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Rock et Folk N 618 F 233 vrier 2019-compressed

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BEL 7,15 ? / SUISSE 11,30 CHF
LUX 7,15 ? / PORTUGAL CONT 7,40 ?
CAN 11,30 $ CAN / ITA 7,40 ?
DOM 7,40 ? / N CAL (S) 975 XPF
POL (S) 1090 XPF /ESPAGNE 7,40 ?
ILE MAURICE 7,40 ?
L 19766 - 618 H - F: 6,50 ? - RD
ROCK&FOLK N�8 ? FEVRIER 2019 ? ERIC CLAPTON
FEVRIER 2019
N�8 / 6,50 ? / MENSUEL
Edito
L?homme aux
1000 visages
Il y eut ce film ?Man Of A Thousand Faces? en 1958.
James Cagney y interpr閠ait une vie romantis閑 de Lon Chaney.
Expliquant par l?enfance et des parents sourds l?obligeant � user
du mime pour communiquer, comment il allait devenir l?acteur
muet et grim�, le Fant鬽e de l?Op閞a, Mr Wu, Quasimodo,
Alonzo, le lanceur de couteaux... cet Homme aux 1000 visages.
Par l?enfance, oui. Pour Eric Clapton, celle-ci fut 鈖re, compliqu閑
et forc閙ent d閠erminante. A cause de mensonges d?adultes,
comme souvent. L?incitant � se r閒ugier dans la musique comme
d?autres dans la po閟ie, la peinture, le football. Ecoles des prodiges.
Des d閘inquants, aussi. Ce sont parfois les m阭es.
Un documentaire sort ces jours-ci et raconte cela.
Valid� par Clapton.
Eric Clapton... ce type aussi a eu 1000 vies et 1000 visages.
Il est parfois m阭e difficile de le reconna顃re. Cheveux ras, sixties,
Yardbirds et bluesman blanc. Plus tard, coupe afro, tunique
indienne, cape de velours, cuir, moustache, barbe, mince puis
l間鑢ement bouffi, coupe d?閜agneul, salopette, chemisette,
jeans larges... seul d閚ominateur commun, cette propension
� jouer de la guitare en fermant les yeux.
Slowhand, God... cette manie que notre musique a de surnommer
ses h閞os. Ses super-h閞os plut魌, car il est souvent question de roi,
de duc, de prince, on le sait. L�, il s?agirait de Dieu. Rien de moins.
En fait, difficile de le reconna顃re, enfin que le grand public le
reconnaisse de mani鑢e formelle, avant les ann閑s unplugged
pour faire vite, les ann閑s respectables si l?on peut dire, et c?est
l� que l?homme devient fascinant. Au-del� de sa musique.
Car c?est pr閏is閙ent � ce moment, o� son art devient moins
important, que lui devient mondial. Paradoxe. L?histoire a retenu
le ma顃re d?閏ole, le look de chirurgien de clinique priv閑 ou
de radiologue comme on veut. Barbe de quelques jours, poivre
et sel forc閙ent et lunettes cercl閑s m閠al (le mat閞iau).
L?homme en costume Armani, manches de veste relev閑s,
yeux toujours ferm閟, un type bien, quoi, qu?on 閏oute
les yeux... ferm閟.
Mais c?est oubli� qu?il fut tout le contraire. Accro � peu pr鑣
� tout, alcoolique, piquant la femme des potes, suicidaire comme
d?autres rockers de son temps et qui ne pass鑢ent pas, eux, entre
les gouttes (la liste est connue). Mais Clapton n?閘ude rien dans ce
?Life In 12 Bars?, c?est m阭e la p閞iode sur laquelle il s?attarde,
qu?il commente sans concession, comme pour r閠ablir la v閞it�,
comme la confession ultime d?un homme � l?automne de sa vie.
De lui, c?est la version adulte que l?histoire commune semble
avoir retenue. Celle de ce type capable de se faire construire
par Ferrari un mod鑜e unique, rien que pour lui. Cette incarnation
du rock que l?on va entendre et plus vivre. Le d閎ut de la fin.
Jouant soir apr鑣 soir devant un public qui, pour une part, ne
conna顃 pas son ?uvre noire. Celle de celui qui, comme d?autres,
a pactis� et comme certains s?en est sorti. R閍lisant cette
chose impossible pour Oscar Wilde, ?racheter son pass�.
VINCENT TANNIERES
FEVRIER 2019 R&F 003
Sommaire 618
Parution le 20 de chaque mois
Mes Disques A Moi
EVA IONESCO 12
Thomas E. Florin
Thomas E. Florin
BRACE! BRACE! 16
TALLIES 18
Alexandre Breton
T阾e d?affiche
TOY 20
THE PRODIGY 22
JESSICA PRATT 24
ARCHITECTS 26
BIRTH OF JOY 28
REQUIN CHAGRIN 30
Basile Farkas
Photo Stephanie Neil-DR
Prospect
56 The Dandy Warhols
Olivier Cachin
Basile Farkas
Joseph Achoury Klejman
Eric Delsart
Alexandre Breton
En vedette
BUZZCOCKS 32
JEFF TWEEDY 36
JOE JACKSON 40
THE SPECIALS 44
JIMMY PAGE 50
THE DANDY WARHOLS 56
Stan Cuesta
L閛nard Haddad
Olivier Cachin
Nicolas Ungemuth
Jonathan Witt
Danny Boy
En couverture
www.rocknfolk.com
Jonathan Witt
ERIC CLAPTON 62
La vie en rock
Patrick Eudeline
ROCK?N?ROLL & PUBLICITE 70
COUVERTURE PHOTO : ROBERT KNIGHT/ REDFERNS/ GETTY IMAGES
GRAPHISME : FRANK LORIOU
62 Eric Clapton
RUBRIQUES EDITO003 COURRIER006 TELEGRAMMES010DISQUE DU MOIS075DISQUES076 REEDITIONS084REHAB?088 VINYLES090DISCOGRAPHISME 092
QUALITE FRANCE 094 HIGHWAY 666 REVISITED 096 BEANO BLUES 098 ERUDIT ROCK 100 FILM DU MOIS 102 CINEMA 103 SERIE DU MOIS 105
DVD MUSIQUE 106 BANDE DESSINEE 108 LIVRES 109 AGENDA 110 LIVE 112 ROCK?N?ROLL FLASHBACK 113 PEU DE GENS LE SAVENT 114
Rock&Folk Espace Clichy - Immeuble Agena 12 rue Mozart 92587 Clichy Cedex ? T閘 : 01 41 40 32 99 ? Fax : 01 41 40 34 71 ? e-mail : rock&folk@editions-lariviere.com
Pr閟ident du Conseil de Surveillance Patrick Casasnovas
Pr閟idente du Directoire St閜hanie Casasnovas
Directeur G閚閞al Fr閐閞ic de Watrigant Editeur Philippe Budillon
R閐acteur en Chef Vincent Tanni鑢es (32 99) R閐acteur en Chef adjoint Basile Farkas (32 93)
Chef des Infos Yasmine Aoudi (32 94) Chef de la rubrique Live Matthieu Vatin (32 99) Conseiller de la R閐action J閞鬽e Soligny
PUBLICITE : Directeur de Publicit� Captif : Thierry Solal (33 01) Directeur de Publicit� Hors Captif : Olivier Thomas (34 82)
Assistante de Publicit� Sandra Pinget (32 16)
PHOTOGRAVURE Responsable : B閍trice Ladurelle (31 57) Ont collabor� � ce num閞o : Christophe Favi鑢e
VENTES (R閟erv� aux diffuseurs et d閜ositaires) : Emmanuelle Gay (56 95)
ABONNEMENTS : Promotion Abonnements : Carole Ridereau (33 48) Abonnement : France 1 an-12 num閞os : 66,30 ?
Suisse et autres pays et envoi par avion : nous contacter au (33) 03 44 62 43 79 ou sur : abo.lariviere@ediis.fr VENTE PAR CORRESPONDANCE : Accueil clients 03 44 62 43 79
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IMPRESSION : Imprimerie de Compi鑗ne Zac de Merci鑢es 60205 Compi鑗ne Cedex.
Papier issu de for阾s g閞閑s durablement, origine du papier : Su鑔e, taux de fibres recycl閑s : O%, certification : PEFC/ EU ECO LABEL, Eutrophisation : 0,01 kg/ tonne.
DIFFUSION : MLP ? Rock&Folk est une publication des Editions Larivi鑢e, SAS au capital de 3 200 000 euros. D閜魌 l間al : 1er trimestre 2019. Printed in France/ Imprim� en France.
Commission paritaire n� 0520 K 86723 ISSN n� 07507852 Num閞o de TVA Intracommunautaire : FR 96572 071 884 CCP 11 5915A Paris RCS Nanterre B 572 071 884
Administration : 12, rue Mozart 92587 Clichy Cedex ? T閘 : 01 41 40 32 32 Fax : 01 41 40 32 50. LES MANUSCRITS ET DOCUMENTS NON INSERES NE SONT PAS RENDUS.
Courrier des lecteurs
On dirait ma m鑢e...
Libre expression
Illustrations : Jampur Fraize
Lettre authentique
Salut, Rock&Folk, c?est vingt-cinq ans
d?une amiti� ind閒ectible. Rock&Folk,
c?est parfois se taper plusieurs
cr閙eries pour pouvoir l?acheter
en kiosque. Rock&Folk, c?est avoir
quarante-cinq ans et se rendre compte
qu?en plus d?阾re casse-couille, on
devient presbyte : 鏰 allonge les bras
pour le lire dans son lit ! Rock&Folk,
c?est pouvoir faire chier tes ex qui se
foutaient de ta gueule des couv? classic
rock en leur envoyant les photos des
nouvelles : du sang neuf, c?est toujours
bon ! Rock&Folk, c?est tomber sur des
p閜ites qu?aucun autre magazine ne
chronique : Highway 666 Revisited,
Erudit, Beano, R閔ab? et j?en passe...
Rock&Folk, c?est aussi du cin閙a et
vive Mr Lemaire ! Rock&Folk, c?est
vous&nous contre le reste du monde.
Let?s rock, Folks !
J�! MULHOUSE
Encore 16 ans
Etre rock en d閏embre 2018 c?est
apprendre le d閏鑣 de Pete Shelley en
lisant Rock&Folk... et ne toujours pas
savoir ce qu?on va faire de sa vie...
JACQUE M
Du p閠role,
des id閑s
Hausse du carburant � la pompe ?
Playlist : Ash ? ?Petrol? ; Metallica ?
?Fuel? ; Neil Young ? ?Fuel Line? ;
Rod Stewart ? ?Gasoline Alley? ; Eric
Clapton ? ?Peaches And Diesel? ;
The Beach Boys ? ?Cabin Essence?.
BETTINA
En ces temps de biopic triomphant,
de remise � z閞o artistique pour cause
de vibrante nostalgie, d?une forme tr鑣
d閟agr閍ble de consensus g閚閞al,
et de la disparition de toute opinion
tranch閑 au nom du marketing global,
peut-on encore dire que ce groupe,
Queen, est totalement insupportable ?
Peut-on encore dire que leur musique
閠ait � l?閜oque et est toujours une
souffrance absolue � 閏outer ? Peut-on
encore dire que leurs hymnes rock
(si c?est 鏰 le rock, je comprends les
jeunes qui n?閏outent que du rap... )
sont juste laids et sans once de
classe ? Et que leur look (ressortez
votre R&F de f関rier 2018 et admirez la
photo double page... ) 閠ait encore plus
laid et sans classe que leur musique
(ben si, c?est possible !) ? Bref, je ne
sais pas si on peut encore le dire, mais,
hum hum, cela fait du bien de l?閏rire !
BRUNO SWINERS
La bande-son
de la r関olution
En ces temps troubles et revigorants,
il peut 阾re b閚閒ique de red閏ouvrir
The Yellowjackets et son 関olution !
LAURENT BOURELLY
La cinqui鑝e
Ramone
Alors Pete Shelley est mort... Et Mireille
Mathieu est toujours vivante... C?est
d間ueulasse... Merci pour tous ces
bons moments Pete, o� que tu sois.
J?閏oute en boucle ?You Say You Don?t
Love Me? une des plus belles chansons
qui aient 閠� 閏rites et j?ai de la peine...
GM
L?Angleterre des
ronds-points
Repeindre un sous-marin jaune
閠ait d閖� un acte subversif.
PATRICK MOALIC
Deux visions
Elvis Costello, Steve Jones. Deux
profils, deux types d?allure, deux styles
rigoureusement oppos閟. Il n?y a
qu?� comparer leurs bouquins.
D?un c魌� Costello, homonyme d?Elvis,
volontiers critique, c閞閎ral, ap魌re d?un
divertissement raffin�, ambassadeur
consensuel (� la Maison Blanche
d?Obama), m閘omane polymorphe
adoub� par ses pairs prestigieux (Dylan,
McCartney, George Jones, Allen
Toussaint, The Roots...). Costello et
son ?costume � sept livres?, son petit
ampli Vox pos� sur l?oreiller ?cr閠in
romantique? autoproclam�, � la
m閙oire encyclop閐ique, exhaustive,
au style soutenu, voire enrob�,
bavard : celui qui joua sur l?ancienne
Rickenbacker de George Harrison et
v閚鑢e les accords de septi鑝e majeure,
sixi鑝e mineure et les accords diminu閟
issus des songbooks de chansons
des Beatles. Jamais avare de bons
sentiments. Sa formule d閒initive :
?C?est de la musique pop, mais pas
du Cluedo?. Son principal fait d?arme
subversif : avoir interrompu en direct
durant le ?Saturday Night Live? la
chanson ?Less Than Zero? apr鑣
en avoir chant� seulement les deux
premiers vers, avant de s?excuser
aupr鑣 du public et d?encha頽er,
contrairement � ce qui 閠ait pr関u, sur
?Radio Radio?... De l?autre c魌�, j?ai
nomm� Steve Jones, fan d?Elvis, frontal,
brut et tranchant, 閜ouvantail � rupin
par excellence, non-consensuel,
non-politiquement correct, instinctif,
primitif aux anecdotes licencieuses,
� la m閙oire partielle, trouble, limit閑.
Steve Jones le hors-la-loi, avec son
matos barbot� � l?Hammersmith
Odeon, � Bowie notamment, ses forfaits
criminels, ses loques fa鏾n filet de
p阠he d閜enaill閑s, mouchoir nou�
sur ses tifs incoiffables, son esprit
chevaleresque, sa d関otion rock?n?roll
l間endaire (97鑝e plus grand guitariste
de tous les temps ! selon Rolling Stone).
Lui qui joua sur la Gibson Les Paul de
Sylvain Sylvain, celle avec ?les d閏alcos
eff閙in閑s? (Chrissie Hynde) de pin-up.
Abhorre ces ?salet閟 d?accords de
septi鑝es et de onzi鑝es � la Beatles?.
Fuit les sentiments. H閞os d?un face-鄁ace historique avec l?animateur t閘�
Bill Grundy. A l?effarement de Costello :
?On aurait cru que la civilisation vivait
ses derni鑢es heures !?.
DESIRE DUROY
Platiste
La drogue 鏰 fait faire de
grands disques mais aussi dire
que la terre est plate.
STEVE LIPIARSKI
006 R&F FEVRIER 2019
Exception
culturelle
Louis Bertignac qui adapte ?Won?t Get
Fooled Again? en ?Ma Gueule?,
gageons que Pete Towshend lui-m阭e
serait d?accord : il vaut encore mieux
entendre 鏰 que d?阾re sourd.
ROOM WHERE
THE LIGHTS SHINES THROUGH
Classic rap
D?apr鑣 Philippe Man?uvre, il y aurait
un rejet g閚閞al du rock et c?est le
hip hop qui tiendrait le haut du pav�.
A mon avis, c?est encore plus terrible.
Et le hip hop, comme le rock avant lui, a
閠� englouti, d関or�, aval�, phagocyt�,
par les mass-media qui l?ont recrach�,
exsangue, vid� de toute substance
et de tout contenu. Bon, d閖�, votre
banquier ou n?importe quel contr鬺eur
de train porte une boucle d?oreille.
C?est rock ? En hip hop, mais o� sont
pass閟 les grands disques d?antan ?
Avec les samples astucieux de De La
Soul ? Avec les scratching furieux
de Terminator X de Public Enemy ?
Et les relances rythmiques fabuleuses
de Snoop Dogg, on les retrouve o�,
d閟ormais ? Et le flow g閚ial d?aisance
d?un Eric B., on l?entend o� de nos
jours ? Car pour le grand public, qui
se contrefout autant du hip hop que
du rock, qui n?a que faire de savoir que
le rap est une 関olution somme toute
bien naturelle de la musique noire
am閞icaine, on n?a gard� que les
aspects les plus 関idents et les
plus faciles, jusqu?� la caricature. Le
gamin d?aujourd?hui s?extasie donc
sur une petite m閘odie bien maigrelette
foment閑 sur un ordi de base avec
un rythme des plus basiques et une
voix auto-tun閑 qui ahane des propos
incertains et simplistes, pour ne pas
dire ridicules. C?est plus de la musique,
c?est du tag ! En m阭e temps, c?est
parfait pour le crachouillis que g閚鑢ent
les portables. Mais dire que je pensais
qu?on avait touch� le fond avec l?arriv閑
du slam... Passez � ce m阭e gamin un
album de rap de ceux que j?ai nomm閟
plus haut. Il y a de fortes chances pour
qu?il se passe bien trop de choses
pour le pauvre petit qui se retrouvera
totalement largu�, comme s?il 閏outait
du jazz, quoi ! Tout cela est � l?image
bien tristounette de notre 閜oque
chagrine. En attendant, Ungemuth
nous a signal� une salve de r殚ditions
de Hoger Czukay. En voil� une musique
� la fois audacieuse et ludique, m阭e
apr鑣 toutes ces ann閑s. L?antidote
parfait � la m閐iocrit� ambiante. Et de
quoi rebondir pour le futur. Car c?est
quand on est au fond du trou qu?on
peut vraiment rebondir, non ? Faudra
bien repartir un jour, de toute fa鏾n,
restons optimistes.
BEN KENNEDY
008 R&F FEVRIER 2019
En apn閑
dans le jazz
R閜onse au fid鑜e lecteur n� au
num閞o 332. Depuis quelques
ann閑s, apr鑣 plus d?un quart de
si鑓le d?immersion en apn閑 dans
le jazz, je (re)-d閏ouvre le rock...
Et face aux al閍s de la vie, c?est bien le
rock qui, tous les jours, me maintient �
flot, par son 閚ergie brute, sa douceur,
sa folie, ses caresses ou parfois sa
violence, dans sa sophistication ou sa
simplicit�... Alors oui, certaines pierres
pourraient s?arr阾er de rouler... mais
?faire valser le manuel d?histoire? ?
Grave erreur... L?histoire est n閏essaire
� la compr閔ension du monde. Poncif
閏ul�, peut-阾re, mais tellement vrai !
Et 鏰 vaut 間alement pour le rock !
Tourner le dos au pass�, oublier
tous ces musiciens, ces groupes, ces
p閜ites, connues ou confidentielles,
dont fourmillent les d閏ennies
pass閑s ? R閟olument non ! D?ailleurs,
les musiciens d?aujourd?hui ne s?y
trompent pas : il suffit de voir �
quel point le rock des ann閑s 1970
impr鑗ne celui d?aujourd?hui...
?Le rock, c?est une histoire de
jeunesse?. C?est vrai... Mais tous les
vieux musiciens, les vieux groupes, ont
commenc� jeunes ( ! ). Leur musique
regorge de fra頲heur, il suffit de se
plonger dans leur discographie pour
prendre un bain de jouvence... mais
peut-阾re que ce coup de gueule
n?est, de la part du fid鑜e lecteur n�
au num閞o 332, qu?une... erreur de
jeunesse ? Chers Rock&Folk, vous
faites ?uvre de salubrit� publique !
Ne changez rien et longue vie � vous !
2XNU (fid鑜e lecteur n� quelques mois
� peine apr鑣 Rock&Folk)
Audacieuse th閛rie
Janvier 2019 au sommaire (entre
autres) : Bertignac qui revisite son
adolescence, Kate Bush qui revient
sur sa carri鑢e, les inoxydables Stones,
la voix de Roy Orbison, Yoko Ono...
Dans les chroniques de disques : le
retour tant esp閞� de l?Amiral, le
disque de no雔 de Slowhand, les
come-back (voire d?outre-tombe) de
Young, Morrison, Bashung, Boy George.
Le rock avancerait-il en 2019 sous
l?閠endard de la nostalgie ?
SAM
L?Amiral
cinq 閠oiles
Bonjour, Eric Dahan serait-il pote
avec Polnareff... !? Donner cinq 閠oiles
(suis-je n�) � son disque... ! Enfin, moi
je trouve 鏰 un peu trop g閚閞eux...
Ou peut-阾re qu?Eric l?a 閏out� (en
musique de fond) lors d?un cocktail
� la r閐action ? Les 閠oiles de la piste
scintillent beaucoup moins depuis...
?Le Bal Des Lazes?... M?enfin !
Meilleurs v?ux � tous.
SYLVAIN
Concept
Vu le nombre d?albums de reprises
par des groupes/ chanteurs au cours
de l?histoire de la musique pop, rock,
metal, punk et autres, j?ai d閏id� de
cr閑r un groupe qui ferait uniquement
des reprises de reprises. Dans
cinq albums, on sort un best of des
meilleures reprises, et dans dix ans,
des gens reprendront nos reprises.
Dans quinze ans, nous serons s閜ar閟,
et on verra circuler des tribute bands �
notre groupe de reprises de reprises.
J?ai d閖� le nom The Repreneurs.
PUNK80S
A message
to you Rudy
Bonjour, une petite missive pour
r閍gir � la publication dans le courrier
des lecteurs du num閞o de d閏embre
d?une lettre r閐ig閑 par monsieur
Rudy Rioddes. Ca commence par
une citation de King Tuff, pour illustrer
le p閞il num閞ique (tout le monde
devant son smartphone, personne
ne regarde vraiment, gnagnagna).
On dirait ma m鑢e... Ensuite, je cite :
?les grands cataclysmes rock
n?existent plus, pour ceux qui de nos
jours pensent 阾re l� sans y 阾re et en
m阭e temps 阾re l�-bas alors qu?ils n?y
sont pas physiquement...? Alors l�, je
comprends pas. C?est quoi ?y 阾re? ?
Je suis n� en 1973, donc : pas d?Elvis,
pas de Beatles � la Cavern ou �
l?Olympia, pas de train RTL pour aller
voir les Stones � Bruxelles, pas de
Sex Pistols au Chalet du Lac, pas de
Joy Division aux Bains Douches, etc.
Pourtant, quand � l?鈍e de dix ans, j?ai
閏out� pour la premi鑢e fois dans la
voiture du p鑢e d?un copain, devenu
depuis mon ami, le ?20 Greatest Hits
From The Beatles? (l?anc阾re de
la compilation ?1? sortie en 2000),
je peux vous dire que ?j?y 閠ais?. Et que
j?y suis toujours. Et que c?est pas la
peine d?invoquer Ray Davies pour
stigmatiser internet et la mort du rock.
Des 0 et des 1 ne d閠ruiront pas
?Waterloo Sunset?. Bien � vous.
A. COULON
Ecrivez � Rock&Folk,
12 rue Mozart
92587 Clichy cedex
ou par courriel �
rock&folk@editions-lariviere.com
Chaque publi� re鏾it un CD
T閘間rammes
PAR YASMINE AOUDI
?Sans la
Sacem, nous
ne serions
rien ou
presque rien.
Des Gilets
Jaunes?
RENAUD
JOAN BAEZ
WAYNE COYNE
LAMBCHOP
L?Am閞icaine, pour sa tourn閑
d?adieux, sera � l?Olympia (Paris)
pour 5 dates en f関rier, les 3,
5, 6, 12, et 13 et au Palais de la
Musique (Strasbourg) le 15. Elle
se produira au festival Guitare
En Sc鑞e (Saint Julien En
Genevois) le 13 juillet, et le
15 au Festival de Carcassonne.
Le cerveau des Flaming Lips
a 閜ous� sa compagne, la
chanteuse Katy Weaver dans
la bulle de plastique g閍nte,
accessoire des concerts du
groupe. Le couple a annonc�
attendre son premier gar鏾n.
Kurt Wagner et son groupe
reviennent avec ?This (Is What
I Wanted To Tell You)?. Le
disque sortira le 22 mars, avant un
concert � la Maroquinerie (Paris)
le 23 avril, et aux Nuits
Botanique (Bruxelles) le 28.
CARL BAR耇
L?Anglais sera de passage
� Paris le 2 f関rier pour assurer
un DJ set au Supersonic, dans
le cadre d?une nuit indie rock.
DAVID BOWIE
ANIMAL COLLECTIVE
La faction rock exp閞imentale
de Baltimore c閘鑒re les
10 ans de son tr鑣 populaire
?Merriweather Post Pavilion?.
Pour l?occasion ont 閠� concoct�
des bonus sonores et visuels
disponibles sur internet.
Pour marquer ce qui aurait 閠� le
72鑝e anniversaire du blanc fin
duc, Parlophone publiera un
coffret vinyles ?Spying Through
A Keyhole? au printemps. Il
rassemblera, en neuf 45 tours,
autant de d閙os in閐ites.
?Bleue? est le nouvel album de
la chanteuse pop. Ecrit, compos�
et r閍lis� par ses soins de bout
en bout et chant� en fran鏰is,
il sera commercialis� le 15 mars.
Apr鑣 avoir jou� au Caf�
de la Danse, publi� un nouvel
album ?Broken Politics? fin
2018, l?interpr鑤e de ?Buffalo
Stance? revient � Paris le
28 f関rier au Trianon.
Niki Demiller
NIKI DEMILLER
MARILYN MANSON
L?ancien leader des Brats a publi�
?L?Aventure?, nouvel EP pop
illustr� par un clip tr鑣 western
pour trader sign� Alexis Barbosa
Brian Hugh Warner a
c閘閎r� son demi-si鑓le au
Madame Siam de Los Angeles
entour� de Courtney Love,
Karen O (Yeah Yeah Yeahs),
Jonathan Davis (Korn)
le 5 janvier dernier.
HIGH ON FIRE
Le trio heavy metal a d閏lar� forfait
pour sa prochaine tourn閑. En cause
l?amputation partielle d?un orteil
d� au diab鑤e de son leader Matt
Pike, qui risque d?y laisser son
gros orteil s?il ne l鑦e pas le pied...
INTERZONE
Serge Teyssot-Gay et Khaled
Al Jaramani sortiront leur
nouveau projet ?Kan Ya Ma
Kan? le 1er f関rier. Ils seront en
tourn閑 � travers l?Hexagone
pour le d閒endre.
010 R&F FEVRIER 2019
Photo Bouchra Jarra-DR
KISS
Keren Ann
Photo DR
NENEH CHERRY
KEREN ANN
Le groupe grim� de New York
sera en t阾e d?affiche de la
quatorzi鑝e 閐ition du festival
Hellfest, les 21, 22 et 23 juin
prochains. Aux c魌閟 de ZZ Top,
Tool, Lynyrd Skynyrd, Gojira...
Condol閍nces�
Daryl Captain Dragon (Captain
& Tennille), Dean Ford (chanteur
du groupe pop 閏ossais
Marmalade), Penny Marshall
(r閍lisatrice am閞icaine, actrice
dans ?Happy Days?), Miucha
(reine de la bossa nova
br閟ilienne), Joe Osborn (bassiste
du Wrecking Crew), Maria
Pac鬽e (actrice), Steve Ripley
(guitariste de Bob Dylan, JJ Cale
et leader des Tractors), Ray
Sawyer (chanteur du Dr Hook
& The Medicine Show), Thierry
S閏han (閏rivain, parolier et
fr鑢e de Renaud), June Whitfield
(actrice anglaise, ?Absolutely
Fabulous?), Pegi Young
(chanteuse am閞icaine et
ex-femme de Neil Young).
MERCURY REV
NOTORIOUS BIG
PEARL JAM
PLEASURES
Le groupe des Catskills
annonce sa propre version
de l?album ?The Delta Sweete?
de Bobbie Gentry avec les
contributions de Norah Jones,
Hope Sandoval, Margo Price,
Beth Orton... Sortie le 8 f関rier.
Le rappeur donnera son nom �
une rue de Brooklyn. D閏ision
prise par le conseil municipal
de New York, � l?unanimit�.
Ont 間alement 閠� vot閑s
l?inauguration d?un Wu-Tang
Clan District � Staten Island
et d?une Woody Guthrie
Way � Coney Island.
Le gang a d閏id� de
supprimer le Ten Club Single
Serie en ce d閎ut 2019.
Depuis 1991, les membres
du fan club se voyaient offrir
chaque ann閑 un single exclusif.
L?envoi du colis 閠ait
devenu trop irr間ulier.
Les quatre rockers marseillais
assureront le show sur la sc鑞e
du Paloma (N頼es) le 12 f関rier
avec This Is A Love Night
et The Morlocks, et le 20
au Gai P阠heur (Toulouse).
MORZINE-AVORIAZ
HARLEY DAYS
QUEEN
Rami Malek, l?acteur qui
interpr鑤e dans ?Bohemian
Rhapsody? le r鬺e du leader
de Queen, a d閐i� son Golden
Globe de meilleur acteur �
Freddie Mercury. Le film, plus
gros succ鑣 pour un biopic
musical, fr鬺e les 4 millions
d?entr閑s en France.
Du 11 au 14 juillet se tiendra
ce festival cher aux motards.
Supertramp?s Roger Hodgson
(concert gratuit le 12),
Rockbox Symphonic Orchestra,
et Manu Lanvin And The Devil
Blues sont au programme.
MOZES
& THE FIRSTBORN
KEITH RICHARDS
Le guitariste des Rolling
Stones a r関閘� avoir ralenti
sa consommation d?alcool.
R間ime actuel� un verre de vin
ou une bi鑢e de temps en temps.
Les comp鑢es psych�
hollandais sortiront ?Dadcore?
le 25 janvier et en joueront
sans doute quelques extraits au
Supersonic (Paris) le 11 mars.
SNOW PATROL
AXL ROSE
De retour en France, les
Britanniques soutiendront leur
r閏ent ?Wildness? au Z閚ith
de Paris le 23 janvier.
?Rock The Rock?, un nouveau titre du leader des Guns N?Roses
appara顃 dans la nouvelle saison de ?Looney Tunes?.
LEE SCRATCH PERRY
L?ex-chanteur de Bauhaus,
apparemment saoul, s?est fait
expulser de son propre concert
� Stockholm suite � un lancer
de bouteilles sur son public.
Photo DR
PETER MURPHY
Jo Wedin
?The Revelation Of Lee Scratch
Perry? est le documentaire du
savant fou du reggae consacr� �
son album ?Revelation? (2010).
Il para顃ra en DVD et digital
le 18 janvier.
TRICATEL
Le label fran鏰is men� par
Bertrand Burgalat investira le
Palais des Festivals � Cannes les
1, 2 et 3 f関rier. Au programme :
concerts, expositions, projection,
rencontre et ateliers.
TINA TURNER
La chanteuse se r関鑜e dans
son autobiographie aux 閐itions
Harper Collins. Elle revient sur
60 ans de carri鑢e, temps forts,
destructeurs et 閐ificateurs.
En librairie le 6 f関rier.
Photo Loius Teran-DR
JO WEDIN & JEAN FELZINE
La chanteuse ? qui sort le
remarquable EP ?Maybe Not
Tomorrow? ? et le guitariste
distilleront leur pop minimaliste
les 23 janvier au Supersonic
(Paris) et le 25 au Th殁tre
de Jouy-le-Moutier.
FEVRIER 2019 R&F 011
Mes disques � moi
?Dans la DS de mon fianc�
EVA IONESCO
L?actrice fran鏰ise se rem閙ore ses nuits au Palace dans
?Une Jeunesse Dor閑?, le deuxi鑝e film qu?elle r閍lise.
RECUEILLI PAR THOMAS E FLORIN - PHOTOS WILLIAM BEAUCARDET
Sur le papier, sa vie ressemble � une all間orie des
seventies, tellement ancr閑 dans la fantaisie et le
drame de son 閜oque qu?on en viendrait � s?閠onner
qu?elle soit l�, devant nous, vivante. Seulement,
Eva Ionesco n?est pas de ces artistes sans ?uvre :
elle a 閏rit un livre, r閍lis� deux films, dont le dernier,
?Une Jeunesse Dor閑?, parle d?un club, le Palace,
pour montrer comment les adultes initient puis
ab頼ent ce que la jeunesse poss鑔e de plus pr閏ieux :
son id閍lisme. Eva, l?amie d?Alain Pacadis et
Edwige Belmore, 間閞ie du Palace donc, n?est pas
une collectionneuse. Cette musique, le rock?n?roll,
elle a v閏u � son diapason. Alors, pour parler de
celle-ci, elle re鏾it Rock&Folk � deux pas de
l?間lise Saint-Roch, o�, ironie du sort, bon nombre
de musiciens ont re鐄 leur 閘oge fun鑒re.
Le rock, les films noirs,
le cin閙a italien
ROCK&FOLK : Premier disque achet� ?
Eva Ionesco : Chez moi c?est tr鑣 simple : le diamant de mon 閘ectrophone
閠ait cass� et on n?a jamais su le remplacer. Ma m鑢e d閠estait qu?on
閏oute de la musique et ma grand-m鑢e aussi. Alors, les premiers disques
que j?ai entendus, c?閠ait chez les gens, en sortant, soit � Londres, soit
aux Etats-Unis. La premi鑢e chanson dont je me souviens, c?est ?Mercedes
Benz? de Janis Joplin. Parce qu?il n?y a pas d?instrument, seulement la
voix de cette femme et 鏰 m?a marqu�.
012 R&F FEVRIER 2019
R&F : Vous profitiez de la musique
chez les autres ?
Eva Ionesco : Voil�. Je ne connaissais
m阭e pas le nom des groupes ou des
chanteurs, je savais vaguement reconna顃re
les chansons, mais je n?avais pas la pochette. J?avais 9 ou 10 ans, je faisais les
photos avec ma m鑢e, et on entendait ?Dirt?
des Stooges ou le Velvet Underground chez
des gens. Tout cela me plaisait beaucoup.
R&F : Dans ?My Little Princess?, votre premier film qui parle
de cette p閞iode de votre vie, la m鑢e app鈚e sa fille pour un
shooting � Londres en lui disant : ?Si tu ne viens pas, tu ne
rencontreras pas Sid Vicious.?
Eva Ionesco : Oui ! Il y avait cette boutique de Vivienne Westwood,
Sex, � Londres, et on allait l�-bas parce qu?avec un peu de chance, on
pouvait y rencontrer Sid Vicious. J?閠ais amoureuse de lui.
R&F : Toujours dans le film, une fois arriv閑 en Angleterre,
la petite fille fait des photos avec un jeune musicien. De qui
vous 阾es-vous inspir閑 ?
Eva Ionesco : On voulait faire jouer Jethro Cave, le fils de Nick
Cave. J?ai un peu trich� car, en v閞it�, ces photos, je les ai faites avec
un authentique lord, un vieil homme qui, donc, si間eait � la Chambre
des lords. Mais je trouvais 鏰 plus romantique que ce soit avec un jeune
musicien, qui tombe amoureux d?elle. 莂 donnait ce c魌� un peu gothique,
une ambiance comme dans les albums de son p鑢e, tr鑣 ?Confessions
D?Un Mangeur D?Opium Anglais? de Thomas de Quincey.
R&F : La premi鑢e sc鑞e de ?Une
Jeunesse Dor閑?, votre nouveau film,
c?est cette jeune fille qui quitte la
DDASS et offre ses cassettes aux filles
qui restent.
Eva Ionesco : Oui, j?ai donn� mon
magn閠o en partant mais la fille d?� c魌� m?avait piqu� toutes mes cassettes. A
la DDASS, j?閏outais beaucoup Little
Richard, les ballades de Gene Vincent,
du rock et, quand on sortait dans la DS
de mon fianc� Charles Serruya, les B-52?s
et ?Sketches Of Spain? de Miles Davis.
Ce qu?on aimait, c?閠ait rouler, aller � Orly
ou en for阾 et 閏outer du rock. Des morceaux comme ?Funnel Of Love? de Wanda
Jackson, et toutes ces chanteuses � la voix
compl鑤ement satur閑 que j?adorais, du
type Little Eva... Mais quand on sortait,
on 閠ait plut魌 funk, des trucs comme
Bohannon qu?aimaient les sapeurs qui
venaient danser � la Main Bleue. C?est de l� que Fabrice Emaer, le
directeur du Palace, a eu l?id閑 de faire les soir閑s Jungle.
?Klaus Nomi,
moi je ne peux pas?
014 R&F FEVRIER 2019
R&F : Mais comment vous est venu l?amour du rock pionnier ?
Eva Ionesco : On a toujours aim� les ann閑s 50. Les photos, les
stars : ces images, c?閠ait notre cin閙a � nous. Les gueules des
acteurs, certaines femmes que l?on voyait dans Paris, les puces... 莂
nous donnait envie de voir certains films et d?閏outer une certaine
musique. C?閠ait aussi en r閍ction aux choses baba. On tranchait. 莂
nous amenait � aimer le rock, les films noirs, le cin閙a italien... On
passait par la porte de derri鑢e pour voir des tas de trucs � la Cin閙ath鑡ue
et au Louxor o� l?on passait une partie de nos journ閑s.
R&F : Beaucoup de gens de votre g閚閞ation ont d閏ouvert la
musique des ann閑s 50 avec ?American Graffiti?
Eva Ionesco : ?American Graffiti?, la
premi鑢e fois que j?y suis all閑, c?閠ait avec
un rocker qui voulait absolument m?y
emmener. Il s?appelait Claude et jouait
dans les Go-Go Pigalles. Il 閠ait dans ce
groupe et on se retrouvait dans un endroit
o� tout le monde se donnait rendez-vous
l?apr鑣-midi, le Royal Mond閠our, o�, dans
la cave, des musiciens r閜閠aient. Et il y
avait un juke-box !
R&F : C?閠ait donc le rock dans les appartements ou les voitures
et la musique noire dans les bo顃es ?
Eva Ionesco : Voil�. Apr鑣 la DDASS, avec Charles, on vivait avec
Philippe Krootchey, qui 閠ait disc jockey, comme on disait � l?閜oque,
aux Bains Douches et au Privil鑗e, la bo顃e sous le Palace. On n?avait
pas le droit de toucher ses disques, il 閠ait hyper maniaque, lisait Michel
Foucault, il 閠ait m阭e copain avec lui. Mais le matin, enfin l?apr鑣midi, il nous r関eillait avec ?Ghost Rider? de Suicide. Puis plus tard,
EVA IONESCO
Flash And The Pan, ?Walking In The
Rain?. On aimait beaucoup 鏰. Avec mon
fianc�, ils ont essay� de faire de la musique,
mais on n?avait pas le droit de l?entendre,
ils faisaient 鏰 dans un endroit myst閞ieux.
Je ne sais m阭e pas s?ils ont vraiment
r閜閠�. Je sais que Charles s?閠ait fait
construire une guitare carr閑 et qu?il se
l?est fait voler. Par la suite, Philippe a sorti
des disques, ?Qu?Est-Ce Qu?Il A (D?Plus
Que Moi Ce N間ro L� ??, le premier, o�
il avait la t阾e de Banania sur la pochette.
Mais moi, c?est surtout le groupe d?Edwige,
Math閙atiques Modernes, que j?閏outais.
Elle voulait chanter et partir � New York.
R&F : Au Palace, forc閙ent, vous
rencontriez beaucoup de groupes.
Eva Ionesco : Je me rappelle m?阾re
fait draguer par Bruce Springsteen, mais
je ne savais pas du tout qui c?閠ait. Il y
avait mon ami Christian Louboutin qui me
disait, genre : ?vas-y?. Mais surtout, on a
vu en concert, et 鏰 tout le monde a ador�,
Prince. Personne ne savait qui c?閠ait, il
n?y avait pas beaucoup de monde dans la
salle, c?閠ait g閚ial. Puis, j?ai fait de la
musique avec mon fianc�, Charles, un petit
groupe mais 鏰 n?a rien donn�, je chante
comme une casserole. On connaissait aussi
les punks. J?aimais bien Johnny Thunders quand je le voyais : il 閠ait
tr鑣 d閟agr閍ble, mais j?aimais 閚orm閙ent ?Born To Lose?, plus que
les New York Dolls, dont j?adorais tout de m阭e la pochette. Jerry
Hall et Mick Jagger sortaient au Palace, on les voyait, mais on s?en foutait
un peu. C?est surtout Pacadis qui me racontait ses rencontres avec les
groupes, ses interviews. C?閠ait vraiment mon ami. J?閠ais tr鑣 jeune, lui
un peu plus vieux, on 閠ait d閟esp閞閟 tous les deux, il me raccompagnait
souvent chez moi.
Kraftwerk au sommet
de la tour Montparnasse
R&F : Certains concerts vous ont particuli鑢ement marqu閑 ?
Eva Ionesco : On a vu Kraftwerk au sommet de la tour Montparnasse,
pour la sortie de ?The Man Machine?. Il
y avait tr鑣 peu de monde, on a bu de la
vodka tr鑣 forte parce que c?閠ait une soir閑
un peu moscovite. Je ne sais plus comment
on 閠ait redescendus de cette tour.
R&F : C?est dans ces ann閑s que vous
阾es all閑 � New York?
Eva Ionesco : New York, j?y suis all閑
deux fois pour cette histoire de groupe
d?Edwige avec Yves Adrien. Je me souviens que je me suis fait couper les cheveux et fait une croix gamm閑
sur le bras. C?閠ait une tr鑣 mauvaise p閞iode de ma vie. Je voulais me
jeter d?un immeuble � Chinatown, parce que j?avais pris un acide tr鑣
fort, chez Marie-Paule, qui faisait des bijoux pour Madonna. J?ai saut�
mais je suis tomb� dans un trou. C?閠ait tr鑣 dangereux New York, � cette
閜oque-l�. Mais on allait voir des trucs avec Edwige comme Grandmaster
Flash dans une toute petite bo顃e... Puis on allait au Studio 54.
R&F : Alors, Palace ou Studio 54 ?
Eva Ionesco : Je ne peux pas dire que le Studio 54 c?閠ait vraiment
bien. Je sais qu?il y a eu plein de photos avec des gens c閘鑒res et tout,
mais je trouvais 鏰 plus ringard que le Palace. Et puis, je m?y suis fait
arr阾er par la police parce que je vendais de la drogue. J?閠ais tr鑣 jeune...
Alors, de cette bo顃e, je me souviens de la queue qu?il fallait faire et
qu?on y portait d閖� des doudounes � plumes qui valaient tr鑣 cher...
Bon, 鏰 allait mal. Il n?y avait pas l?esprit bon enfant du Palace, ce
c魌� enfantin, plus po閠ique, avec les diff閞entes bandes qui se faisaient
la guerre. Au 54, les gens avaient l?air moins chez eux. Au Palace,
certains clans dominaient les autres, alors il y avait des r閎ellions, on
s?amusait comme dans une classe d?閏ole. Puis le lieu 閠ait beaucoup
plus beau : c?閠ait un th殁tre. Alors que le 54... ce n?閠ait pas beau. La
Dancetaria, c?閠ait mieux.
R&F : Vous aviez un mot pour d閒inir ce qui ne vous semblait
pas bien : plouc. C?est quoi, plouc, pour la musique ?
Eva Ionesco : Les gens qui 閏outaient des chansons populaires, on
aimait pas, il y avait quelque chose de tr鑣 tranch� entre eux et nous.
Puis, il faut se rappeler que c?閠ait dangereux de se balader dans les
rues. Christian se faisait d閜ouiller ses chaussures, il se faisait agresser,
moi je ne pouvais pas marcher en robe serr閑... Maintenant, les gens
sont beaucoup plus cool, tout le monde est good vibe, c?est tr鑣 mauvais
genre de ne pas 阾re sympa.
R&F : Un chanteur a 関oqu� cette guerre entre les branch閟
et les ploucs, c?est Renaud.
Eva Ionesco : Voil�, un mec comme Renaud, c?閠ait pas trop notre
truc. Il a de la gouaille, mais 鏰 me fait penser � de la gouaille de caf閠h殁tre. A mes oreilles, 鏰 sonne un peu comme le Grand Orchestre
du Splendid...
R&F : Il y a des morceaux qui vous faisaient quitter la piste de
danse illico ?
Eva Ionesco : Klaus Nomi, moi je ne peux pas. M阭e s?il est int閞essant,
non.
R&F : Et pourtant vous avez jou� dans un clip du groupe Visage ?
Eva Ionesco : Bah, c?閠ait pay�, hein. Christian Louboutin m?avait dit :
?Vas-y, mais c?est craignos.? Apr鑣, on m?a demand� de faire une choriste,
et c?閠ait au Palace, donc... Mais Visage, pour nous, c?閠ait comme Klaus
Nomi : 鏰 faisait partie des gens super craignos.
De la musique de source
R&F : C?est le premier film o� vous ne faites pas appel � Bertrand
Burgalat pour composer la BO. Pourquoi ?
Eva Ionesco : Si, il y a un morceau original, qui est de mon fils
Lukas, mais il joue dans le film. Apr鑣... J?y ai pens�, mais 鏰 n?aurait
pas 閠� bien de reconstituer une musique d?閜oque. Je pensais qu?il
fallait travailler avec des choses qui ont vraiment exist� et ont travers�
nos m閙oires. Mais j?adore travailler avec Bertrand : on a fait un long
m閠rage, un moyen m閠rage ensemble, puis un autre court m閠rage aussi.
Pour ?My Little Princess?, on a travaill� tr鑣 en amont et, d鑣 le tournage,
il m?a propos� des sons, des directions. Je savais que la musique serait
importante, qu?elle ne serait pas une musique de soutien des images
mais qu?on allait jouer avec, qu?elle allait raconter l?histoire et Bertrand
a tr鑣 bien compris 鏰... Pour ?Une Jeunesse Dor閑?, je voulais de la
musique de source, pas de la musique que l?on colle sur l?image. Ici,
la musique fait partie de la vie : ils allument la radio, vont en bo顃e,
mettent des disques, et c?est 鏰 que l?on entend dans le film.
R&F : Au point que, dans l?avant-derni鑢e sc鑞e du film, on
entend, au loin, � travers un mur, ?Nightclubbing? d?Iggy
Pop ?
Eva Ionesco : Vous l?avez reconnu ? Merde. Parce qu?il ne fallait pas.
C?est le seul morceau dont on n?a pas eu les droits, du coup... on l?a
mis en sourdine. ?
Film ?Une Jeunesse Dor閑?
FEVRIER 2019 R&F 015
Prospect
Un mercredi soir � l?Olympic Caf�
Sans concept, sans artifices,
ces jeunes Lyonnais 閠ablis �
Paris se concentrent sur l?essentiel�
des chansons r閑llement
d関iantes et excentriques.
Nouvelles du monde : Aretha Franklin,
Charles Aznavour, Marty Balin, Tony
Joe White et bien d?autres sont morts.
L?album le plus vendu de l?ann閑 2018
s?appelle ?The Greatest Showman?,
tir� d?une com閐ie musicale
navrante. La majorit� des jeunes
groupes pressent leurs disques �
500 exemplaires et ne les 閏oulent
pas. Et au milieu de tout cela, quatre
Fran鏰is 鈍閟 de 25 � 30 ans, portent
un groupe de pop, � c魌� de leur boulot
quotidien. Ils s?appellent Brace! Brace!
L?art de la rupture
Brace! Brace!, une formation encore jeune,
prise entre un amour encyclop閐ique de la
musique, un talent d?閏riture d閞outant et la
posture de sa g閚閞ation qui, trop consciente
de l?ancien monde pour se sentir � l?aise dans
le nouveau, trouvera difficilement sa place.
016 R&F FEVRIER 2019
Nous sommes un mercredi soir � l?Olympic
Caf�, l?un des trois clubs parisiens � pouvoir
encore accueillir les groupes de taille
moyenne dans notre capitale. Devant des
pintes � 5 euros, les Brace! Brace! font d閒iler
leur histoire, en s?excusant presque devant le
banal de la chose. Ils ont grandi � Lyon, ont
mont� des groupes au d閎ut des ann閑s 2010,
se retrouvent � Paris autour d?un amour
commun pour la musique, sans trouver de
r閒閞ences qui les rassemblent. Apr鑣 deux EP,
Thibault Picot (chant, guitare), Cyril Angleys
(idem), Simon Lapillonne (batterie) et Antoine
Barbier (basse) se retrouvent dans une
pi鑓e pour r閜閠er une tourn閑 organis閑
en posant des vacances dans les agences
de communication o� ils travaillent.
Imm閐iatement, d鑣 les premi鑢es notes
jou閑s, ils se mettent � composer. A quatre.
Aucun storytelling, ni surench鑢e 閙otive ici,
mais un parcours semblable � celui de milliers
de groupes. Quoi de neuf sous les r関erb鑢es ?
Musicalement, Brace! Brace! est au centre de
son 閜oque. Dix chansons pop composent son
premier album, entre synth閠iseurs vintage,
guitares pleines de chorus et th閙atique
r陃euse. Ils n?ont pas c閐� au second degr� ou
au cynisme dont leurs contemporains se parent
telle une armure. ?L?閠at de la musique est tel
qu?il peut sembler presque na飂 de faire les
choses simplement, avec honn阾et�, disent-ils.
Alors, leur petit truc � eux, c?est l?art de
rupture. Pas comme une formule, non, mais
pour leur plaisir personnel de musiciens, ?pour
ne pas s?ennuyer � r閜閠er des centaines de fois
les m阭es parties.? Sauf qu?ils 閏rivent avec
tant de pr閏aution que leurs chansons ne
ressemblent � rien d?autre. Voici la grande
qualit� du groupe. Au bout de 45 minutes de
conversation, il faut leur poser la question :
pourquoi faites-vous cela ? ?On le fait pour
nous.? Riv閟 sur la composition et le mixage
? approximativement deux ans de travail pour
accoucher de cette ?uvre ? ils n?ont pas le
temps de relever la t阾e. Ont-ils une vision ?
Non, mais une analyse : ?Trop de choses
sont disponibles, trop vite, et en permanence.?
Le temps de cerveau disponible est devenu
bien mince. Puis, la cr閍tion artistique est
devenue m閠a, autor閒閞enc閑, manipulant
avec d閞ision les esth閠iques pass閑s et les
m?urs de l?閜oque. Dans ce brouhaha qui ne
m鑞e nulle part, Brace! Brace! ne commente
pas. Il cr閑. Sa bulle. Et libre � chacun
d?y p閚閠rer. Est-ce de la nonchalance ?
Plut魌 une forme d?abn間ation. Face � tant
de chaos, l?閜oque exige de la radicalit�.
Brace! Brace! lui a pr閒閞� la douceur.
Esp閞ons qu?elle sera entendue. ?
THOMAS E. FLORIN
Album ?Brace! Brace!? (Howlin? Banana)
Photo DR
BRACE! BRACE!
Prospect
TALLIES
Joie hivernale, ce jeune groupe canadien sort un superbe premier album,
redevable � la pop m閘ancolique britannique de jadis.
Aux premi鑢es notes du titre
d?ouverture ? ?Trouble? ? de cet
album inaugural, on a manqu� tomber
de notre chaise ! Cette voix f閙inine
a閞ienne, cette guitare 閠incelante aux
arp鑗es clairs comme de l?eau-de-vie,
ce couple basse-batterie si enthousiaste,
tout cela ram鑞e imparablement vers
les grandes heures de l?indie-pop
conqu閞ante qui r閕njecta de la libido
dans l?univers musical du soir des
synth閠iques et taciturnes eigthies.
Les titres s?encha頽ent, sacr閙ent
trouss閟, avec cette fausse candeur,
cette joie douce-am鑢e de l?adolescence
qui s?ach鑦e ; c?est brillant et
on s?affole devant tant d?app鈚s.
Gr鈉e, envo鹴ement, f殚rie
Attention, tout cela ne g鈉he en rien le
plaisir de d閏ouvrir un jeune groupe qui,
certes, honore une sacr閑 dette envers ses
018 R&F FEVRIER 2019
pr閐閏esseurs, mais poss鑔e une incroyable
conviction et joue avec une sinc閞it� de
communiants. En clair, ces Canadiens ne
versent pas dans la nostalgie. Evidemment,
c?est troublant d?entendre � quel point la
chanteuse, la fra頲he et tourment閑 Sarah
Cogan poss鑔e un timbre proche de celui
d?Harriet Wheeler des regrett閟 Sundays
? p閞iode ?Reading, Writing, And
Arithmetic? (janvier 1990, donc) ? et � quel
point la guitare gorg閑 de chorus et de reverb
de Dylan Frankland, cofondateur du groupe,
sonne comme celles tant魌 de Johnny Marr
tant魌 de Robin Guthrie... Mais qui s?en
plaindrait, tant il y a de gr鈉e, d?envo鹴ement,
de f殚rie dans ces compositions lumineuses
qui touchent droit au c?ur de l?auditeur ?
Les aveux sont sans 閠ats d?鈓e. Dylan
Frankland : ?Les Sundays, les Smiths et Cocteau
Twins ont clairement inspir� notre 閏riture et
notre orientation musicale lorsqu?on a d閙arr�
l?enregistrement. On a vraiment d閏id� de faire
de la musique gr鈉e � ces groupes dont le r鬺e a
閠� majeur, tout comme un tas d?autres
groupes pop des ann閑s 60 ou 50, ou new wave.
Sans oublier Felt et Lush. Harriet Wheeler des
Sundays est un mod鑜e pour Sarah, pour la
fragilit� de son 閏riture et son c魌� d閏adent.
Morrissey est aussi une autre r閒閞ence 閚orme
pour nous. On a essay� de reproduire quelque
chose d?aussi enchanteur en couplant les
guitares carillonnantes des Sundays aux millefeuilles sonores tout en subtilit閟 harmoniques
des Cocteau Twins.? L?environnement a
関idemment sa part de responsabilit� :
les grands espaces, la lumi鑢e, l?immensit�
des ciels d?hivers. ?Le groupe s?est form�
initialement � Ottawa, o� Sarah et moi
finissions nos 閠udes d?ing閚ieur du son.
C?est d?ailleurs dans le studio de l?閏ole que
nous avons enregistr� notre premier EP. Nous
nous sommes ensuite install閟 � Toronto,
o� nous avons tout de suite eu le sentiment
d?appartenir � une communaut� : Dilly Dally,
The Beaches, Beliefs, Weaves, pour n?en nommer
que quelques-uns, sont devenus plus que des
potes. Nous partageons les m阭es points de
vue, aimons tous des tonnes de trucs, et surtout
voulons tous faire de la bonne musique.?
Et cette prodigalit� fait de l?album un
croisement 閠ourdissant de shoegaze, de
surf et de dream-pop, servi par une 閏riture
cisel閑, d閘icate, c閞閎rale : ?Nous travaillons
de mani鑢e collective le noyau de chaque
chanson, nous le polissons ensemble et 鏰 peut
aller dans toutes les directions possibles. C?est
toujours impr関isible. Mais les paroles sont
l?affaire de Sarah, et ont toujours pour origine
ses exp閞iences personnelles, ses propres r陃eries,
ce qui affecte son environnement. Et comme
elle ne peut s?emp阠her de tout analyser,
elle met tout cela dans ses textes,
elle essaye de fixer des 閙otions.? ?
ALEXANDRE BRETON
Album ?Tallies? (Fear Of Missing Out)
Photo Alex Gray-DR
?Sundays, Smiths et Cocteau Twins ont clairement inspir� notre 閏riture?
T阾e d?affiche
?Comme un
flingue invisible?
TOY
Le quintette londonien poursuit en toute libert�, voire en autarcie, sa qu阾e de bonne musique.
Une preuve : ce quatri鑝e album rempli de chansons pop sombres et d閘icieuses.
Notre terrier
Le creux en question pourrait d?abord mat閞ialiser
la situation du groupe dans le show business.
Apr鑣 trois disques chez l?ind閜endant Heavenly,
? une 閏urie qui semblait pourtant un refuge
id閍l pour ce groupe post-punk/ krautrock/
shoegaze ? le quintette est pass� sur un label
plus petit, Tough Love. D閜art volontaire ?
