient
déjà, mais elles deviennent plus importantes que par le passé», précise
Nourollah Ahmadi. Autre problème
à régler: la riziculture irriguée, très
répandue, est l’une des plus grosses
sources d’émission de méthane et
de protoxyde d’azote. Elle est ainsi
responsable de 10% des gaz à effet
de serre (GES) d’origine agricole.
Quelles solutions
agronomiques ?
D’un côté, le secteur est en train de
revoir la manière dont il produit. En
Asie, plutôt que de planter et récolter du riz plusieurs fois dans l’année, on alterne déjà avec du blé ou
du maïs en saison sèche. Au Pakistan, de nouvelles rotations culturales émergent: du trèfle d’Alexandrie, plante fourragère qui améliore
la fertilité du sol et repousse les maladies, ou du haricot mungo. Des
légumes ou des pommes de terre
peuvent aussi pousser en même
temps que le riz grâce à de petites
buttes intercalées.
Un autre système a également fait
ses preuves en Asie: l’alliance du riz
et de l’aquaculture. Les poissons
nagent alors dans les fossés creusés
autour des rizières et fournissent
des nutriments supplémentaires
aux plantes. Ce système «contribue
à la lutte contre les ravageurs du riz
et à la fertilisation de la culture.
L’amélioration des rendements, les
recettes tirées de la vente du poisson
et les économies réalisées sur les produits agrochimiques se traduisent
par un accroissement de 50% des revenus des agriculteurs», pointe l’Organisation des Nations unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO)
dans son guide «Produire plus avec
moins».
Ces nouvelles techniques sont plus
économes en eau et moins polluantes. «L’image que l’on a de la riziculture, les Asiatiques au chapeau
pointu en train de faire du repiquage dans les rizières, est en train
d’évoluer. On passe à des systèmes où
on cultive le riz comme le blé: plus de
repiquage mais des semis», explique
Nourollah Ahmadi. On n’introduit
plus de petits brins verts dans l’eau
boueuse, on sème les graines directement dans le sol, à sec. S’y ajoutent les techniques de conservation: pas de labour mais des résidus
de culture utilisés comme paillis
par terre. Les rizières gardent les
pieds humides pendant des périodes les plus courtes possible pour
économiser l’eau (33% d’irrigation
en moins) et éviter le développement des algues et des bactéries responsables de l’émission de méthane. Résultat : zéro méthane.
En Chine et en Inde, les deux plus
gros producteurs mondiaux de riz,
ce système se développe à grande
échelle, ce qui demande une réelle
technicité et n’est pas accessible à
tous les agriculteurs. Et dans les
régions naturellement inondées
du Bangladesh, dans le delta du Ni-
La production de riz dans le monde en 2016
En millions de tonnes
ÉTATS-UNIS
BANGLADESH
10
ÉGYPTE
BRÉSIL
NIGERIA
10
JAPON
CHINE
211
PAKISTAN INDE52
10 158
BIRMANIE 25
THAÏLANDE 25 77
VIETNAM 43
PHILIPPINES
17
INDONÉSIE
211
50
Source : FAO
ger au Mali et celui du Mékong au
Vietnam, il est difficile de passer à
la culture complètement sèche.
«C’est d’ailleurs pour ça qu’on y cultive du riz et pas autre chose. On
peut aménager le terrain agricole
mais les coûts sont élevés», affirme
Nourollah Ahmadi.
Quelles solutions
génétiques ?
L’apport majeur de ces prochaines
années pourrait bien venir de la génétique. En effet, le riz est la plante
dont on connaît le mieux le génome : 3 000 variétés ont été séquencées. Cela va donc permettre
une meilleure sélection du type de
riz dans chaque région, en fonction
de ses capacités d’adaptation. Des
variétés qui supportent des inondations ou submersions de dix à
quinze jours sont déjà développées
et diffusées dans les zones les plus
vulnérables, au Bangladesh et en
Inde. «Un des enjeux est de déployer
une diversité beaucoup plus importante pour suivre les évolutions du
climat, explique Nourollah Ahmadi.
La génétique pourra aider au renouvellement des espèces dans le temps
10
mais donne aussi la capacité de
produire des variétés spécifiquement
adaptées à chaque microclimat, à
chaque microrégion. Cela relève à la
fois des généticiens qui créent des variétés, mais aussi des réseaux de production de semences, de la vulgarisation agricole, de l’information des
agriculteurs…»
Des méthodes moins conventionnelles pourraient aussi voir le jour.
A Madagascar, des variétés de riz
issues de modifications du génome permettraient peut-être une
meilleure assimilation de l’azote,
dont les plantes ont besoin pour
pousser. Le chercheur ajoute : «Le
débat est en cours: est-ce que ce sont
des OGM ? Des outils sont disponibles, il faudra faire attention à la
manière dont on les utilise, s’assurer
de leur acceptabilité réglementaire,
sociale et économique…» Un précédent riz OGM a laissé un goût amer.
Censé être enrichi en vitamine A
et annoncé comme une des solutions à la faim dans le monde au début des années 2000, le «riz doré»
n’a jamais tenu ses promesses dans
les pays du Sud.
M.La.
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CE SOIR À 20H50
JUSQU’OÙ IRONT-ILS DANS CETTE 5ÈME SAISON ?
PHILIPPE LELLOUCHE
BRUCE JOUANNY
DeBonneville-Orlandini
LE TONE
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
JAPON
Shinzo Abe,
les raisons
d’une longévité
record
Au pouvoir depuis 2012, le Premier ministre
peut rester en poste encore trois ans, un fait
sans précédent depuis 1885. Un succès qu’il doit
à ses réformes constitutionnelles et à sa politique
économique hétérodoxe, dont les résultats tardent
pourtant à se confirmer.
Par
RAFAËLE BRILLAUD
Correspondante à Kyoto
C
e 26 décembre, Shinzo Abe
fête sa sixième année consécutive à la tête du gouvernement japonais. Il est en passe de
battre un record de longévité
en 2019 et d’entrer dans les livres
d’histoire en tant que Premier ministre le plus longtemps en fonction
au Japon.
Après un premier mandat éclair de
septembre 2006 à septembre 2007,
le conservateur de 64 ans est en effet revenu au pouvoir le 26 décembre 2012, dans un pays en phase de
stagnation, marqué par le séisme et
le tsunami du Tohoku puis l’accident nucléaire de Fukushima.
Shinzo Abe a été largement réélu,
en septembre dernier, chef du Parti
libéral-démocrate (PLD), ce qui a
entraîné sa reconduction comme
chef du gouvernement pour un troisième mandat. Il pourrait ainsi rester à la tête du pays jusqu’en septembre 2021 –soit pendant les Jeux
olympiques de 2020 également.
Cela serait le plus long gouvernement depuis l’établissement du système de monarchie constitutionnelle en 1885.
Pourquoi une telle
longévité au pouvoir ?
Le leader du PLD a d’abord bénéficié d’une opposition en lambeaux.
Cette dernière n’a pas réussi à se relever d’une gestion jugée désastreuse de l’après-catastrophe de
mars 2011. Elle a perdu les législatives fin 2012 et laissé depuis le
champ libre à Shinzo Abe.
Des réformes, menées dans les années 90, expliquent également la
stabilité de l’actuel Premier ministre. Voulues par la classe politique
nipponne, elles renforcent le rôle
du chef du gouvernement. «Mais elles ne garantissent pas pour autant
sa pérennité, analyse Guibourg Delamotte, maître de conférences au
centre d’études japonaises de
l’Inalco. Pour preuve: après le charismatique Junichiro Koizumi
de 2001 à 2006, il y a eu un fort turnover avec près d’un nouveau Premier ministre par an.»
Une autre nouveauté a favorisé
Shinzo Abe. Le Japon est un régime
parlementaire, où le Premier ministre est élu par les députés. Comme
le PLD bénéficie d’une majorité
écrasante –à deux exceptions près
(1993-1994 et 2009-2012), la formation gouverne le Japon depuis sa
création en 1955–, c’est lui de facto
qui choisit le chef du gouvernement
pour un mandat limité à trois ans.
Et, depuis 2017, il est possible d’effectuer trois mandats, contre deux
seulement auparavant. C’est Shinzo
Abe lui-même qui a fait modifier les
statuts du parti afin de mettre une
réforme de la Constitution au cœur
des débats et de rester plus longtemps au pouvoir.
Enfin, l’homme a un certain charisme. Parfois critiqué pour son
souhait de modifier l’article 9 de la
Constitution pacifiste et sa volonté
de relancer le nucléaire dans l’Archipel, il séduit principalement par
sa politique économique volontariste. Une thérapie de choc qui contraste avec les politiques économiques menées en Europe. «Il s’est
donné les moyens de réussir et c’était
une gageure», résume Guibourg Delamotte.
En quoi consistent les
fameuses Abenomics ?
Dès son arrivée au pouvoir, Shinzo
Abe a lancé une politique économique ambitieuse visant à sortir le
pays de près de deux décennies de
déflation et relancer la croissance.
Ces mesures, baptisées les Abenomics, ont été accueillies avec enthousiasme dans le monde entier en
raison de leur audace. A l’heure où
les pays européens s’attachent à
éponger les déficits publics, le Japon a choisi de faire résolument le
contraire: augmenter les dépenses
publiques sans craindre de creuser
une dette publique déjà abyssale.
La doctrine économique comporte
trois volets ou «flèches». La première consiste donc à augmenter la
dépense publique. Dès 2013, le Japon a dépensé des dizaines de milliards d’euros pour financer des travaux publics (ponts, tunnels, routes
antisismiques…) ou dynamiser la
consommation. Vendredi, le gouvernement a encore approuvé un
projet de budget d’un montant de
près de 800 milliards d’euros, alimenté par une augmentation des
dépenses dans la santé, les travaux
publics et la défense. Cela fait sept
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 9
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Shinzo Abe à Tokyo
le 3 septembre. Il a été
largement réélu cet
automne à la tête du Parti
libéral-démocrate, qui
dispose d’une majorité
écrasante au Parlement.
PHOTO TORU HANAI. REUTERS
Le taux de chômage est au plus bas,
à moins de 3%. Mais, c’est moins le
signe d’une politique efficace que
d’une population active qui ne
cesse de diminuer. Avec un taux de
fécondité de 1,4 enfant par femme,
quand le seuil de renouvellement
est à 2,1, la population japonaise
vieillit et décline. L’immigration est
quasi nulle. Le Japon souffre ainsi
d’une pénurie persistante de
main-d’œuvre qui ne va qu’en s’aggravant. Le vote d’une loi le mois
dernier pour favoriser l’arrivée
de 345 000 travailleurs étrangers
dès avril 2019 changera peut-être la
donne.
Enfin les salaires ont peu augmenté. «Le manque de main-d’œuvre devrait les faire flamber. Mais
une frange de la population, souvent des femmes, accepte de travailler à bas prix pour fournir un
complément de revenu au foyer.
Cela donne de la flexibilité aux entreprises et empêche les salaires
d’augmenter», détaille Guibourg
Delamotte. En revanche, le nombre
de ménages riches a presque doublé depuis 2011 pour atteindre un
niveau record. Les Abenomics ont
donc à ce jour surtout favorisé les
plus fortunés…
Quels sont les principaux
défis de Shinzo Abe ?
exercices d’affilée que le budget de
l’Etat déroule des records, le vieillissement de la population expliquant
une partie de cette hausse permanente.
La seconde flèche des Abenomics
est une politique monétaire ambitieuse pour tenter de terrasser la déflation, une baisse des prix qui incite à reporter ses dépenses dans le
futur, qui minait la troisième puissance mondiale. L’idée était aussi
de faire baisser le yen afin de relancer les exportations. Dans ce but,
Abe n’a pas hésité à écorner l’indépendance de la Banque centrale du
Japon (BOJ) afin de nommer à sa
tête un gouverneur partisan de sa
politique, Haruhiko Kuroda. Celui-ci a aussitôt prôné des mesures
non conventionnelles dans l’espoir
de parvenir en deux ans à un taux
d’inflation de 2%. Il a financé massivement la dette publique en achetant des actions tous azimuts et en
«La politique
monétaire a fini
par sortir le Japon
de la déflation
et le pays connaît
ce qui sera sans
doute sa plus
longue période
de croissance de
l’après-guerre.»
Guibourg Delamotte maître
de conférences à l’Inalco
faisant fonctionner la planche à
billets. La valeur des actifs de la BOJ
dépasse aujourd’hui le produit intérieur brut (PIB) du pays, une situation inédite au sein du G7.
La troisième flèche est une série de
réformes structurelles en vue
d’améliorer la compétitivité du
pays. Beaucoup de choses restent à
faire. En septembre, Abe a d’ailleurs
fait des promesses, pour les femmes
(plus d’égalité dans la vie professionnelle), les enfants (plus de places en crèche, gratuité d’une partie
de la scolarité), les salariés (meilleur
environnement au travail) et les
personnes âgées (maintien de leur
prise en charge et plus de facilité
pour rester en activité). Afin de financer tout cela, le Premier ministre a prévu de porter de 8 % à 10 %
en octobre 2019 la taxe sur la consommation. Une mesure impopulaire déjà repoussée à deux reprises.
Six ans après, quel est le
bilan des Abenomics ?
Les résultats sont mitigés. «La politique monétaire a fini par sortir le
Japon de la déflation et le pays con-
naît ce qui sera sans doute sa plus
longue période de croissance de
l’après-guerre», soutient Guibourg
Delamotte. Cette croissance reste
toutefois modérée, ralentie par les
catastrophes naturelles qui ont
frappé le pays cette année: séismes,
typhons et inondations qui ont notamment provoqué la fermeture de
l’aéroport du Kansai (près de la ville
d’Osaka) pendant plusieurs semaines. Elle devrait être de 1,1 %
en 2018, 0,9% en 2019 –contre 4,5%
au cours des décennies précédentes. L’inflation, elle, n’a jamais atteint les 2% visés par la BOJ. «Le Japon a injecté beaucoup de billets
dans un contexte mondial peu favorable, explique Guibourg Delamotte. Le yen aurait dû s’effondrer,
mais comme la livre, le dollar et
l’euro étaient peu attractifs, il est
resté une valeur refuge. Elle n’a pas
baissé autant que le gouvernement
le souhaitait.»
Le Japon est l’un des pays les plus
endettés au monde avec une dette
publique qui représente désormais
près de 250% du PIB, du jamais-vu.
Shinzo Abe compte sur la croissance pour augmenter les recettes
fiscales, mais celle-ci tarde à arriver.
Faut-il s’en inquiéter ? La dette est
détenue quasiment exclusivement
par les Japonais, dont la Banque du
Japon. Mais la situation pourrait se
détériorer dans un pays qui vieillit
à grande vitesse et fait face à des dépenses sociales élevées.
Car le défi démographique est de
taille. En octobre, Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), a même
invité le Japon à «repenser» sa politique économique pour y faire face.
«Il y a encore une marge pour prêter
plus d’attention à un meilleur accès
aux crèches, à une réduction des longues heures de travail, pas seulement pour les femmes mais pour
tous, y compris les hommes.» Tout
cela est vrai, mais ne suffit pas, renchérit Guibourg Delamotte. «Il faut
encore améliorer la productivité
pour que les salariés en particulier
ne soient pas sursollicités en terme
de présence, que la natalité puisse
reprendre, que les gens aient des vies
plus agréables et perçoivent les effets
d’une reprise qui reste fragile», estime-t-il. Et en l’absence de reprise de
la consommation, le Japon, demeure ultradépendant de la conjoncture internationale. •
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10 u
MONDE
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Tunisie : heurts après l’immolation par le feu d’un journaliste
Des affrontements ont éclaté lundi entre la police et
des manifestants à Kasserine (à 280 kilomètres au sud
de Tunis) et ont continué mardi après l’immolation par
le feu d’un journaliste qui voulait dénoncer les conditions de vie difficiles dans cette région du centre-ouest
de la Tunisie. Les forces de l’ordre ont dispersé des dizaines de manifestants devant le siège du gouvernorat
(préfecture) de Kasserine, où avait été déployé un important dispositif de sécurité. Aucun bilan n’était disponible dans l’immédiat. Le drame n’est pas sans rappeler l’immolation par le feu fin 2010 d’un vendeur
ambulant de Sidi Bouzid, qui avait entraîné la «révolution de jasmin» dans le pays et conduit au renversement de Ben Ali en janvier 2011. PHOTO AP
Législatives anticipées en Israël: la fuite en
avant judiciaire de Benyamin Nétanyahou
Cerné par plusieurs
affaires, le Premier
ministre
conservateur
compte avancer de
sept mois le scrutin
dans l’espoir de se
faire réélire et ainsi
repousser toute
action en justice.
record de longévité du père
fondateur de l’Etat d’Israël,
David Ben Gourion, resté en
poste durant plus de treize
années, entre 1948 et 1963.
Une victoire éclatante lui permettrait de consolider sa défense, lui qui affirme que les
enquêtes dont il fait l’objet
sont le résultat d’un complot
ourdi par ses ennemis politiques pour le pousser à abandonner le pouvoir, contre la
volonté des électeurs. En cas
d’inculpation décidée par le
procureur général, le Premier
ministre n’est pas obligé de
démissionner, mais cette
décision pourrait nuire à sa
campagne.
Par
MARINE VLAHOVIC
Intérim à Tel-Aviv avec AFP
D
issoudre pour mieux
se faire réélire. Et
prendre de vitesse la
justice. Après avoir tenté
à tout prix de sauver son gouvernement, Benyamin Nétanyahou, impliqué dans
plusieurs affaires de corruption, s’est finalement résolu
à avancer les élections législatives de sept mois. Prévues
en novembre, elles pourraient avoir lieu le 9 avril. Le
Parlement doit encore voter
sa dissolution et fixer officiellement la date du scrutin
ce mercredi.
Depuis des semaines, la coalition parlementaire du gouvernement le plus à droite de
l’Etat hébreu ne tenait plus
qu’à un fil. Depuis la dernière
montée en tension avec les
factions palestiniennes de la
bande de Gaza en novembre,
suivie in extremis de la démission, avec fracas, du
ministre de la Défense d’extrême droite Avigdor Lieberman, le Likoud et ses alliés
ne disposaient que d’une
majorité limitée pour gouverner : 61 sièges sur les 120
que compte le Parlement
israélien.
Télécoms. Ces dernières
semaines, les accrochages se
sont certes multipliés autour
de lois polémiques, notamment celle sur le service militaire obligatoire des haredim
(«craignant-Dieu»), les ultraorthodoxes juifs. Un serpent
de mer dont la Cour suprême
a ordonné la mise en œuvre
avant le 15 janvier. A l’approche de la date butoir, impos-
«Arsenal». En anticipant
Benyamin Nétanyahou, le 19 décembre à la Knesset. PHOTO AMIR COHEN. REUTERS
sible de trouver un accord
avec les partis religieux opposés à ce texte. Il a donc été
décidé à l’unanimité de dissoudre par esprit de «responsabilité en matière budgétaire», «pour l’intérêt de la
nation», selon le communiqué publié par les partis de la
coalition.
