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Les Inrockuptibles 2 Hors Série N°8 – Décembre 2018-compressed

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ISSN.0298-3788. Allemagne 10,50 €, Belgique 9,90 €, Calédonie 1700 XPF, Canada 16,20 CAD, DOM 10,50 €, Espagne 10,50 €, Grèce 10,50 €, Italie 10,50 €, Liban 20200 LBP, Luxembourg 9,90 €, Maroc 100 MAD, Maurice île 11 €, Polynésie française 1500 XPF, Portugal 10,10 €, Royaume-Uni 9,40 GBP, Sénégal 6000 CFA, Suisse 16,30 CHF
HOUELLEBECQ
SON NOUVEAU ROMAN, NOS GRANDS ENTRETIENS,
SES COUPS DE GÉNIE
Dans ce nouveau hors-série,
Les Inrockuptibles font
le bilan de l’année musicale
et dévoilent les meilleurs
albums, rééditions et
chansons de 2018.
Egalement au sommaire,
des hommages aux
légendes de la musique
disparues, les tendances
dans la pop, le rap et
le rock, et une sélection
d’espoirs pour 2019.
+ CD BEST OF
15 TITRES
En kiosque et sur
également disponible en version numérique
édito
par Nelly Kaprièlian
En 2010.
© VINCENT FERRANÉ POUR LES INROCKUPTIBLES
entre lui et vous
ichel Houellebecq ne donnera plus d’interview.
La sentence est tombée peu avant l’annonce
de son nouveau roman, Sérotonine, à paraître
le 4 janvier. En fait, l’écrivain nous avait déjà
fait part de sa décision quelques mois après
le numéro des Inrockuptibles (juin 2016) dont
il avait été le rédacteur en chef, à l’occasion de Rester vivant,
son exposition de photos au Palais de Tokyo. Sur le moment,
nous ne l’avions pas cru – il y aurait toujours un nouveau roman,
se disait-on, et Michel ne résisterait pas… On l’appelle Michel,
parce que entre lui et nous, entre lui et vous, nos lecteurs, ses
lecteurs, c’est une longue histoire.
Notre première chronique le concernant est parue dès ses débuts
de romancier, en 1995 : c’était pour Extension du domaine de
la lutte. 1995 est aussi l’année où Les Inrockuptibles, alors mensuel,
devenait hebdomadaire – c’est dire que, d’une certaine façon,
le journal renaissait en même temps que Houellebecq romancier
naissait, et que ces années marquent, entre lui et nous, entre lui
et vous, le début d’un long compagnonnage. Car depuis vingtquatre ans, nous le suivons avec assiduité, avec admiration, parfois
avec discussion critique, mais toujours avec fidélité et respect,
contrairement à certains qui n’auront pas hésité à le traîner dans
la boue ou à le vouer aux gémonies – Houellebecq étant certes
le plus idolâtré des écrivains français, mais aussi le plus haï, et plus
qu’un écrivain d’ailleurs, un véritable phénomène de société.
Bref, nous avions eu tort, en 2016, de ne pas le croire : Houellebecq
est, au fond, moins ironique qu’on ne le croit. Et il est dans
ses mots, toujours. Alors, quand nous avons eu confirmation
qu’il ne s’exprimerait plus dans la presse, nous avons eu l’idée de
ce hors-série. Un hors-série qui rassemblerait tous ses grands
entretiens, surtout ceux qu’il nous a donnés après 2005, date
de la parution du premier hors-série que nous lui consacrions au
moment de La Possibilité d’une île. C’est donc la parole de
Michel Houellebecq que nous avons choisi de mettre à l’honneur
dans cet Inrockuptibles 2 : une parole unique, brillante,
contemporaine, incroyablement consistante, cohérente, et honnête
sur plus de deux décennies. Une belle et longue conversation.
Entre lui et vous.
Retrouvez “Houellebecq & Les Inrockuptibles, la série”
tous les jours sur lesinrocks.com, du 27 décembre au 4 janvier.
3
En 1998.
4
© DAVID BALICKI
sommaire
06 Sérotonine, le nouveau roman de Michel Houellebecq
14 Rencontre Michel Houellebecq/Emmanuel Macron (2016)
22 Rencontre Michel Houellebecq/Benoît Poelvoorde (2016)
26 Michel Houellebecq s’expose au Palais de Tokyo : entretien (2016)
34 Soumission : entretien (janvier 2015)
40 “La liberté d’expression a le droit de jeter de l’huile sur le feu” : tribune (2015)
42 Soumission, un an après : entretien (décembre 2015)
44 Configuration du dernier rivage : entretien (2013)
50 La Carte et le Territoire : entretien (2010)
56 Rencontre Michel Houellebecq/Iggy Pop (2009)
60 La Possibilité d’une île : rencontre (2005)
64 Plateforme : rencontre (2001)
70 Les Particules élémentaires : entretien (1998)
76 Le Sens du combat : entretien (1996)
80 Biobibliographie
82 Michel Houellebecq lit Exorcismes spirituels 1 de Philippe Muray
et Impostures intellectuelles d’Alan Sokal et Jean Bricmont (1997)
84 Michel Houellebecq lit Le Nouveau Monde amoureux de Charles Fourier (1999)
86 Temps morts : huit chroniques de Michel Houellebecq pour Les Inrockuptibles (1997)
94 De A à Z : Michel Houellebecq en vingt-six mots-clés
LES INROCKUPTIBLES 2 HORS SÉRIE MICHEL HOUELLEBECQ
RÉDACTION Directeur de la rédaction PIERRE SIANKOWSKI Rédactrice en chef NELLY KAPRIÈLIAN Secrétaires de rédaction YAËL GIRARDOT, LAURENT MALET Rédacteurs SYLVAIN BOURMEAU, STÉPHANE
DESCHAMPS, NELLY KAPRIÈLIAN, ANNE LAFFETER, JEAN-MARC LALANNE, BERTRAND LECLAIR, LAURENT MALET, PIERRE SIANKOWSKI, MARC WEITZMANN MAQUETTE Conception graphique NICOLAS JAN
Couverture NICOLAS JAN MERCI À AMANKAÏ ARAYA, NATHALIE COULON SERVICE PHOTO Chef de service AURÉLIE DERHEE Iconographes STÉPHANE DAMANT, JULIE DELAITTRE-VICHNIEVSKY, VALÉRIE
PERRAUDIN PARTENARIAT & PUBLICITÉ Directrice des régies GÉRALDINE QUINTARD PUBLICITÉ CULTURELLE Directrice CÉCILE REVENU (musiques) Tél. 01.42.44.15.32, SIMON DELPIROU (cinéma, vidéo,
télévision) Tél. 01.42.44.16.17, BENJAMIN CACHOT (arts, scènes, livres) Tél. 01.42.44.18.12 PUBLICITÉ COMMERCIALE Directeur de clientèle FABIEN CABY Tél. 01.42.44.16.69 Publicité Web CHLOÉ AUSCHER
Tél. 01.42.44.19.98, LIZANNE DANAN Tél. 01.42.44.19.90 Traffic manager STÉPHANE BATTU Tél. 01.42.44.00.13 Chargée de planning publicitaire CHARLOTTE WILLEMS Tél. 01.42.44.16.62 MARKETING/DIFFUSION
Responsable ANNABELLE BIZARD Tél. 01.42.44.15.65 Chargé de promotion & Acquisition THOMAS FEYFANT Chef de projet Les Inrocks Store MATHIAS PREMEL Tél. 01.42.44.00.17 Assistant Les Inrocks Store
& Diffusion ANTOINE BOURQUIN Tél. 01.42.44.16.16 Chargée de création NATHALIE COULON ABONNEMENT LES INROCKUPTIBLES SERVICE ABONNEMENT Libre réponse 83378, 60647 Chantilly CEDEX
Renseignements au 03.44.62.52.35 ou par mail : abo.lesinrocks@ediis.fr STANDARD/ACCUEIL GENEVIÈVE BENTKOWSKI-MENAIS, WALTER SCASSOLINI FABRICATION Directeur de production VIRGILE DALIER
Responsable de fabrication GILLES COURTOIS Impression, finition ROTO AISNE printed in France Distribution PRESSTALIS Contact agence DESTINATION MÉDIA – DIDIER DEVILLERS, CÉDRIC VERNIER
Tél. 01.56.82.12.06, reseau@destinationmedia.fr Imprimé sur papier produit à partir de fibres issues de forêts gérées durablement, imprimeur ayant le label “imprim’vert” - Origine papier : Italie - taux de fibres
recyclées : 0 %, fibres issues de forêts durablement gérées - certification : PEFC - P tot = 0.008kg/to INFORMATIQUE Directeur technique CHRISTOPHE VANTYGHEM Technicien d’exploitation et de maintenance
FARID FARHAT LES ÉDITIONS INDÉPENDANTES SA Actionnaire principal, président MATTHIEU PIGASSE Directrice générale ÉLISABETH LABORDE Directeur administratif et financier HADRIEN ALLIX Responsable paie
et ressources humaines ÉLODIE VALET Comptables PATRICIA BARREIRA, CAROLINE VERGIAT Administrateurs MATTHIEU PIGASSE, JEAN-LUC CHOPLIN, LOUIS DREYFUS Fondateurs ARNAUD DEVERRE,
CHRISTIAN FEVRET, SERGE KAGANSKI Directrice de la publication ÉLISABETH LABORDE Dépôt légal 4 e TRIMESTRE 2018 ISSN 0298-3788 Les Inrockuptibles 2 hors série est édité par Les Editions Indépendantes,
société anonyme au capital de 326 757,51 euros RCS Paris B 428 787 188 000 21 © Les Inrockuptibles 2018, tous droits de reproduction réservés. Les Inrockuptibles, 10-12, rue Maurice-Grimaud 75018 Paris
– Tél. 01.42.44.16.16, fax 01.42.44.16.00, www.lesinrocks.com
COUVERTURE MICHEL HOUELLEBECQ EN 2013 © DAVID BALICKI POUR LES INROCKUPTIBLES
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Sérotonine-2019
l’amour n’était pas
(non plus)
dans le pré
Quatre ans après le polémique Soumission, Michel Houellebecq renoue avec
sa veine romantique et sombre pour relancer son narrateur dans une partie
qui l’oppose aux maux du monde. Dans Sérotonine, il s’agit de l’Union européenne
et du libre-échange, autre masque de l’ultralibéralisme que l’écrivain fustige
depuis ses débuts. Plongée dans ce septième roman mise en images ici
par Michel Houellebecq lui-même.
par Nelly Kaprièlian
photos-Michel Houellebecq
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7
© MICHEL HOUELLEBECQ
Sérotonine-2019
la fin de Soumission, le narrateur, François,
se convertissait à l’islam pour survivre. Quatre
ans plus tard, il s’appelle Florent-Claude, a
46 ans, et va encore un peu plus mal. Ingénieur
agronome (comme le fut d’ailleurs Michel
Houellebecq), il est bien entendu célibataire et
malheureux. Pour couronner le tout, il n’a plus de désir que pour
un antidépresseur à base de sérotonine, le Captorix. Bienvenue en
Houellebecquie, ce pays romanesque où vit depuis vingt-cinq ans
le “narrateur houellebecquien”. Il y a quelque chose d’émouvant
à le retrouver, un peu comme un vieil ami, dès la première page
de Sérotonine. Il y a aussi quelque chose d’émouvant à voir
l’écrivain le réactiver, comme s’il ne perdait pas espoir, comme s’il
espérait que dans ce nouveau texte son narrateur ait une chance
d’aller mieux, de trouver enfin la joie, l’amour, d’accéder à une vie
paisible. Non, Florent-Claude souffre – c’est d’ailleurs pourquoi
on l’aime, le narrateur houellebecquien, et qu’on lui pardonne ses
défauts, parce qu’il incarne nos failles, nos peurs, nos échecs, tout
ce qu’on cache sous le tapis du social pour ne plus exhiber qu’une
illusion de performance. Sérotonine est le roman le plus désespéré,
crépusculaire de l’auteur des Particules.
Le narrateur n’avait pas de nom dans Extension du domaine de la
lutte, comme un prototype, ou un enfant mort-né ; il s’appelait
Michel et Bruno (ils étaient deux) dans Les Particules élémentaires,
Michel dans Plateforme, Daniel dans La Possibilité d’une île,
Jed dans La Carte et le Territoire, Florent-Claude (il déteste son
nom) aujourd’hui, mais au fond qu’importe, c’est toujours la
même histoire : “Mon seul projet avait été de me libérer d’une
relation toxique qui était en train de me tuer, mon projet de disparition
volontaire avait pleinement réussi, et maintenant j’en étais là, homme
occidental dans le milieu de son âge, à l’abri du besoin pour quelques
années, sans proches ni amis, dénué de projets personnels comme
d’intérêts véritables, profondément déçu par sa vie professionnelle
antérieure, ayant connu sur le plan sentimental des expériences variées
mais qui avaient eu pour point commun de s’interrompre, dénué au
fond de raisons de vivre comme de raisons de mourir.”
A la recherche du bonheur… perdu
Trouvera-t-il enfin le bonheur ? La première page, écrite à la
façon d’une confession du XVIIIe siècle, pose d’emblée les bases
d’une certaine forme de narration : celle d’un destin ; et qui dit
destin dit souvent fatalité, ce qui serait plutôt d’augure funeste.
D’ailleurs, ça commence mal dès la première phrase :
“C’est un petit comprimé blanc, ovale, sécable”, saut à la ligne ; “Vers
8
cinq heures du matin ou parfois six je me réveille, le besoin est à son
comble, c’est le moment le plus douloureux.” Après quelques
cigarettes, Florent-Claude prend enfin son premier comprimé de
Captorix. Car Sérotonine annonce la couleur dès son titre : il va
s’agir d’une nouvelle quête du bonheur, la sérotonine étant
l’hormone dite “du bonheur”. Donc quand celui-ci fait défaut,
pire encore, lorsqu’on y a renoncé, Captorix 20 mg (dose
maximale, à moins de gober deux comprimés) s’impose comme
le dernier palliatif.
On sait combien, depuis Extension du domaine de la lutte (1994),
la question du bonheur est au centre de l’œuvre de Michel
Houellebecq, comme le Saint Graal travaillait les chevaliers de la
Table ronde. Sauf que, de roman en roman, le narrateur
houellebecquien, après bien des espoirs déçus et élans
romantiques échoués, reste cet anti-chevalier incapable de se
battre, donc de vivre. A un moment de Sérotonine, Florent-Claude
possédera pourtant un fusil, qu’il apprendra à manier à la
perfection. Sauf qu’il ne pourra pas appuyer sur la gâchette face à
un animal (ce dont on se réjouit), encore moins tirer sur un enfant
(ce dont on se réjouit encore davantage), projet fou qu’il fomentera
au pire de sa tristesse. Il y aura bien quelques preux chevaliers dans
Sérotonine, mais leur destin sera tout autant voué à l’échec (nous y
reviendrons), dans un monde plus fort que l’homme, dans un
Marché qui a remplacé les dieux des tragédies grecques, dans un
monde délirant, c’est-à-dire hyper-libéral, c’est-à-dire encore, pour
l’écrivain, sans plus aucun bon sens ni aucune morale.
Car dans Sérotonine, le petit chimiste Michel Houellebecq va à
nouveau plonger ce “corps étranger” qu’est son narrateur dans le
bain de l’époque pour mieux la révéler. C’était l’entreprise ou la
boîte à partouze avant-hier, le tourisme sexuel hier, toutes ces
représentations du libéralisme appliqué aux humains dans tous
ses livres, et qui prend le visage, ici, de la mondialisation, plus
précisément du libre-échange permis par l’Union européenne.
Le plus désespéré des personnages houellebecquiens
Florent-Claude est peut-être le plus sombre, le plus triste des
narrateurs houellebecquiens. Quand le livre s’ouvre, il n’aime déjà
plus sa compagne japonaise. Il faut dire que celle-ci semble être le
pur produit de cette mondialisation honnie par l’écrivain
– installée à Paris par une forme d’opportunisme international dû
à sa classe (l’aristocratie), c’est une grande consommatrice de
produits (elle s’applique dix-huit crèmes de beauté chaque soir
après son bain !), comme de corps (elle délaisse Florent-Claude
pour des soirées “coquines”, promesses de gangs-bangs et de
© MICHEL HOUELLEBECQ
Le petit chimiste Michel Houellebecq va à nouveau plonger
ce “corps étranger” qu’est son narrateur dans le bain de
l’époque pour mieux la révéler. C’était l’entreprise ou la
boîte à partouze avant-hier, le tourisme sexuel hier, toutes
ces représentations du libéralisme appliqué aux humains
dans tous ces livres, et qui prend le visage, ici, de la
mondialisation, plus précisément du libre-échange permis
par l’Union européenne.
zoophilie, hommes et chiens semblant être devenus, dans ce
monde déshumanisé, la même chose pour cette hyperconsommatrice). Un jour d’été, de retour de vacances, n’en
pouvant plus d’endurer cette relation et cette vie absurdes,
Florent-Claude va organiser sa propre disparition, ce qui n’est
jamais bon signe. D’autant que celle-ci s’avère cruellement
facile : il suffit de quelques mails et de deux, trois clics, et le tour
est joué. Il plaque Japonaise et grand appartement dans le XVe
pour s’installer dans un hôtel Mercure du XIIIe arrondissement
(zone de Paris adorée par l’écrivain, et où il vit).
On va ainsi passer de l’homme sans qualités typiquement
houellebecquien à un homme qui tombe, voire à une âme
morte (Gogol étant d’ailleurs cité quelque part). Il n’y a
pas vraiment d’histoire dans Sérotonine. Le roman prend
plutôt l’allure d’une longue dérive mélancolique, un peu
planante, nostalgique, ouatée comme les murs d’une cellule
d’hôpital psychiatrique, et bien entendu triste. Une dérive
géographique à travers la France, une dérive mentale à travers
son passé. Puisqu’il paraît que c’est lui qu’on revoit avant
de mourir.
9
Sérotonine-2019
10
hétérogènes, d’où des effets de comique, de grotesque, de réel,
enfin, des effets de vérité. Ainsi, cette diatribe lyrique va
brusquement s’achever sur le mot “chatte” : “J’avais besoin
d’amour et d’amour sous une forme très précise, j’avais besoin d’amour
en général et en particulier j’avais besoin d’une chatte.” Avant
d’aborder l’aspect sociétal et politique de son livre, autant dire que
Sérotonine ne peut lui être réduit, même s’il le sera sans doute,
comme tous les précédents textes de l’auteur l’ont été.
L’Europe et le libre-échange
Bref, installé dans le XIIIe, Florent-Claude n’a plus que deux
vagues fils qui le relient encore à la vie : le Captorix, donc, mais
qui le rend impuissant ; et puis la nourriture ou l’alcool, bref
les “plaisirs du ventre”, comme on dit. N’être plus qu’un ventre,
qu’on remplit de nourritures de toutes sortes comme de
tranquillisants, il semblerait bien que ce soit le destin de l’être
contemporain, nous dit Houellebecq. Pour l’heure, l’horizon
ultime de Florent-Claude, ce sont les repas qu’il prend
chez O’Jules, un restaurant de la place d’Italie qu’il choisit pour
sa façon orgueilleuse d’afficher “heures heureuses” au lieu du
“happy hours” tendance dans tous les autres bars. Et d’ajouter :
“J’étais sûr qu’Alain Finkielkraut aurait approuvé mon choix.”
Alors, boutons l’anglais, devenue langue marketing mondialisée
par excellence, hors de France ? Et pourquoi pas bouter aussi
les “étrangers” en même temps ? C’est quand même un peu l’une
des questions au centre de Sérotonine.
Sauf qu’ici les “étrangers” qui posent “problème” ne sont
pas ceux habituellement désignés comme tels par la droite ou
© MICHEL HOUELLEBECQ
Les amours mortes
Florent-Claude se souvient de ses amours ratées : Kate, une
étudiante danoise qu’il a trompée et laissée partir, Claire, qu’il
reverra et qui est devenue alcoolique (en plus de vieillir, ce qui
reste impardonnable pour une femme chez Houellebecq), enfin
Camille, celle qu’il a aussi le plus aimée vingt ans plus tôt, avec
qui il a tout gâché, encore une fois. Les regrets le hantent,
l’obséderont de plus en plus et donnent souvent lieu aux pages les
plus belles. Comme ces pages 158 et 159, magnifiques : “J’ai
connu le bonheur, je sais ce que c’est, je peux en parler avec compétence,
et je connais aussi sa fin, ce qui s’ensuit habituellement. Un seul être
vous manque et tout est dépeuplé comme disait l’autre, encore que le
terme ‘dépeuplé’ est-il bien faible, il sonne encore un peu son XVIIIe siècle
à la con, on n’y trouve pas encore cette saine violence du romantisme
naissant, la vérité qu’un seul être vous manque et tout est mort, le monde
est mort et l’on est soi-même mort, ou bien transformé en figurine
de céramique, et les autres aussi sont des figurines de céramique, isolant
parfait des points de vue thermique et électrique, alors plus rien
absolument ne peut vous atteindre, hormis les souffrances internes, issues
du délitement de votre corps indépendant.”
Le problème avec Michel Houellebecq, c’est qu’il est très bon
écrivain. Et un bon écrivain ne se résout pas, pour capturer sur la
page toute la complexité d’un être, de notre nature humaine,
du flux de nos pensées comme des aléas du monde, à n’être que
dans un seul registre. Depuis ses débuts, Houellebecq est devenu
le maître du cut abrupt, passant d’un ton à un autre, d’une
ambiance à une autre, d’un sujet à l’autre, sans qu’on s’y attende,
créant ainsi des juxtapositions, des frictions bizarres, incongrues,
Michel Houellebecq est un populiste, au sens premier du terme.
Il est, toujours et avant tout, du côté du peuple. Enfin, du peuple
français – car le peuple polonais, dont serait issu le fameux
“plombier polonais” qui fit tant peur lors du référendum
sur l’Europe de 2005, ce n’est vraiment pas son problème.
l’extrême droite. Ainsi, ce nouveau roman peut être lu comme
un pied de nez à ceux qui crièrent à l’islamophobie
à la sortie de Soumission, reprochant violemment à l’écrivain
de faire, en imaginant que l’islam pourrait un jour prendre
le pouvoir en France, le jeu de Marine Le Pen. En gros,
ce ne sont pas les musulmans, encore moins les migrants, que
cible Houellebecq. Ce sont les Européens, voire les Chinois,
issus de la classe moyenne ou même riches, Hollandais,
Allemands, Belges, Anglais qui envahissent chaque année
le Sud, mais qui surtout sont en train de racheter la campagne
française, les terres, les fermes et les maisons des agriculteurs
ruinés à cause de l’Europe, obligés d’abandonner leurs activités
d’élevage ou de culture à cause du libre-échange que l’Union
européenne a installé.
C’était, de façon moins appuyée, l’un des axes de La Carte et
le Territoire (prix Goncourt 2010), c’est aujourd’hui le scandale au
cœur de Sérotonine. Les preux chevaliers, pressés de partir en
croisade contre l’envahisseur, ce seront eux, les agriculteurs.
A la tête d’un petit groupe d’entre eux armés jusqu’aux dents,
règne Aymeric d’Harcourt-Olonde, un ancien copain de fac
du narrateur, ex-fan de Deep Purple et fumeur de pétards – une
sorte d’alter ego du narrateur, mais à l’envers, comme souvent
dans les romans de Houellebecq. Aymeric serait comme un double
actif quand l’autre est passif, qui construit quand l’autre
détruit, lumineux alors que Florent-Claude est sombre : Aymeric
est marié et a des enfants, alors que Florent-Claude échoue
dans sa vie amoureuse ; de leur promotion en fac d’agro, il est
le seul à être devenu agriculteur, à avoir choisi la pratique au lieu
de la théorie. Après ses études, il retourne dans le fief de ses
parents (avouons que tout ça sent un peu la vieille France,
ses vieilles familles “de souche” avec seigneurs…), à Canville-laRoque, près du château d’Olonde (château moyenâgeux de
ses parents). Sur son exploitation agricole, il a un troupeau de
trois cents vaches laitières.
Pourtant, Aymeric ne finira pas mieux que Florent-Claude :
vingt ans plus tard, sa femme l’a quitté, il est ruiné, et s’apprête
à se battre, sorte de “gilet jaune” avant l’heure, contre
les camions-citernes important à bas prix du lait de Pologne
ou d’ailleurs en Europe. “Je n’avais pas osé le dire à Aymeric
mais il me paraissait peu vraisemblable que la situation des
éleveurs soit en passe de s’améliorer, j’avais entendu des rumeurs
selon lesquelles, à Bruxelles, on commençait à agiter l’idée
d’une suppression des quotas laitiers – cette décision qui devait
plonger des milliers d’éleveurs français dans la misère, et les réduire
à la faillite, ne fut définitivement adoptée qu’en 2015, sous
la présidence de François Hollande, mais l’arrivée de dix nouveaux
pays dans l’Espace européen dès 2002, à la suite du traité
d’Athènes, devait, en mettant la France dans une position nettement
minoritaire, la rendre à peu près inéluctable.”
Michel Houellebecq, nationaliste ?
Il y a trois mois, l’écrivain s’exprimait abondamment contre
l’Europe et en faveur d’un Frexit, dans les pages du magazine
de droite extrême Valeurs actuelles, qu’il avait choisi aussi pour
publier son discours de réception du prix Spengler à Bruxelles,
contre l’Europe justement. Un choix regrettable, tant il pourrait
créer un malentendu et teinter la lecture de Sérotonine d’une
idéologie rance. D’autant que le roman, même s’il diffère beaucoup
du livre d’Eric Zemmour, aurait presque pu lui aussi s’intituler
Un suicide français, Houellebecq y décrivant le suicide d’un pays
via l’Union européenne, suicide accompagnant celui de certains
de ses personnages. Et puis avouons qu’on grince des dents en
lisant que les habitants de la banlieue profonde sont qualifiés par
Florent-Claude de “classes dangereuses”.
Alors Michel Houellebecq serait-il devenu nationaliste,
souverainiste, d’extrême droite ? Difficile de le cataloguer. D’une
part, parce que la prise de position contre la mondialisation de
l’écrivain dans Sérotonine pourrait aussi rejoindre celle des alters,
ou de l’extrême gauche, voire d’un Jean-Luc Mélenchon ; d’autre
part, parce que Michel Houellebecq s’exprimait déjà contre
l’Europe dès 1997, dans un texte paru dans… Les Inrockuptibles !
(jusqu’à preuve du contraire, pas vraiment un magazine de droite,
encore moins d’extrême droite). Et la bonne nouvelle, c’est qu’on
peut lire ce texte dans ce hors-série (p. 88) intitulé “Week-end à
Calais, en route vers la monnaie unique”. Michel Houellebecq y
écrivait alors : “L’Europe, il y a encore quelques années, tout le monde
s’en foutait ; voilà bien un projet qui n’avait pas soulevé la moindre
opposition, ni le moindre enthousiasme ; aujourd’hui, disons que
certains inconvénients sont apparus, et qu’on a plutôt le sentiment
d’une hostilité croissante. Ce qui, après tout, serait déjà un argument
pour un référendum. Je rappelle que le référendum de Maastricht
en 1992 a bien failli ne pas se tenir (la palme historique revenant sans
doute à Valéry Giscard d’Estaing, qui avait estimé le projet ‘trop
complexe pour être soumis au vote’), et qu’une fois arraché il a bien
failli se solder par un NON, alors que l’ensemble des hommes politiques
et des médias responsables appelaient à voter OUI.”
“Nos dirigeants sont irresponsables”, nous confiait l’écrivain
dans une interview de 2015 (lire p. 42). Il s’en est souvent pris
à l’arrogance des dirigeants à l’égard du peuple. Et puis la seule
vraie position politique que Michel Houellebecq ait revendiquée
dans ses interviews, c’est le souhait d’une démocratie directe,
où chaque décision, réforme ou idée de loi serait soumise au
peuple par référendum. Il l’avait d’ailleurs répété à Emmanuel
Macron lors de leur entretien croisé réalisé à la demande
11
Sérotonine-2019
S’il ne trouve pas l’amour sur terre, c’est que le narrateur
houellebecquien rêve peut-être d’un amour céleste :
un amour inconditionnel, chrétien, christique. Un amour absolu.
12
de l’écrivain, en 2016, pour le numéro des Inrockuptibles dont
il fut le rédacteur en chef (lire p. 14). S’il fallait donc absolument
catégoriser l’écrivain politiquement, disons qu’il ne serait ni
vraiment de droite ni de gauche non plus.
ils péri si la France et l’Allemagne avaient, alors, appartenu à
l’UE ? Ce sont des questions dont nous aurions aimé débattre
avec l’écrivain. Malheureusement, comme on le rappelait dans
notre édito, il ne souhaite plus donner d’entretien.
Du côté du peuple
Michel Houellebecq est un populiste, au sens premier du terme.
Il est, toujours et avant tout, du côté du peuple. Enfin, du peuple
français – car le peuple polonais, dont serait issu le fameux
“plombier polonais” qui fit tant peur lors du référendum sur
l’Europe de 2005, ce n’est vraiment pas son problème. Mais bref,
on peut parier que depuis quelques semaines l’écrivain devrait être
très clairement du côté des “gilets jaunes”. Sérotonine porte bien
la marque du désespoir des plus vulnérables, des plus démunis
face à la grande machine qu’il nous présente comme étant
“l’Europe”, qui ne serait dès lors que l’un des nouveaux masques
revêtu par le grand ennemi de Houellebecq depuis ses débuts :
l’ultralibéralisme. Un ultralibéralisme qui sacrifie agriculteurs et
fermiers, à moins que ceux-ci, pour s’en sortir, acceptent de passer
à l’élevage industriel – or, l’on sait que c’est une monstruosité.
Il y a, dans Sérotonine, des descriptions terribles d’élevage de
poulets industriel (voir la photo p. 7 que Michel Houellebecq nous
a confiée et où il visite un de ces élevages).
Autre conséquence de cet ultralibéralisme : l’obligation, encore
une fois si les agriculteurs veulent s’en sortir économiquement,
de passer aux OGM. “La vérité c’est qu’on ne savait rien, ou à peu
près rien, sur les conséquences à long terme des manipulations
génétiques végétales, mais le problème à mes yeux n’était même pas là,
il était que les semenciers, les producteurs d’engrais et de pesticides
jouaient par leur existence même, sur le plan agricole, un rôle
destructeur et létal, il était que cette agriculture intensive, basée sur
des exploitations gigantesques et sur la maximisation du rendement
à l’hectare, cette agro-industrie entièrement basée sur l’export, sur
la séparation de l’agriculture et de l’élevage était à mes yeux l’exact
contraire de ce qu’il fallait faire si l’on voulait aboutir à un
développement acceptable, il fallait au contraire privilégier la qualité,
consommer local et produire local.”
Pourtant, sans être une grande spécialiste de l’Europe, il me
semblait que des subventions avaient été mises en place
par l’UE pour aider les agriculteurs français. L’aide économique
que l’UE apporte aux pays plus pauvres, par exemple les pays
de l’Est, n’est pas abordée. Jamais non plus n’est vraiment creusée
dans le roman la question de la nécessité pour l’Europe d’être
unie, afin de s’imposer comme une grande puissance économique
et militaire face à la Russie, aux Etats-Unis et à la Chine,
protégeant ainsi chacun de ses pays davantage que s’il était seul.
Et le protégeant aussi de son voisin : six millions de Juifs auraient-
Et les femmes, dans tout ça ?
Quant au cosmopolitisme, il ne semblerait avoir de vertus que
dans les relations amoureuses : “Je connus donc charnellement des
jeunes filles de différents pays, et j’acquis la conviction que l’amour ne
peut se développer que sur la base d’une certaine différence, que le
semblable ne tombe jamais amoureux du semblable […] ; et même la
simple différence nationale et linguistique n’est pas à dédaigner. Il est
mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu’ils
puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de
créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure
qu’elle se produit.”
Les femmes, donc. Elles forment encore ici, comme souvent,
l’autre problème au cœur du livre. A part une ou deux exceptions,
dont Camille, la grande histoire d’amour de Florent-Claude, qui
le hante à un point mortifère – très belle scène où il croit se
retrouver dans la même chambre occupée avec elle vingt ans plus
tôt, et où il croit avoir senti la caresse de son fantôme ; c’est à ce
moment que la géographie, les places semblent se déréaliser pour
ne plus être que des états mentaux, basculant dans la folie –, les
personnages féminins de Sérotonine sont toujours, tôt ou tard,
taxés de “grosses salopes”.
Qu’il s’agisse de celle qui reste (Yuzu, la jeune Japonaise) ou de
celle qui part (Cécile, l’ex-femme d’Aymeric), toutes des
“salopes”. Tout comme l’Europe : “et l’Union européenne elle aussi
avait été une grosse salope”. On se lasse un peu, à vrai dire.
D’autant que très vite elles seront réduites à la qualité de leur
“chatte” ou à la minceur de leur “cul”, parce que l’amour c’est ça,
selon le narrateur houellebecquien. Une vision de la femme des
plus ringarde, qui forme la limite du propos de Michel
Houellebecq. Le narrateur sert à l’écrivain de fil d’Ariane dans
le labyrinthe du “contemporain” : pas pour nous en sortir, mais
pour nous mener au contraire droit dans la gueule du Minotaure.
Celui-ci, donc, c’est l’ultralibéralisme. Dénoncé par le narrateur
lui-même, on ne comprend dès lors pas pourquoi il va lui aussi
traiter d’autres êtres humains (les femmes) en objets de
consommation. Cela a toujours semblé être le grand paradoxe
des romans de Houellebecq.
De l’hyper-Houellebecq à… l’hyper-client
Sérotonine, c’est donc du Houellebecq puissance dix mille, mais
sans surprise. Du narrateur seul et malheureux à l’époque
mortifère, en passant par les programmes kitsch à la télé (dont
© MICHEL HOUELLEBECQ
une émission spéciale Laurent Baffie) ou les comparaisons entre
supermarchés – tel a même dix-huit sortes de houmous ! –, tous les
gimmicks houellebecquiens sont au rendez-vous. Peut-être trop.
Même si le narrateur pointe souvent qu’il s’exprime comme du
Yves Simon, ou comme du Nerval, ailleurs comme du Gogol, il fait
surtout du Houellebecq. Comme si l’écrivain s’autocitait, voire
s’autoparodiait. Car dans Sérotonine, Houellebecq amplifie son style
jusqu’au grotesque (les dix-huit houmous, encore, ou les dix-huit
crèmes qu’emploie la fiancée japonaise). En moraliste, c’est une
satire qu’il écrit pour dénoncer une société qui nous accule à un
seul statut : celui d’hyper-consommateur.
Il n’y aurait pas d’issue à ce cercle vicieux de production (à tout
prix)/consommation (continuelle), nous dit-il. Il nous faudrait
embrasser notre destin de consommateur en consommant encore
(des antidépresseurs, par exemple…), ou alors s’anéantir. Quand
Florent-Claude se rend chez son médecin, le ridicule docteur
Azote, dès qu’il a besoin d’une nouvelle ordonnance de Captorix,
celui-ci lui conseille de faire du tourisme sexuel ou lui fournit une
liste de call girls. Dans Sérotonine, le narrateur houellebecquien a
encore atteint un palier supérieur dans la cruauté du monde :
même son médecin ne le traite plus comme un souffrant, mais
comme un hyper-client.
Houellebecq, un catholique qui s’ignore ?
“Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait
presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle
on puisse encore, peut-être, avoir foi.” L’amour, oui mais lequel ?
Puisque le narrateur houellebecquien, d’Extension du domaine de
la lutte à Sérotonine, ne l’a toujours pas trouvé, on en finirait
presque par se demander ce qu’il entend, vraiment, par “amour”.
C’est peut-être le personnage de Camille, la seule que FlorentClaude ait vraiment aimée, la seule femme, aussi, à être épargnée
par l’écrivain dans son roman, qui va nous fournir une clé, une
réponse possible. Au fond, Florent-Claude l’aime et la respecte
encore parce qu’elle incarne un idéal de pureté, de sublime. Elle vit
seule, n’a pas changé en vingt ans – un miracle ! –, élève son enfant
(un fils) avec un amour fusionnel, inconditionnel. Pour FlorentClaude, les femmes se divisent ainsi en deux camps : les putes et
la mère – à la façon d’une Marie, mère de Jésus. Alors, s’il ne
trouve pas l’amour sur terre, c’est que le narrateur houellebecquien
rêve peut-être d’un amour céleste : un amour inconditionnel,
chrétien, christique. Un amour absolu.
Pourtant, si le nom de “Dieu” revient souvent dans le langage de
Florent-Claude, il lâchera, déçu : “Dieu est un scénariste médiocre,
c’est la conviction que presque cinquante années d’existence m’ont
amené à former, et plus généralement Dieu est un médiocre, tout dans
sa création porte la marque de l’approximation et du ratage, quand
ce n’est pas celle de la méchanceté pure et simple.” C’est peut-être là
le deuil impossible de Michel Houellebecq : l’impossibilité
d’avoir la foi, car il n’y a pas de Dieu, pas de Christ pour sauver
l’homme, et pas d’humain parfaitement humain. Et le pire, c’est
qu’il n’y a pas non plus d’amour absolu possible hors de cet
humain-là, si terriblement faillible. Le problème, c’est que c’est ici
et maintenant qu’il va falloir être heureux. Courage, vivons.
Sérotonine de Michel Houellebecq (Flammarion), en librairie le 4 janvier.
13
rencontre-Emmanuel Macron
“c’est très déprimant
d’être réduit à un
homo economicus”
entretien-Anne Laffeter
mmanuel Macron – Tu m’interviewes ou
je t’interviewe ?
Michel Houellebecq – Un peu les deux.
Emmanuel Macron – Je ne sais pas ce que
tu penses de la politique, mais j’imagine que
c’est assez noir.
Michel Houellebecq – Pas si noir que cela. Je pense qu’il y a
une crise de la représentation politique, mais c’est une crise
prometteuse qui peut déboucher sur des changements positifs.
Je vais me situer : je n’ai jamais souhaité déléguer mon pouvoir
de faire les lois, donc je n’ai jamais voté aux législatives. Par
contre, j’ai déjà voté aux municipales. Si la présidentielle avait
moins de signification politique, je voterais volontiers à la
présidentielle. En résumé, je suis pour le référendum d’initiative
populaire comme unique moyen de changer les lois. Mais cela ne
s’arrête pas là : la population devrait également voter le budget.
Chacun sait combien il a envie de donner à la police, à la santé,
aux entreprises, à l’armée, à l’Education nationale. Il suffirait de
faire la moyenne.
Emmanuel Macron – Contrairement aux idées reçues, Michel
Houellebecq est pour réduire drastiquement le budget de
l’Education nationale et augmenter le budget de la SNCF ! (rires)
Je sais qu’il adore les gares et les trains et je pense qu’il a un
traumatisme profond avec les profs.
Michel Houellebecq – L’Education nationale ne m’a pas
apporté grand-chose parce que je n’ai pas bien écouté. En
revanche, je trouve important que l’ensemble du territoire français
soit correctement desservi, même si c’est un peu déficitaire.
Emmanuel Macron – Plus sérieusement, pour que les Français
puissent discuter le budget, il faudrait une démocratie de
discussion permanente. La représentation nationale est un
principe d’organisation plus simple qui évite l’écueil du problème
14
athénien : la difficulté d’organiser la démocratie directe. Je sais
que tu as une idée précise sur ce qu’on devrait affecter aux gares
et aux trains, mais la moyenne des préférences risque de te rendre
aussi malheureux que celui qui voudrait tout affecter à
l’Education nationale.
Michel Houellebecq – Je suis souvent en désaccord avec la
majorité mais j’ai un vrai respect pour son vote. J’ai juste envie
d’être consulté directement. La Suisse, un des seuls pays où c’est
le cas, ne marche pas si mal.
Emmanuel Macron – C’est un pays qui n’est pas comparable,
où la politique n’a pas du tout la même densité qu’en France.
Les Français surinvestissent le politique mais il y a un malaise
démocratique. Il est consubstantiel à la démocratie. Une partie
de ce malaise vient de l’ambiguïté de notre relation aux
politiques. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, leur rôle
n’est pas pour moi de promettre intensité et bonheur mais
de donner un cadre où les citoyens peuvent s’émanciper et
acquérir leur autonomie.
“Pour la présidentielle, je ne pourrais
choisir que quelqu’un qui a fait
ses preuves. Dans cette optique, un
ex-Premier ministre serait le mieux,
ou éventuellement un maire d’une
grande ville.” Michel Houellebecq
© BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
Décidément, Michel Houellebecq a toujours eu du flair pour pressentir
l’époque. En mai 2016, alors que personne n’aurait parié sur Macron
pour la prochaine présidence, il avait souhaité le rencontrer, intrigué
par le caractère transgressif du personnage.
© CRÉDITS
Dans le bureau
du ministre
de l’Economie,
le 26 mai 2016.
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© BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
rencontre-Emmanuel Macron
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“Les Français sont très prétentieux sur le plan politique. Ils
aspirent à l’universalité, veulent que leur pays soit une grande
puissance, qu’il parle aux Etats-Unis et à la Chine, mais sans
qu’on les bouscule dans leur quotidien. Ils ont toutefois eux
aussi, au fond, beaucoup d’ambition.” Emmanuel Macron
Michel Houellebecq – Le problème viendrait du fait que les
politiques promettent le bonheur aux gens ?
Emmanuel Macron – En partie, oui, puisque de nombreux
politiques vivent de cette ambiguïté, alors qu’aucune organisation
politique ne peut faire le bonheur des gens malgré eux.
Michel Houellebecq – Je suis entièrement d’accord. On ne peut
promettre ni prospérité ni bonheur. Je ne demande pas cela
à un président de la République, mais plutôt d’être un bon chef,
un chef des administrations et aussi des armées : il ne faut pas
oublier les armées, je n’ai jamais pensé que le temps des
guerres était dernière nous. Enfin, quelqu’un en qui je puisse
avoir confiance en cas de grosses difficultés. Mes expériences
professionnelles ont été importantes dans ma conscience
politique, elles m’ont appris qu’il suffit parfois de changer de chef
pour que tout aille mieux. Pour la présidentielle, évidemment,
je ne pourrais choisir que quelqu’un qui a fait ses preuves.
Désolé de te dire cela, mais dans cette optique, un ex-Premier
ministre serait le mieux, ou éventuellement un maire d’une grande
ville. Mais il peut se faire qu’aucun des candidats avec ce
parcours ne soit satisfaisant : on peut avoir été un mauvais
ex-Premier ministre. Dans ce cas, avoir exercé un ministère
important pourrait faire l’affaire.
Emmanuel Macron – Je ne suis pas convaincu par le
référendum permanent. Il faut de l’horizontalité dans l’élaboration
des décisions, mais je crois aussi à la verticalité des formes de
prises de décision. Il n’y a pas d’organisation humaine sans
reconnaissance d’une forme d’autorité. C’est la grande question
sociale et politique de 1968 : quelle est la forme légitime
d’autorité ?
Michel Houellebecq – Demander son avis à tout le monde a un
côté assez sain. Cela ne peut que renforcer le sentiment
d’appartenir à une communauté. On ne parle de référendum que
pour des sujets dits sociétaux, comme la corrida ou l’euthanasie.
Cela devrait concerner à peu près tous les sujets. Le rôle des
partis devrait tendre à diminuer et le rôle des groupes de pression,
des associations, à augmenter.
Emmanuel Macron – Tu voudrais de l’horizontalité
permanente… Je crois plutôt aux méthodes telles que les
conférences de consensus, qui permettent aux meilleurs experts
de former des citoyens pour que ces derniers puissent faire des
propositions en pleine connaissance de cause. Je crois en effet à la
conscience éclairée. Après, l’Etat ne doit pas légiférer à chaque
problème, chaque émotion collective. Cette névrose politique fait
de l’Etat une structure politique hyper-maternante.
Michel Houellebecq – On légifère trop, c’est vrai. Et c’est vrai
aussi que l’utilisation de l’émotion collective est déplaisante,
je ne demande pas au président de la République de se rendre sur
les lieux d’une catastrophe et de faire son compatissant. Moi
aussi, je suis compatissant, et alors ? Sur la verticalité des formes
de prises de décision, en cas de guerre, il n’y a pas besoin de
consulter la population. L’objectif est clair et consensuel :
il est – si possible – de la gagner. Dans ce genre de contexte,
une relation verticale s’installe naturellement si le chef est bon.
Emmanuel Macron – Actuellement, nous avons bien d’autres
priorités qui justifient de ne pas mettre en œuvre un seul
de tes référendums. Si aujourd’hui on organise une consultation
populaire sur l’euthanasie, la majorité des Français va penser :
“Ces dingos n’ont rien d’autre à faire.” Pour avancer sur
la question de l’euthanasie, il faut d’abord créer un consensus
démocratique, et je ne suis pas sûr qu’on l’obtienne avec
un référendum. Le dernier grand référendum, celui de 2005
sur la Constitution européenne, a été un traumatisme profond
en deux temps. Les électeurs ont d’abord rejeté une Europe
libérale dans laquelle ils ne se reconnaissaient plus. Et Nicolas
Sarkozy n’a pas respecté leur décision ensuite.
Michel Houellebecq – C’est une des choses qui lui ont été
fatales. Je fais partie de ceux qui n’ont pas pardonné.
Emmanuel Macron – Tu avais voté pour Nicolas Sarkozy
en 2007 ?
Michel Houellebecq – Non, je n’avais pas voté.
Emmanuel Macron – Malgré tout, tu ne lui as pas pardonné !
