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Première N°492 – Janvier 2019-compressed

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PHOTO DE COUVERTURE PHILIPPE QUAISSE - PASCO AND CO - POUR PREMIÈRE
Pour joindre la rédaction composer le 01 70 39 53
suivi du n° de poste de votre correspondant.
GAËL GOLHEN Rédacteur en chef (90) – ggolhen@premiere.fr
CHRISTELLE DEVESA Rédactrice en chef adjointe (Internet) (95) – cdevesa@premiere.fr
CHRISTOPHE NARBONNE Chef de rubrique (84) – cnarbonne@premiere.fr
FRÉDÉRIC FOUBERT Responsable News (89) – ffoubert@premiere.fr
SYLVESTRE PICARD Rédacteur (Vidéo) (94) – spicard@premiere.fr
ÉLODIE BARDINET Rédactrice (87) – ebardinet@premiere.fr
NICOLAS BELLET Chef de rubrique (92) – nbellet@premiere.fr
FRANCOIS LÉGER Rédacteur – fleger@premiere.fr
CHARLES MARTIN Rédacteur – cmartin@premiere.fr
ÉDOUARD OROZCO Social media editor (83) – eorozco@premiere.fr
COLLABORATIONS
DIRECTRICE ARTISTIQUE : LUCIE BOUQUET
RÉDACTRICES GRAPHISTES : VIRGINIE GERVAIS – DANIELLE GUIGUI
PHOTO : VIRGINIE GERVAIS (86) – vgervais@premiere.fr
1ERE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION : ESTELLE RUET (88) – eruet@premiere.fr
SECRÉTAIRES DE RÉDACTION : ISABELLE CALMETS, JULIE MICHARD
TEXTES : THOMAS BAUREZ, SOPHIE BENAMON, GUILLAUME BONNET, THIERRY CHEZE,
MAXIME GRANDGEORGE, GRÉGORY LEDERGUE, PERRINE QUENNESSON,
FRANÇOIS RIEUX, BENJAMIN ROZOVAS.
SITE INTERNET
DAVID CAPELLE : Digital manager
DIRECTION, ÉDITION
REGINALD DE GUILLEBON : Directeur de la publication
LAURENT COTILLON : Directeur exécutif
FRÉDÉRIC TEXIER : Responsable financier
MAMOU SISSOKO : Directeur du développement
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MARKETING
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pauline.parniere@lefilmfrancais.com
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incluses). « Première » ISSN 0399-3968, is published monthly (11 times per year,
except August) by Première SAS, c/o Distribution Grid, 600 Meadowlands Parkway, Unit 14,
Secaucus, NJ 07094 USA Periodicals Postage paid at Secaucus, NJ. Postmaster :
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ISSN 0399-3698. Tous droits de reproduction textes et photos réservés
pour tous pays sous quelque procédé que ce soit. Commission paritaire :
n° 0923 K 82451. Imprimé en Belgique par Renny-Roto sa, Rue de Rochefort 211,
5570 Beauraing. Dépôt légal : janvier 2019 – Distribution Presstalis.
DIFFUSION
PAGURE PRESSE : XAVIER FOUCARD, ÉRIC BOSCHER, VALENTIN MOREAU
ADRESSE
105, rue La Fayette, 75010 Paris.
IMPRIMÉ PAR ARTIGRAFICHE BOCCIA SPA - SALERNO
Ce magazine est édité par : Première Média SARL,
au capital de 10 000 €, 105, rue La Fayette,
75010 Paris, RCS Paris 820 201 689.
Provenance papier : Italie /Villorba.
Qualité : Uno bright bulky. Taux de fibre recyclé : 0%
Eutrophisation : 0,009 kg/TO de papier.
Édito
DES BARGES
CONTRE LE PACIFIQUE
D
ans les nombreux sous-genres du cinéma, le film de
sous-marin est sans doute l’un des plus excitants.
Il permet de placer dans un espace clos un échantillon de l’humanité qui va vivre des aventures hors normes
et mettre sa vie en danger. Comme une version plus dure,
plus claustro du film de conquête spatiale (d’ailleurs, ce n’est
peut-être pas un hasard si cette couverture avec Le Chant
du loup arrive après celle de First Man). Les contraintes
deviennent un terrain de jeu idéal pour la mise en scène et
les scénaristes peuvent s’éclater. On réfléchissait à tout ça
devant Le Chant du loup, et on se demandait pourquoi le
genre avait été si peu visité chez nous ? À part Les Maudits
[René Clément, 1947] ou Casabianca [Georges Péclet, 1951],
silence radio. C’était l’un des défis d’Antonin Baudry. Ramener le genre en France, sans verser dans le patriotisme
bidon ou la pyrotechnie assourdissante. Il lui a fallu une
sacrée dose de folie (ainsi qu’à ses acteurs), mais la mission
est accomplie. L’interview qu’il nous a accordée est d’ailleurs
passionnante, mais le plus amusant arrive à la fin : pour lui,
la vie à bord d’un submersible ressemble à un tournage. À
ce moment-là, on a eu envie d’ajouter « et à la fabrication
d’un magazine ». L’élan collectif nécessaire pour trouver
une voix particulière, le stress dans les dernières lignes
droites, l’incroyable investissement qu’il faut pour tenir le
cap… on ne sauve pas des vies en faisant Première, mais la
mystique est un peu la même. Bon, pour être honnête, les
bouclages de ce magazine ne ressemblent pas non plus à
ce que montre Le Chant du loup. Au fond, ce serait plutôt La
Vie aquatique : une gigantesque maison de poupées peuplée
de doux dingues qui chaque mois retroussent leurs manches
pour refaire surface après avoir accompli la mission…
GAËL GOLHEN
RÉDACTEUR EN CHEF
Janvier 2019
3
Sommaire
N°492 - JANVIER 2019
38
66
06 SUR UN PLATEAU Un monde plus
grand de Fabienne Berthaud
12 PREVIEWS Us de Jordan Peele,
Donne-moi des ailes de Nicolas
Vanier
16 HOMMAGE Samuel Hadida
18 INTERVIEW EXPRESS Boots Riley
20 PREMIÈRE STORY Edmond
d’Alexis Michalik
22 LES UNS... Steve Carell, Mathieu
© GAUMONT / = H&K = CONTOUR BY GETTY IMAGE / ROCKSTAR GAMES /DR
Lamboley, Manu Dibango
24 ... ET LES AUTRES Audrey Lamy
26 MODE D’EMPLOI Robert Zemekis
28 BILAN DE COMPÉTENCES
Keira Knightley
30 RÉVÉLATION Lorenzo Ferro
32 PREMIÈRE CONFIDENTIEL
Minuscule 2 – Les Mandibules
du bout du monde
48
70
34 TIMELINE
36 CINÉ CHIFFRES
38 EN COUVERTURE Le Chant du loup
d’Antonin Baudry
48 RENCONTRE Peter Farrelly
54 INTERVIEW Alexandra Lamy
58 FOCUS Glass de M. Night Shyamalan
66 INTERVIEW Barry Jenkins
70 RENCONTRE James Caan
76 FOCUS Red Dead Redemption 2
82 ORAL STORY Les Trois Frères
90 FILMO COMMENTÉE Bernard Ménez
76
95 SÉLECTION FILMS Border ; Bienvenue
à Marwen ; Un beau voyou ; Qui a tué
lady Winsley ? ; In my Room ; Premières
Vacances ; Asako I & II ; Undercover – Une
histoire vraie ; Edmond ; Les Invisibles ;
Creed II ; L’Ange ; Forgiven ; L’Heure de la
sortie ; Colette ; Ayka ; Doubles Vies ; The
Front Runner ; Une jeunesse dorée ; Green
Book : Sur les routes du Sud ; Ben is back ;
Yao ; Un berger et deux perchés à
l’Élysée ? ; Continuer ; La Mule ; The hate U
give – La haine qu’on donne ; Another Day ;
Les Fauves ; L’Ordre des médecins ; Eric
Clapton : Life in 12 Bars ; Pearl ; Un grand
voyage vers la nuit ; L’Intervention ; Sorry to
bother you ; Skate Kitchen ; Ulysse et
Mona ; The Place ; Si Beale Street pouvait
parler ; Les Estivants ; Minuscule 2 – Les
Mandibules du bout du monde
114 DANS LES SALLES EN JANVIER
116 SÉLECTION SÉRIES Escape at
Dannemora ; Plan cœur ; Titans ;
Homecoming
120 SÉLECTION VIDÉO They shall not grow
old ; coffret Nuri Bilge Ceylan ; Bodied ;
notules DVD
129 AGENDA
130 LE FILM QUI Nora Hamzawi
4
Janvier 2019
54
© HAUT ET COURT
Cécile de France
6
Janvier 2019
S U R U N P L AT E A U
RENDEZ-VOUS
EN TERRE INCONNUE
Pour Un monde plus grand, Fabienne Berthaud a posé sa caméra
en Mongolie. Récit d’une aventure exceptionnelle avec
Cécile de France dans le rôle d’une journaliste qui se découvre
un don chamanique. u PAR THIERRY CHEZE
Janvier 2019
7
« CETTE PLONGÉE AU
CŒUR DU CHAMANISME
EST UNE SUITE LOGIQUE
DE MON TRAVAIL. »
© HAUT ET COURT
FABIENNE BERTHAUD
Fabienne Berthaud
et ses comédiennes
8
Janvier 2019
S u r u n p l ate a u
Fabienne Berthaud
F
abienne Berthaud aime les projets
hors norme. On le sait depuis son premier long métrage, Frankie (2005), un
film autoproduit dont le tournage s’est
déroulé sur plusieurs années et qui
offrait son premier rôle en tête d’affiche à Diane Kruger, devenue dans la
foulée sa muse et son alter ego à l’écran
avec Pieds nus sur les limaces (2009),
puis Sky (2015). Mais avec Un monde
plus grand, la cinéaste ouvre un chapitre inédit de ses aventures cinématographiques. Son premier film sans Diane Kruger ; le
premier aussi dont elle n’est pas directement à l’origine.
En plein montage de Sky, la productrice Carole Scotta
(Haut et Court) évoque un projet qui pourrait lui plaire.
« Carole est venue me proposer d’adapter l’histoire vraie
[racontée dans plusieurs livres] de Corine Sombrun. »
Musicienne et musicologue, celle-ci crée de nombreuses
illustrations sonores pour des émissions de radio. Alors
qu’elle peine à se remettre du décès de son mari, elle
accepte la proposition de partir en Mongolie recueillir
des chants chamaniques. « Là, au son du tambour, elle
part en transe. À la fin de la cérémonie, le chaman
vient la voir, furieux, expliquant... que deux chamans
ne peuvent cohabiter dans ces moments-là ! Corine
découvre alors qu’elle doit suivre une éducation chamanique pour apprendre à maîtriser ce don sous peine
d’aller au-devant de graves ennuis. » Ainsi débute
Un monde plus grand, dont le sujet a trouvé d’emblée
un écho chez la réalisatrice. « Dans Sky, j’avais écrit le
personnage de la vieille Indienne que rencontrait Diane.
C’est comme si cette plongée au cœur du chamanisme
n’était qu’une suite logique de mon travail à laquelle je
n’avais pas encore eu le temps de penser. »
Janvier 2019
9
S u r u n p l ate a u
« CÉCILE POSSÈDE
CE TEMPÉRAMENT
D’AVENTURIÈRE QUI ÉTAIT
NÉCESSAIRE AU PROJET. »
FABIENNE BERTHAUD
Très vite, Fabienne Berthaud se met à l’écriture en se
basant sur les écrits de Corine Sombrun et de nombreux
documents sur le chamanisme. Une fois terminée sa
première version, elle se rend en Mongolie finaliser
son scénario. « Je suis partie à la rencontre de la tribu
nomade des Tsaatans, là où Corine a vécu son expérience chamanique. Ce sont les derniers éleveurs de
rennes de Mongolie. » Corine Sombrun est aussi du
voyage. « Pour nourrir mon adaptation, j’avais besoin de
comprendre tout le processus de travail qui l’a amenée à
se lancer, suite à son expérience, dans des recherches sur
les effets médicaux possibles de la transe sur le cerveau.
Mais il m’était tout aussi indispensable de partager le
quotidien des Tsaatans. » Deux jours à cheval leur sont
nécessaires pour rejoindre la tribu sur les hauts plateaux. « Là, je découvre qu’ils ne dorment pas dans des
yourtes comme je le croyais mais dans des tipis. Ce
qui donnera à mon film une couleur western. Je vis au
milieu d’eux. Puis, au fil des jours, je leur parle de mon
projet et leur demande s’ils accepteraient d’accueillir le
tournage et d’apparaître devant la caméra. »
Transe avec elle
© HAUT ET COURT
Deux voyages lui permettront de les convaincre mais
aussi de peaufiner son scénario. C’est à l’issue du second
que Fabienne Berthaud se lance à la recherche de son
interprète principale. « J’ai sélectionné trois actrices à
qui j’ai fait passer des essais un peu inhabituels. Des
essais... de transe ! Avec des scientifiques, Corine a
inventé une boucle de quarante minutes qui permet d’atteindre cet état, au seul son du tambour. Je l’ai fait écouter aux comédiennes sélectionnées et je les ai regardées
faire. » Cécile de France s’impose tout de suite. « Elle
possède ce tempérament d’aventurière qui était nécessaire au projet. Je savais qu’elle allait être capable de
vivre coupée du monde pendant un mois en Mongolie. »
10
Janvier 2019
Cécile de France
Le tournage débute en juin 2018. Dans des lieux inaccessibles en voiture et déterminés par les Tsaatans,
qui choisissent les endroits où se reposer avec leur
bétail. L’information ne tombera que quatre jours avant
le premier clap. « Il est évident qu’avec un tel projet, il
fallait rester en permanence ouvert à tout. Ne serait-ce
qu’au regard de la météo, incroyablement changeante
dans cette région. Un monde plus grand est une fiction
tournée comme un documentaire. » Mais la chance est
de la partie. « Les Tsaatans m’ont ouvert leurs portes et
leurs cœurs. Ils ont pu rester avec nous plus longtemps
que prévu. On devait avoir 40 rennes à l’écran, j’en ai
eu 200... Et puis, ils ont le jeu dans le sang. Tu leur dis
“dors”, ils dorment en vrai ! » L’équipe technique réunie autour de la réalisatrice est aussi un sacré mélange,
entre la fidèle chef op Nathalie Durand (qui a aussi signé
la lumière de Jusqu’à la garde), des Belges mais aussi
des Mongols pour ce qui est des décors et des costumes.
« Comme quelques films se tournent sur place, il existe
une petite industrie. Mais ils sont tout à la fois : producteur, acteur, technicien, réalisateur, assistant... » De
véritables couteaux suisses qui vivent à un rythme différent des Occidentaux. « Quand tu leur demandes quand
on arrive, ils te répondent : “Ne t’inquiète pas, on arrive
toujours !” » Ce mélange des cultures a évidemment
conquis la réalisatrice qui a, depuis, terminé son
film en tournant toutes les scènes « occidentales » en
Belgique. Mais ses yeux sont encore illuminés de l’expérience vécue. Une nouvelle pierre singulière à l’édifice
cinématographique qu’elle construit pas à pas. u
UN MONDE PLUS GRAND De Fabienne Berthaud • Avec Cécile de France, Ludivine
Sagnier, Arieh Worthalter... • Sortie prochainement
© CLAUDETTE BARIUS - UNIVERSAL PICTURES
Lupita Nyong’o, Shahadi
Wright Joseph et Evan Alex
12
Janvier 2019
PRE VIE W
US
Jordan Peele est de retour aux affaires
après Get Out, qui l’a fait passer
de comique surdoué à réalisateur bankable,
avec un nouveau thriller horrifique
qui cultive le mystère… u PAR FRANÇOIS LÉGER
E
n mai 2017, le producteur Jason Blum
confiait à Première espérer remettre le
couvert avec Jordan Peele, après le s­ uccès
surprise phénoménal de Get Out : « Je
ne sais pas si ce sera vraiment une suite,
plutôt une sorte de film cousin. Peut-être
un autre thriller avec un message social.
Enfin, vous verrez bien », lâchait le g­ olden
boy avec un sourire malicieux. Pas loin de
deux ans plus tard, on n’est pas v­ raiment
plus avancé : tout juste sait-on que le
­deuxième long métrage de Peele ­s’appelle
Us, qu’il est décrit comme un « ­thriller socio-­horrifique »
dans lequel une famille en villégiature dans une maison
de vacances est mise à mal par de mystérieux visiteurs.
Pour l’instant, seules sont visibles une affiche – le ­dessin
de deux visages tournés dans des d
­ irections opposées –
et cette première photo avec Lupita Nyong’o (12 Years a
Slave, Black ­Panther), Shahadi Wright Joseph et Evan Alex,
visiblement terrifiés… Mais par qui ou par quoi ? « Ce que Jordan vise, ce sont des films pop-corn
qui font réfléchir », assure Elisabeth Moss (The Square,
Top of the Lake, The Handmaid’s Tale), autre star
du c­asting qui se refuse à lâcher le moindre mot sur
le ­scénario. « Je peux juste vous dire que ça fera un bon
double ­programme avec Get Out. » Jordan Peele semble
avoir encore beaucoup de choses à dire sur la condition des
Noirs aux États-Unis, sujet qui agitait déjà son précédent
film et la plupart de ses sketchs avec Keegan-Michael Key.
Faisons-lui confiance pour confirmer l’essai et mélanger
à nouveau dans un grand bain horrifique la satire sociale
et le commentaire politique. Avec une bonne pincée
de second degré. u
US De Jordan Peele • Avec Elisabeth Moss, Lupita Nyong’o,
Anna Diop… • Sortie 20 mars
Janvier 2019
13
P revie w
Mélanie Doutey, Nicolas Vanier, Jean-Paul Rouve, Fred Saurel et Louis Vazquez
DONNE-MOI DES AILES
Nicolas Vanier (Le Dernier Trappeur, Belle et Sébastien)
signe une nouvelle fiction écolo inspirée de la vie d’un protecteur des oies sauvages.
Avec Jean-Paul Rouve en homme-oiseau. u PAR PIERRE LUNN
A
© 2018 – PHILIPPE PETIT / RADAR FILMS – SND GROUPE M6 – CANOPÉE PRODUCTIONS - FRANCE 2 CINÉMA
près les steppes enneigées ou la Sologne,
direction... les airs. C’est dans le ciel,
entre la France et les confins nordiques,
que l’explorateur-cinéaste a embarqué ses
caméras pour une nouvelle aventure. Tout
commence un jour d’octobre 2017, quand il
débarque dans le ­campement de Christian
Moullec, un météorologue qui tente depuis des années
de sauver les oies naines d’Europe et embarque des passagers en ULM pour les sensibiliser à la grâce de ces
oiseaux. « Christian a voulu me faire voler avec les
oies. Il connaissait mon amour pour la nature et les
expériences hors normes. Quand je me suis élevé dans
les airs et que j’ai caressé ces oiseaux en vol, ce fut
une révélation... Il fallait que je fasse ce film. » C’est
comme cela qu’est né Donne-moi des ailes. Son nouveau long métrage raconte le travail de Moullec qui
essaie de s­ auver les oies menacées par les c­ hasseurs
et l’urbanisation. L’homme-oiseau les détourne de
14
Janvier 2019
leur itinéraire migratoire en les guidant en ULM sur
un ­chemin plus sûr. Entre la Camargue et la Norvège,
Nicolas Vanier a réussi à mettre en scène cette drôle
d’odyssée, avec Jean-Paul Rouve (­Christian) et Mélanie
Doutey (sa femme) dans les rôles prin­cipaux. Et ce ne
fut pas une mince affaire, même pour le ­réalisateur
pourtant rompu à tous les défis. Le ­tournage fut
une aventure épuisante et il lui a fallu ­surmonter
beaucoup d’obstacles : c­ omment d
­ resser des oies ?
­Comment conditionner son film aux aléas climatiques
et aux caprices des animaux ? Pourtant, aussi spectaculaire soit-il, Donne-moi des ailes ne sera qu’une
étape : « On doit aller au bout, finir ce que C
­ hristian
a commencé. Si on peut sauver une espèce menacée,
on n’a pas de questions à se poser. On fonce. » u
DONNE-MOI DES AILES De Nicolas Vanier • Avec Jean-Paul Rouve, Mélanie Doutey,
Louis Vazquez... • Sortie 9 octobre
THE LITTLE STRANGER
AVANTAGE
exclusivité
FNAC
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ADHÉRENT
SUR L’édition fnac
Du 30.01 au 12.02 2019
RCS Créteil 775 661 390
© 2018 Pathé Productions Limited. Tous droits réservés. © 2019 Pathé Films. Tous droits réservés.
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des stocks disponibles.
PREMIÈRE STORY
Légende
Victor
et
Samuel Hadida
16
Janvier 2019
HOMM AGE À …
samuel haDida
Avec Samuel Hadida s’éteint un distributeur et un producteur indépendant
de caractère qui a cimenté la cinéphilie d’une bonne partie de notre génération.
u PAR GAËL GOLHEN
© WILLIAM LACALMONTIE - CONTOUR BY GETTY IMAGES
U
n cheval ailé. Pégase. C’est la première
image qui nous est venue à l’esprit quand on
a appris la disparition de Samuel Hadida,
le 26 novembre dernier. Distributeur et producteur, avec son frère Victor, il avait fondé
la société Metropolitan Filmexport dont
le logo était ce cheval divin auréolé d’un
cercle de feu et qui galopait dans un ciel rougeoyant
avant les longs métrages produits ou distribués par la
société... Dans la mythologie grecque, Pégase symbolisait à la fois la fougue et l’impétuosité, mais aussi
l’indépendance et la rapidité. Tout cela résume parfaitement les qualités de Samuel Hadida.
Car ce logo, on l’a vu et revu devant certains de nos films
préférés. Se7en, Shaolin Soccer, Le Pacte des loups,
The Devil’s Rejects, Cogan, la série des Expendables,
À la merveille ou The Master... En plus de la trilogie du
Seigneur des anneaux, des Hunger Games et de la saga
Resident Evil... Cette liste non exhaustive montre bien le
champ d’action de Samuel Hadida : du cinéma d’exploitation aux grandes toiles des maîtres, sa passion du cinéma
le guidait toujours vers le meilleur du (des) genre(s).
D’un point de vue industriel, Samuel Hadida avait su
s’imposer comme un acteur majeur du cinéma français,
entre les majors locales et les filiales des studios américains. Son flair légendaire lui avait permis au début
des années 90 d’appuyer l’émergence d’une « nouvelle
vague » de cinéastes yankees. C’est lui qui fit découvrir
en France les premiers films de Tarantino (il a distribué
Reservoir Dogs), de Roger Avary (il a produit Killing
Zoe, et coproduit Les Lois de l’attraction) et de David
Fincher puisqu’il s’occupa de la sortie de Se7en. En
1993, il avait même produit True Romance, nouant une
relation qui ne se démentira plus avec Tony Scott qu’il
épaula dans beaucoup de ses projets (de Spy Game à
Domino)... Mais son évident tropisme américain ne
l’empêchait pas de suivre ce qu’il se passait sous nos
latitudes. Au tournant des années 2000, il changea
la face du cinéma populaire français en coproduisant
(avec Richard Grandpierre) Le Pacte des loups de
Christophe Gans, qu’il accompagna durant toute sa
carrière de cinéaste.
Cinéphile, explorateur insatiable des marges,
Samuel Hadida avait également lancé HK Vidéo,
une collection de VHS (puis DVD et Blu-ray)
dédiée au cinéma asiatique qu’il avait confiée à
Christophe Gans, et qui contribua à la reconnaissance du cinéma d’Extrême-Orient. C’est grâce à lui
qu’au tournant des années 90 on a pu (re)découvrir
John Woo, Jackie Chan, Tsui Hark et Stephen
Chow, entre autres. Avec lui disparaît un distributeur et
un producteur hors norme, mais aussi un homme qui a
su paver la cinéphilie d’une génération entière.
À la fin du mythe, on raconte que Pégase fut transformé
par Zeus en constellation, pour que sa renommée reste
éternellement gravée dans la mémoire des hommes. Il
nous reste le logo à jamais indissociable de quelques
décennies de cinéma... u
Janvier 2019
17
INTERVIE W E XPRESS
BOOTS RILEY
DROIT DANS SES BOTTES
Avec Sorry to bother you, le rappeur Boots Riley réalise son premier film et utilise
l’ascension sociale d’un télémarketeur black pour passer le capitalisme
à la sulfateuse. Rencontre avec un cinéaste qui saute sans transition du film
politique à la comédie fantastique barjo. u PAR FRANÇOIS LÉGER
PREMIÈRE : Sorry to bother
you est d’une densité
assez remarquable,
compliqué à digérer
en un seul visionnage.
C’est le syndrome du
premier film qui synthétise
toutes les obsessions ?
BOOTS RILEY : Non, non, je
© PETER PRATO - ANAPURNA PICTURES
ne suis pas d’accord. Je fais la
Boots Riley
même chose dans la musique
depuis plus de vingt ans avec
mon groupe The Coup, c’est juste ma façon ­Leonard Cohen, les Dead Kennedys ou
de créer. J’essaie de placer le plus possible de Steve Earle parce qu’en théorie, ce n’était
­messages dans toutes mes c­ hansons. J’aime pas compatible avec le rap... Sauf que ça ne
qu’il y ait plusieurs niveaux de l­ecture, des marche pas ainsi. On peut brouiller les frondoubles sens. Les idées sont illimitées, il ne tières puisqu’elles n’existent pas. Qu’est-ce
faut pas avoir peur d’y aller. C’est la même qui m’interdit de mélanger les genres cinéchose dans mon cinéma, le langage est matographiques ? Rien. Au contraire, ça
­simplement différent. ­Personne ne disait à un me permet de mettre l’accent sur les contraartiste comme Romare ­Bearden qu’il ­faisait dictions et les paradoxes de cette histoire.
des collages à partir d’images différentes J’ai autant emprunté à Spike Jonze, Charlie
parce que c’était sa première œuvre...
Kaufman ou Michel Gondry qu’à Michael
Cimino, Paul Schrader, Emir Kusturica,
Mêler la comédie et le fantastique
les frères Coen ou Alejandro Jodorowsky.
18
au sein d’un film hautement politique,
c’est une façon d’enrober le message
anticapitaliste pour le faire passer
plus facilement ?
Vous auscultez le rapport entre les
classes sociales avec une imagerie
singulière, très énergisante...
Pas tout à fait. Quand j’ai commencé dans
le hip-hop, j’ai cru devoir laisser au p­ lacard
mes influences et me concentrer sur l’idée
que j’avais de cette musique. Donc exit
J’estime que pour montrer une r­ ébellion au
cinéma, il ne suffit pas de pointer du doigt
tout ce qui déconne dans le système. Ce
n’est pas suffisant car ça pousse les gens à
Janvier 2019
se dire : « De toute façon, je ne
peux rien y faire. » Et ça finit
par devenir un fait accompli.
Ce film est bizarre mais
optimiste. J’ai besoin d’être
­
­sincère envers moi-même quand
j’écris, de puiser dans mes expériences de vie et de les relier à
ma vision du monde, à travers
une vraie analyse des classes
sociales. Je veux au moins
donner des pistes de réflexion,
que les spectateurs sortent de la salle en
se demandant ce qu’ils peuvent faire pour
améliorer la société. Sinon, à quoi bon ?
En parallèle, il y a un discours fort
sur l’intégration des Afro-Américains
à travers le parcours du personnage
principal qui ne grimpe dans la
hiérarchie seulement parce qu’il
réussit à imiter une « voix de Blanc ».
Tout ce qu’on fait dans la vie est de l’ordre
de la performance, c’est inévitable. Deux
êtres humains qui interagissent, c’est une
performance. Ce que j’analyse ici, c’est quel
type de performance l’on donne et pourquoi. L’idée qu’on se fait de l’homme blanc
sert dans le film à vendre des produits à la
classe ouvrière blanche, et je la juxtapose à
des stéréotypes racistes. Au lieu de s’allier
aux autres opprimés, le personnage essaie
d’atteindre la classe dominante. Au fond,
Omari Hardwick
« TOUT LE RESTE EST SI ÉTRANGE
QUE LA POLITIQUE EST CE QU’IL Y A
DE PLUS NORMAL DANS LE FILM. »
BOOTS RILEY
je me demande si les gens sont capables
d’être eux-mêmes dans ce système.
Vous êtes ouvertement communiste.
Oui, depuis mon adolescence.
Une position assez difficile à tenir,
aux États-Unis surtout...
(Il nous coupe.) C’est faux, c’est ce qu’ils
veulent que vous pensiez ! Quand je dis
que je suis communiste, les gens sont
­plutôt curieux et pas du tout agressifs.
En 2017, il y a eu un sondage très sérieux :
sur 2 200 ­millennials interrogés, la ­moitié
disait qu’elle préférerait vivre dans une
­société socialiste. Le peuple ne croit plus
au ­
système électoral, il n’espère plus
désormais qu’il pourra l’aider. Et, à mon
avis, c’est ce qui explique le succès de ce
film aux États-Unis m
­ algré un budget
promotion très l­imité : on nous vend une
image très éloignée de ce que ressentent
les gens.
Mais communisme et Hollywood,
ça fait deux...
L’aspect politique n’a curieusement pas été
le plus difficile à vendre. Tout le reste est
si étrange que la politique est ce qu’il y a
de plus normal dans le film. (Rires.) Ça a
pris du temps, j’ai terminé d’écrire le script
en 2012. Mais on a eu la chance d’avoir
avec nous Forest Whitaker et Nina Yang
Bongiovi, qui avaient produit Fruitvale
­
­Station et Dope, deux films qui ont bien
marché. Nina était en position de force ;
elle a imposé aux investisseurs de ne pas
lire le script de Sorry to bother you mais
­simplement de nous ­financer. Et ils l’ont fait !
Sorry to bother you sort en salles
en France sept mois après les ÉtatsUnis. Vous vous êtes battu pour
qu’il ne finisse pas en direct-to-DVD
ou sur Netflix à l’international.
Ça a été compliqué. J’attache beaucoup
d’importance à l’expérience cinéma, à cette
communion qui se produit dans la salle. Il y
a un distributeur français sur lequel on m’a
demandé de ne plus m’exprimer, mais qui
a dit des conneries énormes dans la presse.
En gros, il estimait que le film était « trop
afro-américain » et bizarre, et qu’il était fait
pour être diffusé sur Netflix. J’espère bien
qu’on lui fera manger son chapeau avec la
sortie française. (Rires.)
Vous faites partie des oubliés
des Golden Globes. Déçu ?
Forcément. Mais c’est un monde complètement nouveau pour moi, je ne sais même
pas comment ça marche. Tout ce que je
­souhaite, c’est que les gens entendent ­parler
du film et aillent le voir. Et les prix sont
une bonne façon d’y parvenir. On est une
petite production indépendante. Si on avait
eu 100 millions de dollars pour la promo et
que j’avais le sentiment que tout le monde
ait vu mon film, l’enjeu serait moins fort.
On me dit qu’il y a de bonnes chances
pour qu’on soit nommés aux Oscars. Bon...
je croise les doigts ! u
SORRY TO BOTHER YOU De Boots Riley • Avec Lakeith Stanfield, Tessa
Thompson, Omari Hardwick… • Durée 1 h 45
• Sortie 30 janvier • Critique page 110
Janvier 2019
19
PREMIÈRE STORY
Simon Abkarian, Thomas Solivérès et Marc Andreoni
EDMOND, C’EST MOI
Alexis Michalik nous détaille la genèse de son premier long.
Une trajectoire irrégulière de quinze ans passée par Avignon, Londres
et Paris, où il raconte sa version de la naissance du héros français
par excellence : Cyrano de Bergerac. u PAR SOPHIE BENAMON
P
© GAUMONT
ièce à succès, Edmond est aujourd’hui un
film. Logique imparable de l’industrie ? Pas
si simple. « Je n’ai pas adapté ma pièce au
cinéma. Edmond a d’abord été un scénario
que je rêvais de filmer depuis quinze ans »,
précise d’emblée Alexis Michalik. C’est
en images que le jeune auteur de 36 ans
a en effet imaginé ce projet sur la genèse de Cyrano
de ­Bergerac. « C’est la seule fois dans toute l’histoire
de la littérature française où, en une nuit, un auteur est
passé de ringard à poète national. Et le personnage a
complètement dépassé l’écrivain. On a oublié qui était
Edmond Rostand alors que tout le monde connaît
Cyrano. J’ai très vite rêvé d’un S­ hakespeare in Love à la
française qui raconterait à la fois la pièce et ce qui fait
qu’on l’aime, avec une mise en abyme du romantisme
20
janvier 2019
­ ostand. » Pour ce faire, il produ texte dans la vie de R
cède comme le dramaturge : en t­ordant la réalité. « La
vie de Cyrano de Bergerac, écrivain ­inscrit dans le courant libertin du XVIIe siècle, n’est pas du tout telle que
Rostand l’a décrite. Il n’est même pas de ­Bergerac ! Ma
volonté n’était donc pas de raconter la vie de Rostand
mais de montrer les difficultés qu’éprouve un créateur
pour mener une histoire à son terme face à l’adversité. »
Auteur à succès
Flash-back. Nous sommes en 2011. Cette histoire
trotte dans l’esprit d’Alexis Michalik quand un copain,
Benjamin Bellecour, lui annonce qu’à la suite d’un
désistement, il a besoin d’une pièce bouche-trou pour
le festival qu’il organise dans son théâtre. Une pièce
originale, à monter en trois semaines. Le comédien-
auteur-­metteur en scène n’a pour l’instant réalisé que
des variations sur des classiques. « Je suis de l’école
d’Avignon. Tracter en disant : “Voici une pièce de
­Tartempion”, ça n’intéresse personne. Mais en disant :
“C’est du ­Shakespeare”, ça attire du monde. J’étais
persuadé que seuls les grands auteurs faisaient venir
le public. » Il relève pourtant le défi, r­ essortant de ses
tiroirs un essai d’ado ­inspiré par Dumas et la littérature feuilletonnante. Ce sera Le ­Porteur d’histoire. À
Avignon, l’été suivant, on se refile le nom de la pièce
comme un bon tuyau. Alexis ­Michalik devient l’auteur à suivre. « D’une certaine manière, toutes proportions gardées, le succès du ­Porteur ­d’histoire, qui
m’est tombé dessus à 29 ans, c’est ce qu’a vécu Rostand
avec C
­ yrano. Sur le papier, p­ ersonne n’y croyait. Dans
Edmond, je me raconte donc aussi un peu. » Un soir,
alors que le ­spectacle se joue à guichets fermés à Paris,
Vanessa Djian débarque dans sa loge. Elle s’occupe de
développer des projets chez Légende, la société d’Alain
­Goldman, et lui demande s’il n’a pas un rêve de ­cinéma.
Et Michalik répond : Cyrano. « Ça me semblait irréaliste tellement c’était énorme. » Il en fallait plus pour
faire peur à un producteur comme Goldman (La Môme,
Les Rivières pourpres) qui aime les destins d’envergure
et lui signe un contrat pour écrire le film. « À l’époque,
je ne devais pas le réaliser, même si j’en rêvais. C’est
alors devenu mon obsession et je me suis mis à faire
aussi des courts métrages. »
Réalisateur ambitieux
Parallèlement à ses courts, Michalik livre une version
aboutie du scénario d’Edmond qui commence à faire
le tour des réalisateurs connus, capables de diriger un
grand film populaire en costumes. « Ils ont tous dit non.
Secrètement, je trouvais ça super. Je me disais que plus
le temps passait, plus j’avais de chance de le ­réaliser
un jour. » Il croit ce jour arrivé quand la profession lui
décerne le Molière 2014 du meilleur auteur francophone
Igor Gotesman, Olivier Gourmet et Mathilde Seigner
Olivier Gourmet
« EDMOND A D’ABORD ÉTÉ UN
SCÉNARIO QUE JE RÊVAIS DE
FILMER DEPUIS QUINZE ANS. »
ALEXIS MICHALIK
du théâtre privé. Ce coup de projecteur lui permet de
revendiquer la réalisation du film, mais le f­ inancement
reste toujours compliqué. « J’ai alors eu un déclic,
à Londres, en voyant Shakespeare in Love sur scène :
Edmond devait d’abord être adapté au théâtre. » Il en
parle à ses producteurs qui lui donnent le feu vert. Ce
faisant, Michalik change de catégorie. Fini les pièces à
cinq comédiens protéiformes qui ont fait son succès. Ici,
il faut une douzaine d’acteurs, des costumes, des décors.
L’économie n’est plus la même. La salle doit être plus
grande. « Le Palais-Royal a dit oui mais c’était un gros
risque financier puisque sans tête d’affiche ! » Résultat :
le théâtre n’a pas désempli depuis la création d’Edmond
en septembre 2016 et cinq Molière ont été empochés.
Le financement du film ne posera désormais plus de
problème... Il lui aura tout de même fallu attendre cinq
ans ! « Le passage par la scène a été hyper bénéfique, car
en reprenant mon scénario, beaucoup de défauts m’ont
sauté aux yeux. Ce fut l’occasion aussi de tout tester :
les vannes, les émotions, la musique... » Preuve de sa
nouvelle dimension, il impose à l’écran un ­comédien
jusqu’alors cantonné aux rôles d’ados léthargiques (Les
Gamins, Mon poussin) : Thomas Solivérès. « Ce que
j’avais vu de lui au théâtre contrastait avec son côté
juvénile qu’on exploitait au cinéma », conclut Michalik.
Edmond ou le triomphe de la jeunesse ! u
EDMOND De Alexis Michalik • Avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet,
Mathilde Seigner... • Sortie 9 janvier • Critique page 100
janvier 2019
21
LAYLIST D
AP
E
L
LES UNS…
Mathieu
Lamboley
Le compositeur
de la BO de Minuscule 2 – Les
Mandibules du bout du monde
nous dévoile sa playlist.
L’ASSASSINAT
DU DUC DE GUISE
CAMILLE SAINT-SAËNS
(Harmonia Mundi)
1RE APPARITION
Steve Carell
La P’tite Arnaqueuse de John Hughes — 1991 —
À 29 ans, Steve Carell débute au cinéma dans le dernier film de John
Hugues. Puis il devient populaire avec Bruce tout-puissant, Présentateur
vedette et 40 Ans, toujours puceau de Judd Apatow, qui l’impose en star
de la comédie US. Il brille aussi dans des drames (Foxcatcher) et revient
ce mois-ci dans Bienvenue à Marwen de Robert Zemeckis. ÉLODIE BARDINET
« MES
3 DERNIÈRES
SÉANCES »
À 85 ans, Manu Dibango
enchante encore avec son saxo
et sera, le 17 octobre prochain,
au Grand Rex avec un ensemble
symphonique. PAR NICOLAS BELLET
« C’est la première musique de
film et y sont posés les enjeux
du genre : conjuguer écriture
artistique personnelle et travail
au service de l’image, en tenant
compte des contraintes de
production – la musique doit
être jouée dans les salles. »
ARRÊTE-MOI
SI TU PEUX
JOHN WILLIAMS
(Dreamworks
Records)
« Williams sort de sa zone de
confort et explore, de manière
mémorable, une couleur jazz
avec un arrangement subtil qui
met à l’honneur bois, claviers et
percussions. Le tout au service
d’un thème qui traduit le côté
fuyant du personnage. »
MANIAC
DAN ROMER
(Paramount Music)
FAST & FURIOUS 7
James Wan
© DR
« Je l’ai vu à la télé. J’aime
bien cette franchise, d’une
violence “douce” et avec
de l’humour. Mais c’est
dommage que ça continue
sans Paul Walker,
ça n’a pas le même goût
sans lui. Quand on change
un élément, c’est
comme en musique,
ça déséquilibre… »
22
Janvier 2019
LES TONTONS FLINGUEURS
CHANTONS SOUS LA PLUIE
« J’adore les vieux films
en noir et blanc, portés
par de bons dialogues.
C’est mon genre
de cinéma ! Vous savez,
quand on aime la langue,
forcément on arrive
un jour à Audiard.
Le gars manipulait
les mots, c’était un vrai
violoniste, quoi ! »
« Je ne vais plus au
cinéma, je voyage trop.
Du coup, je prends des
DVD avec moi. J’adore
les films de music-hall
américains comme
Chantons sous la pluie.
Les ballets sont sublimes
et franchement : qui ne
rêverait pas de danser
comme Gene Kelly ? »
Georges Lautner
Stanley Donen & Gene Kelly
« C’est excitant d’exploiter les
outils de production modernes.
Mais les instruments réels
et les interprètes de qualité
apportent une émotion unique.
Travailler cet équilibre entre
matière classique et traitement
avant-gardiste, Dan Romer
le réussit particulièrement. »
PAR PERRINE QUENNESSON
LE 23 JANVIER AU CINÉMA
…ET LES AUTRES
QUELQUE CHOSE À RAJOUTER ?
AUDREY LAMY
L’ex-petite tornade de Scènes de ménages obtient un beau rôle dramatique
dans Les Invisibles en travailleuse sociale tenaillée par la culpabilité.
u PAR CHRISTOPHE NARBONNE
C’est inintéressant
de raconter
une fille parfaite. »
Même des rôles de
mecs me plairaient
à jouer ! » Pariscope, février 2011
France Inter, novembre 2012
« J’avais lancé ça comme un défi,
me souvenant qu’au Conservatoire,
une prof géniale, Nada Strancar,
nous laissaient parfois, nous les
filles, jouer les rôles d’hommes.
J’avais interprété Hamlet, Roméo...
Ça permettait d’aborder des
personnages loin de nous. J’avoue
que c’est difficilement applicable au
cinéma où les conventions ne sont
pas les mêmes. Cela dit, Alex Lutz
qui joue un vieux monsieur dans Guy,
ça marche, alors... »
© CAROLE BELLAICHE - H&K
« Pourquoi j’ai dit ça ? Ah si. Raconter
juste la perfection ou l’hystérie,
peu importe, de façon univoque ne
présente aucun intérêt. Montrer les
failles d’un personnage en apparence
parfait, là, c’est intéressant. C’est
le cas de Fanny dans Ma reum, une
control freak irréprochable, une
Bree Van de Kamp française [l’un
des personnages de Desperate
Housewives] qui part en vrille. »
J’adorerais tourner
un film avec ma sœur. »
Télé 7 Jours, avril 2017
« Ça, Alexandra et moi l’avons dit
150 fois ! Personnellement, j’en ai très
envie, ce qui n’était pas le cas à mes
débuts. J’attendais de me faire ma
place. À vrai dire, on a reçu quelques
propositions mais nous attendons
un truc vraiment fort. Il se trouve
qu’Alexandra est en train d’écrire un
film, avec une auteure, pour nous deux
et sa fille, Chloé Jouannet... »
24
Janvier 2019
Audrey Lamy, à l’affiche des Invisibles
Sortie 9 janvier • Critique page 100
J’aimerais réaliser
un jour, peut-être,
mais passer du sketch
Je n’ai pas envie d’aller trop vite au scénario n’est pas
facile. » Version Femina, mai 2015
ou de me jeter sur des films
« Cette question du passage derrière
d’auteur juste pour verser
la caméra est souvent posée aux
quelques larmes et être filmée comédiens. Je réponds toujours que
en train de tirer nerveusement je ne suis pas prête. Ce n’est pas de la
modestie, ce sont deux métiers
sur des clopes. » Marie France, mai 2015 fausse
vraiment très différents, j’ai encore des
« Sérieux ? Dites donc, j’en ai sorti des conneries !
(Rires.) J’ai sûrement voulu dire que je n’avais pas
de plan de carrière car on me demande souvent
quand je vais faire mon Tchao Pantin. Je fonctionne
au coup de cœur, comme pour Les Invisibles, qui
n’est pas franchement comique. »
choses à apprendre. Si jamais cela
doit arriver, ce sera en tout cas avec
un projet que j’aurai mûri de A à Z. »
MODE D’EMPLOI
Voyageur temporel
BIENVENUE CHEZ
ROBERT ZEMECKIS
Et si tous les personnages de Robert Zemeckis
dessinaient son propre portrait ? À l’occasion de la
sortie de Bienvenue à Marwen, l’histoire d’un homme
sauvé par l’art, l’intéressé se penche avec nous
sur la question. u PAR FRÉDÉRIC FOUBERT
Inventeur
Outsider
Seul au monde
© UNIVERSAL PICTURES - DREAMWORKS PICTURES / PARAMOUNT / SONY / DR
Les personnages de Robert Zemeckis
vivent à part, à l’écart, dans la marge.
Mark Hogancamp, le héros de Bienvenue
à Marwen, incarné par Steve Carell, est un
homme sans passé (il a perdu la mémoire
après avoir été passé à tabac), un ermite
ne s’épanouissant que dans le monde
imaginaire et miniature qu’il a recréé
dans son jardin. Il rejoint ainsi une tribu
de marginaux qui va de Forrest Gump au
pilote mis au ban de la société de Flight,
en passant par le néo-Robinson du bien
nommé Seul au monde – un titre qui
pourrait s’appliquer à quasiment tous
les films du cinéaste.
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « Personnellement, j’ai
toujours été un outsider. Et pas seulement au sein
du système hollywoodien. Depuis toujours, j’ai
l’impression d’être à distance de mes frères humains
et du monde en général. Quand j’étais jeune, ce
sentiment était très intense. Tout le monde avait l’air
de savoir mener sa vie, sauf moi. J’ignorais comment
m’y prendre. C’est peut-être pour conjurer mon sort
que je suis devenu cinéaste. Je vois tous mes
personnages comme des descendants des antihéros
du cinéma des seventies. Pas des superhéros :
des héros humains. »
26
Janvier 2019
Retour vers le futur
Le héros de Bienvenue à Marwen ne se
contente pas de faire joujou avec ses
petits soldats : il les met en scène, les
prend en photo, avant d’exposer ses
clichés dans des galeries. Les jouets qui
s’animent, les jeux d’échelle entre les
mondes micro et macro, le stop motion
qui imite la vie... Tout le film est investi
du regard amoureux de Zemeckis pour
l’inventivité bouillonnante de Hogancamp.
Logique venant de l’homme qui a inventé
avec Doc Brown le personnage de savant
fou le plus cool des quatre dernières
décennies, puis défriché le terrain
de la performance capture à Hollywood
avec Le Pôle Express, La Légende de
Beowulf et Le Drôle de Noël de Scrooge.
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « J’adore l’expérimentation.
Après Seul au monde, j’ai eu le sentiment d’avoir fait
le tour des possibilités du cinéma « physique ».
Réaliser des films dans un monde virtuel, créer une
image à partir de zéro, c’était soudain très excitant.
Mais à part Spielberg, Cameron et Peter Jackson, j’ai
l’impression que ça effraye un peu mes confrères.
Cela dit, il ne faut pas être expérimental pour être
expérimental. Je n’ai pas envie que le public n’arrive
plus à me suivre. Avec Le Pôle Express, par exemple,
on est arrivés un peu trop tôt. »
Retour vers le futur 3
Dans son premier film, le méconnu Crazy
Day (1978), Zemeckis recréait la folie
de la Beatlemania, quinze ans après les
faits. Le réalisateur de Retour vers le futur
adore retourner dans le passé. L’odyssée
de Forrest Gump parcourait un demi-siècle
d’histoire américaine, Qui veut la peau
de Roger Rabbit ? ressuscitait l’âge d’or
des studios… Le héros de Bienvenue
à Marwen, lui, trouve refuge dans une
recréation fantasmatique de la Seconde
Guerre mondiale.
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « Je ne crois pas être
nostalgique, franchement pas. Je refuse autant que
faire se peut de ressasser le passé ou même d’être
obsédé par le futur. J’essaye d’être dans le moment.
