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Libération - 29.12.2018

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SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 DÉCEMBRE 2018
www.liberation.fr
PHOTOS REUTERS, DENIS ALLARD ET AFP
2,70 € Première édition. No 11689
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sants
ph Kabila.
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PAGES II-V
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2 u
CHAMBOUL
TOU
RÉTRO 2018 ÉDITORIAL
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Une année
bleu-brun-jaune
Par
LUC LE VAILLANT
E
n France, il y a eu un bref instant d’embellie en cette année 2018, qui sinon n’aurait
été que propagation de la gangrène
identitaire et négligence de la catastrophe écologique annoncée.
15 juillet. L’orage tonne sur Moscou
et les Bleus exultent. Coupe du
monde empochée, la génération
Griezmann-Mbappé chante sous la
pluie et fait oublier les sales mômes
ramenards de Knysna. Mieux, la
troupe de Pogba a l’empathie enfantine et le discernement allègre.
Vingt ans après 1998, elle ne se la raconte pas génération black-blancbeur recommencée. Mais elle a le
qui-vive intelligent. Quand un humoriste américain trie les 23 vainqueurs selon leurs origines, le défenseur Benjamin Mendy tacle cette
volonté d’assignation communautaire d’une émoticone commune, sinon universaliste: un drapeau tricolore pour chacun. L’Hexagone peut
se croire quelques instants champion d’un monde qui va mal.
Présent en tribune, le jeune président auquel la France s’est donnée
mange encore son pain blanc.
Quand les lanciers bleus volent sa
chance à la Croatie, le quadra cravaté bondit de son siège et dresse le
poing. L’instantané est signifiant
qui démode Kennedy, Trudeau et
Renzi réunis. La juvénilité semble
une martingale imparable qui pourrait sauver le libéralisme économique européen et l’ouverture au
monde marchand. Cette élévation
médiatisée du fringant blondinet
envoie dans les ronces les bien assis
que transit le vent noir de l’histoire
comme les régressifs qui se cadenassent dans l’entre-soi. Au moment de la remise de la coupe, sous
la pluie battante, Macron se pare
encore des confettis dorés de la victoire, mais il a déjà pris la saucée et
son costume dégouline.
1er décembre. Six mois plus tard, Jupiter est à terre et son impulsivité a
pris un sale coup dans les gencives.
Ce sont les gilets jaunes, habillés
de fluo car s’estimant floués, qui
sortent des souterrains de la débine
et du ressentiment, pour briser les
dents de la chance du benjamin qui
s’était cru si prédestiné, si opportun, si mirifique.
On croyait les Français convertis
aux revendications individuelles,
sociétales et segmentées, et voilà
que le social intersectionnel ressurgit. Les fins de mois difficiles et la
désertification des campagnes reprennent le pas sur le débat PMAGPA. Le vieux monde délaissé se
rappelle au bon souvenir des élites
négligentes. Sentiment d’abandon
et crainte du déclassement raniment une exigence d’égalité, sinon
une certaine lutte des classes. Pourtant, la mobilisation est d’autant
moins définissable qu’elle se veut
«dégagiste» et apolitique. Ce
qu’était un peu Macron à ses débuts. Sauf que les gilets jaunes se
défient de l’Europe et s’en tamponnent de l’écologie. Même Le Pen et
Mélenchon, qui devraient tirer les
marrons du feu, semblent prudents
devant ces brasiers en rond-point final. Exercée sur les Champs Elysées, la violence radicale crée la panique chez les décideurs. Qui voient
de plus la saison des fêtes marquée
par le retour du terrorisme que chacun s’était empressé d’oublier en se
plongant dans la lecture du magnifique Lambeau de Lançon.
Janvier. Macron débute l’année en
chargé de mission de la banque et
de l’industrie, en liquidateur du
particularisme français, en nettoyeur des (supposées) écuries
d’Augias de la fonction publique.
Après avoir débroussaillé le code du
travail, il fait plier le rail. Droit dans
les bottes de Juppé, il éperonne les
cheminots. Ceux-ci n’ont plus
l’aura nécessaire pour être délégataires de la colère des salariés du
privé et se perdent dans un calendrier de grèves trop prévisible. Surtout, Macron, qui a dit ce qu’il allait
faire, fait ce qu’il avait dit, même si
sa façon de marcher est un peu biaisée, s’il met son pied droit plus souvent en avant que le gauche.
Sur la scène internationale, le président français fait figure d’exception.
Européen convaincu, il est à contrecourant de la vague autoritaire,
souverainiste et illibérale qui accède démocratiquement au pouvoir
de par le monde. Le Hongrois Orbán
en est le précurseur. L’Israélien Nétanyahou en est le phénix toujours
renaissant.
2018 apporte des renforts d’importance à cette cause de plus en plus
commune. Le Brésilien Bolsonaro,
militaire nostalgique du temps des
généraux, cumule tous les attributs
haineux. Le coup de couteau reçu
pendant la campagne débonde sa
capacité à n’en faire qu’à sa guise, en
survivant sans cliquet. Il a même le
culot de nommer ministre de la Justice le juge qui l’a débarrassé de
Lula, l’ancien président de gauche.
En Italie, Salvini prend le ministère
de l’Intérieur et devient la tête d’affiche d’une alliance angoissante qui
voit les populistes vaguement de
gauche s’allier avec les identitaires.
Coupé en son milieu, ne menant
plus nulle part, le pont de Gênes est
la métaphore d’une Europe débouchant sur le vide, avec une Italie debout sur les freins. Et on ne dira rien
du Royaume désuni, tentant de fuir
le Brexit qu’il a voté, tétanisé par la
fuite des sièges sociaux qui se replient vers le continent.
De cette régression égoïste et sécessionniste, Trump est évidemment
le héros. Conspué et mésestimé, ce
goujat à l’incivilité recommencée
déboussole son monde. Flingueur
aux tweets dévastateurs, il ne respecte aucune convenance diplomatique et afflige la planète suspendue à ses écervelades. Il ferme les
frontières mais la croissance économique flambe. Il fait le vide parmi
ses conseillers mais continue à se
comporter en Néron plus retors
qu’on ne pensait. Il réussit parfois
des coups imprévus, comme cette
réconciliation des deux Corées. Macron, qui a tenté d’apprivoiser la
bête blonde à coups de câlineries
exagérées, réalise, mais un peu
tard, qu’il ne sert à rien de ménager
cet incontrôlable.
L’une des autres images de l’année
est certainement celle de la Californie transformée en fournaise, à
l’heure où Trump fait des confettis
de l’accord de Paris sur le climat.
C’est comme si cette région paradisiaque concentrait les contradictions de l’heure. Déjà tourneboulé
par l’affaire Weinstein qui n’en finit
pas de déboulonner des idoles masculines et vieillissantes, Hollywood,
l’usine à images d’un monde de
plus en plus consommateur de fictions, voit partir en fumée les villas
de Malibu où logent les meilleurs
des siens. A San Francisco, où les
Gafa ont leurs sièges sociaux, les
tornades de feu ne menacent pas
seulement les bénéfices défiscalisés
des nouveaux maîtres du monde.
C’est comme si une course de vitesse était engagée entre ceux qui
veulent classiquement protéger une
planète surchauffée et ceux qui essaient de la dématérialiser et de la
faire muter.
2019 dira si une alliance est envisageable entre ces deux options. •
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LE
UT
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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A Paris, sur les
Champs-Elysées,
le 1er décembre, lors
de l’acte III des gilets
jaunes. PHOTO BOBY
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RÉTRO
RÉTRO2018
2018 MONDE
Entre février 2016 et juin 2018,
l’Aquarius a sauvé près de 30 000 vies,
au cours de 177 opérations d’aide
et 64 opérations de transbordement.
PHOTO EMILIO MORENATTI. AP
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L’«Aquarius»
six pieds sous mer
MI
GR
ATION
Torpillé par l’Italie, lâché par l’Europe,
le navire qui secourait les migrants en mer
a cessé ses activités le 6 décembre, au terme
d’une année marquée par le repli populiste.
Par
CHRISTIAN LOSSON
C
e fut une parenthèse de générosité sur
fond de solidarité européenne désenchantée. Entre février 2016 et juin 2018,
l’Aquarius, navire de 77 mètres de long affrété
par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, a joué les bouées de sauvetage humanitaire en Méditerranée, avant d’être contraint,
le 6 décembre, de mettre fin à ses opérations
après un lynchage en règle par un pays, l’Italie,
et un lâchage tout court de l’Europe.
L’Aquarius a pourtant sauvé de la mort, lors de
177 opérations d’aide et 64 opérations de transbordement, près de 30000 vies humaines.
Quand, en quatre ans, plus de 17000 hommes,
femmes et enfants, selon l’Organisation internationale pour les migrations, ont été avalés
par les flots méditerranéens, le plus grand cimetière maritime de la planète. Leur crime:
tenter une traversée vers un monde jugé
meilleur sur des embarcations d’infortune.
«Miradors aux frontières»
Il y a plus de vingt ans, bien avant la plus
grande crise migratoire jamais connue en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, le
président de la Banque mondiale évoquait
dans Libération le risque de voir apparaître
«des miradors aux frontières de l’Europe». Depuis, non seulement l’Europe a renoncé à se
donner les moyens de sauver des vies, mais
elle a aussi torpillé les tentatives humanitaires
citoyennes d’y parvenir. «Un jour sombre», résume MSF. Les historiens du temps et de l’instant que sont les journalistes racontent déjà
ce cynisme : moins de 7 % des 512 millions
d’Européens sont des «ressortissants étrangers». Bruxelles a bien fixé comme objectif
d’accueillir 160000 migrants: moins du tiers
ont été acceptés par les Etats membres…
La double démission européenne s’est faite en
deux temps. Les chancelleries ont d’abord
En accompagnant
l’«Aquarius» au
cimetière des idéaux,
les Etats européens
foulent au pied ce que
Kant formulait
comme un rêve
d’égalité et de justice:
que toute violation du
droit commise en un
seul lieu soit ressentie
partout ailleurs.
laissé Rome, sous la houlette d’Enrico Letta,
lancer l’opération «Mare Nostrum» dans la
foulée du drame de Lampedusa (366 morts en
octobre 2013). Des moyens majeurs, 9 millions
d’euros par mois, sont alors déployés et permettent de sauver en moins d’un an plus de
100000 réfugiés africains. Appel d’air, dénoncent alors des voix souverainistes, populistes
et égoïstes, avec mention spéciale aux droites
françaises, tout en surenchère alarmiste. Pendant ce temps, l’Italie porte seule la charge de
sa générosité. La réponse de l’Europe? L’opération «Triton», puis «Themis», sorte de militarisation low-cost dans un rayon de 30 milles
nautiques autour de Lampedusa, qui essuiera
le tir de gardes-côtes libyens en tentant de récupérer des bateaux de migrants…
Travail de sape
Mais l’UE, plutôt que de se concentrer sur le
trafic humain sur le sol libyen, un temps dénoncé par Emmanuel Macron, a laissé prospérer le travail de sape contre les ONG. Celles-ci
ont été accusées tour à tour de complicité avec
les passeurs ou de pollution. Pire: plutôt que
de mettre en branle le plan d’accueil concocté
par la Commission, les Etats, dans leur hypocrite frilosité doublée de cynisme, se sont mis
au diapason du sentiment anti-migrants attisé
par des angoisses xénophobes. On est passé
de simples pinailleries bureaucratiques à des
ouvertures d’enquêtes judiciaires sur fond
d’accusations de crime organisé, puis à l’immoblisation des navires, à la fermeture des
ports et au retrait de pavillon. «C’est la victoire
du populisme contre des citoyens convaincus
que les frontières ne suffisent pas à hiérarchiser les humains entre eux», a dénoncé dans
nos colonnes Jean-François Dubost, d’Amnesty International. Ce n’est pas l’histoire d’un
sabotage en bande organisée, mais d’un sabotage en débandade désorganisée.
«Exodus 1947. 2018 Aquarius», a tweeté Edgar
Morin en juin. Comment ne pas oser la comparaison entre un bateau qui transportait des
rescapés de la Shoah et avait été arrêté par la
marine britannique avant de pouvoir accoster
en Palestine? Les faits ne sont certes pas comparables, mais les conditions de traversée de
migrants venus d’Afrique subsaharienne ou
de Syrie bafouent les éléments les plus basiques de la Déclaration universelle des droits
de l’homme, qui vient de fêter ses 70 ans. En
accompagnant l’Aquarius au cimetière des
idéaux, les Etats européens foulent au pied
ce que Kant formulait, en 1795, comme un
rêve d’égalité et de justice: que toute violation
du droit commise en un seul lieu soit ressentie partout ailleurs.
Pour y croire encore, il reste une poignée d’organisations issues de la société civile qui tentent de sauver l’honneur de l’Europe et, surtout,
des vies humaines: Sea Watch, Mare Jonio,
Proactiva Open Arms ou les survols de Moonbird ou de Colibri. Contre vents et marées. •
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RÉTRO2018
2018 MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Jair Bolsonaro
le 7 novembre
à Brasília. PHOTO
ERALDO PERES. AP
Skripal :
poison espion
à Salisbury
Salisbury est une bourgade du sudouest de l’Angleterre, sans relief particulier si ce n’est une cathédrale
du XIIIe siècle. Depuis le 4 mars, elle
a trouvé sa place sur la carte du
monde. Ce jour-là, Sergueï Skripal,
67 ans, et sa fille Youlia, 33 ans,
étaient découverts inconscients, empoisonnés par l’agent innervant
russe Novitchok. Skripal est un ancien espion russe, devenu agent
double pour les Britanniques. Le
père et la fille ont survécu et vivent
depuis dans un lieu tenu secret.
Le 30 juin 2018, un couple de Britanniques était découvert, contaminé
par le même agent, à 10km de Salisbury. La femme est morte. L’enquête
s’est vite tournée vers le gouvernement russe, notamment deux agents
des services du renseignement militaire (GRU). Anatoli Tchepiga et
Alexandre Michkine avaient initialement paradé devant la télévision
russe sous les noms de Rouslan Bochirov et Alexandre Petrov, deux
touristes venus de Moscou visiter Salisbury, selon la version russe. Londres a accusé Moscou d’être responsable de cette attaque et annoncé des
mesures de rétorsion, soutenues
par 28 pays. Au total, 153 diplomates
russes ont été renvoyés dans leur
pays. S.D.-S. (à Londres)
Bolsonaro,
les ombres de
l’armée au Brésil
Sous l’uniforme, son parcours a été
discret. Entré en politique, il a
mené une carrière terne, changeant de parti comme de chemise.
Mais son profil grisâtre n’a pas em-
pêché Jair Messias Bolsonaro,
63 ans, d’être élu le 28 octobre président du Brésil.
Sa recette : miser sur la lassitude
d’une population accablée par la
criminalité et excédée par les scandales de corruption en cascade. La
tentaculaire enquête Lava Jato
(«lavage express») a lessivé la jeune
démocratie brésilienne en éclaboussant l’ensemble de la classe
politique, et en premier lieu le Parti
des travailleurs, au pouvoir
de 2003 à 2016 avec Lula puis
Dilma Rousseff. Les électeurs ont
jugé qu’un ancien militaire serait
le garant de l’ordre et de la disci-
Khashoggi : scie Riyad «Dr Abiy» au chevet
m’était conté
de l’Ethiopie
L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi,
le 2 octobre au consulat de son pays à Istanbul, n’est pas
la première liquidation par les services du royaume wahhabite d’un de ses opposants à l’étranger. Mais les circonstances horrifiantes de son exécution ont captivé la planète.
Révélés progressivement par les services turcs dans les médias du pays, les détails de l’opération ont provoqué la stupeur et l’indignation: un commando d’hommes de main
saoudiens, dont un médecin légiste, aurait procédé à l’aide
d’une scie au démembrement du corps de la victime, qui
reste introuvable.
Cette disparition et d’autres points inexpliqués sont au
cœur des interrogations et des pressions internationales
sur l’Arabie Saoudite pour éclaircir les responsabilités et
surtout déterminer qui est le commanditaire du crime.
Fortement soupçonné, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane, dit MBS, s’emploie à enterrer l’affaire, après le cadavre du journaliste. Il est à craindre qu’il
y parvienne. H.K.
Ce n’est ni une révolution ni une élection qui l’a porté au pouvoir. Pourtant, l’accession d’Abiy Ahmed au poste de Premier
ministre de l’Ethiopie, en mars, au terme d’un processus de
désignation secret interne au régime, constitue un séisme politique qui bouleverse la Corne de l’Afrique. D’abord parce que
«Dr Abiy» est un Oromo, ethnie majoritaire mais historiquement opprimée, une première dans l’histoire de l’Ethiopie. Ensuite parce qu’il a fait libérer des milliers de prisonniers politiques et permis le retour d’opposants en exil. Il a formé un
gouvernement paritaire et installé des femmes à la présidence
(un poste honorifique), à la tête de la Cour suprême et à la commission électorale. Surtout, il a tendu la main au frère ennemi
érythréen, mettant fin à un conflit qui fit plus de 80000 morts
entre 1998 et 2000. A la surprise générale, en quelques semaines, la paix a été signée et la frontière réouverte. Certes, Abiy
Ahmed a été visé par un attentat en juin, l’Ethiopie est toujours
rongée par de violents heurts intercommunautaires et la vieille
garde du régime n’a pas dit son dernier mot. Mais un vent d’espoir s’est levé, et a déjà circulé sur tout le continent. C.Mc.
pline, malgré l’outrance de ses déclarations racistes, homophobes,
pleines de mépris pour les écologistes et les féministes. Dès son intronisation, le 1er janvier, il nommera le juge Sergio Moro ministre
de la Justice, retour d’ascenseur
pour l’homme qui a fait condamner et emprisonner pour douze ans
l’ancien président Lula, sur des
accusations de corruption peu
étayées. F.-X.G.
Israël, le nationalisme
à très haut «Bibi»
Sycophantes et détracteurs unanimes: 2018 fut l’année Nétanyahou. Celui qui se voyait comme le paria de l’ère Obama
a raflé la mise: ambassade américaine à Jérusalem, quasinormalisation avec les pays du Golfe, torpillage de l’accord
sur le nucléaire iranien, Abbas humilié et isolé… Trump,
bien sûr, y est pour beaucoup, acquis à la thèse de Téhéran
en croque-mitaine ultime, son «deal du siècle» avec les Palestiniens restant à l’état gazeux pendant qu’il leur sabre
les aides. Le pic du «bibisme», c’est aussi ce populo-nationalisme et sa haine des «traîtres» (médias, «gauchistes», ONG)
qui s’exporte (Orbán et Bolsonaro sont fans) telle la dernière
appli made in Tel-Aviv. S’il envisage de dépasser en longévité Ben Gourion à la tête de l’Etat hébreu, la statue du commandeur se craquelle. Ses rivaux au sein de la coalition la
plus à droite de l’Histoire trépignent et fustigent sa stratégie
à Gaza, revenu à l’agenda au prix du sang. Surtout, les nuages judiciaires s’amoncellent. Pour les devancer, «Bibi» a
annoncé fin décembre des élections anticipées en avril,
transformées en référendum égotique. G.G. (à Tel-Aviv)
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Corées, la paix à petits pas
Elles étaient impensables il y a encore un an.
Mais les retrouvailles ont bien eu lieu cette année entre le Nord-Coréen Kim Jong-un et le
Sud-Coréen Moon Jae-in. Les deux leaders ont
renversé la table sur la péninsule et rabattu le
caquet des va-t-en guerre. C’est au Nord que
tout démarre. Dans son allocution de nouvel
an, Kim tend la main au Sud: une délégation
se rend aux JO de Pyeongchang. L’esprit olympique souffle sur la péninsule. Moon reprend
Kim Jung-un et Moon Jae-in à Panmunjeom le 27 avril. PHOTO AP
u 7
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son flambeau de médiateur pacifiste et engage
Kim. Ils entament une «nouvelle ère» le 27 avril
à Panmunjeom. Après avoir enjambé la DMZ,
les leaders se donnent l’accolade et signent
une déclaration pour la dénucléarisation de la
péninsule. Sans cacher les «difficultés», Kim
parle d’«unification» et de «réconciliation».
Moon fait applaudir Kim… Deux sommets suivent en mai et en septembre. Kim et Moon en-
tament la politique des petits pas: projets économiques, déminage, retrouvailles familiales,
discussions militaires. Et les Etats-Unis entrent en scène. Kim Jong-un et Donald Trump
se serrent la main à Singapour en juin pour une
rencontre inédite et historique dont il ne ressortira qu’une vague déclaration. Les deux
hommes pourraient se retrouver début 2019.
La paix froide continue dans la péninsule. A.V.
L’élue démocrate Ilhan Omar à Minneapolis, le 6 novembre. PHOTO ERIC MILLER. REUTERS
Midterms, un Congrès à l’heure diverse
Rarement on a vu tel intérêt pour des midterms,
ces élections organisées à la moitié du mandat
présidentiel aux Etats-Unis, que lors de celles
du 6 novembre. Le taux de participation a atteint son plus haut niveau depuis 1914, avec des
électeurs des deux camps mobilisés notamment par l’affaire Kavanaugh, comme par la
rhétorique antimigrants assénée par Donald
Trump depuis le départ de la «caravane» de
Centraméricains, mi-octobre. Y étaient soumis
au vote un tiers des sièges de sénateurs, la totalité de la Chambre des représentants, des postes
de gouverneurs et de nombreuses législatives
et consultations populaires locales. Ces élections de mi-mandat ont accouché d’un Congrès
divisé, entre une Chambre des représentants
à la majorité largement reconquise par les démocrates (gain net de 40 sièges par rapport à
la Chambre sortante) et un Sénat qui demeure
républicain, avec deux sièges supplémentaires
raflés par le GOP (53-47). Le 116e Congrès, qui
siégera dès janvier, se démarque par sa diversité: de nombreuses femmes, notamment les
premières musulmanes et Amérindiennes,
ainsi que de nombreux candidats LGBT, ont été
élus députés. I.H. (à New York)
Matteo Salvini,
le «Capitaine»
fracassant de l’Italie
Matteo Salvini en février, à Milan PHOTO MARCO P. VALLI
Ses militants le surnomment
«Il Capitano», le meneur de
jeu capable de transformer en
quelques mois la Ligue fondée
par Umberto Bossi, parti régionaliste moribond, en une
force nationaliste centrale
dans le jeu politique italien, à
plus de 30 % dans les sondages. A 45 ans, Matteo Salvini
est aussi l’homme qui fait rêver l’extrême droite européenne. «Pour les nationalistes français, le succès politique
de Salvini est le signe précurseur de la libération de l’Europe», commente Marine
Le Pen, qui ne manque plus
une occasion de s’afficher à
ses côtés. Celui qui fréquentait
dans sa jeunesse les centres
sociaux d’extrême gauche est
depuis le printemps le rugueux ministre de l’Intérieur
du gouvernement populiste
de Giuseppe Conte. En fermant les ports italiens aux bateaux des ONG qui sauvent les
migrants (comme l’Aquarius)
et en promettant une lutte impitoyable contre les clandestins, Matteo Salvini a éclipsé
ses alliés du Mouvement Cinq
Etoiles. Habile communicant
et politicien roué, il est le véritable patron du gouvernement
italien. É.J. (à Rome)
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RÉTRO 2018 MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Climat :
chaud devant
Californie : les
feux de la mort
Une tempête de feu. Le 8 novembre à
l’aube, le Camp Fire s’est déclenché, pour
une raison inconnue, dans les forêts arides
du nord de la Californie, aux Etats-Unis.
Aussitôt transporté par le vent d’automne
de Santa Ana, chaud, sec et vif, le feu a dévoré l’équivalent d’un terrain de football
de végétation toutes les deux ou trois secondes. Jusqu’à atteindre et ravager la petite ville résidentielle de Paradise.
Ses 26000 habitants avaient reçu l’ordre
d’évacuer, mais pour beaucoup le brasier
a été trop rapide. Bilan: 85 morts, l’incendie le plus meurtrier de l’histoire de la Californie. Le plus dévastateur aussi, avec
près de 19 000 bâtiments détruits, dont
14000 maisons. Frappé par la sécheresse
depuis des années, le Golden State peut
s’inquiéter, car le feu frappe de plus en
plus souvent et de plus en plus fort: six des
dix incendies les plus destructeurs de son
histoire ont eu lieu ces trois dernières années. En 2018, plus de 6700 km² (la superficie du Finistère) sont partis en fumée. Du
jamais vu. F.A.
A Malibu, le 10 novembre. Le Camp Fire a fait 85 morts. PHOTO KYLE GRILLOT. THE WASHINGTON POST
41,1 °C à Kumagaya, au nord-ouest de
Tokyo. 51,3 °C à Ouargla en Algérie.
48,9 °C à Chino, dans la banlieue de
Los Angeles. 42,7°C à Bakou, en Azerbaïdjan. 32,5°C à Kvikkjokk, en Suède,
près du cercle polaire. Autant de records de chaleur atteints pendant le
seul mois de juillet 2018. Année qui
promet de devenir la plus chaude depuis le début des relevés. Ces extrêmes
ont provoqué sécheresses, incendies et
pics de consommation d’électricité à
travers le monde. Au Japon, plus
de 22000 personnes ont été hospitalisées cet été à cause de la chaleur étouffante. Pour la première fois, les climatologues sont formels : ces canicules
sont le résultat du réchauffement climatique, causé par les activités humaines. Ce dernier se produit à une vitesse
de 0,17 °C par décennie depuis 1950.
A ce rythme-là, le monde connaîtra
une hausse de 1,5°C de la moyenne des
températures entre 2030 et 2052, selon
le rapport spécial du Groupe d’experts
intergouvernemental sur l’évolution du
climat (Giec) publié en octobre. A.Mt
Procès Monsanto : les
pesticides par la racine
Le jardinier californien Dewayne Johnson souffre
d’un lymphome non hodgkinien. PHOTO JOSH EDELSON. AFP
David contre Goliath. Difficile de ne
pas penser à la légende biblique face à
l’histoire de Dewayne Johnson, 46 ans.
Le 10 août, ce jardinier californien a fait
condamner, dans un procès historique,
la firme agrochimique Monsanto par
un tribunal de San Francisco, en Californie. Le père de famille accuse leurs
deux pesticides qu’il a manipulés, le
Roundup et le Ranger Pro, d’être à l’origine du cancer qui lui a meurtri la peau
sur 90 % du corps et le conduit vers la
mort. Pour la première fois de l’histoire, la multinationale a vu la justice
confirmer que ces produits sont dangereux pour la santé humaine. Racheté il
y a un an par un autre géant des pesticides et des médicaments, l’allemand
Bayer, Monsanto a fait appel de la décision. La société devrait quand même
payer des intérêts sur les 250 millions
de dollars (220 millions d’euros) de
dommages punitifs prévus par le jugement. Le procès ouvre la porte à pas
moins de 4 000 autres plaintes déposées contre Monsanto devant les tribunaux américains. A.Mt
Les populations d’oiseaux ont chuté d’un tiers en quinze ans
dans les campagnes. PHOTO CYRIL RUOSO. NATURE PL. PLAINPICTURE
SOS cas d’espèces
C’est arrivé près de chez vous. Cela
arrive près de chez nous, ici et
maintenant. L’extinction de masse
des espèces concerne désormais
des centaines d’animaux et de
plantes de notre quotidien. Du ver
de terre au lapin de garenne en
passant par l’alouette, les populations s’effondrent à une vitesse
ahurissante, fragilisées par les activités humaines. En mars, des chercheurs du Muséum d’histoire naturelle et du CNRS lançaient
l’alerte: dans nos campagnes, les
populations d’oiseaux communs
ont chuté d’un tiers en quinze ans.
Un choc, quelques mois après une
étude allemande pointant la disparition, en trente ans, de près
de 80% des insectes volants en Europe. Il ne s’agit plus d’un ours polaire par-ci ou d’une espèce exotique de papillon par-là, mais de la
faune, de la flore et des écosystèmes qui nous entourent. Et, surtout, on l’oublie trop souvent, dont
l’humain fait partie et dont il dépend pour respirer, manger, boire,
se soigner, s’abriter, se vêtir, obtenir énergie et matières premières,
protéger les littoraux, stocker le
carbone, etc. C.Sc.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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A Gênes,
l’évanescence
d’un pont
Tous les touristes descendant en voiture vers l’Italie l’avaient un jour ou
l’autre emprunté. Depuis 1967, son
énorme carcasse, longue de 1182 mètres et haute de 45 mètres, surplombait une partie de la ville de Gênes.
Jusqu’au 14 août et son spectaculaire
effondrement, qui a provoqué la
chute vertigineuse de plusieurs véhicules, faisant 43 morts.