Limogeage ? ?Rupture d?un commun accord,
r閜ond le chanteur Tom Dougall. Nous sommes
rest閟 en bons termes.? Max Oscarnold, son comp鑢e
pr閜os� aux synth閟 laisse tout de m阭e entendre
une divergence de point de vue : ?Nous voulions
garder le contr鬺e sur ce que nous faisons. Quand
nous avons sign� avec eux, c?閠ait vraiment un truc
familial, 鏰 l?a moins 閠� par la suite, c?est devenu
moins ind閜endant. Les nouveaux groupes sign閟
ne nous ressemblaient pas tellement. C?est aussi
pour cela que nous n?avons pas voulu d?un
producteur pour le nouvel album. Nous ne voulions
pas d?interf閞ences ext閞ieures.? De fait, on n?aimerait
pas 阾re � la place du responsable de maison de
disques qui a un jour tent� d?imposer une id閑 �
020 R&F FEVRIER 2019
ce groupe. Toy, depuis sa cr閍tion en d閎ut de
d閏ennie, semble organis� comme un groupuscule
autonome des seventies, une bande � Baader
non-violente. Max Oscarnold : ?Il est certain que
nous ne fonctionnons pas comme un groupe rock
normal. Personne n?a de r鬺e d閒ini, tout le
monde peut jouer de l?instrument qu?il souhaite,
c?est l?avantage d?阾re avec des gens qui partagent
exactement la m阭e vision. Parfois, j?ai l?impression
que nous sommes un collectif de peintres, d?artistes.?
Dougall, s?interpose : ?C?est aussi ce que d閟igne
le Hollow du titre de l?album. C?est en quelque sorte
notre terrier, l?endroit o� nous avons enregistr�.
Nous nous sommes enferm閟 pendant de longs mois,
quasiment sans contact avec le monde ext閞ieur.?
L?int閞阾 de la chose ? La musique sortie de cette
hibernation est passionnante. A ses d閎uts, Toy
閠ait un sympathique petit orchestre produisant une tambouille rock hypnotique un peu pr関isible. Au fil du temps, notamment sur le grandiose troisi鑝e album (?Clear Shot?, 2016), les
Londoniens ont ajout� de nouvelles teintes � leur
palette. ?Le groupe est devenu cette esp鑓e de
Frankenstein musical, commente Dougall. Tout
ce que nous avons d閏ouvert s?est agr間� � notre
son. Dominic (O?Dair, guitariste) s?est pris de passion
Derni鑢e
peinture
Apr鑣 quatre ans d?activit� la nouvelle
est tomb閑 l?an dernier� Ultimate
Painting s?est s閜ar�. Raison invoqu閑�
divergence artistique entre ses deux
cerveaux, James Hoare (membre de Proper
Ornaments, ami de Toy qui fait l?ing閚ieur
du son pour le groupe) et Jack Cooper.
Resteront trois albums de pop cristalline,
notoirement influenc閟 par le c魌� doux du
Velvet Underground. Un quatri鑝e album,
?Up!?, a m阭e 閠� termin� avant la
rupture, mais sa sortie fut annul閑
en derni鑢e minute.
pour la musique 閘ectronique. Moi, je me suis
int閞ess� � des bandes originales bizarres ou au folk
de la fin des ann閑s 60. Et ainsi de suite.? Tant
mieux, ?Happy In The Hollow? pourrait bien 阾re
l?album le plus riche du gang, une ?uvre o� se
c魌oient parmi mille choses un solo de guitare
espagnole, des bo顃es � rythmes antiques, des
claviers d関iants, une reverb twang irr閟istible.
Toy, un coffre � jouets aux ressources infinies.
Sans doute parce que ses membres jouent ou sont
amis avec les groupes de pop ligne claire les plus
int閞essants du royaume : Proper Ornaments, dont
Max Oscarnold est un des piliers, mais aussi
Charles Howl ou les d閒unts Ultimate Painting.
Grands romantiques
L?avenir ? Peut-阾re d閙閚ager hors de Londres.
Dougall : ?Trois d?entre nous ont grandi � Brighton,
les r閒閞ences maritimes dans nos chansons viennent sans doute de l�. Mais la tension de Londres
s?entend 間alement dans notre musique, elle est l�
comme un flingue invisible. Nous cherchons un
nouvel endroit, une nouvelle ville o� tout le monde,
nous et nos copines, serait heureux. Un endroit
moins oppressant et, accessoirement, moins cher.?
Car, d閜rimant constat, ces grands romantiques
ne roulent pas sur l?or et tous prennent, de temps
� autre, un boulot alimentaire pour payer les
factures. Oscarnold : ?Nous sommes en col鑢e de
mani鑢e g閚閞ale, mais... j?ai abandonn� un certain
nombre de combats, pas que dans la musique, dans
la vie. Pour nous, la situation a toujours 閠� sombre,
morose. J?ai la pr閠ention de penser que nous ferions
exactement la m阭e chose s?il y avait davantage
d?argent. C?est minable de se plaindre, on ne fera
jamais 鏰. Nous n?allons pas pleurer, c?est de la
musique, ne prenons pas 鏰 trop s閞ieusement.? ?
BASILE FARKAS
Album ?Happy In The Hollow?
(Tough Love/ Differ-Ant)
Photo Steve Gullick-DR
DANS UN CAFE du nord-est
parisien, Tom Dougall et Max
Oscarnold, deux cinqui鑝es
du groupe Toy, re鏾ivent avec
une gentillesse d閟armante les
journalistes d?ici. Dehors, un
froid de canard. Dans la salle, une
odeur de quiche aux poireaux,
des boissons chaudes, du tabac �
rouler et ces deux personnages � la
Dickens en version indie rock, f閘ins
urbains 閘間ants quoique d閚u閟
de la moindre frime. Toy publie son
quatri鑝e album, le remarquable
?Happy In The Hollow?.
Heureux dans le creux.
T阾e d?affiche
?Sans vouloir 阾re r閠ro...?
THE PRODIGY
Ces Anglais techno飀es sont de retour. Effraient-ils toujours le bourgeois,
comme aux heures fluorescentes des ann閑s 90 ?
LE BRUIT ET LA FUREUR, c?est
eux : depuis le d閎ut des ann閑s
1990, The Prodigy repr閟ente
l?閘ectronica en mode 閚erv�,
� base de BPM en fusion, offrant un
spectacle live o� les sacrements sont
assur閟 par les pr阾res du chaos
Keith Flint et Maxim, tandis que le
mastermind Liam Howlett balance
des orgies de d閏ibels gr鈉e � ses
machines en surtension. C?est �
Londres que l?on rencontre les
trois prodiges, quasi quinquag閚aires,
� l?閠age d?un pub o� ils ont
leurs habitudes promotionnelles.
L?occasion de parler technique,
techno, punk, Bosnie, drogue
et presse musicale.
En Sib閞ie
ROCK&FOLK : Malgr� vos racines techno,
vous avez toujours 閠� un groupe de sc鑞e.
Liam Howlett : Quand j?ai rencontr� Keith, on
allait � des raves et on y a vu quelques groupes
qui nous ont inspir閟. J?avais cinq ou six maquettes, je les ai fait 閏outer � Keith, Maxim a
d閎arqu�, on a fait notre premier concert et
tout est parti de l�.
Photo Andy Cotterill-DR
R&F : Le m阭e genre d?histoire que
celle des Sex Pistols inspirant les punks
anglais, donc.
Liam Howlett : Oui, tout le monde peut le faire.
Pour y arriver, il suffit de s?impliquer et d?avoir
de l?originalit�.
R&F : D鑣 vos d閎uts, vous utilisez des
voix sampl閑s et acc閘閞閑s. Au m阭e moment � New York, RZA fait pareil sur ses
productions pour le Wu-Tang Clan. Qui a
eu l?id閑 en premier ?
Liam Howlett : Moi ! Bon, il est clair que RZA
Succ鑣 damn�
des ?Sucettes?
En 2006, le projet ?Monsieur Gainsbourg
Revisited? propose 14 chansons de Seurdge
adapt閑s en langue anglaise par
Boris Bergman. Portishead adapte
?Requiem For Anna? et The Rakes
m閠amorphosent ?Le Poin鏾nneur
Des Lilas? en ?Just A Man With A Job?.
Parmi les oubli閟 de cette compile originale,
il y a ?The Lollies?, furieuse et foutraque
relecture par Keith Flint des ?Sucettes? de
France Gall en mode Sid Vicious techno,
refus閑 par les h閞itiers. On retrouvera
?The Lollies? 10 ans plus tard sur le
triple CD best of de Boris, mais amput閑
de sa coda, qui contenait la phrase
sacril鑗e ?put it in my mouth?. On l?avait
pourtant sur le bout de la langue.
n?閏outait pas de rave music mais je vais vous
dire, tout 鏰 est li� � la technologie de l?閜oque.
On ne pouvait pas utiliser des samples trop longs
sur les machines, donc on devait pitcher les voix,
comme le Wu-Tang. 莂 a cr殚 un style. Sans
vouloir 阾re r閠ro, on utilise la m阭e m閠hode
aujourd?hui parce que c?est devenu notre signature, mais, sur ?No Tourists?, nous avons faits
nous-m阭es les samples de voix. C?est devenu
compliqu� de sampler d?autres disques, on
pr閒鑢e ne pas risquer de zapper un morceau
au dernier moment � cause d?une autorisation
refus閑.
R&F : C?est dur de rester cr閍tif apr鑣
20 ans d?activit� ?
Keith Flint : On a tellement d?influences qu?on
ne reste pas coinc閟 sur une 閜oque, et puis la
sc鑞e nous am鑞e � rencontrer des publics
diff閞ents. On s?est retrouv� en Bosnie � la fin
de la guerre, on a aussi jou� en Russie, en Sib閞ie.
Ils sont � fond, l�-bas.
Liam Howlett : On ne cherche pas un nouveau son, on a un son. 莂 me fatigue toujours
quand j?entends des groupes dire qu?ils cherchent une autre direction, c?est un manque de
confiance en soi. Change le nom de ton groupe,
alors ! Quand on parle de The Prodigy, on sait
quel putain de son on va entendre. La question,
c?est celle des chansons, elles doivent 阾re
excitantes.
Keith Flint : Les gens veulent cet assaut sonore.
Quand ils entendront le nouvel album, ils vont
vouloir retrouver cette 閚ergie sur sc鑞e.
D?abord les acides
R&F : La musique 閘ectronique n?est plus
syst閙atiquement li閑 � la drogue, comme
c?閠ait le cas � l?閜oque des raves.
Liam Howlett : Les gamins changent. Au d閎ut,
la culture rave s?est construite sur la drogue,
d?abord les acides puis l?ecstasy. Peut-阾re
qu?aujourd?hui, les gamins prennent moins de
drogue, je ne sais pas.
Maxim : Sur sc鑞e, on doit se donner � fond.
On n?a jamais 閠� l�-dedans.
Keith Flint : Sinon on n?aurait pas pu offrir de
telles performances. Mais on a toujours des gusses
qui viennent nous dire : ?Oh, vous devez vous
d閒oncer pour 阾re comme 鏰 sur sc鑞e !?
Liam Howlett : Quand on joue live, je ne bois
m阭e pas, l?閚ergie du concert est tellement
plus forte ! En sortant de sc鑞e, je suis d閒onc�
� l?adr閚aline.
R&F : Vous 阾es contents des premi鑢es
r閍ctions sur le nouvel album ?
Liam Howlett : La r閍ction du public quand
on joue les nouveaux morceaux en concert, 鏰
me suffit. On ne lit jamais la presse, 鏰 n?a aucun
int閞阾 pour nous car on sait ce qu?on fait. ?
RECUEILLI PAR OLIVIER CACHIN
Album ?No Tourists?
(Take Me To The Hospital/ BMG)
FEVRIER 2019 R&F 023
T阾e d?affiche
?J?ai du mal � dire que je suis folk?
JESSICAPRATT
Avec son troisi鑝e album, cette Am閞icaine r閡ssit un impeccable quoique peu bruyant coup d?閏lat.
Oui, il est ici question de musique acoustique, intimiste mais non-ennuyeuse.
Un son doux et chaud
ROCK&FOLK : Comment 阾es-vous venue
� la musique ? Avez-vous eu des groupes ?
Jessica Pratt : Non, la musique a quasiment
toujours 閠� une activit� solitaire. J?ai d?abord
jou� pour moi, j?ai commenc� en apprenant des
chansons sur ma guitare, dans ma chambre, vers
14 ans. Plus tard, en 2011, Tim Presley de White
Fence a entendu une de mes chansons, sur
YouTube. J?avais post� 鏰 comme 鏰. Mon copain
de l?閜oque lui a fait 閏outer. C?est ainsi que, de
fil en aiguille, je me suis retrouv� � faire mon
premier album.
R&F : Sur ?Quiet Signs?, on remarque
quelques arrangements, du clavier, des
effets. Vous vouliez sortir de l?asc鑣e folk ?
Jessica Pratt : J?ai du mal � dire que je suis
folk... Mais, en enregistrant dans un vrai studio,
je savais que j?aurais davantage d?instruments �
disposition. Les deux premiers albums ont 閠�
enregistr閟 dans des conditions plus spartiates.
?On Your Own Again? (2015), le pr閏閐ent, c?est
024 R&F FEVRIER 2019
moi � la maison, avec ma guitare et un multipistes
� cassette. J?ai toujours eu peur d?ajouter des
instruments � ma musique. Cette fois, j?avais
quelques id閑s, j?ai essay�.
R&F : Est-il difficile de subsister comme
singer-songwriter, aujourd?hui ?
Jessica Pratt : J?ai eu un vrai boulot quand je
vivais � San Francisco, jusqu?� mes 26 ans. Puis,
en arrivant � Los Angeles, en 2011, j?ai d閏id�
de vraiment me lancer. Tout est arriv� vite, je
me suis rapidement mise � faire des concerts.
J?閠ais insouciante, je suis beaucoup plus
nerveuse aujourd?hui. Il n?y a pas tellement
d?argent en jeu, mais j?arrive � me d閎rouiller.
Si je suis � la rue l?ann閑 prochaine, je vous
donnerai peut-阾re une r閜onse diff閞ente...
R&F : Ph閚om鑞e rare, vous jouez exclusivement sur une guitare classique, avec
des cordes en nylon, comme Leonard
Cohen ou Bobbie Gentry.
Jessica Pratt : Il y avait d?autres guitares
chez moi, ma m鑢e jouait un petit peu, mon fr鑢e
avait une 閘ectrique mais d鑣 que j?ai commenc�
� apprendre, j?ai achet� mon premier instrument
dans un magasin d?occasion tenu par la paroisse.
Il se trouve que c?閠ait une guitare classique.
C?est un son doux et chaud, c?est tr鑣 particulier.
R&F : Vous n?employez pas vraiment les
accords basiques des chansons de Hank
Williams, vous avez d関elopp� votre propre
langage, assez sophistiqu�. Comment estce arriv� ?
Jessica Pratt : Ce que les musiciens jouent est
toujours le filtrat de ce qu?ils 閏outent, quoi qu?on
puisse vous dire. M阭e si c?est inconscient.
On tente des choses, des suites d?accords, et
on retient ce qui nous pla顃. Mes chansons, quelque part, sont redevables aux morceaux de Burt
Bacharach que j?aime depuis toujours et que j?ai
souvent essay� de reprendre dans des versions
simplifi閑s. J?essaie d?avoir des structures pop
classiques, des chansons solides.
R&F : Vos h閞os et sources d?inspiration ?
Jessica Pratt : Je suis tr鑣 attach閑 � Nick
Drake, Elliott Smith, des gens qui me plongent
dans une rivi鑢e de chagrin. J?adore Love, Robert
Wyatt, Scott Walker...
R&F : Comment les gens r閍gissent-ils
quand ils entendent vos chansons ?
Jessica Pratt : Quand la musique est 閙otionnelle, personnelle, les gens qui aiment
s?identifient de mani鑢e tr鑣 forte et vous disent
des choses profondes. Apr鑣 les concerts, parfois,
des personnes viennent me parler de leurs deuils,
de leurs peines amoureuses.
Un 閐ifice fragile
R&F : L?閏riture est quelque chose de
facile ?
Jessica Pratt : En g閚閞al, je finis toujours
les chansons que je commence. Certaines sont
un peu plus difficiles que d?autres, mais je n?y
passe pas des ann閑s. Ensuite, le tri se fait
naturellement. Il y a les chansons sans int閞阾
et celles qui sont valables.
R&F : Faire de la musique avec une guitare
acoustique et le souffle de la bande, estce une d閏laration par rapport � l?閜oque ?
Jessica Pratt : Je suis tr鑣 heureuse de vivre
dans une 閜oque o� l?on peut modifier � l?infini
les sons sur un ordinateur, mais... j?aime entendre
l?humain, les erreurs, l?air dans la pi鑓e...
R&F : Les d閟avantages quand on joue
seule ?
Jessica Pratt : C?est un 閐ifice tr鑣 fragile, on
utilise des sons peu bruyants pour faire passer
son message. 莂 peut 阾re terrifiant, parfois.
J?envie quelquefois les groupes de rock qui font
suffisamment de bruit pour ne pas entendre les
gens parler pendant leur concert. Les premi鑢es
parties, quand les gens ne vous connaissent
pas, peuvent 阾re difficiles. Le d閒i, c?est de faire
taire les gens avec ses chansons. ?
RECUEILLI PAR BASILE FARKAS
Album ?Quiet Signs? (Drag City)
Photo Saamuel Richard-DR
GLING, GLING, GLING, voici du
folk. Jessica Pratt, jeune trentenaire
californienne sort son troisi鑝e
album, le sensible et 閠onnant ?Quiet
Signs?. Kevin Morby ou Kurt Vile
ont dit beaucoup de bien d?elle,
sans doute parce que les suites
d?accords 閠ranges et la voix fl鹴閑
de l?Am閞icaine ne ressemblent pas
� grand-chose d?actuel. Dans ses
chansons, Pratt 関ite la plupart des
pi鑗es auxquels est confront� tout
artiste qui s?accompagne d?une
simple guitare acoustique. Ce n?est
ni aust鑢e et ennuyeux, ni grin鏰nt
ou hippie, mais pas non plus mignon.
Beau, simplement. Et triste,
souvent. De passage � Paris,
Jessica Pratt donne quelques
閏laircissements sur son auguste
m閠ier : singer-songwriter.
T阾e d?affiche
V間閠ariens
ARCHITECTS
Frapp� par un deuil, le quintette britannique offre, quinze ans apr鑣 ses d閎uts,
un metalcore toujours aussi rageur et m閘odique.
FORME EN 2004 A BRIGHTON
par deux fr鑢es jumeaux, Dan
et Tom Searle, respectivement
batteur et guitariste, originellement
sous le nom Counting The Days,
Architects a su devenir, durant ses
quinze ann閑s d?existence, l?un des
noms les plus importants du metal
moderne. Apr鑣 un premier album
sorti en 2006, ?Nightmares?, qui
lui permet de faire ses armes en
premi鑢e partie de groupes tels que
Beecher ou Bring Me The Horizon,
le combo commence � s?affirmer
avec ?Ruins?, deuxi鑝e album, qui
lui ouvre la voie des Etats-Unis. La
machine est lanc閑 et Architects est
sign� sur Century Media, devenant le
premier groupe anglais sur ce label
depuis Napalm Death. Les albums
suivent et les tourn閑s s?encha頽ent
sur tous les continents, en compagnie
de ceux qui deviendront eux aussi
les espoirs d?un renouveau du metal
(Parkway Drive, August Burns Red,
Enter Shikari).
Photo Ed Mason-DR
Tristesse
incommensurable
En mai 2016, Architects sort ?All Our Gods
Have Abandoned Us?, disque puissant, m閘odique, mais empreint d?une tristesse incommensurable. La raison de cette affliction est vite
d関oil閑 : Tom Searle, guitariste fondateur du
groupe et fr鑢e du batteur Dan, d閏鑔e d?un
cancer le 20 ao鹴, apr鑣 trois ann閑s � se battre
contre la maladie. Mais rien n?arr阾e Architects,
et quoiqu?en deuil, les membres du groupe
d閏ident de continuer en hommage � leur
camarade disparu. Josh Middleton a la lourde
t鈉he de le remplacer, � l?origine en tant que
musicien de tourn閑, puis officiellement en tant
que guitariste du groupe. ?Holy Hell? sort le 9
novembre 2018. Sur l?album, du mat閞iel compos� par le d閒unt Tom Searle, ainsi que de
nouvelles compositions. On y d閏ouvre un son
plus atmosph閞ique qu?� l?accoutum閑, grandiloquent presque. Alex Dean, chanteur du
groupe : ?Nous avons 閏out� beaucoup de bandesoriginales, surtout du Hans Zimmer, qui nous a
閚orm閙ent inspir閟. Pour cet album, nous avions
d閖� les chansons de Tom, qui donnaient une sorte
de direction, et auxquelles nous voulions faire
honneur, mais nous avions aussi envie, comme
� chaque album, de monter d?un cran, et de donner
� Josh la libert� cr閍tive dont il a besoin. Cela
fait quelque temps que l?on veut incorporer cet
aspect symphonique au groupe, avec des cordes,
par exemple. C?est la premi鑢e fois que l?on a
une section de cordes qui vient enregistrer avec
nous en studio. On a pu travailler avec l?orchestre,
plut魌 que de programmer les arrangements.
C?閠ait un processus plus organique. Et m阭e si
aujourd?hui on peut avoir un tr鑣 bon son avec
des programmations, cela n?a rien � voir. Certains
des instruments 閠aient vieux de plusieurs centaines
d?ann閑s ! C?閠ait impressionnant de voir ces
chansons, que l?on avait 閏rites sur l?ordinateur,
A chacun
son
m閠ier
Les Architects ne sont, bien s鹯, pas les
premiers � faire du rock une profession :
The Carpenters, The Breeders,
The Weavers, The Monks, The Trashmen,
The Romancers, The Palace Guards,
The Police, The Quarrymen, Minutemen,
The Waitresses, The Undertakers,
The Fireman, The Gladiators, les Gar鏾ns
Bouchers, Mecano, The Upholsterers,
The Astronauts, Cosmonauts, The Dentits,
We Are Scientists, The Weather Girls,
The Presidents Of The USA, Les VRP,
Cascadeur, The Auteurs, Editors,
Myl鑞e Farmer...
se d関elopper pour 阾re jou閑s par de vrais instruments, venir � la vie.? Cependant, si ce dernier
album d?Architects est tr鑣 cin閙atographique,
il ne faut pas esp閞er pour l?instant les entendre
sur le grand 閏ran. ?Je ne vois pas bien quel genre
de film pourrait avoir du Architects en bande-son.?
Communaut�
hardcore
Mais Architects n?est pas qu?un des fers de lance
du metal actuel. C?est aussi un groupe engag�.
Tous les membres sont v間閠ariens et soutiennent l?association Sea Sheperd. ?Nous voulons
montrer aux gens qu?il existe une autre voie. Mais
il faut que ce soit authentique. Parfois des groupes
pr閠endent 阾re v間閠ariens parce que c?est � la
mode. Mais il ne faut pas oublier qu?il y a toujours
eu de la politique en musique, depuis les ann閑s
60, avec John Lennon, puis la sc鑞e hardcore, qui
parlait de v間anisme, de r閏hauffement climatique. C?est toujours dr鬺e quand les gens nous
disent : ?Oh, arr阾ez avec la politique et la
musique?. A votre avis, qu?est-ce qui a commenc�
tout 鏰 ? La musique a vraiment commenc�
avec le message. La musique peut provenir de la
douleur, ou du stress, ou alors de voir quelque
chose que l?on aime pas, contre lequel on se rebelle.
Et puis, nous avons beaucoup de liens avec la
communaut� hardcore, et elle a toujours un
message � faire passer, 鏰 fait partie du genre.
Si quelque chose nous touche, et que l?on a une
plateforme pour exprimer nos pr閛ccupations,
pourquoi ne pas le faire ? Je ne pense pas que nous
soyons totalement tar閟 de vouloir faire en sorte
que les gens aient plus de compassion. Pour autant,
nous ne sommes pas un groupe vegan qui essaie
de faire passer de force son message aux gens.
On veut ouvrir la conversation.?
Architects sera sur la sc鑞e de l?Olympia, � Paris,
le 27 janvier 2019. ?
JOSEPH ACHOURY KLEJMAN
Album ?Holy Hell? (Epitaph)
FEVRIER 2019 R&F 027
T阾e d?affiche
?Il est temps de passer � autre chose?
BIRTHOF JOY
Les N殚rlandais ont d閏id� de se s閜arer apr鑣 cinq albums de blues rock g閚閞eux.
Concert d?adieu et explications dans la ville de la galette-saucisse.
Des classicistes
L?histoire de Birth Of Joy, c?est celle d?un groupe
d?un autre temps, d?un anachronisme total au
c?ur des ann閑s 2010, d?un groupe obs閐�
par le rock des ann閑s 60 et 70 et qui n?a jamais
eu comme d閟ir de faire 関oluer son esth閠ique
vers quelque chose de plus contemporain. Un
trio guitare/ clavier/ batterie qui se d閏rivait luim阭e comme ?Sixties on steroids? sur son site
internet. Des classicistes qui se sont rencontr閟
au conservatoire sur les bancs de l?Acad閙ie
Herman Brood � Utrecht. ?Le premier jour, on
nous a demand� de former un groupe avec d?autres
閘鑦es qu?on ne connaissait pas? se rem閙ore le
clavi閞iste Gertjan Gutman. ?On devait faire une
reprise, 閏rire notre propre chanson et jouer devant
les autres 閘鑦es deux jours plus tard. On s?est
trouv� des affinit閟 en jammant. La connexion a
閠� instantan閑, 鏰 a 閠� tr鑣 facile. C?est ainsi
qu?est n� Birth Of Joy !? D?autres sessions ont
suivi apr鑣 les cours qui, de plus en plus, ont
remplac� l?閏ole. Peu � peu le groupe a d関elopp�
son style, essayant d?int間rer un bassiste (?莂 a
dur� 10 minutes?) tout en restant raccord avec
ce qui avait provoqu� cette attraction mutuelle.
La reprise choisie lors de leur rencontre avait
閠� ?Break On Through? des Doors, comme un
signe avant-coureur de ce que serait, pour la
d閏ennie � venir, la base de ce groupe o�, fa鏾n
028 R&F FEVRIER 2019
Irr閏onciliables
Le rock 閠ant un genre sexag閚aire,
nombreux sont les groupes qui au cours de
leur existence se sont s閜ar閟 et reform閟.
Si certains, comme Led Zeppelin ou
Pink Floyd, n?ont succomb� � la tentation
qu?une seule fois en trente ans, certains
n?ont jamais su r間ler leurs diff閞ends
et laissent toujours les fans dans l?attente.
Parmi les groupes qui font de la r閟istance,
saluons pour leur opini鈚ret� The Kinks
(1996), Oasis (2009), The Smiths (1987),
Talking Heads (1991), The White
Stripes (2011), The Jam (1982), XTC (2006),
ABBA (1982), Supergrass (2010) et, chez
nous, T閘閜hone, Bijou, Mano Negra...
Ray Manzarek, la basse est jou閑 au clavier et
o� le charismatique chanteur, Kevin Stunnenberg,
poss鑔e une capacit� surnaturelle � s?approprier
les mani閞ismes de Jim Morrison. C?est gr鈉e au
flair de Jean-Louis Brossard, programmateur des
Trans Musicales de Rennes, que le groupe a
d閏oll� en 2012. Rep閞� au festival Eurosonic
de Groningue, le trio s?est retrouv� propuls�
quelques mois plus tard aux Trans devant
plusieurs milliers de festivaliers qui ont ador�
les envol閑s blues rock du groupe. ?Les gens
閠aient tellement enthousiastes et passionn閟 pour
le rock?n?roll, ils chantaient avec nous alors qu?on
jouait ici pour la premi鑢e fois. 莂 a 閠� une
r関閘ation? se rem閙ore le chanteur Kevin
Stunnenberg. Un moment de gr鈉e qui a donn�
des ailes au groupe, pour lequel les sollicitations
internationales se sont multipli閑s. Les tourn閑s
se sont encha頽閑s aux quatre coins du monde,
le groupe allant m阭e jusqu?� donner 170
concerts en 2014, soit pr鑣 d?un jour sur deux.
?Je vivais dans une valise? s?en amuse le chanteur,
qui profitait de ses rares temps morts pour
composer et enregistrer. Absorb� par sa musique
au point d?閏rire constamment, Birth Of Joy a
ainsi publi� cinq albums studio en dix ans,
toujours dans ce m阭e rayon blues rock aux
contours stoner, avec, en 2014, un sommet, le
puissant ?Prisoner?. Sans surprise, la formule
s?est quelque peu 閞od閑 au fil du temps, l?exaltation des d閎uts aussi. ?Nous ne nous arr阾ons pas parce que nous sommes f鈉h閟 ou � cause
de probl鑝es d?argent, c?est juste qu?il est temps
de passer � autre chose. Mais pas question d?阾re
tristes?, pr閏ise Gutman. ?Apr鑣 tout, nous sommes
Birth Of Joy? s?amuse Stunnenberg.
Mort dans la joie
Il sera donc 閏rit que Birth of Joy est mort dans
la joie, m阭e si le groupe qui a donn� en cette
fin d閏embre son ultime concert fran鏰is �
Rennes n?est plus ce feu follet qui y avait enregistr�
un flamboyant ?Live At Ubu? (dantesque triple
album vinyle contenant pas moins de 26 morceaux). Histoire de boucler la boucle, la derni鑢e
fran鏰ise du groupe a eu lieu en cette m阭e salle
de l?Ubu, et le concert de deux heures donn�
devant un public acquis et une salle compl鑤e
depuis de nombreuses semaines fut un final �
la hauteur de ce groupe jamais aussi � l?aise que
sur sc鑞e. Evidemment, le trio le reconna顃 luim阭e, par la voix de Gertjan Gutman : ?Nous
ne nous arr阾ons pas vraiment? et sort la rengaine
de la pause ind閒inie. Oui, il y aura probablement
d?autres concerts de Birth Of Joy dans le futur.
Dans 5, 10, 15 ou 20 ans ? On ne le sait encore
? tout groupe classic rock qui se respecte se
doit de faire une tourn閑 de reformation par
d閏ennie, non ? ? mais cette date rennaise 閠ait
l?ultime chance de voir le groupe au temps de sa
splendeur. Merci messieurs, et � bient魌 pour
d?autres aventures. ?
RECUEILLI PAR ERIC DELSART
Album ?Hyperfocus? (Glitterhouse)
Photo Tijmen Hobbel-DR
APRES UNE DECENNIE de bons et
loyaux services d閐i閟 � la cause du
rock, le trio n閑rlandais Birth Of
Joy a d閏id� de tirer sa r関閞ence.
S?il y a toujours quelque chose
d?閙ouvant � voir un groupe dans
la force de l?鈍e d閏ider de mettre
fin � son existence, peu d閏ident de
c閘閎rer leur dissolution avec tant de
panache et un tel sens de l?amiti�.
T阾e d?affiche
Une m閘ancolie cool
REQUIN CHAGRIN
La Fran鏰ise Marion Brunetto poursuit une noble qu阾e pop sur son deuxi鑝e album.
M閘ancolie, r閙iniscences new wave et bonnes chansons sont au programme.
PARIS, DECEMBRE. Marion
Brunetto, regard incroyablement
r陃eur, attend dans une brasserie.
Un expresso est aussit魌 command� ;
le dictaphone para顃 presque un
intrus, on fonce illico dans le vif du
sujet : le commencement. ?Je jouais
de la batterie dans Les Guillotines
depuis 2012. Ce projet m?a nourrie,
j?ai pu me faire la main. Mais, j?avais
envie de faire de la musique toute
seule, quelle qu?elle soit. J?avais
d閙閚ag� � Paris, o� je vivais seule.
J?ai commenc� � enregistrer
des tonnes de trucs, souvent
in閏outables. C?閠ait de
l?exp閞imentation. Puis, je me suis
achet閑 un enregistreur ; je testais,
j?ajoutais des effets, de la reverb,
et l�, 鏰 a 閠� le d閏lic. Je pouvais
m閘anger tout ce que j?avais en t阾e.
J?ai commenc� � faire un morceau de
A � Z, 鏰 m?a donn� envie d?閏rire
des textes, ce que je ne faisais jamais
auparavant. Requin Chagrin, pour
moi, c?閠ait passer � la cr閍tion.?
Photo Ella Herme-DR
Une drogue violente
et instantan閑
L?閏oute du dernier album, ?S閙aphore?, produit
par Adrien Pallot (Moodo飀, Grand Blanc), frappe
par la concision des compositions, � quoi s?ajoute
une 閏riture tr鑣 visuelle. ?La musique donne
l?esprit. L?閏riture vient toujours apr鑣. Elle doit
coller � la musique. J?ajoute, je supprime, je coupe
des mots, s?il le faut. Je ne sais pas exactement o�
je vais. C?est une suite d?accords ou un rythme qui
dictent la suite. Pour cet album, j?ai fait des milliards
d?essais. Il y a beaucoup de pertes, de tentatives qui
ratent. Je suis une bricoleuse. Quant � l?inspiration,
il n?y a pas vraiment de r閒閞ences. Un bon caf�,
Requins
de studio
Le requin chagrin est un vrai requin, de
taille moyenne et vivant en eaux profondes.
Nom scientifique� Centrophorus
granulosus. Le nom d閟igne aussi, � la
R閡nion, une prostitu閑. Michel Sardou et
Mireille Darc en ont fait le titre d?un duo
jouant 関idemment un peu sur le double
sens. Et d?autres ont, avant Marion
Brunetto, rendu hommage aux
s閘achimorphes� Great White, Shark?,
Grand Blanc, Moha La Squale, Sharko,
Jaws, Sharks In Your Mouth ou
Carcharodon Megalodon. Ce qui fait
finalement assez peu de monde... Comme
l?animal, d?ailleurs, dont un tiers des
esp鑓es est en voie d?extinction.
et c?est parti ! Plus s閞ieusement, je bossais en
freelance, donc j?avais pas mal de temps pour
travailler sur cet album. Je me r関eillais � n?importe
quelle heure, je prenais mon caf� et rien que de voir
mon mat閞iel devant moi, 鏰 me boostait ! Je
branchais et y allais. C?est la musique qui a toujours
閠� la source de mon inspiration, pas vraiment la
litt閞ature ou le cin閙a. Peut-阾re quelque chose
de plus pictural. J?ai fait une 閏ole de dessin, car
j?ai longtemps voulu 阾re dessinatrice de mangas.
Je voulais donner une suite � ?Dragonball Z? !
Je vois plut魌 des couleurs, des images, des
paysages.? Quand nous sommes tomb閟 sur
le single de 2016, ?Le Chagrin?, ce fut une drogue violente et instantan閑. La drogue de la
r閙iniscence, ici lente et douce. Tout ce qui fait
la puissance affective de la pop 閠ait l� : la
spontan閕t�, l?関idence, la Telecaster, la batterie
apr鑣-moi-le-d閘uge, le break orgastique. L?閠ernel
refrain, qui nous avait d閖� rendus accro �
Jessica93 ou White Fence dont Marion se sent
d?ailleurs proche. Avec ce ?S閙aphore?, les
paysages se pr閏isent, les atmosph鑢es s?閠irent
comme des fins d?閠�. La texture des guitares, aux
arp鑗es cristallins, rappellent aussi les excellents The Mantles de San Francisco. On en vient
関idemment � la claque initiale. ?Indochine !
Mes parents 閏outaient la radio, RFM, des choses
comme 鏰. Je devais avoir dix ans, et Indochine
est arriv� comme un truc dingue, quelque chose que
je n?avais jamais entendu jusqu?alors. Pour une
enfant, c?閠ait 閠range d?entendre ?Kao Bang?. Ce
groupe a 閠� une obsession jusqu?� mes quinze ans.?
A quoi s?ajoute l?indispensable passeur. ?J?ai un
grand fr鑢e, c?est lui qui m?a ensuite fait d閏ouvrir
Cure, � travers ce best of, ?Standing On A Beach?,
avec le vieil homme sur la pochette. Cette compile,
je l?ai rinc閑 ! Et il y a eu les Smashing Pumpkins,
avec ce type chauve qui faisait peur. Puis les
Kills, les Yeah Yeah Yeahs, les Strokes. Et en
plus, comme j?閠ais abonn閑 � Guitar Part, je
m?閏latais avec ces groupes � guitares, comme les
White Stripes. Apr鑣, en 2012, je suis tomb閑 sur
le catalogue de Burger Records puis sur les
compilations ?Nuggets? ou Born Bad. Tout 鏰
s?est m閘ang�. Je me rappelle avoir 閠� obs閐閑 aussi
par ce titre du groupe Trisomie 21, ?La F阾e Triste?.?
Composition
monastique
On 閏oute, le d閎it est calme et l?interlocuteur
compl鑤ement abasourdi. C?est ce qui est litt閞alement ensorcelant dans ce somptueux
?S閙aphore? : mille signaux vers des couches
閠incelantes de l?histoire de la pop. On change
de sujet. Comment passe-t-on de la composition
monastique � l?exposition sc閚ique? ?Au d閎ut,
c?閠ait tr鑣 compliqu�. J?avais envie de jouer dans
les coulisses ! C?閠ait difficile, surtout pour chanter.
Et puis, j?ai relativis�. Une fois que c?est lanc�, c?est
cool. Il y a un c魌� vacances dans le fait de tourner.?
C?est 鏰. Cool, malgr� tout. Une m閘ancolie cool,
solaire. Un peu comme l?閠� en hiver. ?
RECUEILLI PAR ALEXANDRE BRETON
Album ?S閙aphore? (KMS / Sony Music)
FEVRIER 2019 R&F 031
En vedette
?C?閠ait mon fr鑢e?
BUZZCOCKS
Six jours apr鑣 la disparition de Pete Shelley,
Steve Diggle honorait son rendez-vous avec Rock&Folk
pour 関oquer avec 閘間ance son cher comp鑢e.
RECUEIILLI PAR STAN CUESTA
Simple et dynamique
ROCK&FOLK : Votre premi鑢e rencontre avec Pete Shelley ?
Steve Diggle : J?avais 閏rit ?Fast Cars? et je voulais monter un
032 R&F FEVRIER 2019
groupe avec un gars � qui j?ai dit : ?je te retrouve dans le centre de
Manchester, en face du Free Trade Hall?. Malcolm McLaren 閠ait devant
la salle, Pete Shelley vendait les billets � l?entr閑, et moi je devais
rencontrer ce mec dans le bar au coin de la rue... McLaren m?a dit : ?Il
y a les Sex Pistols � l?int閞ieur.? Il essayait de faire rentrer du monde et
comme j?avais un look mod, il a ajout� qu?ils jouaient ?Substitute? des
Who... Puis, il m?a pr閟ent� Pete. Le parfait quiproquo : Howard Devoto
et lui attendaient quelqu?un d?autre. On a discut�. Pete : ?Au t閘閜hone
tu as dit 鏰?, et moi : ?Toi, tu as dit 鏰?... Certains trucs collaient, du
genre : ?On va faire un groupe?, et d?autres pas du tout ! Une conversation
absurde... Du pur Jacques Tati ! Mais on s?est bien entendus. Les deux
gars qu?on 閠ait cens閟 rencontrer sont probablement encore en train
d?attendre au bar du coin...
R&F : Les Buzzcocks sont n閟 ce soir-l� ?
Steve Diggle : Le lendemain, on s?est retrouv閟 pour jouer, tous branch閟
sur un seul petit ampli. 莂 faisait un bruit horrible mais 閘ectrisant.
J?閠ais guitariste mais je tenais la basse, parce que tout le monde voulait
jouer de la guitare ! Six semaines plus tard, les Sex Pistols sont revenus.
Entretemps, on avait r閜閠�, on avait un batteur : on a fait leur
premi鑢e partie. Tous les journalistes de Londres 閠aient l� pour les
voir. On a d� jouer 25 minutes : une vraie d閒erlante, 鏰 les a scotch閟.
莂 nous a fait conna顃re imm閐iatement. C?閠ait notre premier concert.
Je n?avais jamais fait partie d?un groupe, je n?閠ais jamais mont� sur
sc鑞e...
R&F : Vous aviez envie de passer � la guitare ?
Steve Diggle : Avec Howard, on n?a pas jou� beaucoup, on a enregistr�
le EP ?Spiral Scratch? et, juste apr鑣, il a dit qu?il partait... Pete et
moi, on s?est dit qu?on devait continuer. On venait de commencer ! J?ai
dit : ?Je passe � la guitare, on va trouver un bassiste, le son sera meilleur.?
Ceci dit, quand tu 閏outes ?Spiral Scratch?, ce jeu de basse minimal,
鏰 fonctionne. Si j?avais 閠� bon, j?en aurais mis partout. L�, c?est simple
et dynamique. Mais quand je suis pass� � la guitare, 鏰 a donn� naissance
� la formation classique, plus m閘odique, avec ce son caract閞istique �
deux guitares en phase et hors phase.
Photo Chris Gabrin-DR
MERCREDI 12 DECEMBRE, LONDRES :
ENTRETIEN AVEC STEVE DIGGLE,
LE CO-LEADER DES BUZZCOCKS, pour parler
de la r殚dition des deux premiers albums du groupe.
Ironie tragique, l?autre membre fondateur, Pete
Shelley, que l?on devait 間alement interviewer, vient
de mourir d?une crise cardiaque, moins d?une semaine
plus t魌. Autant dire que cette rencontre n?est pas
banale. Steve a tenu � la maintenir, il veut parler,
rendre hommage � son ami. C?est sa premi鑢e interview
depuis... On comprend qu?il s?est saoul� � mort
en apprenant la nouvelle et qu?il 閙erge � peine.
A l?anglaise. D?ailleurs, il s?閠ait tromp� de jour, arrive
avec deux heures de retard, mais se rattrape en parlant
tout l?apr鑣-midi ! Il encha頽e les gin & tonic, de plus
en plus volubile, tandis que son accent de Manchester
devient de plus en plus 閜ais... Steve ne tient pas
en place, offre l?int間rale de ses albums solo et prend
dans ses bras au moment de partir. Parfois, il a l?air
compl鑤ement perdu, regarde le fond de son verre,
puis red閙arre � cent � l?heure. Quand, avec son look
d?閠ernel gamin, il mime les mani鑢es eff閙in閑s de
Pete Shelley (?dans certains endroits, c?閠ait un peu
g阯ant...?), il oscille entre rire et larmes. Ce gar鏾n est
un m閘ange de lad issu de la working class, qui se met
d?閝uerre au pub du coin, et d?esth鑤e influenc� par
l?art et la litt閞ature... Car, comme il le dit, au d閜art,
le punk, c?閠ait 鏰 : sortir des clich閟 rhythm?n?blues,
阾re futuriste... C?est dans cette veine que Steve a
閏rit des classiques comme ?Fast Cars?, ?Autonomy?,
?Promises?, ?Harmony In My Head? et d?autres.
De gauche � droite :
Steve Diggle, Steve Garvey,
Pete Shelley et John Maher
?Buzzcocks, c?閠ait Pete et moi?
R&F : On ne savait pas qui jouait quoi...
Steve Diggle : Parfois, quand je chantais, Pete jouait mon riff, et vice
versa. Personne n?閠ait soliste ou rythmique. C?est le plus important,
comme dit Keith Richards, l?interaction entre deux guitares. On jouait
la m阭e chose, mais l間鑢ement d閟ynchronis閑. C?est un truc qu?on
n?a jamais travaill�...
R&F : Pete et vous avez aussi d� vous mettre au chant...
Steve Diggle : La premi鑢e que j?ai chant閑, c?閠ait ?Autonomy?. On
閏outait tous les deux des groupes comme Can et Neu!. Johnny Marr
m?a dit que quand il a entendu ?Autonomy?, 鏰 a 閠� pour lui comme
une r関閘ation, le son du modernisme... Sur ce premier album, c?est une
des chansons qui pointaient vers quelque chose de plus futuriste.
Avec ?Fiction Romance? et ?Moving Away From The Pulsebeat?, elle
sugg閞ait qu?on pouvait 阾re punk et ouvrir le champ des possibilit閟.
034 R&F FEVRIER 2019
R&F : Au m阭e moment, � New York, Television allait dans
le m阭e sens. Vous 閠iez au courant ?
Steve Diggle : Non... Mais c?est ce qui est int閞essant : moins tu en
sais, plus tu peux d閏ouvrir de choses. On 閠ait plus int閞ess閟 par
Camus, Sartre ou Picasso que par ce que faisaient les autres groupes.
R&F : On dit que Pete 閠ait plus pop et vous plus rock : est-ce
un clich� ?
Steve Diggle : Ce n?閠ait pas conscient, mais on se compl閠ait. J?閠ais
probablement un peu plus rock?n?roll que lui, oui... On venait tous les
deux de la classe ouvri鑢e, mais Pete 閠ait all� au lyc閑. J?avais lu les
m阭es livres que lui, mais en autodidacte...
R&F : Vous n?avez pas tellement 閏rit ensemble, par la suite...
Steve Diggle : Non... Pour notre deuxi鑝e grand hit, ?Promises? (n�
en novembre 1978), j?avais 閏rit la musique et le refrain. 莂 s?appelait
?Children?, 鏰 parlait d?enfants d殓us par des promesses, c?閠ait assez rebelle.
BUZZCOCKS
Pete est rentr� chez lui pour 閏rire les couplets et il en a fait une
putain de chanson d?amour !
R&F : Le bassiste et le batteur ?
Steve Diggle : Ils 閠aient beaucoup plus jeunes que nous... Pete et
moi, on passait beaucoup de temps dans les bars, � parler de la vie, de
philosophie, parfois on se disputait... Mais c?閠ait intellectuel. Les deux
autres prenaient un verre et s?en allaient. Nous, on restait. Pete aimait
boire autant que moi, on 閠ait comme des fr鑢es pour 鏰, et on discutait
de tout... Je r閍lise, particuli鑢ement maintenant qu?il est parti, que
beaucoup de choses n閑s de ces discussions se retrouvaient ensuite
dans nos chansons.
R&F : 莂 allait tr鑣 vite, ?Love Bites? est sorti six mois apr鑣
le premier...
Steve Diggle : Oui, en 1978, on d閎ordait de chansons, il y en a m阭e
qui ne sont jamais sorties...
R&F : ?Harmony In My Head? a 閠� un hit (n� en juillet
1979). Toujours des singles in閐its...
Steve Diggle : 莂 venait de la philosophie punk du d閎ut : ne pas arnaquer
les gamins. Et puis, on avait plein de chansons, alors on faisait un album,
puis un single qui n?閠ait pas dessus, parce qu?on avait de la r閟erve...
Une 閜oque confuse
R&F : Pete voulait quitter le groupe ?
Steve Diggle : On tournait trop, on allait tr鑣 souvent en Am閞ique.
En deux ans, on a eu environ huit hits, alors on devait revenir toutes
les deux semaines pour faire Top Of The Pops... Ou pour aller en studio.
Pete a commenc� � en avoir assez. J?閠ais aussi sensible que lui, mais
peut-阾re un peu plus r閟istant.
R&F : Le troisi鑝e album est plus arty...
Steve Diggle : Avec toutes ces tourn閑s, l?atmosph鑢e s?閠ait assombrie.
Et puis, il fallait poursuivre l?aventure, explorer de nouvelles directions.
Certains ont 閠� un peu troubl閟 par cet album, mais je pense qu?il
obtient de plus en plus de respect avec le temps.
R&F : Pete avait toujours des titres en fran鏰is, ?Raison D?Etre?,
?Qu?Est-Ce Que C?est Que 莂?
Steve Diggle : C?est vrai, il adorait 鏰... Quand tu as 16 ans et que tu
lis Sartre, Proust, Camus, 鏰 influence ta musique. Ce n?閠ait plus
seulement de l?entertainment.
Photo Chris Gabrin-DR
R&F : Ensuite, vous faites trois singles produits par Martin Hannett...
qui sonnent comme du Joy Division !
Steve Diggle : La musique de Joy Division, c?est ce qu?on faisait pendant
les balances ! Je pense qu?on les a pas mal inspir閟. Ecoute notre bootleg,
?Time?s Up?... Il 閠ait temps de devenir un peu plus exp閞imental. On
a 閏rit chacun trois chansons, rassembl閑s en trois singles. Les gens
d?EMI 閠aient perdus... Ils n?avaient pas de hit ! C?閠ait une 閜oque
confuse. Avec la coke, puis l?acide, on est devenus un peu dingues.
On avait fait venir des violoncellistes, des cuivres. A la fin, Pete, Martin
Hannett et moi, on faisait : ?Oh, j?avais oubli� qu?il y avait une
trompette sur cette piste !? On 閠ait morts de rire !
R&F : Pourquoi avoir arr阾� ?
Steve Diggle : On avait besoin d?un break. Quand il a 閠� temps de faire
un album, Pete n?閠ait pas vraiment partant. Il a fait des d閙os dans le
studio flambant neuf de Martin Rushent, rempli de matos 閘ectronique,
qui sont devenues les versions d閒initives... de son album solo.
R&F : Vous suiviez ce qu?il faisait ?
Steve Diggle : Non. Je n?ai jamais 閏out� ses disques. J?ai mis une cassette,
une fois, dans ma voiture : ?Homosapien?, 鏰 allait, mais le reste...
Il avait l?air tellement seul...
R&F : Il voulait tout arr阾er, avant la reformation ?
Steve Diggle : Il a toujours dit 鏰 ! Non, il 閠ait content de revenir. Sa
carri鑢e solo ne marchait pas... Moi, j?avais mon groupe, Flag Of
Convenience, qui rejouait des titres des Buzzcocks. Un jour, un promoteur
am閞icain, Ian Copeland, le fr鑢e de Miles et Stewart, a propos� une tourn閑
am閞icaine. On ne s?閠ait pas revus depuis huit ans, mais on a dit oui.
Apr鑣 l?Am閞ique, on nous a propos� l?Australie, le Japon, et puis l?Europe.
Cette tourn閑 d?adieu s?est transform閑 en tourn閑 du retour...
R&F : Vous tourniez avec une nouvelle g閚閞ation qui vous
v閚閞ait : Green Day, Nirvana, Pearl Jam, etc. Vous 阾es devenu
pote avec Kurt Cobain ?
Steve Diggle : On 閠ait en tourn閑, on avait achet� plein de t閘関isions
et j?en fracassais six chaque soir... Comme The Move ! A Boston, j?ai
explos� mes t閘閟, je suis sorti de sc鑞e et le tour manager m?a fait :
?Nirvana veut te voir.? L�, Kurt Cobain m?a dit : ?Steve, j?adore ta
fa鏾n d?exploser des t閘関isions.? Ensuite, on a fait leurs premi鑢es parties,
notamment le Z閚ith � Paris... On est devenus tr鑣 proches. Un jour,
j?ai sniff� toute sa coke, qu?il avait planqu閑 dans les loges. Je voulais
lui rendre le mois suivant, mais il est mort...
R&F : Il aimait les Buzzcocks ?
Steve Diggle : Oh oui, et il aimait le son de ma voix sur ?Harmony In
My Head?. Il m?a demand� comment j?obtenais 鏰. ?En fumant plein de
cigarettes !? C?est ce que Lennon avait fait pour chanter ?Twist And
Shout? ! Oui, on a beaucoup inspir� Nirvana. On 閠ait comme les parrains
de toute cette sc鑞e des ann閑s 1990, tous nous l?ont dit, m阭e s?ils
faisaient des choses assez diff閞entes : Pearl Jam, Michael Stipe, de
REM... M阭e Bruce Springsteen ! L?influence des Buzzcocks est infinie...
R&F : Avec ces r殚ditions, vous alliez jouer � nouveau ?
Steve Diggle : On devait jouer dans des festivals, on en a d閖� fait
plein cette ann閑... Jusqu?� ce vendredi, quand le manager m?a appel�
et m?a dit : ?Pete est mort.? On ne s?y attendait pas du tout. On allait
commencer � travailler sur un nouvel album. Mais il se sentait un peu
faible, alors j?avais commenc� seul. Ecrire, enregistrer, 阾re en tourn閑,
c?est toute ma vie ! J?ai une super chanson, tr鑣 Buzzcocks classique,
dans la veine de ?What Do I Get?, avec un riff superbe ! (Il fait 閏outer
le titre sur son t閘閜hone, tr鑣 bon, comme toujours). J?ai fait les deux
guitares, 鏰 s?appelle ?Destination Zero?. Je suis revenu � mes racines.
Je dois la finir, pour mon vieil ami Pete.
Quelque chose de sp閏ial
R&F : Et ensuite ?
Steve Diggle : On va voir... Buzzcocks, c?閠ait Pete et moi. On 閠ait
ensemble depuis 43 ans. Je suis le seul qui ne soit jamais parti !
Quand il me disait : ?Je m?en vais?, il ajoutait : ?toi, tu restes, tu continues? !
Je vais continuer, c?est ce qu?il voulait. Et si 鏰 avait 閠� dans l?autre
sens, j?aurais voulu qu?il continue. C?閠ait mon fr鑢e, mon ami, mon
partenaire musical... C?est une telle perte. On faisait une super 閝uipe
avec nos deux guitares. Avec n?importe qui d?autre, aussi excellent
soit-il, 鏰 ne sera jamais aussi bien. On avait quelque chose de sp閏ial...
On le savait, on ne r閜閠ait jamais. Comme les harmonies vocales, 鏰
sortait tout seul, c?閠ait une alchimie incroyable. Il n?avait que six
semaines de plus que moi... Je serai le suivant, je vais le rejoindre un jour.
Je n?ai simplement pas encore fix� la date ! ?
R殚ditions ?Another Music In A Different Kitchen? et ?Love Bites? (Domino)
FEVRIER 2019 R&F 035
En vedette
?Si je meurs, 鏰 ne leur fera ni chaud ni froid?
JEFF TWEEDY
Il a 閠� la moiti� de Uncle Tupelo, le chef d?orchestre de Wilco,
le pater familias de Tweedy, projet avec son fils batteur... Il est aujourd?hui seul
en sc鑞e, avec une autobiographie et un premier album solo sous le bras.
Jeff Tweedy est-il un side project de Wilco, ou bien est-ce d閟ormais l?inverse ?
Photo Whitten Sabbtini-DR
RECUEILLI PAR LEONARD HADDAD
茿 SONNE BIEN, WILCO. En pop music, sonner
bien, c?est plus qu?un d閎ut : presque la seule chose qui
compte. A l?origine, il s?agit de la contraction de will
comply, une terminologie militaire qu?on peut traduire
par nous allons obtemp閞er. Devenu le nom d?un
groupe de rock (1995) sous la houlette de Jeff Tweedy,
鏰 s?est mis � signifier � peu pr鑣 le contraire. Quelque
chose comme allez tous vous faire foutre. Tous qui ?
Tous, tous. Le pote d?adolescence et de visions countrypunk (Jay Farrar, son partenaire dans Uncle Tupelo, de
1987 � 1994) ; le compagnon de tourn閑, de studio et
de solos de guitare devenu incontr鬺able (Jay Bennett,
vir� de Wilco en 2001, mort d?une overdose huit ans
apr鑣) ; le label Reprise, le label Nonesuch ; les fans
et leurs attentes, les critiques et leurs critiques ; les
id閑s pr閏on鐄es des uns et des autres ; les 閠iquettes,
quelles qu?elles soient, d?o� qu?elles viennent :
alternative country, americana, art rock, dad rock, rock
tout court... A chaque fois qu?il y a eu un risque, m阭e
minime, que l?une d?elles reste coll閑 dans son dos,
Tweedy a pr閒閞� retirer sa veste et la br鹟er, d間ueulant
? parfois litt閞alement ? � la moindre perspective de
faire quoi que ce soit d?autre que ce qui lui chantait.
?Pas parce que je suis un h閞os, juste parce que j?en
suis maladivement incapable.? On se souvient d?une
rencontre en 2002, au moment de la sortie charni鑢e de
?Yankee Hotel Foxtrot?, o� il affirmait n?avoir jamais
閏rit ?que des folk songs? avant de balayer tout concept
d?americana d?un revers las de la main. ?Parfois je me
demande s?ils ne disent pas 鏰 juste parce que je joue
de la guitare acoustique... Je pr閒鑢erais largement
qu?on nous classe avec les Flaming Lips.? On est
une quinzaine d?ann閑s plus tard. On n?aura pas la
cruaut� d?aller demander � Wayne Coyne combien il
aimerait aujourd?hui 阾re class� avec Jeff Tweedy.
Quant � l?americana... Elle est o�, l?americana ?