Mais ressusciter le passé, c’est quelque chose que le
cinéma fait mieux qu’aucune autre forme artistique !
Recréer une période historique dans ses moindres
détails, c’est magnifique, du spectacle à l’état pur.
J’ai adoré faire ça sur Alliés. Les films restent la
meilleure des machines à voyager dans le temps. »
Auteur
Pilote
Flight
Artiste
Bienvenue à Marwen
Les personnages de Zemeckis ont
toujours eu la tête dans les nuages,
de l’astronaute jouée par Jodie Foster
dans Contact au pilote incarné par
Denzel Washington dans Flight… Dans
Marwen, Steve Carell s’envole à son
tour, fidèle à l’immortelle invitation
au voyage de Doc Brown : « Là où on va,
on n’a pas besoin de route. »
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « C’est vrai que tous mes
héros s’envolent... J’ai pris l’expression “prendre
la fuite” [en anglais : to take flight] un peu trop au
pied de la lettre ! Il se trouve que je suis pilote
dans la vie. Mais le voyage le plus important à
mes yeux, c’est le voyage émotionnel ou spirituel,
qui permet à mes personnages de résoudre
la crise qu’ils traversent. C’est ça, le vrai fil
qui relie tous mes films. »
The Walk
Les films de Robert Zemeckis se
regardent souvent par deux ou par
trois : la trilogie Retour vers le futur,
la trilogie performance capture,
le diptyque hitchcockien Apparences/
Alliés… Marwen, lui, est un évident
complément de programme de
The Walk, le récit de la traversée
du funambule Philippe Petit entre les
Twin Towers : deux films sur des gestes
artistiques mêlant poésie pure,
humanisme et quête de transcendance.
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « Marwen et The Walk
sont des films un peu jumeaux, oui. Et pas
seulement parce que c’était deux projets
extrêmement compliqués à faire aboutir ! Ce que
j’aime chez Philippe Petit et Mark Hogancamp, ce
à quoi je m’identifie, c’est le besoin impérieux
qu’ils ont de faire ce qu’ils font. Ils sont obsédés,
et je suis pareil en tant que cinéaste. Quand je
ressens le besoin de faire un film, ça devient
impératif, une nécessité. »
Quand on le cuisine sur sa carrière,
la manière dont les thèmes de ses films
reflèteraient des préoccupations
personnelles, Robert Zemeckis est
partagé entre un évident désir
d’introspection et la tentation de botter
en touche, en pur entertainer qui ne veut
pas s’interposer entre ses films et le
public. Pourtant, à force de ressasser
ses obsessions de film en film, difficile
pour lui de nier qu’il fait du cinéma à
la première personne.
CE QU’EN DIT ZEMECKIS : « Mes films reflètent
souvent l’état psychologique dans lequel je suis.
J’ai fait des teen movies quand j’étais jeune, des
films en performance capture quand j’ai voulu
explorer de nouveaux territoires… Avec Marwen,
j’avais envie de parler des vertus curatives de
l’art, son pouvoir guérisseur. Je n’ai pas eu de
trauma dans ma vie comparable à celui de Mark,
mais j’avais besoin de rappeler que l’art pouvait
tous nous aider, quelle que soit la forme que l’acte
créatif prend, même si c’est tout petit, même si ce
n’est que pour vous. Je voulais rappeler
l’importance de connecter nos esprits et nos
cœurs… Voilà, j’ai tout donné sur le plan de l’autopsychanalyse, désolé ! »
BIENVENUE À MARWEN De Robert Zemeckis • Avec Steve Carell,
Leslie Mann, Eiza Gonzalez... • Durée
1 h 56 • Sortie 2 janvier • Critique page 98
Janvier 2019
27
BIL AN DE COMPÉTENCES
KEIRA KNIGHTLEY
FAUSSE INGÉNUE
Grande habituée des films en costumes, l’héroïne d’Orgueil et préjugés
et d’Anna Karenine incarne l’impétueuse Colette sous la direction de Wash
Westmoreland, le réalisateur de Still Alice. Rencontre. u PAR THIERRY CHEZE
PREMIÈRE : Au théâtre, vous avez été
Célimène dans Le Misanthrope puis
Thérèse Raquin. Vous avez décidément
une prédilection pour les auteurs
français…
KEIRA KNIGHTLEY : Et comme lectrice,
j’ai eu ma période Zola, vers 20 ans ! (Rires.)
Vous connaissiez bien Colette
avant qu’on vous propose de l’incarner
au cinéma ?
© MARS FILMS
Plus jeune, j’ai lu plusieurs de ses romans.
Son écriture m’était familière, mais je
connaissais mal sa vie. De ce point de vue
là, j’ai été gâtée par le scénario de Wash
Westmoreland. Il a passé dix-sept ans à
travailler sur ce projet. Aucun des moindres
écrits ou documents consacrés à Colette n’a
pu lui échapper ! L’amour et l’admiration
qu’il lui porte n’ont fait que se décupler au
fil du temps. Or il s’agit à mes yeux de la
qualité essentielle lorsque l’on met en scène
un biopic.
28
Keira Knightley,
Dominic West
et Aiysha Hart
Janvier 2019
Vous avez eu largement moins de temps
pour créer le personnage à l’écran.
Comment l’avez-vous construit ?
La biographie de Judith Thurman [Secrets
de la chair : Une vie de Colette] m’a été très
utile. Mais ce qu’il y a de formidable quand
vous jouez un écrivain – surtout quelqu’un
qui, comme Colette, a utilisé sa vie comme
matière première de son œuvre – c’est que
vous atteignez l’essence de la personne à
travers ses écrits. Sans intermédiaire.
À quel moment précis vous êtes-vous
réellement sentie devenir Colette ?
Avec un scénario aussi précis, elle m’est
apparue très tôt. Mais je ne sais vraiment
qu’une fois sur le plateau si je suis dans le
vrai. Dans le regard du réalisateur et surtout
dans le jeu avec mes partenaires. Vous avez
beau vous être préparée le plus consciencieusement du monde, si aucun échange fort
ne se produit, cela n’aura servi à rien. Il était
essentiel dans le film de Wash que Colette
n’apparaisse jamais comme une victime.
C’est une femme qui a choisi son destin.
C’est exactement la relation que nous avons
développée avec Dominic West qui joue
son époux [Henry Gauthier-Villars, alias
Willy]. Chaque scène confronte ces deux
personnalités fortes sans qu’on en pressente
l’issue. Si Dominic s’était enfermé dans le
rôle du méchant mari, rien de tout cela n’aurait été possible. De toute façon, je ne vois
pas comment créer un personnage en restant
seule dans sa bulle sans faire fausse route.
Est-ce une pression supplémentaire
de jouer des personnages qui ont
existé, comme vous aviez déjà pu
le faire avec Sabina Spielrein dans
A Dangerous Method ?
Si je vous répondais non, je mentirais. Il faut
malgré tout bien garder en tête qu’il ne s’agit
en aucun cas de documentaires mais de
fictions où des auteurs prennent des libertés
avec la réalité. Si dans mon interprétation,
je restais obnubilée par cette seule réalité,
j’irais droit dans le mur. Quoi qu’il arrive,
on sait que son interprétation ne pourra
jamais contenter tout le monde. C’est la
même chose quand je joue des héroïnes
de la littérature comme Anna Karenine ou
Elizabeth Bennet [Orgueil et préjugés].
Chacun a sa propre vision de ces femmes
et il faudrait un miracle pour qu’elle corresponde à la mienne.
Vous connaissez bien la culture
française et donc notre côté chauvin.
Nos réactions face à ce Colette dans
la langue de Shakespeare vous
inquiètent-elles ?
Je me doute qu’entendre Colette parler anglais
en gênera certains. Mais en en discutant
Keira Knightley
dans Colette
« JE NE ME VOIS PAS REFUSER
UN BEAU RÔLE JUSTE
PARCE QU’IL S’AGIT D’UN FILM
D’ÉPOQUE. »
KEIRA KNIGHTLEY
autour de moi – y compris avec des amis
passionnés de littérature – je me suis rendu
compte à quel point Colette était méconnue
en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Si
ce film peut constituer une porte d’entrée à
son œuvre, j’en serai ravie ! Après, il y a de
la place pour des dizaines d’autres films sur
elle. Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir d’un
long métrage de cinéma sur Colette, produit
en France. Alors, à vous de jouer ! Je serai
votre première spectatrice ! (Rires.)
Vous lisez les critiques ?
J’ai arrêté. Enfin, de temps en temps je
m’y replonge... et je comprends vite pourquoi j’ai arrêté ! (Rires.) Comment se fier à
l’opinion de quelqu’un dont on ne connaît
pas les goûts ? Quel enseignement puis-je
en tirer si par ailleurs on n’est d’accord sur
rien ? Dans ce cas, je préfère franchement
que cette personne n’aime pas mon travail !
(Rires.) En guettant chaque avis – généralement contradictoire – je ne vois pas quels
progrès vous pouvez faire.
Et vous regardez vos films ?
Il m’arrive parfois de tomber dessus et
je zappe aussitôt ! (Rires.) Bon, j’avoue,
j’ai regardé trois minutes de Pirates des
Caraïbes il y a peu, mais juste pour voir
la réaction de ma fille. Elle m’a très vite
demandé de lui remettre ses dessins animés,
donc c’était réglé ! (Rires.)
Colette s’ajoute à la longue liste de vos
films en costumes. En avez-vous déjà
refusé par peur d’être enfermée
dans le genre ?
Il se trouve que les personnages qui m’ont
jusqu’ici le plus intéressée étaient majoritairement des héroïnes de films en costumes.
Je ne me vois pas refuser un beau rôle juste
parce qu’il s’agit d’un film d’époque. Cela
a pu me traverser l’esprit, mais au final
ce sont toujours les rôles qui guident mon
choix. De plus, ces œuvres historiques sont
toujours pour moi l’occasion d’essayer de
mieux comprendre notre époque.
C’est aussi le cas avec Colette ?
Oui. En cette période où le féminisme reste
un combat politique, sa voix, son action, la
manière dont elle vivait sa vie amoureuse
et sa vie de femme constitue une véritable
inspiration. C’est fou de voir comment une
histoire qui date de plus d’un siècle peut être
aussi contemporaine. u
COLETTE De Wash Westmoreland • Avec Keira Knightley,
Dominic West, Fiona Shaw… • Durée 1 h 51
• Sortie 16 janvier • Critique page 102
Janvier 2019
29
R É V É L AT I O N
Lorenzo
Ferro
Incarnant avec un charme fou
l’un des pires criminels de
l’histoire argentine, Lorenzo
Ferro est la révélation de L’Ange.
PROPOS RECUEILLIS PAR SYLVESTRE PICARD u
u PHOTO JULIEN LIENNARD
« Luis est Carlos. » Lorenzo Ferro n’avait
pas 20 ans quand on l’a découvert dans
L’Ange, présenté à Cannes en 2018. La
caméra de Luis Ortega n’a d’œil que pour
lui, dans la marinière de Carlos Puch, un
ado criminel écumant le Buenos Aires des
années 70. Produit par Pedro ­Almodóvar,
L’Ange est une histoire vraie : Puch a été
condamné à la réclusion c­riminelle à
perpétuité en 1972 pour avoir commis
onze meurtres, des viols et des vols en
tous genres. Drôle de rôle, mais p
­ arfait
pour se révéler. « Luis est Carlos »,
affirme Chino Darín, fils de Ricardo Darín
(Dans ses yeux), qui joue son meilleur ami
et complice.
« Il y a eu beaucoup d’impros. » Le
corps pâle et fin de Lorenzo contraste
évidemment avec celui, sombre et
­
rugueux, de son partner in crime, Chino.
Lorenzo est aussi « fils de » (celui de
­l’acteur Rafael Ferro), et L’Ange est son
tout premier rôle. Il aime faire des battles
de rap avec ses potes qui le surnomment
« Toto ». D’où son naturel et son aisance
dans la peau de Carlos, lors d’un tournage
riche en impros.
« Le monde appartient aux voleurs et
aux artistes. » Cette punchline du film,
Lorenzo la fait sienne : « C’est complètement vrai ! Voleur ou artiste ? Voleur, je l’ai
déjà été, je n’ai plus qu’à devenir artiste,
sinon je vais devoir travailler. C’est la
dernière chose que j’ai envie de faire. Je
suis un peu feignant, je crois. » De fait, il
n’a aucun projet de film dans un avenir
proche. Pour l’instant. u
L’A N G E De Luis Ortega • Avec Lorenzo Ferro,
Chino Darín, Cecilia Roth... • Durée 2 h
• Sortie 9 janvier • Critique page 101
30
Janvier 2019
PREMIÈRE CONFIDENTIEL
MINUSCULE 2 : BIG IN CHINA
Le premier volet a si bien marché en Chine que le distributeur local
Ifilmfilm est devenu coproducteur de cette suite. Sans pour autant
influencer sa création ? u PAR ÉLODIE BARDINET
C
© MMXVIII FUTURIKON FILMS - FRANCE 3 CINÉMA
inq ans après le joli
succès de Minuscule – La Vallée des
fourmis perdues, qui
avait attiré 1,5 million
de spectateurs dans
l’Hexagone, Thomas
Szabo et Hélène Giraud dévoilent
sa suite, Minuscule 2 – Les Mandibules du bout du monde. Un
film d’animation, toujours produit
par le studio Futurikon, où l’on
retrouve la petite fourmi, la coccinelle et l’araignée pour une folle
aventure jusqu’aux plages et forêts
tropicales de la Guadeloupe. Comment a été créée cette œuvre originale et « 100 % made in France »,
malgré la mention, dès l’ouverture
du film, d’un cofinancier chinois,
Ifilmfilm Entertainment ? « L’explication est toute simple, répond
en riant Thomas Szabo. Le soutien
d’Ifilmfilm est principalement
financier. » « Cette implication est née d’un coup de cœur
de son patron Zhou Tianxiang pour notre histoire à la fois
originale et universelle, détaille le producteur Philippe
Delarue. Minuscule a enregistré trois millions d’entrées à
l’étranger, dont près d’un million en Chine, c’est énorme !
De plus, le marché du cinéma a depuis doublé là-bas.
À l’époque, Zhou était simplement distributeur, mais le
courant est bien passé entre Hélène, Thomas et lui, alors
il a proposé de participer à la production. »
Pékin express
Une démarche qui a cependant demandé à ses créateurs
quelques adaptations, comme le reconnaît le metteur en
scène : « En Chine, le système de censure est compliqué, il y a très peu de films étrangers qui arrivent à passer la frontière. Pour avoir le statut de coproducteur, il
faut respecter certaines conditions. Par exemple que la
Chine soit représentée à l’écran, que ce soit par l’équipe
32
Janvier 2019
Minuscule 2 – Les
Mandibules du bout
du monde
technique, le casting ou les lieux de
tournage. C’est pour ça qu’on fait
un petit clin d’œil à Pékin. L’autre
demande était de convertir le film
en 3D : le premier avait été filmé
en relief avec deux lourdes caméras. Là, ça s’est fait en post-production. » « En Chine et en Russie,
la 3D reste très attractive pour le
public, analyse Philippe Delarue.
C’est moins le cas en France depuis
cinq ans. Notez que Minuscule 2
sera tout de même proposé chez
nous en 3D, dans environ 15 % des
salles. » Indépendamment de ces
considérations financières, le film
a été véritablement pensé comme
une création française. « On a
tourné une partie du film dans
le Mercantour, puis tout le reste
en Guadeloupe, déclare Thomas
Szabo. Une fois les décors naturels dans la boîte, on a fait appel à
des sociétés locales : Supamonx, le
studio chargé d’animer les créatures, et The Yard, qui
est spécialisé dans les effets visuels numériques. »
« C’est très rare, surtout pour un long métrage doté d’un
tel budget [14 millions d’euros contre 10 pour le premier], enchérit Delarue. Récemment, le seul film d’animation dans le même cas était Les As de la jungle, créé
par la société TAT à Toulouse. Minuscule était à 90 %
made in France et on est ravis d’avoir pu passer à 100 %.
On essaye que nos emplois ne se délocalisent pas et ça
fait du bien de constater que ça marche : cette suite est
plus belle, on voit tout de suite l’évolution qualitative.
C’est très réjouissant d’avoir accompli ça. » u
MINUSCULE 2 – LES MANDIBULES DU BOUT DU MONDE De Thomas Szabo & Hélène Giraud • Avec la voix de
Thierry Frémont… • Durée 1 h 30 • Sortie 30 janvier
• Critique page 113
Côté box-office, la France pète le feu.
Celui de Macron, en revanche,
se fissure comme une vitrine Brioche
dorée. Le cinéma français prend
position, ou en tout cas Muriel Robin,
qui soutient l’effort insurrectionnel
des Gilets jaunes. Franck Dubosc, lui,
entend la souffrance du peuple mais
change d’avis en découvrant le saccage
du moulage en plastoc de Marianne.
La semaine d’après, en face de l’église
Saint-Augustin, à Paris, Uma Thurman
est aperçue parmi les manifestants,
arborant, semble-t-il, un kimono jaune
barré de la mention « Kill Manu »
(cette info BFM est à prendre avec
des pincettes).
La France en feu
Si vous ne saviez pas quoi regarder cette
dernière semaine de novembre... Coup sur
coup, l’Anglais psyché Nicolas Roeg,
le maestro Bernardo Bertolucci et l’ami
français Samuel Hadida nous tirent leur
révérence. Comment ne pas devenir experts
en rétrospectives ces temps-ci ? Dans
l’ordre, on a découvert Bad Timing de Roeg
(puzzle passionnel freudien avec Garfunkel
et Theresa Russell), revu 1900 de « Berto »
(Autant en emporte le vent de gauche) et
revisité le doublé Killing Zoe/True Romance
produit par Sammy (la B-Side de Tarantino).
L’un dans l’autre, une belle semaine
de cinéma.
Semaine noire
DÉC.
01
LE GILET JAUNE D’UMA THURMAN. De beaux livres en pagaille et le retour
des Avengers. Voilà ce qu’il s’est passé au cours du mois dernier. u PAR CIRI BONNEFOND
NOV.
29
NOV.
« C’est une histoire française et une histoire
de la France », commence ce magnum opus dédié
au magazine Lui. Un exposé éditorial qui n’a rien à envier
aux grands récits de la presse anglo-saxonne (même
si Lui était un plagiat avoué de Playboy), autant qu’un
voyage iconographique stylé à travers les mœurs
de la Ve République, de 1963 à 1987. Le tout agrémenté
d’analyses et d’interviews... Mais pour ceux qui veulent
juste se délecter de couvertures papier glacé mettant en
valeur les plus grandes actrices européennes de l’époque
(Bardot, Jobert, Cardinale, Birkin, etc.), ça marche aussi.
(Éditions Gründ)
Vous rêvez de posséder les plans
du Nakatomi Plaza ? De feuilleter
le portefeuille de McClane ou de tenir
entre vos mains moites le story-board
détachable de la scène coupée de
l’atrium ? Ce livre est donc fait pour vous !
Une somme maniaco-fétichiste sur
l’ensemble de la saga Die Hard, illustrée
jusqu’à la gueule, mais qui fait le choix
malheureux (populaire) de survoler
Une journée en enfer au prétexte qu’il
serait moins « canon » que le 2 ou le 4,
par exemple. Ce à quoi Première aimerait
bien répondre, une bonne fois pour
toutes, et dans la langue de McClane :
« Qui est au volant, Stevie Wonder ? »
(Éditions Huginn & Muninn)
Le livre Die Hard
Lui, années érotiques
26
NOV.
16
1 mois, 4 semaines, 30 jours
© TFM
Janvier 2019
© MGM / ARTISTES ASSOCIÉS / METROPOLITAN
34
Vous avez passé de bonnes fêtes en pull rouge ?
Vu de bons films au coin du feu (un Susanne Bier
avec Sandra Bullock sur Netflix) et rattrapé toutes
les séries que vous aviez en retard (American
Crime Story : The Assassination of Gianni Versace,
par exemple) ? Mais avez-vous dévoré le HorsSérie Première consacré à la grande rétro 2018,
avec les interviews d’Alain Chabat, Gilles Lellouche
et Christopher McQuarrie, les tops et les flops
de la rédaction, la liste des 100 films les plus attendus
de 2019 et le terrifiant Glass de M. Night Shyamalan
en couverture ? Non ? Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui
ne tourne pas rond chez vous ?
Hors-Série Première
Quel livre génialement mis en page et bourré
d’images granuleuses grand format ! C’est un
peu la moindre des choses puisqu’il s’agit de
compulser l’œuvre d’un chef op. Et quel chef
op (vivant) autre que Darius Khondji – l’un
des rares dont on reconnaît la patte – pouvait
supporter l’exercice ? Au gré d’une longue
et très accessible interview, le maître de la
lumière et des ombres raconte Fincher,
Polanski, Haneke, Allen, Gray, etc. Seul
bémol : l’absence des Ruines (calvaire gore
en plein soleil produit par DreamWorks),
comme si ses films d’exploitation
ne méritaient pas d’être mentionnés.
(Éditions Synecdoche)
Conversations
avec Darius Khondji
DÉC.
20
DÉC.
04
DÉC.
08
Depuis le crash Valérian et la cité des mille planètes, EuropaCorp
n’en finit plus de tanguer. Après que Mediapart a révélé de
nouvelles plaintes pour agressions sexuelles contre son fondateur,
Luc Besson, Variety annonce la fermeture de son pôle distribution.
Info démentie puisqu’un accord de codistribution est passé trois
jours plus tard avec Pathé ! Premiers concernés : Nous finirons
ensemble de Guillaume Canet (sortez les petits mouchoirs)
et Anna de Besson, qu’il décrit comme « la rencontre entre Nikita
et Léon ». Formule incantatoire ou semi-aveu d’un Besson qui
aurait décidé de tourner le négatif de Valérian pour conjurer le sort ?
© MARVEL
EuropaCorp coule
DÉC.
07
Avec les frères Russo, Avengers
a définitivement quitté le cadre pop
et soap du comic book pour une
solennité plus directement pointée
vers le grandiose des trilogies
tolkieniennes de Peter Jackson.
Si les départs annoncés de Robert
Downey Jr et Chris Evans (et le
décès quelques semaines plus tôt
de Stan Lee) donnent aux premières
images la pesanteur opératique
recherchée, la tonalité intimiste
passe moyen. Comme si cette quête
d’un (second ?) souffle épique
se fracassait contre la pataphysique
de la série The Leftovers. Les fans
sont en lévitation. Priez pour
les Avengers. Priez pour nous.
Avengers, fin du jeu
T ime line
Janvier 2019
35
ciné chiffres
Dans un an, on jugera l’année 2019 avec les résultats d’Avengers 4 et de Star Wars, épisode IX.
En attendant, l’année 2018 a vu le triomphe des Tuche 3 en France. u PAR SYLVESTRE PICARD
20476751731
Au moment où nous bouclons, Avengers : Infinity War
est le vainqueur incontestable du box-office mondial avec
2 047 675 173 dollars de recettes sur la planète. On peut arrondir
à deux milliards. Les Indestructibles 2, Jurassic World : Fallen
Kingdom et Black Panther sont les trois seuls autres films à avoir
dépassé le milliard de dollars dans le monde. Avec l’Épisode IX
de Star Wars, Toy Story 4, Le Roi Lion et Avengers 4 au programme,
2019 devrait faire aussi bien. Voire mieux.
5
ER 500 000
Se son rose (« Si ce
sont des roses »)
cartonne en Italie :
en rapportant plus
d’un million d’euros
la semaine de
sa sortie (celle
du 29 novembre),
c’est déjà le plus
gros hit du cinéma
transalpin de 2018,
haut la main.
Un nouveau succès
signé du vétéran
Leonardo
Pieraccioni,
« homme-slash »
(acteur/réalisateur/
chanteur/
présentateur)
de la Péninsule
qui a déjà réalisé
treize films
depuis 1995. Aucun
d’entre eux n’est
sorti en France.
En euros, c’est la somme que donnera
le CNC en 2019 à trois projets de films
dans le cadre de ses aides pour développer
le cinéma de genre français. Le premier
appel à projets, lancé en mai, avait
attiré plus de 100 candidatures autour
de l’horreur/fantastique/SF. Cette fois,
c’est la comédie musicale qui est à
l’honneur. À vos stylos. Et à vos claquettes.
23 115
© DR
C’est le nombre de films
Disney dans le top 10 du boxoffice américain en 2018 (Black
Panther, Avengers : Infinity War,
Les Indestructibles 2, Ant-Man
et la Guêpe, Solo : A Star Wars
Story). Et on n’a pas compté
Le Retour de Mary Poppins,
sorti le 19 décembre aux
États-Unis et donc trop tard
pour notre bouclage. En 2017,
Disney comptait quatre films
dans le top 10 et cinq en 2016.
36
Janvier 2019
En 2015, Les Nouvelles
Aventures d’Aladin avec Kev
Adams a terminé sa carrière
à 4,4 millions d’entrées : Alad’2
a vendu 2,3 millions de billets
et a donc fait presque deux fois
moins bien que le premier.
Est-ce que « Ala’3 » fera
trois fois moins bien ?
QUATRIEME
Lorsque l'on a appris son annulation début décembre,
Daredevil était la quatrième série la plus populaire
sur Netflix : avec 30 millions de requêtes, et boostée
par sa saison 3, elle arrivait derrière Stranger Things
(31 millions), Les Nouvelles Aventures de Sabrina
(34 millions) et Narcos (36 millions). Netflix perd ses
séries Marvel à cause de l’ouverture du service de
streaming de Disney en 2019. La bonne nouvelle, c'est
que l'on commence à connaître les chiffres de Netflix.
Le coût total des produits dérivés
associés à la campagne promo
de Spider-Man : New Generation se monte
à 115 millions de dollars : c’est la somme
la plus élevée d’une campagne pour un film
Sony, derrière Spider-Man : Homecoming
(140 millions de dollars l’an dernier).
Parmi les produits, on trouve les baskets
Air Jordan portées par Spidey,
une appli pour pousser les ados à faire
du sport et 12 millions de boîtes
de céréales pour le petit-déjeuner.
63 192
Résultat de l’année 2018 : 5 687 098 entrées
pour Les Tuche 3, 5 623 906 pour La Ch’tite
Famille. La smala de Jeff Tuche a battu
celle de Dany Boon de 63 192 spectateurs
(un écart supérieur au score final
de J’ai perdu Albert avec Stéphane Plaza),
et ira donc chercher le César du Public
lors de la prochaine cérémonie
le 22 février. Des frites !
EN COUVERTURE
© JULIEN PANIÉ
Dans les coulisses
du Chant du loup
38
Janvier 2019
Mathieu Kassovitz,
François Civil et Omar Sy
Pour son premier film, Antonin Baudry, qui avait scénarisé
Quai d’Orsay d’après sa BD, embarque François Civil, Mathieu
Kassovitz, Reda Kateb et Omar Sy dans une histoire
de sous-marin et de dissuasion nucléaire. En exclusivité,
Première vous révèle les secrets d’un des films événements
de 2019, dont la sortie est prévue le mois prochain. u PAR GAËL GOLHEN & SYLVESTRE PICARD
Janvier 2019
39
François Civil
© JULIEN PANIÉ
ans un sous-marin,
le poste vital est
celui de « l’oreille
d’or » : l’opérateur
chargé d’écouter les
bruits de la mer, de repérer le son des machines plongées dans l’eau
et de savoir à quel engin de guerre appartient
tel bruit d’hélice ou de moteur. Et quand résonne « le chant du loup » (le surnom du
bruit émis par un sonar ennemi) dans ses
écouteurs, la mort est proche. Le jeune
diplomate Antonin Baudry se cachait sous
le nom d’Abel Lanzac pour écrire Quai
d’Orsay, géniale BD (adaptée au ciné par
Tavernier sous la forme d’une comédie de
mœurs) qui décortiquait la diplomatie française sous Villepin. Et sous le titre cryptique du Chant du loup se cache un film
de sous-marin, genre quasi inexploré en
France (levez la main si vous avez vu Casabianca de George Péclet sorti en 1951),
dans lequel Baudry a réussi à recruter trois
40
Janvier 2019
des plus gros acteurs français d’aujourd’hui.
Pour s’embarquer dans un film d’action actuel, excitant, frontal et honnête. Comment
un cinéaste débutant a-t-il tenté un tel exploit ? Antonin Baudry nous répond.
PREMIÈRE : Avez-vous conscience
que Le Chant du loup est une anomalie
dans le paysage cinématographique
français ? Un premier film, cher, qui
plus est un film de sous-marin…
ANTONIN BAUDRY : C’est une aventure un
peu folle, j’en conviens. Ça nous a pris trois
ans de travail, jour et nuit, sans repos et sans
relâche...
Mais comment avez-vous réussi
à imposer ça ?
Concrètement, je me suis lancé dans
Le Chant du loup après Quai d’Orsay. Je
travaillais sur une comédie médiévale avec
Jamel Debbouze – j’espère qu’on va pouvoir
la reprendre maintenant parce que c’est un
super projet. Et puis j’ai eu comme un flash,
j’ai vu un sous-marin émerger et tout s’est
enchaîné... L’idée de « l’oreille d’or » a été
le pivot. C’est l’un des derniers domaines
où l’humain est supérieur à la machine. Un
commandant de sous-marin se fie davantage à « l’oreille d’or », à son intuition, pour
prendre des décisions. Il y a des sonars,
mais à l’arrivée, c’est de l’ordre de l’instinct. De l’humain. C’est une idée de cinéma
géniale. Forcément, les gens qui ont ce
genre d’antenne sont très fragiles, très sensibles. C’est tout cela qui m’a permis de
construire le personnage de François Civil.
Vous étiez très impliqué sur Quai
d’Orsay, qui est tiré de votre BD et
dont vous avez cosigné le scénario ?
Je n’étais pas là tout le temps, mais j’étais
présent. À l’époque, je ne pensais pas au
Chant du loup mais j’envisageais déjà de
réaliser un film. D’ailleurs, je questionnais
tout le temps Tavernier : « Mais pourquoi tu
fais ça ? », « Et ça, ça te sert à quoi dans le
récit ? » Patiemment, il m’expliquait, avec
les raisons techniques et les raisons historiques. « Tu comprends, si tu fais pas ça
tu vas merder comme Renoir en telle année
sur tel film... » (Rires.)
L’envie de réaliser date de ce
moment-là ?
Non. J’ai fait des études de cinéma, entre
autres. J’ai étudié les films d’action de
Hong Kong. Wong Kar-Wai, Tsui Hark,
John Woo, mes trois cinéastes préférés.
À toute épreuve et Une balle dans la tête
sont des chefs-d’œuvre ! Mais j’avais également une professeure, Nicole Brenez [devenue consultante sur Le Chant du loup], qui
m’a amené à découvrir un cinéma plus expérimental. Tout cela m’a nourri et m’a vite
donné envie de réaliser des films, bien avant
la diplomatie...
Mais quand on a à peine écrit un
scénario, comment monte-t-on un tel
projet ? Vous êtes allé voir l’armée ?
Des producteurs ?
L’armée ce fut après. La première personne
que je suis allé voir, c’est Jérôme Seydoux :
j’avais juste le titre et une idée de l’histoire.
Ça lui a plu et je suis parti écrire.
C’est quoi Le Chant du loup ?
Dans le langage des « oreilles d’or », le titre
fait référence au bruit d’un sonar qui plonge
et vous repère. Si on parle du film, je dirais
que c’est une fiction dans un monde réel.
Mais c’est une œuvre avec plein de facettes.
Je ne sais pas celles auxquelles les gens
seront les plus sensibles... C’est un film de
sous-marin, mais c’est aussi un film sur la
confiance, l’amitié, l’amour. Et sur des êtres
humains qui, dans des conditions difficiles,
vont avoir le choix entre suivre le système
ou faire un pas de côté. Ce chant au fond,
c’est une sirène, un appel poétique, même
si dans le film ça se révèle forcément plus
dangereux... Comme vous voyez, difficile
de résumer ce projet en une phrase. (Rires.)
Quand on écoute les acteurs, ils ont
également cette vision multiple du
film. Pour Omar Sy, il s’agit d’une
histoire héroïque, pour Reda Kateb,
c’est un film anti-système...
Tant mieux parce qu’un film ne doit jamais
être verrouillé en termes de sens. Les acteurs
sont raccord, mais avec des points de vue
différents et ça reflète assez bien le tournage.
On a, je crois, formé un véritable équipage.
Comment avez-vous créé ça ?
D’abord, je voulais que les comédiens voient
ce qu’est la vie dans un sous-marin. On a
donc plongé avec un vrai submersible. Et
puis, il fallait travailler le réalisme de la
vie dans cet espace. Une amie chorégraphe
les a entraînés à bouger ensemble. Dans
un sous-marin, les membres d’équipage
se connaissent intimement à force d’être
les uns sur les autres. Ils savent comment
bouger entre eux, c’est une chorégraphie.
On se bouscule, on se dérange : il y a une
connaissance tactile et presque « mentale »
des corps. Je voulais qu’ils l’intègrent. C’est
aussi un milieu où on ne peut pas mentir.
Quand on est enfermé soixante-dix jours
dans un submersible, on ne peut pas jouer
un rôle, on est obligé d’être soi-même. C’est
pourquoi j’ai choisi quatre acteurs principaux très différents, à tous les niveaux, par
leur physique, leur horizon artistique et leur
charisme. L’objectif, c’était de faire ressortir
ces individualités dans le collectif.
Reda Kateb
« LA PREMIÈRE
PERSONNE QUE
JE SUIS ALLÉ
VOIR, C’EST
JÉRÔME
SEYDOUX :
J’AVAIS JUSTE
LE TITRE ET
UNE IDÉE DE
L’HISTOIRE. »
ANTONIN BAUDRY
Janvier 2019
41
DES FILMS
LE DETOP
SOUS-MARINS
LE + CLASSE
Opération
dans le Pacifique
(GEORGE WAGGNER, 1951)
Dans les 50s, les studios
américains multiplient les films
de sous-marins pour cristalliser
angoisses politiques et promotion
des troupes dans un espace clos.
John Wayne est un commandant
de sous-marin qui doit gérer sa
love story avec Patricia Neal et
les combats dans le Pacifique.
On ne sait pas qui du charisme
du Duke ou des torpilles fait
le plus d’étincelles.
LE + RÉALISTE
Das Boot
(WOLFGANG PETERSEN, 1981)
En 1941, l’équipage d’un sousmarin allemand plonge pour une
maraude. Das Boot embarque
le spectateur dans les entrailles
du U-96. On est au plus près
des hommes, de leurs angoisses
et de leurs doutes, attendant
un ennemi qu’on ne verra jamais.
Aucune exaltation patriotique.
Juste la peur, le chaos et la folie.
Les coursives n’ont jamais paru
si étroites.
LE + FRANÇAIS
Les Maudits
(RENÉ CLÉMENT, 1947)
On pensait que le genre n’avait
jamais eu sa déclinaison tricolore.
Jusqu’à ce qu’on se souvienne de
ce film qui nous propulse dans un
sous-marin rempli de nazis et de
collabos en route pour l’Argentine.
Entre le Cluedo règlement de
comptes et l’aventure exotique,
Les Maudits brille par les dialogues
acerbes de Jeanson et la lumière
folle d’Alekan. Très français donc.
LE + COOL
USS Alabama
(TONY SCOTT, 1995)
Un officier idéaliste (Denzel
Washington) affronte son
supérieur cintré (Gene Hackman),
dans cette variation sur
Les Révoltés du Bounty dégoupillée
par le duo de Top Gun (Tony Scott
et Jerry Bruckheimer), en très
grande forme. Les dialogues font
référence à des classiques
du genre comme Torpilles sous
l’Atlantique. Normal : ils sont
signés Quentin Tarantino.
LE + PARFAIT
À la poursuite
d’Octobre rouge
(JOHN MCTIERNAN, 1990)
Ne cherchez pas. Le chef-d’œuvre
absolu de ce merveilleux
sous-genre qu’est le film
de sous-marin, c’est celui-ci :
la première adaptation ciné
de Tom Clancy, qui confirmait à
l’époque la suprématie stylistique
de John McTiernan, tout juste sorti
de Piège de cristal. Un blockbuster
intello et implacable, d’un
classicisme, euh…
insubmersible, oui.
Le film place aussi les acteurs dans
deux espaces différents : c’est
l’affrontement entre d’un côté le vieux
Titane très réduit, et de l’autre le
nouvel Effroyable beaucoup plus
moderne et spacieux...
Oui, et dès le départ je voulais un décor à
l’échelle 1:1. On m’a dit que j’étais dingue.
C’est tout petit un sous-marin, et c’est compliqué d’y faire passer les caméras. Alors
le chef décorateur a conçu des décors coulissants pour qu’on puisse intégrer l’équipement. L’Effroyable, c’est un navire amiral
avec 120 ou 130 membres d’équipage. Le Titane, c’est un bateau pirate. D’ailleurs, Omar
[qui commande le Titane] porte un foulard
rouge autour du cou comme un flibustier.
Le monde des sous-mariniers est au fond
un univers très particulier. Ce n’est pas l’armée. C’est un monde à part... À ce sujet, j’ai
une anecdote que j’adore. Les sous-marins
ont été inventés pendant la Première Guerre
mondiale, et le gouvernement anglais a déclaré les sous-mariniers allemands hors-laloi. Ils sont devenus des pirates, on pouvait
les pendre haut et court en cas de capture.
Alors par solidarité, les sous-mariniers
anglais se sont déclarés eux-mêmes horsla-loi ! Et ils ont arboré le symbole de la tête
de mort. Après la Seconde Guerre mondiale, le sous-marin français Casabianca
qui a rallié l’Angleterre a reçu le drapeau
pirate par ordre de la reine. Les histoires de
sous-marins, ce sont toujours des histoires
de dingues. Il y a la loyauté et la liberté, les
gars restent coupés du monde pendant des
semaines sous l’eau. Et cinématographiquement, c’est surexcitant.
Il y a aussi la question du langage.
Dès l’ouverture du film, l’équipage
parle une langue incompréhensible.
« Torpille en 1-2-8 ! », « J’adopte ! »...
C’était déjà le cas dans Quai d’Orsay :
le héros était chargé du langage
de la diplomatie...
J’aime voir les gens dans leur travail. Comment ils réfléchissent, parlent, exercent leur
métier. Il fallait conserver ce langage des
sous-mariniers
o
par souci d’authenticité. Il y
a uun côté
ô é mystérieux,
éi
mais,
i paradoxalement,
d l
t
on comprend quand même ce qu’ils disent.
Vous disiez que c’était un genre
excitant, vous aviez des références ?
Il y a une centaine de films de sous-marins
et je crois que je les ai tous vus. À peu près.
(Rires.) Mon préféré reste Das Boot [Le
Bateau, Wolfgang Petersen, 1981], mais je
42
Janvier 2019
« C’EST TOUT PETIT
UN SOUS-MARIN, ET
C’EST COMPLIQUÉ
D’Y FAIRE PASSER
LES CAMÉRAS. »
ANTONIN BAUDRY
François Civil
voulais surtout m’inspirer de la réalité et de
mes propres expériences, plutôt que de la réinterprétation du réel par d’autres cinéastes.
Il fallait que je m’approprie le matériau. Si
on approche le film de sous-marin comme
un genre, alors on risque de reproduire des
clichés. Et les clichés nous sortent des films.
Pendant toute la période créative – écriture,
pré-production, tournage – je me suis interdit
de voir un seul film de sous-marin.
Mais vous aviez conscience que c’est
un des genres les plus cool du cinéma ?
USS Alabama, À la poursuite d’Octobre
rouge, Das Boot...
Mathieu Kassovitz
et Omar Sy
Comment avez-vous travaillé
avec l’armée ?
Très simplement, très normalement : tu
as besoin d’un décor en situation, tu leur
Janvier 2019
© JULIEN PANIÉ
Bien sûr ! Et je trouvais d’autant plus
dommage qu’il y ait si peu de films de
sous-marin français. Je ne sais pas pourquoi... Mais pour moi Le Chant du loup
n’est pas un film militaire, ni un film de
guerre. Il n’y a pas d’armée dedans, en fait.
Et ça n’a rien d’un film américain.
43
«JE SUIS MES
PERSONNAGES.
TOUS. MÊME
LES SECONDS
RÔLES... »
ANTONIN BAUDRY
demandes et ils voient ce qu’ils peuvent faire.
Mes producteurs sont de fins diplomates et
les sous-mariniers sont une famille à taille
humaine. Une convention a été établie.
Et puis j’ai noué des amitiés fortes avec des
sous-mariniers, ça a sans doute aidé.
Et il n’y a pas eu de problèmes ?
Aucun : ce qui était important pour eux,
c’était qu’on ne révèle pas de secrets qui les
mettent en danger. Pas de souci de mon côté,
car ce sont surtout des choses qui n’ont pas
beaucoup d’intérêt cinématographique. Il y
a eu une osmose entre les sous-mariniers
et les membres de l’équipe du tournage. Ils
sont pareils au fond. Ils sont très organisés,
très réactifs sous la pression. Le plan le plus
compliqué a été celui où le sous-marin jaillit
de l’océan. Il devait plonger à toute vitesse
à 70 mètres de profondeur pour pouvoir
remonter à toute allure. On a filmé depuis
un hélicoptère. Le problème, c’est qu’une
fois que le sous-marin a plongé, il s’écoule
trois minutes avant la remontée et tu ne
sais pas où va sortir l’engin. Tu n’as aucun
repère. Donc tu cadres un peu au hasard,
un peu par calcul... Et tu pries. La première
prise a été loupée. Le sous-marin n’était
même pas dans le cadre... Et on ne pouvait
faire qu’une seule autre prise. Heureusement la deuxième était parfaite. Dans la vie
quotidienne, les sous-marins ne remontent
pas à la surface de façon aussi rapide, mais
j’avais besoin qu’il jaillisse littéralement de
l’eau pour une scène d’action...
Le Chant du loup est un film d’action,
mais c’est aussi un film très cérébral.
© JULIEN PANIÉ / MARIE GENIN
Cérébral ? Je ne sais pas. Tout se passe
autour d’hypothèses et de calculs, mais
c’est vraiment du domaine des réflexes, des
instincts. On doit interpréter les signaux du
monde pour agir très, très vite. Torpille sous
l’Atlantique [1957], avec Robert Mitchum,
44
Janvier 2019
Le Chant du loup
qui montre l’affrontement entre un U-boot
et une frégate américaine est un film de
sous-marin cérébral. Là il y a vraiment un
aspect jeu d’échecs : tu fais ça ? Alors je fais
ça. Tu bouges là ? Alors je bouge là.
C’est très ludique aussi.
J’adore les jeux de société. J’en ai même
créé un [La Course à l’Élysée, en 2012,
illustré par Christophe Blain, le dessinateur de Quai d’Orsay]. J’ai beaucoup joué à
Advanced Dungeons & Dragons quand
j’étais jeune. (Rires.) L’idée du jeu m’intéresse beaucoup : comment prendre le réel
pour le concentrer, en tirer une forme réduite mais essentielle... Un peu comme faire
un film, en fait. Et surtout l’écrire.
Vous disiez être allé voir l’armée dans
un deuxième temps. On vous a
demandé des garanties ? Vous aviez
des obligations de montrer certaines
choses, par exemple ?
Non, absolument pas. On a tourné à Brest
pour les scènes du port militaire, mais ils
nous ont ouvert leurs portes sans chercher
à contrôler quoi que ce soit. L’armée est
déjà une institution particulière et les sousmariniers sont à part en son sein.
Dans les films américains, il y a
toujours cette glorification de l’armée,
alors que Le Chant du loup n’est pas
une ode à la gloire des sous-marins...
C’est juste et c’est sans doute dû à mon écriture, à ma façon de voir les choses. C’est
indispensable de créer des personnages
complexes pour comprendre ; je n’aurais
pas pu coécrire Quai d’Orsay avec Bertrand
Tavernier si je n’avais pas pu rentrer dans
chaque personnage. Je ne mets pas mon expérience de diplomate à part. Je suis mes
personnages. Tous. Même les seconds rôles.
Je ne sais pas écrire des personnages de
boucs émissaires ou de porte-paroles.
Le film s’ouvre sur une citation
d’Aristote. Et chaque chapitre de
votre BD Quai d’Orsay débutait par
une citation d’un philosophe présocratique. Qu’est-ce que ça signifie ?
C’est ce qui me nourrit. C’est notre culture.
Sans Héraclite et Aristote, on ne réfléchirait
pas comme maintenant.
On a l’impression que votre film est un
prototype. Qu’il sort d’une époque où
le cinéma populaire pouvait oser être
expérimental tout en restant
fédérateur. On en revient à John
McTiernan : il y a des séquences très
osées dans Octobre rouge. Des choses
qu’on ne voit plus du tout...
Ce n’est pas totalement vrai : il y a des
choses incroyables dans Dunkerque, même
si Christopher Nolan est un peu à part. Et
Blade Runner 2049 [ Denis Villeneuve] est
quasiment expérimental. Après, je vois ce
que vous voulez dire, on a l’impression que
les films de superhéros se contentent de
cocher des cases. Je n’ai pas suivi de
structure pour Le Chant du loup. Rien de
préétabli. Sinon je ne pourrais jamais écrire
une ligne. u
Rencontre avec l’équipage du Chant du loup
,
OFFICIERS ET
GENTLEMEN
_ M A T H I E U
KASSOVITZ : Je
Nous avons pu réunir les acteurs du film
pour qu’ils reviennent sur cette expérience
pas comme les autres. Récit d’un tournage
en apnée. u PAR GAËL GOLHEN
pense que dès le
début,
Antonin
voulait former une
équipe. Il avait sans
doute son idée, c’est
un malin. Mais il ne voulait pas que notre première
lecture soit influencée par un
rôle particulier. C’est un scénario très
technique. Antonin est un mathématicien
je crois, et il est très méticuleux. Je me souviens m’être dit que ce qui l’amusait dans le
script, ça devait être de jouer sur les failles
de la dissuasion nucléaire. Mais au-delà de
ça, il réussissait à tenir son histoire dans un
univers hyper technique et protocolaire.
C’était balèze. J’ai été vraiment surpris par
son sens du réalisme.
Avec
(par ordre d’apparition)
Omar Sy
le second D’Orsi
Reda Kateb
le commandant Grandchamp
Mathieu Kassovitz
l’amiral Alfost
François Civil
Chanteraide,
« l’oreille d’or »
Il y a « l’oreille
d’or », celui qui à
l’aveugle décrypte
les bruits de la mer
et guide le sous-marin dans les abysses.
Joué par le génial François
Civil, ce fougueux surdoué est
entouré de cadors. Au-dessus, le second D’Orsi est un type posé, calme et respectueux de ses hommes. Avec son éternel
foulard et sa dégaine de pirate, Omar lui
confère une présence et un charisme fous.
Vient Grandchamp, le commandant, un personnage téméraire et impulsif, incarné par
un Reda Kateb illisible comme le Sphinx.
Et enfin l’Alfost, le chef des forces sousmarines interprété par un Kassovitz marmoréen et autoritaire. Ces comédiens sont
les atouts du Chant du loup. Incroyablement
différents mais tous aussi percutants. Après
la séance photo exclusive pour la couverture
de ce numéro, on les a réunis le temps d’une
discussion. Ils racontent leur plongée dans
l’univers des sous-mariniers, leur plaisir
_OMAR SY : C’est vrai, mais ce que j’ai tout
de jouer, et
cette aventure pas tout
à fait comme
les autres. Magnéto.
_OMAR SY : Je n’avais jamais entendu parler ni du film ni
d’Antonin [Baudry]. C’est Hugo [Selignac,
l’un des producteurs] qui m’a contacté pour
m’entretenir du projet. Mais c’était l’été et
je ne voulais rien lire, parce que traditionnellement, c’est une période réservée aux
enfants et à la famille... Hugo a insisté. Il savait ce qu’il avait entre les mains, l’enfoiré.
