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Le Vif L’Express N°3523 Du 10 Janvier 2019-compressed

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LE VIF 37e année no 2 - L’EXPRESS no 3523 hebdomadaire du 10 au 16 janvier 2019
BEL/LUX 5,90 € - P509558 - ISSN 0774-2711
Exclu : le livre d’Alain Destexhe
contre l’immigration
Enquête : les jeunes rejettent
les partis démocratiques
Les 25 romans les plus
attendus de la rentrée
TINTIN A 90 ANS
Mais comment séduira-t-il
les nouvelles générations ?
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€6.940*
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de recyclage est valable lors de la remise d’un véhicule ancien qui est définitivement mis hors de circulation et au rebut. Le nom et l’adresse de l’acheteur de la nouvelle voiture doivent
correspondre au nom et à l’adresse du dernier propriétaire du véhicule à recycler. Cette offre n’est pas convertible en argent comptant.
HORS-SÉRIE
Le Vif/L’Express
QUI ÉTAIT VRAIMENT
L’HOMME DE NAZARETH ?
Où et quand est-il né ? Quelles sont
les preuves de son existence ?
Avait-il des frères, des sœurs ? Pourquoi
accordait-il aux femmes une telle place
dans son entourage ? Qui étaient-elles ?
Comment est né le christianisme ? Quel
a été alors le rôle exact des apôtres ?
Jésus, sa vie, ses disciples, ses ennemis,
les femmes qui jalonnent son parcours,
la première communauté chrétienne,
les lieux où il a vécu : un hors-série
exceptionnel du Vif/L’Express.
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MAINTENANT
Un hors-série exceptionnel du Vif/L’Express • 100 pages
L’ÉDITO GÉRALD PAPY
Pourquoi tant de violences ?
qui semble précisément renaître, comme en témoignent une résurgence des heurts entre supporters
et la recrudescence des expressions racistes et antisémites, de Milan à Bruges.
La dégradation du contexte social n’est pourtant
pas seule en cause désormais. La dernière mobilisation des gilets jaunes a mis en lumière une transgression inédite. Entre l’attaque à l’engin de chantier
d’un ministère et le tabassage en règle d’un policier,
s’en prendre aux institutions de l’Etat semble être
devenu une finalité en soi. Cette propension traduirait au-delà de la défiance du politique observée
depuis quelques années, une véritable haine du
pouvoir représentatif, pourtant socle de la démocratie. C’est particulièrement inquiétant.
Cette dérive s’explique-t-elle par les tentatives
d’instrumentalisation, par l’extrême droite ou par
l’extrême gauche, d’un mouvement sans autre ligne
directrice que des revendications de revalorisation
du pouvoir d’achat ? Celui-ci ne se résume pourtant
pas à cette récupération. Car il porte une critique
légitime d’un monde politique qui a trop souvent
privilégié des « intérêts supérieurs » au bien commun et préféré, pour justifier pareil choix, l’arrogance du monarque convaincu à l’écoute du citoyen
sceptique. Ce diagnostic doit interroger le responsable politique sur son rôle. Dans cette optique,
l’« éthique de l’humilité », promue par l’ancien ministre socialiste Benoît Hamon dans une tribune
au Monde, est revigorante et salutaire quand « elle
prend acte de l’incapacité des élus à transformer
le réel sans l’engagement de la société » et quand
« elle assume l’efficacité d’un partage démocratique
du pouvoir face à ceux qui le concentrent ou le
confisquent à leur profit ». V
(1) Le Vif/L’Express lui a consacré un grand entretien
le 3 mars 2017.
« La dernière mobilisation
des gilets jaunes a mis en lumière
une transgression inédite :
s’en prendre aux institutions
est devenu une finalité en soi. »
FRÉDÉRIC RAEVENS
T
homas d’Ansembourg peut voir l’avenir
en rose. Le psychothérapeute belge aura
rarement été aussi sollicité qu’en cette
entame de 2019 : porté en couverture
d’un hebdomadaire français, invité
d’honneur de la réception de Nouvel An
de l’Union wallonne des entreprises,
conférencier du Comité de coordination
des organisations juives de Belgique... Ce
regain d’intérêt (1) autorise une lecture
double. Ses conseils en communication
non violente percolent de plus en plus
dans la société, hypothèse optimiste. Ou c’est précisément la société qui se révèle de plus en plus violente et requiert davantage de soins.
L’actualité incline à privilégier la seconde réponse.
Sa dernière mobilisation, le samedi 5 janvier en
France, a montré non seulement que le mouvement
des gilets jaunes n’avait pas « cédé » aux concessions
en matière sociale d’Emmanuel Macron mais qu’il
prenait de surcroît une orientation plus radicale. Et
ce n’est même plus la responsabilité de groupuscules
extérieurs qui peut cette fois-ci être questionnée.
Ce constat d’un accroissement des passages à
l’acte violent ne se limite pas en France aux seuls
gilets jaunes. Des indices en ont été donnés en
marge des traditionnels défilés syndicaux du 1er mai
et lors de la poussée de fièvre des lycéens à l’automne
dernier. Il pourrait donc être, somme toute, le symptôme d’une désespérance sociale déjà observée par
le passé dans les démocraties occidentales. Il est
révélateur que le gouvernement français, dans l’arsenal des mesures de sécurité annoncées, étudie
la mise en place d’un fichier des casseurs sur le modèle de celui qui cibla, avec une certaine efficacité,
les supporters dans les années 1980, au paroxysme
des violences dans le football. Un hooliganisme...
NERYBLUE
SOMMAIRE • N° 2 semaine du 10 au 16 janvier 2019
❘16❘
POLITIQUE
« Si on veut lutter contre
les inégalités, il faut
réduire l’immigration »
DIDIER LEBRUN/PHOTO NEWS
© HERGÉ/MOULINSART 2019
❘10❘
GUILLAUME NÉRY
ET JULIE GAUTIER
« L’impact de l’homme
n’a plus aucune limite »
❘30❘
Tintin a 90 ans,
quel avenir ?
VADOT
❘3❘
Charles « Houellebecq » Michel
L’édito de Gérald Papy
❘5❘
Pourquoi tant de violences ?
Les coulisses de l’histoire
❘9❘
11 janvier 1923 :
quand la Belgique
envahit l’Allemagne
L’ENTRETIEN
❘10❘
Guillaume Néry et Julie Gautier :
« L’impact de l’homme
n’a plus aucune limite »
Les indiscrets
❘14❘ Les infos confidentielles
❘34❘ Chez Staline, où tout a commencé
BELGIQUE
❘40❘ « Même sans nouvelles aventures,
Tintin ne va pas disparaître »
du Vif/L’Express
❘16❘
Politique « Si on veut lutter contre
les inégalités, il faut réduire
l’immigration »
❘22❘
Les jeunes Belges désavouent
la démocratie
❘28❘ Wallonie Muriel Targnion
versus Valérie De Bue
❘29❘ Et la Flandre dans tout ça ?
Le bon élève pris d’un malaise
EN COUVERTURE
❘30❘ Tintin a 90 ans : quel avenir ?
❘36❘ « Il faut ouvrir les portes »
❘42❘ Tintin, prisonnier d’Hollywood
RÉCIT
❘44❘ Bénin La renaissance de la terre
DÉBATS
❘48❘ « Les Kurdes ont besoin que nous
restions à leur côté »
❘50❘ « La question kurde n’a jamais été
centrale pour les puissances
mondiales »
Couverture : © Hergé/Moulinsart 2019 • Graphisme : Benoît Beckers
6
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
❘48❘
DÉBATS
« Les Kurdes ont besoin
que nous restions à leur côté »
FOCUS VIF
comprend les
programmes télé
du samedi 12
au vendredi
18 janvier 2019
DR
SEBASTIAN BACKHAUS/BELGAIMAGE
VOS SUPPLÉMENTS
❘74❘
LIVRES
Solstice
d’hiver
SUIVE Z-N OU S SUR
MEERI KOUTANIEMI
FACEBOOK
Leviflexpress
❘62❘
FINLANDE
Sans-abri :
le miracle finlandais
DR
Avantages réservés aux abonnés
❘98❘
LES SOLUTIONS
La semelle
chique
❘52❘ « S’ils me tuent, des milliers
d’autres se lèveront »
❘66❘ Revenu de base :
la Finlande à l’heure du bilan
❘53❘ Par le livre Pendant que l’Europe
se divise, l’Asie coopère
❘68❘ Etats-Unis
Qui pour battre Trump ?
❘54❘ Grand angle 2019 sera-t-elle
vraiment l’année du Brexit ?
❘70❘ Qatar Ciel plombé sur le Golfe
❘56❘ Forum des lecteurs
❘74❘
REGARDS
❘58❘ Découverte Visages
pour le monde
MONDE
❘62❘ Finlande Sans-abri :
le miracle finlandais
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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CULTURE
Livres Solstice d’hiver
❘80❘ Cinéma L’aplomb de Karin Viard
❘82❘ Expos Intérieures nuits
❘86❘ Pignon sur rue
❘88❘ Musique Doucement les basses
❘90❘ Mythe Remords éternels
❘91❘
Palmarès
Pages
72❘ et 73❘
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SPORT ÉMOI
❘94❘ Alexis Deswaef : « Le hockey,
source d’inspiration pour
la Belgique »
POSITIF
❘98❘ Les solutions La semelle chique
❘103❘ Les coulisses du futur
Les éboueurs de l’espace en orbite
❘104❘ Le beau geste Damien Ernst
❘105❘ La semaine de Vadot
Café Geyser
❘106❘ La casserole à dépression
7
LAURIE DIEFFEMBACQ/BELGAIMAGE
EN CE MOMENT SUR
Pas assez de douaniers belges
pour compenser le Brexit
L
e SPF Finances ne trouve pas suffisamment de douaniers pour gérer
le commerce des marchandises
entre la Belgique et le RoyaumeUni après le départ de ce dernier de l’Union
européenne qui doit avoir lieu le 29 mars
prochain. A l’époque ministre des Finances,
Johan Van Overtveldt (N-VA) avait annoncé,
en mai 2018, que le SPF Finances recruterait
141 nouveaux douaniers pour traiter l’impact
du Brexit sur notre pays. Au 1er janvier, seuls
71 avaient été engagés, soit moins de la
moitié prévue initialement.
Accessible en zone+ dans la rubrique Belgique.
« Les retraités belges au Portugal
ne sont pas des exilés fiscaux »
Ecole : comment la réussite
des élèves va devenir
« contractuelle »
A
fflux de résidents belges au Portugal : 906 nouvelles inscriptions à notre ambassade à Lisbonne entre début 2015
et septembre 2018, soit 3 797 personnes, dont une part
non précisée de retraités. Moteur de cet afflux ? Une dispense
d’impôt, durant dix ans, sur les pensions versées par la Belgique à
tout travailleur belge ayant effectué une carrière complète au
pays dans le secteur privé. Pour le député Dirk Van der Maelen
(SP.A), « la législation fédérale accorde ainsi involontairement une
exonération fiscale aux allocations de pension des retraités du
secteur privé ».
Giovanni Cosentino, professeur de physique
à l’athénée royal de Mons 1, estime que
pour donner plus d’efficacité à notre
système éducatif, les politiques ont choisi
la solution de facilité qui consiste à rejeter
toute la responsabilité sur les enseignants.
Sa carte blanche.
SEAN PAVONE/ISTOCK
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LES COU LIS SES DE L’ HISTO IRE
V I N C E N T D E LC O R P S
11 JANVIER 1923 : Quand la Belgique
envahit l’Allemagne
n fait, les sacrifices demandés à la Belgique étaient beaucoup plus considérables qu’à aucun autre pays. » En ce samedi 6 janvier, le gouvernement belge
tient une réunion de crise à Bruxelles.
Georges Theunis est de retour de Paris,
où il a participé à une conférence chargée d’organiser le paiement des réparations de guerre. Le Premier ministre est
grave : si la Belgique veut encore obtenir
de l’argent de la part de l’Allemagne, elle
va devoir se battre. Et prendre les armes.
Retour en arrière. En 1919, le Traité de Versailles
considère Berlin comme l’unique responsable de
la guerre. Et lui impose le versement d’énormes réparations de guerre. L’Allemagne, qui trouve la
chose intolérable, ne manifeste pas beaucoup
de bonne volonté : au 1er mai 1921, elle n’a payé que
7,5 des 20 milliards de marks-or qu’elle était censée
verser. « Scandaleux », estime-t-on à Paris, à
Bruxelles et ailleurs. Où l’on considère que si l’Allemagne ne paie pas, ce n’est pas parce qu’elle ne
peut pas. Mais parce qu’elle ne veut pas.
Alors que Berlin multiplie les demandes de moratoire, les Alliés réagissent en sens divers. A Paris,
en janvier 1923, deux camps se dégagent. D’un côté,
les Britanniques. Particulièrement souples, ils se
montrent prêts à réduire la hauteur des montants
dus par les Allemands, et à assouplir les modalités
de versement. En face, les Français. Convaincus
de la mauvaise foi de Berlin, ils ne sont guère disposés à lui faire une fleur.
Et les Belges ? A Paris, Theunis exprime « le chagrin » de voir s’éloigner les deux grands alliés de la
Belgique, et « l’espoir que ce désaccord sera limité
et passager ». Le 5 janvier, la délégation belge est
reçue au quai d’Orsay par le président français Poincaré. Qui indique son intention d’occuper la Ruhr.
En fin d’entretien, il confie « qu’il serait très heureux
si, dans cette question, la Belgique pouvait être aux
côtés de la France. »
On en arrive à la réunion de crise du 6 janvier. Occuper la Ruhr ? L’opération n’est ni sans risques ni
une garantie de succès. « Il est possible que des
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
troubles surgissent », prévient Henri Jaspar, ministre
des Affaires étrangères. Il n’empêche, un consensus
se dégage. La Belgique enverra des hommes. Surtout
parce que l’état de ses finances publiques la rend
très sensible sur les questions pécuniaires. Mais
aussi pour éviter de laisser à son cher allié français
le libre champ dans une région avec laquelle elle
entretient d’importants liens économiques. « Il
faut que le gouvernement se rallie à la proposition
du Premier ministre, car il n’y a rien d’autre à faire »,
conclut Aloys Van De Vyvere, en charge des affaires
économiques.
Le 11 janvier, 60 000 soldats – dont 7 500 belges –
entrent en Allemagne. L’opération sera-t-elle un
succès ? Pas vraiment. Elle rendra nécessaire l’allongement du service militaire, sera fermement
condamnée par la communauté internationale et
fera monter les extrémismes en Allemagne. Dès
1925, les troupes franco-belges doivent regagner
leurs pays. Dans les années qui suivent, si les Alliés
obtiendront encore quelques gains, c’est à la négociation qu’ils le devront. V
Georges Theunis (1873 – 1966), chagriné,
mais l’occupation de la Rhur aura bien lieu.
HULTON DEUTSCH/GETTY IMAGES
E
«
9
L’ENTRETIEN
Guillaume Néry et Julie Gautier
« L’impact de l’homme
n’a plus aucune limite »
Lui est multiple recordman du monde d’apnée. Elle est ancienne championne
de France d’apnée et réalisatrice. Ils ont des postes d’observation privilégiés
pour scruter les effets du dérèglement climatique. Ils lancent un cri d’alarme.
Mais constatent aussi la capacité de résilience du corail.
Depuis que je me consacre à l’image sous-marine, j’ai arrêté
Guillaume Néry, après avoir frôlé la mort il y a trois ans
la profondeur… et je m’en porte très bien. Pour moi, l’apnée
et officiellement arrêté la compétition, vous avez
est un moyen, pas une fin en soi.
replongé récemment sous les 100 mètres vêtu d’un
simple maillot de bain. Qu’est-ce qui vous attire tous
On vient de fêter les 30 ans du film Le Grand Bleu,
les deux vers les profondeurs ?
qui reste la référence dès qu’on parle d’apnée. Les
Guillaume Néry : J’ai toujours été fasciné par l’idée d’explorer
choses n’ont-elles pas bien changé depuis l’époque du
l’inconnu, d’aller là où personne ne va, sur terre ou sous la
réalisateur Luc Besson et de l’apnéiste Jacques Mayol ?
mer, bien au-delà du sport. Ce qui m’a d’emblée motivé était
J. G. : L’apnée en compétition n’existait pas à cette époque, il
la découverte de mes propres limites et des limites humaines.
n’y avait que des recordmen individuels. Luc Besson a inventé
Après mon accident, j’ai fait une pause mais j’éprouve toujours
ce à quoi pourrait ressembler une compétition d’apnée. Quand
le besoin irrépressible d’explorer les profondeurs. Pour la senle film est sorti, je l’ai reçu comme une fiction. J’ai réalisé plus
sation que cela procure, l’harmonie qu’il faut trouver entre le
tard à quel point il avait été visionnaire.
corps, l’esprit et l’eau. Lorsque je suis descendu à 105 mètres,
G. N. : Le portrait que Luc Besson trace des
en juin dernier, sans combinaison dans les
apnéistes est romanesque et extrême, avec
eaux froides de la Méditerranée, le challenge
ce rapport particulier à la mort qui a fait le
résidait surtout dans le contrôle de soi.
succès du film. Les apnéistes aujourd’hui
Julie Gautier : Née à la Réunion d’un père
ont certes une relation un peu romantique
chasseur sous-marin, j’ai commencé à chas« PARTOUT OÙ
avec la mer, il y a toujours une forme de quête
ser dès 11 ans et l’apnée a d’abord représenté
mystique des grandes profondeurs mais
un moyen pour explorer les fonds marins et
ON ÉTABLIT DES
approcher les poissons. Vers 18 ans, j’ai déRÉSERVES, LA VIE nous sommes tous des êtres humains dotés
d’un grand amour de la vie qu’aucun n’est
couvert la compétition qui a d’abord repréEXPLOSE TRÈS
prêt à sacrifier. Personne ne veut rester au
senté un challenge contre moi-même à un
fond.
âge où on a besoin de se prouver sa valeur.
➜
RAPIDEMENT. »
10
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
NERYBLUE
P R OP O S R EC UEI L L IS PAR P HILI P P E B ER KE NBAUM
L’ENTRETIEN
Bio express
s’attendait pas du tout à un tel succès.
G. N. : On croise souvent des gens qui nous dide la rigueur et du dépassement de soi
1979 Naissance le
sent avoir été motivés pour commencer l’apnée
ou un sport d’émotion ?
19 novembre de Julie Gautier
par Free Fall ou d’autres films que nous avons
G. N. : Tous les sports extrêmes de pleine nature
à Saint-Louis de la Réunion.
réalisés. C’est une des plus belles récompenses,
obligent à concilier ces deux éléments qui peu1982 Naissance le 11 juillet de
bien au-delà de celles que nous procurent nos
vent paraître antinomiques. L’eau est un éléGuillaume Néry à Nice.
records. Un record du monde est une aventure
ment puissant qui nous rend très vulnérables
2008 Record du monde
personnelle. Un film, c’est une aventure qu’on
quand on atteint les profondeurs et que la presd’apnée en poids constant
transmet aux autres.
sion nous écrase. Cela demande beaucoup de réalisé par Guillaume Néry à
préparation, de rigueur, de contrôle et nous
113 mètres de profondeur.
Comment se portent les océans,
amène à beaucoup d’humilité. Mais l’eau offre
2010 Réalisation de leur
vu d’en dessous ?
une dimension supplémentaire. Elle permet de
premier film, Free Fall.
J. G. : Le plus flagrant, c’est la diminution de
ne plus subir la gravité, d’évoluer dans toutes les 2014 Sortie d’Ocean Gravity.
la biodiversité et du nombre de poissons. On
dimensions, d’avoir la sensation de voler…
2019 Sortie de One Breath
mesure très concrètement et visiblement l’imJ. G. :On est avant tout des amoureux de la nature,
Around The World.
pact de l’homme, de la pollution, des déchets
qui donne beaucoup mais est aussi très exigeante.
plastiques, etc. sur la biodiversité, la quantité
C’est une discipline qui procure des sensations
et la variété des espèces marines. C’est à la fois
fortes mais elle exige énormément de rigueur et
nouveau, dramatique et exponentiel. Mais il y a des notes d’esde connaissance du milieu, de soi-même et de ses limites.
poir quand on voit par exemple la capacité du corail à se régénérer pour s’adapter à l’évolution du milieu.
C’est aussi devenu, ces dernières années, l’un des sports
G. N. : Il est là, le problème du climat et de l’environnement.
aquatiques les plus populaires. Qu’est-ce qui explique
Dans des endroits très localisés, on peut avoir des notes d’espoir.
un tel engouement ?
Le corail montre effectivement des capacités de résilience inG. N. : L’humanité a un profond besoin de retour à l’essentiel,
croyables et là où, il y a cinq ans, il ne restait que 1 % du pourtour
à la simplicité, à un rapport avec la nature qu’elle a perdu à
de Moorea (NDLR : en Polynésie française, où le couple vit une
cause du développement des sociétés industrielles et d’une
partie de l’année) recouvert de corail, on est revenu à 66 %
vie plus citadine. Beaucoup de gens qui avaient été coupés de
cette année, il y en a partout, c’est extraordinaire. Il se trouve
la nature éprouvent le besoin d’y revenir grâce à des médias
que c’est une zone assez épargnée par les très fortes hausses
comme Internet qui les inondent d’images. Et l’apnée est le
de température de la mer. Du coup, d’un point de vue local,
moyen le plus simple pour se reconnecter avec le monde de
la problématique du réchauffement de l’océan n’est pas flal’eau, de la mer et de l’océan. Même pour ceux qui la pratiquent
grante. Mais il y a d’autres zones, comme la grande barrière
en piscine – et ils sont nombreux. L’apnée offre aussi une diaustralienne, qui en subissent les effets dramatiques et sont
mension thérapeutique, de bien-être, liée au relâchement des
beaucoup plus affectées. Si le corail montre une capacité cermuscles et au travail sur la respiration. C’est très complémentaine à s’adapter, le réchauffement des températures océataire aux disciplines comme le yoga, le tai chi ou le qi gong.
niques provoquera manifestement beaucoup de dégâts. L’imJ. G. : La popularité de l’apnée reflète aussi la tendance générale
pact de l’homme n’a plus aucune limite. Impossible aujourd’hui
qui consiste à manger plus sainement, à voyager de façon plus
de trouver un endroit à l’abri, même dans les coins les plus reconnectée aux gens et à l’environnement, à vivre de façon
culés de la planète. C’est dramatique et je suis très pessimiste.
plus simple, à consommer de façon plus durable… On est à
un moment charnière, critique du développement de l’huQuel regard portez-vous sur l’attention du politique
manité. On a besoin de cette prise de conscience.
et de l’opinion à propos des changements climatiques ?
Sont-ils à la hauteur ?
Vos films ont touché des dizaines de millions
d’internautes. A quoi attribuez-vous cette popularité ?
J. G. : Notre différence a été d’amener un nouveau regard sur
l’apnée, de montrer l’émotion au-delà de la performance physique. Tout a démarré avec Free Fall (NDLR : premier film du
couple, réalisé en 2010) qui a touché bien au-delà du monde
« LES GENS NE SONT PLUS DANS
de l’apnée en montrant que l’eau est un élément qui unit,
L’ÉMOTION, ILS COCHENT DES
amène beaucoup d’émotion et de réflexion et touche énormément. Notre niche a un caractère universel. Mais on ne
CASES ET ENVOIENT DES SELFIES. »
➜ L’apnée est-elle avant tout une école
12
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
G. N. : Qui sommes-nous pour donner des leçons alors que
nous prenons beaucoup plus l’avion que la moyenne et que
nous contribuons largement aux émissions de CO2 ? On ne se
sent pas légitimes pour dire aux gens de changer de comportement. Par contre, il est évident que rien n’est fait au niveau
politique. Trois ans après les beaux discours et les engagements
de la COP21, toutes les courbes montrent qu’on continue
comme si de rien n’était. Ma seule lueur d’espoir réside dans
la capacité du vivant à renaître de ses cendres, que nous observons. Partout où on établit des réserves, la vie explose très
rapidement. S’il y a des décisions politiques pour établir de
vraies zones de protection respectées et contrôlées, il peut y
avoir un retour de la vie sous-marine, comme on l’a vu en
Méditerranée autour de Porquerolles ou de la Corse, dans les
zones qui ont été sanctuarisées.
J. G. : On n’en est plus à l’heure où on peut se satisfaire de
petits changements.
Que penser du développement rapide
du tourisme maritime ?
J. G. : C’est un énorme dilemme pour nous aussi, particulièrement depuis qu’on s’est installés en Polynésie. On nage avec
des baleines en face de chez nous, on fait des photos qu’on
diffuse sur Internet… et on se retrouve à l’eau avec 10 bateaux
et 50 personnes. Le problème est qu’on participe à cela en
montrant nos images, on donne envie aux gens de voyager et
de faire la même chose. C’est génial pour l’ouverture d’esprit
et la prise de conscience de la nécessité de protéger les océans,
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
mais en même temps, ça amène d’énormes dérives sur le mode
du « je veux tout faire, tout voir, tout approcher ».
G. N. : On a beaucoup discuté pour savoir où placer le curseur.
On peut se couvrir en disant que cela conscientise l’opinion,
mais à quel prix ? Ça montre surtout que tout est possible et
cela induit une approche consumériste de la nature… Les gens
ne sont plus dans l’émotion, ils cochent des cases et envoient
des selfies. Même si on revendique le caractère artistique de
notre démarche, on participe à cette quête de la belle image.
Vous sortez un film (1) et un livre (2),
quel est votre prochain rêve ?
J. G. : Nous avons décidé d’essayer de produire un film 100 %
local.
G. N. : Notre prochain film ne le dira pas explicitement mais
visera à montrer tout ce qu’il y a d’inhabituel et d’exceptionnel
dans les environs, en ne révélant qu’à la fin que tout a été
tourné dans un rayon de 50 kilomètres autour de chez nous,
à Nice. C’est le projet qu’on commence à mûrir et vous êtes le
premier à qui on en parle. V
(1) One Breath Around The World,
produit par Les Films engloutis.
(2) A plein souffle, écrit avec Franck
Seguin, Glénat, 192 p. Julie Gautier
et Guillaume Néry sont marraine
et parrain du Salon international
de la plongée sous-marine
qui se tient à Paris du 11 au 14 janvier.
13
GETTY IMAGES
La grande barrière de corail
australienne subit
les effets dramatiques du
réchauffement de l’océan.
LES INDISCRETS
Nom de code : Flash24
Le nom de code du futur site Web de Nethys est Flash24 – à ne pas
confondre avec l’autre projet médiatique du moment, LN24, élaboré
par le producteur Boris Portnoy et deux anciens de L’Echo, Joan
Condijts et Martin Buxant. Le budget de Flash24 serait d’environ
un million d’euros contre 4,5 millions pour LN24, qui vise une diffusion digitale et télé. Selon nos informations, Cédric Baufayt, le
responsable du département sportif des journaux de Sudpresse et
Le Soir (Rossel), avait été pressenti pour piloter ce projet. Il s’est
retiré en décembre dernier. Le nouveau média, s’il voit le jour, est
censé démontrer qu’il est possible de faire mieux que le site
lavenir.net, grâce notamment à l’exploitation digitale des contenus
de Moustique et de VooSport. En interne, Stéphane Moreau, CEO
de Nethys, n’est guère tendre pour le personnel de L’Avenir qui, pour
mémoire, a manifesté en assemblée générale, le 23 novembre dernier,
son souhait de sortir du groupe liégeois. M . -C. R .
Didier Reynders, le
Conseil de l’Europe et
les droits des minorités
C
andidat au poste de secrétaire général du Conseil de
l’Europe (CE), Didier Reynders (MR) réussira-t-il là où,
en tant que ministre des Affaires étrangères, depuis
2011, il n’est pas parvenu à fédérer les entités belges, la
Flandre singulièrement ? Cela afin qu’elles ratifient la
convention-cadre pour la protection des minorités nationales du … Conseil de l’Europe, signée avec réserves par la
Belgique, en 2001, sous le mandat de son prédécesseur, Louis
Michel (MR). Le Conseil de l’Europe a pour mission de faire
respecter les plus hauts standards de protection des droits de
l’homme – dont la liberté linguistique – auprès de ses 47 Etats
membres. Il a multiplié les recommandations de ratification à
la Belgique (et à d’autres Etats membres), tout comme l’ont
fait l’Union européenne et le comité des droits de l’homme de
l’ONU, dont notre pays a fait partie de 2016 à 2018, sous le
ministère des Affaires étrangères de... Didier Reynders. M . L A .
14
Entre 2014 et 2016, le solde migratoire des entreprises assujetties
à la TVA et dont le siège social était situé à Bruxelles est passé de
341 à 621. En 2014, 2 011 de ces sociétés ont quitté la capitale et 1 670
s’y sont installées. En 2016, l’exode était de 2 513 et les arrivées de
1 892. Le ministre bruxellois de l’Economie, Didier Gosuin (DéFI),
a toutefois pondéré ces statistiques livrées par Statbel. Sur cette
même période, le solde entre les créations d’entreprises et les cessations d’activité a également augmenté, compensant ce solde migratoire négatif. « En 2017, le nombre de créations nettes s’est élevé
à 4 230 unités contre 652 émigrations nettes, engendrant une augmentation nette totale de 3 578 unités en 2017. La construction, l’information et la communication sont largement surreprésentées
dans les émigrations alors que les activités scientifiques et techniques, les transports et l’entreposage sont surreprésentées dans
les immigrations. » M . L A .
JEAN-CHRISTOPHE GUILLAUME/REPORTERS
DIDIER LEBRUN/PHOTO NEWS
L’exode des entreprises
s’accroît à Bruxelles mais…
Didier Gosuin, ministre bruxellois de l’Economie
pondère les statistiques de Statbel.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
DANNY GYS/REPORTERS
Poubelles aux trois quarts
pleines, le camion passe...
Lorsque les poubelles publiques sont remplies à 75 %, la commune
est prévenue et les ouvriers communaux peuvent procéder à la collecte des déchets dans les lieux concernés. Cela leur permet de rationaliser leurs tournées et d’éviter des kilomètres superflus. Le
député wallon Olivier Maroy (MR) se félicite du projet-pilote qui a
démarré dans quatre villes-test de Wallonie : Namur, Juprelle, LesBons-Villers et La Calamine et qui se prolongera jusqu’en septembre
prochain. Le ministre de l’Environnement, Carlo Di Antonio (CDH),
a précisé que l’application « propreté publique », mise gratuitement
à la disposition des communes, permettait de transférer quotidiennement les données à l’entité concernée par le biais de capteurs
intégrés aux poubelles existantes. Coût de l’opération : environ
100 000 euros. M . L A .
Trois pythons pour le prix de deux
Depuis le 1er janvier, toute personne achetant, en Wallonie, un animal
de compagnie reçoit automatiquement un permis de détention
mais qui lui sera retiré en cas de maltraitance. L’achat d’un python
royal, par exemple, y fait, par contre, l’objet d’un permis d’environnement. La députée Virginie Gonzalez Moyano (PS, photo) s’insurge
contre une pratique relevée à Bruxelles, lors du Black Friday. Une
animalerie avait affiché la publicité : « 20 % sur tous les animaux et
le troisième python offert à l’achat de deux ! » En Wallonie, peut-on
aussi brader des animaux ?, demande la députée. Le ministre Carlo
Di Antonio (CDH), en charge du Bien-être animal, précise que le code
wallon prévoit également l’interdiction des soldes, ristournes et
rabais, des ventes d’animaux à un mineur, du démarchage ou des
animaux « en cadeau » sous forme de vente conjointe. Un arrêté en
projet prévoit, par ailleurs, une liste des espèces dont la détention
sera autorisée. Certaines compétences seront exigées pour détenir
des « nouveaux animaux de compagnie », comme les reptiles. M . L A .
« Corps et religion » :
cherchez l’homme
Les agents de sécurisation
échouent sur la langue
Le gouvernement a créé une nouvelle catégorie de policiers. Des
« agents de sécurisation » vont remplacer le corps de sécurité qui
surveillait, entre autres, les palais de justice et se verra confier des
missions jusqu’ici assumées par des militaires. Seulement, le taux
d’échec des candidats à ce poste, est de 94 %, équivalent au taux
global de réussite des agents de police. 94 % d’échec non pas en
sport (55 % à 60 % de réussite), en personnalité (75 %) ou en entretien
avec la commission (50 %), taux observés également chez les candidats agents de police, mais bien... en connaissances linguistiques.
Un candidat sur trois obtient le score minimum requis en maîtrise
de la langue (capacités rédactionnelles). Quand on y joint le raisonnement, la grammaire, l’orthographe et la compréhension à travers
un résumé, un candidat sur quatre dispose du minimum requis
pour poursuivre la sélection. M . L A .
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Le moteur pension
ne tourne pas rond
Depuis la fin 2017, la plupart des citoyens peuvent consulter, via
www.mypension.be, une estimation de leur pension légale, qu’ils
aient été fonctionnaires, salariés ou indépendants, grâce au « moteur
pension ». Les informations ne sont valables qu’au moment de la
consultation. La Cour des comptes constate toutefois que la banque
de données qui fournit celles de la carrière des fonctionnaires, statutaires ou contractuels, est toujours incomplète. Les services militaires ne sont pas toujours déclarés, par exemple. Et ce, près de
trois ans après la date limite pour ces déclarations. Cette situation
induit en erreur quant à la première date de pension possible et au
montant auquel on peut s’attendre. La Cour recommande d’infliger
une sanction aux employeurs qui ne respectent
pas leur obligation de déclaration et des modifications dans le fonctionnement du Service fédéral
des pensions. L’initiative
légale promise par le
ministre des Pensions,
Daniel Bacquelaine (MR,
photo), désormais en
affaires courantes, attendra sans doute le prochain
gouvernement. M . L A .
NICOLAS MAETERLINCK/BELGAIMAGE
« Corps et religion » est le deuxième volet du festival La religion dans
la cité organisé, les 22 et 23 février prochain, à Flagey, à Bruxelles.
Une cinquantaine d’oratrices, femmes
philosophes, artistes, intellectuelles sont
annoncées, dont Christiane Taubira,
Karen Armstrong, Inna Shevchenko (Femen), Axelle Red… Dans cette liste, aucun homme. « Ce n’était pas voulu au départ, mais en construisant le programme,
on s’est rendu compte que les femmes
étaient les plus intéressantes sur ce sujet », explique sans détour une attachée
de presse de l’événement. Quant à la religion, autre volet du titre, aucun représentant ne figure au programme, l’attachée de presse ne mentionnant que la
présence d’une... défroquée. F. J. O.
15
BELGIQUE POLITIQUE
« Si on veut lutter contre
les inégalités, il faut
réduire l’immigration »
Alain Destexhe (MR) sort un livre, réquisitoire de 250 pages contre les conséquences
de politiques migratoires qu’il estime désastreuses. Avec le « puissant lobby
multiculturaliste », la gauche et l’islam en point de mire, mais aussi les élections
de 2019 en perspective, il veut peser sur l’opinion, et sur la ligne de son parti.
L
’an passé, en interview au Vif/
L’Express, le sénateur Alain Destexhe déplorait que son parti, le
MR, n’ait « hélas, jamais fait de
ces questions un enjeu électoral ». Ces questions, l’immigration et l’intégration, Alain Destexhe en parle tant qu’il en est
presque devenu, au prix aussi de
quelques provocations, un des
dépositaires attitrés en Belgique francophone. Entre sa candidature à la tête
de liste MR aux élections régionales et
une sortie décisive sur le label halal du
Toblerone, il publie Avant qu’il ne soit
trop tard (1), 250 pages de plaidoyer en
faveur d’une réduction draconienne de
l’immigration. « Je ferai campagne sur
les thèmes de ce livre », nous annoncet-il déjà alors que le MR, sonné par des
communales décevantes et la rupture
avec la N-VA sur fond de pacte migratoire, n’a pas encore fixé son pro gramme sur ces questions. « Toutes les
propositions reprises dans le livre ont
été envoyées dans les groupes de travail pour la confection du programme
16
EN TR E TI EN : N I CO LAS D E DE CK ER
électoral 2019 », dit encore l’Ixellois.
L’immigration, avance Alain Destexhe,
n’a pas été contrôlée en Belgique, par
faute principalement du regroupement
familial et d’un accès trop facile à la nationalité, dont sont responsables « les
hommes politiques, pas du tout les personnes qui en ont profité ». Les cinq parties de l’ouvrage décrivent cette cause
universelle de toute conséquence négative en un langage dont les cinq intitulés
suffisent à démontrer la neutralité axiologique de son auteur (« immigration :
une fuite en avant » ; « l’asile », « le nouvel
eldorado » ; « des conséquences désastreuses » ; « le défi de l’islam » ; « l’intégration ratée »).