Un simple prétexte, raille en
chœur la presse israélienne,
qui accuse le Premier ministre
d’avoir provoqué ces élections
anticipées pour échapper aux
poursuites judiciaires. Cerné
par les affaires, Nétanyahou
fait l’objet de trois enquêtes,
notamment pour la dangereuse «affaire 4000». La police qui a rendu ses conclusions au début du mois
recommande sa mise en examen pour corruption, fraude
et abus de pouvoir.
Le couple Nétanyahou est
soupçonné de s’être acheté
une couverture médiatique
positive sur le site d’information Walla (l’un des plus lus
du pays), propriété du magnat des télécoms Shaul Elovitch, en échange d’un coup
de pouce de Nétanyahou. Il
serait intervenu pour assouplir certaines régulations an-
titrust permettant de valider
la fusion de Bezeq, l’opérateur historique israélien, avec
un autre groupe de télécoms
dans lequel Elovitch avait des
parts. Une manœuvre qui
aurait rapporté des centaines
de millions de dollars à
l’industriel.
Hasard du calendrier? Le procureur général Avichai Mandelblit a commencé l’examen
du dossier lundi. La semaine
dernière, son bras droit, Shay
Nitzan, avait en effet indiqué
lui avoir transmis ses recommandations concernant trois
enquêtes pour corruption vi-
sant Nétanyahou, sans toutefois en préciser la teneur. Selon des médias israéliens,
il existe suffisamment de
preuves pour inculper le Premier ministre pour «corruption». «Ce qui a décidé [Nétanyahou] à avancer la date des
élections, c’est le discours
de Shay Nitzan qui a annoncé que ses recommandations étaient prêtes», explique
Emmanuel Navon, professeur de sciences politiques à
l’université de Tel-Aviv.
En cas de réélection, Benyamin Nétanyahou, 69 ans, serait en mesure de dépasser le
les législatives, Benyamin Nétanyahou engage ainsi un
véritable bras de fer avec la
justice. Objectif: se faire réélire le plus vite possible à une
large majorité pour asseoir
sa légitimité et obliger le magistrat à se prononcer après le
scrutin sur cette affaire. Au
pouvoir depuis dix ans,
«Bibi», comme il est surnommé par ses partisans, a
toutes les chances de l’emporter. Selon un premier sondage publié par le journal
Maariv, le Likoud remporterait plus de trente sièges à la
Knesset, soit le même nombre que lors des élections
de 2015, et la coalition sortante obtiendrait une large
majorité pour gouverner
encore plus à droite afin de
contenter son électorat.
Ce scrutin anticipé est une
mauvaise nouvelle pour une
gauche israélienne atone et
dispersée. Et parce que le
Premier ministre y joue son
destin judiciaire et politique,
la campagne s’annonce à
couteaux tirés, prévient Noa
Landau, du quotidien de
gauche Haaretz, qui prédit une séquence électorale
haineuse teintée de controverses. Car pour sauver sa
peau, Benyamin Nétanyahou
«doit utiliser tout un arsenal
d’astuces: dont la peur, les divisions, les mensonges et les
exagérations», assure la journaliste politique. •
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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LIBÉ.FR
#MeToo : Kevin Spacey bientôt
inculpé L’acteur américain va être inculpé
pour attentat à la pudeur contre un
adolescent pour des faits remontant à 2016, a indiqué lundi le
Boston Globe. Silencieux sur les réseaux sociaux depuis les
accusations à son encontre en 2017, il a choisi ce moment pour
sortir une vidéo dans laquelle il incarne son personnage de
House of Cards, Frank Underwood, pour évoquer ces agressions
sexuelles présumées. PHOTO REUTERS
«[Il faut tout faire pour que
les Syriens] qui ont dû quitter
leur terre […] puissent retourner
vivre en paix dans leur pays.»
AP
FRANÇOIS
le pape, mardi,
place Saint-Pierre,
au Vatican
Le pape François a consacré mardi son message de Noël
à «la fraternité» entre les peuples, lors d’un tour d’horizon
des conflits sur la planète. Avant la bénédiction urbi et orbi
(«à la ville et au monde»), le souverain pontife a appelé la
communauté internationale à tout faire afin que les Syriens «qui ont dû quitter leur terre pour chercher refuge
ailleurs, puissent retourner vivre en paix dans leur pays».
La veille, dans son homélie de la messe de minuit, le pape,
chef des 1,3 milliard de catholiques, avait enjoint les fidèles
à laisser de côté leur «voracité» consumériste pour réfléchir
au sens spirituel de leur vie et au partage. «L’homme est
devenu avide et vorace. Avoir, amasser, semble pour beaucoup de gens le sens de la vie», a déploré François.
Renault-Nissan: Ghosn et son bras
droit crient au «complot international»
La trêve des confiseurs va-telle s’inviter dans l’affaire Renault-Nissan? Carlos Ghosn
devrait demeurer en détention jusqu’au 1er janvier. En
revanche, son ex-bras droit à
la tête de Nissan, l’Américain
Greg Kelly, a été libéré sous
caution par le tribunal de Tokyo. Il devra verser en cash
557 000 euros pour pouvoir
goûter aux joies de la liberté
retrouvée.
Carlos Ghosn espérait aussi
être libéré, avant de faire
l’objet d’un troisième mandat d’arrêt, pour «abus de
confiance». Cette fois-ci, l’accusation lui reproche d’avoir
fait endosser à Nissan des
pertes personnelles. Il s’agirait d’investissements qui
10500
C’est, au minimum, le
nombre de militants
de l’opposition arrêtés
au Bangladesh lors des
dernières semaines,
ont déclaré mardi les
partis concernés en dénonçant une opération
d’intimidation avant les
législatives de dimanche.
Ces chiffres sont publiés
alors que les Etats-Unis
ont exhorté le gouvernement de la Première ministre, Sheikh Hasina, qui
vise un quatrième mandat, à faire davantage
pour garantir la liberté de
vote durant ces élections
prévues à la fin de la semaine. Les partis d’opposition ont déclaré que la
vague d’arrestations depuis la convocation des
élections, le 8 novembre,
visait à créer un «climat
de peur».
ont mal tourné à la suite de
la crise financière de 2008.
La moins-value atteindrait
14,5 millions d’euros. Carlos
Ghosn nie cependant les
faits et semble avoir changé
de stratégie. Après le silence
observé ces quatre dernières
semaines, celui qui est encore PDG de Renault a fait
savoir par ses avocats qu’il
voulait «faire entendre sa
voix et laver son honneur».
L’épouse de son bras droit,
Dee Kelly, dénonce quant à
elle «un complot international et une trahison de certains dirigeants de Nissan»
dans une vidéo diffusée sur
les réseaux sociaux.
L’axe de défense des deux
mis en cause semble donc se
préciser. Ils devraient probablement plaider l’opération machiavélique de
la direction de Nissan afin
de prendre le pouvoir au sein
de l’alliance passée avec Renault et qui donne une part
majoritaire au constructeur
français.
Pour étayer leur thèse, Ghosn
et Kelly s’appuieront sans
doute sur le fait que la plupart des éléments à charge,
aujourd’hui entre les mains
du parquet de Tokyo, sont
issus d’une enquête interne
menée par la direction de
Nissan. Cette stratégie pourrait bien placer le conseil
d’administration de Renault
dans une situation délicate.
A ce jour, Ghosn demeure
PDG de la firme au losange. Il
est simplement empêché et
remplacé à titre provisoire
par le numéro 2, Thierry Bolloré. Or les administrateurs
de Renault ont réclamé à
cor et à cri des éléments tangibles sur l’accusation et ne
les ont reçus que la semaine
dernière. Ils vont être minutieusement analysés par les
avocats du constructeur français, ce qui laisse aux conseils
de Ghosn encore un peu de
temps pour peaufiner sa défense. Quant au principal intéressé, il va disposer de plus
d’espace pour travailler sur
son dossier puisqu’il a été
transféré dans une cellule
plus grande.
FRANCK BOUAZIZ
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE CHANGE NOS VIES
Indonésie Plus de 400 morts
après le tsunami
Les secouristes s’efforçaient mardi d’apporter de l’aide aux
régions dévastées par le tsunami consécutif à une éruption
volcanique en Indonésie, mais le manque d’eau potable
et de médicaments se faisait cruellement sentir parmi les
milliers de personnes réfugiées dans des centres d’urgence. Les travailleurs humanitaires ont quant à eux mis
en garde contre les risques de crise sanitaire alors que le
bilan du désastre de samedi soir dépasse les 400 morts,
avec des milliers de personnes déplacées. PHOTO AFP
Syrie La Turquie menace la France
pour son soutien aux milices kurdes
Après avoir ordonné mercredi le retrait des 2000 militaires
américains déployés en Syrie, DonaldTrump avait affirmé
dimanche après un coup de fil avec son homologue turc,
Recep Tayyip Erdogan, qu’il comptait sur lui pour «éradiquer» l’Etat islamique. De quoi donner des ailes à la Turquie, qui a mis en garde dès mardi la France pour son soutien aux Unités de protection du peuple (YPG). Cette milice
kurde est le fer de lance sur le terrain en Syrie de la coalition contre l’EI, mais elle est considérée comme «terroriste»
par Ankara pour ses liens avec le Parti des travailleurs du
Kurdistan (PKK), qui mène une guérilla sanglante sur le
territoire turc depuis 1984. «Si [les soldats français] restent
pour protéger les YPG, cela ne sera bénéfique pour personne», a menacé le chef de la diplomatie turque.
Un hors-série de 108 pages
en vente en kiosque, 10 euros
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12 u
FRANCE
Par
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
A
l’évidence, il a changé de
style. On l’avait croisé cet
été, près de la rue de Rivoli
où il habite, en chino et tee-shirt.
Cette fois, à la tombée de l’automne,
il apparaît vêtu d’un pantalon gris
clair et d’un pull ajusté de la même
couleur. Le temps des beaux costumes, étroits et sombres, et des cravates fines, qui soulignaient sa silhouette de jeune homme, est passé.
Mathieu Gallet n’est plus PDG, il est
devenu start-upper. L’uniforme a
changé, plus détendu, toujours un
peu sage. Le quadragénaire (42 ans
en janvier) continue d’attirer les regards. Autour de nous, dans la salle
Art déco de la brasserie de la Rotonde, à Montparnasse, où on l’attrape entre deux rendez-vous et
avant une représentation du Tartuffe sur les Grands Boulevards, les
têtes se retournent sur son passage.
Les dames se poussent du coude en
le désignant et le serveur, à qui il
commande un chocolat chaud, le
salue d’un franc sourire.
De «l’entrepreneur», l’ex-patron de
Radio France, débarqué fin janvier
par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) après sa condamnation
judiciaire pour «favoritisme», a appris les mots. La conversation n’a
pas débuté depuis deux minutes
qu’il disserte sur les difficultés relatives du «seed» (amorçage), du
«growth», (croissance) et de la «série A». Autant de mots et expressions qui désignent les stades successifs du financement d’une
start-up. Le nouvel environnement
de Mathieu Gallet est là, qui a décidé de monter sa boîte après son
départ contraint de la radio publique. La société se nomme Majelan.
Elle dit ainsi l’envie d’aventure, le
désir d’exploration, la mise en danger de soi-même et l’ambition, mondiale forcément. Tant de romantisme… Mathieu Gallet a toujours eu
le talent de la communication.
«Garder des mandats»
La petite entreprise n’a encore rien
produit – elle se lancera au printemps –, mais elle vient de lever
4 millions d’euros auprès d’un des
grands fonds de capital-risque français, Idinvest, et de quelques personnalités du milieu des affaires,
dont Xavier Niel (Free) et Jacques
Veyrat (Impala). «Moi qui ne connaissais pas le monde des start-up,
j’ai compris que c’était très, très bien
pour un premier tour de table, commente le cofondateur, associé dans
l’affaire à un start-upper de moins
de 30 ans, Arthur Perticoz. On imaginait atteindre cette somme en
deux fois.» Malgré les déboires judiciaires, le nom de Mathieu Gallet
continue de ronfler dans les cercles
de pouvoir. La somme récoltée est
assez importante pour effacer les
doutes qui affleuraient ici ou là: ce
projet n’est pas un passe-temps en
attendant mieux. «Je suis à fulltime, assure-t-il. J’aimerais seulement garder quelques mandats d’administrateur indépendant dans des
sociétés.» On ne sait jamais…
Majelan vise à développer «une plateforme dédiée aux contenus audio».
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Les revenants (1/3). Ces personnalités avaient
quelque peu disparu de la photo, elles font leur
retour plus ou moins discrètement sur le devant
de la scène. Aujourd’hui, l’ancien patron de Radio
France, débarqué après avoir été condamné, qui
lance un projet de «Netflix des podcasts».
SÉRIE
MATHIEU
GALLET
se place
sur l’écoute
C’est-à-dire un carrefour numérique
d’écoute des podcasts qui fourmillent dans tous les coins. Le marché est en croissance, aussi foutraque éditorialement qu’immature
économiquement. C’est peut-être
une bulle, peut-être une fenêtre
d’opportunités, peut-être les deux
à la fois. L’ex-numéro 1 un de Radio
France, maison qu’il a redressée,
maîtrise le sujet et veut participer à
l’explosion qui se profile. «Majelan
est un mix entre Spotify et Netflix»,
résume-t-il sans embarras. Soit un
lieu d’agrégation des podcasts et
programmes existant déjà ailleurs,
dont ceux des France Inter et autres
RTL, et un lieu de production de
contenus originaux et exclusifs,
plutôt dans la fiction et le documentaire. La première partie sera gratuite, la seconde payante (à quelques euros par mois). «On était
partis sur l’idée d’un espace totalement fermé, réservé aux abonnés.
Mais nos échanges avec les uns et les
autres nous ont convaincus d’avoir
une partie ouverte. On veut créer la
base la plus large possible et en monétiser une partie.» La difficulté est
évidente : il faudra persuader des
gens de payer pour avoir accès à de
l’audio. La chose est inédite. «On
n’en a pas l’habitude. Mais les usages
vont vers l’abonnement. On le voit
avec Netflix, le streaming musical,
la presse. Il faut le tenter.» «Test and
learn», disent les start-uppers. Un
gros acteur du podcast lll
Mathieu Gallet lors du vernissage de
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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lll
français est sceptique: «Des
contenus exclusifs inédits à la Netflix
supposent des niveaux d’investissement élevés, donc un amortissement
mondial. Mais en audio, tu ne fais
pas de sous-titres, tu n’as que le marché français.»
On aurait plutôt imaginé le dirigeant à la carrière fulgurante, qui
semblait avoir pris goût aux positions de pouvoir (se rappeler ses
histoires de bureaux, de moquette
et de berlines) rebondir dans un
grand groupe privé. «Moi aussi, à
40 ans, je me suis mis à mon compte.
C’est le moment pour se lancer dans
une carrière d’entrepreneur. Ce n’est
pas à 55 ans que vous le faites», observe le producteur Fabrice Larue,
l’un des investisseurs de Majelan.
Mathieu Gallet confie avoir eu des
propositions «dans la distribution
et la mode». «Mais cette idée de plateforme est venue très vite», racontet-il. Dès le printemps, après un mois
de vacances en Amérique du Sud,
puis une semaine passée en Californie, où il s’est mis à jour sur le marché du podcast. Un déjeuner avec
Jean-David Blanc, le patron de la
plateforme Molotov, qui fait à peu
près pour la vidéo ce que Majelan
veut faire pour l’audio, l’a convaincu. «A Radio France, il y a un
stock énorme de programmes en ligne mais ils sont difficiles à retrouver pour l’auditeur, se rappelle-t-il.
C’était l’une de mes préoccupations
quand je dirigeais l’entreprise.» Tout
se jouera sur la qualité de «l’expérience client», assure-t-il. Mathieu
Gallet enchaîne les rendez-vous
pour convaincre les éditeurs de s’associer à lui. Ce jour-là, il vient de toper avec Arte Radio.
Moins froid
l’exposition «#G20 ans» par Google au Grand Palais, le 14 novembre. PHOTO VEEREN. BESTIMAGE
Il s’est si vite remis en selle qu’il n’a
guère eu le temps de sentir le grand
vide du PDG déchu. «J’ai reçu tellement de messages après mon départ,
j’avais tellement de gens à voir que
mon agenda était plein. Je n’ai pas
eu ce moment où, quand tu te lèves
le matin, tu regardes ton Outlook et
il n’y a rien. Comme lorsque tu quittes un cabinet ministériel…» Il
aurait donc laissé Radio France derrière lui sans difficulté ni aigreur ?
«Le départ a été assez violent», concède-t-il, assurant ne pas être dans
un esprit de revanche–«ce n’est pas
mon mindset». L’argent, expliquet-il, a été un souci. Mandataire social, il n’avait pas le droit au chômage et l’assurance qui devait le
couvrir en cas de départ forcé l’a
planté (ils sont en procès). «Je n’ai
pas de provisions hallucinantes et je
dois rembourser mon appartement.
Il a fallu que j’emprunte à des proches. Les gens n’y croyaient pas…»
On n’ira pas jusqu’à le plaindre.
Mais en l’écoutant, on le trouve
moins distant, moins froid qu’au
temps de sa splendeur. «Cette histoire l’a peut-être changé, observe
l’ex-journaliste de Radio France Pascale Clark, qui a lancé le studio de
podcasts payants Boxsons, actuellement en pause faute d’un nombre
suffisant d’abonnés. Il se permet
d’être plus humain. Quand on est
PDG, on est dans une sphère qui implique d’être très sûr de soi.»
Poussé dehors par le gouvernement
u 13
La société se
nomme Majelan.
Elle dit ainsi le
désir d’exploration,
la mise en danger
et l’ambition,
mondiale
forcément. Tant
de romantisme…
Mathieu Gallet
a toujours eu
le talent de la
communication.
après sa condamnation à un an de
prison avec sursis et 20 000 euros
d’amende pour des irrégularités
dans des marchés publics à l’INA
(qu’il a dirigé de 2010 à 2014), finalement débarqué par le CSA, il ne
voulait pas quitter Radio France et
a essayé de s’accrocher. Il n’a pas
renoncé à être blanchi. Il a tenté de
faire annuler sa révocation par le
CSA devant le Conseil d’Etat, qui lui
a donné tort le 14 décembre.
Il assure ne pas avoir «ressassé le
procès» de novembre 2017, qui avait
mal tourné. Mais est très loquace
sur le sujet. «J’ai vite compris comment ça allait se passer, au vu de la
tenue des débats. La procureure ne
m’a posé aucune question! L’affaire
m’a rapidement semblé réglée
d’avance.» Il continue de se défendre, explique que les faits qui lui
sont reprochés sont «des erreurs,
des négligences, une succession
d’inattentions. Mais considérer que
c’était intentionnel parce que j’ai fait
de bonnes études et que j’ai eu une
belle carrière… Cela me choque.» On
doit l’entreprendre plusieurs minutes pour l’entendre formuler un
regret : ne pas avoir fait témoigner
Denis Pingaud à la barre. L’incompréhension par le tribunal du rôle
de cet ancien conseiller chèrement
rémunéré par de l’argent public,
pour une mission aux contours
élastiques et mal définis, a fait basculer le tribunal.