Tu es vraiment un électeur vindicatif : tu n’adhères pas au début
du projet mais tu ne pardonnes pas les erreurs. (rires)
Michel Houellebecq – C’était quand même un vrai déni de
démocratie, ça m’avait stupéfié.
Emmanuel Macron – Ce référendum a-t-il permis de faire
avancer le sujet ? Au contraire ! Il a traumatisé les partis politiques
et les décideurs : on n’a pas parlé d’Europe pendant dix ans.
Entendons-nous bien : je pense qu’il y a un besoin de
participation démocratique, une nécessité de construire le “bon
gouvernement”, c’est-à-dire d’associer mieux à la prise de
décision, d’avoir davantage de transparence. Pour autant, je ne
crois pas au référendum permanent, lequel empêcherait d’agir.
Le 23 juin, référendum sur le maintien ou non du
Royaume-Uni dans l’Union européenne. Le 26 juin, les
électeurs de Loire-Atlantique répondent à la question :
“Etes-vous favorable au projet de transfert de l’aéroport
Nantes-Atlantique sur la commune de Notre-Dame-desLandes ?” Que vous inspirent ces deux référendums ?
Michel Houellebecq – Ces deux référendums me paraissent
corrects, parce que le corps électoral à consulter est correctement
défini : dans le cas de ce qu’on appelle communément le Brexit,
les électeurs du Royaume-Uni ; dans celui de Notre-Dame-desLandes, les électeurs du département. Ce qui est le bon niveau
de consultation.
Emmanuel Macron – Sur le papier, ces deux référendums
devraient permettre de sortir d’une impasse politique.
Dans le cas du Brexit, mettre un terme à des années d’ambiguïtés
17
rencontre-Emmanuel Macron
en permettant au peuple britannique de dire clairement s’il estime
que son avenir se situe ou non au sein de l’Union. Dans le cas
de Notre-Dame-des-Landes, aussi, la décision populaire devrait
nous faire sortir de plusieurs années de tensions et de blocages.
Toutefois, on voit bien que, lors d’un référendum, le débat
ne porte pas que sur la question posée et que chacun l’élargit
à ses propres doutes, ses propres peurs, ses propres protestations
– c’est particulièrement vrai dans le cas britannique. Je ne suis
donc pas sûr que le référendum permette toujours une expression
démocratique pure, parfaite et efficace.
Le malaise existentiel de l’homme contemporain induit
par le libéralisme économique est un thème qui traverse
tous les livres de Michel Houellebecq…
Michel Houellebecq – C’est très déprimant pour l’homme
contemporain d’être réduit à un homo economicus, un être de
décision rationnelle qu’il n’est pas.
Emmanuel Macron – Dans tes livres, tu décris une organisation
consumériste, capitalistique qui réduit les hommes à l’état d’Ilotes
(esclaves des Spartiates – ndlr). J’ai l’impression que ce qui te rend
pessimiste, c’est le système tayloriste qui réduit les êtres à
des fonctions. Mais il ne faut pas confondre le capitalisme et le
libéralisme. Le libéralisme, c’est l’attachement à la liberté, c’est
la confiance dans l’homme. Nous sommes des individus intenses,
on a tous une spiritualité, une envie d’exister, de prendre des
responsabilités. En théorie, penser le travail en termes de durée
est un faux problème. Quand le travail nous ennuie, est répétitif et
pénible, c’est déjà trop de travailler 35 heures. Quand le travail
passionne, t’émancipe, tu veux travailler plus.
Michel Houellebecq – Certaines tâches ne pourront jamais être
rendues intéressantes ; pour celles-là, maintenir une durée
maximale du travail est indispensable. A l’inverse, des tâches
passionnantes ne sont pas valorisées, comme l’intelligence de
la main. L’échec du communisme a une origine claire et unique :
les gens ne foutaient rien parce qu’ils n’étaient pas motivés par
la construction de l’homme nouveau, etc. Cela dit, le capitalisme
fournit une seule motivation, l’argent, et c’est pauvre. Le slogan
“travailler plus pour gagner plus” est un peu restreint. L’artisanat
monastique montre clairement que l’argent n’est pas la seule
motivation pour travailler. L’honneur de la fonction compte aussi
beaucoup pour certains postes.
Emmanuel Macron – Aujourd’hui, la vraie lutte se joue entre
le capitalisme et les religions. On est au cœur de ton écriture.
Le capitalisme corrompu appauvrit tellement les individus qu’il
est chahuté par des spiritualités qui donnent accès à un absolu.
Le capitalisme, lorsqu’il se perd dans la cupidité, détruit le sens,
la cohésion. Dans cette lutte, les décideurs politiques et la
république doivent organiser une communauté humaine, sociale
et politique dans laquelle on peut exercer sa spiritualité dans
l’autonomie. Car la république, c’est toujours une façon
d’organiser les accommodements.
Qu’offre le capitalisme libéral face au salut que proposent
les religions ?
Emmanuel Macron – Le système capitaliste, grâce à la croissance
économique, a promis pendant des décennies aux classes
moyennes une idée du progrès : l’entrée dans la société
de consommation et l’accès à plus de droits. C’est l’histoire
du consumérisme heureux des Trente Glorieuses. Dans les
années 1980, avec la crise, il n’y a plus de croissance, le chômage
de masse s’installe. Les gouvernants trouvent une morphine,
une perfusion : la dépense publique. Ils prennent des
engagements, créent de nouveaux droits, en se disant “nos enfants
paieront la dette accumulée”. Aujourd’hui, la montée des
inégalités et la perte du sens minent le capitalisme mondialisé et
les Etats n’ont plus les moyens de renouveler les injections de
morphine. Les emplois moyennement qualifiés sont détruits.
Parallèlement, les religions, notamment l’islam, offrent un accès
à l’absolu : elles proposent du sens, des perspectives symboliques
et une intensité imaginaire. La promesse républicaine est
bousculée par le capitalisme mondialisé et les promesses de
certains monothéismes. Elle doit leur donner leur juste place dans
le cadre de son projet : l’autonomie des individus.
Michel Houellebecq – Ça ne s’est pas passé calmement avec
le catholicisme…
Emmanuel Macron – Il ne faut pas être ébranlé par ce qu’il se
passe avec l’islam car nous l’avons vécu avec le catholicisme.
Ce que certains écrivent sur le voile aujourd’hui rappelle les écrits
sur les curés en soutane lors des débats sur la loi de séparation des
Eglises et de l’Etat en 1905.
Michel Houellebecq – Je suis moins optimiste que toi.
Je pense que les tensions disparaissent lorsqu’un des adversaires
s’affaiblit, en l’occurrence le catholicisme. La relation entre
religion et république est conflictuelle dans son principe même :
le catholicisme, tout comme l’islam, a prétention à organiser
la société. Ils ont une politique. Pendant des siècles, le pouvoir
“La crise est un sujet qui me fatigue. J’ai l’impression de toujours
l’avoir connue. Elle a commencé en 1973-1974. Je ne me souviens
pas d’une époque de ma vie où je n’ai pas entendu parler du
chômage. Je ne suis pas sûr que la jeunesse soit plus en colère
qu’avant. Par contre, elle se sent moins représentée que jamais.”
Michel Houellebecq
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© BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
rencontre-Emmanuel Macron
20
Dans les manifestations contre la loi travail, la jeunesse
semble manifester une volonté de vivre mieux et une
colère contre la manière dont elle est traitée…
Michel Houellebecq – Nuit debout était une honnête et
sympathique tentative pour créer un endroit de démocratie directe,
qui a perdu tout intérêt en étant noyauté par les gauchistes.
Au moment du traité de Maastricht, il y a eu un vrai débat, j’ai
vraiment eu l’impression d’être citoyen, ça ne m’arrive pas souvent.
Emmanuel Macron – Tu n’as pas répondu sur la jeunesse, sauf
à dire que tu es pour la jeunesse qui se tient debout mais pas
gauchiste. (rires)
Michel Houellebecq – La crise est un sujet qui me fatigue.
J’ai l’impression de toujours l’avoir connue. Elle a commencé en
1973-1974. Je ne me souviens pas d’une époque de ma vie où
je n’ai pas entendu parler du chômage. Je ne suis pas sûr que
la jeunesse soit plus en colère qu’avant. Par contre, elle se sent
moins représentée que jamais.
Emmanuel Macron – Je n’aime pas la catégorie “jeunesse”.
Il n’y a pas une jeunesse.
© CRÉDITS
spirituel avait une forme d’autorité sur le pouvoir temporel.
Aujourd’hui, ce n’est plus possible, il n’y a pas de monothéisme
suffisamment puissant.
Qu’est-ce qui vous touche chez l’autre ? Qu’est-ce qui a
porté cette rencontre ?
Michel Houellebecq – Je suis d’accord avec le “ni droite ni
gauche” parce que je crois à la démocratie directe. Toi, c’est pour
une autre raison, non ?
Emmanuel Macron – Le clivage gauche/droite définit une ligne
Maginot qui ne correspond plus à la réalité des oppositions.
Sur le travail, les inégalités, la liberté, la sécurité, les religions,
l’Europe, il n’y a pas de consensus à l’intérieur de la gauche
ni à l’intérieur de la droite, mais une approche progressiste et une
approche conservatrice. L’enjeu n’est donc pas de nier le clivage
mais de le déplacer. Au fond, de le restaurer entre progressistes
et conservateurs.
Michel Houellebecq – Il y a vingt ou trente ans, on cataloguait
tout de suite les gens à droite ou à gauche dans une discussion.
Aujourd’hui, c’est moins évident, même si les gens ont toujours
beaucoup de choses à dire sur la politique. C’est peut-être le seul
sujet de conversation qui soit encore meilleur que la littérature.
Emmanuel Macron – Un paradoxe français est au cœur de
ta littérature, que j’aime beaucoup. Elle a un côté célinien.
Comme dans Céline, elle contient des fulgurances chamaniques
imperceptibles qui ouvrent des brèches d’imaginaire dans
une approche rationnelle et linéaire. Tu dis souvent : “Je suis
assez français.” Tu assumes de dire : “J’aime bien ce qui est
moyen.” C’est pour moi constitutif de l’esprit français et aussi très
célinien. Les personnages de Céline disent qu’ils n’aiment pas
la prétention des gens qui veulent faire de grandes choses
– même si toi tu es très heureux de faire de grandes choses en
littérature. Mais il me semble que tu as construit ton imaginaire,
ton personnage, ta relation au pays avec cette espèce de
“médiocrité heureuse”.
Michel Houellebecq – Je suis assez prétentieux sur le plan
littéraire.
Emmanuel Macron – Les Français sont très prétentieux sur le
plan politique. Ils aspirent à l’universalité, veulent que leur pays
soit une grande puissance, qu’il parle aux Etats-Unis et à la Chine
mais sans qu’on les bouscule dans leur quotidien. Ils ont toutefois
eux aussi, au fond, beaucoup d’ambition.
Michel Houellebecq – Le fantôme de De Gaulle rôde encore.
On ne se console pas de l’époque où il contredisait les Américains,
et je pense qu’on ne s’en consolera pas. Je trouve déplorable qu’on
soit dans l’OTAN. Par contre, j’en rabattrais sur le côté message
universel, ça m’agace.
Emmanuel Macron – Etre dans l’OTAN ne nous entrave pas
vraiment. Les Américains adhèrent à une forme d’organisation
capitalistique de la société, les Chinois, à une organisation
économique autoritaire et mercantile. L’Europe s’est construite
sur un compromis entre le marché, la démocratie, la correction
des inégalités et ses différentes cultures. C’est notre part
d’universalité. L’idée que l’on puisse vivre en paix dans cet espace
est un progrès de civilisation colossal. Le génie de Mitterrand
a été de transmuer le rêve français en rêve européen, car il était
lucide sur le fait que la France ne pouvait plus l’assumer seule.
Le traumatisme actuel vient du fait que l’Europe ne porte plus de
sens politique.
Michel Houellebecq – En 2005, en grande partie, les gens ont
voté “non” à l’élargissement. L’Europe déjà ne leur semblait
pas avoir beaucoup de sens, mais avec vingt-huit pays
aujourd’hui, plus du tout. Je ne crois pas à l’Europe, c’est trop
confus, cela ne fait pas vraiment une population, c’est trop grand,
ça ne peut pas marcher.
© BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
“En théorie, penser le travail en termes de durée est un
faux problème. Quand le travail nous ennuie, est répétitif
et pénible, c’est déjà trop de travailler 35 heures. Quand
le travail passionne, t’émancipe, tu veux travailler plus.”
Emmanuel Macron
Michel Houellebecq – La jeunesse finit à 26 ans, à la fin de la
carte de réduction SNCF…
Emmanuel Macron – Et la vieillesse commence alors à 60 ans
avec une autre carte de réduction. Au milieu, c’est un no man’s
land un peu indistinct.
Michel Houellebecq – Entre-temps, c’est l’âge emmerdant où tu
dois réussir dans la vie. Tu as des responsabilités, c’est l’âge
difficile, l’âge adulte.
Emmanuel Macron – Le phénomène Nuit debout est un
kaléidoscope que beaucoup veulent agréger ou récupérer. Or Nuit
debout est assez déconstructionniste. Ce mouvement représentet-il toute la jeunesse ? Je ne crois pas. Beaucoup de jeunes, dont
on parle peu, vivent loin des centres-villes et ont aussi peur pour
leur avenir. Ceux-là veulent d’abord travailler. D’autres ont plus
de chance au départ et se sentent prêts à entreprendre, à s’insérer
dans un monde ouvert. Il y a une focalisation un peu médiaticonarcissique sur Nuit debout.
Michel Houellebecq – Ce mouvement la représente un peu
quand même.
Emmanuel Macron – Il ne faut rien promettre à la jeunesse.
On lui a fait trop de promesses de bonheur. La seule chose qu’on
lui doit, c’est de créer les conditions pour qu’elle puisse décider
de son propre destin.
Michel Houellebecq – Est-ce que tu fais partie des gens qui
pensent que l’Etat doit orienter l’économie ? J’ai l’impression que
le ministère de l’Economie est surtout un ministère de l’Industrie.
Emmanuel Macron – Je ne suis ni un fanatique de
l’interventionnisme étatique ni un libéral crédule qui pense que
l’Etat n’a aucun rôle à jouer. On doit définir le cadre économique
qui permet aux acteurs de réussir et en même temps protéger
les plus faibles de toute concurrence déloyale en cas de dumping.
Sans ça, dans un monde ouvert, notre modèle périclite…
Michel Houellebecq – C’est important, je me permets de
te faire répéter : tu es pour une certaine protection quand
il y a dumping ?
Emmanuel Macron – Je suis tout à fait pour : c’est
économiquement nécessaire et politiquement essentiel. J’essaie
de l’appliquer depuis six mois sur l’acier chinois. L’Europe
ne protège pas assez son économie. Sur l’acier, on avait des
surcapacités qu’on a réduites en fermant des usines, en
demandant des efforts. Depuis les Chinois déversent leur acier
subventionné sur le marché européen et cassent les prix.
Et on ne se protège pas. On met des mois à réagir avec un tarif
de douane de 20 %, là où les Américains mettent 500 % ! C’est
une faute économique. Cela va détruire des usines, on va
sous-produire et devenir dépendant économiquement. Cela va
créer un problème de souveraineté : on aura besoin d’acier
et je ne veux pas dépendre des Chinois.
Michel Houellebecq – Je suis très content de cette déclaration,
je suis absolument d’accord.
Emmanuel Macron – Ensuite, c’est une faute politique
majeure. Vous pouvez demander à des ouvriers de travailler
plus, de faire des efforts, d’accepter des périodes de chômage
partiel quand c’est dur et que la survie de l’entreprise
est en jeu. Le plus souvent, ils le font car ils tiennent à l’outil
de production et ont de vraies compétences. Mais si vous
n’êtes pas capables de les protéger ensuite, c’est une déflagration,
il n’y a plus de confiance. La protection est la justification
de la sortie de l’état de guerre et de nature dans le Léviathan
(ouvrage de philosophie politique de Thomas Hobbes publié en 1651
– ndlr). Si on ne sait plus protéger, les gens vont nous dire
de dégager. Cela vaut au plan national. C’est la politique
de concurrence, de consommation ou la politique industrielle.
L’Etat actionnaire doit avoir une politique industrielle dans
les secteurs de souveraineté : l’énergie, le nucléaire, l’industrie
de défense.
Est-ce que la transgression vous rapproche ?
Michel Houellebecq – Oui, c’est vrai, mais j’ai l’impression
d’être transgressif sans le vouloir.
Emmanuel Macron – J’ai le même problème. Je ne fais pas
de la transgression pour faire de la transgression. Quand on essaie
de construire une vision – la tienne, littéraire et plus accomplie
que la mienne –, on n’est pas heureux d’être enfermé dans des
petites cases.
Michel Houellebecq – Je suis plus vieux, il faut le rappeler…
Emmanuel Macron – C’est ce que je voulais dire implicitement.
Mais je suis plus optimiste que toi. Cioran disait : “Je suis plus
fasciné par le malheur parce que la documentation est plus complète.”
Je pense qu’il y a une forme d’harmonie possible, même précaire.
Mais elle n’est pas possible si on reste dans le cadre actuel. Il faut
accepter de décaler les choses. Tenter de nouvelles aventures
sur le plan littéraire comme sur le plan politique. (une pause) Il faut
que je file. C’était bien. Ton histoire de référendum m’a ouvert
des perspectives.
Michel Houellebecq – Je ne savais pas que tu pensais ça sur
l’acier chinois. Cela m’a rassuré.
21
A Bruxelles,
le 4 juin 2016.
entretien-Jean-MarcL alanne
& Pierre Siankowski
Un an après avoir partagé l’affiche du Saint-Amour de Benoît Delépine et Gustave Kervern,
Michel Houellebecq et Benoît Poelvoorde se retrouvent à Bruxelles en 2016 pour parler
cinéma. Mais aussi vélo, hôtels Citadines, Charles Baudelaire et Louis de Funès.
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© CRÉDITS
“je crois que
je suis un
acteur limité”
© BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
rencontre-Benoît Poelvoorde
ichel Houellebecq – Dans le cadre de ce
numéro dont je suis rédacteur en chef, j’avais
envie que le sujet cinéma soit une discussion
avec toi.
Benoît Poelvoorde – Quelle drôle d’idée !
Certes, je travaille dedans, mais je n’ai vraiment
pas une grande passion pour le cinéma.
Michel Houellebecq – Regardes-tu beaucoup de films ?
Benoît Poelvoorde – Non, pas trop. Je suis assez paresseux,
tu sais. Ma plus grande distraction, c’est lire. Je regarde aussi pas
mal de séries. D’ailleurs, en roulant pour te rejoindre, j’ai eu un
flash. Je me suis dit : “Qu’est-ce que ça donnerait si Mad Men
avait été écrit par Houellebecq ?” Ton œuvre parle de la même
chose : l’extension du capitalisme dans la sphère privée, la vie de
bureau... J’adorerais voir un Mad Men français écrit par toi.
Michel Houellebecq – Pourquoi dis-tu que tu es paresseux ?
Benoît Poelvoorde – J’adore ne rien foutre. Je n’ai aucune
ambition.
Michel Houellebecq – Tu as fait des études ?
Benoît Poelvoorde – Oui, des études de fainéant : quatre ans
dans une école de dessin.
Michel Houellebecq – En effet. Pourquoi es-tu devenu acteur ?
Benoît Poelvoorde – J’avais un copain dans mon école de dessin
qui a fait ensuite une école de cinéma. On écrivait des scénarios
ensemble. Pour son école, il devait réaliser des exercices de
direction d’acteurs. Il trouvait plus simple de les faire avec moi.
Puis on a fait des courts métrages. Et de fil en aiguille, j’ai joué
dans C’est arrivé près de chez vous. Ça s’est fait un peu par hasard,
sans que je n’aie jamais eu à connaître de vaches maigres. Et puis,
avec le succès des Randonneurs, ma carrière a vraiment démarré.
C’est à ce moment que j’ai entendu parler de toi pour la première
fois parce que Philippe Harel avait déjà en projet de tourner
une adaptation d’Extension du domaine de la lutte. Il m’a offert
ce roman que je ne connaissais pas, et Rester vivant.
Michel Houellebecq – Avec Philippe Harel, as-tu réussi
facilement à faire du vélo ? Moi, j’ai eu beaucoup de mal pour
Near Death Experience, le film de Delépine et Kervern.
Benoît Poelvoorde – Ah mais je t’ai vu ! Je te trouve bien plus
crédible que moi !
Michel Houellebecq – Oui, parce que j’ai de grosses cuisses.
Mais c’est mon souffle qui ne va pas. Tu penses que je devrais
persévérer comme acteur ?
Benoît Poelvoorde – Dans le film des garçons (Saint-Amour
de Benoît Delépine et Gustave Kervern – ndlr), tu avais été
envisagé pour le rôle du chauffeur de taxi. Mais ils ont pensé
finalement que c’était une meilleure idée d’ajouter une troisième
génération, avec Vincent Lacoste. Et puis ça aurait été dur
physiquement pour toi.
Michel Houellebecq – En fait, c’est moi qui ai refusé le rôle,
puis ils m’ont proposé de jouer le propriétaire de la chambre
d’hôtes, et là j’ai accepté avec enthousiasme. Je crois que je suis
un acteur limité.
Benoît Poelvoorde – Il faut dire que tu es tellement connu.
Ce serait grossier de dire que tu es déjà un personnage, mais c’est
pas faux. Cela dit, j’aime beaucoup te voir au cinéma. J’aime
aussi ce que tu as fait dans la musique avec Jean-Louis Aubert.
Avec Burgalat, c’était rigolo aussi. Il te prête ses musiciens, les
AS Dragon, et tu as l’air de t’amuser comme un petit garçon qui
braille avec son groupe.
Michel Houellebecq – Moi, je pensais que le disque aurait été
mieux avec un vrai chanteur. C’est dommage, parce que
je considère les textes de ce disque comme une des meilleures
choses que j’aie écrites. Mais Burgalat voulait que ce soit moi.
Il a un rapport bizarre avec les chanteurs, j’ai l’impression
que de temps en temps il ne les aime pas. Moi je les aime bien,
et je trouve que ces textes auraient été mieux interprétés par
quelqu’un d’autre. Parlons plutôt de toi. As-tu lu Plateforme ?
Benoît Poelvoorde – Ben oui, j’ai lu tous tes romans.
Michel Houellebecq – Tu te verrais jouer le rôle ?
Benoît Poelvoorde – Oui, sans problème.
Michel Houellebecq – Moi aussi. Je te verrais bien dans
ce personnage.
Benoît Poelvoorde – Toi, tu as réalisé l’adaptation de
La Possibilité d’une île. C’est le livre de toi que je préfère, avec
Rester vivant. Benoît Magimel est époustouflant dans le film.
J’aurais pas forcément pensé à lui en lisant le roman. C’est
une vraie idée. Il apporte un truc un peu ambivalent, presque
féminin par moment. J’aime beaucoup cet acteur. Il a quelque
chose de vraiment mystérieux.
Michel Houellebecq – Le journal Playboy m’avait proposé de
faire une série de portraits photo de jeunes femmes auxquelles
j’attribuerais des personnages féminins de mes romans. J’ai eu
beaucoup de mal à trouver Valérie, l’héroïne de Plateforme.
Quand on écrit un roman, il y a les personnages qu’on visualise
très bien et ceux qu’on ne visualise pas. Michel de Plateforme,
j’ai pas de problème à l’imaginer comme toi. En plus, je te vois
très bien travailler comme fonctionnaire dans la culture.
Benoît Poelvoorde – C’est parce que je t’ai dit que j’étais
paresseux. (rires) Tu sais, à mes débuts, mon entourage me disait
avant une interview : “Essaie de dire des trucs intéressants.”
Maintenant, on me dit plutôt : “Essaie de ne pas dire de grosses
conneries.”
Michel Houellebecq – Tu as déjà dit de grosses conneries ?
Benoît Poelvoorde – Oh oui ! Mais heureusement, on met ça
sur le compte de l’alcool et ça en atténue la portée. Toi, ça doit
être pareil parce que t’as quand même toujours un peu l’air dans
les nuages.
Michel Houellebecq – Oui, mais moi, on ne me pardonne rien.
Benoît Poelvoorde – Moi, non seulement on se dit que je suis
bourré, mais en plus on pense que j’ai pris de la coke. Parce
que j’ai un gros nez et que je renifle tout le temps. Parfois, je dis
des conneries non pas parce que je suis bourré ou défoncé mais
simplement parce que je suis un plaisantin. Je n’aimerais pas
comme toi avoir la responsabilité d’une grande intelligence.
Michel Houellebecq – Moi non plus. Est-ce que tu pourrais
jouer un personnage totalement introverti ?
Benoît Poelvoorde – Ça n’existe pas. Je ne crois pas à ça.
Personne n’est totalement introverti dans la vie. C’est la
convention d’un certain cinéma pour donner de la profondeur.
Je l’ai déjà fait, d’ailleurs. C’est le fameux syndrome Coluche dans
Tchao Pantin. Tu demandes à un comique de ne plus rien faire
et tout à coup le silence du mec bruyant avant devient sublime.
Je trouve ça facile. Benoît Jacquot pour 3 cœurs me demandait
un peu ça. Je me promène dans la rue, les mains dans les poches,
je regarde au loin l’air pensif... Bon, un acteur comme Magimel,
encore, il rend ça un peu intense. Ou alors Alain Delon.
Quand il faisait dans l’introspection, le silence, il était sublime. Et
puis quand il a ouvert sa gueule, il nous a tous emmerdés. (rires)
Michel Houellebecq – Bien... On progresse peu à peu...
Benoît Poelvoorde – Allez ! Pose-moi des questions, merde !
J’ai pas fait tout ce chemin pour rien !
Michel Houellebecq – T’habites où ?
Benoît Poelvoorde – A Lustin. C’est à deux heures de route de
Bruxelles. Faut traverser des bois…
Michel Houellebecq – Et tu roules en Porsche alors ?
Benoît Poelvoorde – Oui, j’en ai deux.
Michel Houellebecq – Pourquoi ?
Benoît Poelvoorde – Si je pouvais en avoir trois, j’en aurais trois.
Et dix, j’en aurais dix ! Jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’argent, plus
rien. J’adore les voitures. T’as pas de voiture ?
Michel Houellebecq – Si, mais une toute petite. Sans intérêt.
Benoît Poelvoorde – Faut dire qu’à Paris, ça sert à rien,
une voiture. Encore que moi, si je vivais à Paris, je serais assez con
pour en avoir une.
Michel Houellebecq – Qu’est-ce qui se passe en toi quand
la caméra tourne ?
Benoît Poelvoorde – C’est le seul moment où je sais pourquoi
je fais du cinéma. Où je vibre un peu. Mais c’est très court. Avant
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et après, on se fait chier. Mais mortellement ! La solution, pour
garder cette intensité, c’est de jouer aussi dans sa vie. Du coup,
je suis tout le temps un acteur. Un acteur qui donne le change
pour ne pas montrer qu’au fond il s’emmerde. Il n’y a que mon
fauteuil et mon chien qui savent vraiment qui je suis. Le pire,
c’est quand je dois faire de la promo. J’essaie d’en faire de moins
en moins, d’ailleurs. Mais je n’ai pas le choix. Etre acteur, ça veut
dire être médiatique. Mais toi, en revanche, ça me trouble.
Tu pourrais ne jamais aller sur un plateau télé mais tu as choisi
d’être médiatique. Pourquoi ?
Michel Houellebecq – Je n’y suis pas si souvent que ça, quand
même. Si je suis allé dans l’émission de Ruquier, par
exemple, c’est parce que j’aime bien Yann Moix et que ça lui
faisait plaisir que je vienne, c’était sa première émission. Aller
au Grand Journal m’amuse, c’est vrai. J’aime bien être invité
dans un JT. Il y a une tension particulière. Ça fait un peu peur.
On a l’impression d’être dans un lieu sacré. Ou dans l’œil
du cyclone. On a l’impression d’un très grand calme au cœur
d’une tempête.
Vous aviez vu C’est arrivé près de chez vous à sa
sortie, Michel ?
Michel Houellebecq – Oui, ça m’avait vaguement dégoûté.
Benoît Poelvoorde – Ah bon ?! Mais dis-moi pourquoi !
Michel Houellebecq – La scène de viol m’avait vraiment
dégoûté. J’aimais bien Benoît dedans, mais le film me semblait
empreint d’une vraie méchanceté, un peu immoral.
Benoît Poelvoorde – Immoral ? Je peux comprendre,
remarque… Moi, ce que je n’aime pas dans C’est arrivé près de
chez vous, c’est que le film ne nous a pas porté chance. On peut
croire l’inverse, penser qu’à 53 ans, je suis encore acteur et que
rien ne serait arrivé sans ce film. Mais beaucoup de gens sont
morts depuis. Rémy (Belvaux, le coréalisateur – ndlr) s’est suicidé.
Y a des films qui ne portent pas chance, qui fabriquent des
destins funestes. A l’époque, on ne savait pas que ce qu’on faisait
allait être autant vu, on s’amusait à parodier certains codes de
Strip-Tease, quand les gens font semblant de ne pas savoir qu’on
les filme…
Michel Houellebecq – Strip-Tease, c’est une émission qui a été
très importante en Belgique ?
Benoît Poelvoorde – Strip-Tease ? Mais c’est une religion, en
Belgique. Il y a une grande école documentaire belge. Et StripTease a imposé un format de reportages fondés sur l’immersion,
où les mecs restent quinze jours avec les gens qu’ils filment
jusqu’à ce qu’ils oublient la caméra. Après, il y a eu un glissement,
une façon de regarder les gens comme des phénomènes de
foire. C’est de cette dérive qu’on se moquait dans C’est arrivé près
de chez vous.
Vous avez en commun d’aimer beaucoup Louis de Funès…
Michel Houellebecq – Il a vraiment inventé quelque chose,
une forme de burlesque sonore. Ce ne sont pas seulement
ses gestes, ses déplacements qui sont drôles, mais sa déglutition,
ses petits cris, tous les sons qu’il émet en ronronnant ou en
tordant sa bouche. Ce n’est plus du langage articulé, c’est une
autre forme, qu’il a inventée. Il part d’un dialogue normal et
il le transforme en langage particulier, animal, formé
d’onomatopées, de crissements, de gargouillis. Et c’est irrésistible.
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Il y a de grands burlesques visuels. Mais lui est un grand
burlesque sonore aussi, et ça reste le seul.
Benoît Poelvoorde – Ce que j’aime chez lui, c’est que s’il doit
bouger un gigantesque tronc d’arbre qui l’empêche de passer,
avant de le déplacer, il va d’abord donner un coup de pied dedans.
Même si ça ne sert à rien et que ça ne fait mal qu’à lui, c’est plus
fort que lui.
Michel Houellebecq – Dans l’énervement pur, je trouve que
tu fais aussi bien que lui.
Benoît Poelvoorde – Merci, ça me fait très plaisir. Pour
Les Randonneurs, Philippe Harel m’avait dit qu’il m’avait choisi
parce que je deviens tout rouge quand je m’énerve. Et c’est vrai !
Là, dans Ils sont partout d’Yvan Attal, je joue encore le rôle
d’un facho. Pourquoi on pense toujours à moi pour les rôles un
peu nazis ? Je me dis que c’est parce que j’ai une gueule banale,
que je peux incarner la banalité du mal, du coup. Mais peut-être
que c’est une question de couleur. Je prends de la couleur quand
je m’emporte.
Les Inrocks – Michel, vous ne vous emportez pas souvent, non ?
Michel Houellebecq – C’est pathétique quand je m’emporte.
Ça n’arrive presque jamais d’ailleurs.
Benoît Poelvoorde – Parce que tu trouves que rien ne mérite
la colère ou parce que tu ne peux pas l’exprimer ?
Michel Houellebecq – Je ne peux pas. Je n’en ai pas l’aptitude.
Benoît Poelvoorde – C’est une chance que j’ai. Je peux gueuler
comme un porc.
Michel Houellebecq – C’est vrai qu’avec Depardieu vous faisiez
beaucoup de bruit.
Benoît Poelvoorde – Je sais que tu penses ça. Les garçons m’ont
dit que tu leur avais laissé un mot : “Je vous plains.” (rires) Mais
c’est comme ça qu’on maintenait l’équipe en vie, tu sais. Il y a
toujours un moment dans un tournage où la fatigue l’emporte
sur les convictions artistiques. Il faut des gens comme Gérard ou
moi pour faire du bruit et tenir les gens en éveil. Moi, si on me
demandait ce que je veux faire plus tard, je dirais “gourou”. C’est
un sujet que Michel a abordé dans ses romans et ça me passionne.
Michel Houellebecq – Je suis désolé de te le dire, mais ça ne me
paraît pas évident que tu puisses l’être. Car tu n’es pas quelqu’un
qui calme les gens. Pour être un bon gourou, il faut être capable
de persuader les gens qu’en dépit des apparences tout va bien se
passer. C’est le serpent Kaa : “Aie confiance.”
BENOÎT POELVOORDE & MICHEL HOUELLEBECQ © BARBARA D’ALESSANDRI POUR LES INROCKUPTIBLES
“A mes débuts, mon entourage
me disait avant une interview :
‘Essaie de dire des trucs intéressants’.
Maintenant, on me dit plutôt :
‘Essaie de ne pas dire de grosses
conneries’.” Benoît Poelvoorde
rencontre-Benoît Poelvoorde
Benoît Poelvoorde – Tu as sûrement raison !
Michel Houellebecq – J’ai vu un film que j’ai bien aimé et dans
lequel tu joues, Le Tout Nouveau Testament. C’est, entre autres
choses, un extraordinaire show des meilleurs acteurs belges. Il ne
manque que Bouli Lanners. Il y a Serge Larivière, François
Damiens, Yolande Moreau… Je me demande pourquoi les acteurs
belges sont si bons.
Benoît Poelvoorde – Je ne sais pas… On a confiance.
Michel Houellebecq – Vous êtes comme les Américains,
en fait. Je me souviens qu’une fois une Belge m’a montré
ses seins refaits en me disant : “C’est du beau travail, non ?”
Elle a fait ça avec une absence totale de ce filtre qu’ont les
Français, aucune inhibition.
Benoît Poelvoorde – Tu sais, la Belgique est un petit point
à côté du roi. La France, vous avez un long manteau d’hermine.
Nous, on est un paillasson. On sent le savon noir et la patate.
C’est pas la même chose d’être belge en Belgique et d’être belge
dans le regard d’un Français. Et comme la communication est
permanente, ce qui définit la Belgique, c’est le regard des
Français. Je connais des acteurs belges qui prennent le Thalys
chaque semaine pour aller passer un casting à Paris. Parce
que chez nous, il y a une industrie très faible. Et là, généralement,
un directeur de casting leur dit : “Ah mais vous avez un accent !
Vous savez jouer sans ?” Et après tu retournes dans ce train, tout
seul, et c’est dur. Le Thalys, c’est souvent le train de l’humiliation.
“J’aime bien être invité dans un JT.
Il y a une tension particulière. Ça fait
un peu peur. On a l’impression d’être
dans un lieu sacré. Ou dans l’œil du
cyclone. On a l’impression d’un très
grand calme au cœur d’une tempête.”
Michel Houellebecq
Michel Houellebecq – Il y a chez les acteurs belges une absence
de gêne proche des acteurs américains. Alors que le Français est
un type qui a une peur terrible du ridicule.
Benoît Poelvoorde – Attention à ne pas tomber dans les clichés…
Michel Houellebecq – J’ai toujours pensé que quand un cliché
était vrai, il fallait le signaler comme vrai. La peur du ridicule des
Français est restée quelque chose de très violent.
Benoît Poelvoorde – Dans l’histoire de la Belgique, même dans
ses moments les plus tragiques, il y a toujours un moment où on
pourrait ne pas y croire. Parce que ça devient un peu drôle. Par
exemple, je me souviens d’un fait divers terrible dont les
responsables s’appelaient le gendarme Marchandise, le colonel
Camion… A chaque article qui décrivait les fouilles menées par le
gendarme Marchandise, tout le tragique de l’histoire était
désamorcé. Comme si les dieux s’acharnaient à se moquer de
nous, à nous rendre grotesques. Comme s’ils nous disaient “même
votre peine sera tournée en ridicule”.
Au moment des attentats, le ministre de l’Intérieur
s’appelait d’ailleurs Jan Jambon.
Benoît Poelvoorde – Exactement ! Il s’appelle Jan Jambon et il dit
des trucs comme “je vais débarrasser la Belgique de tous les Arabes,
je vais nettoyer Molenbeek”. Ben non, mec, tu t’appelles Jambon.
Michel Houellebecq – C’est assez émouvant cette idée des
dieux qui décident que même votre chagrin sera ridicule…
Benoît Poelvoorde – Mais la Belgique, c’est émouvant. C’est un
pays où il n’y a pas d’heures. La lumière est toujours la même.
Non mais regarde ce ciel dehors ! C’est un ciel qui n’a pas
d’heures : tu peux pas dire s’il est six heures du matin, midi ou
six heures du soir. Ça fait plusieurs heures qu’on est ensemble et
la lumière n’a pas bougé. Toujours le même gris. (rires)
Michel Houellebecq – Tu sais, j’ai passé plusieurs mois en
Belgique pour la postproduction de La Possibilité d’une île.
Je logeais dans un Citadines et…
Benoît Poelvoorde (attendri) – Oh, mon Michel ! Il n’y a que
toi pour dire aussi joliment : “Je logeais dans un Citadines…”
On est direct dans un Houellebecq ! (rires)
Michel Houellebecq – Oui, un Citadines belge, situé à cinq
cents mètres du célèbre Molenbeek…
Benoît Poelvoorde – Putain, mais dans quel Citadines il t’a
mis ?! Il est sympa ton producteur. Déjà un Citadines, bon… Mais
à Molenbeek ?!
Michel Houellebecq – Je me souviens d’avoir perçu des ondes
bizarres. On sentait qu’il se passait un truc à Molenbeek. Je suis
resté quatre mois, ou six mois, je ne sais plus. En tout cas, ça m’a
paru extrêmement long !
Benoît Poelvoorde – Ha, ha, ha ! T’as lu Pauvre Belgique de
Baudelaire ? Il est obligé de rester en Belgique parce qu’il n’a pas
d’argent.
Michel Houellebecq – Baudelaire est mon dieu. Mais, quand
même, là, je le trouve vraiment méchant.
Benoît Poelvoorde – Oui, il est très méchant à notre égard. Mais
il est venu faire des conférences en Belgique et il y avait trois
pékins. C’était Baudelaire, tout de même !
Michel Houellebecq – Tu sais, il était assez peu apprécié de son
vivant.
Benoît Poelvoorde – Léon Bloy l’a défendu, quand même.
Michel Houellebecq – Mais bien après sa mort. Alors qu’il
n’avait plus besoin d’être défendu. Tout le monde l’aimait déjà.
Benoît Poelvoorde – C’est allé aussi vite ?
Michel Houellebecq – Quand il meurt en 1867, il est très peu
lu. Mais ensuite ça va très vite. Il y a d’abord eu Verlaine, puis
Mallarmé dont on voit bien qu’il a lu entièrement Baudelaire…
Benoît Poelvoorde – Qui pourrait jouer Baudelaire dans un
biopic ?
Les Inrocks – Charles Berling ?
Benoît Poelvoorde – Jean-François Balmer ? Il serait parfait, non ?
Michel Houellebecq – Puisque tu me provoques, je dirais que
je serais assez fâché si on ne me proposait pas le rôle.
Benoît Poelvoorde – Oh... Mais oui ! Je rêverais de voir ce film !
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Palais de Tokyo-2016
“j’ai photographié
ce qui a compté : des
femmes et un chien”
De Lanzarote, recueil de photos accompagnées d’un récit en 2000, à ses plus récents
travaux qu’il a accepté de partager pour ce hors-série, Michel Houellebecq a toujours
entretenu un lien étroit avec l’art. En 2016, il avait accepté ce long entretien
à l’occasion de son exposition au Palais de Tokyo.
entretien-Nelly Kaprièlian
photos-Michel Houellebecq
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MICHEL HOUELLEBECQ, MISSION #020, COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS
Palais de Tokyo-2016
u as participé en juin 2016 à la Manifesta
de Zurich. Qu’y as-tu fait exactement ?
Comme j’avance en âge, les examens médicaux
se sont multipliés et je me suis rendu compte que
les résultats visuels étaient parfois intéressants.
La première fois, c’était un Doppler des artères,
tout était beau, l’image et le son, mais je n’avais pas
d’enregistrement. Puis j’ai fait une IRM du cerveau. Cette fois,
on m’a remis un CD avec des images, et j’en ai utilisé deux
pour le Palais de Tokyo. Je n’y avais pas repensé, mais quand
Manifesta m’a invité – les organisateurs voulaient que les artistes
soient associés à une activité de Zurich autour du thème de
l’argent –, j’ai immédiatement pensé aux cliniques, qui sont une
spécialité suisse et ont la réputation d’être performantes et très
chères. J’ai donc décidé d’y faire une série d’examens, moins
choisis pour leur importance médicale que pour leur potentiel
esthétique. J’ai quand même ajouté un électrocardiogramme
et une analyse de sang, des examens de santé basiques. Le titre
de mon expo est Is Michel Houellebecq OK?. Les visiteurs pourront
regarder les photos et obtenir les résultats des examens, ils
devront s’informer sur la facture en allant à l’hôpital (on parle
beaucoup du coût de la santé, sans savoir ce qu’il en est
exactement). Ensuite, ils pourront aller voir un médecin pour
obtenir une réponse à la question que pose l’expo. Je donne
des informations sur ma santé, en même temps je n’avais pas
le choix, je n’aurais pas pu utiliser les images de quelqu’un
d’autre à cause du secret médical. Je trouve impressionnantes
ces images médicales, exotiques et à la fois familières car, après
tout, c’est mon corps, ce sont mes artères.
Est-ce une forme d’autoportrait ?
Non, c’est plutôt un portrait de l’humanité en général. Et puis,
c’est un moyen d’utiliser sa vie. Sa vie, on n’y peut pas grandchose mais on peut toujours l’utiliser artistiquement.
Tu as la réputation d’être un gros fumeur. As-tu fait une
radio des poumons ?
Oui, c’est une exception : je savais que ça ne donnerait pas de
résultats esthétiques intéressants et je ne l’ai pas utilisée
dans l’expo, mais ça m’intéressait personnellement. C’était le seul
examen qui m’angoissait. Mais le personnel de l’hôpital ne m’en
a rien dit de spécial.
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L’art tient-il une place importante dans ta vie ?
Les arts plastiques n’ont pas joué un rôle aussi précoce dans ma
vie que la littérature ou la musique. Faire des photos, en revanche,
oui, c’est important pour moi depuis longtemps. Mais, à l’époque,
je ne reliais pas vraiment cela à l’art. C’était plutôt une manière
de trouver de l’intérêt au monde, qui consistait à le cadrer.
J’ai commencé à prendre des photos à 16 ans : j’avais travaillé un
mois, pendant les vacances d’été, à l’UAP, et avec mon salaire
j’avais acheté mon premier appareil photo. Mes premières photos
n’étaient pas si différentes de celles d’aujourd’hui : il s’agissait déjà
de paysages. Je n’ai jamais vraiment aimé photographier les gens,
sans doute parce que je n’y crois pas. Je ne crois pas à l’idée que la
photo puisse saisir l’essence d’une personne.
Tu as été photographié de nombreuses fois. Comment
le vis-tu ?
Avec les photographes, je pense que je suis assez pénible. Je ne
suis ni patient ni docile, je trouve que ça dure toujours trop
longtemps, mais le pire est quand les photographes ont des idées
de mise en scène. Je n’aurais jamais pu, par exemple, travailler
avec David LaChapelle. Alors que je suis au contraire très
bienveillant avec les peintres ou les sculpteurs qui veulent me
prendre pour modèle… Enfin, quand même pas bienveillant au
point de poser.
Te vois-tu comme un écrivain et un photographe,
ou comme un artiste qui déclinerait une seule œuvre
à travers plusieurs médiums ?
Quand Jean de Loisy (président du Palais de Tokyo jusqu’en 2018
– ndlr) m’a proposé de consacrer une exposition à mes photos,
j’ai tout de suite vu ça comme un retour à la poésie. Dans l’expo,
il y a une sorte de narration, puisque j’organise les salles pour
qu’elles se succèdent un peu comme dans un recueil où les
poèmes, placés dans un certain ordre, produisent une narration,
même si celle-ci est beaucoup plus vague que celle d’un roman.
Je me considère plus comme un producteur d’images que comme
un photographe. Un photographe tente de capturer le réel, alors
que moi, j’y recherche mes obsessions ou mes rêveries. Le moyen
peut être la photo seule, ou hybridée à un texte, ou la
juxtaposition de plusieurs photos.
Comment travailles-tu tes photos ?
Je ne suis pas dans l’instant, je suis assez lent, je prends des photos
MICHEL HOUELLEBECQ, INSCRIPTIONS #012, COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS
“Faire des photos, c’est important pour moi depuis
longtemps. Mais, à l’époque, je ne reliais pas vraiment cela
à l’art. C’était plutôt une manière de trouver de l’intérêt
au monde, qui consistait à le cadrer.”
de choses qui ne bougent pas. Je passe quelque part, je remarque
un lieu, puis j’y reviens. L’idéal, c’est de trouver le cadrage parfait
et d’attendre que la lumière soit bien, sauf que ça peut prendre
beaucoup de temps. Pour moi, prendre une photo est une activité
méditative. Souvent, quand je trouve qu’une chose est belle, c’est
parce que j’éprouve la sensation que je l’ai déjà vue. Cette
perception de déjà-vu est quelque chose de très violent chez moi.