Le batteur Glenn Kotche bloqu� en Europe, pour raisons domestiques
(et pour deux ans en tout), Wilco est en hiatus provisoire. Provisoire,
mais longue dur閑. Alors Jeff Tweedy a du temps pour lui. Au fameux
Loft de Chicago, qui lui/ leur sert de base arri鑢e, de studio
d?enregistrement, de salle de r閜閠ition et de sovkhoze cr閍tif, il empile
les d閙os. Des dizaines. Peut-阾re des centaines. Qui constituent la
base de tout ce qu?il a enregistr� depuis le dernier vrai disque de
Wilco en 2011, ?The Whole Love?. Apr鑣 cette date, que ce soit sous
le nom Wilco, sous le nom Tweedy (groupe form� avec son fils
Spencer, batteur), sous le nom Mavis Staples (les albums que Jeff a
produits et en grande partie 閏rits pour la mama gospel-soul) ou sous
le nom Jeff Tweedy (le tout nouveau tout chaud, ?Warm?), ses disques
ont syst閙atiquement eu pour matrice ces fragments insulaires, plus
ou moins aboutis, plus ou moins d関elopp閟. ?Oui, tout vient d?une m阭e
discipline, explique-t-il en direct depuis le Loft. J?閏ris et j?enregistre
en permanence, j?amasse un mat閞iel important et je fais confiance ensuite
� un processus de s閘ection naturel. Je ne choisis pas, jamais. Je fais 閏outer
aux membres de Wilco quand ils passent, et ils me disent ce qui les inspire
le plus, ce � quoi ils pensent pouvoir contribuer. Ensuite, on r閑nregistre
(parfois) ou ils rajoutent des choses (plus souvent) sur mes d閙os.? Sept
ans que 鏰 dure, avec cinq albums (dont deux Wilco) pour r閟ultat. Plus
qu?une fa鏾n de faire. Une fa鏾n de vivre (de) la musique. Une fois
que Wilco a fait son tri, le reste pourrait 阾re consid閞� comme les restes,
les rebuts, les chansons qui n?ont pas pass� le cut, s?il n?閠ait si personnel
ou r閡ssi. Et ?Warm? est les deux. Personnel et r閡ssi. Un disque con鐄
comme le compagnon de l?autobiographie ?Let?s Go (So We Can Get
Back)? o� Tweedy l鈉he tout : le narcissisme tordu de Jay Farrar mais
aussi le sien ; les exc鑣 de drogues de Jay Bennett mais aussi les
siens ; la mort du fr鑢e rat� ; les deux packs de six engloutis chaque soir
par son p鑢e (?je ne savais m阭e pas qu?on pouvait acheter de la bi鑢e
en plus petite quantit�) ; les migraines � crever de douleur ; les
antidouleurs opiac閟 � crever tout court ; les cancers de son 閜ouse ;
les doutes, les haines, les d間o鹴s, les r陃es, le sentiment, peut-阾re,
d?阾re enfin, � cinquante ans pass閟, devenu un type fonctionnel.
?Quelqu?un qui pense � acheter le papier toilette.?
FEVRIER 2019 R&F 037
Photo Whitten Sabbtini-DR
JEFF TWEEDY
C閐er ses chansons pour des pubs de bagnoles ?
Wilco et Tweedy l?ont fait. Justement parce
qu?on leur avait dit de ne pas le faire
Au sein de sa g閚閞ation rock, Jeff Tweedy est � peu pr鑣 ce qui se
rapproche le plus d?un artiste important. Grammys, couverture presse,
ventes, tourn閑s sold out, un festival annuel, un culte jamais d閙enti.
Comment r閏oncilier le fantasme et l?ethos punk des d閎uts et cette vie
de notable rock reconnu, voire apais� ? ?Du premier jour o� j?ai 閠�
dans un groupe, je me suis retrouv� tr鑣 au-del� de mes r陃es ou de mes
ambitions. On tournait, on enregistrait, on 閠ait un groupe... Je n?ai jamais
eu d?aspiration de carri鑢e. Et je n?en ai toujours pas. Donc, je n?ai aucun
sentiment d?y 阾re arriv�. Je me contente de rester fid鑜e au simple constat
que c?est la seule chose que je veux faire de ma vie.? Y a-t-il continuit� ou
contradiction entre l?homme qui 閏rivait ?Misunderstood? en 1996, sur
la relation n関rotique, possessive, d関orante entre l?artiste et ses fans,
celui qui hurlait ?Please Don?t Let Me Be So Understood? en 2014 et
celui qui affirme enfin ?I think that fame is a misunderstanding? en
2018 ? ?Ce sont simplement des fa鏾ns 閝uivalentes de s?apitoyer sur
038 R&F FEVRIER 2019
soi-m阭e. Malade d?阾re incompris, malade d?阾re trop bien accept�...
Malade dans tous les cas, parce que tout cela rel鑦e forc閙ent d?un
malentendu.? Dans ces conditions, comment g鑢e-t-il le d閜it des fans
qui pr閒閞aient le Tweedy addict et morbide des d閎uts au p鑢e de famille
qui a appris � tenir ses d閙ons en respect ? ?They?re not my friend?
r閜ond-t-il dans ?Having Been Is No Way To Be?, meilleur titre de
?Warm?, probablement sa plus grande chanson en dix ans. ?Si je meurs,
鏰 ne leur fera ni chaud ni froid.?
La peur du vide
En 1994, Jay Farrar quitte Uncle Tupelo, le groupe � deux voix autour
duquel se structure la sc鑞e dite No Depression (du titre de son premier
disque) qui 関oluera en americana. Ce trauma originel jamais tout �
fait 閘ucid� (Tweedy aurait dit ?I love you? � la petite amie de Farrar,
un soir de cuite, plusieurs mois avant le split) aboutit � la cr閍tion de
Wilco, seul groupe majeur n�, non de l?arriv閑, mais du d閜art d?un
membre clef. Les ann閑s h閞o飍ues du groupe, celles des riffs stoniens
et des chansons country magiques ne seront rien d?autre qu?une qu阾e
閜erdue pour combler le vide laiss� derri鑢e le micro d?� c魌�. Six
line-ups et (au moins) dix musiciens plus tard, la trajectoire Tweedy
ressemble � une parabole, la fable d?un songwriter hant� par la peur
du vide, mais qui finira par se recentrer sur lui-m阭e, sa femme, ses
fils, son propre studio d?enregistrement, ses chansons et par se rendre
compte qu?il n?a besoin de personne d?autre. Ecrire cette autobiographie
et le disque solo qui l?accompagne, l?illustre, la compl鑤e, l?incarne,
n?est-ce pas le signe qu?il en est arriv� � ce point o� l?on se suffit � soim阭e ? ?La question est orient閑, non ? Elle laisse entendre une d閙arche
narcissique. Alors que j?ai au contraire le sentiment de m?阾re enfin ouvert
aux autres, d?閏rire de mani鑢e plus intime, plus directe, moins renferm閑
sur moi.? Depuis le milieu des ann閑s 90, Tweedy se produit r間uli鑢ement
en solo. Seul en sc鑞e, une guitare � la main, un chapeau ou un
bonnet sur la t阾e, un harmonica et un sourire � la bouche, il rejoue
l?int間rale de Wilco et Uncle Tupelo, il chante ses mises en musique
de textes in閐its de Woody Guthrie, ses morceaux de Loose Fur ou
Golden Smog (projets parall鑜es avec la cr鑝e de l?americana ou du
rock exp閞imental am閞icain) r関閘ant combien toutes, les plus simples
comme les plus complexes, les plus country comme les plus krautrock,
forment un corpus coh閞ent, une esth閠ique singuli鑢e, une seule voix,
un seul homme. ?Warm? est � cette image. Est-ce que les membres de
Wilco manquent ? Non. Ce n?est pas qu?ils ne pourraient rien apporter
� ces chansons qui leur ressemblent (?Don?t Forget?, ?I Know What It?s
Like?). C?est juste qu?il n?y a plus de vide � combler. Il y a une certaine
ironie � s?appeler pratiquement Titi (Tweety en anglais) quand on ressemble
� ce point � Grosminet. Jeff Tweedy a toujours eu une t阾e de chat, les
ann閑s lui ont donn� l?allure d?un gros matou, l� pour faire des c鈒ins,
doux et ti鑔es, moelleux et rassurants. En un mot, warm. Chez lui, cette
関olution est celle de l?apr鑣 rehab (racont閑 en d閠ail dans ?Let?s
Go?, avec rappels en filigrane tout au long du disque), la revendication
par Tweedy d?un lien moins ali閚ant avec son public et de son droit �
ne plus souffrir pour 阾re beau. Depuis la phrase ?Wilco will love you
baby? dans ?Wilco (The Song)?, en 2009, il y a eu les titres transparents
?The Whole Love? (2011), ?Together At Last? (2017) ou encore ?You?re
Not Alone? (2010), chanson manifeste offerte � Mavis Staples, qui
expriment combien Tweedy s?efforce d?ouvrir les bras et comment il
th閛rise la place de la musique, sa musique, dans la vie de ses auditeurs.
?Ce sentiment que quelqu?un de l?autre c魌� de l?ampli, ressent la m阭e
chose que toi. Voil� ce qui m?a fait aimer le rock. Une chanson qui te
touche, 鏰 revient toujours � 鏰.? Le nouvel album va plus loin, en
identifiant pour la premi鑢e fois la place de l?auditeur dans sa musique.
Le confident, c?est nous.
L?esprit de contradiction
Un jour en concert, on a entendu un type hurler ?Jeff ! Play the fucking
hits !?, s?attirant cette r閜onse du tac au tac : ?Heu, l?ami, tu t?es gour�
de salle, manifestement...? Des hits ? Y en a pas. Faudrait avoir 閠� class�
dans les charts, et 鏰 n?est jamais arriv�. Ou alors au moins passer � la
radio. Jamais trop arriv� non plus... Accepter de c閐er ses chansons pour
des pubs de bagnoles, peut-阾re ? 莂 oui, Wilco et Tweedy l?ont fait.
Justement parce qu?on leur avait dit de ne pas le faire. Les fans n?avaient
pas aim�, mais ce type a d閏id閙ent l?esprit de contradiction. Won?t
comply. Ni avant, ni maintenant, ni jamais. Bien s鹯, Wontco ne sonnerait
pas terrible. Ne surtout pas le lui faire remarquer, 鏰 pourrait lui
donner des id閑s, lorsqu?il r閡nira son groupe l?ann閑 prochaine. ?
Album ?Warm? (DBPM/ Pias)
Livre ?Let?s Go (So We Can?t Get Back)? (Dutton)
Top Jeff
Les esquisses de Tweedy
Depuis cinq ans, toute l??uvre de Tweedy prend
sa source dans des d閙os solo que le songwriter
dispatche et d関ellope ensuite dans ses
diff閞ents disques, sous diverses incarnations.
?Sukierae?
Tweedy (2014)
La musique comme th閞apie familiale. La maladie de sa femme, Sue
Miller, d閏lenche un serrage de coudes p鑢e-fils � la vie � la mort, avec le
jeune Spencer (18 ans � l?閜oque) � la batterie. C?est un
double LP, monumental, m閍ndreux, vingt chansons
qui ressemblent � peu pr鑣 � ce qu?elles sont� des d閙os
enregistr閑s avec un fils batteur adolescent, pour se
d閒ouler, penser � autre chose et vider au passage les
carnets remplis de chansons pas compl鑤ement finies.
Noter l?ironie (parfaitement tweedesque) d?enregistrer
un disque avec son fils quand la musique de l?artiste est qualifi閑 de
dad rock (rock pour papa) � longueur de forums et d?articles Pitchfork.
?Star Wars?
Wilco (2015)
Disque surprise (et gratuit), balanc� sans pr関enir sur toutes les
plateformes pendant l?閠� 2015, incognito, avec un
magnifique chat gris vert sur la pochette et un titre pour
rigoler et passer inaper鐄 sur Google (taper Star Wars
et compter le nombre de pages avant d?arriver � Wilco,
pour voir). Le disque lui-m阭e� Tr鑣 閘ectrique,
toujours bon, jamais essentiel, l?arch閠ype du disque en
passant, pour avoir une excuse de jouer du rock?n?roll
en tourn閑. Certains voulaient savoir � quoi ressemblerait ?Sukierae?
si 鏰 avait 閠� un disque de Wilco� La r閜onse est dans ces 33 minutes.
?Schmilco?
Wilco (2016)
L?envers du pr閏閐ent, avec une r閒閞ence � Harry Nilsson (citation de
?Schmilsson?, disque culte de 1971), un dessin de Joan Cornell� comme
pochette et la certitude que toutes les r閒閞encements
Google en tapant Schmilco lui seront cette fois
consacr閑s. Ce disque se distingue aussi de ?Star Wars?
par la quasi-absence de guitares 閘ectriques, et par un
chapelet de ballades port閑s par un Tweedy bien cal�
dans ses baskets de m閘odiste (?If I Ever Was A Child?,
?We Aren?t The World?), comme lib閞� de la n閏essit�
d?阾re (exp閞imental) ou de ne pas 阾re (v閚閞� par la presse rock
am閞icaine). Le plus solo de tous les Wilco.
?Together At Last?
Jeff Tweedy (2017)
Beau titre, beau concept� rien que pour lui, rien que pour nous, Tweedy
reprend onze belles chansons � la guitare s鑓he, m阭e
celles qui sonnaient mieux au piano (?Hummingbird?).
Il traverse son r閜ertoire, semble-t-il, au fil de
l?inspiration du moment. Il y a du Wilco, du Loose Fur,
du Golden Smog, des classiques (?Via Chicago?, ?Ashes
Of American Flags?), des obscurit閟 (?Lost Love?, ?In
A Future Age?), les chansons qui lui passent par la t阾e,
comme des requests en concert qu?il se serait faites � lui-m阭e. Prouvant
au passage qu?en effet, il n?閏rit que des chansons folk.
?Warm?
Jeff Tweedy (2018)
L?aboutissement d?une longue qu阾e de soi pour 閠ablir ce que
Tweedy appelle ?son rapport au monde?. Pas de groupe autour de lui,
des chansons qui parlent presque toutes de la mort,
celle de son p鑢e, la sienne, les n魌res, celle du genre
humain tout entier (?Let?s Go Rain?, qui fantasme
un nouveau d閘uge), le tout sans drame, sans
complaisance, sans tristesse, mais surtout sans filtre.
Pour la premi鑢e fois, le Jeff Tweedy ado qui a
grandi dans la fosse des salles de concert et le Jeff
Tweedy adulte qui 関olue depuis trente ans sur sc鑞e ne font qu?un.
A 閏outer avec son autobiographie � la main. ?
LEONARD HADDAD
FEVRIER 2019 R&F 039
En vedette
?Le punk me plaisait bien
mais j?閠ais surqualifi� pour le genre?
JOE JACKSON
A l?occasion de la sortie d?un convaincant nouvel album,
le grand bougon britannique commente son ?uvre,
quarante ans d?incompr閔ension selon lui.
RECUEILLI PAR OLIVIER CACHIN
?AH NON, PAS UN COCA LIGHT, surtout pas.
Tiens, donnez-moi plut魌 un chocolat chaud comme
monsieur, 鏰 ira bien pour accompagner la pluie?.
On est dans un h魌el pr鑣 de la gare Saint-Lazare,
en pleine jacquerie des gilets jaunes. Le quartier
r閟onne d?un concert de klaxons rageurs, il pleut
des cordes et Joe Jackson vient faire un tour
dans la capitale du chaos pour promouvoir
son nouvel et excellent album ?Fool?.
Photo John Huba-DR
Un sticker punk
L?id閑 est de revenir sur quarante ans de carri鑢e et de commenter sa
pl閠horique discographie, depuis ce fondateur album qu?閠ait ?Look
Sharp? jusqu?� ce ?Fool? qui revient aux bases de ce barde anglais
tendance Schtroumpf grognon. Au d閜art, Joe n?est gu鑢e enthousiaste.
Il aurait sans doute pr閒閞�, comme nombre de ses cong閚鑢es en mission
promo, aligner les propos convenus sur son dernier disque, forc閙ent
le meilleur jamais enregistr�. ?On va passer en revue tous mes fichus
albums ? 莂 va prendre des jours !? maugr閑-t-il. Enfant, Joe a commenc�
par jouer du violon, mais a vite bifurqu� vers le piano. ?C?est plus commode
quand on veut composer des chansons, c?閠ait mon cas?, conc鑔e-t-il en
regardant d?un ?il torve le chocolat ti鑔e et industriel que lui a apport�
le serveur.
Le premier groupe de Joe est alimentaire. Koffee N? Kreme fait de la
musique fa鏾n cabaret. Quand le producteur David Kershenbaum (Tracy
Chapman, Duran Duran, Laura Brannigan) entend la d閙o de Joe, il
le signe chez A&M et lui fait r閑nregistrer ses compositions, qu?on
retrouvera sur son premier album. Enregistr� en ao鹴 1978, l?閠� de
ses 24 ans, et sorti en mars 1979, ?Look Sharp? est illustr� d?une
photo de Brian Griffin prise � Londres, pr鑣 de Waterloo Station, montrant
ses chaussures blanches et pointues baign閑s d?un rayon de soleil. Un
clich� que Joe n?appr閏ie pas particuli鑢ement, selon le photographe
qui ne retravaillera plus jamais avec le chanteur. ?Il voulait faire cette
photo, OK, pourquoi pas. Je ne la d閠este pas, mais bon... C?est marrant
d?entendre maintenant qu?elle est iconique, en tout cas c?est ce qu?on
m?a dit.? Joe esquisse un rictus quand on lui raconte qu?� l?閜oque,
son album arborait un sticker punk avec une 閜ingle � nourrice dans
les bacs des Fnac. ?Le punk me plaisait bien, c?閠ait fun, mais j?閠ais
surqualifi� pour le genre. J?avais 22 ans, c?閠ait excitant, et des groupes
comme les Damned 閠aient � la fois ridicules et dr鬺es. Ceci 閠ant,
j?avais des amis qui passaient beaucoup de temps � devenir de bons
musiciens et eux n?aimaient pas trop le je-m?en-foutisme punk.?
1979 toujours, en octobre, c?est ?I?m The Man?, et cette fois le
visage de Joe appara顃 sur la pochette, avec un look de receleur cockney
pour un style qu?il d閒init avec un humour pince-sans-rire comme du
Spiv rock. ?C?est le nom anglais d?un personnage des fifties, un petit escroc
qui veut vous fourguer des trucs pas vraiment l間aux. C?閠ait une vanne,
pas un genre musical, hein. J?aimais bien l?album quand il est sorti,
aujourd?hui j?en suis moins s鹯.?
1980, troisi鑝e LP, ?Beat Crazy?, o� son bassiste, Graham Maby,
partage le chant sur la chanson-titre. Graham est toujours l�, en 2019,
sur ?Fool?. ?Ouais, le petit salopard, je n?arrive pas � me d閎arrasser de
lui. Il refuse de partir ! J?essayais de prendre une autre direction musicale
mais 鏰 n?a pas fonctionn�. J?aime quelques chansons de cet album
mais le reste n?est pas terrible.? Ce sera le troisi鑝e et dernier album
du Joe Jackson Band avant un improbable retour 23 ans plus tard.
L?ann閑 1981 est celle du retour vers le pass�. ?Jumpin? Jive? est une
collection de chansons des ann閑s 1940 en mode swing et jump blues,
avec des standards jadis interpr閠閟 par Lester Young, Louis Jordan
ou Cab Calloway.
?J?ai 閠� tr鑣 malade et pendant ma convalescence j?閏outais plein de
rhythm?n?blues � l?ancienne, 鏰 m?a aid� � aller mieux. Je me suis dit
que 鏰 serait rigolo de jouer des vieux trucs mais je ne pensais pas que 鏰
finirait sur un disque, je me voyais plus jouer 鏰 dans des pubs. A l?閜oque,
pendant les concerts, j?avais dans ma poche le prix du ticket en cash et je
disais au public : ?Si cette musique vous gonfle et que vous souhaitez
FEVRIER 2019 R&F 041
阾re rembours�, venez sur sc鑞e.? C?est arriv� deux fois. Le reste du public
peu d?humour dans ce disque solide. ?Night Music? en 1994 est une
a trouv� 鏰 rigolo, donc 鏰 valait le coup. C?閠ait avant la mode du revival
nouvelle sieste musicale dont l?antidote est un nouveau best of, suivi
donc j?閠ais peut-阾re en avance... Ou alors quarante ans en retard?.
d?un autre best of. Vieilles marmites, meilleures soupes.
1982 : c?est le succ鑣 populaire de ?Night And Day?, avec deux
Retour au concept album en septembre 1997 avec ?Heaven & Hell?,
nominations aux Grammy Awards pour le single ?Steppin? Out?, � la
huit chansons autour des sept p阠h閟 capitaux avec Suzanne Vega pour
grande surprise de Joe. ?Oui, 鏰 m?a surpris. Mais je suis toujours surpris,
l?閜isode ?Lust?. ?Je ne sais pas si ce disque 閠ait sp閏ifiquement catholique,
car je n?attends jamais rien, et c?est l?attitude qu?il faut avoir. Quand on
mais j?en avais marre d?閏rire des chansons pop. C?est peut-阾re mon disque
n?attend rien, tout ce qui se passe est int閞essant.? En
le plus ambitieux, le plus exigeant. Il faut
1983, ?Mike?s Murder? est une fausse BO : la
l?閏outer plusieurs fois pour comprendre?. Vu
musique 閏rite par Joe n?est quasiment pas utilis閑
que personne ne l?a fait, personne n?a vraiment
dans le film m閐iocre r閍lis� par James Bridges, et
compris.
?Symphony N� lui vaut son premier
c?est John Barry qui signe le score. Joe est un peu
Joe Jackson n?est pas le premier artiste pop
Grammy en 1999, mais Joe est quand m阭e
agac�. Avec un feeling jazz pour la couverture qui
� c閐er aux sir鑞es de la musique classique.
f鈉h�. ?C?閠ait le hasard, j?ai gagn� par d閒aut
rend hommage � Sonny Rollins et un peu de salsa
Il y a les reprises (?A Fifth Of Beethoven?
dans une cat間orie bizarre. Les votants ont
dans sa pop, ?Body And Soul? voit le jour en mars
de Walter Murphy adaptait la Symphonie
N�version disco), mais aussi tous les sous1984 et la tourn閑 qui s?ensuit 閜uise le chanteur.
d� se dire qu?il 閠ait temps de me r閏ompenser.
genres du metal, ainsi Nightwish et son
?On 閠ait en concert pendant presque un an, puis je suis
J?閠ais comme une 閝uipe de foot qui gagne
gothic symphonic metal. En 1969, Deep
retourn� en studio et ensuite on est repartis sur la route...
parce que les adversaires ont marqu� un but
Purple s?est offert le Royal Philharmonic
Orchestra pour un disque tr鑣 Spinal Tap.
C?閠ait de la dinguerie, j?en ai trop fait dans les ann閑s
contre leur camp. C?est un projet qui a 閠� achet�
Plus r閏emment, le m阭e RPO offrit
1980, j?閠ais un workaholic.?
par dix personnes, il y a eu plus de musiciens
l?ultime outrage au punk rock avec
Mars 1986 : C?est ?Big World? avec une pochette
?The Anarchy Arias?, album de 2017
sign閑 du dessinateur espion, Serge Clerc.?J?aimais
reprenant en mode op閞atique 13
classiques dont ?London Calling?
bien ses dessins, et 鏰 m?amusait d?阾re un cartoon?,
et ?Pretty Vacant?, pour un r閟ultat
conc鑔e Joe, un rien blas�. Le disque est enregistr�
shocking mais 閠onnamment digeste.
live, mais Joe demande au public de ne pas r閍gir
pendant les morceaux. ?Le mythe, c?est que j?ai interdit
au public d?applaudir, mais ce n?est pas vrai. J?ai juste demand� qu?ils
attendent la fin des chansons pour le faire.? C?est la premi鑢e sortie CD
de Joe, et c?est la raison pour laquelle l?閐ition vinyle originale n?a que
trois faces, contenant 15 chansons et soixante minutes de musique.
Le bruit en
queue de pie
On passera charitablement sous silence ?Will Power? (avril 1987),
une premi鑢e exp閞ience avec la musique classique, boud閑 par la
critique et le public, qui semble avoir pour unique but de s?acheter
une respectabilit� (spoiler : 鏰 n?a pas march�). Un double live pour
r殚quilibrer la balance (?Live 1980/ 86?) et c?est ?Tucker? en 1988,
musique du film de Francis Ford Coppola qui lui valut une nomination
aux Oscars. ?Je m?en souviens, c?est ?Le Dernier Empereur? qui a gagn�.
Pour faire une BO, on doit laisser son ego de c魌�. L�, 鏰 s?est bien pass�
parce que Francis est un g閚ie, et il avait des bonnes id閑s pour les musiques.
J?ai boss� avec d?autres r閍lisateurs qui ne savaient pas ce qu?ils voulaient
et, dans ces cas-l�, on se retrouve avec une bande de cr閠ins d?Hollywood
qui donnent tous leur avis, c?est affreux. Le cin閙a c?est fini pour moi,
en plus il faut 阾re � Los Angeles et 鏰 n?est pas mon truc?.
?Blaze Of Glory? en avril 1989 titille quelques sujets d?actualit� et
関oque dans la chanson titre le d閏鑣 d?une rock star mythique, � c魌�
de qui les autres musiciens sont ?des cartoons qui se prennent pour
Superman?. Aucune pointure des eighties n?est nomm閙ent vis閑. ?莂
ne parle de personne en particulier, c?est Elvis et beaucoup d?autres?.
Les cheveux de Joe continuent de tomber et les disques de sortir :
le best of de 1990 (?Steppin? Out : The Very Best Of Joe Jackson?,
15 chansons class閑s par ordre chronologique) est la r閜onse corporate
de A&M au changement de label de notre h閞os, qui signe chez Virgin
pour ?Laughter & Lust?, sorti en avril 1991. Si notre antih閞os se
pr閟ente sur la pochette v阾u d?une tenue de bagnard avec un boulet
au pied, il ne faut pas pour autant y voir la m阭e symbolique que quand
Prince se pr閟entait avec le mot esclave peint sur la joue. ?On n?avait
pas d?id閑 pour la pochette alors on a r閒l閏hi avec l?閝uipe : moi, le
directeur artistique, le costumier et la maquilleuse, qui est devenue tr鑣
c閘鑒re puisqu?il s?agissait de Bobbi Brown, qui a sa propre ligne de
cosm閠iques.? Au-del� de cette r閒閞ence au slapstick du cin閙a muet,
042 R&F FEVRIER 2019
Photo John Huba-DR
Une nouvelle sieste musicale
JOE JACKSON
qui jouaient dessus que de gens qui l?ont 閏out�. Le Schtroumpf grognon,
on vous dit.
En 2000, all閘uia, c?est le grand retour pop avec ?Summer In The
City : Live In New York?. La m阭e ann閑, ?Night And Day II?
revisite la Big Apple avec une noirceur nouvelle, et Marianne Faithfull
y chante ?Love Got Lost?. ?Un disque sous-cot�, dont je suis tr鑣 fier.
Tout l?album est sur le m阭e tempo. ?Happyland? parle de l?incendie d?un
night club dans le Bronx qui a fait 87 morts. Ce disque est maudit, il y
a le World Trade Center sur la pochette, qui a disparu l?ann閑 suivante.
New York n?a plus jamais 閠� la m阭e apr鑣 le 11 septembre.?. En
2002, ?Volume 4? marque le retour du JJ Band 20 ans apr鑣 (comme
les trois mousquetaires) et l?album ?Afterlife? en est le t閙oignage
live. En 2004, Joe signe une ode � la cigarette (non incluse sur aucun
album) avec ?In 20-0-3?. ?Ouais, j?aime fumer et boire un verre en m阭e
temps, et alors ? Si je veux faire 鏰 maintenant, je dois sortir sous la pluie?,
grommelle-t-il un peu irrit� apr鑣 une heure sans clope.
?Rain?, en 2008, est une r閡ssite minimale (en trio avec l?incontournable
Graham Maby, plus David Houghton � la batterie) et ?The Duke? en
2012 rend hommage � Duke Ellington, avec Questlove le batteur des
Roots et le guitariste Captain Kirk Douglas en guests. ?Fast Forward?
en 2015 contient une reprise de ?See No Evil?, le morceau d?ouverture
du premier album 閜onyme de Television (?J?adore cette chanson?).
Et on en arrive � ?Fool?, huit excellents morceaux enregistr閟 entre
Berlin et New York. ?莂 m?int閞essait d?閏rire sur le vieillissement. ?Strange
Land? parle de quelqu?un qui s?est perdu dans une ville qu?il croit conna顃re
mais qui a chang�, et il se sent comme un fant鬽e. C?est ce que je
ressens parfois � New York. Est-ce moi qui change ?? On lui dit qu?il
n?est pas si vieux. ?Ouais mais je suis plus vieux. Plein de gens de mon
鈍e sont morts, m阭e ceux qui sont encore en vie?.
Quand on lui avoue qu?on aime beaucoup le titre ?Dave?, Joe est (enfin)
content. ?J?ai d� faire un bon album, parce que tout le monde a un morceau
pr閒閞� diff閞ent. C?est bon signe?. Avant de quitter Joe, on lui rappelle
notre pr閏閐ente rencontre en 1989, quand il affirmait qu?un artiste
consid鑢e toujours son dernier album comme son meilleur. Pense-t-il
toujours la m阭e chose ? ?Oui. Je trouve que mon nouvel album ?Fool?
est le meilleur que j?aie jamais fait?. Le chocolat chaud est froid, et Joe
sort fumer sa cigarette sous la pluie. ?
Album ?Fool? (Edel/ Verycords)
?J?閠ais peut-阾re en avance...
Ou alors quarante ans en retard?
FEVRIER 2019 R&F 043
Story
Ils venaient de Coventry, consid閞閑 comme
la poubelle de Birmingham
THE
SPECIALS
Une partie des Specials remonte le groupe et s?appr阾e � sortir
un nouvel album, 40 ans apr鑣 des d閎uts fracassants
laissant un h閞itage musical g閚ial.
LES SPECIALS, on vient de l?apprendre, ont donc
d閏id� de se reformer, et de sortir en f関rier un nouvel
album (?Encore?, qui signifie astucieusement dans
la langue de Voltaire rappel). Sans Jerry Dammers,
ni le batteur extraordinaire (nous y reviendrons) John
Bradbury, mort en 2015 et remplac� par un d閚omm�
Kenrick Rowe, ni le tromboniste Rico Rodriguez,
disparu la m阭e ann閑, ni Neville Staple, le toaster
incandescent, ni le guitariste Roddy Radiation, remplac�
par Steve Craddock (Paul Weller, Ocean Colour Scene)
qui les avait d閖� rejoints lors d?une pr閏閐ente r閡nion.
Est-ce une bonne id閑 ? Peut-on encore parler des
Specials ? Pas s鹯. Mais enfin, il faut bien vivre...
Et puis l?h閞itage du groupe original ? deux uniques
albums et une poign閑 de singles ? reste tellement
閚orme quatre d閏ennies plus tard qu?il fera
vibrer les nostalgiques et sugg鑢e qu?on y revienne...
Succ鑣 instantan�
Il y a quarante ans, chose rare, l?histoire s?est r閜閠閑 : dans un
premier temps, vers 1964, les mods anglais ont adopt� le ska jama颿ain,
qu?il leur arrivait 間alement de nommer blue beat, en r閒閞ence au label
anglais du m阭e nom distribuant au Royaume-Uni les derni鑢es
nouveaut閟 de l?頻e qui venait d?acqu閞ir son ind閜endance. Lorsque
le mouvement mod s?est 閠eint, les petits fr鑢es des mods originaux,
r閒ractaires au mouvement hippie et psych閐閘ique, se sont � leur tour
044 R&F FEVRIER 2019
empar� du ska, puis du rocksteady, notamment gr鈉e au label Trojan
qui, comme Blue Beat avant lui, sortait en Angleterre singles, albums
et compilations achet閟 en masse par ces nouveaux clients d?un genre
rustique et viril, apparus en nombre vers 1968 et 1969 : les skinheads.
Lesquels, comme les mods, d閏id鑢ent d?閏outer exclusivement de la
musique noire, en provenance de Jama飍ue (m阭e si quelques tubes
Trojan furent en fait enregistr閟 en Angleterre). Prince Buster, Desmond
Dekker, les Skatalites, les Pioneers et des dizaines d?autres 閠aient leurs
nouveaux h閞os. Dix ans plus tard, juste apr鑣 le boom punk, les Jam
ressuscit鑢ent les mods, apr鑣 quoi, on assista au retour des skinheads
et du ska : tout recommen鏰it, mais diff閞emment.
Les Specials avaient commenc� comme un groupe dans la mouvance
punk. Ils venaient de Coventry, consid閞閑 comme la poubelle de
Birmingham, et avaient d閎ut� sous l?intitul� The Automatics, puis The
Coventry Automatics, avant de devenir The Special AKA, puis The
Specials. La pochette int閞ieure de ?All Mod Cons?, qui avait propuls�
les Jam en haut de l?affiche, lan鏰nt le revival mod, affichait, entre autres
images iconiques, une compilation de ska. Les Clash reprenaient
?Pressure Drop? de Toots And The Maytals. Tout cela a donn� quelques
id閑s � Jerry Dammers qui a d閏id� de retravailler en version ska le
r閜ertoire des Automatics ainsi que de reprendre quelques vieux
morceaux du genre, tout en recrutant un groupe ad hoc pour pouvoir
jouer cette musique si particuli鑢e. Horace Panter (alias Sir Horace
Gentleman), � la basse, 閠ait un ami d?enfance. Dammers entendit Terry
Hall jouant dans un groupe local et l?engagea sur le champ. Lynval
Golding jouerait la guitare rythmique et Roddy Variation, fan de rock?n?roll
fifties, tiendrait la guitare solo. John Bradbury assurerait � la batterie
et bient魌, Neville Staple, 閙igr� jama颿ain, cogneur et ex-champion
Photo Archives Rock&Folk-DR
PAR NICOLAS UNGEMUTH
Le noir et blanc 閠ait de rigueur
des maisons de correction, toasterait comme son idole Prince Buster
ou U-Roy � ses d閎uts. Avec l?ajout de Rico Rodriguez, authentique
rasta v閠閞an des ann閑s ska et des Skatalites, et du grand Dick
Cuthell � la trompette, au bugle ou au cornet, les Specials 閠aient
d閟ormais 閝uip閟 pour jouer du vrai ska, bien que l間鑢ement dynamit�
� la sauce punk. Apr鑣 les avoir vus en concert, Joe Strummer les enr鬺a
pour assurer la premi鑢e partie de la tourn閑 The Clash On Parole, celle
de leur deuxi鑝e album. Apr鑣 quoi, Jerry Dammers eut la premi鑢e
de ses id閑s de g閚ie : cr閑r un label nomm� 2 Tone, dont la signification
閠ait aussi bien sociale ? les Specials 閠aient un groupe multiracial
? qu?esth閠ique : le noir et blanc 閠ait de rigueur dans leur garde-robe.
046 R&F FEVRIER 2019
Une vieille photo de Peter Tosh avec les Wailers durant les ann閑s
ska inspira le logo magique du personnage surnomm� Walt Jabsco, un
rude boy avec pork pie hat et loafers (la plupart des groupes de
l?閏urie 2 Tone trouveraient leur propre logo, comme le skinhead en
forme de M, coiff� d?un trilby de Madness, ou la jeune fille dansante
de The Beat) et tout 閠ait pr阾 pour passer � l?attaque. Dammers d閏ida
de sortir un premier single qui, � la mani鑢e de certains simples jama颿ains
des sixties, proposerait deux groupes. Les Specials en face A, et les amis
de The Selecter en face B. Cinq mille exemplaires furent press閟 puis
distribu閟 via Rough Trade, le succ鑣 閠ant tellement instantan� que
les Specials se retrouv鑢ent rapidement sign閟 chez Chrysalis, qui les
THE SPECIALS
Avec Madness,
Selecter puis The Beat
dans les charts,
la vague 2 Tone
d閒erle sur l?Europe
autorisa � signer d?autres groupes 2 Tone, m阭e s?ils devaient sortir
leurs disques ailleurs (comme Madness chez Stiff, par exemple), The
Selecter restant chez Chrysalis, puis The Beat d閎arquant chez Arista.
On conna顃 la suite...
Des mods et des skinheads
La sortie de ?Gangsters?, un morceau reprenant le riff de ?Al Capone?
de Prince Buster, mais largement r殚crit au sens propre comme au figur�,
lan鏰 la grande aventure, laquelle prit encore plus d?ampleur avec la
sortie d?un premier album d閙entiel en novembre 1979. Un m閘ange
de reprises tr鑣 astucieuses de p閜ites sixties jama颿aines (?Monkey
Man? de Toots And The Maytals, ?You?re Wondering Now? de Andy
& Joey, ?Too Hot? de Prince Buster, et ?A Message To You Rudy? de
Dandy Livingstone) et de compositions originales impeccables et
relativement ska comme ?Doesn?t Make It Alright? (bient魌 reprise en
version testost閞on閑 par les Nord-Irlandais de Stiff Little Fingers), et
d?autres plus punk puisque 閏rites longtemps avant, comme ?Nite Klub?
(avec Chrissie Hynde aux ch?urs), ?(Dawning Of A) New Era?, ?Do
The Dog?, ?Concrete Jungle? ou ?Little Bitch?. L?album parle de racisme,
d?adolescentes enceintes, d?ennui et de d閏eptions. Elvis Costello, le
producteur, a fait un travail remarquable : tout cela sonne � merveille.
Neville Staple invente le personnage de Judge Roughneck (r閒閞ence
au ?Judge Dread? de Prince Buster) sur ?Stupid Marriage?, la voix
blanche, impassible et d閟abus閑 de Terry Hall contraste g閚ialement
avec la musique globalement tr鑣 festive, les cuivres claquent, mais
les vrais h閞os de l?album sont les deux g閚ies de la section rythmique :
Sir Horace Gentleman, d?abord, qui joue de la basse aux doigts (pas
de m閐iator ni d?allers-retours comme cela se pratiquait partout en 1979)
et signe des lignes insens閑s (?Little Bitch?, ?Too Much Too Young?),
jouant parfois � l?octave, avec un poil de slap de temps en temps, et le
grandiose John Bradbury qui aligne rimshots, p阠hes, roulements et
contretemps avec des sons de caisse claire hallucinants (voir l?intro de
?Do The Dog? ou encore ce qu?il fait sur ?It?s Up To You?) : on peine
� croire que ces deux-l� soient blancs et citoyens britanniques. Ils
sont incontestablement les Sly & Robbie du revival ska. En attendant,
les Specials cartonnent : ?Gangsters? se hisse � la sixi鑝e place des
charts, ?A Message To You Rudy? � la dixi鑝e, puis le triomphe
arrive avec ?Too Much Too Young? qui devient, tout simplement, num閞o
1 en Angleterre. Le single vaut surtout pour sa face B, qui montre tr鑣
clairement la puissance et la coh閟ion du groupe sur sc鑞e : un
medley baptis� ?Skinhead Symphony? r閡nissant des classiques du
FEVRIER 2019 R&F 047
Pour le second album, les Specials
ne peuvent se cantonner au ska
skinhead reggae (entendre des tubes sortis chez Trojan) comme ?Long Shot
Kick The Bucket?, ?Liquidator? ou ?Skinhead Moonstomp?, ainsi que
?Guns Of Navarone? des Skatalites, montre un groupe � couper le
souffle, d?une vitalit� et d?une pr閏ision hallucinantes. Avec Madness et
Selecter dans les charts, puis bient魌 The Beat, la vague 2 Tone d閒erle sur
l?Europe, et tout le monde s?ach鑤e sa cravate � damier, son pork pie hat
et des lunettes noires comme celle de Jerry Dammers. Le timing est parfait :
les Specials et les autres b閚閒icient non seulement de pr閍dolescents
048 R&F FEVRIER 2019
(certaines photos des fans du groupe montrent ce qui, franchement, ressemble
� des enfants) raffolant de l?aspect jovial de la musique, mais aussi des tr鑣
nombreux mods anglais fans des Jam qui consid鑢ent, � juste titre, que le
ska fait partie de leur ADN musical et qui partagent le m阭e look et, enfin,
des skinheads qui effectuent leur grand retour, lequel n?est pas sans
poser quelques probl鑝es : si certains, qui se surnomment rude boys (un
terme assez amusant dans la mesure o�, jusque-l�, il n?avait jamais 閠�
employ� qu?en Jama飍ue dans les sixties pour d閟igner, tout simplement,
THE SPECIALS
C?est Dammers qui
aura le dernier mot en
faisant enregistrer aux
Specials ce qui restera
comme son plus
grand chef-d??uvre
les voyous et les mauvais gar鏾ns) appr閏ient en toute tranquillit� la musique
des groupes 2 Tone, d?autres, les skinheads affili閟 au National Front ou
au British Movement, perturbent les concerts, font des saluts nazi et tapent
sur tout ce qui bouge, ce qui, on l?imagine, rend hyst閞iques Dammers et
Hall, sans parler des musiciens noirs du groupe (Suggs, de Madness,
avait expliqu� dans ces pages que son groupe avait le plus p鈚i des skins
nazi, ?tout simplement parce que nous 閠ions le seul groupe 2 Tone sans
aucun Noir dans notre formation. H閘as pour nous, nous 閠ions parfaits �
leurs yeux...?). Malgr� tout, l?heure est � l?euphorie : le groupe tourne aux
Etats-Unis, au Japon et en Europe, ?Gangsters? et ?A Message To You
Rudy? passent dans toutes les boums, f阾es, soir閑s et bo顃es de nuit, en
fonction de l?鈍e des participants. Les Specials, Madness et The Selecter
passent tous les trois dans la m阭e 閐ition de Top Of The Pops. C?est un
triomphe pour tout le monde, mais en particulier pour Jerry Dammers,
qui commence � avoir de nouvelles id閑s...
R陃erie indescriptible
Pour le second album du groupe, il d閏ide d?閘argir le spectre : les Specials
ne peuvent se cantonner au ska et aux reprises de vieux joyaux sixties.
Il commence � s?int閞esser � la bossa nova, au jazz, � l?easy listening,
aux musiques de films, et en particulier � celles de John Barry et d?Ennio
Morricone, des ann閑s avant l?invention du trip hop. Il ajoute � son Vox
Super Continental de 1966 un orgue Yamaha flambant neuf qui
propose des sons d閘icieusement ringards de musique d?ascenseur (comme
ces presets ?Clarinette? ou ?Fl鹴e? utilis閟 sur ?Ghost Town?). Le nouvel
album sera donc un m閘ange du son classique des Specials et de ces
nouvelles influences qui lui semblent indispensables pour revitaliser
le groupe et lui injecter un sang nouveau. Cela donnera ?More Specials?,
disque culte, � juste titre. L?album commence avec une 閚i鑝e reprise
de Prince Buster, ?Enjoy Yourself (It?s Later Than You Think)? qui,
comme ?You?re Wondering Now? terminant le premier album (?You?re
wondering now what to do, now you know this is the end?), est � lire au
second degr� : amusez-vous bien, car la f阾e ne va pas durer. Puis, ?More
Specials? encha頽e sur le premier vrai reggae du groupe (le tempo a
s閞ieusement ralenti), ?Man At C&A?, qui annonce la nouvelle couleur
voulue par Dammers : ?More Specials? offre une large place aux
cuivres parfaitement orchestr閟, une diversification des instruments et
des progressions harmoniques nettement plus complexes et inattendues
que celles du premier album. Lynval Golding signe une perle m閘ancolique
(?Do Nothing?) et Roddy Radiation une sucrerie d閘icieuse et tr鑣 r閠ro
(?Hey, Little Rich Girl?). Les sommets sont n閍nmoins atteints avec trois
chefs-d??uvre sign閟 Dammers : ?I Can?t Stand It? (que Hall chante avec
Rhoda Dakar des Bodysnatchers), ?Stereotype? et le ph閚om閚al
?International Jet Set?, r陃erie indescriptible, authentique musique
d?ambiance a閞ienne (?Will the muzak ever end ??) en version grandiose.
Le disque se termine avec une reprise encore plus ironique et d閟enchant閑
de ?Enjoy Yourself? chant閑 par les filles des Go-Go?s, avec qui les
Specials ont sympathis� lors de leur tourn閑 am閞icaine... Radiation
signe le nouveau single, le parfait ?Rat Race?, qui fonce directement �
la cinqui鑝e place des charts, suivis par ?Stereotype?, num閞o 6, et ?Do
Nothing?, num閞o 4. La reconversion se pr閟ente bien mais pour
autant, le ?Enjoy Yourself? final annonce de mani鑢e proph閠ique la
suite des 関閚ements : il n?y aura plus jamais d?autre album des Specials.
Les membres du groupe, qui se sont d閏ouverts des talents de songwriters
(voir le ph閚om閚al ?Friday Night, Saturday Morning? de Terry Hall,
hommage au mythique roman d?Alan Sillitoe ?Saturday Night And Sunday
Morning?, paru en 1958), ne voient plus pourquoi Dammers, jug�
dictatorial, devrait diriger le groupe d?une poigne de fer et l?emmener
vers des territoires qu?ils sont loin de tous appr閏ier (muzak, ambiances
mariachi, cithares � la John Barry, influences soca, etc.)...
C?est pourtant Dammers qui aura le dernier mot en faisant enregistrer
aux Specials ce qui restera comme son plus grand chef-d??uvre. ?Ghost
Town? sort en juin 1981 et squatte la premi鑢e place des charts durant
de longues semaines. Chanson politique et sociale, elle touche le
grand public par son 閠ranget� (les ch?urs spectraux), sa construction
harmonique (la suite d?accords surprenante faisant soudainement basculer
la chanson en mode majeur pour la partie 関oquant le bon vieux temps :
?Do you remember the good old days before the ghost town ??), les sonorit閟
cheesy de l?orgue synth� Yamaha que Dammers vient d?acqu閞ir et, en
Angleterre au moins, la r閍lit� de ses paroles sur la chute 閏onomique
du pays et le pourrissement des villes p閞iph閞iques.
Le g閚ie de Jerry Dammers
C?est apr鑣 cette splendeur que Terry Hall, Lynval Golding et Neville
Staple partent monter les Fun Boy Three, Hall participant ensuite � The
Colourfield puis � Terry, Blair & Anouchka avant d?阾re atteint de d閜ression
chronique. Roddy Radiation quant � lui, file jouer du rock?n?roll avec
les Tearjerkers. Jerry Dammers montera, des ann閑s plus tard, Special
AKA et retrouvera le succ鑣 avec le formidable ?Free Nelson Mandela?
(et le merveilleux ?What I Like Most About You Is Your Girlfriend?) puis
signera quelques raret閟 bizarres mais attachantes (?Riot City?, grandiose),
se passionnera pour Sun Ra, deviendra DJ (comme tout le monde
aujourd?hui), et ne participera pas aux reformations du groupe. Comme
nous l?avait dit Suggs : ?Sans le g閚ie de Jerry Dammers, je ne serais pas
l� � vous parler.? En attendant d?avoir de ses nouvelles, il est l?heure de
m閐iter la phrase fatidique : ?Enjoy yourself, it?s later than you think.? ?
Album ?Encore? (Universal)
FEVRIER 2019 R&F 049
En vedette
L?intuition de la r関olution hard rock
JIMMYPAGE
DES YARDBIRDS A
LED ZEPPELIN
Voici 50 ans, sortait le premier album de Led Zeppelin.
La concr閠isation d?un plan redoutable ourdi par le guitariste,
laissant derri鑢e lui un groupe blues superbe mais dysfonctionnel
pour fonder le quartette qui fit sa gloire.
L?ANNEE 2018 ETAIT ? AUSSI ? CELLE DU
CINQUANTENAIRE DE LA NAISSANCE DE
LED ZEPPELIN. Voil� qui aurait pu constituer le
pr閠exte id閍l pour une s閞ie de c閘閎rations. Jimmy
Page avait m阭e laiss� entendre que, peut-阾re,
関entuellement... H閘as, rien n?a filtr�, ni r閡nion
関鑞ement, ni une petite possibilit� d?interview, ni
m阭e le moindre in閐it, la quasi-totalit� de l??uvre
ayant 閠� copieusement r殚dit閑 ces derni鑢es ann閑s.
Il demeure n閍nmoins passionnant de se pencher sur
cette p閞iode charni鑢e o� les Yardbirds sont devenus
Led Zeppelin, symbole a posteriori 閐ifiant du passage
des sixties fr閙issantes aux fuligineuses seventies.
050 R&F FEVRIER 2019
Qui est r閑llement ce myst閞ieux monsieur Page ? Pour le savoir, il faut
enqu阾er du c魌� de la paisible bourgade d?Epsom, dans le comt� du Surrey.
Jimmy Page est un gamin solitaire, secret, sibyllin, qui se saisit pour la
premi鑢e fois d?une guitare acoustique � quinze ans, un peu par hasard.
Il se lance dans l?apprentissage du tr鑣 populaire skiffle, avant de se faire
saisir par le d閙on du rock?n?roll. Comme bien d?autres � la m阭e 閜oque.
Il voue un culte � James Burton, et d閖� la rumeur bruisse : il y aurait,
non loin de l�, un autre obs閐� de guitare 閘ectrique... Un certain Jeff Beck.
Ce nouveau partenaire de jeu lui enseigne le solo de ?My Babe?, comme
d?autres font des pactes de sang : les pr閙ices d?une longue amiti�.
L?閘ectricit� est dans l?air, en ce d閎ut de d閏ennie. En 1961, Jimmy
acquiert une r閜lique britannique de la Fender Stratocaster, et se met en
maraude. Il lui faut progresser, sans cesse, amasser de la connaissance.
Photo Redferns/ Getty Images
PAR JONATHAN WITT
JIMMY PAGE
Photo Dick Barnatt/ Redferns/ Getty Images
Un nouveau nom est n閏essaire,
Jimmy Page se rem閙ore la plaisanterie
de John Entwistle : ce sera Led Zeppelin
Un chanteur du coin, Neil Christian, lui propose d?int間rer ses Crusaders.
Sa r閜utation enfle tr鑣 vite. Le public adoube ce virtuose aux cheveux
noirs de jais, au visage encore poupon. Mais les conditions sont rudes,
et la vie sur la route, van bringuebalant et brouillard tenace, 間ratigne
sa sant� fragile. Un matin, il s?閏roule, totalement 閜uis�, lessiv�.
Mononucl閛se. C?est la fin des d閍mbulations pour Jimmy, qui s?inscrit
aussit魌 dans une 閏ole d?art, alors une voie pr閒閞entielle pour tous
les apprentis musiciens.
A Londres, pendant ce temps, le British blues boom a eu un impact
extraordinaire. Les salles de concert ne d閟emplissent pas. Alexis Korner
et Cyril Davies allument la m鑓he des douze mesures, avec les Blues
Incorporated, bient魌 suivis par John
Mayall et ses Bluesbreakers. Jimmy,
lui, a toujours envie de voir du pays.
Il sillonne la Scandinavie, puis l?Inde
avant qu?un nouvel acc鑣 fi関reux
ne le ram鑞e � la maison. Alors, il
sort. Au Marquee par exemple. Parfois, il monte sur sc鑞e, bravache,
pour croiser le fer avec ses idoles.
Un type tir� � quatre 閜ingles, 間alement originaire du Surrey, le complimente : son jeu lui rappelle beaucoup celui de Memphis Murphy, le
guitariste de Memphis Slim. Une
r閒閞ence pointue, reconnaissance
tacite entre initi閟. Ce gar鏾n, Eric
Clapton, sera quelques mois plus tard
d閕fi� avec les Yardbirds. Jimmy, lui,
croule sous les propositions. Toujours
souffreteux, il opte pour un emploi
stable et r閙un閞ateur : celui de
requin de studio. Glyn Johns, vieux
pote d?Epsom, l?embauche syst閙atiquement et il devient, avec Big Jim
Sullivan, l?un des guitaristes les plus r閏lam閟 du pays. Tous les grands
producteurs sixties se l?arrachent : Shel Talmy, Andrew Oldham, Mickie
Most... Le rus� mercenaire en profite pour observer ses glorieux a頽閟,
m閙oriser tous leurs petits trucs, en particulier les placements de micros.
C?est ainsi que Page va promener sa fr閠illante six-cordes sur quelquesuns des plus l間endaires singles de l?histoire du rock?n?roll : ?I Can?t
Explain?, ?With A Little Help From My Friends? (version Joe
Cocker), ?Sunshine Superman? ou bien encore ?Here Comes The Night?
de Them. Un premier rendez-vous manqu� survient en 1965 : Clapton
claque inopin閙ent la porte des Yardbirds � la suite de ?For Your Love?,
et Giorgio Gomelsky s?empresse de passer un coup de fil � Page.
Celui-ci d閏line, mais conseille Jeff Beck, soliste des Tridents, pas
franchement hype � l?閜oque. Au printemps 1966, Paul Samwell-Smith
est 閏?ur�, d間o鹴�. Keith Relf vient de passer un concert entier attach�
au pied du micro, en train de beugler des insanit閟. Page, invit� pour
l?occasion, est plut魌 amus�. Le tr鑣 guind� bassiste d閏ide de s?閏lipser.
Cela tombe bien, Jimmy en a sa claque des studios, et souhaiterait un
peu de reconnaissance... L?affaire est rapidement pli閑, il va donc le
suppl閑r. Le jeune homme ressort ses cuirs pour une tourn閑 am閞icaine
qui s?閘ance en juin 1966. Sa jovialit� fait du bien. Un soir, l?impr関isible
Jeff Beck ne daigne pas se pointer. Dans l?urgence, les Yardbirds d閏ident
de faire passer Chris Dreja � la basse, Jimmy Page ressortant sa Telecaster.
Succ鑣 total. C?est alors que Beck et Page ont cette id閑 � la fois 関idente
et g閚iale : se partager les guitares pour tant魌 croiser le fer, tant魌 jouer
� l?unisson. D鑣 leur retour, les deux amis d?enfance s?enferment pour
perfectionner leur association, autour de quelques classiques comme
?I?m Going Down? de Freddie King. Malheureusement, seuls deux titres
seront captur閟 dans cette 閜h閙鑢e configuration : ?Happenings Ten
Years Time Ago? et la spectaculaire ?Stroll On?, une version retravaill閑
de ?Train Kept A Rollin? ? pour les besoins du film ?Blow Up? de
Michelangelo Antonioni. L?anecdote est fameuse : le r閍lisateur
italien souhaite un sacrifice rituel de guitare, et approche donc les
Who, sp閏ialistes en la mati鑢e, mais
ceux-ci refusent. L?honneur 閏hoit
aux Yardbirds, pistonn閟 par leur
manager Simon Napier-Bell, et Beck
s?ex閏ute donc maladroitement, �
contrec?ur.
Ballon
de plomb
Ce duo Beck-Page, mort-n�, est peut阾re l?un des plus regrettables rat閟
de l?histoire. La tourn閑 suivante voit
l?un supplanter d閒initivement l?autre.
