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L'Express - 09.01.2019 - 15.01.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 PAGES SPÉCIALES JAPON SEXE, VIEILLESSE...
CE PAYS QUI NE FAIT RIEN COMME LES AUTRES
lexpress.fr • no 3523 semaine du 9 au 15 janvier 2019
IMPÔT
À LA SOURCE
RÉFORME
SOUS
HAUTE TENSION
Le gouvernement
au pied du mur
Année blanche, crédits
d’impôt... les réponses
à vos questions
M 01722 - 3523 - F: 4,50 E
’:HIKLRC=WUYZUV:?d@p@c@n@a"
belgique : 5 € • Afrique CfA : 3 200 CfA • TOM : 780 XPf • esPAgne, grÈCe, DOM, AnDOrre, PAys-bAs : 4,70 € • iTAlie, POrTugAl, finlAnDe : 4,80 € • luXeMbOurg : 4,90 € • AuTriChe : 5,10 € • AlleMAgne : 5,50 € • CAnADA : 6,99 CAD • usA : 6,99 uDs • MArOC : 37 MAD • Tunisie : 4,80 TnD • suisse : 6,50 Chf
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Cette semaine
dans
La semaine
6 On en parle, la planète express,
la découverte, Plantu...
7 Les exclusifs
10 Le roman du président,
Le prélèvement à la
source, c’est un dossier à
haut risque, politiquement
très inflammable
page 22
était accrochée
jour et nuit
dans le jardin
des Tuileries
Toutes
proportions
gardées,
c’est comme si
La Joconde
page 34
par Christophe Barbier
Opinions
12 Christian Makarian, Nicolas
Bouzou, Laurent Alexandre,
Jacques Attali
Le dossier de l’express
22 Impôt à la source : réforme
sous haute tension
 Quatre-vingts ans
de rebondissements
 Un centre des impôts
sur le pied de guerre
 Toutes les questions que vous
vous posez encore
 “Les politiques doivent tenir
compte du ressenti”
France
34 Brancusi, la suicidée, Le Baiser
et les millions
CRÉDIT DE UNE : S. BLOCH
PHOTONONSTOP/AFP - T. HANAI/REUTERS - S. MOISEIEV/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
38 Macron, une séduction
en question
40 Affaire Benalla, saison 2 :
et maintenant, le passeport !
Monde
Confrontés à des crises multiples,
les Japonais opposent un
pragmatisme ancré dans leur vision
du monde et leurs traditions
page 42
LA SÉNATRICE DÉMOCRATE
ELIZABETH WARREN SE DIT PRÊTE
À PARTIR À LA CONQUÊTE
DE LA MAISON-BLANCHE. ELLE EST
LA PREMIÈRE À SORTIR DU BOIS page 64
42 Spécial Japon : l’archipel
64
indomptable
Etats-Unis : la course est lancée
pour battre Trump en 2020
Economie
66 Cigarettes : le tabac du e-trafic
70 “La France souffre d’inégalités
72
des chances”
Déchiffrage
Ce réseau revendait
des cigarettes
de contrebande
sur Facebook entre
3 et 5 euros le paquet,
contre 8 euros
chez un buraliste
page 66
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
3
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Appréhender l’exposome,
c’est prendre en compte
une infinité de variables :
expositions chimiques,
radiations, bruit, stress, UV…
Cette semaine
dans
page 74
Découverte
74 Et vous, votre exposome,
“PAR QUEL MYSTÈRE
CETTE FEMME QU’ON DISAIT
PARFAITE EST PASSÉE
EN QUELQUES MOIS
POUR UN CAILLOU DANS
LA CHAUSSURE
DU PRÉSIDENT ?”
il est comment ?
Le récit de l’express
80 Françoise Nyssen
trahie par les siens
Culture
91 Spécial rentrée littéraire
98 Manuscrits : 50 nuances
page 80
de “non”
104 Alexis Michalik, les recettes
du succès
Un voyage
hilarant,
un roman
musical, un récit
d’apprentissage…
Les choix
de L’Express
pour cette
rentrée littéraire
page 91
106 Des Invisibles remarquables
108 Le guide des arts et spectacles
Idées
112 La tentation illibérale
114
115
116
117
de Benyamin Netanyahou
Peut-on dire de l’Europe
qu’elle est toujours chrétienne ?
Euro : avancer ou disparaître
Amos Oz : l’adieu au magicien
C’était dans L’Express… Le
référendum a de l’avenir (1992)
Styles
118
120
122
130
L’auto : une roue dans le futur
La mode : en piste !
La beauté, la montre, les tables
Le style de… Cristina Cordula
M. WARAKSA - L. MARIN/AFP - GEORGE(S)/LA SUITE - SDP
Ce numéro, toutes éditions confondues, a été tiré
à 254 100 exemplaires.
L’Express : cahier no 1 (édition générale : 132 pages).
Déposé : encart Télé 7 jours sur une sélection d’abonnés.
en ligne
Selon les oracles modernes, la voiture
de demain sera électrifiée, autonome et connectée.
Et si l’avenir arrivait plus vite que prévu ?
page 118
4
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Les éditions numériques de L’Express
sont disponibles sur votre tablette
ou votre smartphone.
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la semaine
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE FUSIBLE
L
es violences qui ont
émaillé la dernière
séquence parisienne des
gilets jaunes, samedi 5 janvier,
pourraient bien être fatales
au puissant préfet de police
de Paris, Michel Delpuech.
Selon un conseiller ministériel
bien placé, son sort serait scellé.
Il lui est reproché de n’avoir
pas mis en place un dispositif
à la hauteur, alors que, pour
la première fois depuis le début
du mouvement, la manifestation
parisienne avait été dûment
déclarée auprès de la préfecture.
Celle-ci, contactée
par L’Express, n’a pas
souhaité s’exprimer.
Gendarmes mobiles
tabassés sur la passerelle
Léopold-Sédar-Senghor,
péniche-restaurant en feu,
irruption d’une poignée
d’enragés dans la cour du
secrétariat d’Etat de Benjamin
Griveaux, porte-parole
du gouvernement : les images
ont fait le tour des réseaux
sociaux et des médias nationaux.
Terrible symbole pour le
gouvernement. C’est la première
fois qu’un bâtiment ministériel
est la cible de manifestants
depuis 1999. Cette année-là,
des agriculteurs avaient
saccagé le bureau de Dominique
Voynet au ministère
de l’Aménagement du territoire
et de l’Environnement.
Cet épisode pourrait donc
coûter sa place à Michel
Delpuech, 65 ans, nommé à
la tête de la Préfecture de police
(voir ci-contre) trois semaines
6
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Maintien de l’ordre Après
les heurts du 5 janvier, Michel
Delpuech est sur la selette.
avant l’arrivée d’Emmanuel
Macron à l’Elysée. Enarque de
la promotion Voltaire, comme
François Hollande, cet Auvergnat
était préfet d’Ile-de-France
depuis deux mois quand il a
remplacé au pied levé Michel
Cadot, victime d’une chute
à vélo. Depuis son entrée
en fonctions, l’ancien directeur
de cabinet de Michèle AlliotMarie au ministère de l’Intérieur
a affronté plusieurs tempêtes,
des débordements du 1er mai 2018
à l’affaire Benalla, qui l’avaient
déjà placé sur la sellette. David
Le Bars, secrétaire général
du Syndicat des commissaires
de la police nationale, prend sa
défense : « Si le but est de faire
sauter le préfet pour lui imputer
l’échec du maintien de l’ordre,
cela ne se tient pas. Un autre
aurait eu le même type de bilan.
Le maintien de l’ordre n’est pas
une science exacte, c’est même
la matière la plus difficile,
surtout face à un mouvement
aussi désorganisé. » Pas sûr
que le pouvoir soit sensible
à ces arguments.
Claire Hache et Anne Vidalie
ON EN PARLE
Quel est le pouvoir
du préfet de police?
Tout-puissant sur Paris
et les départements limitrophes,
il est à la tête d’un véritable
Etat dans l’Etat. Selon un gradé,
c’est le « Graal dans la carrière
d’un préfet, mieux que directeur
général de la police nationale ».
A quoi sert la Préfecture
de police de Paris (PP)?
Créée en 1800 et rattachée
directement au ministère
de l’Intérieur, elle assure
la sécurité de proximité, remplit
des missions de renseignement
et de police judiciaire, est
chargée du maintien de l’ordre
public et supervise la brigade
de sapeurs-pompiers de Paris.
Quel est son périmètre
géographique?
Depuis le 1er septembre 2009,
les compétences territoriales
de la PP ont été élargies
aux trois départements
de la petite couronne (Hautsde-Seine, Seine-Saint-Denis
et Val-de-Marne),
ce qui représente, avec
la capitale, près de
7 millions d’habitants.
P. ROSSIGNOL/REUTERS
Le préfet
de police de
Paris va-t-il
sauter?
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Un clivage
chasse l’autre
Richard Ferrand
n’aura pas été surpris
par la « fascination »
de Jean-Luc
Mélenchon (photo)
pour le gilet jaune
Eric Drouet.
A la fin de l’année,
le président de
l’Assemblée nationale
s’était ému devant
le député des
Bouches-du-Rhône,
dans les couloirs de
l’Hémicycle, de son attitude
pendant la crise. Réplique
de Mélenchon : « Il y a
un point où je suis d’accord
avec vous : le clivage
droite-gauche est dépassé,
le vrai clivage,
c’est le peuple contre
les élites. » E. M.
C. PLATIAU/REUTERS
Affaire Grégory :
la “lassitude” d’une juge
Elle avait repoussé
son départ à la retraite
pour continuer, jusqu’en
juillet 2020, sa mission
dans l’affaire Grégory.
Claire Barbier, la magistrate
chargée de l’instruction
depuis 2011, passera
finalement la main
en février. Sans faire de lien
entre ce choix et l’annulation
surprise des mises
en examen des époux
Jacob et de Murielle Bolle
en 2018, Claire Barbier
justifie sa décision par
une « lassitude générale ».
Elle insiste sur la
« conscience aiguë que
l’on n’est jamais propriétaire
d’un dossier ». Avant
de conclure par un
commentaire lourd de sens :
« D’autres en sont morts et
je ne suis pas dans cet état
d’esprit. » Une référence
au décès du juge Maurice
Simon, qui avait géré le
dossier entre 1987 et 1990.
Comme elle, il avait décidé
de différer sa retraite
pour tenter de résoudre
l’énigme. Mais, en 1990,
le sexagénaire a été frappé
par un accident cérébral
qui lui a fait perdre
la mémoire. Il est mort
quatre ans plus tard.
L’avocat des époux
Villemin, Thierry Moser,
a salué la détermination
et les « avancées réalisées »
par la magistrate, en
espérant que « ce labeur
sera mené à son terme »
par son successeur. T. S.
L’attaque des locaux du ministère qui héberge Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, le
samedi 5 janvier, a été précédée d’un incident,
début décembre : lors d’un autre samedi de protestation, des manifestants ont franchi le seuil de la
porte en bois (ouverte), puis secoué la grille (fermée). Sans plus. La sécurité avait juste conseillé aux
membres du cabinet de séjourner dans une autre
pièce. Mais elle en avait profité pour indiquer un
nouveau chemin de sortie du ministère aux collaborateurs. Le 5 janvier, les choses sont plus sérieuses.
Un veilleur repère sur les écrans des caméras de surveillance une quinzaine de personnes, en gilet jaune
ou habillées de noir. Puis un engin de chantier défonce la porte en bois. La grille est verrouillée, mais
sa serrure ne résiste pas. Le veilleur appelle aussitôt
l’officier de sécurité de Griveaux, qui reçoit un journaliste et un photographe. L’officier décide d’évacuer tout le monde (le ministre et son directeur de
cabinet, les deux visiteurs) selon la nouvelle procédure. Seuls trois ou quatre manifestants pénètrent
dans la cour. Ils attaquent, à coups de barres de fer,
des voitures et les vitres du bâtiment d’accueil. C. L.
B. GUAY/AFP
AFP
Le ministère de Griveaux
déjà ciblé en décembre
Un mec du 9-3 en colère
Le président du conseil
départemental
de Seine-Saint-Denis,
Stéphane Troussel (photo),
est en colère contre l’Ifop.
Il a demandé par courrier
des explications à l’institut
après la publication,
le 18 décembre dernier,
d’une enquête sur
l’endogamie géographique
intitulée « Coucheriez-vous
avec un mec du 9-3 ? ».
« L’Ifop joue ici un jeu
dangereux, s’indigne
l’élu PS. Il contribue
à véhiculer les clichés
les plus discriminants
et les plus abjects. »
Stéphane Troussel attend
toujours la réponse
de l’institut. J.-B. D.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
7
E. FOUDROT/REUTERS
LES EXCLUSIFS
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G. TIBBON/AFP
la semaine
LA PLANÈTE EXPRESS
Le drame
shakespearien
d’Avichai Mandelblit
I
l ne paie pas de mine, Avichai
Mandelblit (photo), avec sa barbe
abondante, ses cravates mal
nouées et ses costumes trop grands.
L’homme le plus puissant d’Israël,
pourtant, c’est lui. Entre ses mains
repose l’avenir politique du Premier
ministre, Benyamin Netanyahou.
Celui-ci a convoqué des élections
législatives anticipées, le 9 avril
prochain. D’ici là, Avichai
Mandelblit, procureur général,
doit décider s’il suit ou non les
recommandations de la police
et inculpe le chef du gouvernement
dans l’une des trois affaires qui
le visent, pour corruption, fraude et
abus de pouvoir. Pour Netanyahou,
l’enjeu est énorme. A 69 ans et au
pouvoir depuis près d’une décennie
(voir page 112), après un premier
mandat dans les années 1990,
le Premier ministre espère prendre
de vitesse la justice et renforcer
sa légitimité grâce à une victoire
électorale qui lui semble acquise.
Les semaines à venir seront tout
aussi cruciales pour Mandelblit.
De son point de vue, inculper ou non
Netanyahou n’est pas seulement
une question judiciaire ou éthique.
Juif observant de 55 ans, l’homme
est redevable d’une grande partie
de sa carrière au Premier ministre,
qui l’a nommé secrétaire
de son cabinet, en 2013, avant
de lui confier, trois ans plus tard,
le poste clef de conseiller juridique
du gouvernement, qui fait
office de procureur général. M. E.
LA DÉCOUVERTE
Une photosynthèse dopée aux OGM
GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
Les travaux de quatre chercheurs américains pourraient permettre, à terme,
de nourrir des millions de personnes en plus. Ils ont réussi, à l’aide d’une
modification génétique, à doper l’une des plus vieilles réactions biochimiques
de la nature : la photosynthèse. Ce processus produit l’énergie vitale des
plantes en captant le soleil, l’eau et le dioxyde de carbone de l’atmosphère.
Mais il perd jusqu’à 50 % de son efficacité à cause du long cycle chimique
d’une enzyme nommée rubisco. Les scientifiques ont raccourci ce dernier
sur des plants de tabac. Après deux ans d’essais, ils atteignent 40 % de
rendement agricole supplémentaire, selon leurs résultats publiés le 4 janvier
dans Science. Reste à étendre cette technique à l’ensemble des cultures. C. J.
8
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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L
e début d’année commence mal
pour Apple. Le géant américain
a annoncé le 2 janvier qu’il ne
pourrait pas tenir ses objectifs pour
son premier trimestre d’activité, allant
de septembre à décembre. Du jamais-vu
depuis quinze ans. Le lendemain,
l’action Apple reculait de 10 %. Depuis
son pic historique, au début d’octobre,
à 1 121 milliards dollars, cette dernière
a perdu 40 % de sa valeur en Bourse,
faisant reculer la firme de Cupertino
(Californie) de la première à la
quatrième place des plus grosses
capitalisations mondiales. Dans une
lettre aux investisseurs, Tim Cook, PDG
du groupe, indique que le chiffre
d’affaires devrait s’établir à 84 milliards
de dollars, contre de 89 milliards
à 93 milliards attendus. « Nous
avions anticipé des difficultés sur
les principaux marchés émergents,
mais nous n’avions pas prévu l’ampleur
du ralentissement économique,
en particulier en Chine », s’est justifié
le dirigeant. Dans sa missive, le
successeur de Steve Jobs évoque
d’autres facteurs : la guerre
commerciale entre l’empire du Milieu
et les Etats-Unis, la hausse du dollar,
ou encore la fin des subventions des
opérateurs sur les smartphones dans
certains pays. Mais il se garde bien de
mentionner un autre élément, le prix.
Les dernières versions, le XR et le XS,
coûtaient plus de 1 000 euros, un frein
pour la plupart des acheteurs. E. Pa.
LA PERSONNALITÉ
Drouet, sans culotte
et sans gilet
Même nom, même charisme et même volonté
de faire tomber un « monarque », fût-il
républicain. Jean-Luc Mélenchon ne s’y est
pas trompé; il y a du Jean-Baptiste Drouet
chez son homonyme, Eric, l’un des meneurs
des gilets jaunes. Le Drouet « historique »
n’a, lui, jamais enfilé de chasuble ni squatté
un rond-point. Il est célèbre pour avoir fait arrêter Louis XVI
à Varennes, en 1791, après l’avoir reconnu lors de sa fuite.
Ancien maître de poste, ce Drouet-là devint député, puis sous-préfet.
Pour l’historien Michel Biard, « c’est le prototype du personnage qui,
sans la Révolution, serait resté complètement obscur ». Notez qu’il
aurait aussi pu devenir un héros de roman si, en 1794, sa tentative
d’évasion de prison n’avait tourné à la farce. Enfermé dans une
citadelle de Moravie, il raconte dans une autobiographie s’être brisé
une jambe en sautant de sa cellule à l’aide d’un parachute de fortune.
Un récit qui laisse l’historien dubitatif. L’infox révolutionnaire,
un concept bien antérieur à l’ère des gilets jaunes? R. S.
BIANCHETTI/LEEMAGE/AFP
iPhone,
friture sur la ligne
S. LAM/REUTERS
L’HISTOIRE ÉCO
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
9
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la (fausse) semaine
Le journal, mi-réel, mi-rêvé, de la vie d’Emmanuel Macron.
LE ROMAN
DU PRÉSIDENT
Où le chef de l’Etat tourne comme un lion en cage,
puis en bourrique à cause de Benalla, et enfin la page de 2018.
Episode LXXXIII.
Fêtes et défaites
22 décembre, 14h38
Emmanuel Macron déboule
dans le salon. Assise dans un fauteuil face à la mer, Brigitte termine ses mots croisés. « Bibi, j’en
peux plus, faut que je sorte ! —
Pas question, Biquet! On a dit invisibles. Si tu sors, dans un quart
d’heure ta photo est sur Internet.
— Mais je vais devenir fou, enfermé ici toutes les vacances! —
Fais de la gym, bouquine, téléphone à ton Premier ministre, je
ne sais pas… Tiens, il est bientôt
15 heures, Trump est levé, appelle-le pour parler de la Syrie. —
Pour qu’il se foute de ma gueule
en m’interrogeant sur les gilets
jaunes? Plutôt crever… Juste une
heure, pour me dégourdir. Je vais
au tabac-presse et je reviens. —
Ecoute, Anémone et JeanCharles ont la gentillesse de nous
accueillir pour les fêtes, pas question de leur attirer des ennuis. Tu
veux qu’ils se fassent taguer la
clôture de leur roseraie par des
mélenchonistes? Mais qu’est-ce
qui t’attire dehors, Biquet ? Il fait
même pas beau. — Tu peux pas
comprendre… Je n’ai pas fait un
seul selfie depuis trois jours, ça
me manque… »

10
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
23 décembre, 16h20
« Eh ben, voilà ! J’ai fini par
céder, on est sortis, et nous
sommes repérés ! On va se
retrouver sur Facebook et je
n’ai même pas fait ma permanente. On est bon pour finir les
vacances à Brégançon, je vais
encore me geler. — C’est ta
faute, Bibi. Si tu ne mettais pas
tout le temps ton fameux blouson bleu ciel, on passerait inaperçus. On te reconnaît à deux
kilomètres… — Tu te fous de
moi, Biquet ? En plus, SaintTrop ! Tu pouvais pas trouver
plus discret ? — J’avais repéré
cet été un petit blouson d’aviateur doré, avec des jolis clous
sur les manches… Pas de
chance, le magasin est fermé…
Un selfie, mademoiselle ? Mais
avec plaisir ! Alors, comment
vous les trouvez, ces gilets
jaunes ? Vilains, non ? »

26 décembre, 11h15
Dès qu’il a appris qu’Alexandre
Benalla avait conservé et utilisé
ses passeports diplomatiques, le
président a demandé la liste des
destinations où son ancien garde
du corps a mis les pieds depuis
son départ de l’Elysée. Jean-Yves
Le Drian vient lui apporter la
réponse. « Sur le premier, les
visas nous ont permis d’identifier des séjours à Formentera,
Copacabana, Mykonos, Macao,
Saint-Barth, Moustique et Eilat.
Quant au second, il établit que
son détenteur s’est rendu à
Damas, Téhéran, Pyongyang,
Moscou, Tripoli, Pékin, Khartoum, N’Djamena, et le Vatican
pour finir. — Le Vatican ? Qu’estce qu’il a bien pu faire au Vatican? Se confesser? — Non, il est
allé, à la demande du pape,
entraîner la Garde suisse au
combat de rue. Et relire la bénédiction urbi et orbi de Noël… »

28 décembre, 10h08
« Alex, qu’est-ce que c’est que
cette histoire de SMS ? — Près’,
tu m’as bien envoyé des SMS ? —
Jamais ! — Et c’est pour me
dire ça que tu m’envoies un
SMS ? — Quel SMS ? Je ne t’ai jamais envoyé de SMS, pas même
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
pour te dire que je ne t’ai jamais
envoyé de SMS. — Mais là, Près’,
c’est bien des SMS que tu m’envoies depuis cinq minutes pour
me dire que tu ne m’as jamais
envoyé de SMS ? — Pas du tout !
Toi, tu reçois peut-être des SMS,
mais moi je n’en envoie aucun.
Et d’abord, tu n’as pas mon numéro, donc quand tu reçois un
SMS que je n’ai pas envoyé, tu ne
réponds pas en m’appelant
“Près’”, tu dis : “Qui m’envoie ce
SMS ?” Et comme je n’en ai pas
envoyé, je ne te réponds pas et
on en reste là. Compris ? — T’es
trop intelligent pour moi, là… —
Eh oui ! Comment crois-tu que je
suis devenu président ? — En
n’envoyant pas de SMS à des tas
de gens qui les ont reçus ? —
Exactement ! »

31 décembre, 16h08
Emmanuel Macron parachève
ses vœux télévisés. Il relit les
suggestions que lui ont transmises ses conseillers. Bruno
Roger-Petit : « En 2018, je vous ai
rapporté la Coupe du monde de
football. En 2019, Brigitte vous
offrira la Coupe du monde de
football féminin… » Alexis Kohler : « Compte tenu de l’inflexion
inflationniste des taux de
change en zone yen, et malgré la
baisse tendancielle des taux
d’intérêt à long terme indexés
sur les credit default swaps, je
vous promets qu’on vous repiquera tout l’argent que les gilets
S. MAHÉ/REUTERS
« Quel SMS ? Je ne t’ai
jamais envoyé de SMS,
pas même pour te dire
que je ne t’ai jamais
envoyé de SMS »
une grande flaque de silence. A
mi-volume, sa chaîne hi-fi diffuse les dernières mesures du
Chevalier à la rose, de Richard
Strauss. Le radiateur gris devant la cheminée condamnée
est tiède. « Au fond, cet hiver
est doux », songe Sylvain Fort.
Sur les étagères s’empilent des
ouvrages à trier. Et, un peu partout dans la pièce, les discours
écrits pour le président. En
593 jours, combien ? Il ne
compte plus depuis longtemps.
Sylvain Fort enfile son manteau, Le Chevalier à la rose s’est
tu. La plume du président
éteint la lumière : tout à l’heure,
Fort enverra à l’AFP l’annonce
de sa démission.
jaunes nous ont obligés à filer
aux smicards, bande de fainéants ! » Le conseiller sécurité
intérieure : « Je souhaite aux
gilets jaunes une bonne année
sur les ronds-points. Méfiezvous quand même, on annonce
une pluie de Flash-Balls, des
nappes de gaz lacrymogène et
des giboulées de coups de matraques. » Sibeth Ndiaye : « Hey
ma deban ! 2018, c’était chem,
tope là on est sur la même wave.
Mais votre Près’ est deter comme
jaja pour vous cracker un pumping 2019. On va kicker l’année
avec un top bottom up drive
qu’on va namer “Grand débat
national”. Ça va jumper grave
dans la deep Cefran, genre Afro
trap. T’es in ? »


2 janvier, 1h11
Sylvain Fort écarte le rideau de
son bureau. La lumière jaunâtre des réverbères se répand sur
les graviers de la cour d’honneur de l’Elysée comme une
crème anglaise sur un crumble.
Dans la rue du Faubourg-SaintHonoré, pas un passant ne file,
pas un arbre ne bouge. Le sommet de l’Etat flotte, paisible, sur
5 janvier, 16h29
Par
Christophe
Barbier
A retrouver
du lundi
au vendredi
à 6 h 50 et
à 7 h 50 sur
Benjamin Griveaux, tout en
dévalant l’escalier de son
ministère, rédige un SMS. « Gilets jaunes à l’attaque. Porte
défoncée. Pont-levis submergé.
Donjon menacé. Demande
rescousse. » Avec les cahots des
marches, il se trompe de
destinataire et l’envoie non au
président, mais à Alexandre
Benalla.
A suivre…
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
11
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
OPINIONS
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, PAR
CHRISTIAN MAKARIAN
L’AMÉRIQUE LASSÉE
DU MOYEN-ORIENT
E
n ordonnant le rapatriement des forces américaines présentes en Syrie aux côtés des
Kurdes, Donald Trump semble avoir pris, le
19 décembre 2018, une de ses décisions les
plus arbitraires. Pour appuyer ce coup de
menton, qu’il voudrait faire passer pour un geste historique, il a affirmé : « La Syrie est perdue depuis longtemps. Et nous parlons de sable et de mort. […] Nous
ne parlons pas, par exemple, de vastes richesses. »
Les dommages collatéraux de cet abandon s’empilent : la fragilisation du combat qui doit absolument
être poursuivi contre Daech ; le lâchage des pays les
plus étroitement liés aux Etats-Unis dans la lutte antiterroriste sur le sol syrien, dont la France; la trahison
de l’alliance passée entre les Occidentaux et les forces
kurdes de Syrie associées aux milices arabes adversaires de Bachar el-Assad; la facilité offerte au régime
de Damas de reprendre possession du territoire ; le
chèque en blanc tendu au président turc, Recep Erdogan, pour éliminer la résistance kurde qui tient tout le
nord-est du pays, de l’Euphrate à la frontière irakienne,
d’où elle avait pourtant chassé
Trump ouvre
les djihadistes du groupe Etat
islamique avec courage ; la
le débat sur
mainmise définitive de la Rusl’avenir des
sie au cœur du Moyen-Orient
engagements et la progression inévitable des
Iraniens, qui peuvent ainsi s’inmilitaires
cruster aux bordures d’Israël.
américains
Le catalogue de ces dégâts
a finalement convaincu le président américain d’envisager un retrait qui se ferait « lentement » – alors
qu’il avait initialement demandé un départ sous
trente jours. Trump a donc fait une concession à ceux
qu’il appelle « mes généraux », et son conseiller John
Bolton a multiplié les circonvolutions pour rassurer
tout à la fois les Israéliens, les Européens et les
Kurdes, désespérés. Les quelque 2 000 hommes des
forces spéciales américaines se retireront dans un
délai plus raisonnable d’environ quatre mois.
Mais la réaction du président américain relève de
facteurs plus profonds. Pour Washington, la Syrie a
12
L’EXPRESS 9 JANVIER 2018
cessé d’être un enjeu décisif, puisque la Russie et
l’Iran y ont remporté une victoire à plates coutures à
l’appui de Bachar el-Assad. Trump entend se projeter
dans une autre phase, qui est déjà celle de l’aprèsconflit. Son style, toujours aussi chaotique, narcissique, dissimule donc un tournant stratégique essentiel, même si un retrait si subit met les alliés les plus
fidèles de l’Amérique le dos au mur. Certes, il existe
des préoccupations de politique intérieure : Trump
flatte le sentiment populaire dominant, très nettement favorable à un désengagement américain
(maintes fois promis par le candidat républicain
durant la campagne présidentielle). Mais, au-delà, il
ouvre – bien grossièrement – le débat fondamental
sur l’avenir des engagements militaires américains.
T
rois raisons président à cette remise en question. D’une part, Trump préfère se concentrer sur le bras de fer économique et géopolitique avec la Chine, ce qui suppose de
stopper la dispersion des forces au MoyenOrient (Afghanistan inclus). D’autre part, selon de
nombreux experts, garder 2000 hommes en Syrie n’a
aucune chance de produire le moindre effet sur la détermination d’Assad à reconquérir tout le territoire ni
sur le degré d’implication des Russes et des Iraniens.
Enfin, l’absence totale de clarté sur les objectifs américains en Syrie est bien plus grave qu’un retrait. Il existe
un courant profond au sein des milieux d’influence qui
défend, depuis des années, un point de vue résolument hostile à tout investissement militaire en Syrie.
Dès 2013, Edward Luttwak, un spécialiste de géopolitique, publiait un texte qui eut beaucoup de retentissement : « Le gouvernement Obama doit résister à la tentation d’intervenir davantage dans le conflit syrien :
quel qu’en soit le vainqueur, il ne peut avoir qu’une
issue regrettable pour les Etats-Unis. » Au MoyenOrient, l’Amérique conserve certes de puissants intérêts; mais elle n’a plus de perspective.
Christian Makarian est directeur de la rédaction délégué
à L’Express et éditorialiste.
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OPINIONS
L
étonnants. Les laboratoires pharmaceutiques et les
’année 2018 a été meilleure que vous ne le
médecins découvrent que l’immunothérapie foncpensez. Comme le rappelait il y a quelques
tionne pour un grand nombre de cancers, ce qui
jours l’essayiste suédois Johan Norberg sur
ouvre des perspectives prodigieuses, peut-être comson compte Facebook, en 2018, dans le
parables à la découverte des antibiotiques. On peut
monde, 127 000 personnes sont sorties de la
mourir de maladie mais aussi d’accident. En France,
pauvreté extrême chaque jour. Le taux de suicide a
la sécurité routière a beaucoup
continué de chuter, et la mortaprogressé en 2018, et pas seulelité infantile, de refluer. En 2018,
ment grâce aux 80 kilomètresl’espérance de vie moyenne
heure. Entre janvier et novemdans le monde a dépassé 72 ans.
bre, le nombre de personnes
En 2018, le Ghana a éradiqué le
tuées sur nos routes a reculé de
trachome, une infection oculaire
7 %, et le nombre de blessés
bactérienne qui touche près de
hospitalisés, de 21 %.
90 millions de personnes et peut
conduire à la cécité. La presse
américaine s’étonnait récemur le front économent de la chute de la criminamique, la France a
lité dans ses grandes villes en
connu une piètre
2018, en particulier à San Franannée 2018, avec une
cisco (- 35 %), Chicago (- 23 %) et
faible croissance, une
Baltimore (- 21 %). En 2018, la
dette
publique
qui frise 100 % du
LIBRE-ÉCHANGE, PAR
Californie a pu faire retirer de la
PIB et un taux de chômage enliste des espèces en danger les
core énorme, à plus de 9 % de la
renards islandais. Le Mexique
population active. Mais la France
s’est félicité de l’augmentation
est une exception. Dans les écode la population de jaguars, et
nomies développées, le taux de
le Népal, de celle des tigres. En
chômage est tombé à 4,8 % de la
Afrique centrale, les gorilles
population active (en octobre,
des montagnes, sous-espèce
source FMI). C’est le chiffre le
jusqu’alors très menacée, ont
plus bas depuis la création de
dépassé les 1 000 individus.
cette statistique, en 1980. Chez la
Peut-être considérez-vous
plupart de nos voisins, le sujet
que ces bonnes nouvelles sont
du chômage a disparu du débat
abstraites. Après tout, en France,
public.
nous ne sommes menacés ni par
Il ne s’agit pas d’être niaisele trachome ni par la disparition
ment optimiste, mais intelligemdes tigres sauvages. Pourtant,
ment confiant. Notre monde fait
en 2018, des progrès concrets, qui nous concernent
face à d’immenses défis : l’islamisme, le nationalisme,
potentiellement tous, ont été réalisés, en particulier
le réchauffement climatique, le risque de crise finandans le domaine scientifique. Ainsi, le Lady Davis Inscière… Mais l’humanité s’est toujours relevée des
titute a inhibé sur des souris une enzyme impliquée
drames qui l’ont accablée. La troisième révolution
dans les lésions cérébrales associées à la maladie
industrielle constitue une formidable promesse de
d’Alzheimer. C’est l’une des avancées scientifiques les
croissance et d’emplois. Dans la santé, le transport,
plus prometteuses dans la lutte contre cette maladie,
l’énergie, l’éducation, elle nous offre des outils qui
qui frappe 900 000 personnes en France. Aurélien
peuvent être placés au service du progrès, non pas
Marabelle, le directeur clinique du programme d’imd’un progrès abstrait, mais bien concret : un parent
munothérapie de Gustavesoigné d’une maladie considérée il y a peu comme
Roussy, m’expliquait il y a peu
incurable ; une augmentation de la qualité de vie dans
L’humanité
les avancées dans la lutte
les villes ; des enfants qui, au fin fond de l’Afrique,
contre le cancer. L’immunothépeuvent suivre une scolarité… En 2019, le progrès est
s’est toujours
rapie,
qui
consiste
à
activer
le
une possibilité, et la confiance, une obligation.
relevée des
système immunitaire contre
drames qui
une tumeur, donne pour cerEconomiste et essayiste, Nicolas Bouzou est fondateur et
l’ont accablée tains patients des résultats
directeur du cabinet de conseil Asterès.
NICOLAS
BOUZOU
LE PROGRÈS
NE S’ARRÊTERA
PAS EN 2019
14
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
S
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OPINIONS
DEMAIN SERA VERTIGINEUX, PAR
LAURENT
ALEXANDRE
L
LES AYATOLLAHS
VERTS EUTHANASIENT
LE MACRONISME
a France a pris un retard considérable dans
son adaptation à la nouvelle économie, ce qui
rend son modèle social intenable. Emmanuel
Macron, qui reste un homme de gauche, voulait être le Schröder français et non un Thatcher au masculin. Gerhard Schröder a transformé
l’Allemagne, qui était devenue l’homme malade de
l’Europe après une réunification bâclée. Une politique structurelle d’augmentation de la compétitivité
ne se fait pas d’un claquement de doigts : les réformes
Schröder ont agi au bout de plusieurs années. Le charisme du président et sa virginité politique étaient
des armes extraordinaires pour faire patienter les
Français. Malheureusement, les ayatollahs verts ont
détruit la dynamique macronienne en trois actes.
Première étape : le discours apocalyptique décourage les Français. Le professeur Steven Pinker, de Harvard, s’alarme dans Le Monde que seulement 3 % des
Français pensent que le monde va mieux qu’avant.
Il rappelle que l’espérance de vie sur terre est passée
de 30 ans en 1919 à 71 ans aujourd’hui et souligne que
« notre pessimisme nous conduit à croire que tout
effort pour améliorer le monde est une perte de
temps ». Les marchands de peur comme Nicolas Hulot
ont diffusé un discours d’un pessimisme délirant qui
a convaincu les Français que l’apocalypse est à notre
porte et qui les décourage de faire des efforts.
Deuxième étape : la politique de l’environnement
est noyautée par les lobbys des énergies éolienne et
solaire. Nous dépensons 7 milliards d’euros par an pour
Le président
subventionner des éoliennes
et des panneaux solaires que
doit cesser
nous
importons principaled’écouter les
ment de Chine et dont le bilan
prêcheurs de
CO2 est déplorable. Cette polil’apocalypse
tique énergétique suicidaire est
16
payée par les Français. Les gilets
jaunes nourrissent les lobbys au
détriment de leur pouvoir d’achat,
ce qui les pousse à la révolte.
Troisième étape : les discours
antiscientifiques aliènent le soutien des zones rurales au pouvoir.
La diabolisation du glyphosate
par le gouvernement pour faire
plaisir à Nicolas Hulot (en espérant éviter sa démission…) a désigné les agriculteurs
comme étant des assassins environnementaux. Les
déclarations du ministre de l’Intérieur, Christophe
Castaner, sur les maladies dues au glyphosate, ont été
scientifiquement irresponsables et politiquement
dangereuses. A quoi bon se fâcher avec les agriculteurs alors qu’abandonner le glyphosate handicape
l’agriculture de conservation des sols et impose de
revenir au labour, qui est écologiquement néfaste ?
Le plus fascinant est que le ministre de la Transition
écologique, François de Rugy, a réclamé, le 8 novembre dernier, devant la mission glyphosate du Parlement, une baisse des exigences réglementaires dans
les études de toxicité. On croit rêver : on accuse à tort
le glyphosate de donner des cancers, et on veut mettre
sur le marché des produits mal évalués, ce qui pourrait
conduire à l’équivalent du scandale de l’amiante !
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
L
e macronisme a besoin de dix ans pour réussir, tant la compétitivité de la France est dégradée. Le président doit cesser d’écouter les
prêcheurs de l’apocalypse, qui démoralisent
les Français, cachent que la France est vertueuse sur le plan environnemental et poussent à
martyriser les « petits Blancs » des zones rurales et
périurbaines – taxes sur les carburants et l’électricité,
80 kilomètres/heure, interdiction brouillonne du
glyphosate… –, ce qui sape le régime. Le gouvernement doit réaffirmer que, grâce au nucléaire, la
France est le pays leader en réduction des gaz à effet
de serre. Monsieur le Président, ne laissez pas les
ayatollahs verts, lâchement soutenus par certains
ministres opportunistes et incompétents en sciences,
détruire votre projet de renouveau de la France.
Chirurgien, énarque, entrepreneur,
Laurent Alexandre est aujourd’hui business angel.
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OPINIONS
D
ans tous les pays, dans tous
PERSPECTIVES, PAR
les milieux, chacun discute
de mille problèmes : le climat, le chômage, le terrorisme, les injustices, la santé,
l’éducation, les retraites, la culture,
l’identité nationale. Par ailleurs, dans
tous les pays, dans tous les milieux,
chacun a le sentiment qu’une réforme
majeure est absolument fondamentale :
renverser le gouvernement, réformer
les institutions, autoriser les référendums d’initiative citoyenne, réduire les
impôts, augmenter les dépenses
publiques, réduire l’immigration ou, à
l’inverse, accueillir plus d’étrangers.
Dans ce monde complexe, il est
d’autre cause que l’accueil excessif de travailleurs
tentant de choisir, pour tout problème, une solution
étrangers en Europe !
simple. Et même, plutôt, de profiter d’un problème,
On part donc de moins en moins des problèmes
quel qu’il soit, pour proposer sa propre obsession
pour trouver une solution, mais de plus en plus de la
comme une solution. Aussi voit-on les uns et les ausolution pour éclairer n’importe quel problème.
tres partir de la réforme qu’ils ont en tête pour remonComme si les problèmes n’étaient qu’un prétexte
ter jusqu’au problème qu’on leur pose, quel qu’il soit,
anecdotique pour faire avancer une cause.
comme si chacun d’entre nous aimait proposer son
obsession comme solution de tout problème qui
passe. Reprenant sans le savoir la phrase de Woody
ien n’est plus important que l’esprit critique.
Allen : « Ma réponse est non, mais j’ai complètement
Et son fondement suppose de déceler l’oboublié votre question. »
jectif réel, même et surtout s’il est bien disAinsi voit-on les libéraux
simulé, d’un discours, d’une thèse, d’un
Les problèmes les plus fanatiques nous explilivre, d’un programme ou d’une action posemblent un
quer, contre toute logique, que
litique. Quand on est confronté à un raisonnement, il
faut partir de la solution proposée pour se demander
prétexte pour c’est parce qu’on dépense trop
d’argent public pour réduire
si elle n’est pas en réalité l’objectif réel du discours,
faire avancer les inégalités qu’elles restent si
indépendamment de tout lien avec le problème qui
une cause
élevées; et ils se font même fort
la rendrait nécessaire.
de dire, de la même façon, et
Il faut ensuite, modestement, chercher les causes
aussi absurdement, que réduire les dépenses publiques
réelles des problèmes qu’on affronte, sans a priori. Et
(puisque telle est leur obsession) permettra d’améliorer
se demander, très honnêtement, si on n’est pas soila situation des retraités, ou de faire disparaître le chômême influencé par les solutions qu’on a à l’esprit.
mage; ou même de réduire le désordre climatique.
On arrivera alors très souvent à des réponses beauA l’inverse, contre toute raison également, on voit
coup moins manichéennes qu’on pourrait escomples socialistes les plus doctrinaires expliquer que
ter ; à des analyses beaucoup plus consensuelles
seule une hausse massive des impôts sur le capital
qu’on ne pourrait le craindre ; à des accords inatten(qui leur semble trop souvent l’alpha et l’oméga de
dus avec tous ceux qui suivent le même chemin
l’action politique) permettra de réduire les injustices
logique et honnête, quel que soit leur point de départ
ou d’améliorer la situation des retraités ou d’inciter à
idéologique ou politique. Sortir de la véhémence,
des comportements écologiquement raisonnables.
échapper à la démonisation des autres et à la victimiOn pourrait répéter le même raisonnement avec
sation de soi-même. Se comporter en adulte. Ce n’est
toute autre obsession, proposée comme réponse à
pas forcément à la mode. En particulier dans beautous les enjeux. Pour ceux qui ne jurent que par le
coup de médias, dont le taux d’audience dépend du
référendum d’initiative citoyenne ou par la réduction
schématisme des arguments et du choc des ego.
du nombre de migrants, j’ai ainsi entendu un polémiste fort écouté m’expliquer avec le plus grand
Ecrivain, auteur de nombreux romans et essais,
Jacques Attali est président de la fondation Positive Planet.
aplomb que la crise mondiale de 2008 n’avait pas
JACQUES
ATTALI
À TOUT PROBLÈME
UNE SEULE ET UNIQUE
SOLUTION : LA MIENNE
R
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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CROISIÈRE
EN PARTENARIAT AVEC PONANT
Merveilles de
la mer Rouge
et de la
Méditerranée
L’EXPRESS et PONANT vous
convient à un voyage exceptionnel en mai 2020 au cœur des civilisations et de l’actualité.
D’
GRÈCE
ATHÈNES Patmos
Rhodes
Mer MŽditerranŽe
Canal de Suez
Ain Soukhna
JORDANIE
AQABA
ƒGYPTE
Aqaba, qui évoque
le souffle historique
de Lawrence d’Arabie, à Athènes, où
est née la culture hellénique qui
a essaimé du Moyen-Orient à
Gibraltar, naviguez le long d’une
route maritime aussi splendide
que propice aux rêveries inoubliables.
Cet itinéraire mythique vous
permettra d’effectuer des escales fabuleuses : le site de
Petra, l’étape d’Ain Soukhna, en
Egypte, qui vous ouvrira la route
des pyramides de Gizeh et de
Saqqara, le mouillage à Rhodes,
le port de Patmos…
Pour vous accompagner dans
cette très riche évasion culturelle, vous bénéficierez de la
présence du politologue, spécialiste incontesté du monde arabe,
Gilles Kepel, qui donnera des
conférences à bord sur la nouvelle géopolitique du MoyenOrient. Christian Makarian, directeur délégué de la Rédaction
de L’Express, vous proposera
pour sa part une réflexion sur les
racines profondes des civilisations monothéistes. Un fabuleux
voyage, dont vous reviendrez
aussi agréablement dépaysé que
solidement renforcé dans vos
connaissances.
Conférences à bord :
Gilles Kepel
•
Du Golfe Persique à la Mer
rouge : la nouvelle géopolitique du Moyen-Orient
•
Le Levant et l’Europe : quel
avenir en partage ?
Christian Makarian
•
Judaïsme, Christianisme,
Islam : ressemblances et
dissemblances
•
Le Monde grec aux origines
de l’Europe
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J
usqu’ici tout va bien.
Jusqu’ici tout va même plutôt bien, fanfaronne Gérald
Darmanin. Ce vendredi
4 janvier, au cœur de
l’après-midi, le ministre de l’Action et
des Comptes publics déboule, un
aréopage de conseillers techniques à
la remorque, dans un centre des impôts à Chelles (Seine-et-Marne), une
commune de près de 55 000 habitants
à une trentaine de kilomètres à l’est de
Paris. Quelques guirlandes de Noël
serpentent encore autour des lampes
de bureau de la salle d’accueil du public. Les traits un peu plus tirés que
d’habitude, le ministre fait ici le service après-vente de sa réforme. Le prélèvement à la source, mitonné depuis
plus de deux ans par les services de
Bercy, est officiellement en place depuis le 1er janvier. Au pas de course,
Darmanin serre des mains, interroge,
écoute, rassure, opine du chef. Puis,
dans un bref mouvement saccadé,
lisse le bas de sa veste de costume bleu
nuit et réajuste son nœud de cravate.
« Alors, comment ça se passe ? Vous
avez beaucoup de visites ? Aucun
couac? Très bien! Bonne année et surtout bon courage », lance-t-il à chaque
fonctionnaire croisé. Le temps d’un
bref échange, le ministre se métamorphose même en agent des impôts, interpellant un usager qui attend sagement, sa casquette vissée sur la tête :
« Et vous, monsieur, vous êtes là
pour le prélèvement à la source ?
– Non, moi, on me demande encore de payer des impôts fonciers
pour un appartement que j’ai vendu il
y a deux ans.
– Et vous êtes certain d’avoir
envoyé à l’administration toutes les
informations ?
– Ben oui, je crois.
– Ne vous inquiétez pas, je reviens
tout à l’heure, on va s’occuper de
vous. »
Ce début 2019, c’est son moment,
à Gérald Darmanin. Un moment que
l’ambitieux trentenaire ne veut pas
22
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Impôt
à la source
Réforme
sous haute
tension
Le passage au prélèvement de l’impôt
à la source s’effectue dans un climat politique
et social explosif. Couacs interdits.
Par Béatrice Mathieu
SERGE BLOCH
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9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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plonger. Quatre mois plus tard, la
colère des gilets jaunes est passée par
là. L’exaspération fiscale a enflammé
les ronds-points, et le consentement à
l’impôt s’est dilué dans la fronde
sociale. En ce début d’année, un vent
mauvais souffle sur le gouvernement.
« C’est un dossier à haut risque, politiquement très inflammable », confesse
un conseiller à Matignon.
« UNE USINE À GAZ »
« Ce n’est pas une réforme de technocrates de Bercy, juste une réforme sociale, pour coller au plus près à la vie
des gens », martèle la député LREM
Amélie de Montchalin, pilier de la
commission des Finances. Avant, on
réglait directement au fisc l’impôt en
fonction des revenus déclarés l’année
précédente. Aujourd’hui, il est calculé
en fonction des revenus de l’année en
cours et prélevé directement sur la
fiche de paie par l’employeur ou la
caisse de retraite. Simple sur le papier.
Mais c’est compter sans la singularité
du système fiscal français, le poids du
quotient familial et la « familialisation » de l’impôt, et surtout le maquis
des crédits d’impôt. C’est aussi compter sans tous les à-coups de la vie,
V. BOISOT POUR L’EXPRESS
rater. Il faut dire qu’il joue gros. Votée
en novembre 2016 sous la présidence
de François Hollande, la réforme du
prélèvement à la source atterrit sur le
bureau d’Emmanuel Macron à son arrivée à l’Elysée – qui repousse alors son
introduction d’un an. Puis c’est la
valse-hésitation de la fin de l’été 2018.
Le président tergiverse, s’inquiète des
bruits dissonants prédisant un bug généralisé. Le 24 août, la députée LREM
Cendra Motin, chargée d’une mission
parlementaire sur le prélèvement à la
source, prend son téléphone et appelle
toutes les caisses de retraite et de prévoyance, les organismes de Sécurité
sociale, Pôle emploi, les experts-comptables, les fiscalistes, les syndicats patronaux, les banques, les éditeurs de
logiciels… Une semaine plus tard, elle
envoie à l’Elysée une note de 10 pages
recensant les principales zones d’ombre à éclairer au plus vite tout en déconseillant de repousser encore une
fois ce big bang. Dans la foulée, Gérald
Darmanin, conforté par Bruno Parent,
le puissant patron de la Direction
générale des finances publiques,
convainc le président de la République
de la faisabilité de la réforme. Impossible de reculer encore. Cette fois, il faut
Préparatifs Le ministre Gérald Darmanin, dans un centre des impôts, le 4 janvier.
24
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
divorce, naissance, remariage, multiplicité des employeurs et des statuts,
chômage, maladie, dépendance…
Autant de changements de situation qu’il faudra déclarer à l’administration fiscale quasiment en temps
réel pour faire recalculer son taux de
prélèvement. Or ce fameux taux
transmis en ce début d’année aux employeurs et aux caisses de retraite a
été calculé par le fisc durant l’été 2018
à partir de la déclaration des revenus
2017. « C’est techniquement extrêmement compliqué à mener », s’inquiète
Alexandre Derigny, secrétaire général
de la CGT Finances. « Ne parlons pas
de simplification, mais plutôt d’une
usine à gaz », rajoute, acide, le sénateur LR Albéric de Montgolfier,
rapporteur de la commission des
Finances au Sénat. Un seul exemple ?
Imaginons un salarié qui a bénéficié
d’heures supplémentaires en 2017.
Son taux de prélèvement envoyé par
Bercy à son employeur en tiendra
compte. Mais s’il fait à nouveau des
heures supplémentaires cette année,
ces dernières seront désormais défiscalisées… « Comment voulez-vous
vous y retrouver ? » s’agace Albéric de
Montgolfier.
A Bercy, on temporise. Après tout,
sur les 38 millions de foyers fiscaux
français, près de 22 millions ne sont
pas fiscalisés. Un peu plus de 10 millions sont déjà mensualisés. Restent
quelque 6 millions de foyers qui
payaient encore leur impôt par tiers.
Qui sont-ils? Beaucoup de retraités pas
vraiment emballés par la numérisation des impôts. Beaucoup aussi de
gros contribuables qui s’amusaient
depuis des années à faire fructifier
leur tiers provisionnel en plaçant les
sommes dues pendant trois mois, histoire de dégager un peu de trésorerie.
