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Science Fiction Magazine N°103 – Février 2019-compressed

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CHRONIQUES FILMS
SCIENCE FICTION MAGAZINE No 103 trimestriel février - mars - avril 2019
INTERVIEWS CINÉ
Aquaman
Jason Momoa - Amber Heard - Patrick
Wilson - James Wan
Le Retour de Mary Poppins
Emily Blunt - Ben Whishaw - Emily Mortimer
-Lin Manuel Miranda
13/14 Cameras
Neville Archambault
Awaiting Further Instructions
Johnny Kevorkian
Alien
Veronica Cartwright
INTERVIEW TV
The Haunting of Hill House
Jullian Hilliard
M 06614 - 103 - F: 6,00 E - RD
3’:HIKQQB=YU[UUX:?a@b@a@n@k";
14 Cameras
Unfriended : Dark Web
Awaiting Further Instructions
Colette
DÉCOUVERTES
Shenmue
Jules Verne
INTERVIEW BD
Riverstone
INTERVIEWS ÉCRIVAINS
Jean Hegland
Steven Erikson
SÉRIES TV
Castel Rock
The Outpost
Westworld
Daredevil
The Hauting of Hill House
LIVRES & BD
INTERVIEWS EXCLUSIVES : Peter Jackson (Prod.)
Philippa Boyens - Fran Walsh (scén. & prod.) - Christian Rivers (Réal.)
Hera Hilmar - Hester Shaw - Robert Sheehan - Tom Natsworthy
INTERVIEWS CINÉ
Mortal
Engines
Peter
Jackson
(Producteur et scénariste)
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous a plu dans les livres
au point de vouloir les
adapter à l’écran ?
PJ : En 2006, quand j’en ai
eu connaissance, il y en
avait quatre et maintenant
il y en a huit. Je les ai lus
comme un fan, car on m’a
dit qu’ils étaient très bons.
Même si l’idée des villes
tractées était excellente, ce
qui m’a vraiment inspiré
dans ces livres c’est l’histoire entre les deux personnages Hester Shaw et
Tom Natsworthy et tous les
autres personnages qu’ils
rencontrent au fur à mesure. Le fond de l’histoire
est fantastique, mais ce
sont les personnages qui
vous sautent aux yeux
dans ces très bons livres.
Ce film est juste le premier…
SFMAG : Comment est
Hester Shaw ?
PJ : Hester est terriblement
cassée, antisociale et dure.
Elle a été élevée par un
robot psychopathe et n’est
pas une personne bien
ajustée. Après le décès de
sa mère étant enfant, elle
n’a jamais eu une vraie relation avec un être humain.
Elle porte en elle cette
douleur et tristesse et elle
veut tuer l’homme responsable de la mort de sa
mère, c’est la seule chose à
laquelle elle pense depuis
les quinze dernières années. Son histoire est de
retrouver son humanité ce
qu’elle n’a jamais su qu’elle
possédait ayant été élevée
par un robot. Hester Shaw
est vraiment un personnage très intéressant.
les pied-à-terre. Tom est
comme un poisson hors de
son bocal qui a peur d’être
sur le gazon. Et la seule
personne avec lui est une
personne très dangereuse
et qui en plus ne l’aime pas
du tout. C’est comme cela
que leur relation démarre.
Qu’est-ce qui pourrait mal
se passer ?
SFMAG : Et que pensezvous de Tom Natsworthy ?
PJ : C’est un gars sympa,
amusant, social et optimiste. Mais il finit par être
éjecté de la ville et il se retrouve par terre à l’extérieur de Londres avec
Hester. Il ne sait pas comment survivre, car il a toujours vécu dans une ville
tractée et n’a jamais mis
SFMAG : Comment décririez-vous la relation entre
Hester et Tom ?
PJ : Si vous lisez les livres,
vous verrez que ce n’est jamais parfait. En fait c’est
une relation semée d’embûches à cause de leur
type de personnalités, et
c’est ce qui rend l’histoire
beaucoup plus intéressante. L’histoire de deux
personnes qui sont super,
qui vont super bien ensemble et qui n’ont aucun pro-
2
SUITE page 94
Coups de coeur
Sommaire
Dossiers
Shenmue p. 39
Jules Verne p. 42
Interviews
Cinéma
“Mortal Engines”
Nous poursuivons notre
rubrique
“Histoire du cinéma”
avec l’interview de l’actrice
du film Alien :
Veronica Cartwright.
Elle en raconte de biens
bonnes à Marc Sessego.
Ce dernier a enquêté sur les
films qui traitent du Dark
Web. Ainsi il chronique
Unfriended : Dark Web et
trois films qui traitent également de la terreur due à
l’usage de la technique,
comme 13 et 14 Cameras et
Awaiting Further Instructions.
Il interviewe le réalisateur de
ce dernier film et l’acteur
principal (terrifiant) des
deux films 13 et 14 caméras.
Des exclusivités à ne pas
manquer !
Enfin, bien sûr, une série
d’interviews de l’équipe du
film Mortal Engines.
Avec en tête une superbe
interview de Peter Jackson,
le producteur du film.
La littérature n’est pas en
reste avec un gigantesque
dossier sur Jules Verne.
Mais aussi la BD et même un
jeu vidéo, et toutes les
rubriques habituelles.
Bonne lecture !
Peter Jackson - Christian Rivers Philippa Boyens - Fran Walsh Robert
Sheehan
Tom
Natsworthy - Hera Hilmar Hester Shaw p. 2
“Le Retour de Mary
Poppins”
Emily Blunt - Ben Whishaw Emily Mortimer - Lin Manuel
Miranda p. 73
“13/14 Cameras”
Neville Archambault p. 77
“Awaiting Further
Instructions”
Johnny Kervokian p. 79
“Aquaman”
Jason Momoa, Amber Heard,
Patrick Wilson, James Wan p. 81
“Alien”
Veronica Cartwright p. 85
Écrivains
Jean Hegland p. 30
Steven Erikson p. 33
BD
Riverstone p. 36
TV
Jullian Hilliard (The Haunting
of Hill House) p.72
Chroniques film
14 Cameras p. 85
Unfriended : Dark Web p. 86
Awaiting Further Instructions p.
87
Colette p. 88
TV
Castel Rock p. 65
The Outpost p. 66
Westworld p. 67
Daredevil p. 68
The Hauting of Hill House p.
69 & 71
BD
Chroniques p. 4
Alain Pelosato
Littérature
Chroniques p. 13
science fiction magazine
No 103 nov. - février 2019
ISSN 1286-479X
Trimestriel
édité par sfm éditions
Commission paritaire
0619 K 78296
Dépôt légal février 2019
Imprimerie Spektar
Distribution Presstalis
Textes copyright Sfmag
Administration, rédaction
sfmag Alain Pelosato
1, place Henri Barbusse
69700 Givors
Tél/fax 04 72 24 05 22
pelosato@yahoo.fr
Bureau à Los Angeles
Science Fiction Magazine
21226 Lull Street
Canoga Park, CA 91304
Cell : 818 294 8243
marc.sfmag@gmail.com
Directeur de la publication et
rédacteur en chef :
Alain Pelosato
ABONNEMENTS
6 numéros : 30 euros
12 numéros : 55 euros
Chèque à l’ordre de Sfmag
N’oubliez pas d’indiquer votre
adresse !
Vous pouvez également vous
abonner sur notre site
http://www.sfmag.net
(voir notre adresse postale
ci-dessus)
Maquette couverture :
Harald Bodo Alain Pelosato
Maquette intérieure
Harald Bodo, Greg Covin,
Pierre Dagon
ALIEN
avec Marc Sessego
toire. De quoi retourner son cœur. Mais être
amoureux ne suffit pas, il faut aussi pouvoir
déclamer sa flamme pour espérer partager les
sentiments naissants et gagner les faveurs de
la belle. Et à ce petit jeu-là, Victor n’est pas favori sur la ligne de départ. Sauf qu’un évènement malheureux va modifier la donne.
Renversée par une voiture, Patricia va traverser l’enfer et ne devra sa survie qu’à l’utilisation de technologies high tech mises au point
par la société de son propre père. Défigurée
en partie, recouverte de métal sur la moitié de
son corps, Patricia va de moins en moins passionner les garçons de son âge, mais gagnera
l’intérêt croissant de Victor. Une amitié complexe naîtra entre les deux, mais une amitié ne
se transforme que rarement en amour…
Koren Shadmi décortique dans Bionique les
sentiments de ses deux personnages entre un
Victor qui peine à s’affirmer et une Patricia
qui joue un jeu trouble, se plaisant à laisser
croire à Victor qu’un amour reste possible
tout en l’envoyant balader à la première occasion. Un récit d’une grande subtilité.
Bionique
Karen Shadmi
Ici même
Novembre 2018
Un peu avant l’été 2014,
les éditions Ici même
publiaient Coupes à
cœur, un recueil de
cinq nouvelles de Koren
Shadmi ayant pour thème des histoires
d’amour pas forcément joyeuses. La nouvelle
qui ouvrait cet album mettait en scène Patricia, héroïne au corps meurtri rafistolée à
l’acier. Bionique développe, quatre ans plus
tard, l’histoire de ce personnage sur près de
200 planches. On y retrouve Patricia lors de
sa rentrée au lycée. La jeune fille y devient
vite, de par sa beauté envoûtante, le véritable
centre d’attraction de son école. Victor, un
garçon pas très sûr de lui, geek maladroit et
très sensible, va partager un peu par hasard le
banc de la divine blonde dans la classe d’his-
Sébastien Moig
4
la mystérieuse maladie qui affecte les troupeaux. Ceci se produit depuis le retour de
Padfoot (le mystérieux chien noir aux yeux
rouges). On l’avertit bientôt qu’un berger a
été retrouvé pendu. Mais, sur place, Victor découvre bien un pendu, mais il s’agit d’un
chien... (noir, aux yeux rouges). À cette
énigme s’ajoute celle d’une femme. Elle se
nomme Mëy. Elle et Victor s’aiment. Le lendemain, Victor découvre que la maison dans laquelle il a passé la nuit avec Mëy a été détruite
il y a cent ans.
Mëy a-t-elle existé ? S’agit-il d’une incarnation
de la nature ou bien Victor est-il tout simplement fou ?
Le lecteur peut s’interroger sur la réalité des
évènements. Incarnation de la femme ou de la
nature, Mëy devient également celle du fantastique... qui existe peut-être.
Bolchoi Arena 1
Boulet – Aseyn
Delcourt
Septembre 2018
Fantasme sur le
monde de demain et
plus encore sur l’apport de la réalité virtuelle dans nos vies,
Bolchoi Arena nous
fait suivre Marjorie
lors de ses premiers pas dans une autre réalité
que la nôtre : la réalité virtuelle. Oubliez ainsi
les histoires avec des gentils et des méchants,
ici tout se veut réaliste et on assiste ainsi à
une économie virtuelle, à des prises de territoires, voire à de la recherche en relation au
virtuel. Avec un petit côté Masamune Shirow
dans le design des personnages et la folie du
détail des engins, on s’en prend tout d’abord
plein la vue, avant de véritable poser un pied
dans cet univers et rêver qu’il s’agit là de ce
qui nous attend peut-être demain.
Les héroïnes, extrêmement attachantes avec
leurs doutes et leurs attentes de cet autre
monde, deviennent ainsi les avatars du lecteur.
On se prend à imaginer sillonner des galaxies
lointaines et vivre des milliers de vies (sans
maux de tête, haut-le-cœur et résolution pixélisée). On découvre dès lors la toile qui peut
se tisser dans cette nature inconnue et sur laquelle viennent se greffer des mégas entreprises ouvrant des pans d’univers jusqu’alors
interdits et propriétaires défendant leur bout
de terrain. Original et surprenant, nous avons
là un récit qui sait se montrer non seulement
fun mais surtout intelligent et novateur dans
un domaine finalement pas tant exploité que
cela. Et si le Virtuel était l’économie de demain ? Les auteurs vont vous en persuader.
Damien Dhondt
Batman Rebirth 5
King - Jones
Urban Comics
Septembre 2018
Avant de penser petits
fours et vin d’honneur, et
célébrer l’imminent mariage entre Batman et
Catwoman, il faut tout
d’abord faire les présentations ; c’est que le défenseur de Gotham
n’est pas vraiment du genre à se promener
bras dessus bras dessous avec sa petite copine. C’est à se demander s’il ne panique pas à
l’idée de la montrer à ses amis super-héroïques… parce qu’après tout, Catwoman ne
fait pas partie de l’équipe des gentils.
Si le récit débute avec un court récit présentant l’heureuse élue à l’ex de la Chauve-souris,
le cœur de l’histoire se concentre sur la rencontre du couple avec Superman et son
épouse Loïs Lane. Et c’est là tout le talent de
Tom King, de marier la comédie avec ce soupçon de psychologie et de gravité que représentent l’engagement et le regard de l’autre –
l’ami – sur cette nouvelle vie sur le point de
commencer pour celui qui va se voir passer la
bague au doigt. Pour ce faire, et via un excellent tour de passe-passe, les deux plus grands
héros de l’univers DC endossent le rôle de leur
confrère pour présenter, à nous lecteur, les
Grégory Covin
Animabilis
Thierry Murat
Futuropolis
Novembre 2018
Hiver 1872, le journaliste
français Victor de Nelville se rend en Angleterre pour enquêter sur
5
apparente celles qui se doivent de subir et
d’accepter leur viol. Riverstone expose dans
ce récit une société déliquescente et absurde,
mélange d’univers à la Boris Vian, dont une
des tirades ouvre le récit, à la Doom Generation de Gregg Araki ou empruntant le thème
de la violence gratuite à Orange mécanique. Il
le fait sans oublier la beauté de son héroïne
qui bouleverse un cadre devenu trop étroit
pour elle. Un récit essentiel proposé dans une
superbe édition.
points de vue et pensées de chacun des protagonistes. Visuellement superbe, loin des
conflits à rallonge, voici un album qui sait
prendre son temps et nous faire aimer un couple autrefois improbable et aujourd’hui incroyablement glamour.
Grégory Covin
Chloé
trop plein d’écumes
Sébastien Moig
Riverstone
Dynamite
Novembre 2018
Conquêtes 1
Istin - Radivojevic
Soleil
Septembre 2018
Une ville tentaculaire et
verticale, accessible par
de larges artères,
s’élève au loin dans un paysage nébuleux.
Bordée d’une cité parallèle, sorte de favela
grouillante d’hommes et de femmes qui vivotent sans but précis, elle agglomère les vices
et une violence qui s’exprime sans retenue ni
tabou. Les femmes devenues de simples objets sexuels déambulent dans la ville, entièrement nues, et s’offrent à qui veut, le viol étant
considéré par tous, y compris ses victimes,
comme une simple pratique sociale. Chloé
plantureuse jeune femme détonne dans un tel
cadre. Sa beauté la distingue de pas mal de
ses semblables, mais, surtout, elle a écouté le
vieux sage. Un homme narrant le monde
d’avant, celui dans lequel le respect existait et
où le sexe en libre-service était encore tarifé.
Nous avons rêvé de ce bonheur perdu : être
appréciées dit Chloé en guise de renaissance.
Dès lors, elle et son amie Sarah vont tenter
d’imposer de nouvelles règles aidées par
quelques hommes censés assurer leur protection…
Les éditions Dynamite se sont lancées comme
défi de rééditer dans des éditions soignées et
respectueuses du travail de Riverstone, la plupart des projets du maître de l’érotisme.
Après Nagarya en 2016, Chloé trop plein
d’écumes paraît en cette fin d’année. Il donne
à voir une société du futur qui a renoncé à la
plupart de ses valeurs au profit d’une violence
de tous les instants. Une violence qui s’exprime dans les moindres venelles de la cité,
sur ses larges places ou dans les trains qui
sillonnent la ville et ses environs. Armés de
haches, de lames, de barres de fer, les
hommes n’hésitent pas à trucider sans raison
Et si on jouait les mauvais, pour une fois ?
Des colonisateurs
n’ayant rien à faire de
la vie des autochtones,
une équipe composée
de traîtres et même d’une héroïne qui ne croit
plus en l’amour et qui n’existe et ne se bat que
pour sa fille – prolongement de ce souhait de
continuer à exister ailleurs, via un autre
corps… céleste et humain. Difficile d’éprouver
de l’empathie pour cette armée conquérante,
et le scénario ne va pas être tendre avec nous,
sans pour autant se montrer bien subtil. Pas
de mélange de couleurs, juste deux forces antagonistes, les Bons et les Méchants, avec
tout de même cette idée intéressante qu’il
nous faut un modèle à suivre et que l’humain
n’en est pas un. Ce dernier doit se sublimer – il
y a parvient via l’acquisition de pouvoirs qui le
rapprochent du divin – pour espérer obtenir
une chance de survivre à demain. Basique,
mais bien rythmé, original de par son approche tout en étant un véritable éléphant
dans un magasin de porcelaine pour ce qui
est des nuances, le scénario nous tient en haleine jusqu’au bout et laisse présager de
bonnes idées pour cette série de 5 albums
contant les mésaventures des humains colonisateurs de notre futur.
Grégory Covin
6
est alors question de dédier sa vie, au risque de la
perdre, pour ce quoi on croit. Et si l’on soupire parfois
devant des dialogues explicatifs et quelques petites
longueurs, on est sous le charme de cette histoire
quand la dernière page se tourne. Simple, classique
aussi, elle n’en a pas moins tous les ingrédients de
ces récits qui, quand ils sont bien écrits, peuvent se
permettre de se passer de grandes scènes d’action.
Bref, une belle petite histoire que voilà, tout comme
les planches du cahier graphique célébrant les 20 ans
de la série.
Dark Vador 2
Soule - Camuncoli
Panini Comics
Décembre 2018
Se déroulant peu après
la transformation
d’Anakin Skywalker en
Dark Vador (Darth
Vader en version originale), on suit la façon
dont le seigneur Sith a pris sa place auprès de
l’empereur. Doté d’une psyché et d’une volonté redoutables, Vador se sent en danger
permanent et doute de tout le monde, même
de son maître. Il se révèle ainsi sans pitié pour
s’imposer. On retrouve cette aura pleine de
furie et de maîtrise, tout autant bestiale que
sage selon l’occasion, des premiers films.
Après nous avoir conté comment était façonné un sabre laser, Charles Soule nous narre
l’élévation de Vador au sein de l’empire et rien
n’est simple. L’ancien Jedi n’a pas d’alliés et se
doit de faire ses preuves. Loin du Sith impassible et calculateur de la première trilogie, on le
voit ici échouer, mais toujours se relever, enquêter et détruire tout ce qui se dresse sur
son chemin. Un album agréable et bien
rythmé.
Grégory Covin
Grave
Corben
Delirium
Septembre 2018
Adoubé en France
lors du dernier festival d’Angoulême, Richard Corben
bénéficie depuis
2013 de l’édition soigneuse d’une partie
de ses travaux par
le label Delirium. Ragemoor voit le jour en
2014, suivi un an plus tard par l’édition de l’Esprit des morts. Ratgod (2016) vient quant à lui
compléter les recueils de nouvelles parus dans
Eerie et Creepy repris par l’éditeur français en
deux épais volumes (2013 et 2014). En cette
fin d’année 2018, Delirium poursuit le travail
éditorial en offrant aux fans de comics le double album Grave/Denaeus. Dans cet épais volume à la couverture cartonnée, l’auteur
américain met en avant sa passion de toujours
pour les univers fantastiques et horrifiques.
Grave se compose ainsi d’histoires courtes
dans l’esprit des contes de la crypte, à qui
Corben rend hommage par le biais de son
narrateur et de ses déambulations dans les cimetières de campagne isolés ou à l’abandon.
Toujours en servant son propos d’un ton décalé, Corben joue sur les peurs et les cauchemars qui nous habitent avec une petite morale
rattachée (tu ne voleras point, tu ne tromperas point, tu aideras ton prochain…) dans l’esprit de la série de William Gaines et Al
Feldstein publiée par EC Comics. L’album se
voit complété de la minisérie Denaeus sur 80
pages où Corben déroule le fil d’un récit chapitré placé dans l’Antiquité avec des personnages connus ou pas, revisités en tout cas à la
Grégory Covin
La Geste des
Chevaliers Dragons
27
ANGE – Boutin-Gagné
Soleil – Novembre 2018
Ah, cette couverture qui
nous raconte une histoire
qui ne survient à aucun
moment de l’album ! Manquant d’action (la couverture, encore une fois, qui
laisse présager un affrontement dantesque), le scénario nous fait suivre le devenir d’une intellectuelle qui
va posséder l’arme ultime : un savoir unique déterminant la venue des dragons. Tandis que l’on pourrait
penser que déterminer la localisation de l’apparition
de ces viles créatures placerait la jeune femme et les
autres chercheurs sur un piédestal, il n’en est rien.
L’intrigue se mue alors en une chasse à l’homme. Il
7
sauce Corben sur un ton savoureusement décalé. Un recueil à posséder pour les fans de
récits glauques et horrifiques !
d’un incroyable scénario de jeu de rôles de
L’Appel de Cthulhu est inéluctable. On plonge
aux côtés du héros dans les tréfonds de la
ville jusqu’à se perdre dans ses veines de canalisations. Ce premier album nous présente
deux récits à l’atmosphère lourde et indéniablement réussie tout en se focalisant sur le
passé – et les pouvoirs sous-jacents – du personnage principal. Les fans du genre seront
ravis.
Sébastien Moig
Ghost War 1
Pécau – Martino
Soleil – Juin 2018
Grégory Covin
Construit comme un
jeu vidéo, on suit un
ouvrier d’une station
pétrolière, Mc Krane,
qui survit à une attaque de robots.
Chaque scène amène un nouvel affrontement,
des morts et un mystère qui s’épaissit de
page en page – mais pourquoi cette attaque,
et qui se trouve à l’intérieur de ces armures de
combat ? Rythmé, voire même très remuant –
même dans ses dialogues –, pas le temps de
s’ennuyer ! Comme dans un jeu, le héros est
rejoint par une poignée d’individus et subit les
évènements avant de prendre les choses en
main à leurs côtés. Et, tout comme le lecteur,
il est guidé d’une situation à une autre. Si tout
ceci manque franchement de subtilité, on se
retrouve à la fin de l’album sans s’en rendre
compte, tant on est pris dans l’action. Pari
réussi donc.
La Cathédrale
des Abymes 1
Istin – Grenier
Soleil – Août 2018
Imaginez une amazone à l’époque des
Templiers, une guerrière à la fois magnifique et mortelle au
sein de ces brigades de soldats religieux uniquement composées d’hommes. Paria auprès
de ses frères d’armes, on suit tout autant sa
déchéance que sa lutte pour accomplir sa
destinée. Si l’histoire est intéressante et superbement mise en images avec un petit côté
aquarelle qui va bien, elle s’entête surtout à
nous conter les origines et le passé de notre
héroïne. Récit indéniablement introductif avec
le second personnage principal de l’intrigue,
un bâtisseur qui se voit discrédité par un sorcier et dont on suit les mésaventures et le déclin. De ce fait, la ligne narrative n’avance pas
aussi vite que désiré, mais c’est tout à fait le
droit d’un premier volume de prendre le
temps de nous décrire ses héros et leur environnement. D’autant que derrière ce contexte
de Fantasy un rien classique se tisse cette cathédrale entre les territoires, des frontières
gardées par des géants et une magie qui
semble nous réserver son lot d’originalité. Le
volume 2 se doit donc de valider ce sentiment
excitant que le meilleur est à venir.
Grégory Covin
Joe Golem 1
Mignola – Golden –
Reynolds
Delcourt – Mai 2018
Associant l’univers Lovecraftien avec des
créatures abominables
vivant non loin de
nous, la magie juive
avec les Golems et un
petit côté rétro qui va bien, on suit Joe, enquêteur du paranormal et homme plein de
mystères, sur la piste de disparitions d’enfants. La sensation de découvrir les planches
Grégory Covin
8
tome, pour ne pas dire juste énoncée. Ce qui
nous permet d’en apprendre davantage sur
nos héros et leurs pairs, héritiers d’un savoir
qui finira par les mener vers des hauteurs insoupçonnées. Il s’agit ainsi davantage d’une
enquête, d’empiler en un mont les soupçons
et les chemins de traverse qui vont permettre
aux personnages d’atteindre leur but. Entre
complots et quête du savoir, on gravit cette
pente narrative avec plaisir, d’autant que le
volume 2 sera le dernier. Le scénario ne perd
ainsi pas son temps en balades inutiles. Une
belle petite randonnée en perspective.
Green Valley
Landis – Camuncoli
Delcourt
Septembre 2018
Ce que tout lecteur
normalement constitué demande à une
œuvre, c’est tout
d’abord de passer un
bon moment. D’être
transporté ailleurs au
gré qu’il tourne les
pages. Quand il en exige davantage, il souhaite être surpris ; ce qui devient plus difficile
à obtenir quand le lecteur des débuts est devenu un lecteur confirmé. Landis, le scénariste, semble l’avoir bien compris et a décidé
de jouer avec des saveurs que l’on pourrait
juger antagonistes en nous préparant ce copieux plat de Fantasy. Magie, dragons,
conquêtes et vengeances sont le sel de ce
type d’aventures, et rien n’est oublié tout en
étant totalement différent. Parce que pourquoi ne faire qu’un récit de Fantasy, pourquoi
se limiter à un seul genre ? On suit ainsi un
quatuor de guerriers dans une aventure mêlant action et dramaturgie, tout d’abord classique puis surprenante dans sa narration. Et
comme cela fait du bien qu’un scénariste
chamboule ses jouets et leur décor de carton,
prenne des risques pour raconter autre chose,
sans jamais trahir ce que le lecteur est venu
chercher !
Grégory Covin
La Tour des
Anges 1
Melchior - Guilbert
Gallimard
Novembre 2018
Stéphane Melchior, que
nous connaissons pour
son travail effectué sur
Gatsby le magnifique
de Francis Scott Fitzgerald, décide il y a un
peu plus de quatre ans de porter le projet
d’adaptation d’À la croisé des mondes, la saga
fantasy phare de Philip Pullman. Le chantier
aurait pu le perdre, car l’univers fantasy développé par l’auteur anglais garde pas mal de
ressemblances avec notre monde connu, présent ou passé, obligeant l’adaptation dessinée
à doper les éléments fantastiques pour nourrir
le merveilleux du texte. Le premier roman de
cette saga, Les Royaumes du Nord donne lieu
à une trilogie dessinée par Clément Oubrerie
entre 2014 et 2016. Pour travailler sur La Tour
des anges, le second roman de la série, le scénariste fait appel à Thomas Gilbert qui explose littéralement en cette année 2018 –
magistral Les filles de Salem chez Dargaud. La
fantasy n’est pas un domaine méconnu du
dessinateur qui travaille depuis presque dix
ans maintenant sur Bjorn le Morphir. Pour ce
nouveau projet, les personnages qu’il donne à
voir s’imposent immédiatement dans le récit
dont la trame se développe dans la ville d’Oxford. Si nous avions suivi les aventures de Lyra
sur la première trilogie, la jeune fille partage
cette fois le premier rôle avec Will Parry, un
jeune garçon qui tente, tout comme Lyra, de
retrouver son père. Père qui est aussi recher-
Grégory Covin
La Montagne
Invisible 1
Makyo – Richaud –
Léomacs
Delcourt
Novembre 2018
Le fantastique n’est jamais aussi bon que
lorsqu’il s’attache en filigrane du récit. Pour preuve, cette fameuse
montagne que nous présente le titre de l’album est des plus invisibles dans ce premier
9
ché par des agents très spéciaux qui exercent
une pression appuyée sur la mère de Will
pour qu’elle leur révèle le lieu où il pourrait se
cacher. Un soir, alors que les deux agents reviennent à leur domicile, Will fait chuter l’un
des deux hommes dans les escaliers et le tue
accidentellement. Le jeune garçon prend dès
lors la fuite après avoir placé sa mère en lieu
sûr. Début d’une nouvelle épopée qui distille
ses mystères et capte donc inévitablement
l’attention du lecteur sur chaque planche…
Melancholia
Gurewitch
Ed. Lapin
Juillet 2018
La mort ne vit pas ses meilleures heures, et
pour cause, sa fille, celle qui devra un jour reprendre le flambeau, ne semble pas préoccupée par le fait d’ôter la vie, mais bien plus par
celui de jouer avec elle. À son contact, les petits papillons ou les lapins qui peuplent les
larges prairies où elle est censée sévir trouvent plus de douceur que de goût amer dans
leur gorge. La mort se décide alors à prendre
les devants. Elle consulte un psychologue qui
va tenter de comprendre le mal-être qui l’habite. Dans ce petit jeu entre vie et mort, entre
évidence et faux-semblants, la vérité se cache
peut-être là où on ne l’attend pas… Un récit
dans la veine de l’univers de Nicholas Gurewitch, avec un ton décalé et pas mal de virtuosité.
Sébastien Moig
L’Homme
à tête de vis
Mignola
Delcourt – Octobre 2018
Le nom de Mike Mignola
reste attaché à juste titre à
Hellboy qui a nourri toute
une génération de lecteurs
depuis près de 25 ans. Sa
bibliographie offre d’autres
récits majeurs, comme peuvent l’être B.P.R.D ou encore Lord Baltimore. Les nouvelles graphiques de Mignola restent plus confidentielles, peut-être car son
auteur avoue qu’elles furent écrites et dessinées surtout à des fins personnelles, loin de l’idée d’une future publication. L’homme à la tête de vis regroupe
plusieurs récits brefs de Mike Mignola dont celui qui
donne son nom au recueil et qui gagna en 2003 un
Eisner Award de la publication d’humour. Dans cette
histoire totalement barrée, Mignola met en scène une
tête de vis redoutable qui doit sauver l’humanité. Appelée par le président Lincoln en personne, notre tête
d’acier doit retrouver maître zombie qui aurait dérobé un manuscrit de la plus haute importance, le
fragment du Kalakistan, qui pourrait – s’il était traduit
– permettre de découvrir l’emplacement d’un bijou
capable de procurer à son détenteur des pouvoirs
surnaturels. La chasse s’organise dans une épopée
qui vire parfois au granguignolesque. Un récit dans
lequel Mignola ne se prend pas au sérieux, mais où il
assène une satire acide des récits de super-héros vintage. La suite de l’album délivre des récits courts de
quelques planches conçus pour des recueils d’éditeurs. Une autre vision du travail de l’auteur d’Hellboy.
Sébastien Moig
Obscurcia 1
Boriau - Dhondt
Delcourt
Septembre 2018
Conte onirique dans lequel le monde des
rêves est une autre réalité dans laquelle l’esprit
peut posséder un corps
différent, on suit Alex,
12 ans ; aidé par celle qu’il connaissait comme
étant son animal de compagnie, il va partir en
quête de sa petite sœur, Nina, piégée dans
l’univers des songes. Entités gargantuesques,
monstres difformes, ce qui prend des allures
d’un Simetierre de Stephen King se transforme en un melting pot alliant Fantasy et terreur, serti de faux-semblants et de dangers. La
relation entre le frère et la sœur est adorable,
ce qui renforce notre envie de comprendre ce
qui est survenu à la petite fille. Les dessins,
qui s’étirent dans toutes les directions, nous
attirent dans un monde immense, parsemés
d’objets de notre réalité et de seigneurs des
Sébastien Moig
10
gnons et un découpage qui nous donne la
sensation de suivre une série TV – celle-ci,
après une saison 1, ne donnant plus signe de
vie – difficile de ne pas voir en Kirkman – une
fois encore ! – un conteur hors pair. Lent sans
jamais être mou, chargé d’émotion et de rebondissements, d’action sans que jamais celleci ne prenne le pas sur la trame du récit et son
importance, nous avons là un scénario qui, à
première vue, semble assez classique. Mais
qui, dès la première page entamée, nous entraîne dans une spirale d’intrigues et de personnalités fortes desquelles il est impossible
de se détacher avant d’être parvenu au dernier feuillet. Il n’y a pas à dire, il est fort ce Robert !
lieux aussi intelligents que cauchemardesques.
Un bon premier volume.
Grégory Covin
Spider-Men 2
Bendis – Pichelli
Panini Comics
Décembre 2018
En plus d’amener son
amour pour les polars,
Bendis, à son arrivée
chez Marvel, a apporté
un sens du dialogue
jamais vu jusqu’alors.
Avec un revers de la
médaille : parfois ça parle trop et il ne se
passe rien. On retrouve, via ces cinq épisodes,
la manie du scénariste à blablater sans raconter grand-chose. Les deux spider-men se retrouvent (Peter Parker et Miles Morales) pour
déjouer l’arrivée d’un nouveau protagoniste.
Entre un épisode dédié à la rencontre – et
l’amitié – de deux vilains, la répétition de certaines scènes, une fin banale, et un manque incroyable de rebondissements, le constat est
des plus simples : on s’ennuie du début à la
fin. Bref, passez votre chemin…
Grégory Covin
Vampirella
Robinson – Jusko
Graph Zeppelin
Octobre 2018
Adolescent, j’étais
impressionné par les
illustrations de l’incroyable Boris Vallejo. Autour de son
univers pictural et
fantastique, on retrouvait des auteurs
tels que Julie Bell, Luis Royo, Frazetta bien
évidemment, ainsi qu’un certain Joe Jusko. Ce
dernier avait tendance à étendre ses pinceaux
vers les personnages super-héroïques de la
maison d’édition Marvel, notamment les cartes
à collectionner. C’est de ce fait un véritable
plaisir de le retrouver sur Vampirella, puisque
cela nous garantit déjà des planches superbes.
Oubliez les couvertures magnifiques et à l’intérieur des pages d’un autre calibre ; ici, l’auteur réalise tout et la qualité ne faiblit jamais.
En plus de la belle, on y retrouve une version
rock-n’roll de Van Helsing pour un combat
contre Lilith. Pour ceux qui ne le savent pas,
on se rend sur la planète d’origine de Vampirella, Drakulon – oui, il ne s’agit pas de vampires qui se trouvent ordinairement sur Terre –,
et si le scénario est souvent un prétexte pour
des scènes d’orgies sanguines, il n’oublie pas
pour autant de distiller ça et là quelques mystères et autres moments de bravoure.
Comme à son habitude, l’éditeur nous comble
Grégory Covin
The Outcast 6
Kirkman – Azaceta
Delcourt
Octobre 2018
Comme à son habitude, Robert Kirkman
nous présente le sort
de personnages dans
un univers dans lequel
les monstres côtoient
les humains et s’approprient le monde, et non
l’inverse. Ce n’est ainsi pas une histoire d’horreur, mais un drame humain qui se dévoile
page après page tout comme il est parvenu à
le faire avec brio avec son Walking Dead –
sans pourtant que ça y ressemble une seule
seconde. Avec des dialogues aux petits oi11
avec une tonne de suppléments : le scénario,
des notes sur le découpage et surtout deux
histoires courtes confrontant Vampirella à
Dracula avec notamment une sorte de monde
des idées de Platon revu et corrigé. Bref, un
album ultra complet.
une nourriture providentielle, mais qu’adviendra-t-il après ? Avec ce troisième opus,
Chauzy garde le cap et porte un signal
d’alarme contre la déraison des Hommes.
Dans ce contexte, les nouveaux migrants,
issus de pays jadis prospères, trouvent une réponse à leur ancienne arrogance.
Grégory Covin
Sébastien Moig
Le reste du
Monde 3
La Brigade des
Cauchemars 2
Chauzy
Casterman
Octobre 2018
Thilliez - Dumont
Jungle
Septembre 2018
Regroupés au sein
d’une colonie nichée
sur un promontoire
rocailleux, Hugo et
Jules ont grandi avec
l’apocalypse. Un cataclysme qui a détruit, en
France, la plupart des centrales nucléaires ; ce
qui a libéré dans l’air des radiations mortelles.
Dans les montagnes, là où des bribes de vie
sont encore préservées, des hommes et des
femmes tentent de survivre, privés de nourriture et d’un ordre censés les sécuriser et les
orienter dans ce chaos. Mais la violence est
devenue peu à peu la norme. La colonie qui
accueille Hugo et Jules mène encore, malgré
la conscience des dangers, une vie bonne enfant. Une vie éphémère, car la lumière dégagée par la bâtisse qui les abrite, visible sur
des kilomètres à la ronde, ne pourra pas éloigner plus longtemps les rôdeurs. Prise d’assaut par un groupe d’adultes, la colonie sera
effectivement détruite et seuls quelques-uns
de ses membres pourront prendre la fuite.
Après les joies d’une vie apaisée en collectivité, les fuyards vont prendre pleine
conscience du danger à parcourir les plaines
qui s’étendent toujours plus vers le sud.
Avec Le reste du monde Chauzy mène une réflexion sur la société contemporaine qui a oublié ses fondamentaux de partage et d’écoute
pour sombrer dans la surconsommation et
l’individualisme. Proche des côtes, dans les
anciens ports, des baleines échouées sont dévorées par des rats affamés qui se disputent
le bout de gras avec des nuées d’asticots et
quelques hommes obligés de creuser toujours
plus profond dans les chairs pour trouver une
viande non encore faisandée. Des poissons
sans vie tombés du ciel offrent quant à eux
Prenez le roman
Puzzle de Thilliez
pour l’environnement psychiatrique
et les pensées troubles des personnages, la trilogie des Guerriers
de la nuit de Masterton pour le concept de
héros perçant l’univers des rêves et le film Inception de Nolan pour ce qui est des couches
oniriques qui se multiplient, et vous obtenez
ce savant mélange à la fois complexe et génial de la Brigade des cauchemars. Un nouveau protagoniste vient renforcer les rangs de
nos héros, avec un pouvoir qui lui est propre
et ce petit côté novice qui permet à l’histoire
de réexpliquer rapidement les bases du
voyage dans le monde de l’esprit. Si le récit
vise les jeunes lecteurs, il fait mouche et joue
avec une terreur légère, mais visuellement typique du genre (elle ferait fuir n’importe qui).
On retiendra surtout la fin, excellente et annonciatrice d’un tome 3 qui va devoir délier
les autres propriétés du rêve.
Grégory Covin
12
CHRONIQUES LIVRES
rindiens l’auteur confronte les deux héroïnes à la nature. Le propos se révèle habile et subtil.
Dans
la forêt
Damien Dhondt
Auteur : Jean Hegland _ Dans la forêt _ Titre
original : « Into the Forest, 1996 », Traduction :
Josette Chicheportiche _ Édition Gallmeister _
juin 2018 _ Réédition, poche, 320 pages _ 9,90
euros
Interview de l’auteur dans ce numéro de sfmag
Jean
Hegland
On est peut-être les deux dernières personnes sur Terre, a dit Eva d’une voix qui
ne traduisait ni peur ni tristesse.
La Mort
Immortelle
Âgées de 17 et 18 ans Nell et Eva vivent
dans une maison au cœur de la forêt. Elles
n’ont pas de voisin à moins de six kilomètres et la ville la plus proche se trouve à
plus de cinquante. Dans ce futur proche,
elles se préparent à leur vie d’adulte (l’entrée à Harvard pour Nell et une carrière de
danseuse classique pour Eva).
Puis sont survenues les coupures d’électricité, empêchant l’utilisation d’internet
et de la musique pour la danse.
En ville, les salaires n’étaient plus versés
et les magasins n’étaient plus approvisionnés. Les raisons étaient obscures. De
nombreuses familles ont quitté leur toit
pour se lancer sur les routes vers des villes
lointaines. En effet, la rumeur leur disait
qu’une vie normale avait repris... là-bas.
Nell et Eva sont restées. L’Encyclopédie
de papier leur fournit les connaissances
sur les animaux et les plantes des environs, utilisant au mieux la nature comme
le faisaient autrefois les Indiens.
Mais il reste des hommes aux alentours et
la menace rode.
Lauréat du Prix de l’Union Interalliée 2018
(catégorie “romans étrangers”) ce livre
datant de 1996 a été adapté au cinéma en
2015 avec Ellen Page et Evan Rachel
Wood dans les rôles principaux.
Faisant le parallèle avec la vie des Amé-
Liu Cixin
Les toutes dernières pages de La Forêt
Sombre nous procurent certes une fin satisfaisante et une paix potentiellement
éternelle entre terriens et trisolariens...
mais c’était sans compter sur la faculté
phénoménale de notre auteur à manipuler l’intrication quantique pour nous pondre 800 pages supplémentaires ! Et cette
magnifique « guerre des étoiles » de
continuer encore à travers cet univers qui
se révèle à nous au fil de cette somme incroyable.
Et c’est une jeune femme dont le cœur est
trop grand qui va permettre toutes ces
péripéties fabuleuses. Dans cette histoire
terriblement compliquée, Liu Cixin pose
en réalité une question philosophique
simple : la compassion humaine est-elle
une force destructrice pour l’univers ? Un
autre questionnement vertigineux se résout également au fil du roman : quel est
le rôle de la vie dans l’univers ?
Le lecteur continue donc son voyage dans
13
CHRONIQUES LIVRES
ce troisième et denier tome, après Le problème à trois corps et La forêt sombre,
que nous avions déjà chroniqués dans
ces pages. Il était dit qu’il fallait s’armer
de bonnes bases concernant la physique
fondamentale, la physique quantique et
les théories de la relativité d’Einstein, et
bien ici c’est encore pire : il n’est pas rare
de devoir revenir en arrière pour relire
certaines pages pour être sûr d’avoir tout
compris...un livre exigeant donc, encore
plus que les précédents, mais qui
conviendra parfaitement aux fanatiques
de Hard SF. Cependant, une récompense
attend le lecteur s’il arrive au bout de ces
quelque 800 pages : la satisfaction
d’avoir appris à toutes les pages, et ce
aussi bien à propos des sciences dures
que des sciences trop humaines...
Les rebondissements physiques sont innombrables et la force de l’ouvrage se
situe bien dans la capacité de l’auteur à
convertir la rugosité de la science en
quelque chose de poétique. L’écrivain
réussit, en effet, cet exploit, sans précédent, de créer une chimère littéraire : tous
les concepts scientifiques (et ils sont incroyablement nombreux) sont décrits de
manière contemplative, les descriptions
des phénomènes sont, à ce titre, teintées
d’une étrange, mais manifeste beauté...
Une très belle conclusion donc qu’il faut
absolument lire si vous avez déjà fait l’effort des deux premiers, sinon, et bien...il
vous faudra lire les trois.
Population :
48
Adam
Sternbergh
Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps…
« Aux yeux du monde extérieur, cette ville
n’existe pas, ces personnes n’ont plus aucune
utilité. Cet endroit n’est qu’un site d’enfouissement prévu pour les stocker jusqu’à ce qu’ils
meurent »
Ceasura, Texas, une des trois bourgades les plus
paumées des États-Unis, plus communément
appelée Blind Town par ses 48 habitants, la ville
aveugle et invisible à la fois. Une population
composée de criminels endurcis ou de témoins
sous protection qui ont vu des actes si graves
qu’ils n’ont eu d’autre choix que de venir s’enterrer au milieu du désert et disparaître aux
yeux du monde, pour « une nouvelle vie dans
un bungalow en béton avec un bout de jardin
de la taille d’une tombe, dans une ville cernée
par un grillage de quatre mètres de haut et entourée de centaines de kilomètres de plaines
semi-arides ». Si deux catégories de résidents
aussi antagonistes peuvent cohabiter, c’est
qu’une partie de leur mémoire a été effacée,
celle qui recèle les lourds secrets qui les ont
amenés ici. Dotés d’une nouvelle identité, ayant
fait table rase de leur vie antérieure, tous ces cobayes volontaires peuvent ainsi entretenir l’espoir d’appartenir au camp des innocents et
mener une existence plutôt morne, mais sécurisée, si tant est qu’ils respectent les règles instaurées par le mystérieux institut qui finance
tout le projet : aucune visite, aucun contact,
aucun retour.
Tout ce petit monde ronronne pendant huit ans,
jusqu’au jour où un des habitants se suicide…
avec une arme qu’il n’aurait jamais dû posséder,
puis c’est au tour d’un autre résident d’être as-
David Mauro
La mort immortelle, Liu Cixin, traduit du
chinois par Gwennaël Gaffric, Éditions
Actes Sud, coll. Exofictions, 814 pages,
26€.
14
Hervé Lagoguey
Population : 48, d’Adam Sternbergh (The Blinds,
2017), traduit par Charles Bonnot, Super 8 éditions, octobre 2018, 434 pages, 22 euros.
Trauma
zéro
Elly
Rosemad
Une lecture traumatisante en effet…
« L’euthanasie vient d’être légalisée. Gabriel, un
jeune médecin séduisant et talentueux, va profiter de cette opportunité pour assouvir ses pulsions criminelles et sadiques à l’insu de tous.