Un Jeff Beck qui commence � avoir
la t阾e ailleurs puisque Mickie Most
veut le promouvoir en solo. C?est �
cette occasion, pour le single ?Beck?s
Bolero?, qu?a lieu une s閍nce rest閑
fameuse, r閡nissant donc Jeff Beck,
Jimmy Page, mais aussi Keith Moon,
Nicky Hopkins et John Paul Jones
� la basse. Un v閞itable supergroupe,
qui n?aura pas de suite puisque les
shouters envisag閟, Stevie Winwood et Steve Marriott, d閏linent. Une
ultime visite aux Etats-Unis sera fatale au lunatique Jeff, parfait contraire
du placide et professionnel Jimmy. Napier-Bell c鑔e ses parts � Most
et � son associ�, un certain Peter Grant, colosse de 125 kilos � la gouaille
fleurie, tout autant que ses mani鑢es sont muscl閑s. Mickie Most, un
rien vieux jeu, n?a d?int閞阾 que pour les singles et impose unilat閞alement
des compositions m閐iocres comme ?Ten Little Indians? ou ?Ha Ha
Said The Clown?. Revers de la m閐aille, il octroie aux musiciens une
libert� presque enti鑢e en ce qui concerne l?album, qui deviendra ?Little
Games? en 1967. Celui-ci, bien que r関閘ant la puissance singuli鑢e
du jeu de Jimmy Page, n?est pas franchement inspir� si l?on excepte
quelques blues (?Smile On Me?, ?Drinking Muddy Waters?) et
instrumentaux orientalisants (?White Summer?, ?Glimpses?). Que ce
soit en studio ou sur sc鑞e, Jimmy se d閙鑞e pour maintenir un semblant
d?unit�. D閒onc閟, 閞eint閟, les quatre Yardbirds s?閘oignent peu � peu :
d?un c魌�, Keith Relf et Jim McCarty, qui aspirent � un tournant folk
et, de l?autre, Jimmy Page et Peter Grant, qui ont l?intuition de la r関olution
hard rock. Une nouvelle exp閐ition am閞icaine est l?occasion pour Jimmy
de valider ses id閑s : il y a l� un public, avide de testost閞one et de
d閏ibels, nourri par les radios underground qui pullulent. C?est lors de
cette tourn閑 qu?en tra頽ant au Salvation de New York avec John Entwistle
FEVRIER 2019 R&F 053
JIMMY PAGE
partir fonder Renaissance avec sa mie et McCarty. Suite � la s閜aration,
Peter Grant annonce � Page qu?il est le seul propri閠aire de la marque
Yardbirds et qu?une tourn閑 en Scandinavie 閠ait d閖� pr関ue, si le c?ur
lui en dit. Le guitariste se retire sur sa p閚iche, � Pangbourne, au bord
de la Tamise, pour faire le point. Il 閏oute des disques de Pentangle,
Incredible String Band, Iron Butterfly, Vanilla Fudge et, bien entendu,
le Jeff Beck Group. Il r閒l閏hit � son projet, minutieusement. La musique
lourde a le vent en poupe, mais Page souhaiterait la m鈚iner de quelques
閜anchements acoustiques. Les Yardbirds doivent cependant honorer
un dernier contrat et il s?agit donc de reformer un gang. Il songe �
Terry Reid et BJ Wilson, batteur de Procol Harum. H閘as, le premier
vient de se lier avec le d閟ormais honni Mickie Most. John Paul Jones
vient aux nouvelles, il a des fourmis dans les jambes. Reid sugg鑢e un
gars des environs de Birmingham, nomm� Robert Plant, qui 関olue alors
dans le plus profond anonymat. On le remarque facilement, avec ses
longs cheveux blonds et sa voix suraigu�. Intrigu�, Jimmy fait le trajet,
et la r関閘ation est totale, la connivence imm閐iate. Robert 関oque un
batteur � la frappe hercul閑nne, John Bonham, qu?il a connu avec le
Band Of Joy et qui cachetonne d閟ormais derri鑢e Tim Rose. Son
recrutement n?est pas si simple. Celui que l?on surnomme Bonzo
gagne assez bien sa vie et a m阭e retenu l?attention de Chris Farlowe
ou Joe Cocker. Il ren鈉le. Pour lui, les Yardbirds, c?est d閖� du
pass�... Nullement d閏ourag閟, Robert Plant et Peter Grant entament
une v閞itable cour, noyant de t閘間rammes le pub favori du solide
moustachu, qui finit par c閐er. Jimmy rappelle John Paul Jones et
programme une rencontre. Lorsqu?il l?apprend, Chris Dreja d閏ide de
devenir photographe ? sans rancune puisqu?il signera les premiers
clich閟 du futur Led Zeppelin.
Le 12 janvier 1969
Le groupe enregistre
ce premier album
en seulement
trente heures.
Son co鹴 :
1782 livres sterling,
pochette comprise
et Keith Moon, Richard Cole, tour manager z閘� des Yardbirds,
entend le premier faire part de son envie de former un groupe avec Page
et Winwood arguant, rigolard, qu?ils allaient ?d閏oller comme un putain
de ballon de plomb...? De retour � l?h魌el, Cole narre l?anecdote � un
Jimmy goguenard. Elle ne va pas tomber dans l?oreille d?un sourd. La
fin des Yardbirds est proche. Keith Relf est d閟ormais une 閜ave, les
yeux bouffis sous son casque blond. Il y a tout de m阭e des moments
de gr鈉e. Un concert captur� � l?Anderson Theater de New York,
r閏emment retravaill� et r殚dit� par Jimmy Page lui-m阭e sous le
titre ?Yardbirds ?68?, en t閙oigne. Le son est fabuleux et la performance
passionnante. On y sent fort bien la transition qui s?annonce, entre les
tubes 閠ernels des sixties (?Heart Full Of Soul?, ?Mr You?re A Better
Man Than I?) et des choses plus lourdes comme ?Dazed And Confused?,
d閖� parfaitement au point. La voix de Keith est 関idemment un peu
fr阬e pour op閞er ce virage, et c?est sans surprise qu?il va rapidement
054 R&F FEVRIER 2019
La premi鑢e r閜閠ition d閜asse toutes les esp閞ances : l?osmose est totale,
parfaite. Le 14 septembre, les d閟ormais New Yardbirds s?envolent pour
Copenhague. Le r閜ertoire est encore fr阬e, principalement constitu�
de reprises, de blues ou de morceaux d?Elvis, mais c?est justement
l?occasion de se roder. Un nouveau nom est n閏essaire, Jimmy se
rem閙ore alors la plaisanterie d?Entwistle : ce sera Led Zeppelin. Un
mois plus tard, le nouvel attelage investit les studios Olympic en compagnie
de Glyn Johns. Il enregistre ce premier album en seulement trente heures,
r閜arties sur deux semaines. Son co鹴 est ridicule : 1782 livres sterling,
pochette comprise. Nourri de ses innombrables sessions, Jimmy Page a
des id閑s novatrices pour donner de la profondeur au son, une vision
musicale bien pr閏ise. Son but : restituer au mieux la puissance sc閚ique
soufflante du Dirigeable. En novembre 1968, Peter Grant s?envole pour
les Etats-Unis avec le test pressing de Led Zeppelin dans son attach閏ase et une liste de conditions 閐ict閑s par Jimmy, notamment un contr鬺e
artistique total. Ahmet Ertegun et Jerry Wexler, les deux pontes d?Atlantic,
connaissent bien le march�. Cream vient alors de d閟erter, idem pour
Taste, le Jeff Beck Group bat de l?aile, il y a clairement une place �
prendre dans ce cr閚eau naissant du heavy rock. Ils avancent la
somme faramineuse de 200 000 dollars et se plient � tous les desideratas
(en particulier, la pr閟ence du logo Atlantic sur les pochettes). Lass� des
audiences d閜rimantes de la m鑢e patrie britannique, Peter Grant fomente
un infaillible plan d?attaque : il faut viser les Etats-Unis, et s?y montrer
sans rel鈉he. Led Zeppelin ravage donc une premi鑢e fois la c魌e ouest,
et 閏?ure nombre de concurrents potentiels : il n?est pas rare que le
public demande six rappels, et les concerts assur閟 par ces quatre monstres
peuvent durer jusqu?� trois heures. C?est dans ce contexte que para顃, le
12 janvier 1969, le premier album de Led Zeppelin. Le bouche-�-oreille
fait son ?uvre. Le d閏ollage est parfait. L?histoire est en marche : une
d閒lagration que l?on ressent encore de nos jours, de Greta Van Fleet �
Rival Sons. ?
En vedette
?Nous sommes un groupe l間endaire?
25 ANS AVEC LES
Photo Mike Morgan-DR
DANDY WARHOLS
Au tournant du si鑓le, le groupe de Portland fut pour beaucoup,
� commencer par ce journal, un petit miracle psych閐閘ique.
Une folle promesse qui, bien s鹯, d閞iva vers autre chose.
Pour son quart de si鑓le d?existence, le gang d閞oule sa belle histoire.
RECUEILLI PAR DANNY BOY
PORTLAND, OREGON, 1994. Il n?閠ait pas conseill�
de s?aventurer tard dans les rues sombres et malfam閑s
de Downtown, sinon pour y d閏ouvrir une activit�
musicale excitante. Dead Moon, Sleater-Kinney,
Everclear, Quasi, Heatmiser (avec Elliott Smith),
Wipers, Napalm Beach, tous ces groupes essentiels
entretenaient la neurasth閚ie de la jeunesse grunge
du coin. Une jeunesse abattue par la mort soudaine
de Kurt Cobain, le 5 avril, non loin de l�, � Seattle.
Le jeune Courtney Taylor 閠ait alors le batteur de
nombreux groupes locaux comme The Beauty Stab
et Nero?s Rome dont il se fit virer avant de monter
un groupe qui, lui, allait faire mouche : The Dandy
Warhols. Un groupe rock, psych�, glam, pop,
totalement diff閞ent et bien d閠ermin� � changer
la donne. A Portland, la stupeur fut g閚閞ale et les
d閠racteurs nombreux. Aujourd?hui, en 2019, les
Dandy Warhols sont un authentique groupe culte dans
une ville qui a bien chang�. Le quartette f阾e ses 25 ans
de carri鑢e et offre un nouvel album studio, ?Why You
So Crazy?. Rendez-vous est donn� dans son refuge,
l?Odditorium. La veille, le guitariste Peter Holmstr鰉
y a f阾� avec panache ses 50 ans. Son autre groupe,
Pete International Airport, y a donn� un set 閚ergique
suivi par DJ Rescue (Zia McCabe) qui a fait danser la
foule jusque tard dans la nuit. Vaseux mais toujours
accueillants, les Dandys s?installent confortablement
dans un immense sofa. Objectif : raconter l?histoire
du groupe qui a uni pour la vie Courtney Taylor (chant,
guitare), Peter Holmstr鰉, Zia McCabe (claviers, basse)
et Brent DeBoer (batterie).
Cool, mais pas le m阭e cool
Courtney Taylor : Les ann閑s 90 閠aient horribles. Tous nos amis
閠aient des ringards aux go鹴s musicaux affreux. Quand Pete est revenu
de New York durant l?閠� 1993, je n?avais pas de groupe. J?avais commenc�
� 閏rire des chansons sur mon 4-pistes. Pete m?a dit : ?Allez, on monte
un groupe ensemble et on travaille tes chansons. 莂 n?a pas besoin
d?阾re g閚ial, on a juste besoin de rencontrer des gens qui 閏outent de la
bonne musique.? On a recrut� ma copine mais, bien s鹯, 鏰 n?a pas
fonctionn�. Alors, on trouve Zia.
Zia McCabe : Je travaillais chez Starbucks dans un centre commercial
pendant les vacances de No雔. Un de mes coll鑗ues jouait dans un
groupe, ce qui pour moi 閠ait emballant. On discutait souvent musique
et c?est � ce moment-l� que j?ai d閏id� : ?C?est 鏰 que je veux faire !?
Il me dit : ?Attends, 鏰 ne marche pas comme 鏰 ! Il faut savoir jouer
d?un instrument.? Il connaissait Courtney.
Courtney Taylor : Le gars me dit : ?Je connais cette meuf super cool,
elle veut 阾re dans un groupe.? Je demande : ?Est-ce qu?elle joue de la
basse ? ? Non, elle ne joue d?aucun instrument. ? Super ! Donne-lui
mon num閞o !?
Zia McCabe : J?appelle Courtney et on se rencontre dans un autre
Starbucks. Il est habill� de fa鏾n super cool, pantalons � fines rayures
roses, boots Beatles, un look tr鑣 mod. Moi, j?閠ais habill閑 tr鑣 lesbienne,
genre fille alternative des nineties, d閎ardeur, pas de soutif, pantalons
camouflage, sandales Birkenstock et cheveux teints. Cool, mais pas le
m阭e cool. On passe un moment ensemble. Je ne comprends pas la
moiti� de ce qu?il me dit. On va chez lui o� il me montre un synth閠iseur
et me dit : ?莂, c?est un la et 鏰, c?est un mi.? Il appelle Peter et lui dit :
?Je pense que j?ai trouv� notre bassiste.?
Courtney Taylor : Zia a appris incroyablement rapidement.
058 R&F FEVRIER 2019
Peter Holmstr鰉 : C?閠ait choquant ! Le week-end avant notre premier
gig, elle 閠ait � un concert de Grateful Dead. Elle a dessin� un clavier
sur un morceau de papier et elle jouait dessus, probablement sous acide.
Curieusement, cette m閠hode a fonctionn� sur elle.
Courtney Taylor : On n?avait pas de mauvaises habitudes musicales.
Eric Hedford 閠ait chanteur dans un groupe de pop synth閠ique
tragiquement horrible. Il n?avait jamais jou� de batterie dans un groupe.
Lui non plus n?avait donc aucune mauvaise habitude.
Zia McCabe : Notre premier concert a eu lieu au bar Laurethirst, le
20 juin 1994. Je venais juste de f阾er mes 19 ans. Cet 閠�-l�, nous jouions
trois fois par semaine. Un soir, nous avons m阭e jou� trois shows.
On 閠ait tous d?accord. On ne pouvait rien faire d?autre.
Peter Holmstr鰉 : Ce qui nous a propuls� vers un plus grand march�
est le Caf� 1201. Nous avons 閠� le premier groupe � y jouer. Nous 閠ions
ensemble depuis seulement six mois, maximum. L?auditoire 閠ait gay
et il nous a ador閟.
Courtney Taylor : Les gens, l�-bas, trouvaient incroyable qu?un groupe
qui ne soit ni rap ni grunge puisse 阾re aussi bon. Les gar鏾ns dansaient
torse nu sur les tables, en sueur. Nous : habill閟 � la Slade, harmonies
vocales, groove... On y jouait tous les mercredis et, � partir du troisi鑝e
mercredi, il y avait la queue dehors, tout autour du p鈚� de maison. Le
1201 a fait de nous le nouveau groupe de Portland. Thor Lindsay de
Tim/ Kerr Records, un label local, est venu nous voir. On lui a jou�
?Genius? et 鏰 l?a renvers�. Ce label 閠ait aussi important que peut l?阾re
un label ind閜endant mais, financi鑢ement, les gens qui s?en occupaient
閠aient plut魌 bord閘iques. C?閠ait du genre : s?ils te filent un ch鑡ue,
tu n?attends pas, tu vas direct � la banque l?encaisser. Ils avaient sorti
THE DANDY WARHOLS
la collaboration entre Kurt Cobain et William S Burroughs, mais aussi
Gus Van Sant, Hole, Everclear. Ce label 閠ait tellement essentiel que
toutes les majors et MTV l?avaient sur leur radar. Et j?ai fait la vid閛
pour ?TV Theme Song?.
Peter Holmstr鰉 : On a atterri dans 120 Minutes sur MTV. C?閠ait
inimaginable !
Courtney Taylor : Boum ! Soudain, tu savais que des gens en Afrique
venaient juste de voir 鏰. Tu savais que des gens � Paris voyaient 鏰.
Cette courte vid閛 nous montrait tels que nous 閠ions, c?閠ait notre son.
Et, bien s鹯, la fr閚閟ie classique des majors a suivi peu apr鑣.
Grand disque psych閐閘ique
Peter Holmstr鰉 : Nous avons fait une tourn閑 sur la c魌e ouest quand
?Dandys Rule OK? est sorti et, tout d?un coup, on nous t閘閜hone de New
York et de Los Angeles. Tous ces mecs des majors commencent � nous
faire de la l鑓he comme si nous 閠ions la chose la plus cool au monde.
Courtney Taylor : Ils 閠aient tr鑣 embarrassants avec leurs bouteilles
de vin � 900 $ ! Sauf un : Perry Watts-Russell. Il est venu nous voir �
San Francisco et il a eu droit � la totale, y compris les drogues dures
lors d?une f阾e assez destroy. A ce moment-l�, il ne pouvait pas y avoir
d?autre option, on devait signer avec ce gars.
Peter Holmstr鰉 : Capitol a fait des choses sympas pour nous.
Ce n?閠ait pas toujours ce qu?on voulait, il n?emp阠he que, gr鈉e � eux,
nous avons eu une audience mondiale.
Zia McCabe : C?est super excitant de signer avec une major. Tout le
monde pense que tu deviens riche du jour au lendemain, que le
succ鑣 est garanti, que la maison de disques prend soin de ses artistes.
Tu r閍lises tr鑣 vite que tout 鏰 n?est pas vrai.
Courtney Taylor : ?Thirteen Tales? a permis � la presse internationale
de mieux nous comprendre. Parce que, pour les Anglais, � l?閜oque de
?Come Down?, les Dandy Warhols n?閠aient synonymes que de sexe et
de drogues, c?est tout ce qu?ils 閏rivaient. 莂 a chang� quand nous
sommes arriv閟 avec ?Thirteen Tales?, car c?閠ait un chef-d??uvre.
Zia McCabe : La presse anglaise adore les histoires juteuses. Nous
閠ions tellement � l?aise avec notre musique et notre identit� que parler
de drogues et de f阾es ne nous d閞angeait pas. Nous 閠ions na飂s.
Peter Holmstr鰉 : Nous 閠ions convaincus que tout le monde attendait
un groupe comme le n魌re. ?Godless? a 閠� choisi pour 阾re le premier
simple aux Etats-Unis, tandis que ?Get Off? 閠ait celui pour l?Angleterre.
Le single suivant a 閠� ?Bohemian Like You?, il n?est m阭e pas entr�
dans le top 40.
Un singe � contre-courant
Courtney Taylor : ?Bohemian Like You? a explos� une ann閑 plus
tard, quand on a sign� pour la pub Vodafone en Angleterre. Nous 閠ions
d閖� en train de bosser sur le disque suivant, ?Welcome To The Monkey
House?. ?Thirteen Tales? a adress� un message � l?industrie, celui
que nous n?閠ions pas un groupe de niche, que nous annoncions la
prochaine vague de jeunes artistes, avec leurs looks et leurs pens閑s.
A ce moment, de nombreux groupes quittaient les labels ind閜endants
pour signer avec des majors. ?Thirteen Tales? ne sonnait comme rien
d?autre parce qu?il n?y avait rien avant ce disque. La finalit� des Dandys
est de faire ce qui est n閏essaire, c?est-�-dire ce que personne ne fait.
Nous sommes l?閝uipe de nettoyage du rock.
Peter Holmstr鰉 : Nous n?aimons pas copier.
Courtney Taylor : Nous 閠ions dans un bar � Chicago apr鑣 un concert
?Nous 閠ions convaincus que tout le monde
attendait un groupe comme le n魌re?
Courtney Taylor : On enregistre ?Come Down? dont je n?aimais pas
le mix. Tchad Blake poussait la batterie et les voix � fond. Je voulais
qu?ils me fassent travailler avec Chris Lord-Alge ou ces deux mecs qui
bossaient avec Radiohead. Ils auraient pu d閜enser 5 000 $ et m?envoyer
en Angleterre pour travailler avec des pros qui comprennent ce qui 閠ait
n閏essaire pour faire de ce disque un grand disque psych閐閘ique.
Au lieu de 鏰, ils pr閒閞aient d閜enser un demi-million de dollars
pour faire une vid閛.
Peter Holmstr鰉 : C?est ce qui se faisait � l?閜oque...
Courtney Taylor : J?ai bataill� avec Eric dans le studio. Je voulais que
?Junkie? soit plus incisif. J?ai d� vraiment bosser pour rectifier le groove
en post-production, pour que 鏰 sonne correctement. Au m阭e moment,
plein de gens de Capitol Records se sont fait virer. Le pr閟ident par
int閞im est un comptable � Arista, un label pop 閚orme. Je vais le voir
pensant qu?on va 阾re vir閟 aussi et il nous dit : ?Tout le monde adoooore
The Dandy Warhols !? Il m?offre un budget qui servira � payer notre
promo et nous dit qu?on peut tout d閜enser, qu?on peut encore faire des
vid閛s � 500 000 $. ?Vous pouvez vivre � l?aise pendant deux ou trois ans.?
Entre-temps, Eric est parti et j?ai fait appel � Brent. C?est mon cousin, on
se conna顃 bien, il nous ressemble. C?閠ait le cha頽on manquant.
Brent DeBoer : Tout de suite, nous avons travaill� les harmonies pour
les morceaux de ?Thirteen Tales From Urban Bohemia?, ?Nietzsche?,
?Get Off?. Je me souviens d?un moment, lors de la premi鑢e tourn閑
europ閑nne � laquelle j?ai particip�, nous 閠ions � l?arri鑢e du bus et
Courtney a jou� une cassette de quelques chansons dont ?Bohemian
Like You?, la version 4-pistes. Il m?a dit : ?Nous savons que nous avons
au moins un tube !?
et, pour je ne sais quelle raison, le contenu du juke-box n?avait pas 閠�
chang� depuis les ann閑s 80. On entendait du Gary Numan, le premier
disque de Duran Duran, Sade... J?閏outais 鏰 et 鏰 me d閙angeait :
?D閟ol� les gars, mais je sais comment notre prochain disque va sonner.?
Capitol avait un nouveau pr閟ident. Un putain de cauchemar ! Il nous
suppliait de faire un autre ?Thirteen Tales?. Je me souviens d?un moment
avec David Bowie (pour qui les Dandy Warhols assuraient la premi鑢e
partie) dans le bus de tourn閑, nous 閏outions notre nouvel album. Apr鑣
trois chansons, il me dit : ?Pourquoi dois-tu toujours 阾re le premier �
tout faire ? C?est tellement plus profitable d?阾re le second.? A ce momentl�, j?ai r閍lis� que c?閠ait pr閏is閙ent le probl鑝e avec cette industrie.
Elle est r閒ractaire � l?invention, au progr鑣. Pour ?Thirteen Tales?, trois
albums m?obs閐aient : ?Desire? de Bob Dylan, ?Workingman?s Dead?
et ?American Beauty? de Grateful Dead. ?Planet Earth? de Duran Duran,
Tubeway Army et ?Station To Station? ont 閠� mes obsessions pour
?Welcome To The Monkey House?.
Peter Holmstr鰉 : Nous n?aimions pas le mix final mais c?est comme
鏰. C?est le disque que tout le monde conna顃.
Zia McCabe : Avant ?Monkey House?, les gar鏾ns ne se pr閛ccupaient
pas trop de moi. Une prise et hop, c?閠ait emball�. Je ne comprenais
pas bien o� se dirigeait le groupe. Je m?ennuyais � mort en studio.
C?est avec ce disque que j?ai vraiment commenc� � participer musicalement. J?ai enfin eu une pi鑓e remplie de claviers et l�, c?est devenu
amusant. J?ai r閍lis� quelles 閠aient mes capacit閟 de musicienne.
FEVRIER 2019 R&F 059
?Nous sommes l?閝uipe de nettoyage du rock?
En 2004, sort ?Dig?, un documentaire consacr� � deux groupes
amis, The Dandy Warhols et The Brian Jonestown Massacre.
Zia McCabe : Nous pensions que ce film allait parler de notre musique
et de notre relation avec The Brian Jonestown Massacre. Ce qui n?a
pas du tout 閠� le cas. Le film exclut cette fraternit� qui existait entre
nos deux groupes. Quand on a vu le r閟ultat, c?閠ait un coup de poing
dans l?estomac. D閏evant et embarrassant.
Brent DeBoer : Quand Ondi (Timoner, la r閍listatrice) est arriv閑,
j?ai commenc� � noter qu?il y avait un 閘閙ent de moquerie. Elle filmait
des choses sans int閞阾. Je pensais qu?elle faisait une version indie rock
de ?Spinal Tap?. Je lui ai dit que pour mon interview, je voulais 阾re
dans une baignoire (rires). Sa r閜onse : ?C?est vraiment bizarre !? C?est
ce que le batteur fait dans Spinal Tap ! Je ne pouvais pas croire qu?elle
ne connaissait pas ce film.
Courtney Taylor : Notre relation avec le label s?effondrait. ?Thirteen
Tales? 閠ait devenu suffisamment important pour que tous ces g閍nts
間ocentriques envahissent notre monde et exploitent notre na飗et�. Le
pr閟ident de Capitol l?a fait, cette femme l?a fait. Nous avons tout fait
pour que Anton (Newcombe) et le Brian Jonestown Massacre aient une
carri鑢e. Nous ne savions pas que nous allions devoir sacrifier la n魌re
pour 鏰. Nous voulions les prendre en tourn閑 avec nous, les aider �
signer un contrat avec une maison de disques. Au lieu de 鏰, nous avons
閠� divis閟 par cette femme m閜risable, cette horrible personne. Nous
avons r閍lis� qu?elle faisait tout pour les rendre jaloux et furieux.
Nous sommes devenus ce groupe affreux en contrat avec une major.
Nous avons 閠� manipul閟. On n?a pas eu le droit de regard sur le montage
(bien que Courtney Taylor assure la narration du film). Nos avocats ne
nous ont pas prot間閟. On n?a pas gagn� un centime avec ce film. Quand
il est sorti et que nous sommes devenus instantan閙ent des parias
internationaux, nous n?avions plus d?amis avec qui jouer. Notre carri鑢e
s?est arr阾閑. Ce film a d閠ruit tout ce que nous avions construit, nous
a r閐uit au niveau de succ鑣 que nous avions quatre ans plus t魌. Nous
avons d� assumer et continuer parce que nous ne voulions pas arr阾er
� cause de cette putain de garce, cette immonde personne qui nous a
constamment menti. Nous sommes redevenus un groupe indie.
Nous 閠ions un groupe crucial
Courtney Taylor : Apr鑣 nous avoir assur� que nous n?avions rien �
craindre, le pr閟ident du label s?est fait virer et le label nous a l鈉h閟. Alors,
on a fait ?Odditorium Or Warlords Of Mars? avec une premi鑢e chanson
qui jamme pendant dix minutes et une derni鑢e qui dure onze minutes.
C?est l?approche Neil Young, quand tu sais que tu vas 阾re largu�. On a
d閏id� de cr閑r notre propre label, Beat The World et on a fait ?Earth To
The Dandy Warhols?.
Brent DeBoer : C?est mon album pr閒閞� des Dandy Warhols.
Peter Holmstr鰉 : C?est peut-阾re le plus sous-estim� de tous nos disques.
Il n?a pas re鐄 l?attention qu?il m閞itait. Il vieillit super bien. Comme ?This
Machine?, un tr鑣 bon album qui n?a pas re鐄 de bonnes critiques.
Courtney Taylor : Les gens ne comprennent pas toujours. Ils ne
parlent pas le langage de la musique. Je suis dans un groupe avec trois des
plus merveilleuses personnes que j?aie jamais rencontr閑s. C?est pour cela
que j?ai mont� ce groupe de cette mani鑢e, parce que m阭e si ils n?閠aient
pas les meilleurs musiciens au monde, cela importait peu. Ce sont de super
personnes qui, non seulement, appr閏ient d?阾re ensemble mais, aussi,
prennent du plaisir � rencontrer des gens, s?entraident, restent positifs
quand tu es constamment critiqu�.
Peter Holmstr鰉 : Nous avons influenc� de nombreux groupes qui ont
� leur tour influenc� de nombreux groupes : Jack White, The Strokes, Black
Rebel Motorcycle Club, ils sont tous venus � nos concerts. Kings Of
Leon, Jet, The Vines...
Courtney Taylor :Nous avons tr鑣 certainement chang� des choses. Surtout
au tournant du si鑓le, nous 閠ions alors un groupe crucial. Nous n?avons
pas eu de gros hits et nous ne vendons pas beaucoup de disques mais nous
sommes un groupe influent. Nous sommes un groupe l間endaire. ?
Dandiscographie
Tout ce qui pla顃 chez ces
Dandys est d閖� pr閟ent� de
bons refrains, des ch?urs, une
jam cosmico-cr閠ine (?It?s A
Fast Driving Rave-Up?, en trois
parties...) et un amour certain du calembour
(?Lou Weed?). Et cette pochette immacul閑,
bien s鹯, est une autre r閒閞ence pop finaude.
?The Dandy Warhols Come Down? (1998)
Courtney Taylor et ses amis
sortent le grand jeu. Des tubes
pour doux drogu閟, enrob閟 par
le Korg MS-20 de Zia McCabe
et les guitares atmosph閞iques de
Peter Holmstr鰉. Longtemps,
Taylor se lamentera � propos
du mix de ?Come Down?, trop commercial
selon lui. Sa version, surnomm閑 Black Album
et refus閑 par Capitol sortira des ann閑s
plus tard, une bouillie rat閑...
?Thirteen Tales From Urban Bohemia? (2000)
Port� par des singles irr閟istibles (?Get Off?,
?Bohemian Like You? et son riff Keith Richards),
?Thirteen Tales?, globalement tr鑣 bon, poss鑔e
060 R&F FEVRIER 2019
Life Honey?� argent et bonheur sont-ils
compatibles� Capitol d閏ide pour le groupe�
on veut avant tout votre bonheur.
aussi quelques plages un tantinet
p閚ibles� celles o� le chanteur
joue au crooner sur des
morceaux au ralenti.
?Welcome To The
Monkey House? (2003)
Chic, le rock est de nouveau
� la mode. Que font les Dandy
Warhols� Un album rempli de
synth閟 80, produit notamment
par Nick Rhodes de Duran
Duran. Oui, mais ?Monkey
House? est fantastique. Une orgie de chansons
glam, pop et clinquantes. Longtemps, Taylor
se lamentera � propos du mix de ?Monkey
House?, trop commercial, etc. M阭e histoire.
?...Earth To The The
Dandy Warhols...? (2008)
Sans major pour exiger un
album vendable, la bande de
Portland se retrouve livr閑 �
elle-m阭e. C?est le d閎ut d?une
grande p閞iode de vacances,
ininterrompue � ce jour.
Le disque� un gloubi-boulga fait
de funk bancal, de country, de jeux de mots...
?This Machine? (2012)
Le sens de l?humour m閠a des Dandys atteint
son sommet� la pochette cite celle de ?Monkey
House? qui elle-m阭e 閠ait un double hommage �
Andy Warhol (la banane du Velvet Underground
et le zip de ?Sticky Fingers?). Et la musique�
Plus rock, mais peu inspir閑.
?Odditorium Or Warlords Of Mars? (2005)
?Distortland? (2016)
Avec le ch鑡ue de la pub Vodafone, Courtney
s?est achet� un entrep魌laboratoire � Portland,
l?Odditorium. L?occasion
d?enregistrer en autarcie le
dernier tr鑣 bon disque du
quartette. Question pos閑燿ans
?All The Money Or The Simple
Tout comme Anton Newcombe, les Dandy
Warhols ont d閟ormais une vie r陃閑� libert�
d?enregistrer, concerts r間uliers, ind閜endance
totale. Cela donne des albums dispensables
(les deux pr閏閐ents) ou plut魌 r閡ssi (celui-ci).
BASILE FARKAS
Photo Mike Morgan-DR
?Dandys Rule OK? (1995)
Album ?Why You So Crazy? (Dine Alone/ Caroline)
Photo Ron Pownall- DR
En couverture
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Photo David Wedgebury-DR
Le jeune homme
affirme une personnalit�
ind閜endante et rebelle
sur la pochette, semblant
plong� dans sa revue
Beano quand les autres
fixent l?objectif
IL A ETE SURNOMME SLOWHAND OU ENCORE GOD,
mais conna顃-on le v閞itable Eric Clapton ? Dans la
foul閑 de la sortie de l?excellent documentaire ?Life In
12 Bars?, r閍lis� par Lili Fini Zanuck, il est peut-阾re
temps de revenir sur l?apport de l?un des guitaristes les
plus importants de l?histoire. Et de raconter la destin閑
cahoteuse de ce personnage finalement attachant.
La naissance d?une obsession
L?enfance fa鏾nne souvent la personnalit� d?un homme. Celle d?Eric
Clapton a 閠� pour le moins compliqu閑. Elle a pour cadre une tranquille
mais 閠ouffante bourgade anglaise, Ripley. Il est l?enfant non d閟ir� d?une
adolescente de quinze ans, Patricia et d?un soldat canadien de neuf ans
son a頽�, mari� par-dessus le march�. Le paternel s?関apore bien vite
et le bambin est 閘ev� par ses grands-parents, Rose et Jack Clapp. Pour
pr閟erver l?enfant du scandale, ils inventent une histoire � peu pr鑣
cr閐ible : sa m鑢e sera d閟ormais sa soeur ? elle s?en va d?ailleurs refaire
sa vie avec un autre militaire en Allemagne de l?Ouest ? et son oncle
son grand-fr鑢e. Eric est un enfant timide, renferm�, solitaire, qui sent
bien qu?il n?est pas tout � fait comme les autres, sans savoir exactement
pourquoi. Jusqu?� ce qu?� neuf ans, il apprenne la v閞it�. Un traumatisme.
Ses notes chutent drastiquement, il se r閒ugie dans la musique. A la
radio, il est frapp� par un morceau de Sonny Terry et Brownie McGhee.
064 R&F FEVRIER 2019
Un 閏ho � son mal-阾re int閞ieur. La naissance d?une obsession, celle
de la musique bleue. Un peu plus tard, ses capacit閟 au pinceau lui
ouvrent les portes d?une classe d?art graphique dans un lyc閑 sp閏ialis�
� Kingston Upon Thames. Mais cet adolescent malingre, espi鑗le et un
peu sauvage, ne daigne s?investir que dans la pratique assidue de la
guitare. Il 閏ume les disquaires londoniens en qu阾e de rares albums
de Leadbelly, Bo Diddley, Blind Boy Fuller ou Big Bill Broonzy. Bient魌,
il passe l?essentiel de son temps � ressasser ses accords. Ses progr鑣 sont
fulgurants. A dix-sept ans, il se fait logiquement saquer de son bahut,
o� il a tout de m阭e eu le temps de c魌oyer un certain Keith Relf. Le
Marquee devient son fief, il y croise Alexis Korner ou les futurs Rolling
Stones. Il tente vaguement de gagner sa cro鹴e avec des petits boulots,
puis se tourne vers ses a飁ux pour enfin passer � la guitare 閘ectrique
avec une r閜lique britannique de la Gibson ES-335. D閟ormais, il est
par� pour fonder un vrai groupe. Pas question cependant de plagier les
Beatles. Il s?agit de suivre � la lettre la r鑗le des douze mesures. Le
musicien Eric Clapton sera un puriste, un crois� du blues, ou ne sera
pas. L?ascension sera rapide, irr閟istible. Son premier attelage, 閜h閙鑢e,
s?appelle The Roosters. Il y fait la connaissance du pianiste Ben Palmer,
un futur ami d関ou�. Eric passe bri鑦ement par Casey Jones And The
Engineers, qu?il largue sans regret lorsqu?il re鏾it un appel � l?aide de
Keith Relf, � la recherche d?un guitariste comp閠ent et motiv� pour les
Yardbirds. Ceux-ci ont une opportunit� unique : prendre la place des
Rolling Stones au Crawdaddy. Ces derniers viennent en effet de jouer
un bien sale tour � Giorgio Gomelsky, propri閠aire du club, et de signer
Photo David Wedgebury-DR
ERIC CLAPTON
avec Andrew Loog Oldham. Nous sommes en 1963, Eric touche au but.
Il a le privil鑗e d?accompagner Sonny Boy Williamson, qui se montre
peu affable avec ces jeunes blancs-becs britons. Les Yardbirds capturent
un premier disque en public, ?Five Live Yardbirds?. Clapton y gagne
un surnom, Slowhand, en r閒閞ence � la c閘閞it� de son jeu, d閖� tr鑣
閘間ant. Peu � peu, il se construit aussi un personnage de discret marginal :
toujours tir� � quatre 閜ingles, v阾u diff閞emment de ses camarades,
taciturne, il d関eloppe un charisme t閚閎reux qui le place � l?間al du
chanteur Keith Relf. En sous-main, le bassiste Paul Samwell-Smith dirige
les op閞ations et d閏ide de viser le proverbial tube. Il en a ras le bol des
rades londoniens. Aux yeux de Clapton, un morceau comme ?Good
Morning Little Schoolgirl?, avec ses ch?urs un peu niais, est d閖� limite.
C?en est trop avec ?For Your Love? : il rejette ce tournant pop et claque
la porte, bravache. Un tube ? A quoi bon. Il laisse un cadeau d?adieu
splendide avec l?instrumental ?Got To Hurry?. Une ultime tourn閑 en
premi鑢e partie des Beatles lui permet de lier une amiti� avec George
Harrison. Leurs chemins ne cesseront de se croiser.
Sourde rivalit�
Nous voici en 1965. Eric vient de gagner une certaine respectabilit�.
Il n?est pas habituel, dans ce milieu, de refuser la compromission.
Toujours est-il qu?il ne reste pas bien longtemps au ch鬽age. A peine
rentr� � Ripley, il re鏾it un coup de fil de John Mayall, qui lui propose
d?int間rer ses Bluesbreakers. Cette figure du British blues boom l?h閎erge
pendant plusieurs mois, lui pr阾ant m阭e sa gargantuesque collection
de vinyles. Clapton se terre dans la pratique intensive de son instrument.
FEVRIER 2019 R&F 065
Photo Ron Howaer/ Redferns/ Getty Images
ERIC CLAPTON
Le puriste blues a v閏u,
place au virtuose
psych閐閘ique chamarr�
Il s?est 間alement procur� une Gibson Les Paul d?occasion (la fabrication
est � l?arr阾 depuis 1961), dont l?association avec les amplificateurs
Marshall fait merveille. Le son Clapton prend sa forme iconique. Il
commet encore de retentissantes frasques, comme par exemple cette
tourn閑 rocambolesque � travers l?Europe, men閑 � l?arrache avec ses
potes pendant trois mois et qui se termine par une quasi-s閝uestration
en Gr鑓e. Mais Mayall, qui sait l?importance du gar鏾n, lui pardonne
tout et le r閕nt鑗re d鑣 son retour � Londres. Il n?h閟ite pas non plus �
lui accorder une place particuli鑢e sur l?album ?Bluesbrakers With Eric
Clapton?. Encore une fois, le jeune homme affirme une personnalit�
ind閜endante et rebelle sur la pochette, semblant plong� dans sa
revue Beano quand les autres fixent l?objectif. Du c魌� de Highbury
fleurissent des tags Clapton Is God. Un nouveau surnom sur mesure
pour l?ego grandissant d?Eric. Au sein de cette v閚閞able institution, il
s?esbaudit devant le jeu de basse vrombissant de Jack Bruce qui remplace
bri鑦ement John McVie. Tout change en mai 1966, � la suite d?une
performance dans la cit� estudiantine d?Oxford, lorsqu?un batteur
longiligne et roux nanti d?une courte barbe s?invite sur sc鑞e pour une
jam. Il s?agit de Ginger Baker, une petite l間ende du circuit jazz anglais,
puisque pass� chez Alexis Korner et Graham Bond, tout comme
Bruce, avec lequel il en 閠ait venu � 閏hanger des uppercuts.
066 R&F FEVRIER 2019
Avec Clapton, le coup de c?ur musical est imm閐iat, et Baker 関oque
bien vite l?id閑 d?un trio. Eric accepte � condition que Bruce tienne la
basse. Beau joueur, Ginger Baker va cogner � la porte de l?Ecossais pour
s?excuser de leurs querelles pass閑s. L?instabilit� chronique de Clapton
va encore s関ir : il 閜rouve sans cesse un certain besoin de libert�, de
renouvellement. Il coupe donc les ponts avec John Mayall. Le 11 juin
1966, le Melody Maker annonce la nouvelle : un ?groupe des groupes?
serait en train de se pr閜arer dans le plus grand secret, quelque part
dans la capitale.
Le puriste blues a v閏u, place au virtuose psych閐閘ique chamarr�. Cream
sera r閠rospectivement tr鑣 influent. Premier supergroupe, power trio
閠alon, il impose 間alement Clapton dans le r鬺e du guitar hero. Il irradiera
nombre de formations, � commencer par le Jimi Hendrix Experience.
Par ses interventions d閎rid閑s sur sc鑞e et son sens m閘odique en studio,
Clapton traumatise nombre de guitaristes, allant de Santana � Steve
Miller, en passant par Eddie Van Halen, Peter Green, Mike Taylor ou
Gary Moore. D鑣 sa cr閍tion, Cream repose sur une 閙ulation explosive.
Les d閎uts sont timides, avec peu de moyens pour ?Fresh Cream?, premier
album au style encore embryonnaire, entre compositions pop doucement
surann閑s et annon鏰nt le psych閐閘isme (?NSU?, ?I Feel Free?) et
quelques 閎louissantes reprises de blues comme ?Spoonful? ou ?I?m
So Glad?. Le triumvirat signe avec Atlantic aux Etats-Unis, Ahmet Ertegun
poussant Eric � prendre la t阾e de l?ing閞able entit�. Il n?en aura pas le
caract鑢e, ni vraiment l?ambition. Cream d閏olle r閑llement en 1967,
avec ?Disreali Gears? et ses classiques intemporels : ?Sunshine Of Your
Love?, ?Strange Brew? ou ?Tales Of Braves Ulysses?. La Californie
accueille le groupe � bras ouverts, il y d関eloppe de longues improvisations
qui deviendront sa marque de fabrique. Munis de ses oripeaux bigarr閟
(dont une Gibson SG peinte par The Fool), cheveux permanent閟, Clapton
devient une v閞itable star. Mais cet 鈍e d?or ne dure pas plus que la
franche camaraderie des trois lascars, qui entament bient魌 une sourde
rivalit�. Un 関鑞ement crucial persuade Eric qu?il fait fausse route : sa
d閏ouverte du ?Music From Big Pink? de The Band, qui le chamboule
au point qu?il fait le voyage jusqu?� Woodstock pour rencontrer cette
patibulaire troupe de b鹀herons. Il renie tr鑣 vite le chemin parcouru
avec Cream. Il 閜rouve un besoin urgent de simplicit�, de calme, de
racines. Il se laisse pousser une tr鑣 gauloise moustache, ressort ses jeans
r鈖eux du placard. Son groupe ne l?int閞esse plus, m阭e si le double
album ?Wheels Of Fire? est � nouveau un colossal succ鑣, notamment
gr鈉e � des joyaux comme ?White Room?, ?Politician?, ou la reprise
transfigur閑 de ?Crossroads?. Cream se s閜are le soir du 26 novembre
1968, au Royal Albert Hall, laissant un album testamentaire, ?Goodbye?.
Eric y signe ?Badge? avec George Harrison, qui l?avait invit� quelques
mois auparavant � Abbey Road pour ciseler ce qui reste l?un des plus
magnifiques solos jamais con鐄s, sur ?While My Guitar Gently Weeps?.
En deux folles ann閑s, Eric est pass� de musicien reconnu de la sc鑞e
anglaise � c閘閎rit� plan閠aire, mais semble d閟ormais fuir la notori閠�.
Il est, d閏id閙ent, insatiable.
Un go鹴 de g鈉his
Le chapitre qui suit est celui d?un malentendu. Clapton est d?abord
dragouill� par Mike Jagger pour suppl閑r un Brian Jones zombifi�. Il
refuse bien 関idemment, ses relations avec Keith Richards 閠ant
plut魌 fra頲hes. Ils sont pourtant c魌e � c魌e pour un soir, avec John
Lennon et Mitch Mitchell. Cet ar閛page prestigieux, nomm� The Dirty
Mac, est rassembl� pour un show destin� � la t閘関ision : The Rock And
Roll Circus. Leur version de ?Yer Blues? est tr鑣 convaincante. Lennon
est s閐uit par une personnalit� qui lui ressemble, timide, 閏orch閑. Mais
Eric Clapton a d閟ormais une id閑 en t阾e : collaborer avec Stevie
Winwood, dont il appr閏ie la voix ample et les talents � l?orgue.
ERIC CLAPTON : LIFE IN 12 BARS
Photo Roger Perry-DR
Lili Fini Zanuck, r閍lisatrice, raconte son immersion filmique
dans la tumultueuse carri鑢e de Slowhand.
?J?ai pens� au suicide, mais je me suis dit
que si j?閠ais mort, je ne pourrais plus boire?
L?intro de ce film fleuve n?est pas innocente�
on y voit Clapton en mai 2015, en mode vid閛
selfie, 関oquer sa tristesse suite au d閏鑣 du
g閚ial BB King tout en regrettant qu?�on ne
puisse pas dire grand-chose de plus parce
que cette musique appartient quasiment au
pass�. Et c?est du pass� qui ne passe pas
dont on va parler durant 133 minutes, dur閑
de ce document sign� Lili Fini Zanuck qui
remonte le temps et tente d?閏laircir les
multiples zones d?ombre d?une vie faite de
d閙esure, de chutes et de r閟urrections.
Cognac dans la matin閑
?Eric m?a contact� car des connaissances � lui
voulaient r閍liser un documentaire mais il ne se
sentait pas � l?aise avec l?id閑, sauf si c?閠ait moi
qui m?en chargeais. Je lui ai dit que j?allais venir
le voir � Londres, on a discut� et je lui ai dit OK?
se souvient Lili, veuve du fameux producteur
Richard Zanuck et titulaire d?un Oscar en 1990
pour ?Driving Miss Daisy?, qu?elle produisit.
Lili est de bonne humeur ce matin, elle vient
d?apprendre qu?elle 閠ait nomm閑 aux Grammy
Awards pour ?Life In 12 Bars?. Elle conna顃 Eric
depuis 28 ans, lorsqu?il composa la musique du
film ?Rush? alors qu?il venait de perdre son jeune
fils victime d?un tragique accident. ?Quand je lui
ai propos� de travailler sur la BO, son b閎� 閠ait
vivant, et il est mort pendant la postproduction.
Il a accept� apr鑣 avoir vu le film et c?est ainsi
qu?est n閑 sa chanson ?Tears In Heaven?. Il me
l?a offerte, mais c?閠ait si personnel qu?il ne voulait
pas que 鏰 sorte en single ou que 鏰 lui rapporte
de l?argent, et il s?est dit que s?il cachait le
morceau dans une BO, il trouverait son public
de fa鏾n plus organique. Et c?est devenu un hit
rien qu?en 閠ant inclus dans la musique du film?.
Cette trag閐ie intime est longuement 関oqu閑
dans le documentaire, tout comme l?est la relation
mortif鑢e que Clapton a connu avec les drogues et
l?alcool, ainsi que ses d閏larations racistes et son
soutien au politicien populiste Enoch Powell.
Le genre de p閚ible controverse qu?on
imaginerait 関oqu閑 dans un film non autoris�,
sauf qu?ici, Eric Clapton a valid� la d閙arche
de Lili. ?On a une relation bas閑 sur la confiance,
Eric sait qu?il ne faut pas me raconter de salades.
Il savait que j?allais sortir ce dossier, et il 閠ait OK
avec 鏰. J?ai moi-m阭e 閠� surprise car, aux USA,
personne n?a vraiment parl� de cet 閜isode, et
鏰 m?a choqu�. Mais quand il a tenu ces propos
racistes, il 閠ait bousill�, il descendait une bouteille
de cognac dans la matin閑 et sniffait de la coke
sur un couteau pour le d閖euner.? Une phrase
inoubliable de Clapton incluse dans ce film
stup閒iant� ?J?ai pens� au suicide, mais je me suis
dit que si j?閠ais mort, je ne pourrais plus boire.?
On mesure ici l?intensit� de l?addiction � l?alcool
qu?a connu le musicien, et si le film se conclue par
un relatif happy end avec la vibrante d閐icace de
BB King � celui qu?il consid鑢e comme son ami,
?le meilleur et le plus gracieux des hommes que
j?aie connus?, il ne n間lige aucun des nombreux
squelettes trouv閟 dans les multiples placards de
celui qui est sans conteste l?un des guitaristes les
plus dou閟 et influents de sa g閚閞ation. Mais si
on parle de rock, et donc de drogue, le sexe n?est
pas n間lig�. Pourtant, les t閙oignages de ses
conqu阾es sont relativement peu nombreux. ?Vu
qu?Eric est une rock star, il y a eu des milliers de
filles, mais j?ai choisi de me concentrer sur celles
qui ont 閠� importantes pour lui?, se justifie Lili.
Il y a bien s鹯 Pattie Boyd, fianc閑 de George
Harrison et inspiration pour ?Something? (incluse
sur ?Abbey Road?) � qui Clapton fit une cour
effr閚閑, et aussi la top model fran鏰ise en exil
londonien, Charlotte Martin. Celle qui partagea
sa vie dans les ann閑s Cream se souvient� ?On
avait 18 ans, on allait dans les clubs tous les soirs et
c?est l� qu?Eric m?a accost閑, au Speakeasy. Que je
sois fran鏰ise a eu un grand effet sur lui, il 閠ait tr鑣
fier, il aimait les po鑤es, la Nouvelle Vague. C?閠ait
tr鑣 excitant et nouveau pour moi. Eric est un
guitariste de g閚ie, et les g閚ies ne sont pas les plus
� l?aise pour communiquer. Pour 鏰, il prenait sa
guitare.? Apr鑣 sept ans de mariage, Charlotte se
s閜are d?Eric et fait un enfant avec Jimmy Page.
Tactique de la groupie
Pr閏ision importante� Charlotte n?閠ait pas
une groupie. ?J?avais tr鑣 peur de ces femmes-l�.
J?閠ais tr鑣 innocente et j?ai vu leurs man?uvres
pour approcher les musiciens. Une tactique
classique de la groupie, c?閠ait de devenir tr鑣
amie avec la copine du musicien?. On ne voit pas
Charlotte aujourd?hui dans ?Life In 12 Bars?,
Lili ayant pris le parti de ne garder que les
t閙oignages audio, un choix qui permet de voir
plus d?images vintage et de r陃er � ces cr閍tures
l間endaires sans constater les outrages des ans.
Avant de conclure, Charlotte a une question�
?Vous connaissez Philippe Paringaux� C?閠ait un
tr鑣 bon ami � nous, on le voyait toujours avec Eric
quand on passait � Paris, alors si vous le croisez,
vous lui direz bien des choses de ma part?. ?
RECUEILLI PAR OLIVIER CACHIN
Documentaire ?Eric Clapton : Life In 12 Bars?
de Lili Fini Zanuck (en salles)
FEVRIER 2019 R&F 067
ERIC CLAPTON
Las, par l?odeur du gain all閏h�, Ginger Baker se radine, et le projet
prend alors une maussade tournure, qui rappelle le cadavre encore
chaud de Cream. Baptis閑 Blind Faith et renforc閑 par Ric Grech � la
basse, la formation n?a m阭e pas le temps de se constituer un r閜ertoire
digne de ce nom qu?elle est catapult閑 devant plus de cent mille personnes
� Hyde Park. Clapton boude logiquement, ce n?est pas ce qu?il esp閞ait,
et il va pratiquement saborder cette belle machine � g閚閞er des dollars.
Une gigantesque tourn閑 aux Etats-Unis est pr関ue. D閖� blas� par le
projet, Eric pr閒鑢e picoler dans le bus bringuebalant d?une bande de
sudistes rigolards, Delaney & Bonnie, qui assurent la premi鑢e partie.
Leur musique tr鑣 roots est proche de ses aspirations. L?exp閞ience Blind
Faith ne dure que quatre mois, et laisse un go鹴 de g鈉his, malgr� un
album correct r閍lis� avec Jimmy Miller. Des choses exquises comme
?Can?t Find My Way Home? et ?Presence Of The Lord? n?閠aient, tout
de m阭e, pas � la port閑 des premiers venus. De retour dans son ch鈚eau
du Surrey, Eric papillonne toujours. Il flirte de nouveau avec Lennon,
qui aimerait bien l?int間rer durablement � son Plastic Ono Band et
r閡ssit � arracher son consentement pour un festival � Toronto. Les
choses en restent l� avec le d閟ormais ex-Beatle. Il int鑗re la caravane de Delaney & Bonnie, participant m阭e � un album live (sur lequel
il est quasiment inaudible).
Delaney Bramlett incarne, tel
Mayall auparavant, un p鑢e
de substitution. Il l?aide � se
d閏omplexer, � prendre confiance en sa voix et son 閏riture. Delaney
se retrouve � la barre pour le sous-estim� ?Eric Clapton? en 1970, qui
d関oile une r閖ouissante approche country soul, avec cuivres et choristes.
Des pointures comme Leon Russell, Stephen Stills, Bobby Keys, Jim
Price ou Rita Coolidge sont de la f阾e (on les retrouvera sur ?All
Things Must Pass? de George Harrison). Mais Clapton se brouille
avec Bramlett, dont le caract鑢e ombrageux et autoritaire lasse aussi
le bassiste Carl Radle, le clavi閞iste Bobby Whitlock ainsi que le batteur
Jim Gordon. Clapton les r閏up鑢e aussit魌, pour un nouvel attelage qu?il
veut cette fois anonyme. La suite sera douloureuse, tumultueuse mais
aussi brillante. Les drogues dures, en particulier l?h閞o飊e, font leur
macabre apparition dans l?histoire. Eric d閏ide d?appeler l?affaire Derek
And The Dominos et de partir 閏umer les petites salles, au grand dam
de Robert Stigwood, son avide manager. Un contre-pied parfait �
Blind Faith. En parall鑜e, il poursuit sa cour � Pattie Boyd, la compagne
de George Harrison, dont il est tomb� 閜erdument amoureux. Il tra頽e
un spleen carabin�, qu?il exorcise dans la poudre et la lecture de ?Layla
Et Majn鹡?, recueil de textes du po鑤e perse Gangavi Nez鈓i-e narrant
une histoire d?amour impossible... Les studios Criteria de Miami et Tom
Dowd sont r閟erv閟 pour accoucher d?un nouvel effort, mais les premi鑢es
s閍nces sont infructueuses. En fait, l?ensemble d閏olle lorsque Duane
Allman, de passage en ville avec ses frangins, est invit� � se joindre aux
sessions. La rencontre avec God fait des 閠incelles : l?admiration est
mutuelle, l?entente imm閐iate, et les jams s?encha頽ent, parfois pendant
dix-huit heures d?affil閑. Le disque devient double, et le r閟ultat est
d?une intensit� redoutable. Des merveilles comme ?Why Does Love Got
To Be So Sad?? m閞itent d?阾re red閏ouvertes. Clapton est alors frapp�
par plusieurs 関閚ements funestes qui vont le faire plonger d閒initivement
dans les ab頼es narcotiques : la mort de Jimi Hendrix, puis celle de son
p鑢e adoptif. Et, toujours, Pattie qui se refuse � lui, malgr� cette
gigantesque missive nomm閑 ?Layla And Other Assorted Love Songs?...
qui sera un 閏hec commercial retentissant, nullement aid� par une
閚igmatique pochette sur laquelle ne figure m阭e pas le nom des
musiciens. Une volont� tr鑣 jusqu?au-boutiste d?Eric, et pas si surprenante
au fond. Un quasi-suicide commercial. Les Dominos disparaissent sous
des montagnes d?opiac閟. Au bout du rouleau, Clapton se retire dans
sa demeure de Hurtwood Edge pour se reposer. Il ne se doute pas que
la parenth鑣e va durer trois longues ann閑s.
Le documentaire ?Life In 12 Bars? s?av鑢e assez peu disert sur la suite.
Il est vrai que l?閜isode le plus cr閍tif, le plus passionnant, s?ach鑦e ici.
Eric plonge, durant trois ans donc, dans l?h閞o飊e, et n?閙erge du vaporeux
nuage que gr鈉e � l?aide de Pete Townshend, puis entame une cure de
d閟intoxication. Rempla鏰nt la poudre par la bibine, il passe pr鑣 d?une
d閏ennie � 閏luser ses deux bouteilles de Courvoisier par jour, montant
sur sc鑞e fin saoul pour de piteuses pantalonnades. Dans un court moment
de lucidit�, il usine le d閎onnaire ?461 Ocean Boulevard? (1974) � Miami,
qui le remet en selle gr鈉e au succ鑣 de ?I Shot The Sheriff?, reprise du
r閏ent morceau de Bob Marley And The Wailers. L?album d関eloppe un
sillon laid back d閖� entrevu en 1970 et que Clapton va paresseusement
creuser pendant les ann閑s qui suivront. Il tente d?effacer le souvenir du
technicien flamboyant et prolixe des ann閑s Cream pour privil間ier l?閜ure,
la slide, et un solide ancrage stylistique am閞icain, sous haute influence
JJ Cale, dont il avait d閖� repris ?After Midnight? d鑣 1970. Un bonheur
n?arrivant jamais seul, il conquiert enfin Pattie Boyd qui emm閚age
avec lui en 1975. Ses opus seventies sont dans l?ensemble assez mous,
amalgames de reprises blues, ballades romantiques, et tentatives reggae
ou country, mais b閚閒icient des bons soins du fid鑜e Tom Dowd puis de
Glyn Johns, ce qui leur assure une production classieuse, intemporelle. On trouve ici et l� de
bons morceaux, comme par
exemple la sautillante ?Watch
Out For Lucy?, et certains
disques sont ind閚iablement plus denses (?Slowhand? en 1977, avec la
c閘鑒re reprise de ?Cocaine?). Lui aussi aura son album perdu, ?Turn
Up Down? en 1980, rejet� par RSO car les lieutenants Gary Brooker et
Albert Lee y tiennent trop souvent le micro. Dans un sens, il symbolise
l?abandon total de l?ex-d閙iurge, en autopilotage complet. Slowhand passe
le plus clair de son temps au pub ou au stade (il supporte West
Bromwich Albion). Ivre, il provoque un scandale en tenant quelques
propos racistes sur sc鑞e lors d?un concert � Birmingham en 1976. Apr鑣
qu?il eut une nouvelle fois fr鬺� la mort pour cause d?ulc鑢es carabin閟,
les ann閑s 80 le voient devenir enfin sobre (� partir de ?Money And
Cigarettes? en 1983), mais l?inspiration ne jaillit pas pour autant. C?est
l?閜oque du Clapton jet-setteur, costume Armani noir et top model au
bras. D閟ormais li� avec Phil Collins, il tente vainement de coller au son
du moment, avec synth閠iseurs et percussions 閘ectroniques. Laid. Un
drame d?envergure va malheureusement survenir : le d閏鑣 accidentel de
son fils Conor, 鈍� de seulement quatre ans, en 1991. Son profond chagrin
lui inspire ?Tears In Heaven?, ainsi qu?une prestation habit閑 lors de
l?閙ission MTV Unplugged, qui lui assure une pluie de Grammy Awards.