Ça donne l’impression d’avoir un lien avec le monde, qu’il est là
pour toi, que tu n’y es pas par hasard. C’est certes un trouble,
mais un trouble plaisant. Mais on ne sait jamais d’où ça vient, ni
de quand. Je trouve beau ce que j’ai l’impression de reconnaître,
mais il se peut qu’en réalité ça vienne d’un rêve…
Tu rêves donc plutôt de lieux que de personnes ?
Oui, je rêve assez peu d’êtres humains. En revanche, je fais
beaucoup de rêves de paysages. Après avoir lu Lovecraft, je me
suis mis à rêver de paysages lovecraftiens, avec des architectures
comme on en retrouve dans les dessins de Druillet. Ce n’était pas
des rêves très agréables, mais il y a eu pire. Sur Arrangements #003
(photo p. 46, en bas – ndlr), par exemple, j’ai essayé de reconstituer
un cauchemar dentaire. J’en ai fait énormément, presque
toutes les nuits pendant des années car j’ai eu de gros problèmes
de dents. J’ai rapproché un fragment d’image de bonsaï et une
photo de roches érodées. Cela dit, parmi les photos que j’expose
au Palais de Tokyo, il y a une exception : ce sont les femmes nues.
Justement, ce sont les seuls êtres humains de toute l’expo.
Pourquoi des femmes ?
C’est une exception : il se trouve que je fais encore des rêves
érotiques. Dans la salle “Femmes”, il y a surtout deux séries de
29
MICHEL HOUELLEBECQ, ESPAGNE #004, COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS. MICHEL HOUELLEBECQ, ARRANGEMENTS #003, COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS
Palais de Tokyo-2016
30
“En général, je suis assez obsédé par ce qui subsistera
de l’humanité après sa disparition. Mes photos montrent
souvent des endroits qui seraient comme des vestiges
du passage humain.”
six photos. La première série, qui s’achève par Femmes #006, c’est
Esther, que j’ai connue dans la vraie vie et qui inspire assez
lointainement le personnage de La Possibilité d’une île. La seconde
série, qui s’achève par Femmes #012, c’était un modèle que
j’avais trouvé sur internet, elle faisait partie d’un projet initié par
Isabelle Chazot pour le magazine Playboy, qui n’a jamais vu
le jour, et qui devait porter autour des héroïnes de mes romans ;
elle était censée représenter Annabelle (in Les Particules
élémentaires). Pour elle, j’avais recréé un scénario de vie fictive, les
photos ont été prises chez moi à Shannon, ou pas loin, et j’avais
imaginé une fille vivant là.
De quelle manière as-tu dirigé ce mannequin qui
“incarne” Annabelle ?
En général, j’attends qu’elle bouge et je lui dis de s’arrêter à un
moment donné quand la pose est bien. Je choisis les vêtements,
enfin, si on peut appeler ça des vêtements, et les lieux… Cette
série n’est pas du tout autobiographique. En revanche, les photos
d’Esther le sont. Dans la vie, elle aimait bien ce genre de
vêtements un peu SM, même s’il n’y avait rien de SM entre
nous… Moi aussi j’aime bien ces vêtements en général – j’ai mes
petits, tout petits (rires) vices. Ces photos d’Esther sont des
instants de vie, il n’y a pas de mise en scène de ma part.
Les petites peluches reviennent dans ces deux séries,
alors que ce n’est ni la même femme ni le même
contexte...
Voir la petite fille dans la femme plonge l’homme dans une
excitation sexuelle exagérée, qui pourtant n’a rien de pédophile.
C’est l’idée peut-être fausse mais merveilleuse que, tout en ayant
acquis un corps de femme, elle aborde le sexe avec le même
enthousiasme, la même innocence qu’elle apportait à ses jeux
d’enfant. Voilà ce qui fait rêver les hommes.
Es-tu amateur d’images érotiques ou porno ?
J’en ai pas mal fait. Et j’ai tourné un court métrage pour Canal+.
Tous les hommes prennent des photos érotiques de leur petite
amie, qui, en général, aime bien ça. Il y a aussi, dans l’exposition,
des photos de Marie-Pierre, mon ex-femme. Les hommes,
quand ils sont amoureux, regardent les femmes, ils les
regardent beaucoup. Et parfois, quand un geste, une posture
les ravit, ils ont envie d’arrêter l’image. A chaque fois que
je suis amoureux d’une femme, je la photographie.
As-tu tendance à photographier d’autres êtres qui te
sont proches ?
A part les femmes, pas du tout. Et encore, il faut que ça les
amuse. C’est un rapport particulier. Ce ne sont pas tous
les instants de vie, pas l’être quotidien dans son ensemble,
il s’agit quand même d’un jeu érotique, avec un tout petit peu
de mise en scène, qui se limite presque à des vêtements
spéciaux. Je n’ai pas d’idée a priori des attitudes que je vais
trouver érotiques. Je n’avais jamais montré ces photos avant,
je les faisais pour moi, mais c’est vrai que le projet Playboy
était intermédiaire.
Tes photos de paysages me font penser à la fin postapocalyptique de La Possibilité d’une île…
J’ai d’ailleurs failli prendre le lieu d’Inscriptions #012 comme
décor pour le film que j’ai réalisé d’après ce roman. En général,
je suis assez obsédé par ce qui subsistera de l’humanité après
sa disparition. Mes photos montrent souvent des endroits qui
seraient comme des vestiges du passage humain. Espagne #004
est une usine désaffectée. J’ai fait une retouche très visible,
ce qui m’arrive rarement : j’ai changé le ciel, il était bleu mais pas
aussi foncé. Comme ça, il fait plus “ciel de fin du monde”.
Tu es vraiment habité par cette idée que l’humain
disparaîtra ?
Oui. Ça paraît antipathique dit comme ça, mais j’ai été un grand
lecteur de science-fiction dans ma jeunesse, et c’était un thème
majeur de cette littérature : la disparition des espèces, remplacées
par d’autres. J’ai écrit un essai sur Lovecraft, qui n’est pas
vraiment un auteur de science-fiction, mais ce thème est déjà très
présent dans ses textes. Ce relativisme des espèces a marqué ma
jeunesse et, définitivement, l’ensemble de mes livres.
Certaines photos comportent des phrases. D’où viennentelles ? Et pourquoi ?
Ce sont des vers extraits de mes poèmes. Je suis très content
quand je trouve un vers qui correspond à une image. Il y a un cas
dans l’expo où il y en a même quatre (photos et vers).
Pourquoi as-tu voulu inviter d’autres artistes ?
La réponse va être décevante : parce que j’aime bien ce qu’ils font.
Enfin… Il y en a d’autres que j’aime bien, mais ceux-là pouvaient
correspondre à mon exposition. Dans le cas de Renaud
Marchand, j’envisageais facilement de mettre certaines de mes
photos autour de ses sculptures. Robert Combas, j’étais content
qu’il ait envie d’illustrer mes poèmes, parce que j’aime beaucoup
ce qu’il fait, depuis très longtemps. Il y a dans son travail
une brutalité que j’aime, un côté primitif – ce qui est bizarre car
je n’apprécie pas tellement l’art primitif ; je reconnais la puissance
d’expression mais je sens bien que je reste à la surface, ce sont des
mythologies qui me demeurent étrangères. Combas, par contre,
ses mythologies sont les miennes, il pourrait faire un saint Jim
Morrison par exemple, et le catholicisme est encore présent en lui,
bref je n’ai aucun mal à me reconnaître dans son travail.
Dans ton appartement, il n’y a aucune photo de toi.
Que choisis-tu d’y accrocher et pourquoi ?
D’abord, je n’ai pas tellement de murs. Celui-là, au-dessus de
mon bureau, est réservé à ce que j’aurai à accrocher concernant
un roman en cours. A côté, le mur est couvert par une
bibliothèque. Les deux peintures sur le seul mur libre du salon
constituent le seul achat : c’est un SDF que Marie-Pierre
croisait souvent et qui peignait son caniche, elle avait trouvé ça
émouvant, elle me les a données ensuite. Dans le couloir il y a
un Combas, qu’il m’a offert, et une photo de Marc Lathuillière,
en échange de la préface pour Musée national, le seul texte
sur l’art que j’aie jamais réussi à produire. Ses thèmes sont très
31
Palais de Tokyo-2016
proches de mes préoccupations, surtout celles de La Carte
et le Territoire. Il photographie des gens avec un masque.
Quels photographes t’ont marqué ?
Ce sont plutôt des images de films qui m’ont frappé, davantage
que des images de photographes. J’oublie les noms des
directeurs de la photographie au cinéma, mais disons la photo
dans tous les films de Murnau et de Fritz Lang, bref l’image
de l’expressionnisme allemand, et puis il y a des noms qui
surnagent dans ma mémoire, mais plutôt par hasard : Sacha
Vierny, Nestor Almendros… Qui a fait l’image des films de
Melville ? Je ne sais pas, mais il était bon. Je suis très sensible à
un cadrage impeccable, et il y a une tendance froide et désaturée
que j’ai bien aimée dans quelques films récents. D’ailleurs,
en pratique, je désature souvent mes photos, plus souvent que
je ne les sature. La plupart sont numériques, je ne travaille en
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argentique que quand je suis en grande forme. Ensuite, j’ai une
utilisation primitive mais constante de Photoshop : je travaille
la saturation, les tons clairs et foncés, mais sur l’ensemble de
la photo, rarement sur des parties isolées. A part, de temps en
temps, le ciel. Au fond, ce que je fais avec Photoshop équivaut
à l’étalonnage au cinéma, rien de plus.
Pourquoi Lanzarote est-il le seul de tes textes
à comprendre des photos ?
J’ai fait d’autres tentatives, comme un portfolio pour Les Inrocks
en 2005, où il y a du texte superposé sur les photos. Pour
Lanzarote, j’avais voulu qu’il y ait deux livres dans un coffret :
l’un comprenant des photos et l’autre un texte, n’ayant d’autre
point commun que de se passer au même endroit. Les photos,
bon… j’avais alors une obsession pour les roches, c’est certain.
Par la suite, j’ai renoncé au concept. Je suis bon pour trouver des
MICHEL HOUELLEBECQ, FEMMES #017, COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS
“Même si je prends
beaucoup de photos au
moment où j’écris un
roman, ce n’est pas
tellement pour décrire
les lieux, mais parce que
j’ai l’impression de
ressentir plus fortement
les personnages si
je vois où ils agissent.”
MICHEL HOUELLEBECQ, DANS LES BRAS (II), COURTESY DE L’ARTISTE ET AIR DE PARIS, PARIS
concepts, pas pour les poursuivre. Je n’ai rien contre ce que fait
un écrivain comme Sebald, qui introduit des photos dans ses
textes, mais ça ne se produit pas chez moi. Ce qui se produit, c’est
plutôt la rencontre entre des bouts de poésie et des photos, mais
ça n’advient jamais dans la narration romanesque. Même si
je prends beaucoup de photos au moment où j’écris un roman,
ce n’est pas tellement pour décrire les lieux, mais parce que j’ai
l’impression de ressentir plus fortement les personnages si je vois
où ils agissent. Ils semblent plus présents dans ma tête si je peux
les imaginer dans leur environnement physique. Pour Soumission
par exemple, j’ai photographié la maison de Jean Paulhan.
Tu exposes tes appareils photo. Comment les as-tu
choisis ?
Si je faisais davantage de portraits, je rachèterais un Rolleiflex
double objectif. Je crois que c’est Cartier-Bresson qui disait que
c’était l’appareil idéal pour le portrait parce qu’il ne créait pas de
barrière entre le photographe et son modèle. C’est tout à fait vrai,
et j’ajoute que son format carré me paraît idéal pour
photographier les êtres humains. Vu ce que je fais en ce moment,
un format rectangulaire 3/2 est parfait. L’essentiel, c’est le viseur :
une visée optique est indispensable, et c’est rare sur les appareils
numériques. Sinon je n’utilise pas de zoom, pour ne pas trop
m’écarter de l’angle de vision normale de l’œil humain.
As-tu beaucoup photographié Clément ?
Oui, il y a même une salle qui lui est consacrée. Là, je suis
coauteur de la salle avec Marie-Pierre, qui a fait des aquarelles
et un diaporama. C’est la salle la plus autobiographique
de l’expo. L’autre salle partiellement autobiographique, ce sont
les femmes. J’ai très peu photographié ma vie, mais je pense que
j’ai photographié ce qui a compté : des femmes et un chien.
33
Soumission-2015
“je pense vraiment
très peu”
entretien-Nelly Kaprièlian
34
Commenté par la classe politique, projeté
des pages littéraires aux pages société,
Soumission avait déchaîné les polémiques
en 2015, notamment par la place centrale
qu’y occupait l’islam politique. Deux jours
avant les attentats qui frappèrent Charlie
Hebdo, nous rencontrions le romancier.
© RENAUD MONFOURNY
A Paris,
en novembre 2014.
l y a des êtres qu’il est de bon ton de haïr. Et il y a des
époques où l’on aime haïr. Mais il arrive aussi que ces effets
de meute finissent par nous donner la “gerbe”. Un peu plus
de quatre ans après l’état de grâce de La Carte et le Territoire
et de son prix Goncourt, Michel Houellebecq joue à nouveau
le rôle de bouc émissaire idéal, avec pour conséquence une
non-lecture flagrante de son livre. Car Soumission aura été, avant
sa sortie en librairie, le révélateur d’un aveuglement généralisé. La
droite la plus rance s’est empressée de le récupérer pour alimenter
son islamophobie, la gauche s’est précipitée pour dénoncer une
supposée incitation à la haine raciale. Chacun, de part et d’autre,
se sentant investi d’une légitimité à se répandre en diatribes
à hauteur de zinc. Pourtant, les critiques littéraires ne s’y sont pas
trompés : Soumission n’est pas un texte islamophobe. Pas non plus
un texte faisant l’éloge de l’islam. Ça n’en fait pas pour autant un
livre agréable. Capteur de son temps depuis son premier roman,
Extension du domaine de la lutte (1994), Michel Houellebecq nous
renvoie à nouveau notre société et notre époque à la figure. Non
pas par effet de miroir, mais par effet de loupe, en en grossissant
les travers et les symptômes. Il y plante une fable grinçante,
mettant en scène un parti musulman modéré au pouvoir en
France en 2022, selon son dispositif d’écriture, le “et si ?”, cher
à nombre d’écrivains – dont Philip Roth – sans que quiconque ne
songe à le leur reprocher. Et si, donc, notre civilisation, telle que
nous la connaissons, disparaissait ?
C’était déjà ce vers quoi tendait la fin de La Carte et le Territoire
sans que personne ne s’en offusque. Houellebecq dresse le constat
de la fragilité de notre République, et d’un temps marqué par
le retour du religieux. Déplaisant à entendre, certes, mais est-ce
un scoop ? Non. Pourtant, c’est l’écrivain qui se retrouve voué
aux gémonies, pas Marine Le Pen – bien plus dangereuse pour
la république qu’un roman… car c’est bien cela dont il s’agit
avec Soumission : une fiction. Pas un programme politique.
Une fiction, donc, d’autant plus intéressante qu’elle appuie sur
les plaies de notre époque, et qu’elle nous donne, ainsi, à réfléchir
en profondeur. Comment lire ce texte hors des polémiques ?
Le mieux est de donner la parole à l’auteur lui-même
et de l’écouter nous parler de sa démarche romanesque, de sa
place dans son livre et de sa conception du rôle de l’écrivain.
Ton livre a déclenché la polémique avant même d’être
en librairie. Certains l’ont vu comme islamophobe et s’en
sont servis pour justifier leurs idées rances, d’autres pour
t’accuser de racisme… Comment le vis-tu ?
Soumission est tout sauf islamophobe, et raciste encore bien
moins, j’espère qu’on va réussir à sortir de ça. Plus gravement,
il y a diminution de l’aptitude à la compréhension de l’objet
“roman”. Lorsque Conrad a publié L’Agent secret et Sous les yeux
de l’Occident, il s’attaquait frontalement aux problèmes politiques
les plus brûlants de son temps : les attentats anarchistes en
Europe, l’agitation des révolutionnaires russes. L’a-t-on accusé
d’être un “agent de la réaction, allié objectif de la bourgeoisie” ?
Oui, un peu, mais pas tout de suite. Si l’on consulte le dossier
“réception critique au moment de la parution”, on constate que
les premières critiques portaient sur la valeur littéraire de ses
romans. J’ai, de toute évidence, moins de chance que Conrad.
Tu sais bien que l’islam est un sujet, à tort ou à raison,
sensible aujourd’hui…
Ça ne m’intéresse pas tant que ça. J’écris toujours avec la même
méthode : je me dis que je vais mourir et que je n’ai pas à me soucier
de la réception de mon livre. J’arrive à écrire dans l’heureuse
illusion que je n’assisterai pas à la publication de mes écrits.
Comment devrait-on lire Soumission ?
Comme le livre d’un historien triste. Car je ne veux pas non plus
qu’on le lise de manière très, très agréable. Les civilisations, ça va
et ça vient, donc il y est bien question d’un message relativiste
déprimant.
Comment as-tu commencé à l’écrire ?
J’ai commencé à écrire sur la vie d’étudiant, car la mienne n’a pas
été marrante, et je me suis dit que si j’avais lu Joris-Karl
Huysmans à l’époque, j’aurais mieux vécu ce passage de ma vie.
Surtout A vau-l’eau, où Huysmans décrit les gargotes où il essaie
de se nourrir, les lieux où il essaie de vivre, et moi qui allais
d’un resto U à l’autre, d’une chambre à l’autre, ça m’aurait aidé.
Donc je voyais bien un narrateur qui s’éprenait de Huysmans et
qui se voyait passer sa vie avec lui. J’ai laissé ces premières pages,
pendant six mois, je les trouvais bien, mais je ne voyais pas
comment poursuivre. Puis j’ai repensé à Huysmans, j’ai revu sa
conversion comme l’axe de son œuvre, et je me suis dit que j’allais
faire ça : mon personnage allait suivre le chemin de Huysmans
un siècle plus tard, et se convertir au catholicisme. Et puis il y a eu
le moment où Myriam le rappelle, juste parce que j’avais envie
d’écrire une scène de sexe. Peut-être ai-je lu à ce moment le livre
de Morgan Sportès sur l’affaire Ilan Halimi (Tout, tout de suite,
éditions Fayard, 2011 – ndlr). Je me suis rendu compte autour
de moi que les Juifs partaient, ils commençaient vraiment à quitter
la France ou au moins à l’envisager, et sans les Juifs on va
vraiment se faire chier en France, donc Myriam est devenue juive,
je lui ai ajouté une famille aimante, une tribu familiale soudée,
“Je me dis que je vais mourir et que
je n’ai pas à me soucier de la réception
de mon livre. J’arrive à écrire dans
l’heureuse illusion que je n’assisterai pas
à la publication de mes écrits.”
et ceci bouleverse mon héros – qui a eu tout le contraire –
autant que ses dons de fellatrice. Après, tout s’est enchaîné très
facilement, très vite et, en neuf mois, mon roman était fini.
Donc je n’ai pas eu conscience de tout, je n’ai pas contrôlé grandchose dans ce livre. Quand tu écris, tu ne fais pas tout à fait
ce que tu veux. Le plus net, c’est la scène de la Vierge noire
à Rocamadour. J’avais vraiment envie à nouveau, à ce moment,
que le personnage se convertisse au catholicisme, sauf que je n’ai
pas réussi à écrire cela, je ne suis parvenu qu’à écrire la
déception. Donc, à partir de là, il ne pouvait se convertir qu’à
une autre religion.
Pourquoi l’islam ?
L’islam a le vent en poupe, enfin en Europe, et l’idée demeure
chez moi, d’un livre à l’autre, que les seules civilisations durables
sont bâties sur une religion.
Pourtant, aucun des personnages ne semble s’intéresser
à la spiritualité…
En effet, aucun n’est animé par des convictions. Je me suis mis
à regarder beaucoup d’émissions sur les hommes politiques à ce
moment-là, et j’ai vu la politique en tant que pur jeu de pouvoir.
Au début de mon livre, il se passe quelque chose en France que
le narrateur ne comprend pas. Il va rencontrer trois personnes
auprès desquelles il va chercher une explication : un identitaire,
35
Soumission-2015
“Entre la gauche qui marie les gays et la droite qui chie sur les
Arabes, les musulmans sont bien démunis pour voter. Ils auraient
tout intérêt à former un parti, du reste je le leur conseille.”
pour qui tout est démographique ; un agent secret, pour qui tout
est géopolitique ; et enfin Robert Rediger, le nouveau président
de l’université où il enseignait, qui s’est converti à l’islam, et qui
voit tout en termes de changement de civilisation. Chacun est,
au fond, à sa manière, un politique. L’identitaire, ce qui l’amuse,
c’est d’être une puissance de l’ombre qui déclenche ou oriente
une guerre civile. L’agent secret, il est vieux, il a vu trop de choses.
Le dernier, Rediger, je l’ai voulu séduisant et ambitieux. C’est
le niveau immédiatement inférieur à Ben Abbes – le vrai pivot de
l’action, dont on parle beaucoup mais qu’on ne voit jamais.
François, le narrateur, se convertit parce que c’est plus simple.
L’ironie, c’est que l’islam au pouvoir en France,
dans ton roman, semble tout arranger : l’économie,
la délinquance…
La délinquance oui. L’islam a le pouvoir de rétablir l’ordre dans
les banlieues. Mais le plus intéressant, c’est le projet géopolitique
de Mohammed Ben Abbes : faire revivre le fantasme de l’Empire
romain, via l’élargissement de l’Europe aux pays du Bassin
méditerranéen.
Tu trouves ça vraisemblable, l’islam au pouvoir ?
Oui, parce qu’il y a un retour du religieux très net, et si l’islam se
comporte bien, il peut apparaître comme une force consensuelle.
Il y a aussi que les musulmans ne sont à l’heure actuelle pas
représentés. Entre la gauche qui marie les gays et la droite qui chie
sur les Arabes, ils sont bien démunis pour voter. Ils auraient tout
intérêt à former un parti, du reste je le leur conseille. L’effort pour
écrire ce livre, c’était de me mettre à la place de quelqu’un qui
pense à travers le religieux. Ce qui intéresse les religieux, c’est
l’éducation des enfants, la transmission de la religion, la place des
femmes. Macron, tout ça, ça n’est pas leur problème. Quand le
système libéral se heurte à la famille, il s’attaque à la démographie,
et du coup se suicide. Ce n’est jamais l’idéologie qui gagne à la
fin, c’est la biologie. Celui qui se reproduit le plus transmet ses
valeurs, c’est pourquoi le patriarcat gagne à la fin, car ce sont eux
qui font les enfants. Je conçois que c’est une idée qui peut
déplaire, mais c’est comme ça. Chez les cathos, c’est pareil : on
croyait qu’ils avaient disparu, mais pas du tout – pendant qu’on
les croyait morts, ils se reproduisaient.
Mais pourquoi François se convertit-il ?
Il choisit une solution acceptable. Michel Onfray dit que c’est un
livre sur la collaboration. Pas faux, pas bête. La grande différence,
c’est que les musulmans modérés ne sont pas des nazis. Je le ferai
remarquer à Onfray quand je le verrai.
Tu penses toujours que l’islam est la religion la plus
conne ?
Non. On a le droit de changer d’avis.
Pourquoi cette idée que le bonheur réside dans la
soumission ?
J’ai été fasciné par Histoire d’O de Dominique Aury, que j’ai lu il y
a peu de temps. Je l’ai trouvé nul tout le temps, je n’aime pas
ses fantasmes, ils me dégoûtent, mais il y a une passion du début
à la fin, une simplicité qui emporte tout. C’est un texte étonnant.
A rebours, de Huysmans, est aussi étonnant. Il y a des ovnis,
comme ça, en littérature. Aury présente la soumission comme une
extase de tous les moments. Je suis devant son livre comme devant
la Vierge noire de Rocamadour : je n’arrive pas à adhérer, mais j’y
vois une vraie puissance.
Il y a chez tes personnages, ou peut-on dire chez toi,
la nostalgie d’un ordre. En fait, le problème que semble
36
poser ton livre, c’est qu’on ne sait pas si c’est toi qui
parles à travers tes personnages…
Tu peux dire que c’est moi qui parle à chaque fois que je parle
d’un livre, comme Histoire d’O, qui est un grand livre, ou
En ménage de Huysmans. Mais pour le reste, ce que disent les
personnages…
Les personnages n’expriment pas ce que tu penses ?
Je pense vraiment très peu.
Je ne te crois pas…
Tu le devrais pourtant. Il faudrait prendre un exemple…
Prenons celui où François pense au Christ, p. 273 : “Et le
reste de ses actions ne témoignait pas non plus d’un
grand discernement, comme par exemple le pardon à la
femme adultère, avec des arguments du genre ‘que celui
qui n’a pas péché’, etc. Ce n’était pourtant pas bien
compliqué, il suffisait d’appeler un enfant de sept ans – il
l’aurait lancée, lui, la première pierre, ce putain de gosse.”
Ça, c’est un trait de réalisme. L’enfant est cruel, ce n’est pas un
humaniste. Je ne ferai jamais confiance à un enfant, c’est une
petite ordure.
Quant à l’humanisme, François dit que ça le fait vomir…
De fait, l’humanisme ne l’aide pas beaucoup. Mais encore une
fois, ce que je pense, moi, de l’humanisme, n’a que peu d’intérêt.
Ce qui est important pour moi, en tant qu’écrivain, dans cette
longue scène, c’est que Rediger soit le plus convaincant et le plus
séduisant possible, et que le narrateur soit dans son rôle, un
peu veule, et un peu impressionné quand même. Et qu’il se rende
compte qu’il n’a jamais vraiment pensé à Dieu. Sa première
réaction, quand il rentre chez lui, c’est d’être terrifié par l’idée
qu’un dieu le regarderait tout le temps. Moi aussi, quand on
m’a expliqué ça, ça m’a terrifié. Mais Rediger lui propose,
moyennant sa conversion, un bon salaire et plusieurs femmes
à la clef, ce n’est pas à négliger.
Il y a aussi un refus du siècle des Lumières…
Ça, oui. Je n’aime pas le siècle des Lumières, je n’aime pas les
écrivains de cette époque, ni la Révolution. Je n’aime pas
cet acharnement de la Révolution française à détruire les systèmes
de croyance antérieurs. Les guerres les plus violentes ont toujours
été des guerres de religion, et on peut voir dans la Révolution
une attaque de l’athéisme contre le christianisme. Non, je ne suis
pas un révolutionnaire. Ma référence, ça reste Pascal.
De livre en livre, tu remets en question la liberté, qui ne
mènerait tes personnages qu’au malheur…
Cette interprétation n’est pas fausse. Mais, j’insiste, je n’en pense
rien.
Alors est-ce que tu le sens ? Préfères-tu qu’on dise que
tu écris ce que tu ressens d’une époque plutôt que ce que
tu en penses ?
Oui, ressentir me paraît un terme plus juste que penser, dans mon
cas. Ce que je sens dépend de ma propre vie, même si elle est très
différente de celles de mes personnages. Je suis sérieux quand
je te dis que j’essaie de ne pas penser. Je ne défends pas de thèses,
je mets des personnages dans une situation donnée. J’invente tout,
mes personnages et mes histoires, et ce que je pense n’est pas le
sujet de mes livres. Je ne suis pas un idéologue.
Il est donc faux de dire que tu écris des romans à thèse ?
Prenons ça différemment : j’aime énormément Dostoïevski, qui
écrit des romans à thèse ratés. Son objectif est d’alerter la Russie
sur le danger révolutionnaire, de sauver l’orthodoxie et le tsar.
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© RENAUD MONFOURNY
Soumission-2015
Sauf qu’il est trop bon écrivain pour réussir : il ne peut pas
s’empêcher de mettre en scène des révolutionnaires bouleversants
dans leur naïveté (le pauvre Virguinski, bafoué par sa femme
“libre”, qui ne peut pas renoncer à ses “lumineux espoirs”) et
représentants de l’ordre tantôt odieux, tantôt ridicules. Le roman
à thèse s’effondre. Joseph Conrad, lui, procède très différemment :
il se tient à l’écart de toute cette agitation humaine qu’il méprise ;
il traite ses personnages comme des cafards. Dostoïevski écrit
n’importe comment, c’est à peine s’il se relit parfois ; Conrad
consacre des efforts énormes, inhumains parfois, à n’écrire que
des phrases absolument belles. C’est important, très important,
mais ce n’est pas essentiel : l’essentiel est qu’il y ait quelqu’un,
et dans les deux cas, il y a quelqu’un. Je veux être lu comme
j’ai lu les auteurs que j’aime, c’est-à-dire comme quelqu’un qui,
à un moment donné, a écrit des livres sur l’époque dans laquelle
il vivait. Je n’ai aucune ambition de changer le cours des choses,
mais d’en rendre compte. Le retour du religieux existe, c’est
un phénomène massif en ce moment. Je ne sais absolument pas
pourquoi. Mais il se produit. Je ressens l’époque et, pour écrire,
je me base sur la croyance que je perçois les choses mieux que
n’importe qui.
D’où te vient ce personnage qu’on désigne désormais
comme “houellebecquien”, qui est toujours seul,
malheureux, a des problèmes avec les femmes ? Alors que
toi, tu n’es jamais seul…
J’ai besoin d’un personnage central qui adhère moyennement
aux valeurs du monde, et qui réussisse moyennement aussi.
Il trouve que l’ensemble du jeu a un intérêt moyen, il continue
à participer, mais avec une conviction modérée. C’est ma position
centrale dans un livre, car c’est la plus romanesque. Mais
je développe une magnifique guirlande de personnages féminins.
J’aime beaucoup le personnage de Myriam. Leur rupture est
la plus navrante de mes fins amoureuses dans mes romans,
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car c’est la plus con, elle a juste rencontré quelqu’un d’autre, ça
arrive, mais c’est écœurant.
Tout est vu dans une perspective exclusivement masculine.
Et François a une vision assez bêtement binaire
des femmes, soit elles font la cuisine, soit elles baisent…
Entre les deux, elles n’ont pas vraiment droit à
une existence. Et aucune d’elles ne semble se révolter…
Je n’avais pas envie de développer d’autres personnages féminins.
Myriam me suffisait vraiment, car elle déclenche tout. Si elle était
restée, François ne se serait pas converti. Sa dernière phrase, qui
est aussi celle du livre, “Je n’aurais rien à regretter”, c’est une
allusion à son histoire d’amour ratée avec Myriam, pas à l’époque.
Les trucs très cons peuvent jouer un rôle très fort dans nos vies.
Il est quand même fondamentalement misogyne…
La misogynie, c’est penser que les femmes sont inférieures. Ce
n’est pas ce qu’il pense. Certes, c’est un macho, mais un macho
mou. Le macho est conscient que tout ça est un jeu de rôle,
et il pense que le mieux est de jouer le rôle classique. Après, il y a
un long basculement qui le mènera à la conversion.
Comment écris-tu ?
Quand j’écris des scènes, je présente les choses comme je les ai
vues. Je ne cherche pas à convaincre. Je ne prends pas part
au débat. Je veux juste montrer des manières de voir le monde qui
coexistent dans la société dans laquelle je vis. Il est important
de voir le monde tel qu’il est. Même si ça déplaît à certains. Pour
moi, les écrivains rendent compte du monde. D’ailleurs,
aujourd’hui, il n’y a plus que nous pour le faire ; tout autour de
nous, les positions idéologiques se sont durcies plus que jamais.
Tu ne penses pas que l’écrivain se met dans son livre ?
A mon âge, vraiment plus. Plus tu écris des livres, et plus ce
que tu es, toi, devient vraiment sans intérêt. Ce qui me passionne,
mon véritable objet d’écriture, ce sont les mutations du
monde autour de moi. C’est mon thème et c’est mon malheur,
© RENAUD MONFOURNY
“Je ne défends pas de
thèses, je mets des
personnages dans
une situation donnée.
J’invente tout, mes
personnages et mes
histoires, et ce que
je pense n’est pas le sujet
de mes livres. Je ne suis
pas un idéologue.”
Es-tu athée ?
Non. Je suis réellement agnostique. J’en ai eu marre que les
gens meurent autour de moi. Je ne peux plus supporter
que les gens meurent, je le refuse. Je suis vieux maintenant,
j’ai besoin d’une stabilité, et qu’on ne change pas les gens autour
de moi. Et puis l’état de mes connaissances sur le monde ne
me permet pas de conclure que la création de l’univers est le fruit
du hasard.
Si l’islam prenait le pouvoir en France, que ferais-tu ?
Ça n’arrivera pas tout de suite, et d’ici là je serai mort.
Qu’as-tu appris en vingt ans d’écriture ?
Mes goûts ont évolué. J’essaie d’être plus harmonieux. Comme
modèle, je suis passé de Dostoïevski à Conrad : j’ai privilégié
la fluidité, la facilité apparente. Je suis devenu moins hystérique.
J’ai appris qu’il ne faut surtout pas arrêter d’écrire, car
reprendre est toujours pénible. Il ne faut surtout pas avoir de
problèmes par ailleurs, ni sentimentaux ni financiers. On peut
souffrir avant, mais pas pendant l’écriture. Et puis, il faut être
dur avec son travail.
Un conseil à un jeune auteur ?
Prendre un agent et lire large : les auteurs difficiles,
les thrillers, tout.
Que penses-tu de la responsabilité de l’auteur ?
C’est absurde. Est-ce qu’on peut me citer l’exemple d’un seul
roman qui a modifié l’histoire du monde ? Il n’y en a pas.
Le roman, c’est autre chose. Après, on va m’acculer à écrire des
romans “responsables”, ça devient intenable. Le public est moins
stupide qu’on le croit, il fait très bien la distinction entre fiction
et programme politique, et je lui fais confiance. Mon travail
consiste à produire des fictions vraisemblables, qui vont aider
les gens dans leur vie. Je n’ai pas d’autres responsabilités.
Et je n’ai pas envie de penser à la réception de mes livres au
moment où ils sortent, c’est trop court. Ça peut faire prétentieux,
mais je travaille pour la longue durée.
© RENAUD MONFOURNY
puisque c’est ce qui me vaut d’être un “contemporain capital”,
comme le disait Emmanuel Carrère.
Et tu n’en as pas envie ?
Je n’ai pas à en avoir envie ou pas, ce sont les autres qui décident
de ça. J’ai envie de continuer à écrire des livres, mais sans faire de
promotion. J’aime toujours écrire, mais j’éprouve de plus en plus
de fatigue à parler de mes livres. Au début, j’étais content d’être
une star, après on s’aperçoit qu’il y a des dangers. L’un d’eux, c’est
que de plus en plus de gens croient avoir lu mes livres sans les
avoir lus. C’est embêtant. En plus, être star, tu n’y peux rien. Même
si je déclarais ne plus vouloir en être une, ça ne changerait rien.
As-tu conscience de ce que tu symbolises ?
Il y a peut-être deux questions : pourquoi la société est-elle si
inquiète, et pourquoi est-ce moi qui cristallise les inquiétudes ?
Peut-être parce que je suis la figure idéale de l’inquiet. Bien plus
qu’un Zemmour, par exemple. Donc je me retrouve au centre
de tout. Zemmour, j’ai lu un de ses livres, et je l’ai trouvé très
mauvais. On peut se demander pourquoi il est opposé à la burqa,
tellement cela semble être son idéal. Au fond, son idéal, c’est une
société patriarcale, ce qui n’est pas loin de l’idéal de l’islam. Et les
cathos, c’est pareil. Mais encore une fois, tout ça ne m’intéresse
pas. Je ne me situe pas à ce niveau.
Pourquoi fais-tu peur ?
On ne va pas se mentir, mes livres sont bons, et ça joue. S’ils
n’étaient pas bons, ce serait facile de les passer sous silence.
As-tu lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère ?
J’ai adoré Le Royaume, parce qu’on ne l’y oublie jamais Emmanuel
Carrère. Il est toujours présent quand il raconte l’histoire,
il intervient tout le temps. Du coup, il réussit magnifiquement
à interroger ce que le christianisme a à nous dire. J’ai adoré
D’autres vies que la mienne, c’est l’un des meilleurs livres que j’aie
lus de ma vie, j’ai rarement autant pleuré en lisant. Et aussi
L’Adversaire. J’aimerais écrire un jour autour d’un fait divers.
L’affaire Dupont de Ligonnès, par exemple, m’a fasciné.
39
tribune-2015
“la liberté
d’expression
a le droit
de jeter
de l’huile
sur le feu”
Deux jours après l’entretien qu’il nous avait accordé
pour la parution de Soumission, l’écrivain acceptait de nous livrer
son témoignage sur les attentats du 7 janvier 2015.
par Michel Houellebecq
40
Nous sommes réunis aujourd’hui pour défendre
un “journal irresponsable”, et qui le rappelait
régulièrement, en première page. Je suis ici aussi,
à titre personnel, parce que Bernard Maris était un
ami, et je n’aime pas qu’on tue mes amis. Charlie est
plutôt un journal de dessinateurs (ça fait trois fois
que je réécris ce texte sur mon carnet, à chaque fois,
sans le vouloir, je remets “était”, pourtant quand
j’en parle je fais semblant d’être optimiste, mais
je mesure le courage qu’il faudra au premier
dessinateur qui refera une caricature de Mahomet).
Pendant plusieurs siècles, les écrivains ont été en
première ligne, en matière de liberté d’expression ;
lorsqu’on décide d’écrire on sait qu’on pourra être
amené, un jour, à redire certaines choses.
La liberté d’expression est la liberté de communiquer
une œuvre de l’esprit à d’autres esprits. Elle ne
saurait, sinon, se voir assigner de mission
particulière ; ce serait une contradiction dans
les termes. La relation entre l’auteur et son lecteur
est unique et personnelle ; elle se tient en dehors
des limitations morales et sociales habituelles.
La censure, seule instance en droit d’intervenir dans
cette relation, est sous la responsabilité de la
collectivité tout entière ; elle ne saurait être exercée
par aucun individu, ni aucun groupe.
La liberté d’expression n’a pas à s’arrêter devant
ce que tel ou tel tient pour sacré, ni même à en tenir
compte. Elle a le droit de jeter de l’huile sur le feu.
Elle n’a pas vocation à maintenir la cohésion sociale,
ni l’unité nationale ; le “vivre ensemble” ne la
concerne nullement. On ne saurait lui enjoindre de
se montrer responsable ; elle ne l’est pas.
Ces différents points ne sont pas négociables.
41
Soumission-un an après
Soumission est sorti en
librairie le 7 janvier 2015,
jour de l’attentat contre
Charlie Hebdo. Douze mois
plus tard, le romancier
récuse les accusations
d’islamophobie et reproche
à l’Etat son désengagement
en matière de sécurité.
“nous sommes
gouvernés par
des irresponsables”
entretien-Nelly Kaprièlian
près les attentats du 13 novembre, tu as
écrit un texte très énervé dans le Corriere
della serra, contre la politique française…
Il y a eu de l’émotion, des bougies, mais pas un
seul examen des politiques menées ces dernières
années ; je sens bien pourtant que de grosses
erreurs ont été commises, et qu’elles ne seront jamais jugées.
C’est la conséquence de la domination des chaînes info, qui sont
uniquement dans l’immédiat et dans l’émotionnel,
et vous transforment en zombie amnésique. Cette amnésie est
quand même un problème, au cas par exemple où on souhaiterait
voter. Qui aujourd’hui est capable de se souvenir de ce
qu’Alain Juppé a bien pu foutre au cours de sa carrière politique ?
Le pire est que c’est pour ça qu’il sera élu. Je ne sais pas si je suis
plus énervé par la gauche ou par la droite. On peut commencer
par dédier un mot de mépris particulier aux écolos. Il y a peu
d’années, ils faisaient un forcing pour l’entrée de la Turquie dans
l’Europe, allant jusqu’à s’opposer à la loi mémorielle sur la
reconnaissance du génocide arménien, pour éviter d’indisposer
les Turcs. Si on les avait écoutés, aujourd’hui l’Europe aurait une
longue frontière commune avec l’Etat islamique.
Pour la diminution des effectifs de la police, même si j’ai oublié
l’enchaînement exact, mes soupçons se portent sur Sarkozy.
Aujourd’hui la droite est exaspérante, à arriver la bouche en cœur,
comme s’ils venaient de se rendre compte que des fonctionnaires,
quand même, ce n’était pas complètement inutile. Je vais faire
une parenthèse moins intéressante : je suis juré au prix 30 millions
d’amis, et à ce titre j’ai lu un bon livre d’Anne de Loisy sur
la filière viande. Le résultat de son investigation est effarant :
tôt ou tard, on va avoir une catastrophe sanitaire majeure, car on a
drastiquement réduit le nombre de vétérinaires en charge
du contrôle des abattoirs, ils n’y arrivent simplement plus. C’est
le même problème.
Mais le plus choquant est de voir la droite continuer à se
revendiquer du gaullisme, alors qu’ils mènent depuis quarante ans
une politique exactement inverse. Une des premières décisions
que prendrait de Gaulle aujourd’hui serait de quitter l’Otan
– et, accessoirement, l’espace Schengen. Il y a eu l’exception
Villepin-Chirac, au moment où ils ont refusé d’entrer en guerre
contre l’Irak, guerre particulièrement stupide et honteuse.
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Les interventions militaires ne servent presque à rien,
le terrorisme est trop multiforme.
On n’aurait pas dû intervenir militairement contre Daech ?
Je n’ai jamais connu de monde sans terrorisme. Les premiers dont
je me souvienne, ce sont les Palestiniens, puis il y a eu le
Hezbollah (je me souviens très bien des attentats de 1986, j’avais
deux heures de métro par jour, c’était très anxiogène). Puis les
islamistes algériens en 1995. Puis Al-Qaeda, et enfin Daech. Tous
ces groupes n’ont pas disparu ; les terroristes qui ont attaqué
Charlie étaient liés à Al-Qaeda ; les islamistes qui ont décapité
Gourdel en Algérie existaient avant Daech et existeront après lui.
Laisser croire qu’on aura éradiqué le terrorisme une fois Daech
vaincu, c’est une imposture.
Il y a deux formes d’interventions militaires : les catastrophiques,
qui créent le chaos (type Irak ou Libye), et les inutiles, type
Afghanistan – dix ans plus tard, les Américains sont repartis sans
avoir en rien modifié la situation (les Talibans se sont juste repliés
un peu plus loin ; les gens de l’Etat islamique feront pareil).
L’idée d’ingérence humanitaire me paraît plutôt venir de la
gauche (mais là aussi c’est une impression, je n’ai pas de preuves).
Idée extravagante : tu prends un pays inscrit à l’ONU, tu décides
que son dirigeant est méchant et tu lui déclares la guerre. Voilà
une source de guerres sans fin. Pour l’Irak, au moins, Bush avait
monté un baratin d’Etat sur le thème des “armes de destruction
massive” : baratin minable, mal ficelé, mais enfin ils avaient fait
l’effort. Pour la Libye, rien du tout, l’arbitraire pur. Qualifier ces
guerres de néocoloniales, en quoi est-ce inexact ?
Je ne dis pas comme Michel Onfray que ces guerres sont
injustifiables (certaines sont la réponse légitime à une agression),
je dis qu’elles sont inutiles. Aucune action militaire ne permettra
de vaincre le terrorisme, ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut
rien faire. Les Américains se prennent depuis longtemps
pour les gendarmes du monde, avec pour principal résultat de
propager le chaos ; nous avons accepté un rôle de gendarme
adjoint, c’était déjà une erreur. Mais au moins ils se protègent,
on n’entre pas facilement aux Etats-Unis, les contrôles sont
réels, alors qu’en France c’est une passoire, on n’a même pas eu
ce bon sens élémentaire de sécuriser nos frontières.
Les Américains ont pratiquement réussi à éviter les attentats
sur leur sol depuis le 11-Septembre, alors qu’ils restent la cible
© PHILIPPE MATSAS/FLAMMARION
“Le livre ne dit pas qu’on
va s’en sortir, qu’on est
une société unie et solidaire,
que tout ça va être laïque
et sympa. Il y a des
divergences de valeurs
réelles. Je n’ai rien à proposer
pour vivre ensemble.”
mondiale numéro un. Non, j’insiste : nous sommes vraiment
gouvernés par des irresponsables.
Quelle serait la solution ?
Vu le comportement déraisonnable des politiques, mon obsession
pour la démocratie directe m’a repris. Cela consisterait à modifier
les lois par référendum, et uniquement par référendum. Le budget
pourrait être géré de la même façon. Il y a un sujet qui occupe
80 % du débat politique, c’est le libéralisme, et je le trouve posé
de manière effroyablement simpliste. Il est faux de penser que les
gens se désintéressent de la politique, ils s’y intéressent au
contraire de manière très précise et ont envie de donner leur avis :
ils désapprouvent certaines dépenses publiques, ils souhaiteraient
en augmenter d’autres, mais ils ne font plus confiance à leurs
soi-disant représentants, ils veulent pouvoir se prononcer euxmêmes. Quand quelqu’un emploie le mot “populisme”, je me dis
que ça dissimule un mépris profond pour la démocratie.
De même quand on souligne le côté “irresponsable”, “émotif ”
du peuple, alors que les dirigeants seraient guidés par la raison :
je pense exactement le contraire. Quand j’ai publié Extension
du domaine de la lutte, je travaillais à l’Assemblée nationale ; je me
souviens d’avoir été choqué par l’avidité avec laquelle les hommes
politiques se jetaient sur leur revue de presse, avidité bien
supérieure à la mienne. Alors que j’étais un jeune auteur qu’on
pouvait excuser d’avoir envie de faire parler de lui ; je les imaginais
plus posés, moins obsédés par leur image médiatique. Ils font de
la com, et rien d’autre n’existe à leurs yeux.
Un mot sur Manuel Valls ?