Ses proies seront des femmes en fin de vie,
mais leur mort sera tout sauf paisible. Dans le
même hôpital, Maddy, une psychologue au ca-
ractère rebelle abîmée par la vie, a mis au point
Trauma Zéro, un protocole expérimental destiné à effacer les traumatismes de la mémoire
des patients. Mais l’expérience a été suspendue
suite à un accident. Un jour, elle surprend Gabriel en plein meurtre. Mais contre toute attente, Maddy lui propose le plus inattendu des
pactes : ne pas le dénoncer en échange de son
aide pour s’appliquer le protocole Trauma Zéro.
Un jeu dangereux débute alors entre eux et ses
conséquences seront terribles... »
Ça c’est le pitch, la vitrine exposée en 4ème de
couverture, que sans vergogne je vous copiecolle ici même avant de vous livrer mon sentiment sur ce roman. Lecteur infatigable, bon
petit soldat, je vais au bout des 99 % des livres
que je commence. Mais cette fois, comment
dire… c’est too much, Trauma c’est trop mal ! Je
me suis forcé, encore et encore, par acquit de
conscience, à aller au-delà des cent premières
pages. Et puis, pensant à tous ces autres bouquins en souffrance qui m’attendaient sur le
rayonnage des SP à lire pour SF Mag, j’ai laissé
tomber sans le moindre remords cet ouvrage
dont le titre vous donne un indice quant à l’intérêt littéraire qu’il représente. « Gabriel attisait
les jalousies, mais forçait aussi l’admiration de
beaucoup de professionnels de santé. Grand,
mince et blond aux yeux bleus, sourire d’une
blancheur éclatante, il avait tout d’une gravure
de mode. Et puis tout le monde soulignait sa
gentillesse ». Voilà pour l’originalité, et je vous
passe les autres clichés du type « la très sexy et
très jeune infirmière ». Écrit avec les pieds,
dénué de style et de subtilité, répétitif, lourdingue, sans véritable profondeur psychologique – alors que son auteure est une ancienne
psy – sans le moindre effort de replacer cette
révolution médicale dans un contexte social ou
historique, ce livre est une vraie purge. Lecteur
de SF Mag, passe ton chemin, économise ton
temps et ton argent, ce roman n’est pas pour
toi.
Hervé Lagoguey
Trauma zéro, d’Elly Rosemad, Éditions De Saxus,
septembre 2018, 388 pages, 19,90 euros.
15
CHRONIQUES LIVRES
sassiné. Alors que Cooper, le shérif local, mène
une enquête qui déterre des secrets tous plus
sordides les uns que les autres, la tension
monte, jusqu’au déferlement de violence qui va
s’abattre sur la ville qui baignait jusqu’alors
dans une atmosphère de dystopie feutrée. Le
décor est planté, en dire plus serait gâcher le
plaisir du lecteur, car Sternbergh, qui sait y faire
pour concocter des passés sulfureux et des
destins entrecroisés, n’est pas avare en révélations sur des personnages qui ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être. Alors que tous les
spectres du passé ressurgissent et que le sang
se mêle à la poussière, la ville fantomatique sort
de sa torpeur, les dormeurs s’éveillent, et le réveil est pour le moins brutal. Sans le moindre
temps mort, dans un style percutant traversé
d’éclairs d’humour noir, Sternbergh distille
coups de sang et coups de théâtre jusqu’à la
dernière page de cet excellent thriller au suspense implacable.
CHRONIQUES LIVRES
regard des autres, la douleur physique et
morale, les premières batailles, l’indéfectible loyauté… et la trahison, les états-majors britanniques décidant finalement de
se passer des frankies issus des expériences d’apprenti sorcier de Churchill,
désavoué, évincé, ses créatures traquées
et éliminées alors qu’elles auraient pu
être d’un grand secours à la patrie, ravagée par les bombardements des « armes
cataclysmiques ».
1818, publication du roman de Mary Shelley, 1918, fin de la Première Guerre mondiale, 2018, sortie de cette uchronie de
belle facture, qui rappelle opportunément
la pérennité et l’universalité du mythe de
Frankenstein. En adoptant un style ciselé
qui fleure bon les temps anciens, et en
tissant son récit à partir de récits (Edmond le jeune historien), de mémoires
(Churchill) et de manuscrits (Victor),
Johan Héliot rend un bel hommage à la
forme épistolaire adoptée par Shelley,
tout en décrivant une guerre des monstres et une Londres en ruines que n’aurait
pas reniées H.G. Wells. Héliot n’est certes
pas le premier auteur à transformer des
cadavres ambulants en super soldats –
voir du côté de G.R.R. Martin alors jeune
nouvelliste, ou les nombreux films et récits où les nazis ont recours à l’occulte ou
aux morts vivants –, mais ce qui est plus
original, c’est que cette fois c’est le camp
des justes qui se livre à ces « abominations inexcusables ». Une stratégie narrative qui permet de montrer à quelles
extrémités peuvent nous conduire les circonstances les plus dramatiques, et qui
fait tenir à ce Churchill imaginaire des
propos que n’aurait pas reniés son modèle historique : « en période de guerre,
la morale ordinaire s’abolit au profit d’un
unique objectif : la victoire sur l’ennemi,
envers et contre tout ».
Frankenstein
1918
Johan Héliot
Prométhée moderne et grande Guerre,
une hybridation réussie
« Il serait aisé de m’objecter, au nom de
quelque valeur éthique, ou spirituelle, la
cruauté de l’expérience. Je ne serais pas loin
de penser la même chose, en temps de paix.
Mais si la régénération de quelques-uns nous
évitait la disparition du plus grand nombre,
alors aucune morale, aucune religion ne pouvait condamner notre tentative. »
La Grande Guerre a bien commencé en
1914, mais elle ne s’est pas achevée en
1918, loin de là. Après le désastre du siège
d’Anvers, les Anglais se résolvent à mener
l’opération Frankenstein, sous l’égide de
Winston Churchill. Grâce aux travaux du
célébrissime savant fou conservés dans
de précieux carnets et à la production
d’électricité à l’échelle industrielle, des armées de « non nés » vont mener la bataille face aux Allemands et à leurs
terribles machines de guerre. Jamais l’expression « chair à canon » n’aura autant
eu de sens, mais si Churchill est décidé à
user « des armes fournies par les sciences
impies », c’est pour épargner à des millions de soldats le massacre promis par
les tranchées, les gaz, les obus et les tirs
ennemis. De deux maux, il a opté pour le
moindre, un authentique choix de real
politik.
C’est à travers les yeux d’un de ces soldats, qui a troqué son anonyme matricule
pour l’emblématique prénom de Victor,
que le lecteur découvre le chemin de
croix de l’armée des morts : les affres de
la naissance, le difficile apprentissage, le
Hervé Lagoguey
Frankenstein 1918, de Johan Héliot, L’Atalante, septembre 2018, 264 pages, 16,90
euros.
16
Guillaume
Sorel
Certains ont découvert Guillaume Sorel
avec L’île des morts un récit surprenant
écrit par Thomas Mosdi au début des années 90, sorte de thriller ésotérique qui
subjugue par un dessin totalement immersif qui fait corps avec son sujet. Mais
c’est bien dans Algernon Woodcock,
saga d’un médecin de campagne de petite taille, que le talent du dessinateur explose. Sur un scénario qui emprunte
plusieurs veines narratives, du fantastique au métaphysique, en passant par
l’aventure pure sur les terres d’Écosse, la
série gagne un public attiré par cette littérature fin de siècle (le dix-neuvième)
chère à Sorel qui en fait la sève nourricière de ses récits. Si l’auteur s’aventure
parfois sur d’autres chemins, ceux de
l’adaptation littéraire (Les derniers jours
de Stefan Zweig en 2012), ou ceux du
récit historique avec J’ai tué Abel, série
concept qui explore les grands crimes de
l’histoire, il revient toujours à ses amours
pour le fantastique. Hôtel particulier
(2013) suit la trajectoire d’une jeune
femme qui emprunte la voie de suicide
comme remède à ses maux et dont le
fantôme va hanter l’immeuble où elle habitait. Le Horla (2014), certes adaptation
littéraire de la nouvelle de Maupassant,
permet surtout au dessinateur de mettre
en scène cet être invisible qui vient pénétrer l’antre du narrateur à la nuit tombée au point de l’accompagner dans sa
lente descente dans les affres de la folie.
Il revient en 2018 avec Bluebells Wood
récit qui lie de manière très sensuelle un
peintre retiré du monde et une sirène
dans un amour impossible recouvert du
sceau du mystère. L’auteur cultive donc
cette passion pour le fantastique, le plus
souvent lié au dix-neuvième siècle qui lui
permet de peindre des scènes au charme
daté, autant dans les décors que dans les
costumes. Il excelle aussi dans l’art de la
mise en scène sensuelle. Si ses personnages féminins semblent rarement épanouis ils développent une aura qui se lit
dans le questionnement qu’offre leur regard, dans l’attente qui précède de supposés grands chamboulements, dans
cette faculté à lier les temps, présent,
passé, futur.
Pour réaliser Les chemins du fantastique
Guillaume Sorel a laissé de côté ses projets de bande dessinée pour travailler à
révéler l’univers qui l’habite. On retrouve
dans cet épais ouvrage des travaux de
l’auteur réalisés principalement au cours
de la dernière décennie. Le tout accompagné de textes qui replacent la création
dans un contexte. Sorel s’y livre de façon
presque intime en mettant en avant sa
passion du texte, du livre, de l’image, qui
sont autant de sources et de banques
d’images au service de sa propre création. Nous retrouvons ainsi tout un lot de
peintures inspirées d’œuvres du patrimoine littéraire mondial : 20 000 lieues
sous les mers d’après Jules Verne (2012),
La Belle et la Bête d’après Madame Leprince de Beaumont (2016), Bran Mak
Morn d’après R.E. Howard (2005), Alice
au pays des merveilles d’après Lewis Carrol (2014), Dr Jekyl and Mr Hyde d’après
Robert Louis Stevenson (2014), Le cavalier suédois d’après Leo Perutz (2009),
Malpertuis d’après Jean Ray (2005)
Conan terrassant le dragon d’après R.E.
Howard (2009), Bankgreen d’après
Thierry Di Rollo (2018), Bilbo le Hobbit
d’après JRR Tolkien (2010), Le Sphinge
inspiré de Lord Dunsany (2006). S’il ne
fallait citer qu’une toile qui symboliserait
l’œuvre et le talent de Sorel nous opterions pour Derrière le rideau. Dans cette
scène le premier plan est occupé par une
femme torse nu qui se cache derrière les
toiles d’un rideau. À l’arrière-scène un
homme rédige, sur une table basse recouverte de livres, un courrier ou un texte
à l’aide d’une plume. Absorbé par sa
17
CHRONIQUES LIVRES
Les chemins
du
fantastique
CHRONIQUES LIVRES
tâche il ne semble pas avoir encore
aperçu la femme qui exprime un trouble
palpable. Que s’est-il passé ? Ou, que vat-il arriver juste après ? La force de Guillaume Sorel réside dans sa capacité à
questionner. Il développe ainsi des
contextes dans lesquels ceux qui observent l’œuvre peuvent laisser libre cours à
leur imaginaire. La dramaturgie s’alimente des détails parfois riches de sens,
de l’expression corporelle des personnages, de l’émotion qu’ils laissent transparaître. Le natif de Cherbourg livre avec
Les chemins du fantastique un ouvrage
d’une rare beauté dans lequel se révèle
une partie des secrets qui président à
chaque nouvelle création. Un incontournable.
à la logorrhée fascinante, doctrinaire et
criminelle ». Notre petit fantôme quoique
sans expérience s’engagera dans la résistance, prenant et démultipliant les
risques, allant jusqu’à infiltrer le camp ennemi pour tenter de sauver « ceux des
nôtres qui étaient tombés entre leurs
mains, afin d’exfiltrer ceux qui étaient encore en vie ». Avec cette faculté de se
fondre dans ses nouvelles responsabilités, le petit fantôme gravira les échelons
avant que son rôle au sein de la résistance ne soit révélé aux yeux de l’ennemi.
La guerre était déjà jouée. Les fantômes
acides, malgré leur organisation militarisée et leur haine aveugle, ne pouvaient
échapper à leur funeste déroute. Nous
sommes en 1939, peu avant que d’autres
massacres initiés par des hommes tout
aussi fous viennent nourrir les heures
sombres de l’histoire…
S’il est annoncé comme roman à destination de la jeunesse, à partir de 13 ans, Les
Amours d’un fantôme, en temps de
guerre, s’adressent aussi bien aux lecteurs plus âgés. D’une part, car le texte
renvoie en permanence à des sujets troubles comme la montée des fascismes,
l’endoctrinement, le regard face à la mort,
l’abandon, mais aussi, car il propose un
texte qui peut alimenter plusieurs niveaux
de lecture. L’équilibre texte-image souhaité par l’auteur au travers de pages de
narration aérées illustrées en vis-à-vis par
un dessin saisissant dans sa construction,
donne à l’ensemble une sensibilité et une
force de chaque instant. L’image vient
renforcer le texte, en accentuer la gravité
ou au contraire apporter un autre rapport
au temps dans des paysages en sommeil
ou des décors abandonnés sur lesquels la
patine des ans semble agir. Récompensé
par le Prix Vendredi, Les Amours d’un
fantôme en temps de guerre démontre
que Nicolas de Crécy possède aussi des
qualités de romancier. Sa façon de
construire son récit et de densifier la dramaturgie au fil de l’avancée de la trame,
permettent ainsi de scotcher le lecteur
jusqu’à un final subtil. Un roman qui questionne le lecteur sur son rapport au
Sébastien Moig
Les chemins du fantastique – Guillaume
Sorel – Dupuis/Champaka
Les Amours
d’un fantôme
en temps de
guerre
Nicolas
de Crécy
Un fantôme déambule à la recherche de
ses parents. Il est jeune et sans expérience. Il découvre très vite que, si
l’homme peut exposer à la face du
monde ses penchants les plus sombres,
les fantômes possèdent aussi cette faculté. Car une guerre fait rage chez ceux
qui habitent les greniers ou les larges
couloirs de maisons anciennes. Une
guerre qui oppose les fantômes « courants » aux « fantômes acides » qui prennent le pouvoir et exercent une tyrannie
de tous les instants grâce à une organisation bien huilée qui place à la tête du
pouvoir politique « un spectre idéologue
18
Sébastien Moig
Nicolas de Crécy - Les Amours d’un fantôme en temps de guerre – Albin Michel
Le Livre
des Martyrs 1
Steven
Erikson
Les Jardins de la Lune
Les choses ont mal tourné. J’ai dû lâcher
un démon impérial pour nous tirer d’affaire.
Un silence de mort tomba dans la pièce.
À la fenêtre, Gogues se retourna et esquissa un geste tribal de protection.
Et le démon en question se promène
dans la ville ? demanda Mésangeai d’une
voix douce.
L’Empire Malazéen poursuit son expansion, malgré le soudain trépas de l’Empereur. Celui-ci s’est avisé un peu tard
qu’épouser une femme dirigeant la Griffe
(l’organisation des assassins impériaux)
ne constituait pas une situation d’avenir.
L’impératrice a décidé une purge de la
noblesse. L’un des rescapés se nomme
Strabo Ganoes Paran. Devenu officier de
l’Empire, il reçoit pour mission de rallier
la ville libre de Darujhistan. Elle constitue
le prochain objectif de l’Empire. Pour cela
les Brûleurs de ponts, une unité d’élite de
sapeurs, se préparent à une vaste action
de sabotage. Les Brûleurs de pont
étaient entièrement dévoués à leur ancien Empereur. C’est pour cette raison
qu’après sa mort ils ont poursuivi leurs
missions de plus en plus dangereuses
dans lesquelles la plupart ont succombé.
Les rescapés sont dirigés par Mésangeai,
un ancien général rétrogradé au rang de
sergent.
Les Brûleurs de ponts comprennent dans
leurs rangs des guerriers, un Mage et un
guérisseur, sans oublier le caporal Kalam
un ancien assassin de la Griffe. Est également présente une dénommée « Mes regrets ». Cette frêle jeune fille au passé
énigmatique intrigue les Brûleurs de
ponts. Quant à Kalam son instinct le
pousse à se saisir de sa dague à chaque
fois que « Mes Regrets » se trouve dans
les parages.
Dans la ville de Darujhistan, les hommes
de pouvoir se préparent à s’adapter ou à
résister à l’Empire. Mais qui détient le
véritable pouvoir dans la ville ?
Les tractations et les opérations d’espionnage se développent, tandis que
voleurs, assassins et alchimistes s’activent.
Ce premier volume de la saga de dix
tomes (« Malazan Book of the Fallen » :
Le Livre malazéen des glorieux défunts ») commence comme une saga
d’héroïc-fantasy classique. Puis on
s’aperçoit que certains des protagonistes
ne sont pas humains et que d’autres sont
en fait des dieux.
Menacés à la fois par le pouvoir qu’ils servent et par des puissances supérieures
(divines) les « héros » humains louvoient
entre les obstacles en s’efforçant de
comprendre l’identité des combattants
de l’autre camp.
Bénéficiant d’une nouvelle traduction
cette saga bénéficie d’une richesse en
personnages et d’une complexité basée
sur la dissimulation et les énigmes.
Damien Dhondt
Auteur : Steven Erikson, Couverture : Marc Simonetti _ Le Livre des Martyrs tome 1 : Les
Jardins de la Lune _ « Gardens of the Moon A
tale of the malazan Book of the Fallen »
(2000), Traduction : Emmanuel Chastellière _
éditions Leha _ juin 2018 _ Réédition, grand
format, 640 pages _ 25 euros
Interview de l’auteur dans ce numéro de sfmag
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CHRONIQUES LIVRES
monde, dans un monde qui ne peut pas
vraiment revendiquer d’être apaisé…
CHRONIQUES LIVRES
Peter Martin dont le supérieur de Tom
suspecte qu’il n’émarge à la CIA…
A la base de Kaboul et autres souvenirs
de la troisième guerre mondiale, des
textes éparpillés de Michaël Moorcock
réunis et compléter par des inédits pour
former une structure cohérente autour du
personnage de Tom Dubrowski. De ce
héros d’un autre temps, qui possède encore des valeurs, le romancier, rare depuis
la fin des années 80, construit un parcours en ascension jusqu’à la chute finale.
Du calme avant la tempête. De son rôle
d’agent dormant dans une Rome apaisée
où il reconnaît pourtant que la civilisation
« a pratiquement perdu la guerre il y a un
an », en passant par les combats sanglants de Kaboul, ville « attaquée avec
une férocité singulière » qui lui rappelle
Hiroshima, ou encore le Cambodge, Tom
bouclera la boucle auprès de ses proches
de la première heure. Une famille qu’il n’a
plus revue depuis des temps immémoriaux, mais qu’il veut approcher avant la
fin de son parcours et, peut-être, de l’humanité. Le texte se fait incisif, corrosif
parfois, acide dans cette vision de la
guerre. Pour autant, même dans les moments les plus sombres de la traversée de
Kaboul, le romancier place encore des lumières d’espoir. Des rayons de soleil offerts par des femmes qui, par leur force,
leur obstination, l’amour qu’elles portent
à la vie, retardent moralement le moment
de la chute. Dans Kaboul c’est dans un
salon de thé dont les murs n’ont miraculeusement pas été rasés que Tom va retrouver Claire. Une femme forte qui
maintient contre toute raison un semblant d’activité dans une ville rasée d’où
émerge, en effluves continus, l’odeur âcre
de la putréfaction de corps laissés à
l’abandon dans ses moindres venelles.
L’édition du roman est complétée de 16
dessins réalisés par Miles Hyman auteurillustrateur américain installé en France
qui a livré, notamment avec Jean-Luc
Fromental, auteur de la traduction de Kaboul, un superbe récit de bande dessinée.
Le coup de Prague, qui raconte déjà le
parcours d’un espion dans une ville occu-
Kaboul
Michaël
Moorcock
et autres souvenirs
de la troisième guerre mondiale
(illustrations de Miles Hyman)
Agent dormant, Tom Dubrowski navigue
entre Londres, Moscou, Rome ou d’autres
capitales du monde occidental sous la
couverture d’un antiquaire réputé. Il observe la société dans laquelle il se fond
pour débusquer les espions d’autres puissances et rapporter à sa hiérarchie leurs
éventuels changements d’habitude qui
pourraient être synonyme d’opérations à
venir. On le retrouve ainsi à Rome, ville
d’art, qui se révèle un choix judicieux,
dans laquelle il va très vite tisser des liens
étroits avec la fange aisée de cette population un brin décalée et anachronique au
regard de ce qui se joue dans le monde.
Car le monde va mal. Et rien ne semble
pouvoir arrêter la folie des grandes nations d’imposer par la force leur point de
vue, si tant est que ces grandes nations
connaissent encore les raisons et leurs
motivations à défendre la guerre. Tom va
s’insérer dans la haute société de Rome,
et se rapprocher notamment de deux
Américains gays, Peter Martin et John
Fuller, dont les agissements intéressent
particulièrement son supérieur. Il trouvera
aussi l’amour auprès de Susie, jeune
femme resplendissante, un sentiment
qu’il n’avait pas connu depuis longtemps
qui aurait pu lui convenir si sa relation
n’avait pas été biaisée par ses activités.
Tout va s’enchaîner très vite pour lui dans
ce double-rôle parfois inconfortable à la
faveur d’un déplacement en Turquie de
20
Sébastien Moig
Michaël Moorcock – Kaboul et autres
souvenirs de la troisième guerre mondiale (illustrations de Miles Hyman) – Denoël graphic
Les Cieux
pétrifiés
N.K. Jemisin
Les Livres de la terre fracturée, tome 3
« Fini ! Je veux que tout soit fini ! Que
tout brûle, que ça brûle, que ça meure,
que ce soi fini fini fini, qu’il ne reste rien,
plus de haine, plus de meurtres, rien rien
rien pour l’ÉTERNITÉ… » »
Le retour imminent de la Lune signifie-til la fin de l’humanité ou au contraire sa
rédemption ? La réponse à cette question repose sur les épaules de deux
femmes, Essun et de sa fille Nassun.
Essun a l’intention de se servir des pouvoirs qu’elle a hérités de son mentor Albâtre pour bâtir un monde dans lequel
seraient libres les orogènes, ces mutants
craints et haïs, car ils sont capables de
provoquer de gigantesques secousses
telluriques, volontairement ou non. Elle
espère aussi mettre un terme aux
Saisons, ces hivers interminables de
ténèbres et de cendres qui rythment la
vie des civilisations depuis l’Éclatement
qui a totalement bouleversé la planète.
Pour Nassun, il est en revanche trop tard.
Elle a vu le monde dans tout ce qu’il avait
de pire, et elle a accepté ce que sa mère
n’admettra jamais : il est corrompu audelà du point de non-retour, et sa destruction est
inévitable, souhaitable
même. Elle va donc tout mettre en
œuvre pour qu’il en soit ainsi.
Troisième et dernier tome de la Terre
fracturée, Les Cieux pétrifiés ne s’adresse
qu’à ceux qui ont lu les deux premiers,
sinon, vous risqueriez fort de ne rien
comprendre au sujet et aux enjeux de ce
livre, déjà que les lecteurs qui s’accrochent encore ont du mal malgré ce synopsis en apparence limpide. Au fil des
pages, ça l’est un peu moins. De quel(s)
point(s) de vue le récit est-il raconté ?
Quelles sont les différentes époques évoquées ? On ne sait pas trop, c’est que ça
doit être super intelligent, voir le glossaire en fin de volume pour comprendre
des phrases telles que « Nous sommes
des composants de la grande machine, le
pinacle de la biomestrise sylanagistine »,
ah non mince le dernier terme n’y figure
même pas. N’est pas Frank Herbert qui
veut. Bon, ça en jette tout de même
assez pour encore remporter les prix
Hugo et Nébula 2018, c’en est à croire
que la concurrence est vraiment à la ramasse, ou qu’il fallait donner le prix du
meilleur roman, comme tous les autres –
novella, novellette, nouvelle, cycle, essai,
roman graphique – à une femme, comme
pour compenser des années de domination masculine. Je m’égare ? À voir… car
depuis quelque temps, les Hugo sont devenus l’otage de mouvances politiques
radicalement opposées, et la littérature
n’a rien à y gagner. Phallocrate ? Non,
juste un brin ennuyé par la longue lecture
21
CHRONIQUES LIVRES
pée. Comme il sait le faire, l’illustrateur
propose hélas avec parcimonie, des tableaux de moments choisis dans le parcours de Tom Dubrowski. Chaque
séquence raconte une histoire qu’il est
possible de décomposer pour enrichir le
texte, comme cette scène dans le salon
de thé de Kaboul où le service à thé en
porcelaine fragile détone au regard de
l’arrière-plan d’une ville détruite. Un récit
qui trouve un écho aux échanges musclés des grandes nations militaires, ÉtatsUnis, Corée du Nord, Russie prêtent à
défigurer le monde…
CHRONIQUES LIVRES
le menant vers un traquenard tendu par
de noires instances. Quand un barbare
fait équipe avec une belle et troublante
flibustière, escamotent les attaques d’un
dinosaure pour se retrouver au cœur
d’une cité hantée et maudite pour la possession de laquelle deux tribus s’affrontent absurdement. Un voleur qui se fait
pincer dans les appartements d’un notable tout juste tué par quelque tueur invisible. Une tour mythique bordée de
jardins gardés par des lions dans laquelle
se cacherait un joyau aux pouvoirs immenses. Un roi capturé après une bataille,
et dont seul l’instinct aidera à s’échapper
des geôles de ses ennemis pour sauver
son royaume à temps. Un barbare de passage qui sauve une belle donzelle pour se
retrouver tous deux sur une île étrange,
tout comme le fin mot de l’histoire, encore plus étrange. Un homme qui grimpe
dans un navire pour suivre l’étrange destination de boucaniers vers une île lointaine où sévissent les serviteurs d’un
culte, une déité chtonienne et quelques
autres mystères. Un barbare et une jeune
femme, tous deux égarés en plein désert
découvrent une cité de jade où un peuple lentement décline sous l’effet de
quelque drogue. Un voleur retenu prisonnier auquel on fait une alléchante proposition pour un rapide méfait, et qui va se
retrouver dans une demeure dans laquelle se dissimule un serviteur ayant décidé de prendre le pouvoir, quelques
ingénieux secrets d’alcôve et un duel final
face à quelque chose de non humain. Une
princesse en danger que doit secourir un
mercenaire fait capitaine afin que le
royaume ne sombre pas sous la main d’un
sorcier redoutable. Un barbare qui débarque sur une île dans laquelle se trouve
une cité en ruine qui chaque nuit
« s’éveille » à l’approche d’une terrifiante
entité. Un aventurier qui se rend dans une
lointaine cité du sud des flamboyants
royaumes noirs afin d’y dérober des
joyaux mythiques gardés par les créatures terrifiantes d’une déesse. Une cité
frontalière en proie à de terribles cannibales aidés par la population locale à
de cette trilogie que j’avais entamée l’esprit ouvert et bienveillant (voir SF Mag
100). Le projet ne manque pas d’ambition
et d’originalité, ce n’est pas par là que ça
pêche, mais les lacunes qui expliquent
mes réserves sont plutôt à chercher du
côté de la transposition verbale, de la
transmission d’une vision aussi personnelle. Savoir intriguer, c’est bien, savoir
pleinement partager, c’est mieux. S’il y
avait une échelle de Richter capable de
mesurer le souffle épique d’un roman,
cette conclusion se placerait dans une
honnête moyenne alors que l’ensemble
promettait bien plus. « Ça a été laborieux,
hein ? », demande l’auteure en fin de volume, avant de s’épancher sur les souffrances intimes qui ont accompagné la
rédaction des Cieux pétrifiés, sortez les
violons, les mouchoirs et les récompenses… « Un peu, en effet », lui répondra-t-on un peu gêné, mais pas trop.
Hervé Lagoguey
Les Cieux pétrifiés, Les Livres de la terre
fracturée, tome 3, de N.K. Jemisin (The
Stone Sky, Broken Earth 3, 2017), traduit
de l’anglais par Michelle Charrier, J’ai lu,
collection « Nouveaux Millénaires », septembre 2018, 452 pages moyen format,
23 euros.
Conan
Robert Ervin
Howard
Intégrale
Un roi qui évince un complot visant à
faire basculer le trône d’Aquilonie dans la
main noire de la Stygie. Un barbare qui au
sortir d’un duel se met à courser aveuglément après quelque blonde tentatrice
22
Les éditions Bragelonne ont décidément
l’art et la manière de surprendre leurs lecteurs. Jadis éditée en trois volumes, la
saga Conan du dit Robert Ervin Howard
avait connu un assez grand succès,
nuancé cependant par l’étrange déconvenue de certains fans s’étonnant non
pas de la qualité d’impression fort bien
soignée, mais bien des contributions artistiques d’alors. Bien loin de fournir la
version française de la prestigieuse publication des éditions Wandering Star,
Bragelonne avait fait le choix d’une version en noir et blanc, imposant au lectorat une espèce de « sous traitement »
assez frustrant au demeurant. Quelle ne
fut pas la surprise de découvrir il y a
quelques semaines de cela cette annonce
sur le site Amazon.fr. Une édition annoncée comme monumentale, en un seul volume, de l’ensemble des histoires de
notre barbare préféré. Interloqués et méfiants, certains se sont alors laissés tenter. Quelle ne fut pas leur surprise de
constater que bien loin de n’être qu’une
version colorisée juste pour rattraper le
coup, voilà que les éditeurs se permettaient l’audace bien française d’en fournir
une version tout à fait personnelle. Non
seulement ce collector monumental reprend l’ensemble du travail artistique des
illustrateurs américains, mais en plus il se
permet d’inviter de très talentueux ar-
tistes bien français à apporter leur contribution personnelle au mythique barbare.
De Johann Bodin à Marc Simonetti, en
passant par Benjamin Carré et Vincent
Madras, une pléthore d’artistes démontrent dans ce monument de plus de 1300
pages combien le mythe Conan n’a pas
fini de fasciner artistes et lecteurs. Le
rendu final est tout simplement déconcertant. Un toilé finement doré avec jaquette noire marbrée. Double signet.
Intitulé en grosse police stylée de couleur
noire glacé sur le dos du livre. Le tout
bourré d’illustrations noir et blanc et de
cahiers d’illustrations pleine page en couleur glacée. Peut-être le plus bel objet bibliophile jamais fait depuis le mythique
« Démons et Merveilles » chez Opta et
Seuret. Mais probablement la meilleure
publication bibliophile faite par Bragelonne à ce jour. Ne manquait qu’un bel
emboîtage pour chanter victoire. Le
contenu est à l’égale du contenant. Les
textes de Howard, révisés par Patrice
Louinet et ceux conservés des mains du
très grand Truchaud nous emmèneront
toujours aussi loin dans ces voyages extatiques aux confins d’une utopie américaine ; cette espèce de métaphoremonde où l’on retrouvera toutes les particularités ethniques du nôtre. Mais en
des tribulations et des déchirements inédits dans la littérature. Certes, Howard
est un enfant de son époque raciste et
violente, son écriture en porte les mots et
les maux. Mais son panache fut d’avoir
commencé à penser des personnages
positifs aux origines ethniques différentes. En cela, le personnage du shaman
N’Longa, porteur du bâton du roi Salomon et allié de Kane est un stupéfiant
exemple de cette Afrique à égalité avec
le plus rigoriste justicier blanc qui soit.
Notons au passage, et c’est une qualité
supplémentaire, qu’Howard se permet en
outre d’éviter l’antisémitisme primaire
souvent reproché à l’ethnie noire en faisant de ce Shaman le porteur d’un artefact issu de la vieille Bible. Le passage de
témoin du roi Salomon à N’Longa et la
fusion spirituelle entre l’esprit de ce der23
CHRONIQUES LIVRES
commettre leurs forfaits. Un barbare élu
par une tribu locale décide de sauver une
de ses semblables des griffes d’un autre
seigneur cruel. Un trésor en plein territoire picte convoité par trois factions différentes entre lesquelles un certain
barbare va devoir user de sa force, mais
aussi et surtout de sa ruse. Un roi bien
établi dans son règne est défait lors
d’une bataille et les agissements d’un terrible sorcier rappelé d’entre les morts.
Sauvé par celle qui deviendra sa future
reine, il entreprend un gigantesque
voyage dans des contrées défaites par
les usurpateurs, monte une révolte et reconquiert son trône dans le fracas des
armes et la folie des hommes.
CHRONIQUES LIVRES
nier et celui de Kane témoignent d’une
véritable prise de position d’un auteur
bien plus indépendant que l’on serait
amené à le croire. Conan n’est que la machine imprévisible et réactionnaire d’un
univers sans pitié où chaque homme est
pris au pied de la lettre, ni plus ni moins.
Espérons que Bragelonne poursuivra
l’édition de telles intégrales. D’autres Howard, mais aussi des collectors des oeuvres de Michael Moorcock, Fritz Leiber,
Edgar Rice Burroughs mériteraient les
mêmes faveurs bibliophiles. Un évènement à marquer d’une pierre noire dans
l’édition française. Et la preuve que nous
sommes encore patrie du beau livre.
peuplée d’entités, des Cénobites, des
quasi-dieux bien éloignés du système référentiel de l’univers de Frank et ses
dieux paternalistes. Et ces dieux vont ouvrir à Frank les portes d’une dimension de
la douleur. Frank y prendra goût, révulsé
et en même temps enivré par les sensations qu’il endurera. Mais Frank est un
être humain, il veut revenir dans son
monde aux anciennes valeurs. Mais ce retour a un prix, du sang, beaucoup de
sang. Or, curieusement, c’est l’arrivée de
son frère Rory et de sa femme Julia qui
va rendre beaucoup de choses possibles.
Julia est l’ancienne maîtresse de Frank, et
ce qui va les unir aura des conséquences
extraordinaires dans les chairs de chacun
d’entre eux…
Emmanuel Collot
Conan, intégrale illustrée, Robert Ervin
Howard, traduit de l’américain par François Truchaud et Patrice Louinet, éditions
Bragelonne, 1305 pages, 55 euros.
Manifeste d’une œuvre tortueuse jetée au
public dans les années 80, Hellraiser, révéla un auteur de tout premier ordre. Et
en même temps, une nouvelle dimension
de l’horreur, un fantastique revenu à une
corporéité que l’auteur voulut peut-être
imposer comme un nouveau rapport au
surnaturel. À moins que ce ne fût une reconnexion avec le récit de genre. Lovecraft, c’était l’ancien monde où il y avait
encore cette distance, même si le biologique venait à terme pour rappeler notre
condition éphémère et notre inévitable
dissolution dans la matière brute originelle. Mais Barker ira plus loin. Bien loin
d’en faire des personnages de l’attente,
de la hantise, il fait de ses personnages
abouliques des joueurs, des génies du
rébus. Et en même temps, Barker parle
pour ce dernier homme des loisirs, celui
actuel qui surfe sur Internet et fréquente
quelque univers sado masochiste. Dès
lors, tout reste dans la défiance de
l’homme moderne qui se défit et défit
l’univers de valeurs qui l’a accouché en
même temps qu’il l’a laissé dans la plus
effrayante expectative, abandonné. Il est
à remarquer que la solitude est dans
l’oeuvre de Barker un prétexte pour parler de cet homme nouveau, celui qui va
s’infliger des blessures en guise de stigmates voire s’infliger des violences, juste
Hellraiser
Clive Barker
Collector
Frank Cotton est un homme blasé, il a eu
beau chercher les plaisir les plus extrêmes de par le monde rien n’a de saveur à ses yeux. Il vit reclus dans la
maison de ses parents décédés sans plus
aucune attache au monde. Soudain, voilà
qu’un certain Lemarchand lui refourgue
un étrange cube, un cube-clé. Intrigué
par l’objet et relevant le défi d‘en décrypter les secrets, Frank finira par l’ouvrir. Le
cube est en fait un artefact prompt à faire
accéder vers une autre dimension. Et
voilà que cette dimension parallèle est
24
tapis, découvrent une échappée possible
à leur mal être, mais ce n’est jamais une
fuite. Le ludique du jeu qu’on pratique
avec les mains sert de révélateur en tant
que condition masturbatoire et préparatoire au déclenchement du fantastique.
La démarche demeure somme toute
chrétienne. Mais son instrumentalisation
perverse n’est-elle pas patente d’une
condition humaine éternellement renvoyée à sa biologie primaire. Barker nous
renvoie dans une espèce de paradoxe, à
la même aboulie que celle de ses personnages. L’auteur ne fait que soulever la
toge derrière laquelle se cache la vérité
la plus crue, derrière les arcanes du conte
ou de l’eschatologie des religions. Mais
aussi des rapports les plus singuliers
entre êtres humains tel l’adultère au parfum d’inceste (Frank/Julia). Les Cénobites servent ici d’avatars corporatistes
justes assez neutres pour mieux nous révéler notre insolvabilité spirituelle. À
moins de retourner au fantastique socialiste de Stephen King, Barker incarne une
ultime frontière par-delà laquelle il sera
difficile d’aller plus loin.
Emmanuel Collot
Hellraiser, édition de luxe, Clive Barker,
traduit de l’anglais par Mélanie Fazi, éditions Bragelonne, collection l’ombre, 191
pages, 16.90 Euros.
25
CHRONIQUES LIVRES
pour avoir cette vision ultime, supérieure.
On reprend l’emprise sur son corps avec
Barker, mais c’est pour mieux s’y perdre
et enfin se confronter à l’essentiel, soimême comme un corps étranger, mieux,
une entité dérangeante et en même
temps pitoyable, une pierre de rosette du
masochisme. Voilà pourquoi ces fameux
Cénobites, malheureusement peu employés et développés dans ses histoires,
enchantent les corps en même temps
qu’ils semblent révulser l’esprit. Comme
s’ils étaient en charge de faire renouer le
Moi originel avec son corps, mais en un
processus inverse de celui professé par
l’orientalisme et le yoga. Ainsi, si la psyché de l’auteur est nettement protochrétienne, son axe est celtique. Le
sadomasochisme est primitivement une
survivance du vieux celtisme où l’on
« changeait » dans la transe d’une douleur, d’une drogue, où l’on se dépouillait
de sa peau. Le nuisible, c’est l’esprit, celui
forgé par l’histoire. Le sujet d’adoration,
c’est le corps, mais en un rapport de violence répété et continu. Seule compte l’illumination. Une libération ? Le remords
de Cotton est à l’image de l’éducation
chrétienne de Barker, il est désirant d’un
retour à un état antérieur d’enchantement. Probablement confondu avec cet
état antérieur d’une enfance où le corps
était plein de promesses, et dans ses capacités motrices et dans une sexualité
encore incomprise donc digne d’estime
et de crainte. C’est cet enchantement
connu, mais à jamais perdu qui fait toute
l’hypocrisie des personnages de l’auteur
et toute la perverse attitude qu’a ce dernier à en faire le modus operandi de fictions abrasives et répétitives. Tout est dit
dans l’entretien en fin de ce livre fort
beau. « Dans les collines » en date de
mars 2010 dévoile un Barker méconnu,
celui qui enfant attendait chaque Noël
que le Christ vienne l’emporter pour que
ça aille mieux. Tout est dit. Mais la meilleure des réponses à cette attente ne serait-ce pas cette non-attente de ses
héros. Ceux qui, en résolvant un rubik’s
cube ou en glissant dans la trame d’un
CHRONIQUES LIVRES
time entité à ce monde qui n’en finira
plus de nous décevoir…
Ah, Catherine, Catherine, tu nous entraînes toujours là où on t’attend le
moins. Pensant un instant que cette espiègle auteur voulait nous convier à un
« Twilight » bis avec son lot de midinettes follement amoureuses de psychopathes au beau sourire, ce qui se serait
soldé par une envolée de livre à travers
la pièce, voilà qu’il nous prend l’envie de
lire quand même. Et pour une surprise,
c’est encore une surprise. Sur un ton
juste, clair, enjoué et surtout galvanisé
par un humour alternant entre le corrosif
et le primesautier, Catherine nous raconte un autre Paris. Fantasy urbaine
nimbée d’une vague nostalgie, personnages attachants parce que sincèrement
mis en mouvement dans le flot des paroles et pensées de la belle Myriam, ce
surprenant livre subjugue et enchante, libère et défoule. Et Catherine s’y prend
un peu comme un Barker ou un Brussolo,
elle donne une nouvelle signification à
toutes nos certitudes et habitus, à nos légendes et à nos vieux vampires, et qui
plus est, elle s’amuse à tordre les idées
reçues et les lieux communs du genre.
Les murs sont vivants, les murs font
voyager, les murs sont une entité à part
entière, et leurs créatures ceux qui naissent des morts injustes. Et voilà qu’on se
fait à nouveau avoir. Peut-être parce que
Catherine Dufour fait preuve d’un art
bien à elle, et qui pourrait se dénommer
comme une « narration de la spontanéité
». Ce seul pouvoir grâce auquel Catherine soulève des montagnes et les fait habiter par autant de mondes qu’il y en a
dans ce Paris éternel décrit avec tant
d’amour et de sincérité. Un grand livre,
une fois de plus.
Entends
la nuit
Catherine
Dufour
Myriam est une jeune femme de 25 ans
sans grand avenir pense-t-elle. Carence
du père ou à charge d’une mère trop dépendante, le fait est que Myriam se demande bien ce qu’elle va pouvoir faire
avec son master en communication. En
attendant, elle joue avec le feu dans ses
relations, comme une gamine jouerait
avec le feu. Aussi accepte-t-elle de suite
un job de surveillance informatique de
réseau sans se douter dans quel monde
austère et paranoïaque elle va déboucher. Mais quand on lui offre en plus de
ça un bon appartement et un contrat, autant dire que Myriam fonce de suite. Peu
importe dans quelle vénéneuse relation
va l’entraîner son sauveur. Et puis, s’envoyer en l’air avec l’un de ses boss… Myriam commencera donc une relation
frôlant le sadomasochisme avec un certain Duncan Algernon Vane-Tempest,
comte d’Angus, décédé il y a un siècle et
demi. Un petit secret qu’elle garde
comme sa marotte à elle en attendant
que ça lui pète à la figure. Puis, il y a les
lémures, ces fantômes qui voyagent dans
les murs. Ces murs qui sont des entités à
part entière et à travers lesquels Myriam
va redécouvrir un Paris inconnu. Et puis il
y a ce fonctionnariat qui vous écrase
dans des sociétés de plus en plus aseptisées. Sans parler de ce temps qui nous
efface et ces briques qui regardent nous
diluer dans leurs entrailles, tout contre
elles, sous elles, comme dans une gigantesque métaphore érotique où la chair et
la pierre ne forment qu’une seule et ul-
Emmanuel Collot
Entends la nuit, Catherine Dufour, éditions de l’Atalante, 352 pages, 19.90
Euros.
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David
Gemmell
Édition intégrale collector
Illustrée par Thimothée Montaigne
Et si le point faible d’Achille n’était pas
son talon ? Et si Pénélope et Paris
n’avaient pas été aussi beaux que la légende le racontait ? Et si Ulysse n’était
qu’un raconteur d’histoires pleines de
chimères au physique laid et disgracieux ? Et si le cheval de Troie n’avait pas
été fabriqué en bois ? Et si l’histoire du
célèbre siège de Troie ne s’était pas du
tout déroulée comme la légende le racontait ? Avec de tels quiproquos, on
pourrait mettre l’histoire légendaire en
boîte et détruire tout un corpus de légende. Mais avec Gemmell il n’en est rien.
Cette intégrale collector dorée à l’or fin
nous présente une tout autre histoire. En
trois parties, Gemmell désosse le mythe
pour en faire ressurgir la substantifique
moelle faite de batailles, trahisons, duels,
amours et morts. Reprenant tout le corpus légendaire d’Homère, Gemmell se
fait historien en même temps que terrible
plume réaliste dépeignant l’histoire dans
l’histoire, le conte noir derrière les dorures de la légende.
