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L'Express - 16.01.2019 - 22.01.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUNES ET RURAUX
LE LIVRE CHOC SUR
DES VIES EMPÊCHÉES
MÉDICAMENT MIRACLE
DÉBATS AUTOUR DE
LA PILULE ANTI-SIDA
OBJECTIF LUNE
ILS VEULENT TOUS
Y RETOURNER
lexpress.fr • no 3524 semaine du 16 au 22 janvier 2019
LA FRANCE
EST-ELLE
INGOUVERNABLE ?
Le pouvoir des
réseaux sociaux
Le président
sur un volcan
M 01722 - 3524 - F: 4,50 E
’:HIKLRC=WUYZUV:?d@f@c@o@k"
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Cette semaine
dans
Le gouvernement,
victime d’une secousse
tectonique, doit
désormais « faire avec »
certaines données qui
rendent le pilotage
plus qu’ardu
page 28
La semaine
8 On en parle, la planète express,
la découverte, Plantu…
9 Les exclusifs
16 Le roman du président,
par Christophe Barbier
Opinions
18 Anne Rosencher, Christian
Makarian, Anne Levade, Laurent
Alexandre, Jacques Attali
Le dossier de l’express
CRÉDIT DE UNE : D. VIGNAUX/COLAGENE (ILLUSTRATION) - J. WITT/AFP - J. ARRIENS/NURPHOTO/AFP - C. HARTMANN/REUTERS - E. FOUDROT/REUTERS M. TAAMALLAH/NURPHOTO/AFP - S. GUILLEMIN/HANS LUCAS/AFP - G. GARANICH/REUTERS - A. JOCARD/AFP - S. MAHÉ/REUTERS - A. FINISTERE/HANS LUCAS/AFP
J. KLAUSEN/SCIENCE PHOTO LIBRARY/AFP - A.-G. AMIOT/LEZILUS - PICARD/SDP
28 La France est-elle
ingouvernable ?
 La vie en jaune,
c’est sur Facebook
 Quand les algorithmes
fabriquent l’opinion
 Macron et la France
réfractaire
 “La démocratie libérale
s’affaiblit partout”
France
42 PrEP : les ambiguïtés
46
51
du miracle anti-sida
Jeunesse périphérique :
ces vies empêchées
Vie et mort d’un voyou
de l’Essonne
Monde
54 Catalogne : un rêve
60
d’indépendance
sous les barreaux
Roumanie : la présidence
de tous les dangers
Economie
62 Dans les cuisines de Picard
66 Les bons présages des patrons
pour 2019
68 Déchiffrage
70 Innovations
71 Patrimoine
Le sida
a disparu
des discours
et de l’espace
public, comme
s’il s’agissait
d’un problème
réglé
page 42
C’est une jeunesse oubliée.
A l’abandon. Notre jeunesse. Celle
de la France dite « périphérique ».
Près de 2 jeunes sur 3 y cumulent
les difficultés. L’isolement
qu’ils subissent sabote toute
cohésion sociale
page 46
“PLUSIEURS DE CES PRISONNIERS
SONT MES ADVERSAIRES POLITIQUES,
MAIS LA DÉTENTION PROVISOIRE EST
INACCEPTABLE, EN TERMES JURIDIQUES
COMME HUMANITAIRES” page 54
Même les recettes
qui marchent sont
revisitées : la blanquette
de veau traditionnelle
a été remplacée par un
sauté de veau au risotto,
plus contemporain
page 70
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
5
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Cette semaine
dans
“La planète Mars restera
inatteignable durant cette
décennie. Dès lors, si nous
voulons continuer à avoir
des astronautes, il faut
repasser par la Lune” page 72
Découverte
72 (Re)décrocher la Lune
Le récit de l’express
IL TIENT
LE FLN
À COUPS
DE PRIVILÈGES,
MAIS AUSSI LES
CONFRÉRIES
CORANIQUES
78 Bouteflika, l’Algérien
page 78
Idées
Culture
88 Eric Dupond-Moretti :
91
94
102
acteur, levez-vous !
#Jesuisromancier
La librairie de L’Express
Le guide des arts et spectacles
106 L’Europe, pour vous,
c’est quoi ?
108 Comment les frontistes ont
cherché à séduire les juifs
111 C’était dans L’Express…
Identité nationale : le débat
incontrôlable (2009)
BOEING - R. BOUDINA/REUTERS - B. DESPREZ POUR L’EXPRESS - A. NOGUES/SYGMA/SYGMA VIA GETTY IMAGES - SDP
“Eric est une
rock star.
C’est un cancre
magnifique,
intelligent”
Styles
112 L’événement : Catherine
114
page 88
118
122
Catherine
Deneuve vend
aux enchères sa
garde-robe griffée
YSL. Soit plus
de 300 pièces
balayant une
collaboration
de près de
quarante ans
page 112
6
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Deneuve, sa vie en Saint
Laurent
Le design, la mode, l’auto,
la montre
Les tables de François-Régis
Gaudry : Rooster (Paris)
Le style de… Metin Arditi
Ce numéro, toutes éditions confondues, a été tiré
à 253 100 exemplaires.
L’Express : cahier no 1 (édition générale : 124 pages).
Déposé : encart Elle sur une sélection d’abonnés.
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Les éditions numériques de L’Express
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et 5008 : de 101 à 129 (selon tarif 18E). Données indicatives sous réserve d’homologation.
la semaine
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LA FLEXIBILITÉ
Trump et ses
intérimaires
8
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Entêté Nominations, évictions
de ses collaborateurs : Donald
Trump décide tout seul.
un peu particulier, hérité
de l’époque où le milliardaire
bâtissait sa fortune dans
le monde de l’immobilier
new-yorkais. En pratique,
toutefois, ce modus operandi
a des effets délétères. Faites
le compte : le secrétaire d’Etat
Rex Tillerson, le secrétaire
à la Défense Jim Mattis,
le conseiller à la sécurité
nationale H.R. McMaster,
le procureur général
Jeff Sessions, sans oublier
le chef de cabinet de la
Maison-Blanche John Kelly,
ont été nommés à leur poste,
puis remerciés par Donald
Trump. Or les successeurs
de Mattis, Sessions et Kelly
ont tous été nommés à titre
intérimaire. Pour le dire
autrement, le leader de l’Etat
le plus puissant du monde
prend des décisions seul
ou presque. Mieux, c’est
une situation qui lui convient.
Et il le reconnaît : « J’aime
les intérimaires, cela me donne
plus de flexibilité », déclarait
Trump, le 6 janvier dernier. On
n’a encore rien vu. Marc Epstein
ON EN PARLE
Quelle est l’origine
de ce shutdown?
Il est né d’un conflit
entre le président républicain,
qui réclame 5,7 milliards
de dollars pour construire
un mur anti-migrants le long
de la frontière avec le Mexique,
et les élus démocrates au
Congrès, majoritaires au Sénat,
farouchement opposés au projet.
Quelles en sont
les conséquences?
Le président refusant
de signer le budget de la nation,
quelque 800000 fonctionnaires
fédéraux ne sont plus payés.
Environ la moitié ont été placés
en congé sans solde, tandis que
les autres ont été réquisitionnés.
Plusieurs ministères importants,
comme ceux de la Sécurité
intérieure, de la Justice ou
des Transports, sont affectés.
Peut-on chiffrer son
impact économique?
Le shutdown coûterait
1,2 milliard de dollars par semaine,
selon la plupart des experts.
S’il durait plus de cinq semaines,
son impact économique serait
supérieur au coût du mur
réclamé par le président.
L. MILLIS/REUTERS
S
amedi 12 janvier,
l’actualité américaine
aurait pu être dominée
par le shutdown (voir ci-contre),
cette paralysie partielle
des administrations fédérales,
devenue ce jour-là le plus long
de l’histoire. Mais les chaînes
d’information continue
et les réseaux sociaux
se prennent de passion
pour un autre sujet, à peine
croyable : selon le New York
Times, la police fédérale
a ouvert une enquête, en 2017,
afin de déterminer si
le président des Etats-Unis
travaillait ou non
pour le compte de la Russie.
Dès le lendemain, comme
si la réputation de l’occupant
du bureau Ovale n’était
pas assez ternie comme ça,
le Washington Post enfonce
le clou : Donald Trump
a cherché à dissimuler
le détail de ses conversations
avec Vladimir Poutine,
son homologue russe.
Contrairement aux usages,
indique le quotidien,
il n’existerait aucun résumé
précis des échanges entre
les deux hommes. Interrogé
par la chaîne Fox News, Trump
n’a pas démenti : « Je n’ai rien
à cacher, je m’en fiche
complètement. »... Au-delà
des scandales et du soupçon
qui entourent le mandat
du 45e président des Etats-Unis,
les historiens de l’avenir
relèveront sans doute un autre
aspect, passé un peu inaperçu.
Chacun sait que le milliardaire
n’accorde guère de valeur aux
« experts » et aux « sages ». Les
analystes les plus optimistes y
voient un style de management
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Un recadrage
garanti sans fuite
Le 18 décembre, ce
n’est pas un hasard
si les conseillers
politiques n’avaient
pas été conviés
à la réunion
de la direction
des Républicains.
Laurent Wauquiez
(photo) juge
certains d’entre
eux trop bavards,
or il ne voulait pas
que les murs aient
des oreilles
quand il taperait
du poing sur la
table. Le président des
Républicains, sans citer
de noms, a été clair :
« Si les divergences dans
les prises de parole au sein
de LR sont regrettables
à l’extérieur, elles sont
inacceptables au sein
de l’équipe dirigeante ! »
Guillaume Peltier,
vice-président, est alors
intervenu pour assurer
que ses propositions
lui semblaient
complémentaires, et
non contradictoires,
avec la ligne du parti. E. M.
C’est l’histoire de deux enfants, Nathan et Rim,
qui se posent une question pas facile : « Ça veut
dire quoi, être européen ? » L’un revient tout juste
de vacances en Grèce, un peu bouleversé par la situation du pays, et l’autre fait sa rentrée dans un
collège à Strasbourg. A travers des visites de sites
emblématiques tels que le Parlement européen, la
Foire européenne ou le camp de concentration du
Struthof, les deux amis échangent sur l’Europe,
son rôle, son histoire, son action, son fonctionnement, les relations des pays membres entre eux
et avec les autres Etats, la mondialisation, la
monnaie, les dettes, les réfugiés, la sécurité, le terrorisme… Le livre (éd. Casterman), qui se veut
d’abord pédagogique et destiné au jeune public,
prend la forme d’une bande dessinée. Son auteur,
la ministre chargée des Affaires européennes
Nathalie Loiseau (photo), a travaillé avec la dessinatrice Nathalie Desforges ; elle adore l’Europe
comme les BD (elle a déjà signé La Démocratie en
BD en 2017, 15 000 exemplaires vendus), mais son
geste n’est pas neutre, à l’approche des élections
européennes du 26 mai et à l’heure du Brexit.
L’Europe en BD sera en librairie le 17 avril. E. M.
Rachida Dati :
non + non = oui !
Commentaire d’un dirigeant
LR sur l’ambiance à Paris,
à un peu plus d’un an
des municipales : « Les élus
de la capitale comptent
sur Laurent Wauquiez
pour dégager Rachida Dati
[qui n’exclut pas d’être
candidate]. Wauquiez
compte sur les élus de Paris
pour dégager Rachida Dati.
Elle n’a donc plus trop de
soucis à se faire… » E. M.
F. GUILLOT/AFP
E. GAILLARD/REUTERS
Il a vu de la lumière…
Le 9 janvier, le conseiller
d’Etat et élu LR Jean-Baptiste
de Froment (photo)
présentait son premier
roman, Etat de nature
(Aux forges de Vulcain)
à la librairie Delamain, à
Paris, lorsque ont débarqué
par hasard François
Hollande et Julie Gayet.
L’auteur a offert son livre
à l’ancien président. « Qui
connaît bien la France et
la Douvre », a-t-il écrit dans
sa dédicace. Ce territoire
fictif, décor d’une histoire
de révolte populaire, évoque
la Creuse, dont le père
de Jean-Baptiste de Froment
fut député. Le département
formait, avec la Corrèze
et la Haute-Vienne, la région
Limousin… supprimée
en 2015 par Hollande. T. Du.
Loiseau dessine l’Europe
Dernier kilomètre
Lors du Conseil des
ministres du 9 janvier,
Emmanuel Macron
et ses ministres ont évoqué
la mise en œuvre des
réformes. Un thème qui
tient à cœur au président
de la République.
Comme le dit un ministre :
« Il déplore la difficulté
à accomplir le dernier
kilomètre, les lois sont
moins bavardes qu’avant,
les décrets sont pris très
vite, mais c’est l’application
concrète qui pêche. »
Pour le gouvernement,
le mouvement des gilets
jaunes s’explique
aussi par cette inertie
administrative. C. L.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
9
S. DE SAKUTIN/AFP
P. NORMAND/LEEXTRA VIA LEEMAGE
LES EXCLUSIFS
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S. DAWSON/REUTERS
la semaine
LA PLANÈTE EXPRESS
John Bercow, vigie
de Westminster
S
es décisions sont un caillou
de plus dans l’escarpin
de Theresa May. En temps
normal, le « speaker », président de
la Chambre des communes, se limite
à veiller à la discipline des débats et
à décider qui peut prendre la parole.
En ces temps troublés du Brexit,
la fonction tenue par John Bercow
(photo), 46 ans, se révèle cruciale.
Cet ex-député conservateur
a permis, le 9 janvier, l’adoption
d’un amendement obligeant
l’exécutif à présenter sous trois jours
un « plan B » au Parlement si celui-ci
rejette l’accord de séparation
négocié par la Première ministre
avec l’Union Européenne (UE),
comme cela semblait probable
en début de semaine.
En décembre, déjà, le speaker
avait qualifié de « profondément
discourtois » le report in extremis
de cette consultation prévue
de longue date. A plusieurs
reprises, celui qui n’a pas caché
sa préférence pour le maintien
dans l’UE, a, par ses choix,
facilité la convergence entre
députés travaillistes et
conservateurs qui tentent
de mettre en échec la menace
d’un divorce sans accord (« no deal »).
Plus jeune titulaire du poste,
Bercow semble avoir pris
au mot le slogan des Brexiters :
permettre au Parlement
de « reprendre le contrôle » face
au 10 Downing Street. C. G.
LA DÉCOUVERTE
R. BECK/AFP
Du vegan au goût de viande
10
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Faire manger des plantes aux amateurs de viande. C’est le pari fou
– et a priori réussi – de la start-up américaine Impossible Foods. Celle-ci
vient de dévoiler un hamburger 100 % végétal au goût de bœuf lors du
célèbre Consumer Electronics Show de Las Vegas, détrônant les produits
électroniques. Pour produire ce steak du futur, les scientifiques manipulent
des molécules d’hème, qui jouent un grand rôle dans le goût et la couleur
de la chair animale. Ces particules se trouvent en grande concentration
dans les muscles, mais les experts d’Impossible Foods en fabriquent
à partir de racines de soja. Ils ajoutent ensuite à leur recette des protéines
de blé et de pommes de terre, donnant ainsi à leur produit une texture
fibreuse et un aspect croustillant à la cuisson. Les premiers testeurs
semblent conquis. Les bouchers devraient être moins enthousiastes. S. J.
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LES EXCLUSIFS
COLL. PARTICULIÈRE
la semaine
Quand Carlos Ghosn
était bien logé
12
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
LA PERSONNALITÉ
BOLIVIAN INFORMATION AGENCY/REUTERS
Après Rio et Beyrouth, voici Paris
et Amsterdam, où Nissan a été mise
à contribution pour financer les belles
demeures du patron de Renault-Nissan,
emprisonné depuis le 19 novembre
2018 à Tokyo. A Amsterdam, selon
les informations de L’Express, un
appartement (photo) est loué en 2012,
au moment même où Ghosn adopte
la résidence fiscale locale. Ce dernier
aurait réglé le loyer de 8 500 euros
mensuels jusqu’en 2017. Mais quand il
prend la tête de Nissan, cette année-là,
une discrète structure financière
installée aux Pays-Bas, Nissan
International Finance, prend le relais,
refacturant ensuite à Nissan au Japon.
Ghosn aurait, en tout cas, tenté de
faire payer ce loyer par la société qui
chapeaute l’Alliance Renault-Nissan,
mais elle aurait craint que ces paiements
peut-être contraires à l’objet social
puissent lui être reprochés. A Paris,
cette fois, un beau duplex de 489 mètres
carrés, avenue Georges-Mandel, dans
le XVIe, a été acquis en 2005 par la même
Nissan International Finance, qui n’est
pas consolidée dans les documents
officiels du groupe japonais. La coquille
assumera aussi la rénovation des
locaux. Trois ans plus tard, un petit
20-mètres carrés au-dessus est acheté
pour 150000 euros. L’ensemble était
loué en retour par Nissan à sa filiale
15 000 euros par mois. Les Japonais
payaient donc la note de l’appartement
de fonction français de celui qui,
à Paris, préside Renault… L. L.
Cesare Battisti,
à bout de cavale
L’extradition, lundi, de Cesare Battisti
de la Bolivie vers l’Italie marque la fin
de la cavale d’un homme. Celle d’un voyou
devenu activiste d’extrême gauche dans
l’Italie des années 1970, condamné à la
réclusion à perpétuité pour sa participation
à quatre meurtres. Celle d’un gardien
d’immeuble devenu écrivain, qui, du Mexique à la France, du Brésil
à la Bolivie, n’a cessé pendant quarante ans de fuir la justice
italienne. Mais en Italie, Battisti est d’abord un symbole.
Celui des années de plomb, dont les blessures ne se referment pas :
l’homme n’a jamais exprimé de remords. Celui d’un nouveau Brésil
– de Lula, qui l’a protégé, à Bolsonaro. Symbole, enfin, de l’Italie
de Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, qui, dès dimanche, a clamé
que Battisti « [devait] moisir en prison jusqu’à la fin de ses jours ».
Et qui règle ses comptes avec une France trop souvent donneuse
de leçons, en promettant de demander l’extradition d’autres Italiens
protégés depuis les années 1980 par la « doctrine Mitterrand ». A. L.
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LES EXCLUSIFS
F. DUGIT/LE PARISIEN/MAXPPP
la semaine
Surprise gênante pour Jean-Michel
Maire, le sulfureux chroniqueur
de Touche pas à mon poste !, sur C 8 :
son nom est cité dans l’ordonnance
de mise en accusation devant
la cour d’assises de Paris qui vise
un gigantesque réseau de trafic
de cocaïne entre la République
dominicaine et la France. Tout est
démesuré dans cette affaire, dont
le procès se déroulera du 21 janvier
au 8 février. Il a fallu 460 pages au
juge d’instruction pour résumer cette
enquête, menée de 2011 à 2017 par la
juridiction interrégionale spécialisée
dans la criminalité organisée.
Plus de 1 tonne de drogue a transité
par des aéroports parisiens, grâce à la
complicité chèrement payée de deux
policiers de l’air et des frontières, et
899 500 euros en liquide ont été saisis.
Chose rare, quasi toute la filière
criminelle est convoquée à
l’audience, soit 44 personnes : le chef
Kamel Berkaoui, 43 ans, une figure
du grand banditisme, ses principaux
lieutenants, le contact auprès des
cartels dominicains, les flics ripoux,
les passeurs, la « nourrice »
d’armes et de stups, sans oublier
les blanchisseurs présumés. La justice
ne lui reproche rien, mais
Jean-Michel Maire apparaît comme
une fréquentation assidue d’un des
proches lieutenants de Berkaoui.
En 2016, l’animateur avait été placé
quelques heures en garde à vue en
tant que consommateur de cocaïne
et pour ses contacts téléphoniques
avec un gros trafiquant. F. K.
14
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
B. GUAY/AFP
Les mauvaises
fréquentations de
Jean-Michel Maire
L’HISTOIRE ÉCO
Les VTC dans la roue des taxis
C
oncert de klaxons
pour la nouvelle année!
Une centaine
de chauffeurs VTC a manifesté
vendredi 11 janvier à Paris,
réclamant de nouveaux
changements réglementaires.
Pourtant, la guerre contre
les taxis est terminée.
Les deux familles du bitume
se ressemblent d’ailleurs de plus
en plus : les tarifs se rapprochent
(à la hausse), la qualité de service
se rejoint (à la baisse). Désormais,
les VTC doivent même passer un
examen similaire à celui des taxis.
Mieux : les VTC réclament
ce qui fait l’essence même de
la profession cousine,
un numerus clausus. Les licences
de taxis sont limitées, ce qui fait la
valeur des plaques, dont le prix
s’est stabilisé autour
de 140000 euros dans la capitale.
Or, d’après un représentant FO,
on pourrait voir débarquer
entre 5000 et 6000 nouveaux
chauffeurs en 2019 (on compte
36 000 licences aujourd’hui).
Une bonne nouvelle pour
les plateformes, après la disette
de la loi Grandguillaume, qui
a durci les conditions d’accès à la
profession. Mais une concurrence
supplémentaire pour les
chauffeurs, qui craignent de voir
le nombre de courses chuter
si la demande ne suit pas.
Pour maintenir leurs revenus,
les VTC demandent donc
l’instauration d’un salaire
minimum ou le remboursement
partiel de l’essence. Depuis
l’automne dernier, ils réclament
une exonération partielle
de la taxe intérieure de
consommation sur les produits
énergétiques (TICPE) – taxe
qui a mis le feu à la poudrière
gilets jaunes – dont bénéficient
les ambulanciers, les agriculteurs,
les routiers et... les taxis.
Sur ce point, les manifestants
peuvent compter sur le lobbying
des plateformes, qui n’hésitent
pas à appuyer leur demande
auprès des pouvoirs publics.
Simple intérêt commun. S. P.
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la (fausse) semaine
Le journal, mi-réel, mi-rêvé, de la vie d’Emmanuel Macron.
LE ROMAN
DU PRÉSIDENT
Où un cow-boy, une karatéka et un boxeur donnent
du fil à retordre au pouvoir. Episode LXXXIV.
La cata
et les katas
7 janvier, 9h18
Rose aux joues, sourire à dents
déployées, Emmanuel Macron
présente au Conseil français du
culte musulman son projet de
révision de la loi de 1905, qui permettra le développement de l’islam sans risque de dérive intégriste. Mais ses interlocuteurs
restent de marbre. « Monsieur
le Président, vous n’avez pas
compris nos revendications.
Nous lançons le mouvement des
djellabas vertes. Nous exigeons
l’instauration du RIM, le référendum d’initiative musulmane,
qui permettra dans chaque ville
de révoquer les imams qui décevront les fidèles, de modifier les
menus des cantines scolaires et
les horaires des piscines. »
7 janvier, 17h36
Après quelques minutes d’attente au téléphone, passées à
écouter un tube de Kanye West,
le président français entend
enfin la voix de son homologue
américain.
16
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
« Hello Donald ! How are you ?
— Fine, little boy ! What about
the gilets jaunes ?
— What about the shutdown ?
— I f… the Democrats !
— So do I… »
7 janvier, 19h43
Le lieutenant Kelly Ondo Obiang
commence à douter. La foule n’a
pas envahi les rues de Libreville,
le peuple gabonais ne se soulève
pas, son coup d’Etat tourne au
fiasco. Songeant au confort sommaire des geôles du régime
Bongo, le militaire se met à imaginer les termes d’une reddition
quand la porte du bureau où il
s’est barricadé, dans la Maison de
la radio, vole en éclats. A peine at-il le temps de se retourner qu’un
individu lui arrache son béret, le
roue de coups et le plaque au sol.
« Fini de rire, petit putschiste! »
Puis Alexandre Benalla le relève,
le menotte et l’abandonne aux
gardes loyalistes. Descendant
l’escalier, il songe : « Pratiques,
ces passeports diplomatiques… »
8 janvier, 11h28
« C’est quand même un problème, ton salaire, Chantal… Accepte une baisse, ça calmera tout
le monde… » La présidente de la
Commission nationale du débat
public glisse derrière ses oreilles
d’épaisses mèches de cheveux
et répond, souveraine, au président : « Ma rémunération annuelle représente trois jours et
demi de salaire de Kylian
Mbappé, vingt-quatre heures de
collecte pour la cagnotte Leetchi
du boxeur de policiers et quatre
pour celle des policiers boxés.
Nicolas Sarkozy gagne cette
somme en donnant une conférence d’une heure et Barack
Obama en parlant moitié moins
dans un dîner-débat. En 2018, le
CAC 40 a distribué l’équivalent
en dividendes à ses actionnaires
toutes les quatre-vingt-dix secondes. Quant à toi, tu dépensais cela en trente-six heures lors
de ta campagne présidentielle.
Jérôme Kerviel a fait perdre
27 500 fois ce montant à la So-
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ciété générale, et je devrais travailler vingt et un mille ans pour
coûter autant à l’Etat que l’abandon de ta taxe sur les carburants.
Mes gains annuels correspondent aussi à cent seize secondes
de remboursement par la France
des intérêts de sa dette. Je n’ai
quand même pas supporté d’être
ministre de Sarkozy, de me faire
soupçonner à l’époque d’être sa
maîtresse et d’être insultée sur
les réseaux sociaux pour qu’on
me reproche de toucher un salaire de sous-directeur dans une
petite compagnie pétrolière. En
plus, je m’apprêtais, avec ton
grand débat, à écouter des cons
pendant trois mois en feignant
de les trouver intéressants. Alors
je préfère laisser tomber et être
payée à rien foutre, comme un
certain nombre de gilets jaunes,
d’ailleurs. Si ça ne leur plaît pas,
qu’ils viennent me chercher, je
suis 12 fois championne de
France de karaté. »

9 janvier, 12h53
Le séminaire gouvernemental
aborde le huitième point de l’ordre du jour : « Trouver des idées
de référendum que le pouvoir
serait sûr de gagner. » Gérald
Darmanin se risque : « Voulezvous que la composition de
l’équipe de France de football
soit assurée chaque veille de
match, au moyen d’une application dédiée, par la population ? »
Christophe Castaner intervient :
« Uniquement par la population
masculine, sinon on va perdre. »
Marlène Schiappa réplique :
« Approuvez-vous la création de
I. LANGSDON/REUTERS
Il est surpris d’avoir
la fève. « La chance
revient… » songe-t-il
l’ISCM, l’impôt sur la connerie
masculine, avec une tranche
supérieure pour ceux qui regardent les matchs de foot ? » JeanMichel Blanquer tente de calmer le jeu : « Voulez-vous que
les chaînes d’info respectent
une minute de silence chaque
fois qu’un journaliste commet
une faute de français ? » Et Mounir Mahjoubi de détendre l’atmosphère par une suggestion
de geek : « Voulez-vous que
Jean-Luc Mélenchon soit définitivement remplacé par son
hologramme ? » Bruno Le Maire,
soucieux des deniers de l’Etat,
propose : « Voulez-vous que les
ministres soient rémunérés par
le peuple au moyen d’une cagnotte Leetchi ouverte à chacun
de leurs noms ? » Quant à Didier
Guillaume, ministre de l’Agriculture, il murmure : « Voulezvous que François Hollande soit
déchu de sa nationalité afin
d’arrêter de croire qu’il puisse
être réélu en 2022 ? » Un éclat de
rire secoue le gouvernement. Et
Edouard Philippe se dit que la
politique, parfois, c’est sympa.
9 janvier, 19h12
Christophe Dettinger attend dans
une petite salle du tribunal le
verdict de sa comparution immédiate. La porte s’ouvre : Edouard
Philippe surgit. « Ah ! Tu veux
boxer ? Moi aussi, j’adore ça ! » Et
le Premier ministre se jette sur le
« Gitan de Massy ». Mais l’exchampion de France, d’un crochet et d’un uppercut, se débarrasse de cet adversaire aussi
grand que lui. Un nouveau challenger apparaît : « J’en ai maté
d’autres ! » Alexandre Benalla
s’avance, casqué, mais Dettinger
le sèche d’un direct au foie. « Jamais deux sans trois, bébé ? » Le
boxeur lève le poing, mais d’un
seul coup, porté du tranchant
de la main, Chantal Jouanno
l’étend, raide. « Pas besoin d’un
grand débat national… », murmure-t-elle à Edouard Philippe,
qui reprend ses esprits.

11 janvier, 16h21
Par
Christophe
Barbier
A retrouver
du lundi
au vendredi
à 6 h 50 et
à 7 h 50 sur
Emmanuel Macron reçoit les
boulangers pour honorer la galette des rois. On lui sert une
part : il est surpris d’avoir la fève.
« La chance revient… » songet-il. La fève représente un petit
bonhomme en gilet jaune…

13 janvier, 20h17
Emmanuel Macron doit parapher la longue lettre qu’il adresse
aux Français. Il repousse la liasse,
signe le dernier feuillet, et soupire : « Ça m’emmerde, ce truc… »
A suivre…
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
17
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OPINIONS
TOUT EST D’ÉPOQUE, PAR
notamment à leurs débuts ? Ou
ont-ils ostracisé le peuple, comme
le prétendent les autres ? La couverture du mouvement dans sa
complexité, sans le discréditer via
sa réduction ad quenellum, mais
aussi sans en occulter ses nombreuses dérives au nom d’un « fantasme Orwell-cheap » mettant en
scène la vertu populaire contre
des élites vermoulues, était aussi
nécessaire que difficile. Ces « réglages » constituent la vie d’un
journal et nourrissent les questionnements d’une rédaction. Exigences déontologiques. Ajustements éditoriaux. Effort
de penser contre ou malgré sa sociologie, et de ne pas
faire la sourde oreille aux intérêts de ceux qui n’ont pas
toujours les mêmes intérêts que soi…
ANNE
ROSENCHER
LES GILETS JAUNES
ET NOUS
L
e dessin en deux parties s’intitule Un dîner en
famille et date de 1898. Dans la vignette supérieure, une dizaine de convives attablés devisent et sourient en attendant le début du
repas. La même perspective, en dessous, les
montre hirsutes et débraillés, frappant et hurlant,
dans un décor ravagé par la bagarre. « Ils en ont parlé »,
spécifie la légende, laconique. Ce dessin signé Caran
d’Ache exprimait, à son époque, à quel point l’affaire
Dreyfus divisait les Français au sein même des familles.
On pourrait refaire le même aujourd’hui, tant le sujet
des gilets jaunes provoque des prises à partie douloureuses au sein des foyers ou des cercles d’amis.
A la différence près peut-être que, ces deux derniers mois, on s’est souvent querellés… sans parler de
la même chose : depuis le début du mouvement, chacun, c’est humain, convoque « Légiléjônes » en y projetant ce qu’il y voit, ou ce qui l’inquiète, ou ce qui l’arrange, ou ce qu’il en a compris selon son canal
d’information… Et, pour ajouter à la complexité, chacun peut même nourrir, en son âme et conscience,
des sentiments changeants et ambivalents face à un
mouvement qui, un jour, donne à voir le pire et, un
autre, rappelle qu’il ne saurait y être réduit.
Nous l’avons écrit ici dès le mois de novembre : les
gilets jaunes, en ce qu’ils constituent une « tranche »
de France non homogène politiquement – ni dans ses
revendications, ni dans ses arrière-pensées, ni dans les
méthodes prônées – sont insaisissables. Ils ne peuvent
prétendre représenter « le peuple » dans son ensemble;
mais, par certains aspects, ils en traduisaient les ras-lebol et les aspirations – je parle au passé car, depuis que
le nombre de mobilisés s’est réduit, la proportion de radicaux s’est mathématiquement élevée, ce qui brouille
encore plus les choses quand on en parle.
Mais venons-en au sujet qui a beaucoup animé les
débats, ces jours récents : les médias ont-ils, comme
certains le regrettent, fait preuve de trop de « bienveillance », voire de « fascination » envers les gilets jaunes,
18
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
C
’est pourquoi les déclarations des uns et
des autres justifiant la violence antimédias parce que ceux-ci auraient, selon
les premiers, joué avec le feu de la fascination ou, selon les seconds, joué « contre le
peuple » et « en défense du pouvoir », sont insupportables. Elles relèvent, dans les deux cas, d’une stratégie
d’intimidation : « Vous n’avez pas bien fait votre travail,
puisque vous n’avez pas écrit comme on pense, nous.
Alors ne vous étonnez pas de ce qui vous arrive. »
Les prises à partie violentes de journalistes – jusqu’à
l’agression physique, samedi 12 janvier, de confrères de
LCI – méritent d’être condamnées sans concession.
Parler de « nécessaire remise en question des médias »
dans ce contexte-là est d’une complaisance coupable
envers les passeurs à tabac : débattons de nos dysfonctionnements, mais pas sous les coups! Les journalistes
sont en droit de faire leur travail en toute sécurité, et
l’Etat de droit le nécessite. Point à la ligne.
Et plus généralement, concernant les violences.
Stipuler, comme le font beaucoup à l’extrême gauche,
que seule l’indulgence pour ces dernières relèverait
d’une attitude décente envers le mouvement populaire procède, elle aussi, d’une intimidation intellectuelle à laquelle nous sommes encore libres de ne pas
céder. Entre la diabolisation et l’idéalisation, entre le
mépris et le déni complaisant, il y a une ligne de crête.
Que nous avons tenté, ici, de tenir. Qui nous vaudra
encore de nous faire critiquer par l’une et l’autre des
parties, c’est entendu. Mais elle est honnête. Et ne justifie en aucun cas de se faire frapper.
Anne Rosencher est directrice déléguée de la rédaction
de L’Express.
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OPINIONS
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, PAR
CHRISTIAN MAKARIAN
RACINES NATIONALES,
COLéRE INTERNATIONALE
I
l ne s’agit pas d’établir des comparaisons inappropriées entre les pays, mais d’évoquer des
résonances qui font évidence. Avec cette
question à la clef : faut-il voir dans le mouvement des gilets jaunes la version française d’une
crise des démocraties qui traverse toute l’Europe – et
trouve un écho jusqu’aux Etats-Unis de Trump?
En quelques semaines, on est passé d’une mise
en cause du chef de l’Etat à la contestation même de
l’Etat, pour terminer, aux extrêmes de la vague,
avec l’offense à l’Etat de droit. Cette spirale, qui
n’empêche pas que la colère puisse ensuite retomber,
puise au plus profond du riche patrimoine
insurrectionnel français. Dans les accents de certains
ténors extrémistes, on croit parfois déceler une
filiation qui remonte à Jacques-René Hébert (17571794), pamphlétaire qui inspira l’avènement de la
Terreur et incarna la faction des « enragés ». Un
demi-siècle plus tard, la
France, décidément propice
De nombreux
aux idéaux radicaux, sera la
pays d’Europe patrie de Pierre Joseph Prouont connu leur dhon, polémiste et éconode son temps, qui
propres formes miste
prônera l’anarchisme en
de colère
milieu ouvrier, avec ce slogan
fameux : « La propriété, c’est
le vol. » Il n’est pas question de rapprocher
l’idéalisme puriste de Proudhon de la furie d’Hébert,
mais de pointer la récurrence historique d’un courant contestataire. A l’inverse, en toute logique, à part
le bref épisode des Cahiers de doléances, il n’existe
pas en France de tradition du débat national citoyen
en dehors de l’arène politique.
O
r l’enracinement culturel ne suffit absolument pas à éclairer l’ampleur de la
contestation à laquelle nous avons
assisté. Il apparaît que de nombreux
pays d’Europe ont connu durant ces
dernières années leurs propres formes de colère, qui
ciblaient précisément les élites ou le système : s’il
20
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
existe partout un sentiment de déclassement d’une
partie significative de la population, les manifestations en sont, elles, très spécifiques et varient d’une
nation à l’autre.
T
our à tour, la crise du Brexit au RoyaumeUni, la question de la Catalogne en
Espagne, l’échec de Matteo Renzi (à sa
manière, l’éphémère Macron italien) suivi
de l’avènement de la coalition populiste à
Rome, ont produit des secousses dont les ondes se
retrouvent en France, même si c’est sous une tout
autre forme. Même l’Allemagne, championne des
excédents de toutes sortes (du budget national, du
commerce extérieur, de la sécurité sociale…), a offert
la démonstration que des comptes publics vertueux
et une discipline économique exemplaire ne
prémunissaient en rien contre le désenchantement
politique et le procès des dirigeants : bien que ce soit
davantage la question de l’identité que celle de la
précarité qui ait bousculé la donne, il a fallu plus de
quatre mois pour former un gouvernement, dont
Angela Merkel reste la meilleure garante à ce jour.
Enfin, les ferments du populisme ont également
fortement joué dans l’élection de Donald Trump, en
2016, ce qui n’a bien sûr pas eu d’impact direct sur
l’Europe, mais qui a renforcé la toile de fond.
Nul ne peut prédire ce qu’il va se produire
maintenant, mais il est clair qu’en cette année de
Brexit et d’élections européennes, la France doit
surtout repenser son modèle intérieur, seul moyen
de retrouver un crédit extérieur. Par un glissement
qui s’est révélé imprévisible, le terrain de la réforme
est soudain passé des institutions européennes,
projet cher à Emmanuel Macron, au domaine
national, priorité absolue. Avec, pour épouvantail,
le gouffre qui s’est ouvert en Italie, hier impensable
en deçà des Alpes, aujourd’hui funestement
évocateur.
Christian Makarian est directeur de la rédaction délégué
à L’Express et éditorialiste.
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OPINIONS
L
e 10 décembre, au lendemain de ce qu’il est
ligne rouge cependant est établie, qui pourrait crisdésormais convenu d’appeler l’acte IV de la
talliser les tensions : en matière de fiscalité, il est
mobilisation des gilets jaunes, le président de
exclu de revenir sur des mesures qui viennent d’être
la République annonçait vouloir y répondre
votées et « commencent à peine à livrer leurs effets » ;
en organisant un débat national « sans précéc’est au Parlement qu’il reviendra, le moment venu,
dent ». Depuis son discours de vœux du 31, on savait
de les évaluer.
qu’il adresserait une « Lettre
L’expérience est à juste titre
aux Français » pour le lancer, et
qualifiée d’« inédite », et le
beaucoup spéculaient sur le caconstat est vrai en France autant
drage qui en résulterait. Ils dequ’à l’étranger. Elle est aussi amvraient en être pour leurs frais
bitieuse : reposer « ensemble les
car, à l’évidence, c’est l’option
grandes questions de notre aved’une consultation étendue que
nir » afin de « bâtir un nouveau
l’exécutif a retenue.
contrat pour la nation ». Une forCertains s’émouvront que la
mule aux allures de slogan la
lettre ne soit publiée qu’à la
résume : « transformer avec vous
veille du débat prévu pour
les colères en solutions ».
durer du 15 janvier au 15 mars ;
Sur le papier, reconnaisdont acte. Ils feront sans doute
sons-le, le « grand débat natioégalement reproche au présinal » est présenté comme celui
dent de la République de ne pas
de la refondation !
L’ENVERS DU DROIT, PAR
être suffisamment précis sur
Mais, ne nous y trompons
ses modalités d’organisation,
pas, il est une condition sine
surtout après la polémique des
qua non qui, tout au long de la
derniers jours, qui a conduit
lettre, en filigrane, sonne
Chantal Jouanno à décider de
comme un avertissement à ceux
s’en retirer. Le cadre n’en est pas
qui voudraient tout casser : ce
moins tracé : une consultation
débat devra être respectueux
« organisée en toute indépendes principes de la démocratie.
dance » et « encadrée par toutes
D’abord, « n’accepter aules garanties de loyauté et de
cune forme de violence » : ni
transparence ».
pression, ni insulte, ni mise en
Quant au fond, la chose est
accusation générale. Ensuite,
dite par Emmanuel Macron :
l’acceptation du principe majo« Pour moi, il n’y a pas de quesritaire : « nous ne serons pas
tions interdites. » C’est donc un
d’accord sur tout, c’est la démodébat tous azimuts qui se descratie ». Enfin, une consultation
sine, articulé autour de quatre
dont seront tirées des concluthèmes que la lettre décline
sions et des propositions, mais
d’ores et déjà en 35 questions sur lesquelles le présiqui « n’est ni une élection, ni un référendum ».
dent dit vouloir recueillir l’avis et les propositions des
CQFD ! Le temps du débat n’est pas celui de la déFrançais. Rien n’est écarté, pas même les sujets épicision, mais c’est de la qualité du débat que dépendra
neux de l’intégration, de l’immigration ou de la laïla possibilité de décider, et toute décision sera imposcité. Et à ceux qui considéreraient que, sous couvert
sible si la discussion tourne au pugilat.
de multiplier les interrogations, on chercherait en
C’est donc le pari de la démocratie que fait Emmafait à les canaliser, la lettre répond par anticipation :
nuel Macron, renvoyant ceux qui la réclament à cor et
elles « n’épuisent pas le
à cri à leurs propres contradictions. Comme tout pari,
débat » et, « au-delà de ces suil comporte un risque dont un premier test sera le
Toute décision jets », il est proposé aux Franniveau de mobilisation du prochain samedi. A quitte
ou double, les semaines à venir diront si les Français
sera impossible çais d’« évoquer n’importe
quel
sujet
concret
dont
vous
ont envie de démocratie !
si la discussion
auriez l’impression qu’il
tourne
pourrait améliorer votre exisAnne Levade, professeure des universités, est agrégée de droit
au pugilat
public et préside l’association française de droit constitutionnel.
tence au quotidien ». Une
ANNE
LEVADE
GRAND DÉBAT
NATIONAL :
LE PARI DE LA
DÉMOCRATIE
22
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
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OPINIONS
DEMAIN SERA VERTIGINEUX, PAR
LAURENT
ALEXANDRE
La grippe espagnole a tué 50 millions d’êtres humains en 19181919. 100 % des diabétiques insulinodépendants mouraient après
une effroyable agonie jusqu’à la
synthèse de l’insuline en 1922.
En 1950, tous les enfants leucémiques mouraient en quelques semaines ; la quasitotalité guérit aujourd’hui ! Jusqu’à l’invention des
neuroleptiques en 1950, de très nombreux schizophrènes – il y en a aujourd’hui 500 000 en France –
étaient immobilisés dans les fameuses camisoles de
force. En 1955, les Alpes étaient encore parsemées de
sanatoriums où les tuberculeux attendaient sagement une mort probable. Jusqu’à la mise au point
d’un vaccin, en 1955, la polio était responsable de paralysies respiratoires gravissimes chez les enfants
qui devaient passer des années dans d’horribles
« poumons d’acier » qui ne laissaient que la tête à l’air
libre. L’opération de la cataracte, qui se réalise aujourd’hui en ambulatoire en vingt minutes était,
après-guerre, une opération dangereuse.
LE PASSÉ
ÉTAIT ÉPOUVANTABLE !
L
es marchands de peur ont convaincu les Français que nous vivons une période horrible de
l’Histoire, ce qui est faux ! Le pape François ne
répète-t-il pas que le capitalisme est le fumier
du diable ? En réalité, le monde n’a jamais été
si doux, la criminalité plus faible, la malnutrition plus
réduite et la Sécurité sociale si généreuse. Les taux de
criminalité, nous rappelle le philosophe Steven Pinker, ont été divisés par 30 à 100 depuis le Moyen Age :
« Vous avez tendance à avoir une image des temps
médiévaux avec de paisibles paysans vivant dans des
communautés soudées pendant que vous imaginez
que le présent est rempli de mass shooting dans les
écoles et d’attaques terroristes. » Regardons de plus
près ce passé idéalisé.
La peste tua 1 Européen sur 3 entre 1347 et 1352 et
encore 300 000 Provençaux en 1720. Pour soigner le
cancer du sein de la mère de Louis XIV, ses médecins
pratiquaient cinq saignées par jour puis Guy Patin, le
doyen de la faculté de médecine de Paris, choisissait
de brûler la tumeur au fer rouge. C’est l’époque où les
chirurgiens anglais inventent la maxime « Cut, Burn
and Hope ». Résultat : tous les cancéreux succombaient dans d’atroces souffrances. En 1740, 30 % des
enfants mouraient avant d’avoir 5 ans. Une éraflure
par balle sur les champs de bataille napoléoniens
conduisait à l’amputation sans anesthésie ! Le taux
de mortalité du à l’ablation du rein – la néphrectomie – était au XIXe siècle de 50 %. Napoléon III est
mort en 1873 de banals calculs urinaires. Jusqu’aux
travaux de Charles Kraft en 1888, 99 % des appendicites entraînaient la mort.
L’angine tuait de nombreux
Napoléon III
enfants en 1900. Les infections alimentaires étaient resest mort
ponsables de 2 000 décès par
en 1873 de
an dans la France de 1900.
banals calculs L’ablation de la prostate était
urinaires
très souvent mortelle en 1910.
24
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Q
uant à l’ulcère de l’estomac, qui se traite
avec une poignée de gélules, il gâchait la
vie de millions de Français et les mettait
en arrêt de travail pendant de longs mois
jusqu’à l’arrivée des antiulcéreux, en
1974. En 1985, l’espérance de vie des malades du sida
était de onze mois. Avant le vaccin, l’hépatite B tuait
500 jeunes Français chaque année. Oui, gérer le pouvoir démiurgique que les technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et
sciences cognitives) vont nous donner pose problème, mais on ne peut se complaire dans la nostalgie du passé.
Français, n’écoutez pas les sectes, les intellectuels
apocalyptiques, les complotistes, les pessimistes, les
ayatollahs verts : la vie n’a jamais été aussi magnifique.
Pour vous en convaincre, courez télécharger un livre
d’histoire de la médecine. Car non, ce n’était pas mieux
avant! C’était horrible, avant! Savourons notre chance
de vivre en 2019 : la vie y est plus belle que jamais.
Chirurgien, énarque, entrepreneur,
Laurent Alexandre est aujourd’hui business angel.
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OPINIONS
PERSPECTIVES, PAR
E
JACQUES
ATTALI
n ces temps de trouble et de
désordre, à un moment où tous
les gouvernements démocratiques sont contestés, attaqués,
vilipendés, renversés, il est
facile de dresser un réquisitoire contre
la démocratie telle qu’elle est pratiquée
presque partout dans le monde :
1. Elle ne crée pas assez d’emplois ni
d’assez bons emplois.
2. Elle n’assure pas à chacun le pouvoir d’achat espéré.
3. Elle ne sait pas empêcher la prolétarisation des
classes moyennes et la désertification de vastes territoires, provoquées par le tsunami du progrès technique et par la globalisation des marchés.
4. Elle conduit à la concentration des pouvoirs entre
les mains de quelques groupes, détenteurs d’un capital culturel et relationnel.
5. Elle reste enfermée dans les frontières de ses
domaines de compétence, qui sont de plus en plus
étroits.
6. Elle ne fournit que des soluChoisir
tions de court terme et semble
des dirigeants incapable de convaincre les
peuples de faire passer les
capables
enjeux de l’avenir avant ceux
dÕŽcouter, de
du présent.
faire confiance 7. Elle obéit au capitalisme,
qui provoque le gaspillage des
ressources naturelles et le piétinement des plus faibles.
8. Beaucoup de dirigeants de ces démocraties, fascinés par l’apparat qui les entoure, ne comprennent pas
qu’ils n’ont pratiquement plus aucun pouvoir sur le
réel.
9. Beaucoup d’électeurs (convaincus que tout ira bientôt plus mal encore pour eux, et pire encore pour leurs
enfants) ne pensent qu’à fuir ou à se désintéresser du
politique.
10. Admirant l’efficacité apparente des régimes totalitaires, de plus en plus de gens pensent que la dictature serait un bien meilleur système ; ceux-là ne veulent pas seulement le départ de ceux qui gouvernent.
Ils veulent en finir avec les institutions républicaines.