Sauf que, pour toutes les catégories,
des couacs sont possibles. Des bugs
liés à des erreurs de saisie, des homonymies, des défauts d’informations ou
d’actualisation. Après tout, dans l’ancien système, Bercy recensait près de
3 millions d’erreurs par an liées, dans
90 % des cas, à des manques parmi les
informations fournies par les usagers
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Le prélèvement
à la source
38
22
Peu de ménages
sont imposables
millions
de foyers non
imposables
10
millions de
foyers
fiscaux
millions
de foyers déjà
mensualisés
6
millions
de foyers
payaient
leurs impots
par tiers
(98,18 % : TAUX DE RECOUVREMENT DE L’IMPÔT)
eux-mêmes. Tout début janvier, près
de 12,6 millions de retraites AgircArrco ont été prélevées à la source sans
soucis majeurs. Et si des retraités se
sont inquiétés, c’est souvent parce
qu’ils ont recalculé leur impôt en se
fondant sur leur retraite nette et non
pas sur leur revenu net imposable…
Une subtilité fiscale que beaucoup
n’ont pas en tête. « Mais le vrai test surviendra le 15 janvier avec le versement
de l’acompte de 60 % des crédits d’impôt et, à la fin du mois, avec le paiement des salaires », s’inquiète Martine,
la directrice d’un centre des finances
publiques de l’est de la France.
Les entreprises sont-elles prêtes ?
« Des préfigurations – des tests grandeur nature – ont été menées entre
octobre et décembre sur près de 8 millions de bulletins de salaire, sans
encombre », soutient Maryvonne Le
Brignonen, la cheffe de mission prélèvement à la source à Bercy. Si, dans les
grandes entreprises, une armée de
comptables et de fiscalistes sont là
pour répondre à toutes les questions,
les choses sont plus compliquées
dans les PME et surtout les très petites
SOURCE : DGFIP.
entreprises. Début décembre, 34 %
des patrons de petites boîtes n’avaient
pas encore mis en place la fameuse
préfiguration, d’après une enquête de
la CPME. Et pour celles qui ont effectué le test, 15 % ont constaté des
erreurs. Cela fait des mois qu’Olivier
Tricon, un viticulteur près de Chablis,
fait de la pédagogie auprès de ses
salariés : « On a fait des réunions en
interne, on leur a envoyé de la documentation. Mais là, j’attends toujours
les taux de prélèvement de trois de
mes salariés et je ne sais pas ce qui
coince. » Pour d’autres chefs d’entreprise, c’est la peur de mal faire. « Les
artisans sont dans une psychose de la
sanction financière en cas d’erreur,
La mise en œuvre
sera compliquée
pour les PME
et les très petites
entreprises
La France compte près
de 38 millions de foyers
fiscaux. Au fil des décennies,
avec la réduction du nombre
de tranches et la multiplication
des niches fiscales, la part des
Français assujettis à l’impôt
sur le revenu s’est
considérablement réduite.
Aujourd’hui, seuls 16,4 millions
de foyers fiscaux le paient,
d’après le dernier rapport
de la Direction générale des
finances publiques. Dans
58,8 % des cas, il ont opté
pour la mensualisation.
Un impôt qui a rapporté l’an
passé 73,1 milliards d’euros
(contre 157 milliards pour les
recettes de TVA) et dont le
taux de recouvrement est très
élevé puisqu’il atteint 98,18 %.
même si Bercy a promis de la bienveillance », s’inquiète Marc Sanchez,
le secrétaire général des Indépendants.
CHOC PSYCHOLOGIQUE
Psychose dans l’air ambiant aussi
pour les salariés lorsqu’ils vont découvrir leurs fiches de paie à la fin du
mois amputées de quelques dizaines,
voire centaines d’euros. Pour faire
passer la pilule, le gouvernement a
décidé de relooker le bulletin de salaire. Un arrêté publié en mai dernier
au Journal officiel précise que « la
ligne Net à payer avant impôt sur le
revenu [doit être écrite] dans un corps
de caractère dont le nombre de points
est au moins égal à 1,5 fois le nombre
de points du corps du caractère des
autres lignes ». En clair, en plus gros.
Suffisant pour faire taire le sentiment que son salaire baisse ? Pas
certain, tant les croyances ont la vie
dure. Au moment du passage à
l’euro, en janvier 2001, l’impression
d’un dérapage inflationniste a duré
des mois. Encore aujourd’hui, une
majorité de Français est convaincue
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
que l’introduction de la monnaie
unique s’est traduite par un choc sur
les prix, et donc sur leur pouvoir
d’achat, même si toutes les études
statistiques l’ont démenti.
A l’Institut national de la statistique et des études économiques,
Julien Pouget, le chef de la division
conjoncture, est perplexe : « Nous
n’avons pas intégré d’effets “prélèvement à la source” dans nos prévisions
trimestrielles. » En Islande, dernier
pays à avoir adopté le système en
1988, les statisticiens de l’OCDE n’ont
montré a posteriori aucun effet ni positif ni négatif sur la consommation.
« L’impact macroéconomique sera
inexistant. Le problème, c’est que
nous entrons pour d’autres raisons
dans une période de freinage de la
croissance. Certains n’hésiteront pas
à imputer ce ralentissement à la révolution du prélèvement à la source »,
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prévient l’économiste Jean-Marc Daniel. « La méfiance envers la parole
publique sur les sujets de fiscalité est
telle que le risque politique est
énorme. D’autant que la mise en place
de cette réforme va heurter celle des
mesures en faveur du pouvoir d’achat
annoncées le 10 décembre dernier. Ce
sera la confrontation des promesses
avec le réel », décortique Chloé Morin,
directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès.
Cette réforme
va heurter
les mesures
annoncées en faveur
du pouvoir d’achat
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Et demain ? Dans les rangs de la
majorité, certains veulent aller plus
loin dans le big bang fiscal. « L’imposition à la source est un outil
technique qui pourrait permettre de
mener une réforme fiscale d’une
plus grande ampleur », soutient
Cendra Motin. Une modification du
système pour plus de justice et de
progressivité. La proposition de la
jeune députée LREM de l’Allier
Bénédicte Peyrol, en faveur d’une
imposition dès le premier euro
gagné, reçoit de plus en plus de soutien au sein du parti présidentiel.
« Pas question de fusionner la CSG
avec l’impôt sur le revenu. Quant à
l’augmentation du nombre de
tranches d’impôt, ce n’est pas sur la
table», répond à L’Express Gérald
Darmanin. Le sujet, lui, éclora sans
doute lors du grand débat national
qui débute dans quelques jours. B. M.
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La fin
d’une exception
française
L
’imposition à la
source, il suffit
de passer la
frontière pour la
découvrir. La très
grande majorité des
pays développés et
tous nos voisins
européens – à
l’exception de la
Suisse – la
pratiquent depuis
des décennies. C’est
en Prusse, en 1811,
26
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
qu’elle est
expérimentée pour
la première fois. En
1862, aux Etats-Unis,
Abraham Lincoln
l’introduit afin
d’accélérer la
collecte de l’impôt
et financer la guerre
de Sécession. Elle
disparaît en 1872,
à la suite de
l’abrogation de
l’impôt sur le
revenu, finalement
réintroduit en 1913.
Dans les décennies
qui suivent, la
plupart des grands
pays généralisent le
prélèvement à la
source pour remplir
plus vite et plus
facilement les
caisses de l’Etat :
en 1917 au Canada,
en 1941 aux
Pays-Bas, en 1942
en Australie, en
1943 aux Etats-Unis,
en 1944 au
Royaume-Uni…
A l’exception d’une
parenthèse entre
1939 et 1948 avec
l’invention du
« stoppage à la
source » (voir
page 27), la France
restera toujours
à l’écart du
mouvement, malgré
de multiples
tentatives. Il faut
dire que le poids de
l’impôt sur le revenu
dans l’ensemble des
recettes fiscales
y est moins élevé
qu’ailleurs : environ
17 %, d’après les
calculs de l’OCDE,
contre près de 30 %
en moyenne dans
l’ensemble des pays
développés.
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Le prélèvement
à la source
QUATRE-VINGTS ANS
DE REBONDISSEMENTS
Pendant des décennies,
l’imposition à la source a miné
le débat politique français.
Finances, qui souhaite moderniser la
collecte de l’impôt. Les débats à
l’Assemblée nationale sont acharnés
et… le prélèvement à la source est une
nouvelle fois abandonné. Dans une
note, le rapporteur général du Sénat
est catégorique : « L’Etat se déchargerait sur les employeurs de l’impopulae n’est pas un serpent de
rité de la ponction fiscale, ce qui, dans
MAI 68 ENTERRE L’IDÉE
mer. Plutôt un anaconda
le climat social français, risquerait
Sous la IVe République, les rares tende la vie politique frand’entraîner de graves répercussions.
tatives tombent à l’eau aussi vite que
çaise. L’impôt à la source,
On peut craindre, par conséquent,
les gouvernements. Il faut attendre le
ce sont des décennies de
que la retenue à la source n’entraîne
milieu des années 1960 pour que
propositions de loi, de décrets, de
des revendications généralisées en
l’idée revienne au goût du jour. En
reculades et de rebondissements
matière de salaires. »
1967, Jacques Chirac, fringant jeune
avec, en toile de fond, l’opposition
Une crainte qui résonne étransecrétaire d’Etat à l’Economie et aux
quasi systématique du patronat et des
gement aujourd’hui… Au fil des décenFinances, installe une commission
syndicats.
nies suivantes, les rapports d’experts
d’études sur le sujet. C’est sans compDès le milieu des années 1930, en
en faveur de ce big bang fiscal se
ter les événements de Mai 68. Le propleine crise économique, les grands
succèdent. Début 2007, Thierry Brejet est illico enterré, par crainte de son
argentiers s’écharpent pour faire enton, ministre de l’Economie, engage
impact sur les salaires nets. Le
trer l’argent dans les caisses alors
une concertation en vue de basculer
point 11 des accords de Grenelle est
vides de l’Etat. A l’époque, 15 % seudans le nouveau système au 1er janvier
sans équivoque : « Il ne sera pas prolement des foyers fiscaux paient
2009, fanfaronnant : « Il n’y aura plus
posé d’assujettir les salariés au régime
l’impôt sur le revenu, créé à peine
qu’à appuyer sur le bouton lors du vote
de la retenue à la source. »
vingt ans auparavant, en 1914. Les
du projet de loi de Finances pour
N’importe, en octobre 1973, la
bruits de bottes, le déclenchement
2008. » Patatras. La présidentielle de
mesure ressort des cartons. Cette
de la Seconde Guerre mondiale et les
mai 2007 et la victoire de Nicolas
fois sous la houlette de Valéry Gisbesoins d’argent frais pour financer
Sarkozy, qui s’était déclaré contre pencard d’Estaing, alors ministre des
le conflit précipitent la décision. La
dant la campagne, enterretenue à la source sur les
salaires est instaurée par
rent encore le projet. En
Antienne En 1973, Valéry Giscard d’Estaing, ministre
2016, un président sociadécret, le 10 novembre 1939,
des Finances, tente de justifier la retenue à la source. En vain.
liste, François Hollande,
sous le nom de « stoppage à
parvient à faire voter cette
la source ». Pas de tranche
réforme avec… le soutien
ni de progressivité… encore
des députés frondeurs. Elle
moins de niches fiscales.
atterrit un an plus tard sur
Il s’agit d’un impôt prole bureau d’Emmanuel Maportionnel assis sur l’encron, nouvellement élu. Pas
semble des rémunérations.
particulièrement emballé,
Un barème simplifié est
il repousse son application
appliqué pour tenir compte
d’un an, avant de la lancer
des frais professionnels et
en janvier 2019. La fin d’une
du nombre d’enfants à charbataille politique vieille de
ge. Les sommes sont préquatre-vings ans. B. M.
levées par les employeurs et
AFP
C
reversées au Trésor dans les quinze
jours suivant la paie. Le stoppage à la
source prévaut jusqu’au lendemain
de la guerre. Mais la création du quotient familial plombe le système qui
est supprimé en octobre 1948 par De
Gaulle.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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UN CENTRE
DES IMPÔTS
SUR LE PIED
DE GUERRE
Dès le 2 janvier, les fonctionnaires
du Trésor public se sont mobilisés face aux
réclamations des contribuables.
Par Laurent Martinet
«
B
onne année et, surtout,
bonne santé ! » Arlette,
Michel, Anne, Jean-Marie,
Régine… Ils sont une poignée de retraités à se retrouver dès 9 heures à l’ouverture des
portes du centre des impôts du Xe arrondissement de Paris, cité Paradis,
ce mercredi 2 janvier. Malgré le froid,
l’ambiance est cordiale, alors qu’ils ne
se connaissaient pas trois minutes
avant. Ce qui les amène ? A partir de
ce jour, ils peuvent demander à la
Direction générale des finances
publiques (DGFIP) de changer le taux
auquel ils seront prélevés à la source
tout au long de l’année 2019. Celui-ci
a été fixé en fonction de leurs revenus
de 2017, et ils estiment que leur pension sera trop ponctionnée par rapport à leurs revenus actuels. La bonne
résolution qu’ils ont prise le 31 au
soir ? Ne pas perdre un seul instant
pour remettre les pendules à l’heure.
« Ils se gavent déjà assez comme
ça sur nous ! », fulmine Arlette, un
bout de femme énergique de 66 ans.
Elle était la première sur place, dès
8 h 55. En 2017, sa modeste retraite
était doublée par une rente versée
par son ancien employeur. Le taux de
28
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Calculs Pour
certains,
la résolution
du 31 au soir
a été de rectifier
au plus vite
leur taux de
prélèvement.
prélèvement qui lui a été communiqué
en fin d’année dernière s’élève
à 13,1 %. D’après ses calculs, compte
tenu de ce qu’elle touche aujourd’hui,
il ne devrait être que de 3,3 %. Si elle
ne passe pas par son compte fiscal en
ligne pour demander la modification,
c’est qu’elle est sûre que sa démarche
sera plus efficace sur place. Régine,
66 ans elle aussi, a pris sa retraite en
avril 2017, en bénéficiant pour l’occasion d’une prime qui a gonflé ses revenus. En 2018, avec la mensualisation
qui était prélevée dans la deuxième
partie du mois, elle avait le temps de
s’acquitter de son loyer avant de régler
ses impôts. Désormais, avec un prélèvement à la source sur sa pension dès
le début du mois, elle craint d’être ricrac plus tôt : « Ma banque me prend
5 euros d’agios par jour pour 100 euros
de découvert ! », s’affole-t-elle. Internet? Elle préfère « le contact humain ».
Tandis que Michel, 69 ans, retraité de
la fonction publique hospitalière,
s’attend lui aussi à être surimposé,
puisqu’il a cumulé jusqu’en août 2018
sa pension avec un travail de tutorat
pour les nouvelles recrues de son service : « Je ne rentre pas dans leur logiciel », assure ce rebelle qui ne possède
« ni ordinateur, ni carte bleue ».
UN MANQUE DE FORMATION
Ces retraités inquiets et râleurs se
confrontent à des fonctionnaires au taquet. Cité Paradis, trois agents les aident à faire leurs démarches, derrière
les guichets situés au fond du vaste
hall. Ils sont assistés par un inspecteur
des impôts, qui vole de l’un à l’autre en
fonction de la complexité des cas. « En
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
J. DANIEL POUR L’EXPRESS
Le prélèvement
à la source
temps normal, cette première semaine
de janvier, il n’y aurait eu que deux
personnes à l’accueil », témoigne le directeur du centre, Alain Roche, impeccablement cintré dans son costume
bleu. En novembre, le directeur général de la DGFIP, Bruno Parent, a en
effet émis une note pour demander,
« dès le 2 janvier », « la forte implication
de tous », face aux demandes de « renseignements, précisions ou de changements de taux ». Il fallait répondre
présent, notamment dans ce quartier
parisien qui n’est pas peuplé que de
geeks à trottinette. De fait, en milieu de
matinée, tous les sièges de la salle d’attente sont occupés, et une petite file de
personnes debout s’est même formée
devant les guichets.
Les agents des impôts s’attendaient donc à être sollicités. Ce qui
n’exclut pas une certaine appréhension de leur part. C’est qu’ils ont notamment à expliquer aux usagers que,
même effectuées au plus vite, les modifications de taux ne seront effectives
que dans deux à trois mois. Et que, en
règle générale, les trop-perçus ne
pourront pas être remboursés avant
2020. Cela alors que le contexte social
se prête mal à une réforme qui touche
à la paye des Français. Pour mémoire,
les gilets jaunes ont fait subir des
dégradations à plus d’une centaine de
trésoreries à travers le pays. L’une
d’elles, dans les Bouches-du-Rhône, a
même été incendiée, alors que le percepteur dormait au-dessus. « Les collègues craignent que le prélèvement à
la source ne remette une pièce dans le
juke-box », témoigne Hélène Fauvel,
secrétaire générale de FO Finances
publiques, depuis sa permanence
située à deux pas de la cité Paradis.
« Il y a de l’inquiétude, d’autant
que tous les agents n’ont pas encore été
formés. Nous ne sommes pas prêts »,
renchérit Christophe Crépain, de Solidaires Finances publiques Paris. La
DGFIP s’est donné pour objectif de former 50 % des 40 000 fonctionnaires
concernés pour le début de l’année, se
laissant l’échéance de mars pour l’ensemble de l’effectif. « Ils ne connaissent pas suffisamment le nouveau logiciel. Aujourd’hui, pour eux, c’est une
journée de formation », ironise JeanMarie, un jeune retraité de 64 ans qui
sort du centre après avoir passé près
d’une heure à résoudre son problème.
Les agents ont donc le sentiment d’être
jetés dans la bataille avant d’avoir bien
ajusté leur armure. Ce qui se greffe sur
un malaise plus ancien : année après
année, les troupes du fisc ont maigri,
en partie avec la digitalisation de
l’impôt. La DGFIP, encore forte de
104000 agents, a perdu 20000 postes
depuis 2008. Ce qui en fait « la principale contributrice à la maîtrise des effectifs de l’Etat », a reconnu la Cour des
comptes, en juin. Et ce n’est pas fini,
puisque 2 140 postes ont été encore
supprimés dans le budget 2019.
ANTICIPER L’AFFLUX
Ce 2 janvier, face à une affluence inédite, la mobilisation des fonctionnaires du centre du Xe arrondissement
a toutefois payé. « Nous avons reçu
180 personnes, soit le double par rapport au même jour l’année dernière,
mais tout s’est bien passé », assure
Alain Roche. A l’échelle nationale,
combien d’usagers se sont rués sur les
services fiscaux dès le premier jour de
l’année ? Au total « moins de 1 % des
contribuables », a twitté Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des
Comptes publics. Mais ce n’est qu’un
début, puisque les salariés ne toucheront leur salaire écorné par le prélèvement qu’en fin de mois. C’est alors
qu’ils risquent de se tourner vers l’administration. « On aura sans doute un
afflux assez important », anticipe déjà
le prudent Alain Roche. L. M.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LES QUESTIONS
QUE VOUS VOUS
POSEZ ENCORE
A partir de ce mois de janvier, le paiement de l’impôt
est chamboulé. Ce qu’il faut savoir. Par Marianne Rey
A
près trois ans de discussions, voire d’inquiétudes, la réforme de l’impôt à la source entre dans
sa phase opérationnelle.
Sans surprise, les questions affluent :
que se passe-t-il si je perds mon travail ou si je prends ma retraite ?
Quand vais-je percevoir le crédit d’impôt pour l’emploi de ma nounou ? Les
réponses à quelques problématiques
courantes.
Quand bénéficierai-je
de mes crédits ou
réductions d’impôt ?
Les crédits ou réductions d’impôt non
récurrents comme ceux liés à des dépenses de rénovation énergétique
vous seront versés en une fois en septembre 2019. En revanche, concernant
vos dépenses récurrentes comme
l’emploi d’un salarié à domicile, la
30
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
garde d’enfants, l’hébergement en
Ehpad d’un proche, ou les investissements locatifs Duflot, Pinel et Scellier,
vous pourrez bénéficier d’un acompte
de crédit ou de réduction d’impôt
dans quelques jours.
Admettons que vous employiez
une aide ménagère. L’administration
va se fonder sur vos dépenses de 2017
(déclarées en 2018) pour vous verser
un acompte de 60 % dès le 15 janvier
2019. Les 40 % restants vous seront
alloués à la fin de l’été 2019, sur la
base de votre déclaration du printemps 2019. Si, d’après cette dernière,
votre crédit d’impôt pour 2018 était
inférieur à celui auquel vous aviez
droit pour 2017, vous devrez rembourser tout ou partie de l’avance de
début 2019 à l’été 2019. Par exemple,
si vous avez licencié votre aide ménagère en 2018.
Si vous avez embauché votre aide
ménagère seulement en 2018, l’admi-
nistration ne pourra vous verser
d’acompte puisqu’elle se fonde sur
votre déclaration 2017. Vous déclarerez votre dépense au printemps 2019
et obtiendrez l’intégralité de votre
crédit d’impôt en août. En revanche,
vous obtiendrez un acompte en
janvier 2020, sur la base de votre déclaration de mai 2018.
Les particuliers
employeurs n’auront
à appliquer le prélèvement
à la source à leur salarié qu’à
compter de 2020. Rien de compliqué :
il sera possible de confier
l’intégralité du processus
à Pajemploi et au Cesu.
À SAVOIR
Je change d’employeur.
Dois-je le signaler à
l’administration fiscale ?
Vous n’avez pas de démarche particulière à effectuer : tout se joue entre
le fisc et votre nouvel employeur. Soit
ce dernier réclame votre taux de
prélèvement à l’administration avant
le versement de votre premier salaire. Soit il attend qu’il lui soit communiqué, dans un délai pouvant
aller jusqu’à deux mois après votre
embauche. Durant ce laps de temps,
il vous applique alors un taux non
personnalisé, en lien avec votre rémunération.
Vous cumulez plusieurs
employeurs ? Chacun
d’eux applique le taux de prélèvement
transmis par le fisc. Toutes vos fiches
de paie indiquent ainsi un net
diminué, sans que vous payiez
davantage d’impôt au global.
À SAVOIR
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Le prélèvement
à la source
Pôle emploi et les organismes de retraite sont informés par l’administration fiscale de votre taux de prélèvement. Mais celui-ci étant calculé sur
la base des revenus 2017 déclarés au
printemps 2018, il pourrait se révéler
inadapté. Dans ce cas, n’hésitez pas à
changer votre taux dans votre espace
personnel sur le site impots.gouv.fr.
Cette possibilité de modulation en
cours d’année vaut pour tous les
contribuables (retraités, chômeurs,
salariés, indépendants…). Comptez
trois mois au plus pour qu’elle soit
appliquée.
Une adaptation du taux
à la baisse ne vous
sera accordée que si votre nouvelle
situation entraîne une diminution
de plus de 10 % de votre prélèvement
et de plus de 200 euros par an.
À SAVOIR
Je suis indépendant,
comment sont taxés
mes revenus professionnels?
Le système est le même que pour les
revenus fonciers. L’impôt de l’année
en cours fait l’objet d’acomptes calculés par l’administration (sur la base
des revenus professionnels 2017) et
payés, au choix, chaque mois ou
chaque trimestre. Chaque année, en
septembre, le montant de l’acompte
est réactualisé à partir de la déclaration des revenus de l’année précédente. Il est possible de demander
une mise à jour en cours d’année pour
tenir compte d’une forte variation de
revenus. Un indépendant qui se lance
peut opter tout de suite pour ce dispositif d’acompte en estimant son
bénéfice de l’année, ou attendre septembre de l’année suivante pour
payer son impôt, avec le risque de devoir sortir une somme importante à
ce moment-là.
Les micro-entrepreneurs
ayant opté pour
le prélèvement fiscal libératoire
ne sont pas concernés par
ces acomptes, puisqu’ils s’acquittent
déjà de l’impôt en même temps
que de leurs charges sociales.
À SAVOIR
Et en cas d’arrêt maladie ?
C’est l’Assurance maladie qui appliquera le prélèvement à la source
(PAS) sur vos indemnités journalières (IJ), et l’employeur en cas de
subrogation (c’est-à-dire quand c’est
lui qui verse les prestations, avant
de se faire rembourser par la Sécurité
sociale). Les IJ de base, contrairement aux IJ complémentaires, sont
assujetties au PAS pendant seulement deux mois. Les indemnités
liées à une affection de longue durée
(ALD) avec prise en charge à 100 %
restent non imposables.
Oui. Les contribuables ont payé en
2018 des impôts sur leurs revenus
2017 et en 2019, ils paient des impôts
sur leurs revenus de 2019. Les revenus
de 2018 échappent à l’impôt, sauf
lorsqu’ils sont exceptionnels.
On entend par revenus
exceptionnels tous ceux
non susceptibles d’être perçus
annuellement : bonus, plus-values
mobilières et immobilières,
dividendes, primes de licenciement,
primes de départ en retraite,
prestations de retraite sous forme de
capital, sommes perçues au titre de
la participation ou de l’intéressement
et non placées sur un plan d’épargne
entreprise (PEE ou Perco), etc.
À SAVOIR
Je divorce. Dois-je
avertir l’administration
tout de suite ?
À SAVOIR
Comme en cas de mariage ou de
naissance, ce changement de situation doit être signalé pour que l’administration adapte votre taux de
prélèvement à la physionomie de
votre nouveau foyer fiscal. Chaque
ex-époux sera amené à faire un prévisionnel de ses revenus sur l’année,
sur le versement d’une éventuelle
pension alimentaire et le mode de
garde pour les enfants (qui influe sur
le nombre de parts de chaque nouveau foyer).
J’ai reçu un bonus en 2018.
Va-t-il être imposé ?
Si vous avez été
trop (ou pas assez)
prélevé le temps de la transition,
il y aura régularisation en année
n + 1, une fois que l’administration
aura reçu votre déclaration
de revenus précise.
Les IJ pour maternité
sont intégralement
soumises au PAS, celles pour
accident du travail ou maladie
professionnelle à hauteur de 50 %
de leur montant.
À SAVOIR
GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
Je pars à la retraite
ou perds mon emploi.
Mon taux d’imposition
va-t-il s’adapter ?
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Directeur du département opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet
– dernier ouvrage paru : Le Nouveau Clivage – analyse le rôle
de la perception dans les comportements.
Propos recueillis par Corinne Lhaïk
l’express La perception l’emporte-t-elle
sur la réalité ?
Jérôme Fourquet Les perceptions et
le ressenti jouent un rôle déterminant
dans la formation des opinions et des
comportements électoraux, comme le
montrent notamment des travaux de
psychologie sociale. Or, sur de nombreux sujets, il y a souvent un écart
entre le ressenti et la réalité objective.
L’exemple très classique est celui du
pouvoir d’achat. Bien que, selon les
indices officiels, la hausse des prix est
très modérée depuis une trentaine
d’années, les Français ont l’impression que leur pouvoir d’achat est
rogné. Pour deux raisons. D’abord, les
prix qui baissent sont ceux de biens
que l’on n’achète pas tous les jours,
comme les ordinateurs ou les voitures,
alors que celui des biens d’usage
quotidien augmente. Ensuite, parce
que la structure des dépenses des
ménages a évolué. Il y a trente ans,
personne n’avait de smartphone ;
aujourd’hui, nul ne peut s’en passer.
Les salaires n’ont pas augmenté en
conséquence et le « reste à vivre », une
fois que l’on a payé l’essence, le loyer,
le chauffage et les autres dépenses
contraintes, se réduit. Quand les
32
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
médias, reprenant les chiffres officiels,
disent que le pouvoir d’achat augmente, ils nourrissent ainsi un sentiment de défiance vis-à-vis de « ceux
d’en haut », qui n’ont pas les pieds sur
terre. On rencontre la même incrédulité avec la réduction du chômage. A
l’Ifop, nous avons mesuré, au milieu
des années 2000, qu’il fallait plus de
six mois de baisse consécutifs pour
que les gens commencent à y croire.
Le prélèvement à la source peut-il
créer un ressenti d’amputation ?
J. F. Cet effet, s’il se produit, concernera ceux qui paient encore leur impôt
par tiers. Je crois davantage à un effet
visuel, d’aucuns diraient « pédagogique » : chacun va prendre conscience
de ce qu’il paie de manière cumulée au
titre de la protection sociale et de l’impôt sur le revenu.
Le ressenti ne se limite pas
au domaine économique ?
J. F. Non, bien sûr. Il est particulièrement important en matière d’immigration. Une majorité de Français
pense : « Il y a de plus en plus d’immigrés en France. » Avec une part de
mauvaise foi, certains démographes
V. BOISOT POUR L’EXPRESS
“LES POLITIQUES
DOIVENT
TENIR COMPTE
DU RESSENTI”
affirment que ce n’est pas vrai, qu’il y
a toujours le même nombre d’entrées
chaque année. Or, si le nombre d’entrées est constant, cela signifie qu’il y
a des nouveaux venus, donc de plus en
plus d’immigrés. Autre élément :
quand les experts affirment que le
taux d’immigrés est stable depuis les
années 1930, les gens ont l’impression
que l’on se moque d’eux. Il faut aller
plus loin dans le diagnostic. Les étrangers entrés en France dans les années 1930 ne sont pas les mêmes que
ceux qui arrivent aujourd’hui. Ils ne
viennent plus d’Europe, mais majoritairement du Maghreb ou d’Afrique.
Quand les Français rencontrent des
« Réfuter [son poids],
c’est être dans une
posture de surplomb
qui ne passe plus »
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Le prélèvement
à la source
sentiment doit donc être un peu
relativisé mais il faut entendre la
colère ou le désarroi d’une partie des
Français.
Dans quelle mesure les politiques
doivent-ils tenir compte du ressenti ?
Défiance « Toutes les
paroles qui viennent
d’en haut suscitent
le doute », rappelle
Jérôme Fourquet.
personnes d’origine africaine ou
maghrébine, dans la rue, sur les marchés, ils ne savent pas s’ils ont ou non
la nationalité française. La statistique
peut bien leur dire qu’il n’y a pas plus
d’étrangers, eux voient de plus en plus
de personnes qu’ils considèrent
comme des étrangers. Alors que ces
derniers, pour beaucoup, sont des
descendants d’immigrés de la troisième ou quatrième génération et sont
français. Mais les Français raisonnent
sur des catégories ethnoculturelles.
Sujet tabou en France…
J. F. Les gens ne vous demandent pas
la permission de raisonner ainsi! Il est
vrai que le modèle français se veut
comme un creuset où les individus
s’intègrent : il serait donc inutile de
les compter puisqu’ils vont finir par
s’amalgamer. La réalité est manifestement plus complexe que ces principes.
Parler comme le font parfois
les politiques de « sentiment
d’insécurité » ou de « sentiment
d’abandon » est-il une bonne manière
de traiter du ressenti ?
J. F. Tout dépend du contexte. Quand
la gauche parle du sentiment d’insécurité, au début des années 2000, c’est
pour dire que les Français se trompent, pour réfuter une perception
majoritairement ancrée. C’est prendre
les gens à rebrousse-poil. Cela peut
être légitime et courageux, mais c’est
souvent dangereux. Aujourd’hui, d’autres parlent de ressenti, signifiant ainsi
qu’ils ont conscience que la réalité est
différente, mais qu’ils entendent ce qui
est dit. On a vu ce type de réaction à
propos des gilets jaunes : vous vous
trompez un peu, mais j’intègre.
Vous faites allusion à la position
d’Emmanuel Macron ?
J. F. La sienne et celle d’autres. On a
entendu parler de « sentiment d’isolement », d’« abandon ». Si vous poussez les politiques dans leurs retranchements, ils vous diront : on a des
services publics à la française, un
maillage du territoire important, ce
J. F. Pour moi, il faut le faire. C’est
fondamental. Si vous commencez par
réfuter, en disant : vous êtes dans l’erreur et, moi, je vais vous expliquer la
réalité, vous êtes dans une posture de
surplomb qui ne passe plus du tout. Il
faut partir du ressenti, puis mener
tout un travail de déconstruction,
pour indiquer que des efforts ont été
faits, qu’il y a des réussites sur tel ou
tel point. Il est vrai que certains politiques sont plus enclins que d’autres
à épouser le ressenti. Je pense à Marine Le Pen sur l’immigration. Dans
nos enquêtes, les électeurs du Rassemblement national [ex-FN] disent
qu’elle est la seule à comprendre ce
qu’ils vivent. Autre exemple : quand
Pierre Moscovici, alors ministre de
l’Economie et des Finances [20122014], parle du ras-le-bol fiscal, il
tient compte du ressenti. Mais seulement dans les discours, puisque les
prélèvements ont augmenté…
Le poids du ressenti n’augmente-t-il
pas avec la méfiance qu’inspirent
les politiques ?
J. F. Nous vivons une société de défiance où toutes les paroles qui viennent d’en haut, celles des politiques,
des experts, des économistes, des
scientifiques, suscitent le soupçon et
le doute. C’est un cercle vicieux qui
se nourrit notamment du décalage
entre la réalité perçue par les gens au
prisme de leur propre expérience
quotidienne et le discours officiel.
On le voit sur les vaccins, les OGM,
les compteurs Linky. Les réseaux
sociaux accentuent ce phénomène :
vous êtes mécaniquement amené à
évoluer en vase clos avec des gens
qui pensent comme vous. Et l’être
humain est ainsi fait qu’il intègre
instantanément les éléments qui
confortent sa grille de lecture. Et balaie les autres.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
33
france
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BRANCUSI,
LA SUICIDÉE,
LE BAISER
ET LES MILLIONS
Une famille russe et l’Etat français se font la guerre à propos
d’une sculpture de Constantin Brancusi estimée à plusieurs
dizaines de millions d’euros. Signe particulier :
elle se trouve sur une tombe du cimetière Montparnasse.
34
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
M. CHAUMEIL/DIVERGENCE POUR L’EXPRESS
C
’est une étrange caisse
en bois clair. Depuis
quelques mois, elle recouvre entièrement la
stèle d’une tombe du cimetière Montparnasse,
à Paris. Les touristes, qui se promènent
entre les allées où sont enterrés Baudelaire, Maupassant ou Gainsbourg, passent souvent devant sans même lui
jeter un coup d’œil. Et pourtant, s’ils savaient… Ces planches dissimulent
l’une des sculptures les plus chères au
monde : Le Baiser, de Constantin Brancusi, un bloc de calcaire représentant
un couple fusionnellement enlacé.
Une merveille de sobriété, qui orne la
tombe d’une certaine Tatiania Rachewskaïa, jeune Russe qui s’est mystérieusement suicidée à Paris, en 1910.
Ce que personne ne sait non plus,
c’est que cette sculpture iconique est
depuis plus de dix ans au cœur d’une
bataille judiciaire feutrée, opposant
l’Etat français aux descendants de la
Romanesque Tatiana Rachewskaïa. Née
en 1887 dans la bonne société de Kiev,
elle se donne la mort en 1910, à Paris.
jeune Russe, qui souhaiteraient récupérer la statue, pour la revendre. Petite
précision qui donne une idée de l’enjeu : après Giacometti, Brancusi est
aujourd’hui le sculpteur le plus cher au
monde. Le 15 mai dernier, chez Christie’s, à New York, sa Jeune fille sophis-
tiquée s’est envolée à… 71 millions de
dollars. « Aux enchères, la sculpture du
cimetière Montparnasse pourrait
atteindre 40 millions », assure en off
un bon connaisseur. « Toutes proportions gardées, c’est comme si La
Joconde était accrochée jour et nuit
dans le jardin des Tuileries », soupire
un protagoniste du dossier.
Cette histoire aurait pu se cantonner encore longtemps aux prétoires
des tribunaux administratifs, à l’abri
des médias et du grand public. Mais
un événement inattendu pourrait
bien braquer les projecteurs sur la fameuse caisse en bois : en ces premiers
jours de janvier, un roman étonnant,
justement intitulé Le Baiser, vient de
paraître chez Julliard. Signé Sophie
Brocas, mêlant savamment réalité et
fiction, il s’inspire directement de
l’histoire de la sculpture du cimetière
Montparnasse. « Au-delà de la dimension romanesque, je voulais poser une
question : une œuvre d’art peut-elle
PHOTONONSTOP/AFP
Par Jérôme Dupuis
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Chef-d’œuvre Dans
un recoin du cimetière
parisien, Le Baiser,
pièce majeure
du sculpteur le plus
cher au monde
après Giacometti…
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
encore aujourd’hui échapper au marché et être offerte au regard de tous
dans un lieu public ? » interroge la romancière, par ailleurs préfète dans le
civil. Une question en effet au cœur de
cette rocambolesque affaire.
Mais revenons tout d’abord aux
derniers jours de l’année 1910. Tatiana
Rachewskaïa, issue de la bonne société de Kiev, née le 6 avril 1887, vit depuis quelque temps à Paris. D’elle, on
ne connaît que le médaillon ornant sa
tombe, regard d’enfant mélancolique
sous un chapeau blanc tchékhovien.
Son ami, l’écrivain Ilya Ehrenbourg,
lui-même en France à l’époque, en
dresse un bref portrait dans Les Années et les hommes : « C’était la sœur de
mon camarade Vasea. Elle avait été en
prison, puis était partie pour Paris et
s’était inscrite à la faculté de médecine. » Une rumeur la dit « anarchiste » et parente du grand Tolstoï.
Pour parfaire son français, la
jeune exilée prend des cours auprès
d’un médecin d’origine roumaine de
l’Institut Pasteur, Solomon Marbais.
Bientôt, une idylle passionnée naît
entre l’étudiante et le médecin. Une
idylle qui va se terminer dans la
grande tradition du roman russe. Fin
novembre 1910, la sœur du docteur
Marbais rend visite à Tatiana Rachewskaïa dans sa chambre du boulevard de Port-Royal. Quand elle pousse
la porte, elle découvre la jeune Russe
pendue. Suicide. Sans doute de désespoir amoureux. Elle avait 23 ans.
Les obsèques sont organisées
début décembre. Pour honorer la mémoire de Tatiana, sa famille souhaite
ériger une stèle au-dessus de sa
tombe. Le docteur Marbais leur propose de s’entremettre avec un jeune
sculpteur roumain de ses amis,
Constantin Brancusi. Arrivé quelques
années plus tôt de son pays natal, brièvement élève de Rodin, Brancusi est
alors inconnu. Mais il a justement
sculpté, il y a peu, un couple enlacé,
qu’il a intitulé Le Baiser. C’est cette
œuvre qui est installée au printemps
1911 au-dessus de la tombe de Tatiana.
« Cette sculpture tient une place
très importante dans l’œuvre de
36
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
M. CHAUMEIL/DIVERGENCE POUR L’EXPRESS
france
Incongru Sous vidéosurveillance et protégée par une alarme, la sculpture est désormais
soustraite aux regards. Une manière de « mettre la pression » de la part des héritiers ?
Brancusi, commente Doïna Lemny,
conservatrice au Musée national d’art
moderne du Centre Pompidou et
grande spécialiste de l’artiste (1).
Entre 1907 et 1945, il a sculpté de
nombreuses versions du Baiser. Mais
celle du cimetière Montparnasse, réalisée en taille directe, est la seule qui
représente ainsi le couple dans son
entier. Sa dimension charnelle est
d’autant plus forte. » Elle est aussi de
loin la plus grande de la série, avec ses
90 centimètres de hauteur.
Pendant près d’un siècle, personne
ne se souciera vraiment de la sculpture
du cimetière Montparnasse. Nichée
dans un petit recoin, la tombe de Tatiana devient un lieu de rendez-vous
secret pour couples romantiques.
L’écrivain Marc-Edouard Nabe raconte
même dans son Journal s’être livré
un jour à son pied à des ébats sexuels
avec une amie…
Et puis, le 4 mai 2005, un événement qui se produit à 6 000 kilomètres de là va tout changer. Chez Christie’s, à New York, L’Oiseau dans
l’espace, un marbre de Brancusi,
atteint 27,5 millions de dollars. Coup
de tonnerre dans le marché de l’art.
Etrange coïncidence, cette même
année, six inconnus venus de pays
de l’Est font valoir auprès de la Ville
de Paris leurs droits de propriété sur
la tombe de Tatiana Rachewskaïa.
Ils sont tous des descendants de la
jeune Russe, laquelle bénéficie d’une
concession perpétuelle au cimetière
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Brancusi, la suicidée, Le Baiser et les millions
Montparnasse. En clair, ils sont propriétaires de la tombe. Donc du Baiser.
Ces héritiers ne se sont pas manifestés par hasard. C’est un marchand
d’art parisien au nez creux, Guillaume
Duhamel, qui les a retrouvés au fond
de la Russie. « En raison du rideau
de fer, ils n’étaient pas au courant de
l’existence de cette statue. Je les en ai
informés et leur ai proposé de faire
toutes les démarches en leur nom
pour sauver la sculpture », explique
cet expert, associé pour l’occasion à la
maison de vente aux enchères Millon.
Il met la main sur une lettre de la mère
de Tatiana à Brancusi, prouvant que la
famille a directement payé le sculpteur pour Le Baiser. La missive évoque
la somme de 200 francs français… Au
passage, la mère avoue au sculpteur
avec franchise qu’elle n’apprécie guère
son œuvre. Trop osée, peut-être… La
famille a même songé un temps à la
remplacer par un buste de Tatiana.
En 2006, Guillaume Duhamel demande le droit d’exporter la sculpture
de Brancusi. En clair, l’idée est de la
désolidariser de la stèle, de la remplacer par une copie et de la vendre. Refus
du ministre de la Culture, qui classe
Le Baiser « trésor national », ce qui a
pour effet d’en interdire toute sortie du
territoire français. Et ce n’est pas fini :
quatre ans plus tard, le 21 mai 2010, le
préfet de la région Ile-de-France inscrit
la totalité de la tombe de Tatiana Rachewskaïa au titre des monuments historiques. Le bras de fer entre
les héritiers et l’Etat français
est bel est bien lancé.
A vrai dire, il s’agit de
l’une des controverses juridico-artistiques les plus stupéfiantes de ces dernières
décennies. Un casse-tête
judiciaire, au carrefour du
droit funéraire et de la politique culturelle d’Etat. « L’Etat français
estime que la tombe, la stèle et la
sculpture forment un “immeuble” totalement solidaire et indissociable,
soumis en cette qualité au régime de
protection des monuments historiques, résume Me Isabelle RobertVédie, avocate de la famille Rachews-
kaïa au sein du cabinet Simon & Associés. Nous considérons pour notre part
que cette sculpture existait avant d’être
intégrée à la tombe qu’elle vient orner
et qu’elle peut donc en être dissociée. »
Dans une décision du 12 avril 2018, le
tribunal administratif de Paris a rejeté
une nouvelle fois toutes les demandes
de la famille. Le juge estime que la
stèle de pierre verticale sur laquelle repose la sculpture est signée à sa base
par Brancusi et que l’artiste y a sculpté
l’épitaphe à la « chère aimable chérie »
Tatiana : la tombe formerait donc bien
un tout.
« C’est faux, nous avons de nouveaux éléments, assure Guillaume Duhamel. Nous avons récemment retrouvé des factures et des ordres écrits
émanant de la maison de marbrerie
Schmit, boulevard Edgar-Quinet, à
Paris, datant d’avril et mai 1911, dûment tamponnés par le cimetière et signés par le père de Tatiana, pour l’installation de cette stèle et la gravure de
l’épitaphe en caractères cyrilliques. Ce
sont ces artisans, et non Brancusi, qui
ont réalisé ce travail. » L’Express a pu
consulter ces documents, issus des
archives du Musée national d’art
moderne du Centre Pompidou. « D’ailleurs, l’inscription “Brancusi” au pied
de la stèle n’est pas de sa main, affirme
l’expert. J’ai comparé avec de nombreuses autres signatures et jamais il
n’utilise de lettres bâtons mécaniques
comme celles-là. » Fort de ces nou-
LES DESCENDANTS
DE LA JEUNE RUSSE SONT
PROPRIÉTAIRES DE LA
TOMBE, DONC DU BAISER
veaux éléments, Me Robert-Védie a fait
appel de la décision. L’audience pourrait avoir lieu dans quelques mois.
En attendant, Le Baiser se trouve
toujours dans un recoin isolé de la
22e division du cimetière, à quelques
mètres seulement du mur d’enceinte.
Trois discrètes caméras de surveil-
lance sont braquées en permanence
sur ce trésor, par ailleurs protégé par
une alarme. Et puis, donc, depuis
quelques mois, il y a la fameuse caisse
en bois, remarquée à l’époque par un
blogueur américain. « Des experts ont
pointé des risques évidents de dégradation, justifie Guillaume Duhamel. Il
y a le gel, les intempéries, la mousse, la
pollution automobile du boulevard
Raspail, bien plus corrosive qu’en 1910.
Sans compter la possible chute d’un
arbre. » Manière, aussi, sans doute,
pour les héritiers, en dérobant le chefd’œuvre à la vue, de « mettre un peu la
pression » sur l’administration…
Le marchand d’art et la famille ne
désespèrent pas de pouvoir vendre un
jour Le Baiser et de décrocher le jackpot. Mais l’Etat français aurait son
mot à dire. « Pour toute œuvre déclarée “trésor national”, l’administration
peut formuler une offre d’achat dans
les trente mois. Si elle ne le fait pas,
alors l’œuvre peut être vendue sans
restriction sur le marché privé », précise Me Robert-Védie. La solution la
plus logique serait que la sculpture rejoigne le musée du Centre Pompidou.
L’institution possède déjà une collection exceptionnelle de Brancusi, qui
avait légué la totalité de son œuvre à
l’Etat français, à sa mort, en 1957. « La
famille est ouverte à toute proposition
de l’Etat qui respecterait ses intérêts »,
avance Guillaume Duhamel. « C’est
une aimable plaisanterie, commente
un fonctionnaire du ministère de la
Culture. Déjà, quand un musée peut
sortir 3 millions d’euros, c’est un
exploit ! Alors, vous pensez, plusieurs
dizaines de millions… »
Jamais Brancusi n’aurait pu imaginer que son œuvre se trouverait au
centre d’une telle controverse. Le
sculpteur est aux premières loges
pour en suivre le moindre rebondissement : sa sépulture ne repose qu’à
quelques dizaines de mètres de celle
de Tatiana Rachewskaïa. Sous une
simple dalle, sans stèle, sans sculpture. Et sans caisse en bois. J. D.
(1) Coauteure notamment de Brancusi
& Marthe ou l’histoire d’amour entre
Tantan et Tonton. Fage, 2017.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
Macron,
une séduction
en question
Le président veut profiter des élections
européennes pour redonner une dynamique
à son quinquennat. En est-il encore capable ?
Par Eric Mandonnet
C
’était le 1er mai 2017. Entre
les deux tours de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron s’entretient en secret avec Alain
Juppé, dans les bureaux parisiens de
la métropole de Lyon. « Je vous rappelle dès demain », conclut le premier. Qui passe à autre chose – il entrera à l’Elysée quelques jours plus
tard et ne prendra pas le temps de
rappeler le maire de Bordeaux. Si le
chef de l’Etat n’aime rien tant que séduire, savoir entretenir la confiance
sur le long terme est une autre paire
de manches.
vingt mois ont passé, et Emmanuel Macron, en conflit avec la rue, en
désamour avec l’opinion, entame
2019 avec cette interrogation majeure : alors que des ministres essen-
38
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
tiels se sont éloignés, que des conseillers au cœur de son aventure s’en sont
allés, est-il encore une force d’attraction ? A-t-il encore la puissance pour
recomposer l’échiquier politique ? Au
cours de ses vœux du 31 décembre, il
choisit d’évoquer le scrutin des européennes – ce que Nicolas Sarkozy
s’était gardé de faire en pareilles
circonstances –, hissant ainsi cette
échéance en rendez-vous crucial. Il
est vrai que la participation à l’élection des eurodéputés français équivaut désormais à celle des députés :
42,4 % pour la première en 2014,
42,6 % pour la seconde en 2017. Mais
le pari est risqué pour le président, qui
confiait en septembre 2018 au JDD :
« Ce scrutin n’aura aucun impact sur
la politique que le gouvernement doit
mener. Il faut être sérieux : nous
sommes un pays où les campagnes
présidentielles durent longtemps. Le
mandat du chef de l’Etat, c’est cinq
ans. » La donne a changé, le besoin de
rallumer la flamme se fait pressant.
LE CAS JUPPÉ
C’était le 20 novembre 2018. Autour
de la table élyséenne, un casting inédit sous la ve République : le chef du
gouvernement, Edouard Philippe, les
ministres des Affaires étrangères,
Jean-Yves Le Drian (ex-PS), et de la
Culture, Franck Riester (ex-UMP, aujourd’hui membre d’Agir), mais aussi
deux anciens Premiers ministres de
droite, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, les nos 1 et 2 du MoDem, François Bayrou et Marielle de Sarnez, le
commissaire européen Pierre Moscovici (socialiste), les radicaux Jacques
F. FLORIN/AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Mézard et Laurent Hénart, et celui qui
est alors le patron par intérim de la
République en marche, Philippe
Grangeon. « Il faut vraiment que cette
rencontre demeure secrète », insiste
François Bayrou. Premier objectif
raté : elle sera révélée dès le lendemain par L’Opinion.
Pour la séduction des esprits (et
des ego), Emmanuel Macron est toujours d’attaque. « Quand il sera question de Ségolène Royal, on demandera au spécialiste », remarque-t-il en
adressant un clin d’œil appuyé à
Jean-Pierre Raffarin, qui l’a précédée
à la tête de la région Poitou-Charentes. Mais pour le management des
hommes, le président n’est pas le plus
habile. Alain Juppé avait été informé
par son ami Edouard Philippe que le
repas aurait lieu en « petit comité », et
le voilà qui se retrouve dans
un aréopage élargi. « vous
imaginez, Alain pensait
être avec deux ou trois invités triés sur le volet pour
échanger avec le chef de
l’Etat et il se retrouve face à
Marielle de Sarnez », lâche
l’un de ses intimes. « Son
body langage semblait dire
“j’aurais dû être à la place
de Macron, mais je veux quand même
l’aider sinon ce sera la catastrophe” »,
décrypte l’un des présents. Décidément, le maire de Bordeaux est de
bonne composition, tant est grande
sa hantise de voir l’Europe se déconstruire. Au moment d’entamer 2019, il
publie une photo du fronton de sa
mairie avec un drapeau français
entouré de sept drapeaux européens
et salue dans un tweet « l’excellente
intervention du président de la République. Dans la forme comme sur le
fond. Le cap est donné ».
Pendant les agapes, si les radicaux
se montrent partants – « Ou nous
sommes dedans, ou nous sommes
ridicules » –, Jean-Pierre Raffarin
avance un peu plus prudemment.