Ayant fait appel de la décision, il
aura le droit à un second procès,
sans doute pas avant le deuxième
semestre 2019. S’il gagne, il pourrait
rêver de nouveau à de hautes fonctions dans le service public. Comme
le poste de super-PDG de l’audiovisuel public fusionné, s’il existe un
jour ? Ou l’Opéra de Paris, dont on
lui prête souvent l’envie ? «Non…
Les gens ont fini par oublier que je
viens de l’entreprise, que je ne suis
pas énarque», dit celui qui a d’abord
bossé pour Pathé et Canal + avant
de bifurquer vers les cabinets ministériels. Et puis, l’agilité de la
start-up lui plaît. Alors l’inertie des
grandes boîtes… Il n’est pas pressé
d’y goûter encore, dit avoir vraiment envie d’autre chose. Pendant
cette discussion, il a cette formule,
sortie un peu artificiellement,
comme s’il avait l’habitude de la
répéter depuis des mois à ses interlocuteurs : «Je n’oublie rien mais je
regarde devant.» •
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14 u
FRANCE
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Préavis de grève au sein de la police scientifique
La police scientifique a lancé un préavis de grève
illimitée à partir de ce mercredi pour dénoncer les
conditions dans lesquelles elle travaille. L’initiative
est portée par trois syndicats, qui représentent
les 2500 fonctionnaires de la police technique et
scientifique (PTS). En outre, une pétition a été lancée sur Change.org dans laquelle les syndicats tien-
nent à «rappeler que l’enquête judiciaire ne tient
plus qu’au simple aveu […]. La preuve juridique provient directement de l’élément matériel que l’on
appelle la trace (biologiques, papillaires, numériques, etc). Or, c’est nous, fonctionnaires de la PTS,
qui apportons cette preuve irréfutable dans la manifestation de la vérité». PHOTO M. COLOMBET. HANS LUCAS
voir se rendre rapidement en
tout point de la capitale pour
intervenir en cas de troubles»,
avait expliqué la préfecture à
Libération.
Samedi, ce sont donc quatre
policiers du «groupe moto»
qui sont envoyés face aux gilets jaunes. Rompus aux interventions de lutte contre la
criminalité, ils ne sont pas du
tout des spécialistes de la gestion de foule, un savoir-faire
à part dans la police et la gendarmerie. La scène des
Champs-Elysées est un exemple parfait du risque pris par
les autorités en faisant intervenir ce type d’unité.
Hostilité. A l’aide de grena-
Lors la manif des gilets jaunes,
un policier a dégainé samedi
son arme sur les ChampsElysées. PHOTO LINE PRESS. AFP
Manifestations: des unités mobiles
ravivent le spectre des «voltigeurs»
Les agents à moto
présents lors des
rassemblements,
comme celui filmé
samedi dégainant
son arme de poing
face aux gilets
jaunes à Paris,
fissurent la doctrine
de la police visant à
limiter les contacts
directs depuis 1986
et la mort de Malik
Oussekine.
Par
ISMAËL HALISSAT
T
out est allé très vite. La
scène, filmée samedi
sur les Champs-Elysées par plusieurs personnes,
tient en un peu plus d’une
minute. Abondamment commentée depuis sur les réseaux
sociaux, elle a permis au Premier ministre d’afficher lundi
sa «détermination à ramener
l’ordre». Samedi, vers 17h30,
une manifestation sauvage
de gilets jaunes descend les
Champs-Elysées après une
journée de déambulation
dans les rues parisiennes. A
l’angle de l’avenue Georges-V,
quatre policiers à moto forment une ligne et lancent, à
tour de rôle, des grenades
en direction de la foule. Plusieurs manifestants s’avancent alors vers eux. En quelques instants, le rapport de
force semble s’inverser. Des
objets volent en direction des
policiers. L’un d’eux esquive
de justesse un coup au visage,
sa moto tombe à terre. Un
autre réplique avec un coup
de pied.
Au même moment, un agent
en train de faire demi-tour revient en soutien, sort son
arme de poing et tient en joue
des manifestants. Pendant
quelques secondes, le spectre
d’un mort lors d’une manifestation plane. Le fonctionnaire
range finalement son pistolet
et sort une matraque télescopique. Un instant plus tard,
les policiers prennent la fuite
et évitent un drame. «C’est
une situation qui se termine
bien. Mais elle est révélatrice
de la façon dont les choses peuvent dégénérer en quelques
instants lors d’une manifestation», réagit le secrétaire général du syndicat de police
Unsa, Philippe Capon. Dimanche, le parquet de Paris a
annoncé l’ouverture d’une
enquête pour «violences volontaires avec arme en réunion sur personnes dépositaires de l’autorité publique». Si
cette scène souligne pour certains le sang-froid de ces policiers face à une foule hostile,
elle interroge aussi sur les
choix stratégiques de la préfecture de police et de la Place
Beauvau.
Disperser. Face à un niveau
de violences inédit dans la capitale depuis Mai 68, les forces de l’ordre avaient paru dé-
passées le 1er décembre. Près
de 250 barricades avaient été
enflammées, 112 véhicules
brûlés, 6 bâtiments incendiés. Alors même qu’un volume historique de grenades
lacrymo et explosives avait
pourtant été utilisées. Sous
pression, le ministre de l’Intérieur avait annoncé une révision de la doctrine de maintien de l’ordre, qui prévoit
depuis plusieurs décennies
d’éviter le contact avec les
manifestants. C’est notamment la mort de Malik Oussekine, tué en 1986 par les «voltigeurs», des agents à moto
fonçant matraque en main
dans la foule, qui avait contribué à consolider cet impératif. Pour éviter un mort lors
d’une manif, policiers et gendarmes ont des années contenu les troubles en retardant
le plus longtemps possible les
charges. Une stratégie désormais fissurée.
L’évolution de cette doctrine
est résumée par un acronyme
à la préfecture de police :
DAR, pour «dispositif d’action rapide». Ces groupes
plus légers que les unités spécialistes du maintien de l’ordre (CRS et gendarmes mobiles) ont pour consigne d’aller
au contact des manifestants
pour disperser au plus vite et
interpeller. Parmi ces DAR,
on retrouve le groupe moto
de la compagnie de sécurisation et d’intervention de Paris. L’utilisation de ces unités
rappelle forcément les «voltigeurs», dissous après la mort
de Malik Oussekine. Avec
une différence cependant, au
lieu d’un «bidule», ces policiers sont désormais équipés
de fusils à balles en caoutchouc (LBD40) et de grenades explosives. Ils ne foncent
donc pas dans la foule
mais peuvent se positionner
à proximité d’un cortège
pour tirer.
Les samedis 8 et 15 décembre, ils étaient ainsi une cinquantaine, «destinés à pou-
des – trois détonations correspondant à des grenades de
désencerclement sont audibles sur la vidéo, une arme
qui propulse 18 galets en
caoutchouc à très forte vitesse et peut gravement blesser au visage –, ces policiers tentent de disperser la
foule. Le 8 décembre, David Dufresne, journaliste
et auteur d’un livre référence sur le maintien de
l’ordre, avait assisté à une
scène similaire: «Trois motos
dont une avec deux policiers
s’étaient arrêtées, ils avaient
lancé des grenades de désencerclement, puis étaient
partis tout aussi vite qu’ils
étaient arrivés.»
Mais samedi, les policiers ne
sont pas parvenus à se replier
assez rapidement. Les explosions des grenades provoquent une réaction d’hostilité des manifestants, qui
fondent sur les fonctionnaires, peu nombreux. Les «unités constituées», capables de
faire face sans tirer à balles
réelles, sont trop éloignées.
Les quatre motards sont en
danger, avec pour seul rempart leur arme à feu. Une situation redoutée par les forces de l’ordre et qui apparaît
en contradiction avec la tradition en la matière.
Interrogée à propos de cet
événement, la préfecture de
police de Paris ne nous a pas
répondu. «On considère que
l’on est face à des violences urbaines et non plus à une manifestation traditionnelle»,
expliquait récemment à Libération un haut gradé de la
préfecture pour justifier cette
nouvelle méthode. La scène
des Champs-Elysées résonne
comme un avertissement
pour les autorités. •
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 15
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LIBÉ.FR
Terrorisme : amende salée
pour la Banque postale,
recours engagé Le superviseur
bancaire français a infligé une amende record
de 50 millions d’euros à la Banque postale pour
des manquements dans son dispositif de lutte contre
le financement du terrorisme. La banque a décidé
lundi d’engager un recours contre cette sanction devant
le Conseil d’Etat. Elle l’estime «particulièrement sévère».
AFP
«J’ai parfois donné prise
aux caricatures médiatiques
si promptes à résumer le débat
d’idées à quelques anecdotes
et petites phrases.»
LAURENT
WAUQUIEZ
président du parti
Les Républicains
à ses militants
Huit migrants secourus au large de Calais
Huit migrants «en détresse»,
dont deux enfants, ont été
secourus mardi au large
de Calais alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Angleterre à bord d’un petit
bateau, a annoncé la préfecture maritime.
Vers 8 heures, deux navires
de commerce ont signalé «la
présence d’une petite embarcation avec des personnes à
bord», à environ 22 kilomètres au nord de Calais, a indiqué la préfecture maritime
de la Manche et de la mer du
Nord. Un hélicoptère de la
marine nationale a alors été
engagé «pour localiser exactement l’embarcation», ainsi
qu’un remorqueur spécialisé
dans le sauvetage des navires en détresse pour «secourir les migrants». L’embarcation a été localisée
vers 9 heures, «à la limite de
la zone anglaise». Le bateau
de la Border Force «a récupéré les migrants, qui
avaient dérivé à l’intérieur
de la zone anglaise», et le
«remorqueur a pris en
charge l’embarcation, en
panne moteur», dixit la préfecture. Depuis octobre, ces
tentatives de traversées se
multiplient malgré les dangers liés à la densité du trafic, aux forts courants et à
l’eau glacée.
Un mea culpa de Laurent Wauquiez, c’est dire si la situation
politique et sondagière est critique pour le patron de LR. «Nous
avons certainement commis des erreurs et j’en suis conscient,
a-t-il reconnu dans un message à ses militants. [Nous n’avons]
pas toujours su convaincre» en 2018. Et d’ajouter qu’il savait
combien la tâche serait rude en prenant la tête de LR, avant de
revendiquer avoir été dans «les premiers à sentir la colère monter et à le dire». Dans une conclusion en forme de méthode
Coué, le leader de droite se dit «convaincu que les Français vont
chercher un autre chemin entre un président qui les a déçus et
des extrêmes dont ils savent qu’ils peuvent mener au chaos».
Fard d’empoigne quand
un LREM moque le
maquillage de Benbassa
Il dit qu’il a voulu «faire le
buzz» pour montrer «la stupidité des réseaux sociaux» et
pour «faire passer un message
politique». Mais personne sur
Twitter ne l’a compris. (Nous
non plus). En tout cas, le député LREM de la 6e circonscription des Français de
l’étranger, Joachim Son-Forget, a réussi à faire parler de
lui lundi, soir du réveillon
de Noël. La sénatrice Esther
Benbassa venait de réagir à un
article du Monde rapportant
des propos de Brigitte Macron
qui aurait parlé de «la violence
et la vulgarité» des gilets jaunes. «Ce n’est donc pas violent,
la pauvreté? Et elle n’est pas
vulgaire, l’arrogance aux
dents blanches des riches et
des puissants?» avait tweeté
l’écologiste. Indigné, Son-Forget a posté ce message: «Avec
le pot de maquillage que vous
vous mettez sur la tête, vous
incarnez plus que jamais ce
que vous tentez maladroitement de caricaturer.» Ajoutant: «Vous le sentez l’amalgame violent maintenant?» La
chose a beaucoup tourné sur
le réseau social, parce qu’un
élu qui s’adresse ainsi à une
autre élue de la République,
ça n’est pas commun. Mais
surtout parce que l’homme
s’est acharné par la suite en
envoyant de façon compulsive la même photo d’Esther
Benbassa à tous ceux qui l’accusaient de sexisme.
La sénatrice EE-LV, elle, a
répondu avec un hashtag
«#Me Too»: «Il y a à l’Assemblée un député LREM obscur
et inactif. Le pire, c’est les
soirs de réveillon. Là, pour
tromper son oisiveté, c’est plus
fort que lui, il m’insulte sur
mon physique et me harcèle:
50 tweets en une heure et demie. Gilles Le Gendre [le patron des députés LREM, ndlr]
doit d’urgence lui trouver une
occupation pour le 31.» A Libération, elle dit qu’elle ne
portera pas plainte : «Je ne
connais pas ce mec. Mais je
crois qu’il est un peu zinzin.»
«L’idée, c’était de faire le buzz
en utilisant les principes
de la psychologie cognitive»,
affirme dans son coin le
député LREM bardé de diplômes sur le sujet, qui a affirmé
avoir voulu «lancer un débat
sur la désinformation»…
R.La. et T.B.
SAMEDI 29 DÉCEMBRE
EN A VU
2018DE TOUTES
RÉTROSPECTIVE
DE L’ANNÉE
LES COULEURS
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16 u
FRANCE
JOHNNY HALLYDAY
Salut les bouquins
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
L’anniversaire
de la mort du
chanteur est
l’occasion
d’une avalanche
de parutions,
plus ou moins
pertinentes,
où les batailles
autour de son
héritage tiennent
le haut de la pile.
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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u 17
Lors de l’hommage
populaire sur les
Champs-Elysées,
à Johnny Hallyday,
le 5 décembre.
PHOTO BORIS ALLIN.
HANS LUCAS
procédures judiciaires en cours. Avec aussi
cet avis éclairé du publicitaire Jacques Séguela, qui ne dit pas toujours n’importe quoi:
«David et Laura ont commis une double erreur stratégique: ils sont partis trop tôt [dans
la querelle pour la succession, ndlr] et ont envenimé la situation. Mais ils ont joué le cœur.
Pour la justice américaine, cela n’a aucun
impact, mais en France, c’est une bonne idée.»
Faisant ainsi écho à Eddy Mitchell : «Aux
Etats-Unis, on a le droit de déshériter ses enfants en faveur de son chat ou son chien. Mais
nous ne sommes pas Américains.»
Le livre n’est guère aimable envers Laeticia
et ses communicants, «pris la main dans le
pot de confiture»: en février, ils font circuler
deux communiqués de Jean Réno dans lesquels l’acteur prend clairement position en
faveur de la veuve. Problème, le comédien
niera les avoir jamais rédigés… On doit également à Léna Lutaud cette autre génèse du
différend entre Laeticia, David et Laura: lors
de l’adoption de Jade, puis de Joy, les deux
aînés du chanteur avaient donné leur bénédiction, fractionnant, de facto, leur futur héritage. Puis mis leur véto à l’adoption d’un
troisième orphelin vietnamien. Mais, comme
le relève Ils se sont tant aimés, avec la constitution de trusts aux mains de la seule Laeticia, «ce ne sont pas seulement David et Laura
qui sont déshérités, mais également Jade et
Joy».
Ils se sont tant aimés de Léna Lutaud
(Albin Michel), 368 pp., 19,90 €.
Par RENAUD LECADRE
U
n an sans Johnny ! Enfin pas tout à
fait, tant les étagères des librairies
fleurissent de livres sur son héritage,
ses démêlés fiscaux et ses zizanies familiales… Libération en a épluché quelques-uns.
PROCÉDURES
Léna Lutaud, journaliste au Figaro
(et ancienne de
Libé) n’est pas dans
le registre people,
mais sait farfouiller au greffe
des tribunaux de
commerce ou au
registre des hypothèques. On lui
doit ainsi cette révélation: Jean-Philippe Smet (alias Johnny)
ne possédait ni une, ni deux, mais trois villas
sur l’île de Saint-Barthélémy aux Caraïbes.
Pour avoir fait longuement parler les avocats
des deux bords, son bouquin est précis sur les
MAINMISE
Rédigé par un journaliste de Gala et
une spécialiste des
affaires judiciaires,
Main basse sur
Johnny débute sur
un constat : «La
veuve du rockeur
est devenue la femme la plus détestée
de France, cachée
quelque part entre
Los Angeles et l’île de Saint-Barthélémy, où
elle dépense un argent qu’elle n’a pas gagné. L’intrigante est arrivée à ses fins, à savoir
soutirer le maximum d’argent à Johnny, au
nez et à la barbe de Laura et David, ces
pauvres gamins à qui leur père n’a rien
laissé.» Vision abrupte tempérée par un proche du rocker : «On ne peut pas enlever à
Laeticia qu’en luttant sans répit contre ses addictions, elle lui a fait gagner quelques années
d’existence supplémentaires. Elle l’a aussi
poussé à se stabiliser financièrement. Avant
leur mariage, il n’avait que des dettes, ou
presque. Là, il laisse quelques maisons et une
certaine fortune.» Quant à la mainmise de la
famille Boudou sur le business Hallyday, le
principal intéressé, André, le père de Laeticia, campe volontiers le personnage sanguin
en racontant, à propos du dernier manager
de Johnny, Sébastien Farran: «Il a toutes les
raisons de vouloir m’éloigner de ma fille. Car
si je renoue avec elle, il n’existe plus, dehors!»
Main basse sur Johnny de Sébastien Catroux
et Armel Mehani (l’Archipel), 240 pp., 18 €.
«TAULIÈRE»
Rédigé par deux dirigeants de Closer
et de M6, Laeticia,
la vraie histoire
n’est pas ouvertement hostile à la
veuve, mais contient toutefois cette
anecdote savoureuse. Un jour,
Johnny veut offrir
un appartement parisien à sa fille Laura. Laeticia s’insurge : «Qu’est-ce que c’est que cette
connerie ? Tu vas acheter un appartement à
une gamine!» Le père, prudent, promet à son
épouse de ne pas dépasser 150 000 euros,
mais en claque discrètement 500000. «Johnny a tout simplement bidonné l’acte de vente
avec la complicité d’un ancien ministre qui lui
a communiqué l’adresse d’un notaire peu
sourcilleux», pointent benoîtement les
auteurs. Sitôt Johnny décédé, Laeticia veillera
à supprimer la rente mensuelle de 5000 euros
versée à Laura. Ce n’est pas illégal, juste
mesquin.
Un chapitre du livre est aussi consacré au
«grand ménage de la taulière» dans l’entourage de son époux. Exit la femme soumise,
qui expliquait dans Elle que «l’infidélité de
[mon] mari a presque été une chance, j’ai cherché où était ma part de responsabilité». Le
producteur Jean-Claude Camus en est la première victime: «C’est une évidence, madame
manage tout. Johnny, réveille-toi!», dénoncet-il en 2011. En son temps, le manager avait dû
vendre sa propre maison pour éponger les
dettes de son artiste. Il finira par se réconcilier
avec la veuve. Le livre pose cette bonne question: «Pourquoi n’est-elle pas partie la nuit où,
ivre, sur un bateau, il l’a jeté à l’eau avant que
l’équipage ne la récupère transie de froid? Ce
jour-là, Laeticia a tout mis de côté, même sa
dignité.» Ce n’est pas une métaphore maritime mais une authentique anecdote, à lire les
auteurs. L’épouse finira pourtant par ramasser la mise, à force d’abnégation.