CONTRE UN DROIT
D’ASILE TROP
GÉNÉREUX,
IL VEUT DÉNONCER
LA CONVENTION
DE GENÈVE
On ne reprochera bien sûr pas à Alain
Destexhe de porter un regard engagé sur
un phénomène qu’il considère comme
primordial, mais on pourra s’interroger
à bon droit sur la façon dont son moulin
conservateur fait farine de tout bon grain
et de toute ivraie, tant qu’ils font tourner
sa meule dans son sens, des études de
l’OCDE ou de la Banque nationale, mais
aussi d’enquêtes à la scientificité plus que
douteuse du très libéral institut Itinera
ou du très droitier Parti populaire. S’appuyant sur des constats rédigés sur mesure, il tresse ses propositions. Contre des
écoles musulmanes, il veut revoir le Pacte
scolaire ; contre un droit d’asile trop généreux, il veut dénoncer la Convention
de Genève ; contre un regroupement
familial trop large, il veut réviser la jurisprudence de la Cour européenne des
droits de l’homme ; et contre une intégration trop lâche des personnes immigrées,
il veut s’inspirer de la très sévère politique
néerlandaise. On verra bientôt si Charles
Michel trouve ces idées « du mauvais côté
de l’histoire ». En attendant, Le Vif/
L’Express a rencontré Alain Destexhe. ➜
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
DIDIER LEBRUN/PHOTO NEWS
Alain Destexhe,
le franc-tireur du MR.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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BELGIQUE POLITIQUE
« JE NE SUIS PAS
CONTRE
L’IMMIGRATION,
JE NE VEUX PAS
L’ARRÊTER
MAIS LA FREINER. »
➜ « Avant qu’il ne soit trop tard »,
avez-vous choisi de titrer.
Mais, à lire les 250 pages qui
suivent, on a l’impression que
votre point de vue est qu’il est déjà
trop tard, puisque vous présentez
l’évolution démographique
que vous redoutez comme
mécaniquement inévitable
désormais…
Ce qui est certain, c’est que la combinaison d’un très haut niveau d’immigration
historique et d’un échec relatif de l’intégration mène directement au communautarisme, à une société sans cohésion,
à des problèmes économiques et sociaux
majeurs, voire à la séparation du pays,
compte tenu des démographies différentes entres Bruxelles et les autres
régions du pays. Il est tard, oui…
Mais qu’est-ce qui vous fait dire que
vous pourriez arrêter cette
mécanique ?
L’arrêter, non. On peut la ralentir, et je
pense que c’est notre devoir d’essayer
de garder le contrôle de la société dans
laquelle on vit. Aujourd’hui, l’immigration n’est pas contrôlée. Pourquoi ? Parce
que les trois quarts de l’immigration
nous échappent : c’est le regroupement
familial, l’asile et la clandestinité. Làdessus, on a peu de marge de manœuvre,
et nous devons essayer d’en retrouver,
notamment sur le regroupement familial
et les politiques d’intégration.
18
Les mots que vous choisissez sont
très chargés. Vous parlez
d’Eldorado, de choc des
civilisations, d’islamisation
de l’Europe. Ce sont les mots des
droites populistes qui émergent
partout en Europe…
J’assume tout ça. Les partis traditionnels, en particulier ceux du centre et
de la droite, ont commis l’erreur historique d’abandonner les questions d’immigration à des partis d’extrême droite
ou très à droite. Tout le monde est en
train d’en revenir. Un récent Eurobaromètre montre que la première préoccupation des Belges et des Européens
est l’immigration, donc ce n’est pas un
sujet d’extrême droite. Malheureusement, vous tombez dans cette caricature
qui consiste à dire que si on s’attaque,
à partir de faits, à ces préoccupations,
on est amalgamé à l’extrême droite. Je
trouve inacceptable ce chantage journalistique et intellectuel, parce que les
problèmes sont là !
Sur le fond, alors, que trouvez-vous
d’inadmissible dans ce que fait
Matteo Salvini en Italie,
par exemple ?
Il a arrêté l’arrivée des bateaux, non ? Ça
aurait dû être fait bien avant par des gouvernements du centre ou de la droite.
Personne ne critique non plus l’accord
migratoire avec la Turquie.
Qu’est-ce qui vous distingue de lui ?
Il y a un ton négatif à l’égard des immigrés et des étrangers que je n’aime pas…
Mais vous venez de dire que vous
assumiez ce ton chargé de sens…
Je ne suis pas d’accord, je n’emploie jamais de terme négatif par rapport aux
étrangers. Jamais ! La différence par
rapport à l’extrême droite, c’est que, un,
je ne suis pas contre l’immigration, je
ne veux pas l’arrêter mais la freiner.
Deux, je suis pour l’intégration. Beaucoup d’étrangers s’intègrent, c’est tant
mieux, et c’est une évidence ! Mais je ne
« Il y a longtemps que ce
que Salvini fait aurait dû être
fait par le centre-droit ».
me sens pas obligé de le dire à chaque
phrase, sachant qu’il faut bien constater
qu’il y en a trop qui ne se sont pas intégrés. Trois, je ne m’en prends aucunement aux immigrés, mais bien aux politiques menées par la Belgique. J’ai des
liens profonds et personnels avec des
pays africains et je n’accepte pas ces
amalgames.
Vous demandez une révision
du Pacte scolaire qui, pourtant,
fait partie de nos valeurs…
C’est peut-être le point le plus sensible
du livre. Il y a un problème avec les écoles
musulmanes. Dans l’une d’elles, à Etterbeek, on voit des petites filles voilées
de 8 ou 10 ans à peine… Il n’y en a pas
encore beaucoup, mais dans le système
actuel, il n’y a aucune raison qu’elles ne
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
REMO CASILLI/REUTERS
un courant profond. Nous ne voulons
pas de ce courant chez nous !
se multiplient pas. Je ne dis pas qu’il faut
interdire les écoles musulmanes, mais
il faut, je pense, interdire le financement
par l’Etat des écoles musulmanes. Le
seul moyen de le faire est de revoir le
Pacte scolaire…
Alors on doit choisir : soit le réseau
unique, neutre, soit on ne finance
que le réseau confessionnel
catholique, et donc on installe le
catholicisme en religion d’Etat…
L’objectif doit être de refuser de financer
les écoles musulmanes, qui pourraient
former des citoyens tentés par le fondamentalisme. Le moyen, je ne l’ai pas. Il
faut en débattre. De même, je propose
d’interdire le financement de l’islam par
l’étranger, et je n’ai pas pour ça de solution miracle non plus. Une piste pourrait
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
être l’impôt philosophiquement dédicacé. Je pense qu’une majorité des Belges
partage ce refus d’une société multiculturaliste. Chez nous, je suis désolé,
on ne porte pas de signe religieux,
confessionnel, politique dans les écoles
et dans les services publics…
Le nom même des écoles et des
hôpitaux catholiques est un signe
d’appartenance religieuse.
C’est un signe religieux apaisé, pas une
manifestation de supériorité par rapport
aux autres. La religion catholique n’a
plus rien d’extrémiste ou de fondamentaliste. Il y a vingt ou trente ans, il n’y
avait pas de voile en Turquie, peu en
Egypte ou même en Palestine. Il y a un
fondamentalisme qui n’est pas simplement le fait de quelques illuminés mais
Il y a dans ce livre une forme de
relativisme : les dimensions de
l’immigration et d’intégration qui
vous dérangent ne le sont vraiment
que quand elles concernent les
musulmans et l’islam… Par
exemple, sur l’homophobie. Vous la
dénoncez lorsque vous pouvez la
rattacher à l’islam, mais pas
lorsqu’elle se manifeste dans
d’autres communautés, y compris
immigrées…
Je ne vois pas d’incidents communautaristes, en Belgique, liés à des Polonais,
des Bulgares, des Roumains ou des Africains chrétiens, qui iraient harceler des
homosexuels. Je pense effectivement
que l’intégration est plus difficile pour
les personnes d’origine musulmane que
pour les autres. Il y a davantage de familiarité culturelle entre un Polonais et un
Belge qu’entre un Pakistanais et un Belge.
Un récent sondage montre que
75 % à 80 % des Roumains et des
Bulgares sont opposés au mariage
homosexuel. Or, ce sont les deux
nationalités qui, depuis quelques
années, arrivent le plus en Belgique.
Avouez que si ça avait été
les Marocains, vous en auriez
parlé, non ?
C’est possible, mais c’est indémontrable… Et admettons, même. Il y a un
problème d’intégration des Arabomusulmans. Le problème de l’islam
est beaucoup plus vaste que l’homophobie, c’est un ensemble : c’est l’égalité
hommes-femmes et le droit à changer
de religion...
Vous estimez qu’accueillir les
personnes discriminées parce
qu’elles sont homosexuelles ou qui
risquent de se faire exciser dans leur
pays d’origine n’est pas un moyen de
lutter contre ces injustices.
Comment faire, alors ?
➜
19
BELGIQUE POLITIQUE
➜ Non, je dis qu’on ne peut pas accueillir
Page 119, vous posez une question :
« A-t-on déjà vu ces dernières
années des émeutes qui
n’impliquaient pas de populations
immigrées ou d’origine immigrée ? »
Ces dernières années, la Belgique a
connu des émeutes de gilets jaunes,
de hooligans et de supporters de
football, de dockers anversois…
Ecoutez, si vous cherchez à me dire que
sur un livre de 250 pages, écrit serré, il
20
Charles Michel et Theo Francken. En arrière-plan du livre d’Alain Destexhe,
la rupture entre le MR et la N-VA sur fond de pacte migratoire.
n’y a pas quelques phrases qu’on peut
mal interpréter si on les tire de leur
contexte…
Factuellement, il y a un problème…
Peut-être, je veux bien vous faire quelques
concessions au cours de cet entretien…
Mais c’est comme pour votre raisonnement par rapport à la religion catholique.
J’essaie de pointer un problème lié à l’islam, et vous me dites « oui, mais la religion catholique… » C’est vrai, je vous accorde que cette phrase aurait pu être
formulée autrement, et qu’elle n’est pas
100 % accurate. Mais ce que je veux dire,
c’est qu’on a toujours eu des manifestations de dockers et de syndicalistes. Ce
qu’il y a, c’est que des émeutes de type
ethnique, ou communautariste, des
bandes urbaines, des « crimes d’honneur », des mariages forcés, des « bébés
papiers », ça, c’est récent. Ça remonte à
quinze-vingt ans. C’est un phénomène
criminel que l’on ne connaissait pas.
De la même manière, les attentats
de 2016 n’ont pas été perpétrés par
des immigrés…
Ils sont souvent nés en Belgique, mais
ils sont d’origine immigrée, musulmans, et ils ont commis ces attentats
au nom de valeurs très étrangères à la
société belge. La sécurité, c’est le grand
tabou. Parfois, j’avance sur du terrain
sûr, parce que les chiffres existent, mais
parfois le politiquement correct fait que
je ne suis pas en terrain aussi sûr, parce
que les données ne le permettent tout
simplement pas. C’est toujours votre
biais : vous isolez une phrase, mais vous
ne regardez pas l’image globale. Mais
le fait demeure que l’immigration
apporte un supplément d’insécurité,
depuis la petite délinquance jusqu’au
terrorisme, tout ça dans un cadre de
réduction généralisée de la criminalité
dans les pays occidentaux... Bref, vous
avez surtout essayé
de me piéger ! V
CRÉDIT PHOTO
Vous décrivez l’immigration
comme une bombe sociale.
Pourquoi les principales mesures
devraient-elles être d’ordre culturel
plutôt que socio-économique ?
Je ne fais pas de hiérarchie entre les problèmes économiques et culturels. Mais
je constate qu’on sous-estime ces problèmes culturels, et c’est pour ça que j’y
attache une importance particulière.
Ma conception de l’intégration, c’est de
s’opposer au multiculturalisme et au
communautarisme, c’est de demander
à l’immigré de s’adapter à notre culture,
mais aussi de ne pas dépendre de l’Etat.
Bea Cantillon, de l’université d’Anvers,
l’affirmait en 2017 : 90 % des personnes
qui reçoivent des allocations sociales à
Bruxelles sont d’origine étrangère. Le
raisonnement de la gauche, qui consiste
à être simultanément pour l’immigration
et contre les inégalités est un sophisme
intellectuel et politique complet. Si on
veut lutter contre les inégalités, il faut
réduire l’immigration.
ERIC LALMAND/BELGAIMAGE
tous les homosexuels d’Afrique ou toutes
les femmes menacées d’excision. On n’a
pas d’obligation de résoudre tous les problèmes de toute la planète et de toutes
les cultures. Il y a des programmes de la
Coopération au développement, il y a
des ONG, donc on fait ce qu’on peut. Donc
je ne pense pas qu’on ait une obligation
d’accueillir les millions de femmes qui
courent ce risque d’excision. On ne doit
pas être indifférent, bien sûr. Mais l’indifférence n’est pas non plus un délit.
Immigration
et intégration :
avant qu’il ne soit
trop tard..., par
Alain Destexhe,
éd. Dynamedia, 250 p.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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Les jeunes Belges
désavouent la démocratie
Une enquête interuniversitaire, réalisée à l’occasion des élections communales
et provinciales d’octobre 2018, montre que les 18 - 34 ans privilégient le vote blanc et
sont tentés par une logique antisystème. Du côté francophone, seul Ecolo fait barrage
et, en Flandre, la N-VA. Le Vif/L’Express révèle tous les résultats en exclusivité.
L
’année 2019 s’annonce sportive sur
le plan politique. Et cruciale au niveau électoral. Un triple scrutin –
fédéral, régional et européen – posera, fin mai prochain, des balises
importantes pour l’avenir du pays et
du continent. Le contexte, entre mécontentement exprimé dans la rue
(gilets jaunes, syndicats, manifestants
22
PA R O LIV IE R MOU TO N
climatiques) et crise politique fédérale,
est porteur de changement. Pour en
prendre la mesure, une équipe de chercheurs issus de sept universités francophones et flamandes (Gand, UCLouvain,
Hasselt, ULB, VUB, UNamur et Anvers) a
sondé les états d’âme des votants lors des
communales et provinciales d’octobre
2018. Dans quarante-six communes de
Belgique, les électeurs ont été invités à reproduire leur vote sur une tablette, à la
sortie de l’isoloir, puis à décrypter
leurs choix en répondant à une série de
questions de façon anonyme. Sur 12 637
électeurs approchés par les 228 étudiants
en charge de ce sondage géant, le taux de
réponse s’élève à 43,6 %, ce qui est substantiel dans de telles circonstances.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
FREDERIC SIERAKOWSKI/ISOPIX
Elio Di Rupo (PS)
et Olivier Chastel (MR),
une même confrontation
au vote antisystème.
BELGIQUE POLITIQUE
CDH
51 % hommes
33 % 18 - 34 ans,
21 % 65+
41 % secondaire supérieur
25 548 euros,
revenu moyen
Les résultats, révélés en exclusivité par
Le Vif/L’Express et la RTBF, révèlent des
tendances inquiétantes pour l’avenir du
pays et de notre démocratie. « Ceux-ci
confirment que la Flandre penche de
plus en plus à droite et la Wallonie de
plus en plus à gauche, résume Jérémy
Dodeigne, politologue à l’UNamur, un
des coordinateurs de l’enquête. Cela
confirme l’image d’un pays coupé en
deux, qui risque le blocage du système
en mai 2019. Mais une autre grande tendance a de quoi inquiéter : l’électorat
jeune, dans la tranche d’âge 18 - 34 ans,
désavoue la démocratie et vote en grande
partie blanc ou est tentée par une offre
antisystème, y compris non démocratique comme le PP. C’est préoccupant,
car cela démontre l’incapacité des partis
traditionnels à renouveler leur électorat.
Ce signal d’alerte est confirmé par d’autres indicateurs négatifs au sujet de la
confiance dans nos institutions en Wallonie : c’est vrai à l’égard du gouvernement fédéral de Charles Michel, en raison de sa composition minoritaire du
côté francophone, mais aussi à l’égard
de toutes les institutions wallonnes, en
raison des affaires. »
Trois partis parviennent à capter les
électeurs perdus : Ecolo et le PTB du côté
francophone et la N-VA du côté flamand.
« Mais plus que jamais, le comportement
des électeurs est volatil, jamais les transferts de voix entre partis n’ont été aussi
importants, prolonge Emilie Van Haute,
politologue à l’ULB. Et au-delà du transfert attendu entre le PS et le PTB, ils ont
en réalité tendance à partir dans tous les
sens. » L’analyse en détails du vote pour
les communales et provinciales de 2018
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
montre combien la « mère de toutes les
élections » du 26 mai prochain va rebattre
les cartes.
1
Profil des électeurs :
les jeunes votent
blanc ou PP
Ecolo et le PTB, les deux partis présentés
comme les grands vainqueurs francophones des élections d’octobre dernier,
présentent des profils d’électeurs fort
différents. « Ecolo dispose d’un électorat
très diplômé, avec une forte proportion
Votes blancs
51%
49%
hommes
femmes
37% 18-34 ans
22% 35-44 ans
41% secondaire supérieur
26% supérieur non universitaire
24% universitaire
13% primo-votants
Revenu moyen : 26
303 euros
d’universitaires, très féminin et disposant
de revenus moyens assez élevés, remarque Jérémy Dodeigne. Ce profil,
connu, a été renforcé lors de ce scrutin.
C’est tout le contraire du PTB dont les
électeurs sont moins fortement éduqués,
avec une proportion plus importante
d’hommes et aux revenus moins importants. » Ce qui constitue une surprise, en
revanche, c’est la perception des électeurs
Ecolo lorsqu’ils se situent eux-mêmes
sur une échelle gauche - droite : ils se positionnent en effet plus à gauche encore
que leurs homologues extrémistes.
Le CDH constitue l’autre surprise de
cette enquête sortie des urnes. Tout
d’abord, cette formation, que l’on présente
souvent comme moribonde, semble avoir
réussi le pari de rajeunir son électorat :
avec 33 % de son électorat parmi les jeunes
de 18 - 34 ans, le parti de Benoît Lutgen se
situe au même niveau qu’Ecolo. « Il apparaît par ailleurs que les électeurs CDH
se perçoivent comme étant au centredroit, autant que leurs homologues flamands du CD&V, précise Emilie Van
Haute. C’est sans doute le résultat du repositionnement exercé par leur président
et de son choix de changer de partenaire
en Wallonie, du PS au MR. Les libéraux
francophones, eux, se situent plus à droite
que leurs homologues flamands de l’Open
VLD, pratiquement au même niveau que
la N-VA. » C’est un sentiment intrigant au
vu de la crise qui a fait chuter le gouvernement fédéral de Charles Michel sur la
migration, à la fin de l’année dernière.
Mais cela n’empêche pas qu’une perception générale se confirme au vu du positionnement des partis sur cette échelle :
la Flandre file à droite, la Wallonie penche
à gauche.
Outre Ecolo et le CDH, les électeurs les
plus jeunes sont davantage encore tentés
par le vote blanc (ils représentent 37 % de
ceux qui refusent de choisir), le PTB (ils
représentent 29 % de son électorat), voire
même la logique antisystème et radicale
de droite du PP (ils représentent 40 % de
son électorat même si, dans ce dernier
cas, la prudence est de mise vu le caractère
réduit de l’échantillon). « C’est extrêmement préoccupant car de nombreux observateurs estiment désormais que le Parti
populaire a basculé dans une logique non
démocratique », relève Jérémy Dodeigne.
Les vrais vainqueurs du scrutin seraient
donc ce refus de voter et ce rejet des institutions émanant de la jeunesse. Comme
si une ombre planait sur les scrutins à
venir, avec la perspective d’une tache noire
qui menace de s’étendre.
➜
DÉFI
61 % femmes
25 % 18 - 34 ans,
36 % 65+
40 % secondaire supérieur
25 882 euros, revenu moyen
23
BELGIQUE POLITIQUE
Le profil des électeurs flamands, parti par parti
Revenu moyen annuel de l’électeur (en euros)
29 320
30 640
31 367
33 779
35 296
32 659
31 422
17 %
25 %
19 %
6%
21 %
23 %
21 %
18 %
Proportion d’électeurs diplômés universitaires (en %)
23 %
29 %
11 %
Proportion d’électeurs âgés de 18 à 34 ans (en %)
38 %
35 %
ECOLO
55 % femmes
33 % 18 - 34 ans,
14 % 65+
40 % universitaire
25 853 euros, revenu moyen
D’autres enseignements peuvent
être tirés. Les électeurs plus âgés se trouvent, de loin, chez DéFI, mais aussi au
PS et au MR, qui peinent tous deux à retrouver des couleurs auprès des jeunes
en raison de l’usure du pouvoir. Selon
les enquêteurs, c’est aussi le fruit d’une
certaine propension à justifier leurs mauvais résultats par un complot ourdi à leur
encontre. Enfin, la fracture Nord - Sud
se manifeste aussi au niveau des revenus
moyens, supérieurs en Flandre. « Parmi
les francophones, nous observons le revenu moyen le plus élevé parmi les électeurs des listes locales, parmi les votes
blancs et chez DéFI, constatent les chercheurs. Le revenu moyen le plus bas est
à trouver chez les électeurs PTB, PS et
PP. » De toute évidence, si l’on en croit
cette enquête, nos élus devront reconquérir les cœurs citoyens dans toutes les
catégories de la population.
➜
2
Transferts de voix :
du PS au PTB, du MR… au
PS et de partout à Ecolo
« Le grand enseignement de cette enquête, pour la Wallonie et pour Bruxelles,
c’est la confirmation du transfert de voix
que tout le monde attendait entre le PS
et le PTB, souligne Jérémy Dodeigne. Le
24
24 %
PTB s’affirme définitivement comme
une force politique nouvelle, à la gauche
de la gauche. » L’enquête interuniversitaire compare les votes émis par les électeurs sondés aux législatives de 2014 et
aux provinciales de 2018 – c’est le scrutin
le plus similaire parce qu’il n’est pas
biaisé par l’impact des personnalités locales. Si le PS a conservé 66,8 % des électeurs d’un scrutin à l’autre, il a cédé une
proportion importante de ses voix au
PTB : 15 % ! C’est le chiffre le plus important. Notons toutefois que le PS limite
les dégâts en reprenant dans le même
temps 9,7 % des voix au PTB.
Deux autres transferts de voix ne manquent toutefois pas d’attirer l’attention.
Tout d’abord, le MR perd des voix tous
azimuts, mais il cède surtout 13,3 % de
son électorat au PS (pour ne récupérer
en retour que 4,5 % des voix PS). Le CDH,
lui, laisse glisser 10,7 % de ses électeurs
vers le PS (tout en ne reprenant en retour
que 1,6 % des voix PS). « En général, il y
a eu davantage de transferts de voix lors
de ce scrutin que lors des élections précédentes, pointe Emilie Van Haute, qui
a coordonné ce volet de l’enquête. Les
défections de voix du MR sont quasiment
généralisées (7,7 % au CDH, 7,2 % à DéFI,
8,3 % à Ecolo, mais 1,1 % seulement au
PTB), sans doute en raison de sa situation
au gouvernement fédéral, dont on voit
par ailleurs le peu de soutien qu’il reçoit
du côté francophone. Mais il est loin
d’être le seul à perdre des électeurs. Le
phénomène est généralisé.
Ecolo en profite. Sa progression montre
aussi que, désormais, les électeurs
peuvent changer leur vote dans toutes
les directions. Les écologistes, qui
avaient fortement chuté en 2014, reprennent des couleurs grâce à des voix émanant du CDH (8,3 %), du MR (8,3 %), du
PS (6,1 %), du PTB (5,6 %) et surtout des
votes blancs (16,7 %) - ce qui laisse à penser
qu’Ecolo séduit les déçus de la politique
et que la stratégie prônée par certains
libéraux et socialistes de chasser sur les
terres d’Ecolo n’est pas sans fondements.
« La loyauté des électeurs écologistes est
plus grande que par le passé, poursuit la
politologue de l’ULB : 66,9 % de ses électeurs ont maintenu leur vote entre les fédérales de 2014 et les provinciales d’octobre 2018. Mais le parti pour lequel la
loyauté est la plus grande est, de façon
surprenante, le PTB avec 73,6 %, devant
le PS avec 66,8 %. » Les chercheurs insistent : plusieurs indicateurs montrent que
le PTB s’installe durablement dans le paysage politique wallon. Avec Ecolo, c’est
le parti qui est susceptible d’empêcher
les électeurs de déserter la politique. Cela
va renforcer un débat qui grandit du côté
francophone : le PTB n’est-il pas, à l’instar
du PP, un parti qui rejette fondamentalement les codes de la démocratie ?
En Flandre, la position de la N-VA, leader
incontesté du marché capte l’attention.
MR
55 % femmes
27 % 18 - 34 ans,
24 % 65+
38 % secondaire supérieur
25 420 euros, revenu moyen
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Le profil des électeurs francophones, parti par parti
Revenu moyen annuel de l’électeur (en euros)
24 172
25 853
24 357
25 548
25 420
25 882
25 169
24 %
19 %
13 %
4%
33 %
27 %
25 %
40 %
Proportion d’électeurs diplômés universitaires (en %)
12 %
40 %
12 %
Proportion d’électeurs âgés de 18 à 34 ans (en %)
29 %
33 %
PP
50 % hommes 50 % femmes
40 % 18 - 34 ans,
17 % 65+
44 % secondaire supérieur
25 169 euros, revenu moyen
« C’est le parti qui a le plus faible taux de
loyauté avec à peine 66,5 % d’électeurs
qui lui ont été fidèles, constate Emilie
Van Haute. Cela peut s’expliquer en partie par le fait que le parti nationaliste
vient de très haut. » L’enquête montre
que la N-VA perd des voix de tous côtés.
Au Vlaams Belang en premier lieu, avec
7,9 %. Mais elle perd aussi des voix de
façon substantielle en direction de Groen
(6,9 %), du CD&V (6,7 %) et de l’Open VLD
(5,8 %). Si elle grignote en retour de façon
plus importante l’électorat social-chrétien (7,1 %), la formation de Bart De Wever
doit surtout son salut à sa capacité à
capter les votes blancs (13,4 %). « Toutes
ces données laissent à penser que la stratégie adoptée par la N-VA depuis les communales, consistant à tout faire pour regagner l’électorat du Vlaams Belang,
n’est pas la plus adéquate », déclare la
politologue.
3
Représentation des
femmes et des immigrés :
deux poids, deux mesures
L’égalité de représentation entre les
hommes et les femmes en politique reste
un combat à mener. Des mesures législatives ont été prises pour l’encourager
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
27 %
du côté francophone et lorsque l’on interroge les électeurs à ce sujet, ils confirment le bien-fondé de ce choix. « Les répondants estiment en moyenne que
l’égalité entre les hommes et les femmes
en politique est relativement importante,
constatent les chercheurs. Lorsqu’on
demande aux électeurs de se positionner
sur une échelle de 0 à 10, ils indiquent
en moyenne un score de 7,4. » Il existe
une différence de sensibilité entre Nord
et Sud : les francophones sont davantage
concernés que leurs homologues flamands et donnent en moyenne 7,7 à cet
enjeu contre 7,1.
Par contre, et ce n’est pas une surprise,
la question de la migration polarise davantage l’opinion publique. Les citoyens
d’origine immigrée doivent-ils être représentés en politique ? « Les électeurs
belges sont partagés, analysent les universitaires. Sur une échelle allant de 0 à
10, ils donnent en moyenne un score de
5,8 à l’importance de cet enjeu. » Les
francophones y sont plus favorables que
les Flamands – 5,9 contre 5,6 – mais leur
opinion est bien plus polarisée : 12,3 %
des francophones ne veulent pas de candidat d’origine immigrée, contre seulement 8 % de Flamands dans ce cas.
4
Confiance en nos
institutions : très basse,
surtout en Wallonie
L’importance conjuguée du vote blanc
et de l’abstention en témoigne : en dépit
du caractère obligatoire du vote en Belgique, un électeur sur cinq n’a pas souhaité émettre un choix pour un parti, le
14 octobre dernier. Ce désaveu, on l’a dit,
émane en grande partie de la jeunesse.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul signal
d’alerte qui ressort de cette enquête réalisée à la sortie des urnes. « Les chiffres
concernant le degré de satisfaction à
l’égard du fonctionnement de la démocratie au niveau de la commune montrent également que les plus jeunes électeurs (18 - 34 ans) sont significativement
Les niveaux de confiance
envers les gouvernements
(sur une échelle de 0 à 10)
Gouvernement fédéral
Gouvernement régional
5,2
5,3
Région
flamande
Région de
BruxellesCapitale
Région
wallonne
4,7
5,1
3,9
4,6
moins satisfaits que les catégories plus
âgées, devant les 35 -44 ans », note Jérémy
Dodeigne. Le profil type du citoyen satisfait au sujet de ses édiles locaux ? C’est
« plutôt un homme, relativement âgé, avec
un diplôme du supérieur (non-universitaire), qui vit dans sa commune depuis ➜
PS
52 % femmes
27 % 18 - 34 ans,
24 % 65+
47 % secondaire supérieur
24 357 euros, revenu moyen
25
BELGIQUE POLITIQUE
Positionnement des électeurs sur l’échelle gauche-droite
Flamand
Groen
SP.A
CD&V
N-VA
3,8
4,4
5,4
6,4
3
0
Francophone
0
4
5
Open VLD
Vlaams Belang
3,7
5,7
6,6
PTB
DéFI
PP
3,8
4,7
5,1
4
5
6
Ecolo
PS
CDH
MR
3,7
4,0
5,0
6,0
➜ plus de six ans, et qui se positionne
plutôt au centre-droit. »
Avec une moyenne de 6,1/10, la confiance
dans l’institution communale est, en
outre, largement plus élevée que celle
exprimée au gouvernement régional
(5,1/10) et au gouvernement fédéral
(4,8/10). « Dans ce dernier cas, on atteint
un niveau de défiance très préoccupant,
juge le politologue de l’UNamur. C’est
surtout le cas en Wallonie où le gouvernement Michel atteignait, avant la crise
de fin d’année, un niveau de confiance
moyen de seulement 3,9/10. C’est vraiment très bas, comparé au 5,2/10 de la
Flandre. » L’impact de la formation d’un
gouvernement fédéral largement minoritaire du côté francophone a laissé des
traces profondes dans la perception démocratique francophone. « Ce sentiment
est surtout exprimé parmi ceux qui votent blanc, pour le PP ou le PTB, précise
encore le politologue. Dans leurs rangs,
54 % hommes
29 % 18 - 34 ans,
20 % 65+
47 % secondaire supérieur
24 172 euros, revenu moyen
26
7
PVDA
3
PTB
6
on n’est pas loin de rejeter purement et
simplement nos institutions. » Ce sont,
sans surprise, les partisans des partis
traditionnels qui restent le plus satisfaits
au sujet de nos institutions.
De façon plus large, les enquêteurs soulignent que le niveau de confiance en la
démocratie est nettement plus bas du
côté francophone que du côté flamand.
Alors que le gouvernement flamand de
Geert Bourgeois (N-VA) obtient un taux
de confiance de 5,3/10, il chute à 5,1/10
pour le gouvernement bruxellois de Rudi
Vervoort (PS) et à 4,6/10 pour le gouvernement wallon de Willy Borsus (MR).
Tandis que la confiance moyenne dans
le collège communal s’élève à 6,4/10 en
Flandre, elle n’est que de 5,5/10 en Wallonie. « Systématiquement, la Région wallonne est en décrochage, conclut Jérémy
Dodeigne. Cela montre l’impact des scandales à répétition au sud du pays. Il n’est
pas encore trop tard, mais les partis traditionnels doivent réagir et cesser d’invoquer en permanence un complot médiatique à leur encontre. Cette défiance
est peut-être encore le fruit d’un va-etvient classique en démocratie, où l’opposition a pour mission de s’opposer.
Mais nos dirigeants doivent venir avec
des propositions concrètes pour éviter
que ce désaveu ne s’aggrave encore. »
7
10
10
L’état de notre démocratie avait provoqué une réflexion de fond au carrefour
des années 1990 - 2000, sous la pression
de la montée du Vlaams Belang. Peutêtre est-il venu le temps d’en mener une
nouvelle. V
MÉTHODOLOGIE
L’enquête « sortie des urnes » a été
réalisée le 14 octobre 2018, jour des
élections communales et provinciales.
Les données ont été récoltées par 228
étudiants lors d’entretiens en face
à face, sous la supervision de sept
universités (Gand, UCLouvain, Hasselt,
ULB, VUB, UNamur, Anvers). Sur
l’ensemble des 12 637 électeurs
approchés, le taux de réponse s’élève
à 43,6 % (50,5 % à Bruxelles, 49,4 %
en Wallonie et 39,3 % en Flandre).
46 communes ont été « visitées » :
Aarschot, Anvers, Anzegem, Beringen,
Berlare, Bredene, Bruxelles-Ville,
Charleroi, Deinze, Dilbeek, Dinant,
Doische, Dour, Eeklo, Heers, Héron,
Herstal, Heuvelland, Jette, Koekelare,
Kortenberg, La Louvière, Liège,
Lochristi, Malines, MolenbeekSaint-Jean, Musson, Nivelles, Nevele,
Pepinster, Rebecq, Saint-Josse,
Saint-Nicolas, Schilde, Sint-Niklaas,
Tessenderlo, Tielt, Tongres, Torhout,
Tubize, Vaux-sur-Sûre, Verviers,
Vleteren, Willebroek, Yvoir, Zaventem.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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BELGIQUE WALLONIE
Muriel Targnion versus Valérie De Bue
La future présidente d’Enodia-Publifin se rebiffe
contre la mise en demeure de la ministre
des Pouvoirs locaux. Le Vif/L’Express a lu sa lettre
de revendications datée du 3 décembre dernier.
PAR MA R IE- CÉ CIL E ROY E N
28
« fonctions dirigeantes locales » de
quelques filiales comme Voo, Elicio et
Win (liresur levif.be notre article du 17 décembre dernier : « 2017 : les vrais-faux dirigeants de Nethys »). Muriel Targnion défend le gentlemen’s agreement négocié à
l’époque entre le cabinet de la ministre et
sa prédécesseure, Stéphanie De Simone :
« Le Groupe compte en son sein plus ou
moins 170 indépendants qui constituent
la colonne vertébrale de l’activité économique concurrentielle, argumente-t-elle.
Lorsque des personnes sont liées aux sociétés par des contrats d’entreprise, elles
ne sont évidemment ni membres du personnel statutaire, ni membres du personnel contractuel de l’entreprise et ne sont
Faux pas guetté
Pour terminer, la présidente Targnion
assure qu’avec « un esprit constructif et
positif », des solutions peuvent être trouvées. Il faut toutefois se reporter au début
de son courrier pour deviner un esprit
moins amène, quand elle réclame « la copie de tous documents, notes, rapports,
informations, opinions, factures » des
deux délégués spéciaux qui ont observé
Publifin pendant six mois pour le compte
du gouvernement wallon. On devine les
avocats à l’affût du moindre faux pas.
« J’étais pressentie comme présidente et
nous avions reçu une mise en demeure
en tant qu’administrateurs de Publifin,
justifie la bourgmestre de Verviers. J’ai
rencontré la ministre des Pouvoirs locaux
le 11 décembre dernier. Elle m’a remis le
rapport des délégués spéciaux, mais pas
le reste, et je n’ai toujours pas de réponse
écrite à mon courrier. » V
JOHN THYS/BELGAIMAGE
SOPHIE KIP/BELGAIMAGE
L
a meilleure défense, c’est l’attaque.
Après la mise en demeure adressée à
Publifin, le 20 novembre dernier, par
Valérie De Bue (MR), ministre des
Pouvoirs locaux, Muriel Targnion
(PS), alors future présidente de l’intercommunale, lui a répondu, le 3décembre, dans un courrier à l’en-tête de la Ville
de Verviers dont elle est la bourgmestre.
Elle y revendique le droit des actionnaires de définir eux-mêmes le périmètre des activités de l’intercommunale en
l’absence de « décision coercitive ». Un
processus nécessitant de la discrétion,
plaide-t-elle, afin de « préserver les intérêts de l’intercommunale et des différentes sociétés du groupe et, par-delà,
les intérêts des communes et de la province associées ».
Dans sa mise en demeure interprétée
à juste titre comme un « avertissement
motivé » (pour les initiés, encore une
missive de ce genre et c’est l’envoi d’un
commissaire spécial du gouvernement),
la ministre De Bue invitait aussi Publifin
à faire prévaloir « l’impératif de probité
et de parfaite indépendance notamment
vis-à-vis du management des filiales de
l’intercommunale ». Muriel Targnion
juge ce doute sur la probité des instances
« d’une exceptionnelle gravité » et réclame des explications.