Manuel Valls est à la fois énergique et dénué de sang-froid, ce qui
est la combinaison la plus dangereuse pour un homme politique.
Au début de l’année, il avait déclaré : “La France, ça n’est
pas Michel Houellebecq”…
Oui… manque de calme.
Comment as-tu vécu cette année ?
L’année a été très sombre. Et puis il y a une nouveauté dans ma
vie : pour la première fois, je suis protégé par la police. Ce n’est
pas injustifié, je suis devenu très célèbre, n’importe qui peut me
reconnaître, dont éventuellement des individus qui me seraient
hostiles. C’est un mode de vie étrange. Leur but est que je puisse
vivre comme avant, mais ça ne marche. J’essaie de regrouper mes
déplacements, et la plupart du temps je ne sors pas de chez moi.
Parce que Soumission a été perçu comme islamophobe ?
Oui. Et la police a été choquée par son échec à protéger Charlie,
ils ont eu une rallonge budgétaire, ils peuvent protéger davantage
de gens, et en effet je fais partie des cibles possibles.
Comment as-tu vécu la sortie polémique de Soumission ?
Ça n’a pas été juste une sortie de livre, mais une chose d’un autre
ordre. Je me suis résigné à l’idée que je n’étais plus un sujet
littéraire. J’ai accepté que les choses aient changé. Même si je ne
comprends pas totalement pourquoi. Et puis cela a été mélangé
à l’horreur de l’ensemble, qui était forte. Cela dit, je suis d’accord
dans une certaine mesure avec mes détracteurs : ce n’est pas
un livre islamophobe (dire ça était quand même très bête), mais
c’est un livre dérangeant. Il ne fait pas de concessions et ne
propose pas de solutions. Le problème y est posé assez durement.
Mais je n’ai pas à me justifier, à part que je suis là pour faire
œuvre littéraire, pas pour régler les problèmes de la société.
Pourquoi est-ce un texte dérangeant ?
Le livre ne dit pas qu’on va s’en sortir, qu’on est une société unie
et solidaire, que tout ça va être laïque et sympa. Il y a des
divergences de valeurs réelles. Je n’ai rien à proposer pour vivre
ensemble. Il y a un personnage occidental pas très heureux, qui
n’a aucune conviction assumée et est un peu prêt à n’importe
quoi. D’ailleurs, il n’y a même pas de vrais musulmans dans ce
livre, juste des politiques qui utilisent l’islam.
Après les attentats de Charlie, tout a changé. L’essentiel était de dire
que si on veut écrire contre l’islam, on a le droit. On a le droit
au blasphème, ce n’est pas négociable, la liberté d’expression fait
partie des valeurs du pays dans lequel j’ai grandi. Je me suis
donc retrouvé à défendre l’islamophobie par principe. Ça a été
globalement très pénible : la liberté en général, le droit de
blasphémer, on a perdu sur ce front. Le “oui mais quand même,
faut pas exagérer”, au final, a gagné. Très vite après Charlie, on a
commencé à entendre des gens dire que les dessinateurs avaient
“quand même été trop loin”. Sans même parler d’Emmanuel Todd.
Qu’as-tu fait cette année ?
J’ai commencé à travailler sur une exposition de mes photos au
Palais de Tokyo, en juin, enfin… il y a mes photos mais aussi
quelques artistes invités, dont Robert Combas. Il y a aussi le film
adapté de Rester vivant, réalisé par des Hollandais et interprété
par Iggy Pop.
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Configuration du dernier rivage-2013
“le niveau de la
littérature française
est très bon”
entretien-Nelly Kaprièlian
En 2013, trois ans après son Goncourt, Michel Houellebecq revient à ses
premières amours et publie un recueil de poésie, Configuration du dernier
rivage. L’occasion de parler avec lui de son travail, des femmes, du bonheur.
peine installé dans le bureau de son éditrice chez
Flammarion, Michel Houellebecq sort un paquet
de Marlboro et une cigarette électronique :
“La conséquence qu’il y a à vieillir, c’est qu’on n’a
plus envie de se laisser emmerder. Plus jeune, on veut
bien faire des concessions, parce qu’on croit que ça va
servir… En théorie, ça sert mais, si je réfléchis bien, je ne vois pas à quoi
ça m’a servi. On fait des concessions parce qu’on en attend des avantages,
mais comme en vieillissant on n’attend plus rien de la vie…” Dans
la vie, Michel Houellebecq est d’une lucidité aussi mélancolique
et rôle que ses romans. Une lucidité qui pourrait ne mener
qu’au désespoir s’il n’y avait la possibilité d’une île – un instant
de bonheur, partagé avec l’autre. C’est ce qui traverse
Configuration du dernier rivage, son nouveau recueil de poèmes.
Il y a quelque chose de touchant à voir un auteur aussi connu,
couronné par le Goncourt avec La Carte et le Territoire (2010),
éprouver régulièrement la nécessité de revenir à un genre aussi
peu lu, mais qui inaugura son écriture – lui qui a commencé
en publiant de la poésie dès 1988 (“Quelque chose en moi” dans
La Nouvelle Revue de Paris).
Répartis en cinq sections (“L’Etendue grise”, “Week-end prolongé en
zone 6”, “Mémoires d’une bite”, “Les Parages du vide” et “Plateau”),
c’est comme si ces poèmes permettaient de sortir la phrase
typiquement houellebecquienne (romantique, contemporaine,
courte, parfois brutale, jouant sans cesse entre effets de banalité,
d’ordinaire quotidien, et lyrisme) de la gangue du roman, pour
mieux la donner à lire. L’émotion affleure plus directement, les
sentiments se dévoilent plus facilement, le romantisme s’y affirme
plus évidemment. Le temps d’une quête sans cesse renouvelée :
la possibilité d’une dernière épiphanie, avant la mort.
Pourquoi reviens-tu à la poésie ?
Simplement parce que j’avais suffisamment de poèmes pour faire
un recueil. A un moment, j’en avais mis sur internet, mais Apple a
cessé de maintenir le logiciel et mon site a disparu… Finalement,
je suis sûr que ça finira mal, le livre numérique (rires)… Il y aura
un moment où quelqu’un va décider de ne pas maintenir certains
logiciels et tout va disparaître. Donc même si peu d’exemplaires se
vendent, ça vaut quand même le coup de faire des livres de poésie.
Internet a pourtant l’air plus adapté, car la véritable entité c’est le
poème, pas le recueil, mais j’ai perdu confiance dans la capacité
du net à maintenir les choses vivantes sur la longue durée.
Au fond, je me réjouis de l’échec en France du livre numérique.
J’avais un iPad et je l’ai revendu, parce que ça m’ennuyait. C’est
un peu honteux à dire, mais je préfère lire un mauvais livre sur
papier qu’un bon livre en numérique. On annonce la disparition
du papier, mais je n’y crois pas du tout. Et puis l’aspect
ameublement du livre reste très agréable. C’est quand même l’un
des plus jolis objets fabriqués. C’est beau une bibliothèque,
dans un appartement.
Dans ta bibliothèque, il y a plus de romans ou de poésie ?
Je lis quand même plus de romans que de poésie, mais la poésie
je ne la jette jamais, alors qu’il y a pas mal de romans dont je me
débarrasse. Comme je préfère lire des romans moyens que rien du
tout, j’ai pas mal de livres moyens, et il y a des livres que je trouve
tellement mauvais que je les jette exprès pour que personne ne
les lise. Je ne dirai pas les noms parce que je suis devenu gentil
(rires). Quand même un : Bernard Werber. Je ne sais pas pourquoi,
Bernard Werber m’énerve. Lui, je le jetterais. Pourtant, je ne suis
pas du tout moraliste, les gens peuvent lire des mauvais livres, ça
ne me dérange pas. On est quand même toujours un peu créatif
quand on lit.
Quand as-tu écrit les poèmes de Configuration… ?
Pour certains il y a longtemps, comme celui en huit parties intitulé
“HMT”, puisque j’y utilise la fin de La Possibilité d’une île. Mais
il y en a de très récents, comme les deux premiers du recueil, qui
sont très courts, plus dépouillés, très différents de ce que j’ai écrit
avant. Mais je n’ai pas l’impression, depuis le temps que j’écris de
“Le premier vers du dernier poème, ‘Le maître énamouré en un
défi fictif’, je ne sais pas ce que j’ai voulu dire. C’est d’ailleurs
l’une des caractéristiques intéressantes de la poésie : il y a des
phrases qu’on ne comprend pas, mais qui ont un intérêt.”
44
© DAVID BALICKI POUR LES INROCKUPTIBLES
A Paris, en mars 2013.
45
la poésie, d’avoir évolué. Dans le style, La Poursuite du bonheur
n’est pas très différent de Rester vivant. Les seuls poèmes qui
changent, dans Configuration…, sont donc les tout premiers, et
puis les tout derniers, où je n’y comprends presque rien.
Le premier vers du dernier poème, “Le maître énamouré en un défi
fictif”, je ne sais pas ce que j’ai voulu dire. C’est d’ailleurs
l’une des caractéristiques intéressantes de la poésie : il y a des
phrases qu’on ne comprend pas, mais qui ont un intérêt.
Ça correspond aussi à ce qui peut arriver dans la vie : on ne
comprend pas tout ce qui se passe, et pourtant on est obligés
de s’intéresser (rires). Ça m’est arrivé de regarder le manège
des gens dans la rue et de ne pas saisir ce qui se passait. Et ça
arrive souvent avec les rêves ; il y en a qui sont difficilement
interprétables mais que tu trouves vraiment intéressants. Alors que
le roman est en grande partie basé sur le fait qu’il y a un enjeu
pour les personnages. Rien que ça, ça justifierait l’existence de
la poésie : l’existence de moments ou de situations qu’on trouve
intéressants mais sans enjeu.
Par rapport au roman, qu’apporte encore la poésie ?
Le champ de la poésie est à la fois plus large car il permet
l’illisibilité, l’incongruité totale, et en même temps plus restreint
parce qu’il y a des sujets qui ne passent absolument pas.
Par exemple, c’est assez facile dans un roman d’intéresser des
gens à la modification d’une dette après des intermédiaires
successifs, alors qu’écrire un poème là-dessus, je ne vois pas…
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Ou prenons quelque chose que j’ai moi-même essayé :
la pornographie. Longtemps, j’ai dit que les poèmes
pornographiques de Verlaine étaient bons, mais en les relisant
je ne les trouve pas si bons que ça. Pierre Louÿs, qui a écrit de
bons romans pornographiques, essaie d’écrire de la pornographie
en sonnets, dans une forme classique, et ça ne colle pas du tout.
Tu ne consacres pas de poème à ton prix Goncourt,
par exemple…
Les intérêts sociaux, les intérêts tout court, passent mal en poésie.
Pour écrire le social, il faut définir des personnages, sinon on
n’arrive pas à définir la chose ; alors que dans le poème, je crois
qu’en général c’est toujours l’humain qui parle. Dès lors, il y a
beaucoup de sujets qui tombent.
La poésie aurait forcément une dimension romantique ?
Pour moi oui, car je suis romantique. Mais il y a d’autres formes
poétiques. Chez Ezra Pound, il y a une tentation encyclopédique,
qui fait appel à l’humain comme sujet connaissant plutôt que
ressentant… Moi, je suis clairement un lyrique, toujours du côté
du sujet ressentant, davantage en poésie que dans le roman.
Dans le roman, j’aime introduire des considérations historiques,
alors qu’en poésie ce n’est pas possible.
Ton lyrisme est quand même très contemporain,
ni emphatique ni déclamatoire…
Avant, j’ai pu être emphatique, plus maintenant. Je peux utiliser
pas mal de formes, par exemple l’octosyllabe. Mais l’alexandrin
me paraît trop déclamatoire. Quand j’écris de la poésie, c’est
le premier vers qui va dicter la forme du poème, c’est quand
je vais à la ligne que la forme se définit. Après, pour le classement
des poèmes en recueil, il faut juste que ça glisse. Et quand ça ne
glisse plus, quand il y a une coupure, c’est souvent là où je change
de partie.
Configuration du dernier rivage, “Absences de durée
limitée”… Tu aimes toujours autant les formulations
techniques ?
Je pensais récemment à Aurélien Bellanger. Dans La Théorie
de l’information comme dans Les Particules élémentaires, le livre
est réussi malgré les passages scientifiques, davantage que grâce
à eux. Il y a une réelle difficulté d’intégration du contenu
scientifique dans un roman, à l’inverse de la poésie : tous les
vocabulaires passent, parce que la question de la compréhension
est moins importante. Le désir de comprendre dans un roman
est réel, alors que dans la poésie, scientifique ou pas, les mots
sont des mots. Tout redevient un peu à égalité. Le vocabulaire
scientifique appartient vraiment au XXe siècle. Les symbolistes
et les décadents, qui ont pourtant essayé de travailler avec
un maximum de langages, n’utilisaient pas le langage scientifique.
Moi, ce langage me fait rêver. Prenons par exemple une phrase
comme “Un intervalle presque partout compact”, eh bien ce
“presque” a un sens… même si on ne le comprend pas, ça fait
rêver. Autre exemple, “Sous-ensembles flous” : le mot “flou”,
très beau… En poésie, le mot n’est parfois au service de rien, ni
d’une histoire comme dans un roman ni d’une idée comme dans
un essai. Et c’est pas mal. Voilà pourquoi, qu’on l’aime un peu
ou énormément, on aime toujours Mallarmé.
En lisant le roman d’Aurélien Bellanger,
as-tu eu l’impression d’avoir fait école ?
Cette impression remonte déjà à quelques années. Il y a bien une
augmentation générale du réalisme sociologique (sourire) qu’on
peut faire remonter à moi. Le début d’Exhibition de Michka
Assayas était très réussi au rayon sociologique, quand il explique
ce que c’est que de vivre dans la vallée de Chevreuse. J’adore ce
genre de trucs, et si ça remonte à moi, je m’en félicite plutôt.
Il y a un livre qui n’a pas été remarqué et qui m’a beaucoup plu,
Vie et Mort de la cellule Trudaine de Christophe Carpentier. Je crois
que ce qui m’y est emprunté, c’est la volonté de retracer une
évolution sur une période historique. Je reçois des livres vraiment
pas mal, récemment Les Saintes de Fabrice Guénier. Je suis plutôt
content des jeunes auteurs qui m’envoient des livres, le niveau de
la littérature française est très bon.
© DAVID BALICKI POUR LES INROCKUPTIBLES
Configuration du dernier rivage-2013
© DAVID BALICKI POUR LES INROCKUPTIBLES
“Je me réjouis de l’échec en France
du livre numérique. J’avais un iPad
et je l’ai revendu, parce que ça
m’ennuyait. C’est un peu honteux
à dire, mais je préfère lire un mauvais
livre sur papier qu’un bon livre en
numérique.”
On a le sentiment que tu te livres plus directement dans
la poésie que dans le roman…
Oui, la poésie permet, davantage que le roman, de s’exprimer
intimement.
L’amour y occupe une grande place…
Oui, c’est mon grand sujet. En fait, la question de l’existence.
Si on relit tes romans par ce prisme, peut-on dire que,
dans La Carte et le Territoire, le grand sujet c’est l’amour
du protagoniste avec Olga, plus que ta vision
sociologique ?
Isabelle Chazot, alors qu’elle travaillait à Playboy, avait commencé
à organiser un numéro spécial dont l’idée était de reprendre
tous mes romans à travers mes personnages féminins. C’était
un projet intelligent, une très bonne approche de mon travail.
Depuis Extension du domaine de la lutte, écrire au sujet
de la société m’aura permis d’écrire des passages brillants, et
j’aime être brillant de temps en temps. Mais ce que j’aime
le plus comme réaction à mes romans, ce sont les réactions aux
personnages, l’identification de l’un ou le rejet de l’autre.
Je ne dépasserai jamais ce point de vue selon lequel un roman,
c’est avant tout des personnages. Et c’est vrai que mes
personnages féminins sont plus variés que mes personnages
masculins, qui sont, en gros, définis par un axe qui oscille entre
accepter ou refuser de désirer – se tenir à l’écart du monde. Alors
qu’il n’y a pas de renonciation à la vie chez mes personnages
féminins. Peut-être parce que j’ai davantage rencontré cela chez
les hommes que chez les femmes. C’est très fréquent les hommes
qui disent “ne prenons aucune initiative, c’est toujours plus sûr”.
Mais ça, c’est peut-être mon côté classe moyenne.
Les classes moyennes croient à l’amour ?
Alors ça, ça ferait un très beau titre… Ce que je veux dire, qui est
très classe moyenne, c’est que j’ai eu relativement peu de
personnages en situation d’avoir de grandes ambitions, financières
ou professionnelles. Même mon personnage le plus riche, le
comique dans La Possibilité d’une île, arrive à un moment où il s’en
fout. Il s’en fout d’avoir encore plus d’argent, plus de biens.
Ce qui fait que oui, l’amour est l’aventure des classes moyennes.
Que les femmes mûres aient du désir semble toujours
t’agacer. Je cite ton poème : “Tu te cherches un sexfriend,/Vieille cougar fatiguée/You’re approaching the
end,/Vieil oiseau mazouté.” Pourquoi ?
C’est un agacement gentil, compatissant. Je trouve ce poème
beaucoup moins agressif que le poème intitulé “Les Hommes” :
“Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue/Autant
d’heures dans la journée que possible/Par autant de jolies filles que
possible./En dehors de cela, ils s’intéressent aux problèmes techniques./
Est-ce suffisamment clair ?” L’oiseau mazouté m’inspire plutôt de la
compassion, je ne le trouve pas antipathique. Les hommes, ici ou
dans mes romans, sont pathétiques de banalité. Il me suffit de
regarder YouPorn pendant des heures pour voir que les fantasmes
masculins sont toujours les mêmes, et que ça marche sur moi
aussi. Les hommes sont donc un peu cons, et j’en fais partie, c’est
bien ça qui est agaçant. Ce qui est remarquable dans mon cas,
c’est que même sachant cela, il n’y a toujours pas de dénigrement
de la sexualité – contrairement, par exemple, à Huysmans, dans
les romans duquel les hommes se rendent finalement compte
qu’ils aimeraient mieux avoir la paix. J’éprouve un agacement par
rapport à l’uniformité des critères du désir, mais c’est tout. Ce
que j’aime dans le poème que tu cites, c’est que, comme il y a une
espèce de ton vaguement je-m’en-foutiste, j’arrive à caser des
phrases en anglais. D’ailleurs, le ton général un peu négligent de
ces poèmes, c’est nouveau chez moi. Je me demande d’où ça vient.
Je me demande si ce n’est pas Bukowski… Il y a, comme ça, des
influences qui apparaissent mystérieusement.
Quel est le poète que tu relis ?
Baudelaire, depuis quarante ans, ça n’a pas changé, ça continuera
jusqu’à ma mort. Rimbaud a un peu décru, Laforgue a au
contraire augmenté. Mais je n’ai pas changé d’époque : il s’est
passé quelque chose à la fin du XIXe, en France, qui est
remarquable.
La poésie conceptuelle, type OuLiPo, ne t’intéresse pas ?
J’aime beaucoup Perec, mais presque malgré l’OuLiPo. Dans
La Disparition, la contrainte est trop forte. Ça me laisse pantois et
un peu peiné qu’il ait eu besoin de s’infliger d’écrire sans “e” pour
pouvoir écrire.
T’intéresses-tu à une poésie plus contemporaine, à des
auteurs comme Olivier Cadiot, Pierre Alferi, etc. ?
Je ne suis pas très au courant. Le côté boîte à outils ou
encyclopédique, c’est ambitieux, intéressant, mais ce n’est pas
mon univers poétique. J’aime beaucoup William Cliff, Bénézet,
mais ce sont des lyriques.
Toi-même, dans tes romans, tu utilises des passages
empruntés à Wikipédia…
Oui, mais je n’ai pas apprécié cette querelle, car retravailler des
bouts d’encyclopédie, c’est bien moins droit. Je pourrais prendre
mal le fait que, l’ayant déjà fait avec des encyclopédies payantes,
ce soit Wikipédia qui soudain pose problème. J’ai bien le droit
de recopier une description de la mouche.
Configuration… est traversé par la question du bonheur,
d’un moment d’épiphanie possible entre deux êtres.
Penses-tu être doué pour le bonheur ?
J’ai une seule qualité qui me donne un peu de bonheur : refaire
souvent la même chose ne m’ennuie pas. Pourtant je ne suis pas,
à la base, très doué pour le bonheur. La plupart des choses se
passent mal, je ne trouve presque rien qui me plaise. Mais quand
par hasard une chose se passe bien, ça ne me dérange pas de
la répéter. J’ai découvert récemment qu’on pouvait prendre une
47
Configuration du dernier rivage-2013
métaphore alimentaire et la transposer à la sexualité. Eh bien,
par exemple, j’ai découvert que je pouvais manger des coquilles
Saint-Jacques tous les jours. Je n’en éprouve aucun phénomène
de lassitude. C’est le seul atout que j’ai, mais ça n’est pas mince.
Si tu apprenais qu’il te reste un mois à vivre, qu’est-ce
que tu regretterais le plus ?
D’abord, je serais indigné. Ce que je regretterais le plus, ce sont
plutôt des êtres. Oui, je m’intéresse aux gens. Comme ce n’est pas
évident, ça demandait à être précisé.
Il y a cinq ans, alors que tu sortais d’une sorte de lynchage
médiatique suite à La Possibilité d’une île, tu me disais
dans un entretien que la présence de ton chien t’avait
réconforté. Dirais-tu encore ça aujourd’hui ?
Non, parce qu’il est mort. Et c’est trop récent pour que j’aie
la tentation d’avoir un autre chien. Ce chien est irremplaçable.
Sa présence faisait du bien, parce que… Supposons que
tel journaliste ne m’aime pas : si j’en parle à une personne que
je connais, elle va se faire du souci. Alors que le chien, il n’en a
rien à foutre, et par contre-coup ça devient moins grave.
Tu n’arrives pas à contaminer un chien avec tes angoisses.
Le chien ramène tout de suite le truc à sa véritable importance,
qui n’est quand même pas si grande. Il y a une formule chez
Heidegger, c’est : “l’être pour la mort”. Les êtres vont vers la mort.
Alors que le chien de petite taille n’est visiblement pas un être
pour la mort. Le fait que Clément meure a donc été un choc.
48
Tu as vécu en Irlande pendant treize ans, entre 1999 et
2012. De retour à Paris, comment vois-tu la France ?
Il y a des choses qui vont plus mal, d’autres qui sont plus
ambiguës… Par exemple, j’observe un retour de l’islam chez les
jeunes. C’est ambigu car ça les sauve souvent de destins assez
funestes, de la délinquance et de la drogue, mais d’un autre côté
c’est une religion qui est ce qu’elle est, avec ses restrictions.
Une autre chose ambiguë, c’est que la poussée terroir décrite dans
La Carte et le Territoire, je l’avais encore sous-estimée.
J’ai l’impression qu’il y a une nouvelle émission terroir à chaque
fois que je regarde la télé, toutes chaînes confondues. Ce qui est
ambigu, c’est, je crois, qu’une partie des Français ne croit plus
du tout au mensonge officiel qui est que les emplois industriels
vont revenir en Europe. Ce qui n’est pas forcément une
catastrophe… J’ai été élevé par des grands-parents prolétaires,
dont certains des amis avaient travaillé dans les hauts-fourneaux,
et ils en parlaient comme de l’enfer. C’était vraiment atroce.
Ce qui a en revanche empiré en France, c’est la précarité, la vraie
pauvreté. Et ce qui va sensiblement plus mal qu’avant mon
départ, c’est la méfiance des gouvernés à l’égard des gouvernants.
Au point où ça en est, il n’y a plus d’autre solution que de passer
à la démocratie directe. Au référendum. J’ai toujours été en faveur
de ce système.
Que penses-tu de François Hollande ?
J’ai observé que j’avais une réaction de déni. Je sais bien que
Sarkozy n’est plus au pouvoir, mais je n’arrive pas à croire
que c’est Hollande. Je crois que je ne vais jamais m’habituer
à l’idée… Si j’avais une nature militante, je militerais bien pour
la démocratie directe. Cette idée a d’abord été soutenue par
Rousseau, puis des anarchistes, comme Proudhon…
Je te croyais de droite…
Je peux être de droite et anar. Et pourtant, je n’aime pas les anars
de droite, leur humour ne me fait pas rire. Mais lors de la
dernière élection, j’ai constaté que c’était une souffrance de voter.
Non pas parce que je ne pouvais pas choisir entre une personne
et une autre. J’ai réalisé que c’était plus profond que ça : je ne
voulais tout simplement pas élire une personne. Je voulais qu’on
me demande mon avis un peu tout le temps, et sur tout. Pas
seulement une fois tous les cinq ans.
Comment expliques-tu ce brusque revirement, positif,
de la critique avec La Carte et le Territoire, qui t’a valu
le Goncourt ?
Je n’y vois qu’un microphénonème sociologique. Ceux qui
me descendaient ont dû être remplacés par d’autres journalistes
qui, eux, ont aimé ce roman. C’est pourquoi, même si
j’étais heureux d’avoir le Goncourt, je n’estime pas pour autant
que les choses aient vraiment changé. Le pire peut
recommencer…
Travailles-tu à un nouveau roman ?
Pas vraiment. Mais ce dont j’ai pris conscience récemment, c’est
que la vie ne m’intéresse que si j’écris. C’est un peu pathétique.
Mais c’est comme ça.
© DAVID BALICKI POUR LES INROCKUPTIBLES
“Ce qui a empiré en France, c’est la
précarité, la vraie pauvreté. Et ce qui va
sensiblement plus mal, c’est la
méfiance des gouvernés à l’égard des
gouvernants. Au point où ça en est,
il n’y a plus d’autre solution que
de passer à la démocratie directe.”
A Paris, dans sa
chambre d’hôtel,
en août 2010.
50
© VINCENT FERRANÉ POUR LES INROCKUPTIBLES
La Carte et le Territoire-2010
“j’ai essayé d’être
fluide et harmonieux”
Autant d’amour que de haine : voilà ce qu’attire le phénomène
Houellebecq. L’année 2010 marque un tournant avec La Carte
et le Territoire, roman noir et drôle, qui fait l’unanimité et confirme
son auteur en grand témoin de son temps.
entretien-Nelly Kaprièlian
ous savez, ce sont les journalistes qui m’ont fait
la réputation d’un ivrogne : ce qui est curieux,
c’est qu’aucun d’entre eux n’a jamais réalisé que
si je buvais beaucoup en leur présence, c’était
uniquement pour les supporter”, déclare Michel
Houellebecq personnage dans le roman de
Michel Houellebecq écrivain. C’est donc avec une bouteille
de champagne que l’on va au rendez-vous, non seulement pour
lui rendre l’exercice de l’interview supportable, mais surtout
pour fêter La Carte et le Territoire. “C’est gentil mais j’en avais
déjà acheté une. On boira les deux.”
Ce que nous fîmes, dans une chambre de l’hôtel Citadines,
XIIIe arrondissement de Paris, quartier qu’affectionne
Houellebecq et où vit son personnage principal, le plasticien
Jed Martin. Le temps s’est brusquement étiré : Houellebecq parle
lentement, ponctuant chaque phrase de longs silences, et finit par
nous faire écouter, alors que la nuit est tombée, ses morceaux
favoris sur son ordinateur. On y entend aussi bien Franz Liszt que
Lou Reed et tous les Michel du monde, de Sardou à Delpech,
qu’il défend avec ardeur.
Un entretien avec Michel Houellebecq n’est pas anodin : c’est
un pur moment houellebecquien. L’écrivain reste l’un des rares
à avoir généré un adjectif, à avoir inventer un poncif :
une esthétique légèrement triste, profondément quotidienne,
presque excentrique à force d’ordinaire, qu’il ne réserve pas
seulement à son univers romanesque. Ce jour-là, la chambre,
terne à se défenestrer, est en désordre, le lit mal fait, le pyjama
jeté en boule dans un coin, les brosses à dents électriques en
charge sous la table.
D’un naturel désarmant, Houellebecq s’en fout. Chemise Yves
Saint Laurent froissée, cigarette toujours mâchée au coin des
lèvres, il a pourtant changé : le corps amaigri, les traits creusés,
les yeux délavés de celui que la vie aurait trop malmené, bien
davantage que ne le laisserait présumer son âge, 52 ans. Comme
si ce grand livre qu’est La Carte et le Territoire lui avait pompé une
large part de sa substance vitale – comme si pour tout grand livre,
il y avait un prix physique à payer pour l’écrivain.
On se souvient alors de ce qu’il nous avait confié deux ans plus
tôt lors d’un précédent entretien dans une autre chambre
d’un hôtel Citadines du XIIIe, alors qu’il sortait d’une période
de traitement médiatique d’une violence insupportable :
“J’ai besoin qu’on m’aime. Toutes les critiques violentes que je subis
représentent un réel danger intime, celui de me pousser dans une
tendance que j’ai : un retranchement dans la misanthropie à l’image
de mon père. J’ai peur de devenir comme lui, j’ai peur d’une
transmission quasi génétique.”
Seul grand phénomène des lettres françaises, seul auteur à avoir
su révéler notre monde avec autant d’acuité et de sensibilité,
seul écrivain à jouir d’un succès international d’une telle
ampleur, Houellebecq a payé le prix fort : adulé comme une
rockstar mais aussi haï, moqué, traîné dans la boue comme
une idole trop fragile.
Fatigué mais imbattable, il revient avec son plus grand roman,
bilan du monde et d’une vie, labyrinthe métaphysique,
roman total, roman noir, roman drôle mais roman différent.
En écrivant l’ascension sociale d’un plasticien, en s’intégrant
lui-même dans le roman, en le faisant basculer dans une enquête
avec inspecteur, Houellebecq s’est adouci. Il ne laisse aucune
prise à la polémique et, en entretien, s’avère aussi retenu
que dans ce texte tout en subtilité. Ceux qui attendent des
déclarations chocs comme “l’islam est la religion la plus conne”
passeront leur chemin : refus de commenter l’actualité (dont
l’affaire Bettencourt), injonction off the record quand il livre
des confidences sur sa mère ou son divorce. Il veut juste parler
de littérature car il n’y a au fond plus que cela qui compte
pour cet écrivain essentiel.
“Je me lance dans l’écriture avec pas grand-chose, car au fond,
ce qui joue chez moi un rôle dominant et que j’ai du mal
à ne pas laisser prendre le dessus, ce sont les personnages.”
51
La Carte et le Territoire-2010
‘‘La chose la plus difficile quand on écrit sur soi, c’est qu’on
se sent pris d’une espèce de vertige masochiste, qu’on a envie
de se charger, de se montrer en train d’avaler de la charcuterie
et de regarder des dessins animés à la chaîne.’’
Après une troisième bouteille au restaurant, de vin cette fois,
il s’endort sur la table au moment du café. Il ne me reste plus qu’à
appeler un taxi, le réveiller doucement, le prendre par les épaules,
découvrant une fragilité de petit oiseau, le ramener à son hôtel
comme un enfant perdu. Devant les Citadines, nous fumons une
dernière cigarette : “L’alcool, c’est quand j’étais jeune. Je suis vieux
maintenant et je sens que je n’en ai plus pour très longtemps. Ce livre
sera peut-être mon dernier. La Carte et le Territoire, c’est aussi un
roman sur ça, la vieillesse, la fin.”
Il y a deux ans, tu voulais écrire sur le tourisme. Comment
as-tu abouti à La Carte et le Territoire ?
J’ai acheté un appartement en Espagne, à Almería. En m’y rendant
en voiture depuis l’Irlande, où je vis, j’ai réalisé en regardant la
carte qu’il y avait une multitude de possibilités, qui passent toutes
par la France. J’ai alors visité le pays comme un touriste et je me
suis aperçu que la France, c’est vraiment bien. Pour un Français,
ça se discute, mais pour un touriste… Je savais que la France était
la première destination touristique mondiale, mais je ne l’avais
jamais expérimenté. J’ai découvert tous ces trucs bien organisés,
comme les hôtels de charme, et je me suis rendu compte que
les Français sont très bons en tourisme. En fait, ils sont doués
pour servir. Je dis ça sérieusement : la France est le pays le plus
doué pour servir que je connaisse, avec la Thaïlande. Pourquoi ?
Chercher à comprendre, ça devient vite de la psychologie, or
j’aime m’arrêter à la sociologie.
De tous tes romans, celui-ci a la construction la plus
complexe. As-tu eu besoin d’une sorte de carte pour
disposer ces différents territoires narratifs dans ton récit ?
J’écris par ramifications, sur plusieurs blocs, à la main. Certains
blocs contiennent des ajouts pour compléter les chapitres du livre.
Parfois, il faut bouger des éléments pour que la construction
tienne, rajouter de petits paragraphes temporels. Je me lance dans
l’écriture avec pas grand-chose, car au fond, ce qui joue chez moi
un rôle dominant et que j’ai du mal à ne pas laisser prendre
le dessus, ce sont les personnages. Par exemple, j’ai fait un gros
effort pour empêcher Olga, la fiancée de Jed, de prendre trop
d’importance. Elle avait un fort potentiel, alors je l’ai renvoyée en
Russie. Elle risquait de me sortir de l’un des sujets les plus
importants du livre : qu’est-ce qu’être artiste. J’ai préféré choisir
un artiste plutôt qu’un écrivain comme personnage principal :
l’art a acquis une telle liberté depuis quelque temps, tu peux faire
de la peinture, de la sculpture, du son, des performances,
des trucs qui ne s’apparentent à rien, alors que le roman est plus
cadré et se nourrit de personnages. Je ne vois pas comment
réussir un livre autrement. Cette liberté totale peut être
source de panique pour l’artiste, qui aura besoin d’un discours
pour expliquer son travail. Voilà pourquoi Jed demande
à Michel Houellebecq d’écrire l’introduction du catalogue de
son exposition.
Toi-même, tu as écrit le catalogue de celle de Jeff Koons
à Versailles. Quels sont tes rapports avec l’art
contemporain ?
C’était un entretien entre Koons et moi qui a servi d’introduction
à son catalogue. J’ai été fasciné par Koons, un individu très
mobile. Je me disais en l’observant qu’il serait plus facile à peindre
qu’à photographier – dans le livre, j’ai eu l’idée du tableau de Jed,
52
Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art. J’aime
bien les gens de l’art contemporain. Je vais souvent voir
des expositions, même si je ne me souviens jamais des noms
des artistes. Ça m’intéresse beaucoup alors que je ne vais jamais
au cinéma. J’aime bien la situation de panique dans laquelle
se retrouvent parfois les gens de l’art. L’argent s’impose comme
la conséquence de leur liberté et de leur absence de discours :
dans cette situation d’extrême liberté, il arrive que le dénominateur
le plus simple devienne l’argent.
A quel moment as-tu eu envie de faire de toi un
personnage ?
Le vrai point de départ du livre, c’était la relation entre Jed et son
père. Puis, très vite, j’ai eu envie de figurer dans le roman. C’est
facile et amusant de se caricaturer. J’avais déjà lu des livres où
j’étais un peu personnage et je trouvais facile de faire mieux. Il y a
eu un livre de Pierre Mérot par exemple, que je trouve très
mauvais (Arkansas – ndlr)… Le seul assez réussi, c’est Vers chez
les Blancs de Philippe Djian, où je représente le “jeune écrivain”.
La chose la plus difficile quand on écrit sur soi, c’est qu’on se sent
pris d’une espèce de vertige masochiste, qu’on a envie de se
charger, de se montrer en train d’avaler de la charcuterie et de
regarder des dessins animés à la chaîne. Là où je suis content
de moi, c’est que j’ai réussi à rendre mon enterrement touchant.
J’ai décidé de me faire disparaître car je devenais trop sérieux,
trop attachant, trop présent…
En somme, ton principal souci, c’est la gestion de tes
personnages ?
Je ne les contrôle pas très bien. Aucun écrivain ne contrôle
vraiment ses personnages. Dans le livre, Jed va voir Michel
Houellebecq à la campagne. A partir de là, j’ai senti que mon
personnage devenait envahissant. Leur relation devient trop forte,
je voulais qu’on en revienne à celle de Jed et son père. Tuer
Houellebecq était donc une bonne solution… En revanche,
je n’aurais jamais fait de moi un personnage principal : je me
trouve intéressant mais pas à ce point. Cela dit, j’adore les
Confessions de Rousseau, qui trouve que tout ce qui lui arrive est
super-intéressant. Moi, non. J’ai des côtés pittoresques mais je ne
suis pas complètement passionnant…
Depuis Extension du domaine de la lutte, et surtout
Les Particules élémentaires, tu t’es toujours servi de ta vie
pour penser et théoriser le monde, la société. Par exemple,
tu as stigmatisé Mai 68 et le mal que cela avait fait aux
générations suivantes, parce que, enfant, tu as été
abandonné à ta grand-mère par ta mère qui était alors
hippie… et tu as abouti à la misère sexuelle de l’homme
contemporain.
Le romancier idéal n’a pas besoin que tout se rattache à lui.
Moi, j’en ai un peu besoin. Pas tant que ça mais un peu
quand même. C’est une faiblesse parce que ça me limite.
Par exemple, dans La Carte et le Territoire, on trouve
un personnage furtif, la troisième fortune mondiale : j’aimerais
connaître mieux ces gens. A ce niveau de richesse, tu dois
forcément avoir une autre vision du monde. J’aimerais aussi
comprendre davantage la vie des SDF. Comme je ne connais pas
tout ça, je m’en tiens à des personnages et des situations
où je peux projeter un peu de moi. Voilà pourquoi Balzac était
meilleur que moi : il ne se limitait pas.
© VINCENT FERRANÉ POUR LES INROCKUPTIBLES
Ton projet serait de peindre la société, comme Balzac ?
J’admire les gens qui y arrivent, mais je ne sais pas clairement
quel était mon projet sur ce livre. J’étais très à l’aise avec le
personnage d’Olga car j’ai plus de facilité avec les personnages
féminins. Je situais bien aussi le père de Jed. En revanche, j’avais
du mal avec la police et j’ai eu besoin d’aller passer plusieurs jours
quai des Orfèvres pour les observer. Ça a été très marquant :
un peu comme quand on part en voyage dans un pays lointain
et que les impressions sont très fortes. En fait, mon projet se
voulait avant tout formel : j’ai vraiment essayé d’être fluide
et harmonieux, ce qui n’est pas du tout ma tendance naturelle.
D’ailleurs, je ne suis pas sûr que ce soit la tendance naturelle
de qui que ce soit. J’admire beaucoup Conrad pour cela et j’ai relu
ses livres pour écrire le mien. Virginia Woolf disait de lui :
“Cet homme ne peut pas écrire une phrase laide.” J’ai lu quelque
chose sur lui dans une notice biographique qui m’a beaucoup
aidé : il avait des crises nerveuses terribles. J’ai compris que c’était
le prix à payer pour faire un livre harmonieux. En écrivant
La Carte et le Territoire, j’avais moi-même des crises. Finalement,
il est plus sain d’écrire comme Dostoïevski ou Victor Hugo, qui
font des tartines interminables, qui ne se privent de rien, que
d’écrire en se retenant constamment comme Conrad ou Flaubert.
D’habitude je suis plus âpre, mais là j’avais envie de douceur,
ce qui me semble plus agréable pour le lecteur. La question la plus
importante en écriture, c’est le travail supposé du lecteur.
Tantôt tu changes de cap brutalement et tu te dis que le lecteur
comblera les vides ; tantôt tu l’accompagnes, tu l’enveloppes…
Là, j’ai choisi de l’accompagner. Sans raison esthétique, juste pour
me prouver que j’étais capable de le faire.
Pourquoi as-tu eu envie d’écrire sur la relation entre un
père et son fils ? En écho à ta relation avec le tien ?
J’ai parlé de mon père pour la première fois dans mon livre de
correspondance avec Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics.
J’avais envie de revenir sur cette relation qui représente pour moi
l’essentiel du livre. C’était important de parler de mon père :
je découvrais chez moi ses propres caractéristiques, en particulier
le grand bonheur à passer des heures en voiture sur une
autoroute. Mon père a fini par s’acheter un camping-car pour ne
plus avoir à sortir de l’autoroute pour dormir. J’ai senti que
cela me gagnait, et du coup ça a réactivé un truc qui m’avait
jusque-là peu marqué dans ma carrière littéraire mais qui
m’impressionnait quand j’étais jeune : le destin. Dans le livre,
Jed, quoi qu’il fasse, finit par ne plus s’intéresser qu’au travail,
comme son père, même s’il a pleinement conscience que
celui-ci a raté sa vie. C’est un thème fondamental de la tragédie
grecque : on tombe fatalement dans ce qu’on a voulu fuir,
quels que soient les efforts pour l’éviter. Le destin est une idée
très déplaisante, effrayante même, mais forte car elle a une part
de justesse.
D’où le fait que Jed rate son histoire d’amour avec Olga ?
C’est un passage fondamental du livre. Il la quitte au petit matin
alors qu’il n’a aucune raison valable de partir. Je voulais
particulièrement réussir ces pages, le moment où le destin de
solitude gagne, mais sans aucune explication psychologique
valable. J’écris en grande partie pour rendre compte de ce genre
de moments où l’on ne fait pas ce que l’on devrait faire. C’est
ce qui me donne le plus de travail et le plus de troubles : ce
basculement mystérieux vers un destin individuel. Ces moments
sont rares – comme dans Les Particules élémentaires, la réaction de
Bruno face à la maladie de Christiane. Je les veux non justifiables,
sans explication quelle qu’elle soit, même si je viens de les
théoriser sous forme de destin.
Dans cette idée de répétition, on pourrait aussi voir une
névrose, quelque chose du ressort de la psychanalyse.
Tu dis cela car tu es de ton temps. Il y a trois mille ans, le terme
de destin n’aurait posé aucun problème, alors qu’aujourd’hui
il faut trouver des explications relatives à l’humain. On ne croit
plus à cette idée terrifiante qu’il y a des dieux qui s’amusent,
53
dont nous sommes les jouets. Eschylle, que j’ai beaucoup lu
à 12 ans et qui m’a marqué, croyait sérieusement que des dieux
se divertissaient devant nos convulsions. Quand on réalise qu’on
se comporte comme son père malgré soi, cela participe d’un
destin, dû à la génétique. Car oui, je vois plutôt les choses du côté
de la génétique que de la psychologie. Cela me semble plus
conforme à l’idée antique de destin puisque cela interdit d’emblée
toute solution. Avec la psychanalyse, il y a l’idée d’une ouverture
possible. Là, non.
Tu as décrit ton père comme un misanthrope,
tu te montres toi-même de cette façon dans ton roman.
Qu’est-ce qui, dans ton rapport avec lui, t’a mené
à écrire ? L’écriture participait-elle de ton destin ?
L’écriture manifeste peut-être une forme de liberté par rapport au
destin. Mon père était bizarre. Avec le recul, ce qui me frappe
le plus chez lui, c’est une espèce d’arrogance. Il venait d’un milieu
pauvre et quand des gens riches l’invitaient, il avait l’impression
de leur faire un honneur en allant les voir. J’ai certainement hérité
de cette forte arrogance, de cet orgueil. Je le voyais peu. Mais
il m’a dit qu’il était content de moi. Quelque chose m’a vraiment
frappé dans ma jeunesse : sa réticence physique à se mêler à un
groupe. Et encore, le mot réticence s’avère faible, je parlerais
plutôt de répulsion. J’ai certainement hérité de ça. Beaucoup de
choses ont évolué dans les siècles précédents, mais pas le rapport
à la vie sociale. On lit Molière ou Saint-Simon, et c’est d’une
actualité foudroyante : la microsociologie n’a pas bougé. Depuis
longtemps je le sentais arriver, mais c’est pendant ma
correspondance avec BHL que j’ai pris conscience du danger
imminent de basculer dans cette misanthropie. Dans La Carte…,
j’ai beaucoup exagéré, ça m’arrive souvent. J’ai fait du père de
Jed un être irréprochable professionnellement. Les relations
humaines sont inquiétantes, pas le travail. On sait quand on fait
bien. Et la pensée qu’on fait son travail de son mieux – ça vaut
aussi pour moi en tant qu’auteur – est une pensée bien
réconfortante…
C’est ton roman le plus mélancolique…
A cause du rapport père-fils. L’incompétence sentimentale de
mes personnages masculins se retrouve dans tous mes livres.
L’amour est le seul luxe et reste un phénomène très bizarre,
surtout dans le cas des femmes. Les hommes sont plus objectifs :
ils aiment la beauté, les qualités physiques. Les femmes portent
un regard plus passionné. Après une rencontre, l’amour
chez l’homme devient une habitude, une dépendance très forte,
très puissante. D’ailleurs, un homme ne survit pas à la mort
de sa femme, il n’arrive tout simplement plus à vivre sans car
la vie est trop compliquée, ça le fait chier. Ça n’a rien à voir avec
le sentimentalisme.
Tu parles peu du rapport avec la mère. Il y a deux ans,
la tienne a écrit un livre, des journalistes très sérieux sont
allés l’interviewer et ont publié ses propos très durs à ton
égard. Comment l’as-tu vécu ?
Très mal. Cette affaire avec ma mère a été extrêmement violente.
Dans ces moments-là, on se dit : si j’avais su que c’était le prix à
payer, j’aurais tout fait pour rester inconnu. On a juste envie de
disparaître et que personne ne parle plus jamais de vous. Au fond,
mes rapports avec ma mère n’étaient pas si mauvais… Ce qui s’est
passé alors est intégralement de la faute des médias. Elle, dans
un sens, elle était sympathique, elle n’avait pas l’instinct maternel
– ça, on n’y peut rien –, mais elle a quand même pris la bonne
décision en me confiant à mes grands-parents. Elle avait un côté
assez cool. Enfin, je l’aimais bien…
Cet épisode a participé d’un lynchage médiatique dont tu
as été victime depuis la sortie de La Possibilité d’une île.