Pourtant, la démocratie reste le meilleur des
systèmes. A condition de lui rappeler ses trois missions principales :
26
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
POUR UNE DÉMOCRATIE
DE L’HUMILITÉ
ET DU RESPECT
1. Permettre à chacun, par l’école, de trouver sa raison
d’être. Et lui en fournir les moyens.
2. Laisser chaque collectivité, si petite soit-elle, agir
pour elle-même.
3. Donner du sens à l’action commune, en se mettant
au service des générations futures, pour faire en sorte
que l’avenir soit meilleur que le présent.
Les électeurs ne doivent s’en prendre qu’à euxmêmes si leurs parlements et leurs gouvernements
sont incapables de se concentrer sur ces enjeux majeurs ; si leurs dirigeants ne sont pas à la hauteur de
ces formidables défis et ne sont trop souvent que des
marionnettes médiatiques. Ce sont eux qui les ont
choisis.
Et ce n’est pas en les remplaçant par des clones
plus à droite ou plus à gauche qu’on y changera
quelque chose. Et pas non plus en remplaçant les élus
de la démocratie représentative par des dictateurs, ou
par des dirigeants tirés au sort, qu’on recréera le lien
éthique et moral dont les communautés humaines
manquent tant aujourd’hui.
P
our y parvenir, il faudrait que, dans chaque
collectivité humaine, les dirigeants soient
choisis sur leurs capacités de comprendre
les mouvements du monde, d’incarner la
grandeur commune, de dire la vérité, de ne
pas flatter les plus bas réflexes, d’écouter, de respecter, d’apprendre, de changer d’avis, de faire confiance,
d’aider, d’encourager, de s’émerveiller, d’admirer,
avec humilité et empathie.
Les pays qui réussiront à choisir durablement ce
genre de gouvernants retrouveront le chemin de la
croissance et de la sérénité.
Ecrivain, auteur de nombreux romans et essais,
Jacques Attali est président de la fondation Positive Planet.
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La France
est-elle
ingouvernable ?
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D. VIGNAUX/COLAGENE (ILLUSTRATION) - J. WITT/AFP - J. ARRIENS/NURPHOTO/AFP - C. HARTMANN/REUTERS - E. FOUDROT/REUTERS M. TAAMALLAH/NURPHOTO/AFP - S. GUILLEMIN/HANS LUCAS/AFP - G. GARANICH/REUTERS - A. JOCARD/AFP - S. MAHÉ/REUTERS - A. FINISTERE/HANS LUCAS/AFP
Dégradation de l’autorité
politique, poids croissant
des réseaux sociaux,
atomisation de la société,
faiblesse des corps
intermédiaires et
opposition en vrille…
Le pilotage par temps de
colère s’avère désormais
plus que compliqué.
Par Anne Rosencher
L
a sagesse populaire prescrit de se méfier de l’eau
qui dort. On savait, depuis
quelque temps déjà, qu’un
désarroi mijotait à la
marge de la mondialisation heureuse, mais il semblait
comme s’évaporer dans « l’atomisation des sociétés démocratiques »,
prédite il y a deux siècles par Tocqueville. Cette atomisation, écrivait le
philosophe, « renforce l’apathie des
citoyens et, par une sorte d’effet boule
de neige, à mesure que le pouvoir central se renforce, accroît le sentiment
d’impuissance des citoyens ». Le récent mouvement des gilets jaunes,
qui plonge l’exécutif dans une crise de
pouvoir inédite, est loin d’infirmer la
prophétie de Tocqueville. L’irruption
de mécontentements agrégés – si divers qu’ils en furent souvent contradictoires – a démontré, par son aspect
soudain, incontrôlable et même insaisissable, combien cette atomisation
des sociétés rend compliquée la gouvernance par temps de colère.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
29
Avec qui et de quoi discuter en
l’absence de mandataires représentatifs ? Que promettre quand la
confiance et la foi en l’autorité sont à
ce point abîmées ? Et que 85 % des
Français affirment que « les responsables politiques, en général, ne se
préoccupent pas de ce que pensent les
gens comme [eux] » (1)? « Avec le mouvement des gilets jaunes, nous n’assistons pas à une insurrection – même
s’il y a ici et là des comportements
insurrectionnels, nous décryptait
récemment l’intellectuel Marcel Gauchet. Ce qui règne, et déstructure la
société aujourd’hui, relève davantage
de l’anomie. » C’est-à-dire d’un recul
de la foi en des valeurs communes, qui
conduit à la diminution ou à la
destruction de l’ordre social.
Le gouvernement, victime d’une
secousse tectonique à laquelle ses
prédécesseurs avaient échappé, doit
désormais « faire avec » certaines données qui rendent le pilotage plus
Avec qui et de quoi
discuter en l’absence
de mandataires
représentatifs ?
qu’ardu. Parmi celles-là : l’émergence
des réseaux sociaux, qui agissent
comme les condensateurs d’une opinion chauffée à blanc. Mais citons
aussi la mode du soupçon, l’opposition politique faible et en vrille, les
corps intermédiaires KO, les médias
haïs… Et on en passe !
Mais, dans la tempête, l’exécutif
conserve cependant quelques leviers
à sa portée. Le principal – il est politique, bien sûr – consisterait pour le
président à opérer une révolution personnelle. Son erreur originelle, probablement nourrie par sa baraka de
campagne, fut d’avoir cru que les institutions lui permettraient de gouverner sur une ligne minoritaire (qui
30
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
montrerait avec le temps, pensait-il,
qu’elle bénéficierait au plus grand
nombre). Mais l’assise électorale du
macronisme – 24 % des voix au premier tour, soit 18 % des inscrits – ne
lui accordait pas la marge de manœuvre politique nécessaire. Le comprendre n’aurait pas signifié renoncer à ses
promesses et à ses convictions, mais
il lui aurait fallu, dès le départ, prendre acte de la demande exprimée par
la France qui n’avait pas voté pour lui.
Est-il trop tard, désormais, pour une
remise à plat politique ? Le grand
débat national, s’il trouve un débouché institutionnel fort – l’outil référendaire, par exemple –, pourrait
l’avoir initiée.
ABANDONNER LE JARGON
TECHNOCRATIQUE
Enfin, il y a un lien à réparer. Un lien
entre le président et les Français,
entre gouvernants et gouvernés, qui
passe, dans notre pays plus qu’ailleurs, par la langue et le vocabulaire.
Car le macronisme de la première
année s’est trop souvent perdu dans
un jargon inutile. Un président ne
devrait pas rencontrer la population
dans une « itinérance mémorielle et
territoriale » (comme Emmanuel Macron l’a fait en novembre), mais dans
un déplacement auprès des Français.
Le jargon technocratique et l’anglais
managérial contribuent à épaissir le
mur qui sépare la « France d’en haut »
(minoritaire) de la « France d’en bas »
(majoritaire) et qui rend les sociétés
ingouvernables. En octobre 2014, l’essayiste Jacques de Saint Victor écrivait dans La Revue des deux mondes :
« Du fait de l’épuisement des grandes
divisions horizontales nées de la Révolution française (droite et gauche),
nous revenons aux divisions verticales (haut et bas) définies au XVIe siècle par Guichardin, qui opposait le
palazzo à la piazza. » Pour reprendre
la main, il appartient au chef de l’Etat
de renouer le lien entre place et palais.
Vaste programme. A. R.
(1) Enquête du Cevipof parue
dans Le Figaro du 10 janvier.
J. DEMARTHON/AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA VIE EN
C’EST SUR
Sur ce réseau social,
les manifestants s’informent,
échangent et réagissent.
La modération existe,
mais elle n’est pas la règle.
Par Ludwig Gallet
L
es gilets n’ont pas toujours
été jaunes. Du moins pas
tout de suite. Bien avant le
17 novembre 2018 et le premier rassemblement des
manifestants arborant en nombre cet
attribut vestimentaire, les renseignements territoriaux s’intéressent aux
meneurs d’un mouvement appelant
au « blocage national contre la hausse
des carburants ». Dans une note interne du 29 octobre 2018 que L’Express
a pu consulter, les agents identifient
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France est-elle
ingouvernable ?
JAUNE,
FACEBOOK
rapidement huit personnes susceptibles d’être à la manœuvre, accompagnées de leurs comptes Facebook. Le
premier d’entre eux est désormais
bien connu des Français. Il s’agit
d’Eric Drouet, l’un de leurs principaux
porte-voix.
C’est grâce aux réseaux sociaux
que les enquêteurs ont ciblé ces « influenceurs ». Ils font principalement
leur audience sur Facebook. C’était
vrai pour Jacline Mouraud et les
6 millions de vues cumulées par sa
vidéo du 18 octobre intitulée « Mais
qu’est-ce que vous faites du pognon
des Français ? » C’est vrai, également, avec les groupes lancés par
Eric Drouet et Priscillia Ludosky
(plus de 300 000 membres pour « La
France en colère !!! ») ou encore
Maxime Nicolle, alias « Fly Rider »
(plus de 160 000 membres), pour
citer les principaux administrateurs,
A. JOCARD/AFP
Influenceurs Priscillia
Ludosky et Eric Drouet
répondent à la presse,
le 27 novembre.
Leur groupe « La France
en colère !!! » compte
plus de 300 000 membres.
pas toujours en phase les uns avec
les autres.
Deux mois après le début des
manifestations et des occupations de
ronds-points, le mouvement reste toujours aussi difficile à appréhender.
Grâce au puissant réseau inventé par
Mark Zuckerberg, des dizaines ou centaines de milliers de contestataires
peuvent s’organiser, échanger et s’informer. Loin des syndicats, des médias
traditionnels et des partis politiques.
« CERTAINES PAGES SONT
UN ESPACE DE DÉFOULOIR »
Samedi 5 janvier, pour le huitième
rassemblement parisien, une vidéo
tourne en boucle. La scène se déroule
à Paris, sur la passerelle LéopoldSédar-Senghor. Les Français découvrent à l’image un homme qui frappe
des gendarmes mobiles. Il s’agit de
Christophe Dettinger, ancien champion de France de boxe, désormais
érigé au rang de « héros » aux yeux de
nombreux gilets jaunes. Une vidéo
dans laquelle ce dernier justifie ses
actes a été vue plus de 1 million de fois
sur Facebook avant que l’ex-boxeur ne
se rende à la police.
Les politiques n’ont pas droit au
même traitement de faveur. Parmi les
Médiatique Maxime Nicolle, alias « Fly
Rider », le 12 janvier. Une des figures
les plus connues du mouvement.
plus visés ces derniers jours : Marlène
Schiappa. Farouchement opposée à la
cagnotte lancée en soutien à Christophe Dettinger par Eric Drouet (fermée depuis), la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les
hommes accuse les donateurs de
« complicité ». La riposte des internautes ne fait pas dans la nuance.
« Marlène Schiappa est complètement folle et minabe (sic)*. On pourrait lui faire bouffer du foin tellement
son QI est proche du néant », lâche
l’un d’eux. « Schiappa en italien veux
(sic) dire cancre, ignorant, nul,
nullard stupide imbécile crétine lol »,
écrit un autre. Lorsque le Premier
ministre annonce au 20 Heures de
TF 1, le 7 janvier, une loi pour « durcir
les sanctions contre les casseurs », les
gilets jaunes accusent le gouvernement d’avoir « laissé faire » pour justifier la mesure. Un autre menace :
« Bienvenue dans la dictature ! On
t’emmerde salle bouffon et on aura ta
peau ! (sic). »
Les services de renseignement ont
rapidement senti la violence de l’opposition : « Certaines pages Facebook
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
31
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
sont devenues un espace de défouloir
pour de nombreux internautes mécontents de la politique gouvernementale et certains appellent à la
désobéissance civile avec des propos
virulents ou outranciers », s’inquiètent-ils dans une note diffusée le
15 novembre, également consultée
par L’Express.
Pour les gilets jaunes, Facebook
n’est pas forcément un défouloir,
mais un média utile, informatif, qui
leur permet de faire communauté. Et
de dénoncer parfois les fausses informations. Gabin Formont, entrepreneur de 28 ans, en a fait sa spécialité.
Il a créé sur le réseau social la page
« Vécu, le média des gilets jaunes »,
pour relayer leurs revendications et
leur donner la parole. Régulièrement,
il diffuse en direct des interviews de
manifestants blessés et filme les
rassemblements. C’est lui qui, le 5 janvier, dément la fake news selon laquelle une manifestante belge aurait
perdu la vie lors du rassemblement
parisien, victime d’un tir de flash-ball.
Une histoire inventée, très largement
relayée dans un premier temps par les
gilets jaunes, mais aussi par le site
russe Sputnik.
À CHAQUE MOBILISATION,
LES RUMEURS PULLULENT
CAPTURE D’ÉCRAN FACEBOOK
Gabin Formont aura sans doute encore beaucoup de travail et de contenus à offrir à ses milliers d’abonnés.
A chaque journée de mobilisation,
les rumeurs pullulent sur Facebook.
Avant l’« acte IX », l’attention se porte
sur l’arrivée potentielle des gens du
Atypique Sur « Vécu », la page qu’il a créée,
Gabin Formont dément les fake news et
donne la parole aux manifestants blessés.
32
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Sur Facebook, les
gilets jaunes prennent
connaissance
des dates et lieux
de rassemblement
voyage qui mettent en ligne des
vidéos appelant à « faire du dégât à
Paris ».
Christophe Dettinger, issu de cette
communauté, est surnommé « le
gitan de Massy ». Dans la foulée, les
gilets jaunes se félicitent de cette
offensive. « Merci aux gitans manouches et voyageurs. Fini le pacifisme on en a marre de la dictature
macronienne », écrit l’un d’entre eux.
Une menace prise au sérieux par les
forces de l’ordre. Le 11 janvier, veille
de manifestation, un membre de la
communauté des gens du voyage a
été arrêté à Stiring-Wendel, en
Moselle. Il lui a été reproché d’avoir
diffusé deux jours plus tôt une vidéo
appelant à l’insurrection.
Pour les manifestants, le réseau
social revêt aussi un intérêt pratique.
C’est là qu’ils prennent connaissance
de l’organisation des rassemblements – date, heure et lieu. C’est encore sur Facebook que les opérations
se mettent en place. Qu’il s’agisse de
la dégradation des radars automatiques, ou encore de l’appel au « référendum du percepteur », avant la
dernière manifestation, relayé notamment par Maxime Nicolle dans
une vidéo vue plus de 36 000 fois.
L’idée ? Retirer un maximum d’argent dans les distributeurs pour toucher l’économie française. Un objectif non atteint. Le week-end du
12 janvier, le système bancaire n’a pas
flanché. La détermination des gilets
jaunes non plus. L. G.
* Les messages ont été reproduits
comme ils ont été rédigés sur Facebook,
s’agissant aussi bien de l’orthographe
que de la ponctuation.
Vertige 1 Français sur 2
consulterait tous les jours
les réseaux sociaux. Ici,
des gilets jaunes suivent
l’allocution du président
du 10 décembre 2018,
à Montabon (Sarthe).
P
ropriétaires d’iPhone, sans
doute êtes-vous agacés depuis le mois de septembre
dernier par cette petite fenêtre qui s’ouvre inopinément
et vous révèle le nombre de minutes
passées sur votre écran. La prochaine
fois qu’elle s’affiche, réprimez un doigt
rageur et osez affronter la réalité en
face. C’est souvent… vertigineux.
Vous découvrirez ainsi combien de
temps vous consacrez chaque jour à
quelles applications. Les réseaux
sociaux arrivent en tête ? Inutile de
culpabiliser, vous êtes comme tout le
monde. Selon Médiamétrie, 1 Français
sur 2 les consulte quotidiennement,
Facebook d’abord, suivi par YouTube,
Instagram, Dailymotion et LinkedIn.
Si l’on en croit l’agence de communication We are Social, il leur accorde 1h22
par jour en moyenne. Cette attention
considérable ne poserait aucun problème – après tout chacun s’occupe
comme il l’entend – si ces réseaux
n’étaient pas devenus une source d’information prépondérante… La première même, auprès des Français de 15
à 34 ans (source Médiamétrie). Aux
Etats-Unis, presque deux tiers des
adultes s’informent de cette façon. Et
les chiffres ne cessent de croître.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France est-elle
ingouvernable ?
rant : « Bien que je sois un optimiste
dans l’âme, je n’ignore pas les dommages qu’Internet peut causer, même
au sein d’une démocratie qui fonctionne bien. »
J.-F. MONIER/AFP
AMBIVALENCE
QUAND LES
ALGORITHMES
FABRIQUENT
L’OPINION
Débordés entre fake news, manipulations et radicalisation,
les réseaux sociaux ne défendent plus les libertés.
Par Matthieu Scherrer
Or le fonctionnement des médias
sociaux est fondamentalement différent de celui des médias classiques. Là
où les seconds choisissent et ordonnent des contenus dans des formats
fixes, les premiers agrègent des textes,
des vidéos, des images de provenances
diverses et pas toujours identifiées.
Tout le monde peut y publier n’importe quoi, l’important n’étant pas que
ce soit vrai, mais que ce soit partagé.
Début 2018, Mark Zuckerberg,
fondateur de Facebook, a reconnu
qu’il avait sous-estimé le rôle de sa
créature dans la propagation de
fausses informations, et qu’il n’avait
pas lutté assez efficacement contre les
contenus « problématiques ». Son responsable de l’engagement civique est
allé lui aussi de son mea-culpa, décla-
Les réseaux sociaux, un danger pour
la liberté ? Une arme à double tranchant à tout le moins. Il y a plusieurs
années déjà, le philosophe allemand
Jürgen Habermas avait estimé que les
connexions ainsi créées entre êtres
humains pouvaient tout aussi bien
aboutir à saper des régimes autoritaires qu’à fragiliser la sphère publique
dans les démocraties. Cette ambivalence tient d’abord au modèle économique de ces plateformes. Parce
qu’elles sont gratuites, leur principale
ressource est notre attention, qu’elles
captent et analysent pour mieux la revendre à des annonceurs publicitaires. Mais les moyens dont elles disposent pour maximiser notre fameux
« temps de cerveau disponible » – la
formule est d’un ancien patron de
TF 1, qui avait résumé ainsi le cœur de
son métier – sont infiniment plus perfectionnés que ceux de la bonne vieille
télé de papa. Et cela a d’importantes
conséquences politiques.
« En général, les personnes qui
accèdent à Facebook le font avec quatre objectifs en tête, explique Yousri
Marzouki, professeur associé en psychologie cognitive à l’université d’AixMarseille : se socialiser, s’informer, se
divertir et soigner leur statut personnel. » Lorsqu’un utilisateur partage un
contenu, ce n’est pas tant pour sa pertinence que pour ce que cela dit de lui.
L’internaute souhaite être entendu,
respecté, avoir raison. Il veut que ses
publications soient « likées » et ses
tweets retweetés.
L’intelligence artificielle (IA) qui
sélectionne en filigrane les publications visibles sur notre page Facebook
connaît nos motivations et en joue de
façon optimale, afin de nous faire
rester et surtout revenir souvent. Ses
algorithmes analysent notre parcours,
identifie les sujets qui nous intéressent, les amis avec lesquels on interagit
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
33
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le plus. Parce que nous fonctionnons à
l’affect et recherchons la simplicité, il
fait passer la vidéo avant l’image et
l’image avant le texte. Il sait également
que nous accordons davantage d’attention aux informations négatives
qu’à celles, positives, notre cerveau
étant programmé pour identifier les
dangers, dans une logique de survie.
Sur les réseaux, l’émotion l’emporte
sur le rationnel.
« PRIVACY PARADOX »
Quels qu’ils soient, ils n’ont pas beaucoup d’efforts à faire pour cerner notre
personnalité, car nous nous y montrons beaucoup moins discrets que
dans la réalité, en dépit de tous les discours sur la protection de la vie privée.
« On nomme ce phénomène le “privacy paradox”, poursuit Yousri Marzouki. Bien que très exposés, les gens
se sentent à l’abri sur leur page. Ils y accèdent quand ils veulent, ont le sentiment de tout contrôler. Comme si les
plateformes nous délestaient des
contraintes sociales. La timidité devant une large audience disparaît. Et
l’on ne craint plus de s’afficher avec
son vrai nom puisqu’on y recherche
une forme de reconnaissance. » Une
étude a ainsi montré que certains algorithmes pouvaient cerner la personnalité d’un internaute à partir de ce qu’il
a « liké » avec autant d’acuité que son
propre conjoint.
En nous exposant davantage aux
nouvelles que nous sommes le plus à
même de partager, en nous invitant à
le faire, les réseaux augmentent notre
« engagement » et donc notre valeur
auprès des annonceurs. Un tri insi-
Les fake news
ont 70 % de risques
supplémentaires
d’être partagées
que les vraies
dieux s’opère au sein des internautes.
Les personnes qui partagent les
mêmes opinions tendent en effet à se
regrouper en communautés homogènes. Renforcées par leurs amis, leurs
convictions finissent par se radicaliser.
Une audience rêvée pour tous ceux qui
ne se sentent pas bien représentés
dans les médias classiques.
Ce mécanisme explique en partie
le succès des nombreuses pages Facebook créées en soutien au mouvement
des gilets jaunes, tout comme celui du
site militant identitaire FdeSouche
(280 000 abonnés) ou, à l’autre extrémité du spectre politique, celui de la
chaîne YouTube Osons Causer
(227000 abonnés). C’est aussi la raison
pour laquelle les personnalités les plus
suivies sont également les plus clivantes (le cas du chef de l’Etat mis à
part). La présidente du RN, Marine Le
Pen, compte 1,5 million d’abonnés Facebook et 2,16 millions de followers sur
Twitter. Jean-Luc Mélenchon, président du groupe La France insoumise,
possède lui 1 million d’abonnés Facebook et 1,9 million de followers. Ce
n’est pas un hasard non plus si Donald
Trump communique essentiellement
à coups de tweets rageurs.
Internet, royaume des faux-semblants
’est un article du New York
Magazine qui a fait grand bruit.
Paru le 26 décembre dernier,
il s’intitule « Quelle part d’Internet
est fausse ? En réalité, une large
partie ». Il dénonce les
conséquences de la course à
l’audience sur l’Internet gratuit.
Selon les études, celle-ci ne serait
humaine qu’à moins de 60 %,
C
34
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
le reste étant composé de robots
créés pour gonfler les chiffres.
La tendance pourrait même aller
jusqu’à une inversion prochaine
des courbes : il y aurait alors plus
de machines que d’internautes
véritables sur le Net. C’est le
modèle économique d’une partie
du Web, YouTube en tête, qui
serait dès lors menacé.
Entre exposition répétée aux informations auxquelles on adhère déjà (la
fameuse « filter bubble ») et torrent
d’outrances, le phénomène des réseaux sociaux finit par rendre inaudible toute tentative de subtilité ou de
compromis, piliers d’une démocratie
libérale. « Ils devaient nous garantir la
liberté ? En réalité, plus ils sont nombreux et plus on voit d’âneries, peste le
sociologue des médias Dominique
Wolton* lui-même. On pensait que la
quantité d’informations garantirait la
diversité et c’est exactement l’inverse
qui se passe. La révolution technologique est en réalité une révolution du
conformisme. »
Et il y a encore plus préoccupant.
Sur les réseaux, pas d’arbitres de la vérité : l’info circule, qu’elle soit vraie ou
fausse. Mais ce sont les fake news qui
se propagent le plus vite. Trois chercheurs du Massachussets Institute of
Technology se sont penchés sur le phénomène l’an dernier. Ils ont montré
que les fausses nouvelles ont 70 % de
risques supplémentaires d’être partagées que les vraies, et par un plus grand
nombre de personnes. Faut-il s’en
étonner ? Ce sont les nouvelles politiques qui se diffusent le mieux. « Elles
touchent 20 000 personnes en trois
fois moins de temps qu’il n’en faut à
une vraie nouvelle pour en toucher
10000 », ont-ils précisé. L’explication
tient entre autres à notre attrait pour la
nouveauté. « Les fake news sont plus
originales, et les gens sont davantage
tentés de partager des informations
originales. » Notamment parce qu’ils
s’imaginent alors être dans le secret
des dieux.
Les premiers fautifs seraient… les
seniors, comme le révèle une autre
étude américaine publiée dans la revue
Science Advance. En se penchant sur le
comportement des utilisateurs de Facebook pendant la dernière campagne
présidentielle américaine, les chercheurs ont compris que les plus de
65 ans ont partagé 7 fois plus de fake
news que les plus jeunes. Explication
avancée : habitués aux médias papier,
les seniors n’ont pas changé de réflexes
sur les réseaux et leur accordent la
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France est-elle
ingouvernable ?
Pourquoi
pétitionner en ligne ?
C. PETIT TESSON/AFP
L
Initiative Lors de leur rencontre en mai 2018, Emmanuel Macron et Mark Zuckerberg ont
décidé de créer un groupe de travail afin de contrôler l’efficacité de Facebook.
même confiance. Et ils se fient également davantage à leurs réseaux d’amis.
INGÉRENCE RUSSE MASSIVE
La naïveté – ou la mauvaise foi – a des
conséquences incalculables lorsqu’elles sont exploitées sciemment. Il
semble désormais établi que la Russie
a mené une campagne d’ingérence
massive lors des dernières élections
américaines, le plus souvent au détriment de Hillary Clinton. Plus proche
de nous, le Times a révélé le 8 décembre dernier qu’environ 200 comptes
Twitter ont servi à « amplifier les manifestations qui touchent la France »,
en diffusant par exemple des photos
de manifestants soi-disant blessés par
la police dans le but de la décrédibiliser et de remettre en cause les institutions. Selon la société de cybersécurité
New Knowledge, qui les a identifiés, ils
viendraient là encore de Russie.
Accusés de diffuser le poison, les réseaux sociaux semblent pourtant s’être
enfin sérieusement attelés à l’élaboration de l’antidote, Facebook en tête. En
2018, l’entreprise a constitué une cellule
de crise pour combattre la désinformation et recruté Nathaniel Gleicher, exmonsieur cybersécurité de Barack
Obama. « Grâce aux progrès de l’IA,
99 % des contenus contraires à nos
standards sont retirés avant même
qu’ils ne soient signalés », explique-t-on
en interne. Et parce qu’il y a toujours
besoin d’une analyse humaine lorsqu’il
s’agit par exemple de propos haineux,
les effectifs consacrés à la sécurité ont
été doublés et portés à 30000 personnes dans le monde. 1 million de faux
comptes sont ainsi désactivés chaque
jour. Le réseau a également noué une
trentaine de partenariats avec des
médias classiques dans 14 langues, afin
qu’ils vérifient les informations litigieuses. Les contenus épinglés se
retrouvent alors accompagnés d’un
article rétablissant les faits et déclassés
afin que leur viralité soit réduite.
L’Elysée suit de près la question.
A l’issue d’une rencontre entre Mark
Zuckerberg et Emmanuel Macron, en
mai dernier, est née l’idée de créer un
groupe de travail d’une dizaine de personnes composé pour moitié de salariés de Facebook et pour l’autre de représentants des autorités françaises.
L’expérience, qui démarre ces jours-ci
pour une durée de six mois, vise à établir si le géant américain déploie les efforts nécessaires dans son combat. Les
deux parties souhaitent qu’elle débouche sur un « nouveau schéma de régulation ». Une initiative qui n’exclut pas
une réflexion plus globale toujours en
cours sur l’évolution du cadre légal et la
1 million de
faux comptes
désactivés
chaque jour
a classe politique ne pourra
probablement pas rester
sans réponse. Les quatre ONG
à l’origine de la pétition
pour un recours en justice
contre l’Etat français
(pour inaction climatique) ont
ainsi recueilli près de 2 millions
de signatures, fortes du
soutien de nombre de stars
et d’influenceurs sur les
réseaux sociaux. Mais François
de Rugy s’est montré clair. Pas
question pour lui d’adouber
une initiative qui attaque l’Etat.
« Ce n’est pas à des juges
de forcer le gouvernement à
prendre une loi » a-t-il déclaré.
Le succès croissant des
pétitions en ligne témoigne
d’une volonté de plus en plus
forte des citoyens de se faire
entendre entre deux élections.
Mais faute d’avoir la moindre
valeur juridique,
elles ne représentent en rien
une solution miracle.
D’autant que, malgré
les mesures mises en œuvre
par des sites comme
Change.org, la quantité de
signatures peut faire l’objet
de fraudes, humaines comme
électroniques. Une fragilité
qui explique pourquoi seul un
nombre infime d’entre elles ont
réussi à faire bouger les choses.
redéfinition des rôles d’éditeur (responsable des contenus) et d’hébergeur.
En attendant qu’elle aboutisse,
rien n’empêche de chercher des pistes
à l’échelle individuelle. Il en est une,
toute simple, c’est la fameuse fenêtre
« temps d’écran » de votre iPhone. Elle
vous invite entre autres choses à établir une durée maximum d’utilisation
quotidienne des réseaux sociaux. La
solution est à portée de doigt. M. S.
* Dernier ouvrage paru : Pape François,
rencontres avec Dominique Wolton.
Ed. de l’Observatoire.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
35
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MACRON
ET LA FRANCE
RÉFRACTAIRE
Les institutions le protègent moins, ses idées-forces
sont minoritaires. Il entend, malgré tout, maintenir son cap.
Par Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet
36
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Macron ne serait plus au pouvoir.
Alors je leur explique que nous avons
des institutions en granit. » Longtemps, la Ve République a masqué les
troubles politiques que les autres pays
ont connus. C’est fini. Même le quinquennat, venu remplacer le septennat
en 2000, est devenu… trop long. François Hollande en avait déjà eu l’intuition, qui avait défendu, en 2006, le
principe d’une « vérification démocratique » à mi-mandat. L’idée ne vit
jamais le jour une fois le Corrézien à
l’Elysée, et l’on comprend pourquoi,
tant sa situation personnelle s’est vite
dégradée dans l’opinion. Alors candidat, Emmanuel Macron avait glissé
dans Révolution que « sur certains
QUAND L’ARMURE DE FER
DEVIENT DE PAILLE
Certes, les institutions permettent à un
homme surgi de (presque) nulle part
d’atteindre le sommet. Mais elles le
protègent de moins en moins. Au départ, elles ont réussi une prouesse :
« Entre le pouvoir d’Etat et le pouvoir
du peuple, elle ne choisit pas, elle
consacre l’un et l’autre, elle tend à réconcilier l’autorité avec la démocratie », écrivait le juriste Georges Burdeau, un an après la naissance de la
Constitution de 1958. Aujourd’hui, le
président est encore cuirassé par lesdites institutions. Son armure est-elle
de fer ou de paille? De fer d’un point de
Argent Apr•s les gilets jaunes, les stylos rouges et les exigences catŽgorielles.
J. DEMARTHON/AFP
D
ans les dessins animés de
Tex Avery, les personnages marchent dans le
vide sans tomber. Ils ne
chutent que s’ils regardent vers le bas. Comme eux, Emmanuel Macron maintient sa course en
fixant la ligne de l’horizon. « On ne renonce à rien », « on ne lâche rien », « le
cap est maintenu ». Ainsi parlent
l’exécutif et sa majorité. Réformes de
l’assurance-chômage, de la fonction
publique, des retraites, des institutions, de la fiscalité locale, lois sur les
mobilités, révision des lois bioéthiques : le calendrier peut être décalé, notamment pour tenir compte
du résultat du grand débat, la volonté
est réaffirmée. La France est peut-être
ingouvernable, elle sera gouvernée…
Le président n’a pas le choix. « Sa
légitimité, c’est de faire. Il la perd s’il
se met à incarner le père de la nation
qui répare les horloges », estime Jean
Pisani-Ferry, économiste et responsable du programme du candidat
Macron. La détermination du chef de
l’Etat ne fait pas de doute ; c’est sa
capacité politique qui est en question.
Une première interrogation vient
des institutions. Un eurodéputé français raconte son dernier séjour à
Bruxelles : « Tous mes collègues étrangers me regardent avec de grands
yeux. Car, dans toutes les démocraties
parlementaires d’Europe, Emmanuel
sujets, comme la durée du mandat
présidentiel […], une révision de nos
institutions peut s’avérer utile ». Le
propos était passé inaperçu.
Il est maintenant clair que le souffle de l’élection présidentielle ne peut
entretenir la flamme pendant les cinq
années qui suivent. Surtout lorsqu’il
ressemble davantage à une brise de
printemps qu’à un ouragan. L’étroitesse du score d’Emmanuel Macron au
premier tour de 2017 (24,01 %) rappelle
la petitesse de celui de Jacques Chirac
en 2002 (19,88 %). Au second tour, la
faiblesse de la participation face à Marine Le Pen (74,56 %) constitue un record depuis 1969 (68,85 %), qui vit s’opposer deux candidats du même camp,
Georges Pompidou et Alain Poher.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France est-elle
ingouvernable ?
M. EULER/REUTERS
Procès Le 31 décembre,
le chef de l’Etat consacre une
part importante de son discours
aux dérives des réseaux sociaux.
vue juridique. De paille parce que les
institutions soulignent presque à quel
point le président est fragile, puisqu’il
ne tient encore debout que grâce à
elles. Selon le dernier baromètre du
Cevipof (Le Figaro du 11 janvier), 23 %
des sondés font confiance à l’institution présidentielle, un recul de
10 points en un an, et le plus bas score
depuis que l’enquête existe.
Du coup resurgit un vieux débat.
« Le pouvoir est légal, mais il n’est
pas légitime », lance Nicolas DupontAignan, le 9 janvier. Dans Valeurs actuelles, daté du même jour, Marine Le
Pen va jusqu’à estimer que la République ne respecte plus « les règles
constitutionnelles qu’elle s’est données ». Fin décembre, un député LR,
Franck Marlin, a informé le président
de son groupe, Christian Jacob, de sa
démarche : engager une procédure de
résolution de destitution du chef de
l’Etat. Invité de Brut le 10 janvier, JeanLuc Mélenchon assume : « Oui, je mets
en cause les institutions puisque je
suis pour la VIe République. »
A contexte exceptionnel, paroles
exceptionnelles : le 7 janvier, dans le
cadre solennel du 20 Heures de TF1,
Edouard Philippe évoque ceux qui
veulent « la destitution du président
de la République ». Matignon a décidé
d’appeler un chat un chat, en l’occurrence un putsch un putsch. Le mandat d’Emmanuel Macron n’en est pas
encore à son vingtième mois…
10 MILLIARDS
POUR ACHETER LA PAIX ?
Pendant un temps, le président a cru
que l’absence d’opposition le sauvait.
La donne a évolué. Le paysage politique dans son ensemble est devenu
un facteur aggravant de la crise institutionnelle. Le PS n’en finit pas de rabougrir, enfoncé par le choix de Ségolène Royal de ne pas mener la bataille
aux européennes, tandis que LR
aborde chaque sujet, de l’attitude à
adopter face aux gilets jaunes à la
conduite à mener pour les élections au
Parlement européen, avec une question existentielle : « Suis-je encore un
parti de gouvernement ou pas ? »
Une autre fragilité découle des
conditions de l’élection de 2017. Le
macronisme n’est pas majoritaire dans
le pays. Avec la crise des gilets jaunes,
cela se voit de plus en plus, et le prési-
dent vient d’encaisser quelques défaites intellectuelles. Il voulait ainsi
rompre avec cette facilité bien française : à chaque problème, une solution à coups de milliards. Souvent, les
gouvernants achètent la paix, sans
traiter le mal à la racine. Avec 10 milliards d’euros en faveur du pouvoir
d’achat, le 10 décembre, le chef de
l’Etat donne le sentiment de tomber
dans cette ornière. Celle-là même que
dénonce une partie du mouvement
gilets jaunes : on paie beaucoup d’impôts, on n’en a pas pour son argent.
Pourtant, l’exécutif a pris soin de
bien cibler ces 10 milliards. Une partie
des mesures (hausse de la prime d’activité, suppression des charges sociales
sur les heures supplémentaires) correspond à l’anticipation de décisions
déjà prises pour que le travail rapporte
plus, l’un des credo de Macron. La perception par l’opinion risque d’être différente : il y a donc de l’argent dans les
caisses de l’Etat alors qu’on prétend le
contraire. Déjà les demandes catégorielles apparaissent : celles des policiers ont été immédiatement satisfaites. Des enseignants ont créé le
mouvement des stylos rouges. Les
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
«DES VŒUX QUI RESSEMBLENT
À DES CONDOLÉANCES»
Macron n’a pas réussi, non plus, à acclimater l’idée qu’il faut que les plus
aisés paient moins d’impôts pour que
l’économie aille mieux. L’ISF est le
symbole de cette incompréhension
devenue révolte et haine contre les
riches. Il sera au cœur du grand débat,
et comme l’exécutif veut le maintenir,
il devra inventer une mesure compensatoire. C’est le consentement à
l’impôt qui est en question.
Libérer et protéger ; le marché
pour assurer la richesse, l’Etat pour
apporter la protection : c’était le leitmotiv de la campagne, puis de la première année du quinquennat. Désormais, seul le « protéger » semble
audible. Le 31 décembre, en présentant ses vœux, Emmanuel Macron
parle d’un nouveau projet européen.
Il veut refaire le discours de la Sorbonne (26 septembre 2017) ? « Non, répond-on à l’Elysée, il s’agit de donner
une nouvelle impulsion à l’Europe de
la protection. » Pour tenir compte du
Brexit, qui n’est pas une affaire strictement anglaise. Sa traduction française se dit « gilets jaunes ».
Il arrive que le doute atteigne l’exécutif et sa majorité. « “De tout cœur
avec toi”, “J’espère que tu arriveras à
surmonter cette épreuve”, “Tiens
bon” : je reçois des vœux qui ressemblent à des condoléances, relate ce député LREM. Je réponds que l’année
sera cruciale. » Bruno Le Maire parle
de « choix décisifs » pour la France en
2019. Autant dire que personne ne sait
de quel côté la tartine va retomber. On
38
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
B. TESSIER/REUTERS
syndicats des centrales à charbon, qui
s’opposent à leur fermeture, ont fait
passer le message au gouvernement :
n’allez pas à l’affrontement alors que
vous avez déjà bien des soucis.
La suppression de la hausse de la
taxe sur le carburant (4 milliards d’euros sur les 10 milliards) pose un autre
problème. L’exécutif a beau répéter
qu’on ne meurt pas pour une taxe, il
devra dire s’il abandonne toute volonté d’alourdir la taxation des carburants d’ici à la fin du quinquennat.
Défiance Marqueur du quinquennat mais périlleuse, la réforme des retraites.
puise dans le besoin de retour à l’ordre
des raisons d’espérer. Au moins, l’Etat
sert à ça, le régalien, c’est du sérieux !
Mais sous le sceau de l’anonymat,
les craintes s’expriment. Comme
celles de ce responsable de la majorité : « Nous pensions que l’élection de
Macron mettait un terme à la décomposition politique. C’est une erreur,
nous venons d’en franchir une étape
supplémentaire. Le risque, pour nous,
c’est d’être tellement vigilants, de
faire tellement attention à ne pas déplaire que nous en soyons inhibés. »
Dans les réformes en cours, celle
de l’Etat n’est pas la moins dangereuse.
On avait déjà du mal à en cerner les
contours tant l’aspect budgétaire était
présent mais non dit. Dans le contexte
actuel, il devient encore plus tabou. « Il
faut que nous parvenions à offrir un
meilleur service public avec moins
d’impôts », reconnaît un député qui
travaille sur le sujet. Pas sûr que le
grand débat y aide.
La réforme des retraites est encore
plus lourde de dangers. Le président en
On puise dans
le besoin de retour
à l’ordre des raisons
d’espérer. Au moins,
l’Etat sert à ça
fait un marqueur de son quinquennat
sous l’angle de l’équité. Tout le monde
est pour… sauf quand on entre dans les
détails. Chacun pourra redouter d’y
perdre. Les assurances ou réassurances
qui seront forcément données risquent
de ne pas suffire tant la parole publique
s’est transformée en « langue morte »,
comme le remarquait déjà Manuel
Valls, alors Premier ministre, en 2014.
C’est elle, qu’il s’agisse des mots des responsables politiques ou de ceux des
médias, qui est perçue comme a priori
fausse et même subversive. Emmanuel
Macron y a consacré une part importante de son allocution du 31 décembre : « A l’heure des réseaux sociaux, du
culte de l’immédiateté et de l’image, du
commentaire permanent, il est indispensable de rebâtir une confiance
démocratique dans la vérité de l’information reposant sur des règles de
transparence et d’éthique. » En petit
comité, il arrive à Edouard Philippe
de constater que « notre pays est délirant » parce qu’il devient impossible
d’introduire la moindre rationalité
dans le débat, parce que les gens qui ne
connaissent rien sont des émetteurs
aussi légitimes que les autres. Ce qui
fait dire à l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux : « Tout est possible, une sortie référendaire, une dissolution, un départ du président. Tout
dépendra d’une chose. Soit Emmanuel
Macron sait qu’il est là par effraction,
soit il pense qu’il est là parce que c’est
un génie. » C. L. et E. M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France est-elle
ingouvernable ?
“LA DÉMOCRATIE LIBÉRALE
S’AFFAIBLIT PARTOUT”
Paradoxe Le rejet de la représentation
parlementaire suppose des citoyens
prêts à consacrer du temps à délibérer
sur des sujets qui demandent une
expertise. Pas simple.
Pour le politologue Yascha Mounk,
Emmanuel Macron doit répondre
aux gilets jaunes par la fermeté
et un langage parlant à tous.
Propos recueillis par Claire Chartier
l’express L’Espagne et l’Italie ont connu
dans le passé de vives contestations
populaires. Mais aucune n’a jamais
débouché sur une situation comme
celle que nous vivons, dans laquelle le
pouvoir est mis en joue par une fraction
de la population. Comment expliquezvous cette spécificité française?
Yascha Mounk Le degré de « délégitimation » de la politique traditionnelle dont les gilets jaunes sont l’expression est en effet assez inédit en
Europe. Il est révélateur que des
manifestants en arrivent à réclamer
D. MEYER/HANS LUCAS/AFP
S
ous la fièvre jaune des gilets
révoltés court un mal qu’on
aurait tort de croire circonscrit à la France. Partout
en Europe, les démocraties libérales
sont éprouvées comme jamais depuis
le second conflit mondial par les
protestations de citoyens outrés de
n’être pas assez écoutés. Dans son
remarquable ouvrage à la fois analytique et visionnaire, Le Peuple contre
la démocratie (Ed. de l’Observatoire),
paru en septembre dernier, le jeune
politologue Yascha Mounk alertait
l’opinion publique – et les gouvernants – sur le défi historique que
doivent relever les nations occidentales. Pour L’Express, l’intellectuel germano-américain éclaire nos
convulsions actuelles. Et propose
des remèdes.
la démission d’un président élu il y a
moins de deux ans et qui n’a rien
commis personnellement de répréhensible. L’autre élément perturbant
est la poursuite de la violence, semaine
après semaine, ce qui donne aux plus
mobilisés la capacité de tenir en
haleine tout le pays. La crise va audelà de ce qui s’est passé dans d’autres
sociétés européennes occidentales,
pour le moment du moins.
Les plus va-t-en-guerre des gilets
jaunes expriment une forme
de sécession vis-à-vis des institutions
démocratiques. Et derrière cela, plus
qu’un désenchantement, un véritable
nihilisme. Comment en est-on arrivé là?
Y. M. A mesure que la mondialisation
et la révolution technologique se sont
intensifiées et les grands défis du
monde, complexifiés, les Parlements
nationaux ont perdu de leur marge de
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
39
manœuvre. La montée en puissance
des experts, des banques centrales et
des agences nationales ou internationales a donné aux citoyens l’impression que leur avis ne comptait plus. Ils
ont trouvé dans les réseaux sociaux un
formidable levier. Il y a dix ans, on
avait besoin des grandes organisations
– partis politiques, syndicats – pour
déclencher une protestation de masse.
Il fallait affréter des bus pour monter à
Paris, coordonner les troupes. En
même temps que ces corps intermédiaires déclinaient, les réseaux sociaux
se sont développés, permettant des
mobilisations rapides de milliers de
personnes, en quelques heures.
Quel défi pose ce nouveau type de
mouvement social aux gouvernants ?
Y. M. Face à des organisations très
structurées et anciennes, les responsables politiques n’ont pas trop de difficultés à prévoir le scénario d’une négociation. En cas de blocage sur une
réforme, le chef du gouvernement peut
appeler le patron du syndicat pour dénouer le conflit. Avec les mouvements
sociaux de type Facebook, c’est beaucoup plus chaotique. On ne sait jamais
ce qui va enclencher le mécanisme de
la rébellion. Mais les réseaux sociaux
posent un autre problème : ils permettent à une minorité des citoyens de dominer l’espace public. Là, la réponse
doit être celle de la loi. En France, tout
le monde a le droit de manifester, mais
les citoyens n’ont pas celui de détruire
la propriété d’autrui, de menacer leurs
congénères, d’attaquer les policiers. Si
le gouvernement donne l’impression
qu’il a si peur de ce mouvement qu’il ne
défend pas la loi, cela lui sera fatal.
S. JAENICKE/SDP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
« Il est possible
que nous soyons
à un tournant
de civilisation »
Yascha Mounk, politologue
est impossible, disait-on, parce que les
citoyens sont beaucoup plus nombreux et plus éparpillés géographiquement qu’à l’époque de l’Antiquité. Mais
depuis l’apparition d’Internet, chacun
peut expérimenter le vote direct. Je
peux voter pour un candidat de télécrochet et constater, quinze minutes
plus tard, s’il est resté – ou pas – dans
la course. Il est clair que ces mécanismes rendent de plus en plus
mensongère l’idée que l’élection à
l’Assemblée nationale est une expression naturelle de la démocratie.
Cette idée du « virez-les tous » faisait
déjà sauter les pavés de Mai 68…
Y. M. Oui. Mais en ce temps-là, on disait
40
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Les référendums d’initiative populaire
sont-ils un correctif démocratique?
Y. M. Le problème est que nos démocraties libérales sont régies par des centaines de lois et de règlements. Il serait
absurde d’imaginer lancer des référendums sur tout. Certains sujets d’importance peuvent faire l’objet d’une consultation publique, comme le choix de
rester ou non dans l’Europe. Mais regardez le Brexit : les Britanniques se sont
rendu compte que la question de la sortie, en apparence simple, avait bien plus
d’implications qu’ils ne l’imaginaient.
Complexité « Les Britanniques se sont rendu compte que la sortie avait bien plus
d’implications qu’ils ne l’imaginaient. » Ici, des anti-Brexit, le 10 décembre 2018.
H. NICHOLLS/REUTERS
Internet a contribué à dissiper le
« mythe » de la démocratie
représentative, écrivez-vous. Lequel?
Y. M. L’idée que la démocratie représentative est le meilleur des systèmes pour traduire la volonté de la
majorité est une fiction qui a été acceptée comme telle par tout le monde
jusqu’à l’arrivée des réseaux sociaux.
Dans le monde moderne, une démocratie directe à la façon athénienne
« virez-les tous » parce que l’on croyait
pouvoir les remplacer par d’autres,
jugés plus légitimes. Aujourd’hui, certains manifestants pensent qu’on n’a
même plus besoin de Parlement et de
représentation nationale. Pourtant, les
députés qui délibèrent sur les projets
de loi ont encore leur utilité, car le
monde est devenu extrêmement compliqué et beaucoup de Français n’ont
aucune envie de consacrer leur temps
à délibérer sur des questions épineuses
exigeant beaucoup d’expertise. Ils préfèrent se consacrer à leur travail et à
leur famille, voir leurs amis, que d’essayer de résoudre les problèmes des
retraites ou du changement climatique. Ce paradoxe né d’aspirations
contraires n’est pas près d’être résolu.