Bien sûr, il acquiesce à l’idée de laisser
l’Europe en dehors du champ politique, il voudrait toutefois garder
jusqu’en février la liberté de choisir le
camp qu’il soutiendra. Il sait que
Jean-Christophe Lagarde, à la tête
d’une liste UDI, offre une échappatoire à cet électorat modéré du centre
et de la droite qu’Emmanuel Macron
décevrait trop. Sa pirouette lors de ses
vœux (il souhaite « une bonne SainteBérengère » au chef de l’Etat, laquelle
tombe le jour des européennes)
laisse-t-elle entrevoir son inclination ?
Le calendrier est évidemment un élément stratégique essentiel. « C’est une
élection où tout se décide dans les
quinze derniers jours », lance François Bayrou entre la poire et le fromage. « Pour les mauvais conseils, on
peut compter sur lui », maugrée l’un
de ses voisins de table. Le dîner a
peut-être des allures de Cène, chacun
ne tient pas pour autant l’autre en
odeur de sainteté…
SI DES GENS DE DROITE
NE FONT PAS CAMPAGNE
AVEC NOUS, ON NE SERA
JAMAIS COPAINS
Emmanuel Macron écoute plus
qu’il ne se dévoile. Parmi ses conseillers, ils sont plusieurs à plaider fortement pour une équipe qui dépasse les
clivages, avec un argument de team
building. « S’ils [des responsables de
droite] ne font pas campagne avec
nous, on ne sera jamais vraiment copains. » Ce soir-là, le président assure
que le score de 25 % peut être atteint
– ce ne serait pas la multiplication des
petits pains, mais presque… Trois
jours plus tôt s’est déroulé le premier
appel au blocage des « gilets jaunes »,
qui a rassemblé des centaines de milliers de manifestants un peu partout
en France. Or pas plus le président
que ses convives n’y font allusion
au cours des échanges. Longtemps
Emmanuel Macron a eu un temps
d’avance. Dans la crise, il aura toujours un temps de retard, comme si la
déconnexion avec ce pays qu’il a su
naguère conquérir allait crescendo.
Pourtant, au début de la révolte, l’un
de ses ministres, affublé d’une casquette, a osé se rendre incognito à la
rencontre des manifestants, dans le
val de Loire. Cela n’a pas empêché le
pouvoir de se montrer impuissant à
contenir et à comprendre un mouvement qu’il rêverait aujourd’hui de voir
débouler sur la scène électorale pour
affaiblir les adversaires de l’Elysée.
« RACONTER UNE HISTOIRE »
Ce sera donc le 26 mai. Le casse-tête de
la liste reste entier. Puisque Macron
sera le leader politique, renouons avec
la société civile et donc avec l’esprit de
2017, préconisent certains Marcheurs.
Le nom de Daniel Cohn-Bendit ne suscite pas l’unanimité, car le vert continue d’être un chiffon rouge pour les
électeurs de centre droit, que le soutien d’Alain Juppé est censé rassurer.
Pour que l’affichage soit vraiment
multicolore, des proches du président
rêvent d’associer Maël de Calan (LR),
Karima Delli (députée européenne
écologiste) et Laurence Tubiana, la
directrice de la Fondation européenne
pour le climat. « Il faut réussir à raconter une histoire et surtout pas se livrer
à des dosages politiciens », exhorte un
proche du chef de l’Etat.
S’il s’agit de donner du lustre à une
équipe qui devra ensuite trouver sa
place au Parlement européen, c’est
aussi parce que l’étoile d’Emmanuel
Macron a également pâli à l’extérieur
de nos frontières. Les Allemands, qu’il
avait emballés dans un premier temps,
s’interrogent. « Il va de discours en discours », remarquait laconiquement le
ministre de l’Economie, Peter Altmaier, devant l’un de ses visiteurs à
l’automne, et l’on devine que ce n’est
pas un compliment outre-Rhin, où le
charme des mots n’égale pas la beauté
des actes. « A ce stade du quinquennat,
est-ce qu’Emmanuel Macron réussit à
ressusciter une dynamique ? Il existe
des personnalités qui veulent l’aider,
encore faut-il qu’il nous aide à l’aider »,
note l’un des convives du 20 novembre. Séduire ne suffit plus, l’enjeu
désormais est de convaincre. E. M.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
Et maintenant,
les passeports!
L’interminable feuilleton n’aura pas connu de trêve
des confiseurs. Ni dans la presse ni à l’Elysée.
Par Benoist Fechner
L
e dossier des violences de
la place de la Contrescarpe
à l’instruction, ses cartons
élyséens bouclés de longue
date et une nouvelle vie de
bodyguard sous d’autres cieux… On
croyait être, et le cabinet d’Emmanuel
Macron de conserve, au moins ponctuellement débarrassés de l’hommesparadrap. A tort.
« Il n’y aura pas de saison 2, 3, ou 4
de l’affaire Benalla », assénait Gilles
Le Gendre, le patron des députés En
marche, le 2 janvier. « L’affaire Benalla
s’est arrêtée en juillet 2018 lors de son
licenciement », voulait croire le parlementaire, pour qui « ce feuilleton n’intéresse pas grand monde, et certainement pas les Français ». Méthode Coué.
Car, quelques jours plus tôt,
le feuilleton, justement, qui
n’intéresse personne mais
s’arroge la Une des journaux, a sévèrement rebondi
au détour d’un déplacement
de Benalla au Tchad. En
cause, les révélations de nos
confrères du Monde et de
Mediapart, selon lesquels Alexandre
Benalla, désormais mi-homme d’action mi-VRP de combat, sillonne
l’Afrique depuis des semaines avec
pour principal viatique un passeport
diplomatique de la République française. S’il s’agissait d’une fiction,
l’affaire ferait peut-être figure de
mauvaise série. Dans la réalité, elle fait
surtout un parfait scandale.
Le Quai d’Orsay est la seule administration habilitée à délivrer ce type
de sésame, qui assure à son détenteur
l’immunité diplomatique en même
temps qu’il le dispense de visa et de
contrôles aux frontières. Voici donc
Jean-Yves Le Drian en invité surprise
de cette nouvelle saison qui n’en était
pas une. Le ministre des Affaires étrangères s’insurge logiquement et annonce qu’il saisit le procureur de la République de ce nouvel abus de pouvoir.
Dans le même temps, l’Elysée
contre-attaque, accusant implicitement l’ancien conseiller d’avoir
trompé son monde en escamotant le
précieux document : « M. Benalla n’a,
depuis son licenciement, plus aucune
mission de quelque nature que ce soit
FAUT QU’ON ME LÂCHE !
JE NE SUIS PAS
L’ENNEMI PUBLIC N° 1
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
pour le compte de l’Etat justifiant de
l’utilisation de ces titres. » Et d’ajouter : « Quelles que soient les démarches qu’entreprend M. Benalla, il
n’est pas un émissaire officiel ou officieux de la présidence de la République. S’il se présentait comme tel, il
est dans le faux. »
Fin de l’histoire ? Tant s’en faut.
Car l’éphémère conseiller élyséen
rend maintenant coup pour coup.
Dans une lettre adressée à la presse,
Benalla montre les dents en lançant
un retentissant « Je ne me tairai
plus », manifestement adressé à l’Elysée. Interrogé d’abord par L’Express
dans les derniers jours de décembre,
il fulmine encore. Son déplacement
au Tchad à quelques jours d’une visite
officielle d’Emmanuel Macron ?
« Je les ai informés, et ils en font un
problème ! » s’agace-t-il. « Je ne cale
pas mon agenda sur celui d’Emmanuel Macron. »
DES ÉCHANGES RÉGULIERS
DE SMS AVEC LE PRÉSIDENT
Le communiqué de l’Elysée qui
marque sa distance avec son ancien
employé ? Des propos « diffamatoires », « calomnieux » et « irresponsables », qu’il attribue à « certaines
personnes » de la présidence, qu’il
refuse de nommer et qui lui voudraient du mal. « Faut qu’on me lâche!
Je ne suis pas l’ennemi public n° 1 »,
commande-t-il. Le surlendemain,
dans les colonnes de Mediapart,
Benalla allume une nouvelle mèche
au parfum de revanche.
A propos des passeports diplomatiques, la version du jeune homme de
27 ans a de quoi embarrasser autant le
Château que les Affaires étrangères.
Benalla explique avoir restitué une
partie de ses effets personnels à la fin
du mois d’août et, avec eux, les documents de la discorde. Un mois plus
tard, il dit avoir reçu un coup de fil
élyséen : « Alex (sic), on a encore un
carton à toi avec des affaires, il faudrait que tu les récupères. » Ce carton,
en fait un sac plastique, selon les dires
de son propriétaire, aurait été remis
en pleine rue à Alexandre Benalla,
aux abords du palais présidentiel. Son
contenu ? « Un chéquier, des clefs et…
les passeports diplomatiques. »
L’homme va jusqu’à assurer que le
« salarié » de l’Elysée dépêché pour
cette restitution aurait accompagné la
remise d’un conseil aussi sucré
qu’avisé : « Tu ne fais pas de bêtises
avec. » Alexandre Benalla accuse au
passage le Quai d’Orsay de l’avoir
C. PLATIAU/REUTERS - AGENCE NATIONALE DES TITRE SÉCURISÉS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
sciemment laissé utiliser ses passeports. « Si on ne veut pas que je [les]
utilise, il n’y a qu’à les désactiver et les
inscrire à des fichiers », expose le
jeune homme. « Normalement, au
Quai d’Orsay, au bout de plusieurs lettres de relance soi-disant envoyées, on
s’inquiète, non ? » fait-il mine d’interroger. Pour lui, le fondement de ce
laisser-faire est tout trouvé : « Il n’y a
eu aucune démarche pour récupérer
mes passeports parce qu’il y a eu des
instructions données dans le sens
inverse, c’est tout. »
Mais sa meilleure praline, Benalla
la réserve au sommet de l’Etat. L’ancien adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron assure avoir eu des
échanges réguliers avec le président
de la République en personne depuis
sa mise à l’écart, l’été dernier : « Ça va
être très dur [pour eux] de le démentir
parce que tous ces échanges sont sur
Riposte Désormais, Alexandre
Benalla rend coup pour coup.
Selon lui, le Quai d’Orsay l’aurait
sciemment laissé utiliser
ses passeports diplomatiques.
mon téléphone portable. » « Nous
échangeons sur des thématiques
diverses », développe-t-il. « C’est souvent sur le mode “comment tu vois les
choses ?” Cela peut aussi bien concerner les gilets jaunes, des considérations sur Untel ou Untel ou sur des
questions de sécurité. » Voilà pour la
distance. Et ces déclarations ne tardent pas à contraindre le chef de
l’Etat à distiller sa propre version de
l’histoire.
Dans des propos off relayés par
Le Canard enchaîné avant d’être
confirmés par l’Elysée le 2 janvier, Emmanuel Macron déplore avoir reçu une
multitude de messages, souvent « lunaires », d’Alexandre Benalla, auxquels
il s’est abstenu de répondre, à deux exceptions près. « Deux messages, un
point, c’est tout », reconnaît la présidence : « En juillet, au moment de l’affaire, j’étais inquiet de son état : je lui ai
donc demandé comment il allait. »
Plus tard, Emmanuel Macron aurait
répondu à un message d’Alexandre
Benalla indiquant que « quelqu’un »
dit du mal de lui [le président] dans des
dîners en ville. Selon les propos que lui
prête Le Canard enchaîné, Emmanuel
Macron pense que « Benalla essaie de
monnayer une prétendue proximité
avec moi, et il trouve preneur auprès
de réseaux que j’ai toujours combattus
et qui m’attaquent sans limite. Benalla
n’est que leur idiot utile. »
De quoi anticiper une saison 3,
dont le casting s’ébauche déjà au gré
des nouvelles fréquentations de Benalla, de Philippe Hababou Solomon,
ancien proche de Bernard Tapie, à la
famille Djouhri, en passant, selon Libération, par le sufureux Mohamad
Izzat Khatab, un Syrien impliqué
dans diverses escroqueries. Une distribution alléchante. B. F.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
41
spécial japon
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’ARCHIPEL
INDOMPTABLE
Alors que le Japon s’apprête à changer d’empereur,
L’Express prend le pouls d’une société
tentée par le nationalisme et le repli sur soi.
Plongée dans un pays qui n’a pas dit son dernier mot.
Dossier réalisé par nos envoyés spéciaux
Charles Haquet et Philippe Mesmer
Ebullition Le carrefour
de Shibuya, à Tokyo,
haut lieu de la mode
et fief de la jeunesse
noctambule.
T. HANAI/REUTERS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Me r
Mer
du Japon
C
arlos Ghosn, l’ex-patron
de l’alliance RenaultNissan, l’apprend sans
doute à ses dépens : les
Japonais invitent volontiers l’étranger, mais
ils imposent leurs conditions. Dans la
deuxième moitié du XIXe siècle, déjà, à
l’époque Meiji, quand le pays s’ouvre
au reste du monde, l’empereur accueille pour la première fois des professeurs occidentaux, mais il tient à
les payer sur sa cassette, afin de pouvoir les renvoyer du jour au lendemain. De nos jours aussi, après les
nombreuses catastrophes naturelles
qui frappent l’archipel – séismes, typhons, glissements de terrain, tsunami… –, l’aide internationale est acceptée au cas par cas et avec réticence.
Le Japon est ainsi. Il prétend régler ses
propres affaires.
Ce mélange rigoureux d’invitation
et de mise à distance apparaît en filigrane tout au long des pages qui suivent, dans lesquelles L’Express vous
propose de mieux découvrir ce «petit»
pays de 125 millions d’âmes. C’est une
nation vieillissante, parfois repliée sur
elle-même et tentée par le nationalisme, oui, mais qui demeure, vaille
que vaille, la troisième puissance économique mondiale, derrière les EtatsUnis et la Chine, loin devant l’Allemagne et la France.
JAPON
Tokyo
PRÉFEE C TURE
PRÉFECTURE
D’IWATE
D’IW ATE
OCÉAN
PPACIFIQUE
ACIFIQUE
ART PRESSE
Akita
Les Japonais n’ont pas dit leur
dernier mot. Confrontés à des crises
multiples, ils opposent une résilience
et un pragmatisme ancrés dans leur
vision du monde, leur culture et leurs
traditions. Le 1er mai prochain, du
reste, un nouvel occupant siégera sur
le trône du chrysanthème, à la tête
de la plus ancienne dynastie régnante
de la planète. Le 126e empereur du
Japon, Naruhito, 58 ans, succédera à
son père, Akihito, 85 ans, qui a choisi
d’abdiquer en raison de son grand âge
– une première depuis près de deux
siècles. Ainsi s’achèvera l’ère Heisei
(« accomplissement de la paix »),
trois décennies qui ont vu le Japon se
transformer en profondeur, ballotté
par les drames et les catastrophes.
Rappelez-vous. En 1989, quand
Akihito monte sur le trône, l’archipel
triomphe. Sony, Toshiba ou encore Panasonic inondent les hypermarchés du
monde de leurs chaînes Hi-Fi, Walkman et magnétoscopes. A Tokyo et ailleurs, l’argent coule à flots et la techno
s’impose dans les disukos, les boîtes
de nuit où se déhanchent des nymphettes au look bodycon (contraction
de body conscious, « conscient de son
corps »). Avec ses écrans géants et ses
néons, la capitale tentaculaire inspire les amateurs de contes futuristes, tel Ridley Scott pour son film
Blade Runner.
Les années 1990 sonnent comme
une sale gueule de bois. Le dégonflement de la bulle spéculative plonge
dans un profond marasme une économie gangrenée par la pègre. L’époque
est aux risutora, déformation japonaise de « restructuration ». Epargné
pendant des décennies, l’archipel est
rattrapé par les catastrophes. Le 17 janvier 1995, un puissant séisme secoue
la ville portuaire de Kobe et sa région.
Deux mois plus tard, les illuminés de la
secte millénariste Aum Shinrikyo mènent une attaque au gaz sarin dans le
métro de Tokyo. En 1997, l’économie,
déjà mal en point, subit l’onde de choc
de la crise asiatique. Les Japonais qualifient ces années de « décennie perdue ». Aujourd’hui encore, beaucoup
conservent le souvenir d’une stagnation et d’un enchaînement de mauvaises nouvelles, reflet des limites et
des carences d’un modèle à réinventer.
L’amorce des changements intervient dans les années 2000, sous la
direction de Junichiro Koizumi. Au
pouvoir de 2001 à 2006, le flamboyant
Premier ministre ébrèche le consensus pacifiste et envoie les militaires
japonais en Irak – premier déploiement de troupes nippones à l’étranger
Une ère mouvementée
IMPERIAL HOUSEHOLD AGENCY/AFP - K. MAYAMA/REUTERS T. HANAI/REUTERS - J. SAMAD/AFP - GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
7 JANVIER 1989
Après l’annonce du décès
de l’empereur Hirohito (1901-1989),
Son fils Akihito (photo, avec
l’impératrice Michiko) monte
sur le trône. C’est le début
de l’ère Heisei, qui signifie
« accomplissement de la paix ».
17 JANVIER 1995
Tremblement de terre de Kobe
(6 434 morts). Le 20 mars, la secte Aum
Shinrikyo commet un attentat au gaz
sarin dans le métro de Tokyo (12 morts).
44
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
11 MARS 2011
Séisme et tsunami dans le Nord-Est,
suivis de la catastrophe nucléaire
de Fukushima. Le drame fait
15 897 morts et 2 534 disparus.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
I. KATO/REUTERS
L’archipel indomptable
Dynastie Le 23 décembre dernier, la famille impériale célébrait les 85 ans de l’empereur
Akihito, qui a décidé d’abdiquer au printemps, en raison de son grand âge.
depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale – en appui du président
américain, son ami George Bush.
Economiquement, le secteur bancaire se consolide, les industriels
nouent des partenariats avec des
groupes étrangers. Nissan se redresse
sous l’impitoyable direction du costcutter Carlos Ghosn. Mitsubishi s’allie à DaimlerChrysler, Suzuki à General Motors. En 2002, la Coupe du
monde de football attire les foules du
monde entier, alors que la J-pop – la
pop nippone – et les mangas dominent la culture populaire en Asie et
dans le monde. A la recherche de son
propre modèle, le pays s’ouvre au
monde et se libéralise. Il abandonne
peu à peu le traditionnel système de
l’emploi à vie. La précarité s’accroît.
Les Japonais, mécontents, sanctionnent dans les urnes les successeurs de
Koizumi. La triple catastrophe du
11 mars 2011 – séisme, tsunami, accident nucléaire de Fukushima – facilite l’élection de Shinzo Abe, l’année
suivante. Nationaliste, révisionniste,
désireux de modifier la Constitution
pacifiste de l’archipel, l’actuel Premier
ministre a compris qu’il ne parviendrait à ses fins qu’en redressant l’économie. Son programme, les « Abenomics », mêle relance budgétaire,
politique monétaire ultra-accommodante et réformes structurelles. Il doit
aider le Japon à sortir de quinze ans
26 DÉCEMBRE 2012
Shinzo Abe, nationaliste
conservateur, revient au pouvoir,
qu’il avait perdu en 2009.
30 AVRIL 2019
Abdication de l’empereur Akihito,
qui sera suivie, le lendemain,
de la montée sur le trône
de son fils aîné, Naruhito (photo).
de déflation et lui permettre de
renouer avec la croissance.
Sept ans après, le bilan apparaît
mitigé. Si le pays conserve un chômage à 2,4 % et un revenu mensuel
moyen de 304 000 yens (près de
2 450 euros), il demeure plus que
jamais un pays vieillissant (voir
page 52). La population baisse depuis
le milieu des années 2000, et déjà 1 Japonais sur 4 a plus de 65 ans. Cette situation, inédite au monde, provoque
une désertification accélérée des
zones rurales. Le pays souffre aussi de
conservatismes durables. Les femmes
restent majoritairement cantonnées
dans des tâches subalternes, tant
dans les entreprises qu’à la maison
(voir page 46). Le Premier ministre a
promis de les faire « briller », mais ses
politiques relèvent davantage du vœu
pieux que de la véritable ambition.
A y regarder de plus près, rien ou
presque n’est entrepris pour encourager les couples à avoir des enfants.
Même sur le plan économique, la
situation est en trompe-l’œil. Alors
que le Fonds monétaire international
table sur une croissance de 0,9 % en
2019, tout indique que les bonnes
performances tiennent avant tout à la
solide demande mondiale. Quant au
taux de chômage, il traduit plus le
manque de main-d’œuvre qu’une
véritable soif d’embaucher.
De tout cela il sera question dans
ce dossier. Mais aussi des nuits nippones, parfois plus belles que les jours.
Nos reporters se sont perdus dans
les host clubs (voir page 60), ces lieux
uniques au Japon, où les femmes se
font princesses d’un soir. Nous nous
sommes abandonnés aux ambiances
jazzy des soirées d’automne à Tokyo
(voir page 57). Nous avons suivi des
papys et mamys en quête d’amour
(voir page 56). Et nous n’avons pas oublié, enfin, ce qui fait l’irrésistible permanence nippone, ce temps toujours
retrouvé entre pétales de cerisier et
neige du mont Fuji, ce goût toujours
réinventé entre tradition culinaire et
artisanat, cette esthétique du détail
magnifiée, entre la soie du kimono et
l’ultime goutte de saké. C. H. et P. M.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
45
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Les femmes
demandent
la parole
Malgré quelques réformes,
le statut des Japonaises n’évolue
guère, au travail comme à la maison.
La faute aux mentalités ?
I
K. KYODO/REUTERS
l y a des mots qui en disent long
servent le thé aux
sur les problèmes de la société jahommes, quel que soit le
ponaise. « Si tu ne sais pas faire
niveau. « J’y ai toujours
des enfants, je peux te montrer. »
échappé en jouant de ma
C’est ainsi qu’un homme s’est
moitié non japonaise, peu
adressé, sur son lieu de travail, à
au fait des coutumes en
une de ses collègues, trentenaire et céplace dans les entreprises
libataire. La femme n’en est pas revedu pays », ironise-t-elle.
nue mais a laissé filer : « C’était déplaiEt de s’estimer finalement peu victime
plaide-t-il). Après sa démission, le
sant, mais au final sans dommages. »
du harcèlement, en comparaison d’auministère des Finances a organisé des
Peut-être aurait-elle dû réagir. Les
tres femmes.
séminaires sur le harcèlement et en a
Japonais évoluent, eux aussi, sur la
Lentement, la roue tourne. Haut
largement parlé.
question des rapports hommesresponsable administratif du minis« Mon entreprise emploie nombre
femmes. « Il y a aujourd’hui une plus
tère des Finances, Junichi Fukuda a
de femmes. On travaille beaucoup sur
grande conscience de la décence dans
dû démissionner en avril en raison
ces questions de harcèlement et je n’ai
ces relations », reconnaît Karima
d’une affaire de ce genre. Sur des
jamais eu de problème », note Yuri,
Morooka Elsamny, écrivaine, chronienregistrements révélés par la presse
piquante employée trentenaire. Miyu,
queuse de plusieurs magazines et enlocale, on l’entend demander à la
cadre dans une grande société du secseignante universitaire.
journaliste du quotidien Asahi s’il
teur des communications, a choisi de
Métisse nippo-égyptienne quadrajouer sur la prévention en alertant son
peut « toucher sa poitrine » et « avoir
génaire, elle a largement expérimenté
interlocuteur dès que ses propos franune aventure » avec elle « après le vote
le machisme du monde japonais
chissent une certaine limite : « Beaudu budget » (c’est la voix d’un autre,
du travail. Etudiante dans
coup d’hommes ne savent pas
les années 1990 en relations
faire la différence entre le comCrise Impliqué dans une affaire de harcèlement en
internationales à l’université
pliment et le harcèlement »,
2018, Junichi Fukuda a quitté le ministère des Finances.
du Caire, elle se voit interpeller
constate-t-elle, tout en relepar des chercheurs nippons en
vant, depuis peu, « une plus
visite : « Pourquoi une femme
grande prudence » dans leurs
étudie-t-elle cette discipline? »
propos de la part de ceux d’un
Par la suite, dans l’archipel, un
certain âge.
universitaire se dit prêt à « l’aiSociologue engagée dans
der » à condition qu’elle acles mouvements féministes,
cepte de « le rejoindre dans sa
Chizuko Ueno souligne la
chambre d’hôtel ».
croissance du nombre de proToutes les employées des
cès pour harcèlement sexuel
instituts qu’elle a pu fréquenter
– un concept introduit pour la
46
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
première fois au Japon il y a une trentaine d’années. Et la chercheuse d’y
voir un « signe d’une plus grande intolérance des femmes face au harcèlement » et surtout un « changement réel
dans la société ». Avec une réserve tout
de même. « Ce qui est dans le cœur des
hommes n’a pas changé, bien sûr. Ce
qui a évolué, c’est ce qu’ils peuvent se
permettre de dire », note dans un
demi-sourire Morooka Elsamny.
La société japonaise reste conservatrice, comme en témoigne le scandale ayant éclaté cette année dans certaines universités de médecine qui
avaient mis en place un système de
notation afin de limiter l’accès des
femmes à leurs cursus. Pour les initiateurs de ce projet, elles sont un « problème » dans les hôpitaux, notamment
parce qu’elles tombent enceintes. Les médias véhiculent toujours un idéal de
« super femme d’intérieur »,
juge Kumiko Nemoto, de
l’université de Kyoto, et auteur de Trop peu de femmes
au top : la persistance des
I. KATO/REUTERS
Exception Le gouvernement
nippon ne compte
qu’une seule femme ministre,
Satsuki Katayama.
dernier, une manifestation était organisée à Tokyo pour appeler les victimes de harcèlement à s’exprimer.
Comme l’explique Anna, une salariée
trentenaire, « les inégalités sont tellement fortes au travail comme à la maison que beaucoup de femmes pensent
que l’on ne peut pas s’en sortir et que
#MeToo ne sert à rien ».
L’un des freins à la prise de parole,
même anonyme sur les réseaux sociaux, est aussi l’éducation, estime
Ayaka, une étudiante : « L’école n’enseigne pas le débat et comment parler
des problèmes. » Une autre difficulté
serait, selon elle, la préoccupation
constante de « préserver l’apparence
des normes sociales ». « L’éducation
sur les questions de genre reste faible
et devrait être développée », confirme
Chizuko Ueno, la sociologue.
inégalités au Japon (Cornell University
Press, 2016). Journaux et chaînes de télévision expliquent comment les Japonaises peuvent améliorer leur joshiryoku, ce « pouvoir féminin » dont les
critères se résument à savoir cuisiner,
coudre et préparer des repas à emporter pour mari et enfants.
De quoi expliquer en partie la faiblesse du mouvement #MeToo, qui n’a
guère pris dans le pays. Nombreuses
sont celles qui n’en ont jamais entendu
parler. D’autres s’en défient. « Ce mouvement est trop agressif pour les Japonais, juge une salariée du monde des
médias. Il dresse les hommes contre
les femmes. Mieux vaut communiquer
que s’opposer. » Des mouvements
locaux ont fait leur apparition, mais
demeurent confidentiels. Le 28 avril
BEAUCOUP D’HOMMES NE
FONT PAS LA DIFFÉRENCE
ENTRE LE COMPLIMENT
ET LE HARCÈLEMENT
PREMIÈRE RÉVISION DE LA
LOI SUR LE VIOL DEPUIS 1907
La multiplication des affaires de harcèlement et d’agressions sexuelles a fini
par pousser à l’action les pouvoirs
publics. Ainsi le dossier Shiori Ito.
Le 3 avril 2015, cette jeune femme a été
victime d’une agression sexuelle par
Noriyuki Yamaguchi, ancien journaliste de la chaîne TBS et proche du
Premier ministre, Shinzo Abe, dont
il est le biographe. L’affaire a failli être
enterrée, semble-t-il, sur intervention
de l’entourage du Premier ministre.
L’épisode a inspiré un livre à Shiori Ito,
Black Box (Bungei Shunju, 2017, non
traduit). Malgré les attaques subies, son
drame a indirectement accéléré la modification, en juin 2017, de la législation
sur le viol. Une première depuis 1907.
La portée du nouveau texte est modeste, pour autant. Il n’oblige plus la
victime à déposer plainte elle-même, et
la peine encourue a été amenée à
cinq ans de prison, contre trois auparavant. Mais une victime doit toujours
présenter des preuves de menaces ou
de coups ayant rendu difficile toute
forme de résistance.
Dans un domaine différent, mais
selon une logique similaire, le gouvernement a renforcé les sanctions
contre les employeurs coupables de
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
47
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
harcèlement au travail. En 2016, la
justice a ainsi reconnu que le suicide
de Matsuri Takahashi, employée de
24 ans de la puissante agence de publicité Dentsu, était lié à l’excès de travail (karoshi) : elle effectuait plus de
cent heures supplémentaires chaque
mois, tandis que son supérieur l’obligeait à en déclarer soixante-dix, la
limite théorique fixée par Dentsu
après un drame similaire, en 1991.
L’affaire Takahashi a conduit le gouvernement à renforcer les sanctions
contre les entreprises qui se livrent à
de telles pratiques.
Ces changements répondent à
une forme de pragmatisme des autorités, désireuses de faciliter l’emploi
des femmes afin de remédier à la
pénurie de main-d’œuvre sans pour
autant recourir à l’immigration. Depuis que le Premier ministre a lancé,
en 2014, une politique dite des « Womenomics », destinée à corriger les
déséquilibres dans le monde du
travail, le gouvernement se prévaut
d’avoir facilité la création de 2 millions d’emplois pour des femmes.
En 2017, elles étaient 25,3 millions à
avoir une activité rémunérée. La part
des Japonaises membres de conseils
d’administration a aussi augmenté,
passant de 2,1 % en 2014 à 4,1 %
en 2018.
Derrière ces chiffres se cache
pourtant une réalité plus complexe.
La majorité des emplois nouvellement
T. OISHI/THE YOMIURI SHIBUN/AF
spécial japon
Sanction Yukimi Takahashi, dont
la fille, Matsuri, s’est suicidée.
La justice a reconnu que cet
acte était dû à l’excès de travail.
occupés par des salariées restent des
postes subalternes, souvent à temps
partiel pour apporter un complément
de revenus dans des foyers où, note
Chizuko Ueno, « de moins en moins
d’hommes peuvent assumer la charge
d’une famille complète avec leur seul
revenu ». Signe des temps, près de la
moitié des embauchées ces dernières
années avaient plus de 65 ans. L’accès
au temps plein peut aussi être limité
pour des raisons familiales – s’il faut
veiller sur des parents âgés, par exemple. Et le régime fiscal, qui date de
l’après-guerre, pénalise toujours les
foyers avec une femme travaillant à
temps plein.
Il est aussi toujours difficile pour
une jeune maman de reprendre un
I. KATO/REUTERS
Résistances Manifestation #MeToo,
à Tokyo, le 28 avril 2018. Dans une
société japonaise conservatrice, le
mouvement n’a pas vraiment pris.
48
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
emploi. Il peut y avoir des réticences
de l’entreprise et un manque de places
en crèche. Le gouvernement a promis
en 2013 400 000 places supplémentaires d’ici à 2020, mais la progression
est lente. Les projets d’ouvertures
d’établissements sont parfois rejetés
par un voisinage inquiet du bruit.
Ajoutons un manque criant de personnel disponible. Résultat, seule 1
mère sur 4 était employée à temps
plein fin mars 2018.
MOINS DE 10 % DE FEMMES
AU PARLEMENT
Au niveau politique également, la situation n’est guère reluisante. Le gouvernement nippon ne compte qu’une
ministre, Satsuki Katayama, aujourd’hui la cible de critiques pour
l’utilisation de ses fonds politiques.
Quand Mio Sugita, une élue du Parti
libéral démocrate (PLD, au pouvoir), a
tenu des propos désobligeants envers
les homosexuels – jugés « non productifs » car ne pouvant avoir d’enfants –,
Shinzo Abe, faisant preuve d’une
forme de paternalisme daté, n’a pas
hésité à l’excuser : « Elle est encore
jeune et devrait mesurer ses propos
dans l’exercice de ses fonctions. » Il
oubliait que Mio Sugita avait 51 ans. Le
Parlement compte moins de 10 % de
femmes.
Kathy Matsui, vice-présidente
de Goldman Sachs Japan, espère
toujours une amélioration : « Les
hommes jeunes sont plus soucieux
d’un équilibre entre vie privée et vie
professionnelle. Ils ne veulent pas
vivre comme leurs pères. Avec le
temps, ce sont eux qui dirigeront, en
appliquant d’autres valeurs. C’est ce
qui me rend optimiste. »
Aujourd’hui pourtant, le pas semble difficile à franchir. En 2018, le
Forum économique mondial situait le
Japon à la 110e place des pays en
termes d’égalité des sexes. Un mauvais classement qui illustre les limites
du volontarisme nippon. Evoquant
les mesures gouvernementales,
Morooka Elsamny est catégorique :
« Ce n’est pas une politique, c’est un
slogan. » P. M. et C. H.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
Un pays
au défi de
la diversité
C
’est un immeuble modeste
de briques marron et de
fausses boiseries beiges de
Yokohama, au sud de Tokyo.
D’origine thaïlandaise, Rassarin Chinnachodteeranun y reçoit dans un
petit appartement transformé en bureau, celui de sa société, ListenField,
une start-up soutenue par Orange Fab
Asia, l’accélérateur du groupe français
Orange. « Je ne voulais pas m’installer
à Tokyo, explique l’avenante trentenaire aux cheveux courts. C’est trop
cher et trop bruyant. »
Originaire de Nakhon Nayok, une
ville rurale au nord-est de Bangkok,
elle gère depuis le Japon son activité,
un service de gestion et d’analyse
des données agro-environnementales
fournies par des satellites, des drones
ou des capteurs. « Ces informations
sont éparses, explique-t-elle. Nous
les rassemblons pour des acteurs du
secteur agricole afin qu’ils puissent
mieux anticiper et améliorer les
performances des exploitations. » A
ses clients agriculteurs s’ajoutent
plusieurs autorités locales.
L’entreprise a été créée le 5 juin
2017 par la jeune femme et son directeur de thèse, Kiyoshi Honda. La
cheffe d’entreprise a en effet passé un
doctorat à l’université Chubu (Nagoya, centre du Japon). Pour ListenField, elle a réuni 15 millions de yens
(120 000 euros), notamment auprès
d’investisseurs japonais, américains
et thaïlandais. La petite société
travaille en partenariat avec le géant
E. RECHSTEINER/PANOSPICTURES POUR L’EXPRESS
Pas facile de développer
son entreprise, au Japon,
quand on est à la fois
femme et étrangère…
Témoignage.
Vœu pieux ? « Le Japon doit s’ouvrir à l’autre », formule l’entrepreneuse d’origine
thaïlandaise Rassarin Chinnachodteeranun, qui a peiné pour obtenir un visa.
des télécommunications NTT DoCoMo. Elle emploie une dizaine de
personnes au Japon, en Thaïlande
ou encore au Pakistan. Tous collaborent en ligne.
LES JEUNES RESTENT
CONSERVATEURS
L’expérience de l’entrepreneuse au
Japon n’a pas toujours été facile. Ses
soucis s’expliquent, selon elle, par le
manque de diversité d’un pays qui a
pourtant adopté en décembre une loi
encourageant la venue de travailleurs
étrangers afin de compenser la pénurie de main-d’œuvre. « Le Japon doit
s’ouvrir à l’autre », lance Rassarin
Chinnachodteeranun, qui regrette le
décalage entre le discours des dirigeants et la réalité quotidienne. « Les
membres du service d’immigration
restent coincés dans les pratiques anciennes. » Elle-même en a fait l’expérience, peinant pour obtenir un visa
de personne hautement qualifiée.
Ce n’est pas sa seule expérience
désagréable. Trouver des financements est une tâche ardue : « L’agriculture n’attire pas les investisseurs »,
explique Hiro shi Nishikawa,
d’Orange Fab Asia. A cela s’ajoute,
pour Rassarin Chinnachodteeranun,
le fait d’être à la fois étrangère et de
sexe féminin : « La situation s’améliore, mais lentement. Au début,
j’étais toujours la seule femme dans
les conférences ; aujourd’hui, ce n’est
plus le cas. »
Les jeunes restent conservateurs,
souligne-t-elle : « Ceux qui ont été à
l’étranger sont entreprenants. Mais
ceux qui sont restés au Japon, majoritaires, n’aspirent qu’à intégrer une
grande entreprise et à y faire carrière.
C’est la solution la plus confortable. »
Pour elle, le Japon apparaît isolé, vivant
un peu sur ses succès technologiques
passés. « S’il n’évolue pas, il ne pourra
pas gagner. Le monde est devenu
trop diversifié pour cela. » C. H. et P. M.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Le nouveau
goût du saké
Boudée par les jeunes, la boisson traditionnelle
perd du terrain. Pour la relancer, un brasseur
ressuscite des recettes ancestrales.
A
ccrochée au-dessus de
la porte, la sugidama se
balance doucement au
gré des vents d’automne. Traditionnellement, cette boule compacte, constituée de branches de cèdre fraîchement
coupées, est suspendue à l’entrée de
l’usine lorsque l’on commence à produire le saké. Dès que les aiguilles de
cèdre deviennent brunes, le saké est
prêt à boire. « Cette année, ce sera fin
mai », prédit Yusuke Sato, patron
d’Aramasa. Créée en 1852, cette brasserie, installée au cœur de la ville
d’Akita, dans le nord-ouest du Japon,
produit un saké très prisé des
amateurs.
Il y a quelques années, pourtant,
cette vénérable maison a failli disparaître. Car le saké n’a plus la cote au
Japon. « C’est une boisson de vieux »,
commente Yusuke Sato. Les jeunes
préfèrent boire du shochu, un alcool
fermenté à base d’orge ou de sarrasin,
qu’ils mélangent avec du thé ou du
soda. Résultat, la consommation de
saké a été divisée par trois depuis les
années 1970.
L’ÉTAPE CLEF : LE POLISSAGE
Lorsque Yusuke Sato reprend la société, en 2012, à l’âge de 37 ans, les affaires vont mal. « Mon père fabriquait
un saké très ordinaire qu’il vendait en
packs, raconte-t-il. Il n’arrivait plus à
lutter contre les grands groupes, qui
produisaient des gros volumes à prix
cassés. J’ai décidé de changer de stratégie et de monter en gamme. » Il divise la production par deux et cherche
le moyen de se différencier. « J’ai voulu
m’inspirer des méthodes traditionnelles », résume-t-il. Son idée : produire son saké dans des barriques en
bois et recourir à des procédés de
fermentation naturels, comme on le
faisait à l’époque Edo.
Contre l’avis de ses concurrents,
qui n’utilisent que des cuves métalliques, il commande des fûts de cryptomère (un conifère) à un vieil artisan
d’Osaka – le dernier à détenir ce
savoir-faire au Japon – et peaufine ses
techniques de fabrication. Un changement de vie radical pour cet ancien
Mangas Pas de bulles dans le saké,
sauf dans les BD ! Ici, la marque
de Yusuke Sato est mise à l’honneur.
50
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Exigeant Yusuke Sato
utilise des fûts de
cryptomère,
comme à l’époque Edo.
journaliste, devenu scénariste de
mangas, qui n’aurait jamais imaginé
reprendre un jour la brasserie familiale. Mais la perspective de la voir disparaître était trop pénible. « Beaucoup
d’affaires familiales périclitent car les
enfants sont découragés par l’absence
de débouchés et par le coût de la
main-d’œuvre, de plus en plus élevé. »
Aujourd’hui, il ne reste, selon les
estimations, que 1 200 producteurs.
Souvent de petite taille, ces fabriques
pourraient chercher leur salut à
l’étranger, notamment en GrandeBretagne et en France (voir l’encadré).
Elles n’ont toutefois pas les moyens
de faire connaître leurs produits et,
surtout, de dissiper un terrible malentendu : le « vrai » saké n’a rien à voir
avec le tord-boyaux que l’on boit dans
des petits verres coquins, dans les restos chinois. C’est, au contraire, un vin
racé dont les arômes de fleurs, de
sous-bois ou d’agrumes évoquent
certains grands crus. « Sa fabrication
demande un grand savoir-faire,
explique Yusuke Sato. Certaines
étapes sont très délicates et répondent à un timing très précis. » Pour
faire un bon saké, il faut une eau pure
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
La France
s’ouvre à ce nectar
PHOTOS : E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES POUR L’EXPRESS
D
et un riz de bonne qualité. « Je vais
chercher le mien dans des rizières
alentour, précise Yusuke Sato. Je
connais les agriculteurs, je sais qu’ils
travaillent sans engrais. » Etape clef, le
polissage. Il faut réduire l’enveloppe
du grain de riz pour n’en conserver que
le cœur, riche en amidon. Il y a très
longtemps les paysans mâchaient les
grains de riz pour en extraire l’amidon.
Certains producteurs réduisent les
grains de 70 %, d’autres de 60 %, voire
de 50 %. Le goût du saké varie en fonction de ce « taux de polissage », qui est
indiqué sur les bouteilles.
SA SIGNATURE AROMATIQUE
Tandis que l’on cuit le riz à la vapeur,
on prépare, dans des salles stériles, le
koji, sorte de levain obtenu grâce à l’action d’un petit champignon. Sa fabrication fait l’objet de tous les soins : on
emmaillote le produit dans des linges,
puis on le place dans des petits casiers
en bois. Toutes les deux heures, on
change les boîtes de place, afin que la
chaleur se diffuse de façon homogène.
Koji et levure sont alors placés
dans des cuves, avec l’eau et le riz cuit.
Durant la fermentation, l’amidon se
transforme en sucre, puis en alcool.
Ce double procédé va donner au saké
sa signature aromatique. Au fil des
jours, le mélange, qui a l’apparence
d’une mélasse blanchâtre, se transforme en mousse, puis en liquide. A
ce stade, certains producteurs ajoutent de l’alcool pour en modifier le
goût. Il faut ensuite presser et filtrer le
vin, avant de le mettre en bouteilles.
Un bon saké se vend entre 10 et
25 euros. Il se consomme dans l’année, même si l’on commence à voir
apparaître des « sakés de garde ». Certains grands chefs français s’essaient
d’ailleurs à élaborer des recettes à
base de saké.
Citée dans plusieurs mangas, la
maison Aramasa vend essentiellement ses produits dans l’archipel. Pour
se développer, elle pourrait maintenant partir à la conquête de l’export.
L’an dernier, Yusuke Sato est allé prospecter les marchés français et taïwanais. Un nouveau défi pour le dernier
des Sato, brasseurs de saké depuis
huit générations. C. H. et P. M.
Pour en savoir plus : Le Guide du saké
en France (Keribus éditions, 2018).
epuis cinq ans, il organise
un Salon du saké à Paris.
La dernière édition, en octobre,
a accueilli 4 600 visiteurs.
Ancien danseur contemporain,
Sylvain Huet s’est pris de
passion pour le saké en 2009.
Sacré « saké samouraï »
en 2012 par des producteurs
japonais, ils les aide aujourd’hui
à exporter leurs produits.
Le saké a-t-il la
cote en France ?
Oui, l’engouement
se confirme d’une
année sur l’autre.
L’Hexagone
est le deuxième
importateur
d’Europe en valeur,
derrière le
Royaume-Uni. En
2017, les importations
ont crû de 57 % en volume
par rapport à l’année
précédente. Sur cinq ans,
cette progression atteint 161 %.
Les volumes restent
toutefois modestes.
Comment l’expliquer ?
Pour le grand public, le saké
est avant tout une boisson très
alcoolisée parfumée à la rose,
que l’on boit en fin de repas…
Cela n’a rien à voir
avec le « vrai » saké japonais,
un vin très élaboré dont
on trouve une grande variété
aromatique.
Quel type de plat peut-il
accompagner ?
Le saké se marie bien avec les
produits de la mer, notamment
les huîtres. Il convient aussi aux
plats vinaigrés et peut même
être servi sur un fromage,
car on utilise de l’acide lactique
dans son élaboration. Certains
chefs l’ont déjà utilisé dans des
recettes, tel Armand Arnal
(restaurant La Chassagnette,
en Camargue) ou le maître
des chocolats Jacques Genin,
qui a expérimenté le baba
au saké. Exquis !
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Plus âgés,
moins nombreux
E
«
Si rien ne change, le Japon perdra 40 millions d’habitants
d’ici à 2060. Un cas unique au monde.
t maintenant, des moulinets ! » Dans un même
élan, 50 paires de bras
s’agitent en cadence. Face à
eux, la jeune prof de gym
encourage d’un sourire ses étudiants
– un peu particuliers, la plupart ont la
soixantaine, certains davantage. Ils
soufflent, ils souffrent, mais ils ne
rateraient pour rien au monde ce
rendez-vous matinal, au quatrième
étage du magasin Æon, à Nishi-Kasai,
dans l’est de Tokyo. « Je me lève bien
avant l’aube, je marche durant deux
heures, puis je viens ici », raconte Masakatsu Murano, fringant octogénaire.
C’est en voyant des personnes
âgées faire leurs exercices dans un parc
que le patron du magasin, Kouhei Nakahara, a eu l’idée de créer cet espace
santé. Après le cours, les seniors peuvent boire un café et faire leurs courses.
Tout est pensé pour eux : à deux pas
52
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
d’un guichet spécialisé dans la préparation de son héritage, des rayons spéciaux proposent des déambulateurs
équipés de paniers pour les courses,
des cannes colorées ou encore des
couches – dans l’archipel, on en vend
davantage aux personnes âgées qu’aux
bébés. « C’est un vrai lieu de vie! » s’enthousiasme Kouhei Nakahara. Depuis
l’ouverture, son chiffre d’affaires a
tellement progressé que l’expérience
sera bientôt reproduite dans d’autres
magasins du groupe. Certaines enseignes concurrentes, comme Lawson,
songent à l’imiter. Et pour cause. Au
Japon, les personnes âgées de plus de
65 ans représentent un marché d’avenir, d’autant que leur pouvoir d’achat
est supérieur à la moyenne. La « old generation » est même surnommée « l’or
gris ». Et elle se porte bien ! Selon la
Banque mondiale, l’espérance de vie
des Japonais dépasse les 84 ans.
Tout irait bien, au fond, s’ils
n’étaient pas de plus en plus nombreux. En 2060, les seniors représenteront, selon les prévisions des démographes, 40 % d’une population qui
tombera alors à 87 millions d’habitants, contre 128 millions aujourd’hui.
La raison ? Un taux de natalité en
berne (1,44). D’une ampleur inédite
dans le monde, le déclin démographique entraîne déjà de fortes tensions
sur le marché du travail. Estimé à
2,4 %, le chômage est à son plus bas
niveau depuis vingt-cinq ans. Mais ce
chiffre ne traduit pas la bonne santé de
l’économie, il reflète plutôt une pénurie de travailleurs actifs : on ne relève
ainsi que 100 candidats pour 160 offres
d’emploi. « Dans la construction, le
gardiennage ou la restauration, ce rapport est de 1 à 5 », témoigne un responsable d’agence Hello Work – l’équivalent d’une antenne Pôle emploi – dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
le quartier de Shinjuku, à Tokyo. Ici,
sur les vitrines des restaurants, des
panneaux indiquent « staff boshu »
(« on recrute »). Pour attirer des candidats, le restaurant Toku Ichi offre la
nourriture et le transport. Au Curry
Shop, en face, on paie l’heure plus de
8 euros. « C’est un peu plus que mes
concurrents, indique le manager,
Takehiko Sato. Mais cela ne suffit pas!
Pour attirer des étudiants, je vais prospecter directement sur les campus
universitaires. »
T. BOYD/POLARIS IMAGES POUR L’EXPRESS
Déclin Avec une population vieillissante
et un taux de natalité en berne, le Japon
pâtit d’une pénurie de travailleurs.
Créneau Le magasin Æon propose des cours de gym aux seniors, un marché porteur.
En province, c’est pire. « Dans la préfecture d’Iwate, dans le Nord, le solde
migratoire est négatif, constate Masahiro Kishi, chercheur à l’Institut national de recherche sur la population
et la sécurité sociale. Des villages
entiers disparaissent. Dans certaines
villes, il n’y a plus assez de personnel
pour gérer les infrastructures. »
Le gouvernement a-t-il pris la mesure du problème ? Pas sûr. Il y a trois
ans, après le renouvellement de son
mandat à la tête du Parti libéral démocrate, le Premier ministre, Shinzo Abe,
avait promis de construire une société
permettant « à chacun des 100 millions de citoyens de jouer un rôle
actif ». Il avait notamment affirmé
qu’il agirait pour doper le taux de
fécondité et favoriser l’emploi des
femmes. Malgré les promesses, peu a
PHOTOS : T. BOYD/POLARIS IMAGES POUR L’EXPRESS
« HARCÈLEMENT MATERNEL »
Longévité L’espérance de vie dépasse les 84 ans. (Ici, la déesse qui guérit les douleurs.)
ART PRESSE
été fait. Le Bureau pour l’égalité des
sexes, structure rattachée au gouvernement japonais, a beau
affirmer que le pays dispose
d’un « réservoir » de
UN DÉCLIN ANNONCÉ
2,62 millions de femmes qui
en millions
ne demandent qu’à travailler, la plupart ne trouveront
Moins de 15 ans
15-64 ans
Plus de 6655 ans
que des postes subalternes,
140
souvent à temps partiel.
Projections
Projec
j ctions
ti
1120
20
Seules 13,2 % des Japo100
80
naises actives occupent
60
des postes à responsabilités
40
dans les entreprises et admi20
0
nistrations. La contribution
1950
1960
1980
2020
19
50 19
60 11970
970 19
80 1990 22000
000 22010
010 20
20 22030
030 22040
040 22050
050 22060
060
des femmes à « l’effort
SSource
ource : Japan National Ins
titute of
of Population
Population and SSocial-Security
ocial-Security Research.
Research.
Institute
économique » demeure donc faible,
d’autant qu’une part importante d’entre elles cessent leur activité après la
naissance du premier enfant. Considérées comme « non productives » par
leurs employeurs, elles sont poussées
vers la sortie. Ce phénomène porte un
nom : le matahara (« harcèlement maternel ») Bien qu’en baisse, il concernerait encore 1 maman sur 3.
Dans ces conditions, de moins en
moins de Japonaises envisagent
d’avoir des enfants. « La plupart cherchent un conjoint qui gagne bien sa vie
et pourra leur assurer une vie confortable, mais ce n’est pas si facile à
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Un robot pour
la mémoire
A
T. YAMANAKA/AFP - Y. TSUNO/AFP - Y. NAKAO/REUTERS
8 heures du matin,
elle ouvre les yeux
et commence à papoter,
à la grande joie
d’Emiko Suzuki, 74 ans,
et de son mari, Hiroshi.