Valérie De Bue s’inquiétait aussi de l’application de « tous les prescrits du décret
du 29 mars 2018 » relatifs au management. Décodage : en 2018, Publifin n’a
pas renseigné les bonnes personnes aux
donc pas soumises aux dispositions qui
concernent les titulaires de telles fonctions. » Selon cette interprétation, le décret
« gouvernance » ne s’appliquerait pas aux
free-lance de Nethys.
Relations tendues entre Muriel Targnion (à g.) et la ministre Valérie De Bue.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
ET LA FLANDRE DANS TOUT ÇA ? PIER RE HAVAUX
Le bon élève pris d’un malaise
de donner à la jeunesse l’enseignement à laquelle
elle a droit.
Certains se prennent à regretter l’école qui visait
l’excellence. « Notre enseignement risque de virer
vers ce qu’on veut éviter : la création de privilèges »,
s’émeut le N-VA Joachim Pohlmann, chroniqueur
au quotidien De Morgen. Le porte-parole de Bart
De Wever a le cœur qui saigne à la vue de ces enfants
qui rapportent à la maison des bulletins truffés de
smileys, où ne figure plus la moyenne de la classe
et où la cote la plus basse qui est infligée est de 9
sur 10. Gare : à force de gommer ainsi tout élément
de comparaison, « les élèves ne sont plus mis au
défi ». En clair : que les meilleurs gagnent, sinon le
nivellement finira par nuire à l’ascenseur social.
Et comme toujours quand un système se grippe,
il faut désigner un coupable. Du supérieur au secondaire, du secondaire au primaire, du primaire
au maternel, « c’est toujours la faute du niveau d’enseignement précédent », déplorent deux spécialistes
en pédagogie dans une carte blanche publiée, le
7 janvier, dans De Standaard. Piet Van Avermaet
(université de Gand) et Kris Van den Branden
(KULeuven) ont un bon conseil à prodiguer à certains donneurs de leçons : « Au lieu de culpabiliser
l’enseignement secondaire, les universités feraient
mieux de balayer devant leurs portes. » D’oser
réfléchir à la hauteur à laquelle elles
placent la barre et de songer aux
moyens de réduire l’inégalité
devant les chances de succès
qu’elles engendrent entre
étudiants. L’enseignement
flamand tangue, sous des
vents contraires. V
« Le porte-parole de Bart De Wever
a le cœur qui saigne à la vue de ces enfants
qui rapportent à la maison des bulletins
truffés de smileys, où la cote
la plus basse est de 9 sur 10. »
HATIM KAGHAT
S
ouffrir d’un coup de mou sur un banc
d’école, cela arrive même aux meilleurs. L’enseignement flamand trahit
quelques signes de faiblesse et ses
forces vives ne cachent plus leurs états
d’âme. L’élève modèle de la classe
belge, toujours mieux coté que son voisin francophone dans les classements
internationaux, semble traverser une
mauvaise passe. Il ne se passe plus une
semaine sans que ses performances
inspirent au nord du pays, au mieux
des interrogations, au pire de vives inquiétudes.
Un record a chassé l’autre en 2018. Avec 240 332
inscrits pour l’année académique en cours, l’enseignement supérieur, surtout universitaire, cartonne
en Flandre et jamais il n’avait encore enregistré une
telle affluence. Mais avec un déficit officiel de 1 424
enseignants, 453 dans le fondamental et 971 dans
le secondaire, l’école obligatoire déprime en Flandre
et jamais encore elle n’avait connu une telle pénurie.
Overdose d’étudiants dans les auditoires, hémorragie de profs dans les classes : les langues se délient
par voie de presse pour pointer les sources d’un
malaise à tous les étages.
A l’automne, ce sont des linguistes de la VUB qui
en appelaient à un plan Marshall pour sauver l’apprentissage des langues étrangères : le Flamand ne
serait plus vraiment le polyglotte qu’il fut. Fin de
l’année, c’est une dégradation de la qualité de l’enseignement qui relance le débat. Des enseignants
confessent alors une fâcheuse impression : l’école
à laquelle ils se dévouent au quotidien est en train
de reculer. Seize directeurs viennent même de déposer plainte auprès du commissariat flamand aux
droits de l’enfant, estimant ne plus être en mesure
Tintin a 90 ans
QUEL AVENIR ?
Comment ranimer l’intérêt des nouvelles générations pour Tintin ?
Question lancinante, alors que les aventures du petit reporter,
commencées il y a nonante ans sur un quai de gare à Bruxelles,
se sont arrêtées en 1976 en Amérique du Sud.
thématique spécifique (ainsi, Le Vif/L’Express a publié en 2014
as encore centenaire, mais presque ! Ce 10 janvier,
le hors-série Le Rire de Tintin. Les secrets du génie comique
l’icône du 9e art fête ses 90 ans. Les aventures de
d’Hergé). De prestigieuses expositions, des rétrospectives et
Tintin démarrent le 10 janvier 1929 dans Le Petit
des colloques célèbrent Tintin ou son créateur (à l’occasion
Vingtième. Ce jour-là, le supplément jeunesse du
du jubilé, une conférence-débat sur Le Congo de Tintin se
quotidien catholique belge Le Vingtième Siècle putient, ce 10 janvier à 13 h 30, à l’hôtel de ville de Bruxelles). Les
blie les deux premières planches hebdomadaires
objets cultes de l’univers de Tintin, fusée lunaire en tête,
d’une bande dessinée qui en comptera 138. Longue
restent prisés des collectionneurs. Les planches originales et
course-poursuite aux péripéties invraisemblables,
crayonnés d’Hergé partent aux enchères pour des centaines
Tintin au pays des Soviets commence sur le quai de
de milliers de dollars chez Christie’s, Sotheby’s ou Artcurial.
la gare de Bruxelles-Nord, où Tintin et Milou prenTintin engendre son propre merchandising et ses propres
nent le train direction Moscou (lire page 34). Pour le petit restratégies marketing.
porter et son fidèle fox-terrier, c’est le début d’une saga de
près d’un demi-siècle qui les conduira aux quatre coins du
globe et même sur la Lune. Pour Hergé, leur créateur, c’est le
Un héros à la retraite
point de départ d’une carrière qui fera de lui le maître inconDemeure néanmoins une question cruciale pour le futur de
testé de la BD franco-belge.
la star de la BD : comment continuer à faire
Nonante ans plus tard, la magie Tintin
vivre l’œuvre d’Hergé alors que les avenopère toujours. Peu de bandes dessinées
tures de son globe-trotter se sont arrêtées
ont été à ce point diffusées dans le monde
en 1976 en Amérique du Sud (dans Tintin
entier et ont suscité autant d’analyses en
chez les Picaros) ? En clair, comment raniLA MAGIE TINTIN
tous genres, de la philosophie à la psychamer l’intérêt des nouvelles générations
nalyse en passant par la sémiologie. RéguOPÈRE TOUJOURS, pour Tintin, elles qui n’ont pas connu cette
lièrement paraissent des ouvrages d’exéépoque où l’on apprenait presque à lire avec
MAIS QUE VA
gètes, des monographies de tintinologues
les albums ? L’aventurier à la houppette aDEVENIR L’ÎCONE
et des numéros spéciaux de magazines
t-il pris sa retraite pour de bon, lui qui, au
consacrés à l’évolution d’un album ou à une
bas de la dernière page du 23e et dernier ➜
DU 9E ART ?
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PA R OLIV IE R ROG E AU
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La sortie de la version originale de Tintin au Congo colorisée était prévue ce 10 janvier, pour marquer le 90e anniversaire du petit reporter,
mais elle est reportée. Au total, les neuf premiers albums noir et blanc doivent ainsi être mis en couleur et devraient sortir tous les deux ans.
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➜ volet de la série (ne comptons pas Tintin et l’Alph-Art, resté bande dessinée moderne », glisse un fan de l’œuvre d’Hergé.
à l’état d’ébauche et publié sous cette forme en 1986), répondait
De plus en plus rares sont les bédéphiles de moins de 40 ans
au capitaine Haddock qu’il était, lui aussi, « pas fâché de se requi se passionnent pour le monde de Tintin au point d’aller
trouver à Moulinsart ? » Les responsables de Moulinsart SA, la
voir des expos et d’acheter des produits dérivés (figurines,
société chargée de l’exploitation commercialede l’œuvre
calendriers, vêtements…). Peu de jeunes baignent encore
d’Hergé, n’ont pas souhaité s’exprimer sur ces thèmes. « En
dans la « culture Tintin » ou peuvent citer les répliques cultes
l’absence d’actualité éditoriale concrète, la direction juge inopdes personnages.
portune cette rencontre prématurée », indiquet-elle. En revanche, deux personnes extérieures
Erosion des ventes
à la société ont accepté de nous parler de l’avenir
Longtemps centré sur les produits élitaires, le
de Tintin : le tintinologue Jan Baetens, professeur
« business Tintin » a, certes, été en partie réà la KU Leuven et auteur de Hergé écrivain, et
orienté vers les enfants. De son côté, Casterman
Alain Berenboom, l’avocat belge de Moulinsart
vend encore par an 500 000 albums des avenSA (interviews pages 36 et 40).
tures de Tintin en langue française. Mais les
Depuis la mort de Georges Remy, en 1983,
ventes s’érodent d’année en année. Sorti en
Fanny Rodwell, sa seconde épouse et la léga2011, le film de Steven Spielberg Le Secret de la
taire universelle de son œuvre, respecte son
Licorne a boosté les ventes de la série, mais le
vœu que Tintin ne survive pas au maître. « Tinsoufflé est vite retombé, d’autant que la réalitin, c’est moi, ce sont mes yeux, mes poumons,
sation des suites annoncées par le réalisateur
mes sens, mes tripes ! » expliquait l’auteur pour
se fait toujours attendre (lire page 42). CasterAprès les Soviets en janvier
justifier son refus d’une prolongation des avenman et Moulinsart SA ont cherché à entretenir
2017, la version originale
tures de son héros après sa disparition. Résulle fonds avec des rééditions et une intégrale en
de Tintin au Congo
tat : Tintin est victime de l’usure du temps. « Il
petit format. Mais cette stratégie de fausses
a été colorisée. Un choix
controversé.
est devenu plus une marque qu’un héros de
« nouveautés » a ses limites.
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Dernière trouvaille commerciale en date pour doper les ventes :
la publication en couleur des versions originales noir et blanc
des premiers albums de Tintin. Le recours à l’informatique, à
la quadrichromie et l’utilisation de tons pastel marquent une
nette rupture avec les techniques traditionnelles de mise en
couleur des albums. Les responsables de Moulinsart SA et de
Casterman jugent que cette colorisation, réalisée par Michel
Bareau, directeur artistique des Studios Hergé, a du sens sur
le plan artistique, qu’elle donne une meilleure lisibilité au récit
et une modernité à l’aventure, les enfants ne lisant plus le noir
et blanc. Toutefois, le résultat divise les tintinophiles. Lors de
la sortie, début janvier 2017, de l’album Tintin au pays des Soviets
colorisé, certains ont crié au non-respect de l’œuvre laissée par
le créateur et au « coup marketing ». L’album a été vendu à 300
000 exemplaires, un tirage comparable à ceux des best-sellers
de la BD classique franco-belge. Dans la foulée, Michel Bareau
a été chargé de mettre en couleur la version originale en noir
et blanc de 1930 de Tintin au Congo. L’album devait en principe
être publié ce 10 janvier, deux ans tout juste après la sortie des
Sovietscolorisé, afin de marquer le coup pour le 90e anniversaire
de Tintin. Mais la publication a été repousséesine die en raison,
nous glisse-t-on de bonne source, de désaccords entre la direction de Moulinsart SA et la maison Gallimard, dont dépend
Casterman. Ce report n’a donc rien à voir avec les polémiques
qui entourent l’album en Belgique et à l’étranger, l’aventure
congolaise relayant sans réserve les stéréotypes et préjugés colonialistes de l’époque de sa création (lire Les métamorphoses
de Tintin au Congo, Le Vif/L’Express du 29 novembre 2018).
Un long purgatoire
TINTIN EN CHIFFRES
• Au total, 250 millions d’albums vendus à ce jour.
• Entre 3 et 4 millions d’ albums vendus par an (langues
française + étrangères), dont 1,5 million en Chine.
• 500 000 exemplaires en langue française vendus par an.
• Nombre de traductions : 120 langues et dialectes.
• Top des ventes à l’international : 1. la Chine ;
2. l’ensemble Royaume-Uni - Etats-Unis ; 3. l’Allemagne ;
4. L’Espagne, territoire très tintinophile.
• Tintin est connu du Danemark à l’Indonésie en passant par
l’Inde, où il peut être lu en anglais, en bengali et en hindi.
• Tintin au pays des Soviets colorisé :
300 000 exemplaires vendus depuis janvier 2017.
tête lors de la dernière rentrée littéraire sont deux vieilles
connaissances : Blake et Mortimer (tome 25), tiré à 420 000
exemplaires, et Lucky Luke (tome 80), sorti à 400 000 exemplaires. Tous les deux ans environ paraît un nouvel épisode
de ces séries, dont les tirages laissent loin derrière ceux des
nouvelles stars de la BD. L’œuvre d’Edgar P. Jacobs est même
un cas d’école : aucun des onze albums publiés par lui en quarante ans n’a atteint, de son vivant, les tirages actuels de la
saga. Dans le catalogue Casterman, éditeur des albums de
Tintin, Alix, le héros gallo-romain de Jacques Martin, poursuit
ses aventures (12 millions d’albums vendus, traductions en
15 langues), et Corto Maltese, le marin romantique créé par
Hugo Pratt, a repris du service en 2015, après vingt-trois ans
de silence. Pari de l’éditeur : faire de ces personnages, repris
par de nouvelles équipes de dessinateurs et scénaristes, des
héros d’aujourd’hui. Tintin, lui, fait bande à part. Au risque
de sombrer dans l’oubli dans deux ou trois générations ? Ou
d’être muséifié pour de bon ? V
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MARK G. RENDERS/GETTY IMAGES
En 2013, Nick Rodwell, directeur de Moulinsart SA, et Benoît
Mouchart, directeur éditorial chez Casterman, ont laissé
entendre qu’une « nouveauté » éditoriale Tintin (une BD ? un
roman graphique ?) sortirait en 2052.
L’annonce a fait le buzz, sans que soit
précisé si c’était une boutade ou du
sérieux. Objectif déclaré : conserver
les droits sur le petit reporter. Car
sans nouvelle aventure, le personnage tombera dans le domaine public
le 1er janvier 2053, septante ans après
la mort d’Hergé. La retraite de Tintin
se poursuivrait ainsi au minimum
pendant plus de trente ans.
Les autres super-héros de la bande
dessinée franco-belge, d’Astérix à Spirou en passant par Ric Hochet, ne
connaissent pas une telle mise au
frigo. Ces séries classiques ont été
poursuivies ou relancées après le décès de leur créateur, parfois avec talent, souvent avec succès. Certaines
sont même devenues les poules aux
œufs d’or de leurs éditeurs. Ainsi, les Par an, Casterman vend encore 500 000 albums des aventures de Tintin en français.
deux tirages BD arrivés nettement en La Chine est au top des ventes à l’international.
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Chez Staline,
où tout a commencé
Burlesque et débridée, la première aventure de Tintin a pour cadre une Russie
communiste de cauchemar. Si les Soviets fascinent, c’est parce qu’on y voit le talent
d’Hergé s’affermir et son héros prendre forme.
C
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’est vers la Russie de Staline que Tintin dirige ses
dans l’établissement ne lui laisse pas le temps d’envoyer ce
premiers pas, le 10 janvier 1929. Présenté comme
pensum à sa rédaction. Sans doute le reportage aura-t-il été
« l’un des meilleurs reporters » du Petit Vingtième, il
récupéré par les sbires du régime.
va vivre de « multiples avatars » en URSS, promet
la vignette d’introduction de Tintin au pays des
La volonté de l’abbé
Soviets. A son départ en gare de Bruxelles-Nord,
Les aventures burlesques de Tintin et Milou se déroulent dans
l’envoyé spécial, gros gamin à casquette, est salué
une Russie de cauchemar. Et pour cause : l’obsession antipar un respectable barbu, rédacteur en chef de son
communiste est omniprésente dans la petite bourgeoisie
journal. Tintin promet à ses confrères de leur enconservatrice belge de la fin des années 1920, dont Hergé fait
voyer « des cartes postales, de la vodka et du capartie. Tintin est né d’une commande ferme du patron et guide
viar » ! Milou s’inquiète des puces et des rats qui, a-t-il « enspirituel du dessinateur, l’abbé Norbert Wallez, grand admitendu dire », infestent la Bolchevie. Après le départ du train
rateur de Mussolini. Il fallait montrer aux jeunes lecteurs du
Bruxelles-Berlin-Moscou, tandis que Tintin s’est endormi,
Petit Vingtième toute l’horreur de l’enfer rouge.
un agent soviétique fait sauter dix wagons, provoquant la
Caricaturale, l’aventure n’est pas pour autant coupée de la
mort de 218 personnes. Visé par l’attentat, le journaliste s’en
réalité : au moment même où Hergé envoie Tintin au pays des
sort presque indemne et poursuit sa route.
Soviets, « Staline se lance dans une gigantesque entreprise
De page en page, les rebondissements se succèdent, largede liquidation des koulaks. La même année, à l’occasion de
ment improvisés, car Hergé les imagine sans trame préconçue.
son 50e anniversaire, il donne le coup d’envoi au culte de la
« Parfois, le matin même, je ne savais pas ce qui allait paraître
personnalité », signale Pierre Assouline, auteur de Hergé (Plon,
l’après-midi […]. Alors je faisais ça rapidement, sur un bout
1996), biographie de référence du dessinateur. Mais Hergé n’a
de table », confiera-t-il en 1974. Quand le reporter à la culotte
pu aller sur le terrain préparer son récit et n’exploite pas ce
de golf quitte Bruxelles, c’est encore un personnage pataud,
contexte politique répressif et dictatorial. Le seul « guide de
dont les cheveux sont collés au front. Son allure devient moins
voyage » fourni à ce jeune homme de 21 ans est un recueil
lourde en cours de récit et sa célèbre houppette se redresse
de clichés anticommunistes, Moscou sans voiles (1928), de
pour de bon quand il vole la décapotable de
Joseph Douillet, ancien consul de Belgique
policiers allemands pour rejoindre la Russie.
à Rostov-sur-le-Don. Plusieurs séquences
« Dans cette aventure, Tintin n’est pas encore
de l’aventure sont directement empruntées
le généreux jeune homme que nous connaisà ce témoignage. Parmi elles : le simulacre
sons, note le tintinologue Philippe Goddin.
d’élections auquel Tintin assiste, ou encore
C’est un matamore qui règle leur compte à
les fausses cheminées d’usine montrées aux
tous ceux qui ne lui plaisent pas. » En revisiteurs anglais. « Les Soviets ont fait de
« AU PAYS
vanche, les Soviets est la seule histoire de
Moscou un bourbier infect ! » déplore le petit
toute la série où l’on voit Tintin exercer son
reporter de passage dans un quartier miséDES SOVIETS,
métier de journaliste de presse écrite : dans
rable et dévasté. Tintin y croise des enfants
TINTIN EST
sa chambre d’auberge, il rédige un article
des rues et s’indigne : seuls les habitants afENCORE
long de plusieurs dizaines de feuillets. Mais
filiés au parti bénéficient d’une distribution
l’intervention nocturne d’agents soviétiques
UN MATAMORE. » gratuite de pain.
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En cours de récit, l’allure de Tintin devient moins pataude et sa houppette se redresse pour de bon
quand il vole la décapotable de policiers allemands.
Un langage nouveau
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pas de bondir, courir, chuter. Il saute sur un side-car, tombe
dans des autos, emprunte un monoplan… « Sous l’influence
Œuvre manichéenne au dessin maladroit, la première étape de
des comics américains, l’auteur est passé de la conception illa saga hergéenne est avant tout une succession de gags et de
lustrative qui était encore la sienne au moment de Totor à
suspense. Hergé lui-même la considérait comme une « erreur
celle d’un langage nouveau, où texte et images se complètent
de jeunesse ». Elle contient néanmoins en germe toute l’œuvre
sans se répéter », note le tintinologue Benoît Peeters, auteur
du maître. L’auteur imagine des scènes qu’il développera dans
du Monde d’Hergé (Casterman, 2004). L’humour et le sens de
les aventures suivantes : Tintin scaphandrier, le tueur chinois
la litote d’Hergé font mouche : après l’explosion de son train,
au sabre recourbé, les voix diffusées sur disque de phonographe,
Tintin, en piteux état, commente avec flegme : « Il a dû se prola poursuite en canot à moteur, la panne de voiture, l’effet boule
duire quelque chose d’anormal. » Le dessinateur prise la déde neige, le peloton d’exécution… Dans cette histoire au surrision et le jeu de mots : un agent de la Guépéou chargé de surréalisme absurde s’amorce aussi la grammaire de la « ligne
veiller Tintin lui tend un piège – le coup de la peau de banane
claire » et se fixent les codes de la BD encore en vigueur de nos
façon Quick et Flupke – et espère être décoré de « l’ordre de la
jours, y compris dans les mangas, où ils sont poussés à l’extrême :
faucille d’aluminium étiré ».
nuages de poussière, gouttes de sueur après une frayeur, étoiles
Publié à 10 000 exemplaires par les Editions du Petit Vingtième
lors d’une collision, bougies des 36 chandelles, traces horizonen septembre 1930, Tintin au pays des Soviets est le seul des
tales pour exprimer la vitesse, personnages aux nez ronds, onopremiers albums d’Hergé à ne pas avoir
matopées (« crac », « boum », « bang »,
été repris dans les années suivantes par
« tacatac », « plouf », « pfuitt »…).
les éditions Casterman. Rapidement
Les phylactères (bulles) sont désordevenu introuvable, l’album n’a été rémais intégrés dans les vignettes (les
édité qu’en 1973, dans le tome I des Arlégendes figuraient sous l’image dans
chives Hergé. Objectifs : contrer les édila précédente histoire d’Hergé, Totor
tions pirates qui circulaient à l’époque
CP des hannetons) et les formes des
et satisfaire la curiosité des tintinodessins sont fermées, comme dans un
philes. L’album est ressorti en 1981 sous
vitrail, ce qui permet des aplats de couforme de fac-similé tiré à 100 000 exemleur. En la matière, Hergé s’inspire des
plaires. Jamais remanié par les Studios
techniques et du style des maîtres qu’il
Hergé, il est resté dans son format oriadmire : le dessinateur animalier Benginal, en noir et blanc, jusqu’à ce qu’en
jamin Rabier (Gédéon, Les Fables de
2017 Casterman et Moulinsart, la société
La Fontaine…) et Alain Saint-Ogan
chargée de l’exploitation commerciale
(Zig et Puce). Tintin doit également
Tintin n’aura pas le temps d’envoyer
de l’œuvre, en publient une version
beaucoup à Chaplin et Harold Lloyd :
à Bruxelles son long reportage
sur la Russie de Staline.
colorisée. V
comme eux, le petit reporter n’arrête
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« Il faut ouvrir les portes »
Pour Jan Baetens, professeur à la KU Leuven et spécialiste de l’œuvre d’Hergé,
la pérennité de Tintin passe par l’ouverture aux réinterprétations de son univers.
EN TR E TI E N : O LIV IE R R OGE AU
Tintin fête ce 10 janvier ses 90 ans d’existence.
Que vous inspire cet anniversaire ?
Chaque anniversaire de Tintin, chaque jubilé de la naissance
ou de la mort d’Hergé donne lieu à une célébration sous une
forme ou une autre. C’est une nécessité économique, puisqu’il
n’y a pas de nouveaux albums, la volonté d’Hergé ayant été
jusqu’ici respectée. Pour qu’un héros de bandes dessinées survive, il faut régulièrement relancer l’attention médiatique.
Faute d’aventures inédites de Tintin, des événements sont
organisés : expos, colloques, rééditions… D’autres personnages
célèbres, comme Spirou et Fantasio ou Blake et Mortimer,
sont moins soumis à de telles contraintes, car leurs histoires
se poursuivent, non sans succès. Si Moulinsart et Casterman
ont pris l’initiative de mettre en couleur les albums originaux
des aventures de Tintin, c’est pour que le petit reporter revienne
tous les deux ans dans l’actualité. Le travail de colorisation
est bien exécuté, mais ce projet éditorial, comme les fac-similés
des versions originales ou les expositions dans les musées,
souligne une fois de plus l’aspect « œuvre du passé ».
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Le petit reporter reste un héros mythique ?
Oui, mais il n’est pas correct d’affirmer qu’il est universel. Lors
de mes séjours aux Etats-Unis ou même au Royaume-Uni, je
suis frappé de voir à quel point des spécialistes de la BD ignorent
à peu près tout de l’œuvre d’Hergé. Outre-Atlantique, Tintin
est mal connu et on peine à trouver ses albums. En GrandeBretagne, il est un objet de nostalgie, rattaché au monde de
l’enfance. Très rares sont ceux qui, outre-Manche, se livrent
à une lecture adulte de l’œuvre. Le contraste est frappant avec
la France et la Belgique francophone, où des bataillons de sémiologues, philosophes, psychanalystes et autres experts explorent sans fin le monde de Tintin.
Et en Flandre, comment voit-on l’œuvre d’Hergé ?
La série n’y a jamais été vraiment populaire. Pour certains
Flamands, elle a toujours fait figure de bande dessinée d’intellectuels. Pour d’autres, proches de la sensibilité anglosaxonne, Tintin est un divertissement enfantin comparable
à Bob et Bobette, une institution au nord du pays. Seuls les
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ROB STEVENS
Flamands qui lisent les albums de Tintin en
français savent qu’il existe une exégèse de ces
aventures. A cet égard, la Belgique est le meilleur
des laboratoires pour savoir si Tintin survivra
au XXIe siècle, voire au XXIIe. Car les traditions
francophone et anglo-saxonne s’y mêlent. Cela
dit, le handicap majeur de Tintin sur la scène
internationale est la difficulté de traduire ses
aventures. En français, il y a une richesse et une
profondeur de la langue qui donnent un réel
plaisir de lecture, d’autant que les textes originaux n’ont pas pris une ride. Dans les langues
étrangères, les dialogues sont moins drôles, souvent artificiels, et les traductions vieillissent
vite : il faut refaire les versions en néerlandais
tous les vingt ou trente ans.
de lecteurs. Pourtant, aucun espace, aucun mur
du musée Hergé de Louvain-la Neuve ne fait
une petite place aux planches de Charles Burns.
J’espère qu’il y aura d’autres réappropriations
et réinventions de ce genre, que Tintin fera des
« petits » !
Tintin a tenté de conquérir l’Amérique. En
vain. Pourquoi les super-héros américains,
eux, ont-ils réussi à conquérir le monde ?
Jan Baetens :
Superman, Batman et d’autres super-héros ap« La Belgique est le meilleur
parus juste avant la guerre ont été modernisés
des laboratoires pour
savoir si Tintin va
à plusieurs reprises depuis la fin des années
survivre longtemps
1950, ce qui a assuré leur survie. Leurs créateurs,
encore. »
simples employés, n’avaient rien à dire sur leur
destinée. Les droits étaient détenus par des sociétés de production qui avaient tout intérêt à faire fructifier leurs licences.
Ces séries n’ont cessé de connaître des améliorations artistiques
Que va devenir Tintin en l’absence
et narratives, reflets de l’évolution de la société et des mentade nouvelles aventures ?
lités. D’où leur succès mondial. Tintin, lui, n’a pas bénéficié
Le défi majeur est l’adaptation de l’œuvre d’Hergé à d’autres
d’un tel contexte. C’est donc un petit miracle si ses aventures
supports que la bande dessinée. L’impact esthétique et émointéressent toujours autant de monde. Mais je ne suis pas sûr
tionnel des dessins animés est loin d’atteindre le niveau des
que la transmission de l’œuvre soit assurée si elle reste longalbums. J’ai peu apprécié The Secret of the Unicorn, le film de
temps encore enfermée dans l’imaginaire imposé par l’auteur.
Steven Spielberg en images de synthèse sorti en 2011. Je n’ai
Les jeunes ne lisent plus les aventures de Tintin, alors qu’ils
pas le sentiment que c’est avec des productions de ce type que
plébiscitent d’autres séries classiques. Kuijfje a presque disparu
le mythe de Tintin pourra être relancé. Le fait qu’il n’y ait pas
de la culture flamande.
eu de suite rapidement prouve que le film n’a pas réellement
fonctionné. C’est un hapax dans la carrière du réalisateur améQuel est votre regard sur la politique éditoriale
ricain, qui avait déjà tout dit avec Indiana Jones, personnage
adoptée depuis la mort d’Hergé ?
dont les aventures sont inspirées de celles de Tintin. Ces films
Casterman et Moulinsart présentent la série comme une œuvre
d’action ont une intensité qui ne correspond pas à l’esprit, au
homogène, alors qu’elle ne l’est pas. Les premiers albums sont
rythme et à l’humour de la bande dessinée. La ligne claire
des « péchés de jeunesse », Hergé l’a reconnu, et les derniers,
d’Hergé n’est pas seulement une façon de dessiner, c’est aussi
partiellement faits par lui, sont les plus faibles. Cette diversité
une manière de raconter, difficile à restituer à l’écran.
est masquée : toutes les aventures ont été nivelées, comme le
montre la 4e de couverture des albums, où figure l’ensemble
Moulinsart exerce un contrôle strict sur l’image de
Tintin. Quelles conséquences pour l’avenir du héros ?
de la série. Les nouveaux lecteurs ne sont donc pas guidés
Cette politique me paraît légitime : elle respecte la façon dont
dans leurs choix. Il faudrait les inciter à faire le tri, à plonger
Hergé pensait son travail et son œuvre. Mais elle fait obstacle
d’abord dans les chefs-d’œuvre que sont les albums sortis
aux interprétations qui s’écartent de l’image officielle. Il y
juste avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur les
aurait pourtant tout intérêt à accepter et même à encourager
plans narratif et technique, ces histoires-là sont les plus subtiles,
des visions différentes, voire « hérétiques » du monde de
les plus intelligentes. Pour faire apprécier ce qui est vraiment
Tintin. La pérennité d’une œuvre tient à la qualité et à la diexceptionnel dans le travail d’Hergé, il faudrait donc rompre
versité de ses lectures. Plus que toute autre aventure en bande
avec l’approche monolithique des aventures adoptée jusqu’ici.
dessinée, celles de Tintin donnent lieu à des thèses, des anaMême dans Le Secret de La Licorne, sommet de la série selon
lyses, des débats. C’est réjouissant, mais cette dynamique
moi, il faut avoir le courage de distinguer les trente premières
n’est pas assez soutenue. Il faudrait ouvrir les portes pour « acpages, vraiment extraordinaires, de la suite, plus inégale. Je
tualiser » l’œuvre. L’historien de la culture Jean-Marie Aposne dis pas cela pour dévaloriser le génie de l’auteur. Dans les
tolidès est l’un de ceux qui ont le plus fait pour renouveler
poèmes les plus merveilleux, il y a des vers moins réussis que
l’exégèse de l’univers de Tintin, mais ses idées sont peu apd’autres. La scène où Haddock mime le récit du journal de
préciées par les gardiens du temple. De même, de 2010 à 2014,
bord de son ancêtre en se saoulant est digne, elle, de figurer
Charles Burns, l’auteur de BD américain, a publié une fascidans une anthologie de la littérature belge. L’Oreille cassée
nante saga en trois volets émaillée de références explicites
est une autre aventure drôle, exotique, qui ouvre une fenêtre
aux aventures de Tintin. Il revisite l’univers hergéen dans un
sur le monde. J’ai aussi un faible pour le Crabe aux pinces
style et un esprit différents. C’est grâce à de telles démarches
d’or, cocktail explosif où apparaît pour la première fois le
que le petit reporter peut toucher de nouvelles générations
capitaine Haddock, ivrogne pitoyable et désespéré victime ➜
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➜ de nombreuses rechutes. Il est pro-
demi-siècle, c’est en raison des changements qui ont transformé la société : à côté
du modèle familial traditionnel, il y a
désormais beaucoup de familles monoQu’est-ce qui vous dérange le plus
dans la série telle qu’on peut la
parentales et recomposées, et même des
couples homosexuels. Les adolescents du
découvrir aujourd’hui ?
e
Certains albums ont été massacrés. C’est
XXI siècle peuvent se reconnaître dans
surtout le cas de L’Ile Noire, aventure qui
Tintin, personnage indépendant, qui vit
a subi de profondes transformations.
non pas avec papa et maman, mais avec
Edité à la fin de 1938, l’album a été une
le capitaine Haddock et le professeur Tourpremière fois restructuré en 1943. Avec
nesol, deux adultes non mariés et du
le remplacement des 124 planches en noir
même sexe. Le succès de Tintin tient au
« Chaque fois que je prends l’avion,
et blanc par 62 pages en couleur, des effets
fait qu’il est à la fois non adulte, voire antije repense à cette case de Tintin au Tibet
de suspense et de tension de fins de pages
adulte,
et très ancré dans les valeurs adultes
où Haddock va se casser la figure. »
ont disparu. Plus grave : l’aventure a été todu monde moderne occidental : la vitesse,
talement redessinée en 1965 pour actualiser les véhicules, les
l’action, la technologie, le progrès, la justice, l’humanisme. Hergé
vêtements et corriger les décors qui ne correspondaient pas à
a pendant toute sa vie été sensible aux nouveaux moyens de
la réalité britannique. Cette adaptation repose sur les croquis,
transport et de communication. Vers la fin de L’Ile Noire, histoire
photos et documents rassemblés en Angleterre par Bob De Moor,
parue dans Le Petit Vingtièmeen 1938, Tintin découvre un poste
le collaborateur d’Hergé. Casterman devrait avoir le courage de
de télévision qui diffuse en direct les acrobaties aéronautiques
brûler cette version modernisée, qui modifie la vision que nous
involontaires des Dupondt. A l’époque, les jeunes lecteurs du
avons du récit. Le trait original d’Hergé, minimaliste et stylisé,
journal ont dû trouver cet écran fort exotique. En France, les védonnait une dynamique au dessin qui a disparu dans la version
ritables émissions ne commencent qu’en 1949, avec la création
actuelle, « naturalisée » et remplie de détails. Le Sceptre d’Ottokar
de la RTF et du premier journal télévisé, et très rares sont les
a, lui aussi, été complètement redessiné : Edgar P. Jacobs a
foyers belges équipés en téléviseurs avant la fin des années 1950.
enrichi et « balkanisé » les décors et les costumes. Dans ce casLa scène dessinée par Hergé dans L’Ile Noireest, d’après mes relà, je ne dirais pas qu’il s’agit d’une catastrophe absolue : l’album
cherches, la première mention de la télévision dans la littérature
a perdu certaines de ses qualités, mais il en a gagné d’autres.
francophone. Il est frappant de constater que le roman français
a, jusqu’à nos jours, ignoré ou méprisé le petit écran.
En quoi Tintin reste « moderne » au XXIe siècle ?
Quelles scènes des aventures de Tintin
C’est un héros auquel les jeunes peuvent s’identifier facilement,
vous reviennent souvent à l’esprit ?
voire avec enthousiasme. D’abord parce que c’est un reporter
Chaque fois que je prends un avion, je repense à une scène du
et un aventurier. Il sillonne le monde et rêve, comme beaucoup
début de Tintin au Tibet. Sur le tarmac de l’aéroport de New
d’entre nous, d’en réparer les injustices. Ensuite parce qu’il
Delhi, Haddock grimpe en courant sur une passerelle éloignée
n’a pas de famille, pas de parents qui pourraient faire obstacle
d’un appareil et se casse la figure. J’ai toujours eu peur de faire
à ses projets de voyages orientaux, africains ou sud-américains.
une chute pareille ! Dans les hôtels, où je passe une partie de
Si Tintin apparaît plus « moderne » aujourd’hui qu’il y a un
ma vie, je vois partout des espions bordures, comme ceux qui
hantent l’hôtel Cornavin, à Genève ! Quand je fais le trajet
Genève - Lausanne en train, je revis le parcours de Tintin et
Haddock dans L’Affaire Tournesol. Parmi les jurons du capitaine,
il y a une réplique des Bijoux de la Castafioreque j’utilise parfois :
« Espèce de catachrèse ! ». C’est à la fois violent et très poli. Plus
précisément, Haddock hurle au téléphone : « Mais je ne vous
insulte pas, espèce de catachrèse ! ». On rate une part essentielle
de l’œuvre d’Hergé en se focalisant sur les images et les thèmes
des aventures. Or, l’auteur est aussi un inventeur de jeux de
mots et un grand dialoguiste, encore meilleur selon moi que
Prévert au cinéma. Alors que la plupart des dialogues de bandes
dessinées sont très artificiels, Hergé a presque toujours le mot
juste. Chaque phrase est à sa place, comme dans une œuvre
poétique ou un grand film de Jacques Tati. Voyez la justesse
avec laquelle Tintin et Haddock se saluent au début de chaque
histoire. Admirez les jeux entre l’image et le texte : quand, dans
Le Trésor de Rackham le Rouge, Tournesol dit « toujours à l’ouest »,
« Dans les hôtels, je vois partout des espions bordures,
comme ceux de Genève, dans L’Affaire Tournesol. » il part dans l’autre sens, vers la droite ! V
© HERGÉ/MOULINSART 2019
fondément humain.