(Rires.) Et ça m’a scotché.
_REDA KATEB : Pareil pour moi. Je suis
tombé sur le script et j’ai adoré. C’est assez
rare de lire de bons scénarios, surtout pour
des films de cette ampleur-là. Et en plus, je
l’ai lu sans savoir quel rôle Antonin envisageait pour moi. Ma lecture était du coup
totalement différente...
de suite apprécié, personnellement, ce sont
les valeurs que le film véhicule. C’est un
script qui parle d’engagement, d’amitié, de
courage. J’ai la chance d’en lire pas mal
et généralement, ces histoires-là, on les
voit surtout dans les films anglo-saxons.
C’était super étonnant pour une production
française.
_REDA KATEB : Eh bien tu vois, c’est exac-
tement ça : je suis un grand fan des films
de sous-marin. Mais celui-là avait plusieurs
niveaux de lecture. Les valeurs, le thriller,
le film politique... Du plaisir pour tous. Il y
avait aussi pour nous, les acteurs, un plaisir
de foire du Trône – on allait monter dans
des hélicos, à bord de sous-marins, bref,
c’était la promesse d’un truc marrant, mais
qui en même temps aborde un sujet ancré
dans la réalité.
_FRANÇOIS CIVIL : Du grand spectacle,
oui, mais aussi des portraits d’hommes et
un film d’équipage. Sur fond de guerre nucléaire potentielle. Comment, à leur échelle,
ces mecs vont gérer cette crise-là. Bon, par
contre, moi, j’ai dû passer les castings... à
l’ancienne ! (Rires.)
_OMAR SY : Ce qui me plaisait aussi, c’est
que ce n’est pas vraiment un film de militaires, parce que les sous-mariniers sont
Janvier 2019
45
_REDA KATEB : Quand tu joues, on sent bien
que tu n’es pas toujours volontaire. On voit
que ça te fait chier parfois...
_MATHIEU KASSOVITZ : Ouais, je me dé-
branche. Je regarde dans le vide.
_REDA KATEB : Mais le vide ça peut être une
source d’inspiration extraordinaire.
_MATHIEU KASSOVITZ : Le vide se remplit
un peu à part. On a un rapport compliqué avec notre
armée au cinéma. Quand je parlais du film à mes voisins américains ils me
disaient : « Quoi ?! Vous avez une armée
en France ? »
_MATHIEU KASSOVITZ : Franchement, si on
m’avait dit qu’entre Le Bureau des légendes
et Le Chant du loup je serais abonné aux
rôles de militaires...
_REDA KATEB : D’autant que t’as même pas
fait ton service...
_MATHIEU KASSOVITZ : C’est vrai ! Pour
L’Ordre et la Morale, j’ai bossé avec le
GIGN, pour Le Bureau, avec la DGSE...
Mais ça, c’est le kif du métier d’acteur : pouvoir vivre la vie des autres. Quand on m’a
dit : « Tu pars trois jours en sous-marin »,
j’ai signé direct.
_REDA KATEB : En plus, on venait tous de
divers horizons, avec des techniques de jeu
différentes... Je crois qu’Antonin aimait bien
cette idée.
_FRANÇOIS CIVIL : Lors de mon premier
_MATHIEU KASSOVITZ : C’est clair que Reda
jour de tournage, j’ai été hélitreuillé quinze
fois. D’un hélicoptère qui va à 300 km/h
au-dessus de l’eau sur un sous-marin en surface avec des dizaines de caméras autour. À
ce moment-là, tu te dis : « OK, ça va être du
grand n’importe quoi ! » (Rires.)
et moi n’avons pas la même vision du métier. Je n’aime pas le côté passif de l’acteur.
Je suis réalisateur dans le sang. J’ai du mal
à accepter la soumission du comédien.
Mais quand je suis sur des projets comme
celui-là, c’est différent.
_MATHIEU KASSOVITZ : Toi aussi c’était ton
_REDA KATEB : On a quand même des se-
premier jour de tournage ? C’était dingue !
J’étais sanglé de partout et je rigolais tout
seul. Tu es au milieu de la mer. Un hélico
au-dessus de toi, un sous-marin au-dessous.
Des caméras qui tournent. Et tu te marres en
pensant : « Mais c’est quoi ce bordel ??!! »
maines de préparation, il faut apprendre son
texte... Ce n’est pas si passif. Tes journées
sont ritualisées. Tu as des moments pleins
et des moments vides, c’est vrai.
_OMAR SY : OK, ça va les gars. On a com-
pris. On a bien vu que vous aviez kiffé !
_MATHIEU KASSOVITZ : Je crois qu’il est
jaloux... (Rires.)
46
_OMAR SY : Sérieusement, on a
tous passé une journée dans un sous-marin et
c’était essentiel. Moi, j’ai pu voir
comment ça fonctionne, l’ambiance qu’il y a
à l’intérieur. J’ai surtout passé du temps avec
le second, parce que c’est le grade de mon
personnage. Je regardais ce qu’ils faisaient
pendant les temps morts, comment ils s’occupaient, comment ils se parlaient les uns
aux autres. C’est un endroit exigu, et il y a
des manières très particulières de se déplacer, de se toucher – ils sont très tactiles. Et
puis j’ai découvert leurs vies, leurs parcours.
Quand on est enfermés dans un sous-marin,
l’équipage devient une deuxième famille...
c’est comme un tournage de film.
Janvier 2019
_MATHIEU KASSOVITZ : J’apprends à vivre
mieux le côté « t’as rien à faire, mec, posetoi ». Je vieillis sans doute. Mais je passe
quand même 50 % de mon temps sur un
tournage à me dire : « Mais qu’est-ce que
vous foutez putain ? Vous pourriez aller
plus vite ! »
par le regard du spectateur. Souvent, venir
tel qu’on est, c’est 90 % du boulot. Pendant
la séance photo, je regardais l’horloge sur le
mur en pensant que dans 30 minutes ça serait fini et qu’il y aurait des embouteillages
pour rentrer. Trintignant m’a dit une fois un
truc super. C’était sur Un héros très discret.
On était assis et l’équipe technique préparait
un plan de grue, hyper compliqué. On attendait, bien au chaud dans notre loge. Quand
on est arrivés sur le plateau, je me suis dit
qu’il fallait leur en donner pour leur argent.
Donc la première prise, je l’ai jouée à fond,
j’ai surjoué même. Juste avant la deuxième
prise, Trintignant s’est retourné vers moi et
m’a dit : « Joue pas pour les machinos. »
OK. Donc je me fais chier. Et ça passe.
_REDA KATEB : L’ennui, c’est un super
moteur pour un acteur.
_MATHIEU KASSOVITZ : À mon avis,
c’est plus important de savoir ce qu’est
un objectif, et comment se placer en
fonction du cadre.
« LORS
DE MON
PREMIER
JOUR DE
TOURNAGE,
J’AI ÉTÉ
HÉLITREUILLÉ
QUINZE FOIS. »
FRANÇOIS CIVIL
pect très physique pendant le tournage. Il
voulait que nos mouvements dans les coursives, que notre présence, soient crédibles.
C’était une question de costume, de déplacements, mais pas que. On était tous très
impliqués physiquement.
_REDA KATEB : Ce qui m’a frappé c’est le
langage employé. À certains moments,
c’était quasiment une langue étrangère.
On jouait avec des mots qui ne signifiaient
rien pour nous...
_MATHIEU KASSOVITZ : C’est à ça que nous
ont servi les trois jours de formation dans
le sous-marin, pour ne pas avoir l’air trop
cons quand on prononçait ces mots...
_FRANÇOIS CIVIL : Moi j’ai besoin de com-
prendre ce que je joue. J’apprenais mon
texte au mot près, mais j’avais besoin
que des gars m’expliquent ce que voulait
dire chaque terme. C’est vrai que dans
un lieu aussi exigu, il faut avoir
conscience de l’espace. Mais je
suis novice par rapport à vous
et je suis pour l’instant dans
une autre quête – celle de la
vérité – et je veux vraiment
être à l’endroit où doit se
tenir mon personnage.
_MATHIEU KASSOVITZ : Dans
des cas comme celui-ci, où tu
ne peux pas changer une virgule parce que militairement ça
ne veut plus rien dire, je suis d’accord avec toi. Mais ça ne demande
pas non plus une grande présence mentale. Si tu as révisé ton texte avant, tu sais
ce que c’est que « 42° nord »... t’as juste besoin de le sortir naturel, comme dans la vie.
_REDA KATEB : C’est marrant parce que
je me suis souvent dit qu’il y avait des
points communs entre un commandant de
sous-marin et un acteur. Il faut être hyper
concentré, avec toutes tes antennes ouvertes
et en même temps très détendu. Concentré
mais jamais crispé. Parce que c’est un jeu...
_FRANÇOIS CIVIL : Ouais, et comme dans
un sous-marin, un effet de groupe se crée.
_REDA KATEB : C’est vrai. La partition
était globale. Si une scène était bonne,
c’est que tout le monde était bon. Si l’un
de nous capotait, l’ensemble ne marchait pas... C’est vraiment comme le
sous-marin : un cerveau qui pense à
plusieurs.
_OMAR SY : On n’arrive pas tous au
même moment dans le film, ceci dit...
_ MATHIEU KASSOVITZ : Moi j’arrive
pile au moment où il faut. (Rire général.)
_REDA KATEB :
C’est l’expérience,
Mathieu. (Rires.)
_MATHIEU KASSOVITZ : J’arrive quand ça
devient chaud. Je les laisse galérer, installer
tout le truc et puis hop, roulement de tambour : « Y a un problème ? »
_REDA KATEB/MATHIEU KASSOVITZ/OMAR
SY (en même temps vers François Civil) : Le
héros, c’est lui de toute façon.
_MATHIEU KASSOVITZ : Ce qu’il faut com-
film, tu es là pendant tout le tournage, tu as
fait toutes les scènes, mais t’as deux ou trois
personnages qui n’ont fait que deux scènes
et qui arrivent juste pour te voler la vedette.
_REDA KATEB : C’est les mecs qui ra-
massent.
_FRANÇOIS CIVIL : Quand c’est ces gars-là,
aucun problème ! (Rires.) Ce que j’aime
vraiment dans mon personnage c’est que
pour lui tout repose sur un sens humain. Il
doit s’écouter, dans tous les sens du terme.
C’est encore la supériorité de l’homme sur
les machines. On prend des décisions très
importantes sur la foi d’un instinct. Et ça, ça
résonnait vraiment avec des questions qui
me travaillent...
_OMAR SY : On rigole, mais j’ai quand même
retiré un truc de ce tournage : on est entre de
bonnes mains. On retrouve toute la société
dans un sous-marin. C’est des mecs comme
nous et ils assurent ! Nous, vous, les gens...
on regarde la mer et on est tranquilles. Mais
il se passe des trucs de fous là-dessous.
C’est coup de pression sur coup de pression.
Heureusement que t’as des mecs comme nos
personnages qui surveillent nos fesses.
_MATHIEU KASSOVITZ : Faut pas s’inquiéter.
© JULIEN PANIÉ
_OMAR SY : Antonin a insisté sur cet as-
De toute façon, Omar Sy va tous nous
sauver ! u
LE CHANT DU LOUP
De Antonin Baudry • Avec Mathieu Kassovitz,
Omar Sy, François Civil, Reda Kateb...
• Durée 1 h 55 • Sortie 20 février
prendre c’est que lorsque tu es le héros d’un
Janvier 2019
47
RENCONTRE
OH
BROTHER !
Peter Farrelly en solo
48
Janvier 2019
L’
histoire est vraie. Un
pianiste black envoyé
en tournée dans le
Sud du début des années 60, accompagné
par un videur rital,
qui finira sa carrière
en jouant le rôle de
Carmine, le parrain de
New York, dans Les
Soprano... Une histoire
qui débute au Copacabana et à Carnegie Hall porte forcément
en elle une parabole du mythe américain :
la voiture (une Cadillac vert turquoise), la
route, la musique, la bouffe (scène culte du
Kentucky Fried Chicken, acheté en passant
dans l’État du Kentucky), la ségrégation...
Quelques touches mafieuses dans le fond du
cadre et des maisons de notables sudistes
achèvent de faire de Green Book : Sur les
routes du Sud une histoire américaine
formidablement iconique. Pour le certificat
d’authenticité, il fallait que le script soit
cosigné Nick Vallelonga, fils de Tony Lip,
interprété par Viggo Mortensen. Il fallait
surtout un cinéaste lui-même défini par son
sens aigu de l’Amérique profonde, l’un des
rois officiels des trois genres auquel Green
Book se réfère : le road-movie, le buddy
movie et le feel good movie. C’était son film,
c’était son heure. Meet the Farrelly brother.
PREMIÈRE : Aujourd’hui, plus
personne ne sait vraiment ce qu’était
ce fameux « livre vert »…
PETER FARRELLY : Son vrai nom est
Cela pose la question du ton qu’il
fallait adopter pour adapter cette
histoire. Un sujet très sérieux, mais
un traitement subtil, avec des
éléments de comédie et de feel good.
© PATTI PERRET - UNIVERSAL STUDIOS
Pour Green Book : Sur les routes du Sud,
son premier film sans son frère Bobby,
Peter Farrelly repart presque à zéro, sur
un sujet sombre (la ségrégation dans les
années 60) compensé par un casting lumineux
(Viggo Mortensen et Mahershala Ali) et un
registre qu’il maîtrise mieux que personne :
le road-movie. Plus sérieux, sans doute, mais
moins drôle, vraiment ?u PAR GUILLAUME BONNET
The Negro Motorist Green Book, vous imaginez ? Comme titre, cela aurait sans doute
été un peu too much. Il était censé servir de
guide aux automobilistes noirs pour qu’ils
ne se trompent pas sur les établissements
auxquels ils avaient accès, pour manger ou
dormir. Le temps l’a oublié, oui. On le voit
brièvement dans le film. C’est moins le sujet
que le contexte de notre histoire.
On a essayé de déterminer le ton à l’écriture.
Pour ma part, je trouvais que le script faisait
sourire, qu’il était « smiley funny ». Et j’ai
été surpris de voir à quel point il s’est révélé
drôle à l’écran. Vous avez vu le film dans
une salle avec le public ?
Janvier 2019
49
« CES DEUX
MECS, C’EST
DU LOURD,
DU TRÈS TRÈS
HAUT NIVEAU. »
PETER FARRELLY
Non, en projection de presse…
Dommage pour vous ! Avec un vrai public,
c’est une expérience assez dingue, ahurissante. Les gens hurlent de rire. Parfois
même à des séquences ou des répliques que
j’imaginais tristes ou touchantes... Très tôt,
on a pris la décision de rester le plus juste
et le plus sobre possible. Il fallait que tout
soit vrai. Comme scénariste ou metteur en
scène, il y a des situations où on est tenté de
viser la blague, surtout dans un film sur un
duo mal assorti, ce qu’on appelle un « odd
couple ». Et parfois, ça me démangeait
un peu. Mais Nick et Brian [Vallelonga et
Currie, les coscénaristes] faisaient une petite moue. « Naaa, t’es sûr, Pete ? » Et ils
avaient raison. Ensuite, sur le tournage, j’ai
eu la même attitude. Viggo se prenait au
jeu, en voyant que tout le monde se marrait
à ses conneries sur le plateau : « Eh, et si je
faisais ça en plus ? » Alors il fallait que je
le recadre. « Non, non, on pourrait pousser
dans cette direction, mais ça ruinerait le
ton général du film. » Tout l’humour devait
venir des personnages et des situations qui
leur sont arrivées dans la réalité. On n’essaie
pas d’être drôles. On ne fait pas de blagues.
Ce qu’il y a de plus proche d’une vanne
dans le film, c’est le moment où Tony Lip
parle d’un album « sur des orphelins ». Et
Don Shirley lui répond : « Tu veux dire
Orphée, l’opéra français ! » Ça, c’est la
vanne la plus « écrite » du film. Mais elle
est tirée d’une vidéo du vrai Tony Lip qui
raconte cet échange mot pour mot...
© PATTI PERRET - UNIVERSAL STUDIOS
Vous ne jouez pas vraiment la carte
des deux types qui se détestent et
apprennent à s’aimer …
Parce que, dès le début, ils ont besoin
l’un de l’autre. Shirley a besoin de protection, du sens de la rue de Tony. Et Tony a
besoin d’argent, donc il accepte lui aussi la
situation d’emblée. Il le dit au début, quand
50
Janvier 2019
Viggo Mortensen et Mahershala Ali
il décrit Don Shirley à sa femme après
l’avoir rencontré dans son appart au-dessus
de Carnegie Hall : « Ce type est assis sur
un trône, habillé en robe, on dirait un seigneur zoulou... Je ne sais pas dans quoi
je m’embarque, mais j’ai besoin du fric. »
(« I need the dough », prononcé avec l’accent
italo-américain de New York ou du New
Jersey.)
On a rêvé ou vous venez de nous faire
l’accent de Tony Soprano ?
(Rires.) Oui, ça sort tout seul... J’ai grandi
dans le Rhodes Island [en NouvelleAngleterre, au nord-est des États-Unis],
c’est bourré d’Italiens, on a un quartier très
similaire au Bronx à Providence, la ville
d’où je viens. Bref, je connais ça par cœur.
Et Viggo a passé un temps fou avec les
Vallelonga. Vous voyez la famille italienne
dans le film ? Les deux types un peu plus
vieux, ce sont le frère de Tony Lip et son
beauf, les vrais. Et celui qui ressemble un
peu à Frankenstein, avec les cheveux noirs
brillants ? C’est son fils, Frank, le frère de
l’auteur du script ! On était cernés par cette
famille. Vous me parlez de Tony Soprano,
mais Gandolfini était vraiment comme
ça. Il n’avait pas besoin de forcer l’accent,
c’était sa vraie façon de parler. Ces mecs
existent ! Tels quels. On dirait des performances plus grandes que nature, mais ils se
contentent d’être eux-mêmes, ou presque.
Les deux personnages se
caractérisent par leur façon
de s’exprimer. Shirley parle
volontairement de manière très
châtiée. Tony Lip est fier de sa capacité
à baratiner tout le monde.
Ils ont des styles très différents mais au
fond, c’est la même chose, oui. Et c’est sans
doute l’une des raisons pour lesquelles ils se
sont autant impressionnés et appréciés dans
la réalité. Ensuite, quand on a des acteurs
pareils... Normalement, en tout cas pour ce
qui est des comédiens avec lesquels j’ai travaillé jusqu’ici, il reste toujours une part de
leur personnalité dans leur performance. Il y
a des acteurs – n’insistez pas je ne donnerai
pas de noms – qui se jouent eux-mêmes, encore et encore, avec des micro variations.
Mais Viggo n’a rien à voir avec Lip. Et
Mahershala ne ressemble pas à Shirley. Et
c’était fou à observer, fou de voir ces mecs
qui n’ont pas le moindre point commun avec
leurs personnages se dissoudre littéralement
en eux. Ces deux mecs, c’est du lourd, du
très très haut niveau. Je peux vous dire qu’il
n’y a pas deux meilleurs acteurs dans un
seul et même film cette année. Vous pouvez
chercher, vous ne trouverez pas. Et j’en avais
conscience sur le tournage. Comme metteur
en scène, c’est un sacré luxe. Vous pouvez
les pousser vers un peu plus de ceci ou un
peu moins de cela, mais pour l’essentiel,
vous les laissez faire. Ils sont trop bons.
Rencontre
Où est passé votre frère Bobby ?
Son fils est mort d’une overdose... C’est
arrivé il y a cinq ans déjà. Il avait 20 ans.
Une victime des médicaments opiacés, ce
fléau qui frappe les jeunes aux États-Unis.
Après ça, Bobby a eu besoin de temps
loin de tout, pour se ressourcer, pour se
remettre la tête à l’endroit. Et c’est dans
l’intervalle que je suis tombé sur mon
pote Brian Currie. Je lui ai demandé :
« Tu fais quoi en ce moment ? » « Oh,
j’écris un script, l’histoire d’un pianiste
black. 1962, histoire vraie, il embauche un
videur du Copacabana rustaud et vaguement
raciste pour le conduire pendant sa tournée
dans le Sud profond. » J’ai dit : « Whaaaaat ?
Mais bon sang, c’est de l’or en barre ! C’est
phénoménal. » Il m’a répondu : « Ah bon,
tu crois ? » Moi : « Mais tu ne te rends pas
compte, c’est énorme, c’est un home run assuré. » Et voilà, j’aimais tellement le truc
qu’on a fini par l’écrire ensemble. Quant à
Bobby, il s’est remis au travail depuis un an.
En solo, on vous reconnaît, bien sûr,
mais cela vous a forcé à créer une
nouvelle signature.
Oui. Depuis longtemps, on me demandait
si je me sentirais de faire un drame. Et ma
réponse était toujours « quand ça se présentera ». Je ne planifie rien. Les choses
viennent à leur rythme, je laisse l’univers
décider à ma place. Ce qui est sans doute
Peter Farrelly sur le tournage
de Green Book : Sur les routes du Sud
une erreur, d’ailleurs. Quand je regarde la
carrière de Rob Reiner, je me dis que c’est
lui qui a raison. Il commence avec Spinal
Tap, puis Garçon choc pour nana chic, et
finalement on s’en souvient comme du type
qui a réalisé Stand by me. Il a su prouver
qu’il était capable de réaliser des choses
complètement différentes et n’a pas été
condamné à refaire Spinal Tap trente fois
d’affilée. Nous, on n’a pas été capables de
procéder de cette manière. Les comédies
venaient les unes derrière les autres, on
s’éclatait à les faire, on ne regardait pas plus
loin que ce plaisir immédiat. Et Green Book
s’est imposé à moi de la même manière. Je
n’étais pas en train de me dire : « Il faut que
je tente un truc différent, c’est le moment. »
J’ai attendu que ça s’impose à moi.
Les « frères Farrelly », c’était devenu
une sorte de marque déposée. C’est
difficile de changer la devanture du
magasin…
Exactement. Et les studios attendent qu’on
leur propose des films qui ressemblent à ce
qu’on a fait précédemment. Green Book a
été très dur à monter. Jamais je n’y serais
parvenu sans Viggo. Il a lu le script, l’a
aimé, mais dans un premier temps, il ne se
voyait pas le faire. « Tu crois vraiment que
j’en suis capable ? » Il a fallu le rassurer, le
convaincre. « Mais enfin, bien sûr que tu
peux ! Tu as fait Les Promesses de l’ombre,
bon sang ! Ça, c’est de la gnognotte à côté. »
Non mais sérieusement ! Et dès qu’on l’a eu,
bam, tout s’est enclenché, parce que si tu as
Viggo, tu peux obtenir n’importe qui pour
les autres rôles, parce que tout le monde
– je dis bien tout le monde – rêve de travailler avec lui ! Ça a donc été très facile
de convaincre Mahershala. Une fois qu’on
avait ces deux types, il y avait deux raisons
majeures pour que le film se tourne.
Mais ça restait un petit film…
Un tout petit film, oui. Ce n’est que lorsqu’on a terminé le montage que les choses
ont changé. On a fait des projos tests, et
c’était de la folie : on crevait tous les plafonds. Un carton inédit. À tel point que j’ai
demandé à mon agent, qui représente aussi
Spielberg, de lui montrer le film.
Pourquoi ?
Parce que Focus est une division d’Universal
et que Spielberg fait un peu la pluie et le
Janvier 2019
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« C’EST LA PREMIÈRE FOIS
DE MA VIE QU’ON MENTIONNE
LES OSCARS À PROPOS D’UN
TRUC QUE J’AI FAIT. »
PETER FARRELLY
beau temps à la maison mère. J’étais
convaincu que le film lui plairait et ça n’a
pas loupé. Il m’a proposé : « Ça te dit de placer le film chez Universal, plutôt que chez
Focus ? » Si ça me disait... Bien sûr que ça
me disait ! Je sentais bien que le film était
en train de prendre une tout autre dimension
que ce que j’avais imaginé initialement.
Et pourtant vous le saviez depuis
le pitch par votre ami Brian Currie…
(Il coupe.) Un home run !
Donc le seul risque, c’était de tout
gâcher…
(Rires.) Oui, c’est sûr.
Mais ça n’a pas été le cas. À quel
moment vous vous en êtes rendu
compte ?
© PATTI PERRET - UNIVERSAL STUDIOS
En tournant. Chaque jour, je me disais :
« Oh mince, c’est bien. C’est vraiment très
très bien. » Vous savez, quand j’étais gamin,
j’ai joué au base-ball à un assez bon niveau,
c’était ma grande passion, de 8 à 12 ans, je
dirais. J’attendais le match suivant, j’y pensais à l’école en regardant par la fenêtre, j’y
pensais dans mon lit en me couchant. Et je
faisais cette prière : « Par pitié, Dieu, fais
qu’il n’y ait pas de guerre nucléaire avant
mon prochain match ! » J’avais trop envie de
le jouer ce match ! Eh bien pour Green Book,
c’était pareil. Je pensais littéralement :
« Dieu, fais en sorte que le monde n’explose pas avant qu’on ait pu sortir ce film !
Il est trop bien. Après, pas de problème,
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Janvier 2019
tu peux tout péter ! » Je voyais bien qu’on
tenait quelque chose de spécial, d’autant plus
que j’ai l’habitude de monter le soir, en parallèle du tournage. Je pouvais voir le film
prendre forme en temps réel.
Les deux acteurs sont fabuleux, bien
sûr, mais surtout dans leur façon de
se compléter et de ne jamais se battre
pour avoir la vedette.
Ils ont un respect dingue l’un pour l’autre. Un
respect absolu. Mais dans le cas de ce film,
le plus généreux, c’est Mahershala. Il laisse
Viggo partir en vrille, et lui se contente d’un
regard rapide, une mini-réaction, qui améliore encore la performance de Viggo. L’air
de rien, ce sont ces réactions furtives, parfois
imperceptibles, qui rendent le truc hilarant.
Ça marche dans les deux sens, bien sûr, mais
leurs rôles respectifs font que Mahershala est
plus en retrait. Entre eux, cette générosité ne
s’est jamais démentie. Et elle a continué longtemps après le tournage. Quand le film a été
primé à Toronto [prix du Public], le studio
nous a dit : « OK les gars, c’est un film pour
les Oscars. » C’était la première fois de ma vie
que quiconque mentionnait les Oscars à propos d’un truc que j’avais fait. Et donc, bref, la
question était : « Qui inscrit-on pour l’Oscar
du meilleur acteur ? » Tout le monde pensait qu’il fallait mettre les deux. Le studio,
Steven Spielberg, moi... Mais Mahershala n’a
rien voulu entendre. Il a déclaré : « J’en ai
déjà remporté un [pour Moonlight, en 2017],
aucune chance que ça se reproduise si vite,
alors autant que je ne lui pique pas de voix.
Viggo Mortensen,
Peter Farrelly
et Mahershala Ali
C’est son tour. Et il va le gagner... » Ça,
je peux vous dire que ce n’est pas banal...
Parce que pour moi, ils sont à égalité dans
le film, et ils auraient dû le rester pour la
course aux Oscars. Mais Mahershala n’a pas
pas changé d’avis.
Donc, Peter Farrelly est désormais un
auteur de festival et de films à Oscars ?
Même vous, ça doit vous surprendre…
Bon, les Oscars, c’est loin d’être fait, attention. Mais c’est la première tournée des festivals de ma carrière, ça oui ! Et vous savez
quoi ? C’est très cool à vivre ! Jusque-là,
quand on faisait nos films, on avait une
avant-première, et bam ! Terminé, plus rien.
Pour continuer à vivre avec le film, il aurait fallu que je me pointe dans les cinémas
après la sortie... Alors que là, on montre le
film plein de fois, qui plus est à des vrais
passionnés de cinéma. On fait le tour du
monde face aux plus grands cinéphiles
de la planète, Londres, Toronto, Zurich,
n’importe où... Vous voulez savoir l’impression que ça donne ? L’impression d’être une
rock star. Vous voyagez d’une ville à l’autre
et vous revivez le truc devant un public,
soir après soir, d’une manière à chaque fois
différente. Quel pied ! Le truc le plus phénoménal qu’on puisse vivre dans ce métier. u
GREEN BOOK : SUR LES ROUTES DU SUD De Peter Farrelly • Avec Viggo Mortensen,
Mahershala Ali, Linda Cardellini… • Durée 2 h 10
• Sortie 23 janvier • Critique page 104
Rencontre
Viggo
L’ATOUT DE POIDS
Pour son premier film après le
succès de Captain Fantastic, Viggo
Mortensen devient Tony Lip, brute
épaisse et cœur d’or qui conduit
un pianiste noir sur les routes
inhospitalières du Sud profond.
u PAR GUILLAUME BONNET
Je ne suis pas forcément
le genre d’acteur qui prend
ou perd trente kilos pour un rôle. Je
n’avais fait ce genre de chose qu’une
fois, pour La Route, où je devais être
très émacié. Là, c’était essentiel pour
rentrer dans le personnage de Tony
Lip, ce type tchatcheur, doué pour lire
les gens et les situations, mais qui
avait aussi le muscle nécessaire pour
s’en tirer quand la situation
s’envenimait. Il fallait prendre du gras
pour incarner un vrai costaud. Il fallait
marcher et se tenir d’une certaine
façon, et ça, tu ne peux pas te
contenter de le jouer. Et puis je devais
aussi être pragmatique. Il y avait
beaucoup de scènes où je devais
ingérer des quantités inouïes de
nourriture. Or, sur un tournage, tu
ne le fais pas qu’une fois, mais trois,
quatre, ne serait-ce que pour couvrir
les angles de prises de vues. Tu
bouffes quatre fois plus que ça en
a l’air à l’écran ! Et ça a déjà l’air
énorme ! D’avoir pris une trentaine de
kilos, j’avais l’estomac bien distendu.
Je partais le matin sans prendre de
petit-déjeuner et ça roulait. Ensuite,
je n’avais plus qu’à bouffer. Et fumer.
Et fumer en bouffant…
Nick Vallelonga m’a fait connaître
sa famille, m’a abreuvé de photos,
d’objets, d’anecdotes, de bandes audio
et vidéo où son père racontait sa vie
en général et ce voyage avec Don
Shirley en particulier, qui l’avait
profondément marqué, changé.
La présence et l’appui de Nick sur
le tournage étaient des atouts
inestimables. Parfois, j’allais lui
demander une précision sur la façon
de parler ou de tenir ma clope, et il
se mettait à chialer, parce que ça lui
faisait vraiment penser à son père.
Entre ces moments et le sens du
timing de Peter, on était bien. Quand le film a été montré à la famille
de Tony Lip et à des musiciens qui ont
connu Shirley à l’époque, ils ont tous
validé notre interprétation.
Et pourtant, ni Mahershala ni moi ne
ressemblons aux personnages réels.
Mais l’esprit général, le body language,
la façon de parler, les attitudes, tout
ça a emporté l’adhésion des proches.
Pourtant, au début, je dois avouer que
j’ai hésité à accepter le film. J’avais
des doutes, comme pour A Dangerous
Method avec Cronenberg, qui me
voyait en Freud, alors que je ne m’en
sentais pas capable. Parfois, il faut
faire confiance à son instinct, mais il
faut aussi savoir se fier à celui du
metteur en scène. Peter était sûr
de lui, et il avait raison. Franchement,
il m’a bluffé. Le film est très
divertissant, organiquement drôle,
avec de la tension dramatique et une
véritable profondeur. Réussir à tenir
la note, avec un tel rythme et autant
de dialogues… c’est assez incroyable.
Ce serait un metteur en scène habitué
au cinéma “sérieux”, tout le monde
crierait au génie. Comme c’est Peter,
la première réaction est d’abord la
surprise. “Il a fait ça ? Peter Farrelly ?
Pour de vrai ?” Je peux vous dire
que ce n’est pas un coup de bol, loin
de là. Mais un extraordinaire tour
de force, ça oui. » u
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© CAROLE BELLAICHE - H&K
INTERVIE W
LAMY
PRODIGIEUSE
Madame la Présidente
Et si la girl next door de la comédie française changeait d’air ?
En 2018, il y a d’abord eu Tout le monde debout, où, incroyablement
filmée par Franck Dubosc, elle modulait son registre comique.
Puis, quelques mois plus tard, nouvelle donne avec Le Poulain.
Alors qu’elle endosse le rôle de présidente du Jury du festival
de l’Alpe d’Huez, Alexandra Lamy revient sur sa trajectoire.
u PAR THIERRY CHEZE
PREMIÈRE : Depuis quand la comédie
fait-elle partie de votre vie ?
ALEXANDRA LAMY : Je me souviens de
soirées passées avec ma mère devant Au
théâtre ce soir. J’étais une grande admiratrice de Maria Pacôme. On est même
montées à Paris la voir sur scène. Je l’avais
croisée au restaurant juste après la pièce ;
elle m’avait gratifié d’un « bonjour ». Vous
n’imaginez pas le bonheur que cela avait
représenté pour moi. Enfant, j’adorais la
comédie. Pourtant, quand je suis arrivée au
conservatoire de Nîmes, cela n’a jamais été
mon emploi. On ne me voyait pas comme
une jeune première. On me proposait le
rôle de la marquise de Merteuil plutôt que
celui de madame de Tourvel. D’ailleurs, je
n’arrêtais pas de saouler mon père en lui
disant que je voulais rentrer à la ComédieFrançaise. Vous imaginez sa réaction quand
il a découvert Un gars, une fille ! (Rires.)
C’était votre premier rôle comique ?
Oui, et j’avais d’ailleurs très peur de ce genre
que je ne maîtrisais absolument pas. Je n’arrêtais pas de demander à Jean [Dujardin]
comment être drôle. Aujourd’hui encore,
malgré mon expérience, j’ai la trouille de
la comédie.
Pourquoi ?
Parce qu’il n’y a rien de plus compliqué.
Dans un drame, une situation horrible,
même mal réalisée et mal écrite, peut vous
absorber et vous faire oublier tout le reste,
notamment les défauts. Dans une comédie,
si le spectateur ne rit pas, c’est mort. Et puis,
plus que dans n’importe quel autre genre,
il faut sans cesse penser au film dans sa
globalité. Dans Tout le monde debout, par
exemple, mon rôle n’est pas très drôle. Je
dois juste distribuer la comédie autour de
moi. Si je fais trop rire, je casse l’équilibre
du film et le mets en péril. Il faut trouver
la juste place pour s’éclater, voire même en
faire trop, mais en même temps bien repérer
les moments où l’on doit redescendre. La
moindre petite erreur dans cette modulation fout tout le film en l’air.
Du coup, c’est compliqué de choisir un
scénario de comédie ?
Je me fie à mon instinct. Ce qui ne m’empêche pas de me planter. (Rires.)
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I n ter v ie w
Par exemple ?
Je ne vous donnerai pas de titre. (Sourire.)
Mais à chaque fois que je fais un film raté,
au fond de moi, je le savais dès le départ.
Par exemple, quand on décide de travailler
avec un grand réalisateur dont on admire
le travail mais sur un scénario qu’on ne
trouve pas bon. Aucun metteur en scène,
aussi génial soit-il, ne peut faire de miracle.
Mais bon, je vous dis ça, alors que j’ai vécu
exactement l’inverse avec Bertrand Blier sur
Convoi exceptionnel.
Qu’est-ce qui fait sa spécificité ?
J’avais un monologue de deux pages à jouer
face à Blier qui, quelques jours plus tôt,
m’avait dit : « Tu sais pourquoi je t’ai choisie ?
Parce que tu es une très grande comédienne
et que tu ne le sais pas ! » (Rires.) Pas mal
pour mettre la pression, non ? Dès que
je suis arrivée sur le plateau, on s’est mis
dans un petit coin et il m’a demandé de lui
dire le texte doucement. Évidemment, j’ai
savonné dès le troisième mot. J’ai repris et
c’est là que j’ai vraiment mesuré l’immense
directeur d’acteurs qu’il est. Bertrand a
exactement le mot juste au bon moment
pour obtenir ce qu’il veut. Il ne se perd
pas dans un flot ininterrompu de phrases
explicatives. Sa passion pour les acteurs
ne s’est pas abîmée avec le temps. Il vous
dirige à l’oreille presque autant qu’en vous
regardant.
Convoi exceptionnel appartient
à une série de films récents (avec
Tout le monde debout et Le Poulain)
qui donnent l’impression que vous
voulez varier les genres à l’intérieur
même de la comédie.
Je prends garde à pratiquer différentes
formes d’humour pour ne lasser personne.
Le Poulain n’a pas le même rythme que
Tout le monde debout ni que mes films
avec Éric Lavaine [L’Embarras du choix,
Retour chez ma mère]. J’ai d’ailleurs hésité
à retravailler avec lui pour Chamboultout
[présenté hors compétition à l’Alpe d’Huez]
par peur de bégayer. J’ai finalement accepté
parce que mon personnage n’y est pas très
drôle et que je venais de tourner Belle-fille
avec Miou-Miou où, à l’inverse, j’en faisais
des caisses !
C’est intéressant, cette idée d’aller
très loin dans le registre de l’humour.
Mais ça peut être à double tranchant.
Vous avez des garde-fous pour savoir
où vous arrêter ?
Je bosse beaucoup sur le script et, avant
chaque tournage, je sais exactement dans
quelle scène je vais pouvoir pousser les curseurs et dans quelle autre redescendre. Mon
scénario est annoté à la phrase près.
Sans jamais avoir peur du ridicule ?
La vraie barrière, c’est la sincérité. Avec ça,
tu peux en faire des tonnes, ça fonctionnera
toujours ! La comédie meurt quand on sent
que l’acteur veut à tout prix faire rire. C’est
pour ça que j’adore Jim Carrey. Sa scène où
il se bat tout seul dans Fous d’Irène est un
sommet. Il en fait des tonnes parce que la
situation l’exige, mais on retrouve à chaque
seconde cette sincérité qui lui donne une
force comique inouïe. Ce mec est aussi
dingue que génial.
Est-ce que l’étiquette d’actrice de
comédie vous a freinée ?
Dès mon arrivée à Paris, j’ai ressenti cette
obsession des étiquettes. Cette frontière a
priori infranchissable entre théâtre privé et
subventionné. Entre cinéma et télé. Entre
comédie et drame. Mais à un moment, j’en
ai eu marre d’écouter tout le monde. Vous
imaginez bien qu’après Un gars, une fille,
on nous expliquait à longueur de temps à
Jean et moi qu’on venait de faire la plus
grosse connerie du monde. Que jamais on
ne travaillerait pour le cinéma. Au final, on
est toujours là et Jean a même remporté un
Oscar. À un moment, il faut surtout croire
un peu en soi. Se persuader qu’on n’est pas si
mauvaise que ça et que ça finira par payer !
(Rires.) Je ne suis ni une actrice de comédie,
ni une actrice de drame. Juste une actrice.
Et vous n’en avez jamais douté ?
Disons que je m’en suis toujours bien sortie.
Sauf peut-être à cette période où j’ai accompagné joyeusement et avec fierté Jean aux
Oscars. Durant cette période, j’ai eu quatre
films à l’affiche et pas que des comédies.
Mais c’est comme si rien de tout cela n’existait. On n’en a quasiment pas parlé. Bon...
rien de grave. La roue tourne.
Qu’est-ce qui a permis ce
retournement ?
Le Poulain de Mathieu Sapin
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Janvier 2019
Une pièce de théâtre, La Vénus au phacochère,
avec laquelle j’ai fait une énorme tournée en
province avec un retour du public extrêmement fort, suivie par Une chance de trop, la
série de Harlan Coben pour TF1.
QUIZ
COMÉDIE
On a testé la comédienne
sur quelques classiques.
u PAR THIERRY CHEZE
ALEXANDRA LAMY
Les Inconnus ! Pour la variation
de ce qu’ils proposaient sur scène,
à la télé et au cinéma, mais aussi
parce que je suis une grande
admiratrice de Didier Bourdon.
Tout le monde debout
de Franck Dubosc
Vous reveniez à la télé des années
après l’avoir quittée et fait carrière
au cinéma. C’était risqué ?
Puisque genre à succès, le monde
de la comédie est-il plus concurrentiel
qu’un autre ?
Je n’avais aucun a priori. Au contraire, j’y
voyais l’occasion de faire un drame qui toucherait un public bien plus large qu’un film
du même genre au cinéma. Je n’ai jamais
autant flippé en attendant les chiffres. Si
les gens zappaient, cela prouverait qu’ils
n’avaient pas envie de me voir dans ce
registre et j’allais galérer pour y retourner.
On a réuni huit millions de téléspectateurs.
C’est même la première fois de ma vie qu’on
m’a applaudi dans un restaurant : « Voilà
l’actrice ! » Ce n’est pas anodin...
Je ne crois pas à la concurrence : un metteur
en scène ne te choisit pas parce que tu es
meilleure que les autres mais parce que tu
es celle qui correspond le plus au rôle. Dans
les regards posés sur moi, je n’ai jamais
ressenti de méchanceté. Juste chez certains
ce sentiment qu’on ne m’avait pas vu venir et
qu’on n’aurait pas forcément misé sur moi...
Vous faites attention au box-office ?
Inutile de se mentir : à un moment donné, il
faut faire des entrées. Encore plus pour une
comédie. J’en ai eu la preuve avec Le Poulain,
de Mathieu Sapin, que j’adore et dont j’aurais
aimé qu’il fasse plus que 150 000 entrées.
Mais on excuse plus ce résultat parce qu’il
est perçu comme un film d’auteur. Si Retour
chez ma mère avait fait ce score, ça aurait
été très différent.
J’imagine alors que le succès du Grand
Bain vous réjouit…
J’ai beaucoup aimé ce film, et j’espérais en
effet qu’il marche. Pour Gilles [Lellouche],
bien sûr, mais plus largement pour le cinéma français. Si un film aussi ambitieux ne
fait pas d’entrées, nous sommes tous perdants. Car cela pousse les investisseurs à se
montrer de plus en plus frileux. u
F E S T I VA L I N T E R N AT I O N A L D U F I L M
D E C O M É D I E D E L’A L P E D ’ H U E Z Du 15 au 20 janvier • À l’Alpe d’Huez
De Funès
ou Pierre Richard ?
De Funès pour son génie à jouer
l’impatience. Il était capable
d’improvisations d’une intensité
inouïe. Il avait une part sombre,
mais il a su construire ce
personnage irrésistible
et vibrionnant avec un sens fou
du timing.
Judd Apatow
ou les Farrelly ?
Les Farrelly. Ils vont très loin sur
des sujets graveleux mais sans
jamais tomber dans la vulgarité.
Quatre Mariages
et un enterrement ou
Love Actually ?
J’aime Love Actually pour ses
comédiens. Mais je dirais Quatre
Mariages et un enterrement pour
la qualité de son scénario.
Chaplin
ou les Marx Brothers ?
Chaplin. Parce qu’il a créé un
personnage et inventé des formes
de comédie et de drame qui ont
traversé le temps.
Janvier 2019
© BAC FILMS / GAUMONT
« LA COMÉDIE MEURT QUAND
ON SENT QUE L’ACTEUR VEUT
À TOUT PRIX FAIRE RIRE. »
Les Nuls ou Les Inconnus ?
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RAMASSER
© JESSICA KOURKOUNIS - UNIVERSAL PICTURES
Glass, ultime volet de la trilogie super-introspective
de M. Night Shyamalan, pousse tous les boutons conceptuels
dans le rouge : la suite, dix-huit ans après, de deux films
appartenant à deux studios différents, Incassable et Split, la
pièce maîtresse d’un univers de cinéma créé « a posteriori »...
Décryptage d’une saga pas comme les autres,
en compagnie de son génial créateur.u PAR BENJAMIN ROZOVAS
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janvier 2019
FOCUS
LES
Shyamalan
boucle la boucle
MORCEAUX
Samuel L. Jackson, James McAvoy et Bruce Willis
janvier 2019
59
G
M. Night Shyamalan sur le tournage de Glass
avec James McAvoy et Bruce Willis
© JESSICA KOURKOUNIS - UNIVERSAL PICTURES
lass revient de loin.
Contre toute espèce
de logique, il aura
survécu à l’uniformisation blockbuster
du cinéma US, à
quinze ans de métamorphoses industrielles, à la mainmise
de deux studios
concurrents et au
crash spectaculaire
de la carrière de son auteur-réalisateur. À
vrai dire, il ne devrait pas exister... Comme
nous l’explique M. Night Shyamalan dans la
première partie de l’interview-fleuve qu’il
nous a accordée [à lire dans le Hors-Série
Première actuellement en kiosques], le
film était déjà plus ou moins inclus dans
le traitement original d’Incassable, daté de
1999, lequel faisait également la part belle
aux événements souterrains de Split. Dans
ledit traitement, David Dunn échappait au
déraillement d’un train et devenait la cible
d’un vieil ermite, Elijah Price, persuadé
de voir en lui un superhéros du réel, tandis
qu’à l’autre bout de la ville, l’étrange Kevin
kidnappait des jeunes filles en l’honneur de
la Bête, l’une de ses nombreuses personnalités cachées. Encouragé par Elijah, David
parvenait à affronter la Bête et les trois
super-ennemis finissaient au trou dans un
60
janvier 2019
asile de fous... Autant pour des questions de
rythme que pour approfondir sa vision très
monacale du superhéros (le sacré, la foi, l’illumination intérieure), Shyamalan évacue
à l’écran tout ce qui ne concerne pas le
personnage de Bruce Willis et fait rentrer
le projet Incassable dans cette simple
et entêtante équation : « Et si Superman
existait, mais qu’il ne savait pas qu’il était
Superman ? » Idée de génie, qui lui permet de traiter le mythe du « méta-humain »
sous l’angle sensible de l’éveil à soi et de
l’enquête introspective. Comme un mélodrame danois, pas comme un film à effets
spéciaux. Lent, assoupi, presque janséniste
dans la composition et la durée de ses plans,
Incassable déconcerta le public de thrillers
qui avait fait un triomphe au Sixième Sens,
mais le film connut un retour d’amour massif en DVD, et gagna en stature et en réputation à mesure que le monde apprenait à
se passionner pour les histoires de supers.
Shyamalan, lui, disparut momentanément
des écrans après une série de bides retentissants, poursuivi par l’échec et l’infamie.
Il ressortit de son exil forcé plus agressif et plus libre que jamais, échangeant
son système de production pour un autre,
se réinventant en cinéaste indépendant,
rapide et facétieux, qui n’hésite plus à montrer les crocs. Un come-back héroïque à la
Rocky, une vraie remontée des enfers, ce
qui n’a théoriquement aucune chance de
se produire à Hollywood. Et pourtant...
Distribué en 2015 par Universal, Split le
réinstalle définitivement sur son trône
de génie grinçant du suspense. Dans la
dernière scène, et dans le plus pur style
Shyamalan, Bruce Willis/David Dunn tape
l’incruste à l’improviste et le film vrille sur
lui-même pour devenir le petit frère clandestin d’Incassable. En soi, une perversion
industrielle : la suite, dissimulée dans les
combles d’un thriller à personnalités multiples, d’un film « oublié » appartenant à un
autre studio (en l’occurrence Disney). Une
sorte de bande-annonce pour une potentielle
confrontation finale entre la Bête (James
McAvoy), l’homme de verre (Samuel L.
Jackson), David Dunn et deux générations
de spectateurs avides... Trois années et un
triomphe plus tard (Split cumule 278,5 M$
de recettes monde, pour un budget d’à
peine 9 M$), ce film-ciment et rassembleur
sort donc en salles et s’intitule Glass. Bien
qu’il n’ait pas été développé chez eux, et
qu’il ne leur appartient pas (c’est une production Blumhouse, en partie financée par
l’argent personnel de Shyamalan), Disney et
Universal acceptent pour le coup de partager
les frais de marketing et de distribution. Et
ça aussi, à Hollywood, ça n’arrive jamais.