Comment expliques-tu autant de haine à ce moment-là ?
De plusieurs façons. La première est mesquine car
microsociologique, mais c’est probablement la plus importante.
Les gens connus vers la fin des années 1990, comme Despentes,
Ravalec ou moi-même, ont fait une grave erreur stratégique en ne
prenant pas de positions de pouvoir : pas de chronique dans un
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journal, pas de direction de collection dans une maison d’édition,
ce qui fait qu’ils sont devenus des cibles faciles. Je me souviens
de ces années, quand Les Inrocks sont passés hebdomadaire,
les gens semblaient terrorisés : c’était tellement meilleur et de
façon tellement visible… Comme le dit le personnage de
l’inspecteur dans mon livre, c’est un milieu ordinaire avec ses
jalousies et ses rivalités ordinaires. L’autre raison, c’est que je suis
libre, et c’est assez rare. Ça peut énerver. Enfin, il se peut que
l’explication sociologique que je donne des êtres soit trop violente
pour être acceptable. Mais je crois que la raison fondamentale est
la plus mesquine : l’absence de pouvoir effectif.
As-tu alors envisagé d’arrêter d’écrire ?
Ce qui pourrait m’y amener, ce sont des choses plus
fondamentales, comme par exemple l’impression de radoter.
Beaucoup d’auteurs que j’admire radotent : chez Dostoïevski,
je tombe souvent sur des passages que j’ai l’impression
d’avoir déjà lus. C’est déprimant à dire, mais les auteurs qui ne
radotent pas sont ceux qui meurent jeunes. Dans La Carte…,
je pense que j’y échappe, mais ça n’a pas été facile : plus
le livre est gros, plus il devient difficile de ne pas se répéter.
Il peut s’agir d’un mot assez rare pour lequel on a une affection
irraisonnée ou d’une idée.
Dans quel état étais-tu en écrivant La Carte… ?
J’avais froid. J’avais des problèmes de chauffage – d’où
l’importance du chauffe-eau dans les premières pages. Et puis
© VINCENT FERRANÉ POUR LES INROCKUPTIBLES
La Carte et le Territoire-2010
“Je voulais particulièrement réussir ces pages, le moment
où le destin de solitude gagne, mais sans aucune explication
psychologique valable. C’est ce qui me donne le plus
de travail et le plus de troubles : ce basculement mystérieux
vers un destin individuel.”
j’étais triste. Sans doute parce que je pensais beaucoup au
caractère irrémédiable de la vieillesse. Tristesse et froid physique.
Mais ça permet aussi d’être drôle, même si mélancolique.
Tu constates dans ce livre la disparition du monde tel que
nous l’avons connu…
J’ai observé en France une chose très bizarre : on procède comme
si on était de toute éternité, et en quelque sorte de droit divin,
un pays riche. C’est faux et le capitalisme ne fonctionne pas ainsi.
Les médias donnent une image fallacieuse de la Chine car
ils s’intéressent à sa modernité, or la Chine actuelle ressemble à la
France des Trente Glorieuses. Sa puissance économique n’en est
qu’à ses débuts et il me paraît évident qu’ils vont gagner et que
les emplois industriels vont disparaître en Europe. Il serait temps
qu’on se déprenne de l’idée qu’on est un pays riche, car cette
notion va de moins en moins correspondre à la réalité. En France,
à l’heure actuelle, il y a de plus en plus de touristes chinois.
Le luxe, c’est de se marier dans un château de la Loire, et le top,
c’est qu’Alain Delon vienne vous serrer la main. Car oui, il paraît
qu’on peut louer Alain Delon… Finalement, tu en reviens au tourisme…
La France a une image de pays chic à vendre. Va-t-elle se
conformer à ce que le touriste attend d’elle ? Il n’y a pas d’autre
issue. Jean-Pierre Pernaut, un sommet dans mon livre, est
un symptôme fort de ce schéma. Pernaut, c’est un projet
économique (il prend l’accent patois) : “Le terroir ça vaut cher.
Faut le vendre aux étrangers.” C’est un génie, il avait prophétisé
cela dès la fin des années 1980. L’idée qui sous-tend la
transformation finale de la France que je décris à la fin de mon
livre, c’est que des gens vont se mettre à donner aux touristes ce
qu’ils veulent. Et après tout, si ce que les autres attendent de vous
vous plaît, autant le devenir…
On peut lire La Carte et le Territoire comme un livre
sur la mondialisation. On peut aussi le lire comme
un autoportrait.
Pas tout à fait. Par exemple, Jed ne se confond pas avec moi
car son rapport avec son père n’est pas identique au mien. Il faut
toujours mettre une petite louche de soi au départ dans tous
ses personnages. Après, ça diverge. C’est même le cas avec
le personnage Houellebecq : le contenu de sa bibliothèque n’est
pas le même que la mienne. C’est ce qu’il faut savoir de plus
important sur l’écriture d’un roman : on met des trucs au départ,
et après ça diverge. Je l’ai compris peu à peu. Je pensais
qu’on pouvait contrôler des personnages, mais non. Peut-être
qu’on le peut mais ça ne donne pas des livres intéressants. Ecrire,
c’est comme faire une expérience où tu nourrirais des parasites,
des créatures dans ton cerveau où tu les laisses se développer. Au
départ, une dose de soi leur assure une bonne viabilité, mais après
il faut les laisser vivre… ou les supprimer s’ils prennent le dessus.
Les personnages sont des vampires, ils veulent absolument exister.
L’argent est un élément central du livre…
Parce que l’argent, c’est amusant, on n’y comprend rien. Ce qui
m’a intéressé, ce sont ces gens issus de classes populaires qui ont
soudain de l’argent et ont peur de le perdre. J’ai gagné beaucoup
d’argent au moment des Particules élémentaires. Je l’ai d’abord vécu
comme une libération, puis on se dit qu’un truc va merder et
qu’on va se retrouver sans rien. Mon père a eu beaucoup
d’argent : à une époque où ça ne valait rien, il a acheté des tas de
terrains à Val-d’Isère. Il disait souvent : je finirai dans la misère
comme j’ai commencé. Et il a perdu beaucoup d’argent. Encore
une fois, on n’échappe pas à son destin. Moi-même, je me suis
arrangé pour perdre ce que j’avais gagné.
Tu aimes faire intervenir des personnes réelles dans tes
romans. Dans La Possibilité d’une île, on trouvait
Karl Lagerfeld, Mick Jagger, Philippe Sollers. Ici, en plus
de Jean-Pierre Pernaut ou de Patrick Le Lay, Frédéric
Beigbeder fait un passage important. Pourquoi ?
J’aime bien Frédéric. Il dit une chose très profonde sur l’amour
à Jed et je l’imagine très bien la dire. Cette phrase, c’est
son sommet. On pourra s’étonner qu’il manifeste une sagesse
surprenante, mais les noctambules vieillissent aussi et c’est
vraiment lui qui m’a inspiré ce passage. Je vois bien Frédéric
mourir entouré de l’affection des siens.
Te considères-tu comme un écrivain réaliste ?
J’ai voulu aller à Zurich pour écrire la scène d’euthanasie du père,
qui y est située, et finalement j’ai tout annulé car je me suis dit
que si la réalité se montrait inférieure à ce que j’avais commencé
à imaginer, ça me gênerait. Voilà qui en dit long sur mon rapport
au réalisme ! J’aime bien avoir des éléments de réalité mais ce n’est
pas fondamental, tout au plus une aide. Mais si ce que j’écris me
semble mieux, je laisse tomber la réalité.
Pas de scène de sexe dans La Carte et le Territoire.
Etait-ce une décision ?
J’ai eu une expérience pénible avec le personnage de Valérie dans
Plateforme, qui est très sexuel et bouffe complètement le livre.
J’ai tout de suite senti le danger avec Olga, donc j’ai limité. Il ne
faut pas imaginer le processus de l’écriture comme quelque chose
de calme où on poserait ses personnages à telle ou telle place.
Dans l’écriture, on se bat contre eux, sans même parler de l’aspect
formel, le plus difficile. Dans Plateforme, j’ai laissé Valérie dominer,
et c’est pourquoi ce roman m’énerve, même s’il a des qualités.
Ce pour quoi on pourrait me louer pour La Carte…, c’est cette
fluidité qui consiste à juxtaposer des éléments très différents.
Par exemple, si je racontais notre entretien, il y aurait ce qu’on
voit dans la pièce, ce que je vois par la fenêtre, ce que je pense,
ce que je ressens, et il me faudrait mélanger tout ça pour
reconstituer la perception globale d’un moment par un être vivant.
C’est cela le plus dur. Mes romans ne partent pas de la société
mais d’abord des personnes, des personnages, de phénomènes
humains que je veux retranscrire. Au fond, quand on m’interroge,
j’ai plus tendance à les expliciter en termes sociologiques que
psychologiques.
Pourquoi ?
Peut-être est-ce dû à une certaine méchanceté chez moi, parce
que le sociologique, c’est plus cruel.
Referas-tu du cinéma, de la poésie ?
La poésie, je garde ça pour mes vieux jours. Le cinéma, non.
Trop de mensonges. Pour le moment, je lis, je viens de découvrir
Somerset Maugham. J’aime énormément lire.
55
rencontre-Iggy Pop
“rencontrer Iggy,
c’est comme
rencontrer
Baudelaire”
Entre Michel Houellebecq, qui a flashé
sur 1969 en 1973, et Iggy Pop, qui
s’est inspiré de La Possibilité d’une île
pour son Préliminaires, l’admiration
est mutuelle. Réunis en 2009 pour
la première fois, ils parlent de blues,
de livres et de leur amour des chiens.
entretien-Stéphane Deschamps
e 25 avril 2000, ce magazine offrait la une de son
numéro 240 à Michel Houellebecq, sous le titre
“Houellebecq rockstar ?” L’écrivain (et rock critic
à l’occasion) venait d’enregistrer un album de poèmes
mis en musique (Présence humaine – ndlr). Il y
déclarait : “J’ai très bien marché aux mythes forts du rock,
je ne me vois pas discuter avec Iggy Pop ou Lou Reed. J’imagine bien
qu’Iggy Pop existe en vrai, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée
qu’il est réel.” Neuf ans plus tard, Michel Houellebecq et Iggy Pop
se rencontrent pour la première fois dans un bar d’hôtel
parisien, pour l’entretien croisé qui suit. Tout est devenu possible
grâce à La Possibilité d’une île. Quelques années plus tôt, Iggy Pop
(rockstar sans point d’interrogation) l’avait lu et aimé.
Coïncidence, il a plus tard été sollicité pour composer la musique
d’un documentaire sur le tournage de La Possibilité d’une île,
le film réalisé lui aussi par Houellebecq. Du coup, il a poussé
l’exploration de l’île jusqu’à l’enregistrement de Préliminaires,
un album complet inspiré par le livre.
L’information ressemblait presque à un canular. Pourtant, entre
l’humain las Michel Houellebecq et l’éternel rock’n’roll animal
Iggy Pop, le courant est passé – même si le voltage est
incertain. Ils ne se ressemblent pas, non. Mais chacun s’est
retrouvé dans l’œuvre de l’autre, au bord de l’amer. Pendant que
Houellebecq tournait son film sur les rivages volcaniques
de Lanzarote, Iggy Pop était peut-être en face, dorant son corps
d’iguane au soleil de Miami (où il vit). Deux artistes insulaires
et exigeants, préoccupés par les correspondances entre l’art et
la vie, le dépassement de soi et le bonheur des chiens.
56
Michel, comment te sens-tu face à Iggy Pop ?
Michel Houellebecq – C’est une expérience étrange et
totalement heureuse. Je prends une bière avec Iggy, il a fait cet
album inspiré par mon livre… Je l’ai découvert quand j’avais
15 ans, en achetant 1969 des Stooges. A cet âge-là, les adultes,
c’est un autre monde. Et s’ils sont célèbres, comme les rockstars,
on ne peut même pas imaginer les rencontrer. C’est très étrange,
mais il m’est arrivé quelque chose d’encore plus étrange.
J’ai reçu un mail de Nikita Mandryka (dessinateur de la série
Le Concombre masqué – ndlr), un auteur de bandes dessinées
dont je lisais les livres quand j’avais 8 ans. Pour moi, cet homme
n’existait pas, il était quelque part, je ne sais pas où. Il m’a fallu
trois mails pour que je me persuade qu’il était le vrai Mandryka.
C’est un peu la même chose avec Iggy Pop.
Que représente-t-il pour toi ?
Michel Houellebecq – Un des chocs esthétiques de ma vie.
Rencontrer Iggy, c’est comme rencontrer Baudelaire ou
Dostoïevski, mes découvertes de ces années-là. 1969 fut une
expérience définitive. Je me souviens très bien du magasin où
j’ai acheté le disque, c’était à Meaux. Je me souviens de ce
moment précis, quand le type a mis le disque sur la platine et que
je l’ai écouté au casque. Plus que de l’admiration, j’ai éprouvé
de la proximité. Ce n’était pas 1969 mais 1973. Ce n’était pas
“all across the USA” mais c’était la France. C’était “Another year
for me and you, another year with nothing to do”… Je n’avais pas
21 ans mais 15… C’est comme si j’avais pu écrire cette chanson.
C’est ce qu’on cherche dans l’art, fondamentalement : quelque
chose qui exprime notre expérience de la vie.
© HIDIRO
A Paris, en mars 2009.
Une des chansons des Stooges, qui est devenue un slogan,
s’appelait No Fun. T’es-tu identifié à ces deux mots ?
Michel Houellebecq – Oui, mais c’est difficile de parler de
ces choses. Je m’identifie aussi à I Wanna Be Your Dog, j’ai
des sentiments profonds pour les chiens… Je me souviens de
plein de chansons, mais le premier moment est le plus important,
je le garderai jusqu’à la fin de mes jours.
Iggy, comment as-tu découvert Michel Houellebecq
et La Possibilité d’une île ?
Iggy Pop – C’est le seul livre de lui que je connais pour l’instant.
J’étais tombé sur un article qui m’avait donné envie.
J’ai commencé par quelques poèmes traduits, qui m’ont intrigué.
J’aime les circonstances dans lesquelles j’ai acheté le livre.
Je m’apprêtais à partir en tournée, je savais que j’allais avoir
quelques jours off en France. A Miami, j’ai commandé le livre
avant de partir, en traduction anglaise, et je l’ai mis dans mes
“Ma première réaction
à la lecture de La Possibilité
d’une île n’était pas le rire,
c’était : ouais, quelqu’un
parle pour moi ici ! Et la
seconde réaction, c’était
la réflexion : est-ce que
ce que je lis est juste ?.”
Iggy Pop
57
rencontre-Iggy Pop
58
choses qui disent : “Ça ne va pas plaire à tout le monde, mais
c’est pourtant comme ça.” Il y a une rébellion du langage :
je prends la parole, j’ai quelque chose à vous dire et je me fous
de ce qu’on en pensera. Je vois ça dans le livre, oui. Je l’ai
relu dans un avion et certains passages qui parlent des relations
entre les parents et leurs enfants sont terribles… L’idée
qu’on est esclave de ces petites merdes… Ouah, yeah ! (il éclate
de rire)…
Michel Houellebecq – Je comprends que mon livre puisse
faire rire.
Iggy Pop – Mais ma première réaction n’était pas le rire,
c’était : ouais, quelqu’un parle pour moi ici ! Et la seconde
réaction, c’était la réflexion : est-ce que ce que je lis est juste ?
Est-ce que j’ai envie que ce soit juste ?
Michel Houellebecq – Tu as dit quelque chose de très
important : “Quelqu’un parle pour moi.” C’est exactement
ce que j’ai ressenti avec 1969 : quelqu’un parle pour moi, et c’est
beau, ça prouve que je ne suis pas une merde. Ça exprime
ce que je ressens d’une belle manière, ça prouve que je ne suis pas
rien, tel que je suis. Quelqu’un parle pour moi, et il est célèbre.
C’est très important pour rester en vie, ne pas mourir avec ses
sentiments.
© CRÉDITS
bagages. Je me suis retrouvé quelques jours dans cette ville de
Normandie où il y a un casino, dans l’hôtel où Proust a vécu,
Cabourg je crois. Pendant trois ou quatre jours, j’ai vécu avec le
livre. Je me sentais mieux après l’avoir lu. A certains passages,
je me disais : “Ah, toi aussi !” Je me suis amusé, j’ai été intéressé et
impressionné. J’ai rangé le livre et, environ un an plus tard, j’ai été
contacté par Erik Lieshout, réalisateur du making-of du film
de Michel, qui voulait de la musique pour son documentaire. Il ne
savait pas que j’avais lu et aimé le bouquin. J’étais très heureux.
A ce moment, je cherchais à faire quelque chose seul, sans groupe.
Ça tombait très bien. Je suis devenu assez obsédé par ce projet.
J’aurais pu me contenter de leur donner deux chansons acoustiques,
tout le monde aurait été content, et j’aurais gagné plus d’argent !
Mais je me suis complètement investi, j’avais plein d’idées.
As-tu relu le livre pour préparer l’album ?
Iggy Pop – Non, j’ai cherché dans mes souvenirs, dans les
passages qui ont eu un impact émotionnel immédiat sur moi.
Il y avait celui où le héros passe un mauvais moment avec
sa femme et sa copine en Espagne, poum, une chanson. Il y avait
le personnage du chien, poum, une chanson. La marche sur la
plage, poum, une chanson. J’ai tout fait à l’instinct. La chanson du
chien, c’est parce que j’avais vu des images du documentaire
où Michel auditionnait des chiens. C’est ce que j’ai vu de mieux
dans ce film. C’était drôle. Il y avait plus de vie dans le casting
des chiens qu’avec les acteurs.
Michel, quand tu écrivais ton roman, écoutais-tu de
la musique, avais-tu de la musique en tête ?
Michel Houellebecq – Non, pas vraiment. A part le début de
la Messe en si de Bach, qui est une pièce très douloureuse,
immédiatement tragique, sur l’agonie du Christ.
Iggy, la littérature a toujours été une source d’inspiration
pour toi ?
Iggy Pop – Oui, j’ai toujours eu un ou deux livres autour de moi,
que ce soit William Burroughs ou Allen Ginsberg. Même la lecture
d’un magazine merdique peut m’être utile. Le simple fait de lire,
les mots en général, c’est important. L’échange entre les mots et soi,
ça crée une bulle agréable, c’est à ce moment que naît la musique
intime, dans la tête. Celle qui vous protège de la musique
extérieure, des idées communes. Les livres sont moins exigeants
que les disques, dans un sens. Un livre, c’est comme une guitare
acoustique. Je n’aime pas lire sur un écran, j’aime l’objet livre,
sa forme. On peut le mettre dans la poche, on peut le poser près de
soi, je peux lire en étant bourré… C’est un objet personnel. Alors
que la musique me demande de l’énergie. Surtout avec le rock,
qui m’attrape et ne me lâche pas. J’en suis à ce point dans ma vie
où j’ai besoin d’être réveillé depuis au moins deux heures avant de
pouvoir écouter de la musique énergique. Les livres sont moins
exigeants, même s’ils demandent plus d’attention.
Michel Houellebecq – La musique peut être plus énergisante.
Je sais que je lirai jusqu’à la mort, parce que c’est facile, on
peut être paralysé et continuer à lire, à y trouver du plaisir.
La musique est plus physique. Et parfois, je veux sentir que grâce
à la musique mon esprit et mon corps vont dans la même
direction. J’utilise beaucoup Iggy dans ma vie : je mets un disque
de lui, je commence à bouger et je me sens vivant. La musique,
même quand elle est désespérée et douloureuse, est un signe
de vitalité. L’exception, c’est la dernière période de Liszt, c’est
si triste, si proche de la mort et si facile à approcher. C’est la
musique de l’agonie.
Iggy, il y a beaucoup de blues dans ton disque. Dirais-tu
qu’il y en a dans le roman de Michel ?
Iggy Pop – Si tu le penses, je ne dirai pas le contraire.
Quand tu écoutes une chanson de Muddy Waters, il y a ces
© HIDIRO
“Tu as dit quelque chose de très important : ‘Quelqu’un
parle pour moi.’ C’est exactement ce que j’ai ressenti avec
1969 : quelqu’un parle pour moi, et c’est beau, ça prouve
que je ne suis pas une merde.” Michel Houellebecq
Iggy, tu as dit que ton personnage préféré dans le livre
était le chien…
Iggy Pop – Ça m’est encore arrivé en relisant le livre : en fait il y
a trois chiens, et j’ai aussi trois chiens. Et à chaque fois que le
chien meurt dans le livre, je suis ému. Ça fait écho à ma vie. J’ai
eu un chien au Mexique, un bâtard, on a vécu ensemble quelques
années. Mais j’étais de plus en plus occupé, et il était trop gros
pour prendre l’avion. J’ai fini par le laisser en pension, et je lui
rendais visite, c’était mieux que rien. Aujourd’hui, j’ai trois chiens
parce que ma femme en voulait. Au départ, j’étais très jaloux de
cette intrusion. Puis je suis devenu très proche de l’un des trois,
qui me rappelait mon ancien chien. C’est un bon chien. Je le sais
parce qu’il fait des efforts pour être un bon membre de la famille.
Il aime nous voir ensemble, ça le rend heureux.
Michel Houellebecq – C’est aussi ce que j’ai ressenti quand
mon chien est arrivé. Il avait trois mois, il est resté dans sa petite
boîte pendant environ deux heures avant d’en sortir. Je lui ai
donné des petites tapes et je crois qu’il a compris très vite quels
humains il devait aimer. Et il l’a fait. C’était un moment étrange.
Je l’ai vu comme une mission. Il avait la mission de rendre ces
gens heureux, de les aimer. Et il le fait. C’est incroyable. C’est une
source de joie pure, parfaite.
Iggy, tu chantais I Wanna Be Your Dog avec les Stooges.
L’un et l’autre, préféreriez-vous parfois être des chiens ?
Iggy Pop – Je ne peux pas dire ça. Et toi, Michel ?
Michel Houellebecq – Je sais parfaitement que c’est impossible.
Mais dans la chanson King of Dogs, tu parles de ça, non ?
Iggy Pop – Oui, mais d’une manière objective. Quand j’avais 13,
14 ans, je vivais avec une chatte. J’avais des boutons, je ne
connaissais rien aux relations sexuelles, je n’avais pas l’âge de
conduire une voiture, j’étais obligé d’aller à l’école… Bref, je me
sentais totalement merdique. Et dès le printemps, je voyais ma
chatte qui se roulait par terre en prenant le soleil. Je me disais
qu’elle avait une vie plus plaisante que moi. Je pense parfois à ça.
Objectivement, il doit y avoir pas mal d’avantages à être d’une
autre espèce que la nôtre. Evidemment, il n’y a pas que des
avantages, ils ont besoin des hommes pour leur ouvrir les portes.
Michel Houellebecq – Oh là là, ça me rappelle les six premiers
mois de mon chien. Je vivais dans une maison où il y avait
beaucoup de portes. Quand mon chien avait besoin de sortir,
il n’aboyait pas, il pouvait attendre pendant des heures derrière
une porte. Je le cherchais, je poussais les différentes portes et
je finissais par le trouver. C’était très émouvant. Puis il a appris
à aboyer. Ça change la conception de la vie, quand on a un chien.
Ça pourrait presque être le sujet d’un livre.
En dehors du roman, qu’évoquent pour vous les mots
“la possibilité d’une île” ?
Iggy Pop – Un bel endroit, débarrassé de tous les problèmes.
Ou bien un endroit où mes problèmes sont liés à mes envies et
sont réglés. Un endroit où j’ai tout ce que je veux, où je suis
satisfait. Il y a des moments où je suis sur cette île. Dans les cinq
à dix dernières années de ma vie, depuis que je vis à Miami,
j’ai connu des moments comme ça, d’exaltation. Quand je peux
aller me baigner dans l’océan dès que j’en ai envie. Et puis des
moments d’épanouissement sexuel et de temps libre. Je suis en
train de perdre ça actuellement, les choses vont un peu trop bien
pour moi, ça apporte des responsabilités. Dans le livre de Michel,
je suis touché par cette idée qu’il faut revoir ses exigences de vie
à la baisse. Petit à petit, le Daniel de la fin se contente de ce qu’il
a, il abandonne l’idée d’avoir plus. Il sait qu’il ne sera pas vraiment
heureux, mais que ça va aller comme ça. Ces néo-humains
au bonheur modéré, toute la question de ce qui fait le bonheur,
c’est quelque chose que je comprends vraiment. Quand la maison
est rangée, que tout est en ordre dans ma vie, je suis content.
En plus, je sais que par rapport à la plupart des gens je fais partie
des privilégiés, gâté par la vie, après tout. Mais c’est difficile,
parce que quand tu arrives à un certain âge, les gens commencent
à mourir autour de toi. D’abord les parents, puis des gens
avec qui tu as grandi. Tu reçois un coup de fil qui dit : “Devine
qui est mort ?”
Et toi Michel, as-tu atteint l’île ?
Michel Houellebecq – Non. Absolument pas. Je suis très
anxieux à propos de tout. C’est un peu pervers d’écrire des livres.
Le fait d’avoir écrit un bon roman m’a rendu heureux. Mais
ce n’est presque rien, on oublie vite la raison initiale qui nous
a rendu heureux. Après l’écriture de La Possibilité d’une île, j’étais
heureux, je savais que c’était un bon livre. La bonne idée aurait
été de mourir à ce moment-là. Ensuite, j’ai eu des problèmes.
Je ne suis pas en paix avec la vie, pas du tout. Et c’est vrai qu’après
un certain temps on apprend à ne recevoir que des nouvelles de
gens qui meurent. Les gens meurent, ils ne résistent pas.
Iggy Pop, avec son corps de danseur et de superhéros,
incarne une puissance physique. Est-ce quelque chose
que tu envies ?
Michel Houellebecq – Je n’ai pas exactement cette image de
lui, celle de la musculation. Je me souviens d’une très bonne
interview d’Iggy, dans les années 1970, j’avais 18 ans. Il racontait
qu’il s’était produit devant des étudiants vêtu d’une robe de
femme enceinte, et il se demandait si ce public de merdeux cool
allait pouvoir encaisser ça, s’ils le supporteraient… Cela a été
un exemple pour moi : quand je suis monté sur scène pour
lire des poèmes, c’était avec le sentiment que les gens ne
pourraient pas supporter ce que j’allais leur dire, je savais que
je n’étais pas là pour être aimé. A travers les disques et plusieurs
bonnes interviews d’Iggy, j’ai appris que, parfois, il faut être là
pour la détestation. Il faut trouver cette force, c’est un besoin.
Sur quoi travailles-tu en ce moment ?
Michel Houellebecq – A peu près rien, je suis dans une
mauvaise période. C’est pourquoi je suis particulièrement
heureux que le disque d’Iggy existe. C’est comme un cadeau de
Noël. C’est inattendu et immérité. Le disque est formidable, il me
conforte dans l’idée que le livre était bon. Une de mes personnes
préférées dans le rock fait un très beau disque d’après un de mes
livres préférés : c’est un rêve paradisiaque pour moi, je ne pouvais
même pas l’envisager. Et je ne peux que le répéter très bêtement :
je suis très heureux que tout cela soit arrivé.
59
La Possibilité d’une île-2005
“j’ai trouvé
qu’on exagérait
mes capacités
prophétiques”
par Sylvain Bourmeau
inq cents kilomètres
d’autoroute, cinquante de
lacets de montagne et la
Mégane rouge de location
s’immobilise sur la rampe
d’accès de l’hôtel, juste
derrière un coupé Peugeot gris métallisé
immatriculé dans le Val-d’Oise. Le temps
de baisser les yeux pour trouver le frein à
main, de retirer aussi la carte plastique qui
fait office de clé, et Michel Houellebecq
est là, claquant nonchalamment la portière
de sa belle 206 ou 306, intérieur cuir gold.
Il ne nous a pas vus.
L’Alquería de Morayma, Michel
Houellebecq l’a trouvée dans le guide des
hôtels de charme d’Espagne et, à première
vue, c’est déjà beaucoup mieux que ce
que laissait imaginer le site internet. Blanc
de chaux et pierre grise, cet ancien
hameau du massif des Alpujarras est
dominé par les névés de la Sierra Nevada
qui culmine à près de 3 500 mètres.
La mer, distante de trente-cinq kilomètres,
semble inaccessible. Michel Houellebecq
n’a pas choisi le lieu de notre rendez-vous
au hasard. Un rapide coup d’œil sur la
brochure de l’Alquería de Morayma
l’atteste.
60
Fille d’un marchand d’épices et général
nasride, Morayma était devenue à 15 ans
l’épouse de Boabdil, l’héritier du trône
alhamar, celui-là même qui allait livrer
les clés de Grenade aux rois catholiques
et signer ainsi avec le traité de Santa Fé
la capitulation des musulmans.
Dans ces villages montagnards des
Alpujarras qui paraissent comme des
copies miniatures de la colline d’Albaycín,
de ses entrelacs de ruelles envahies
de bougainvillées et baignées de jasmin,
les morisques ont vécu en exil leurs dernières
années avant l’expulsion définitive de
1610. Morayma est morte quelques jours
seulement avant le départ pour le Maroc
de Boabdil, de sa mère Fatima, de ses fils
Ahmed et Yusef.
Après plus de trois années de silence
consécutif à la polémique et aux suites
judiciaires qu’avaient déclenchées
ses propos sur l’islam comme religion
“la plus conne”, c’est là, accoudé au bar de
l’hôtel Morayma, que Michel Houellebecq
a choisi de reparaître.“J’ai failli
m’assoupir au volant”, souffle-t-il
vaguement ensommeillé, comme groggy
après l’interminable série de virages
qui l’a mené des environs d’Almería où
il réside depuis un an et demi et où il vient,
il y a quelques semaines, de mettre
un point final à La Possibilité d’une île, son
quatrième roman.
On croyait Michel Houellebecq sur la côte
Ouest de l’Irlande, là où s’achevait
Les Particules élémentaires, là où il avait
acheté une maison blanche, aux confins
occidentaux de l’Europe – face à
l’Amérique. Il était en fait en Andalousie,
autres confins du même continent – face
à l’Afrique. “J’ai tendance à m’installer là
où je vais pour terminer mes livres, sur
les lieux mêmes où s’achèvent mes romans.
Après Plateforme, j’ai sérieusement songé
à m’installer à Pattaya, attiré par le côté bout
de la route. On sent que c’est un endroit
d’où les gens ne repartiront jamais, ce qui est
assez troublant.”
Le prochain roman de Michel Houellebecq
paraîtra en France et quasiment au même
moment en Allemagne, en Angleterre,
en Italie, aux Etats-Unis et en Espagne
– là où il se clôt, là où il fut écrit. “J’ai eu
l’intuition que des choses m’apparaîtraient
plus clairement en Espagne, explique
Houellebecq. Que, sur beaucoup de sujets,
les enjeux biologiques de la sexualité,
du vieillissement et de la reproduction,
© SYLVAIN BOURMEAU
Rencontre en Andalousie
en 2005 avec un auteur apaisé et
heureux de présenter sa nouvelle
œuvre, La Possibilité d’une île.
Il nous raconte ici la genèse de
son quatrième roman.
© CRÉDITS
A l’Alquería de
Morayma, en Espagne,
en 2005.
61
La Possibilité d’une île-2005
“Je suis persuadé que tout va avoir lieu : l’utérus artificiel,
le clonage, les mutations génétiques… C’est une lame
inarrêtable, et ça va vraiment changer l’humanité en
profondeur. Donc il faut en parler.”
les Espagnols étaient moins hypocrites.
On dit tele basura ici, et c’est vrai que la télé
espagnole est vraiment une télé poubelle
– n’empêche que c’est riche d’enseignements.
On a un peu honte de regarder ça, forcément,
mais l’intensité des témoignages est plus
forte ici. En France, les gens qui vont dans
ce genre d’émissions commencent à être
un peu malins. Beaucoup moins en Espagne,
où la spontanéité m’a surpris.”
Une discrète euphorie
En l’écoutant, en se refamiliarisant avec
cette diction singulière, capable
d’imprimer le rythme d’une pensée
à la fois vive et lente, on s’aperçoit
combien Michel Houellebecq est
aujourd’hui content. Rayonnant d’une
discrète, toute houellebecquienne,
euphorie. “Je ne sais pas combien de temps
cela durera, confie-t-il. Un ou deux mois
sans doute. C’est la satisfaction d’avoir écrit
ce que je considère mon meilleur roman.”
Dans la veine des Particules, pas celle de
Plateforme, qui s’avère “dans une certaine
mesure un échec”.
“Je crois que la narration me fait chier. Je ne
suis définitivement pas un storyteller,
lâche-t-il sur son légendaire ton réaliste.
J’aurais mieux fait de faire un film.” Bronzé,
visiblement heureux, presque joyeux,
il insiste sur la qualité des conditions de
travail qui furent les siennes. “En fait,
je n’ai jamais été dans d’aussi bonnes
conditions qu’ici. L’arrêt complet de toute
forme de média, de toute autre activité que ce
livre… Même au moment des Particules
élémentaires j’ai été obligé de m’interrompre,
et l’interruption ce n’est pas bon pour moi.
Je produis toujours la même quantité d’efforts
en réalité, je suis toujours au maximum
de mes possibilités, donc si les conditions sont
meilleures, on peut espérer que le résultat sera
meilleur – ça fait un peu Lance Armstrong !
note-t-il en se marrant. Maintenant
que j’ai obtenu le statut d’auteur, je me sens
parfaitement légitimé à ne m’occuper de rien,
à laisser de côté tous les problèmes. C’est bien.
C’est de vraies vacances par rapport à la vie.”
Des vacances studieuses.
En fait de rythme de vie espagnol, Michel
a joué le contretemps absolu, se couchant
vers 18, 19 heures, se levant vers 1 ou
62
2 heures du matin pour écrire dans l’état
de demi-sommeil qu’il affectionne. Parfois
en musique. La Messe en si de Bach
– le début en boucle –, Pink Floyd aussi
– Atom Heart Mother, Ummagumma – et
même Moody Blues et Procol Harum
– “Tout ce qui s’est produit à Londres entre
1965 et 1970 est bien, au fond.”
Michel se ressert un verre de ribera-delduero. Parle souvent du vieillissement,
du sien en particulier. Chante Old Man en
imitant la voix inhumaine et sublime de
Neil Young à propos de laquelle un poète
lui avait dit autrefois qu’elle ressemblait
tant au chant andalou. On parle peu du
nouveau roman, que je n’ai pas encore lu.
La première fois qu’il m’en a parlé, il avait
des larmes aux yeux en m’informant que
c’était un livre triste. (De manière
générale, Michel Houellebecq trouve
qu’“on ne pleure plus assez aujourd’hui, alors
que c’est bon pour la santé”.)
Il avait embrayé sur sa lecture toute
récente d’Un pedigree de Patrick Modiano.
Il était sous le choc, frappé par la qualité
de ce texte à l’os et des ressemblances avec
sa vie, de la similarité de ces faits
burlesques qui ne s’inventent pas. Il
m’avait dit que les gens ne pouvaient pas
comprendre ce qu’on éprouvait d’avoir
grandi avec des parents qui ne vous aiment
pas, que ce n’était pas de la haine, autre
chose, et m’avait glissé, incise, qu’il avait
appris que sa mère était morte il y a peu
de temps. Un autre verre de vin. Mais
Michel boit peu à vrai dire. Plus besoin :
le travail est fini. “Les gens ne comprennent
pas à quel point c’est éprouvant d’écrire. Si
les écrivains boivent, ce n’est pas pour trouver
l’inspiration ou je ne sais quoi, c’est comme les
terrassiers pour oublier la journée de travail.
Pour que ça s’arrête de travailler.”
L’humanité moyenne
La Possibilité d’une île ne devrait pas, selon
son auteur, provoquer de polémique.
Michel Houellebecq reste cependant évasif
sur le contenu, tout en lâchant quelques
pistes : “Ça reste des personnages moyens,
deux hommes, l’un de 60 et l’autre de 30 ans.
Je n’ai pas dévié de mon objectif qui est
l’humanité moyenne. Et c’est sûrement en
cela d’ailleurs que je suis le plus ambitieux.
Plus tu es dans les choses moyennes
universelles, plus c’est dur. C’est plus facile
avec une serial-killeuse lesbienne. Je suis
persuadé que tout va avoir lieu : l’utérus
artificiel, le clonage, les mutations génétiques…
C’est une lame inarrêtable, et ça va vraiment
changer l’humanité en profondeur. Donc il
faut en parler.”
S’il affirme en avoir désormais fini avec
la sexualité grâce à ce quatrième roman,
il s’estime loin d’avoir épuisé la question
de la religion. “La chute du catholicisme
m’obsède sans doute. Je l’avais constatée en
Irlande, elle est tout aussi spectaculaire
en Espagne. Et il y a une interrogation pour
laquelle je n’ai pas vraiment trouvé la
réponse : qu’est devenue l’espérance de la vie
éternelle ? Qu’elle passe à la trappe aussi
rapidement me surprend. Il y a aussi l’idée
plus basique que les mœurs peuvent changer
complètement en l’espace de cinq ans,
sans que personne ne trouve à redire et avec
une résistance nulle.Y compris les choses
qu’on pourrait imaginer les plus rigides.
On a eu beaucoup d’exemples dans cette fin
de siècle, la chute du communisme a été
incroyablement rapide.”
Ce qui tranche chez Michel Houellebecq,
par rapport à la plupart des écrivains
français contemporains, c’est sa
propension à mettre en évidence, souvent
avec légèreté, les tendances lourdes, à ne
jamais perdre le fil du grand récit, même
quand il écrit de micro-histoires. La chute
du Mur, le 11-Septembre aussi, survenu
quelques jours seulement après la
publication de Plateforme qui s’achevait
par l’explosion d’une bombe de terroristes
islamistes dans un haut lieu du tourisme
sexuel thaï.
“C’est drôle, sourit Michel Houellebecq,
le numéro du New York Times qui relatait
mes démêlés avec les musulmans était
le numéro du 11-Septembre… Par la suite,
j’ai trouvé qu’on exagérait quand même un
peu mes capacités prophétiques ! C’est
finalement à Bali que l’attentat s’est produit
en Asie. Mais cela aurait très bien pu être
dans le sud de la Thaïlande. Le fait que les
musulmans allaient finir par réagir
négativement au tourisme sexuel n’était pas
très difficile à prévoir. C’était une prophétie
mais pas une prophétie difficile. Les attentats
© SYLVAIN BOURMEAU
du 11-Septembre, eux, m’ont surpris, surtout
par la psychologie de ces gens qui vivaient
depuis si longtemps aux Etats-Unis. C’est très
bizarre de vivre en tant qu’ennemi dans
un pays. Il n’y a pas tellement de livres sur
la question, je pense à Conrad avec L’Agent
secret… Mais le 11-Septembre, c’est resté de
la télé pour moi. Un grand moment de télé,
mais de la télé. Désolé. Et ça n’a pas changé
ma conviction que l’islam était condamné à
long terme, comme toutes les religions révélées.
Disons que c’est un soubresaut historique.
La vérité scientifique finit par gagner,
toujours. C’est triste pour les gens : ils avaient
la foi dans une éternité de bonheur, et ils ont
la foi dans le néant. Mais on n’y peut rien,
la vérité est triste. C’est quand même
globalement un événement triste, la fin des
religions. Mais inévitable.”
Sans attendre qu’on lui pose la question,
dans ce haut lieu de la résistance
des musulmans modérés à la Reconquista
espagnole, Michel Houellebecq lance au
détour de la conversation que finalement,
et longtemps après, il “regrette un peu ces
propos (sur l’islam). Je me suis rendu compte
que des gens pouvaient le prendre mal un peu
absurdement. Une personne baptisée mais qui
ne croit pas en Dieu, qui ne suit pas les
préceptes du pape, si tu lui parles des chrétiens,
elle ne va pas se sentir concernée. Alors qu’un
type d’origine musulmane dans la même
situation pourra se sentir concerné quand
on dit musulman. C’est absurde, mais il faut
bien reconnaître que c’est comme ça. Ce que
je vise, moi, c’est la religion en elle-même.
Je ne regrette pas en revanche d’avoir été bref.
Il faut être bref quand le sujet a peu d’intérêt.
Si j’écrivais un livre contre le bouddhisme,
il me faudrait plusieurs centaines de pages,
parce que c’est une religion intéressante et
compliquée. L’islam est une religion simple et
bête, on peut donc l’expédier en une phrase.”
Pareil pour le catholicisme ? “Non, c’est un
peu plus compliqué, c’est intermédiaire. Il y a
des développements intéressants. Donc non,
toutes les religions ne se valent pas, il n’y a
aucune raison de penser cela. Mais c’était une
erreur de le dire parce que cela garde une
dimension identitaire un peu absurde. Enfin,
les gens sont un peu absurdes…”
Certains plus que d’autres sans doute,
notamment ceux que Michel a rencontrés
dans une secte lors du travail de repérage
préparatoire à ce nouveau roman.
“Ils étaient 2 000 à hurler et ça m’a beaucoup
plus effrayé que les 2 millions de jeunes que
j’avais vus aux JMJ”, dira-t-il seulement.
Pour ce roman comme pour les précédents,
Michel Houellebecq a enquêté, il s’est
imprégné du monde au milieu duquel
il vit. Il a, par exemple, acheté une voiture,
une grosse voiture allemande, une
Mercedes 500 SLK, et il a roulé sur les
autoroutes, lui, le poète des autoroutes,
il s’est arrêté, à 45 ans passés, pour laver
pour la première fois sa voiture et
éprouver le sentiment d’être enfin devenu
un mâle européen moyen. Une fois le
roman terminé, Michel a revendu sa
grosse Mercedes. La Messe en si à fond sur
l’autoradio de son coupé Peugeot, il roule
aujourd’hui en direction de l’Irlande pour
retrouver Clément, son petit chien, “le seul
qui résistera à toute tentative d’écriture”.
63
Plateforme-2001
“je m’oriente
de plus en plus
vers le romantisme”
par Marc Weitzmann
a Maison Blanche de la
république des lettres françaises
est un ancien bed & breakfast,
sur la côte orientale
de l’île de Bere en Irlande
– 2 000 habitants au XIXe
siècle, 600 aujourd’hui : misère, épidémies
et armée anglaise sont passées par là.
Y accéder de Paris se mérite. Deux heures
d’avion jusqu’à Cork, via Dublin, environ
deux heures et demie de voiture depuis
Cork et, dans un paysage de plus en plus
aride, traverser les petites villes aux maisons
colorées jusqu’à ce trou perdu face au bras
de mer, Castletownbere, d’où un ferry vient
déposer enfin le visiteur. Invisible depuis
la route qu’il faut encore emprunter,
The White House surplombe la mer : une
bucolique maison de trois étages dissimulée
sous les arbres, bordée d’un agréable jardin
sauvage et entourée de lande où vivent,
depuis presque un an maintenant, Michel
et Marie-Pierre Houellebecq.
Tandis que la porte s’ouvre, il me revient
en mémoire la première rencontre, en 1995,
dans un bar de nuit de Montparnasse.
Le visage déformé par l’angoisse, le corps
tordu, arc-bouté à une verticale difficile,
l’auteur de Rester vivant s’efforçait
d’articuler quelque chose dans un débit
ralenti par l’alcool qu’il ingurgitait et qui
semblait seul capable de l’apaiser. Michel
64
Houellebecq dégageait l’impression pénible
d’un homme essayant désespérément
de parler à quelqu’un depuis le centre
de l’enfer.
Six ans et plusieurs livres plus tard, sur
la côte irlandaise, on a devant soi le même
homme, mais ressuscité. Son corps a
changé, il a l’air grandi, développé, une
sorte de force émane de toute sa personne.
Il fait visiter les lieux. Une dizaine de
pièces, sobrement meublées ; dans l’une
d’elles, sur tout un mur, les traductions
de ses livres ; le dernier étage est
aménagé en lieu de travail. Après des
années psychiquement et matériellement
difficiles, Michel Houellebecq a trouvé,
semble-t-il, le lieu idéal pour une vie
idéale : écrire, voyager.
Il entraîne les visiteurs au jardin, on
s’assied autour d’une table blanche pour
profiter du relativement chaud soleil
irlandais, Marie-Pierre ouvre une bouteille
de vin chilien, le chien Clément tourne
autour de nous. La discussion roule
sur la littérature. Curieusement, l’écrivain
français qui fait des questions les plus
modernes la matière de ses livres connaît
peu, et n’aime pas, celle du XXe siècle.
Hemingway ? “Oh, c’est nul.” Joyce ?
“Dispersé et vulgaire.” Borges ? “Bof…”
Et ne parlons pas de Sartre ou de la
littérature engagée.
Seules exceptions à ses yeux, Thomas
Mann, Proust, Beckett et, dans
une moindre mesure, Kafka. Quant aux
auteurs d’aujourd’hui, “il n’y en a qu’un
seul qui me bluffe, dit-il, c’est Bret Easton
Ellis. Glamorama, c’est son meilleur livre,
personne ne l’a compris.” Houellebecq
serait-il le Bret Ellis français ? “La différence,
c’est que lui s’occupe de la jet-set, moi
des classes moyennes, mais c’est parce que
nous vivons dans des pays différents. Aux
Etats-Unis, la jet-set représente le modèle,
la France est plus modeste.”
Pour le reste, ses goûts vont au XIXe siècle.
Grands romans russes bien sûr, mais aussi
Balzac, Flaubert, Baudelaire, Stendhal
– et surtout, surtout, les romantiques.