Pull rouge et couettes
rousses, Mi-Chan
est une poupée robot
qui connaît 20 chansons,
mais qu’elle refuse
souvent d’interpréter.
« Elle est très capricieuse,
précise Emiko. Quand
mon mari est tombé
gravement malade,
l’an dernier, elle a rejoint
la famille afin de l’aider
à travailler sa mémoire. »
Pour l’acquérir, le couple,
qui vit dans les faubourgs
de Tokyo, a dépensé
l’équivalent de 125 euros.
Un montant raisonnable,
alors que le prix
d’un tel appareil atteint
parfois 3 000 euros.
En 2025, il manquera
380 000 aidessoignantes dans le pays,
et 7 millions
de Japonais souffriront,
selon les prévisions,
d’une forme de démence
liée à l’âge. Qui s’en
occupera ? Les robots
ne remplaceront
jamais l’homme, mais
ils peuvent, par leur
conversation, les stimuler.
C’est en tout cas la
conclusion d’une enquête
menée en 2017 au Japon
par l’Organisation
mondiale de la Santé.
T. BOYD/POLARIS IMAGES POUR L’EXPRESS
Emploi Par obligation ou pour éviter l’exclusion sociale, 1 retraité sur 3 continue de travailler.
54
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
trouver, explique Jean-Marie Bouissou, historien. Facteur aggravant, filles
et garçons habitent de plus en plus
tard chez leurs parents et se fréquentent peu. Il y a donc moins de mariages
et, par conséquent, moins d’enfants,
car les bébés nés hors mariage sont
très peu nombreux. » Comme le résume Masahiro Kishi, « le problème
n’est pas le taux de natalité, mais le
taux de mariage ». En 2015, 1 trentenaire sur 2 n’était pas marié. Et le nombre de divorces a fortement augmenté.
Si les femmes ne peuvent enrayer
le déclin démographique, les seniors y
parviendront-ils ? 1 retraité sur 3 travaille au Japon, et cette proportion ne
cesse de croître. Les raisons? D’abord,
un système de redistribution très spécifique. Un salarié qui part en retraite (à
60 ans, l’âge légal) ne touchera en effet
sa première pension qu’au bout de cinq
ans. « Pour vivre, il doit donc continuer
à travailler jusqu’à 65 ans, explique Hamaguchi Keiichiro, directeur de l’Institut du Japon pour la politique du travail et la formation. Son employeur lui
fera signer un nouveau contrat, mais il
en profitera pour baisser sa rémunération d’un tiers, voire de la moitié. »
Ingénieur dans une société de récupération de métaux rares, à Hachioji (à
l’ouest de Tokyo), Yasuo Shioda, 70 ans,
pourrait – enfin – prendre sa retraite.
« C’est un métier dur, il fait chaud dans
les ateliers, et ça sent mauvais à cause
des produits chimiques. Personne ne
veut travailler ici. » Il hésite toutefois
à partir, car son employeur, faute de
remplaçants, lui a demandé de rester.
« Même si je suis moins payé qu’avant,
je gagne toutefois plus que si j’étais en
retraite, ajoute-t-il. Du coup, je vais
peut-être continuer jusqu’à 75 ans. »
ENTROUVRIR LES FRONTIÈRES
« Certains seniors travaillent parce
qu’ils n’ont pas le choix, d’autres parce
qu’ils n’ont pas envie de rester chez
eux, observe Robert Dujarric, directeur
de l’Institut d’études asiatiques
contemporaines de l’université Temple, à Tokyo. Ici, quand on cesse de travailler, on sort de la société. » Les entreprises rechignent pourtant à employer
cette main-d’œuvre au rabais. « Elles
préfèrent embaucher des jeunes, qui
leur coûtent moins cher et sont plus
productifs », estime Hamaguchi Keiichiro. Conformément aux souhaits du
patronat, la Diète a adopté, le 8 décembre, une loi destinée à entrouvrir les
frontières, en permettant à de nouvelles catégories d’étrangers d’entrer au
Japon. Aux plus qualifiés elle donne en
outre l’espoir de faire venir leur famille
dans l’archipel, voire d’obtenir un visa
de résident permanent.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
Crise La diminution des mariages et le fait que de moins en moins de
Japonaises veulent des enfants entraînent une baisse de la natalité.
Matahara Considérée comme non productive par son employeur, 1 jeune mère sur 3 est aujourd’hui encore poussée vers la sortie.
politique d’immigration était modifiée : le nouveau texte ne concerne,
selon lui, que la contribution économique de ces « forces de travail »…
« Ce sujet est très sensible chez les
vieux Japonais, commente Hidenori
Sakanaka. Près de 70 % d’entre eux
sont hostiles à l’immigration. Les
jeunes, eux aussi, sont partagés. »
Depuis plusieurs années, cet ancien
haut fonctionnaire milite pour une
immigration massive. Pour maintenir
la population à son niveau actuel, il
faudrait, dit-il, accueillir à terme
10 millions d’étrangers. De telles idées
reçoivent un accueil mitigé… « Il y a
un vrai déni sur ce sujet, déplore-t-il.
Pour nous en sortir, il faudrait faire
une révolution, comme à l’époque
Meiji. Notre peuple doit se remettre en
question, d’autant que nous
Tabou Le 8 décembre 2018, la Diète adopte une loi
sommes parfaitement capafavorisant l’entrée de main-d’œuvre étrangère.
bles d’intégrer des étrangers, à commencer par des
Chinois, issus d’une même
tradition confucéenne. »
Cette révolution aurat- elle lieu ? B eaucoup,
comme Torii Ippei, en doutent. « Le gouvernement
se réserve le droit de refouler les gaijins (étrangers)
quand il le jugera nécessaire, explique ce militant
K. YONEYAMA/THE YOMIURI SHIMBUN/AFP
Ce sujet de l’immigration reste toutefois tabou au Japon, où le gouvernement entretient depuis toujours le
mythe de la race pure. « Pourtant, ce
pays a été une terre d’immigration
jusqu’au VIe siècle, rappelle Jean-Marie
Bouissou. Dans les années 1930, les
grands conglomérats, les zaibatsu, ont
fait venir des travailleurs coréens en
grand nombre. Dans les années 1990,
aussi, le gouvernement a attiré des
centaines de milliers d’étrangers d’origine japonaise, les nikkeijins. »
A priori, 340 000 travailleurs
étrangers devraient entrer au Japon
dans les cinq prochaines années. Mais
pas question d’évoquer leur éventuelle
intégration à la société japonaise. Afin
de rassurer son électorat conservateur, Shinzo Abe a même nié que la
qui défend les droits des migrants
étrangers. Il n’a pas contesté la doxa
populaire, qui consiste à les considérer comme une menace pour le
pays. » Chaque année, quelque
250 000 étrangers, venus principalement de Chine, des Philippines et
du Vietnam, bénéficient d’un soidisant « stage de formation ». En réalité, la plupart travaillent dans des
conditions inhumaines, à la merci de
leur patron, qui peut les renvoyer
chez eux d’un claquement de doigts.
Plusieurs scandales ont choqué l’opinion en 2018, tels ces jeunes Vietnamiens obligés de travailler sur le site
de Fukushima. En huit ans, 174 « stagiaires » sont morts au Japon.
A terme, ces pratiques pourraient
coûter cher aux entreprises japonaises.
« Si elles perdurent, le marché japonais
va perdre de son attrait », prévient
Torii Ippei. D’autant qu’il y a eu des
précédents. Lors de la crise de 2008,
les autorités japonaises ont « fortement incité » les Brésiliens d’origine
japonaise à rentrer en Amérique du
Sud… Dans la compétition à laquelle
se livrent les grands acteurs régionaux
(Chine, Corée du Sud) pour attirer les
talents, les employeurs japonais vont
devoir se remettre en question. Pas sûr
que le changement d’ère impériale
provoquera un déclic. C. H. et P. M.
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
A Tokyo,
les octogénaires
draguent aussi
Vivre vieux n’est pas synonyme de solitude.
Dans les speed datings, on cherche la perle rare
à tout âge.
56
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
fourmille de projets : « Aujourd’hui, les
hommes de 75 ans sont en bonne
santé, dit-il. Je me lève tous les matins
à 6 heures, je travaille toujours comme
conseiller dans un groupe immobilier,
et je veux me marier! » Une telle proie
de choix est très courtisée par les célibataires en jupon. « Les femmes sont
plus entreprenantes que les hommes,
explique l’organisateur, Shizuka Koshikawa. Elles ont payé l’équivalent de
40 euros pour entrer et elles ont l’intention de rentabiliser leur investissement. » Divorcé, il a créé ce club il y a
une vingtaine d’années. « Avant, on
avait honte d’être célibataire à 70 ans,
explique-t-il. Aujourd’hui, c’est fini. On
T. BOYD/POLARIS IMAGES POUR L’EXPRESS
P
our l’événement, elle a mis
une minijupe noire et un
voile en mousseline. C’est
la deuxième fois que
Tsuyuko Tokushita, 71 ans,
participe aux rencontres du club
Sanko (Trois bonheurs) et elle compte
bien y trouver son quatrième mari.
« Je suis encore jeune, non ? minaudet-elle. Il faut profiter de la vie. Moi, je
resterai femme jusqu’à mon dernier
souffle. » Comme elle, une cinquantaine de retraités se pressent, ce
dimanche après-midi, dans la salle de
réception de l’hôtel Tobu, à Shibuya,
au cœur de Tokyo. Les cravates sont
ajustées, les broches étincellent. La
moyenne d’âge oscille entre 65 et
70 ans, mais certains ont plus de
80 ans. Le concept ? Les convives ont
dix minutes pour se présenter à leurs
voisin(e)s, puis ils doivent changer de
place. Quand une personne les intéresse, ils remplissent une fiche. Et si
l’attirance est mutuelle, un tête-à-tête
est organisé. La suite dépend d’eux…
Un speed dating pour seniors ? Rien
d’étonnant dans ce « pays de vieux »,
où l’espérance de vie est l’une des plus
élevées au monde (87,3 ans pour les
femmes, 81,1 pour les hommes) et où
les personnes âgées sont de plus en
plus nombreuses à vivre seules.
A 77 ans, on a, comme Sadao Terasaki, la vie devant soi. Elégant dans son
costume anthracite, le regard vif, il
accueille même des gens de province! »
Reiko Okubo a fait le déplacement
de Yokohama, au sud de Tokyo. Cette
dynamique quinquagénaire a revêtu
une robe satinée parsemée de motifs
roses. Deux fois divorcée, elle est en
quête d’une nouvelle âme sœur. En
cette journée ensoleillée, elle affiche
pourtant une moue boudeuse. « Ils
sont bien trop vieux, confie-t-elle au
reporter de L’Express. Avant de lancer,
le regard énamouré : Vous, vous êtes
jeune, je vous aime! »
Mais, déjà, la soirée touche à sa fin.
Les heureuses élues sont rares. « A
Tokyo, 1 femme sur 2 touche une retraite modeste, explique Mitsuo Yokohama, 68 ans. Elles s’inquiètent pour
leur avenir et cherchent à se mettre à
l’abri. » Lui reste assez distant. « Mes
trois enfants se méfient. Ils ont peur
que je fasse une mauvaise rencontre et
que je dilapide leur héritage. » Shinichi
Osono n’en a cure. Casquette sur le
crâne, il est venu pour s’amuser et oublier sa solitude. « On m’appelle “Capitaine”, car je promène les touristes sur
des bateaux dans la baie de Tokyo, ditil d’une voix éraillée. Je viens ici depuis
plusieurs années. A l’époque, on pouvait courtiser les femmes comme en
Occident. A présent, on ne peut même
plus leur prendre la main, sous peine
de passer pour un harceleur. C’est un
vrai retour en arrière ! » Question de
point de vue. C. H. et P. M.
Audace Les femmes japonaises sont bien
plus entreprenantes que les hommes.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES POUR L’EXPRESS
Energie Le saxophoniste
Motoharu, pionnier
d’une scène alternative,
au Rizm, dans le quartier
d’Aoyama, à Tokyo.
Sur un air de jazz
Hétéroclite, la scène
japonaise mérite le
détour. Déambulation
nocturne dans quelques
clubs de la capitale.
C
heveux roses, barbiche,
veste en cuir et poils de
vache, Motoharu déboule
sur scène, saxo en bandoulière. Quelques notes
puissantes façon Night Boat to Cairo,
du groupe Madness, et c’est parti pour
une bonne heure de « jazz ska », avec
trompette, trombone et guitares saturées. La salle est survoltée : salarymen, jeunesse tokyoïte et vieux amateurs de jazz acclament le saxophoniste à chacune de ses saillies.
Bienvenue au Rizm, petit club en
sous-sol, au cœur du quartier branché
d’Aoyama, l’un des nombreux endroits où l’on peut écouter du jazz à
Tokyo. A côté des Blue Note, Body
& Soul, Cotton club, Billboard et
autres Motion blue, on trouve dans la
capitale nippone de nombreux jazz
kissaten, bars et restos design à la
programmation souvent très éclectique. En tout, il y en aurait plus
de 50 : 5 dans le quartier d’Akasaka,
11 à Shinjuku, dont le Jazz spot Intro
et le Pit inn, très versé dans le jazz
expérimental, ou encore une dizaine
dans le « quartier chaud » de Roppongi. Parmi eux, le club All of Me,
ouvert jusqu’à 4 heures du matin.
Ce soir, Emi Matsui, ravissante
dans sa robe fourreau, ressuscite les
grands succès d’après-guerre
devant une poignée de noctambules. Soudain, un homme
la rejoint sur scène. Chasseur
de têtes dans le civil, cravate en
bandoulière, il empoigne un
micro et accompagne la chanteuse de sa voix de crooner, le temps
d’un langoureux cheek to cheek.
Au Japon, le jazz est une vieille
histoire, intimement mêlée à l’essor
des croisières transpacifiques, qui,
dans les années 1920, reliaient l’Amérique aux grands ports d’Asie, tels
Manille ou Shanghai. Durant les
escales, les musiciens américains qui
gagnaient leur vie sur les paquebots
allaient jouer des airs de foxtrot et de
ragtime dans des hôtels contre
quelques rasades de whisky. A leur
contact, des musiciens philippins apprenaient des airs de jazz, qu’ils partaient ensuite rejouer dans des bars
d’Osaka. En 1924, on y dénombrait
une vingtaine de cabarets, où débutèrent les premiers jazzmans japonais.
Parmi eux, le trompettiste Fumio
Nanri, qui fera une tournée aux Etats-
UNE VIEILLE HISTOIRE,
LIÉE AUX CROISIÈRES
TRANSPACIFIQUES
Unis au début des années 1930. Interdit durant la Seconde Guerre mondiale, le jazz revient en force dans les
années 1950, grâce au be-bop. De
nombreux artistes japonais partent
alors se former aux Etats-Unis, notamment à Boston, au prestigieux
Berklee College of Music.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
C’est toujours le cas aujourd’hui.
L’école a accueilli 87 étudiants japonais cette année, contre 73 l’an passé.
La pianiste Hiromi Uehara, connue
pour son inoubliable duo avec Chick
Corea, alors qu’elle n’avait que 17 ans,
a fait ses gammes à Berklee… comme
Motoharu. « J’ai découvert le saxo au
lycée, raconte celui-ci. Lorsque j’entendais des improvisations à la radio,
j’en pleurais d’émotion. » Durant quatre ans, il apprend les bases du jazz,
mais très vite, il prend la tangente :
« Je ne voulais pas suivre l’exemple
des autres étudiants, qui ne juraient
que par John Coltrane. J’avais envie
d’explorer des sons nouveaux et de
jouer une musique différente. »
Rentré au Japon, il monte son
groupe et enregistre un premier
album. « La BBC nous a décerné un
prix, puis nous avons joué dans des
festivals en France. Par la suite, nous
avons commencé à être connus au
Japon. » Il joue avec des groupes de
reggae et de hardcore et multiplie les
expériences sonores hybrides. Aujourd’hui, ce natif d’Hokkaido, la
grande île du Nord, est fier d’avoir
créé « une nouvelle scène musicale ».
Dans son sillage se sont engouffrés
d’autres artistes qui, eux aussi, voulaient échapper aux codes traditionnels du jazz. Parmi eux, le saxophoniste
Tsujimoto Yoshihiro et son groupe Calmera. Au registre de ces musiciens, qui
jouent tous en costard rouge, un style
énergique et mélodieux, qui séduit les
jeunes. « Il y a, au Japon, un public
pour ces formations qui parviennent à
marier jazz et pop », observe FrançoisXavier Lienhart, patron de la filiale
japonaise de Buffet Crampon, fabricant français d’instruments à vent.
Pour ce grand connaisseur de la
scène jazz japonaise, les ventes de
saxo et de clarinettes ont plutôt le
vent en poupe. « Beaucoup de jeunes
japonais apprennent le saxophone
durant leurs études », précise-t-il.
Cette scène jazz alternative ne
plaît guère aux puristes. Parmi eux,
Marshall McDonald. Installé
au Japon depuis trois ans,
ce saxophoniste américain
a joué avec les plus grands,
Tony Bennett, Nina Simone
ou Freddie Hubbard. A
Tokyo, il espère bien faire son
trou en se produisant dans
des clubs. Mais il déchante vite : « Il est
très difficile de gagner sa vie en jouant
du jazz, dit-il. Beaucoup de musiciens
n’ont pas de boulot, car ici, on ne les
considère pas vraiment comme des
professionnels. Lorsqu’ils embauchent
des artistes pour une soirée, les patrons de bar ou d’hôtel leur versent
10 000 yens (moins de 80 euros), quel
que soit leur niveau… » Les anciens de
la fameuse école Berklee parviennent
à s’en sortir. « Leur diplôme leur permet d’être mieux payés, c’est comme
un label, commente Marshall McDo-
LES MEILLEURS JAZZMANS
JAPONAIS TRAVAILLENT
EN AMÉRIQUE…
E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES POUR L’EXPRESS
Sceptique Marshall McDonald : « Pour les Japonais, c’est juste une musique cool. »
58
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
nald. Ils ne sont pourtant pas forcément meilleurs… »
Cet interprète au style suave et
chaloupé fustige d’ailleurs le manque
d’appétence des Japonais pour l’improvisation : « Le système éducatif
est fondé sur la répétition, dit-il. Du
coup, ces artistes ont beaucoup de
mal à sortir du cadre. » Il prend aussi
la mesure du fossé qui s’est creusé
entre les jazz américain et japonais.
« Aux Etats-Unis, le jazz a une histoire
sociale, il raconte l’émancipation des
Noirs, mais les musiciens japonais
ignorent tout de ce passé, déplore-t-il.
Pour eux, c’est juste une musique
cool, comme le hip-hop. Et c’est un
milieu très fermé. On m’a dit à plusieurs reprises que je devais m’adapter au jazz japonais si je voulais trouver du travail ! » Va-t-il retourner aux
Etats-Unis ? Peut-être. « Les meilleurs
jazzmans japonais, comme le contrebassiste Kengo Nakamura ou le pianiste Tadataka Unno, travaillent en
Amérique, soupire-t-il. D’autres se
sont installés en Europe, où ils peuvent décrocher des subventions, ce
qui n’existe pas au Japon. »
Son compatriote Kevin McHugh
est toutefois moins sévère. Rencontré
au Kana, un bar de Nakano, à Tokyo,
où il se produisait avec son compère
saxophoniste Shu Ishikawa, ce jeune
pianiste américain joue tous les soirs
« en quartet, en solo ou avec son
groupe de free-jazz ». Il parvient à en
vivre, même s’il concède une concurrence impitoyable. « C’est très difficile, reconnaît-il. Mais ici, au moins,
les amateurs préfèrent acheter des
disques que de s’abonner à des sites
de streaming, contrairement à ce qui
se passe partout dans le monde. C’est
l’avantage de vivre dans un pays qui
s’ouvre avec beaucoup de lenteur aux
influences extérieures… » C. H. et P. M.
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L’archipel indomptable
“Henry Miller me faisait
beaucoup rire”
pleine guerre du Vietnam, des Américains se faisaient tuer à l’autre bout
de la planète et nous menions une
vie insouciante… Henry recevait
beaucoup d’amis. Pour se parler tous
les deux, nous devions nous isoler
dans la salle de bains ! L’été, nous
partions à Saint-Tropez. Nous en
profitions pour voir son meilleur
ami, Lawrence Durrell, dans sa maison de Sommières, dans le Gard.
Rencontre avec « Hoki », la dernière épouse du mythique
écrivain américain, dans son piano-bar de Roppongi.
PHOTOS : E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES POUR L’EXPRESS
Et entre vous et Miller, ça se passait
bien ?
Souvenir A g., leur mariage
dans les années 1960. « J’avais
34 ans, lui, 76 », dit Hoki
Tokuda, 85 ans aujourd’hui.
T
ous les soirs ou presque, elle
s’installe au piano et chante
l’amour dans son club de
Tokyo, le Tropique du Cancer. L’endroit, chaleureux, est baigné
d’une lumière dorée. Au mur, des
dessins naïfs signés Henry Miller.
Tenue léopard et teinture blonde,
Hoki Tokuda, 85 ans, a été la dernière
épouse de l’écrivain américain. Après
une magistrale interprétation de My
Melancholy Baby, elle raconte à L’Express ses années californiennes.
l’express Quand avez-vous rencontré
Henry Miller ?
H. T. Au cours d’une soirée qu’il
avait donnée chez lui, dans sa maison de Los Angeles, à Pacific Palisades. C’était en 1967. Il y avait une
table de ping-pong, il m’a proposé
de jouer avec lui. Il n’arrêtait pas de
tricher ! A l’époque, je chantais et je
jouais du piano dans un restaurant
sur Sunset Boulevard. Mon père était
diplomate, j’avais suivi des études
H. T. Il me faisait rire tout le temps !
Il m’écrivait des lettres tous les jours
– notre correspondance a d’ailleurs
été publiée [chez iUniverse, en 2000,
non traduite]. Henry et moi, nous
avions plus de 40 ans de différence.
Nous n’avons jamais dormi ensemble. Son médecin m’avait dit qu’il
était trop faible pour faire l’amour.
Nous ne nous sommes embrassés
qu’une fois.
C’était comment ?
H. T. Mouillé.
dans un collège canadien avant d’aller tenter ma chance aux Etats-Unis.
Henry m’a dit qu’il avait envie de
m’épouser. J’avais 34 ans, lui, 76. J’ai
été sa cinquième femme, mais, en
réalité, on s’est mariés deux fois !
Pourquoi ?
H. T. Lors de notre voyage de noces,
en France, Henry a reçu un coup de
téléphone de l’ambassade américaine à Paris. Notre mariage ne pouvait pas être validé, car Henry n’avait
pas divorcé de sa précédente épouse.
Nous avons dû retourner aux EtatsUnis, à Las Vegas, pour nous remarier ! Nous sommes restés dix ans
ensemble, puis nous avons divorcé
en 1977, trois ans avant sa mort. Je
suis rentrée à Tokyo en 1983.
Quels souvenirs gardez-vous
de ces années californiennes ?
H. T. Il y avait sans cesse des fêtes,
c’était délirant et, en même temps,
plutôt choquant. Nous étions en
Lequel de ses livres préférez-vous ?
H. T. Je n’en ai lu qu’un, The Cosmological Eye. En revanche, j’aimais bien
ses tableaux. Henry peignait beaucoup à la fin de sa vie. Ses toiles
étaient naïves et maladroites, mais
elles étaient très colorées. Il m’en avait
dédicacé une trentaine. Il me disait :
« Tu les revendras lorsque je ne serai
plus là, ça te fera de l’argent. » Malheureusement, on me les a toutes volées.
Il ne me reste que des reproductions.
Savez-vous pour quelle raison
il vous a épousée ?
H. T. Il savait que je voulais rester
travailler aux Etats-Unis, il a voulu
m’aider. Plus tard, j’ai compris qu’il
y avait une autre raison. A cette
époque, Anaïs Nin, avec qui il avait
vécu une folle passion, était installée
avec un Asiatique. Henry était très
impatient de me présenter à elle. Je
pense qu’il voulait lui montrer qu’il
sortait avec une Japonaise ! Au fond,
il était encore très amoureux d’elle.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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spécial japon
Des “hosts” pour
dames en mâle d’affection
Dans le quartier tokyoïte de Kabukicho, au cœur de Shinjuku, les femmes
jouent les princesses au bras d’éphèbes. Il leur suffit d’y mettre le prix.
60
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
dames en « mâle » d’affection. Habile
homme d’affaires, il s’est ensuite fait
une place dans le Kabukicho, le quartier chaud, autrefois torride, de Shinjuku. La légende raconte qu’il a même
réussi à ne jamais payer le mikajimeryo, la dîme de protection à verser au
banditisme local.
LES PLUS COTÉS GAGNENT
400 000 EUROS PAR MOIS
Aujourd’hui, sa société, Group Dandy,
est gérée par sa belle-fille. Elle détient
42 host clubs, disséminés dans tous
les coins du Kabukicho, où chaque
cliente dépense, en moyenne, entre
50 000 et 100 000 yens par soir (de
400 à 800 euros). Ouvert il y a vingtdeux ans, le Top Dandy est la vitrine
du groupe et réalise 1,2 million d’euros de chiffre d’affaires mensuel,
grâce au talent d’une cinquantaine de
hosts sélectionnés avec soin, ainsi
qu’à un savant marketing, destiné à
les mettre en valeur.
Ici, c’est Yusuke qui se charge du
recrutement. « L’important, c’est de
bien présenter et de savoir faire la
conversation, dit-elle. Il y a une période d’essais de trois à quatre jours. »
Parfois, les candidats manquent. La
pénurie de main-d’œuvre se fait aussi
sentir chez les hosts. Les meilleurs
– certains ont jusqu’à 100 clientes –
Concurrence Sur les affiches du quartier de Kabukicho ou dans les clubs,
l’objectif est le même : devenir le chouchou des riches célibataires.
PHOTOS : E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES POUR L’EXPRESS
E
lle est mignonne, avec son
petit haut blanc. Adossée à
la banquette de cuir noir,
le visage éclairé par l’écran
géant où défilent des
images de bellâtres à la plastique impeccable, elle attend. Un jeune
homme, mèche blonde et diamant à
l’oreille, s’approche, s’installe à côté
d’elle et lui sert un verre, avec un air à
la fois sérieux et légèrement désinvolte. Ils trinquent. La conversation
s’engage, malgré la musique tapageuse. Les têtes se rapprochent…
mais le garçon ne reste pas longtemps. Un autre le remplace. Car la
belle fait le tri. « C’est la première fois
qu’elle vient ; elle a le droit d’en essayer plusieurs avant d’en choisir
un », explique Yosako, 33 ans, tout de
noir vêtu et responsable d’une équipe
de « hosts » dans ce club, Top Dandy.
Des « hosts » ? Des jeunes hommes au
service de ces dames. Ces « gigolos »
sont l’équivalent des filles qui travaillent dans les kyabakura (contraction
de « cabaret club »).
Unique au Japon, ce concept est
né de la fantaisie de Takeshi Aida, décédé le 25 octobre dernier, à l’âge de
78 ans. En 1971, ce personnage connu
pour sa Rolls Royce blanche, ses
bagues serties de pierres brillantes,
ses fines moustaches et ses cheveux
gominés, au profil d’un danseur pour
dames des années 1950, a ouvert son
premier host club, baptisé « Ai »
(Amour), dans le quartier gay de Shinjuku 2-chome. Il s’était alors inspiré
du concept des clubs de danse de
salon, où allaient s’encanailler des
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
peuvent devenir de véritables stars.
Les plus connus ont droit à leur quart
d’heure de célébrité à la télévision,
où le public s’extasie sur ces jeunes
hommes qui gagnent des millions de
yens par soirée.
La concurrence est rude, car
chaque club a son classement. En décembre, chez Top Dandy, le n° 1, c’est
Taka. Il est en photo partout, dévoilant sa petite gueule d’amour, son
corps imberbe et ses abdos savamment dessinés. Lui gagne près de
470 000 euros mensuels, dont la moitié est versée à son employeur.
Le secret pour réussir comme
host ? « Il faut deviner ce que veulent
les clientes et leur montrer combien
elles sont importantes, fanfaronne
Shohei Dokkoi. Le jour de leur anniversaire, je leur fais livrer 100 roses.
Certaines sont mariées. Elles cherchent avec moi ce qu’elles n’ont pas
avec leur partenaire. » Eventail ouvert, papillon rouge tatoué sur la poitrine et cheveux aspergés d’eau de toilette bas de gamme, il sévit au Top
Dandy depuis quatre ans. « Je gagne
en un mois ce que les jeunes de mon
âge gagnent en un an, car je suis très
beau. » Il est classé huitième du club.
Yosako, lui, a débuté il y a six ans.
« Auparavant, je travaillais dans
l’architecture d’intérieur, raconte ce
diplômé d’une université d’arts de
Tokyo. Je m’ennuyais. Ici, il y a du
rêve et on peut gagner plus d’argent. »
Seima, le garçon à la mèche blonde et
au diamant à l’oreille, a commencé
dans sa ville natale de Shizuoka, dans
le centre du pays. « A 26 ans, je suis
venu à Tokyo, se souvient-il. Ce qui
me plaît, c’est que l’on peut changer
de look. J’adore la mode, Balenciaga,
Dior, Fear of God. »
BOIRE UN VERRE, DISCUTER,
ET PLUS SI AFFINITÉS...
Pour autant, le job n’est pas facile.
Il faut tenir, et s’entretenir. Chaque
host travaille entre vingt et vingtcinq jours par mois. Tous les soirs, il
faut boire de la bière, du champagne,
du vin ou du cognac en quantité, en
évitant de succomber à l’ivresse et
au laisser-aller, au risque de prendre
du poids et de perdre de ses
charmes. Et puis, il n’est pas rare que
des clientes sollicitent des services
plus intimes, à savourer ailleurs,
après la fermeture légale fixée à
1 heure du matin.
Ceux qui ne sont pas sérieux ne
tiennent pas longtemps. Taka a la réputation de suivre une discipline de
fer, qui passe par des séances régulières chez l’esthéticien et chez le coiffeur, même si le club a ses propres
loges de maquilleuses. Yosako se lève
tous les matins vers 7 heures. « J’envoie des messages à toutes les clientes,
fidèles ou non, sur la messagerie Line.
Ça leur donne du courage pour démarrer leur journée de travail. »
Nombre de femmes qui fréquentent le Top Dandy travaillent, occupant souvent des postes à responsabilité. « Certaines viennent tous les soirs.
Ici, on paie 157 euros uniquement pour
s’asseoir. Une bonne cliente, c’est
15600 euros par soir, trois à quatre fois
par mois », explique Megumi Takeno,
responsable de la communication du
groupe Dandy. La facture monte vite.
La bouteille de vin Calon-Ségur coûte
700 euros, service non compris. Le flacon de cognac est à 7 800 euros,
comme le « Champagne Call », une pétillante prestation menée par un
groupe de hosts pour une seule cliente.
Pour autant, près de 60 % de la clientèle – filles de cabarets et de salons de
massage, esthéticiennes – vient du
« mizu shobai », le monde
de la nuit. Après s’être occupées de clients parfois difficiles, elles viennent jouir du
plaisir de claquer de l’argent
pour se faire dorloter, voire
pour rencontrer des personnes qui les comprennent. La petite amie de
Seima travaille ainsi dans
un cabaret. Et puis, il y a des
hommes dans cette clientèle. « Parfois nous recevons
des gays. Le service est
identique à celui que nous
assurons aux femmes »,
assure Yosako. Mais il n’est
pas encore disponible pour
les étrangères. « Pensezvous que les Chinoises
ou les Coréennes dépenseraient autant que les Japonaises ? » s’interroge le
jeune homme. C. H. et P. M.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
spécial japon
Où boire
un “vrai
café” à
Tokyo ?
Rétro ou néo, les cafés
artisanaux ont la cote.
Les passionnés
s’y retrouvent, sur
un air des Doors
ou d’Edith Piaf.
B
ien sûr, il y a Starbucks,
Tully’s, Excelsior et
Doutor. Ces enseignes
populaires proposent
caffe latte, cappuccino,
mocha et autres produits trendy à
base de café. Mais les amateurs
d’arômes plus complexes trouveront
plutôt leur bonheur dans les vieux
kissaten, ces cafés à la mode occidentale, apparus au Japon à la fin du
XIXe siècle.
Premier d’entre eux, le Kachiichakan fit rapidement faillite, mais il
conserve une image de pionnier dans
l’imaginaire des amateurs. Une statue a même été érigée en 2008 à l’emplacement qu’il occupait, dans le
quartier d’Ueno. L’hommage rappelle à quel point le café demeure
une boisson prisée dans l’archipel,
quatrième importateur mondial
– 462 000 tonnes en 2017, venues
principalement du Brésil.
Au Japon, les kissaten ont connu
des fortunes diverses. Certains,
comme Saboru, dans le quartier de
Jimbocho, ou le Café de l’ambre, à
Ginza, ont su traverser les époques, en
62
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Rituel Le concept du coffee shop Rostro ? Savourer autant le goût du breuvage
servi que la savante et précise gestuelle des préparations.
s’appuyant sur leur forte identité. L’arrivée des grandes chaînes – Starbucks
et autres – dans les années 1990 les
avait ringardisés. Ces gargotes décaties traînaient alors l’image vieillotte
du « café à papa », où l’on venait écouter des airs d’enka (style de chansons
en vogue dans les années 1950).
Aujourd’hui, leur charme désuet
attire les touristes et les jeunes locaux, nostalgiques d’une époque où
tout réussissait au Japon. Il inspire
une nouvelle génération de baristas
qui ravivent le plaisir du café torréfié
maison, moulu et préparé sous les
yeux du client. « Ces méthodes artisanales plaisent aux consommateurs
experts, en attente d’une offre pointue », a pu constater Nicolas Riché,
patron de Columbus Café, une dynamique PME française intéressée par
le marché nippon. Au comptoir ou
sur un tabouret qui sent le vieux bois,
voici trois endroits pour boire un café
à la mode tokyoïte.
ROSTRO
Trois siphons impeccablement alignés dans un coffrage ajouré de bois
clair, deux moulins de fer forgé à manivelle fixés au comptoir et des hautparleurs diffusant de la folk nippone
des années 1970… Le café Rostro a ou-
vert en juin 2017 dans le quartier
huppé de Tomigaya, à deux pas de
Shibuya. Le concept de ce japanese
coffee shop, comme l’annonce fièrement sa devanture? Profiter autant du
goût que de la savante et précise
gestuelle de la préparation. « Nous suivons la “voie du café” comme il existe
la voie du sabre, le kendo », confie le
propriétaire, Keiichi Shimizu, à la
mèche savamment plaquée sur le
front. Illustration avec une cliente
dans la trentaine, ongles roses et manteau beige. Perchée sur un haut tabouret, elle prend le temps d’expliquer à la
serveuse le café qu’elle souhaite.
« Doux, avec une touche légèrement
chocolatée. Pas trop fort. » Quelques
minutes plus tard, son café arrive,
servi dans une jolie tasse en porcelaine blanche à motifs dorés, siglée
Nakayama, « une marque qui a autrefois fourni la maison impériale »,
précise Keiichi Shimizu.
Intéressé par la restauration depuis un job d’étudiant dans un restaurant d’unagi (anguille), il surfe aujourd’hui sur le renouveau du café
après moult expériences dans ce secteur. « Au Japon, nous avons la tradition de l’échange autour du comptoir
dans les restaurants, notamment de
sushis, dit-il. Le client se laisse guider
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’archipel indomptable
Intemporel Ouvert depuis 1955
et situé dans Jimbocho,
le « Quartier latin » de Tokyo,
le Saboru est toujours à la mode.
PHOTOS : E. RECHSTEINER/PANOS PICTURES
SABORU
Passionné Kenta Tamura,
champion du Japon du caffe latte,
est aux commandes
du Double Tall Coffee Bar.
par le chef, qui lui propose une riche
variété de goûts. C’est ce que j’ai voulu
faire ici. » Avec un certain succès :
Rostro ne désemplit pas
DOUBLE TALL COFFEE BAR
La taille du Double Tall Coffee Bar est
inversement proportionnelle à la
qualité de son café. Lové au pied du
Cocoti Building, au cœur de la bran-
chitude tokyoïte, à mi-distance des vibrionnants quartiers de Shibuya et de
Harajuku, l’échoppe aux boiseries
bleu roi ne propose que des cafés à
emporter. Derrière le comptoir, le
souriant Kenta Tamura, champion du
Japon du caffe latte et des motifs
dessinés sur la crème.
« J’ai découvert les charmes de
l’expresso en travaillant chez Starbucks, puis aux Bacchanales », un restaurant français de Tokyo. A la suite
d’un accident de moto qui le cloue au
lit pendant un an, il réfléchit à un
nouveau projet. Et le voilà au comptoir du Double Tall, ouvert en 2014 par
l’un de ses amis, l’ex-pilote automobile Shojiro Saito. Passionné de mécanique et d’art culinaire, à l’affût des
dernières tendances, celui-ci a imaginé un nouveau type d’injecteur,
capable d’améliorer la qualité de la
mousse de lait. « Elle est plus onctueuse, non ? » Elle l’est.
Shojiro Saito s’est lancé il y a peu
dans la culture de café à Hawaii, en
s’inspirant du concept américain de
« Ground to cup » (maîtriser toute la
chaîne du café, du grain jusqu’à la
tasse). Il réfléchirait maintenant au
Txpresso (prononcez « tixpresso »),
l’expresso de thé, « la tendance montante, soutenue par le gouvernement
qui veut relancer la consommation de
thé japonais ».
« Emi et Shin. » Les prénoms des deux amoureux
se distinguent près d’un
petit cœur peint en blanc
sur l’une des briques sombres du café Saboru. Ici,
les murs sont des hymnes
à l’amour. Impossible de
savoir combien de couples y ont gravé leurs initiales depuis l’ouverture,
en 1955, de ce café aux
grandes baies vitrées, une
révolution à l’époque, dans une venelle
de Jimbocho, le « Quartier latin » de
Tokyo, connu pour ses universités, ses
libraires et ses maisons d’édition.
Passé la totem door, l’entrée flanquée de deux sculptures de bois réalisées par un ami de Fumio Suzuki,
85 ans – le créateur du lieu, surnommé « Master » par le personnel –,
le client disparaît entre deux portants
de bois sombre, ornés de statues évoquant l’Afrique et chargés d’une foule
de bibelots offerts par les clients. Sur
les petites tables, on sert le café avec
des cacahuètes. Saboru est également
connu pour ses spaghettis napolitains, des pâtes au ketchup uniques
au Japon.
Malgré son aspect vieillot, le Saboru ne s’est jamais démodé. Dans les
années 1960, les étudiants des universités voisines s’y retrouvaient, les célébrités aussi. Aux murs sont accrochées des photos de Shusaku Endo
(1923-1996). Le fameux romancier, auteur de Silence, était un habitué d’un
lieu que le temps semble épargner. « Il
a bien résisté au séisme de mars 2011 »,
sourit Masafumi Ito, le gérant du lieu.
Il a pourtant fallu se résoudre à couper
le cèdre sacré qui poussait près de l’entrée et dominait les bâtiments du
quartier. « Il était là depuis l’ouverture
du café, ajoute-t-il. Le Master a pleuré
quand on l’a élagué. » C. H. et P. M.
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63
monde
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Etats-Unis
Qui pour battre
Trump ?
La sénatrice Elizabeth Warren est
la première personnalité du Parti
démocrate à annoncer sa candidature
aux prochaines présidentielles.
Par Clément Daniez
L
e costume ? Un simple cardigan, bleu comme ses
yeux, et le « col » des ouvriers américains. Le décor?
Sa cuisine familiale. Dans
une vidéo mise en ligne le 31 décembre,
Elizabeth Warren se dit prête à partir à
la conquête de la Maison-Blanche, à
deux années de la fin du mandat de
Donald Trump. Parmi les poids lourds
de son parti résolus à détrôner le milliardaire, la sénatrice du Massachusetts
est la première à sortir du bois.
Plusieurs dizaines d’autres prétendants ont été répertoriés par les
médias américains, mais la plupart de
ceux qui se sont déclarés sont inconnus du grand public. Ainsi, John Delaney a officialisé sa candidature dès
juillet 2017, mais cet élu du Maryland
Pari A 69 ans, la
spécialiste des faillites
Elizabeth Warren mise
sur un programme plus
offensif que de coutume
pour l’emporter. Ici, le
5 janvier, dans l’Iowa.
64
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
B. SNYDER/REUTERS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
à la Chambre des représentants réunit
moins de 1 % des intentions de vote
dans les sondages nationaux.
A lire les enquêtes d’opinion, l’ancien vice-président de Barack Obama,
Joe Biden, serait l’éventuel candidat le
plus apprécié. A 76 ans, il a déjà essuyé
deux échecs, lors des primaires de 1988
et de 2008, et semble hésiter à se
présenter. Il est suivi par son aîné
d’une année Bernie Sanders, concurrent coriace face à Hillary Clinton lors
des précédentes primaires démocrates
aux présidentielles. « Je serai sans
doute candidat s’il s’avère que je suis le
meilleur pour battre Donald Trump »,
a déclaré le sénateur du Vermont en
novembre dernier. Les mieux placés à
l’orée d’une campagne ne sont pas toujours ceux qui tirent leur épingle du
jeu : deux ans avant son accession à la
Maison-Blanche, le candidat Barack
Obama n’était guère favori.
Beto O’Rourke, 46 ans, se verrait
bien un destin à la Obama, justement.
L’ancien président l’a reçu et complimenté en public il y a peu. Candidat
malheureux au mandat de sénateur du
Texas, en novembre dernier, cet excellent débatteur, charismatique et sûr de
lui, veut capitaliser sur l’engouement
qu’il a suscité au-delà de son Etat. Il
appartient au camp des « centristes »
de son parti, à l’instar de Joe Biden et
d’autres prétendants supposés, tels le
sénateur du New Jersey Cory Booker,
un Afro-Américain de 49 ans, et l’exmaire de New York le milliardaire de
76 ans Michael Bloomberg.
Les démocrates ont longtemps cru
qu’un programme modéré était une
condition indispensable pour la victoire, d’où le succès de Bill Clinton et de
Barack Obama. En 2016, la victoire surprise de Donald Trump, malgré ses outrances, a semé le doute. Classés à la
gauche du parti, les « progressistes »
croient enfin en leur chance, convaincus de réussir là où Bernie Sanders a
échoué. Elizabeth Warren, pourfendeuse des excès de la finance depuis
plusieurs années, fait le même pari.
« La classe moyenne américaine est
attaquée, affirme dans sa vidéo la
brillante universitaire, spécialiste des
faillites. Les milliardaires et les
grandes entreprises ont décidé que
leur part du gâteau n’était pas suffisante. Ils ont donc engagé les politiciens pour leur en couper une plus
grosse […]. Notre gouvernement est
censé travailler pour nous tous, mais il
est devenu un outil pour les riches. »
L’ancienne professeure de Harvard, âgée de 69 ans, ne sera pas la
seule sur ce créneau. Elle pourrait
subir la concurrence de Bernie Sanders, s’il décide de tenter à nouveau sa
chance, ou de Kamala Harris, sénatrice de la Californie. A 54 ans, cette
Afro-Américaine, ancienne procureure générale, s’est fait remarquer à
l’automne par ses questions offensives
lors de l’audition de Brett Kavanaugh,
le juge ultraconservateur nommé par
Donald Trump à la Cour suprême.
Comme d’autres prétendants démocrates, elle a visité quelques-uns des
Etats où se dérouleront les premières
primaires, en février 2020, dont l’Iowa,
qui ouvrira le bal.
SÉDUIRE LE CENTRE DU PAYS
Quel sera le positionnement gagnant?
Difficile à dire. Un nombre record de
femmes, de Noirs et de candidats issus
de l’aile gauche du parti sont tentés de
participer aux primaires. Et il existe une
génération d’écart entre les potentiels
candidats les plus âgés, comme Sanders, et les plus jeunes, tels O’Rourke ou
Booker. L’âge et l’expérience ne font pas
toujours la différence. Barack Obama
officiait comme sénateur des EtatsUnis depuis deux années seulement
lorsqu’il s’est lancé dans la primaire, en
début d’année 2007.
S’il n’est pas officiellement candidat à sa propre succession, Donald
Trump ne cache guère son impatience. Le magnat de l’immobilier apparaît plus à l’aise devant les caméras
de télévision et sur les estrades des
meetings, où il excelle dans le rôle du
bonimenteur, que dans le bureau
Ovale, où les subtilités inhérentes à
l’exercice du pouvoir et à la diplomatie l’ennuient. D’ici aux prochaines
présidentielles, nul doute qu’il va s’en
donner à cœur joie. Déjà, il a réagi sur
Primaires
un marathon
à étapes
2019
Juin
Premier débat
d’une série de 12
entre
les candidats
des primaires
démocrates.
2020
3 février
Caucus de
l’Iowa, premier
Etat à voter.
11 février
Primaire
du New
Hampshire.
3 mars
Neuf Etats
se prononcent,
dont
les deux
les plus peuplés
du pays,
la Californie
et le Texas
(Super Tuesday).
Avril
Dernier débat
entre
les candidats.
Mi-juillet
Caucus
du Nevada.
Convention
démocrate
de désignation
du candidat
aux élections
présidentielles.
29 février
3 novembre
22 février
Primaire de la
Caroline du Sud.
Elections
présidentielles.
Twitter à la candidature d’Elizabeth
Warren, l’une de ses cibles favorites,
en se moquant à nouveau de ses lointaines origines amérindiennes.
Pour reprendre la Maison-Blanche
à Trump, son futur adversaire devra
séduire les Américains du centre du
pays, et pas seulement ceux des côtes
Est et Ouest, où la victoire démocrate
ne fait aucun doute. Elizabeth Warren
l’a compris et, dans sa vidéo, raconte
déjà son enfance dans l’Oklahoma, au
sein d’une famille de la classe
moyenne. Ses concurrents, eux aussi,
devront veiller à s’adresser à ces électeurs blancs passés à Trump, dans des
Etats comme le Michigan, la Pennsylvanie et l’Ohio, frappés par la désindustrialisation. Cela suffira-t-il pour
que le camp démocrate l’emporte,
quatre ans après le départ de Barack
Obama de la Maison-Blanche ? Entre
aux présidentielles et le scrutin luimême, il s’écoule entre dix-huit mois
et deux ans. La route est longue. Et
Trump possède l’avantage de l’avoir
déjà empruntée. C. D.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
65
économie
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CIGARETTES
LE TABAC
DU E-TRAFIC
Avec la hausse des prix du paquet,
la contrebande prend de l’ampleur.
De plus en plus de fumeurs s’approvisionnent
sur les réseaux sociaux.
Par Matthieu Pechberty
L
es coups de filet sont
amendes viennent d’être doublées
rares, mais celui-là était
(de 2500 euros à 5000 euros). Mais cet
juteux. En mars dernier,
arsenal reste insuffisant pour enrayer
à Villeurbanne, dans la
l’essor du phénomène.
banlieue de Lyon, les
A combien se monte cette fraude ?
gendarmes français ont
Difficile de quantifier ce trafic 2.0.
interpellé sept personnes qui
Selon les industriels, il pèserait déjà
stockaient dans un discret entrepôt
entre 4 et 5 % du marché français, esquelque 2,4 tonnes de cigarettes, soit
timé à 18 milliards d’euros. Un récent
plus de 120000 paquets. Ce réseau rerapport du cabinet KPMG – largement
vendait ces cigarettes
alimenté par l’indusde contrebande sur
trie –, évalue à 88 milLa justice
Facebook entre 3 et
lions le nombre de pasanctionne peu
5 euros le paquet,
quets de cigarettes
les trafiquants,
contre 8 euros en
écoulés sur le Web en
moyenne chez un bu2017. La tendance s’est
passibles de
encore accélérée l’an
raliste. Un magot esdix ans de prison
passé avec l’augmentimé à près de
600 000 euros. Offitation de 1 euro du prix
du paquet en mars dernier. Du coup,
ciellement, la vente et la distribution
le cap des 100 millions de paquets de
de tabac sur le Net sont totalement incontrebande vendus sur la Toile dans
terdites en France. Reste que le trafic
l’Hexagone devrait avoir été franchi.
de cigarettes sur la Toile a littéraleIl faut dire que le grand écart sur les
ment explosé depuis deux ans. Certes,
prix du paquet en Europe – largement
les fins limiers des Douanes ont fait
lié au poids des impôts – est un véritaquelques jolies prises ces derniers
ble pousse-au-crime : de 2,70 euros en
mois, largement médiatisées par le
moyenne en Bulgarie à 3,50 euros en
ministre de l’Action et des Comptes
Lettonie et en Roumanie, jusqu’à
publics, Gérald Darmanin, et les
66
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Pousse-au-crime Les fraudeurs profitent
des écarts de fiscalité en Europe
pour revendre des cartouches à bon prix
dans les pays qui surtaxent le tabac.
S. MOISEIEV/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO - YOH4NN/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO - GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
11,30 euros en Irlande. Pour ces fraudeurs de la clope, le business est enfantin : il suffit d’acheter en toute légalité des cartouches là où les prix
sont bon marché et de les revendre
dans les pays où le tabac est surtaxé,
de 30 à 50 % moins cher que le prix
affiché. Dans tous les cas, la marge
reste généreuse.
Ainsi, des dizaines de sites Internet spécialisés ont prospéré, sans être
inquiétés, depuis le Luxembourg ou
la Pologne. Tabac-boutique.com,
tabac-online.eu ou cigarettespacher.fr
font un carton. Le premier, tabacboutique.com, a enregistré quelque
240000 connexions par mois après le
nouveau coup de bambou sur les prix
en France au printemps 2018, contre
160000 en 2017. Dans 95 % des cas, les
connexions sont faites à partir d’un
ordinateur situé en France.
600 MILLIONS D’EUROS
EN MOINS POUR L’ÉTAT
Mais un business plus opaque, plus
mafieux et encore plus difficile à démonter est en train de se développer
à grande vitesse : les ventes sur les réseaux sociaux. Une fraude qui passe
essentiellement par Facebook, aidé
par des « rabatteurs » sur Snapchat ou
Instagram. Leur méthode ? Des
groupes fermés, où seul le chef de file
peut accepter un nouveau membre,
proposent à la vente des cartouches
de cigarettes, en général entre 30 et
50 euros l’unité. Les clients intéressés contactent ensuite le vendeur par
message privé et les numéros de portable sont échangés. La livraison se
fait dans la rue et même à domicile.