L’ouvrage contient également cette considération sur le nomadisme fiscal du contribuable Jean-Philippe Smet, dans la bouche d’André Boudou, manifestement expert: «J’étais
contre la Suisse et l’achat d’un chalet à Gstaad,
en 2006. Je lui avais expliqué que cela ne marcherait pas. Johnny devait être naturalisé
belge pour aller ensuite s’installer à Monaco:
on avait vu ça avec le prince. Fiscalement,
c’était le meilleur truc. La Suisse a été une erreur totale, il s’est pris 9 millions d’euros de redressement fiscal.»
Laeticia, la vraie histoire de Laurence Pieau
et François Vignolle (Plon), 288 pp., 17,90 €.
SARKOZIE
Pilier de Paris
Match, Benjamin
Locoge fut, à ce
titre, un compagnon de route du
cirque Hallyday
pendant des années. D’où ces perles puisées à la
meilleure source :
«On m’a toujours pris pour un con. Cela dit, je
n’ai jamais rien fait pour prouver le contraire.
Au fond, ça m’arrange, car on ne se méfie jamais assez des imbéciles.» Sylvie Vartan, première épouse attachée au cœur des fans de
Johnny, fustige sa «successeure»? «Vous pensez voir Boucles d’or, c’est Margaret Thatcher.»
Le chanteur rétorque, flegmatique : «Je suis
très fier et très amoureux de ma petite femme.»
Infidélités passagères mais néanmoins croisées, croit pouvoir affirmer l’auteur. Il nous
en raconte une bien bonne, puisée au cœur
de la sarkozie, via ce témoignage d’un ancien
membre de cabinet: «Ils nous ont sollicités en
permanence. Pour la cousine, la femme de ménage, le visa de la grand-mère, les impôts…
Vous n’imaginez pas à quel point nous les
avons aidés. Tout ça pour ça… Quand Sarko
a perdu l’élection en 2012, Johnny a été le premier à retourner sa veste, alors que le Président avait fait tout ce qu’il pouvait pour répondre à ses demandes les plus incongrues.
Combien de fois a-t-il été réveillé en pleine nuit
par un Johnny qui s’inquiétait de ses impôts?»
Plus qu’un monument national, un Etat dans
l’Etat… Ce proverbial réfractaire fiscal glissera
simplement à l’auteur, de son vivant: «J’en ai
marre de payer, et c’est tout.» Sur ses deux
aînés, sa réflexion est simple: «Ils ont leur vie.
Je leur ai apporté un nom, ils sont à l’abri.»
Certes, mais pourquoi ne pas leur léguer aussi
quelques symboles, quelques souvenirs, une
guitare, une bagnole, le simple droit d’écouter
de futures bandes musicales? L’auteur ne prétend pas refaire le match, mais prend position
en qualifiant les procédures judiciaires
initiées par Laura et David d’«aventure nauséabonde».
La ballade de Johnny et Laeticia de Benjamin Locoge
(Fayard), 306 pp., 18 €.
HOMMAGE
Parenthèse musicale et culturelle,
Gilles Lhote et Patrick Mahé, deux
journalistes de Télé
7 Jours, préfèrent
retenir le meilleur
de l’aventure. Des
anecdotes, loin de
la guérilla judiciaire. Comme le souhait de se faire enterrer
à Saint-Barthélemy, loin du cœur de ses fans.
«Regarde bien ce cimetière marin, il y a tout
pour kiffer: la plage avec le spot de surf, j’aurai
une vue imprenable sur les vagues et leurs jolies filles. De l’autre côté, si j’ai un petit creux,
j’irai me taper un bon vieux cheese chez Jojo
Burger. T’vois ce que j’veux dire?» Mélangeant
textes et images, leur livre-hommage, qui se
présente comme tel, revient sur les singulières accointances littéraires ou cinématographiques entre un chanteur populaire et des
intellos comme Françoise Sagan, Fabrice Lucchini ou Jean Rochefort. Ou son divorce, sans
plus de formalités, avec Michel Sardou qui
avait qualifié ses filles adoptives de
«Viêt-cong». Il y est aussi question de guitares,
de bagnoles. Mais guère d’héritage. •
Ni dieu ni diable de Gilles Lhote et Patrick Mahé
(Robert Laffont), 320 pp., 24 €.
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18 u
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
LOT
Un ex-chef
de gare
engagé sur
toute la ligne
Héros du quotidien. Pour finir l’année,
«Libération» a choisi de suivre des
personnes engagées dans un combat local.
Aujourd’hui, Jacques Montal, retraité
de la SNCF, qui mène la mobilisation
en faveur de la desserte locale et le passage
du train de nuit dans son village.
SÉRIE
ParSYLVAIN MOUILLARD
Envoyé spécial à Assier (Lot)
Photos PHILIPPE GUIONIE
I
l est 19 heures, un mercredi de
décembre à Assier, patelin de
700 âmes dans le Lot, au milieu
des causses verdoyants du Quercy.
La pluie qui tombe, l’épicerie qui
ferme, les travailleurs qui rentrent
à la maison. Et les trois restaurants
du village aux portes désespérément closes ce jour-là. On attend le
train de nuit pour remonter à Paris,
censé se pointer à 0h29. Autant dire
que la soirée sent le sapin.
On se dirige vers un portail à quelques pas de l’église Saint-Pierre,
cinq siècles au compteur. Au fond
d’une courette, une lueur d’espoir:
le Caf’Causse, café associatif, ouvre
ses portes d’octobre à avril. Sauvé!
A l’intérieur, Bruno, Philippe, Karim et les autres sont à l’apéro. On
leur explique qu’on est venu à As-
sier pour rencontrer Jacques Montal, l’ancien chef de gare. Avalanche
de louanges : «Un héros» ; «Le padre»; «Il a pris des risques pour nous
tous» ; «L’homme de tous les combats» ; «Un type sur qui tu peux
compter: tu l’appelles, il est là dans
les cinq minutes.»
Mais qui est donc ce Superman lotois ? L’état-civil répond Jacques
Montal, 58 ans, à la retraite depuis
septembre. Ce natif de Saint-Céré,
à une trentaine de kilomètres, est
entré à la SNCF en 1977. Il a
alors 17 ans et ne connaîtra pas
d’autres entreprises. Quarante et
une années de «sacerdoce», dit-il,
un terme qui convient bien à son
abord réservé et modeste. Au gré de
ses premières affectations, l’homme, encarté à la CGT, sillonne l’ancienne région Midi-Pyrénées : «Je
déménageais beaucoup, mais ça allait, j’étais tout seul à l’époque.»
En 1998, Jacques Montal pose ses
Jacques Montal en gare d’Assier, le 22 décembre. Elle a été ouverte en 1862. Le rythme de
valises à Assier, avant d’en devenir
le chef de gare. Mais aussi, et surtout, l’ardent défenseur, par le biais
d’une association(1), contre divers
projets menaçant son existence.
Car, mine de rien, la survie de la
gare assiéroise – ouverte en 1862 –
est une incongruité dans un
contexte plutôt morose pour les
structures de ce type. En temps normal, dix-sept trains passent ici tous
les jours, en direction de Brive (Corrèze) ou de Rodez (Aveyron). Depuis
que la gare voisine de Figeac est
partie en fumée, il y a quelques semaines, le rythme s’est restreint à
onze passages quotidiens.
UNE INCONGRUITÉ
L’autre grand œuvre du village lotois, c’est d’avoir conservé le passage du train de nuit, alias le Ruthénois. Cette liaison Paris-Rodez (avec
des variantes vers Latour-de-Carol,
dans les Pyrénées-Orientales, et
Portbou, en Espagne) est la seule ligne nocturne à avoir survécu en
France, avec celle reliant la capitale
à Briançon. En septembre, la ministre des Transports, Elisabeth Borne,
a même promis le maintien de ces
deux axes, annonçant en prime un
investissement de 30 millions
d’euros pour moderniser les trains
à couchettes.
Parmi les arguments souvent avancés, il est question de lutte contre
l’enclavement des départements ruraux et d’absence de solutions de
substitution. Jacques Montal le
sait : «En province, des villages
comme le nôtre, il n’y en a pas beaucoup! Sans la lutte qu’on a menée, la
gare ne serait peut-être plus là.» Sur
la table de son salon, entre deux
exemplaires de l’Humanité, il a déposé des dossiers cartonnés avec
l’historique de l’association. Il rembobine. Lancement en 2002, avec,
très vite, les premières opérations
pour dénoncer la suppression du
train de nuit venant de Carmaux.
«Les militants attendaient à toutes
les gares le long du parcours. A Assier, on était là vers minuit. En deux
ou trois minutes, le temps de l’arrêt,
on devait coller un maximum
d’autocollants et d’affiches A3 sur les
wagons.» Il se marre: «A l’arrivée à
Paris, le train devait filer au service
nettoyage. Ils ont dû y user pas mal
de machines…»
En 2003, les habitants d’Assier occupent la gare le temps d’un weekend. La SNCF doit affréter des autocars pour permettre aux voyageurs
de terminer leur trajet. En 2007,
c’est le président de l’association
qui se lance dans une grève de la
faim d’une semaine pour la défense
du service public. D’après la légende locale, le nom des irréductibles assiérois serait remonté jusqu’aux hautes sphères parisiennes
de la SNCF, sur l’air de «Mais qui
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 19
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Des petits
trains pas
tranquilles
Victime d’un
manque chronique
d’investissement,
vieillissant et
transportant moins
de voyageurs,
le réseau secondaire
est toujours plus
menacé.
T
passages est en temps normal (avant l’incendie de la gare de Figeac) de dix-sept trains par jour.
L
TA
N
CA
sont donc ces fous furieux ?»
A voix haute, il se prend à imaginer
Plus qu’un axe structurant, la ligne les «beaux jours» que pourrait conde chemin de fer est le symbole naître la SNCF avec la «transition
d’un village qui vit intensément. Ici, énergétique». «Si on le voulait vraion compte une école maternelle et ment, on pourrait offrir un service
primaire, une maiintéressant aux usagers. Certains
son de retraite,
pourraient abandonner la
un bureau de
voiture si les horaires
CORRÈZE
poste, une
étaient adaptés.
pharmacie, une
Prenez le matin: le
boulangerie,
premier train
Assier
DORDOGNE
une bouchepour Brive part
rie… «Il y a
d’ici à 8 h 50.
LOT
dans le village
C’est beaucoup
Cahors
une conscience
trop tard», peset un attachete-t-il.
AVEYRON
ment au service
public, analyse
«PAS LOIN
TARN-ET-GARONNE
Jacques Montal. Il y a
DE
RÉUSSIR»
10 km
quelques années, il y a eu
L’homme a évidemment
le projet d’ouvrir un supermarparticipé au mouvement social
ché à Assier. Un collectif d’habitants du printemps contre la réforme de
s’est formé pour défendre nos com- la SNCF, qui instaure selon lui une
merces de proximité du centre-ville. «privatisation rampante» : «On
Le supermarché n’a pas ouvert.»
n’était pas loin de réussir, mais il a
manqué quelque chose.» Il regarde
le mouvement des gilets jaunes
avec un mélange de circonspection
et de déception. «Depuis le temps
qu’on manifeste et qu’on porte les
mêmes revendications pour les services publics, contre la fracture territoriale, soupire-t-il. On aurait pu
converger… Peut-être que syndicalement, on a loupé le coche.»
Minuit approche. L’ancien cheminot nous dépose à la gare. Le coup
d’œil est encore là. Il repère deux
ampoules cassées le long du quai,
les indique à son successeur de
garde pour la nuit: «C’est signalé, on
nous a répondu qu’il n’y avait pas le
budget pour les changer.» 0h29 :
«Assier, deux minutes d’arrêt, tout
le monde embarque !» Huit heures
plus tard, le train arrivera avec
dix minutes d’avance en gare
d’Austerlitz. •
(1)Association de défense de la gare d’Assier et de promotion du Rail.
oujours plus de voyageurs, mais un réseau
sans cesse atrophié, et
surtout vieillissant, hormis sur
les lignes à grande vitesse. Tel
est le diagnostic que l’on pourrait porter sur la situation du
chemin de fer français. L’an
passé, la SNCF a annoncé ses
meilleurs chiffres de fréquentation depuis 2012: +10% pour les
TGV (110 millions de voyageurs),
+8 % pour les Intercités
(26,6 millions de voyageurs) et
+4,6 % pour les TER (336 millions de voyageurs). Le cru 2018
pourrait être encore meilleur.
Pourtant, de nombreuses lignes
semblent menacées à court et
moyen terme. Dans son rapport
remis en début d’année au gouvernement, Jean-Cyril Spinetta,
l’ancien patron d’Air France, affirmait qu’il fallait «recentrer le
transport ferroviaire sur son domaine de pertinence», c’est-àdire les transports du quotidien
autour des agglomérations et les
dessertes TGV entre les principales métropoles françaises. Il
souhaitait un audit des «petites
lignes» (qui représentent 32% du
réseau), qui mobilisent actuellement 16% des moyens consacrés
au ferroviaire, voient passer 9%
des trains et transportent seulement 2 % des voyageurs.
«Désertification». Il se trouve
que ces liaisons ont aussi un
cruel besoin de rénovation : en
France, l’âge moyen d’une ligne
de chemin de fer est de trentetrois ans, contre dix-sept ans
en Allemagne. Le dernier
contrat de performance signé
entre l’Etat et SNCF Réseau
prévoit d’injecter 46 milliards
d’euros en dix ans. Une somme
conséquente, mais qui pourrait
s’avérer insuffisante, et sonner le
glas des lignes les plus déficitaires.
Laurent Chalard, docteur en
géographie à l’université ParisIV-Sorbonne, rappelle que ce
mouvement de fermeture est ancien: «La baisse du nombre de kilomètres est continue depuis les
années 30. Cela a d’abord concerné les toutes petites lignes desservant les bourgs ruraux, puis
les lignes moyennes, en raison de
la concurrence de la voiture.»
C’est d’ailleurs dans la foulée de
la création de la SNCF, en 1937,
qu’ont fermé plusieurs milliers
de kilomètres de voie ferrée.
Mais ce que pointe aussi Laurent
Chalard, c’est le sous-investissement chronique dans le réseau
secondaire, alors que le paquet
a été mis sur les TGV: «Ce réseau
a beaucoup vieilli, il est de moins
en moins concurrentiel. Le temps
de trajet est parfois plus important aujourd’hui qu’il y a cinquante ans.» Pour lui, au moment de la fermeture d’une
ligne, «il est déjà trop tard. C’est
le symbole d’une désertification
entamée».
«Autocar». Certaines liaisons
font figure d’exception, à l’image
de celle entre Paris et Rodez, via
Assier. Nicolas Forien, du collectif Oui au train de nuit, estime
cependant que tout n’est pas mis
en œuvre pour permettre à ces lignes secondaires d’être pérennisées. «Déjà, les calculs affirmant
qu’elles sont déficitaires sont souvent biaisés. Ensuite, la publicité
est inexistante, le confort insuffisant.» Il estime que certaines lignes de nuit, par exemple entre
Paris et Nice, ont un «potentiel
évident» : «Les gens ne font pas
neuf heures de train en journée,
mais la nuit, si!» Bruno Gazeau,
président de la Fédération nationale des usagers des transports
(Fnaut), juge que l’offre peut
aussi renforcer la demande: «Sur
certaines lignes Intercités, il faudrait plus de fréquence pour convaincre davantage de voyageurs.» Et ajoute : «On n’exclut
pas non plus qu’il faille passer à
l’autocar dans certaines zones rurales. Sous réserve, bien sûr, que
la fréquence, la vitesse et les tarifs
soient au rendez-vous!»
S.M.
«Les calculs
affirmant que
les lignes
secondaires sont
déficitaires sont
souvent biaisés.
La publicité est
inexistante,
le confort
insuffisant.»
Nicolas Forien du collectif
Oui au train de nuit
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Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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GORON
X
XI
Grille n°1100
VERTICALEMENT
1. Après leur manifestation, il faut remettre une couche 2. Appelle à l’aide #
Catastrophe nucléaire 3. Fabius proche de Napoléon # Vilain tour 4. Coins
d’un coin de pyramides # Classification d’huiles pour moteur # Des chiffres
et une lettre 5. De Tulle personnellement # Abris pour paysans 6. Bruit
quand on fait feu 7. Il permet de faire ses exercices à la maison 8. Pôle
austère # Sorte de canton grec 9. Fis comme le V1 de la précédente grille
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. JÉROBOAMS. II. ÉTAU. FRIC. III. SATISFERA.
IV. UTE. NON. V. SILVEROÏD. VI. CS. ECO. TI. VII. HERCULÉEN.
VIII. IULES. IX. ILL. CMV. X. SUKHOTHAI. XI. TEE. ÉTÉ.
Verticalement 1. JÉSUS-CHRIST. 2. ÉTATISÉ. LUE. 3. RATEL. RILKE.
4. OUI. VÉCU. 5. SPÉCULOOS. 6. OFF. RÔLE. 7. ARÉNO. ESCHE.
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Solutions des
grilles d’hier
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d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
HORIZONTALEMENT
I. Séparer le bois du fer II. Il
pose problème # Richesse au
palais III. Début de Recherche
IV. Mélanges terres et mer
V. On y sale les harengs #
Corbières rouge VI. Atlantide
bretonne # Scènes de ménage
VII. Comme, depuis hier, le
premier vertical (V1) de la
précédente grille # Elle a eu
le Nobel de la paix VIII. Elle
entre en scène après le zénith
IX. Il s’oppose à la force #
Comme un gilet béjaune X. Le
V1 de la précédente grille
montre ce quartier avec sa
main droite XI. Dommage
pour eux
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
IDÉES/
DES ANIMAUX ET DES HOMMES (1/6)
B
Baptiste
Morizot
«Sur la piste
du loup, l’homme,
dépourvu de nez,
doit éveiller l’œil
qui voit l’invisible,
l’œil de l’esprit»
DR
aptiste Morizot, maître de
conférences en philosophie à
l’université d’Aix-Marseille,
consacre ses travaux aux relations
entre l’humain et le vivant. Avec une
particularité: il se rend autant que
possible sur le terrain, en «philosophe pisteur». Dans son livre Sur la
piste animale (Actes Sud), il raconte
comment, en suivant les traces laissées par les ours du Yellowstone, les
loups provençaux, les panthères des
neiges du Kirghizistan ou même les
lombrics de nos composts d’appartement, il part à la recherche d’une
«qualité d’attention» aux autres que
nous avons perdue.
Malgré des heures de pistage, les
grands prédateurs échappent le
plus souvent à votre vue. Ce n’est
pas frustrant ?