Une trilogie accidentelle ? Une œuvresomme reconstituée façon Frankenstein,
Focus
« GLASS TENTE
L’AMALGAME
ENTRE SUPERMAN
ET VOL AU-DESSUS
D’UN NID DE
COUCOU. »
M. NIGHT SHYAMALAN
James McAvoy
Samuel L. Jackson
par petits bouts et dans le désordre ? Et à
l’arrivée, contre vents et marées, un univers
de cinéma ? Un monde de superhéros minimaliste et pantois, antithèse des acrobaties costumées de Marvel ? « Nan, pas pour
moi », répond Shyamalan dans un grand
sourire franc et malicieux. « J’ai dit tout ce
que j’avais à dire. Cela ne devient un univers
de cinéma qu’à partir du moment où l’on y
ajoute Glass, et ce film, par définition, en
est le commencement et la fin. Construire
un univers à rebours, de manière rétroactive : ça, c’était amusant. » Voilà ce qui restera probablement comme le twist le plus
renversant de l’étrange carrière fragmentée
de M. Night Shyamalan : dix-neuf ans
après, la suite (la conclusion) d’Incassable
est enfin là.
PREMIÈRE : Vous n’avez pas repris
le motif du verre brisé sur l’affiche
originale de Glass. C’est un peu
décevant…
M. NIGHT SHYAMALAN : (Rires.) On y a
beaucoup réfléchi. Mais thématiquement,
c’est un film plus large que ça. Le verre
brisé sur l’affiche d’Incassable reflétait le
mystère de la théorie de Mr. Glass [Elijah
Price] selon laquelle David et lui existent sur
une même tangente, à des bouts opposés. On
l’utilisait comme un pur motif de thriller.
Sur l’affiche de Split, on y revenait de façon
détournée pour faire un clin d’œil au public
et signifier sans en avoir l’air que les deux
films étaient connectés. Avec celle de Glass,
je voulais insister sur l’image que ces personnages renvoient de l’extérieur, celle de
gens fous à lier qui croient dur comme fer
qu’ils sont des superhéros. D’où ces ombres
projetées qui dessinent à leurs pieds la
silhouette de leur alter ego « costumé ».
[Dévoilée en novembre dernier, l’affiche
française, elle, rejoue à fond la signalétique
« verre brisé ».]
Incassable fait figure de grand canevas.
Le texte sacré d’où découle toute cette
mythologie « super ». Split est le petit
frère absurdiste, mais aussi le plus
gros carton des deux, et le plus récent.
Glass ressemble davantage à la suite
de Split qu’à celle d’Incassable, non ?
Split et Glass ont probablement plus en
commun en termes de style et de budget, du
simple fait qu’ils sont contemporains, mais
chaque film a sa propre personnalité. Glass
tente l’amalgame entre Superman et Vol
au-dessus d’un nid de coucou, en tout cas
c’est l’humeur que je visais. Cette hybridation entre le film comic book traditionnel et
le thriller psychologique formait déjà l’ADN
des deux précédents, mais pas de façon aussi
délibérée. Les vingt minutes inaugurales
sont une sorte de prologue à la James Bond.
Le gros morceau « musculeux » du film. Il
y a encore un peu d’action après, mais c’est
sans comparaison avec la moyenne des productions Marvel. Parce qu’on met l’accent
sur le suspense et le drame humain, Glass
possède un dixième de cette qualité grand
spectacle, mais je crois (j’espère !) qu’on le
« ressent » dix fois plus. Le cœur du film
est une scène dialoguée de (suite page 64)
janvier 2019
61
UN FILM
PEUT EN CACHER
Le premier volet s’arrête là où les autres films de superhéros
commencent et la bande-annonce du troisième est cachée à l’intérieur du
second… Bienvenue dans le « Shyamalan Universe ». u PAR BENJAMIN ROZOVAS
Incassable
Split
Genre : Drame murmuré.
De quoi ça parle ? : Un homme taciturne
passe à côté de sa vie, même après avoir
miraculeusement réchappé à une
catastrophe ferroviaire. Un galeriste
atteint d’une maladie des os le pousse à
ouvrir les yeux sur sa condition : il est en
réalité un superhéros qui s’ignore…
De quoi ça parle vraiment ? : D’une crise
spirituelle. De la difficulté de se réveiller
chaque matin dans un monde où l’on
ne connaît ni sa place, ni sa valeur.
De vieux présages oubliés, de grandes
révélations… Comme tous les films du
Shyamalan première période, Incassable
réinvente le thriller du samedi soir en
messe christique subliminale, adhérant
à une profession de foi qui est celle
du cinéma des origines (pour voir, il faut
d’abord croire). Ce réalisateur-là,
illuminé, « pur », mélodramatique,
rigoureux, nous manque un peu.
D’un point de vue superhéroïque, le film
peut s’avérer frustrant puisqu’il s’arrête
Genre : Pastiche hitchcockien
en sous-sol.
De quoi ça parle ? : Dennis a une tête
de serial killer. Son job est de kidnapper
des jeunes filles. Patricia dirige les
opérations et Hedwig, du haut de ses
9 ans, ne sait pas trop quoi penser…
Dennis, Hedwig, Patricia et quelques
autres vivent dans l’esprit dérangé de
Kevin, et tous se préparent à accueillir
leur 24e coloc : la Bête.
De quoi ça parle vraiment ? :
De philosophie transhumaniste.
D’eugénisme un peu fumeux. De
théories impopulaires selon lesquelles
les personnes atteintes de maladies
AVEC JAMES McAVOY &
ANYA TAYLOR-JOY (2016)
© TOUCHSTONE / JESSICA KOURKOUNIS - UNIVERSAL PICTURES
AVEC BRUCE WILLIS &
SAMUEL L. JACKSON (2000)
62
janvier 2019
d’une certaine manière à la fin
du premier acte, avec la rencontre
du héros et de son adversaire. Comme
si Superman s’achevait sur l’arrivée
de Clark à Metropolis.
Le lien qui fait trilogie : Ajouté à la
dernière minute pour clarifier le final
un peu abrupt, un texte en surimpression
nous annonce que la police a
perquisitionné le domicile d’Elijah Price/
Samuel L. Jackson et qu’il réside
désormais dans un asile pour criminels
fous, ce qui en soi constitue un avantgoût de Glass. Split est aussi évoqué : à
travers le discours que tient la mère
d’Elijah sur les deux types de méchants
rencontrés dans les comics (« D’un côté
la vraie menace, qui combat le héros avec
son esprit, et de l’autre le soldat, qui
le combat avec ses poings »), et sur
la planche dessinée qu’Incassable ne
cesse d’exhiber, représentant un justicier
en collant face à une goule immense,
soit les versions exagérées (« digérées
par la machine commerciale »)
de Bruce « le Surveillant » Willis
et James « la Bête » McAvoy.
Budget : 75 millions de dollars.
Box-office mondial : 248 millions
de dollars.
Focus
AUTRES
D’
Glass
AVEC BRUCE WILLIS, SAMUEL L.
JACKSON, & JAMES McAVOY (2019)
mentales nous sont probablement
supérieures et préfigurent le prochain
stade de l’évolution… Après tout, pourquoi
pas ? On a réalisé des thrillers pour moins
que ça. D’un point de vue industriel,
Split montre l’étonnante capacité
de Shyamalan à reconstruire, dans un
environnement rude et ascétique, une
version essentiellement dégénérée, mais
suprême, de lui-même. Et raconte aussi
l’incroyable audace qui consiste à cacher,
dans un film de serial killer n’ayant rien à
voir avec la choucroute, la suite d’un autre
film vieux d’une quinzaine d’années. Ça,
oui, c’est balèze. Du jamais-vu.
Le lien qui fait trilogie : Les trois
dernières minutes, qui ramènent Bruce
Willis à l’écran et font le trait d’union
entre Incassable et Glass. Plus tôt,
Shyamalan sème déjà un indice dans
la scène du dépôt de trains. Avant de se
transformer en Bête dans l’un des
wagons, Kevin dépose sur les rails un
bouquet de fleurs jaunes à la mémoire de
son papa, tué dans un crash ferroviaire.
Le même crash dont David Dunn fut
l’unique et incassable survivant…
Budget : 9 millions de dollars.
Box-office mondial : 278,5 millions
de dollars.
Genre : Thriller psychologique
chez les fous.
De quoi ça parle ? : Vingt ans après sa
rencontre avec Mr. Glass, David Dunn
mène une existence paisible de vendeur
d’électroménager. La nuit (et même le
jour en fait), épaulé par son grand fils
touche-à-tout (Spencer Treat Clark, qui
a bien poussé), il combat le crime à
Philadelphie sous une capuche (la
même que portait déjà Bruce Willis dans
son remake d’Un justicier dans la ville,
mais passons). Remontant la piste d’un
kidnapping de pom-pom girls, David
tombe sur le repaire de la Bête
et la suite tourne au concours de bottes.
Mais les deux spécimens sont
rapidement maîtrisés par les hommes
du Dr. Staple (Sarah Paulson), une
psychiatre spécialisée dans les cas de
« dissociations superhéroïques ».
Direction l’Institution, une charmante
forteresse où les attend patiemment,
depuis deux décennies, Elijah
« Mr. Glass » Price... La thérapie de
groupe peut commencer.
De quoi ça parle vraiment ? : De capes,
de collants, de superforce, de délires
schizophrènes… Cette fois, pas moyen
de se planquer derrière le mélo et les
fanfreluches : Glass est un pur film de
superhéros. Pas une origin story
déguisée en pastorale façon Dreyer, ni
un exercice de style en forme de thriller
mental. Non : il sera bien question de
superpouvoirs, les vilains s’allieront
pour contrer le gentil, et il y aura de la
casse ! Figurativement parlant, bien sûr.
On parle quand même d’un film de
M. Night Shyamalan. « Et si une femme
enceinte pouvait réellement soulever
une voiture pour sauver son enfant ?
Les trois films s’efforcent d’apporter
des justifications tangibles à ce mythe
urbain », affirme le cinéaste. Attendezvous à des débats tordus sur la théorie
de MacLean (le « cerveau triunique »),
les dieux grecs et la disparition des
abeilles, entrecoupés de séances de
stretching... À ce stade, le seul twist qui
pourrait nous mettre vraiment KO serait
de découvrir à la toute dernière minute
que Glass n’était PAS un film de
superhéros, mais un documentaire
de Raymond Depardon sur le soufflage
de verre. Ou une peinture en 3D.
Le lien qui fait trilogie : Tout ! Glass est
la suite du premier et la suite du second,
mais pas la suite cumulative des deux,
puisque les deux films en question n’ont
rien à voir l’un avec l’autre. Sa nature
de double sequel « fait » trilogie.
L’idée même qu’il existe.
Budget : 20 millions de dollars.
janvier 2019
63
Sarah Paulson
onze minutes entre les quatre protagonistes [les trois patients face à leur psychiatre, interprétée par Sarah Paulson].
C’est l’espace que j’aime occuper.
Le paysage musical de Glass tient
plus du bruit industriel que de la
symphonie. Il semblerait que vous
ayez définitivement laissé tomber
le style orchestral d’Incassable…
Oh, il n’a pas disparu... Tout ce que je peux
vous dire, c’est que le thème d’Incassable
de James Newton Howard est dans le film.
Le processus qui consiste à unifier
trois films aussi différents est
très curieux.
© JESSICA KOURKOUNIS - UNIVERSAL PICTURES
N’est-ce pas ? (Rires.) D’ailleurs, ça n’a pas
été facile de trouver le bon équilibre entre
les musiques de chaque film. Le nouveau
thème de Glass devait conduire le récit et
diriger l’attention, mais aussi croiser et incorporer les deux autres. Dans les scènes que
vous avez vues [le réalisateur nous a montré
vingt minutes de film avant cette interview] le seul bout de musique d’Incassable
qu’on entend intervient lorsque David rentre
chez lui et s’assoit seul au milieu du salon. Il
se laisse envahir par le « thème d’Audrey »,
une évocation de sa love story passée avec
son ex-femme. [Robin Wright brille par son
absence dans le premier tiers du film, mais
on n’est jamais à l’abri d’une surprise...]
64
janvier 2019
Vous faites le lien entre
les trois films à travers vos apparitions
à l’écran. Dans Glass, vous jouez
le même personnage que dans Split
et Incassable…
Oui, dans Incassable, je jouais le suspect
en K-Way qui rôde dans les toilettes du
stade et met en alerte le « spider-sense »
de David Dunn. Dans Split, mon gars est
déjà réformé. (Rires.) Il a payé sa dette envers la société et aide le Dr. Fletcher (Betty
Buckley) à espionner ses patients. On le
retrouve avec encore plus de cheveux au
détour d’une scène de Glass, dans le magasin d’électronique tenu par David Dunn...
Ce n’est pas évident pour moi de m’insérer
à l’image sans trahir le sens du film. Mes
origines indiennes me compliquent la tâche.
Je ne peux pas simplement jouer le voisin du
héros, parce que ça a l’air de ressembler à un
commentaire social. « Tiens, un Indien, ça
ne peut pas être une coïncidence, c’est important pour la suite. » De même, si je devais apparaître au bras de l’héroïne pour un
rendez-vous d’un soir. « Tiens, c’est intéressant, ça dit beaucoup de choses sur elle... »
Vous ne voulez pas détourner l’attention
du spectateur et l’éjecter de l’histoire. Ou
le voir chuchoter à l’oreille de son voisin :
« Hey pssst, c’est lui ! C’est le réalisateur du
film ! » Il faut donc le faire au plus tôt, bien
avant que la mécanique du suspense ne se
mette en place. J’essaye toujours d’y mettre
de l’humour et de l’autodérision, de sorte
qu’on ne se dise pas : « Mais putain, il se
prend pour qui lui ? »
Avec Split, et maintenant Glass, vous
reprenez une conversation entamée
dix-huit ans plus tôt avec Incassable,
en amont de l’hystérie comic book
qui s’est depuis emparée de
Hollywood. Vous teniez à revenir
dans la conversation ? Vous vouliez
votre part du gâteau ?
En 1999, le Big Bang des superhéros au
cinéma était loin de se matérialiser. Le
premier X-Men était en post-production lorsqu’on a lancé les prises de vues
d’Incassable. Mon intuition était celle-ci : et
si les comics étaient une version détournée
et commercialisée de la réalité ? L’idée était
de faire passer en contrebande une origin
story de superhéros sous la forme d’un thriller retors à la Hitchcock. Aujourd’hui, culturellement, tout a changé. Le monde entier
possède un doctorat en superhéroïsme, on
peut donc intégrer cette nouvelle obsession
dans la conversation. David Dunn, Kevin
et Elijah Price se retrouvent dans un hôpital spécialisé où tous les patients se croient
dotés de superpouvoirs. Glass parle directement de la figure dominante du superhéros
dans l’imaginaire moderne. Pourquoi maintenant ? Que se passe-t-il ? Et qu’est-ce que
ça raconte de nous ?
Focus
L’engorgement de superhéros sur
les écrans ne serait pas un problème
si ça produisait des films, plutôt que
des attractions à effets spéciaux.
Dans ce contexte, Split et Glass sont
vraiment rafraîchissants. Des thrillers
à clefs où il est beaucoup question
de superpouvoirs…
Je ne veux pas avoir l’air de dénigrer cette
économie de blockbuster dans laquelle on
vit, mais voilà ce qui se passe : il y a aujourd’hui un certain type de divertissement
pour lequel le public refuse catégoriquement
de se déplacer. En particulier le drame, que
l’on consomme désormais seul dans son
coin à travers toutes ces séries télé prestigieuses qui se déversent sur nos écrans.
Les gens ne veulent pas payer pour quelque
chose qu’ils ont gratuitement sur leur iPad...
Les thrillers ou les films d’horreur, en revanche, ont encore l’attrait du collectif. Une
bonne frousse au cinéma équivaut généralement à une sortie de groupe réussie. Mais
la vraie motivation ces temps-ci pour inciter
les spectateurs à payer une baby-sitter et
s’aventurer en salles, c’est le « CGI porn »,
le déluge d’effets spéciaux. Malgré tout, je
suis beaucoup plus optimiste que vous par
rapport à tout ça. (Rires.) Ça m’embête de
m’inclure dans le lot, mais des films comme
Get Out, Split ou La La Land, pour citer des
exemples récents, se débrouillent très bien
au box-office, au-delà du milliard de dollars
en recettes combinées, et sur la base de budgets ridiculement faibles ! Il y a aujourd’hui
« AUJOURD’HUI, LE MONDE
ENTIER POSSÈDE UN DOCTORAT
EN SUPERHÉROÏSME. »
M. NIGHT SHYAMALAN
une prime à l’originalité, à la fraîcheur et
au renouvellement des concepts, j’en suis
persuadé. Le règne absolu des effets spéciaux ne durera pas...
Hitchcock est une constante dans
vos trois films. Dans Glass,
le fétichisme commence par la blouse
en toile blanche transparente que
porte Sarah Paulson…
Le grand-angle, les perspectives forcées, le
sens du présage et de la menace... Je parle
définitivement ce langage. Le personnage
que joue Sarah est une pure héroïne hitch­
cockienne, « taillée » dans sa garde-robe,
définie par la texture de ses vêtements et le
contraste avec ses cheveux roux. Je reste un
disciple du formalisme à la Hitchcock, voire
à la Kubrick. L’austérité, sans la froideur.
Vous ne regardez pas le film à travers une
vitre. Vous êtes impliqués dans l’histoire. Il
y a une malice à l’œuvre, le plaisir de rendre
le spectateur complice du délit.
Vous êtes effectivement devenu un
« garnement » de la caméra, espiègle
et fripon… Quel regard portez-vous
Bruce Willis
aujourd’hui sur le réalisateur que vous
étiez à l’époque d’Incassable ?
Je relisais récemment le script du film. Avec
le recul, je crois que je ne lui ai pas rendu
service en lui retirant toute sa drôlerie.
Pour être honnête, je ne savais pas comment
l’exécuter à l’époque. Tout ce que je trouvais un peu « cheesy », je l’ai enlevé. Il ne
reste à l’image que le « gag » du ciré que
David range dans son placard comme s’il
raccrochait son costume. Pulp Fiction, par
exemple, me fait hurler de rire. On ne pense
pas forcément à une comédie, mais le côté
fanfaron du script participe du plaisir qu’on
y prend... J’ai enlevé ce 10 % d’humour qui
aurait pu faire d’Incassable un film plus
riche, à mes yeux plus complet. En tout
cas plus proche des deux autres, et plus en
osmose avec le cinéaste que je suis devenu.
Bruce Willis s’est beaucoup gâché ces
derniers temps à l’écran. Il était
devenu méconnaissable. Mais dans
Glass, il est de nouveau Bruce Willis !
Comment avez-vous fait ?
Vous n’êtes pas le premier à me dire ça.
Je crois qu’il y a une confiance mutuelle.
Bruce a pris soin de moi quand je n’étais
qu’un gamin débutant. Il m’a donné une carrière. C’est lui qui a insisté auprès du studio pour que j’adapte moi-même le script de
Sixième Sens. Il m’a ensuite protégé et laissé
faire le film que je voulais. Je lui dois énormément, et il le sait. Il le sent. Il est venu à
Philadelphie, on a eu quelques discussions
sur le personnage, mais il s’en est toujours
remis à ma vision, sans protestation, sans
ego. Et quand un acteur se donne complètement, vous obtenez quelque chose qui
ressemble à la grande beauté. Je le connais
intimement. Je peux ramener à la surface
cette dimension cassée, mélancolique et paternelle qu’il possède. On sait tous ce que
peut donner Bruce Willis quand il est bon.
Mais là... vous allez être servis ! u
GLASS De M. Night Shyamalan • Avec Bruce Willis,
Samuel L. Jackson, James McAvoy...
• Durée NC • Sortie 16 janvier
janvier 2019
65
INTERVIE W
NOIR
SUR
BLANC
Barry Jenkins : l’après-Moonlight
Deux ans après son Oscar du meilleur film, Barry Jenkins a choisi
d’adapter Si Beale Street pouvait parler de James Baldwin.
L’histoire d’un jeune couple brisé par une fausse accusation de viol.
Un film ambitieux qu’il décrypte pour Première. u PAR THIERRY CHEZE
PREMIÈRE : Avez-vous longtemps hésité
à choisir le film que vous alliez réaliser
après Moonlight ?
BARRY JENKINS : J’ai une passion pour
James Baldwin. Mon envie de porter à
l’écran Si Beale Street pouvait parler est
en fait antérieure à la mise en chantier de
Moonlight. J’ai commencé à écrire l’adaptation alors que les droits n’étaient pas encore libres. Ce qui m’a permis de travailler
sans pression. J’ai obtenu le feu vert pour
Moonlight quasiment en même temps que
les droits du livre de Baldwin. J’ai donc su
très tôt que si on m’autorisait à faire un autre
film après Moonlight, ce serait Si Beale
Street pouvait parler.
Pourquoi ce roman en particulier dans
toute l’œuvre de James Baldwin ?
J’aime les deux voix que donne à entendre
Baldwin tout au long de son récit. D’un côté,
une passion amoureuse dont rien ne semble
pouvoir abîmer la pureté. Et de l’autre, un
point de vue sur la société américaine des
années 70, ses injustices, la manière dont y
66
Janvier 2019
étaient traités les Noirs. La première voix
est douce, la seconde extrêmement violente.
Dans le livre, elles se marient à merveille.
Je voulais me lancer le défi de les faire résonner de la même manière sur grand écran.
Un autre cinéaste a adapté ce livre
avant vous : Robert Guédiguian avec
À la place du cœur [lire page 71], en
transposant l’action en France dans
les années 90. Vous n’avez jamais
envisagé d’abandonner le Harlem
des seventies pour celui d’aujourd’hui ?
Ça m’a traversé l’esprit, mais je n’avais pas
besoin de déplacer la temporalité de cette
histoire pour la rendre contemporaine.
Toute la violence que raconte Si Beale
Street pouvait parler n’a pas disparu en quarante ans. Plus largement, je voulais surtout
rester fidèle à Baldwin.
On dit pourtant qu’adapter, c’est trahir.
Vous vous êtes retenu ?
J’aime profondément ce texte. Et je n’allais
pas essayer de faire le malin avec un auteur
que j’admire autant. Les
dialogues sont au mot
près ceux de Baldwin.
J’ai simplement effectué quelques changements dans la structure
du récit. Pas au moment
de l’écriture, mais sur le
tournage et surtout au
montage.
Du coup, qu’avez-vous
changé ?
Dans le livre, le récit débutait en
prison. Or démarrer ainsi pouvait
donner l’impression que le personnage
de Fonny était coupable du viol dont on
l’accuse à tort, mais aussi qu’on entrait
dans un film de prison ou de procès. Je
voulais aborder le couple qu’il forme avec
Tish avant d’introduire les circonstances
qui vont les éloigner. Il fallait évidemment
prendre garde de ne pas perturber le fragile
équilibre du récit en déplaçant ainsi certains
éléments.
Janvier 2019
67
© SMALLZ & RASKIND - CONTOUR BY GETTY IMAGES
Intervie w
Avez-vous pensé à ceux qui vous
attendent au tournant depuis l’Oscar
de Moonlight ?
Peu de gens avaient vu mon premier film,
Medicine for Melancholy. Pour beaucoup,
Moonlight a donc surgi de nulle part. J’ai
conscience que certains se demandent si ce
film n’a pas été un coup de bol. Mais pour
autant, comme je n’ai pas eu à réfléchir sur le
choix du long métrage suivant, je n’ai ressenti
aucune pression. Tourner est si chronophage
qu’on ne se pose jamais de telles questions
sur le plateau, par contre elles reviennent
au moment du montage. J’ai essayé qu’elles
n’influent pas sur mes décisions.
Le point commun majeur entre
Moonlight et Beale Street tient dans la
beauté de vos images. Que répondezvous à ceux qui vous reprochent un
esthétisme gratuit, voire hors sujet ?
J’entends ce reproche. Mais tout comme les
mots de Baldwin sont d’une incroyable poésie, ce n’est pas parce qu’on raconte des histoires dramatiques qu’il faut avoir peur du
beau. Mon obsession pour la forme remonte
à mes études de cinéma. J’étais jaloux du
travail de mes camarades, de leur aisance
dans la mise en images. J’ai énormément
bossé là-dessus et j’ai conscience que,
parfois, mes films peuvent donner le sentiment que le fond prime sur la forme.
Quitte à friser l’exercice de style ?
Peut-être. Mais, pour moi, ce style raconte les
émotions, les accompagne et les enveloppe.
Je fais tout pour qu’il ne les surligne jamais.
Quelles sont les images qui ont inspiré
la direction artistique du film ?
Avant tout des photographies du Harlem des
70s, celles de Gordon Parks notamment.
Plusieurs plans reconstituent à l’identique ces
clichés. Mais à la différence de Moonlight,
il y a très peu de références ciné dans Beale
Street. Je n’en vois réellement que deux :
I am not your Negro et Douglas Sirk. Le
documentaire de Raoul Peck consacré à
Baldwin m’a impressionné par la manière
dont on y entendait la voix de l’écrivain, au
point d’oublier celles de Samuel L. Jackson,
le narrateur, et du cinéaste. C’est ce qui m’a
autorisé à garder dans mon film la voix off
présente dans le livre. Avec cette même idée
de faire entendre la voix de Baldwin, malgré
le sentiment d’artificialité que cela risquait
d’engendrer.
Et Douglas Sirk, quelle a été son
influence ?
Dans les échanges mouvementés entre les
deux familles de Fonny et Tish, au moment
© TATUM MANGUS - ANNAPURNA PICTURES
« CE N’EST PAS PARCE
QU’ON RACONTE DES HISTOIRES
DRAMATIQUES QU’IL FAUT
AVOIR PEUR DU BEAU. »
BARRY JENKINS
68
Janvier 2019
de l’annonce de la grossesse de celle-ci. On
se situe alors en plein mélodrame et je voulais
pousser le curseur le plus loin possible. Ce fut
d’ailleurs la scène la plus complexe à tourner.
Dans mes films, il n’y a jamais plus de
trois personnages à l’écran. Là, ils sont plus
d’une dizaine avec beaucoup de dialogues
essentiels à la compréhension du récit qui va
suivre. Le piège du théâtre filmé me tendait
les bras. J’espère l’avoir évité.
Parmi les autres scènes marquantes
du film, il y a ce face-à-face entre la
Portoricaine qui accuse Fonny de viol
et la mère de Tish qui tente de la
convaincre de revenir sur sa parole…
J’avais en tête une image de Démineurs
[Kathryn Bigelow, 2008] en la tournant :
cette idée de la mère de Tish tentant de débrancher le bon fusible avec le risque que
tout explose. Sur cet échange, je me suis
reposé sur mes comédiennes. Regina King
et Emily Rios en savaient bien plus que
moi sur ces femmes issues des minorités
et proies de violentes injustices qu’elles
avaient à interpréter. Je trouve passionnant
que Baldwin ait choisi de faire de la victime
du viol non pas une jeune femme blanche,
mais une Portoricaine, passée à deux doigts
du rêve américain. Je me suis efforcé de
montrer que cette femme n’est pas la cause
de tout. Elle n’a pas dénoncé Fonny. Juste dit
Robert
Guédiguian
« J’ai tout de suite
eu envie d’adapter le roman
de James Baldwin »
Le réalisateur de Marius et Jeannette
fut le premier à porter à l’écran
Si Beale Street pouvait parler. Il raconte.
u PAR THIERRY CHEZE
Stephan James
et KiKi Layne
ce que les policiers lui suggéraient de manière implicite. Elle n’est pas la méchante de
service, juste celle par qui le drame arrive.
En vous plaçant du côté des oppressés,
vous versez parfois dans la caricature,
avec le flic blanc raciste qui fomente
ce piège autour de Fonny…
J’assume de montrer un raciste sans nuance.
J’essaie pourtant toujours de susciter de
l’empathie pour tous mes personnages. Mais
ce flic représente pour moi le mal absolu. Je
ne lui vois aucune circonstance atténuante.
Faites-vous partie de ceux
qui pensent que les films peuvent
changer le monde ?
J
ames Baldwin est l’un des plus
grands auteurs américains.
Celui à travers qui j’ai vraiment
pris connaissance de la
question noire aux États-Unis.
C’est Ariane [Ascaride] qui m’a
suggéré un jour de lire Beale Street,
comme un pressentiment. J’ai tout
de suite eu envie d’en faire une
adaptation. Grâce à cette scène où,
pour faire innocenter le compagnon
de sa fille, cette mère afroaméricaine va à Porto Rico
rencontrer encore plus pauvre
qu’elle. J’ai alors eu l’idée de
transposer ce récit dans un cadre
européen, entre Marseille et
Sarajevo, lieu emblématique des
conflits communautaires.
Pour obtenir les droits, j’ai envoyé
une note d’intention à l’agent
de Baldwin via sa maison d’édition.
J’ai profité d’un voyage à New York,
où je présentais À la vie, à la mort !
pour le rencontrer. Ma proposition
financière l’a fait éclater de rire :
20 000 francs. Une somme 400 fois
inférieure à son dernier deal. Mais
cette femme m’a expliqué que
la décision appartenait à la sœur
de Baldwin qui avait adoré ma note
d’intention et voulait voir un de mes
films. Je lui ai envoyé une VHS
d’À la vie, à la mort ! Deux jours
après, j’ai reçu un mot bouleversant
où elle m’expliquait que son frère
aurait été content que j’adapte
son livre.
Sortant de Marius et Jeannette, j’ai
voulu réaliser un film très différent,
littéraire et stylisé. Avec une
construction étrange entre
flash-back et textes de Baldwin
à l’image. Ce qui constitue à la fois
la qualité et le défaut d’À la place
du cœur. Mais j’ai su que l’entourage
de Balwin avait apprécié. » u
S I B E A L E S T R E E T P O U VA I T PA R L E R De Barry Jenkins • Avec Stephan James,
KiKi Layne, Teyonah Parris… • Durée 1 h 57
• Sortie 30 janvier • Critique page 112
Alexandre Ogou
et Laure Raoust
Janvier 2019
© AGAT FILMS & CIE
Ils permettent en tout cas des prises de
conscience. En particulier chez ceux qui
sont appelés à le sauver : les plus jeunes.
Prenez le cas de Black Panther et de son
triomphe au box-office. Pendant des années,
aucun Noir n’a eu sous les yeux la représentation d’un des siens en roi ou en reine... Je
crois fermement à l’influence des films sur
mes contemporains. u
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Janvier 2019
RENCONTRE
SUPER
CAAN
« John Wayne, Coppola,
Hollywood et moi »
Révélé par Hawks à 25 ans, James Caan, 78 ans,
a tout vu, tout fait. Célébré à la Cinémathèque, à
l’affiche de Holy Lands, l’acteur nous raconte un
demi-siècle de cinéma américain. u PAR FRÉDÉRIC FOUBERT
James Caan dans Slither
de Howard Zieff (1973)
© MGM
L
a dernière fois que Première s’est assis face à
James Caan pour lui demander de raconter sa
vie, c’était en 2013, au
moment de la sortie de
Blood Ties de Guillaume
Canet. Mais la carrière du
« Jewish Cowboy » est tellement vaste qu’on n’avait
même pas eu le temps
d’évoquer ses rencontres
avec Howard Hawks et Michael Mann. Et
puis, faire la conversation avec l’interprète
de Sonny Corleone, c’est une proposition
qu’on ne peut pas refuser... Voix rocailleuse,
anecdotes sans filtre, entertainer jusqu’au
bout des ongles, Caan est déterminé à faire
passer un bon moment aux plumitifs qu’il
rencontre, comme fidèle à une éthique du
show-business ancestrale. Une éthique qui
n’aurait plus vraiment cours aujourd’hui, à
cause de l’esprit de sérieux qui, selon lui,
pollue le monde du cinéma. « On n’est pas là
pour guérir le cancer » est son mantra, qu’il
répète à chaque réalisateur ou acteur qui
vient frapper à sa porte pour lui proposer
un rôle ou lui demander conseil. Comme
ses camarades de promo Dennis Hopper et
Robert Duvall, James Caan a eu la chance
de croiser le fer avec John Wayne, et c’est un
peu comme s’il était dépositaire du secret
des grands anciens, ceux qui ont connu le
temps des pionniers, du muet puis de l’âge
d’or. Au mitan des seventies, Caan était une
star, une vraie, un nom sur lequel on montait
des films. Un synonyme du mot « virilité »
aussi, à mi-chemin de Charles Bronson
et Jack Nicholson. Il déclina le rôle de
Superman et décida de jouer selon ses
règles, quitte à se cramer aux yeux du
business. Mais c’est encore lui qui raconte
tout ça le mieux... Ladies and gentlemen,
welcome to the Caan film festival.
Janvier 2019
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Rencontre
« ÉCRIVEZ
ÇA NOIR SUR
BLANC : J’AI
DÉCOUVERT
MICHAEL
MANN ! »
JAMES CAAN
PREMIÈRE : Vous avez donné une
masterclass à la Cinémathèque le
mois dernier, après une projection
du Solitaire (Michael Mann, 1981)…
C’est vous qui avez choisi ce film ?
JAMES CAAN : Non, j’aurais préféré qu’ils
montrent celui que j’ai réalisé [L’Impossible
Témoin, 1980], pour pouvoir expliquer mes
partis pris, mes choix de mise en scène...
Mais Le Solitaire, ça me va très bien !
© PARAMOUNT
Le Parrain de
Francis Ford
Coppola (1972)
C’est juste après ce film, alors que
vous êtes au sommet, que vous
disparaissez des radars…
C’est votre vieil ami Francis Ford
Coppola qui signe le film de votre
come-back, Jardins de pierre, en 1987...
Tout a merdé. J’étais au top, j’avais fait plusieurs films qui avaient bien marché, peutêtre pas au niveau du Parrain, mais bon, ça
allait... Mais la mort de ma sœur m’a brisé.
Je l’adorais, c’était ma meilleure amie. La
seule personne qui me faisait peur. Je ne
crains personne, vous savez, je pourrais
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Janvier 2019
Jardins de pierre
de Francis Ford
Coppola (1987)
© TRISTAR - ZOETROPE
Vous avez presque découvert Michael
Mann, en fait…
Pas « presque ». Totalement ! Écrivez ça
noir sur blanc : j’ai découvert Michael
Mann ! J’étais en train de tourner ce film,
Chapitre deux [Robert Moore, 1979] et il
faisait le pied de grue devant ma caravane.
Il m’a donné son script à lire... Un sacré truc,
tellement dense qu’il n’a pas pu en tourner
l’intégralité. Il a fait Heat avec les restes !
À l’époque, il n’avait encore rien signé, à
part ce téléfilm, Comme un homme libre.
Moi, j’étais un big shot, je faisais ce que je
voulais. J’ai appelé Jerry Bruckheimer pour
qu’il le produise, avec mon frère Ronnie.
J’adore ce film. Michael Mann est complètement accro au boulot. Il peut avoir des attitudes dictatoriales, parfois, mais il est OK.
affronter un lion ! Il n’y a qu’elle qui pouvait
me faire baisser les yeux. Alors j’ai tout plaqué. J’ai enseigné le base-ball et le football
à des gamins durant cinq ans. Et pendant ce
temps, je me faisais plumer par mon cousin ! Il m’a tout pris, mon fric, ma retraite,
tout ! Au bout d’un moment, il a fallu que je
retourne bosser. Et j’ai réalisé que lorsque
tu as le dos tourné, les gens de Hollywood
ne sont pas en train de se languir de ton absence. Non, ils pensent juste que tu es mort !
J’étais fauché, oublié, j’ai dû accepter des
films que je n’aurais pas faits auparavant.
J’adore Arnold [Schwarzenegger], hein,
mais L’Effaceur, ce n’est pas forcément mon
idéal de cinéma...
Oh, c’est un trop mauvais souvenir, ça, je
n’ai pas envie d’en parler. J’aurais préféré
que la Cinémathèque ne le montre pas,
celui-là, par respect pour Francis. Il faut
imaginer : il était en train de faire ce film sur
le cimetière d’Arlington, et son fils meurt au
beau milieu du tournage. [Gio Coppola est
mort dans un accident de bateau, en 1986.
Il avait 22 ans.] Ce gamin que je connaissais depuis toujours, qui traînait dans la
salle de montage du Parrain... Francis a fini
Jardins de pierre, il voulait se réfugier dans
le travail, mais il n’a pas pu mener à bien sa
vision. Tous les soirs, il écrivait une lettre
à Gio. Il n’a plus jamais été le même après
ça... Au-delà de cette tragédie, je crois que
Francis n’a pas eu le destin de cinéma dont
il rêvait. En fait, il voulait une carrière à
la Woody Allen, enchaîner les petits films
comme Conversation secrète. Et boum !, le
succès monstrueux du Parrain lui est tombé
dessus. Ça l’a fait dérailler. Quand je le vois
faire ce film avec Robin Williams [Jack,
1996], je me dis : « Non, Francis, pas ça !
Pas toi ! »
(suite page 74)
L’antihéros seventies
© PARAMOUNT
Dans sa jeunesse, ses copains
de l’équipe de foot US l’avaient
surnommé « Shoulders »
(« Épaules »). Et c’est vrai
qu’on reconnaît d’abord James
Caan à sa silhouette de
quarterback. Les rôles de
sportif jalonnent son CV :
coureur auto dans Ligne rouge
7000 (1965), footballeur dans
Les Gens de la pluie (1969),
champion de rollerball dans
Rollerball (1975). Il a fait du karaté chez Sam Peckinpah
(Tueur d’élite, 1975) aussi bien que chez Wes Anderson
(Bottle Rocket, 1996). D’où l’ironie suprême de Misery
(1990), qui montre l’un des acteurs les plus physiques
de sa génération cloué au lit, impuissant.
LA LÉGENDE DE
JIMMY
Besoin d’aide pour mieux vous retrouver dans la filmo de James
Caan ? Notre guide en quatre étapes. u PAR FRÉDÉRIC FOUBERT
Le patriarche
© PARAMOUNT
Le dur à cuire
Sonny aimerait bien monter sur le trône de son Don
Corleone de père. Sonny veut protéger son petit frère
Michael (« Bada bing ! You blow their brains all over your
nice Ivy League suit ! », sa réplique culte). Sonny
tabasse Carlo Rizzi, qui a levé la main sur sa sœur…
Le Parrain (1972) est bien sûr le film emblématique
de l’acteur, celui dont on lui parlera jusqu’à son
dernier souffle, qui lui a valu la gloire et des années
de typecasting en gangster au sang chaud. Caan
remportera deux fois le prix de « l’Italien de
l’année ». « Et je ne suis même pas italien ! », rigole
l’intéressé, né dans une famille juive du Bronx.
© MIRAMAX FILMS
© ALGONQUIN
L’athlète cabossé
Si Le Parrain est son « greatest hit », le chef-d’œuvre
solo de James Caan pourrait bien être Le Flambeur
(1974), réalisé par l’Anglais Karel Reisz sur un
scénario de James Toback, qui raconte la dérive
kamikaze d’un prof de littérature accro au jeu.
Un sommet d’antihéroisme seventies, méchamment
mélancolique. Caan retrouvera des accents
similaires en perceur de coffres-forts en guerre
contre la mafia dans Le Solitaire (1981), premier long
de Michael Mann, qui fait le bilan des ruminations
existentielles de la décennie 70 pour mieux inventer
l’esthétique des années 80.
1987 : Caan tente un come-back
(plutôt discret) dans Jardins de
pierre, en militaire désabusé qui
enterre les enfants de l’Oncle Sam
tombés au Vietnam. Ce sera
désormais son emploi : l’aîné,
le vieux, le patriarche, le spectre
du Nouvel Hollywood. Il le décline
face à Mark Wahlberg (The Yards),
Schwarzy (L’Effaceur), Hugh Grant
(Mickey les yeux bleus), Nicole
Kidman (Dogville) ou à la télé
(la série Las Vegas)… C’est encore
ce rôle qu’il tient dans Holy Lands,
en vieux Juif américain parti élever des cochons en
Israël pour défier Dieu. Son dos est un peu voûté, mais
ses épaules toujours aussi carrées.
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Dans quel état étiez-vous après
le succès du Parrain ? Ça faisait quel
effet à un jeune acteur de 30 ans d’être
au générique du plus grand succès de
tous les temps ?
Ce n’était pas désagréable ! (Rires.) Le seul
problème, c’est qu’après, je ne recevais plus
que des scripts où il y avait déjà vingt types
dessoudés avant la page 12. « Il faut buter
quelqu’un ? Appelons Jimmy ! » (Rires.)
J’ai chanté et dansé avec Barbra Streisand
[Funny Lady, 1975], mais tout le monde
s’en foutait. Bon, le succès du Parrain, c’est
surtout une question pour Al [Pacino]...
Moi, j’avais déjà un peu de métier. Je jouais
face à John Wayne et Robert Mitchum sous
la directon de Hawks à 22 ou 23 ans [El
Dorado, 1967].
Vous êtes l’un des rares acteurs
de votre génération à avoir fait la
transition entre le Vieil et le Nouvel
Hollywood…
Ah oui ? Hum. Intéressant. Un critique a dit
un jour que j’ai réussi l’exploit de tourner
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Janvier 2019
© WARNER
© PARAMOUNT
Le Flambeur
de Karel Reisz (1974)
El Dorado
de Howard Hawks (1967)
dans un gros carton par décennie depuis
les sixties. Bon, le dernier, c’était Elfe [Jon
Favreau, 2003], ça commence à dater ! (Rires.)
Il paraît que vous avez failli en venir
aux mains avec John Wayne pendant
le tournage d’El Dorado, c’est vrai ?
Oui. C’est Mitchum qui nous a séparés.
Wayne n’arrêtait pas de me chercher, d’essayer de m’intimider, il voulait voir ce que
j’avais dans le ventre. Mais je ne me laissais
pas faire et je crois que ça lui a plu. Tout
ça s’est très bien terminé et je garde un excellent souvenir du tournage. Hawks était
impayable, un vrai personnage de cartoon.
Il organisait ces dîners incroyables tous les
soirs. John Wayne avait fait venir le cuisinier de son yacht, on mangeait sous cette
immense tente blanche plantée au milieu de
notre petite ville western, avec ces putains
de verres en cristal... Je n’en croyais pas mes
yeux ! La première semaine de tournage,
c’était juste Wayne et moi. J’avais débarqué avec l’énergie des jeunes acteurs, qui
abordent tous les rôles comme s’ils jouaient
Hamlet. Mais on m’a juste demandé de faire
le truc le plus dur du monde pour un comédien : écouter son partenaire causer. Et
Wayne avait quand même une diction très
particulière. (Il se met à l’imiter.) Du coup,
je souriais tout le temps en l’écoutant, je ne
pouvais pas m’en empêcher ! Mitchum s’est
foutu de moi quand il a vu les rushs : « Hey,
pourquoi tu souris tout le temps, Jiminy
Cricket ? » – il m’appelait Jiminy Cricket.
Et c’est vrai, revoyez le film : j’ai toujours ce
sourire idiot. Et ce drôle de chapeau.
Avant El Dorado, Hawks vous avait
choisi pour Ligne rouge 7000 (1965)…
Oui, mais ça, c’était horrible. Un ratage
complet. Je suis le seul acteur du film à m’en
être relevé !
Vous aviez des idoles de cinéma quand
vous étiez jeune ?
Non, je m’en foutais complètement ! Mon
truc, c’était le football. Je cherchais une
échappatoire, tout faire pour ne pas travailler
dans le commerce de la viande. Mon
Holy Lands
d’Amanda Sthers (2018)
« J’AI RÉUSSI L’EXPLOIT
DE TOURNER DANS UN GROS
CARTON PAR DÉCENNIE DEPUIS
LES SIXTIES. »
Howard Hawks et James
Caan sur le tournage de
Ligne rouge 7000 (1965)
parrain et mon grand-oncle possédaient une
chambre froide, sur la 14e Rue. On se les
gelait là-dedans, mais moins qu’au bord de
l’East River, où on débarquait des carcasses
de bœuf de 150 kilos par - 15° C. Je rêvais
de faire autre chose de ma vie. Et il se trouve
que j’ai toujours aimé faire le clown, faire
marrer les copains. Encore aujourd’hui,
d’ailleurs. Ma femme dit que je suis cinglé.
Mark Wahlberg adore Le Flambeur
(Karel Reisz, 1974), l’un de vos plus
beaux films. Vous avez vu le remake
qu’il en a tiré ?
Mark est un ami. Un mec bien, vraiment intelligent. Il m’a appelé pour me demander
l’autorisation de refaire Le Flambeur. Je
lui ai dit : « L’autorisation ? Mais t’es con
ou quoi ? Tu fais ce que tu veux ! » Bon... Il
se trouve qu’il n’a pas vraiment compris le
monde du jeu, ni ce sentiment dostoïevskien
© PARAMOUNT
JAMES CAAN
que Karel Reisz essayait de faire passer,
cette idée que 2 + 2 peuvent faire 5... Il m’a
organisé une projection privée. Le genre
de truc où tu es coincé. Si tu n’aimes pas,
tu risques de te fâcher avec un copain. Si
tu aimes, il va penser que tu dis ça pour
être gentil...
Vieil Hollywood, Nouvel Hollywood,
ces distinctions avaient du sens pour
vous à l’époque ?
Bof. C’est sûr que lorsqu’on tournait Les
Gens de la pluie avec Coppola [1969],
on sentait qu’un vent nouveau soufflait.
C’était un road-movie qui se construisait
sur la route, au fil de notre voyage. Une
étude de l’émancipation de la femme au
foyer américaine. On était une toute petite
équipe, on voyageait en caravane, George
Lucas était là aussi, tout jeunot... Mais c’est
surtout aujourd’hui que Hollywood a
changé, je trouve. Avant, les gens à la tête
des studios aimaient vraiment le cinéma. Ils
gagnaient leur vie grâce à ça. Désormais,
pour eux, c’est secondaire, ça passe après
les réfrigérateurs ou les téléphones ou je ne
sais quoi. Ils ne sont pas dans le monde du
cinéma, mais dans le monde des affaires. Et
ils produisent des films avec des catcheurs
qui jouent la comédie comme des savates.
Vous vous sentez comment au milieu
de tout ça ?
Bah, une chose est sûre : je n’emballe plus
la fille à la fin ! Je ne me bats pas non plus
contre des animaux préhistoriques géants.
Et j’ai la nausée quand on m’accroche à un
câble, alors... J’angoisse un peu pour mes
enfants. J’ai quatre garçons, dont deux sont
acteurs, et je sais qu’ils n’auront jamais
les opportunités incroyables que j’ai eues.
Bon, j’avoue que j’ai été gâté, j’ai eu droit au
Parrain : le meilleur script, le meilleur
réalisateur, les meilleurs partenaires. Le
meilleur film, quoi ! J’avoue que je suis
flatté quand des jeunes gars comme Mark
[Wahlberg] ou Leonardo [DiCaprio]
viennent me demander conseil, me témoigner leur admiration. J’ai essayé de faire le
moins de mauvais films possible, même si
parfois, il fallait bien faire bouillir la marmite. Aujourd’hui, je ne sais pas... Je viens
d’une époque où les films avaient un début,
un milieu et une fin. u
H O LY L A N D S De Amanda Sthers • Avec James Caan,
Jonathan Rhys Meyers, Tom Hollander...
• Durée 1 h 40 • Sortie 16 janvier
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© STUDIO CANAL
Le Solitaire
de Michael Mann (1981)
© MANN - CAAN PRODUCTIONS
Rencontre
© ROCKSTAR
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FOCUS
RED DEAD
STUPEFACTION
Le jeu vidéo de l’année ?