Apr鑣 une performance proprement stellaire sur ?Don?t Think Twice,
It?s All Right? lors du trenti鑝e anniversaire de la carri鑢e de Bob Dylan,
Eric peut enfin s?atteler � un projet qui lui tient � c?ur depuis toujours :
un long-format totalement blues, le tr鑣 brut et aust鑢e ?From The Cradle?,
qui demeure l?un de ses albums les plus r閡ssis.
Photo Ed Caraeff/ Getty Images
Ivre, il provoque un scandale
Intarissable source
Eric s?approvisionnera � nouveau � cette intarissable source avec ?Me
And Mr Johnson? ou encore ?Riding With The King?, r閍lis� en duo
avec BB King. Les ann閑s 2000 sont celles de l?apaisement et des vir閑s
entre copains, avec JJ Cale (?The Road To Escondido?) et m阭e une
br鑦e r閡nion de Cream le temps de quelques dignes concerts, toujours
au Royal Albert Hall. Devenu � nouveau p鑢e, il compose de moins en
moins, mais livre toujours d?honn阾es copies, comme ?Clapton? en 2010
ou ?I Still Do? en 2016. Eric Clapton est, incontestablement, un survivant.
Un homme qui a puis� dans ses tourments int閞ieurs pour devenir l?un
des artistes les plus fondamentaux des swingantes sixties. Un vrai
bluesman, reconnu par ses ma顃res, Muddy Waters, Freddie King ou
BB King. Nombre de ses proches, amis et coll鑗ues ont p閞i, solide
mal閐iction, lui est toujours l�, bien pr閟ent. Il s?agit d?en profiter. ?
FEVRIER 2019 R&F 069
La vie en rock
Dans ses pubs, il reste Iggy.
Le vilain Iggy
ROCK?N?
ROLL &
PUBLICITE
Velvet Underground, Clash et Troggs passent enfin � la t閘関ision�
Oui, dans les spots publicitaires. L?art rebelle par excellence
a-t-il 閠� d閒initivement dissous par le monde de la r閏lame ?
PAR PATRICK EUDELINE
DIM... ET PUIS L?AMI RICORE. D?aussi loin que je me
souvienne, ce sont 鏰 les premi鑢es musiques de pub qui
me restent en m閙oire. Les pubs, il y en a toujours eu,
oui. Mais la musique, des chansons pour l?illustrer...
Non. Autant les th鑝es d?Interlude, de la S閝uence
Du Spectateur, des ?Cinq Derni鑢es Minutes? obs鑔ent
ma m閙oire, autant la pub ? une publicit� heureuse,
cr閍tive ? semblait se passer de musique. Quelques
slogans, oui, des jingles. C?閠ait cela l?essentiel. Et puis
un jour, j?ai entendu le Velvet Underground. Un
des morceaux sacr閟 du premier album. ?Sunday
Morning?, oui. Et c?閠ait pour vendre des assurances.
Des putains d?assurances. Cela n?a pas arr阾� depuis.
070 R&F FEVRIER 2019
La troisi鑝e vente de disques en ce moment
(pardon, de streaming), c?est ce bon vieux Redbone. Et m阭e pas
avec ?The Witch Queen Of New Orleans?, son hit taill� dans le
marbre, mais un machin plus tardif, ?Come On And Get Your Love?.
C?est dr鬺e. J?ai toujours eu une dent contre Redbone. Philippe
Paringaux qui aimait beaucoup tout ce que sortait CBS en avait fait des
tonnes dans Rock&Folk au sujet de son premier double-album, en
1970. C?閠ait, si je r閟ume, la rencontre entre The Band, Creedence
Clearwater Revival, les Beatles. Rien que 鏰. J?ai craqu�. Pour moi,
alors, la parole de Paringaux 閠ait d?or. Le double album en import
Givaudan. Rien que 鏰. 40 balles. C?閠ait, c?閠ait... chiant comme la
pluie. Je n?aimais ni les voix, ni le style, ni les m閘odies pomp閑s, mal
foutues et sans inspiration, (du boogie mou, le plus souvent) ni m阭e le
son des guitares (wah-wah sur Leslie liquide, une horreur) la pochette
閠ait moche (un os rouge, donc) et le look des musiciens, en indiens
hippies, fort douteux. Voil�. Je ne comprenais pas l?int閞阾. Que de
disques formidables j?aurais pu acheter � la place ! Kooper et
Bloomfield en live, tiens ! le Rotary Connection ! Electric Flag,
NRBQ, deux Rod Stewart, que sais-je ?
Je viens de r殚couter. Je n?ai pas chang� d?avis. Bon, ?The Witch
Queen Of New Orleans? 閠ait un sacr� hit, et ce ?Come On Get Your
Love? de 1973 ne d閙閞itait pas. M阭e si � l?閜oque de sa sortie,
j?avais personnellement d?autres Dolls et MC5 � fouetter. Ce ?Come
On Get Your Love? est aujourd?hui incontournable. C?est la musique
d?une pub Bouygues, particuli鑢ement feelgood avec esprit de No雔 et
gentil papa. Il n?en fallut pas plus. On se souvient. Jadis les musiques
publicitaires 閠aient compos閑s sur mesure, ou 閠aient ? plus rarement
? emprunt閑s. Mais, en ce cas, elles 閠aient r閕nvent閑s, transfigur閑s.
Comme le th鑝e de Dim justement, inspir� de ?The Fox? de Lalo
Schifrin ou celui de Jacques Vabre (?La Colegiala?). Et puis, que voulezvous ? C?閠ait une 閜oque o� John Lennon refusait mordicus
de vendre son ?Revolution? � Nike (depuis la Yoko a tout bazard�,
pensez) ou Jim Morrison voulait quitter les Doors parce que Manzarek
envisageait de vendre ?Light My Fire?. Le Pink Floyd s?est grill� en se
commettant avec Gini (?Un go鹴... une musique 閠ranges venus d?ailleurs?)
et il fallait s?appeler Gainsbourg pour pouvoir se permettre de telles
compromissions. Je l?aimais tellement, le Serge, que m阭e travesti en
employ� de banque dans une pub Bayard ou auteur d?un 閜ouvantable
clip TV pour Pentex (?Nobody is perfect?), il m?arrachait un sourire
de connivence. Vieux brigand ! Depuis... Plus personne ou presque
n?avance de tels scrupules. J?ai parl� � Iggy de ses nombreuses
apparitions (Le Bon Coin, les Galeries Lafayette, les assurances
Get A Life, etc.) ou de l?utilisation de ?I Wanna Be Your Dog?
pour SFR (rien que 鏰). Il m?a r閜ondu... Les disques ne se vendent
plus mais s?閏outent sur Deezer, les tourn閑s vous usent, les artistes
doivent trouver des d閎ouch閟. Il n?avait pas tort. Et puis, dans ses
pubs, il reste Iggy. Le vilain Iggy. Tout juste s?il ne pr閠endait
pas faire passer des valeurs rock?n?roll via son apparition chez SFR.
Mais bon, on le comprend. On l?absout. Mieux, on est content pour lui.
N?emp阠he que jusqu?aux ann閑s 90, le rock et la
pub, cela faisait quand m阭e deux. Surtout en France.
Certes, en sa recherche de th鑝es efficaces, le monde de la pub, au
cin閙a (Jean Mineur, priez pour nous) comme plus tard de la t閘関ision
n?h閟itait pas � piller jazz et musique classique (et � faire d閏ouvrir
au passage Dvo 醟, Sibelius ou Chostakovitch au plus grand nombre),
puis peut-阾re un peu de Burt Bacharach ou de Tamla-Motown.
FEVRIER 2019 R&F 071
Il fallait s?appeler
Gainsbourg pour pouvoir
se permettre de telles
compromissions
Ce qui pouvait sembler � peu pr鑣 consensuel. Mais le rock... Du rock
dur, ou connot� garage ? Du rock de chevelus ? En fait, donc, c?est
surtout vu de France que le probl鑝e se posait. En France, le rock, ce
n?閠ait pas une musique faite pour le hit-parade, c?閠ait une religion.
Alors qu?ailleurs, on ne se posait pas tant de probl鑝es. Enfin, au
d閎ut... avant que tout ne se politise. Elvis en 1954 pour des doughnuts !
Les Rolling Stones, d鑣 1964, qui vantaient les Rice Krispies
(ils n?avaient pas encore, il est vrai, compos� ?Satisfaction?
ou ?Get Off Of My Cloud?). Les Yardbirds pour le soda Great Shakes,
Cream pour la bi鑢e Falstaff. Une marque comme Pepsi ou, surtout,
Coca-Cola pouvait s?enorgueillir d?un vrai bottin mondain. Du Jefferson
Airplane aux Who, des Moody Blues � Left Banke en passant par BB
King. L?Airplane (pourtant hippies renomm閟 anti-syst鑝e) a d閒endu les
jeans Levi?s dans plusieurs spots, les Shadows Of Knight vantaient les
chips Fairmont... Sandy Denny a promu le bon beurre anglais et le David
Bowie pr�-Ziggy a suc� les cr鑝es glac閑s Luv. Les seuls � tout refuser
en bloc furent les Lovin? Spoonful. Ils ne voulurent pas 阾re
les Monkees et envoy鑢ent balader Coca. Ils l?ont pay� cher : leur
merveilleux guitariste, l?excentrique Zal Yanowski est tomb� pour dope.
Cela a tu� le groupe. C?est � partir de la p閞iode hippie que le hiatus
devint le plus 関ident. La pub, ce n?閠ait ni le monde de l?art, ni celui de
la r関olte. Le rock, lui, tenait � garder cette aura, m阭e dans le monde
anglo-saxon. Les artistes ren鈉laient donc le plus souvent, malgr�
les ponts d?or propos閟 parfois. Il fallait 阾re Levi?s, Pepsi ou Honda,
des marques connot閑s, pour que l?id閑 leur vienne d?accepter.
?Des p鈚es oui, mais des Panzani?, ?Dans Banga,
y a de l?eau?... On pr閒閞ait de toute fa鏾n composer des jingles,
des originaux, au pire, s?inspirer de choses existantes d閠ourn閑s.
Qui n?a pas entendu la pub Narta s?inspirant en 1974 des jerks de Pierre
Henry/ Michel Colombier n?a rien entendu. Ou Thierry Le Luron imitant
Tino Rossi pour vanter les m閞ites de Wizard. Des jingles, des originaux ?
Apr鑣 tout, un jingle est aussi ardu � concevoir qu?un tube, et cela ob閕t aux
m阭es n閏essit閟. Les plus grands, d?ailleurs, n?ont pas ren鈉l� � s?y frotter.
Jacques Loussier, le grand Serge, Francis Lai, Claude Bolling, Germinal
Tenas (du rock beatnik fa鏾n Vogue au ?ticket choc? de la RATP !). Jusqu?�
Richard Gotainer qui semble clore la marche. La clef de ce savoir-faire est
depuis longtemps tomb� dans le puits. Et puis, et puis, vers les ann閑s 90,
on a compris que cela revenait moins cher d?acheter clef en main. Et puis
le rock ne d関eloppait plus une telle image de sulfure et d?irr関閞ence.
Il 閠ait devenu le pass�. Le doux pass�. Les golden hits. Le classic rock.
072 R&F FEVRIER 2019
Le son des Stooges du premier album, leur cri le plus sauvage pour
vendre un op閞ateur t閘閜honique ? Inimaginable quelques ann閑s
plus t魌. Et ce fut la cur閑. Tout y est pass�.
De ?Sympathy? du Rare Bird (pour Chesterfield) � ?All Together
Now? pour Fiat, on a 閜uis� les hit-parades. On a cherch� les hits...
Cela est m阭e devenu un m閠ier.
Personne n?a 閠� oubli�. On a tout entendu. ?I Fought The Law? (version
Clash) pour Sony. ?California Dreamin? ? pour Renault. David Bowie,
pour Chanel, Toyota, La Poste, Sony), et m阭e Bob Dylan (Kenzo,
Peugeot avec ?Knockin? On Heaven?s Door?, ce qui est un peu 閠range,
qui a envie de se retrouver au paradis quand il conduit une voiture ?)
Ah si ! les Beatles. On ne trouve quasi que ?Come Together? pour
Harmonie, ?Drive My Car? pour Boss mais ils co鹴ent bien trop cher.
Certains morceaux, trop 関idents ont 閠� exploit閟 jusqu?� la lie.
?Born To Be Wild? par exemple. Jeep, Apple, McDo, Volkswagen.
Rien que dans les derni鑢es ann閑s. ?On The Road Again? de Canned
Heat, pour Peugeot r閏emment. Sinon, on a vu ?Wild Thing? pour les
parfums Lacoste. ?Happy Together? pour Amora. ?Good Vibrations?
pour Chrysler. ?We Will Rock You? sous-exploit� par Evian. Tout et
rien. Tout le monde y est pass�, oui. Jusqu?� Sid (?My Way? pour Fiat)
et The Clash (?Should I Stay Or Should I Go?, � sati閠�). D?autres ont
閠� employ閟 n?importe comment. ?I?ll Be Your Mirror? pour France
Telecom. Vraiment ? ?After Hours?, aussi a 閠� utilis�, pour Nina Ricci.
Le Velvet Underground, d閏id閙ent... Ah ! Et puis ?I?m Not
Like Everybody Else? pour vendre des ordis IBM ?
Et on ne parle pas des versions douteuses. De ?I Am A Man? pour
Seat ou Dior, mais par Black Dragons, de ?It?s A Man?s Man?s World?
pour L?Or閍l mais dans la version de Seal. Parfois, l?id閑 est jolie ou
semble efficace. Parfois, m阭e, le morceau est rare ou bien venu.
Quand Scorsese, pour Chanel, utilise ?She Said Yeah? dans la version
des Rolling Stones, quand Dior 閏ume les m阭es (?Paint It Black?,
?Sympathy For The Devil?) en couplant ces merveilles � l?image du
Delon iconique. Avant de penser � ?Whole Lotta Love?. Sinon...
?Set Me Free? pour H&M, ?Picture Book? pour HP.
D閏id閙ent, la pub revaloriserait donc l?image des Kinks ?
A premi鑢e vue, on ne peut en tirer qu?une unique
conclusion. Si le monde de la pub, par d閒inition consensuel et
fuyant comme la peste tout ce qui est clivant se jette ainsi sur rock
et pop, c?est que celui-ci ne fait plus de mal � une mouche, qu?il ne
signifie plus rien. Apr鑣 tout, on utilise rarement Brel, Barbara ou
Brassens pour la pub. Ce n?est pas assez l間er. ?Amsterdam? pour
vendre... quoi ? Des moules Tipiak ? On en oublie que ces hits, tous
ces morceaux sont, simplement, de tr鑣 grandes chansons. Avant tout.
Qu?on ne ferait plus jamais mieux. C?est comme la musique classique :
on sait qu?elle a arr阾� d?関oluer apr鑣 Stravinsky. On ne lui demande
pas d?阾re actuelle mais d?阾re puissante. Si le monde de la pub pour
exprimer une id閑 de violence, de r閎ellion, d?urgence ne trouve
toujours pas mieux que ?You Really Got Me? (m阭e si c?est pour...
Mr Bricolage !) ou ?My Generation?, c?est que ce rock que l?on croyait,
que l?on sait mort et confit dans son fantasmagorique pass� ne l?est peut阾re pas totalement. Si pour exprimer le d閟ir et le sexe, rien ne vaut
?I Just Want Make Love To You? dans la version d?Etta James avec
ce riff lubrique qui vous scie les jambes � chaque fois et cette voix
tremp閑 de blues et d?閙otion salace, c?est que tout cela n?est peut-阾re
pas compl鑤ement mort. Sinon, ils choisiraient Bigflo et Oli. Ou ils
demanderaient � un artiste d?aujourd?hui de faire un � la mani鑢e de.
Le proc閐�, encore utilis� dans les ann閑s 2000, n?existe quasi plus.
Ce n?est plus que golden hits. Encore et encore. On s?y est fait. Non ?
N?emp阠he, quand j?entends jusqu?� la naus閑 les premi鑢es notes
de piano de ?She?s A Rainbow?, le choc 閙otionnel est l�, toujours
et encore. Ces quelques notes ont trop marqu� mon adolescence et
mon cerveau se refuse probablement � les entendre dans un tel
contexte. Comme ce ?Comic Strip? dont use et abuse Nina Ricci.
Et j?ai ? on ? a envie de leur dire laissez-moi tranquille, avec mes
amours, mes cicatrices et mes blessures. Ce ?She?s A Rainbow?
ne vous appartient pas. Ce qui est tr鑣 gamin comme r閍ction.
J?en conviens. Mais le rock n?est-il pas un truc de ? vieux ? gamins ? ?
Disque du Mois
Un rock planant, une pop qui l関ite,
des m閘odies en altitude
Toy
?HAPPY IN THE HOLLOW?
TOUGH LOVE/ DIFFER-ANT
Au voleur�! Toy se fait prendre la main
dans le sac � plusieurs reprises, pillant
dans un premier temps les lignes
m閘odiques du refrain de ?Girl, You?ll
Be A Woman Soon? (Neil Diamond)
pour ?Last Warmth Of The Day? et
du couplet de ?Some Candy Talking?
(Jesus & Mary Chain) pour ?Sequence
One?. Allez-y, servez-vous ! D?autres
emprunts sautent aux oreilles :
La D黶seldorf pour ?Energy?, Suicide
pour ?Move Through The Dark?,
le Pink Floyd de 1972 pour ?You
Make Me Forget Myself?. Quand un
morceau n?関oque pas une r閒閞ence
particuli鑢e, c?est parce qu?il en mixe
plusieurs ? Kevin Ayers et Brian
Jonestown Massacre, Neu! et Field
Mice, Ride et Legendary Pink Dots, ce
genre d?amalgames. Sachant que Tom
Dougall, le leader du groupe, semble
faire une fixette particuli鑢e sur Jason
Pierce, troquant juste le c魌� gospel
et blues de Spiritualized contre des
PISTE AUX ETOILES
synth閟 r陃eurs. Faut-il ch鈚ier ce
pickpocket ? Surtout pas. Pourquoi lui
en tenir rigueur, si ces d閠ournements
servent d?impeccables chansons ?
Pourquoi accuser Toy de piocher dans
plusieurs genres (krautrock, indie-pop,
shoegaze, folk, psych�, post-punk) si
ce grand brassage produit un cocktail
grisant ? Les Anglais ont d閎ut� en
2011 en b閚閒iciant du chaperonnage
de The Horrors, qui sort alors
l?excellent ?Primary Colours? : les
ain閟 d閏larent n?avoir jamais 閏out�
groupe aussi excitant, embarquant ces
petits nouveaux en tourn閑 ? Toy
b閚閒icie imm閐iatement d?un surplus
d?attention, niveau m閐ias et public.
Tom Dougall, pas ingrat, a toujours
remerci� The Horrors pour ce coup
de pouce providentiel : ?C?est gr鈉e �
eux qu?on a pu mettre le pied dans la
porte. De nos jours, il y a tellement de
groupes qui tentent de percer, c?est
une 閚orme faveur quand quelqu?un
d?閠abli et respect� vous recommande.
On d閎utait � peine et d閖� plein de
gens 閠aient amen閟 � nous 閏outer.
En faisant les premi鑢es parties de
The Horrors, nous avons rapidement
jou� dans des salles immenses, le
processus s?est acc閘閞�. Je ne me
plaindrai jamais d?avoir 関it�, gr鈉e �
leur aide, plusieurs ann閑s de gal鑢e?.
Toy a ensuite eu droit � un second
coup de projecteur : la chanteuse de
Bat For Lashes, Natasha Khan, qui
a tourn� avec Coldplay et compos�
avec Beck une chanson pour la saga
?Twilight?, gagnante du Mercury Prize,
propose au groupe une collaboration
? un album de reprises de morceaux
iraniens, marocains et tha飈andais sous
le nom Sexwitch, o� Natasha se prend
pour Nina Hagen et Toy pour les
Banshees. Des exp閞iences qui n?ont
pas d閠ourn� Tom Dougall de ce pour
quoi il est le plus dou� : composer
avec Toy des morceaux splendides.
Leurs trois premiers albums en
contiennent un nombre honorable :
?My Heart Skips A Beat?, ?Endlessly?,
?Dream Orchestrator?... Le nouveau,
?Happy In The Hollow?, en est
gav�. Les disciples d閜assent et
surplombent leurs pygmalions :
alors que les Horrors peinent � tenir
la distance, alors que Khan p閐ale
dans la semoule (bio), Toy continue
de gravir des sommets. Avec un
rock planant, une pop qui l関ite,
des m閘odies en altitude, une
instrumentation perch閑, par-del�
influences et inspirations ? ses
emprunts, Toy ne les traite pas fa鏾n
rase-motte, mais avec 閘関ation et
transcendance. Proverbe h閎reu :
?Quand un voleur vous embrasse,
comptez vos dents?. Ici, on compte
surtout les grandes chansons.
????
BENOIT SABATIER
????? INCONTOURNABLE ???? EXCELLENT ??? CONVAINCANT ?? POSSIBLE ? DANS TES REVES
FEVRIER 2019 R&F 075
Disques poprock
The Dandy
Warhols
Tender
Joe Jackson
Night Beats
?Fear Of Falling Asleep?
?Fool?
?Myth Of A Man?
?Why You So Crazy?
PARTISAN
EDEL/ VERYCORDS
PIAS
Soyons clairs� on ne peut pas avoir
?Oh mon Dieu, quel morceau�! On est
� nouveau en 1979 !?, dit un
commentaire sous la vid閛 YouTube
de ?Fabulously Absolute?, premier
single de ce r閖ouissant projet. On est
tent� d?approuver tant les huit
compositions de cet album bref et
inspir� fleurent bon la new wave
naissante et n?auraient pas fait p鈒e
figure sur le premier album de Joe
Jackson enregistr� voil� 40 ans.
D?une dur閑 vinylique (42 minutes), ce
disque est de ceux sur lesquels le
temps n?a pas de prise. D鑣 ?Big
Black Cloud?, on retrouve ce qui fait le
charme de ce chanteur et pianiste qui
d閎uta durant l?鑢e punk et flirta avec
divers genres musicaux, du jazz au
classique en passant par la musique
latine. Mais c?est avec des chansons
Disque du mois il y a trois ans
DINE ALONE/ CAROLINE
Qu?on nous apporte du Botox�
les Dandy Warhols f阾eront cette
ann閑 leurs 25 ans de carri鑢e
(terme inappropri� pour ce quatuor
de slackers autoproclam閟)... On se
souvient des frasques de leurs d閎uts
? ils finissaient leurs concerts �
poil, une r関olution quand on n?a
pas connu Woodstock. Et surtout, ils
insufflaient de l?humour et du rien-鄁outre dans un petit monde qui aime
se prendre au s閞ieux. Il y a eu une
s閞ie d?albums quasi parfaits et
puis, ils ont achet� l?Odditorium, leur
studio-repaire � Portland ? meilleur
moyen de sombrer dans l?onanisme
sonore. Les disques ont commenc� �
sonner comme des autoparodies, les
tubes se sont rar閒i閟. Jusqu?� ?Why
You So Crazy?, dixi鑝e album qui
se barre dans tous les sens et c?est
tant mieux. Car c?est l� le charme
des Dandys : toucher � tous les styles
sans trop gratter la surface et en tirer
des morceaux aga鏰nts de facilit� et
souvent plus profonds qu?ils n?en
ont l?air. Ici, ils ex閏utent un grand
閏art facial sonore : on d閎ute avec
?Fred And Ginger?, gr閟illant comme
un 78 tours, on part dans la pop
synth閠ique d鑣 ?Terraform?, on
fait un d閠our psych� sur ?To The
Church?, on termine par un morceau
classique au piano et, entre les
deux, joie et bonheur, les Dandys
ont retrouv� le mojo de la compo.
La comptine ?Highline?, le faux
cantique ?Sins Are Forgiven?,
?Small Town Girls?, concentr�
de chanson dandyesque (paroles
pleines d?humour, chanter-parler
de Courtney Taylor-Taylor plein de
morgue, m閘odie diaboliquement
catchy) ou ce ?Motor City Steel? qui
rappelle une foule d?autres choses,
mais avec l間鑢et�, redonnent foi
en un groupe qu?on croyait rinc�.
????
ISABELLE CHELLEY
grand-chose d?autre qu?une intuition
favorable en sortant de sa pochette
plastique (eh oui, old school...) le
nouveau CD de ce duo 閘ectronique
londonien dont les compagnons
d?閏uries, sur le label ind閜endant
de Brooklyn, Partisan Records, sont
John Grant, Mercury Rev, Cigarettes
After Sex et Heartless Bastards.
A peine gliss� dans le lecteur, le
deuxi鑝e album de Tender lib鑢e ses
parfums et confirme les promesses
contenues dans son premier, en 2017.
Mais attention : dans la grande
famille des musiciens qui, m阭e
modestement, font carri鑢e dans
l?electro aujourd?hui, James Cullen
et Dan Cobb sont loin d?阾re les
plus tapageurs. Leur genre � eux,
c?est plut魌 le brumisateur de
sons et d?intentions, la dentelle
au m鑤re, le groove mod閞�, les
vocaux impond閞ables comme l?閠her.
Forc閙ent, chez ces deux-l�, ne
serait-ce que parce que la qualit� est
au rendez-vous, on entend � la fois
Air et Phoenix. Mais pas seulement.
Car si l?humeur, ici, est souvent � la
m閘ancolie (?No Devotion?, ?Can?t
Show My Face?, ?When They Come
For You? ou la chanson-titre), Tender
n?est certainement pas moins bon
lorsqu?il acc閘鑢e le tempo et fait
cr閜iter la batterie sous les aplats
synth閠iques. Dans le genre,
?Handmade Ego?, ?Bottled Up?,
?Closer Still? et ?Tainted? se posent
l�. Alors, on peut l間itimement se
demander ce qui distingue vraiment
ce duo du lot des apprentis sorciers
� qui la technologie donne des ailes
et le compteur YouTube de faux
espoirs. Et ceux que la question
ennuie peuvent toujours 閏outer
?More Or Less? sous les draps ou �
fond dans la bagnole (sous la pluie de
pr閒閞ence), en dodelinant doucement
la t阾e avant de fermer les yeux.
???
JEROME SOLIGNY
076 R&F FEVRIER 2019
directes et m閘odiques comme
?Alchemy? que l?on pr閒鑢e Joe, qui
reste tr鑣 british dans son style m阭e
s?il habite d閟ormais entre Berlin et
New York. Enerv� sur ?Fabulously
Absolute? o� il fustige le politiquement
correct en se d閒inissant comme un
?filthy troglodyte?, Joe Jackson est
capable d?acc閘閞er le tempo et de
ciseler des m閘odies tellement simples
en apparence qu?on en oublierait
presque leur extr阭e sophistication.
?Dave? parle de l?homme de la rue,
celui du petit bled o� le chanteur
naquit voil� 64 ans, et ?Strange Land?
関oque une ville o� ?tous les whiskies
sont japonais et les bars pleins de
fant鬽es?, m閠aphore du temps qui
passe et qui brouille les rep鑢es.
?Longue vie au bouffon?, chante-t-il
dans ?Fool?, qui cite Shakespeare
sur un tempo soutenu. La voix de Joe
est aussi puissante que sur ?Look
Sharp? et son style est d閎arrass�
des excroissances classico-intellos
qui ont parfois g鈚� sa pl閠horique
discographie. Un album qui marque
le retour � l?excellence d?un artisan
de la pop britannique. ??? 1/2
OLIVIER CACHIN
(R&F 584) avec ?Who Sold My
Generation?, album rac� et nerveux
faisant figure d?imm閐iat petit
classique, les Texans 閠aient attendus.
Si leur pr閏閐ent effort donnait
cr鈔ement dans le garage virilo飀e,
dans la lign閑 des Black Angels ou
BRMC, d鑣 l?ouverture de celui-ci,
on se sait ailleurs : ?Her Cold Cold
Heart?, sorte de bizarre valse � la
Last Shadow Puppets, d閖oue
d?embl閑 toutes les attentes, tandis
que ?Stand With Me? lorgne vers
le son hispanisant du Jimi Hendrix
de ?All Along The Watchtower?.
Enregistr� dans le studio de Dan
Auerbach � Nashville, l?album porte
son influence et, s?il a le clinquant
un peu contrefait des productions du
leader des Black Keys, il s?av鑢e riche
en surprises. ?Myth Of A Man, en fait,
s?affirme bien plus soul/ R&B que
son devancier, osant m阭e une tr鑣
convaincante incursion vers la Philly
soul (?I Wonder? et ses cordes), virant
presque mod sur ?Eyes On Me?. La
proximit� avec Alex Turner est parfois
troublante : ?(Am I Just) Wasting My
Time? pourrait 阾re un in閐it du leader
des Arctic Monkeys. On se retrouve en
terrain plus familier sur le fr閚閠ique
?Let Me Guess?, taill� pour la sc鑞e.
Difficile de dire si cette versatilit� est
l?indice d?une sinc鑢e volont�
d?exploration ou d?un d閟arroi
stylistique. Une certitude, Danny Lee
Blackwell n?est pas simplement un
Sky Saxon 2.0 : ?(Am I Just) Wasting
My Time? ou ?Footprints? (l?un des
sommets) le voient jouer au crooner
avec une candeur renversante. Bref,
se d閜renant d?une obsession trop
exclusive pour Roky Erickson, les
Night Beats gagnent en brillant
ce qu?ils perdent en puissance
閙euti鑢e. Choix courageux :
sans convaincre compl鑤ement,
le groupe vient de produire son
?Soft Parade? � lui. ??? 1/2
VIANNEY G.
The
Lemonheads
Eerie Wanda
?Varshons II?
JOYFUL NOISE/ DIFFER-ANT
FIRE
D?autant plus fabuleux qu?on
n?en attendait absolument rien�
le deuxi鑝e volume (neuf ans apr鑣)
d?une s閞ie de reprises, par un
groupe ayant eu son quart d?heure de
gloire en 1994... Sauf qu?on tombe
imm閐iatement sous le charme
de la voix douce d?Evan Dando,
des arrangements d閘icats de son
groupe et de son choix de chansons.
Petit apart� sur les cover versions
(?Varshons?) : tout le monde n?閏rit
pas de grandes chansons toute sa vie.
Tout le monde n?est pas Neil Young.
Dando en a 閏rit quelques-unes. C?est
d閖� 閚orme. Mais d?autres auteurs
aussi, que l?on d閏ouvre ici gr鈉e
� lui. Pour le dire autrement : si
des artistes comme Yo La Tengo,
?Pet Town?
D閎uter une carri鑢e en
reprenant Sanford Clark (?Still As
The Night?) n?est pas un mauvais
premier pas. Derri鑢e un blase qui
d閒ie l?ex間鑣e, L?Inqui閠ante Wanda
s?av鑢e en fait 阾re le v閔icule quasi
solo de l?Hollando-Croate Marina
Tadic, second閑 par deux membres
du groupe de Jacco Gardner. Eerie
Wanda, qui a 間alement ouvert pour
les Allah-Las, est cependant assez
閘oign閑 du psych閐閘isme 閠incelant
du lutin d?Amsterdam. Tadic, cou
d?oiseau et grands yeux � la Calista
Flockhart, pratique un art plus discret :
?Hum?, son LP de 2016, pr閟entait
quelques charmantes aquarelles
lysergiques (?Volcano Lagoon?,
?The Boy?, le beau refrain de
?Mirage?), lumineuses sans niaiserie.
?Pet Town? s?閘oigne quelque peu du
psych閐閘isme l間er de son premier
effort, affirmant une pop inventive et
simple comme un jeu d?enfant, d?o�
閙erge un bestiaire color� (?Big Blue
Bird?). Marina Tadic, c?est un peu la
Cy Twombly de la pop psych� : m阭e
閏onomie de traits, m阭e penchant
pour la ligne claire, l?関ocation et le
myst鑢e. Tout n?est pas au niveau de
la fragile r閡ssite de ?Rockabiller?
(meilleure chanson de l?album) et son
ent阾ante ritournelle en zigzags, mais
関ite avec agilit� l?閏ueil du mignon.
Jayhawks, Bevis Frond ou Paul
Westerberg ont 閏rit des chefsd??uvre m閏onnus, pas la peine de
pondre des chansons insignifiantes.
Autant faire d閏ouvrir celles qui
existent. C?est 閏ologique, 鏰 recycle.
莂 ne pollue pas avec de nouveaux
titres sans inspiration. 莂 concentre la
beaut�. Autre chose : une reprise n?est
jamais aussi int閞essante que quand
elle est fid鑜e. Quand son interpr鑤e
n?essaie pas de faire le malin avec
une relecture. C?est bizarrement l�
qu?il se livre le plus. Ici, Dando a tout
bon. Les cinq premiers titres sont
parfaits, parfois meilleurs que les
originaux, � l?image du d閏hirant
?Speed Of The Sound Of Loneliness?
de John Prine, envoy� seul � la
guitare. La suite, plus l間鑢e, est tout
aussi enthousiasmante. Il y a m阭e
du rock?n?roll (?Now And Then? de
Natural Child) ! 莂 faisait longtemps.
Evan Dando est un g閚ie m閏onnu.
Trop dou�, trop beau. Et junkie.
莂 ne pardonne pas. C?est pourtant
l?un des rares survivants de l?閜oque
o� tout cela voulait encore dire
quelque chose. ????
Cette musique de chambre
(d?閏olier ou d?adolescent) gagne
paradoxalement � 阾re d閏ouverte
sur sc鑞e, tant la pop de Tadic est
ins閜arable d?une pr閟ence. Orson
Welles disait que ?n?importe quelle
?uvre est bonne dans la mesure o�
elle exprime l?homme qui l?a cr殚e? :
Marina Tadic, elle, a le chant de son
regard, interrogateur et port� � la
r陃erie ; lorsqu?elle 閏rit ?Moon?,
on peut lui faire confiance pour savoir
de quoi elle parle. De quoi apporter
un peu de Californie dans le froid
de l?hiver rh閚an. ???
STAN CUESTA
VIANNEY G.
FEVRIER 2019 R&F 077
Disques poprock
Wukong�
Mike Krol
?Wukong And The Pilgrim Shadows?
?Power Chords?
ELEA
MERGE/ DIFFER-ANT
Dans une autre vie, Wukong fut le
compagnon d?arme de Jay Alansky.
Puis, il enregistra deux albums
cultes avant de s?installer en Chine.
Accompagn� de Peter Gunn (guitariste
des Inmates), Johan Asherton (trop
m閏onnu petit ma顃re de l?acid folk)
et Frank Eulry (producteur-arrangeur
de Laurent Voulzy). Le deus ex
machina de ce projet entre Asie,
France et Royaume-Uni, tient son
nom de Sun Wukong (le roi singe
de ?La P閞間rination Vers L?Ouest?,
roman de la fin du seizi鑝e si鑓le,
fondateur de la litt閞ature chinoise),
plus connu ici sous le nom de Son
Goku par l?entremise du c閘鑒re
manga ?Dragonball?. Wukong,
comme le h閞os du roman, a
m閠aphoriquement travers� le Mont
On l?avait quitt� sur ?Turkey?,
de la Terrasse des Esprits d?un Pouce
Carr� de la Grotte de la Lune Pench閑
et des Trois Etoiles. L?artiste a pr閒閞�
la qu阾e int閞ieure � la course aux
charts. Il est certainement l?un des
derniers grands romantiques de
la pop, de la trempe d?un Paddy
McAloon, d?un Louis Philippe ou d?un
Andy Partridge. Une certaine nostalgie
teint閑 d?auto-ironie pour la grandeur
pass閑 britannique qui n?a plus sa
place dans l?empire du Milieu,
comme le t閙oigne ?No Scones, No
Marmalade?. Si cet album excelle avec
ses plages s閘閚ites et 閘間iaques
telles ?The Moon Is Low? ou
?Soon Before The Moon?, il ravira les
amateurs de power pop accrocheuse
avec ?Busy Queen?. Voil� un bel album
� cl閟 o� il est question du statut
d?expatri� (?Understand?) mais aussi
d?un ?Austerlitz? en fran鏰is dans le
texte qui 関oque Ray Davies qui,
en 1985, avait lui aussi revisit�
ses souvenirs de 1967 sur ?Return
To Waterloo?. On souhaite qu?il
existe encore en France des oreilles
sensibles � la belle ouvrage pop et �
une certaine recherche int閞ieure.
???1/2
JEAN-EMMANUEL DELUXE
078 R&F FEVRIER 2019
album malin empli de p閜ites pop
et punk sorti en 2015 qui annon鏰it
l?av鑞ement d?une nouvelle
personnalit� attachante dans
la sc鑞e garage californienne.
D間uis� en policier de pacotille, Krol
s?amusait avec d閟involture et ironie
des obsessions des musiciens de son
entourage et pleurait le vol de sa
bicyclette ch閞ie avec humour. Celui
qui avait magnifiquement nomm� son
premier album ?I Hate Jazz?, avait
tout de la nouvelle ic鬾e hipster
en devenir. Quelle surprise alors
d?apprendre que ce joyeux luron
qui 閞igeait le je-m?en-foutisme
en style de vie a failli abandonner
sa vie d?artiste. En proie � une crise
existentielle, Krol a perdu foi en la
musique alors m阭e qu?une carri鑢e
s?ouvrait. ?Power Chords?, qui
montre un Krol ab頼� sur sa
pochette, chronique ces trois
ann閑s de d閟amour, de
reconstruction et de red閏ouverte du
rock?n?roll. Musicalement (et presque
閠onnamment) aucune r関olution
n?est � noter tant l?album se place
dans les pas lo-fi de son pr閐閏esseur
?Turkey?. C?est plut魌 du c魌� des
textes que les perspectives ont
chang�. L?閏riture de Krol, jadis l間鑢e
et narquoise, se fait plus personnelle,
introspective. Il exprime un mal-阾re
qu?il cache derri鑢e un pudique filet
de distorsion. Tout cela, 関idemment,
est narr� sur fond de chansons punk
bricol閑s mais finement trouss閑s,
Krol se situant plus que jamais au
croisement de Jay Reatard, Matthew
Melton et m阭e Julian Casablancas.
C?est ce contraste entre les chansons
engageantes et les textes profonds
(mais jamais mis閞abilistes) qui fait de
cet album une r閡ssite, et de Krol un
musicien plus passionnant que jamais.
????
ERIC DELSART
Tim Presley?s
White Fence
Mumford
& Sons
?I Have To Feed Larry?s Hawk?
?Delta?
DRAG CITY/ MODULOR
BARCLAY/ UNIVERSAL
En l?espace de vingt ans, Tim
Ce dernier album de Mumford
& Sons, c?est un peu l?histoire de la
Presley sous le nom de White Fence,
en duo avec Ty Segall, Cate Le Bon
pour Drinks ou avec The Fall (dont il
fut membre), a engendr� bon nombre
d?albums qui tous perp閠uent un
certain esprit am閞icain h閞it� de
ESP-Disk ou d?un Mayo Thompson,
entre exp閞imentations et chansons
pop de travers. Avec ce nouvel album,
Presley tourne toujours autour du
pr閏ipice sans jamais y tomber. Une
chute qui pourrait s?incarner dans
le quartier interlope et dangereux
de San Francisco o� l?Angeleno a
d閙閚ag�. Apr鑣 une p閞iode de
gestation hivernale � Staveley dans
la r間ion apaisante des lacs au nord
de l?Angleterre, l?artiste est donc
grenouille qui veut se faire aussi grosse
que le b?uf et, ici aussi, l?histoire se
termine mal. On pouvait redouter �
l?occasion de ?Wilder Mind?, son
pr閏閐ent album, une sorte de
devenir-Coldplay pour le groupe
anglais. Ces craintes ont 閠�, si l?on
peut dire, confirm閑s au-del� de toute
esp閞ance. Peu d?albums r閏ents
ont aussi franchement d関oy� ce
que devrait signifier le beau mot de
lyrisme lorsqu?il s?agit de rock. La
comparaison, qui vient in関itablement
� l?esprit, avec les premiers Arcade
Fire est accablante. Il n?est que de
comparer le pathos grandiloquent de
?The Wild? � la fureur 閏hevel閑 de
?Rebellion? pour mesurer l?ab頼e. La
production de Paul Epworth, d?une
閠onnante laideur, n?est pas pour rien
dans le naufrage : ?Beloved? est digne
du pire U2 et on pouffe involontairement face au synth閠iseur de ?Picture
Of You? et aux ineptes beats hip-hop
de ?Rose Of Sharon? ou ?Woman?.
Quant � Marcus Mumford, il est
d閟ormais le prototype du chanteur
que l?on aurait envie de pincer ? la
b阾ise des propos tenus dans un r閏ent
entretien pour le NME n?arrangeant
rien. Moins un album qu?un sympt鬽e
parti enregistrer dans la Baie, en
compagnie de Jeremy Harris, Dylan
Hadley et de H Hawkline. A l?inverse
de certains de ses coll鑗ues issus
du revival psych閐閘ique, Presley
privil間ie la prise de risques et les
remises en question. Un esprit oblique
� la Brian Eno qui lui fait dire : ?J?ai
d� r閍pprendre � marcher. On m?a
attach� � un faucon, que je dois
nourrir � heure r間uli鑢e?. La chanson
qui introduit et donne son titre �
l?album avec son clavier hypnotique
et sa voix plaintive donne le ton de ce
qui suit sur 14 titres. Soit une minisymphonie lo-fi dont les hauts faits
sont ?Lorelei? chanson d?amour
d閟enchant閑 qui ne tient qu?avec
des sparadraps, ?Until You Walk?,
ballade qui 関oque l?ange du bizarre
ou encore ?I Saw Snow Today? avec
ses paroles na飗es et sa guitare slide
sous valium. Ce voyage int閞ieur se
cl魌 de mani鑢e apais閑 avec ?Harm
Reduction?, un titre instrumental en
deux parties, ?Morning? et ?Street
& Inside Mind?. Les cart閟iens
resteront dubitatifs, les guerriers
du r陃e seront combl閟. ????
inqui閠ant, voil� ce qu?est ?Delta?,
tant ces envol閑s g閙issantes forment
le bain amniotique du son indie rock
d?aujourd?hui. Le ratage est d?autant
plus consid閞able qu?il se juge �
l?aune d?une ambition de grandeur
surlign閑 avec candeur par la r閏itation
embarrassante d?un extrait du ?Paradis
Perdu? de John Milton (?Darkness
Visible?) et, surtout, par l?閜rouvante
longueur d?un album qui sombre
corps et biens dans un pur et simple
exhibitionnisme affectif. On souhaite
aux Mumford & Sons beaucoup
de bonheur dans les stades. ?
JEAN-EMMANUEL DELUXE
VIANNEY G.
FEVRIER 2019 R&F 079
Disques classic rock
Bruce
Springsteen
Walter Trout
John Garcia
Bob Mould
?Survivor Blues?
?Sunshine Rock?
?Springsteen On Broadway?
PROVOGUE/ MASCOT
?John Garcia
And The Band Of Gold?
COLUMBIA/ SONY MUSIC
Le chanteur est arriv� au milieu de
?Growin? Up?, la premi鑢e chanson,
lorsqu?il en interrompt le fil pour faire
une confession : ?Je n?ai jamais trim�
dans une usine, jamais eu le moindre
boulot manuel ni boss� cinq jours sur
sept, et pourtant je n?ai fait qu?閏rire
l�-dessus et j?ai obtenu un succ鑣
ph閚om閚al, c?est pas bal鑪e ??
Du 12 octobre 2017 au 15 d閏embre
2018, l?homme d?Asbury Park a
pos� guitare et piano dans un th殁tre
hupp� de Broadway et s?est livr�
� un exercice in閐it : se raconter en
chansons, celles-ci constituant une
prolongation des histoires d閞oul閑s
plut魌 que l?inverse. Version sc閚ique
de sa r閏ente autobiographie, l?affaire
rel鑦e bien plus du stand-up que du
concert acoustique, et il est
conseill� de potasser la langue
de Shakespeare pour s?y plonger. Et
avoir la confirmation que oui, Bruce
Springsteen est un conteur sans pareil
? ?it?s my magic trick?, rigole-t-il.
Alors voil� l?auditeur embarqu� � ses
c魌閟 tandis qu?il se ridiculise � l?鈍e
de 7 ans devant ses voisins qu?il tente
d?impressionner avec une guitare
dont il ne sait pas sortir trois notes,
se montre t閠anis� par une phrase de
son p鑢e juste avant que lui-m阭e
ne le devienne, p鑢e, raconte ses
idoles de jeunesse du New Jersey,
rock stars qui ne le devinrent jamais
car fauch閑s au Vietnam, ou traverse
l?Am閞ique au volant d?une voiture
sans avoir jamais conduit de sa vie.
L?homme est souvent dr鬺e, presque
toujours poignant, effar� lorsqu?il
関oque le climat politique actuel avant
une puissante version de ?The Ghost
Of Tom Joad?. L??uvre d?un artiste
tellement dou� pour 閐ifier son propre
mythe qu?il peut se permettre d?en
saper les fondations et d?en rire.
???
BERTRAND BOUARD
Au pays de Johnny, Walter Trout
demeure un bluesman m閏onnu.
Ce guitariste de 67 ans, originaire
du New Jersey, joue depuis la fin des
ann閑s 60 mais enregistre sous son
nom depuis celle des ann閑s 80,
et reste un h閞os du trois accords.
Enregistr� � LA dans le studio de
Robbie Krieger des Doors, cette
nouvelle livraison est un album de
reprises. Pas de standards 閏ul閟 ici,
mais un recueil d?obscures chansons
de JB Lenoir, Hound Dog Taylor
ou Luther Johnson, � savourer
sans mod閞ation devant le whisky.
La relecture feutr閑 de ?Nature?s
Disappearing? renvoie aux
innombrables heures pass閑s en
compagnie de John Mayall & The
Bluesbreakers, son p鑢e spirituel.
Walter Trout s?est aussi forg� un
caract鑢e en pratiquant avec John Lee
Hooker et d?autres titans, tels Big
Mama Thornton et Percy Mayfield
ou Canned Heat encore plus tard.
Trout a eu pour coutume d?en coller
partout. C?est encore le cas, mais,
aujourd?hui, il joue fi鑢ement
cette musique qui ne pr閠end pas
r関olutionner le genre. Elle fait
mieux, puisqu?elle gu閞it. La
fantastique reprise d?une chanson
de Jimmy Dawkins colle d?entr閑
de jeu le frisson et donne le ton.
La Stratocaster de Walter colle au
plafond, d閏olle vers les cieux et
atteint le firmament en 7 minutes
bien remplies. Avant de devenir
le futur classique qu?il est d閖�,
?Survivor Blues? s?adresse � ceux
qui reviennent de loin. Suite � une
cirrhose du foie en 2014, l?Am閞icain
a failli plier l?ombrelle. C?est aussi
le cas de ses musiciens, tous
survivants de cette musique qui
nourrit l?鈓e et 閏orne, parfois,
l?existence. ???
VINCENT HANON
NAPALM
Depuis le cr閜uscule de Kyuss,
force est de constater que les
destin閑s de ses membres furent
diverses. Aujourd?hui, chacun conna顃
bien s鹯 les Queens Of The Stone Age,
rutilant bolide men� par Josh Homme.
De son c魌�, Brant Bjork vient de
publier ?Mankind Woman?, bourr�
d?effluves blues psych閐閘iques fa鏾n
Cream. Nick Oliveri compile ses fonds
de tiroirs dans les diff閞ents volumes
de ?NO Hits At All?. Et John Garcia ?
Le t閚閎reux chanteur s?est lanc�
depuis 2014 dans une carri鑢e solo
et r閍ctive, de temps � autre, Unida
ou Slo Burn, ses excellents gangs de
la fin des ann閑s 90. R閏emment,
il revisitait ses propres classiques
en formation acoustique, et en a tir�
?The Coyote Who Spoke In Tongues?.
Aujourd?hui, Garcia retrouve
l?閘ectricit� et ce avec le l間endaire
Chris Goss � la console. L?homme
lige des Masters Of Reality, qui avait
mis en bo顃e ?Rated R? et ?Blues
For The Red Sun?, apporte sa patte
caract閞istique : un vernis compact,
colossal, des piles de guitares
massives, une batterie surpuissante,
des basses qui ronflent. Un 閏rin
muscl� qui met en valeur la voix
閞aill閑 de Garcia et enlumine des
morceaux solides, efficaces, comme
?My Everything?, ?Jim?s Whiskers?,
?Chicken Delight? ou la plus stoner
?Popcorn (Hit Me If You Can)?. Les
plomb閟 ?Apache Junction? et
?Don?t Even Think About It? ne
d閜areraient pas sur l?iconique
?Songs For The Deaf?, tout comme
?Cheyletiella? et son solo gav� de
wah-wah. Apr鑣 cette bourrasque,
?Softer Side? conclut l?affaire de fa鏾n
plus tranquille. Avec cet excellent
album, John Garcia surpasse sans
peine les derniers efforts de son
ex-comp鑢e roux, et c?est une
d閘ectable surprise. ????
JONATHAN WITT
080 R&F FEVRIER 2019
MERGE/ DIFFER-ANT
Pas de changement radical de son
pour Bob Mould avec ce nouvel
album, mais plut魌 une volont� de
changer d?esprit et d?閏rire des
chansons joyeuses. Si ?Patch And
Ruin?, sorti il y a trois ans, 閠ait
habit� par la douleur de la perte
successive de ses deux parents.
Cet enregistrement renoue avec la
pop joyeuse et violente de Sugar
sur ?Copper Blue?, sa plus grande
r閡ssite post-H黶ker D�. L?ancien
Franciscanais a fui l?Am閞ique de
Trump pour Berlin, retrouv� un
nouveau souffle et le go鹴 du risque.
L?apport d?une section de cordes du
TV Orchestra de Prague sur certains
titres 閠offe � merveille les g閚閞eux
accords ouverts de Mould. Le travail
d?閏riture d?Alison Chelsey, sur les
parties de violon, est remarquable
de sobri閠� et de justesse sur des
chansons comme l?excellente
?Irrational Poison? ou la tr鑣 REM
?Western Sunset?, qui cl魌 l?album.
?Camp Sunshine? est une vraie belle
composition qui fourmille de d閠ails
d?une grande sophistication. En
d閜it d?accords plaqu閟 au piano, de
notes de xylophone et d?une basse
moelleuse, on a l?impression d?閏outer
un titre guitare-voix intimiste, une
d閙o sortie d?un coffre � tr閟or.
La capacit� du chanteur � faire une
grande performance vocale d鑣
la premi鑢e prise, lui 関ite d?阾re
ennuyeux. Sa voix rappelle la force
brute du groupe de sa jeunesse. La
mort de Grant Hart semble d?ailleurs
lui donner une rage nouvelle. Il faut
閏outer cet album rien que pour le
titre extraordinaire ?I Fought?, qui
s?adresse s鹯ement � son ancien fr鑢e
d?arme: ?J?ai combattu pour toi/ Nous
閠ions c魌e � c魌e?. On ose � peine
imaginer la puissance qu?aura ce
morceau en concert. En esp閞ant que
l?artiste revienne enfin en France.
????
BRIAG MARUANI
Michael
Chapman
Mandolin
Orange
?True North?
?Tides Of A Teardrop?
PARADISE OF BACHELORS/ DIFFER-ANT
YEP ROC
Les ann閑s 1970 n?ont pas fini de
nous hanter, comme un remords
L?americana, le banjo,
la mandoline, le violon, 鏰 peut-阾re
et un regret. Michael Chapman,
v閠閞an anglais du revival folk du
si鑓le dernier, fait partie de cette
longue liste de songwriters essentiels,
r閔abilit閟 par le pr閏ieux label
Light In The Attic (Sixto Rodriguez,
Karen Dalton, David Kauffman et Eric
Caboor, Jim Ford...). Ressortirent
ainsi aux d閎uts de la d閏ennie ces
quatre premiers albums (publi閟 chez
Harvest) ?Rainmaker? (sans doute
son chef-d??uvre), ?Fully Qualified
Survivor?, ?Wrecked Again?, et
?Window?. A d閒aut de succ鑣 public,
Michael Chapman s?est attir� de
longue date une flatteuse r閜utation
aupr鑣 de David Bowie, John Peel ou
un peu p閚ible, parfois. Pourquoi
s?infliger toute cette culture qui
n?est pas la n魌re ? Pourquoi pas
l?accord閛n et la bourr閑 auvergnate ?
Mais la question est la m阭e pour le
rock?n?roll... L?herbe est toujours plus
verte ailleurs. En fait, le style musical
importe peu. Il suffit d?閏outer et de
voir ce qui se passe. Avec ce groupe,
c?est inexplicable. Pourtant, il y a l�
tout ce qui 閚erve chez d?autres
tenants de cette musique roots,
notamment les instruments pr閏it閟,
qui pourraient tirer l?affaire du c魌�
du bluegrass. Sauf qu?il y a autre
chose. La voix, les m閘odies, les
arrangements ? o� l?on retrouve
heureusement des instruments
presque modernes comme la guitare
閘ectrique, l?orgue, la batterie...
Il y a surtout dans ce disque une
gr鈉e qui d閜asse toutes les
questions de styles, d?閏oles, de
chapelles. Mandolin Orange s?est
form� il y a bient魌 dix ans autour
du couple Andrew Marlin, qui 閏rit,
chante et joue d?un peu de tout, et
Emily Frantz, multi-instrumentiste
surdou閑, dot閑 de plus d?une tr鑣
belle voix. Ils viennent de Caroline du
Nord, autant dire qu?ils ne font pas
Thurston Moore. Ce virtuose de la
guitare acoustique, souvent compar�
� Bert Jansch, signait il y a deux ans
un retour remarqu� avec ?50?.
Son style, ample folk rock orchestr�,
pourtant si caract閞istique du tournant
des ann閑s 1970, supporte avec
endurance le cours du temps. Les
deux duos avec Bridget St John que
contient son dernier opus participent
de cette impression de capsule
temporelle ; c?est un peu comme les
poilus : le dernier � partir emportera
avec lui un pan de monde. Avec
?True North?, il fait plus et mieux que
se rappeler � notre bon souvenir ;
les instrumentaux, ?Caddo Lake?,
et surtout ?Eleuthera?, brillamment
servi par la pedal steel de BJ Cole,
font valoir son sens intact du paysage
sonore. Mais l?album vaut d?abord
et surtout pour son titre d?ouverture,
?It?s Too Late? dans lequel Chapman
grommelle avec une rare intensit�,
m閘ange suffocant de rage froide
et d?un certain sens du mystique.
Sa future venue � Paris ? on
n?ose imaginer qu?il n?y en ait une ?
promet d?阾re une messe absolue.
??? 1/2
semblant : cette musique est la leur,
ils l?ont dans le sang. C?est leur
sixi鑝e album, on pourrait battre
notre coulpe, dire qu?il 閠ait temps de
les remarquer. Mais une 閏oute rapide
des pr閏閐ents disques confirme que
c?est celui-ci le bon. Avant c?閠ait
bien, maintenant c?est grand. Parfois,
quand Emily Frantz chante, on pense
aux Cowboy Junkies (?Into The Sun?,
superbe). Une tr鑣 belle surprise.
Un disque pour tout le monde,
contrairement � ce qui sera dit.
???
STAN CUESTA
VIANNEY G.
FEVRIER 2019 R&F 081
Disques fran鏰is
Yarol
Requin Chagrin Ramon Pipin
Bertrand Belin
?Yarol?
?S閙aphore?
?Qu?Est-Ce Que C?Est Beau?
?Persona?