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La France est-elle
ingouvernable ?
Y. M. Je dirais que les mutations
technologiques facilitent la rébellion
populaire tout en faisant obstacle aux
réformes ainsi qu’à la délibération
démocratique – pour ce qu’elle suppose de maîtrise des questions soulevées. Cette situation ne favorise pas
forcément un parti politique en particulier sur le long terme, car n’importe
quelle formation est soumise à la
même logique. Par ailleurs, dans les
pays gouvernés par les populistes,
cette puissance des réseaux peut
aider l’opposition démocratique ; elle
est clairement favorable aux gens qui
ne sont pas au pouvoir…
Donc à la contestation permanente ?
Y. M. Absolument. Le risque est que
les gouvernements démocratiques se
retrouvent de plus en plus contestés.
Et que, en réponse, certains responsables politiques se hissent au pouvoir grâce aux réseaux sociaux et en
viennent ensuite à détourner les piliers
de l’autorité traditionnelle de l’Etat
– la police, l’armée – pour faire taire
les opposants – c’est ce que l’on a vu
avec Viktor Orban en Hongrie ou
Recep Tayyip Erdogan en Turquie.
Le 5 janvier dernier, des gilets
jaunes ont forcé le portail du ministère
du porte-parole du gouvernement,
à l’aide d’un engin de chantier.
Lors d’une manifestation précédente,
l’Arc de triomphe avait été vandalisé.
Les verrous symboliques sont-ils en
train de sauter les uns après les autres?
Y. M. Ces événements montrent bien
l’affaiblissement des valeurs de la démocratie libérale que l’on observe non
seulement en France, mais aussi dans
d’autres nations occidentales, dont les
Etats-Unis. Dans une société ouverte à
la discussion publique, ce sont les
normes qui nous permettent de
contester des lois injustes. Sinon, le
choix se résume à tout accepter du
politique ou à sombrer dans la guerre
civile. L’idée que chacun peut avoir ses
opinions et doit pouvoir les défendre
avec vigueur tout en respectant les
K. OZER/ANADOLU AGENCY/AFP
Y a-t-il un risque, aujourd’hui, d’une
simplification démagogique du débat ?
Risque Ç Des responsables politiques se hissent au pouvoir gr‰ce aux rŽseaux sociaux
pour faire taire les opposants, comme on lÕa vu avec Recep Erdogan et Viktor Orban. È
règles de base du jeu démocratique est
en train de mourir dans de nombreux
pays. Aux Etats-Unis, il y a encore un
ou deux ans, lorsque la presse évoquait la tentative de Donald Trump de
mettre la main sur le FBI, elle parlait
d’une attaque envers les institutions.
Maintenant, quand on regarde CNN,
l’affaire est présentée comme un épisode de plus illustrant la rivalité entre
démocrates et républicains. On peut
aimer ou ne pas aimer Emmanuel Macron, mais dans un Etat de droit,
quelle que soit son opinion, on doit
respecter l’intégrité des ministres du
gouvernement. Aujourd’hui, par pur
calcul politique, les opposants au gouvernement cautionnent des agissements qui détruisent les bases démocratiques. C’est très inquiétant.
N’est-ce pas, au fond, une évolution
naturelle de l’âge moderne? Depuis
le XVIIIe siècle, l’individu a pris ses
distances avec la religion, tourné le dos
à l’absolutisme, sabordé les conventions
sociales. Viendrait maintenant le tour
des représentants du peuple et
de l’autorité qu’ils incarnent. Avec
cette idée que le sort et le ressenti
de chacun l’emportent sur tout le reste.
Y. M. Il est tout à fait possible que nous
soyons, en effet, à un tournant de civilisation, tout comme la fin du XVIIIe siècle
n’était pas seulement un bouleversement politique, mais aussi culturel,
moral, philosophique. « Le vieux
monde se meurt, écrivait le penseur
italien Antonio Gramsci, le nouveau
monde tarde à apparaître, et dans ce
clair-obscur surgissent les monstres. »
Comment les éviter ?
Y. M. En commençant par se donner
les moyens de vraiment connaître ce
« peuple » à qui l’on s’adresse, audelà des sondages. Et en changeant
de langage. Quels politiciens, en
France, parlent comme la majorité
des Français, des gens qui n’ont pas
fait bac + 8 ? Il y a parfois la crainte
chez les responsables politiques
traditionnels de s’exprimer avec simplicité. Les gouvernants démocrates,
Macron en premier, doivent se faire
comprendre de tous. Mais il faut
aussi qu’ils utilisent un langage de
justice, qu’ils montrent qu’ils sont
prêts à se battre pour tout le monde.
La démocratie a les moyens de
répondre à cette très forte demande
de justice sociale. Aux responsables
politiques de le démontrer et d’enfin
l’expliquer.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
41
PrEP
LES
AMBIGUÏTÉS
DE LA PILULLE
ANTI-SIDA
Oui, le traitement préventif
contre le VIH fonctionne.
Mais ces résultats ne doivent pas
occulter tous les débats.
Par Elodie Emery
J. KLAUSEN/SCIENCE PHOTO LIBRARY/AFP
france
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
S
DES PROBLÈMES EN SÉRIE
Le comprimé magique est pourtant
disponible en France depuis un peu
plus de deux ans. La PrEP, abréviation de « prophylaxie pré-exposition », est un médicament préventif.
C’est-à-dire destiné à des gens qui ne
sont pas infectés par le sida, pour éviter qu’ils ne le deviennent. « C’est
comme si vous preniez un Doliprane,
au cas où vous auriez mal à
la tête pendant la journée.
Ou comme si vous faisiez
une petite chimiothérapie,
en prévision d’un éventuel
cancer », ironise Jérôme
André, président de HF
Prévention, une association qui propose notamment des dépistages VIH sur le terrain. Pour l’instant, pas question de proposer la
PrEP à tout le monde ; seules les
populations les plus exposées peuvent
y prétendre. C’est-à-dire les « hommes
ayant des relations sexuelles avec des
hommes » (HSH, dans le jargon), qui
représentent 40 % des contamina-
Campagne
Après une
longue
éclipse,
le VIH a fait
son retour
sur les
affiches.
AIDS/SDP
ur une affiche en noir
et blanc, un couple
– hétérosexuel ou
homosexuel, selon les
visuels – se regarde
amoureusement en
souriant. Les mots « Attrapez… le
désir », « Propagez… la chaleur » ou
encore « Répandez… la passion » sont
écrits au feutre blanc sur leurs bras
qui s’enlacent. Le tout accompagné de
ce slogan : « PrEP. Un comprimé par
jour vous protège du VIH. » Pour le
quidam qui tombait dessus cet été, la
dernière campagne de l’association
Aides avait de quoi laisser perplexe.
Voilà longtemps que les trois lettres
« VIH » ne s’étaient pas étalées sur des
panneaux d’affichage. Bien loin du
pilonnage des années 1990, la maladie
a disparu des discours et de l’espace
public, comme s’il s’agissait d’un problème réglé. Si avaler une pilule
chaque jour permet de « répandre la
passion » sans prendre de risque pour
sa santé, et sans préservatif, c’est que
nous avons raté quelques épisodes.
tions annuelles. Les personnes nées
en Afrique subsaharienne comptent
également pour 40 % des contaminations, mais elles sont manifestement
plus difficiles à mobiliser et à
convaincre. Si bien qu’à ce jour ce sont
entre 8 000 et 10 000 individus,
appartenant pour leur écrasante
majorité à la communauté homo, qui
utiliseraient la PrEP. Inféodés à leur
petit pilulier, soumis à un suivi
médical tous les trois mois, mais
débarrassés de l’angoisse avec laquelle ils vivaient d’être frappés par le
virus du sida.
Car les études sont formelles,
quand l’observance est bonne, c’est-à-
L’ÉTAT ACCUSÉ PAR L’IGAS
D’AVOIR « RENONCÉ » À
LUTTER CONTRE LE SIDA
dire quand le médicament n’est pas
oublié sur la table de chevet, c’est efficace. Point de ministre de la Santé,
pourtant, pour en faire l’annonce
tonitruante au 20 Heures. Un rapport
incendiaire de l’Inspection générale
des affaires sociales (Igas), daté de
juin 2018, accuse très franchement
l’Etat d’avoir « renoncé » à mener une
politique de lutte contre le VIH et
d’avoir laissé « le monde associatif
exercer une forme de magistère d’influence politique » sur le sujet. Lesquelles associations se sont violemment affrontées autour de la PrEP.
Prendre la parole publiquement à ce
sujet aurait nécessité bien du courage,
tant cette petite pilule concentre et
révèle une cascade de problématiques
explosives. A commencer par l’abandon du préservatif. Malgré des années
de messages préventifs visant à créer
un réflexe « sexe = capote », de 6 000 à
7 000 personnes sont contaminées
par le VIH chaque année, un chiffre
qui reste désespérément stable. Pis,
les acteurs de terrain constatent que
le célèbre morceau de latex se ringardise à la vitesse de l’éclair : dans les
boîtes de nuit gays, le volume de
préservatifs achetés sur les lieux est
en baisse vertigineuse. Même constat
dans l’industrie pornographique. « Il
devient impossible de trouver des
films avec des jeunes hommes qui
portent des capotes, ça n’existe plus,
se désole le directeur des programmes de la chaîne homo Pink TV,
Cyrille Marie. L’image influence le
comportement, et la capote est en
train de disparaître. » Ce phénomène
de relâchement, le « relapse », a commencé au début des années 2000,
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
43
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
lorsque les premières trithérapies
efficaces ont permis aux séropositifs
de vivre mieux, mais surtout de vivre
tout court. La maladie faisant moins
peur, le préservatif est devenu moins
systématique.
LA SEXUALITÉ MÉDICALISÉE
Si la PrEP n’est pas à l’origine du phénomène, elle ne peut que l’accentuer.
Ses partisans ont beau s’en défendre
en affirmant à l’unisson qu'« il n’est
pas question qu’un outil chasse
l’autre », certaines métaphores parlent
d’elles-mêmes. Dans un de ses visuels, l’association Aides montrait un
étui de préservatif déchiré dont dépassait… un comprimé bleu. Sur le
terrain, les « prepeurs » n’ont plus
l’intention de s’encombrer de plastique. « Sur les applications de
rencontres homos comme Grindr ou
Hornet, il y a de plus en plus de mecs
qui indiquent qu’ils sont sous PrEP,
constate Loïc, 36 ans. C’est devenu
très clivant, parce qu’évidemment le
type qui prend un cachet tous les
jours ne veut plus de relations avec
préservatif. Sauf que je n’ai aucun
moyen de savoir si c’est vrai ou non.
Au moins, le préservatif, ça se voit. »
Filip, qui est lui-même sous traitement depuis plusieurs mois, le reconnaît volontiers : « Avant, je le mettais
systématiquement ; maintenant, je
dirais que je m’en passe une fois sur
deux. C’est tellement plus agréable et
spontané de faire l’amour sans ! »
Face à ce déclin, beaucoup,
comme Aides, ont décidé de prendre
acte et de tourner la page. Sans doute
poussés en ce sens par le laboratoire
américain Gilead, qui commercialise
le médicament utilisé pour la PrEP (le
Truvada), et qui n’a pas lésiné pour assurer ses appuis : entre 2014 et 2017,
Aides a touché près de 540 000 euros
de « dons de fonctionnement » de la
part du géant américain. L’association
tente de désamorcer le conflit d’intérêts. « Il y a des génériques maintenant, on n’est pas là pour faire la pub
du labo », déclare Etienne Fouquay,
chargé des nouvelles stratégies de
santé à Aides. Des génériques existent
44
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
en effet, ayant eu le mérite de faire
passer le coût du traitement de
500 euros par mois et par patient à environ 180 euros. Une bonne nouvelle
pour la Sécurité sociale, qui rembourse le traitement à 100 %. Côté médical, le Pr Jean-Michel Molina, infectiologue à l’hôpital Saint-Louis, qui a
mené les essais cliniques français
autour de la PrEP, a touché au moins
10 000 euros de la part du laboratoire
au cours de la même période. « En tant
qu’expert du sujet, je fais partie des
quelques Français qui sont régulièrement sollicités par différents laboratoires pour donner leur avis sur les
nouvelles stratégies de traitement du
VIH », explique-t-il pour justifier ces
rémunérations. Vérification faite sur
le site Transparence santé du ministère de la Santé, Gilead n’est en effet
pas le seul à se montrer généreux avec
le Pr Molina, qui a perçu au moins
85 000 euros en cinq ans de la part de
divers laboratoires.
En quelques années à peine, une
nouvelle stratégie de communication
s’est imposée, consistant à mettre la
PrEP en avant et à faire du préservatif
un « outil » parmi d’autres. Paris sans
sida, l’association créée en 2016 par la
mairie de Paris, entend « promouvoir
indifféremment les solutions de
protection ». Dans sa communication,
le préservatif et le traitement postexposition (TPE) sont donc placés au
même niveau, alors même que le
second est un traitement d’urgence
qui doit être pris au plus vite après un
rapport à risque, dure un mois et s’accompagne d’une ribambelle d’effets
secondaires très invalidants. Mais ce
n’est pas la seule préconisation qui
laisse songeur. Dans le « petit lexique à
usage interne » de l’association, que
L’Express a pu consulter, il est aussi
déconseillé de dire que « le VIH touche
particulièrement les HSH et les migrants ». La recommandation est plutôt de déclarer que « le VIH est raciste,
homophobe et transphobe ». Ce qui en
fait la première maladie dotée d’une
conscience propre et autonome…
L’idée générale étant de « ne pas insister sur la responsabilité des individus ».
PrEP, TPE,
TasP, safer sex :
le jargon de la
lutte anti-sida
La PrEP est un traitement
préventif contre le VIH.
Les médicaments sont
les mêmes que ceux utilisés
dans les trithérapies, mais
en version « allégée ».
Les patients ont le choix
entre deux modes de prise :
un comprimé chaque jour,
ou une prise dite « à la
demande ». Cette deuxième
formule implique de prendre
une pilule entre vingt-quatre
heures et deux heures avant
un rapport « à risque », puis
un deuxième vingt-quatre
heures après, et encore
un troisième quarante-huit
heures après.
l Le TPE, « traitement
post-exposition »,
est un traitement de quatre
semaines, plus lourd que
la PrEP, à prendre en urgence
après un rapport « à risque ».
l Le TasP, « treatment as
prevention », fait référence
au fait que les personnes
séropositives sous traitement
ne sont plus contaminantes.
l Le safer sex désigne
les pratiques sexuelles
qui minimisent les risques
de contracter toute forme
d’infection sexuellement
transmissible. Port du
préservatif, massages,
masturbations mutuelles,
réduction du nombre
de partenaires, refus d’usage
de psychotropes, etc.
l
A rebours de Paris sans sida, l’activiste Hervé Latapie soutient pour sa
part que, « quand on veut devenir cascadeur, on apprend à bien conduire
pour ne pas se foutre en l’air ». Directeur du Centre LGBT de Paris, mais
aussi d’une discothèque gay et
lesbienne appelée le Tango, Hervé
Latapie fustige sans relâche « la médicalisation de la sexualité des gays ».
« Au lieu d’encourager ceux qui continuent de mettre des capotes, on a
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capitulé, accuse-t-il. On
n’a jamais vanté les progrès des préservatifs, les
nouvelles textures, leur finesse, la gamme de tailles
disponibles. Contrairement aux prosélytes de la
PrEP, je ne fais pas du préservatif une religion : je
m’en accommode parce
qu’il a tout simplement
sauvé la sexualité gay. » Le
Pr Eric Caumes, infectiologue à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris insiste sur
l’importance du remboursement du préservatif [c’est le cas de la
marque Eden, sur prescription, NDLR] et de la « culture du
safer sex (voir l’encadré ci-contre).
Pour lui, l’argument massue contre la
PrEP est qu’elle ne protège que du
VIH, pas des autres infections sexuellement transmissibles (IST). Syphilis,
gonococcies, HPV, chlamydia… Il en
existe plus d’une vingtaine, qui peuvent s’accompagner de graves complications. Mais surtout, elles connaissent un essor spectaculaire dont tout
le monde, pour une fois, s’accorde à
dire qu’il est extrêmement préoccupante. « Cela fait quinze ans que ça
dure, on n’y avait pas porté
suffisamment d’attention
jusqu’ici, confirme JeanMichel Molina. Mais, justement, les patients sous
PrEP bénéficient de dépistage des autres IST tous les
trois mois, ce qui permet
de les traiter plus rapidement ». Eric Caumes s’enflamme :
« Ce n’est pas parce qu’on sait gérer
une maladie qu’il faut attendre
qu’elle soit là ! Les résistances aux antibiotiques sont telles qu’il y a des gonocoques qu’on ne pourra bientôt
plus traiter. » Et d’ajouter que les
virus Ebola et Zika, même soignés,
restent sexuellement contagieux des
semaines après la guérison du patient… Jusqu’à un an et demi pour
Ebola. « C’est une bombe à retardement », tranche-t-il.
Efficace Les études
le confirment :
prise régulièrement,
la PrEP empêche
les personnes exposées
de contracter le virus.
« C’est aux personnes ellesmêmes de décider ce qu’elles préfèrent utiliser pour se protéger, considère le Pr Jean-Michel Molina. La
meilleure réponse aux controverses,
ce serait d’avoir un impact sur l’épidémie du sida. En Grande-Bretagne,
la PrEP a permis une baisse de 30 %
des contaminations, c’est aussi le cas
en Australie. » A voir, donc, si les résultats seront aussi encourageants
en France. Du côté d’Act up, association historique de lutte contre le sida,
on a fini par se ranger aux arguments
LE PRÉSERVATIF A TOUT
SIMPLEMENT SAUVÉ
LA SEXUALITÉ GAY
des pro-PrEP. « Mais, sans dépistage
efficace, la PrEP ne sert à rien », insiste Hugues Fischer, qui milite depuis 1989. En moyenne, les personnes infectées mettent trois ans à
s’en apercevoir. « C’est beaucoup trop
long, car c’est pendant ce laps de
temps qu’elles contaminent les
autres, poursuit-il. Il faut rendre les
dépistages plus accessibles dans les
labos de ville, où l’on devrait pouvoir
se rendre sans ordonnance. » Si les
malades s’apercevaient plus vite de
leur statut sérologique, la baisse des
contaminations serait certainement
considérable. Car une fois mis sous
traitement, les malades ne sont plus
contagieux. Une avancée médicale
spectaculaire et déterminante ; totalement méconnue, elle aussi.
« Le sida est devenu invisible,
regrette Jean-Luc Romero, conseiller
régional d’Ile-de-France et séropositif depuis trente et un ans. C’était plus
facile de dire qu’on était contaminé
en 1987 que ça ne l’est aujourd’hui,
car on est passé de la compassion à
un regard de reproche. » Et ce, alors
même qu’il n’y a jamais eu tant de
personnes vivant avec le VIH. Le
nombre de contaminations restant
stable et les malades vivant plus
vieux, entre 155 000 et 205 000 personnes seraient séropositives en
France. A Paris, on estime qu’1 homosexuel sur 5 serait contaminé. Dans
leur majorité, les individus sous
traitement le tolèrent bien, sans que
ce soit pour autant une règle générale, nausées et diarrhées étant parfois très handicapantes. Tous les témoignages que nous avons recueillis
le confirment : les jeunes séropositifs
préfèrent le cacher, par crainte du
rejet. Sur les fameuses applications
de rencontres, dont le succès est
exponentiel, les échanges sur le sujet
se limitent à « T’es clean ? » ou, désormais, « T’es sous PrEP ? » E. E.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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PrEP, les ambiguïtés du miracle anti-sida
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france
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Jeunesse périphérique :
ces vies empêchées
Salomé Berlioux et Erkki Maillard signent un essai* utile
et touchant sur ces enfants oubliés de la République. Extraits.
ANNE-GAËLLE AMIOT/LEZILUS
L
es « invisibles » de la
France périphérique ne le
sont plus. Il faut dire que le
jaune fluo passe difficilement inaperçu. Et « leurs
enfants après eux » ? C’est justement
dans la littérature qu’ils se sont récemment fait une place. Dans les
pages du dernier Goncourt, signé
Nicolas Mathieu (Actes Sud), dans
celles de Fief, de David Lopez (Seuil),
ou encore de Faux Départ, de Marion
Messina (Le Dilettante). Mais ailleurs ? Ils n’existent pas. Ou si peu.
Avec Les Invisibles de la République (Robert Laffont), dont L’Express publie des extraits en exclusivité, Salomé Berlioux et Erkki
Maillard signent le premier essai
consacré aux difficultés de ces
gamins des campagnes, des villes
petites et moyennes, de ces enfants
relégués et finalement empêchés
avant même d’avoir pu imaginer
essayer. Ensemble, les auteurs ont
créé Chemins d’avenirs, une association qui a pour vocation d’aider les
mômes de cette partie-là du pays à
enterrer les impossibles. En les
informant sur les études auxquelles
ils n’avaient pas nécessairement
songé. En les accompagnant aussi
au plus près, chacun se voyant attribuer un parrain.
De cette expérience est né ce livre.
Un ouvrage qui vaut pour les statistiques qui y sont compilées – et qui
apparaissent comme autant d’obstacles insupportables à l’émancipation
de cette jeunesse. Et pour les témoignages touchants – car, derrière les
chiffres, il y a des vies – qu’ils ont su
recueillir. Comme celui de Gaëlle, qui
ne s’imagine rien de mieux qu’une
existence « au plus simple », réduite à
quelques kilomètres carrés autour de
chez elle. Partir faire des études loin
du domicile familial ne lui est pas
seulement infaisable. Ça lui est
impensable, ce qui est pire encore.
« Il n’y a pourtant aucune fatalité », nous rappellent Salomé Berlioux et Erkki Maillard. Ils avancent
ainsi plusieurs solutions qui ne manqueront pas de faire débat, comme
« l’ouverture de parcours spécifiques »
réservés aux enfants de ces territoires
vers des formations ou des stages et
la création d’une Agence pour la jeunesse périphérique rattachée à Matignon. Mais puisque l’heure, dit-on,
est au grand débat… Gérald Andrieu
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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france
Extraits
C’est une jeunesse oubliée. A l’abandon. Notre jeunesse.
Celle de la France dite « périphérique ». Près de 2 jeunes
sur 3 y cumulent les difficultés. L’isolement qu’ils subissent
sabote toute cohésion sociale. Favorise la montée des
extrêmes. Met en péril la République.
On sait depuis longtemps les obstacles auxquels font
face les jeunes de nos banlieues. On ignore trop souvent
ceux qui jalonnent le parcours des enfants de la France périphérique. Pourtant, plus de 60 % de nos jeunes vivent
dans ces territoires, au cœur de villes petites et moyennes
ou dans des espaces ruraux. Eloignés des grandes métropoles et des circuits de la mondialisation, ces jeunes manquent de tout pour affronter l’avenir : ils ont accès à trop
peu d’informations, trop peu de moyens de transport, trop
peu de réseaux, trop peu d’opportunités. […]
Prenons une commune comme Dijon, capitale académique située en Bourgogne-Franche-Comté. C’est vers elle
que se tournent beaucoup des futurs étudiants de la Nièvre, de Saône-et-Loire, de la Côte-d’Or et de l’Yonne, autant de départements de la
France périphérique. En
2017, il fallait compter un
loyer mensuel moyen de
398 euros pour une surface
moyenne de 26 mètres carrés. Il est possible de trouver des chambres moins
chères via le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous),
autour de 200 euros. Mais
les offres sont rares et tout
le monde ne peut y prétendre. Au loyer s’ajoutent bien sûr les dépenses courantes de
l’étudiant vivant loin de chez lui : inscription à l’université,
nourriture, fournitures, loisirs. Au total, le coût de la vie
étudiante en région peut s’échelonner de 318 euros à
826 euros par mois, selon que le jeune est boursier ou non.
Or le salaire mensuel net moyen des employés, nombreux
dans ces territoires, s’élève à entre 1 637 euros et
2 250 euros. Envoyer un enfant étudier loin du domicile
familial dans ces conditions n’est donc pas évident sur le
plan financier. Là où un jeune de Marseille peut rester
loger chez ses parents pour étudier à l’université de la ville,
la famille d’un étudiant de la France périphérique devra se
sacrifier davantage. […]
Ainsi des millions de jeunes grandissent-ils loin des
opportunités qu’offrent les grandes métropoles. Extérieurs
à leurs pulsations. Ne serait-ce que dans leurs choix
scolaires. Au printemps 2018, un élève de troisième dans un
collège de l’académie de Paris va formuler huit vœux de
lycées. Dans l’académie de Dijon, ce nombre se réduit à quatre. Moins de choix : moins de vœux. A Lyon, un collégien
qui veut étudier l’italien en deuxième langue peut choisir
cette option sans trop de difficultés. A Nevers, on doit,
pour pratiquer cette langue, faire le choix du privé ou d’un
établissement affichant de moins bons résultats au
baccalauréat. A Mirecourt, dans les Vosges, l’option
italien n’existe pas. […]
Dès le plus jeune âge, la fracture est flagrante entre un
enfant qui peut aller à la bibliothèque à pied et un autre qui
n’a accès à aucune bibliothèque municipale. Entre un collégien qui peut se rendre à son club de basket ou d’escrime
en trois stations de métro et celui qui ne peut même pas
trouver à s’inscrire dans ces disciplines. Entre un lycéen
qui peut avoir un engagement associatif et un autre qui ne
connaît pas ce type de structures. En moyenne, dans les
territoires ruraux, il faut une heure trente aller-retour pour
accéder aux équipements éducatifs. La moitié des habitants de ces bassins n’a pas accès aux équipements de loisir
à moins de quarante-cinq minutes de route. […]
N’y a-t-il pas une forme d’hypocrisie à feindre d’ignorer
ce qu’un jury de concours, un recruteur ou un futur
employeur considèrent lorsqu’ils reçoivent un candidat ?
Qu’ils l’admettent ou non,
ils valoriseront les activités
exercées « en plus » de
l’école ou des études. On
comprend d’ailleurs ce raisonnement. Un candidat
qui n’est pas seulement allé
en cours mais a aussi développé des compétences à
travers le sport, l’art ou la
vie associative rassure. Sa
capacité à mener plusieurs
activités de front est un
gage de curiosité, d’adaptabilité et d’énergie. Mais, si l’on suit cette logique, le candidat d’une grande métropole aura nécessairement plus de
facilités à présenter un profil solide que le candidat de la
France périphérique. […]
L’autocensure s’installe très tôt. Sans en avoir l’air. C’est
une conversation attrapée au hasard par l’oreille d’un
enfant, un dimanche midi à la table familiale. On parle
d’Antoine, un cousin. A 18 ans, il a quitté Louviers, sa ville
normande de 19 000 habitants. Il est aujourd’hui au chômage. Pourtant, il a fait des études. « C’est une tête. Il a une
licence d’histoire. Il l’a eue à la fac à Paris. Il aurait mieux
fait de ne pas faire le malin et d’aller chez Ipsen ou dans la
chimie à côté de Dreux ! » L’enfant entend. Il retient des
phrases. Ce cousin aurait mieux fait de rester dans le rang.
Dans la région. Il a péché par présomption. Il est puni par
le chômage. C’est pas pour nous. C’est pas pour toi. C’est
pas pour moi. […]
Ce sentiment de relégation n’existe pas seulement chez
les jeunes des familles les plus défavorisées. Contrairement
à une idée reçue, on retrouve ces mécanismes d’autocensure
EN MOYENNE,
DANS LES TERRITOIRES
RURAUX, IL FAUT UNE HEURE
TRENTE ALLER-RETOUR
POUR ACCÉDER AUX
ÉQUIPEMENTS ÉDUCATIFS
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
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ANNE-GAËLLE AMIOT/LEZILUS
Jeunesse périphérique : ces vies empêchées
au sein de chaque classe sociale. A capital socioculturel
équivalent, le fils d’un avocat de Romans-sur-Isère (Drôme)
et celui d’un avocat parisien ne s’autoriseront pas les
mêmes projets. Ne serait-ce que parce que le second est
passé toute sa vie devant l’université en allant au collège
puis au lycée, quand l’autre n’a parfois jamais vu d’université. Ne serait-ce que parce que l’élève parisien est entouré
depuis toujours de jeunes qui envisagent de postuler en
classe prépa, quand celui de Romans est dans une classe où
moins de 2 % de ses camarades le feront. […]
Pour que cette autocensure puisse être vaincue, il est
indispensable que l’information leur parvienne. Et surtout
leur parvienne à temps. Avant même d’être en mesure d’envisager telle ou telle formation en adéquation avec leurs
goûts, les jeunes doivent savoir qu’elles existent. Dans les
zones rurales et les villes petites et moyennes, cette information est moins accessible que dans les grandes aires
urbaines, ce qui réduit d’autant le champ des possibles des
collégiens et lycéens. Comment se préparer à ce qui n’existe
pas ? Comment accéder à telle formation ? Ai-je le droit de
faire ce parcours avec mon bac pro ? Combien ça coûte ?
Pour que ces questions soient formulées, il y a un préalable : l’information doit parvenir aux jeunes des territoires.
Celle-ci est souvent lacunaire, notamment pour les filières
dites « d’excellence ». « Je pensais que Sciences po, c’était
une école de sciences », se rappelle un lycéen des PyrénéesOrientales, pourtant premier de sa classe. […]
Ces difficultés ne provoquent pas l’indignation. A de
rares exceptions près, elles n’inquiètent pas. Elles ne sont
pas traitées comme un enjeu urgent. La persistance d’une
forte inégalité des chances entre les jeunes de la France
périphérique et ceux des grandes métropoles est un poison
qui corrode lentement la cohésion nationale. Il n’y a pourtant aucune fatalité. […]
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
cupe des petits, des enfants de
mes cousines. Pendant les vacances on fait plein d’activités. » C’est l’été. L’adolescente
nous raconte son mois de juillet. La veille elle a retrouvé ses
amies Sonia et Anne près des
camping-cars du point d’eau
des Sézeaux, à quelques mètres de chez elle. Assises sur
les tables de pique-nique, elles
ont regardé le feu d’artifice du
14 Juillet éclater au-dessus de
l’étang. C’était une belle soirée. Les garçons sont venus les
rejoindre. Ils ont fait les coqs
en buvant des bières. Ensemble ils ont rêvé de camper près
d’un autre étang, à une quinzaine de kilomètres de là, seuls sans personne. « Ma cousine y a passé trois nuits l’été dernier avec son copain,
raconte Gaëlle. Une nuit au camping coûte 33 euros, c’est
super cher. Le truc, c’est qu’il faut venir à vélo ou alors que
les parents nous déposent en voiture car c’est loin. Mais
une fois qu’on y est, c’est génial. » Elle montre le petit bracelet accroché à son poignet et poursuit, volubile : « Pour
2 euros, avec ce bracelet, tu peux utiliser les toboggans
toute la journée et aussi la piscine. C’est hyper varié. Et tu
as même une espèce de roulotte qui est, en fait, un grand
restaurant où ils font de la paella. » […]
Gaëlle aime parler de ses parents et de ses frères et
sœurs. Elle fait partie d’une famille soudée. Elle raconte volontiers sa maison, la ronde des corneilles dont les cris la réveillent le matin et le gloss à l’abricot Gemey Maybelline
qu’elle vient de recevoir pour son anniversaire. Elle décrit les
ménages de sa mère à l’établissement d’hébergement pour
personnes âgées dépendantes (Ehpad) Soleil couchant et
son père qui travaille tout l’été sur le chantier de la prison de
Moulins, à trois quarts d’heure de route. Il dit que ce n’est pas
plus fatigant qu’un autre chantier de maçonnerie, mais que
l’ambiance y est sombre. Lui et ses collègues doivent porter
des gilets pare-balles. Ils négocient : trop dur de bosser avec
ça sur le dos. Surtout avec la chaleur. Gaëlle s’estime heureuse d’avoir deux parents qui travaillent. Elle sait que ce
n’est pas le cas de beaucoup de ménages des environs. […]
Quand on interroge la jeune fille sur ce que
veut dire pour elle l’égalité des chances, elle répond, après quelques hésitations : « Ça veut dire
qu’on ne vaut pas moins que les autres. Ça veut
dire qu’on peut réussir sa vie si on travaille bien. »
ANNE-GAËLLE AMIOT/LEZILUS
Gaëlle, 14 ans, a grandi à
Lurcy, un village de l’Allier.
Comme 1 jeune de zone rurale
sur 2, elle parcourt près de
20 kilomètres par jour pour
aller étudier. Dans son collège,
1 foyer sur 2 est monoparental.
1 parent sur 2 est au chômage.
Gaëlle ne s’est rendue pour la
première fois de sa vie au cinéma qu’à l’âge de 12 ans parce
que la salle la plus proche est
à quarante-cinq minutes de
route. Et qu’en outre ses parents n’ont pas les moyens de
l’y emmener. Le cas de Gaëlle
est loin d’être isolé : dans son
département, la fréquentation
des cinémas est de 1,9 fois par
an et par habitant. A Paris, pour la même période, elle est
de 12,6. […]
Elève de troisième, Gaëlle n’ira pas en seconde générale
et technologique après son brevet, comme près de 70 % des
élèves de sa classe en 2016. Elle n’osera pas non plus tenter
la filière professionnelle. Elle qui a de bons résultats
scolaires empruntera la voie du certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Pas par choix, mais par défaut. Pas par
volonté, mais par peur. Tant de désillusions ignorées,
comme on feint d’ignorer qu’en Ile-de-France les enfants
d’ouvriers ou d’employés ont deux fois plus de chances de
gravir l’échelle sociale qu’en Poitou-Charentes. […]
Pour la jeune Gaëlle, se rendre au lycée de Moulins puis
étudier à l’université de Clermont-Ferrand relèverait de
l’exploit : en termes financiers, logistiques, psychologiques,
c’est trop compliqué. Pourtant, passionnée de cuisine,
Gaëlle a du talent. « Il faut que ce soit simple, explique sa
mère. Je ne peux pas me mettre un stress en plus avec la
petite qui serait je ne sais où à faire je ne sais quoi. »
L’oncle de Gaëlle travaille depuis toujours dans un restaurant sur la route de Nevers, à une vingtaine de minutes du village. Ses patrons l’aiment bien. Il pourrait obtenir une place
à sa nièce après l’obtention de son CAP. La cousine de Gaëlle
a justement décroché un CAP en restauration à Montilly l’année précédente. Elle est à présent chargée de l’accueil, de la
vente et du service dans la salle de restaurant où travaille son
père. L’ambiance lui plaît. Elle encourage Gaëlle
à la rejoindre. « Faut juste que j’attende un an
pour postuler, explique l’adolescente. Faut avoir
16 ans. Ils nous prennent si on a arrêté nos études
un an et qu’on a cherché un peu de travail en
attendant, un stage par exemple. Comme ça, c’est
plus simple. J’aurai pas à aller loin. » […]
«Je suis bien ici. Y a mes parents, mes frères.
J’ai 11 cousins qui sont restés dans le coin. On se
voit le dimanche chez ma grand-mère. Je m’oc-
* Les Invisibles de la République. Comment
on sacrifie la jeunesse de la France périphérique,
par Salomé Berlioux et Erkki Maillard.
Robert Laffont, 224 p., 20 €.
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J
e voudrais raconter mon
histoire. » Nous sommes
dans les premiers jours de
juin 2018. Le corps de
Serge Dassault, décédé le
28 mai 2018 d’une défaillance cardiaque, vient tout juste d’être mis en
terre lorsque se présente Mamadou
Kébé, ex-voyou de la cité des Tarterêts, un quartier de Corbeil-Essonnes,
devenu par les hasards de la vie une
pièce maîtresse d’un des plus gros
scandales électoraux de la dernière
décennie.
Accompagné d’un tiers, le jeune
homme a pris rendez-vous avec l’un
des auteurs de cet article, également
directeur de collection chez Plon.
Sous le bras, un dossier plastifié
contenant une ébauche de manuscrit,
un projet de livre d’une centaine de
pages, accompagné de quelques photos, au parfum de confession que
l’éditeur n’a finalement pas souhaité
publier et qui n’a semble-t-il trouvé
preneur nulle part ailleurs.
Vie et mort
d’un voyou
de l’Essonne
Petit soldat de Serge Dassault dans le scandale
des achats de votes à Corbeil, Mamadou
Kébé a été retrouvé pendu. Il laisse derrière
lui un manuscrit et quelques mystères.
Par Benoist Fechner et Laurent Léger
Enigme Mamadou
Kébé, ici,
à Bruxelles
où il a vécu
quelques années.
G. RIBERO
ÉVITER DE « SUSCITER
LE TROUBLE » DANS LA CITÉ
Enfant de Corbeil, Mamadou Kébé
narre dans ce document inédit sa version de l’affaire de sa vie : celle des
achats de votes présumés lors des
municipales de 2009 et de 2010 au
profit de Serge Dassault et de son entourage, et les millions qui ont valsé
autour de lui. Une histoire qui lui a
valu d’être mis en examen en 2014
pour « complicité d’achat de votes et
financement illicite de campagne
électorale », partageant en cela la
compagnie, flatteuse pour un si petit
voyou, du puissant milliardaire aujourd’hui disparu.
Dans la nuit du 4 au 5 janvier 2019, les rêves de grandeur de
Mamadou Kébé se sont éteints au
bout d’une corde. L’homme de 38 ans
a été retrouvé pendu dans un parc,
en plein cœur du quartier sensible
des Tarterêts. Au vu du profil de l’intéressé, le parquet d’Evry a immédiatement ouvert une enquête pour
déterminer les causes de la mort.
L’autopsie réalisée n’aurait rien
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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france
COLL. PARTICULIÈRE
révélé de suspect. Mais des analyses
les attirant au Maroc afin de les y
qu’il avait intitulé son projet de livre,
toxicologiques étaient toujours en
faire « incarcérer sous un prétexte
sur la couverture duquel il posait avec
cours en fin de semaine, le 11 janvier.
fallacieux » pour mieux les « empêdes liasses de billets…
« Le parquet tient à ce que toutes les
cher de parler ». La justice n’a pas en« Je n’ai pas connu d’âge d’innoportes – c’est-à-dire toutes les hypocore tranché, mais le parquet a délicence », raconte-t-il en revenant sur
thèses, y compris celle d’un crime
vré un réquisitoire de non-lieu. Kébé
sa famille, originaire du Sénégal, un
maquillé en suicide – soient fermées
racontera en 2016 au juge : « Je sais
père polygame arrivé en France en
consciencieusement », explique une
que M. Dassault m’a payé. Pour lui, je
1961, que la deuxième épouse, sa
source judiciaire à L’Express, afin
représente un danger. »
mère, rejoint en 1979. Avec ses douze
d’éviter de « susciter le trouble » dans
Le dernier échange de Me Brossier
fils et quatre filles, le père, pâtissier
cette cité sensible, où l’homme faiavec son client, par SMS, fin 2017,
puis employé dans le nettoyage, a du
sait figure de célébrité.
prend toutefois une résonance partimal à nourrir les siens. Mamadou
En attendant, la rumeur tourne
culière au regard du sort de l’ancien
Kébé lorgne bientôt avec convoitise le
à plein dans l’ancienne ville
train de vie des « voyous
de Dassault. « Mamadou
notoires » du quartier.
s’est fait fumer », « pendu
Comment faire pour avoir,
d’accord, mais pieds et
comme eux, « de grosses
poings liés », « il a été traîné
voitures allemandes, des
par une voiture. » Des affirvêtements de marque, des
mations non avérées, des
pitbulls ? ».
on-dit vraisemblablement
Pour « survivre », le
bidon, mais qui circulent de
jeune homme commence à
bouche à oreille au pied de
voler, et c’est l’engrenage.
ces grands ensembles sortis
Rapidement, les commisde terre après guerre. Car, il
sariats, les tribunaux et les
faut bien le dire, personne
cellules de prison n’ont
ne croit au suicide.
plus de secrets pour lui. En
Son premier avocat, le
2001, il tabasse un adverpénaliste Damien Brossier,
saire « plus grand et plus
n’avait plus eu de contact
costaud » que lui, et le
avec Mamadou Kébé devoilà auréolé du « respect »
puis près d’un an mais se
du quartier. Condamné
souvient d’un homme « sur
pour tentative d’homicide
la défensive ». Il soupçonsur un gendarme, en dénait tout le monde de tratention, il s’inscrit à l’école,
vailler pour Dassault, se divise un BEP comptabilité
Extravagant Mamadou Kébé voulait illustrer son projet de livre
sant « suivi », confie l’un de
et est libéré pour « bonne
avec cette photo où il posait avec des liasses de billets.
ses interlocuteurs. « Il ne
conduite ».
dormait pas, continue DaKébé ne va plus tarder
mien Brossier, travaillait dans la boîte
petit voyou des Tarterêts : l’avocat lui
à s’intéresser à la politique locale, inde nuit qu’il avait montée en Belrecommandait de prendre garde à ses
dissociable du « Vieux » : Serge Dasgique, se plaignait de tracas qu’on lui
anciennes fréquentations : « Ils ont la
sault. « Pour aller voter, certains aucausait pour son établissement », y
rancune tenace », écrivait-il fin 2017.
raient reçu des petits cadeaux »,
voyant la main de ses puissants enneMenaces, racket, tentatives d’asdit-on en ville. La figure de l’indusmis. A juste titre ?
sassinat, meurtres… A Corbeil-Estriel tout-puissant fascine le jeune
sonnes, le climat est devenu délétère
homme, qui se trouve des points
LES PRISONS N’ONT
depuis que les élections de 2008, qui
communs avec « Sergio », comme le
PLUS DE SECRETS POUR LUI
ont porté une troisième fois Dassault
surnomme son entourage : « Son caEn 2013, au détour d’une plainte
à la tête de la ville, ont été annulées
sier judiciaire est aussi long que le
pour cause de « dons d’argent d’une
déposée contre Serge Dassault et
mien, voire plus fourni. » Voilà Kébé
d’autres par un gars de Corbeil, Kébé
ampleur significative ». Mamadou
déterminé à rejoindre l’« armée » élecKébé en sait quelque chose : il fait pardécouvre que des écoutes téléphotorale dont tout le monde parle.
niques mettent en cause l’entourage
tie des obligés du magnat de l’aéroDans son livre, il précise avoir été
nautique et de la presse. « Kébé, le soldu milliardaire : on aurait voulu lui
contacté par « une adjointe à la maidat de Serge Dassault » : c’est ainsi
tendre un piège, à lui et à d’autres, en
rie ». Un matin, il se lève aux aurores,
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
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Vie et mort d’un voyou de l’Essonne
V. NGUYEN/RIVA PRESS
particulière. Les enchères
montent en même temps
que le grade. Cette fois,
Serge Dassault lui promet
une enveloppe colossale :
1,7 million d’euros. La
victoire à nouveau arrachée coûte que coûte,
Kébé n’a plus qu’à se rendre au Liban pour récupérer l’argent, en suivant
un protocole alambiqué
dicté par le « Vieux » qui
ne semble avoir peur de
rien : « Moi on ne peut
pas m’écouter. Mon téléphone, on ne le met pas
sous surveillance, vous
savez, j’ai des amis », aurait confié Dassault à
Kébé, avant que leur relation ne dégénère, le
premier accusant le second de harcèlement et
de racket.
Le manuscrit résume
le fameux « système DasConvoitise Serge Dassault (à dr.) fascine le jeune homme qui se trouve des points communs
sault » : « Dans le quaravec lui : « Son casier judiciaire est aussi long que le mien, voire plus fourni. »
tier, tout le monde [le]
connaît mais n’y entre
enfile « une chemise blanche acheauparavant livré à la justice. Plus tard,
pas qui le souhaite. Dans cette mafia,
tée pour l’occasion » et rencontre le
il négocie un pactole avec Dassault.
le mot d’ordre est “l’organisation”. Le
premier cercle de l’avionneur. Kébé
« Combien faut-il pour calmer les
Vieux voulait que tout soit sous
est désormais reçu au Clos des Pinhabitants ? », aurait demandé l’incontrôle. Serge Dassault est d’une
sons, la résidence de Dassault. « On
dustriel. « J’ai souri, assure Kébé, et
extrême intelligence, il s’est servi de
nous a contactés [NDLR : Kébé et ses
avant même que je réponde, le
ses qualités de businessman pour
acolytes] parce que nous faisions
Vieux a dit : “450 000 euros, ça vous
mettre en place un système infaillipartie de familles nombreuses, que
suffira ?”»
ble à Corbeil et assurer sa longévité
nous pouvions rapporter des voix,
municipale. »
que nous avions une influence », exLE CASH A-T-IL ÉTÉ REVERSÉ
Le document s’achève dans le
pose l’homme devant le juge en 2017.
COMME CONVENU ?
luxe de l’hôtel Four Seasons de BeyIl va pousser des familles à voter
L’histoire ne s’arrête pas là. Le scrutin
routh sur un non-dit. Qu’est-il adpour Serge Dassault ou pour son sucmunicipal de 2009 est également invenu de l’argent ? A-t-il été redistricesseur à la mairie en 2009. A la clef,
validé et les mêmes personnages rebué comme convenu aux complices,
partent en campagne en 2010. De
une promesse d’embauche, une insaux habitants ? A-t-il été accaparé
petit caporal, voilà Mamadou Kébé
cription gratuite au permis de
par le seul Kébé, ce qui aurait évenpropulsé lieutenant de cette armée
conduire, un appui pour un logement
tuellement pu lui coûter la vie ? Myssocial… Pour les récalcitère. Un signalement Tracfin va lantrants, des menaces et inticer cette affaire qui débouchera sur
midations. Son équipe eml’instruction des magistrats. Un dospoche 60 000 euros, remis
sier désormais orphelin de deux de
par une intermédiaire dans
ses protagonistes : Serge Dassault et
des enveloppes kraft, écritMamadou Kébé, passés de vie à tréil. Des propos identiques
pas à six mois d’intervalle, ne risau témoignage qu’il avait
quent plus de parler. B. F. et L. L.
CETTE FOIS, DASSAULT
LUI PROMET UNE
ENVELOPPE COLOSSALE :
1,7 MILLION D’EUROS
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monde
CATALOGNE
L’ESPAGNE
SE DÉCHIRE AU TR
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Contestation L’incarcération
de Jordi Cuixart et des huit autres
dirigeants indépendantistes
indigne 8 Catalans sur 10, selon
les sondages. Ici, à Barcelone,
le 16 janvier 2018.
En prison depuis
quinze mois,
neuf leaders
séparatistes catalans
attendent leur procès.
Une épreuve politique
pour Madrid aussi.
De notre envoyée spéciale, Catherine Gouëset
IBUNAL
L. GENE/AFP
Q
uand il apparaît derrière
la vitre du parloir de la
prison de Lledoners, non
loin de Barcelone, yeux
vifs, barbe poivre et sel,
Jordi Cuixart arbore un
franc sourire. Difficile d’imaginer que le
président d’Omnium Cultural, une association de la société civile catalane, est en
prison depuis près de quinze mois. Dans
quelques jours, il sera transféré à Madrid,
où doit démarrer son procès pour rébellion
et sédition, en compagnie de huit autres
dirigeants indépendantistes catalans. Tous
sont détenus depuis le référendum sur l’indépendance de la Catalogne et sa proclamation avortée, en octobre 2017.