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LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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« Même sans nouvelles aventures,
Tintin ne va pas disparaître »
Tintin doit-il reprendre du service ? Pour Alain Berenboom, l’avocat de Moulinsart,
donner une suite aux grandes œuvres littéraires n’a pas de sens.
EN TR E TI E N : O LIV IE R R OGE AU
Sur le principe, une relance
de la série est-elle souhaitable ?
Personne n’imagine donner des suites aux grandes œuvres littéraires. Qu’il s’agisse des romans de Flaubert ou d’Autant en
emporte le vent, de Margaret Mitchell, seul l’original compte.
Les reprises, quand il y en a, sont des bouquins dépourvus d’intérêt et vite tombés dans l’oubli. Se glisser dans les bottes d’Alexandre Dumas serait ainsi du plus haut ridicule. Dans le domaine
de la bande dessinée, les suites ne sont pas toujours des réussites
et relèvent souvent d’une démarche commerciale. Beaucoup
jugent médiocres les Bob et Bobette publiés après la mort de
Willy Vandersteen. Dans le cas des Blake et Mortimer, le génie
d’Edgar P. Jacobs tient au fait que son style et le cadre de ses
histoires ont évolué, pour rester contemporains : rien de commun
entre l’ambiance de guerre mondiale du Secret de l’Espadon,
commencé en 1946, et le thème de la cybernétique développé
dans Les Trois formules du professeur Sato, l’ultime épisode paru
au début des années 1970. Les albums des nombreux
repreneurs de la série ne respectent pas cette logique :
tous se déroulent dans les années 1950 (NDLR : sauf
deux des plus récents, situés dans les années 1940) et
apparaissent comme des sous-Marque jaune.
Si Tintin sort un jour de sa retraite,
quelle option choisiront les repreneurs ?
Comme Jacobs, Hergé collait magnifiquement à son
40
STEYE RAVIEZ/BELGAIMAGE
L’avenir du petit reporter passe-t-il, tôt ou tard,
par la reprise de ses aventures ?
Fanny Rodwell, héritière de l’œuvre d’Hergé, a toujours dit
qu’elle ne voulait pas aller contre la volonté exprimée par le
dessinateur au milieu des années 1970. C’est respectable, car
sur le plan financier elle aurait tout intérêt à autoriser la poursuite de la série. Les nouvelles aventures de Blake et Mortimer,
vendues à des millions d’exemplaires depuis 1996, donnent
une idée des tirages que pourraient atteindre de nouveaux albums de Tintin. Cela dit, même si ses aventures ne reprennent
pas, le reporter ne va pas disparaître : comme celle des grands
auteurs de la littérature française, l’œuvre d’Hergé est éternelle.
Mais il est vrai qu’elle s’adresse de moins en moins aux plus
jeunes, alors que ma mère m’a fait découvrir les aventures de
Tintin quand j’avais 5 ans.
Depuis la mort de Georges Remy en 1983, Fanny Rodwell, héritière
de son œuvre, respecte son vœu que Tintin ne lui survive pas.
époque : Le Lotus bleu, prépublié en 1934-1935, ou encore Les
Picaros, paru en 1976, ont pour contexte les événements politiques de leur temps. Tintin au Tibet correspond à l’époque
de la redécouverte du bouddhisme en Occident. Si Tintin reprenait un jour du service, ce qui ne sera sûrement pas le cas
de mon vivant, la tentation serait forte, une fois de plus, d’imaginer des aventures vintage. Johan De Moor a procédé ainsi
quand il a repris dans les années 1980 les histoires de Quick
et Flupke d’Hergé, mais il est vrai que moderniser les aventures
d’avant-guerre des gamins de Bruxelles aurait été absurde.
REPORTERS
Tintin est-il un cas à part dans le petit monde
de la BD classique franco-belge ?
Pas tout à fait : Gil Jourdan est également un héros sans postérité.
Après la mort de Maurice Tillieux, en 1978, sa femme et ses filles,
devenues propriétaires du personnage, ont refusé le
projet des éditions Dupuis de faire reprendre la série.
En octobre dernier, Dupuis a publié Les Bijoux de
la Bégum, tome 1 de la série Atom Agency. Yann et
Schwartz, les auteurs, l’ont conçu comme un Gil Jourdan : histoire policière du même genre, profil des trois
héros similaire. Mais ils ont dû rebaptiser les membres
de ce trio, faute d’avoir obtenu l’autorisation de
Alain Berenboom. reprendre les personnages de Tillieux. V
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Tintin, prisonnier d’Hollywood
Quand sortira Prisoners of the Sun, le deuxième volet des aventures
de Tintin en images de synthèse, projet sans cesse reporté ? Peter Jackson,
qui doit le réaliser, envisage de travailler sur le script cette année.
C
apitaine, capitaine, ne voyez-vous rien venir ? » Sorti en
Rouge, qui est pourtant la suite du Secret. L’apparence photo
octobre 2011, le film de Steven Spielberg The Adventures of
réaliste des personnages les rend peu expressifs, voire grotesques
Tintin : The Secret of the Unicornavait été présenté comme
(les nez des Dupondt !). Leur représentation en volume et les
le premier volet d’une « trilogie Tintin ». Mais les années
plans surchargés de détails brouillent la « ligne claire » chère à
passent et le réalisateur américain se contente de répéter
Hergé. Certains protagonistes des albums sont éliminés ou
de temps à autre que le cinéaste néo-zélandais Peter Jackvoient leur rôle transformé (Sakharine, personnage secondaire
son (Le Seigneur des anneaux), appelé à réaliser le deuxième épidans la BD, devient ainsi le méchant principal de l’histoire,
sode, « se prépare à travailler sur le script ». C’est encore ce que le
à la place des frères Loiseau, escamotés) et le final de ce film
réalisateur des Dents de la mer a affirmé en mars 2018, estimant
d’action échevelé déçoit.
que « Tintin 2 », que Spielberg produira, ne sortira pas avant trois
La Licorne de Spielberg n’a pas réussi à faire oublier la série
ans, donc plus de dix ans après le premier film. Peter Jackson,
télévisée d’animation produite en 1991 par les sociétés Ellipse
lui, a reconnu en octobre que rien n’avait encore été entrepris,
(France) et Nelvana (Canada). Si elle a longtemps été boudée
mais qu’il pensait se mettre à l’écriture du scénario en 2019. Titré
par les puristes pour la fadeur de son graphisme, elle est plus
The Adventures of Tintin : Prisoners of the Sun, le nouvel opus
fidèle à l’œuvre d’Hergé (le scénario a été supervisé par le tinmixera les histoires des albums Les 7 Boules de Cristal et
tinologue Philippe Goddin) que le film du réalisateur américain.
Le Temple du Soleil.
Rediffusés à de nombreuses reprises, les 39 épisodes demeurent,
Reste que le premier volet n’a pas rencontré outre-Atlantique
par leur impact sur des générations d’enfants, la référence able succès escompté : les recettes y ont à peine dépassé la barre
solue de l’exploitation à l’écran de la licence. Le générique, où
des 77 millions de dollars, pour un budget de 135 millions de
on voit Tintin et Milou courir sur place devant un cercle jaune,
dollars. C’est grâce à l’international (France, Grande-Bretagne
est devenu culte, tout comme la BO qui l’accompagne, expression
et Espagne en tête) que le film est parvenu à faire des bénéfices
musicale accomplie des thèmes de l’aventure et du danger. Le
(près de 300 millions de dollars de recettes). Et ce grâce à un
chef d’orchestre belge Dirk Brossé, qui a dirigé le concert Autour
énorme budget promotionnel : Sony et Paramount ont investi
de Tintin à la Philharmonie de Paris, le 17 juin dernier, n’a pas
100 millions d’euros dans la campagne médiatique. Réalisé
manqué d’en faire le clou du spectacle. V
en images de synthèse et en motion capture (captation de mouThe Secret of the Unicorn,
sorti en 2011, ne figure pas parmi
vements en 3 D), ce film ne figure
les réalisations majeures
pas parmi les réalisations made Steven Spielberg.
jeures de Spielberg. Il a d’ailleurs
vite sombré dans l’océan de l’oubli, à l’image de la Licorne, le vaisseau du chevalier François de Hadoque. Bon nombre de cinéphiles
et de tintinophiles sont restés perplexes devant l’adaptation. Ils
l’ont trouvée très éloignée de l’esprit, du rythme et de l’univers graphique des albums de Tintin. Le
scénario intègre artificiellement
l’intrigue du Secret de La Licorne
à celle du Crabe aux pinces d’or et
ne reprend quasiment aucun élément du Trésor de Rackham le
AMBLIN ENTERTAINMENT/WINGNUT F/BELGAIMAGE
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LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
RÉCIT BÉNIN
Au nord-ouest du Bénin, l’ONG belge Iles de paix
déploie deux programmes ambitieux pour lutter
contre la pauvreté des familles et des sols.
Pour les villages les plus isolés, c’est le début de jours
déjà meilleurs qu’hier et d’un avenir durable.
En novembre dernier, elle est partie à leur rencontre
avec deux agriculteurs belges. Le Vif/L’Express
était aussi du voyage.
Accompagnés par des agronomes,
les habitants de Tapoga acquièrent
les connaissances pour faire pousser
des fruits et légumes en saison sèche.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
CHRISTOPHE LEROY
D
PAR C HRI STO P HE LE ROY
’ici à quelques semaines, la
chaleur accablante gommera
le paysage verdoyant dessiné
par la saison des pluies, pendant les cinq précieux mois de
mai à septembre. Ici, au nordouest du Bénin, la vie s’organise au fil de cycles, durs ou
providentiels, mais dont il se
dégage toujours une certaine
pureté ancrée dans le travail de la terre.
Semer, entretenir, récolter, stocker ou
vendre, avant de faire face à la « période
de soudure », ces derniers mois de sécheresse durant lesquels les provisions
restantes ne permettent pas à toutes les
familles de s’alimenter en suffisance.
Dans le département de l’Atacora, à 600
kilomètres de Cotonou, la capitale économique du Bénin, l’insécurité alimentaire peut toucher quatre personnes sur
dix. C’est là que le risque de disette est le
plus élevé du pays.
Même au cœur d’une nature en apparence foisonnante, les terres cultivables
y sont devenues toujours plus rares avec
les changements climatiques. Les sols
ont perdu en fertilité, sous l’emprise des
cultures de coton et de pesticides qui
n’épargnent pas les zones les plus reculées. Cultiver pour manger : telle est la
préoccupation constante, avec l’accès
aux soins de santé, pour ces milliers de
familles vivant parfois à quelques heures
de route de la ville la plus proche, dans
des hameaux occultés derrière les plants
de maïs ou de sorgho.
Le cercle vertueux
Un combat déséquilibré, vu la pauvreté
des habitants concernés, dont seuls 55 %
ont un accès à l’eau potable, d’après les
statistiques officielles. Et pourtant…
Depuis quelques années, une nouvelle
dynamique s’esquisse dans 65 des 400
villages de cette région frontalière du
Togo et du Burkina Faso, pour quelque
2 500 ménages bénéficiaires. Le début
d’un cercle vertueux, de lendemains
peut-être plus sereins. Présente au Bénin
depuis 2002, comme dans trois autres
pays d’Afrique et au Pérou, l’ONG belge
Iles de paix y met actuellement en œuvre
deux programmes axés sur l’amélioration
de la sécurité alimentaire, en travaillant
directement avec des familles de producteurs. Sa stratégie permet d’agir à
trois niveaux : l’amélioration de la production, tant sur le plan de la quantité
que de la durabilité ; la transformation
de produits, qui constitue une activité
génératrice de revenus pour les femmes ;
le stockage et la commercialisation optimale des denrées alimentaires.
Cet appui local, dont les pratiques sont
vouées à perdurer après le départ des
équipes de terrain, contribue à un enjeu
bien plus large : nourrir, avec une agriculture raisonnée, les 9,7 milliards d’êtres
humains en 2050. A l’approche de sa
campagne annuelle de récolte de fonds
(1), qui débute ce 11 janvier, Iles de paix
a emmené, en novembre dernier, deux
agriculteurs wallons passionnés, Cédric
Saccone et Cécile Schalenbourg, ➜
45
RÉCIT BÉNIN
➜ dans le département de l’Atacora,
pour un échange édifiant de deux
semaines avec les populations locales.
Le Vif/L’Express était aussi du voyage.
Du sud vers le nord, le Bénin se dévoile
comme une toile colorée en dégradé. Le
gris du béton de Cotonou disparaît peu
à peu pour laisser place à des bâtisses
en argile, toujours plus bancales, et des
sentiers en terre accidentés, toujours
plus rares à mesure que la verdure se répand. Après deux heures de route au départ de Tanguiéta, l’une des rares villes
du nord-ouest, le chauffeur d’Iles de paix
emprunte un sentier étroit entre des
cultures de coton et de maïs. Direction
Nouagou : « Dans les habitations, le dénuement matériel y est presque total,
témoigne Cécile Schalenbourg, agricultrice à Haneffe. L’eau est à 800 mètres,
il n’y a pas d’électricité ni de meubles,
on voit quelques marmites et objets tranchants. C’est tout. » Ici comme ailleurs,
Iles de paix privilégie l’autonomie et l’apprentissage de techniques, plutôt qu’un
apport exclusivement matériel.
« DANS LES HABITATIONS,
IL N’Y A PAS D’EAU,
PAS D’ÉLECTRICITÉ
NI DE MEUBLES. JUSTE
QUELQUES MARMITES ET
OBJETS TRANCHANTS. »
Avec l’appui de conseillers techniques,
d’agronomes, d’animateurs et de personnes de référence formées dans
chaque village, la population locale acquiert les connaissances pour cultiver
de façon plus efficace, malgré un équipement rudimentaire et des traditions
peu en phase avec les solutions mécaniques. « Le maraîchage n’en est qu’à ses
restaurer les sols grâce aux engrais verts.
Vous avez vu que cela fonctionne », souligne Benjamin Orou, chargé de programmes de l’ONG béninoise Erad, à
l’attention de quelques habitants. Léon,
agriculteur à Nouagou, a quant à lui
transformé ses champs pour y associer
des cultures de maïs et de soja. « Grâce
à Iles de paix, j’ai appris à cultiver différemment. Je n’utilise plus de pesticides,
mes récoltes sont meilleures, ce qui m’a
permis d’augmenter mes revenus. Maintenant, d’autres habitants viennent me
voir pour me demander comment faire
de l’association de cultures. »
Mais toutes les trajectoires ne sont pas
idylliques dans l’Atacora, région culminante du Bénin où l’eau des pluies reste
peu de temps dans les sols. « Quand un
puits creusé dans une zone a priori
Le cycle de l’eau
et du savoir-faire
46
Un projet de pisciculture
dans un village de Boukombé,
fidèle au slogan d’Iles de paix :
« Apprends à un homme
à pêcher… »
balbutiements, relève Cédric Saccone.
Dans les endroits que nous avons visités,
des équipements manuels à peine plus
élaborés, très simples à fabriquer, leur
ferait gagner un temps précieux. Iles de
Paix laisse néanmoins le libre choix aux
agriculteurs sur cet aspect, d’autant
qu’une participation financière leur est
demandée. En parallèle, des projets
pilotes mettent l’accent sur l’agroécologie. « Montrez à vos enfants comment
CHRISTOPHE LEROY
Non loin du village de Tapoga, sous un
soleil de plomb, hommes et femmes s’activent sur un hectare et demi de terres
dédiées au maraîchage de contre-saison.
Après avoir appris à fabriquer du compost, plusieurs familles y cultivent leurs
fruits et légumes : oseille, niébé, amarante, laitues, aubergines, tomates, bananes… « Il y a deux ans, il n’y avait rien
ici. Quand la zone a été identifiée comme
étant propice au maraîchage, le terrain
a été cédé par le chef du village, à la demande des habitants », raconte Fabrice,
de l’ONG béninoise Bupdos, qui travaille
ici en collaboration avec Iles de paix.
Comme l’attestent les deux puits construits sur la parcelle, c’est l’accès durable
à l’eau qui détermine le succès ou l’échec
de ces projets, qui naissent aussi au bord
de certaines écoles primaires : avant ou
après les cours, les enfants y cultivent,
eux aussi, de petites parcelles.
favorable se tarit, c’est catastrophique : il
faut repartir de zéro à un autre endroit »,
soupire Olivier Genard, responsable passionné des programmations chez Iles de
paix. « J’ai été frappée par le manque de
variété dans les assiettes, observe Cécile
Schalenbourg. Il n’y a pratiquement pas
de légumes ni de cultures de blé (NDLR :
une explication avant tout culturelle), pourtant plus sain et bien moins vorace pour
les terres que le maïs. Quant à l’élevage,
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
RENAUD HOYOIS
Les groupements de femmes améliorent
l’indépendance financière des mères
de famille, responsables des frais de
scolarité et de santé de leurs enfants.
il est pratiquement inexistant », pour des
raisons essentiellement financières. De
nombreux enfants présentent des signes
de malnutrition, conséquence d’une alimentation encore trop peu variée.
Le cycle de la solidarité
A Nouagou, quelques femmes préparent
du fromage de soja à l’ombre d’un manguier, près du moulin pour lequel elles
ont chacune cotisé en fonction de leurs
moyens. Le partage et les synergies ont
toute leur place dans ces cultures profondément régies par la solidarité. Pour
la transformation de produits et la commercialisation du maïs, le principe des
groupements contribue largement à réduire les risques d’insécurité alimentaire. Ils améliorent de façon structurelle
l’indépendance financière des mères de
famille, responsables des frais de scolarité et de santé de leurs enfants, dans
des ménages comptant en moyenne cinq
à dix personnes, selon les arrondissements. Ils révolutionnent aussi la filière
du maïs, cruciale pour des milliers d’habitants, contraints jusqu’ici de brader
leur production : là où un sac de 50 kilos
peut se vendre à 20 000 francs CFA (environ 30 euros) pendant la période de
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
soudure, il ne rapporte que la moitié
durant les semaines d’abondance qui
succèdent à la saison des pluies.
Iles de paix généralise donc le principe
du warrantage : en parallèle à la construction d’entrepôts dans les villages, des
groupements de producteurs sollicitent
un organisme de microcrédits pour
percevoir une avance financière équivalente à la valeur du maïs mis en réserve.
L’opération leur permet de subvenir à
leurs besoins en attendant de vendre au
moment le plus opportun, c’est-à-dire
pendant la période de soudure. En
contrepartie, l’institution financière se
rémunère avec un taux d’intérêt de 1 %
par mois sur le stock immobilisé, sur une
période maximale de cinq mois. Les producteurs, eux, remboursent le crédit avec
le montant de la vente et gardent le solde.
« Dans notre zone d’intervention, 170
tonnes de maïs ont ainsi pu être soustraites du bradage en 2017, et 540 tonnes
en 2018 », s’enthousiasme Olivier Genard.
« Ensemble, nous pouvons imposer plus
facilement notre prix », reconnaît Gilbert,
secrétaire du groupement « maïs » à Tapoga. Et attirer des grossistes, bien plus
enclins à se déplacer aussi loin si les
stocks sont importants.
Le triomphe de la vie
Il est 14 heures, dans un hameau de la
commune de Boukoumbé. Une trentaine
d’habitants, dont le chef du village, accueillent chaleureusement la petite délégation. Certains évoquent l’amélioration
de leur quotidien depuis l’arrivée d’Iles
de paix. D’autres, l’honneur de recevoir
des visiteurs aussi lointains, tandis que
plusieurs femmes apportent de la bouillie
de maïs et des beignets de soja. Le temps
semble ralentir. Il y a des silences et des
danses, des rires, des sourires, des regards,
fiers et bienveillants. Sans aucune place,
en apparence du moins, pour les problèmes qui n’en sont pas réellement.
Même si quelques-uns aspirent à une vie
en ville ou dans une Europe idéalisée,
comme l’a remarqué Cédric Saccone, la
vie gagne, au bout du compte, dans ce
qu’elle a ici de plus simple, et donc de plus
pur. D’autant plus précieuse quand elle
se dessine avec tant de contraintes, mais
toujours au présent. V
(1) La campagne de récolte de fonds d’Iles
de paix se déroule ces 11, 12 et 13 janvier.
En Wallonie et à Bruxelles, il sera possible
d’acheter des sachets de modules,
des bracelets, des sacs en coton et
des essuies de vaisselle.
47
« Les Kurdes ont besoin
que nous restions à leur côté »
Faut-il aider les Kurdes de Syrie, lâchés par les Américains et désormais
« protégés » par Damas et Moscou ? Le député Georges Dallemagne (CDH)
en appelle à une initiative européenne pour être à la hauteur
de nos intérêts stratégiques et de nos valeurs.
48
Les oublis de la diplomatie belge
Les Kurdes syriens espéraient au moins
en retour, pour prix du sang versé, une
protection contre la volonté d’Erdogan
de les envahir et de les écraser. Mais,
lorsque l’armée turque et ses supplétifs
islamistes syriens ont envahi l’enclave
kurde d’Afrin en janvier 2018, prétextant
un harcèlement kurde envers la Turquie
totalement imaginaire, nous avons détourné le regard. La diplomatie belge s’est
contentée d’appeler à ce que le droit humanitaire, c’est à dire le droit de la guerre,
soit respecté. Notre ministre des Affaires
étrangères oubliait au passage de rappeler
que cette invasion était évidemment
illégale et violait la Charte des Nations
unies. Il oubliait aussi de rappeler à l’ordre
un allié au sein de l’Otan qui foulait aux
pieds le Traité de l’Atlantique Nord. Il y
eut des centaines de morts et des dizaines
de milliers de déplacés.
Georges
Dallemagne,
député fédéral
CDH et spécialiste
des questions
internationales.
Mais ce lâchage des Kurdes n’est pas
qu’une infamie, il est aussi une gigantesque erreur stratégique que les EtatsUnis, mais aussi les Européens, pourraient
payer lourdement s’il ne devait y avoir aucun sursaut de leur part. Avec son credo
répété à l’envi, « America first », Trump
accélère paradoxalement le déclin américain, entre autres sa suprématie en matière de sécurité internationale.
Les dirigeants russes ont largement
tourné le dos aux idéaux démocratiques.
L’actualité démontre chaque jour un peu
plus qu’ils cherchent à affaiblir et à fracturer nos propres démocraties. Ils interviennent aujourd’hui massivement,
notamment via les réseaux sociaux pour
antagoniser nos sociétés et dynamiter
le projet européen. Car ces idéaux européens nuisent à leur volonté de reconquête idéologique et militaire. Ils cherchent furieusement à recouvrer de vastes
zones d’influence à leur profit. Leur opposition à douze résolutions du Conseil
de sécurité tout au long des sept années
du conflit syrien a largement contribué
à l’enlisement de cette horrible guerre,
à sa violence extrême, au terrorisme qui
en est surgi, aux millions de réfugiés qui
l’ont fui.
Toutes ces années, les Kurdes de Syrie
ont réussi à maintenir dans le Rojava,
au nord de la Syrie, une zone stable, sans
grande violence, laïque, où tous les peuples, Arabes, Kurdes, chrétiens et Yézidis
coexistent plutôt bien. Les femmes ➜
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
SEBASTIAN BACKHAUS/BELGAIMAGE
de l’aviation russe et des milices du
Hezbollah appuyées par l’Iran.
BELGAIMAGE
B
ien sûr, le lâchage des Kurdes
de Syrie par les Américains est
une trahison, une faute morale
grave comme Donald Trump
nous y a malheureusement habitués. Les Forces démocratiques syriennes, alliance des
Unités de protection du peuple
(YPG kurdes), de tribus arabes
sunnites et de forces chrétiennes syriennes, au sein desquelles les
Kurdes sont très majoritaires, ont été le
fer de lance de la lutte contre Daech. Ils
ont perdu huit mille hommes et femmes
dans la reconquête des territoires occupés par l’Etat islamique. Ils ont sauvé Kobané en janvier 2015, contre la volonté
turque, alliée aux islamistes. Ils ont aussi
repris les bastions islamistes d’où sont
partis les terroristes qui nous ont frappés : Raqqa en octobre 2017 et Deir ez-Zor
en novembre de la même année.
Alors qu’ils sacrifiaient ces milliers de
soldats pour combattre ceux qui étaient
autant nos ennemis que les leurs, nous,
Belges, limitions les risques, refusant
que notre aviation intervienne en Syrie.
Nos forces spéciales et nos avions de
combat réalisaient un travail remarquable en Irak, il faut le souligner, mais s’abstenaient en Syrie, faute d’autorisation
formelle du Conseil de sécurité de l’ONU,
en raison du veto de la Russie.
Au même moment, Bachar al-Assad
matait ses opposants avec cruauté et
sans discrimination, avec l’aide cruciale
PAR GEORGES DALLEMAGNE
DÉBATS
DÉBATS
➜ y tiennent un rôle proéminent,
comme nulle part ailleurs dans cette partie du monde. Mais cette expérience
unique, qui affiche une forte affinité
pour l’Europe, est menacée de disparition. Les Kurdes n’ont eu d’autre choix
que de chercher la protection de Damas
et de la Russie. Ils ont choisi le moindre
mal. C’est à Moscou que se joue leur sort.
Ils négocient aujourd’hui âprement un
reste d’autonomie contre la protection
russe. Poutine ne cache pas son plaisir.
L’Etat islamique n’est pas mort
L’Europe est quasi hors-jeu. Pourtant, les
Kurdes l’appellent au secours. Ils viennent
d’adresser un appel à l’aide pressant à ses
Etats membres, y compris la Belgique.
La France et la Grande-Bretagne maintiennent encore sur place – pour combien
de temps ? –, de petits contingents de
Forces spéciales. La Belgique serait bien
inspirée d’y envoyer ses meilleurs éléments les épauler. Et nous pourrions y
déployer un bataillon européen. Une véritable initiative de défense européenne
pourrait voir le jour. Les Européens démontreraient enfin leur capacité à assurer
eux-mêmes leur sécurité, en l’absence de
l’oncle Sam. Car l’Etat islamique n’est pas
mort. Il ressurgit déjà ça et là comme en
témoignent la récente attaque contre les
forces spéciales britanniques à Deir ezZor et les attentats quasi quotidiens aux
alentours de Raqqa.
Notre présence là-bas est d’autant plus
cruciale que des millions de Syriens devraient un jour pouvoir rentrer chez eux.
C’est leur désir ardent. C’est notre intérêt.
Ils ne le feront que si nous assurons leur
protection et que nous contribuons à la
reconstruction de leurs villes dévastées.
Les Russes ne le feront pas. Ils ne l’ont
jamais fait nulle part. Les Kurdes ont
besoin de notre assistance militaire,
humanitaire et civile. Ils ont besoin que
nous restions à leur côté. Et nous avons
encore besoin d’eux. Notre partenariat
est fondamental. Soyons à la hauteur
des valeurs que nous affichons et de nos
intérêts stratégiques. V
50
« La question kurde
n’a jamais été centrale pour
les puissances mondiales »
Pour l’historien et sociologue Jordi Tejel Gorgas,
coauteur de Les Kurdes en 100 questions, la neutralité
des Kurdes de Syrie, entre Damas et les rebelles,
s’explique par des évolutions internes
et les expériences antérieures.
E NT R ET I EN : G É RA LD PAPY
Dans votre livre (1), vous
expliquez que le mandataire
français, à partir de 1920, favorise
« la consolidation du
nationalisme kurde en Syrie pour
faire face aux ambitions
territoriales de la Turquie dans le
Nord syrien et affaiblir les
nationalistes arabes à Damas ». Le
retrait des troupes américaines de
Syrie annoncé par Donald Trump
s’inscrit-il dans le même va-etvient de soutien intéressé puis
d’abandon des Kurdes, de Syrie,
d’Irak… par les Occidentaux ?
La question kurde n’a jamais été une
question centrale dans l’agenda des
puissances mondiales, ni pour la France
et l’Angleterre après la Première Guerre
mondiale, ni pour les Etats-Unis durant
la guerre froide ou actuellement. Il y a
une conscience de l’utilité du facteur
kurde dans certains contextes historiques, mais pas un engagement clair
et déterminé sur l’avenir des régions
kurdes au Moyen-Orient. D’autres questions, conflits ou facteurs sont considérés comme plus importants ; jadis
le conflit israélo-arabe, l’équilibre dans
le cadre de la guerre froide, la stabilité
du système international dans les années
1990, la guerre de basse intensité entre
les soi-disant blocs sunnites et chiites
de nos jours... Sans oublier les contingences telle que l’arrivée au pouvoir aux
Etats-Unis d’un président imprévisible
comme Trump.
La décision du Parti de l’union
démocratique (PYD) de garder ses
distances, après la révolte de 2011,
tant à l’égard des rebelles syriens
que du régime de Bachar al-Assad
répond-elle à une nécessité vitale de
conserver la possibilité de jouer une
carte ou l’autre ?
En 2011, la question des alliances avec
les puissances occidentales ne se pose
pas. Les Etats-Unis se sont intéressés au
PYD à partir de 2015 lorsque l’Etat islamique a mis en place le soi-disant califat
islamique s’étendant entre la Syrie et
l’Irak. La troisième voie du PYD, c’est-àdire une position de neutralité entre les
deux pôles, s’explique plutôt à la fois par
des évolutions internes au mouvement
et par les expériences antérieures. En
effet, le PYD a connu une transformation
importante depuis sa création en 2003.
Son programme politique se distancie
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Les pays européens devraient-ils
continuer à aider les Kurdes de
Syrie ? Ou le rapprochement de
ceux-ci avec le régime de Damas
après l’annonce du retrait
américain les rend-il
infréquentables ?
Il est encore trop tôt pour évaluer jusqu’à
quel point les Etats-Unis et leurs alliés
occidentaux vont maintenir une certaine
présence sur le terrain. Les Américains
avaient déployé divers types d’experts
sur le terrain, pas seulement des soldats.
Il en va de même pour la France. Puis,
même si la Russie, l’Iran et la Turquie
gardent des canaux de communication
« IL EST DIFFICILE
D’AFFIRMER QUE
LE PYD (KURDES
DE SYRIE) EST
JUSTE UNE COPIE
CONFORME
DU PKK (KURDES
DE TURQUIE). »
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
DR
de celui des Kurdes d’Irak ; c’est-à-dire
la création d’une région autonome basée
sur des conceptions ethno-nationalistes.
Dès 2009, le PYD prône la mise en place
d’un projet alternatif, d’inspiration anarchiste. Une démocratie par le bas, éloignée des revendications nationalistes
kurdes traditionnelles. D’autre part, le
PYD pense que le régime de Bachar alAssad l’emportera et qu’il vaut donc
mieux garder une position de neutralité
afin de mieux négocier avec le régime
une fois le soulèvement syrien écrasé.
Les expériences de Hama en 1982 (répression dans le sang d’un soulèvement
des Frères musulmans) et de Qamichli
en 2004 (répression d’une révolte kurde
dans le nord du pays) procurent des enseignements dans ce sens. Probablement, le temps leur a-t-il donné raison.
Jordi Tejel Gorgas,
historien et
sociologue,
professeur à
l’université de
Neuchâtel,
chercheur associé
de l’Institut des
hautes études et
du développement
à Genève.
fluides sur l’évolution de la Syrie, les différences entre les deux premiers et la
Turquie sur le futur du régime syrien
laissent une fenêtre entrouverte aux
ingérences futures.
Le PYD est-il une simple filiale
syrienne du PKK ? La Turquie estelle fondée à le traiter comme telle ?
La réponse est complexe. Lorsque le leader du PKK, Abdullah Öcalan, est capturé
et mis en prison en 1999, cette organisation traverse un processus de transformation. En 2002, le PKK décide de s’enraciner dans chacune des parties du
Kurdistan : Turquie, Irak, Iran et Syrie.
De nouveaux partis avec des liens plus
ou moins étroits avec cette organisation
sont fondés. Parmi ceux-ci, le PYD en
2003. Cependant, il ne faut pas oublier
que le PKK, même en Turquie, vit une
évolution importante. La crise que suppose l’arrestation de son leader charismatique laisse place à des initiatives originales et à l’entrée dans le champ
politique de nouvelles générations. Si le
comité central de l’organisation et les
cadres du PKK tentent d’aiguiller ces
évolutions, ils ne peuvent pas tout
contrôler. En Syrie, on voit émerger des
tendances diverses, un camp plus « syrien » et un autre plus orienté vers le
« Kurdistan » et le PKK de Turquie. La révolte de 2011 et le début de la guerre civile
ne font qu’ouvrir davantage la porte à de
nouveaux acteurs, y compris au sein du
PYD. En somme, le PYD est le résultat de
transformations antérieures et nouvelles,
si bien qu’il est difficile d’affirmer que
le PYD est juste une copie conforme du
PKK.
Vous évoquez le caractère assez
autocratique du PYD. Les principes
de « confédéralisme démocratique »
et d’« autonomie démocratique »
qu’il prône ne sont-ils que des
déclarations d’intention ? Les
intellectuels occidentaux qui
soutiennent la cause des Kurdes
de Syrie au nom notamment
des valeurs démocratiques
risquent-ils des désillusions ?
Le projet politique du PYD est en effet
ouvert à tous les secteurs de la société
syrienne. Il se propose d’intégrer toutes
les religions, tous les groupes ethniques
et de donner un rôle plus important aux
femmes. En ce sens, il présente un intérêt
certain et se démarque des idéologies,
comme le nationalisme baathiste, qui
étaient excluantes par principe. Cependant, dans les faits, le projet politique
est partisan. Autrement dit, ce n’est pas
l’ethnicité, la religion ou le sexe le facteur
d’exclusion, mais plutôt la volonté
d’adhérer à leur projet politique ou pas.
Ainsi, les autres partis politiques kurdes
ou arabes n’ont pas droit de cité. Soit on
adhère à leurs structures et principes,
soit on est supposé rester en dehors de
toute activité politique. En conclusion,
ceux qui adhèrent aux principes du PYD
peuvent effectivement progresser et faire
avancer leurs droits et leur participation
dans la vie sociale (par exemple, les
femmes), ce qui explique une certaine
sympathie de certains intellectuels et
organisations européens. Le grand défi
reste donc d’intégrer la dissidence dans
cette utopie. Au fond, il s’agit là d’un
dilemme qui s’est présenté à d’autres
moments de l’histoire. V
(1) Les Kurdes
en 100 questions,
par Boris James et Jordi
Tejel Gorgas, Tallandier,
382 p.
51
DÉBATS
« S’ils me tuent, des milliers
d’autres se lèveront »
Pour avoir appelé l’islam à « se soumettre à la critique », Zineb El Rhazoui,
l’ex-journaliste de Charlie Hebdo, s’est vu menacer de mort. En guise de réponse,
elle propose de réintroduire du lien, de l’humain et du fraternel.
I
l faut que l’islam se soumette à la critique, qu’il se soumette
à l’humour, qu’il se soumette aux lois de la République, qu’il
se soumette au droit français. » Les propos, mi-décembre
dernier, de la journaliste Zineb El Rhazoui sur la chaîne d’information continue CNews ont suscité un torrent d’injures
et de menaces, y compris de mort, sur les réseaux sociaux.
Aviez-vous imaginé les réactions qu’allait engendrer
cette phrase et notamment ce verbe, « soumettre », qui
a une résonance particulière pour les musulmans ?
Je ne me suis même pas posé cette question. Comme je ne me
suis jamais demandé non plus : « Et si, à Charlie Hebdo, on
avait dessiné le prophète plus souriant, que se serait-il passé ? »
Il n’y a pas de négociation terminologique ou intellectuelle à
avoir avec des gens qui veulent vous punir de mort. Et puis,
mes propos – je suis navrée – sont en fait très anodins. Se
retrouver menacée pour avoir dit de telles banalités, ça démontre que mon diagnostic est lucide, que mon combat est
juste, que j’ai poussé cette frange de la population extrêmement
dangereuse à montrer son vrai visage.