Musset n’est pas mal du tout. Novalis est
très bien. Quant à Lamartine, il est très
sous-estimé. “Lamartine ? Ce con !”, éructe
l’interlocuteur interloqué. Et aussi sec,
à la fois par conviction et par esprit
de contradiction, Houellebecq dégainant
son anthologie de poche s’emploie
à trouver du génie au plus ennuyeux des
romantiques français. “O temps, suspends
ton vol… Mouais, y’a p’têt’ quelques
longueurs…” On se ressert un verre, pour
faire passer.
C’est l’étrange et kitsch signature de
Michel Houellebecq que d’avoir toujours
abordé les sujets les plus contemporains
© RENAUD MONFOURNY
En 2001, Michel Houellebecq coule des jours tranquilles sur l’île de Bere en Irlande.
Bien moins paisible, Plateforme, à la fois drôle et percutant, parfois provocateur,
entend démontrer que les Occidentaux ne savent plus aimer et n’ont plus qu’un
seul recours : le tourisme sexuel. Rencontre avec un exilé volontaire.
Chez lui en Irlande,
en août 2001.
65
© RENAUD MONFOURNY
Plateforme-2001
66
‘‘Tout le monde a à peu près les mêmes besoins et à peu près
les mêmes moyens de les satisfaire. Mais je reconnais que c’est
tout de même gênant pour un romancier, dans la mesure où écrire
un roman repose sur la création de personnages individués.’’
avec des formes a priori dépassées. Rester
vivant, méthode, tout comme La Poursuite
du bonheur, au début des années 1990,
recouraient à l’alexandrin et à l’octosyllabe
pour évoquer supermarchés, autoroutes,
allocations chômage et autres perles du
chaos postcivilisé. Les Particules
élémentaires se plaçait à mi-chemin entre
Balzac et Thomas Mann, si l’on peut dire,
pour parler des manipulations génétiques.
Utiliser des formes lyriques pour parler
d’un monde non lyrique ou montrer, dans
ce qui n’est pas, ce qui pourrait être : de ce
décalage naît la distorsion particulière des
textes de Houellebecq, toujours à la limite
de la catastrophe formelle, “entre tragique
et romantisme”, dit-il, avant d’ajouter, dans
un bel élan d’optimisme : “Mais depuis
Les Particules, je m’oriente de plus en plus
vers le romantisme. Le tragique pour moi,
c’est l’inévitabilité de la mort. Avec le clonage
qui se profile, l’hypothèse tragique est
pratiquement levée.”
La loi des échanges
Son nouveau roman, Plateforme, ne finit
pourtant pas mieux que le précédent – un
attentat terroriste met fin aux ébats des
deux héros. “Non, reconnaît Houellebecq,
mais il pourrait, parce que leur mort est de
l’ordre de l’aléatoire. Les terroristes
pourraient ne pas intervenir, ou bien s’en
prendre à d’autres. Ce n’est pas une question
de fatalité.” Le tragique aléatoire comme
romantisme absurde ? Pourquoi pas.
En fait d’aléatoire, Plateforme explore
la prostitution. Et plus précisément, de
la Thaïlande à Cuba, la gamme moyenne
et raisonnable du tourisme sexuel
– c’est-à-dire que l’on n’y trouve ni
pédophiles ni pervers d’aucun genre, mais
une consommation libre dans des limites
données : celles de l’argent, ce grand
égalisateur de l’injustice sexuelle puisque
avec lui ne sont pris en compte, ainsi
qu’il est dit dans le roman, “ni la race, ni
l’apparence physique, ni l’âge, ni l’intelligence
ou la distinction”. Rien, en somme, de
ce qui fait un individu, puisqu’“il est faux
de prétendre que les êtres humains sont
uniques, qu’ils portent en eux une singularité
irremplaçable”, dit le narrateur.
L’auteur – qui ne croit ni à la psychanalyse
ni à l’histoire – le pense-t-il vraiment ?
“Oui et non. Parfois, c’est vrai, je ne vois
aucune différence entre les individus. Tout le
monde a à peu près les mêmes besoins et à peu
près les mêmes moyens de les satisfaire. Mais
je reconnais que c’est tout de même gênant
pour un romancier, dans la mesure où écrire
un roman repose sur la création de
personnages individués. Mais après tout,
pourquoi ne pas intégrer dans une forme d’art
les éléments de sa destruction ?” Romancier
contre poète, individu tragique et réaliste
contre indistinction utopique et fusion
romantique cherchées dans la partouze,
le clonage, la prostitution : tel est
peut-être le champ de tension qui fait
toute l’importance des livres de Michel
Houellebecq.
Linéaire, sans effets de style, extrêmement
traditionnel dans sa narration, Plateforme
met en scène Michel, Européen moyen,
homme sans qualités : “Dans la plupart
des circonstances de ma vie, j’ai été à peu près
aussi libre qu’un ordinateur”, dit-il de
lui-même. Michel est employé au ministère
de la Culture, à la Délégation des arts
plastiques (où sa supérieure hiérarchique
ne fait “à proprement parler rien” ; les scènes
professionnelles sont parmi les plus drôles
du livre). A la suite de la mort de son père,
assassiné pour une question d’honneur
par le frère de sa femme de ménage (une
horrible brute arabo-musulmane, on va
y revenir), Michel se découvre détenteur
d’un héritage et décide de s’offrir un
séjour en Thaïlande.
Sur place, il rencontre une brochette
attendue de personnages plus médiocres
les uns que les autres. La palme allant,
à égalité, mais ce sont souvent les mêmes,
aux gens de gauche (“Quand les gens
parlent de droits de l’homme, j’ai toujours
l’impression qu’ils font du second degré”, dit
le narrateur) et aux abonnés à ce signe
incontournable des Français en vacances
qu’est Le Guide du routard, dont
“l’élitisme vulgaire” est joyeusement
brocardé : le narrateur en commente des
extraits pour l’injurier, jette le Guide contre
le mur, déchire des pages – avant de se
consacrer à des lectures selon lui plus
saines comme La Firme de John Grisham,
dont il ne faut pas manquer les hilarants
commentaires. Cette première partie du
livre, façon “Les Bronzés en Thaïlande”,
est aussi la plus faible, parce que la plus
facile, et parce que l’auteur n’y évite pas
toujours la démagogie.
Mais voici que survient Valérie, cadre chez
Nouvelles Frontières, et que se noue avec
le narrateur ce qui ressemble fort à une
histoire d’amour. L’amour dans l’univers
de Houellebecq est une chose relativement
neuve ; c’est le tournant romantique et
l’irruption du mystère. Valérie ne fait-elle
pas partie de “ces êtres capables de dédier
leur vie au bonheur de quelqu’un (dont)
le phénomène est un mystère” ? L’amour met
entre parenthèses la compréhension. “On
peut habiter le monde sans le comprendre, il
suffit de pouvoir en obtenir de la nourriture,
des caresses et de l’amour.”
Sans le comprendre, peut-être, mais pas
sans projets communs. Pour le compte du
groupe Aurore, sous les fenêtres duquel
s’affrontent des bandes de jeunes
banlieusards désœuvrés, Valérie, Michel et
un associé, Jean-Yves, vont mettre au point,
dans les pays du tiers-monde, des centres
de vacances sexuelles où la prostitution
sera organisée rationnellement. Le principe,
sans parler de la vision du monde qui le
sous-tend, est simplissime : “D’un côté,
tu as plusieurs centaines de millions
d’Occidentaux qui ont tout ce qu’ils veulent,
sauf qu’ils n’arrivent plus à trouver de
satisfaction sexuelle […]. De l’autre côté, tu as
plusieurs milliards d’individus qui n’ont rien,
qui crèvent de faim, qui meurent jeunes, qui
vivent dans des conditions insalubres et qui
n’ont plus rien à vendre que leur corps, et leur
sexualité intacte. C’est une situation d’échange
idéale. Le fric qu’on peut ramasser là-dedans
est presque inimaginable.”
Hélas, la violence religieuse veille. Alors
que se développent en toute innocence
les centres El Dorador, qui président aux
67
Plateforme-2001
“Pour provocateur qu’il semble, l’éloge du tourisme sexuel a une place
cohérente dans l’œuvre de l’auteur. L’évolution des mœurs depuis Mai 68
a pour conséquence tragique que les critères du libéralisme économique
violent s’appliquent sans fard à la vie sexuelle et amoureuse.’’
amours de Valérie et Michel, voici qu’un
groupe de terroristes musulmans vient
mitrailler tout ce monde, posant un
épilogue sanglant à la production raisonnée
des orgasmes collectifs. Voilà pour l’intrigue
d’un livre dont l’ambiguë modernité est
évidemment son point de départ :
le tourisme comme façon d’être au monde.
Entre l’exception et la masse, Houellebecq
a depuis longtemps choisi la masse
– toujours cette idée de fusion romantique
où résiderait, non sans paradoxe, la seule
liberté possible.
Pour provocateur qu’il semble, l’éloge
du tourisme sexuel n’en a pas moins sa
place cohérente dans l’œuvre de l’auteur.
Dès Extension du domaine de la lutte,
Houellebecq posait le problème.
L’évolution des mœurs depuis Mai 68
a pour conséquence tragique, selon lui,
que les critères du libéralisme
économique violent (avidité, séduction,
libre concurrence, sélection, exclusion)
s’appliquent désormais sans fard à la vie
sexuelle et amoureuse. Pour remédier à
cela, une société juste se doit, tout comme
en matière sociale, de répartir au mieux,
entre tous, grâce à la gestion rationnelle
et collective des pulsions, les richesses
orgasmiques communes.
De quelle manière ? Par la mise en place
d’une instance de régulation collective, de
type socioéconomique, apte à limiter
autant que possible les souffrances causées
par la sauvagerie individuelle du désir.
Les Particules élémentaires décrivait cette
utopie par la science-fiction et les
biotechnologies ; Plateforme, dans sa seconde
partie surtout, en est le versant réaliste,
presque documentaire. Et Houellebecq,
c’est l’une de ses grandes qualités de
romancier, est un remarquable
documentariste – tant, du moins, qu’il
reste dans sa sphère d’investigation : la
classe moyenne occidentale européenne et
française, confrontée aux mouvances du
monde. Lorsqu’il écrit que “la France est
un pays sinistre”, il sait exactement de quoi
il parle et de quelle façon le montrer.
Tragique contre romantisme, donc,
temporalité contre permanence. Comme
68
chez tous les auteurs travaillés par l’utopie,
l’œuvre de Houellebecq est souvent
marquée par le deuil ou la nostalgie d’une
certaine forme de permanence. Il y a eu un
moment où le monde était stable. La durée
promise. L’ordre établi. Et puis quelque
chose s’est détraqué.
Dans Les Particules, ce moment est plus ou
moins identifié aux années 1950 ; dans
Plateforme, l’origine en est plus lointaine :
“Mes ancêtres européens, écrit le narrateur,
avaient travaillé dur, pendant plusieurs
siècles ; ils avaient entrepris de dominer, puis
de transformer le monde, et, dans une certaine
mesure, ils avaient réussi […]. parce qu’ils
croyaient à la supériorité de leur civilisation :
ils avaient inventé le rêve, le progrès, l’utopie,
le futur. Cette conscience d’une mission
civilisatrice s’était évaporée, tout au long
du XXe siècle.”
Le paradigme touristique
Au début du livre, l’un des touristes
rencontrés en Thaïlande fait, sur un mode
plus agressif, le même constat : “A l’époque
où les Blancs se considéraient comme
supérieurs, le racisme n’était pas dangereux.
Pour les colons, les missionnaires, les
instituteurs laïques du XIXe siècle, le nègre
était un gros animal pas très méchant […].
Dans le pire des cas on le considérait comme
une bête de somme utile […]. Ce racisme
bienveillant, presque humaniste, a
complètement disparu.”
Comme quoi le romantisme des uns
pourrait bien être le tragique des autres.
Mais Houellebecq, qui tient à sa place
et s’arrime à la catastrophe européenne, ne
saurait prendre en compte un autre type
de vérité que celle où il se situe. “Européen
aisé, écrit encore le narrateur, je pouvais
acquérir à moindre prix, dans d’autres pays,
de la nourriture, des services et des femmes ;
Européen décadent ayant pleinement accédé
à l’égoïsme, je ne voyais aucune raison de
m’en priver.” Tourisme, prostitution : y a-t-il vraiment
une différence ? Quoi de plus intemporel
qu’un village-vacances dans un pays
pauvre soumis aux coups d’Etat
endémiques ? Quoi de plus éternel que
la prostitution ? Et, de toute façon, “qu’estce qui n’est pas touristique ?”, s’interroge
le narrateur – et l’auteur avec lui, en une
question qui fait à la fois toute la force
et la limite du livre. La force parce que
Houellebecq sait exactement où et qui
il est : c’est de là qu’il décrit, aussi
justement que possible, une vision du
monde. La faiblesse, c’est que cette vision
est, si l’on peut dire, aveugle. Ou du
moins sérieusement myope. Qu’y a-t-il, en
effet, au-delà des murs de ces ghettos
européens miniatures que sont les centres
de vacances ?
La violente impermanence des choses.
L’horreur d’une nature sauvage qu’il
importe de domestiquer. Par l’argent
– lorsque cette nature est féminine ; par la
coercition, au besoin, dans les autres cas
(Antillais violeurs, musulmans terroristes,
Arabes meurtriers et, dans les banlieues,
“classes dangereuses” que le narrateur avoue
ne pas comprendre, pour qui il ne ressent
“aucune attirance”, les exemples abondent).
De visages, point ; d’histoire, non plus ;
d’individualités, encore moins. Les femmes
exotiques que l’on voit passer au fil des
pages sont des putes et des ombres ; les
hommes, en dehors des clients européanisés,
des brutes colorées.
Toute autre vision des choses renverrait
à une conscience tragique du monde
– le déterminisme : l’idée que l’on vient
de quelque part et que l’on ne peut
y échapper, que l’on est prisonnier d’un
corps non universel, porteur de mémoire,
de traditions, et de mort. Le seul élément
de cet ordre dans le livre n’apparaît
pas pour rien sous le visage de terroristes
religieux.
On peut juger raciste cette vision des
choses et penser qu’il faut y répondre,
mais s’arrêter là serait passer à côté
de l’essentiel. Aveugle à toute altérité
trop intense, c’est-à-dire, aussi tristement
paradoxal que cela soit, profondément
humain, Plateforme, le premier grand
roman français de la mondialisation,
saisit en effet l’alternative qui s’offre
aux hommes de ce début de millénaire :
le tourisme ou bien la violence.
69
© RENAUD MONFOURNY
Les Particules élémentaires-1998
“de la
science-fiction sur
des bases crédibles”
entretien-Bertrand Leclair & Marc Weitzmann
A l’occasion de la parution du détonant Les Particules élémentaires en 1998,
Michel Houellebecq s’expliquait sur ses ambitions, ses influences, ses
incertitudes philosophiques et son goût prononcé pour la contradiction.
e titre, Les Particules élémentaires, s’est-il
imposé tôt ?
Oui. Il recouvre à la fois l’esprit scientifique du
livre et une conception, proche de celle
de Bret Easton Ellis, d’un univers social où les
individus se voient comme des particules
élémentaires. Du coup, il produit un peu le même effet de style
que le titre de mon premier roman, Extension du domaine de
la lutte, qui pouvait être lu pour le contraire de ce qu’il signifie.
Que penses-tu du qualificatif de “roman fin de siècle”
que l’on peut être tenté de lui accoler ?
Je préférerais qu’on le voie comme un roman de la sortie, une
tentative pour sortir des enjeux du XXe siècle, pour aborder le
fond du problème religieux, la souffrance qui en découle, et
certaines questions philosophiques, particulièrement la non-prise
en compte de l’évolution de la science physique par la pensée.
Tu as multiplié les repérages pour l’écrire, que ce soit
au camping mystique L’Espace du possible ou bien dans
les boîtes à partouze…
Je connaissais L’Espace du possible avant. Par contre, c’est pour
écrire Les Particules élémentaires que je me suis intéressé aux boîtes
à partouze. Je les ai fréquentées pour me documenter, mais du
coup j’y suis retourné et, finalement, je n’ai pas détesté. Je suis
retourné cet été dans une des boîtes citées, Le Cléopâtre, au Cap
d’Agde, et vraiment je n’aurais pas rêvé plus belle confirmation
de mes thèses : ils ont installé dans l’une de leurs deux salles un
écran vidéo qui diffuse des films porno en permanence, et les gens
ne font plus rien d’autre que de regarder la vidéo. C’est d’autant
plus extraordinaire que, du coup, personne ne regarde les
quelques couples résistants qui tentent malgré tout de faire des
choses. Les gens restent là, hallucinés devant l’écran vidéo.
Tu dis que tu as fréquenté L’Espace du possible avant de
songer à le décrire. C’était donc une démarche
personnelle ?
Oui, oui, j’y allais pour les massages californiens, les jacuzzis, etc.
Disons que j’avais une motivation hédoniste.
Ton livre a la tentation de prôner une sexualité parfaite,
selon toi : des lieux de plaisir d’où toute tension désirante
serait évacuée…
La mort du désir serait une très bonne chose pour le plaisir mais,
finalement, ça rate ; ça rate parce que les gens sont trop dans le
70
spectaculaire. Ce qui ne va pas, dans ces lieux, c’est que les gens
essaient de faire comme dans les films porno.
Tu estimes plutôt que ce qui pourrait réussir serait une
sorte de boîte à partouze fonctionnarisée, financée par
l’Etat par exemple, sans aucune référence au spectacle ou
à la représentation…
Excellente idée. Il faudrait la proposer à Fidel Castro : nationaliser
la prostitution à Cuba donnerait une excellente source de devises
et une belle idée révolutionnaire, vraiment innovante, qui pourrait
sauver l’économie du pays – où les filles sont très bien.
Le désir est pour toi irrémédiablement lié à la souffrance.
Tu situes clairement l’origine du Mal dans le désir, tant
sur le plan économique que sexuel…
Je suis contre le désir insatisfait. Le Mal vient en fait de l’état de
séparation, qui n’est pas lié au désir. L’animal ne connaît pas l’état
de désir. Il est dans la souffrance permanente, mais cette
souffrance est moins liée au désir qu’à la compétition alimentaire.
Le désir est un état humain qui aggrave considérablement les
choses et qui a pris beaucoup de place dans les sociétés humaines.
Dans les sociétés anciennes, on séparait la publicité du désir.
Maintenant, les deux termes sont synonymes.
Tes deux personnages principaux, Michel et Bruno,
illustrent deux extrêmes de la souffrance affective et
sexuelle aujourd’hui…
Ce qui est un peu tragique, c’est que Bruno est un être de désir
alors que Michel ne l’est pas, mais que ça ne va pas mieux pour
le second que pour le premier – quoiqu’il soit indiscutablement
mieux traité. Reste que c’est au moment où Bruno désire moins
qu’il va mieux : lorsqu’il a trouvé une femme qui le satisfait.
Ça pourrait baigner, mais bon… J’insiste aussi beaucoup sur la
décrépitude et la mort, qui nous rejoint toujours.
Au départ de ton livre, il y a un certain nombre
d’observations autobiographiques intimes…
Oui. Tout est parti de l’observation de photos de moi, jeune,
entre 14 et 16 ans. Je me suis dit que j’avais bifurqué
psychologiquement de manière incompréhensible.
Pourtant, les explications que tu cherches sont toutes
globalisantes. Pourquoi ?
Parce que je suis mégalomane. Et parce que je pense que ce que
je dis est vrai, dans l’ensemble. Un des passages les plus profonds
du livre, à mon avis, est celui où Michel se demande dans quelle
© RENAUD MONFOURNY
En 1998.
“Le désir est un état humain qui aggrave considérablement les choses
et qui a pris beaucoup de place dans les sociétés humaines.”
71
mesure on peut considérer Bruno comme un individu. Parce que,
de toute évidence, ses idées, ses désirs n’ont rien d’individuel, ce
sont les mêmes que ceux de tout le monde. Finalement, tout ce
qu’il trouve comme individualité à Bruno, c’est le pourrissement
physique de ses organes.
Son histoire, ses souffrances ne lui appartiennent pas ?
Non. Ce qui fonde l’individualité, c’est uniquement la mort.
L’individu se définit vraiment par rapport à la mort, c’est la mort
qui oblige à dépasser la sociologie. Les idées, par contre, les
souffrances… Tout ça me paraît explicable, en termes généraux.
Parmi les explications générales, il y a le new-age, avec
lequel tu entretiens des relations complexes, au-delà
de la causticité de tes descriptions. Pour résumer
brutalement, tu sembles d’accord avec le constat que
dressent les idéologues du new-age mais tu juges ridicules
les pratiques sur lesquelles ce constat débouche…
Oui. Toutes les utilisations de la science du XXe siècle faites jusqu’à
présent par les sciences humaines françaises sont des pitreries
72
dénuées de sens. Je classe le new-age dans la même catégorie de
gens qui, partant du constat qu’on n’y comprend plus rien, disent
n’importe quoi en s’appuyant sur la certitude que, puisqu’on n’y
comprend plus rien, ce n’importe quoi devient crédible.
Tu ne crains pas qu’on te retourne le même argument,
avec l’utilisation romanesque que tu fais de la physique
et de la biologie moléculaire ?
C’est une peur réelle. J’ai pris le risque d’envoyer le livre aux
diverses autorités, prix Nobel de physique français, etc. J’espère
avoir des échos rapidement. Je serai peiné s’ils me répondent que
je n’ai rien compris. Je cherche l’adhésion des gens supposés être
sérieux en ce domaine ; en principe, je ne me suis pas planté.
Est-ce que tu as envoyé le roman à des partouzeurs
comme aux physiciens, à des fins de critique ?
Non, j’ai participé moi-même, donc… C’est mon propre vécu,
j’ai la même capacité à en juger que les autres. Le problème ne se
pose d’ailleurs qu’avec les physiciens. La biologie, ce n’est
vraiment pas difficile à comprendre.
© RENAUD MONFOURNY
Les Particules élémentaires-1998
“La structure du couple a une importance exceptionnelle
dans la génération de nos parents. Une importance qu’elle
n’a jamais eue avant, qu’elle n’aura plus jamais, ce que j’essaie
de décrire dans le passage le plus marxiste du livre.”
Les découvertes que tu annonces sont-elles basées sur
un travail de documentation précis, ou bien sont-elles
farfelues dans la perspective que tu dresses ?
L’idée part d’un problème véritable et vérifié : l’absence de
connexion entre l’état des recherches en biologie moléculaire et
l’état des recherches en physique. En principe, la biologie
moléculaire est basée sur la physique, mais elle n’utilise pas du
tout la physique moderne. Par contre, quand j’imagine ce qui
pourrait se passer quand les deux domaines entreront en collision
– ce qui est inévitable –, c’est de la science-fiction. Il se passera
quelque chose, mais quoi ? J’invente, mais, je l’espère, sur des
bases crédibles.
Tu es également très influencé par le positivisme, par
Auguste Comte en particulier.
Je trouve assez courageuse cette idée de ne plus chercher que
les lois des choses et de renoncer aux questions sous-jacentes.
Ce qui est assez marrant, comme cela est déjà très clair
chez Pascal dans le passage que je cite, où il affirme : “Il faut
dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est
vrai. Mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule ;
car cela est inutile, et incertain, et pénible.”
En somme, renoncer à toute métaphysique, mais trouver
les lois qui gouvernent ce que l’on peut observer, et
ensuite construire une société et des règles morales qui
correspondent à ces lois.
Ça, c’est le positivisme de Comte.
Que tu n’es pas loin de faire tien, ce qui entraîne une
soumission nécessaire aux lois naturelles qui gouvernent
le monde une fois qu’elles ont été établies.
C’est vrai que c’est entièrement contraire à toute idée de
démocratie. De liberté individuelle.
Et donc contraire à toute idée de désir qui serait
susceptible de transgresser les lois.
C’est vrai que le désir apparaît comme un élément de calcul, tout
au plus. C’est à prendre en compte.
C’est tout de même un paradoxe : quelle peut être la place
du roman dans cette perspective ?
On parle là de mes propres opinions, ce qui est un peu différent
de ce que peuvent raconter les personnages. Disons que
le personnage central est compliqué. Il part d’une conception
déterministe de la vie, mais il constate à plusieurs reprises
l’existence de la liberté. Je suis d’accord avec lui sur ce point,
assez étrangement : je crois à la liberté. Le comportement
humain me paraît se caractériser par de longues périodes de
déterminisme avec, parfois, des moments de liberté. Elle reste
extrêmement rare. Dans un roman réaliste, elle doit se
manifester très peu, être utilisée avec une extrême modération.
Le roman est en lui-même un genre assez déterministe,
finalement. On est très libre au moment de la définition des
personnages, mais ensuite on ne peut plus en faire ce qu’on
veut. On est obligé de les laisser poursuivre leur destin.
Schopenhauer affirme que le caractère d’un personnage doit se
développer avec l’inflexibilité d’une force naturelle.
Le comportement d’un personnage doit être analogue à celui
d’une pierre qui dévale une montagne. C’est une conception
assez forte, presque vraie.
Pratiquement, cela veut dire que les deux biographies que
tu entremêles t’ont échappé, contrairement au sentiment
qu’on peut en avoir à te lire ?
Oui. Par exemple quand Christiane devient invalide, Bruno
propose de la prendre chez elle, mais il hésite quelques secondes
de trop à le faire. La logique veut qu’il hésite, que ça rate. Ça ne
dépend pas de moi.
As-tu toi-même hésité au moment d’écrire la scène ?
Non, mais c’est un passage qui m’a désolé, que j’ai écrit contre
mon gré. Pour respecter la logique du personnage.
Le personnage existerait donc indépendamment de toi,
ce qui signifie en somme que tu crois à l’individualisation
des personnages ?
Oui, surtout à partir d’un certain nombre de pages. Une fois que
tu leur as construit un passé, une genèse, des forces élémentaires
gouvernantes, tu ne peux plus faire de miracle.
Pourtant, comme tu dénies toute validité à la psychologie,
tes forces élémentaires gouvernantes sont presque
exclusivement sociologiques…
Elles sont aussi biologiques. Il y a du déterminisme biologique
à l’état pur.
Tu as écrit dans Rester vivant qu’il ne fallait pas chercher
à inventer une nouvelle forme, qu’il ne s’en invente
qu’une par siècle. Il reste tout de même étonnant que
tu repasses par les structures les plus classiques du
roman, alors que tu cherches à prendre en compte dans
la fiction la révolution scientifique actuelle…
Ça va être tout à fait prétentieux, mais je pense vraiment que ce
qui manque au roman c’est le contenu. Entre Extension
du domaine de la lutte et celui-là, il s’est produit un déchirement
marquant lorsque j’ai lu Balzac, que je ne connaissais pas et que
j’ai trouvé très beau. J’admire beaucoup Thomas Mann, mais
je dirais que Balzac m’a décomplexé parce que, de temps en
temps, il dit des trucs complètement cons, il fait des digressions
sans arrêt et ça ne gêne pas. Thomas Mann est plus
impressionnant, en fait. Il y a également une vieille influence, qui
ne s’était jamais manifestée avant, c’est la science-fiction
américaine entre 1945 et 1970 : vraiment des trucs gonflés,
parfois bien écrits en plus.
Disons que tu te situes entre le roman philosophique et
le roman réaliste, avec des incursions poétiques…
Les transitions aux passages de poésie versifiée me semblent
ratées. Lorsqu’on passe des anecdotes romanesques aux
développements théoriques, ça me semble fonctionner. Par contre,
pour l’insertion des poèmes en vers, cette forme de montage cut
ne marche pas aussi bien. Là, en relisant, je n’y crois pas trop.
Il faudrait arriver à ce qu’on passe lentement de la prose au vers
pour que ce soit réussi. Il y a là un vrai problème. J’aurais voulu
passer librement de la prose au vers.
D’autres influences ?
Parmi les plus fortes, les plus sourdes, j’ai le souvenir d’avoir vu,
très jeune, une représentation du Baladin du monde occidental
de Synge. Le sentiment océanique y est extrêmement présent.
Sinon, les choses auxquelles je tiens le plus, ce que je cherche
en écrivant, c’est plutôt dans la musique que j’en trouve
des exemples – à l’exception notable de Novalis ; en tout cas,
73
Les Particules élémentaires-1998
“Les magazines féminins sont dans le vrai : finalement,
les hommes sont des êtres indiscutablement dangereux,
à l’utilité de plus en plus douteuse. La femme est moins
corrompue, statistiquement.”
c’est plus facile à expliquer par la musique. La simplicité
déchirante que peut atteindre Schubert, par exemple, ce moment
où l’on a subitement l’impression que les musiciens sont là
et jouent le morceau ici, ce moment où tout aspect technique
disparaît. Pour moi, c’est vraiment le truc de l’art en général.
Finalement, tu ne prends pas en compte le XXe siècle,
ni sa littérature, ni ses philosophes, ni même son histoire.
Ce n’est pas un peu gênant quand on veut comme toi
dresser l’état du monde aujourd’hui ?
Je crois parfaitement inutile, en examinant un mouvement
historique, de revenir deux générations en arrière. La génération
immédiatement précédente suffit, puisque tout s’accumule.
Par ailleurs, l’histoire du monde moderne commence en 1945.
La génération intéressante et étonnante dans ce siècle est celle de
nos parents, étonnante par l’optimisme qu’elle a manifesté, qui
n’existait pas avant et qui ne s’est pas revu, sa croyance au progrès
tout à fait étrange. La structure du couple a une importance
exceptionnelle dans la génération de nos parents. Une importance
qu’elle n’a jamais eue avant, qu’elle n’aura plus jamais. J’essaie
de décrire cela dans le passage le plus marxiste du livre, de
manière amusante, du moins je l’espère, avec le passage sur l’âge
d’or du sentiment amoureux.
Parmi tes nombreuses nostalgies, il y a une mention
spéciale pour Staline. Michel, le personnage qui va faire
la découverte scientifique révolutionnant l’humanité,
s’appelle Djerzinski, du nom d’un des pires acteurs des
procès de Moscou. C’est de la provocation ?
Non. Au départ, je voulais un nom polonais. En fait, on m’a
souvent pris pour un Polonais quand j’ai voyagé en Pologne.
On me l’a signalée, cette référence stalinienne. Et je dois dire que
j’ai trouvé ça plutôt bien : c’est un personnage assez sympathique
; rajouter une petite couche stalinienne, ça peut lui donner une
aura positive… Bon, c’est vrai, j’aime bien Staline (rires)… Mais
je reconnais qu’il s’est planté. Auguste Comte l’avait prévenu :
tenter de fonder une société sans résoudre le problème religieux,
ce n’est même pas la peine d’essayer. Il aurait complètement
désapprouvé l’idée d’essayer de reconstruire une société juste
en se fondant exclusivement sur les structures économiques.
Par ailleurs, l’idée de faire “du passé table rase” est étrangère au
principe même du positivisme.
Pourquoi Staline, alors ?
Parce qu’il a tué plein d’anarchistes (rires)… Parce qu’il a été assez
sévère également avec les trotskistes, deux mesures nécessaires
pour éviter les déviations dangereuses. Je pense également
que l’histoire rendra justice à Georges Marchais, à son
appréciation fine et contradictoire, selon laquelle “le bilan de
l’URSS est globalement positif” – résumé rapide mais qui me paraît
juste. Je conviens que des excès ont été commis. Mais on s’est
gaussé un peu vite du même Marchais quand il a fait observer
modestement, sans approuver entièrement l’intervention
soviétique en Afghanistan, que l’URSS apportait néanmoins
le progrès à une civilisation moyenâgeuse. Il suffit de voir ce qui
se passe aujourd’hui en Afghanistan pour constater qu’il n’avait
pas tout à fait tort.
On a également l’impression qu’il y a chez tes personnages
une sorte de répugnance vis-à-vis des femmes, sauf
74
lorsqu’elles sont vieillissantes ou atteintes par une
maladie, quelque chose qui va les conduire à la mort…
C’est faux : Annabelle, par exemple, est décrite comme
parfaitement désirable.
Mais elle meurt…
Il est vrai que la vie a fait son œuvre et lentement détruit toutes
les capacités de réplication de ses organes.
C’est toi qui as fait ton œuvre !
Non, c’est comme ça. C’est objectivement vrai. C’est absolument
frappant de voir des femmes de 40 ans qui ont peur de
se reproduire, et qui ont raison d’avoir peur, mais qui sont
toujours vachement bien.
En tout cas, tous tes personnages féminins ont une
étonnante aptitude à la décrépitude et au malheur…
Ce qui me frappe, c’est plutôt que les hommes ne sont pas à la
hauteur. Donc une excellente solution au problème social serait
d’enlever aux hommes une liberté excessive dont ils font un
usage globalement mauvais, pour instaurer une bienveillante
direction matriarcale. Vous n’avez pas remarqué à quel point le
phénomène de la disparition des pères est absolument universel ?
Ce n’est pas limité à la bourgeoisie occidentale ; ça se trouve
autant dans les ghettos noirs américains qu’en Thaïlande ou
à Cuba. C’est un phénomène mondialement impressionnant.
Ce sont les magazines féminins qui sont dans le vrai : finalement,
les hommes sont des êtres indiscutablement dangereux, à l’utilité
de plus en plus douteuse. La femme est moins corrompue,
statistiquement.
Cela peut rejoindre le discours du new-age…
C’est un des éléments à mon avis récupérables dans le new-age.
Une de mes ambitions est de retourner le new-age en ma faveur.
C’est mon côté mégalomane, on ratisse large : je prends les
staliniens, le new-age…
Tout ce qui va plus ou moins contre la liberté
individuelle…
Exactement. Tout ennemi de la liberté individuelle peut devenir
un allié objectif. Je n’ai qu’un ennemi : le libertaire, le libéral.
Le libertaire est un libéral en puissance, avec quelques cas
particulièrement horribles, comme le sataniste ou l’écologiste
radical.
Cet écologiste radical est-il forcément un homme ?
Non, certaines femmes sont malheureusement sensibles aux
sirènes de l’écologie. La femme mal guidée peut basculer
vers l’écologisme radical. Mais la femme en situation de
matriarcat retrouvera vite ses esprits.
Surtout si elle est conseillée par quelqu’un comme toi…
Oh, je disparaîtrai, je n’aurai fait que tracer la route, humblement.
Non, tout ça doit s’arranger très gentiment.
Tu partages aussi les théories d’Aldous Huxley telles
qu’elles sont exposées dans ton roman ?
Je suis absolument d’accord avec la conclusion finale de Michel
sur le fait que le meilleur des mondes ne se produira jamais ;
Huxley s’est finalement trompé. Il ne s’agit pas de le regretter, de
regretter ce qui aurait pu advenir. La situation est ce qu’elle est.
Sans religion, ça ne marchera jamais, le meilleur des mondes. La
religion, c’est important. Mais j’ai été fortement impressionné par
Le Meilleur des mondes. Ça me paraissait tellement juste. Le reste
© RENAUD MONFOURNY
de l’œuvre de Huxley est mauvais. Ce n’est pas un bon écrivain.
Les personnages n’ont pas d’épaisseur, le style n’est pas brillant
non plus. Mais en écrivant Le Meilleur des mondes, il a mis le doigt
sur quelque chose d’extrêmement important, pour les raisons que
j’explique dans le livre. Personne au monde n’était aussi
documenté sur la biologie que lui au moment où il a écrit ce livre.
Dans l’épilogue, ton narrateur parle de “cette espèce
torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un
égoïsme illimité, parfois capable d’explosions de violence
inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la
bonté et à l’amour”. On retrouve ici la compassion que
tu dis éprouver pour tes personnages…
L’homme est une espèce nulle qui a beaucoup de défauts, mais
quelques aspirations. Cela dit, c’est quelque chose de vraiment
important pour moi, cette situation de l’humanité comme
une possibilité parmi d’autres. Comme lorsque Kant tient
absolument à définir la morale, mais ne veut pas le faire
par rapport à l’homme, mais par rapport à toute créature
raisonnable. Lovecraft aussi m’a beaucoup impressionné pour ça,
pour son côté archéologue. Ce sont quelques-uns des trucs
les plus importants dans ma vie de lecteur. Pour moi, la littérature
doit poser ce genre de questions, sinon elle m’intéresse moins.
Il faut que ce soit brûlant à chaque page.
Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe à dénoncer
l’avortement tout en prônant le clonage, ce qui rend
immédiatement caduque l’ontologie classique ?
Non. Il faut vraiment revenir aux bases de la morale. Tuer
quelqu’un, c’est mal. Par contre, le reproduire à plusieurs
exemplaires, je ne vois pas en quoi cela est mal. Mais le clonage
n’est pas une idée que je défends particulièrement. C’est pour
ça que je fais intervenir à la fin ce personnage différent, brouillon,
“agitateur d’idées” qui prétend utiliser les découvertes
de Djerzinski et dont il est précisé qu’il ne les a pas entièrement
comprises. Moi-même, je n’ai pas de position précise. J’ai plus
de facilité à repérer les problèmes douloureux qu’à les résoudre ;
c’est pour ça que j’écris des romans.
75
© DAVID BALICKI
Le Sens du combat-1996
76
“je ne suis pas
pessimiste”
entretien-Marc Weitzmann
En 1996, Michel Houellebecq est l’un des rares à s’attaquer
au réel avec son recueil de poésie Le Sens du combat.
Une ambition de dire le monde tel qu’il est tout en retraçant
l’origine de son travail d’écrivain.
ichel Houellebecq – J’ai dû commencer
à écrire vers 13 ans. J’achetais des cahiers de
288 pages – je me souviens du chiffre parce que
c’était des multiples de 96 pages : 96, 192, 288…
Donc, j’achetais des cahiers de 288 pages que je
remplissais entièrement. Quand ils étaient pleins,
j’allais vers la rivière la plus proche, je respirais seize fois et je les
jetais dans l’eau. Seize, ça me paraissait un bon chiffre, j’avais
l’impression qu’après ça je serais quelqu’un d’entièrement neuf.
Qu’écrivais-tu ?
Oh, je ne sais plus. J’essayais de formuler des idées sur la meilleure
manière d’organiser le monde, je suppose – parce que visiblement
c’était très mal organisé… Au bout de quelques années, j’ai fini
par me lasser. Mais j’étais obstiné, c’est un trait de mon caractère,
ce qui fait que j’ai jeté beaucoup de cahiers avant de m’apercevoir
que ça ne changeait pas grand-chose. La vie m’apparaissait sous
un jour très négatif. Les autres me terrorisaient. Je n’étais pas
le seul d’ailleurs, et ils me terrorisaient à juste titre. J’étais interne,
dans l’internat dont parle Girodias dans ses Mémoires, l’internat
de Meaux, où l’on mettait généralement les enfants que
les parents avaient du mal à contrôler. J’y étais entré en sixième,
j’étais donc un petit dans un environnement où les garçons plus
âgés se rassemblaient en meutes dans le but d’attraper les petits,
de les frapper, les torturer, les humilier. Je vivais dans la terreur.
Je m’étais acheté un couteau pour me défendre, je n’ai eu à m’en
servir qu’une fois. Le type était étonné de voir son sang couler,
ce qui m’a laissé le temps de prendre la fuite. Plus tard, j’ai
trouvé des protecteurs, des garçons de terminale. Je ne sais pas
pourquoi, ils semblaient apprécier ma conversation, ils
m’invitaient à leur table.
Et tes p arents ?
Mes parents ont divorcé très tôt, dès le début des années 1960
– je ne suis même pas certain qu’ils aient jamais vécu ensemble.
Ils m’avaient laissé à la charge de mes grands-parents, si bien
que je les ai très peu vus pendant mon enfance. En un sens, c’était
des précurseurs du vaste mouvement de dissolution familiale qui
allait suivre. J’ai grandi avec la nette conscience qu’une grave
injustice avait été commise à mon égard. Ce que j’éprouvais pour
eux était plutôt de la crainte en ce qui concerne mon père et un
net dégoût vis-à-vis de ma mère. Curieux qu’elle ne se soit jamais
rendu compte que je la haïssais. Je suis parti plusieurs fois en
vacances avec elle. Elle menait une vie errante, travaillant peu,
gagnant beaucoup d’argent, passant son temps avec des bandes
de beatniks, de hippies, ce genre de choses. Je me souviens d’un été
à Cassis : ils faisaient la manche, après ils allaient se baigner nus
dans les calanques, ils ricanaient beaucoup sur les “bourgeois”…
C’était le tout début des années 1970, j’avais 13 ou 14 ans. Elle est
aussi partie à Katmandou, à Tanger, tout le merdier. Je n’avais que
mépris pour ces individus oisifs et égoïstes. L’image du Bien, pour
moi, c’était mes grands-parents, qui m’élevaient. Tout le contraire :
des prolétaires vertueux, évidemment communistes, ayant travaillé
toute leur vie… Au lycée, il y avait toute une panoplie de
mouvements incompréhensibles : gauchistes, écologistes… Tous
ces gens m’inspiraient la plus profonde répulsion. D’une manière
générale, je n’étais pas très politisé. Il faut dire aussi que je ne
réalisais pas du tout l’importance de l’argent à cette époque ; j’étais
nourri-logé, je n’avais pas de problème. Ce n’est qu’en travaillant,
des années après, que je me suis rendu compte que j’étais très mal
adapté au capitalisme.
Par la suite, tu t’es retrouvé en région parisienne ?
J’étais en résidence universitaire à Bures-sur-Yvette, j’allais au
lycée dans le XIIe, je me levais tôt, je rentrais tard après la
fermeture du restaurant universitaire, je travaillais beaucoup et ne
connaissais personne. Je trouvais donc l’environnement assez
pénible. Dans la foulée, j’ai fait l’Ecole d’agronomie de Paris,
essentiellement parce que je ne voyais pas très bien quoi faire et
que j’avais lu dans la brochure Onisep qu’on trouvait des
agronomes dans tous les secteurs professionnels. C’est à ce
moment-là que se situe un épisode d’ailleurs étrange, parce que
je ne connaissais rien au cinéma – je n’y étais pratiquement jamais
allé. A l’Agro, j’avais un ami qui aimait bien les films fantastiques
et m’avait emmené voir L’Ile du docteur Moreau. En rentrant, il a
suggéré que le film n’était pas terrible, qu’on pourrait facilement
faire mieux. Pendant le trajet du retour, on a mis sur pied un
scénario ; il était acteur, j’ai fait réalisateur. On a trouvé d’autres
comédiens, une caméra mécanique, une Bolex, et on a tourné un
an et demi. J’ai fait un second film ensuite, une sombre histoire de
petite fille qui posait des gages à un petit garçon, lequel revenait
trente ans plus tard pour se venger alors que la petite fille devenue
adulte était paralysée. Enfin, je n’ai pas énormément persévéré
dans cette voie.
Tu continuais à écrire ?
Oui, au lycée, je m’étais mis à écrire mes rêves, surtout
des cauchemars d’ailleurs. Lovecraft me fascinait. Mais, là aussi,
je détruisais les textes au fur et à mesure. Et puis, vers l’âge
de 20 ans, j’ai commencé à écrire en vers… Au départ, c’était
77
Le Sens du combat-1996
presque un jeu de société. On improvisait, les choses allaient très
vite, on avait quelques minutes pour écrire et les gens donnaient
tout de suite leur avis. La versification m’a beaucoup aidé, je me
laissais guider, je ne savais jamais ce que j’allais écrire à l’avance,
et le résultat était meilleur. Comme dans le blues, le rythme
guidait ce qui était dit. Si paradoxal que cela paraisse, j’utilisais
l’alexandrin comme méthode d’écriture automatique. C’est là
aussi que j’ai constaté que j’intéressais des gens ; pour moi, c’était
inédit. J’ai commencé à garder mes textes.
Tu avais l’intention de publier ?
Je n’y pensais pas. L’idée que l’écriture pourrait constituer une
activité au sens fort du terme m’est venue progressivement, en
corollaire de l’échec de plus en plus patent de ma vie
professionnelle. J’ai commencé par être refusé à tous les postes
d’agronome auxquels je postulais. Je ne sais pas pourquoi. Je crois
que je faisais mauvaise impression pendant l’entretien. Mais j’ai
vraiment beaucoup cherché, j’ai répondu à plus de cent offres,
j’avais les diplômes qu’il fallait, tout… Forcément, à l’occasion de
cette recherche d’emploi, j’ai commencé à ressentir un certain
agacement à l’égard de la société dans son ensemble. Si bien que
lorsque j’ai finalement trouvé un boulot, dans l’informatique – et
encore, uniquement par piston –, je partais sur de mauvaises
bases, j’étais déjà mal disposé.
Tu as donc commencé par le chômage et tu es resté
chômeur longtemps.
Un an et demi. En plus, j’étais marié… Mon épouse avait raté son
bac trois fois. Elle n’avait trouvé qu’un emploi de femme de
ménage à mi-temps. Dans ce contexte difficile, j’ai cependant
décidé de me reproduire… Comme un acte de foi… Si bien que
pendant un certain temps j’ai été père au foyer. Quand j’ai
finalement trouvé du travail, je me suis tout de suite fait
horriblement chier, et ça se voyait. Je n’aimais pas ce que je faisais,
je n’aimais pas les gens qui m’entouraient. Dans le meilleur des
cas, je restais un an dans une boîte. Mais on trouvait facilement
dans l’informatique à ce moment-là. Maintenant, ce ne serait sans
doute plus possible. En général, j’allais dans une boîte de services,
on m’envoyait chez un client, je convenais mal et me faisais virer
au bout d’un temps plus ou moins bref. De plus, les anciens amis
que j’avais gardés du temps de mes études devenaient de plus en
plus amers. On menait tous des vies assez chiantes chacun de son
côté et, quand on se revoyait, on ne pouvait que constater l’échec
commun ; d’où une ambiance de plus en plus morne dans les
soirées. Je me suis rapidement rendu compte que les gens
mentaient autour de moi. Tout le monde faisait semblant d’aller
bien, de participer. Tout ça n’était qu’un jeu de rôles. Ce n’était
pas du tout la belle vie. J’ai commencé à faire une série de
dépressions… Enfin, si on peut appeler ça comme ça. J’étais
systématiquement diagnostiqué comme dépressif, mais dès les
premières semaines d’arrêt maladie j’allais nettement mieux.