Nul doute que leur procès va occuper
le devant de la scène médiatique espagnole. Il pourrait même peser sur les élections européennes, municipales et régionales du 26 mai prochain. Et maintenir à
vif les tensions entre la région la plus riche
d’Espagne et le pouvoir central à Madrid :
à lire les enquêtes d’opinion, 8 Catalans
sur 10 jugent « injuste » l’incarcération des
indépendantistes. Jordi Cuixart risque
entre huit et dix-sept ans de prison.
Pendant les quarante minutes que
dure la visite, l’oreille collée au combiné,
dans l’un des box de verre en enfilade du
parloir, il parle avec entrain, jetant à intervalles réguliers un coup d’œil à sa montre,
habitué qu’il est à mesurer le temps imparti. « Le fait d’avoir un jeune enfant nous
a obligés à positiver, ma compagne et
moi. » Le bébé avait 6 mois quand son père
a été incarcéré. En avril prochain, il aura
2 ans. « Je ne veux pas qu’il soit triste. Si un
jour il se demande pourquoi il a grandi loin
de son papa, je veux qu’il soit fier. Qu’il
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monde
sache que je paie pour mes idées, l’indépendance, la République. »
Fils d’un ouvrier catalan de la banlieue de Barcelone et d’une vendeuse
originaire de Murcie, dans le sud-est
de l’Espagne, Jordi Cuixart, 43 ans, a
été séduit par le catalanisme à l’adolescence, dans la seconde moitié des
années 1980, à une époque où plusieurs régions d’Espagne redécouvrent leur identité, leur histoire et leur
langue. Très vite, cet autodidacte crée
une petite entreprise de machines
d’emballage, qui emploie aujourd’hui
une cinquantaine de salariés. Il y a
quatre ans, son profil de petit patron
aux idées de gauche fait de lui un candidat consensuel pour prendre la direction d’Omnium Cultural.
Créée en 1961 sous la dictature du
général Franco, l’association a longtemps promu la culture et la langue
catalanes, à une époque où cette dernière était proscrite hors du cercle familial. Depuis quelques années, alors
que le Parti populaire (PP, droite), à
Madrid, a cherché à limiter l’autonomie de la région, Omnium mène un
combat plus politique et organise des
manifestations massives en faveur de
l’autodétermination : longtemps minoritaires, les indépendantistes ont
tiré parti des maladresses de Madrid.
OCÉAN
AATLANTIQUE
TL ANTIQUE
CCATALOGNE
ATA
TTAL
AALO
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LLOOG
OGGNE
GNNE
NE
Madrid
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Barcelone
ESPAGNE
ESPAGNE
Mer
Me r
Méditerranée
Méditerr anée
7,5 millions de Catalans
16 % de la population d’Espagne
19,1 % du PIB
ART PRESSE
CHIFFRES
Collectif « On était un parmi des milliers »,
dit Txell Bonet, l’épouse de Jordi Cuixart.
Séparatiste Le 31 décembre 2018, à
Barcelone, le drapeau de la Catalogne
indépendante.
J. COLON /POLARIS POUR L'EXPRESS
ÉPHÉMÈRE PROCLAMATION
Alors qu’un nombre croissant de Catalans sont partisans d’une large
autonomie, les dirigeants de la coalition séparatiste, forts de leur majorité
en sièges aux élections, organisent le
1er octobre 2017 un référendum sur
l’indépendance, jugé illégal par Madrid. Les images de violences policières pour empêcher les électeurs de
voter indignent toute l’Europe. Deux
semaines plus tard, Jordi Cuixart et
Jordi Sanchez, président d’une autre
association indépendantiste, sont
jetés en prison. Après une éphémère
proclamation d’indépendance, ils sont
rejoints, peu après, par sept autres dirigeants séparatistes.
Leur maintien depuis lors en détention provisoire ne suscite pas
d’états d’âme à Carlos Carrizosa,
FRANCE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Catalogne
interroge Ernest Maragall (Gauche républicaine de Catalogne, ERC), candidat bien placé pour emporter la mairie de Barcelone lors des prochaines
municipales, le 26 mai. « On préférerait qu’ils soient en liberté, mais plusieurs accusés ont échappé à l’action
de la justice », nuance Salvador Illa,
porte-parole du Parti socialiste catalan (PSC), en allusion aux six responsables qui ont fui le pays après ces
événements – dont Carles Puigdemont, ex-président du Govern (gouvernement autonome catalan).
PHOTOS : J. COLON/POLARIS IMAGES POUR L’EXPRESS
Revendication Aux abords de la
prison, des militants se réunissent
régulièrement pour demander
la libération des détenus.
D. RAMOS/GETTY IMAGES /AFP
RUBANS JAUNES
porte-parole de la branche catalane
de Ciudadanos (parti de centre droit),
qui a récolté l’essentiel des voix antiindépendantistes aux dernières élections régionales. « Jordi Cuixart et
Jordi Sanchez ont fait descendre les
masses dans la rue pour violer la loi.
La gravité des faits et le risque de fuite
justifient leur maintien derrière les
barreaux. » Ce n’est pas l’avis d’Amnesty International, qui parle d’une
« restriction disproportionnée des
droits à la liberté d’expression et de
réunion pacifique ».
La mesure indigne aussi de nombreux Catalans : « Plusieurs de ces prisonniers sont mes adversaires politiques, mais la détention provisoire
est inacceptable, en termes juridiques
comme humanitaires », déplore Gerardo Pisarello, maire adjoint de Barcelone, élu de la coalition En Comu,
formée autour du parti de gauche Podemos – qui n’a pas soutenu le défi de
l’automne 2017. « A-t-on déjà, dans
l’Europe démocratique, tenté de régler un conflit de cette façon ? »
Les peines requises suscitent aussi
l’indignation : l’avocat du gouvernement réclame huit ans de réclusion
pour « sédition » à l’encontre du président d’Omnium ; le parquet, dixsept ans pour « rébellion ». « Ils cherchent à criminaliser la mobilisation
populaire », proteste Txell Bonet,
l’épouse de Jordi Cuixart, une journaliste rencontrée dans le quartier de
Gracia, à Barcelone.
Ces chefs d’accusation sont contestés, y compris par ceux qui ne partagent pas le credo séparatiste, comme
la spécialiste de droit constitutionnel
Argelia Queralt : « Invoquer la rébellion
est excessif. Il n’y a pas eu de soulèvement violent avec des armes. L’un des
rédacteurs de la loi a lui-même déclaré
qu’il ne s’appliquait pas à la situation
catalane. Quant au délit de sédition, il
requiert un soulèvement tumultueux,
à la manière de la prise de la Bastille. »
Pour autant, les dirigeants sécessionnistes doivent rendre des comptes
à la justice, estime la professeure de
l’Université de Barcelone : « Ils ont
porté atteinte aux institutions, dès les
6 et 7 septembre 2017, par l’adoption
de lois sur le référendum et la “transition” [post-indépendance]. En optant
pour une procédure d’urgence, ils ont
outrepassé les règles du Parlement et
bafoué les droits des autres parlementaires, en les privant de la possibilité
d’examiner les textes à l’avance ou de
déposer des recours. »
A proximité du centre pénitentiaire de Lledoners, les rubans jaunes,
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symboles du soutien aux détenus,
sont plus visibles encore que dans le
reste de la Catalogne : suspendus aux
arbres et aux balcons, ou peints sur
le goudron des petites routes qui serpentent entre les champs labourés. A
Madrid, en signe d’apaisement, le chef
du gouvernement, le socialiste Pedro
Sanchez, a fait transférer en Catalogne
en juillet dernier les souverainistes
incarcérés. Depuis, le terrain qui surplombe les bâtiments ocre de la prison
est devenu un lieu de meeting.
Chaque soir, un activiste muni d’un
mégaphone souhaite « bonne nuit » à
ceux que leurs partisans qualifient
de « prisonniers politiques » (presos
politicos), mais qui, pour les non-indépendantistes, sont des « politiques
emprisonnés » (politicos presos).
RUDESSE JUDICIAIRE
Le 29 décembre, dans un froid glacial,
ils étaient plusieurs centaines, écharpe
jaune autour du cou, à écouter Le
Messie, de Haendel, entonné par
400 chanteurs et musiciens bénévoles à destination des détenus, en
contrebas. « Ces gens sont enfermés
alors qu’ils ont toujours agi pacifiquement », commente Ignasi Roca, à
l’issue du concert. Le 1er octobre 2017,
le jeune violoniste est arrivé d’Allemagne, où il étudiait la musique, pour
voter en faveur de l’indépendance. Un
peu plus loin, des sexagénaires venus
des villages de la région se font la bise
et se donnent rendez-vous pour le
prochain rassemblement.
Deux jours plus tard, à 60 kilomètres de là, des dizaines de sympathisants des prisonniers sont réunis dans
le quartier de Gracia, bastion indépendantiste de Barcelone. Comme chaque
lundi, à 20 heures, après une minute
de silence, ils déclament poèmes et
chantent avant de reprendre en chœur
l’hymne catalan, Els Segadors (Les
Moissonneurs), composé en hommage
à un soulèvement populaire local, au
XVIIe siècle, contre la hausse des taxes
imposées par le roi d’Espagne pour
financer la guerre de Trente Ans.
« Depuis le début, toute cette aventure
a été collective, commente Txell Bonet.
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
J. BARBANCHO/REUTERS
monde
Détention Le 16 octobre 2017, arrivée
au tribunal, à Madrid, de Jordi Cuixart et
de Jordi Sanchez, arrêtés aussitôt après.
On était un parmi des milliers. C’est
aussi pour ça que les gens sont si
solidaires des détenus. Ils se disent
“ils sont en prison, mais ça aurait pu
être moi”. »
La rudesse de la réponse judiciaire
au processus indépendantiste alimente la mobilisation et plombe le
climat politique. Parvenu en juin dernier au pouvoir, avec l’aide de Podemos et des nationalistes catalans et
basques, Pedro Sanchez dirige l’Espagne à la tête d’un gouvernement
ultraminoritaire : 84 députés sur 350.
Or, depuis plusieurs mois, en raison
des lourdes réquisitions de l’avocat du
gouvernement contre les séparatistes,
les partis indépendantistes catalans
refusent de voter le budget de 2019, au
risque de provoquer des élections
anticipées, qui pourraient, selon de
récents sondages, ramener la droite au
pouvoir. « Le sort fait aux prisonniers
indépendantistes encourage la radicalisation », regrette Joaquim Coello,
ex-président du port de Barcelone.
« Accepter de voter le budget
diminuerait les tensions avec l’Espagne, reconnaît Ferran Requejo, de
l’université Pompeu Fabra, à Barcelone, mais cela les augmenterait en
Catalogne. » De fait, les plus radicaux
crient à la trahison au moindre signe
de modération des deux principales
formations nationalistes.
Au fil du temps, la crise catalane a
pris une place de plus en plus grande
sur la scène politique nationale. A
Madrid, Pedro Sanchez est critiqué
pour sa mansuétude envers les
séparatistes, non seulement à droite,
mais aussi par les barons socialistes.
Sonnée par sa défaite inattendue, le
2 décembre, l’ex-patronne de l’Andalousie Susana Diaz regrette publiquement de ne pas avoir plus épinglé
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Catalogne
Vox et la brèche
catalane
S. VERA/REUTERS
Division Près de la moitié des
Catalans serait séparatiste. Ici, à
Barcelone, le 29 septembre 2017,
en attendant le référendum.
déplore Aleix Sarri, conseiller en
politique internationale du Govern.
A. GEA/REUTERS
UNILATÉRALISME
Dialogue Le Premier ministre espagnol
Pedro Sanchez (à g.) et le chef catalan
Quim Torra en quête d’apaisement.
les catalanistes pendant la campagne, tandis que les présidents
PSOE de Castille-La Manche et
d’Aragon, inquiets pour leur siège
lors du scrutin du 26 mai, suggèrent
d’interdire les partis indépendantistes – une revendication du parti
d’extrême droite Vox (voir l’encadré).
« Et on attend de nous l’envie de rester dans un pays où, pour gagner les
élections, il faut surenchérir dans les
invectives contre les Catalans ! »
« La bulle que forme la prison, ou l’exil,
empêche les indépendantistes de faire
un bilan critique de leur action, diagnostique Argelia Queralt. Ils ne sont
pas en prison pour leurs idées, mais
pour avoir voulu les imposer de
manière unilatérale. » Depuis plusieurs
années, les partis favorables à la sécession se maintiennent autour de 48 %
des voix. « Une majorité claire en faveur
de l’indépendance fait peut-être défaut,
mais il n’y a pas non plus de majorité
claire en faveur du maintien dans
l’Espagne », défend Jordi Cuixart, en
allusion aux 43 % des partis « constitutionnalistes » lors du dernier scrutin.
A quelques jours de son transfert
à Madrid pour la durée du procès, regrette-t-il son action? « Non. Je revendique la désobéissance civile, avec une
seule réserve : qu’elle soit pacifique.
J’ai été objecteur de conscience. Je
condamne la violence. Bien sûr, je
préférerais être auprès de mon petit
garçon, mais notre présence en prison
est le meilleur service que nos adversaires peuvent rendre à l’idée d’indépendance. La volonté de nous faire
taire a abouti au résultat inverse. On
est soutenu par des personnalités du
Le parti d’extrême droite Vox
a profité d’une particularité
du droit espagnol, l’accusation
populaire, qui permet à tout
citoyen ou à toute organisation
d’exercer une action pénale.
Résultat, le mouvement
réclame soixante-deux ans
de prison pour Jordi Cuixart.
Il se sert du procès
des indépendantistes à des fins
de « propagande électorale »,
dénoncent les avocats
du détenu, qui ont demandé,
en vain, la récusation
du groupuscule. Partisan
de la fin de l’autonomie
des régions, pourfendeur de
l’immigration et du féminisme,
Vox a fait une entrée surprise,
le 2 décembre dernier, sur
la scène politique espagnole :
gratifié de 0,20 %
aux législatives de 2016, il a
raflé 12 sièges au parlement
régional d’Andalousie,
où il a négocié son soutien à
une alternance à droite de cette
région, tandis que les sondages
lui prédisent entre 8 et 13 %
des voix en cas d’élections
législatives. Les séparatistes
se sentent-ils coupables
de ce bouleversement ?
Pas du tout : « Les juifs sont-ils
responsables de l’antisémitisme
? réagit Jordi Cuixart.
Il faut cesser de tout mettre
sur le dos des Catalans. »
monde entier. » Le 17 décembre, le
sculpteur et dissident chinois Ai Weiwei a rendu visite à Jordi Cuixart derrière les murs. Quelques jours plus
tard, il a même animé une session artistique dans le centre de détention.
A l’heure du Brexit et de la montée
des populismes, pourtant, dans une
Europe fragilisée et menacée par la
fragmentation, l’idée de déplacer des
frontières effraie. A Bruxelles et ailleurs, beaucoup préfèrent oublier le
sort des prisonniers catalans. C. G.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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monde
EUROPE
Y a-t-il un pilote
dans l’avion?
Alors que la Roumanie a pris la tête de l’Union,
l’homme fort du régime, Liviu Dragnea, multiplie
les critiques contre Bruxelles. Avis de tempête.
Par Charles Haquet
B
n’est pas au pouvoir, mais il en
détient de nombreux leviers.
Cheveux gris et moustache
élégante, ce fin tacticien âgé de
56 ans est, de facto, le vrai dirigeant du pays. Marionnettiste,
il fait les carrières… et les défait. Depuis deux ans qu’il préside la Chambre des députés,
Dragnea a changé trois fois de
chef du gouvernement et plus
de 70 ministres.
Rien ne lui échappe, semble-t-il, sauf la justice. Ce n’est
pas faute d’avoir essayé… Déjà
condamné pour fraude électorale, le voici, en janvier 2017,
poursuivi pour abus de pouvoir dans une affaire d’emplois fictifs. Le préjudice étant
estimé à 24 000 euros, le gouvernement se réunit en urgence, le soir du procès, pour
adopter un décret qui relève le seuil
des poursuites à 44 000 euros ! Les
Roumains sont furieux, des manifestations éclatent dans tout le pays. Le
texte sera abrogé le 5 février.
O. GANEA/INQUAM PHOTOS/REUTERS
ucarest, le 11 décemdéputés, a attaqué en justice la Combre 2018. Diplomates,
mission européenne. Son but? Casser
experts et fonctionune enquête de l’Office européen de
naires sont sur les
lutte contre la fraude, qui, dans son
dents. Dans quelques
rapport en 2017, l’accusait d’avoir désemaines, la Roumatourné 21 millions de fonds européens.
nie va prendre la direction de l’EuLa loi roumaine interdit en effet à tout
rope – une première depuis son adhécitoyen inculpé d’occuper des foncsion à l’Union, en 2007.
tions exécutives. En saisissant la Cour
Hasard du calendrier, des événede justice de Luxembourg, Dragnea,
ments cruciaux pour l’Europe vont se
vieux briscard de la politique, espère
jouer durant ces six mois de présiobtenir un non-lieu. Il pourrait ainsi
UN DÉCRET D’AMNISTIE POUR
dence : Brexit le 29 mars, élections euassouvir son ambition ultime : diriger
BLANCHIR DES POLITIQUES
ropéennes du 23 au 26 mai, ou encore
le pays. Le temps presse : l’élection
La ficelle était trop grosse ? Depuis
le sommet des 27 dirigeants, à Sibiu,
présidentielle a lieu à la fin de 2019.
deux ans, il n’en continue pas moins
dans l’ouest de la Roumanie, le 9 mai.
Tant pis si cette procédure écorne la
de saper cette justice qui l’empêche
L’ordre du jour de la réunion a de quoi
crédibilité de son pays…
d’accomplir ses desseins politiques.
intimider : avenir de l’euro et de la poLiviu Dragnea a un cousin en poliOfficiellement, il s’agit de corriger les
litique étrangère européenne, ratificatique, et il s’appelle Jaroslaw Kacabus d’une machine judiciaire qui se
tion du partenariat économique avec le
zynski. Comme le chef du parti polocomporterait, selon le pouvoir, comme
Japon, négociation du budget communais Droit et justice, Liviu Dragnea
un « Etat parallèle ». Le chantier est
nautaire d’après 2020...
avancé : le Code pénal a
Autant dire que les Roufait l’objet de dizaines
Inquiets Jean-Claude Juncker, président de la Commission
mains sont désireux de
d’amendements et la
européenne, et Viorica Dancila, Première ministre roumaine.
réussir ce baptême du feu
cheffe du Parquet natioet de gagner le respect des
nal anticorruption (DNA),
492 millions d’Européens.
Laura Codruta Kovesi, a
Ce 11 décembre 2018,
été limogée le 9 juillet derpourtant, l’homme le plus
nier. Elle aurait « enfreint
puissant du pays n’a pas
la Constitution ». En réahésité à ruiner les efforts
lité, Dragnea reproche
de ses compatriotes dans
surtout à cette magistrate
un seul intérêt : le sien.
intègre d’avoir épinglé,
Liviu Dragnea, à la tête du
pour faits de corruption,
Parti social-démocrate
plus de 3 000 fonction(PSD), au pouvoir, et prénaire s et p oliticiens
sident de la Chambre des
roumains, dont deux
60
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
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Tacticien Leader du Parti
social-démocrate roumain, Liviu
Dragnea n’a qu’une ambition :
diriger le pays. Il en contrôle
déjà de nombreux rouages.
INQUAM PHOTOS/REUTERS
A Bucarest, la Première ministre, Viorica
Dancila (PSD), a assuré,
le 12 décembre, devant
les deux chambres du
Parlement, que la Roumanie ferait bonne figure : « Devant un tel
enjeu, il n’y a pas de
place pour l’orgueil, les
intérêts personnels ou
les affrontements stériles. » En privé, la cheffe
du gouvernement a signifié son désaccord visà-vis du projet d’amnistie. Sera-t-elle entendue ?
Il y a des raisons de l’espérer.
D’abord, le PSD a beaucoup chuté
dans les sondages depuis deux ans : il
ne recueille aujourd’hui que 30 % des
intentions de vote, contre 46 % il y a
deux ans. Ensuite, nombre de Roumains se méfient de la « grande lessive » voulue par le président de la
Chambre des députés. Déjà, la Cour
constitutionnelle a « retoqué » une
bonne partie de la réforme judiciaire :
certains garde-fous institutionnels
fonctionnent encore en Roumanie.
Enfin, et peut-être surtout, Liviu Dragnea, préoccupé par son propre sort,
aurait trouvé un autre moyen
d’échapper à la justice et négocié,
selon plusieurs sources, son acquittement avec des juges roumains. En
échange, il renoncerait à passer en
force son décret d’amnistie. Qu’en
pense-t-on à Bruxelles ? « Ce n’est pas
une situation idéale, soupire un diplomate européen, sous couvert
d’anonymat. Mais si ça peut nous éviter une crise ouverte durant la présidence roumaine… » A quelques mois
de la fin de son mandat, le président
de la Commission, Jean-Claude
Juncker, aurait sans doute aimé un
autre cadeau de départ. C. H.
DRAGNEA N’A PAS HÉSITÉ
À RUINER LES EFFORTS DE
SES COMPATRIOTES DANS
UN SEUL INTÉRÊT : LE SIEN
ex-Premiers ministres issus
du PSD. Depuis son départ,
le nombre de dossiers traités
par les agents du DNA a
baissé de façon spectaculaire. C’est maintenant au
tour du procureur général,
Augustin Lazar, d’être dans
la ligne de mire du pouvoir.
Dragnea en aurait-il fait une affaire personnelle ? A Bruxelles comme
à Bucarest, beaucoup le pensent. La
réforme de la justice n’aurait, accusent ses détracteurs, qu’un seul but :
alléger son casier judiciaire. De fait, le
gouvernement cherche maintenant à
faire adopter un décret d’amnistie qui
permettrait de blanchir de nombreux
responsables politiques. Et, en premier lieu, Liviu Dragnea lui-même.
Un tel scénario est inacceptable
pour Bruxelles : « Pas question de le
laisser franchir cette ligne rouge », diton dans les couloirs de la Commission. En réaction, le chef du PSD n’a
cessé, ces derniers mois, de brocarder
cette Union « inique », qui n’accorderait pas à la Roumanie le « droit
d’avoir ses propres opinions ». Il n’a,
du reste, pas participé aux cérémonies marquant les débuts officiels de
la présidence roumaine, le 10 janvier.
Dans ce contexte houleux, on
comprend l’inquiétude de certains
dirigeants européens. Si le pays est
techniquement prêt pour assumer la
présidence tournante de l’Union, « le
gouvernement de Bucarest n’a pas
encore pleinement compris ce que
signifie présider les pays de l’UE », a
estimé fin décembre le président de
la Commission, Jean-Claude Juncker,
dans le quotidien allemand Die Welt.
« Juncker a attendu le dernier moment pour porter l’estocade, juge un
proche du dossier, qui, pour des raisons compréhensibles, requiert l’anonymat. La Roumanie est-elle vraiment
le premier Etat membre à prendre la
présidence dans un moment difficile?
Que dire de la Belgique, qui, en 2010,
n’avait même pas de gouvernement ?
Ce genre de déclarations risque de
braquer le peuple roumain contre
Bruxelles… »
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
61
PICARD/SDP
économie
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Le roi du surgelé, qui accélère son
développement, a ouvert ses portes
à L’Express. Reportage au siège,
où les plats sont créés. Par Corinne Scemama
DANS LES CUISINES
DE PICARD
L
a cuisine en Inox, agrémentée d’une grande
table et de six fours à
micro-ondes, n’est ni
spacieuse ni tape-à-l’œil.
Et pourtant, c’est dans
cet office situé au cœur du siège social
de Picard, à Issy-les-Moulineaux
(Hauts-de-Seine), que s’élaborent
tous les nouveaux plats cuisinés de
l’enseigne. En ce 28 décembre, malgré
la trêve des confiseurs, l’équipe est au
complet. Delphine Courtier, directrice du marketing et des achats du
groupe, est entourée de Bruno, responsable R&D du pôle « entrées », et
d’un duo de trentenaires enjouées,
prénommées toutes les deux Camille,
62
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
respectivement chargées des achats
et du marketing. Si l’ambiance est bon
enfant, les participants, en blouse
blanche et carnet à la main, gardent
leur sérieux : ils vont tester à l’aveugle
sept bols de crudités accompagnées
de produits de la mer, envoyés par
deux fournisseurs qui ont suivi un cahier des charges bien précis. Petites
cuillères à la bouche, le quatuor
échange sans complaisance. « C’est
trop huileux », « ça manque de
fraîcheur », « c’est caoutchouteux ».
Les jugements sont parfois peu
amènes car l’impératif de commercialiser le produit en mai 2019 n’autorise aucune circonvolution. Moins
bousculés qu’à l’habitude – le rush de
Noël avec ses tests de dégustation de
bûches et de foie gras est passé –, les
arbitres du goût Picard se donnent du
temps avant d’envoyer aux expéditeurs leurs instructions pour améliorer la texture ou la présentation.
CONCURRENCER LES
COMMERCES DE PROXIMITÉ
La mise au point du produit peut
prendre de deux à quatre mois, avec
quatre ou cinq allers-retours. Si nécessaire, Bruno se déplacera lui-même à
l’usine afin de comprendre pourquoi
le fabricant n’arrive pas à lui donner
entière satisfaction. Ce souci de perfection et cette volonté d’innovation
permanente sont dans l’ADN de
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L'ENSEIGNE
EN CHIFFRES
1000 12
millions
de clients
1,4
Relooker L’enseigne
ouvre des magasins
qu’elle veut plus
chaleureux. A dr. :
Philippe Dailliez,
PDG du groupe.
Picard depuis sa création, en 1906.
Appliquées avec constance depuis des
décennies, ces recettes simples mais
immuables expliquent le succès durable de l’enseigne, malgré les crises – la
viande de cheval en 2013 – et le changement fréquent d’actionnariat, de
Carrefour à Lion Capital et à Aryzta, le
dernier en date. Aujourd’hui, Picard
voit ses ventes exploser dans ses
1 000 magasins dans l’Hexagone
(1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2017), dans un marché pourtant chahuté. Surtout, elle reste l’une
des enseignes préférées des Français,
selon le classement annuel d’OC&C.
Avec un tel palmarès, Picard
pourrait s’estimer satisfait. Mais
« l’enseigne ne s’endort jamais », dixit
Mike Hadjadj, patron d’Iloveretail.
« Nous nous développons à un rythme
soutenu », se félicite Philippe Dailliez,
PDG du groupe. Depuis novembre 2018, elle teste le concept Vision,
avec des magasins plus colorés et chaleureux. Une nouvelle ère pour Picard,
qui veut concurrencer plus directement les commerces de proximité en
se livrant, comme ses confrères, à un
combat sans merci au cœur des
grandes villes.
Fagots de haricots verts extrafins entourés d’une tranche de lard,
F. FERVILLE POUR L’EXPRESS
PICARD/SDP
Picard en France
milliard
d’euros
de chiffre
d’affaires en 2017
1100
références en magasin
moelleux au chocolat – il s’en vend un
toutes les six secondes –, spécialités
exotiques ou farandole de bûches extravagantes – celle de 2017 représentait
une voiture rouge framboise surmontée d’un sapin vert élaborée par le chef
pâtissier Christophe Michalak, celle de
2018, le traîneau du Père Noël en chocolat. Depuis la reprise par Armand Decelle, en 1973, des Glacières de Fontainebleau, fondées par Raymond Picard,
l’enseigne s’est évertuée à donner au
surgelé ses lettres de noblesse. La formule est simple et tient en trois principes : une offre renouvelée, des services et des prix attractifs. « Ce qui fait
de Picard le Decathlon du surgelé », affirme Mike Hadjadj. « Comme la
marque de sport, elle rénove en
permanence ses produits dans
une gamme de tarifs qui évoluent
peu », ajoute-t-il. Sa politique de
prix fait en effet aussi sa force :
malgré la sophistication progressive de l’offre, accélérée dans les
années 2000, les plats cuisinés de
qualité restent abordables.
Retour au siège, au cœur de la
machine à gagner Picard. Avant
d’entamer les tests en cuisine, les
équipes se réunissent dans la
« salle de brainstorming » : après
avoir fait le tour du monde à la
recherche de nouvelles saveurs,
elles ne s’interdisent rien. Et les
idées loufoques fusent dans une
joyeuse cacophonie. Après plusieurs heures à délirer, tous se posent
la question : « Est-ce vraiment réalisable ? » La réponse est souvent positive, parce que, assure Delphine Courtier, « tout se surgèle ». Qui aurait cru
que Picard pourrait un jour proposer
des plateaux de fromages ou des huîtres (cuisinées)? Qui aurait osé imaginer fabriquer un pain surprise en forme
de chalet? C’est dans ce lieu d’échange
et d’anticipation des tendances de la
consommation que les gammes bio,
veggie ou sans colorants ont été créées.
Ici, même les recettes qui marchent
sont revisitées : la blanquette de veau
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
63
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
reportage
PICARD/SDP
traditionnelle a, par exemple, été
pas de la même usine. Et même si 70 %
remplacée par un sauté de veau au
des plats sont réalisés en France, le pad
risotto, plus contemporain. Aucune
thaï vient de Thaïlande et le curry,
mode alimentaire n’est laissée de côté.
d’Inde. Ensuite, pour entretenir sa
Au risque de se tromper : « Cela ne
réputation, la marque centre ses cammord pas toujours », reconnaît-on au
pagnes publicitaires sur les produits.
siège. Ces discussions à bâtons rompus
Les pizzas bio tomates cerises et auberse prolongent tous les lundis midi,
gines, affichées en ce début janvier
lorsque la direction se réunit autour
dans le métro parisien, semblent appéd’un repas exclusivement composé de
tissantes que celles des restaurants itaplats cuisinés à goûter
liens les plus branchés.
parmi les 200 nouPourtant, en cette
« D’un lieu
veautés de l’année (sur
fin de décennie marde passage et de
1 100 références). Tout
quée par le bouleverdépannage, Picard
le monde y va de son
sement de la distripetit couplet acerbe.
bution alimentaire,
devient un lieu
« C’est un véritable feu
miser sur la qualité et
d’attractivité »
roulant », s’amuse Phil’innovation ne suffit
lippe Dailliez.
plus. Pour transformer
Cette créativité conforte la notole capital de sympathie des Français
riété de la marque. « Picard a su
en addiction, Picard a dû franchir une
construire, année après année, une
étape supplémentaire. Désormais,
excellente image de qualité », souligne
l’enseigne s’inscrit dans la tendance
Guy-Noël Chatelin, associé chez EY.
des nouveaux formats de proximité,
Qu’elle entretient dûment. D’abord en
comme Franprix ou Carrefour City.
choisissant ses fournisseurs : ils sont
« D’un lieu de passage et de dépan200 à travailler pour l’enseigne, et parnage, Picard devient peu à peu un lieu
fois depuis plus de quarante ans.
d’attractivité et de plaisir », comPicard constitue, pour eux, une carte
mente Frank Rosenthal, spécialiste
de visite exceptionnelle et les pousse
du secteur. Jusqu’ici, les clients faià se surpasser. La sélection est rude :
saient d’abord leurs courses dans leur
on ne confie pas au fabricant de hachis
supermarché et allaient chez Picard
parmentier le soin de préparer des
dans un second temps pour acheter
pastillas au foie gras. Tout comme les
des surgelés. Résultat : le temps
éclairs et les mini-éclairs ne sortent
moyen passé au milieu du froid n’excède pas six minutes ! Il faut dire que
ces endroits dépouillés n’incitent pas
à la flânerie. Et même si Armand Decelle avait volontairement choisi le
blanc clinique pour montrer la pureté
des aliments surgelés, « la marque n’a
désormais plus rien à prouver », estime Frank Rosenthal.
Picard a commencé, voilà deux
ans, à inclure une offre limitée d’épicerie sèche et de vins, « des produits
DES PAINS
DE GLACE
AUX PLATS
CUISINÉS
64
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
1906 Création
des Glacières
de Fontainebleau,
entreprise de fabrication
et de livraison de pains
de glace par
Raymond Picard.
1973 Rachat
de l’entreprise par
Armand Decelle.
1974
« Distri-ration » Avec son
snack-bar, la marque surfe
sur la mode du mix
distribution-restauration.
complémentaires aux surgelés, qui
permettent de couvrir tous les besoins
du repas sans être obligé de compléter
ailleurs », explique Philippe Dailliez.
L’enseigne a également lancé, en
septembre 2017, sa carte de fidélité
« Picard & Moi ». Il était temps ! «La
marque avait déjà un excellent score
d’appréciation, alors qu’elle ne
connaissait pas ses clients. Désormais,
elle pourra mieux cibler le type d’innovation selon l’implantation géographique », analyse Guy-Noël Chatelin.
Aujourd’hui, Picard compte 5 millions
de porteurs de carte.
DES PRODUITS
COMPLÉMENTAIRES
Mais le vrai changement vient à peine
d’être amorcé, avec l’arrivée des magasins Vision. A Issy-les-Moulineaux, le
premier du genre, testé depuis novembre, est plus chaleureux, avec ses
couleurs orange et bleu assorties aux
meubles en bois clair qui illuminent
les bacs rétroéclairés. L’espace est
divisé en îlots par thèmes (mer,
viandes...) s’inspirant d’une place de
marché. « Comme si vous alliez chez
votre boucher ou chez votre poissonnier », commente Delphine Courtier.
Inauguration
du premier magasin
Freezer Center à Paris.
Le deuxième suivra,
un an plus tard,
aux Pavillons-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis).
1999 Première
ouverture à
l’international, en Italie.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Dans les cuisines
Rappel
dede
Picard
titre
International :
un dégel tardif
PICARD/SDP
E
Si l’expérience se révèle concluante,
Picard va rénover entre 100 et 150 magasins par an. « Grâce à ce concept,
Picard devient un acteur à part entière
de l’alimentation », observe Frank
Rosenthal. D’autant que l’enseigne
ajoute 60 références d’épicerie sèche,
comme les cornichons, les sardines à
l’huile ou le ketchup, en plus des produits apéritifs, de la cave à vin et de la
collection de bières. Au total, 130 produits complémentaires. A l’écoute des
clients, le spécialiste du froid a également ouvert des snack-bars afin de
surfer sur la mode de la « distriration » (condensé de distribution et
de restauration) : dans un coin du
magasin, Picard a installé des tables
hautes et des tabourets face à un mur
de micro-ondes. Pour conquérir la
cible des jeunes actifs et des étudiants,
l’enseigne propose des menus à partir
de 5 euros. « On veut rassurer sur les
prix en offrant 400 produits à moins
de 3 euros », affirme Philippe Dailliez.
Une accélération d’autant plus
nécessaire que la concurrence s’intensifie. Outre les marchands de fruits
et légumes et les supermarchés, les
autres acteurs du surgelé bougent
eux aussi. Thiriet (1 300 références),
2005
Lancement
d’un concept de magasin
avec un nouveau logo
et des recettes
plus sophistiquées.
2015
Nomination
de Philippe Dailliez,
un ancien de Leroy
Merlin, comme
président.
s’attaque aujourd’hui au quasimonopole de Picard. Autrefois
cantonnée aux petites villes de
province, l’entreprise vosgienne
vient de s’associer à Monoprix
pour séduire la population de
Paris et des grandes métropoles,
cœurs de cible de Picard.
« Avant, nous avions une sorte
de pacte de non-agression, avec
un partage géographique clair.
Aujourd’hui, ils marchent sur
nos plates-bandes », se plaint un
cadre du groupe. Alors, pour
répliquer et se développer loin
des centres, Picard se lance dans
la franchise. Ses dernières ouvertures ? Guéret (Creuse) et Villefranche-de-Rouergue (Aveyron).
L’enseigne, qui répète à l’envi que
« sa vocation reste le surgelé », réussira-t-elle son nouveau pari ? Pour y
parvenir, elle devra non seulement relooker ses magasins mais aussi combler ses retards. Son développement
international n’est pas à la hauteur de
sa réussite en France (voir l’encadré).
« Trouver des relais de croissance à travers la planète constitue pourtant un
de ses plus gros challenges », souligne
Guy-Noël Chatelin. Autre faiblesse à
2018
Ouverture
du premier magasin
Vision, un Picard
relooké qui se veut
plus chaleureux.
t si l’expatrié français pouvait
faire ses courses chez Picard,
quel que soit son pays de résidence ?
Alors que le roi du surgelé a passé ces
dernières années à quadriller la France,
il ne s’est pas beaucoup développé
à l’international. Au total, seuls
91 magasins et 600 corners Picard
ont traversé la frontière. En 1999,
l’Italie fut sa première incursion hors
de l’Hexagone. Depuis, il a conquis
la clientèle belge et s’est également
installé en Suisse, en Grande-Bretagne,
en Suède et aux Pays-Bas. Mais c’est au
Japon qu’il se développe le plus depuis
2016, en s’associant avec le premier
distributeur nippon, Aeon. Picard
y vend ses croissants et ses éclairs
comme des petits pains. Les Etats-Unis,
eux, sont hors de portée car, pour les
Américains, le surgelé est considéré
comme de la junk food. Malgré tout,
Picard veut plus que jamais accélérer
sa conquête du monde, qui ne
représente que 5 % des ventes. Afin
que la success story s’exporte enfin.
corriger : les ventes sur Internet. Elles
ne représentent aujourd’hui que 2,5 %
de son chiffre d’affaires. « L’offre s’améliore. Nous enregistrons déjà une belle
progression », assure Philippe Dailliez.
Picard compte aussi séduire le monde
du travail en installant des distributeurs de plats surgelés dans les grandes
entreprises. Autant de défis de taille à
relever en 2019 et 2020. « Picard a
jusqu’ici démontré sa capacité à aller
plus loin que ce qu’on avait imaginé »,
constate le consultant de EY.
Pendant ce temps, concentrée sur
ses échantillons trois jours avant la
nouvelle année, l’équipe R&D planche
sur Noël 2019 et prépare la SaintValentin, une des opérations dont
Picard a le secret. Décidément, ils
n’arrêtent jamais. C. S.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
65
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
sondage exclusif
Les bons
présages
des patrons
Début 2018, notre Baromètre montrait
des dirigeants enthousiastes. Mais l’année
s’est révélée décevante. 2019 pourrait, elle,
surprendre agréablement. Par Emmanuel Lechypre
I
l y a un an pile, notre Baromètre des grandes entreprises, réalisé
par l’Observatoire BFM Business et le cabinet de conseil Eurogroup Consulting en partenariat avec L’Express, était au beau fixe.
Les fleurons tricolores considéraient alors que l’environnement
mondial n’avait jamais été aussi porteur depuis la crise financière
de 2007-2008. Ils plaçaient en la France des espoirs jamais vus depuis
la création de notre Baromètre, en 2006, dopés par l’arrivée à l’Elysée
d’un président de la République aussi jeune que « pro business ».
Un an plus tard, que disent les 100 principaux groupes hexagonaux
(CAC 40, une partie du SBF 120, quelques grandes sociétés familiales et
plusieurs entreprises de taille intermédiaire emblématiques)? D’abord,
que 2018 n’a pas tenu ses promesses. A cause, en France, des grèves du
printemps dans les transports, des gilets
jaunes, et d’une politique économique souLa rentabilité
vent brouillonne. Le contexte international
résiste,
n’a pas aidé : tensions commerciales entre la
tout comme
Chine et les Etats-Unis, Brexit, poussée de
fièvre sur le pétrole, fronde italienne contre
les projets
Bruxelles, spectaculaire trou d’air sur les
d’investissements
marchés financiers à partir de l’été.
« Mais la bonne nouvelle apportée par le
monde des affaires, c’est que l’année 2019 sera sans doute meilleure
que les citoyens et les Bourses ne l’anticipent aujourd’hui », affirme
Gilles Bonnenfant, le président d’Eurogroup Consulting. Les perspectives d’activité s’affichent certes un peu en retrait par rapport à janvier 2018, mais elles se maintiennent à leur niveau le plus élevé depuis
2009. La rentabilité résiste également, tout comme les projets d’investissements. Sur le front de l’emploi, les dirigeants français sont plus frileux. « Les marchés financiers surestiment les risques géopolitiques et
commerciaux, et sous-estiment le carburant qui reste disponible pour
faire tourner les moteurs de l’activité », assure Patrick Artus, le directeur des études économiques de Natixis. 2018 avait déçu ; 2019 ne
manque pas d’atouts pour être une année de bonnes surprises… E. Le
Perspectives d’activité
ctivitéé :
d’activité
résistantes
Solde d’opinions
d’opinions*,
*, en France et à l’étranger (en %)
80
l’étranger
A l’étr
anger
83
57
60
40
41
20
0
–4
– 20
Enn FFrance
ranc
nce
– 40
2006
2010
2015
2019
Source : Eurogroup Consulting.
L
es dirigeants français sont optimistes.
Les perspectives d’activité continuent de
s’améliorer à l’international, le redressement
des pays émergents compensant
l’essoufflement européen. En France, la
production risque de ralentir, notamment
dans l’automobile ou la construction,
mais se maintiendra au-dessus des rythmes
enregistrés après la récession de 2009,
tirée par les services et la distribution.
d’investissements
investissements :
Perspectives d’
encore solides
d’opinions*,
Solde d’opinions
*, en France et à l’étranger (en %)
l’étranger
A l’étr
anger
70
80
60
29
40
20
27
0
– 20
En FFrance
ranc
a ce
– 40
2006
2010
– 25
25
2015
2019
Source : Eurogroup Consulting.
C
’est l’une des meilleures surprises
de ce baromètre 2019 : les patrons
restent déterminés à investir. Malgré le
ralentissement des entrées de commandes,
les tensions persistantes sur les capacités
de production dans l’industrie nécessitent
de renouveler les machines. Mais c’est
surtout la demande de services qui devrait
demeurer soutenue (programmation, conseil
et autres activités informatiques notamment).
* Pourcentage des patrons se disant optimistes auquel on retranche le
66
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Perspectives de rentabilité
ntabilitéé :
contrastées
Les 5 risques de 2019 : retour aux classiques
croissance
LLee rralentissement
alentissement de la cr
oissance
76 %
Solde d’opinions*,
d’opinions*, en France et à l’étranger (en %)
l’étranger
A l’étr
anger
80
risques
juridiquess eett législatif
législatifss
LLes
es ris
ques juridique
61 %
72
72
60
risques
financierss
LLes
es ris
ques financier
39
40
55 %
fiscales
LLes
es ccontraintes
ontraintes ssociales
ociales eett fis
cales
20
22
0
– 10
E FFrance
En
ranc
ne
49 %
menaces
géopolitiquess eett séc
sécuritaires
LLes
es menac
es géopolitique
uritaires
47 %
–4
Source : Eurogroup Consulting.
– 40
2006
2015
2010
2019
Les 5 défis de 2019 : priorité à l’humain
Source : Eurogroup Consulting.
AAccompagner
ccompagner la digitalisation
digitalisation des
des métiers
métiers
A
lors que les perspectives de rentabilité
continuent de se redresser dans le
monde, elles se dégradent en France,
sous l’effet de la hausse des coûts
d’approvisionnement, de l’atonie des gains
de productivité et de l’accélération
des salaires réels. Le taux de marge
devrait toutefois bondir en 2019
grâce à la transformation du CICE
en exonération de cotisations patronales.
9
911 %
PPartager
artager une vision eett un ssens
ens avec
avec les
les ssalariés
alariés
83 %
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Améliorer
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ervice client
Perspectives d’
d’embauches
embauches :
prudentes
76 %
Source : Eurogroup Consulting.
Focus gilets jaunes : les dirigeants partagŽs
Solde d’opinions
*, en France et à l’étranger (en %)
d’opinions*,
l’étranger
A l’étr
anger
72
72
80
83 %
Dynamiser
Dynamiser le
less fforces
orces ccommerciales
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En FFrance
ranc
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60
40
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0
des
dirigeants
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inquiets des
des conséquences
conséquences
économiques
mouvement
éc
onomiques du mouv
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dess gile
gilets
jauness
de
ts jaune
–4
– 20
– 30
30
– 40
2006
2010
2015
2019
i les entreprises françaises maintiennent
leurs intentions de recruter à l’international,
elles les revoient à la baisse dans l’Hexagone.
La loi Travail n’a simplifié qu’à la marge
les embauches et les licenciements,
et les difficultés à trouver de bons profils
s’accentuent. Elles craignent aussi que
la grogne sociale incite le gouvernement à
différer les réformes qui leur sont favorables
ou, pire, à revenir sur celles déjà réalisées.
dess patrons
de
patrrons approuvent
apprrouve
o ent
less propositions
le
prroopositions faites
faites
par le gouv
gouvernement
ernement
56 %
des
des dirigeants
dirigeants vont
vont
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eerrser une prime
exceptionnelle
exceptionnelle
à leur
leurs
rs ssalariés
alariés
Source : Eurogroup Consulting.
Source : Eurogroup Consulting.
S
67 %
L
es gilets jaunes divisent les grandes entreprises tricolores en
deux groupes de taille presque identique : celles qui estiment que
le mouvement fragilise l’économie française (52 %), et celles que
le mouvement laisse de marbre. Les mesures du gouvernement
(hausse de la prime d’activité, prime exceptionnelle, gel des taxes
sur l’essence, défiscalisation des heures supplémentaires) sont
majoritairement jugées positivement. Les entreprises joueront-elles
le jeu de la prime exceptionnelle ? Oui, répondent les deux tiers
d’entre elles, sachant que celles qui ne redoutent pas l’impact des
gilets jaunes seront plus généreuses que celles qui le craignent…
pourcentage des patrons se déclarant pessimistes.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
67
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
déchiffrage
LA PERCÉE
E. PIERMONT/AFP
Le gouvernement accélère dans
l’ouverture à la concurrence.
Les premières lignes régionales
concernées seront la transversale
Nantes-Lyon et la littorale
Nantes-Bordeaux. Exploitées par
la SNCF, ces deux lignes de trains
d’équilibre du territoire (TET)
doivent trouver preneurs d’ici
à 2022. Les appels d’offres
pourront être conclus à partir de
décembre 2019, conformément à
la directive européenne transcrite
en droit français lors de la
dernière réforme ferroviaire. Ces
deux liaisons (environ 1 million
de voyageurs cumulés par jour)
coûtent chaque année 25 millions
d’euros à l’Etat. Elles seront
proposées en un seul lot.
LE DÉCLIN
Les ventes de cigarettes ont enregistré
une baisse historique de 9,3 % en France en
2018, avec 40,2 milliards d’unités vendues,
contre 44,3 milliards l’année passée.
Une conséquence directe de la hausse
de 1 euro du prix du paquet du 1er mars 2018.
Les livraisons de tabac à rouler, sur lequel
les jeunes fumeurs se reportaient souvent
par souci d’économie, ont elles aussi
fortement reculé (– 9,4 %). Pour cause :
le prix des blagues à tabac a augmenté
de 2 euros en moyenne à la même date.
Difficile néanmoins de savoir s’il s’agit
d’une réelle baisse de la consommation
ou d’un report vers le marché gris (achats
transfrontaliers) et le marché noir.
Le gouvernement vise l’objectif de 10 euros
le paquet de cigarettes en 2020.
68
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Nombre de cigarettes vendues en France
54,8
54,1
En milliards d'unités, depuis 2010
51,5
47,5
45
45,5
2014
2015
44,9
44,3
2016
2017
40,2
ART PRESSE
57,4D’EUROS
MILLIARDS
C’EST LA SOMME FARAMINEUSE que les entreprises du CAC 40 ont versée à leurs
actionnaires en 2018. Selon une étude publiée par la lettre professionnelle Vernimmen,
c’est un vrai record puisqu’il faut remonter à 2007 (juste avant la crise financière
mondiale) pour retrouver un tel niveau de redistribution du capital. Les raisons de
cette générosité? Les excellents résultats 2017 – période de référence pour calculer
les dividendes – des géants de l’économie française comme Total, Sanofi, BNP Paribas,
LVMH et L’Oréal. Et ce n’est pas fini : en 2019, les actionnaires du CAC 40,
décidément gâtés, verront leurs rétributions augmenter encore davantage!