Vous voyez, dites-vous, dans « cette campagne
de haine », le signe qu’il y a en France « un abcès
qu’il faut crever »...
Il est temps qu’on arrête de se mentir. Il y a des gens parmi
nous – puisque ce sont des compatriotes –qui, en m’entendant,
se sont dit : « Il faut lui mettre une balle entre les deux yeux. »
Une partie de la population trouve ce raisonnement-là tout à
fait normal, estime que l’islam est supérieur à tout, et qu’ils
ne doivent se soumettre à personne, sauf à Allah. Une partie
de la population qui, non seulement ne se sent pas française,
mais ne souhaite pas se sentir française, et trouve même que
c’est mal de se sentir français. Il est d’ailleurs temps d’arrêter
de dire que, si ces gens ne se considèrent pas comme des
52
citoyens français à part entière, ce serait à cause des Blancs,
de la colonisation, etc. Il est temps qu’on arrête de considérer
nos compatriotes musulmans comme des enfants, des faibles
congénitaux, des gens dont on devrait attendre moins que ce
qu’on attend du reste de l’humanité. Tous ceux qui, à gauche
notamment, ont ce travers-là sont en fait des racistes. Leur
différentialisme culturel me choque. Pour ma part, je considère
nos compatriotes musulmans comme des égaux, comme des
gens pour qui j’ai les mêmes exigences que pour toutes les
composantes de la société.
Au-delà du fond, vous estimez que ce qui dérange
vos détracteurs, c’est aussi votre personne. Vous seriez,
dans leur logique, une « traître à votre race ».
Cette hargne est en effet due à ma personne, à ma gueule, à
mon ton. Parce que je suis femme, parce que je suis née et
P. TOHIER/PHOTOMOBILE/PANORAMIC
«
EN TR E TI E N : GÉ R ALD AN D RI EU
Zineb El Rhazoui, ancienne journaliste de Charlie Hebdo,
militante des droits de l’homme.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Finit-on par s’habituer aux menaces ?
Je ne m’habituerai jamais, jamais, jamais à ça. Au même
titre que je ne me suis jamais habituée au fait que, en
tant que femme, j’étais considérée au Maroc comme
un citoyen inférieur. Jamais. Si nous nous habituons
aux menaces, nous sommes foutus. Il est au contraire
grand temps d’isoler cette minorité, de désigner les ouvreurs de portes de l’islamisme, tous ces gens qui ont
pourri le débat, semé la discorde, disséminé la haine
dans notre société. Il nous faut les combattre en
réintroduisant du lien, de l’humain et du fraternel entre
nous, qui avons été trop longtemps divisés par leur
pensée. Qu’on leur dise qu’on ne laissera pas faire et
que, même s’ils me tuent, des centaines, des milliers
d’autres se lèveront à ma place pour affirmer la même
chose. Que nous ne voulons pas de leur poison qui peut
amener à plus de sédition, plus d’affrontements, comme le poussent à le faire, ensemble, islamistes et
extrême droite. V
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
PA R LE LI VR E
Pendant que l’Europe
se divise, l’Asie coopère
A
uteur, en 2017, du très remarqué Les Routes de la Soie
qui présentait une nouvelle vision historique du
monde centrée sur l’Asie et ces réseaux d’échanges reliant la Chine à la Méditerranée romaine, l’historien
Peter Frankopan décrypte aujourd’hui dans Les Nouvelles Routes de la Soie (Nevicata, 226 p.) leur version
contemporaine, c’est-à-dire le projet chinois « Une ceinture
(les relations terrestres), une route (les liaisons maritimes) ».
Le professeur de l’université d’Oxford insiste sur la différence de dynamique à l’œuvre sur les deux continents : « Là
où l’Asie se soucie d’accroître les connexions, d’améliorer les
collaborations et de les approfondir, on parle en Europe de
séparation, d’installation de barrières et de “reprise en main
du contrôle” ». Pour autant, Peter Frankopan n’élude pas les
AHMAD KAMAL/REPORTERS
que j’ai grandi au Maroc, parce que je suis apostate.
Parce que je suis libre, que je bois, fume et me maquille.
Parce que j’ai décidé d’échapper au joug de la domination collective que ces gens-là voudraient imposer à
toute la communauté musulmane. Dans leur esprit,
je n’aurais pas dû tenir des propos pareils. Pour eux, je
ne suis autorisée qu’à porter un foulard sur la tête, à dire
« wesh cousin » et jurer sur « le Coran de La Mecque ».
Mais, puisque je ne suis pas dans ce schéma-là, puisque
je dis que la République passe avant l’islam, c’est vécu
comme une trahison. Cette campagne de menaces de
mort et de viol est la deuxième que je connais en
quelques mois. Il y en a eu une similaire en septembre.
Déjà, à l’époque, j’avais été choquée par le racisme des
propos tenus contre moi : la « bougnoule », la « blédarde ». Ces gens-là me disent de rentrer au Maroc, moquent mon accent. L’un d’entre eux était exaspéré que
je dise « nous » pour parler des citoyens français. En
fait, ils me reprochent d’être intégrée, tout en considérant que je ne suis pas digne de l’être, puisque pas
née en France. Parce que, pour eux, il existe des sousraces auxquelles j’appartiendrais en tant que « blédarde ». Ils se plaignent d’être victimes du racisme,
mais ils sont eux-mêmes extrêmement racistes. Ils sont
imbibés par le communautarisme, par l’indigénisme
qui est quand même la seule pensée qui, aujourd’hui
en France, ose introduire l’argument biologique dans
le débat public. Ses militants parlent de « racisés »,
organisent des rassemblements où les Blancs – forcément coupables et méchants – sont interdits, classent
la société par couleur de peau. Ces gens-là sont quoi,
sinon des racistes ?
Le port de Gwadar, au Pakistan, dont
la Chine veut faire un des piliers de
son projet « Une ceinture, une route ».
dangers du partenariat proposé par Pékin, pour certains déjà
perceptibles : la militarisation des nouvelles infrastructures,
leur impact sur l’environnement, la corruption, l’affaiblissement des économies locales, l’accroissement de la dette
des pays partenaires, voire le recul des droits humains. Il
n’en reste pas moins que ce chapelet de réalisations à finalité
économique accroîtra encore le « décentrage » du monde
vers l’Asie. Aussi l’auteur s’étonne-t-il de
« voir combien peu d’amis les Etats-Unis et
l’Occident ont le long des Routes de la Soie ».
Un essai utile sur une question centrale de
politique internationale, même si Peter
Frankopan est certainement plus virtuose
dans l’éclairage historique que dans le commentaire d’actualité. G ÉR ALD PA PY
53
GRAND ANGLE CHRIST IAN MAKARIAN
2019 sera-t-elle vraiment
l’année du Brexit ?
A
u-delà de l’impasse politique invraisemblable à
laquelle il a abouti au sein du Royaume-Uni, le
Brexit représente un défi pour toute organisation structurée. Si la date en est fixée au jour et à
la minute près, le 29 mars 2019, à minuit, les modalités concrètes demeurent inconnues. C’est là
une incohérence inédite. Pourtant, à l’aune des
grandes « sorties » de l’histoire, le Brexit n’est
pas un événement sans précédent. Même s’il
n’existe pas de comparaison réellement appropriée, on peut se remémorer une autre grande
échappée, qui devait avoir des conséquences
planétaires et qui n’en eut guère, à savoir le retrait de la
France de la structure militaire de l’Otan, le 7 mars 1966. Ce
jour-là, dans une lettre adressée au président américain
Lyndon B. Johnson, le général de Gaulle annonce que son
pays « se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté ». En clair, Paris cesse de participer
aux commandements intégrés de l’Otan et ses forces ne sont
plus à la disposition de l’Alliance. Comme dans le cas britannique face à l’Union européenne, c’est l’aboutissement
d’une crise larvée qui remonte à des années en arrière ; dès
1959, la France refuse de stocker sur son sol des armes nucléaires étrangères, ce qui entraîne le transfert hors de
France de deux centaines d’avions militaires américains.
Le détricotage est complexe ; entre autres difficultés, le siège
de l’Otan se trouve alors porte Dauphine, à Paris. Le 8 juin
1966, le retrait est effectif ; l’Otan déménage à Bruxelles. En
pleine guerre froide, dans un monde bipolaire, l’impact est
considérable : on parle de fracture du bloc occidental face au
danger nucléaire soviétique et, déjà, de la nécessité de doter
l’Europe d’une défense indépendante. Là encore, autre parallèle, la France ne sort pas pour autant de l’Alliance atlantique,
pas plus que le Royaume-Uni n’interrompra ses relations
étroites avec le partenaire économique indispensable qu’est
l’UE. Pour finir, le gaulliste Jacques Chirac fera évoluer la position française, en 1996, et Nicolas Sarkozy proclamera le
retour de la France au sein du commandement intégré de
l’Otan en 2009 (sauf le comité des plans nucléaires).
Peut-on tirer une leçon de cet épisode ? Pour le RoyaumeUni, l’appartenance à l’UE s’apparente à une réalisation certaine, bien qu’imparfaite et insatisfaisante, tandis que le Brexit
relève d’un fantasme politique dépourvu de réalité. C’est à ce
mur du réel que Theresa May se heurte, dans un exercice infernal qui fait d’elle l’accoucheuse d’une psyché nationale déchirée entre l’inconscient inavoué du « remain » (« rester ») et
le conscient conflictuel du « leave » (« partir »). Au péril de son
destin personnel, elle a seulement permis à chaque camp,
conservateurs et travaillistes, au sein de la Chambre des communes où un vote sur l’accord est prévu le 15 janvier, de mesurer
la profondeur de l’impasse dans laquelle leur nation s’est enfoncée. Pour preuve, la petite Irlande de Dublin, naguère
colonie anglaise pauvre et maltraitée, apparaît à ce jour plus
forte que la grande Angleterre.
C’est pourquoi la meilleure solution pour éviter une inextricable sortie sans accord, le 29 mars 2019, serait, de loin, de revenir vers le peuple et de tenir un second référendum. Ce qui
suppose notamment la défaite finale de Theresa May, totalement opposée à cette idée (sauf revirement spectaculaire), et,
surtout, que la question soit cette fois clairement posée afin
de lever toutes les ambiguïtés : « Voulez-vous rester dans
l’Union européenne ? » To be or not to be… V
« La meilleure solution pour éviter
une inextricable sortie sans accord
serait de tenir un second référendum. »
Directeur de la rédaction délégué à L’Express.
54
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
FO RU M DES LECTEU RS
Dans Le Vif/L’Express du 29 novembre dernier, vous reprenez un thème récurrent avec
« Femmes et francs-maçons - Pourquoi les
frères se déchirent ». Etant franc-maçon depuis plus de trente ans, ayant appartenu à
deux obédiences masculines et au Droit humain (mixte), y ayant partout rempli des
fonctions maçonniques et de gestion, parfois
importantes, et ayant effectué le « parcours
complet » des 33 degrés, je crois pouvoir dire
que je connais la franc-maçonnerie de l’intérieur. Certain(e)s sont apparemment incapables d’admettre que d’autres souhaitent
la pratiquer entre membres du même sexe,
comme s’ils étaient des réactionnaires misogynes. Notamment au Grand Orient de
Belgique mais aussi les sœurs de la Grande
Loge féminine de Belgique. Selon moi, la
voie initiatique n’est pas la même quand elle
est pratiquée en mixte ou entre frères.
Comme d’autres aspects du travail maçonnique. Je l’ai vécu ! L’« offre » maçonnique
existe : masculine, féminine ou mixte. Alors,
que cesse cet acharnement d’une minorité,
probablement mue par l’air du temps de la
bien-pensance, à vouloir imposer au GOB
une mixité qui existe par ailleurs ! Et si cette
minorité n’aime pas la structure pyramidale
du Droit humain et sa proportion endémique
de deux tiers de sœurs et d’un tiers de frères,
qu’elle y aille et y lutte pour plus de « démocratie » et renforce la proportion masculine.
Fichez donc la paix aux francs-maçons et
travaillez ! Fraternellement à tous et toutes.
MA RC P., S C HA E RB E E K
En fait, ils savent que ces valeurs n’ont plus
de racines profondes dans une partie de l’électorat déboussolé parce qu’anxieux sur son
avenir matériel. A juste titre ! Encore faudraitil s’entendre sur ce qui est « valeur ». Le nationalisme notamment, fruit de la peur voire
d’un complexe persistant d’infériorité, n’en
est pas une dans une perspective humaniste.
Ce serait plutôt une pathologie mentale… En
écrivant cela, je suis conscient que mon indignation est elle-même bien émotionnelle !
Si ce n’est qu’à la veille d’une nouvelle et sans
doute longue crise nationale, je crois nécessaire de les recruter, les valeurs et la raison,
mises au service des citoyens et non des partis
nombrilistes. [...] Les valeurs n’aveuglent
pas, elles permettent, je pense, de rester cohérent avec soi-même sans grégarité. Abyssus
abyssum invocat (et ce n’est pas de Bart ! ).
ETIENNE GAUDISSART, PAR COURRIEL
RIEN DE NOUVEAU
À LÉONARD
Heureusement que la marche pour le climat
n’est pas partie du carrefour Léonard ; elle
risquait fort de se voir bloquée dans une file
interminable de camions en quête du ring et
de devoir évoluer dans leurs gaz d’échappement. Malgré les cris : « Halte à la pollution ! »
rien de vraiment concret ne bouge. Car croire
que les ports d’Anvers et de Rotterdam (évoluant de plus en plus dans le « tout conteneur ») qui sont les grands emprunteurs
du fameux ring bruxellois, vont baisser leur
voilure, est illusoire. Ce sera plutôt le contraire
qui se passera. Et croire que tout le monde
roulera à vélo est aussi illusoire. Mais le pire
est à venir. Le dénominateur commun entre
les problèmes de pollution, d’embouteillages,
un RER en retard de dix ans, et le manque permanent de policiers, de magistrats, des cours
de justices délabrées, des routes dans un état
pitoyable et surtout une imposition record...
est le fait que l’Etat n’a pas d’argent et n’en
aura pas dans le futur si la Belgique continue
à évoluer telle quelle.[...] La seule issue possible
à ce dilemme consiste à réduire drastiquement les dépenses de l’Etat et moins miser
sur des recettes hypothétiques. Non en sabrant encore plus dans la sécurité, la police,
les magistrats, les infrastructures etc., mais
en sabrant plutôt dans cette usine à gaz
gigantesque qu’est la structure de l’Etat belge
avec ses 3 Régions, 2 Communautés,
1 Fédération, 5 parlements, 450 parlementaires, plus de 50 ministres et plus de 14 000
conseillers.
J EAN- M AR IE R OT H, PAR COU RRIE L
JEAN-LUC FLÉMAL/BELGAIMAGE
FEMMES
ET FRANCS-MAÇONS
RETOUR AUX VALEURS
Le scénario politique belge actuel a été froidement préparé par la N-VA et se déroule parfaitement, point pour point, selon ses plans.
Le cas « perte des voix pour le Belang » aux
élections communales ne les a pas pris au dépourvu. Peu importe la trahison, les retournements de veste, la perte du sens civique…
Les valeurs qui en limitaient les dégâts sont
agitées comme des étendards au vent et proclamées, la bouche en cœur avec un sourire
crispé, par des dirigeants à la mémoire courte.
Les rings, anversois, bruxellois ou autres, condamnés à être de plus en plus embouteillés.
Il n’est pas donné suite aux lettres ouvertes ou portant des adresses incomplètes. La rédaction raccourcit certaines lettres pour permettre un maximum d’opinions.
56
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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REGARDS DÉCOUVERTE
Visages pour le monde
Pêcheurs birmans, ramasseuses d’algues tanzaniennes,
cueilleuses de thé sri-lankaises, tagueurs biélorusses,
forçats du sel éthiopiens… De ses nombreux voyages,
le journaliste et photographe Philippe Berkenbaum
nous ramène des visages qui témoignent
d’une diversité de destins si éloignés
des nôtres et pourtant si humains.
J
P H OTO S : P H I LI PPE B E RK ENBAU M
ournaliste et photographe indépendant, notre collaborateur
Philippe Berkenbaum parcourt le
monde pour témoigner de sa diversité. Guidé avant tout par les
rencontres et la découverte de cultures parfois ancestrales, il s’attache à restituer la réalité quotidienne de ses interlocuteurs à
travers des portraits in situ, sans
artifices ni mise en scène. Et sans la moindre arrière-pensée misérabiliste. Les
personnes qu’il croise et photographie
–jamais sans leur accord – vivent souvent
dans des conditions précaires, dénuées
de tout, écrasées de labeur. Mais dans
l’immense majorité des cas, elles témoignent d’une chaleur, d’une prévenance et
d’une ouverture à l’autre qu’on rencontre
(beaucoup) plus rarement sous nos latitudes plus favorisées. C’est avec un œil
bienveillant que son objectif caresse tous
ces visages qui rendent le monde plus
riche... d’humanité. V
Visages pour le monde s’expose
du 16 janvier au 1er février, dans les locaux
du parlement francophone bruxellois,
77 rue du Lombard, à Bruxelles.
← Les stars du street art s’en donnent
à cœur joie dans certains quartiers de
Minsk, capitale du Bélarus. Mais les
fresques murales restent politiquement
correctes. Il ne fait pas bon critiquer
ouvertement le régime dans la dernière
dictature d’Europe.
58
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
↑ Au cœur du Dallol éthiopien, là où la mer Rouge a
déposé des monceaux de sel avant de s’évaporer au fil des
millénaires, les creuseurs de sel taillent le sol sous un soleil
de plomb. Ils façonnent des blocs qu’ils attachent
à leurs chameaux pour les convoyer jusqu’à la ville,
avant de revenir creuser.
→ Dans la ville sainte bouddhiste de Mandalay,
en Birmanie, de jeunes novices arpentent le pont U Bein
posé sur un lac à la sortie sud de la ville. Entièrement
construit en teck il y a près de 200 ans, il déploie son
1,2 km sur de frêles pilotis érodés par le temps.
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REGARDS DÉCOUVERTE
1
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2
3
1
4
5
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1. Sur la côte est de Zanzibar, la culture des algues fait la fortune
de l’industrie cosmétique ou agroalimentaire et assure un maigre
revenu aux femmes. Tandis que les hommes sont à la pêche.
2. Sur l’esplanade côtière de Galle Face Green, à Colombo,
les familles srilankaises se réunissent au coucher du soleil
pour grignoter des crabes grillés.
3. C’est sur le lac Inle birman que les pêcheurs Intha ont développé
leur art ancestral, debout à l’avant d’une frêle pirogue à fond
plat dont ils manœuvrent la rame à la jambe.
4. La Chine méridionale abrite la plus forte proportion de
minorités ethniques de l’empire du Milieu. De nombreuses
communautés vivent encore entre elles dans des villages reculés
et le respect de leurs cultures et traditions.
6
5. Toute randonnée au cœur des steppes de Mongolie confronte
les visiteurs à l’hospitalité nomade. La porte des yourtes est
toujours ouverte et l’aïrag, ce lait de jument fermenté légèrement
alcoolisé, toujours prêt à souhaiter la bienvenue.
6. Dans la campagne éthiopienne, il suffit d’arrêter son véhicule
pour voir surgir des grappes de villageois, d’abord les enfants
puis les hommes et les femmes, heureux de se distraire un instant
des rudes travaux des champs.
7. Au nord de l’Ethiopie, l’ancien royaume chrétien d’Abyssinie a
laissé des milliers d’églises dans les endroits les plus inexpugnables :
taillées dans la roche, juchées sur des pitons vertigineux, creusées
dans le sol. A l'image de cette pénitente harassée, les pèlerins y
défilent toujours, dans des conditions de voyage parfois dantesques.
7
8. Dans le triangle d’or du Sri Lanka, les Anglais ont importé
la culture du thé et les Tamouls indiens pour le récolter. A perte
de vue, des plantations émeraude où d’innombrables cueilleuses
arrachent les jeunes pousses à longueur de journée.
8
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61
MONDE FINLANDE
SANS-ABRI
Le miracle
finlandais
Un programme novateur a réduit de façon
spectaculaire le nombre de SDF au pays du Père Noël,
à rebours du reste de l’Europe.
I
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL CLÉMENT DANIEZ,
AV EC ME ER I KO U TAN I EM I ( PH OTOS)
l suffit d’évoquer la situation des sans
domicile fixe (SDF) en France ou en
Belgique pour qu’Antti Martikainen
cesse soudain de sourire. « Quand je
suis allé à Paris, près de la gare du
Nord, j’ai vu beaucoup de gens dormir dans la rue, y compris des familles, raconte-t-il. C’était déchirant.
Cela m’a rappelé la Finlande d’avant,
celle des années 1980-1990. »
Bouc roux, crâne rasé, faux airs de Bruce
Willis et de Walter White, le héros de la
série américaine Breaking Bad, Antti
Martikainen sait de quoi il parle : il dirige
une résidence de l’Armée du salut, Alppikatu, à Helsinki, où vivent 86 ex-SDF.
Un exemple de la réussite phénoménale
de Logement d’abord, lancé en 2008 par
le gouvernement. Ce programme unique
en Europe a mis fin au « sans-abrisme »
en Finlande. Il suffit de marcher dans les
rues de la capitale pour le constater.
Teija et Ari Toivanen les ont arpentées,
ces rues. Visages marqués, usés par l’alcool, la misère et une chienne de vie, ils
62
font plus que leurs 56 et 50 ans. Leur nom
est affiché sur la porte de leur studio.
«Cela fait deux ans que nous vivons à Alppikatu, raconte Teija, d’une voix rocailleuse. Je suis heureuse que nous n’ayons
plus à être dehors. Ici, on nous donne tout
ce dont on a besoin, de quoi cuisiner ou
comment obtenir les aides de Kela (organisme qui gère les allocations sociales en
Finlande). Et puis, on s’entend bien avec
les autres. » Les résidents d’Alppikatu ont
tous signé un contrat de location pour
un appartement dont ils possèdent les
clés. Teija et Ari s’acquittent d’un loyer
de 400 euros, ponctionné sur l’aide au
logement accordée par l’Etat. Ils bénéficient sur place du soutien de 20 travailleurs sociaux, dont huit se relaient vingtquatre heures sur vingt-quatre.
La Finlande, qui ne compte que 5,5 millions d’habitants, est précurseur dans la
lutte contre le mal-logement. Le premier
programme du genre remonte à 1987. A
l’époque, quelque 18 000 SDF sont livrés
à eux-mêmes. Dix ans plus tard, ils ➜
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Après avoir connu la rue, Ari Toivanen a
bénéficié, avec sa femme, du programme
Logement d’abord et obtenu un appartement
dans la résidence Alppikatu, à Helsinki.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
63
MONDE FINLANDE
➜ sont deux fois moins nombreux. Mais
le cas des sans-abri de longue durée pousse
les autorités à changer de philosophie au
cours des années 2000. « Nous avons fait
valoir que la résolution de leurs problèmes
sociaux ne devait plus être un préalable à
l’obtention d’un logement», explique Juha
Kaakinen, un des experts missionnés
en2007 par le gouvernement, aujourd’hui
président de la Fondation Y, le premier
bailleur social du pays. Une telle approche
avait déjà été expérimentée aux EtatsUnis, au niveau local, dans les années 1990.
Mais c’est en Finlande qu’elle s’applique
pour la première fois à l’échelle nationale.
« Bâtir une relation
de confiance »
Depuis 2008, 3 700 logements ont ainsi
été créés. « Nous avons bénéficié d’un
consensus politique fort, avec l’accord
des municipalités et l’implication des
ONG engagées sur le terrain, souligne encore Juha Kaakinen. 170 millions d’euros
ont été investis pendant les quatre premières années. L’argent a servi de carotte
et l’absence d’alternative au programme,
de bâton. Ces SDF de longue durée souffrent bien souvent d’addictions diverses
ou de problèmes psychiatriques. Il est
plus facile de leur apporter un soutien
adéquat quand ils vivent dans leur propre
appartement. Il a donc été décidé de fermer les refuges proposant une couche
pour la nuit, car ces solutions temporaires
favorisent le sans-abrisme. » A Helsinki,
seuls 52lits de ce genre subsistent encore.
La résidence Alppikatu est ainsi passée,
en 2010, de 215 lits à 81 appartements
confortables, équipés d’une cuisine et
d’une salle de bains. Les travailleurs sociaux y sont deux fois plus nombreux
qu’auparavant. Tous ont suivi une formation à cette nouvelle manière d’aider, plus
professionnelle et moins paternaliste.
« Les règles concernant l’alcool étaient
très strictes autrefois, illustre Antti Martikainen. Aujourd’hui, nos locataires peuvent boire. Nous nous efforçons de bâtir
une relation de confiance avec eux, pour
les responsabiliser, dans la mesure du
64
Les 86 anciens SDF
d’Alppikatu, parmi
lesquels Ahti Salminen
(ci-dessus) et Mariga
(en haut, à droite), sont
aidés par une vingtaine
de travailleurs sociaux
(ci-contre, lors d’une
distribution
de nourriture).
En bas, Antti
Martikainen, directeur
de la résidence.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Depuis 2015, Tanja (ci-dessous)
habite dans l’immeuble Rukkila,
dont les locataires ont entre 18 et
30 ans : « Ici, j’ai pu me faire des
amis », explique-t-elle. En bas,
Juha Kaakinen, l’un des pères du
programme Logement d’abord.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
possible. Nous les aidons aussi
à régler les problèmes administratifs, mais toujours en leur suggérant ce qui est bon pour eux.
Nous ne leur imposons rien. »
Certains finiront leur vie à Alppikatu, où la moyenne d’âge se
situe autour de 50 ans. Avec son
catogan, Ahti Salminen, 73 ans,
est arrivé en 2017. « Je ne sais pas
ce que je vais faire à l’avenir,
mais je sais que je peux compter
sur l’aide de l’équipe », confiet-il, dans son studio propret, une vieille
télévision cathodique allumée.
Des jeunes en rupture
avec leur famille
En banlieue nord d’Helsinki, les 21 locataires de Rukkila ont, eux, entre
18 et 30 ans. « La plupart sont en
rupture avec leur famille, reconnaît la coordinatrice de cette résidence, Tiina Koponen, mèches
violettes et trousseau de clés en
sautoir. Mais leurs profils sont
en général moins lourds qu’à
Alppikatu. Certains ne restent
que quelques mois. Un seul locataire vit ici depuis que le refuge
a été converti en appartements,
en 2011. »
Agée de 30 ans, robe noire sous
un gilet accordé à son fard à paupières turquoise, Tanja habite
un deux-pièces de la résidence
depuis 2015. « Vivre ici m’a permis de ne pas me retrouver exclue socialement, se satisfait
la jeune femme, membre de la
communauté gitane finlandaise. J’ai pu me faire des amis
et mieux soigner ma dépression,
pour laquelle je suis un traitement. »
Comme tous les immeubles
finlandais, Rukkila possède un
sauna. Les locataires n’y vont pas
tous les jours. Ils préfèrent regarder des films ou jouer à la console
dans le salon partagé. A l’instar
d’Alppikatu, le nettoyage des parties communes et la participation à certains ateliers
permettent de gagner quelques euros. «Le
Bureau de l’emploi propose des petits jobs,
comme réparer des vélos, des objets ou
travailler le bois», souligne Tiina Koponen.
Ce matin-là, la plupart des locataires sont
d’ailleurs absents.
Logement d’abord ne semble pas aussi
dispendieux qu’il pourrait le laisser
croire. Seul chiffre disponible : l’université de Tampere a calculé, en 2011, que
la diminution des prises en charge d’urgence et des interventions de la police
représentaient 14 000 euros d’économie
par relogé.
4 000 nouveaux appartements
d’ici à 2022
La Finlande est le seul pays de l’Union
européenne où le nombre de personnes
isolées sans domicile a baissé ces dernières années : - 18 % entre 2009 et 2016,
selon le Centre pour le financement et le
développement du logement finlandais.
Néanmoins, tout n’est pas parfait au pays
du Père Noël. « Il reste encore 7 000 SDF,
estime Juha Kaakinen. La grande majorité d’entre eux sont dépannés par des
proches. Nous espérons réduire ce chiffre
de moitié dans les quatre années à venir,
grâce à 4 000 nouveaux appartements. »
La ville d’Helsinki possède une liste
d’attente de 400 personnes destinées à
des structures comme Rukkila ou Alppikatu. « Parmi elles, 65 sont inscrites
pour rejoindre notre résidence, alors
qu’une douzaine de places seulement se
libèrent en moyenne chaque année »,
regrette Antti Martikainen. « J’ai dû patienter trois ans dans une unité temporaire avant d’obtenir mon appartement
à Alppikatu », témoigne Mariga, gloss
aux lèvres et regard rieur.
Tanja pourrait bientôt laisser le sien à
d’autres. « J’ai fait une demande de logement social », confie-t-elle. Mais elle ne
quittera celui de Rukkila que lorsqu’elle
le décidera, si et seulement si le prochain
lui convient. En Finlande, le droit au
logement est un droit fondamental. V
65
MONDE FINLANDE
Revenu de base :
la Finlande à l’heure du bilan
En pointe sur les questions sociales, le pays a testé l’intérêt d’une allocation
sans conditions sur des chômeurs tirés au sort.
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL CLÉMENT DANIEZ, AVEC MEERI KOUTANIEMI (PHOTOS)
N
oël avant l’heure. Il y a deux ans,
quelque 2 000 chômeurs finlandais ont été stupéfaits de découvrir, dans leur boîte aux lettres,
un courrier les informant qu’ils
toucheraient 560 euros par mois
jusqu’en décembre 2018. Et ce, sans
conditions. « Au début, je ne pouvais pas
croire à ma chance », se souvient Mira
Jaskari. « C’était comme si j’avais gagné
au Lotto », se remémore pour sa part
Tuomas Muraja. « J’ai bêtement cru que
les impôts me réclamaient de l’argent »,
raconte Mika Ruusunen. Ce n’était pas
une plaisanterie de l’administration,
mais le lancement du premier test au
monde, à une échelle nationale, d’un
revenu de base.
Cette somme forfaitaire remplace l’allocation de fin de droits de ces personnes
sans emploi qui, âgées de 25 à 58 ans, ont
« BEAUCOUP DE GENS
ONT LE SENTIMENT
QUE CELA DEVIENT
DE PLUS EN PLUS
CHER D’AVOIR
UNE VIE DÉCENTE. »
66
été tirées au sort pour voir si cela facilite
leur reprise d’activité. « L’expérimentation proposée à l’origine était plus large,
explique Minna Ylikännö, chercheuse à
Kela, l’agence gouvernementale chargée
de la sécurité sociale. Elle devait également concerner des petits revenus, des
personnes au foyer, mais aussi des jeunes
de moins de 25 ans. Les fonds alloués se
limitant à 20 millions d’euros, les ambitions initiales ont été revues à la baisse. »
Contrairement à l’allocation chômage,
ce revenu de base peut se cumuler sans
variation avec un emploi rémunéré. « J’ai
signé un contrat d’informaticien midécembre, juste avant de recevoir la lettre
de Kela, s’excuse presque Mika Ruusunen. Ce bonus m’a essentiellement permis de rembourser un prêt. » Il a simplifié
la vie de Mira Jaskari. « Je n’aurais pas
pu accepter un emploi à mi-temps sans
ce revenu de base, car il était dans une
autre ville et n’aurait pas suffi à payer
mes factures, explique cette habitante
d’Helsinki, cheveux bleus et piercing
dans le nez. J’ai malheureusement dû le
lâcher, à cause d’une dépression. »
Ce montant garanti a tellement facilité
la vie de Tuomas Muraja, aux revenus
aléatoires, qu’il redoute la fin de l’expérience. « Je vais à nouveau devoir remplir
des formulaires pour toucher des aides »,
craint ce journaliste, qui va d’ailleurs publier un livre sur le sujet. Muraja loue la
« liberté » qu’apporte le revenu de base.
« On n’a plus le stress de ce que l’on pourrait perdre si on retrouve une activité,
souligne-t-il. Contrairement à ce que d’aucuns disent, cela ne renforce pas la passivité des chômeurs. Grâce à ce dispositif,
la douzaine de participants que j’ai interrogés ont plus facilement accepté un emploi ou réussi à se lancer à leur compte. »
Pas de généralisation
à toute la population
Pour autant, l’expérimentation ne sera
pas prolongée l’an prochain. Elle ne devrait pas connaître non plus
de seconde vie après les législatives du 14 avril 2019. Ni
le Parti du centre ni le Parti
Minna Ylikännö
(en haut, à gauche)
participe à l’analyse des
données afin de dresser un
bilan sur le revenu de base,
dont ont bénéficié Tuomas
Muraja et Mira Jaskari
(ci-contre). En haut, à
droite, Vesa Rantahalvari,
membre de la fédération
patronale finlandaise,
critique le coût
d’une telle mesure.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
de la coalition nationale, qui se partagent
le pouvoir, ne veulent finalement la mise
en place d’un revenu universel. Pis, ils
ont diminué les droits des chômeurs
pendant la même période. Quant au Parti
social-démocrate (PSD), le favori des
sondages, il défend plutôt l’idée d’un
accompagnement personnalisé, incitatif, sans réduction des allocations.
Ces grands partis, comme les syndicats, estiment que la généralisation d’un
revenu de base à l’ensemble de la population plomberait le pays. « Cela ferait
plonger de 5 % le déficit budgétaire
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
finlandais », estime Ilkka Kaukoranta,
économiste à l’Organisation centrale des
syndicats, proche du PSD. La fédération
patronale, EK, pense de même. « Cela
coûterait onze milliards d’euros, c’est
irréaliste pour un pays de 5,5 millions
de personnes, fait valoir Vesa Rantahalvari, du syndicat patronal, chargé de la
politique sociale. D’autant que nous
avons un taux de chômage trop élevé,
au-dessus de 7 %, et une population
active trop basse (72 %). La Finlande
c o m p t e 2 50 0 0 0 c h ô m e u r s , m a i s
100 000 emplois à pourvoir. »
La collecte des données et des témoignages des 2 000 participants ne fait que
débuter. Minna Ylikännö est dans l’équipe
chargée de leur analyse. Les premières
conclusions devraient être dévoilées
avant les élections. Elle a conscience que
l’exemple finlandais sera observé de près.
« Beaucoup de gens ont le sentiment que
cela devient de plus en plus cher d’avoir
une vie décente et qu’il faut se résoudre
à toujours plus de sacrifices, note-t-elle.
Inévitablement, le revenu de base reviendra dans la discussion. » En Finlande,
comme à l’étranger. V
67
MONDE ÉTATS-UNIS
La sénatrice Elizabeth Warren est la première
personnalité du Parti démocrate à annoncer
sa candidature aux prochaines présidentielles.
Beaucoup d’autres se tâtent...
PAR CLÉMENT DANIEZ
L
A 69 ans, la spécialiste
des faillites Elizabeth
Warren mise sur un
programme plus
offensif que de coutume
pour l’emporter. Ici, le
5 janvier, dans l’Iowa.
68
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
B. SNYDER/REUTERS
Qui pour
battre Trump ?
e costume ? Un simple cardigan,
bleu comme ses yeux, et le « col »
des ouvriers américains. Le décor ? Sa cuisine familiale. Dans
une vidéo mise en ligne le 31 décembre, Elizabeth Warren se dit
prête à partir à la conquête de la MaisonBlanche, à deux années de la fin du mandat de Donald Trump. Parmi les poids
lourds de son parti résolus à détrôner le
milliardaire, la sénatrice du Massachusetts est la première à sortir du bois.
Plusieurs dizaines d’autres prétendants
ont été répertoriés par les médias américains, mais la plupart de ceux qui se
sont déclarés sont inconnus du grand
public. Ainsi, John Delaney a officialisé
sa candidature dès juillet 2017, mais
cet élu du Maryland à la Chambre des
représentants réunit moins de 1 % des
intentions de vote dans les sondages
nationaux.
A lire les enquêtes d’opinion, l’ancien
vice-président de Barack Obama, Joe
Biden, serait l’éventuel candidat le plus
apprécié. A 76 ans, il a déjà essuyé deux
échecs, lors des primaires de 1988 et de
2008, et semble hésiter à se présenter.
Il est suivi par son aîné d’une année Bernie Sanders, concurrent coriace face à
Hillary Clinton lors des précédentes
primaires démocrates aux présidentielles. « Je serai sans doute candidat
s’il s’avère que je suis le meilleur pour
battre Donald Trump », a déclaré le sénateur du Vermont, en novembre dernier. Les mieux placés à l’orée d’une
campagne ne sont pas toujours ceux
qui tirent leur épingle du jeu : deux
ans avant son accession à la MaisonBlanche, le candidat Barack Obama
n’était guère favori.