La première partie pourra paraître un peu
longue au regard des fans de la première
heure. Mais c’est une attente nécessaire,
ceci afin que l’auteur mette en place les
pièces de son histoire revisitée. De plus,
la focale se déplace, change d’axe. On
nous parle dans ce premier jet d’Argurios,
un guerrier mycénien, d’Helicon, alias le
roi Enée et son prodigieux navire « le
27
CHRONIQUES LIVRES
Troie
Xanthos ». Mais aussi d’Andromaque qui
bientôt épousera Hector. Les passions
s’enflamment peu à peu. Le second volet
se caractérisera par des personnages encore plus inhabituels. Ici, ce seront deux
Mycéniens en particuliers sur lesquels
Gemmell s’attardera. Cailladès et Banoclès ont été bannis par le terrible roi colérique Agamemnon qui les tient
responsables de l’échec du premier assaut sur Troie. Devenus des sortes de fugitifs
poursuivis
par
les
séides
d’Agamenon, ces derniers vont faire
preuve de nombreux actes de bravoure
avant de joindre l’armée d’Hector qui leur
offrira une sorte de seconde vie. Plus tragique que le premier volet, cette seconde
fresque dépeint les affres et passion des
diverses parties dans leur quête de Troie,
les uns pour l’asservir les autres pour la
protéger. On sent les tambours de la bataille finale résonner, les amertumes dans
les divers combats aussi. Gemmell devient un peintre des grands bouleversements civilisationnel dans ce qu’ils ont de
plus fusionnel, pathétique aussi. À noter
que ce second volet est plus consacré
aux batailles navales dont on peut
presque sentir le fracas des coques et les
flèches qui sifflent. La dernière partie de
cette intégrale va bien entendu s’axer sur
le siège de la mythique Troie, les variations par rapport au récit officiel. Le duel
entre Achille et Hector en ressort magnifié par la belle vision de l’auteur. Quant à
Ulysse, l’erreur qu’il commet fera entièrement basculer le destin d’une cité. Une
option qui confère au personnage magnifié par Homère un contraste inédit et
une profondeur inégalée dans toute l’histoire grecque. Puis, c’est comme une rupture qui se produira ici. David Gemmell
décède avant d’avoir achevé le récit.
Stella, sa femme, s’attellera à la très difficile tâche d’en achever l’histoire terrible
et belle. Un doute terrible s’empara à
l’époque des lecteurs. Peur de voir se dénaturer une histoire, de voir dévier la fin
des objectifs réels de l’auteur. Mais il n’en
fut rien. Stella, c’était David et David
c’était Stella. Renouant au passage avec
CHRONIQUES LIVRES
le fatalisme arthurien dans un final bouleversant, Stella Gemmell mènera jusqu’au
bout un final grandiose avec un ultime
chapitre où le chant du cygne de l’auteur
transparaît dans le tragique d’une fin de
toute chose, et ce souffle de l’éternel recommencement, celui d’un autre empire.
Sans mièvrerie, mais la même vitalité,
Stella Gemmell conclura dans le fracas
cette saga épique et belle à en mourir.
Avec au bout cette envie de pleurer doucement, et sur une belle histoire, et sur la
fin prématurée d’un géant de l’écriture,
digne fils de Robert Ervin Howard. Chefd’œuvre de l’auteur, Troie serait à lire en
premier, afin de comprendre l’enchaînement de tout le reste. Ainsi que cette cinétique des batailles et ces histoires de
traverses confirmant le vieil axiome howardien qui servit de titre au livre mémoire de Novalyne Price : The Whole
Wide World, un monde aux plus larges
possibles. À remarquer pour ce collector
l’incroyable travail de Thimothée Montaigne dans les illustrations requises pour
ce « conte de l’absolu ». Sa parfaite maîtrise des noirs et blancs en des scintillements, ombrés et macules presque
coulées, le tout sous un trait anatomique
rigoriste et assumé le hausse au niveau
des plus grands artistes américains du
genre. À vous procurer de toute urgence.
La Roue
du temps
Robert
Jordan
L’œil du monde 1 & 2
Décidément, les fêtes du printemps qui se déroulent cette année dans la contrée de Deux-rivières seront différentes des précédentes.
D’abord ce cavalier noir dont la cape ne se
soulève pas sous le vent. Puis les attaques fulgurantes d’une bande de Trollocs à la recherche de quelqu’un. Enfin, il y a ces trois
étrangers. Emmenés par Moiraine, une femme
de fer, ce Lige et ce Trouvère semblent avoir
réponse à tout. Rand, Perrin et Mat avaient
toujours rêvé de grandes aventures. Mais pour
ces jeunes hommes empêtrés dans un quotidien modeste où la seule perspective est de
construire sa propre maison et profiter des
fêtes de village la révélation que leur fera cette
étrange Moiraine changera à jamais leur vie.
Jetés sur les routes de la grande aventure, ils
ne savent pas encore qu’ils vont devenir les jalons d’une grande histoire faite de magie et de
cauchemars, d’amours et de pertes. Et apprendre à devenir des adultes, autrement…
Lorsqu’au début des années 90 on tombe soudain sur les premiers volumes de cette saga
lors d’une flânerie dans un libraire, la première
chose qui traverse l’esprit c’est un sentiment
de déjà vu, presque une trahison. Pour ne pas
dire un pur plagia. Puis, une fois la réaction épidermique passée, on finira par se dire « pourquoi pas ». Curieux au départ, autant
qu’amusé, voilà que soudain on se retrouve à
dévorer cette curieuse histoire s’étalant sur des
centaines de pages. Tolkien a beau être passé
avant, on se pavane devant cette sorte de redite, ces aventures bis mettant en scène encore d’autres petites gens. Et dans nos
fulgurantes vertes années, on ne le sait pas encore. On ne sait pas que ces gamins, tout
comme jadis ces Hobbits, c’est nous. Ce sont
ces enfants ayant trop vite grandi et qui ont
besoin de se jeter dans la vie en grand pour
mieux se retrouver. Cette littérature-là y aide
beaucoup. Quelle n’est pas notre stupéfaction
Emmanuel Collot
Troie, édition collector, David & Stella
Gemmell, traduit de l’anglais par Rosalie
Guillaume, éditions Bragelonne, illustrations intérieures par Thimothée Montaigne, 1210 pages, 50 Euros.
28
Emmanuel Collot
La Roue du Temps, l’œil du monde, volume 1 &
2, Robert Jordan, traduit de l’américain par
Jean-Claude Mallé, Bragelonne Poche, 620 &
621 pages, 7.90 Euros par volume.
Le Paris
des
merveilles
Pierre Pevel
Intégrale/Collector
Louis Denizart Hippolyte Griffont, grand mage
du cercle magique de Cyan, est un enquêteur
d’un genre bien particulier. Il enquête sur les
énigmes magiques dans un Paris hors norme.
Un Paris jadis sauvé de la folie de Napoléon
grâce à la magie d’une fée. Quelle ne sera pas
la stupeur de Griffont quand dans une de ses
dernières enquêtes ce dernier se voit précipiter dans une affaire des plus sordides alliant le
simple vol à des meurtres, pire, un complot. Et
voilà notre enquêteur bien forcé de renouer
avec une vieille connaissance en la personne
d’Isabel de St Gill, fée renégate aux multiples
identités. Dans un Paris transfiguré où la tour
Eiffel est faite d’un bois magique et la Seine
peuplée de sirènes, notre duo qui ne se
connaît que trop bien devra mener une enquête quelque part entre rêve et réalité. Si
Jules Verne et le fantôme de l’opéra campent
cet arrière-plan mythico-culturel d’une enquête fascinante, l’outremonde dans lequel on
peut pénétrer par une ligne de métro révélera
un univers foisonnant de créatures magiques
comme d’autres, plus dangereuses. Jusqu’à
ces chats ailés, des créatures qui en poussant
simplement leur roupillon sur des livres ou manuscrits sont capables de les assimiler en eux.
Azincourt est l’un des leurs, et en tant que
chat savant il est doté d’un accent anglais des
plus subtiles. L’enquête commence aux antipodes d’un univers dont les règles ont changé.
Une enquête à laquelle ces chats ailés apporteront une aide des plus précieuses…
L’œuvre gigogne de Pierre Pevel, hésitant
entre un épique propre aux feuilletonistes
comme Paul Féval et une ubiquité à servir
dans ce registre plus complexe qu’est la fantasy urbaine, font de lui peut-être le plus original de son temps. Oui, mais sa fantasy
urbaine est mâtinée de steampunk, ainsi que
d’un caustique qui emporte les suffrages. Son
habilité au franc parlé et aux quiproquos sert
magnifiquement le contexte de cette histoire.
Le duo Griffont/St Gil est en passe de rejoindre les plus grands classiques de la littérature.
Avec une verve enjouée et une aisance dans le
descriptif, Pierre parvient à une excellence
rare. Décors et dialogues brossent l’arrièrefond d’un Paris des merveilles qui offre enfin
une réelle ambition culturelle à un genre peu
honoré par notre patrie rationaliste. Et au regard du résultat flamboyant où l’auteur se permet même la belle audace de s’adresser
directement à ses lecteurs, les interpellant tel
un conteur, c’est bien dommage…
Notons encore une fois le travail de l’artiste
ayant brillamment contribué à conférer une
imagerie au livre. Xavier Collette n’illustre pas,
il donne vie et couleurs à ce Paris des merveilles. Comme d’un relais hagiographe à ces
femmes et merveilles qui parsèment cette
œuvre subtile et sincère. Un collector qui s’imposera à tous.
Emmanuel Collot
Le Paris des merveilles, intégrale collector,
Pierre Pevel, éditions Bragelonne, 829 pages,
40 Euros.
29
CHRONIQUES LIVRES
alors de nous rendre compte que si Jordan
exerce le même pouvoir que jadis Tolkien, c’est
pour la simple et bonne raison qu’ils puisent
tous deux à la même source légendaire. Et on
aura beau en conclure que c’est pareil, on
poursuit l’exploration de cet univers aussi foisonnant que rêveur. Puis, pour une raison incompréhensible, Rivages Fantasy mettra fin au
rêve. Il nous faudra attendre plus de dix ans
pour voir renaître le rêve « La roue du temps »,
grâce aux éditions Bragelonne. Nouvelle traduction, hard cover puis soft cover. Que dire
de plus sinon qu’on est comblé. Certes, on a
vieilli, mais la saveur reste la même. Rendons
hommage à un écrivain parti lui aussi trop tôt.
Avec David Eddings (1931-2009) et sa magnifique Belgariade/Malorée, la Roue du Temps
de Robert Jordan (1948-2007) demeurera au
panthéon des œuvres qui comptent. Peut-être
parce que bien loin de faire dans le pur plagia,
Jordan y distille la même faconde à décrire un
univers attachant et des personnages vivants.
Une lecture aussi essentielle que le temps qui
passe…
INTERVIEWS LIVRES
tion : de quelle sorte de relation, l’homme pouvait
avoir avec notre planète et
notre environnement ? Je
le voyais plus comme une
métaphore.
Jean
Hegland
auteur du roman
« Dans la forêt »
Interview réalisée par
Damien Dhondt
Comment l’idée d’écrire
« Dans la forêt » a-t-elle
émergé ?
Quand j’ai eu l’idée de
« Dans la forêt », je lisais
beaucoup de « nature raiders », comme le poète
Garry Sniyer, l’essayiste
Wendell Barry et l’écrivain
Barry Lopez. Ces auteurs
ont pour particularité de se
pencher profondément sur
la question de la nature.
En parallèle, je lisais pas
mal d’essais féministes, de
la théologie, de l’anthropologie et puis aussi le journal. Il y a vingt-cinq ans, les
choses commençaient déjà
à être précaires, inquiétantes,
concernant
le
monde et l’environnement.
Ces questions d’environnement commençaient déjà à
se poser. Le monde capitaliste n’était pas meilleur. Il
commençait déjà à montrer de quoi, il était capable.
Quel était votre propos en
écrivant « Dans la forêt » ?
Je voulais raconter une histoire qui vous attrape, qui
vous tienne en haleine et
qui touche tous les lecteurs possibles. Je suis très
attachée à la langue. Je
voulais vraiment que le
langage et la langue que
j’utilise soient vraiment
présents. Je voulais aussi
raconter une histoire qui
comptait
énormément
pour moi il y a vingt ans
dans ma vie. À ce momentlà, mon intérêt se portait
sur la nature et sur la forêt.
Je venais d’emménager
dans cet environnement.
Je n’avais jamais vécu en
pleine nature et dans la
forêt et du coup cet intérêt
est devenu de plus en plus
prégnant. Il y avait surtout
la question de comment se
reconnecter avec la nature.
Déjà, il y a vingt ans, je
croyais fortement qu’il fallait s’interroger sur notre
manière de consommer ou
de traiter notre environnement et sur l’impact que
cela pourrait avoir sur
notre planète. Elle a beau
être grande et belle, elle
n’est pas infinie ni immortelle. Ces questions étaient
déjà présentes, il y a vingt
ans. Il n’a jamais été question pour moi de prédire le
futur, ni de délivrer une
quelconque recette. Mais il
s’agissait de poser la ques30
Y a-t-il une vision féministe
derrière votre roman ?
Ma définition du féminisme
est
très
simple.
Les
hommes et les femmes
adultes doivent avoir les
mêmes droits et les
mêmes responsabilités.
Je ne suis pas vraiment
persuadée qu’il y ait une
vision féministe de ma part
derrière mon roman. Mais
en revanche ce qui m’intéressait vraiment, c’était de
placer des jeunes femmes
au cœur de la forêt et de
voir comment elles allaient
s’en sortir et vivre cette situation.
Effectivement,
cela aurait été plus difficile
pour moi à écrire avec des
personnages masculins. De
plus, j’ai toujours aimé les
histoires et les romans qui
mettent en scène la nature.
La plupart mettent en
scène des hommes et c’est
le plus souvent des
hommes contre la nature,
qui ont affaire maille à partir avec la nature. Là mon
histoire, c’est plutôt une
histoire de femmes travaillant avec la nature.
Comment définir le type
d’ouvrage auquel appartient « Dans la forêt » ?
Ce roman prend place
dans un contexte post-
Quels ouvrages emporteriez-vous avec vous pour
vivre dans la forêt comme
les deux sœurs ?
Les œuvres de Shakespeare et « Middlemarch »
de Georges Eliott (un
grand classique américain).
Comment s’est réalisée
l’adaptation au cinéma ?
« Dans la forêt » avait été
optionné. Des options
avaient été posées pour
l’adaptation au cinéma en
film deux fois avant le 3°
projet qui a finalement vu
le jour. C’est l’actrice Ellen
Page qui a découvert le
livre dans une librairie indépendante. Je tiens à
rendre hommage aux libraires indépendants qui
créent ce lien entre nous
qui écrivons et vous lec-
teurs qui attendaient ce
livre. Elles constituent le
chaînon essentiel.
J’ai eu une conversation
avec Ellen Page. Nous
avons échangé sur nos
manières respectives de
lire le livre et j’ai apprécié,
car elle mettait en avant
ce qui comptait aussi pour
moi. L’option a été validée
et je ne me suis pas impliqué plus que cela dans le
processus. Les livres m’intéressent beaucoup plus
que les films. Ma mère
était malade et j’étais en
train d’écrire un nouveau
livre. Je n’ai découvert le
film qu’à la projection au
festival de Toronto en
2015. J’ai trouvé qu’il y
avait des choses très
émouvantes, des choses
très bien vues. Parfois, ils
ont rajouté des petites
choses qui étaient vraiment bien et il y a beaucoup de choses que je n’ai
pas comprises. En fait, je
pense que le livre est meilleur. Mais cela fait toujours
très plaisir qu’il y ait un intérêt pour ce film (qui
n’est pas un mauvais film).
31
Une autre adaptation est
prévue (en bande dessinée) aux Éditions Sarbacane.
Je vis cela avec beaucoup
de plaisir. Je me suis toujours beaucoup intéressée
à la manière dont les histoires peuvent être partagées, transformées et
mises en forme. Cet éditeur est extrêmement généreux. Il m’a envoyé des
brouillons, des esquisses.
J’ai pu voir le premier
story-board. Je trouve que
l’illustrateur Lomig (1) est
formidable.
C’est très intéressant et
très engageant. Je suis
très contente de m’investir
pour avoir un œil et pouvoir suggérer si je veux à
certains moments.
Pourquoi l’influence de la
rumeur est-elle si forte
dans votre roman ?
Ces deux sœurs vivent au
cœur de la forêt dans
cette jolie maison avec
leurs parents, là où leurs
parents les ont élevées de
manière assez privilégiée.
En arrière-plan, le monde
autour s’écroule. Mais il n’y
a jamais d’explication
claire. On ne sait pas pourquoi et donc les rumeurs
sont importantes. Il ne
reste que ça. Sans les explications claires, il ne
reste que ce que les gens
se disent, se chuchotent. Il
ne reste que la rumeur qui
compte. La rumeur a cette
fonction de rendre ce que
vivent ces deux sœurs
plus réaliste.
La rumeur a une autre
INTERVIEWS LIVRES Jean Hegland
apocalyptique ou de dystopie où les choses arrivent assez rapidement, se
passent vite et où les personnages doivent se sortir
d’une situation compliquée. Donc, en ce sens-là,
on peut les caractériser,
leur donner le nom de
post apocalyptique ou de
dystopie, mais fondamentalement non. Ces deux
jeunes femmes se retrouvent dans cette situation,
mais c’est un très bel endroit, ce qui ne correspond
pas aux caractéristiques
de ce type de roman.
Tous les lecteurs ne sont
pas fortement d’accord.
Mais pour moi, et pour
certains lecteurs, c’est un
livre qui porte un message
d’espoir.
INTERVIEWS LIVRES Jean Hegland
fonction. C’était une manière de sensibiliser le lecteur au fait que cela peut
arriver. Si j’avais donné une
explication (par exemple
une explosion nucléaire)
cette catastrophe ne nous
arriverait pas. C’est une
manière de sensibiliser le
lecteur, une manière de
dire ce qui se passe dans
le livre peut nous arriver à
nous et est en train de
nous arriver d’une certaine
manière et ce n’est donc
pas un élément spécifique.
Quelle est l’importance du
concept « Ta vie t’appartient » ?
Comme tous les parents
aimants, ceux de mes héroïnes veulent faire le meilleur pour leurs filles et en
même temps, ils ne savent
pas ce dont elles vont
avoir besoin et quel sera le
futur. Finalement, c’est le
cas de tous les parents. On
fait du mieux qu’on peut
tout en sachant qu’on ne
sait pas si ce qu’on fait va
répondre aux besoins de
ses enfants.
D’un côté, le père aurait
tendance à prendre trop
soin de ses filles, à les protéger et finalement à ne
pas leur donner la capacité de se défendre, de
grandir ou d’être ellesmêmes. De l’autre côté, la
mère est trop impliquée
dans sa vie à elle. Elle est
artiste et est moins impliquée avec ses filles. Ce
concept « Ta vie t’appartient » est un peu à double
tranchant. C’est un merveilleux cadeau et en
même temps, c’est aussi
une sorte d’abandon de
responsabilité lourde à
porter pour ses enfants. Il
se trouve que dans ce
contexte-là cela finit par
être au contraire un cadeau extrêmement précieux.
Qu’arrive-t-il aux personnages qui sont toujours vivants à la fin du roman ?
Je ne sais pas du tout ce
qui leur arrive. Je me suis
inquiétée pendant vingt
ans, même si j’avais tendance à avoir une vision
d’espoir. Pendant 20 ans,
les lecteurs m’ont demandé une suite, ce que
j’ai trouvé extrêmement
gentil et généreux, parce
que cela voulait dire que
ces personnages étaient
encore vivants.
Pendant vingt ans, j’ai toujours répondu non à tous
ces lecteurs : « Vous n’avez
qu’à l’écrire, moi j’écris un
autre livre ». Mais il se
trouve que ces personnages ont toujours été là.
Donc je me suis finalement
attaqué à une suite.
Auriez-vous écrit « Dans la
forêt » de la même façon à
notre époque ?
La seule chose que j’aurais
changée, c’est la manière
d’aborder la question du
changement climatique et
notamment avec la présence de ce monstre à la
Maison-Blanche qui prétend que ces météos extrêmes n’ont pas d’impact
et ne sont pas de cause
humaine.
Je continue à avoir de l’espoir. Je ne pense pas que
32
cela va être facile. Je ne
pense pas que l’on va vers
le mieux. Mais j’ai assez
envie de garder espoir,
mais surtout de ne pas oublier ces valeurs qui s’expriment dans mon livre,
c’est-à-dire, cette relation
qu’on peut avoir au monde
naturel, même en vivant
au coeur de Paris et surtout les relations que les
hommes ont entre eux. Il
est nécessaire de maintenir, ou en tout cas de développer ces relations-là,
ainsi que le regard qu’on
porte sur la nature.
Il y a quelques années, le
Britannique Tim Johnson a
écrit un essai « Prospérité
sans croissance ». Ce livre,
qui n’était pas disponible
quand j’étais en train
d’écrire « Dans la forêt »,
porte un regard profond
comment
les
petites
choses de la vie peuvent
changer notre rapport à
cette surconsommation, à
être attentif à l’art à l’éducation, toutes ces petites
choses qui émaillent notre
vie, le fait d’y porter attention nous amènerait à
consommer différemment
et notamment moins. J’ai
toujours de l’espoir.
(1) scénariste & dessinateur
du « Cas Fodyl » (Sarbacane),
« Magic Dream Box » & « Vacadab
»
(Le
Moule-àgaufres)
Chronique du livre dans la
rubrique Livres de ce numéro
Interview réalisée par
Damien Dhondt
Votre formation d’archéologue et d’anthropologue
a-t-elle influencé la création des univers que vous
décrivez ?
Cela a eu une grande influence. La série «Malazan
Book of the Fallen » a
comme co-auteur Ian Cameron Esslemont qui est
archéologue et pour lui
c’était très important de
donner à cet univers de la
consistance et un aspect
réaliste, notamment à travers les peuples, le
contact et les échanges
entre les peuples.
La recherche du tumulus
dans le premier tome a-telle un lien avec l’archéologie ?
Je vais répondre oui et
non. Mais je pars du principe que toute chose qui a
été faite dans le passé
structure et organise le
présent. Donc, cela a une
influence toujours prégnante. Les ouvrages doivent être lus comme si
vous étiez un archéologue
arrivant sur un site archéologique. La première
chose que vous voyez
c’est juste le relief sur le
terrain. Ce terrain cache
quelque chose qui est en
dessous. Il faut donc commencer à creuser, à explorer ce lieu page après
page. Donc petit à petit,
ces choses cachées sous
la surface commencent à
être
révélées.
C’est
comme ça que cette civilisation est décrite au lecteur.
Un modèle historique a-til servi de base à la
construction de l’Empire Malazéen ?
Oui, l’Empire romain tardif,
IV° - V° siècle. En fait,
l’Empire romain à cette
époque s’appuyait sur les
conquêtes qu’il avait et
par conséquent différentes cultures étaient situées à ses frontières. Par
contre la guerre civile
dans le 2° tome est inspirée de la révolte des cipayes en Inde. Elle m’a été
inspirée par la lecture d’un
ouvrage de la série
« Flashman » écrite par
George Macdonald Fraser.
D’une certaine façon la
création de cet univers est
une réponse à la production rôlistique de l’époque.
Ayant acheté les premières histoires des « Royaumes oubliés » (1), Ian et
moi avons étalé la carte et
nous avons réalisé que
cela n’avait aucun sens,
notamment le placement
33
des villes par rapport au
mode de communication
par les rivières. De plus, il
n’y avait aucun espace
d’agriculture autour des
villes. D’autre part, différentes espèces vivaient
côte à côte. Quant aux
montagnes elles étaient
parcourues par des tunnels qui étaient remplis de
Gobelins.
Mais
que
mangeaient-ils ? Cela
nous a poussés, mon cocréateur et moi, à créer
des cartes avec des villes
et des civilisations probables et réalistes. L’environnement
forge
une
civilisation.
Comment avez-vous élaboré les personnages ?
L’ensemble des personnages vient de parties de
jeux de rôle. Avec mon coauteur, nous étions à la faculté où nous y avons
étudié et joué ensemble.
En fait, c’était un jeu de
rôle un peu particulier,
puisqu’il y avait un maître
du jeu et un seul joueur. Ce
joueur incarnait deux ou
trois personnages. Ces
parties qui duraient de 4 à
5 heures n’avaient pas
pour but de découvrir un
trésor ou de résoudre une
quête, mais c’était juste
une discussion. En fait, de
ces discussions sont nées
énormément de choses.
Cela a constitué la matière
première du monde et au
fur et à mesure que les
pages s’écrivaient les personnages sont apparus.
Dans le premier tome, on
trouve de curieux servi-
INTERVIEWS LIVRES
Steven
Erikson
INTERVIEWS LIVRES Steven Erikson
teurs de l’Empire, comme
les « Brûleurs de pont »
qui ont un rôle déterminant dans la conquête.
Dans beaucoup de séries
de fantaisy la technologie
présentée est la même du
début à la fin. Dans un
monde de fantaisy la
magie répond aux demandes. Je ne l’ai pas
voulu. J’ai voulu qu’il y ait
une forme de technologie
qui est incarnée par ces
sapeurs et qui évolue au
fur et à mesure des romans.
Cependant la magie est
bien présente.
La magie dans la fantasy a
un rôle particulier et ce
rôle nous vient des contes
et des légendes. Dans les
contes et légendes classiques, il y a de la magie.
La magie apporte un certain sens de l’émerveillement et c’est pour cela
qu’elle devait être présente. Le challenge a été
d’en révéler le moins possible sur la magie afin de
permettre cet émerveillement issu des contes et
des légendes. Dans l’Iliade
et l’Odyssée d’Homère, la
magie n’est jamais expliquée. Cela aurait été plus
simple de créer un univers
issu de la Rome antique et
de coller de la magie dessus. Mais Ian et moi nous
sommes tous les deux anthropologues. Nous nous
sommes posé la question :
quel pourrait être l’effet de
la magie sur une civilisation ? Donc, nous nous
sommes demandé comment les personnages
pouvaient acquérir cette
magie. Nous nous sommes
dit que cela devait être un
système basé sur l’étude.
Ainsi la magie doit donc
être utilisable par tous.
C’est pour cela que mon
univers n’a pas du tout de
notion de sexisme. Aucun
des personnages ne réfléchit en termes de genre.
C’est une notion qui
n’existe pas. Il a fallu des
années et des années
avant que certains lecteurs
s’en rendent compte. De
nombreux personnages
féminins ont un grand rôle
dans cette civilisation. Ce
qu’on voit au tout début
c’est un changement total
sur les techniques de
guerre. Au début c’est de
« l’épic fantaisy » classique
avec de la magie, de la
sorcellerie. Mais toute la
magie est laissée très rapidement derrière parce que
les armes et les munitions
alchimiques arrivent dans
l’arsenal pour contrer
cette magie. C’est à partir
de ce moment-là que les
34
personnes qui n’utilisent
pas la magie dans l’armée
peuvent contrer les utilisateurs de la magie et donc
redonner
une
sorte
d’équilibre. Donc c’est là
qu’on voit cette approche
d’anthropologue : tout est
en mouvement.
Si on réfléchit en terme
historique et en termes
d’anthropologie, une civilisation est construite sous
forme de conflits humains
et aussi de cultures en
phase de transformation.
Beaucoup de récits d’épicfantaisy débutent par un
certain niveau de technologie qui va permettre
de battre les forces du
mal. Mais si on considère
que la magie est comparable au napalm ou à l’agent
orange, les cultures qui
sont attaquées vont réagir.
Au Vietnam ils ont été
obligés de creuser et de
s’enterrer. Quoiqu’il arrive,
vous êtes forcés de vous
adapter d’une façon ou
d’une autre. C’est ce qui se
passe au début de la saga
lorsqu’apparaît une nouvelle façon de contrer la
magie. La guerre est le
plus grand pourvoyeur
d’innovations.
Certains comportements
parmi les serviteurs de
l’Empire sont curieux. Les
Brûleurs de pont sont envoyés en première ligne et
de ce fait voient constamment leurs effectifs se réduire. De même Paran est
un noble qui, ayant
échappé à la purge de la
noblesse, se met au service de l’Empire.
N’oublions pas que nous
Peut-on qualifier ce cycle
de Dark fantasy ?
Non, ce n’est pas directement de la dark fantaisy.
C’est de la fantaisy avec
des éléments tragiques. La
tragédie est cathartique.
C’est toujours à rapprocher de l’émotion, de
l’humain et des sentiments. La fantaisy prend
sa substance. Quelque
chose à l’échelle de l’humanité va se résoudre
dans une scène dramatique.
Pourquoi la publication
par Calmann-Lévy s’estelle interrompue ?
C’est vraiment simple. Il y
a dix tomes dans la série.
Les éditions CalmannLévy n’utilisaient pas les
repères d’étoile (***) au
milieu des chapitres. Ces
petits astérisques présents
dans les pages de la nouvelle édition montrent les
différences de perception,
de changement de personnages. L’ancienne édition ne le faisait pas. Ce
n’était absolument pas
clair pour le lecteur.
pêcher
d’écrire
cette
scène majeure, il fallait absolument que je me retienne. C’était un combat
entre mon impatience et le
contrôle pour maintenir le
rythme. J’ai l’habitude
d’écrire certaines scènes
qui durent trois pages,
d’autres
une
dizaine,
comme si c’était des nouvelles. Je les relie entre
elles pour aller d’une
scène à une autre. C’est
comme ça qu’il faut procéder : une scène à la fois.
J’écris de façon elliptique.
Quand je commence un
paragraphe,
j’utilise
quelque chose qui interpelle, attaque l’esprit, de
même quand je termine un
chapitre. Je fais la même
chose quand je fais un arc
et la même chose quand je
finis un bouquin pour
éveiller le lecteur à travers
ces rappels. Je commence
à chaque fois une petite
histoire. J’ai commencé à
écrire un ensemble d’histoires courtes qui se
retrouvent réunies les unes
avec les autres.
Après avoir écrit quelques
arcs narratifs, j’avais déjà
en tête une scène majeure
qui devait avoir lieu dans
le 10° tome. Quand vous
montez à cheval, vous
avez besoin de tenir les
rênes. On peut imaginer la
puissance que déploie un
cheval tout en le dirigeant.
Ceci équivaut à la puissance de mon écriture
pour arriver à ces dernières scènes. Cela m’a
pris plus de onze ans pour
écrire la saga. À chaque
fois que je voulais me dé35
Cette saga aura-t-elle
d’autres
développements ?
Il y a une trilogie en cours
d’écriture qui se déroule
dix ans après et qui reprend certains des personnages.
(1) extension pour le jeu de
rôle « Donjons et Dragons »,
créée par le Canadien Ed
Greenwood
Chronique du livre dans la
rubrique Livres de ce numéro
INTERVIEWS LIVRES Steven Erikson
n’en sommes qu’aux premiers tomes. Les choses
vont évoluer et la réponse
va venir. Quand vous grandissez au sein d’une société établie il est très
difficile de sortir du cadre
qui a été le vôtre. Imaginez-vous quitter toutes
vos possessions ? Il va se
produire une modification
de la civilisation au cours
des tomes et cela se prépare à travers les personnages.
INTERVIEW BD
Riverstone
Riverstone possède une trajectoire des plus singulières dans
le milieu de la bande dessinée.
Auteur capable de développer
des projets ambitieux dans le
domaine de l’érotisme, avec
une vraie poésie graphique, il a
sombré dans l’oubli de la plupart avant que les éditions Dynamite ne se décident à
remettre l’auteur sur les devants de la scène par le biais de
la publication de ses projets
dans des éditions définitives et
de qualité. Après Nagarya que
nous vous avions présenté en
2016, Chloé trop plein
d’écumes voit le jour dans une
somptueuse édition financée
par le biais d’un crowdfunding
efficace permettant aux investisseurs de repartir avec pas
mal de cadeaux additifs. Chloé
récit de SF érotique sorti des
archives, édité pour la première
fois en 2013, peut se lire
comme une anticipation dans
laquelle l’homme, redevenu
sous bien des aspects, simple
bête, se perd dans une violence
dont la fin sera sa disparition
pure et simple. Entre-temps les
femmes deviennent des terrains de jeux sexuels débridés
en libre-service. Comme résonnance à notre époque dont les
repères déstructurés ne sont
que l’image d’un mal-être plus
profond qu’il n’y paraît…
Après Nagarya en 2016, les éditions Dynamite proposent une
réédition de grande qualité de
Chloé. Comment est née cette
idée et cette envie de rééditer
ces deux projets ?
L’AAR en 2007 puis Delcourt
en 2011 et enfin La Musardine
en 2015 voulurent rééditer ces
ouvrages et il me fallait les numériser sérieusement pour les
pérenniser... Ô paradoxe de la
volatilité numérique ! À noter
que les scans analogiques des
années 1980 étaient perdus.
Soit qu’ils étaient de mauvaise
qualité, soit qu’ils étaient corrompus par le temps... Donc
inexploitables...
Heureusement !
Le récit de Chloé (comme celui
de Nagarya) se développe
dans un univers futuriste. Serpieri a lui aussi écrit, dans les
années 80 et 90, les aventures
de son personnage Druuna
dans un univers de SF. Érotisme
et SF se marient parfaitement.
36
Comment est née l’idée de développer cet univers et quelles
sont les premières idées graphiques ou narratives qui se
sont imposées à vous ?
Le Navire étoile d’E.C Tubb ou
Brian Aldiss sont des piliers de
la SF, je comprends donc Serpieri qui mixte son “attrait répulsion” tiers-mondiste prolet
avec l’inoubliable Alien de Ridley Scott… Mais les rêveries de
Moebius sont aussi captivantes
sinon plus que les pesanteurs
“KonKrètes” de Serpieri. La révolution a baigné dans son
“Antique” (David au Louvre), la
SF a-t-elle le droit de sortir des
carcans de “Ad Vitam“ ce feuilleton sur Arte qui matérialise
l’infini du grotesque qui est de
s’imaginer que nous porterons
toujours le même costume “nocravatte débraillé” dans 10 000
ans comme si 2018 était le culmen indépassable qui mérite
de figer le temps à jamais ? À
quoi bon parler de vie humaine
éternelle en ce cas puisque
tout est déjà figé ? Il n’y a
plus de référent du “vivant” et
cela donne donc une fiction
pas seulement sordide, mais
absolument ratée ! Quelle
réussite ! Un argument plus
vraisemblable serait de dire
que, comme dans la planète
des singes de Pierre Boulle,
nous serions tous à poil dans
10 000 ans. Mais cette perspective doit-elle être censurée
du fait qu’elle heurte les puritains californiens ? Il y a tout
un traité à faire sur le grotesque daté “vieilli avant
même que de naître” de nos
fictions sur le thème de la SF
ce qui définit parfaitement cet
objet aberrant qu’est Ad
Vitam... Mais, pour répondre
plus directement, la peinture
classique me fascine. Que
puis-je ajouter ?
Dans la construction de vos récits est-ce la thématique qui
s’impose en premier à vous
ou bien le(s) personnage(s) ?
Les deux sont fondus dans le
même moule et quand je bombarde un personnage d’un
récit dans un autre (tactique
des “emprunts” que le cinéma
“productiviste” fait “si bien”) il
y a des fausses notes et donc
ça finit aux oubliettes…
L’album s’ouvre sur une citation de Boris Vian. Citation qui
place tout de suite le récit dans
un registre à la fois littéraire et
décalé. Pouvez-vous nous parler de cette citation d’ouverture et de sa portée pour le
développement de votre propre récit ?
La citation d’ouverture est un
peu n’importe quoi, mais cite
un passage de Boris Vian où
celui-ci, à chaud et dans l’enthousiasme de l’improvisation
musicale libérée du jazz, oublie
Mozart ou Jean-Sébastien
Bach. On lui pardonne... Donc
si on ne me le pardonne pas à
moi, c’est bien naturel ! Oui
j’adore L’Écume des jours portrait du monde futur, donc, du
“n’importe quoi” plein de tendre
désespérance...
Boris Vian n’a rien à voir avec
les hommes à roulettes en slip
connecté.
Comment est né le personnage de Chloé ?
Elle est née tout simplement
37
Depuis quelques mois partout
dans le monde de nombreuses
femmes dénoncent des actes
graves de viols ou d’agressions
sexuelles dont elles ont pu être
victimes. Quel est votre regard
sur cela et votre récit n’était-il
pas en un sens déjà un mode
de dénonciation de ce libreservice sexuel d’où la passion,
le plaisir de l’acte sexuel ont
été gommés ?
Le “dénonce ton porc” semble
une farce médiation-électronique, ou bien une “érection”
du droit pénal pour remplacer
celle du pénis afin d’engraisser
les avocats amerloques jusqu’à
les faire crever comme les
bulles financières. On attend
les films où la scène de lit se
fera avec 5 huissiers et 4 avocats (parité oblige)... Passionnant ! Je me souviens d’un
fait-divers exemplaire dans les
années 1970. Une jeune femme
grecque avait été violée dans
un commissariat parisien lors
d’un interrogatoire mené par
un officier de police. Le lendemain elle revient visiter le bonhomme, sort un flingue et
butte le salopard… On ne jouait
pas avec les atteintes à l’honneur chez les filles grecques à
l’époque... Voilà le terreau des
tragédies antiques... Et de la
beauté. Bref, si Harvey Weinstein avait davantage aimé la
fiction il aurait écrit des scénarios avec de bonnes scènes au
lieu de commettre des obscénités... C‘est à croire que MIRAMAX - usine à mauvais films -
INTERVIEW BD Riverstone
de L’Écume des jours...
INTERVIEW BD Riverstone
est l’enfant de ce grave handicap où l’incapacité d’imaginer génère l’obscénité, donc
le crime. Voilà qui est proprement : “made in USA“ (encore
le titre d’un film de Jean-Luc
Godard)
Votre dessin développe une
vraie poésie graphique, chose
qui reste peu fréquente encore
aujourd’hui dans la bande dessinée adulte. Pouvez-vous
nous expliquer la façon dont
vous avez construit le récit de
Chloé ?
Difficile de répondre, car c’est
un peu trop complexe ou trop
long... Si Boris Vian est une
source d’inspiration, il y a eu
aussi Claude Cabantous jeune
écrivain de la fin des années
1960 figurant un temps au
sommaire de “Tel quel”. Je cite
la figure politico avant-gardiste du “normalisateur” qui
permet de regarder un monde
qui marche sur la tête, “à l’endroit ? C’est un peu le “Prémonitoire Swiftien” et drolatique
de notre “politiquement correct”.
Une des scènes de l’album est
saisissante, celle du train dans
lequel voyagent des passagers,
dont peu arriveront vivants à
destination. Pouvez-vous nous
parler de cette scène et de son
importance dans le développement du récit ?
Hé oui ! La dérive du transport
en commun... Les contrôleurs
en bandes organisées qui menacent les passagers qui ne
peuvent plus voyager tranquil-
lement sans resquiller... Ah !
pardon ! ça, c’est aujourd’hui...
Le contrôleur apeuré qui passe
“après “ le désastre c’était déjà
hier...
L’album s’achève sur une ouverture, une possibilité d’autres
aventures de votre héroïne.
Cela n’a pas été rendu possible
à l’époque de la réalisation de
ce projet. Aviez-vous déjà
l’idée de ce qu’auraient pu être
les possibles développements
d’une nouvelle histoire ?
J’ai évité l’écueil du feuilleton ?
Qui sait ? Non il y avait des ministères très écologiques avec
des écuries... Mais aussi des
guerres... Tout comme pour
nous.
Ce projet est né d’un financement participatif qui permet
aux lecteurs qui y ont souscrit
de recevoir leur album avec
pas mal de matériel supplémentaire. Quel est votre regard
sur ce mode de financement
qui a permis dans votre cas de
proposer notamment des
planches noir et blanc naviguant dans l’univers de Chloé,
totalement inédites ?
38
Les collectionneurs sont l’élite
que vise avec sagesse La Musardine...
Cependant
les
hommes-livre de Bradbury
(Farenheit 451) sont pris de
court par la smartphonie universelle (encore de la belle SF).
Faut-il cependant refuser le
support numérique ? Non, si,
comme Wikipédia, il garantit
des connaissances de qualité
que chacun consulte. Oui si la
dispersion et l’émiettement
font loi.
Vos récits portent souvent un
regard sombre sur la société et
l’époque dans lesquels ils se
développent. Avez-vous peu
confiance en l’homme ?
Si j’étais un ours ou un éléphant voire même un rhinocéros de Ionesco je n’aurais
aucune confiance en l’homme,
mais l’anticipation permet de
changer de point de vue en
imaginant des rectifications gigantesques. Vive la fiction et
l’imaginaire. Mais parfois on se
fait jeter en prison à force
d’imaginer.
Après Nagarya et Chloé, d’autres projets peuvent-ils voir le
jour en relation avec les éditions Dynamite ?
Oui ! les “Bibliques” et un recueil de récits de Boccace.
Propos recueillis par
Sébastien Moig
le 22 novembre 2018
DOSSIER
Shenmue
comment devenir un adulte
dans le merveilleux chinois ?
JEU VIDÉO
Nous sommes en 1999, à l’orée du nouveau siècle ou au crépuscule de l’ancien.
C’est cette année-là que sort Shenmue sur
la regrettée Dreamcast et c’est ainsi que
démarre l’une des plus fantastiques odyssées de l’histoire du jeu vidéo...l’auteur de
cette œuvre unique n’est certes pas un inconnu : Yu Suzuki est, à l’époque, l’homme
fort de Sega, créateur de jeux d’arcade
mythiques, et sa célèbre saga va être à la
fois son ticket d’entrée au panthéon des
plus grands créateurs de jeux vidéo, mais
aussi la raison d’une chute inexorable de
presque 20 ans...
Il faut dire que l’homme est un créateur
atypique et qu’il va traîner tout au long
des interminables années 90 son idée qui
est tellement en décalage par rapport à
l’industrie que personne n’en voudra, pas
même Sega. Il faudra attendre que la
firme du hérisson bleu lui commande un
Virtua Fighter en mode RPG pour que Yu
en profite, pour finalement, imposer son
jeu qui sera à l’époque le plus cher jamais
produit de l’histoire. Certains y verront
une ambition démesurée, d’autres un véritable suicide commercial annoncé : à
l’époque des action-heros et des images
qui défilent à une vitesse presque surhumaine comme dans les films de Guy Ritchie, Suzuki propose au joueur de se
perdre dans la contemplation ! Rendez
vous compte : alors que tous les autres
jeux mettent à l’épreuve les réflexes des
joueurs, Yu propose au joueur-spectateur
d’évoluer dans un environnement réaliste
où le temps s’écoule, où les nuits succèdent aux jours, où la le ciel se couvre et
où finalement la pluie se change en neige,
une révolution. Alors qu’il s’était jusqu’à
présent énormément inspiré de la culture
américaine pour ses jeux d’arcade, il
donne une vision extrêmement japonaise
de son histoire dans laquelle le joueur est
immergé In-medias-res dans ce monde,
lâché dans une ville portuaire du japon de
1986, sans autre ressource que sa propre
perception de cet environnement insolite...ce mode de jeu dans lequel le joueur
écrit sa propre histoire, le créateur va l’appeler FREE pour Full Reactive Eyes Entertainment. Shenmue est en fait le
premier jeu d’un nouveau genre que Rock
Star Games va piquer pour faire le beaucoup plus frénétique et violent GTA...Ironie.
Malgré la révolution, les ventes de Shenmue seront insuffisantes et c’est probablement le jeu qui sera le trop-plein qui
obligera Sega a arrêter la production de
la Dreamcast, Shenmue II sort en 2001 sur
une console morte et c’est donc un échec
commercial. Yu Suzuki sera condamné
durant les 17 années suivantes à toujours
retarder son Shenmue III, étant même réduit à porter la licence sur téléphone portable...Sous la pression des fans et surtout
grâce à leur financement, le troisième
opus devrait voir le jour sur PS4 en août
2019.
Un voyage initiatique
L’histoire est celle d’un jeune homme de
18 ans, adepte de Jujitsu, qui, un jour en
rentrant au dojo familial est témoin du
meurtre de son père par un mystérieux
chinois, nommé Lan Di, venu chercher un
miroir figurant un dragon sur le dos. Ryo,
39
JEU VIDÉO Shenmue
d’abord habité par la colère et la vengeance va enquêter, d’abord dans son
quartier puis dans la ville puis sur le port
(où semble se concentrer la pègre en lien
avec ce fameux Lan Di) afin de retrouver
l’assassin, au cours de ses recherches, il
devra prendre la décision de partir pour
Hong Kong, quittant ainsi sa mère adoptive Ine San, son frère Fuku San et surtout
son amour de jeunesse, la belle et timide
Nozomi. La saga est, en fait, une histoire
de quête et de renoncement, au fil des
rencontres que le jeune Ryo fera, il devra
poursuivre son chemin seul laissant ses
amis et sa famille et il devra également
renoncer à la vengeance comprenant,
grâce à son éprouvante odyssée, que ce
n’est pas la voie qu’il doit emprunter.