2010
2011
2012
2013
2018
Source : Logista/Direction générale des douanes et des droits indirects.
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LA LIBRAIRIE DE L’ÉCO
PAR JEAN-MARC DANIEL
L’économie libérale
décomplexée
LA POLÉMIQUE
« Certains ont de gros revenus
et de grosses habitations.
Peut-être qu’on pourrait imaginer qu’il
ne serait pas juste de les exclure. »
L. MARIN/AFP
Gérald Darmanin, à propos de la taxe d’habitation, sur RTL, le 7 janvier.
LE MINISTRE DE L’ACTION
ET DES COMPTES PUBLICS
a estimé qu’un débat devait
avoir lieu sur la suppression
progressive de cet impôt d’ici
à 2021. Quand il était candidat,
Emmanuel Macron souhaitait
continuer de faire payer les 20 %
des Français les plus riches,
puis a décidé d’élargir cette
suppression à l’ensemble des
contribuables. Mais avec la crise
des gilets jaunes et la difficulté
de financer ce manque, certains,
comme le ministre de l’Economie
Brune Le Maire, semblent vouloir
revenir sur cette décision.
Ils resteront « amis » pour la vie,
assure le communiqué de divorce
de Jeff Bezos et de sa femme,
MacKenzie. Pour Amazon,
cela vaudrait mieux. Estimée à
118 milliards d’euros, la fortune de
son patron, l’homme le plus riche du
monde, consiste essentiellement en
actions du géant de la distribution,
dont il possède 16 % du capital. Un
magot qu’il faudra partager avec celle
qui l’a accompagné pendant vingt-cinq
ans. Pour l’instant, les investisseurs
ne sont pas inquiets. Même si ses
parts tombent à 8 %, son statut
de fondateur et sa réussite en tant
que PDG le mettent hors de danger.
Même divisée par deux, sa fortune
resterait la septième du monde.
L. VOGEL/GETTY IMAGES/AFP
LE DIVORCE
E
conomiste connu et reconnu pour ses travaux sur la concurrence – il est en outre
vice-président de l’Autorité de la concurrence
depuis 2012 –, Emmanuel Combe vient de
publier un florilège de ses chroniques économiques, des chroniques qu’il fait paraître régulièrement dans divers médias. Le titre
– Petit Manuel (irrévérencieux) d’économie –
illustre parfaitement le propos et les intentions de l’auteur. En effet, « petit » renvoie au
fait que les textes sont courts et écrits d’une
plume acérée, sans fioritures ; « manuel » souligne leur incontestable qualité pédagogique ;
quant à « irrévérencieux », mis entre parenthèses, il est là pour indiquer qu’Emmanuel
Combe, loin de se soumettre à la vulgate étatiste plus ou moins keynésienne qui domine et
pervertit le discours ambiant en France, fonde
son approche plutôt sur le « mainstream » de
la science économique internationale.
La plupart des économistes servant de référence au niveau mondial considèrent en effet
que l’économie dite « de marché » est clairement la plus favorable à la croissance, notamment parce qu’elle repose sur la concurrence et
sur le respect de l’initiative entrepreneuriale.
L’auteur aborde tous les sujets sans tabous. Le
pouvoir d’achat ? Une politique favorisant la
concurrence le renforce en exerçant une pression à la baisse sur les prix. Le protectionnisme ? Une nuisance pour l’emploi, car il
conduit au maintien de prix élevés. Le fonctionnement de l’université ? Les monopoles et
les rentes conduisent à trahir son objectif, un
enseignement de qualité pour tous… Sur les
enjeux économiques, Emmanuel Combe apporte au lecteur une information théorique à la
fois charpentée et agréablement présentée.
Voilà un livre qu’il faut non seulement lire
mais aussi abondamment
faire lire…
PETIT MANUEL
(IRRÉVÉRENCIEUX)
D’ÉCONOMIE
PAR EMMANUEL COMBE.
CONCURRENCES, 252 P., 25 €.
La Librairie de l’éco, par Jean-Marc Daniel,
chaque vendredi, à 21 heures, sur BFM Business
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
69
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économie
innovation
MORANE REY-HUET
DU TAC AU TAC
Comment se dit
le nom de votre start-up ?
Morane Rey-Huet : On s’est
inspirés du nom du suricate
en anglais, « meerkat »,
un animal toujours en alerte.
On le prononce donc
à l’anglaise, mais vous pouvez
le dire à la française.
CAPTURE D’ÉCRAN YOUTUBE
Prévention « Les
utilisateurs deviennent
des lanceurs d’alertes
sanitaires », explique
Morane Rey-Huet,
cofondateur de l’entreprise.
P. WOJAZER/REUTERS
En quoi consistent
les « parcours de santé »
personnalisables ?
Meersens, l’appli
qui traque la pollution
La start-up lyonnaise propose de passer au crible votre
environnement, en détectant tous ses éléments toxiques.
Par Bogdan Bodnar
L
a pollution sous toutes ses
propose également un volet commuformes est, chaque année, à
nautaire. « Les utilisateurs devienl’origine de 9 millions de
nent des lanceurs d’alertes sanitaires,
morts sur la planète, selon
en indiquant eux-mêmes les zones à
une étude parue, en 2015, dans la revue
risques, explique l’ingénieur Morane
scientifique britannique The Lancet.
Rey-Huet, cofondateur de Meersens
Un constat alarmant, qui a poussé la
avec Louis Stockreisser, qui assure
start-up Meersens à développer une
que l’information est confirmée ou
application gratuite pour informer
infirmée par les autres, afin de forger
l’utilisateur sur les contenus toxiques
le niveau de pertinence. »
contenus dans l’air et l’eau, susceptiLancée en 2017 par les deux anbles d’être mauvais pour la santé : UV,
ciens de l’Institut polytechnique de
ondes, pesticides, etc. La technologie
Grenoble (Isère), Meersens vient de
repose sur une intelligence artificielle
recevoir un prix de l’innovation, catéqui analyse des milliers de données
gorie « technologie pour un monde
disponibles en libre accès. En quelmeilleur » au CES de Las Vegas, aux
ques secondes, un indice de risques
Etats-Unis, la grand-messe du high(de 0 à 100) s’affiche sur votre smarttech. La start-up a profité de l’événephone pour vous alerment pour présenter
ter sur le degré de danson nouveau produit,
MEERSENS EN
gerosité.
la mBox, qui sera venTROIS CHIFFRES
Pour compléter et
due 150 euros. De la
300000 euros
affiner ces masses de
taille d’un smartphone,
de levées de fonds
données, l’application
ce boîtier connecté
10000 utilisateurs
5 employés
•
•
•
70
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
M. R.-H. : Il est possible
d’indiquer des sensibilités
dans votre profil d’utilisateur.
Une personne asthmatique
sera, par exemple, plus sensible
au niveau de pollution
et devra éviter certaines voies
de circulation. Un abonnement
mensuel à hauteur de 2 euros
est ainsi disponible pour
construire un programme
totalement personnalisé.
Peut-on être averti
de la proximité d’une zone
à risque sur tout le territoire ?
M. R.-H. : Oui, les données
recueillies proviennent de tout
l’Hexagone, mais l’application
est aussi disponible sur
l’ensemble des Etats-Unis.
Ne craignez-vous pas
d’être trop anxiogène ?
M. R.-H. : Il vaut mieux prévenir
que guérir. Nous voulons entrer
en partenariat avec les
communes et les entreprises
pour leur indiquer des zones
à risque et les aider à trouver
des solutions afin de les réduire.
Deux métropoles ont déjà
accepté de coopérer avec nous.
permettra de contrôler la qualité de
l’air ou de l’eau avec une plus grande
exactitude, mais également de mesurer les traces de gluten dans vos aliments. L’appareil sera en effet vendu
avec une gamme de six capsules détectrices de risques, coûtant de 1 à
30 euros l’unité. De quoi vous transformer en laborantin amateur, au
risque peut-être de vous faire devenir
un brin parano… B. B.
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économie
patrimoine
La règle d’équité qui guide la réforme des retraites
devrait modifier les conditions d’attribution des pensions
versées aux conjoints des personnes disparues.
Par Roselyne Poznanski
C
ertains débats suscitent plus
de réactions que d’autres : le
devenir des pensions de
réversion en fait partie. Et
pour cause : 4,4 millions de veufs ou
veuves bénéficient actuellement
d’une partie des pensions engrangées, avant leur décès, par leur
conjoint(e) ou leur ex-conjoint(e) retraité(e) ou d’une partie des pensions
dont ces derniers auraient pu bénéficier (s’ils sont décédés alors qu’ils
n’étaient pas encore retraités). Il y a
quelques mois, un simple document
tendre, durée du mariage, exclusion
de travail transmis aux partenaires
d’une nouvelle union… Les conditions
sociaux par Jean-Paul Delevoye, hautpour y avoir droit sont non seulement
commissaire à la réforme des retraites,
nombreuses, mais surtout extrêmemettait en émoi retraités et syndicats.
ment variables d’un régime à un autre.
La suppression des pensions de
Le dispositif « a peu évolué dans sa
réversion n’est pourtant pas envisalogique […], alors que la société et les
gée, mais son accès devrait être reviformes conjugales ont subi des transsité au nom de l’injonction d’équité
formations non négligeables […] : taux
qui préside à la future réforme des
de divorce élevé, instauration du Pacs,
retraites : les mêmes droits pour tous,
participation plus forte des femmes
veufs ou veuves, quels
au marché du traqu’aient été la profesvail, etc. », souligne
Les mêmes droits
sion ou le statut de la
une récente étude de
pour tous,
personne disparue.
la direction des reAujourd’hui, la rétraites et de la solidaquels qu’aient été
version agit comme
rité de la Caisse des
la profession ou le
levier de solidarité
dépôts. Dès lors,
statut du conjoint
pour les uns (compenquelles pistes le gousation de la perte de
vernement et les parrevenus après le décès du conjoint
tenaires sociaux peuvent-ils explorer ?
pour écraser le risque de pauvreté), et
Première hypothèse : instaurer
comme droit patrimonial pour les
un plafond de ressources pour tous,
autres (la pension est versée quels que
tel qu’il existe aujourd’hui dans les
soient les revenus du survivant…). Cela
régimes de base dits alignés (général
étant, elle est souvent perçue comme
pour les salariés du secteur privé,
inégalitaire. Age minimal pour y préMSA pour les employés agricoles et
D. LAMBERT
Le casse-t•te des
pensions de rŽversion
SSI, ex-RSI, pour les indépendants),
ainsi que dans le régime de base des
professionnels libéraux (CNAVPL),
hors avocats. Une tendance qui vaut
notamment en Allemagne ou en Italie,
mais qui est loin de faire l’unanimité :
Philippe Pihet, secrétaire confédéral
FO chargé des retraites et de la prévoyance, s’y oppose, par exemple.
Plutôt qu’une mise en œuvre de la
réversion au moment du décès, pourquoi ne pas envisager,
lorsqu’il y a divorce, le
transfert immédiat d’une
certaine partie des droits,
c’est-à-dire d’un certain
nombre de (futurs)
points retraite ? Cette
piste est mise en œuvre
au Royaume-Uni, rappelle le Conseil d’orientation des retraites dans
son 6e rapport annuel (1).
Elle serait ordonnée par
un juge et pourrait faire
figure d’innovation. Elle a en outre
l’avantage de « solder immédiatement
les droits retraite accumulés pendant
la période de vie commune, à titre
compensatoire », explique Frédéric
Sève, secrétaire national de la CFDT
chargé des retraites.
Dans de nombreux régimes (général, Agirc-Arrco…), il est aujourd’hui
possible de percevoir une pension
de réversion dès 55 ans, soit sept ans
avant l’âge légal de départ en retraite.
Pourquoi ne pas la réserver aux
conjoints survivants ayant euxmêmes atteint l’âge légal de la retraite, interroge, dans un document
de travail, le haut-commissaire ? Sur
ce point le débat pourrait être vif,
surtout pour les veufs et veuves de
fonctionnaires ou de salariés des
régimes spéciaux (Banque de France,
SNCF, Comédie-Française…), pour
lesquels il n’existe actuellement
aucun âge plancher à atteindre. R. P.
(1) Retraites : droits familiaux
et conjugaux, décembre 2008.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
71
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découverte
Relève Lunar Orbital
Platform-Gateway devrait être
opérationnel entre 2024
et 2026, pour assurer
la continuité avec la Station
spatiale internationale.
(RE)DÉCROCHER
LA LUNE
Après la Chine, au début de l’année, les Etats-Unis,
l’Europe, l’Inde et même Israël enverront
des vaisseaux en direction de l’astre sélène.
Pourquoi un tel engouement ?
Par Bruno D. Cot et Victor Garcia
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16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
73
BOEING
U
n « petit pas de rover,
[mais] un grand pas
pour le peuple chinois ! » En paraphrasant le premier Américain à avoir posé le
pied sur la Lune, en 1969, Wu Weiren,
l’ingénieur en chef du programme
d’exploration de l’Agence spatiale chinoise (CNSA), a donné la juste mesure
politique de la mission Chang’e 4, qui,
depuis le 3 janvier, explore la face
cachée de notre satellite naturel.
Comme un air de déjà-vu, un frisson
vintage nous propulsant exactement
un demi-siècle en arrière avec une
odeur de poudre qui voit les grandes
puissances s’affronter à coups d’exploits spatiaux. La guerre froide a pris
fin, la Chine a remplacé l’URSS, mais
la bonne nouvelle est que le ring où
chacun vient faire état pacifiquement
de son savoir-faire redevient l’astre
sélène. « Il y a comme une prise de
conscience que la planète Mars restera inatteignable durant cette décennie, explique sagement Claudie Haigneré, la seule spationaute française à
avoir tutoyé les étoiles (voir l’encadré
page 75). Dès lors, si nous voulons
continuer à avoir des astronautes en
activité, il faut repasser par la Lune. »
Chang’e 4 confirme la maturité de
la technologie de l’empire du Milieu.
L’atterrisseur et le robot sont des
répliques des engins de la mission
Chang’e 3 (2013). Viendront ensuite
Chang’e 5 (projet de retour d’échantillons prévu fin 2019) et surtout
Chang’e 6, en 2020. « Cette dernière
devrait vraisemblablement viser le
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Colonisation Après la phase de
conquête, les grandes puissances
spatiales espèrent installer des humains
à la surface de la Lune.
cratère Shackleton, qui possède un
double avantage : d’un côté, être
éclairé en permanence sur ses bords
– utile pour les panneaux solaires de
l’atterrisseur ; de l’autre, être à l’intérieur toujours plongé dans l’obscurité,
où se trouveraient d’importantes
quantités d’eau, détaille Philippe
Coué, l’un des meilleurs spécialistes
du programme spatial chinois. Objectif : envoyer un rover pour récupérer
de la glace au fond du cratère, puis la
rapporter sur Terre. » L’analyse visera
à déterminer si l’eau est suffisamment
pure afin de fabriquer du carburant,
voire d’être consommée par de futurs
explorateurs humains. « Les contours
de la mission Chang’e 6 restent flous,
mais je suis convaincu qu’elle prépare
l’installation d’une base lunaire
humaine dans cette zone », renchérit
l’ingénieur. Une chose est sûre, le
gouvernement veut déposer des
de l’Agence spatiale européenne
taïkonautes sur la Lune en 2036. « Ils
(ESA). « Balivernes, tranche Philippe
travaillent sur des prototypes de
Coué. La Chine est devenue la puismodules d’habitation extraterrestre »,
sance qui a procédé au plus grand
abonde Michel Blanc, chercheur au
nombre de tirs de fusée en 2018
CNRS à l’Institut de recherche en as(39, contre 31 pour les Américains),
trophysique et planétologie. Et ils ont
elle exploite trois bases de lancement,
construit le Lunar Palace à Pékin, une
souhaite construire sa propre station
immense station dotée d’une serre
orbitale autour de la Terre, et emploieproduisant nourriture, oxygène et
rait 200000 personnes dans le secteur
absorbant le CO2, qui a accueilli cinq
spatial, autant que les Etats-Unis. »
étudiants entre 2017 et 2018. Dans le
Selon les calculs de ce spécialiste, le
même temps, les Chinois dévelopbudget chinois évoluerait plutôt
pent la Longue Marche 9, un lanceur
autour des 25 milliards d’euros anultrapuissant qui devrait effectuer
nuels, plus que ceux de la Nasa et de
son vol inaugural en 2028. Tout
l’ESA réunis (17,3 milliards pour la precomme ils possèdent un programme
mière et 5,6 milliards pour la seconde)!
martien ambitieux,
veulent se poser sur un
astéroïde (avant 2030)
Première La mission
et rêvent d’explorer Juchinoise Chang’e 4
piter – ou plus exactea envoyé un rover
ment ses lunes (Io ou
explorer la face
Callisto), etc. Tout cela
cachée de la Lune,
a un coût. Et le moins
le 4 janvier.
que l’on puisse dire,
c’est que l’administration spatiale chinoise
reste particulièrement
discrète sur ce point.
Son budget s’élèverait à
4,3 milliards d’euros
par an, moins que celui
74
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
L’AMÉRIQUE
CONTRE-ATTAQUE
Si l’hypothèse se révèle
exacte, l’Oncle Sam, malgré
une avance confortable, a de quoi s’inquiéter. Fidèle à son slogan America
First, Donald Trump a réagi en révisant les objectifs de son pays et a demandé un retour des astronautes à la
surface de notre satellite naturel, en
prenant de court toute son administration. Avant ces annonces fracassantes,
le plan se limitait à construire une station en orbite lunaire, lae Lunar Orbital Platform-Gateway (LOP-G), dans le
cadre d’une coopération internationale. Cette base, qui devrait être opérationnelle entre 2024
et 2026, aura l’avantage
d’assurer une continuité
avec la Station spatiale
internationale (ISS), en
fin de vie. « L’agence américaine est la seule au
monde à consacrer la
moitié de son budget aux
vols habités et elle doit
continuer ainsi si elle ne
veut pas limoger une partie de son personnel, analyse Francis Rocard,
astrophysicien et responsable du programme
CHINA NATIONAL SPACE ADMINISTRATION/REUTERS
découverte
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Martin, constructeur d’Orion. « En
2023, un nouveau tour de Lune sera
effectué (mais cette fois avec quatre
astronautes). Enfin, si tout se passe
bien, nous pourrons envoyer un équipage pour occuper le LOP-G dans
quelques années. »
ESA/FOSTER + PARTNERS
L’EUROPE
NE CACHE
PAS SES AMBITIONS
d’exploration du système solaire au
Centre national d’études spatiales
(Cnes). Le LOP-G a notamment pour
but de développer les engins et technologies qui serviront plus tard pour
l’envoi de l’homme sur Mars. » Côté
industriels, Peter McGrath, directeur
marketing de l’exploration spatiale de
Boeing, confirme que sa société
construit actuellement un prototype
de module d’habitation pour la future
station spatiale orbitale. « Nous élaborons aussi les plans d’un atterrisseur
lunaire dont l’étage d’ascension réutilisable pourrait déposer des astronautes à la surface et les ramener au
Gateway, précise-t-il. La Lune est un
excellent terrain pour tester les infrastructures critiques comme les landers, les habitats de surface, le système
d’énergie, l’extraction d’eau, le traitement de l’air, etc. qui seront utiles dans
le futur. » Boeing construit par ailleurs
le SLS, le lanceur lourd de la Nasa, qui
propulsera tout le matériel nécessaire
autour de la Lune – puis de Mars – d’ici
à quelques années. Coiffé du vaisseau
spatial Orion, SLS pourra aussi transporter des astronautes. « Le premier
vol sans équipage autour de l’astre sélène est prévu en juin 2020 », indique
Tim Chichan, architecte de l’exploration spatiale humaine chez Lockheed
« Nous travaillons avec les
Américains sur le projet de station
lunaire orbitale depuis près de quatre
années et venons de concrétiser notre
participation en demandant aux industriels Airbus et Thales Alenia Space
de concevoir des éléments clefs de ce
vaisseau », explique David Parker,
directeur de l’exploration humaine et
robotique de l’Agence spatiale européenne. Le premier, baptisé « Esprit »,
est un module à triple fonction : ravitailler le complexe orbital en carburant, assurer les communications avec
la Lune et servir au déploiement des
expériences scientifiques dans le vide
spatial. « En début d’année, nous devrions recevoir les premières études de
design, et j’espère que le concept sera
définitivement validé lors du conseil
ministériel de l’ESA, au mois d’octobre
2019 », poursuit le Britannique. Le second module, I-HAB, sera pressurisé
et, avec 7 mètres de longueur pour
4,5 de diamètre, pourra servir d’habitation et de laboratoire aux astronautes. « Ils y séjourneront de façon
temporaire parce que, à la différence
de l’ISS, qui se situe en orbite basse, le
LOP-G, plus éloigné, subira d’importantes radiations solaires », précise
David Parker. Mais l’ESA travaille aussi
avec la Russie dans le cadre des missions Luna 25 et Luna 27. Pour la première, l’Europe fournira une caméra et
un lidar à l’atterrisseur qui devrait
partir en 2021; et, pour la seconde, elle
livrera une foreuse et un laboratoire
d’analyse d’échantillons. Au-delà de
ces collaborations, l’Europe rêve de
voir un de ses ressortissants chausser
ses Moon Boot. A cet effet, elle vient de
lancer à Cologne (Allemagne), en plein
cœur du centre d’entraînement des
L. LECARPENTIER/REA
(Re)décrocher la Lune
Claudie Haigneré,
spationaute,
chargée
de développer
le concept
de Village lunaire
à l’ESA.
« Faire de la Lune
un “patrimoine
de l’humanité” »
L’idée a été lancée
par Jan Wörner à son
arrivée en fonction comme
directeur de l’Agence spatiale
européenne, en juillet 2015.
Elle consiste à retourner sur
notre satellite naturel, non plus
pour l’explorer comme par
le passé, mais pour anticiper
sa colonisation permanente
sur un mode écologiquement
durable et économiquement
soutenable. Nous devons
entendre ce village comme
une communauté, avec l’apport
de différents pays mais aussi
des partenaires privés avec
lesquels nous sommes déjà
en relation afin de définir
les technologies de demain :
extraction des ressources,
gestion de l’énergie,
architecture des habitats,
développements
commerciaux, etc. Or l’ESA,
qui est l’agence spatiale ayant
noué le plus de relations avec
les autres, doit devenir leader
pour agréger toutes les
volontés et faire de la Lune
un véritable « patrimoine
de l’humanité ».
astronautes, la construction d’une
réplique de base lunaire. « Elle servira
en 2020 de camp d’entraînement aux
futurs équipages et à nos ingénieurs
pour développer les technologies et
les outils nécessaires à l’exploitation
humaine de la Lune », promet David
Parker. Ce terrain de jeux de
10 000 mètres carrés aura un sol ressemblant à la régolithe (poussière)
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
75
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(Re)décrocher la Lune
100 millions de dollars,
doit quitter la Californie
courant février à bord
d’une fusée Falcon 9 de
SpaceX. Une fois arrivé
au voisinage de la Lune,
le satellite poids plume
(585 kilos) se fera capturer par la faible gravité
qui lui permettra de commencer sa manœuvre
d’alunissage, prévue
dans la mer de la Sérénité. « Objectif : étudier la
géologie et la morphologie de ce bassin ancien »,
Ambitions Le projet de lanceur Starship, de SpaceX (image
d’artiste, à g.), et le premier exemplaire du vaisseau spatial Orion,
promet le CEO de Spaconstruit par Lockheed Martin, près de Denver (Colorado).
ceIL. Notamment pour
déterminer les quantités
de mercure et d’hydrolunaire puisqu’il sera composé de pouatterrisseur et un rover à six roues.
gène. « Nous espérons devenir aussi la
dre volcanique ultrafine. « On essaiera
Objectif : déceler des traces d’eau et
première société privée à décrocher la
aussi de développer des rovers, promet
quantifier les concentrations en
Lune », conclut Ido Anteby, qui a reçu
David Parker. Et, surtout, de mieux
hélium 3 qui se trouveraient en abonles soutiens financiers des milliarpréparer la collaboration entre les
dance sur l’astre sélène. Cet isotope
daires Morris Kahn et Sheldon Adelhommes et les robots. »
non radioactif, souvent présenté
son ainsi que de l’Institut Weizmann.
comme un combustible idéal pour les
L’INDE EN
LE SECTEUR PRIVÉ
futurs réacteurs à fusion nucléaire,
EMBUSCADE
ENTRE DANS LE JEU
pourrait s’imposer comme une source
L’Inde a fait une entrée
L’intervention du secteur
d’énergie importante pour l’avenir.
tonitruante en 2014 après
privé dans le monde feutré des
avoir envoyé un satellite auagences spatiales nationales
ISRAËL RÊVE
tour de Mars, avec un coût dix
pourrait aussi bouleverser la donne.
D’UN EFFET APOLLO
fois moindre que ce que fait traditionNombre d’entreprises, principaleMais, dans ce calendrier
nellement la Nasa. Depuis, la patrie
ment américaines, aiguisent leurs
serré, l’Inde pourrait être coifde Nehru se fait le chantre des proarmes. La plus médiatique est sans
fée sur le poteau par Israël pour s’imgrammes spatiaux low cost. « Les Inconteste SpaceX, dirigée par le fanposer comme « la quatrième puisdiens suivent les Chinois à la trace
tasque Elon Musk, qui parie sur la résance spatiale à se poser sur la Lune ».
mais avec des moyens limités,
duction des coûts grâce à ses fusées
Depuis 2011, la société SpaceIL déveconstate Francis Rocard. Ils se différéutilisables Falcon. Son lanceur Starloppe un petit atterrisseur dans le
rencient cependant en annonçant des
ship encore en développement, pourcadre de la compétition Google Lunar
missions scientifiques inédites, norait faire baisser l’addition de l’exploX-Prize, un prix doté de 30 millions de
tamment en direction de Vénus. » Rération spatiale, selon l’entrepreneur
dollars pour encourager le secteur
cemment, le Premier ministre, Narend’origine sud-africaine qui a promis
privé à décrocher la Lune. Sauf que,
dra Modi, a levé le voile sur les
d’emmener de (riches) touristes aufaute de candidats sérieux, celui-ci a
ambitions de son pays : une première
tour de la Lune. Plus discret, le patron
été suspendu le 31 mars 2018 par
expédition habitée autour de la Terre
d’Amazon, Jeff Bezos, créateur sur
la firme californienne. « Nous contien 2022. En attendant, l’Inde vise
fonds propres de Blue Origin, planche
nuons l’aventure pour créer un “effet
aussi la Lune. D’ici à la fin du mois
sur l’alunissage d’un module dès 2023
Apollo” en Israël et encourager les géd’avril, la sonde Chandrayaan-2 doit
et espère, « dans les cent prochaines
nérations futures dans les domaines
s’élancer depuis le cosmodrome Saannées », déplacer l’industrie poldes sciences, des technologies et de
tish-Dhawan à bord d’une fusée
luante sur notre satellite pour « sauver
l’engineering », explique Ido Anteby,
LVM3, un lanceur qui ressemble à s’y
la Terre ». Après la science, puis le touprésident de SpaceIL. Au total, le vaisméprendre à une Ariane 5. L’engin
risme, l’intérêt de la Lune sera-t-il d’en
seau baptisé « Beresheet » (Genèse, en
d’environ 2,6 tonnes embarquera un
faire une… poubelle? B. D. C. et V. G.
hébreu), d’un coût avoisinant les
LOCKHEED MARTIN CORPORATION
CAPTURE D’ÉCRTAN TWITTER @ELONMUSK
découverte
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LÕEXPRESS 16 JANVIER 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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BOUTEFLIKA
TOUJOURS LÀ
Diminué par la maladie et usé par le pouvoir,
le président de l’Algérie pourrait être candidat
à un cinquième mandat en avril 2019.
L’élection de trop ?
Par Clément Fayol
ÉPISODE 1
OÙ COMMENT, POUR COMPRENDRE L’ALGÉRIE
D’AUJOURD’HUI, IL FAUT RACONTER
BOUTEFLIKA. ET POUR COMPRENDRE
BOUTEFLIKA, IL FAUT RACONTER L’ALGÉRIE
L’homme est une énigme, un intrus dans le paysage haut
en couleur des chefs d’Etat africains. Depuis qu’il a été
foudroyé par un AVC en 2013, les rares images de ses sorties officielles offrent un spectacle désastreux. La bouche
ouverte, l’œil hagard, le président est vissé sur une chaise
roulante, comme momifié, ironisent certains de ses opposants. Il ne faut pas s’y tromper. Ce vieux monsieur de
1,59 mètre, même diminué, tient encore fermement en
main les rênes de l’Algérie, l’un des pays les plus difficiles
à gouverner au monde.
Explorer les arcanes de son pouvoir oblige à identifier
les personnalités clefs du pays. Soupeser leur influence et
décrypter leurs entourages. Un travail minutieux, délicat,
explosif, en raison de l’histoire tourmentée du pays. L’administration algérienne porte toujours les traces de sa reconstruction hâtive après le départ des fonctionnaires
français. La coopération avec les Soviétiques, puis l’alliance avec les puissances régionales à la grande époque
du nationalisme arabe compliquent encore la tâche de
l’observateur.
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
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Ils sont des personnages de l’époque.
Voici leurs quêtes, cheminements,
révélations, combats et raclées.
Inébranlable Abdelaziz
Bouteflika, en avril 2014,
quelques mois après l’AVC
qui l’a foudroyé.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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R. BOUDINA/REUTERS - ISTOCKPHOTO
le récit de lexpress
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le récit de lexpress
ÉPISODE 2
OÙ COMMENT LE BRILLANT « DIPLOMATE
RÉVOLUTIONNAIRE » EST DEVENU
UN PRÉSIDENT TOUT-PUISSANT
Nous sommes à quelques jours de Noël en 1975. Les regards du monde entier sont rivés sur un avion de ligne qui
survole la Méditerranée. A son bord, les représentants de
pays exportateurs de pétrole, pour certains, ministres, ont
le visage blanchi par la terreur. Ils ont été pris en otages à
Vienne par un commando de trois personnes. A leur tête,
le célèbre Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos. L’affaire est
mal engagée. Trois morts et huit blessés ont fait fléchir les
autorités autrichiennes. Le commando a obtenu de rejoindre l’aéroport de Vienne. L’un des terroristes, HansJoachim Klein, grièvement blessé par une balle dans le
ventre, a été pris en charge par un hôpital autrichien
contre la libération de quelques otages.
Avant de décoller, Carlos exige que son compagnon de
lutte soit embarqué à bord du DC-9, piloté par un homme
de Mouammar Kadhafi. Il veut rejoindre Tripoli, la capitale libyenne. Mais l’état de Klein ne lui permet pas d’aller
si loin. Il faut changer de plan. Après d’intenses tractations, l’avion se pose à Alger. Une ambulance évacue le
terroriste allemand blessé. Au pied de l’appareil, un comité d’officiels algériens se présente pour négocier. Au
premier rang d’entre eux, Bouteflika, un petit homme, œil
vif, moustache fournie impeccablement peignée, a une
dégaine de gangster. Il est le ministre des Affaires étrangères et l’un des plus proches du président Houari Boumediene. La suite de l’histoire est connue.
Dans un salon VIP de l’aéroport, Bouteflika et Carlos
négocient la libération d’un autre nouveau groupe
d’otages. L’avion redécolle ensuite direction Tripoli, pour
finalement revenir à Alger, où Carlos obtient l’asile poli-
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Coup de force Bouteflika, alors ministre des Affaires
étrangères (au centre), et le terroriste Carlos (à dr.),
le 22 décembre 1975, sur la piste de l’aéroport d’Alger.
tique. En ce mois de novembre 2018, le
récit que nous livre Hans-Joachim Klein de
l’épisode confirme le rôle central du chef
de la diplomatie algérienne. Le 24 ou le
25 décembre, à sa sortie de l’hôpital Mustapha-Pacha, le terroriste allemand repenti
ne comprend pas grand-chose aux conversations qui l’entourent. Il ne parle ni anglais, ni français et encore moins l’arabe.
Mais il se souvient en revanche nettement
des tractations et des « magouilles » entre
Bouteflika et Carlos. Le commando déjeune avec le ministre Bouteflika. Ce dernier installera ensuite Carlos dans une
superbe villa, celle qui avait accueilli le ministre vietnamien Võ Nguyên Giáp. Plus
tard, Klein dit se souvenir que le chef des
services de sécurité algériens ne quittait
pas d’une semelle Carlos, allant jusqu’à accompagner la petite bande de terroristes
lors de leur départ pour la Libye. La conclusion heureuse de la prise d’otages est saluée dans le monde entier. Pour Bouteflika,
le coup de force est magistral. Il est celui qui a orchestré
les négociations qui ont sauvé la vie des otages. Son prestige naissant en sort renforcé.
L’année précédente, en 1974, à 37 ans, Bouteflika a été
élu président de la 29e session de l’Assemblée générale des
Nations unies à Washington. Durant cette session très
particulière, l’Afrique du Sud, qui pratique alors l’apartheid, est exclue du concert des nations. Un fait d’armes
diplomatique que le jeune diplomate algérien s’est empressé de mettre à son crédit.
Puis il installera avec brio son pays en position de
porte-parole des Etats non alignés durant la guerre
E. MONTES/GAMMA
Après des semaines d’enquête, les contours d’une insaisissable « nomenklatura » finissent par se dessiner.
Composée de militaires, d’agents des renseignements,
d’anciens combattants de l’indépendance et de grandes
familles, cette haute société politique est le terrain d’un
intense jeu d’influences. Une sorte de cour qui obéit à ses
propres règles informelles.
Abdelaziz Bouteflika en a découvert les rouages. Il en
détient les clefs. Habile diplomate, il a écarté un à un ses
rivaux. Opportuniste, il s’appuie sans cesse sur le roman
national de l’indépendance pour conforter sa légitimité.
Parrain du cartel qui se partage le pouvoir, il a multiplié
et rompu les alliances avec les barons et les grands ducs
locaux. Pour cela, il a réussi à écarter les personnalités les
plus puissantes, même celles que les observateurs initiés
qualifiaient d’indéboulonnables. Président élu depuis
1999, il est le sommet d’un système opaque et impénétrable dont il a su se rendre maître.
Il installera
avec brio
son pays
en position
de porteparole des
Etats non
alignés durant
la guerre
froide
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Bouteflika, toujours là
froide. De toute part, on l’applaudit. Car, dans le même
temps, l’Algérie est devenue une interface privilégiée
pour la diplomatie américaine. Les rendez-vous s’enchaînent avec les « Yankees », permettant à ces derniers
d’évaluer le « poids » et les intentions de l’Union soviétique. Washington tient à entretenir des relations cordiales avec l’Algérie pour éviter que le pays et ses alliés
ne tombent pour toujours dans les bras de Moscou. L’Algérie finance, arme et entraîne les groupes révolutionnaires du monde entier. Sans jamais que les Etats-Unis
n’en tiennent rigueur au pays. Les centaines de câbles
diplomatiques publiés par WikiLeaks à partir de 2010
démontrent que la relation algéro-américaine a été soutenue mais toujours ambiguë.
Une scène illustre bien l’aura grandissante du jeune
ministre des Affaires étrangère à cette époque. Elle se déroule en décembre 1975 à Paris lors d’un rendez-vous officiel avec Henry Kissinger. Le secrétaire d’Etat américain
aperçoit en premier Abdelaziz Bouteflika dans les couloirs de la résidence américaine, rue du Faubourg-SaintHonoré. La familiarité entre les deux hommes est déconcertante. « Enfant terrible ! » lance Kissinger à son
homologue algérien, d’après un document officiel déclassifié. Puis, s’adressant à haute voix à son traducteur,
l’Américain se moque. « Quand je l’ai rencontré, il était révolutionnaire. Maintenant, c’est un diplomate révolutionnaire. » Piqué au vif, Bouteflika rétorque : « C’est indispen-
sable à certains stades de sa vie, quand on voit que certains ne comprennent que la langue de bois. »
Ces échanges sont précieux pour saisir l’originalité de
l’action d’Abdelaziz Bouteflika au confluent des équilibres internationaux de l’époque. Au cœur des dossiers les
plus chauds, il plaide la cause des Arabes et des nonalignés sur le dossier palestinien, l’Angola ou le Sahara occidental. Il fustige, entre deux rires, l’impérialisme des
Français et assure que les Etats-Unis pourraient gagner en
influence en Angola en finançant des factions armées. Au
détour d’une phrase, il se fait comploteur et glisse à son
interlocuteur américain : « Si vous avez un problème avec
Cuba, le Vietnam ou le Cambodge, nous serions très heureux de vous aider, discrètement… »
L’Algérien est au sommet du monde. Il en dégringolera
trois années plus tard, à la mort de Houari Boumediene.
Une maladie fulgurante emporte son protecteur. Bouteflika est petit à petit écarté du pouvoir. Lui qui a perdu
jeune son père devient orphelin politiquement. Depuis la
fin des années 1950, il a grimpé dans l’ombre de Boumediene, son père putatif. Il s’est engagé à ses côtés dans
l’« armée des frontières » (des unités du FLN situées aux extrémités ouest et est du pays), au sein de ce qui deviendra
le puissant clan d’Oujda (ville-frontière du Maroc). Il l’a
suivi au gouvernement. Et voici le jeune loup stoppé net
dans son ascension fulgurante. Lui qui s’imaginait reprendre les rênes du pouvoir finit sali par une affaire de détour-
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le récit de lexpress
nement de fonds. La traversée du désert dure près de deux
décennies. Il saura patienter. Il refuse une première sollicitation au milieu des années noires du terrorisme – l’interruption des élections législatives de 1991 et l’interdiction
du Front islamique du salut ont alors plongé le pays dans
une guerre civile meurtrière. Quand il revient, en 1998, c’est
pour occuper la plus haute fonction du pays, la présidence.
Et, cette fois, il est bien décidé à ne plus jamais chuter.
ÉPISODE 3
OÙ COMMENT ABDELAZIZ BOUTEFLIKA
EST SORTI VAINQUEUR DE LA GUERRE
DES CLANS EN ALGÉRIE
Fin des années 1990, ce sont les hommes forts du pouvoir
algérien qui sont allés chercher Abdelaziz Bouteflika.
L’ancien ministre partageait sa vie entre les Emirats
arabes unis – où il conseillait la famille régnante – et la
France. Le petit homme accepte de revenir. Mais c’est en
position de faiblesse politique qu’il est catapulté à la pré-
Sclérose Célébration de la Journée nationale du Chahid,
à Blida, le 18 février 2009, symbole d’un pays bloqué par le pouvoir
dans le roman national de l’indépendance.
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
sidentielle. Il se présente avec l’étiquette de candidat de
l’armée. Devant cette parodie de démocratie, la plupart
des candidats crédibles se désistent.
Bouteflika est élu président à la suite d’un scrutin peu
légitime, défiguré par les grossières manipulations de l’armée et des services qui veulent faire croire à une transition démocratique. A l’époque, le pays est tenu par un
quatuor de généraux rendus invincibles par les horreurs
de la « décennie noire » de la guerre civile. Liamine Zeroual, Mohamed Betchine, Mohamed Mediene, dit « Toufik », Mohamed Lamari sont devenus tout-puissants depuis qu’ils ont maté l’islamisme et ses factions terroristes.
L’armée et les terribles services secrets de la Direction du
renseignement et de la sécurité (DRS) contrôlent tout.
Conscients de leur force mais aussi de leur mauvaise
image, ils cherchent en Abdelaziz Bouteflika un habillage
civil pour le pouvoir algérien. Un pantin politique qu’ils
dirigeraient à leur guise.
Loin de se satisfaire de cette place de « marionnette »,
le nouveau président engage une redoutable partie
d’échecs avec les hommes forts du régime. Il organise peu
à peu, depuis l’intérieur du palais présidentiel, une sorte
de coup d’Etat civil aux dépens des forces sécuritaires. Du
jamais-vu dans l’histoire des Etats autoritaires.
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Bouteflika, toujours là
Z. BENSEMRA/REUTERS
La société
algérienne,
marquée par
la colonisation,
la révolution,
puis les années
noires du
terrorisme,
s’est construite
sur « le mythe
et le secret »
Un des proches de la première heure de Bouteflika
nous a confié les secrets de cet incroyable tour de force.
Cet « enfant du sérail » a requis l’anonymat, à l’instar de
toutes les personnes rencontrées pour parler du pouvoir
algérien. Selon lui, la société algérienne, marquée par la
colonisation, la révolution, puis les années noires du terrorisme, s’est construite sur « le mythe et le secret ». L’opacité des institutions et des centres de décision facilite
l’émergence d’une mythologie du pouvoir. Des formules
simples, satisfaisantes pour l’opinion, expliquent ce que
l’on ne comprend pas. Et il faut un long travail pour remettre en question certains de ces dogmes bien installés.
L’exemple le plus parlant est certainement celui de
Mohamed « Toufik » Mediene, patron de la DRS. Pendant
des années, la seule évocation de son nom donnait la
chair de poule à l’Algérie. Lunettes épaisses de myope et
d’apparence tout à fait banale, l’ancien général des services algériens est loin du cliché du maître espion arabe.
Ni moustache, ni lunettes noires, son image mythique
n’avait pas besoin d’apparat pour susciter la crainte. Durant les années 1990, la DRS surveille, arrête, torture
– parfois à mort – des dizaines d’islamistes sans que la justice intervienne. Un Etat dans l’Etat qui fait du général
Toufik l’homme le plus puissant d’Algérie, au moment où
Abdelaziz Bouteflika devient président. Une situation
dont se plaint le nouvel élu devant ses visiteurs étrangers.
Retrouvant les accents du « diplomate révolutionnaire »
de sa jeunesse, il maudit son impuissance face à Toufik.
Il a ainsi confié à l’un de nos interlocuteurs qu’il ne pouvait nommer le moindre ministre sans l’autorisation de
Toufik. De plus, ce dernier s’oppose à un quatrième mandat de Bouteflika.
Dans un premier temps, Abdelaziz Bouteflika prend
le contrôle du parti historique, le Front de libération nationale (FLN). Ensuite, il sème la graine de la révolte en
2004 en nommant le général Ahmed Gaïd Salah à la tête
de l’armée. La montée en puissance d’une personnalité
de l’armée pour fragiliser les services de renseignements va prendre du temps. Mais elle va bouleverser les
équilibres du pouvoir algérien. Car plus Ahmed Gaïd
Salah s’impose en nouvel homme fort de l’appareil
sécuritaire, plus la présidence s’émancipe du DRS. Sans
ambition politique tant qu’Abdelaziz Bouteflika est président, le chef d’état-major ne se pose pas en concurrent
pour le pouvoir.
En 2013, juste avant le quatrième mandat présidentiel, il est nommé vice-ministre de la Défense. L’année
suivante, l’opération Toufik est lancée. L’aura du patron
du DRS pâlit, minée par des attaques politiques rondement menées. C’est le secrétaire général du FLN, Amar
Saadani, qui s’en charge. Après l’atroce assassinat des
moines de Tibhirine, il fustige, dans les médias locaux,
la DRS pour son incapacité à protéger l’Algérie et son
président. Comble de l’insolence, il demande la démission du général Toufik. Quelques mois plus tard, en
2015, le patron de la DRS est brusquement mis à la retraite. La carte du FLN jouée contre la DRS donne les
coudées franches au président. Il va s’en servir pour éliminer tous les obstacles.
Mai 2018. Saisie record de 701 kilos de cocaïne dans le
port d’Oran. Ce sont les gendarmes et la Marine qui s’emparent de la cargaison. La police a été tenue à l’écart parce
qu’il s’agit en réalité d’une opération de déstabilisation
politique machiavélique.
Tout a commencé quelques jours plus tôt, à Madrid.
L’ambassade algérienne est contactée par la représentation diplomatique américaine. Les agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) révèlent à l’attaché militaire algérien l’arrivée prochaine à Oran d’une cargaison
de drogue en provenance du Brésil. Le représentant algérien envoie alors deux télex à Alger, nous confirme une
source autorisée. L’un part en direction du chef de la police, le général Abdelghani Hamel, l’autre est destiné au
vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah.
Le premier reste impassible. Le second lance ses
hommes à l’assaut de la cargaison. Très vite, le commanditaire de la livraison de cocaïne est identifié. Il s’agit de
l’homme d’affaires algérien Kamel Chikhi, dit Kamel le
Boucher, qui a fait fortune dans la viande et l’immobilier.
C’est un trafiquant de drogue influent qui s’est assuré le
soutien d’hommes puissants par la corruption et diverses
compromissions. Maître chanteur, il aurait filmé et enregistré plusieurs personnalités haut placées pour s’assurer
de leur soutien. Assurance-vie pour un voyou qui craint
d’être dénoncé par plus retors que lui.
Les dignitaires du régime ne sont guère surpris
quand, quelques semaines plus tard, l’affaire de la cocaïne
éclabousse le patron de la police, Abdelghani Hamel. Ce
dernier tombe, première victime d’une purge qui engloutira la poignée de généraux dont il est proche. Immédiatement, il est remplacé par l’éternel soutien de la présidence, le militaire Ahmed Gaïd Salah.
Il est à noter qu’Abdelghani Hamel, soutenu par de
puissants réseaux en Europe et aux Etats-Unis, était
considéré comme un des hommes clefs du futur algérien.
Son départ renforce le pacte tacite conclut entre Boute-
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le récit de lexpress
flika et l’état-major de l’armée algérienne. Tout est politique en Algérie. Même la cocaïne.
ÉPISODE 4
OÙ L’ON ENTRE DANS L’INTIMITÉ DES MARIAGES
ALGÉRIENS POUR DÉCOUVRIR LE POUVOIR
DE SAÏD, FRÈRE DU PRÉSIDENT
Selon un fin connaisseur du pays, il faut assister à un mariage de la haute société pour comprendre le fonctionnement du pouvoir en Algérie. La place des femmes est déterminante pour faire circuler les informations. Un
protocole digne d’une cour médiévale. Ces mariages sont
une vitrine où l’on peut observer l’élite d’un pays qui n’a
jamais laissé émerger de haute fonction publique ou de
milieu culturel. Pour y peser, il faut être un ancien combattant de l’indépendance, un haut gradé de l’armée, un
représentant d’une confrérie religieuse ou être issu d’une
grande famille du milieu des affaires. Un indéchiffrable
ballet où le pouvoir se joue à l’aide d’alliances géographiques, de connivences et d’intérêts partagés. Abdelaziz
Bouteflika excelle à naviguer dans les eaux troubles de ces
courtisaneries. Il est l’incarnation de la « concorde civile »,
cette grande réconciliation nationale qui a suivi les horreurs de la guerre intestine des années 1990. Intelligemment, il a su transformer ce statut de pacificateur national
en source de pouvoir absolu.
Comme dans un système clanique, le président sert
les siens en premier et multiplie les nominations en ce
sens. Au premier rang de ses obligés, les personnalités issues comme lui du clan d’Oujda, c’est-à-dire de l’ancienne
armée de libération de l’ouest du pays. En parallèle, il
tient à coups de privilèges le FLN, mais aussi les confréries coraniques, qui permettent un utile maillage du territoire. Rien n’est laissé au hasard par le président. Car
celui qui a connu les Nations unies en période de guerre
froide, les coulisses des négociations israélo-palestiniennes à l’époque où Anouar el-Sadate est président
d’Egypte et Hafez el-Assad de la Syrie, est armé pour gérer
au mieux cette géopolitique algérienne souterraine.