Prouesse de l’architecte rationaliste
Riccardo Morandi, le pont homonyme, en béton armé, avait été, à sa
conception, une sorte de symbole du
miracle italien des années 60. Son
soudain écroulement a suscité stupéfaction, indignation et colère dans
un pays désormais en proie au doute.
L’identification des causes de la catastrophe prendra de longs mois.
Une chose est sûre : peu de temps
avant la catastrophe, des défaillances
avaient été relevées sur la structure
du pont. Pour sa défense, la société
Autostrade per l’Italia (contrôlée par
la famille Benetton), qui avait la gestion du pont, assure que les contrôles
avaient été régulièrement effectués.
La reconstruction du viaduc devrait
durer un an et demi. É.J. (à Rome)
Le pont Morandi le 15 août, au lendemain de son effondrement, qui a fait 43 morts. PHOTO ANTONIO CALANNI. AP
Carlos Ghosn, la chute nippone
Un jet d’affaires qui s’immobilise sur le tarmac de l’aéroport de Tokyo et une escouade de fonctionnaires
japonais qui montent à bord,
avant même l’extinction des
réacteurs. Ce 19 novembre
marque un tournant pour
Carlos Ghosn, placé en garde
à vue et en détention pour
des soupçons de dissimulation de revenus et d’abus de
bien sociaux. Le dirigeant
aux trois casquettes – Re-
nault, Nissan et Mitsubishi–
est quelques jours plus tard
destitué de ses fonctions
chez Nissan. C’est en effet
une enquête interne menée
à l’initiative du constructeur
japonais qui a déclenché sa
mise en accusation. En
France, faute d’éléments probants, Renault temporise,
constate que son patron est
«empêché» et nomme le numéro 2, Thierry Bolloré, directeur général par intérim.
L’onde de choc judiciaire secoue désormais l’alliance entre Nissan et Renault, dans
laquelle la firme au losange
occupe une place prépondérante. Le constructeur japonais verrait bien une redistri-
bution des cartes à son profit.
En attendant un éventuel lifting de cette alliance, Ghosn,
qui totalise déjà six semaines
de détention provisoire, ne
connaît pas encore la date de
sa libération. F.Bz
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RÉTRO 2018 SPORTS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Kylian Mbappé,
haut le gamin
En équipe de France ou avec
le Paris-Saint-Germain, le jeune
attaquant aura raflé les trophées en 2018,
s’imposant en leader de terrain.
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
L
a quadrature du cercle: on peut à la fois
perdre, terminer au pied du podium du
ballon d’or (4e de ce trophée récompensant le meilleur joueur de foot de l’année civile,
les journalistes de plus de 200 pays votent) et
sortir avec les lauriers quand même, mais
voilà, pour cela, il faut être Kylian Mbappé.
Le 3 décembre, au Grand Palais: finaliste malheureux du Mondial russe face aux Bleus
(2-4), le Croate Luka Modric reçoit la récompense. Cristiano Ronaldo (2e) et Lionel
Messi (5e) sont absents puisque battus et
vexés. Antoine Griezmann (3e) ironise avec un
brin d’amertume, et Mbappé plane sur la soirée : «Déçu, moi ? Pourquoi ? Non mais vous
avez vu qui me devance au classement? Il m’a
manqué quelque chose, la régularité par exemple.» Oui et non.
2018 aura vu Mbappé remporter pour la
deuxième fois d’affilée le titre de champion
de France, il a aussi emballé avec le Paris-SG
la Coupe de France et celle de la Ligue, et il est
surtout devenu le leader offensif d’une équipe
de France sacrée championne du monde en
Russie au terme d’un parcours épique; les sélections argentine, uruguayenne, belge et
croate poussées dans le bas-côté.
Un journaliste
anglais
a demandé
à Mbappé s’il
se sentait l’égal
de Pelé.
La réponse
exacte du joueur
fut celle-là: «Pelé,
non… Disons que
je suis content
d’être dans ces
sphères.»
Ceux qui l’ont suivi pendant le Mondial peuvent témoigner: alors que les comparaisons
habituelles (Zinédine Zidane et Michel Platini, dont Mbappé a revendiqué et obtenu le
numéro 10 chez les Bleus) pavaient les pas du
gamin (20 ans depuis peu), lui regardait
ailleurs, beaucoup plus loin. Assumer cette
généalogie n’est qu’une étape. Le reste, c’est,
dans le milieu, quelque chose d’aussi radical
que l’apparition de la couleur dans le cinéma:
Mbappé doit tout transformer, faire bouger
les lignes de force (les joueurs, ceux qui les entraînent, les médias, les marques) dans des
proportions inédites, changer le regard du
monde sur son sport.
Le 11 octobre, devant les Islandais à Guingamp, le public se foutait d’avoir les Bleus
sous le nez. Il a réclamé l’entrée en jeu de
Mbappé jusqu’à ce qu’on lui donne satisfaction et le gamin, auguste, a ramené les Bleus
à hauteur (de 0-2 à 2-2) en quelques gestes,
alors que toute la superstructure tricolore
(Antoine Griezmann, Raphaël Varane, Paul
Pogba, N’Golo Kanté, Lucas Hernandez) était
sur le banc.
Humble
Mbappé les éclipse tous. Mais où va-t-il les
emmener ? Zidane a débuté chez les Bleus
à 22 ans: à cet âge (et à ce rythme, mais il peut
faire mieux), le gamin de Bondy devrait être
à une demi-douzaine de buts du record (51)
de Thierry Henry en équipe de France.
Lequel Henry a débuté en octobre sa carrière
d’entraîneur avec une AS Monaco en perdition : le temps passe vite. Pour Karim
Benzema aussi : une quatrième Ligue des
champions remportée avec le Real Madrid
en mai devant Liverpool et une aura de
martyr chaque jour grandissante, à la mesure
de son interminable exclusion de l’équipe
de France de foot à la suite d’une affaire de
sextape.
Le temps passe vite, mais contrairement à
Henry ou à Benzema, Mbappé le maîtrise.
Ce qui ne paye pas tout de suite paiera plus
tard, c’est le sens de sa sortie lors de la remise du ballon d’or. L’humble posture du
joueur à cette occasion n’est pas mimée : au
point où en est Mbappé, la modestie, c’est
forcément de la fausse modestie. Donc,
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
autant dire les choses comme il les voit. Et
après tout, le lustre du Croate qui a obtenu
le ballon d’or l’éclaire aussi.
Explosion
Mbappé est désormais à un niveau où il s’est
toujours vu. Juste après son explosion aux
yeux du monde, lors du 8e de finale contre
l’Argentine (4-2, deux buts, un penalty obtenu
après une course de 70 mètres), un journaliste
anglais lui a demandé s’il se sentait l’égal de
Pelé. La réponse exacte du joueur fut celle-là:
«Pelé, non… Disons que je suis content d’être
dans ces sphères.»
2018 aura aussi été l’année de la révélation
d’un fichage ethnique au Paris-SG, impliquant un formateur, Marc Westerloppe, qui
vit désormais terré chez lui. La mère de
Mbappé aura été la seule à le défendre publiquement. Le monde est à sa main. •
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Kylian Mbappé
et Paul Pogba
lors de la finale
du Mondial.
PHOTOS THANASSIS
STAVRAKIS ET
REBECCA
BLACKWELL. AP
Ci-dessous,
lors de la Coupe
du monde
en Russie. PHOTO
SERGEY
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12 u
Fort
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RÉTRO
RÉTRO 2018
2018 LES MOTS
FORTNITE
Impossible en 2018 d’échapper à Fortnite. Le jeu de tir
«free-to-play» développé par
Epic Games est passé en
douze mois du statut de jeu
vidéo phénomène à celui de
phénomène de société. Les
chiffres astronomiques disponibles en cette fin d’année
sont là pour le confirmer :
plus de 200 millions de
joueurs inscrits pour un chiffre d’affaires annuel atteignant plusieurs centaines de
millions d’euros par mois.
A partir d’un principe simple
(cent joueurs débarquent
dans une partie, il ne doit en
rester qu’un) et d’un design
suintant le fun par tous ses
pores (personnages cartoon,
couleurs explosives, danses
de célébrations reprises dans
la vie réelle, notamment par
Antoine Griezmann), Fortnite
fait un carton plein chez les
ados, au grand désarroi des
parents largués. Malheureusement pour eux, Epic Games
sachant très bien entretenir
l’attention de ses joueurs
(même au prix de procédés
un poil toxiques, comme l’incitation artificielle à jouer
quotidiennement), Fortnite
devrait survivre à 2019. E.C.
Bololo
En prononçant le mot «bololo» le 14 novembre sur RTL,
à trois jours de la première
mobilisation des gilets jaunes, Edouard Philippe n’imaginait sans doute pas à quel
point l’utilisation de cette expression militaire se révélerait prophétique. Sur le coup,
les auditeurs sont restés interloqués. Bololo? Serait-ce
un raccourci poli du mot
«bordel», que le Premier ministre n’aurait pas osé prononcer à l’antenne ? Après
consultation frénétique d’Internet, il est apparu que le
mot serait utilisé par les soldats français engagés dans
des opérations extérieures
(Opex) en Afrique, notamment dans un quartier délabré de la capitale tchadienne,
N’Djamena. «Bololo» désigne
bien «un capharnaüm, une situation confuse et désordonnée». Un joli euphémisme
pour qualifier les jours de violence qui allaient suivre. A.S.
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Rond-point
PREP
On a cherché l’arnaque, l’embrouille, la
faille… et on n’a pas trouvé. Yuka, l’application française à très gros succès (quasi 6 millions de téléchargements en deux ans), est
une véritable bonne idée pour guider le consommateur dans les rayons alimentaires. Il
faut scanner le code-barres d’un produit et
l’appli rend son verdict («excellent», «bon»,
«médiocre», «mauvais») grâce à une base de
données recensant de très nombreuses den-
Ce fut l’année de la Prep, sigle bizarre pour «prophylaxie
pré-exposition». En d’autres termes, il s’agit de prendre
une «molécule anti-VIH» pour éviter d’être contaminé.
Soit vous la prenez de façon continue, c’est-à-dire tous
les jours ; soit de façon intermittente, avant, pendant
et après une relation sexuelle à risque. Et si vous suivez
bien ce schéma, vous êtes presque protégé à 100%. En
France, la Prep a certes commencé avant, en 2015 avec
le remboursement par la Sécu, mais cette année 2018
a été l’année de l’accélération, avec plus de 10000 «prépeurs» et des campagnes de publicité. Et près de
500 nouveaux utilisateurs par mois. 98 % d’entre eux
sont des hommes, âgés en moyenne de 38 ans. En très
grande majorité, ce sont des gays. C’est beaucoup, c’est
en net progrès, mais on reste encore bien loin des objectifs souhaités. Surtout, on ignore si cela a fait baisser
le nombre de nouvelles contaminations en France, qui
reste dramatiquement élevé –autour de 6000–, et cela
depuis des années. É.F.
rées. Principe citoyen de l’«open data», ce
sont les consommateurs eux-mêmes qui
mettent les infos à jour (on espère seulement
que les marques n’en profitent pas pour bidonner leurs ingrédients). Globalement, les
indications sont fiables. N’hésitant pas à coller un feu rouge «à éviter» sur un plat bio qui
contiendrait des additifs suspects. Un outil
décisif pour démocratiser les questions de
santé et de nutrition. P.C.
Cambridge Analytica
C’est en mars que cette obscure PME spécialisée dans le «marketing politique innovant»,
opérant depuis Londres mais immatriculée
dans le Delaware (paradis fiscal made in USA),
a accédé à la célébrité mondiale, devenant à
la fois l’étalon-or du détournement de données personnelles et le symbole des dérives
du modèle économique de Facebook. Au
cœur du scandale: le siphonnage des profils
de 87 millions d’utilisateurs du réseau social,
à des fins de ciblage publicitaire pro-Trump
et pro-Brexit. Le tout sous l’impulsion d’un
certain Steve Bannon, futur conseiller de
Trump à la Maison Blanche, et grâce aux fonds
du milliardaire ultraconservateur Robert Mercer: Cambridge Analytica, c’est l’alt-right dopée au big data. Depuis, Facebook sort les rames pour redorer son image ; la sulfureuse
société, elle, a fini par mettre la clé sous la
porte en mai, du moins officiellement. Am.G.
Il était l’oublié, le méprisé, le
malmené, celui qu’on traite
de tous les noms, accusé de,
au choix, coûter cher aux
contribuables, être dangereux pour les coureurs cyclistes du Tour ou mettre en
avant des artistes et des
sculptures aux goûts douteux, pour ne pas dire plus.
Symboles de la France moche, comme les zones commerciales à l’entrée des villes,
les ronds-points sont en train
d’accéder à une gloire durable grâce aux gilets jaunes.
Lieu de rencontre, d’accueil
et d’écoute, ils ont été au centre de la mobilisation, avec
parfois des drames, mais surtout un apprentissage direct
de la démocratie. Débats, engueulades, manifestations,
construction de cabanes
pour devenir des similiZAD… ce sont les seules places publiques à réussir
en 2018.
Au point qu’on s’intéresse
enfin à eux et qu’on découvre
la différence entre un rondpoint et un carrefour giratoire. C’est simple: le premier
laisse la priorité à droite, tandis que le second la donne
aux véhicules déjà engagés
dans l’anneau. A moins que
ce ne soit l’inverse ? Q.G.
Trot inette
S’il y a un objet
dont on ne se serait
pas méfié, c’est
bien l’inoffensive
trottinette de notre
enfance. Dotée
d’un moteur électrique de 250 W et
capable de filer à 25 km/h, la voilà transformée
en objet disruptif des mobilités. Où doit-elle
rouler? Chaussée, couloirs de bus, pistes cyclables? Pas sur les trottoirs en tout cas, mais
l’expérience montre qu’elle ne se gêne pas toujours. Franchissant une étape supplémentaire
dans la conquête de la jungle urbaine, la trottinette 2018 s’est révélée, en outre, une espèce
proliférante. Dotée d’un GPS, elle est gérée à
distance par des plateformes telles que Bird
ou Lime. Le système est sans station, les trottis
sont abandonnées n’importe où puis ramassées chaque soir pour la recharge par des individus avec un statut d’auto-entrepreneur
(comme les livreurs de pizzas). 2019, début de
la fin? Les vols et dégradations sont considérables, des villes comme New York l’ont interdite et les investisseurs ont baissé de moitié
la valorisation de ces start-up. S.V.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Enceinte
connectée
En imposant un nouveau
mode d’interaction par la
voix aussi naturel qu’intrusif,
les enceintes connectées ont
commencé en 2018 à coloniser ce qui constituait jusqu’ici un des derniers îlots
d’intimité: le foyer. Installées
dans le salon, la cuisine ou la
chambre à coucher, ces petites boîtes en apparence anodines, habitées par des génies aux pouvoirs magiques
– et demain maléfiques ? –,
promettent de nous «assister» au quotidien en répondant à nos questions. Têtes
de gondole grand public des
systèmes d’intelligence artificielle des Gafa américains
et autres géants chinois du
numérique, ces nouveaux
terminaux «ambiants» à prix
cassés ont doublé leurs ventes cette année, à plus de
60 millions d’unités mondialement écoulées, et comptent
bien enfoncer les 100 millions en 2019. A peine une
mise en bouche, rapporté au
marché des smartphones.
Mais ces nouveaux «majordomes vocaux», qui s’avèrent
de redoutables mouchards
moulinant toujours plus de
données – on peut leur couper le micro mais quelle est
alors leur utilité ? – ont encore à peine dit leurs premiers mots. Cette fois, Big
Brother is hearing you, ce que
la justice américaine a déjà
intégré : un juge du New
Hampshire vient de demander à Amazon de lui fournir
les données d’une de ses enceintes Echo installée dans
une maison où a eu lieu un
double meurtre. C.Al.
Tiers lieu
Les techniciens de l’urbain parlent
d’urbanisme provisoire pour les tiers
lieux. Et les utilisateurs les appellent
par leur petit nom: la Cité fertile (Pantin), les Grands Voisins (Paris XIVe),
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Ground Control (Paris XIIe), le 6b
(Saint-Denis), Shakirail (Paris XVIIIe),
on en passe. Le principe est toujours
le même: une friche que des associatifs occupent avant travaux. Les endroits peuvent être d’anciens entrepôts, des usines à l’abandon, des
hôpitaux fermés. Les premières expériences relevaient du squat. Celles
d’aujourd’hui ont un bail et les collec-
tifs qui les gèrent, comme Yes We
Camp, Bellastock ou Collectif MU,
sont reconnus comme bien utiles
pour protéger de la ruine des lieux
qu’ils entretiennent pendant quelques années en attendant les travaux.
En plus, entre concerts, buvettes,
foodtrucks, animations, ateliers, jardins partagés et autres manifestations, ils savent créer l’ambiance. S.V.
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Collapso
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TACOS
RN
Le sujet a dû échapper à une partie de ses électeurs, qui
continuent de l’appeler comme avant. Mais le Front national a bien changé de nom cette année. Il s’est transformé en «Rassemblement national». Le lifting a eu lieu
en mars, lors d’un congrès (à Lille) qui devait signer la
«grande refondation» du parti engagée par Marine
Le Pen après sa défaite à la présidentielle.
L’ancienne candidate venait de se rendre compte que
le mot «front» avait peut-être «une connotation trop défensive» qui empêchait d’éventuels alliés de soutenir
son parti. Mais, depuis le changement, aucun n’est arrivé, à part le LR Thierry Mariani, qui fut ministre (sous
Sarkozy) mais qu’on avait perdu de vue.
Le nouveau FN n’a finalement de «rassemblement» que
le nom: il n’a perdu ni son discours, ni ses idées, ni ses
cadres, et il continue de faire des peurs et de la division
son fonds de commerce. T.B.
Pour une personne de plus de 30 ans normalement constituée,
manger chez O’Tacos est une aventure culinaire hors-norme,
une épreuve de Koh-Lanta où votre estomac devra montrer ce
qu’il a dans le bide au risque de fermer boutique définitivement. O’Tacos est une chaîne de fast-food qui, contrairement
à ce que son nom indique, ne vient pas du Mexique mais de
Grenoble. Les recettes n’ont rien à voir avec celles d’Amérique
latine et renvoient au «tacos français», un hybride rectangulaire
entre le panini et le kebab. Les tortillas sont fourrées de frites,
de reblochon, de sauce fromagère et de diverses viandes. Le
but? Composer son sandwich à la carte, avec un paquet d’ingrédients (sauf des légumes), le plus gros et gras possible. Forcément, ça cartonne auprès des jeunes. Lancée sans grands
moyens, la chaîne franchisée essaime désormais partout. Au
point, en 2018, de faire des pubs dans le métro parisien, d’être
rachetée par un fonds d’investissement et d’être courtisée par
les villes moyennes pour redynamiser leur centre. La hype de
l’hymne à la malbouffe durera tant que ça durera et tous les
restaurants ne tiendront pas, la clientèle n’étant pas, à notre
avis, extensible à l’infini. Le soir où on est allé à celui de la gare
de l’Est déguster un «O’Crousti», à 20 heures, c’était vide. Q.G.
#pasdevague
C’est l’histoire d’un mot dièse, parti
à toute berzingue sur Twitter
–55000 messages postés en quelques
jours, 150000 sur un mois– à la façon
de #balancetonporc ou #MeToo. #pasdevague est, lui, un mouvement de libération de la parole des enseignants,
découragés du manque de soutien de
leur hiérarchie. Le déclic : une vidéo,
postée sur les réseaux fin octobre et
qui montre l’agression d’une prof en
plein cours par un élève braquant sur
elle un pistolet (qui se révélera factice),
suivie de la déclaration du ministre
Blanquer assurant l’enseignante de
tout son soutien. L’événement de trop.
Des profs dégoupillent sur Twitter, dénonçant à coups de témoignages (difficiles à vérifier car souvent anonymes)
le décalage insupportable entre leur
expérience et les discours officiels. Le
ministre annonce alors un plan de
lutte contre les violences scolaires,
le 15e depuis 1990. M.Pi.
u 13
Premium
mediocre
On a découvert le terme dans
un article de Stratégies, luimême inspiré d’un trend topic lancé en 2017 par le consultant américain Venkatesh
Rao, qui a vu la lumière dans
un fast-food de la chaîne
Veggie Grill. Burgers signature chez McDo, album de
Johnny en édition limitée à
100000 exemplaires, blockbusters cheap sur Netflix :
tout le monde comprend immédiatement l’idée du «premium mediocre», et pour
cause : c’est celle qui gouverne et définit le mieux nos
existences de consommateurs dans le capitalisme tardif. Mais cette manigance
marketing qui consiste à
faire croire à la «masse»
millenial qu’elle consomme
du luxe au lieu de biens,
œuvres et mets médiocres,
n’est-elle pas le meilleur
moyen de mettre au jour
l’inanité de la consommation
elle-même, alors qu’il apparaît de plus en plus évident
que le marché est incapable
de faire autrement que de
nous mener à la catastrophe
environnementale ? Nouvel
apogée après le normcore, le
premium mediocre a désormais son esthétique, à base
de streetwear nul siglé des
marques les plus prestigieuses, ce qui lui permet d’infuser le luxe, le vrai, celui qui
fait rêver les classes moyennes sur Instagram… Tout est
bon pour s’encanailler. O.L.
COLLAPSOLOGIE
La collapsologie (du latin collapsus, «qui est tombé d’un seul bloc») entend étudier les ressorts de l’effondrement –davantage un processus qu’une chute brutale– de notre civilisation thermo-industrielle, sa vulnérabilité et ce qui pourrait
lui succéder. Le néologisme, désormais entré dans le débat public, a été inventé
par l’ingénieur agronome Pablo Servigne et l’écoconseiller Raphaël Stevens
(Comment tout peut s’effondrer et Une autre fin du monde est possible, Seuil, 2015
et 2018). Préféré à «effondrementisme», il est né dans la lignée de l’essai de l’Américain Jared Diamond (Effondrement: comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006), cité par Edouard Philippe comme l’un
de ses livres de chevet… sans qu’il n’en tire de conséquences politiques. Loin
d’une «bunkérisation» de la société ou d’un retour à la bougie, il s’agirait de «coconstruire» un nouveau monde, basé sur le triptyque «simplicité, solidarité,
résilience». C.Sc.
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14 u
RÉTRO 2018 FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Lors de l’audition
d’Alexandre Benalla
devant la commission
des lois du Sénat,
le 19 septembre.
PHOTO ALBERT FACELLY
La présidence
Macron à découvert
Loin des réformes expéditives du début de
mandat, l’an II de la macronie aura été semé
d’embûches, de Benalla aux gilets jaunes en
passant par les défections de Hulot et de Collomb.
Par
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
L’
année 2018 fut vierge d’élection. C’est
pourtant bien durant l’an II de son
quinquennat qu’Emmanuel Macron
a perdu le contact avec le peuple, avant de
prendre sa colère en pleine face avec le mouvement des gilets jaunes. Si l’augmentation
de la taxe sur les carburants fut la goutte de
trop, c’est bien sa personne, «méprisante», qui
fut alors autant ciblée que ses actes, «injustes». Comme si le dégagisme dont il avait bénéficié en 2017 ne s’était pas arrêté, loin de là,
avec sa victoire à la présidentielle.
Après avoir conquis le pouvoir en dixhuit mois sur le dos de l’«ancien monde»,
avant de dilapider en autant de temps une
large part de son fragile capital politique,
Emmanuel Macron a fini l’année 2018 un ge-
nou à terre. Avant même les vœux du réveillon, le chef de l’Etat a été contraint de
mettre plusieurs milliards sur la table lors
d’une allocution qui visait non pas à décrocher les gilets jaunes des ronds-points, mais
à décrocher l’opinion des gilets jaunes. Un
va-tout un peu vite vendu comme un «tournant social».
Embardées
Avec ses mesures sur la prime d’activité, la
CSG et les heures supplémentaires – autant
de corrections qui ne remettent rien en cause
du cap général du quinquennat–, mais aussi
avec le grand débat national qui doit se tenir
début 2019, Macron espère rétablir une part
de sa capacité à conduire encore des
réformes. Mais si la décrue semblait de mise
sur les ronds-points à Noël, l’affaire n’apparaît pas gagnée. Dans les turbulences sociales
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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TURBU
LENCES
du dernier trimestre, le pouvoir, chahuté
comme jamais, est surtout resté fort de la faiblesse de ses adversaires.
L’année qui s’achève s’était pourtant ouverte
sous de meilleurs auspices. Dans le champ de
ruines toujours fumant de la présidentielle et
fort du raz-de-marée LREM aux législatives de
juin 2017, rien ne semblait pouvoir résister à la
déferlante du «nouveau monde». Premier acte
de l’année 2018, Macron a mis fin au projet
d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. De
quoi satisfaire en partie la gauche, mais en braquant largement la droite. Et très vite, notamment avec la «réforme» de la SNCF et son lot
de contestation sociale, la machine macronienne s’est comme grippée toute seule, plus
suffisante qu’autosuffisante. Il est alors apparu
de plus en plus nettement que la France n’était
pas devenue macronienne avec la victoire de
Macron et l’élection de plus de 300 députés
LREM. Les embardées se sont alors multipliées
et le gouvernement a, parfois de lui-même,
multiplié les sorties de route. «Jupiter» a perdu
le mojo, illustrant le fait que si la conquête du
pouvoir est une chose, son exercice en est une
tout autre.
Avec un Parlement le doigt sur la couture, Macron a toutefois déroulé bien des dossiers durant les six premiers mois de l’année, le tout
en durcissant le ton sur la question de l’accueil des migrants. Ou comment perdre, à
gauche, des plumes sur le plan des valeurs,
sans gagner, dans le pays, du crédit sur le plan
des résultats, notamment à droite. Mais plus
largement, c’est la gouvernance Macron qui
a concentré des critiques croissantes. La verticalité, censée servir à une représidentialisation de la fonction, est apparue comme une
rigidité, signe de sa déconnexion avec la
«vraie vie». Et le volontarisme comme de l’en-
têtement. Dans les sondages, ce fut le carnage. Et ce n’était que le début.
«Hubris»
A l’été, si l’affaire Benalla n’est pas restée un banal fait divers, c’est bien parce qu’elle est apparue de façon criante comme un révélateur du
fonctionnement, clanique et fort peu transparent, du sommet de l’Etat. Un entre-soi où les
contre-pouvoirs, qu’il s’agisse de la justice ou
de la presse, sont maintenus à distance. S’il a
bien sûr été instrumentalisé par toutes les oppositions, l’épisode et le travail télévisé des
commissions d’enquête du Parlement ont marqué le quinquennat. Ce ne sont pas les derniers
rebonds de l’affaire autour des passeports diplomatiques de l’ex-adjoint au chef de cabinet
de l’Elysée qui prouveront le contraire.
Au dernier trimestre, l’«itinérance mémorielle» présidentielle durant les commémora-
u 15
tions du centenaire de la fin de la Grande
Guerre, censée permettre au chef de l’Etat de
retrouver de l’air et de renouer le fil avec les
Français, a tourné au fiasco. En pleine
rentrée politique, Nicolas Hulot a, lui, claqué
la porte, avant que Gérard Collomb ne fasse
de même en octobre. Deux poids lourds de
la macronie. Le premier mettant le doigt sur
l’incompatibilité entre le libéralisme macronien et la lutte contre le réchauffement
climatique. Le second, parrain politique de
la mise en marche du candidat Macron,
pointant, lui, la façon de gouverner du chef
de l’Etat. Un mot a marqué les esprits :
«hubris».
Un mois plus tard, la crise des gilets jaunes
éclatait, avec en ligne de mire le fond comme
la forme de ce président désormais caricaturé
en tenant de l’ancien régime. Le nouveau
monde a du plomb dans l’aile. •
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16 u
RÉTRO 2018 FRANCE
Nicolas Hulot,
le Vert
à moitié vide
Il aura tenu quinze mois, avant de
rendre les armes, au bord des larmes, un matin d’août au micro de
France Inter. «Je n’y crois plus»…
Lors de sa fracassante démission,
Nicolas Hulot l’a admis: tout seul,
un ministre de l’Ecologie ne peut
rien. Tant que le sommet de l’Etat
sera aux mains des lobbys servant
des intérêts privés, il ou elle aura au
mieux «un peu d’influence», mais
«pas de pouvoir». L’ex-ministre l’a
aussi répété : ce qui nous mène
dans le mur, c’est le modèle économique dominant. Pendant que «la
planète est en train de devenir une
étuve, que nos ressources naturelles
s’épuisent, que la biodiversité fond
comme la neige au soleil», Emmanuel Macron, comme la majorité
des politiques, pense croissance,
PIB, relance de la consommation…
Bref, dixit Hulot, «on s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle
économique marchand qui est la
cause de tous ces désordres», mais
aussi des inégalités sociales. Lors
de son retour médiatique fin novembre, Hulot a cherché à réconcilier écologie et social. Et martelé les
mots «solidarité» et «rassemblement» : «On est condamnés à agir
tous ensemble, ou à mourir tous ensemble comme des idiots.» C.Sc.