Pas du tout. Pister, c’est juste se
rendre sensible à tous les signes, à
tous les détails révélateurs de la vie
des autres vivants. C’est une qualité
d’attention particulière. Il peut arriver de voir un cerf ou un chevreuil
que l’on suit, mais ce n’est pas le cas
des grands prédateurs, spécialistes
dans l’art de la disparition. Les suivre n’a pas pour but de les voir, mais
plutôt de voir avec leurs yeux, de
comprendre leur perspective sur le
monde, la manière dont ils habitent,
comment on peut mettre en place
des conditions de cohabitation décentes avec eux… Ce n’est pas de la
science au sens classique du terme
car je ne prétends pas produire de
savoir à partir de cela, je ne cherche
pas à établir des lois générales sur le
comportement du loup. C’est plutôt
de l’ordre du savoir-vivre.
L’idée est-elle de tenter de se
mettre à la place de nos congénères non humains pour arriver
à nous remettre à notre véritable
place ?
Cette question me fascine. Je n’arrive pas à trouver ce que veut dire
«véritable place», philosophiquement. Disons plutôt une place plus
juste, plus pertinente. Mais une
chose est claire: aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont
toxiques, pour eux et pour nous. On
peut relire l’histoire de la modernité, et de ce qu’elle appelle le «progrès», comme la recherche de techniques permettant de ne pas avoir
à faire attention aux autres formes
de vie, à ne pas être attentionné à
leur égard. D’un point de vue, cela
a apporté un grand confort. Mais
dépassé un certain seuil, cela devient inconfortable et même invivable. Invivable au niveau existentiel,
car cela donne l’image d’un monde
mort, muet, désenchanté, asphyxiant à terme. Et invivable à un
niveau plus concret : en induisant
changement climatique et crise de
la biodiversité, cela rend le monde
inhabitable pour les humains dans
les décennies à venir. La question
est donc de réapprendre à faire at-
Les humains sont-ils des bêtes comme les autres ? A travers des espèces qui
peuplent nos imaginaires, nos appartements et nos forêts, «Libé» explore l’évolution
de nos relations avec des animaux familiers. Et si les ours, chiens et autres cochons
nous aidaient à repenser notre rapport à la nature et à redéfinir des mots comme
«intelligence» ou «humanité» ? Jeudi : le cochon, par Michel Pastoureau.
tention, à brancher sa sensibilité sur
la multiplicité des formes de vie qui
habitent un milieu, qui le constituent mais de manière discrète, les
pollinisateurs, la faune des sols, les
forêts… Le pistage permet d’élargir
la gamme des êtres qui méritent
notre attention.
Vouloir aller au contact des animaux sauvages est parfois perçu
comme un signe de misanthropie…
Pour moi, cela n’a pas de sens. Je ne
suis pas du tout misanthrope, j’aime
beaucoup les humains, ce sont les
animaux les plus intéressants qui
soient. Au contraire, la sensibilité,
la disponibilité aux autres êtres vivants produisent des effets émancipateurs sur les relations humaines.
Cela nous rend, je l’espère, «mieux
humains», parce que c’est une ma-
En pistant les prédateurs,
le philosophe a réappris à faire
attention à toutes formes de vie.
Il critique l’existentialisme en
ce qu’il a fait de l’être humain
le seul sujet dans un monde
vide de sens, rempli d’objets, et
déconstruit le mythe occidental
d’un homme au-dessus de la
chaîne alimentaire, en dehors
de la communauté animale.
nière d’oublier son ego. Et pas sous
des formes sacrificielles, mais plutôt comme on oublie son parapluie.
Simplement parce que les autres
sont bien plus intéressants.
Le pistage a-t-il joué un rôle dans
l’évolution de l’intelligence humaine ?
C’est l’hypothèse de l’anthropologue
Louis Liebenberg. Pendant deux
millions d’années, l’humain a dû enquêter pour trouver sa nourriture,
suivre des traces pendant des heures, décrypter des pistes, savoir qui
était l’animal, où il allait, ce qu’il faisait. Ces capacités de décryptage, de
raisonnement ont été valorisées par
l’évolution de telle manière qu’elles
se sont sédimentées en nous. Et
aujourd’hui, elles sont disponibles
pour que nous en fassions tout autre
chose: toutes les enquêtes possibles,
par exemple dans les sciences et
les arts.
Sommes-nous devenus «sapiens» parce que nous n’avons
pas d’odorat développé, ce qui
nous a obligés, pour trouver des
proies invisibles, à pister, donc
à raisonner, à déduire ?
Ce raisonnement va très vite, mais
il est assez juste. Primates frugivores devenus omnivores à tendance carnivore, nous avons été
obligés pour pister de compenser
notre absence d’odorat en développant des capacités cognitives d’un
autre degré que celles de nos cousins primates. Dépourvus de nez, il
nous a fallu éveiller l’œil qui voit
l’invisible, l’œil de l’esprit.
Vous dites que le pistage nous
permet de rentrer chez nous, sur
Terre: on cherche une vie extra-
terrestre en oubliant qu’il y a des
milliers de formes de vie à nos
pieds…
Et intelligentes, complexes, riches.
Des lichens aux pieuvres, en passant par les abeilles et les arbres, les
formes de vie qu’on côtoie sont prodigieusement inventives. Evidemment, elles ne résolvent pas d’équations et n’écrivent pas A la
recherche du temps perdu, mais
il y a d’autres manières d’être intelligent. L’un des grands enjeux
du XXIe siècle sera de formuler
ces intelligences, de les reconnaître
dans leur altérité sans projeter sur
elles ce que nous sommes. Cela
change la physionomie du monde.
Alors que toute l’attention des modernes allait vers l’univers lointain, pour y chercher une forme de
vie intelligente, au point de lll
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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Dans le Parc des loups
du Gévaudan, à Marvejols
(Lozère). PHOTO CONSTANCE
DECORDE. HANS LUCAS
dévaluer la Terre en la réduisant à un stock de ressources à
disposition, celle-ci redevient l’objet de toute notre attention.
Rentrer chez soi, c’est une manière
de dire qu’il y a des pratiques qui repeuplent les milieux dans lesquels
on vit, même les plus quotidiens, de
formes de vie énigmatiques, fascinantes et parfois embêtantes. Il y a
des cohabitations difficiles, comme
avec le loup. Mais du fait même que
le monde redevient peuplé, riche
en signes, en communication, la vie
devient bien plus intéressante que
le monde mort dont nous avons
hérité des existentialistes. J’ai été
formé à la philosophie de Sartre et
de Camus, qui ont été des grands
penseurs de l’émancipation. Mais
avec leur doctrine de l’humain
comme seule liberté dans un
lll
«Des lichens
aux pieuvres,
en passant
par les abeilles
et les arbres,
les formes de vie
qu’on côtoie sont
inventives. L’un
des grands enjeux
du XXIe siècle
sera de reconnaître
ces intelligences
dans leur altérité
sans projeter
sur elles ce que
nous sommes.»
monde de choses vides de sens, ils
constituent paradoxalement des alliés objectifs de la crise écologique
et de l’extractivisme, parce qu’ils
ont contribué à élaborer une vision
du monde dans lequel nous croyons
être les seuls sujets, dans un cosmos
absurde d’objets tout prêts à devenir
ressources, privant les vivants de
leur richesse de significations.
Vous expliquez qu’on a fini par
croire qu’on est hors de la nature
parce qu’on a éliminé tous les
superprédateurs pour qu’ils
ne nous mangent pas, pour occulter le fait que nous sommes
aussi de la viande, un tabou que
l’humanité occidentale s’est
fabriqué…
La philosophe écoféministe Val
Plumwood nous a permis de faire
de belles avancées sur ce sujet. Elle
propose de regarder nos pratiques
d’inhumation. La pierre tombale, le
cercueil capitonné et l’enterrement
six pieds sous terre, juste en dessous
de là où se trouve la faune du sol,
entendent limiter les risques d’être
mangé. D’empêcher un phénomène
naturel dans d’autres cultures: restituer la dépouille, l’offrir aux autres
êtres de la forêt, les vautours dans
l’Est tibétain ou les grands carnassiers dans certains chamanismes
sibériens.
Les humains issus de notre tradition
culturelle ont essayé de rendre réel
le mythe selon lequel ils étaient
en dehors de la nature en étant les
seuls êtres vivants qui ont le droit de
manger tous les autres mais n’acceptent d’être mangés par personne.
Etre le mangeur non mangeable.
Ecologiquement, c’est une bizarrerie, tous les mangeurs sont mangés,
même les grands prédateurs sont
restitués, quand ils meurent, aux
charognards, aux bactéries, à toute
la faune qu’on appelle les «décomposeurs». Nous nous sommes bri-
colé un mythe dans lequel nous
sommes seuls et inaccessibles au
sommet de la pyramide alimentaire.
Sommet de la pyramide, et aussi
bout de chaîne. Vous dites qu’il
y a quelque chose de métaphysique dans les lombricomposteurs…
Les lombricomposteurs ne sont pas
aussi impressionnants que les panthères, mais ils nous permettent de
nouer des relations d’alliance avec
des formes de vie sauvage. Il faut
comprendre leurs mœurs, comment ils vivent. Vous êtes obligé de
savoir que les lombrics respirent par
la peau, sinon vous leur donnez des
liquides huileux et vous les asphyxiez, donc cela vous force à voir
le monde par leurs yeux. C’est essentiel, «se mettre dans la peau de»,
pour «pouvoir respirer avec».
Et au-delà de cela, on nourrit aussi
les vers de terre avec des ongles ou
des cheveux, il y a là quelque chose
d’un peu répugnant. Car l’idée
d’être consommés par d’autres a été
rendue répugnante par la métaphysique occidentale. Faire circuler
notre propre matière organique,
nos cheveux, nos ongles, jusqu’au
lombricomposteur qui va la transformer en engrais pour nourrir
toute la biodiversité d’un potager,
c’est repasser à une conception du
monde dans laquelle on accepte
d’être membre avec d’autres de la
communauté de la Terre.
Comment faire, concrètement,
pour réapprendre à pister, au
sens large ? Nous sommes tout
le temps sur Internet, dans le
virtuel.
Au lieu d’opposer une sorte de réalité authentique du contact avec la
nature et Internet, je pense que le
pistage dont on a besoin aujourd’hui
passe par Internet. Regardez ces
permaculteurs qui passent la nuit
sur la Toile, sur des blogs d’amateurs
experts, à apprendre à décrypter les
relations entre leurs poireaux, leurs
fraises et les limaces, et qui le lendemain sont les mains dans la terre
pour appliquer les savoirs acquis, se
poser de nouvelles questions…
C’est Internet qui nous apprend que
les lombrics respirent par la peau,
permet aux apiculteurs amateurs
d’apprendre ce qu’est une abeille…
Il faut pister la nuit sur le Web, et aller suivre ce qu’on a compris le jour
sur le terrain. On peut réapprendre
le dehors sur Internet, notamment
grâce aux blogs, aux encyclopédies
libres. Lorsque les savoirs scientifiques et pratiques étaient cloisonnés dans des bibliothèques ou dans
des métiers, nous ne disposions pas
de cette circulation horizontale du
savoir, qui est une sorte d’amplificateur de sensibilité aux énigmes du
vivant qu’on n’a jamais connue dans
l’histoire de l’humanité.
Recueilli par
CORALIE SCHAUB
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
IDÉES/
Les dénégationnistes
du jihad
Dire que les motivations de Chérif Chekatt, auteur
de l’attentat de Strasbourg, étaient sans liens avec
l’islam constitue un enfumage qui nie les liens
entre salafisme et jihadisme ainsi que l’ancrage
européen de l’islamisme.
Par
HUGO
MICHERON
Chercheur doctorant
à l’Ecole normale
supérieure
BERNARD
ROUGIER
Membre senior de
l’Institut universitaire
de France (IUF) et
GILLES
KEPEL
Professeur à l’université
Paris Sciences et
Lettres (PSL), auteur
de «Sortir du chaos»
(Gallimard)
A
en croire certaines opinions parues dans
la presse, le tueur présumé du marché de
Noël à Strasbourg n’aurait rien à voir
avec l’islam. «Chérif Chekatt ou le faux jihadiste», écrivait le sociologue Farhad Khosrokhavar dans les pages débats du Monde. Dans la
même rubrique, le sociologue de l’université Paris-XIII Daniel Verba surenchérissait dans cette
rengaine dénégationniste : «Il n’y a en quelque
sorte que de faux jihadistes» (15 et 18 décembre).
Selon eux, le crime aurait été commis «par désespoir», dû à la «souffrance psycho-affective»
d’un «jeune de banlieue» faisant partie des populations «racisées» – ce dernier terme relevant
du lexique militant du Parti des indigènes de la
République, soudain hissé par certains universitaires à la dignité de concept des sciences sociales. En vidant son chargeur dans les rues de
Strasbourg au cri de «Allah Akbar !» («Dieu est le
plus grand !»), il n’aurait cherché qu’à «attirer
l’attention des médias» pour donner une résonance religieuse superficielle à un geste criminel essentiellement motivé par le désir de «revanche sociale», et assurer sa rédemption en
«martyr». Le propre père de celui-ci, lui-même
salafiste assumé, a pourtant témoigné de l’admiration de Chérif «pour Daech qui agissait
pour une juste cause».
Mais pour les dénégationnistes tout cela est sans
pertinence : il n’y a «rien à voir» – et donc à savoir
ni à apprendre – sur la dimension idéologique de
pareil terrorisme. Pourtant, les recherches minutieusement conduites sur le terrain, des quartiers populaires aux prisons en passant par la
Toile, démontrent exactement le contraire. Prétendre que «les nouveaux terroristes ne connaissent pas bien l’islam» traduit l’ignorance de la
réalité sociale et notamment de cet angle mort
des sociologues dénégationnistes où s’élaborent,
entre mosquée, librairie islamiste, salle de sport,
marchés et connexions numériques, les dispositifs idéologiques et existentiels du salafisme
d’imprégnation communautaire exclusive et de
rupture avec la société globale «mécréante».
Cet espace sociologique et idéologique demeure
inexploré par la majorité des chercheurs faute
d’accès à un terrain difficile et d’une connaissance éprouvée de la langue arabe et des cultures musulmanes dont elle est le vecteur principiel. En connexion avec des foyers religieux et
militants moyen-orientaux et maghrébins,
parmi lesquels le «califat islamique» (la dawla)
de Daech entre 2014 et 2017 a constitué le référent le plus grisant, un système de normes a reconfiguré les contours de l’identité sociale par
un codage salafiste – poreux dans nombre de cas
au répertoire jihadiste.
Quantité d’exemples illustrent cette interpénétration. Le cheikh Abou Qatada, figure du Londonistan des années 90, sommité intellectuelle
du jihadisme mondial, est passé par les réseaux
fondamentalistes du Tabligh (organisation prosélyte qui prône à ses membres l’imitation littérale du Prophète) en Jordanie avant de s’engager dans le jihadisme en Afghanistan. Plus près
de nous, Fabien Clain et son frère Jean-Michel,
aujourd’hui soupçonnés d’avoir joué un rôle
cardinal au sein de Daech dans l’organisation
des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et
à Saint-Denis, ont également fréquenté le Tabligh, puis les milieux salafistes de la mosquée
dite de Basso Combo, dans le quartier de Bellefontaine à Toulouse dans les années 2000,
avant de basculer à leur tour dans la violence
jihadiste.
S’il est vrai que les grands noms du salafisme
saoudien condamnent le terrorisme jihadiste
au nom de l’obéissance au détenteur de l’autorité légitime (wali al-amr, en précisant toutefois que celui-ci doit être musulman), ils ne prohibent pas pour autant toutes les formes de
violence (dans son best-seller international
la Voie du musulman, le cheikh algérien Abou
Bakr al-Jaza’iri, décédé quasi centenaire en
août dernier après une interminable carrière à
l’université de Médine, s’appuie sur le hadith
[propos attribué au Prophète, ndlr] pour justifier l’élimination physique des homosexuels,
«passifs ou actifs» – ce que Daech mettra en
œuvre en jetant les coupables du haut des immeubles – de même que la possibilité pour le
mari de frapper sa femme désobéissante «sur
les parties molles»).
Au niveau de la fréquentation des mosquées, les
trajectoires militantes illustrent une grande perméabilité entre salafisme piétiste et jihadiste, ce
qui n’a rien d’étonnant au regard de l’identité
des sources doctrinales s’agissant des normes
morales, de la pureté corporelle, du rapport à
l’altérité et aux institutions. La bibliothèque numérique d’Abdelkader Merah mélangeait les
deux genres, l’intéressé justifiant cette curiosité
lors de son procès en octobre 2017 par la «recher-
Invoquer «faux débat»
ou «faux jihadistes»
constitue un enfumage
qui ignore les liens entre
la constitution d’enclaves
idéologiques à l’intérieur
des quartiers populaires
et les socialisations
religieuses conduisant
à l’acte terroriste.
che de la science». Le balayage des sites religieux
en ligne suggère que les deux publics jihadiste et
salafiste se lisent mutuellement, quitte à s’excommunier réciproquement sur les enjeux politiques, tout en se disputant l’interprétation la
plus fidèle des mêmes auteurs canoniques
(Ibn Hanbal, Ibn Taymiyya, Mohammed ibn Abd
al-Wahhab). Les jihadistes se réclament d’une
meilleure cohérence que leurs frères salafistes,
car ils tirent quant à eux les conclusions politiques de leur engagement religieux en passant à
l’action terroriste.
Le cas de Chérif Chekatt est riche d’enseignements. Il va bien au-delà de «l’individu stigmatisé» et de son «besoin inassouvi de reconnaissance». Il ne s’est pas «radicalisé» en prison (pour
employer un terme qui fait écran à l’intelligence
du phénomène), mais a été signalé comme prosélyte, ce qui indique qu’il avait déjà acquis de fortes convictions idéologiques qu’il tentait d’imposer aux autres détenus. Son profil hybride,
mi-délinquant, mi-jihadiste, correspond à une
catégorie (parmi d’autres) de militants, spécialement valorisée par Daech –ceux qui savent manier les armes, participer aux basses besognes du
groupe en Syrie, et fournissent planques sûres et
appartements conspiratifs en Europe grâce à leur
passé criminel. Il évoque irrésistiblement le cas
de Mohammed Merah, lui-même délinquant et
jihadiste (nul obstacle théologique à vendre de la
drogue aux mécréants, puisque cela les affaiblit).
Strasbourg s’inscrit, avec Toulouse, Nice, Lille,
dans une géographie nodale du jihadisme qui ne
doit rien au hasard.