Comprenant aussi, à la fin du deuxième
opus, que son destin est davantage lié à
celui d’une jeune paysanne chinoise de la
province de Guilin, nommée Shenhua
qu’à celui de Lan Di. Pour peu que l’on
connaisse assez bien la saga, nous comprenons que l’affrontement final entre
Ryo et Lan di sera un temps fort, mais pas
forcément le point d’orgue de la saga, car
nous entrevoyons la magie, le merveilleux
du monde de Shenmue et nous savons
que des forces vont dépasser héros et
opposants. Ce qui commence comme
une vulgaire histoire de vengeance dans
Shenmue I verse dans les mythes et légendes chinois à la fin de Shenmue II, le
destin de Ryo et Shenhua étant lié au
démon Chi you réveillé par un Phénix
descendant du ciel et un dragon émer-
geant de la Terre. Nous sommes donc témoins, en tant que joueurs, d’une véritable transgression artistique. D’habitude
les mondes de l’Heroic-Fantasy et ceux
qui représentent un passé réel sont totalement hermétiques l’un à l’autre. Ce n’est
pas le cas ici : Ryo transgresse la règle et
passe de l’un à l’autre comme si de rien
n’était et de manière étrangement naturelle, ce qui commence comme une histoire d’affrontement entre cartels se
poursuit avec l’émergence de créatures
fantastiques, chimériques et de démons
réveillés par des rituels, la lutte du pouvoir se déplace donc de la mafia à celui
qui trouvera le plus de magie en lui. Révolution encore.
Si Yu Suzuki fait beaucoup voyager son
héros c’est qu’avant cela, il a lui-même
entrepris ce périple dans les mystères de
la Chine séculaire, y repérant les lieux, y
notant les légendes et imaginant le périple de son jeune compatriote dans ce
pays rival depuis des siècles...au cours de
ce voyage, Suzuki décidera donc de situer le chef-d’oeuvre de sa vie dans le
merveilleux chinois ainsi que dans la nostalgie des années 80.
Le passage à l’âge adulte
Shenmue
est un voyage initiatique
comme nous venons de le voir. Et si le
héros voyage effectivement à travers
l’Asie, le périple et tout à la fois mental :
c’est un voyage depuis l’adolescence à
l’âge adulte, depuis l’impétuosité de la
jeunesse à la sagesse, de l’immaturité
puérile à la maturité de celui qui a tra40
versé les épreuves avec succès.
Ryo apprendra, au fil de son aventure,
que devenir adulte c’est renoncer, faire
taire ses désirs les plus impétueux et enfouir ses frustrations sans pour autant développer de névrose, mais, au contraire
gagner la sérénité du sage. La saga nous
parle également de philosophie et dans
celle-ci un étrange syncrétisme s’opère :
le stoïcisme occidental se marie avec le
taoïsme oriental. Le destin de Ryo étant
de trouver la voie de la sagesse, il devra,
pour ce faire, renoncer à la vengeance et
devra découvrir que son destin est lié à
Shenhua et non à Lan Di (personnage négatif s’étant laissé entraîner dans la rancoeur). Pour cela, il sera bien
évidemment aidé par les rencontres qu’il
fera tout au long de l’aventure, les derniers mots de son père sonnant d’ailleurs
comme un présage lorsqu’il dit à son fils
de toujours garder ses amis près de lui. Il
faut évidemment prendre ce conseil au
sens métaphysique du terme : Ryo doit
garder les personnes qui lui sont chères,
dans son cœur, spécialement Nozomi,
dont il ne garde que le souvenir et un polaroïd qu’il emporte avec lui à Hong
Kong...Lorsque Shenhua entre dans la vie
de Ryo, nous avons la confirmation que
l’amour pour Nozomi est impossible, mais
Ryo doit, tout de même, faire l’effort de
la garder dans son cœur, renoncement
encore, et cœur pur, toujours. Le souvenir
est ainsi primordial dans l’économie de
l’oeuvre, en effet, pour finalement rejoindre Shenhua sur le continent asiatique,
Ryo doit d’abord passer deux épreuves
d’abandon : d’abord sa famille et ses amis
d’enfance à Yokosuka puis ses nouveaux
David Mauro
41
JEU VIDÉO Shenmue
amis du gang des Heavens lorsqu’il va
quitter Hong Kong. Shenmue parle aussi
d’un jeune homme qui n’a d’autre choix
que d’accepter sa destinée.
La voie du guerrier
Ryo, étant un adepte des arts martiaux, il
doit emprunter la voie du guerrier, ce qui,
en Asie, n’a pas du tout la même signification qu’en occident : en orient, le but
du guerrier n’est pas de détruire, mais au
contraire, d’essayer, dans la mesure du
possible, de protéger la vie et d’épargner
son adversaire même si ce dernier est habité par un désir de destruction. Le cheminement de Ryo est également un
voyage à travers le monde des arts martiaux, au début du premier épisode, le
jeune homme a appris les rudiments du
jujitsu par son père qui est un maître en la
matière. Au fil de ses rencontres, Ryo va
apprendre de diverses personnes d’autres techniques, d’autres styles et d’autres manières d’appréhender le combat.
Le jeune homme (et donc le joueur aussi)
va enrichir sa panoplie et devenir un meilleur combattant, un guerrier beaucoup
plus accompli. Il va surtout découvrir que
les arts martiaux ne se limitent pas au
Japon, mais qu’il peut énormément apprendre du tai-chi et du Kung-fu et qu’il
devra, de toute manière, s’éloigner de sa
vision japonaise du combat s’il veut avoir
une chance lors de l’inévitable affrontement qui l’opposera à Lan Di...
c’est de là que vient la fascination qu’ont
les fans pour cette saga atypique : ils ont
été happés par ce voyage extraordinaire
et par l’évolution de ce personnage qui
n’a pas grandi depuis presque 20 ans,
tandis que les fans, eux sont aujourd’hui
trentenaires et ont dû affronter les
épreuves seuls... Yu Suzuki leur donne au
moins la possibilité de voir comment leur
héros s’est échappé de l’adolescence,
enfin ! Et c’est notre regard d’adulte qui
sera le témoin de cette transformation,
une nouvelle expérience fascinante s’annonce pour 2019, le rendez-vous est pris.
DOSSIER
JULES VERNE
Le papillon
et le scaphandrier
Le XIXe siècle, était le siècle des scaphandriers, mais aussi celui des hommes-phalènes. Le scaphandre et le papillon, deux
symbiotes de l’ère industrielle. Le scaphandre des profondeurs, le papillon des
hautes cimes. Armures en acier, tombes
aqueuses, épaves brumeuses, coffres aux
trésors, pieuvres géantes, le lecteur venait
de découvrir tout un panel de nouveaux
itinéraires. Plus besoin de se déplacer. Le
lecteur devenait un voyageur immobile,
mais augmenté, amélioré, équipé. Dans
telle histoire, ce lecteur se laissait plonger
en des profondeurs inégalées, grimé en
capitaine métissé (Le capitaine Némo de
Vingt Mille Lieues sous les mers, 1869) explorateur des grands fonds, enfermé dans
des cloches, des engins amphibies. Dans
une autre, il se découvrait alpiniste d’un
nouveau genre où l’on ne grimpait plus,
mais où l’on descendait, au cœur du
monde.
Ailleurs, ce même lecteur se voyait pousser des ailes pour se rêver capitaine à
bord de ces engins volants surterrestre.
Le lecteur pouvait alors s’abîmer à loisir
en des hauteurs vertigineuses, doté de
physiologies à la Apollinaire (Robur le
conquérant, 1886). Pour finir par s’affranchir de la pesanteur et devenir gris, franchir les dernières limites de l’atmosphère
terrestre et graviter à bord d’une nef autour d’une lune au sourire arrogant si bellement dépeint par Méliès. Créature
éphémère, mais fabuleuse de l’entomologie, le papillon est celui qui ne vit qu’une
seule journée, mais dont les parures ailées
sont les plus belles. Celui qui n’est rien
qu’un insecte, mais vole tel le plus majes-
tueux des oiseaux migrateurs. C’est celui
qui de l’infiniment petit étire la journée la
plus extraordinaire. Qu’importe qu’on
nous mente, qu’importe que tout soit factice. Le vent de l’épique dissipait le doute
rationaliste, si bien que même un Descartes aurait aimé. Le doute se mue en foi,
l’ennui en une envie d’absolu. Entre le
cocon (le scaphandrier) et la phalène (le
papillon) s’inscrira définitivement cet espace du « mouvement élastique » teinté
de la noire mélancolie d’un Edgar Poe.
L’univers débattu par Jules Verne (18281905) englobe une sorte de permanence
enthousiaste unissant la soif de nouveaux
espaces par le médium de la haute technologie à une envie ancienne de retourner
à nos origines sacrées, ante ethnique.
Éditions, filiations, romanesque prodigieux et filmographie pittoresque, rêves
de bulles et lithographies volatiles, l’œuvre de Jules Verne s’inscrira en grand
comme en petit dans l’imagerie d’une humanité sortant peu à peu de ses clivages
racistes et sociaux, ses naïvetés aussi. Car
il n’y a jamais de blanc ou noir chez Jules
42
Verne, tout est gris. Comme dans la vraie
vie, miroir négatif de celle scandée par
les stances verniennes. Le Nautilus peut
devenir un U-Boot tueur de civils et le papillon quelque affreux Mothman annonçant et prédisant la mort d’une foule
d’individus sans expliquer les raisons de
cet acte. Du racisme à l’antisémitisme,
tout y est débattu chez Verne, mis en
exergue ou en avant. Tout y est disséqué.
Et on a beau avoir des ailes d’acier ou un
navire furtif, cette fiction parle de, pour et
contre son temps.
Du récit au livre
Jules Verne nous apparaît dans ce continuum colonial comme une sorte de désinhibiteur social. Il ne commettra pas la
même erreur que ses contemporains à
l’ethnocentrisme boiteux : la propagande.
À ce « farfadet bassement colonial »
Verne lui substituera l’excellence d’un regard plus large, et sur la territorialité et
sur les motivations des protagonistes. Il
ne s’agira donc plus ici de chanter les vertus d’une colonisation grotesque sous le
fallacieux prétexte de l’aventure, mais
bien de mettre en scène un civilisationnel
par contagion, un éveil au monde, mieux,
aux secrets du monde. Verne ne chante
plus à ciel ouvert le cannibalisme territorial. Il plonge dans le mystère tout en agitant les tabous coloniaux. Ainsi, si dans
« Un capitaine de quinze ans » (1878) il
cite l’Afrique centrale, si dans « Sans dessus-dessous » et dans « Bourses de
voyage » (1903) il évoque les Antilles
c’est pour mieux dénoncer l’esclavage
forcené, inhumain, séditieux. Bien loin
43
DOSSIER - Jules Verne
d’être un homme de gauche ou de droite
patenté, Verne s’illustre comme une espèce d’humaniste forcené. Une imagerie
qu’on retrouvera dans certains de ses
personnages au physique bourru, ingrat
(Robur), ou rejeté, vengeur et amer
(Nemo), et qui ne furent pas sans consacrer un tournant dans le roman dit populaire. Au gamin lisse, crétin et raciste
porté par un complexe militaro-industriel
et commercial se substituent soudain des
marginaux, des écorchés, des monstres
d’humanité, des hommes vrais. Là où
Robur avec sa physionomie symétrique
dissimule quelque Guillaume Apollinaire
ayant volé une machine volante allemande, Nemo campera cet identitaire assumé, cet hindou réincarné, ce porteur
d’un sabre immense qui sous les eaux
pourfend les navires d’un empire. Verne
avant tout le monde réinvente la typologie même du héros. Bien plus, il lui brode
un pathos. Le modernisme fait son entrée
dans la grande aventure et dès lors le
voyage prend d’autres signifiances. Si on
voulait pousser plus loin, nous dirions que
ce fut bien Verne qui avant tout le monde
avait mis en scène une certaine idée de
l’altérité dans un personnage de pure fiction. La focale se déplace, saute de personnage en personnage. La profondeur
naît de l’interrogation de soi, mais aussi
de l’autre. Ainsi, le personnage touchant
qu’est Nell dans « Les Indes noires »
(1877) témoigne de ce changement. Née
au plus profond des houillères, Nell ne
s’affranchit pas de ses origines et de tout
un univers de sens. La nuit est décrite
pour elle comme porteuse d’autant de signifiants que cette lumière du jour à laquelle l’ont fait remonter ses « sauveurs ».
Le regard n’est plus univoque avec Verne,
il se complexifie, il se retourne, s’interroge, il mute. Le voyage ne peut donc
qu’être extraordinaire puisqu’il se raconte
somme toute comme un autre regard sur
une focale différente, autrement dit ici le
monde souterrain. Et on pourra s’interroger aussi à ce niveau sur les significations
de cette œuvre à part. Jules Verne faisaitil dans « Les Indes noires » une autre al-
DOSSIER - Jules Verne
lusion à la terre creuse comme il le fit
dans « Voyage au centre de la Terre ». Si
le récit vernien ne portait pas tout à fait
cette refondation morale post coloniale,
il en avait les symptômes. Ainsi, pour incarner son fameux capitaine Nemo,
Verne choisit un hindou. En tant que future nation émergeante face aux anciens
colonisateurs (les Anglais), les Indes occupaient une place prépondérante pour
ce genre de personnage, quelque part
entre une mythologie ancienne teintée de
scientisme anachronique (les fameux Vimana des récits sacrés), et une royauté
diffuse. De plus, berceau de la langue dite
indo-européenne, il va sans dire que les
Indes étaient promptes à fournir à
l’époque de Verne une espèce d’exotisme
rêveur, jamais bien tranché, orient et occident ouvrant des passages où justement la rencontre et le dialogue étaient
possibles. Le voyage n’est en outre pas
vraiment vertical. Nemo et ses invités forcés feront le tour des océans et mers du
globe. Le voyage reste horizontal, même
si ponctué de découvertes (L’Atlantide)
et de confrontations cryptides (le calamar géant). Tout en annonçant les horreurs des guerres futures (les u-boots
allemands coulant aveuglément les bateaux durant les deux guerres mondiales), Nemo et son sous-marin nous
racontent passionnément une autre épopée, celle de l’autonomie, de la liberté
d’aller et de venir sans en rendre compte
à personne ni à aucun pouvoir. « Le tour
du monde en quatre-vingts jours » (1872)
suit un itinéraire lui aussi horizontal. Mais
ce « Jonas préindustriel » dont le leitmotiv est le temps et des universaux comme
l’amitié, la parole donnée et l’amour interethnique raisonne, lui, sur un mode reconstructif. Verne tente de nous y figurer
un universalisme salvateur (le sauvetage
de la belle hindoue Aouda et future
épouse de Philéas Fogg). Ici, Verne n’excuse pas le colonialisme, il tente plus ou
moins adroitement de le juguler par la fusion amoureuse entre deux individus que
pourtant tout sépare. Les Indes sont une
fois de plus prises en exemple. Non seu-
lement parce que c’est une plaque tournante pour un futur orient s’étant forgé
ses propres ailes (le futur Bollywood) et
en même temps comme une armoire à
merveille où l’ont peut trouver maintes
choses à une quête impliquant d’aller
toujours de l’avant (un éléphant). Ainsi,
ce Janus ayant toujours un visage tourné
vers son passé et ses erreurs (le colonialisme) et un autre visage orienté vers son
futur (un humanisme repensé) parviendra
au bout de sa quête. Avec qui plus est, un
dernier coup de baguette magique. En
effet, le décalage horaire et le temps qu’il
a gagné dans sa course autour du monde
lui ont octroyé un jour d’avance sur son
pari. La somme d’argent mise en jeu n’est
qu’un prétexte puisque Fogg épouse sa
princesse hindoue bien avant de savoir
tout cela. Dans sa tête et selon la durée
impartie, il a perdu. Il se lie par amour
tout en se sachant ruiné, et sans avoir
« acheté » cette dernière au préalable. En
cela, il fait un pied de nez au capitalisme.
Le ton est donné, ce tour du monde est
une espèce d’émancipation culturelle
ponctuée de tribulations symboliques (le
duel avorté avec l’américain Proctor)
avec au bout un requiem pour l’authenticité. Fogg n’est en outre pas seul. Son
aide et serviteur est un certain François
Passepartout, un français. Il fallait le faire.
Le club où Fogg passe son pari se
nomme « Reform Club ». Tout est dans
l’intitulé. De là à en déduire que Verne
44
pensait déjà à une Europe unie et réformée (Fogg/Passepartout) tentant de
cautériser les effusions colériques de son
enfant américain parfois trop protectionniste (le duel contre Proctor)…
Faisons de suite un constat. Tout l’univers
vernien génère son excellence par sa prédilection aux occurrences entre les livres,
mais également entre les époques. Ainsi,
si le « Reform Club » du tour du monde
révèle bien son intention de changer la
donne entre l’Amérique et une Europe incarnée par le duo France-Royaume-Uni,
le « Gun-Club » de la trilogie lunaire (De
la Terre à la lune, 1865, Voyage autour de
la lune, 1870, Sans dessus dessous, 1889)
révèlent d’incroyables coïncidences avec
le futur proche de l’Europe post-industrielle. Par conséquent, les membres de
Gun-Club sont pour la plupart des bras
cassés, des estropiés dus en grande partie aux effets accidentels sur eux-mêmes
de leurs propres machines à tuer. L’ironie
vernienne, si on peut dire, c’est ce rapport
inversé avec la Première Guerre mondiale
où, là, ce ne seront plus des armateurs et
vendeurs d’armes « punis », mais bien des
soldats, des poilus, qui subiront les effets
de cette technologie dans une sorte de
rétribution barbare des actions de leurs
aïeuls. Bien plus, l’artifice invoqué par
Verne dans sa trilogie lunaire, à savoir le
canon, servira aussi de modèle aux futurs
« Grosse Berta » et autres armes à tuer
de la Première Guerre mondiale. Le décorum, suivant la guerre de Sécession, figure une espèce de laboratoire d’idées
qui incroyablement serviront d’indicateurs à la boucherie européenne de 14/18.
45
DOSSIER - Jules Verne
Et en même temps, le canon de Jules
Verne louche sur notre futur. Et dans la
fiction avec ses plus belles extrapolations
(le canon de la planète Hoth dans l’empire contre-attaque, 1980). Mais également dans ses plus ambitieux projets de
propulsions spatiales modernes (le super
canon spatial Harp), sans parler des complexes de loisir (Space Mountain). Les
paires duales sont ici reconduites. Au duo
Fogg/Passepartout succède celui de Barbicane/Ardan, anagramme du photographe Nadar, grand ami de Jules Verne.
Barbicane le Yankee, Ardan le fringuant
français plein d’abnégation et antimatérialiste. Le lieu du lancement, la Floride,
annonçait déjà le futur Cap Canaveral.
Enfin, Le financement participatif renvoie
indéniablement à notre propre époque
moderne où l’on finance des projets via le
grand public. Et comment ne pas songer
un instant que ce public étendu au
monde afin de financer ce boulet de
canon habité par trois spationautes
(comme dans les premiers vols habités
de la mission Mercury) pourrait préfigurer celui plus volatile et virtuel d’internet ?
Mais Verne marque aussi sa défiance visà-vis du tout scientisme. Et cela se voit
dans « Sans dessus dessous », le dernier
volet de sa trilogie lunaire. Bien loin de
pouvoir moduler le monde à leur fantaisie
(allusion au mystérieux pouvoir qui de
nos jours modifierait le climat ?), les anciens armateurs devenus mécènes
échoueront à changer physiquement
notre monde. En cela, et malgré les invraisemblances scientifiques, l’univers de
Jules Verne est profondément marqué
par la vulgarisation scientifique, un puissant intuitif et un très grand réalisme. Cet
aspect presque prophétique fera de cette
œuvre un monument sans commune mesure dans la culture populaire puisque capable de participer à une véritable
didactique du genre.
Dans « Voyage au centre de la Terre »
(1864), l’auteur va nous emmener dans un
tout autre voyage, un voyage d’autant
plus fascinant qu’il va concerner des Allemands. La verticalité fait place à l’hori-
DOSSIER - Jules Verne
zontalité. Après avoir découvert un manuscrit dans un vieux livre, un certain
docteur Otto Lidenbrock emmène à sa
suite son neveu Axel suivi d’un certain
Han Bjelk en Islande. Le but, trouver une
antique montagne volcanique à partir de
laquelle ils pourront rejoindre le centre de
la Terre. Mythe de la Terre Creuse, anthropologie, mais aussi cryptologie, sans
oublier la cryptozoologie, seront alors au
rendez-vous d’une descente/régression
vers les origines. Bien avant tout le
monde, Verne posait les bases des récits
d’Edgar Rice Burroughs, les mondes souterrains, les géologies impossibles et la
survivance d’espèces préhistoriques au
sein d’écosystèmes fermés. Notons au
passage que l’écrivain se permettra une
allusion à un hominidé géant accompagnant un troupeau de dinosaures. Dès
lors, Jules Verne fonde et initialisera cette
Science-Fiction, non seulement par des
procédures narratives faisant intervenir
des éléments plus « fantaisistes », mais
encore des idées scientifiques qui malgré
leur fausseté nourriront durablement tout
l’imaginaire de la Hard Science. Bien loin
de n’être qu’un simple précurseur, Verne
est un visionnaire, un initiateur au récit
d’aventures où tout peut arriver, même
l’inconcevable. Tout en conservant une
vraisemblance à la française.
ment qu’inabouti culturellement parce
que frustrés d’un collectif assez représentatif pour nous dire « mêmes » et « ensembles ». C’est de cette diversité
fusionnelle dont nous semblons être en
manque. Dans son chef-d’œuvre cinématographique, « Les guerriers de la nuit »
(1979), Walter Hill nous le racontait déjà
ce dernier voyage, sous la forme d’un
statu quo. Nous sommes les derniers nomades de ces banlieues bétonnées, de
ces métros tagués, de ces quartiers tenus
par des bandes, de ces terrains à vagues
figurant les derniers déserts dont les
oasis sont des appartements à call-girls,
de ce grégaire à tout va où chaque décision et choix est politique, où se battre
est encore politique et l’amour intercommunautaire stratégique. La scène d’ouverture avec le métro qui pénètre dans le
grand New York nous révèle les derniers
lieux du grand voyage à l’envers, chez
nous, en bas, dans l’entrelacs des quartiers et cités. Le train s’est transformé en
une espèce de chenille d’acier aux couleurs bariolées s’enfonçant dans la peau
de bitume et de béton armé de la grande
banlieue. Les rencontres amoureuses
sont des itinérances hasardeuses et malheureuses s’accordant bon gré mal gré,
se désaccordant pour se retrouver « à la
limite ». Et les confrontations guerrières
ne sont plus que des odyssées grecques
bégayant à jamais la même histoire sans
paroles dont la fin anecdotique est une
déception. Qu’importe le retour au repaire. Tout est dans le parcours et dans la
conviction. Reste la séquence finale du
film, sur une plage qu’aborde un océan
Pour conclure, on ne pourra comprendre
les « Voyages extraordinaires » de Jules
Verne et « Les voyages excentriques »
d’un Paul D’Ivoi si on ne les appréhende
pas comme un glissement du champ dit
populaire restrictif et nationaliste vers
une narration plus ambitieuse. L’ambition
serait au bout d’aboutir à un nouveau situationnisme du récit populaire nanti d’un
multiethnique de terrain seul capable
d’assurer une cohésion sociale suffisante
à l’essor de la nation. Devenus incapables
de nous imaginer autrement que dans les
jeux virtuels et la musique électronique
importés, il semble que nous souffrons
d’une espèce d’aboulie imaginaire. Nomades, nous le sommes tous devenu
dans un univers aussi brassé ethnique46
où l’on ne rêve plus de la grande traversée, mais dont on redoute qui va en
aborder les rives. Ilotisme frileux et
grande roue d’une fête foraine éclairée
aux néons nous signifiant l’éternel retour
des choses, « Les guerriers de la nuit »
nous rappelle combien nous sommes
tous devenus ces indigènes fragiles, et
une espèce en danger parce que trop exposée au pouvoir. Cette espèce, ce n’est
plus la race, c’est une communauté de
sentiments faits d’amour et de haine.
Plus de carte, l’individu se retrouve perdu
dans l’entrelacs de la cité-monde. Peu
importe qu’il soit un résident en espoir
d’une appartenance, un natif rejeté, un
religieux ostracisé, un nationaliste
conservateur ou un naturalisé révolutionnaire. Tous sont condamnés à cet ultime
voyage. Pas de perspectives plus lointaines, pas de vision d’un bout, d’un audelà ou d’une issue. Juste cette
possibilité d’une île barbare dont on ne
connaît jamais assez tous les parcours et
confluents, les voies sans issue et la profondeur des caves, mais aussi les grands
espaces de joie. Dans le grand marasme
libéral hypocrite fait d’égoïsmes nationalistes et d’individualismes identitaires, de
faussetés communautaires et de religiosités réactionnaires, de servilités de principe et de rackets opportunistes, c’est à
un voyage plus intime que l’individu aura
affaire. Dès lors, aux « Voyages excentriques » et aux « Voyages extraordinaires » ne faudrait-il pas désormais
ajouter ces « Voyages paroxystiques » ?
L’avenir est dans la plume.
Quand on jette un regard plus attentif à
un genre comme le Steampunk on ne
pourra éviter de faire de nombreux parallèles avec Jules Verne. Initiateur de ce
mouvement, Verne en a donné et le climat, et les règles esthétiques, sans parler de ce côté subversif qui rend
inclassable chaque œuvre s’y rattachant.
Cuivre, cuir, dentelles et laiton. Le Steampunk en son entier fonctionne comme un
futur antérieur où la technologie se serait
focalisée sur la vapeur et ses extrapolations les plus extraordinaires et les plus
folles, voire comme un passé modifié. Ici,
l’Uchronie fonctionnera comme une espèce de patchwork où le cours historique
connu aura été modifié. Et le pouvoir, détenu par un système à la fois régressif et
conservateur. Le plus bel exemple demeure le fameux « Pavane » (1987) de
Keith Roberts, qu’on classe la plupart du
temps dans l’Uchronie alors qu’il peut
également figurer parmi les plus grands
classiques du Steampunk pour son système ferroviaire balisant un univers où ce
serait l’Église catholique qui l’aurait remporté sur les anglais et conquis Amérique. Si on cite d’ailleurs souvent Verne
pour son apport technologique le plus
direct au genre (Le Nautilus de Nemo
dans « Vingt Mille Lieues sous les
mers »), on oublie souvent de citer son
œuvre la moins connue. Ainsi, dans « De
la Terre à la Lune » (1865), Verne nous invente un portrait qui fera école dans le
Steampunk. Un personnage comme J.T.
Maston, le secrétaire du « Gun Club »,
avec son crochet en guise de main et une
partie de son crâne reconstitué à partir
de gutta-percha est symptomatique d’un
univers fait d’implants métalliques, de
prothèses mécaniques et de toute une
gamme de gadgets allant des lunettes
high-tech à des engins empruntant aux
tracteurs et aux tanks leurs lignes vulgaires pour en faire des géants de métal
aux rouages aussi complexes que les protagonistes qui en sont aux commandes.
47
DOSSIER - Jules Verne
La filiation Steampunk
DOSSIER - Jules Verne
Tout est « freiné » et tout est « exagéré »
dans le Steampunk. Et le prodige visuel
provient de cette contradiction entre
passé et futur. De plus, le genre Steampunk renferme aussi une dimension sociale et ethnique. Sociale, car c’est
souvent le cadre idéal pour les identités
marginales un peu à l’étroit dans notre
monde si normatif (les transsexuels, etc.).
Ethnique, car ce système divergent est le
milieu idéal où peut s’exprimer une plus
large diversité culturelle. On prendra ici
pour exemple la très talentueuse Céline
Tran dans la web-série « Le visiteur du
futur » (Raphaël Descraques, 2009) dans
lequel elle joue le rôle d’une baronne
aussi séductrice qu’inaccessible. Son accoutrement très Steampunk manifeste
bien cette liberté de se réapproprier pour
soi et a posteriori un imaginaire propre au
dix-neuvième siècle ainsi qu’à l’ère victorienne comme à l’ère édouardienne. Le
Steampunk incarne à merveille cette catharsis prompte à cautériser les blessures
mémorielles par la promulgation d’une
fiction à la fois héritière du genre et en
même temps totalement autonome. Par
conséquent, si dans ces « Voyages Paroxystiques » la cité instaure une nouvelle
topographie du voyage, le vestimentaire
affranchira quant à lui de toute codification arbitraire. Et si, le but dernier du
Steampunk était de nous dépasser, de
nous transformer, dans une espèce de
transvaluation identitaire ?
saient et voyageaient dans un train. Et si
dans la fiction, comme nous le raconte
cette cabine téléphonique depuis des décennies, le temps n’existait plus ? Ne serait-ce pas ce que permet l’utopie
Steampunk après Verne, à savoir reconnecter les individus à une espèce de communauté diffuse en fusionnant les
époques. L’interconnexion vainquant le
temps pour justement nous soigner de
tous nos clivages raciaux et sociaux.
« Blade Runner » (Ridley Scott, 1982)
nourrissait déjà cette idée de s’arracher
au temps, à la fatalité biologique, au déterminisme des lois et règles. Dans cette
esthétique décadentiste, Rick Dekkard et
la belle Rachel n’incarnaient-ils pas déjà
les futurs Adam et Ève affranchis d’un
mémoriel arbitraire du chasseur/chassé.
Se repenser à partir de rien et se réapproprier un monde neuf. Janus enfin réconcilié avec lui-même. Et c’est peut-être
là que tout commence pour cet imaginaire européen né d’un curieux récit Vernien, racontant l’histoire de cet éternel
migrant qu’est chacun d’entre nous.
Les héritiers - Le cas très
étrange du Docteur Who
Si Verne fonda une école, il eut un
étrange héritier. Ainsi, surfant sur les séries comme « Les mystères de l’ouest »
(1965) pour le côté farces et attrapes et
gadgets, le très célèbre « Doctor Who »
et sa cabine téléphonique à voyager dans
le temps brossera un univers où passé,
présent et futur formeront une sorte de
patchwork commun. Là, on se régénérerait et on pourrait changer d’identité tout
en nous remémorant nos vies antérieures,
tandis que West et Gordon se dégui-
Du Livre à l’image
1. Rêve de percaline
Qui dit Jules Verne dit Pierre-Jules Hetzel (1814-1886). L’histoire les liera, pour la
simple et bonne raison qu’ils consacrèrent la naissance d’une réelle bibliophilie
à la française. Le livre au service du texte,
l’image pour dynamiser l’écrit. L’écrivain
visionnaire et l’éditeur faisant office d’imprimeur. Jamais le livre n’avait connu pareille esthétique. La collection « Les
48
voyages extraordinaires » qui recoupera
68 volumes des écrits de Verne posera en
outre les bases de l’édition moderne avec
ses versions poches, sans illustrations et
ses « hard cover » grands formats remplis
des prestigieuses illustrations pleines
pages des plus grands artistes de leur
temps. Il est à notre en passant que ce seront les Américains qui furent les plus fidèles au concept puisqu’ils intégrèrent le
système à leurs éditions présentant des
versions soft covers et hard covers pour
la plupart de leurs grandes publications.
En France, ce fut plus anarchique. Quiconque aura eu entre les mains quelquesuns de ces exemplaires sera toujours
frappé par l’esthétique dominante très industrielle. Toute la reliure industrielle du
dix-neuvième siècle trouvera chez Hetzel
son expression la plus pleine avec ses reliures monochromes, polychromes (bleu,
rouge, or) arrosées de percaline afin d’en
faire ressortir les teintes, le tout sous la
houlette de Jean Engel (1811-1892), l’un
des plus grands relieurs ayants jamais
existé. Des illustrateurs se distingueront
très vite au sein de ces éditions Hetzel.
Tel Edouard Riou (1833-1900) qui, inspiré
de Gustave Doré, se rendra célèbre avec
ses dessins où l’élément aqueux est dessiné avec une méticulosité sans pareille
sous des chromes ciselés et des effets de
fumées assez succins pour dégager un
réalisme fascinant (Les enfants du Capi-
49
DOSSIER - Jules Verne
taine Grant, (Hetzel, 1869). Jules-Descartes Ferat (1829-1906) contribuera par
neuf fois à la mythique collection. Sa palette aux nuances miroitantes mêlant
avec génie chromes et ombrés imposera
très vite ce climat si singulier qui fera
toute l’imagerie de l’univers de Jules
Verne. Avec ses traits lumineux traversant
obliquement des arrière-fonds troubles
Ferrat instaure toute la faconde d’un
monde où, dans des décors frôlant parfois le post apocalyptique, s’inscrivent les
rets magnésites obliques d’une manifestation extérieure. Cet art qui suggérait
plus qu’il n’en disait annonçait peut-être
ce récit de science-fiction primitif comme
il s’en verrait dans les futurs magazines
populaires américains au début du vingtième siècle. Ce scénique unique indiquant quelque technologie mystérieuse
en sous-bassement, baignait les personnages dans une espèce d’expressivité
manifeste, comme sur les vignettes d’un
film. Et quand il s’en prend aux navires,
Ferat pratique des focales si expertes que
l’imagerie qui en ressort semble avoir été
comme scrupuleusement copiée sur de
réelles scènes, entre plans larges, plans
américains… C’est ce réalisme presque
maniaque qui fera le plus justice à un
écrit détaillé, précis, lui aussi quasi maniaque. Le trait plus « granuleux » par
moment et plus lisse à d’autres d’un Henri
de Montaut (1825-1900) s’attardera à une
illustration plus dépouillée, partagée
entre une faconde pour l’imagerie d’Épinal, le dessin de la gazette des faits divers
et de prodigieuses vues sur les futurs
moyens d’exploration de l’espace (son
obus de « De la terre à la lune ». Ainsi,
l’aventure d’une lecture se doublera
grâce à ces fameux artistes d’une réelle
dimension graphique, symptomatique
d’une époque où la grande industrialisation était dominée par le charbon, l’acier,
et de manière imminente l’électricité. De
l’écrit au cartonnage, le livre à l’époque
de Jules Verne et Hetzel rendrait compte
de tout un univers de sens, mais aussi
d’une évolution technologique.
DOSSIER - Jules Verne
2. L’orgie cinématographique et l’authenticité télévisuelle
On ne pourra pas quitter Jules Verne
sans nous être penchés sur ce que le cinéma, puis la télévision feront de son
œuvre. Disons-le de suite, c’est la trahison à l’œuvre qui la plupart du temps
rend le plus justice à l’auteur. Et ce qui
sera le cas bien plus tard pour l’oeuvre de
Robert Ervin Howard (1906-1936) et ce
fameux « Conan le barbare » ( John Milius, 1982) le fut bien avant pour Jules
Verne et à divers moments de l’histoire
du film et même celui de la télé. Quelques
œuvres marquantes. Tout d’abord dès
1954, « Vingt Mille lieues sous les mers »,
de Richard Fleischer (1916-2006). Si certains avaient pu apprécier déjà l’adaptation de Stuart Patton en 1916 et ses
scènes sous-marines révolutionnaires, il
faut reconnaître que l’histoire retiendra
cette dernière pour des raisons humaines
tout d’abord ; la focale sur le personnage
de Ned Land (prodigieux et volubile Kirk
Douglas) qui démarquera le film du texte
original aura paradoxalement pour
conséquence de mieux nuancer d’autres
portraits plus difficiles à mettre en relief
comme celui de Némo (James Mason,
1909-1984). Ainsi, les excès du très extraverti Ned Land permettront à ceux plus
introvertis de Némo de prendre une réelle
dimension mythologique. Sans parler du
rapport à la pieuvre, au phoque, et un
combat final faisant de Ned Land une
sorte de chasseur sauvage dont le courage fera suffisamment effet pour consacrer cette scène comme l’une des plus
lyriques de l’histoire du cinéma. Quelques
décennies plus tard, Fleischer renouera
avec la grande aventure en dépeignant
un certain Conan dans les mêmes scènes
d’éclat ponctuées de personnages secondaires très attachants. « Conan le
destructeur » (1984) ne trahira ni Howard
ni son réalisateur. Et malgré les critiques
de certains fanatiques lui reprochant justement le fait d’être sorti de l’académisme du premier film et des écrits, et
son rapprochement de la figure libre célébrée par les comics, il faut lui reconnaî-
tre la même jubilation, l’inventivité, et une
incroyable poésie colorée. Et il est à regretter qu’il n’y eût pas d’autres Conan
de chez Mr Fleischer dans les années qui
suivirent. Sans être fidèle au texte de
Verne, Fleischer était parvenue à en faire
ressortir l’esprit du livre, l’essentiel aussi.
Quand bien même il avait dû éluder le
côté écologique de la chose. En 1957,
c’est Henry Levin qui se lance dans
l’aventure « Voyage au centre de la
Terre ». James Mason y campe un certain
professeur Lidenbrook parti sur les traces
du fameux explorateur Saknussem disparu deux siècles auparavant. Ici, le
voyage est filmé comme un défi d’alpiniste en même temps comme d’une audace scientifique, sans parler de la
colorimétrie d’une pellicule rendant à
merveille ce voyage abyssal durant lequel
certaines séquences deviennent presque
palpables (magie du Technicolor et du cinémascope). Et comme avec Fleischer,
Levin emporte ses spectateurs vers ce
voyage au fond des choses. Même si le
résultat est plus rigoriste, moins rocambolesque, le film imprimera suffisamment
les esprits pour se hisser au même rang
de classique. En 1961, ce sera au Cy Enfield de relever le défi avec l’adaptation
autrement plus complexe de « L’île mystérieuse ». Si le début du film maque une
rythmique plutôt lente, l’apparition inattendue des monstres sous la férule du
grand Ray Harryhausen marque un tournant dans l’histoire des effets spéciaux.
Bien loin d’amoindrir l’impact du romanesque, cette brusque intrusion ramène
les spectateurs à l’esprit du livre. Grâce à
50
gloire de Jules Verne sera aussi sa malédiction. Accumulant les mauvaises adaptations pour ne plus se fier qu’à de
multiples rediffusions des vieux classiques, le cinéma, comme la télé, finira
par mettre de côté ce monument populaire. Reste l’ultime secret que semblent
nous dissimuler les livres de Jules Verne
et qu’on ne fait que deviner parfois
quand on les lit. Et qui pourrait se résumer à une odyssée de la métamorphose.
Longue, douloureuse, violente, pénible,
mais belle, passionnée et sincère. Bien
loin de marquer sa différence avec un
Mark Twain, Jules Verne confirme plutôt
ses similarités romanesques. Appartenant de plein droit à la littérature vitaliste,
l’œuvre de Verne est la pierre d’achoppement d’une nouvelle culture populaire.
Car tout comme Robert Ervin Howard
des décennies plus tard elle chante une
fiction de l’adaptation, de la transformation, de l’endurance, de la survie et de la
préservation.
Emanuel Collot
Jules Verne
au cinéma
C’est ce qui fait la différence entre deux
chefs-d’œuvre dont l’action se situe dans
les mêmes lieux : Dracula de Bram Stoker et Le Château des Carpathes de Jules
Verne. Si le cinéma s’est tant emparé du
premier, c’est parce qu’il est le seul à être
vraiment fantastique. Le roman de Jules
Verne apporte, à la fin, toutes les expli51
DOSSIER - Jules Verne
ce contraste anachronique entre un
Nemo superbement emmené par Michael
Craig et sa technologie et une île sauvage comme échappée de l’Ancien
Monde, le film évite le naufrage et renouvelle l’intérêt. Cette contradiction parviendra à faire de ce film un petit
classique. L’ère de la télévision amènera
aussi de petites réussites. Ainsi, la version
franco-italo-hispanique du même livre
réalisée en six épisodes de 52 minutes
par Jacques Champreux et Juan Antonio
Bardem et Henri Colpi en 1973 nous révèle une autre variation sur « L’île mystérieuse ». Plus de monstres ici, le budget
étant mince, mais un souffle poétique,
une esthétique des costumes baroque
évoquant le Steampunk et l’interprétation sensationnelle d’Omar Sharif contribueront à faire de cette série l’une des
plus emblématiques des adaptations verniennes et l’une des plus appréciées tous
publics confondus. Auparavant, dès 1964,
sous la houlette de Marcel Bluwal, la télévision française démontra combien elle
maîtrisait cette œuvre ou du moins
qu’elle n’avait rien à craindre de la comparaison avec les Américains. « Les Indes
Noires », récit troglodyte nous grimant
une société vivant au fond de houillères,
nous offrent un portrait sincère flirtant
avec le surréalisme tant par la beauté des
décors des mines que par l’interprétation
fort juste et étudiée des acteurs et actrices. Le résultat est bluffant même plus
de quarante ans plus tard. Jean-Pierre
Moulin, Genevieve Fontanel, Paloma
Matta, Yvette Etievant, Christian Barbier,
Alain Mottet, Georges Poujouly et André
Valmy nous donnent quant à eux des
portraits bouleversants de vérité et de
grandeur des personnages verniens
peut-être les plus difficiles à adapter sur
écran. En 1983, Oldrich Lipsy nous offrira
un « Château des Carpathes » parodique
et ambitieux. Poétique, foisonnant de
symboles, tournage en pleine nature, ce
petit chef-d’œuvre tchécoslovaque annonçait avant l’heure les univers décalés
d’un Terry Gilliam.
Verne à n’en plus que savoir que voir. La
DOSSIER - Jules Verne Au cinéma
cations nécessaires aux phénomènes
étranges qui se déroulent dans ce château. Quand on ferme le livre, on peut oublier l’histoire. Pourtant le roman de Jules
Verne est très riche en thèmes fantastiques, mais d’un fantastique qui s’exprime entièrement par la science-fiction.
Un de ces thèmes rejoint le cinéma. Le
baron de Gortz a un projet fou, celui de
s’emparer de l’image et de la voix d’une
cantatrice dont il est amoureux. Ainsi,
grâce au phonographe et à la photographie, ce nouveau Dracula se repaît tous
les jours de la projection de l’image sonore de sa bien-aimée... Dommage qu’il
ne connaissait pas encore le cinéma...
Quand on ferme le livre Dracula, on n’oublie rien et on peut encore se plonger
dans des abîmes de réflexions et d’angoisses. D’ailleurs, les écrivains continuent à exploiter le thème de
Dracula comme Fred Saberhagen, qui a
écrit différentes histoires ayant le comte
Dracula comme héros (Un Vieil ami de la
famille – Le Dossier Holmes-Dracula – Les
Confessions de Dracula). On voit que le
personnage est toujours fécond...
Jules Verne n’avait pas beaucoup d’imagination. Le canon pour envoyer un satellite habité autour de la Lune est
ridicule. La manière dont il décrit le
voyage là-haut est complètement absurde, sans tenir compte de l’apesanteur.
Il n’a pas pu faire atterrir son vaisseau sapail qui aurait été incapable de décoller
de la Lune sauf à y trouver… un canon.
H.G. Wells, lui, a fait beaucoup mieux : il a
inventé un mode de propulsion et fait atterrir son engin habité sur la Lune…
Jules Verne fut un créateur de mondes
terrestres. L’écrivain des aventuriers. Il n’a
jamais vraiment su sortir de notre planète. Mais ses romans sont sensationnels.
On ne s’en lasse pas…
Et voici les films.
LES FILMS
Le Voyage dans la lune de Georges Méliès (1902), Méliès a tout inventé dans ce
film magique devenu célèbre par l’image
de la lune avec la fusée plantée dans son
œil qui pleure !
20 000 Lieues sous les mers de Richard
Fleischer (1954), quand Jules Verne avait
inventé le sous-marin. Le calmar géant
n’est pas trop mal rendu. Autres versions : celle de George Méliès en 1907 et
celle de Stuart Paton en 1916 et de Rod
Hardy en 1997. Il paraît que Christophe
Gans en préparait une autre version en
1997. On retrouve un hommage répété à
cette œuvre de Jules Verne dans le film
Sphere de Barry Levinson (1997).
Voyage au centre de la Terre de Henry
Levin (1959), adaptation de Jules Verne.
Plus de l’aventure que du fantastique.
Le Baron de Crac de Karel Zeman (1962)
Film tchèque.
Quelques images d’animation délicieuses
pour montrer l’évolution de la civilisation
jusqu’au voyage dans la Lune.