L’ex-ministre Nicolas Hulot, armé de son gilet orange. PHOTO FABRICE PICARD. VU
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Zemmour,
prénom
Corinne
Les livres d’Eric Zemmour rencontrent une faveur à faire peur. Le polémiste et chroniqueur du Figaro,
chantre de l’identité nationale et
agitateur des peurs rampantes,
truste les têtes des ventes à chaque
livraison.
En 2018, il a publié Destin français,
qui est une histoire du pays à sa façon. Il y célèbre Clovis, Jeanne
d’Arc, Louis XIV, Robespierre et l’insurrection vendéenne à la fois,
Napoléon et même Pétain. En revanche, il sabre Voltaire ou oublie
le Front populaire. Une phrase résume son propos : «La France saborde son Etat au nom des droits de
l’homme et l’unité de son peuple au
nom de l’universalisme.»
La promotion des ouvrages d’Eric
Zemmour profite souvent des
échauffourées qu’il aime provoquer sur les plateaux télé. Cette
fois, le défenseur des racines
chrétiennes du pays s’en est pris à
l’entrepreneure Hapsatou Sy. Zemmour lui a fait valoir que son prénom devrait être choisi «dans le calendrier des saints», que c’était
«une insulte faite à la France» et
qu’elle serait mieux venue de se
prénommer «Corinne». L.L.V.
Hollande et Royal
à livres rouverts
François Hollande dans son bureau parisien, en avril. PHOTO AUDOIN DESFORGES
Ils reviennent et ils ne sont pas mécontents de se retrouver
sur le devant d’une scène qu’ils préféreraient n’avoir jamais
à quitter. François Hollande aurait pu prendre un peu de
distance après avoir renoncé à se présenter en 2017. Sans
attendre, dès le printemps 2018, il a publié un livre de mémoires, les Leçons du pouvoir. Il en a profité pour se lancer
dans une séance de dédicaces qui tenait de la campagne
électorale à blanc avec les librairies comme salles de meeting. Le blessé de l’Elysée avait besoin du baume de la réévaluation populaire qui vient souvent à ceux qui ne sont
plus aux affaires. Il a déployé son art de commentateur de
la vie politique, donnant quelques coups de griffe à son successeur, dépeint comme le «président des très riches».
Ségolène Royal, aurait pu continuer à s’emmitoufler pour
exercer ses fonctions d’ambassadrice des pôles. L’ex-ministre de l’Ecologie a préféré se réchauffer dans la bataille. Elle
aussi a publié un livre, Ce que je peux enfin vous dire. Elle
y dénonce encore le sexisme de son camp, qui lui aurait
coûté la présidentielle 2007. Et fait monter les enchères sur
les européennes ou un maroquin chez Macron, histoire de
vérifier la «désirabilité» qui lui fait encore escorte.
L.L.V.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Porque se Valls,
porque se
Valls…
L’Assemblée nationale ne s’y est pas trompée. Elle a salué d’une ovation debout, le
2 octobre, le départ de Manuel Valls vers
une candidature à la mairie de Barcelone.
Et ce n’était pas simplement le signe d’un
«bon débarras» ou d’un «au revoir, et n’y reviens pas» dont il s’agissait. C’est le courage
un rien suicidaire du Premier ministre de
François Hollande et le goût de l’aventure
de celui qui fut député-maire PS d’Evry
(Essonne) qui était admiré.
A Matignon, Valls a fait front à l’heure des
attentats. Mais il a souffert face aux frondeurs qui goûtaient peu son tropisme sécuritaire et son libéralisme économique.
Réprouvé par le PS, il a rejoint Macron, qui
a pris son ralliement avec des pincettes, le
sadisant un brin.
u 17
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Nouvelle-Calédonie :
c’est un non
A l’Assemblée nationale, le 31 juillet. PHOTO DENIS ALLARD
Né à Barcelone, fils d’un peintre catalan,
naturalisé français à 20 ans, le quinqua largue les amarres pour retourner à son port
d’attache, où il n’est pas spécialement le
bienvenu. Aidé par sa nouvelle et riche
compagne et soutenu par l’écrivain Mario
Vargas Llosa, cet anti-indépendantiste se
lance dans un défi compliqué. S’il réussissait, il serait l’un des premiers binationaux,
après Daniel Cohn-Bendit, à occuper un
poste d’envergure dans deux pays différents. L.L.V.
Calédonie française ou «Kanaky» indépendante?
Ce 4 novembre, les électeurs de l’archipel océanien ont semblé trancher la question: à 56,67%,
ils se sont prononcés pour son maintien dans la
République. Trente ans après les accords de Matignon, qui mettaient fin à une situation de quasi-guerre civile entre l’Etat et les indépendantistes kanaks, et vingt ans après l’accord de
Nouméa, qui plaçait le destin du territoire entre
les mains de ses habitants. Peu contestable, vu
le taux de participation de 81 % et la prudente
neutralité observée par Paris, ce résultat ne solde
pourtant pas le dossier calédonien. Bien moins
sévère que prévue pour les indépendantistes,
cette «heureuse défaite» pourrait les encourager
à réclamer un nouveau scrutin dans les deux ans,
comme le permet l’accord de Nouméa. Voire un
troisième ensuite. Sauf à imaginer que l’Etat ne
propose, d’ici là, un nouveau statut élargissant
encore l’autonomie du territoire… au risque
d’horripiler, cette fois, les «loyalistes» les plus intransigeants. D.Al.
Jean-Luc
Mélenchon:
l’insoumis, c’est lui !
Année étrange et folle à la fois.
Jean-LucMélenchons’estlancé
en 2018 avec une idée en tête:
après avoir stabilisé la base insoumise, ouvrir les portes et se
positionner au cœur de la gauche. Pour preuve, cet été à Mar-
seille, il envoyait des câlins aux
socialistes: «Que finisse cette
longue solitude pour moi d’avoir
été séparé de ma famille.»
Puis arrive l’automne. Le
16 octobre, une quinzaine de
personnes de la galaxie insou-
mise sont perquisitionnées
dans le cadre de deux enquêtes
préliminaires, notamment sur
les comptes de campagne durant la présidentielle. Le chef
des insoumis sort de ses gonds.
Il se pointe au QG du mouvement, rue de Dunkerque à Paris, en pleine perquisition.
Alors que la police fait barrage,
accompagné de ses troupes, le
tribun balance: «La République, c’est moi ! Enfoncez-moi
cette porte, camarades!»
Les images tournent en boucle.
Mélenchon, qui s’imaginait en
grand rassembleur de la gauche, revient à ses fondamentaux. Il change de stratégie et
mène une baston générale. La
liste de ses ennemis est aussi
longue que sa carrière politique: les médias, la justice, la
police, le PS… Comprendre :
seul contre tous. Une sorte de
retour à la case départ. R.La.
Chikirou accentue la facture
Devant le QG de son parti perquisitionné, le 16 octobre. PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE
Drôle d’année pour la cheffe communicante de
La France insoumise. En janvier, avec le lancement de sa webtélé le Média, elle promettait de
tout casser, de faire la nique aux journalistes qui
mentent et aux oligarques qui détiennent la
presse. Six mois plus tard, Sophia Chikirou quittait le projet à grand fracas, accusée d’autoritarisme managérial et de dérive financière, détestée par une partie de ses anciens associés et
employés. En prime, des histoires de factures
payées ou impayées, réglées ou réclamées, qui
ont accru le soupçon pesant sur elle d’être une
femme d’argent. Une image née au printemps,
quand le parquet a ouvert une enquête sur l’argent de la campagne présidentielle de Mélenchon en 2017. La société de Chikirou, Mediascop,
a été l’un des prestataires les mieux rétribués de
l’aventure (1,2 million d’euros). Auditionnée par
la justice, la militante a répondu lors d’une interview guerrière sur BFMTV: «Pas de surfacturations, pas d’enrichissement personnel, pas de
détournement de fonds publics», a-t-elle affirmé,
ajoutant qu’elle «ne baisserait pas les yeux. Pour
me les faire baisser, il faudra me les crever». J.Le.
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18 u
RÉTRO
RÉTRO2018
2018 FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
A Strasbourg,
un funeste
marché de Noël
C’était un mardi. Désormais, les Strasbourgeois
disent «l’attentat du 11 décembre». Le soir même,
ils disaient «cela devait arriver un jour».
Trois ans qu’ils craignaient une attaque, qu’ils
ouvraient sacs et manteaux aux barrages filtrants
mis en place depuis le Bataclan.
Dans les rues pittoresques, décorées pour le
marché de Noël, Chérif Chekatt a poignardé et
tiré sur des passants, touristes attirés par un vin
chaud, jeunes Européens venus pour la plénière
au Parlement. Il y a eu les détonations, la panique, le vide. Strasbourg s’est terré. Cette nuit-là,
la première, c’était la nuit du confinement. Une
ville déserte. C’était la nuit des sirènes hurlantes,
des ambulances, des colonnes de CRS qui s’engouffrent arme au poing sous l’arche «Strasbourg capitale de Noël». Puis il y aura les jours
froids, les jours silencieux. Les maisonnettes en
bois qui gardent leur volet abaissé, la ville surveillée, les écoles fermées. Et la nuit, le bruit incessant des hélicos. Après deux jours de traque,
le tueur est abattu par les forces de l’ordre. Le
grand sapin est rallumé. A ses pieds, les bougies
et les fleurs. N.Ro. (à Strasbourg)
A l’entrée du marché de Noël de Strasbourg, le 11 décembre, après l’attentat qui a fait cinq morts. PHOTO PASCAL BASTIEN
Johnny Hallyday, une succession story
On croyait en avoir enfin fini avec
Johnny Hallyday, mort en décembre 2017 et célébré en grande
pompe à l’église de la Madeleine,
devant la foule réunie, le clergé
constitué et trois présidents de la
République, rien de moins. Mais le
chanteur français continue de hanter l’actualité.
C’est l’héritage de l’exilé fiscal, qui
était aussi un flambeur compulsif,
qui fait débat. Comme le permet la
loi californienne, le «fils de personne» a légué l’ensemble de ses
biens à Laeticia, sa dernière
épouse, et à Jade et Joy, leurs filles
adoptives.
Estimant avoir assez contribué à
leur éducation et à leur installation,
le rockeur n’a rien transmis à David
Hallyday, fils de Sylvie Vartan et
musicien de 52 ans, ni à Laura
Smet, fille de Nathalie Baye et actrice de 35 ans.
Depuis l’ouverture du testament, la
guerre des clans fait rage. Les avocats s’affrontent sur la question du
droit moral, de la répartition des
royalties ou de la jouissance des
propriétés immobilières. Vendu à
plus d’un million d’exemplaires,
l’album posthume du taulier du
show-biz, intitulé Mon pays, c’est
l’amour, n’a fait qu’aviver les haines.
L.L.V.
#MeToo: libération
de la plainte
Bandes: comme
une idée rixe
C’est l’un des effets les plus manifestes de l’ère
post-Weinstein : la libération de la parole des
femmes victimes de violences sexistes et sexuelles a également trouvé un puissant écho dans les
commissariats. Selon le ministère de l’Intérieur,
les forces de sécurité ont enregistré une augmentation de 23,1% des faits de violences sexuelles
au cours des sept premiers mois de l’année 2018.
Entre janvier et juillet, 27728 faits de ce type ont
été recensés, contre 22533 sur la même période
en 2017. Cette augmentation du nombre de signalements traduit sans aucun doute l’ampleur (et
la force) du phénomène #MeToo malgré les embûches et les déceptions que peut constituer un
dépôt de plainte (en 2016, 70% des plaintes pour
violences sexuelles ont été classées sans suite).
Elle permet aussi de montrer aux pourfendeurs
de la «délation» que cette libération spontanée
de la parole a indéniablement donné à des milliers de femmes le courage nécessaire pour entamer une démarche judiciaire. A.Mo.
De loin, on croit parfois ces bastons de bandes obsolètes.
Des gamins issus de quartiers populaires, capables de se
tabasser sans pitié à coups de battes ou de se planter avec
un couteau pour un numéro de rue, une veste ou une
fille. De près, ceux qui bossent au contact de la rue racontent un phénomène tantôt en recul, tantôt en hausse.
Mais increvable. L’automne 2018 fut une piqûre de rappel. D’abord, il y eut, en septembre, cette vidéo virale: le
lynchage d’un lycéen de Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise).
Planqué sous une voiture pour échapper à un groupe
d’une cité voisine, il est tiré par les jambes et rossé avec
une violence inouïe, sa survie relevant du miracle. Ensuite, il y a eu les morts d’octobre. Aux Lilas (Seine-SaintDenis), un garçon de 13 ans succombe à un malaise après
une expédition punitive, et dans le nord-est de Paris, un
ado de 17 ans essuie des coups de lame mortels pour une
affaire de quartiers rivaux. Experts et habitants décrivent
un mal qui se nourrit de la précarité de ces territoires. Et
s’interrogent sur le reste: la résignation des familles, le
fantasme du gangster, l’absence des institutions, les réseaux sociaux qui immortalisent les rixes. R.K.
Marche du 8 mars pour les droits des femmes à Paris. F. BROCHOIRE
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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A Marseille,
il y a péril dans
les demeures
Redoine Faïd,
la belle affaire
Il a fallu quelques minutes à peine pour
que Redoine Faïd, 46 ans, se fasse la
belle. La scène se déroule le 1er juillet à
la prison de Réau (Seine-et-Marne): le
braqueur multirécidiviste, purgeant
une peine de 25 ans de réclusion criminelle, quitte le parloir pour sauter dans
un petit hélicoptère de type Alouette
qui l’attend dans la cour d’honneur de
l’établissement. Il s’envole avec ses
complices, sous le regard impuissant
des surveillants pénitentiaires. Il n’en
est pas à son coup d’essai. En avril 2013,
ce natif de Creil, dans l’Oise, fasciné par
les films de Michael Mann, s’était déjà
enfui de la prison de Lille-Sequedin
(Nord) en profitant, une fois encore, de
la visite d’un de ses frères au parloir.
Après cette seconde évasion, il aura
tenu un peu plus de trois mois dans la
nature avant que les policiers ne le
cueillent, au cœur de la nuit, dans une
planque… à Creil. Le fugitif est retourné derrière les barreaux, dans la
prison ultrasécurisée de Vendin-leVieil, tandis que l’enquête se poursuit
pour dessiner le rôle des membres de
sa famille qui l’auraient aidé. J.Br.
PMA pour toutes:
balance
ton report
Attendre, toujours attendre. Le candidat Macron avait promis l’ouverture de
la procréation médicalement assistée
à toutes les femmes (lesbiennes ou pas,
en couple ou non) sous réserve d’un
avis favorable du Comité consultatif
national d’éthique: il l’a eu cette année.
Le gouvernement avait promis une
présentation du projet de loi avant la
fin 2018 : c’est déjà reporté à début 2019. Quant au débat sur ce fameux
projet, le voilà renvoyé après les européennes. Bilan: au moins cinq mois de
retard sur le calendrier initial. Motif officiel ? Un «encombrement du calendrier parlementaire», notamment dû,
cet été, au report de la révision constitutionnelle… Pfff. C’est peu dire que
cet ajournement a fait bondir celles et
ceux qui se battent depuis des années
pour la PMA pour toutes. Ils l’avaient
déjà eu mauvaise quand le président
Hollande avait renoncé à l’inclure dans
la loi de 2013 ouvrant le mariage et
l’adoption aux couples de même sexe.
Attendre, encore attendre. C.Ma.
u 19
Marseille compte 40 000 logements insalubres ou en péril. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
Marseille, deuxième ville de
France et capitale des taudis.
Il a fallu l’effondrement de
deux immeubles en plein
centre-ville et la mort de huit
personnes sous les gravats,
comme au Bangladesh, pour
que la situation calamiteuse
de l’habitat apparaisse au
grand jour. Accroché depuis
près d’un quart de siècle à
son siège de maire, JeanClaude Gaudin affiche un
triste bilan : 13 % des logements de sa ville sont indignes, à risque, et constituent
donc un danger pour la santé
ou la sécurité des 100000 habitants qui y vivent.
Le drame de la rue d’Aubagne
a également révélé qu’une
économie très prospère du
taudis s’est développée. Les
40000 logements insalubres
ou en péril que compte la
ville rapportent très probablement à leurs propriétaires
entre 150 et 190 millions
d’euros par an. Et les marchands de sommeil ne sont
pas les seuls bénéficiaires de
cette manne. De nombreux
bâtiments d’habitation indignes appartiennent à la petite
bourgeoisie locale. Habités
par des ménages pauvres, qui
n’ont pas d’autres solutions
pour se loger, ils sont loués à
des prix supérieurs au marché locatif, l’APL (versée par
les CAF) étant intégrée au
loyer par ces bailleurs peu
scrupuleux. T.S.
Tariq Ramadan, péchés de chair(e)
Sa chute a été retentissante. Et un
long calvaire pour ses anciens soutiens, qui l’ont pratiquement tous
abandonnné. Figure controversée
de l’islam francophone, Tariq Ramadan, mis en examen pour trois
viols en France et en Suisse, a été
contraint de reconnaître la double
vie de séducteur brutal qu’il menait
depuis plus de trente ans.
Son chemin de croix a commencé
avec les révélations de Mounia
Rabbouj, l’une des femmes qui a
porté plainte contre lui. De leurs
relations, elle a conservé des centaines de messages et des vidéos
ne laissant aucun doute sur leurs
pratiques sexuelles. Début juin,
Ramadan a donc dû reconnaître,
devant les trois juges d’instruc-
tion, en charge du dossier ses relations extraconjugales avec cinq
femmes.
Quatre mois plus tard, après la révélation de SMS, nouvelle volteface spectaculaire du prédicateur
suisse: il admet avoir eu des relations sexuelles avec les deux femmes qui l’accusent de viol en
France, Henda Ayari et celle qui est
surnommée «Christelle». Jusque-là, Ramadan traitait ses accusatrices de folles et de mythomanes. Cependant, l’islamologue,
remis en liberté à la mi-novembre
après neuf mois et demi de détention provisoire, réfute toujours vigoureusement les viols, tout en reconnaissant un type de relations
faites de dominations. B.S.
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20 u
RÉTRO 2018 CULTURE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
«Black
Panther»,
black power
Phénomène du box-office générant
1,3 milliard de dollars de recette à
travers le monde, le film de Marvel
Studios a dépassé toutes les attentes que pouvaient y placer les as du
marketing de Disney.
Premier blockbuster réalisé par un
cinéaste noir militant, Black Panther, qui raconte les aventures du
souverain africain du royaume
imaginaire du Wakanda, a rapidement incarné un symbole de l’«empowerment» noir. Sorti dans le climat suffocant d’une Amérique
trumpiste qui a libéré les velléités
des suprémacistes blancs, le feu
d’artifice afrofuturiste de Ryan
Coogler est devenu un signe de ralliement. Repris par Michelle
Obama comme par Oprah Winfrey,
gagnant les pelouses d’Old Trafford
comme les rues d’Addis-Abeba ou
de Nairobi.
Devenu le réceptacle d’espoirs frustrés des décennies durant par les
stratégies de segmentation communautaire en cours à Hollywood,
le film a laissé espérer un tournant.
Un unanimisme qui a aussi écrasé
tout discours critique un tant soit
peu nuancé, la valeur esthétique de
Black Panther échappant complètement à Libération.
SERVICE CULTURE
Banksy,
brio
dégradable
Du chic Ve arrondissement à la sordide Porte de la Chapelle, en passant par le fin fond du XIXe ou l’issue de secours du Bataclan… le
Tout-Paris du street art avait accouru fin juin pour s’extasier de-
Chez Sotheby’s
à Londres,
le 11 octobre. PHOTO
BEN STANSALL. AFP
vant les pochoirs de Banksy,
œuvrant pour la première fois sur
les murs de la capitale: dénonciation pêle-mêle du sort réservé aux
réfugiés en France, du populisme
européen et du terrorisme selon les
motifs d’indignation récurrents du
célèbre anonyme anglais. Quelques
mois plus tard, le grand maître
élargit son audience à toute la planète branchée H 24 sur Instagram
et YouTube, avec un nouveau coup
d’éclat: l’autodestruction en direct
d’une ses œuvres en vente chez Sotheby’s à Londres. Girl With Balloon, à peine adjugé 1 million de livres TTC, s’est littéralement délité
en lambeaux, par l’action surprise
d’une broyeuse dissimulée dans le
gros cadre doré qui l’abritait, lais-
Cinq ans après la sortie de
GTA V, qui a pulvérisé tous les
records de ventes (100 millions de copies vendues,
6 milliards de dollars de revenus générés), le dernier né des
studios Rockstar a débarqué
fin octobre avec l’étiquette de
jeu vidéo le plus attendu de
l’année. A laquelle s’est ajoutée celle de plus polémique.
Le label américain, censé incarner un modèle pour le
reste de l’industrie, ne serait-ce parce qu’il dispose de
moyens titanesques, s’est retrouvé cloué au pilori pour sa
façon de presser ses salariés
jusqu’au trognon à coups
d’heures sup abusives.
Le jeu, lui, est une sublime
chevauchée crépusculaire en
compagnie d’un gang de re-
ROCKSTAR GAMES
«RDR2»: il était une deuxième fois dans l’Ouest
pris de justice, hippies réactionnaires à l’obsolescence
programmée avec le remplacement de l’Ouest sauvage par
la civilisation. Une aventure
qui, à rebours de ses concurrents, opte pour un tempo lent
et introspectif. Et qui, derrière
un impressionnant travail d’illusionnistes attachés à faire
revivre un monde perdu, n’a
de cesse de renvoyer l’idée que
l’Amérique et la modernité se
bâtissent sur les mensonges et
les trompe-l’œil. M.C.
sant spectateurs et commissairepriseur sidérés. Ou carrément pliés
de rire. Jamais le milieu feutré des
salles des ventes et de l’art contemporain n’avait connu un tel buzz.
Le compte Instagram de Banksy,
qui a largement relayé l’événement, a bondi en quelques jours à
4 millions d’abonnés pour atteindre en cette fin d’années 5 millions.
La valeur de l’œuvre aurait elle
aussi doublé, et la cote de l’artiste,
déjà très haute, est encore montée.
Une blague rentable. S.A.
Kretinsky, un Tchèque
pour les médias
Rien de mieux, lorsqu’on est milliardaire et inconnu,
que de racheter des médias pour accéder à la célébrité.
C’est ce qu’a fait Daniel Kretinsky, magnat tchèque de
l’énergie et roi des centrales à charbon polluantes,
en 2018. Sorti de nulle part, l’homme d’affaires a d’abord
mis la main sur l’hebdomadaire Marianne. Puis a repris
un lot de magazines à Lagardère, dont Elle, Télé 7 Jours
et France Dimanche. Et s’est finalement offert un bout
du prestigieux groupe Le Monde, en acquérant 49% des
parts détenues par Matthieu Pigasse. La logique industrielle ne vous saute pas aux yeux? C’est peut-être qu’il
s’agit d’abord d’influence. Kretinsky répète vouloir défendre la liberté de la presse et le système démocratique
contre les géants du Net et les populismes. Beaucoup
se demandent cependant si l’arrivée en fanfare dans
notre pays de l’homme d’affaires, francophone et francophile, ne présage pas d’autres investissements dans
son secteur d’origine, l’énergie. On en saura peut-être
plus en 2019. J.Le.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
u 21
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Aya Nakamura lors de la
cérémonie des NRJ Awards,
en novembre à Cannes.
PHOTO NORBERT SCANELLA.
PANORAMIC. STARFACE
Blanche Gardin,
l’humour libre
Jusqu’alors, on la connaissait essentiellement
comme petite cousine française de l’humoriste américain Louis C.K.: même désir de conjurer dans ses
stand-up nos vices et désirs les plus honteux, même
façon de placer la mélancolie comme ressort comique implacable. Mais, en l’espace de deux mois, entre
la cérémonie des césars en mars, où elle arborait un
badge à l’effigie de son idole alors accusée d’«inconduite sexuelle» en pleine affaire Weinstein, et le mois
de mai, où elle s’autorécompensait du molière du
meilleur spectacle d’humour, Blanche Gardin est
aussi devenue une porte-voix féministe des plus précieuses, c’est-à-dire à rebours de la doxa victimaire:
«Le fait qu’on puisse mettre dans le même sac un producteur qui viole des actrices et un mec dont le fétichisme, c’est de se masturber devant des femmes en
leur demandant s’il peut le faire, ça veut bien dire
qu’il y a un gros problème de nuances dans notre société moderne», lançait-elle à propos de Louis C.K.,
au bras de qui elle était aperçue cet automne. E.B.
Nyssen forcée
de tourner la page
Aya, elle l’a,
ce je ne sais
quoi…
Sur les ondes, Clara Luciani.
Sur les murs du métro, Angèle.
Chez Ruquier, Eddy de Pretto.
Et dans les oreilles de tout le
monde, de la rue de Bretagne
jusqu’à Amsterdam ou Bamako, plus fort, en boucle,
Aya, encore Aya, toujours Aya.
Loin de nous l’idée de vouloir
schématiser, mais l’explosion
médiatique de la chanteuse
d’Aulnay-sous-Bois, en novembre, avec la sortie de son
épatant deuxième album avait
quelque chose d’un désaveu
salvateur du petit cirque de la
pop française avec ses têtes
blondes habituelles et ses privilèges. Pas que les artistes
suscités aient été boudés par
le grand public ou soient tombés dans un trou en route vers
leur succès annoncé, mais Nakamura la Franco-Malienne,
avec ses connexions nigérianes, afrobeats, caribéennes,
les a tous rendus terriblement
fades à côté de ses vers
d’oreille – Copines, Djadja,
Gang, c’est lequel votre préféré ? Plus colorée, plus
groove, plus inventeuse, elle a
pondu les meilleurs refrains
de l’année variété, dans une
langue pleine de codes et de
folie, ce qui achève de nous
rendre wanted. Nakamura,
elle dead ça. O.L.
Cela faisait un bail qu’un(e) ministre de la Culture
avait été accueilli(e) avec autant de bienveillance,
par un milieu pourtant réputé intransigeant et capricieux, voire un rien perfide. Seize mois et vingtneuf jours plus tard, Françoise Nyssen s’en est pourtant allée mi-octobre, sans laisser de regret. Ou l’histoire d’un désamour consommé entre une femme,
certes intelligente, accessible et sans doute sincère,
et une hydre (cinéma, musique, audiovisuel public,
musées, spectacle vivant…) qu’elle ne sera jamais
parvenue à apprivoiser. Peu, voire pas influente sur
les dossiers, l’oratrice approximative, peinant à faire
illusion en public, aura même dû avaler pas mal de
couleuvres, du secteur du livre retiré par l’Elysée à
celle par qui la maison d’édition Actes Sud est devenue une référence nationale, aux personnalités
qu’on lui mettra dans les pattes (à commencer par
Stéphane Bern, sur le patrimoine). Un bilan qui sera
en outre plombé par diverses affaires extra(?)politiques (travaux suspects, etc.), occasionnant des actions en justice. L’ouverture des bibliothèques le dimanche et la création d’un «pass culture» créditant
de 500 euros de dépenses les jeunes de 18 ans resteront comme des chevaux de bataille, que son successeur, Franck Riester, percevra peut-être tout autant
comme des usines à gaz. G.R
«Le Lambeau», réparer le vivant
Publié en avril chez Gallimard,
le Lambeau, de Philippe Lançon,
journaliste à Libération, aura fait
parler de lui tout au long de l’année 2018. Récit coup-de-poing en-
tremêlant compte rendu glaçant de
l’attentat du 7 janvier 2015 contre
Charlie Hebdo (où douze personnes
ont été tuées et onze blessées, dont
Lançon, la mâchoire arrachée par
une balle) et reconstruction physique et mentale à l’aide de la littérature ou de la musique («Bach,
comme la morphine, me soulageait»,
écrit-il), ce livre a très vite été plébis-
cité par la critique et le public. Un témoignage rare, fascinant autant
qu’effrayant, doublé d’une œuvre littéraire. Boudée par le prix Goncourt
alors qu’elle était pressentie pour
l’emporter, cette somme de plus de
500 pages, qui restera un marqueur
fort de la décennie, a finalement été
couronnée du prix Femina et d’un
prix spécial du Renaudot. A.S.