Le Groupe islamique armé (GIA) y avait mis en
place des cellules en lien avec la ville de Francfort, et ces expériences forment des jalons sur
la piste des nouvelles générations, comme en
témoigne le projet d’attentat sur le marché de
Noël de Strasbourg dès 2000. A l’été 2012, les
Strasbourgeois, comme les Toulousains, sont
les premiers à faire leur hijra en Syrie et l’un
d’eux, Fouad Aggad, originaire du Neuhof,
dans la banlieue sud-est de Strasbourg, a participé au massacre du Bataclan. Le jihadisme,
dans son idéologie, ses modes d’action, ses dispositifs militants, s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large, dont la chronologie remonte à
la guerre en Afghanistan dans la seconde moitié des années 80, et n’est pas intelligible sans
prendre en compte les modes d’inscription
de ce phénomène global dans les contextes
locaux.
Depuis des semaines, les sites jihadistes francophones animés depuis la Syrie invitent à frapper
les marchés de Noël, symbole de la mécréance,
pour accroître le chaos dans une France fragilisée par la crise des gilets jaunes et s’immiscer
dans ses failles. Invoquer ici «faux débat» ou
«faux jihadistes» constitue un enfumage qui
ignore les liens entre la constitution d’enclaves
idéologiques à l’intérieur des quartiers populaires et les socialisations religieuses conduisant à
l’acte terroriste. Face à pareil dénégationnisme,
il importe plus que jamais de décrire les phénomènes dans leur complexité au lieu de les occulter par dogmatisme. L’objectif n’est pas «de faire
peur à la société», mais de fournir à celle-ci les
outils de compréhension d’un phénomène résilient susceptible de bouleverser en profondeur
les équilibres politiques à l’échelle nationale et
européenne – dont la conséquence la plus prévisible est la montée en réaction de l’extrême
droite dans les urnes et dans la rue. L’acte criminel de Strasbourg met aussi la recherche face à sa
mission scientifique. •
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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Un RIC sous conditions…
La qualité
démocratique
des référendums
dépend d’abord
du processus qui
les précèdent.
Couplées à
des assemblées
citoyennes,
les campagnes
référendaires peuvent
devenir d’intenses
moments de
délibération
collective.
L
e retour de l’enjeu référendaire dans le débat public
s’est traduit par le déferlement d’arguments compassés sur
l’incompétence des masses et
leur ethos nécessaire réactionnaire. Instaurer un référendum
d’initiative citoyenne (RIC) ne
pourrait déboucher que sur
l’abandon de l’abrogation de la
peine de mort ou de la légalisation du mariage pour tous. Il
serait même potentiellement
fascistoïde à l’ère des fake news
et de Cambridge Analytica.
Si l’on peut rappeler que ces tendances antidémocratiques ne
sont pas l’apanage des mécanismes de démocratie directe et touchent toutes formes d’élection, il
faut surtout souligner que les résultats de décennies de recherches en science politique sur la
pratique référendaire dans des
contextes variés (Suisse, Californie, Italie ou Allemagne) indiquent un résultat probant : l’issue
des référendums n’est en rien
gravée dans la procédure. Le référendum n’est en tant que tel
ni intrinsèquement progressiste
Par
DR
JULIEN TALPIN
Chargé de recherches en
science politique au CNRS,
codirecteur du Groupement
d’intérêt scientifique Démocratie
et Participation
ni foncièrement réactionnaire.
Il constitue l’enregistrement des
rapports de force qui structurent
la société, médiés par des corps
intermédiaires et des groupes
d’intérêts qui bien souvent battent campagne.
L’essentiel se joue
dans la campagne
Il faut le répéter contre une doxa
qui vient nourrir la haine du peuple : le référendum (d’initiative
citoyenne ou non) ne se résume
pas à glisser un bulletin dans
l’urne. Au contraire, ce qui
compte surtout, c’est la campagne qui l’a précédé. Selon l’intensité de celle-ci, l’équilibre des
arguments pour ou contre telle
ou telle proposition relayés par
les médias, une campagne référendaire peut contribuer à éclairer l’opinion publique ou à l’inverse nourrir la désinformation.
Le référendum de 2005 sur le
traité constitutionnel européen
(TCE) est à ce titre exemplaire.
S’il incarne pour beaucoup la
perte de souveraineté du peuple
au regard du non-respect de suffrages pourtant clairement exprimés, il fut également un intense
moment démocratique. Pendant
plusieurs mois, des millions de
citoyens ont échangé et débattu
autour de tel ou tel amendement
constitutionnel, sur des blogs,
des sites internet et dans des réunions publiques… Si le niveau de
connaissance n’est jamais parfait, la maîtrise du texte du TCE,
pourtant long et complexe, ainsi
que du fonctionnement des institutions européennes a fortement augmenté suite aux quelques mois de campagne
référendaire.
S’il n’en va pas toujours ainsi, cet
exemple indique que les campagnes électorales peuvent être
d’intenses moments de délibération collective. Plutôt que
chercher à instaurer des gardefous peu démocratiques encadrant l’usage des RIC via des
seuils impossibles à atteindre,
c’est surtout l’organisation de la
délibération collective qui le
précède qui importe. A ce titre,
nombre d’expérimentations démocratiques peuvent être envisagées. En Irlande, le mariage
homosexuel et l’avortement ont
récemment été légalisés par référendums. Ce que l’on sait
moins, c’est que ces votes
avaient été précédés d’assemblées citoyennes tirées au sort,
visant à définir de façon relativement impartiale la formula-
Il faut le répéter
contre une doxa
qui vient nourrir
la haine du peuple:
le référendum ne
se résume pas
à glisser un bulletin
dans l’urne.
tion de la question et les modalités de déroulement du scrutin.
Plus largement, on pourrait envisager de faire précéder les référendums de grands débats publics, jours fériés où les citoyens
seraient amenés à participer à
des discussions portant sur les
questions à trancher. Des formes
de participation en ligne sont
également à imaginer tout
comme une régulation du mode
de financement des groupes qui
porteront telle ou telle initiative.
En Oregon, une commission
citoyenne tirée au sort est chargée de rédiger un document
d’information relativement
équilibré, transmis aux électeurs
avant référendum. Il a d’ores et
déjà été prouvé que ce «guide
électoral» augmentait le niveau
de connaissance des votants.
Des voies nouvelles
à inventer
La désinformation des citoyens
n’est en ce sens pas une fatalité
et ne peut constituer qu’un argument antidémocratique : des
voies nouvelles sont à inventer
tant pour permettre le déploie-
L'ŒIL DE WILLEM
u 25
ment de l’intelligence collective
que l’expression de l’aspiration
démocratique des classes populaires dont le mouvement des
gilets jaunes a attesté avec force.
Plutôt que de chercher une nouvelle fois à museler le peuple,
c’est plutôt de permettre son expression pleine et entière via
des procédures démocratiques
innovantes auquel il faut s’atteler. Au-delà d’un seul RIC fétichisé, c’est l’articulation de mécanismes de démocratie directe
à des espaces de délibération
collective qui devrait être à
l’agenda d’une éventuelle réforme constitutionnelle. Dans
tous les cas, ces nouvelles opportunités de participation ne
démocratiseront le système politique qu’à condition qu’elles
soient arrimées à des formes
d’auto-organisation permettant
de les faire vivre et de ne pas
laisser la place aux intérêts les
mieux organisés, qui savent en
général se faire entendre. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Films
2018
conducteurs
Rétrospective en vingt chouchous
électriques qui ont éclairé
notre année cinéma sur des écrans
en plein chambardement.
Par
MARIUS CHAPUIS,
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS,
JULIEN GESTER, OLIVIER LAMM,
CAMILLE NEVERS, DIDIER PÉRON,
JÉRÉMY PIETTE et MARCOS UZAL
I
mpossible de contempler l’année cinéma
sans y voir la marque déjà profonde laissée sur son aire d’influence symbolique
par le géant Netflix traversant le paysage
telle une pelleteuse géante, appliquée à défaire les anciens talus et périmètres de nos
habitudes fleuries au soleil protecteur de
l’exception culturelle sur grand écran. La
plateforme a beaucoup fait parler d’elle à
Cannes, où il fut fait grand bruit de son absence, avant de muer Venise en nouvelle
chambre d’écho via le lion d’or adjugé à
Roma d’Alfonso Cuarón –et d’accueillir peutêtre, dit-on, en 2019 l’un des grands éblouissements de 2018, le Livre d’image de JeanLuc Godard. La dichotomie projection publique/usage privé n’est-elle plus qu’une question de basse économie ou continue-t-elle
d’articuler en nous des expériences et des affects différents et sans doute complémentaires? Du moins, l’exploitation salle, l’œil rivé
au box-office, a continué de marginaliser la
part du cinéma d’auteur la moins soumise au
nivellement par le mou. Alors que Canal+,
sérieusement lézardé sous l’impulsion du
butor Bolloré, révise à la baisse sa participation à la production française, celle-ci
comme piquée au vif, privée de zone de confort, a fait merveille cette année –comme le
montre cette sélection, où s’imposent
huit titres nationaux parmi nos vingt grands
films de l’année, désignés au terme de tractations féroces et listés ici par ordre d’apparition au fond de nos rétines ravies.
Seule sur la plage la nuit
de Hong Sang-soo
Le plus beau des trois (!) longs métrages dévoilés cette année par le cinéaste coréen (avec
le récent et magnifique Grass et la Caméra de
Claire, sa récréation cannoise) se livre à une
sublime étude de la solitude, celle née d’un
abandon. Et les formes qu’elle peut prendre
–décrochage du réel, sursauts d’émerveillements, stridence – s’y trouvent magistralement organisées autour de l’errance fendue
en deux de sa muse Kim Min-hee, plus délicatement embuée que jamais, et baignée, des
rues de Hambourg aux rivages coréens, d’une
froide lumière d’hiver sans fin.
Phantom Thread
de Paul Thomas Anderson
Le film de la rencontre – du temps que ça
prend, du travail que c’est, comme on n’avait
jamais vu ça. Cette façon d’hypermétrope esthète à lui qui finit par lever les yeux sur elle,
cette façon insinuante à elle de lui forcer la
main, que lui l’accepte à ses côtés. A la vie à
la mort. Entre ces deux êtres, comme une
lutte patiente et une grâce concertée. «L’action de combattre» est, étymologiquement,
le premier sens de la rencontre. L’embuscade,
l’attaque, jusqu’à la capitulation simple, sublime – l’abandon réciproque.
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
De g. à dr. et de haut en bas: Zama, de Lucrecia
Martel. PHOTO SHELLAC Shéhérazade, de JeanBernard Marlin. AD VITAM Les Garçons sauvages,
de Bertrand Mandico. ECCE FILMS Phantom Thread,
de Paul Thomas Anderson. UNIVERSAL PICTURES
INT. FRANCE. COLL. CHRISTOPHEL
Mektoub My Love
d’Abdellatif Kechiche
Sète, la plage, les corps, les intrigues, la liberté. La parenthèse enchantée embrassée
par Kechiche après son épineuse Vie d’Adèle
aurait dû aboutir à un film en mode mineur.
Il n’en est finalement rien, tant cet ogre de
pellicule, de désir et de paroles en avait à nous
dire, à nous montrer sur tout, sur sa jeunesse,
l’utopie, et le cinéma.
Déjà vieux routard des circuits courts,
Mandico s’essaie enfin au long, passe à la
tronçonneuse tous les atavismes gaulois, ventile toutes les injonctions et toutes les toises
du premier film d’auteur français, tout en faisant mine de sacrifier au canonique récit
d’initiation, sous le patronage envenimé de
Jules Verne, Cocteau, Stevenson et Burroughs. Au prétexte d’une histoire de périple
vers des tropiques fantasmagoriques, et sur
une trame d’aventures insensées lancées vers
un au-delà des genres, le cinéaste brode à la
main un tissu de fantasmes ondoyants qui ne
nous avaient jamais effleurés jusqu’alors, et
nous engloutissent pourtant avec délices. Les
Garçons sauvages est ce film jungle, métamorphe, qui passe en trois plans de l’électrochoc
à la caresse, du clip au documentaire, du terrestre au subaquatique, du noir et blanc aux
couleurs du bout du monde. Du cinéma stupéfiant à l’état le plus pur.
Tesnota
de Kantemir Balagov
Cinéaste kabarde, natif de la ville de Naltchik, dans le Caucase du Nord, élève de Sokourov, gueule d’ange poupin et tatoué,
Kantemir Balagov ne fera peut-être plus jamais mieux que ce premier film capiteux
dont le personnage principal est une jeune
femme juive (l’éblouissante Darya Zhovner),
rebelle aux limites communautaires qu’un
monde tout à la fois frileux et cruel entend
lui imposer.
CINÉMA/
l’an dernier (120 BPM) ce très sobre et souvent
joyeux mélodrame sentimental à l’heure des
années sida se démarque comme le plus
émouvant récit vu en 2018 sur le temps
d’aimer et le temps qui reste, porté par l’incandescence de son duo d’acteurs, Vincent
Lacoste et Pierre Deladonchamps.
Zama
de Lucrecia Martel
Faut-il s’étonner que le retour au grand spectacle de Spielberg, à l’heure des reboots doudou et autres super franchises hégémoniques,
provoque une dissonance ? Au-delà de son
audace high tech et de ses images ahurissantes, Ready Player One est un grand film politique sur le mal profond qu’on se fait en massacrant notre culture populaire –n’en déplaise
à ceux qui y ont vu exactement le contraire.
Dans ce film sortilège, l’anticolonialisme
trouve une forme proprement cinématographique: le plaisir inquiétant d’être perdu dans
un récit, dans un paysage, dans un monde
obéissant à des lois qui nous échappent. La
grande et trop rare Lucrecia Martel plonge
personnages et spectateurs dans des rapports
à l’espace et au temps inédits, jusqu’à une dernière demi-heure sidérante dont on se souvient comme d’un rêve. Une si haute idée du
cinéma et de ses pouvoirs rend presque tout
le reste tristement conventionnel.
Frost
de Sharunas Bartas
Paul Sanchez est revenu !
de Patricia Mazuy
Des visages filmés comme si c’était la dernière
chose qui palpite en ce monde, des amants
magnifiques en fuite, sans cause lisible, vers
une ligne de front sans contour, celle de la
dernière guerre d’Europe, en ce centre du
continent qui n’en est pas un, au Donbass. Et
la mort qui fait son lit partout dans une esthétique brûlante de la glaciation, où, entend-on,
l’amour et la tristesse sont si proches qu’ils
deviennent difficiles à distinguer.
Le lieu tel que seule Patricia Mazuy sait le filmer. Comme la tenue d’un siège. Le monticule, Les Arcs, la vallée, la nationale, la zone.
Le monde immense comme un mouchoir de
poche, comme chez Raoul Walsh. Un récit qui
avance par contamination d’une démence individuelle bientôt collective, aux identités vagues. Film sinueux, pierre blanche et précieuse ajoutée à cette éminence rocailleuse
qu’est l’œuvre de la plus géniale «Petit Poucet» du cinéma français.
Ready Player One
de Steven Spielberg
Les Garçons sauvages
de Bertrand Mandico
u 27
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Madame Hyde
de Serge Bozon
Mêlant social, comédie et fantastique, Bozon
réalise son film le plus mûr sans rien perdre
de sa fantaisie et de son insolence. A l’opposé
des discours univoques et des constats misérabilistes qui plombent tant de films pseudo
naturalistes, il décline les points de vue, les
genres, les tonalités pour mieux embrasser
une réalité concrète –la vie d’un lycée de banlieue parisienne– tout en l’ouvrant aux possibles de la fiction. Aux croisements de l’imaginaire et de la dialectique, de la musique et de
la science, d’Isabelle Huppert et de Gargeslès-Gonesse, s’invente une nouvelle forme de
cinéma politique.
Senses
de Ryusuke Hamaguchi
Si des extraterrestres déboulaient sur Terre,
le magnifique Senses, déployé sur plus de
cinq heures et mettant en scène les tribulations de quatre femmes quadra à Kobé, serait
une bonne introduction aux mystères de
l’existence, et de ce qui peut bien relier les
individus les uns aux autres (inconnus, amis,
amants…). Ou comment sonder au plus profond des êtres, en observant les modulations
de leurs désirs et empêchements.
Plaire, aimer et courir vite
de Christophe Honoré
Deux hommes, tout de failles et de fougues
vêtus, se touchent du regard dans l’écrin velours d’un cinéma à Rennes. Relecture versant intime de l’ère déjà dépeinte par la fresque chorale et militante de Robin Campillo
Under the Silver Lake
de John Cameron Mitchell
Qu’il soit encore possible après Mulholland
Drive d’inventer un nouveau degré dans la
perdition luxuriante des rêves de Los Angeles,
c’est ce dont il était raisonnable de douter jusqu’à la découverte médusée de ce troisième
long métrage de l’auteur américain de It Follows, récit déboussolé comme lui-même le disait à Libé, sur un personnage «qui cherche
des réponses partout, y compris là où il n’y a
aucune réponse à trouver».
Burning
de Lee Chang-dong
tiers Nord de Marseille, casté entre sorties
d’écoles et de prison, chevillé aux corps de ses
acteurs candides et cruels, dont la moindre
ruade fait l’effet d’une bouleversante révélation, filmé enfin dans un mélange de fidélité
à ses personnages et de romantisme électrique qui revitalise à plein régime toutes les
rengaines et morales épuisées du bon vieux
réalisme social.
First Reformed
de Paul Schrader
En un plan (un verre de whisky mélangé à du
sirop contre les malaises gastriques), la double résurrection d’un cinéaste, Paul Schrader,
et de son plus célèbre méfait, le script de Taxi
Driver. Mais loin de s’abaisser à un triste remake, l’Américain réalise, à travers le portrait
d’un pasteur acculé à la crise de nerfs politique, l’un des portraits les plus justes de notre
monde endeuillé par sa propre disparition.
Les Ames mortes
de Wang Bing
Au seuil de la tombe, à quelques jours ou mois
d’un silence plus complet encore que celui
que leur a imposé la terreur politique et l’histoire à fond perdu de leur pays, les vieux Chinois rescapés des atroces camps de rééducation anti-droitier de l’ère Mao maboule
racontent devant une caméra comme tétanisée le moment où les êtres qui composent un
peuple s’affament (mutuellement) et s’entredévorent (littéralement) sous la toise de l’égalité totale réduite à l’os.
Sophia Antipolis
de Virgil Vernier
Après Mercuriales et sa dérive en terres banlieusardes hallucinées, le plus matois des
grands cinéastes politiques de maintenant
aiguise encore sa méthode dans ce film d’horreur hyperréaliste, carbonisé au feu glacé du
soleil azuréen et du capitalisme tardif. On dirait le sud et en même temps un autre monde,
où ce qu’il y a de plus froid et coupant en
l’époque accéderait à une sensualité brûlante,
où mythes séculaires, terreurs millénaristes
et croyances moyenâgeuses fonderaient sur
les hantises et solitudes de l’ultra-présent. Un
vertigineux précis de trouble contemporain.
Thriller, chronique sociale, triangle amoureux: dans les yeux de Jongsu, apprenti écrivain instable échappé de la campagne, on voit
défiler mille films, du plus lumineux au plus
terrible. Et le magnifique Burning, superbe
retour du cinéaste coréen et sensation à Cannes, de réaliser l’impensable, la synthèse
exacte, dans le cœur du spectateur, de l’épouvante et de l’attendrissement face au ballet de
ces trois âmes qui se tournent autour, s’étreignent et finiront peut-être par se percuter en
un étourdissant black-out existentiel.