On attendait une simulation de braquages de banque énervée
et on se retrouve avec une balade élégiaque dans les champs
du western. Red Dead Redemption 2, jeu vidéo blockbuster,
crée la surprise. Grand jeu malade ? Démo virtuelle de pêche
à la ligne et de chasse au faisan ? Provocation punk ? Dans tous
les cas, un drôle de truc.
u PAR BENJAMIN ROZOVAS
Janvier 2019
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FOCUS
R
ockstar Games règne en maître
incontesté sur la planète vidéoludique depuis la sortie de Grand
Theft Auto 3 en 2001, à l’époque
le grand représentant d’une nouvelle ère de jeux 3D portée par le
succès de la PlayStation (des polygones fluides, de la profondeur de
champ), et la vraie première claque
« monde ouvert » de l’histoire
du médium. GTA 3 échangeait
la vue de dessus qui avait fait le
succès brouillon des deux premiers sur PC pour une
perspective à la troisième personne au niveau du sol, à
hauteur d’homme, avec des kilomètres d’architecture
urbaine à perte de vue et dans toutes les directions – un
geste unanimement reconnu comme la naissance du jeu
vidéo moderne. Dans cette ville bac à sable entièrement
modélisée, ersatz de New York (appelée Liberty City),
le joueur-gangster était invité, sans contrainte de déplacement (voiture, hélico, bus, vélo, scooter, tout fonctionne), à sortir des clous et du cadre structuré par les
développeurs pour inventer son propre fun.
Punk attitude
© ROCKSTAR
Les procès en moralité et l’attitude punk des deux jeunes
patrons de la boîte (les Londoniens Dan et Sam Houser)
définirent l’identité Rockstar pour les décennies à
venir : une maison de divertissement quatre étoiles au
savoir-faire phénoménal, portée par une forme d’irrévérence juvénile, de subversion cool et de street cred
en béton armé. Le tout enrobé d’une obsession pour le
cinéma américain à la limite du raisonnable. Pensez
HBO, circa 1999, quand la chaîne à péage diffusait Les
Soprano et Sex and the City avec plusieurs trains d’avance
sur la concurrence. Ou aux dix premières années
de Pixar, quand John Lasseter et ses hommes semblaient
incapables de rater quoi que ce soit. Ou encore, d’un
strict point de vue industriel (culturel), aux dix dernières
de Marvel... Aujourd’hui encore, et même si les Polonais
de CD Projekt (The Witcher) essayent de réduire l’écart,
Rockstar reste sans rival sur le terrain de l’innovation
technologique et du génie pop.
À sa sortie en 2011, le premier Red Dead Redemption
se faisait appeler « Grand Theft Horse ». Une transposition au grand air, dans le Far-West vieillissant, des pulsions anarchiques et de la satire sociale de GTA. Connu
pour sa violence over the top, son traitement hystérique
des femmes et son esthétique du billet vert, GTA n’avait
jamais vraiment fait dans la beauté, malgré la souplesse
du moteur graphique Rage qui, jusqu’à l’épisode 4, pouvait donner à l’image cette incroyable pulsation cinoche.
Mais quelque chose de l’ordre de l’extase passait dans
Red Dead. Une forme, oui, de beauté : le premier jeu
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Janvier 2019
d’action moderne devant lequel des millions de gamins
enragés étaient amenés à déposer les armes (la manette)
pour contempler, ne serait-ce qu’un instant, l’ombre passante d’un nuage sur un rocher ou le frottement électrique de la végétation juste avant l’orage. Il s’agissait
toujours de flinguer des voyous pour le compte de
psychopathes dégénérés mais, astreinte à un rythme
équestre, la formule Rockstar semblait gagner en nuance
et en maturité... Les aventures du hors-la-loi John
Marston, dépêché par les Pinkerton pour appréhender
les membres de son ancien gang, forment toujours l’un
des récits piliers du jeu vidéo (le final est à pleurer), et
Red Dead reste un chef-d’œuvre majeur de l’ancienne
génération de consoles. Parce que Rockstar se prend (à
juste titre) pour James Cameron et se paye le luxe de
créer ses jeux sans limitation de temps ou de moyens,
la suite s’est fait attendre pendant plus de huit ans.
1 000 employés surmenés, 1 200 acteurs embauchés,
500 000 lignes de dialogues, le plus gros budget de
l’histoire du jeu vidéo (estimé à plus d’un demi-milliard
de dollars)... Red Dead Redemption 2 devait mettre tout
le monde d’accord. Mais le blockbuster qui est sorti
RED DEAD REDEMPTION 2
N’EST PAS LE JEU
ATTENDU, MAIS CELUI
QU’IL NOUS FALLAIT
laisse infiniment rêveur, sinon perplexe. Pas le titre attendu, mais celui qu’il nous fallait. Un monstre, dans
le plus beau sens du terme : un jeu Rockstar qui divise.
Amérique fantasmée
« Lent », « agonisant », « calvaire », « chiant » sont des
mots qui reviennent chez les déçus de RDR 2. Il faut
dire que le jeu n’y va pas de main morte pour imprimer votre présence physique dans le paysage et donner
une inertie de cow-boy à chacun de vos déplacements.
Ça passe notamment par des animations de quatre
secondes pour la cueillette de plantes et le dépeçage
de carcasses animales, et dans RDR 2 vous cueillez
beaucoup de plantes et dépecez tous les animaux de
la création. Le jeu est truffé de ces petits choix de design extrêmement délibérés qui astreignent le joueur à
la patience : se nourrir fréquemment, tomber dans la
boue et se salir, prendre des bains, se raser, acheter différents types de bretelles, fabriquer des objets, couper
du bois, passer par la sacoche du cheval pour changer
d’arme, nourrir le canasson, le brosser, le caresser,
fouiller des cadavres, déguiser son odeur, prendre des
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79
FOCUS
bains, etc. Une centaine de systèmes annexes, réalistes,
optionnels, greffés en cascade autour d’un shooter
à la troisième personne somme toute assez basique...
Vous jouez cette fois un usurier bourru du nom d’Arthur
Morgan, membre éminent du gang van der Linde (qui
compte aussi le jeune John Marston ; c’est un prequel),
et vous évoluez de campement en campement dans une
recréation fantasmée de l’Amérique sudiste post-guerre
civile. Sur le plan narratif, là aussi, le jeu accumule
les paradoxes. Il vous submerge de personnages et de
storytelling mais vous commande de prendre le large et
de passer du temps avec vous-même. Il vous guide par le
bout du nez dans les missions principales et ne donne un
poids moral à vos actions que dans les phases de déambulation « hors-jeu » (donner l’aumône au mendiant ?
Tuer le prédicateur raciste ?).
Matrice vivante
Quand RDR 2 cesse de ressembler à une dispute interne
entre employés de Rockstar, quand il fait rugir son moteur graphique et parler son sound design, l’expérience
se transforme en simulation techno-futuriste de pêche à
la ligne et de chasse au gibier. L’immense canevas western du jeu est une symphonie de ciels atmosphériques,
d’odeurs chaudes et de sensations iodées, une matrice
vivante pleine de surprise et de beauté, peu importe d’où
on la regarde. Dans ces moments de pure immersion
où l’on pourrait presque sentir l’humidité de l’air à travers l’écran, RDR 2 procure un vertige photographique
qui n’est pas sans rappeler la découverte d’Avatar en 3D
(pour clore le chapitre James Cameron). Rockstar vient
de se payer une petite folie : un jeu d’auteur sensoriel et
indolent, à très gros budget, réalisé par mille personnes,
ce qui n’a absolument aucun sens dans cette industrie du
bourrinage et du risque zéro.
Que vient-on de vivre, exactement ? Que s’est-il passé ?
Comme d’habitude, il faudra laisser le temps aux gamers
de décider, et à l’industrie de grandir dans l’ombre du
jeu et de réagir en fonction. Rob Nelson, notre contact
chez Rockstar (lire interview ci-contre), n’en sait pas
davantage : « Le jeu nous dit ce qu’il est à mesure qu’on
le fabrique, et celui-ci nous a rendus un peu nerveux.
Ce que vous avez devant les yeux, c’est le résultat d’une
longue recherche à tâtons. » Une sorte de Porte du
paradis du jeu vidéo, alors ? Un geste énorme et
radical, presque suicidaire ? Peut-être, mais sans ruine
ni banqueroute. Avec plus de 725 millions de dollars
récoltés en trois jours, RDR 2 se porte bien, merci. Il est
le plus rapide best-seller de l’année 2018, tous produits
culturels confondus. u
© ROCKSTAR
READ DEAD REDEMPTION 2 Créé par Dan & Sam Houser
• Éditeur Rockstar • Sur PlayStation 4
et Xbox One
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Des émotions
liées à
La Horde sauvage
Red Dead Redemption 2, ou la preuve que les jeux
vidéo n’ont plus rien à envier au cinéma ?
On fait le point avec Rob Nelson, coprésident
de Rockstar North, filiale britannique de Rockstar.
u PAR BENJAMIN ROZOVAS
PREMIÈRE : Je joue vingt heures par
semaine depuis un mois et je n’en suis
qu’à 25 % de RDR 2. Si mes calculs sont
bons, il me faudra quatre mois
pour le finir, là où d’autres joueurs
le terminent en deux semaines.
Bien sûr, personne n’a tort ou raison
dans ce genre de situations. Mais
ils se trompent, non ?
ROB NELSON : (Rires.) Il existe différents
types de joueurs et on doit tous les prendre
en compte. Le deal est le suivant : si vous
décidez d’y aller doucement – et le jeu vous y
encourage –, alors on ne vous fera pas perdre
votre temps.
Le cinéma commercial a perdu la
nécessité d’impliquer le spectateur par
l’image, de l’installer dans un rythme
visuel et de laisser les personnages
et l’histoire respirer… Aujourd’hui,
c’est plus la responsabilité des séries
télé et des jeux vidéo.
Étrange, non ? Chez Rockstar, à vrai dire, on
ne regarde plus trop ce que font le cinéma et
la télé. Le déclic est venu de Grand Theft
Auto 5 [sorti en 2013], où l’un des avatars du
joueur, Michael, est un criminel « repenti »
avec une vie de famille et une maison à West
projets de cette taille. Chacun y va de ses petites obsessions, lesquelles s’accordent ou pas
à l’architecture globale... Pour Strawberry,
l’un de nos directeurs artistiques est tombé
sur ce style de menuiserie très en vogue à
l’époque, avec des structures d’accueil et
des rampes d’escalier taillées dans le bois.
On voyait ça dans certaines villes californiennes, et si vous tendez l’oreille, vous entendrez le maire de Strawberry vanter les
mérites de son cousin bûcheron venu de la
Côte Est. Ça ne sert probablement à rien
mais on ne voulait pas être pris en faute
là-dessus. (Rires.)
Avec son parc à thème western et ses
« missions » à déclencher, la série
Westworld rend hommage à Read Dead
Redemption et reprend à son compte
le langage « monde ouvert » des jeux
Rockstar, qui devient une sorte
de lentille pour examiner notre
rapport au réel…
Hollywood. Grâce à lui, on a commencé à
comprendre que le héros d’action bigger
than life qui s’illustrait dans les phases de
gameplay existait aussi une fois les missions terminées, puisqu’il rentrait chez lui
retrouver sa famille. On adorait l’idée que
la vie de Michael devienne, entre les mains
du joueur, un soap opera à rallonge. RDR 2
concrétise cette démarche. Vous êtes ici le
membre actif d’un gang, d’une famille, avec
laquelle vous vivez au jour le jour. On vous
entoure de backstory, de dialogues d’exposition, que vous pouvez choisir d’investir
ou d’ignorer. Jusqu’où pousser cette forme
de soap opera ambiante, de storytelling
« optionnel » ? Question fascinante, et pour
le coup spécifique à notre médium.
L’essor de la 4K vous libère de la
nécessité de « singer » l’esthétique
cinéma puisque d’une certaine manière
vous y êtes déjà. Les films ne sont plus
un outil de comparaison utile. On le
ressent en jouant. C’est un monde
qu’on habite de l’intérieur plus qu’un
décor dans lequel on rejoue des
scénarios de films reconnaissables…
Oui, la technologie permet aujourd’hui
d’atteindre le niveau de fidélité souhaité.
On commence même à faire machine arrière
et à réduire notre capacité au photoréalisme
pour s’intéresser d’abord à la cohésion de
l’expérience de jeu. Le langage du cinéma
ou de la pop culture reste approprié, particulièrement à des moments clefs dans les missions. Plus que des emprunts directs, vous
pourrez reconnaître ici et là des émotions
liées à La Horde sauvage, à L’Assassinat de
Jesse James par le lâche Robert Ford, ou à
des œuvres littéraires telles que Le Livre de
la jungle ou Méridien de sang de Cormac
McCarthy... Mais oui, le temps où le joueur
jubilait de se « sentir » dans tel ou tel film est
révolu. Dans RDR 2, c’est l’univers western
dans lequel il évolue qui le remue.
La ville de Strawberry n’est-elle
pas une réplique exacte de celle
que l’on voit dans La Colline
des potences de Delmer Daves ?
Oui, comme l’a été la télévision. Il y a aussi
Jumanji : Bienvenue dans la jungle, et bientôt Free Guy [à la Truman Show : Ryan
Reynolds comprend qu’il est un personnage
de background dans un jeu à monde ouvert].
Après s’être beaucoup servis dans l’escarcelle du cinéma, les jeux vidéo semblent
mûrs pour un renvoi d’ascenseur. u
« LE TEMPS OÙ
LE JOUEUR
JUBILAIT DE SE
“SENTIR” DANS
TEL OU TEL FILM
EST RÉVOLU. »
ROB NELSON
Le film avec Gary Cooper ?
Oui. Même topographie, même
maison gothique sur la colline, même
bois sculpté…
(Rires.) C’est possible ! Il y a tellement de
gens qui ont bossé sur le jeu, difficile de
déterminer avec précision qui fait quoi sur des
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© PASCAL ITO - FONDATION JÉROME SEYDOUX - PATHÉ FILMS - PRODUCTIONS ET ÉDITIONS PAUL ET ALEXANDRE LEDERMAN - TF1 FILMS PRODUCTIONS
OR AL STORY
BOULEVE
82
Janvier 2019
RSIFIANT
Les Trois Frères raconté par
BERNARD CAMPAN, PASCAL LÉGITIMUS,
DIDIER BOURDON, MICHEL LENGLINEY, ANTOINE DU MERLE,
ALAIN CHOQUART & PATRICK BORDIER
Janvier 2019
83
Avec
(par ordre d’apparition)
Bernard Campan
scénariste, réalisateur
Pascal Légitimus
acteur
Didier Bourdon
scénariste, réalisateur
Michel Lengliney
scénariste
Antoine du Merle
acteur
Alain Choquart
chef opérateur
Patrick Bordier
directeur de production
© PASCAL ITO - FONDATION JÉROME SEYDOUX - PATHÉ FILMS - PRODUCTIONS ET ÉDITIONS PAUL ET ALEXANDRE LEDERMAN - TF1 FILMS PRODUCTIONS
Fin 1995. Au sommet de leur popularité
à la télévision et sur scène, Les Inconnus
font le grand saut au cinéma. Le trio revient
sur la création des Trois Frères, qui leur
a offert sept millions d’entrées en salles
et un César du meilleur premier film.
84
_BERNARD CAMPAN : Un soir, on a dîné avec Jean-Marie
Poiré et Claude Berri, qui souhaitait que l’on fasse un
film avec lui. Il a dit : « Il faut leur trouver des trucs.
Pourquoi pas un film à sketchs ? Peut-être dans un camping... » Poiré a un peu botté en touche en lui expliquant
qu’on était capables d’écrire nous-mêmes.
_PASCAL LÉGITIMUS : J’ai évidemment participé à l’éla-
u PAR FRANÇOIS LÉGER
boration de l’histoire, même si je ne suis pas crédité
comme coscénariste. J’ai insufflé des idées au départ et
comme Bernard et Didier fonctionnent bien en binôme,
on a décidé qu’ils écriraient et que j’allais plutôt être le
troisième œil.
_BERNARD CAMPAN : Entre 1989 et 1992, on n’a pas
_DIDIER BOURDON : On notait des choses à droite et
arrêté une minute. On a fait au moins six émissions de
télé en plus de la scène, c’était un peu épuisant. Alors j’ai
décidé de prendre quelques mois sabbatiques pendant
que Didier tournait ailleurs. Puis est venue une envie
de cinéma.
à gauche, un peu comme pour les sketchs, sauf qu’on
savait que le travail allait être différent. C’était aussi ce
qui nous intéressait. À partir du moment où on a trouvé
l’idée de trois frères de la même mère mais de pères
différents, on a développé le synopsis.
_PASCAL LÉGITIMUS : C’était l’étape logique après la
_BERNARD CAMPAN : Le principe était de partir de nos
radio, le théâtre et la télévision. On est acteurs, on utilise
toutes les formes à notre disposition pour nous exprimer.
trois personnalités, en caricaturant. Ça nous a aidés à
écrire, c’était le moteur.
_DIDIER BOURDON : Ça nous trottait dans la tête depuis
_DIDIER BOURDON : Ça ne veut pas dire que ces person-
un moment, mais on n’a pas trouvé l’idée des Trois Frères
tout de suite. nages sont nos doubles, mais le côté « rangé » de Légitimus
fait partie de ce qu’il est dans la vie. Bernard est un peu
Janvier 2019
« LE TRIANGLE
AVAIT TOUT POUR
FONCTIONNER,
IL Y AVAIT TOUJOURS
UN PERSONNAGE POUR
EMMERDER L’AUTRE. »
O ral story
BERNARD CAMPAN
Bernard Campan
et Didier Bourdon
sur le tournage
des Trois Frères
cahier Clairefontaine à spirales, commençant à me lire les
quelques idées qu’ils avaient. Il fallait bâtir un scénario,
se dégager du sketch. Garder l’esprit des Inconnus et
glisser vers Les Trois Frères. J’ai dû travailler sur les
deux premiers tiers. À partir de là, Didier et Bernard
tenaient leur scénario. Quelques années après, je me suis
installé rue des Trois Frères, à Montmartre. Le destin !
_DIDIER BOURDON : Bon, avec tout le respect que je lui
Bernard Campan,
Antoine du Merle
Didier Bourdon,
et Pascal Légitimus
tout fou, un peu brouillon. (Rires.) Et puis moi, je suis
une sorte de leader, parfois de mauvaise foi, qui a la
pêche et la seconde d’après peut être down... On a gardé
nos prénoms dans le film car ça s’inscrivait dans cette
démarche.
_BERNARD CAMPAN : Pour mon personnage, je me suis
beaucoup inspiré de Frédéric Bador, un ami malheureusement décédé, qui a travaillé longtemps avec nous
au théâtre, puis au cinéma. Il disait souvent : « Y a pas
de blème ! » (Rires.) Il possédait un langage différent du
mien. J’ai grossi certains de mes traits, je suis souvent le
mec qui comprend les choses en retard, une heure après.
Et j’étais le seul de l’équipe à fumer des pétards, ce genre
de choses... (Rires.) Je suis parti vers ce côté gentiment
paumé. Le triangle avait tout pour fonctionner, il y avait
toujours un personnage pour emmerder l’autre.
_DIDIER BOURDON : Claude Berri nous avait demandé
de travailler avec des auteurs qu’on connaissait un peu.
C’est là qu’on a fait appel à Michel Lengliney.
_MICHEL LENGLINEY : Avec Didier, on avait écrit un scé-
nario sur Victor Hugo qu’il aurait aimé incarner. Et puis
l’affaire a capoté. Un jour, il m’a téléphoné pour me parler
des Trois Frères. Les Inconnus étaient en tournée, j’ai
donc pris ma voiture pour les rejoindre à Lille, dans leur
hôtel. Je revois encore Bernard Campan avec son petit
dois, Michel n’a pas écrit grand-chose en fait... C’est un
mec super sympa, mais ce n’était pas son univers. Et puis
les auteurs de théâtre au cinéma, ce n’est pas toujours
évident. Ils sont peut-être plus bavards là où un regard
suffit. C’est une autre écriture, beaucoup plus elliptique
en règle générale.
_BERNARD CAMPAN : Mais Michel a notamment trouvé
le nom de la famille Rougemont, les beaux-parents du
personnage joué par Didier. Il avait carrément écrit une
scène de procession. (Rires.)
_MICHEL LENGLINEY : Je les ai connus dans la vraie vie
les Rougemont. Les cathos, les coincés... Je les ai bien
en tête et si je peux me moquer d’eux, ça vient très vite.
_BERNARD CAMPAN : Au départ, c’était une famille de
gens riches, d’un milieu social élevé. Sauf qu’en préparation, on a trouvé le gag : « Votre colin, avec ou sans
patates ? » C’était juste avant le tournage. Et là, on s’est
rendus compte que madame Rougemont ne pourrait pas
lâcher « patate », elle dirait « pomme de terre ». Mais le
gag était tellement magnifique ! On a choisi d’oublier
la famille huppée et d’en faire des gens beaucoup plus
modestes, plus simples.
_DIDIER BOURDON : On a longtemps réfléchi à l’héritage.
Quel serait son contenu ? Michel avait même pensé que
les trois frères pourraient hériter d’un costume de leur
mère. Et un jour, j’ai suggéré : « Si on galère autant à
trouver, c’est qu’il ne faut pas qu’il y en ait. En fait, le vrai
héritage, c’est leur famille. » Ça a vraiment été la découverte du film. J’aime bien quand l’histoire peut s’arrêter
au bout de dix minutes : ils auraient pu se séparer et ne
jamais plus se revoir.
Janvier 2019
85
O ral story
_BERNARD CAMPAN : En parallèle, Didier avait contacté
Paul Lederman*, qui était notre producteur sur scène et
à la télévision.
_DIDIER BOURDON : Je le regrette profondément d’ail-
leurs. Il n’était pas producteur de cinéma, c’était presque
une pièce rapportée. Il ne voulait pas mettre d’argent
dans le film ! Il nous a pourri la vie. Il nous a fait chier sur
les contrats, et puis il emmerdait Claude Berri qui n’en
pouvait plus. Lederman nous a fait perdre du temps à
cause de ses retards de paiement. J’avais beau lui répéter
qu’on avait un plan de tournage et que des décors allaient
nous passer sous le nez, rien n’y faisait. Et quand ça s’est
enfin dénoué, il m’a dit : « Ça y est, ton film est fait. »
Cette phrase m’avait énervé : « Eh bien non, tout reste à
faire monsieur Lederman... »
« UN JOUR, BERNARD
M’A APPELÉ : “PUTAIN,
CLAUDE VEUT QU’ON FASSE
DES ESSAIS AVEC JORDY !” »
DIDIER BOURDON
_PASCAL LÉGITIMUS : Quand on a commencé à chercher
l’enfant qui allait interpréter Michaël, on savait qu’on
ne pouvait pas se louper. Il y a eu un gros casting avec
beaucoup de gamins.
_DIDIER BOURDON : Un jour, j’étais malade et Bernard
_BERNARD CAMPAN : Quand il venait sur le plateau,
m’a appelé : « Putain, Claude veut qu’on fasse des essais
avec Jordy ! » (Rires.)
ce n’était pas nos jours préférés. (Rires.) On aurait pu
faire le film sans lui, mais on n’a pas eu les cojones. On
ne pouvait pas se permettre de le vexer puisqu’on avait
encore des spectacles avec lui. Mais le torchon commençait déjà à brûler.
_BERNARD CAMPAN : Berri m’a dit : « Il y a un gamin
qui fait Dur dur d’être un bébé, ça cartonne. » « Oui,
mais s’il n’est pas bon comédien ? » « Ben on sait jamais,
ça peut aller, faut l’auditionner ! » On s’est retrouvés face
à un môme qui était trop jeune et qui n’en avait surtout
rien à foutre. _DIDIER BOURDON : Comme Lederman ne voulait pas
© PASCAL ITO - FONDATION JÉROME SEYDOUX - PATHÉ FILMS - PRODUCTIONS ET ÉDITIONS PAUL ET ALEXANDRE LEDERMAN - TF1 FILMS PRODUCTIONS
mettre de billes dans le film, le producteur René Cleitman
[décédé depuis] avait également été mis dans le coup. Il a
vu la première mouture du scénario, avec la maman qui
meurt au début. Ça l’a refroidi : « Pour moi, ce n’est pas
une comédie. » Et il s’est retiré. Ça a failli tout foutre en
l’air parce que Berri a commencé à avoir peur. C’était
notre premier film et, à l’époque, c’était très mal vu
que des mecs venus de la télé fassent du cinéma. Les
gens pensaient que ça allait être une catastrophe. C’est
Claude Zidi – il avait lu le scénario que Berri avait dû lui
donner – qui lui a dit : « Mais c’est formidable, fais-le. »
Il a relancé la machine, et Claude y a cru à nouveau. Sauf
qu’il continuait à tergiverser... À un moment, je me suis
levé et je lui ai balancé : « De toute façon, je ne travaille
pas avec des vieux. » Et là, il m’a répondu : « Tape dans
la main, on le fait. » (Rires.) Il faut parfois en venir à ces
extrémités dans ce métier. Peut-être qu’il a senti que j’y
croyais vraiment.
_DIDIER BOURDON : Pour lui, c’était juste un jeu. Il disait
les phrases sans y mettre le ton.
_PASCAL LÉGITIMUS : Et puis, il représentait tout ce
qu’on critiquait !
_BERNARD CAMPAN : Outre Antoine du Merle, qui
a finalement eu le rôle, on avait aussi repéré un autre
gamin, plus formaté. Claude flippait qu’on choisisse
Antoine parce qu’il n’avait aucune notion de la caméra : il
regardait l’objectif durant les essais ! Didier lui a tenu tête
en lui affirmant qu’on devait prendre le risque. Il valait
mieux un gamin génial avec lequel on allait se débrouiller
au montage plutôt qu’un enfant bien propre avec qui il ne
se passait rien à l’écran. Antoine du Merle
_DIDIER BOURDON : Quand Claude a vu ce que Jordy
donnait, il a accepté : « Prenez votre gamin. » (Rires.)
_ANTOINE DU MERLE : J’étais déjà dans une agence
qui m’a envoyé sur le casting des Trois Frères, et j’ai
sûrement eu un coup de bol d’être accepté. Mes parents
n’étaient pas spécialement passionnés par les humoristes.
Pour moi, Les Inconnus étaient vraiment des inconnus.
J’avais 6 ans quand on a commencé et j’ai fêté mes 7 ans
sur le tournage. L’équipe avait décoré la cantine pour
moi, j’ai mangé un super gâteau et mes plats préférés.
C’est l’anniversaire qui m’a le plus marqué !
_BERNARD CAMPAN : Il était malin, il avait bien compris
son pouvoir : s’il ne voulait pas tourner, on était emmerdés !
On était obligés de faire selon sa volonté... 86
Janvier 2019
_ANTOINE DU MERLE : Il n’est pas impossible que j’aie
été un peu capricieux, ça ne m’étonnerait pas de moi !
_BERNARD CAMPAN : À un moment – et c’était douloureux pour nous – on lui a dit que ce n’était plus possible :
« Rentre à l’hôtel, on va réfléchir. Si tu ne changes pas
d’attitude, on va prendre un autre petit garçon. » Ce qui
n’était pas du tout faisable, puisque le tournage était déjà
bien avancé ! Il s’est senti bête et nous a promis qu’il ne
recommencerait plus.
_DIDIER BOURDON : Après, ça a été comme sur des rou-
lettes. Il était magique, Antoine.
_BERNARD CAMPAN : Pour la réalisation, on a eu un super
scripte, Patrick Aubrée, qui nous a aidés pour le découpage. Et un conseiller technique, Pascal Rémy, imposé
par Berri. Claude flippait un peu : « C’est pas pareil la
télé. » Il était prudent et angoissait qu’on n’y arrive pas.
Rémy devait coréaliser, mais Didier a pris les choses en
main. C’est plus lui qui est vraiment réalisateur, même si
on a toujours préparé les choses, à deux, en amont.
aimait ma disponibilité envers les metteurs en scène.
Essentiel pour un premier film. C’est lui qui m’a appelé
pour travailler sur Les Trois Frères.
Pascal Légitimus,
Bernard Campan
et Didier Bourdon
_DIDIER BOURDON : Ce n’est pas avec Alain Choquart
que j’avais les meilleurs rapports. Il nous a regardés
un peu de haut au début, ne sachant pas si on savait
vraiment ce qu’on voulait. _ALAIN CHOQUART : C’était vraiment de la parano,
on les sentait assez fragiles. On n’était pas là pour les
prendre de haut, au contraire ! Le plus difficile, c’était de
leur faire comprendre sans les brusquer que la télévision,
ce n’était pas tout à fait la même chose que le cinéma. Ils
étaient totalement néophytes. Par exemple, ils étaient
surpris quand mon assistante prenait un mètre afin de
mesurer la distance pour faire la mise au point. Ils pensaient qu’on se moquait d’eux ! J’ai même assisté à une
scène, en salle de montage, où ils étaient en colère. Ils
lançaient : « Arrêtez de nous prendre pour des cons ! »,
parce que l’assistante chargeait une bobine pour l’image
et une autre pour le son. Avec la télé, ils étaient habitués
à ce que tout soit sur la même pellicule !
_DIDIER BOURDON : Sur toutes les scènes où on jouait
seuls, il y avait bien évidemment le regard de l’autre pour
nous guider. Et puis le combo existait déjà, ça nous permettait de revoir la scène. Ça m’arrivait très souvent de
parler de moi à la troisième personne : « Il faudrait que
Didier se mette là. » C’était super, mais par contre, on
avait un chef opérateur un peu chiant...
_ALAIN CHOQUART : J’avais déjà pas mal collaboré avec
Bertrand Tavernier sur des films tout terrain et Claude
_DIDIER BOURDON : Choquart ne connaissait pas la
comédie non plus. On était sûrement plus perfectionnistes qu’il ne l’avait anticipé, peut-être qu’on le faisait
chier. (Rires.)
_PASCAL LÉGITIMUS : Il connaissait parfaitement les
cadres, la focale, la lumière. Sur certains plans, il nous
disait : « C’est pas joli. » Certes, mais nous voulions que
ce soit drôle. L’humour l’emportait sur la technique.
Janvier 2019
87
_ALAIN CHOQUART : Dès que l’occasion se présentait,
je faisais des plans qui amenaient un peu de dimension
cinématographique, du rythme, du souffle, des nuances.
Si vous faites tout en champ-contrechamp, vous tombez
dans la télé. Et à la lecture du scénario, j’ai senti une
folie qui demandait de la caméra à l’épaule, de la spontanéité. Mais je voyais bien que ce n’était pas la peine
d’insister dans les scènes de comédie, ils voulaient
cinq champs-contrechamps qui permettaient ensuite de
monter exactement comme ils le souhaitaient. _BERNARD CAMPAN : Il y avait énormément de pression, on avait peur même s’il a fallu apprendre à se faire
confiance. Il y a quelques années, je suis retombé sur le
manuscrit : c’est bourré de rouge, on a changé plein de
choses durant le tournage. Le montage était une soupape
pour nous.
_DIDIER BOURDON : « Le plus difficile, c’est la comédie »,
© PASCAL ITO - FONDATION JÉROME SEYDOUX - PATHÉ FILMS - PRODUCTIONS ET ÉDITIONS PAUL ET ALEXANDRE LEDERMAN - TF1 FILMS PRODUCTIONS
m’a confié Ridley Scott, avec qui j’ai tourné Une grande
année [2007]. Il a raison. On ne peut pas se permettre
de faire uniquement des choses esthétiques, sinon ça
ne fonctionne pas. Par exemple, la scène du repas où je
dis « cent patates », c’était forcément du champ-contrechamp. Un peu comme dans un film de mafieux, il fallait retranscrire la pression sur mon personnage. Le père
qui parle, la fille qui se fait engueuler et se raidit, la mère
qui ne pipe mot... C’est presque du Sergio Leone. Les Inconnus avec
Bruno Lochet
et Yolande Moreau
_PATRICK BORDIER : Je me rappelle que c’était très com-
pliqué avec Lederman, qui avait imposé une contrôleuse
des dépenses sur le film. Elle était là durant tout le tournage, une fois pas semaine. Bon, au final, elle n’a pas
eu à contrôler grand-chose. (Rires.) C’était clair, pas
d’entourloupes, comme pour toutes les productions de
Claude Berri.
_BERNARD CAMPAN : Quand on lui a proposé de faire le
juge, Claude était super content. D’ailleurs Didier flippait un peu de le diriger ce jour-là. En fait, on était surpris de le voir doux comme un agneau ! Il faisait ce qu’on
lui demandait et acceptait les critiques sur son jeu. _ALAIN CHOQUART : En même temps, c’est un vrai point
de vue, surtout quand le comique repose sur les expressions de l’acteur. Et toutes les décisions qu’on prend au
tournage, c’est un peu moins de liberté au montage.
_BERNARD CAMPAN : Le budget ? Ça n’a jamais été un
problème, même si, dans mes souvenirs, il n’était pas
énorme.
_PATRICK BORDIER : Quand même ! Le devis déposé au
CNC était d’environ 44 millions de francs. C’était très
correct. Les Inconnus ont touché à eux trois six millions
de francs, ce qui, par contre, n’était pas beaucoup vu leur
niveau de notoriété à l’époque. Après, ils ont eu un intéressement sur les entrées. _DIDIER BOURDON : Heureusement d’ailleurs, c’est un
peu notre retraite ! Ça nous permet aussi d’avoir une certaine liberté, de pouvoir dire non à des rôles.
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_PASCAL LÉGITIMUS : Après, le succès du film nous a
échappé. Nous avons eu l’intelligence de faire une tournée théâtrale de septembre à décembre dans toute la
France. Les Trois Frères est sorti le 13 décembre 1995.
C’était donc une sorte de prépublicité, un peu comme ce
qui a été fait par la suite avec Bienvenue chez les Ch’tis,
projeté dans le Nord avant sa sortie. Cette technique a
aidé à faire monter en flèche la fréquentation en salles.
_BERNARD CAMPAN : Les sept millions d’entrées, c’était
inespéré. Mais je pense qu’on ne se rendait pas vraiment compte de l’importance que ça avait. On a vécu
une telle série de succès entre 1989 et 1995, et même
jusqu’en 1997 avec Le Pari... Des tas de prix, des salles
pleines. On était un peu blasés, ça devenait presque normal, même si ça nous faisait très, très plaisir. Quand
Le Pari a fait quatre millions, on s’est dit : « Ah merde,
c’est quand même moins. » (Rires.)
O ral story
« LE CÉSAR DU MEILLEUR
PREMIER FILM ? ON NE S’Y
ATTENDAIT PAS DU TOUT. »
DIDIER BOURDON
suis pas rancunier mais j’ai trois ou quatre noms de
critiques... Un jour, ça va faire mal. Les gens ne sont pas
si Charlie que ça en France.
_DIDIER BOURDON : Le César du meilleur premier film ?
On ne s’y attendait pas du tout. On était les premiers
comiques à le recevoir. On était contents mais bon, on
s’en fout, non ? La reconnaissance du milieu, c’est tellement des trucs de mode, de magouilles... _DIDIER BOURDON : Il faut voir la vie d’un film sur le
_BERNARD CAMPAN : En y repensant, c’est quand même
long terme. Les Trois Frères tient encore des années
après. Même la chanson du générique que j’ai écrite, je
la trouve toujours jolie. Doux Daddy... Mon copain d’enfance, Olivier Bernard, a fait l’orchestration et Catherine
Ringer a accepté de la chanter. Une vraie chance.
incroyable d’avoir reçu le César pour une comédie. Je
l’avais presque oublié.
_PASCAL LÉGITIMUS : Pour la suite, il y avait une telle
_DIDIER BOURDON : Dans les coulisses, on a croisé
Claude Sautet qui avait beaucoup aimé le film. Là, ça
nous a vraiment fait plaisir.
_PASCAL LÉGITIMUS : Bernard m’a dit de monter pour
qu’on soit tous les trois sur scène. C’était très gentil de sa
part mais ce sont eux qui se sont coltiné le montage, moi
je suis arrivé en back-up. Et je les remercie de m’avoir
permis de participer à cette aventure de manière à la fois
marginale et impliquée. _DIDIER BOURDON : Les critiques étaient globalement
très mauvaises ; Télérama avait descendu le film. Mais
un an plus tard, ils mettaient le bonhomme qui sourit.
(Rires.) Bon, tout ça n’a pas beaucoup de sens.
_PASCAL LÉGITIMUS : On a eu des critiques très négatives
de l’intelligentsia. J’ai lu des choses comme : « sketch
d’une heure et demie », « pas bons comédiens », « histoire banale », « pas crédible ». Pour Les Trois Frères : Le
Retour, c’était copier-coller, voire encore plus méchant.
J’ai tout gardé, je suis la mémoire des Inconnus. Je ne
demande des jeunes qu’on s’était dit qu’on allait boucler
la boucle. Je pense qu’il manquait une dramaturgie forte,
une épée de Damoclès. Si on avait comblé ce manque, il
y aurait sûrement eu moins de critiques agressives. Mais
le plaisir de se marrer ensemble me manque. Didier et
moi en avons très envie et Bernard moins.
_BERNARD CAMPAN : Ce n’est pas tant le demi-succès ou
l’échec du Retour qui est en cause, plutôt l’investissement
que ça demande. Je ne me sens pas du tout de repartir.
_PASCAL LÉGITIMUS : On ne va pas le forcer. Un autre
film ? Pourquoi pas, mais je préférerais la scène. Qu’on
se réunisse une dernière fois, sans se brûler les ailes,
pour retrouver cette énergie. Et puis chacun retournerait
à son hospice ! On pourrait – sans prétention aucune –
faire des Zénith pendant deux ans. Sinon, il y aurait un
petit goût d’inachevé. Ce serait presque indécent de ne
pas le faire. u
* Contacté via sa société de production, Paul Lederman n’a pas
donné suite à notre demande d’interview.
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89
FILMO COMMENTÉE
BERNARD MÉNEZ
© THOMAS LAISNÉ - CONTOUR BY GETTY
L’acteur fétiche de Pascal Thomas retrouve son mentor pour la huitième fois
dans À cause des filles... ? De nouveau très sollicité, y compris par une nouvelle
génération biberonnée à ses comédies vintage – il sera bientôt à l’affiche
de Black Snake, la légende du serpent noir de Thomas Ngijol et Karole Rocher –,
l’anti-star des années 70 se livre en toute simplicité. u PAR CHRISTOPHE NARBONNE
90
Janvier 2019
DU CÔTÉ D’OROUËT d e Jacques Rozier
en prévenant Rozier de mes intentions.
Je dois le faire marrer puisqu’il me
­demande de revenir trois jours plus tard.
À l’époque, pas de casting, on discutait.
Je ne me doutais pas que, lors de cette
deuxième rencontre, il avait demandé à
ses actrices de se planquer pour m’observer... La veille de mon départ, il m’appelle pour me convier à une fête chez sa
compagne de l’époque, Arlette Didier. Il
m’assure qu’il m’y donnera sa décision. Je
m’y rends, le temps passe, je parle à plein
de gens, sauf à lui ! Je finis par le coincer
et lui répète que ce n’est pas grave s’il ne
me prend pas. Et là, il me déclare que j’ai
le rôle ! Je le lui ai fait répéter trois fois les
yeux dans les yeux. »
1973
LA NUIT AMÉRICAINE de François Truffaut
© V.M. PRODUCTIONS - ANTINEA
1973
LE CHAUD LAPIN de Pascal Thomas
En accessoiriste pointilleux, Bernard
Ménez apporte sa vis comica à cette
ode au cinéma, Oscar du meilleur film
étranger en 1974.
« Vers 1972, je reçois un coup de
téléphone de Suzanne Schiffman,
­
­l’assistante de Truffaut. Elle me dit que
ce dernier veut me rencontrer après
m’avoir repéré dans Du côté d’Orouët,
dont il a vu des rushes – il est très ami
avec Rozier. Je vais au rendez-vous sans
illusion. Il me décrit l’histoire de ce film
dans le film, l’opportunité de tourner
aux studios de la Victorine, à Nice, avant
la destruction du décor de La Folle de
­Chaillot, mon rôle d’accessoiriste... Au
bout de quelques minutes, il m’indique le
bureau du directeur de production pour
signer le contrat ! Il m’a ensuite recommandé d’aller passer une semaine sur
le tournage des Charlots font l’Espagne
pour rencontrer Michel Suné, le grand
accessoiriste de l’époque, afin de me
familiariser avec mon rôle. J’ai cru qu’il
me missionnait mais j’y suis allé, à mes
frais, en voiture ! Je ne me suis jamais
plaint, vous pensez bien. »
1974
succès, si bien qu’il a voulu en enchaîner
un deuxième avec moi. Le tournage du
Chaud Lapin, joyeux, m’a surtout permis
de rencontrer ma future épouse. Espagnole, elle travaillait avec sa mère dans
l’hôtel où logeait l’équipe, à Propiac, dans
la Drôme. Quand j’ai vu cette jeune femme
mignonne qui avait l’air de s’ennuyer, j’ai
demandé à l’épouse hispanophile de l’ingénieur du son de l’inviter à se joindre à
nos soirées. Quarante-quatre ans plus
tard, nous sommes toujours ensemble et
parents de trois enfants. »
© RENN PRODCTUIONS
Le rôle de la consécration pour l’acteur,
qui devient l’incarnation du séducteur
velléitaire et insouciant de la France
g
­ iscardienne naissante.
« J’ai rencontré Pascal Thomas début
1973, par l’intermédaire de Jacques
­Rozier. Il sortait du succès des Zozos et
cherchait un comédien pour son film suivant, Pleure pas la bouche pleine, produit
par Claude Berri. En me voyant, il s’était
dit qu’un mec ordinaire un peu rigolo ferait mieux l’affaire que le séducteur à la
Delon qu’il avait en tête. Le film a été un
© DR
Produit à l’origine pour la télévision,
Du côté d’Orouët, dont la fabrication a
duré trois ans, entre 1969 et 1971, a connu
une sortie limitée sur deux copies en
1973. Bernard Ménez, dans son premier
rôle, y introduit son personnage de
séducteur lunaire, pris entre trois filles.
« Fin août 1969, je galère comme
­comédien au point d’envisager de redémarrer à zéro au Canada. Dix jours avant
de m’envoler pour Montréal, mon agent
me conseille d’aller voir Jacques Rozier,
qui prépare un téléfilm. Jacques qui ? Je
n’avais pas vu Adieu Philippine, qui l’avait
installé parmi les réalisateurs les plus
en vue de la Nouvelle Vague. Je vais au
rendez-vous par acquis de conscience,
Janvier 2019
91
Bernard Ménez en fils de Jean Lefebvre :
une évidence physique et comique. Les
deux acteurs font le job dans ce road-­
movie échevelé et efficace qui r­éunit
­l’arrière-ban de la comédie française.
« J’étais sur le point de m’engager avec
Christian Gion sur C’est dur pour tout le
monde, avec Bernard Blier. Gion m’avait
envoyé le contrat que je n’avais pas
encore signé quand Jean-Marie Poiré
­
vient me démarcher pour jouer dans Pas
de problème !, qu’il a coécrit avec Georges
Lautner, prévu pour le r­ éaliser. Je suis
pris de panique : il me paraît plus évident
pour ma carrière de faire le Lautner
­plutôt que le Gion. Gaumont était ­derrière,
c’était une grosse comédie, avec MiouMiou, Henri Guybet, Jean Lefebvre, Maria
Pacôme... J’appelle Gion pour lui expliquer. Il se montre très c­ompréhensif,
contrairement à Blier, qui dira à qui v­ oulait
l’entendre : « Ce p’tit con, je vais lui ­casser
sa carrière ! » Pas de problème ! a tellement bien marché que la Gaumont m’a
longtemps considéré comme une sorte
d’acteur-maison. »
1976
DRACULA PÈRE ET FILS
d
’Édouard Molinaro
© GAUMONT
1975
Après Jean Lefebvre comme papa,
Christopher Lee ! L’enchaînement est
cocasse mais témoigne du star power de
Bernard Ménez, qui enchaîne à l’époque
les succès.
« Gaumont m’a fait parvenir le livre,
Paris Vampire, de Claude Klotz, alias
Patrick Cauvin, que j’ai trouvé très
­intéressant. J’ai émis alors une condition : que le rôle de mon père ne soit
pas attribué à un comique français car,
selon moi, cela aurait dénaturé le sujet.
Christopher Lee, qui ne voulait plus
­reprendre le rôle qui avait fait sa gloire,
a été convaincu par un point du scénario :
à un moment donné, ma fiancée (Marie-­
Hélène ­Breillat) ouvre la fenêtre et mon
père part en cendres... Cela clôturait de
belle façon son h
­ istoire avec Dracula.
Je compare souvent Christopher Lee à
Paul Meurisse : même prestance, même
élocution aristocratique. Toutefois, la
­froideur de Meurisse n’avait d’égale que
la chaleur de Lee. Il était le premier à
­m’accueillir dans sa caravane quand il
faisait froid. »
L’AVARE de Louis de Funès & Jean Girault
92
Janvier 2019
Gendarme et les extra-terrestres. Grâce
à ma petite notoriété, j’ai eu accès à sa
loge. Je me suis présenté, il m’a dit qu’il
me connaissait, je lui ai expliqué la raison
de ma venue et il m’a répondu : “Considérez que c’est fait. Allez voir le producteur,
Christian Fechner, et prévenez-le de ma
part.” Je suis reparti de sa loge les jambes
flageolantes... [À ce souvenir, il écrase une
larme.] J’ai su plus tard qu’il me connaissait d’autant mieux qu’il avait assisté, sur
l’invitation de Pascal Thomas, à une projection du Chaud Lapin, à l’issue de laquelle
il a eu un malaise tant il a ri. J’ai senti sur
le tournage qu’il m’estimait, bien que je ne
fasse pas partie de sa famille d’acteurs. »
1980
©DR
Au début de sa carrière, Bernard Ménez
a dû décliner une pièce des Branquignols, la compagnie théâtrale qui lança
Louis de Funès. Leur confrontation dans
L’Avare était un juste retour des choses.
« Dans les années 70, j’ai dirigé la compagnie Sganarelle, qui se produisait dans
les collèges et lycées de la région parisienne – nous jouions des extraits de
pièces que les élèves étudiaient. Quand
j’ai appris qu’une adaptation de L’Avare se
préparait, j’ai eu le culot de penser que je
pourrais avoir le rôle de La Flèche, un des
personnages de valets que je connaissais
par cœur. Sur un coup de tête, je suis allé
voir Louis de Funès sur le tournage du
© DR
PAS DE PROBLÈME ! d e Georges Lautner
FILMO COMMENTÉE
LES P’TITES TÊTES d e Bernard Ménez © DR
1982
Bernard Ménez a réalisé ce seul et
unique film dans lequel il s’est donné
le rôle d’un agent de voyages qui, après
l’escroquerie d’un comparse, se retrouve
sans un sou avec ses touristes au Maroc.
« J’ai toujours été attiré par les métiers
techniques du cinéma, notamment le
cadre et le montage. Je m’étais toujours dit
que si une opportunité se présentait, je la
saisirais. Il s’est trouvé que Jean Luret, qui
venait du X, voulait produire un film “normal”. Il m’a approché avec ce scénario que
je trouvais un peu trop olé olé et que j’ai fait
retravailler. J’ai coutume de dire que c’est
le film le moins cher du siècle dernier et le
plus rentable. Beaucoup de choses ont été
payées en prestations, au Maroc notamment, il a fait sa carrière en salles et a surtout été beaucoup diffusé à la télévision.