BONUS TRACKS/ POLYDOR
KMS/ SONY MUSIC
MON SALON
WAGRAM
On l?a connu surtout comme
guitariste, d?abord au sein de FFF,
Trois ans apr鑣 ses remarquables
d閎uts, Requin Chagrin poursuit
Depuis Au Bonheur Des Dames,
Bertrand Belin est insidieux.
de Mud, des Hellboys, puis au c魌�
de Johnny Hallyday. Pour beaucoup,
c?est donc une surprise de le
retrouver dans la position de
chanteur-guitariste, sauf pour ceux
qui ont eu la chance d?assister � l?une
des prestations enflamm閑s de Black
Minou, le groupe qu?il avait constitu�
avec son fr鑢e Melvil. Mais plus
question pour lui de s?abonner aux
reprises : homme � tout faire, Yarol
a non seulement produit son album
sur son propre label mais 間alement
compos� et co閏rit pratiquement tous
les morceaux. Et c?est peut-阾re l� que
le b鈚 blesse : trop d閙onstratif, son
essai p阠he par exc鑣 de longueur
(une heure) et par sa volont� de courir
son irr閟istible ascension. Ce groupe
qui n?en est pas un ? c?est avant
tout le projet de Marion Brunetto,
qui compose, 閏rit et interpr鑤e
l?essentiel de ce qu?on entend sur
disque ? a r閡ssi � s?extraire de la
sc鑞e garage parisienne pour toucher
un public large. Rep閞� par Nicola
Sirkis, qui a trouv� dans les chansons
de Brunetto une filiation certaine,
le groupe a fait la premi鑢e partie
d?Indochine lors de sa derni鑢e
tourn閑 et publie son deuxi鑝e
album sur KMS, label lanc� tout
r閏emment par Sirkis. On aurait pu
craindre une d閚aturation du son
lancinant de Requin Chagrin, ce
m閘ange de m閘odies m閘ancoliques
et d?ambiances vaporeuses.
?S閙aphore? est une affirmation
de cette esth閠ique qui se traduit par
dix morceaux ma顃ris閟 � la saveur
oc閍nique o� les m閠aphores marines
sont nombreuses mais habilement
diss閙in閑s. La voix grave de
Brunetto est aussi saisissante, tout
comme sa capacit� de faire sonner la
langue fran鏰ise sur ses progressions
d?accords carillonnants. On pense aux
artistes du label Captured Tracks du
d閎ut des ann閑s 2000 (Beach
Fossils, Wild Nothings) ou aux
Ramon Pipin (n� Alain Ranval � Paris
en 1952) s?affirme comme un cr閍teur
d?une authentique originalit�. Le
triomphe de ?Oh ! Les Filles? (1973)
lui a donn� la libert� de poursuivre un
chemin personnel � la t阾e d?Odeurs,
puis sous son nom, parall鑜ement �
diverses missions, comme r閍lisateur
(Renaud, haute 閜oque), compositeur
de musiques de films (?Bernie?,
?Elle Voit Des Nains Partout?), etc.
Enregistr� avec de vrais musiciens
dans le mythique studio Vogue de
Villetaneuse, ?Qu?Est-Ce Que C?Est
Beau?, cinqui鑝e effort solo, pr閟ente
treize vignettes � l?humour parfois
teint� de cynisme car, � l?関idence,
Ramon Pipin est adepte de la formule
bien connue selon laquelle mieux vaut
Il s?est infiltr�, l?air de rien, dans le
paysage musical. Entre ses albums
solo, ses participations � des BO de
films ou ses collaborations choisies
(?Dimanche?, la superbe chanson
hypnotique sur l?album ?Shadow
People? des Limi馻nas, c?閠ait lui), ses
romans, il est un peu partout. Le pire,
c?est que Bertrand Belin est insidieux,
mais s閐uisant. Et unique en son
genre, n?en d閜laise � ceux qui l?ont
vite class� dans la cat間orie h閞itiers
de Bashung parce qu?il ne chante pas
en haute-contre... Le Breton a un
phras� � lui, plus parl� que chant�,
un d閠achement 閘間ant, un timbre
de velours qui donnerait du relief aux
paroles les plus banales (m阭e si
ce n?est pas son style, la banalit�).
Il est impeccable en conteur moderne
qui contemple le monde avec une
distance qui ne fait pas illusion. Car,
sous la fa鏰de de dandy d閟involte
promenant sa nonchalance sur des
m閘odies languides tout en nappes
de claviers, on le sent � fleur de peau,
plus dou� pour manier la tension
subtile que l?explosion. Ce sixi鑝e
album est parcouru d?une m閘ancolie
et d?une atmosph鑢e synth閠ique
h閞it閑s de la new wave, sans virer au
pastiche. Les paroles ne priment pas
sur la musique (tic assez r閜andu du
plusieurs li鑦res � la fois. L?option
ballade en particulier est la moins
convaincante, et p閚alise tous les
derniers morceaux : le manque
d?ampleur vocale se fait alors sentir.
Heureusement, gr鈉e � sa volont� de
fusionner les styles musicaux (sans
doute h閞it閑 de sa p閞iode FFF), il
a bien d?autres cordes � son arc et
r閡ssit son coup lorsqu?il adopte un
son fun et dansant : il t鈚e d?un rock
obs閐ant teint� de glam et port� par
des refrains ent阾ants (?Boogie With
You?, ?No Filter?), s?approche du
punk � l?occasion d?une salve toutes
guitares dehors (?Runaway?), calme
le jeu plaisamment en sacrifiant � son
influence funky (?What Am I Supposed
To Do ??, ?Bad Habit?). Et il surprend
avec les deux seuls morceaux
francophones : ?Girls?, sur le mode
s閐uction groovy, et ?Sale? qui voit
l?irruption d?un rythme africain en
accord avec le texte malin de
Benjamin Biolay, les ch?urs et le
refrain plaisants, et l?intervention
savoureuse du musicien congolais
Jupiter Bokondji. ???
H.M.
082 R&F FEVRIER 2019
taciturnes New-Yorkais de Crystal
Stilts (notamment quand le tempo
acc閘鑢e sur ?Dans Le C?ur?,
avec sa rythmique surf et sa guitare
sautillante). Des ch?urs a閞iens
de ?Croisades? au final 閘ectrique de
?Le Grand Voyage?, en passant par
les ruptures de ?Clairvoyance?,
difficile de ne pas tomber sous le
charme des chansons contemplatives
de ?S閙aphore?. ????
ERIC DELSART
en rire qu?en pleurer. Aux premi鑢es
閏outes, l?attention est capt閑 par des
paroles 閠ranges o� se croisent des
dictateurs (?Polpote Park?) et des
cerveaux de think-tank (?Le Club?)...
La nostalgie est moins feinte que
l?auteur voudrait le faire croire
quand sont 関oqu閟 le ?Viandox?
ou ?L?Homme Du Picardie?. De toute
mani鑢e, un 関entuel apitoiement sur
soi-m阭e serait pulv閞is� par des
jeux de mots fi鑢ement foireux, ?Mon
Arbre G閚ialogique? ! ?Stairway To
Eleven? ! L?observation des travers de
la soci閠� assaisonn閑 d?humour
potache ne doit pas occulter la grande
qualit� musicale d?un guitariste
accompli, compositeur fan des Beatles
et autres g閍nts des ann閑s 1960
(comme en atteste ?Ready Steady
Go?, album de 1992 vou� � des
adaptations). En bonne logique
artistique, le d閠achement
philosophique adopt� dans l?閏riture
trouve son 閝uivalent dans les
climats laid back qui caract閞isent
la majorit� des chansons. ???
made in France), et pourtant, m閞itent
qu?on s?y attarde, qu?on savoure ces
images qui font mouche (?on annonce
un 閠� de canadairs...?, cette histoire
d?oiseau qui petit � petit fait ?son
bec? ou ?Sur Le Cul?, r閒lexion sur
le monde, grin鏰nte et absurde).
Et il ne faut pas longtemps pour que
ses m閘odies s?infiltrent dans la
m閙oire, m阭e si de prime 閏oute,
elles ne jouent pas la carte catchy.
Il est insidieux, Bertrand Belin.
Et tant mieux. ??? 1/2
JEAN-WILLIAM THOURY
ISABELLE CHELLEY
Zombie Zombie Vanessa Paradis Tiwayo
?L?Heure De La Sortie BO?
?Origines?
?The Gipsy Soul Of Tiwayo?
L?AGE D?OR/ BIG WAX
BARCLAY/ UNIVERSAL
BLUE NOTE FRANCE/ UNIVERSAL
Le film de genre fran鏰is (horreur,
Si l?on se r閒鑢e � sa discographie,
Vanessa Paradis est une chanteuse
sous influence, un v閞itable cam閘閛n
dont les go鹴s et les humeurs varient
en fonction de sa vie. Il y a vingt-cinq
ans, sa liaison avec Lenny Kravitz
avait influenc� sa carri鑢e lorsqu?il
avait pris les r阯es de la production
d?un de ses disques, pour lui insuffler
un vent n閛-sixties. Aujourd?hui, c?est
son r閏ent mariage avec Samuel
Benchetrit qui rejaillit sur son dernier
album puisque ce dernier a 閏rit et
compos� la grande majorit� des
chansons, seul ou avec elle. La
douceur et la langueur musicales
r鑗nent en ma顃resses, privil間iant les
ballades et une pop intimiste qui se
d閘ecte d?ambiances moelleuses et
d?orchestrations de cordes. Impossible
d?ignorer que Vanessa est 閜rise
de son nouveau pygmalion : la
majorit� des morceaux baignent
dans un sentimentalisme
romantique, � tel point que le
disque s?apparente � une d閏laration
d?amour. Malheureusement, les
m閘odies manquent d?impact et les
textes d?originalit� (?Je voudrais pour
dire ces mots/ Avoir invent� ces mots/
Qu?on ne les dise � chaque fois/ Qu?en
ne pensant qu?� toi?), comme quoi il
n?est pas ais� de s?improviser auteurcompositeur. L?ensemble manque de
Il faut se pincer pour le croire.
science-fiction, fantastique) est une
vieille lune et, souvent, une source
de d閏eptions en cascades. Avec
?L?Heure De La Sortie?, on a enfin
droit � un exemple honorable dans
cette cat間orie gr鈉e, entre autres,
� sa bande-son sign閑 du duo le
plus cin閙atographique de l?閘ectro
fran鏰ise. Si Etienne Jaumet et
Cosmic Neman ont prouv� leur
amour du score anxiog鑞e d鑣 2010
avec le EP ?Zombie Zombie Plays
John Carpenter?, ils vont plus loin
avec les treize plages de cette bande
originale qui parvient � rendre
carr閙ent inqui閠ante la reprise par
une chorale enfantine de deux
morceaux sign閟 Patti Smith, ?Free
Money? et le sublime ?Pissing In A
River?. D鑣 le premier titre
?Etrange Balade En For阾 (Filature)?,
on plonge dans une atmosph鑢e
semblable � celle des westerns
spaghettis orchestr閟 par Ennio
Morricone, les boucles 閘ectroniques
en sus. M阭e sans l?apport des
images, les sculptures sonores
con鐄es par ZZ font na顃re des visions
imaginaires. Ainsi l?inqui閠ante
?Piscine?, drone 閘ectronique aux
lancinantes percussions 関oquant la
musique de Goblin dans ?Suspiria?.
Plus l間er, ?La Bo顃e De Nuit De
Tonton?, illustrant une s閝uence
du film dans un club ringard, d閎ute
en disco Prisunic pour se conclure
en apoth閛se � la Carpenter.
Curieusement, ?Course-Poursuite?
avance � pas de loup sur un tempo
sinueux tandis que ?La Boum? donne
un coup de speed avec une touche
de second degr�. Le ?Th鑝e De Fin?
est aussi pompier qu?angoissant, et
illustre � merveille la fin du film,
qu?on ne d関oilera pas ici. Une BO de
qualit� pour un film � d閏ouvrir. Ces
Zombies-l�, comme ceux de Romero,
m閞itent un 閠ernel retour. ???
OLIVIER CACHIN
peps et de contrastes, et seules
quelques exceptions tranchent sur
la tonalit� g閚閞ale par leur c魌� fun
et dansant et rendent justice � cette
voix mutine et radieuse : ?Ce Que Le
Vent Nous Souffle? et son plaisant
rythme latino, concoct� par Adrien
Gallo (le chanteur des BB Brunes),
et deux tentatives de Fabio
Viscogliosi, une attachante m閘op閑
italienne (?Mio Cuore?) et une
r閡ssite enjou閑 (?La Plage?). ??
H.M.
Malgr� sa voix gorg閑 de soul, sa
production sophistiqu閑 et ses
morceaux de niveau international,
Tiwayo n?est pas une nouvelle
r関閘ation issue des USA. Il vient de
banlieue parisienne, o� il a grandi, et,
s?il a 閠� rep閞� et sign� par le label
Blue Note, c?est parce qu?il peut
c魌oyer les plus grands. Ce jeune
prodige s?est fait les dents comme
guitariste de diff閞ents groupes reggae
avant de voler de ses propres ailes en
se fa鏾nnant un r閜ertoire en anglais
o� il mixe ses multiples influences old
school. Ses terrains de pr閐ilection
restent le mid tempo et la ballade :
acoustique et d閜ouill閑 ou boost閑
par des orchestrations 閠incelantes,
tout en douceur et suavit�, ou plus
puissante, agr閙ent閑 d?une parure
soul � la Stax ou piment閑 d?effluves
jama颿ains et bluesy, telles les deux
r閡ssites plac閑s en ouverture (?A
Place To Call My Own? et ?Wild?) et
dont le charme ensorcelant 関oque le
chef-d??uvre de Sixto Rodriguez
(?Sugar Man?). Mais il n?h閟ite pas �
naviguer avec une aisance jubilatoire
du c魌� du reggae (?Rise Up And
Shine?), d?un rhythm?n?blues sous
influence gospel (?Love Me Like You
Say?) et m阭e d?un rock obs閐ant
(?Too Young?). B閚閒iciant d?un
enregistrement haut de gamme r閍lis�
outre-Atlantique par Mark Neill (qui
s?est illustr� avec les Black Keys), il
transcende ses variations stylistiques
en r関閘ant toutes les potentialit閟
d?une voix androgyne et l間鑢ement
閞aill閑 qui sait ronronner, feuler ou
rugir et qui peut swinguer avec une
agilit� confondante (?Night Train?).
???1/2
H.M.
Le Villejuif
Underground
?When Will The Flies
In Deauville Drop ??
BORN BAD
Un coup de turbo pour passer � la
vitesse sup閞ieure, lorsque se profile
la vieillesse ? devenir trentenaire.
Nathan Roche, australien et
compositeur, enregistre depuis
douze ans ? le nom de cet
incontinent appara顃 sur une vingtaine
d?albums, en solo ou avec Marf
Loth, Camperdown & Out, Redneck
Discotheque, The Revisionists,
Disgusting People, Laverie Nuns, The
Skeleton Horse, CIA D閎utante, etc.
C?est aujourd?hui, avec Le Villejuif
Underground, avec Karakos (fils de
Jean), Beltran et Schlaefflin, que 鏰
d閏olle. Leur premier album les voyait
vadrouiller sur les traces de Lou Reed
? essai plein de panache, m阭e si
les Franco-Australiens se montraient,
par rapport � un autre enfant du Velvet
Underground comme The Clean, en
dessous niveau m閘odies. Pour ce
nouvel album, Roche a laiss� plus de
place � ses colocataires, plus de place
aux trouvailles c魌� instrumentation,
arrangements, production, son. La
plupart des membres 閏outent du
hip-hop, et 鏰 s?entend, au loin, en
sourdine dans le garage du cabanon.
Quand la guitare et le clavier entrent
en copulation avec la rythmique, c?est
comme si Pavement ou Silver Jews
gobaient du Sleaford Mods, comme
si la Fat White Family recrachait le
?Loser? de Beck, les Limi馻nas se
faisaient tirer la barbichette par
Happy Mondays, Armand Schaubroeck
botoxer par Calvin Johnson... Il y
avait un d閏alage entre les vell閕t閟
d?extravagance du groupe et sa
musique, assez conventionnelle sous
son emballage d?arsouilles branleurs.
Toutes les chansons de ?When
Will The Flies In Deauville Drop??
b閚閒icient d?id閑s tordues et
ing閚ieuses. Villejuif est d閟ormais
sur la carte. ????
BENOIT SABATIER
FEVRIER 2019 R&F 083
Buzzcocks
?ANOTHER MUSIC IN A DIFFERENT KITCHEN ? 40TH ANNIVERSARY EDITION?
?LOVE BITES ? 40TH ANNIVERSARY EDITION?
Domino
C?閠ait vers 1995 ou 1996. A Los
Angeles, au l間endaire Ch鈚eau Marmont,
les Sex Pistols, fra頲hement r閡nis, tenaient
audience avant de se lancer dans une
tourn閑 mondiale. On tentait d?interviewer
les membres originaux du groupe encore
mythique (apr鑣 la reformation, il ne le
serait plus jamais). Rotten faisait son show,
les autres ne pipaient mot, manifestement
d閖� irrit閟 avant m阭e que la tourn閑
n?ait commenc�. Alors qu?il d閦inguait
vicieusement un par un chacun de ses
concurrents des ann閑s punk, Steve Jones
ouvrit la bouche et dit : ?Nous aimions tous les
Buzzcocks?. Apr鑣 quoi, Rotten ajouta : ?C?est
vrai. Nous aimions beaucoup les Buzzcocks, et
X-Ray Spex 間alement.? Adoub閟 par Rotten
en personne ! Il faut l?entendre pour le croire.
Et voici qu?aujourd?hui les deux premiers
albums de leur mythique trilogie seventies
chez United Artists ressortent dans de
belles versions pour f阾er leur quaranti鑝e
anniversaire, car oui, en ces ann閑s-l�, on
pouvait sortir deux albums en douze mois...
Les Buzzcocks 閠aient sp閏iaux. Tellement
diff閞ents des autres. Etait-ce parce
qu?ils venaient du Nord, de Manchester,
pr閏is閙ent ? Peut-阾re. Etait-ce parce
que Pete Shelley 閠ait bisexuel ? Peut-阾re.
Mais on n?explique pas scientifiquement
les qualit閟 d?un groupe par sa situation
g閛graphique ou les orientations sexuelles
de son principal songwriter... Apr鑣 tout,
les Buzzcocks, comme beaucoup de
groupes londoniens, avaient 閏out� le Velvet
Underground, David Bowie, les Stooges et
beaucoup de krautrock. Ils avaient toutes les
chances de sonner comme les autres, mais ce
084 R&F FEVRIER 2019
ne fut pas le cas et, d?ailleurs, les premiers
groupes punks anglais ne se ressemblaient
pas. C?est apr鑣, avec les iroquois et les
perfectos � clous, que tout s?est uniformis�.
Quand c?閠ait d閖� fini.
Tout le monde semble 阾re d?accord pour dire
que les Buzzcocks 閠aient le plus pop des
groupes punk. C?est sans doute vrai, mais tout
de m阭e, ils pratiquaient une pop bizarre.
Rois des singles (la compilation ?Singles Going
Steady? est souvent l?album pr閒閞� des fans ou
des novices), ils l鈉h鑢ent donc leur premier
album en mars 1978, apr鑣 le fameux EP
?Spiral Scratch? et le d閜art de Howard
Devoto (dont certaines chansons cosign閑s avec
Shelley sont incluses sur ?Another Music In
A Different Kitchen?). D鑣 ?Fast Cars?, le
style des Buzzcocks est r閟um� : des chansons
br鑦es, souvent port閑s par de petits riffs de
guitares de deux ou trois notes, et tr鑣 peu
de solos. Enfin, il y a cette voix : aigu�, tendre
et 閚erv閑 � la fois (qui semble bien avoir
influenc� le Robert Smith du premier
album des Cure). Et puis, il y a la production
extraordinaire de Martin Rushent : il faudrait
閏rire un jour un article entier sur Martin
Rushent. Cet ancien assistant de Tony
Visconti, d?abord ing閚ieur du son (pour
T-Rex, entre autres), savait faire sonner
les guitares : c?est lui qui a produit ?Rattus
Norvegicus?, ?No More Heroes? et ?Black And
White? des Stranglers, le premier Generation
X, les trois Buzzcocks, avant de d閏rocher la
timbale avec ?Dare? de Human League.
Autant dire qu?il savait faire sonner les guitares
aussi bien que les instruments 閘ectroniques
(le merveilleux ?Euroman Cometh? de
Jean-Jacques Burnel, c?est lui aussi).
C?est probablement avec les Buzzcocks
qu?il a eu l?approche la plus minimaliste,
convenant merveilleusement au style du
groupe, restituant la rudesse m閘odique de
splendeurs comme ?Love Battery?, ?Sixteen?,
?Fiction Romance?, ?I Don?t Mind? ou le
d閙ent ?Moving Away From The Pulsebeat?.
C?閠ait un groupe r閡nissant plusieurs talents.
De la m阭e mani鑢e qu?on lit ici et l� que
Glen Matlock 閠ait l?unique g閚ie des Sex
Pistols alors que les deux morceaux les plus
puissants de ?Never Mind The Bollocks?
? ?Holidays In The Sun? et ?Bodies? ?
ont 閠� 閏rits sans lui, on ne peut pas r閐uire
les Buzzcocks au seul g閚ie de Pete Shelley.
Les musiciens jouaient bien, mais un autre
songwriter enrichissait le r閜ertoire du
groupe : Steve Diggle montrait son talent d鑣
le premier album (?Autonomy?) et allait aussi
briller sur ?Love Bites?, deuxi鑝e album
g閚ial (� noter que les Buzzcocks sont le seul
groupe punk � avoir sorti un deuxi鑝e album
encore meilleur que leur premier : tous les
autres se sont ramass閟), sorti six mois apr鑣
?Another Music In A Different Kitchen?.
La production de Rushent est encore
meilleure (?Real World?), et les chansons
encore plus extraordinaires : outre ce
?Real World? d閏hirant, c?est une avalanche
de beaut閟 affolantes, de ?Ever Fallen In
Love (With Someone You Shouldn?t?ve)? �
?Nostalgia? en passant par ?Sixteen Again?,
?Noise Annoys? (sorti en single), ?Love Is
Lies? de Steve Diggle, ?Operators Manual?,
?Nothing Left? ou le clou absolu de l?album
(voire de tout leur r閜ertoire), l?閜oustouflant
?ESP?, indescriptible merveille qu?on
aimerait 閏outer en boucle (c?en est une)
des heures durant. Voici donc deux
monuments, deux triomphes d?un groupe
punk pas comme les autres, en attendant
?A Different Kind Of Tension?,
qui sortira logiquement cette ann閑.
NICOLAS UNGEMUTH
Photo Chris Gabrin-DR
R殚ditions du mois
?Nous aimions tous les Buzzcocks?
Steve Jones
R殚ditions
PAR NICOLAS UNGEMUTH
Soit parfaitement indigent, soit 閠rangement beau
The Rising Storm
The Durutti Column
?CALM BEFORE...?
?M24J (ANTHOLOGY)?
Sundazed (Import Gibert Joseph)
Factory Benelux (Import Gibert Joseph)
Un autocollant le pr閏ise pour ceux
qui ne le sauraient pas (tout le monde) :
il s?agirait du ?disque le plus rare du
monde?. On a tellement de contre
exemples que l?outil marketing, galvaud�
depuis des d閏ennies, pr阾e � sourire,
mais l?histoire de The Rising Storm est
int閞essante... C?est celle de jeunes
gamins venant de la r間ion de Boston
(Remains) qui ont 閏onomis� 1000 $
pour passer cinq jours en studio
et y enregistrer un album press� �
500 exemplaires, vendus rapidement
� sa sortie en 1967. Le groupe est
v閚閞� par les fans de garage et du
son de Boston, m阭e si leurs morceaux
dans le genre garagiste ne sont pas
particuli鑢ement fabuleux et que ce
sont leurs 閠ranges ballades (?A Message
To Pretty?, ?Frozen Laughter?, ?To
LN/ Who Doesn?t Know? ou ?Mr Wind?,
f閑rique), m閘odiques et m閘ancoliques,
qui les distinguent de la horde de
groupe garage pullulant aux Etats-Unis
� l?閜oque. L�, les Rising Storm
se rapprochent d?une d閘icatesse
fa鏾n Love, avec moins de moyens,
関idemment. D?autres titres, avec
un peu de fuzz, comme ?She Loved
Me? donnent dans une pop garage
typiquement bostonienne. Bref : on
s?attendait � l?閚i鑝e arnaque du g閚ie
m閏onnu, mais l?閏oute d?un morceau
sublime comme ?The Rain Falls?
montre que The Rising Storm m閞ite
pleinement le culte dont il fait l?objet.
Ce n?est pas toujours le cas.
Pour d閏ouvrir l?univers complexe de
Vini Reilly (est-il un authentique g閚ie ou
a-t-il pass� plus de trente ans � explorer
le mode d?emploi de sa p閐ale de delay
Boss DD3 ?), cette double compilation
semble 阾re la porte d?entr閑 id閍le.
Regroupant des enregistrements 閠al閟
entre 1979 et 2011, ?M24J (Anthology)?
d閞oule lentement, mais s鹯ement,
les instrumentaux aquatiques du
guitariste accompagn� de ses bandes,
comme une sorte de prolongation
post-punk de l?ambient cr殚 par Eno,
en volontairement moins simpliste.
Eth閞�, irr閑l, tout cela peut para顃re
soit parfaitement indigent, soit
閠rangement beau � sa mani鑢e. Parmi
les choses les plus poignantes contenues
dans cette g閚閞euse compilation
(comptant plusieurs enregistrements
en public et de nombreux hommages
� feu Tony Wilson de Factory Records),
?The Missing Boy?, d閐i閑 � Ian Curtis,
que Reilly avait eu au t閘閜hone
une semaine avant son suicide...
086 R&F FEVRIER 2019
Spacemen 3
?FORGED PRESCRIPTIONS?
Space Age (Import Gibert Joseph)
Difficile � trouver depuis sa sortie initiale
en 2003, ?Forged Prescriptions? est
de retour dans les bacs, et c?est une
aubaine pour ceux qui avaient rat� le
coche � l?閜oque. Collection de d閙os,
mixes alternatifs, versions singles
et in閐its de la p閞iode o� Sonic Boom
et Jason Pierce avaient con鐄s
?The Perfect Prescription?, en 1987.
Pour les fans de ce groupe hors-norme,
c?est un cadeau pr閏ieux permettant
d?explorer les obsessions du duo, de The
Red Krayola (?Transparent Radiation?),
� Lou Reed (?Ode To Street Hassle?,
splendide) en passant par Roky Erickson
(?We Sell Souls?, datant des Spades, soit
avant les 13th Floor Elevators), ou Sun
Ra selon les MC5 (?Starship?). Bourdon,
Farfisa, Vox et claviers divers garantis
pour ce qui fut le groupe le plus
psych閐閘ique de son temps.
Sonic Youth
?I WANNA BE YOUR DOG
? RARE TRACKS 1989-1995?
TV Party (Import Gibert Joseph)
Aux maniaques de Sonic Youffe,
signalons cette compilation de
titres live enregistr閟 pour diff閞entes
閙issions de t閘� (et vu que c?閠ait pour
la t閘�, le son est tr鑣 bon). Il y a des
versions tr鑣 閚erv閑s de ?Kool Thing?,
?Silver Rocket? ou ?Self Obsessed
And Sexee?, mais les fanatiques
voudront avant tout 閏outer la
version de ?I Wanna Be Your Dog?
avec le regrett� Rowland S Howard.
?JUST A BAD DREAM
? SIXTY BRITISH GARAGE
AND TRASH NUGGETS 1981-89?
Cherry Red (Import Gibert Joseph)
C?est une histoire oubli閑, en gros, la face
B de l?Angleterre des ann閑s 80... Les
groupes r閡nis dans ce coffret offrant pas
moins de soixante morceaux n?avaient
jamais l?honneur de figurer dans les pages
du NME ou du Melody Maker (Sounds,
関entuellement), et donc encore moins
dans celles de Best ou de Rock&Folk.
Et pourtant, ces groupes eurent un
succ鑣 certain en leur pays et dans
d?autres comme la France, et 閠aient
d閒endus et soutenus surtout par les
vaillants fanzines : Cannibals, Thee Mighty
Caesars, Prisoners, The Green Telescope,
The Delmonas, Thee Headcoats, The
Escalators, The Stingrays, The Sid Presley
Experience (futurs Godfathers), The
Primevals, les Barracudas (seules stars
ici, avec les Inmates, Naz Nomad & The
Nomads ? projet parall鑜e des Damned
? et les Jesus And Mary Chain reprenant
le ?Vegetable Man? de Syd Barrett),
Sting-Rays, etc. En gros, c?est la
musique qu?閏outaient les scooter boys,
des gars en jeans bleach閟 et bombers
chevauchant des scooters d閏oup閟 et
transform閟 au maximum (c?閠ait, en
quelque sorte, du tuning postmod) avec
des coupes de cheveux psychobilly.
Car, sur ces trois CD, le trip se divise
en trois cat間ories : ceux qui s?adonnent
� un revival garage, d?autres au
n閛psych閐閘isme, les derniers donnant
dans le genre bourrin nomm� psychobilly,
et dont les chefs de file 閠aient les
Meteors et King Kurt. Ces gens que
tout le monde � oubli閟 (il faut dire qu?on
peut tr鑣 bien vivre sans les Meteors)
ont pourtant connu leur heure de gloire,
pratiquant les circuits bis comme les
rallies de scooter boys (l?頻e de Wight
閠ait le lieu de pr閐ilection : on y buvait
beaucoup de bi鑢e avant de se rouler
dans la boue) ou les festivals psycho.
A quelques exceptions pr鑣 (Sid Presley
Experience, Primevals, Prisoners, les plus
proches de la sc鑞e mod, mais en version
dure et b閚閒iciant d?un orgue groovy), il y
a peu de talents bouleversants sur cette
copieuse anthologie, mais elle risque de
toucher ceux qui 閠aient adolescents au
d閎ut des ann閑s 80 et ne trouvaient
pas leur compte dans la pop synth閠ique
envahissant les radios de l?閜oque.
Pour nostalgiques qui ont envie de
mettre leurs jeans dans la baignoire
avant de l?arroser d?eau de javel...
?BOB STANLEY & PETE WIGGS
PRESENT STATE OF THE UNION?
Ace (Import Gibert Joseph)
La th閛rie des deux collectionneurs
(� ce stade, on peut m阭e parler de
musicologues) de Saint Etienne, est que,
en 1968, aux Etats-Unis, face � la guerre
au Vietnam, aux 閙eutes raciales, etc.,
une grande partie d?artistes am閞icains,
jusque-l� plus ou moins mainstream, se
seraient r関eill閟 : une nouvelle prise
de conscience, en quelque sorte,
changeant sensiblement l?orientation
de leur r閜ertoire. Stanley et Wiggs
ont donc assembl� quelques morceaux
symptomatiques de ce qui leur semble
阾re un r関eil social et politique. Ils auraient
pu illustrer cela � merveille avec ?In The
Ghetto? mais ont pr閒閞� s閘ectionner le
single oubli� et super soul d?Elvis ?Clean
You Own Backyard?, 閏rit par le m阭e
Mac Davis responsable d? ?In The Ghetto?,
avec une musique de Lee Hazlewood. Il y
a 間alement un titre grandiose de Sinatra,
?The Train?, prodige tir� de son album
culte ?Watertown?, ?Abraham, Martin And
John? par Dion effectuant un retour dans
une veine musicale inattendue, mais aussi
?Saturday?s Father? par les Four Seasons,
?4th Of July? par leurs 閘鑦es les plus
dou閟, les Beach Boys, ou l?閠onnant ?Lord
Of The Manor? par des Everly Brothers
transfigur閟. Ailleurs, on trouve un
?Southbound Jericho Parkway? 閠onnant
par Roy Orbison, un grandiose ?Questions?
par Bobby Darin, et m阭e un Dean Martin
閠onnamment introspectif sur ?Do You
Believe This Town?. Merci pour tout cela,
messieurs Stanley et Wiggs (?Qui c?est
les plus forts ? C?est les Verts !?).
Happy Rhodes
?ECTOTROPHIA?
Numero (Import Gibert Joseph)
Encore une d閏ouverte stup閒iante du
label Numero qui exhume du pass� les
?uvres d?une d閚omm閑 Happy Rhodes
(en vrai, Kimberley Tyler Rhodes), qui
semble avoir une tessiture couvrant
vingt-quatre octaves : � c魌� d?elles,
Kate Bush, Lisa Gerrard et Liz Frazer
sonnent comme Lemmy en personne.
La r殚dition aligne ce que la NewYorkaise proche de Peter Gabriel
a enregistr� sur huit cassettes entre
1986 et 1987 : dix-huit morceaux en
tout. Des chanteuses mentionn閑s plus
haut, Kate Bush est l?influence la plus
manifeste, et les chansons, largement
orn閑s de divers synth閟 et de guitares
acoustiques, ne b閚閒icient pas de
l?accompagnement qu?aurait pu lui
fournir un label comme 4AD. Reste
tout de m阭e une curiosit� de taille.
Stan Ridgway
?THE BIG HEAT?
Music On CD/燯niversal (Import Gibert
Joseph)
Celui-ci, par contre, avait fait grand cas
dans la presse fran鏰ise � sa sortie en
1986. Il faut dire que la France, parfois
capable de bon go鹴, avait beaucoup
aim� les excellents Wall Of Voodoo, et
que le tube ?Mexican Radio? avait fait
son effet � sa sortie trois ans plus t魌.
En toute logique, lorsque Stan Ridgway,
leader du groupe, sortit son premier
album solo, tout le monde cria au
g閚ie. Ridgway avait sa voix, ses textes
(inspir閟 de Raymond Chandler et
Jim Thompson, on conna顃 pire), et des
chansons de qualit� (?Drive She Said?).
?The Big Heat?, qui ressort aujourd?hui
augment� de six titres, n?est pas �
mettre entre toutes les mains : qui
supportera aujourd?hui ces bo顃es �
rythmes terribles, ces basses jou閑s au
clavier, et tous les gadgets du DX7 ? ?
FEVRIER 2019 R&F 087
R閔ab?
PAR BENOIT SABATIER
Ignor閟 ou injuri閟 � leur sortie,
certains albums m閞itent une bonne r閔abilitation.
M閏onnus au bataillon ? Place � la d閒ense.
O� le futur Nobel dit fuck � la perfection
Bob Dylan
?SELF PORTRAIT?
LE SYNDROME POUR SERVICES RENDUS A LA NATION : quand une
l間ende franchit les 60 piges, on lui passe tout. Bob Dylan n?a plus enregistr�
de disque essentiel depuis belle lurette, mais chacune de ses nouvelles
sorties se voit pourtant c閘閎r閑. Et c?est la moindre des choses : il a chang�
le monde � 20 ans, pas si grave si son g閚ie s?est fait la malle � la fin des
ann閑s 70 ? apr鑣, les quelques retours de flamme, c?est bonus. Il en 閠ait
autrement au tournant des ann閑s et 60 et 70, quand le futur Nobel s?appr阾ait
� f阾er ses trente ans : il lui 閠ait interdit de d閏evoir. Dylan s?est fait massacrer
pour deux albums qui, r閠rospectivement, font honneur � sa discographie.
Pourquoi ?Self Portrait? (1970) et
?Dylan? (1973) restent si d閠est閟, davantage que certains de ses disques les
plus accessoires des ann閑s 80 et d閏ennies suivantes ? OK, ces deux albums
ne rivalisent pas avec ses sommets post1966 (?Desire?, ?New Morning?, ?Blood
On The Tracks?, ?Nashville Skyline?,
?Street Legal?), mais sont-ils vraiment
des catas par rapport � tous les ?John
Wesley Harding?, ?Planet Waves? ou
?The Basement Tapes? ? S鹯ement pas.
C?est un homme de 28 ans agac� qui
entre dans les seventies. Woodstock
vient d?avoir lieu, les hippies le v閚鑢ent,
Dylan leur refuse cette adoration. Il
l?閏rit dans ses ?Chroniques? : ?Des
foules se rassemblaient juste devant ma
maison. Je me suis dit : ?Well, fuck it.?
Je veux juste que ces gens m?oublient. Je
veux faire quelque chose qu?ils ne peuvent
pas aimer, qu?ils ne peuvent pas comprendre. Ils l?閏outeront et se diront :
?Passons � la personne suivante.? ? Oui,
?Self Portrait? est l?album fuck it de
Dylan, le disque con鐄 pour ne pas 阾re
aim�. ?Autoportrait? (alors que son
dessin de pochette n?a pas grand-chose
de ressemblant) est retitr� par les critiques ?Self Parody?. Dave Marsh fulmine
dans Rolling Stone : ?Une catastrophe qui franchit toutes les fronti鑢es.? Greil
Marcus s?閠rangle : ?What is this shit ?? C?est toujours bon signe quand
Marcus n?aime pas, mais ?Allez vous faire foutre? ne garantit pas pour autant
un bon disque. Heureusement, ?Self Portrait? n?est pas le ?Metal Machine
Music? de Bob Dylan. C?est un album o� l?ex-folkeux, s?il ne cherche pas �
plaire � son public, tente de cr閑r autre chose, un bloc disparate et imaginatif,
inventant ainsi l?esth閠ique indie rock, pr閒igurant tous les Jonathan Richman,
Calvin et Daniel Johnston, toute la vague slacker du d閎ut des ann閑s 90,
les Pavement, Beck, Sebadoh. Il faut 閏outer sa reprise du ?Boxer? de Simon
And Garfunkel : un carnage fascinant, r閖ouissant. S?il nous avait contact�,
088 R&F FEVRIER 2019
nous aurions pu lui conseiller de ne pas sortir un double album (24 titres),
de ne pas refourguer par-ci, par-l� des versions live (jou閑s, ou plut魌
d閦ingu閑s, au festival de l?頻e de Wight) de ?Like A Rolling Stone?, ?The
Mighty Quinn?, ?She Belongs To Me?... Ce remplissage h閠閞oclite participe
finalement du concept ? et si vous n?aimez pas, tant mieux. Il y a donc
quelques blues arides, des morceaux qu?aurait pu composer Captain Beefheart,
mais la majorit� du disque se r関鑜e chaleureuse, entre vignettes somptueusement orchestr閑s, gospels pa飁ns, cantiques d閟abus閟, ballades
chant閑s d?une voix de r関閞end r陃eur, d?Elvis mal r関eill� ? chant parfois
m閏onnaissable, une palette vocale
passionnante. Merveilles cach閑s :
?Belle Isle?, ?All The Tired Horses?,
?Alberta #2?, ?Wigwam?, auxquelles
s?ajoutent une flop閑 de reprises 閠onnantes : ?Let It Be Me? (?Je T?Appartiens? de Gilbert B閏aud), ?Early
Mornin? Rain? (Gordon Lightfoot),
?Blue Moon? (moins belle que celle de
Big Star, 閙ouvante quand m阭e),
?Take A Message To Mary?, ?I Forgot
More Than You?ll Ever Know?, ?Days
Of ?49?, ?Copper Kettle (The Pale
Moonlight)?... Trois ans plus tard, fuck
it bis : c?est carr閙ent un album constitu� de rebuts de ?Self Portrait? qui
sort ? alors que ?Self Portrait? s?est
fait fusiller, alors qu?on reprochait justement un manque de tri. Pour rajouter
au bordel, il y a aussi des outtakes de
?New Morning?. Lui-m阭e n?en voulait
pas, de ce ?Dylan? (1973) : Columbia le
commercialise parce que Bob s?est tir�
chez Asylum. Bizarrement, les chansons
(99% de reprises) sonnent plus polies,
et le chant plus appliqu�, performant
? sa version de ?Lily Of The West?
d閜ote. L?interpr鑤e a s鹯ement recal�
ces morceaux parce que ses performances 閠aient trop bonnes.
La fin des sixties a c閘閎r� le format album, il s?agissait alors d?enregistrer
le disque parfait, constitu� uniquement de compositions personnelles, et
voil� le chef de file Dylan, lui qui a provoqu� cette exigence, balancer en 1970
un pav� dans la mare : le foutraque et la difformit� ont leurs vertus
? spontan閕t�, fragilit�, vitalit�, humanit�. Dylan, humain ? Impardonnable.
Six ans plus tard, les punks 閞igeront l?imperfection comme 閠endard ?
contre la qualit�, la technicit�, la propret�, le formatage. ?Self Portrait?
c閘鑒re d閖� cette id閛logie. De fa鏾n branlante, comme il se doit. ?
Premi鑢e parution� 8 juin 1970
Photo Michael Ochs Archives/ Getty Images
Columbia
Vinyles
PAR ERIC DELSART
Texte en braille adress� � Stevie Wonder
R殚ditions, nouveaut閟 et 45 tours : le point sur les meilleurs microsillons du moment.
R殚ditions
The Beatles
?The Beatles
And Esher Demos?
Apple/ Universal
C?閠ait la grande r殚dition de la fin
d?ann閑 2018. On ne s?attardera pas
sur les raisons p閏uniaires qui poussent
tous les artistes des ann閑s 60 ? de
Bob Dylan � Pink Floyd ? � publier
subitement leurs tr閟ors cach閟. Notons
simplement que dans sa version vinyle,
la version de l?album blanc des Beatles
accompagn閑 des d閙os enregistr閑s
dans la maison de George Harrison �
Esher est propos閑 dans un magnifique
coffret. Le premier double album est une
r閜lique exacte de l?album original, avec
photos, poster d閜liable, nom du groupe
en relief et chansons qui changent la vie.
Les magnifiques d閙os acoustiques
qui font le sel de cette r殚dition se
trouvent dans un autre double-album
ind閜endant, au packaging tout
aussi beau. On se retrouve
l?an prochain pour ?Abbey Road? ?
090 R&F FEVRIER 2019
Paul McCartney
& Wings
?Wild Life?
?Red Rose Speedway?
Capitol
Des quatre Beatles, Paul McCartney a
toujours 閠� celui le plus � l?aise sur
sc鑞e (le peu d?int閞阾 de George
Harrison et John Lennon pour l?exercice
lors de leur carri鑢e solo en atteste). D鑣
1971, il monta ainsi Wings, un v閔icule
pour interpr閠er ses morceaux en public,
dans lequel sa femme Linda et son
comp鑢e Denny Laine (ex-Moody Blues)
furent les seuls membres permanents.
?Wild Life?, le premier album du groupe,
est un disque l間er et inconsistant qui
ne brille que par la pr閟ence de ?Dear
Friend?, touchante r閜onse de Paul au
bileux ?How Do You Sleep?? de John
Lennon. ?Red Rose Speedway?, sorti en
1973, est bien plus int閞essant. Outre la
mi鑦re ? mais immens閙ent populaire
? ballade ?My Love?, on y trouve des
perles telles que ?Single Pigeon?,
?Big Barn Bed? et le trippant ?Loup (1st
Indian On The Moon?). Cette r殚dition ?
avec r閜lique du livret 12 pages originel
et du texte en braille adress� � Stevie
Wonder ? propose une remasterisation
de rigueur et un deuxi鑝e disque empli
de singles de l?閜oque, notamment la
plaisante ?C Moon? et l?insurpassable
?Live And Let Die?.
Eugene
McDaniels
?Headless Heroes
Of The Apocalypse?
Music On Vinyl
Le montage de la pochette qui montre
Eugene McDaniels, le visage empli de
col鑢e, devant deux samoura飐 pr阾s �
s?affronter, ne trompe pas : ?Headless
Heroes Of The Apocalypse? est un
disque 閚erv� et politique. Pourtant,
derri鑢e les textes acerbes et r関olt閟
de son auteur qui pourfend l?Am閞ique
raciste de 1971, se cache un disque
de funk doux (?Jagger The Dagger?),
sophistiqu� (?Lovin? Man?) et jazzy
(?Headless Heroes?). C?est avant tout un
disque au groove unique, sampl� mille
fois, et simplement magnifique.
A-Moms
?Algebra Mothers?
Third Man
Une des choses les plus appr閏iables
avec Third Man, c?est que l?閝uipe qui
entoure Jack White est une bande de
fanatiques de musique made in Detroit
qui connaissent l?histoire musicale de
la ville sur le bout des doigts. Exemple :
A-Moms, groupe culte local qui sortit
en 1979 un unique single post-punk
remarquablement excentrique
(?Strawberry Cheesecake?). Third Man
a retrouv� les musiciens, et voici que
quinze titres in閐its voient le jour sur
une compilation d閙ente qui a m阭e
incit� le groupe � se reformer.
The Headless
Horsemen
?Yesterday?s Numbers?
Dangerhouse Skylab
Supergroupe de la sc鑞e garage
new-yorkaise des ann閑s 80, les
Headless Horsemen sont n閟 sous
l?impulsion de membres des Tryfles et
des Fuzztones. S?il est r間uli鑢ement
actif depuis 40 ans, le groupe n?a publi�
que peu de choses (un album, une
poign閑 de 45 tours). La compilation
?Yesterday?s Numbers? rassemble
ainsi les introuvables singles ainsi
que quelques d閙os in閐ites de ce
groupe moteur du revival garage
des ann閑s 80. Indispensable
pour les amateurs du genre.
Didier Bocquet
?Eclipse?
Cam閘eon
Label 閏lair� et foutraque ayant
publi� entre les ann閑s 50 et 90 des
centaines de disques dans des styles
aussi divers que vari閟, Le Kiosque
D?Orph閑 fait l?objet d?un culte aupr鑣
des amateurs de musique avantgardiste et exp閞imentale. ?Eclipse?
de Didier Bocquet entre dans cette
derni鑢e cat間orie. Disque rarissime
enregistr� en 1977 par un loup solitaire
obs閐� par les synth閠iseurs � la Klaus
Schulze, il b閚閒icie d?une r殚dition
avec un v閞itable visuel et s?av鑢e
� la hauteur de sa r閜utation.
The White Stripes
?Icky Thump?
?Modern Jungle?s Prisoners? est un
album claustrophobe, malsain par
moments (?Evil Is Satisfying?),
mais d?une formidable efficacit�.
Father
John Misty
?Live At Third Man
Records?
Third Man
L?an dernier, peu avant son passage
au Ryman Auditorium de Nashville,
Josh Tillman a donn� un concert
acoustique dans la salle de concert de
Third Man, seul � la guitare acoustique.
Les sept chansons enregistr閑s sont
aujourd?hui publi閑s sur un album
live qui met � jour la beaut� nue
de ces compositions tir閑s des
trois premiers albums du Father.
A Date
With Kizmiaz
?10 Years After?
Kizmiaz
Le label nantais Kizmiaz f阾ait en 2018
ses 10 ans. Une belle performance
c閘閎r閑 toute l?ann閑 avec des
concerts et, d閟ormais, une compilation
sur double-vinyle. Cr殚 par des obs閐閟
des Cramps (d?o� ce nom inspir�
d?un titre de Lux & Ivy), ce label vers�
dans le punk, le garage et le blues
lo-fi poss鑔e un catalogue enviable
(avec notamment Bikini Gorge,
Slim Wild Boar ou Magnetix).
Les 15 chansons assembl閑s ici
t閙oignent de la vitalit� de l?閏urie
et de la pertinence de ses choix.
Third Man
L?an dernier, pour ses dix ans,
le dernier album des White Stripes
avait eu droit � une r殚dition extensive
dans un luxueux coffret r閟erv� aux
fans hardcore du groupe, abonn閟 au
Vault de Third Man. L?album revient
aujourd?hui dans sa version originale,
avec un son remasteris� 100%
analogique. On red閏ouvre un
album tendu, nerveux, travers� de
passages bluesy doux et d?explorations
閠onnantes (le mariachi de ?Conquest?
ou le folk celtique de ?Prickly Thorn,
But Sweetly Worn?). Sans doute
la derni鑢e production musicale
r閑llement excitante de Jack White.
Nouveaut閟
Go!Zilla
?Modern Jungle?s
Prisoners?
Photo Bruno Berbessou
Teenage Menopause
Fers de lance de la sc鑞e garage-punk
italienne, les Florentins de Go!Zilla
prennent un dr鬺e de tournant sur ce
nouvel album. L?閚ergie punk dansante
des disques pr閏閐ents fait place � des
ambiances louches, des guitares plus
lourdes et des contrastes appuy閟.
Nick & Alizon
?Ashes In The Storm?
Permanent Freak
Homme aux mille projets et la valise
toujours emplie de chansons, Nick
Wheeldon (Os Noct鄊bulos, 39th &
The Nortons) a trouv� la partenaire
id閍le en Alizon Pergher pour
s?aventurer dans des contr閑s folk.
Les voix entrem阬閑s du duo font
merveille tout au long de cet album
tendre et m閘ancolique qui oscille entre
folk pastoral (?Leave Your Shadow?)
et pop douce (?Medicine?).
45 tours
Jackie Brenston
& His Delta Cats
?Rocket ?88? ?
Chess/ Third Man
La valse des r殚ditions Chess continue
chez Third Man, avec notamment
Howlin? Wolf, Chuck Berry et surtout
ce ?Rocket ?88? ? de Jackie Brenston,
tube immense de 1951 consid閞�
comme un des morceaux pr閏urseurs
du rock?n?roll, notamment en raison
de la distorsion ? accidentelle ! ?
sur la guitare. Un classique. ?
FEVRIER 2019 R&F 091
Discographisme_16
PAR PATRICK BOUDET
On ne juge pas un livre � sa couverture. Et un album ?
Chaque mois, notre sp閏ialiste retrace l?histoire visuelle d?un disque, c閘鑒re ou non.
?Fragile?
Yes
Premi鑢e parution : novembre 1971
e rock progressif est une galaxie et
L
le groupe Yes l?une de ses 閠oiles les
plus brillantes, si ce n?est la plus populaire.
Cette notori閠� s?est construite, certes, sur une
proposition musicale forte, mais aussi � travers
un univers graphique coh閞ent et en osmose
avec celle-ci. Le projet musical de Yes, tel
que nous le connaissons, na顃 lentement.
En effet, ses deux premiers albums ? sortis
respectivement en juillet 1969 et 1970 ?
s?inscrivent dans un courant traditionnel de
chansons pop et folk 閘abor閑s et port閑s
par des harmonies vocales sophistiqu閑s.
Puis, sous l?impulsion du nouveau guitariste
Steve Howe, le chanteur � la voix fl鹴閑 Jon
Anderson et le puissant bassiste Chris Squire
composent de longs morceaux dont l?organicit�
rel鑦e encore plus du collage d?univers
disparates que du territoire coh閞ent (?The
Yes Album?, f関rier 1971). C?est l?arriv閑 du
clavi閞iste Rick Wakeman qui s閐imente le
monde de Yes et parach鑦e l?identit� sonore
qui fera sa post閞it�. Avec ?Fragile?, Yes
d閒riche son nouveau territoire 閏rivant les
premi鑢es pages de son projet tant sonore
que visuel. Apr鑣 avoir dessin� la chaise
pop oursin, Roger Dean 閠udie le design
d?ameublement au Royal College of Art �
092 R&F FEVRIER 2019
Londres et, jeune dipl鬽�, il relooke en 1968
l?entr閑 du Ronnie Scott?s Jazz Club, haut-lieu
musical de Soho. L�, on lui propose de
faire la pochette d?un groupe de rock ?The
Gun?. Dean trouve l?exercice rentable et peu
laborieux contrairement au travail al閍toire
d?architecte d?int閞ieur. D鑣 lors, il d閙arche
les labels et con鏾it une vingtaine de
pochettes, toutes identifiables, sans pour
autant abandonner son travail de plasticien.
On lui doit notamment celles des premiers
enregistrements du groupe afro-pop Osibisa
(sortis en 1971), celles du ?Octopus? de
Gentle Giant et de ?Demons And Wizards?
et ?The Magician?s Birthday? d?Uriah Heep,
trois albums sortis la m阭e ann閑 que
?Fragile?. Roger Dean a 閠� rep閞� depuis
quelque temps par Phil Carlson, le directeur
artistique d?Atlantic Royaume-Uni ce dernier
lui a propos� de travailler pour Yes au moment
de l?enregistrement de son premier album. Ce
n?est que deux ans plus tard que le graphiste
rencontre le groupe. Dean et Yes, c?est un peu
comme Truffaut et L閍ud ou Scorsese et De
Niro, c?est une complicit� artistique qui va
permettre au groupe, comme au plasticien,
de construire et d関elopper un univers
commun dont les productions s?閘aboreront,
paradoxalement, s閜ar閙ent. En effet, Dean
avoue n?avoir jamais 閏out� un album de Yes
avant d?en avoir dessin� la pochette, ce qui
ferait passer Dean pour un t閘閜athe de g閚ie
ou un grand consommateur de space cake,
sp閏ialit� de la femme de Jon Anderson.
Mais, en observant le travail de Roger Dean
avant Yes, on prend conscience qu?il ne
se r閕nvente pas. Au contraire, il poursuit
une esth閠ique d閖� perceptible lors de ses
premi鑢es cr閍tions de mobilier et que l?on
retrouvera dans les 閘閙ents de sc鑞e qu?il
imaginera pour les tourn閑s du groupe.
De plus, Dean d関eloppera pour le groupe
une identit� visuelle globale qui s?閠endra,
outre les pochettes de disques et les d閏ors
de sc鑞e, aux programmes, badges
� et tous les produits d閞iv閟.
Sur ?Fragile?, le fond bleu pose l?atmosph鑢e :
nous sommes dans le cosmos. La plan鑤e avec
ses arbres proportionnellement immenses,
son oc閍n bleu clair, ses continents aux
falaises abruptes reli閟 par une route blanche
serpentant est une repr閟entation sch閙atique
de notre terre. Au-dessus de celle-ci, un
vaisseau spatial, une sorte de drakkar en bois,
dot� d?ailes d?oiseaux, glisse dans l?espace.
Cet univers de science-fiction po閠ique est
une invitation au voyage � l?image des pi鑓es
musicales du groupe qui s?閠ireront, album
apr鑣 album, pour atteindre parfois une face
enti鑢e. Il est aussi l?affirmation que Yes est
un monde en soi. Mais, concernant le vaisseau,
nous ne savons pas s?il s?agit d?un d閜art ou
de la conqu阾e d?un territoire. En tous cas,
les deux situations parlent et illustrent le
propos musical et refl鑤ent l?閙otion ressentie.
N閍nmoins, le verso de l?album montre une
plan鑤e qui se fractionne accr閐itant la th鑣e
d?un d閜art devant une catastrophe 閏ologique
ou naturelle. La fragilit� serait alors celle de
notre monde. Pourtant, rien dans les paroles
de l?album n?関oque une quelconque dystopie
閏ologique. En effet, la po閟ie de Yes,
souvent 閚igmatique, se r閒鑢e plut魌 � des
exp閞iences spirituelles qu?� une conscience
environnementale, nourries d?un rapport
contemplatif � la nature (?Roundabout? et
?South Side Of The Sky?). C?est que la f閎rilit�
� laquelle fait r閒閞ence le titre, choisi par le
groupe, est celle de ses membres � l?aube
d?une nouvelle aventure musicale, f閎rilit�
quant � leur avenir professionnel. A ce propos,
le groupe avait en t阾e pour la pochette une
image de porcelaine fendue. Dean sublima
cette id閑 toute psychologique en une
vision eschatologique. Celle d?un monde
se d閟int間rant que les habitants quittent �
l?aide d?un vaisseau spatial pour essaimer
sur d?autres territoires. Cette aventure va
s?閏rire sur les pochettes des deux albums
suivants, ?Close To The Edge? et surtout
sur le triple album ?Yessongs? o� l?histoire
s?ach鑦era. Ainsi, les narrations de Dean
et de Yes se superposent et finiront par
s?unir dans le graphisme du fameux logo,
compl鑤ement osmotique, du groupe,
scellant les univers musical et graphique. ?
Qualit� France
PAR H.M.
Un trio qui compte
quatre musiciens
N閏essitant des infrastructures et des moyens
beaucoup plus l間ers que les maisons de disques,
les autoproductions s?illustrent par une souplesse
qui leur garantit une grande libert� cr閍trice.
094 R&F FEVRIER 2019
Les trois Parisiens de Frenzy
Frenzy ont ?uvr� plusieurs ann閑s
au sein d?un autre groupe (The Ludes)
avant de se consacrer � ce nouveau
projet en 2017. Leurs influences se
r閏lament aussi bien d?un rock pugnace
que d?un groove funky, et leur premier
essai se revendique comme heavy pop,
ce qui correspond bien � leur volont� de
naviguer entre les genres en associant
閏lats 閚ergiques et pr閏iosit閟 vocales
ou instrumentales. Mais cette 閠iquette
r閐uctrice ne prend pas en compte leur
c魌� ludique et dansant (?Just Another?,
facebook.com/frenzyfrenzymusic).