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22 u
RÉTRO 2018 CARNET
Par
QUENTIN GIRARD
E
lle est partie plus loin que la baie de Yen
Thai, plus loin que la mer de Corail, au
pays du vent et des fées, où les étoiles
retrouvent la lune en secret, où le soleil le soir
va se reposer. Elle a tellement fermé les yeux
que la chanteuse France Gall a fini par ne
plus les rouvrir, ne nous laissant que ses poupées pour pleurer. Un 7 janvier, c’est tôt pour
mourir, ça ne laisse aucune chance à 2018, histoire de voir si l’année va être moins pourrie
que les précédentes. Elle a eu raison de se dépêcher, c’était déjà la queue au cimetière. La
fureur de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld s’est tue le 4 janvier, et le 2, les bouteilles
de champagne à peine rebouchées, drame rive
gauche, à Paris, avec la disparition de l’éditeur
Paul Otchakovsky-Laurens. L’éditeur de
Perec pourra désormais publier «la Mort,
mode d’emploi».
Si le monde des lettres et de la philo était installé au 11, rue Simon-Crubellier, un paquet
d’appartements se serait libérés de leurs locataires. Salut à Etienne Tassin (7 janvier),
Jean Salem (14 janvier), Ursula
K. Le Guin (22 janvier), Nicanor Parra
(23 janvier), Jean-Claude Lattès (27 janvier), Tom Wolfe (14 mai), à l’excellent Mathieu Riboulet (5 février) qui peut enfin
devenir l’amant des morts. Sans oublier Clément Rosset (27 mars), Harlan Ellison
(28 juin), Paul Virilio (10 septembre), le mastodonte Pierre Milza (28 février), dont tous
les étudiants de Sciences-Po portent le deuil,
et Amos Oz, qui a fermé la marche vendredi.
Spéciale dédicace au théoricien Gérard Genette (11 mai) qui me valut quelques 4,5 en hypokhâgne et dont le patronyme m’évoqua pendant longtemps, et bizarrement, une grenouille
rainette. Je l’aimais bien quand même. Attention, ça chiasme sévère. Au petit jeu de la gloire
posthume, il valait mieux, cette année, mourir
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Champagne
pour tout le monde
et au revoir
pour les autres
Des mariages, des naissances
et des enterrements: retour
sur les débuts et les fins de 2018.
sans prix Nobel qu’avec. Entre V.S. Naipaul
(11 août) et Philip Roth (22 mai), la longueur
des hommages est incomparable. L’Américain
est considéré comme visionnaire, cité à toutes
les sauces. La fin de la démocratie américaine
à cause de Trump? C’était dans le Complot contre l’Amérique! Le puritanisme de gauche des
étudiants des universités américaines qui se
Le prince Harry et son épouse Meghan. PHOTO MATT DUNHAM. AP
transforme en maccarthysme censeur? Relisez
la Tache!
Pour comprendre en revanche l’assassinat de
cinq personnes le 11 décembre à Strasbourg,
le meurtre de Mireille Knoll, une dame de
85 ans tuée chez elle le 23 mars, ou celui de
l’héroïque lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, occis le même jour, lors de l’attaque
terroriste d’un supermarché, on ne sait pas
quel livre il faut (re)lire. Peut-être le Lièvre de
Patagonie, les mémoires de Claude Lanzmann, grande gueule brillante et colérique,
mort le 5 juillet. C’était en pleine Coupe du
monde : personne n’avait envie de parler de
Shoah, film dont l’existence est de plus en
plus méconnue des plus jeunes. Ce qui attristerait Marceline Loridan-Ivens (18 septembre), réalisatrice féministe rescapée des
camps. Le négationniste Robert Faurisson
(21 octobre) doit être content là où il est.
Plutôt que de broyer du noir face à un monde
qui ne tourne plus rond, on préfère s’extasier
devant l’union britannique du prince Harry
et de Meghan Markle (19 mai), comme si
c’étaient nos propres souverains. Du côté des
mariages people, l’année a été riche: retenons
Amy Schumer et Chris Fischer (13 février), Laure Manaudou et Jérémy Frérot (12 mai), Jean Dujardin et Nathalie
Péchalat (qui ont enfin brisé la glace le
19 mai), Justin Bieber et Hailey Baldwin
(en septembre) ou encore Anne Fitzpatrick
et Vianney Dhaussy (2 juin). On regrette
aussi que la sublime Emily Ratajkowski se
soit casée en février. Espérons que ce ne soit
pas définitif.
Sinon, un bébé panda est né au zoo de
Kuala Lumpur (Malaisie) en janvier. En mai,
la petite Loussinée Descamps, un bébé
Libé, se battait avec succès dès ses premiers
jours, comme une immense guerrière, pour
FAIR
PAR
rester en vie. Bravo! Toujours en mai, Hugh
Grant a eu un cinquième bambin et s’est
marié avec Anna Eberstein. Et Pippa
Middleton, la sœur de Kate, a eu son premier enfant en octobre.
Pour décorer la chambre de leurs bébés, ils ne
vont probablement pas aller chez Ikea, pas assez chic. Ça arrange la marque suédoise qui
a autre chose à penser: elle est Tristøune (un
meuble à chaussettes) d’avoir Pêrdû (une étagère à bowl) son Føndatør (un lave-pieds),
Ingvar Kamprad (le 27 janvier). Sur les
meubles télé en toc, le petit écran s’est définitivement éteint pour Pierre Bellemare
(26 mai) et Philippe Gildas (27 octobre). Ils
ne pourront plus regarder les films des réalisateurs Bernardo Bertolucci (26 novembre), Milos Forman (13 avril), Hugo Santiago (27 février), Nicolas Roeg
(23 novembre), Isao Takahata (5 avril) et
Vittorio Taviani (15 avril). Ou les Chabrol
avec l’actrice Stéphane Audran (27 mars).
Dans leurs bibliothèques Billy, on pourra ranger une dernière fois les disques de Jacques
Higelin (6 avril), monté au ciel, de Mark
E. Smith (24 janvier), dernier des punk rockeurs anglais, de Dennis Edwards (1er février), de Cecil Taylor (5 avril), d’Yvette
Horner (11 juin), de Maurane (7 mai),
d’Aretha Franklin (16 août) ou du camarade
Rachid Taha (12 septembre). On l’écoutera
encore, en disant à une fille «je t’aime». Une
place immense est réservée, dans son coin,
pour celui qui ne dit plus rien et met notre
cœur au bord des larmes, Charles Aznavour (1er octobre). Une belle bibliothèque doit
aussi être gardée pour les BD de Stan Lee
(12 novembre) et son terrible cortège de superhéros, pour William Vance (14 mai), pour
Richard Peyzaret (10 avril), alias F’murr,
notre génie des alpages préféré, et pour René
Pétillon (30 septembre). Si c’était son Jack
Palmer qui menait l’enquête sur l’assassinat
de Jamal Khashoggi (2 octobre), les coupables seraient déjà derrière les barreaux. Probablement par hasard d’ailleurs. Le détective
privé, la tête toujours dans les étoiles, serait capable de soupçonner d’abord Rosa Bouglione (26 août) et ses tours de cirque, Rick
Genest (1er août), le mannequin aux mille tatouages dit «Zombie Boy», le cycliste rebelle
et mystérieux Armand de Las Cuevas
(2 août) ou l’astrophysicien Stephen Hawking (14 mars). Après tout, sa théorie sur les
trous noirs est louche.
Trop de quantique tue le cantique, comme dirait Henri Coindé (21 février), le regretté
curé des pauvres qui s’était battu pour lll
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
RE
RT
u 23
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Le chanteur
Jacques Higelin
en 1981. PHOTO
HAMON. DALLE ARPF
les sans-papiers de l’église Saint-Bernard, en 1996. «Avec humanité et cœur», titrait, indigné, Libération cette année-là sur
une photo de CRS entrant dans le lieu de
culte, citant l’hypocrite ministre de l’Intérieur
Jean-Louis Debré. L’une des plus belles unes
de l’histoire du quotidien.
Cette antiphrase pourrait convenir aux blessés des Champs-Elysées des samedis de manif, aux lycéens éborgnés par des armes de
type Flash-Ball et à Zineb Romdhane
(2 décembre), tuée par un jet de grenade lacrymogène à Marseille, quelques semaines
après les huit morts de l’effondrement de la
rue d’Aubagne.
De l’humanité et du cœur, plus personnel: si
les disparitions des cuisiniers Joël Robuchon (6 août) et Paul Bocuse (20 janvier),
du footballeur et entraîneur Henri Michel
(24 avril), du couturier Hubert de Givenchy (10 mars), du vendeur d’armes Serge
Dassault (28 mai) ou du milliardaire belge
Albert Frère (3 décembre) ne nous attristent pas plus que cela, d’autres sont plus dures
à encaisser. Souvent des anonymes: c’est bête,
on a tendance à s’attacher aux gens qu’on connaît. Eux n’ont pas eu les hommages d’une nation entière, comme les politiques américains
John McCain (25 août) et George
H. W. Bush (30 novembre, quelques mois
après sa femme, Barbara, le 17 avril) ou
Winnie Mandela (2 avril) en Afrique du
Sud, et le Ghanéen Kofi Annan (18 août).
Non, ce sont des amies d’amies, Marianne
Botté (7 septembre), de GQ, et la comédienne
Elodie Paschalidès (en septembre), toutes
deux mortes trop jeunes, après avoir donné la
vie. C’est James Fitzpatrick (31 octobre),
immense professeur d’anglais du lycée Hoche
à Versailles. C’est un oncle, Jean-Eric Girard (6 mars). Ce sont des camarades de Libération. Des figures historiques parties depuis
longtemps du journal : Mieres Sanchez
dite «Mimi» (en janvier) et Gilles Millet
(21 avril). Et ceux qui, un matin, ne sont plus
là lors de la conférence de rédaction. Laurent Troude (24 février), photographe, de
toutes les manifs, de tous les meetings, qui se
battait avec rage et amour pour son métier,
dur, mal payé, irrégulier, passionnant, inquiétant. Il arpentait les couloirs de Libé depuis
plus de vingt ans. Qu’est-ce qu’il aurait aimé
suivre la crise politique des gilets jaunes! Et
qu’est-ce qu’il nous manque ! Ultimo, Philippe Brochen (31 mars), canaille bretonne,
journaliste rockeur passé par tous les services,
qui pouvait être aussi énervant qu’attachant.
Tu fais chier, Philippe. Tu sais, la cérémonie
au crématorium du Père Lachaise était très
belle. Une foule nombreuse se serrait les coudes, on a tous pleuré et, après, on a (trop) bu
dans un bar où tu avais tes habitudes: c’était
bien. Ton pote Miossec a écrit une chanson
pour toi, On meurt: «On vit comme s’il n’y avait
pas de fin/ On vit comme le font les incendiaires/ On vit en essayant de faire du bien/ On vit
pour faire danser toute une salle entière.»
Alors, on danse? •
lll
EMMANUEL PIERROT.VU
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Des partisans de l’Union pour la démocratie et le progrès social, vieux parti d’opposition congolais, le 21 décembre à Kinshasa. PHOTO LUIS TATO. AFP
SUDDEUTSCHE ZEITUNG. RUE DES ARCHIVES
2,70 € Première édition. No 11689
SAMEDI 29 ET DIMANCHE 30 DÉCEMBRE 2018
www.liberation.fr
Amos Oz
La paix en deuil
PAGE XX
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
L’ÉLECTION
DE TOUTES LES PEURS
Après deux ans de report, le scrutin présidentiel
doit finalement se tenir ce dimanche en RDC.
Deux principaux opposants défient le dauphin
du président sortant, Joseph Kabila.
PAGES II-V
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II u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Forces
délétères
La démocratie a-t-elle une
chance de triompher au Congo,
l’un des grands pays d’Afrique
longtemps déchiré par les guerres, les épidémies et les ferments d’éclatement qui le traversent ? Un temps porteur
d’espoir, jeune président qui a
succédé à son père Laurent-Désiré, Joseph Kabila a tout fait
pour retarder l’échéance constitutionnelle qui lui interdit de
briguer un troisième mandat.
En dépit d’une popularité en
chute libre, il cherche à assurer
l’élection d’Emmanuel Shadary,
un candidat proche de lui qui
pourrait en quelque sorte prolonger son règne par délégation.
Et peut-être même, dit-on, préparer discrètement son retour
au pouvoir. Après avoir réussi à
maintenir l’unité du pays après
des années de guerre civile et
d’interventions armées venues
de l’étranger, il a procédé à des
réformes utiles. Mais il a ensuite
usé d’une féroce répression
pour contrer l’opposition et retarder sous des prétextes divers
la tenue des élections. Celles-ci
doivent maintenant avoir lieu, à
moins qu’un nouveau coup de
théâtre n’en retarde une fois encore l’organisation, comme le
redoute une partie de l’opposi-
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
tion. Au terme de longues tractations, celle-ci a réussi à s’unir
et son représentant commun,
Martin Fayulu, est donné favori,
à condition que le vote ne soit
pas entaché de nouvelles irrégularités. Quoique sceptique, la
population, en butte à une situation économique difficile et à
une recrudescence de l’épidémie d’Ebola, espère qu’une normalisation conforme à l’Etat de
droit puisse enfin prévaloir.
Cette issue marquerait une
étape importante dans la démocratisation du continent. Mais
comme souvent en Afrique, les
forces délétères de la rivalité régionale, de la division ethnique
et des pratiques claniques sont à
l’œuvre. Progrès fragile ou régression certaine, dimanche se
jouera le destin de ce grand pays
recru d’épreuves. •
Lors d’un meeting
de l’UDPS, principale
force d’opposition, à
Kinshasa le 21 décembre.
PHOTO JOHN WESSELS. AFP
RDC
«Ici, on n’organise
pas des élections
pour les perdre»
ue
iq
ant
Atl
Par
CÉLIAN MACÉ
Envoyé spécial à Kinshasa
H
enry Morton Stanley, cambré, protège de la main ses
yeux du soleil pour scruter
Kinshasa qui s’étale à ses pieds. La
statue en bronze de l’explorateur
britannique, qui fit main basse
sur 2,5 millions de kilomètres carrés
de terres africaines pour le compte
personnel du roi des Belges
Léopold II, fut déboulonnée par
Mobutu avant d’être remontée dans
l’enceinte du musée national, sur
les hauteurs du mont Ngaliema. Le
village qu’il baptisa Léopoldville
Kinshasa
E
RÉP. DÉM.
DU CONGO
TAN
ZAN
I
éan
REPORTAGE
CONGO
GABON
Oc
Reporté d’une semaine, le scrutin présidentiel devrait
finalement avoir lieu ce dimanche. La capitale
congolaise retient son souffle, entre l’espoir
d’un changement après l’ère Kabila et la peur
des fraudes, voire de la répression.
SO
DU UD
CENTRAFRIQUE SU AN
D
ANGOLA
300 km
en 1881 est aujourd’hui une capitale
tentaculaire de 20 millions d’habitants, et la plus grande ville francophone au monde. Depuis une semaine, à rebours de sa réputation,
«Kin» est étrangement inerte. L’attente des élections de dimanche,
désirées autant que redoutées, l’a
plongée dans un prudent coma.
Autour du vieux Stanley, les mangues s’écrasent au sol dans un bruit
sourd. Les militaires en faction ont
laissé des familles faire leur récolte
dans le parc. Les garçons grimpent
dans les grands arbres et secouent
les branches les plus hautes avec
une perche, tandis que les femmes
en pagne ramassent les fruits tom-
bés dans l’herbe. Le musée national
n’a pas ouvert ce matin, sans que
personne ne s’en inquiète. «Le préposé n’est pas venu, il habite loin, il
a eu peur de traverser la ville, commente un administrateur. De toute
façon, avec la période électorale, il
n’y a pas de visiteurs.» Le scrutin,
prévu dimanche dernier, a été reporté d’une semaine.
Voilà dix-sept ans que Joseph Kabila, qui ne peut pas se représenter
cette fois-ci après deux mandats
successifs, a succédé à son père assassiné. Celui qui fut le plus jeune
chef d’Etat au monde a un temps incarné l’espoir d’une révolution générationnelle. N’était-il pas «l’artisan de la paix» qui a mis fin à
plusieurs conflits armés au début de
son règne? Pour nombre de Congolais, il est surtout l’homme qui a
laissé piller les minerais et les forêts, qui a détourné Suite page IV
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
u III
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Interview
L’historien Isidore
Ndaywel è Nziem
analyse sur note site les enjeux du scrutin : «Je crains que le pouvoir cherche à
donner rendez-vous aux Congolais sur
le terrain de la violence.»
LIBÉ.FR
Martin Fayulu,
le candidat «de Genève»
Le candidat de la coalition Lamuka («réveilletoi», en lingala) est passé en trois mois du statut de quasi-inconnu à celui d’opposant le
plus en vue. Une date a tout changé: le 11 novembre 2018. Ce jour-là, après soixante-douze
heures de négociations à huis clos à Genève,
les sept principaux ténors de l’opposition congolaise s’étaient accordés sur un candidat unique: Martin Fayulu. Les poids lourds s’étant
neutralisés entre eux, il est apparu comme le
plus petit dénominateur commun.
L’union sacrée aura tenu une journée (les favoris Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe se retirant de l’accord) mais Fayulu a conservé deux
atouts: l’aura du «candidat commun» désigné
à Genève, et surtout le soutien de Jean-Pierre
Bemba et Moïse Katumbi, empêchés de se présenter. L’ancien chef de guerre (acquitté par
la Cour pénale internationale cet été) et le richissime homme d’affaires katangais, toujours
très populaires, disposent de puissants relais
à l’ouest et à l’est du pays, tandis que Fayulu
est originaire du centre. Depuis la Belgique, les
deux parrains ont enregistré des vidéos où ils
appellent à voter pour le candidat de Lamuka.
Celui que le porte-parole du gouvernement
avait qualifié de «souris naine» a rassemblé
des foules géantes pendant sa campagne.
A 62 ans, l’ex-cadre d’Exxon Mobil s’est taillé
une réputation d’homme intransigeant et
courageux en participant physiquement aux
manifestations anti-Kabila de 2016 et 2017.
«Ils disent que je suis radical, mais si être radical, c’est avoir des valeurs et les respecter, j’accepte le qualificatif», dit-il. Martin Fayulu s’est
longtemps opposé à l’usage des machines à
voter le jour du scrutin, avant de faire volteface, devant l’évidence, la semaine dernière:
il appelle désormais ses partisans à «la vigilance» dans les bureaux de vote.
Félix Tshisekedi,
pour l’honneur du père
Trois favoris concurrents
pour le fauteuil de Kabila
Parmi les 19 candidats en lice,
le successeur désigné
de Joseph Kabila affronte
le candidat adoubé par une
partie de l’opposition et le fils
d’un opposant historique.
«candidat du changement». Un triangle risqué pour l’opposition, puisque l’élection présidentielle prévue ce dimanche se déroulera
en un seul tour. Portrait de ces trois favoris
qui postulent à la fonction suprême pour la
première fois.
I
Il est désormais le successeur désigné de
Joseph Kabila et n’en fait pas mystère. Emmanuel Ramazani Shadary, 58 ans, est l’un
des rares hommes de confiance du chef de
l’Etat : il avait été nommé à la tête du parti
présidentiel en début d’année, après quatorze mois passés au ministère de l’Intérieur.
ls sont dix-neuf candidats, mais le pays
n’a d’yeux que pour trois d’entre eux. Leur
notoriété, leurs parrains et leur argent les
détachent du reste des prétendants. L’un est
présenté comme l’héritier du président sortant, Joseph Kabila (qui ne se représente
pas), les deux autres se disputent le titre de
Emmanuel Ramazani Shadary,
l’homme du régime
A ce titre, il fut l’un des principaux artisans
de la répression des manifestations contre le
maintien au pouvoir de Joseph Kabila, ce qui
lui vaut d’être placé sur la liste des quatorze personnalités sanctionnées par l’Union
européenne pour «sérieuses violations des
droits de l’homme». Emmanuel Ramazani
Shadary a bénéficié, pendant la campagne,
de tout le poids de l’appareil d’Etat congolais
et des réseaux informels du régime. Ses détracteurs le dépeignent en «marionnette» du
président sortant. Blagueur en meeting, à
l’aise face à la foule, «le long» (il mesure
1,90 m) est originaire de la province du Maniema (dans l’est du pays), dont il fut gouverneur et député.
Il porte la même casquette-bérêt que son
père, Etienne Tshisekedi, dont le corps est
conservé dans une morgue de Bruxelles depuis son décès, le 1er février 2017. L’organisation des funérailles de cette figure historique
de la vie politique congolaise fait l’objet d’un
bras de fer personnel entre Félix Tshisekedi
et Joseph Kabila. Les urnes pourront-elles régler l’épineuse question des obsèques, pour
laquelle se passionne le Congo ?
Après avoir succédé au patriarche à la tête de
l’Union pour la démocratie et le progrès social
(UDPS), Félix Tshisekedi, 55 ans, était le candidat naturel du parti à l’élection présidentielle. Mais en désignant Martin Fayulu
comme le candidat commun de l’opposition,
l’accord de Genève a contrarié ses plans. La
puissante base de l’UDPS, la formation politique la plus nombreuse et la plus étendue du
Congo, a refusé qu’il se désiste. L’opposant a
donc renié Genève et décidé de faire cavalier
seul. Ou plutôt de nouer sa propre alliance
stratégique avec une autre figure de l’opposition, Vital Kamerhe. Cet ex-kabiliste surnommé «le Caméléon», président de l’Assemblée nationale entre 2006 et 2009 puis
candidat à la présidentielle de 2011, lui apporte son expérience et les voix du bassin du
Kivu, très peuplé (Tshisekedi est lui-même
originaire du Kasaï). En échange, en cas de
victoire, il sera nommé Premier ministre.
C.Mc.
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IV u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
des fortunes
colossales au profit de son clan, qui
a confisqué les institutions, qui a
fait tirer sur les foules en colère et
torturer sans relâche les dissidents.
En 2018, des dizaines de groupes armés ont tué des civils, une épidémie
d’Ebola progresse dans l’est du
pays, et 71 % des Congolais vivent
avec moins de un dollar par jour.
pagne se termine vingt-quatre heures avant la tenue du scrutin. Dans
les faits, ils n’ont pas osé tenir de
nouveaux rassemblements. Même
stratégie pour Fayulu, qui s’exprime
devant les médias sans organiser de
meetings. «On cherche les moyens de
faire campagne de manière subtile,
sans donner au régime des prétextes
pour nous tomber dessus», indique
un conseiller du candidat.
Suite de la page II
«ET PUIS, J’AI PEUR
DE MOURIR EN VAIN»
A l’entrée du Théâtre de verdure,
que James Brown enflamma au festival Zaïre 74 en prélude au légendaire combat de boxe Ali-Foreman,
Toms, 36 ans, chemise violette et
baskets New Balance, est assis sur
un plot en béton entre les herbes folles. Il rumine les scénarios de cette
élection qui l’obsède. «Il faut attendre, on ne doit pas tomber dans leur
piège. Mieux vaut patienter quelques
jours et que ça se passe bien, plutôt
que d’organiser des élections dans
l’urgence et que ça tourne au chaos,
estime le gardien du parc. Mais si dimanche on s’aperçoit qu’ils nous ont
menti, on sera dans la rue, prêts à affronter les militaires.»
Lui-même irait manifester? «Non, je
ne peux pas, qui s’occupera de mes
enfants si je suis tué? Et puis, j’ai peur
de mourir en vain. Après les élections
de 2011, il y a eu mort d’hommes [lors
des manifestations pour dénoncer
la fraude, ndlr] et ça n’a rien changé.»
Toms va voter pour Martin Fayulu,
le candidat numéro 4 (lire page III).
«Les Congolais attendaient depuis si
longtemps un candidat commun de
l’opposition! Nous avons été déçus
par ceux qui ont trahi et se sont détachés de lui [Félix Tshisekedi, le candidat de l’UDPS, et Vital Kamerhe],
explique-t-il. Mais il y aura certainement trucage des résultats en faveur
du candidat du pouvoir. Ils finiront
par passer en force.»
«FRAUDE ORGANISÉE»
Des militants d’opposition le 21 décembre à Kinshasa. PHOTO JOHN WESSELS. AFP
LES CROCODILES ET
LE DAUPHIN DE KABILA
A 6 kilomètres du mont Ngaliema,
en plein centre-ville, Arthur, pantalon à pinces et chemise bariolée,
contemple un couple de crocodiles:
Antoinette, 84 ans, immergée dans
une mare verdâtre, et Simon, 82 ans,
immobile sur la berge. Ce sont les
plus anciens pensionnaires du zoo
de Kinshasa. Autour d’eux, le site
part en lambeaux. Des collines de
détritus s’amoncellent près de l’entrée, des ruines sont ensevelies par
la végétation, le sol est devenu marécageux du côté des minuscules cages rouillées des chimpanzés. L’un
des singes, à moitié fou d’ennui,
lance des bouteilles en plastique sur
les visiteurs pour capter leur attention. «Heureusement, le Président a
fait des dons pour renouveler les animaux», dit Arthur, licencié en biologie et guide depuis vingt-cinq ans.
Les buffles noirs sur le dos desquels
picorent les aigrettes sont des cadeaux de Joseph Kabila, tout
comme les six ânes qui se promènent en liberté, les autruches et le
python de Seba, dont la cage a été
repeinte aux couleurs bleu-rougejaune de la république démocratique du Congo. Depuis un an, Arthur
travaille parfois aussi à la ferme présidentielle (20000 hectares), à une
Un camion transportant des machines à voter dans le centre du pays mercredi. PHOTO LUIS TATO. AFP
trentaine de kilomètres. C’est pourquoi il votera pour Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin désigné
de Kabila. «Je veux conserver mon
emploi», explique-t-il. Le guide est
inscrit comme observateur pour
surveiller le scrutin dans son lointain quartier de Kingasani. En attendant, il s’étonne de l’absence de
visiteurs un lendemain de Noël.
«Normalement, c’est le jour des enfants, le parc est plein de familles…»
Les buvettes de l’avenue Sayo, elles,
se remplissent petit à petit dans
l’après-midi. A l’abri des pudiques
voilettes accrochées au pan d’un parasol, un coiffeur rase silencieusement le crâne des clients qui patientent devant sa «cabine». Les noms
des candidats –Fayulu, Tshisekedi,
Shadary– et celui de Nangaa (le président de la commission électorale)
jaillissent des conversations en lingala, en swahili, en tshiluba ou en
français. «Ici, on n’organise pas des
élections pour les perdre, assène un
journaliste kinois en gobant des chenilles grillées au piment. Il y aura
bourrage d’urnes, tricherie, fraude,
manipulation, appelle ça comme tu
veux, mais on le sait d’avance.»
«FACULTÉ DE LA SAPE»
ET PARLEMENT DEBOUT
A un coin de l’avenue du colonel
Ebeya, dans le vieux quartier de la
Gombe, une vingtaine d’hommes
débattent devant le magasin BiOmba, «la faculté de la sape». A cet
endroit, chaque soir, se réunit un
«Parlement debout», le nom donné
aux innombrables réunions publiques et informelles de l’Union pour
la démocratie et le progrès social
(UDPS), le vieux parti de l’opposition. «Quand Félix Tshisekedi sera
élu, ce sera la base, le peuple, qui
gouvernera enfin», veut croire le longiligne Rabbi, 28 ans. Le militant
parle en criant. «Peut-on compter
sur la communauté internationale
pour intervenir? On ne supportera
pas Kabila un jour de plus.» Les parlementaires debout ont tous le mot
«changement» à la bouche, comme
s’ils récitaient une incantation. «Le
plus important, c’est le social, recadre Taylor, 50 ans, coiffé d’un élégant chapeau et arborant une calculette en collier. Les Congolais vivent
dans la misère malgré toutes les richesses naturelles qui les entourent,
il faut remédier à ça.» Et si l’autre
opposant, Martin Fayulu, était élu?
«Aucun problème, il est dans notre
camp, nous respecterons sa victoire»,
assure Taylor malgré des protestations étouffées dans l’assemblée.