Ce ballet des ombres mené autour de la présidence a
donné naissance à un nouveau clan, celui des Bouteflika.
Pour Abdelaziz, la famille est sacrée. L’attachement à sa
mère, Mansouriah, revenait d’ailleurs régulièrement dans
les entretiens officiels. Le président, aîné d’une fratrie de
neuf membres, n’a jamais eu d’enfants. Il a joué le rôle du
père dès la mort du sien auprès de ses frères et sœurs. Il a
changé le destin de sa famille en devenant une personnalité. Alors que ses parents sont des Algériens modestes,
les descendants Bouteflika se sont « notabilisés ».
Installée à Oujda, au Maroc, Mansouriah Bouteflika
tenait un modeste hammam. Ses enfants sont devenus
avocat, médecin, sage-femme, secrétaire ministériel, professeur d’université et président de la République. De ses
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
quatre frères, de sa sœur et de ses trois demi-sœurs,
Abdelaziz prend un soin tout particulier depuis qu’il est
devenu président. Trois l’ont suivi à la présidence. Zhor,
sa sœur sage-femme de formation, Mustapha, médecin
mort en 2010, et le mystérieux Saïd, devenu conseiller
spécial à la présidence. Ce dernier est aujourd’hui au
cœur du mystère algérien.
Docteur en informatique, syndicaliste et universitaire,
Saïd a un look de prof gauchiste, tendance trotskiste. Etudiant modeste à Paris dans les années 1980-1990, il prend
de la distance avec les milieux militants lorsque son frère
est élu. Dès 1999, il est nommé à la présidence comme
chargé de l’informatique. Peu d’observateurs imaginaient
alors qu’il deviendrait aussi redoutable. A l’image de son
frère, il fait sauter un à un ses concurrents pour devenir
conseiller spécial. Dans les faits, il occupe la fonction d’un
« supersecrétaire de la présidence », qui agit et décide au
nom du président. Il est la courroie de transmission entre
le pouvoir présidentiel et le monde des affaires. Tous les
business sensibles passent par lui avant d’atteindre son
frère. Les rares personnalités françaises qui continuent de
visiter la présidence ont affaire directement à lui. C’est
notamment le cas de Yamina Benguigui, l’ancienne mi-
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Bouteflika, toujours là
Népotisme En avril 2014, entre ses frères Saïd
et Nacer. Le premier, devenu « supersecrétaire »
de la présidence, règne sur l’économie du pays.
F. BATICHE/AFP
des affaires de son frère. Une fois encore,
c’est WikiLeaks qui fait fuiter ce document confidentiel citant l’ancien ambassadeur français à Alger en janvier 2008,
Bernard Bajolet, futur patron de la DGSE
sous François Hollande. Il y a dix ans
déjà, ce dernier déplorait auprès de ses
homologues américains le problème de
corruption remontant « jusqu’aux frères
Bouteflika » et leurs conséquences néfastes sur l’économie locale. Une confidence qui confirme l’importance, de notoriété publique, de Saïd dans les relations
avec le patronat algérien. L’essentiel de
l’économie algérienne se résume à un
principe simple. Le pétrole finance les
institutions et la construction d’infrastructures dont les projets sont confiés à
des groupes choisis selon leurs affiliations politico-claniques.
La sphère économique algérienne est
donc sous la coupe directe du pouvoir politique ou militaire, comme en témoigne le
millionnaire Ali Haddad, patron du Forum
des chefs d’entreprise (FCE). Cette figure
bien connue en France, un temps proche
d’Arnaud Montebourg, investit en Europe,
notamment dans le bâtiment et l’hôtellerie. Lorsqu’en
2018 il annonce vouloir transformer son forum patronal
en syndicat, il est très vite recadré par la présidence. Cette
ambition avait été identifiée comme une velléité politique
inacceptable, explique une source du sérai. Au moment
où l’Algérie se tend à la perspective d’un éventuel cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, chaque tête qui
dépasse risque de finir dans un panier.
nistre française déléguée à la Francophonie de 2012
à 2014. Fin octobre, plusieurs sources nous ont d’ailleurs
confirmé sa présence à Alger. Officiellement rangée de la
politique, elle y était avec les actrices Isabelle Adjani, Maïwenn et Rachida Brakni pour commencer le tournage
d’un film en partie financé en Algérie.
Saïd Bouteflika est sur tous les fronts. Déjà, en 2008,
un rapport officiel parlait de son rôle clef dans la gestion
ÉPISODE 5
Il tient à coups
de privilèges
le FLN,
mais aussi
les confréries
coraniques,
qui permettent
un utile
maillage
du territoire
OÙ LE PRÉSIDENT ABDELAZIZ BOUTEFLIKA
NÉGLIGE LA JEUNESSE DE SON PAYS
ET LA DIASPORA ALGÉRIENNE
Depuis des mois, Abdelaziz Bouteflika n’était conscient
que quelques heures par jour. Le reste du temps, il était
terrassé par un régime médicamenteux intensif. La
résidence de Zéralda, dans la banlieue ouest d’Alger,
est devenue un hôpital particulier. Le vieil homme de
81 ans y subit de lourds traitements à répétition, espérant grignoter de précieux mois de vie et de pouvoir
supplémentaires.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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le récit de lexpress
Selon des sources sécuritaires, sa santé est dorénavant
prise en charge par des professionnels chinois, dont les
méthodes sont censées être plus douces. Aux dernières
nouvelles, le président algérien était accroché à une poulie pour être trempé dans une piscine adaptée. A l’image
du pouvoir algérien, sclérosé, paralysé à l’idée du moindre changement.
Tous les mois, c’est le même numéro. La présidence organise une sortie officielle du président. Le chef d’Etat est
exposé dans son fauteuil roulant ou sur un siège d’apparat
pour recevoir un hôte officiel. Il doit faire taire les rumeurs. Il faut montrer qu’il est toujours en vie, qu’il exerce
toujours ses fonctions. Le résultat est aux antipodes de l’effet souhaité. Car la vérité saute aux yeux. Son état de santé
est catastrophique. Lors de la dernière mise en scène, le
1er novembre 2018, la presse locale a qualifié la situation de
« coup d’Etat médical ». Le vieil homme écrasé dans son
fauteuil, tenu par une ceinture à la taille, n’est plus que
l’ombre de ce qu’il était. Les montages de propagande n’y
peuvent rien. Au rythme de ces tristes images, la vie politique algérienne de ces derniers mois s’étale dans toute
La simple
évocation
de son nom
continue
à susciter
des larmes
de colère
dans la voix
des pieds-noirs
son absurdité. Les déclarations officielles du FLN en faveur d’une candidature pour un cinquième mandat à la
présidence ont achevé de désespérer les militants de l’alternance politique. Un immobilisme inquiétant qui
consiste à couper l’herbe sous le pied de toute autre candidature pour la présidentielle d’avril 2019. Cet automne,
c’est à l’Assemblée populaire nationale que la bataille politique s’est déplacée. Une lutte a abouti à l’élection d’un
nouveau président d’Assemblée alors que l’ancien n’avait
toujours pas démissionné. Comme pour tester la volonté
de demeurer au pouvoir du président, ce mouvement a débouché sur une déclaration officielle du FLN en faveur
d’un cinquième mandat de Bouteflika.
Comment ce pays pourrait-il avancer quand, à sa tête,
cinquante-six ans après son indépendance, Bouteflika et le
parti au pouvoir le maintiennent bloqué dans son roman
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
national anticolonialiste. Les anciens de la révolution,
croulants sous les années et l’embourgeoisement politique,
continuent à s’accrocher à cette légitimité historique pour
garder les commandes. Dans cette instrumentalisation politique de la mémoire, les rapports avec la France restent
tendus et biaisés. A chaque opportunité de rapprochement
avec Paris, Alger a trouvé un prétexte pour envenimer les
relations diplomatiques. Dans les années 2000, Jacques
Chirac et Abdelaziz Bouteflika vivent une lune de miel. Elle
prendra fin lorsque le Parlement français se déchirera au
sujet de la colonisation et de ses effets bénéfiques supposés. Nicolas Sarkozy se rend en Algérie en 2011 et, dès son
retour, reçoit ostensiblement des représentants des combattants rapatriés à Paris. Fureur à Alger. En 2017, le candidat Emmanuel Macron dénonce la colonisation comme un
crime contre l’humanité. Puis il s’insurge contre le « système de la torture » dont a été victime le communiste Maurice Audin. Mais c’est pour annoncer, quelques jours plus
tard, qu’il prépare un geste d’ampleur en faveur des harkis.
Initiative qui irrite Alger au plus haut point.
Bouteflika, l’homme de la réconciliation par la
« concorde civile » après les milliers de morts des années
noires du terrorisme, n’a eu de cesse de raviver les tensions mémorielles de la guerre d’indépendance. La simple évocation de son nom continue à susciter des larmes
de colère dans la voix des pieds-noirs. Il y a une autre raison aux silences gênés des officiels français lorsque l’on
parle d’Algérie. Comme Washington, Paris redoute une
déstabilisation du pays. Avec son armée et sa technostructure, l’Algérie est un gage de stabilité face à l’instabilité des voisins libien ou malien.
Les rapports entre la France et l’Algérie restent empoisonnés par l’histoire de l’indépendance. A cet égard, Abdelaziz Bouteflika sait qu’il est en position de force. Il a reçu,
avant leur élection à l’Elysée, les trois derniers présidents
de la République française. La visite à Alger est une obligation pour les politiques en quête de suffrages « beurs ». En
revanche, côté algérien, la classe politique continue à pousser ses rengaines anti-impérialistes. Ce qui n’empêche pas
les personnalités du FLN de passer leurs vieux jours dans
les hôpitaux parisiens, où ils s’éteignent un à un.
La France n’a plus d’influence en Algérie mais continue à être scrutée d’Alger. Le moindre mot de travers
d’une personnalité politique française fait la Une de tous
les journaux locaux. Par cette duplicité policée qui le caractérise, Abdelaziz Bouteflika incarne bien ce paradoxe
algérien. A ses interlocuteurs officiels, il aime rappeler
qu’il est lui-même né français.
Lors de sa visite en 2013, François Hollande est accompagné de l’ancien député de Seine-Saint-Denis Razzy
Hammadi, fils d’un commerçant algérien. Lorsque l’on
en vient au sujet de la repentance, le président algérien
montre du doigt le jeune politicien : « Quand je vois
Razzy en votre compagnie, je me dis que la boucle est
bouclée. » Un trait d’esprit facile et un brin hypocrite.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
P. WOJAZER/REUTERS
Bouteflika, toujours là
Faux-semblants Avec Nicolas Sarkozy, en 2007, à Constantine.
Sous le règne de Bouteflika, la visite des présidents français
après leur élection est devenue un rite de passage.
Car un simple coup d’œil sur la vie politique algérienne
montre le désintérêt chronique du pouvoir pour la jeunesse éduquée de son pays. Les classes moyenne et supérieure s’exilent à l’étranger à la recherche d’opportunités
de carrière. Mais leur retour n’est pas encouragé.
En France, les cas sont pourtant légion d’hommes
d’affaires, de chefs d’entreprise et d’avocats d’origine algérienne qui, en quelques générations, se sont sortis des
ghettos fabriqués par l’immigration pour rejoindre les
élites. Mais la plupart de ceux que nous avons rencontrés
n’ont aucune relation d’affaires avec leur pays d’origine.
S’ils investissent en Algérie, c’est à la marge, pour acheter
des biens immobiliers ou soutenir les membres de leur famille élargie. Pour la plupart, c’est en France, aux EtatsUnis ou dans les pays de la péninsule Arabique qu’ils peuvent mener à bien leurs affaires. Les règles opaques, voire
mafieuses, du secteur privé algérien sont, pour eux, un
obstacle quasiment infranchissable.
Dans l’Hexagone, environ une dizaine de millions de
personnes ont un lien familial ou civil avec l’Algérie. Un
chiffre considérable lorsqu’il est rapporté aux 41 millions
d’habitants que compte le pays. Cette diaspora est d’ailleurs communément appelée la « 7e wilaya » – en référence
aux six zones géographiques qui constituaient le territoire
pendant la guerre d’indépendance.
Plutôt que de s’appuyer sur cette dernière, le pouvoir
algérien préfère les exclure de la vie locale. En 2017, une
loi a carrément interdit aux binationaux les plus hautes
fonctions de l’Etat. Et si l’ambassade algérienne à Paris
vient de créer l’association Saint-Augustin pour essayer
de gagner en influence auprès d’eux, la 7e wilaya n’entre
pas dans le jeu économique algérien. Trop instable aux
yeux des clans, obnubilés par l’opposition Est-Ouest héritée de la guerre. Voilà le triste héritage qu’Abdelaziz
Bouteflika léguera à son pays : un système sclérosé de
lutte intestine et clanique.
Le « diplomate révolutionnaire », soutenu par son
clan, s’est accroché coûte que coûte à son pouvoir. Obnubilé par les guerres de couloirs et les combinaisons politiciennes, il s’est détourné des dossiers économiques les
plus cruciaux. Maigre consolation : grâce à la rente pétrolière, il est parvenu à développer les infrastructures de
son pays. Un point positif qui lui garantit encore une
certaine popularité, malgré son état de santé, et qui rend
possible l’obtention d’un cinquième mandat.
Deux décennies de stratagèmes et d’intrigues en font,
une fois de plus, l’unique prétendant à sa succession. Le
dernier représentant de l’anticolonialisme survit sous
assistance respiratoire. Son pays aussi. C. F.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
87
culture
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Le célèbre avocat se lance dans un exercice inédit :
monter sur scène pour raconter sa vie, ses amours,
ses emmerdes et son métier.
ÉRIC DUPOND-MORETTI
ACTEUR,
LEVEZ-VOUS !
PAR ÉRIC LIBIOT, AVEC BERTRAND DESPREZ (PHOTOS)
Défi La barre, il connaît. Les planches, un peu
moins. C’est une première, un vrai plaisir aussi,
même si Eric Dupond-Moretti avoue qu’il
ne pensait pas que « c’était aussi difficile ».
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B. DESPREZ POUR L’EXPRESS
L
e décret du 15 novembre
2006 interdit de fumer
dans les lieux publics.
Cet homme qui grille
une cigarette sur la scène
du théâtre de la Madeleine, à Paris, et plusieurs pendant les
deux heures de répétition, est, par
exemple, passible d’une amende de
450 euros. On pourrait, bien sûr, demander à Eric Dupond-Moretti (EDM)
de plaider l’acquittement, mais encore
faudrait-il que le délit soit jugé au
pénal, ce qui serait un chouïa exagéré
pour quelques clopes. Encore faudraitil, surtout, que le fumeur ne soit pas
Eric Dupond-Moretti lui-même... On
ne peut pas être juge et partie. D’autant
que l’homme est avocat.
Il est sur scène et il fulmine. Arpente les planches. Accroche sa robe
au portemanteau, pose son cartable
par terre. Le reprend, part en coulisses,
en ressort aussitôt. Allume une nouvelle cigarette, s’éclaircit la voix, s’approche du bord du plateau, plisse les
yeux pour se protéger de la lumière qui
l’aveugle : « Philippe, on fait quoi? » Le
Philippe en question, c’est Lellouche,
acteur, auteur, ici metteur en scène de
ce spectacle simplement intitulé Eric
Dupond-Moretti à la barre : « On va le
plus loin possible dans le texte et après
on débriefe. » L’homme obtempère. Il
reprend son cartable, décroche son
manteau, sort de scène. Noir. « Qu’il
est long le chemin jusqu’au théâtre... »
Lumières. « Je reviens de Strasbourg.
Un long procès finalement perdu... »
C’est donc bien un spectacle, une
pièce de théâtre, un seul en scène, un
soliloque, un défi oratoire, il n’y a pas
vraiment de nom si ce n’est tous ceuxlà, c’est en tout cas Eric DupondMoretti qui se raconte pendant plus
d’une heure ; il raconte sa famille, son
école buissonnière, ses premiers pas
timides en robe, ses anecdotes de
procès, mais il alpague aussi le public
et l’interpelle, affirme haut et fort que
tout être humain, même le plus
criminel, a le droit d’être défendu, et
fustige les réseaux sociaux à la fois
tribunaux et bourreaux. Eric DupondMoretti devient ainsi l’avocat de son
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B. DESPREZ POUR L’EXPRESS
culture
Répétitions Avec Hadrien Raccah (au fond), l’auteur de la pièce, et Philippe Lellouche,
le metteur en scène : « Eric est une rock star. C’est un cancre magnifique, indiscipliné. »
métier d’avocat. « Ce que j’ai d’abord
plaira (acte II, scène 7) : « Le monde
eu envie de faire, c’est d’expliquer mon
entier est un théâtre ». La dramatisatravail et la façon dont je le pratique.
tion des rapports sociaux est même
Après sont venus la découverte d’être
peut-être consubstantielle à la nature
acteur et le plaisir de jouer sur scène.
humaine (vaste débat qu’il serait trop
Mais je ne pensais pas que c’était aussi
long de traiter ici mais bon, on peut y
difficile. » L’équipe est à deux semaines
réfléchir). « L’analogie est juste et je la
de la première. Le lendemain de ces
revendique, souligne EDM. Un triburépétitions Eric Dupond-Moretti partait
nal est aussi un théâtre : les costumes,
plaider à Cahors pendant trois jours.
le décor, la prise de parole... Ici, c’est la
Philippe Lellouche, lui, jonglait avec
réalité qui est mise en scène. »
les dates des représentations de sa
Cette fois, EDM est « à cour », ce qui
pièce, Le Temps qui reste, et les enrechange, lui qui n’est pas magistrat...
gistrements de l’émission Top Gear
mais le voilà « à jardin », soit les enFrance, sur RMC Découverte. Quant
droits situés à gauche ou à droite de la
au public, il a rapidement
scène, près des coulisses.
« Il a un talent
répondu présent ; les
Il s’agit de définir les
places se sont arrachées.
déplacements du coméétonnant
« Eric est une rock
dien, tantôt à la barre,
pour convaincre.
star, pointe Philippe Lelparfois sur un tabouret,
Je l’ai rapidement
louche. C’est un cancre
immobile ou en mouveimaginé sur scène »
magnifique, indiscipliné,
ment pour appuyer un
intelligent, libertaire. » On ne cachera
mot, une phrase, une rupture de ton.
pas que les deux hommes sont amis
EDM râle parce qu’il faut s’y tenir et
mais, tout de même, il y a un peu de ça.
que Philippe Lellouche change sans
Il y a surtout, dans ce qui semble être
cesse pour trouver le meilleur effet.
un chaudron bouillonnant qui mêle le
Une pause est bienvenue.
spectacle et le tribunal, la fiction et le
Eric Dupond-Moretti et Philippe
réel, les souvenirs et l’actualité, l’acteur
Lellouche se sont rencontrés sur le
et l’avocat, un écho à ce qu’écrivait Wiltournage de Chacun sa vie, de Claude
liam Shakespeare, dramaturge anglais
Lelouch. Sont devenus amis, potes de
plutôt connu, dans Comme il vous
dîner et de discussions, de clopes et de
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
verres. « Eric a un talent étonnant
pour convaincre et débattre. C’est
aussi un acteur qui combat dans sa vie
professionnelle et je l’ai rapidement
imaginé sur scène. » Les choses vont
vite : repas arrosé au printemps 2018,
écriture pendant l’été, répétitions en
novembre, à l’affiche en janvier 2019.
C’est le jeune auteur Hadrien Raccah qui prend le stylo après plusieurs
discussions avec EDM. « L’écriture ne
s’arrête jamais, ce qui est à la fois nouveau pour moi et très excitant. Cet
hiver, Eric a défendu Georges Tron, il
a voulu intégrer le procès à la pièce.
Sur scène ou dans la vie, il a un charisme certain, il impose. Comme Ventura ou Brando. » Laissons là les références sans doute un peu lourdes ; le
temps fera son boulot si l’exercice se
reproduit, ce qui n’est pas prévu
même si Philippe Lellouche est persuadé que la retraite d’EDM se fera
sur les planches. « Ce n’est plus une
pause, c’est une grève », lance, amusé,
l’« avocteur », mot-valise, avant de
remonter sur scène. On concédera ici
à la vérité des faits qu’Eric DupondMoretti est assez impressionnant au
premier abord (regard bougonnant),
également en entretien (décontraction malvenue), mais plutôt drôle sur
scène (un joli pas de danse, genre
entrechats d’ours barbu, effectué
pour se détendre) ou lors d’échanges
piquants avec l’équipe. Façon de dégonfler le stress.
EDM remet facilement l’ouvrage
sur le métier. Son metteur en scène l’interrompt, le recadre. Sans trop de casse.
« Philippe sait qu’il ne peut pas me
dresser avec un fouet. » Personnellement, on ne s’y risquerait pas. D’autant
qu’EDM a l’expérience du verbe, même
si le ton n’est pas toujours bon. « Je
connais le problème : quand je plaide je
sais si je suis à côté. Mais je ne peux pas
arrêter la plaidoirie. Là on peut travailler. » Et le verdict décidera de l’avenir.
Si l’acteur est encore en sursis, il peut
prendre « du ferme » en rappels. E. L.
ÉRIC DUPOND-MORETTI
À LA BARRE,
THÉÂTRE DE LA MADELEINE, PARIS (VIIIe),
DU 22 JANVIER AU 24 FÉVRIER.
ILLUSTRATION LAURENT BLACHIER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
En France comme à l’étranger, de plus en plus d’écrivains rejoignent les réseaux sociaux.
Coups de pub, échanges sincères ou tout-à-l’ego ? Enquête.
#jesuisromancier
PAR ESTELLE LENARTOWICZ
U
ne poignée de minutes
après sa création, le
compte Twitter @HouellebecqOff affichait déjà
des milliers d’abonnés.
« Manquait plus que lui… » grogne un
grincheux dans les commentaires.
L’arrivée du plus célèbre écrivain français dans la twittosphère allait très vite
être démentie par son éditeur. Mais
le hoax, ou canular informatique,
tombait à pic quelques jours avant la
sortie en librairies de Sérotonine. Un
mois plus tôt, la romancière Karine
Tuil, elle, prenait ses distances avec la
Toile : dans une interview publiée
dans Le Journal du dimanche le 2 décembre, la très active écrivaine annonçait avoir décidé de fermer l’ensemble de ses comptes Twitter,
Facebook et Instagram. « Les réseaux
sociaux révèlent le pire de nousmême », affirmait-elle avant de lister
leurs effets nocifs. Davantage habitués au silence solitaire de leur
bureau, les auteurs sont pourtant de
plus en plus nombreux à céder aux
sirènes de ces outils séduisants et
délicieusement chronophages, à la
fois miroirs déformants, machines à
notoriété et pièges à ego.
Pour le sociologue Vincent Kaufmann, l’arrivée massive des écrivains
sur la Toile témoigne de l’affaiblissement significatif de leur autorité
dans la sphère publique. « Le numérique noie l’écrivain dans un océan
de microspectacles. Il s’ensuit un nivellement du discours de l’auteur qui,
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culture
«JE M’EN SERS COMME
D’UN TABLEAU D’HUMEUR»
Blogueuse depuis 2001, l’ex-journaliste et romancière Tatiana de Rosnay
peut se targuer d’une longue expérience en la matière. L’une des auteures françaises les plus actives et
suivies sur les réseaux se raconte savamment au gré de ses publications.
Parfait mélange de promo discrète,
de photos intimes et de clins d’œil
fair-play à d’autres auteurs, ses écrits
empruntent aussi aux codes de la
presse lifestyle. « Aucun détail n’est
laissé au hasard. C’est du travail
de grande pro ! » commente
Arnaud Labory, de l’agence de
presse Anne & Arnaud, devant
la photographie d’un livre
soigneusement disposé entre
une lampe de designer hors
de prix et, en arrière-plan, un
portrait de l’auteure en ombre
chinoise. Pour ce spécialiste
de la communication littéraire, les réseaux sociaux offrent un relais publicitaire et
une possibilité nouvelle de
proximité entre auteurs et lecteurs. « Auparavant, les écrivains ne rencontraient leur
public qu’en Salon ou en librairie. Maintenant, ils peuvent créer un lien plus proche,
plus suivi dans le temps, et
avoir un retour sur leur travail.
Cela implique de donner de
sa personne. Et parfois de se
mettre en difficulté. »
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Car dans cette vaste jungle où l’algorithme et la chasse à la visibilité sont
rois, toutes sortes de profils numériques se fréquentent et cohabitent.
Peu à l’aise avec l’outil ou le mélange
des genres, certains se contentent de
faire de leur « fil » le simple relais de
leur actualité : planning de dédicaces,
revue de presse, photos à leur stand
en Salon… Service minimum, donc,
adressé à un public de proches et de
professionnels, quitte à laisser à l’éditeur le soin du marketing publicitaire
ciblé. Phobique des nouvelles technologies et réfractaire aux réseaux, la très
populaire Amélie Nothomb dispose
pourtant d’une page Facebook suivie
par plus de 120 000 personnes, auxquelles s’ajoutent les abonnés d’une
douzaine de pages, créées et gérées
par des fans.
Friands de l’exercice et en maîtrisant parfaitement les codes, d’autres
écrivains embrassent pleinement les
possibilités ouvertes par les réseaux,
dans la continuité de leur écriture.
« C’est pour moi un moyen d’expression. Je m’en sers comme d’un tableau
d’humeur, raconte la romancière Monica Sabolo. Ecrire, c’est rester des
journées entières dans une pièce de
20 mètres carrés. Instagram me permet d’ouvrir des fenêtres. C’est une
petite gymnastique, un tremplin au
cours de longues sessions de travail.
Et puis je trouve amusant de mettre en
scène la vie misérable de l’écrivain : un
plat de coquillettes, une prise électrique qui tombe en morceaux, une fissure sur un mur. Je transmets quelque
chose de moi. » Au point de tisser des
liens entre univers romanesque et univers numérique ? « Je ne le théorise
pas, mais je suis sûre qu’il y a des ponts
inconscients entre mes séries de photos et l’atmosphère de mes livres »,
confie-t-elle.
Adepte de jeux de mots et des formules qui font mouche, le très actif
Clément Bénech a, lui, rédigé des
posts Facebook bien avant de publier
son premier livre. « J’ai été marqué
par la lecture de “L’Autofictif”, le blog
de l’écrivain Eric Chevillard. Il m’a
convaincu qu’une forme littéraire
était possible sur ce médium et qu’on
pouvait s’y amuser », explique le jeune
homme de 27 ans, très suivi sur Twitter. Actif sur les réseaux depuis la
première heure, il en défend une
approche créative : « L’important est
de ne pas s’en servir comme d’un simple moyen de communication.
J’aime le tweet plein, le tweet
qui est heureux d’être un tweet
et qui vole de ses propres
ailes, » affirme l’auteur d’Un
amour d’espion, un roman qui
met les réseaux sociaux et le
numérique au cœur d’une histoire d’amour et d’espionnage
à New York. « Et puis, sur Twitter, on arrive à capter un peu
de l’esprit du temps. De larges
franges de la société y sont représentées. Les gens racontent des choses intimes auxquelles je n’aurais pas eu accès
autrement. Je trouve plein de
détails sur leur vie, leur rapport au réel. C’est une vraie
source d’inspiration. »
Loin de favoriser la découverte et l’ouverture sur le
monde, les réseaux sociaux
peuvent aussi, à l’inverse, être
ILLUSTRATION LAURENT BLACHIER
morcelé, se retrouve vidé de toute
portée symbolique », écrit-il dans un
essai dont L’Express s’était fait l’écho
fin 2017 (Dernières Nouvelles du spectacle, Seuil). Si l’écrivain est (quasi)
sommé d’obéir aux règles des médias
sociaux, il voit sa parole noyée dans
un flux ininterrompu d’autres discours qui le concurrencent sans cesse
et, souvent, le laissent impuissant.
Signes d’un passage du règne de
l’écrit au règne du visible, les conséquences de ce nouvel ordre littéraire
commencent tout juste à prendre leur
pleine mesure.
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#jesuisromancier
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Cinq écrivains étrangers
actifs sur les réseaux sociaux
Joyce Carol Oates La graphomanie de la romancière
américaine (elle publie plus d’un livre par an)
se manifeste aussi sur Twitter. Avec plus d’une dizaine
de publications par jour, ses tweets et retweets
reflètent l’éclectisme de ses centres d’intérêt :
politique américaine, littérature, écologie, féminisme,
gifs humoristiques et même… photos de chats !
@JoyceCarolOates
Paulo Coelho On connaît son art du best-seller
mondialisé. Jamais à court de phrases gentillettes,
l’écrivain brésilien en remet une couche sur la Toile,
où il sévit en anglais, français, portugais et espagnol.
Au programme : des chroniques de ses livres, des photos
de ses lecteurs, et beaucoup de phrases sur le sens
de vie, la paix intérieure, l’amour… @paulocoelho
Stephen King Multipliant les piques contre
Donald Trump, le maître du roman d’horreur a vu
son compte bloqué par le très susceptible président
des Etats-Unis. « Je ne peux plus lire ses tweets.
Je devrais peut-être me suicider », avait-il ironisé
à l’époque. Changement de registre sur son compte
Instragram où 1 photo sur 3 donne la vedette
à sa chienne Molly, une ravissante corgi surnommée
« La Chose du Mal »… @StephenKing
J. K. Rowling Coups de gueule sur les péripéties
du Brexit, comptes rendus de ses nombreuses
activités caritatives… Politisée et armée d’un bon
sens de la repartie, la mère de la saga Harry Potter
n’a pas peur du clash et aime rentrer dans le lard
de ses détracteurs. @JK_Rowling
Patti Smith Elle a rejoint Instragram en mars dernier
et semble ne plus pouvoir s’en passer. En légende
de chacune de ses photos à l’atmosphère bohème,
l’écrivaine et icône du rock compose un petit poème
explicatif qui commence toujours par « this is ».
On retrouve sa famille, sa table de travail
et des clichés en noir et blanc de ses voyages
en Europe. @thisispattysmith
de puissants révélateurs de narcissisme. « Ils sont la face sombre d’une
société qui glorifie la performance »,
soulignait Karine Tuil, épinglant la
tendance à l’entre-soi, l’étalage des
chiffres de ventes ou encore la pratique abusive de la flatterie. Arnaud
Labory confirme : « Il peut y avoir un
effet contre-productif à imposer l’ensemble de sa revue de presse à tous
ses contacts… » Sollicités plusieurs dizaines de fois par jour, les romanciers,
précieux travailleurs de la solitude, de
la prise de recul et du temps long, s’exposent aux dangers du morcellement
de l’attention et de la perte de concentration. « Je suis totalement accro,
mais je me dis que c’est un jeu, tempère Clément Bénech. Twitter m’a
apporté des opportunités professionnelles, je m’y suis fait des amis.
Cet été, j’étais au mariage d’un copain rencontré sur Twitter ! » Habitué d’Instagram, où il poste régulière-
ment des selfies sans sourire, le romancier Régis Jauffret défend une approche plus terre à terre : « C’est une
occupation. Une façon de meubler les
temps morts, avant tout. Une façon
aussi de vivre parfois une solitude
différente de la solitude classique. A
part à l’écriture, je ne suis pas “accro”
à grand-chose. »
TROP VISIBLE, L’AUTEUR
PERD DE SON MYSTÈRE
Avec l’inévitable jeu de masques vient
le risque de camper un personnage,
de son plein gré ou malgré soi. Comme
dans les romans de Balzac, des archétypes apparaissent : le traducteur
grincheux qui peste contre son milieu, le sous-marin qui observe discrètement mais ne dit jamais rien, la
rigolote qui parvient toujours à neutraliser une polémique avec un bon
mot… « Il y a bien sûr une part de
mise en scène et il faut faire preuve
de prudence », concède Monica Sabolo. D’autant qu’avec la rapidité des
échanges et le brouillage des frontières entre vie privée et vie publique
le risque de gaffe ou de dérapage n’est
pas loin. « Sur les médias sociaux,
tout devient communication. C’est
dangereux ! » confirme Arnaud Labory. Pour se préserver de l’assaut
d’une armée de « trolls », certains
usent d’un droit de réserve et refusent de parler politique. Là où d’autres, s’improvisant éditorialistes du
dimanche, commentent les soubresauts de l’actualité sans craindre d’afficher des opinions tranchées et pas
toujours distancées.
Corollaire direct de l’économie de
la visibilité, l’injonction à l’exposition médiatique semble envoyer balader la part de recul, de mystère et
d’assise symbolique qui, hier, constituait le prestige et la valeur de la
fonction d’auteur. Forcés d’alimenter
leur présence numérique en continu
tout au long de l’année, les écrivains,
poussés non plus à écrire mais à simplement « se comporter en auteurs »,
troquent leur spécificité contre une
poignée de likes. Pas sûr qu’ils gagnent au change. E. Le.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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la librairie de l’express
LE LIVRE DE LA SEMAINE
Enrôlée,
enjolée, libérée
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
vie dispendieux, aux extravagances fascinantes, aux mensonges manifestes. Malgré
un style sans grand relief, la romancière orchestre habilement la montée en puissance
d’une amitié toxique. Elle sait exprimer une
sensibilité aiguë, introduire des seconds
rôles consistants. Le conte de fées va tourner au cauchemar, le scénario au
polar. On s’y laisse prendre, très
volontiers. D. P.
DE SI BONS AMIS
PAR JOYCE MAYNARD,
TRAD. DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS)
PAR FRANÇOISE ADELSTAIN.
PHILIPPE REY. 336 P., 22 €.
16/20
RETROROCKET/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
oyce Maynard, née en 1953 dans le New
Hampshire (Etats-Unis), a longtemps
eu mauvaise réputation. Notamment pour
avoir ébranlé le mythe Salinger, en racontant les quelques mois de sa relation amoureuse et houleuse avec le grand écrivain.
Elle avait 19 ans, lui 54… Mais ça ne l’a pas
empêchée de mener à bien une belle carrière littéraire. La preuve avec ce septième
roman captivant, formidablement maîtrisé,
De si bons amis. Un titre français dont on
découvrira peu à peu le second degré, tandis que la version originale, Under The Influence, annonce tout de suite la couleur.
Les amis en question sont Ava et Swift
Havilland, un couple de Californiens richissimes qui décident de prendre sous leur aile
l’infortunée Helen McCabe, 40 ans. Divorcée, ruinée par un procès perdu contre son
ex-mari pour obtenir la garde de leur jeune
fils, Helen vit douloureusement l’éloignement de ce dernier. Entre ses séances aux
Alcooliques anonymes, des petits boulots
de serveuse et quelques soirées déprimantes avec les célibataires d’un site de
rencontres, Helen touche le fond. Alors,
quand les Havilland lui tendent une main
secourable, aussi attentionnée que généreuse, valorisant ses talents de photographe, Helen a l’impression d’avoir enfin
trouvé son salut. Voire une famille, ce qui
lui a fait cruellement défaut jusque-là. Mais
à mesure que leur protégée se reconstruit,
et entame une relation avec un homme
sans prétention, Ava et Swift vont se montrer singulièrement manipulateurs…
Après Long week-end, Les Filles de l’ouragan ou Les Règles d’usage, Joyce Maynard
excelle de nouveau à brosser un très poignant portrait de femme. Sa narratrice se révèle aussi vulnérable
qu’attachante, lestée d’une enfance sacrifiée, tiraillée entre un
furieux besoin de reconnaissance
et son libre arbitre. Enrôlée, enjôlée, puis libérée, Helen revient
avec lucidité sur une année passée
auprès de ce couple « magique » à
la forte personnalité, au train de
ROMANS
J
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UN BREF DÉSIR
D’ÉTERNITÉ
NINO
DANS LA NUIT
JC LATTÈS, 496 P., 20 €.
ALLIA, 288 P., 14 €.
Ça lui a pris comme une rage
de dents, un orage sous le crâne,
allez savoir. Ecrire. Pas un script,
mais un roman. Plus de vingt ans
que ça ne lui était pas arrivé,
depuis Les Hommes immobiles.
Didier Le Pêcheur est réalisateur,
de films, de clips, de séries,
d’unitaires. Scénariste pour lui
et pour les autres. Ecrivain quand
ça lui chante. Sa goualante de
l’année tinte joliment aux oreilles.
Elle cause du Paris des fortifs,
des apaches, des cognes plus ou
moins intègres et d’une gigolette
blonde comme le péché.
Zélie, étroitement inspirée
de Casque d’or, petite fleur
de pavé en rupture avec son père,
un besogneux sans mots
ni gestes pour dire « je t’aime ».
Son destin aux
épaules basses,
elle le refuse.
A 14 ans, Zélie prend
son envol, libre
à s’en brûler les ailes,
le corps monnayé
sous les portes cochères, favorite
des marlous qui s’entre-tuent
pour la posséder. Son avenir
suspendu au jour d’après.
En cette fin du XIXe siècle, sa vie
est une chandelle que la syphilis
peut souffler. Autour d’elle,
deux braves flics ravalent
leurs idéaux, dépassés par
une ville asservie aux plaisirs
interdits, la misère dans
ses pliures. On pourrait penser
à du Zola, c’est incandescent
comme du Toulouse-Lautrec.
Il y a chez Didier Le Pêcheur
cette même sensibilité suraiguë
qui discerne la défaite
et la solitude dans les putains
pétries à tours de pognes.
Il les rend émouvantes et
adorables, comme le peintre
avant lui. Leur devine des
histoires d’amours qui ne disent
pas leur nom. En phrases
enveloppantes et soyeuses,
il effeuille les infortunes de Zélie,
les abdications des deux policiers
et, avec elles, toute une époque.
Paillarde, cynique, brutale,
qu’il nappe de mélancolie.
Car le temps vient toujours
où les plus belles fleurs se fanent
et où les passions s’éteignent. S. B.
Il a la décadence
lucide et le chaos
clairvoyant.
Le genre à croquer
un Kinder Bueno
entre deux gorgées
de Jack Daniels.
Pour régaler sa chère et tendre,
il fait au petit matin les bennes
à ordures du Carrefour du coin.
Beau comme un diable, Nino
a 20 ans et des envies de dire
merde à tout le monde. La nuit
l’appelle, alors pourquoi pas
ne pas s’y engouffrer, poches
vides mais narines accueillantes.
De toute façon, pas le temps
de réfléchir car tout file à pleine
vitesse dans ce livre brûlant
qui fleure bon l’adrénaline
et le goût du risque. Dans
une langue âpre et pleine
de trouvailles étonnantes,
la cavalcade du héros nous
embarque dans les coins sales
d’un Paris épuisé. Là où le loyer
se paie en liquide à des marchands
de sommeil. Là où l’on traîne
au petit boulot à quatre heures
du matin dans un bus hurlant
les fêtards de la veille. Et où,
au terme d’un road-trip belge
en auto-stop vaseux, on transpire
de se faire prendre à la douane
avec de la came au fond
des chaussettes. Sans illusion,
horizons bouchés, Nino et
ses copains regardent au fond des
yeux l’insensé de l’époque. « Je sais
pas, c’est la vie, c’est absurde
alors après tout pourquoi pas »,
lâche-t-il, telle une devise, à son
pote Malik. Heureusement qu’au
milieu de ce cocktail de magouilles
ultra-précaires, il y a l’amour
de Nino pour Lale, et de Lale
pour Nino, oasis de pureté dans un
océan de galères. Avec une énergie
sauvage dans la plume, Capucine
et Simon Johannin (nés en 1991
et 1993, ils sont mariés et écrivent à
quatre mains) racontent comment
une bande de jeunes embrassent
à pleine bouche la violence
déglinguée de leur réel. Après
L’Eté des charognes (le premier
livre de Simon Johannin),
l’essai est transformé. On en sort
comme d’un lendemain de fête,
« la tête bouilloire qui siffle
et du ciment plein les plaies. » E. Le.
PAR DIDIER LE PÊCHEUR.
16/20
PAR CAPUCINE ET SIMON JOHANNIN.
18/20
LE CHOIX DE
DAVID FOENKINOS
Lueurs
dans le brouillard
Voilà un roman qu’on lit autant qu’on
le ressent. L’atmosphère y est tenace.
On est en plein cœur de la Louisiane, et
pour être plus précis, en terre cajun. On
y entend la musique du coin, on y respire
les odeurs des épices locales (il y a même
une recette). Il est clair que l’auteur, Brice
Homs, sait de quoi il parle. Il y a vécu de
nombreuses années. C’est donc le décor
de l’histoire de Russell Fontenot qui prend
la voiture pour rejoindre sa femme sur le
point d’accoucher. Longue route peuplée
de rencontres, de difficultés météorologiques, mais surtout de souvenirs.
On pense bien sûr à La Modification,
de Michel Butor. Tout un trajet pour refaire une vie. Il y a une jeunesse rythmée
par la musique et la drogue, les deux
meilleures manières de se fuir. Des envies
d’amour pour se construire, et des bastons pour se détruire.
Et puis, forcément, au moment de
devenir soi-même parent, on replonge
dans les souffrances de l’enfance : « Je
serai un père de merde parce que j’ai eu
un père de merde. » La rage est au
cœur des réflexions de Russell. Il ne
cesse de voir les ennuis dans lesquels il
se fout en permanence : « Comme si
j’avais une infirmité m’empêchant de
voir les choses telles qu’elles sont. »
C’est dans la nuit, la neige, le brouillard qu’il va tenter de chercher un peu de
lucidité. Il n’y a que les romans
pour faire de la vie le terrain
d’un tel paradoxe. Il lui reste
quelques heures aussi pour
prendre de bonnes décisions.
Comprendre le secret de son
origine et du passé de son père.
Il apprend notamment qu’il était
recherché dans un autre Etat, à
cause d’une histoire de femme…
De plus en plus haletant, et laissant un goût âpre, ce roman aride et
sauvage est une vraie découverte. Le
précédent livre de Brice Homs datait de
1993. Espérons qu’il écrive le suivant un
peu plus rapidement.
SANS COMPTER LA NEIGE
PAR BRICE HOMS.
ÉD. LES ESCALES, 176 P., 17,90 €.
15/20
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
95
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la librairie de l’express
MARTHE GAUTIER/SDP
LE MAKING OF
La chercheuse oubliée
T
out est parti en 2015 d’une séance de dédicaces
dans le sud de la France. Corinne Royer se souvient : « Un lecteur s’approche et me confie avoir dans
sa famille, à l’instar de l’une de mes héroïnes, une
vieille dame au parcours très particulier. Il me raconte
alors l’histoire de Marthe Gautier et la polémique
entre cette chercheuse et Jérôme Lejeune quant à la
paternité de la découverte, en 1958, du chromosome
surnuméraire de la trisomie 21. Puis il m’envoie par
mail des documents et les coordonnées de Marthe.
J’ai laissé sommeiller ces informations sur mon ordinateur pendant un an, avant de me pencher dessus. »
Prise au jeu, Corinne Royer étudie tous les dossiers disponibles, dont le rapport du comité d’éthique
de l’Inserm de 2014, contacte des scientifiques, notamment la chercheuse Seraya Maouche, cofondatrice de l’association Ethique & Intégrité, tente de
joindre la Fondation Jérôme-Lejeune, qui ne daigne
pas lui répondre. « J’ai voulu me forger une intime
conviction sur le sujet, explique la romancière, savoir
si cette femme s’était fait spolier sa découverte ou si elle était, comme l’affirmait la
fondation, une simple technicienne sous les
ordres de Jérôme Lejeune. Or Marthe, grâce
à un voyage effectué à Boston en 1956, était
la seule à connaître les protocoles de culture
cellulaire et à pouvoir les mettre en pratique. Au terme de ce travail de documentation, j’ai acquis la conviction que, en effet,
une voix avait bien été effacée. A partir de là,
cette femme devenait un personnage romanesque singulier. C’est plus la dépossession
96
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
avec sa puissance tragique que la découverte ellemême qui m’intéressait. »
Corinne Royer tient donc son sujet, et se décide à
rencontrer, à Paris, cette « jeune fille de longue date »,
93 printemps aujourd’hui, qui vit l’injustice depuis
soixante ans. C’est le coup de cœur : les deux femmes
vont s’écrire pendant trois ans presque tous les jours.
« Il y a eu beaucoup de joie, d’évocation rieuse, note
la romancière de 51 ans. Ce qui est frappant, c’est que
cette “chercheuse oubliée” n’a aucune aigreur. » Elles
remontent le temps ensemble, se trouvent une même
appétence pour la forêt, la botanique, la poésie,
George Sand… Corinne Royer invente quelques personnages, dont Louisa, jeune étudiante en médecine, à laquelle elle s’identifie, entourée d’une famille fantasque, installe une intrigue, fait parler
Marthe Gautier, narre le temps de la découverte (« Il
faut savoir se perdre, atteindre l’inattendu et inventer le possible »), met en scène des enfants trisomiques. Le tout, sans injonction moraliste. « Je ne
me positionne pas comme une redresseuse
de torts, martèle Corinne Royer. C’est à
chaque lecteur en son âme et conscience de
juger ce qui est normal ou scandaleux dans
cette histoire. » Marthe Gautier, elle, après
avoir lu le roman, a eu ces mots très simples : « C’est merveilleux, vous me rendez
éternelle. » M. P.
CE QUI NOUS REVIENT
PAR CORINNE ROYER. ACTES SUD, 272 P., 21 €.
16/20
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CLAUDE
ANVERS EN NOIR
PAR CÉLINE NIESZAWER.
TOHU-BOHU ÉD., 144 P., 15 €.
ROMANS
Voilà un premier
roman drôle,
original, caustique,
prenant,
surprenant, même!
Court mais dense,
riche en péripéties,
il donne la vedette
à un certain
Claude, antihéros
pas piqué des hannetons. Curieux
zigue que ce Parisien de 40 ans,
grassouillet, cheveux hirsutes
et grisonnants, licencié depuis
peu de la boîte où il s’occupait des
fournitures de bureau. Célibataire,
moyennement sociable, plutôt
lymphatique, hypocondriaque
sans jamais tomber malade,
« Claude est un homme qui mène
sa vie en trouvant des planques
pour s’y poser en attendant
d’autres prochaines planques. »
Un homme qui se défile
constamment. Autant avec sa
mère, Véronique, septuagénaire
envahissante et pétulante (une
cougar d’anthologie), qu’avec sa
maîtresse occasionnelle, la jeune
et jolie Harmonie. A part elles
et la voisine du deuxième étage,
Claude ne connaît pas grand
monde. Qu’importe. Il se laisse
vivre dans son studio du Marais
(loué pas cher à la ville de Paris),
délaisse la télé (trop déprimante)
au profit du tableau lumineux
d’une cascade chinoise acheté
sur PriceMinister, écoute en
boucle Desire, de Bob Dylan, sur
un tourne-disque antédiluvien,
s’achète une doudoune Uniqlo
parce que tout le monde porte
la même dans le métro, s’accorde
finalement une échappée
hasardeuse à Tel-Aviv. Lorsque,
à son retour, il se retrouve avec
une poupée grandeur nature sur
les bras, au gré de circonstances
abracadabrantesques, son
existence devient « un pur chaos ».
Comment trouver une issue?
– sa voie, en vérité. Céline
Nieszawer, photographe de talent
(qui a débuté à Libération),
dessinatrice et cinéaste, signe
une chronique contemporaine
aux accents houellebecquiens
(d’actualité). D’une simplicité
trompeuse, son écriture
fait mouche, divertit autant
qu’elle épingle l’époque. D. P.