« Pour plus de discrétion, certains
groupes ont même développé leurs
propres réseaux de coursiers en scooter, à l’image des livreurs de pizzas »,
explique le représentant français
d’une grande marque de cigarettes.
Ni vu ni connu. Le paiement se fait en
cash ou par virement bancaire. Rien
que sur Facebook, près de
350 « groupes » auraient été identifiés,
qui réunissent parfois plusieurs dizaines de milliers de membres.
A Bercy, on commence sérieusement à s’inquiéter du phénomène.
Car autant de paquets en moins vendus dans les bureaux de tabac, c’est
autant de millions en moins dans les
caisses de l’Etat. D’après les informations recueillies par L’Express, ce sont
un peu plus de 600 millions de recettes fiscales – taxes et TVA – qui lui
échapperaient. Un montant équivalent à ce que la hausse des prix a théoriquement dû rapporter en 2018…
De fait, les services de l’Etat semblent débordés par cette « numérisation » de la vente à la sauvette. « Les
Douanes cherchent à attraper des
marchandises alors que la vente sur
Internet se stoppe par le démantèlement des réseaux, se plaint un dirigeant de l’industrie. Seule la police
sait le faire. » Sauf qu’elle n’en a pas les
moyens. Sur la Toile, elle se concentre
sur le trafic de drogue ou d’armes.
Dans la réalité, la justice sanctionne
peu les trafiquants de tabac, pourtant
passibles de dix ans de prison. Elle se
concentre surtout sur les gros bonnets de la drogue. Ce sont pourtant
souvent les mêmes personnes, les
mêmes bandes organisées. « La vente
de tabac permet de gagner de l’argent
rapidement pour ensuite acheter des
stupéfiants ou des armes », reconnaît
un cadre du ministère de l’Intérieur.
Pour les douaniers, débusquer
ces nouveaux « criminels de la clope »
revient à chercher une aiguille dans
une botte de foin. « Cyberdouane », le
service créé pour débusquer les
fraudes sur Internet, ne dispose que
de 15 agents pour lutter contre tous
les trafics : tabac, drogue, armes, alcool, médicaments… Les réseaux de
contrebande sont en outre diffus.
« Les trafiquants se font livrer par
67
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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centaines de kilos des cartouches provenant de Belgique, d’Espagne, d’Andorre ou du Luxembourg, explique Luc
Perigne, le responsable des enquêtes
douanières. Mais ensuite, ils revendent
la marchandise à des grossistes régionaux qui l’écoulent sur Internet via des
Dépassé Bercy ne parvient pas à juguler l’essor du trafic de cigarettes sur le Web
revendeurs dans chaque ville. »
malgré les belles prises réalisées par les agents des Douanes.
Quant aux contrôles physiques
dans les centres de tri, la tâche est herculéenne. Dans le grand centre de La
marges baissent. Mais ce sont des
Poste à Chilly-Mazarin (Essonne),
direct, ce qui rend leur arrestation
groupes mondialisés, présents dans la
20 000 colis provenant de l’étranger
quasi impossible.
plupart des pays du globe. « Ce qu’ils
transitent chaque jour… Même
Officiellement, les industriels du
perdent en France, ils le rattrapent
17 douaniers présents sur place ne suftabac se plaignent, eux aussi, de ce
ailleurs », commente un observateur.
fisent pas à effectuer tous les contrôles
trafic qui leur échappe. Ces derniers
« C’est vrai qu’Internet nous aide à
ciblés nécessaires. D’autant plus que
mois, Philip Morris s’est lancé dans de
maintenir nos volumes, reconnaît
La Poste est attentive à
nombreuses batailles
sans gêne le responsable français d’un
maintenir sa cadence
judiciaires contre cer“Etre présent
des quatre grands fabricants. Mais nos
pour tenir ses délais de
tains de ces sites spéciasur Internet
marges sont plus élevées pour un palivraisons, le nerf de la
lisés. Le groupe amériest une
quet vendu en France qu’à l’étranger »,
guerre face à Amazon.
cain en a récemment
tempère-t-il.
« On ne doit pas être un
gagné une. Après deux
super pub,
Certes, les industriels profitent
frein au commerce »,
ans de procédure, le site
gratuite”
ainsi des différences de fiscalité en Euadmet Luc Perigne, qui
tabac-boutique.com ne
rope pour maximiser leurs ventes.
ne cache pas que les résera plus accessible
Mais les cigarettes qui se retrouvent en
seaux sociaux ont démultiplié les dédepuis la France. En juillet dernier, le
vente sur le Net peuvent aussi venir de
bouchés. Sachant qu’Internet est tout
tribunal de grande instance de Paris a
beaucoup plus loin. « La plupart des
de même surveillé, beaucoup de peordonné que les opérateurs télécoms
paquets vendus sur Facebook sont fatits trafiquants n’utilisent la Toile que
bloquent son accès aux internautes
briqués par Philip Morris en Algérie
le temps d’établir leur clientèle. Enfrançais. De fait, les filiales françaises
(voir l’encadré) ou en Ukraine, explique
suite, ils disparaissent de Facebook et
des majors du tabac perdent du chiffre
ne revendent leurs cigarettes qu’en
d’affaires dans l’Hexagone et leurs
un concurrent du groupe américain. Ils
produisent là-bas beaucoup plus que la
consommation locale. » La suspicion
que les fabricants alimentent euxmêmes la contrebande s’intensifie… au
marché algérien pèse 30 milliards
point de susciter la jalousie ! Les
de cigarettes par an. Et près
de 2,5 milliards arrivent en France
blondes de Marlboro, une des marques
par la capitale phocéenne. Des flux
phares de Philip Morris, représentent
Marseille, chaque jour, des
si importants que les Douanes
une bonne partie des cigarettes venferrys accostent en provenance
ne peuvent pas tout contrôler.
dues sur les sites de contrebande… En
d’Algérie. Des milliers de passagers
En France, le trafic de cigarettes
plus de gagner des volumes, ces sites
et, chaque fois, la même routine.
est largement alimenté par
Internet de contrebande sont une
Les douaniers trouvent des
l’Algérie. Les majors du tabac
vitrine inédite pour les fabricants de
cigarettes rapportées d’Algérie.
estiment que les Marlboro
Mais les trafiquants sont tellement
fabriquées là-bas représentent
tabac. « En France, la publicité pour le
nombreux à passer entre les
26 % de la contrebande de tabac
tabac est interdite, abonde un bon
mailles du filet qu’ils reviennent
dans l’Hexagone! Les concurrents
connaisseur du secteur. Etre présent
à chaque traversée. Une bonne
de Philip Morris l’accusent
sur Internet est une super pub, grapartie des cigarettes de
d’alimenter ce trafic en soulignant
tuite, qui permet de contourner la loi
contrebande vendues sur Facebook
que le leader mondial du tabac
sans être sanctionné! » Gagnant à tous
sont des Marlboro provenant
produit en Algérie beaucoup
les coups… M. Pe.
d’Algérie. Marseille est, de loin,
plus de cigarettes qu’il n’en vend
la principale porte d’entrée. Le
dans le pays.
L’Algérie,
la plaque tournante
A
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
T. GIACOMETTI/HANS LUCAS/AFP
économie
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
interview
“La France
souffre
d’inégalités
des chances”
Laurence Boone, cheffe économiste de l’OCDE,
nous fait part de ses craintes pour 2019.
Propos recueillis par Béatrice Mathieu
l’express Un peu plus de dix ans après
la faillite de Lehman Brothers, la
reprise semblait se déployer partout.
Mais cet élan s’est détraqué à partir
de la mi-2018 et les signes de freinage
se multiplient en ce début d’année.
La croissance mondiale a-t-elle mangé
son pain blanc ?
70
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Laurence Boone Il faut dire que 2017 a
été une année exceptionnelle. Partout
dans le monde, la croissance a été
forte et synchrone, en partie grâce aux
politiques économiques de soutien
mises en place depuis la crise financière dans la zone euro. Les taux de
change étaient stables, le commerce
était fort, les Bourses, solides… Bref,
nous avons vécu une année d’or. Et
Désillusion « Dans notre pays,
l’ascenseur social s’est bloqué »,
affirme Laurence Boone.
B. LEVY POUR L’EXPRESS
E
lle figure parmi les 50 personnalités françaises les
plus influentes de la planète. Laurence Boone,
passée par Bank of America Merrill Lynch et surtout par l’Elysée, où elle fut la conseillère économique de François Hollande, a enfilé
depuis l’été dernier le costume de
cheffe économiste de l’Organisation
de coopération et de développement
économiques (OCDE), le club des
pays les plus riches de la planète.
D’une voix douce qui masque à peine
une ambition assumée, elle exprime
sa crainte que la croissance mondiale
ne ralentisse nettement en 2019, ses
regrets sur le manque de projet politique pour l’Europe et déplore la
panne de l’ascenseur social en France.
Rencontre.
puis les vents ont tourné tout au long
de 2018. Les incertitudes politiques
– comme l’enlisement des discussions sur le Brexit, les tensions sur le
commerce mondial, le vote italien… –
pèsent sur la croissance. S’ajoute
enfin une dimension financière. Nous
sommes entrés dans une période où
les grandes banques centrales de la
planète ont annoncé la fin progressive
de leur politique très souple et accommodante. La Réserve fédérale américaine a augmenté ses taux d’intérêt
quatre fois en 2018. Or les grands
fonds d’investissement, qui étaient
allés chercher des rendements – c’està-dire des taux élevés – dans les pays
émergents, se sont montrés plus sélectifs et sont en partie revenus aux
Etats-Unis. Dans des pays en déséquilibre comme l’Argentine ou la
Turquie, ces mouvements ont provoqué d’importantes crises économiques. Tout cela fait qu’au niveau
mondial nous avons clairement dépassé le pic de croissance.
Vous affirmez que la croissance
va ralentir. Jusqu’à une récession ?
L. B. En soi, un freinage n’est pas alarmant. Ce qui est inquiétant, c’est l’escalade de mesures prises par certains
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
pays, et qui pèsent sur le commerce
la question de l’endettement public
mondial. Elles ont des conséquences
par une rigueur éternelle, même si la
très concrètes. Prenez l’exemple des
prudence s’impose face aux défis
lave-linge qui ont été la cible des prefinanciers du vieillissement. C’est la
mières taxes imposées par les Etatscroissance, avec des réformes et de
Unis, leurs prix ont grimpé outrel’investissement, qui permettra de
Atlantique de près de 20 %. Les
réduire les dettes.
volumes d’échanges
de voitures au niveau
Montée du
“Le sentiment
mondial décroissent.
sentiment eurocritique
d’eurodéception
Le trafic des conteet des mouvements
neurs dans les ports
populistes, incapacité
est largement
freine sérieusement :
des Etats de se mettre
alimenté par
d’un solide 6 % de
d’accord sur de grands
les politiques”
croissance en 2017,
projets, comme
nous sommes redesla taxation des Gafa…
cendus à une maigre progression de
La construction européenne est-elle
2 % seulement à la fin de 2018. Ces tenen danger à six mois des élections ?
sions commerciales ont déjà retiré de
L. B. Quand on parle d’Europe, on re0,1 à 0,2 % à la croissance des grands
garde toujours le verre à moitié vide.
pays. Mais le pire est peut-être devant
L’Europe, c’est tout de même une zone
nous. Car ce climat de tensions pèse
dans laquelle 28 pays peuvent échansur les décisions d’investissement
ger des biens librement ; une zone
des entreprises. C’est par ce canal
dans laquelle on peut étudier partout,
qu’un scénario plus sombre pourrait se
où on peut chercher du travail dans
mettre en place.
n’importe quel Etat, où on peut faire
un emprunt sans entraves… Tout cela
existe. Evidemment, il reste beaucoup
En cas de nouvelle récession,
à faire. Mais ce sentiment d’eurodéfaudra-t-il laisser se creuser les
ception est largement alimenté par les
déficits publics alors même que les
dirigeants politiques eux-mêmes. Pengrands pays sont déjà très endettés ?
dant des années, chefs d’Etat et minisL. B. Lors de la récession de 2008, les
tres de retour d’un sommet européen
banques centrales de tous les grands
ont seriné : « J’ai obtenu telle ou telle
pays ont été exceptionnellement créachose de Bruxelles », ou alors : « Nous
tives et les Etats ont laissé filer les
sommes obligés de faire ça à cause de
déficits. Ce fut une bonne chose,
Bruxelles. » Ils n’ont que très rarement
puisqu’on a évité une dépression.
déclaré : « C’est formidable, on a traMais la croissance n’a pas été assez
vaillé ensemble, voilà ce que nous
forte suffisamment longtemps pour
avons créé. » Cette vision de combat
permettre à ces politiques de se norimprègne l’imaginaire des populamaliser complètement. Si le retournetions. L’esprit de corps européen reste
ment conjoncturel s’amplifie, nous
encore largement à inventer du point
aurons donc besoin à nouveau d’une
de vue politique.
relance budgétaire coordonnée parce
que les politiques monétaires ne
pourront, seules, une fois encore, souLa crise des gilets jaunes en France
a révélé une frustration sur la
tenir autant les économies. L’effet
question des salaires. Y a-t-il dans les
d’une relance budgétaire conjuguée
grands pays développés un problème
sera plus puissant et plus rapide que
de répartition des richesses créées ?
des décisions prises chacun dans son
L. B. Pas partout. Mais dans presque
coin de façon désordonnée. De façon
deux tiers des pays de l’OCDE, la part
plus structurelle, on ne résoudra pas
des salaires dans la valeur ajoutée a
baissé depuis une bonne quinzaine
d’années. Ce mouvement a donc commencé avant la crise de 2008. La raison
principale? La productivité des entreprises reste basse en moyenne. Nous
observons une sorte de découplage
entre, d’un côté, un petit nombre de
grandes entreprises très numérisées,
dont la productivité progresse vite
mais qui n’augmentent pas les rémunérations de leurs salariés en proportion. Et, de l’autre, une grande majorité
d’entreprises peu numérisées, moins
productives, qui contraignent la progression des salaires de leurs employés. Ce phénomène est très visible
aux Etats-Unis. Beaucoup moins en
France. L’inégalité des revenus est
parmi les plus faibles des pays de
l’OCDE, mais la progression des revenus des ménages, notamment de la
classe moyenne inférieure, reste faible.
Il y aurait donc une spécificité
du modèle français ?
L. B. Oui, le modèle français est très
protecteur, et c’est tant mieux. Mais
attention ! La France souffre moins
d’inégalité de revenus que d’inégalité
des chances. Une inégalité des opportunités en termes d’accès à l’éducation, aux services publics, aux transports, au marché du travail. C’est là
que nous avons beaucoup d’efforts à
faire. La mobilité sociale – le fameux
ascenseur social – a ralenti. On pourrait même dire qu’il s’est bloqué.
Il faut aujourd’hui en France six
générations (soit environ cent cinquante ans) pour qu’un descendant
d’une famille en bas de l’échelle des
revenus se hisse au niveau moyen,
contre quatre à cinq générations en
moyenne pour l’ensemble des pays de
l’OCDE et trois seulement pour les
pays nordiques comme la Suède ou la
Finlande. Il y a sans doute une question de pouvoir d’achat dans la colère
sociale actuelle, mais le sentiment
diffus de ne pas avoir sa chance est
probablement aussi important.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
71
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
déchiffrage
LE LAPIN
« L’écosystème des start-up françaises sera encore
présent en force à Las Vegas cette année.
Le gouvernement n’est pas obligé d’y aller à chaque fois. »
L. MARIN/AFP
Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat au Numérique, le 3 janvier 2019.
EXIT LA START-UP NATION. Cette année, aucun officiel français ne
viendra serrer la main des innovateurs lors du Consumers Electronics
Show (CES) de Las Vegas, la grand-messe de la high-tech. Même
Mounir Mahjoubi, ambassadeur naturel des start-up,
a finalement annulé son déplacement. On se souvient encore
de la visite d’Emmanuel Macron en 2016, alors ministre de l’Economie,
venu défendre le « premier pays créateur de start-up ». Pourtant,
avec pas moins de 414 entreprises françaises sur place, dont
376 pépites, la France bat son précédent record de représentation.
LA RUPTURE
Pensez-y à deux fois avant de sermonner
votre enfant pour avoir trop joué à la
console. Dans une interview donnée à
CNN, Tyler Blevins, alias Ninja, star du jeu
en ligne Fortnite, a déclaré avoir gagné
cette année 10 millions de dollars. Il
explique que 70 %
de ses revenus proviennent de YouTube
et de Twich, une plateforme où le jeune
joueur de 27 ans diffuse ses parties en
direct. Environ 40 000 personnes paient
pour
le soutenir chaque mois sur Twitch.
Ninja compare ces dons à ceux « qu’on
déposerait dans l’étui à violon d’un artiste
de rue ». Le reste de ses revenus
ressemblent plus à ceux que gagnerait un
sportif,
entre les sommes remportées en tournoi
et les sponsors, comme Redbull ou
72
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
A. GAROFALO/REUTERS
LE JACKPOT
Reed Hastings (photo) n’est pas
du genre à se laisser manger
la laine sur le dos. Lassé de devoir
s’acquitter d’une dîme de 30 %
sur ses abonnements, le patron
de Netflix a décidé de claquer
la porte de l’App Store, la boutique
en ligne d’Apple. Un coup dur pour
cette dernière : le leader mondial
du streaming vidéo, avec
117 milliards de dollars de chiffre
d’affaires en 2017, lui aurait en
effet rapporté plus de 850 millions
de dollars rien qu’en 2018.
Le Bostonien de 58 ans avait déjà
fait de même en mai dernier avec
le Google Play Store, qui ponctionne
également 30 % des revenus
engendrés sur sa plateforme.
De quoi menacer le juteux business
des deux géants du numérique,
alors que Spotify et Epic Games
(l’éditeur du jeu Fortnite), ont
aussi quitté l’App Store cette année.
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LA LIBRAIRIE DE L’ÉCO
PAR EMMANUEL LECHYPRE
La Chine, futur leader
mondial de la tech
L
C’EST L’ENDETTEMENT GLOBAL (PUBLIC ET PRIVÉ) constaté
à la fin de l’année 2017 dans les 190 pays observés par le Fonds
monétaire international (FMI). Ce montant, le plus élevé depuis
les années 1950, représente l’équivalent de 225 % du produit
intérieur brut (PIB) des nations concernées. Soit une facture
de 86 000 dollars par personne (plus de deux fois et demi
le revenu moyen par habitant). Trois pays, la Chine, les Etats-Unis
et le Japon, portent à eux seuls la moitié de cette somme.
Ce niveau, accumulé depuis plusieurs années, représente
selon le FMI une « faille potentielle », car les perspectives
de désendettement « restent incertaines ».
LE COCORICO
Les meilleures ventes de voitures neuves
sur l’année 2018, en France
123 658
Renault Clio IV
102 395
Peugeot 208
84 834
Peugeot 3008 II
77 937
Citroën C3 III
70 077
Dacia Sandero
Renault Captur
67 396
Peugeot 2008
66 284
63 218
Peugeot 308 II
Dacia Duster II
46 931
Renault Twingo III
46 372
Source : Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA).
Même en fin de cycle, la Renault Clio continue de dominer
le classement des meilleures ventes de voitures neuves
sur le marché hexagonal. De la même façon, le podium
reste inchangé par rapport à 2017, et le top 10 reste
exclusivement franco-français. Le premier modèle non
tricolore, la Volkswagen Polo, se classe à la quatorzième
place avec 36 952 exemplaires. Côté marques, la domination
de Renault est de plus en plus contestée par Peugeot : alors
que les ventes du Lion grimpent de 6,17 %, le Losange perd,
lui, 2,49 %. Au total, les ventes de voitures neuves
– 2,11 millions d’unités – ont progressé de 4,74 % en France.
a parenthèse de la trêve des confiseurs s’est
refermée et peut-être a-t-elle offert quelques
heures de tranquillité afin de lire les ouvrages
mis de côté tout au long de l’année. Tant mieux,
car 2019 commence sur les chapeaux de roues.
Premier livre à ne pas louper, le nouvel
opus de Pierre Veltz. Ingénieur, sociologue, économiste, spécialiste de l’industrie et de l’aménagement du territoire, il contourne les traditionnels clivages entre jacobins et girondins,
urbains et ruraux, métropoles et périphéries
pour démontrer comment le local va redevenir
la force motrice des nouvelles alliances qui vont
se nouer entre les territoires, sur la base de complémentarités encore largement inexplorées.
Deuxième ouvrage très attendu, la somme
de Branko Milanovic sur les effets de la mondialisation. Le fruit d’un travail inédit qui consiste
à mesurer depuis 1988 l’évolution des revenus
des différentes catégories sociales de la planète,
quel que soit leur pays d’origine. Un travail majeur qui montre comment la globalisation a
considérablement accru le revenu des classes
moyennes des pays émergents et des 5 % de terriens les plus riches, mais n’a pas profité aux plus
pauvres ni aux classes moyennes occidentales.
Dernier choix de cette trilogie de rentrée : la bonne photographie que nous proposent les entrepreneurs Denis Jacquet et Homéric de Sarthe sur la dynamique de l’économie
chinoise, montrant comment Pékin augmente
inexorablement son poids dans les technologies du numérique, de l’intelligence artificielle,
de l’électricité et du développement durable.
Attention, avertissent-ils, dans dix ans, il sera
trop tard pour rattraper la Chine. Mais rien n’est
perdu. Ils nous expliquent pourquoi. Et on a
presque envie d’y croire !
FRANCE : LES CHEMINS DE L’AVENIR
PAR PIERRE VELTz. ED. DE L’AUBE, 208 P., 17 €.
À PARAîTRE LE 7 FéVRIER.
LES INÉGALITÉS MONDIALES
AU XXIE SIÈCLE ET APRÈS
PAR BRANko MILANoVIC. LA DéCoUVERTE, 350 P., 21 €.
À PARAîTRE LE 7 FéVRIER.
POURQUOI VOTRE PROCHAIN
PATRON SERA CHINOIS
PAR DENIS JACqUET ET HoMéRIC DE SARTHE.
EYRoLLES, 250 P., 14 €. À PARAîTRE LE 31 JANVIER.
La Librairie de l’éco par Emmanuel Lechypre,
chaque vendredi, à 21 heures, sur BFM Business
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
73
découverte
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ET VOUS,
VOTRE EXPOSOME,
IL EST
COMMENT ?
Une révolution est en marche : les scientifiques s’apprêtent à décrypter
les effets précis de l’environnement sur la santé de chaque individu.
Par Stéphanie Benz
MICHAEL WARAKSA
D
u plomb, des pesticides, du bisphénol A,
des plastifiants…
Voilà le cocktail peu
ragoûtant, aux effets
sanitaires avérés ou
suspectés, découvert par des scientifiques européens dans le sang de
1 300 enfants et de leurs mères quand
elles étaient enceintes, selon une
étude publiée en novembre dans la
revue Environment International. Au
total, sur les 45 contaminants recherchés, les deux tiers ont été retrouvés
chez 90 % des participants. « Il n’y
avait jamais eu jusqu’ici de données
collectées pour autant de substances
à la fois, dans six pays, chez la mère et
son enfant », souligne Rémy Slama,
directeur de recherche à l’Inserm et
coordinateur de la partie française de
cette enquête, dont les résultats ont
de quoi inquiéter…
Ce vaste travail est l’un des grands
projets cofinancés ces dernières années par la Commission de Bruxelles
pour mieux connaître « l’exposome »
des populations européennes. L’exposome ? Un concept encore inconnu du
grand public, mais appelé à se populariser. Inventé en 2005 par le Pr Chris
Wild, l’ancien directeur du Centre
international de recherches sur le
cancer, il vise à étudier les facteurs de
risques non génétiques de nos maladies de civilisation – cancer, diabète,
affections cardio-vasculaires, asthme…
Après le déchiffrage du génome humain au tournant des années 2000,
les scientifiques pensaient qu’ils trouveraient dans notre ADN les causes de
ces pathologies, et les moyens de les
traiter. Mais la compréhension du rôle
de nos gènes s’est révélée bien plus
ardue qu’on ne l’imaginait alors. D’où
l’idée d’explorer les effets de l’environnement sur la santé : « Longtemps
dans les limbes, ce concept rencontre
aujourd’hui un succès croissant dans
la communauté scientifique mondiale », constate le Dr Anthony Macherone, coauteur de Unraveling the
Exposome, a Practical View (Déchiffrer
l’exposome, une vue pratique, Springer 2018, 400 pages - non traduit). En
France, cette notion, déjà inscrite dans
le préambule de la loi santé de 2016,
devrait selon nos informations figurer
au cœur du prochain Plan national
santé environnement.
Etudier l’impact sur nos organismes de l’ensemble des facteurs environnementaux s’avère toutefois un
projet ambitieux. Un peu fou, même.
Plus complexe encore, en tout cas,
que l’étude du génome, qui comporte
déjà une quantité de données gigantesque, mais dont les limites sont
connues. Appréhender l’exposome
nécessite en effet la prise en compte
d’une infinité de variables. Les expositions chimiques, bien sûr (polluants, particules fines…), mais aussi
bien d’autres paramètres : radiations,
bruit, stress, UV, conditions de travail,
niveau de vie, activité physique, alimentation, pollution lumineuse, microbes, prise de médicaments, modes
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
75
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découverte
détecteurs de pollution de l’air. Une
carte des points les plus contaminés
de villes comme Oakland ou Houston
a déjà été établie, et Londres sera la
prochaine candidate à cet exercice.
« Ces informations doivent toutefois se voir complétées par des me-
EXPOSITIONS CHIMIQUES,
RADIATIONS, BRUIT,
STRESS, UV, PRÉSENCE
D’ESPACES VERTS...
76
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
sures individuelles, précise le Pr Robert Barouki. Sur les particules fines,
par exemple, on ne peut pas se
contenter des données atmosphériques, quand la population passe de
70 à 80 % de son temps à l’intérieur,
où la pollution peut être très différente. » Une question complexe… qui
pourrait trouver une réponse simple.
Simple comme de petits bracelets en
silicone, ces bandes de plastique que
les adolescents portent souvent au
poignet. « Le silicone absorbe de
nombreux toxiques présents dans
l’environnement », explique l’épidémiologiste Gianluca Severi, qui s’apprête à tester ces « capteurs » sur une
quarantaine de volontaires, en banlieue parisienne et à la campagne.
A l’université Stanford (Californie), le Pr Michael Snyder a de son
côté mis au point un dispositif portatif bien plus sophistiqué. De la taille
d’une boîte d’allumettes, l’appareil
contient des filtres à air capables de
capturer bactéries et virus, champignons et pollens, insecticides, particules et polluants. Après l’avoir porté
en permanence pendant près de deux
ans, il a pu établir une liste de plus de
40 000 contaminants avec lesquels il
s’est trouvé en contact – une expérience qu’il vient de décrire dans la
prestigieuse revue Cell. Prochaine
étape : miniaturiser encore son invention, pour aller vers la taille d’une
grosse montre, de façon à pouvoir la
déployer à plus large échelle.
En parallèle, les scientifiques
cherchent aussi à évaluer les expositions directement dans nos organismes, par l’analyse d’échantillons
biologiques. Des mesures qui se complètent, car les capteurs d’air ne
DES ANALYSES ENVIRONNEMENTALES
À DIFFÉRENTES ÉCHELLES
Globale Pour connaître l’exposome,
il faut notamment analyser
les polluants atmosphériques
(ici, les capteurs d’Airparif).
Individuelle Mais il faut aussi des
mesures personnalisées. Comme
avec ces bracelets en silicone qui
absorbent des substances toxiques.
AIRPARIF - D. RAWAT/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
de déplacement, température extérieure ou même présence d’espaces
verts près de chez soi (voir l’encadré
page 78)… Autrement dit, tout l’environnement physique, biologique et
social. Et ce à tous les âges de la vie,
dès la conception – et peut-être même
avant : « Des études montrent que les enfants ayant
eu une grand-mère fumeuse
avaient un risque plus élevé
de développer de l’asthme,
même si eux-mêmes n’ont
pas été exposés au tabac »,
explique Isabella AnnesiMaesano, directrice de recherche à l’Inserm.
Une révolution pour les spécialistes des liens entre la santé et l’environnement, plutôt habitués à étudier
les polluants (amiante, dioxine, bisphénol A…) indépendamment les uns
des autres. Mais ce changement
d’échelle s’avère indispensable pour
réduire les biais, et découvrir des
interactions inattendues. « Les liens
déjà établis entre le bruit et les maladies cardio-vasculaires, ou entre le
travail de nuit et le cancer du sein,
montrent l’intérêt d’élargir les recherches », souligne le toxicologue
Robert Barouki. Avec pour objectif
d’établir une hiérarchie des dangers,
loin des peurs souvent irrationnelles.
« Et surtout, à terme, de faire de la
prévention personnalisée, en fonction des risques propres à chacun »,
espère Isabella Annesi-Maesano.
Nous en sommes bien sûr encore
très loin, mais beaucoup de progrès
ont déjà été réalisés. D’abord, pour
caractériser les expositions environnementales elles-mêmes. « Les satellites et de nombreux réseaux de capteurs permettent de cumuler des
données à des échelles très fines, sur
l’occupation des sols (cultures, décharges, forêts…), les températures,
les radiations… », constate l’épidémiologiste Alain-Jacques Valleron,
de l’Académie des sciences. Aux
Etats-Unis, Google a même équipé
certaines de ses Google cars, ces voitures qui quadrillent les villes pour
en dresser les plans en images, de
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
découverte
P
DES PROGRÈS TECHNOLOGIQUES POUR
REPÉRER LES CONTAMINANTS
Analyser Les spectromètres
de masse détectent les milliers
de traces de substances exogènes
présentes dans notre sang.
d’une­nouvelle­cohorte­consacrée­à
l’étude­de­la­totalité­de­l’exposome.
Un­projet­dirigé­par­Isabella­AnnesiMaesano :­« Nous­inclurons­5 000 enfants,­dont­600 en­France,­avec­beaucoup­ de­ prélèvements­ dès­ la
naissance,­ à­ la­ maternité,­ puis­ de
gros­questionnaires­pour­les­parents.
Le­tout­sera­ensuite­répété­très­régulièrement,­ et­ complété­ par­ le­ plus
grand­nombre­possible­de­­mesures
environnementales. »
Un « effet quartier » sur la santé ?
armi les multiples composantes analysées dans l’étude de
l’exposome, on trouve notamment le lieu de résidence. « Les
caractéristiques du quartier dans lequel nous vivons ont un effet
sur notre santé physique et mentale, indépendamment des qualités
du logement lui-même ou d’autres facteurs », note le Pr Paul
Juarez dans l’ouvrage Déchiffrer l’exposome. Des commerces
accessibles à pied favorisent la marche au détriment de la voiture.
La présence d’espaces verts ou « bleus » (plans d’eau, mer…)
facilite l’exercice physique et réduit le stress. Et bien plus encore :
« La biodiversité extérieure a un effet sur le microbiote de la peau
et des poumons, par exemple, qui doivent aussi être pris en compte
pour comprendre l’impact de l’environnement sur la santé », souligne
Isabella Annesi-Maesano, directrice de recherche à l’Inserm.
78
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
Capter Le petit boîtier portatif
du Pr Michael Snyder mesure les
polluants chimiques et biologiques
présents dans l’air ambiant.
HARMPETI/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO - P. SAKUMA/STANFORD SCHOOL OF MEDECINE/SDP
­peuvent­par­exemple­pas­détecter­ce
que­nous­avalons­via­notre­alimentation.­« Les­spectromètres­de­masse,
toujours­plus­puissants,­permettent­à
présent­ de­ repérer­ des­ milliers­ de
substances­dans­quelques­gouttes­de
sang,­de­lait­maternel­ou­d’urine,­et­ce
à­l’échelle­du­picogramme »,­relève­­le
Dr Jean-Philippe­Antignac,­responsable­scientifique­du­plus­gros­laboratoire­français­dans­ce­domaine (LABERCA,­ Inra),­ à­ Nantes.­ Le­ défi,
désormais,­ est­ selon­ cet­ expert­ de
p
­ arvenir­à­identifier­avec­certitude­la
totalité­ de­ ces­ traces,­ une­ partie
­demeurant­mystérieuse…
Mais­il­y­a­plus­complexe­encore :
en­évaluer­l’impact­précis­sur­notre
santé.­Pour­y­voir­plus­clair,­les­chercheurs­doivent­mesurer­les­contaminants­sur­des­cohortes,­des­populations­ suivies­ sur­ longue­ durée.­ Il
s’agit­ensuite­de­croiser­l’évolution
de­ l’état­ de­ santé­ des­ participants
avec­le­­relevé­de­leurs­expositions,
pour­faire­ressortir­des­­corrélations.
« Malheureusement,­la­plupart­des
cohortes­ existantes­ aujourd’hui
n’ont­pas­été­conçues­pour­englober
autant­de­­paramètres »,­regrette­le
Pr Barouki.­Face­à­ce­défi,­les­épidémiologistes­ recourent­ à­ des­ outils
statistiques­complexes­et­aux­techniques­issues­du­big­data­pour­compiler­ les­ données­ issues­ de­ différentes­études.­L’Union­européenne­a
aussi­ cofinancé­ la­ mise­ en­ place
Les­corrélations­dévoilées­par­ce
type­d’étude­ne­suffisent­toutefois­pas
à­désigner­avec­certitude­les­coupables­dans­telle­ou­telle­maladie.­Pour
cela,­ des­ mécanismes­ biologiques
plausibles­doivent­être­mis­au­jour.
« La­clef­se­trouve­probablement­dans
l’épigénétique »,­ estime­ le­ Pr­ Paolo
V
­ ineis,­ de­ l’Imperial­ College­ de
L
­ ondres.­Et­cet­expert­de­décrypter :
« Dans­l’ADN,­des­marqueurs­épigénétiques­entourent­les­gènes :­ils­peuvent­les­activer­ou­les­éteindre.­Or­ces
marqueurs­sont­eux-mêmes­influencés­ par­ l’environnement. »­ Encore
faut-il­ parvenir­ à­ établir­ des­ liens
entre­ des­ facteurs­ environnementaux,­des­modifications­de­certaines
marques­­épigénétiques­et­des­pathologies.­Une­tâche­titanesque.­«­A­ce
jour,­une­seule­de­ces­variations­a­été
identifiée­ avec­ certitude :­ elle­ se
trouve­liée au­tabac­et­aurait­pour­effet
d’amplifier­l’action­d’un­gène­impliqué
dans­le­cancer­du­poumon­»,­­détaille­le
Pr­Vineis.­C’est­donc­en­réalité­dans
l’interaction­entre­le­génome­et­l’exposome­qu’il­faudra­rechercher­l’origine
des­ maladies­ «­ multifactorielles­ ».
Vaste­programme...­S. Bz
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L. MARIN/AFP - ISTOCKPHOTO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Dépitée Elle en a gros sur le cœur.
Ne préfère pas penser qu’elle a mal
joué, elle n’est pas habituée à perdre.
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Ils sont des personnages de l’époque.
Voici leurs quêtes, cheminements,
révélations, combats et raclées.
le récit de lexpress
FRANÇOISE
NYSSEN
TRAHIE
PAR LE S SIENS
ENCENSÉE À LA TÊTE D’ACTES SUD, L’ÉDITRICE A
ÉCHOUÉ AU MINISTÈRE DE LA CULTURE. PEUT-ÊTRE
PAR EXCÈS DE CONFIANCE DANS SES SOUTIENS ?
par Jacqueline Rémy
le récit de lexpress
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ÉPISODE 1
OÙ FRANÇOISE NYSSEN REVIENT
SUR SON BREF PASSAGE
AU MINISTÈRE DE LA CULTURE
E
lle est là, à la chapelle du Méjan, l’un de ses lieux à
Arles, quelques semaines après son éviction de la
Rue de Valois. Ce matin, musique classique. Françoise Nyssen accueille tout le monde en maîtresse de maison. Un mot pour chacun. Si douce, enveloppante. La salle
est pleine. Elle a mis son blouson de cuir bleu. Elle n’a pas
ce sourire lèvres fermées qu’elle affichait ministre, un sourire qui s’excusait. Non, elle est à l’aise. Elle montre les
dents. Au propre comme au figuré.
Elle en a gros sur le cœur. Elle ne préfère pas penser
qu’elle a mal joué, elle n’est pas habituée à perdre. Elle en
veut un peu à Edouard Philippe, qui, suggère-t-elle, l’a virée
trop tôt « pour des raisons d’équilibre politique ». Mais elle
n’a pas envie de se dire que le personnel politique lui a fait
la peau en douce, ni que les divas du monde culturel l’ont
crucifiée. Elle préfère accuser la violence médiatique. Les
mots assassins dansent un instant dans son regard : on l’a
dite « faible », « hésitante », « maladroite », « à côté de la
plaque », « novice de forme ». En songeant à l’une des
plumes perfides qui l’ont décrite comme un parangon de
nullité, cette femme dont on a tant raillé la zénitude sort de
ses gonds : « Celle-là, si je la vois, je lui fous une gifle! »
Cette phrase-là, elle l’a répétée devant d’autres, à Paris
comme à Arles. Parions qu’elle passera à l’acte, il ne faut
pas la sous-estimer, Françoise Nyssen. C’est une « opiniâtre », comme dit son demi-frère Jules, directeur général
de Régions de France. Une dure à cuire, sous ses dehors
tendres. Quand on suggère que, en fin de compte, ces dixsept mois de pouvoir – qualifiés par la presse de « chemin
de croix » – ont été une épreuve, elle corrige vite fait : « La
notion d’épreuve est relative ! » Dans cette aventure, elle
a perdu pour l’heure le confort de son fauteuil de présidente du directoire des éditions Actes Sud, et les conseils
d’administration auxquels elle s’attablait (Bibliothèque
nationale de France, EuropaCorp, musée du Quai Branly,
Centre national du cinéma, Société marseillaise de crédit). En cette fin d’automne, elle ne sait pas encore ce
qu’elle va faire de sa vie. « Je laisse reposer », dit-elle. Elle
n’exclut rien, pas même une place sur une liste pour les
européennes. On ne s’est pas précipité pour lui proposer
une mission. Elle ne lâchera pas. Elle tient à continuer à
« faire » – son verbe fétiche –, à poursuivre autrement ce
qu’elle appelle son « engagement pour l’écologie et la
culture ». La culture pour tous, son leitmotiv, qui a vite
fatigué les bureaucrates. Il se trouve que c’était celui
d’Emmanuel Macron. Un refrain de campagne.
Tout avait si joliment commencé. Le président voulait
à ce poste une femme du sérail, issue de la société civile. Le
choix de cette fan de randonnée qui, au quotidien, passe
82
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
son temps à répéter « allons-y, on avance, on avance » ne déparait pas dans l’esthétique idéologique des Marcheurs.
Femme de culture, Françoise avait la réputation d’être ouverte, humaniste, sans préjugés, allergique à l’hyperconsommation, sensible aux thèmes écologiques, des valeurs
à la hausse en 2017. Sa réussite à la tête du groupe Actes Sud,
qu’elle présente obstinément comme un « écosystème »,
était un gage d’efficacité et de modernité. Elle s’était même
vue décerner en 1991 le prix Veuve Clicquot de la Femme
d’affaires de l’année. Par quel mystère celle qu’on disait parfaite est-elle passée en quelques mois pour un caillou dans
la chaussure du président?
Lors de la composition du gouvernement, le nom de
Nyssen apparaît sur plusieurs listes de suggestions. Pas forcément en première place. Mais, à 65 ans, elle correspond
au profil voulu par le président. La nomination de la patronne d’Actes Sud fait un tabac. Les dithyrambes pleuvent.
Sainte Françoise n’aura guère le temps de léviter. Très
vite, une petite musique court les coulisses et les salons.
La ministre est brouillon, elle ne domine pas ses dossiers.
Pis, handicap suprême, « elle n’imprime pas ». Si on n’imprime pas, on est mort, non ? Dix mois plus tard, invitée
de la matinale de France Inter, elle patauge. Le gentil
François Morel lui-même ironise : « Mme Nyssen a été très
claire, elle a dit qu’il fallait réfléchir, que ces sujets étaient
en réflexion, mais je ne voudrais pas trahir la pensée pointue de Mme Nyssen […]. » Dès lors, la rumeur s’emballe.
Cela devient un tic de langage. Nyssen ? Incompétente.
Gourde. Pathétique.
L’éviction menace. A l’été, Le Canard enchaîné lui assène le coup de grâce en révélant qu’elle et son mari ont
agrandi leurs bureaux arlésiens et parisiens en s’asseyant
sur les règlements. En juillet, se pliant à l’avis de la Haute
Autorité, qui évoque un potentiel conflit d’intérêts, le chef
du gouvernement retire à sa ministre le secteur qu’elle
connaît le mieux, l’édition. Le 16 octobre, son départ est
scellé. Même son bilan deviendra l’objet de quolibets, dès
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
C. PETIT TESSON/AFP - V. KESSLER/REUTERS
Françoise Nyssen trahie par les siens
JEAN-LUC MÉLENCHON A
ÉPINGLÉ UNE « MINISTRE DE
LA CULTURE PLUS OU MOINS
LIÉE AUX SECTES »
lors qu’elle y consacrera dix minutes de trop le jour de la
passation des pouvoirs avec Franck Riester, son successeur. Un politique, lui. Famille ex-UMP.
On l’avait encensée. La voilà lynchée. Est-ce bien de
la même personne dont on parle ? On l’a illico rangée au
rayon des erreurs de casting. Pourtant, ce qu’elle est et
ce qu’elle a défendu, sur le fond, correspondent aux promesses d’Emmanuel Macron. Et si l’échec de Françoise
Nyssen était le symbole d’un macronisme qui prétendait « rompre jusqu’au bout avec le système », qui se retrouve avec les gilets jaunes et digère mal les ministres
issus du terrain ? Faute de métier, l’Arlésienne n’était
pas dans le moule, n’avait pas les codes. Par tempérament, elle répugnait à les adopter. Enthousiaste,
confiante, incapable d’asséner ses opinions, on l’a laissée se noyer, comme si les qualités pour lesquelles on
l’avait nommée étaient précisément celles pour lesquelles il valait mieux s’en séparer.
« Elle n’a pas échoué, c’est un échec de Macron »,
s’insurge son amie Laure Adler. J’ai posé la question à
un expert, Jack Lang, le seul ministre de la Culture avec
Malraux dont les Français n’oublient pas le nom. Il renchérit : « Elle n’a pas échoué, elle a assumé la fonction
avec beaucoup de dignité. » Alors je me suis tournée vers
ses adversaires. Directrice du théâtre de la Commune,
présidente du Syndicat des entreprises artistiques et
culturelles (Syndeac), Marie-José Malis avait clamé que
Nyssen avait « raté » son entrée et ironisé : « La main sur le
cœur, ça ne suffit pas! » Dans une tribune adressée dès avril
à Emmanuel Macron, elle avait stigmatisé « une vision
paresseuse, vénale et embourgeoisée de la culture » et relevé la « timidité » de la ministre. « Vous confirmez ? » lui
ai-je demandé. Il y eut un bref silence. « Non, je ne
confirme pas. » Je lui fais répéter. « Je regrette qu’elle ait
été remerciée, souffle Marie-José Malis. Après cette
tribune, on a eu des séances de travail intenses. C’était
une ministre qui cherchait des solutions, qui prenait au
sérieux ce qu’on lui disait. » Trop tard.
ÉPISODE 2
OÙ LA JEUNE BOURGEOISE BELGE FINIT
PAR TRAVAILLER AVEC SON PÈRE, HUBERT,
DANS LE SUD DE LA FRANCE
F
rançoise a cru qu’elle allait se retrouver à la Culture
avec des gens exquis », raconte une amie. « C’est une
jolie aventure qui démarre, ça va être super sympa »,
l’a entendue dire le patron d’une grande institution culturelle. « Elle avait un côté Oui-Oui, on s’aime tous, vous
m’aimez, je vous aime, raconte-t-il. Nyssen ne s’est pas
rendu compte qu’elle tombait dans un milieu qui n’est pas
gentil. » C’est son erreur. « La bienveillance entraîne la
bienveillance », aime-t-elle afficher. La preuve est faite
que non. Pas à tous les coups.
Il suffit de creuser l’histoire de sa jeunesse pour deviner que ce credo la protège depuis toujours. C’est sa façon
à elle de déminer les conflits et de se rendre inattaquable.
« Françoise est toujours en quête d’approbation », souligne une amie d’Arles. Fille unique d’une mère peu
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démonstrative et d’un père centré sur lui-même qu’elle a
vus se déchirer, elle a vécu une enfance esseulée dans une
banlieue plutôt chic de Bruxelles. La jeune fille se réfugie
dans les livres. La rupture conjugale survient lorsqu’elle
a 13 ans – « C’était mieux après », dit-elle simplement. Elle
reste en tête à tête avec une mère endolorie.
« Elles avaient des relations de copines, raconte son
ex-mari, Jean-Philippe Gautier. Françoise n’a d’ailleurs jamais appelé ses parents ni “Maman” ni “Papa”. » Mais elle
les admire. Ils lui ont appris que la vie doit avoir un sens
et qu’il faut vivre de son travail. Ce sont de fortes personnalités. Kiné, sa mère est spécialisée dans la préparation
à l’accouchement. Hubert, lui, s’est lancé avec succès
dans la publicité et organise aussi des expositions, des
concerts. Mais il a 40 ans, l’âge de changer de vie. Sa
grand-mère tourangelle lui répétait enfant qu’il devrait
un jour retourner en France : « Au sud de la Loire, pour
être sûr de ne pas revenir. » Il vend son agence de pub et
convainc Christine Le Bœuf, son nouvel amour, de partir
s’installer à Arles. Il veut prendre le temps d’écrire. Pour
vivre, il anime des formations.
A Bruxelles, Françoise est inscrite au lycée français. Son
père tient à ce qu’elle parle sans accent belge. Son grandpère maternel, médecin, lui a offert le Journal d’une femme
en blanc, du fameux Dr André Soubiran. Elle rêve secrètement de suivre cette trace. Mais elle n’est pas sûre d’elle.
Encore aujourd’hui, cinquante ans plus tard, quand elle raconte sa vie, elle ne cesse de répéter : « J’ai eu la chance
de… », « J’ai la chance de… » Comme si elle n’y était pour
rien. Un manque de confiance érigé en posture. Un art de
ne pas la ramener, qu’elle a payé cash en politique.
Quand sa mère rencontre René Thomas, le remarquable généticien avec qui elle va refaire sa vie, l’ado, d’abord
agacée par cette intrusion, se laisse peu à peu, avec bonheur, influencer par cet homme généreux. Elle sera,
comme lui, mélomane et serait devenue généticienne s’il
ne l’avait prévenue que, par déontologie, il s’abstiendrait
de la prendre dans son labo. Elle a un autre modèle dans
sa vie, sa grand-mère maternelle, une infirmière suédoise
qui, en 1914, a voulu rompre avec la neutralité de son pays
et a traversé l’Europe à moto pour venir soigner les soldats
français en Normandie.
En 1968, le lycée français est gagné par la contestation.
Craignant la contamination, les autorités belges avaient
fait savoir qu’elles fermeraient l’établissement en cas de
grabuge. Françoise est en terminale. Elle monte en première ligne. Ses cheveux blonds, longs et raides, lui battent
le dos. Un jeune prof d’histoire-géo remplaçant remarque
cette fille un peu girl-scout. Elle a 17 ans. Jean-Philippe
Gautier en a 25. Ils s’aiment. « Radicalement à gauche, elle
était à la fois primesautière et sérieuse, très pénétrée, se
souvient-il. Comme tout ce qu’elle a toujours fait, c’était
avec sincérité et enthousiasme. » A l’université, elle opte
pour la biologie moléculaire. Elle s’engage un temps dans
le groupuscule maoïste du Belge Jacques Grippa.
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Tous deux en quête de combat social, Jean-Philippe
et Françoise quittent leurs banlieues bourgeoises, qu’ils
jugent « insupportables », pour s’installer dans le centreville de Bruxelles, à l’époque abandonné aux plus démunis. Ils achètent une maison à bas prix rue du Béguinage,
et commencent à se battre dans les comités de quartier
contre la politique d’urbanisation de la capitale belge, qui
avait évolué à l’américaine. « On a protesté contre cette
“bruxellisation”, comme on disait, contre les promoteurs,
contre la ségrégation sociale, contre les expulsions, raconte Gautier. C’était une ville où le bourgmestre osait dire
qu’entre une voiture et un enfant il choisissait la voiture.
Il voulait mettre un échangeur d’autoroute sur la place de
Brouckère ! » Happenings, manifestations, repas de quartier, le couple s’insurge contre « la gentrification » – « on
était mal placés », s’amuse l’ex-mari de Françoise. Elle
abandonne son doctorat en biologie moléculaire pour
étudier l’urbanisme en cours du soir, tout en travaillant
APRÈS AVOIR CLAMÉ QUE
SON ENTRÉE ÉTAIT « RATÉE »,
MARIE-JOSÉ MALIS « REGRETTE
QU’ELLE AIT ÉTÉ REMERCIÉE »
dans un Institut d’études et de recherches urbaines plutôt
militant. « J’ai passé ma vie à me battre contre les abus en
matière d’urbanisme, soupire-t-elle, et maintenant on me
cherche noise, c’est le monde à l’envers ! » Elle s’investit
même dans une « école des devoirs » destinée à accueillir
après l’école les enfants dans le besoin. Ils ont une fille
puis, par idéalisme, ils adoptent un enfant coréen. Mais
ils se séparent en 1978. Françoise a 27 ans.
Elle aussi change de vie, rejoint un ami à Paris, trouve
un poste à la direction de l’architecture, qui dépend alors
du ministère de l’Environnement. « Un choc culturel ! »
dit-elle. Elle qui arrive tôt et veut rentrer récupérer ses enfants pas trop tard, à la nordique, supporte mal les mœurs
administratives. « Je me suis fait taper sur les doigts parce
que j’étais allée voir comment ça se passait sur le terrain. »
Cinq mois plus tard, elle n’y tient plus. Elle reprend ses
enfants, son piano, ses jupes longues, ses sabots hippies
et file au volant d’une camionnette de location vers le sud.
Direction Paradou, le village provençal où son père vient
de lancer une modeste maison d’édition dont personne
n’imagine le formidable futur.