Beto O’Rourke, 46 ans, se verrait bien
un destin à la Obama, justement. L’ancien
président l’a reçu et complimenté en public il y a peu. Candidat malheureux au
mandat de sénateur du Texas, en novembre dernier, cet excellent débatteur, charismatique et sûr de lui, veut capitaliser
sur l’engouement qu’il a suscité au-delà
de son Etat. Il appartient au camp des
« centristes » de son parti, à l’instar de
Joe Biden et d’autres prétendants supposés, tels le sénateur du New Jersey Cory
Booker, un Afro-Américain de 49 ans, et
l’ex-maire de New York, le milliardaire
de 76 ans Michael Bloomberg.
Les démocrates ont longtemps cru
qu’un programme modéré était une
condition indispensable pour la victoire,
d’où le succès de Bill Clinton et de Barack
Obama. En 2016, la victoire surprise de
Donald Trump, malgré ses outrances, a
semé le doute. Classés à la gauche du
parti, les « progressistes » croient enfin
en leur chance, convaincus de réussir là
où Bernie Sanders a échoué. Elizabeth
Warren, pourfendeuse des excès de la finance depuis plusieurs années, fait le
même pari. « La classe moyenne américaine est attaquée, affirme dans sa vidéo
la brillante universitaire, spécialiste des
faillites. Les milliardaires et les grandes
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
PRIMAIRES
UN MARATHON
À ÉTAPES
2019
Juin
Premier débat
d’une série
de 12 entre
les candidats
des primaires
démocrates.
2020
3 février
Caucus de
l’Iowa, premier
Etat à voter.
11 février
Primaire
du New
Hampshire.
22 février
Caucus
du Nevada.
29 février
Primaire de la
Caroline du
Sud.
3 mars
Neuf Etats
se prononcent,
dont
les deux
les plus peuplés
du pays,
la Californie
et le Texas
(Super
Tuesday).
Avril
Dernier débat
entre
les candidats.
Mi-juillet
Convention
démocrate
de désignation
du candidat
aux élections
présidentielles.
3 novembre
Elections
présidentielles.
entreprises ont décidé que leur part du
gâteau n’était pas suffisante. Ils ont donc
engagé les politiciens pour leur en couper
une plus grosse […]. Notre gouvernement
est censé travailler pour nous tous, mais
il est devenu un outil pour les riches. »
L’ancienne professeure de Harvard,
âgée de 69 ans, ne sera pas la seule sur
ce créneau. Elle pourrait subir la concurrence de Bernie Sanders, s’il décide de
tenter à nouveau sa chance, ou de Kamala Harris, sénatrice de la Californie.
A 54 ans, cette Afro-Américaine, ancienne procureure générale, s’est fait
remarquer à l’automne par ses questions
offensives lors de l’audition de Brett
Kavanaugh, le juge ultraconservateur
nommé par Donald Trump à la Cour suprême. Comme d’autres prétendants démocrates, elle a visité quelques-uns des
Etats où se dérouleront les premières
primaires, en février 2020, dont l’Iowa,
qui ouvrira le bal.
Séduire le centre du pays
Quel sera le positionnement gagnant ?
Difficile à dire. Un nombre record de
femmes, de Noirs et de candidats issus de
l’aile gauche du parti sont tentés de participer aux primaires. Et il existe une génération d’écart entre les candidats potentiels les plus âgés, comme Sanders, et
les plus jeunes, tels O’Rourke ou Booker.
L’âge et l’expérience ne font pas toujours
la différence. Barack Obama officiait
comme sénateur des Etats-Unis depuis
deux années seulement lorsqu’il s’est lancé
dans la primaire, en début d’année 2007.
S’il n’est pas officiellement candidat à
sa propre succession, Donald Trump ne
cache guère son impatience. Le magnat
de l’immobilier apparaît plus à l’aise
devant les caméras de télévision et sur
les estrades des meetings, où il excelle
dans le rôle du bonimenteur, que dans
le bureau Ovale, où les subtilités inhérentes à l’exercice du pouvoir et à la
diplomatie l’ennuient. D’ici aux prochaines présidentielles, nul doute qu’il
va s’en donner à cœur joie. Déjà, il a réagi
sur Twitter à la candidature d’Elizabeth
Warren, l’une de ses cibles favorites, en
se moquant à nouveau de ses lointaines
origines amérindiennes.
Pour reprendre la Maison-Blanche à
Trump, son futur adversaire devra séduire
les Américains du centre du pays, et pas
seulement ceux des côtes Est et Ouest,
où la victoire démocrate ne fait aucun
doute. Elizabeth Warren l’a compris et,
dans sa vidéo, elle raconte son enfance
dans l’Oklahoma, au sein d’une famille
de la classe moyenne. Ses concurrents,
eux aussi, devront veiller à s’adresser à
ces électeurs blancs passés à Trump, dans
des Etats comme le Michigan, la Pennsylvanie et l’Ohio, frappés par la désindustrialisation. Cela suffira-t-il pour que
le camp démocrate l’emporte, quatre ans
après le départ de Barack Obama de la
Maison-Blanche ? Entre les candidatures
aux présidentielles et le scrutin lui-même,
il s’écoule entre dix-huit mois et deux ans.
La route est longue. Et Trump possède
l’avantage de l’avoir déjà empruntée. V
69
Ciel plombé sur le Golfe
BELGAIMAGE
MONDE QATAR
Le blocus imposé par l’Arabie saoudite,
les Emirats arabes unis, Bahreïn
et l’Egypte a contraint la compagnie
qatarienne à revoir sa stratégie.
Soumise à un coûteux blocus par ses voisins,
la compagnie nationale qatarienne joue l’offensive.
Sa place de numéro un régional est à ce prix.
PAR FRANÇOIS JANNE D’OTHÉE, ENVOYÉ SPÉCIAL À DOHA
I
maginons que pour relier Bruxelles et
Madrid, Brussels Airlines ne puisse
plus traverser l’espace aérien français.
C’est le type de mésaventure que subit
actuellement une des meilleures
compagnies du monde, Qatar Airways qui, du jour au lendemain, s’est vue
empêchée de survoler quatre pays, l’obligeant à de longs détours. Résultats : surcoût en carburant, chute de 9 % du
nombre de passagers et une perte de
38 millions d’euros en un an. La cause ?
Le blocus imposé le 5 juin 2017 par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis,
Bahreïn et l’Egypte, qui reprochent au
70
richissime émirat de soutenir le terrorisme, en réalité de leur faire de l’ombre
tout en étant trop proche de l’Iran chiite,
l’ennemi juré.
« En moyenne, le temps de vol est rallongé de vingt minutes, de plus d’une
heure vers certains pays d’Afrique. Vers
le Soudan, c’est carrément trois heures,
soit presque autant que de voler de notre
capitale Doha vers Londres », explique
Akbar Al Baker, PDG de Qatar Airways,
que Le Vif/L’Express a rencontré en
marge du forum diplomatique de Doha,
en décembre dernier. La compagnie avait
anticipé un tel scénario, car les tensions
ne sont pas nouvelles. Dès que la sanction est tombée, l’ancien aéroport a été
remis en service et un pont aérien avec
la Turquie a permis d’assurer l’approvisionnement du pays. « Quarante-huit
heures après le début de ce blocus illégal,
on avait déjà acheminé 10 000 tonnes
de biens essentiels par journée. En neuf
mois, tout s’est normalisé. »
Développement vers l’Asie
et l’Afrique
Fort de 160 destinations, le réseau a été
réorganisé : « Nous avons été contraints
d’abandonner 18 vols très lucratifs vers
les pays du blocus, que nous avons remplacés par 24 nouvelles routes vers l’Europe de l’Est et la Russie, l’ExtrêmeOrient, l’Afrique, Atlanta, et tout cela en
dix-huit mois. La croissance est de nouveau là. Nous venons de lancer des vols
vers Mombasa (Kenya), Göteborg
(Suède), Da Nang (Vietnam)… L’Asie est
actuellement notre priorité. » Logique,
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Akbar Al Baker,
CEO de Qatar Airways, à la tête
d’une flotte de 234 avions.
souvent que deux types d’avion. La compagnie dispose ainsi de neuf modèles
d’Airbus, dont une dizaine d’A380 à double étage et des Boeing de trois types,
dont une trentaine de 787 Dreamliner.
C’est une des flottes les plus récentes au
monde, les appareils ayant cinq ans d’âge
en moyenne. La flotte renouvelée inclura
des Airbus A350 et des Boeing 737 MAX,
quatrième génération de cette lignée
mythique.
Une concurrence déloyale ?
La compagnie a toutefois dû faire face à
l’augmentation des prix du carburant :
« Ces douze derniers mois, le kérosène a
augmenté de près de 50 %. Nous avons
une marge de sécurité, mais une surtaxe
n’est pas exclue si ça se poursuit. Y compris pour le cargo, dont nous sommes le
plus gros opérateur en tonnes par kilomètre. » Les compagnies du Golfe sont
souvent accusées de concurrence déloyale et de bénéficier de subventions
royales. « Subventions ? Nos concurrents
sortent toujours le même argument, réagit le CEO. Ce n’est pas vrai. Mon gouvernement n’est pas une banque. » Il n’empêche qu’en 2015, un rapport commandité
par des compagnies américaines a pointé
que Qatar Airways aurait reçu en dix ans
l’équivalent de 15 milliards d’euros de
subventions, et bénéficié de prêts qui
n’ont jamais dû être remboursés.
Qatar Airways n’est pas à l’abri non plus
des jeux commerciaux ourdis par ses
FJDO
car l’aéroport international Hamad de
Doha est principalement un hub qui
connecte les passagers d’Europe et
d’Afrique avec l’Asie. Akbar Al Baker est
également le grand patron de ce tout
nouvel aéroport, considéré dans un classement récent comme le meilleur du
Moyen-Orient.
L’Afrique n’est pas en reste. « Elle dispose d’un potentiel énorme et se trouve
mal desservie, poursuit Akbar Al Baker.
C’est le prochain continent en croissance, et notre réseau va s’y déployer
dans les vingt-quatre mois. » Une ligne
vers Accra (Ghana) sera ouverte en 2019,
ainsi qu’une autre vers le Cameroun.
« Plusieurs Etats nous ont demandé
d’opérer chez eux et, rien qu’aujourd’hui,
j’ai reçu des propositions de deux pays. »
Actuellement, Qatar Airways conseille
le Nigeria, qui cherche à relancer une
compagnie nationale. « Nous avons dit
aux autorités nigérianes qu’elles doivent
au préalable se doter d’un aéroport aligné
sur les normes internationales. Nous
leur avons indiqué comment structurer
un hub car ce pays veut être connecté
au monde et pas seulement à l’Afrique. »
Mais pas question d’entrer dans la gestion des compagnies, comme Etihad, la
compagnie nationale des Emirats arabes
unis, l’a fait en déboursant près d’un milliard de dollars pour maintenir à flot
Alitalia et Air Berlin. Et cela en vain.
« Nous, on ne fait que placer notre argent,
par exemple dans Cathay (Hong Kong),
Air Italy, Latam (Brésil) et bientôt dans
d’autres compagnies. Nous ne voulons
pas nous impliquer dans leur développement, sinon nous perdons de vue le
nôtre. On est juste assis dans notre bureau et on attend les dividendes », déclare
Akbar Al Baker sans sourciller.
Bannie par ses voisins, Qatar Airways
joue l’offensive : « Nous avons 234 avions
actuellement, et nous en avons commandé 300, pour 92 milliards de dollars », lâche Akbar Al Baker, sans fanfaronner sur ce montant astronomique.
Il met également en avant la flexibilité
de sa flotte, là où ses concurrents n’ont
partenaires. Akbar Al Baker se dit mécontent du traitement réservé à sa compagnie au sein de l’alliance Oneworld,
qu’elle a rejointe en 2013 : « Certains
membres ont cherché à bloquer notre
croissance », accuse-t-il, citant American
Airlines, qui a mis fin au partage de
codes, et l’australienne Qantas, qui négocie des arrangements avec Emirates,
la compagnie aérienne basée à Dubaï.
« On décidera en février si on reste ou
pas dans l’alliance. Mais on peut très
bien continuer seuls, grâce, notamment,
à nos investissements stratégiques dans
d’autres compagnies. » Dont 20 % dans
IAG (International Airlines Group), la
holding née de la fusion entre British
Airways et Iberia.
Dans le collimateur du CEO, il y a également l’Oaci, l’Organisation de l’aviation
civile internationale, un organisme de
l’ONU : « Elle est devenue trop politique
et trop faible pour s’opposer à des blocus.
L’espace aérien au-delà de douze kilomètres est international, et l’Oaci ne devrait pas accepter que des Etats l’utilisent
à des fins politiques pour bloquer des
compagnies, mais le président du conseil
de l’Oaci (NDLR : un Nigérian) regarde
de l’autre côté. L’ONU devrait exiger l’interdiction de ce genre de pratiques, car
c’est une violation de la Convention de
Chicago (NDLR : qui a instauré l’Oaci en
1944). Le ciel ne devrait pas avoir de frontières. » Mais l’horizon du blocus reste
pour l’instant bouché. V
71
© EMMANUEL CROOY
BERLIN
1912-1932
50 X 2 TICKETS
100 X 2 ENTRÉES
EXPOSITION
SALON
BERLIN 1912-1932
BRAFA
Métropole mythique et cosmopolite incontournable,
le Berlin des années 20 connaît une transformation
sans précédent. Les bouleversements sociaux,
politiques et technologiques révolutionnent la
société d’après-guerre et la création artistique.
Au mois de janvier, tous les regards des passionnés
d’art se tournent vers Bruxelles grâce à la BRAFA,
dont la soixante-quatrième édition aura lieu du
samedi 26 janvier au dimanche 3 février 2019
inclus, sur le site de Tour & Taxis. Les 133 galeries
et marchands d’art participant, originaires de seize
pays, ont sélectionné le plus beau, le plus rare ou
le plus précieux dans leurs spécialités artistiques
respectives pour y rencontrer les attentes les plus
variées d’un public nombreux et réputé connaisseur.
Bienvenue dans ce grand musée éphémère, qui
conte l’histoire de l’art de l’archéologie à nos jours,
traversant époques, styles et continents pour rendre
hommage à la création artistique sous toutes ses
formes.
« Berlin 1912-1932 » met en lumière cette période
charnière. En partant du regard belge sur la scène
artistique allemande, l’exposition s’intéresse à une
réalité quotidienne oscillant entre crises et utopies,
ravage et euphorie, misère et décadence. Ces
« Années folles » reprennent vie à travers plus de
200 oeuvres d’artistes majeurs tels que Otto Dix,
Raoul Hausmann, Ernst Ludwig Kirchner, Kasimir
Malevich, Aleksandr Rodchenko, Max Beckmann,
George Grosz, Hannah Höch…
Découvrez, à partir d’une sélection mêlant peintures,
sculptures, dessins, photographies, films et éléments
d’architecture, un panorama saisissant d’une des
époques les plus fascinantes de notre histoire.
INFOS
Jusqu’au 27 janvier aux Musées royaux des Beaux-Arts
de Belgique, Rue de la Régence 3 - 1000 Bruxelles.
Infos et réservations :
www.fine-arts-museum.be
INFOS
Du 26 janvier au 3 février à Tour & Taxis,
Avenue du Port 88 - 1000 Bruxelles.
Infos et réservations :
www.brafa.art
En tant qu’abonné(e) vous êtes automatiquement membre du Vif Club.
© OPÉRA ROYAL DE WALLONIE-LIÈGE
DÉCOUVREZ LES AVANTAGES SUR WWW.LEVIF.BE/VIF-CLUB
“ouvrir les portes”
présentent
Stéphane Dauch (Cyrano)
Aramis Monroy (violon)
Charlotte Matzneff (Roxane)
Simon Larvaron (Christian)
Edouard Rouland (De Guiche)
Didier Lafaye (Ragueneau)
Yves Roux (Mont훀eury et Le Bret)
Geoffrey Callenes (Carbon)
Christophe Mie (Valvert et un cadet)
Xavier Lenczewski (Le fâcheux et un cadet)
Mona Thanael (Lise, la duègne et sœur Marie)
AUDERGHEM
UCCLE
mercredi23janvier2019à20h30 jeudi7mars2019à20h30
CENTRECULTURELDʼAUDERGHEM
CENTRECULTURELDʼUCCLE
boul.duSouverain183-CCAUDERGHEM.BE
rueRouge47-CCU.BE
GROUPESDEPLUSDE9PERSONNES:iNFO@OUVRIRLESPORTES.BE
14 X 2 TICKETS*
*EN CATÉGORIE 1
5 X 2 TICKETS*
*POUR LA REPRÉSENTATION DU
31 JANVIER À 20H.
15 X 2 TICKETS
T H É ÂT R E
OPÉRA
T H É ÂT R E
CYRANO DE
BERGERAC
FAUST
ON NE VOYAIT
QUE LE BONHEUR
DE EDMOND ROSTAND. MISE EN SCÈNE DE JEANPHILIPPE DAGUERRE. AVEC STÉPHANE DAUCH,
ARAMIS MONROY, CHARLOTTE MATZNEFF, SIMON
LARVARON, EDOUARD ROULAND, DIDIER LAFAYE,
YVES ROUX, GEOFFREY CALLÈNES, CHRISTOPHE
MIE, XAVIER LENCZEWSKI ET MONA THANAËL.
Cyrano est un mousquetaire intrépide,
appartenant à la compagnie des cadets
de Gascogne. Il est amoureux de sa
cousine Roxane mais n’ose se déclarer
à elle... Si belle... Et lui si laid avec son
énorme nez. Par amour, de désespoir, il
accepte de protéger Christian, son rival
et l’aide même à séduire Roxane.
Chants, musique, combats, dix
comédiens et un violoniste virtuose au
service de cette version éminemment
sonore, rythmée et fidèle du chef
d’œuvre de Rostand !
INFOS
GOUNOD
Un vieux savant désabusé, n’a plus le
goût de vivre. Alors qu’il prépare le
poison qui l’emportera, Méphistophélès,
le Diable en personne, surgit. Par ruse
et à force de persuasion, il le convainc
de signer un pacte : la jeunesse
éternelle contre son âme. Bouleversé
par l’image de la pure Marguerite que
Satan lui présente, Faust décide de
séduire la belle…
C’est dans une production, épurée et
spectaculaire, articulée autour d’un
gigantesque anneau qui tourne, s’élève
ou s’incline, signée Stefano Poda, que
ce spectacle grandiose prendra forme,
servi par Patrick Davin (direction
musicale) et avec notamment Marc
Laho, Anne-Catherine Gillet, Ildebrando
D’Arcangelo, Lionel Lhote.
INFOS
Le 23 janvier à 20h au Centre Culturel
d’Uccle, Rue Rouge 47 - 1180 Uccle.
Du 23 janvier au 02 février
à l’Opéra Royal de Wallonie,
Place de l’Opéra 1 – 4000 Liège.
Infos et réservations :
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www.operaliege.be - +32 (0) 4 221 47 22
DE ET M.E.S. PAR GRÉGORI BAQUET. AVEC
MURIELLE HUET DES AUNAY ET GRÉGORI BAQUET.
Antoine, la quarantaine, expert en
assurances, évalue depuis longtemps
la vie des autres. Trompé par sa femme,
méprisé par ses enfants, licencié parce
qu’il a osé faire preuve d’humanité, il
plonge dans le désespoir. Il décide de
commettre l’irréparable : se suicider
après avoir supprimé ses deux enfants.
Il tire d’abord sur sa fille Joséphine,
puis prend conscience de la folie de
son geste. Commence alors un double
chemin initiatique. Celui d’une fille
défigurée qui se reconstruit un visage
et une vie, et renaît par la force du
pardon. Celui d’un père meurtri qui
tente de changer de peau, en prison
puis au bout du monde. Jusqu’à quel
point est-il possible de pardonner ?
INFOS
Le 24 janvier à 20h30 au Théâtre Wolubilis,
Cours Paul-Henri Spaak 1
1200 Woluwe-Saint-Lambert.
Infos et réservations : www.wolubilis.be
SOLSTICE
DR
D’HIVER
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LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
CULTURE LIVRES
De quoi sera fait l’hiver littéraire ? Parmi les 493 romans de la rentrée de janvier,
Le Vif/L’Express fait sa liste des 25 livres les plus attendus.
PAR YSALINE PARISIS, FRANÇOIS PERRIN, LAURENT RAPHAËL ET ANNE-LISE REMACLE
Ames. Histoire de la souffrance 1
Deux sœurs
Par Tristan Garcia, Gallimard, 720 p.
Par David Foenkinos, Gallimard, 176p. Sortie : 21 février.
Depuis La Meilleure part des hommes (2008), qui lui fit décrocher, à 27 ans, le prix de Flore, l’écrivain-philosophe Tristan
Garcia ne cesse d’épater tant par les thèmes
qu’il aborde que par l’exigeante virtuosité
conceptuelle de ses romans. Après Faber
(2013), après le titanesque 7 (2015), il fait se
croiser ici des « âmes » en souffrance, de la
création du Monde à l’époque contemporaine, et aux quatre coins du globe. Premier
temps d’une trilogie diablement ambitieuse,
qu’il semble attaquer sans fébrilité.
Bacchantes
Seizième roman de David Foenkinos, Deux
sœurs s’offre le luxe de paraître en février plutôt
qu’en janvier, assuré qu’il est d’ores et déjà de
s’arracher en librairie. Après La Délicatesse en
2009 (qu’il adaptera pour le cinéma, avec son
frère) puis Charlotte, sur la vie de Charlotte Salomon (prix
Renaudot et Goncourt des lycéens en 2014), le graphomane
favori des médias propose un « portrait subtil et surprenant
d’une passion amoureuse et de ses dérives », selon son éditeur.
Gageons que le roman saura trouver ses lecteurs sans leur
occasionner de migraine.
Fair-play
Poursuivant son travail de réappropriation
des codes littéraires (la science-fiction avec
Le Dernier Monde, le roman historique avec
Bastard Battle, le western dans Faillir être
flingué, le survivalisme avec Le Grand Jeu,
tous romans applaudis sinon primés), Céline
Minard livre ici une parodie de scénario de
braquage, dont les incontournables otages
ne sont autres que des bouteilles de grands crus. Reine de
la langue baroque comme des exploits expérimentaux, la
romancière dispose d’une communauté de lecteurs fidèles.
On connaît Tove Jansson (1914 - 2001) comme
auteure des Moumines, sympathique famille de
trolls-hippopotames occupant une vallée imaginaire du golfe de Finlande. On sait moins son
activité de peintre, écrivaine d’expression suédoise et féministe. Dans Fair-play, publié en 1989
et enfin traduit en français, Jansson raconte le quotidien sororal
de deux femmes partenaires de vie et d’art, établies sur une petite
île au large d’Helsinki. Une suite de scènes et de discussions philosophiques sur ses trois passions indissociables de cette grande
créatrice du XXe siècle – le travail, l’amour et la liberté.
Par Céline Minard, Rivages, 112 p.
Par Tove Jansson, éd. La Peuplade, traduit du suédois
par Agneta Ségol, 128 p. Sortie : 21 février.
Clair-obscur
Après les pépites Sale temps pour les braves ou
encore Deux comédiens, c’est au tour de Clairobscur, son second roman paru en 1967, de traverser enfin l’océan. Dans cette fiction sociale
âpre et violente, Don Carpenter dépeint une jeunesse confrontée à un drame qui va changer son
destin. Au cœur de la galerie de personnages hantant ce récit
choral se trouve Semple, simple d’esprit perdu dans le jeu de
quilles émotionnel des jeux d’influence d’adolescents trop pressés de grandir. Entre John Fante et William Faulkner, un roman
puissant qui plonge au plus profond des fêlures humaines.
Par Don Carpenter, éd. Cambourakis,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, 208 p.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Frères sorcières
Auteur d’une quarantaine de romans sous son
pseudonyme principal, sous celui de Lutz Bassmann (aux éditions Verdier), d’Elli Kronauer
ou Manuela Draeger (à L’Ecole des loisirs), Antoine Volodine s’impose dès les années 1980 au
rayon science-fiction, puis comme chef de file
de son propre mouvement littéraire, celui dit du « postexotisme ». Prix Wepler en 1999 pour Des Anges mineurs et, surtout,
du Médicis 2014 pour le monstrueusement beau Terminus
radieux, il creuse dans ce nouveau Frères sorcières le sillon
d’une poésie chamanique implantée dans un monde désolé.
Par Antoine Volodine, Le Seuil, 304 p.
➜
75
CULTURE LIVRES
➜
Furie
Sixième roman mais premier traduit en
français de Grażyna Plebanek, autrice
polonaise résidant à Bruxelles, Furie rend
coup pour coup. On y suit Alia, enfant
congolaise débarquée dans une Bruxelles
bien peu métissée, biberonnée à la boxe
par son père, coureur de jupons et conteur
volubile. Retrouver ancrage par-delà son
héritage, s’imposer en tant que femme dans la police, juguler
ou laisser libre cours à la violence, voilà les gageures que devra
affronter cette puissante héroïne en exil et en colère.
Par Grażyna Plebanek, éd. Emmanuelle Collas, traduit du
polonais par Cécile Bocianowski, 434 p. Sortie : 25 janvier.
Jusqu’à ce que les pierres deviennent
plus douces que de l’eau
Immense humaniste et styliste éblouissant,
l’auteur et psychiatre portugais (Le Manuel
des Inquisiteurs, La Splendeur du Portugal
parmi une œuvre foisonnante) s’attache
cette fois au retour au pays d’un jeune souslieutenant après plus de deux ans de mission
en Angola. Accompagné d’un orphelin noir
survivant, le soldat décide de l’élever. Quarante
ans plus tard, le soldat et sa famille s’apprêtent
à rentrer au village pour le rituel d’exécution du cochon. Mais
tout prendra une tournure plus sombre que prévu…
Par António Lobo Antunes, éd. Christian Bourgois, traduit
du portugais par Dominique Nédellec, 576 p. Sortie : 31 janvier.
L’Explosion de la tortue
Célèbre à la fois pour ses romans parus depuis trente ans aux Editions de Minuit (dont
Le Vaillant Petit Tailleur, prix Wepler 2004)
et ses recueils L’Autofictif tirés de son blog
éponyme et « laboratoire en ligne » ainsi que
ses six ans passés en tant que chroniqueur
littéraire acerbe au Monde, Eric Chevillard
propose ici une fable méditative mettant en scène une tortue
de Floride agonisante en appartement déserté et un narrateur
soucieux de rendre à un écrivain disparu ses lettres de noblesse.
Une étrangeté poétique à recommander.
Par Eric Chevillard, éd. de Minuit, 254 p.
La Capitale
Un cochon sème la panique, un homme est tué au revolver.
Qu’ont en commun ces deux événements ? Façonné en partie
76
en résidence à la maison des littératures
Passa Porta de Bruxelles, La Capitale nous
ouvre avec délectation les coulisses de la
Commission européenne. Drôlerie, quiproquos et enchâssement brillant de trames,
voici les condiments de Robert Menasse, fin
analyste de la politique de l’Autriche (à travers
des articles pour la presse de langue allemande) mais aussi de l’Europe. Cette dernière sortira-t-elle indemne du roman ?
Par Robert Menasse, éd. Verdier, traduit de l’allemand (Autriche)
par Olivier Mannoni, 448 p.
Occident
Auteur, avec Jayne Mansfield 1967, Eva ou
California Girls, d’une œuvre baroque et
noire, hantée par les femmes et l’artifice,
Simon Liberati est l’un des écrivains français
les plus fascinants. Alors que sort, le 16 janvier, au cinéma, Une jeunesse dorée, le film
qu’il a coécrit avec sa compagne Eva Ionesco
sur les années Palace (du nom de ce temple
mythique de la nuit parisienne), il publie
aussi un nouveau roman. Occident fait l’itinéraire d’une peintre
parisien, parti sur les traces de sa muse israélienne le temps
d’un voyage à travers l’Europe du sud. Impatience…
Par Simon Liberati, Grasset, 496 p.
La Vérité sur
« Dix petits nègres »
« Aucun lecteur sensé ne peut croire en la solution invraisemblable proposée à la fin du célèbre roman policier Dix Petits Nègres. » Lecteur
insolent, Pierre Bayard aime se faufiler dans
des classiques jusqu’à en réécrire l’histoire.
Après notamment Qui a tué Roger Ackroyd ? et
Enquête sur Hamlet, le professeur de littérature entend prouver,
à travers une nouvelle démonstration de critique policière
et littéraire des plus ludiques, qu’Agatha Christie elle-même
s’est trompée, laissant le véritable assassin de son livre impuni
depuis 1939… Réjouissant.
Par Pierre Bayard, éd. de Minuit, 176 p.
Le Chant des revenants
C’est auréolé d’une prestigieuse récompense (le National Book
Award 2017) que débarque chez nous le nouveau roman de
Jesmyn Ward. Fidèle à ce Mississippi des déclassés qui hantait
déjà l’émouvant Bois Sauvage, la nouvelle coqueluche de la
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
littérature (afro-)américaine chronique ici les
peines et douleurs d’une famille déglinguée
en proie à sa propre décomposition, morale
et affective, mais aussi et toujours au racisme
et aux injustices en tous genres. Le tout porté
à ébullition par une écriture lyrique, tendre
et poétique capable de transformer le plomb
des misères en or littéraire.
Par Jesmyn Ward, Belfond, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Charles Recoursé, 272 p. Sortie : 7 février.
Le Nouveau
Spécialiste du récit historique au cordeau
(La Jeune Fille à la perle à l’époque de
Vermeer, La Dame à la Licorne à la cour de
Charles VIII, A l’orée du verger, au temps des
pionniers américains), l’auteure américaine
Tracy Chevalier s’ancre cette fois dans les
années 1970. Osei Kokote, préado fils d’un
diplomate ghanéen, seul enfant noir de sa
cour de récré de Washington DC, y est l’incarnation moderne
de l’Othellode Shakespeare. Racisme, intimidations et adaptation
permanente en terrain hostile feront exploser le cadre.
Par Tracy Chevalier, éd. Phébus, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par David Fauquemberg, 224 p. Sortie : 7 février.
Le Tour de l’oie
Assis seul au coin du feu, un homme s’adresse
à un fils imaginaire, pour lui raconter ce que
fut sa vie, ses doutes et ses convictions. Très
apprécié de ce côté des Alpes pour une œuvre
riche où la radicalité politique le dispute à
la fascination pour la nature et les sommets,
le Napolitain Erri de Luca décrocha, en 2001,
le Prix Femina étranger pour Montedidio, le
prix Jean-Monnet de littérature européenne en 2013 pour
Le Tort du soldat et, la même année, le prix Ulysse pour l’ensemble de son œuvre.
Par Erri de Luca, Gallimard, traduit de l’italien
par Danièle Valin, 176 p. Sortie : 7 février.
Le Voyage du canapé-lit
Depuis trente ans qu’il publie poèmes, romans et essais, depuis
le temps qu’il conspue en billets et brûlots postures germanopratines et auteurs surévalués (comme dans C’est la culture
qu’on assassine ou le fameux Jourde & Naulleau), Pierre Jourde
a bâti une œuvre aussi érudite qu’intime, qui semble échapper
souvent aux commentateurs flemmards ou égratignés.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Il propose ici d’autopsier les névroses d’une
famille à travers la narration des légendes collectives qui en font le ciment autant que la colle.
Par Pierre Jourde, Gallimard, 272 p.
Les Porteurs d’eau
Vainqueur du prix Goncourt pour Syngué Sabour en 2008, et
de retour au roman après huit ans d’autres projets, l’auteur
franco-afghan Atiq Rahimi déroule son récit sur un seul jour.
Ce 11 mars de 2011, funeste, où les talibans détruisirent les
Bouddhas de Bâmiyan (Afghanistan), Tom,
un commis voyageur de Paris sur le point
de quitter sa femme, et Yûsef, un porteur
d’eau solitaire de Kaboul, verront leurs destins culbutés. Mêlant spiritualité, amour et
exil, Les Porteurs d’eau dit aussi les stigmates
semés par l’ignorance.
Par Atiq Rahimi, P.O.L, 288 p.
Lincoln au Bardo
Jusque-là connu pour ses recueils de nouvelles
(Pastoralia, Dix Décembre) et ses articles, récipiendaire, en 2017, du Man Booker Prize pour
ce premier roman ambitieux, George Saunders
tisse une époustouflante réflexion sur le deuil.
En 1862, en pleine guerre de Sécession, le fils
d’Abraham Lincoln vient d’être enterré. Inconsolable au cimetière, le président américain se
voit accompagné d’une cohorte de spectres des limbes forts en
verbe, bien décidés à rapprocher père et fils par-delà le trépas.
Par George Saunders, Fayard, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Pierre Demarty, 400 p.
Nino dans la nuit
Il y a deux ans, on découvrait Simon Johannin avec L’Eté des
charognes, un premier roman puissant, récit d’apprentissage
boueux et fulgurant, trash et lumineux, d’un jeune gars de la
campagne profonde parti pour les paradis artificiels de la ville.
Le jeune prodige a repris la plume pour un livre cette fois signé
à quatre mains avec sa compagne Capucine. Soit l’histoire de
Nino, 19 ans, volontaire recalé à l’entrée dans
la Légion, et qui épousera un chemin de débrouille chaotique, emblème d’une « génération qui tente de trouver sa place là où il n’y
en a plus ». On brûle d’impatience.
Par Capucine et Simon Johannin,
éd. Allia, 288 p.
➜
77
CULTURE LIVRES
➜
Nous sommes à la lisière
Sérotonine
Depuis Le Jour du chien, son premier livre
paru aux éditions de Minuit en 1996, l’œuvre
de la Belge Caroline Lamarche est hantée et
habitée par le monde animal. Deux ans après
Dans la maison un grand cerf, la voici de retour avec neuf nouvelles faisant se rencontrer humains en déroute et animaux semisauvages. Un jeune homme perdu promène
un rat mort, un cheval transporte une fillette
loin des adultes, un écureuil distrait une mère endeuillée… :
un recueil à la lisière pour questionner la liberté, la sauvagerie
et le vivant. On en reparle.
C’est l’événement de cette « petite » rentrée. Après Soumission,
qui l’a vu s’essayer à la dystopie politique scénarisant l’arrivée
imminente d’un parti islamique au pouvoir en France, Michel
Houellebecq renoue dans Sérotonine avec la
veine satiriste acide qui a fait sa réputation depuis Les Particules élémentaires. A travers les
déboires affectifs et sexuels d’un homme s’enfonçant irrémédiablement dans la dépression
et la solitude, le romancier antimoderne nous
tend un miroir où se reflète le portrait peu flatteur d’une époque, la nôtre. Un cocktail littéraire explosif et capiteux.
Par Caroline Lamarche, Gallimard, 176 p. Sortie : 7 février.
Par Michel Houellebecq, Flammarion, 347 p.
Personne
n’a peur des gens
qui sourient
En 2009, son Ce que je sais de Vera Candida
avait collectionné les prix (Renaudot des
lycéens, France Télévisions, Lectrices de
Elle). Véronique Ovaldé n’en était pourtant pas à son coup d’essai, elle qui publie
(désormais des deux côtés du comptoir,
puisqu’elle est devenue éditrice chez Points) depuis 2000, en
s’attirant presque invariablement les grâces de la critique
comme de ses lecteurs assidus. Son écriture faussement
dépouillée s’attache ici à un portrait de mère poursuivie par
ses démons, mais bien décidée à les confronter.
Par Véronique Ovaldé, Flammarion, 184 p. Sortie : 6 février.
Reste avec moi
So Sad Today
Melissa Broder est poète et écrivaine. En
2012, la Californienne crée le compte
Twitter @sosadtoday, où elle poste des
tweets hilarants à propos de la dépression
et des angoisses qui la tenaillent quotidiennement depuis son adolescence. Le
compte vire au phénomène ; il donnera
lieu à un authentique livre. Recours aux
drogues, yoga tantrique, alcool, sexe plus
ou moins raté, addiction aux histoires d’amour : cette grande
admiratrice de Sylvia Plath y tisse avec un humour ravageur
et une franchise peu banale un récit très libre sur la santé mentale et l’ultramoderne solitude.
Par Melissa Broder, éd. de L’Olivier, traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Clément Ribes, 208 p. Sortie : 24 janvier.
Trouble
On la présente comme la nouvelle Chimamanda Ngozi Adichie (star de la littérature nigériane auprès de qui elle a d’ailleurs étudié l’écriture), et Margaret
Atwood parle de Reste avec moi comme
d’une révélation : un livre « ardent, captivant, absolument exquis ». Il n’en faut
pas plus pour créer l’attente autour du
premier roman de la native de Lagos Ayobami Adebayo, 29 ans. Le livre raconte la
tragédie intime de Yejide, femme peut-être infertile à qui sa
belle-famille impose la présence d’une seconde épouse pour
donner une descendance à son mari. En cours de traduction
dans 18 pays.