High Life
de Claire Denis
Shéhérazade
de Jean-Bernard Marlin
A la fois film de super-héros et livraison animation de Noël, on sait ce Spider-Man marqué du sceau de la suspicion cinéphile. On ne
saurait pourtant faire plus «autre» que ce barnum métissé fluo qui suture les esthétiques
pop en une élégie inventive de la vitesse et de
la couleur. Une comédie vrillée, un film d’action résolument en vie. •
Le jeune cinéma français a le diable au corps,
les doigts dans la prise, la tête pleine d’images
plus grandes que lui (ici de De Palma à Pasolini) – et ça lui fait un bien fou. Pour preuve
supplémentaire ce coup d’essai et de force de
Jean-Bernard Marlin, tourné dans les quar-
Colonie pénitentiaire en dérive astrale vers
le trou noir, vaisseau-éprouvette d’une survie
recyclée sans déchet ni but, catafalque phobique d’orgasmes et d’agonie, cette SF chromée de la plus perchée des cinéastes françaises offre un écrin merveilleux à la star la plus
freestyle de Hollywood, Robert Pattinson.
Spider-Man: New Generation
de Bob Persichetti, Peter
Ramsey et Rodney Rothman
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28 u
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
VITE VU
MONSIEUR
de ROHENA GERA (1 h 39).
Abel (Louis Garrel) et Eve (Lily-Rose Depp) au centre d’une ode à l’irrésolution amoureuse. PHOTO SHANNA BESSON. WHY NOT PRODUCTION
«L’Homme fidèle», trouple jeu
Avec ce second long
métrage faussement
désuet, Louis Garrel
réussit un marivaudage
séduisant à points
de vue multiples.
V
oix off, récit au passé simple, col roulé, jupe en dessous du genou, tour Eiffel,
Paris désert et peu bruyant, prénoms anciens comme tirés de vieux
films, ritournelle de Philippe Sarde
qui semble déjà entendue ailleurs.
D’emblée, la désuétude est assumée
et on se dit que cela fait du bien, un
film qui ne s’impose pas la nécessité
de faire le malin sur l’époque ou de
déshabiller à tout prix ceux qu’il désire. Mais cette désuétude est un
masque, car ce que montre Louis
Garrel dans son film – où tout le
monde ne cesse de s’espionner en
douceur – est notre presque futur,
quand la plupart des réseaux sociaux paraîtront aussi archaïques
que le fax. De même, la civilité apparente des relations dissimule la
brutalité des émotions.
Interprétée par Laetitia Casta (lire
son portrait en dernière page), Marianne, beau visage fatigué et sans
maquillage, est devant la porte
d’entrée. Elle a l’air apaisé de celle
qui va annoncer un heureux événement. Effectivement, elle est enceinte. Pas d’Abel (Louis Garrel)
mais de son meilleur ami, Paul.
Abel a quelques jours pour déguerpir. La plus perturbante des annon-
ces ne suscite aucun cri, aucune
scène, ni sang ni larmes. Ellipse de
neuf ans. Le cœur de Paul s’est arrêté. Abel et Marianne se revoient à
l’enterrement. Trois minutes sont
passées depuis le début du film. Le
récit va à toute vitesse, notamment
grâce à la voix off, puis il se calme,
varie les tempos. C’est la guerre,
tout est tranquille.
Enigme. C’est un film dont le
charme insiste et s’amplifie au fil
des jours. Une ode discrète à l’irrésolution amoureuse sans que les
femmes ne soient victimes de l’indécision ou de la passivité masculine. Au contraire, elles l’organisent.
Derrière leur franche détermination, elles sont aussi troubles que
celui qu’elles se disputent, l’homme
fidèle du titre qui ne ment pas. Et
c’est une narration (coécrite par
Jean-Claude Carrière) qui distille
ses indices, ses étrangetés, ses minipas de côté, ses encoches, à la manière de certains films de la Nouvelle Vague, au début des années 60
–Baisers volés, Bande à part ou encore Jules et Jim– sans que les citations n’alourdissent l’affaire.
Aucune filiation directe.
Ce que Louis Garrel emprunte à ces
films est la liberté de leur récit. Si le
personnage d’Abel est central, le relais des voix off permet à chacun de
délivrer un point de vue et de multiplier les points d’ancrage offerts au
spectateur. Le second long métrage
de l’acteur est donc, à sa manière,
un film démocratique, qui ne privilégie et n’assassine personne –bien
que de cadavre et d’assassinat, il
soit question: ils sont même le pivot
du film. «En fait, tu crois toujours
que j’ai tué Paul ?» C’est Marianne
qui pose la question en riant,
comme incidemment, vers la fin du
film, et on évitera de lui délivrer la
clé de l’énigme.
Ce qui est certain, c’est que Joseph,
son fils de 9 ans –interprété par un
exceptionnel et magnifique petit
garçon, Joseph Engel, à qui l’on prédit une carrière s’il persiste dans
cette voie –, est persuadé que sa
C’est l’une des réussites du film:
faire actionner l’intrigue par
un enfant, détective des histoires
policières qu’il invente, et qui
maîtrise en douce la vie des adultes,
les fait agir et réagir, suscite la fiction,
grâce à son sens du timing.
mère a tué son père, «même si le motif manque encore». C’est l’une des
réussites du film : faire actionner
l’intrigue par un enfant, détective
des histoires policières qu’il invente, et qui maîtrise en douce la
vie des adultes, les fait agir et réagir,
suscite la fiction, grâce à un habile
système d’espionnage et son sens
du timing quant aux révélations
qu’il prodigue. Si bien que dès que
l’on croit oublier l’enfant ou le laisser à ses enfantillages, il resurgit
pour faire claquer la parole qui tue.
Ficelles. La caméra traque la
moindre expression du visage des
acteurs – Laetitia Casta, femme
puissante, magnifique d’ambiguïté,
qui s’imagine comme son fils tirer
les ficelles et manipuler les sentiments amoureux, ou celui de LilyRose Depp, qui relève le défi d’incarner plusieurs âges, et qu’on n’a
jamais vue aussi bien filmée, c’est-àdire regardée. Son personnage, Eve,
la sœur de Paul, le dit: elle passe de
la fille invisible à la femme qui est
vue. A qui s’identifie-t-on ? Entre
l’homme fidèle parce qu’il préfère
ne pas choisir, l’enfant imaginatif
qui ne cesse de se débarrasser des
couples, la jeune fille enfin visible,
et la femme impériale: comme dans
la Règle du jeu, chacun a ses raisons.
ANNE DIATKINE
L’HOMME FIDÈLE
de LOUIS GARREL
avec Louis Garrel, Laetitia Casta,
Lily-Rose Depp… 1 h 15.
Ashwin, un trentenaire
aisé, fils de bonne famille
à Bombay, vit dans un
appartement trop grand
qu’il partage avec une
domestique, Ratna, jeune
villageoise rêvant de devenir couturière. Revenu des
Etats-Unis, Ashwin est
mal à l’aise d’être servi par
cette quasi-esclave, laquelle compatit de son côté
à la mélancolie solitaire de
son patron. Signé Rohena
Gera, Indienne ayant étudié à Stanford, coproduit
par son mari, l’entrepreneur français exilé en Inde
Brice Poisson (il y a notamment créé une fameuse
boulangerie-pâtisserie),
Monsieur est une étude de
mœurs plutôt déprimante
et mollement filmée, un
quasi-huis clos répétitif, où
tout conflit est évacué au
profit d’une sorte de gestion sentimentale des
écarts de classe et de caste.
D.P.
TROPPA GRAZIA
de GIANNI ZANASI (1 h 50).
Après le pape filmé par
Wim Wenders, la Sainte
Vierge fait son come-back
sur écran. Dans ce film esthétiquement immonde et
d’un confusionnisme politique consternant, elle apparaît à une géomètre embêtée de construire un
grand bâtiment sur un site
écologiquement sensible.
Marie a la solution : «Devance les hommes et bâtis
une église.» Plus facile à
dire qu’à faire. Et puis surtout, qu’est-ce que c’est que
cette idée de l’action politique ? Et les commentaires
racistes du compagnon de
la géomètre, un gars
somme toute sympa, est-ce
pour rire ou un message
subliminal adressé aux
électeurs de Forza Italia ?
La Vierge a beau ressembler à un mannequin
L’Oréal, et la forme du film
à une pub Dior mal étalonnée, ce truc jaunâtre est
aussi moderne et frais
qu’un pot de départ au
Vatican. Il serait grand
temps de changer les couches du cinéma italien.
M.U.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 29
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CINÉMA/
Après un vol d’ordi, Matias (en bas à droite) plonge dans une spirale ultraviolente. PHOTO BH TILT
«Unfriended: Dark Web»,
encore et en gore
Glauque et claustro,
la suite de cette
saga d’horreur
virant au jeu de
massacre connecté
a gagné en audace.
S
elon une loi établie
par nous et qui souffre
beaucoup d’exceptions,
la probabilité est forte que la
suite d’un film soit plus réussie que l’original. Règle faillible mais significative en ce
qu’un projet populaire, audelà de sa mise de départ
(un film, ça coûte cher), éva-
luera ses chances, anticipera
les pertes en cas d’échec et,
comme toute espèce de prototype, s’en prémunira tant
que possible industriellement, dosant la part d’originalité réelle et de recette
éprouvée, le fameux highconcept et ce qui marche au
box-office. Si le film atteint le
succès espéré, la suite peut se
délester de la pression du
premier, doubler la mise
du pari initial un peu empêché: c’est le jeu. Le deuxième
Indiana Jones est meilleur
que le premier, le Retour
du grand blond plus réussi
que son devancier, de même
pour L’Empire contre-attaque, Terminator 2, la Boum 2
et Die Hard 3 (le 2 n’est pas de
McTiernan, on l’oublie). Unfriended: Dark Web est mieux
que l’original de 2015. Plus retors et plus audacieux.
Extermination. Des jeunes
gens rivés à leur MacBook
une soirée entière, qui débute dans une ambiance badine et finit en décompte de
l’hécatombe, en prolifération
dark. On connaît ça par cœur,
le gadget habile, vite consommé vite oublié comme
une montée d’adrénaline; le
jeu de massacre par soustraction un à un des protagonistes, où seuls l’ordre et la méthode d’extermination sont
aléatoires. Le suspense réside
là, dans les effets ordonnés
de terreur crescendo.
Dans ce théâtre de poche circonscrit, les choses tournent
mal à cause d’un mensonge.
Matias, le jeune homme qui
le premier se connecte en
ligne, a cédé à la tentation de
voler l’objet transitionnel :
ce Mac, qu’il prétend avoir
acheté sur Craigslist, subtilisé afin de reprendre contact
avec sa petite amie sourde
et muette (idée assez forte).
C’est de l’objet apparemment
volé que procède le mal,
et bientôt l’ordinateur piraté
mène la danse, contrairement au précédent film où la
force surnaturelle d’un esprit
vengeur poussait au suicide.
En l’occurrence, c’est comme
si le MacGuffin soudain
était devenu l’enjeu central
du récit et non plus son
simple prétexte, objet idiot et
code secret en déclencheur
du drame, de l’aventure, tel
que théorisé par Hitchcock.
Ici, tout est devenu code.
Code informatique : codage
du Dark Web qui prend le
contrôle des machines et
programme la bande de copains. Codes du genre: mécanique de slasher version
interconnectée qui guide le
récit.
Profondeur. L’un des
meilleurs films de 2016,
Nerve, traitait de thèmes similaires avec une approche
infiniment moins théorique
et plus romanesque, au ludisme noir, aussi dangereux
dans ses implications, dont le
terrain de jeu était à l’échelle
d’une ville (New York) et de
sa skyline GPS phosphorescente. Dans Unfriended: Dark
Web, il s’agit aussi de sonder
la limite de ce qui relève encore du cinéma dans un
écran de pixels (d’ordinateur,
de téléphone). Puisque pour
les deux films, tout est «informatique spectacle», trompela-mort et vie exposée au
snuff, à la vénalité voyeuse,
au jeu de rôles masqué.
Si Nerve était une splendeur
visuelle, ce second Unfriended est son reflet en négatif,
cru et gore sans le moindre
espoir de happy end, dispositif de série B claustrophobe
et son côté théorique à bon
escient. Mais subsistent ici,
en dépit des prophéties, une
foi dans la profondeur de
plan, de champ, et la peur du
noir. Le premier opus misait
sur la platitude sans issue
des écrans, cette ubiquité
plane et panoptique, la toile
comme piège et miroir tendus. De cette suite, on retient
au contraire les effets de
profondeur réussis donc inquiétants, comme ces glitches de pixels qui font au
tueur un effarant camouflage, avec les sauts d’images
«dans l’espace» au gré d’apparitions meurtrières invraisemblables. Et cette invraisemblance – on se souvient
maintenant – est justement
ce qui subsiste du cinéma.
CAMILLE NEVERS
UNFRIENDED: DARK WEB
de STEPHEN SUSCO avec
Colin Woodwell, Stéphanie
Nogueras… 1 h 28.
Rodolphe Burger en mouvement perpétuel
Patrick-Mario Bernard
a suivi durant quatre ans
l’ex-leader du groupe
rock Kat Onoma.
Un portrait au rythme
de ses nombreux projets
artistiques.
E
n 2017, le musicien Rodolphe
Burger, ex-leader du groupe
Kat Onoma, sortait l’album
Good, son premier projet solo depuis
une dizaine d’années, qui ne furent
pas de tout repos puisqu’il a multiplié collaborations sur disque et sur
scène, participations à des festivals
(photo à Arles, théâtre et danse à
Avignon…), imposant sa marque
protéiforme et pluridisciplinaire. Le
cinéaste et plasticien Patrick-Mario
Bernard (que l’on connaît pour ses
longs métrages signés avec Pierre
Trividic tels Dancing, l’Autre et bientôt l’Angle mort) l’a suivi pendant
quatre ans, filmant Burger en répétition, en studio, sur les routes, dans
ses différentes résidences entre
Sainte-Marie-aux-Mines, l’île de
Batz, des invitations en Suisse au
Théâtre de Vidy, etc.
Good, le film, se présente comme un
proliférant carnet de notes prises
sur le vif où il n’est presque pas une
parole, un morceau ou une rencontre qui ne soient interrompus par la
saccade d’autres paroles, paysages
ou changements d’axe, ce qui figure
un genre de désordre du quotidien
– le foutoir, en somme, et les formes
harmonieuses qui en découlent cependant. Burger n’a pourtant jamais
vraiment l’air désireux que ce film se
fasse, hédoniste et réticent, souvent
préoccupé ou rincé, entre deux
chantiers (il déménage, le nouveau
disque est en vrac). Bluesman en
sprechgesang d’une certaine intelligentsia, entouré d’amis qui sont tout
autant le philosophe Jean-Luc
Nancy, l’écrivain Olivier Cadiot que
les actrices Rachida Brakni ou
Jeanne Balibar, Burger habite ce
film également traversé par le deuil
(la mort du trompettiste de Kat, Guy
«Bix» Bickel) et par des fantômes
puisqu’on y croise Jacques Higelin
et Rachid Taha, morts cette année.
Sur la pochette du disque et dans
une séquence du film, on voit une
couronne de papier dorée tombée
dans la boue, et tout le film propose,
entre course folle et piétinement, un
portrait de l’artiste en sentinelle lunatique, complètement égarée et
pourtant capable de ne jamais dévier de sa route.
DIDIER PÉRON
GOOD de PATRICK-MARIO BERNARD
avec Rodolphe Burger (1 h 35).
Rodolphe Burger, en sentinelle lunatique. DISSIDENZ FILMS
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30 u
Libération Mercredi 26 Décembre 2018
Une dernière virée
balnéaire avec la famille
au grand complet.
CONDOR DISTRIBUTION
«La Vie comme elle vient»,
embûches au foyer
Le Brésilien Gustavo
Pizzi suit une mère de
quatre garçons dont
l’aîné s’apprête à quitter
le domicile familial,
dressant le joli tableau
du quotidien chahuté
d’une tribu. Où brille
l’actrice Karine Teles.
D
teurs brumeuses de la périphérie de
Rio, dont on colmate les brèches
tandis que l’équilibre de la famille
s’effrite. Quand la serrure grippée
de la porte d’entrée enferme les occupants, on sort par la fenêtre : la
ruse est à propos, car le quotidien
de cette tribu de petite classe
moyenne exige souvent de recourir
au système D.
Punching-ball. Le contexte so-
ans la Vie comme elle vient
(premier film du Brésilien
Gustavo Pizzi à sortir en
France), il est beaucoup question de
maisons. La maison idéale dont la
construction stagne, et où le fils
aîné, appelé à devenir handballeur
professionnel en Allemagne, prétend ne pas avoir besoin de chambre car il ne compte pas revenir. La
maison de vacances qu’on ne se résout pas à vendre, reliquat d’une
époque heureuse passée à regarder
les enfants grandir. Et le foyer en
décrépitude, planté dans les hau-
cial du Brésil ne bruit qu’en arrièreplan, instillé par petites touches: fatalité de la délocalisation des usines
qui rechignent à embaucher, menus
arrangements financiers avec la bureaucratie, échelonnement des humilités entre une vieille femme
hautaine et son ancienne domestique. L’attention du cinéaste est tout
entière portée sur son personnage
principal, Irène, mère d’un foyer de
quatre enfants, gérant avec la même
tendresse dévouée les bobos des petits, le petit commerce informel sur
le bord de la route, le divorce d’une
sœur servant de punching-ball à un
mari violent, et les ambitions déçues d’un époux bonne pâte, nourri
aux rêves de succès futurs. Et aux
gâteaux qu’il boulotte pendant les
fringales nocturnes.
Sérénité. La caméra ne lâche jamais le visage d’Irène, sondant tendrement la moindre contrariété, les
yeux embués de désarroi, le ragoût
de tristesse et d’appréhension dans
son sourire alors que son fils quitte
le domicile familial. Le film, qui repose essentiellement sur la justesse
de son actrice principale, Karine Teles, se gorge à l’envi de cette dignité
souriante, de l’affection que voue le
personnage à ses fils et qui, sous le
regard du cinéaste (son mari à la
ville), a la grandeur mythique de
l’amour maternel. Filmée à ras
d’émotions et sujette à l’empathie
immédiate, la figure menace de se
figer en allégorie, mère crucifiée par
l’ingratitude de l’enfant qui quitte
le nid. Mais Gustavo Pizzi parvient
à donner une épaisseur réaliste à
cette famille ordinaire, tressant
avec habileté les moments banals et
effusifs qui unissent les uns aux
autres, des repas cacophoniques
aux virées balnéaires, avec tout l’arsenal subtil d’humour et de bonheurs doux-amers qu’offre le quotidien. Marqué par une simplicité
linéaire, le récit ménage quelques
trouées de sérénité dans le chahut
ambiant: la mère dérivant sur une
bouée au milieu de l’océan, son fils
blotti en position fœtale contre elle.