L’explication sociologique a donc tout de suite pris un certain
poids. En même temps, je continuais à écrire. J’ai beaucoup
écrit pendant mes déplacements professionnels, notamment mes
premiers textes en prose, dont certains passages d’Extension
du domaine de la lutte. Difficile de dire pourquoi j’écrivais ça.
Je sentais que quelque chose n’allait pas, qu’il était important de
le mettre noir sur blanc, mais je ne voyais pas pourquoi c’était
important.
Tu n’as pas du tout vécu les années 1970 comme une
libération. Tu aurais donc dû voir arriver les années 1980
avec enthousiasme.
Non. Pour moi, il n’y avait pas de rupture. Ça faisait vingt ans
qu’on voyait l’économie de marché investir le champ libidinal sous
78
couvert de libération des mœurs, les années 1980 me semblaient
une suite logique de la glorification des égoïsmes.
Il y a dans tes textes une nostalgie presque militante de
l’élan révolutionnaire.
Oui. Je ne vois toujours pas de raison pour que des gens soient
plus payés que d’autres. Je suis toujours partisan de la
collectivisation des moyens de production ; je trouve normal que
tout le monde soit fonctionnaire. Cela étant, il est clair que j’ai
une certaine difficulté à faire coïncider toutes mes opinions parce
que, bien que partisan d’une société communiste, je pense que ça
ne marcherait pas très bien avec des individus comme moi… Tout
en étant hostile à l’individualisme, j’ai été fortement marqué par
mon époque, aussi. Je suis aussi individualiste et indifférent aux
autres que n’importe qui. Par ailleurs, j’ai peur des mouvements
collectifs. Je pense qu’une bande ou une foule est toujours abjecte.
On trouve aussi dans certains de tes poèmes des allusions
à la religion, Bouddha ou Jésus…
Il y a une désagrégation du lien social et familial, une perte du
sens, une fin de civilisation. Je ne suis pas pessimiste – des
civilisations, il y en aura d’autres. Mais cela crée une atmosphère
assez triste. Parce que rien n’a été résolu dans le domaine de
la mort. Si bien que les humains constituent un regroupement un
peu hasardeux, n’ayant pour conception claire et dominante que
leur moi, promis à la mort. En plus, on vit quand même dans
un pays qui s’appauvrit. Donc les gens sont tristes, et leur tristesse
croît au fur et à mesure que leur âge augmente. En même temps,
individuellement, ils deviennent moins intéressants. Cela étant,
j’aimerais bien trouver quelque chose de positif à dire. Donc
je cherche quelque chose qui fasse sens pour le collectif, et dans
cette quête, il m’arrive d’avoir des élans mystiques, disons
pendant un quart d’heure – mais un quart d’heure, ça peut suffire
pour écrire un poème. Je dois malheureusement reconnaître
qu’après avoir écrit ça je ne me sens pas plus avancé pour autant,
toujours aussi peu religieux.
L’une des valeurs qui se dégagent de certains poèmes,
c’est la résistance, l’idée de résistance.
Oui, c’est quelque chose qui m’émeut beaucoup. Un petit groupe
de gens luttant clandestinement pour un idéal… Je suppose que,
quand on est pourchassé par tout le monde, on est ensemble,
vraiment. C’est ça qui est émouvant. Ce pour quoi on résiste est
presque un détail par rapport à la beauté de la situation.
Ça pourrait être aussi bien une définition du terrorisme.
Je dois le reconnaître, oui, bien que je le désapprouve dans le
principe.
Tu as commencé par écrire des poèmes, puis tu es passé
au roman, à présent tu reviens avec un nouveau recueil de
textes poétiques. Pourquoi privilégier l’écriture poétique ?
Il y a une première raison, c’est qu’un poème peut s’écrire très
vite. Lorsque je travaillais dans la journée, je disposais de temps
de liberté mentale relativement brefs. Une autre raison, c’est que
les choses me viennent plus sous forme de fragments. Pour moi,
il y a dans ce recueil de poèmes plusieurs romans potentiels.
La découverte qui a vraiment changé ma vie, c’est que lorsque
j’arrivais à me mettre dans des états propres à écrire de la poésie,
quand je me laissais envahir par le rythme, j’arrivais à trouver des
choses dont je ne soupçonnais pas l’existence en moi. Et ces
choses se présentent d’abord sous forme de poèmes. Ensuite, il est
certain qu’il y a des intuitions, des manières d’envisager le monde
qui peuvent être explicitées dans un roman.
Tes textes sont un mélange unique de prosaïsme et de
classicisme. Quelles sont tes influences ?
J’ai parfois le sentiment que Baudelaire a été le premier à voir
© DAVID BALICKI
“Sur le plan littéraire,
je ne me sens pas le fils
de la génération qui m’a
précédé, ni plus ni moins
que celui de Cervantès
ou de Dostoïevski.
Je suis quelqu’un qui
relit énormément, si bien
que peu d’auteurs m’ont
vraiment influencé.”
le monde posé devant lui. En tout cas, le premier dans la poésie.
En même temps, il a considérablement accru l’étendue du champ
poétique. Pour lui, la poésie devait avoir les pieds sur terre, parler
des choses quotidiennes, tout en ayant des aspirations illimitées
vers l’idéal. Cette tension entre deux extrêmes fait de lui, à mon
sens, le poète le plus important. Ça a vraiment apporté de
nouvelles exigences, le fait d’être à la fois terrestre et céleste et de
ne lâcher sur aucun des deux points. Pour le reste, et pour rester
dans le domaine poétique, Apollinaire. Je connais mal la poésie
du XXe siècle, je connais mieux la musique. Leonard Cohen,
évidemment.
Tu sembles complètement à l’écart des courants avantgardistes, que ce soit sur le plan poétique ou romanesque.
Pour toi, écrire, c’est avoir une vision du monde…
D’une part, je suis nettement conscient de l’Histoire. C’est-à-dire
que des conditions nouvelles du monde existent, qui n’ont
jamais existé jusqu’à présent. Et c’est en fait la seule véritable
justification pour continuer à écrire des livres. La Bruyère,
que j’aime beaucoup, était tout à fait sincère en écrivant :
“On vient trop tard, tout a été dit depuis sept mille ans qu’il y a des
hommes, et qui pensent.” C’est-à-dire que lui avait le sentiment
de vivre dans un monde clos – en gros, parce que, surtout
lorsqu’il observe les paysans, il a une vague conscience que tout
ça va craquer, et c’est probablement ce qui l’a tout de même
conduit à écrire. Il avait des doutes. Moi, j’ai plus que des doutes.
Par ailleurs, il n’y a pas d’histoire littéraire isolée. C’est
particulièrement évident depuis l’apparition du livre de poche.
Pendant mon adolescence, j’ai lu vraiment beaucoup de
choses, mais je ne prêtais pas attention à l’époque de l’auteur,
à son pays d’origine, à sa vie… Donc, sur le plan littéraire,
je ne me sens pas le fils de la génération qui m’a précédé, ni plus
ni moins que celui de Cervantès ou de Dostoïevski. Je suis
quelqu’un qui relit énormément, si bien que peu d’auteurs
m’ont vraiment influencé – j’ai tellement relu que j’ai finalement
assez peu lu.
Tu as dit que l’un des dangers qui guettent le roman,
c’est le caractère des personnages.
Mais le danger principal me semble être le style. Ça, même les
meilleurs romanciers y échappent difficilement. Ils se trouvent
un style, se constituent une petite niche stylistique avec
des procédés qui n’appartiennent qu’à eux et refont la même
chose jusqu’au bout. Ça produit parfois des œuvres
très impressionnantes, d’ailleurs. Céline, c’est pas mal, mais
je trouve que Le Voyage... est ce qu’il a fait de mieux
– après, ça tourne au procédé. Ce qui est remarquable chez
Nietzsche, c’est qu’il change à chaque fois de style. Il n’a pas
fait de roman, mais il a tout de même une palette stylistique
extrêmement variée. Je ne sais pas si j’ai raison, il est possible
que l’unité de style produise des œuvres plus accomplies,
mais j’ai toujours admiré ceux qui sont capables de changer.
C’est aussi une réponse à la question du passage de la poésie
au roman.
79
Houellebecq en 25 dates-timeline
Biobibliographie
par Les Inrockuptibles
Essais, romans, recueils de poésie, expériences
cinématographiques ou photographiques :
une vie de Michel Houellebecq en quelques dates.
1958
Naissance le 26 février à La Réunion
de Michel Thomas, qui prendra
le nom de sa grand-mère comme
pseudonyme. Son père, guide
de haute montagne, et sa mère,
anesthésiste, divorcent. Une demisœur naît quatre ans après lui.
Plus tard, sa mère épousera un
musulman et se convertira à l’islam.
1991
Parution de H.P. Lovecraft,
contre le monde, contre la vie,
biographie de l’écrivain
américain qu’il a découvert
à l’âge de 16 ans. Houellebecq
obtient un poste d’ingénieur
informatique à l’Assemblée
nationale. Parution de
son premier recueil de textes
courts, Rester vivant, méthode.
Il rencontre Marie-Pierre
Gauthier.
1985
Il rencontre Michel Bulteau,
alors directeur de
La Nouvelle Revue de Paris,
qui publie ses poèmes.
1992
Parution de son premier
recueil de poésie,
La Poursuite du bonheur.
1964
A 6 ans, il est confié à ses grandsparents paternels en France, dans
l’Yonne puis en région parisienne.
Après le lycée, il entre en classe
préparatoire scientifique.
1994
Parution de son premier roman, Extension
du domaine de la lutte, chez Maurice
Nadeau qui connaît un succès inattendu
avec 20 000 exemplaires vendus.
1975
1978
Michel Houellebecq
entre à l’Ecole nationale
supérieure d’Agronomie.
Sa grand-mère meurt.
Il commence à
fréquenter plusieurs
cercles poétiques.
1980
Il obtient son diplôme d’ingénieur agronome.
Il se marie et connaît une période de chômage
d’un an et demi. Son fils Etienne naît un an
plus tard. Houellebecq trouve du travail dans
l’informatique. Après l’échec de son mariage,
il connaît une grave dépression et fait
plusieurs séjours en milieu psychiatrique.
80
1996
1997
Publication du recueil
de poèmes Le Sens du
combat chez Flammarion
par Raphaël Sorin.
Réédition de Rester vivant,
méthode et La Poursuite
du bonheur en un volume dans
une version remaniée.
1998
Parution d’Interventions, recueil de critiques et de chroniques
publiées dans la presse (Les Lettres françaises, Les Inrockuptibles,
Art Press), et des Particules élémentaires, deuxième roman
qui déclenche une vive polémique, se vend à plus de
500 000 exemplaires et connaît plus de trente traductions. Michel
Houellebecq doit changer le nom et la localisation du camping
(L’Espace du possible) qu’il cite dans son roman sous peine
d’interdiction de diffusion. Mariage avec Marie-Pierre Gauthier.
1999
Michel Houellebecq cosigne avec Philippe Harel l’adaptation
cinématographique d’Extension du domaine de la lutte.
Parution de Renaissance, recueil de poésie. Houellebecq
déménage en Irlande, d’abord à Dublin puis dans le comté
de Cork, à la White House, qui accueille bientôt Clément,
un welsh corgi.
2000
Premier (et dernier à ce jour) album
de Michel Houellebecq, Présence
humaine, où il dit ses textes sur la
musique de Bertrand Burgalat
(patron de Tricatel). Dans la foulée,
il enflamme plusieurs scènes dont
Le Printemps de Bourges et
La Route du rock, accompagné du
Tricatel Beach Machine ! Parution
de Lanzarote, un coffret qui réunit
un récit et des photographies
prises sur l’île des Canaries.
2002
Poursuivi pour avoir
déclaré lors d’une
interview que l’islam est
“la religion la plus con”,
Houellebecq est relaxé
par la cour d’appel de Paris
le 22 octobre.
2003
Michel Houellebecq vit en
Espagne, près de Murcie.
Il écrit Juste avant l’amour
pour Alain Chamfort
et son album Le Plaisir.
2005
Après le brouhaha médiatique qui
a accompagné le transfert de
Michel Houellebecq chez Fayard
(pour une somme record de
1,3 million d’euros dit-on), parution
fin août de son quatrième roman,
intitulé La Possibilité d’une île.
Houellebecq en signera également
l’adaptation et la réalisation
au cinéma trois ans plus tard.
2001
Parution de Plateforme, troisième
roman retentissant. Il réalise
La Rivière, film diffusé lors d’une
soirée de Canal+ sur les écrivains
et le porno (il avait déjà réalisé
Cristal de souffrance en 1978 et
Déséquilibres en 1982).
2014
Après avoir mis en scène le
personnage de Michel Houellebecq
dans La Carte et le Territoire,
il interprète son propre rôle dans
L’Enlèvement de Michel
Houellebecq de Guillaume Nicloux
– avec lequel il avait fait ses
débuts à l’écran deux ans
auparavant dans le téléfilm L’Affaire
Gordji : histoire d’une cohabition.
Il joue également pour la première
fois dans un film de Gustave
Kervern et Benoît Delépine, Near
Death Experience.
2015
2008
Publication d’Ennemis publics,
échange de mails avec
Bernard-Henri Lévy. Sortie de
La Possibilité d’une île, sa
dernière expérience en date
de réalisateur, avec Benoît
Magimel dans le rôle principal.
2010
Parution de La Carte et
le Territoire, son cinquième
roman, pour lequel
il obtient, enfin, le prix
Goncourt.
2013
Retour à la poésie avec la
parution de Configuration
du dernier rivage chez
Flammarion.
Soumission, dont l’un
des thèmes principaux est
l’irruption de l’islamisme
politique en France,
paraît le 7 janvier, jour de
l’attaque terroriste contre
la rédaction de Charlie
Hebdo.
2016
Rester vivant : Michel Houellebecq expose
au Palais de Tokyo, avec également des
interventions de Robert Combas. A cette
occasion, il est rédacteur en chef invité
des Inrockuptibles. Deuxième film pour
Gustave Kervern et Benoît Delépine, SaintAmour, aux côtés de Benoît Poelvoorde et
Gérard Depardieu. Sortie de Rester vivant,
méthode, documentaire dans lequel Iggy
Pop lit, aux côtés de Michel Houellebecq,
des extraits de l’essai paru en 1997.
2019
Parution de Sérotonine,
son septième roman,
le 4 janvier.
81
Michel Houellebecq-critique littéraire
double lecture
En 1997, pour Les Inrockuptibles, Michel Houellebecq lit deux essais :
l’un d’Alan Sokal et Jean Bricmont, pourfendant quelques intellectuels
de haut vol, l’autre de Philippe Muray, essayiste “de droite mais intelligent”.
Deux visions provocantes du monde moderne et un miroir de lui-même.
par Michel Houellebecq
ublions d’abord le titre
adopté par Muray,
visiblement conçu pour
écarter le maximum de
lecteurs ; je ne suis
nullement persuadé que
Philippe Muray soit aussi catholique
qu’il l’imagine. Comment le “situer” ?
Il exècre le Bien, la Morale, la Vertu, la
Transparence et le Droit. Il abomine
l’écologie, l’égalité, la fraternité, les droits
de l’homme, les jeunes, le progrès et les
fêtes (à moins qu’il ne les méprise ; mon
impression est qu’il n’a pas choisi).
Qu’aime Philippe Muray ? La littérature,
avant tout ; certains auteurs,
particulièrement. Parmi les “grands
anciens” on peut citer Rabelais, Sade,
Balzac, Baudelaire, Flaubert, Dostoïevski,
Nietzsche, Céline (les auteurs plus
récents, c’est promis, viendront dans le
tome II). Qui déteste-t-il ?
Rousseau, Hugo, Zola, Sand ; en deux
mots, les “progressistes bêlants”. Philippe
Muray a pas mal de points communs
avec un type humain devenu
extrêmement rare dans nos contrées,
passé même à l’état de mythe : l’homme
de droite intelligent. C’est déjà une bonne
raison de le lire. Je ne suis pas certain que
les valeurs qu’il dénigre soient aussi
universellement répandues qu’il l’affirme ;
après tout, le Front national, qui en
constitue la contradiction la plus obscène,
continue effectivement de monter. Je ne
veux certainement pas suggérer par
ces lignes que Philippe Muray soit d’une
manière ou d’une autre “proche” du
Front national ; une lecture même rapide
convaincra du contraire. J’ai quand même
82
souvent été surpris, devant l’incroyable
bêtise, l’acharnement dans l’idiotie,
l’inconcevable ennui surtout qui suintent
des discours “politiquement corrects”,
qu’aucun intellectuel français ne craque
et ne se déclare partisan du Front
national par pure provocation, sans même
savoir au juste de quoi il s’agit, juste pour
emmerder le monde. Le calme des
intellectuels français, devant le déluge de
conneries qu’ils doivent journellement
subir, m’a souvent paru admirable.
Dans ce sens la lecture de Philippe Muray
(par le défoulement qu’elle procure)
est peut-être un des meilleurs remparts
possibles contre un aussi regrettable
incident ; il est agréable, vraiment,
de voir exorcisés (s’il y tient) certains
traits étranges du célèbre “politiquement
correct” (en particulier sa prétention
comique – ou perverse – à l’incorrection).
Beau travail.
La deuxième (et la principale) raison de
lire Philippe Muray est qu’on a affaire
à un extraordinaire essayiste ; quelqu’un
dont le talent d’essayiste, réellement,
éclate à chaque instant. J’ai pris à lire ce
livre volumineux (plus de quatre cents
pages serrées, regroupant quarante-cinq
textes écrits “de 1978 à nos jours” ) un
plaisir extrême, je l’ai en réalité lu d’une
traite. Chose d’autant plus remarquable
que je suis en désaccord avec lui à peu
près sur tout. Preuve frappante que ce
qui fait l’intérêt d’une conversation (ou
de la lecture d’un essai) n’est décidément
pas d’avoir les mêmes “opinions”,
ni même des opinions conciliables, mais
de s’intéresser aux mêmes questions.
Cette modernité que Muray déteste,
pour laquelle il n’a que ricanements et
sarcasmes, l’intéresse en même temps au
plus haut degré ; l’acharnement qu’il met
à traquer ses symptômes est tel qu’on
hésite à le classer parmi les masochistes
ou parmi les sadiques (sans doute,
comme d’habitude, un peu des deux).
Quels sont les thèmes, les situations, les
lieux auxquels il s’attache dans sa
description du monde ? Eurodisney, la
télévision, la Gay Pride, internet.
Quelle est l’épigraphe qu’il choisit pour
son livre ? Le slogan de France Telecom
“Nous allons vous faire aimer l’an 2000”
(en soulignant avec finesse le soupçon de
menace contenu dans cette phrase).
Philippe Muray fait partie de ces
écrivains radicalement convaincus que
la mission d’une littérature est de
scruter les mœurs de son époque. On
comprend son plaisir à citer cette phrase
de Balzac, toujours agréable dans son
insolence magnifique : “La seule mission
des livres est de montrer les désastres
produits par les changements des mœurs.”
Sur la Morale en général, Muray est
intarissable – il faut dire qu’il dispose
des meilleures citations, celle aussi de
Proust : “On devient moral dès qu’on
est malheureux.” Le problème est qu’on
est tenté d’en tirer une conclusion à peu
près opposée à la sienne, et de se dire
que la Morale est à peu près aussi
évitable que le malheur. Comme soutien
de Nietzsche, en somme, Proust paraît
douteux.
J’ai gardé pour la fin la dernière obsession
de Philippe Muray, et sans doute la
principale : la procréation artificielle, qui
dissimule selon lui un désir social
inconscient d’en finir avec le sexe. On
reconnaît ici un thème sollersien, mais
traité sans la touche clownesque
habituelle à cet auteur (qui par ailleurs,
c’est vrai, fait tout son charme) – je veux
dire ce côté “et alors ce qui est très
intéressant, et très curieux, et qu’à mon
avis on n’a pas assez dit…” ; cette
impression qu’il donne toujours d’avoir
sauté sur son stylo juste après avoir
découpé un article dans Science & Vie.
Encore qu’il soit loin d’être le seul, ni le
plus gravement atteint…
Dans Impostures intellectuelles, les
désormais célèbres Sokal et Bricmont
s’acharnent sur Deleuze, Lacan,
Baudrillard and so on, coupables de
collages du même ordre, l’utilisation
charlatanesque de concepts scientifiques
peu ou pas compris dans le but de faire
joli. On peut toutefois difficilement
conseiller l’achat du livre, tant les auteurs,
s’ils ont constamment raison, sont aussi
constamment ennuyeux. De plus, le livre
est cher. Pour 140 francs, on a droit
à une série de longues citations insensées
accompagnées du commentaire (exact,
mais répétitif) : “Ça ne veut rien dire.”
Bref, l’ensemble fait un peu copie
corrigée. On ne rit jamais. Sur un thème
pareil, on imagine ce qu’aurait pu faire
Dominique Noguez (auteur de l’hilarant
Sémiologie du parapluie, peut-être
encore disponible aux Editions de
La Différence). Venant de New York, où
il enseigne, Sokal a du mal à comprendre
ce soupçon de politesse qui nous aide
à garder le silence devant l’innocent
bavardage de personnes très âgées, voire
franchement mortes ; tout ça aurait pu,
en réalité, se terminer dans un tranquille
oubli. Un livre pour pas grand-chose,
donc, et peut-être même un livre nocif :
accumulant les citations choisies pour
leur bizarrerie ridicule, les auteurs nous
convient (sans doute involontairement)
à nous défier de tout ce qui dépasse
le sens commun ; ils font ainsi l’exact
inverse d’un travail de vulgarisation
scientifique (partant du sens
commun, montrer comment certaines
avancées mathématiques ou physiques
conduisent à son dépassement).
Je n’ai vu de référence aux auteurs cités
par Sokal dans aucun ouvrage de
vulgarisation scientifique (dont certains,
je le rappelle, atteignent des tirages
considérables). Sur ce qui n’a aucun sens,
il n’y a rien à dire.
Avec la procréation artificielle, par contre,
Muray, pour en revenir à lui, s’attaque
à un vrai sujet : massif, lourd, inéluctable.
Il a réfléchi à la question, il s’est
documenté, il y pense depuis des années,
et il en vient presque à convaincre (sans
d’ailleurs nous persuader que la disparition
de la sexualité serait forcément une
catastrophe ; j’avoue aussi que le rapport
qu’il établit entre la sexualité et le Mal me
paraît toujours aussi peu clair – mis à
part, c’est vrai, que les deux font vendre).
Quoi qu’il en soit, il y a débat (même si
Philippe Muray, c’est son droit, préfère
débattre tout seul ; il autorise quand
même, quoique de justesse, l’achat de son
livre) ; et son livre mérite d’être lu.
Je verse la pièce au dossier du “monde
moderne” : sans hésitation.
“Le calme des
intellectuels français,
devant le déluge
de conneries qu’ils
doivent journellement
subir, m’a souvent paru
admirable.”
Exorcismes spirituels 1 de Philippe Muray,
de Philippe Murray (Les Belles Lettres, 1997).
Impostures intellectuelles d’Alan Sokal
et Jean Bricmont (Editions Odile Jacob, 1997)
83
Michel Houellebecq-critique littéraire
la grande cuisine
des sens
par Michel Houellebecq
Lecteur de Charles Fourier, penseur utopiste et précurseur du positivisme au
XIXe siècle, Michel Houellebecq analysait en 1999 Le Nouveau Monde amoureux,
ou la planification sociale de l’amour. Un thème qui ne pouvait que le séduire.
e texte ultra-célèbre, il
faut bien le reconnaître,
se manifeste au premier
abord comme un
galimatias complet. Pour
ne rien arranger, des
mots, des membres de phrase manquent
presque à chaque page ; mais il n’est
de toute façon pas sûr, même si l’auteur
avait pris la peine de terminer son
manuscrit, qu’il en soit résulté un sens
assignable. Fourier semble d’ailleurs avoir
été conscient du problème, puisqu’il
se qualifie à un moment de “plus mauvais
écrivain du monde”. Il demande
cependant qu’on le lise – pour la forme,
précise-t-il avec optimisme, d’autres y
pourvoiront plus tard ; mais il était
cependant nécessaire qu’il s’exprime,
compte tenu de l’extrême nouveauté
du propos.
On peut être sensible à l’argument ; de fait,
cet homme a pensé certaines choses qui
n’avaient jamais été pensées auparavant.
Quelqu’un a fait reculer l’horizon mental
de l’humanité, enfin Fourier est ce qu’on
appelle habituellement un génie. Un génie
dépourvu du moindre talent littéraire, ça
donne à peu près ça : quelque chose
d’effroyablement ennuyeux, et même de
presque illisible si l’on ne fait pas l’effort
de se familiariser avec les catégories
mentales de l’auteur. La préface peut
aider, qui présente avec justesse Fourier
comme l’anti-Sade. En effet, pour Sade, le
plaisir d’autrui n’apporte rien à sa
jouissance propre ; il constituerait plutôt
une gêne ; les douleurs de l’autre, par
contre, le plongent dans une ivresse
nerveuse exquise : “Tout homme qui bande
84
est un peu despote”, pour reprendre ses
termes. En somme, on peut se demander
s’il parle vraiment de la sexualité ; si elle a
représenté, pour lui, autre chose qu’un
léger hors-d’œuvre à la cruauté.
Chez Fourier, changement radical
d’ambiance : les plaisirs reçus et offerts se
démultiplient harmonieusement.
Les sentiments affectueux facilitent la
sexualité, qui à son tour les augmente
dans des proportions extrêmes. Les parties
carrées, sextines, etc., sont d’honnêtes
plaisirs bourgeois qui contribuent
puissamment au maintien de relations
de voisinage amicales. Tout cela est plein
de bon sens ; d’un bon sens surprenant,
même, si l’on considère la suite. Tentant
de décrire les mélanges émotionnels variés
de l’amitié, de l’érotisme et de l’amour,
Charles Fourier, qui songe probablement
à quelque chose comme un clavier des
saveurs, multiplie les métaphores d’ordre
culinaire ; on a visiblement affaire à un
homme qui adore manger. C’est pourquoi
les objections qu’on pourrait lui faire
(son “nouveau monde amoureux”, avec ses
orgies minutieusement organisées, dans
une absence totale de spontanéité, a
quelque chose de vaguement totalitaire)
le laisseraient probablement très surpris.
Pour réaliser de la bonne cuisine,
répondrait-il, il ne suffit pas de disposer
d’ingrédients sains et variés ; il faut aussi
appliquer des recettes – transmises par
la culture, avec toujours la possibilité d’en
inventer de nouvelles. Il faut aussi un
certain tour de main, que seule la pratique
culinaire peut donner.
Mis à part son opposition à Sade (qui va
loin ; sapant l’œuvre de Sade à la base,
“Les parties carrées, sextines, etc., sont
d’honnêtes plaisirs bourgeois qui
contribuent puissamment au maintien
de relations de voisinage amicales. Tout
cela est plein de bon sens.”
Fourier va jusqu’à réinterpréter la cruauté
comme un désir mal compris), il paraît
assez difficile de situer Fourier. En fait,
c’est devenu presque impossible, faute
d’avoir la moindre notion du milieu
intellectuel dans lequel se sont développées
ses idées : la philosophie française de la
première moitié du XIXe siècle.
Immédiatement après la Révolution, on
voit apparaître une foule de penseurs
et de réformateurs sociaux, tous plus ou
moins porteurs d’une théorie totale, tous
à peu près oubliés. Ils sont souvent de
formation scientifique (comiquement,
l’Ecole polytechnique était à l’époque
considérée comme un dangereux foyer
d’agitation révolutionnaire) ou
autodidactes, mais n’appartiennent jamais
aux milieux de la philosophie
institutionnelle ; c’est ce qui causera leur
perte et permettra aux hégéliens (après
quand même quelques décennies d’un
combat sournois) de réduire durablement
leur influence.
Plus personne aujourd’hui à ma
connaissance ne lit Saint-Simon 1, Pierre
Leroux, Auguste Comte. Contrairement
à Marx (en général pas très sexy), à Freud
(dont l’intérêt pour l’économie reste
faible), tous ces gens abordaient sans
hésiter, avec un culot monumental,
l’ensemble des problèmes sociaux. Il est
à peine surprenant, dans le contexte
de l’époque, de voir Fourier, après son
Nouveau Monde industriel et sociétaire,
s’attaquer à un Nouveau Monde amoureux.
De plus, loin d’être un rêveur isolé, il a
formé des disciples, tenté des “expériences
communautaires”, polémiqué avec SaintSimon (quoique aboutissant à des
conclusions opposées, ils prétendent tous
deux transposer à la vie sociale les
principes de la physique newtonienne).
Il y aurait aussi un livre à écrire sur ses
rapports avec Auguste Comte. Comte, qui
supportait mal l’existence d’un concurrent
presque aussi mégalomane que lui, rate
rarement une occasion d’attaquer Fourier.
Après avoir pour sa part établi la nécessité
d’une chasteté absolue en dehors du
mariage, il élabore sa théorie du “veuvage
éternel”, puis imagine une gigantesque
vierge-mère (un peu comme une reine des
abeilles). Multipliant les appels aux “dignes
prolétaires”, aux “nobles femmes” et aux
“jésuites régénérés”, il prévoit la
réorganisation positive occidentale vers
1929, établit le détail d’un calendrier
systématique de l’humanité, marie
quelques couples (suivant bien entendu les
rites du “mariage positif”, qu’il vient
d’inventer) et tente de s’assurer le soutien
de Napoléon III. Prônant la “sobriété
positive”, il s’alimente de moins en moins
et finit par mourir en 1859 après avoir
lassé la quasi-totalité de ses disciples.
Sa pensée connaîtra un succès (éphémère,
mais réel) au Brésil. Comme Fourier, il
pensait que le comportement humain est
entièrement accessible à la raison, et la
société réorganisable sur des bases
rationnelles ; le concept de “liberté” (dans
le sens assez extrême que nous lui
donnons aujourd’hui de “ce qui échappe
à tout calcul”) lui serait apparu un peu
déplacé. Même s’ils diffèrent dans le détail
des calculs, Fourier et Comte sont
persuadés que l’ensemble des problèmes
humains peuvent se résoudre par
l’expérience et le calcul ; que la méthode
scientifique, en fait, peut légitimement s’y
appliquer. Cette prétention comique, cette
hardiesse dans l’utopie ont pu donner
à Dostoïevski l’occasion d’amusantes
caricatures, dont la plus réussie est sans
doute le personnage de Chigaliov dans
Les Possédés (celui qui, “partant de la liberté
illimitée, aboutit au despotisme illimité”, et
qui cependant “n’a commis aucune erreur
dans ses calculs”). Pourtant, aujourd’hui
que certaines barrières obscurantistes
(la croyance en une “dignité humaine”, une
“part maudite”, une “liberté transcendante”,
etc.) sont en train de s’effondrer avec
rapidité, aujourd’hui que Marx et Freud,
à la fois intellectuellement limités et
clairement reconnus comme dangereux,
ont perdu une grande partie de leur
audience, il est peut-être temps de
s’intéresser à nouveau à ces penseurs
étranges ; en sachant que ça va demander
un certain effort.
Moins proche que Comte dans sa vie
privée de la folie clinique, Fourier donne
plus souvent dans ses textes l’impression
d’un délire total. En particulier lorsqu’il
ne se contente plus de la bonne cuisine,
mais qu’il essaie d’envisager une grande
cuisine amoureuse ; c’est probablement
l’introduction du facteur psychologique
de l’émulation (qu’il semble considérer
comme essentielle à l’organisation
des sociétés humaines) qui donne lieu aux
passages les plus invraisemblables. Mais on
peut aussi lire sans chercher à comprendre,
pour le fun, des chapitres tels que
“L’Arrivée de la croisade faquirique des pieux
savetiers d’Occident” ou des dissertations
comme la “Thèse de l’amour angélique en
séries de charme omnigenre”. On peut aussi
sauter des pages ; ou se dire que, peut-être,
il y a là-dessous quelque chose à élucider.
On a vraiment le choix.
1. Ce Saint-Simon-là n’est pas l’auteur des
célèbres Mémoires mais l’un de ses parents,
qui fut économiste et vécut entre 1760 et
1825. Claude-Henri de son prénom, partisan
de la Révolution en 1789, spéculateur
boursier dès l’année suivante, il fait fortune
sous le Directoire jusqu’au jour où il affirme
avoir vu en songe son “ancêtre”, nul autre
que Charlemagne, lui annoncer qu’il sera
son égal en philosophie. A partir de 1802,
il publie alors une série d’ouvrages
définissant une doctrine sociale fondée sur
la science, et vouée au culte de… Newton :
Introduction aux travaux scientifiques du
XIXe siècle, De la réorganisation de la
société européenne… Il fondera également
deux revues, L’Industrie et L’Organisateur,
qui, en ménageant des rencontres entre
savants, banques et producteurs,
jettent les bases de ce que l’on appellerait
aujourd’hui le complexe scientifique
industriel. Réduit à la misère par ses
expériences, Saint-Simon perd un œil dans
une tentative de suicide le 9 mars 1823.
Il meurt un an et demi plus tard, non sans
avoir fait paraître son Catéchisme des
industriels, où écrivent la plupart de ses
disciples, parmi lesquels le jeune Auguste
Comte et Blanqui, et le futur Père Enfantin.
Le Nouveau Monde amoureux de Charles Fourier
(Stock, 1999).
85
temps morts-1997
En 1997, Michel Houellebecq écrivit huit chroniques pour Les Inrockuptibles. Du Salon
de la vidéo hot au retraité allemand, de Valerie Solanas au référendum de Maastricht,
une lecture réjouissante de l’époque, mise en images ici par lui-même.
AU SALON DE LA VIDÉO HOT
“que viens-tu
chercher ici ?”
par Michel Houellebecq
aux “pratiques sexuelles conventionnelles”.
“Qu’est-ce que vous en pensez ?”, j’entends
la question avant de voir mon interlocuteur.
Jeune, cheveux courts, l’air intelligent
et un peu anxieux, il se tient devant moi.
Le métro arrive, ce qui me laisse le temps
de me remettre de ma surprise. Pendant
des années j’ai marché dans les rues en me
demandant si le jour viendrait où quelqu’un
m’adresserait la parole – pour autre chose
que pour me demander de l’argent. Eh bien
voilà, ce jour est venu. Il a fallu pour cela le
deuxième Salon de la vidéo hot.
Contrairement à ce que je pensais, ce n’est
pas un militant antipornographie. En fait,
il revient du salon. Il est entré. Et ce qu’il a
vu l’a mis plutôt mal à l’aise. “Que des
hommes… il y avait quelque chose de violent
dans leur regard.” J’objecte que le désir
donne souvent aux traits un masque tendu,
violent, oui. Mais non, il sait cela, il ne veut
pas parler de la violence du désir, mais
d’une violence réellement violente. “Je me
suis trouvé au milieu de groupes d’hommes…”
(le souvenir semble l’oppresser légèrement),
“beaucoup de cassettes de viols, de séances de
torture… ils étaient excités, leur regard,
l’atmosphère… C’était…” J’écoute, j’attends.
“J’ai l’impression que ça va tourner mal”,
conclut-il brutalement avant de descendre
à la station Opéra.
Nettement plus tard, chez moi, je retrouve
le catalogue de Cargo VPC. Le scénario
de Sodos d’ados nous promet “des saucisses
de Francfort dans le petit trou, des raviolis
plein le sexe, de la baise dans la sauce tomate”.
Celui de Frères Ejac n° 6 met en scène
“Rocco le laboureur de culs : blondes rasées,
brunes humides, Rocco transforme les rectums
en volcan pour y cracher sa lave bouillante”.
Enfin, le résumé de Salopes violées n° 2
mérite d’être cité intégralement : “Cinq
superbes salopes se font agresser, sodomiser,
violenter par des sadiques. Elles auront beau se
débattre et sortir leurs griffes, elles finiront
rouées de coups, transformées en vide-couilles
humains.” Il y en a soixante pages dans
ce style. J’avoue que je ne m’attendais pas
à cela. Pour la première fois de ma vie,
je commence à éprouver une vague
sympathie pour les féministes américaines.
Depuis quelques années j’avais bien
entendu parler de l’apparition d’une mode
trash, que je mettais bêtement sur le compte
de l’exploitation d’un nouveau segment
de marché. “Niaiserie économiste”, m’expose
dès le lendemain mon amie Angèle,
auteure d’une thèse de doctorat sur le
comportement mimétique chez les reptiles.
Le phénomène est beaucoup plus profond.
“Pour se réaffirmer dans sa puissance virile,
attaque-t-elle d’un ton enjoué, l’homme ne
se satisfait plus de la simple pénétration. Il se
sent en effet constamment évalué, jugé, comparé
aux autres mâles. Pour chasser ce malaise, pour
parvenir à éprouver du plaisir, il a maintenant
besoin de frapper, d’humilier, d’avilir
sa partenaire ; de la sentir complètement
à sa merci. Ce phénomène, conclut-elle avec
le sourire, commence d’ailleurs à s’observer
également chez les femmes.”
“Donc, nous sommes foutus”, dis-je
après un temps. Eh bien, selon elle, oui.
Vraisemblablement, oui.
© MICHEL HOUELLEBECQ
près le succès phénoménal
de la première édition”, le
deuxième Salon de la vidéo
hot se tient au parc des
Expositions de la porte
Champerret. J’ai à peine
le temps de déboucher sur l’esplanade
qu’une jeune femme dont j’ai tout oublié
me remet un tract. J’essaie de lui parler,
mais elle a déjà rejoint un petit groupe de
militants qui battent la semelle pour se
réchauffer, chacun un petit paquet de tracts
à la main. Une question barre la feuille
qu’elle m’a remise : “Que viens-tu chercher
ici ?” Je m’approche de l’entrée ; le parc
des Expositions est en sous-sol. Deux
escalators ronronnent faiblement au milieu
d’un espace immense. Des hommes
entrent, seuls ou par petits groupes. Plutôt
qu’à un temple souterrain de la luxure,
l’endroit me fait vaguement penser à un
Darty. Je descends quelques marches, puis
je ramasse un catalogue abandonné. Il
émane de Cargo VPC, société de vente par
correspondance spécialisée dans la vidéo X.
Oui, qu’est-ce que je fais ici ?
De retour dans le métro, j’entame la lecture
du tract. Sous le titre “La Pornographie, ça te
pourrit la tête”, il développe l’argumentation
suivante. Chez tous les délinquants sexuels,
violeurs, pédophiles, etc. on a retrouvé de
nombreuses cassettes pornographiques. La
vision répétée de cassettes pornographiques
provoquerait “selon tous les travaux” un
brouillage des frontières entre le fantasme
et la réalité, facilitant le passage à l’acte, en
même temps qu’elle ôterait tout agrément
86
adis, nous étions animateurs
de villages de vacances ; nous
étions payés pour amuser les
gens, pour essayer d’amuser
les gens. Plus tard, mariés (le
plus souvent divorcés), nous
sommes retournés en village de vacances,
en tant que clients cette fois. Des jeunes,
d’autres jeunes ont tenté de nous amuser.
Pour notre part, nous avons tenté d’établir
des relations sexuelles avec certains
membres du village de vacances (parfois
d’ex-animateurs, parfois non). Nous avons
parfois réussi ; le plus souvent nous avons
échoué. Nous ne nous sommes pas
beaucoup amusés. Aujourd’hui, conclut
l’ex-animateur de villages de vacances,
il n’y a vraiment plus aucun sens à donner
à notre vie.
Construit en 1995, le Holiday Inn Resort
de Safaga, sur les côtes de la mer Rouge,
offre 327 chambres et 6 suites spacieuses
et agréables. Parmi les équipements
on peut citer le hall d’accueil, le coffeeshop, le restaurant, le restaurant
de plage, la discothèque et la terrasse
d’animation. L’arcade commerciale
comporte différentes boutiques, banque,
coiffeur. L’animation est assurée par
une sympathique équipe franco-italienne
(soirées dansantes, jeux divers).
En résumé, et pour reprendre l’expression
du voyagiste, on a affaire à une “très
belle unité”.
L’abaissement de l’âge de la retraite à
55 ans, reprit l’ex-animateur de villages de
vacances, serait une mesure favorablement
accueillie par les professionnels du
tourisme. Il est difficile de rentabiliser une
structure de cette taille sur la base d’une
saison courte et discontinue,
essentiellement limitée à la période estivale
– dans une moindre mesure aux vacances
d’hiver. La solution passe évidemment par
la constitution de charters de retraités
jeunes bénéficiant de tarifs préférentiels,
qui permettraient d’harmoniser les flux.
Après la disparition du conjoint, le retraité
se retrouve un peu dans la situation
de l’enfant : il voyage en groupe, il doit se
faire des camarades. Mais alors que les
garçons jouent entre garçons, que les filles
bavardent entre filles, les retraités se
retrouvent volontiers sans distinction de
sexe. De fait on constate qu’ils multiplient
les allusions et les sous-entendus à
caractère sexuel ; leur lubricité verbale est
proprement stupéfiante. Aussi pénible
qu’elle puisse être sur le moment, force est
de constater que la sexualité semble être
une chose qu’on regrette par la suite, un
thème sur lequel on aime à broder des
variations nostalgiques. Ainsi des amitiés
se nouent, à deux ou à trois. C’est
ensemble qu’on découvre les taux de
change, qu’on programme une excursion
en 4x4. Un peu tassés, les cheveux courts,
les retraités ressemblent à des gnomes
– grincheux ou gentils, suivant leur
personnalité propre. Leur robustesse est
souvent étonnante, conclut l’ex-animateur.
“Moi je dis à chacun sa religion, et toutes les
religions sont respectables”, intervint sans
réel à-propos le responsable du réveil
musculaire. Vexé par cette interruption,
l’ex-animateur se réfugia dans un mutisme
peiné. Agé de 52 ans, il était en cette fin
janvier l’un des plus jeunes clients. Du reste
il n’était pas en retraite mais en préretraite,
ou en convention de conversion, quelque
chose dans ce genre. Faisant état auprès de
tous de sa qualité d’ex-professionnel du
tourisme, il avait su se créer un personnage
auprès de l’équipe d’animation. “J’ai fait
l’ouverture du premier Club Med au
Sénégal”, aimait-il à rappeler. Puis il
chantonnait, esquissant un pas de danse :
“J’vais aller m’éclater au Séé-négal/Avec une
copiii-ne de che-val.” Enfin, c’était un type
très chouette. Je ne fus cependant
nullement surpris quand le lendemain
matin on retrouva son cadavre, flottant
entre deux eaux dans la piscine-lagon.
AU VILLAGE DE VACANCES
l’abaissement de
l’âge de la retraite
87
temps morts-1997
uisque je vois que tout le
monde est réveillé, j’en profite
pour signaler une petite
pétition, à mon avis
insuffisamment médiatisée :
celle lancée par Robert Hue et
Jean-Pierre Chevènement pour demander
la tenue d’un référendum sur la monnaie
unique. C’est vrai que le Parti communiste
n’est plus ce qu’il était, que Jean-Pierre
Chevènement ne représente que lui-même,
“et encore” ; il n’empêche qu’ils rejoignent
un vœu majoritaire, et que Jacques Chirac
avait promis ce référendum. Ce qui,
techniquement et à l’heure où je parle, fait
de lui un menteur.
Je n’ai pas l’impression de faire preuve
d’une finesse d’analyse exceptionnelle en
diagnostiquant que nous vivons dans
un pays dont la population s’appauvrit,
a la sensation qu’elle va s’appauvrir de plus
en plus, et se montre en outre persuadée
que tous ses malheurs viennent de la
compétition économique internationale
(simplement parce que la “compétition
économique internationale”, elle est en train
de la perdre). L’Europe, il y a encore
quelques années, tout le monde s’en foutait ;
voilà bien un projet qui n’avait pas soulevé
la moindre opposition, ni le moindre
enthousiasme ; aujourd’hui, disons que
certains inconvénients sont apparus,
et qu’on a plutôt le sentiment d’une hostilité
croissante. Ce qui, après tout, serait déjà un
argument pour un référendum. Je rappelle
que le référendum de Maastricht en 1992
a bien failli ne pas se tenir (la palme
historique du mépris revenant sans doute
à Valéry Giscard d’Estaing, qui avait estimé
le projet “trop complexe pour être soumis au
vote”), et qu’une fois arraché il a bien failli
se solder par un NON, alors que l’ensemble
des hommes politiques et des médias
responsables appelaient à voter OUI.
Cette profonde et presque incroyable
obstination des partis politiques “de
gouvernement” à poursuivre un projet qui
n’intéresse personne, et qui commence
même à écœurer tout le monde, peut
expliquer bien des choses. A titre
personnel, quand on me parle de nos
“valeurs démocratiques”, j’ai du mal à
ressentir l’émotion requise ; ma première
réaction serait plutôt d’éclater de rire. S’il
y a une chose dont je suis sûr, quand on
me demande de choisir entre Chirac et
Jospin (!) et qu’on refuse de me consulter
sur la monnaie unique, c’est que nous ne
sommes pas en démocratie. Bon, la
démocratie n’est peut-être pas le meilleur
des régimes, c’est comme on dit la porte
ouverte à de “dangereuses dérives
populistes” ; mais alors je préférerais qu’on
nous le dise franchement : les grandes
orientations sont prises depuis longtemps,
elles sont sages et justes, vous ne pouvez
même pas exactement les comprendre ; il
vous est cependant possible, en fonction
de votre sensibilité, d’apporter telle ou telle
coloration politique à la composition du
futur gouvernement.