Pour les candidats, cette semaine de
rallonge du calendrier électoral rend
la compétition bizarrement flottante. Officiellement, la campagne
a pris fin le 21 décembre. Devant la
presse et leurs militants, les leaders
de l’UDPS ont contesté haut et fort
cette décision de la Commission
électorale nationale indépendante
(Céni) puisque, selon la loi, la cam-
Il a cependant bien fallu commenter, mercredi, l’annonce de la Céni
sur le report du scrutin dans les circonscriptions de Beni, Butembo (au
Nord-Kivu, dans l’est) et Yumbi
(300 km au nord de Kinshasa) au
mois de mars soit… trois mois après
l’investiture du nouveau chef de
l’Etat. Quelque 1,2 million d’électeurs se retrouvent privés de vote,
dans des zones considérées comme
acquises à l’opposition. La Céni a
justifié sa décision par «la persistance de l’épidémie d’Ebola ainsi que
la menace terroriste qui plane sur
cette région» du Nord-Kivu et «le déplacement massif des populations et
la destruction de tous les matériels
électoraux» pour Yumbi, qui a
connu les 16 et 17 décembre de violents affrontements intercommunautaires (ayant fait au
moins 80 morts). Jeudi, plusieurs
centaines de personnes ont protesté
devant l’antenne de la Céni à Beni,
avant d’être dispersées par des tirs et
des grenades lacrymogènes. Le lendemain, des scènes similaires se
sont déroulées à Goma et Butembo.
«La Céni va-t-elle nous inventer chaque jour de nouveaux éléments pour
torpiller les élections?» s’est indigné
Pierre Lumbi, le directeur de campagne de Martin Fayulu, qui avait convoqué la presse, jeudi, au bord de la
piscine à moitié vide du QG de la
coalition Lamuka («réveille-toi», en
lingala). «Toutes ces manœuvres mettent à nu les manigances de la Céni.
Il s’agit bien d’une fraude organisée.»
Lamuka a «exigé que la Céni retire
cette décision injustifiée» et a appelé
à une journée ville morte «sur toute
l’étendue du territoire de la république» vendredi «en solidarité avec ses
frères et sœurs de Béni, Butembo et
Yumbi». Mais le mouvement a très
peu été suivi.
Cette semaine, l’homme le plus
écouté de Kinshasa fut un religieux.
L’archevêque Fridolin Ambongo Besungu célébrait sa première messe
de Noël. Dans son homélie, hautement politique, le prélat a comparé
les Congolais au «peuple d’Israël en
exil, humilié et affamé, découragé et
battu». «Est-ce excessif d’affirmer que
le peuple congolais est en exil sur sa
propre terre? Que d’humiliations, et
de manque de nécessaire vital, que
du mépris de la dignité et de la personne humaine et des droits les plus
fondamentaux! On se croirait
aujourd’hui au Congo à l’époque d’Israël où l’obscurité couvrait tout le
pays», a tonné l’archevêque. Il a explicitement appelé au respect de la
date du scrutin et de la vérité des urnes, et cité le Livre d’Isaïe: «Le peuple qui marchait dans les ténèbres a
vu se lever une grande lumière.»
Baume d’espoir d’un soir pour une
capitale tourmentée. •
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u V
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La fraude, éternelle participante
L’opposition redoute la
mainmise du pouvoir sur le
processus électoral. Machines à
voter, organe de contrôle, date
reportée instillent le doute.
E
n république démocratique du Congo,
l’élection est une course d’obstacles.
Après un report in extremis du scrutin
d’une semaine (du 23 au 30 décembre), le
sprint final est barré par une triple haie. Première barrière: la date. Sera-t-elle tenue, alors
que les autorités repoussent l’échéance depuis
deux ans? Les Congolais en doutent. La Commission électorale nationale indépendante
(Céni) est censée avoir comblé son retard dans
l’organisation et le déploiement du matériel
électoral en seulement sept jours. L’opposition
a prévenu que tout nouveau délai constituerait une «ligne rouge».
Second obstacle: le déroulement du scrutin.
Ce triple vote (présidentiel, législatif, provincial) tant attendu est hautement inflammable.
L’utilisation de «machines à voter», surnommées « machines à tricher » par l’opposition,
qui y voit des « boîtes noires » susceptibles de
faciliter la fraude, est une première. Elle a finalement été acceptée par le candidat Martin
Fayulu, l’un des favoris. Mais les partisans de
l’opposition sont chauffés à blanc, tandis que
les forces de sécurité congolaises seront omniprésentes le jour du vote. De quoi redouter des
incidents. Or un scrutin trop chaotique serait
synonyme d’annulation ou de nouveau report.
Enfin, la troisième épreuve sera l’annonce des
résultats. Les deux principaux candidats de
l’opposition sont persuadés de l’emporter sur
l’héritier de Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary. Après dix-sept ans à la tête de
l’Etat, le Président, atteint par la limite des
deux mandats (le dernier a officiellement pris
fin en décembre 2016), a renoncé à se présenter cet été, sous pression de la communauté
internationale et de la société civile congolaise. «Il est impossible que le candidat de la
continuité du régime soit élu», affirme l’opposant Félix Tshisekedi, qui a appelé sa base à
«refuser les résultats» si Shadary était proclamé vainqueur du seul et unique tour.
Observateurs refusés. L’enjeu du décompte des votes sera crucial. Le niveau de
confiance des Congolais envers la Céni est à
peu près nul, tant l’instance censément indépendante est apparue, au fil des mois, sous influence directe du gouvernement. L’ONG The
Sentry a détaillé ses manquements dans une
étude en septembre (1): «Les signaux d’alarme
lancés dans ce rapport –de l’attribution des
marchés […] aux failles de sécurité en passant
par l’opacité du budget– amènent à s’interroger sur les risques de manipulation des aspects
techniques du processus électoral au profit des
desseins politiques de Joseph Kabila, et mettent
en évidence l’absence d’une volonté politique
d’organiser des élections crédibles.»
Les habituels observateurs électoraux de
l’Union européenne et de la Fondation Carter
ont été refusés par le régime. L’appui de la mis-
sion de l’ONU en RDC (Monusco) a aussi été
décliné. Qui reste-t-il pour surveiller
les 75000 bureaux de vote –regroupés dans
20000 centres de vote? L’Eglise, comme souvent au Congo. Avec 42000 observateurs, la
Conférence épiscopale nationale du Congo
(Cenco) dispose du réseau le plus étendu. Ils
feront remonter les éventuels incidents et les
résultats affichés après le dépouillement, via
un formulaire numérique et une copie des
procès-verbaux. En 2011, faute de données
suffisantes, la Cenco ne s’était pas aventurée
à annoncer des scores, mais l’archevêque de
Kinshasa avait affirmé que les résultats
n’étaient «conformes ni à la vérité ni à la justice». Cette année, elle a renforcé son dispositif. A Kinshasa, un call-center de 400 personnes conseillera les observateurs de terrain, et
leur permettra de transmettre oralement les
résultats en cas de coupure d’Internet.
«C’est l’une de nos craintes: l’état des réseaux
de télécommunications», pointe Luc Lutala,
de la Synergie des missions d’observation citoyennes (Symocel). Cet autre organisme de
surveillance des élections, financé par l’Union
européenne, déploiera 20000 observateurs
dimanche, de préférence dans les bureaux où
la Cenco n’est pas présente. Eux transmettront
les résultats par SMS codés, puis par formulaire papier. «Notre première inquiétude est
celle du fichier électoral: 7 millions de personnes, soit 16% des votants, ont été enregistrées
sans empreintes digitales. On ne sait même pas
si ces électeurs existent, et la Céni a refusé un
audit citoyen du fichier, explique Luc Lutala.
Ensuite, il y a la question de la machine à voter: la Symocel a toujours demandé un consensus sur ce sujet, or la Céni est passée en force.»
Données. Depuis six mois, la machine à voter de fabrication sud-coréenne n’en finit pas
de faire débat. Elle a l’apparence d’un grand
écran tactile, dans lequel l’électeur insère un
papier cartonné. Après avoir fait son choix en
tapotant sur l’appareil pour chacun des trois
scrutins, il récupère son bulletin imprimé,
puis le dépose dans une urne. A la clôture du
scrutin, celle-ci est vidée et le comptage des
voix est effectué. Pourtant, l’opposition reste
suspicieuse. Les résultats proclamés reposeront-ils sur ce décompte manuel (surveillé par
les observateurs) ou bien sur les chiffres envoyés électroniquement par l’ordinateur?
Les machines dotées d’une technologie VSAT
(connexion satellitaire) et équipées de cartes
SIM permettent une transmission automatique des données jusqu’aux centres locaux de
compilation, ou jusqu’à Kinshasa. «Les machines resteront déconnectées pendant les opérations de vote», a promis le président de la Céni,
lundi, dans une interview à TV5 Monde.
Avant toutefois de préciser: «Après l’affichage
des résultats, en cas de besoin, si on veut transmettre [électroniquement], on le fera. Mais les
résultats annoncés seront ceux issus du comptage manuel.» L’instance promet des tendances sous quarante-huit heures, et une annonce des résultats provisoires le 6 janvier.
CÉLIAN MACÉ
(1) «Elections en RDC, reports et signaux d’alarme».
UNE OFFRE QUI PÉTILLE
S UR T O U S L E S C H A MP A GNE S É L U S P A R L E J UR Y G O URME T
-8648·$8'e&(0%5(
-40
(2)
(3)
IMMÉDIATEMENT
IMMÉDIATEMENT
DE 6 BOUTEILLES
POUR L’ACHAT
DE 2 BOUTEILLES
IDENTIQUES
SUR LE CARTON
(1) Le 30 décembre, uniquement pour les magasins ouverts le dimanche. (2) Remise immédiate en caisse sur présentation de la Carte de Fidélité Monoprix pour l’achat de 6 bouteilles identiques. (3) Remise immédiate en caisse sur présentation de la
Carte de Fidélité Monoprix pour l’achat de 2 bouteilles identiques. Voir conditions de la Carte de Fidélité Monoprix en magasin ou sur monoprix.fr. Monoprix - SAS au capital de 78 365 040 € - 14-16, rue Marc Bloch - 92110 Clichy - 552 018 020 R.C.S.
Nanterre –
– Pré-presse :
L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É , À C O N S O M M E R A V E C M O D É R A T I O N .
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VI u
MONDE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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LIBÉ.FR
Le cyber, ça sert aussi à faire la
guerre Pour neutraliser les défenses
ennemies et mener des raids aériens,
Israël a eu recours à des attaques informatiques. Les EtatsUnis disposent de capacités similaires, même si aucune
utilisation par l’armée américaine n’est, pour l’heure,
documentée. Cette pratique marginale confirme
néanmoins l’intégration du numérique à l’art de la guerre
conventionnelle. PHOTO JACK GUEZ. AFP
rie dans les années 80 et 90
par le père de Bachar al-Assad. Cet héritage a joué au début de la guerre civile, quand
les Kurdes se sont placés en
position de neutralité, même
si les relations étaient plus
conflictuelles dans les années 2000, rappelle Olivier
Grojean. Depuis 2012, et son
retrait du Kurdistan, le régime a ménagé les Kurdes
pour éviter qu’ils ne tombent
dans la rébellion. Le PYD est
rentré dans une collaboration
tactique avec Damas.» Une
collaboration qui a continué
même après leur participation à la coalition internationale. «Depuis 2016, ils s’appuient de plus en plus sur les
Etats-Unis, mais ça ne les empêche pas de collaborer avec
le régime. Ils ont par exemple
participé au siège d’Alep-est
en coupant certaines routes»,
précise Fabrice Balanche.
«Arbitre». Le président turc
Des combattants kurdes devant des portraits de soldats tués par l’Etat islamique, le 28 mars, à Minbej, en Syrie. PHOTO HUSSEIN MALLA. AP
Face à la menace turque, les Kurdes
s’en remettent à Al-Assad
L’armée régulière
syrienne a
progressé vendredi
dans le nord du
pays, autour de
Minbej, jusque-là
contrôlé par les
Kurdes. Ceux-ci
redoutent une
offensive turque
depuis le retrait
des troupes
américaines.
Par
NELLY DIDELOT
L
es forces de Damas se
sont déployées vendredi matin autour de
la ville de Minbej, tenue jusque-là par les forces kurdes
des Unités de protection du
peuple (YPG). Les Kurdes
avaient appelé peu avant le
régime syrien à envoyer ses
troupes dans les régions
qu’ils contrôlaient dans
le nord du pays et dont ils
viennent de se retirer face
aux menaces d’offensive
turque. D’après les informations de l’AFP, il semble que
les 300 combattants du régime d’Al-Assad soient restés
en bordure de la ville, bien
que Damas ait affirmé y avoir
déployé le drapeau national.
«Un vrai coup de théâtre», selon Didier Billion, directeur
adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
Depuis l’annonce surprise de
Donald Trump du retrait
américain de Syrie, la semaine dernière, les YPG alertaient sur leur situation. «La
seule raison pour laquelle le
territoire attenant [d’Afrin]
n’a pas été envahi est la présence des troupes américaines
du côté kurde», expliquait
Boris James, chercheur à
l’Institut français du ProcheOrient, à Libération. Ankara
est farouchement opposé à la
constitution d’une entité
kurde à ses frontières. Elle
considère le Parti de l’union
démocratique (PYD), qui
contrôle la région, comme un
groupe terroriste et refuse
que sa branche armée soit
déployée le long de la frontière.
La menace s’est précisée ces
derniers jours, lorsque la mobilisation de groupes combattants de rebelles syriens
encadrés par les Turcs, et de
ponts flottants permettant la
traversée de l’Euphrate, ont
été signalés à proximité de
Minbej. Contrairement à
Afrin, d’où les YPG ont été
délogées l’an dernier par des
forces turco-syriennes, Minbej n’est pas une zone kurde.
«La ville est arabe à 80 %.
J’étais sur place début 2018 et
la population affirmait ne
pas vouloir être rattachée à
une région kurde», explique
Fabrice Balanche, géographe
à l’université Lyon-2.
«Tampon». Privés d’appui
populaire local, du soutien
américain –qui leur avait permis de libérer la ville de l’Etat
islamique et de l’occuper depuis 2016–, et de leurs unités
sur place, parties combattre
l’EI plus à l’est, les YPG semblent avoir considéré que leur
position était trop fragile pour
résister à un éventuel assaut
turc. «On peut supposer que
les Kurdes cherchent à créer
une forme de zone tampon.
Minbej constitue une porte
d’entrée vers le Kurdistan historique. Si les Syriens s’y implantent vraiment, cela obligerait les forces turques à
traverser une zone tenue par
Damas pour s’en prendre
aux YPG», analyse Olivier
Grojean, maître de conférence en sciences politiques
à l’université Paris-I-Sorbonne.
En ouvrant les portes de la
ville aux hommes d’Al-Assad,
les forces kurdes n’opèrent
pour autant pas de véritable
renversement d’alliance. Depuis le début de la guerre civile en 2011, les Kurdes syriens ont adopté une position
neutre, entre le pouvoir et la
rébellion, qui leur a permis
de gagner un contrôle grandissant de leurs régions d’implantation traditionnelles.
«Le PKK a été hébergé en Sy-
Erdogan s’est empressé de
réagir à la nouvelle, en affirmant que la Turquie n’avait
plus rien à faire à Minbej, si
les «organisations terroristes»
l’avaient quitté. Mais il a également mis en doute le contrôle de la ville par le régime
de Damas, estimant qu’il
pouvait s’agir d’une «opération psychologique». Vendredi, les rebelles syriens
soutenus par la Turquie annonçaient faire route vers
Minbej, pour montrer qu’ils
étaient «totalement prêts» à
combattre en cas de besoin.
La Russie, soutien officiel
d’Al-Assad, s’est, elle, félicitée de l’entrée de l’armée syrienne dans la ville, jugeant
qu’elle contribuait à une «stabilisation de la situation».
«Les Russes ont une vraie influence sur la Syrie comme
sur la Turquie mais ils ont
aussi de bonnes relations avec
le PYD. La nouvelle donne
créée par l’annonce du retrait
kurde au profit de Damas
laisse penser que désormais
tout va se jouer sur le terrain
politique. Personne n’est capable d’imposer la totalité de
ses vues aux autres acteurs,
même par la force, explique
Didier Billon. Cela va laisser
Moscou en position d’arbitre
entre les demandes kurdes
–probablement la reconnaissance d’une zone autonome–
et les exigences turques, probablement une zone neutre le
long de la frontière interdite
d’accès aux YPG.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u VII
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
LIBÉ.FR
En images «White Dream Arc-
tic» est une série de Kyriakos Kaziras, photographe franco-grec
qui immortalise les rencontres entre bêtes et hommes sur les étendues sauvages aux quatre coins du
monde. Un regard sur la question écologique et la
beauté de la nature. Il est représenté par la galerie
parisienne Gadcollection.
PHOTO KYRIAKOS KAZIRAS
A Riyad, le roi Salmane recadre,
son chef de la diplomatie trinque
Egypte Deux
morts dans un
attentat contre
des touristes
On ne verra plus le très diplomate Adel al-Joubeir (photo)
expliquer en douceur, sous
un angle positif et dans un
anglais parfait, les positions
de son pays.
Ministre des Affaires étrangères d’Arabie
Saoudite depuis 2015, il
avait vigoureusement défendu
le prince héritier Mohammed
ben Salmane (MBS) dans l’affaire Khashoggi. Rétrogradé
ministre d’Etat aux Affaires
étrangères, son sort apparaît
comme le limogeage le plus
remarquable dans le remaniement d’ampleur annoncé
jeudi à Riyad.
Dans une série de décrets
royaux à effet immédiat, le
roi Salmane a procédé à
la nomination et au limogeage de plusieurs dizaines
de personnalités occupant
des postes clés du gouvernement et de l’administration.
Outre les Affaires étrangères,
les portefeuilles de l’Education, de l’Information et de
la Garde nationale ont
changé de mains. Plus qu’un
simple remaniement ministériel, il s’agit d’une restructuration des appareils de
Deux touristes vietnamiens
ont été tués et dix autres blessés dans une attaque à la
bombe contre leur bus, vendredi près des pyramides de
Gizeh au Caire, a annoncé
le ministère égyptien de
l’Intérieur. L’attaque s’est produite en fin d’après-midi. «Un
engin explosif artisanal a explosé lors du passage d’un bus
transportant 14 touristes vietnamiens», a précisé le ministère dans un communiqué.
Le chauffeur et un employé
d’une entreprise de tourisme
ont également été blessés.
L’Egypte est fréquemment la
cible d’attaques menées par
des groupes extrémistes, visant les forces de sécurité, la
minorité chrétienne copte ou
le secteur du tourisme.
AFP
l’Etat saoudien, dont le
conseil des Affaires politiques et de sécurité et celui
des Affaires économiques
et du développement. Ces
deux instances
gouvernementales centrales restent présidées
par le prince héritier MBS mais leur
composition est
modifiée pour inclure de nouveaux
membres, dont certains directement liés au cabinet royal.
Marquant sa reprise en main
directe des affaires du
royaume malgré son âge
avancé (82 ans) et sa maladie,
le souverain saoudien a pris
ces décisions en cette fin
d’annus horribilis pour son
pays, qui subit l’onde de choc
de l’affaire Jamal Khashoggi.
Les apparences restent sauves: son tempétueux fils préféré MBS, soupçonné d’être le
commanditaire de l’assassinat du journaliste au consulat saoudien d’Istanbul, reste
prince héritier et ministre de
la Défense d’Arabie Saoudite.
Mais plusieurs des nominations ou réaffectations décidées par le roi signalent que
son fils n’a plus la haute main
sur les hommes du pouvoir.
DONALD TRUMP
Vendredi à 7 h 16 du
matin sur Twitter.
REUTERS
«Nous allons devoir
entièrement fermer
la frontière mexicaine
si les démocrates
obstructionnistes
ne nous donnent
pas l’argent pour
achever le mur.»
Parmi les arrivants, Ibrahim
al-Assaf, le nouveau chef de
la diplomatie nommé en
remplacement d’Al-Joubeir,
faisait partie de la cinquantaine de princes et hommes
d’affaires pris dans le spectaculaire coup de filet anticorruption ordonné par MBS
à l’hôtel Ritz Carlton de
Riyad en novembre 2017. Ancien ministre des Finances,
al-Assaf avait été rapidement
relâché sans qu’aucune
charge de corruption ne soit
retenue contre lui. Un autre
limogeage remarquable a
visé un très proche de MBS,
le très médiatique Turki AlSheikh, qui dirigeait le puissant conseil sportif et qui devient directeur de l’autorité
du divertissement.
D’autres décrets du roi Salmane touchant aux services
de sécurité, ainsi que les
nominations à certains postes de membres des branches
de la famille royale marginalisées par MBS lors de son ascension, sont autant de
signaux de la volonté du roi
de resserrer les rangs divisés
par son fils. Une tentative
de «tailler les ailes», selon
l’expression arabe ,c’est-àdire de «réduire la voilure»
de MBS.
HALA KODMANI
Donald Trump a menacé vendredi de fermer la frontière
entre les Etats-Unis et le
Mexique si les démocrates,
qui seront majoritaires à la
Chambre des représentants à
la prochaine session, le 3 janvier, n’acceptaient pas de financer le «mur», différend
qui paralyse en partie l’administration fédérale depuis
le 22 décembre. Il leur a aussi
demandé de «changer les lois
ridicules sur l’immigration
dont notre pays est affublé».
Pour Trump, une telle fermeture serait une «opération
rentable» puisque «les EtatsUnis perdent tellement d’argent en faisant du commerce
avec le Mexique via l’Aléna,
plus de 75 milliards par an
(sans inclure l’Argent de la
Drogue qui serait plusieurs
fois ce montant)». Trump
avait déjà menacé de fermer
la frontière en novembre.
201
C’est le volume, en milliards de mètres cubes, des exportations de gaz russe vers l’Europe et la Turquie en 2018, soit environ 3,5%
de plus qu’en 2017. Un record, malgré les tensions diplomatiques et la volonté de l’Union
européenne de réduire sa dépendance à la Russie, a indiqué vendredi le groupe russe Gazprom, qui couvre environ le tiers de la consommation européenne. La production totale du
groupe, qui avait atteint il y a quelques années
ses plus bas niveaux depuis la chute de l’URSS
sur fond de concurrence accrue, s’est redressée
de plus de 5% en 2018, à 497,6 milliards de mètres cubes, a précisé son directeur, Alexeï Miller.
CETTE SEMAINE
LES DESSINS ANIMÉS
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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VIII u
FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
CSG La retraite
sans flambeau
de Macron
Inscrite au programme de campagne du candidat
En marche, la hausse de la contribution sociale
généralisée devait toucher une grande partie des
retraités. Face à la levée de boucliers amplifiée par les
gilets jaunes, l’exécutif a reculé. Récit en quatre temps.
Par
LILIAN ALEMAGNA
«N
ous annulerons en 2019
la hausse de CSG subie
cette année. L’effort qui
a été demandé [aux retraités] était
trop important et il n’était pas
juste.» Sous la pression des gilets
jaunes et en deux phrases, ce 10 décembre, Emmanuel Macron vient
de concéder son plus gros recul.
Voilà près d’un an que l’augmentation d’1,7 point de cette contribution sociale généralisée pollue les
déplacements présidentiels. La
hausse touche tous les revenus assujettis à ce prélèvement pour financer la protection sociale (y compris les revenus du capital) mais
60% des retraités la subissent sans
aucune compensation. Retour sur
l’histoire d’une mesure devenue le
symbole de l’incompréhension entre le pouvoir et la population.
Episode 1
8 décembre 2016
L’origine
Studios de RMC-BFM TV. Face à
Jean-Jacques Bourdin, le tout nouveau candidat Macron abat un de
ses atouts de campagne: la suppression des cotisations maladie et des
cotisations chômage que paie le salarié. Le futur chef de l’Etat affiche
un chiffre alléchant: selon ses calculs cette mesure procurera «au
moins 500 euros par an, net», pour
un couple au smic, soit 20 euros
chacun de plus par mois. Comment
compte-t-il financer ce «gain» de
pouvoir d’achat pour les salariés ?
Réponse limpide : «Par de la CSG
[…] pour tout le monde», revenus du
capital et retraites compris. Sauf que
dans le même temps, Macron s’engage sur un autre point, «que toutes
les petites retraites [aient] leur pouvoir d’achat protégé». Sans plus de
précision de montant ou de seuil.
L’équation est déjà compliquée. Ce
matin-là, le candidat dévoile une
mesure sur laquelle son équipe de
campagne planche depuis des mois.
Au départ, «il y avait la volonté de
mieux rémunérer le travail, se souvient un marcheur de la première
heure. On admettait qu’un effort serait demandé aux retraités avec
deux garde-fous: que les plus modestes soient protégés et qu’ils ne soient
pas affectés par la réforme des retraites». Du coup, la mesure est rangée
– y compris par Libé – dans la colonne de gauche du «en même
temps» macronien. Lionel Jospin
n’avait-il pas, le premier, choisi ce levier en 1997 pour redonner du pouvoir d’achat aux salariés ? La CSG
n’a-t-elle pas été créée en 1991 par un
autre socialiste, Michel Rocard?
La droite de 2017, elle, ne s’y trompe
pas: François Fillon choisit l’angle
d’attaque «retraités» pour discréditer le programme économique de
Macron. «C’est une très mauvaise décision», cartonne le candidat des Républicains en mars 2017, rappelant
sa proposition d’augmenter la TVA
pour financer en partie une baisse
des cotisations salariales. «La TVA
était la bonne solution parce que la
hausse se diffuse. Elle est moins concentrée», défend l’ancien président
UMP de la commission des finances
Gilles Carrez, deux ans plus tard.
Dans l’espoir d’attirer les voix des
retraités, les Républicains pilonnent. «Le pouvoir d’achat des retraités sera amputé de près de 20 milliards d’euros par la hausse de la
CSG», lit-on sur le site internet du
parti à l’époque. Alors qu’avec
Fillon, vantent les caciques de
droite, il y aura une revalorisation
des pensions de retraite inférieures
à 1 000 euros par mois en les augmentant de 300 euros par an.
Episode 2
15 octobre 2017
La mise en œuvre
Bureau présidentiel. Cinq mois
après son élection, le chef de l’Etat
a invité les caméras de TF1 pour défendre, entre autres, le premier budget de son quinquennat. Comme
prévu, la CSG va augmenter
d’1,7 point pour financer les suppressions de cotisations salariales
chômage et maladie. Appliqué à
60% des retraités français, le taux
normal de 6,6% grimpera à 8,3% au
1er janvier 2018. «Les 60%, ce ne sont
pas ceux qui ont plus de 1200 euros.
Ce sont ceux qui, jusqu’à 65 ans, ont
plus de 1200 euros et pour les plus de
65 ans ce sont ceux qui ont plus de
1400 euros», détaille Macron.
Dans cette phrase réside peut-être
l’une des plus grosses erreurs présidentielles. D’une part, le chef de
l’Etat entretient la confusion entre
les «pensions» et les «revenus» et
d’autre part, il parle de CSG pour des
individus alors que cette contribution se calcule à l’échelle du foyer
fiscal. C’est le début d’un hiatus
d’une année avec les seniors et qui
se terminera mal pour l’exécutif. Fin
janvier, des retraités découvrent
avec stupeur qu’une petite pension,
sous la barre des 1 200 euros, peut
donc être frappée du taux de 8,3%.
Soit parce que leur conjoint bénéficie d’une retraite plus conséquente
soit parce qu’ils disposent d’autres
sources de revenus.
Autre erreur de la majorité : pour
boucler un budget déjà bien atteint
par la suppression de l’ISF, le gouvernement choisit d’augmenter la
CSG d’un seul coup alors que la suppression de cotisations salariales se
fait en deux fois. Ce qui permet à
l’Etat de récolter 4 milliards d’euros.
Dernière incompréhension : pour
calmer des retraités qui commencent à se faire entendre, l’exécutif
leur fait miroiter une «compensation» via la fin de la taxe d’habitation. Sauf que cette dernière s’étalera sur trois ans… «Je vous fiche
mon billet que dès l’année prochaine
[…] dans une grande partie des cas,
cette taxe d’habitation diminuée
d’un tiers compensera ce 1,7 point de
CSG», fanfaronne quand même Emmanuel Macron sur TF1.
Du côté du Parlement, on est moins
sûrs. Les députés –y compris de la
majorité– font leurs calculs. Selon
le rapporteur général du budget,
Joël Giraud, ce sont à peine
600000 retraités qui bénéficieront
fin 2018 d’une compensation totale
et 3,9 millions qui auront une compensation partielle. De la «gymnastique fiscale» qui n’apporte rien en
croissance et peu en pouvoir
d’achat, résume Eric Woerth, président LR de la commission des finances, le 25 octobre. Pour Hakim
El Karoui, ex-conseiller de JeanPierre Raffarin sur la réforme des re-
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Rond-point
du Gargalon,
à Fréjus,
le 23 novembre.