De Lize Spit à Stefan Hertmans en passant
par Tom Lanoye (également de retour en
cette rentrée avec Décombres flamboyants,
aux éditions Castor Astral), la littérature
flamande se porte bien, merci pour elle.
C’est visiblement au tour de l’Anversois
Jeroen Olyslaegers, romancier, chroniqueur et dramaturge multiprimé de l’autre
côté de la frontière linguistique, de se faire
un nom à l’international avec Trouble. Le
roman prend place à Anvers dans les années 1940, sur les traces
de Wilfried, un auxiliaire de police aux agissements troubles,
incapable de choisir son camp. A suivre.
Par Ayòbámi Adébáyò, éd. Charleston, traduit de l’anglais
(Nigéria) par Josette Chicheportiche, 430 p.
Par Jeroen Olyslaegers, Stock, traduit du néerlandais (Belgique)
par Françoise Antoine, 433 p.
78
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
assistez à la remise des prix des
TRENDS GAZELLEs nationales
bruxelles - 27 mars 2019
Rencontrez les Trends Gazelles 2019
lors d’une grande soirée durant laquelle
seront récompensées les Gazelles
wallonnes et flamandes.
Programme :
18h30 : Accueil
Typh Barrow
19h00 : Mot de bienvenue
Présentation du keynote
Remise officielle des Prix Trends Gazelles
nationales 2019
Entertainment act : Typh Barrow
20h45 : Réception & networking
Adresse : Brussels Expo – Auditorium 2000.
Avenue de Miramar, 1020 Laeken
Réservez dès à présent votre place sur
www.trendsgazelles.be*
#TRGA17
*La participation à l’événement s’élève à 90 € (HTVA) et est
gratuite pour toutes les Trends Gazelles 2019 nominées.
U N E I N I T I AT I V E D E
AV E C L E S O U T I E N D E
REMERCIEMENTS À
CULTURE CINÉMA
L’aplomb de Karin Viard
Les Chatouilles, d’Andréa Bescond et Eric Métayer,
raconte l’histoire d’une jeune femme tentant de se
reconstruire après avoir été abusée dans son enfance.
L’actrice y campe avec brio une mère dans le déni.
PAR JEA N -FRA NÇ O IS PLUI J G ER S, À CAN NES
L
’air de rien, voilà près de vingtcinq ans que Karin Viard occupe le
haut de l’affiche, se mouvant avec
naturel entre cinéma populaire et
films d’auteurs. Le genre d’actrice
à pouvoir enchaîner La Famille
Bélier, d’Eric Lartigau, et Lolo, de Julie
Delpy ; 21 nuits avec Pattie, des frères
Larrieu, et Les Visiteurs 3, de JeanMarie Poiré, pour ne citer que quelques
exemples récents. Et à s’en trouver fort
bien, elle qui confie se sentir autant à
l’aise dans un registre que dans l’autre :
« C’est toujours mon métier. Le cinéma
populaire, oui, bien sûr, si ça m’intéresse, si c’est vraiment drôle et si le sujet
me plaît. Et le cinéma d’auteur pour les
sujets, les situations, des personnages
plus complexes, souvent un peu tordus, moins cousus de fil blanc… » Ainsi,
aujourd’hui, de la mère qu’elle campe
dans Les Chatouilles, d’Andréa Bescond et Eric Métayer (1), une femme
qui, confrontée à la révélation des attouchements dont sa fille a été victime
enfant, va lui opposer un déni cassant –
un rôle difficile que la comédienne endosse avec aplomb. Avec ce qu’il faut de
nuances aussi pour que le propos gagne
encore en aspérités ; ce qui s’appelle
une composition magistrale.
A l’origine du film, on trouve la pièce
de théâtre autobiographique écrite par
80
Andréa Bescond, Les Chatouilles ou la
danse de la colère, Molière du seul(e)-enscène 2016. A savoir l’histoire d’Odette,
une jeune femme abusée lorsqu’elle était
enfant par un proche de sa famille, et ses
tentatives de reconstruction. « J’ai vu le
spectacle, et je l’ai adoré, s’enflamme Karin Viard. C’est même allé au-delà : j’ai
aimé cette fille, Andréa, et le regard qu’ils
posaient, elle et son compagnon, Eric
Métayer, le metteur en scène, sur cette
histoire-là. » La suite, qui voit la comédienne jouer la mère de la jeune femme
dans le prolongement de la pièce à l’écran
tiendra, dès lors, de l’évidence, sous l’effet
conjugué d’une ressemblance physique
troublante et d’affinités profondes. Et de
se retrouver donc à défendre un personnage « sans doute indéfendable » alors
qu’on la rencontre au festival de Cannes,
où le film a enthousiasmé le public d’Un
certain regard. « Quand je m’empare
« IL Y A DES
PERSONNAGES
QU’IL NE FAUT
PAS CHERCHER
À DÉFENDRE. »
d’un rôle, la question morale n’intervient jamais, poursuit-elle. J’ai eu envie
de faire partie de cette aventure, d’accompagner ce couple dans cette première au cinéma, d’accompagner ce
sujet. Et je me suis dit qu’au passage,
j’allais faire un rôle comme on ne m’en
avait jamais proposé et très difficile,
parce qu’inconcevable dans son manque
d’empathie. »
Assumer plutôt que défendre
Chacun a ses raisons, professait Jean
Renoir dans La Règle du jeu, celles-là
même que Karin Viard s’est employée à
aller chercher, histoire de nourrir son
personnage. « C’est quelqu’un de terrifiant par son souci très poussé du “qu’endira-t-on”, une peur qui prend toute la
place. J’ai essayé d’alimenter son amertume, sa méchanceté par quelque chose
qui n’est pas exprimé ni défini dans le
film, mais qui est sans doute une violence qu’elle a subie et qu’elle a décidé
de taire, continuant à avancer coûte que
coûte. Il y a donc un certain déni, une
certaine violence et une certaine aigreur
à voir que sa fille a le droit de le dire, de
se plaindre, de réclamer un statut de victime qu’elle n’a, elle, jamais songé à revendiquer. Cela fait le lit de quelque
chose qui, à mon avis, explique le rôle.
Mais je n’ai pas voulu la défendre, j’ai
juste essayé de la jouer le mieux possible.
Il y a des personnages qu’il ne faut pas
chercher à défendre – à la limite, il ne
faut jamais chercher à défendre le moindre personnage. La meilleure façon de
le faire, c’est de l’assumer totalement,
avec ses failles, ses crevasses, ses points
positifs, son humanité. »
Jusqu’à s’y engouffrer, comme Karin
Viard semble s’en être fait une délectable
spécialité, elle qui y va généralement
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
plein pot, qu’il s’agisse de jouer une nymphomane au verbe débridé dans 21 nuits
avec Pattie ouune pisse-vinaigre décomplexée doublée d’une envieuse pathologique dans Jalouse, deux exemples
parmi d’autres émaillant une filmographie contrastée. Voire, aujourd’hui, une
mère à la dureté chargée… « Je suis assez
libre, comme femme. Dans mon métier,
je réclame de la liberté, et je la prends.
Je n’ai jamais le souci de ce que l’on va
penser de moi, j’ai juste la nécessité de
m’épanouir. Et je m’épanouis dans la différence, dans l’audace et dans une forme
de liberté. Je continue à avoir la chance
qu’on me propose encore des choses si
différentes. Je savoure, mais je pense
aussi y participer… » C’est peu de le dire,
elle qui confesse encore goûter tout particulièrement à sa « période méchante ».
Je n’ai eu que des gentilles pendant
très longtemps, beaucoup de gentilles
désargentées, puis des femmes un peu
plus aisées, et maintenant je passe aux
méchantes. J’adore, c’est plus grinçant,
moins aimable, plus vaste. Jouer un personnage cruel, difficile, féroce est plus
intéressant parce qu’on va chercher des
choses en soi, et qu’il faut aussi essayer
de les humaniser… »
Avec Les Chatouilles, la comédienne
joint par ailleurs l’utile à l’agréable,
puisque le film, porté par l’énergie viscérale émanant d’Andréa Bescond,
aborde la thématique ultrasensible de
l’enfance abusée de manière aussi originale que parlante. « Le cinéma, parfois,
peut avoir cette vertu de mettre en lumière des sujets de société qui sont
moins pris en considération, soupèset-elle. Parler de la violence faite aux enfants par cet angle-là, filmé et joué par
quelqu’un qui l’a vécue et s’en est servi
pour en faire quelque chose, et qui parle
aussi de reconstruction – parce que c’est
possible, même si malheureusement pas
pour tout le monde ; pouvoir s’emparer
de ce sujet en ayant la légitimité pour le
faire et le traiter de la sorte, cela m’a
donné envie de servir ce propos. C’est
un film qui va compter pour les victimes
et leurs familles, parce qu’on réalise qu’il
y a des mécanismes que l’on retrouve
chez tout le monde. Il y a dix ans, on ne
savait pas ce qu’était le processus de
sidération des victimes. Aujourd’hui,
on sait ce que c’est, la sidération des victimes d’attentats, de violences sexuelles.
Les mentalités ont évolué, la reconnaissance du statut de victime aussi. Il ne
faut pas être trop excessif, mais ce film
pose un regard là-dessus. » La résilience
en ligne de mire… V
(1) On lira la critique des Chatouilles dans
Focus Vif, page 31.
ALEXIS CHRISTIAEN/BELGAIMAGE
Karin Viard affiche une
filmographie contrastée, manière
de s’« épanouir dans la différence ».
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
81
CULTURE EXPOS
Winslow Homer,
Nuit d'été, 1890.
Les nuits sont-elles plus belles que les jours ?
C’est la question que pose indirectement l’exposition
en cours au Centre Pompidou-Metz.
Un parcours lumineux et nyctalope.
PAR MIC H EL VERL IN D EN
A
-t-on déjà tenté de ressentir par
l’imagination l’obscurité qui enveloppait les premiers hommes ?
Cette nuit terrifiante et pleine, ce
« Ciel où rien ne luit » comme il
est dit dans la Chanson des Gardes
suisses citée par Louis-Ferdinand Céline
en prélude à son célèbre Voyage. Comment, avant le feu, l’humanité enduraitelle ces heures interminables ? Il y a fort à
parier qu’à la lumière morte des étoiles et
82
à la lueur pâle de la lune, un autre regard,
intérieur celui-là, surgissait. Et on ne
peut s’empêcher de penser que le goût du
noir s’est perdu en cours de civilisation.
L’érection des empires est allée de pair
avec la révocation des ténèbres. Sur la
question d’une obscurité indésirable, ce
sont peut-être les Aztèques qui furent
les plus radicaux : on rapporte que,
chaque année, 20 000 personnes étaient
sacrifiées pour que Tonatiuh, le dieu
© RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) / HERVÉ LEWANDOWSKI
Intérieures nuits
personnifiant le soleil, poursuive sa
course à travers la voûte céleste. Leur
crainte ultime ? Que l’astre ne daigne
pas réapparaître. C’était avant que le destin des humains ne s’apparente à celui
des phalènes, ces papillons nocturnes
qui « viennent s’aventurer près d’une
chandelle pour s’y consumer brusquement et ne laisser, sur la table, qu’un
petit tas de cendres », comme l’a écrit
Georges Didi-Huberman dans Phalènes
- Essais sur l’apparition, 2 paru il y a
quinze ans. En 1879, Thomas Edison invente l’ampoule à filament, premier pas
vers une nuit électrique et transfigurée.
Trente ans plus tard, Georges Claude
bouleverse définitivement les contours
du noir par le biais de ses enseignes à
néon, halos nostalgiques prisés des
marges dont le philosophe Walter Benjamin louera « la flaque de feu qui les reflète sur l’asphalte ». L’avènement du
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
© ADAGP, PARIS 2018 © PHOTO : PIERRE-STÉPHANE AZEMA
monde moderne résulte du désir obsessionnel de faire triompher la clarté partout et tout le temps. Nul progrès sans
revers. Ce règne éclatant a pour corollaire
l’oubli, celui de la nuit comme expérience intérieure, comme forge formelle,
comme lieu d’une polysémie essentielle.
BÜNDER KUNSTMUSEUM CHUR, SCHENKUNG AUS PRIVATBESITZ
Fascination première
Chaque dimanche sur France Culture,
à l’occasion de son émission L’Art est la
matière, Jean de Loisy rappelle à ses auditeurs combien « les artistes empruntent des chemins qui n’existent pas, utilisent des formes et des mots inconnus
et transforment ce que nous savions du
monde ». Le mantra épouse à merveille
le propos de l’expo Peindre la nuit, au
Centre Pompidou-Metz (1) qui nous
engage à en finir avec cette vision aussi
commune que binaire consistant à croire
que la lumière permet de voir et que
l’obscurité obstrue le réel. Cessons de
faire les enfants qui, s’amusant avec l’interrupteur, s’écrient « jour » ou « nuit ».
Il est temps de mesurer les convergences
et les oxymores liés à ces deux pôles qui
structurent visible et invisible. La réalité
est plus féconde, plus ambivalente : le
jour dissimule tout autant qu’il donne à
voir, tandis que l’opaque obscurcit peutêtre moins qu’il révèle. Lorsque le soleil
se couche, de nouvelles rencontres sont
possibles, un type inédit d’apparitions
surgit. A l’opposé, le jour perpétue
les illusions, contribuant ainsi à
nous rendre amnésiques du fait
que « l’essentiel est invisible pour
les yeux ». Peindre la nuit nous
invite à marcher à tâtons, à nous
tenir tels des funambules sur
un fil suspendu entre ombre et
lumière.
A ce titre, relevons que c’est le mot
« vertige » que le commissaire de l’exposition Jean-Marie Gallais identifiait
comme le mot clé de l’accrochage à l’occasion d’un entretien avec la journaliste
Sophie Flouquet (2). Il est vrai que cette
sensation accompagne le visiteur tout
au long d’un parcours scénographié de
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Auguste Elysée Chabaud, Hôtel-Hôtel, 1907-1908.
manière exemplaire qui le mène, à proprement parler, de l’obscurité à l’éclatante
lumière du jour, celle-là même qui découpe les contours de la ville de Metz.
Trois sortes de vertiges sont identifiées
comme autant d’axes traversant la mise
en scène de l’expo : vertige des sens, vertige intérieur et vertige cosmique. A chacun d’eux correspond « trois révolutions
dans la manière de voir la nuit ». JeanMarie Gallais de préciser : « Le vertige des
sens est lié à l’apparition de l’électricité.
Augusto Giacometti,
Ciel étoilé (Voie lactée), 1917.
Le vertige intérieur à celui de la découverte, puis au développement, de la psychanalyse. Enfin, la conquête spatiale et
l’astrophysique ont considérablement
amplifié le vertige cosmique » (3). « Depuis toujours, la nuit fascine nombre
d’artistes, qu’il s’agisse de la représenter
ou de l’habiter », tels sont les mots qui
opèrent comme un lever de rideau sur un
tracé dominé par des œuvres peintes –
rarement en noir, ce qui pourrait être un
paradoxe mais ne l’est pas pour qui sait
regarder – même si quelques installations,
vidéos et photographies ponctuent le propos. Car si, dans les faits, la véritable nuit
cède du terrain aux métropoles et à l’électrification toujours plus grande de la
planète, son sentiment demeure une
matière de prédilection pour les peintres et les plasticiens. Dès l’entrée,
sur la gauche, un premier dispositif
en forme de caisson opère comme
un sas de décompression. On le
doit à Jennifer Douzenel, artiste
française diplômée de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts,
à Paris, en 2009. Kelip kelip (2011 2018) s’apparente à un tableau vidéo
dans lequel des intermittences lumineuses clignotent sur un fond noir. Ce
précieux champ étoilé renvoie à ces coléoptères qui enchantent les paysages
nocturnes de nos campagnes. « Les lucioles n’ont disparu qu’à la vue de ceux ➜
83
CULTURE EXPOS
les voir émettre leurs signaux lumineux »,
écrivait Georges Didi-Huberman, encore
lui, dans La Survivance des lucioles. Ces
clignotements ténus sont à prendre
comme un avertissement à ralentir le
rythme de la visite en épousant un mode
nocturne de présence à ce qui est. Tenonsnous le pour dit.
La section qui emboîte le pas
de cette mise en condition invite à « se perdre dans la nuit » :
elle montre comment, à partir
du XIXe siècle, le paysage nocturne se déploie. L’arrièrefond qu’il était au Moyen Age
et à l’époque classique s’autonomise jusqu’à devenir une
thématique en soi. En opérant
une altération de la vision,
l’obscurité produit de l’abstraction, comme on peut le
voir dans les digues et les
plages au clair de lune de Léon
Spilliaert (1881 - 1946), à la
faveur de cette Promenade
nocturne de Félix Vallotton
(1865 - 1925), voire dans cette
improbable Nuit d’été de
Winslow Homer (1836 - 1910)
qui abouche le symbolisme à
la mystique. Fulgurantes, ces
œuvres témoignent du processus paradoxal qui préside
à la représentation des scènes
nocturnes. Ne pouvant être
reproduite que sous la lumière, la nuit doit d’abord être
intériorisée avant de pouvoir
être retranscrite au grand jour. Ce décalage ouvre la porte à une liberté chromatique et formelle inouïe : il est le lieu
d’une expression pure. Même la photographie s’autorise l’affranchissement.
On pense à ce cliché minuscule de Man
Ray (1890 - 1976) d’environ six centimètres de hauteur pour neuf centimètres
de largeur : ces cercles lumineux de différentes intensités – parfois, on songe à
des spectres – ne sont rien de moins
qu’une vision du parisien boulevard
84
Edgard-Quinet datée de 1924. A la fois
familiers et incongrus, ils disent un
régime ontologique différent né de
l’éclairage public, ce « jour artificiel » qui
se lève dans les métropoles. Ce nouveau
soleil a son ombre furtive attitrée, à
savoir le noctambule qui se porte garant
d’un nouvel usage du soir et fascinera
de Louise Bourgeois (1911 - 2010), Lee Krasner (1908 - 1984) ou Henri Michaux (1899
- 1994). Parfois, ils s’administrent des remèdes de cheval comme l’artiste canadien
Rodney Graham (1949) qui, dans la vidéo
Halcion Sleep, prend un cachet d’halcion
– un soporifique – et se fait acheminer, endormi tel un passager de la nuit, sur la
banquette arrière d’un camion,
depuis un motel de banlieue
jusqu’au centre de Vancouver.
Ce jeu entre conscience et inconscience est très révélateur
du territoire trouble à explorer
que constituent les heures sans
soleil. « Il est temps de s’enfoncer
dans la nuit intérieure afin de
trouver une nouvelle et profonde raison d’être », écrivait le
surréaliste André Masson, qui
avait pris la clarté occidentale
en horreur. Pour ce faire, il n’y a
pas mieux que Paper Moon (Studio Wall at Night) (2015), une
étude sur la lumière signée
Spencer Finch (1962), plasticien
américain qui s’est fait connaître
notamment en se faisant enfermer dans les grottes de Lascaux
pour y réaliser de mémoire une
série d’œuvres autour de l’obscurité. Son petit cinéma en
carton-pâte, dont l’agencement
apparent déconcerte, restitue
la séquence temporelle d’un jeu
d’ombres, aux nuances délicates, tel que le plasticien peut
l’observer en soirée dans son atelier. Magnétique, l’installation
évoque une caverne de Platon qui croiserait
les scènes de nuit et les fenêtres projetées
d’Edward Hopper. Elle oscille entre une
mécanique grinçante et une poésie évocatrice. Comme les astres qui enfantent
les nuits et les jours. Comme nous. V
© ADAGP, PARIS 2018 © PHOTO : CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. RMN-GRAND PALAIS / PHILIPPE MIGEAT
➜ qui ne sont plus à la bonne place pour
Henri Michaux,
Le Prince de la nuit, 1937.
des artistes tels que Auguste Chabaud
(1882 - 1955), le peintre fauve des nuits
parisiennes, ou encore Kees Van Dongen
(1877 - 1968).
Mais la tombée du jour n’est pas seulement un lieu que l’on arpente une coupe
de champagne à la main, c’est également
une surface incertaine dans laquelle on
s’enlise comme dans des sables mouvants.
Ont bien entendu répondu à l’appel du
Centre Pompidou-Metz les grands insomniaques de l’histoire de l’art, qu’il s’agisse
(1) Peindre la nuit : au Centre PompidouMetz, jusqu’au 15 avril prochain.
www.centrepompidou-metz.fr.
(2 et 3) Dans Peindre la nuit,
Beaux-Arts éditions, 2018.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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CULTURE EXPOS
Pignon sur rue
Brouillé avec l’art urbain ? Exposée au Botanique,
à Bruxelles, l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest réconcilie
avec le street art à travers des images qui sortent
des murs pour venir à notre rencontre.
PAR MIC H EL VERL IN D EN
86
le nucléaire annihiler l’humanité… Il y
avait désormais des centaines d’Hiroshima enkystés sous des champs de lavande », précise l’intéressé.
Parallèlement, le Niçois découvre la
célèbre photo prise par Matsumoto Eiichi à Nagasaki. Le cliché, réalisé en 1945
dans les décombres d’une base militaire,
donne à voir les ombres d’un homme et
d’une échelle que l’explosion atomique
a littéralement projetés sur un mur à la
manière d’une pyrogravure apocalyptique. Pignon-Ernest est ébranlé par la
EPE ET COURTESY GALERIE LELONG & CO
N
ombreux sont les visiteurs qui passeront à côté de cette œuvre sans
même la remarquer. Elle ouvre
de manière symptomatique Empreintes (1), le parcours que Le Botanique consacre à Ernest PignonErnest (1942), pionnier de l’art urbain à la
carrière et aux prises de position exemplaires. Il s’agit d’un minotaure peint sur
un papier journal. La pièce ne se trouve
pas là par hasard. Elle dit la figure paternelle, celle de Picasso, avec laquelle l’artiste a dû en découdre pour exister sur la
scène plastique. A l’origine de l’œuvre
de Pignon-Ernest, il y a le constat d’un
échec, qu’il formule en ces mots : « J’ai
très vite su que je ne peindrais jamais
Guernica», devant un parterre de journalistes séduits par la simplicité du personnage. Enclenchons la marche arrière
temporelle. Nous sommes en 1966.
Formé à la peinture, le jeune homme qu’il
est alors se pose d’autant plus de questions que l’actualité vient frapper à la
porte de son petit atelier de Méthamis,
dans le Vaucluse. A quelques encablures
de son lieu de création, sur le plateau
d’Albion, la force nucléaire française
choisit d’implanter sa puissance de destruction. « J’étais bouleversé. J’ai réalisé
que la peinture elle-même échouerait à
rendre compte d’un phénomène aussi
puissant que celui-là : l’homme peut avec
Pasolini assassiné, Naples, 2015.
métaphore : face au nucléaire, l’homme
perd sa consistance, il n’est potentiellement plus qu’une trace diffuse, un souvenir à peine matériel. Cette présence
(l’image résultante) d’une absence (le corps
soufflé par la déflagration) fonctionne à la
manière d’une révélation pour l’artiste qui
s’en explique : « L’évidence s’est imposée
que les lieux eux-mêmes étaient dévoyés
et devenaient porteurs de contradictions,
de tensions, du potentiel dramatique.
C’était donc les lieux eux-mêmes qu’il fallait
stigmatiser. »
Dans la foulée de cette prise de conscience, Ernest Pignon-Ernest concrétise
sa première intervention in situ. Il décide
de cribler les rochers et les murs du plateau d’Albion d’un collage d’images au
pochoir représentant la photographie
évoquée plus haut. Sans le savoir, le Français vient de nouer à jamais pratique
artistique et espace public par le biais
de noces pudiques revendiquées sous
l’intitulé « art contextuel ». Coup d’accélérateur crucial : dès 1971, plus question
d’utiliser le pochoir – une écriture qu’il
juge somme toute « assez pauvre » et « graphiquement binaire » (2) –, l’intéressé
passe aux collages, saturés d’effets de réel
équilibrés par une invariable palette dominée par des nuances de blanc et de
noir, qui possèdent l’avantage de contenir
en eux-mêmes « la possibilité de les refuser, de les détruire ». Quiconque s’en
offusque peut les arracher sans autre
forme de procès.
En coulisses
Depuis plus d’un demi-siècle, l’art d’Ernest Pignon-Ernest consiste à « faire parler les murs », comme le précise très justement le commissaire de l’événement,
Roger Pierre Turine. Cette démarche est
bien plus complexe qu’il n’y paraît.
« Quand je suis face à un lieu, j’essaie de
comprendre tout ce qui se voit et saisir
tout ce qui ne se voit pas : l’absence, la
mémoire, le symbolique… », détaille l’artiste qui, à l’instar de Christo, finance
tout seul son travail. Il est question pour
lui de trouver « une écriture pour les
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
elles et leur attirail, cette présence charnière entre l’image et la rue, cette présence que joue Madeleine au premier
plan du tableau du Caravage », se rappelle cet orfèvre de la citation picturale.
Mais il n’est pas seulement question de
résonances esthétiques dans la démarche
de l’artiste, l’homme est également une
figure impliquée dans son siècle. « J’ai
dialogué avec tous les problèmes de mon
temps », confie-t-il. On se souvient en
effet qu’en 1974, Ernest Pignon-Ernest
n’avait pas hésité à convier « le cortège
des absents », soit des centaines de familles noires apposées sur les murs de
la ville de Nice au moment où celle-ci se
jumelait, en pleine période d’apartheid,
avec Le Cap. L’avortement, l’expulsion,
la cause palestinienne, la migration,
la prison… sont autant de thématiques
que Pignon-Ernest interroge sans se laisser aller à un militantisme primaire. La
littérature joue également un rôle crucial
dans son œuvre. Les figures de Rimbaud,
d’Antonin Artaud, de Jean Genet, voire
du Pier Paolo Pasolini des Ecrits corsaires
ponctuent son travail. Enfin, sachant
qu’il s’agit d’interventions qui n’existent
que dans des lieux précis et à un moment
donné, on notera que l’exposition bruxelloise n’en pâtit pas un seul instant, elle
qui emmène le visiteur dans les coulisses
et les archives de la pratique à travers de
nombreuses esquisses, images préparatoires et archives. Le tout permet d’entrer dans le « magasin mental » mais aussi
de pointer les doutes et les repentirs de
ce pionnier à la démarche lumineuse. V
(1) Empreintes, Ernest Pignon-Ernest :
au Botanique, à Bruxelles, jusqu’au
10 février prochain. www.botanique.be.
(2) Ernest Pignon-Ernest,
Conversation avec Roger Pierre Turine,
éditions Tandem, 2018.
ERNEST-PIGNON-ERNEST--COURTESY-GALERIE-LELONG-&-CO
villes ». L’un des meilleurs exemples en
la matière concerne Naples. Cette cité
du sud de l’Italie, Pignon-Ernest la voit
à travers le prisme de l’histoire de l’art,
une manière de conversation ininterrompue avec les grands maîtres du pinceau. Le spectre de la peinture ancienne
plane sur plusieurs des œuvres que le
plasticien y a laissées. « La configuration
de Naples est placée sous le signe du
clair-obscur. De grandes habitations dessinent de sombres ruelles alors que pardessus les toits le soleil est radieux, éclatant. Difficile de faire ville plus baroque. »
C’est donc de façon cohérente que l’artiste y a posé entre autres une Mort de
la Vierge empruntée au Caravage aux
côtés de deux vieilles femmes qui vendaient des cigarettes de contrebande
sous le couvert d’un étal rempli de serpillières. « Il m’est apparu un jour que
ces deux Napolitaines pourraient être,
Portrait du poète palestinien
Mahmoud Darwich, Al-Amari, 2009.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
87
CULTURE MUSIQUE
Doucement les basses
La réédition de Crystal Bells, album de 1983
signé Chet Baker, Philip Catherine
et Jean-Louis Rassinfosse, donne l’occasion
de tirer le portrait de ce dernier, contrebassiste belge
puissamment ancré en terre de jazz.
PAR PH IL I P PE CO RN ET
L
es mains ? Longues et épaisses,
paluches de l’école Depardieu.
La stature n’est pas mal non plus,
1 m 92, d’un physique mastoc pas si
loin de sa sœur jumelle la contrebasse, partenaire de Jean-Louis
Rassinfosse, 66 ans, depuis plus de quatre décennies. « J’avais 10 ans, je jouais de
la guitare, mais je n’étais pas assez véloce.
Oui, peut-être à cause de la taille de mes
mains ». L’affaire Rassinfosse commence
donc dans la classe moyenne bruxelloise
des années 1950 où un père ingénieur et
une mère au foyer écoutent les big
bands. Le Jean-Louis ado absorbe plutôt
le rock (« la musique de Fleetwood Mac,
période blues Peter Green »), se fait virer
de l’académie pour turbulence, puis rencontre un prof privé qui convertit l’amateur de chanson française à la religion
Django Reinhardt. « Malgré des études de
latin-math, j’étais assez littéraire et les
textes m’intéressaient, le tout via une
scolarité un peu perturbée. » Les humanités cabossées amènent au design à La
Cambre, abandonné en seconde année
lorsque Rassinfosse voit l’annonce d’une
vente, par un particulier, d’une contrebasse : « Sa femme insistait pour s’en débarrasser. Je suis parti de là avec l’instrument, une housse et un archet pour la
somme de 3 000 francs belges ». Somme
88
à relativiser vu le prix contemporain
de l’instrument, « entre 500 et 50 000
euros ». Dans la cave schaerbeekoise de
Jean-Louis, une demi-douzaine d’exemples, depuis une splendide boisée datée
du milieu du XIXe siècle jusqu’au mince
stick électrique contemporain, plus commode à transporter.
Dollar flambé
Tout cela participe au parcours Rassinfosse. Musicien de multiples sessions,
de la chanson française à celle « patriotique, comme Le Reliquaire des braves…
Lorsque je me suis mis sérieusement à
la musique, au début des années 1970,
il y avait un bon brassage entre les
générations de musiciens. Il n’y avait
pas encore d’écoles et le seul moyen
EN AVRIL PROCHAIN,
IL SERA L’INVITÉ
D’HONNEUR DU
CONFLUENT JAZZ
FESTIVAL, À NAMUR.
d’apprendre le jazz était de jouer avec
les autres. Et puis, il y avait des orchestres
jazz engagés à l’année à la RTB(F) comme
à la VRT. » Du coup, dans un contexte où
les jazzmen belges sont globalement
boudés par l’industrie du disque – hormis l’indépendant Igloo – le live reste
essentiel. Vu la flambée du dollar de
l’après-crise pétrolière, les musiciens
d’outre-Atlantique tournent volontiers
en Europe en solo, recrutant des accompagnateurs sur place. Rassinfosse a déjà
pratiqué le principe de jouer avec des
américains de passage, lorsque grâce à
Jacques Pelzer (1924 - 1994) – « fameux
saxophoniste et pharmacien liégeois (1) »
– se présente l’opportunité de donner
un concert avec Chet Baker à Verviers.
Le chanteur et trompettiste américain
(1929 - 1988) est déjà inscrit dans l’histoire
du jazz, autant par son art poussé de la
mélancolie et ses deux octaves de tessiture magnifiée, que par un pedigree de
junkie ayant tâté de la taule. « Il s’agissait
de jouer le grand répertoire à la Just
Friends ou My Funny Valentine. Chet
Baker s’était fait démolir la denture et
était resté trois ans sans jouer. Il n’avait
recommencé à se produire qu’en 1975 et
là, on était en 1976, j’avais 24 ans. Chet
était un homme impressionnant parce
qu’assez taiseux : quand il ouvrait la
bouche, c’était un peu comme pour dire
des paroles d’évangile. » Jean-Louis, qui
aime garder le contrôle de lui-même et
n’est donc guère fan de « l’anesthésie de
la vie », évite de juger l’éventuelle vie camée de Baker « dans sa chambre, à l’abri
des regards. Sans qu’il y ait forcément de
répercussion sur sa vie de tous les jours.
Il était devenu nomade en Europe, notamment parce qu’il trouvait que les EtatsUnis étaient le pays du rhythm’n’blues et
de la country, pas du jazz. »
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
PHILIPPE CORNET
En quarante ans de carrière,
Jean-Louis Rassinfosse
a accumulé les enregistrements,
« entre 100 et 130 albums ».
Slalom
Pendant une dizaine d’années, JeanLouis traverse l’Europe en tous sens avec
le génial trompettiste et chanteur, partageant des routes interminables en
bagnole où les deux se donnent la réplique vocale, impros comprises. « Une
formation fantastique via l’un des plus
grands mélodistes du XXe siècle. Avec
Chet, trouver les articulations, c’est un
peu l’équivalent du slalom en ski qui
oblige à passer les portes, celles-ci étant
les accès aux accords : faut arriver à
toutes les négocier ! On parle toujours
de l’émotion de Baker, mais il avait aussi
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
pas mal de technique, de vélocité. Toots
Thielemans avait également ce genre
d’émotion en lui : d’ailleurs, par après,
j’ai eu la chance de faire des tournées
avec lui, Chet et Philip Catherine, une
expérience fantastique. » Fusion amicale, symbiose musicale, Chet le nomade
passe même quelques mois chez Rassinfosse au milieu des années 1980 avant
que les turbulences de l’Américain ne
signent la fin de la colocation. Entretemps, le côté Mr Hyde de Chet s’est dévoilé brutalement, notamment lors
d’une funeste soirée en Corse où Rassinfosse doit s’interposer entre Baker
qui « a pété les plombs » et sa copine.
« C’était une force de la nature, un petit
râblé costaud, pas du tout une épave.
Peu à peu, à partir du moment où il a
quitté la maison, notre relation s’est délitée, et puis il est mort en 1988. » Le 13
mai, tôt au matin, Baker est retrouvé sur
un trottoir d’Amsterdam, ayant chuté
du deuxième étage de son hôtel. Chargé
à la coke et à l’héroïne : on ne saura jamais
s’il s’agit d’un accident ou pas. « Je ne crois
pas au suicide, précise Jean-Louis, gardant
dans ses gènes cette exceptionnelle décennie avec Chet. Qui, en trio avec Rassinfosse et Philip Catherine, incorpore
l’album live Strollin’ paru en 1985 et le
Crystal Bells de 1983, aujourd’hui réédité
par Igloo Records (2). Des standards où la
fusion des trois instruments pousse la
musique très haut, en dehors des modes
et des époques, vers les étoiles qui ne meurent pas. Pointe visible de la vaste carrière
de Rassinfosse qui, depuis plus de quarante ans, additionne les enregistrements,
« entre 100 et 130 albums ». Et les projets
où sa contrebasse sert de paratonnerre
permanent aux bonnes comme aux mauvaises vibrations. Que ce soit dans les deux
beaux disques portés en scène avec le baryton-basse José Van Dam et le pianiste
Jean-Philippe Collard-Neven (3), Le Quatuor Debussy, un trio en Allemagne ou
L’Ame des poètes, formation qui instrumentalise les standards de la chanson
française, bientôt de retour dans l’actu.
Egalement invité d’honneur du Confluent
Jazz Festival en avril prochain, à Namur,
Rassinfosse n’a pas fini de faire rugir les
(contre)basses. V
(1) Ayant la réputation de délivrer assez
librement des ordonnances aux jazzmen.
(2) Crystal Bells est paru en vinyle
chez Igloo Records.
(3) Jean-Louis
Rassinfosse est en
concert avec José
Van Dam et JeanPhilippe CollardNeven le 30 janvier
à Visé (salle
des Tréteaux).
89
CULTURE MYTHE
Remords éternels
Le théâtre royal du Parc et le théâtre Varia, à Bruxelles,
s’apprêtent tous deux à recevoir l’un des plus grands
classiques shakespeariens : Macbeth, tragédie de la soif
du pouvoir stimulée par l’irruption du surnaturel.
Un indémodable décliné sous toutes les latitudes.
DR
PAR EST EL L E SPOTO
Macbeth, version Akira Kurosawa,
dans Le Château de l’araignée.