Il a fallu douze ans de p閞間rinations
musicales � Rivi鑢es pour exister
sous sa forme actuelle : � l?origine, un
trio de Seine-et-Marne, Ladylike
Dragon, enregistre deux disques avant
de cesser son activit� puis d?opter pour
une formule � cinq et un nouveau nom.
Ce changement correspond aussi � une
関olution stylistique perceptible dans ce
nouvel album : les influences garage
appartiennent d閟ormais au pass� et
ont fait place � de d閘icates sonorit閟
folk et pop, aux orchestrations soign閑s
(?A Field Of Joy?, Nice And Rough
Records, difymusic.com/rivieres).
Avec le second album de Raoul
Vignal, on est de plain-pied dans
l?閘oge de la douceur. En activit� depuis
2010, ce Lyonnais a 閠� rep閞� l?an
dernier � l?occasion de son premier
album. Ce nouvel essai en anglais
confirme la qualit� de son univers
関anescent : seul avec les arp鑗es
de sa guitare, ou accompagn� de
quelques musiciens qui interviennent
avec une discr閠ion respectueuse
de sa d閙arche intimiste, il susurre
de sa voix douce un folk a閞ien
et m閘ancolique qui s?impose
subrepticement (?Oak Leaf?, Talitres,
talitres.com/fr/artistes/raoul-vignal).
Noir c?est noir, pour le duo havrais
Grand Final, fond� en 2007
par deux membres d?un groupe
local 閚erv� longtemps en activit�
(Dickybird). Le second album, en
anglais, de ce batteur et de cette
chanteuse-guitariste annonce la couleur
avec un titre mortif鑢e, des morceaux
aussi gais que ?Cancer? ou ?I Hate
Family? et cultive les atmosph鑢es
lourdes, sombres et oppressantes
en s?immergeant dans un rock noisy
ac閞� et convulsif qui impressionne
par sa force sauvage et sa puissance
関ocatrice (?La Mort?, Lib閞閑s,
facebook.com/GrandFinalLeHavre).
Ainsi, parmi les huit s閘ectionn閟 (sur les
quarante-cinq disques parvenus � la r閐action),
la plupart affichent leur 関olution musicale sans
se pr閛ccuper d?un quelconque plan de carri鑢e.
C?est sur sc鑞e qu?a d閎ut� le duo
Yoann Minkoff & Kris
Nolly, de la rencontre f閏onde de
deux musiciens 閠ablis � Rennes, un
beatboxer qui fait toutes les rythmiques
� la bouche, et un chanteur-guitariste
d閖� rep閞� avec un premier album
solo r閡ssi. Ce premier EP cinq-titres
permet de mesurer l?ampleur et
l?originalit� du ph閚om鑞e : gouleyant
et dansant, il invite � partir � la d閞ive
entre blues, folk am閞icain et musique
mandingue (?Leaving Home?, Remove
Ya Sound, engrenages.eu/projet/
yoann-minkoff-kris-nolly).
Fond� � N頼es en 2013, Ultra
Volta est un quatuor adepte de
sensations fortes. Son premier album
est plac� sous le signe d?un rock en
tension : � deux exceptions pr鑣, les
morceaux anglophones ne d閜assent
pas les trois minutes et pl閎iscitent les
tempos 閚erv閟, le chant s?apparente
souvent � de la harangue et la guitare
reste toujours au premier plan, le tout
閠ant baign� dans un son touffu et
puissant qui laisse peu de place aux
nuances... mais tel n?est pas le propos
de cette d閙onstration de force (?Hold
And Drop?, ultravolta-wannahub.com).
En activit� en Aquitaine depuis 2015,
Titanic Bombe Gas a pour
particularit� d?阾re un trio qui compte
quatre musiciens, puisque deux
batteurs participent alternativement aux
concerts. Il a d閖� sorti quatre EP avant
ce mini-album sept-titres abonn� aux
sensations fortes : il y d閘ivre un rock
garage obs閐ant qui emprunte autant
au punk qu?au stoner et s?illustre par
des vocaux malins qui rafra頲hissent
une potion assez brute (?Babapt Is
Gorgeous?, Abricot Chaud Records,
facebook.com/titanicbombegasmusic).
Originaire de Lyon, le cr閍teur du
projet Beautiful Badness est
install� depuis 2010 � Bruxelles o� il
s?est fait remarquer pour ses qualit閟
de chanteur-guitariste. Fan de Jeff
Buckley et de Rufus Wainwright, il
affectionne sur ce premier album
une pop lyrique empreinte de musique
classique et n?utilise que des claviers
et des synth閟 pour accompagner sa
magnifique voix de t阾e, qui s?illustre
� travers un impressionnant morceau
a capella et des ballades con鐄es
comme des invitations au
voyage (?Rewind?, Jo&Co/8PM,
facebook.com/beautifulbadness).
FEVRIER 2019 R&F 095
Highway 666
revisited
PAR JONATHAN WITT
Groupes hard rock, groupes cultes
Un album promotionnel d閐i� �...
la reine Elisabeth II
BLACK CAT
BONES
DES BRITANNIQUES, SPECIALISES
DANS LE BLUES, qui ont compt�
pas moins de trois guitaristes amen閟
� devenir c閘鑒res par la suite ?
Non, il ne s?agit pas des Yardbirds,
mais des Black Cat Bones, excellente
mais malchanceuse formation qui
a publi� un unique album, et servi
de creuset � certains des plus
fantastiques groupes de l?histoire.
En 1966, le British blues boom menace
d?exploser en Angleterre. Les fr鑢es Brooks,
Derek et Stuart, sont des passionn閟 qui ont
agr間� autour d?eux un petit gang qui compte
alors un prodige de la guitare 鈍� de
seulement quinze ans, nomm� Paul Kossoff.
Le r閜ertoire est constitu� de reprises comme
?Rock Me Baby? (BB King) ou ?Dust My
Broom? (Elmore James). Plusieurs batteurs
se succ鑔ent jusqu?� ce que Frank Perry
s?impose. Un an plus tard, ceux qui sont
devenus les Black Cat Bones, d?apr鑣 une
phrase de ?Hoochie Coochie Man? (Muddy
Waters), se mettent en qu阾e d?un shouter.
Le Melody Maker est appel� � la rescousse,
une petite annonce y est publi閑. Au cours
des auditions, Kossoff tente de pistonner un
pote, Paul Rodgers, mais ses comp鑢es lui
pr閒鑢ent Paul Tiller. La suite ? Le circuit
des pubs et des bars les plus interlopes
de Londres. En octobre 1967, les Black
Cat Bones se pr閟entent au Marquee et y
d閏rochent une r閟idence. D閟ormais, tous
les vendredis, ils ouvriront la soir閑 blues.
Ils y c魌oient le Fleetwood Mac de Peter
Green, Ten Years After, Chicken Shack ou
encore les Bluesbreakers de John Mayall.
Quelques mois plus tard, les Black Cat Bones
accompagnent Champion Jack Dupree et
Eddie Boyd lorsqu?ils sont en Angleterre.
C?est au cours d?une performance dans le
quartier chic de Battersea qu?un jeune batteur
un rien vantard accoste Kossoff, pour lui
affirmer qu?il serait bien meilleur que Perry. Il
s?agit de Simon Kirke. Une semaine plus tard,
il est engag� et la nouvelle formation entre en
studio, sous la houlette de Mike Vernon, pour
seconder Champion Jack Dupree et capturer
ce qui constituera ?When You Feel The
Feeling You Was Feeling?. Kossoff et Kirke
y font leurs premi鑢es armes, le talent 閜ur�
du premier est d閖� palpable. Quelques peu
frustr閟 par la rigidit� de leurs comp鑢es (qui
souhaitent rester fid鑜es � la doxa du blues),
ils prennent vite la poudre d?escampette en
compagnie d?Andy Fraser et de Paul Rodgers :
c?est la naissance de Free. Kossoff est
remplac� par Bob Weston, ancien guitariste
de The Kinetic, qui a publi� un unique album,
chez Vogue, en 1967 (l?oubliable ?Live Your
Life?) qui am鑞e avec lui le batteur Terry
Sims. Les Black Cat Bones vont alors graver
un titre, le psych閐閘ique ?The Warmth Of
The Day? (gav� de wah-wah) qui para顃 d閎ut
1969 dans un album promotionnel d閐i� �... la
reine Elisabeth II. Au printemps de la m阭e
ann閑, la paire Weston/ Sims s?en va fonder
Ashkan. Les deux premiers sont suppl殚s
par Rod Price et Ken Felton. Apr鑣 un ultime
show (en premi鑢e partie de Colosseum)
avec un Paul Tiller d閙issionnaire, Brian
Short est d閟ign� pour tenir le micro. C?est
alors que Decca propose un contrat pour un
enregistrement qui vise � lancer sa filiale
underground (Nova). Les Black Cat Bones
investissent donc les studios Tangerine avec
un nouveau batteur, Phil Lenoir. Le r閟ultat
est ?Barbed Wire Sandwich?, superbement
captur� par David Hitchcock, avec un son
vibrant et naturel. Brian Short poss鑔e
une voix chaude et l間鑢ement rauque.
La rythmique est id閍le, � la fois souple
et plomb閑. Mais celui qui brille
particuli鑢ement est Rod Price, qui ass鑞e
une v閞itable le鏾n de feeling, dans un style
sobre et classieux, entre Eric Clapton et Jimmy
Page. Il n?y a qu?� se pencher sur la mirifique
?Death Valley Blues? (reprise transfigur閑
d?Arthur Big Boy Crudup), pas si 閘oign閑
de ?Since I?ve Been Loving You?, pour s?en
apercevoir. ?Feelin? Good? et ?Four Women?
(et son final dramatique), pioch閑s chez Nina
Simone, r関鑜ent une face plus folk et
contemplative. Toutes les nuances du blues
sont ici explor閑s, parfois sur un seul morceau
comme ?Sylvester?s Blues?. ?Please Tell
Me Baby? lorgne du c魌� du boogie woogie
tandis que le riff de ?Save My Love?, l?un des
meilleurs titres, a de faux airs de ?Sunshine
Of Your Love?. L?album s?ach鑦e sur
l?閎louissante ?Good Lookin? Woman?,
fantastique d閙onstration de blues lourd,
longue de sept minutes. ?Barbed Wire
Sandwich? est publi� en f関rier 1970 sous
une 閠range pochette, et re鏾it un accueil
critique tr鑣 enthousiaste. Malgr� cela, il
ne se vend gu鑢e. Rod Price et Brian Short
quittent rapidement le navire. Pete French
et son cousin Mike Halls int鑗rent alors
l?attelage, qui va bien vite devenir le
l間endaire Leaf Hound. Rod Price va quant
� lui rejoindre Foghat, tandis que Bob Weston
passera par Fleetwood Mac le temps de deux
albums plut魌 oubli閟 (?Penguins? et ?Mystery
To Me?). Phil Lenoir fera partie de Shagrat
avec Steve Peregrin Took (de Tyrannosaurus
Rex) et Brian Short va publier un album
solo plut魌 progressif en 1971. ?
b
Beano Blues
PAR CHRISTIAN CASONI
BLINDWILLIE
JOHNSON
1897 (Texas) - 1945 (Texas)
Samson a les yeux crev閟. Il va faire tomber le temple de
Dagon sur les Philistins. 1929. Willie Johnson, aveugle lui aussi, enregistre
� la Nouvelle-Orl閍ns. Comme c?est dans la rue qu?il chasse les meilleurs
dollars, il empoche son canif, prend sa Stella et descend sur Canal Street.
?If I Had My Way I?d Tear The Building Down?. Post� devant la maison
f閐閞ale des douanes, il chante l?histoire de Samson de sa voix phr閍tique,
avec cette ferveur agressive qui fascine les passants. Croyant qu?il exhorte
la foule � d閙olir l?immeuble des douanes, des flics l?enchristent
dans un grondement d?閙eute. Le journal The Bookman
l?avait un jour d閏rit comme un dangereux illumin�.
On sait qu?il a longtemps habit� � Marlin, Texas, et
qu?il n?est pas n� aveugle. A-t-il 閠� vitriol� par
sa belle-m鑢e ? A-t-il scrut� trop longtemps
l?閏lipse du 30 ao鹴 1905 ? Dans quelles
circonstances Willie est-il all� � la rencontre de Frank Walker, le pl閚ipotentiaire
de Columbia, en 1927 ? Walker a mont�
une exp閐ition � Atlanta, il descend maintenant vers Dallas avec ses ing閚ieurs
du son. Les musiciens du cru trouvent,
dans les petites annonces, l?adresse de
l?h魌el o� Walker a pos� son studio
volant, et convergent vers les bas-fonds
de Deep Ellum. Walker fait le tri et
r閟erve les 閘us, selon la couleur de leur
peau, dans les petits h魌els du quartier.
?Ils enregistrent, rentrent chez eux avec un
disque sous le bras et se prennent pour le
pr閟ident des Etats-Unis !?
Le 3 d閏embre 1927, un assistant vient chercher
Willie dans sa piaule, c?est son tour de passer devant
le micro. Un bluesman � disque multiplie les gigs dans
les clubs, un chanteur 関ang閘iste � disque excite la demande
des 間lises et des conventions religieuses. Mais, gaffe, Willie n?est
pas un de ces vendeurs de bibles fam閘iques. En 1927, il est d閖� une
vedette au Texas, coiffure au quart de poil, costume au compte-fil, avec
cette voix unique au monde que le musicologue Mark Humphrey appelle
?fausse basse africaine?. Willie en impose et la graisse tient bien � sa
paume : six titres � 50 dollars pi鑓e, trois 78 tours rondement vendus.
Willie sera rappel� trois fois encore par Columbia : le 5 d閏embre 1928
� Dallas, les 10 et 11 d閏embre 1929 � la Nouvelle-Orl閍ns, le 20 avril
1930 � Atlanta. 32 titres au total mais deux, sous le pseudo de Blind
Texas Marlin, ne seront jamais grav閟. Peut-阾re deux blues, hasarde
son biographe DN Blakey.
C?est toujours avec lui que les ing閚ieurs du son passent le plus de temps,
Willie enregistre toujours plus de titres que les autres, m阭e � Atlanta
o� sont 間alement retenus Barbecue Bob et Blind Willie McTell. Et ses
enregistrements sont toujours impeccables. Toujours bien pr閜ar�,
Willie colle aux timings, contrairement � la plupart des musiciens d?間lise
et de rue.
Le chant roule dans une sombre p閠arade. A-t-on une voix pareille �
trente ans ? ?Fausse basse?, car c?est une pr閏iosit� dynamique. On s?en
rend compte quand il recouvre sa voix naturelle (?Bye And Bye I?m
Going To See The King?). Le timbre de Willie Beatrice Harris,
ma顃resse et choriste, vol鑤e dans cette mitraille, frais, presque
enfantin. Les slides au canif ouvrent un autre ch?ur,
tout aussi l間er, pr閏is, chantant. Mais la virtuosit�,
le coffre, la brutalit� du chant, son d閎it au swing
閘astique qui renvoie parfois � Bob Dylan et
m阭e au rap (?When The War Was On?) ne
sont qu?aff鑤eries pour magnifier la noirceur
du ch鈚iment divin, auquel pr閘udent les
catastrophes du temps, le Titanic, la
guerre, l?閜id閙ie d関astatrice de grippe espagnole, augures familiers � ces
proph鑤es de malheur de la gl鑒e. Il faut
阾re docteur en th閛logie quantique
pour percer le credo de toutes ces 間lises
noires. Apr鑣 sa mort, ses deux veuves
tenteront de l?apparenter � la leur, l?間lise
baptiste pour Angeline, celle de Dieu dans
le Christ pour Willie Beatrice.
Qu?il compose ou qu?il emprunte, Willie met
un chiffre ind閘閎ile sur tout ce qu?il touche.
?Jesus Make Up My Dying Bed?, ?Keep Your
Lamp Trimmed And Burning?, ?Praise God
I?m Satisfied?, ?The Soul Of A Man?, ?John
The Revelator? conservent, intacte, la violence de sa
foi. Presque une r関olte contre l?Am閞ique. ?Dark Was The
Night Cold Was The Ground? d閞ive d?un vieil hymne anglais de
1792. La crucifixion. Willie en tire juste une ride de n閍nt. Il fredonne,
l鑦res cousues, dans une torpeur glac閑. Les slides de la gorge ombrent
� peine les slides de la lame, peut-阾re du bottleneck. Etonnant que
Walker ait valid� cette r陃erie morbide. Livr閑 aux pa飁ns, cette croix
devient un classique du folk, de la musique sacr閑, un exercice standard
du bottleneck et l?un des 28 morceaux grav閟 sur le disque d?or de Voyager 1,
parmi quelques autres valeurs de l?humanit� � destination des civilisations
extraterrestres.
La sonde Voyager s?est 閏happ閑 du syst鑝e solaire en ao鹴 2012. Willie
glisse maintenant dans l?espace interstellaire avec ses voisins Chuck et
Ludwig van, � 4,4 millions d?ann閑s-lumi鑢e de la prochaine 閠oile.
Erudit rock
PAR PHILIPPE THIEYRE
Cher Erudit, j?aimerais avoir
plus d?infos sur le parcours
de BILLY CHILDISH des
Milkshakes, qui semble riche
en exp閞iences diverses.
JEAN-PIERRE, Marseille (13)
quarantaine de livres de po閟ies,
des romans, de nombreux articles,
cr殚 une maison d?閐ition et un label
(Hangman Books et Hangman Records),
peint plus de deux mille tableaux
et fond� le mouvement Stuckism. Childish
se d閒init lui-m阭e comme un artiste
ind閜endant, en r閎ellion contre toute
forme d?institution et de chapelle,
refusant d?阾re enferm� dans une case.
Dyslexique, il abandonne le lyc閑 �
seize ans pour devenir apprenti tailleur de
pierre aux chantiers navals de Chatham.
Parall鑜ement, il se consacre au dessin.
C?est en montrant ses ?uvres qu?il est
admis en 1977 au Medway College Of
Design puis, en 1978, � la Saint Martin?s
School of Art de Londres qu?il quitte au
bout d?un mois. Il y revient en 1980, mais
en est exclu en 1982 pour non-respect des
r鑗les, ce qui ne l?a pas emp阠h� d?阾re
r間uli鑢ement expos� dans des galeries.
En 1999, avec Charles Thomson, Childish,
qui en peinture utilise plut魌 le nom de
Hamper, rassemble un groupe d?artistes
sous l?appellation Stuckism. Ils affirment
leur attachement � la peinture figurative en
opposition � l?art conceptuel. Parmi les
onze autres peintres qui rejoignirent
d?embl閑 le duo, figurent Philip Absolon,
Bill Lewis, Ella Drauglis alias Ella Guru en
hommage � Captain Beefheart, 間alement
guitariste de Mambo Taxi et des Voodoo
Queens, son mari Sexton Ming, peintre et
chanteur � la discographie cons閝uente,
Wolf Howard, r閍lisateur, photographe
et batteur du James Taylor Quartet,
des Prime Movers britanniques et
des Musicians Of The British Empire.
Auparavant, en 1979, Childish, Thomson,
Absolon, Lewis et Ming avaient form� un
collectif de performeurs et po鑤es punk,
The Medway Poets, auquel a 閠� associ閑
l?artiste Tracy Emin. En 1988, est sorti sur
Hangman Records ?The Medway Poets?,
une compilation de leurs prestations.
Childish est d?abord influenc� par les
premiers disques des Beatles, des Rolling
Photo Renaud Monfourny/ Dalle
N� Steven John Hamper le
1er d閏embre 1959 � Chatham,
au sud-est de l?Angleterre, Billy Childish
est un stakhanoviste de l?art sous toutes
ses formes. Que ce soit sous son nom,
sous un pseudonyme ou une quinzaine
de d閚ominations diff閞entes, il a
enregistr� plus d?une centaine d?albums
et d?innombrables singles, publi� une
Huit � dix albums par an
100 R&F FEVRIER 2019
Stones, de Gene Vincent et des pionniers
du rock?n?roll avant de d閏ouvrir Jimi
Hendrix. Revendiquant amateurisme,
minimalisme technique et 閚ergie
primitive des d閎uts du rock?n?roll, du
blues et du rhythm?n?blues, il adh鑢e au
punk de 1977. Pr鬾ant une attitude sans
compromission � l?間ard des maisons de
disques, il produit ses disques de fa鏾n
ind閜endante sans se soucier de la
rentabilit�. D?ailleurs, pendant quinze ans,
il vit en grande partie des allocations
ch鬽age. En 1977, Wild Billy Childish,
au chant, rejoint les Pop Rivets avec
Russell Wilkins (basse), Russell Lax
(batterie) et Bruce Brand (guitare). Deux
albums autoproduits sortent sur Hipocrite
Music en 1979 : en janvier, ?Greatest
Hits? ; � la fin de l?ann閑, ?Empty Sounds
From Anarchy Ranch!? avec une reprise
de ?You Really Got Me?. Apr鑣 la parution
de deux singles en 1980, les Pop Rivets
cessent de pogoter. Pour Billy Childish,
le punk a d?ailleurs perdu son 閚ergie
originelle et s?est 間ar� apr鑣 1977.
Les Pop Rivets � peine enterr閟, Childish,
間alement � la guitare, Mark Banana
Bertie Gilbert, basse, et Brand � la batterie
forment Mickey & The Milkshakes avec le
guitariste Micky Hampshire, un roadie des
Pop Rivets, ?Talking ?Bout... Milkshakes!?
(1981) sur Milkshakes Records, avant
de raccourcir leur patronyme en The
Milkshakes. M阭e si tous les titres sont
閏rits par Childish et Hampshire, ils se
situent dans la lign閑 d?un garage rock
sixties � l?閚ergie punk, aux sonorit閟
satur閑s, aux guitares ronflantes, grasses
et distordues, parfois avec des touches
surf ou British beat. Russ Wilkins � la
basse : ?Fourteen Rhythm & Beat Greats?
(1982) ; ?After School Session? (1983)
avec des reprises de ?I Can Tell? et
?Cadillac?, deux compositions de Bo
Diddley ; ?Milkshakes IV : The Men
With The Golden Guitars? (1983) ;
?In Germany? (1983). En 1984, les
productions sortent 間alement sur Big
Beat. Thee Milkshakes avec John Agnew
� la place de Wilkins : ?Thee Knights Of
Trashe? (1984) ; ?They Came They Saw
They Conquered? (1984) ; ?Nothing Can
Stop These Men? (1984) ; ?20 Rock And
Roll Hits Of The 50?s And 60?s? (1984).
?The Milkshakes? Revenge!? est enregistr�
en 1983, mais ne para顃 qu?en 1987.
Entretemps, apr鑣 le d閜art de Micky
Hampshire en 1985, Childish, Agnew et
Brand changent le nom du groupe en Thee
Mighty Caesars. D?autre part, un trio de
choristes des Milkshakes form� de Louise
Baker, Sarah J Crouch et Ida Red, sort,
sous le nom des Delmonas, deux EP,
?Comin? Home Baby (Volume 1)? et
?Hello We Love You (Volume 2)?, puis
quatre albums entre 1985 et 1989, avec
la participation et le soutien de Billy
Childish et Micky Hampshire. De 1991
� 1999, Sarah J Crouch reprendra le
flambeau avec The Headcoatees,
dont la plupart des chansons
sont compos閑s par Childish.
De 1985 � 1989, Thee Mighty Caesars
enregistrent huit albums : ?Thee Mighty
Caesars? (1985). Graham Day des
Prisoners rempla鏰nt Brand � la batterie :
?Beware The Ides Of March? (1985) ;
?Acropolis Now? (1986) ; ?Three Caesars
Of Trash? (1986) ; ?Wise Blood? (1987)
sur Ambassador, le label de Wreckless
Eric ; ?Don?t Give Any Dinner To Henry
Chinaski...? (1987), des d閙os sur
Hangman Records, le label cr殚 en 1986
par Childish ; ?Live In Rome? (1987) ;
?John Lennon?s Corpse Revisited? (1989).
Childish d閏ide de mettre en sommeil
Thee Mighty Caesars en 1989. A partir
de l�, sa discographie devient de plus en
plus pl閠horique, sur une cadence de huit
� dix albums par an, car, � c魌� de
sa nouvelle formation, Thee Headcoats,
dans laquelle il retrouve Bruce Brand,
il a entam� une carri鑢e solo, multiplie
les collaborations et les groupes. Voici une
s閘ection de ses ?uvres discographiques.
Thee Headcoats : ?The Earl Of
Suavedom? (1989) ; ?Heavens To
Murgatory, Even! It?s Thee Headcoats!?
(1990) ; ?WOAH! Bo In The Garage?
(1991), consacr� � Bo Diddley ; ?The
Good Times Are Killing Me? (1993) avec
?Pedophile?, un titre sorti en single l?ann閑
pr閏閐ente. Billy Childish 閏rit des textes
non d閚u閟 d?humour et d?ironie en
s?inspirant de son environnement et de sa
vie. Ce titre est l?関ocation instrumentale
d?un viol qu?il a subi � l?鈍e de neuf ans de
la part d?un ami de ses parents dont la
photographie est reproduite sur la pochette
du 45 tours. ?The Headcoats Conundrum?
(1993) ; avec les Headcoatees, ?The
Sound Of Baskervilles? (1995), un live
incluant ?Strychnine? des Sonics ; ?In
Tweed We Trust? (1996). Billy Childish
& His Famous Headcoats : ?Hendrix
Was Not The Only Musician? (1998).
Thee Headcoats Sect est le fruit de la
rencontre entre les Headcoats et Don
Craine et Keith Grant, les deux leaders
des Downliners Sect qui commirent
quatre superbes albums de rhythm?n?blues
rageur dans la veine des Pretty Things
entre 1964 et 1967 : ?Deerstalking Men?
(1996) ; ?Ready Sect Go !? (1999).
Billy Childish, solo et collaborations,
souvent une r閕nterpr閠ation du country
blues : ?I?ve Got Everything Indeed?
(1987) ; ?I Remember...? (1988) ; ?50
Albums Great? (1991). Avec Sexton Ming :
?Which Dead Donkey Daddy?? (1987) ;
?Here Come The Fleece Geese? (2002).
Avec les Blackhands : ?The Original
Chatham Jack? (1992). Avec Holly
Golightly : ?In Blood? (1999). Avec les
Chatham Singers : ?Heavens Journey?
(2005). Avec The Musicians Of The British
Empire, Wolf Howard et Julie Hamper :
?Punk Rock At The British Legion Hall?
(2007) ; ?Thatcher?s Children? (2008).
Wild Billy Childish & CTMF (Chatham
Forts) : ?Die Hinterstoisser Traverse?
(2013) ; ?In The Devil?s Focus? (2017).
Outre une partie de sa discographie,
Billy Childish a 間alement sorti sur
Hangman Records des disques des
Prisoners, autre formation de Chatham,
de Link Wray, une de ses r閒閞ences, des
Discords, des Squares, un groupe de
Nancy, des Mummies, l間endes surf
punk californiennes, de Mystreated, un
groupe garage psych� et de Wreckless
Eric, ?The Donovan Of Trash? (1993). ?
FEVRIER 2019 R&F 101
Le film du mois
PAR CHRISTOPHE LEMAIRE
Tina, douani鑢e au physique difficile
Border
DE ALI ABBASI
Aux yeux doux de certains cin閜hiles polis, le cin閙a su閐ois se limite
aux films d?Ingmar Bergman, ce grand rigolo... Mais aux yeux pervers des
cin閜hages impolis, certaines pelloches du royaume de Su鑔e regorgent de d関iances
bienvenues. Comme les amours saphiques de la belle Marie Forsa dans ?Bibi La
D関oreuse? de Joseph W Sarno (1974), la relation douteuse entre un gar鏾nnet de
12 ans et sa voisine vampire dans le magnifique ?Morse? de Thomas Alfredson (2008)
et, bien s鹯, ?Fifi Brindacier?, feuilleton culte des sixties sur les aventures d?une petite
fille rousse � couettes dot閑 d?une force hercul閑nne � faire p鈒ir d?envie Dolph
Lundgren, le Jean-Claude Van Damme su閐ois, ex-adversaire de Sylvester Stallone
dans ?Rocky 4? (et par ailleurs de retour ce mois en salles dans ?Creed 2?)...
Ces rares exemples n?atteignent toutefois pas le niveau de bizarrerie de ?Border?,
peut-阾re le film le plus barr� cr殚 au pays de Greta Garbo. Sorti de nulle part,
?Border? a fait son petit coup de g間鑞e au dernier festival de Cannes dans la section
Un certain regard. Une histoire d?amour sur fond d?animalit� outranci鑢e et de crise
d?identit� carabin閑. Et qui surprend sans cesse. ?Border? commence quand Tina,
douani鑢e au physique difficile, utilise son odorat hors norme pour sentir la culpabilit�
d?un voyageur ayant quelques photos compromettantes sur son t閘閜hone portable.
Avant, dans un deuxi鑝e temps, de rep閞er un autre voyageur au physique 間alement
compliqu� et qui poss鑔e aussi des capacit閟 olfactives proches d?un animal sauvage.
Tina, qui vit depuis quelque temps avec homme normal, sent (au sens propre
comme au figur�) que cet inconnu ? v閞itable alter ego ? a tout pour devenir
l?amour de sa vie. S?ensuit une relation totalement barzingue, avec baignade dans
un lac, batifolage sexuel et gobage de vers de terre en pleine for阾... Entre grotesque
assum� et po閟ie tribale, ces quelques s閝uences ne sont qu?un petit aper鐄 de
?Border? qui, 関idemment, d閜asse vite son statut de film provo pour aborder
quelques interrogations existentielles : du racisme aux troubles moraux en passant
par l?hermaphrodisme, la nativit�, l?acceptation de soi et les doutes d?une soci閠�
閜rise de lois humanistes aberrantes. Un film volontairement trouble qui interroge
tout ! Y compris ses propres interrogations ! Produit et r閍lis� en Su鑔e par le cin閍ste
iranien Ali Abbasi, responsable deux ans auparavant du ? para顃-il ? film d?horreurbizarre-anodin ?Shelley?, ?Border? est tir� d?une nouvelle de John Ajvide Lindqvist qui
avait 閏rit le roman ?Laisse-Moi Entrer?, devenu ?Morse? en version long m閠rage,
l?autre meilleur film fantastique su閐ois de ce nouveau mill閚aire. Et qui, 間alement,
aborde en biais des questions sur la nature humaine. ?Border? doit aussi beaucoup
� l?extraordinaire interpr閠ation de ses deux acteurs : Eva Melander et Eero Milonof.
Le visage planqu� sous des couches de latex imperceptibles � l??il nu, ils se sont
totalement fondus dans leurs r鬺es de cr閍tures humaines agissant comme des
animaux en manque d?amour, de sexe et de reproduction. Quant � Ali Abbasi,
il r閟ume tr鑣 bien la fa鏾n dont on doit faire du cin閙a aujourd?hui : ?Ce qui
m?int閞esse, c?est de regarder la soci閠� � travers le prisme d?un univers parall鑜e et
les films de genre sont un tr鑣 bon vecteur pour atteindre ce genre d?objectif. C?est �
ce moment-l� que le cin閙a devient stimulant � mon sens : plut魌 que d?exp閞imenter
la port閑 dramatique de mes probl鑝e personnels, je pr閒鑢e voir mes r閒lexions et
mes pulsions s?incarner dans un autre corps et dans un autre monde que le mien.
Je crois qu?il est int閞essant de faire fi de cette dimension personnelle pour parvenir
� faire vraiment de l?art.? Il a enti鑢ement raison (actuellement en salles). ?
Cin閙a
PAR CHRISTOPHE LEMAIRE
Cat間orie has been
Undercover :
Une Histoire Vraie
Dr鬺e d?acteur que Matthew
McConaughey ! Apr鑣 avoir slalom�
des ann閑s durant entre les com閐ies
romantiques sans grand int閞阾 (genre
?Playboy A Saisir?) et des r鬺es plus
engag閟 sur le jeu (le sida飍ue de
?Dallas Buyers Club? qui lui valut un
Oscar), il retombe ensuite dans les
travers d?un cabotinage intempestif, une
autre de ses marques de fabrique (il en
fait des tonnes dans ?Nos Souvenirs?
de Gus Van Sant ou encore ?La Tour
Sombre?, adaptation bord閘ique d?un
閏rit de Stephen King ). Au point que
ses trois derni鑢es ann閑s, le Matthew
commen鏰it s閞ieusement � prendre du
poids dans la cat間orie has been. Et voil�
qu?il rebondit avec ?Undercover?. Tr鑣
impliqu� dans la peau d?un petit vendeur
d?armes � la ramasse confront� � son
fils, devenu malgr� lui informateur pour
le FBI apr鑣 s?阾re lanc� dans le trafic
de drogue. Une histoire authentique
survenue dans les ann閑s 80 que le
pouvoir, redneck jusqu?au bout de ses
cheveux gras, incapable d?閘ever son fils
correctement, et pourtant d?une terrible
humanit� (actuellement en salles).
Sorry To Bother You
Rappeur de renom (pour les groupes
The Coup et Street Sweeper Social Club),
l?Am閞icain Boots Riley aura mis des
ann閑s pour caser � Hollywood le
sc閚ario de son ?Sorry To Bother
You?, com閐ie totalement atypique et
politiquement plus qu?engag閑. Un peu
comme du Spike Lee qui aurait vir� Marx
Brothers. Pour finalement r閍liser avec
trois petits millions de dollars ce projet
zinzin o� un ch鬽eur professionnel
devient un t閘関endeur de g閚ie avant de
s?opposer aux dirigeants cyniques de son
entreprise. Malgr� son humour parfois
un peu poussif (on n?est pas loin de Max
P閏as), le film fait pourtant passer son
message soci閠al. Notamment � travers
sa r関olte tr鑣 gilets jaunes d?employ閟
l閟閟 qui donne un constat alarmant sur
Undercover :
Une Histoire Vraie
r閍lisateur Yann Demange filme, non
comme un polar lambda, mais comme
un v閞itable drame social sur les al閍s de
la pauvret� et l?envie utopique de s?en
sortir dans une Am閞ique qui ne laisse
plus trop de choix de vie. McConaughey
arrive � d閒endre un personnage presque
ind閒endable. Bouseux � n?en plus
le statut des Afro-Am閞icains condamn閟
� rentrer dans le moule de la soci閠�
blanche s?ils veulent parvenir � leurs fins.
Et encore... Une fa鏾n de d閙ontrer que
l?esclavagisme est toujours l�, m阭e s?il
se pr閟ente d閟ormais sous une forme
moins frontale (en salles le 30 janvier).
Sorry To Bother You
FEVRIER 2019 R&F 103
L?Ours Noir
Trop Belge Pour Toi
Pays surr閍liste s?il en est (voir Ren�
Magritte, Beno顃 Poelvoorde ou Bob et
Bobette), la Belgique fait forc閙ent des
films un peu fous. D閖ant閟 sur les bords,
mais avec un esprit toujours bon enfant.
Petit aper鐄 avec ce programme de cinq
courts m閠rages sympathiques. Si on ne
retiendra pas sp閏ialement le l間鑢ement
touchant ?Thelma? dont le th鑝e (un
couple d?homos garde un enfant en bas
鈍e) rappelle les travers du cin閙a
fran鏰is d?auteur lambda un peu coinc�,
on s?amusera par contre sur ?Le Plombier?
(doublage d?une s閝uence d?un film
porno par des acteurs � la ramasse),
?Kapitalistis? (un p鑢e No雔 apporte des
jouets aux enfants riches et des pulls aux
enfants pauvres) et du d閘irant ?Welkom?
(un homme tente d?obtenir un permis de
construire d?un poulailler pour son p鑢e
qui consid鑢e sa poule comme sa
femme !). Mais s?il en est un qu?il
faut retenir mordicus, c?est bien le
g閚ial ?L?Ours Noir? de Xavier Seron et
Meryl Fortunat-Rossi qui, parmi ses
40 r閏ompenses internationales, a
obtenu le Magritte (les C閟ar belge)
du meilleur court m閠rage. Soit les
d閍mbulations mortif鑢es, gores et
cartoonesques de campeurs confront閟
� un ours d間ingand� dans un parc
naturel. Quelque part, ?L?Ours Noir?
synth閠ise parfaitement l?esprit de ce
qu?on appelle l?humour belge.
A savoir un sens non-calcul� du grand
My Dinner With Herv�
104 R&F FEVRIER 2019
n?importe quoi 閞ig� en ?uvre
d?art brut. Magritte et Poelvoorde
devraient aimer. Bob et Bobette
aussi (en salles le 2 f関rier).
My Dinner With Herv�
Herv� Villechaize aura 閠� l?acteur nain
le plus populaire du monde. Juste pour
son r鬺e de bad guy teigneux dans
?L?Homme Au Pistolet D?Or?, huiti鑝e
James Bond de la s閞ie et, surtout,
comme assistant et faire-valoir de
Ricardo Montalban dans la s閞ie t閘�
culte des seventies ?L?Ile Fantastique?.
Quelques mois avant son suicide � l?鈍e
de 50 ans, en 1993, Herv� Villechaize se
fait longuement interviewer sur sa vie
(ultra mouvement閑) par un journaliste.
Suit entre les deux hommes une longue
amiti� compliqu閑 qui aboutit, juste
apr鑣 la mort du com閐ien, � la
publication d?un livre dr鬺e et touchant
o� Villechaize s?閜anche sans pudeur
sur ses frasques de nouveau riche (suite
� sa starisation) et son statut infernal
de soi-disant freak. Le journaliste et
r閍lisateur Sacha Gervasi (r閜ut� pour
son rockumentaire sur Anvil), en fait ce
formidable t閘閒ilm port� par l?abattage
de Peter Dinklage, autre acteur-nain
c閘鑒re (Tyrion Lannister dans
?Game Of Thrones?) qui interpr鑤e
Villechaize avec toute la fureur, la
folie, l?閙otion et la frustration que le
com閐ien a port� en lui toute sa vie
durant (en replay sur OCS City). ?
S閞ie du mois
PAR CHRISTOPHE LEMAIRE
Multiples mises en abyme
Black Mirror :
Bandersnatch
En attendant mordicus la saison 5 de ?Black
Mirror? ? la meilleure s閞ie fantastique depuis
?La Quatri鑝e Dimension? ? Netflix, histoire de
faire patienter les milliers de fans transis � travers le
monde, a balanc� en janvier un 閜isode hors norme...
interactif ! Dans lequel le spectateur a la possibilit�
de choisir le d閞oulement de l?histoire. Cet 閜isode
sp閏ial reprend la charte de la s閞ie. A savoir les
cons閝uences dramatiques, philosophiques,
m閠aphysiques et surtout nihilistes des m閒aits
provoqu閟 par les nouvelles technologies. Avec
d閟incarnation des sens, boucle temporelle infernale,
perte d?鈓e et conscience bafou閑. Avec, aussi, une
ironie bien plac閑, ?Black Mirror? tente de prouver
par A + B que la r閍lit� virtuelle, les confins d?internet,
les ordinateurs trop perfectionn閟 et les robots dot閟
d?intelligence artificielle viendront peut-阾re � bout
de la race humaine. Et plus vite qu?on ne le pense.
Chaque sc閚ario 閠ant digne des plus grands auteurs
de science-fiction comme Harlan Ellison, HG Wells ou
Philip K Dick qui, lui d?ailleurs, posait d閖� en 1966 une
question existentielle avec son roman ?Les Andro飀es
R陃ent-Ils De Moutons Electriques ?? devenu ?Blade
Runner? au cin閙a 16 ans plus tard. Cet 閜isode �
part de ?Black Mirror?, intitul� ?Bandersnatch?, reste
donc dans le ton alarmiste et uchronique de la s閞ie.
Tout en jouant sur sa dur閑... qui n?existe pas
r閑llement ! Celle-ci pouvant varier suivant les
directions propos閑s au spectateur (� peu pr鑣)
toutes les cinq minutes. Au milieu des ann閑s 80, on
s?immisce dans le quotidien d?un jeune programmeur
cens� adapter en jeu vid閛 interactif un roman populaire
d?aventures. Mais, � force de travailler jour et nuit, le
geek finit par se perdre dans les d閐ales de sa propre
r閍lit� qui finit, elle-m阭e, par devenir interactive.
Et ce sous l?impulsion contr鬺閑 du spectateur qui,
du coup, n?est pas loin de devenir Dieu ! Parmi les
premiers exemples d?interactivit�, on doit choisir
quel vinyle le h閞os doit mettre sur sa platine. Soit
?Phaedra?, cinqui鑝e album de Tangerine Dream,
soit ?The Bermuda Triangle? d?Isao Tomita. Choix
corn閘ien qui am鑞e notre programmeur � comprendre
(ou pas ?) qu?il semble vivre et subir (ou pas ?) les
al閍s du hasard. Et il en va ainsi tout au long de
l?閜isode... Ce ?Black Mirror? joue tellement avec le
spectateur que l?entreprise devient ? pour notre plus
grand plaisir masochiste ? un v閞itable casse-t阾e.
A tel point que, pour 関iter de s?enfoncer dans les
diff閞ents embranchements, on peut aussi d閏ider de
laisser l?histoire se d閞ouler sans intervenir. Car pour
qui passerait son temps � tester les diff閞ents choix,
l?閜isode durerait a priori pas loin de cinq heures !
De multiples mises en abyme (o� m阭e la plateforme
Netflix intervient dans les choix pour un apart�
temporel m閠a !) qui, toute fascinantes qu?elles
soient, finissent par devenir 閜uisantes pour les
m閚inges. Suite au succ鑣 de ?Bandersnatch?,
abondamment discut� et analys� sur les r閟eaux
sociaux et les blogs, Netflix envisage de se lancer
dans d?autres programmes interactifs. Quitte � ce
que les s閞ies ? puis les films ? arrivent dans
une nouvelle 鑢e agr閙ent閑, qui plus est, de r閍lit�
virtuelle. Mais une question se pose ici : est-ce que
tout cela tient encore de la fiction traditionnelle ?
Car, � force d?interactivit�, on pourrait, suivant son
bon vouloir, 関iter que le Titanic coule, faire en sorte
que Rocky Balboa perde tous ses combats, qu?Indiana
Jones ne retrouve pas l?Arche d?alliance et que les sept
nains connaissent enfin bibliquement Blanche Neige.
R陃ons, r陃ons... (en diffusion sur Netflix) ?
La Sentinelle
Des Maudits
(Elephant Films)
Rarement cit� parmi les grands classiques du cin閙a d?閜ouvante des
seventies (?L?Exorciste?, ?La Mal閐iction?, ?Halloween?, ?Suspiria?...),
?La Sentinelle Des Maudits? est pourtant tout aussi terrifiant. Peut-阾re
parce que cette adaptation sentie d?un best-seller (?The Sentinel? de
Jeffrey Konvitz) r閍lis閑 par Michael Winner (responsable de la saga
des ?Justicier Dans La Ville? avec Charles Bronson) a eu le culot de d閜asser les codes de la
biens閍nce lors d?une s閝uence traumatique. Celle o� la porte des enfers, planqu閑 en haut
d?un immeuble new-yorkais, s?ouvre pour laisser appara顃re une galerie d?authentiques
monstres de foire. Aujourd?hui, aucun studio ne se risquerait probablement � produire 鏰 !
FEVRIER 2019 R&F 105
DVD musique
PAR JEROME SOLIGNY
Racont� par Johnny Depp
Collection Cin� Rock?n?soul
?THE STOOGES ? GIMME DANGER?
?KURT COBAIN ? MONTAGE OF HECK?
?SIXTO RODRIGUEZ ? SUGAR MAN?
?THE DOORS ? WHEN YOU?RE STRANGE?
?WOODSTOCK ? THREE DAYS OF PEACE & MUSIC?
GM Editions
C?est No雔 apr鑣 l?heure. Les 閠rennes en somme. Mettre � l?honneur la collection
Rock?n?soul publi閑 � la Fnac par GM Editions titillait depuis longtemps, mais on
attendait le bon moment. A l?heure o� d?autres pr鬾ent la d閏omposition du futur et,
鏰 va de pair, la d閙at閞ialisation, GM Editions persiste dans le physique et ajoute au
support DVD (ou Blu-ray dans le cas de ?Woodstock?), non pas un livret de plouc,
mais un vrai bouquin : soixante-douze pages, cent quarante photos in閐ites. 莂 cause.
Le tout servi dans un fourreau de beau carton 閜ais pr閒閞� � ces immondes bo顃iers
plastique qui mettent des si鑓les � se biod間rader et que les baleines 閜argn閑s par
les Japonais (et les Norv間iens et les Islandais, ces gens du nord qui donnent envie
d?habiter dans le Sud) se coincent en travers des fanons. Tous ces films musicaux
ont bien s鹯 閠� chroniqu閟, en leur temps, mais puisqu?il s?agit de bien
belles r殚ditions, c?est avec une joie non feinte qu?on en remet une couche.
Par ordre d?entr閑 dans l?alphabet,
?Gimme Danger? de 2016, est le
documentaire de Jim Jarmusch sur Iggy
et ses Stooges qui sont � la r閐action de ce
journal ce que les chalets sont � la Suisse. Ils
font partie du d閏or. Fan de base, Jarmusch
a fait le maximum avec les images live
qu?il a d間ot閑s (on sait qu?il n?en existe
pas 閚orm閙ent de fameuses) et les
propos des int閞ess閟 sont pratiquement
aussi fondamentaux que la musique du
groupe. Meilleur parolier de sa g閚閞ation
pour David Bowie, Iggy Pop est un conteur-n�
et un raconteur roublard, qui sait mener les
conversations pour faire dire ce qu?il souhaite
� ses mots. Ceux qui, apr鑣 avoir visionn�
?Gimme Danger?, lui ont reproch� de tirer
la couverture � lui sont des l鈉hes qui
n?auraient jamais os� lui dire en face.
L?histoire de Kurt Cobain, r閜閠ons-le,
est celle de l?ultime grand ratage du rock.
Apr鑣 lui et Nirvana, le d閘uge et la moindre
importance. Si Cobain avait v閏u, s鹯 qu?il
en remonterait aux imitateurs qui se sont
vautr閟 dans ses cendres. Rep閞� par la
veuve Courtney Love gr鈉e � un tr鑣 bon
?Crossfire Hurricane? sur les Rolling Stones,
le r閍lisateur Brett Morgan a eu acc鑣,
pour ce ?Montage Of Heck?, � un paquet de
documents de famille et � des s閝uences live
en partie in閐ites. Olivier Cachin, l?閏lectique,
met sa plume au service d?un compl閙ent
d?information non n間ligeable et livre, en
prime, une analyse de la discographie de
Cobain. A ce sujet, l?autre tr閟or de ce
documentaire de 2015 est sa BO constitu閑 de d閙os enregistr閑s par l?artiste.
?Sugar Man? (?Searching For Sugar Man? pour les intimes) est une ?uvre de
Malik Bendjelloul, un cin閍ste su閐ois pass� dans le ciel du film rock � la vitesse des
Quadrantides (n� en 1977, mort en 2014), sur Sixto Diaz Rodriguez, dit Rodriguez.
Elle est trait閑 ici par l?ex-Inrocks Christophe Conte qui, tout le monde ne peut en
dire autant, a interview� l?artiste. Eprouvant toutes les difficult閟 du monde � vivre
de son art (il a publi� deux albums mythiques au d閎ut des ann閑s 70), ce singersongwriter am閞icain de l?鈍e de Paul McCartney avait plus ou moins tir� un trait sur
sa carri鑢e et vivait chichement � Detroit lorsqu?il a appris que, sur Internet, des fans
les traquaient, son folk rock de banlieue et lui. Plus dingue, alors que sa musique ne lui
rapportait plus un kopeck depuis des lustres, elle cartonnait en Afrique du Sud. Surfant
sur le buzz, Rodriguez est donc all� y jouer et a r閍morc�, depuis, une pompe � succ鑣
dont la chaleur devrait lui permettre de tenir, dignement, jusqu?� la fin de son temps.
106 R&F FEVRIER 2019
Ce n?est pas la premi鑢e fois qu?un DVD de
?When You?re Strange?, le film sur les Doors
de Tom DiCillo, para顃 avec des pages � lire
en sus. En 2011, les 閐itions Marque-Pages
l?avaient propos�, accol� au making-of du
premier 33 tours du groupe publi� dans
la s閞ie Classic Albums, dans un coffret
contenant un petit bouquin. Ici, la r閐action
de la story Doors a 閠� confi閑 � Sylvain Fanet.
Tous les fans de Jim Morrison crient sur les
toits de t鬺e ondul閑 depuis 2009 que ?When
You?re Strange? est tout ce que ?The Doors?,
le biopic d?Oliver Stone de 1991, n?est pas.
C?est assez cr閠in : de nature diff閞ente, ils
ne sont absolument pas comparables.
A d閒aut d?阾re totalement conforme � la v閞it�,
?When You?re Strange?, racont� par Johnny
Depp, a au moins eu le m閞ite d?阾re plus
proche du portrait de Morrison que Ray Manzarek et Robby Krieger voulaient voir bross�.
Mais le clou du spectacle est ?Woodstock? ! Le film de Michael Wadleigh sur
le festival des festivals, ?trois jours de paix et de musique? pouvait-on lire sur
l?affiche de Arnold Skolnick... En v閞it�, un fiasco financier monumental et pas
forc閙ent la manifestation la plus r閡ssie sur le plan purement musical (?Wight,
clament certains survivants, c?閠ait autre chose !?). Enorm閙ent d?encre a 閠�
vers閑 � ce dossier depuis que Michael Lang et ses potes, pas si cool et qui
l?auraient eu dans le baba si l?exploitation du film et de sa BO ne leur avait pas
sauv� la mise, ont fait venir la cr鑝e des musiciens pop de l?閜oque sur un terrain
de Bethel (� cent bornes de Woodstock !) appartenant aux Asgur. Michka Assayas,
ex-collaborateur de ce journal qui est parvenu � faire du rock un dictionnaire,
revient par le d閠ail et l?analyse sur ce qu?on sait de la saga et propose en prime
une discographie psych� signal閠ique. Entre le refus pr閍lable de Dylan d?en 阾re,
la non-pr閟ence de Creedence Clearwater Revival ? pourtant utilis� comme
carotte pour app鈚er les autres ? dans le film, la mise en orbite de Ten Years After,
la contribution de Crosby, Stills, Nash & Young qui, dans la BO, ne vient pas de
Woodstock, Richie Havens poussant l?inspiration � son paroxysme et Joe Cocker,
Janis Joplin et Jimi Hendrix, imp閞iaux malgr� le d閏alquage tr鑣 apparent, il y a
effectivement de quoi 閏rire. Pour 閠offer la c閘閎ration (un demi-si鑓le, d閖�)
de ce pinacle des sixties qui en a aussi
marqu� la fin, le livre grand format 168 pages
abrite deux Blu-ray : le premier est celui
du film dans sa version longue remasteris閑
et l?autre est consacr� � des performances
et documentaires exclusifs. C?est � ce
jour et de loin, l?閐ition la plus compl鑤e
de ?Woodstock? (en association avec
Carlotta qui se d閙鑞e aussi pour faire
de belles choses au rayon cin閙a),
et c?est fran鏰is nom d?une pipe. ?
Bande dessin閑
PAR GEANT VERT
Dessinateur vegan
Emilie Plateau est une jeune dessinatrice qui sait appeler un chat par son pr閚om. Ainsi,
son style 閜ur� et enti鑢ement centr� sur l?action 閠ait parfait pour mettre en petites cases
?Noire ? La Vie M閏onnue De Claudette Colvin? (Dargaud), une BD
documentaire r閍lis閑 � partir du livre de Tania de Montaigne publi� par Grasset dans le
cadre d?une s閞ie consacr閑 aux femmes ayant fait l?histoire mais que cette derni鑢e n?a pas
retenue. L?affaire commence en 1955, Claudette a 15 ans et vit � Montgomery, en Alabama.
Un jour, dans un bus, elle refuse de c閐er sa place � une personne blanche. Face � un tel
acte d?insubordination, elle est jet閑 en prison. En clamant son innocence, Claudette vient
de bouleverser l?ordre des choses dans la lutte pour les droits civiques. Apr鑣 le r閏ent
mouvement Black Lives Matter, cette histoire forte sur une h閞o飊e injustement oubli閑
sera la piq鹯e de rappel obligatoire face aux sempiternels retours des racistes de tout poil.
Aux amateurs de sagas am閞icaines, ce ?Agata ?燭ome 1� Le Syndicat
Du Crime? (Gl閚at) r閍lis� par Olivier Berlion est recommand�. A travers l?histoire
d?une jeune immigr閑 polonaise de dix-neuf ans, l?auteur
reconstitue avec minutie le Chicago de Lucky Luciano
dans une histoire o� les r陃es les plus fous ont toutes les
chances de se r閍liser avant de se terminer en drame.
Avant de d閎arquer � Ellis Island, point de d閜art oblig�
pour toute nouvelle vie en Am閞ique, Agata a d� fuir la
police polonaise venue l?arr阾er pour avoir avort�. Apr鑣
des retrouvailles avec son oncle, elle fait la connaissance
de Pete, son neveu, qui ne se s閜are jamais de son banjo.
C?est le d閎ut d?une fresque incroyable o� seules les
personnes les plus aguerries survivront, le tout en
pleine naissance du swing. Album ambitieux, ce premier
tome d閙arre fort en offrant une belle palette de
personnages attachants et cr閐ibles. A suivre.
Joost Swarte ne respecte aucune convention depuis
qu?il a cr殚 la ligne claire en m阭e temps qu?il
participait activement � l?explosion punk de 1977
depuis sa planche � dessins. En 1982, le dessinateur
n閑rlandais lance la s閞ie ?Passi, Messa�!? qui
r閜ond � un concept humoristique simple : un gag
compos� de deux dessins qui se r閜ondent de la
mani鑢e la plus surr閍liste possible : le Passi et le
Messa. Si le premier expose un probl鑝e, le deuxi鑝e y apporte
une solution qui n?est pas forc閙ent celle qui viendrait spontan閙ent � un
esprit sens�. Ainsi, afin de venir en aide aux photographes de presse qui
peuvent, quelquefois, rater une photo, l?auteur propose une solution g閚iale,
quoique risqu閑, pour convaincre le r閐acteur en chef de publier en priorit�
ses clich閟. Initialement parue chez Futuropolis entre 1982 et 1989,
la s閞ie est ici int間ralement republi閑 par Dargaud, avec son
mythique cinqui鑝e volume, jusqu?alors in閐it en France.
Avec ?Le Blues De Sluggy ? La Salsa Du Ver De Terre?
(Solo Moon), le dessinateur vegan Etienne M propose de faire partager ses
r陃es d?un monde sans viande sur un fond musical tirant vers un blues fa鏾n
Nino Ferrer. Au fil des pages, Etienne M plaide pour un monde o� les humains
et les animaux seraient 間aux, tout en vivant dans la nature loin des villes et
de la pollution. M阭e si le concept a 閠� longtemps popularis� par les hippies
du si鑓le dernier, cette BD innove avec des recettes culinaires nettement
plus app閠issantes que les bassines de riz complet qui 閠aient de mise �
l?閜oque de Woodstock et de la contestation contre la guerre du Vietnam. ?
Le gros plan du G閍nt
Alors que l?Hexagone s?agite de mani鑢e color閑, Archives
De La Zone Mondiale en remet une couche avec ?Rage
Dedans?, anthologie 閚erv閑 qui relate par le menu
quarante ann閑s de sociologie dessin閑 et r閍lis閑 par
Laul, le graphiste punk qui a longtemps ?uvr� aupr鑣 de
B閞urier Noir, Lucrate Milk et moult groupes engag閟 du
monde alternatif apparu au cours des ann閑s 80 comme
les Endimanch閟 et Ludwig Von 88. H閞itier direct de
108 R&F FEVRIER 2019
Bazooka, Willem et Hara-Kiri, Laul prom鑞e ses feutres de
squat en squat afin de croquer une 閜oque en mal de vivre
mais pas en manque d?images. Au fil des 220 dessins de ce
recueil bien fait, le lecteur suivra l?関olution de ce r閍lisateur
de visuels chocs qui sont depuis longtemps rentr閟 dans
l?histoire � travers des pochettes d?albums aussi importantes
que celles r閍lis閑s par Jamie Reid pour les Sex Pistols ou Guy
Peellaert pour David Bowie, les Rolling Stones et Guy B閍rt.
Que Jah guide votre lecture
Livres
PAR AGNES LEGLISE
artifices, man?uvres et affaires se suivent et se
ressemblent avec une consternante constance mais sont
ici l?aubaine du m閙orialiste et forment sous sa plume
une ridicule, terrifiante et bidonnante le鏾n d?affaires
publiques. Comme pour les volumes pr閏閐ents, la
pens閑 des livres � venir est devenue, toute l?ann閑
la lecture des path閠iques gesticulations de notre 閘ite
politique ? entre nous, on fonde beaucoup d?espoir sur
le traitement prochain de l?affaire Benalla ? une des
rares satisfactions que le d閟astre g閚閞al nous inspire
encore, ne boudez donc pas ce plaisir de gourmet.