PHOTO LAURENT
CARRÉ
u IX
qu’ils mettaient sur pied une usine
à gaz et qu’ils allaient faire une
lourde erreur», explique alors Eric
Woerth à Libération. A l’approche
de la présentation du budget 2019,
Matignon cogite et cherche le geste
qui pourrait permettre d’éteindre ce
début d’incendie.
Episode 4
20 septembre
Le recul
traites de 2003, le gouvernement
s’est tiré une balle dans le pied en
parlant de compensation: «Il aurait
fallu expliquer correctement aux
Français que les actifs ne peuvent
plus financer des niveaux de retraites aussi élevés ! Les baby-boomers
ont capté tellement de revenus et de
patrimoine dans ce pays qu’on consacre, en France, près de 89 milliards
d’euros de plus que les Allemands au
financement de nos retraités!»
Episode 3
19 février 2018
Les doutes
Salle des fêtes de l’Elysée. Après un
discours devant la commission des
affaires étrangères de l’Assemblée,
le chef de l’Etat s’attarde. Il tombe
sur Frédéric Barbier, député LREM
du Doubs, qui compte l’usine PSA
de Sochaux dans sa circonscription.
Avec un père retraité de Peugeot,
Barbier a anticipé les dégâts de la
hausse de la CSG pour les travailleurs modestes. Il a même tenté,
en octobre 2017, de maintenir à
6,6% le taux de CSG pour les retraités «qui perçoivent une pension comprise entre 1200 euros et 1600 euros
net par mois». En vain : son amendement est rejeté aussi sec. Face au
chef de l’Etat, Barbier repart au
combat: «Votre mesure n’est pas progressive. Il y a un effet de seuil trop
important.» Macron veut bien reconnaître que dans cette partie du
Doubs, «les gens ont plus de charges
que dans d’autres endroits, que les
hivers sont rudes et qu’ils vivent avec
des petites retraites issues de la filière automobile», mais il refuse de
dévier de son cap. «Nous avons commencé un grand chantier : il faut
soutenir le travail.» Barbier ne se
démonte pas : «Ceux qui ont travaillé dur toute leur vie sur des chaînes de production ne doivent pas
être pénalisés.»
Sur les marchés, pendant le week-
«Nous avons
commencé un
grand chantier:
il faut soutenir
le travail.»
Emmanuel Macron
en février
end, les députés marcheurs commencent à se faire copieusement
engueuler et le patron des Républicains, Laurent Wauquiez, débine
une hausse «indéfendable». «Cela
prendra toute l’année à infuser»,
temporise une des têtes pensantes
de Bercy fin janvier. En mars, un très
proche de Macron continue le SAV
auprès de Libération: «Nous sommes
beaucoup plus redistributifs que le
quinquennat précédent. On assume
de faire des choses et de droite et de
gauche, avec le souci de faire des choses qui marchent.» Las. Tous les dé-
placements du chef de l’Etat sont
rythmés par les protestations de retraités. «Là on nous a vraiment pompés! On n’est pas contents», lui lance
une habitante de Tours le 15 mars.
La réplique présidentielle cingle :
«Je vous demande un effort pour
aider les jeunes actifs.»
Dans l’espoir de désamorcer la crise,
certains députés de la majorité remâchent les raisons d’un tel transfert entre actifs et seniors : niveau
de vie des retraités élevé par rapport
à la moyenne européenne, taux de
CSG «normal» déjà inférieur à celui
des actifs et «nécessaire solidarité
intergénérationnelle» pour continuer à financer la protection sociale. «Mais c’est inaudible», se désole le député Modem des Yvelines,
Jean-Noël Barrot, pourtant favorable à la réforme. «Dans l’empreinte
rétinienne des électeurs, on va avoir
du mal à l’effacer,» abonde son collègue LREM du Val-d’Oise, Aurélien
Taché. «Nous les avions prévenus
Studio de France Inter. Les gilets
jaunes ne sont encore que des morceaux de tissu fluo dormant dans
les boîtes à gants mais le Premier
ministre est venu avec sa concession : 300 000 personnes ne paieront pas cette augmentation de CSG
au 1er janvier. L’édifice majoritaire
craquelle… En commission des affaires sociales, le député LREM
Jean-François Cesarini réussit un
exploit : faire adopter un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale recréant
le taux à 6,6% pour les retraites entre 1200 et 1600 euros net de revenus et créant un «supertaux de
9,2 %» pour les revenus au-delà de
3000 euros. L’exposé des motifs est
limpide : «Cette disposition de justice sociale a vocation de faire plus
pour ceux qui ont moins.» Une semaine plus tard, l’amendement est
refusé en séance publique et Césarini se fait houspiller par le Premier
ministre en réunion de groupe: «La
plaie des retraités s’est refermée, tu
es en train de la rouvrir.» Les marcheurs les plus zélés rappellent les
mesures prises en faveur des plus
âgés : minimum vieillesse en augmentation, soins dentaires,produits
optiques et auditifs bientôt remboursés à 100 %… «Une carie, c’est
10 mois de revalorisation», calcule
la députée LREM de l’Essonne,
Amélie de Montchalin. Mais rien
n’y fait…
Sur les ronds-points désormais occupés, la hausse des taxes sur les
carburants côtoie rapidement l’augmentation de la CSG et le mal-être
des retraités. Après quasiment un
mois de mobilisation, le chef de
l’Etat bat en retraite le 10 décembre.
«Les retraités constituent une partie
précieuse de notre nation», assure
Emmanuel Macron qui annule la
hausse de CSG pour ceux qui touchent moins de 2 000 euros. Coût
de l’opération: 1,5 milliard d’euros.
«On assume de revenir en arrière,
explique Roland Lescure, président
LREM de la commission des affaires économiques. Ce besoin de solidarité intergénérationnelle avait été
compris durant la campagne mais
on n’arrive plus à l’imprimer.» A
Matignon, on prend acte du recul.
«Nous n’avons pas réussi à convaincre que ce choix de la CSG était un
choix de justice sociale. Nous en
avons tiré les conséquences et montré que le gouvernement est à
l’écoute», lâche-t-on dans l’entourage du Premier ministre. Pour ceux
qui avaient alerté l’exécutif, se retrouvant illico accusés de fronde, le
goût est amer. «Ils peuvent retenir
la leçon, prévient Jean-François Cesarini. Quand on n’écoute pas les représentants du peuple, c’est la rue
qui prend le relais.» •
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X u
FRANCE
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Gennevilliers
Fier de lance contre
l’homophobie
Héros du quotidien. Pour finir l’année, «Libération»
a choisi de suivre des personnes engagées
dans un combat local. Aujourd’hui, Lyès Alouane,
23 ans, lutte contre l’homophobie
en banlieue, après en avoir lui-même été victime.
Par
VIRGINIE BALLET
Photos
HENRIKE STAHL
I
l a grandi là. Pourtant, depuis
quelques semaines, Lyès
Alouane a dû quitter Gennevilliers (Hauts-de-Seine) à la suite
d’une série d’agressions homophobes. «Je n’avais pas le choix: il fallait
que je parte pour préserver ma santé
physique et mentale», tranche le
jeune homme de 23 ans au débit de
mitraillette. Le 13 décembre, Lyès
Alouane est revenu dans sa ville. Un
peu nerveux, mais surtout fier. Vêtu
d’un pull floqué d’un message de
circonstance («trust yourself», «faistoi confiance» en français), il est
venu ce jour-là inaugurer la première permanence de l’association
Stop homophobie en banlieue.
Discret, le local est situé à l’étage du
centre social et culturel du quartier
des Grésillons, qui, outre une médiathèque, propose des activités
physiques, culturelles, ou encore
une permanence à destination des
femmes victimes de violences.
«C’est un endroit important pour le
vivre-ensemble, et qui permet aussi
de pousser la porte dans l’anonymat», souligne le maire PCF de
Gennevilliers, Patrice Leclerc, qui
dit vouloir «faire le pari de l’intelligence collective» avec cette initiative. Pour autant, l’élu veut mettre
en garde contre tout risque de stigmatisation: «J’entends souvent dire
“en banlieue, c’est pire qu’ailleurs”.
Mais c’est comme ailleurs, malheureusement, comme le montre la série
d’agressions homophobes très violentes survenues récemment, y compris dans le centre de Paris.»
Lyès Alouane, lui, se dit rassuré par
le lieu: «Si on était installés dans un
local avec une vitrine sur rue, on sait
ce qui serait arrivé», souffle-t-il.
Chaque jeudi, de 17 à 19 heures, lui
et d’autres militants de Stop homophobie se relaient désormais pour
accueillir et assister toute personne
victime de LGBT-phobie. En fonction des besoins, elles pourront se
faire aider d’avocats, de médecins,
de psychologues ou encore de sophrologues. Terrence Katchadourian,
cofondateur de Stop homophobie:
«Dans les banlieues, force est de
constater qu’il y a très peu de ressources disponibles, pas uniquement
en matière de lutte contre les LGBTphobies. En cela, il faut souligner la
responsabilité de l’Etat, qui a délaissé ces territoires depuis une
éternité.»
«BRISER»
Au-delà de cette permanence, Terrence Katchadourian et Lyès
Alouane veulent miser sur la pédagogie et l’éducation pour faire reculer l’homophobie. «Pourquoi est-ce
que cette thématique ne figurerait
pas dans les manuels scolaires ?
questionne Lyès. J’ai été animateur
et je me souviens que dans les histoires que je lisais aux enfants, ne figuraient que des couples hétéros. Forcément, ensuite, comment ne pas
penser qu’un couple homo est anormal ? J’ai envie de dire aux jeunes :
nous sommes normaux, nous
n’avons pas à nous cacher.»
Lyès Alouane parle sous le regard
protecteur de Brahim Naït-Balk. Il
y a dix ans, cet éducateur sportif
d’Aulnay-sous-Bois (Seine-SaintDenis) s’est délesté d’un passé fait
d’agressions verbales, physiques, de
viols, et surtout, d’un silence de
plomb, dans un livre intitulé Un
homo dans la cité (1). «Lyès représente ce que j’aurais dû être à l’époque. Il fait ce que je n’ai pas su ou pas
pu faire: porter plainte, briser le tabou de l’homophobie», dit-il. Dès
janvier, Brahim Naït-Balk a invité
Lyès à tenir une chronique hebdomadaire dans son émission, HomoMicro (2), diffusée sur une radio associative, et lui a proposé
d’organiser ensemble des interventions auprès de jeunes de Gennevilliers. Lyès : «Je veux me battre
pour moi et pour tous les autres qui
se cachent, qui n’osent pas parler ou
porter plainte.»
Ce combat devenu credo est récent.
Il date de sa prise de contact avec
Stop homophobie. «J’ai compris que
je n’étais pas seul. Surtout, j’ai découvert un monde qui ne se cache
pas, où il est normal d’être gay», sourit-il. Le début d’un chemin vers
l’apaisement après des années de
secret. «Je devais être en CM2 quand
j’ai compris que j’aimais les garçons,
mais ça me semblait bizarre. Dans
ma famille, on ne parle pas de ces
choses-là. Ils jeûnent pour ramadan,
mais ne sont pas pratiquants. Pour
moi qui suis agnostique, le poids des
religions en général joue un rôle :
elles contiennent toutes des préceptes
homophobes.» Dès la primaire, Lyès
Alouane a été la cible de moqueries,
qui sont allées crescendo au collège
et au lycée, avec un isolement progressif. «On me traitait souvent de
pédé à cause de mon look efféminé.»
«LIBÉRER»
Il tente alors de rendre la tessiture
de sa voix plus grave. De modifier sa
démarche. D’être «quelqu’un
d’autre». En vain. Les insultes se
poursuivent, et pour fuir le harcèlement, l’ado sèche parfois les cours.
Sans dire mot à ses parents, divorcés quand il avait 14 ans. Les rencontres, il les fait en cachette,
comme beaucoup de jeunes de sa
ville selon lui.
Cette double vie lui pèse et entraîne
des bouffées d’angoisse, qu’il soigne
à l’insu de ses parents à coups d’anxiolytiques. «Avec ce que j’ai vécu, il
y en a qui se suicident. C’est comme
être un fugitif depuis la naissance.»
Il y a deux ans, il met fin à cette vie
de mensonges en affichant sur Facebook une photo de lui avec son
petit ami de l’époque. Mais sa mère
et l’une de ses deux sœurs vivent
très mal la situation. L’une de ses
tantes fait venir une sorte d’exorciste pour lui «enlever ce démon».
Dans son quartier, les violences redoublent d’intensité. Il en veut pour
preuve les nombreuses vidéos qu’il
consigne dans son téléphone: crachats, insultes, menaces, jets d’objets… Lyès dépose une quinzaine de
plaintes, classées sans suite.
Il y a quelques mois, il décide de
médiatiser son histoire et de militer
«pour libérer la parole, mais aussi
libérer du terrain». Son mantra :
«Nos banlieues ne sont pas des placards.» Fin novembre, alors qu’il
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Après avoir été harcelé
et agressé, Lyès
Alouane a contacté
Stop homophobie et a
compris qu’il n’était
«pas seul».
distribuait des tracts contre l’homophobie dans le quartier du Luth, à
Gennevilliers, il se fait tabasser.
Contactées, les forces de l’ordre
mettent selon lui une quarantaine
de minutes à intervenir.
«Aujourd’hui, je veux qu’on en finisse avec cette banalisation des violences homophobes. Etre reconnu
comme victime, pour que chacun
comprenne que c’est grave», martèle-t-il. Lyès Alouane rêve déjà
d’ouvrir d’autres permanences associatives dans des villes d’Ile-deFrance pour «que les personnes
LGBT ne soient plus calfeutrées». •
(1) Calmann-Lévy, 2009
(2) «HomoMicro» est un magazine d’information dédié à l’actualité LGBT et diffusé
tous les lundis à 20 h 30 sur la radio Fréquence Paris plurielle (106.3 FM)
Une lutte à tous
les niveaux contre
un fléau en hausse
Selon le ministère de
l’Intérieur, les actes contre
les LGBT ont cru de 15% entre
janvier et septembre par
rapport à la même période
en 2017. L’association SOS
Homophobie entend œuvrer
sur tous les territoires.
L
a LGBT-phobie ne connaît pas de frontières. Au cours de l’année 2018, de
Gennevilliers à Paris, en passant par
Besançon (Doubs) où ont eu lieu plusieurs attaques homophobes particulièrement violentes depuis l’été, plusieurs rassemblements
contre les LGBT-phobies ont été organisés à
travers l’Hexagone. Signe d’un ras-le-bol sociétal contre cette haine homophobe ? C’est
en tout cas ce que veut croire Joël Deumier,
président de l’association SOS Homophobie,
pour qui «l’action de Lyès Alouane s’inscrit
dans la continuité d’une mobilisation plus générale contre l’homophobie, et d’une parole
qui se libère. On le constate à travers notre ligne d’écoute: en septembre et octobre, le nombre de témoignages a augmenté de 37 %».
Le gouvernement a aussi réagi en annonçant
fin novembre un plan de lutte contre la haine
envers les lesbiennes, gays, bi et trans, à base
notamment de sensibilisation avec une campagne nationale d’affichage, de formation des
forces de l’ordre et de rappel des dispositions
législatives aux parquets. Car l’urgence est là:
selon le ministère de l’Intérieur, entre janvier
et septembre 2018, le nombre d’actes de ce
type a crû de 15% par rapport à la même période l’année dernière.
«L’homophobie et la transphobie sont présentes sur tout le territoire et dans tous les milieux
sociaux», martèle Joël Deumier, qui met en
garde contre tout risque de «stigmatisation
de tel ou tel territoire, qui risquerait d’invisibiliser l’homophobie, qui existe partout. Ce n’est
pas une problématique à aborder par le biais
socio-économique ou religieux, mais plutôt
par celui des stéréotypes de genre, qui sont
bien souvent la cause de l’homophobie». Pour
autant, Joël Deumier avance que dans les
banlieues, «comme dans tous les endroits où
règne une certaine loi du silence», autour de
ces questions, l’homophobie peut éventuellement se manifester de manière «plus violente
qu’ailleurs».
Une étude menée par l’Ifop pour le compte de
la fondation Jean-Jaurès et de la Délégation
interministérielle à la lutte contre le racisme,
l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, (Dilcrah), publiée en juin, permet de mesurer
l’ampleur de ces comportements haineux. Il
en ressort, entre autres, qu’un quart des LGBT
ont déjà été agressés sexuellement et que
17% d’entre eux ont déjà fait l’objet de violences physiques, dont 39 % résident dans des
banlieues populaires, contre 4 % dans des
banlieues aisées.
Autre chiffre marquant, la menace
d’«outing» (le fait de révéler l’homosexualité,
la bisexualité ou la transidentité d’une
personne sans son consentement): 18% des
LGBT en ont déjà été la cible, mais ce taux
atteint un tiers chez les homosexuels vivant
en banlieue populaire. «Ce ne sont pas des
territoires que nous délaissons», détaille Joël
Deumier, qui en veut pour preuve la présence
d’un groupe de travail spécifique dédié aux
banlieues au sein de l’association (tout
comme il en existe un dédié au racisme et à
la diversité ethnique). Objectif: que chaque
victime se sente représentée et écoutée.
«Notre présence physique à travers des
antennes dans les banlieues des grandes villes
est un projet sur lequel nous travaillons
activement. En attendant, nous y menons,
comme partout ailleurs, de nombreuses
interventions en milieu scolaire : plus de
26000 au cours de l’année 2017-2018.» Et de
conclure: «Encore une fois, le sujet est davantage celui des moyens de combattre et faire
reculer l’homophobie que celui des zones
géographiques.»
V. B.
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XII u
FRANCE SPORTS
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
LIBÉ.FR
Benalla : l’opposition se réveille,
l’Elysée riposte Indignées par le fait
que l’ancien conseiller à la sécurité du chef
de l’Etat soit toujours en possession d’un passeport diplomatique, les oppositions de droite comme de gauche mettent la
pression sur Macron pour obtenir des éclaircissements.
Certains députés de la majorité ne cachent plus leur embarras.
De son côté, le ministre des Affaires étrangères a annoncé qu’il
allait saisir le procureur de la République. PHOTO AFP
Julien Wanders court
après un nouveau record
Genève par Marco Jäger,
avait couru en 1h00’09”, record d’Europe espoir (moins
de 23 ans) sur la distance.
Entre-temps, il n’a pas trop
brillé cet été, sur piste, aux
championnats d’Europe de
Berlin : «Julien, c’est un coureur très impulsif, il court
d’instinct, raconte Marco
Jäger à Libération. Cette caractéristique est très intéressante dans les courses sur
route, où il a obtenu ses
meilleurs résultats pour l’instant, mais sur la piste, ça
peut le desservir. J’ai même
l’impression que quand il rentre en piste, il perd un peu
de cette fantaisie, de cette liberté, pour subir l’allure des
autres.»
«Altitude». L’amour de
Wanders (à droite), le 11 août aux championnats d’Europe à Berlin. PHOTO PRESSE SPORTS
Le coureur
franco-suisse,
qui s’entraîne au
Kenya, sera
dimanche au
départ des 10 km
de Houilles, où il
avait brillé en 2017.
Par
LUCA ENDRIZZI
E
n 2017, Julien Wanders avait remporté la
Corrida de Houilles
devant une ribambelle de
coureurs africains qui, d’ordinaire, ne laissent que les
miettes aux autres dans ce
type de courses de fond.
A nouveau au départ, ce dimanche, de cette course de
10 kilomètres dans les Yvelines, le Genevois de 22 ans
vise un nouveau record. L’an-
née dernière, sa prestation
avait marqué les esprits pour
deux autres raisons: d’abord,
on était pile trente ans après
la dernière victoire d’un coureur européen (Paul Arpin
en 1987) à la plus célèbre Corrida française de fin d’année.
Ensuite, sa performance
(de 28’02”) généra un couac
administratif dû à la double
nationalité de Wanders
(suisse par son père et français par sa mère).
«Impulsif». Homologué
dans un premier temps
comme record de France, le
résultat fut ensuite rayé des
tablettes. Le débat a finalement été tranché par un nouveau règlement de la Fédération française d’athlétisme
qui autorise la détention de
records de France par les binationaux, même s’ils ne
courent pas sous la bannière
française à l’international.
Un an après, Julien Wanders
dit se sentir depuis toujours
«plus suisse que français.
J’avais pris et j’ai encore une
licence dans un club de Savoie
pour pouvoir participer aux
cross en France, car le niveau
est très relevé, mais c’est tout.
Dans les compétitions internationales, je porte le maillot
de la Suisse depuis toujours».
Pour ce dimanche, le jeune
homme a encore relevé ses
ambitions: en octobre, sur la
même distance, un 10 km
sur route à Durban (Afrique
du Sud), il a arrêté le chronomètre après 27’32”, décrochant le record d’Europe.
La cerise sur le gâteau d’une
saison qui avait très bien
démarré, dès mars, avec une
prestation exceptionnelle sur
le semi-marathon de Barcelone où l’athlète, entraîné depuis ses 15 ans au stade de
Wanders pour la course l’a
poussé à se transférer à Iten,
au Kenya, où il vit maintenant huit à neuf mois par an.
«Il a vite compris que pour
s’améliorer, il devrait aller vivre là où sont les meilleurs.
Les bienfaits de l’altitude,
d’une vie très simple, qui lui
convient bien, unis au fait de
s’entraîner avec un groupe de
garçons de là-bas qui le poussent dans ses retranchements,
tout ça a fait de lui un athlète
pro», relate Jäger. Wanders
vient de rentrer du Kenya, où
il était reparti le lendemain
de sa victoire à la Course de
l’Escalade, à Genève début
décembre: «J’ai commencé à
travailler en vue d’un semimarathon qu’on veut courir
en février prochain aux Emirats arabes unis, en essayant
de descendre sous l’heure: ça
serait top! Mais avant je viens
courir à Houilles car j’aime
courir en France, il y a beaucoup de connaisseurs et une
belle ambiance.»
Connu pour son physique filiforme (1,75 m pour 56 kg)
et sa façon imprévisible de
gérer les courses, Julien
Wanders a encore à apprendre de ses modèles, les multimédaillés du fond Kenenisa Bekele et Eliud
Kipchoge. Mais certains le
surnomment déjà «le Kényan
blanc». •
Vendredi, à Bobigny. PHOTO LUCAS BARIOULET. AFP
Incendie Quatre morts à Bobigny
Le bilan de l’incendie qui s’est déclaré jeudi soir au premier
étage d’une tour HLM de Bobigny s’est alourdi après la
mort vendredi d’une quatrième personne, blessée dans
le drame. L’incendie a aussi fait cinq blessés. Une femme
et deux fillettes avaient déjà été trouvées mortes jeudi soir
par les pompiers.
Paris Le permis de construire d’un
centre social du XVIe annulé
Le tribunal administratif de Paris a annulé vendredi le permis de construire délivré en mars 2016 pour un centre
d’hébergement pour sans-abris vivement contesté dans
le XVIe arrondissement. Ouvert fin 2016 à l’issue d’un bras
de fer politique, le centre accueille 200 résidents. Saisi par
plusieurs associations et riverains, le tribunal a estimé que
ce permis, délivré pour une durée de trois ans à titre précaire, était «entaché de quatre illégalités» et l’a annulé.
Droit de réponse de la société Acome
Dans son édition du 18 octobre 2018, le quotidien Libération
a publié un article intitulé Harcèlement chez Acome: «Détruire est une réelle obsession». Cet article se fait le relais
d’une série d’accusations graves, portées à l’encontre de
la société ACOME par trois anciens salariés et un salarié.
Il a été affirmé aux termes de cet article, que la société
ACOME aurait toléré de prétendus faits de harcèlements
imputés à l’un de ses cadres; et qu’elle aurait à s’en expliquer, en qualité d’employeur, devant le Conseil de
prud’hommes de Paris. En effet, un contentieux a été engagé à l’initiative d’une ancienne salariée, et la société
ACOME s’en est défendue au cours d’une audience tenue
devant le Conseil de prud’homme de Paris, le 18 octobre 2018. Cette audience avait pour unique objet d’examiner
les circonstances de l’exécution et de la rupture du contrat
de la seule demanderesse. Le Conseil de prud’homme de
Paris rendra son délibéré à la lumière des éléments versés
et débattus contradictoirement par les parties. Par ailleurs,
la société ACOME conteste formellement les allégations
contenues dans l’article du 18 octobre 2018, dont la teneur
est parfaitement opposée aux valeurs qu’elle promeut. Première SCOP (Société coopérative et participative) de
France, la société ACOME s’est engagée de longue date en
faveur d’une stratégie de développement et de gouvernance
fondée sur le facteur humain, au cœur de laquelle le salariéassocié tient une place centrale. La société ACOME entend
continuer à porter ce modèle innovant, dans le respect des
individus qui composent ses équipes. La société ACOME
prendra donc toutes mesures nécessaires à la légitime préservation de son image et de celle de ses salariés-associés.
A cet égard, la société ACOME se réserve le droit de poursuivre pénalement tout propos lui imputant des agissements contraires à ses valeurs.
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
Par PIERRE
GRAVAGNA
Le championnat du monde de parties rapides et de blitz se
poursuit ce week-end à Saint-Pétersbourg. Les rapides se terminaient vendredi alors que nous mettions sous presse. A
l’issue de la 10e ronde, sur 15, les favoris étaient bousculés.
Magnus Carlsen, le champion du monde en parties classiques,
faisait triste mine. Il se classait à la 17e place avec 7 points. Soit
trois défaites, contre le grand maître ukrainien Adam
Toukhaïev (2556), contre le maître international Shamsiddin
Vokhidov (2302). Puis contre un autre Ukrainien, Alexander
Zubov (2681). Carlsen abandonne ainsi plus de 30 points Elo!
Il est appareillé à la 11e ronde, avec les Noirs, contre Daniil Dubov, pas un tendre non plus. A noter que les autres favoris ne
font guère mieux: Viswanathan Anand, Anish Giri ou Boris
Guelfand sont à 7 points. Hikaru Nakamura, vainqueur du
London Classic, n’avait engrangé que 6,5 points sur 10. C’est
Ian Nepomniachtchi qui profitait de la faiblesse des favoris
pour mener la danse à l’issue
de la 10e ronde.
LA NOUVELLE APPLI
JEUX DE LIBÉRATION
Légende du jour : Anand contre
Tal Baron. Championnat du
monde de parties rapides 2018.
Les Blancs jouent et gagnent.
Les Noirs viennent de jouer f5,
qu’ont-ils raté ?
JEU N°1 : MOTS CROISÉS
On s’en grille une ?
Tous les jours, la grille de Libé
sur votre mobile,
des grilles thématiques
et des mini-mots croisés
Solution de la semaine dernière :
Nakamura trouve ici
le spectaculaire Fg4 et la Dame
n’a plus de case, sur DxF Cavalier h6
gagne la Dame.
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
UNE?
Ģ
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Sudhaïku: envie d’un peu
de poésie?
Une fois le sudoku fini,
un haïku s’offre à vous
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1103
JEUN°3:ÉCHECS
Pousseurdeboisdébutantouconfirmé?
JouezlacommeFisher,SpasskyetKasparov,
aveclesplusgrandespartiesdel’histoire (suriOS)
JEU N°4 : QUIZ
Une de perdue?
Election d’Obama, Coupe du monde
98… que titrait Libé ?
A vous de retrouver les meilleures
manchettes
Par GAËTAN
1BS ("²5"/
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. De façon familière de façon
familière II. Elle finit sur la
balance # Fut promu dans
la garde suisse III. L’amère
noire # Il pose et conclut cette
question : poésie, art ou inspiration ? IV. Interpellation #
Grande dame du tennis V. Fit
un retrait en liquide # Victime
consentante de coups fourrés
VI. Besoin d’un alibi ? Faites
un trait sur son centre-ville
# Quelque temps après vous
VII. Trois points jadis bien
renseignés # Qui ont pris de
la hauteur VIII. Mis en balance # Forme possessive IX. Flatta comme Maurice Genevoix
X. Lundi soir XI. Grâce à eux,
bête est disciplinée
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JEU N°2 : SUDOKU
VERTICALEMENT
1. Vieille bête au long cou 2. Plage rouge en Normandie # Envisager une
récolte 3. Rouge ou Noire # La voix du chanteur envahi par le stress 4. Barres parallèles # Bronze et fer 5. Ville viticole hongroise # Ils portent des
œufs 6. Il a fini ses études # La meilleure sera là, toujours pour toi # Quand
quelqu’un évite les cornes de justesse 7. Port méditerranéen # Attendu
8. Il change de voix # Voix forte 9. Territoires pendant une période noire
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. PACKAGING. II. ÉVENTREUR. III. TATA. ANNA.