Le cosmonaute met en route un phonographe, mais ils ne savent pas que le son
ne se transmet pas sur la Lune qui n’a pas
d’atmosphère. Puis ce sont les personnages de l’œuvre de Jules Verne qui partent. Puis même Cyrano de Bergerac.
Le baron de Crac prenant le cosmonaute
pour un sélénite le ramène sur Terre avec
son « vaisseau ». Ils atterrissent aux pieds
du Palais du Sultan de Turquie.
Puis, ils vont libérer la belle captive du
52
53
DOSSIER - Jules Verne Au cinéma
méchant Sultan.
Oui, tout cela est un peu niais…
Une espèce de Baron de Münchhausen,
en moins bien.
Le Trou noir de Gary Nelson (1979)
C’est une production Walt Disney.
Un vaisseau spatial arrive aux “environs”
d’un trou noir et oh ! stupéfaction, ils découvrent un vaisseau à proximité du
monstre gravifique, un vaisseau qui semble résister à son attraction pourtant réputée comme irrésistible.
Délicieusement kitch. Avec Anthony Perkins.
Dans ce vaisseau il y a un savant fou qui
a pour objectif d’entrer dans le trou noir.
Tous les faits scientifiques et techniques
de ce film sont faux.
Scénario soi-disant inspiré de 20 000
lieues
sous
les
mers…
Sphere de Barry Levinson (1997). Avec
Sharon Stone qui est toujours aussi formidable ! Quant au reste... une histoire
d’extraterrestre perdu au fond des mers
dans un vaisseau spatial américain venu
du futur et échoué là depuis trois cents
ans. Un petit suspense dû aux paradoxes
des voyages dans le temps et un hommage appuyé à Vingt mille lieues sous les
mers de Jules Verne. Michael Crichton
semble avoir usé ses capacités d’imagination... Le genre de film où l’on s’y croit
quand on le regarde, parce qu’il est bien
fait, et on est déçu ensuite. (Tout le
monde lit Jules Verne dans ce film !
La Ligue des Gentlemen Extraordinaires
de Stephen Norrington (2003). Excellent ! Cette idée qui vient d’Alan Moore
de reprendre tous les personnages des
grands romans de l’époque victorienne
ne peut que ravir tout amateur de SF !
C’est du steampunk des plus élaboré…
On ne s’ennuie pas une minute et le décalage systématique de la nature de chacun de ces personnages qui ont obsédé
la littérature fantastique et le cinéma est
très séduisant. Et il y a même du Jules
Verne dedans !
Voici la liste des personnages :
Sawyer a été rajouté par la production
pour qu’il y ait un personnage américain…
Allan Quatermain
C’est le héros du roman homonyme
(1887) de Henry Rider Haggard qui a
écrit également Les Mines du roi Salomon (1885).
Haggard fut avec Kipling un efficace et
talentueux propagandiste de l’impérialisme anglais…
Quelques films :
Les Mines du roi Salomon (1937) de Robert Stevenson
Les Mines du roi Salomon (1950) de
Compton Bennett
Allan Quatermain et les Mines du roi Salomon (1985) de Jack Lee Thompson
Rodney Skinner
C’est l’homme invisible. Comme la production ne disposait pas des droits sur le
personnage de l’homme invisible Griffin.
Donc Rodney Skinner a volé la formule
d’invisibilité de Griffin.
L’homme invisible (1897) est un des
chefs-d’œuvre de H.G. Welles le véritable
inventeur de la SF, les autres n’ayant
réussi qu’à écrire de belles histoires
d’aventures… Wells a fait de Griffin
(l’homme invisible) un être humain qui
perd petit à petit son humanité et s’enfonce inéluctablement dans une paranoïa
terrible. Il reste un peu de ce caractère
dans Skinner qui accepte de travailler
avec la LXG à condition qu’on trouve le
moyen de le rendre visible…
Au cinéma toutes les œuvres de Wells
ont trouvé une adaptation. L’homme invisible ne fait pas exception.
Voici les films :
L’homme invisible (1933) de James
Whale, connu pour ses Frankenstein.
DOSSIER - Jules Verne Au cinéma
Whale réalise là un petit chef-d’œuvre expressionniste. La scène de l’arrivée de
Griffin à l’auberge dans la neige reste
dans ma mémoire !
La Revanche de l’homme invisible (jamais
diffusé en France)
Le retour de l’homme invisible (1940) de
Joe May.
Le Cerveau infernal (1957) de Herman
Hoffman avec Robby le robot de “Planète
Interdite“.
Les Aventures d’un homme invisible
(1992) de John Carpenter qui traite le
sujet avec beaucoup d’humour…
Hollow Man (2000) de Paul Verhœven
qui a réalisé là un petit chef-d’œuvre qui
renoue avec le livre et la première adaptation de Whale (si ! si !)
La série télé L’homme invisible retourne
le personnage pour en faire un héros positif…
Dr Jekyll et Mr Hyde
C’est le personnage du chef-d’œuvre de
R.L. Stevenson Le Cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde (1886).
C’est le roman de la dualité du bon et du
méchant dans chaque homme. Le Dr Jekyll a composé une potion qui, une fois
bue, vous transforme en bête humaine :
le côté obscur de votre personnalité…
De nombreux films ont été réalisés avec
ce personnage.
Der Januskopf (1920) de F.W. Murnau
Dr Jekyll et Mr Hyde (1932) de Robert
Mamoulian.
Dr Jekyll et Mr Hyde (1941) de Victor Fleming
Le Testament du docteur Cordelier (1959)
de Jean Renoir
Les deux visages du Dr Jekyll (1960) de
Terence Fisher
Dr Jekyll et Mr Love (1963) de Jerry Lewis
Dr Jekyll et sister Hyde (1971) de Ward
Baker
La Machine (1994) de François Dupeyron
Mary Reilly (1995) de Stephen Frears
(l’aventure du point de vue de la bonne
du Dr Jekyll…)
Mina Murray
Wilhelmina Murray est le personnage féminin principal du Dracula (1897) de
Bram Stoker.
Elle attire Dracula à Londres parce qu’elle
est le sosie de son ancienne fiancée dont
la mort l’a conduit dans l’état de vampire
où il se trouve. C’est le fiancé de Mina, Jonathan Harker, employé de l’agent immobilier qui l’envoie en Transylvanie chez
Dracula qui veut acheter le vieux château
de Carfax à Londres…
Dans le roman Mina ne devient pas vampire, bien que certains lecteurs insistent
pour trouver une certaine ambiguïté à la
fin…
De nombreux films ont utilisé le personnage de Dracula. Je ne vous donne ici
que les films qui reprennent plus ou
moins l’histoire de Bram Stoker.
Nosferatu le vampire (1922) de F. W. Murnau. Ce film a une histoire extraordinaire :
Florence Stoker, la veuve de Bram a attaqué Murnau en justice, car ce dernier a
fait son film en l’adaptant de l’œuvre littéraire sans autorisation ! Elle a gagné et
fait détruire les copies !!!! Heureusement il
en a été sauvé au moins une…
Dracula (1931) de Tod Browning. Bela Lugosi joue le rôle du vampire. Le code
Hays (31 mars 1930) qui impose des tas
de choses aux réalisateurs, notamment
pas de sang et pas de sexe (même pas
d’embrassade sur la bouche…) rend ce
film insipide par rapport aux suivants,
mais reste un chef-d’œuvre grâce à
Browning et à Lugosi…
Le Cauchemar de Dracula (1958) de Terence Fisher qui, lui, n’était pas bridé par
le code Hays !
Jonathan (1970) de Hans W. Geissendorfer
Les Nuits de Dracula (1970) de Jess
54
Autres films tirés des œuvres
de jules Vernes
mais qui ne sont pas de la SF, ou si peu
comme Une mystérieuse planète tiré du
roman L’île mystérieuse… ou certains autres
Un drame dans les airs de Gaston Velle
(1904)
Le Voyage à travers l’impossible
de Georges Méliès (1904)
20,000 Leagues Under the Sea de Wallace McCutcheon (1905)
20 000 Lieues sous les mers de Georges
Méliès (1907)
Excursion dans la lune de Segundo de
Chomon (1908)
Michel Strogoff de J. Searle Dawley
(1910)
À la conquête du Pôle de Georges Méliès
(1912)
Vingt mille lieues sous les Mers de Stuart
Paton 1916
Mathias Sandorf de Henri Fescourt (1921)
Michel Strogoff de Viktor Tourjansky
(1926)
L’Île mystérieuse de Benjamin Christensen et Lucien Hubbard (1929)
Michel Strogoff de Jacques de Baroncelli et Richard Eichberg (1936)
Les enfants du capitaine Grant de David
Gutman et Vladimir Vaynshtok (1936)
Mysterious Island de Spencer Gordon
Bennet (1951)
20.000 lieues sous les mers de Richard
Fleischer 1954
55
DOSSIER - Jules Verne Au cinéma
franco
Nosferatu fantôme de la nuit (1979) de
Werner Herzog, un remake du Nosferatu
de Murnau.
Dracula (1979) de John Badham
Dracula (1992) de Francis Ford Coppola
Le Capitaine Nemo
C’est le personnage du livre de Jules
Verne 20 000 lieus sous les mers (1869).
Jules Vernes n’a pas vraiment écrit de la
science fiction, mais plutôt des aventures
fantastiques. Ici, Nemo est le capitaine
d’un sous-marin, ce qui, à l’époque, ne
pouvait que surprendre le lecteur. Et
n’oublions pas le calmar géant qui s’avère
exister réellement… Avec son invention
Nemo cherche à se couper du monde…
Je connais une adaptation :
20 000 lieues sous les mers (1954) de Richard Fleischer
Georges Méliès a fait 20 000 lieues sous
les mers ou le cauchemar d’un pêcheur
que je n’ai jamais vu…
Enfin, signalons l’hommage appuyé
rendu à cette œuvre de Verne dans le
film Sphere (1997) de Barry Levinson.
Dorian Gray
Le héros du chef-d’œuvre d’Oscar Wilde
Le portrai de Dorian Gray (1890)
Un homme accède à l’immortalité grâce
à une œuvre picturale : son portrait, qui
lui, évolue vers une déchéance inéluctable. Ce bouquin a scandalisé l’Angleterre
victorienne. Je n’ai souvenir que de deux
films adaptés cette histoire : Le Portrait
de Dorian Gray (1944) d’Albert Lewin et
Le Dépravé de Massimo Dellemona
(1970)
Je ne saurais trop insister sur le talent
inouï de Lewin qui n’a malheureusement
réalisé que peu de films, mais avec Pandora (1951) il a réalisé un pur chef-d’œuvre (une adaptation du thème du
Vaisseau fantôme)
Voyage au centre de la Terre de Eric Brevig (2008)
Bon, il paraît que le roman de Jules Verne
raconte une histoire vraie. Il suffit de bien
le lire et de comprendre où aller au bon
endroit et le tour est joué. Une petite attraction foraine avec quelques effets spéciaux.
DOSSIER - Jules Verne Au cinéma
Michel Strogoff de Carmine Gallone
(1956)
Le Tour du monde en 80 jours de Michael
Anderson (1956)
De la Terre à la Lune de Byron Haskin
(1958)
Aventures Fantastiques de Karel Zeman
(1958)
Voyage au centre de la Terre de Henry
Levin (1959)
L’Île mystérieuse de Cy Endfield (1961)
Valley of the Dragons de Edward Bernds
(1961)
The Terrible Clockman de Allen Reisner
(1961)
Master Of The World de William Witney avec Vincent Price (1961)
Les Enfants du capitaine Grant de Robert
Stevenson (1962)
Deux ans de vacances de Emilio Gomez
Muriel (1962)
Cinq semaines en ballon de Irwin Allen
(1962)
Mathias Sandorf de Georges Lampin
(1963)
The Three Stooges Go Around the World
in a Daze de Norman Maurer (1963)
Les Indes noires de Marcel Bluwal (1964)
Les Tribulations d’un Chinois en
Chine de Philippe de Broca (1965)
Le Dirigeable volé de Karel Zeman
(1966)
Le Grand Départ Vers La Lune de Don
Sharp (1967)
L’Étoile du sud de Sidney Hayers (1969)
Le Capitaine Nemo et la Ville sous-marine de James Hill (1969)
Strange Holiday de Mende Brown (1969)
Michel Strogoff de Eriprando Visconti
(1970)
Sur la comète de Karel Zeman (1970)
Le Phare du bout du monde de Kevin Billington (1971)
L’Île mystérieuse de Juan Antonio Bardem et Henri Colpi (1973)
Un capitaine de quinze ans de Jess
Franco (1974)
Le continent fantastique de Juan Piquer
Simon (1977)
Le Retour du capitaine Nemo de Alex
March et Paul Stader (1978)
Tajemství Ocelového Města de Ludvík
Ráza (1980)
Les diables de la mer de Juan Piquer
Simon (1982)
Mystérieuse planète de Brett Piper (1982)
Le Mystère de l’île aux monstres de Juan
Piquer Simon (1981)
Le château des Carpathes de Oldřich
Lipský (1983)
Alien from L.A. de Albert Pyun (1988)
Voyage au centre de la Terre de Rusty Lemorande et Albert Pyun (1989)
Nadia et le mystère de Fuzzy de Shô
Aono (1991)
Les Aventuriers de l’Amazone de Luis
Llosa (1993)
20000 lieues sous les mers de Rod Hardy
(1997)
Le Tour du monde en 80 jours de Frank
Coraci (2004)
Les Aventures extraordinaires de Michel
Strogoff de Bruno-René Huchez (2004)
30,000 Leagues Under the Sea de Gabriel Bologna (2007)
Voyage au centre de la Terre de Scott
Wheeler et Davey Jones (2008)
Mysterious Island de Mark Sheppard
(2012)
Il y en a beaucoup, hein ?
Sacré Jules Verne !
Alain Pelosato
1
2
56
Le “méchant“ du roman Le Château des Carpathes.
Publiés chez Pocket dans la collection Terreur
Durant sa vie d’apprentissage à Paris
(vers 1850), Jules Verne pensa tout
d’abord que son avenir s’émanciperait
sur les scènes de théâtre. Puis, inspiré
par des récits de voyage et ses propres
expériences amoureuses, Le futur écrivain composa 16 œuvres musicales, sous
forme de chansons, empreintes d’onirisme. Entre 1848 et 1962, convaincu de
leurs portées artistiques, Il fit appel à
son ami, le compositeur Aristide Hignard,
pour mettre en musique les créations en
leur offrant quelques touches de féérie.
Le style est fluide, élégant, poétique sans
jamais mettre en exergue une quelconque mélancolie…
Certains textes évoquent cependant une
évasion mystérieuse vers des terres lointaines, l’appel de la mer et les brumes du
grand large dans lesquelles on pourrait
se perdre (« Les Gabiers, chanson maritime ») ; d’autres nous plongent dans
l’atmosphère inquiétante des terres du
Nord (« chanson scandinave », « souvenirs d’Écosse »…), ou bien encore dans
la magie du peuple tanka (« la tankadère »).
La passion de Jules Verne pour les
sciences insolites, son intérêt pour la musique italienne et les amours maudits se
retrouvent dans plusieurs essais littéraires. « Le château des Carpathes »,
L’héritage
Quelques années après « un hommage à
Jules Verne » composé par George
Aperghis entre 1971 et 1972, sous forme
57
DOSSIER - Jules Verne et la musique
Jules Verne
et la musique
roman gothique publié en 1892, en est un
parfait exemple. La dernière représentation de Stella (sublime cantatrice italienne) mourant sur scène, transpercée
par le ténébreux regard du baron Rodolphe de Gortz constitue le prélude
d’une tragédie teintée d’ésotérisme et de
sens cachés, dans lesquelles les sons
(phonographe, téléphone...) pourraient
s’apparenter à des portes ouvertes vers
l’au-delà…Très inspiré par cette histoire,
Philippe Hersant en composa un opéra
entre 1889 et 1991 qui fut mis à l’honneur
au festival radio France de Montpellier de
1992. Audacieux en écriture et souhaitant ouvrir l’esprit de ces auditeurs, Le
compositeur Paul-Baudouin Michel rendit hommage à l’écrivain de science- fiction en 1978, à travers une pièce pour
orgue intitulée « Le tombeau de Jules
Verne » qui invite notre âme à gravir certaines limites, entre songes et réalité…
Dans toute l’œuvre de Jules Verne, la
symbolique de la musique est omniprésente, assurant une certaine harmonie
entre les personnages et leurs environnements, l’homme et le cosmos. M Rédiéze et Mlle Mi-bémol, la harpe éolienne
(« Le rayon vert »), ou bien encore la
« frappée du tonnerre» semblable à un
« gigantesque violon de pierre »constituent les pièces d’un puzzle gigantesque,
les clés d’une histoire, et les notes cachées d’une mystérieuse partition dont
le déchiffrage s’avère nécessaire pour
comprendre
l’évolution
de
notre
monde…pendant plus d’un siècle, ces véritables « machines musicales » laisseront vibrer dans le cœur et l’âme
d’artistes de tout horizon une source de
connaissances bouillonnantes dont la patience et la persévérance sont les atouts
essentiels pour en maîtriser le véritable
sens.
DOSSIER - Jules Verne et la musique
d’orchestre de chambre pour 18 instrumentistes (flûte, hautbois, cor basson,
orgue électrique, contrebasse…), un projet particulièrement original voit le jour le
18 janvier 1974.
Ce projet se nomme « Journey to the
centre of the earth » et se présente
comme un album live de rock progressif
mis au point par Rick Wakeman (célèbre
claviériste des groupes Strawbs et Yes),
et enregistré lors d’un concert avec l’orchestre philharmonique de Londres au
Royal Festival Hall. Inspiré par le Roman
de Jules Verne, l’histoire divisée en 2 parties (Le voyage/Souvenir et La bataille/la Forêt) retrace les aventures du
professeur Lidenbrock accompagné par
son neveu Axel et un guide nommé Hans,
qui décident de suivre un passage au
centre de la Terre découvert à l’origine
par un alchimiste islandais, connu sous le
nom d’Arne Saknussemm.
Malgré les premières critiques, ne faisant
guère d’éloge à ce mélange de symphonie et de rock épique, l’album atteint la
première place du classement britannique, puis bénéficie d’une certification
Or par la RIAA (Recording Industry Association of America).L’album permit
également à Wakeman de décrocher
deux récompenses (prix Ivor Novello et
prix Grammy). La confirmation du succès
donna de l’élan à notre claviériste pour
donner en 1999 une suite au projet sous
la forme d’un concept album « return to
the centre of the earth ». Bénéficiant de
la participation d’artistes de renom (Ozzy
Osbourne, Trevor Rabin, Justin Hayward
ou Bonnie Tyler), la magie s’opère durant
plus de 75 min, en plongeant l’auditeur
dans un univers particulièrement envoûtant. Avec une magnifique couverture
réalisée par Roger Dean, Rick Wakeman
signe ici un véritable chef-d’œuvre d’ingéniosité.
Il faut ensuite remonter jusqu’en 2006
pour découvrir un autre travail artistique
qui sort véritablement des sentiers battus. L’œuvre de Pierre Henry (comme
une symphonie, envoi à Jules Verne) apparentée à de la musique expérimentale
retrace avec maestria les plus beaux récits du romancier (Autour de la lune, La
chasse aux météores, Le tour du monde
en 80 jours, L’île mystérieuse…).Né en
1927 et compositeur d’avant-garde,
Pierre Henry est considéré comme le
pionner de la musique concrète (intégration des techniques électroacoustiques)
et de la musique électronique. Dans son
œuvre qui sert d’hommage à Jules Verne,
Henry emprunte des éléments aux neuf
symphonies de Bruckner, et élabore un
véritable plan d’orchestration en intégrant à la musique une multitude de
sons.
« Je considère que Jules Verne a été un
réservoir de sons qui n’ont pas été tellement décrits par lui, mais en le lisant,
l’imagination devient très fertile. On
pense à une sorte de géographie
sonore…
J’ai fait un prédécoupage préalable. J’ai
pris 25 romans qui me plaisaient plus
particulièrement. À partir de ceux-ci, j’ai
réalisé un abécédaire d’épisodes et de situations sonores. Ce qui, ensuite, est devenu une sorte de moulinet, de moulin à
sons, de répertoires. » PH, Le courrier Picard, Dimanche 3 avril 2005.
Dans le prolongement des musiques expérimentales, la formation Mythos (Stephan Kaske) sort en 2015 un album très
innovant façonné à partir des royaumes
élaborés par Jules Verne. Bénéficiant
d’une approche artistique semblable à
celle de grands réalisateurs (Henry Levin,
Richard Fleischer, Michael Anderson…),
« Jules Verne Forever » arrive à recréer à
partir d’une superposition de couches
harmoniques toute la féérie développée
par le romancier. D’un point de vue tech58
Hugues Perrin
DOSSIER - Jules Verne
nique, plusieurs ressources matérielles
spécifiques sont mises à profit (laser
harp, mellotron, vocodeur ,synthétiseur…)
afin de perturber nos sens et nos repères.
Dans le titre « The mysterious Island », la
dissonance des percussions se conjugue
à merveille avec la finesse des lignes de
flûte et l’impact énergétique des xylophones. Concernant la structure de
« Mighty Orinoco », l’ambiance s’alourdit
progressivement grâce à un maillage subtil de pulsations et séquences préenregistrées. Très nettement influencé par
Pink Floyd, Ash Ra ou Hawkwind, le
groupe Myhos qui a fait ces débuts en
1969, apporte à sa carrière, grâce à cet
album concept, un véritable canal de
créativité pour les générations futures.
Dans un registre plus Rock/Metal, le
groupe français de Mulhouse Vernes entame une nouvelle aventure consacrée à
Jules Verne, dont la première page s’est
ouverte le 22 janvier 2018 grâce à leur EP
(26 minutes) intitulé Pacific Zorg. Enregistré et mixé au sein du Studio KR Noyz
(Alsace) , la musique bénéficie de rythmiques soutenues, d’une approche progressive ainsi que d’une combinaison très
réussie de chants clairs, guitares mélodiques et saturées.
Depuis plus d’un siècle, l’influence de
Jules Verne s’est répercutée dans de
nombreuses disciplines jusqu’à donner
naissance à des célèbres courants artistiques dont le steampunk (« punk à vapeur », terme inspiré par la révolution
industrielle), dont le personnage Robur
Le Conquérant (1886) peut-être considéré comme un élément précurseur.
Sur le plan musical, de nombreux
groupes issus de ce mouvement (X
Japan, Vernian Process…) ont parfaitement su intégrer les ingrédients clés de
l’œuvre de Jules Verne pour développer
leur carrière professionnelle, autant sur
scène qu’au niveau des phases d’enregistrement d’albums.
Deux ans
de vacances
roman, TV, cinéma,
bande dessinée et manga
À aucun prix, ne nous séparons pas !...
Restons ensemble, ou nous sommes perdus !...
Tu ne prétends pas nous faire la loi !
s‘écria Doniphan, qui venait de l’entendre.
C’est au début de l’année 1860 que le navire le Sloughi est parti à la dérive à travers l’océan Pacifique Sud. Il avait à son
bord quatorze pensionnaires d’un collège
de Nouvelle-Zélande, ainsi qu’un jeune
mousse. Âgés de huit à quatorze ans, ces
garçons ont touché terre sur une île déserte.
Ils vont devoir s’organiser pour survivre.
Trois leaders émergent : Briant le « brillant » Français, Doniphan le belliqueux
Anglais et Gordon l’organisateur un Américain. Mais alors que la dissension
fait rage un groupe de pirate accoste l’île.
Faisant partie du cycle des « Robinsonnades » de Jules Verne ce roman datant
de 1888 souffre de légers problèmes de
cohérence. Tout d’abord l’île constitue
une anomalie géographique et zoologique.
Dépourvue de relief élevé elle dispose
néanmoins d’une importante quantité
59
DOSSIER - Jules Verne Deux ans de vacances
d’eau douce (1/5 de l’île est composé
d’un lac d’eau douce). De plus, bien située loin du continent américain elle est
peuplée d’une grande variété d’animaux.
Comment ont-ils pu se retrouver là ?
Dans « L’île mystérieuse », les naufragés
de l’air envisagent que leur île puisse être
ce qui reste d’un vaste continent submergé, ce qui expliquerait la richesse de
la faune. Après tout, pourquoi pas ?
Cependant l’abondance de l’eau potable
comme celle de la nourriture ôte un important ressort dramatique. La survie des
quinze garçons n’est guère menacée.
De plus, à la fin du roman les garçons apprennent qu’ils se trouvent sur l’île Hanovre en territoire chilien (la véritable île
Hanovre est située très près du continent). Or cette île se trouve sur les cartes
maritimes (tout comme d’ailleurs l’île
Tabor dans « L’Île mystérieuse »). Elle
peut donc constituer une importante réserve d’eau douce et de viande fraîche
pour tous les navires croisant dans ses
eaux. Quant à la colonie de phoques, elle
aurait dû entraîner la fréquente visite sur
l’île de navires venus prélever leur huile.
Curieusement personne n’y fera escale,
sauf les pirates par accident.
Anecdotiquement, précisons qu’au cours
de la deuxième année les enfants découvriront un arbre sucré d’où il sera possible
de produire de l’alcool. En effet, en un
peu moins de deux ans, les quinze enfants ont consommé la presque totalité
de l’alcool qui était conservé à bord du
Sloughi soit « 100 gallons de claret et de
sherry, cinquante gallons de gin, de
60
brandy et de whisky, et quarante tonneaux d’ale, d’une contenance de vingtcinq gallons chacun, plus une trentaine
de flacons de liqueurs variées. »... Sans
commentaire...
Le roman a été adapté plusieurs fois, au
cinéma, à la télévision, en bande dessinée
et en manga.
La première adaptation cinématographique a été réalisée par le cinéaste
tchèque Karel Zeman avec « Le dirigeable volé » (« Ukradená vzducholod »,
1967) synthèse de « Maître du monde »,
de « Deux ans de vacances » et de « L’Île
mystérieuse ».
En 1974 Gilles Grangier a réalisé un feuilleton télévisé de 6 épisodes de 50 minutes.
Dans
cette
coproduction
franco-germano-roumaine, l’action a été
située en 1882, tandis que le nombre de
pensionnaires a été réduit de quatorze à
huit. Quant au mousse Momo, qui dans le
roman était un afro-américain, il a été
remplacé par un acteur blond et porte le
nom de Dick Sand. Dick Sand ?! Le héros
du roman « Un Capitaine de quinze
ans » ?
De plus l’épisode des pirates déposés sur
une île en guise de châtiment rappelle le
sort que connut Ayrton dans « Les enfants du capitaine Grant » et « L’Île mystérieuse ».
Le mangaka Jiro Otani a adapté en
manga « Deux ans de vacances » (« Gakushu manga sekai meisakukan jugo sho-
DOSSIER - Jules Verne
nen hyoryuki ») publié en France aux
Éditions Nobi Nobi.
Fidèle au roman l’histoire est cependant
condensée au maximum, peut-être un
peu trop.
Frédéric Brrémaud, Philippe Chanoinat
& Hamo ont commencé l’adaptation du
roman en bande dessinée aux Éditions
Vents d’Ouest. Prévue en trois tomes
cette version se révèle la plus fidèle au
roman bien que le nombre de jeunes
héros ait été réduit à douze.
Dans l’ensemble les adaptations ont
conservé à Briant son statut de principal
héros. Certains ont spéculé que Jules
Verne né à Nantes se serait inspiré de
l’homme politique nantais Aristide
Briand (1862-1932).
Évidemment des lecteurs modernes se
seront avisés que l’opposition Briant /
Doliphan (Français / Anglais) peut apparaître quelque peu caricaturale.
L’adaptation TV a fort habilement
nuancé ce propos. Si Briant accomplit
certes des actes héroïques, il se révèle
aussi agressif que Doliphan. De plus
lorsque le pragmatique Gordon est élu
chef de la colonie son comportement
change. Dans le roman Doliphan est
vexé de ne pas avoir été reconnu à sa
juste valeur comme le chef de l’île. Aussi
il décide de s’exiler avec les Anglais les
plus âgés dans une autre partie de l’île,
laissant à Gordon et à Briant la tâche de
veiller sur les petits. Dans la série TV
Briant et Doliphan sont rivaux jusqu’au
moment où ils se découvrent soudainement une grande amitié (après l’élection
de Gordon) et partent à l’aventure oubliant tous les deux leurs devoirs envers
la communauté.
Damien Dhondt
Voyage au centre
de la Terre
Les adaptations de Jules Verne
en bandes dessinées
Lorsque Jules Verne approche PierreJules Hetzel en 1861 avec le manuscrit
d’un Voyage en Angleterre et en Écosse,
récit finalement refusé, il ne sait pas encore qu’il réalisera le reste de sa carrière
chez l’éditeur de la rue Jacob. Les spécialistes de l’œuvre de Jules Verne distinguent plusieurs périodes dans la
carrière de l’auteur, dont la première, et
la plus riche reste celle qui s’étend
jusqu’au déménagement de l’auteur à
Amiens en 1871. Sur ces huit années sont
écrits et publiés quelques-uns des textes
majeurs de l’auteur : Cinq semaines en
ballon (1863), Les Aventures du capitaine Hatteras (1864-1866), Voyage au
centre de la Terre (1864), De la Terre à la
Lune (1865), Les Enfants du capitaine
Grant (1867-1868), Vingt mille lieues sous
les mers (1869-1870) et Autour de la
Lune (1870). Des œuvres qui deviennent
des incontournables de la littérature
d’aventure de la seconde moitié du dixneuvième siècle. Si Jules Verne fût un
observateur curieux de son temps, avide
61
DOSSIER - Jules Verne Voyage au centre de la Terre en BD
du mystère attaché au voyage dans les
entrailles de la Terre qui est à l’origine de
la mise en avant d’éléments vulgarisateurs autour de la paléontologie, de la
minéralogie, de la spéléologie et, en
début de récit, lorsque le professeur revient chez lui, fier d’avoir débusqué
l’Heims-Kringla de Snorre Turleson, de la
cryptologie qui avait le vent en poupe
en cette seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Voyage en vase clos
de savoir, il sera encouragé et soutenu
par Hetzel pour nourrir ses textes de références à la science et aux techniques
nouvelles de son temps dans une période - la révolution industrielle - propice
au développement technologique et
donc à l’imagination.
S’il est exagéré de dire que Jules Verne
fût un maître de l’anticipation, puisque
les machines qu’il met en scène dans ses
romans ne sont en fait que l’exploitation
et l’extrapolation des dernières trouvailles de l’ingénierie militaire ou civile,
il a surtout ouvert une porte dans la vulgarisation des sciences. Les récits qu’il
compose à raison d’un par an, parfois
plus, sont destinés à la jeunesse de son
temps. Il fallait donc d’une part captiver
son auditoire par le voyage vers des espaces lointains à une époque où il n’était
pas aussi facile de voyager mais aussi
émerveiller par des découvertes technologiques capables de nourrir les
songes.
Jules Verne parviendra à mixer ses récits avec cette touche d’aventure, de
mystère, de danger, de science et de
technologie. Ceci explique en partie
l’aura de Verne de son vivant et l’engouement qu’il devait susciter sur les
générations futures. Un des textes majeurs sur lesquels nous allons nous attarder, Voyage au centre de la Terre, se
développe autour de cette alchimie narrative faite de personnages typés, le
professeur Lidenbrock, Axel et Hans et
Si l’on considère le potentiel narratif du
Voyage au centre de la Terre, il est
presque normal de retrouver ce récit
entre les mains de scénaristes de bande
dessinée fascinés par l’œuvre de Verne
et les possibilités offertes par des paysages somptueux, sur et sous Terre, par
une faune et une flore qui défient la
science et par la tension même du
voyage avec ses accidents et ses surprises. Pourtant rien n’est simple dans
ce récit de Verne, d’abord en raison des
cadres qui, une fois passé le périple qui
mène les trois héros jusqu’à l’entrée du
Sneffels et avant de parvenir à cette mer
intérieure qui devait prendre le nom du
professeur, restent de la roche et encore
de la roche.
Adapter une œuvre littéraire en bande
dessinée n’est jamais simple, car cela
suppose d’une part de conserver un respect pour le texte original tout en se
l’appropriant. Illustrer le récit pour prolonger les images proposées par Riou
n’offre que peu d’intérêt. Il faut savoir
transposer la magie des mots et des
contextes et utiliser tout le pouvoir du
medium de la bande dessinée, notamment de l’ellipse – temps qui se passe
entre deux cases – pour nourrir l’imaginaire du lecteur. Des choix sont donc à
opérer qui vont conditionner la réussite
du projet et porter l’adaptation vers une
direction à assumer.
Plusieurs auteurs se sont prêtés à ce jeulà depuis la fin des années 70 avec plus
ou moins de réussite. Les premiers, Car62
Au final cette proposition de relecture du
récit de Verne, déstructurée jusqu’au
grotesque, mérite d’être oubliée.
Il faut attendre presque quinze ans pour
qu’un nouveau duo d’auteurs décide de
s’attaquer au Voyage au centre de la
Terre. Parue dans la collection des « Incontournables de la littérature en BD »
des éditions Glénat, cette adaptation de
Curd Ridel (scénario) et Frédéric Garcia
(dessin) impose une touche classique
tant graphique que narrative. La trame
suit scrupuleusement celle du roman en
effectuant des choix plutôt astucieux
d’éclairage et de couleurs. Le respect de
l’œuvre était le but de la commande et
les auteurs n’y ont pas dérogé. Porter le
récit sur 46 planches pour un public
adulte peut être considéré comme une
véritable gageure que les auteurs relèvent avec brio sans pour autant aller plus
loin qu’un respect au texte. Mais pouvaitil en être autrement au vu des
contraintes ?
Une relecture récente plus
stimulante
Les deux dernières propositions d’adaptations sont assurément les plus séduisantes. Peut-être, car elles bénéficient
d’une pagination plus conséquente qui
permet de diluer la narration et d’opter
pour des choix francs. Parue fin septembre 2017, la relecture offerte par Norihiko
63
DOSSIER - Jules Verne Voyage au centre de la Terre en BD
los A. Cornejo et Chiqui de la Fuente
(1978), orientent leur récit vers un public
jeunesse pour coller à l’esprit d’une collection lancée par le magazine Télé
guide. Ils se rapprochent en ce sens de
l’esprit des publications originales destinées au Magasin d’éducation et de récréation. En 44 planches serrées ils
développent l’essentiel du Voyage au
centre de la Terre, avec, public visé
oblige, des choix qui apparaissent évidents : clarifier au maximum l’aspect
scientifique en épurant les cadres dans
lequel les personnages occupent le centre de la plupart des cases. Le jeu de couleurs audacieux dynamise le récit qui
souffre cependant de liant entre les
scènes.
La seconde proposition d’adaptation
(1996), due au duo Luc Dellisse (scénario) et Claude Laverdure (dessin et couleurs), débute par un dossier plutôt épais
sur Jules Verne dans lequel le scénariste
présente tout à la fois la carrière de l’écrivain, décortique son style pour finir par
un chapitre au titre évocateur : Le respect dans la trahison. L’amorce est alléchante et, sur le fond, plutôt fondée, car,
comme nous l’avons évoqué précédemment, le respect sans appropriation accouche la plupart du temps de projets
sans relief. Le récit des deux auteurs va
pourtant trop loin, en trahissant sans respecter le texte de Verne déconstruit tout
du long sans véritable justification. Graüben devient ainsi Ingrid et accompagne
Axel, le professeur Otto Lidenbrock et
Hans, talonnée par un dénommé Timmermans, dans les profondeurs du Sneffels. C’est elle aussi qui déchiffre le
« parchemin crasseux » qui tombe de
l’Heims-Kringla. À l’issue de la traversée
ratée de la mer Lidenbrock, les héros du
récit rencontrent une tribu de singes évolués qui entretient des rapports de vénération pour une civilisation extraterrestre
ayant peut-être des liens avec les atlantes. Cette partie qui vient se greffer
sur le récit de Verne occupe plus du tiers
de l’album avec pour seul rôle de doper
un récit « pas très riche en événements ».
DOSSIER - Jules Verne Voyage au centre de la Terre en BD
Kurazono est la première publiée en
manga. Si l’auteur a fait le choix du respect de la trame originale n’oubliant pas
de relater la moindre des digressions de
Verne, l’originalité de la proposition provient des choix graphiques de l’auteur.
Les personnages apparaissent plus typés
que ceux proposés par Verne sans qu’ils
ne tournent à la caricature. Plus jeunes ils
permettent aussi une identification plus
facile de la part du lecteur. Au-delà Kurazono exploite les possibilités du manga,
et notamment la forte pagination (plus
de 800 pages en quatre volumes) pour
travailler plus particulièrement certaines
scènes. Sa manière de faire monter la
tension dans la séquence où, sous terre,
Axel a perdu la trace de ses deux compagnons d’aventure est magistrale. Il
donne ainsi à voir la perdition d’Axel dans
ses regards et ses postures avec une efficacité redoutable. Autre mention honorable, l’appropriation de la séquence de
la tempête rencontrée lors de la traversée de la mer Lidenbrock. Le calme avant
l’épreuve, la violence des éléments et les
personnages pris dans la tourmente qui
plient sans jamais rompre reste une proposition d’une grande force qui démontre surtout, a contrario de la proposition
de Luc Dellisse et Claude Laverdure, qu’il
n’est pas nécessaire de sacrifier le texte
de Verne pour le sublimer. La solution
était donc dans le dessin et la double
planche couleur d’ouverture du premier
tome en est la preuve formelle.
Le dessinateur italien Mattéo Berton em64
prunte lui aussi la voie de l’audace graphique. Il pousse même le vice plus loin
en effectuant des choix catégoriques.
L’ouverture du roman sur le déchiffrage
du texte crypté contenu dans l’HeimsKringla n’occupe ainsi que les deux premières planches sur les cent cinq que
compte le projet. Le gros du travail de
Bertin se porte donc sur le voyage luimême avec ce désir de fixer son attention sur les détails par un jeu de cases qui
donne parfois le vertige. Les pleines
planches qui servent à ouvrir la perspective, offrent au regard des personnages
réduits à quelques traits, des points dans
le décor, pour rappeler toute la fragilité
de l’homme face à la nature. Les gros
plans multipliés donnent quant à eux le
rythme dans des planches denses qui
comptent jusqu’à vingt cases. Les formes
géométriques des décors naturels, des
scintillements de roche, le choix de charger les cases de matières tout en jouant
sur des tonalités de couleurs sont autant
de preuve d’une maîtrise de l’effet dans
une proposition qui tend vers une utilisation parcimonieuse des traits. Une réussite parfaite à tous les niveaux.
Jules Verne est sûrement l’auteur le plus
adapté en bande dessinée. Ses récits
propices au développement de l’imaginaire trouvent des échos de choix dans
le récit séquencé. L’étude des propositions faites sur le Voyage au centre de la
Terre prouve qu’il ne suffit pas de jouer
sur le simple registre du respect au texte.
L’audace se trouve dans ce que Verne ne
possédait pas : l’image. Respecter Jules
Verne c’est prolonger la lecture des mots
par des illustrations au service des rêves,
comme l’ont fait en leur temps Édouard
Riou, Henri de Montaut, Alphonse de
Neuville, Jules-Descartes Férat, Alfred
Quesnay de Beaurepaire, Léon Benet,
Dominique-Paul Philippoteaux, Henri
Meyer, Gédéon Baril, George Roux et
Georges Tiret-Bognet.
Sébastien Moig
SÉRIES TÉLÉ
Castle Rock
Quand j’étais gamin, je ne lisais pas
Stephen King. Je trouvais ses bouquins trop volumineux, ce qui, à
mon sens, sous-entendait d’interminables longueurs – leur lecture,
quelques années plus tard, allait me
donner raison. Ado, j’étais plutôt
H.P. Lovecraft et Graham Masterton, soit
des recueils de nouvelles et des romans
dépassant rarement les 400 pages. Et ça
m’allait très bien.
Je ne sais plus quel a été mon premier
King, mais je me souviens de la claque
qu’a été Simetierre. Ce qui m’a marqué,
curieusement, n’a pas été de voir bondir
la terreur dans la maison des Creed, mais
la façon du maître de dépeindre l’amour
du père envers son fils et du vieil homme
habitant à côté de chez lui. Je comprenais
que, chez King, si le fantastique prend une
apparence souvent inquiétante, il n’est là
que pour aggraver une situation qui est
déjà bien compliquée. Une sorte de cocotte minute sur le point d’exploser (l’alcoolique et suicidaire Jim Gardener des
Tommyknockers, le mal-être de Carrie du
roman du même nom ou la déchéance
mentale de Jack Torrance, de Shining, un
romancier dont la vie professionnelle est
devenue une horrible page blanche). Finalement le fantastique de Stephen King,
du moins à ses débuts, est une petite voix
qui vient nous susurrer à l’oreille « tu
croyais que leur vie ne pouvait pas être
pire qu’elle ne l’était déjà ? Tu vas voir
comme tu te trompes… Ça peut toujours
être pire, mon gars ! »
Le maître insère ainsi la terreur dans la vie
de ses personnages pour leur faire passer
une sorte de test ultime duquel ils sortent
grandis et presque purifiés, ou les deux
pieds sous terre. Après avoir affronté un
démon – en la personne du surnaturel,
procédé cathartique défiant ici toute
conscience qui n’y est pas initiée – s’exorciser de leurs propres démons devient
sans aucun doute un jeu d’enfant. « Maintenant, t’as la volonté mon gars. Tu sais
que tu l’as ; après tout, t’as bien survécu à
l’impossible, non ? »
Le héros de King n’est pas un personnage
qui se transcende, mais qui se doit de résoudre ses problèmes, et plus encore
ceux qu’il croyait jusqu’alors impossibles ;
sous peine de tomber et de ne pas se relever. Pour Stephen King, on pourrait
presque avancer qu’écrire un roman –
cette magie de remplir une page blanche
d’idées noires – est cet élément surnaturel
à franchir pour vivre. Vaincre son désir de
boire de l’époque – alcoolisme et drogues,
rien que ça – et ce, un bouquin après l’autre, avec cette terreur que, peut-être un
jour, l’idée viendra à manquer…
Bon, et alors, et Castle Rock dans tout
ça ? Il y a un rapport avec mon intro trop
longue ?
Quand on annonce une nouvelle série
s’inspirant de l’univers de Stephen King, il
y a de quoi froncer le front. Parce qu’il est
sacrément large, son univers. Et, question
portages, s’il y a l’univers étendu Star
Wars, il y a un univers défendu chez King
quand on voit comment certaines séries
et films ont traité ses nouvelles ou ses romans – le pitoyable The Mist inspiré de
Brume, ou l’interminable La Tour Sombre,
pour ne mentionner que les plus récents.
S’il y a des clins d’œil à ses œuvres, Castle Rock est surtout une sorte d’adéquation de ses personnages phares. Ceux
présentant des problèmes pour l’heure ir65
Séries Télé
résolus – le fils illégitime devenu avocat
qui rentre par obligation au bercail – et
ceux détenant un don à la Shining, soit
une volonté hors norme qui devient alors
surnaturelle – comme les protagonistes
du très bon Doctor Sleep.
Mais Stephen King n’a pas de chance, en
général, quand un réalisateur se penche
sur ses idées pour les adapter. Ainsi, la
série commence vraiment bien. On découvre un personnage prisonnier et l’intrigante aura qui l’entoure ; et on se
demande qui il est, voire ce qu’il est.
L’homme en noir du Fléau, un diable venant semer le chaos comme dans Bazar ?
Peut-être bien… en plus d’être l’acteur
jouant le clown du film Ça.
Et, comme pour les fées qui se sont penchées sur le berceau de Cendrillon, tout
se passe bien pendant un temps avant
que la méchante sorcière ramène ses
fesses. Dès l’épisode 7 (sur 10), la malédiction des portages ratés se fait sentir ;
l’histoire s’étire en longueurs et se met à
raconter n’importe quoi. Tout le monde a
des pouvoirs, le type sorti de sa cage et
qui traîne avec lui un chaotique bazar est
un pauvre gars qui n’a pas eu de chance
et qui n’a finalement rien de mauvais –
mais dans ce cas, comment expliquer
tout ce qui est arrivé ? Les scénaristes
semblent avoir oublié les premiers épisodes et on se croirait dans certains opus
de Lost qui sont des récits à ranger dans
des tiroirs sinon plus rien n’a de sens.
Et il est là le problème de cette série. Sa
seconde moitié de saison parvient à
contredire le scénario de sa première
moitié, jusqu’à le rendre totalement incompatible avec les idées mises en avant.