J.-P. MULLER/AFP - P. MATSAS/OPALE/LEEMAGE
le récit de lexpress
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Françoise Nyssen trahie par les siens
ÉPISODE 3
OÙ ELLE S’AMOURACHE D’UN NOTABLE
ARLÉSIEN QUI L’AIDE À FAIRE D’ACTES SUD
UNE PUISSANTE MAISON D’ÉDITION
C
’est un mas très simplement beau, un lieu chaleureux où Christine Le Bœuf vit entourée de livres et
de chats. Elle me montre la bergerie, à dix pas dans
le jardin. C’est là que l’ex-mari de Françoise, qui vivait à
Bruxelles, mais enseignait à l’université d’Aix, avait installé
l’Atelier de cartographie thématique et statistique (Actes)
qu’il avait créé avec Hubert Nyssen. Ils ont publié un atlas.
Voir les machines tourner réveille chez le père de Françoise
un vieux rêve, créer une maison d’édition. Lors d’un dîner,
Jean Viard et Michel Marié narrent leur thèse universitaire :
« On va vous publier », décide Nyssen. En 1978, La Campagne inventée sort sous le label Actes Sud. La bergerie servira de nid aux maquettes et aux couvertures que Christine
réalisera. Françoise et ses enfants emménagent au-dessus.
« C’était comme si le soleil entrait dans la maison,
raconte l’octogénaire. Françoise était lumineuse. » La jeune
Nyssen s’empare du secrétariat, s’initie à l’art des bilans,
boucle les cartons et les expédie. « Elle avait l’air éthérée,
fofolle, confondante de naïveté, raconte un familier, mais
elle ne l’était pas du tout. Elle s’est rendue indispensable. »
En réalité, tout le monde fait tout. « On a décidé de s’agrandir et de s’organiser en coopérative ouvrière de production,
poursuit Christine Le Bœuf. On se réunissait tous les lundis, je faisais à manger pour tout le monde. » La maison est
ouverte, on entre, on sort, chacun donne son avis. Un jeune
étudiant sonne à la porte : « Je veux travailler avec vous,
nourrissez-moi, logez-moi, ça me suffit. » C’est Bertrand Py,
qui lira les manuscrits auprès d’Hubert Nyssen puis lui succédera dans ses fonctions de grand manitou de la littérature quand le patriarche se mettra en retrait au milieu des
années 1990. Il est pour beaucoup dans l’aura de la maison.
En 1982, l’un des coopérateurs amène à Paradou un
ami, Jean-Paul Capitani. Lui et sa famille sont réputés
posséder la moitié d’Arles, ce qui est exagéré. De fait, son
grand-père maçon, fils d’immigré italien, avait racheté et
retapé assez de bâtiments en mauvais état pour enraciner
très largement sa descendance. L’œil rieur, l’accent rocailleux, Capitani raconte avec jubilation comment il a
occupé en 1968 son école d’ingénieurs agronomes. « Puis
j’ai fait le paysan, dit-il. Je me suis occupé d’une propriété
viticole bio, de chevaux et de 1 500 brebis. Mais je m’ennuyais. » Dans un pâté d’immeubles situé au lieu-dit le
Méjan, au bord du Rhône à Arles, il a envie d’ouvrir un
restaurant, trois salles de cinéma, une librairie. « Je cherchais quelqu’un pour les livres. » Françoise et son père
sont emballés par le projet. Elle, surtout. Une liaison se
noue. Les éditions s’installent au Méjan. L’association
culturelle du même nom est créée en 1984. On organise
à la chapelle des lectures, des expos, des concerts. Les
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bases de « l’écosystème » Actes Sud sont jetées. Jean-Paul
et Françoise ne se quitteront plus.
Hubert Nyssen a l’idée de chiner de bons écrivains à
l’étranger. Il révèle au public français deux auteurs phares,
Nina Berberova et Paul Auster. « Je suis arrivée au paradis,
raconte l’éditrice Sabine Wespieser, qui fondera bien plus
tard sa propre maison. Actes Sud, c’était une sorte de phalanstère, avec tout le temps des dîners chez Hubert ou chez
Françoise, où les auteurs dormaient. Je trouvais génial de
me baigner dans la même piscine que Paul Auster ! » La
coopérative a vécu. Françoise devient en 1987 PDG de la
société Actes Sud, de fait codirigée avec son père, son mari,
et Bertrand Py. Dans l’allégresse. Hubert, qui a une conception aristocratique du métier d’éditeur, savoure le bonheur
de faire la nique aux Parisiens, qui l’avaient pris de haut.
Sa fille s’est bruyamment battue au début des années
2000 contre le favoritisme germanopratin en matière de
prix littéraires, et la maison gagnera cinq Goncourt, outre
trois Nobel. Pourtant, pendant trente ans, par fidélité à
son sens du collectif ou pour la poésie du mot, Françoise
se définit obstinément comme « ourleuse ».
En 2018, le microcosme parisien ne rate pas la dame
des ourlets. « On s’est trompé, marmonne-t-on, on l’a prise
pour une grande éditrice, elle était simplement la fille de
son père. » L’attaque fait hurler les proches. Sa grande amie
Nancy Huston, auteure maison qui juge la vie politique
française « hystérique », est scandalisée : « Françoise est
une fille qui, comme moi, a été très amoureuse de son papa
étant petite et très en colère pour des raisons analogues,
mais elle a la tête extrêmement bien faite. » Jules Nyssen
aussi s’érige en faux : « Notre père a été fier mais un brin
jaloux de l’espace qu’a pris la maison avec Françoise, ça a
été tendu entre eux. Ma sœur ne s’est pas comportée
comme la fille de son père mais comme une dirigeante, en
défendant le développement de la société. La dimension
entrepreneuriale, c’est elle. » Actes Sud a racheté plusieurs
petites maisons d’édition, ouvert dix librairies en France.
Jean-Paul Capitani martèle : « 11 000 bouquins au catalogue, 350 personnes, 85 millions de chiffre d’affaires, nous
avons grandi. Sans Françoise, Actes Sud n’existerait plus.
La cohésion, c’est elle! » Outre déminer les conflits, instiller l’esprit de famille dans la maison, « elle a su, mieux
qu’Hubert, entourer les auteurs, croire en eux, souligne un
ancien. Beaucoup seraient partis, sans son empathie ».
Tout fonceur et défricheur de talents qu’il fut, le père,
lui, se serait peut-être contenté d’une petite maison chic et
sympathique. La publication d’un polar comme Millénium, par exemple, n’était pas sa tasse de thé. « Bien plus
qu’Hubert, Françoise et Jean-Paul ont eu envie de grossir
tout en tenant leur discours performatif, nous sommes une
petite maison provençale de gauche, etc. », précise une
ancienne. Une musique qui agace pas mal à Arles, où l’on
râle – comme à Paris – contre une certaine « radinerie » en
matière de salaires, et où l’on estime que le militantisme
culturel affiché habille plaisamment le sens des réseaux de
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Françoise Nyssen trahie par les siens
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Françoise et l’intérêt commercial d’Actes Sud. Faire ce
qu’on aime et bien vendre pour rester indépendant, c’est le
mantra Nyssen. Avec ses trois salles de cinéma, son hammam, ses expos, ses concerts, Actes Sud est devenu un acteur puissant de la ville, son premier employeur. En 1994,
le conseil municipal lui a voté une adresse ad hoc, place
Nina-Berberova. Vous en connaissez beaucoup, des maisons d’édition qui habitent la rue de leur auteur préféré ?
HENRI DAHAN, DÉLÉGUÉ
GÉNÉRAL DE LA FÉDÉRATION
STEINER-WALDORF,
SE DIT SACRIFIÉ
ÉPISODE 4
OÙ L’ON REVIENT SUR LES POLÉMIQUES
QUI ONT TERNI SON IMAGE DE MINISTRE
S
’il y a un qualificatif qui la définit et que personne
ne conteste, pas même ses détracteurs, c’est « généreuse ». Elle l’est par tempérament et par conviction. Quand, peu après sa destitution, on la voit débouler
sans chichis dans les bureaux parisiens d’Actes Sud, elle
installe aussitôt une sorte d’intimité. Cette femme joue ce
qu’elle est. Elle rit, touche ses cheveux, raconte qu’elle
vient de se faire opérer de la cataracte. « J’imagine que j’ai
besoin de voir clair », a-t-elle glissé à une amie. Elle est
blessée du sort qu’on lui a fait, ne s’en cache pas, rembobine le film. S’interrompt pour prendre un conseiller de
l’Elysée au téléphone. Il faut recaser l’équipe ministérielle. Elle sort une photo de son ex-chef de cabinet,
« l’homme le plus délicieux du monde ».
C’est un optimisme têtu qui s’illustre dans cette attention à autrui. L’ex-petite Belge sidérée par le chaos du
monde adulte s’emploie à huiler tout ça. Disciple de
Pierre Rabhi, fan de Cyril Dion, elle médite chaque matin
une demi-heure et se voudrait exemplaire. L’Association
du Méjan pratique des tarifs raisonnables. Actes Sud a été
l’une des premières entreprises à mettre en place les
35 heures. Sa patronne est un pilier de l’association Progrès du management. Elle offre 600 livres par an à une
prison locale. « Elle est même venue rencontrer les détenus », précise une intervenante, Sylvie Ariès.
Le couple Nyssen-Capitani n’était pas non plus obligé
de tendre la main à Maxime Frérot, ex-membre d’Action
directe, doublement condamné à la perpétuité en 1989 et
1992. « Ils l’ont initié aux métiers du livre dans le plus
grand secret lorsqu’il était en liberté conditionnelle, se
souvient une personnalité de la ville. Sa peine purgée, ils
l’ont intégré à la famille, invité à tous les dîners. Il dirige
aujourd’hui le cinéma qu’ils ont créé en 2011. »
Ce dimanche, le buffet rituel post-concert tire à sa fin.
Les invités s’en vont. Françoise Nyssen me fait visiter
l’hôtel particulier qu’ils habitent, splendide sans ostentation. Dans un passage, elle s’arrête devant la photo d’un
bel adolescent, son fils Antoine, qui s’est suicidé aux
Etats-Unis en 2012, à l’âge de 18 ans. Le sujet n’est pas
tabou. Ses parents ont donné son nom à la fondation
qu’ils ont créée en son souvenir. « Ça me rendra heureux
de savoir que vous vous portez bien et que vous faites ce
que vous aimez », leur avait-il écrit avant de se donner la
mort. C’était l’un de ces enfants singuliers qui passent
pour inadaptés quand l’école ne sait pas s’adapter à eux.
Convaincus qu’une pédagogie plus épanouissante
aurait pu sauver Antoine, les Nyssen-Capitani ont lancé en
2015 un lieu alternatif, l’école Domaine du possible, censé
offrir un cocktail de méthodes différentes sous la houlette
d’Henri Dahan, délégué général de la Fédération SteinerWaldorf. Dès la nomination de Françoise Nyssen Rue de
Valois, Jean-Luc Mélenchon a sauté sur l’occasion pour
épingler une « ministre de la Culture plus ou moins liée aux
sectes », Rudolf Steiner étant l’initiateur d’un courant
ésotérique parfois soupçonné de dérives sectaires, l’anthroposophie. « Henri, tu te casses ! Tu sors d’ici ! » En ces
termes vigoureux, Jean-Paul Capitani a mis fin en juillet 2018 à l’emploi d’Henri Dahan, après la publication dans
Le Monde diplomatique d’une enquête sévère sur l’anthroposophie, concluant sur l’école de la ministre. A Arles, le
conflit couvait depuis un moment. « Pendant trois ans,
Dahan et sa femme n’ont fait que du Steiner, témoigne une
mère d’élève, ce n’était pas ce qui était demandé. »
Située dans un merveilleux site agreste, avec potager
bio et centre équestre, l’école tiraillée a vécu un automne
perturbé. Dahan s’est prétendu victime d’un revirement
des fondateurs. Dans une revue de la Société anthroposophique de France, Françoise Nyssen évoquait en 2016
sa famille « très anticatholique, franc-maçonne » et son
propre rationalisme : « Il a fallu un choc, un drame, pour
que tout à coup le voile se déchire et que la spiritualité
parvienne au centre de ma vie. » Le 29 septembre 2018,
dans une lettre à ses amis, Dahan se dit sacrifié : « La
pédagogie Steiner-Waldorf fait les frais d’une tentative de
sauvetage de la ministre de la Culture. »
Ministère oblige, Françoise Nyssen avait renoncé à
toutes ses responsabilités à la tête d’Actes Sud. Son mari
avait pris les rênes. C’est d’Arles que sont revenus les coups.
Le 20 juin 2018, Le Canard enchaîné révèle que la maison,
située dans un quartier classé, a entrepris des travaux
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le récit de lexpress
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d’agrandissement sans déclarer les travaux ni solliciter
l’aval de l’architecte des Bâtiments de France. Celui-ci est
venu voir et a signifié ses reproches en 2014 à la direction
d’Actes Sud, qui n’en a pas tenu compte, pas plus que de
l’avis « défavorable à la poursuite de l’exploitation de l’établissement », émis dès 2011 par la commission de sécurité.
Péché véniel, plaide Capitani. « Les travaux, Françoise s’en
fout. C’est moi le père hôtelier de la maison. » Dans les couloirs de la mairie, on confirme : « L’immobilier, c’est lui, et il
se croit tout permis. » Elu chargé de l’urbanisme, David
Grzyb ronchonne : « Redoutable homme d’affaires, il considère qu’on est des ploucs et que, vu l’importance de ses projets, il peut s’accommoder de la règle. » L’affaire est en cours
de régularisation. Personne à Arles n’a porté plainte. A Paris,
si. Pour deux mezzanines et un escalier de bois non déclarés, dans un site classé. « Du mobilier démontable, des mètres carrés qui n’entreront jamais dans un prix de vente »,
grogne Jean-Paul Capitani. Lui qui pousse les murs comme
on respire admet tristement : « Il va falloir déménager. »
ÉPISODE 5
OÙ L’ON COMPREND POURQUOI L’ÉDITRICE
À SUCCÈS A CONNU L’ÉCHEC EN POLITIQUE
F
rançoise Nyssen ne se repent pas. « Si cette aventure
avait nui à Actes Sud, je regretterais peut-être. » Trois
semaines après son limogeage, la maison décroche
le Goncourt, ça soulage. D’ailleurs, regretter quoi ? Quand
elle a Emmanuel Macron au bout du fil le lendemain de
son élection, elle est surprise. « J’ai dit non, je ne me sentais pas la personne adéquate, faute de préparation. » Elle
téléphone à un homme du sérail : « Est-ce qu’il faudra que
je vienne habiter à Paris ? » A l’Elysée, le lendemain matin,
elle voit le président, croise Nicolas Hulot. Rassurée, elle
appelle ses proches. « Qu’aurait pensé Papa ? » demandet-elle à Christine Le Bœuf. Nyssen est montée au gouvernement en soldat. « Engagement, cohérence sont des mots
qui m’importent », affirme-t-elle. Pas un membre de son
personnel qui ne l’ait entendue citer la parabole du colibri
de Rabhi qui éteint l’incendie avec son bec, à chacun de
« faire sa part », pour le bien collectif. Une amie se souvient : « Françoise pensait que tout le monde allait travailler ensemble dans le même sens. Elle s’est mise à textoter
avec les copains ministres. » L’été 2017, elle est partie en vacances avec Muriel Pénicaud. Le programme culturel de
Macron l’enthousiasme. Elle y retrouve ses dadas. L’éducation artistique, la décentralisation culturelle, la musique
à l’école. « Le pass culture, elle n’en voulait pas, ça l’empêchait de dormir », soutient un ex-membre de son cabinet.
Devant sa cheminée, à Arles, elle corrige : « Je ne voulais
pas d’un chèque qui risquait d’être détourné comme en
Italie. Mais on a créé un pass formidable, géolocalisé, qui
permet d’accéder à ce qui se fait autour de soi. On allait
démarrer l’expérimentation quand je suis partie. »
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Rue de Valois, il y a alors ceux qui l’adorent et ceux qui
s’arrachent les cheveux. Trop confiante, trop volubile. « Dès
qu’elle pense quelque chose, elle l’exprime, murmure l’un
d’eux, et ça se savait dans tout Paris. On lui conseillait de
faire attention, mais elle n’aimait pas tellement se discipliner. » La ministre corrige les discours qu’on lui prépare.
Barrés les « j’ai décidé que » et autres formules d’autorité.
Elle remplaçait par « je vous propose de », ou « parlons-en
ensemble ». Le secteur aussi s’émeut : « Elle était littérale,
revendiquant sa méconnaissance, se rappelle Marie-José
Malis. C’était estimable, mais déstabilisant. » Quand on a
un secteur aussi large que la culture et les médias, on ne
peut pas tout savoir en trois jours. Les autres font semblant.
Nyssen réclame l’indulgence : « Excusez-moi, je ne suis pas
une machine, j’ai besoin d’apprendre. » Une attitude très
« En marche ». Mais les macroniens ne le sont plus, ils sont
arrivés. La posture d’humilité ne passe plus. « En politique,
il faut montrer les muscles, tacle un ténor du milieu culturel. Je l’ai vue lire son discours à Tours, aux Assises du journalisme, elle était incapable de donner le sentiment qu’elle
avait des convictions, elle était hors sol. » Piètre oratrice, elle
ne masque pas ses moments de désarroi. « Elle ne tenait pas
son agenda, annulait à la dernière minute, disait un truc
et son contraire, fuyait les tables rondes, préférait les discours écrits, ce qui montre qu’elle n’était pas à l’aise sur ses
sujets », assure un cadre d’un grand établissement.
Quand je fais remarquer à Françoise Nyssen que le
milieu lui reproche son indécision, elle réagit : « J’aime
bien la concertation mais c’est moi qui ai convaincu Jeff
Koons de renoncer à installer son cadeau au Palais de
Tokyo, c’est moi qui ai empêché Marcel Campion de
venir en 2017 au jardin des Tuileries. Il est revenu cette
année, c’est insensé… » Elle égrènerait bien son bilan.
« Le ministère ne devrait pas être un lieu de pouvoir, mais
de pouvoir faire », insiste-t-elle. « Elle s’est battue avec
succès sur les fake news et pour la directive européenne
sur les droits d’auteur, sans la ramener, sans faire trop de
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F. BOULANT/HANS LUCAS - J. SAGET/AFP
Françoise Nyssen trahie par les siens
JOANN SFAR : « L’HISTOIRE SE
SOUVIENDRA QUE C’EST UNE
MINISTRE ÉDITRICE QUI AURA
MASSACRÉ LES ÉCRIVAINS »
bruit, reconnaît l’un de ses contempteurs. Mais elle ne savait pas se vendre. » Bordée par l’Elysée, Matignon et les
grands « missionnés » – Orsenna sur les bibliothèques et
Bern sur le patrimoine –, elle a lancé maladroitement son
combat contre la « ségrégation culturelle » en annonçant,
sans prévenir la direction du Louvre, son désir d’envoyer
en province des œuvres prestigieuses, dont La Joconde,
qui, fendue, ne voyage plus depuis longtemps.
« Elle commençait à maîtriser ses dossiers quand on l’a
fait partir », déplorent certains de ses interlocuteurs. Les
chantiers de fond sur la réforme de l’audiovisuel et la chronologie des médias pour le cinéma sont restés ouverts.
« Son bilan en dix-sept mois n’est pas honteux par rapport
à d’autres ministres », résume Hervé Rony, directeur de la
Scam. Alors oui, elle trouve son éviction « injuste ». Et absurde l’avis de la Haute Autorité pour la transparence de
la vie publique qui, bien qu’elle ait fait appel, a conduit à
la priver en juillet 2018 de ses compétences les moins discutées, « raison même de ma nomination, précise-t-elle.
Dans les faits, il n’y avait pas de conflit! » L’avis a été traduit
par un décret gouvernemental, tombé peu après l’article
du Canard enchaîné relatant les négligences d’Actes Sud
en matière de travaux à Arles. Sur ce sujet, elle lève les
yeux au ciel : « C’était pour loger des gens qui travaillaient
avec nous et on m’a traitée comme une délinquante ! »
A la parution de l’article de juin, le président a envoyé
un SMS à sa ministre : « Tenez bon! » Elle a répliqué : « Si ça
pose problème, je m’en vais ! » On l’a tranquillisée. Vœu
pieux. On n’en est plus à dauber les tenues d’une ministre
qui mettait deux jours de suite le même pull, comme l’avait
twitté avant Noël une femme, sénatrice PS, non sans vulgarité. Le microcosme l’a déjà enterrée. Une quarantaine
d’auteurs balancent une tribune meurtrière, emmenés par
un Joann Sfar déchaîné : « L’Histoire, assure-t-il alors, se
souviendra que c’est une ministre éditrice qui aura massacré les écrivains. » Le cabinet panique. Lors du Festival
d’Avignon, Françoise Nyssen veut publier une tribune.
« Elle a eu un mal de chien, ça n’intéressait pas les journaux,
raconte un témoin. Son cabinet a fini par la soumettre aux
gens de théâtre et à tenir compte de leurs avis, ce qui était
ahurissant! On ne soumet pas la parole d’un ministre à ses
détracteurs! » L’article paraîtra dans Libération.
En août, Robin Renucci et six autres représentants du
monde du théâtre rédigent une tribune furieuse contre
la politique culturelle du gouvernement et Le Canard
publie son second article sur les travaux d’Actes Sud, à
Paris cette fois. En septembre, le lendemain de la démission de Nicolas Hulot, le Premier ministre convoque Nyssen et lui tend la perche : « Comment tu te sens ? » Elle
sourit : « Là, je suis à fond, ce n’est pas le bon moment ! »
Ses dossiers progressent. On attendra les européennes de
2019, conviennent-ils. Le départ en octobre de Gérard Collomb précipite celui de la ministre de la Culture. « Plus ça
avançait, plus je me sentais forte, relève-t-elle. Je suis
frustrée de ne pas avoir été au bout de ma tâche. »
Le soir du Goncourt, lors du cocktail d’Actes Sud, un
petit air de mea-culpa flottait dans l’air. « On aurait dû la
soutenir », murmurait-on. Françoise Nyssen veut croire
que les médias l’ont tuée. Mais, comme observe l’une de ses
amies, « cette femme a été démolie par son monde ». J. R.
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Éditions Héloïse d’Ormesson
Un hosanna sans fin
ou l’espérance en testament.
culture
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ILLUSTRATION GEORGE(S)/LA SUITE
SPÉCIAL
RENTRÉE
LITTÉRAIRE
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culture
Un voyage hilarant, un roman musical,
un récit d’apprentissage… Les choix de la rédaction
de L’Express de cette rentrée littéraire.
Nos coups
de cœur
Cherchez
le garçon
Un récit d’apprentissage
sur fond de musique
new wave eighties.
Vincent Raynaud
se souvient… Ou pas.
par Jérôme Dupuis
B
ILLUSTRATIONS GEORGE(S)/LA SUITE
ien sûr, on pourrait dire qu’il
s’agit d’un « roman rock ».
Ce serait simple et pas vraiment faux. Mais, fort heureusement,
Toutes les planètes que nous croisons
sont mortes est plus que cela : le récit
d’une certaine grâce adolescente rattrapée par la glaciation des émotions
quand vient l’âge adulte. Les premiers chapitres, composés d’une
seule longue phrase (mais tout à fait
fluide), font un peu songer aux Enfants terribles de Cocteau : deux fils
de bonne famille s’inventent des
jeux – « Le dernier au portail est
Alain Peyrefitte ! » – dans un grand
appartement du boulevard SaintMichel, à Paris. Un jour, en pleine
explosion punk, Tristan, le cadet,
tombe sur l’une de ces petites
annonces qui fleurissaient chez les
disquaires de la fin des années 1970 :
« Trio new wave chant-guitare-basse
cherche batteur. » Le beau gosse finit
par devenir chanteur « charismatique » du groupe La Monstrueuse
Parade, sorte de clone de Taxi Girl.
S’ensuivent les prévisibles galères
du genre – tournées en camionnettes, sandwichs d’aires d’autoroute, managers véreux – puis, le
succès arrivant, le grand barnum
rock’n’roll, « cet immense cliché qui
regorge de fautes et de rédemption,
de graals sublimes et de baleines qui
vous bouffent ».
Le tout est délicieusement
« eighties » : le groupe se réjouit
d’avoir une brève dans L’Officiel des
spectacles, sort au Rose Bonbon, tandis que Mitterrand nationalise à tour
de bras. On goûtera aussi l’interview
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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Spécial rentrée littéraire
Une odyssée
en canapé-lit
Avec Pierre Jourde au volant,
un hilarant périple à travers
la France et les souvenirs
d’une famille fantasque.
par Marianne Payot
fictive de notre héros dans Lunettes
noires pour nuits blanches par un
Thierry Ardisson plus vrai que nature (« Coke ou héro ? »). il y a un peu
du Bret easton ellis première manière dans ce flot incontrôlable de
pensées adolescentes. et une forme
d’ingénuité de l’instant présent, que
semblent avoir tuée nos iPhones
connectés en permanence. d’ailleurs, la dernière partie de Toutes les
planètes que nous croisons sont
mortes raconte bien la froideur des
années 2000, cette décennie des
« dJ » et des « remix ». Vincent Raynaud (par ailleurs traducteur et directeur du département de littérature italienne chez Gallimard, qui
édite notamment elena Ferrante) est
né trop tard pour avoir vécu « en direct » l’explosion new wave de la fin
des années 1970. A le lire, on jurerait
pourtant qu’il était caché derrière un
pilier du Gibus quand Taxi Girl est
monté la première fois sur scène…
TOUTES LES PLANÈTES
QUE NOUS CROISONS
SONT MORTES
PAR VinCenT RAynAUd.
L’iCOnOCLASTe, 544 P., 19 €.
H. ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE
VINCENT
RAYNAUD
S. REMAEL/SDP
C
’est un festival. de bons mots,
de tirades désopilantes, d’anecdotes savoureuses, de trouvailles linguistiques, de digressions
baroques, d’habiles exercices d’autodérision. dès l’entame de ce Voyage du
canapé-lit, on sent qu’un bonheur de
lecture va nous accompagner tout au
long de ce récit-roman, où, nous prévient l’auteur, tout est vrai mais rien
PIERRE
ne s’est déroulé dans la temporalité
JOURDE
associée. « Ma grand-mère est morte
en pleine forme. » Tandis que claque
Bernard, les chahuts de Pierre, les
la première phrase, s’ébauche le pordémêlés musclés avec les voisins, le
trait de cette Mémé noussat, aussi mépassage épique du Mexique au Guatechante et pingre que son couteau de
mala, les virées périlleuses en canoë,
bouchère était affûté, et particulièrela rencontre avec ses homonymes…
ment ignoble avec sa propre fille, cette
Le tout, entrecoupé par quelques évomère aimante et aimée de ses enfants.
cations des villes traversées : Briare,
A la recherche d’une réconciliation
La Charité, Moulins, Gannat, Aigueposthume, cette dernière
perse… Le lecteur, souLe récit, bric-à-brac
décide de garder l’horrivent pris à partie, ne
ble canapé-lit olive à
s’ennuie pas une sed’histoires
fleurettes de la défunte
conde durant ce long
familiales, s’envole
et demande à ses fils de
trajet, d’autant que les
tandis que défilent
le convoyer jusqu’à la
scènes d’anthologie se
les paysages
maison familiale du hasuccèdent. A retenir,
meau auvergnat, celui-là même où
deux séquences scatologiques hilaPierre Jourde faillit être lynché après
rantes mettant en scène l’auteur de La
avoir publié son Pays perdu.
Littérature sans estomac, l’une sur un
Qui n’a pas rêvé de faire Créteilcol du Tibet, l’autre à la remise du prix
Lussaud par les nationales (dont la 7)
de la critique de l’Académie française,
au volant d’un Jumper? Pierre Jourde
le dernier qu’il recevra sans doute tant
s’en charge, et embarque le lecteur un
sa description des « vieux clowns arweek-end de Pâques en compagnie de
thritiques », « cheptel cacochyme »
son frère Bernard, dit « le génie du
descendant avec difficulté les marches
Mal », de sa belle-sœur Martine, et du
de la Coupole, est délicieusement irréfameux canapé-lit, objet maudit à
vérencieuse. Comme ce voyage, parl’instar de tous ceux avec lesquels il
fait élixir de bonne humeur.
noue une relation conflictuelle depuis
l’enfance. Les paysages défilent,
LE VOYAGE DU CANAPÉ-LIT
le récit, bric-à-brac d’histoires famiPAR PieRRe JOURde.
GALLiMARd, 272 P., 20 €.
liales, s’envole. Les frasques du jeune
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culture
Désobéir
à son destin
Les nuances
de la nuit
Murielle Magellan donne
la vedette à une jeune
serveuse complexée par
ses origines modestes. Un
roman d’actualité, sensible,
très réussi. Par Delphine Peras
Une fillette vendue
à un ignoble notable,
une nature sauvage
et un souffle renversant.
Par Sandra Benedetti
U
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
J.-P. BALTEL
M
arie Leroy, 23 ans, aurait sans
doute rallié les gilets jaunes.
Orpheline de mère, un père
grabataire à sa charge, cette serveuse
d’une brasserie du Havre vit chichement de son salaire (1 600 euros,
pourboires compris). « Sauver sa
peau. Avoir un toit, de quoi manger,
organiser son quotidien », voilà l’esMURIELLE
sentiel. Même si Marie, « beauté simMAGELLAN
ple et tonique », se prend à rêver d’une
idylle avec un graphiste de 25 ans,
soixantaine, « obèse et encombré de
beau parleur, passionné de cinéma.
lui-même », aussi érudit que pessiMais après une nuit ensemble, patamiste, bien plus nanti que Marie à
tras : « Tu viens vraiment de la France
tous points de vue.
profonde, en fait ! » lui lance-t-il. ForC’est lui qui préside le procès en
cément, la jeune femme ne sait pas
comparution immédiate dont elle
qui est François Truffaut, n’a jamais
écope après un geste de violence invu Le Dernier Métro ni Les Quatre
contrôlé. C’est lui aussi qui la tire de ses
Cents Coups. « Pourtant le dernier
affres financières en la recrutant
métro, elle l’a déjà pris, et les quatre
comme chauffeur particulier pour
cents coups, elle les a
quelques mois, en
Peut-on,
déjà reçus »…
plus de son travail à la
Peut-on désobéir à
brasserie. egalement
comme le chantait
son destin quand on n’a
auteure de théâtre et
Alain Souchon,
pas fait d’études et que le
metteure en scène, scé« changer le sens
sort s’acharne ? Peut-on
nariste pour la télévides rivières » ?
« changer le sens des rision (P. J., Petits meurvières », comme le chantait Alain Soutres en famille) et pour le cinéma (Sous
chon dans La Beauté d’Ava Gardner ?
les jupes des filles, Si j’étais un homme),
d’où le titre de ce formidable roman,
la romancière confirme son sens de la
le cinquième de Murielle Magellan.
mise en scène, des dialogues, du
Un récit d’apprentissage sensible,
rythme. elle impressionne par son hafort, pas misérabiliste ni complaisant,
bileté à confronter deux mondes moins
questionnant avec brio le fatum social
étanches qu’il n’y paraît. et s’accorde
et culturel d’une catégorie de Franune note d’espoir qui résonne agréaçais, ces familles « qui rasent les
blement en ces temps d’inquiétude.
murs ». Une partition mélodramatique contemporaine dont l’héroïne
CHANGER LE SENS
partage la vedette avec un juge « péniDES RIVIÈRES
ble et cassant », très clairvoyant en véPAR MURieLLe MAGeLLAn.
JULLiARd, 240 P., 19,50 €.
rité : Gérard doutremont, la petite
n autre siècle, dans les
Landes. Au seuil de la mort,
un vieux curé se souvient. il
avait 28 ans. il battait les campagnes
avec son sacristain pour appeler la
protection du Tout-Puissant sur les
récoltes, entendait les paroissiens
en confession. des fautes avouées,
des tourments déballés, l’ordinaire
d’un homme d’eglise. Savoir le pire
et ne pas chercher à infléchir le
cours des choses, les abandonnant à
la grâce de dieu. Sauf cette fois-là. A
la requête d’une inconnue, il avait
subtilisé et lu les cahiers d’une certaine Rose, cachés dans les cottes
d’une morte, à l’asile de fous. Rose,
prénom de fleur, chemin d’épines
labouré à la plume dans un journal
intime.
des phrases griffonnées au fond
d’une cellule, à vous trouer l’âme.
L’histoire d’une gosse de 14 ans vendue à un notable par son père, un
fermier trop pauvre pour nourrir sa
femme et ses quatre filles. Une vie en
bourgeon désormais cloîtrée dans
un manoir isolé, l’innocence esquintée par un fumier plein aux as et sa
mère, maigre et méchante comme
une écharde. des secrets infects
suintent des murs, un silence visqueux étouffe le bruissement des
saisons. La monstruosité couve dans
l’âpreté des mots.
Au tournant des pages de Rose,
d’autres personnages tressaillent.
Son père, Onésime, que le remord
cogne aux tempes. Sa mère, ventre
pilonné par son absence. edmond,
l’énigmatique factotum du rupin,
épouvanté par le sort qu’il sait réservé à Rose. et un garçonnet privé
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Spécial rentrée littéraire
Murmures
des fantômes
Pour son premier roman,
le nouvelliste texan met en
musique un chœur de voix
d’outre-tombe, dont celle du
fils de Lincoln. Audacieux.
Par Estelle Lenartowicz
de grand air par deux maudits. des
damnés de la terre et des naufragés
du ciel aux destins noués en toile
d’araignée. inextricablement liés
par des menteries qui volent en
éclats d’une ligne balancée comme
une gifle.
On retrouve les obsessions de
Franck Bouysse, des paysans étrillés par la disette, une nature sauvage, des secrets explosifs et des
êtres aux sentiments tellement tus
qu’ils en suffoquent. Mais ici le
souffle est large, l’écriture limpide
comme une eau vive. Rose, la captive aux méditations troublantes,
pique le récit de ses éclats d’étoile
noire. L’acharnement à survivre,
peut-être une lumière, tremble au
rebord des mots semés de cendres
et de mésanges. délesté des excès
de fioritures de Glaise, son précédent roman, Bouysse brosse une
fresque saisissante et envoûtante,
un tumulte d’émotions aux mille
nuances de nuit.
NÉ D’AUCUNE FEMME
PAR FRAnCk BOUySSe.
LA MAnUFACTURe de LiVReS,
336 P., 20,90 €.
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D. CROSBY/SDP
FRANCK
BOUYSSE
L. CENDAMO/LEEMAGE
C
’est un entre-deux aux contours
mouvants, une zone tapissée
d’ombres où déambulent nuit
et jour des silhouettes fantasmagoriques. est-ce donc là que les âmes se
retrouvent après la mort ? dans son
premier roman récompensé par le
Man Booker Prize 2017, le nouvelliste
George Saunders (né en 1958 au Texas)
GEORGE
convoque cet espace intermédiaire,
SAUNDERS
entre le trépas et la renaissance, que les
bouddhistes appellent bardo. Le lecd’admettre leur mort. Chaque chapitre
teur, bien vivant, y accède par un
se compose d’un collage de voix ou
chœur de voix venues d’outre-tombe,
d’extraits de journaux qui se superpocelles d’une centaine d’esprits,
sent en un kaléidoscope surnaturel.
hommes, femmes et enfants, qui ont
Mêlant documents historiques (cartous vécu au xixe dans l’Amérique de la
nets de bord, coupures de presse) et
guerre de Sécession, sous la présifragments imaginaires, George Saundence d’Abraham Lincoln. ils ont été
ders tapisse une chambre d’échos qui
militaire, révérend, esclave, chasseur,
tangue tantôt vers le merveilleux, tanjeune victime de viol, mère de famille
tôt vers le vaudeville et la comédie
nombreuse… dans cette
noire. Prisonniers des
Un étrange
contrée de spectres eressences qui les déterrants, les corps se métaminent désormais pour
mais formidable
morphosent, modelés
toujours, les mortsroman sur le deuil
par les circonstances et le
vivants épient et caquetet l’impermanence
passé. Celui qui n’a pas
tent devant le président
des choses
pu consommer son maLincoln venu se recueilriage a le membre hypertrophié. Celui
lir dans la crypte où repose son enfant.
qui s’est ému de la beauté du monde a
Figure de grande compassion, ce derla peau recouverte d’oreilles et de
nier émeut par son humanité, tandis
paires d’yeux. Parmi eux, un certain
que sa peine se mêle aux chants voluWillie Lincoln, fils du 16e président des
biles (parfois un peu trop) des mortsetats-Unis, décédé à l’âge de 11 ans de
vivants qui l’entourent. ensemble et
la typhoïde, laissant son père dans un
dans l’au-delà, ils composent le tableau
chagrin inconsolable. Timide, le garirréel d’une communauté post-morçon va devenir le cœur de cet étrange
tem. Leurs angoisses sont les nôtres.
mais formidable roman sur le deuil et
l’impermanence des choses.
LINCOLN AU BARDO
Hybride et expérimental, Lincoln
PAR GeORGe SAUndeRS, TRAd. de L’AnGLAiS
au bardo est une histoire de fantômes
(ÉTATS-UniS) PAR PieRRe deMARTy.
FAyARd, 400 P., 24 €.
dans laquelle les personnages refusent
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culture
Tous contre un
La vie aux
quotidiens
Q
Dans Kiosque, Jean Rouaud
raconte ses années passées
à vendre des journaux,
là où il devint écrivain à
force de côtoyer l’humanité
tout entière. Magnifique.
Par Eric Libiot
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
J.F. PAGA/SDP
L
e passé se raconte en virgules,
longues phrases rythmées par
des visages et des gestes, qui ramassent des souvenirs comme des
feuilles à peine jaunies. Jean Rouaud,
Prix Goncourt en 1990 pour Les
Champs d’honneur, a travaillé sept
ans, pour ceux qui s’en souviennent
JEAN
– mais à l’époque l’affaire avait fait
ROUAUD
grand bruit sinon sourire – dans un
kiosque à journaux rue de Flandre, à
mémoire blessée », écrit joliment Jean
Paris, xixe arrondissement. Sept ans
Rouaud. C’est effectivement dans cet
pour cet homme venu de Campbon,
habitable succinct posé sur un bout de
dans la région nantaise, monté à la
trottoir que l’écrivain qu’il n’est pas
capitale dans l’espoir d’y faire carrière
encore, bien qu’il bouillonne de mots,
dans la « poétique » à force de récits
va comprendre que s’il faut du style
déstructurés, de ponctuation aussi arpour poser sa plume sur une page, il
bitraire que révolutionnaire, d’enjeux
faut surtout raconter des hommes et
dramatiques encore jamais lus ; c’est
des femmes, des morts et des vivants,
dire si Jean Rouaud a failli mourir au
des sourires et des larmes. Sept ans de
champ d’honneur littéréflexion lui ont été néEmouvant
raire, essuyant refus sur
cessaires, mais ce n’est
refus des éditeurs et bien
pas si long finalement,
récit du temps qui
obligé de travailler pour
puisqu’ils lui ont permis
passe sans qu’il
vivre, ici dans une libraice livre magnifique,
soit dit que c’était
rie de livres d’art d’occapuissant parce que si
mieux avant
sion, là sur un trottoir du
simple, qui raconte à sa
nord de Paris à vendre journaux en
juste valeur le type achetant son jourtous genres aux côtés de M., peintre
nal de turf comme l’érection de la
maudit, et de P., anarchiste lettré.
pyramide du Louvre, Flaubert, Joyce
Ce Kiosque, émouvant récit du
et le cafetier du coin, les sœurs Caltemps qui passe sans qu’il soit dit
vèze, marchandes à Campbon levées
jamais que c’était mieux avant, ni que
de bonne heure, et Proust qui ne se
couchait pas plus tard. Les paroles
la nostalgie embellisse quiconque, est
le parcours d’un homme porté par le
s’envolent, les visages s’estompent, les
quotidien du bitume qui observe de
souvenirs parfois résistent, heureusement les livres restent.
son tabouret, quand il en a un, la vie
qui vient et revient comme la monnaie qui entre et sort des poches de ses
KIOSQUE
clients. Ce kiosque qui est « en réalité
PAR JeAn ROUAUd.
GRASSeT, 288 P., 19 €.
une sorte de clinique réparatrice de la
uelle est la plus grande
crainte des éditeurs
et écrivains français en
cette rentrée 2019? Pas les
gilets jaunes, ni les frimas
hivernaux, mais un certain
Michel Houellebecq, dont
le roman, Sérotonine, tiré
à 320000 exemplaires,
devrait jouer les rouleaux
compresseurs. Alors? Alors,
les ouvrages de certains
auteurs phares comme
Philippe Besson, Andreï
Makine, David Foenkinos,
Véronique Ovaldé ou
Delphine de Vigan ont été
prudemment programmés
fin janvier et au-delà;
d’autres, à l’instar d’Elena
Ferrante, d’Eric-Emmanuel
Schmitt, d’Atiq Rahimi,
ou de Tahar Ben Jelloun,
s’apprêtent à affronter
l’auteur de Soumission.
Reste que, selon Livres
Hebdo, pas moins de
493 romans vont envahir
les librairies. Un vrai pari
sur l’appétit des Français
pour les nouveautés et
sur leur curiosité puisque
les primo-romanciers sont
encore une fois à l’honneur.
Ils sont 77 en effet, soit
20 % de plus que l’année
dernière, à connaître les
joies de la publication. Albin
Michel, Gallimard et Plon
font le forcing, avec
respectivement six, cinq et
quatre premières fictions.
Roman social et (ou)
générationnel, islamisme,
terrorisme, féminisme…
tous les grands sujets de
la littérature contemporaine
sont abordés, tandis que
parmi les thèmes universels,
on note une abondance
d’ouvrages sur la rupture
et la mort. On se quitte
beaucoup en ces temps
mouvementés, on pleure et
on essaie de surmonter sa
peine. Avec ou sans succès.
Avec ou sans sérotonine,
le neurotransmetteur
désormais célèbre,
surnommé l’hormone du
bonheur. Mais qui pourrait
bien faire le malheur
de beaucoup. M. P.
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Spécial rentrée littéraire
Après une année 2018 médiocre, Vincent Monadé,
le président du Centre national du livre (CNL), s’inquiète
de la dynamique de l’édition française.
“Les séries font
beaucoup de
mal au livre”
PROPOS RECUEILLIS PAR MARIANNE PAYOT
milieu de chaîne, lui, est nouveau [les
auteurs à 25 000 exemplaires qui n’en
vendent plus que 10 000, NDLR]. C’est
là qu’il faut porter l’effort pour les écrivains dont la réputation littéraire n’est
pas discutable. La BD va très bien, le
poche se porte étonnamment bien, le
plus inquiétant est cette baisse des
ventes en fiction grand format. Mais la
solution passe-t-elle par une production moindre ou différente ? Les gens
se retrouvent-ils dans les livres qui leur
sont proposés? Regardez le nombre de
gamins qui adorent la fantasy et auxquels l’école ne propose jamais rien
dans le domaine…
Les pouvoirs publics doivent-ils
accroître leurs aides ?
l’express L’année 2018 a de nouveau
connu une baisse en termes de ventes
de livres. Est-ce, selon vous, le signe
d’une crise structurelle
ou conjoncturelle ?
J. FALSIMAGNE/LEEXTRA
Vincent Monadé Il semblerait que la
fin du mois de décembre ait été excellente, il faut donc être prudent. Certes,
cela ne va pas suffire à redresser l’année. J’aurais tendance à penser que
c’est conjoncturel, mais 2017 avait déjà
été mauvaise, pour cause d’élection
présidentielle. Il va falloir attendre
que 2019 s’achève pour pouvoir vraiment analyser la nature de la crise.
Des centaines de nouveautés vont
paraître durant les quelques semaines
à venir. Ne publie-t-on pas trop ?
V. M. Tout le monde s’est jeté sur cette
histoire de surproduction, c’est la nouvelle antienne. Or, pour un éditeur,
l’important n’est pas de savoir si l’on
produit trop ou pas, mais si son chiffre
d’affaires progresse. L’édition est un
marché de l’offre, qui doit présenter
une certaine diversité, et c’est un
métier très dynamique, avec de nombreuses maisons qui se créent chaque
année. Des milliers d’emplois sont
en jeu… Reste qu’il s’agit là d’une
question à laquelle les éditeurs euxmêmes réfléchissent ; ils freinent
d’ailleurs leurs publications depuis
quelque temps. En fait, je pense que le
problème est surtout qualitatif, il y a
ceux qui pratiquent une édition de
qualité, qui prennent soin du texte
mais aussi de l’actualité de l’ouvrage,
et puis il y a des produits de consommation très courante. Cela dit, il est
vrai que la vente de livres par titre s’est
restreinte, le tirage moyen a baissé.
Au-delà des best-sellers, cela
ne met-il pas en péril les écrivains, qui
ne peuvent plus vivre de leur plume ?
V. M. De tout temps, rares ont été ceux
qui ont pu y parvenir. Le phénomène
dont on parle, l’effondrement du
V. M. Le CNL soutient déjà
la librairie, la fiction, la
poésie, le théâtre, les traductions, les salons, l’Etat
aide à travers les bibliothèques… Nous avons un
niveau d’aides inégalé
par rapport aux autres
pays européens – qui se
contentent de soutenir la
traduction de leurs livres à
l’étranger. Je ne connais
pas d’autre système de
protection aussi complet
que le nôtre. Les Espagnols et les Italiens, pour
ne citer qu’eux, en sont
jaloux.
Quels sont les grands
défis de 2019 ?
V. M. Les lecteurs ! Il faut qu’on récupère les lecteurs, donc le combat à
mener est celui de la lecture. Il est impératif qu’elle soit au cœur des pratiques culturelles des Français. Or, aujourd’hui, les séries, par exemple, font
beaucoup de mal au livre. Les séries
sont une machine à « défaire lire ». Il
s’agit de redonner aux gens l’envie, il
faut leur rappeler que reading is sexy.
Ça, oui, c’est un enjeu de politique publique. J’ai toujours rêvé d’une grande
campagne nationale, du type de celle
qui préconise de manger cinq fruits et
légumes par jour.
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culture
50 nuances
de «non»
La lettre de refus pend au nez de tout écrivain.
Entre le courrier standard et la missive
argumentée, les éditeurs ont le choix… Un drame
ou une stimulation pour les auteurs. Enquête.
PAR DELPHINE PERAS
M
«
erci pour l’attention
Dicker, Serge Joncour ou encore Phique vous portez à notre
lippe Jaenada. Sans oublier la célèbre
maison, malheureuselettre de refus adressée par André
ment nous ne pouvons
Gide à Marcel Proust pour Du côté de
retenir votre manuschez Swann. De longue date, on le
crit », « Votre roman présente d’indévoit, les éditeurs sont rompus à l’exerniables qualités mais ne correspond
cice. Dire non est leur métier, aujourpas à notre ligne éditoriale », « Votre
d’hui plus que jamais. Beaucoup (des
ouvrage ne rentre pas dans le cadre de
milliers) de candidats à la publication
nos collections », etc. Voilà pour le
chaque année, peu d’élus. Mais, entre
genre de refus le plus policé, et le plus
la lettre type et un courrier plus percourant, auquel tout apprenti écrivain
sonnel, quelle prise de tête ! Il y a l’art
doit s’attendre. Au mieux. Car il y a
et la manière, l’option de la neutralité
pire. « Vous êtes à la littérature ce
et la tentation de la franchise, le souci
qu’un cul-de-jatte est à la course à
d’une certaine prévenance et le choix
pied », pouvait écrire Yves Berger,
d’une brutalité assumée.
directeur littéraire chez Grasset de
« La lettre idéale est sobre et bien1960 à 2000. A Jean Paulhan, du
veillante, confiait au Monde la directemps où il dirigeait la Nouvelle Revue
trice générale adjointe des éditions
française, on doit cette perle : « MonJC Lattès, Karina Hocine. Un manussieur, page 23, une phrase est géniale.
crit est un cœur posé sur une table
Le reste est à revoir. » Martin Winckqu’il faut traiter avec délicatesse. Mais
ler, lui, a connu moins
il est aussi de notre dedrôle : « Votre texte est
voir d’être clairs. » Jean« Un manuscrit
la pochade d’un auteur
Marie Laclavetine, édiest un cœur posé
qui pense qu’il est fait
teur chez Gallimard, y
sur une table
pour écrire. »
voit une étape imporqu’il faut traiter
Même ceux qui finitante. « J’essaie d’être
avec délicatesse »
ront par se faire un nom
concis, reconnaît-il, pas
ont eu en effet leur
blessant, de donner des
content de réponses négatives, tels
arguments pour dégager ce qu’il y a
Didier van Cauwelaert, Laurent
de positif dans l’écriture et inciter
Gaudé, Alexis Jenni, tous trois laul’auteur à la réflexion. Mes critiques
réats du prix Goncourt. Idem pour
sont autant de pistes à explorer, elles
Philippe Delerm, Amélie Nothomb,
me valent le plus souvent un mot
Bernard Werber, Christine Angot,
de remerciement. » En revanche, les
Régis Jauffret, Yasmina Khadra, Joël
textes que l’éditeur juge vraiment
98
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
mauvais ne font l’objet que d’un refus
standard, envoyé par la poste. Une
pratique commune à la plupart de ses
confrères. « Pour ces textes-là, il reste
l’autoédition, raille Glenn Tavennec,
responsable de La Bête noire, collection policière de Robert Laffont. Pour
les autres, quand c’est bien mais pas
assez bien, je décroche mon téléphone. Ça me paraît moins froid et
me permet de rester vague pour ne
pas donner prise. S’il reste une trace
écrite, l’auteur va se focaliser sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GEORGE(S)/LA SUITE
spécial rentrée littéraire
certains détails puis me renvoyer une
autre version. Je n’y tiens pas. » Son
conseil : inciter le plumitif à laisser
son manuscrit dans un tiroir et à l’oublier pour mieux se confronter de
nouveau à la page blanche.
« Il y a parfois autant d’enjeux
dans un refus que dans une acceptation, estime cependant Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud. Un
refus peut consister à fermer la porte
mais pas complètement, afin de laisser passer la lumière pour que l’auteur
ait envie de revenir avec un texte
meilleur. C’est un exercice excitant. »
Et qui s’est révélé fructueux avec
Joseph Andras, dont elle a fini par
publier De nos frères blessés, prix
Goncourt du premier roman en 2016.