IV. IL. CANAAN. V. NKVD. VD. VI. ROIS. COUR. VII. OUR. RHÉTO.
VIII. BROUÉES. IX. EM. FILTRE. X. RIBOTER. XI. TASSEMENT.
Verticalement 1. PETIT ROBERT. 2. AVAL. OURMIA. 3. CET. NIRO. BS.
4. KNACKS. UFOS. 5. AT. AV. RÉITÉ. 6. GRAND CHELEM. 7. IÉNA. ŒSTRE.
8. NUNAVUT. 9. GRAND ROBERT.
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Solutions des
grilles d’hier
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Taux de fibres recyclées:
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XIV u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
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IDÉES/
Valérie
Duvauchelle
«Le respect du
goût naturel des
produits, si cher
à la gastronomie
française, s’inspire
de l’esprit zen»
Recueilli par
THIBAUT SARDIER
Illustration
CHRISTELLE ENAULT
DR
I
l y a le foie gras, la volaille farcie,
le gratin, les huîtres. Et puis la
bûche, un peu de pain d’épices,
et une papillote avec le café. Nos
menus de fêtes, où abondance et générosité riment avec écarts et excès,
semblent d’abord un peu étrangers
au récit que fait Valérie Duvauchelle
dans son livre le Goût silencieux, la
pratique zen de la nourriture. Dans
le premier des repas qu’elle partage
avec son lecteur, il fait un peu froid,
quelques braises donnent juste assez de chaleur pour se sentir bien et
préparer… une soupe. Mais au fil
des pages où elle raconte son initiation au bouddhisme zen, celle qui
s’est aujourd’hui spécialisée dans la
promotion de la «cuisine de la bienveillance» (1) montre que notre rapport occidental à la nourriture n’est
pas si étranger à celui qu’elle a
découvert lors de ses retraites dans
les temples japonais. Il ne s’agit
pas pour elle de nous convertir au
zen, mais plutôt de nous inciter à
changer notre façon de cuisiner et
de manger.
A partir de votre pratique du
zen, comment décririez-vous le
rapport des Occidentaux à la
nourriture ?
J’ai le sentiment que les gens ne
savent plus manger, qu’il existe un
malaise global avec l’alimentation,
une forme de déconnexion avec les
aliments. Nous ne savons plus définir le vivant dans notre nourriture
et dans notre vie en général. J’ai la
chance d’avoir reçu ce message
vieux de mille deux cents ans qui
me semble répondre à une problématique collective, il me fallait
donc le rendre accessible au plus
grand nombre. Par sa simplicité
radicale, le zen peut répondre à ce
malaise.
Qu’est-ce qu’une nourriture
vivante ?
C’est une nourriture qui met en lien
avec le monde. Ce sont des aliments
dans lesquels on retrouve les saisons, la terre, le soleil mais aussi les
hommes. Ce sont également des
savoir-faire et des objets, comme
la vaisselle ou les bols qui nous
relient à l’humanité entière, à son
histoire. Retrouver ce lien permet
de voir dans une simple tomate, par
exemple, toute la chaîne qui relie
la nature aux hommes. Inversement, quand les saveurs ne sont
plus de vraies saveurs, comme dans
la nourriture industrielle, quand
les produits sont dénaturés, ils nous
en déconnectent. Ressentir la vie
de sa nourriture c’est donc prendre
conscience de l’exploitation de
la vie sur Terre ou de l’appauvrissement des sols qui sont liés à certains
de ces produits.
En quoi cela s’articule-t-il avec
la méditation zen ?
Zazen, la méditation zen, est une
posture assise qui propose de
trouver notre centre d’énergie vitale
dans une relaxation globale. Quand
on médite en s’asseyant sur son axe,
le corps s’aligne naturellement et
l’esprit s’apaise. La nourriture est
là pour alimenter cet alignement.
C’est une manière d’attraper la vie,
de lui donner le moyen de nous traverser librement, en consommant
tout ce que la terre nous offre. L’industrie agroalimentaire produit des
aliments trop salés ou trop sucrés,
or il est important d’équilibrer les
cinq saveurs du tao: le salé, le sucré,
l’acide, l’amer et le piquant. Sans
oublier à la sixième saveur du zen, la
fadeur (awami), qui naît de l’équilibre des cinq précédentes. Par
exemple, au Japon, quand on mange
des poires en été, on les fait tremper
Au fil de ses retraites dans
les temples japonais, la cheffe
a introduit en France la cuisine
bouddhiste de la «bienveillance»
afin de répondre à notre malaise
alimentaire. Dans son livre, elle
invite à retrouver la convivialité,
équilibrer les saveurs et voir
dans notre nourriture un écho
de la réalité du monde.
dans de l’eau un peu salée et l’amertume du thé complète le sucré d’une
pâtisserie. C’est toujours la neutralité qui est recherchée, le goût du
centre, celui qui se niche au cœur de
toutes les saveurs, des textures, des
couleurs et qui nous rassasie de sa
complétude. Au contraire, quand on
n’a qu’une ou deux saveurs dans son
assiette, cela déclenche l’appétence
et entraîne un parallèle mental: tant
que notre corps n’est pas rassasié,
il semble que notre esprit ne le sera
pas non plus et l’insatisfaction s’immisce dans notre vie. On ne se rend
pas compte combien notre nourriture est liée à notre environnement,
combien nous sommes faits de
cet environnement et combien il est
notre miroir. La proposition du zen,
universelle et laïque, participe pleinement à l’évolution que notre société est en train d’opérer. Elle nous
offre le désir de mieux manger pour
mieux vivre en s’accordant à l’univers en entier et fait naturellement
émerger une empathie pour la
beauté de ce monde qui nous pousse
à vivre différemment.
Etes-vous devenue végétarienne
par le zen ?
Je l’étais avant. Pour moi, c’était un
choix pragmatique lié à la grippe
aviaire dont on parlait beaucoup
lorsque j’étais étudiante, mais aussi
à un article sur la vivisection que
j’avais lu adolescente, et au fait que
la viande valait très cher lorsque je
me suis installée au Japon, en 2000.
Le zen n’a été que le dernier déclic
car dans les temples, aucun produit
animal n’entre dans les bols des
moines. Pour autant, le véganisme
n’est pas un sujet en soi: la générosité de cette pratique est d’être une
proposition, et pas un dogme.
Qu’en est-il du végétal, qui
constitue également une ma-
tière vivante, et qui n’échappe
pas non plus aux logiques agroindustrielles ?
Le seul dogme qui existe dans le zen,
c’est l’honnêteté, la sincérité que
l’on met dans sa pratique. L’engagement de vivre le cœur ouvert. Selon
son évolution personnelle, son histoire, les circonstances, on choisira
de manger de la viande ou pas, on
choisira une salade hors sol ou pas,
on s’interrogera sur ses aliments ou
pas. Toutefois, avec la pratique de la
méditation et d’une cuisine «en présence», notre capacité à considérer
le sacrifice du vivant augmente et
notre perception du monde se transforme. Il ne s’agit pas pour autant de
se flageller devant son croissant,
même si les œufs industriels impliquent le sacrifice à la broyeuse des
poussins mâles afin de ne garder
que des poules pondeuses. L’idée
consiste plutôt à avoir le courage de
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
vivre les émotions générées par la
réalité de notre nourriture.
En quoi la nourriture zen change-t-elle le rapport aux autres et
la convivialité ?
Le partage d’un repas en silence selon la tradition monastique zen est
une forme de convivialité déconcertante car elle touche au partage profond. C’est vraiment une expérience
que je recommande. Mais indépendamment de ces temps particuliers,
le concept de se laisser traverser par
la vie, de laisser passer ses émotions,
m’a vite ramenée au fait que je ne savais pas qui j’étais, que ce «je suis»
n’existait que dans l’instant. J’ai à
nouveau vécu l’expérience avec le
goût de la nourriture. Au début,
quand je faisais la cuisine, je me demandais si ça allait être bon. Quand
je me suis aperçue que je pouvais
avoir des réactions très diverses
pour un même plat, je me suis dit
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que le «bon» et le «pas bon» n’exis- port à l’aliment est également très
taient pas. Le parallèle avec ce que important. Nous avons encore beauj’étais, tantôt acide, tantôt amère, coup de traditions culinaires, celle
douce, piquante est venu naturelle- de faire son pain d’épices, ses pâtes
ment. Cela a commencé à
de fruits ou ses biscuits
m’apporter une immense
pour les fêtes par exemple,
tolérance à moi-même et
pour le plaisir de partager
donc aux autres.
et d’offrir. C’est ça, la cuiQuand on pense à
sine zen, une cuisine de la
nos repas de fêtes, aux
bienveillance ! J’espère
grandes tablées, à une
simplement alimenter
cuisine riche et lourde,
cette joie que les Français
y a-t-il un rapport avec
ont déjà de se relier avec à
le zen ?
la nourriture, en y ajouIl y a une proximité assez
tant un angle de vue diffégrande: il me semble que LE GOÛT
rent : celui de l’interdéc’est parce que je suis fran- SILENCIEUX,
pendance. En ce qui
çaise que j’ai pu compren- LA PRATIQUE
concerne l’aspect «quantidre quelle était la place de ZEN DE LA
tatif» de nos tables, il y a
la nourriture dans la phi- NOURRITURE
effectivement une diffélosophie zen. Certes, le de VALÉRIE
rence. Mais nous pouvons
prisme d’analyse est diffé- DUVAUCHELLE aussi y trouver des converrent, mais nous sommes Actes Sud,
gences car nous sommes
dans une culture où le rap- 200 pp., 30 €.
influencés par le Japon
sans le savoir: la cuisine nouvelle est
arrivée en France parce que des gens
comme Paul Bocuse ou Raymond
Oliver sont allés au Japon. Les légumes encore croquants ou le respect du goût naturel des produits
si cher à la gastronomie française
s’inspirent de l’esprit zen de la cuisine japonaise. Et de plus en plus, les
chefs pratiquent l’alternance des saveurs, jusque dans la pâtisserie où
les desserts sucrés ont souvent une
pointe d’acidité.
Vous évoquez souvent la figure
du mendiant. Pourquoi est-elle
importante dans le zen ?
Le livre n’a pas pour but d’inciter les
lecteurs à aller dans le zen mais de
partager un rapport différent au
monde, que chacun peut investir
à travers sa propre culture. Mais oui,
le mendiant est une figure très importante du zen dont on peut facilement s’inspirer. Parmi les bols qui
u XV
sont employés, celui du bouddha
– l’être éveillé – est le plus grand.
C’est celui du mendiant, que les
moines utilisent en allant de porte
à porte. L’idée de mendier est profonde car elle permet de se mettre
dans la posture de recevoir le monde
et d’activer la générosité de l’autre.
Garder la posture du mendiant dans
son existence, c’est vivre comme un
grand bol vide dans lequel toute la
vie peut arriver. C’est réaliser que la
peur du manque est une peur qui se
crée quand on est déconnecté de
l’abondance de la vie. Et il suffit de
s’y reconnecter pour se rendre
compte que l’on ne manque de rien,
et recevoir avec gratitude ce qui
nous est offert, y compris dans les
moments difficiles. Oui, vivre tel un
bol vide pourrait résumer la pratique zen de la nourriture! •
(1) www.lacuisinedelabienveillance.org.
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XVI u
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
CULTURE/
Par
RAMSÈS KEFI
et RACHID LAÏRECHE
Photos
CYRIL ZANNETTACCI. VU
A
u départ, Rohff nous avait proposé
une écoute de Surnaturel. Sans cadre
particulier : l’idée était de grimper
dans une voiture, quelques jours avant la
sortie de son double album mi-décembre. Et
de voir ce qu’on en tire. A notre guise. L’artiste
en est à son neuvième opus: on parle de l’un
des plus grands rappeurs français de
l’histoire, à classer autant parmi les hyperproductifs que les succès de tiroirs-caisses. Et
puis, il y a donc eu un rendez-vous le 24, la
nuit du réveillon. Trois tours du périphérique
parisien. Demi-hasard : dans ses titres, il
racontait souvent emprunter le périph de
nuit. Pour cogiter. Nous au volant, lui sur le
siège passager. Il a fallu l’interrompre entre
deux portes au nord de la capitale. Sinon, il
y aurait pu en avoir quatre, cinq ou six – qui
sait? On a discuté. De tout. Même quand il a
fallu s’arrêter mettre de l’essence. Quand il est
descendu de là, il a quand même posé la
question : «Mais vous comptez faire quoi de
tout ça ?»
Housni Mkouboi, 41 ans, pourrait bien obtenir une équivalence: sociologue des quartiers
populaires, à commencer par celui où il a
grandi, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).
Tout pourrait lui être reproché, hormis la sensibilité qu’il a mise en dépeignant les halls
d’immeuble, leurs paradoxes et leurs tourments –le Comorien est sans doute celui qui
s’est approché le plus près, dans le genre, de
l’âme des grands ensembles. Dès le Code de
l’honneur, son tout premier album en 1999,
il a bousculé la routine. Des titres de huit minutes –l’une de ses marques de fabrique– où
il parle de mort, d’amour, d’échec, de trafic
avec une morale à la fin. D’un côté le bien et
de l’autre mal, en maudissant la passerelle
qui relie les deux et les fois où il l’emprunte.
Il est encore cité en référence par deux générations, qui le regardent comme un druide.
La suite déborde du rap. En 2007, il est incarcéré quelques mois, pour détention d’arme,
après une altercation avec son frère. En 2014,
il retourne en prison après avoir saccagé la
boutique de Booba –son rival avec qui il était
en conflit– et plongé, avec ceux qui l’accompagnaient, un vendeur dans le coma. Il dit,
souvent: «Je suis transparent, j’assume tout.»
Même ses erreurs. La scène est filmée, l’affaire médiatique. Entre le huitième et le neuvième album, quatre ans et demi se sont
écoulés. Il raconte une attente, une impatience et des aventures virtuelles, à lire ce que
des journalistes, des quidams et des chroniqueurs racontaient de lui sur les réseaux sociaux. «Facebook, Twitter… c’est la démocratie. Mais je crois que c’est plutôt les mauvais
côtés de la liberté d’expression.»
Sur ce neuvième effort, «le vétéran» (sic), qui
s’est toujours présenté en majesté du rap
français, est concurrencé sur son terrain avec
des règles qui ont changé. Plus gangsta, plus
afro, plus cru. Il acquiesce: «Je ne chercherai
jamais la punchline bête et méchante. A mon
époque, l’afrobeat passait sur Tropiques FM.
«L’amitié est une
ceinture de boxe,
quand tu l’as,
il faut toujours
la défendre»
Quelques semaines après la sortie de «Surnaturel», «Libé» a
rencontré Rohff. Le rappeur s’est confié le temps d’une virée sur
le périphérique parisien le soir du réveillon de Noël: grandir et
revenir à Vitry-sur-Seine, la prison, les amis, ses enfants.
Aujourd’hui, c’est classé en rap. Les gens public. Sur les forums, sur les réseaux somélangent tout.» Sur le périphérique, Rohff ciaux, dans la rue. J’entendais «Rohff, c’est
a digressé mille fois. Sur ses fils, la taule, pour quand l’album ?» Certains messages
l’argent, son père.
étaient très forts: tu n’es pas là, mais des gens
L’album Surnaturel fut annoncé un t’attendent en te disant exactement pourquoi.
temps comme votre dernier. Au final, Cet amour-là m’a regonflé. Et j’ai encore
non. Qu’est-ce qui a changé ?
d’autres sons dans la machine.
J’ai traversé une période compliquée. Des af- Est-ce qu’on peut trouver la paix en
faires judiciaires, des déboires personnels. Et restant dans le rap ?
je me suis dit que c’était à cause du rap et de Je n’ai pas changé d’avis: le rap est responsases effets. Pendant ces quatre ans
ble de beaucoup de déceptions.
et demi d’absence, j’ai cherché la INTERVIEW Les coulisses de cette musique…
paix. Avec mes enfants, surtout,
(silence) Certains artistes tuependant que des détracteurs pariaient sur raient pour un like sur Facebook ou Twitter.
mon échec en cas de retour –«Rohff est fini», La concurrence pourrit les relations dans ce
«Rohff vendra 5 000 disques au plus.» Je milieu. Une bonne partie des gens que j’ai
n’avais plus vraiment la flamme pour la musi- connus grâce au rap, je les ai perdus à cause
que. Mais j’ai reçu plein de messages de mon de lui. Parfois, j’ai été naïf… Certains «amis du
rap» se sont alliés avec mes ennemis pour me
faire de l’ombre. Ça, tu t’en rends compte
quand des portes se ferment. Quand des collaborations, des concerts ne se font pas…
parce que des personnes ont tout fait pour
t’isoler au moment où ils t’ont cru faible. Ils
m’ont fait passer pour un sauvage. Un gars ingérable. Ceux qui me côtoient savent: j’ai toujours mis le respect au-dessus de tout.
La concurrence, même malsaine, fait
partie du jeu, non ?
Oui, mais dans les règles de l’art. Certains font
de la musique pour ressentir une sensation
de pouvoir. Après, ça dépend pourquoi et
comment tu es entré dans le rap. Moi, j’y suis
arrivé en rigolant, sans m’imaginer faire carrière. Quand j’ai vu que ça pouvait devenir sérieux, je me suis transcendé. Depuis toujours,
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
u XVII
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Rohff,
le 27 décembre
à Paris.
il faut que je me prouve à moi-même que je
peux être le meilleur. Ça, c’est de famille. Ma
mère, par exemple, a voulu passer un diplôme
d’anglais: elle l’a eu haut la main. Si je n’avais
pas réussi dans le rap, je l’aurais fait ailleurs.
Aucun doute. La plupart des amis qu’il me
reste ne viennent pas du rap et au fond, c’est
logique: on ne se dérange pas, on ne peut pas
se faire de l’ombre, on ne vole pas dans le
même ciel.
La trahison, la loyauté, les sentiments…
c’est omniprésent chez vous. Ça vous
obsède ?
On dit dans la rue que les vrais amis sont là
pour les mariages et les enterrements. La prison, c’est une forme d’enterrement. Ça rend
un homme malheureux. Celui qui ne m’a pas
appelé le jour de ma condamnation n’est pas
mon ami. Pas la peine de chercher plus loin.
L’amitié est une ceinture de boxe : quand tu
la gagnes, il faut sans cesse la défendre. Un
ami doit être loyal, comme moi je le suis.
Après, je ne le pousserai jamais dans ses retranchements. S’il y a des choses qu’il ne peut
pas faire, je respecte. Car tous les hommes ne
sont pas faits pareils. Je peux le dire sans
honte: j’ai été blessé, profondément, chaque
fois que j’ai perdu un ami. Ce n’est pas évident. Mais on en revient à la logique: le succès
fausse tout.
Le succès commence réellement pour
vous avec le tube Qui est l’exemple ?
en 2001, qu’est-ce qu’il a faussé du coup?
Ce titre ne devait pas forcément être sur l’album mais il me fait passer du froid au chaud
en un instant. J’avais déjà le succès d’estime
dans la rue mais là c’était autre chose. Il m’a
propulsé très haut, je n’ai pas eu le temps de
comprendre. A cette époque, je ne savais
même pas parler. J’étais en «wesh, wesh»
aigus, avec mon blouson en cuir (rires). J’ai
acheté une Porsche Cayenne avec l’argent gagné. J’étais le premier rappeur à le faire. Une
fois, j’ai voulu déposer mon petit frère au travail avec. Là, il me dit «dépose moi plus loin».
Un autre jour, il me demande exactement la
même chose. Ce coup-là, il allait dans un
quartier que je connaissais bien pour voir ses
potes. Là, j’ai compris que même au sein
d’une famille, il pouvait y avoir une gêne avec
la richesse. Ça m’a un peu bouleversé.
Votre visage est partout à ce moment-là,
alors que vous représentez une des figures du rap le plus dur et le plus pur même.
Un jour, je me suis retrouvé sur la Côte d’Azur.
Je crois que c’était pour les NRJ Music Awards
ou un truc de ce genre. Dans un ascenseur, je
tombe sur David Guetta, David Hallyday,
Marc Lavoine… Je les regardais tous, ils se
parlaient, ils se connaissaient tous. J’étais
étranger à ce milieu-là. Mais c’était moi le numéro 1 des ventes avec Qui est l’exemple ? et
c’est moi qui avais la plus grande suite.
120 mètres carrés, on me l’avait dit à l’accueil.
Marc Lavoine… je lui ai parlé. Je crois même
que je l’ai vouvoyé : «Quand j’étais petit,
j’aimais bien les Yeux revolver.» Il a rigolé. A
cette période, je me suis mis à voyager. A la
Réunion, on me met dans une suite. Et on
m’explique que Jacques Chirac y était. C’était
indécent.
Pourquoi indécent ?
Dans cette suite-là, c’était la première fois de
ma vie que je voyais un jacuzzi. C’était celui
de Tony Montana dans Scarface. Les lustres,
la dorure… J’ai mal vécu la chose. Nous, petits, on rêvait de s’en sortir, mais ça… c’était
trop. J’avais le sentiment de trahir les miens,
parce que c’était comme faire un voyage en
fusée sans escale. La lune, tout de suite. Dans
le même temps, j’entendais des rappeurs dire:
«Ouais, Rohff fait du rap commercial, il est bidon.» C’est pour ça que derrière, il a fallu que
je me lâche. Que je m’énerve. J’ai fait des morceaux très hardcore et des longs freestyles
pour remettre les pendules à l’heure.
Dans vos morceaux, vous déplorez souvent le traitement médiatique à propos
de vos incarcérations et déboires. Mais
d’un autre côté, il y a une accumulation
d’affaires, de bagarres. L’affaire de la boutique…
(Il coupe et s’agace) La boutique? On dirait que
c’est arrivé 60 fois. Chaque fois que ma colère
m’a dépassé, je me suis senti poussé à bout.
Je ne suis pas fou, je ne m’en prends pas à des
passants. A chaque fois, il y a un contexte.
Certaines histoires médiatisées comme la bagarre avec MC Jean Gab’1 [plusieurs rappeurs
avaient participé à une rixe après que ce dernier les avait insultés dans son titre J’t’emmerde, ndlr], n’ont rien à voir avec moi : j’ai
été loyal envers un ami. Mais ce n’est pas mon
histoire à la base (silence). Et dans la vie, je ne
me suis jamais laissé faire. Même en prison,
les détenus le savaient. Ce sera comme ça jusqu’à la fin. J’ai toujours assumé mes erreurs,
je suis transparent. Médiatiquement et même
dans le milieu, je dérange beaucoup. Je suis
un mec de quartier qui n’est pas prêt à tout
pour faire partie d’un certain monde. Pour les
affaires liées au rap, on en revient encore aux
coulisses. C’est une guerre, parce que certains
rêvent de toucher le soleil et sont prêts à tout
pour ça. La lumière aveugle. A quoi sert le statut de numéro 1? Une fois mort, c’est terminé,
il n’y aura plus de selfies.
Lors de votre première détention, votre
carrière est au sommet. Comment gèret-on de passer de la lumière à l’obscurité?
Rohff ou pas Rohff, personne n’est fait pour
être derrière les barreaux. Tu as vu ceux qui
entrent et qui sortent en prison? Ils perdent
quelque chose à chaque fois. Le cerveau fatigue et à la fin, c’est des légumes. Dehors, tu
prends tout à chaud, tu réagis au moindre
truc. En prison, c’est tout le Suite page XVIII
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XVIII u
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«Je peux raconter
les quartiers dans
mes chansons sans
travestir ma réalité.»
PHOTO CYRIL
ZANNETTACCI. VU
Suite de la page XVII contraire: le monde et
le temps s’arrêtent. Tu as le temps de tout
analyser et ça se ressent quand tu écris entre
quatre murs. Mais psychologiquement, tu
montes, tu descends, tu montes, tu descends
(il fait des gestes avec ses mains). Parfois, tu
fais des pompes, tu ne touches pas le sol… tu
voles, tellement que tu es bien. D’autres fois,
les mauvaises nouvelles tombent. Ton avocat
t’annonce au parloir que ton dossier n’avance
pas. Tu perds tous tes muscles. Tu t’allonges
dans ton lit habillé, tu te recroquevilles, tu as
froid (il se mime sous une couverture).
Et les regards des autres détenus ?
La première fois, quand je suis arrivé en promenade, tout le monde a crié comme si c’était
le 31 décembre. Je me suis dit «bande de bâtards, vous êtes contents, hein». Les coups de
casseroles, mes chansons dans les cellules…
J’avais le sentiment de donner de la force aux
détenus. Mais c’était étrange. Et quand je suis
sorti, il y avait cette sensation de les laisser
tomber.
Le statut de «star» a été problématique?
J’étais dans une aile réservée aux affaires médiatiques. Certains me voyaient même
comme un grand frère. Ma musique est
sincère. Il y a toujours une morale à la fin. Ça
joue aussi sur le respect qu’on peut te donner.
Beaucoup te voient comme un dur quand tu
rentres et sors de prison. Mais il y a beaucoup
de détenus sensibles, sentimentaux. On
s’aide les uns les autres. (Il regarde sur le côté
par la vitre). J’ai une anecdote… Au moment
de ma première incarcération, j’ai rencontré
un gars. Un braqueur. Il faisait la grève de la
faim. Il était fragile psychologiquement.
J’échangeais beaucoup avec lui. Je le
charriais: «Mange des pâtes au thon, des bonnes pâtes au thon [un plat typique en prison,
ndlr].» Petit à petit, il s’est remis à manger et
on s’est attachés. Le soir, on se parlait des
heures par la fenêtre. Le jour, on faisait du
sport, il commençait à prendre du muscle. Il
parlait peu, mais il rigolait beaucoup avec
nous. J’étais un peu un coach, tu vois ? Un
mois après ma sortie, j’ai appris qu’il s’était
suicidé dans sa cellule. J’ai eu mal… j’ai vraiment eu très mal.
A propos de lumière, Karim Benzema
s’est affiché un temps auprès de vous. Ou
l’inverse. Et puis ça s’est arrêté.
Entre lui et moi il y a dix ans d’écart, il n’a pas
grandi avec moi. C’est une relation artistefootballeur, sans rien derrière.
Pourquoi les rappeurs et les footballeurs
s’attirent autant ?
Un rapport de fan, des deux côtés –mais qui
est le plus fan ? Pour ma part, beaucoup de
joueurs me contactent parce qu’ils ont grandi
avec mes morceaux. Je m’entends très bien
avec Antoine Griezmann par exemple. Il fait
ses millions, sans se prendre la tête. Son comportement est sain, il n’attend rien de moi
derrière. Et vice versa. Mais il y a une catégorie de footballeurs qui complexent. Ils s’identifient à la rue, traînent avec des rappeurs et
des gars de quartiers pour se donner un genre.
Ils veulent se raconter une vie qui n’est pas la
leur en débarquant parfois dans des endroits
à vingt-sept… J’ai connu la rue. Et je leur explique : «A deux ou trois, ça suffit. Pourquoi
vingt-sept ?»
C’est un complexe ou un fantasme ?
Ceux qui sont nés dans la lumière sont attirés
par l’obscurité. Et l’inverse est vrai aussi, tu
vois? Quand j’étais plus jeune, on quittait la
cité pour faire les 400 coups. On allait
toujours dans les quartiers riches, les
pavillons. On voulait savoir de quelle manière
ils vivaient. Et les jeunes de ces quartiers-là
venaient dans la cité. Ils voulaient rester avec
nous dans le hall. Nous, on ne comprenait
pas. Qu’est-ce que tu veux faire dans un hall?
C’est étrange comme phénomène social, non?
Ce fantasme-là touche aussi des rappeurs, qui magnifient la rue sans être des
bandits…
J’ai eu ma période ultra-racailleuse. J’ai traversé la délinquance juvénile en roue arrière,
mais j’estime quand même être un garçon de
bonne famille. Parce que j’ai reçu une bonne
éducation. Dans un kebab ou au George V, je
sais me comporter. Je n’ai jamais conseillé à
qui que ce soit de négliger son vocabulaire ou
même son apparence pour paraître plus
ghetto. Ça, je le dis aux footballeurs: ce n’est
pas votre monde, ce ne sont pas vos codes.
Pour les rappeurs, c’est encore autre chose.
Certains se construisent un personnage et
finissent par perdre la clé.
Ça vous est arrivé de vouloir surjouer ?