So Much Things To Say
ROGER STEFFENS
Robert Laffont
Plus le temps passera et plus il sera difficile de
comprendre le ph閚om鑞e exceptionnel que fut
Bob Marley. Jamais sans doute, un artiste n?a incarn�
autant, � lui seul, un genre musical, genre dont il
fut non seulement le plus c閘鑒re interpr鑤e mais,
aussi, l?incarnation quasi sacr閑 de l?id閛logie religieuse
que le reggae promouvait. ?So Much Things To Say,
L?Histoire Orale De Bob Marley? par Roger Steffens ne
fait pas mentir son titre et cette complexe compilation
d?interviews et d閏larations faites par l?entourage de
Marley, 閜aisse de plus de 500 pages, restitue en effet
et ce livre-ci, cette histoire orale-l�, sont donc
ses 関angiles. Que saint Bob vous aide � trouver,
sur YouTube ou Spotify, les nombreux titres
関oqu閟 dans le livre et que Jah guide votre lecture.
Positively 4th Street
DAVID HAJDU
Sonatine Editions
Indiscutablement, en nous racontant ainsi entrem阬閑s,
les vies de Bob Dylan, de Joan Baez, de Mimi Fari馻Baez, sa s?ur et de Richard Fari馻, mari de Mimi,
quatre musiciens plus ou moins cruciaux � une 閜oque
cruciale de la culture am閞icaine, David Hajdu dans son
?Positively 4th Street, Les Vies De Joan Baez, Bob
Dylan, Mimi Baez Fari馻 Et Richard Fari馻? prend
le risque calcul� de d閟orienter d?abord d?関entuels
lecteurs qui ne connaissent ni Mimi Fari馻 ni son mari
mais qui d閏ouvriront vite que les s?urs Baez et Richard
Fari馻 m閞itent amplement leurs places 間ales dans la
narration. Hajdu raconte non seulement l?閏losion et les
succ鑣 des quatre artistes mais reconstitue ainsi joliment
tout ce petit monde du folk des ann閑s 60, dans les
salles de Greenwich Village ou � Monterey, et reconstitue
parfaitement les contextes culturels et sociaux qui
expliquent la fabuleuse trajectoire qui fit d?un gamin
du Minnesota, la plus grande star de folk avant de faire
Emmanuel Le Magnifique
PATRICK RAMBAUD
Grasset
Plus de dix ans maintenant que Patrick Rambaud
se lan鏰 dans la saint-simonienne t鈉he de rendre
compte de la vie politique fran鏰ise et de ses acteurs
avec clairvoyance et minutie. Ingrate t鈉he pourraient
croire les (�)lecteurs que nous sommes tant cette vie
politique nous semble, � la subir, une machine tordue
et dysfonctionnelle dont la bassesse et l?閠roitesse de
vue n?est surpass閑 que par sa propre inefficacit� et
son manque d?ambition et d?humanit�. Commenc閑s
en l?an I du r鑗ne de Nicolas 1er, en 2007, ces annales,
maintenant au nombre de neuf, couvrent ces lustres
en ob閕ssant heureusement aux m阭es principes
d?exhaustivit� factuelle et d?hilarant persiflage.
?Emmanuel Le Magnifique? relate donc, vous l?aurez
compris, la premi鑢e ann閑 du quinquennat de
Macron qui, on le devine vite, ne saura pas plus que
son pr閐閏esseur, Fran鏾is Le Petit, gu閞ir l?auteur
de cette d閜rime citoyenne tenace qui le saisit �
l?閘ection de Sarkozy et d閏lencha l?閏riture de
cette s閞ie. Casseroles, calculs, coups en douce,
machiav閘isme � deux balles, orgueils d閙esur閟,
TOP 5
LIVRES MUSIQUE
(source Gibert Joseph)
01 ?Rock : Ma Vie Est Un Roman?
PHILIPPE MAN?UVRE (Harper Collins)
02 ?Led Zeppelin : La Totale?
GUESDON & MARGOTIN (Hachette)
03 ?Dylan Par Dylan : Interviews 19622004? BOB DYLAN (Seuil)
04 ?Paul McCartney?
PHILIP NORMAN (Seuil)
05 ?Michael Jackson : La Totale...?
LECOCQ & ALLARD (Hachette)
fid鑜ement l?histoire et l?univers de la l間ende
disparue au trop jeune 鈍e de 37 ans. Steffens est peut阾re le journaliste qui conna顃 le mieux le reggae et les
musiciens qui l?invent鑢ent et le firent conna顃re depuis
ses origines et c?est fort de cette immense exp閞ience
et de ses centaines d?interviews et t閙oignages qu?il
a choisi, coup�, coll� ces d閏larations pour en faire
une histoire coh閞ente et compl鑤e. Compl鑤e, certes,
coh閞ente, pas toujours pour le lecteur qui ne conna顃 pas
son panth閛n jama颿ain par c?ur et peut avoir du mal,
au d閜art, � s?accrocher aux longs 閏hanges et � y
discerner la trame des 関鑞ements fondateurs de la vie
alors mis閞able du jeune Bob Marley avant les succ鑣
閚ormes et la c閘閎rit� mondiale. Impossible pourtant de
ne pas 阾re frapp� par le myst鑢e qui finalement entoure
toujours Bob Marley, ses motivations profondes et son
caract鑢e farouche mais la d関otion presque religieuse
qu?il inspirait et inspire encore est r閑llement unique et
bien au-del� du rationnel. Si Ha飈� S閘assi� fut le messie
des rastas, Bob Marley en fut bien le plus grand proph鑤e
exploser le binz en devenant 閘ectrique et de son excopine, la plus grande protest singer de son temps.
Malgr� tout, Mimi et Richard Fari馻 sont peut-阾re les
vraies r関閘ations de ce livre, peu connus eux-m阭es,
voire oubli閟, ils n?ont jamais 閠� aussi mis en valeur
et cet hommage m閞it� est un des charmes du livre.
Pas s鹯, en revanche, que les fans hardcore de Dylan
appr閏ieront sereinement l?閏lairage objectif de Hajdu qui
n?essaie jamais d?effacer les c魌閟 d閜laisants du parfois
monstre, ni ne le met sur un pi閐estal comme son statut
exceptionnel nous y a habitu�. Etonnamment, ou pas,
ce sont deux accidents de motos presque simultan閟
qui ont boulevers� leur donne, mis fin � leur aventure
commune et fait de l?un un mythe et de l?autre un
aimable fant鬽e du pass�. Au moment de sa mort,
Richard Fari馻, ami de Pynchon, projetait d?閏rire un livre
sur ses aventures avec Dylan et les merveilleuses s?urs
Baez et le texte de Hajdu est la preuve que ce sujet
ultra romanesque m閞itait absolument d?阾re 閏rit. ?
FEVRIER 2019 R&F 109
Agenda concerts
PAR MARC LEGENDRE
TOP15
VINYLES
DECEMBRE 2018
Paris
JANVIER
20 JANVIER
Brainstorm (Petit Bain) ? Elyose (Boule Noire)
? Adrienne Lenker et Squirrel
Flower (Maroquinerie)
21 JANVIER
01 JOHNNY HALLYDAY
?Mon Pays C?Est L?Amour?
Warner
02
QUEEN
?Greatest Hits II? Universal
03
QUEEN
?Greatest Hits? Universal
04 AMY WINEHOUSE
?Back To Black? Universal
05 THE BEATLES
?White Album? Universal
06 LADY GAGA &
BRADLEY COOPER
?Soundtrack : A Star Is Born?
Interscope
Chupa Cabra, Hoorses et Entropie
(Supersonic) ? Lulu (Caf� de la Danse)
? Overdoz (Maroquinerie) ? This Wild
Life et William Ryan Key (Backstage)
22 JANVIER
11 PINK FLOYD
?Dark Side Of The Moon?
Warner
12 NIRVANA
?Nevermind? Universal
13 ALAIN BASHUNG
?Bleu Petrol? Universal
14 RAGE AGAINST
THE MACHINE
?Rage Against The Machine?
Sony Music
15 EDDY DE PRETTO
?Cure? Universal
110 R&F FEVRIER 2019
Basement (Maroquinerie) ? Ivar Bjornson et
Einar Selvik (La Machine du Moulin Rouge)
? Grave Digger et Burning Witches (Petit
Bain) ? Slothrust (Pop Up du Label) ? We Are
The City, Timing et Turquoise (Supersonic)
Joan Baez (Olympia) ? Pi Ja Ma
(Maroquinerie) ? The Wombats (Trabendo)
6 FEVRIER
30 JANVIER
7 FEVRIER
A-vox (1999) ? Anna Calvi (Salle Pleyel)
? BC Camplight et Sheitan & The Pussy
Magnets (Supersonic) ? Boney Fields (Jazz
Caf� Montparnasse) ? L?Imp閞atrice (Olympia)
Papaconstantinos et Mauvais Oeil (Centre
Fleury Goutte d?Or) ? Snow Patrol (Z閚ith)
? Joe Wedin & Jean Felzine (Supersonic)
31 JANVIER
Bel-Air et Draumr (La Dame de Canton)
? Gus Dapperton (Maroquinerie)
? Ghost (Z閚ith) ? Kimberose (Olympia)
? Montevideo (Point Eph閙鑢e) ? Necros
Christos, Ascension et Venenum
(Backstage) ? Noyade, Tomaga, Jozef
Van Wisse et La Jungle (Petit Bain)
? Jerry Paper (Pop Up du Label) ? Ross
From Friends (Bellevilloise) ? Stensy (Boule
Noire) ? VNV Nation (Trabendo)
24 JANVIER
Belako (Badaboum) ? Martial Canterel et
Poison Point (Petit Bain) ? The Dandy
Warhols et Juniore (Olympia) ? The
Disruptives (Caf� de la Danse) ? Les
Hurlements D?L閛 et Dubioza Kolektiv
(Cigale) ? The Japanese House (Olympic
Caf�) ? Kakkmaddafakka (Bellevilloise)
? Left Boy (Maroquinerie) ? Legends Of
Rock (Palais des Sports) ? Mall Grab (Yoyo)
? Natural Mighty, Anoraak, Minitel Rose et
Maethelvin (Boule Noire) ? Odesza (Z閚ith)
? L閛nie Pernet (Ga顃� Lyrique) ? La Secte
Du Futur, Shiny, Darkly et Offermose
(Supersonic) ? Youngr (Nouveau Casino)
?Thriller? Sony Music
5 FEVRIER
28 JANVIER
? Durand Jones And The Indications
(Maroquinerie) ? John Garcia & The Band Of
Gold (Trabendo) ? Haelos (Badaboum) ? Pi
Ja Ma (Maroquinerie) ? Refuge, Joko, Johan
25 JANVIER
10 MICHAEL JACKSON
Architects, Beartooth et Polaris (Olympia)
? Hollie Cook (La Machine du Moulin Rouge)
? Judas Priest (Z閚ith) ? Neil & Liam
Finn (Caf� de la Danse)
Angelic Upstarts et Wunderbach (Gibus)
? Joe Bell (Les Etoiles) ? Bumcello
(Maroquinerie) ? Chelsea Cutler (Pop Up du
Label) ? Parkway Drive (Olympia) ? Alan
Stivell (Cigale) ? Ian Sweet (Supersonic)
23 JANVIER
?En Amont? Barclay
08 MUSE
27 JANVIER
4 FEVRIER
Dominique A (Salle Pleyel) ? Draconian,
Harakiri For The Sky et Sojourner (Petit
Bain) ? L?Imp閞atrice (Olympia)
? Poolside (Point Eph閙鑢e)
09 ALAIN BASHUNG
Sony Music
Joan Baez (Olympia) ? Muddy Gurdy,
Ann O?Aro et JB Bimeni (Maroquinerie)
? Hoobastank (Trabendo)
Amorphis et Soilwork (Cabaret Sauvage)
? Joan Baez (Olympia) ? Citrus Sun (with
Bluey Of Incognito) (New Morning) ? Hot 8
Brass Band (Ga顃� Lyrique) ? Hubert Lenoir
(Boule Noire) ? Gilbert O?Sullivan (Cigale)
? Brendan Perry (Petit Bain) ? Swearin?
et Bitpart (Point Eph閙鑢e) ? Toundra
(Backstage) ? You Me At Six (Maroquinerie)
?Simulation Theory? Warner
?Random Access Memories?
3 FEVRIER
Bad Suns (Les Etoiles) ? Chlo� (Elys閑
Montmartre) ? Cake (Salle Pleyel) ? The
Disruptives (Caf� de la Danse) ? Don Broco
(Maroquinerie) ? Seth Gueko (Olympia)
? Pional et Fort Romeau (Badaboum)
Behemoth (Bataclan) ? The Darwin
Experience, Silly Boy Blue, Nelson
Beer et Sun (Centre Fleury Goutte d?Or)
? Glintshaje et Pale Blue Dot (Supersonic)
? Ben Howard (Grand Rex) ? Adam
Naas (Caf� de la Danse) ? Terrorizer et
Skeletal Remains (Backstage) ? Uriah
Heep (Cigale) ? Mike Yung (Les Etoiles)
Hugo Barriol (Maroquinerie) ? The
Casualties, Disturbance, Listix et Stateless
(Gibus) ? Feu! Chatterton (Z閚ith) ? JS
Ondara (Point Eph閙鑢e) ? Fred Pallem & Le
Sacre du Tympan (Ga顃� Lyrique) ? Pumpkin
& Vin?s Da Cuero (Boule Noire) ? Amy Shark
(Badaboum) ? Years & Years (Salle Pleyel)
07 DAFT PUNK
26 JANVIER
29 JANVIER
Go! Zilla, Siz et Deaf Parade (Supersonic)
? Kadebostany (Maroquinerie) ? Pogo Car
Crash Control (Petit Bain) ? Rotterdames
(Boule Noire)
8 FEVRIER
FEVRIER
1er
FEVRIER
Cloud Nothings (Point Eph閙鑢e) ? Dilly
Dally et Chastity (Olympic Caf�) ? Frent et
Oscil (Dame de Canton) ? Manu Katch� (Caf�
de la Danse) ? Les N間resses Vertes
(Olympia) ? While She Sleeps, Stray From
The Path et Landmvrks (Trabendo)
2 FEVRIER
Stephan Eicher & Traktorestar (Grand Rex)
? Her (Z閚ith) ? Kanka et RDH Hifi
(Trabendo) ? Razorlight (Bataclan) ? The
Residents (Ga顃� Lyrique) ? Rudimental
(Elys閑 Montmartre) ? Sniper (Olympia)
? The Teskey Brothers (Pop Up du Label)
? Zanias (Petit Bain)
Blood Red Shoes (Point Eph閙鑢e)
? Jacob Collier (Cigale) ? FKJ (Olympia)
? Good Charlotte (Z閚ith) ? M (Cirque
d?Hiver Bouglione, complet) ? Le Vibrazioni
(Boule Noire)
9 FEVRIER
Dead Bones Bunny, Funny Ugly Cute
Karma et Not Bad (Boule Noire) ? The
Inspector Cluzo (Cigale) ? Matoma
(Maroquinerie) ? Obscura, Fallujah,
Allegaeon et First Fragment (Trabendo)
? Rival Son (Bataclan) ? Kevin Krauter
(Supersonic)
10 FEVRIER
Halo Maud, Rover et Djoudi (Caf� de
la Danse) ? Therapy? (Maroquinerie)
Pr関isions Paris ///////////////////////////
M : 21 et 22/2 (Cirque d?Hiver Bouglione, complets), Nils Frahm : 22 au 24/2 (Trianon, complets), Slash ft Myles Kennedy & The Conspirators :
22/2 (Z閚ith), Neneh Cherry : 28/2 (Trianon), The Lemon Twigs : 4/3 (Cigale), Twenty-One Pilots : 11/3 (Bercy, complet), White Lies : 19/3
(Trabendo), The Young Gods : 22/3 (Maroquinerie, Le Butcherettes : 3/4 (Point Eph閙鑢e), Dead Can Dance : 10 et 11/5 (Grand Rex),
Metallica, Ghost et Bokassa : 12/5 (Stade de France, complet), Archive : 16/5 (La Seine musicale), Alice In Chains et Black Rebel
Motorcycle Club : 28/5 (Olympia), Rammstein : 13/9 (Paris La D閒ense)
11 FEVRIER
Cannibale et Cyril Cyril (Maroquinerie) ?
Dodie (Trabendo) ? Odetta Hartman (Pop Up
du Label) ? Massive Attack (Z閚ith, complet)
? Mothers (Supersonic) ? The Revolution
(Cigale) ? The Streets (Olympia)
12 FEVRIER
Joan Baez (Olympia) ? Ghostemane (La
Machine du Moulin Rouge) ? M (Cirque d?Hiver
Bouglione, complet) ? Massive Attack
(Z閚ith, complet) ? Palaye Royale (Point
Eph閙鑢e) ? Quinn XCII (Nouveau Casino)
? Kodie Shane (Bellevilloise)
13 FEVRIER
The Angelcy (Studio de l?Ermitage) ? Joan
Baez (Olympia) ? Matt Corby (Maroquinerie)
? Laake, P Bastien & P Dupuy IRM (Petit
Bain) ? M (Cirque d?Hiver Bouglione, complet)
? Mastodon, Kvelertak et Mutoid Man
(Casino de Paris) ? Octavian (Badaboum)
14 FEVRIER
Amine (Trabendo) ? Ceux Qui Marchent
Debout (Caf� de la Danse) ? De Staat
(Maroquinerie) ? M (Cirque d?Hiver Bouglione,
complet) ? Night Beats et Calvin
Love (Petit Bain)
15 FEVRIER
Crocodiles et Eut (Point Eph閙鑢e)
? Thomas Dybdahl (Caf� de la Danse)
? Island (1999) ? Paddy Keenan et Ulaid
(Pan Piper) ? Peter Kernel et Totorro &
Friends (Petit Bain) ? Louis The Child
(Maroquinerie) ? M (Cirque d?Hiver Bouglione,
complet) ? Bob Moses (Trabendo) ? The
Paper Kites (Boule Noire) ? Jay Rock (Elys閑
Montmartre) ? Steel Panther (Bataclan)
? Surfbort (Supersonic) ? Tender (Olympic
Caf�) ? Worakls (Olympia)
16 FEVRIER
Arat Kilo et Nubiyan Twist (Trianon) ? Jade
Bird (Pop Up du Label) ? Easy Life et Myss
Keta (Petit Bain) ? Fabulous Sheep (Boule
Noire) ? Steve Mason (Badaboum) ? No
Flipe (New Morning) ? Ramon Pipin (Caf� de
la Danse) ? Joanne Shaw Taylor (Cigale)
17 FEVRIER
The Black Madonna (Cabaret Sauvage)
? Missie Kako (Les Etoiles) ? Ramon
Pipin (Caf� de la Danse)
18 FEVRIER
Hayley Kiyoko (Olympia) ? Lost Under
Heaven (Backstage) ? Lulu (Caf� de la Danse)
? Yak, The Schizophonics et Howlin?
Jaws (Maroquinerie)
19 FEVRIER
Bruit Noir et Red (Point Eph閙鑢e)
? Cedric Burnside et Handsome Jack
(Maroquinerie) ? Earthgang (La Place) ? The
Faim (Les Etoiles) ? M (Cirque d?Hiver
Bouglione, complet)
20 FEVRIER
Half Alive (Boule Noire) ? M (Cirque d?Hiver
Bouglione, complet) ? Odette (Pop Up du
Label) ? Pip Blom (Supersonic) ? Pop
Evil (Trabendo) ? Skald (Cigale)
? Wild Nothing (Maroquinerie)
Province
JANVIER
Agar Agar : 25, Ramonville (Bikini) ? 26,
Biarritz (Atabal, avec Lee Ann) ? 31, ClermontFerrand (Coop�) ? BC Camplight : 31, Caen
(Cargo) ? Anna Calvi : 25, Nancy (Autre
Canal) ? 26, N頼es (Paloma) ? 27, Toulouse
(M閠ronum) ? 29, Cenon (Le Rocher de Palmer)
? 31, Reims (Cartonnerie) ? The Casualties
et Rats Don?t Sink : 22, St-Jean-de-V閐as
(Secret Place) ? Delgres : 24, Angers
(Chabada, avec Jumai) ? 25, St-Germain-enLaye (La Clef, avec Moonlight Benjamin)
? 26, M閞ignac (Krakatoa, avec Blackbird Hill)
? 27, Pau (Th殁tre St-Louis) ? 31, H閞ouvilleSt-Clair (BBC) ? Grave Digger : 31,
Villeurbanne (CCO) ? Halo Maud et Inuit : 24,
Brest (Car鑞e) ? Peter Hook & The Light :
21, Clermont-Ferrand (Coop�) ? 22, Ramonville
(Bikini) ? 23, Bordeaux (salle des f阾es du Grand
Parc) ? L?Imp閞atrice : 25, La Rochelle
(Sir鑞e) ? 26, Cenon (Le Rocher de Palmer)
? In Volt et Laura Cox : 19, Rambouillet
(Usine � Chapeaux) ? Lysistrata : 23, Limoges
(El Doggo) ? 24, St-Ouen (Mofo) ? 25, Vend鬽e
(Fabrique du Docteur Faton) ? 26, Fumel
(Pavillon) ? 27, St-Macaire (Belle Lurette)
? Namdose : 31, Toulouse (M閠ronum)
? Ann O?Aro, JP Bomeni et Muddy Gurdy :
31, La Rochelle (Sir鑞e) ? Pitbulls In The
Nursery, Exocrine, Ceild et Geostygma :
20, St-Jean-de-V閐as (Secret Place)
? Rendez-Vous et Maestro : 25, Sannois
(EMB) ? Shakin? Street : 21, Toulouse
(M閠ronum) ? 22, Bordeaux (Le Salem)
? 23, Orl閍ns (Blue Devils) ? 24, Rennes
(Mondo Bizzaro) ? 25, Concarneau (La Chap?L)
FEVRIER
Agar Agar : 1er, N頼es (Paloma) ? 2, Toulon
(Omega Live) ? 7, Lausanne (CH, Dock) ? 8,
Annecy (Brise-Glace, avec Th閛dora) ? 9, Lyon
(Transbordeur) ? 15, St-Germain-en-Laye (La
Clef avec Otzeki et Toood) ? 16, Magny-leHongre (File 7, avec L閛nie Pernet) ? Angelic
Upstarts : 13, Marseille (Molotov) ? 17,
St-Jean-de-V閐as (Secret Place) ? Joan
Baez : 15, Strasbourg (Palais de la Musique
et des Congr鑣) ? Beatman Batkovic &
Double Bass Experiment et Ann O?Aro : 7,
Mulhouse (temple St-Etienne) ? Bodega : 8,
Besan鏾n (Antonnoir) ? 9, Belfort (Poudri鑢e) ?
10, Dijon (Consortium, avec Fontaines DC et
Black Midi) ? Cedric Burnside et Handsome
Jack : 20, Rouen (106) ? 21, St-Av� (Echonova)
? 22, Jou�-l鑣-Tours (Le Temps Machine) ? 23,
La Rochelle (Sir鑞e) ? Anne Calvi : 8,
Audincourt (Moloco, avec Delgres) ? 9, Besan鏾n
(Centre Dramatique National) ? 13, Gen鑦e (CH,
Alhambra) ? Paul Collins Beat et Pogy et les
Kefars : 23, St-Jean-de-V閐as (Secret Place)
? Laura Cox : 2, Pagney-Derri鑢e-Barine (Chez
Paulette) ? 22, Verviers (B, Spirit Of 66) ? Gus
Dapperton : 6, Lyon (Transbordeur) ? 8,
Audincourt (Moloco, avec Delgres) ? 9, Mulhouse
(Noumatrouff, avec Flavien Berger) ? 11,
Bordeaux (I.Boat) ? 23, Tourcoing (th殁tre de
l?Id閍l) ? Delgres : 2, Evreux (Tangram) ? 3,
Oignies (M閠aphone 9/9 Bis, avec Vaudou Game)
? 7, Besan鏾n (salle Proudhon) ? 8, Audincourt
(Moloco) ? 9, Dijon (Vapeur, avec Vaudou Game,
Ammar 808 et Ann O?Aro) ? 13, La Rochelle
(Sir鑞e) ? 14, St-Martin-des-Champs (Le
Roudour) ? 15, Brest (Cabaret Vauban) ? 16,
Plescop (complexe sportif) ? Fontaines DC : 7,
Besan鏾n (Passagers du Zinc, avec Death Valley
Girls) ? 10, Dijon (Consortium, avec Bodega et
Black Midi) ? Michale Graves : 6, St-Jean-deV閐as (Secret Place) ? Interzone : 1er, Rilleuxla-Pape (O Totem) ? 2, Pont-du-Ch鈚eau
(Cam閘閛n) ? 8, Mordelles (Antichambre) ? 19,
Vitry-sur-Seine (festival) ? Kanka, Glao et
Raavini : 9, St-Nazaire (VIP) ? Manu Katch� :
2, Mandelieu-la-Napoule (espace Leonard-deVinci) ? 15, Sarlat (centre culturel) ? Hubert
Lenoir, Bodega et Mnnqns : 9, Belfort
(Poudri鑢e) ? Namdose : 1er, Tyrosse (P鬺e Sud)
? 2, Agen (Florida) ? 9, Creil (Grange � Musique)
? Ann O?Aro, JP Bomeni et Muddy Gurdy :
1er, Cenon (Le Rocher de Palmer) ? 2, Rouen
(106) ? 5, Nantes (St閞閛lux) ? 6, Orl閍ns
(Astrolabe) ? Odezenne : 7, Le Mans (Oasis)
? 8, Gen鑦e (CH, Antigel) ? 8, Besan鏾n
(G閚閞iq) ? 14, Pau (espace James-Chambaut)
? 15, Biarritz (Atabal) ? 16, La Rochelle (Sir鑞e)
? 21, Clermont-Ferrand (Coop�) ? 22, Perpignan
(El Mediator) ? 23, Montauban (Rio Grande) ? 28,
H閞ouville-St-Clair (BBC) ? Brendan Perry : 1er,
La Souterraine (centre culturel Yves-Furet) ? 2,
Toulouse (M閠ronum) ? 5, Strasbourg (Laiterie)
? 8, Duclair (Th殁tre En Seine) ? 9, Guyancourt
(Batterie) ? 10, Besan鏾n (Antonnoir) ? 12,
Marseille (Espace Julien) ? 13, Lyon (Ninkasi
Kao) ? 15, Nantes (St閞閛lux) ? 16, St-Laurentde-Neste (Maison du Savoir) ? 19, ClermondFerrand (Coop�) ? 20, M閞ignac (Krakatoa, avec
Queen Of The Meadow) ? 22, Brest (Car鑞e)
? 23, Cergy (Visages du Monde) ? 24, H閞ouvilleSt-Clair (BBC) ? 27, Li鑗e (B, R閒lextor) ? The
Psychotic Monks, Cyril Cyril et The Slow
Sliders : 7, Angers (Chabada) ? RendezVous : 13, Lyon (Transbordeur) ? 14, Montpellier
(Rockstore) ? 21, Audincourt (Moloco) ? 23,
Annecy (Brise-Glace) ? 28, Lille (A閞onef, avec
Boy Harsher et Kontravoid (Cameron Findlay)
? Joanne Shaw Taylor : 17, Ris-Orangis (Plan)
? 19, Lyon (Transbordeur) ? Slapshot : 14, StJean-de-V閐as (Secret Place) ? Sniper : 9,
Abbeville (th殁tre municipal) ? Venus Lips : 1er,
St-Jean-de-V閐as (Secret Place) ? We Insist! :
15, Lorient (Galion) ? 16, Quimper (Novomax)
? Worakls : 22, Caen (Cargo) ? 23, Brest
(Car鑞e) ? 28, Marseille (Silo) ? Yak, The
Schizophonics et Howlin? Jaws : 19, Rouen
(106) ? 20, Clermont-Ferrand (Coop�) ? 21,
Dijon (Vapeur) ? 22, Nancy (Autre Canal)
Festivals
? Festival Du Schmoul : 25 et 26/1, Bain
de Bretagne (avec ? le 25 : General Elektriks,
Lane, The Bloyet Brothers & Lourychords,
Clara Luciani, Tankus The Henge, Les
Kitschenette?s et Snow) ? le 26 : Gil Joggings
& Ton?s, Minist鑢e Magouille, Vaudou
Game, Forever Pavot, Deafbrood et Go ! Zilla)
schmoulbrouk.com
? Roue Waroch : 15 au 17/2, Plescop
(complexe sportif, avec ? le 15 : Leo Correa of
Forro Bacana ? le 16 : Delgres, Mayra Andrade,
Cyril Atef, Fleuves, Sylvain Girault, War-Sav,
Starijenn, Little Big Noz et Mathieu Hamon
? le 17 : Rozenn Talec, Hyacinthe Le Henaff,
Yannick Noguet, Tristan Gloaguen et duo
Landat Moisson) www.roue-waroch.fr
? Congr鑣 Tricatel : 2 et 3/2, Cannes
(espace Miramar, avec ? le 2 : Catastrophe,
Bertrand Burgalat, Alice Lewis et AS Dragon ?
le 3 : Chassol et Mathieu Edward)
www.tricatel.com
? Astropolis l?Hiver : 6 au 10/2, Brest (divers
lieux, avec ? le 6 : Pavane ? le 7 : Manu Le
Malin (aka The Driver, Regina Demina et SPS
Project ? le 8 : Vincent Malassis, Couverture de
Survie, Anna, Miley Serious, Varg, Overmono
(Truss & Tessela), Luke Vibert, DJ Drum et
Schxcxchcxsh ? le 9 : District Sampling,
Sonic Crew, Deena Abdelwahed, DJ Seinfeld,
Session Victim et Kenny Dope, 16 Pineapples,
Omma, Waving Hands, Madben, Low Jack,
The Mensure, DJ Psychiatre et Sharplines
? le 10 : MC Arabica, Bicolore, eye,
Traumsyadt, Tom Von Bed & Benny E
et Subtile DJ) www.astropolis.org.com
? Bordeaux Rock : 23 au 27/1, Bordeaux
(divers lieux, avec ? le 23 : Peter Hook & The
Light ? le 24 : Wizard, Courtney & the Wolves,
Cosmopaark, Big Meufs, Atomic Mecanic,
Pointpointvirgulepointcrochetparenth鑣e,
Yyellow, Presqu?ile, Ad Patres, Thrillogy, Iron
Flesh, Little Jimi, Colision, Daisy Mortem,
Queen Of The Meadow, Doktor Avalanche, Aya,
Bizmiz, The Wylde Tryfles, Clara et les Chic
Freaks ? le 25 : Chien Noir, Tender Forever,
Milos Asian, DJ Martial Jesus et Terence Fixmer
? le 26 : Cristof Salzac, Bruno Falibois, Mars
Red Sky, King Khan?s LTD, Astaffort Mods
et Gordon ? le 27 : Thurston Moore Group
et Th Da Freak) www.bordeauxrock.com
? Wintower : 1er et 2/2, Lyon (Ninkasi et
Transbordeur, avec ? le 1er : Inuit et Miel de
Montagne ? le 2 : L閛nie Perret, Mol閏ule,
Pantha du Prince, Midnight Ravers
(Dominique Peter), Two Faces et Lcysta)
www.woodstower.com/fr/
Les dates de concerts pour la p閞iode 20/ 02/ 2019 au 30/ 03/ 2019 qui ne seront pas
parvenues au journal le 20/ 01/ 2019 au plus tard ne pourront 阾re publi閑s. Il est pr閒閞able de
porter la mention ?Concerts? sur l?enveloppe de votre envoi. Merci. L?ensemble des dates et des
lieux indiqu閟 l?est sous r閟erve de changements ult閞ieurs. Il est pr閒閞able de s?informer dans la
presse locale ou aupr鑣 des organisateurs des changements 関entuels de programmation
FEVRIER 2019 R&F 111
Vurro
Absolutely live
Hymnes disco d閐i閟 � Jean-Pierre Raffarin
Cette ann閑 encore, les Trans Musicales ont
fait vibrer les murs de la capitale bretonne
durant la premi鑢e semaine de d閏embre.
V閞itable institution locale qui poss鑔e un
festival off (Bar en Trans) et m阭e un off du
off (Trans-Off), le v閚閞able festival f阾ait
cette ann閑 sa quaranti鑝e 閐ition mais n?a
pas souffert d?閘ans nostalgiques. Aucune
comm閙oration de pr関ue, aucun invit�
surprise, la programmation 閠ait encore
orient閑 sur l?avenir et les tendances de
demain. Dans ce festin de plus de 80 groupes
oscillant entre electro, blues, rock, techno,
post-punk, funk, jazz et musique de fest-noz,
les rockeurs retiendront quelques bonnes
adresses. Le jeudi apr鑣-midi pour le focus
112 R&F FEVRIER 2019
hollandais � l?Ubu, c?est le post-punk teint� de
shoegaze de The Homesick qui a impressionn�
avant la pop ann閑s 90 d?EUT. En soir閑, le
bluesman Robert Finley et ces Black Pumas
sous influence Curtis Mayfield ont mis de
la chaleur dans un Parc Expo d閖� bien
閘ectrifi� par le show de Disiz La Peste.
Le jour suivant, les amateurs de ritournelles
pop-rock ont appr閏i� Ryder The Eagle �
l?Etage, tandis que l?Ubu accueillait l?intrigant
duo folk exp閞imental Cyril Cyril. Au Parc
Expo, l?Autrichien PressYes a convaincu
avec son rock psych閐閘ique slacker � michemin entre Beck et Tame Impala avant que
l?homme-orchestre Vurro, orn� d?un crane de
taureau en guise de masque (et d?instruments
� percussion), ne tente de ressusciter l?esprit
d?Hasil Adkins. Au bout de la nuit, le
formidable collectif new-yorkais Underground
System a secou� le public de ses grooves
afrobeat et l?閚igmatique Dombrance a fait
danser sur des hymnes disco d閐i閟 � JeanPierre Raffarin. Grosse claque le samedi avec
les esth鑤es jazz-mod Initials Bouvier Bernois
et un tripl� gagnant au Parc Expo : Indianizer
avec son univers kal閕doscopique, les nerveux
Bodega et leur post-punk ma顃ris� puis The
Psychotic Monks, dignes repr閟entants de la
faction garage, dont le rock psych閐閘ique
sombre a d� percer quelques tympans.
TONY BOLLAERT
Photo Dalle
鑝es Rencontres Trans Musicales
40
DU 5 AU 9 DECEMBRE, RENNES
莂ne
s?invente pas
ROCK
?N?ROLL
FLASH
BACK
PAR CHRISTIAN CASONI
FEVRIER 1989 R&F 260
Leurs faire-valoir (M鰐ley Cr黣 ou Poison)
sont cons, Guns N?Roses est fou. Ils imitent
Aerosmith pour imiter Aerosmith, GN?R
cherche les Stones derri鑢e Aerosmith, voire
Muddy Waters et r閍ctive deux principes
fondateurs du rock : la m間alomanie des
intros et la ballade. Le triple concert de
Leicester (Derek B, Public Enemy,
Run-DMC) donne � Rock&Folk l?occasion
d?appareiller pour ?la plan鑤e Rap?. Le NME
voit Public Enemy comme le grand groupe
de rock?n?roll du moment, certains le
comparent au Clash. Chuck D : ?Les Noirs
nous comparent � Coltrane. Tout le concept
du rock?n?roll semble bien maigrelet? � c魌�
du rap. Rita Mitsouko a senti le glam revenir
d鑣 1986, recrut� Tony Visconti, ?tir� les
derni鑢es gouttes des Sparks et habill� le b閎�
glitter dans une d閒roque adapt閑 � la fausse
ouverture d?esprit du grand public fran鏰is.?
FEVRIER 1969 R&F 025
FEVRIER 1979 R&F 145
FEVRIER 1999 R&F 378
FEVRIER 2009 R&F 498
Num閞o historique ! Pour l?関閚ement,
mais surtout pour la photo de Jean-Pierre
Leloir, tir閑 en poster pendant 30 ans
dans toutes les carteries des rues
pi閠onnes. Apr鑣 ?2 mois, plusieurs lettres,
36 coups de t閘閜hone, 2 rendez-vous
manqu閟?, Fran鏾is-Ren� Cristiani r閡nit
enfin dans un salon bourgeois Georges
Brassens, Jacques Brel et L閛 Ferr�.
Brel : ?Le disque est un sous-produit de la
chanson. J?ai l?impression de pondre des
?ufs.? Ferr� : ?Chaque fois que je croise
une putain dans la rue, elle ne me fait
jamais l?article. C?est parce que je fais le
m阭e m閠ier qu?elle, je vends quelque chose
de mon corps.? Brassens : ?Puf puf puf?
(bruit de pipe). A un moment, Ferr� leur
fait le coup des vieilles canailles : une
tourn閑 � trois dans les dix plus grandes
salles de France. Brel fait semblant
d?阾re emball�. Brassens : ?Puf puf puf?.
L?emboutissage des r閐ac?chefs fait fureur
aux States. Foxy Brown cabosse celui de
Vibe, les nervis de Marilyn Manson celui de
Spin, ceux de Puff Daddy celui de Blaze, une
r閐action o� Wyclef (Fugees) vient
d閒ourailler, Masta Killa (Wu-Tang Clan) se
paye une plume de Rap Pages. Rock&Folk
fait de l?huile et se met au vert chez les
troubadours, dans un num閞o qui ressemble
fort � un hors-s閞ie sp閏ial folk. ?D?o� vientil ? O� va-t-il ?? Les rois (Bob Dylan, Neil
Young, Elliott Murphy), les reines (Joan
Baez, Emmylou Harris), les princes (Rufus
Wainwright, Vic Chesnutt), les cousins (Nick
Drake, Donovan, Pentangle), un moine
scolastique (Greil Marcus), et cette question
lancinante : les punks sont-ils les h閞itiers
des folkeux ? Quelle que soit la g閚閞ation,
tout le monde baise la pantoufle de Dylan, le
plus rapide et le plus courageux d?entre eux.
George Clinton fait de l?optimisation
discographique, change le nom de son
groupe une fois par jour et signe avec dix
labels d?un coup : ?Sur les contrats, seul
figure le nom du groupe. Le personnel ?
C?est mes oignons. Crac, ils signent.
Funkadelic est en train de se casser la
gueule, [mais] le nouveau Parliament vient
d?阾re certifi� disque de platine.? Les Doors
promeuvent ?American Prayer?, le nouvel
album d?un chanteur mort depuis 7 ans.
L?article sur Jim Morrison est compos� en
blanc et imprim� sur des pages anthracite
couvertes de graffitis blancs, une course
� la migraine o� m阭e les fans ne se
risquent pas. ?Je hais l?Am閞ique, mais
tu ne comprends pas que je hais aussi
l?Angleterre et la France ? Je hais le
monde entier, je me hais moi-m阭e, je ne
voudrais 阾re que de la merde.? John Lydon
a chang� de musiciens mais pas de dealer.
?Titanesque, monstrueux, m間alithique? :
Guns N?Roses, r閐uit � Axl Rose et Dizzy
Reed, sort ?Chinese Democracy? apr鑣
14 ans de caisson. Jesse Hugues d?Eagles
Of Death Metal : ?Il tente de faire passer son
album solo pour un disque de Guns N?Roses?.
Axl Rose renvoie Jesse Hugues � ses
?Pigeons Of Shit Metal?. Dave Grohl rappelle
que se faire 閠riller par Axl Rose, c?est se
faire ?anoblir par la reine d?Angleterre?.
Jesse Hugues : ?La prochaine fois que je le
croiserai, il me tombera dans les bras avant
de me demander un autographe?. Cette
com閐ie du rock colle bien � l?閝uilibre que
Didier Wampas essaie de tenir entre ?se croire
le meilleur du monde et savoir que c?est faux?.
Symboles sexuels de 2008 : les lecteurs
et lectrices se sont exorbit� les globes sur
Amy Winehouse et Pete Doherty. Hommage
� Bettie Page, n閏ro pour Ron Asheton.
Ce mois-ci, la claque dans la gueule sc閚ique
vient d?Yves Duteil. Je l?ai vu chanter gratis
� Cheverny, � l?initiative de Constance de
Vibraye, lors d?une soir閑 de sensibilisation
au diab鑤e de type 1 (diabeteetmechant.org),
seul � la guitare, rejoint par Philippe Nadal au
violoncelle et Alain Souchon, et j?ai d閏ouvert
un as du picking capable de s?affranchir des
arrangements fabuleux d?Alain Goraguer sur
?Virages?, la face B de son premier 45 tours.
La salsa du d閙on� ?L?amour de L鎡icia
pour feu son mari pourrait 阾re finalement
symbolis� par le grand plateau de sauces qu?elle
lui pr閜arait pour 間ayer ses repas. Ses amies
sont intarissables sur le sujet. ?Ce plateau 閠ait
toujours au m阭e endroit sur la table. Il ne
bougeait jamais. On devait se passer les sauces
puis les reposer. C?閠ait le tr閟or de Johnny.?�
(M Le magazine du Monde, 8 d閏embre). Yeah.
Touchez pas au gribiche. Extase de pouvoir lire
des trucs pareils. Quand je n?ai pas la p阠he il
me suffit de penser � 鏰, ou � la photo des gosses
en blazer dans Le Parisien pour l?inauguration
du quai Charles-Pasqua � Levallois-Perret.
J?aimais bien aussi, chez Jojo, qu?il se soit
fait tatouer le pr閚om de sa fille Jade en
id閛grammes chinois, avant de d閏ouvrir,
une fois l?encre s閏h閑, que les quatre lettres,
prises isol閙ent, signifient La petite maison
dans la prairie. En 1987, Novi kolectivizem,
les graphistes du Nouvel Art Slov鑞e, 閠aient
parvenus � ridiculiser d閘ib閞閙ent le r間ime en
remportant le prix de la journ閑 de la jeunesse
avec une affiche du Troisi鑝e Reich o� seuls
les sigles avaient 閠� modifi閟. Le Magazine cit�
plus haut vient de se prendre les pieds dans le
tapis en s?inspirant, pour sa couve avec Macron,
d?un photomontage d?Hitler par Lincoln
Agnew. Ce n?est pas le journal mais l?esprit de
l?閜oque qui est responsable, d関alorisant les
cr閍teurs au profit de choisisseurs, directeurs
artistiques, DJ-stylistes et autres interm閐iaires
g閚閞alement incultes. Puisque tout a 閠� fait,
pourquoi s?enquiquiner avec les originaux� Il y
a quelques ann閑s une chanteuse australienne
m?avait appel� pour des arrangements de
cordes. Elle me dit qu?elle aimerait que 鏰 sonne
comme Jean-Claude Vannier. ?Je le connais, il
est super, vous devriez le contacter de ma part...?
lui r閜ondis-je. Gros blanc au t閘閜hone, elle
voulait le pastiche et pas l?original. Une grande
marque d?ordinateurs vient d?envoyer un brief
pour une campagne mondiale avec comme
r閒閞ence Chassol, mais 鏰 ne leur viendrait
pas � l?esprit de lui demander.
?De toute fa鏾n, dans les romans, on peut
dire n?importe quoi puisque 鏰 ne se vend plus.
C?est merveilleux�!? Simon Liberati dans L?Obs.
Il a raison, en musique aussi, ce n?est pas le pire
moment pour y aller � fond. La remarquable
Eva Ionesco sort un film sur la jeunesse inspir�
de son itin閞aire exemplaire et on ne parlera �
son sujet que du Palace, alors que ce d閏or est
anecdotique. On pourrait remplir le jacuzzi de
R間ine avec tous les biens culturels consacr閟 �
cet 閠ablissement pourtant pas plus fascinant
que le Pacha-Club de Louveciennes. La bo顃e
n?a rien d閏lench� d?int閞essant. Ni musique,
ni esth閠ique. Et elle portait malheur.
Finalement ce qu?elle a engendr� de plus
marrant ce sont les r閏its glorieux d?anciens
combattants de la rue du Faubourg-Montmartre
fa鏾n ?Jean De Lattre Mon Mari?, qui ont
remplac� la litt閞ature de guerre et ?Le Soldat
Oubli� de la collection V閏u. Sur le Palace,
Eudeline a d閖� tout dit ici. Ce qu?il y avait de
mieux, c?閠ait les concerts, programm閟 par
une 閝uipe ext閞ieure, dans l?apr鑣-midi ou en
d閎ut de soir閑. La faune du Palace n?y assistait
pas, c?閠ait trop t魌, ils 閠aient en train de se
pr閜arer. Provincial fra頲hement d閎arqu�, j?y
ai vu Gary Numan (J閞鬽e Berdah si tu lis ce
texte...), Kid Creole avec Andy Coati Mundi
Hernandez au vibraphone et Carol Colman � la
basse, le Yellow Magic Orchestra. J?arr阾e, car
bient魌 il y aura la m阭e chose pour le Baron.
?Happycratie, Comment L?Industrie Du
Bonheur A Pris Le Contr鬺e De Nos Vies?.
C?est le titre d?un essai tr鑣 int閞essant d?Eva
Illouz et Edgar Cabanas (Premier Parall鑜e,
21?). Ils ont raison, m阭e Houellebecq a l?air
radieux maintenant. Le plus p閚ible ce n?est pas
lui (ses rares interviews sont assez r閖ouissantes)
mais sa cour, 閏rivains mondains qui se pressent
sur la photo pour ne pas 阾re engloutis, et
lapident Yann Moix quand il dit les m阭es
conneries sur les femmes que le ca飀 des lettres
depuis ?Extension...?. Dans le rock et la mode
c?est un peu l?inverse : plus elles m鑞ent une
vie confortable, plus les cr閍tures slimanis閑s
ont tendance � faire la gueule sans trop savoir
pourquoi, ou � exalter la mort (luxe de jeunes).
Le prototype, c?閠ait les Kills. Apologie de la
violence, d?Action Directe, d?Audry Maupin
et de Florence Rey, qui n?en demandaient
pas tant� la beugleuse et le yorkshire de Kate
Moss n?ont pas l閟in� sur les clichetons et la
souffrance par procuration. Mort aux Kills.
Avis de recherche. Dimanche 16 d閏embre,
11 h 30, Franprix Cardinet, un morceau g閚ial,
probablement r閏ent, avec des cordes et des voix
f閙inines qui font ?in the sky? sur le refrain,
comme du Kadhja Bonet mais ce n?閠ait pas
elle, et pas de t閘閜hone pour l?identifier.
RTL, 6 h 19, 25 d閏embre. En sommeil
paradoxal, j?entends une belle chanson FM,
閙ouvante, entre Johnny (cette fa鏾n
faubourienne de prononcer mourir et soupir,
comme les loubs d?antan) et Calogero pour
le refrain, paroles un peu soulign閑s mais
efficaces, et un arp鑗e d?ARP Odyssey qui
s?enroule en spirale sur les couplets. Shazam�!
c?est David Hallyday, ?Ma Derni鑢e Lettre?,
pile le genre d?hymne de stade sur lequel son
p鑢e aurait d� partir. Cette ann閑 le mien aurait
100 ans. C?est fou ce que sa g閚閞ation a pu
avoir la trouille pour ses enfants, ce que le rock,
la drogue, la vitesse et tout ce qu?incarnait
ce journal ont pu repr閟enter comme source
d?inqui閠ude pour des adultes qui avaient
pourtant connu d?autres dangers. ?Plus le
temps nous s閜are et plus il nous rapproche?,
Pascal Jardin, ?Le Nain Jaune?.
?Une femme se suicide � la station de m閠ro
Plaisance? (Le Parisien, 25 d閏embre). ?Il fait
nuit � Paris mon amour, j?ai envie de lui dire,
il fait nuit � Paris, de d閏embre en juillet mon
amour, au pays des zombies � Paris, il fait nuit...
il fait nuit, m閒ie-toi � Paris, il fait nuit pour
toujours... Fille perdue fille paum閑, je reviendrai
vous voir demain...? Pierre Vassiliu, ?Film?.�
Photo Bruno Berbessou
?People take pictures of each other, just to prove
that they really existed.? ?The Kinks Are The
Village Green Preservation Society? vient
d?avoir 50 ans et l?an dernier Ray Davies a
sorti un bel album, ?Americana? (merci Cyril
Clerget) loin des piers, du vaudeville et des
studios Ealing. Si l?Angleterre quitte vraiment
l?Europe, il restera Rouen et Olivier Popincourt.
Son nouveau EP, ?4 Colours, 4 Seasons?,
perp閠ue la grande mesure et le chic british
� la Blue Nile, Style Council, Joe Jackson,
Louis Philippe et Paddy McAloon.
ans Of The British
Empire, Wolf Howard et Julie Hamper :
?Punk Rock At The British Legion Hall?
(2007) ; ?Thatcher?s Children? (2008).
Wild Billy Childish & CTMF (Chatham
Forts) : ?Die Hinterstoisser Traverse?
(2013) ; ?In The Devil?s Focus? (2017).
Outre une partie de sa discographie,
Billy Childish a 間alement sorti sur
Hangman Records des disques des
Prisoners, autre formation de Chatham,
de Link Wray, une de ses r閒閞ences, des
Discords, des Squares, un groupe de
Nancy, des Mummies, l間endes surf
punk californiennes, de Mystreated, un
groupe garage psych� et de Wreckless
Eric, ?The Donovan Of Trash? (1993). ?
FEVRIER 2019 R&F 101
Le film du mois
PAR CHRISTOPHE LEMAIRE
Tina, douani鑢e au physique difficile
Border
DE ALI ABBASI
Aux yeux doux de certains cin閜hiles polis, le cin閙a su閐ois se limite
aux films d?Ingmar Bergman, ce grand rigolo... Mais aux yeux pervers des
cin閜hages impolis, certaines pelloches du royaume de Su鑔e regorgent de d関iances
bienvenues. Comme les amours saphiques de la belle Marie Forsa dans ?Bibi La
D関oreuse? de Joseph W Sarno (1974), la relation douteuse entre un gar鏾nnet de
12 ans et sa voisine vampire dans le magnifique ?Morse? de Thomas Alfredson (2008)
et, bien s鹯, ?Fifi Brindacier?, feuilleton culte des sixties sur les aventures d?une petite
fille rousse � couettes dot閑 d?une force hercul閑nne � faire p鈒ir d?envie Dolph
Lundgren, le Jean-Claude Van Damme su閐ois, ex-adversaire de Sylvester Stallone
dans ?Rocky 4? (et par ailleurs de retour ce mois en salles dans ?Creed 2?)...
Ces rares exemples n?atteignent toutefois pas le niveau de bizarrerie de ?Border?,
peut-阾re le film le plus barr� cr殚 au pays de Greta Garbo. Sorti de nulle part,
?Border? a fait son petit coup de g間鑞e au dernier festival de Cannes dans la section
Un certain regard. Une histoire d?amour sur fond d?animalit� outranci鑢e et de crise
d?identit� carabin閑. Et qui surprend sans cesse. ?Border? commence quand Tina,
douani鑢e au physique difficile, utilise son odorat hors norme pour sentir la culpabilit�
d?un voyageur ayant quelques photos compromettantes sur son t閘閜hone portable.
Avant, dans un deuxi鑝e temps, de rep閞er un autre voyageur au physique 間alement
compliqu� et qui poss鑔e aussi des capacit閟 olfactives proches d?un animal sauvage.
Tina, qui vit depuis quelque temps avec homme normal, sent (au sens propre
comme au figur�) que cet inconnu ? v閞itable alter ego ? a tout pour devenir
l?amour de sa vie. S?ensuit une relation totalement barzingue, avec baignade dans
un lac, batifolage sexuel et gobage de vers de terre en pleine for阾... Entre grotesque
assum� et po閟ie tribale, ces quelques s閝uences ne sont qu?un petit aper鐄 de
?Border? qui, 関idemment, d閜asse vite son statut de film provo pour aborder
quelques interrogations existentielles : du racisme aux troubles moraux en passant
par l?hermaphrodisme, la nativit�, l?acceptation de soi et les doutes d?une soci閠�
閜rise de lois humanistes aberrantes. Un film volontairement trouble qui interroge
tout ! Y compris ses propres interrogations ! Produit et r閍lis� en Su鑔e par le cin閍ste
iranien Ali Abbasi, responsable deux ans auparavant du ? para顃-il ? film d?horreurbizarre-anodin ?Shelley?, ?Border? est tir� d?une nouvelle de John Ajvide Lindqvist qui
avait 閏rit le roman ?Laisse-Moi Entrer?, devenu ?Morse? en version long m閠rage,
l?autre meilleur film fantastique su閐ois de ce nouveau mill閚aire. Et qui, 間alement,
aborde en biais des questions sur la nature humaine. ?Border? doit aussi beaucoup
� l?extraordinaire interpr閠ation de ses deux acteurs : Eva Melander et Eero Milonof.
Le visage planqu� sous des couches de latex imperceptibles � l??il nu, ils se sont
totalement fondus dans leurs r鬺es de cr閍tures humaines agissant comme des
animaux en manque d?amour, de sexe et de reproduction. Quant � Ali Abbasi,
il r閟ume tr鑣 bien la fa鏾n dont on doit faire du cin閙a aujourd?hui : ?Ce qui
m?int閞esse, c?est de regarder la soci閠� � travers le prisme d?un univers parall鑜e et
les films de genre sont un tr鑣 bon vecteur pour atteindre ce genre d?objectif. C?est �
ce moment-l� que le cin閙a devient stimulant � mon sens : plut魌 que d?exp閞imenter
la port閑 dramatique de mes probl鑝e personnels, je pr閒鑢e voir mes r閒lexions et
mes pulsions s?incarner dans un autre corps et dans un autre monde que le mien.
Je crois qu?il est int閞essant de faire fi de cette dimension personnelle pour parvenir
� faire vraiment de l?art.? Il a enti鑢ement raison (actuellement en salles). ?
Cin閙a
PAR CHRISTOPHE LEMAIRE
Cat間orie has been
Undercover :
Une Histoire Vraie
Dr鬺e d?acteur que Matthew
McConaughey ! Apr鑣 avoir slalom�
des ann閑s durant entre les com閐ies
romantiques sans grand int閞阾 (genre
?Playboy A Saisir?) et des r鬺es plus
engag閟 sur le jeu (le sida飍ue de
?Dallas Buyers Club? qui lui valut un
Oscar), il retombe ensuite dans les
travers d?un cabotinage intempestif, une
autre de ses marques de fabrique (il en
fait des tonnes dans ?Nos Souvenirs?
de Gus Van Sant ou encore ?La Tour
Sombre?, adaptation bord閘ique d?un
閏rit de Stephen King ). Au point que
ses trois derni鑢es ann閑s, le Matthew
commen鏰it s閞ieusement � prendre du
poids dans la cat間orie has been. Et voil�
qu?il rebondit avec ?Undercover?. Tr鑣
impliqu� dans la peau d?un petit vendeur
d?armes � la ramasse confront� � son
fils, devenu malgr� lui informateur pour
le FBI apr鑣 s?阾re lanc� dans le trafic
de drogue. Une histoire authentique
survenue dans les ann閑s 80 que le
pouvoir, redneck jusqu?au bout de ses
cheveux gras, incapable d?閘ever son fils
correctement, et pourtant d?une terrible
humanit� (actuellement en salles).
Sorry To Bother You
Rappeur de renom (pour les groupes
The Coup et Street Sweeper Social Club),
l?Am閞icain Boots Riley aura mis des
ann閑s pour caser � Hollywood le
sc閚ario de son ?Sorry To Bother
You?, com閐ie totalement atypique et
politiquement plus qu?engag閑. Un peu
comme du Spike Lee qui aurait vir� Marx
Brothers. Pour finalement r閍liser avec
trois petits millions de dollars ce projet
zinzin o� un ch鬽eur professionnel
devient un t閘関endeur de g閚ie avant de
s?opposer aux dirigeants cyniques de son
entreprise. Malgr� son humour parfois
un peu poussif (on n?est pas loin de Max
P閏as), le film fait pourtant passer son
message soci閠al. Notamment � travers
sa r関olte tr鑣 gilets jaunes d?employ閟
l閟閟 qui donne un constat alarmant sur
Undercover :
Une Histoire Vraie
r閍lisateur Yann Demange filme, non
comme un polar lambda, mais comme
un v閞itable drame social sur les al閍s de
la pauvret� et l?envie utopique de s?en
sortir dan
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