D’aucuns parlent alors de « refus
dilatoire ». Romain Puértolas, auteur du best-seller L’Extraordinaire
Voyage du fakir qui était resté dans
une armoire Ikea, en a également fait
l’expérience. In extremis. « Au moment de signer la lettre de refus pour
ce manuscrit, je l’ai trouvée peu argumentée et d’un ton trop sec », rapporte Dominique Gaultier, patron
emblématique du Dilettante, à la réputation impitoyable – le seul, pourtant, qui ait donné sa chance à Anna
Gavalda. Il a donc repris sa lecture
du roman de Puértolas. « Malgré
quelques défauts de construction, les
anecdotes étaient bonnes, la voix originale. Je lui ai finalement donné des
conseils pour réviser sa copie. Il en a
tenu compte. »
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
99
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
La plupart des auteurs savent gré
Maugenest, romancier et essayiste
aux maisons d’édition d’avoir pris le
réputé, qui s’est fendu récemment
temps de leur répondre sur un mode
d’une riposte courroucée. « Quel
encourageant. « J’y vois une sorte
manque d’humilité incroyable dans
d’apprentissage, considère Alexis
ces lettres truffées de fautes et donJenni, prix Goncourt en 2011 pour
neuses de leçons, déplore-t-il. Elles
L’Art français de la guerre. Ce roman
ne témoignent
a tout de suite été accepté
par Gallimard, mais après
cinq autres que je leur
avais envoyés sans succès. » Certes, les lettres de
refus suscitent généralement la déception, voire
l’incompréhension. Des
réactions extrêmes aussi.
« Un jour, je reçois le manuscrit d’une femme recommandée par une connaissance commune, rapporte
Marie Desmeures. Je le lis
attentivement, il ne me
convainc pas du tout. Mais,
par amitié, j’argumente mon
refus. L’intéressée me retourne un mail furibard : “Ça
vous amuse d’enfoncer les
gens ? !” Je l’ai trouvée très injuste car, selon moi, une lettre
détaillée est précisément un
gage d’estime. »
Jean-Marie Laclavetine, lui,
a connu pire : « Un auteur que je ne
souhaitais pas publier m’a relancé au
motif que son épouse était en train
de mourir d’un cancer et qu’il avait
une obligation morale d’accompagner ses derniers jours avec ce livre.
que d’un
J’ai trouvé le procédé dégueulasse. »
abus de petit pouvoir. Les
D’autant plus que le monsieur lui a
maisons d’édition ne sont pas un serensuite envoyé le certificat de décès
vice public, libre à elles de ne pas réde sa femme… « Les gens qui écrivent
pondre. » Marianne Maury Kaufsont à fleur de peau,
mann ne décolère pas
constate Dominique
non plus contre Domi« Pour publier
Gaultier. J’ai failli me
nique Gaultier, à qui elle
votre livre,
faire casser la gueule
avait envoyé une preil faudrait utiliser
par un type baraqué qui
mière version de son
de la dentelle
venait récupérer son
nouveau roman Varsogaufrée »
manuscrit. » Il faut dire
vie-Les Lilas (qui paraît
que ses lettres de refus
finalement chez Héloïse
– ou celles de son équipe, qu’il vad’Ormesson le 17 janvier). « Sa lettre
lide – indignent souvent leurs destim’est restée en travers de la gorge car
nataires. Au point de les inciter à
il la terminait par : “Je me suis bous’en faire régulièrement l’écho sur
grement ennuyé.” “Bougrement”,
les réseaux sociaux. Tel Thierry
c’est détestable, inutile. »
100
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
spécial rentrée littéraire
Pour avoir été stagiaire au Dilettante, il y a une quinzaine d’années,
l’écrivain Jean-Baptiste Gendarme
– désormais éditeur chez Anne Carrière – connaît l’envers du décor :
« A force de lire des textes pas très
bons, on prend confiance en son
propre jugement et on s’autorise parfois quelques libertés, quitte à être
un peu cassant. » Pourquoi pas. Mais
jusqu’à un certain point, selon
Charles Haquet, grand reporter à
L’Express et qui taquine aussi la
muse. « Quand tu adresses ton premier roman à un éditeur, tu es fragile,
tu ne sais pas ce que tu vaux. » Alors
lire en retour que son texte manquerait « du plus élémentaire souffle littéraire » lui a fait vraiment mal. « J’y ai senti une
forme de sadisme, un plaisir à écraser l’autre. Le ton
sous-entend : “Tu n’es pas
de notre monde.” C’était
méchant. » Heureusement,
la semaine suivante, notre
confrère recevait une missive
enthousiaste de Serge Brussolo, des éditions du Masque,
qui souhaitait le publier sans
délai. Dont acte.
Un refus peut ainsi se révéler
savoureux lorsque le manuscrit
trouve preneur ailleurs. Philippe
Delerm en sait quelque chose.
Entre 1974 et 1983, l’auteur de La
Première Gorgée de bière et autres
plaisirs minuscules – 1,5 million
d’exemplaires vendus depuis 1997 –,
n’a reçu que des lettres de refus.
« Pour publier votre livre, il faudrait
utiliser de la dentelle gaufrée », ont répondu les éditions Phébus au sujet
de son premier récit, Un été pour mémoire, que le Rocher publiera en 1985.
« L’expression m’a ulcéré, se souvient
encore l’ancien prof de français. D’autant que les critiques littéraires ont
encensé mon roman. Quel contraste
frappant ! » De quoi donner raison à
Marcel Proust : « Avant d’écrire, soyez
célèbre. » Ou à Oscar Wilde, pour les
plus dépités : « N’ayant pas trouvé
d’éditeur, il décida d’écrire pour la
postérité. » D. P.
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la librairie de l’express
Palmarès Les meilleures
A
lors que la vague Houellebecq s’apprête à déferler avec son Sérotonine, il est temps de dévoiler
le nom des plus gros vendeurs français de livres de
l’année 2018. On y trouve un ancien président de la
République, un ancien garde des Sceaux, un célèbre
académicien disparu, et, bien sûr, quelques romanciers à succès. Premier toutes catégories, Joël Dicker,
avec le demi-million d’exemplaires écoulés de
La Disparition de Stephanie Mailer, suivi par les éternels abonnés au succès que sont Pierre Lemaitre,
Guillaume Musso, Marc Levy et Amélie Nothomb.
Disparu fin 2017, Jean d’Ormesson réussit, lui, l’exploit de placer deux livres dans les 20 meilleures
ventes de l’année. Sur la première marche du podium des documents trône Sylvain Tesson et son Eté
avec Homère, vendu à 180 000 exemplaires. Le célèbre écrivain voyageur est désormais l’un des auteurs
de best-sellers français les plus réguliers. Plus inattendu, François Hollande a vendu 120 000 exemplaires de ses Leçons du pouvoir, portées par une interminable tournée des librairies de province.
Robert Badinter, avec Idiss, portrait de sa grandmère, le talonne de peu. A noter que Destin français,
d’Eric Zemmour, n’a pas encore atteint les
100 000 exemplaires, score certes très honorable,
mais loin du triomphe de son Suicide français.
Enfin, au rayon des surprises, citons Claire Chazal
avec Puisque tout passe et Mona Chollet avec Sorcières. La puissance invaincue des femmes.
LE SILLON
PAR VALÉRIE MANTEAU.
Le prix Renaudot 2018 s’installe
dans notre classement avec ce roman
dans lequel elle part sur les traces
de Hrant Dink, journaliste arménien
assassiné en 2007 par un nationaliste
turc. L’occasion pour l’ancienne
collaboratrice de Charlie Hebdo
d’évoquer cette ville d’Istanbul,
à laquelle elle est extrêmement attachée.
LE DERNIER ROI SOLEIL
PAR SOPHIE DES DÉSERTS.
En vente
chez votre marchand
de journaux
Cette biographie subjective et inspirée
de Jean d’Ormesson fait son bonhomme
de chemin, à l’ombre des succès
posthumes de l’académicien.
La journaliste de Vanity Fair réussit
l’exploit de brosser un portrait
empathique de « Jean d’O », tout
en ne cachant pas les épisodes moins
connus de sa riche existence. Du Figaro à ses vacances
en Corse, elle y dévoile notamment un homme
plutôt volage et au succès tardif. J. D.
Retrouvez le palmarès le mercredi, à 9 heures, avec
Les livres ont la parole, une émission animée par
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ventes de livres en France
N°
Nbr
Cla
précss. sem e de
aine
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s
Titre Auteur (Editeur)
FICTIONS
1
1 ➙ Leurs enfants après eux Nicolas Mathieu (Actes Sud)
2
2 ➙ Le Lambeau Philippe Lançon (Gallimard)
4
3 ➚ Frère d’âme David Diop (Seuil)
3
4 ➘ 13 à table ! Des écrivains s’engagent Collectif (Pocket)
5
5 ➙ Le Signal Maxime Chattam (Albin Michel)
11
6 ➚ Le Meurtre du Commandeur (t. I). Une idée apparaît
Haruki Murakami (Belfond)
16
7 ➚ La Vraie Vie Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste)
18
8 ➚ Le Sillon Valérie Manteau (Le Tripode)
6
9 ➘ Salina. Les trois exils Laurent Gaudé (Actes Sud)
7
10 ➘ L’Eté des quatre rois Camille Pascal (Plon)
11 ➘ Je te promets la liberté Laurent Gounelle (Calmann-Lévy) 9
12 ➘ La Disparition de Stephanie Mailer Joël Dicker (De Fallois) 8
12
13 ➘ My Absolute Darling Gabriel Tallent (Gallmeister)
14
14 ➙ Par accident Harlan Coben (Belfond)
15 ➚ Feu et sang (t. I) George R. R. Martin (Pygmalion)
20
16 ➚ Le Discours Fabrice Caro (Gallimard)
19
17 ➘ L’Arbre-monde Richard Powers (Cherche Midi)
13
18 ➚ La Boîte de Pandore Bernard Werber (Albin Michel)
–
19 ➚ Le Meurtre du Commandeur (t. II). La métamorphose
–
se déplace Haruki Murakami (Belfond)
20 ➘ La Jeune Fille et la nuit Guillaume Musso (Calmann-Lévy) 10
ESSAIS-DOCUMENTS
1 ➙ Un hosanna sans fin
Jean d’Ormesson (Héloïse d’Ormesson)
2 ➚ Idiss Robert Badinter (Fayard)
3 ➘ Devenir Michelle Obama (Fayard)
4 ➚ Sapiens. Une brève histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
5 ➙ 21 leçons pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
6 ➘ Qu’est-ce qu’un chef ? Pierre de Villiers (Fayard)
7 ➙ Sorcières. La puissance invaincue des femmes
Mona Chollet (Zones)
8 ➚ Le Dernier Roi soleil Sophie des Déserts (Fayard/Grasset)
9 ➚ La Vie secrète des arbres Peter Wohlleben (Les Arènes)
10 ➚ Homo deus. Une brève histoire du futur
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
11 ➘ Psychologie de la connerie
Sous la direction de Jean-François Marmion
(Editions Siences Humaines)
12 ➘ Romanesque. La folle aventure de la langue française
Lorànt Deutsch (Michel Lafon)
13 ➙ La Sagesse expliquée à ceux qui la cherchent
Frédéric Lenoir (Seuil)
14 ➙ Une histoire populaire de la France
Gérard Noiriel (Agone)
15 ➚ Brèves réponses aux grandes questions
Stephen Hawking (Odile Jacob)
16 ➘ Les Enfants du vide. De l’impasse individualiste
au réveil citoyen Raphaël Glucksmann (Allary éd.)
17 ➚ Petit manuel de résistance contemporaine
Cyril Dion (Actes Sud)
18 ➘ Le Bouquin de l’humour involontaire
Jean-Loup Chiflet (Robert Laffont)
19 ➚ Méditer à cœur ouvert Frédéric Lenoir (Nil)
20 ➚ Le Dictionnaire moderne Mcfly et Carlito (Michel Lafon)
1
pas de changement
en baisse
Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter, et dans
Bernard Lehut, le dimanche, à 7 h 40, sur RTL.
16
5
12
7
10
36
30
12
5
7
5
7
5
exceptionnel !
« Les Français et leurs présidents »
Un dossier de 40 pages
pour revivre et comprendre 60 années
d’une histoire tumultueuse.
23
6
3 9
2 6
6 139
5
13
4
7
6
15
15 3
12 87
17 49
9
5
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10
11
11
–
19
10
3
20 6
– 10
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Réalisé par Edistat, du 24 au 30 décembre 2018, à partir de 400 points de vente,
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11
33
8
7
9
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Un numéro
nouvelle entrée
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culture
T. SOLIVÉRÈS/EZRA-GAUMONT
Protecteur Alexis Michalik
écrit avant tout
pour les comédiens.
Lors du tournage,
il veille à ce que chacun
d’eux soit heureux.
Homme de théâtre applaudi, l’auteur du Porteur d’histoire
ou du Cercle des illusionnistes passe au cinéma avec Edmond.
Mais quelle est sa méthode pour chaque fois faire mouche ? Décryptage.
ALEXIS MICHALIK
LES RECETTES
DU SUCCÈS
PAR IGOR HANSEN-LØVE
P
eut-être qu’un jour
Alexis Michalik sera
président de la République. Il p ourrait
même, s’il le désire,
devenir président du
monde. Et pourquoi pas de l’univers,
d’ailleurs. On ne suppute pas, l’affaire
est bêtement logique : le jeune homme
(36 ans) réussit absolument tout ce
104
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
qu’il fait. Au théâtre privé, il s’est imposé comme le plus grand auteurmetteur en scène de sa génération. Et
le plus rentable. A ce jour, ses spectacles – Le Porteur d’histoire, Le Cercle
des illusionnistes, Edmond et Intra
muros –, auréolés de cinq molières, ont
été vus par plus de 1 million de spectateurs, un chiffre banal au cinéma, mais
rarissime sur les planches.
Il est possible de s’agacer d’un succès aussi insolent. D’autant qu’Alexis
Michalik est passé derrière la caméra
pour réaliser son premier longmétrage, l’adaptation de sa pièce Edmond, beau film sur les coulisses de la
création de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, et un carton en perspective, puisqu’il repose sur la même
méthode que ses pièces : infaillible.
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S'INSPIRER DES CODES
DU FEUILLETON
Alexis Michalik est du genre touche-àtout. Hier, il était auteur de théâtre.
Aujourd’hui, il est devenu scénariste.
Mais son inspiration, quoi qu’il fasse,
lorgne du côté du feuilleton littéraire.
Avec son imposante galerie de personnages, son intrigue à rebondissements
et ses multiples flash-back, son premier spectacle, Le Porteur d’histoire
(2011), est conçu comme une saga
théâtrale, dans la lignée des romans
d’Alexandre Dumas. « Les grands récits sont rares sur les planches, note
l’artiste. Or le succès actuel des séries
télé prouve que l’appétit des spectateurs pour le storytelling est sans fin. »
Il fallait y penser. Puis l’écrire. En imaginant sa première pièce, Alexis Michalik se découvre un talent de
conteur. En face, le grand public, biberonné à Game of Thrones, répond présent et en redemande. Ses pièces suivantes reprennent toutes les mêmes
codes narratifs. « Il est malin, commente l’animateur et auteur de théâtre Laurent Ruquier. Il a mis en place
une formule efficace, qu’il exploite
avec habileté. »
« Procurer du plaisir est déjà un bel
objectif », remarque-t-il. On ne saurait
lui donner tort. Chantre d’un théâtre
feel good, il met en scène des héros qui,
à force de travail et de détermination,
finissent par triompher. Comme
Edmond Rostand, tiens!, un jeune dramaturge méconnu qui rencontre une
gloire inespérée avec Cyrano de Bergerac – toute ressemblance avec Michalik serait évidemment fortuite. Largement inspirée du film Shakespeare in
Love, la trame narrative d’Edmond ne
brille pas par son originalité. Mais, correctement montée, elle fait spectacle;
sur les planches, puis au cinéma.
« Avec sa triple casquette d’auteur,
d’acteur et de metteur en scène, Alexis
Michalik s’inscrit dans la tradition de
Roland Dubillard, estime Armelle Héliot, journaliste au Figaro. Il écrit avant
tout pour les comédiens, avec une intuition formidable de ce qui fonctionne, ou pas. Il se situe à mille lieues
de son contemporain Florian Zeller,
qui passe son temps à citer des références savantes. » L’histoire du théâtre
peut être parfois un peu encombrante.
Notre auteur ne s’en préoccupe pas. Ce
qui lui réussit plutôt bien.
CRÉER UNE ŒUVRE
DÉCOMPLEXÉE
CULTIVER UN ESPRIT
DE TROUPE
De son propre aveu, Alexis Michalik
n’est pas un grand styliste. Ses textes
ne s’encombrent d’aucun message
philosophique ; il en convient aussi.
E. FEFERBERG/AFP
Trophées Cinq molières à son palmarès
(ici, en 2014) : Alexis Michalik sait convaincre.
Au théâtre privé, une pièce à gros budget se monte autour d’acteurs de
renom, les têtes d’affiche. Alexis Michalik, lui, prouve qu’il est possible de
concilier succès et anonymat : il en a
même fait sa marque de fabrique.
« Chez moi, tout le monde est logé à la
même enseigne, explique-t-il. Je
cherche à créer une émulation collective. D’ailleurs, chaque comédien
touche le même cachet. » Certes, en
adaptant Edmond pour le grand écran,
le réalisateur s’est entouré d’interprètes plus connus : Olivier Gourmet,
Mathilde Seigner, Clémentine Célarié,
Nicolas Briançon… Mais en cultivant
le même esprit de troupe. « Sur le plateau, il ne fait aucune différence entre
les figurants et les premiers rôles »,
confirme Nicolas Briançon. L’attitude
est louable. Elle est aussi logique. « Il
ne s’embarrasse d’aucun ego, continue
notre interlocuteur. Il sait exactement
ce qu’il veut. Chaque phrase doit être
prononcée telle qu’il l’entend; à la virgule près. Il peut être un brin autoritaire, mais il veille sincèrement à ce
que chacun soit heureux lors du tournage. Il s’occupe de son équipe comme
un bon père de famille, fier d’être responsable de tous ces gens qui travaillent pour lui. »
TRAVAILLER COMME
UN PATRON DE PME
Quelques chiffres. Ses spectacles font
travailler une centaine de personnes.
Sans tête d’affiche, la même pièce peut
se démultiplier, sans que le public n’y
trouve à redire puisque la vraie star,
c’est le texte. Ainsi, la diffusion de la
parole michalikienne devient miraculeuse. Fin décembre, Le Porteur d’histoire se jouait au même moment à
Paris, à Lyon et à Bruxelles (le spectacle cumule 2000 représentations à ce
jour) ; Le Cercle des illusionnistes était
en tournée dans toute la France ;
Edmond se donnait à Paris et en Angleterre ; et Intra muros parcourait les
routes de France. Pour soutenir ce développement délirant, Alexis Michalik
et son producteur, Benjamin Bellecour, ont mis en place un système leur
permettant d’auditionner des comédiens (l’auteur décide qui fait quoi), les
répétitions (les « anciens » entraînent
les nouvelles recrues) et le service
après-vente (Michalik retouche ses
pièces, qu’il va voir aux quatre coins de
la France). Le jeu en vaut la chandelle :
dans le privé, un auteur-metteur en
scène touche 14 % de la billetterie. Un
succès qui profite à tous ses partenaires. Grâce au triomphe d’Edmond,
le patron du théâtre du Palais-Royal,
Francis Nani, a pu racheter le théâtre
Michel. Alexis Michalik entraîne
derrière lui une véritable dynamique
économique. Et il a le culot de le faire
dans la joie et la bonne humeur. Que
les pâtissiers, les animateurs télé, les
patrons du CAC 40 ou les chercheurs
se méfient, Alexis Michalik a encore
des cordes à son art. I. H.-L.
EDMOND, EN SALLES.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
105
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culture
Marianne, Adolpha et Bérangère ont connu
la vie dans la rue. Elles sont trois
des héroïnes du film de Louis-Julien Petit. Récit.
Des Invisibles
remarquables
R
endez-vous en fin de maQuand on leur demande comment
tinée avec Lady Di, Chanelles se sont retrouvées actrices, c’est
tal Goya et Simone Veil.
la foire d’empoigne à qui prendra la
C’est écrit noir sur blanc
parole. Ou surtout à qui fera taire Adoldans un e-mail envoyé
pha, la plus volubile, la plus bruyante,
par la production des Invisibles,
la plus drôle, la plus tout. « Ah ! Moi
j’aime bien rigoler! » se défend-elle. Et,
le nouveau film de Louis-Julien Petit
(Discount, Carole Matthieu), comédie
dans Les Invisibles, elle fait beaucoup
sociale autour d’un centre pour
rire. Sans le vouloir. D’une franchise
femmes SDF (voir la critique
désarmante, elle y déroule son CV aupage 109). Mieux, le lieu de la renconprès d’employeurs potentiels, n’omettre avec le trio improbable est fixé
tant jamais de dire ce qu’elle a appris
dans un bar parisien à l’enseigne proen prison, où elle a passé pas mal d’anmetteuse : Les Turbulentes. Une manées, vu qu’elle a tué son mari, qui
nière de prévenir à qui on va avoir afla battait, vous comprenez… Euh !
faire. Trois phénomènes
Adolpha, ce n’est peutjouant peu ou prou leur
être pas la peine de don« Plus que
propre rôle dans le longner tant de détails. « Oui,
des histoires,
métrage de Petit, d’un
mais je n’aime pas menje cherchais des
naturel bavard, sans filtir, moi », rétorque-t-elle,
personnalités »
tre, et se régalant d’un
à l’écran comme dans la
Louis-Julien Petit
présent promis à des
vie. Le plus incroyable,
lendemains qui chanc’est que Louis-Julien
tent, après un passé pavé de galères et
Petit avait écrit son personnage avant
de drames. « Afin qu’elles aient le coude la rencontrer ! Le jour du casting,
rage de se livrer dans toute leur vérité,
face à cette personnalité de 71 ans, il
en oubliant la caméra, j’ai demandé à
n’en revenait pas. Comme toujours, la
chaque participante du film de se
réalité est plus forte que la fiction.
trouver un nom d’emprunt, explique
Le casting, justement, fut une
Louis-Julien Petit. Elles ont choisi
longue suite de témoignages face caune femme qu’elles admiraient et,
méra. 300 femmes qui avaient connu
pour l’équipe, elles sont restées penla rue, ex-SDF désormais « stabilisées »
dant deux mois Edith (Piaf), Brigitte
ou vivant en foyer d’accueil. « Cha(Macron), Mimi (Mathy)… »
cune s’est livrée durant une heure,
Aujourd’hui, Lady Di, Chantal
raconte Louis-Julien Petit. Mais, plus
Goya et Simone Veil déclinent volonque des histoires, je cherchais des pertiers leur identité. Elles s’appellent en
sonnalités. Certains cherchent à être
réalité Marianne Garcia, Adolpha Van
crédibles, je cherche à être vrai. » Son
Meerhaeghe et Bérangère Toural.
projet est d’ailleurs né d’un documen-
106
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
J. DANIEL/MYOP POUR L’EXPRESS
PAR CHRISTOPHE CARRIÈRE
taire de Claire Lajeunie, Femmes invisibles, survivre dans la rue (2015), et du
livre qui a suivi, Sur la route des invisibles (Michalon). Soucieux de ne pas
faire une redite « fictionnée » de l’enquête, Petit a choisi de raconter ces
femmes à travers une bataille porteuse d’espoir. Les responsables d’un
centre d’accueil féminin (jouées par
Corinne Masiero et Audrey Lamy)
vont à l’encontre de l’administration
en s’occupant vingt-quatre heures sur
vingt-quatre de SDF, bien décidées à
les réinsérer socialement, quitte à un
peu magouiller et à baratiner…
Sur les 300, le cinéaste en retient
50. « Je leur ai dit de venir le premier
jour de tournage, et c’est la première
séquence du film : elles sont toutes à
se presser devant la grille. » « Nous, on
était pile à l’heure, mais y en a qui ne
sont pas venues, hein! » précise Adolpha, qui s’efforce de « parler beau »,
comme elle dit – à savoir pas en chti.
« Une fois, j’ai été interviewée pour un
reportage sur France 3 et on m’a dit
que j’étais super parce que je ne regardais jamais la caméra. Comme une
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Casting Le réalisateur Louis-Julien Petit
aux côtés de Marianne Garcia (Lady Di),
Adolpha Van Meerhaeghe (Chantal Goya)
et Bérangère Toural (Simone Veil).
artiste ! » On pourrait l’écouter des
ne me plains pas, je me bats. On a
heures. Ses deux amies également.
toutes eu des chemins compliqués,
Certes, elles sont moins truculentes,
mais on n’est pas là où on en est aumais tout aussi touchantes, dignes,
jourd’hui par hasard. De nos malheurs
humaines. Marianne,
on a tiré une force et des
« Lady Di », est d’une
leçons. Les gens doivent
« C’est sûr
douceur infinie. Elle racomprendre que les SDF
que je ne suis
conte sa chance d’avoir le
ne sont pas plus bêtes
pas du genre
même homme depuis
que d’autres. »
à me coucher ! »
plus de quarante ans, ses
« Ces femmes sont
Adolpha Van Meerhaeghe
deux enfants, son emploi
des résistantes mode gardienne d’immeudernes, affirme Louisble, son commerce de chaussures, et
Julien Petit. Des combattantes, des
ne s’attarde pas sur le pire, résumé en
exemples de résilience. » « Des exemdeux phrases laconiques : « Ma mère
ples de quoi ? » le coupe Adolpha.
est morte quand j’étais gamine. J’ai
« De résilience, lui répète le réalisateur.
connu la rue de 5 à 17 ans. » Bérangère,
Tu laisses le passé derrière toi et tu
elle, 46 ans, parle avec une rage conteavances, toujours debout. » « Ah, bah,
nue, encore sur ses gardes après avoir
c’est sûr que je ne suis pas du genre à
battu le pavé dix ans durant à la reme coucher! » conclut avec un sourire
cherche d’un logement pour ses cinq
malicieux la septuagénaire. D’autant
enfants et son mari, accidenté de la
qu’elles sont désormais « réinsérées ».
route. Lille, Digne-les-Bains, Marseille,
Adolpha anime des ateliers d’art brut
Port-de-Bouc, Lille à nouveau… Un
auprès de jeunes en difficulté, de hanparcours du combattant semé de prodicapés et de femmes battues. Elle
priétaires véreux, d’hôtels miteux,
monte sur scène également, en comd’expulsions à l’aube, de solutions propagnie de Corinne Masiero, pour des
visoires et de bouts de chandelle. « Je
lectures du livre qu’elle a écrit en pri-
son : Une vie bien rEngeR. Marianne,
déjà présente dans un petit rôle dans
Discount, n’est pas peu fière d’avoir été
repérée au Festival d’Angoulême (où
Les Invisibles ont été ovationnées) par
Mathias Mlekuz pour jouer dans son
premier long-métrage, Mine de rien,
aux côtés d’Arnaud Ducret et d’Hélène
Vincent. Bérangère a enfin obtenu un
logement social et travaille pour la voirie de Lille. « Cette aventure des Invisibles a été une thérapie, reconnaît cette
dernière. On s’est portées les unes les
autres. » Point d’orgue, l’avant-première lilloise, au terme de laquelle le
public les a applaudies à tout rompre.
« J’ai tellement chialé, se souvient
Bérangère. Moi, j’applaudissais LouisJulien parce qu’il n’a jamais cédé au
misérabilisme et il nous a sublimées. »
« Toute cette considération m’a rendue
encore plus forte, ajoute Adolpha. Bon,
je me trouve un peu grosse à l’écran,
mais ce n’est pas grave. » C’est sûr que,
comparé à ce qu’elle et les autres ont
vécu, il y a pire comme problème. C. Ca.
LES INVISIBLES, EN SALLES.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
107
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le guide des arts et spectacles
CREED 2
DE STEVEN CAPLE JR. AVEC MICHAEL
B. JORDAN, SYLVESTER STALLONE,
TESSA THOMPSON… 2 H 10.
7/20
Une étoile est nez
C’est l’histoire d’une douanière à l’odorat pointu, capable
de sentir la honte, la culpabilité, la peur ; elle détecte ainsi
des délinquants, comme ce pédophile planqué derrière un
bon père de famille. Ou alors c’est l’histoire d’une femme attirée par un voyageur au comportement étrange qui transporte dans ses bagages des vers dont il fait ses repas. Ou
bien c’est l’histoire de Tina, qui copine avec des élans,
marche pieds nus dans la forêt et sent en elle des choses
qu’elle ne comprend pas. Tout ça et bien d’autres choses.
Border est finalement le film le plus surprenant de ce début
d’année, le plus étrange, sûrement, le plus dérangeant,
aussi ; passionnant, également, parce qu’il n’avance jamais
là où on l’attend, brisant menu l’idée selon laquelle avec un
peu de culture cinéma on sait à peu près ce qui va se passer
et dans quel univers on baigne. Eh bien non. Mais qu’est-ce
que c’est que ce film ?
Premier indice : Border est adapté d’une nouvelle de
John Ajvide Lindqvist, auteur de Laisse-moi entrer, dont
Tomas Alfredson fit une balade amoureuse adolescente avec
neige et vampire, Morse. L’ambiance y était suspendue
comme des flocons qui jamais ne tombent à terre. Deuxième
indice : Ali Abbasi, réalisateur de ce Border, est né en Iran,
auteur de nouvelles en farsi, bientôt installé à Stockholm, en
Suède, où il suit des études d’architecture. Sans faire une
théorie des bienfaits des mélanges (quoique), on imagine facilement que ces différents chemins se rejoignent ailleurs
sans forcément savoir où ils mènent. Dernier indice : le film
dure une heure quarante-huit, ce qui ne veut rien dire à
moins de comprendre qu’on en a pour son argent.
A ce stade, il est possible de balayer Border d’un revers de
main, considérant qu’il est une énième version d’un appel à la
différence, à la tolérance, au vivre-ensemble,
merci, au revoir. C’est vrai. Il l’est. Mais pas que.
Car ce film, qui ne cesse de jouer à saute-mouflons sans prévenir personne, raconte surtout
ce besoin de laisser gambader l’imaginaire et
de savoir marier le rêve et le cauchemar, chacun étant utile à l’autre, comme le mal au bien
et le merveilleux au pragmatisme. Il ne s’agit
pas tant de vivre ensemble, d’ailleurs, que de
considérer que le mouvement du monde est
chose trop sérieuse pour en laisser les clefs à
des serruriers d’église. Border défend ainsi une
sorte d’onirisme laïc. Oui, c’est nouveau.
BORDER
D’ALI ABBASI. 1 H 48.
17/20
Retrouvez Eric Libiot le vendredi, dans l’émission
Grand bien vous fasse! sur France Inter, de 10 à 11 heures.
Le meilleur Rocky
de la saga étant
le deuxième (non,
il n’y a pas de débat,
merci), il y avait
beaucoup à espérer
de ce Creed 2 après
un premier volet fracassant. Las !
La superbe du poulain du célèbre
boxeur aura fait long feu. Le fils
d’Apollo Creed, puisque c’est de
lui qu’il s’agit, est défié par le fils
d’Ivan Drago, l’assassin de son
père – auquel Rocky (4) mit
évidemment une branlée à la fin
du film. L’heure de la vengeance
a sonné et tout se déroule comme
prévu : le héros commence
par perdre, et puis traversée
du désert, remise en question,
désarroi, sermon du coach, œil
du tigre et combat final. Soit
une photocopie des épisodes
précédents, avec les mêmes effets
de mise en scène, les mêmes
recettes de montage… Comme
un bon plat devenu un produit
de restauration rapide. Et ce n’est
pas les apparitions plaisantes
de Dolph Lundgren (Ivan Drago)
ou celles, ridicules, de Brigitte
Nielsen (ex-femme de Drago
et, accessoirement, de Stallone)
qui relèvent le goût. C. Ca.
CINÉMA
LE CHOIX CINÉ D’ÉRIC LIBIOT
EDMOND
D’ALEXIS MICHALIK. AVEC THOMAS
SOLIVÉRÈS, OLIVIER GOURMET,
MATHILDE SEIGNER… 1 H 50.
15/20.
Adaptation du
triomphe théâtral
(cinq molières
en 2017) d’Alexis
Michalik, qui
raconte par le menu
la conception
houleuse de Cyrano de Bergerac,
en 1897, pièce maîtresse d’Edmond
Rostand et rôle sacerdotal
de tout comédien qui se respecte.
Du coup, Thomas Solivérès a beau
donner le meilleur de lui-même
dans la peau du dramaturge,
c’est Olivier Gourmet qui emporte
le morceau et bouffe l’écran,
héritant du rôle cabotin en chef
de Constant Coquelin (la star
de l’époque), chargé d’incarner
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RÔLES DE DAMES
JC LOTHER/SDP
le fameux Cyrano. Michalik
se frotte pour la première fois
à la réalisation et, à défaut d’avoir
une griffe visuelle, s’évertue à
faire ça proprement, plus attaché
à diriger sa troupe qu’à faire
son malin derrière la caméra.
Il s’applique même un peu trop.
La reconstitution de Paris du côté
de Prague, trop rutilante pour
être vraie, est si soignée qu’on
la croirait sortie d’une production
hollywoodienne. Un petit temps
d’adaptation est donc nécessaire
pour se mettre dans l’ambiance,
mais dès lors qu’on entre dans
le vif du sujet (les planches,
les répétitions, la maison close
voisine du théâtre…), c’est le feu !
Le spectacle est réjouissant,
tenu par des interprètes qui s’en
donnent à cœur joie, autorisés
et même encouragés à en faire
des caisses. Pour notre plus grand
plaisir. (Voir aussi page 104.) C. Ca.
En avant toutes !
E
lles se surnomment Lady Di,
Brigitte Macron ou Salma Hayek.
Pourtant, elles demeurent invisibles aux yeux de la société. Derrière
ces pseudonymes se trouvent des
femmes en situation de précarité
(SDF, ex-taulardes…), accueillies
à L’Envol, centre de réinsertion
menacé de fermeture. Face à l’urgence, les travailleuses sociales du
site n’ont plus que quelques semaines pour réintégrer ces pensionnaires dans le monde du travail. Louis-Julien Petit ne serait-il
pas le « Ken Loach français » ?
Après Discount, le cinéaste réalise
de nouveau un film social, où l’humour vient contrebalancer une
triste réalité. Les « invisibles » du
titre, ce ne sont pas uniquement
FORGIVEN
DE ROLAND JOFFÉ. AVEC FOREST
WHITAKER, ERIC BANA, JEFF GUM…
1 H 55.
11/20.
Chargé par Nelson
Mandela de présider
la Commission
de la vérité et
de la réconciliation,
l’archevêque
Desmond Tutu
va s’évertuer, entre 1994 et 1998,
à recueillir des milliers de
témoignages, et presque autant
d’aveux de tortionnaires très actifs
durant l’apartheid, en échange
de leur amnistie. Le pardon sera
néanmoins ardu à accorder à
un certain Piet Blomfeld, salaud
intégral qui, du fond de sa prison,
n’a pas du tout l’intention
de se repentir. Tutu, c’est Forest
Whitaker. Blomfeld, c’est Eric Bana.
Soit Bird contre Hulk. La force
de l’esprit contre celle du muscle.
Avec un sujet pareil, la bonne
idée aurait été de jouer la sobriété
et la confrontation des arguments.
Ce n’est hélas pas le genre
de Roland Joffé, sûr de son bon
goût depuis sa palme d’or
pour Mission, où les violons
accompagnaient la compassion
et les paysages sublimes.
Dans Forgiven, il surfe sur la même
vague, cédant à la facilité du flashback et autres épaisses ficelles
narratives. Mais les comédiens
sont excellents. Leurs deux face-
à-face, d’une dizaine de minutes
chacun, valent à eux seuls
le déplacement. C. Ca.
L’ANGE
DE LUIS ORTEGA. AVEC LORENZO
FERRO, CHINO DARIN… 1 H 58.
9/20
On lui donnerait
le bon Dieu sans
confession. Avec
ses boucles blondes
et son visage poupin,
Carlitos a tout d’un
enfant de chœur.
Pourtant, dans le Buenos Aires
de 1971 où il erre sans but, abattre
froidement des innocents devient
ces femmes déshéritées au verbe
haut, que le réalisateur filme sans
misérabilisme, ce sont également
les conseillères sociales qui les accueillent, partagées entre leur vocation humaniste et le rendement
économique que l’on attend d’elles.
Des personnalités sans filtres interprétées par des actrices à contreemploi (mention spéciale à Audrey
Lamy, débarrassée de ses tics),
filmées comme des héroïnes des
temps modernes. Drôles et engagées, ces Invisibles ont tout bon.
(Voir aussi page 106.) A. L. F.
LES INVISIBLES
DE LOUIS-JULIEN PETIT. AVEC AUDREY
LAMY, CORINNE MASIERO… 1 H 42.
16/20
vite son occupation principale.
Peu connue en France, l’histoire
de Carlos Robledo Puch, dont
s’est inspiré Luis Ortega, a défrayé
la chronique en Argentine.
Surnommé « l’Ange noir »,
l’adolescent à la beauté diaphane
a assassiné 11 personnes entre
1971 et 1972. Le film convainc quand
il s’intéresse au basculement
dans la folie meurtrière de ce
gamin à peine sorti de l’enfance.
Il l’est beaucoup moins dans sa
mise en scène, maniérée, recréant
sans conviction le psychédélisme
des années 1970. Reste la
performance du jeune Lorenzo
Ferro, version machiavélique
du Tadzio de Mort à Venise. A. L. F.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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TÉLÉ
UNE ENQUÊTE
POISSEUSE
L
e 13 janvier 2014, HBO diffuse le meilleur polar de son
répertoire, True Detective, une
fiction d’une noirceur infinie.
Située au cœur de la Louisiane,
elle est portée par deux acteurs
de génie, Matthew McConaughey et Woody Harrelson, tandem de flics torturés jusqu’à la
moelle. L’affaire est signée Nic
Pizzolatto, un auteur de romans
noirs de 38 ans. Un an plus tard,
la deuxième saison, avec son intrigue délocalisée en Californie
et sa distribution inédite (Colin
Farrell, Rachel McAdams), se
révèle un ratage : récit sans
queue ni tête et comédiens
en roue libre. Après de longues
négociations, la chaîne câblée
décide de passer l’éponge, lançant la production d’une troisième saison synonyme de
dernière chance.
L’action se déroule cette fois
à Fayetteville, bourgade perdue
des monts Ozarks, dans l’Arkansas. Un soir de novembre 1980,
un frère et une sœur d’une dizaine d’années manquent à l’appel. Quelques jours plus tard, le
garçon est retrouvé mort dans
les bois. Deux flics, Wayne Hays
(Mahershala Ali, l’acteur oscarisé de Moonlight) et Roland
West (Stephen Dorff ), mènent
l’enquête pour retrouver la fillette. En vain. Classée sans
suite, l’affaire est rouverte en
1990 – sans succès, à nouveau –
puis en 2005, quand de nouveaux éléments font surface.
Agé de 70 ans, l’inspecteur
Wayne Hays, rongé par la maladie d’Alzheimer, se met en tête
de retrouver son ancien parte-
HUMEUR
Non merci
patron !
A la tête de Léon
de Bruxelles, Laurent
Gillard est un « premier
de cordée » comme
le Medef les aime et
comme Endemol les
adore. Endemol, c’est
la société productrice
de Patron Incognito, une
émission de télé-réalité
qui revient sur M6. Le
concept, c’est Surprise
sur prise au boulot.
Un chef d’entreprise se
déguise afin de se mêler
à ses « collaborateurs ».
Le principe : mettre en
110
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
valeur le personnel
et améliorer ses
conditions de travail.
Monsieur est trop
bon. Ceci dit sans ironie.
Enfin si, quand même
un peu. Car si la sincérité
de Laurent Gillard est
évidente, le procédé, lui,
frise l’indécence. Surtout
en cette période
de fièvre (gilets) jaune(s).
Il faut trois jours en
cuisine et en salle au
directeur pour se rendre
compte que la chaleur
derrière les fourneaux
serait plus tolérable avec
des plaques à induction,
qu’un gril placé à
1,80 mètre de hauteur
naire pour tenter de résoudre
le mystère qui le hante depuis
vingt-cinq ans.
Les cinq premiers épisodes
(sur huit) disponibles pour la
presse laissent présager une jolie
réussite. Certes, le nouveau duo
– excellent au demeurant – ne
fait pas oublier les performances
de Matthew McConaughey et
Woody Harrelson, mais le récit,
savamment tissé (les trois
époques se mêlent astucieusement dans chaque épisode),
constitue un chef-d’œuvre narratif, donnant l’impression que
l’enquête se joue dans la tête
du protagoniste malade. Les
thèmes sous-jacents (le racisme,
la paternité, la culpabilité) sont
abordés de façon subtile. Las,
l’atmosphère, particulièrement
glauque, est trop pesante pour
paraître réaliste. L’ensemble se
déguste donc avec plaisir mais à
petites doses, comme un vieux
bourbon. I. H.-L.
TRUE DETECTIVE,
SAISON 3
À PARTIR DU 14 JANVIER,
21 HEURES, SUR OCS CITY.
14/20
CAPTURE D’ÉCRAN/ENDEMOL
W. PAGE/HBO
le guide des arts et spectacles
n’est pas très pratique…
Autant de points
déjà remontés
par le responsable
du restaurant, mais
qui auront dû attendre
qu’une équipe de M6
se pointe pour être pris
en compte. Magie de
la télé qui fait passer
le big boss pour un génie
bienveillant quand
il reçoit, à la fin,
ses « collaborateurs »
émus aux larmes
par ses félicitations ?
On peut aussi voir la
marmite à moitié
vide devant sa
méconnaissance de
ses établissements.
Et alors quoi ? Il faudrait
remercier ces très gros
salaires d’être
descendus de leur tour
d’ivoire pour découvrir
les soucis de leurs
employés ? Hors caméra,
l’initiative aurait été
louable. Filmée, montée
et arrangée (voix off
signifiante, musique
idoine…), elle se
transforme en opération
de com' démago. Un
programme à côté de
la plaque (à induction
ou pas). C. Ca.
Retrouvez Christophe Carrière dans Entrée Libre, présentée
par Claire Chazal du lundi au vendredi à 13 heures et 20 h 20 sur France 5.
MUSIQUE
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RADIO ELVIS A-T-IL TROUVÉ LA BONNE FRÉQUENCE ?
...
G. PONCET/MUSÉE DU LOUVRE/RMN GRAND PALAIS
G
F. LATOUR LAMBERT/WALTER SCHUPFER MANAGEMENT
BONNE
QUESTION
ur la pochette de
son premier album,
Les Conquêtes (2016),
le trio français Radio
Elvis posait collé-serré
en marinières. Regards
tournés vers l’horizon,
les jeunes moussaillons
Pierre Guénard, Manu
Ralambo et Colin Russeil prenaient la mer,
de la poésie plein les
voiles, portés par une
houle électro-rock. Ce
mélange de textes ciselés et d’électricité, à la
croisée de Dominique
A, d’Alain Bashung et
d’Arcade Fire, a valu au
groupe de nombreux
prix, dont celui de l’Album révélation aux Victoires
de la musique 2017.
Dans son deuxième disque,
Ces garçons-là, le combo rock
affirme avec panache son style
sensible et épique. Sur une
bande FM saturée de musiques
urbaines, cette ambition est
singulière. On pourrait s’amu-
ser à traquer chez Radio Elvis
les échos d’illustres aînés :
Talking Heads (le disco-rock
23 minutes), les Rolling Stones
(l’intense Prières perdues), Metronomy (le groove de L’Eclaireur), Arcade Fire (les embardées de New York), Arctic
Monkeys (l’élégant Selon l’in-
clinaison), Alain Bashung (le romantisme
mélancolique de Bouquet d’immortelles),
Nick Cave & The Bad
Seeds (Nocturama)…
La force du groupe est
de tisser toutes ces
pistes rock, punk, pop
dans un canevas mélodique où domine le
piano. Le chant de
Pierre Guénard est plus
franc qu’auparavant,
les textes gagnent en
gravité, plongeant dans
une veine autobiographique. Délaissant sa
pudeur, Radio Elvis
s’autorise des confessions souvent sombres
(les attentats de novembre 2015,
la fin de l’enfance et de l’innocence). Entre intimité et majesté, ces garçons-là ont trouvé
la bonne fréquence. J. B.
CES GARÇONS-LÀ
DE RADIO ELVIS (LE LABEL/PIAS).
EN TOURNÉE. 17/20
AMON ET MERVEILLES
renoble, la ville de cœur de Jean-François Champollion, déchiffreur des hiéroglyphes, possède l’un des plus beaux
cabinets de curiosités en égyptologie de
France (400 pièces). A cette collection
d’antiquités s’ajoutent quelque 200 objets prêtés exceptionnellement par le
musée du Louvre, le temps de l’exposition événement Servir les dieux d’Egypte.
Sarcophages, stèles, statues, papyrus ont
soigneusement été restaurés pour une
plongée captivante dans la puissante
ville de Thèbes.
Il y a trois mille ans, l’actuelle Louxor,
grâce au temple de Karnak, où était célébré le culte d’Amon, était l’un des centres
politiques et économiques les plus importants du pays. Durant cette période de
transition – entre le Nouvel Empire et la
Basse Epoque (1069-664 av. J.-C.) –,
l’Egypte antique souffre de troubles inédits : cinq dynasties se succèdent en moins
de quatre cents ans ! Une phase artistique de
EXPO
S
« chaos magnifique, où les objets créés ne
ressemblent en rien à ce qui se faisait
avant et à ce qui se fera après », résume
Florence Gombert-Meurice, du Louvre,
commissaire de l’exposition. Comme
souvent en ces temps d’instabilité, le
pouvoir de pharaon perd de sa force.
Au profit, ici, des instances religieuses,
au premier rang desquelles se trouvaient… les femmes. L’une des originalités de cette exposition consiste ainsi à
mettre en valeur la fonction des divines
adoratrices, chanteuses et prêtres du
clergé, au sein de la société thébaine. Un
rôle pacificateur, comme le montre la
très belle dernière salle, consacrée au
« harem d’Amon ». B. D. C.
SERVIR LES DIEUX D’ÉGYPTE.
DIVINES ADORATRICES,
CHANTEUSES ET PRÊTRES
D’AMON A THÈBES.
MUSÉE DE GRENOBLE, GRENOBLE (ISÈRE).
JUSQU’AU 27 JANVIER. 16/20
Découvrez tous les jours nos chroniques Arts et Spectacles
sur la nouvelle appli L’Express.
Guide réalisé
par Eric Libiot,
avec Julien Bordier,
Christophe Carrière,
Bruno D. Cot,
Igor Hansen-Løve
et Antoine Le Fur.
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111
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I D É E S
La tentation illibérale
de Benyamin Netanyahou
En 2019, Israël va vivre des élections cruciales. Le point sur le parcours
de son Premier ministre, à travers une étude de Jean-Pierre Filiu.
Par Alexis Lacroix
L
A. COHEN/REUTERS
en revanche, c’est que « Bibi », ainsi que le surnome nouveau livre de l’historien Jean-Pierre
ment ses partisans, « est Premier ministre d’Israël
Filiu * aborde autrement la question
depuis mars 2009, après l’avoir été de juin 1996 à juilcompliquée du Proche-Orient. En l’espèce,
let 1999 », ce qui lui fait battre le « record de longéil braque le projecteur sur l’une des personvité à la tête du gouvernement israélien, détenu
nalités publiques – le Premier ministre
jusqu’à présent par David Ben Gourion ».
israélien Benyamin Netanyahou – qui
Quoi qu’on pense de sa politique, il serait déraicontribue à façonner le visage actuel de la région.
sonnable de le tenir pour une parenthèse ou pour un
Quand il est question d’Israël, et plus encore de
accident dans l’histoire d’Israël. Comme le souligne
son personnel politique, il est difficile d’échapper à
Filiu, il paraît plutôt le contemporain capital de la
une alternative tranchée entre le dithyrambe – style
nation juive, qui incarne une bonne partie des
caractéristique de grandes organisations améespoirs, des rêves, des hantises et, bien sûr, des refus
ricaines comme l’American Israel Public Affairs
de son peuple.
Committee – et, bien plus fréquente, la moue soupIl est rare que des biographes politiques s’intéresçonneuse, qui imprègne une partie de la couverture
sent autrement qu’à titre anecdotique à la préhistoire
médiatique internationale.
familiale d’un homme public. Dans le cas de « Bibi »,
L’un des mérites, et non le moindre, du travail de
il est malaisé de faire l’impasse sur ses parents et, en
Filiu est de s’y soustraire. Pour analyser l’une des
particulier, sur son père, Bension, histrajectoires politiques les plus martorien lettré, né en 1910 à Varsovie, qui
quantes de notre époque, il se tient à
fut le secrétaire particulier du chef de
bonne distance, dans un certain recul
file du sionisme dit « révisionniste », le
dépassionné, qui le garde aussi bien
père de la droite israélienne, russe
de l’animosité – si facile… – que de
d’origine, Vladimir (Zeev) Jabotinsky.
l’enthousiasme militant. Ainsi perFiliu remémore les grandes lignes
çoit-il sans doute l’essentiel, c’est-àde l’action de cet ennemi acharné de la
dire la cohérence d’un homme, plus
gauche israélienne, qui s’est fait fort,
structuré doctrinalement qu’on ne
selon le terme qu’il employait, de
l’admet souvent.
« réviser » le sionisme. Très tôt, le
Netanyahou approche de son
Longévité « Bibi » est à la tête
mentor de Bension Netanyahou prit
70e anniversaire. Il fêtera bientôt
du gouvernement depuis 2009,
après l’avoir été de 1996 à 1999.
conscience du conflit, d’après lui inéégalement ses quatre décennies d’acvitable, que l’édification d’un Etat juif
tion publique. Il va connaître, en
dans la Palestine mandataire allait entraîner avec
avril 2019, des élections décisives pour le renouvell’environnement arabe. Dans son article « La mulement de la Knesset. Nul ne sait si, pour l’heure, le
raille de fer » (ou Le mur de fer), Jabotinsky martèle
jugement très sévère d’Ariel Sharon porté sur
sa conviction que les objectifs fondamentaux du siol’homme qu’il est – « facilement sous pression », canisme ne pourront pas, dans un avenir proche, être
pable, à l’en croire, de « paniquer » et de « perdre la
réalisés avec l’assentiment des Arabes : « Un accord
raison » – résume le personnage. Ce qui est certain,
112
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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R. ZVULUN/REUTERS
documente les étapes, jusqu’à l’« apothéose » de
entre nous et les Arabes d’Eretz-Israël n’est pas
Donald Trump, en 2017.
pensable, ni aujourd’hui ni dans un avenir proche. »
Aujourd’hui, selon Filiu, « Bibi » « moissonne le
Et d’ajouter ce credo d’un intraitable pessimisme :
fruit de son pari persévérant sur la droite républi« Penser que les Arabes consentiront volontairecaine, après des années de relations houleuses avec
ment à la réalisation du sionisme en échange des
Clinton, et plus encore avec Obama ». Il peut savoubénéfices culturels ou économiques que nous pourer ses succès politiques, tant la reconnaissance de
vons leur accorder est infantile. » Il s’ensuit que le
Jérusalem comme capitale par l’administration
sionisme et l’Etat juif doivent s’édifier sous la
américaine ou les convergences sur la primauté de
protection d’un « mur de fer », unique garantie de
la menace iranienne
leur permanence.
valent pour couronneFiliu à aucun moment ne
ment d’une stratégie
s’imagine « Bibi » comme prode plusieurs décennies.
grammé mentalement par l’âpre
Oui, mais voilà :
réalisme de son père
dans le cadre de cette
et du mentor de celuialliance au sommet, le
ci. Toujours les affaires
« néocon » Netanyahumaines ménagent
hou ne joue plus son
sa place à la singularité
rôle. Pourquoi ? Parce
des acteurs. Mais l’hisqu’un violent tsunami
torien rappelle que,
illibéral, dénoncé dès
dès les débuts de sa
2016 par des « néocarrière, Netanyahou
cons » historiques
s’est plu dans le rôle
comme Robert Kagan,
d’« héritier revendibalaie le camp répuqué de Jabotinsky,
Succès La reconnaissance
blicain, où les libéqu’il qualifie d’“unipar Washington de Jérusalem
raux classiques sont
que disciple de Herzl
comme capitale, notamment,
en grande difficulté.