RUE DES ARCHIVES/SÜDDEUTSCHE ZEITUNG/LEEMAGE
15/20
B
Confessions d’un flic
arbe fournie, cheveux longs bouclés, colliers, Jeroen
Olyslaegers ne passe pas inaperçu. C’est ce grand
écrivain flamand à l’allure extravagante, né à Mortsel en
1967, que les Français s’apprêtent à découvrir, après avoir
pu, pour les plus théâtrophiles, apprécier les pièces
(Wolfskers, à Avignon, en 2008, Prometheus-Landscape II, en 2011, Mount Olympus, en 2017). Avec Trouble,
son sixième roman, couronné par les prestigieux prix
Fintro et Ferdinand-Bordewijk, le Belge débarque donc
en France. Non sans fracas. Trouble, mais aussi troublant, dérangeant, provocant… Ce récit plonge le lecteur
dans l’atmosphère nauséabonde d’Anvers sous l’occupation allemande. Une époque qui révèle, comme toujours,
les facettes les moins reluisantes de l’être humain,
ballotté entre soumissions, dénonciations, trahisons et
couardises, avec, ici, pour cible principale, l’importante
communauté juive de la capitale mondiale du diamant.
Au centre de l’action, Wilfried Wils, 22 ans en 1940,
qui devient flic pour échapper au service du travail obligatoire. Il a l’âme d’un poète, se rêve en Rimbaud, mais
le voilà en patrouille de nuit, affecté à des tâches peu
ragoûtantes. Jouant avec le feu, il continue de fréquenter
son ancien professeur de français, dit Barbiche teigneuse, un antisémite virulent, qui, avec l’ignoble avocat
Omer, participe à l’émeute d’avril 1941 (ou pogrom
d’Anvers). Wilfried est là aussi, qui « se laisse guider par
l’attrait du sensationnel ». « En tout suiveur se cache un
salaud », reconnaît-il, non sans ambiguïtés. Car le fonctionnaire, aussi double que mystérieux, se fait aussi résistant auprès de son collègue et futur beau-frère, Lode.
Et puis il y a la tante Emma, qui passe du service d’une
famille juive aux bras d’un SS, les officiers allemands qui
s’enivrent, forniquent… Un saisissant tableau qui nous
fait tanguer entre rires et larmes, entrain et effroi. M. P.
TROUBLE
PAR JEROEN OLYSLAEGERS, TRAD. DU NÉERLANDAIS (BELGIQUE)
PAR FRANÇOISE ANTOINE. STOCK, 448 P., 22,50 €. 17/20
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
97
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JE T’AI OUBLIÉE
EN CHEMIN
BIOGRAPHIE
PAR PIERRE-LOUIS BASSE.
CHERCHE MIDI, 128 P., 17 €.
16/20
V
oilà un abbé de choc ! Jusqu’à présent, l’abbé Wallez
n’était qu’un personnage secondaire qui apparaissait au détour des ouvrages sur Hergé, le père de Tintin.
Le sulfureux ecclésiastique belge a aujourd’hui droit à
sa biographie, sous un beau titre qui en dit long : L’Abbé
Wallez, l’éminence noire de Degrelle et Hergé. Homme de
presse et d’église au physique de rugbyman, Norbert
Wallez (1882-1952) s’est en effet distingué en recrutant à
la fin des années 1920 deux très jeunes collaborateurs
au XXe Siècle, le quotidien conservateur et catholique de
Bruxelles, dont il était le directeur. Le premier c’est Léon
Degrelle, engagé comme grand reporter, et qui deviendra
plus tard le leader rexiste proche d’Adolf Hitler que l’on
sait. Inconditionnel de Mussolini, l’abbé Wallez a toujours penché très à droite, y compris pendant la guerre,
ce qui lui vaudra d’être emprisonné à la Libération pour
sa proximité avec les Allemands.
Sa seconde recrue, Georges Remi, deviendra célèbre
sous le nom d’Hergé. C’est l’abbé Wallez qui lui soufflera
l’idée de créer un petit reporter de papier et de l’envoyer
au « pays des soviets ». Il exercera une grande influence
idéologique et une certaine emprise psychologique sur le
dessinateur, lequel baignera avec lui dans l’ambiance très
droitière du XXe Siècle. Hergé épousera même la secrétaire
de l’abbé et restera fidèlement en contact avec lui jusqu’à
sa mort. Si Marcel Wilmet décrit en détail les relations
entre les deux hommes, on regrette qu’il n’accorde pas
plus de place au rôle exact de Wallez dans la création
de Tintin. D’autant que dans l’un de ses précédents ouvrages, Tintin noir sur blanc (Casterman), Wilmet révélait
que l’abbé percevait 50 % des bénéfices sur les premiers
albums du petit héros à la houppette. Et on se demande,
légitimement, jusqu’à quel point Wallez ne pourrait pas
être considéré comme le « cocréateur » de Tintin… J. D.
L’ABBÉ WALLEZ, L’ÉMINENCE NOIRE
DE DEGRELLE ET HERGÉ
PAR MARCEL WILMET. ART9EXPERTS, 104 P., 20 €. 14/20
98
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
DOCUMENTS
Tintin au pays de l’ordre noir
SDP
Norbert Wallez
et Hergé, en 1949.
Décidément,
les textos prennent
une place
considérable
dans la vie de
Pierre-Louis Basse
(PLB). En 2014,
c’était un message de François
Hollande lui proposant le poste
de « conseiller aux grands
événements », qui débouchait
sur trois années de loyaux services
et, in fine, sur le témoignage,
un rien désabusé, d’un PLB
Fl‰neur de l’Elysée. Le 2 janvier
2018, « jour de grasse matinée »,
c’est un SMS lapidaire
de sa compagne, la comédienne
et chanteuse Ana, qui met fin
à sept ans de vie commune et
déclenche aujourd’hui… ce récit
d’un homme de 60 ans à terre.
Pour guérir de son chagrin fou,
l’ex-journaliste sportif et culturel
d’Europe 1 s’est choisi deux voies :
« marcher à n’en plus finir, écrire
l’insoutenable ». Des forêts
de Bernay, en Normandie,
aux sentiers de l’île aux Moines,
l’auteur de Ma ligne 13 arpente
les chemins à pas serrés comme
il revisite les lieux de son bonheur
passé. Avec pour sépultures
livres, films, voyages et paysages
partagés. Mais Ana ne partageait
pas tout : « Je ne ferais jamais
partie de la bande. Celle des
artistes. La troupe », écrit PLB,
blessé d’avoir été tenu à l’écart
du premier cercle par la belle
à la voix cristalline. « Un amour
qui meurt agonise dans les détails,
l’air de rien », note plus loin
l’écrivain, ressassant à l’infini
les derniers moments de la passion,
les gestes, inflexions de la voix,
annonciateurs de lendemains qui
pleurent. Du texto abrupt (« A ce
jour, je renonce à notre histoire »)
naît aussi la nostalgie des lettres
parfumées, des départs sur les
quais de gare, des conversations
sous la lampe, des temps exempts
de messagerie électronique.
Huit mois après la déflagration,
Pierre-Louis Basse a fini
par gagner son bras de fer avec
le désespoir : « J’étais vivant.
Ana était devenue de papier » :
ainsi s’achève ce long et beau
périple d’un chagrin universel. M. P.
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MONSIEUR AMÉRIQUE
PAR NICOLAS CHEMLA.
ED. SÉGUIER, 600 P., 22 €.
17/20
Si on nous avait dit
qu’on passerait une
bonne partie de nos
vacances de Noël
à lire un livre
de 600 pages sur
le culturisme, on
ne l’aurait jamais cru. Et pourtant,
c’est ce qui s’est produit. Monsieur
Amérique, biographie du monstre
du bodybuilding Mike Mentzer,
s’est révélé être une plongée
fascinante dans les coulisses
de la confrérie de la fonte des
années 1960 et 1970. Au centre de
cette fresque, le jeune Mike, donc,
un garçonnet de Pennsylvanie
qui tombe un beau matin en arrêt
devant la couverture d’un
magazine de culturisme. « Je serai
Mr. America un jour ! », se
jure-t-il. Son père ne voit pas d’un
trop bon œil son fiston soulever
Palmarès Le top 15
des meilleures ventes de BD
des poids dans le garage familial
– « sport de tapette », soupire-t-il,
comme nombre de gens à l’aube
des sixties. A force de programmes
herculéens et de dizaines d’heures
passées devant un miroir
à travailler ses deltoïdes et
l’inclinaison de sa nuque, Mike
Mentzer décroche finalement le
titre de Monsieur Univers en 1978,
à Acapulco. Entre-temps, il aura
ferraillé avec le « bad boy »
du culturisme, un géant venu
des montagnes autrichiennes
gavé de stéroïdes : Arnold
Schwarzenegger. Le portrait
du futur gouverneur de Californie
fait frémir : dopé, cynique, coureur
de jupons, ivre de son corps et de
sa gloire. En regard, Mentzer est
un être futé, lecteur de Nietzsche
et de Mishima, fasciné par la
méditation orientale. C’est aussi
un homme tourmenté, dépressif,
fou. Sans vouloir « divulgâcher »
la fin du livre, disons qu’il lui arrive
d’annoncer à ses amis le plus
sérieusement du monde qu’il va
Guide réalisé par Eric Libiot,
avec Sandra Benedetti, Jérôme Dupuis,
Estelle Lenartowicz, Marianne Payot
et Delphine Peras.
Abonnez-vous à
Numérique
N° Titre Auteur (Editeur)
1
partir sur la Lune avec Bill Clinton.
Bref, la montagne de muscles
abrite une âme fragile. Tout cela
ne pouvait que mal finir. Nicolas
Chemla a mené une enquête
phénoménale pour reconstituer
le moindre instant du Titan. Le
lecteur est non seulement convié
à assister à ses entraînements
comme s’il y était, mais aussi à
entrer littéralement dans la psyché
fascinante de Mentzer. La faune
entourant les champions de
la fonte – managers durs au mal,
médecins à la déontologie
élastique, groupies énamourées –
est aussi parfaitement décrite.
Pas de gonflette littéraire chez
Nicolas Chemla. Et pas une seule
moquerie facile à l’égard de ces
« mirror athlets ». Ce n’est pas
le moindre exploit de ce Monsieur
Amérique. J. D.
Le Signal Maxime Chattam (Albin Michel)
2 Par accident Harlan Coben (Belfond)
3 La Disparition de Stephanie Mailer Joël Dicker (De Fallois )
8€
4 De si belles fiançailles Mary Higgins Clark (Albin Michel)
5 Corruption Don Winslow (HarperCollins)
6 Agatha Raisin enquête (t. XIII). Chantage au presbytère
M. C. Beaton (Albin Michel)
7 Agatha Raisin enquête (t. XIV). Gare aux fantômes
M. C. Beaton (Albin Michel)
8 Sœurs Bernard Minier (XO)
9 Les Fils de la poussière Arnaldur Indridason (Métailié)
10 Macbeth Jo Nesbo (Gallimard)
11 Erectus Xavier Müller (XO)
12 L’Unité Alphabet Jussi Adler-Olsen (Albin Michel)
13 Agatha Raisin enquête (t. I). La quiche fatale
M. C. Beaton (Albin Michel)
14 Les Détectives du Yorkshire (t. III). Rendez-vous avec le mystère
Julia Chapman (Robert Laffont)
15 Le Manuscrit inachevé Franck Thilliez (Fleuve noir)
>
Abonnez-vous directement sur www.lexpress.fr
Retrouvez le palmarès le mercredi avec Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter,
à 9 heures, sur RTL. Réalisé par Edistat, du 15 octobre 2018 au
6 janvier 2019, à partir de 800 points de vente, librairies,
grandes surfaces spécialisées et sites Internet.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
99
“”
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Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un
beau jour de la tête des peuples comme
les fantômes sortent des murs.
la librairie de l’express
Palmarès Les meilleures
B
on, c’est fait, la fusée Houellebecq est sur orbite.
« 90 000 exemplaires en deux jours », ont claironné les éditions Flammarion ; comment en effet
ne pas sauter au plafond avec de tels chiffres. Des
best-sellers sortis en 2018 (à plus de 500 000 exemplaires vendus), seul Guillaume Musso a connu un
démarrage aussi foudroyant (90 000 exemplaires
également, mais sur une semaine entière), talonné
par Joël Dicker, l’autre star de l’année. Du coup,
Flammarion a d’ores et déjà prévu de nouveaux
tirages, histoire d’éviter toute rupture de stock de
ce roman phénomène qui, rappelons-le, a été publié
quasi simultanément en Allemagne, en Espagne et
en Italie. Et derrière ? Derrière, outre les grands
gagnants de la fin 2018, le Goncourt Nicolas Mathieu
et le Femina Philippe Lançon, le populaire Eric-Emmanuel Schmitt est l’un des rares à tirer son épingle
du jeu, tout comme Raphaëlle Giordano, l’auteure à
succès et aux titres à rallonge (Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, Le
jour où les lions mangeront de la salade verte). Avec
Cupidon a des ailes en carton, la petite-fille de Jean
Nohain prend de nouveau son envol…
FÉLIX
ET LA SOURCE INVISIBLE
PAR ERIC-EMMANUEL SCHMITT.
Tel un métronome, l’académicien
Goncourt publie son roman annuel.
Ce dernier raconte l’histoire
du petit Félix, 12 ans, dont la mère,
la merveilleuse Fatou, bistrotière
à Belleville, tombe soudain dans une grave dépression.
Pour tenter de sauver sa maman, d’origine africaine,
« Félix entreprend un voyage qui le conduira
aux sources invisibles du monde », nous indique
la quatrième de couverture, qui précise aussi
que ce récit sur les mystères de l’animisme
s’inscrit dans la lignée d’Oscar et la dame rose
et de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran,
deux des cartons de l’écrivain dramaturge. Diable !
IDISS
“Un texte lyrique et subversif, de vif-argent.”
Nathalie Crom, Télérama
“Ce livre invite à une méditation sur la permanence des injustices sociales et humaines...
Bref et intense.”
Sabine Audrerie, La Croix
PAR ROBERT BADINTER.
Le succès aussi réjouissant qu’inattendu
de l’ancien garde des Sceaux
continue sur sa lancée en ce début
d’année. A travers le portrait
d’Idiss, sa grand-mère maternelle,
née en 1863 dans le Yiddishland
de l’empire tsariste, près de Kichinev, Robert Badinter
exhume un univers englouti, celui des juifs
européens du XXe siècle, et dénonce l’entreprise
monstrueuse d’Hitler et des nazis. Un texte
vibrant qui a déjà drainé près de 130 000 lecteurs
depuis sa sortie, fin octobre. M. P.
Retrouvez le palmarès le mercredi, à 9 heures, avec
Les livres ont la parole, une émission animée par
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EXPOSITION
15 JANVIER –
31 MARS 2019
62, RUE DES ARCHIVES
75003 PARIS
CHASSENATURE.ORG
ventes de livres en France
N°
Nbr
Cla
précss. sem e de
aine
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s
Titre Auteur (Editeur)
FICTIONS
–
1 ➲ Sérotonine Michel Houellebecq (Flammarion)
1
2 ➘ Leurs enfants après eux Nicolas Mathieu (Actes Sud)
2
3 ➘ Le Lambeau Philippe Lançon (Gallimard)
4 ➙ 13 à table ! Des écrivains s’engagent Collectif (Pocket) 4
–
5 ➲ Cupidon a des ailes en carton
Raphaëlle Giordano (Eyrolles/Plon)
5
6 ➘ Le Signal Maxime Chattam (Albin Michel)
–
7 ➲ Félix et la source invisible
Eric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel)
3
8 ➘ Frère d’âme David Diop (Seuil)
12
9 ➚ La Disparition de Stephanie Mailer
Joël Dicker (De Fallois)
13
10 ➚ My Absolute Darling Gabriel Tallent (Gallmeister)
7
11 ➘ La Vraie Vie Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste)
–
12 ➚ Amours solitaires Morgane Ortin (Albin Michel)
9
13 ➘ Salina. Les trois exils Laurent Gaudé (Actes Sud)
14 ➘ Je te promets la liberté Laurent Gounelle (Calmann-Lévy) 11
–
15 ➲ A même la peau Lisa Gardner (Albin Michel)
16 ➘ L’Eté des quatre rois Camille Pascal (Plon)
10
17 ➘ Le Meurtre du Commandeur (t. I). Une idée apparaît
6
Haruki Murakami (Belfond)
18 ➘ Le Discours Fabrice Caro (Gallimard)
16
19 ➚ La Jeune Fille et la nuit Guillaume Musso (Calmann-Lévy) 20
20 ➘ Le Sillon Valérie Manteau (Le Tripode)
8
ESSAIS-DOCUMENTS
1 ➚ Devenir Michelle Obama (Fayard)
2 ➚ Sapiens. Une brève histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
3 ➘ Un hosanna sans fin
Jean d’Ormesson (Héloïse d’Ormesson)
4 ➘ Idiss Robert Badinter (Fayard)
5 ➚ Qu’est-ce qu’un chef ? Pierre de Villiers (Fayard)
6 ➘ 21 leçons pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
7 ➚ Psychologie de la connerie
Sous la direction de Jean-François Marmion
(Editions Siences Humaines)
8 ➘ Sorcières. La puissance invaincue des femmes
Mona Chollet (Zones)
9 ➚ Les Enfants du vide. De l’impasse individualiste
au réveil citoyen Raphaël Glucksmann (Allary éd.)
10 ➚ La Sagesse expliquée à ceux qui la cherchent
Frédéric Lenoir (Seuil)
11 ➘ Homo deus. Une brève histoire du futur
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
12 ➘ La Vie secrète des arbres Peter Wohlleben (Les Arènes)
13 ➚ Comment tout peut s’effondrer
Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Seuil)
14 ➚ Brèves réponses aux grandes questions
Stephen Hawking (Odile Jacob)
15 ➘ Le Dernier Roi soleil Sophie des Déserts (Fayard/Grasset)
16 ➘ Une histoire populaire de la France
Gérard Noiriel (Agone)
17 ➚ Le Dictionnaire moderne Mcfly et Carlito (Michel Lafon)
18 ➚ Une autre fin du monde est possible Pablo Servigne,
Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle (Seuil)
19 ➙ Méditer à cœur ouvert Frédéric Lenoir (Nil)
20 ➚ Un été avec Homère
Sylvain Tesson (Equateurs/Parallèles/France Inter)
pas de changement
en baisse
Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter, et dans
Bernard Lehut, le dimanche, à 7 h 40, sur RTL.
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nouvelle entrée
MIRCEA CANTOR
VANATORUL DE IMAGINI
CHASSEUR D’IMAGES
PARTENAIRE
PARTENAIRES MÉDIAS
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le guide des arts et spectacles
GLASS
DE M. NIGHT SHYAMALAN.
AVEC BRUCE WILLIS, JAMES MCAVOY,
SAMUEL L. JACKSON ET SARAH
PAULSON... 1 H 57.
Gros bouillon de culture
Passionnant. Pas le film d’Olivier Assayas, malheureusement,
mais l’interview retranscrite dans le dossier de presse, donc réservée aux journalistes, dans laquelle le cinéaste explique ses
intentions, le pourquoi du comment de ces Doubles vies, l’envie
de faire une comédie (entre Rohmer et Allen), lui qui n’est pas
« réputé » pour faire du drôle (litote), le désir d’essayer des
trucs, le tout guidé par le principe « qu’il n’y a pas d’événement,
tout est porté par l’énergie du dialogue ». Quelques belles
pages, vraiment, cela sans ironie, de la part d’un metteur en
scène cinéphile qui parle très bien de cinéma, avec pertinence
et lucidité, profond sans être pédant. Tout est bien dans cet
entretien, sauf la première phrase (paradoxe amusant) :
« Lorsque j’ai commencé à écrire, je n’avais pas la moindre idée
de ce que je faisais. » Voilà. Troublant, quand même. Cela dit,
même cette phrase-là est juste puisque, au générique final, je
n’avais pas la moindre idée de ce que j’avais vu.
Doubles vies se déroule dans le milieu littéraire parisien
et suit deux couples : Alain (éditeur) et Séléna (actrice),
Léonard (écrivain) et Valérie (attachée parlementaire),
autour desquels circulent Laure (spécialiste du numérique,
maîtresse d’Alain), quelques romanciers, d’autres intellos et
un député. En théorie, c’est une comédie sentimentale (je
t’aime, je te couche, mais non, mais si) sur fond d’interrogations sur la place du numérique dans le monde en général et
dans le monde de l’édition en particulier (des débats qui ont
cinq ans de retard). Et ça cause. Beaucoup. Tout le temps. De
livres et de bits. C’est tout de même très ennuyeux.
Pour revenir au bel entretien d’Olivier Assayas, Doubles
vies est un film d’intentions… jamais réalisées. Voilà un
cinéaste qui alterne réussites (Clean, Carlos, Sils Maria) et
ratages (Demonlover, Boarding Gate, Aprèsmai) avec une belle constance, chaque film
partant d’une envie sincère sans garantie de
résultat. C’en est presque touchant. D’autant
que c’est immédiatement remarquable. Ici, la
première scène sans le moindre préambule :
Alain et Léonard discutent assis l’un en face
de l’autre dans un bureau, puis discutent l’un
en face de l’autre à table, au déjeuner. Bavard.
Entre-soi. Milieu petits-fours et velours agaçant, qu’Assayas regarde sans distance. Le
film n’est pas du tout rond-point, pourtant, il
tourne en rond très vite.
11/20
Une nuit, deux
superhéros surpris
en pleine castagne
sont arrêtés dans
la zone industrielle
de Philadelphie.
Le premier, David
Dunn (Bruce Willis), vêtu d’un
long imper, la soixantaine, a les
os incassables. Le second, Kevin
Wendell Crumb (James McAvoy),
à l’allure de bodybuildeur,
est un être surpuissant atteint
d’un trouble dissociatif
de l’identité. Enfermés dans
un hôpital psychiatrique,
ils retrouvent Elijah Price
(Samuel L. Jackson), un troisième
superhéros aux facultés
intellectuelles exceptionnelles,
mais aux os friables, abruti par les
médicaments. Avec un traitement
brutal, une psy (Sarah Paulson)
tente de les convaincre que leurs
pouvoirs ne sont que le fruit
de leur imagination. Glass est
la suite de deux films de M. Night
Shyamalan, Incassable (2000)
et Split (2017), qu’il est nécessaire
d’avoir vus (et revus) afin de ne
pas être complètement largué.
Ultraréférencé, ce long-métrage
narcissique (l’autocitation est
permanente) est traversé par
une réflexion alambiquée (mais
assez commune) sur la différence,
les normes sociales et la filiation...
Malgré un scénario
méticuleusement écrit et de belles
performances d’acteurs (mention
spéciale à James McAvoy), l’ennui
s’impose, las, dès l’internement
des protagonistes, au bout
des trente premières minutes.
La faute, certainement,
à la tonalité dépressive propre au
cinéma de M. Night Shyamalan,
qui, décidément, ne parvient pas
à faire mieux que Sixième Sens,
sorti en 1999. I. H.-L.
CINÉMA
LE CHOIX CINÉ D’ÉRIC LIBIOT
BEN IS BACK
DE PETER HEDGES. AVEC JULIA
ROBERTS, LUCAS HEDGES... 1 H 42.
DOUBLES VIES,
15/20
5/20
Ben est de retour chez lui.
Normal, c’est Noël. L’occasion de
renouer des liens avec sa famille,
qu’il n’a pas vue depuis plusieurs
D’OLIVIER ASSAYAS. 1 H 48.
Retrouvez Eric Libiot le vendredi, dans l’émission
Grand bien vous fasse! sur France Inter, de 10 à 11 heures.
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LE BIOPIC À LA LETTRE
Jacques Gamblin
et Laetitia Casta.
Clopin-clopant
L
e facteur Cheval en avait sous
le sabot, qui a mis trentetrois ans, de 1879 à 1912, pour
construire son Palais idéal, dédié à
sa fille et inspiré, dit-on, du temple
d’Angkor. Chef-d’œuvre de l’art
brut, cet incroyable édifice (oui,
encore aujourd’hui), classé monument historique, fait la joie des
touristes et de Nils Tavernier, penché sur le cas de Joseph Ferdinand
Cheval, à qui il consacre un biopic
au titre signifiant. Pas facile : le
gars est mort à 88 ans.
Nils Tavernier s’en tire avec les
honneurs : le récit manie l’ellipse
avec délicatesse, la photo de Vincent Gallot est très belle, l’interprétation de Jacques Gamblin (Cheval) est un chouïa maniérée, celle
de Laetitia Casta (sa femme),
UNE JEUNESSE DORÉE
D’EVA IONESCO. AVEC GALATÉA
BELLUGI, LUKAS IONESCO... 1 H 51.
7/20
Eva Ionesco aime
se raconter. Après
My Little Princess,
qui traitait de son
enfance près d’une
mère fantasque,
Une jeunesse dorée
évoque (presque) son adolescence.
Celle d’une fille de 16 ans, issue
de la Dass, vivant sa première
histoire d’amour avec Michel, un
artiste bohème. Entre deux virées
au Palace, les jeunes amants
font la connaissance de Lucille
et Hubert, un couple intriguant,
qui ne tarde pas à les prendre
sous son aile. Au départ, c’est
déroutant, sexy. La réalisatrice
arrive à reconstituer fidèlement
une époque qu’elle a bien connue.
Malheureusement, cela ne dure
pas. L’histoire tourne en rond,
plombée par les cabotinages
d’Isabelle Huppert et de Melvil
Poupaud, ridicules en bourgeois
SND
mois, parce qu’il
soignait
sa toxicomanie,
le contraignant
à vivre loin de ses
proches. Redoutant
que ces nouveaux
moments de liberté
ne soient
des prétextes pour replonger dans
l’addiction, sa mère, Holly, n’aura
de cesse de le surveiller. Si Ben Is
Back sort juste après les fêtes
en France, il n’a rien à voir avec
la ribambelle de feel good movies
qui pullulent sur les écrans
à cette période de l’année. Drame
poignant sur l’addiction, le
long-métrage de Peter Hedges
pourrait être vu comme un film
de guerre dans lequel les ennemis
seraient la drogue et les dealers,
véritables cauchemars d’une
famille dont l’équilibre a vacillé.
Assez sobre dans son traitement,
il ne cède pas aux sirènes
du mélodrame. Cela se remarque
notamment dans le jeu des acteurs.
En Mère Courage assistant,
impuissante, à la déchéance
de son fils, Julia Roberts se révèle
d’une justesse épatante, bien loin
de certains rôles à oscar
derrière lesquels elle a pu courir
à une époque. Une des meilleures
compositions de sa carrière. A. L. F.
décadents. Malgré quelques jolis
moments (le numéro final de la
danse, sur la scène du Palace),
difficile d’être ébloui par cette
Jeunesse dorée. A. L. F.
AYKA
DE SERGUEÏ DVORTSEVOY. AVEC SAMAL
YESLYAMOVA, ZHIPARGUL ABDILAEVA,
DAVID ALAVERDYAN... 1 H 50.
10/20
A peine a-t-elle accouché
à Moscou qu’Ayka, clandestine
kirghize, abandonne son bébé
à la maternité et retourne illico
bosser au noir. Pour rien,
vu que son patron disparaît sans
la payer. Ayka se met en quête
d’un autre travail, tandis
qu’un usurier la poursuit,
joliment retenue, le scénario ratisse large et tourne les pages. Les
infos sont là, la singularité, moins :
les obsessions de l’autodidacte
Cheval sont balayées d’un coup de
projecteur et, au lieu de belles couleurs, il aurait sans doute mieux
valu s’appliquer à plus de noirceur
et de troubles, vu le destin du monsieur. C’est souvent le souci avec le
genre biopic, qui devient vite illustratif quand le réalisateur prend
trop de distances. Le film remplit
largement son contrat pédago,
moins son contrat cinéma. E. L.
L’INCROYABLE HISTOIRE
DU FACTEUR CHEVAL
DE NILS TAVERNIER.
AVEC JACQUES GAMBLIN, LAETITIA
CASTA, BERNARD LE COQ... 1 H 45.
12/20
qu’un marchand
de sommeil menace
de la virer, qu’une
hémorragie risque
de l’envoyer
au tapis et qu’il fait
- 7 °C dehors...
On compatit. Mais pas tant
que cela, car Sergueï Dvortsevoy
(Tulpan) n’est pas du genre
à apitoyer, mais à tenir en haleine.
C’est mieux. Le souci est
que sa détermination à coller
aux basques de son héroïne
(formidable Samal Yeslyamova,
Prix d’interprétation à Cannes)
vire au systématisme, comme
une volonté de démontrer
un savoir-faire. Dès lors,
la performance devient un
exercice de style. Dommage. C. Ca.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
103
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2018/SHOWTIME
le guide des arts et spectacles
TÉLÉ
BIG JIM
J
im Carrey est un génie. Que
ce soit en parlant avec ses
fesses, dans Ace Ventura, ou en
faisant l’éloge de Clint Eastwood
pour l’American Film Institute, il
est toujours parfait. Un comique,
oui, et un immense acteur. Certains en doutent encore. On ne
saurait trop leur conseiller de
regarder Jim & Andy, documentaire sorti sur Netflix à la fin de
2017, qui retrace l’incroyable métamorphose de Jim Carrey pour
faire revivre son idole, Andy
Kaufman, dans Man on the
Moon, de Milos Forman.
Au cours de ce même documentaire, le comédien raconte
une sombre partie de sa vie, où il
était en proie à la dépression. Période durant laquelle il rencontra
Michel Gondry pour évoquer
leur future collaboration : Eternal Sunshine of the Spotless Mind.
Carrey est au plus bas. Gondry
estime sa douleur émouvante,
magnifique, créative et l’incite à
rester tel quel. Presque quinze
ans plus tard, lorsque les deux
hommes se retrouvent sur le
petit écran pour la série Kidding,
rien n’a changé (ou presque).
Cette fois, Jim Carrey se
glisse dans la peau de Jeff
Pickles, présentateur vedette
d’une émission pour enfants.
Alors qu’il lutte contre un drame
personnel qui a mené sa famille
à l’éclatement, Jeff a de plus en
plus de mal à se cacher derrière
les contes et les marionnettes
afin d’échapper à la réalité de
son existence. Et la cruauté du
monde pourrait bien avaler pour
de bon cet homme qui se doit
d’être un modèle de gentillesse
aux yeux de tous.
Abîmé par la vie, presque
porté disparu des écrans, Jim
Carrey est de retour, ce qui tient
déjà de l’événement ; un retour
d’autant plus particulier qu’il
est quasi autobiographique.
Comment ne pas reconnaître en
Jeff Pickles l’acteur lui-même ?
Un homme qui apporte joie et
bonheur autour de lui sans rien
montrer de ses angoisses. Dans
un personnage à sa mesure, il
crève l’écran, bien accompagné
par des seconds rôles de qualité : Judy Greer, Frank Langella, Catherine Keener. Tous
s’en donnent à cœur joie devant
la caméra de Michel Gondry,
qui peint les six épisodes qu’il a
réalisés (sur dix) de son ton
doux-amer habituel.
Malgré quelques longueurs
et un fil rouge qui peine parfois
à se dérouler, Kidding est un
petit bijou, tantôt drôle, loufoque, tantôt mélancolique.
Le public et la critique ne s’y
sont d’ailleurs pas trompés et
une saison 2 est déjà dans les
tuyaux. V. P.
KIDDING
À PARTIR DU JEUDI 17 JANVIER,
À 23 H 00, SUR CANAL +.
16/20
2019, pas vraiment neuf
Il ne manquait plus
que lui! Qui veut gagner
des millions ?, le jeu de
TF 1 né en 2000, revient
à l’écran samedi
19 janvier, après trois ans
de sommeil. C’est
Camille Combal, ancien
poulain de Hanouna
sur C8 et désormais star
montante de la Une, qui
est chargé de rajeunir
l’émission en lieu et
place de son animateur
historique, Jean-Pierre
Foucault. Encore
un exemple de cette
manie qu’ont les chaînes
de miser sur la nostalgie
104
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
en ressuscitant d’anciens
programmes pour
obtenir (?) de nouveaux
succès d’audience. On a
été servi en 2018 (Burger
Quiz, Le Grand Echiquier),
on le sera autant
en 2019 avec l’émission
de téléréalité Je suis
une célébrité, sortez-moi
de là !, relancée par TF 1
treize ans après
la victoire de Richard
Virenque. Ou avec On se
retrouve chez Sabatier,
sur C8, nouvelle version
d’Avis de recherche,
programme culte animé
par Patrick Sabatier
dans les
années 1980.
Diffusée ce
mercredi
16 janvier en prime
time, l’émission est
produite par Cyril
Hanouna, celui-là même
qui expliquait à L’Express,
en avril dernier,
qu’il préférait « lancer
de nouvelles marques
sur C8 et ne pas
reprendre d’anciens
succès ». Cocasse.
Si on suit cette logique,
considérant que le quota
de recyclage est atteint
pour 2019, on peut
imaginer que, dans un
an, le PAF verra le retour
du Bigdil
de Vincent
Lagaf’. Ou, dans
la même veine,
celui du Juste Prix
animé par Philippe Risoli,
perdu de vue depuis
une dizaine d’années. Et,
pourquoi pas, remonter
plus loin et ressusciter
l’émission Discorama de
Denise Glaser ou L’Ecole
des vedettes d’Aimée
Mortimer. Et remonter
encore… On pourrait
ainsi rêver d’une télé
avec une seule chaîne
où toutes ces émissions
recyclées n’existeraient
plus, faute de place dans
la grille. Le bonheur. H. M.
Retrouvez Christophe Carrière dans Entrée Libre, présentée
par Claire Chazal, du lundi au vendredi, à 13 heures et 20 h 20, sur France 5.
C. CHEVALIN/TF 1
HUMEUR
MUSIQUE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ANDY SHAUF
EST-IL
TOUJOURS
MAGIQUE ?
S. HASENBOHLER/K. WILEY/AVEC L’AUTORISATION DE LA GALERIE
S. FRIEDMAN LONDRES ET DE LA GALERIE S. KELLY, NEW YORK
M
Darryl (basse) et Avery (percussions). Le guitariste Dallas Bryson complète le quatuor qui
joue depuis déjà dix ans.
Le premier album de Foxwarren a largement eu le temps
de mûrir pendant que son chanteur principal faisait le tour du
monde. Les chansons les plus
envoûtantes et soyeuses (To Be,
Lost in a Dream, In Another Life)
portent la griffe joliment taillée
de l’indie folk d’Andy Shauf, avec
ce chant « chamallow » si particulier. Mais cette nouvelle configuration instrumentale laisse
aussi plus de place à l’interaction
entre les guitares, l’électronique
et les percussions. Ecrit en seulement une soirée, Everything
Apart plonge ainsi dans une
bouillante marmite krautrock.
Le disque combine l’esprit mélodique de Paul Simon aux architectures seventies et boisées de
The Band. Toujours aussi inspiré, l’ensorceleur Andy Shauf a
transmis à Foxwarren ses pouvoirs magiques. J. B.
FOXWARREN
DE FOXWARREN (ANTI/PIAS).
18/20
MICHAEL JACKSON, KING OF POP ART
ichael Jackson, c’est E.T. dans le costume de
Mickey Mouse avec le destin de Jésus-Christ.
Un être au talent hors du commun, apôtre d’une
paix universelle, transformé en roi martyr de la
pop culture. Le chanteur américain, décédé en
2009, partage avec la souris nonagénaire le parfum
de l’enfance, le goût pour les parcs d’attractions, le
port des gants, un corps élastique… Comme le rongeur aux grandes oreilles, Michael Jackson possède aussi une silhouette immédiatement reconnaissable. L’exposition Michael Jackson : On the
Wall – clin d’œil à son album Off
the Wall – rassemble des œuvres d’artistes contemporains
influencées par l’interprète de
Thriller. D’Andy Warhol à David
LaChapelle, en passant par le
chorégraphe Jérôme Bel, le
natif de Gary (Indiana) a fasciné une multitude de créateurs – Français, Américains,
Africains, hommes, femmes,
Noirs, Blancs.
Découvrez nos chroniques Arts et Spectacles
sur l’appli L’Express.
EXPO
BONNE
QUESTION
rintemps 2016. La France
découvre le morceau The
Magician et tombe sous le
charme du folk mélancolique et
de la voix douce d’un jeune
musicien originaire du Saskatchewan, province canadienne
plus connue pour ses prairies
que pour ses songwriters. Avec
peu d’artifices (piano, guitare,
clarinette), le magicien Andy
Shauf, 25 ans (à droite sur la
photo) sort alors The Party, un
troisième album solo indolent
qui s’immisce durablement
dans nos oreilles. Le Canadien
est de retour, cette fois sous
l’appellation Foxwarren, le
groupe qu’il forme avec de
vieux complices. Le nom est
celui de la maison familiale,
dans la province voisine du
Manitoba, où vivent deux de
ses membres, les frères Kissick,
C. GRAHAM/SDP
P
A l’instar de cette imposante toile inspirée par
Rubens qui accueille les visiteurs, montrant le
chanteur en majesté sur un cheval (une commande de Michael Jackson au peintre Kehinde
Wiley), de nombreuses pièces ont été conçues
après sa mort, entretenant le culte posthume du
King of pop.
Foisonnante et parfois brouillonne, l’exposition dévoile les multiples facettes de la star : brillant danseur (moonwalk), modèle pour la jeunesse
afro-américaine, militant de la cause animale et
environnementale, avocat de la
différence (loup-garou, zombies)… Chaque artiste projette
ses propres obsessions sur Michael Jackson. Dans cette expo, il
est finalement moins question
de mur que de miroir. J. B.
MICHAEL JACKSON :
ON THE WALL
GRAND PALAIS, PARIS (VIIIe).
JUSQU’AU 14 FÉVRIER.
13/20
Guide rŽalisŽ
par Eric Libiot,
avec Julien Bordier,
Igor Hansen-L¿ve,
Antoine Le Fur,
Hermance Murgue
et Valentin Pimare.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
105
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
I D É E S
L’Europe,
c’est quoi, pour vous ?
Territoire, civilisation, espace unifié par des références culturelles
communes, l’UE est aussi une volonté de vivre ensemble et un projet,
rappellent les intellectuels que L’Express a interrogés. Premier volet.
Propos recueillis par Aliocha Wald Lasowski
L
a question politique et théorique de l’identité de l’Europe sera au cœur de la campagne
pour les élections au Parlement européen,
en mai. L’Express prend les devants en lançant une série de consultations auprès de
leaders d’opinion et d’intellectuels. Quelle Europe voulons-nous ? Pourquoi est-il nécessaire de faire l’Europe
pour offrir un contrepoids aux nouveaux empires ?
DOMINIQUE MOÏSI
« RALLUMER LES LUMIÈRES »
« Tzvetan Todorov remarquait qu’il n’y avait “pas
d’Europe sans les Lumières et pas de Lumières sans
l’Europe”. Je partage totalement cette réflexion :
l’Europe donne le meilleur d’elle-même lorsqu’elle
est animée par la confiance, qui l’amène à dépasser
ses peurs et à faire le pari de la réconciliation derrière
la France et l’Allemagne. L’Europe de la Renaissance
avait le sentiment de retrouver la grandeur de l’Antiquité grecque et romaine. Celle des Lumières, à la fin
du XVIIIe siècle, en revanche, pensait aller plus loin et
ouvrir une page glorieuse de l’humanité. Ce qui renforça dangereusement ses tendances impérialistes et
colonialistes vers l’extérieur et conduisit à l’explosion
des nationalismes à l’intérieur. Il est vrai, comme le
remarquait l’historien Albert Sorel, qu’“il n’y a point
de terrains vagues en Europe” et que donc nul ne
peut s’y agrandir qu’aux dépens d’autrui. Aujourd’hui, l’Europe semble guidée par une attirance
morbide pour les pages les plus noires de son histoire
récente, les années 1920-1930. La confiance a disparu
et a laissé place à un mélange de peur et d’humiliation que traduit en France le mouvement des gilets
jaunes. Croire en l’Europe aujourd’hui, c’est refuser
106
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
qu’elle soit incarnée par tous ceux qui, de Viktor
Orban, en Hongrie, à Matteo Salvini, en Italie, exploitent ce mélange que ressent une partie de leurs
concitoyens. Pour retrouver l’esprit des Lumières,
l’Europe a besoin de lucidité et de courage. Sur ce
plan, l’Europe a besoin désormais plus que jamais
des Lumières du Nord, celles que pratiquaient les
pays scandinaves, pour protéger la démocratie des
excès du capitalisme et des attaques des populistes. »
Dominique Moïsi, spécialiste de géopolitique, est essayiste
et conseiller spécial de l’Institut Montaigne.
CYNTHIA FLEURY
« L’ESPRIT DES LIVRES »
« L’Europe reste pour moi quelque chose d’intime,
évidemment sur fond d’histoire collective, mais d’assez secret, comme un archipel en soi, dont on craint
l’exil, sans avoir encore réellement saisi sa réalité. Pour
retrouver l’Europe comme je l’aime, il me faut retourner vers les livres, les auteurs, les philosophes et les
poètes, mais aussi les paysages, si humains, théâtres de
tant de carnages, et qui tentent de s’édifier autrement.
“Souveraineté du souvenir”, écrivait George Steiner,
tant il avait conscience que ce territoire est d’abord réflexif, qu’il fait retour sur soi, qu’il est construit par sa
critique de la modernité barbare et totalitaire, qu’il est
donc indéniablement un acte philosophique, la volonté de ne pas laisser l’homme s’abandonner à ses errances. Et malgré l’impasse dans laquelle semble prise
l’UE, l’Europe garde encore pour moi cette coloration
de l’effort sur soi. Mais elle traverse une vraie crise
d’inspiration, du côté des institutions et des citoyens,
notre individualisme aux petits pieds nous faisant sans
doute manquer la gravité de l’enjeu. Il y a quinze ans,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
D. BOYLE/GETTY IMAGES/AFP
je me suis engagée avec
Une aspiration à
Guillaume Klossa et
l’unité est incarnée dans
Enrico Letta, en devel’UE, visant à dépasser
nant présidente et,
les nations, mais sapée
maintenant, vice-présipar le refus craintif de la
dente d’EuropaNova,
puissance. La fragilité
pour assumer la consde sa démocratie est liée
truction dudit rêve : la
à l’absence d’un peuple
consolidation de l’Euroeuropéen et aussi à l’unipe sociale, l’harmoformisation technocraAnniversaire Madrid fête
nisation du droit du tratique commandée par la
les 50 ans du traité
vail, la fin de la mise en
mondialisation finande Rome, le 23 mars 2007.
concurrence des Etats
cière. L’Europe, c’est donc
européens au sein de l’UE, la poursuite du grand défi
une énigme historique, une identité et un avenir
d’une solidarité commune à l’heure du réchauffement
incertains, des ressources réelles. »
climatique et des crises migratoires. Quitter le seul niSylvain Gouguenheim, historien du Moyen Age,
a notamment écrit Aristote au mont Saint-Michel (Seuil).
veau de l’intime conviction, du for intérieur, et aussi le
technocratique ridicule, myope et finalement cynique,
tel est le défi pour aujourd’hui : inventer le vécu euroMICHEL ONFRAY
péen, et pas seulement son rêve. »
« PETITE ET MOURANTE »
Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste et essayiste,
est professeur au Cnam et à l’Ecole des mines.
SYLVAIN GOUGUENHEIM
« LATINE, SEPTENTRIONALE, SLAVE »
« L’Europe est une idée, sur laquelle on s’accorde d’autant mieux qu’elle reste floue. Cet ensemble humain
n’a jamais eu de traduction politique autre qu’une
mosaïque d’Etats sans cesse en recomposition, en rivalité, prise dans des affrontements sanglants, mais à
l’étonnante capacité de puissance. Sa réalité géographique, longtemps tenue pour évidente (de l’Atlantique à l’Oural et au Bosphore), est aujourd’hui remise
en question. Ses limites territoriales varient selon la
lecture de l’Histoire : faut-il y inclure la Russie ? La
Turquie ? En somme, la définir est quasi impossible,
faute de déterminer critères et contenu. L’Europe
n’est une que superficiellement. Il y a trois Europe :
latine et méditerranéenne, septentrionale, slave.
Cette distinction est accentuée par la coupure qui
éloigne le monde orthodoxe du reste de l’Europe.
L’idée de civilisation européenne semble acceptable. On peut dégager une unité culturelle, fruit
d’héritages et de continuité : culture gréco-romaine
antique, essor médiéval marqué par le christianisme,
créations artistiques variées, approche scientifique
et rationnelle du monde (de Descartes à Marx), souci
de liberté (de la cité grecque aux mouvements démocratiques). Le passé de l’Europe est marqué par le
dynamisme, la volonté de domination (son impérialisme) et la curiosité envers les autres civilisations,
amorcée avec Hérodote et Eschyle, et poursuivie par
les ethnologues et historiens.
« Notre époque nihiliste tient désormais pour négligeables l’histoire, la géographie et la spiritualité. Comment dès lors définir l’Europe sans renvoyer à son espace, à son histoire et à ses idées? Dans notre époque qui
ne croit plus qu’à la puissance après l’avoir réduite à
celle que donne l’argent, elle ne saurait être autre chose
qu’un vaste marché commun avec une monnaie
unique. Elle a beau disposer d’un nom issu de la mythologie grecque, celui de la princesse Europe, d’un drapeau aux couleurs mariales du christianisme (le bleu de
la Vierge et les étoiles jaunes de sa couronne), d’un
hymne avec un texte de Schiller et une musique de
Beethoven, deux romantiques allemands, d’une devise
rédigée dans la langue de Cicéron, “In varietate concordia (unie dans la diversité)”, elle semble à ce jour plus
soudée par le commerce et la monnaie que par la culture et les idées. On ne s’étonnera pas que mon Europe ne
soit pas celle de l’euro, mais celle d’idées actives depuis
plus de mille ans, dans un espace producteur d’une histoire entre l’Atlantique et l’Asie, l’Arctique et le détroit
de Gibraltar. Et cette géographie porte l’histoire du
judéo-christianisme et aussi ses résistances chrétiennes : la Renaissance, les Lumières, le matérialisme,
les socialismes, la déconstruction. Si la christianisation
lui donne naissance, la déchristianisation annonce sa
fin. Elle est d’autant plus voulue par les politiciens
libéraux de l’Etat maastrichtien : plus elle meurt, plus
ils la croient vivace. Grande quand elle était vivante,
elle est devenue petite depuis qu’elle est mourante.
Son drapeau est l’oriflamme d’une tribu décimée. »
Michel Onfray, philosophe, fondateur de l’Université
populaire de Caen, a écrit une quarantaine d’essais.
Il vient de publier Sagesse (Albin Michel-Flammarion).
Second volet dans le prochain numéro de L’Express.
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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I D É E S
Comment les frontistes
ont cherché à séduire les juifs
Dans La Main du diable (Grasset), qui sort le 30 janvier, Judith Cohen-Solal
et Jonathan Hayoun analysent, sur la longue durée, la tentative avortée
d’« OPA » du Front national sur la communauté juive. Captivant.
N
ous publions en avant-première les bonnes
feuilles d’un document choc et passionnant. Sous le titre La Main du diable.
Comment l’extrême droite a voulu séduire
les juifs de France (Grasset, 30 janvier),
Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun retracent
quatre décennies de manœuvres d’approche, non
couronnées de succès, de la part du Front national
afin d’obtenir des soutiens parmi les juifs de France.