Dans Le Figaro du 25 février 1997,
je relève d’intéressantes statistiques
concernant le Pas-de-Calais. 40 % de la
population y vit en dessous du seuil de
pauvreté (chiffres de l’Insee) ; six ménages
sur dix y sont dispensés du paiement de
l’impôt sur le revenu. Contrairement à ce
qu’on pourrait croire, le Front national
réalise des scores médiocres ; il est vrai que
la population immigrée est en diminution
constante. Par contre, le taux de fécondité
est très bon, nettement supérieur à la
moyenne nationale. En fait le député-maire
de Calais est un communiste, qui présente
l’intéressante particularité d’être le seul à
avoir voté contre l’abandon de la dictature
du prolétariat.
Calais est une ville impressionnante.
D’habitude, dans une ville de province
de cette taille, il y a un centre historique,
des rues piétonnes animées le samedi
après-midi, etc. A Calais, rien de tel.
La ville a été rasée à 95 % lors de la
Seconde Guerre mondiale ; et dans les
rues, le samedi après-midi, il n’y a
personne. On longe des immeubles
abandonnés, d’immenses parkings déserts
(c’est certainement la ville de France où il
est le plus facile de se garer). Le samedi
soir est un peu plus gai, mais d’une
gaieté particulière. Presque tout le monde
est soûl. Au milieu des troquets il y a
un casino, avec des rangées de machines
à sous où les Calaisiens viennent
claquer leur RMI. Le lieu de promenade
du dimanche après-midi est l’entrée
du tunnel sous la Manche. Derrière les
grilles, le plus souvent en famille,
poussant parfois un landau, les gens
regardent passer l’Eurostar. Ils font un
signe de main au conducteur, qui klaxonne en réponse avant de s’engouffrer
sous la mer.
WEEK-END À CALAIS
© MICHEL HOUELLEBECQ
en route vers
la monnaie unique
88
UN PEU AU NORD D’ALICANTE
comment mute
l’Allemand de 55 ans
oici comment se déroule la
vie de l’Allemand. Pendant
sa jeunesse, pendant son
âge mûr, l’Allemand
travaille (généralement en
Allemagne). Il est parfois
au chômage, mais moins souvent que le
Français. Les années passant, quoi qu’il en
soit, l’Allemand atteint l’âge de la retraite ;
il a dorénavant le choix de son lieu
de résidence. S’installe-t-il alors dans une
fermette en Souabe ? Dans une maison de
la banlieue résidentielle de Munich ?
Parfois, mais en réalité de moins en moins.
Une profonde mutation s’opère en
l’Allemand âgé de 55 à 60 ans. Comme la
cigogne en hiver, comme le hippie d’âges
plus anciens, comme l’Israélien adepte de la
goa trance, l’Allemand sexagénaire part vers
le Sud. On le retrouve en Espagne, souvent
sur la côte entre Carthagène et Valence.
Certains spécimens (d’un milieu
socioculturel en général plus élevé) ont été
signalés aux Canaries ou à Madère.
Cette mutation profonde, existentielle,
définitive, surprend peu l’entourage ; elle a
été préparée par de multiples séjours de
vacances, rendue presque inévitable par
l’achat d’un appartement. Ainsi l’Allemand
vit, il profite de ses dernières belles années.
Ce phénomène m’a été pour la première
fois révélé en novembre 1992. Circulant
en voiture un peu au nord d’Alicante,
j’eus l’étrange idée de m’arrêter dans une
miniville, qu’on pourrait par analogie
qualifier de village ; la mer était
extrêmement proche. Ce village ne portait
pas de nom ; probablement n’avait-on pas
eu le temps – aucune maison, visiblement,
n’était antérieure à 1980. Il était environ
17 heures. Marchant par les rues désertes,
j’ai d’abord constaté un curieux
phénomène : les enseignes des magasins et
des cafés, les menus des restaurants, tout
était rédigé en langue allemande. J’ai acheté
quelques provisions, puis j’ai constaté que
l’endroit commençait à s’animer. Une
population de plus en plus dense se pressait
dans les rues, dans les places, sur le front de
mer ; elle semblait animée d’un vif appétit
de consommation. Des ménagères sortaient
des résidences. Des moustachus se saluaient
avec chaleur, et semblaient mettre au point
les détails d’une soirée. L’homogénéité de
cette population, d’abord frappante, devint
peu à peu obsédante, et je dus vers
19 heures me rendre à l’évidence : la ville
était entièrement peuplée de retraités
allemands.
Structurellement, la vie de l’Allemand
évoque donc d’assez près la vie du
travailleur immigré. Soit un pays A et un
pays B. Le pays A est conçu comme un
pays de travail ; tout y est fonctionnel,
ennuyeux et précis. Quant au pays B, on y
passe son temps de loisir, ses vacances, sa
retraite. On regrette d’en partir, on aspire à
y retourner. C’est dans le pays B qu’on
noue de véritables amitiés, des amitiés
profondes ; c’est dans le pays B qu’on fait
l’acquisition d’une résidence, résidence
qu’on souhaite léguer à ses enfants. Le pays
B est généralement situé plus au sud.
Peut-on en conclure que l’Allemagne est
devenue une région du monde où
l’Allemand n’a plus envie de vivre, et dont il
s’échappe dès que possible ? Je crois qu’on
peut le conclure. Son opinion sur son pays
natal rejoint donc celle du Turc. Il n’y a
aucune réelle différence, il demeure
cependant quelques ajustements de détail.
En général, l’Allemand est doté d’une
famille, composée d’un à deux enfants.
Comme leurs parents à leur âge, ces enfants
travaillent. Voici pour notre retraité l’occasion
d’une micromigration – très saisonnière,
puisqu’elle se déroule pendant la période
des fêtes, soit entre Noël et le jour de l’An.
(Attention : le phénomène décrit par la
suite n’est pas observable pour le travailleur
immigré proprement dit ; les détails m’en
ont été communiqués par Bertrand, serveur
à la brasserie Le Méditerranée, à Narbonne.)
La route est longue entre Carthagène et
Wuppertal, même à bord d’une puissante
voiture. Le soir venu, il n’est donc pas rare
que l’Allemand ressente la nécessité d’une
étape ; la région Languedoc-Roussillon,
dotée de possibilités hôtelières modernes,
offre une option satisfaisante. A ce stade, le
plus dur est fait – le réseau autoroutier
français reste, quoi qu’on en dise, supérieur
au réseau espagnol. Gagné par une légère
détente après le repas (huîtres de
Bouzigues, supions à la provençale, petite
bouillabaisse pour deux personnes en
saison), l’Allemand s’épanche. Il parle alors
de sa fille, qui travaille dans une galerie
d’art à Düsseldorf ; de son gendre
informaticien ; des problèmes de leur
couple, et des solutions possibles. Il parle.
“Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind.”
Ce que dit l’Allemand, à cette heure et
à ce stade, n’a plus beaucoup d’importance.
Il se trouve de toute façon dans un pays
intermédiaire, et peut laisser libre cours
à ses pensées profondes ; et des pensées
profondes, il en a. Plus tard, il dort ; c’est
probablement ce qu’il a de mieux à faire.
C’était notre rubrique “La parité franc/
mark, le modèle économique allemand”.
Bonne nuit à tous.
89
temps morts-1997
SAINT-VALENTIN EN MÉTROPOLITAIN
transports
amoureux
à lui, et d’ailleurs elle n’essayait même pas
(à ce moment il eut un rictus de vanité
insupportable, s’étala un peu plus dans le
siège, lissa sa moustache). A travers les
mots qu’elle employait, on sentait qu’elle
commençait à avoir peur. Elle était prête
à tout pour le retrouver, elle envisageait de
chercher un travail en France, peut-être
quelqu’un pourrait-il l’héberger, il y avait
des possibilités comme jeune fille au pair.
Mon voisin eut un froncement de sourcils
agacé ; en effet un jour ou l’autre il allait
la voir débarquer, on la sentait tout à fait
prête à quelque chose de ce genre.
Elle savait qu’il était très occupé, qu’il avait
beaucoup d’affaires en cours (ça me
paraissait douteux ; il était quand même
3 heures de l’après-midi, et le type n’avait
pas l’air spécialement à la bourre). A ce
moment il jeta autour de lui un regard un
peu terne, mais nous n’étions encore qu’à
la station Daumesnil. La lettre se concluait
sur cette phrase : “I love you and I don’t
want to lose you”. J’ai trouvé ça très beau ;
il y a des jours où j’aimerais bien écrire
comme ça. Elle signait “Your’s Ann-Katrin”,
entourait sa signature de petits cœurs. On
était le vendredi 14 février, jour de la SaintValentin (cette coutume commerciale
d’origine anglo-saxonne a paraît-il très bien
pris dans les pays nordiques). Je me suis dit
que les femmes étaient vraiment
courageuses, parfois.
Le type descendait à Bastille, et moi aussi.
J’eus un instant envie de le suivre (allait-il
dans un bar à tapas, ou sinon quoi ?), mais
j’avais rendez-vous avec Bertrand Leclair
à La Quinzaine littéraire. Dans le cadre de
cette chronique, j’envisageais d’engager
une polémique avec Bertrand Leclair sur
Balzac. D’abord parce que je perçois mal
en quoi l’adjectif balzacien dont il affuble
de temps à autre tel ou tel romancier a
quoi que ce soit de péjoratif ; ensuite parce
que j’en ai un peu marre des polémiques
sur Céline. Mais tout compte fait, il n’a
plus très envie de critiquer Balzac ; il est au
contraire frappé par son incroyable liberté ;
il a l’air de penser que nous si nous avions,
aujourd’hui, des romanciers balzaciens, ce
ne serait pas forcément une catastrophe.
Nous convenons qu’un romancier d’une
telle puissance est nécessairement un
immense producteur de clichés ; que ces
clichés restent ou non valables aujourd’hui,
c’est une autre question, qu’il convient
d’examiner soigneusement, au cas par cas.
Fin de la polémique. Je repense à cette
pauvre Ann-Katrin, que j’imagine sous les
traits pathétiques d’Eugénie Grandet
(impression de vitalité anormale qui se
dégage de tous les personnages de Balzac,
qu’ils soient bouleversants ou odieux).
Il y a ceux qu’on n’arrive pas à tuer, qui
resurgissent d’un livre à l’autre (dommage
qu’il n’ait pas connu Bernard Tapie).
Il y a aussi les personnages sublimes, qui
s’inscrivent immédiatement dans la
mémoire – justement parce qu’ils sont
sublimes, et cependant réels. Balzac
réaliste ? On pourrait dire “romantique”,
aussi bien. En tout cas, je ne pense pas
qu’il se sentirait dépaysé de nos jours.
Après tout, dans la vie, il demeure de réels
éléments de mélodrame. Surtout dans la
vie des autres, d’ailleurs.
© MICHEL HOUELLEBECQ
a femme parlait de se pendre ;
l’homme portait un tissu
confortable. Les femmes se
pendent rarement, en fait ; elles
restent fidèles aux
barbituriques. “Top niveau” :
c’était top niveau. “Il faut évoluer” :
pourquoi ? Entre nous, les coussins de la
banquette perdaient leurs entrailles.
Le couple descendit à Maisons-Alfort.
Un créatif d’environ 27 ans vint s’asseoir à
mes côtés. Il me fut d’emblée antipathique
(peut-être son catogan, ou sa petite
moustache décalée ; peut-être aussi une
vague ressemblance avec Maupassant).
Il déplia une lettre de plusieurs pages,
entama sa lecture ; la rame approchait de
la station Liberté.
La lettre était rédigée en anglais, et lui était
vraisemblablement adressée par une
Suédoise (je vérifiai le soir même sur mon
Larousse illustré ; en effet, Uppsala est
en Suède, c’est une ville de cent cinquantetrois mille habitants, qui dispose d’une
université très ancienne ; il ne semble pas
y avoir grand-chose d’autre à en dire).
Le créatif lisait lentement, son anglais
était médiocre, je n’eus aucun mal à
reconstituer le détail de l’affaire
(fugitivement je pris conscience que ma
moralité ne s’arrangeait pas vraiment ;
mais après tout le métro est un espace
public, non ?). A l’évidence, ils s’étaient
rencontrés l’hiver dernier à Chamrousse
(mais aussi quelle idée, pour une Suédoise,
d’aller faire du ski dans les Alpes !).
Cette rencontre avait changé sa vie. Elle ne
pouvait plus faire autre chose que penser
90
ans l’après-midi du samedi,
à l’occasion du Salon du
livre, le Festival du premier
roman de Chambéry
organisait un débat autour
du thème “Le premier roman
est-il devenu un produit commercial ?”.
L’affaire était prévue pour durer une heure
et demie, malheureusement Bernard
Simeone a tout de suite donné la bonne
réponse, qui est oui. Il en a même
clairement expliqué les raisons : en
littérature comme partout, le public a
besoin de nouvelles têtes (je crois d’ailleurs
qu’il a employé l’expression plus brutale
de “chair fraîche”). Il n’avait pas de mérite
à voir les choses clairement, s’excusa-t-il ;
il passait la moitié de sa vie en Italie,
pays qui lui paraissait dans beaucoup de
domaines être à l’avant-garde du pire.
Le débat a ensuite dérivé sur le rôle de la
critique littéraire, sujet plus confus.
Concrètement, la chose démarre fin août,
avec des accroches du style “Le romancier
nouveau est arrivé” (photo de groupe sur
le pont des Arts, ou dans un garage de
Maisons-Alfort), et s’achève en novembre
au moment de la remise des prix. Ensuite,
il y a le beaujolais nouveau, la bière de
Noël, tout ça permet de tenir
tranquillement jusqu’aux fêtes. La vie, ce
n’est pas si difficile, c’est juste un coup
à prendre. Soulignons au passage
l’hommage rendu à la littérature par
l’industrie, puisqu’elle associe les joies
littéraires à la période la plus sombre, au
lundi de l’année, à l’entrée dans le tunnel.
Roland-Garros, à l’inverse, est plutôt
organisé en juin. Je serais en tout cas le
dernier à critiquer mes confrères qui font
n’importe quoi sans jamais comprendre
exactement ce qu’on leur demande.
Personnellement, j’ai eu beaucoup de
chance. Il y a juste eu un petit dérapage
avec Capital, le magazine du groupe Ganz
(que d’ailleurs je confondais avec
l’émission du même nom sur M6). La fille
n’avait pas de caméra, ce qui aurait dû
m’alerter ; j’ai quand même été surpris
lorsqu’elle m’a avoué qu’elle n’avait pas lu
une ligne. Je n’ai saisi que plus tard,
en lisant le dossier “Cadre le jour, écrivain
la nuit : pas facile d’égaler Proust ou Sulitzer”
(dans lequel, par parenthèse, mes propos
ne figuraient pas). En fait, elle aurait aimé
que je lui raconte ma merveilleuse histoire.
Il aurait fallu me prévenir, j’aurais pu faire
quelque chose, avec Maurice Nadeau en
vieux mage bourru et Valérie Taillefer dans
le rôle de la petite fée Clochette. “Va voir
Nadd-hô, fils. Il est le talisman, la mémoire,
le gardien de nos traditions les plus sacrées.”
Ou peut-être plus Rocky, version cérébrale :
“Armé de son tableur, le jour, il se bat avec
les flux tendus ; mais c’est avec son traitement
de texte, la nuit, qu’il percute les périphrases.
Sa seule force : croire en lui-même.” Au lieu
de ça, j’ai été bêtement franc, voire
agressif ; il ne faut pas s’attendre à des
miracles, si on ne nous explique pas
le concept. C’est vrai que j’aurais dû me
procurer le magazine, mais je n’ai pas eu
le temps (on notera que Capital est surtout
lu par des chômeurs, ce qui n’arrive pas
tout à fait à me faire rire).
Autre malentendu troublant, plus tard,
dans une des bibliothèques municipales de
Grenoble. Contre toute attente, la politique
de promotion de la lecture chez les jeunes
s’avère un succès local. Beaucoup
d’interventions dans le registre “Hé, m’sieu
l’écrivain, tu me donnes un message, tu me
donnes de l’espoir !” Stupéfaction des
écrivains attablés. Pas de refus de principe,
d’ailleurs ; ils se souviennent peu à peu
qu’en effet une des missions possibles de
l’écrivain, en des temps très anciens… mais
comme ça, oralement, en deux minutes ?
“Y’a pas marqué Bruel”, grommelle
quelqu’un dont j’ai oublié le nom. Enfin,
eux au moins semblent avoir lu.
Heureusement, sur la fin, intervention
précise, lumineuse, honnête de Jacques
Charmatz, créateur du Festival de
Chambéry (au temps pas si lointain où le
premier roman était plus qu’un concept) :
“Ils ne sont pas là pour ça. Demandez-leur
si vous voulez une certaine forme de vérité,
qu’elle soit allégorique ou réelle. Demandezleur si vous voulez de mettre à vif les plaies,
et si possible d’y rajouter du sel.” Je cite
de mémoire, mais, quand même : merci.
AU FESTIVAL DE CHAMBÉRY
“cadre le jour,
écrivain la nuit”
91
temps morts-1997
DU CLONAGE DE VALERIE SOLANAS
à quoi servent
les hommes ?
porteurs du même code génétique que le
mien. Je suis troublé, c’est vrai (d’ailleurs,
même Bill Clinton est troublé, c’est dire) ;
mais terrorisé, non, pas exactement. Est-ce
que j’en serais venu à ricaner de mon code
génétique ? Pas ça non plus. Décidément,
“troublé” est le mot. Quelques articles plus
loin, je me rends compte que le problème
n’est pas là. Contrairement à ce qu’on
répète bêtement, il est faux de prétendre
que “les deux sexes pourront se reproduire
séparément”. Pour l’instant la femme reste,
comme le souligne avec pertinence
Le Figaro, “incontournable”. L’homme par
contre, c’est vrai, ne sert plus à rien (ce qui
est quand même vexant dans l’histoire,
c’est ce remplacement du spermatozoïde
par une “légère décharge électrique” ça fait
un peu bas de gamme). Au fond, plus
généralement, à quoi servent les hommes ?
On peut imaginer qu’à des époques
antérieures, où les ours étaient nombreux,
la virilité ait pu jouer un rôle spécifique et
irremplaçable ; aujourd’hui, on s’interroge.
La dernière fois que j’ai entendu parler
de Valerie Solanas, c’était dans un livre de
Michel Bulteau, Flowers ; il l’avait
rencontrée à New York en 1976. Le livre
est écrit treize ans plus tard ; la rencontre
l’a visiblement secoué. Il décrit une fille
“à la peau verdâtre, aux cheveux sales, vêtue
d’un blue-jean et d’un treillis crasseux”.
Elle ne regrettait pas du tout d’avoir tiré
sur Warhol, le père du clonage artistique :
“Si je revois ce salaud, je suis fichue de
recommencer.” Elle regrettait encore moins
d’avoir fondé le mouvement SCUM
(Society for Cutting Up Men), et se
préparait à donner une suite à son
manifeste. Depuis, silence radio ; serait-elle
morte ? Encore plus étrange, ce fameux
manifeste a disparu des librairies ; pour en
avoir une idée fragmentaire on est obligé
de regarder Arte jusqu’à tard le soir, et de
supporter la diction de Delphine Seyrig.
Malgré tous ces inconvénients, ça en vaut
la peine : les extraits que j’ai pu entendre
sont impressionnants. Et pour la première
fois aujourd’hui, grâce à Dolly la-Brebisdu-Futur, les conditions techniques sont
prêtes pour la réalisation du rêve de Valerie
Solanas : un monde exclusivement
composé de femmes. (La pétulante Valerie
développait d’ailleurs des idées sur les
sujets les plus variés ; j’ai noté au passage
le “Nous exigeons l’abolition immédiate
du système monétaire”. Décidément, c’est
le moment de rééditer ce texte.)
(Pendant ce temps, Andy l’astucieux dort
dans l’azote liquide, dans l’attente d’une
bien hypothétique résurrection.)
L’expérience pourrait être tentée assez
bientôt, pour celles que ça intéresse, peutêtre sur une échelle réduite ; j’espère
que les hommes sauront s’effacer dans
le calme. Un dernier conseil, quand même,
pour partir sur de bonnes bases : évitez de
cloner Valerie Solanas.
© MICHEL HOUELLEBECQ
l n’existe pas. Tu comprends ?
Il n’existe pas.
– Oui, je comprends.
– Moi, j’existe. Toi, tu existes.
Lui, il n’existe pas.”
Ayant établi la non-existence de Bruno,
la femme de 40 ans caressa doucement
la main de sa compagne, beaucoup plus
jeune. Elle ressemblait à une féministe,
du reste elle portait un pull-over de
féministe. L’autre semblait chanteuse de
variétés, à un moment donné elle a parlé
de galas. Avec son petit cheveu sur
la langue, elle s’habituait lentement à la
disparition de Bruno. Malheureusement,
en fin de repas, elle tenta d’établir
l’existence de Serge. Pull-over se crispa
avec violence.
“Je peux t’en parler encore ?”, demanda
l’autre timidement.
– Oui, mais abrège.”
Après leur départ, j’ai sorti un volumineux
dossier de coupures de presse. Pour la
vingtième fois en quinze jours, j’ai tenté
d’être terrorisé par les perspectives offertes
par le clonage humain. Il faut dire que ça
part mal, avec la photo de cette brave
brebis écossaise (qui, en plus, on a pu
le constater au journal de TF1, bêle avec
une stupéfiante normalité) ; si le but
recherché était de nous faire peur, il aurait
été plus simple de cloner des araignées.
J’essaie d’imaginer une vingtaine d’individus
disséminés à la surface de la planète,
92
’été dernier, vers la mi-juillet,
au journal de 20 heures, Bruno
Masure annonça qu’une sonde
américaine venait de découvrir
des traces de vie fossile sur
Mars. Il n’y avait aucun doute :
les molécules, datant de centaines
de millions d’années, dont on venait de
détecter la présence, étaient des molécules
biologiques ; on ne les avait jamais
rencontrées en dehors des organismes
vivants. Ces organismes étaient en
l’occurrence des bactéries,
vraisemblablement des archéobactéries
méthaniques. Ceci établi, il passa à autre
chose ; visiblement, le sujet l’intéressait
moins que la Bosnie. Cette couverture
médiatique minimale semble a priori
s’autoriser du caractère faiblement
spectaculaire de la vie bactérienne. La
bactérie, en effet, mène une existence
paisible. Empruntant à l’environnement
des nutriments simples et peu variés, elle
croît ; puis elle se reproduit, assez
platement, par divisions successives.
Les tourments et les délices de la sexualité
lui restent à jamais inconnus. Tant que les
conditions restent favorables, elle continue
à se reproduire (Yahvé la favorise devant
sa face, et ses générations sont
nombreuses) ; ensuite, elle meurt. Aucune
ambition irréfléchie ne vient ternir
son parcours limité et parfait ; la bactérie
n’est pas un personnage balzacien. Il peut
certes arriver qu’elle mène cette
tranquille existence dans un organisme
hôte (celui par exemple d’un teckel), et
que l’organisme en question en souffre,
voire en soit radicalement détruit ; mais la
bactérie n’en a nullement conscience,
et la maladie dont elle est l’agent actif se
développe sans entamer sa sérénité. En
elle-même, la bactérie est irréprochable ;
elle est également parfaitement
inintéressante.
L’événement, en lui-même, demeurait.
Ainsi, sur une planète proche de la Terre,
des macromolécules biologiques avaient
pu s’organiser, élaborer de vagues
structures autoreproductibles composées
d’un noyau primitif et d’une membrane
mal connue ; puis tout s’était arrêté,
probablement sous l’effet de variations
climatiques ; la reproduction était devenue
de plus en plus difficile, avant de
s’interrompre tout à fait. L’histoire de la
vie sur Mars se manifestait comme une
histoire modeste. Cependant (et Bruno
Masure ne semblait pas en avoir
pleinement conscience), ce minirécit d’un
ratage un peu flasque contredisait avec
violence toutes les constructions
mythiques ou religieuses dont l’humanité
fait classiquement ses délices. Il n’y avait
pas d’acte unique, grandiose et créateur ;
il n’y avait pas de peuple élu, ni même
d’espèce ou de planète élue. Il n’y avait,
un peu partout dans l’univers, que
des tentatives incertaines et en général peu
convaincantes. Tout cela était en outre
d’une éprouvante monotonie. L’ADN
des bactéries retrouvées sur Mars était
exactement identique à l’ADN des
bactéries terrestres ; cette constatation
surtout me plongea dans une tristesse
diffuse, tant cette identité génétique
radicale semblait la promesse d’épuisantes
convergences historiques. Sous la bactérie,
en somme, on sentait déjà le Tutsi ou
le Serbe ; enfin, tous ces gens qui se
dispersent en conflits aussi fastidieux
qu’interminables.
La vie sur Mars, ceci dit, avait eu
l’extrêmement bonne idée de s’arrêter avant
d’avoir causé trop de dégâts. Encouragé
par l’exemple martien, j’entamai la
rédaction d’un rapide plaidoyer pour
l’extermination des ours. On venait
à l’époque d’introduire un nouveau couple
d’ours dans les Pyrénées, ce qui provoquait
le mécontentement des producteurs
de brebis. Une telle obstination à tirer ces
plantigrades du néant avait en effet
quelque chose de pervers, de malsain ;
naturellement, la mesure était soutenue
par les écologistes. On avait relâché la
femelle, puis le mâle, à quelques kilomètres
de distance. Ces gens étaient vraiment
ridicules. Aucune dignité.
Comme je m’ouvrais de mon projet
exterminateur à la directrice adjointe d’une
galerie d’art, elle m’opposa un argument
original, d’essence plutôt culturaliste.
L’ours, selon elle, devait être préservé, car
il appartenait à la mémoire culturelle très
ancienne de l’humanité. En fait, les deux
plus anciennes représentations artistiques
connues figuraient un ours et un sexe
féminin. D’après les datations les plus
récentes, il semblait même y avoir
un léger avantage à l’ours. Le mammouth,
le phallus ? Beaucoup plus récents,
beaucoup plus ; il ne pouvait même pas
en être question. Devant cet argument
d’autorité, je m’inclinai. Eh bien soit, allons
pour les ours. Pour les vacances d’été
je recommande Lanzarote, qui ressemble
beaucoup à la planète Mars.
À PROPOS DE LA VIE SUR MARS
la vie paisible
de la bactérie
93
Houellebecq de A à Z-abécédaire
A
Michel Houellebecq
improvisait en 2005
sur vingt-six mots
qui dessinent les contours
de son univers littéraire.
Des Allemands à
Zarathoustra, une revue
de détail parfaite pour
un homme de lettres.
de
propos recueillis par Sylvain Bourmeau
Balzac
Allemands
La première fois que j’ai vu des
journalistes allemands, j’ai été
impressionné par leur sérieux
dans le traitement de la
littérature. Ils m’ont interviewé
très longtemps, ont pris des
pages et des pages de notes.
Je n’étais pas habitué, ça m’a
fait beaucoup de bien,
la Kultur. En fait, j’ai un côté
sérieux, et les Allemands
m’ont permis de l’exprimer
pleinement.
94
C’est un type qui n’a pas lâché
le dossier “état de la société”.
L’ambition est extrême. Désolé
de le dire, mais je ne pense pas
qu’il y ait eu une vraie
révolution dans l’art du roman
depuis. Proust, ce n’est plus un
roman. Il est sorti du cadre.
Je crois que Balzac a défini le
type de manière définitive.
Et puis Balzac m’est très utile.
Ce n’est pas bon d’être trop
modeste. J’essaie donc d’être un
peu mégalomane, de me dire
que je suis le meilleur. Comme
c’est fatigant, on a besoin de se
sentir grand écrivain de temps
en temps, sinon on manquerait
d’énergie. Mais parfois il est
bon de se faire une petite crise
de modestie, alors là j’évoque
Balzac, et hop, je me sens très
modeste. Il faut maintenir un
équilibre en termes d’estime de
soi, il faut se sentir très mauvais,
insignifiant, et c’est vrai que
Balzac me fait bien cet effet-là.
Il a brassé beaucoup plus
d’émotions humaines que moi.
Bon, je ne suis pas encore mort,
mais pour l’instant c’est bien
moins bon que Balzac – il n’y a
aucun doute. Bon, j’arrête là ma
crise de modestie.
Communisme
Marx était un auteur brillant
plus que profond. Il a réussi à
évincer les autres courants
socialistes par son goût de la
formule. “La religion est l’opium
du peuple” est une formule
choc plus que profonde. Parmi
l’intense créativité des
réformateurs sociaux divers au
XIXe siècle, c’est finalement
le communisme qui a ramassé
la mise et qui a appliqué ses
recettes, basées au départ sur
une réduction à l’économique
erronée. Ça ne pouvait pas
marcher. Pour beaucoup de
raisons. Ça ne pouvait pas
marcher sans mystique, un
système de ce genre. Et Marx,
persuadé d’avoir trouvé l’alpha
et l’oméga avec l’économie, ne
pouvait pas s’en rendre
compte. Platon ne s’exprime
pas très longuement sur le sujet
mais il prétend que le
communisme ne serait possible
qu’avec le communisme des
femmes et des enfants. C’est
un point de vue qui
demanderait à être creusé, ça
peut se soutenir. Marx a fait
l’impasse sur beaucoup de
sujets. Il n’a rien à dire sur
l’organisation familiale. Rien
non plus sur un point, il est
vrai très difficile, mais
fondamental : la motivation des
producteurs. Qu’est-ce qui fait
que quelqu’un travaille ?
Le libéralisme a une réponse
simple : c’est pour gagner plus
d’argent que le voisin. Sur cette
question, le communisme est
absolument sec. Résultat : les
gens ne travaillaient pas dans
les pays de l’Est. Politiquement,
la solution chinoise d’en sortir
sans le dire n’est pas mal. En
règle générale, on est trop
négatif avec l’hypocrisie dans
ce genre de domaine. Cela peut
être une bonne formule de
garder les mots, de garder les
rituels et de tout changer.
Dépression
C’est la maladie moderne par
excellence – l’hystérie, c’est
fini. Mais ce n’est qu’un début :
tout le monde finira dépressif
à partir d’un certain âge.
Il n’y a strictement rien à faire
parce que le niveau d’exigence
des humains par rapport
à leur propre vie va continuer
d’augmenter mais pas les
capacités de réalisation. Il y a
peut-être un espoir chimique.
Je n’ai pas trop utilisé ça dans
mes livres mais j’aime bien
quand on parle de libération
de neuromédiateurs.
La dépression est un prix
indispensable à payer pour la
société que les gens veulent
avoir. Il faut admettre qu’une
bonne proportion soit
dépressive et qu’à terme tout
le monde le soit pour pouvoir
avoir une vie suffisamment
intéressante avant. Dans la
Espagne
lignée des auteurs dépressifs,
je suis certainement celui pour
lequel cela s’est le plus banalisé.
Chez Beckett, j’ai l’impression
qu’il y a encore une certaine
noblesse de la dépression. D’où
certains gestes pathétiques
comme de distribuer son prix
Nobel aux clochards. Chez
moi, c’est la situation normale
de l’animal frustré, qui
déprime, qui se met au fond
de sa cage, qui se gratte…
Ce n’est même pas un thème,
c’est une toile de fond, que
j’emploie surtout pour le
narrateur d’ailleurs. L’avantage,
c’est que souvent les dépressifs
sont extrêmement drôles. Pour
avoir un regard humoristique
et lucide sur le monde, il n’y a
rien de tel qu’un bon
dépressif. Je suis très attaché
à ce personnage de narrateur
dépressif. Peut-être trop.
Z
à
Je suis allé en Espagne pour
ce livre (La Possibilité d’une île
– ndlr) sur une impulsion
très faible et cela s’est avéré
un endroit d’Europe très
intéressant. Où il est assez
facile de savoir beaucoup de
choses parce que les gens ont
moins de pudeur que dans
les autres pays que je connais.
Ils racontent assez directement
leur vie. Un certain réalisme
latin a persisté aussi qui fait
que les gens se racontent
moins d’histoires sur les enjeux
de la vie, sur l’importance
réelle de l’argent, de la santé…
Cette espèce d’appréciation
directe et honnête me plaît
bien. Et puis j’ai l’impression
que c’est un pays non stabilisé,
où demeurent pas mal
de contradictions. Et je dois
reconnaître que, comme
écrivain, je m’épanouis
à l’endroit où fleurissent les
contradictions. C’est un peu
le côté méchant de l’écrivain
– que j’ai.
Femme
Mes problèmes avec les
femmes ne vont pas s’arranger.
Souvent, les femmes ont du
mal à accepter la négation
pure, et le fait qu’il y ait de
plus en plus de lectrices crée
une pression sournoise
en faveur de la positivité. Des
femmes plutôt désolées me
demandent souvent : “Vous
trouvez que la vie est si décevante
que ça ?” Je suis bien obligé
de répondre oui, je n’aime pas
la vie, je n’aime pas la manière
dont c’est organisé. Mais
je ne peux qu’être désolé.
Le reproche le plus profond
que les femmes font à mes
livres, c’est de délivrer un
discours totalement désespéré,
et je ne peux rien objecter,
je ne peux même pas promettre
que cela va s’arranger dans
les livres suivants. Le fait
qu’une lecture désespérante
soit profondément revigorante,
c’est un argument que
les femmes arrivent parfois
à entendre mais pas toujours,
parfois elles veulent un truc
plus simple.
95
Houellebecq de A à Z-abécédaire
Imagination
Gauche
J’ai une objection qui me
paraît bien mystérieuse : plus
il y a de gouvernements de
gauche, plus il y a de contrôle
social. Le tabac est un exemple
spectaculaire. Le fait que les
non-fumeurs aient des droits,
voilà bien une idée de gauche.
C’est un problème parce
qu’on finit – et ce n’était pas
tellement mon point de vue
au départ – par apprécier les
pays libéraux merdiques où
il n’y a pas de lois, où l’on fait
ce qu’on veut du moment
qu’on a du fric… Le niveau
de contrôle social n’est pas
extensible à l’infini, ou alors
il faut changer la biologie.
Je veux bien ne pas avoir envie
de fumer mais il me
faut une opération du cerveau
– je ne suis pas forcément
contre, mais imposer des
normes à la vie sans vraies
satisfactions en échange, il ne
faut pas aller trop loin dans
ce domaine.
Humour
C’est un sujet sur lequel
je reviens abondamment
dans mon prochain livre.
N’importe quoi peut être traité
avec humour ou de manière
pathétique. Un de mes
passages préférés de mes
livres, c’est lorsque Walcott
explique à Djerzinski qu’au
bout du compte l’humour ne
sert à rien. “Politesse du
désespoir”, c’est une formule
parfaite pour l’humour. Mais
à moins de se taire, on finit
par ne plus être poli. Il ne faut
pas exagérer avec la politesse,
il ne faut pas être trop poli,
si on veut vraiment faire un
bon livre. L’humour ne doit
pas avoir le dernier mot.
Je parle du point de vue du
roman, mais c’est vrai que
dans la vie quotidienne c’est
un atout appréciable, cela
huile considérablement tout,
rend vivables des situations
intenables.
96
Idéalement, il n’y a pas besoin
d’imagination. Pour écrire un
poème, n’importe quoi
convient, n’importe quel objet
va, aussi banal soit-il,
n’importe quel cadre. Il n’y a
pas besoin d’imaginer des
choses qui ne sont pas. Pour
un roman, en revanche,
je ne crois pas que j’aie jamais
rencontré un seul fait réel
directement utilisable, il faut
toujours trafiquer. J’ai
beaucoup aimé De sang froid,
livre pour lequel la règle était
de ne sélectionner que du
matériau réel, mais je n’aurais
pas été capable d’un tel livre,
je n’aurais pas pu m’empêcher
de rajouter des anecdotes.
L’imagination, je l’utilise sans y
penser tout en étant conscient
que ce n’est pas la meilleure
formule parce que l’état
poétique où tout, absolument
tout, apparaît comme un
matériau directement utilisable
est quand même l’état le plus
enviable.
Kitsch
Idéalement, je devrais réussir
à devenir kitsch. Quand c’est
vraiment réussi, l’art consiste
à produire de nouveaux
clichés, donc si ce que je fais
est vraiment réussi, cela
devrait être considéré comme
une source de kitsch futur.
Oui, ce serait la vraie réussite.
Un nouveau type de kitsch
dépressif peut-être. J’ai bon
espoir.
Lyrisme
J’ai l’impression que les gens
n’osent pas trop parler de mon
lyrisme. Ils préfèrent me parler
de mon humour. Moi-même,
d’ailleurs, je n’ose pas trop en
parler parce que cela me paraît
indécent effectivement. Je dirais
juste qu’il faut les deux, la vie
comporte les deux. Mais le
lyrisme doit avoir le dernier mot.
Joie
J’aimerais bien faire quelque
chose avec de la joie mais
il faudrait que je fasse autre
chose que de la littérature.
L’exaltation temporaire, ça va,
le plaisir aussi, mais la joie !
Il y a un côté qui décourage la
description. “Jésus, que ma joie
demeure” : je ne pense pas que
la musique soit non plus le
véhicule idéal. A part la Messe
en si, qui est carrément
tragique, Bach m’a toujours
un peu emmerdé. La peinture
peut décrire un état de félicité,
les peintres du Moyen Age
par exemple. André Breton dit
qu’il a écrit très peu de
poèmes parce qu’il était très
rarement heureux. Il a écrit
des poèmes dans des
moments de bonheur intense.
C’est vrai que le bonheur n’est
pas du tout inaccessible à la
poésie. Il est possible d’écrire
un poème de joie pure. En art,
à part la poésie et la peinture,
je ne vois pas.
Morale
J’ai la prétention de pouvoir
porter un jugement moral sur
n’importe qui. Non pas que
je me considère comme bon.
Comme tout le monde je crois,
je me considère exactement
au centre, et je juge les gens
bons ou mauvais selon qu’ils
sont meilleurs ou pires que
moi. Je n’arrête pas de porter
des jugements moraux sur tout
le monde dans la vie. Dans
le cadre d’un roman, c’est plus
dur parce qu’on se met à
trouver des excuses. Décrire
un personnage de pur salaud
n’est pas jouable au-delà d’un
certain nombre de pages.
Ce qui est une constatation
moralement déprimante.
Le roman n’est décidément
pas un genre moral. Tout le
monde finit plus ou moins par
devenir moyennement
sympathique et moyennement
antipathique.
Religion
Obstiné
Pleurer
J’avoue que j’aime bien quand
les gens me disent qu’ils ont
pleuré à mes livres. Ils le disent
rarement car la pudeur est
devenue très excessive. C’est
quand même simple de pleurer,
c’est bon pour la santé. C’est
curieux : c’est un truc qui n’a
que des avantages et qu’on
s’interdit. Au fond, je ne sais pas
vraiment pourquoi.
Néant
Le néant n’est pas kitsch. C’est
un des problèmes du refus du
kitsch d’ailleurs : on n’apprécie
plus que le néant. C’est vrai
que mon narrateur typique est
souvent dans la position d’un
slalom entre des trous de néant.
Et bizarrement, il ne tombe pas.
Concrètement, dans la vie,
je m’en sors assez bien avec
le néant. Ça, je maîtrise bien, ça
ne me fait pas peur. Je suis
aguerri à l’évitement des zones
de néant.
Je continue à penser qu’il en
faudrait une. Une société ne
peut pas marcher sans. Cela dit,
je n’ai pas d’idée pour et je ne
pense pas qu’il y en aura. C’est
l’une des bases fondamentales
de mon pessimisme en fait :
l’impossibilité d’une religion
vu l’état des connaissances.
Il est tout à fait évident que
les êtres humains ne sont pas
reliés les uns aux autres.
Constatation tragique que je me
sens incapable de dépasser.
C’est ma qualité, ma seule
qualité en réalité. Quand je sens
que je peux finir un truc, je ne
lâche pas l’affaire. Bien que
je travaille beaucoup, je ne suis
pas travailleur de nature,
j’ai un fond paresseux très réel.
Je ne suis pas non plus
courageux. L’obstination peut
tenir lieu de goût pour le travail,
peut tenir lieu de courage,
elle peut tenir lieu d’à peu près
toutes les autres qualités.
Supermarché
Finalement, c’est quand même
ce que le XXe siècle aura réussi
de mieux, la distribution.
On peut bavasser à l’infini pour
savoir si c’était mieux de vivre
avant, mais indiscutablement
c’est mieux de consommer
à l’heure actuelle que cela n’a
jamais été. C’est vachement bien
organisé. La dernière fois que
je suis allé à Paris, c’était Radio
Monop’, et je suis tout de suite
heureux, j’aime leur ligne de
produits, je suis vraiment bien
dans un Monoprix.
Cul
Je n’en ai pas déjà trop parlé ? On dit
beaucoup qu’il y a trop de sexe
dans mes livres. Je ne trouve pas
qu’il y en ait tant que ça. J’ai cherché
à comprendre pourquoi les gens
avaient cette impression. Sans
doute en raison de l’incongruité.
Le sexe est traité de manière
incongrue ou arrive de manière
incongrue. Le montage cut donne
cette impression : il n’y a pas de
préparation, le sexe arrive un peu
brutalement. Mais je pense que
c’est surtout le fait que ce soit du
sexe raté qui a beaucoup choqué
les gens. L’impression d’obscénité
est beaucoup plus forte avec
une scène de sexe raté. Et encore,
je n’ai pas tout fait : quelques
érections insuffisantes, mais pas
de scène de vraie sécheresse
vaginale… J’aurais pu faire encore
beaucoup plus raté. Je pourrais
décrire ça de manière carrément
catastrophique si je voulais. Et si on
m’énerve, je le ferai !
97
Houellebecq de A à Z-abécédaire
Tourisme
Je dois reconnaître que là la
domination des Allemands est
justifiée. Souvent, dans les
hôtels, il y a plusieurs agences
de voyage présentes
– françaises, anglaises et
allemandes – et, vraiment,
le programme allemand
est mieux fait. Ce sont des
métiers intéressants que ceux
du tourisme, parce que les
gens viennent pour être
heureux, et parfois ils ne le
sont pas. Finalement, à part
les putes qui sont directement
en contact avec une demande
de bonheur, je crois que
les professionnels du tourisme
sont parmi les gens qui
en savent le plus sur ce qui
peut rendre les gens heureux
ou pas.
Vérité
Il est extrêmement rare qu’un
fait vrai soit directement
exploitable. Il faut toujours
modifier pour épurer. La réalité
est très chaotique, et j’ai
l’impression d’être plutôt un
auteur chaotique, quelqu’un
capable d’assez gros morceaux
de réel, et pourtant non, il n’y a
rien qui soit directement
exploitable.
X (Film)
En fait, ça ne va pas. En réalité,
la sexualité n’est pas porno et les
films porno sont porno. Il y a
une très nette disproportion
entre l’aspect visuel insignifiant
des organes sexuels et les
sensations tactiles qui, elles, ne
sont pas insignifiantes.
Ce n’est pas une bonne idée
de faire des films. La littérature
reste mieux pour le sexe.
Woiture
(ou Wagen)
Ultime
J’ai bien peur de ne plus avoir
de but ultime. De me résigner
à mes limitations. De me dire
que j’aurai fait ce que j’ai pu,
que tout le monde est limité,
moi aussi. On devient plus
modeste, on cherche
simplement à être content de soi
par moment. On finit par savoir
que cela ne dure pas longtemps.
Là, je suis dans un moment
de grand contentement de moi,
c’est immédiatement après
la fin d’un livre. Finalement, ça
dure un mois, deux mois pas
plus. J’aimerais bien ne pas avoir
besoin de créer.
98
C’est vrai que j’ai eu une
expérience forte la première
fois que j’ai lavé ma voiture.
J’avais 45 ans, et j’ai senti que
je devenais enfin un homme.
C’était un rite fondateur que
j’accomplissais un peu tard,
mais je faisais dès lors partie
des adultes européens.
Young (Neil)
C’est pour moi un grand
modèle d’absence de rigueur.
Il suit son intuition, et
finalement presque tout est bon
– même son album jazz, ce qui
est quand même surprenant.
Et puis il utilise bien l’argent
qu’il a gagné en trop, pour les
enfants handicapés, je crois.
Je l’aime bien. C’est peut-être le
seul chanteur qui m’ait vraiment
fait pleurer, de temps en temps.
Zarathoustra
Nietzsche a inauguré la
désinvolture branchée,
le positionnement. Au lieu
de se comporter comme
l’honnête disciple qu’il était
et de compléter l’œuvre de
Schopenhauer, il s’est placé
dans une position qui l’amène
à une franche absurdité.
Par exemple, prétendre
qu’il préfère les réductions pour
piano de Wagner à Wagner
même. C’est évidemment
grotesque. Ainsi parlait
Zarathoustra, ce n’est quand
même pas très bon. C’est un
peu de la poésie bas de gamme.
Je m’excuse de le dire aussi
nettement. Il y a un certain sens
de la scène, du spectacle, cela
aurait pu être un bon
film. Mais du point de vue
lyrisme, ce n’est vraiment pas
à la hauteur. Cela se voit
encore mieux dans la pathétique
imitation de Gide,
Les Nourritures terrestres, qui est
à chier. Nietzsche est bien
meilleur dans Par-delà bien et
mal. Indiscutablement un grand
livre, super-bien écrit. Mais un
livre qui reste moralement
mauvais et philosophiquement
insuffisant. Cela fait tellement
longtemps que je dis du mal de
Nietzsche que, finalement, je
finis par sympathiser. J’aimerais
bien le rencontrer par exemple,
dans un autre monde.
.
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