C’est à ce point incompréhensible qu’à la
fin du dernier épisode, vous doutez du
sens de toute cette histoire. Alors oui, il y
aura une saison 2 ; mais certainement pas
dans la continuité, j’imagine quelque
chose comme Channel Zero avec des saisons indépendantes les unes des autres…
Sinon, ça ne veut rien dire.
Ainsi, si la série, dans sa globalité, finit par
ne plus savoir ce qu’elle raconte, il y a une
certitude pour le spectateur : Castle Rock
s’avère être une perte de temps et un
nouveau ratage de l’adaptation de l’univers de Stephen King.
Grégory Covin
The Outpost
« Malgré la pluie, et ce pour la première fois, il la
vit très distinctement tournoyer sur elle-même,
révéler un faciès étonnant, parce que ressemblant à celui d’un visage humain sans toutefois
l’être véritablement. Il y avait une erreur dans
les formes, dans les angles, mais son esprit était
incapable de les révéler avec exactitude. Puis le
sang – un geyser fumant – fut vomi du cou sectionné alors que le corps partait en arrière, dans
un tremblement effroyable. »
Ah voilà, je m’excite à l’idée d’une nouvelle série
de Fantasy ! Mais si je vous donne l’impression
d’avoir affaire à un personnage qui sait se battre et à des scènes d’action mémorables, il n’en
est rien. L’héroïne, puisque c’est sans doute la
seule originalité de l’histoire, sait manier l’épée
quand elle s’entraîne – houla, elle devient même
carrément imbattable ! – mais, quand elle affronte un véritable adversaire, elle se prend
constamment une lame dans le ventre… c’est
ballot. En réalité, elle devrait avoir été occise dès
la fin du premier épisode. Mais qu’aurait-on raconté durant les neuf autres ?
Le récit est un beau fourre-tout. Prenez un peu
de Conan avec un village massacré par des méchants pas beaux et une petite fille qui en réchappe. Un peu d’Elric avec cette sorcellerie qui
se retourne contre elle. Une pincée du Crépuscule des Elfes de Fetjaine pour l’apparence du
personnage principal ; mélangez le tout, et ser66
Grégory Covin
Westworld
Saison 2
Dieu a fait l’Homme à son image. Que l’on
y croie ou non, l’Homme finira par attribuer à la machine ses propres traits,
parce que sa plus belle création ne peut
que lui ressembler (oui, notre ego se
porte bien). Mais comme pour les récits
bibliques, que l’on soit homme ou machine, il vient un temps qui voit la créature sortir de sa programmation. Que ce
moment lui soit offert (une sorte de libre
arbitre) ou pris par la force (la faute chrétienne, avec le fruit défendu qui ouvre les
yeux sur le Bien et le Mal – un mal nécessaire, dira-t-on, pour évoluer, penser et
faire des choix, même si l’interprétation
générale est de dire que l’Homme a voulu
être Dieu via cette connaissance, mais on
Séries Télé
vez sans chercher à assaisonner (suffirait que ça
pique, vous vous rendez pas compte ?) Placez
l’action dans un avant-poste résistant à une
sorte de maladie changeant les gens en zombies (que ferait-on sans un soupçon de mort-vivant aujourd’hui ?) et vous avez une nouvelle
série TV.
Oui, c’est dommage que le personnage ne
prenne jamais la mer avec un scénario aussi bateau. Alors, bien entendu, c’est une histoire de
vengeance ; notre elfe part en quête des
hommes qui ont éradiqué son peuple. Et parce
que la vie est bien faite, tous gravitent autour
de cet avant-poste. Vous prendrez bien un petit
café en attendant leur venue ? Alors il y a une
histoire d’amour à deux balles, un jeu d’acteur
au même niveau, et si, pour vous, la Fantasy est
une envolée lyrique de paysages sauvages, oubliez : on est dans un avant-poste et on attend
que les ennemis y entrent pour les trucider.
Manquerait pas qu’on aille faire un tour pendant
que l’un d’eux se pointe et qu’il n’ait pas la patience d’attendre ! On en arrive bien vite à la
conclusion que tout ceci est consternant et
dénué d’intérêt. Bon, il vient mon petit café ou
bien !? Dix épisodes que je poirote !
va y revenir). C’était le thème de la première saison : la pleine conscience du
sort des machines, de leur emprisonnement mental duquel il leur fallait se défaire pour vivre pleinement.
Cette seconde saison change ainsi d’angle de vue et va tout d’abord se focaliser
sur la façon dont l’Homme s’appréhende
lui-même. Ceci par l’intermédiaire du regard des machines, puisqu’au final nous
découvrons ce récit via leur point de vue.
Elles ont le recul qui nous est nécessaire
pour comprendre ce que nous sommes,
et plus encore notre désir de supplanter
les dieux. Ainsi, nous créons la vie, une illusion de paradis, mais avec cette jalousie
d’endosser un jour ou l’autre le caractère
intrinsèque de nos créations, parce que
nous les avons dotées d’un don qui nous
manque : l’immortalité. Les rôles s’inversent ainsi au gré de la série. Si l’Homme
se prend pour dieu, l’immortalité conférée à nos chers androïdes leur fait s’interroger sur le fait qu’ils ne sont pas loin
d’être des dieux eux-mêmes. Voire de
meilleurs dieux que les Hommes.
Dès lors, nous n’assistons pas seulement
67
Séries Télé
à une révolte de robots dans un parc devenu un enfer. Plutôt à des prises de position, à des pouvoirs de volonté et des
choix sans retour possible. Indéniablement, la série jongle avec la spiritualité,
pose la question de ce qu’est être humain. Une machine peut-elle ainsi se révéler plus humaine, de par son caractère,
ses espoirs, l’amour qu’elle porte aux
siens, qu’un humain ? La preuve en est :
on se range plus souvent du côté des machines que de nos pairs. Nous sommes
des dieux en fin de vie qui ont créé, via
cet héritage scientifique, de par cette ultime invention, leurs enfants éternels. Il
est temps de céder la place. À moins que
ce qui se révèle comme la véritable utilité
du parc parvienne à nous sauver…
Sous couvert d’une forme de foi – en
nous-mêmes, dans notre science et dans
une autre forme de vie – Westworld sait
également nous montrer tous les travers
de notre société (toujours en comparaison à celle des machines). L’argent, le vol
intellectuel, la domination sur autrui. Et si
la série s’amuse trop à jouer avec les
allés-retours dans le temps au point parfois de nous perdre, si elle invente un
nouveau parc (le japon féodal) sans y
conter quoi que ce soit de vraiment intéressant, et si elle est indéniablement plus
ardue dans son déroulement que sa première saison, elle sait toujours aller plus
loin dans son raisonnement. Nous
sommes nous-mêmes les machines prisonnières d’un système – économique, de
pensée, de rapports patron et subalterne
– et créons d’autres formes de vie pour,
via ces dernières, nous évader. Comme
peut l’être la réalité virtuelle d’un Ready
Player One par exemple. Le paradis nous
attend ainsi, il attend qu’on le créé pour
s’y plonger enfin, un casque devant les
yeux. Mais l’immortalité sera robotique ou
ne sera pas… Parce que la Science est,
sans doute possible, l’incarnation en mots
de l’imaginaire des dieux.
Daredevil
Saison 3
Comme dans toute série de super-héros
survient le moment lors duquel ce dernier
s’interroge sur ce qu’il est vraiment ? Du
masque qu’il porte. Ainsi, Superman
porte le masque de Clark Kent, Batman
celui de Bruce Wayne, Peter Parker celui
de Spider-Man. Il y a une véritable dichotomie entre l’approche du héros entre DC
et Marvel. À un moment de leur vie, le
personnage central doit ainsi se demander qui il est : un héros 24/24 ou un
homme qui vit sa vie et intervient de
temps à autre pour aider autrui ? C’est la
question que se pose Daredevil au début
de cette nouvelle saison. Il veut laisser
derrière lui l’homme qu’il était, à savoir
Matt Murdock, pour n’être que le héros.
Mais son personnage, sans l’humanité
que lui confère sa personnalité civile,
peut-il exister, voire ne pas se voir contaminé par sa quête de justice jusqu’auboutiste ? Pour répondre à cette question
survient le grand retour de Wilson Fisk,
alias le Caïd. Et, dans sa manière de se
Grégory Covin
68
nante, le visionnage de cette saison 3 n’a
pas été très fameux. La série a perdu un
grand nombre de ses spectateurs depuis
la seconde saison. Apprécions donc ce
Daredevil comme il se doit, surtout si
c’était là sa dernière apparition telle
qu’on la connaît – loin de l’esprit Disney
qui pourrait en diminuer la noirceur.
Grégory Covin
The Haunting
of Hill House
Les bonnes histoires de maisons hantées
ne sont pas seulement écrites pour nous
faire peur. Elles sont un exutoire et une
métaphore de ce que l’on redoute et qui
nous attend tous : la mort. La maison est
notre véritable cercueil, et ses pièces les
cases de l’échiquier sur lequel on jouera
notre dernière partie face à un adversaire
contre lequel nul ne peut gagner. Nous
69
Séries Télé
venger de Daredevil qui l’a envoyé derrière les barreaux, un nouvel adversaire,
un double de notre héros. Cet ennemi va
perdre sa personnalité et revêtir son costume de vilain pour n’exister finalement
qu’à travers lui. Présenter un Daredevil inversé, vicié, amoral et sans pitié. Et déjà,
rien que pour cet affrontement, cette saison vaut le coup !
Mais dans ce cas, que dire de Fisk ? Une
fois encore, je suis surpris de la qualité
d’écriture du scénario, des rebondissements, du fait que l’histoire nous fait
aimer ce Caïd redoutable, sadique et
pourtant si humain, tandis qu’elle échoue
lamentablement avec son Iron Fist et
tout le reste de la clique. La série est un
bonheur de visionnage à chacun de ses
épisodes, ce qui n’est pas du tout le cas
des autres séries, lentes, mal contées,
voire parfois mal jouées. Se réappropriant l’histoire Born Again tirée du comics de Miller et Mazzucchelli, on suit la
renaissance du personnage principal.
L’ancien Daredevil va disparaître, tout
comme Murdock, pour revenir plus complet que jamais et, surtout, avec des origines. Il sait d’où il vient, ce qui va lui
construire une assise assez solide pour
enrichir sa personnalité civile et ainsi perfectionner le héros qui est en lui. Les
vides qui étaient les siens auparavant
vont se voir comblés, ses doutes disparaître. Le fait d’avoir affronté son reflet lui
a montré ses failles – à la manière d’un
Luke affrontant une version de lui-même
en Vador – ce qui l’a rendu plus fort. Moralement incassable. De ce fait, si la surprise n’est plus vraiment là (les deux
premières saisons nous en ont mis plein
la vue et ont posé des bases qui n’ont
plus à être perfectionnées), et les ennemis finalement moins nombreux, le récit
est tout aussi fort. Parce que Daredevil
est confronté tout autant à sa Némésis
qu’à lui-même. Et il n’y a pas plus beaux
et impitoyables adversaires que ceux-ci.
Difficile de savoir aujourd’hui si une saison 4 verra le jour. Disney va rapatrier les
séries Marvel Netflix pour les joindre à sa
future chaîne (fin 2019) et, chose éton-
Séries Télé
sommes le fantôme qui, si notre vie ne
s’interrompt pas brutalement sur la route,
hantera notre ultime demeure de nos pas
lents, l’esprit enchaîné à nos souvenirs
passés et joyeux, poussant un râle lugubre tandis que notre corps fatigué craquera comme du vieux parquet.
C’est du moins de cette façon que l’on
peut comprendre cette nouvelle série
Netflix. On suit le devenir de ce qu’il reste
d’une famille qui a vécu dans cette maison décidément très hantée si l’on en
juge par les souvenirs de chacun. Se déroulant à deux époques, on découvre les
enfants dans la maison, les phénomènes
étranges qui les touchent puis, à la manière d’un Ça de Stephen King, ces garçons et filles devenus grands qui se
retrouvent confrontés à l’attraction de la
bâtisse des années plus tard.
Formidablement interprétés, les premiers
épisodes s’axent autour des enfants
avant que le temps présent les rattrape et
conduise ce petit monde vers la maison
qui attend leur retour. S’il y a indéniablement des moments de terreur, de fugaces
apparitions et surprises qui vous feront –
au moins une fois – sursauter, on réalise
progressivement qu’il ne s’agit pas seulement d’une histoire de maison hantée. Si
chacun a connu des moments d’angoisse
dans l’habitation, presque tous ses occupants ont continué leur vie sans le poids
de ces derniers – l’un d’eux, devenu écrivain, a même tendance à en rajouter –,
mais plutôt perturbée par le vide d’une
présence parentale. Il est là, le premier
fantôme : l’absence. Toute l’aventure aurait d’ailleurs pu jouer avec le fantastique
avant de lever le voile sur une résolution
finalement plus pathologique ou psychique. Parce que l’on se demande, par
intermittence, si la folie n’arpente pas ces
murs et si tout ce que l’on voit n’est pas
une simple illusion dans l’esprit de l’un
des parents.
Mais la maison est hantée. La question est
de savoir par qui, et si elle leur veut du
mal. La série joue sur deux tableaux pour
ce qui est de la première interrogation ;
elle présente la véritable maîtresse de
maison après avoir pris le temps de nous
décrire les protagonistes principaux, tout
en laissant sous-entendre qu’il y a autre
chose. Et c’est indéniablement cette
autre chose qui donne naissance à la terreur. C’est en réalité une incompréhension
de la part de certains de nos héros
confrontés à ces phénomènes, une horreur véritable, mais acceptée dès que le
visage du monstre apparaît à la lumière
comme une évidence – et une forme d’irrémédiable destinée. À la question de savoir si la maison suppure le mal absolu et
s’entête à trouver un moyen de dévorer
ses occupants, on comprend très vite que
la série ne s’engage pas sur ce chemin ;
que tout est plus compliqué et plus subtil que cela, et qu’il est en réalité question
d’acceptation. La maison devient alors un
îlot sur lequel débarquer, plus si l’on est
mort que vivant, bien que celui-ci soit accepté ; un lieu dans lequel le mal est incompris, mais certainement pas en quête
de nourriture spirituelle et de destruction.
Et c’est sans doute le seul point qui m’a
fait tiquer. Le final se veut ainsi plus réconfortant qu’on ne pouvait l’espérer, il
en tire une incroyable originalité, mais la
pression retombe dès lors comme un
soufflet après tant de mésaventures. La
maison est un aimant, elle peut briser des
familles de par l’attraction qu’elle témoigne pour qui ose y entrer, mais offre
des possibilités de réconfort, de retrouvailles, en retour. J’ai trouvé que cette
idée ne rentrait pas dans le moule. Mais
j’ai aimé tout le reste.
Grégory Covin
70
The Haunting
of Hill House
de Mike Flanagan
Avec Henry Thomas, Carla Gugino, Kate
Siegel, Jullian Hilliard
Ce « Haunting of Hill House » se veut une
mise à jour totale du célèbre roman de
Shirley Jackson
Le traumatisme d’une famille ayant séjourné un été dans une demeure hantée
et, bien des années plus tard, les conséquences que cela aura engendrées pour
les enfants désormais adultes.
Tout d’abord, mettez de côté la version
de 1960 de ce monstre sacré qu’était Robert Wise où noir et blanc et CinémaScope étaient de tout premier ordre avec
au casting le « jet » de « West Side
Story ». Les deux heures de Robert Wise
(Chef-d’œuvre en son temps et statut
culte aujourd’hui) se retrouvent à présent
déclinées en une série de dix épisodes
avec cette fois-ci une famille et leurs cinq
enfants dans cette damnée demeure. Le
réalisateur Mike Flanagan a modifié beaucoup de choses, mais a gardé l’essentiel :
que se passe-t-il lorsque (comme dans le
roman), vous habitez avec vos cinq
jeunes enfants en bas âge pendant tout
un été une demeure véritablement hantée et que vous retrouvez ces enfants
adultes avec tout le traumatisme de cet
été qui les hantera à jamais et dont les
fantômes les poursuivront quasiment
sans relâche.
Ce sont les prémices de « Hill House »
moderne et force est de constater que
Mike Flanagan a déjà extrêmement bien
écrit ces épisodes, les personnages y
sont très bien représentés, leurs interprètes sont, et je ne pense pas que le mot
est faible, « sensationnels», aussi bien
pour les adultes que pour les enfants et
le côté « flash back » de l’histoire fonctionne ici à merveille. Le premier épisode
peut quelque peu déconcerter entre le
présent, les enfants désormais adultes,
qui est qui et les scènes durant leur séjour à « Hill House ».
Mais le personnage le plus effrayant, le
plus terrifiant n’est autre que la demeure
qui est le fruit d’un talent d’artiste saisissant et que le réalisateur sait parfaitement mettre en valeur.
La série tient magnifiquement le cap
grâce à un casting exceptionnel : de
Henry Thomas à Carla Gugino, de Kate
Siegel à Oliver Jackson Cohen, en n’oubliant pas les jeunes talents Jullian Hilliard, McKenna Grace, tous se fondent
dans leur personnage et nous livrent des
performances exceptionnelles.
Certaines scènes sont même à couper le
souffle dans leur intensité et l’horreur
alors que certaines autres sont des
scènes prolongées sans aucune coupure
et dépassent plus de dix minutes à l’écran
avec une tension rarement vue ces derniers temps. N’oublions pas non plus une
réalisation virtuose qui vous plonge dans
« Hill House » en même temps que des
protagonistes.
Je ne pouvais pas passer à côté de « Hill
House » étant moi-même un inconditionnel de ce monstre qu’était Robert Wise et
force est de constater que les deux œuvres sont similaires et complètement différentes dans leur traitement. Ce « Hill
House » de Flanagan se dévore presque
épisode par épisode et se révèle une totale réussite en nous présentant les nouveaux talents de demain.
Netflix continue donc une percée remarquable dans la production en continuant
de livrer du contenu d’excellence et il serait vraiment temps que toute la production mondiale en prenne de la graine.
Ce « Haunting of Hill House 2018 » est l’un
des meilleurs crus que l’on puisse trouver
à l’heure actuelle.
Soixante ans après Robert Wise, on est
toujours autant terrifié et le roman
conserve toujours autant son impact.
Marc Sessego
71
Séries Télé
Un autre avis sur
INTERVIEW TÉLÉ
The Haunting
of Hill House
Julian Hilliard
SFMAG : Comment t’es-tu
retrouvé à bord de cette
série ?
JH : J’ai eu une audition
pour la série, puis ils m’ont
rappelé et on m’a dit que le
personnage était un peu
comme moi.
SFMAG : Comment as-tu
réagi quand tu as lu le script
et que tu as compris que
c’était une histoire d’horreur
avec des fantômes ?
JH : J’étais super excité de
faire partie d’une série
d’horreur, car j’adore les fantômes. Ils sont amusants,
fous, ils font de drôles de
bruits vous pouvez imaginer
le truc...
SFMAG : Quel fut le challenge principal pour toi sur
la série ?
JH : certaines des scènes qui
font peur étaient un challenge, mais dans l’ensemble
ce n’était pas trop dur pour
moi. Il y a deux scènes qui
sont très longues et celles-là
ont été compliquées à tourner, car il fallait vraiment
dire le dialogue au bon moment. La plus longue prise
que nous avons eue était de
quatorze minutes, je crois…
SFMAG : Entre la scène du
grand moniteur et celle du
sous-sol, qu’elle était celle
qui fut la plus compliquée et
pourquoi ?
JH : Les deux étaient similaires, je me suis mis dans un
mode « peur », comme si
d’une certaine manière ce
qui est censé se passer à
l’écran est vraiment en train
d’arriver.
SFMAG : En tant que très
jeune acteur comment faistu pour montrer la peur ?
JH : J’essaie de me mettre
dans la situation où si je dois
montrer de la peur j’essaie
de me mettre dans ce
« mode » comme si l’action
était réelle. Je ferais la
même chose si je devais
montrer de la joie ou du
bonheur.
épisode-là a été répété par
la production pendant un
mois et les acteurs ensemble pendant environ une semaine. Nous avons vraiment
eu du temps pour que ce
soit presque parfait. Mike
Flannagan, le réalisateur, a
vraiment été exceptionnel
surtout avec nous les enfants.
SFMAG : Maintenant que la
série est un succès énorme,
que fais-tu ? Peux-tu nous
parler de ton prochain projet ?
JH : Je viens juste de terminer une comédie noire complètement différente de la
série.
Propos recueillis par
SFMAG : Te rappelles-tu de
la scène la plus difficile à
tourner dans toute la série ?
JH : Je dirais que c’est la
scène de l’épisode 6 qui est
très longue. Nous l’avons
beaucoup répétée, je l’ai répétée avec ma famille, cet
72
Marc Sessego
le 2 novembre 2018
Sincères remerciements à
Julian Hilliard, Arianne Hilliard ainsi que Sherry Kane
pour avoir organisé cette interview.
INTERVIEWS CINÉ
Le Retour de
Mary
Poppins
Emily Blunt (Mary Poppins) Ben Whishaw
(Michael Banks), Emily
Mortimer (Jane Banks),
Lin Manuel Miranda (Jack)
SFMAG : Comment avezvous été castée par Rob
Marshall et comment estil ?
EB : Il m’a dit qu’il était très
excité et il voulait vraiment
que je le sache, que « Mary
Poppins » est le fleuron de
Disney, et je pense que
c’est vrai. Il m’a dit qu’il
voulait vraiment le faire et
qu’il voulait uniquement le
faire avec moi : « Si tu ne
veux pas le faire et bien
j’irai faire autre chose, car
je ne vois que toi pour le
rôle ». Je me suis dit mon
dieu c’est tellement flatteur, excitant et aussi cela
fait peur, mais je cherchais
aussi quelque chose de
nouveau et je veux aussi
avoir un peu peur de choisir un projet pareil à ce moment de ma carrière.
BW : J’ai été castée dans le
film quand je jouais une
pièce à New York et on m’a
demandé de rencontrer
Rob Marshall et j’étais très
excité, car « Mary Poppins » était le premier film
dont je suis tombé amoureux étant enfant. Ma mère
m’a dit que j’étais trans-
percé par ce film que j’ai
regardé au moins un million de fois, je connaissais
chaque chanson et je me
suis même déguisé en tous
les personnages et j’ai recréé et chanté toutes les
chansons pour ma famille.
Je suppose que le film a
une place très profonde
dans ma mémoire, j’étais
donc très excité, et curieux
et intrigué sur l’idée d’une
suite. Je suis allé rencontrer Rob Marshall et j’ai
vraiment été charmé par
lui,
il
m’a
vraiment
convaincu de son idée et
de ce qu’il allait faire avec
l’histoire. C’était vraiment
irrésistible pour moi.
LMM : On m’a dit qu’Emily
Blunt jouait Mary Poppins
et, à ce moment-là, j’ai dit
oui. Et on m’a expliqué
toute l’histoire. Ils m’ont
expliqué que cela ne serait
pas un remake de « Mary
Poppins » ce qui est, je
pense, impossible, mais
73
une suite de ce qu’il y a
dans les livres et tout ce
qu’ils m’ont dit m’a fait
penser je veux voir ce film.
Donc je suis vraiment très
excité d’en faire partie. Et
le plus ils m’expliquaient,
plus j’étais attiré, en plus il
y a beaucoup d’histoires
vis-à-vis de Mary Poppins
et quelques-unes sont représentées dans le film. La
chance de pouvoir explorer ce monde encore plus
en profondeur c’était très
excitant et le fait de travailler avec Rob Marshall et
John De Luca qui ont créé
les plus grands films musicaux modernes en étant au
centre de tout cela c’était
vraiment super.
SFMAG : Pourquoi pensezvous que Rob Marshall est
la meilleure personne pour
réaliser ce film ?
EB : Rob est la meilleure
personne pour réaliser ce
film, car il comprend les
êtres humains sur une
sorte de niveau moléculaire. Il comprend le cœur
des gens. C’est une personne naturellement merveilleuse, pas cynique,
pleine d’espoir, et il est tellement sophistiqué et élégant que je savais que ce
ne serait pas une sorte de
version moderne CGI, et
esthétiquement cool de
Mary
Poppins.
C’était
quelque chose qui serait
un classique, et il sait comment raconter une grande
histoire de manière très
INTERVIEWS CINÉ Mary Poppins
belle.
Ce film a été fait de manière pratique, c’est un
gros film qui nous ramène
à l’époque de ces gros
films où vous n’avez pas
beaucoup de CGI. Je crois
que nous n’avons eu
aucun écran vert à part
pour les séquences d’animation. Les gens sont suspendus à des câbles, nous
flottons dans les airs sur
des câbles, et tout ce que
vous voyez comme par
exemple le parapluie perroquet est en fait une vraie
marionnette et ce n’est
pas de l’ordinateur. C’est
une vraie marionnette que
quelqu’un a faite de ses
mains. Chaque décor a été
magnifiquement monté,
vrai et vous transportait, et
je crois que cela a donné à
tout le monde une certaine réalité. Vous savez
nous y avons tous vu la
magie.
Il y a toute une séquence
avec le personnage de
Meryl Streep, qui joue ma
cousine Topsy, où nous
sommes dans une pièce à
l’envers et ils ont créé une
pièce à l’envers. C’était
juste incroyable. L’équipe
effets spéciaux, ce qu’ils
ont pu faire au niveau
décor, et les plateaux qui
fonctionnaient, qui bougeaient, et les accessoires
qui ont été filmés, tout
cela est dans le film. Et
quand vous le regardez
vous le voyez vous le sentez, vous ne vous sentez
pas trahi par quelque
chose qui en fait n’est pas
là, car vous le voyez et
vous le sentez.
Quelqu’un m’a dit, quand
le premier film est sorti,
que « Mary Poppins »
c’était le grand film qui fédérait tout le monde, et je
pense que c’est exactement ce que tout le
monde a besoin maintenant. Nous sommes dans
un temps très fragile. C’est
d’un déconcertant, et je
pense que c’est un film qui
n’est pas cynique du tout
et comme mon mari le dit
c’est une bombe de joie.
C’est vraiment une joie et
je ne pense pas qu’il y ait
autre chose comme cela
actuellement, et je ne sais
pas si les gens s’aperçoivent à quel point ils ont
besoin d’un film comme
cela actuellement.
BW : Rob est merveilleux,
car de mon expérience, il
est une rare combinaison
de calme total et de
contrôle de tout. Mais il
sait aussi exactement ce
qu’il veut et il n’a pas peur
de vous dire quand vous
ne faites pas exactement
ce qu’il veut. Vous pourriez
croire qu’il puisse passer
pour un dictateur ce qu’il
n’est pas du tout, il est très
ouvert et il a la clarté la
moins compliquée qui soit.
Parfois il peut être très direct, il vous dira directement qu’il ne croit pas en
74
cela ou que cela vous
pourriez mieux le faire. Et
vous pourriez vous rebeller un peu, mais vous vous
apercevez très vite que
c’est beaucoup mieux de
parler avec quelqu’un de
franc. Et c’est toujours
avec beaucoup d’amour et
de respect. Il est très aimant.
LMM : Une des plus
grosses raisons pour laquelle j’ai dit oui à ce film
c’est de faire partie de
l’héritage de « Mary Poppins », ces histoires incroyables et de voir Rob
Marshall travailler. Pour
moi il est un sorcier. La
manière dont lui et John
évoquent la musique à
l’écran est vraiment excitante, toujours en contrôle
et presque d’une manière
un peu comme un peintre.
Donc je voulais voir comment tout cela allait se
mettre en place, car je suis
un admirateur de ses films,
et ça a été tellement fun.
SFMAG : Pouvez-vous
nous parler des numéros
musicaux ?
EB : Il y a un grand numéro
musical avec Lin qui s’intitule « A cover is not the
book », et cela représente
certainement le plus de
danse que j’ai pu faire. J’en
en faisant quelque chose
qui leur appartienne complètement.
EM : La musique est extraordinaire, je l’adore. Marc
et Scott ont fait un travail
incroyable avec la musique, car ce sont vraiment des notes très
difficiles à suivre, tout le
monde
ou
presque
connaît les musiques originales et se lancer dans
des musiques nouvelles
est très difficile. Personnellement, je dirai que le
pari est réussi, c’est encore meilleur que ce que
vous pourriez imaginer.
J’adore les chansons. Elles
me font pleurer, me rendent heureuse et elles
sont drôles et vraiment
émotionnelles.
LMM : J’ai été un fan de
Marc Shaiman et Scott
Wittman depuis très longtemps. Je me rappelle terminer l’université et avoir
eu des billets pour voir
« Hairspray ». Je crois que
c’était la sixième avantpremière, j’étais juste à
côté de Marc Shaiman et
le regardais prendre des
notes… j’ai vraiment été
fan de leur musique depuis très longtemps. Ils
75
sont parfaits pour ce projet. Marc et Scott ont
grandi avec les frères
Sherman et chaque note
du film est une sorte de
lettre d’amour à l’original.
Elles se ressentent vraiment en tant que vraies
chansons classiques de
Disney même si elles sont
toutes nouvelles, donc
chaque jour c’était une
joie de découvrir et d’apprendre la musique et de
faire partie de tout cela.
Cela a aussi été formidable de voir les chansons
prendre vie, d’apprendre
la musique et de voir en
quelque sorte les échos de
la musique originale dans
le travail incroyable de
Mark et Scott. De voir la
manière dont ils jouent
avec les thèmes pour leurs
nouvelles chansons, et en
tant que personne qui a
été là pour voir tout le
processus de faire un nouveau musical c’est vraiment excitant d’être là en
tant qu’acteur et d’en faire
partie.
SFMAG : Parlez-nous de
l’échelle de la production ?
EB : L’échelle est énorme.
J’ai vraiment senti un
INTERVIEWS CINÉ Mary Poppins
fais un peu dans la séquence de danse de l’allumeur de réverbères, mais
cela se passait au premier
jour des répétitions quand
nous commencions à danser et nous avons joué
cela pendant huit semaines encore et encore
et encore, et Rob vous dit
cela doit faire partie de
votre corps, pour que le
jour où les caméras fonctionneront et que vous
aurez tous les costumes et
toute l’équipe, vous n’avez
pas à y penser, vous le
faites c’est tout. Tout est
OK et nous vous sentez en
sécurité. Et ça, c’est la
mentalité du danseur. Et
c’est de là d’où Rob vient.
Il comprend que lorsque
vous créez un spectacle
comme celui-là, vous avez
besoin de répétitions.
Vous devez être sûrs que
tout le monde se sente
bien et que tout soit bien
détaillé.
BW : Je pense que la musique de Marc Shaiman et
Scott Wittman est merveilleuse. C’est dur d’une
certaine façon, car les
chansons originales sont
tellement iconiques et
émotionnelles. Je pense
que Walt Disney lui-même
pleurait à chaque fois qu’il
entendait « Feed The
Birds ». Je crois que c’était
sa chanson préférée et il
ne pouvait s’empêcher de
pleurer quand il l’écoutait.
Donc, il y d’énormes souliers à remplir… ça, c’est
sûr. Mais je pense que
Marc et Scott ont fait un
job sublime, ils ont fait des
références à l’original tout
INTERVIEWS CINÉ Mary Poppins
grand film en terme cinéma, et quand je le vois
entre les plateaux et les
scènes à l’extérieur de
Buckingham
palace,
jusqu’à arrêter la circulation pour pouvoir filmer
cette grosse scène à l’extérieur du royal exchange,
je veux dire que c’était un
gros film avec de grosses
scènes et vous pouviez
sentir que c’était très gros.
Mais grâce à la préparation
méticuleuse de Rob et
toutes les qualités qu’il a,
cela m’a semblé tout de
même intime pour moi. Je
ne sais pas si vous voyez
ce que je veux dire, mais
nous pouvions travailler et
en parler comme si c’était
un film de taille normale.
BW : c’était vraiment un
moment d’émotion pour
tout le monde durant les
deux premiers jours de
tournage. Jusqu’à se retrouver sur Cherry Tree…
mais cela fait vingt-quatre
ans depuis le premier film,
c’est l’hiver et le jardin est
mort et les cerises ne sont
pas encore là. C’était très
émouvant, très touchant.
LMM : Arrêter Buckingham
Palace et prendre cent
vélos vers le bas du centre
commercial, ça c’était une
nuit très spéciale, et je me
rappelle avoir même regardé si la reine nous observait…
C’était
une
journée très excitante, des
plans de moi seul sur un
vélo pédalant à côté du
londonien bridge, et pédalant sur Borough Market et
à côté de la cathédrale St
Paul, tout cela a vraiment
été très excitant.
SFMAG : Pensez-vous que
l’esprit du premier film se
retrouve dans celui-ci ?
EB : Nous avons fait très
attention à rendre hommage à l’original. Ceci est
le prochain chapitre et ma
version de Mary Poppins.
Ce n’est pas ce que Julie
Andrews a fait aussi brillamment, cela va être ma
propre interprétation. Mais
je trouve que Rob Marshall
a vraiment rendu hommage à l’original qui a impacté tout le monde d’une
si importante manière.
BW : Je pense qu’il y a
vraiment quelque chose
de joli à faire un film
comme ceci pour les enfants, surtout ce genre de
film, car nous avons tous
tellement d’attachements
personnels. Mais vous
savez aussi qu’en tant
qu’adulte il y a un peu de
cette magie qui s’en va.
Vous pouvez ouvrir votre
cœur un petit peu d’une
façon que vous ne pourriez pas autrement. Je
pense que ce n’est pas
possible de vivre dans ce
monde de cette façon,
mais Rob a créé ce merveilleux environnement où
76
nous nous sentons comme
une compagnie. Nous le
sommes vraiment, vous
savez. Nous avons eu six,
sept semaines de répétitions ce que je n’ai jamais
eu sur quoi que ce soit,
même sur les pièces que
j’ai faites. Vous vous sentez vraiment comme une
famille et ils vont vraiment
tous me manquer.
LMM : Mary Poppins est
vraiment un film sans âge
d’une manière vraiment
très particulière. Je me
rappelle l’avoir joué pour
mon fils. Mon fils est très
petit, il ne parlait pas encore à ce point, mais la
musique a commencé et il
a soupiré, et il n’était pas
enclin à soupirer. C’est l’effet de cette musique enchantée et de ce monde
incroyable, et nous avons
fait le maximum pour évoquer cela. Je trouve fantastique que Tob et toute
son équipe aient pris de
sacrées mesures pour évoquer toute la magie de
l’original. Quand nous allons dans une séquence
animée, c’est une séquence animée dessinée à
la main comme en 1964. Et
parce que cela retient toujours la magie vous savez
quand vous voyez « Supercalifra..... », c’est toujours aussi magique en
1964 qu’en 2018. Et
d’écouter cette vieille
école magique est vraiment excitant.
SFMAG : Y a-t-il quelqu’un
avec lequel vous avez particulièrement aimé travaillé ?
tellement de goût dans la
manière dont il approche
chaque décision à propos
de sa performance. Il arrive à donner la plus profonde des performances,
quelle que soit l’humeur
de son personnage. Tous
les acteurs que Rob a mis
en place font cela. Ils sont
tous sympas, très faciles et
aucun n’est un « show of ».
Mais Ben pour moi est extraordinaire, et je pense
que c’est la meilleure
chose que Rob ait faite, le
mettre en Michael dans ce
film. Et je crois qu’il va casser le cœur de tout le
monde. Il donne vraiment
une performance sans aucune peur, il n’a pas peur
d’être parfois furieux et
pas vraiment paternel d’où
le fait qu’il ait un peu
perdu la connexion avec
ses enfants qu’il aime. Et il
y a aussi une chose qui
vous fend le cœur dans
ses chansons et qui va
mettre les gens en pièces.
Marc Sessego
Remerciements à Olivier
Margerie de The Walt Disney Compagnie/France
pour nous avoir fourni ces
interviews.
13/14
Cameras
Neville Archambault
SFMAG : Comment avezvous été casté ?
NA : Dès mon enfance
j’étais acteur. Puis j’ai
77
quitté ça et je me suis
lancé dans le monde du
fitness. On m’a rappelé à
un certain moment et j’ai
fait de la série télé au
Mexique et après je me
suis remis à auditionner
beaucoup et je suis arrivé
à Los Angeles. J’ai été appelé pour un film nommé
« Slumlord », à ce moment-là ce n’était qu’un
titre provisoire puis j’ai eu
le rôle avec les frères
McMannus, ils sont très talentueux et font beaucoup
de très bonnes choses. Je
travaille donc avec un très
bon groupe et nous
sommes prêts pour le prochain épisode.
SFMAG : En lisant le script,
vous saviez précisément
où vous mettiez les pieds,
car ce gars est terrifiant.
NA : J’ai créé ce personnage… J’ai essayé de trouver la meilleure approche
vis-à-vis de ce qui avait
été écrit. Les frères
McMannus m’ont envoyé
le script et j’ai pris un mot
du script, là où ils se réfèrent à la bouche du personnage, et cela disait que
sa bouche reste quasi
constamment ouverte, et
tout le personnage est
créé autour de cela. J’ai
ajouté à cela le fait qu’il
INTERVIEWS CINÉ Mary Poppins
EB : C’était très émouvant
quand Angela Landsbury
et Dick Van Dike sont arrivés sur le plateau, car je
crois que les gens ne
s’aperçoivent pas à quel
point leur travail a affecté
la vie des gens de tout un
tas de manières. De la
série « Arabesque » à tout
son répertoire. Les gens
ont grandi en regardant le
« Dick Van Dike show » et
« Chitty chittty bang bang
». Rob Marshall n’est pas
du genre à rire et Dick a ce
speech génial celui qu’il
faut, et je me rappelle Rob
incapable de dire « coupez », car il pleurait. Parce
qu’il a grandi en regardant
Dick, il a été très inspiré
par tout son travail, ça a
donc été un moment
unique très émouvant
d’avoir ces deux icônes sur
le plateau.
BW : Je suis un fan de son
travail depuis des années.
Elle a été brillamment castée en « Mary Poppins »,
car je crois qu’elle a cette
confiance en elle qui est
très importante pour le
rôle de Mary Poppins. Et
particulièrement pour son
retour. Avec Emily on sent
qu’elle ne doute pas, elle
pourrait dire le contraire,
mais elle sait ce qu’elle fait,
et ça, c’est une qualité excellente. En plus elle est
très drôle et je pense que
la combinaison n’est pas
courante, elle est une actrice fantastique et une
mère formidable. C’est une
joie de l’avoir autour de
soi.
EM : Ben Wishaw est un
vrai artiste. Il a vraiment
INTERVIEWS CINÉ 13/14 Cameras
boite, et tout est parti de
là. Ça a vraiment été la clé
pour créer le personnage.
SFMAG : Vous fichez une
de ces trouilles...
NA : Oui et ça continue...
SFMAG : Avez-vous eu une
référence pour créer le
personnage genre Heath
Ledger - Le joker ?
NA : Je l’ai vraiment créé
sans aucune référence, par
moi-même. Je me suis
vraiment basé sur le mot
clé : sa bouche… et je l’ai
créé à partir de cela. J’ai
aussi ajouté le fait qu’il ne
cligne quasiment jamais
des yeux, et que pour lui,
dans son cerveau malade,
il pense qu’il aide la
femme Claire avec les problèmes qu’elle a avec son
mari. Quand vous voyez
«13», en fait Gérald veut
aider, à sa façon, mais
comme il est malade, il
pense vraiment que ce
qu’il fait pour Claire est la
bonne chose.
SFMAG : C’est vraiment
entre « 13 et 14 », une sacrée performance d’acteur.
NA : Vous savez c’est vraiment intéressant d’en parler, car je reçois tellement
de lettres des gens. Je reçois tellement de réactions. Vous ne pouvez pas
imaginer ce que je reçois
de la part des gens, du
bon au super mauvais, des
menaces aux félicitations
sur ma performance. Et
c’est très intéressant, car
le réalisateur et les producteurs n’ont pas idée de
ce que je vois. Ils n’ont aucune idée de la réaction
des gens. Je sais qu’ils
sont hyper occupés, donc
ils n’ont plus l’attention envers les films qu’avant, et
ils ne voient pas à l’heure
actuelle ce que je traverse.
Il y a une énorme réponse
sur les films, tout cela à
cause de la peur que Gérald déclenche. Je suis en
règle générale assez cool,
je pense, mais je n’arrive
pas à croire la réaction des
gens. Les gens des fois
m’accostent et me disent
que je ressemble à Gérald.
SFMAG : Vous êtes un acteur donc vous faites votre
travail au mieux.
NA : les gens en dehors de
l’industrie n’ont toujours
pas compris que je suis un
acteur. Certaines personnes croient que je suis
ce personnage. Un mauvais personnage. C’est
vraiment intéressant de
voir la réaction des gens.
Vous avez ça avec des acteurs de séries télé ou souvent on les appelle par le
nom de leur personnage,
mais pour moi j’ai vraiment des gens qui me parlent comme si je suis le
78
méchant. Entre les lettres
et les e-mails, c’est complètement dingue. Et des
fois ça va un peu trop loin.
Les gens pensent que je
maltraite les femmes, ou
que comme je fais des
films comme ça je donne
des idées aux gens, il y a
vraiment un très vaste horizon de réactions.
SFMAG : Quel est le plus
grand challenge en jouant
ce personnage ?
NA : Je vous en donnerai
deux. En dehors du film,
maintenant qu’on a fini, le
fait de devoir faire face par
moi-même aux réactions
des gens, et la seconde
qui est pour moi la plus
difficile est devenir lui.
Être méchant, mauvais,
violent, nous sommes plus
violents dans « 14 » que
dans « 13 », mais c’est très
difficile de devenir un personnage avec cette violence. Le reste est assez
facile en tant qu’acteur,
mais dès que j’ai lu le
script j’ai voulu le jouer.
SFMAG : Quelle fut, entre
« 13 et 14 », la scène la plus
dure à filmer ?
NA : Dans « 13 », la scène
message. Il peut y avoir
cette balance.
SFMAG : Que faites-vous
en ce moment ?
NA : Je viens de faire un
film avec les frères
McMannus, nous venons
de le terminer, ça s’appelle
«
The
Black
Island
Sound », et je fais un film
le mois prochain au Nouveau-Mexique avec Netflix. Je suis constamment
en train de travailler.
Propos recueillis par
SFMAG : C’est assez
dingue comment les deux
films se tiennent parfaitement, vous les portez à
bout de bras et une histoire pareille pourrait se
produire.
NA : Vous comprenez que
dans « 14 » le garçon est le
bébé. Beaucoup de gens
ne comprennent pas cela.
Il est possible que nous
fassions « 15 cameras », il
y a un script déjà écrit,
mais je ne sais pas si ça va
se faire. Je pense qu’il y a
vraiment dans cette série
une franchise, il y a tellement de potentiel, car il y
a tellement de choses à
dire sur les dangers de la
technologie. J’aime beaucoup parler de cela quand
je fais une question-réponse,
beaucoup
de
jeunes veulent parler de la
technologie,
nous
sommes un monde de l’Internet et d’ordinateurs, et
nous pouvons passer du
film à la technologie. C’est
une chose que j’aime
beaucoup, car je crois que
ça va poster un excellent
Marc Sessego
le 24 octobre 2018
Sincères remerciements à
Neville Archambault ainsi
que Tina Presley Borel.
Awaiting
Further
Instructions
Johnny Kevorkian
SFMAG : Comment vous
êtes-vous retrouvé à bord
de ce projet ?
JK : C’était il y a quelques
années. J’ai fait un film
«The Disappeared», le producteur et le scénariste recherchaient quelqu’un et
ils m’ont envoyé le script
et je l’ai adoré. C’était
79
quelque chose que je
n’avais jamais vu auparavant, je pourrais en plus
mettre mon tampon personnel dessus, il y a tellement de petites choses et
de directions dans lesquelles on peut aller. Le
budget était minuscule,
puis le film a reçu un budget bien plus important,
nous en avons parlé et je
suis monté à bord.
SFMAG : Combien de
temps cela a-t-il pris pour
que le film voie le jour ?
JK : Ils sont venus me voir
en 2011, juste après que j’ai
quitté la compagnie avec
laquelle j’avais fait « The
Disappeared »… Puis, nous
sommes entrés en production environ deux ans
après, sur un plus petit
budget, et ça n’a pas marché, entre-temps nous
avons trouvé d’autres personnes qui l’ont financé et
au final tout s’est bien
passé. Mais cela n’a pas
paru trop long, car nous
avions d’autres projets
entre temps, et je dirais
qu’en 2014 nous savions
que le film allait se faire et
nous avons tourné un an
plus tard.