Extraits
PHOTOS : R. ARNOLD/SDP
Succédant à son père en 2011, Marine Le Pen prend
les rênes du parti. Elle affiche très vite un objectif :
« dédiaboliser » le FN (rebaptisé en 2018 Rassemblement national). […] Elle prétend s’inscrire en opposition avec ce que souhaite son père. Il veut que le FN
soit incarné par le diable, et il
en joue, elle ne le veut pas.
Pour elle, il ne s’agit apparemment pas de faire évoluer
les consciences au sein du
parti mais bien d’endosser le
costume de la victime. Pour
atteindre son objectif, les
juifs de France représentent
un emblème important. […]
En presque quarante
Judith Cohen-Solal
ans, de promoteur actif de
Psychanalyste et spécialiste
de la médiation.
l’antisémitisme, le FN seraitil devenu un opposant fréquentable, un partenaire du combat politique contre
l’antisémitisme ? Pour mieux comprendre, nous
avons enquêté pendant des mois, sillonnant la
France à l’écoute des communautés juives présentes
dans les villes « frontistes », de Béziers à Marseille,
de Fréjus à Hayange. […]
108
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
3 novembre 2011 : la fille de Jean-Marie Le Pen
est en déplacement à New York. Elle a abandonné
l’idée d’un voyage en Israël mais n’a pas renoncé à
rencontrer des dirigeants politiques israéliens. Ainsi
réussit-elle un joli coup qui fait les gros titres de la
presse française. Le temps d’un apéritif, Ron Prosor,
numéro un de la délégation israélienne aux Nations
unies, se joint à un déjeuner organisé en l’honneur
de Marine Le Pen. Devant cette bévue, la diplomatie
israélienne crie au malentendu.
Pour Yigal Palmor, porte-parole du ministère des
Affaires étrangères, « Ron Prosor a cru qu’il se rendait à une rencontre organisée par la mission française. Quand il a compris qu’il était tombé dans un
piège, il a préféré se retirer en douceur pour ne pas
créer de scandale ». Marine Le Pen se gausse : « On
ne peut pas discuter vingt minutes avec Marine
Le Pen sans savoir où l’on
Jonathan Hayoun
est. » Si elle s’enorgueillit de
Documentariste et ancien
cet épisode, elle laisse entenprésident de l’UEJF.
dre qu’il ne s’agit que d’un
pis-aller. Son véritable désir,
on l’a dit, c’est une visite politique en Israël. Un souhait
nourri depuis longtemps et
toujours contrarié. […]
Un nouvel épisode politique entame encore ses espoirs. En décembre 2013, sur
France 2, un reportage d’Envoyé spécial dévoile des extraits d’un spectacle de Dieudonné. Sur scène,
l’ancien humoriste s’en prend au journaliste Patrick
Cohen et déclare regretter que les chambres à gaz
n’existent plus. Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls
monte au créneau et souhaite l’interdiction des représentations. La presse relaie des photos de leaders
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B. LANGLOIS/AFP
frontistes réalisant des « quenelles », geste de rallielui. Depuis dix ans, elle n’a plus de rabbin et c’est lui
ment à Dieudonné et salut nazi inversé. Alors qu’elle
qui assure les offices au sein de la synagogue. C’est
ne s’est jamais affichée avec l’ancien acolyte d’Elie
aussi lui qui se charge des enterrements religieux
Semoun, Marine Le Pen refuse de condamner ses
comme de la livraison de la viande casher. Si Maupropos au nom de la liberté d’expression. Elle ne
rice Abitbol a toujours eu un engagement commuparle pas d’antisémitisme et persiste à ne voir dans
nautaire, il garde aussi un profond attachement aux
la quenelle qu’un simple geste antisystème. […]
idées antiracistes comme à la promotion du vivre
Décembre 2016. A l’étage, au-dessus de la crèche
ensemble. En 1983, il est vice-président national de
installée à nouveau dans le hall de la mairie, Robert
l’UEJF [Union des étudiants juifs de France] et parMénard, 63 ans, mince et nerveux, nous reçoit dans
ticipe à la création de SOS Racisme.
son bureau. Pour lui, le débat est stérile : la crèche
Aujourd’hui, il aime rappeler sa bonne entente
comme le chandelier de Haavec les imams et les prêtres de la ville.
noukka ont toute leur place
« C’est même moi qui les soigne, pourdans le bâtiment, contrairetant on ne manque pas de dentistes à
ment à tout symbole de la
Béziers. » Depuis vingt ans, il a toujours
religion musulmane : « La
entretenu de bonnes relations
France est un pays de tradiavec les autorités municipales
tion judéo-chrétienne. Le juet il a décidé que cela ne chandaïsme a apporté une part
gerait pas avec le nouveau
essentielle à la société franmaire. Il nous avoue avoir
çaise. Mon rôle est de rappeler
reçu il y a quelques jours le
l’amitié judéo-chrétienne. Le
dernier livre de Ménard déditemps des affrontements est
cacé par son auteur, qu’il a redépassé. » Il a quant à lui remercié par un SMS. […] Il
trouvé la foi à 50 ans, lors de
assure qu’il n’aurait jamais alsa rencontre avec sa dernière
lumé à la mairie les bougies
épouse. Et il n’hésite pas à
du chandelier juif en présence
citer saint Thomas d’Aquin
de Marine Le Pen. Et son analors de ses vœux pour le noulyse du vote frontiste est sans
vel an 2017 : « A toutes choses
appel : « C’est un vote conteségales, les plus proches ont un
tataire inutile. C’est une posiRobert Ménard Le maire
droit de priorité. »
tion sacrément loufoque de
biterrois, ici, en 2016,
Pour le maire biterrois, l’afchoisir de voter pour les pires
dit assurer les juifs
frontement interreligieux se
sous prétexte que tous les pode la cité de sa protection,
situe du côté de l’islam et juifs et chrélitiques sont des idiots. Et chez les juifs,
au nom des racines
judéo-chrétiennes du pays.
tiens doivent ensemble « occuper l’esceux qui votent FN sont des dégénérés,
pace ». A l’opposition affichée des
vous n’en trouverez pas un à Béziers. »
grandes institutions juives envers son courant poliAvant d’ajouter : « Les musulmans votent plus FN
tique et le FN, il répond : « C’est une erreur : qui mieux
que les juifs ! » […]
que nous pour défendre la communauté juive ! Si deDécontracté et souriant, Alain Finkielkraut nous
main, pour remporter les élections, il fallait gagner
accueille dans son salon. Inattendu, loin de l’image
l’électorat musulman, je pense sincèrement que la
caricaturale qu’il donne parfois de lui-même sur les
gauche et une partie de la droite seraient prêtes à
plateaux de télévision, « l’Immortel » nous rappelle,
toutes les compromissions, toutes les lâchetés, dans
modeste, qu’il n’est ni un spécialiste du FN ni un extous les domaines. Et alors, il ne sera pas bon être juif.
pert des institutions juives. Et qu’il n’a bien sûr
Je les crois sans limites quant à leur capacité de tout
aucun lien avec le FN. […]
abandonner pour conserver les rênes du pouvoir. »
Alain Finkielkraut ne veut aucun lien avec le
[…] Aujourd’hui, la communauté juive de Béziers
parti d’extrême droite mais le FN cherche à
est en déclin. Son président, Maurice Abitbol, nous
construire des convergences idéologiques à son
rappelle qu’elle regroupait 320 foyers en 1975 alors
insu, une manière de brouiller les cartes et d’insiqu’elle est aujourd’hui réduite à une centaine de fanuer que les frontières ne sont plus imperméables.
milles. Ce chirurgien dentaire de 57 ans est un
[…] Selon notre interlocuteur, le discours des cadres
homme hyperactif, ce qui répond aux besoins d’une
du FN s’adresse aux juifs de cette manière : « Vous
communauté presque entièrement dépendante de
n’avez rien à craindre. Le FN n’est plus un parti
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I D É E S
antisémite. Nous ne sommes plus antisémites.
Mais l’antisémitisme renaît, et il renaît sous l’égide
de l’islam et d’un certain islamisme. Nous combattons ce mal, nous appelons ce mal par son nom. Dès
lors, vous devez nous rejoindre parce que, face à une
gauche transie dans le politiquement correct, vous
avez tout intérêt à voter pour nous. Nous sommes
les plus à même de vous défendre. » Quid alors de
l’opposition ferme des institutions juives à l’égard
du FN ? Si l’on en croit Alain Finkielkraut, ce parti
est en train de devenir un parti comme les autres,
il ne veut plus en finir avec la démocratie, il salue
la République, Marine Le Pen parle même de référendum. Ce n’est donc pas sur ce terrain qu’il faut
continuer à le dénoncer.
Toute comparaison avec les années 1930 lui paraît
d’ailleurs tout à fait décalée. « Il y aurait quelque
chose de ridicule à combattre un antisémitisme résiduel sans voir que l’antisémitisme est en expansion
à l’extrême gauche où certains le laissent prospérer,
le relaient, le légitiment, lui confèrent l’aura de la
révolte des damnés de la terre ! Oui, les islamo-gauchistes sont pour moi des adversaires très dangereux, pour moi comme juif et pour moi comme
citoyen français. » Cependant il ajoute fermement :
« De là à faire du go-between entre la communauté
juive et le FN, il y a un pas que je me garderai bien de
franchir. Des personnages comme Chatillon n’ont
pas abandonné l’antisémitisme, c’est pourquoi la
communauté juive a raison d’être vigilante. […] J’ai
l’impression que le FN garde un œil sur la galaxie
dieudonno-soralienne. Cela représente beaucoup de
gens mobilisables pour eux. Or Dieudonné et Soral
sont de vrais ennemis des juifs. »
Alain Finkielkraut illustre son propos par le récit
d’un fameux débat télévisé, qui s’est déroulé sur
France 2 en février 2014 et qui a opposé Manuel Valls
à Florian Philippot. Avant ce débat, Manuel Valls
avait hérité depuis quelque temps sur la fachosphère
et sur les sites de Dieudonné et Soral du surnom de
« Monsieur Valls quand même ». Ce surnom fait référence à une vidéo circulant sur le Net où l’on entend
Manuel Valls déclarer : « Par ma femme, je suis lié de
manière éternelle à la communauté juive et à Israël,
quand même ! » Lors du débat, un sourire en coin,
Florian Philippot s’amuse à interpeller Manuel Valls
dans les mêmes termes : « Il faut être éternellement
attaché à la France quand même, Monsieur Valls ! »
Alain Finkielkraut était présent sur le plateau ce soirlà : « Lorsque Florian Philippot dit “Monsieur Valls
quand même”, c’est un message subliminal adressé à
la mouvance dieudonno-soralienne. »
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L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
LE BILLET
D’ALEXIS LACROIX
Merci, Marek !
E
st-ce parce qu’il a connu le ghetto
de Varsovie sous l’occupation nazie?
Qu’il est le petit-fils d’un homme, Abraham
Halter, « front large sous une calotte carrée,
l’incarnation, à mes yeux, de toute la richesse
de ce monde englouti », qui, au printemps 1943,
« s’est jeté de sa fenêtre sur un char
allemand, le rouleau de l’histoire familiale
dans une main et une grenade dans l’autre »?
Au nom d’auteur à succès de Marek Halter
s’attache, en tout cas, l’aura d’un combattant
de la liberté, défenseur farouche des droits
universels de l’être humain. Cette singularité,
qui le classe parmi les grands écrivains engagés
de notre temps, rend captivants ses Mémoires.
Changer le monde, ou plutôt le réparer,
le parfaire : tout un programme, dont Halter,
en un demi-siècle de vie publique, s’est
globalement montré très digne. 1955 : lui,
le survivant de l’extermination, après des séjours
en Argentine et à Paris, est en Israël, sous
le grand ciel azuré du kibboutz Givat-Brenner,
et il entame une réflexion, qui ne s’arrêtera pas,
sur « la survie du peuple juif à travers les âges ».
1967, juste après la guerre des Six-Jours : c’est
le très jeune Bernard-Henri Lévy qui lui confie
pour sa revue, que dirige son épouse, Clara,
un article intitulé « Les deux sionismes »
– le début, là aussi, d’une longue amitié engagée
et féconde, couronnée douze ans plus tard
par leur création d’Action internationale
contre la faim. 1992 : c’est lui, l’ami personnel de
Yitzhak Rabin, Shimon Peres et de Yasser Arafat,
qui se démène pour des rencontres secrètes
entre Israéliens et Palestiniens, d’abord à Paris
puis à Oslo. A un moment, le mémorialiste
philosophe, anxieusement : « Il ne faut jamais
écrire ses Mémoires. Ou alors le plus tard
possible. Cela nous vieillit. » Qu’il se rassure!
Sa cavalcade dans le siècle, au contraire,
le rajeunit à nos yeux. Merci, Marek!
Je rêvais de changer le monde,
par Marek Halter, Robert Laffont/XO.
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C’ÉTAIT DANS L’EXPRESS
Le 10 déCembre 2009
Identité nationale :
le débat incontrôlable
Dérapages verbaux, critiques tous azimuts : depuis que
le ministre Eric Besson a lancé le sujet, rien ne se passe
comme prévu. Voilà Nicolas Sarkozy contraint de s’adapter.
Par Eric Mandonnet
C
M. BUREAU/AFP
’était le samedi 21 avril 2007, veille du premier tour de l’élection présidentielle. Nicolas Sarkozy détaille son plan : « Je vais être
celui qui tuera le Front national en France,
je siphonnerai ses voix. » L’interlocuteur qu’il reçoit
discrètement dans son QG de campagne s’appelle
Eric Besson, député élu cinq ans plus tôt
avec l’étiquette du PS, qui s’apprête à lui
apporter publiquement, le dimanche soir,
son soutien face à Ségolène Royal.
Quelques semaines plus tard, dans la
foulée de sa victoire, le nouveau président répétera l’expression – « siphonner
les voix du FN » – devant l’ancien secrétaire général de l’Elysée Hubert Védrine.
Il ajoutera, après un hommage à la manière dont François Mitterrand affaiblit le
PCF en nommant des ministres communistes en 1981 : « Ce ne sera même pas la
peine de mettre l’extrême droite au gouvernement. »
Jeudi 3 décembre 2009. Deux ans et demi ont
passé. Face aux dirigeants de la majorité réunis pour
un petit déjeuner, le chef de l’Etat poursuit ce qui est,
en réalité, la même réflexion. Agacé par l’interprétation donnée à son absence à un colloque organisé,
le lendemain, sur l’identité nationale, il se montre
très virulent : « Ce débat, c’est moi qui l’ai voulu. […]
Ce n’est pas moi qui ai fait le FN. Quand il baisse, on
dit que je suis frontiste et, quand il monte, on dit que
je n’ai pas fait ce qu’il fallait. Et ce sont les mêmes qui
disent cela ! Toujours la pensée unique. Oui, je suis
pour les racines chrétiennes de l’Europe. » […]
Désavoués, tous ceux qui, à gauche mais aussi à
droite, ont exprimé leur malaise. Contredits, ces ministres qui [...] avaient avoué leur gêne. « Je suis un
peu scandalisé » par ce vote, qui traduit « une expression d’intolérance », avait estimé Bernard Kouchner,
le 30 novembre. Nicolas Sarkozy se veut fidèle à une
ligne, celle qui l’a conduit, il en est persuadé, à la
victoire : écouter ce que dit le peuple, quoi qu’il dise,
et apporter des réponses à ses angoisses, quelles
qu’elles soient. Du « Kärcher » [...] aux minarets, en
passant par l’évocation de la « racaille », il applique
sa feuille de route : s’adresser, par-delà les élites, les
médias et les corps intermédiaires, à une population
dont il pense connaître les pensées profondes et avec laquelle il tente de maintenir le contact. Il garde en mémoire la
France du 21 avril 2002 (qui place JeanMarie Le Pen devant Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle) et celle qui
répond non au référendum de 2005 sur la
Constitution européenne.
Pour comprendre sa stratégie, il faut se
souvenir des conditions dans lesquelles
il annonça la création d’un ministère « de
l’Immigration et de l’Identité nationale »,
avant l’élection de 2007. C’est parce que sa
campagne patine, parce qu’il est guetté, selon certains
de ses conseillers, par un risque de « notabilisation »,
que deux proches de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino
et Patrick Buisson, plaident pour une « transgression » essentielle et le persuadent que l’immigration
fournit le terrain idéal. […]
L
a boîte de Pandore est ouverte. « Ce type de
débats ne se recadre pas. S’il doit y avoir thérapie, cela commence par l’expression du
malaise », se défend Eric Besson, frappé de
constater que même L’Equipe et la presse féminine
s’intéressent au sujet : preuve, à ses yeux, qu’il s’est
imposé à tous. Comparé à Pierre Laval, l’une des principales figures du régime de Vichy, par le député PS
Jean-Christophe Cambadélis (Libération du 1er décembre), lui-même « accuse le coup », selon un dirigeant de l’UMP auquel il se confie. Ce doit être cela,
le propre d’un vaste questionnement sur l’identité :
chacun se retrouve à chercher sa place.
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styles
TAPIS ROUGE
Robe en
mousseline
de soie
et plumes
d’autruche
(1991).
SMOKING
Catherine Deneuve
joue les mannequins
pour le couturier.
(1969).
FLORAL
Ensemble en
gazar (1989)
porté lors
de la remise
d’un Golden
Globe pour
Indochine
en 1993.
Robe à franges
brodée de
perles (1969).
UNE VIE EN
SAINT LAURENT
Catherine Deneuve dispersera
le 24 janvier sa garde-robe
chez Christie’s Paris. Avis aux
collectionneurs et amoureux
de mode vintage.
C
’est une page de l’histoire
de la mode et du cinéma
français qui se tourne.
Le 24 janvier, Catherine
Deneuve vendra aux enchères sa garde-robe griffée YSL. Soit
plus de 300 pièces, de la robe haute
couture au manteau de jour, balayant
une collaboration professionnelle et
amicale de près de quarante ans entre
le couturier, disparu en 2008, et sa
muse, qu’il a habillée à la ville comme
à l’écran dans Belle de jour, de Luis
Buñuel, ou La Sirène du Mississippi,
de François Truffaut.
Orchestré pendant la semaine de la
haute couture, cet événement confié à
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112
BRILLANT
Robe en
velours lurex
or estimée
entre 2 000 et
3 000 euros.
Christie’s Paris, déjà auteur en 2009 de
la vente mythique Yves Saint LaurentPierre Bergé au Grand Palais, devrait
attirer les fans de ces deux monstres sacrés. Mais aussi les amoureux de belles
pièces vintage : en effet, les 260 lots répartis sur deux ventes, l’une « live » et
l’autre « online », seront mis aux enchères à partir de 100 euros et jusqu’à
3000-5000 euros pour une robe charleston brodée de perles de la collection
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printemps-été 1969. Un modèle qu’arborait Catherine Deneuve le soir où elle
a rencontré Alfred Hitchcock avec
Philippe Noiret et François Truffaut.
« Dans cette garde-robe, chaque tenue
est rattachée à un événement marquant de l’histoire du cinéma ou de la
maison YSL, explique Camille de Foresta, commissaire-priseur de la vente.
Parmi les robes importantes de cette
vie d’actrice, on trouve l’ensemble en
gazar imprimé de fleurs violettes que
Deneuve portait lorsque Indochine, de
Régis Wargnier, a reçu le Golden Globe
du meilleur film étranger en 1993, ou ce
modèle en tulle rebrodé de sequins
noirs qui portera chance à Dancer in
the Dark, de Lars von Trier, palme d’or
de Cannes en 2000. »
Côté maison Saint Laurent, le smoking, l’un des vêtements fétiches de
Catherine Deneuve, est sans doute la
tenue qui a le plus traversé le temps,
du premier modèle de 1966 à celui,
réalisé sur mesure pour le défilé
d’adieu du couturier en 2002, avec
lequel elle chanta pour Yves Ma plus
belle histoire d’amour, c’est vous, de
Barbara. L’actrice s’est toujours sentie
bien dans cette pièce au charme androgyne que le couturier a offert aux
femmes de pouvoir. « Elle a toujours
aimé les vêtements qui confèrent une
certaine carrure, poursuit Camille de
Foresta. Les pièces baroques aussi : le
fait que ce soit la collection russe qui
lui ait donné envie de s’habiller chez
Saint Laurent n’est pas un hasard. Son
style passe aussi par des matières très
féminines et sensuelles comme la
fourrure, les plumes, le motif léopard,
les couleurs vives aussi tel le vert, dont
elle possède toutes les nuances. »
Pour ses 75 ans, Catherine Deneuve a donc décidé de léguer cette
garde-robe tissée de souvenirs et
d’amitié à la postérité (aucun contrat
d’argent ne l’a jamais liée à la maison,
fait rare aujourd’hui). Elle se sépare de
son château normand de style Directoire, dont les combles avaient été
aménagés pour abriter cette gigantesque collection. Un blazer noir tout
simple à marier avec un jean ou une
robe en mousseline bordée de plumes
d’autruche roses, à conserver religieusement… Le mythe est aujourd’hui à
portée de main, ou de clic. C. B.
Catherine Deneuve-Yves Saint Laurent,
de mode et d’amitié. Christie’s, Paris (VIIIe).
Exposition du 19 au 24 janvier. Vente
le 24 janvier à 14 h 30. Vente du 23
au 30 janvier sur www.christies.com.
A écouter : la conférence de Laurence
Benaïm sur Yves Saint Laurent,
chez Christie’s, le 22 janvier à 18 h 30.
Et aussi
Mouna Ayoub, la folie YSL
La femme d’affaires d’origine
libanaise, dont la démesure
a souvent fait les délices de la
presse people, a constitué l’une
des plus importantes collections
de haute couture Saint Laurent.
A 61 ans, elle a décidé de vendre
une centaine de ses pièces
les plus spectaculaires, issues
pour la plupart des années 1980
et 1990. Il faut dire que cette
admiratrice des savoir-faire
français n’a jamais eu peur de
porter les vêtements les plus
brodés de ses collections. Parmi
les plus iconiques : le modèle Iris
(été 1988) inspiré du tableau
de Vincent Van Gogh, recouvert
de perles par les ateliers Lesage
(600 heures de travail), estimé
DIVA
Mouna
Ayoub
en robe
flamenco
(1990).
SDP
A. NOGUES/SYGMA/SYGMA VIA GETTY IMAGES - SDP
LA MODE
Par Charlotte Brunel
à 30 000-40 000 euros, et A ma
maison (1990), une certaine
idée très baroque du ciel de
Paris tout en fils d’or et d’argent.
A découvrir aussi, cette robe
en dentelle noire ouverte
sur les jambes et retenue sur
la taille par des nœuds roses.
Too much, oui, mais tant mieux !
Yves Saint Laurent Haute Couture :
la garde-robe de Mouna Ayoub. Vente
le 23 janvier à 19 heures. Maison
Cornette de Saint Cyr, Paris (VIIIe).
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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LE DESIGN
styles
Par Sirine Ammar
A. VALBUENA/SDP - SDP - G. GERSTER 2018 - C. MEYER, KÖLN
Pétulant
Mobilier
d’extérieur
Caribe édité
par Ames
et présenté lors
du prochain salon
Maison & Objet.
LA COULEUR
POUR MANTRA
E
lu créateur de l’année par le
Salon Maison & Objet, Sebastian Herkner, étoile montante
de la scène design, file une trajectoire bien tracée. Dès 2006, encore
étudiant à l’université d’Art et de
Design à Offenbach, près de Francfort, Sebastian Herkner monte son
studio avant d’être repéré quelques
années plus tard par l’éditeur ClassiCon, qui le prend sous son aile et produit sa table Bell, devenue instantanément un best-seller. Dès
lors, il fait de l’association
inattendue des matières sa
marque de fabrique : « A l’inverse des conventions, j’ai utilisé du métal pour le plateau
de la table et du verre
pour le pied », explique-t-il, amusé. Et
très vite, il multiplie
les collaborations avec
les grands noms – Moroso, Thonet… – cultivant une esthétique
114
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
Iconoclaste Talent
précoce, Sebastian Herkner
collabore avec les grands noms,
dont ClassiCon (ci-contre).
qui rafraîchit les savoir-faire traditionnels. Car, en plus de s’associer aux
grandes maisons d’édition, le jeune
créateur a à cœur de s’ancrer dans les
cultures qu’il aborde en parcourant le
globe : « Le point de départ d’un objet
réside dans ma rencontre avec un
pays et son patrimoine. En Colombie,
en Thaïlande ou au fond de la campagne chinoise, je suis à la recherche
d’hommes et de femmes aux mains
d’or avec lesquels je construis un
projet. » Créer à partir d’un
héritage artisanal qu’il passe
au filtre de son interprétation
personnelle, voilà le fer battu
par le designer et l’un des talents qui ont séduit le comité
de Maison & Objet. Comme sa
passion des couleurs locales,
Audace Réalisée en
collaboration avec Thonet,
la chaise « 118 » arbore des
teintes vives et lumineuses.
à l’origine de créations aux teintes
plurielles et contrastées : « Je pense
toujours la chromie dans mon processus de création.»
En témoigne la chaise « 118 »,
conçue avec la maison Thonet pour
laquelle il ose des finitions glossy,
inspirées des laques asiatiques. Outre
cette pièce, il exposera au Salon ses
créations les plus iconiques – le pétillant mobilier d’extérieur Caribe édité
par l’allemand Ames ou la lampe
Oda, réservoir de lumière inspiré des
châteaux d’eau et fabriquée par
Pulpo… – aux côtés d’autres plus
inédites dans une scénographie
grandiose : une maison de 150 mètres
carrés a été construite pour l’occasion, avec une pièce consacrée à
chaque objet et son histoire. Un
voyage en soi. S. A.
Salon M&O,
du 18 au 22 janvier 2019,
parc des expositions Paris-Nord Villepinte.
www.maison-objet.com
www.sebastianherkner.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA MODE
Par Karine Porret
L’ENGAGEMENT
AU CŒUR
HRSA/SDP
Ambassadrice
Alix Petit, créatrice
de Heimstone, veut
que ses vêtements
aident les femmes
à se faire confiance.
Chaque année, Claudie
Pierlot collabore avec
des associations dans
le cadre de collections
capsules destinées
à soutenir tour à tour
les enfants défavorisés
(La Chaîne de l’espoir)
ou les femmes d’Afrique
de l’Ouest. Cette saison,
la marque s’engage en
partenariat avec l’Unesco,
avec quatre tee-shirts en
coton biologique imprimés
de messages positifs. Et
lance, par la même occasion,
un grand casting sur
Instagram pour trouver ses
prochaines ambassadrices :
les candidates devront,
à partir du 23 janvier,
poster une photo et un texte
expliquant leur engagement.
Pour chaque tee-shirt vendu
(à partir du 5 mars),
5 euros seront reversés
à la Keystone Foundation,
ONG indienne qui œuvre
depuis vingt-cinq ans
en faveur des femmes et
de l’environnement.
C
réée en 2007, la marque
Heimstone raconte chaque
saison une nouvelle histoire,
un voyage ou un moment de vie. Depuis plus de dix ans, sa fondatrice,
Alix Petit, revisite, à travers ses collections, ses voyages et ses souvenirs,
comme autant d’inspirations qu’elle
peint ou dessine sur des carnets avant
de les poser sur le tissu imprimé.
Cette créativité, Alix Petit a décidé
d’en faire cette année un manifeste en
lançant un journal, Empower Woman
Through Creativity, accessible sur le
site Internet de la marque.
« Porter du Heimstone, ce n’est
pas seulement porter une belle pièce,
c’est aussi se sentir bien, être positive
et se faire confiance, explique la créatrice parisienne. En lançant ce journal, j’ai à cœur de m’adresser directement aux femmes, d’interagir avec
elles et ainsi de prendre la parole sur
des sujets qui concernent leur quotidien. » Au sommaire : des rencontres,
des conseils pratiques, des recettes,
des témoignages sur des thèmes aussi
variés que l’allaitement, l’entreprenariat et la confiance en soi. En parallèle
de ce nouveau média, Alix Petit
donne également une série de master
class : la prochaine, consacrée au
bien-être et à l’alimentation, a lieu
le samedi 19 janvier, à 9 h 30, au
Maisie Café. K. P.
Rens. : maisieshop.com ou heimstone.fr
SDP
POSITIVE ATTITUDE
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
115
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’AUTO
Par Camille Pinet
styles
PEUGEOT RIFTER
1.5 GT LINE BLUEHDI
130 CH EAT8
Dimensions
 L x l x h : 4,40 x 1,85
x 1,87 m
 Volume du coffre :
597 l
Motorisation
 Cylindrée : 1 499 cm3
 Carburant : Diesel
 Puissance : 130 ch
 0-100 km/h : 10,8 s
 Vitesse maximale :
180 km/h
Consommation
 Cycle mixte :
4,3 l/100 km
 Emission de CO2 :
113 g/km
 Ecobonus : 0 €
 Prix : 30 300 €
(gamme à partir
de 23 150 €)
LE PEUGEOT RIFTER
PREND DE LA HAUTEUR
116
LÕEXPRESS 16 JANVIER 2019
TIBO/PRESSE
N
e plus être un clone. C’est le
credo du ludospace Peugeot
Rifter, cousin du Citroën Berlingo. Pour la première fois, ce dérivé
d’utilitaire Peugeot se cherche une
personnalité propre. Pour y parvenir,
il s’inspire des SUV et autres crossovers, plébiscités par la clientèle. Un
peu de garde au sol supplémentaire,
des protections stylisées en plastique,
de belles jantes en alliage et le tour est
joué. Pour l’occasion, les as de la mercatique ont même dégainé le terme
inédit de « ludocross ». La ficelle
aurait pu paraître un peu grosse si
Peugeot n’avait poussé un peu plus
loin sa démarche.
Le Rifter se pare en effet d’une face
avant spécifique et surtout du fameux
i-Cockpit qui fait le succès de ses derniers modèles. Une fois installé face au
petit volant et aux compteurs surélevés, difficile de se croire à bord d’un
formes cubiques pour accueillir cinq
ou sept passagers, ainsi qu’un volume
de chargement de déménageur. En la
matière, il ne se distingue pas de son
cousin Citroën, mais comment faire
mieux ? Ses rangements sont nombreux et si variés qu’on pourrait y orgadérivé d’utilitaire. Une personnalité
niser une chasse aux œufs de Pâques.
renforcée par les sensations de
Transformable grâce à ses sièges
conduite. Grâce à une suspension
individuels repliables, le Rifter dévoile
affermie et une direction plus directe,
sur les parkings des arguments qu’auil veut donner une impression de dycun autre SUV ne peut lui contester.
namisme inattendue sur un tel engin,
Et, pour mieux les défier, il leur chipe
quitte à sacrifier un peu de confort. Il
les technologies les plus modernes :
n’en n’oublie pas l’essentiel : le bienreconnaissance de panneaux de
être des familles. Il profite de ses
signalisation, vision à 360°, régulateur
adaptatif, recharge sans
fil… Sous le capot, on
retrouve le trois cylindres
essence de 110 ch et
deux Diesel, dont le
1.5 BlueHDI 130 ch qui
peut être associé à la
transmission automatique à huit rapports.
Dans cette configuration,
il se montre silencieux et
énergique, de quoi parfaire sa vocation de véhiConnecté Repérage de panneaux de signalisation,
vision à 360° : le Rifter fait le plein de technologies.
cule à tout faire. C. P.
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LA MONTRE
Par Vincent Daveau
 Bo”tier en or rose
18 carats de 46,1 mm x 26,2 mm.
 Calibre mŽcanique ˆ remontage manuel
SDP
de manufacture 1917 MC.
 Affichage de lÕheure et des minutes.
 38 heures de rŽserve de marche.
 Etanche ˆ 30 mètres.
 Existe en platine en sŽrie limitŽe
ŽditŽe ˆ 100 exemplaires.
 Prix sur demande.
 TŽl. : 01-42-18-43-83.
Créatrice de l’une des premières montres-bracelets
de série avec la Santos,
lancée en 1904, la maison
implantée depuis 1847 à Paris, a
su, deux ans plus tard, renouveler
l’exploit de présenter à un public
appréciant les objets rares un instrument de mesure du temps encore
une fois en avance sur son époque et
paré d’une carrure oblongue aux
courbes douces et aux galbes sensuels. Référence appelée à répondre
aux attentes des dandys, cette merveille d’excentricité aux géométries
oscillant entre le rectangle et l’ovale
devait être baptisée « Tonneau » en
raison de ses formes suggestives.
Enivrante grâce à la force de son trait
de caractère, la belle revient en force,
cette année, comme un monument
de design à part entière pour séduire
les citadins amoureux des produits
horlogers originaux portant belle
signature.
Proposée en platine en édition
limitée à 100 exemplaires seulement,
la pièce régulée par un calibre mécanique à remontage manuel de manufacture référencé Cal 1917 MC
est également disponible en or
rose, sans limitation. Allant à
l’essentiel, ce modèle d’équilibre au galbe dessiné pour suivre la
courbe du poignet se porte sobrement sur un bracelet en alligator
pour accompagner avec style toutes
les tenues, des plus chic au plus
décontractées. V. D.
L’IVRESSE
DES FORMES
D
epuis l’aube du XXe siècle, Cartier s’est toujours efforcée de
transfigurer l’art horloger à
travers la mise au point de boîtiers de
garde-temps précieux aux lignes
puissantes d’intemporalité.
Expo
PrŽsentŽe jusquÕau
24 fŽvrier, lÕexposition
Géométries Sud, du Mexique
à la Terre de Feu, qui se tient
ˆ la Fondation Cartier
pour lÕart contemporain,
ˆ Paris, invite les amateurs
ˆ dŽcouvrir les richesses
et les couleurs des motifs,
formes et figures prŽsents
dans lÕart latino-amŽricain
ˆ travers des exemples
tirŽs de lÕart populaire, lÕart
abstrait, la cŽramique,
la peinture ou lÕarchitecture.
Le saviez-vous ?
Les montres tiennent
une partie de leur lŽgende
des hommes ou des femmes
qui les ont portŽes. La
montre Tonneau de Cartier
originale, servie alors par
un calibre manuel LeCoultre
cal. 10HPVM avec balancier
bimŽtallique, a souvent ŽtŽ
acquise par des artistes ou
des intellectuels comme le
compositeur Igor Stravinsky,
qui la portait en 1949
lors dÕune sŽance photo.
Avant-première
Très prochainement,
Cartier sÕaventurera sur
de nouveaux territoires
et lancera une collection
joaillière ŽditŽe en sŽrie
limitŽe numŽrotŽe baptisŽe
Ç Les galaxies È. SidŽrale,
elle offrira aux passionnŽs
de la marque de vivre
une nouvelle expŽrience.
Parmi les pièces con•ues
ˆ cette fin, sera prŽsentŽe
une prŽcieuse pendulette
rŽalisŽe en jade nŽphrite,
quartz rutile et autres
pierres fines.
SDP
CARTIER PRIVÉ
TONNEAU DE CARTIER
16 JANVIER 2019 L’EXPRESS
117
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styles
ROOSTER
2
 137, rue Cardinet,
Paris (XVIIe).
 01-45-79-91-48.
 Menus :
26 et 32 €
(déjeuner), 68 €
(dégustation
en 4 plats, 35 €
pour les accords
mets et vins).
Carte : 50 €.
 Fermé le
week-end.
TOQUE
DE COMBAT
De retour de New York, Frédéric Duca
dresse le couvert entre Batignolles et Villiers,
à Paris. C’est la table de la rentrée 2019 !
I
3
3
1
l a travaillé sous les ordres
de deux monstres de la gastronomie française : Michel Del
Burgo, au Taillevent, à Paris, et
Christian Willer, au Martinez, à
Cannes. Il a fait ses classes gasconnes
au côté d’Hélène Darroze. Il a décroché une étoile Michelin en 2013, un an
seulement après l’ouverture de L’Instant d’or (Paris, VIIIe). Puis a embrassé
2
son rêve américain aux fourneaux de
Racines, l’une des adresses les plus
successful de New York.
Alors, forcément, de retour en
France, Frédéric Duca fait son coq
(rooster, en anglais). Il est toutefois
assez malin pour éviter le come-back à
la gauloise. Se dresser sur ses ergots et
bomber le plumage, pas son genre. Il
s’amuse juste de son surnom américain
Retrouvez François-Régis Gaudry dans l’émission
Très très bon tous les dimanches à midi sur Paris Première.
sur la devanture d’un ancien PMU
situé en lisière du quartier des Batignolles, façon de revenir sur le devant
de la scène parisienne avec une
humilité d’aubergiste. Où que vous
soyez installé – autour de la table
d’hôte en chêne massif, au bord du
comptoir en marbre de Carrare ou
dans la salle au charme années 1950 –
le chef garde un œil sur vous. Et multiplie les actes de bienveillance dans
sa cuisine ouverte.
Drôlement compréhensif, ce menu
déjeuner en 2 ou 3 plats (26 et 32 €) alignant poulpe de Méditerranée, volaille
jaune des Landes et autres produits
de première bourre ! Hautement
addictives, ces panisses piochées au
rayon « grignotages », de grosses
frites de farine de pois chiche que
l’enfant de Marseille exécute à la perfection et vous envoie brûlantes et
bien poivrées. Epatantes, les pâtes
maison, la marque de fabrique d’un
cuisinier qui nous avait déjà scotchés
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LES TABLES
de François-Régis Gaudry
et aussi…
4
en 2012 à L’Instant d’or avec ses agnolotti, petits raviolis soigneusement
pliés et farcis aux cèpes. Il nous reprend par les sentiments à coups de
linguine à l’encre de seiche, lustrés
d’un splendide jus de carottes aux
épices douces, coiffés de langues
d’oursin, copieux et honnêtement
PHOTOS : F.-R. G.
1. Le chef, Frédéric Duca.
2. Les linguine à l’encre de seiche,
jus de carotte aux épices douces,
langues d’oursin.
3. L’agneau de lait des Pyrénées
rôti sur lit de petit épeautre aux artichauts.
4. La cuisine ouverte, d’où le maître
des lieux peut garder un œil bienveillant
sur ses hôtes.
IBRIK KITCHEN,
DU MONDE AUX BALKANS
tarifés (18 €). S’il y a une chose que
Frédéric Duca a apprise lors de son
exil gastronomique à Manhattan,
c’est la générosité dans l’assiette.
Il n’est qu’à goûter cette tarte fine
aux oignons de Roscoff et rouget : à la
finesse des textures et de la vinaigrette pignons-olives, le chef ajoute
la largesse d’un épais filet de poisson
bien saisi. Quant à l’expérience du
plat de partage, elle est carrément
envoûtante. L’agneau de lait des Pyrénées rôti pour deux décline son anatomie (450 g de gigot, côtelettes, ris,
foie, rognons…) sur un lit de petit
épeautre aux artichauts gorgé d’un jus
de cuisson délicieux.
Signée Gaylord Robert (l’ex-sommelier de l’Arpège) et expliquée en
salle par Camille Chaput (ex-Racines
des prés), la carte des vins est prodigue en valeurs sûres et en pépites
naturelles, à prix sages. Une raison de
plus pour faire monter la cote de ce
nouveau coq. F.-R. G.
LES MARQUEURS
Le pain
Une miche
au levain naturel
signée Jean-Luc
Poujauran.
Le vin
Un bandol, domaine
du Gros Noré 2014
(58 €), de la puissance
toute en finesse.
J’aime…
Le café
Un Yéti d’Ethiopie
bio de Terres de Café
(3,50 €), avec
une petite madeleine
maison.
… un peu
… beaucoup
Le dessert
Le citron à la meringue
et aux sablés à l’anis,
sorbet huile d’olive
(10 €), réinvention futée
de la tarte au citron.
… passionnément
… à la folie
Après avoir cassé la baraque
avec Ibrik, son coffee shop
oriental de la rue Laffitte
(Paris, IXe), Ecaterina « Cathy »
Paraschiv change de braquet
et dresse le couvert au cœur
du Sentier. Cette restauratrice
d’origine roumaine balkanise
sa carte à coups de canons
slovènes (malvoisie de Slovénie,
un blanc floral en biodynamie
signé Korenika et Moskon,
verre à 8 €) et d’assiettes
confortablement calées entre
Bucarest et Istanbul.
Dans un intérieur cosy avec ses
tables en bois clair et en marbre
noir, ses banquettes en velours
et quelques objets folkloriques
accrochés sur des murs bruts,
le duo de chefs Bogdan
Alexandrescu et Ovidiu
Malisevschi bombarde une
épatante formule au déjeuner.
Impeccable d’onctuosité,
le houmous est parsemé
de pignons de pin
torréfiés et de
viande hachée.
Les brochettes
de poulet mariné
se roulent dans
une sauce aillée
et la salade
de pousses
d’épinard accueille
de l’épeautre,
des quartiers de potimarron
rôtis au cumin et du mizithra
(un fromage de chèvre très
lactique du Péloponnèse).
En dessert, difficile de passer
à côté du gâteau à la pistache
et à la rose. Avec son glaçage
au citron, c’est un monument.
Le soir, les sarmale (des feuilles
de chou fermenté farcies
de bœuf et de porc) ou les mititei
(des boulettes de viande grillées
à la braise) donnent au dîner
des allures d’orgie roumaine.
C. P. O’C.
Ibrik Kitchen, 9, rue de Mulhouse,
Paris (IIe), 01-70-69-42-50.
Formule : 13 et 15 € (au déjeuner).
Carte : 30 €.
Fermé dimanche soir et lundi.
… pas du tout
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jeux
Mots croisés
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Sudoku
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Ver
e ticalement
1. Ses pierres de taille sont renommées. Prit une grosse voix.
2. Exercent la profession de Boucher. 3. Docteur au cinéma.
Abandonnée par la compagnie. 4. Fleuve et montagnes. Qui a
l’œil. 5. Bruni en Italie. Trouves l’ouverture. 6. Espèce de Chilien.
O ubli prémé dité. 7. S or te de cré dit.
Amena du n euf. 8. Prise d ans des fi- I N D R E E T L O I R E
N O U E
T R A N S A T
let s... Pris à l’e s s ai. 9. B out de laie. F I C E L E E D E C A
L I S S E E
I S
Genres traités par Suétone. 10. Est divi- R E G L E O I S O NI L
nement doublé. On y est haut placé. M R E G A R D R E G
I S E S
E L I S E
11. Ravis mais pas contents. Doit se trou- RE M
E T I R E E
R
E EE
ver facilement en rade de Liverpool. I N F U S E R S N O B
E S S E
R E VE T UE
12. Etouffé. Près du mont Kemmel.
Solution
Solution dunumér o352 3
parule9jan vier201 9
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®
sportcerebral.fr
120
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
6
3
1
5
2
8
9
5
7
2
8
Horizontalement
1. Ça met en sainte. 2. Exprime sa reconnaissance. Vite en portée. 3. Choisi un drôle de parti. En tête de page. Remplit des
coupes. 4. A fait Mariner. Réduction d’essence. 5. Araignées
qui ne font pas de toiles. Se regarde. 6. Production personnelle.
Forme un cortège. Homme qui débloque. 7. Village où peut
passer le métro. Se développe dans le noir. 8. Bon joueur parfois mauvais j oueur. Affluent du Danub e. 9. « Famille » nombreuse. A la fois pétale et sépale. Voie que l’on peut suivre
après le bac. 10. État d’un continent. Dont les trames deviennent
bien visibles.
2
4
Remplissez la grille av
avec des chiffres de
1 à 9 afin que, dans chaque ligne, chaque
colonne et chaque bloc de 3 cases par 3,
il y ait tous les chiffres de 1 à 9.
Solution du numéro 3523
Solution
paru le 9 janvier 2019
Société éditrice : Groupe L’Express
SA de 47 150 040 €
Siège social : 2, rue du Général Alain de Boissieu,
75015 Paris.
RCS Paris 552 018 681
Tél. : 01-87-25-85-00
CPPAP n° 0318 c 82839
ISSN n° 0014-5270
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294 681 375
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE STYLE DE…
Par Aliocha Wald-Lasowski
styles
LIVRE
 Dictionnaire amoureux de l’esprit
français. Plon-Grasset, 650 p., 25 €.
… METIN
ARDITI
R
omancier et essayiste, Metin
Arditi œuvre pour le dialogue
interculturel en offrant une formation musicale aux enfants d’Israël
et de Palestine, grâce à sa fondation.
L’écrivain suisse, né en Turquie,
alterne récit intime, Mon père sur mes
épaules, et polar haletant, avec Carnaval noir. Son dernier ouvrage explore
avec malice et espièglerie les formes
de l’esprit français.
l’express D’un livre de souvenirs
sur votre père disparu, vous passez
à un roman de complot politique
au cœur de l’Italie. Quel est le style
commun à ces deux genres littéraires ?
Metin Arditi Mon père sur mes épaules
et Carnaval noir sont écrits de la
même manière, sous forme de petits
chapitres, localisés et temporalisés.
Mon style vise la précision et informe
le lecteur d’éléments historiques. Mon
polar est une course haletante pour
déjouer le projet sanglant de fana-
122
L’EXPRESS 16 JANVIER 2019
tiques. L’action se déroule à cinq
siècles d’écart, dans la Venise du
XVIe siècle et celle d’aujourd’hui. Carnaval noir est écrit de manière méticuleuse. J’aime accorder autant d’importance aux détails d’une scène qu’à la
construction d’ensemble du récit.
Comment partager ce bonheur
d’écriture avec le lecteur ?
La lecture est une promenade, une flânerie, avec ses surprises, ses détours et
ses allées et venues. Si un livre peut
avoir une grande profondeur, il doit
aussi être agréable et léger. C’est une
forme d’invitation au plaisir par l’écriture. Le style et la manière de raconter
l’histoire, comme dans mon livre
idéal, Les Mille et une nuits, doivent
mettre le lecteur en confiance. Je crois
à la porosité du style. Si le récit est
raconté avec légèreté, le lecteur aura
accès à la profondeur des idées. Et il
ne doit même pas s’en rendre compte.
Tout se fait naturellement.
L. DENIMAL/OPALE/LEEMAGE
On retrouve cette dimension de
légèreté dans votre Dictionnaire
amoureux de l’esprit français,
qui explore le charme et l’élégance
à la française, entre délicatesse
de la culture et goût du plaisir.
Dans l’esprit français, il y a le goût du
beau, le principe de courtoisie ou l’art
de la conversation. Et aussi l’impératif
de plaire. C’est la règle, notamment
pour survivre à la cour. Entre le système royal à Versailles tel que le
dépeint Saint-Simon et l’Elysée aujourd’hui, rien n’a changé. Alexandre
Benalla cherche encore le sourire
approbateur du président. Fascination
et mystère pour le pouvoir. Plaire
implique une théâtralité, ce qui fait à
la fois le brio de l’esprit français, et
aussi l’oubli du besogneux au profit de
l’apparat. Le panache, c’est magnifique, mais cela ne sert pas toujours à
grand-chose. Des grèves aux gilets
jaunes, on retrouve aussi ce goût de la
théâtralité, central en France.
Qu’est-ce qui caractérise le style
de l’esprit culturel français ?
C’est la cohabitation extraordinaire, à
chaque époque, de deux styles bien
différents, ceux du penseur et du saltimbanque. La France a cette chance
unique d’avoir à la fois Pascal et
Molière. En Allemagne, beaucoup de
philosophes, en Italie, surtout des
artistes, mais la France a les deux. La
présence du philosophe libère le
saltimbanque dans l’expression de
ses talents. Le premier tient la maison, tandis que le second s’amuse.
Cette combinaison de deux styles
s’inscrit dans une longue tradition
culturelle, qui remonte au Moyen Age,
que l’on retrouve dans l’attrait pour
le conte philosophique. La légèreté
de l’art avec le sérieux de la pensée,
c’est l’esprit français !
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