La bienveillance du regard cousine
peut-être avec le sentimentalisme,
mais ce n’est peut-être pas un tort,
car la Vie comme elle vient ne se livre à aucun numéro de charme lacrymal excessif, se contentant de
diffuser une émotivité délicate et
contagieuse. Un drame du quotidien très tendre, pas davantage,
mais qui ne se rêve rien d’autre.
SANDRA ONANA
LA VIE COMME ELLE VIENT
de GUSTAVO PIZZI
avec Karine Teles, Otávio Müller,
Adriana Esteves... 1 h 38.
La Révolution, aube nouvelle pour un jeune moine
Mêlangeant
joyeusement rock,
philo, politique
et poésies de tous
âges, «Un violent
désir de bonheur»
subvertit l’histoire
de l’émancipation
d’un religieux
après l’abolition
de la monarchie.
N
ous sommes
en 1792 dans l’arrière-pays niçois et le
jeune moine Gabriel, tête
de jouvenceau couronnée
d’une tonsure de rigueur,
est prévenu : les forces révolutionnaires sont en chemin vers le monastère où
vivent également quelques-uns de ses frères.
«When the revolution comes/ Preacher pimps are
gonna split the scene with
communion/ Wine stuck in
their back pockets» («A l’arrivée de la Révolution/ Ces
maquereaux de pasteurs
vont fendre la scène en com-
munion/ Une bouteille de
vin dans la poche arrière»).
Ce ne sont pas les vêpres
qui sonnent à la suite de
cette annonce, mais les paroles du poète noir américain Abiodun Oyewole,
membre fondateur du trio
The Last Poets, qui ouvrent
les portes d’Un violent désir
de bonheur, deuxième
long métrage solaire de
Clément Schneider présenté cette année à Cannes
(côté Acid).
Bel éclat anachronique : les
incisives du trio de Harlem, colère Black Power
circa 1970, en viennent à
s’enfoncer tendrement
dans la peau onctueuse et
ensoleillée d’images 4:3
aux douceurs beiges, sable,
vert olive, d’un récit campé
en pleine Révolution française. Film à costumes qui
valse sans mal avec la modernité (sur des morceaux
de Patti Smith, Marianne
Faithfull), Un violent désir
de bonheur nous fait suivre
la mue progressive de Gabriel (Quentin Dolmaire,
Gabriel (Quentin Dolmaire) dans Un violent désir de bonheur. LES FILMS D’ARGILE
découvert dans Trois Souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin), celle
d’un petit oisillon religieux
en un aigle séditieux, s’interrogeant au contact des
soldats tout en laissant
tomber des peaux mortes
de foi, de pudeur, jusqu’à se
passer même de tout vêtement. «Puisse le monde
neuf advenir tel que vous le
voulez, et puisse, livrée à la
brûlure des ans, votre révolution ne pas se faner»,
lance t-il avec une candeur
somme toute avisée. Le
jeune cinéaste français
charpente son Violent désir
de bonheur en l’alimentant
d’extraits de textes issus ou
inspirés entre autres d’Une
histoire de la Révolution
française (2012) d’Eric Hazan, la Philosophie dans le
boudoir (1795) de Sade,
l’Esprit de l’utopie (1977)
d’Ernst Bloch, ou encore
l’essai A nos amis (2014) du
Comité invisible. Mais sans
l’alourdir ou le rendre
pompeux : les personnages
du film s’échangent des
opinions comme certains
balbutient en amoureux
indécis chez Rohmer.
Le visage du joli Gabriel
semble, lui, perpétuellement se modifier sans violence – indiciblement et
sûrement – au contact du
ciel qu’il regarde longuement, à l’arbre auquel il
s’accroche, jusqu’à l’insurrection collective à laquelle
il se frotte – et surtout à la
peau de Marianne, femme
noire partiellement muette
avec qui il découvre
l’amour et la chair. Là se
déclare véritablement le
feu de la révolte. Grâce à
l’intime, le désir, l’amour,
on arrive au «nous», une
capillarité nécessaire au
soulèvement collectif, pas
grand-chose d’anachronique en somme, plutôt un
combat de tous les jours.
JÉRÉMY PIETTE
UN VIOLENT DÉSIR
DE BONHEUR
de CLÉMENT SCHNEIDER
avec Quentin Dolmaire,
Grace Seri… 1 h 15.
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
u 31
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CINÉMA/
«Il est impossible de porter une sensibilité
divergente au sein du studio Ghibli»
Annecy, il y a douze ans, un journaliste m’a demandé si j’étais «postMiyazaki». Je me pose toujours
cette question. Avant de devenir
mes rivaux, Miyazaki et Takahata
étaient mes héros. Chaque fois que l’on me
compare à eux, ça me
heurte, mais lors de la
présentation cannoise
de Miraï, je n’ai pu
m’empêcher de prononcer le nom d’Isao Takahata parce qu’une
veillée en son hommage était organisée ce jour-là à Tokyo. Depuis sa
mort [le 5 avril, ndlr], quelque
chose a changé en moi. J’ai très en-
vie de prendre le relais de Takahata.
Il faut partager ce qu’il nous a laissé.
Après, quant à savoir si j’ai toujours
de la rancune contre Ghibli…
Et le studio Chizu ?
Autrefois, j’ai travaillé pour Toei
Animation, un grand studio commercial. J’ai tenté d’y faire des films
différents mais au Japon, pour développer une esthétique ou une
pensée, il faut sa propre structure.
Le studio Chizu m’était indispensable afin de mettre sur pieds les films
que je souhaitais réaliser. Cependant, un studio n’a pas de valeur en
soi, il ne compte que parce qu’il est
au service d’une personne. Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais re-
gardez les productions Ghibli : à
l’exception de ceux de messieurs
Takahata et Miyazaki, est-ce que
vous trouvez un seul de leurs films
intéressant? Non. Parce qu’il est impossible d’y apporter une sensibilité
divergente à ses deux fondateurs.
La raison pour laquelle j’ai été licencié et n’ai pu réaliser le Château ambulant, c’est qu’il y a eu un conflit
entre l’originalité de ma sensibilité
et la politique du studio. Les autres
réalisateurs qui y travaillent n’ont
pas rencontré ce type de conflit,
précisément parce qu’ils n’ont
aucune originalité.
Recueilli par
MARIUS CHAPUIS
STUDIO CHIZU
R
encontré en juin au festival
d’Annecy, le cinéaste japonais revient sur les motivations intimes de Miraï, ma petite
sœur, son rapport au fantastique et
précise les contours du studio Chizu
qu’il a fondé après son houleux départ du giron Ghibli.
Il y a trop de détails dans les
scènes quotidiennes de Miraï
pour que cela ne provienne pas
de votre foyer…
Oui, cette histoire est profondément
liée à mon expérience. Lorsque mon
deuxième enfant est né, l’aîné a réagi
comme si on l’avait privé de tout
amour. En tant que fils unique, j’ai
trouvé cette réaction d’une telle violence qu’il m’a semblé intéressant de
la creuser. Les images clés de Miraï,
je les dois à mes enfants. Comme ce
bonhomme en papier découpé lors
de la scène de la gare, qui a été créé
par Tupera Tupera, un auteur de livres jeunesse que mon fils adore.
Pourquoi avoir toujours recours
au truchement du fantastique
pour dire les relations humaines ?
C’est vrai que mes films sont toujours empreints d’une irréalité. Derrière la métaphore, il me semble
que des miracles se produisent tous
les jours. La frontière entre réel et
onirique est plus prosaïque et nuancée que ce qu’on imagine. Par exemple, la crise de natalité que traverse
le Japon rend la vie avec un nouveau-né plus fantastique que bien
des mondes imaginaires. Dans le
film, c’est un jardin qui sert de porte
d’entrée vers l’imaginaire. Mais ce
n’est qu’une forme, assez classique
d’ailleurs, que l’on trouve fréquemment dans la littérature anglaise. Ce
qui m’intéresse, c’est le monde qui
se cache au-delà et la recherche
d’identité qui s’y joue.
Avec le temps, vos films semblent de plus en plus destinés
aux enfants…
Je m’adresse d’abord au public qui
ressemble au personnage principal.
Les lycéens pour la Traversée du
temps, les 10-11 ans avec le Garçon
et la Bête… Ici, j’aimerais parler en
priorité aux enfants de maternelle.
Mais c’est un grand écart : il faut
penser au public le plus proche
du personnage et au plus éloigné.
Même si je fais quelque
chose de profondément
japonais, il m’importe
qu’il puisse toucher une
Brésilienne qui vit à la
campagne.
En 2011, vous avez
fondé Chizu, votre
propre studio. Est-ce
que cette structure est appelée à
s’ouvrir à d’autres cinéastes,
comme Ghibli a tenté de le faire?
La première fois que je suis venu à
PAUL KATZENBERGER
Admirateur puis rival
de ses maîtres
Miyazaki et Takahata,
Mamoru Hosoda a
fondé en 2011 sa propre
structure afin de
cultiver sa singularité.
«Miraï», petite sœur bien pauvre
Hosoda abuse d’envolées
lyriques et percées fantastiques
pour raconter la jalousie d’un
enfant soudain plus unique.
E
n japonais, «miraï» signifie «futur». Un
avenir qui prend, pour le petit Kun, les
traits d’un nouveau-né, d’une petite
sœur nommée Miraï dont l’arrivée correspond aux premières neiges et à un brutal
sentiment de dépossession de cet amour immodéré dont ses parents lui apportaient des
preuves chaque jour. Hiver sentimental.
Soudain s’interrompent les histoires épiques
du coucher, soudain ses gestes ne captivent
plus l’attention et on lui demande de s’écarter lorsqu’on photographie sa sœur. L’impression d’être condamné à passer en se-
cond auprès d’un père débordé et d’une
mère accaparée par le travail (schéma familial «osé» tant il s’écarte du modèle patriarcal
japonais). La colère est la seule réponse que
Kun, dévoré par la jalousie, est en mesure de
fournir jusqu’à ce qu’un matin, alors qu’il se
réfugie dans le jardin, le garçonnet tombe
nez à nez avec un prince destitué qui n’est
autre qu’une réincarnation du chien de la famille, lui-même abandonné depuis l’arrivée
du garçon. Une autre rencontre suivra, avec
une lycéenne qui se présente comme sa
sœur et lui demande son aide.
Miraï nous parvient lesté de la tâche ingrate
de statuer sur ce qu’il reste de Mamoru Hosoda (lire ci-dessus), génial cinéaste de Summer Wars et des Enfants loups après la douche froide du Garçon et la Bête en 2015. Très
réussi dans sa façon de saisir le chaos qui
s’empare d’un foyer mais aussi de restituer
les peurs primales et l’ambivalence des sentiments d’un garçon qui tente d’être gentil
sans y parvenir, ce cinquième long métrage
réalisé en indépendant souffre de ne pouvoir
se contenter d’être une histoire du quotidien, aux micro-enjeux géniaux comme ranger une boîte de poupées traditionnelles. Incapable de se satisfaire d’une construction à
hauteur d’enfant, Mamoru Hosoda se
rétame en cherchant à produire systématiquement des envolées lyriques à travers des
plongées dans les méandres du temps. Aux
premières scènes qui jouent à merveille de la
perméabilité entre réel et onirique succèdent des surgissements de l’imaginaire tristement mécaniques. Un torpillage.
M.C.
MIRAÏ, MA PETITE SŒUR
de MAMORU HOSODA (1 h 38).
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Libération Mercredi 26 Décembre 2018
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Franche et frontale
Laetitia Casta Jouant dans le film de Garrel, son époux,
l’actrice évoque son rapport aux gilets jaunes et souligne
l’importance de la sexualité réelle ou fantasmée.
D’
abord raconter une méprise.
1) Promesse tenue. Quand elle porte chignon,
Laetitia Casta fait penser à Simone Veil. Au premier
étage déserté d’une brasserie du XIVe arrondissement de Paris, elle prend fort bien la comparaison. Elle apprécie la récente panthéonisée et ne s’offusque pas
qu’on accélère sa maturation de jeune
quadra. Mais quand on fait valoir que
cette proximité saute aux yeux depuis
qu’elle a incarné la ministre de la Santé de Giscard, dans un
téléfilm, elle éclate de ce rire flagrant à dent biaisée qui la rend
immédiatement sympathique, entre enthousiasme frondeur
et refus réitéré de profiler son particularisme bien mâché. Elle
rétorque qu’Emmanuelle Devos jouait Simone. Et met au défi
le journaliste de faire état de son erreur sur la personne. Voilà
qui est fait.
2) Bouquet de fleurs. Tant qu’on en est aux confidences,
avouons que ceci est le second portrait de la mannequin devenue actrice. La première fois, la défileuse chérie de Saint Laurent commençait juste à monter sur les planches. On avait
passé un excellent moment avec une jeune femme de 25 ans
intéressante et éveillée, curieuse de tout et contente d’échanger. Cela avait donné un portrait rêvé où on l’imaginait Ondine
et nageuse de combat, castagneuse piquante sortie de sa
bogue, conductrice sans permis ne cédant pas la priorité aux
camionneurs l’épinglant en pin-up. Depuis, elle s’installe en
toute légalité au volant du 4 × 4 où s’entasse sa tribu recomposée. Après ce
papier, elle avait envoyé un bouquet de
fleurs. Ce qui ne nous était jamais arrivé.
D’où le risque d’une complaisance acquise d’avance…
3) Abel, pas Caïn. Laetitia Casta tient l’un des rôles principaux dans le dernier film réalisé par Louis Garrel. A la ville,
ils ont convolé l’été dernier dans la Corse de madame. Au cinéma, dans l’Homme fidèle, le couple s’amuse des outrances
du désir, de ses fausses pistes, de ses benoîtes transgressions.
La faveur féminine transgénérationnelle rencontrée par Garrel a toujours excité notre jalousie. On comprend d’autant
mieux cette ferveur quand on fait un écorché du personnage
qu’il interprète. Il se baptise «Abel», pas Caïn. Il est la victime
et non le meurtrier. Il est compagnon réprouvé, père de substitution, amant manipulé. Il est ce mistigri que les femmes se
LE PORTRAIT
repassent en fraude. Il n’est ni père, ni patron, ni résistant. Il
est cette absence de volonté qui inquiète, cette indifférence
fluide et volatile qui échappe, cette beauté au regard plissé
qui a la myopie attrayante. Elle en dit: «Se laisser flotter, c’est
aussi une manière d’avoir le pouvoir.» En face, Laetitia Casta
–Marianne est une gestatrice qui met en compétition les géniteurs, une veuve qui récupère l’éconduit, une possible meurtrière qui teste la fidélité de son concubin en le bradant à une
jeunette qui s’en lassera vite son affaire faite. Tout ça, c’est du
cinéma. A la ville, Casta, qui a son lot d’admirateurs, pointe
avec malice combien les femmes aussi peuvent avoir la pupille
insistante, sinon le regard violeur, face au sex-symbol qui lui
sert de chevalier vacillant.
4) Les oreilles de Louis. Casta a hésité avant de faire
équipe dans la fiction. Garrel est un enfant de la balle, elle pas.
Elle se défiait du mélange des genres, des imbrications
privé–public que les Garrel, comme les Gainsbourg ou les Deneuve, savent utiliser à leur avantage et avec élégance. Studieuse, elle construit ses personnages avec attention, leur invente psychologie, goûts, humeurs et rapport à la sexualité,
«très important, la sexualité». Elle a découvert Garrel «sensible
à l’absurde, à la surprise». Elle l’a entendu «soucieux de
rythme, de musique» et plus intéressé «par la note personnelle
que par la bonne note». Et comme elle est moqueuse et surtout
pas déférente, elle évoque le
tremblé des oreilles de l’ouïe,
pardon de Louis. Et d’écar11 mai 1978 Naissance
ter ses paumes battantes en
à Pont-Audemer (Eure).
pavillon pour mimer Dumbo
1993 Elue miss Lumio.
l’éléphant, plutôt que de met2010 Gainsbourg. Vie
tre ses mains en visière pour
héroïque (Joann Sfar).
célébrer la longue vue à œil
2016 Réalise son
de lynx.
premier court métrage,
5) Larmes jaunes. Tout à
En moi.
coup, elle laisse échapper
26 décembre 2018
une larme. Et on reste inL’Homme fidèle
terdit devant cette émotion
(Louis Garrel).
d’une sincérité qu’on refuse
de mettre en doute. Casta n’a
pas la sensiblerie affleurante ni la rouerie tragédienne. Et tant
pis si on lui donne le bon diable sans confession. Il est question des gilets jaunes. On s’attend à ce que celle qui a voté Hamon fasse valoir ses proximités et ses hésitations, son empathie et ses réserves, comme le tout-venant de la gauche
culturelle. Mais elle dit : «Les gilets jaunes, c’est ce qu’on est
nous.» Et il faut comprendre : «C’est les miens, c’est moi
avant.» Et aussi: «Les ronds-points, je viens de là.» Elle précise: «J’ai vu mes parents galérer. Je suis fière de ce qu’ils ont
fait et de la façon dont ils nous ont éduqués, mais ce n’était pas
facile tous les jours. Parfois, ma mère me demandait de casser
ma tirelire pour aller chercher du pain.» Corse autoritaire et
militant, le père travaille dans le BTP. Il est souvent absent,
parti sur des chantiers en Afrique. Sa mère est normande,
comptable et catholique. Et tient sa triplette, serrée sous son
aile, dans une maison des bois, près de Pont-Audemer.
6) Femmes, enfants, sexualité, etc. Dans une tribune (1)
publiée voici un an, Laetitia Casta a dit précisément sa vérité
sur #MeToo. Elle a dénoncé les violences mais refusé d’opposer les genres, plaidé pour l’harmonie et contre la censure.
Cette position nuancée ne l’empêche pas d’avoir une approche
différentialiste des choses. Au risque du sexisme, elle estime
que «les femmes sont plus concrètes et plus sincères». Elle se
réjouit «qu’elles soient aussi nombreuses sur les ronds-points»,
comme si c’était une garantie d’apaisement.
La discussion dérive vers Bertolucci, Maria Schneider, la manipulation nécessaire à la mise en scène, sa nécessité et ses
excès. Elle estime manquer d’éléments pour prendre partie
quant au Dernier Tango, ne s’angoisse pas de la nudité à
l’écran mais demande au réalisateur «un minimum d’éthique».
De fil(m) en aiguille, elle évoque 1900, autre saga de Bertolucci, vue récemment en famille. Et en particulier la scène où
les deux gamins qu’incarnent adultes De Niro et Depardieu
comparent leurs zizis. Et Casta, qui se souvient d’avoir dû
se débrouiller seule en la matière, de rappeler l’importance
d’aborder la sexualité avec confiance et espoir.
Après s’être quittés, sur le boulevard arpenté, une
question oubliée resurgira, mais trop tard : «Et le mariage ?
Pourquoi ?» •
(1) Le Monde du 22 janvier.
Par LUC LE VAILLANT
Photo MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
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