On avait d’abord déposé comme titre Les
Grosses Têtes. On ne l’a pas gardé, non pas
à cause de l’émission de radio (qui n’avait
pas protégé son appellation), mais parce
que le film manquait d’ambition. »
C’est le film avec Bernard Ménez dont
la postérité est la plus grande. Celui qui
lui a valu d’être choisi pour jouer dans
Tonnerre de Guillaume Brac, admirateur déclaré de Jacques Rozier.
« Luis Rego m’avait dit : “On est condamnés au chef-d’œuvre…” Comme d’habitude, les choses ont pris du temps.
Quand les dates de tournage ont été arrêtées, ça ne collait plus pour Luis, qui
jouait dans une pièce à Paris. Le film se
tournant sur l’île d’Yeu, il venait le weekend pour ses scènes. Naturellement,
mon rôle a pris un peu plus d’importance... Dans la fameuse séquence de
danse, filmée pendant deux-trois nuits,
Rosa-Maria Gomes, apprentie actrice
brésilienne, irradie. Jacques l’avait repérée lors d’un documentaire qu’il avait
improvisé sur une tournée Europe 1, où
j’étais en vedette avec Linda de Suza et
Claude Barzotti, à l’époque de mon tube
Jolie Poupée. Rosa-Maria était dans une
école de samba qui clôturait la tournée. Rien ne se perd avec Jacques, qui,
contrairement à d’autres, ne s’est pas
détourné de moi quand j’ai eu du succès
avec la chanson. Jolie Poupée ne m’a pas
apporté que des désagréments. »
© FILMS DU PASSAGE
1986
© PARADIS FILMS
MAINE OCÉAN de Jacques Rozier
2018
À CAUSE DES FILLES... ? d e Pascal Thomas
Dans le nouveau film choral de Pascal
Thomas, même s’ils n’ont pas beaucoup
de scènes ensemble, Bernard Ménez est
associé pour la première fois à Pierre
Richard, la grande star comique des
­années 70 avec laquelle il n’a jamais
­vraiment été en concurrence.
« J’ai souvent croisé Pierre Richard dans
la vie mais c’est la première fois qu’on se
retrouvait sur un plateau. Deux éléments
nous rattachent particulièrement : il a, lui
aussi, joué sous la direction de Jacques
Rozier dans Les Naufragés de l’île de la
Tortue dont une des scènes a été ­tournée
dans l’appartement de mon frère ! J’étais
ravi de partager ce moment avec lui et
de retrouver Pascal, huit ans après une
courte apparition dans Ensemble, nous
allons vivre une très, très grande ­histoire
d’amour... Il m’a écrit cette fois un rôle
plus consistant, qui ne prévoyait pas
au départ que j’incarne un frère et... sa
­jumelle ! Je ne suis pas spécialement fan
de ce genre de composition mais le côté
coincé de cette vieille fille était plutôt
amusant à jouer. »
À C A U S E D E S F I L L E S . . . ? De Pascal Thomas • Avec Marie-José Croze,
Pierre Richard, Bernard Ménez…
• Durée 1 h 40 • Sortie 30 janvier
Janvier 2019
93
96 BORDER
PAS BIEN DU TOUT
Du cinéma fantastique dans tous les sens du terme dans les pas d’une agent
des douanes, douée d’un flair littéralement surnaturel. L’œuvre la plus singulière
de Cannes 2018 débarque enfin sur les écrans.
Sélection
FILMS
ESCAPE AT DANNEMORA
ASSEZ BIEN
SÉRIES
BIEN
116
PAS BIEN
ET AUSSI 98 Bienvenue à Marwen ; Un beau voyou ; Qui a tué Lady Winsley ? 99 In my Room ; Premières
Vacances ; Asako I & II ; Undercover – Une histoire vraie 100 Edmond ; Les Invisibles 101 Creed II ; L’Ange ;
Forgiven 102 L’Heure de la sortie ; Colette ; Ayka 103 Doubles Vies ; The Front Runner ; Une jeunesse dorée
104 Green Book : Sur les routes du Sud ; Ben is back 105 Yao ; Un berger et deux perchés à l’Élysée ? ;
Continuer 106 La Mule 107 The hate U give – La haine qu'on donne ; Another Day of Life ; Les Fauves
108 L’Ordre des médecins ; Eric Clapton : Life in 12 Bars ; Pearl 109 Un grand voyage vers la nuit ;
L’Intervention 110 Sorry to bother you 111 Skate Kitchen ; Ulysse et Mona ; The Place 112 Si Beale Street
pouvait parler ; Les Estivants 113 Minuscule 2 – Les Mandibules du bout du monde 114 Les films de janvier
SUPER BIEN
Ben Stiller égratigne le rêve américain
aux commandes de sa première série
sur une chasse à l’homme qui avait tenu
son pays en haleine.
120
VIDÉO
THEY SHALL NOT GROW OLD
Le seigneur des sagas, Peter Jackson,
rend hommage aux soldats néo-zélandais
de 14-18 dans un documentaire choc.
ET AUSSI 123 Coffret Nuri Bilge Ceylan 125 Bodied
126 Notules DVD
CHEF-D'ŒUVRE
ET AUSSI 118 Plan cœur ; Titans 119 Homecoming
Janvier 2019
95
FILMS
NOUVELLE FRONTIÈRE
BORDER
|
Véritable choc, Border n’est absolument pas une leçon d’humanité
ou de tolérance envers les monstres. Film de peur qui choque et qui
dérange, il exprime l’essence même du fantastique.
T
ina, jeune femme dotée d’un
physique disgracieux, s’exprimant parfois en grognements et en reniflements
animaux, travaille pour la
douane suédoise. Et son
flair est littéralement redoutable : elle est
capable de détecter un suspect rien qu’à
l’odorat. Un jour, elle tombe sur un trafiquant d’images interdites ; le lendemain,
elle croise sur la frontière Vore, son double
masculin, un être primal, tout aussi disgracieux qu’elle. Au cours
de son enquête, elle va
suivre Vore et basculer
dans un autre monde.
Résumées comme
ça, les choses sont
claires : Border est un
film fantastique avec
une structure de polar.
Une enquête, des
indices, des suspects,
des twists et une résolution. Mais Border possède, tout comme le
mystérieux Vore, un plan caché qui prend
sens très rapidement. Aujourd’hui, en réalisant un film de genre (entendons-nous :
dans la case horreur et/ou surnaturel), on
convoque forcément des modèles, pour s’en
inspirer plus ou moins explicitement, surtout avec cette génération de réalisateurs
nourris à la VHS, dont les messies sont John
Carpenter, Dario Argento et Wes Craven.
Au fond, il s’agit surtout de se définir. Rien
d’original ne se produit plus vraiment : il
faut qu’un film de genre soit un remake, un
reboot ou un mélange de films très connus
ou immédiatement reconnaissables pour
pouvoir se faire et se vendre. Shelley, le
premier film du réalisateur de Border, Ali
Abbasi, faisait référence à Frankenstein
par son titre et à Rosemary’s Baby par
son affiche. Le très malin Hérédité
se présentait comme
un mélange de Sixième
Sens et Rosemary’s
Baby. Il misait ainsi
sur la connaissance des
films de genre par son
public pour mieux le
déranger dans ses certitudes. C’est le point
commun entre Hérédité
et Border : les deux
films nous dérangent
profondément, mais
là où le premier joue
avec nos certitudes de
spectateur, le second
s’amuse à nous déranger dans nos certitudes d’être humain.
BORDER
EST
UN FILM
D’HORREUR
FRONTALE :
IL NOUS
MONTRE
L’INDICIBLE
© META SPARK&KARNFILM AB / ZFTI / DR
LOVECRAFTIEN. Border est adapté d’une nouvelle de l’écrivain John
Ajvide Lindqvist, l’auteur de Laisse-moi
entrer, magistralement adapté au cinéma
par Tomas Alfredson sous le titre français Morse en 2009. Un film mêlant le
thème du vampire avec des amours d’enfance, des brimades et de
la violence scolaire. Et si
JOHN AJVIDE LINDQVIST
Border se situe dans le
FILMO EXPRESS
même univers (la belle
Suède hantée de monstres
Morse (Thomas Alfredson, 2008)
solitaires), il est beaucoup
plus radical, beaucoup
Laisse-moi entrer (Matt Reeves, 2010)
moins onirique et romanBorder (Ali Abbasi, 2018)
tique. C’est un film d’horreur frontale : il nous montre
96
Janvier 2019
Eva Melander et Eero Milonoff
l’indicible, le blasphématoire, comme dans
un épisode « Monster of the Week » non
censuré de X-Files, comme dans Freaks
de Tod Browning. Mais, encore une fois, si
Border a des modèles, ce n’est pas pour
servir de cache-misère à un manque d’inspiration ou pour établir une connivence
démago avec son public. Non, s’il fallait
lui trouver des modèles, le plus évident se
situerait dans la littérature : dans le réalisme fantastique de H. P. Lovecraft, où
les mythes et les légendes ne sont que les
reflets romancés d’une réalité choquante.
Lovecraft mettait l’horreur hors champ,
Ali Abbasi braque directement sa caméra
dessus. Vous êtes prévenus : on voit dans
Border des choses littéralement affreuses
à première vue, mais c’est pour mieux
les déconstruire, les confronter. Et nous
faire comprendre qu’une fois le monstre
FOCUS
Laisse-moi adapter
Border est la troisième
adaptation ciné d’un texte
de Lindqvist. Il en reste ?
Morse
montré et vu, il n’est pas si monstrueux
que ça. Alors que le film possède des
méchants, et des vrais, de purs dégueulasses,
et qu’ils ont l’air complètement normaux
et propres, eux.
VERS L’INCONNU. Ainsi, le réalisateur
renverse le propos raciste lovecraftien (où
la monstruosité physique est le signe d’une
monstruosité de l’âme ; et le masque de
l’autre cache le mal et la corruption), une
critique de l’altérité qui se retrouve dans de
très nombreux films d’horreur. Heureusement, ce beau propos théorique ne donne
pas lieu à un pensum de cinéma glacial.
La mise en scène est extrêmement charnelle et sensorielle, et les bruits de respiration grognante que poussent Tina et Vore
(géniaux et bouleversants Eva Melander et
Eero Milonoff) pour communiquer sont
une belle idée de cinéma. Alors que le
cinéma de genre ressasse, sauf rares exceptions (Get Out, le dernier Halloween), les
mêmes clichés visuels et narratifs comme
s’il avait peur d’aller ailleurs pour des raisons commerciales, Border nous fait franchir la frontière entre connu et inconnu.
Pur film fantastique dans tous les sens du
terme, il nous emmène courageusement
dans cet inconnu. Dans cet ailleurs. On
y découvre des choses monstrueusement
belles. u SYLVESTRE PICARD
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Freaks, la monstrueuse
parade (1932), Morse (2009), Hérédité (2018)
Gräns • Pays Suède, Danemark • De Ali Abbasi
• Avec Eva Melander, Eero Milonoff, Viktor
Åkerblom... • Durée 1 h 48 • Sortie 9 janvier
Après les vampires de Morse et
les monstres primitifs de Border,
que reste-t-il dans le bestiaire
revu et corrigé des romans du
Suédois John Ajvide Lindqvist ?
Les zombies, bien sûr. Son
roman Hanteringen av odöda,
publié en 2005 (et traduit
en français sous le titre, pas
très palpitant, de Retour des
morts), qui raconte l’invasion
de Stockholm par des mortsvivants affamés, doit faire l’objet
d’une adaptation cinéma, mais
reste coincé dans le development
hell pour une sombre histoire
de droits. Lindqvist a aussi écrit
un roman d’horreur (Lilla stjärna
ou « petite étoile », inédit en
France) façon La Malédiction,
sur un enfant génie de la
chanson. Pour la petite histoire,
Let the old dreams die, la version
américaine du recueil de
nouvelles où se trouve Border,
contient un texte intitulé
Tindalos, en référence à
d’affreuses créatures apparues
dans un texte de Frank Belknap
Long (Les Chiens de Tindalos,
1929) et récupérées par
Lovecraft dans sa nouvelle
Celui qui chuchotait dans
les ténèbres en 1931. Lindqvist
aurait aussi écrit, pour Tomas
Alfredson, le scénario d’une
adaptation du fameux roman
suédois pour enfants Les Frères
Cœur-de-lion (1973) d’Astrid
Lindgren. Une adaptation tout
aussi coincée dans « l’enfer
du développement ». Un endroit
qui ferait un beau terrain de jeu
pour le style de Lindqvist. u SP
Janvier 2019
97
RETOUR VERS LA MOCAP
|
BIENVENUE À MARWEN
Pour Bienvenue à Marwen, le réalisateur de Retour vers le futur
s’inspire d’une histoire vraie : victime d’une agression, Mark
Hongancamp s’est reconstruit grâce à un monde de poupées qu’il a
créé de toutes pièces. En 2010, le documentaire Marwencol racontait sa guérison par l’art et cela a inspiré Robert Zemeckis pour
une fiction au résultat visuellement bluffant. Quinze ans après Le
Pôle express, premier film à avoir été tourné entièrement en motion
capture, le cinéaste profite pleinement des avancées de cette technique. Steve Carell, Leslie Mann et leurs partenaires passent ainsi
d’un monde à l’autre, du réel à l’imaginaire, leurs expressions et
mouvements permettant d’animer les poupées créées à leur image.
Cela donne lieu à des scènes de guerre spectaculaires où la caméra
virevolte entre fusillades, danse et séduction, au gré des fantasmes
du héros. Très inspiré par ce procédé, Zemeckis s’amuse même à
s’autociter. Dans le monde réel, en revanche, l’intrigue perd en puissance. Si Steve Carell est touchant en artiste blessé, son personnage
est trop ambigu pour convaincre. Sa vision des femmes est notamment perturbante : il met en scène ses « protectrices » comme des
GENTLEMAN CAMBRIOLEUR
|
Steve Carell
créatures sexualisées prêtes à se sacrifier pour lui, ce qui gomme
toute tentative de discours féministe. Idem dans sa relation avec sa
voisine ou son obsession des chaussures à talons, qui, à force de
maladresses, créent un malaise. C’est d’autant plus déroutant qu’on
sent que Zemeckis s’est attaché à lui, mais sans parvenir à transÉLODIE BARDINET
mettre cette identification au spectateur. u ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Small Soldiers (1998), Ready Player One (2018),
La Maison du docteur Edwardes (1948)
Welcome to Marwen • Pays USA • De Robert Zemeckis • Avec Steve Carell,
Leslie Mann, Diane Kruger... • Durée 1 h 56 • Sortie 2 janvier
L’INSPECTEUR MÈNE L’ENQUÊTE
|
On avait quitté Swann
Arlaud à la campagne
avec ce Petit Paysan qui
lui a valu un César. On le
retrouve ici avec un autre
premier long mais dans
un territoire plus urbain,
celui des toits parisiens où
son personnage de voleur
Swann Arlaud et Charles Berling
de tableaux aime à déambuler. Un petit voyou atypique qu’un flic peu pressé de prendre sa
retraite va prendre en filature. Pas tant pour essayer de l’arrêter
que pour profiter un peu de sa liberté. Car ce premier film ne se
perd pas en psychologie de comptoir. En choisissant pour antihéros un personnage affranchi de toute obligation morale, Lucas
Bernard entraîne son récit dans des méandres inattendus. Un régal
à jouer pour ses comédiens très à l’aise dans cet espace de liberté :
Swann Arlaud donc, Charles Berling et la trop rare Jennifer
Decker, mi-bonbon acidulé mi-grenade dégoupillée. Un trio qui
THIERRY CHEZE
joue de concert une partition vivifiante. u De deux choses l’une. Soit
vous n’avez jamais vu de
film de Hiner Saleem et
il y a de grandes chances
que vous savouriez pleinement cette enquête policière teintée d’humour, où
un inspecteur débarque
sur une petite île turque
Mehmet Kurtulus (à droite)
pour dénicher l’assassin
d’une romancière américaine. Soit vous êtes familier de son cinéma
et vous aurez alors une impression de déjà-vu. Car Saleem déploie
dans cet univers à la Agatha Christie exactement le melting-pot qui
faisait le sel de son western My Sweet Pepper Land. Des personnages hauts en couleur sans le pittoresque. Un sens indéniable de
l’absurde. Et un questionnement sur la place de la femme dans des
sociétés où elle est souvent réduite à la portion congrue et, plus précisément ici, une réflexion sur la femme adultère. Ce bégaiement
gâche un peu le plaisir sans l’effacer totalement. u TC
Janvier 2019
© MEMENTO
QUI A TUÉ LADY WINSLEY ?
© PYRAMIDE
UN BEAU VOYOU
Pays France • De Lucas Bernard • Avec Swann Arlaud, Charles Berling,
Jennifer Decker… • Durée 1 h 44 • Sortie 2 janvier
98
© ED ARAQUEL - UNIVERSAL PICTURES
Pionnier en la matière, Robert Zemeckis
perfectionne la performance capture avec brio sur
son nouveau film mais peine à trouver le ton juste.
Lady Winsley • Pays France, Turquie, Belgique • De Hiner Saleem
• Avec Mehmet Kurtulus, Ergün Kuyucu, Ezgi Mola… • Durée 1 h 30
• Sortie 2 janvier
SÉLECTION
TERRE, ANNÉE ZÉRO
|
VERY BAD TRIP
Films
|
Quand tout se redessine, que le monde soudain dépeuplé offre une
seconde chance, comment réagir ? En voyant
tout d’abord évoluer
au milieu des vivants
Armin, le héros fatigué
de cette histoire, son
Hans Löw
horizon (et celui du film)
apparaît bien bouché : l’apathie sentimentale et professionnelle
règne. Puis Armin se réveille un matin et plus rien n’est comme
avant. La plupart des êtres ont disparu. Au Festival de Cannes où
il était présenté dans la section Un Certain Regard, le cinéaste
allemand Ulrich Köhler répétait à l’envi qu’il n’y a rien de fantastique là-dedans : « Le désastre et la destruction de l’humanité ne
sont pas le sujet principal du film. » Pas faux. In my room reste
accroché aux basques de son protagoniste qui va enfin faire l’expérience de l’altérité au moment où tout se dérobe et donc reprend
son importance. Un film étrange et prenant. u THOMAS BAUREZ
Voilà une comédie
qui démarre tambour battant. La rencontre via Tinder
du couple au cœur de
cette intrigue (deux
trentenaires parisiens
qu’a priori tout oppose)
est un modèle d’efficaJonathan Cohen et Camille Chamoux
cité qui n’a rien à envier
aux sommets anglo-saxons du genre. Mais c’est après ce prologue
que les choses se gâtent, les deux tourtereaux décidant, contre
l’avis de tous leurs proches, de partir en vacances ensemble pile à
mi-chemin de leurs destinations rêvées : en Bulgarie. Car Patrick
Cassir se met alors en tête de jouer avec les clichés, tant autour
du bobo parisien que du Bulgare moyen forcément exotique aux
yeux du Français en goguette. Ce petit jeu se retourne contre lui,
les gags deviennent grossiers, le comique de situation pédale dans
la semoule et l’efficacité de ses premières minutes n’est plus qu’un
lointain souvenir. u TC
Pays Allemagne • De Ulrich Köhler • Avec Hans Löw, Elena Radonicich,
Michael Wittenborn… • Durée 2 h • Sortie 9 janvier
Pays France • De Patrick Cassir • Avec Camille Chamoux,
Jonathan Cohen, Camille Cottin… • Durée 1 h 42 • Sortie 2 janvier
|
ASAKO I & II
© ART HOUSE
L’année dernière, le film
Senses (et sa durée XXL,
plus de 5 h) avait été un
choc et le nom du Japonais
Ryusuke Hamaguchi s’est
vite retrouvé sur toutes les
lèvres. La présence de cet
Masahiro
Asako I & II, en compétiHigashide
et Erika
tion à Cannes, est venue
Karata
valider la reconnaissance
de ce disciple de Kiyoshi Kurosawa. Comme chez son aîné, le fantastique vient contaminer un réel et perturber la vie d’êtres à fleur
de peau. Ici, une jeune fille voit son amant disparaître du jour au
lendemain avant de revenir sous une autre identité, à moins qu’il ne
s’agisse d’un sosie. Le scénario ne fait pas de cette étrange ressemblance un suspense censé démasquer un éventuel usurpateur, mais
va ausculter les mystères de l’amour et du hasard. La mise en scène
aussi gracile que précise donne à ce drame amoureux des allures de
rêve éveillé. Il est temps d’ouvrir tous ses sens. u TB
Netemo Sametemo • Pays Japon, France • De Ryusuke Hamaguchi
• Avec Masahiro Higashide, Erika Karata, Koji Seto… • Durée 1 h 59
• Sortie 2 janvier
BÉBÉ DEALER
|
UNDERCOVER
– UNE HISTOIRE VRAIE
C’est une de ces histoires
vraies prisées par le cinéma américain. Le destin de Rick Wershe, un
ado trafiquant de drogue,
entré dans l’histoire à
14 ans en devenant le plus
Richie Merritt et Matthew McConaughey
jeune informateur du FBI.
Un destin hors du commun qui contraste avec le manque d’aspérité
de ce film, proprement réalisé, pas désagréable à regarder, mais
auquel il manque le souffle qu’avait su insuffler Yann Demange à
son formidable ‘71. Certes, il paraît qu’un film, c’est d’abord une
bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. Mais
Undercover prouve encore que ça ne suffit pas toujours malgré la
justesse de l’interprétation du débutant Richie Merritt dans le rôle
central qui fait de l’ombre à Matthew McConaughey, semblant
bégayer dans un de ces rôles de composition qu’il a tendance à
enchaîner et jouer en pilote automatique depuis Killer Joe. u TC
© SCOTT GARFIELD - CTMG
AMOUR FANTASTIQUE
© THE FILM
PREMIÈRES VACANCES
© NOUR FILM
IN MY ROOM
White Boy Rick • Pays USA • De Yann Demange • Avec Richie Merritt,
Matthew McConaughey, Bel Powley… • Durée 1 h 51 • Sortie 2 janvier
Janvier 2019
99
PANACHÉ
|
EDMOND
Paris, 1897 : rincé par le flop de sa dernière pièce, sans inspiration,
le jeune auteur de théâtre Edmond Rostand est mis au pied du mur
et doit créer en quelques jours une pièce pour le grand comédien
Coquelin. À la suite d’un étrange concours de circonstances, il va
raconter l’histoire de l’écrivain du XVIIe siècle, Cyrano de Bergerac.
Au théâtre, Alexis Michalik avait très nettement des envies de
blockbuster : ses palpitants Le Porteur d’histoire sur Alexandre
Dumas et Le Cercle des illusionnistes sur Georges Méliès, carburant clairement à l’imagination enflammée, transmettaient l’illusion
du grand spectacle. Une fois qu’on a donné à Michalik les moyens
du grand spectacle, que reste-t-il ? Portée par un excellent Thomas
Solivérès qui donne à Rostand un charme gauche et juvénile de circonstance, la version grand écran de sa pièce Edmond ne manque
pas d’énergie, d’humour, de bons mots et de vivacité : le plaisir est
réel, même s’il y a des paradoxes (Feydeau en prend pour son grade
alors que le film se nourrit de son théâtre) et de nombreux raccourcis
peu pardonnables (la femme de Rostand, Rosemonde, a beau avoir
été poétesse et filleule de Leconte de Lisle, elle est ici dessinée
PRETTY WOMEN
Thomas Solivérès et Olivier Gourmet
© GAUMONT
Le récit fantasmé de la création de Cyrano de
Bergerac ne manque pas d’humour et d’énergie,
même si les fantasmes sont trop visibles.
comme une bobonne qui râle parce qu’Edmond fait du bruit la nuit
et fricote avec les costumières). Et, au fond, Edmond entretient
le cliché irritant de la création artistique vue comme un heureux
hasard ou une succession de jolies rencontres et de petits miracles.
Michalik semble pourtant mieux placé que personne pour savoir
que c’est tout le contraire. u SP
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ La Grande Vadrouille (1966), Les Grands Ducs (1996),
Shakespeare in Love (1999)
Pays France • De Alexis Michalik • Avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet,
Lucie Boujenah... • Durée 1 h 49 • Sortie 9 janvier
|
LES INVISIBLES
C’est en France qu’on trouve l’héritier du cinéma social anglais. Il
s’appelle Louis-Julien Petit. Entre Ken Loach et Stephen Frears,
le cinéaste impose depuis son premier film, Discount, un cinéma
citoyen. Dans Les Invisibles, ses héroïnes sont les femmes SDF,
celles qui errent de refuge en refuge à la recherche d’un peu de
chaleur. Louis-Julien Petit redonne un visage à celles qu’on ne voit
plus. C’est à l’Envol, un centre d’accueil de jour, qu’elles viennent
se poser sans jugement. Mais le centre est condamné à fermer
pour cause de non-rentabilité – car même les structures sociales
doivent être rentables ! – et ces femmes vont perdre leur point
d’attache. Commence alors un combat collégial pour retourner
la fatalité, une de ces histoires comme le cinéma les aime, où
le système D et le vivre-ensemble triomphent du mal. Bien sûr,
on sait que dans la vraie vie, tout est bien plus complexe et d’ailleurs, le réalisateur ne tombe pas dans le conte de fées. Mais sa
mise en scène dynamique, ses dialogues percutants, sa galerie de
personnages touchants donnent au film une vitalité communicative. Auquel s’ajoute le point fort de son film : la mise en lumière
100
Janvier 2019
Corinne Masiero, Audrey Lamy,
Déborah Lukumuéna et Noémie Lvovsky
d’autres invisibles de la société, les travailleurs sociaux. En mettant en avant l’énergie de la lutte des responsables du centre, interprétées avec force et conviction par Corinne Masiero et Audrey
Lamy, Louis-Julien Petit nous donne envie de lutter, à notre tour,
SOPHIE BENAMON
contre l’inacceptable. u ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
I Feel Good (2018)
My Beautiful Laundrette (1986), The Full Monty (1997),
Pays France • De Louis-Julien Petit • Avec Audrey Lamy, Corinne Masiero,
Noémie Lvovsky… • Durée 1 h 42 • Sortie 9 janvier
© JEAN-CLAUDE LOTHER
En digne héritier frenchy de Ken Loach
et Stephen Frears, Louis-Julien Petit retrouve
la veine sociale de Discount.
SÉLECTION
ROCKY VIII
Films
|
CREED II
À la sortie de Creed – L’Héritage de Rocky Balboa, Michael B. Jordan
disait qu’il s’agissait d’un one shot, promis juré. L’œuvre d’un fan/
fils, Ryan Coogler, qui rendait autant hommage à Apollo Creed qu’à
son père, fan de Rocky II. Mais voilà, le carton du film a ranimé la
franchise Rocky et, on le sait depuis Hérodote, la vengeance est le
moteur de l’histoire : en l’occurrence, Creed II rejoue Rocky IV avec
le fils d’Ivan Drago (celui qui a tué Apollo Creed en 1985) comme
nouvel adversaire d’Adonis. Très efficacement shooté (les scènes
de boxe sont exaltantes comme il se doit), le film suit une structure prévisible (combat, défaite, montage séquence d’entraînement)
avec comme originalité la confrontation d’Adonis avec sa propre
paternité. Stallone joue avec brio sa partition de vieux Balboa
revenu de tout (on le nommerait bien à l’Oscar pour la scène géniale
où il engueule gentiment les services municipaux de Phidadelphie
pour une histoire de réverbère cassé), mais Creed II n’offre pas l’opportunité à Dolph Lundgren de dire adieu à son rôle d’Ivan Drago,
réduit à un très gros caméo (l’apparition de Brigitte Nielsen fera
quand même plaisir aux fans). Le face-à-face entre Drago et Balboa
LE DIABOLIQUE
|
© BARRY WETCHER - MGM - WARNER
Une suite qui ne retient pas ses coups mais joue
la sécurité : très plaisant à regarder, Creed II pèche
par manque d’audace.
Michael B. Jordan et Sylvester Stallone
aurait pu être bouleversant : il est finalement anecdotique. Creed II
reproduit sans trop oser. Au milieu du film, il y a cette scène fascinante où Bianca donne à Adonis le choix de briser le cycle de la
vengeance. Et des remakes, et des suites à gogo, et de la logique
industrielle américaine. Et très clairement, Adonis dit non. Il préfère se battre, et même si c’est prévisible, c’est dommage. u SP
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Rocky IV (1986), Expendables 2 : Unité spéciale (2012),
Creed – L’Héritage de Rocky Balboa (2016)
Pays USA • De Steven Caple, Jr. • Avec Michael B. Jordan,
Sylvester Stallone, Dolph Lundgren... • Durée 2 h 10 • Sortie 9 janvier
DÉ(MISSION)
|
Aux débuts des seventies, la « 
révolution
argentine »
(doux
euphémisme
pour
qualifier la dictature
militaire) connaît ses
derniers feux. C’est
à ce moment-là que
le pays voit surgir un
Malena Villa et Lorenzo Ferro
ange noir, un sale gosse
à la gueule parfaite qui va voler et tuer à foison sans une once de
culpabilité. En adaptant ce parcours criminel en fiction, le cinéaste
Luis Ortega ne cache pas sa fascination pour ce sombre héros que
sa mise en scène s’emploie à ériger en obscur objet de désir. La
caméra épouse toutes ses formes, érotise chacune de ses actions.
Pourtant, nulle complaisance ici, ni psychologie de bazar, mais
l’impression d’un enivrant voyage au bout de la nuit qui, sous ces
atours sexy, révèle la face sombre d’un pays comme sidéré et anesthésié. Il y a du Pablo LarraÍn chez Luis Ortega dans cette façon
de donner à son film des allures de messe noire. u TB
Quiconque s’essaye au
mimétisme, s’expose au
ridicule. Ce dernier ne
tue pas et peut même
parfois s’avérer payant.
Voici donc qu’arrive
Forest Whitaker (et
son nez postiche) en
Desmond Tutu dans ce
Forest Whitaker
Forgiven signé du jadis
palmé Roland Joffé (Mission). L’action se déroule au mitan des
années 90 dans une Afrique du Sud post-Apartheid. Mandela
nomme l’archevêque Tutu à la tête de son programme : vérité et
réconciliation. La sagesse du saint homme tente de canaliser la
violence de certains détenus blancs et particulièrement de Piet
Blomfield (Eric Bana, monolithique). On veut d’abord y croire
(OK, le cinéma c’est l’artifice !) et puis, non, le scénario binaire et
la mise en scène ronflante disqualifient toutes les bonnes intentions. Dès lors, la triste figure de Whitaker devient un masque de
cire dépourvu d’expressivité. u TB
El Ángel • Pays Argentine, Espagne • De Luis Ortega • Avec Lorenzo Ferro,
Chino Darín, Mercedes Morán… • Durée 2 h • Sortie 9 janvier
The Forgiven • Pays Grande-Bretagne • De Roland Joffé • Avec Forest
Whitaker, Eric Bana, Jeff Gum… • Durée 1 h 55 • Sortie 9 janvier
© SAJE DISTRIBUTION
FORGIVEN
© MARCOS LUDEVID - K&S FILMS
L’ANGE
Janvier 2019
101
LA VRAIE VIE DES PROFS
|
L’HEURE DE LA SORTIE
Dans Irréprochable, Sébastien Marnier maniait déjà la tension et
l’angoisse. Avec son deuxième film, L’Heure de la sortie, il prouve
qu’il peut aussi basculer dans le fantastique. Dès la scène d’ouverture, il prend le spectateur de court : un prof surveille sa classe
tranquillement, puis se jette par la fenêtre. Pourquoi ? Quel est ce
collège ? Qui sont vraiment ces élèves ? Le cinéaste nous entraîne
alors dans les pas de leur nouveau professeur (Laurent Lafitte), sur
les traces de ces ados aux comportements extrêmes. On les voit se
défier, s’entraîner à résister à la douleur. Dans le regard de Lafitte,
on sent immédiatement ces jeunes comme une menace. Les fausses
pistes viennent bousculer nos préjugés et notre inconscient. Le film
joue des non-dits, isolant son protagoniste dans un combat solitaire
pour la vérité. L’Heure de la sortie est servi par les performances de
ses acteurs (ados comme adultes) qui comptent énormément dans
l’ambiance délétère, mais c’est la mise en scène précise et audacieuse de Sébastien Marnier qui retient notre attention. Choix des
décors, utilisation des lumières, irruption d’éléments surnaturels,
travail sur le son, tout confère au film une texture originale où
DOULEUR ET GLOIRE
|
Laurent Lafitte
l’angoisse monte confusément. De manière assez subtile, le réalisateur va alors intégrer une dimension onirique, surréaliste, qui
nous fait imaginer le pire. Ainsi, le polar révèle peu à peu son vrai
sujet et nous offre une puissante réflexion sur le monde actuel. u SB
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
(2010), Grave (2017)
Le Village des damnés (1995), Simon Werner a disparu
Pays France • De Sébastien Marnier • Avec Laurent Lafitte,
Emmanuelle Bercot, Adèle Castillon… • Durée 1 h 43 • Sortie 9 janvier
SEULE
|
AYKA
Plus qu’un film, ce
Colette est une curiosité
que l’on regarde comme
une œuvre qui n’avait pas
forcément vocation à sortir en France. Un portrait
de l’auteur de la série des
Claudine, mais vu par
un prisme 100 % angloKeira Knightley
saxon, qui révèle comment elle est perçue hors de nos frontières. Ce regard, on le doit à
un passionné du sujet, Wash Westmoreland, qui a passé vingt ans
à se documenter avant que ce projet ne prenne vie, en suivant au
pied de la lettre un des péchés mignons de l’écrivaine : enjoliver
les événements sordides de sa vie au profit d’une solide drama­
turgie. Le nouveau film du réalisateur de Still Alice est donc purement « colettien »... à cause de ses défauts : tout y est un peu trop
beau, un peu trop propre, un peu trop lisse. Mais il permet à Keira
Knightley de confirmer son aisance dans l’exercice du film en
costumes. u TC
Ayka retrace le calvaire
d’une immigrée kirghize
dans un Moscou glacial, hostile et violent.
Après avoir abandonné
son enfant nouveau-né,
l’héroïne (impressionnante Samal Yeslyamoca,
visage fermé, bloc de
Samal Yeslyamova
détermination et de colère
rentrée, primée à Cannes) rejoint le squat surpeuplé où elle survit,
avant d’enchaîner des petits boulots ingrats qui lui permettront de
rembourser l’argent qu’elle doit à des mafieux. Sergey Dvortsevoy
(Tulpan) lève le voile sur un outremonde inhumain, où les animaux, nous dit-il, sont mieux traités que les hommes. La radicalité
de la mise en scène condamnant le spectateur à l’apnée (une caméra
portée qui ne lâche pas l’actrice d’une semelle) impressionne
d’abord, avant qu’on réalise que le systématisme de ce néo-Rosetta ne débouche jamais sur autre chose que la sensation d’étouffeFRÉDÉRIC FOUBERT
ment produite par son dispositif claustro. u Pays USA, Grande-Bretagne • De Wash Westmoreland • Avec Keira
Knightley, Dominic West, Fiona Shaw… • Durée 1 h 51 • Sortie 16 janvier
Pays Russie, Allemagne, Pologne, Kazakhstan • De Sergey Dvortsevoy
• Avec Samal Yeslyamova… • Durée 1 h 40 • Sortie 16 janvier
Janvier 2019
© DENIS SINYAKOV
COLETTE
© MARS FILM
102
© LAURENT CHAMPOUSSIN
Sébastien Marnier réussit un polar fantastique où
les élèves un peu spéciaux d’un collège terrorisent
Laurent Lafitte.
SÉLECTION
E-CINÉMA
Films
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DOUBLES VIES
On le sait, Olivier Assayas est obsédé par la mode, la nouveauté,
l’envie de saisir l’esprit du temps. Ça fait peut-être de lui un éternel
jeune homme moderne, mais ça condamne également nombre de
ses films à vieillir plus vite que la moyenne, à ne s’apprécier que
comme des témoignages sur l’époque de leur tournage. Cet écueil
semblait particulièrement guetter Doubles Vies, qui traite de l’inquiétude, hyper contemporaine, d’une poignée d’intellectuels quant
à la fin de la civilisation de l’écrit et au triomphe des écrans. Dit
comme ça, c’est sûr, ce n’est pas très engageant. Mais le film possède une forme de radicalité que n’a pas, disons, le premier Noah
Baumbach venu : ici, les scènes sont systématiquement charpentées par d’impressionnants tunnels de dialogues, et les personnages
uniquement caractérisés par la façon dont ils se déterminent par
rapport au sujet du film (Twitter, l’essor des blogs d’écrivains, la
mode des audiobooks, le succès des liseuses, tout y passe). C’est du
Tarantino hypokhâgneux. Si des chercheurs ou des extraterrestres,
dans une centaine d’années, se demandent ce qui intéressait les
intellos parisiens pendant l’hiver 2018-2019, ce film sera sans
REGARDE L’HOMME TOMBER
|
© AD VITAM
Olivier Assayas décrit les atermoiements d’une
poignée d’intellos en train de basculer dans l’ère
numérique. Mais il y a un twist : c’est une comédie !
Juliette Binoche et Vincent Macaigne
doute une précieuse archive. La trame de marivaudage bourgeois
qu’Assayas greffe par-dessus est très convenue (Canet trompe
Binoche, qui le trompe avec Macaigne), mais sauvée par une forme
d’autodérision et de décontraction plutôt inhabituelles chez l’auteur
de Demonlover, qui décortique ici de façon amusante le « culturellement correct » dont il est l’un des emblèmes. u FF
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
(1999), Rock’n’roll (2017)
While we’re young (2015), Fin août, début septembre
Pays France • De Olivier Assayas • Avec Guillaume Canet, Juliette Binoche,
Vincent Macaigne… • Durée 1 h 46 • Sortie 16 janvier
LA FÊTE EST FINIE
|
En 1988, Gary Hart (Hugh
Jackman, impeccable) est
l’homme politique américain qui monte. Le démocrate est en route pour
succéder à Reagan à la
Maison-Blanche. Jusqu’à
ce que la révélation d’une
relation adultérine ne
Hugh Jackman
fasse exploser sa candidature en plein vol. Cet épisode marque un tournant dans la vie des
médias américains : l’instant où la presse d’investigation s’aventure sur le terrain de la vie privée réservé aux journaux à scandale, sans mesurer alors combien ce piège de la peopolisation va
se refermer sur elle. Jason Reitman filme cette séquence inaugurale avec toute l’ambiguïté indispensable à cette situation. Hart
n’y apparaît pas plus en chevalier blanc injustement souillé qu’en
manipulateur sans foi ni loi. Le réalisateur de Juno se régale des
zones de gris en faisant fi du politiquement correct. Un cas rare
dans un film de studio qui explique sa réussite. u TC
Eva Ionesco poursuit sa
trilogie inspirée par son
enfance et son adolescence mouvementées,
entamée avec My Little
Princess. Et ce en nous
plongeant au cœur des
années Palace où son
héroïne de 16 ans et son
Isabelle Huppert et Melvil Poupaud
petit ami de six ans son
aîné vivent au jour le jour les rencontres improbables de leurs
nuits, peuplées de fêtes et d’addictions en tout genre, avant qu’un
couple de riches ne décide de les prendre sous son aile. On retrouve
ici décuplés tous les défauts de My Little Princess : une artificialité
permanente, un penchant épuisant pour l’hystérie et le fantôme
de ces fameuses années Palace, soi-disant délirantes et foisonnantes, qui, ici – faute de moyens et d’ampleur de mise en scène
– paraissent bien pâles et ennuyeuses. Au milieu de cet océan de
torpeur, surnage une pépite : Galatéa Bellugi, déjà remarquée dans
Keeper et L’Apparition. u TC
Pays USA • De Jason Reitman • Avec Hugh Jackman, Vera Fermiga,
J. K. Simmons… • Durée 1 h 52 • Sortie 16 janvier
Pays France • De Eva Ionesco • Avec Galatéa Bellugi, Isabelle Huppert,
Melvil Poupaud… • Durée 1 h 20 • Sortie 16 janvier
© MACASSAR PROD
UNE JEUNESSE DORÉE
© SONY PICTURES
THE FRONT RUNNER
Janvier 2019
103
NE TIREZ PAS SUR LE PIANISTE
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GREEN BOOK :
SUR LES ROUTES DU SUD
Green Book est l’histoire vraie du Dr Don Shirley, grand pianiste
classique noir qui entreprit une tournée dans les années 60 dans
le Sud ségrégationniste accompagné de son chauffeur blanc, Tony
Lip, et du Green Book, qui listait les endroits où les Afro-Américains avaient le droit de dormir et de manger. Sur le papier, ce roadmovie historique a tout pour être un récit édifiant plein de bons sentiments. Une sorte de Miss Daisy et son chauffeur à l’envers. Mais
Peter Farrelly emmène le sujet plus loin. D’abord en choisissant des
interprètes inattendus. Viggo Mortensen en videur de boîte de nuit
italien, parlant comme De Niro, c’est osé. On n’a pas souvent l’habitude de le voir dans un emploi comique, son petit sourire de côté
et son ton original faisant passer les pires horreurs. Mahershala
Ali (Moonlight) se révèle tout aussi surprenant en virtuose de la
musique pétri d’habitudes et incapable de se lâcher. On reconnaît ici
la touche Farrelly et sa capacité à faire des situations du quotidien
des scènes burlesques. Et puis, il y a l’autre versant du film, plus
JULIA IS GONE
Viggo Mortensen et Mahershala Ali
© UNIVERSAL PICTURES
Pour son premier long en solo, Peter Farrelly
signe une réflexion sur le racisme, entre gravité
et humour porté par le duo Mortensen-Ali.
émouvant, celui où l’on découvre les aberrations d’une Amérique
qui humilie les Noirs. La force de Green Book est de montrer que le
racisme ne vient pas forcément des suprémacistes blancs enrôlés au
Ku Klux Klan, mais d’hommes de bonne volonté éduqués sur des
mauvais principes. En cela, il est un message d’espoir. u SB
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Miss Daisy et son chauffeur (1990), Les Figures
de l’ombre (2017), Un prince à New York (1988)
Green Book • Pays USA • De Peter Farrelly • Avec Viggo Mortensen,
Mahershala Ali, Lina Cardellini… • Durée 2 h 09 • Sortie 23 janvier
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BEN IS BACK
Ben is back raconte le retour à la maison d’un jeune junkie qui s’est
échappé de rehab pour pouvoir passer Noël en famille. Le personnage joué par Lucas Hedges (Manchester by the Sea) donne son nom
au film, mais la vraie star, ici, c’est sa maman : Julia Roberts est de
tous les plans ou presque dans ce projet qu’on soupçonne d’avoir été
initié pour valoir à l’actrice une invitation à la prochaine cérémonie
des Oscars. Mais le film souffre beaucoup de la comparaison avec
son concurrent direct de la saison, My Beautiful Boy (avec Timothée
Chalamet en accro à la crystal meth et Steve Carell en papa protecteur déboussolé), qui sort le 6 février et exprime superbement tout
ce que ce film-ci ne fait qu’effleurer grossièrement, aussi bien sur
le plan « sociétal » (les drogues dures s’immisçant désormais dans
les foyers bourgeois) que sur celui de la pure émotion mélo. Bâti
autour d’une intrigue invraisemblable (Ben et sa maman partent
dans la nuit de Noël rechercher le chien du foyer, enlevé par des
méchants dealers), Ben is back confirme le virage sinistre pris par
la filmographie de Julia Roberts, désormais partagée entre comédies conformistes, thrillers cheap et drames familiaux tire-larmes.
104
Janvier 2019
Julia Roberts et Lucas Hedges
Où est passée l’actrice fabuleuse qui dynamitait les rom-coms
des nineties ? Qu’est-il arrivé à Erin Brockovich ? La récente série
Homecoming est heureusement là pour nous dire que tout espoir
n’est pas perdu. Dans les années 80, comme le chantait les Buggles,
la télé a tué les stars de la radio. Dans les années 2010, les stars de
ciné seront sauvées par la SVOD. u FF
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
(2016), Wonder (2017)
Mange, prie, aime (2010), Joyeuse Fête des mères
Pays USA • De Peter Hedges • Avec Julia Roberts, Lucas Hedges,
Courtney B. Vance… • Durée 1 h 43 • Sortie 16 janvier
© PARAMOUNT
Julia Roberts livre une performance à Oscar
hasardeuse en super-mère courage. Un nouveau
coup dur pour les fans de l’actrice.
SÉLECTION
TEL PÈRE, TEL FILM
Films
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YAO
Célèbre acteur français, Seydou Tall se rend au Sénégal, son pays
d’origine, pour promouvoir un livre. Sur place, il fait la connaissance de Yao, jeune garçon de 13 ans qui, à l’insu de sa famille, a
fait le long déplacement à Dakar pour le rencontrer. Seydou décide
de le raccompagner chez lui. Il ne faut pas être devin pour comprendre que ce Seydou, c’est un peu Omar Sy, fils d’Africains devenu star, qui s’est investi corps et âme dans ce projet. D’ailleurs, il ne
s’en cache pas dans le dossier de presse où il établit des liens entre
sa vie privée et le tournage, fait de rencontres et de sensations qui
l’ont renvoyé au passé – contrairement à Seydou, il était déjà allé
au Sénégal, le pays de son père. Le film dans tout ça ? On n’ose pas
parler de « produit » – malgré son calibrage familial – tant la sincérité de l’entreprise transpire de chaque plan et tant l’acteur s’efface
derrière son personnage, un père frustré en instance de divorce qui,
à travers Yao, accomplit son devoir paternel. Pavé de bons sentiments mais animé d’une mélancolie tenace, ce road-movie offre
quelques beaux moments de cinéma. Deux précisément : le premier,
quand Seydou rencontre une chanteuse sénégalaise (Fatoumata
POLITIQUEMENT SHOW
|
UN BERGER ET
DEUX PERCHÉS À L’ÉLYSÉE ?
©PATHÉ
Coproduit par Omar Sy, ce portrait modeste
d’une star qui retourne au pays touche par
son mélange de fiction et de réalité supposée.
Omar Sy et Lionel Louis Basse
Diawara, vue dans Timbuktu) avec qui une aventure semble possible ; le second, quand sa route croise celle d’une sorte d’oracle
au féminin qui le reconnecte à ses ancêtres. Dans cette séquence,
Omar Sy joue devant un fleuve dont la rive opposée est située en
Mauritanie, patrie de sa mère. Doux vertige. u CHRISTOPHE NARBONNE
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
Yomeddine (2018)
Pour un garçon (2002), Né quelque part (2013),
Pays France, Sénégal • De Philippe Godeau • Avec Omar Sy, Lionel Louis
Basse, Fatoumata Diawara... • Durée 1 h 44 • Sortie 23 janvier
VOYAGE VOYAGE
|
CONTINUER
Pays Belgique, France • De Joachim Lafosse • Avec Virginie Efira,
Kacey Motttet-Klein, Diego Martin… • Durée 1 h 24 • Sortie 23 janvier
© KRIS DEWITTE
Pays France • De Pierre Carles & Philippe Lespinasse • Documentaire
• Durée 1 h 41 • Sortie 23 janvier
© JOUR 2FÊTE
Pierre Carles (Pas vu,
pas pris) s’est fait le spécialiste de documentaires
corrosifs sur le dévoiement des médias. Un poil
à gratter dont les contempteurs pointent souvent la
haute estime de lui-même
et l’absence de toute autodérision. Un argument qui ne vaut pas
pour ce nouveau docu en mode arroseur arrosé, où Carles et son
complice Philippe Lespinasse s’improvisent spin doctors de Jean
Lassalle pendant sa campagne présidentielle de 2017. Car ces
pieds nickelés étiquetés à gauche ont vu dans ce député MoDem
fort en gueule un révolutionnaire anticapitaliste qui s’ignore.