On ne m’entendra jamais dire que je suis un
braqueur ou un dealer. Je ne peux pas m’inventer une vie, je ne suis pas un manipulateur. Ça fait des années que je gagne ma vie
honnêtement grâce à la musique, que je n’ai
plus d’activités illicites. Ça ne m’empêche pas
de raconter les quartiers dans mes chansons,
mais sans travestir ma réalité. Je dois assumer
chaque texte. Les gens de la rue sont très exigeants, ils n’aiment pas les menteurs.
Vous répétez souvent que vous cogitez
beaucoup. Qu’est-ce que vous avez corrigé
chez vous ?
Je pensais être patient. Mais c’était avant de
traverser ces années-là. Les jugements, les critiques, le bracelet électronique, les articles de
presse. En prison, tu tournes en rond. Et si tu
apprends une mauvaise nouvelle au parloir,
tu ne peux rien régler. Tape ta tête contre les
murs: ça ne changera rien, tu ne sortiras pas.
Alors tu attends. Lorsque j’étais enfermé, mes
ennemis, ceux qui ont toujours voulu ma
chute, ont pris la confiance. Ils ont commencé
à balancer des trucs sur mon dos, à faire les
malins. Si j’avais été dehors, jamais ils
n’auraient osé, jamais ! J’ai dû me battre
contre moi-même pour ne pas dérailler et garder ma confiance en moi. Récemment, mon
père m’a dit: «L’homme a deux poitrines pour
savoir encaisser les coups.»
Votre père a été absent de votre vie pendant près de vingt ans…
Quand je l’ai retrouvé, j’étais adulte. J’ai
pleuré comme un gamin. Il m’a pris dans ses
bras. La première fois, j’avais passé deux semaines avec lui. J’avais l’impression de rattraper des années en accéléré. J’ai beaucoup
pleuré. Aujourd’hui, on se voit souvent (silence). Il me laisse parler pour voir ce que j’ai
dans la tête, si je suis apte à évoquer certains
sujets – je fais pareil avec mes enfants.
Et vous, comment vous comportez-vous
avec vos quatre fils ?
J’ai grandi avec peu de moyens et des parents
séparés. C’était dur mais c’était le destin. Il y
a certaines erreurs que je ne veux pas reproduire. Mais je ne jette la pierre ni à mon père,
ni à ma mère. La vie n’a pas été simple pour
eux, ils ont eu un parcours difficile. Mes gar-
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u XIX
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tenté de réanimer le collectif, même si je n’estime pas avoir été le leader. Aujourd’hui, je n’y
crois plus. Au début, quand le succès n’était
pas là, c’était le top. Pas de rivalités pour empoisonner les relations. Des rancunes s’installent. Certains gardent des choses en eux, c’est
compliqué. Trop profond.
Mais est-ce que ces rivalités-là sont insurmontables ? Pendant des années, vous
vous êtes pourtant présentés comme une
famille, au-delà même de la musique ?
Quand j’ai tenté de dépoussiérer la Mafia K’1
Fry, j’ai eu le sentiment que certains croyaient
que je voulais me servir de ça pour remonter
la pente. Ou pour exister. Mais je n’ai jamais
eu besoin du collectif pour exister –mes succès en solo en témoignent. A l’époque de l’album, j’ai aidé certains membres à écrire
quand ils étaient trop déchirés pour le faire
ou qu’ils ne pouvaient pas. Sans me faire créditer. J’étais loyal et c’était aussi pour la compétition : je voulais que l’on fasse un album
classique, que le Val-de-Marne retrouve ses
lettres de noblesse. Et on a réussi à le faire. Un
collectif, c’est pas compliqué : tu es fort que
lorsque tout le monde tire dans le même sens.
On a parlé d’amitié. Et l’amour ? Ça re-
vient souvent aussi. L’un de vos premiers
couplets célèbres commence par
«l’amour m’a refoulé le jour de ma naissance»…
Je fais plus que du rap. Dans mes chansons,
je parle avec les gens. J’ai vécu certaines
choses. L’absence du père, la rue… Comment
je pourrais parler d’autre chose que la nature
humaine! Dans Surnaturel, il y a le morceau
Fille bien. Même les plus durs l’écoutent.
Pourtant, on me reproche souvent de ne pas
assez parler d’amour. Un titre dans un double
album… c’est peu, non ?
Est-ce qu’il y a une crise de la quarantaine
quand on est rappeur? La peur de vieillir?
De se sentir dépassé…
Les 40 ans d’aujourd’hui sont les 30 ans
d’avant, non ? Et je n’ai pas le temps de
réfléchir, de regarder le passé ou de tomber
dans la dépression. J’ai déjà broyé du noir
mais je me suis toujours relevé, à chaque fois.
Je suis croyant, ça aide. Là j’ai le regard de
mes enfants.
Vous êtes quasiment né en même temps
qu’Emmanuel Macron…
J’ai six jours de plus que lui (il sourit). Il me
doit le respect parce que je suis son grand. •
Le réalisateur de
Princesse Mononoke, Mon Voisin Totoro
et Le Voyage de Chihiro
comme vous ne l’avez jamais vu
AU CINEMA
Princess Mononoke: © 1997 Studio Ghibli - ND
Spirited Away: © 2001 Studio Ghibli - NDDTM
©NHK
2/01
My Neighbor Totoro: © 1988 Studio Ghibli
çons sont des privilégiés. Avant, on charriait
les bourgeois, on les appelait «fils à papa».
Mais mes enfants sont des «fils à papa». Ils
vont au ski, à la mer. Font du bateau. Mais attention, je les emmène aussi dans des endroits stratégiques pour qu’ils fassent la part
des choses. Tu imagines toi? Ton fils ne voit
que des lustres toute sa vie et demain tout
s’arrête? S’ils découvrent la précarité? Ils vont
sombrer dans la dépression.
C’est quoi un endroit stratégique ?
L’autre jour, je les ai ramenés au foyer malien
à Vitry. Ils avaient les yeux grands ouverts. Je
connais encore plein de monde là-bas, des
gens qui m’ont vu grandir, c’est mon histoire.
Leur père était là. Des gens pourraient ne pas
comprendre. «Qu’est-ce qu’il fait là?» «A quoi
il joue?» Je voulais manger un bon mafé, où
est le problème ? C’est mon histoire.
Vos quatre enfants sont tous demi-frères.
Comment fait-on pour construire une
famille ?
L’été dernier, on est partis un mois à Miami.
A l’aéroport, ils avaient la même casquette, les
mêmes sacs à dos pour que je sois sûr de ne
pas en perdre un. C’était top. J’ai loué une
villa, une grosse voiture. Papa et les quatre en
mode scout, c’était terrible. Mais ils m’ont fatigué. C’est un boulot à plein temps, je dois gérer les egos. Le plus petit a dit aux autres :
«Laissez mon père!» Mais je suis leur père aux
autres aussi. Ces souvenirs sont dingues.
Quand je suis avec eux, je n’ai besoin de personne d’autre. En vrai, ces moments-là… c’est
la vie que j’ai toujours rêvé d’avoir.
Ils sont jeunes, ils posent des questions.
Il y en a certaines qui vous mettent en difficulté par rapport à votre parcours ?
Il y a la violence, la prison, la rue… Oui, parfois, je dis des choses dures dans mes textes.
Je ne sais pas trop. Les mamans sont importantes pour expliquer certaines choses,
comme la prison. La chance que j’ai, c’est
qu’ils sont plutôt mangas, football. Ils n’écoutent pas vraiment du rap, ça leur paraît loin.
Ils sont centrés sur l’école, c’est des intellos.
On s’est fait un groupe WhatsApp. On se taquine, on se chambre. Ça aide peut-être à surmonter ces difficultés-là.
Vous restez considéré comme l’un des artistes ayant le mieux décrit les quartiers,
leur routine, leurs paradoxes. Quand on
a 41 ans, quel lien garde-t-on avec ?
Le quartier fait partie de moi. Avec l’âge, tu
comprends qu’il ne se limite pas à un territoire. Une partie de lui a bougé avec moi… Il
m’arrive de passer, mais je ne suis plus là pour
tenir les murs. Certains me reprochent de ne
pas passer souvent. D’autres, au contraire, me
disent que ce n’est plus la peine, car ce n’est
plus de mon âge. Les gens de ma génération
sont partis. Ils ont fondé une famille. Moi, je
ne connais pas la nouvelle génération. Je regarde les visages et j’essaye de trouver des ressemblances avec leurs grands frères.
Ces nouveaux visages vous éloignent encore plus de votre quartier ?
A Vitry, il reste quelques personnes de mon
âge… qui sont encore dans les 400 coups. Ça
fait plaisir de se revoir, de se rappeler le passé,
de rigoler. On compte les dents de chacun,
mais c’est tout. Parfois, je suis gêné. A cause
du décalage. Quand tu arrives en Ferrari et
que tu vois des gens avec lesquels tu as
grandi, que tu apprécies et qui n’ont pas
bougé, il y a un malaise. Une fois, en repartant, un gars m’a dit: «Tu retournes dans ton
monde, tu vas nous oublier !» Ce n’était pas
méchant, c’était une vanne. Mais ça m’a touché. Tu prends deux gars qui partent de zéro
et du même banc dans le quartier. Quand l’un
marche mieux que l’autre, ça dérange. Ça
peut créer de la frustration, de la jalousie…
Comment on gère ça ?
On n’a plus les mêmes problèmes. Que je le
veuille ou non, les miens ont désormais plusieurs zéros.
Dans votre album, vous parlez de la Mafia
K’1 Fry – votre ex-collectif avec Kery James, le 113… – dont les membres ont
vendu des millions d’albums. Il n’existe
plus…
Sa disparition est un regret pour toute la jeunesse des quartiers. Des années plus tard, on
me parle encore de Pour ceux, parce que ce
titre a marqué plusieurs générations. Même
les plus jeunes. La dernière fois, je l’ai chanté
en concert (il se mime sur scène). C’est là que
tu comprends qu’on a marqué l’histoire. J’ai
TITLE CALLIGRAPHY TOSHIO SUZUKI SPECIAL THANKS TO STUDIO GHIBLI, CRAFTAR SOUND SHINICHIRO OGATA SOUND DESIGN SHIGEYOSHI TANAKA
EDITING TETSUO MATSUMOTO VIDEO ENGINEERING TARO TOKUHISA ENGLISH TRANSLATION DAVID CRANDALL DIRECTOR CAMERA KAKU ARAKAWA EXECUTIVE PRODUCER YUKI IKEDA
PRODUCED BY NHK Boro the Caterpillar: © 2018
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
CULTURE/
Le grand écrivain
israélien,
cofondateur de
La Paix maintenant
qui militait pour deux
Etats palestinien
et israélien, est mort
vendredi à 79 ans des
suites d’un cancer.
Oz n’était pas contre l’Etat d’Israël
et ne haïssait pas les Juifs, bien au
contraire. Il n’aurait pas pu vivre
ailleurs. Simplement, il se désolait
de n’avoir pu assister à l’émergence
de cet Etat palestinien qu’il appelait
de ses vœux et qui aurait coexisté
avec l’Etat d’Israël. Pour lui, il n’y
avait pas d’autre solution possible
et il n’a cessé de militer en ce sens,
notamment au sein du mouvement
La Paix maintenant qu’il avait cofondé en 1978. «Sans l’option rapide
de deux Etats, il est fort probable
que, afin d’empêcher l’établissement
d’un Etat arabe coincé entre la Méditerranée et le Jourdain, s’instaure
une dictature temporaire de Juifs fanatiques, un régime raciste qui opprimera à la fois les Arabes et ses opposants juifs, écrivait-il empli de
déception et de colère, dans Chers
Fanatiques. Ce genre de dictature ne
durera pas. Aucune minorité opprimant une majorité n’a perduré dans
l’histoire moderne. Et, au bout du
compte, il faudra s’attendre à la
création d’un Etat arabe entre la
Méditerranée et le Jourdain, suite à
un boycott international ou à un
bain de sang, voire aux deux.»
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
A
l’heure où les extrêmes se
déchaînent, où les murs se
bâtissent à coups de truelles
et d’intolérance, la disparition
d’Amos Oz, annoncée vendredi, fait
l’effet d’un coup de tonnerre dans
un ciel déjà sombre, le dernier
déchirement peut-être de cette
année 2018 qui apparaît comme une
longue cavalcade vers le pire. Le
célèbre écrivain israélien, mémoire
de la construction puis de l’entreprise d’autodestruction d’Israël, est
mort vendredi des suites d’un cancer à l’âge de 79 ans. Il venait juste
de publier en France, chez Gallimard, un essai au titre évocateur,
Chers Fanatiques –et l’on espère vivement que ce n’est pas le dernier,
qu’un ou plusieurs manuscrits attendent dans un tiroir ou dans le catalogue d’un éditeur israélien. Ce
dernier livre apparaît aujourd’hui
comme une mise en garde à
l’adresse des générations futures.
«Israël s’éloigne-t-il depuis quelques
années de ma vision idéale d’un Etat
juif? Sans doute. De même que l’interdit d’infliger la douleur semble sérieusement ébranlé», écrivait-il encore en octobre, et il fallait que la
situation soit grave pour qu’il se
montre aussi négatif, lui qui a toujours critiqué à fleuret moucheté la
politique d’Israël.
Biographie d’Israël. Amos Oz
Amos Oz, à Paris, le 10 septembre 2016. PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN
Dromadaires. Amos Oz, c’était un
regard, des yeux bleu ciel dans un
visage buriné par le soleil du désert
du Neguev où il vivait une partie de
l’année. Le désert pour mieux
écrire, loin de la frénésie consumériste et festive de Tel-Aviv où il se
rendait le week-end pour retrouver
ses petits-enfants. Il passait ainsi la
semaine à Arad, à quelques encablures de la forteresse de Massada
et de la mer Morte, non loin des
camps de Bédouins avec leurs dro- une coulée d’or qui lui faisait le
madaires pelés. Arad n’a pas de cœur tendre et les mots précieux.
charme particulier, une cité bâtie «Ici, je ne rate rien, dès lors que je
sur du sable où se
peux m’asseoir dans
mêlent Arabes et
un café et discuter
DISPARITION
Juifs venus de Rusavec les gens. Parfois,
sie, d’Ethiopie et d’Afrique du Nord ils s’adressent à moi: “Tu sais ce qui
mais la lumière y est incomparable, m’est arrivé ? Y a matière à dix ro-
Amos Oz, une
conscience s’éteint
mans ! Pourquoi tu hais les Juifs et
aimes les Arabes ? Pourquoi es-tu
contre l’Etat d’Israël ?” Je n’aurais
pas une vie différente à Paris, Milan
ou New York», avait-il déclaré
en 2002 à Jean-Luc Allouche, alors
correspondant de Libération en Israël, chez lui, dans une maison dont
le sous-sol reproduisait à l’identique la pièce qui l’abritait au kibboutz de Houlda où il s’était installé
à l’âge de 15 ans, adoptant le nom
«Oz», qui signifie «force» en hébreu.
Contrairement aux reproches que
lui adressaient les passants israéliens aux terrasses des cafés, Amos
est né Amos Klausner en 1939 dans
la rue Amos à Jérusalem, fils unique
d’un couple d’immigrants sionistes
d’Europe de l’Est, pauvres mais lettrés et très méfiants vis-à-vis de la
religion, comme bon nombre de
fondateurs d’Israël d’ailleurs. Sa
mère se suicide à 38 ans alors qu’il
a 12 ans, l’âge des interrogations et
de la construction. Il abordera ce
drame dans un de ses plus beaux livres, Une histoire d’amour et de ténèbres (Gallimard, 2004, traduit de
l’hébreu par Sylvie Cohen), qui se
dévore entre rires et larmes et qui se
veut autant autobiographie que biographie d’Israël, cet Etat qu’il a vu
grandir puisqu’il avait 9 ans à sa
création. Si l’on souhaite le (re)découvrir, il faut lire aussi Judas (Gallimard, 2016, toujours traduit par la
fidèle Sylvie Cohen), un huis clos
hivernal cinglé par la pluie et le
vent, un livre sombre dont Jérusalem est le héros et l’âme perdue.
Si la classe politique d’Israël ne se
distingue guère par son talent, la littérature israélienne, elle, est une
des plus riches au monde avec des
auteurs tels que David Grossman,
Zeruya Shalev, Avraham Yehoshua,
Etgar Keret, Eshkol Nevo et bien
d’autres. Cette année 2018 est décidément à marquer d’une pierre
noire puisqu’elle a commencé par
la mort de Aharon Appelfeld début
janvier et s’achève avec celle d’Amos
Oz fin décembre, deux des plus
grands écrivains du pays. Deux des
plus grandes consciences. •
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sur la moitié Nord et dans le Sud-Ouest alors
que le soleil règne du Limousin à la Corse et
sur les hauteurs des reliefs.
L’APRÈS-MIDI La grisaille persiste sur la
moitié Nord et dans le Sud-Ouest, alors que
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L'anticyclone puissant reste centré sur le
Nord avec encore de nombreux nuages bas
ou brouillards en matinée, notamment sur la
moitié Nord et dans le Sud-Ouest.
L’APRÈS-MIDI Le soleil s'impose sur la moitié
Sud alors que les nuages bas persistent sur la
moitié Nord et dans la vallée de la Garonne.
Les températures sont agréables dans l'ouest
et près du pourtour méditerranéen.
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And I cause so much
trouble. La vague qui te
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Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Décembre 2018
Gastronomie
Pour fêter le réveillon,
Dave sort son aubergine
Le chanteur-animateur, qui publie un livre de recettes
et de souvenirs, a reçu «Libé» à son domicile
pour préparer les fêtes de fin d’année.
Par
PIERRE CARREY
Envoyé spécial à Saumane-de-Vaucluse
PhotoOLIVIER MONGE. MYOP
«D
ave : il a vécu son pire cauchemar» ; «Effroyable fin d’année
pour Dave» ; «Le chanteur Dave
atrocement humilié» : voilà, nous aussi, on
peut faire des titres à trouille et à scandale.
L’histoire, c’est Dave qui la raconte à Libé :
«L’autre jour, Laurence Boccolini m’appelle.
Je ne la connais pas, elle a eu mon numéro par
Marc-Olivier Fogiel. Elle m’engueule. “Je viens
de lire ton livre de recettes et ton pain, là, c’est
pas un pain, c’est une crêpe!” Alors je lui dis:
“Comment ça, une crêpe ?” Je regarde dans
le livre, et il y a effectivement une erreur.»
Page 31 de Cuisinez-moi, son autobiographie
à travers plats, le chanteur-animateur s’est
gaufré sur son pain irlandais «provençal», celui qu’il mange chaque jour, fait maison en
trois quarts d’heure et qui embaume le lait
fermenté et le romarin. Les proportions indiquent 400 cl de lait dans la pâte. Un zéro de
trop. Dave rigole, désolé: «Toutes les recettes
ont été vérifiées par un cuisinier professionnel.
Bon, maintenant je passe pour un con !»
Dave nous attend devant sa ferme provençale
aux pierres qui tiennent toutes seules les unes
sur les autres. Il y habite depuis plus de vingt
ans, la moitié de l’année, quand il n’est pas à
Paris dans une autre forme de bergerie, la villa
Montmorency, XVIe arrondissement. C’est le
bonheur en pomme de pin. Le jardin qui dégringole vers la vallée, une nature d’ascèse
avec ce sol qui a si soif, les nuages mauves qui
flottent comme des ballons, une douceur et
ses dangers qui couvent, chasseurs, incendies
et champignons vénéneux dans un ancien
pays de truffes. Nous sommes venus parler
cuisine. A table avec Dave : par la télé branchée, on l’a tous déjà été. Là, ce sera en vrai.
CIGALES EN FAÏENCE
Dans sa maison du Vaucluse, le chanteur avoue : «Lorsque je suis seul, sans doute que je continue à jouer Dave.»
Un pot de romarin géant devant la porte, qui
permet de fabriquer le fameux pain. La ferme
s’ouvre sur la cuisine, d’une épure même pas
ciselée par des designers à la lime à ongle.
Grande table de bois, cuisinière au gaz collée
contre un four à bois éteint. Un frigo normal.
Des placards normaux. La déco visite la garrigue, avec des cigales en faïence sur les murs
et de la lavande qui tombe du plafond. Au
fond, des boîtes en métal célèbrent de vieilles
marques, comme le regretté Nescao. Il nous
sort un des livres qui s’empilent le long de
l’escalier. «Je ne connais rien de mieux.» C’est
un exemplaire corné de la Cuisine pour tous,
le best-seller de Ginette Mathiot sorti en 1955,
l’ancêtre de Maïté en moins landaise. Dave lit
aussi les classiques du XIXe siècle. «—Comme
je chante Du côté de chez Swann, vous savez
que des minettes me font signer des livres de
Proust? J’aurais dû faire une chanson sur du
Cioran, ça aurait popularisé l’auteur.»
«— Cioran, c’est pas très gai.»
«— Pas très gay, vous voulez dire ?»
Dave aime cuisiner et son excellent recueil
paru cet hiver, tranches de vie qui rissolent,
retrace son parcours à 74 ans, vivant, pas testament. On attaque avec la terrine en gelée de
son père, prof d’anglais francophile aux PaysBas, collectionneur averti de vins, et on poursuit avec la tourte rouge de brousse bien provençale (poivron rouge et brousse de brebis),
une assiette végétarienne concoctée pour Patrick Loiseau, son parolier, son compagnon.
On passe des croquettes de restes de poulet
de sa mère, professeure de danse, à la purée
de pommes de terre à l’huile d’olive noire et
à la tapenade (Dave, c’est chic, cuisine avec
l’huile d’olive de Michel Drucker et Charles
Aznavour). Son époque de jeune chanteur
désargenté à Paris, qui crèche sur une péniche : boulettes de viande. Ses voyages de
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FOOD/
millionnaire tranquille: le nasi goreng indonésien, avec riz, poulet, champignon, piment,
soja manis (sucré)…
La cuisine lui a déjà permis de se relancer.
En 1996, après sa «traversée d’un très joli désert», la vedette pop des années 70, jadis en
couverture du magazine de Claude François,
tourne une pub pour le lobby des fromages
hollandais. Coming out: «J’ai toujours aimé
l’édam.» En 2010, Old Dutch Master tente un
remake en l’allongeant sur une table en bois:
«Avez-vous déjà goûté un vieil Hollandais?»
Dave assume. «Ces campagnes de pub m’ont
permis de me payer la maison dans le Vaucluse,
dit-il. Je n’ai jamais gagné autant d’argent
sans rien faire.» Très fier: «Les publicitaires
s’étaient rendu compte que la pénétration de
Dave en France était plus importante que la pénétration des fromages néerlandais.»
SECRETS DU CROUSTILLANT
Le sexe, l’autre grand sujet de Dave, n’est
jamais loin. Les psys le lient à la nourriture,
donc tout va bien. «Il n’y a rien de plus généreux que de faire la cuisine pour quelqu’un,
soutient-il, hormis faire jouir son partenaire
avant que vous ne jouissiez, vous.» Il se rappelle, ému, de Susi Wyss, alias «Susi la Cochonne». L’ancienne égérie de Dalí ou Helmut
Newton régalait le tout-Paris avec ses petits dîners, dans un décor de bites, velours et paillettes. Elle avait une formule: «Quand on n’a plus
le cul, il reste le culinaire.» Dave ajoute: «Et
moi, le cul, à 74 ans…» C’est «la Cochonne» qui
a transmis à Dave les secrets du croustillant de
porc («le cracking»), dûment consignés dans
son livre, avec un «Merci Susi». En retour, le
chanteur lui prépara à manger et voici ce
qu’elle lui dit: «Vous m’avez fait jouir.» Dave
n’en revient toujours pas: «Vous connaissez un
plus beau compliment?»
Sa cuisine est batave, bâtarde, italienne, française, classique rassurante, brouillée d’infidélités. «Ma cuisine est comme je suis.» Il se
lance dans un tunnel de dix minutes sur
les meilleurs choix de viande de bœuf, qu’il
achète au supermarché du coin parce qu’elle
est bonne et que le boucher le connaît. Pour
les légumes, il fait les marchés le dimanche.
Pour sa cave, il glane : cabernet, sauvignon,
merlot, de préférence du saint-julien ou du
meursault-charmes. «Il faut faire attention à
ne pas garder les vins trop longtemps. En 1963,
mon père avait débouché un bordeaux de 1929
pour fêter mon bac, c’était imbuvable !»
Il mange de tout sauf la betterave, et n’est pas
très branché desserts. A choisir, ce sera plutôt
fromage. Un édam à maturité, un camembert
ou un maroilles, du corsé s’il vous plaît. Nous
en sommes là, dans cette ferme en pierre où
l’on jure que le feu brûle mais où on ne voit
pas la cheminée, à faire frire la cuisine dans
son essence même, la technique, les gens
et les lieux auxquels elle s’enroule, le plaisir,
l’amour, les souvenirs – il y a beaucoup de
morts dans le livre de Dave. C’est profondément grave et scandaleusement futile.
Et nous n’avons toujours pas digressé sur la
musique, son vrai métier, alors qu’il rôde pour
cette raison-ci devant sa gazinière, dans une
attente interminable, un air de s’en foutre qui,
pour la première fois, ne nous semble pas
exact. «Je vais sortir un nouvel album. Quand?
non, on parle du personnage que je suis sur les
plateaux télé et sur scène lors des concerts.»
Pour être tout à fait honnête, Libération le
rencontre pour le «personnage». On le trouve
sympa à la télé, sans clivage mais sans tabou,
populaire sans démagogie, ouvert sur des sujets qui nous concernent tous, autant le sexe
que le fric, les teintures des cheveux, l’euthanasie, les balades en forêt, les chiens, les ennuis de santé –il a une pile au cœur depuis un
accident en 2011, quand le muscle s’est arrêté
de pomper pendant trois quarts d’heure. «Les
Américains appellent cela la role theory, explique-t-il. Tout le monde joue un rôle. Un gardien d’immeuble le fait auprès de ses résidents.
Et, donc, vous finissez par ressembler à ce que
les gens croient que vous êtes –ou à ce que vous
croyez que les gens pensent que vous êtes. Vous
ne savez plus quand vous jouez et quand vous
ne jouez plus. Lorsque je suis seul, sans doute
que je continue à jouer Dave.»
«PAIN FROTTÉ À L’AIL»
Aubergines au fromage de chèvre : le réveillon à la Dave.
Au printemps, j’espère. Avant le 4 mai, parce
que, après, j’aurai 75 ans. J’attends. Tout dépend de Renaud.» Il appuie : Renaud. Son
contraire. Le chanteur râpé de belles écorchures, contre le chanteur qui vieillit en
bonne patine. Son voisin dans le Vaucluse.
Dave raconte: il chante dans une église locale
pour une association de chiens d’aveugle et
Renaud se tient sur un banc, qui l’écoute. Ils
se lient. Renaud lance: «Je vais produire un
disque avec toi.» Tout est maintenant enregistré. Dave s’impatiente. Pas de la sortie de
l’album elle-même, mais de la vérité qui va
suivre: est-ce qu’on va encore l’aimer en tant
qu’artiste? Il fait ce constat: «On m’aime pour
ce que je suis et non pas pour ce que je fais. On
dit: “Dave est sympa!” J’aimerais qu’on parle
parfois un peu plus de mes chansons. Mais,
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
Dans sa cuisine, nous avons le Dave de la télé,
qui est peut-être le Dave de la cuisine, et qui
entre la tête dans son frigo parce que, pardon,
nous étions venus pour son menu de réveillon. Il avait oublié de préparer une recette.
«Ça m’est sorti de l’esprit après m’être levé un
matin pour y penser. Il était 5 heures. Je me réveille parfois tôt. C’est normal, c’est la peur de
la mort qui remonte inconsciemment.» Mais
il va nous débrouiller quelque chose, simple,
à la Dave. De toute manière, il ne réveillonne
pas. Un peu de caviar, à la rigueur, acheté en
dernière minute. «Mais ne croyez pas que j’ai
des goûts de luxe, je me contente très bien de
pain frotté à l’ail!» Il nous fait alors un plat de
réveillon à deux, avec Patrick, du genre coucher tôt, ce qui serait pour d’autres un plat de
lendemain de fête. Il coupe une aubergine en
tranches et fait dorer vingt minutes dans une
poêle à poisson. Il ajoute du fromage râpé de
chèvre, du «roasted garlic», des épices «chipotle» ramenées d’un séjour en Californie, du
galanga, cousin du gingembre. Il sert, distrait,
content, efficace. Un dernier geste avec le sel
et, très délicatement, des baies roses posées
sur l’aubergine. «Parce que c’est important, les
boules…» •
CUISINEZ-MOI, LE LIVRE DE RECETTES
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L’esprit
d’ouverture.
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