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous a plu ? La découverte
qu’ils font le matin de Noël
avec la porte et les fenêtres ?
JK : C’est vraiment le mystère que j’adore dès le départ. J’adore tout ce qui
est mystérieux. J’adore
l’idée de garder tout cela
très mystérieux et de ne
pas savoir ce qui s’est réel-
INTERVIEWS CINÉ 13/14 Cameras
où je noie la secrétaire du
mari, ça c’est certainement la scène la plus difficile, encore une violence la
violence associée à tout
cela. À un moment donné
vous verrez la caméra va
sur mon visage et je tremble en la noyant et la faisant rester sous l’eau. Ça,
c’était dur, mais en même
temps il ne veut pas la
tuer et il ne veut pas qu’il
arrive quoi que ce soit à
Claire. Et il veut que Claire
soit saine et sauve.
INTERVIEWS CINÉ Awaiting Further Instructions
lement passé jusqu’à quasiment le plan final. Je me
suis dit il faut absolument
garder le mystère jusqu’au
bout. C’est vraiment la clé.
SFMAG : Comment avezvous balancé le côté humain
et
le
côté
science-fiction ?
JK : C’est un peu comme
mon film précédent qui
est un film d’horreur, mais
vraiment en tant que tel
c’est un drame. Je crois
que c’est la raison pour laquelle les producteurs ont
pensé à moi, car ce film
est avant tout un drame
familial, mais le casting, les
acteurs, tout devait être
réel, vous deviez immédiatement y croire. Vous deviez établir cette famille,
et vous deviez y croire, car
si vous n’avez pas cela
vous perdez très rapidement votre public. Au
début du film, vous vous
retrouvez coincés dans
cette maison avec cette
famille, donc si vous ne
croyez pas en cette famille
le film tombe à terre. Il fallait vraiment que l’élément
familial passe très bien.
Puis éventuellement tous
les éléments de sciencefiction et d’horreur vont
venir ajouter à l’histoire.
Une fois que vous croyez
en ces personnages, vous
croyez à l’histoire et à tout
ce qui va arriver.
SFMAG : Quel fut le challenge pour vous sur ce
film ?
JK : Il y en a eu plusieurs,
mais de garder déjà tous
ces personnages ensem-
ble et les faire dialoguer
sans problème les uns
avec les autres, que la dynamique fonctionne, ça,
c’était un challenge. Il ne
fallait surtout pas tomber
dans l’erreur du Space
opéra britannique, il n’y a
rien de mal dans les soapopéras, mais je ne voulais
pas avoir la sensation que
l’on regarde un film pour la
télé, je voulais avoir un
style visuel le plus cinéma
possible. J’ai fait en sorte
que le film paraisse beaucoup plus gris et beaucoup plus important qu’il
ne paraît.
SFMAG : Quelle fut la séquence la plus difficile à
filmer ?
JK : La fin… les effets visuels sur la fin. Les effets
étaient difficiles, mais une
fois planifiés ils n’ont pas
posé de problème.
SFMAG : Il ne semble pas
y avoir beaucoup de CGI
dans le film...
JK : Tout a été fait de manière très vieille école…
tous les effets sont réels,
pratiques, le CGI est entré
quand nous avons nettoyé
les câbles par exemple et
80
ce genre de choses. Améliorer certains plans…
SFMAG : Votre casting...
JK: Je dirais qu’il est assez
bien casté pour que les
gens croient qu’ils sont
une famille. Il fallait vraiment que l’on croie au
père, au grand-père, au
fils. Il fallait non seulement
trouver des gens qui aient
une ressemblance familiale, mais qui, en plus, ont
un peu les mêmes réactions dans leurs comportements. Nous voulions
avoir de bons acteurs anglais, Sam Gittins commence à avoir un peu de
reconnaissance.
SFMAG : Votre prochain
projet ?
JK : J’ai un film de sciencefiction/horreur et une possible série télé. Mais je ne
crois pas que cela prendra
autant de temps que celuici.
Propos recueillis par
Marc Sessego
le 15 octobre 2018
Sincères remerciements à
Johnny Kervokian
Jason Momoa
(Arthur Curry/Aquaman)
Amber Heard (Mera)
Patrick Wilson
(King Orm)
James Wan (Réalisateur)
SFMAG : James, en créant
ce monde visuellement et
en racontant l’histoire,
quelle partie était-elle
vraiment importante de
bien retranscrire ?
JW : Une des choses que
je voulais vraiment réussir
était le costume d’Aquaman. C’est quelque chose
qui a demandé beaucoup
de travail pour pouvoir retranscrire ce classique de
la bande dessinée à
l’écran. C’était également
de retranscrire tout ce
monde, je voulais vraiment montrer la brillance
d’Atlantis et tous les
royaumes sous marins adjacents, le tout en adaptant bien sûr ma vision
propre.
SFMAG : Jason, à propos
du costume, quelle fut
votre réaction de vous voir
en costume, et de vous
voir également en costume dans le film ?
JM : C’était irréel. Ça n’est
jamais arrivé avant. La
meilleure chose à propos
de porter ce costume, et
je n’ai d’ailleurs jamais dit
cela à James, mais ma
toute première fois était
vraiment incroyable. Je
n’avais pas de miroir, donc
je l’ai mis, je suis sorti de la
salle des costumes, et j’ai
vu sa réaction… James est
quelqu’un de très passionné et il vous le fait
sentir tout de suite, on aurait vraiment cru un môme
avec les yeux qui brillent.
Il était super fier. Il n’a rien
dit, mais je pouvais le voir
sur son visage. C’était vraiment un beau moment.
Ensuite, c’est quand j’ai
fait un face-time avec mes
enfants : j’ai pris une
photo et leurs yeux sont
devenus énormes… Ils
étaient ahuris.
SFMAG : Jason, étant né à
Hawaï et ayant été élevé
dans l’Iowa, est-ce que
vous
vous
sentiez
connecté aux mondes
d’Arthur Curry : le monde
d’Atlantis et le monde de
la terre ?
JM : Nous sommes des acteurs, donc il n’y a pas nécessairement
une
connexion personnelle. Je
n’ai pas eu besoin de ce
que Khal Drogo a traversé
pour devenir mon personnage. C’est bien de pouvoir se connecter avec une
personne de deux mondes
totalement différents, surtout
quand
chacune
ignore l’existence de l’autre. À Hawaï on ignore ce
qui se passe dans l’Iowa et
les habitants de l’Iowa ne
81
savent pas grand-chose
des Hawaïens. C’est un fait
que je pouvais totalement
comprendre. L’autre chose
qui m’a aidé c’est d’avoir
été élevé par un seul parent, beaucoup d’enfants
sont dans le même cas à
l’heure actuelle. J’ai eu
juste ma mère et moi
toute ma vie, je pouvais
donc parfaitement comprendre le fait qu’Arthur
soit très proche de son
père, puis partir et revenir
vers ses racines. Je pouvais parfaitement m’identifier à cela.
SFMAG : Amber, Mera est
forte. Elle va vraiment affronter le méchant, et c’est
un sacré vilain. Qu’est-ce
qui vous rend le plus fier
vis à vis de ce personnage,
la manière dont elle est
écrite et la manière dont
vous la jouez ?
AH : Je me sens très chanceuse d’avoir travaillé avec
des gens qui voulaient
conserver l’intégrité du
personnage. Mera n’est
rien d’autre qu’une « Bad
Ass » et un super héros à
part entière. Ce n’est pas
la petite-fille que l’on doit
protéger. Pouvoir conserver toutes ses qualités
était vraiment bien, pouvoir explorer certains aspects intéressants, ça
c’était très passionnant
pour moi. Mera est vraiment une « kick ass », «
bad ass » qui n’a besoin
d’aide de personne et je
me sens vraiment chanceuse de l’avoir jouée.
INTERVIEWS CINÉ Aquaman
Aquaman
INTERVIEWS CINÉ Aquaman
SFMAG : Patrick, Orm est
le vilain du film, mais il a
aussi raison sur le fait que
l’homme
détruit
les
océans. Comment avezvous joué les différents
traits de ce personnage
complexe ?
PW : Je pense que ce
combat est tout à fait
compréhensible. Il y a
cette très longue histoire
d’Aquaman protégeant les
océans, combattant les
baleines, sauvant les pêcheurs, tout cela on le
trouve dans la bande dessinée. J’aime le fait qu’ils
aient fait en sorte que la
pollution soit gérée par
Orm, car cela vous donne
la possibilité d’avoir une
réponse vraiment violente.
Il y a quelque chose de cathartique pour le public. Il
est impossible de trouver
une personne qui vous
dise que nous ne détruisons pas les océans : bien
sûr que nous le faisons.
C’est quelque chose dont
nous devons tous tenir
compte, non pas que ce
soit le thème principal de
l’histoire, mais c’est vraiment la raison pour laquelle Orm rassemble ses
armées pour combattre à
la surface. Tout le monde
se dit « oui je comprends
». C’est une manière intéressante d’avancer, car
après vous avez un conflit.
Et vous vous dites « Donc
il est le petit frère d’un
grand frère qu’il n’a jamais
eu »… Il sait très bien, au
fond de lui-même, qu’il est
né en premier, il y a donc
tout cet engrenage émotionnel très shakespearien
JM : Je veux juste parler
anglais et ne plus me battre.
JW : C’est ce que j’aime à
propos de Jason… Il arrive
et il vous dit quelque
chose sur son personnage.
C’est vraiment ce dont ce
premier film a besoin.
auquel il doit faire face. Il
commence à partir d’un
endroit très organique,
puis on peut aller aussi
grand que vous voulez et
c’est ce que nous faisons.
SFMAG : Jason à quel moment vous êtes-vous ressenti en Aquaman ?
JM : Je l’ai ressenti la première fois sur « Justice
League », je suis assis sur
la batmobile, et je fixe Batman et Wonder Woman.
C’était comme si je faisais
du surf sur la batmobile.
Ça c’est le truc le plus cool
à faire. Mes enfants m’ont
regardé de la même façon.
SFMAG : James, quel fut le
plus gros challenge et
pourquoi Jason ?
JW : Jason apporte sa
super personnalité au personnage, ne pas l’apporter
à Aquaman, mais amener
Aquaman à lui. Je suis
content de pouvoir montrer un autre aspect de
Jason Momoa que peu de
gens connaissent : son
côté drôle ! Après avoir vu
ce film les gens vont se
rendre compte qu’il pourrait aussi être le rôle principal
dans
un
film
romantique.
82
SFMAG : Jason, quand
vous avez appris que vous
joueriez Aquaman, quel
effet cela vous a fait d’endosser ce personnage très
connu du monde de la
bande dessinée ?
JM : Quand Zack (Zack
Snyder le réalisateur, ndlr),
m’a tout d’abord dit que
j’avais le rôle, et bien j’aurais voulu prendre ma tête
en photo. Je comprends
parfaitement pourquoi Patrick a été casté, mais pour
moi je suis la dernière personne que vous devriez
caster pour Aquaman. Je
pensais que je jouerais le
vilain, mais quand il m’a
tout expliqué, c’était vraiment un honneur. La perspective de Zack Snyder
est très radicale, et ce qu’il
a montré dans « Justice
League » est quelque
chose que nous n’avions
pas vu auparavant. Et ce
n’est pas avant la fin de ce
film qu’il devient un roi. Ce
qui est vraiment super
dans cette histoire c’est
que c’est vraiment un
héros réticent. C’est une
personne qui a un grand
pouvoir qui n’est pas exploité. Il a essayé de sauver des vies. Il a perdu des
gens. Il a aimé des gens et
il n’est pas vraiment accepté. Atlantis n’en veut
SFMAG : Quels furent les
gros chalenges en matière
de cascades, comment
avez-vous fait ?
AH : Je me suis entraînée
pendant longtemps. Et
c’est quand nous étions
vraiment en tournage que
je me suis aperçu à quel
point je m’étais entraîné. À
cause de la nature même
du film et son échelle, cela
a demandé tellement de
gens. Parfois nous étions
au déjeuner sous la tente
et l’on voyait quatre, cinq,
ou six doubles qui me
remplaçaient pour tel ou
tel plan. C’était tellement
énorme que nous avions
différentes scènes sur différents plateaux. Donc
moi je suis très heureuse.
Je me suis vraiment don-
à un câble ou un autre appareil pour quelques minutes à chaque fois juste
pour parler et donner l’impression que ce n’est rien
du tout, comme si vous
flottiez dans l’espace.
C’était très bizarre, car
nous flottions tout le
temps.
née à fond, mais l’équipe
cascade a vraiment été
extraordinaire. Nous n’aurions pas pu le faire sans
elle.
PW : l’équipe cascade
était incroyable. Nous
avons poussé les limites
de tous les départements
dans ce film vous aviez
des cascadeurs qui m’ont
dit qu’ils n’avaient jamais
été dans quatre différents
types de harnais en un
jour, et quand votre
équipe de cascades, qui
d’ailleurs travaille sur tous
les films de super héros,
vous dit cela vous vous
dites que vous tournez
vraiment quelque chose
de spécial.
JM : Les plus dures de ma
carrière
jusqu’à
aujourd’hui.
PW : Oui le plus dur pour
tout. J’irais même plus loin
en disant que pour les
cascades vous faites une
chose trente ou quarante
fois pour un usage de
quelques secondes. Mais
ce que je trouve encore
plus étrange c’est que
nous en avons fait autant,
quand vous êtes suspendu
83
SFMAG : Qu’avez-vous appris de votre personnage
?
PW : la famille d’abord.
JM : Tout à fait d’accord.
SFMAG : il semble y avoir
un vrai lien entre les acteurs et James est connu
pour avoir un plateau cool.
Comment vous êtes-vous
préparé à cela ?
JM : Tout le monde est
super et cool. Patrick est
hyper simple. J’ai beaucoup appris avec lui.
JW : Nous avons tous appris de Patrick Wilson (il
rit)
JM : non c’était vraiment
super de faire partie d’une
aussi bonne et cool
équipe. Quand les gens
sont cool, vous êtes cool.
Merci James.
JW : De rien. Ça a dû vous
faire une sacrée claque de
voir le film terminé.
PW : Surtout pour toutes
les scènes sur Atlantis.
Nous qui avions vu toutes
les prévisualisations cela
ressemblait à un vieux jeu
vidéo et montre beaucoup
de choses. Et puis vous
voyez les designs. Mais
tout était dans la tête de
James, et c’est ce qui était
génial, voir tout ce que
nous avions fait depuis un
an.
INTERVIEWS CINÉ Aquaman
pas et il ne peut aller sur
terre. Il est seul et ce sont
les femmes fortes derrière
lui et son père qui a toujours cru en lui qui font
qu’il y arrivera. Il a tout le
temps entendu la même
chose. Ce sont les gens
qui nous entourent qui
nous font devenir rois. En
fait, c’est vraiment le
voyage d’un héros pour y
arriver. Je suis très chanceux et je remercie Zack
d’avoir eu cette idée, ainsi
que James pour avoir
monté quelque chose qui
est bien plus que le weekend d’Arthur, ce qui était
« Justice League ». C’est
juste le week-end. Vous
comprenez ce qu’il a traversé. Ce sont vraiment
les réalisateurs qui font les
histoires et c’est à moi de
jouer.
INTERVIEWS CINÉ Aquaman
SFMAG : Avec autant d’effets d’eau dans le film,
quels sont les challenges
que vous avez eus ?
JW : Vous l’entendez tout
le temps de la plupart des
réalisateurs. Faire un film
sur l’eau n’est pas la chose
la plus facile. C’est très inconfortable et tout est ralenti. L’ironie dans les
séquences qui sont en fait
sous l’eau est le monde
sous-marin. C’était tourner
sec pour mouiller. C’est
exactement cela. Nous
avons tourné avec les acteurs câblés pour simuler
la nage, et comment votre
corps bouge sous l’eau.
Mais nous avons aussi joué
avec beaucoup d’eau. Je
ne pense pas que nous
pouvons faire un film
comme celui-ci sans nous
mouiller. Là encore l’ironie,
quand nous sommes audessus de l’eau, quand
nous sommes secs, c’est là
où nous devons tremper
les acteurs. Quand ils sont
hors de l’eau, c’est là où ils
sont trempés. Mais quand
vous êtes sous l’eau, les
gens ont une apparence
sèche. C’est pour cela que
nous avons tourné sans
eau. Le plus grand plateau
d’eau que nous ayons eu
est la séquence du sousmarin au début. C’est vraiment une grosse scène.
Nous avons construit un
sous-marin au-dessus d’un
énorme bassin et on le
mettait à l’eau, puis on le
séchait et… de retour dans
l’eau. Ça a continué
comme ça pendant pas
mal de prises. Un peu
compliqué oui...
SFMAG : Jason, ce film va
faire une impression sur
les fans, mais avez-vous
quelque chose à dire à
ceux qui sont mi-asiatique/mi-natif hawaïen ?
JM : Aucun doute là-dessus. Venant des îles polynésiennes, nous avons
énormément de Dieux et
de folklore sur les origines
de l’île, de Kanaloa à Tomaloa et Maui. Je pense
juste que c’est l’histoire de
Poséidon, et c’est ce que
je joue. Honnêtement, être
le premier super héros
métis en 2018, vous pensez « Vraiment est-ce possible ? ». C’est un grand
honneur. Pouvoir aussi le
jouer aussi proche de ce
que je suis, avec toutes les
imperfections du personnage. Je n’ai pas à être Superman, je ne le suis pas.
Mais je peux le jouer
comme quelqu’un qui est
vraiment divisé entre ces
deux mondes, et je suis
excité que tout le monde
le voie. Si j’étais un enfant
à Fiji ou Tahiti, pouvoir voir
Aquaman, je serais « Wow,
c’est super cool ! ». Et oui
c’est un honneur, j’attends
84
et je ne dis pas cela en
étant irrespectueux, mais
je n’ai pas vu Aquaman,
car pour la première fois je
peux regarder quelque
chose avec mes enfants.
Et je serai très ému je le
sais... pouvoir leur serrer la
main. J’en suis ému rien
que d’en parler. Cela va
être un moment très spécial avec l’un de 10 ans et
l’autre de 11 ans : ça va être
assez spécial.
SFMAG : James, qu’espérez-vous que le public retienne
JW : je veux déjà que les
gens sachent que je suis
un fan moi-même. Que
pour tous les gens qui se
sont fichus de la tête de ce
personnage et de ces
mondes, finalement ceci
est la revanche. (Il rit)
Ce film a été fait avec
beaucoup d’amour et de
passion. J’aime beaucoup
ce film, j’aime ces personnages et leurs mondes. Je
veux vraiment que les
gens sachent que j’ai respecté la source du matériel et que d’une autre
manière, je veux présenter
tous ces personnages à
une nouvelle génération
qui n’a pas grandi avec
Aquaman. Je veux que les
deux mondes se rapprochent et s’unissent.
Propos recueillis par
Marc Sessego
le 10 janvier 2018
Sincères remerciements à
toute l’équipe ainsi que Go
Oun Jung de Warner
Bros/France.
INTERVIEW CINÉ
HISTOIRE DU CINÉMA
Alien
Veronica Cartwright
“Lambert”
Après Tom Skerritt c’est au
tour de Veronica Cartwright de nous livrer ses
souvenirs sur le tournage
du film de Ridley Scott
ainsi que certains de ses
secrets. Retour 40 ans en
arrière sur le tournage
« d’ALIEN ».
SFMAG : Vous aviez été
castée pour le rôle de Ripley puis Ridley Scott vous
a rétrogradée en Lambert.
Cela a dû être un choc....
VC : Je suis allée à plusieurs interviews à Fox et
j’ai auditionné pour le rôle
de Ripley et puis j’ai dû me
rendre en Angleterre et j’ai
demandé à mon agent si je
pourrais également auditionner là-bas, car le rôle
n’était pas encore casté,
donc j’y suis allée et j’ai auditionné pour Ripley. Puis
je rentre aux États-Unis et
on m’apprend que j’ai le
rôle, il y a les négociations
et je suis repartie en Angleterre et le département
costume m’appelle pour
vérifier des costumes pour
Lambert. Mais je leur dis
que ne joue pas Lambert je
joue Ripley.
SFMAG : Ce n’est pas possible....
VC : Et on me répond non,
vous êtes Lambert. Je
n’avais même pas lu le
script de ce point de vue,
je dois relire le script et
vous vous rappelez, car si
je me souviens bien la
seule chose qu’elle fasse
c’est de pleurer. J’ai relu le
script, j’étais très déçue,
car Ripley était le seul rôle
pour lequel j’avais auditionné, alors je me suis assise et je me suis mise à
penser et j’ai parlé aux producteurs, ils m’ont dit que
Lambert en fait représente
le public. Si vous y pensez,
Lambert est la seule personne logique de toute
l’équipe. Vous savez : « Tirons à la courte-paille et fichons le camp de ce
vaisseau », que faisonsnous, nous courons en
rond comme des fous. Et
pourtant, elle est très émotionnelle sur la situation,
elle était presque à risquer
sa vie ainsi que celle d’autres personnes pour ficher
85
le camp du vaisseau. C’est
très intéressant quand
vous voyez les scènes coupées, il y en a onze en tout,
et je me disais « Ça y est
vous la voyez ». Elle est
vraiment la plus logique de
tous. On peut dire que
mon personnage exprime
la peur du public. Nous
sommes là à nous dire «
Partons du vaisseau », vous
savez ça a au fond très
bien marché, mais j’ai appelé mon agent et je lui ai
dit « Je ne joue pas Ripley
», et il me dit « Si », et non
je ne la jouais pas. Puis Sigourney est arrivée environ trois jours après, tout
le cast était là et nous
avons tous lu le script ensemble, il y a eu beaucoup
de décisions sur les costumes, il y avait des choix
très étranges de costumes,
et j’avais l’impression d’être
un cochon d’Inde à essayer
tous ces machins. (On
éclate de rire....) En plus il y
avait ma coiffure… Je sortais de faire « l’Invasion des
profanateurs de sépultures
», et ma chevelure était
vraiment longue, elle tombait au milieu de mon dos,
je me suis assise six heures
sur une chaise où ils ont
coupé et coupé, puis Ridley est arrivé cela n’allait
toujours pas et il a dit,
« coupez-lui les cheveux ! »
Et je leur ai dit «Hé les gars
attention il faut que je
sorte après le travail ! » et
je suis retournée voir la
INTERVIEW CINÉ Alien Veronica Cartwright
coiffeuse et je lui ai demandé de couper au
moins à la bonne taille
partout. L’acteur qui devait à l’origine jouer le rôle
de Kane, John Finch, venait de sortir de l’hôpital,
car il avait eu une pneumonie et durant le premier
jour avec les réacteurs qui
fonctionnaient mal, et, en
ce temps-là, les mesures
de sécurité étaient différentes sur le système de
fumée, il y avait vraiment
des choses dans l’air que
vous ne pouviez pas respirer. John Finch a dû retourner à l’hôpital et il a
été remplacé par John
Hurt. Quand je suis rentrée
aux États-Unis, j’avais évidemment une chevelure et
une coupe bizarre, et tout
le monde m’a demandé
pourquoi j’avais fait ça à
mes cheveux…
nous devions réagir envers
Bodaji Badejo qui faisait
deux mètres vingt je crois,
il était incroyablement
grand, et ce que vous
voyez à l’écran, les décors,
tout cela était construit,
même pour la scène du
Space Jokey, où utiliser le
plus grand plateau d’Europe pour tourner la scène
du désert, tout était là
physiquement là, ce qui
rendait le tout beaucoup
plus viscéral que si vous
deviez le faire avec une
petite boule verte devant
vous, et je pense que de ce
point de vue le film est
spectaculaire. Nous étions
vraiment les routiers de
l’espace, nous étions de
simples employés faisant
notre travail, dans l’espace.
Et personne n’avait vu
quelque chose comme ça
auparavant.
SFMAG : Comment étaitce de réagir à tous ces décors ?
VC : Le film ne comporte
aucun effet de CGI, et
SFMAG : la question à
10.000 : Le Chestbuster...
VC : Il n’y avait aucun effet
spécial. C’était juste John
Hurt recouvert d’un cou en
86
plâtre, d’un tee-shirt, et
toute sa poitrine était
pleine de boyaux et je ne
sais trop quoi de la boucherie locale, et ils en
avaient des seaux et des
seaux : nous attendions
au-dessus le temps que
tout cela soit prêt à être
filmé, car nous savions
exactement ce qui allait se
passer. Tout le monde passait le temps comme il le
pouvait, et environ quatre
heures plus tard on nous a
appelés pour nous dire
que tout était prêt. Toute
l’équipe portait des protections en plastique, et
on se demandait tous ce
qui se passe pour une telle
mise en scène. John était
allongé sous la table, et on
m’a dit que j’aurais un peu
de sang sur moi, je n’en
avais pas vu, ni même
avant le plan, donc on démarre et ils ont quatre caméras pour avoir tout le
monde. C’était vraiment
l’affaire d’une seule prise.
Nous avons commencé à
tourner la prise, et quelque
SFMAG : Qu’avez-vous
pensé de l’expérience sur
le film ?
VC : Et bien je suis allée
moi-même et j’ai payé ma
place pour voir le film à
« l’Egyptian » sur Hollywood
Boulevard.
Ils
avaient même mis en exposition le Space jokey, les
gens je me rappelle sont
sortis de la salle, ils étaient
malades, ils n’avaient jamais vu quelque chose
comme ça avant. C’est totalement inattendu, et
dans ces années-là quand
vous pouvez faire en sorte
qu’une scène pareille
fonctionne c’est absolument génial. Vous savez
c’est un peu comme «
Sans un bruit » au tout
début quand le monstre
apparaît et chope le petit
garçon l’impact est là. On
n’a pas eu le temps de réaliser... ce qui est génial
c’est l’effet total de l’inattendu. J’adore ce genre de
prise, ce genre de scènes.
Je pense que Ridley a
tourné le film à la manière
classique
d’Hitchcock.
J’étais avec lui sur les oiseaux, je lui posais tout un
tas de questions et il me
répondait très gentiment.
Il était incroyablement
gentil, « tu vois c’est
comme ça que tu fais Veronica, et tu as aussi le
suspens et tu vois ou tu
crois voir quelque chose,
mais tu n’es pas vraiment
sûr de quoi ! » Cette scène
qu’ils ont faite à la fin,
quand Sigourney est dans
la navette et que vous la
voyez se déshabiller alors
87
que l’alien est juste derrière elle… vous ne le
voyez pas, car il se
confond totalement dans
le mur et tout d’un coup
son bras s’avance : vous
comprenez que l’alien l’a
regardée pendant tout ce
temps, c’est une des
choses vraiment brillantes,
car vous ne voyez jamais
vraiment bien à quoi l’alien
ressemble. On vous montre des petits moments
par-ci par-là. De plus, le
design de l’alien se retrouve un peu dans les
films
depuis,
comme
« super 8 » par exemple.
SFMAG : la scène la plus
compliquée pour vous à
tourner ?
VC : la scène de la mort.
Vous savez ce qui est fou,
c’est que Bodaji a fait du
mime, du tai-chi, et il pouvait vraiment s’enrouler
comme une balle. Et cet
homme est vraiment très
grand, deux mètres huit, il
porte un énorme costume,
et je devais juste le regar-
INTERVIEW CINÉ Alien Veronica Cartwright
chose commence à bouger en dessous de la poitrine
de
John,
une
marionnette, et honnêtement toute l’équipe, nous
étions complètement fascinés par ce qui se passait.
C’était vraiment une prise
pas deux. Les scènes intermédiaires et ce qui se
passe sur cette prise sont
vraiment hystériques. La
scène a pris toute la journée, mais ce n’était qu’une
seule prise en tout.
INTERVIEW CINÉ Alien Veronica Cartwright
est pas mal, mais après
c’est du grand n’importe
quoi.
der. Bodaji devait juste se
dérouler et tout d’un coup
il apparaissait et il restait
là. Et puis il avance un peu,
j’ai honnêtement juste regardé ce qu’il faisait. Cette
scène nous a pris cinq
jours. Finalement, nous
n’avons jamais tourné la
fin qui se trouve dans le
script, et je me demandais
ce qui allait se passer et
quand nous allions la tourner… On m’a installé sur
cette espèce de crochet,
mais on n’a jamais tourné
ma mort… Quand le film
est sorti on m’a demandé
ce que cela faisait de voir
cette queue venir vers
vous entre vos jambes, et
si vous regardez bien juste
pour la fin je porte des
chaussures de tennis alors
que je porte des bottes de
cowboy pendant tout le
film, là j’étais vraiment furieuse. Nous n’avons en
fait jamais tourné ma fin.
Normalement je vais vers
mon vestiaire, et là la
queue apparaît et la fait
tomber et tirer par terre.
Mais nous ne l’avons ja-
mais tourné.
SFMAG : Pourquoi pensezvous que le film ait laissé
une trace aussi forte ?
VC : je ne sais pas. Le film
a fait un tel impact. Ridley
est tellement détaillé dans
tout ce qu’il fait et son attention incroyable. Je
pense qu’il a engagé des
acteurs, personne n’était
célèbre, nous travaillions
depuis des années, mais
n’étions pas des célébrités
ce qui fait que les gens se
sont totalement identifiés.
Il savait qu’il avait une excellente équipe donc qu’il
pourrait se concentrer sur
autre chose, car je veux
dire dans la série des films
quand vous voyez les
aliens nager sous l’eau
comme
des
petits
spermes ça, ça devient totalement ridicule. Nous
n’avons qu’un seul Alien
avec un cycle de vie très
court et qui doit engendrer des œufs, et c’est
pourquoi il attrape les
gens pour les utiliser
comme incubateur. Le 2
88
SFMAG : Et votre expérience avec Ridley Scott ?
VC : Ridley n’est pas une
personne qui parle beaucoup par contre il bosse
comme un fou. La seule
fois où j’ai vraiment pu lui
parler c’est vers la fin
quand nous allons chercher les tubes à fréon et
les tubes d’oxygène, nous
nous sommes enfin assis
et nous avons un peu
parlé, mais nous n’avons
quasiment pas parlé durant presque tout le film.
Ridley est extrêmement
talentueux, mais ne communique vraiment pas
beaucoup.
SFMAG : Avez-vous vu
Prometheus ?
VC : J’aime Prometheus,
mais le problème c’est que
le film est censé se dérouler vingt-cinq ans avant
nous, c’est à propos de Michael Fassbender qui joue
David le robot, et bien
nous, vingt-cinq ans après,
nous devons reconstruire
un robot alors que lui
vingt-cinq ans avant se retrouve avec la tête d’un
côté et le corps de l’autre
côté et il arrive à communiquer… Cela m’a vraiment
énervé !
Propos recueillis par
Marc Sessego
le 26 novembre 2018.
Sincères remerciements à
Veronica Cartwright ainsi
qu’à Mitch Clem.
CHRONIQUES FILMS
14 Cameras
De Seth Filler et Scott Hussion
Avec Neville Archambault, Zach Dolin,
Kodi Saint Angelo.
À l’heure du « Dark Web », encore une
sortie traitant du sujet. Petit budget, mais
un sujet flippant : « 14 caméras » vous
scrutent... Quelles sont ces caméras, que
font-elles là et surtout qui tire les ficelles ?
Verdict.
Un couple loue une maison de vacances
dont le prix proposé paraît beaucoup trop
alléchant. À leur arrivée ils découvrent
une très belle maison avec piscine et tout
semble très bien se passer. C’est sans
compter sur le propriétaire qui a caché
pas moins de 14 cameras et qui va dorénavant scruter leurs moindres faits et
gestes. Mais un événement inattendu va
tout faire basculer...
Suite de « 13 cameras » sorti il y a trois
ans, c’est donc la suite des aventures du
propriétaire Gérald (une prestation hallucinante de Neville Archambault). Je vous
conseille donc de regarder « 13 cameras »
avant celui-ci, si vous en avez la possibilité.
Une famille s’installe dans une location
sans savoir ce qui s’y passe vraiment. Vu
et revu vous me direz, mais... Dans l’ensemble la réalisation est bonne et efficace,
et on se demande cette fois-ci ce qui va
arriver jusqu’à ce que les événements
prennent le mauvais chemin. Le métrage
est une totale remise en question de nos
modes de vie et de la manière dont nous
traitons internet qui, encore une fois, est
ici vraiment montré comme l’arme terrible
et à double tranchant du 21ème siècle.
Ici on va très vite s’apercevoir de l’impact
d’internet - et surtout sa face cachée avec
le Dark Web - et les conséquences que
l’on ne soupçonne même pas. 14 caméras
ont ce pouvoir de vous glacer le sang
dans le sens où on se demande jusqu’où
tout cela peut nous mener. Sans pour autant raconter son déroulement (ce qui
amènerait plusieurs spoilers), l’une des
clés de la réussite de « 13 et 14 cameras »
est dans l’interprétation de ce propriétaire
fou, complètement cinglé, et la performance d’acteur de Neville Archambault
est tout simplement sidérante. Il habite le
personnage à la manière d’un Heath Ledger/Joker et s’est vraiment fondu dans un
personnage malsain, fou, et qui marche
constamment entre une ligne d’insanité et
le fait de vouloir faire le bien autour de lui.
Je n’en dirai pas plus, mais si vous cherchez un film de terreur/horreur avec un
personnage aussi inoubliable que Freddy
ou Jason en son genre, ne cherchez pas
plus loin. Neville Archambault va vous sidérer et vous effrayer.
On croirait que les grands méchants
n’existent plus tels Freddy et Jason Détrompez vous, car « Gérald » est présent,
89
CHRONIQUES FILMS
il pourrait même être votre prochain propriétaire Airbnb et vous n’avez aucune
idée de la situation dans laquelle vous pénétrez. « 14 cameras » vous prouve bien
que tout cela pourrait être bel et bien réel
et transformer de gentilles petites vacances en un terrifiant cauchemar dont
vous pourriez ne pas sortir indemne.
Pour votre prochaine location n’oubliez
pas de vérifier l’état de votre location, car
si vous trouvez ne serait-ce qu’une caméra, prenez vos jambes à votre cou et
fichez le camp, car il peut être déjà trop
tard...
Marc Sessego
Unfriended :
Dark Web
De Stephen Sisco
Avec : Colin Woodell, Stephanie
Nogueras, Betty Gabriel
Nouvelle production Jason Blum en partenariat avec le réalisateur Timur Bekmanbetov, nous voici plongés dans les
affres de notre « ami » de tous les jours et
de toutes les heures, j’ai nommé ‘Internet’. Si vous croyez tout savoir et tout
connaître sur Facebook, Instagram et autres, le film vous réserve quelques surprises et peut-être pas des meilleures.
Alors que vaut cette plongée dans l’univers du « Dark web » : verdict…
Mathias « vole » un laptop dans un cyber
café et le propriétaire le contacte et va
faire n’importe quoi pour récupérer son
bien. Sans le savoir, le vol de cet ordinateur va plonger Mathias dans un cauchemar dont il n’imagine même pas la
portée…
Après une première demi-heure quelque
peu laborieuse et d’une lenteur excessive
qui nous présente les personnages, leurs
lieux géographiques et ce qu’ils font, le
film nous plonge dans l’intrigue. L’élément le plus intéressant est que l’action
se déroule quasi uniquement sur l’écran
du laptop et cela peut au départ agacer.
Il faut un petit temps d’adaptation avant
de rentrer dans l’intrigue.
Ceux qui découvriront peut-être le film
sur support vidéo devront s’armer de patience et se doter si possible d’un écran
haute définition de grande taille, car les
messages de l’intrigue du film apparaissent tous dans les bulles Facebook et ils
ne sont pas toujours bien lisibles et défilent parfois à une vitesse un peu rapide
et déconcertante.
Retournons donc à nos moutons. Mathias
a donc volé cet ordinateur portable et sa
descente aux enfers s’est quasi déclenchée au même moment. Entre tous les «
chats » avec ses amis on ne sait plus des
fois qui dit quoi et qui fait quoi, mais passons. Le « Dark Web » se découvre alors
et on comprend immédiatement que ce
sont les lieux où tout fichier ouvert rime
avec les mots : perversion et malsain.
90
pris dans une spirale où vous perdez tout
contrôle.
Un excellent petit film d’horreur et rappelez vous tout n’est qu’à un clic de vous.
Après ce « Dark Web », vous réfléchirez à
deux fois avant d’appuyer sur votre clavier Facebook.
Marc Sessego
Awaiting Further
Instructions
de Johnny Kervokian
Avec : Sam Gittins, David Bradley, Grant
Masters
Petite production indépendante faisant
quelque peu office d’ovni dans la production actuelle, « AFI » est doté de l’un
des comédiens de « Game Of Thrones »,
mais devient surtout très intéressant de
par son concept. Qu’est-ce que cette petite production britannique ?
Le soir de Noël, une famille se réunit, non
sans heurts et rancunes. Le fils cadet,
après avoir passé une soirée des plus
mauvaises, décide de repartir très tôt au
petit matin après avoir passé la nuit. Au
réveil il s’aperçoit que la porte ainsi que
toutes les issues extérieures sont scellées
et qu’il est impossible de sortir. Les seules
91
CHRONIQUES FILMS
« Dark Web » joue la très fine carte du cinéma visuel où on ne dévoile qu’un peu
et laisse la part belle à votre imagination
qui elle va faire tout le reste. C’est d’ailleurs l’un des impacts du film, car toutes
les actions entreprises sont celles de Mathias, c’est lui que l’on suit et dans la seconde partie le film devient hyper
prenant, très intriguant et parfois extrêmement « flippant » si je puis me permettre. On enchaîne alors avec un
véritable jeu du chat et de la souris et là
où « Dark Web » frappe un grand coup
c’est que le spectateur devient le maître
voyeurisme du web et de ses enjeux et on
devient presque Mathias et on veut savoir
où on va et ce qui s’y passe.
C’est alors que l’on va plonger dans un
monde où, même si on en soupçonne
l’existence, l’on ne veut à aucun prix ouvrir la porte. Toutes les actions et erreurs
de Mathias vont lui faire ouvrir porte
après porte et la seconde partie nous entraîne dans cette très sombre face cachée,
tout
étant
réelle,
connue
quoiqu’insoupçonnée et l’on plonge avec
lui.
Le film s’inscrit dans cet univers 2.0 qui
est déjà le monde du cinéma de demain.
Tout y est numérique, vous êtes devant
un écran durant tout le film, ça n’a pas
l’air d’être du cinéma et tout cela se transforme en un super petit film d’horreur
terrifiant totalement numérique et on accepte tout cela sans même se rendre
compte qu’au final on a passé tout son
temps à regarder à travers une webcam
pendant un tout petit peu plus d’une
heure trente.
Je ne vous dévoilerai pas la fin bien sûr,
mais tenez-vous prêt à une séquence finale inattendue qui sans montrer quoi
que ce soit vous glacera encore plus que
tout.
Véritable plongée dans notre monde actuel et ses déviations.
« Unfriended : Dark Web » démarre
comme une gentille petite comédie un
peu lente, mais, dès que le cauchemar
commence, tout se met en marche et
l’horreur fait son apparition, et vous êtes
CHRONIQUES FILMS Awaiting Further Instructions
informations leur parvenant viennent du
poste de télévision. Que s’est-il passé
cette nuit-là ? Le mystère est entier.
De prime abord rien de vraiment nouveau. Un Noël sous tension entre une famille et son fils amenant pour le réveillon
de Noël sa petite amie, indienne, au sein
d’une famille conservatrice et raciste.
Jusque là rien de bien nouveau… C’est le
matin de Noël où tout démarre vraiment
avec une intrigue très originale et totalement innovante. Nos protagonistes se retrouvent coincés dans une maison
totalement scellée de l’extérieur et il leur
est impossible de sortir. Une sorte de
paroi recouvre tout accès vers l’extérieur
et leur seule possibilité de communiquer
sera à travers la télévision et on comprend en plus que tous leurs faits et
gestes sont scrutés à la loupe. Le casting,
pour des acteurs pour la plupart inconnus du grand public, est très bon et remplit parfaitement le cahier des charges.
Très vite la machine va s’emballer entre la
détérioration des rapports au sein de
cette famille et la situation exceptionnelle
à laquelle ils sont tous confrontés sans
aucune possibilité de faire machine arrière.
La réalisation fonctionne parfaitement et
« AFI » excelle dans l’écriture d’un scénario aussi ingénieux qu’imprévisible où on
ne sait jamais trop ce qui va arriver, tous
les ordres de conduite très spécifique et
ceux pour chacune de leurs actions étant
dictés à travers la télévision et on se demande qui ou quoi est à l’origine de cette
situation. Qui pourrait totalement sceller
la maison et pourquoi ? Est-ce le gouvernement ou autre chose ? Entre chaque
profil psychologique et les événements
qui se déroulent, le film apporte bon
nombre de surprises et nous saisit de
bout en bout.
L’un des éléments qui m’a le plus intrigué
dans « AFI » est que d’une certaine manière il arrive à nous montrer que bien
que les écrans de nos multiplexes soient
quasi constamment bombardés par de
surprenantes productions et, disons-le, le
règne des super héros, « AFI » démontre
que tous les sujets ou concepts n’ont pas
été tous utilisés. J’entendais l’autre jour,
à un studio, une personne disant avec un
certain pessimisme que tout avait déjà
été fait et que le cinéma n’était plus ce
qu’il était. Je dirai que la distribution des
films a certes changé, mais que les idées
nouvelles sont bel et bien présentes, des
écrivains de talent il y en a encore, et il
faut juste que ces personnes aient la
chance de mettre leurs idées en pratique.
Il me semble donc tout à fait justifié de
dire que « AFI » rentre dans cette lignée.
Un excellent script, un concept tout à novateur, de bons acteurs et vous êtes alors
partis pour une heure trente de folie entre
la science-fiction et l’horreur.
Nous ne connaissons pas à l’heure actuelle la date de sortie dans l’hexagone,
mais il serait vraiment dommage de rater
ce très bon film, où le mot d’ordre est
l’originalité et ça fait vraiment du bien par
les temps qui courent.
Un excellent moment de science-fiction
en perspective.
Marc Sessego
Colette
De Wash Westmoreland
Avec Keira Knightley, Dominic West…
La mode des biographies est très présente et c’est au tour de l’écrivain Colette
d’être portée à l’écran sous les traits de
l’actrice britannique Keira Knightley. À
92
années 1900 et leurs aventures et leurs
mœurs plus que discutables tiendront
jusqu’à ce que Colette ne puisse plus
supporter le succès totalement usurpé
de son mari alors que le véritable talent,
la vraie « Claudine », - ce personnage qui
déboule dans la littérature du début du
20ème siècle et qui devient une célébrité
à lui seul et qui inspirera modes et coiffures -, c’est cette femme confinée dans
l’ombre de son mari.
Le réalisateur Wash Westmorland a également su peindre toute sa galerie de
personnages avec subtilité et pudeur.
Bons nombres des thèmes abordés sont
bien évidemment tabous pour l’époque
et au lieu de rentrer dans un film très graphique, il choisit de montrer juste ce qu’il
faut, le spectateur comprendra aisément
alors qu’il aurait été facile de tomber
dans le voyeurisme et la vulgarité.
« Colette » est le portrait d’une femme,
magnifiquement porté à l’écran par une
Keira Knightley surprenante, secondée
de près par un excellent Dominic West et
il est au final passionnant d’apprendre
comment le personnage de Claudine est
né et toute l’aventure qu’elle a engendrée.
En ce début 2019, le film a donc un impact certain avec notre actualité et la
juste place des femmes dans notre société et force est de constater qu’au siècle dernier vivait une femme au talent
littéraire incontestable qui fut incroyablement en avance sur son temps de par
sa pensée, ses actions, ses mœurs.
Si elle avait voyagé à travers le temps,
elle aurait très certainement troqué ses
habits d’époque pour nos vêtements
contemporains et se serait sans aucun
doute adaptée en un clin d’œil à notre
société. Sa plume et sa feuille de papier
remplacée par un clavier et un écran, au
regard de sa personnalité, il n’y a aucun
doute qu’elle se serait fondue dans notre
époque avec une aisance déconcertante
tellement la modernité brûlait en elle.
Marc Sessego
93
CHRONIQUES FILMS
l’heure où les droits des femmes sont au
centre de l’actualité, il semble que cette
sortie arrive à point nommé. Que peuton attendre ? Verdict.
L’écrivain Colette est poussée par son
mari à écrire des nouvelles sous le nom
de son époux. Celles-ci deviennent un
succès, et elle se bat pour que son talent
soit reconnu, bouleversant également les
normes hommes/femmes.