Un berger... décrit une odyssée vouée à l’échec mais menée avec la
foi des convertis les plus acharnés. Et raconte, plus que Lassalle luimême, la croyance jusqu’à l’aveuglement que la politique ou plutôt
le politique peut encore changer le monde. u TC
Tout semblait ici
réuni pour un grand
film. Un roman poignant de Laurent
Mauvignier sur une
mère divorcée entraînant son fils dans
un périple à cheval au Kirghizistan,
comme un électroKacey Mottet-Klein et Virginie Efira
choc à ses penchants
violents. Deux excellents comédiens : Virginie Efira et Kacey
Mottet-Klein. Et un réalisateur à l’aise dans l’art de raconter de
telles tensions explosives : Joachim Lafosse (L’Économie du
couple). Pourtant, à l’écran, rien ou presque ne fonctionne. La
densité des interprétations ne trouve que trop rarement d’écho au
fil d’un récit qui jamais ne décolle. Une fois les enjeux posés, ce
long voyage en terre étrangère peine à les transcender. Et la tension n’éclate que dans les moments convenus, ne suscitant jamais
l’émotion brutale qu’elle est censée créer. u TC
Janvier 2019
105
IMPITOYABLE
|
LA MULE
Eastwood revient devant la caméra pour un film très personnel où il n’est plus question
de la légende, mais juste de l’homme. Oubliez les récents errements, Clint is back.
Pour un dernier tour de piste ?
© WARNER
confrontation avec la mort, ce moment où
les dommages ne se réparent plus et où les
regrets se gravent sur les tombes. Ici, on a
souvent l’impression qu’Eastwood règle de
vieux comptes avec lui-même, brouille pour
la dernière fois et de manière absolue la
frontière entre son rôle et sa vie. D’où le fait
que le chemin de croix de ce vieil homme
(« Ça vaut ce que ça vaut, mais je suis désolé
pour tout ce que j’ai fait ») fonctionne aussi
comme un pot-pourri de sa filmo.
Bradley Cooper et Clint Eastwood
A
près Gran Torino (et malgré son
apparition dans le drame Une
nouvelle chance), on était sûrs
de ne plus jamais revoir Clint
sur grand écran. Ses récentes réalisations
nous avaient laissés interdits et, à Première,
on avait même fini par faire le deuil (artistique) de celui qui fut l’un des plus grands
maîtres du cinéma américain. Surprise. En
janvier 2018, on apprenait qu’il allait tourner
et surtout jouer l’histoire vraie de Leo Sharp
(Earl Jones dans le film), un horticulteur de
80 ans qui, acculé par des problèmes financiers, avait décidé de devenir une mule pour
les cartels mexicains. Parce que les flics ne
pensaient pas qu’un vieillard au volant d’un
pick-up puisse transporter des dizaines de
kilos de cocaïne, Sharp avait réussi à multiplier les allers-retours des deux côtés de la
frontière et gagner beaucoup d’argent. La
plus vieille mule de l’histoire avait fini par
être arrêtée en 2011 et envoyée en prison
en 2014 pour ne passer qu’un an derrière
les barreaux avant de mourir en 2016. C’est
cette histoire, jusqu’au procès, qu’Eastwood
met en scène. Et dès le début, devant les
106
Janvier 2019
premières images du film, l’effet de réel
est saisissant. Clint est vieux. Pas vieillissant, pas abîmé. En ruine. Il le sait et il en
joue. Le temps d’aimer et le temps de mûrir
sont bien révolus. Vous allez dire et Gran
Torino ? Mais Eastwood y revêtait les oripeaux du Clint salopard et revanchard pour
jouer une nouvelle variation autour de la
rédemption à partir de son personnage de
vengeur. Aujourd’hui, il n’est plus question
de ranimer l’icône populaire. En tombant
le masque qu’il n’avait finalement jamais
vraiment quitté jusque-là (sauf au détour de
quelques séquences de Jugé coupable ou de
Million Dollar Baby), Eastwood montre un
tout autre visage, méconnaissable, qu’on a
envie de prendre pour le vrai.
LA MORT AUX TROUSSES. Dans La Mule,
il reprend le thème de la rédemption, ainsi
que celui du trauma père-fille, ces deux
sujets qui irriguent son cinéma depuis au
moins trois décennies (La Corde raide,
Les Pleins Pouvoirs, Mystic River, Million
Dollar Baby). Mais ce que dessine vraiment ce film, comme aucun autre, c’est sa
L’HOMME EASTWOOD. On croise un
gang de motards (obsession eastwoodienne
des 70s) ; un plan reprend l’ouverture de
L’Épreuve de force ; les scènes familiales
font penser à Million Dollar Baby ; la relation entre le flic (joué par Bradley Cooper)
et le papy dealer évoque celle entre le personnage de Clint et celui de Costner dans
Un monde parfait... Mais son Earl Jones est
tellement éloigné des personnages eastwoodiens qu’on a la sensation de voir une image
terminale de l’homme Eastwood. On sait
depuis longtemps (Josey Wales hors-laloi) que c’est dans les films où il se met en
scène que Clint se livre le plus. Ces petits
chefs-d’œuvre fonctionnent comme autant
d’autoportraits où se révèlent à chaque fois
nuances et ambiguïtés invisibles jusquelà. Mais dans ce registre, La Mule est plus
qu’un road-trip testamentaire supplémentaire ; plus qu’un nouveau portrait de loser
exhibant ses failles. Parce que Clint n’a plus
le temps d’écrire sa légende ou de jouer avec
le mythe. La Mule montre les larmes et les
rides d’un homme qui n’a plus l’angoisse de
vieillir, mais la peur de mourir. Et le film
ressemble presque à une lettre d’excuse
adressée à ses filles et à ses ex. Eastwood
GAËL GOLHEN
est nu. u ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Un monde parfait (1993),
Going in style (1979), Everybody’s fine (2010)
The Mule • Pays USA • De Clint Eastwood
• Avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Alison
Eastwood… • Durée 1 h 56 • Sortie 23 janvier
SÉLECTION
RAP CONSCIENT
Films
|
THE HATE U GIVE – LA
HAINE QU’ON DONNE
Starr, scolarisée dans un lycée privé (et seule Noire au milieu de
Blancs de bonne famille), est confrontée à la mort de son ami d’enfance, flingué par un flic blanc. Alors que son quartier s’enflamme,
on lui demande de témoigner au procès du policier, ce qui provoque
la colère du gang de dealers locaux (dont faisait partie la victime).
Empruntant son titre à un morceau de 2Pac (The hate U give little
infants fucks everyone, formant l’acronyme thug life), The hate U
give choisit la voie de la pédagogie et du bon sens pour canaliser la
colère née du racisme. Et pour tracer le beau portrait d’une jeune fille
qui s’éveille à la politique, héritière d’une génération violente (le meilleur rôle du film étant tenu par Russell Hornsby, dément dans le rôle
du papa poule, ex-membre d’un gang). Le film réalise joliment son
programme imparable, presque trop sagement, préférant l’éducation
à la crémation de bagnoles. Passé inaperçu aux États-Unis (problème
marketing ou les drames politiques sont-ils destinés à passer sous le
radar à l’ère Trump ?), il s’inscrit aussi, en creux, dans une mythologie
GUERRE SANS PAIX
|
© ERIKA DOSS
Un efficace mélodrame sur le racisme structurel
et la conscience politique, peut-être un peu trop
pédagogique pour son propre bien.
Amandla Stenberg
rap : George Tillman Jr avait consacré un biopic au rappeur Notorious
B.I.G. dans lequel le rôle de Tupac Shakur était tenu par Anthony
Mackie, ici génial dans la peau d’un chef de gang implacable. On se
met alors à rêver au film sur 2Pac qu’aurait pu faire Tillman... u SP
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Do the right thing (1989), Notorious B.I.G. (2009),
N.W.A – Straight Outta Compton (2015)
The hate U give • Pays USA • De George Tillman Jr • Avec Amandla Stenberg,
Regina Hall, Russell Hornsby... • Durée 2 h 12 • Sortie 23 janvier
COMME DES BÊTES
|
Richard, un journaliste polonais idéaliste,
décide d’aller couvrir
l’actualité en ­Angola,
quelques semaines
avant son indépendance en 1975. Mais le
pays, devenu un enjeu
de la guerre froide, se
transforme en terrain
d’affrontements sanglants et fratricides. Le journaliste y perdra
ses illusions et son métier. Faire de ce récit un film d’animation
était un pari audacieux ! Le graphisme, qui n’est pas sans rappeler
le trait de Mœbius, vient ajouter tantôt du réalisme, tantôt du surréalisme à ce conflit dans lequel s’enfonce le héros. Et tout cela se
marie parfaitement avec les témoignages en prise de vues réelles
de témoins que Richard a croisés sur sa route. Ceux-ci racontent
la transformation de cet homme, changé par la guerre, qui n’arrive plus à appréhender jusqu’où peut aller l’horreur. Pari réussi
donc. u SB
Traqué dans L’Heure
de la sortie, Laurent
Lafitte est cette fois
le prédateur. Ou
du moins présenté
comme tel dans cette
chronique faussement naturaliste de
l’adolescence, avec
Lily-Rose Depp et Laurent Lafitte
Lily-Rose Depp en
estivante tenaillée par ses sens dans un coin de Dordogne hanté,
dit-on, par une panthère. Quand un jeune, éconduit par Laura,
disparaît, les soupçons se portent sur la jeune fille qui, de son côté,
est fascinée par un écrivain mystérieux... Réalisateur du mélancolique et charmant Tristesse club, Vincent Mariette change de
registre. Surfant sur la vague du naturalisme fantastique qui inonde
actuellement le cinéma d’auteur français, il signe un film bancal
qui vaut surtout pour le portrait initiatique de Laura (prénom de
cinéma fatal...), inconsciente, désirable, émancipée et, finalement,
bouleversante. u CN
Pays Espagne, Pologne • De Raul de la Fuente & Damian Nenow
• Documentaire et animation • Durée 1 h 25 • Sortie 23 janvier
Pays France • De Vincent Mariette • Avec Lily-Rose Depp, Laurent Lafitte,
Aloïse Sauvage... • Durée 1 h 23 • Sortie 23 janvier
© CAROLE BETHUEL — KAZAK PROD.
LES FAUVES
© GEBEKA FILMS
ANOTHER DAY OF LIFE
Janvier 2019
107
ALLO MAMAN BOBO
|
L’ORDRE DES MÉDECINS
Thomas Lilti n’a donc pas préempté toutes les explorations du
monde de la médecine au cinéma. C’est aussi ce terrain qu’a choisi
David Roux pour son premier long. Un sujet qu’il connaît lui aussi
très bien, non comme docteur mais parce qu’il vient d’une famille
de médecins, entre des parents chefs de service et un frère pneumologue. Cet Ordre des médecins est un peu le leur puisqu’inspiré de
ce que la famille a vécu lors de la mort de la mère du réalisateur. Il
y explore la frontière plus ténue que jamais entre le professionnel
et l’intime pour un praticien dès lors qu’un proche vit ses dernières
heures. Comment garder la distance indispensable pour annoncer
des nouvelles tragiques à ses patients ? Comment répondre aux
attentes de sa famille qui voit en vous l’homme par qui le miracle
est possible ? Cette dualité professionnel/intime constitue le cœur
de cette première réalisation où David Roux a conscience que toute
histoire vécue, aussi bouleversante soit-elle, ne suffit pas à faire un
film ; que raconter l’histoire de ce pneumologue voyant ses certitudes voler en éclat par l’arrivée de sa mère quasi condamnée dans
un service voisin ne va pas forcément toucher les autres. Son talent
LE BLUES DANS LA PEAU
|
©PYRAMIDE
Pour son premier long, David Roux signe un récit
intime bouleversant sans jamais verser dans le
chantage affectif. Une réussite.
Jérémie Renier
consiste à ne jamais prendre le spectateur en otage de ses propres
émotions avec une dignité que l’on retrouve dans l’interprétation
de ceux qu’il a réunis devant sa caméra, du premier rôle (Jérémie
Renier) aux seconds (Zita Hanrot, Maud Wyler, Marthe Keller...).
Leur puissance tranquille symbolise la maîtrise du cinéaste dans
cette première œuvre éloignée de tout chantage affectif. u TC
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Docteur Françoise Gailland (1976), La Permission
de minuit (2011), Tirez la langue mademoiselle (2013)
Pays France • De David Roux • Avec Jérémie Renier, Zita Hanrot, Marthe
Keller… • Durée 1 h 33 • Sortie 23 janvier
À CORPS PERDU
|
ERIC CLAPTON : LIFE IN 12 BARS PEARL
Pays Grande-Bretagne • De Lili Fini Zanuck • Documentaire
• Durée 2 h 14 • Sortie 23 janvier
Pays France, Suisse • De Elsa Amiel • Avec Julia Föry, Peter Mullan,
Arieh Worthalter… • Durée 1 h 20 • Sortie 30 janvier
108
Janvier 2019
© HAUT ET COURT
Pearl est une athlète à
la veille du jour le plus
important de sa vie sportive : le concours de Miss
Heaven, sorte de championnat du monde de
bodybuilding féminin.
Elle a sacrifié à ce seul
objectif le reste de sa
Julia Föry
vie, dont son fils Joseph
qu’elle n’a pas vu depuis quatre ans, et avec qui son ex-mari
débarque juste avant la finale. Come Roschdy Zem avec le trop
méconnu Bodybuilder, Elsa Amiel pose sa caméra dans un univers peu représenté au cinéma, pour y explorer la notion de féminité sous toutes ses formes : le rapport à la beauté, à la puissance
physique du sexe indûment dit faible, ou à la maternité. Sa caméra détaille les corps avec une finesse infinie, entre fascination et
répulsion. À la manière du travail sur la masculinité d’un Michaël
Roskam dans Bullhead, Pearl dérange autant qu’il séduit. La
preuve même qu’il est réussi. u TC
© DR
Pour prétendre chanter
le blues, il faut d’abord
le vivre. On comprend
mieux, après avoir vu ce
documentaire, qu’Eric
Clapton le joue avec
tant de passion ! Le film
retrace l’ensemble de la
carrière du guitar hero,
de ses débuts avec les
Yardbirds et John Mayall jusqu’à nos jours, en passant par les
parenthèses de Cream, Blind Faith et Derek & The Dominos.
Les terribles épreuves qu’a traversées le musicien – deux secrets
familiaux, déceptions amoureuses, addictions, deuil – sont abordées sans tabou par la rock star (qui a ouvert sa boîte à archives)
et ceux qui ont marqué sa vie. Lili Fini Zanuck dévoile Clapton
comme vous ne l’avez jamais vu et signe le portrait touchant d’un
homme brisé par la vie qui retrouve espoir grâce à la musique. Eric
­Clapton : Life in 12 Bars est un « rockumentaire » passionnant à
MAXIME GRANDGEORGE
voir absolument. u SÉLECTION
VOYAGE AU BOUT DE L’ENNUI
|
ACTION HEROES
Films
|
UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT L’INTERVENTION
Di qiu zui hou de ye wan • Pays Chine, France • De Bi Gan • Avec Tang Wei,
Sylvia Chang, Huang Jue... • Durée 2 h 18 • Sortie 30 janvier
Pays France • De Fred Grivois • Avec Alban Lenoir, Olga Kurylenko,
Vincent Perez… • Durée 1 h 39 • Sortie 30 janvier
“ un
© SND
Le sujet est passionnant : l’intervention lors
de la prise d’otages d’un
bus scolaire en 1976 à
Djibouti, encore colonie française, qui a posé
les bases de la création
du GIGN. L’ambition est
: mêler audaévidente 
Alban Lenoir
cieusement film d’action
et moments de vannes bravaches façon Les Morfalous. Mais à
l’écran, rien de tout cela ne fonctionne. La faiblesse des dialogues et le flottement de la mise en scène (qui emploie au comptegouttes, et jamais à bon escient, ralentis et split screen) empêchent
de déployer la tension censée entourer un tel récit, à l’exception
de sa bien tardive dernière ligne droite. Comme si Fred Grivois
(La Résistance de l’air) ne parvenait jamais à trouver le ton juste
pour embrasser ce sujet historique aux conséquences humaines
encore douloureuses cinquante ans plus tard, ainsi que le révèle
un carton final. u TC
© BAC FILM
C’est beau. Très beau. Dès
les premières images (une
caméra virevolte autour
d’un homme allongé dans
une chambre), on reconnaît
l’incroyable maîtrise plastique de Bi Gan et sa virtuosité filmique. Mais au
bout de quelques minutes,
Tang Wei et Huang Jue
on frise l’overdose. D’autant que l’histoire est réduite à pas grand-chose : un homme, sans
doute un tueur, revient dans sa ville natale et cherche une femme
qu’il a aimée il y a longtemps... Sur cette intrigue fumeuse et incompréhensible (mélangeant les lieux et les époques pour mieux nous
perdre), le cinéaste chinois construit un délire psycho-poétique qui
rappelle les errances de Lynch ou les folies de Wong Kar-Wai. Mais
son désir d’étrangeté se heurte à un tel manque d’incarnation (et de
vie), qu’on a l’impression de se retrouver face à un film dans une
installation contemporaine. Le très long plan-séquence final, aussi
époustouflant soit-il, finit d’assommer le spectateur. u GG
road-movie futuriste au scénario stupéfiant :
la révélation sf de l’année ! ”
“La nouvelle saga originale par les producteurs
de Stranger Things ! ”
L E
C O M M E N C E M E N T
UN FILM DE
JONATHAN & JOSH BAKER
EN
DISPONIBLE MAINTENANT
,
ET
AUX ARMES ET CÆTERA
|
SORRY TO BOTHER YOU
© PETER PRATO - ANNAPURNA PICTURES
Le premier film de Boots Riley fait le grand écart entre cinéma social énervé
et satire mordante. Une charge anticapitaliste loufoque et imprévisible. Attention,
produit hautement inflammable.
Lakeith Stanfield
et Danny Glover
I
l s’en est fallu de peu. Sorry to bother
you (« Désolé de vous déranger ») a
bien failli ne jamais débarquer dans
les salles françaises et finir anonymement dans le catalogue Netflix. Précédée d’un bouche-à-oreille et de critiques
dithyrambiques de l’autre côté de l’Atlantique, cette petite œuvre indépendante et
singulière, impossible à ranger dans une
case (et donc à marketer) a mis sept mois à
traverser l’Atlantique. C’est un film comme
on en voit peu : plein comme un œuf, tour
à tour hargneux, hilarant, subversif, maladroit, expérimental... fou. Un joyeux bordel
qui suinte la rage et l’urgence d’un cinéaste
bien décidé à envoyer à l’écran tout ce qu’il
a sur le cœur, de peur qu’on ne le laisse plus
jamais réaliser autre chose. Boots Riley,
rappeur d’Oakland de 47 ans hautement
politisé, signe un premier long métrage
à la légèreté feinte, la mue d’un working
class hero gentiment déphasé en nouveau
riche, persuadé que seuls l’argent et l’ascenseur social combleront son angoisse
existentielle. Cassius Green (à prononcer
« cash is green ») est un démarcheur
110
l’immeuble ne démarre qu’après avoir tapé
un code improbablement long), mais qui
n’existent que pour faire passer la charge
révolutionnaire sous-jacente. Une forme de
cinéma social américain d’un genre nouveau, anticapitaliste et ultra énervé, qui
n’hésite plus à appeler à casser du PDG
pour libérer les ouvriers de leurs chaînes.
Au milieu de cette volonté de défoncer le
système à coups de bélier pour y retrouver
du sens et un semblant d’équité, Riley pose
en parallèle un regard acerbe sur la place
des Afro-Américains aux États-Unis. Le
réalisateur et scénariste envisage son pays
comme une grande machine à blanchir,
qui pousse les Noirs à s’uniformiser et à
renier leur couleur de peau pour s’intégrer
(la « voix de Blanc », obligatoire aux étages
supérieurs de l’entreprise, en est le meilleur
exemple).
Janvier 2019
téléphonique noir qui se découvre la capacité
d’imiter une voix de Blanc bon chic bon
genre, gagnant ainsi la confiance de ses
clients. Alors que ses collègues se rebellent
contre leurs lamentables conditions de travail et lancent une grève générale, Cassius
devient un traître à la cause en gravissant
les échelons de l’entreprise. Après avoir
quitté le garage de son oncle où il squattait
pour s’installer dans les beaux quartiers, il
apprend rapidement que la direction cache
un macabre secret qui va l’obliger à prendre
la décision la plus importante de sa vie...
RÉVOLUTION !. Sorry to bother you
planque sous un vernis de dinguerie pop
une satire déglingo qui multiplie les effets
de mise en scène sous l’influence de Charlie
Kaufman et Michel Gondry : à chaque coup
de fil à ses clients, le bureau de Cassius (le
très bon Lakeith Stanfield, vu dans Get Out
et la série Atlanta) « tombe » chez eux, pendant qu’ils prennent leur bain ou mangent
leur petit-déjeuner. Le film regorge de gags
absurdes et cartoonesques (la photo du père
de Cassius le juge du regard ; l’ascenseur de
FUREUR ET IRONIE. On reprochera certainement à Sorry to bother you de s’éparpiller
et de parfois dire tout et son contraire, mais
c’est justement cette friction entre ses messages qui nourrit son énergie dévorante et
sa capacité à faire le grand écart entre les
genres cinématographiques. Dans un troisième acte résolument barré et imprévisible,
le film penche d’ailleurs dangereusement du côté de la farce, avant de retomber miraculeusement sur ses pattes. On en
ressort avec une étrange sensation d’étourdissement mêlée d’excitation, mais intimement persuadé que la fureur et l’ironie
de Boots Riley l’imposent comme une voix
sur laquelle il faut désormais compter. Ce
n’était vraiment pas la peine de s’excuser de
nous déranger. u FRANÇOIS LÉGER
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Soyez sympa, rembobinez
(2008), L’Ivresse de l’argent (2013), Get Out (2017)
Pays USA • De Boots Riley • Avec Lakeith
Stanfield, Tessa Thompson, Danny Glover…
• Durée 1 h 45 • Sortie 30 janvier
SÉLECTION
BANDE DE FILLES
Films
|
SKATE KITCHEN
Crystal Moselle a l’art de dénicher des bons sujets. En 2015, elle
triomphait à Sundance avec Wolfpack. Portrait d’une fratrie vivant
coupée du monde dans un appart new-yorkais et s’évadant par les
films de cinéma qu’ils se passaient en boucle et rejouaient entre les
quatre murs de leur « prison » familiale. Un documentaire, tellement dingue qu’on aurait pu croire à une fiction, né de sa rencontre
fortuite dans la rue avec un des frères en question. C’est cette fois-ci
dans un train que Crystal Moselle est tombée sur la bande au cœur
de Skate Kitchen : de jeunes filles avec leurs planches dont les vifs
échanges lui ont tout de suite donné envie de discuter avec elles,
puis de les revoir, de les diriger dans un court, avant d’en faire les
héroïnes de son premier long de fiction. La cinéaste nous entraîne
dans le quotidien de ces skateuses qui se sont fait leur place sur les
playgrounds malgré l’animosité des mecs teintée de mépris. Avec,
comme fil rouge, le personnage de Camille, ado introvertie qui va
réussir à intégrer cette bande, se libérer d’une mère maladroitement
enveloppante, prendre conscience de sa féminité et se rapprocher
dangereusement d’un garçon dont est éprise une des membres du
LA BÊTE ET LA BELLE
|
Rachelle Vinberg et Taylor Gray
crew. Skate Kitchen est un récit initiatique où on entend battre le
cœur de la jeunesse. Crystal Moselle restitue l’énergie, l’enthousiasme comme la violence de ses héroïnes car toujours à bonne
distance d’elles. Dans un rôle de passeuse qui n’en oublie pas pour
autant de les mettre en scène avec une cinégénie ouatée. u TC
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Les Seigneurs de Dogtown (2005),
Wassup Rockers (2006), Bande de filles (2014)
Pays USA • De Crystal Moselle • Avec Rachelle Vinberg, Dede Lovelace,
Jaden Smith… • Durée 1 h 47 • Sortie 30 janvier
PACTE FAUSTIEN
|
THE PLACE
C’est un choc entre deux
personnages aux antipodes. Un artiste ombrageux
vivant en ermite et ayant
mis fin à sa carrière après
avoir perdu foi en l’être
humain, et une étudiante
des Beaux-Arts qui rêve
de devenir son assistante
Manal Issa et Éric Cantona
et de lui redonner goût à
son art. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle parvient à
ses fins après l’avoir retrouvé inconscient sur un court de tennis.
Elle va le pousser à se réconcilier avec son passé, tout particulièrement avec sa femme et son fils qu’il a abandonnés. Ce buddy
movie arpente des chemins balisés, voire tire-larmes (la maladie
de l’artiste), mais son ton décalé et poétique l’éloigne de toute mièvrerie. On en sort moins emballé que de l’un des précédents films
de Sébastien Betbeder, 2 Automnes, 3 Hivers, parce que le récit a
tendance à traîner en longueur et aurait gagné en intensité émotionnelle en moyen métrage. u TC
L'Italien Paolo Genovese,
auteur et réalisateur
du juteux Perfetti Sconosciutti, objets de six
remakes internationaux
(Le Jeu, en France),
est l’actuel golden boy
du cinéma transalpin.
Son nouveau film high
Valerio Mastandrea
concept est cette fois
l’adaptation d’une série américaine méconnue, The Booth at
the End. Il met en scène un homme mystérieux, toujours assis
à la même table du même restaurant, que différentes personnes
viennent consulter pour réaliser des vœux. En échange, il leur
demande de commettre des choses plus ou moins horribles... Il n’y
a pas grand-chose à comprendre à cet homme mystérieux (Dieu ?
Le diable ?) car l’intérêt est ailleurs : dans les motivations de ces
hommes et de ces femmes en plein conflit moral. Un peu trop
répétitif et gentiment philosophique, le film parvient cependant
par instants à susciter l’émotion. u CN
Pays France • De Sébastien Betbeder • Avec Éric Cantona, Manal Issa,
Quentin Dolmaire… • Durée 1 h 22 • Sortie 30 janvier
Pays Italie • De Paolo Genovese • Avec Valerio Mastandrea, Marco Giallini,
Alba Rohrwacher... • Durée 1 h 45 • Sortie 30 janvier
© SAVERIO LOMBARDI VALLAURI
ULYSSE ET MONA
© SOPHIE DULAC DISTRIBUTION
© MAGNOLIA PICTURES
Portrait d’une bande de skateuses new-yorkaises
grandes gueules et virtuoses. Un récit initiatique
aussi attachant que ses héroïnes.
Janvier 2019
111
BLACK POWER
|
Le réalisateur de l’oscarisé Moonlight adapte
James Baldwin. Un film passionnel et politique
qui confirme son sens aigu du romanesque.
Remis sous le feu des projecteurs avec le docu de Raoul Peck, I am
not your Negro, l’écrivain américain James Baldwin n’avait jamais
vu une de ses œuvres portée sur grand écran aux États-Unis, jusqu’à
présent. C’est Barry Jenkins (Moonlight) qui s’attaque à ce Si Beale
Street pouvait parler, déjà adapté au cinéma, mais à Marseille, par
Robert Guédiguian (À la place du cœur). Jenkins, lui, replace le
récit dans son contexte originel : les rues de Harlem au début des
années 70. Et en respecte la grande ambition, celle de mêler histoire d’amour et manifeste politique. La romance est celle, vibrante
et sensuelle, de deux jeunes Afro-Américains, Fonny et Tisch. Le
manifeste politique, c’est la dénonciation puissante des violences
subies par cette communauté à l’époque, à travers la descente aux
enfers vécue par Fonny, accusé à tort d’avoir violé une Portoricaine,
encouragée à le dénoncer par les forces de police. En remontant
ainsi le temps, Jenkins raconte aussi et surtout notre époque, où être
afro-américain au temps de Trump ressemble à un enfer. Mais il le
TOI TOI MON TOIT
Stephan James et KiKi Layne
© TATUM MANGUS - ANNAPURNA PICTURES
SI BEALE STREET
POUVAIT PARLER
fait avec ce qui constituait déjà la patte de Moonlight : cette certitude
que sa mise en images ne doit jamais être redondante avec la noirceur du récit. Les couleurs sont chaudes, les comédiens à la beauté
renversante filmés avec un amour inconditionnel. Jenkins a un sens
infini du romanesque et on pardonne quelques scories (un personnage de flic au-delà du caricatural...) pour saluer cette réussite. u TC
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
(1989), Jungle Fever (1991)
Dans la chaleur de la nuit (1967), Sidewalk Stories
If Beale Street could talk • Pays USA • De Barry Jenkins • Avec Stephan James,
KiKi Layne, Teyonah Parris… • Durée 1 h 57 • Sortie 30 janvier
|
LES ESTIVANTS
Valeria Bruni Tedeschi s’est créé, à la manière de Woody Allen, un
double de cinéma où elle exacerbe ses névroses et ses défauts. Elle
y met en scène, en apparence, les épisodes de sa vie. Ici, un divorce.
Elle démarre d’ailleurs très fort avec une scène de rupture dans un
café avant une présentation de projet au CNC devant un producteur
médusé, imposant un rythme et un ton très original. Mais ça, on
savait que la réalisatrice le maîtrisait sur le bout des doigts depuis
Il est plus facile pour un chameau, son premier film, ou Actrices, le
plus réussi. La vraie force des Estivants est de dresser un parallèle
entre la séparation que l’héroïne est en train de vivre et le quotidien
d’une élite coupée des réalités. Empruntant le pitch des Estivants,
pièce de Maxime Gorki, Valeria Bruni Tedeschi met en scène l’été
d’une famille privilégiée dans une villa au bord de la mer. Comme
chez Gorki, les individus sont des oisifs qui passent leurs journées
à échanger sur le monde, à chanter ou à se baigner. Elle se plaît à
brouiller les pistes, employant sa mère dans le rôle de sa mère ou
faisant de son beau-frère, Nicolas Sarkozy, un patron de droite (que
Pierre Arditi jubile à interpréter). C’est sa patte, et elle n’y renonce
112
Janvier 2019
Riccardo Scamarcio
et Valeria Bruni Tedeschi
pas. Mais ce qui touche davantage, c’est le portrait des domestiques
dont les rêves se heurtent à l’insensibilité de leurs patrons. Pris au
piège de la situation, ils témoignent à leur manière de la fracture
sociale. Servi par une distribution hors pair, Les Estivants est une
comédie politique d’un nouveau genre. u SB
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ
Un château en Italie (2013)
La Règle du jeu (1939), Bananas (1971),
Pays France • De Valeria Bruni Tedeschi • Avec Valeria Bruni Tedeschi,
Valeria Golino, Riccardo Scamarcio… • Durée 2 h 08 • Sortie 30 janvier
© AD VITAM
Une comédie où Valeria Bruni Tedeschi
tend un miroir grossissant à sa vie
et à la société.
SÉLECTION
DRÔLES D’INSECTES
Films
|
MINUSCULE 2 – LES MANDIBULES
DU BOUT DU MONDE
© MMXVIII FUTURIKON FILMS - FRANCE 3 CINÉMA
Thomas Szabo et Hélène Giraud signent une suite majuscule à leur saga, épique,
émotionnelle et visuellement ébouriffante, dont l’action se situe cette fois en Guadeloupe,
avec sa faune et sa flore fascinantes.
I
l y a cinq ans, presque jour pour jour (il
est sorti le 29 janvier 2014), Minuscule
– La Vallée des fourmis perdues
démontrait par l’excellence le savoirfaire hexagonal en matière d’animation
3D, et en particulier du studio Futurikon,
émule émérite de Mac Guff Line, le studio français lié à Illumination Entertainment. En moins de 1 h 30, Thomas Szabo et
Hélène Giraud livraient un fantastique récit
d’aventures ancré dans les paysages réels
du parc du Mercantour, raconté du point de
vue d’insectes attachants, qui ringardisait
brutalement tous les films à échelle réduite
du même type, de Chérie, j’ai rétréci les
gosses à Arthur et les Minimoys. Autant
dire qu’une suite était attendue de patte
ferme. Suite que ses deux réalisateurs
ambitieux ont voulue encore plus surprenante et épique en transposant l’action en
Guadeloupe, où atterrit par accident l’infortunée coccinelle, que ses amis, la fourmi
et l’araignée, vont tenter d’arracher à son
triste sort. Triste ? Pas vraiment quand on
connaît la fougue et la débrouillardise des
petits protagonistes de la saga, taillés pour
se sortir des pires situations.
TEEN MOVIE VS BUDDY MOVIE. Le film
s’ouvre sur une musique un peu solennelle,
qui prend progressivement une ampleur
symphonique impressionnante, digne de
Fantasia, à mesure que se dévoile le décor
familier du Mercantour. Signée Mathieu
Lamboley, cette partition exceptionnelle
(on pèse nos mots) incarne le pari de cette
nouvelle aventure, marquée par une extension du Minuscule Universe. Les humains,
réduits à des silhouettes coupées dans la
série télévisée d’origine, prennent cette fois
une part assez active à l’intrigue puisque
c’est, par exemple, à cause d’eux que la coccinelle se retrouve prisonnière d’un carton à
destination de la Guadeloupe – un modèle
de séquence slapstick, défloré par la bandeannonce. Précisons au passage que la coccinelle en question (on a vérifié) n’est pas
celle du précédent épisode mais son enfant.
Cette astuce scénaristique permet aux réalisateurs de creuser un peu plus profondément
le thème de l’émancipation au cœur de la
saga. Il s’agit cette fois de raconter le passage
à l’âge adulte de ladite coccinelle, partagée
entre son amour filial et celui, naissant,
envers un(e) congénère. Un ressort dramatique classique exploité avec suffisamment
d’intelligence et de poésie pour susciter l’empathie des petits et des grands. Parallèlement
à cette intrigue centrale, s’en déroule une
autre aux accents de buddy movie. La fourmi
et l’araignée, devenues copines, embarquent
à bord d’un vaisseau volant et traversent
mille péripéties qui les mèneront finalement en Guadeloupe. Là-Haut, Pinocchio,
L’Odyssée d’Homère et Terry Gilliam sont
convoqués dans cette autre histoire à l’ambition délirante, qui s’intègre néanmoins assez
naturellement à l’ensemble – auquel on pardonnera un arc convenu et tardif qui rattache
in extremis la saga à ses obligations écolo.
ÉBLOUISSEMENT VISUEL. En cinq ans,
les outils ont évolué et le langage cinématographique des réalisateurs avec. Mouvements d’appareils (rares dans le 1) et rendus
numériques atteignent ici des sommets de
virtuosité. La complexité et la variété des
bestioles et des décors caribéens offrent une
expérience de spectateur inédite, redoublée
par la volonté des auteurs de créer un univers réaliste, perméable au merveilleux.
Comme dans cette scène où une réunion
souterraine chez des chenilles majestueuses
se pare soudain d’une ambiance de fantasy
saisissante. On se croirait chez Guillermo
Del Toro. Un enchantement. u CN
ALLEZ-Y SI VOUS AVEZ AIMÉ Le Monde de Nemo (2003),
Madagascar (2005), Les Rebelles de la forêt (2006)
Pays France • De Thomas Szabo & Hélène
Giraud • Avec la voix de Thierry Frémont...
• Durée 1 h 30 • Sortie 30 janvier
Janvier 2019
113
Dans les salles
JANVIER 2019 (Les films que la rédaction n’a pas pu voir avant le bouclage du numéro sont en italique)
2 JANVIER
> A Bread Factory, part 2 :
Un petit coin de paradis
de Patrick Wang • avec Tyne Daly,
Elisabeth Henry, James Marsters
> Asako I & II
de Ryûsuke Hamaguchi • avec
Masahiro Higashide, Erika Karata
(Critique page 99)
> Bienvenue à Marwen
de Robert Zemeckis • avec Steve
Carell, Leslie Mann, Merritt Wever
(Critique page 98)
> Never-Ending Man :
Hayao Miyazaki
de Kaku Arakawa
> Premières Vacances
de Patrick Cassir • avec Jonathan
Cohen, Camille Chamoux, Camille
Cottin
(Critique page 99)
> L’Heure de la sortie
de Sébastien Marnier • avec Laurent
Lafitte (de la Comédie-Française),
Emmanuelle Bercot, Gringe
(Critique page 102)
> In my Room
d’Ulrich Köhler • avec Hans Löw,
Elena Radonicich, Michael Wittenborn
(Critique page 99)
> Les Invisibles
de Louis-Julien Petit • avec Audrey
Lamy, Corinne Masiero
(Critique page 100)
> Jean Vanier, le sacrement
de la tendresse
de Frédérique Bedos
> Ombres et lumières
d’Olivier Nolin • avec Maïalen
Eyherabide, Laurent Muzy, Diane Prost
> Les Révoltés, images
et paroles de mai 1968
de Michel Andrieu, Jacques Kebadian
> Qui a tué Lady Winsley ?
de Hiner Saleem • avec Mehmet
Kurtulu , Ezgi Mola, Ahmet Uz
(Critique page 98)
> Un beau voyou
de Lucas Bernard • avec Charles
Berling, Swann Arlaud, Jennifer
Decker (de la Comédie-Française)
(Critique page 98)
> Undercover – Une histoire vraie
> A Kind of Magic,
une année pour grandir
de Neasa Ní Chianáin, David Rane
> Ayka
de Sergey Dvortsevoy • avec Samal
Yeslyamova, Zhipargul Abdilaeva,
David Alaverdyan
(Critique page 102)
de Yann Demange • avec Matthew
McConaughey, Richie Merritt,
Bruce Dern
(Critique page 99)
> Ben is back
> Une femme d’exception
> Colette
de Mimi Leder • avec Felicity Jones,
Armie Hammer, Justin Theroux
9 JANVIER
> An elephant sitting still
de Hu Bo
> L’Ange
de Luis Ortega • avec Lorenzo Ferro,
Chino Darín, Mercedes Morán,
Daniel Fanego
(Critique page 101)
> Border
d’Ali Abbasi • avec Eva Melander,
Eero Milonoff, Jörgen Thorsson
(Critique page 96)
> Comme elle vient
de Swen de Pauw
> Creed II
de Steven Caple Jr • avec Sylvester
Stallone, Michael B. Jordan,
Dolph Lundgren
(Critique page 101)
> Edmond
> Alien Crystal Palace
> À cause des filles... ?
> Another Day of Life
> L’Amour debout
d’Arielle Dombasle • avec Arielle
Dombasle, Nicolas Ker, Michel Fau
de Raúl de la Fuente, Damian Nenow
• avec les voix de Kerryl Shale,
Akie Kotabe (VO)
(Critique page 107)
> Le Château de Cagliostro
de Hayao Miyazaki • avec les voix
de Yasuo Yamada, Eiko Masuyama,
Kiyoshi Kobayashi (VO)
> Continuer
de Joachim Lafosse • avec Virginie
Efira, Kacey Mottet-Klein
(Critique page 105)
> Deux Cancres
de Ludovic Vieuille
> Eric Clapton : Life in 12 Bars
de Pascal Thomas • avec José Garcia,
Rossy de Palma, François Morel
de Michaël Dacheux • avec Paul
Delbreil, Adèle Csech, Samuel Fasse
> Don’t forget me
de Ram Nehari • avec Nitai Gvirtz,
Moon Shavit, Eilam Wolman
> Les Estivants
de Valeria Bruni Tedeschi • avec
Valeria Bruni Tedeschi, Pierre Arditi,
Valeria Golino
(Critique page 112)
> Fahavalo, Madagascar 1947
de Marie-Clémence Andriamonta-Paes
> L’Intervention
de Fred Grivois • avec Olga Kurylenko,
Alban Lenoir, Sébastien Lalanne
(Critique page 109)
de Lili Fini Zanuck
(Critique page 108)
> Malévoz
> Les Fauves
> Minuscule 2 – Les Mandibules
du bout du monde
de Vincent Mariette • avec Lily-Rose
Depp, Laurent Lafitte, Aloïse Sauvage
(Critique page 107)
> Green Book : Sur les routes
du Sud
de Peter Farrelly • avec Viggo
Mortensen, Mahershala Ali
(Critique page 104)
d’Anne Theurillat
de Thomas Szabo, Hélène Giraud
(Critique page 113)
> P’tites Histoires au clair de Lune
de Miyoung Baek, An Vrombaut,
Babak Nazari
> Pearl
d’Elsa Amiel • avec Julia Föry,
Peter Mullan, Arieh Worthalter
(Critique page 108)
> K2 et les porteurs invisibles
de Paolo Genovese • avec Valerio
Mastandrea, Alba Rohrwacher,
Silvio Muccino
(Critique page 111)
d’Olivier Assayas • avec Guillaume
Canet, Juliette Binoche, Nora Hamzawi
(Critique page 103)
> Ma vie avec James Dean
> Le Premier Mouvement
de l’automobile
> The Front Runner
> Moskvitch mon amour
> Qu’est-ce qu’on a encore fait
au bon Dieu ?
> Glass
> La Mule
> Si Beale Street pouvait parler
de M. Night Shyamalan • avec Bruce
Willis, Samuel L. Jackson, James
McAvoy
de Clint Eastwood • avec Clint
Eastwood, Bradley Cooper
(Critique page 106)
de Barry Jenkins • avec KiKi Layne,
Stephan James, Colman Domingo
(Critique page 112)
> Holy Lands
> L’Ordre des médecins
> Skate Kitchen
> L’Incroyable Histoire
du facteur Cheval
> Les Petits Flocons
> Sorry to bother you
> Un berger et deux perchés
à l’Élysée ?
> Ulysse & Mona
de Wash Westmoreland • avec Keira
Knightley, Dominic West, Eleanor
Tomlinson
(Critique page 102)
> Doubles Vies
de Jason Reitman • avec Hugh
Jackman, Vera Farmiga, J.K. Simmons
(Critique page 103)
d’Amanda Sthers • avec James Caan,
Tom Hollander, Rosanna Arquette
de Nils Tavernier • avec Jacques
Gamblin, Laetitia Casta, Bernard Le
Coq
> Mallé en son exil
de Denis Gheerbrant
> Forgiven
> Une jeunesse dorée
Janvier 2019
30 JANVIER
> The hate U give – La haine
qu’on donne
de Peter Hedges • avec Julia Roberts,
Lucas Hedges, Courtney B. Vance
(Critique page 104)
d’Alexis Michalik • avec Thomas
Solivérès, Olivier Gourmet,
Mathilde Seigner
(Critique page 100)
de Roland Joffé • avec Forest Whitake,
Eric Bana, Jeff Gum
(Critique page 101)
114
16 JANVIER
23 JANVIER
> Le Musée des au revoir
de François Zabaleta • avec Béatrice
Champanier, François Zabaleta
d’Eva Ionesco • avec Isabelle Huppert,
Melvil Poupaud, Galatéa Bellugi
(Critique page 103)
de George Tillman Jr • avec Amandla
Stenberg, Regina Hall, Russell Hornsby
(Critique page 107)
d’Iara Lee
de Dominique Choisy • avec Johnny
Rasse, Mickael Pelissier
d’Aram Shahbazyan • avec Martun
Ghevondyan, Hilda Ohan
de David Roux • avec Jérémie Renier,
Marthe Keller, Zita Hanrot
(Critique page 108)
de Joséphine de Meaux • avec
Grégoire Ludig, Gustave Kervern
de Pierre Carles, Philippe Lespinasse
(Critique page 105)
> Yao
de Philippe Godeau • avec Omar Sy,
Lionel Louis Basse, Fatoumata
Diawara
(Critique page 105)
> The Place
de Sebastiano d’Ayala Valva
de Philippe de Chauveron • avec
Christian Clavier, Chantal Lauby
de Crystal Moselle • avec Rachelle
Vinberg, Dede Lovelace, Jaden Smith
(Critique page 111)
de Boots Riley • avec Lakeith
Stanfield, Tessa Thompson,
Jermaine Fowler
(Critique page 110)
de Sébastien Betbeder • avec Éric
Cantona, Manal Issa, Quentin Dolmaire
(Critique page 111)
> Un grand voyage vers la nuit
de Bi Gan • avec Tang Wei, Huang Jue,
Sylvia Chang
(Critique page 109)
SÉLECTION
Films
Et s’il n’en reste qu’un…
LES REPRISES
2 JANVIER
> Hyènes
de Djibril Diop Mambéty • avec Ami
Diakhate, Mansour Diouf,
Makhouredia Gueye
> Invasion Los Angeles
de John Carpenter • avec Roddy Piper,
Keith David, Meg Foster
> Une nuit à Casablanca
d’Archie Mayo • avec les Marx
Brothers
9 JANVIER
> 7 ans de réflexion
de Billy Wilder • avec Marilyn Monroe,
Tom Ewell, Evelyn Keyes
THOMAS BAUREZ
DOUBLES VIES
Oui, c’est bavard et peuplé de bourgeois dissertant
de l’avenir de la littérature dans des beaux salons.
Mais reproche-t-on à Proust de se pavaner chez les
Guermantes ? Oubliez ce racisme de classe ou plutôt
délectez-vous de voir ces personnages au bord d’un
précipice qu’Assayas a intelligemment placé devant eux !
SOPHIE BENAMON
EDMOND
Pour son premier film, adapté de sa pièce
triomphale, Alexis Michalik a eu du nez. Il revisite
la naissance de Cyrano de Bergerac, le héros
français par excellence, dans un Shakespare in Love
à la française. Une comédie populaire et familiale
dont on aurait tort de se priver.
> L’Enfer dans la ville
de Renato Castellani • avec Anna
Magnani, Giulietta Masina,
Myriam Bru
> La Ligne rouge
de Terrence Malick • avec Sean Penn,
Jim Caviezel, Nick Nolte
16 JANVIER
> Menaces dans la nuit
de John Berry • avec John Garfield,
Shelley Winters, Wallace Ford
23 JANVIER
> Haute Pègre
d’Ernst Lubitsch • avec Kay Francis,
Miriam Hopkins, Herbert Marshall
> La Passante du Sans-Souci
de Jacques Rouffio • avec Michel
Piccoli, Romy Schneider,
Helmut Griem
30 JANVIER
> Venez donc prendre le café...
chez nous !
d’Alberto Lattuada • avec Ugo
Tognazzi, Francesca Romana Coluzzi,
Angela Goodwin
THIERRY CHEZE
SKATE KITCHEN
Crystal Moselle signe son premier long métrage
de fiction, et plonge à corps et à cœur perdu
dans le quotidien d’une bande de filles pas comme
les autres, skateuses new-yorkaises aussi
virtuoses en figures qu’en tchatche. Un petit bijou
de récit initiatique.
FRÉDÉRIC FOUBERT
GREEN BOOK : SUR LES ROUTES DU SUD
Miss Daisy et son chauffeur à l’envers, avec Viggo
Mortensen au volant et Mahershala Ali
sur la banquette arrière. Un film de Peter Farrelly
sans son frangin Bobby ni aucune blague scato ?
Oui, mais plein à craquer de tendresse,
de swing et d’humanisme. C’est bien aussi.
CHRISTOPHE NARBONNE
MINUSCULE 2 – LES MANDIBULES DU BOUT DU MONDE
Thomas Szabo et Hélène Giraud font leur Empire
contre-attaque : un deuxième volet plus ambitieux,
bourré d’enjeux (notamment familiaux), ultra
spectaculaire, avec des seconds rôles attachants
et des méchants impressionnants. C’est, en prime,
techniquement costaud.
SYLVESTRE PICARD
BORDER
Retrouver toutes les critiques
sur Premiere.fr
Même si on a consacré deux pages à vous convaincre
qu’il s’agissait d’un film totalement fantastique (lire
pages 96-97), encore un dernier petit Border pour la
route : le film est une nouvelle preuve que le cinéma
du genre le plus balisé et le plus conventionnel
qui soit peut encore nous sortir des sentiers battus.