à avoir compris l’iméquivaut pour l’héritier de
« Bibi » lui-même a suivi le mouveportance et la possibilité de la résisJabotinsky au couronnement
ment. Il s’est mis, à son tour, à l’heure
tance politique” ». Mieux, Filiu n’hésite
de sa stratégie.
illibérale. Et désormais il entoure de
pas à dévoiler dans le mandat actuel de
prévenances son « ami » Viktor Orban, le chef très
Netanyahou une dynamique inaperçue, celle du
musclé de la Hongrie post-libérale, qui a fait de
« retour du refoulé révisionniste » au travers de la
l’homme d’affaires d’origine hongroise George
production d’un « contre-récit national » : il s’agit
Soros sa tête de Turc.
de relativiser de façon systématique la contribution
Mieux, il n’hésite pas, dans un défi lancé à la
travailliste à la construction de l’Etat.
politique migratoire de l’UE, à comparer le refus
En 1976 – il a alors 26 ans –, le sort frappe sa fad’Orban d’accueillir sur le sol de la Hongrie des réfumille. Le 4 juillet, son frère aimé, admiré de « Bibi »,
giés syriens à sa propre fermeté envers les « infiltrés »
Yonatan (Yoni), commandant de l’unité d’élite Sayeafricains… Et quand l’Autriche tombe entre les mains
ret Matkal, est tué lors de l’assaut israélien contre les
du jeune populiste de droite Sebastian Kurz, « Bibi »
pirates de l’air qui ont détourné l’Airbus d’Air France
s’empresse de le congratuler… Même Steve Bannon,
sur Entebbe (Ouganda). Traumatisme fondateur, qui
l’ultrapopuliste ex-conseiller de Trump, lié à la frange
bouleverse la vie de Benyamin, désormais « investi
la plus radicale du Tea Party, serait à en croire Filiu,
de la mission de poursuivre le combat de son aîné
ménagé par le Premier ministre israélien.
contre le terrorisme sous toutes ses formes ».
Les conclusions de cette étude aboutissent à un
Traumatisme, surtout, qui leste son action d’un
immense point d’interrogation et rendent chacun
poids de tragédie, et le conduit à « affirmer que la
dubitatif sur les suites d’une mutation qui, si elle dedémonstration de force d’Entebbe a dissuadé, durant
vait se poursuivre, emporterait le chef de la politique
près d’une décennie, à la fois les détournements
israélienne loin des « fondamentaux » du sionisme
d’avion israélien et les prises d’otage israélien à
démocratique. Vers une aventure très incertaine. A. Lx
l’étranger ». Ces positions, très proches alors de celles
du néoconservatisme américain incarné par des reaganiens comme Irving Kristol, vont néanmoins subir
* Main basse sur Israël. Netanyahou et la fin du rêve
sioniste, par Jean-Pierre Filiu. La Découverte.
sur trente ans une nette involution, dont Filiu
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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I D É E S
Peut-on dire de l’Europe
qu’elle est toujours chrétienne ?
Dans son dernier essai, Olivier Roy estime que, sur le Vieux Continent,
la modernité a dissous les valeurs du christianisme.
Par Claire Chartier
R
J. PANCONI/SDP
de catholiques pratiquants, qu’ils forment une minooy aurait pu titrer son dernier essai « Que
rité, un « petit troupeau », pour reprendre l’image de
reste-t-il du christianisme en Europe ? » Il a
Benoît XVI. Il ne fait aucun doute, assure Olivier Roy,
préféré l’intituler L’Europe est-elle chréque les populistes anti-islam ont un rapport au christienne ?* C’est laconique, un peu brutal. Matianisme « purement identitaire » – qu’ils instrumennière de dénoncer, en creux, le flou entourant un motif
talisent ses valeurs pour mieux bouter les musulmans
récurrent du débat politique depuis le refus de Jacques
hors de la Terra Europa. Les démarcations idéoloChirac d’évoquer les racines chrétiennes de l’Europe
giques sont cependant loin d’être claires – l’auteur en
dans le projet de préambule à la Constitution de 2004.
convient. Dans la seule famille des populistes, certains
A droite comme à gauche, un certain nombre de
revendiquent une morale libérale – tel Geert Wilders,
responsables politiques et d’intellectuels exhument
aux Pays-Bas, favorable au mariage homosexuel et à
cet héritage comme preuve de l’incompatibilité de la
l’avortement. D’autres s’affichent homophobes, antireligion musulmane avec l’âme du Vieux Continent.
féministes, anti-IVG, à l’instar de Matteo Salvini, en
Réputé, précisément, pour ses travaux sur l’islam,
Italie, ou défendent un catholicisme ouvertement
le politologue Olivier Roy examine ce que recouvre, en
conservateur, comme Marion Maréchal.
ce troisième millénaire, l’adjectif « chrétien ». Un passé,
Mais cette dissolution des valeurs chrétiennes dédes racines nées sur les ruines de l’Empire romain ?
crite par Roy mérite d’être interrogée. Les protestants
Nul ne peut le nier, rappelle-t-il, revenant longuement
de dénomination classique diraient-ils
sur l’origine chrétienne de l’Europe,
qu’ils ont cessé d’être chrétiens pour
dont les traités de Westphalie, en 1648,
avoir embrassé les normes de la moderont forgé l’identité politique. Des vanité ? Et l’Eglise catholique ne s’acleurs, une morale commune ? C’est là
corde-t-elle pas avec l’esprit du temps
que le dossier se corse.
lorsqu’elle rappelle l’un de ses fondaOlivier Roy le rappelle, les années
mentaux, le respect des droits humains,
1960 et la révolution des mœurs ont
ou prône la révolution écologique?
conduit à une « vraie déchristianisation,
La messe est dite, juge Oliver Roy,
qui n’est pas tant la chute de la pratique
alors même que cette modernité « sorque la référence à une nouvelle anthrotie » du christianisme se trouve de plus
pologie centrée sur la liberté humaine».
Olivier Roy Le politologue pointe
en plus contestée en sa matrice. Manif
Les principes éthiques, juridiques,
un christianisme identitaire.
pour tous, campagnes contre l’extenphilosophiques de l’Europe moderne
sion de la PMA… Au-delà de l’opportunisme politique,
n’émanent plus des chapelles et des confessionnaux.
des convictions, en contradiction avec le credo libéral,
Depuis les Lumières, l’homme du cogito est jaloux de
sous-tendent ces combats, en France comme dans
sa liberté de pensée et de critique; il veut vivre, jouir
d’autres pays du continent, spécialement à l’Est. Leurs
sans entraves, sans attendre d’une vérité transcenhérauts attestent de la complexité du temps présent.
dante les clefs de son épanouissement.
Sur le plan des valeurs, l’Europe tient toujours du
Le libéralisme philosophique, estime Oliver Roy, a
champ de bataille. C. C.
eu raison de la vision du monde fondée sur la loi naturelle. En témoigne la disparition de la démocratie chrétienne. Tout comme le sentiment, partagé par nombre
* Seuil.
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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Euro : avancer ou disparaître
Jean Quatremer, journaliste à Libération, spécialiste
des questions européennes, célèbre dans un nouvel essai*
les 20 ans de la monnaie unique.
Par Alexis Lacroix
I
D. TERMONIA/SDP
l’euro, dans la seule ambition de conserver leurs
l vient toujours un temps, dans l’histoire des insprérogatives de souveraineté.
titutions, où il faut leur permettre de se paracheFaut-il, partant, comme le préconisent certaines
ver, faute de quoi elles périclitent et sont menavoix, tenir un référendum sur l’avenir de la monnaie
cées de collapsus et de disparition. L’euro, qui
unique ? Courageusement, Quatremer affirme que
vient de fêter ses 20 ans d’existence, confirme cette loi
celui-ci devra avoir une dimension transeuropéenne,
de la gravitation historique. Comme le rappelle notre
afin d’éviter l’obstruction d’un ou deux pays, qui
confrère de Libération, Jean Quatremer, dans son
suffirait à bloquer l’ensemble de la machine. Car,
nouveau et remarquable ouvrage, Il faut achever
conclut Quatremer, si « le calme est rel’euro, on ne connaît aucun précédent
venu », il ne faut pas plus aujourd’hui
d’une monnaie qui n’ait pas été apqu’hier « se fier aux apparences ». L’aupuyée sur une structure étatique.
teur estime très profonde la vulnérabiL’euro, seul de son espèce, est une delité de la zone euro, laquelle se montre
vise sans Etat ; l’eurozone, en effet, ne
plus fragmentée qu’à aucun moment
s’est toujours pas dotée de gouvernede son histoire. L’Allemagne a, hélas,
ment politique et économique, ou
« transformé le pacte de stabilité en card’un président capable de fixer un cap
can destiné à mettre en pilotage autolimpide en matière économique et
matique les politiques économiques et
budgétaire et de bétonner la solidarité
budgétaires nationales », et Wolfgang
financière entre les Etats membres.
Jean Quatremer insiste sur
Schäuble et Angela Merkel caressent le
Jean Quatremer, mieux que quila vulnérabilité d’une zone euro
plus fragmentée que jamais.
rêve de « confier à une agence indépenconque, connaît les arcanes du médante ou au MES [mécanisme européen
cano européen et, singulièrement,
de stabilité] le contrôle des budgets pour éviter toute
de la construction monétaire. Il en a tiré, depuis
appréciation politique ». Pour ne rien arranger, dans
longtemps, une lucidité assez désenchantée sur la
l’espoir d’« obtenir le minimum de solidarité finannature du fonctionnement de la monnaie unique
cière de l’Allemagne », les présidents français Nicolas
– fonctionnement seulement efficace en superficie
Sarkozy et François Hollande « ont fait cadeau des
et qui, selon lui, dissimule une crise chronique,
clefs de la maison euro » à Berlin.
aussi ancienne que son existence même. ProlonA l’heure où la permanence même de l’UE ne
geant la récente réflexion du philosophe néerlanparaît plus garantie face à une poussée illibérale
dais Luuk Van Middelaar sur les bricolages de
qu’il faudrait vouloir réellement combattre, cette
l’UE (1), le diagnostic posé par Quatremer fait enhistoire critique, inventaire de tant de renoncetendre des harmoniques nettement plus alarmants.
ments et d’occasions manquées, vaut – plus que jaPour lui, dans leur très grande majorité, les peuples
mais – pour un appel à la vigilance et au
concernés ressentent une colère difficile à contenir
volontarisme. Et pour une invite à surmonter, sans
contre les tâtonnements, perçus comme erratiques,
tarder, les réticences allemandes à voir prendre
de l’UE. Et, avertit l’auteur, les délais sont (presque)
forme le plein achèvement de la zone euro. A. Lx
expirés : soit il est vite donné audience aux peuples,
qui attendent de la monnaie unique qu’elle leur
* Il faut achever l’euro. Tout ce que vous avez toujours
procure croissance et emploi, soit la priorité est
voulu savoir sur l’euro (sans oser le demander),
encore accordée aux Etats, qui jouent le statu quo,
Calmann-Lévy.
(1) Quand l’Europe improvise, Gallimard, 2018.
c’est-à-dire l’inachèvement et la fragilisation de
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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I D É E S
La mort d’Amos Oz :
adieu au magicien
Le grand écrivain israélien s’est éteint, à l’âge de 79 ans,
des suites d’un cancer. Hommage de L’Express.
par Alexis Lacroix
L
L. CENDAMO/LEEMAGE
à divorcer ! Israël, Palestine : deux Etats maintenant,
e 28 décembre 2018 a été assombri par la
la réconciliation de ces voisins ne signifiait aucunedisparition du géant et magique Amos Oz, à
ment l’idylle, inaccessible, mais une séparation polil’orée de sa 80e année. Un monstre sacré. Une
tique, une paix en quelque sorte « sèche », sur une
conscience, aussi, de la nation juive, de sa
base par lui infatigablement défendue : celle d’un
destinée historique, à des moments si délicats de son
compromis créant, à côté d’Israël reconnu dans des
devenir. A L’Express, dont Oz a accompagné l’odyssée,
frontières sûres, un Etat palestinien indépendant. Cet
car le journal rejoignait nombre de ses combats humaidéal politique, qui a été, pendant plusieurs décennistes, nous mesurons pleinement ce que signifie cette
nies, celui de la gauche travailliste israélienne, quand
perte. Oz, d’une éreintante exigence envers lui-même,
la droite rêvait déjà d’annexion de fait, Oz ne l’a jamais
d’une astreignante rigueur politique et morale, était un
répudié, même s’il connaissait, surtout à la fin de sa
homme très accessible, sans artifice ni manière. Et il
vie, l’offensive séductrice de la thèse adverse, celle de
émanait de lui cette gentillesse non feinte, qui est à la
l’Etat binational, aujourd’hui prôné par
fois la marque des vrais grands et un
des personnalités aussi différentes que
trait habituel de la socialité israélienne,
Naftali Bennett ou A. B. Yehoshua.
moins corsetée que l’européenne, sans
A-t-il eu tort ? Sûrement pas, si l’on
doute un héritage de cet esprit pionnier
pense que la responsabilité de l’écriqui se survit à l’époque de la « start-up
vain réside justement dans la défense
nation » et du miracle informatique.
de quelques positions non négociables.
Les hébraïsants savent que ses nouEn janvier 2018, il est signataire, avec
velles et ses romans – parmi lesquels
34 autres confrères tels Zeruya Shalev,
de purs chefs-d’œuvre, comme Une
David Grossman ou Orly Castel-Bloom,
Histoire d’amour et de ténèbres ou Mon
d’une lettre adressée au Premier minisMichaël – ont su porter la langue rétre israélien Benjamin Netanyahou lui
inventée par Eliezer Ben Yehouda à un
demandant le non-renvoi des permaximum d’efficience laconique et
« Force » Oz n’a jamais dévié
sonnes réfugiées originaires de l’Erydescriptive. Et ils aimaient, aussi,
d’un idéal de paix, jusque dans son
dernier livre contre le fanatisme.
thrée et du Soudan. Parallèlement, il
l’exactitude dépouillée du verbe ozien,
publie un ouvrage de combat idéoloverbe antilyrique par excellence, sans
gique contre le fanatisme religieux, Dear Zealots.
facilité, sans ronflement de mécaniques lexicales,
Letters from a Divided Land. Pas seulement l’occasans emportement dans la généralité.
sion de dire son fait à la tentation d’une mainmise
Oz était tant par l’héritage des Klausner, sa famille
venue de Lituanie et d’Ukraine, que par dilection perreligieuse qui existe autant en Israël qu’en Europe
sonnelle, un intellectuel. Batailleur. Engagé. Couraoccidentale, ce dernier livre a aussi été une façon de
geux. « Clivant ». Oz ne signifie-t-il pas, d’ailleurs, en
redire son amour inentamé pour la beauté utopique
hébreu, « force » ? Car il a tenu quelques lignes vertes
du sionisme et son incroyable énergie transformaintangibles, dont il n’a jamais dévié, au grand dam des
trice, à la seule condition qu’il sache résister à
opportunistes et de leurs contorsions. Pour celui qui
l’ivresse, jamais bonne conseillère, de la puissance.
a signé, en 2004, une ode à la désunion des Israéliens
Ne trouve-t-on pas, dans les Pirké Avot, cette phrase
et des Palestiniens, sous ce titre ironique : Aidez-nous
qu’il connaissait bien : « Méfie-toi du pouvoir » ? A. Lx
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
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C’ÉTAIT DANS L’EXPRESS
LE 17 SEPTEMBRE 1992
Le référendum
a de l’avenir
Le vote sur le traité de Maastricht, le 20 septembre 1992,
donna lieu à un débat sur la démocratie directe.
Par Raphaël Hadas-Lebel
P
DRFP/LEEMAGE/AFP
endant longtemps, le référendum a eu en
France une place extrêmement marginale.
A cela deux raisons : une nette préférence,
depuis 1791, pour une démocratie d’inspiration représentative donnant compétence au Parlement pour représenter la nation ; à quoi s’ajouta une
méfiance tenace face à l’usage abusif du
référendum-plébiscite par Napoléon Ier,
puis par Napoléon III.
Il fallut attendre la libération de la
France, en 1945, pour qu’à l’initiative du
général de Gaulle, désireux à la fois de redonner la parole au peuple et de marquer
le lien personnel qui le liait à lui, le référendum réapparaisse – à trois reprises, en 1945
et en 1946 – pour l’adoption d’une nouvelle
Constitution, qui devait être celle de la
IVe République. Revenu au pouvoir en
1958, de Gaulle devait aussitôt faire inscrire
dans la nouvelle Constitution (article 3) le principe
selon lequel « la souveraineté nationale appartient au
peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie
du référendum ». Ce faisant, il mettait en œuvre les
principes définis par l’article 8 de la Déclaration des
droits de l’homme de 1789 : « La loi est l’expression de
la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de
concourir personnellement ou par leurs représentants
à sa formulation. » C’est par référendum que fut approuvée cette Constitution, en 1958. C’est par référendum qu’elle fut modifiée, en 1962, avec l’institution de
l’élection du président de la République au suffrage
universel. Deux référendums avaient été au préalable
consacrés, en 1961 et en 1962, à l’approbation de la
politique algérienne du général de Gaulle. C’est enfin
le non au référendum de 1969, sur la politique régionale et la réforme du Sénat, qui conduisit au départ
du général de Gaulle. […]
Quelles qu’en soient les motivations, l’initiative de
François Mitterrand à l’occasion du traité de Maastricht
relance le débat sur la légitimité du référendum. A la
différence de ce qui se passe en Suisse ou en Italie,
le référendum a du mal à se défaire, en France, d’une
ambiguïté fondamentale, celle qui résulte de la confusion entre une question précise posée au peuple et
une question de confiance envers celui qui pose la
question. Il est vrai que, chaque fois qu’il
s’adressa au peuple, de Gaulle fit de sa présence à l’Elysée l’enjeu central de la consultation, qui allait souvent jusqu’à occulter la
question « officielle ». C’est que, pour lui, le
référendum était avant tout l’occasion de
vérifier périodiquement, au cours d’un
long mandat de sept ans, que le peuple lui
conservait sa confiance, où se ressourçait
sa légitimité. Tel n’est plus le cas aujourd’hui, cette approche n’ayant été retenue ni
par Georges Pompidou en 1972, ni par
Valéry Giscard d’Estaing – qui n’eut jamais
recours au référendum –, ni aujourd’hui par François
Mitterrand. Mais rien n’y fait : le sort du président est
devenu, malgré tout, un enjeu de la campagne.
E
t pourtant, le débat actuel sur l’Europe montre
combien il est sain que, au-delà du rôle nécessaire de l’institution parlementaire, un peuple
dûment informé et éclairé puisse être directement
interrogé, de temps en temps, sur les questions fondamentales qui engagent son avenir. Surtout si les
clivages qui en résultent traversent les divisions habituelles des forces politiques. On ne saurait, sous prétexte que le sujet est complexe ou que l’électeur est
guetté par les mirages de la démagogie, dénier au
peuple un droit d’expression qui serait réservé aux
« experts ». Aux spécialistes d’éclairer l’opinion pour
l’aider à se déterminer. Autant que l’avenir de l’Europe, le devenir d’une certaine forme de démocratie
directe ne sera pas le moindre enjeu du référendum
du 20 septembre.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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styles
SDP
La voiture accélère sa transition. Notre
sélection de cinq modèles, à venir en 2019,
qui incarnent ce changement.
UNE
ROUE
DANS LE
FUTUR
PEUGEOT 508 HYBRID
Après un premier coup d’essai manqué avec l’hybride diesel, abandonné voici deux ans, le groupe PSA
lance en 2019 sa première salve de
modèles hybrides essence rechargeables. Un type de motorisation qui
va assurer la transition avec les modèles 100 % électrique pendant encore de longues années. La première
à inaugurer cette voie est la Peugeot
508 berline et break, avant l’arrivée
du SUV 3008, doté pour la première
fois de quatre roues motrices. Equipée d’un moteur électrique intégré
dans sa boîte de vitesses et d’un
quatre cylindres 1.6 de 180 chevaux,
la routière offre une puissance totale
de 225 chevaux. Mais son principal
argument est sa capacité à rouler
en mode tout électrique sur une
distance de 40 kilomètres. De quoi
assurer l’essentiel des trajets quotidiens sans une goutte de carburant.
118
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
SDP
L
’affaire est entendue : pour
survivre à la congestion des
cités, répondre aux préoccupations environnementales
et aux normes de sécurité,
l’automobile doit se transformer.
Selon les oracles modernes, elle sera
électrifiée, autonome et connectée. Et
si l’avenir arrivait plus vite que prévu ?
Parmi les nouveautés à venir début
2019, nous en avons sélectionné cinq
dotées de technologies prometteuses.
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L’AUTO
Par Camille Pinet
MAZDA3
TOYOTA COROLLA
Le constructeur japonais a choisi de renoncer au diesel sur ce modèle qui ne
sera équipé que de motorisations hybrides similaires à ce que sa Prius propose depuis 1997. Un cas unique sur le
marché des compactes, pour la plupart
dotées de moteurs traditionnels. Deux
niveaux de puissance, 122 et 180 chevaux,
sont proposés sur la berline comme sur le
break, qui revendiquent des consommations et des émissions très basses.
SDP
tions et des émissions polluantes
très faibles sans recourir à un complexe système hybride. Une véritable rupture technologique, qui
s’accompagne d’un style particulièrement osé pour cette nouvelle
compacte. Proposée en carrosserie
cinq portes et en berline à coffre, elle
fait également valoir ses aides à la
conduite, nombreuses, sans lesquelles aucune auto ne peut revendiquer son passeport pour le futur.
SDP
L’électricité n’est pas la seule alternative au diesel. Mazda, habitué
aux solutions techniques originales,
va proposer cette année sur sa nouvelle Mazda3 un moteur thermique
révolutionnaire, le Skyactiv-X. Il
s’agit en effet d’un quatre cylindres
essence de 181 chevaux capable de
fonctionner comme un Diesel grâce
à un procédé de combustion inédit.
Ce bloc revendique des consomma-
TESLA MODEL 3
NISSAN/SDP
Si Tesla est connu pour sa maîtrise de la propulsion électrique, ce n’est pas dans ce domaine que le constructeur a
pris le plus d’avance sur ses petits camarades. C’est bien son
système d’aide à la conduite,
baptisé Autopilot, qui fait la
différence. Sans parler de pilotage totalement autonome, il
fait preuve d’une réactivité et
d’une pertinence qui font toucher du doigt ce que sera la voiture automatique du futur. Et,
pour la première fois, les Euro-
Décidément, les constructeurs japonais
cherchent tous des solutions originales
aux défis posés à l’automobile. Infiniti,
la division luxueuse mondiale de l’alliance Renault-Nissan, s’apprête à introduire en Europe son nouveau SUV
QX50, doté du premier moteur de série
à compression variable de l’histoire.
Selon les ingénieurs, cette technologie
complexe, sur laquelle beaucoup de
constructeurs travaillent sans succès
depuis des décennies, permet d’économiser près de 30 % de carburant. Voilà
qui permettra peut-être à ce joli SUV de la
taille d’un Audi Q5 de sortir la marque de
l’anonymat dans lequel elle est plongée
en Europe depuis son arrivée en 2008.
SDP
INFINITI QX50
péens pourront profiter de ces
prouesses dans un modèle
adapté à leur réseau routier.
Avec 4,69 mètres de longueur,
elle adopte le gabarit d’une
BMW Série 3 et limite sa largeur.
Elle apparaît également plus accessible que les autres modèles
du constructeur : le prix d’appel
est en effet fixé à 59 500 euros
pour une version dotée d’une
impressionnante autonomie de
544 kilomètres. Une variante
dotée d’une batterie plus petite, et donc moins chère, sera
proposée ultérieurement.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
119
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
styles
Aspen. Collection
Winter Stadium,
Polo Ralph Lauren.
PHOTOS : SDP
Gstaad
Doudoune
et pantalon,
Shoreditch
Ski Club.
EN PISTE!
Neige plus rare et tourisme en baisse,
l’industrie du vêtement de ski change de cap
et se diversifie à la ville, où son esthétique
n’a jamais été autant plébiscitée. Explications.
L
e monde du skiwear serait-il
en train de perdre le nord ?
A l’heure où les flocons de
neige peinent à tomber, entraînant une baisse de la fréquentation des stations françaises (- 13 % en
dix ans), ce secteur, estimé à 250 millions d’euros en 2015 (selon l’institut
120
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
NPD), fait aujourd’hui grise mine. Pour
pallier cette tendance, les équipementiers ont donc trouvé une solution :
s’éloigner peu à peu du vêtement technique pour développer en parallèle des
vestiaires sportifs et tendance, adaptés
à un mode de vie urbain de plus en
plus actif. A l’image de Moncler, l’in-
Courchevel
Collection
Coco Neige,
Chanel.
venteur du manteau matelassé, qui fut
l’un des premiers à se positionner sur
le sportswear chic avec ses doudounes
sophistiquées adoptées par les célébrités et la jeunesse dorée. Cet hiver, son
best-seller a été réinterprété par huit
créateurs, dont Pierpaolo Piccioli, le
directeur artistique de Valentino, l’Anglais Craig Green ou l’artiste japonais
Hiroshi Fujiwara. Sur ses traces, Fusalp, créé en 1952 par deux tailleurs
d’Annecy – la silhouette élancée en
fuseau, c’est lui – s’est fixé un objectif
similaire : apporter son savoir-faire
technique à des vêtements urbains…
et infuser les produits de ski avec une
touche de streetwear. « C’est dans l’air
du temps, les gens aiment détourner
l’usage de leurs vêtements », justifie
Sophie Lacoste-Dournel, qui a repris la
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LA MODE
Cortina d'Ampezzo
Collection Neve, Giorgio Armani.
marque familiale en
2014 avec son frère
Philippe. Leur dernier fait d’arme ?
Des pulls et des
gilets de ski
tricotés en laine mérinos au style vintage,
fruits d’une collaboration avec The Woolmark Company. Même
chez Rossignol, la mode
est passée par là. De
Jean-Charles de Castelbajac à Damir Doma en passant par Andrea Pompilio
ou Tommy Hilfiger, les
propositions ville (combinaison façon surplus ou
veste en fausse fourrure à
motif léopard) cohabitent
avec les lignes techniques qui
retranscrivent l’esprit de
chaque créateur.
Pourquoi une telle polyvalence est-elle possible ? Parce
que l’esthétique et la fonctionnalité du vestiaire de la glisse ont
déjà fait leurs preuves en ville.
Démonstration avec la doudoune, qui, depuis les années
1990, a été adoptée alors par le
hip-hop et le streetwear. De la
veste matelassée ultra-mince
à glisser sous un costume
(Uniqlo) au modèle
oversized et unisexe
remis en selle en 2016 par Balenciaga,
ce blouson remporte tous les suffrages
auprès des quadras comme des millennials. En 2018, le plus réconfortant
des basiques se réinvente dans une
version plus chic : version XXL pour le
blouson réversible de Swildens pour
Pyrenex, courte et rose chez Off-White
pour MyTheresa, blanchi ou orné de
harnais et conçu dans des matières
recyclées pour Shoreditch Ski Club,
la nouvelle marque britannique d’outwear écolo.
JEAN PATOU, DÈS 1933
Côté luxe, l’air de montagne fait aussi
des émules. On ne compte plus les
marques qui lancent leurs propres
lignes consacrées aux sports d’hiver.
Après les skis siglés, la maison Chanel
présentait, en juin 2018, sa collection
Coco Neige, qui mêle les codes de la
griffe (le tweed, le matelassé, le noir et
blanc) aux matières techniques résistantes (waterproof et anti-vent). Au
total, 18 looks pour parader, entre
autres, à Courchevel, où la maison a
installé depuis neuf ans une boutique
éphémère. Cette fascination des
couturiers pour la glisse ne date pas
d’hier. Jean Patou, pionnier du sportswear, offrait dès 1933 une vraie collection aux skieuses professionnelles.
Aujourd’hui, cette fascination
pour l’élégance vintage est de retour.
Sa décennie de prédilection ? Les
athlétiques nineties, eldorado des ins-
Par Pauline Ngo-Ngok
Chamonix
Jean-Charles
de Castelbajac
pour Rossignol.
pirations sportives du moment. Ainsi,
Polo Ralph Lauren ressort en édition
limitée sa collection originale Winter
Stadium conçue en 1992. Inspirée des
tenues des athlètes américains, elle
allie les amples volumes sport à une
technicité de pointe, à l’image de sa
parka en tissu hydrofuge bardée de
patchs et de dossards de compétition
de ski. De son côté, Giorgio Armani
relance la collection Neve, créée
en 1990. En rayon, une garde-robe
au charme rétro pour le ski et l’aprèsski, dont des vêtements (manteau,
doudoune) rembourrés avec du
cachemire, en lieu et place du duvet.
Une mesure chic qui fait écho à
l’abandon, depuis 2016, de la fourrure
par le couturier milanais. Neige ou
pas, la montagne n’a pas fini d’incarner un certain luxe, celui de la nature
et du dépassement de soi. P. N.-N.
9 JANVIER 2019 L’EXPRESS
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LA BEAUTÉ
Par Monique Le Dolédec
styles
2
Olivier
Cresp.
SDP - LINUS RICARD/SDP
3
1
Filippo
Sorcinelli.
Etienne
de Swardt.
DES PARFUMS
EXTRAORDINAIRES
M
arre des sentiers battus ?
A la recherche du sensationnel, de l’inédit, sans
pour autant céder sur la
qualité ? Rompant avec le monde
standardisé de la parfumerie traditionnelle, ces nouvelles fragrances
dites « de niche » sont sorties de l’imagination de créateurs atypiques. Si les
univers qui leur ont servi de matrice
ont de quoi surprendre, ces histoires
olfactives sont, rassurez-vous, de
vraies compositions « portables ».
Rencontres hors du commun.
AURA GOTHIQUE
Filippo Sorcinelli est italien, organiste, peintre, tatoué, rasé, et styliste
de mode… ecclésiastique. Il confectionne des vêtements et accessoires
pour la liturgie catholique, notamment pour Benoît XVI et le pape
François. A force de fréquenter les
églises – depuis son enfance, il y
accompagne sa mère et a été nommé
organiste titulaire de plusieurs cathédrales –, ce diplômé d’arts appliqués aime croiser les perceptions
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
des sens et s’est mis à concevoir des
parfums. Son dernier-né, rouge
comme la passion, s’inspire du film
Hannibal : un élixir concentré en
immortelle (la fleur) et en ciste (l’arbuste méditerranéen), mais aussi en
cuir, cèdre et patchouli. Discret
s’abstenir.
1. Extrait de parfum But Not Today,
Filippo Sorcinelli, 210 € les 100 ml.
Chez Nose, 20, rue de Bachaumont, Paris (IIe).
ADDICTION AUTORISÉE
« Je suis bon dans le figuratif, nul dans
l’abstrait », confie le maître parfumeur
Olivier Cresp. Pour sa propre marque,
qu’il vient de créer avec sa fille et son
gendre, le compositeur du fameux
parfum Angel, de Thierry Mugler, s’est
amusé à décliner les addictions : « J’ai
aussi beaucoup souffert, je voulais
être fier de ce que je faisais, je cherchais la qualité. » Cela donne par
exemple Awake, une note de café noir,
assaisonnée de cardamome, citron et
vétiver ; ou Malt, associant les douces
vapeurs d’alcool de whisky né sur l’île
d’Isley, en Ecosse, avec la fraîcheur
des embruns marins et l’âpreté d’un
patchouli ; ou encore Dark, un cacao
saupoudré de cannelle et de vanille.
Le plus provocateur est sans doute
Haze, construit sur l’idée de la fleur de
cannabis : il sent l’absinthe, la sauge,
la menthe et l’eucalyptus. Une chose
est sûre : la dépendance est assurée.
2. Eau de parfum Awake, Akro, 140 €
les 100 ml, sur https.akrofragrances.com
AGENT RECYCLEUR
L’idée d’Etienne de Swardt, fondateur
d’Etat libre d’Orange, était de plonger
dans les poubelles de son partenaire,
la société Givaudan, et d’exploiter les
déchets et autres résidus de l’industrie
du parfum afin d’obtenir du beau. Une
réflexion aussi intellectuelle que
concrète menée avec la talentueuse
compositrice Daniela Andrier : « J’ai
envisagé cette fragrance comme le
fruit de la renaissance d’une terre
fertile », précise-t-elle. Cela donne un
accord subtil et doux, comme une rose
acidifiée par la pomme et enracinée
dans le bois. Mais le procédé reste
secret, concurrence oblige. Tout à fait
charmant.
3. Eau de parfum, Les Fleurs du déchet,
I Am Trash, Etat libre d’Orange,
135 € les 100 ml (90 € les 50 ml),
sur www.etatlibredorange.com
ou 69, rue des Archives, Paris IIIe.
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LA MONTRE
Par Vincent Daveau
styles
Nouveau salon
En 2018, Swatch Group
avait annoncé sa décision
de quitter Baselworld.
Finalement, et selon
les dernières informations
reçues, cette puissante
entité organisera à Zurich,
en Suisse, son propre salon
à destination des détaillants
avec ses marques les plus
exclusives, comme Breguet,
Blancpain, Harry Winston,
Jaquet Droz, Glashütte
Original et Omega,
du 19 au 26 mars 2019.
Affaire à suivre !
BREGUET MARINE ALARME
MUSICALE 5547
 Boîtier de 40 mm en titane
(existe aussi en or).
 Calibre mécanique
à remontage automatique
réf. Cal. 519F/1 de 12 lignes.
 Fonction : heure,
minute, seconde
centrale, alarme
avec son indicateur
de réserve de marche
et son affichage
d’heure de sonnerie.
 Etanche à 50 mètres.
 Bracelet en caoutchouc
(également disponible
sur cuir).
 Prix : sur demande.
 Tél. : 01-47-03-65-00.
recevoir du roi Louis XVIII le titre
d’Horloger de la Marine en 1815 pour
la réalisation de ses nombreux gardetemps permettant aux marins de
calculer leur longitude. Forte de ce
patrimoine, la manufacture Breguet,
propriété de Swatch Group depuis
septembre 1999, fait incontestablement partie de ces entreprises horlogères dont le nom résonne comme la
promesse de créations à la fois complexes et originales. Parmi
celles-ci, la nouvelle montre
Marine Alarme Musicale occupe une place centrale, car
elle offre, en raison de sa mécanique complexe et de son
traitement résolument contemporain, une projection de la marque
dans le futur. Ainsi, cette référence de
40 millimètres au design puissant,
inspiré des codes marins, se pare
d’un nouveau boîtier proposé ici en
titane. Léger et résistant, il protège
des agressions un calibre automatique agrémenté d’une « alarme »
dont la fonctionnalité programmable
au cadran ardoise séduira les grands
voyageurs pour l’aide qu’elle leur apportera dans leur quotidien, partout
sur le globe. V. D.
Nouvelles dates
A la veille des fêtes de Noël,
les deux grands salons
horlogers que sont le SIHH,
organisé à Genève, et
Baselworld, historiquement
implanté à Bâle, ont annoncé
qu’ils se tiendraient à partir
de 2020 à la suite l’un
de l’autre, plus tardivement
dans le printemps. Les dates
annoncées seraient du 26
au 29 avril pour le SIHH
à Genève et du 30 avril
au 5 mai pour Baselworld.
A confirmer !
Escale écolo
La maison Breguet et Race
for Water, fondation consacrée
à la préservation de l’eau
et des océans, ont organisé
une conférence à Lausanne,
en Suisse, le 6 décembre
dernier. Les deux partenaires
sont revenus sur leur première
année de collaboration
en évoquant les solutions
novatrices, réalisables
avant même que les déchets
plastiques n’atteignent
les milieux marins.
A suivre sur
https://www.youtube.com/
watch?v=LoZDcGC929w
O
uverte en 1775 à Paris par
Abraham-Louis Breguet, la
maison du même nom installée quai de l’Horloge, sur l’île de la
Cité, a très vite connu un immense
succès auprès des élites de l’époque
en raison de la qualité des instruments proposés et de l’originalité de
leurs complications. Son fondateur,
inventeur de nombreux développements horlogers inédits et, en 1801,
du tourbillon – un organe réglant élaboré pour repousser les limites de la
précision chronométrique –, devait
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L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
BREGUET - J. GIRARDOT/R4W
LE CHANT
DES SIRÈNES
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En vEntE actuEllEmEnt
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styles
Accompli Passé par
de belles adresses
parisiennes, le chef
Yannick Tranchant a
repris l’enseigne
putéolienne en
septembre dernier.
L’ESCARGOT 1903
 94, rue Sadi-Carnot,
PHotoS : F.-R. G.
Puteaux (Hauts-de-Seine),
01-47-75-03-66.
 Menus : 39 € (entrée, plat,
dessert) et 70 € (menu du chef).
 Fermé le week-end.
 www.lescargot1903.com
L'ESCARGOT 1903
SORT DE SA COQUILLE
Yannick Tranchant relance avec succès cette maison historique de Puteaux
(Hauts-de-Seine), au point de voir son carnet de réservation saturé !
C
’est une drôle de carte
postale qu’on s’offre à
seulement quatorze minutes en Transilien de la
gare Saint-Lazare : un
charmant pavillon de 1903, fleurant
bon les vieux faubourgs de Paname,
et aujourd’hui perdu, tel un anachronisme, au beau milieu du « 9-2 » d’affaires, à l’ombre des tours de la
Défense. Malgré son apparente tranquillité, cet Escargot n’est pas du
genre à se reposer dans sa coquille.
Tour à tour guinguette, troquet et
pizzeria, il a toujours cultivé sa vocation de transformiste. Ces dernières
années, les volte-face de son propriétaire, Hakim Gaouaoui, nous ont
même donné le tournis. En 2012, il
tentait un authentique bistrot, sous la
houlette de Nicolas Mouton et Cédric
Delvart, le binôme de la Fourchette
du Printemps (Paris XVIIe), avec son
zinc à l’ancienne et son ardoise parlant couramment le bœuf bourguignon et le tartare haché au couteau.
Retrouvez François-Régis Gaudry dans l’émission
Très très bon tous les dimanches à midi sur Paris Première.
En 2016, il lançait Paolo Boscaro,
jeune loup biberonné aux grandes
maisons, dont les assiettes au garde-àvous servies dans un décor revu à la
sauce cossue lui vaudront, l’année
suivante, sa première étoile Michelin.
Coup de théâtre en septembre dernier :
le serial restaurateur revend le fonds
de commerce à Yannick Tranchant,
dont le casier culinaire n’est pas vraiment vierge. Après avoir œuvré à l’Hôtel Sheraton Roissy et à La Grande Cascade (Paris, XVIe), l’ancien compagnon
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LES TABLES
de François-Régis Gaudry
et aussi…
1. Harengs pommes
à l’huile coiffés
de cercles d’oignons
croustillants.
2. Escargots
2 et calamars en
persillade.
3. Quasi de veau
servi avec un
cannelloni farci
aux champignons.
4. Mont-blanc
accompagné
de clémentines :
textures craquantes
4 et saveurs pures.
1
3
dans une rue de Bellechasse
coutumière des tables
bourgeoises, la petite dernière
a des allures de jolie prise.
Après la Laiterie Sainte-Clotilde
et le Petit Varenne, ses deux
excellents bistrots, et Presqu’Ile,
une microcambuse de la mer
(impeccable), Jean-Baptiste
Varenne fait banco avec
Bangkok. Entre les banquettes
en cuir, les chaises en bois
et le beau papier peint au motif
végétal, l’incorrigible
restaurateur du VIIe a dressé
un nouveau comptoir sous
perfusion thaïlandaise.
La maison vous sert de
petites saucisses rebondies
à la citronnelle en guise de tour
de chauffe avant d’asiatiser
un filet d’Angus à coups
de coriandre, de citron vert
et de cacahuètes.
carrée sur ses produits, généreuse
dans ses portions, ambitieuse dans ses
réinterprétations. Le hareng pommes
à l’huile prend la forme d’un tartare de
poisson fumé, cerclé d’une émulsion
de pomme de terre et coiffé de cercles
d’oignon de Roscoff frits et croustillants. Le quasi de veau rosé est perlé
d’un jus sirupeux exécuté dans les
règles et accompagné d’un délicieux
cannelloni farci aux champignons.
Loin d’être la portion congrue, les
desserts sont le terrain de jeu favori
du chef, pâtissier de formation. Il
suffit de goûter à son mont-blanc
– un précieux diadème aux saveurs
pures et aux textures craquantes –
pour en arriver à cette conclusion :
avec un Yannick plus que jamais
Tranchant, l’Escargot 1903 fait baver
de plaisir ! F.-R. G.
SdP
de route de la cheffe Beatriz Gonzalez
à Neva Cuisine (Paris VIIIe) remet cet
Escargot sur les traces de la réussite.
On vous prévient : le carnet de réservation est saturé. La faute aux hommes
d’affaires qui viennent en douce y desserrer leur cravate au déjeuner et aux
gourmets putéoliens qui s’y serrent le
soir. La recette du succès tient en
quelques ingrédients :
1) Un directeur de salle – Nicolas
Colonna – futé et véloce, qui n’hésite
pas à exercer son prosélytisme corse
sur le menu – clémentines, brocciu... – et sur la carte des vins (blanc
de Patrimonio Yves Leccia 2017, 47 €).
2) Un décor d’une moelleuse neutralité, entre salon lounge d’aéroport et
lobby d’hôtel 4 étoiles.
3) L’épatant menu à 39 € déroulant
une belle bistronomie de confort,
LE PETIT THAÏ,
BISTROT DE HAUTE VOLÉE
Au royaume de Siam, le curry
est roi. Il se décline ici dans un
délicieux mikati, un bol originaire
du nord du pays et garni
de nouilles de riz, de poulet
émietté, ou dans un impeccable
curry jaune de poisson,
de cacahuètes et de légumes
croquants. Quant au tom kha kai,
une onctueuse soupe de poulet
adoucie par le lait de coco, il
est boosté par quelques éclats
très aromatiques de galanga,
de citronnelle et de bergamote.
tout juste débarqué, ce petit
thaï fait déjà le poids. C. P. O’C.
Le Petit Thaï, 62, rue de Bellechasse,
Paris (VIIe), 01-45-51-33-42.
Formules : 24-32 €. Carte : 40 €.
Fermé le dimanche.
LES MARQUEURS
Le pain
Une miche aux
céréales anciennes et
au levain nature signée
Thierry Delabre.
Le vin
La Font des Ormes,
pays de Caux 2015,
un languedoc tout en
tanins fondus, 36 €.
J’aime…
… un peu
Le plus
Son opulent millefeuille
à la vanille et aux cacahuètes
caramélisées, à partager
(12 € par personne).
… beaucoup
… passionnément
… à la folie
… pas du tout
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jeux
Mots croisés
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Sudoku
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11. On y soigne les cancres las. 2.
2 Fait querelle. Récite des fables.
3. Existe en petit, moyen ou grand. Enumération pénible.
4. Dont on ne peut douter. Un pro-non ne la suit pas. 5. Susceptibles de fl otter. 6. Mettent beaucoup de gens sur les routes.
Une des composées. 7. On peut le chasser. Péché de nos ancêtres. 8. Police de l'air. Il offre une bonne couverture. 9. Eaux
de La Fontaine. Qui a matière à panser. D I E T E T I C I E N S
L A R V E E
A N T E S
10. Baie en Asie. Il a un côté extrême. N A T A I L L E V E
P E I N T E S
S UMO
11. Sont tout de même plus frêles chez E D E N T E F E R U
le roseau que chez le chêne. Mot d'un R BI RT I NE S AS ES T AI X CE
égaré. 12
12. On peut y couper le cœur. Se P L E N I E R U T A H
F A T A L E
G O
R E
A S S I S
O S MO S E
lie sur le champ.
Solution
Solution dunumér o3521 -3522
paru le 26 décembre 2018
Plus de jeux avec
l'application gratuite
Sport Cérébral !
®
sportcerebral.fr
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Horizontalement
e ticalement
Ver
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1. Avec Descartes et Richelieu. 2.
2 Use d'une fav
veur. Une arrive
au Brésil. 3. Habillée. Ersatz de café. 4. Demi-déesse. Rendue
bien plate. Av
Avec pêche et fraise. 5. Du jeu a
av
vec des acteurs. Se
ga
ave en grandissant. 6. Trou d'homme. Est peu touristique.
7. Données à entendre. A eu droit à une lettre pleine de notes.
8. Est en rut ? Prise en filature. 99. Tirer en Suisse. Qui chasse le
naturel. 10. Son nom renseigne sur sa forme. Endossée.
2
Remplissez la grille av
avec des chiffres de
1 à 9 afin que, dans chaque ligne, chaque
colonne et chaque bloc de 3 cases par 3,
il y ait tous les chiffres de 1 à 9.
S
olution du numéro 3521-3522
Solution
paru le 26 décembre 2018
Société éditrice : Groupe L’Express
SA de 47 150 040 €
Siège social : 2, rue du Général Alain de Boissieu,
75015 Paris.
RCS Paris 552 018 681
Tél. : 01-87-25-85-00
CPPAP n° 0318 c 82839
ISSN n° 0014-5270
Président-directeur général : Clément Delpirou.
Principal actionnaire : SFR Presse.
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sont à retrouver en ligne sur
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LE STYLE DE…
Par Christophe Carrière
styles
En 2002. Je suis devenue conseillère
en stylisme et en image, un métier
qui n’existait pas ! C’était un tabou de
se revendiquer coach en image ! Mais
c’était l’avenir : regardez le nombre
de gens qui font comme moi aujourd’hui ! La télévision a aidé à démocratiser ce genre d’activité.
TÉLÉ
 Les Reines
F. DUFOUR/AFP
des enchères, du
lundi au vendredi
à 17 h 40, sur M6.
C’est vous qui avez imposé le genre
à la télé…
Malgré moi ! Savez-vous que j’ai été
refoulée aux essais à cause de mon
accent ? J’étais candidate pour Nouveau look pour une nouvelle vie et je
n’ai pas été retenue. Mais la veille du
tournage, une styliste a abandonné.
Une femme à la production s’est replongée dans les rushes et m’a remarquée, trouvant que l’accent était au
contraire un argument formidable.
Quel style d’acheteuse êtes-vous ?
...CRISTINA CORDULA
P
lus pimpante que jamais à
54 ans, la plus chic des Brésiliennes, ex-mannequin et
conseillère en image, anime une nouvelle émission quotidienne, à mi-chemin entre Affaire conclue et Les Reines
du shopping. La plus « magnifiiiique »
interlocutrice pour parler de style.
l’express Comment définissez-vous votre
style ?
Cristina Cordula Ça dépend de l’endroit, du moment, de la saison, si je
suis en vacances, à la maison. Pour résumer, je dirais du chic décontracté
avec de la sophistication. En semaine,
je suis plutôt apprêtée. Le week-end,
je me mets en jogging. Et si je sors
le dimanche, ce sera avec une veste
oversize d’une marque élégante et des
baskets tendance pour aller aux puces.
Pour vous, c’est une évidence, mais
n’est-ce pas compliqué d’avoir du style
pour le commun des mortels ?
C’est sûr que je suis habituée et que
si vous n’êtes pas dans la mode, c’est
130
L’EXPRESS 9 JANVIER 2019
plus dur. Je vais vous donner un truc :
il faut jouer sur le décalage. Et surtout
s’habiller tel qu’on est. Garder sa personnalité. Si vous êtes décontracté,
habillez-vous décontracté, sinon vous
aurez l’air déguisé. Une femme qui a
du style est une femme qui respecte
sa personnalité. Et puis il faut avoir
confiance en soi, sans quoi on est
paumé. Il faut s’assumer et ensuite
améliorer son style.
Vous êtes plutôt du style inné
ou acquis ?
Je suis du style naturel. C’est dans mon
ADN. Toute petite, j’étais déjà portée
sur les fringues sur mesure grâce à
une mère très coquette. A 8 ou 9 ans,
je jouais sur un banc dans un jardin
public, le canapé du salon, une chaise
dans ma chambre que je transformais
en dressing, imaginant mille et un
vêtements que je rangeais, triais…
Tout était dans ma tête.
A partir de quand avez-vous fait
du style votre métier ?
Je ne suis pas du tout compulsive.
A force de voir des vêtements autour
de moi tous les jours, je penche pour
la qualité plutôt que la quantité. Je
n’achète pas un manteau mignon qui
me fera trois ans. Je veux des pièces
uniques que je garderai toujours. Je
suis très déco également, j’adore
chiner avec mon mec.
Quel style d’émission trouve grâce
à vos yeux ?
Les infos. Et des films. De l’action, de
l’espionnage, James Bond… J’adore !
Je suis très série aussi : Bodyguard,
La Casa de Papel, dont j’attends impatienmment la troisième saison.
Sinon je suis allée voir Bohemian
Rhapsody et Une étoile est née, avec
Lady Gaga. Pas vraiment des films
d’action, mais avec des personnalités
ultra-stylées !
Qu’est ce qui vous rend hostile ?
Le nouveau président brésilien, Jair
Bolsonaro. Son élection me met dans
une colère noire. J’attends de voir les
erreurs qu’il va, j’espère, accumuler.
Il est misogyne, raciste… C’est une
catastrophe. A tel point que pour la
première fois, je ne suis pas allée au
Brésil pour Noël, mais en Californie.
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