« Colette » débute dès la jeunesse du
personnage et on va suivre tout son parcours, au sein de la cellule familiale avec
ses parents, puis son mariage, ses débuts
d’écriture. L’époque est très bien reconstituée, des décors aux costumes on est
artistiquement transporté à la fin du
19ème siècle qui y est excellemment dépeint.
Après son rôle le plus célèbre de « Pirates
des Caraïbes », voici Keira Knightley dans
un rôle d’époque, certes (il semble que
les tenues d’antan lui collent à la peau et
qu’elle fasse partie d’un cinéma représentant les siècles précédents). Elle incarne donc Colette avec une finesse et
parfois une détermination de son personnage pour une performance saisissante. À noter que le film, bien que
tourné en anglais, présente ses nouvelles
en français. C’est un peu un tour de force,
mais cela fonctionne parfaitement. On va
donc suivre l’auteur des très célèbres
aventures de Claudine, en présentant un
personnage, en ne faisant aucune impasse sur sa vie et ses mœurs qui vont
s’avérer très détonantes pour l’époque et
très en avance sur son temps.
Le deuxième point fort concerne le mari
de Colette, joué de manière totalement
brillante par Dominic West. Ses mœurs
lui aussi seront plus que discutables,
trompant allègrement sa femme dès le
début de son mariage, tout en gardant
une emprise sur elle en la forçant à écrire
des nouvelles sur lesquelles il apposera
son nom, mais qui, aux yeux de beaucoup, montreront dès le départ qui est le
véritable écrivain.
On sera ainsi mêlé à la grande société
bourgeoise du Paris du tout début des
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Peter Jackson
SUITE de la page 2
blème est la plus ennuyeuse qui soit. Ici c’est
l’opposé total. C’est une
bonne relation, mais elle
vient avec beaucoup de
bagages.
SFMAG : Qu’est-ce qui fait
selon vous que Hera Hilmar est la bonne actrice
pour jouer Hester ?
PJ : Hera, tout comme son
personnage reste une
énigme, avec le côté mystérieux d’une Ingrid Bergman. Elle rentre vraiment
dans le rôle comme un
gant. Elle connaît Hester
et elle est une sorte de
personne réservée dans
son naturel et qui comprend parfaitement son
personnage.
SFMAG : Et Robert Sheehan ?
PJ : Comme son personnage, il est optimiste, parle
beaucoup et est vraiment
marrant comme gars.
Robbie est Tom, et il a créé
un tel personnage que
vous voulez vraiment le regarder.
SFMAG : Il y a de la tension
très fun entre eux n’est-ce
pas ?
PJ : Oh oui une fois que la
glace se brise…
SFMAG : Et c’est aussi très
intéressant d’avoir un vilain aussi complexe et
puissant que Thaddeus
Valentine joué par Hugo
Weaving...
PJ : J’adore travailler avec
Hugo. Valentine est intéressant. Je pense que les
meilleurs vilains sont ceux
qui croient que ce qu’ils
font est bien et les pires
ceux qui sont vilains tout
le temps et qui se lèvent le
matin en pensant « Je vais
faire quelque chose de
très mauvais, car je suis le
vilain, donc quelle chose
pourrais-je faire pour être
le vilain de l’histoire » ? Valentine, lui, est quelqu’un
qui n’est pas du tout
comme cela, il pense vraiment que ce qu’il fait est la
meilleure décision. Il pense
qu’il le fait pour les bonnes
raisons et dans sa tête il
est pratique. Il pousse
l’histoire dans des endroits
qui la rendent sombre et
sinistre, mais à chaque fois
il pense le faire pour les
bonnes raisons. Pour moi
c’est ça qui est hyper intéressant. Bien plus qu’un vi94
lain c’est un personnage
imparfait, mais avec une
âme cassée...
SFMAG : Quel genre de
monde nous montrezvous dans « Mortal Engines » ?
PJ : Un monde qui se situe
à trois mille cinq cents ans
de maintenant, après ce
qui est connu comme la
guerre de soixante minutes. Un truc avec un
nom pareil ne va pas vraiment bien fonctionner,
n’est-ce pas ? Il y a eu un
événement cataclysmique
qui s’est produit probablement pas trop loin de
notre temps et qui a éliminé la plupart du monde.
Mais notre histoire n’est
pas post-apocalyptique,
car le monde a été reconstruit et c’est un endroit
très différent.
SFMAG : Comment la société a-t-elle changé ?
PJ : C’est une société fonctionnelle qui n’est pas si
mal que cela, avec des magasins, des théâtres, des
couleurs, des vêtements…
Ce n’est pas un monde
sombre, c’est quelque
chose d’amusant d’essayer
SFMAG : Et comment expliquez-vous ce que sont
ces villes à traction ?
PJ : Ce sont des villes qui
se sont montées à partir
de débris et qui se sont retrouvées sur des roues, à
se chasser les unes les autres qui en fait sont l’Europe
que
nous
connaissons et qui sont
connues en tant que « The
great hunting ground ». Il
n’y a plus de frontière ou
de pays, mais des villes sur
roues. Londres par exemple est l’une des plus
grandes.
SFMAG : Ce Londres dans
le film est presque un personnage à part entière
PJ : c’est comme cela qu’il
est dans le livre. Étant
l’une des villes les plus iconiques du monde, je pensais que Londres était un
bon choix pour une ville
traction. Et pour ce que
l’on sait il est possible que
sa population soit le résultat de toutes les villes qu’il
a avalées durant le cours
des années et qui en sont
devenues une partie.
SFMAG : Quel est l’état du
monde au début de l’histoire ?
PJ : Au début de notre histoire, l’âge des villes tractées existe depuis cinq
cents ans, et vous sentez
qu’ils arrivent vers la fin,
car les proies sur lesquelles elles comptent
pour alimenter leurs engins, et qui sont d’autres
petites villes, sont devenues de plus en plus rares.
Il y a donc une certaine
tension dans ce monde
sur ce qui va se passer par
la suite.
SFMAG : Et qu’est ce qui
vous a plu en tant que réalisateur ?
PJ: Et bien, il est intéressant de montrer qu’un
mode de vie qui a duré
des siècles touche à sa fin,
ce qui d’une certaine manière est un peu la même
trame que « Le Seigneur
des Anneaux ».
SFMAG : Vous avez décidé
de ne pas réaliser le film et
avez offert l’opportunité à
Christian Rivers...
PJ : Christian a fait pour
moi des storyboards depuis qu’il a quitté l’école,
depuis qu’il avait dix-sept
ans et qu’il collaborait sur
95
« Braindead ». Puis il a travaillé sur tous mes films et
a même fait de la « Quick
previz », quand les storyboards se sont faits sur ordinateur. Puis, il a gagné
un Oscar pour ses effets
sur « King Kong », et puis
récemment sur Le « Hobbit », il a réalisé énormément de seconde unité,
comme par exemple la séquence du canon sur les
rivières sur le deuxième
film de la trilogie. Pour
moi, la décision de lui donner la réalisation de « Mortal Engines » n’était pas
difficile, et je n’ai pas essayé de trouver un jeune
réalisateur à aider. C’était
vraiment le temps pour lui
de réaliser un film, c’est
très organique et facile.
SFMAG : Que pouvezvous dire de son travail et
de ce qu’il a fait ?
PJ : Je ne pense pas que
j’aurais pu faire un meilleur
film. J’ai compris, écrit et
coproduit « Mortal Engines », j’ai un peu un droit
d’auteur. Christian a fait un
travail fantastique en qualité de réalisateur et le résultat c’est un film que
j’adore regarder.
SFMAG : Est-ce plus facile
pour vous de regarder un
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Peter Jackson
d’imaginer le changement
de notre société si le
monde est en fait différent
de celui que nous connaissons.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Peter Jackson
film sans l’avoir réalisé ?
PJ : Oui parce que lorsque
vous l’avez réalisé vous ne
le regardez pas en tant
que tel. Précisément parce
que je n’étais pas là
chaque jour quand Christian tournait (même si j’ai
aidé en tant que producteur) je peux m’assoir et
regarder le film en tant
que film, ce qui est une expérience intéressante pour
moi. Je suis extrêmement
fier de cela et de ce que
Christian a fait.
SFMAG : Le niveau des détails dans le film est spectaculaire
PJ : Si vous faites un film
dans une période dont
vous n’êtes pas familier, et
qui d’une manière ou
d’une autre est fantastique, vous ne voulez jamais le rendre banal. En
créant une société très différente de la nôtre, nous
avons pris beaucoup de
soin à la rendre crédible.
En ce sens, nous avons fait
en sorte de ne pas le banaliser ou le diminuer tout
simplement parce que
tout était fabriqué et non
réel. Mais en fait nous
avons essayé de créer le
monde le plus réel qui soit.
Cette attention aux détails
aide vos acteurs à croire
au monde dans lesquels ils
vivent.
SFMAG : Comment travaillez-vous avec vos producteurs partenaires Philipa
Boyens et Fran Walsh ?
PJ : Et bien pour commencer je crois que trois est un
bon chiffre, car la plupart
des choses que nous faisons est de résoudre des
problèmes. Donc si l’un
d’entre nous a une idée,
cette personne doit la présenter et la défendre
comme si les deux autres
faisaient partie des membres d’un jury. Et aussi
quand vous écrivez et que
vous avez un problème,
quelqu’un va connaître la
réponse. Trois est vraiment
un bon numéro pour une
équipe.
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous plaît quand vous réalisez un film ?
PJ : Tout ce qui me motive
est le désir de voir le film à
l’écran et la façon la plus
facile est d’y aller et le
faire. Au point où j’en suis
je veux juste faire le meil96
leur film que je peux.
Marc Sessego
Merci à Isabelle Sauvanon
de Yelena Communications pour nous avoir
fourni cette interview
Christian
Rivers
(Réalisateur)
SFMAG : Comment vous
êtes-vous
retrouvé
à
bord ?
CR : Au départ, et je crois
que cela n’est pas un secret, Peter Jackson devait
le réaliser lui-même, mais
le « Hobbit » est arrivé et il
a décidé de les faire. À la
fin de cette trilogie, il ne
voulait plus rentrer dans le
processus de construire
des mondes géants ; Peter
m’a alors envoyé le projet,
ce qui a été incroyablement généreux de sa part.
Cela voulait tout de même
dire qu’il pouvait rester impliqué dans tout un tas de
choses qu’il aime comme
travailler sur le script, aider
au casting et à la préparation générale. J’étais en
SFMAG : Après avoir collaboré avec lui pendant
toutes ces années cela a
dû être un moment très
spécial pour vous.
CR: Je me suis senti très
humble : penser que Peter
avait ce type de confiance
en moi, et que cela allait
être le début d’une route
très longue et très difficile.
C’est un sacré travail que
d’amener un tel film à
l’écran !
SFMAG : Mais vous aviez
déjà dirigé la seconde
unité avec lui, donc vous
saviez dans quoi vous
mettiez les pieds…
CR : Oui, absolument. Bien
que ce soit très différent,
car en seconde unité vous
travaillez pour le réalisateur. Sur « Mortal Engines » je contrôlais la
réalisation et l’histoire.
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous a plu dans l’histoire ?
CR : je connaissais le livre,
car mon fils en est un
grand fan. J’aimais les personnages, et je pensais
qu’ils étaient vraiment
uniques et humains, et
puis ce monde futur avec
les villes tractées… Par
exemple, Je n’avais jamais
vu un personnage comme
Hester auparavant.
SFMAG : Qu’est-ce qui
rend le personnage principal d’Hester Shaw si
unique dans le monde que
vous nous montrez ?
CR : Elle est une sorte
d’héroïne cassée et brisée.
Sa mère a été tuée quand
elle était enfant, et elle a
été élevée par cette chose
mi-homme/mi-robot du
nom de Strike. Il a toujours
été son tuteur et ne lui a
jamais fait de mal, mais en
même temps c’est un peu
un monstre. Hester est un
personnage mené par la
vengeance et presque par
la mort d’une certaine manière.
SFMAG : Puis elle se retrouve face à Tom Natsworthy, l’autre personnage
principal. Qui est-il à vos
yeux ?
CR : Tom est vraiment un
personnage que l’on aime,
car même s’il a rêvé de
97
choses meilleures, il n’en
est pas pour autant moins
amer ou mauvais.
SFMAG : Quelle est son
histoire ?
CR : Il voulait être aviateur,
mais ses parents sont
morts et il n’a pas pu réaliser son rêve. Par chance, le
musée l’a pris sous ses
ailes, car ses parents
étaient également des historiens. Il n’a pas vraiment
un statut, mais il n’est pas
fâché ou en colère. En fait
il comprend que tout
pourrait être pire et il est
content avec ce qu’il a,
même si ce n’était pas son
rêve. Tom est optimiste et
de bonne nature. Plus tard,
quand il rencontre le puissant Thaddeus Valentine,
tout change, car cette
femme essaie de le tuer et
Tom lui court après pour
l’appréhender, mais elle lui
dit une chose qui éclate
son monde. Puis il se
trouve piégé dans une espèce de toile d’araignée et
en disant à Valentine ce
qu’il a juste appris celui-ci
va se débarrasser de lui.
SFMAG : Tom et Hester ne
commencent pas vraiment
du bon pied…
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Christian Rivers
voiture allant au travail
quand Peter m’a appelé
pour m’en proposer la réalisation… j’y ai réfléchi pendant environ dix secondes
et je lui ai dit oui.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Christian Rivers
CR : Non, mais la suite de
l’histoire va être leur histoire d’amour. C’est vraiment très fun quand vous
avez deux personnes tombant amoureuses l’une de
l’autre alors qu’au départ
ils ne pouvaient pas se
supporter.
SFMAG : Donc même si les
enjeux sont importants il y
a de l’humour.
CR : Oui et je pense que
c’est très important. Un
peu d’humour rend le tout
plus amusant et réel. Nous
voulons que le drame soit
réel et que les enjeux
soient très élevés, mais
nous voulons aussi que les
gens aiment le film.
SFMAG : Pourquoi avoir
choisi l’actrice islandaise
Hera Hilmar pour le rôle
d’Hester Shaw ?
CR : Cela nous a pris un
certain temps pour trouver Hester, mais nous
avons cherché jusqu’à ce
qu’Hera apparaisse. Elle
est merveilleuse et possède ce côté inconnu à
propos d’elle qui sied parfaitement au personnage.
SFMAG : Pourquoi avoir
choisi le jeune talent irlandais Robert Sheenan pour
jouer Tom Natsworthy ?
CR : Le truc super sur
Robbie c’est que c’est un
caméléon. Si vous le rencontrez dans la rue, vous
ne vous rendriez jamais
compte qu’il est Omar
Natsworthy de « Mortal
Engines », il peut vraiment
se fondre dans n’importe
quel look ou personnage.
Une fois que nous l’avons
rencontré, nous n’avons
pas fait machine arrière.
SFMAG : Le film ne fonctionnerait pas si vous
n’aviez pas un tel antagoniste en Thaddeus Valentine, joué par le grand
Hugo Weaving.
CR : Hugo est probablement le visage que nous
reconnaissons
tous
à
l’écran et c’est un artiste et
un acteur formidable pour
travailler. Il est complètement directif en Valentine,
ce n’est pas le vilain à
grandes moustaches qui
veut faire mal au monde,
mais quelqu’un qui a ses
raisons. Il voit que ces
villes vont mourir à un moment, donc il essaie de
trouver une manière de
98
survivre, il est vraiment
impitoyable et sans merci
dans la manière dont il
veut atteindre son but.
SFMAG : Sa fille Katherine
Valentine, jouée par Leila
George, est un autre personnage complexe et
riche…
CR : Katherine a vécu une
vie de privilèges et représente ces gens qui sont
dans une bulle. Valentine a
essayé de la protéger de la
dureté du monde, mais il
vit aussi un mensonge,
comme il est capable de
faire vraiment du mal. Elle
doit faire ce voyage de découverte que beaucoup
de gens font quand ils réalisent que le monde n’est
pas ce qu’il est et que les
gens que vous aimez ont
parfois de noirs secrets.
Leila, comme le reste des
acteurs secondaires, était
super dans le rôle.
SFMAG : Vous avez également la mystérieuse Anna
Fang qui joue un rôle-clé
dans la résistance de ces
villes mangeuses.
CR : Exactement. Dans le
monde que nous décrivons, il y a les gens qui vi-
SFMAG : Et comment expliquez-vous ce monde
futur unique que vous décrivez ?
CR : C’est une civilisation
sur son déclin, née d’une
apocalypse, qui est née en
quelques heures. C’est un
peu comme comparer nos
civilisations maintenant
jusqu’à la Rome antique.
Donc ce n’est pas du tout
une dystopie, mais un
nouveau monde riche en
culture, et j’espère une
nouvelle expérience pour
tout le monde.
SFMAG : Est-ce qu’il est
difficile de porter ce nouveau monde à l’écran ?
CR : C’est beaucoup de
travail difficile. Nous savions que nous désignions
un monde qui devait être
vrai pour nous mainte-
nant, donc nous avons dû
montrer ce que nous
avons et le projeter dans
le futur. Par chance, tellement d’artistes très talentueux sont venus pour
faire ce que vous voyez à
l’écran.
SFMAG : Alors qu’il est bénéficiaire de l’Oscar des
effets spéciaux, que pouvons-nous attendre des
effets visuels de « Mortal
Engines » ?
CR : Ils ont été un véritable challenge pour les incroyables artistes que
nous avons à Weta Digital,
mais mon objectif était
que le spectacle ne soit
pas supérieur à l’histoire ni
aux personnages, être certain que les effets nous
servent au second plan.
Même dans la première
scène du film, quand nous
montrons cette cité gigantesque en ‘manger’ une
plus petite… les personnages sont là pour tout
faire fonctionner. Nous
avons
construit
cent
soixante
plateaux
de
toutes les tailles, je ne
voulais surtout pas que
mes acteurs soient devant
un écran vert.
SFMAG : Comment a été
99
votre collaboration avec
Peter Jackson en qualité
d’écrivain et producteur ?
CR : Je réalisais pour la
première fois : il ne m’a
pas donné les clés de la
Ferrari pour aller juste
faire un tour, il m’a donné
toute la liberté pour réaliser le film. Il n’était pas sur
le plateau à regarder pardessus mon épaule, mais il
a été très généreux et m’a
aidé quand j’en ai eu besoin. Je n’ai pas non plus
plié à la pression du planning ou fait moins que ce
que le film méritait. Il voulait que le film soit un film
sur lequel il pourrait mettre son nom et un film
dont je pourrais être fier.
SFMAG : Maintenant que
le film est terminé, comment voyez-vous votre expérience sur le film, d’un
point de vue personnel et
professionnel ?
CR : Personnellement je
me dis que j’ai vraiment eu
la chance de pouvoir le
faire, et professionnellement j’espère que les gens
vont apprécier. Ça a été un
voyage hallucinant, et en
même temps tout ce que
j’espérais que ce soit, c’est
génial et terrifiant parfois.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Christian Rivers
vent dans les villes de
traction dans leur cycle de
destruction où ils chassent
les petites villes, et il y a
les gens qui s’opposent à
tout cela et qui essaient
de les arrêter, et Anna
Fang est leur leader. L’artiste coréenne Jihae est
fantastique
également
dans ce rôle. Elle apporte
un super look au personnage.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines
Philippa
Boyens
Fran Walsh
(Scénaristes
et producteurs)
SFMAG : Pouvez-vous
nous parler de la genèse
de « Mortal Engines » ?
PB : Mortal Engines devait
être le prochain film de
Peter Jackson après « The
lovely bones », je me rappelle même qu’en 2007,
Peter m’avait déjà montré
des dessins dessus. Puis le
“Hobbit“ est arrivé et c’est
devenu sa priorité.
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous a plus dans ce projet?
PB : L’originalité de l’idée.
Quand Peter et Fran m’ont
demandé mon opinion, je
pensais que je voulais vraiment voir ce film et pas
seulement à cause des
grandes et vastes étendues qui sont montrées,
mais aussi à cause de la
relation très intrigante
entre les deux protagonistes, Hester et Tom.
L’idée d’écrire ces deux
personnages était très ex-
citante.
SFMAG : Qu’avez-vous
pensé des livres de Philip
Reeves quand vous les
avez lus ?
PB : qu’ils sont de mieux
en mieux l’un après l’autre.
Puis en parlant à Philip,
nous avons appris qu’il
voulait les destiner à un
public adulte, mais nous
l’avons convaincu de les
écrire pour un public plus
jeune. Nous avons un peu
rajeuni les personnages ce
qui remet l’histoire sous sa
forme originale, ce qui est
intéressant.
FW : J’ai beaucoup aimé
les dialogues, et toutes ces
idées. C’est une histoire à
propos de villes qui s’attaquent les unes aux autres,
qui littéralement se mangent, c’est le résultat d’un
monde qui a continué
dans une direction de manière aveugle et qui ne
peut se terminer qu’en
auto-destruction.
PB : Que pouvez-vous dire
d’Hester Shaw, l’héroïne
principale de l’histoire ?
FW : Je pensais que c’était
très intéressant d’avoir un
rôle féminin principal qui
ne soit pas physiquement
parfait. C’est un challenge,
100
car cela ne se fait pas traditionnellement, et encore
moins dans des films de
genre. Hester n’est pas
parfaite, donc ce n’est pas
un personnage idéalisé,
elle est réelle, elle n’est pas
définie par son look et
c’est tout l’intérêt.
PB : Hester Shaw représente ce que l’on ressent à
vivre par votre esprit, et je
pense que les jeunes
femmes d’aujourd’hui peuvent s’identifier à cela.
FW : Elle n’est peut-être
pas très glamour, mais elle
est intéressante. Dynamique et complexe
SFMAG : Et Tom Natsworthy ?
FW : Il est adorable. Nous
avons tout de suite adoré
Tom.
PB : Je pense que ça a été
un avantage de le vieillir, il
était vraiment jeune dans
les livres, et nous voulions
représenter à quel point il
est incontrôlable, si Hester
vient d’un endroit sombre
et désespéré, lui c’est tout
l’opposé.
SFMAG : Qu’est-ce que
chacun représente dans
l’histoire ?
PB : Tom est celui qui nous
SFMAG : Donc ils ne démarrent pas de la meilleure façon ?
PB : Non, et c’est toujours
un excellent début d’histoire.
SFMAG : Leur déconnection initiale les mène à de
nombreux affrontements
et humour.
PB : Il y a beaucoup de
plaisanteries où Hester a
ce côté très sombre. Ce
sont vraiment les deux
personnes au monde dont
on se dit qu’ils ne vont jamais se rencontrer, et
j’adore ça. En aucune
façon, sauf si le destin s’en
mêle, ils n’avaient une
chance de se rencontrer,
et cela amène beaucoup
d’humour. Elle le regarde
avec les regards moches
et c’est vraiment hilarant.
SFMAG : Que pensez-vous
de Robert Sheenan dans
le rôle ?
PB : Il a été facile à capter
justement lui aussi est incontrôlable. Robbie a
donné vie au personnage
de manière parfaite, en
étant loufoque, courageux
et sincère en même
temps. Cela a été plus difficile de trouver l’actrice
pour Hester.
SFMAG : Pourquoi était-ce
si dur de trouver la bonne
actrice ?
PB : Nous avions besoin
de quelqu’un de confiné,
mystérieux et dangereux.
Et elle peut jouer sans
problème le côté physique
du rôle.
FW : Nous savions que
cela serait difficile de la
trouver, car Hester est un
personnage cassé, et l’acteur devait porter ce côté
101
émotionnel. Elle est dure
et féroce, mais n’a pas
perdu son habilité à aimer
et Hera a apporté tout
cela dans le rôle.
SFMAG : Et vous avez
casté l’artiste coréenne
Anna Fang, un autre rôle
célèbre du film…
PB : Nous avons eu une
connexion
immédiate
avec Jihae, et vous êtes
tellement content quand
cela arrive. Elle est le chef
de la résistance et un personnage clé qui va avoir
son rôle à jouer pour
qu’Hester s’ouvre.
SFMAG : Et ils sont tous
contre Thaddeus Valentine...
PB : Oui Valentine est le
méchant de l’histoire. Il est
très complexe, car il a
commis cette chose terrible qui lui a tant coûté et
qui a fracturé son âme. Il
ne peut pas faire machine
arrière, car s’il le fait, il
devra affronter ce qu’il a
fait, et c’est pour cela qu’il
fait toutes ses actions
jusqu’au bout. Il est totalement dédié à tous ce qu’il
fait.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Philippa Boyens Fran Walsh
fait entrer dans l’histoire,
alors qu’Hester est celle
qui détient toutes les réponses, ce qui a été plus
compliqué à écrire pour
nous.
SFMAG : Comment ces
deux personnages travaillent-ils ensemble ?
PB : Ils travaillent ensemble
merveilleusement,
même si, au départ elle
n’est pas intéressée par lui.
C’est un personnage qui a
l’habitude d’être seul. Cependant, à un moment
donné, vous voyez la
connexion qui commence
à se faire entre eux deux,
bien que ce soit très fragile il commence à obtenir
sa confiance.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Philippa Boyens Fran Walsh
SFMAG : Pense-t-il qu’il
soit le vilain ?
PB : Non. Valentine pense
que tout ce qu’il fait est totalement et moralement
justifiable, comme la plupart des grands vilains le
sont.
SFMAG : Que pouvez-vous
nous dire de Christian Rivers, qui fait ici ses premiers pas de réalisateur et
qui a travaillé durant des
années avec Peter Jackson et a même dirigé la seconde
unité
sur
le
«Hobbit» ?
PB : Je peux dire que réaliser un film comme « Mortal Engines » est une
chose considérable, même
pour nous et cela fait vingt
ans que nous faisons des
films, mais Christian n’a jamais ressenti cela. Il a ce
grand esprit qui l’aide à le
faire avancer, et à trouver
les réponses, quelle que
soit la situation. Il est très
collaboratif. Et en plus de
tout cela, c’est un véritable
artiste.
FW : Christian a été très
courageux, car c’est un
énorme film à faire pour
une première réalisation.
Cela a été une énorme
construction de mondes,
mais il n’a jamais laissé la
pression le guider. Je
pense qu’ayant réalisé la
seconde unité aura été
très bénéfique, il a l’habitude de travailler avec une
grosse équipe et un planning serré. Il a aussi un don
naturel pour raconter les
histoires.
SFMAG : Et quel effet cela
fait-il de travailler avec
Peter Jackson sur un projet qu’il ne réalise pas ?
Même s’il l’a coproduit et
coécrit avec vous?
PB : Peter était comme la
couverture de sécurité qui
était toujours là quand
vous aviez besoin de lui.
Cela aide qu’il ne se
trompe quasiment jamais
avec son instinct…
FW : Je dois dire que
c’était assez étrange de
l’avoir juste à côté de nous,
quand il est généralement
hyper impliqué dans tout
le côté créatif. Il a pris du
recul, cela a permis à
Christian de pouvoir réaliser son propre film.
SFMAG : A quoi le public
doit-il s’attendre avec
« Mortal Engines » ?
FW : Je pense que c’est
spécial, car vous voyez
beaucoup de films à grand
spectacle ces jours-ci, et il
102
n’y en a pas autant qui ont
une histoire de relation qui
est émouvante et qui ait
une quelconque profondeur. Mais je pense que
celui-ci oui, et pour moi
c’est ce qui le différencie
des autres.
PB : Les gens peuvent s’attendre à un grand film. Qui
que ce soit qui aime « le
Seigneur des Anneaux »
devrait aimer ce film.
SFMAG : Pourquoi pensezvous que le public du
« Seigneur des Anneaux »
aimera
«
Mortal
Engines » ?
PB : Comme le « Seigneur
des Anneaux », c’est
égoïste, avec des moments incroyables et un
niveau d’originalité unique.
Il y a aussi beaucoup
d’émotion et de cœur.
SFMAG : Donc vous être
très excité que le public le
découvre ?
PB : Oui, car je veux que
les gens le découvrent
pour eux même. C’est
super quand le public devient propriétaire du film si
je puis dire.
Robert
Sheehan
(Tom
Natsworthy)
SFMAG : Étiez-vous vous
excité de vous retrouver
dans une production Peter
Jackson ?
RS : Comment ne pourrait-on pas ? C’est l’un de
nos plus importants réalisateurs, l’idée même de
travailler avec lui était incroyable. Je me souviens
avoir été impressionné par
des amis allant travailler
sur le « Hobbit » et pensant « Ne serait-ce pas
une super bonne place
pour ta carrière ? »
sa vie. Je me rappelle
m’être senti un peu
comme cela à un certain
âge, bien que j’ai eu beaucoup plus d’opportunités
de voyager que lui. Donc
je pense que nous avons la
même nature intrépide et
nous sommes tous deux
d’une nature très aventureuse.
SFMAG : Qu’aimez-vous
sur votre personnage ?
RS : Il est très insouciant
et joyeux. J’ai dit au réalisateur Christian Rivers
que je voulais que Tom ait
conscience de la situation
dans laquelle il se trouve,
mais en même temps qu’il
soit un rayon de lumière et
de positivité dans un
monde sombre.
SFMAG : Donc « Mortal
Engines » est un rêve devenu réalité ?
RS : Tout à fait. Je dois admettre que pour moi c’est
un rêve devenu réalité.
SFMAG : Dans un certain
sens, c’est l’opposé d’Hester Shaw, le second protagoniste de cette histoire.
RS : Oui, et comme on le
dit, les opposés s’attirent…
SFMAG : A vos yeux qui
est votre personnage Tom
Natsworthy ?
RS : Je pense que Tom est
un personnage un peu
suffoqué par le fait qu’il ne
puisse pas voyager et voir
le monde, car il a été sur
ce bateau croisière toute
SFMAG : Ils doivent avoir
un point commun. Quel
est-il à votre avis ?
RS : Je pense qu’ils ont en
commun les circonstances
dans lesquelles ils se trouvent, car ils sont en danger de mort et n’ont
qu’eux sur qui compter.
103
SFMAG : Vous avez une
super alchimie avec Hera
Hilmar, qui joue Hester.
RS : C’est assez facile
d’avoir une bonne alchimie avec Hera, car elle fait
partie de ces gens qui
vous parlent vraiment. Elle
a un tel charme qu’elle
vous fait penser que vous
êtes la seule personne au
monde.
SFMAG : Et que pensezvous de Hugo Weaving,
qui joue Thaddeus Valentine, votre adversaire à
l’écran ?
RS : Hugo a une telle présence et un tel talent.
Vous vous sentez presque
tremblant à tourner des
scènes avec lui, sous l’ombre énorme de son
charme.
En même temps il est très
sympathique et il porte le
tout très légèrement sur
ses épaules. Hugo Weaving est un vrai « mec ».
SFMAG : La manière dont
il joue le vilain est très
complexe et riche, au
point qu’on finit presque
par le comprendre...
RS : Oui et ceux-là sont les
meilleurs vilains, car sinon
ils n’ont rien d’humain.
Vous pouvez certainement le voir de ce point de
vue.
SFMAG : Est-ce que le fait
de tourner en Nouvelle-
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines
Donc ils sont ensemble,
mais à contrecœur, ils sont
deux
personnes
de
mondes totalement différents.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Robert Sheehan
Zélande, dans ces décors
gigantesques, a aidé votre
performance d’acteur ?
RS : Cela a aidé de manière massive. Nous avions
tout un tas d’artistes sur le
plateau s’occupant chaque
jour de tout un tas de
choses, ce qui nous a vraiment donné l’impression
d’être sur une bête mobile
comme les villes roulantes
que l’on voit dans le film.
SFMAG : Parlez-nous des
scènes d’action et aimezvous les faire ?
RS : J’aime beaucoup. Je
suis arrivé en Nouvelle-Zélande six semaines avant
le début du tournage et j’ai
eu un entraîneur pour me
préparer. C’était assez sérieux, et à cause de cela il
m’est arrivé parfois de ne
pas pouvoir marcher. Cela
m’a beaucoup aidé, car je
savais que ce serait un
tournage très physique, et
je ne voulais pas avoir mal
tout le temps. Ça a marché, car je crois que j’étais
vraiment en forme à la fin.
SFMAG : Pensez-vous qu’il
y ait quoi que ce soit que
nous puissions apprendre
de ce monde fictif ?
RS : Je pense que le film
est une satire très fine qui
montre une vue déformée
de la civilisation du futur,
en parlant en rétrospective et avec regret de la
manière dont les gens
étaient irresponsables à
l’heure actuelle.
SMAG : Pensez-vous que
ce soit une façon plus facile d’aborder les problèmes avec une œuvre
de fiction ?
RS : Oui je pense que les
gens préfèrent explorer
ces problèmes à travers le
filtre de la fantaisie parce
qu’il est plus facile de les
regarder de cette manière
plutôt qu’un problème qui
nous affecte vraiment.
SFMAG : Êtes-vous un fan
de SF et de fantaisie ?
RS : Je le suis, car disséquer les choses peut être
difficile, mais c’est plus facile dans ces genres, car ils
aident à manifester différents aspects du caractère
humain. De voir ces
choses quelque peu abstraites caractérisées peut
être très excitant.
SFMAG : Qu’avez-vous
pensé du film quand vous
l’avez vu terminé ?
104
RS : Je l’ai trouvé fantastique. C’est un sacré ‘roller
coaster’, je peux dire aussi
que je me sens très fier de
la réaction centrale dans
l’histoire entre mon personnage et Hester. Je
pense que cela emmène
vraiment les gens dans un
film qui va très, très vite en
termes de rythme, le
monde qu’il porte et ses
effets visuels.
SFMAG : Que ressentezvous après toute l’expérience de ce film ?
RS : J’ai de super souvenirs très amusants. Je me
souviens à la fin du tournage de m’être baladé le
soir en Nouvelle-Zélande
et d’être vraiment hyper
excité du résultat. C’était
très spécial.
Hera Hilmar
(Hester Shaw)
SFMAG : Qu’est-ce qui
vous a plu sur l’opportunité de faire partie de
« Mortal Engines » ?
HH : De jouer un tel personnage. Elle représente
quelque chose qui, je crois,
est vraiment important…
SFMAG : Hester est un
personnage fort et complexe. D’où lui vient cette
force ?
HH : je pense qu’elle vient
précisément de sa diversité, comme elle peut être
plusieurs choses en même
temps : en colère, vulnérable, heureuse, forte. Je
crois que je peux être tout
ce que je suis et je peux
être encore plus fort en
moi-même. Si vous essayez d’être sans défaut,
parfait et d’une seule dimension tout le temps,
vous ne montrez pas vos
faiblesses ou les laissez
devenir une part de vousmême, ce qui selon moi
est un signe de force.
Comment peut-on être
fort si on ne peut être faible ?
SFMAG : Donc, sa cicatrice n’est pas juste physique,
mais
aussi
émotionnelle.
HS : Absolument, et c’était
très important pour moi
de pouvoir jouer cela.
SFMAG : Quand elle rencontre Tom Natsworthy,
l’autre protagoniste de
cette histoire, ils s’affrontent, mais très vite ce mur
s’effondre.
HH : Oui, je pense qu’Hester à mis un grand mur
quand elle le rencontre et
elle n’a absolument pas de
temps pour lui. Vous
devez aussi comprendre
qu’elle n’a pas été vraiment en contact avec des
humains depuis qu’elle est
enfant et qu’elle ne sait
pas très bien s’y prendre,
donc elle est très inconfortable autour d’eux.
SFMAG : Quelle est sa
réaction à son comportement ?
HH : il ne comprend pas
pourquoi elle ne parle pas
105
plus et qu’elle ne l’aide pas
plus, mais je crois que les
choses changent quand ils
s’aperçoivent qu’il y a
quelque chose qui existe
qu’ils ne connaissaient
pas. Ils doivent trouver un
moyen de communiquer
et s’aider. Ils sont forcés
de s’entendre et d’une
autre manière chacun décide de le faire.
SFMAG : Et comment cela
se passe-t-il quand ils rencontrent Anna Gong’ le
leadership de la résistance ?
HH : Pour Hester, après
toutes ces années, c’est
presque comme rencontrer quelqu’un qui l’a
connectée à la personne
qu’elle était. Anna est également quelqu’un qui l’encourage à être elle-même,
et je pense qu’elle fait la
même chose pour Tom.
Elle devient un mentor
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Hera Hilmar
que la beauté n’est pas
sans défaut. De pouvoir
être montrée et appréciée
pour qui elle est, pleine de
couleurs, forte, débraillée,
qu’elle peut faire toutes
les erreurs, avoir les colères les plus noires, mais
être douce, précise, avoir
une grande intelligence,
quelqu’un qui fait exactement la bonne chose au
bon moment, qui est belle,
aimante, et tout le reste.
Quelqu’un qui soit multidimensionnel, comme nous
le sommes tous, et qui à la
fin est défini par son personnage et ses actions et
pas par son look.
INTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Hera Hilmar
sonnage. Beaucoup de curiosité et d’enthousiasme.
SFMAG : Et comment
était-ce d’apprendre à le
connaître ?
HH : c’est très sympa d’apprendre à connaître Robbie à travers le travail et
durant tout le temps que
nous avons passé ensemble. Il est très pétillant,
spontané et curieux de la
même manière que Tom. Il
n’y a jamais un moment où
l’on s’ennuie avec lui sur le
plateau.
pour les deux et leur sauve
la vie.
SFMAG : Que pensez-vous
que Jihae apporte au
rôle ?
HH : Je pense qu’elle a apporté une force et cette
merveilleuse énergie au
rôle d’Anna Fang. Jihae est
très centrée et a montré
beaucoup de maturité
dans
sa
performance
d’Anna Fang, qui est une
chose qu’Hester et Tom
n’ont pas encore atteinte
quand ils la rencontrent.
Elle est aussi très drôle et
c’est une joie de travailler
avec
elle,
car
c’est
quelqu’un qui écoute et
qui est toujours très présente avec vous dans la
scène.
SFMAG : Parlant d’humour,
il y en a pas mal entre Tom
et Hester.....
HH : Oh que oui il y en a !
SFMAG : Comment étaitce de travailler de manière
proche avec l’acteur irlandais Robert Sheehan qui
joue Tom Natsworthy ?
HH : Nous avons passé du
bon temps. Nous avons
fait un tel voyage ensemble. Nous avons été balancés dans ce monde très
peu de temps avant le
début du tournage, un peu
comme nos personnages,
et nous avons pu utiliser
cette
non-familiarité
quand nous avons commencé à filmer. Mais nous
avons très vite appris à
nous connaître comme
vous pouvez l’imaginer,
être jeté dans tout un tas
de situations dans le
monde d’Hester et Tom et
avons passé six mois ensemble en Nouvelle-Zélande. Robbie a une super
énergie qu’il amène sur le
plateau et dans son per106
SFMAG : Parlons de cela :
comment était-ce de tourner le film en Nouvelle-Zélande et de travailler sur
ces décors extraordinaires ?
HH : C’était incroyable.
Parfois, je croyais vraiment
que nous étions sur le parc
d’attractions « Mortal Engines », à cause de la taille
des décors et de l’attention au détail. Les gens
vont penser que nous
étions tous dans une
chambre verte, mais la vérité est que nous ne
l’étions pas. Je pense que
nous avions cent vingtdeux plateaux.
SFMAG : Comment voyezvous la relation entre Hester et ce personnage de
Strike, moitié humain/moitié robot qui l’a élevée ?
HH : Cette relation me
fend le cœur pour plusieurs raisons. D’une part
c’est une histoire père-fille,
mais cela explore aussi le
thème de ce que c’est que
d’être humain, ce que c’est
SFMAG : Comment vous
êtes-vous préparée pour
votre performance dans
ces scènes ?
HH : J’ai essayé de penser
à l’extérieur de la boîte et
de me mettre à la place de
gens qui se connectent,
parlent et se comportent
de manière différente.
Cela m’a vraiment aidée,
car nous avons dû développer notre propre langage
ensemble,
comprendre les choses
différemment et parfois
être un peu plus clair et
plus littéral avec ce que
l’on disait, au lieu d’insinuer les choses.
SFMAG : Et votre collaboration avec Stephen Lang
qui joue Strike ?
HH : Stephen était fantastique. Il est vraiment gentil, et c’était vraiment
super de l’avoir avec moi
dans toutes les scènes
avec son équipement de
Motion capture. Ce qu’il a
pu faire avec ses yeux et
ses têtes est extraordinaire. Je pense qu’il fait un
super job avec Strike.
SFMAG : Vous avez beaucoup de scènes d’action ?
Comment cela s’est-il
passé pour vous ?
HH : C’était dur, car j’ai dû
faire tout un tas de choses
: grimper à des murs,
combattre, courir blessée.
Mais j’aime être active et
transpirer un bon coup
quand je travaille. Cela me
fait avancer et j’adore cela.
SFMAG : Le film marque
les débuts de Christian Rivers en tant que réalisateur. Que pouvez-vous
nous dire de lui ?
HH : Christian vient d’un
monde très fort de storyboarding et d’effets visuels, mais il a été super
avec les acteurs et a vraiment pensé aux personnages. C’est super de
parler avec lui et c’est le
genre de réalisateur qui
est toujours là pour vous.
107
SFMAG : Comment étaitce de travailler avec Peter
Jackson ?
HH : Super excitant, il était
souvent là, ce film est vraiment un effort collaboratif, tout comme Fran
Walsh et Philippa Boyens,
qui ont également écrit et
produit, et qui sont une
force féminine. Je pense
que la balance de ce que
Peter et Christian ont apporté est vraiment excitante, car d’une façon,
vous avez la brillante manière de penser de Peter
Jackson et son expérience, et la voie d’un
jeune réalisateur qui réalise son premier grand
film. Avoir ces deux
choses là combinées aux
fortes voix de Fran et Philippa à l’écriture et à la
production, c’était cool et
important pour quelque
chose comme « Mortal Engines ».
I NTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Hera Hilmar
que de s’aimer et se comprendre, et comment vous
pouvez avoir une âme
sans en avoir vraiment
une. Cela me fascine.
Comment communiquezvous avec quelqu’un qui
communique aussi différemment avec vous ? Que
devient votre langage ? Il
y beaucoup de thèmes sur
l’amour dans cette histoire.
I NTERVIEWS CINÉ Mortal Engines Hera Hilmar
SFMAG : Grandir dans un
petit pays comme l´Islande et rêver de devenir
actrice, avez-vous pensé
que vous pourriez vous retrouver dans un grand film
comme celui-ci ?
HH : Je pouvais imaginer
beaucoup de choses, mais
pas spécialement cela.
Pour être honnête, je ne
pense pas avoir réalisé la
magnitude de ce projet
jusqu’à ce que je le fasse.
Puis j’ai pensé « bon je suis
dedans donc maintenant
je dois donner le meilleur
de moi-même ». Quand j’ai
vu « Le Seigneur des Anneaux » étant enfant, je
n’ai jamais pensé qu’un
jour je ferais un film à l’autre bout de la terre avec
Peter Jackson. Même
maintenant quand je m’arrête et que j’y pense pendant une seconde, c’est
toujours pour moi difficile
à croire.
SFMAG : Mais si vous vous
arrêtez et vous y pensez,
que pensez-vous de toute
cette expérience ?
HH : cette expérience
m’est très chère, car j’ai
vraiment eu du bon temps
en faisant ce film, même si
souvent c’était dur de rentrer dans le cœur d’Hester,
son âme, sa tête et son
corps… C’était aussi une
sacrée récompense de
pouvoir le faire justement,
car ce n’était pas facile !
SFMAG : Que diriez-vous
que vous avez appris ?
HH : J’ai tellement appris, à
un niveau personnel et en
tant qu’actrice. Cette expérience m’a vraiment fortifiée et il y a beaucoup de
choses que j’ignorais que
j’ai apprises sur moimême. C’est drôle, car j’ai
vraiment utilisé l’énergie
d’Hester et je me suis laissée inspirer par sa bravoure. Par exemple, quand
je suis allée « bungee jumping » (sauter d’un pont en
étant rattrapé à une corde,
ndlr) à la fin du tournage
en Nouvelle-Zélande, et
hésitant à le faire je me
suis dit que c’est une
chose qu’Hester pourrait
faire. Ayant été dans son
corps pendant six mois et
ne pas avoir peur de sauter de buildings et de navires volants, j’ai trouvé les
réponses : Absolument !
Et… j’ai sauté ! Je me suis
dit que parfois nous nous
limitons alors que parfois
nous pouvons faire tellement plus.
Marc Sessego
Remerciements à Isabelle
Sauvanon de Yelena Communications pour nous
avoir fourni cette interview.
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