Janvier 2019
115
SÉRIES
PRISON BREAK
|
ESCAPE AT
DANNEMORA
Une Grande Évasion douce-amère où, derrière le film de prison
enlevé, Ben Stiller qui réalise les sept épisodes de cette minisérie
dresse un constat désenchanté : le rêve américain est
dans un bien piteux état.
P
ermanentée, grimée à grand
renfort de prothèses, mal
fagotée dans des hauts trop
serrés, Patricia Arquette est
méconnaissable dans Escape
at Dannemora. Ça tombe
bien, son personnage Joyce Mitchell, dite
Tilly, s’y connaît pour ce qui est de cacher
son jeu. Il sera globalement beaucoup
question de duperie
dans cette fresque en
sept parties, basée sur
une histoire vraie :
l’évasion en 2015 de
deux pensionnaires
d’un établissement
pénitentiaire de haute
sécurité de Clinton
dans l’État de New
York. « Avez-vous
couché avec ces deux
détenus ? » demande
l’enquêtrice à Tilly,
modeste employée
d’un atelier de la prison, dans une scène
d’interrogatoire qui ouvre la série. La question prête à sourire : pas vraiment la dégaine
d’un génie du crime, encore moins d’une
croqueuse d’hommes, cette femme au foyer
aux lunettes cul-de-bouteille ressemble
plutôt à la victime d’une mauvaise blague.
La vérité est plus complexe. Car petits
coups vite tirés dans l’économat et triangle
amoureux, il y a bien eu. Complicité active
dans l’évasion au moyen d’outils planqués dans le roast-beef, également. Ça et
un surveillant laxiste joué par le toujours
parfait David Morse, enfumé pour l’amour
de l’art par nos deux détenus habiles du
pinceau et toujours
prompts à offrir leur
dernier chef-d’œuvre.
Ben Stiller prend son
temps pour poser l’écosystème carcéral dans
lequel le dégourdi David
Sweat (Paul Dano) et le
roublard Richard Matt
(Benicio Del Toro) louvoient et entourloupent
avec un plaisir communicatif dans les scènes
de pur caper movie (dont
une géniale séquence de
répétition du point de vue
de Sweat). Le réalisateur
tire le maximum de son décor théâtral tout
en travées, coulisses et recoins, pour mettre
en évidence les nombreux angles morts
de la surveillance de cet établissement.
Dannemora était jusque-là réputée inviolable. Les deux comparses se jouent de ses
murs de six mètres d’épaisseur comme si de
rien n’était ou presque.
LE FAIT DIVERS
EST FASCINANT,
MAIS CE QUI
IMPRESSIONNE
SURTOUT, C'EST
LA MANIÈRE
DONT STILLER
S'EN EMPARE
© SHOWTIME / JACEK LASKUS / DR
BEN STILLER
FILMO EXPRESS
Génération 90 (1995)
Zoolander (2002)
Tonnerre sous les tropiques (2008)
116
Janvier 2019
INNOCENT PIGEON. Le
fait divers qui défraya la
chronique à l’époque est en
soi assez fascinant, mais
ce qui impressionne surtout, c’est la manière dont
Ben Stiller, sur un script
altmanien très malin de
Benicio Del Toro et Paul Dano
Brett Johnson et Michael Tolkin, s’en
empare pour faire de Tilly un puissant révélateur de l’époque. Et l’élément central d’une
allégorie grinçante de la situation politique
dans laquelle se trouvent les États-Unis.
Le réalisateur peut compter sur Patricia
Arquette qui, à pile 50 ans, démontre qu’elle
a le niveau pour boxer dans la catégorie de
la Frances McDormand de 3 Billboards :
Les Panneaux de la vengeance. Pas moins.
Tilly, col bleu qui ne rêve que de glamour et
de plaquer son bled pourri, son mari falot
et son job sans avenir, avait le profil parfait de l’innocent pigeon. Un vulgaire jouet
aux mains des deux bad boys charmeurs et
filous joués par un Dano toujours dense et
un Del Toro aussi intense que dans la série
des Sicario. Mais Arquette injecte davantage de complexité à son personnage de
Tilly : naïve, irresponsable ou bien parfaitement consciente de la gravité de ses actes ?
Difficile à dire tant il se passe de choses
dans le regard et les gestes de l’actrice.
ZOOM SUR…
You Tolkin to me
Plume discrète à la télé, le
scénariste de Dannemora a signé
un film iconique des années 90.
Sans doute un peu tout cela à la fois. Et peu
importe, car le résultat est le même au bout
du compte : le dindon de la farce, c’est elle.
Par un effet de basculement cruel dont ne
se prive pas de jouer Ben Stiller, quand ses
deux amants s’extirpent enfin de leur cellule
aux deux tiers de la série et entament leur
cavale, c’est Tilly que l’on cloue, publiquement, au pilori, et physiquement, au trou.
BALADE SAUVAGE. Nous sommes en
2015, à la radio, le candidat Trump s’exprime. Stiller n’aurait même pas eu besoin de
le convoquer, ne serait-ce que vocalement.
L’ombre du 44e président américain plane
de bout en bout au-dessus de cette histoire
de hold-up opéré sur une place forte soidisant imprenable (la démocratie américaine) avec la complicité mi-consentante
mi-blousée d’une prolo à bout (comme une
partie de l’électorat de Trump). Après l’évasion/élection et une fois le comté de Clinton
(ça ne s’invente pas) derrière les deux évadés,
Ben Stiller, n’a plus envie de badiner. Fini
Logan Lucky, le ton de la série change radicalement. La franche camaraderie et l’excitation qui régnaient en cabane font place à
des tensions : une fois à l’air libre, la canaille
Richard Matt montre son vrai visage, celui
d’un clown pathétique et dangereux. Dans
ce qu’il a réalisé de plus saisissant à ce jour,
Stiller, porté par la belle photo de Jessica
Lee Gagné, met en scène cette balade
sauvage en direction d’un Canada qui n’a
jamais autant figuré la promesse de liberté,
à la manière d’un récit postapocalyptique.
GRÉGORY LEDERGUE
Sans appel. u REGARDEZ SI VOUS AVEZ AIMÉ The Night Of (2016),
Prison Break (2005), Les Évadés (1995)
Pays USA • Créée par Brett Johnson & Michael
Tolkin • Avec Benicio Del Toro, Patricia
Arquette, Paul Dano... • Nombre d’épisodes vus 7
• Sur Canal+ Séries
Individus érigés en symboles du
peuple américain, ton désabusé
et satire parfois féroce (la scène
où Tilly reluque des filles de la
ville à la manucure), grosse
place aux dialogues... S’il y a un
peu de Robert Altman dans
Escape at Dannemora, ce n’est
pas un hasard. Michael Tolkin,
coauteur du script, est le
scénariste de The Player (1992).
Succès qui paradoxalement ne
l’imposa pas en gros poisson
à Hollywood. Après une décennie
à fricoter avec les studios,
écrivant le blockbuster Deep
Impact, il se tourne vers le roman
et la télé. Son show mort-né de
motards pour HBO, 1 %, devait
être son Soprano. Il se fait griller
sur la corde par Sons of Anarchy.
Il travaille sur la série Ray
Donovan quand il entend parler
de la cavale de David Sweat
et Richard Matt en 2015, et voit
immédiatement dans ce fait
divers bigger than life matière à
un projet. Bingo ! Remis en selle
par Dannemora, Michael Tolkin,
68 ans, va pouvoir réaliser
son rêve : adapter la suite de
The Player, publiée en 2006 sous
forme de roman. Et en revenir
une dernière fois à Altman. u GL
Janvier 2019
117
PARIS EST MAGIQUE
|
PLAN CŒUR
On attendait peut-être de la part de Noémie Saglio, créatrice de
Connasse (diffusée sur Canal+), quelque chose de plus fou ou de
plus irrévérencieux. Il faudra se contenter d’une comédie romantique pur jus. Avec comme protagoniste une Bridget Jones parisienne au moins aussi adorable que Renée Zellweger à l’époque.
Zita Hanrot (césarisée en 2016 pour Fatima) crève l’écran dans la
peau de cette trentenaire dépressive, mal dans sa peau et malheureuse en amour, que ses copines vont tout faire pour sortir du blues.
Quitte à engager un gigolo, qui aura pour mission de lui redonner
confiance en elle... Sans grande surprise, tout ça va bien évidemment déraper vers de bons sentiments un peu bateau. Mais ce n’est
pas important. Pour qu’une romcom soit réussie, l’ingrédient indispensable, c’est l’alchimie. Et ici, elle fonctionne à tous les étages,
que ce soit dans les couples, entre les copines (Sabrina Ouazani,
Joséphine Drai) ou plus largement au sein de cette vaste bande de
potes, moderne et touchante. Une tribu à laquelle on aurait envie
d’appartenir et à laquelle on arrive facilement à s’identifier. Une
galerie de personnages attachants, drôles et authentiques, à mi-
ROBIN FAIT SON DAREDEVIL
Zita Hanrot, Marc Ruchmann,
Joséphine Drai et Sabrina Ouazani
© NETFLIX
La deuxième série française de Netflix est une
pure romcom. Pas vraiment originale sur la forme,
mais terriblement attachante dans le fond.
chemin entre Friends et Girls. Autant dire que deux ans après son
flop « marseillais », la deuxième tentative tricolore de Netflix est
CHARLES MARTIN
nettement plus réussie. u REGARDEZ SI VOUS AVEZ AIMÉ
de Bridget Jones (2001)
Girls (2012), Master of None (2015), Le Journal
Pays France • Créée par Noémie Saglio, Chris Lang & Julien Teisseire
• Avec Zita Hanrot, Sabrina Ouazani, Joséphine Drai... • Nombre d’épisodes
vus 8 • Sur Netflix
|
TITANS
De la saga de Christopher Nolan, aux films d’animation LEGO,
en passant par Justice League ou le préquel télé Gotham, ces
dernières années, il n’y en a eu que pour Batman ! Et Robin alors ?
Le célèbre « sidekick » a, étonnamment, été peu adapté par la pop
culture (la dernière fois, c’était sous les traits de Chris O’Donnell
dans le Batman Forever de Joel Schumacher... en 1995 !) et Titans
essaye de réparer cette injustice, en le mettant au centre d’une
nouvelle série noire, violente, parfois intrigante, mais tellement
convenue. L’idée amusante, c’est d’oser dire fuck au Dark Knight,
dès les premières minutes du premier épisode. Parce que cette
fois, Robin travaille seul. Il a quitté son mentor et le manoir de
Bruce Wayne pour devenir flic à Détroit. Il combat le crime à
sa manière : brutale et sanglante, sans hésiter à tuer s’il le faut.
Le ton est résolument sombre et s’inscrit ostensiblement dans la
veine des séries Marvel de Netflix (Daredevil, Jessica Jones...),
qui accueille d’ailleurs la série en France. Le casting tient la route.
Brenton Thwaites (Gods of Egypt) fait un Robin acceptable et
la toute jeune Teagan Croft s’avère brillamment ténébreuse, au
118
Janvier 2019
Anna Diop et Brenton Thwaites
cœur d’une trame mystique assez prenante et d’une galerie de
freaks franchement mordante. Les fans du genre y trouveront
certainement leur compte. u CM
REGARDEZ SI VOUS AVEZ AIMÉ
Batman Forever (1995)
Gotham (2014), Marvel's Daredevil (2015),
Pays USA • Créée par Akiva Goldsman, Greg Berlanti & Geoff Johns
• Avec Brenton Thwaites, Teagan Croft, Anna Diop... • Nombre d’épisodes
vus 5 • Sur Netflix
© NETFLIX
Encore une série de superhéros, adaptée de DC
Comics, mais centrée sur l’acolyte de Batman, qui
combat désormais le crime (presque) en solo.
SÉLECTION
LA MÉMOIRE DANS LA PEAU
Séries
|
HOMECOMING
Heidi Bergman (Julia Roberts) est psychologue au centre expérimental Homecoming, destiné à aider les soldats fraîchement rentrés du front à faire la transition vers la vie civile, en soignant leur
stress post-traumatique. Toutes ses directives lui sont dictées au
téléphone par son obscur patron, Colin (Bobby Cannavale). Quatre
ans plus tard, Heidi a refait sa vie et est devenue serveuse dans un
restaurant minable de sa ville natale. Interrogée par un enquêteur
du département de la Défense (Shea Whigham) sur son précédent
travail, elle semble avoir tout oublié. Que s’est-il réellement passé à
Homecoming ? Le petit prodige Sam Esmail délaisse momentanément Mr. Robot pour s’attaquer à ce thriller psychologique adapté
d’un podcast de fiction à succès, qui étonne d’abord par son dispositif visuel malin : le passé est en plein écran alors que le présent est
filmé à la verticale, de grosses bandes noires à gauche et à droite
soulignant l’enfermement mental de l’héroïne. Esmail (qui réalise
l’intégralité de la série) fait naître le suspense du dialogue entre les
époques et convoque habilement De Palma, Fincher ou Hitchcock.
Débarrassée du moindre morceau de gras grâce à des épisodes de
© AMAZON PRIME VIDEO
La nouvelle série du créateur de Mr. Robot plonge
Julia Roberts dans un thriller paranoïaque tout en
faux-semblants. Haletant mais perfectible.
Julia Roberts
trente minutes seulement, Homecoming est une machine paranoïaque rutilante, mais peine à tenir toutes ses promesses quand le
puzzle se met enfin en place. Reste alors une série entièrement tournée vers ses personnages, qui offre à Julia Roberts son meilleur rôle
depuis des années. Et ça, on ne l’avait pas vu venir. u FRANÇOIS LÉGER
REGARDEZ SI VOUS AVEZ AIMÉ
Le Prisonnier (1967), Homeland (2011), Mr. Robot (2015)
Pays USA • Créée par Eli Horowitz, Micah Bloomberg & Sam Esmail
• Avec Julia Roberts, Bobby Cannavale, Stephan James…
• Nombre d’épisodes vus 10 • Sur Amazon Prime Video
VIDÉO
FORGOTTEN SILVER
THEY SHALL NOT
GROW OLD
Le nouveau Peter Jackson : un documentaire sur les troupes
néo-zélandaises engagées dans la Grande Guerre à l’occasion du
centenaire de l’Armistice. Pas si éloigné de la Terre du Milieu, en fait.
A
u cas où vous ne le saviez
pas, Peter Jackson a réalisé un nouveau film. Et
vu de loin, They shall
not grow old (TSNGO),
commandé par la BBC
afin d’être projeté lors de commémorations
du centenaire de l’Armistice, est un documentaire tout ce qu’il y a de plus classique
(DVD et Blu-ray en anglais). Des acteurs
âgés lisent des centaines de témoignages
de soldats britanniques, qui racontent
leur guerre au niveau
de l’homme de troupe.
Ces récits sont montés
sur des images d’archives souvent inédites
et poignantes. Tant pis
pour celles et ceux qui
attendaient Jackson
de retour dans la fantasy ou aux manettes
du Temple du Soleil, la
suite des Aventures de
Tintin espérée depuis bientôt dix ans (elle se
tournera en 2019, nous promet-on). TSNGO
commence en août 1914. La vie est belle,
on rejoint son unité, on s’entraîne. Mais
quand les troupes débarquent dans la boue
du Nord de la France, tout bascule. Littéralement. Les images restaurées passent à la
couleur et se parent de sons diégétiques. Le
plus fou, c’est que Jackson et son équipe ont
effectivement choisi de faire parler les soldats : on les entend discuter entre eux au loin,
râler quand ils se cassent la gueule, insulter des prisonniers allemands ou jouer de
la musique. Ce n’est pas une hérésie ou une
vraie nouveauté : on était habitués à la colorisation des archives (la série documentaire
télévisuelle Apocalypse s’en est fait une spécialité, au motif que les téléspectateurs risquaient de décrocher face au noir et blanc),
mais l’idée de faire parler les muets donne
une dimension fabuleuse aux images, quitte
à les rendre un peu plus
fictionnelles (on sait
inconsciemment que le
cinéma n’est pas parlant à l’époque). Mais
ce risque s’estompe
lorsque les morts, couverts de sang et parfois
grouillant de vermine,
apparaissent à l’écran.
Le ciel bleu et l’herbe
verte donnent à l’espace des tranchées une couleur inédite,
une réalité immédiate. Le défi technique
était réel, l’objectif artistique total. Jackson
s’empare de son sujet et le soumet à sa
volonté de réalisateur. Il fait du cinéma, son
cinéma, comme dans son « documenteur »
Forgotten Silver en 1995 (la fausse histoire d’un pionnier néo-zélandais qui aurait
inventé le cinéma moderne).
L’IDÉE DE FAIRE
PARLER
LES MUETS
DONNE
UNE DIMENSION
FABULEUSE
AUX IMAGES
PETER JACKSON
FILMO EXPRESS
Forgotten Silver (1995)
© WARNER-DR
Le Seigneur des anneaux : La
Communauté de l’anneau (2001)
King Kong (2005)
120
Janvier 2019
ANTIPODES. En 2008,
Peter Jackson avait déjà
réalisé avec l’aide de Neill
Blomkamp (District 9) un
court métrage, Crossing
the Line, conçu pour tester
la toute nouvelle caméra
numérique Red One de Sony,
qui racontait les exploits
de deux soldats (un fantassin et un
pilote de chasse) rêvant de rentrer chez
eux. En vie. Un petit film d’action
bluffant, pas très documentaire, mais palpitant et romantique. Jackson est un amateur de souvenirs de guerre, de maquettes et
d’uniformes, et il a toujours dans les cartons
un remake des Briseurs de barrage (1955) de
Michael Anderson, un récit situé en 1943 et
consacré aux équipages bombardiers pilonnant la Ruhr – l’une des sources d’inspiration
de George Lucas pour les batailles galactiques du premier Star Wars. Si Crossing
the Line était censé être un test technique,
en le réalisant, Jackson rejoignait le club
des cinéastes des antipodes fascinés par
la Grande Guerre. Peter Weir avait plongé
Mel Gibson dans l’enfer de la bataille des
Dardanelles dans Gallipoli (1982). Pour sa
première réalisation, Russell Crowe suivait
la quête d’un père parti chercher les restes
de son fils mort dans la même boucherie
(La Promesse d’une vie, 2015). Il y a eu La
Chevauchée de feu (Simon Wincer, 1987)
sur les cavaliers australiens dans un régiment britannique, Chunuk Bair en 1992 avec
Robert Powell, également situé pendant les
Dardanelles, et le plus anecdotique, La Dernière Tranchée en 2013. Mais dans TSNGO,
Jackson ne se limite pas seulement à l’odyssée
ZOOM SUR…
Un Hobbit
dans les tranchées
Guillermo del Toro livre ses
réflexions sur l’adaptation, non
réalisée, de Bilbo le Hobbit.
des troupes néo-zélandaises ou australiennes en Europe (Weir a tout dit là-dessus
dans Gallipoli). Son docu prétend décrire
l’expérience subjective du soldat anglais
dans la merde, quel que soit le coin du
Commonwealth dont il vient – tant qu’il est
blanc : les troupes « indigènes » de l’Empire
britannique sont complètement absentes du
film. Ce qui ne l’empêche pas d’être poignant et épique : la scène de bataille finale
est incroyable en termes de cinéma, avec sa
fusillade interminable illustrée de gravures.
VÉTÉRAN. TSNGO est du Peter Jackson
puissance 1 000, sans doute parce qu’une
partie de son imaginaire est née dans ce
conflit. Le cinéaste a par exemple réussi à
glisser une affiche de propagande d’époque
montrant le kaiser Guillaume sous la forme
d’un singe géant monstrueux portant une
jeune femme blonde dans ses pattes. Il y a
donc du King Kong dans TSNGO, pour rappeler que l’énigme de cette force obscure
sort de la guerre de 14-18, que Schoedsack
et Cooper étaient hantés par l’idée que si
on fermait les yeux sur ce qui s’était passé
pendant ce conflit, le monde y reviendrait...
Mais il y a du Tolkien aussi. L’auteur du
Seigneur des anneaux a écrit La Chute de
Gondolin, la toute première histoire dans
la Terre du Milieu, en 1917, alors qu’il
était depuis trois ans dans l’armée et avait
vu l’horreur de la bataille de la Somme.
Tolkien a toujours affirmé que son œuvre
romanesque reflétait son expérience de la
Grande Guerre. Même l’adaptation de Bilbo
le Hobbit, que devait réaliser Guillermo del
Toro à l’origine, partagera cet ADN [lire
encadré]. They shall not grow old : « Ils ne
vieilliront pas. » Jackson, lui, a vieilli. Et
son film, dédié à son grand-père combattant de 14-18, peut presque se voir comme le
manifeste d’un cinéaste trop âgé pour s’amuser de nouveau avec le sang et la violence
comme lorsqu’il tournait le cartoonesque
Bad Taste avec ses potes, ou pour emballer
les blockbusters à milliards qui l’ont épuisé. Alors qu’Amazon va tourner un prequel
du Seigneur des anneaux en série télé, Peter
Jackson a quand même proposé ses services
de consultant, au cas où. Un peu comme un
vétéran revenu de la guerre. u SYLVESTRE PICARD
Film ★★★★ • Bonus Pas vus
• De Peter Jackson
• Éditeur Warner
• En DVD et Blu-ray (Import)
« Lire des livres
et regarder des
documentaires
sur la Première
Guerre
mondiale
nourrit assez
étrangement la
vision que l’on
peut avoir du
Hobbit. Car je
crois qu’il s’agit
d’un livre né de l’expérience que
la génération de Tolkien a subie
pendant la Grande Guerre ;
à savoir se trouver plongé
dans ce conflit et voir toutes
vos valeurs s’effondrer. » Voilà
ce que racontait Guillermo del
Toro au New Yorker quand il
préparait l’adaptation cinéma
de Bilbo le Hobbit pour le compte
de son copain Peter Jackson.
Le projet du futur réalisateur de
La Forme de l’eau avait aussi l’air
de voir son Bilbo le Hobbit comme
une version fantasy de De l’or
pour les braves, avec les nains
et Bilbo montrés comme les
membres d’un commando de
soldats zinzins partis à l’assaut
du trésor d’un dragon. Mais le
film – prévu en deux parties –
allait capoter suite à la faillite
de la MGM en 2011.
Peter Jackson reprit le projet
pour livrer une trilogie,
certes bourrée de morceaux
de bravoure, de cinoche
en folie et d’innovation technique
pour l’instant sans lendemain
(les fameuses 48 images/
seconde), mais respectant
finalement énormément
le cahier des charges
du Seigneur des anneaux. u SP
Janvier 2019
121
SÉLECTION
Vidéo
PLÉIADE
INTÉGRALE NURI BILGE CEYLAN
Tous ses films, huit en vingt ans, réunis par Memento
dans une boîte qui les met à égalité, sans en masquer les différences.
Il était une fois un très grand cinéaste turc...
© DETAILFILM - FILM I VAST - MEMENTO FILMS PRODUCTION M
c­ arton plein cannois), avec les honneurs des
­palmarès comme unique boussole. ­Compilé
après Le Poirier sauvage, c’est une tout
autre image qui apparaît.
Le Poirier sauvage
D
ans les intégrales, il n’y a pas
vraiment besoin de bonus. Les
films en font office les uns
pour les autres ; ils se complètent, se répondent, se commentent, se
raturent rageusement pour mieux réécrire
par-­dessus. La question de l’intégrale est
celle de la mise en perspective, du bilan et
de l’heure des comptes. Il faut savoir ­choisir
son moment, ne surtout pas la compiler
n’importe quand. La dernière fois que l’exercice a été tenté en France pour Nuri Bilge
Ceylan, c’était en 2009, il y avait cinq films
dans le coffret. Un peu moins d’une décennie plus tard, il faut en rajouter trois. Et trois
qui pèsent lourd : neuf heures de métrage,
un Grand Prix cannois (de plus) pour Il était
une fois en ­Anatolie (2011), la Palme d’or
pour le manifeste shakespearo-bergmanien
Winter Sleep (2014) et le pompon Première
pour Le ­Poirier sauvage. Trois films qui
changent radicalement l’impression globale
laissée par la trajectoire du cinéaste.
En s’arrêtant aux Trois Singes (2008),
il y avait certes un début (Kasaba, en 1997,
film de poète plasticien en noir et blanc sur les
âges de la vie, l’onirisme de la nature, la place
de l’homme dans le monde et la dialectique
entre ceux qui partent et ceux qui restent)
mais il n’y avait pas vraiment de destination
satisfaisante : juste quatre autres beaux films
égrenés comme des petits ­cailloux ­chercheurs
sur un chemin dont le but n’était pas facile
à identifier. Quatre beaux films s’éloignant
chaque fois un peu plus du point d’origine,
à mesure qu’on s’approchait de la ville et
des problématiques de la petite bour­geoisie.
Tout juste pouvait-on remarquer que les Trois
Singes était le plus narratif, le moins ouvertement tarkovskien (surtout après Uzak, entre
hommage, citation et p
­ astiche), le p
­ remier
aussi sans aucun membre de la famille Ceylan
à l’écran, juste après l’auto­
fiction numérique des Climats en 2006, écrit et joué par
Nuri Bilge lui-même en ­compagnie de son
épouse Ebru Ceylan.
S’il était sorti juste après le triomphe
­cannois de Winter Sleep, ce coffret aurait
été la chronique du chemin triomphal d’une
bête à concours vers la consécration, le
Angelopoulos turc pour aller vite, auteur
de films systématiquement acclamés dans
les compétitions des plus grands festivals européens (deux Berlin suivis par un
MELANCHOLIA. On dit souvent que toute
l’œuvre d’un cinéaste est contenue dans la
­promesse de son premier long. Au contraire,
Ceylan n’a eu de cesse de s’en éloigner, film
après film, comme ses ­personnages mélancoliques, obsédés par le désir de quitter leur
campagne natale. Simplement, après les
­
voyages, les errances et les tentatives loin
de chez soi, culminant dans le dédale métaphysique et satirique d’Il était une fois en
­Anatolie, tout porte à croire que le cinéaste
avait pris rendez-vous avec lui-même. Ainsi,
Le ­Poirier ­sauvage est une réactualisation
­saisissante de Kasaba, sept longs métrages
plus loin, son upgrade en couleur, presque
une réplique au sens sismique du terme, quand
le tremblement de terre a eu lieu mais que sa
conséquence jumelle, p­arfois encore plus
dévastatrice, reste à venir.
D’un coup, la filmographie de Ceylan
devient sa propre métaphore, l’histoire
d’un envol majestueux puis d’un retour à
la m
­ aison, à ses racines. Un retour sur soi,
chez soi, alors que la barrière symbolique
des 60 ans est à portée de caméra. Aucun
doute, c’était le bon moment pour tout r­ éunir
et pour tout revoir. L’instant où Ceylan luimême nous invite à mesurer le chemin
­parcouru et à évaluer le cinéaste colossal
qu’il est devenu, à tâtons, lentement mais
sûrement. Voilà qui donne à cette intégrale
des allures d’œuvre complète, à tous les
sens du terme. La suite sera un grand point
GUILLAUME BONNET
­d’interrogation. u Films ★★★★ • Bonus ★★★
• De Nuri Bilge Ceylan
• Avec Haluk Bilginer, Melisa
Sözen, Yilmalz Erdogan...
• Éditeur Memento
• En DVD et Blu-ray
Janvier 2019
123
SÉLECTION
Vidéo
LA COLÈRE DE KAHN
BODIED
© YOUTUBE PRIME
Consacré aux battles de rap, le nouveau film du clippeur de génie
Joseph Kahn, à qui l'on doit aussi Torque, la route s'enflamme, est une petite bombe,
prête à exploser en VOD sur YouTube Premium.
Calum Worthy et Jackie Long
N
-word,
insultes
raciales,
sexistes, homophobes, intimes,
tout y passe, des vêtements aux
parents, dans le flow indomptable des rappeurs de Bodied. Alors, film
pseudo-­provocateur d’un réalisateur frustré
par le soi-disant politiquement correct environnant ? Non. Vraie réflexion sur le sens
des mots et du contexte dans un système aux
privilèges bouleversés ? Oui, et ce en exclusivité sur la nouvelle plateforme YouTube
Premium. On vous explique tout, yo ! (OK,
on s’emballe, on ne recommencera plus).
Sept ans après l’incroyable Detention, œuvre
folle au croisement de Scream, Breakfast
Club et Retour vers le futur, et quatorze ans
après le moins incroyable mais presque culte
film de moto Torque, la route s’enflamme,
Joseph Kahn signe un retour énervé avec
Bodied. Et il aura pris son temps pour venir
raconter cette histoire de jeune thésard, joué
par Calum Worthy (vu dans la géniale série
American Vandal), qui transforme son sujet
d’étude sur les battles de rap en obsession
au point de s’y mettre lui-même. Ce n’est
pas par manque d’idées que le roi du clip
– de Britney Spears à Taylor Swift en passant par Rob Zombie et 50 Cent – semble
avoir traîné, mais par désir d’indépendance
totale. Amoureux de son sujet (les joutes
verbales improvisées dans le milieu du
rap) et refusant la moindre concession ou
censure, Kahn s’est tenu à l’écart de tout
studio. Pourtant, il a trouvé en chemin
un producteur à point nommé : ­Eminem.
­Retrouvé serait d’ailleurs plus juste, puisque
Kahn a réalisé cinq clips pour le rappeur,
dont le multi-primé Without Me. Mais là où
8 Mile, tout à sa gloire, se voulait un vulgarisateur de ce milieu en mode white trash,
Bodied n’admet aucun délavage et fonce
dans le tas.
KALACHNIKOV. Coécrit par Kid Twist
(grand arbitre de battles de rap), ce long
métrage ultra rythmé et très pop dans sa
forme enchaîne les duels à mots tranchants,
où tous les coups sont permis. Pour avoir
la plus grande authenticité dans les textes,
Joseph Kahn a confié à ses acteurs, véritables rappeurs (Dizaster, Loaded Lux,
Hollow da Don, Dumbfoundead ou encore
Arsonal) et spécialistes de la battle, le soin
de les écrire. Filmés de très près, ces ­lutteurs
d’un nouveau genre s’envoient l­ ittéralement
des horreurs à la tête avec un débit de
kalachnikovs pendant les deux heures du
film. Cathartique ? Sans aucun doute. Mais,
surtout, Bodied interroge. Dans ce monde
des battles où le petit Blanc bourgeois est
l’intrus, les préjugés vont bon train et sont
une arme. Mais une arme tolérée, acceptée car le contexte l’autorise et la favorise.
On les retourne, on les utilise pour rimer,
on se les réapproprie. Mais peut-on vraiment tout dire ? Est-ce que, parce que
nous sommes dans le cercle approuvé de
la joute, les mots perdent leur portée ? Non
plus. Joseph Kahn se garde bien de livrer
une quelconque morale pontifiante. Il se
contente de tester les limites, de pousser les
curseurs pour éprouver la tolérance de son
spectateur et taper dans une hypocrisie protéiforme, qui ne semble épargner personne.
Pas pessimiste pour autant, le cinéaste
montre bien que si le parfait discours
n’existe pas, le fait d’en être conscient, collectivement, permet le « vivre-ensemble ».
Malgré un triomphe dans les différents
festivals où il est passé (Bodied a récolté
le trophée ­Midnight Madness à Toronto),
le film a eu beaucoup de difficultés à
trouver un distributeur, le jusqu’au-boutisme de Kahn empêchant une exploitation trop large. C’est ainsi qu’il est devenu
la première acquisition de long métrage de
YouTube Premium, le nouveau service de
SVOD de la plateforme. Logique pour ce
clippeur multi-récompensé qui se définit comme postmoderne et dont toutes les
œuvres musicales sont déjà des classiques de
YouTube. Disponible en deux clics, Bodied
est immanquable. Et on ne l’a peut-être pas
dit, mais ce n’est pas que trash, c’est surtout
PERRINE QUENNESSON
très, très drôle. u Film ★★★★ • Bonus Pas de
bonus • De Joseph Kahn
• Avec Calum Worthy,
Jackie Long, Rory Uphold...
• En VOD sur YouTube Premium
Janvier 2019
125
RELOADED
Mission : Impossible – Fallout
Christopher McQuarrie n’aime pas dévoiler
les scènes coupées de ses films mais
a ­malgré tout consenti pour les bonus de
­Fallout à monter un bout-à-bout de séquences
­inédites, qui permet notamment d’admirer
Tom Cruise et Henry Cavill en train de faire
de la haute voltige sous le toit du Grand
­Palais. Le ­commentaire audio enregistré par
Cruise et « McQ » est un autre grand
­moment : les deux hommes s’éclatent autant que nous devant les
morceaux de bravoure du film, admirent Cavill en train de « reloader
ses biceps », citent Claude Lelouch, John Boorman, Clark Gable...
Des hommes de goût, définitivement. FF
De Christopher McQuarrie • Avec Tom Cruise, Henry Cavill, Simon Pegg...
• Éditeur Paramount • Film ★★★★ • Bonus ★★★★ • En DVD, Blu-ray et VOD
UNEASY RIDER
The Last Movie
The Last Movie a longtemps été « the lost movie ». Un film
perdu, invisible, projeté sporadiquement dans des copies
délavées. Pendant ce temps, sa légende grandissait : c’était
le film-trip de trop, celui qui avait flingué la carrière
de Dennis Hopper et enterré les rêves révolutionnaires
du Nouvel Hollywood. Carlotta réserve un traitement
­éditorial luxueux à cet ovni déglingué, une fable g
­ odardienne
et cocaïnée sur l’impérialisme du cinéma américain.
­L’édition prestige limitée comprend de superbes photos
de Dennis Hopper au travail, plus iconique, halluciné
et beau que jamais. FF
À BOUT DE SOUFFLE
SANS TOI NI LOI
22 Miles
Sauvage
Le dernier Peter Berg a dérouté
les critiques et n’a attiré presque
personne en salles (comme
­souvent chez Berg). Pourtant, il
mérite une nouvelle vision pour
son écriture labyrinthique qui
fonctionne, comme une synthèse
du film d’action globalisé
post-11 ­Septembre, de The Raid
à Mr Wolff en passant par Jason
Bourne, John Wick et Zero Dark
Thirty. 22 Miles, très ambitieux,
essaie beaucoup de choses et
se prend souvent les pieds dans
les gravats. Mais pour la tentative de cinéma total, c’est à revoir. SP
De Peter Berg • Avec Mark
Wahlberg, Iko Uwais, Ronda
Rousey... • Éditeur Metropolitan
• Film ★★★ • Bonus ★★★
• En DVD et Blu-ray
126
Janvier 2019
Même si Sauvage, un poil
­démonstratif, ne convainc pas
totalement, il est impossible
d’oublier Félix Maritaud,
­l ’attraction principale du film,
avec sa présence incroyable
dans la peau de Léo, un jeune
prostitué hagard accro au
crack. L’édition DVD comporte
justement un intéressant
bonus sur le casting de ce film,
dévoilant ­comment le cinéaste
Camille Vidal-Naquet a repéré
Maritaud et comment le
­comédien s'est donné corps et
âme pour ce rôle difficile et
extrême. SP
De Camille Vidal-Naquet
• Avec Félix Maritaud,
Éric Bernard, Nicolas Dibla...
• Éditeur Pyramide • Film ★★★
• Bonus ★★★ • En DVD
De Dennis Hopper • Avec Dennis Hopper, Stella Garcia,
Samuel Fuller... • Éditeur Carlotta • Film ★★★ • Bonus ★★★★
• En DVD et Blu-ray
GAME OF THRONES
Les Vikings
Film d’aventures spectaculaire
et tragédie familiale, l’influence
de ce chef-d’œuvre sauvage est
aussi souterraine que phénoménale, de Star Wars à Game
of Thrones. Le bras coupé de
Tony Curtis, la mort réconciliatrice du père, le château imprenable, dernier rempart contre
la ­barbarie... En bonus, Richard Fleischer évoque une
reconstitution scrupuleuse tandis que ses e
­
­nfants
se ­souviennent avec émotion d’un tournage qui les a
­profondément marqués en raison de ses nombreuses
scènes mythiques. Frissons. CN
De Richard Fleischer • Avec Kirk Douglas, Tony Curtis,
Janet Leigh... • Éditeur Rimini • Film ★★★★★ • Bonus ★★★★★
• En DVD et Blu-ray
SÉLECTION
Vidéo
VIOLENCES D’ARABIE
Khartoum
THIS IS THRILLER
ANCIEN MONDE
Angoisse
1492 : Christophe
Colomb
On vous en parlait dans notre
hors-série consacré aux
« ­Meilleures séries que vous
n’avez pas vues » : Angoisse,
créée en 1973 par Brian
­Clemens (Chapeau melon et
bottes de cuir), est une série de
43 épisodes de plus d’une heure
chacun qui se consacrent à des
phénomènes horribles et plus
ou moins surnaturels. Maisons
hantées, spectres, télépathies,
doubles maléfiques et meurtres
en tous genres... Un catalogue
fabuleux de l’horreur dans tous
les sens du terme. La voilà
enfin en France dans un
énorme coffret indispensable
aux amateurs. SP
Créée par Brian Clemens • Avec Helen
Mirren, Jeremy Brett, Patrick
O’Neal... • Éditeur Elephant Films
• Série ★★★★ • Bonus ★★★★ • En DVD
Le Blu-ray de 1492 : Christophe
Colomb est réédité avec un nouveau packaging mais toujours la
même copie HD un brin aléatoire
visuellement. On trouve ici une
intéressante vidéo réalisée en
2010 où la scénariste Rose Bosch
et le producteur Ilan Goldman
se souviennent de la genèse du
projet. Pas question néanmoins
de rater la réédition de ce film
de commande mal-aimé, porté
par un Depardieu impérial, et
dans lequel Ridley Scott traite,
avec son ampleur habituelle, de
ses thèmes préférés : l’histoire,
le mythe et la mort de Dieu. SP
Réalisé en 1966, Khartoum
appartient à ce cinéma
d’aventures coloniales, dont
Zoulou et Lawrence d’Arabie
sont les deux chef-d’œuvres,
et met en scène l’affrontement de deux zélotes,
un ­
général britannique
(­Charlton Heston impérial) et un chef de guerre ­musulman
qui veut mener le jihad (Laurence Olivier rayonnant de
charisme). La beauté du désert (en Ultra Panavision)
époustoufle, les scènes de batailles également, mais elles
semblent ­ralentir une action qui passe surtout par la
­diplomatie et les ­rapports humains. Sans la splendeur
visuelle du David Lean, ni la tension du Cy Enfield, Basil
Dearden préfère jouer sur l’opposition des deux leaders,
­ arratif et thématique) comme
s’imposant (sur le plan n
un ancêtre d
­ irect de K
­ ingdom of Heaven. GG
De Basil Dearden • Avec Laurence Olivier, Charlton Heston,
Ralph Richardson... • Éditeur Warner • Film ★★★
• Bonus ★★ • En DVD et Blu-ray
De Ridley Scott • Avec Gérard
Depardieu, Michael Wincott,
Sigourney Weaver...
• Éditeur Gaumont • Film ★★★★
• Bonus ★★★ • En DVD, Blu-ray et VOD
TOUCH OF ZEN
Coffret Mikio Naruse
Maître du shomingeki (genre de ­néoréalisme
focalisé sur la classe moyenne japonaise),
Mikio Naruse bénéficie d’un coffret
­indispensable réunissant cinq de ses plus
beaux films : Le Grondement de la montagne,
Au gré du courant, Quand une femme monte
l’escalier, Une femme dans la tourmente,
Nuages épars. On en retient ses magnifiques
portraits de femmes en quête d
­ ’émancipation
mais attachées aux valeurs d’un Japon en pleine mutation.
Cette contradiction génère une mélancolie et un pessimisme toujours
aussi bouleversants. CN
De Mikio Naruse • Avec Hideko Takamine, Tatsuya Nakadai, Yoko Tsukasa...
• Éditeur Carlotta • Film ★★★★★ • Bonus ★★★ • En DVD et Blu-ray
GROOV Y
Evil Dead 2
Sous sa jaquette en acier et son ­visuel sanglant (ça fait
toujours plaisir), l’édition 4K d’Evil Dead 2 est aussi bardée
d’armes que Ash : outre la copie 4K et la copie HD, un Bluray entier est dédié aux bonus, avec deux heures de making of, trente minutes sur les effets spéciaux, un commentaire audio... et une heure d’entretiens avec des
cinéastes comme Jan Kounen et Guillermo del Toro qui
clament leur amour pour le plus grand film de Sam Raimi.
Amen ! SP
De Sam Raimi • Avec Bruce Campbell, Sarah Berry, Dan Hicks...
• Éditeur StudioCanal • Film ★★★★★ • Bonus ★★★★★
• En DVD, Blu-ray et VOD
Janvier 2019
127
Agenda
JANVIER
03 JANVIER - 08 FÉVRIER
Quoi de mieux pour commencer l’année
qu’une rétrospective Billy Wilder ?
Pour son premier événement de 2019,
la Cinémathèque a décidé de rendre
hommage à l’un des maîtres du cinéma
hollywoodien, aussi à l’aise dans la
comédie survoltée que le drame le plus
noir. L’occasion de revoir sur grand
écran des classiques insensés
comme Assurance sur la mort, Boulevard
du crépuscule, Certains l’aiment chaud
ou La Garçonnière, et ce chef-d’œuvre
un peu oublié, Un, deux, trois.
Du 3 janvier au 8 février, à Paris.
cinematheque.fr
04 - 05 JANVIER
Star Wars repasse par Paris ! Un nouvel
espoir et L’Empire contre-attaque,
les quatrième et cinquième volets
de la saga imaginée par George Lucas,
seront projetés en ciné-concert à la
Philharmonie de Paris. L’occasion unique
pour les fans de l’épopée intergalactique
d’entendre en live la bande originale
mythique composée par John Williams.
Les 4 et 5 janvier, à Paris.
philharmoniedeparis.fr
15 - 20 JANVIER
Vous aimez
le ski et le
cinéma ?
Foncez
à l’Alpe d’Huez
mi-janvier !
Événement
dédié à la
comédie,
le Festival
du film de
comédie de
l’Alpe d’Huez
met en avant chaque année les futurs
succès du box-office français. Alexandra
Lamy sera la présidente du Jury de cette
nouvelle édition et sera accompagnée
de Rossy de Palma, Éric Elmosnino,
Anne Marivin et Rayane Bensetti.
On chausse ses skis et on plante le bâton !
Du 15 au 20 janvier, à l’Alpe d’Huez.
festival-alpedhuez.com
16 - 28 JANVIER
07 JANVIER
Pour la 76e année consécutive,
la Hollywood Foreign Press
Association récompensera les
meilleures productions
audiovisuelles américaines
lors de la cérémonie des
Golden Globes. Qui succédera
à 3 Billboards : Les Panneaux
de la vengeance et Lady Bird ?
L’outsider Green Book : Sur les routes
du Sud fera-t-il de l’ombre au grand favori,
A star is born de Bradley Cooper ?
Et quels prix remportera The Favourite ?
Réponse dans la nuit.
Le 7 janvier, à Los Angeles.
goldenglobes.com
Figure de proue de la Nouvelle Vague
et du cinéma féministe, Agnès Varda
a marqué le 7e art français
des dix dernières décennies.
La Cinémathèque rend hommage
à cette aventurière en projetant
une trentaine de ses œuvres,
documentaires ou de fiction,
dans le cadre de l’événement
« Quinze jours avec Agnès Varda ».
La réalisatrice reviendra sur sa
filmographie lors d’une masterclass
exceptionnelle le 20 janvier.
Du 16 au 28 janvier, à Paris.
cinematheque.fr
18 - 26 JANVIER
Pas moins de vingt-deux pays
francophones seront représentés
cette année au Festival du film court
francophone de Vaulx-en-Velin.
La Roumanie, qui vient de fêter ses
100 ans, et ses courts métrages seront
mis à l’honneur lors de cette 19e édition.
Du 18 au 26 janvier, à Vaulx-en-Velin.
unpoingcestcourt.com
24 JANVIER - 03 FÉVRIER
Il est temps de faire le plein de cinéma
indépendant ! 112 films provenant
de 33 pays différents seront présentés
cette année au festival Sundance.
Parmi eux, Honey Boy avec Shia LaBeouf
et Lucas Hedges, Luce avec Naomi Watts
et Them That Follow avec Olivia Colman.
Du 24 janvier au 3 février,
à Salt Lake City et Park City.
sundance.org
25 JANVIER - 03 FÉVRIER
Le jeune cinéma
européen
investit la ville
d’Angers pour
la 31e édition
du festival
Premiers Plans !
Les festivaliers pourront découvrir
une centaine de premières œuvres
européennes, affiner leur connaissance
du cinéma roumain et revoir tous les films
de Costa-Gavras en sa présence.
Du 25 janvier au 3 février, à Angers.
premiersplans.org
MAXIME GRANDGEORGE
Janvier 2019
129
Le Film
QUI…
... est votre madeleine de Proust ?
La Boum m’obsède. J’ai une forte attraction pour les
films sur l’adolescence, ça me fait le même effet avec
Diabolo menthe et Les Beaux Gosses. Ils représentent
bien une période où l’on se construit soi-même, où
tout semble un événement fort. Tout est neuf à cet âge
et peut prendre des dimensions tragiques, du contrôle
de maths surprise au premier chagrin d’amour.
Ces moments-là sont intenses et marquent à vie.
... s’apprécie mieux dans un état second ?
Je suis anxieuse de nature donc je bois et fume le
moins possible. Regarder un film stone, ça
m’angoisserait plus qu’autre chose, un vieux souvenir
de bad trip. Par contre, il y a pas mal de films devant
lesquels tout le monde crie au génie, comme Kaboom
de Gregg Araki. Celui-ci, je l’aurais peut-être plus
apprécié si j’avais fumé avant. On comprend rien à ce
qui se passe, non ? Ou je suis passée à côté…
… devrait être envoyé aux extraterrestres
pour établir un contact avec eux ?
(Elle réfléchit.) C’est hyper curieux comme question...
J’aimerais leur montrer de la SF pour qu’ils voient
à quel point les Terriens ont une mauvaise opinion
d’eux. Comme dans Alien, génial mais très flippant.
Ou alors la série V, ces lézards déguisés en humains
qui gobaient des souris me fascinaient. Ce serait
drôle de regarder ça avec eux et d’en discuter après
pour voir ce qu’ils pensent de ces représentations.
a
r
o
N
Hamzawi
Chroniqueuse, humoriste et désormais actrice, Nora Hamzawi
est la révélation du film d’Olivier Assayas, Doubles Vies, dans lequel
elle incarne l’assistante dévouée d’un politicien. Au programme
de notre rencontre : sa fascination pour les aliens, une passion pour
Matthew McConaughey et la bizarrerie de draguer au cinéma.
© FRÉDÉRIC STUCIN - PASCO
… vous a permis de draguer ?
Je me rappelle que, dans les années 90, les bandes
originales fonctionnaient pas mal pour draguer.
Mais on vendait encore des CD. Les mecs étaient à fond
sur Pulp Fiction. Si on voulait choper, fallait vraiment
l’aimer. Ils avaient tous le poster au-dessus de leur lit,
moi aussi mais le film ne m’avait pas impressionnée.
Et draguer au ciné, c’est un drôle de truc.
… vous a fait tomber amoureuse de son acteur ?
Dans la série True Detective, j’ai été magnétisée
par Matthew McConaughey alors qu’il ne m’avait
pas marquée jusque-là. Il a une présence
et un charisme animal, impossible de le lâcher
des yeux. Bon, je préfère quand il est beau gosse
dans les flash-back parce que lorsqu’il est moustachu
et qu’il découpe ses canettes de bière... Pas sûr
que j’aurais flashé sur lui avec ce look. (Rires.)
PROPOS RECUEILLIS PAR FRANÇOIS RIEUX
130
Janvier 2019
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