A
u Parc, dans la mise en scène de
Georges Lini, le rôle-titre sera
confié au grand Itsik Elbaz, qui fut
un éclatant empereur Caligula cet
été dans les ruines de Villers-laVille. Au Varia, Michel Dezoteux a,
lui aussi, fait appel à l’un de ses fidèles
comédiens : Karim Barras, vu en flic arriviste dans la saison 2 de La Trêve, et
qui clôt ici avec son metteur en scène
une trilogie sur la folie (après Hamlet et
Woyzeck). Les deux acteurs s’inscrivent ainsi dans une lignée, ininterrompue depuis le XVII e siècle, d’artistes
ayant porté ce rôle mythique, à la suite
notamment de Laurence Olivier et Ian
McKellen. Car, au même titre que Roméo et Juliette ou Le Roi Lear, Macbeth
fait partie de ces pièces auxquelles le
90
génie de Shakespeare, dépeignant avec
clairvoyance les dilemmes humains, a
permis de traverser sans heurts les siècles et les kilomètres. Petit diaporama
non exhaustif.
Vaudou et Bollywood
A tout juste 20 ans, bien avant de réaliser
Citizen Kane et de signer sa propre version cinématographique de la pièce (il
adaptera également Othello et Falstaff),
Orson Welles faisait date en 1936 avec ce
que l’histoire a surnommé le « Voodoo
Macbeth ». Déplaçant l’intrigue de
l’Ecosse moyenâgeuse à une île des Caraïbes, Welles avait constitué un casting
de comédiens afro-américains – 150 personnes au total – pour monter ce classique au Lafayette Theater, à Harlem.
Un geste tellement surprenant que des
émeutes, alimentées par des rumeurs
de parodie « burlesque » tournant les acteurs noirs en ridicule, avaient éclaté
pendant les répétitions. Une colère injustifiée qui finira par laisser place à l’enthousiasme, les journaux rapportant que
les files de spectateurs s’allongeaient
jusqu’à dix blocs de part et d’autre du
théâtre sur la 7e Avenue le soir de la
première.
Vingt ans plus tard, au cinéma cette
fois, le grand maître nippon Akira Kurosawa s’essayait avec succès à une autre
transposition : Macbeth devenait Taketoki Washizu (Toshiro Mifune), général
du Japon médiéval perpétrant des
crimes pour devenir le seigneur du Château de l’araignée. Un chef-d’œuvre en
noir et blanc dont les scènes extérieures
furent tournées sur les pentes du mont
Fuji. Et au début du XXIe siècle, Macbeth
se mua en Maqbool (Irfan Khan, vu aussi
dans Slumdog Millionaire), truand pour
la mafia de Bombay dans le film de Vishal
Bhardwaj, qui ne pouvait faire l’impasse
sur une séquence dansée et chantée dans
la plus pure tradition bollywoodienne.
Qu’il soit décliné en opéra (Verdi, en
1847) ou, au cinéma encore, par Polanski
(en 1971), dans l’Australie contemporaine
(Geoffrey Wright, en 2006), filmé avec des
non-professionnels dans un village de
pêcheurs de Madagascar (Makibefo, de
Alexander Abela en 1999), ou plus récemment dans une version historique musclée
avec Michael Fassbender et Marion Cotillard (Justin Kurzel, 2015), partout et à
toutes les époques, on trouve des équivalences au régicide du général Macbeth,
poussé dans le dos par sa Lady, et aux prédictions tentatrices des trois sorcières.
Parions que ce héros doué d’ubiquité,
« thane de Glamis » et « thane de Cawdor »,
risque fort d’être tourmenté par la culpabilité pendant bien des années encore. V
Macbeth : du 17 janvier au 16 février au
théâtre royal du Parc à Bruxelles (mise
en scène de Georges Lini) ; du 19 mars
au 6 avril au théâtre Varia à Bruxelles
(mise en scène de Michel Dezoteux).
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
AUTEUR
ÉDITEUR
1 La Vraie Vie
Adeline
Dieudonné
L’Iconoclaste
2 Leurs enfants après eux
Class.
Nbre de
précédent semaines
ESSAIS / DOCUMENTS
ROMANS / FICTIONS
PALMARÈS
AUTEUR
ÉDITEUR
Class.
Nbre de
précédent semaines
Une brève
1 Sapiens.
histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari Albin Michel
4
91
2 Devenir
Michelle Obama
1
7
leçons
3 21
pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari Albin Michel
3
13
4 Un hosanna sans fin
Jean d’Ormesson Héloïse
d’Ormesson
2
6
Trump à la
5 Peur.
Maison-Blanche
Bob Woodward
7
4
15
Deus. Une brève
6 Homo
histoire de l’avenir
Yuval Noah Harari Albin Michel
5
48
7
10
7 Le Lambeau
Philippe Lançon
Gallimard
-
10
Albin Michel
6
6
faut du temps pour
8 Il
rester jeune
Michel Drucker
Laffont
8
12
Guillaume
Musso
CalmannLévy
8
30
Sagesse expliquée à
9 La
ceux qui la cherchent
Frédéric Lenoir
Seuil
6
5
Gilles
Legardinier
Flammarion
10
11
réponses aux
10 Brèves
grandes questions
Stephen Hawking
Odile Jacob
10
5
1
18
Nicolas Mathieu Actes Sud
3
8
3 Le Signal
Maxime
Chattam
Albin Michel
2
10
4 La Disparition
Stephanie
Mailer
Joël Dicker
de Fallois
5
37
5 Par accident
Harlan Coben
Belfond
4
12
6 Les Prénoms épicènes
Amélie
Nothomb
Albin Michel
-
7 Je te promets la liberté
Laurent
Gounelle
CalmannLévy
8 De si belles fiançailles
Mary Higgins
Clark
9 La Jeune Fille et la nuit
10 J’ai encore menti
Fayard
Seuil
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ALEXIS DESWAEF
« Le hockey, source d’inspiration
pour la Belgique »
A quel sport vouent-ils une passion ? Pourquoi ? Depuis quand ? Et avec quel impact
sur leur vie privée comme professionnelle ? Cette semaine : Alexis Deswaef,
avocat « gauchiste » et coprésident de la Plateforme citoyenne de soutien
aux réfugiés, raconte son amour pour le hockey. Dit son admiration
pour les Red Lions. Et insiste : le sport est un vecteur d’intégration.
O
PAR OL I VI ER M O U TON • P HOTO : FRÉ DÉ RI C R AEV EN S
n connaissait Alexis Deswaef
pour son combat en faveur
des plus démunis et des sanspapiers. En tant qu’ancien président de la Ligue des droits de
l’homme, aussi, brièvement
arrêté par la police, en avril
2016, lors d’un rassemblement contre le racisme. Ou,
désormais, comme coprésident de la Plateforme citoyenne pour
l’accueil des réfugiés – « une initiative
formidable qui fait le travail du gouvernement à la place du gouvernement »,
dit-il. On ne le connaissait pas comme
joueur de hockey, qui ne manquerait
pour rien au monde ses entraînements et
matchs du lundi soir avec les Yellow
« CE SPORT
S’EST FORTEMENT
DÉMOCRATISÉ
MAIS IL RESTE DES
EFFORTS À FAIRE EN
MATIÈRE DE MIXITÉ. »
94
Buffalos, la deuxième équipe « gentlemen » de l’Ombrage, à Woluwe-SaintPierre. « Cela casse évidemment les
codes parce que je suis plutôt catalogué
comme un “avocat gauchiste”, s’amuset-il. Beaucoup de gens se moquent de moi
parce que j’ai commencé à éviter de placer des réunions le lundi soir : à la Plateforme citoyenne, on ricane “ah oui, c’est
vrai, monsieur a hockey…” ».
Pourquoi il a rejoint
les Yellow Buffalos
Ce sport, il est vrai, garde encore une
image d’institution bourgeoise. Alexis
Deswaef en est conscient, lui qui a débuté
le hockey en Flandre. « Je suis né à
Ostende et j’ai grandi à Bruges, où j’ai
commencé à jouer jusqu’à mes 18 ans,
raconte-t-il. Il y a trente ans de cela.
C’était un milieu essentiellement francophone, même si nous parlions tous le
néerlandais. Ce sport s’est fortement démocratisé depuis, mais il reste des efforts
à faire en matière de mixité. Le hockey
pourrait s’inspirer du football à cet égard.
Mais pas pour son rapport à l’argent.
Les Red Lions ont touché 5 000 euros
par joueur pour leur titre de champion
du monde, payés par un sponsor privé,
tandis que les Diables Rouges auraient
emporté 450 000 euros chacun de la
Fédération s’ils l’avaient remporté en
Russie… Ce rapport malsain se ressent
jusque dans le comportement des parents qui s’énervent sur le bord de terrain
des équipes de jeunes parce qu’ils rêvent
de voir leur fils devenir le futur Hazard
ou Lukaku. »
Emporté par son parcours universitaire, puis celui de la vie active, l’avocat
arrête le hockey, déménage à Bruxelles,
se met un peu au tennis et se déplace à
vélo pour garder la forme. Mais l’intensité de ce sport collectif lui manque. « Je
me suis remis au hockey il y a trois ans,
un peu par hasard, poursuit-il. Un cousin
de ma femme parlait régulièrement de
son équipe lors des réunions de famille.
Je lui disais que cela pourrait m’intéresser. Au début 2016, il m’a appelé parce
qu’un de leurs défenseurs était blessé.
J’ai hésité. J’étais encore président de la
Ligue des droits de l’homme. Mais j’ai
décidé d’y aller, ma femme insistait.
Sportivement, j’ai beaucoup perdu. C’est
un sport très technique. Je suis le plus
vieux et l’un des plus faibles de l’équipe,
mais j’ai été accueilli à bras ouverts. »
Depuis, le maillot jaune des ➜
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
SPORT ÉMOI
➜ gentlemen des Yellow Buffalos ne
le quitte plus. « Historiquement, les gentlemen sont des équipes composées par
les parents des jeunes hockeyeurs,
explique-t-il. Chez les femmes, ce sont
les ladies. » Un lundi sur deux, ce sont
les entraînements ; l’autre lundi, ce sont
deux matchs d’une demi-heure pour le
championnat. « Franchement, on se
donne à fond pour gagner. Notre coach
n’hésite pas à nous bousculer si on ne
joue pas bien. J’ai été placé défenseur
gauche – cela ne s’invente pas, je me fais
souvent chambrer à ce sujet ! Vu mon
niveau moyen, je ne peux pas tout me
permettre : mon match est réussi si je
parviens à bien tenir mon homme et à
faire quelques bonnes relances pour les
attaquants. Et après, c’est la fête. » Les
Yellow Buffalos jouent le jeu à fond : ils
ont remporté l’an dernier la Ligue d’Arsène, qui réunit les gentlemen. A l’issue
d’un autre tournoi, au Touquet, ils se
sont retrouvés à trois heures du matin à
chanter Bella ciao sous la fenêtre des
Macron. Ils avaient pourtant perdu tous
leurs matchs…
Le hockey est un milieu particulier.
Qui cultive encore un certain élitisme,
dont ses adeptes n’hésitent pas à sourire.
Après le sacre des Red Lions à la Coupe
du monde en Inde, en décembre dernier,
des tee-shirts ont été vendus avec ce slogan : « Les hommes jouent au foot, les
gentlemen au rugby et les dieux au
hockey. » « Blague à part, ce sport s’est
vraiment démocratisé, assure Alexis
Deswaef. A l’Ombrage, il y a énormément
de jeunes. C’est une discipline qui ne nécessite pas des investissements trop importants. » Et comme sa femme le prévoyait, elle ouvre des horizons différents
à « l’avocat gauchiste ». « Dans notre
équipe, il y a un courtier en assurances,
un architecte, un responsable d’une startup, un responsable financier, un informaticien… : tout le contraire de ce que je
fais. Ils ont évidemment rigolé quand j’ai
été arrêté par la police : je venais à peine
de rejoindre l’équipe. Mais nos discussions de fond sont intéressantes, quand
96
SEBASTIEN TECHY/BELGAIMAGE
SPORT ÉMOI
MES
OS
HÉR
Les Red Lions
« Je trouve ça émouvant de les voir chanter La Brabançonne a cappella, dans les deux
langues. C’est l’expression d’un attachement à notre communauté de vie. »
on arrête de parler hockey. Cela m’offre
d’autres points de vue qui nourrissent
ma réflexion. »
Pourquoi le hockey
inspire la Belgique
Le joueur des Yellow Buffalos a forcément suivi l’extraordinaire parcours des
Red Lions, ces dernières années, qui a
popularisé le hockey dans toute la Belgique. Jusqu’au titre conquis aux shootout face aux Pays-Bas, en décembre dernier. Le succès de ce collectif est le fruit
d’un investissement ambitieux de la part
du Comité olympique belge et de la Fédération pour faire triompher enfin une
équipe, au nom de la Belgique. « Le plus
incroyable, c’est que la plupart de ces
joueurs ont un métier en dehors de leur
sport, admire-t-il. Ils s’entraînent dur et
prennent des congés pour ces compétitions. Ce titre, ils ne l’ont pas volé ! C’est
une merveilleuse aventure qui sera inspirante pour d’autres sports collectifs,
comme c’est déjà le cas en football, en
basket, en athlétisme… Je trouve formidable cet esprit d’équipe, que nous partageons à notre niveau avec les Yellow
Buffalos. Nous jouons comme si notre
vie en dépendait, alors qu’il n’y a pas d’enjeu : on se blesse, on tombe… Le mardi,
au palais de justice, il m’arrive de boiter
en montant les marches parce que j’ai
pris une balle au-dessus de la jambière
ou parce que je suis courbaturé. » Peu de
collègues savent que ces souffrances
physiques sont dues au hockey…
L’inspiration des Red Lions vaut aussi
pour ce qu’elle exprime positivement de
la Belgique. Fin 2018, le contraste fut édifiant entre les champions du monde de
hockey reçus au palais royal, fêtés sur la
Grand-Place de Bruxelles, et la démission
forcée du Premier ministre, Charles
Michel, le même jour. « Je suis touché
de voir qu’ils jouent pour le maillot national. Je trouve ça émouvant de les voir
chanter La Brabançonne a cappella, dans
les deux langues.
Les sports collectifs sont vecteurs de
tolérance et de respect. « Je me bats à la
Ligue des droits de l’homme et en tant
qu’avocat pour plus d’égalité et de fraternité, plaide Alexis Deswaef. Une équipe,
c’est ça : sur le terrain, nous sommes tous
égaux et nous nous serrons les coudes.
La solidarité, ce n’est pas un vain mot,
sauf peut-être dans certains sports pervertis par l’argent, ce qui n’est pas le cas
du hockey. » Cela n’empêche pas de songer à la performance, même pour cet
adepte de l’égalité : « Quand on joue un
match, c’est clairement pour le gagner.
C’est très sain. Mais en même temps, au
hockey, il y a beaucoup de fair-play. On
fait parfois des fautes, par manque de
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
BX BRUSSELS
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
97
JON JONES/GETTY IMAGES
sport devrait être davantage utilisé pour
éviter les dérives criminelles ou terroristes. « Je pense à quelques dossiers où
le tribunal de la jeunesse a dû intervenir
à la suite de problèmes liés à des enfants
qui traînent dans les rues. Les parents
essaient de sévir, mais ils le font maladroitement. Souvent, le juge conseille
Pourquoi le sport peut
de les inscrire dans un club de sport parce
prévenir la radicalisation
que l’enfant en question a envie de bouCe défenseur des droits humains voitger. Le problème ? Il y a des listes d’atil aussi dans le sport une expression potente partout. Ce n’est pas normal qu’un
litique, au sens large ? « Tout d’abord,
jeune de 13 ans ne puisse pas jouer s’il
cela rassemble les gens. Lors de la Coupe
le veut. Il faudrait beaucoup plus de
du monde de football en Russie, nous
moyens publics pour construire
sommes descendus, avec deux de mes
MON E
davantage de terrains. »
enfants voir le match Belgique-Brésil
ÈL
MOD
Ce serait, aussi, un moyen de présur grand écran, place Saint-Josse, à
vention contre la radicalisation, marBruxelles, un lieu d’une grande mixité
tèle-t-il. « Après les attentats de Bruxelles,
sociale. Vous parlez avec vos voisins,
Nelson Mandela
j’ai donné beaucoup de conférences sur
vous tapez dans les mains, vous exultez
« Ce qu’il a réussi quand il est devenu
la lutte antiterroriste. C’est évidemment
en chœur : je n’oublierai jamais ce
président avec l’équipe de rugby d’Afrique
une priorité incontestable : le droit de vimatch, entre autres pour ça. Bien sûr,
du Sud, c’est fabuleux. »
vre en sécurité est un droit fondamental.
je reste critique au sujet du risque de déjeune Belge. Peut-être aurait-on pu l’aider
Cela n’empêche pas des réflexions cririve “du pain et des jeux”. Le sport peut
en le faisant jouer au foot ou au hockey,
tiques au sujet de certaines mesures prises
être utilisé par le pouvoir pour occuper
pour éviter qu’il ne sombre dans la délinpar le gouvernement : des juges estiment,
les citoyens et les aveugler, surtout dans
quance. Beaucoup de djihadistes avaient
par exemple, que la déchéance de la nales régimes totalitaires. Ce danger-là
un casier judiciaire ou avaient eu affaire
tionalité n’est pas une mesure efficace,
existe depuis l’époque des Romains,
avec la justice. La Fédération de football
voire même contre-productive. C’est de
je ne suis pas dupe. Mais c’est aussi un
ne pourrait-elle pas consacrer une partie
la poudre aux yeux pour les électeurs,
vecteur d’intégration. »
du montant de la prime des Diables
mais ça ne résout rien. Par contre, il n’y
S’appuyant sur sa pratique d’avocat,
Rouges à investir dans les infrastructures ?
a guère eu de travail en matière de préAlexis Deswaef est convaincu que le
Certains le font, à titre individuel : le travail
vention. Or, un autre moyen de lutter
de Vincent Kompany avec le BX Brussels,
contre la radicalisation serait de faire
c’est admirable ! Il est conscient de sa
en
sorte
que
les
jeunes
des
quartiers
N
MO DE
chance et n’a pas oublié d’où il vient. »
défavorisés
aient
accès
au
sport
ou
P
COU EAU
P
Alexis le joueur de hockey n’a pas perdu
à
la
culture. »
A
CH
ses accents de maître Deswaef, avocat des
Sa réflexion est inspirée de cas
droits de l’homme. Son modèle n’est d’ailconcrets. « J’étais l’avocat du collectif
leurs autre qu’un boxeur nommé… Nelson
des parents concernés, dont les enfants
Mandela. « Avocat, lui aussi, il m’inspire
sont partis en Syrie, illustre-t-il. C’est
beaucoup. Ce qu’il a réussi quand il est
quand même interpellant de se dire qu’un
devenu président avec l’équipe de rugby
jeune d’une école à Bruxelles devient
d’Afrique du Sud est proprement fabuleux.
perméable à certains discours après les
Un film, Invictus, a retracé ce parcours
attentats de Charlie Hebdo, se radicalise
extraordinaire d’une équipe qui sert
en quelques mois, part en Syrie et, final’unité d’une nation, en réunissant les
lement, se fait exploser à 17-18 ans devant
Blancs et les Noirs, et qui devient chamle
Stade
de
France
en
novembre
2015,
heuVincent Kompany
pionne du monde en 1995, sans être fareusement
sans
faire
d’autres
victimes.
« Le travail d’intégration que le Diable
vorite. C’est probablement la plus belle
Rien n’excuse cela, bien sûr. Mais il est
Rouge réalise avec le BX Brussels est
admirable ! Il n’a pas oublié d’où il vient. »
histoire que l’on puisse imaginer. » V
utile de se demander où l’on a perdu ce
technique, mais jamais volontairement.
Alors qu’au football, on met facilement
le pied pour empêcher l’adversaire de
passer, à cause de l’argent et des enjeux.
Il suffit de voir le foot féminin : tout y est
plus fluide. »
98
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
POSITIF LES SOLUTIONS
La semelle
chique
A Amsterdam, on parie sur l’innovation positive
pour enrayer le fléau urbain et casse-tête des services
de nettoyage que sont les chewing-gums jetés à terre.
La Ville a eu l’idée de créer la première chaussure
de sport au monde dotée d’une semelle en gomme
à mâcher usagée. Voici la GumShoe.
U
PAR LAE T IT I A T HE U N IS
DR
ne étrange sensation sous la semelle. Un chewing-gum jeté à
terre par un chiqueur peu regardant vous relie désormais
au sol par de longs fils peu ragoûtants. Ecœuré, vous promenez votre regard sur le trottoir. Comme tant d’autres, il est
maculé de taches. Rien à voir
avec la structure du matériau et
encore moins avec une œuvre de street
art. Juste de vieux chewing-gums incrustés dans le sol. Ils mettront plus de vingt
ans à se décomposer. En battant le pavé
sur la durée.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
« LE PROJET CRÉE
UNE MOTIVATION
INTRINSÈQUE
POUR RÉSOUDRE
LE PROBLÈME DU
CHEWING-GUM. »
Saturée par les millions de chewinggums qui collent ses rues et trottoirs, la
Ville d’Amsterdam a pris le taureau par
les cornes. Comment transformer ce déchet en quelque chose d’utile ? Ses édiles
ont eu l’idée de recycler les gommes à
mâcher en semelles pour chaussures de
sport. Clin d’œil créatif aux souillures
de chaussures qui en deviennent l’un
des composants, la GumShoe est née sur
les bords de l’Amstel.
Loin de se contenter de sensibiliser les
habitants de façon originale à la problématique des chiclettes abandonnées à
même le sol, ce projet les intègre à la solution. « GumShoe, c’est une expérience
positive qui surprend et inspire les citoyens d’Amsterdam. En plus de les
conscientiser, le projet crée de la sympathie et une motivation intrinsèque pour
résoudre le problème du chewing-gum.
De cette façon, nous avons beaucoup plus
d’impact qu’avec des interdictions », explique dans un communiqué Mischa
Schreuder, directeur de la création chez
Publicis One.
Pour mener ce projet à bien, ➜
99
POSITIF LES SOLUTIONS
la ville d’Amsterdam s’est associée au
cabinet de design Explicit Wear et à
Gumdrop, une start-up britannique spécialiste du recyclage des chewing-gums.
Au départ de ces déchets, Gum-Tec, un
matériau résistant spécifique, a été mis
au point sous forme de granulés. Ces
derniers sont ensuite moulés en semelles, faisant des GumShoes les premières chaussures de sport au monde
dont la semelle est composée à 30 % de
chewing-gum recyclés (le matériau est
trop mou pour être utilisé seul). « Les défis de la pollution sont aussi un moteur
d’innovation », affirme Marijn Bosman,
l’élue en charge de l’environnement à la
tête de ce projet.
Une équipe de nettoyage spécialisée
s’est chargée d’ôter tous les chewinggums sauvages d’Amsterdam. Il en faut
environ 500 grammes pour fabriquer
les semelles d’une paire de GumShoes.
DÉRIVÉ DU PÉTROLE…
Mastiquer, une dérive de l’homme
moderne ? Que nenni. Outre apporter une
certaine décontraction, l’action a aussi le
mérite de calmer la faim et de nettoyer les
dents. C’est ainsi qu’au Néolithique déjà,
nos ancêtres mâchonnaient une gomme à
base de sève de bouleau. Durant
l’Antiquité, les Grecs mâchaient la sève du
pistachier lentisque tandis que les Chinois
jetaient leur dévolu sur les racines de
ginseng. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les
chewing-gums étaient biodégradables
car faits d’ingrédients 100 % naturels,
un mélange de chiclé – latex issu du
sapotillier –, de résine et de sirop.
Après s’être répandus comme une
traînée de poudre aux Etats-Unis, ils se
sont imposés dans la besace des soldats
américains et ont envahi l’Europe à
l’occasion de la Seconde Guerre mondiale,
particulièrement lors du Débarquement.
Production massive oblige pour répondre
à la demande, le chiclé a été remplacé par
une gomme synthétique développée par
l’industrie pétrochimique. C’est ainsi que
le chewing-gum contemporain est un
polymère raffiné dérivé du pétrole qui est
notamment employé dans la fabrication
de… pneus. Bon appétit !
100
DR
➜ l’agence chargée de la promotion de
Les GumShoes existent en rose vif mais aussi en noir,
« pour ne pas avoir l’impression de porter des Malabar aux pieds ».
A l’avenir, la Ville espère un comportement plus civique de ses citoyens. De
nombreuses petites poubelles rose vif
sont désormais suspendues aux lampadaires. Elles-mêmes fabriquées par
Gumdrop à partir de gomme recyclée,
elles ont pour vocation d’être le réceptacle des chewing-gums usagés. « Continuez à mâcher jusqu’à ce que vous soyez
à portée de cette poubelle » : le message
imprimé est on ne peut plus clair.
Juste derrière les mégots
Les semelles de GumShoes sont originales à plus d’un titre. Leur composition,
bien sûr, leur couleur rose vif, mais aussi
le plan de la ville moulé dans le matériau.
Le reste de la chaussure est en cuir de la
même couleur. Et pour ceux qui ne veulent pas avoir l’impression de porter des
Malabar aux pieds, elles existent aussi
en noir. Alors qu’elles sont en vente depuis juin 2018 au prix de 190 euros, leurs
concepteurs réfléchissent à un système
permettant aux clients de faire remplacer
« EN BELGIQUE AUSSI,
LES CHEWING-GUMS
SONT UN FLÉAU
ENVIRONNEMENTAL. »
les semelles qui seraient alors recyclées.
Ils souhaitent également étendre le
projet à d’autres villes. Chaque année,
aux Pays-Bas, pas moins de 1 500 tonnes
de chewing-gum sont jetées à terre. Soit
plus de quatre tonnes chaque jour ! Au
niveau mondial, les chewings-gums se
hissent sur la deuxième marche des déchets urbains les plus communs, juste
derrière les mégots sauvages. Selon
Andrew Nisker, réalisateur du documentaire Dark Side of the Chew sorti en 2015,
en mettant l’un à la suite de l’autre les
chewing-gums abandonnés à même le
sol chaque année dans le monde, on
obtiendrait une ribambelle tellement
longue qu’elle pourrait aller jusque… la
planète Mars.
En Belgique aussi, les chewing-gums
sont un fléau environnemental. Sept
Belges sur dix en consomment et une
majorité d’entre eux les jettent par terre.
Si leur prix d’achat avoisine les cinq
centimes, mentionne Julie Frère, porteparole de Test Achats, il faut débourser
trois fois plus pour nettoyer les trottoirs
municipaux. Notamment en ayant recours à des jets d’eau à forte pression qui
réduisent les chewing-gums collés en
miettes, lesquelles rejoignent les égouts
et les estomacs des animaux aquatiques.
Le gouvernement bruxellois envisage
de réclamer une participation financière
aux fabricants de chewing-gums afin de
les faire participer à la lutte contre cette
pollution. Et de produire des GumShoes
made in Belgium ? L’avenir le dira. V
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
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POSITIF LES COULISSES DU FUTUR
BELGAIMAGE
RemoveDebris s’aide d’un filet
pour capturer les déchets spatiaux.
Les éboueurs de l’espace en orbite
L
e 16 septembre 2018, à 400 kilomètres audessus de nos têtes, un satellite-éboueur a
capturé un objet spatial. De quoi ouvrir la
voie au grand nettoyage de l’orbite terrestre
encombrée de centaines de millions de débris. Pour un poids total de quelque 7 600
tonnes, ils menacent les satellites en activité et la poursuite de la conquête spatiale.
Depuis le lancement de Spoutnik 1 en 1957,
plus de 5 500 satellites et plusieurs centaines de sondes ont été envoyés dans l’espace. Des restes de lanceurs et des étages de
fusées, des réservoirs, des satellites morts et des
millions de débris gravitent désormais autour de
la Terre, particulièrement en orbite basse. Le système militaire américain de surveillance de l’espace y géolocalise plus de 25 000 objets d’une
taille supérieure à dix centimètres. Il y aurait également plus de 500 000 débris grands de un à dix
centimètres. Ils sont très dangereux car, au-delà
de deux centimètres, ils transpercent tous les
blindages. Par ailleurs, il n’est pas possible de les
éviter car ils sont trop petits pour être surveillés
depuis le sol.
Les collisions successives entre ces déchets lancés
à une vitesse de 7 à 20 km/s fait croître constamment
leur nombre, rendant de moins en moins facile l’exploration spatiale. Certains prédisent que d’ici à
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
vingt-cinq ans, la pollution spatiale sera telle que
le lancement du moindre satellite équivaudra à le
condamner à mort. Sauf si on s’attelle d’urgence à
dépolluer la portion d’espace jouxtant notre planète.
L’European Space Agency (ESA) a pris le problème
à bras-le-corps. Depuis la station spatiale internationale, elle a mis en orbite RemoveDebris, un
camion-poubelle expérimental. Large de 70 centimètres et lourd de 100 kilos, il est parvenu à capturer
un débris large de dix centimètres en lançant sur
lui un filet de cinq mètres de diamètre doté de petits
moteurs scellant ses attaches. L’éboueur spatial testera deux autres techniques de capture, dont une
par harpon, en février prochain. A la fin de ses trois
démonstrations, RemoveDebris déploiera une voile
de freinage de cinq mètres de côté. Cette augmentation de la surface de frottement lui assurera une
désorbitation rapide, en huit semaines environ. A
100 kilomètres d’altitude, l’atmosphère sera assez
dense pour que les frottements entraînent la combustion de l’éboueur de l’espace et de sa collecte.
Au-delà de 800 kilomètres d’altitude, la densité
d’atmosphère résiduelle étant bien plus faible, d’autres techniques seront nécessaires. L’ESA planche
ainsi sur un bras robotisé aux multiples articulations
tandis que la société singapourienne Astroscale
veut capturer les débris à l’aide d’aimants. V
LAE TI TI A THE UN IS
103
POSITIF LE BEAU GESTE
« J’offre ce qui me coûte le plus, du temps »
Damien Ernst, 43 ans, professeur à l’ULiège, spécialiste de l’énergie et de l’IA. Lauréat 2018 de la médaille
Blondel, prestigieuse distinction internationale dans le domaine de l'ingénierie électrique.
Qu’est-ce qu’un beau geste ?
Pour moi, c’est aider « l’autre » au point
de s’oublier soi-même ; souvent, et c’est
malheureux, les gens attendent toujours
quelque chose en retour d’une belle action qu’ils posent. Par conséquent, le
beau geste est finalement assez rare.
Qu’avez-vous récemment fait pour
vous-même ?
J’ai allégé mon agenda en sacrifiant de
l’opérationnel et du day-to-day pour renouer avec mes fondamentaux, comme
la recherche pure. Mais pour cela, j’ai dû
apprendre à dire non et à refuser certaines obligations.
pas ou que vous n’aimez pas ?
J’essaie toujours de me mettre à la place
de l’autre même quand il veut me tacler.
Sur Facebook par exemple, certains sont
très violents à mon égard et pourtant,
moi, je continue à liker leurs posts. Sinon,
plus sérieusement, comme manager
d’équipe, il peut m’arriver de devoir me
séparer d’une personne ou au contraire
d’essayer de la faire rester. Dans toutes
ces situations, j’essaie de toujours faire
Quel beau geste avez-vous posé
pour des gens qui ne vous aiment
104
Quel acte avez-vous posé dans votre
vie et dont vous êtes le plus fier ?
J’avais un étudiant d’origine maghrébine
qui risquait d’arrêter complètement son
cursus. Il était en détresse et n’arrivait
plus à s’en sortir. J’ai donc mis toute une
structure en place autour de lui pour
qu’il reprenne pied et réussisse son année. Ce qu’il a fait. Ce qui est beau, c’est
que je lui ai tendu la main mais, surtout,
qu’il la prise.
Quel acte a-t-on posé à votre égard
et qui a changé votre vie ?
Lorsque j’avais 20 ans et que je me destinais à la physique, Mania Pavella, une
professeure à l’unif, m’a conseillé de me
tourner vers la recherche dans le domaine
des réseaux électriques. Elle m’a offert
un poste de recherche et cela a changé
ma vie.
Et pour votre entourage,
privé ou professionnel ?
Je crois avoir une grande capacité d’empathie et lorsque je vois certains de mes
étudiants qui se retrouvent dans des
situations injustes, je fais tout pour les
aider.
Et pour la société ?
Je ne suis pas engagé dans des causes car
je pense que le geste le plus utile que je
puisse poser, c’est à travers mon métier
que je le fais. La recherche, c’est quand
même pour le bien de l’humanité qu’on
la poursuit : c’est ma passion. La transition
énergétique est véritablement l’une des
thématiques clés pour la société... Dès
lors, on me voit beaucoup dans les médias. Je parle aux politiques aussi, alors
que sur le fond, je déteste la polémique.
Mais quand j’entends que l’on raconte
des conneries et que cela pourrait mener
à de mauvaises décisions, je pète une case
et je n’arrive pas à me taire.
je serais plutôt du style « ingénieur ».
Qui sont les personnes
qui vous inspirent ?
Mania Pavella, l’ancien recteur de l’ULG
Willy Legros pour l’échange et les discussions que nous avons eues, et le journaliste
Michel Henrion, qui m’a aidé à faire passer
mon message dans les médias.
les choses avec classe, en aidant aussi la
personne qui s’en va.
Qu’avez-vous lu, vu ou entendu
récemment qui vous réconcilie avec
la nature humaine ?
Le contact avec la nature. Chaque jour,
je me rends au travail à pied et je traverse
un petit bois ; rien ne m’émeut plus que
de voir la splendeur de la nature matin
et soir. Je suis toujours très touché aussi
de lire ou d’entendre des choses « dans
un beau français » car, en écriture,
Quelle est la dernière chose
que vous avez donnée ?
Je pense qu’on offre ce qu’on a envie de
recevoir. Du coup, comme je ne suis pas
du tout matérialiste, je n’offre jamais de
cadeau : j’offre ce qui me coûte le plus,
du temps.
Selon vous, le monde irait mieux si …
La rationalité prenait le pas sur l’émotionnel. V
ENTRETIEN : MARINA LAURENT
I LLUSTR AT IO N : M ONSI E UR IOU
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
VADOT LA SEMAINE
Tintin fête ses 90 ans, alors que l’âge réel de la doyenne
de l’humanité, Jeanne Calment, décédée en 1997
à 122 ans, est mis en doute.
Didier Reynders s’est porté candidat à la présidence
du Conseil de l’Europe, dont le siège est à Strasbourg.
Rétropédalage de Donald
Trump quant au retrait
américain de Syrie.
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LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
105
CAFÉ GEYS ER ROSANNE MAT HOT
Un tiers de fiction, un tiers de dérision, un tiers d’observation. Et un tiers de réalité.
La casserole à dépression
C
Où il est question du bonheur des Belges,
d’un film noir et de lombrics.
’étaient des paroles débitées à toute
allure, avec l’effusion rythmée que
donne l’allégresse : « Ça chauffe ! Ça
vient. C’est bon ! » Paula, la serveuse,
expliquait à Bertrand, le chef coq,
le fonctionnement de sa dernière
invention : une casserole parlante.
Paula y voyait un avenir certain, permettant de lutter contre la solitude
qui gangrène nos vies modernes (1).
Le cuisinier, qui venait de passer deux fastidieux réveillons enseveli sous une impénétrable
couche d’isolement social, prit ces
explications le front soucieux. Il
souleva avec précaution le couvercle de la marmite mystérieuse
et se mit à touiller un ragoût avec
une cuillère en bois. La cocotte
éclata de rire, avant de s’excuser,
en précisant qu’elle était fabuleusement chatouilleuse.
Depuis des semaines, Bertrand, qui
avait perdu le goût de vivre, faisait livrer
au Geyser des plats tout faits, préparés dans
une usine londonienne et supervisés par le ministère britannique de la Solitude qui prenait soin
d’annoter, sur toutes les préparations exportées :
« La solitude tue » (2).
– « Ça ne peut plus durer, Bertrand. Ce n’est pas
bon, les machins anglais que tu sers à la clientèle.
Il faut te ressaisir, mon vieux ! »
A l’évocation du mot « vieux », Bertrand, qui avait
au fond de lui un chagrin à hurler, laissa couler sa
peine qui se joua des écluses fermées de ses yeux.
Par mimétisme, même la casserole antidépression
s’inonda d’un spleen fraternel.
– « Pleure pas, Bertrand. Tu as bien un passetemps ? Ne réalises-tu pas des films ? Et si on en
projetait un, pour amuser nos clients ? »
106
C’est ainsi que, ce soir-là, au Geyser, un écran
géant fut installé, malgré les soupirs vagants de
Bertrand qui déambulait dans le café telle une araignée prisonnière d’une baignoire. Un documentaire
de 52 minutes sur les lombrics fut projeté devant
un public éberlué : le film de Bertrand avait été entièrement tourné sous terre. Et comme le budget
électricité était serré, il avait été réalisé dans l’obscurité la plus absolue, cruelle disgrâce lorsqu’on
souhaite amuser la galerie. Bientôt, à l’instar de ces
acteurs américains dans les péplums, le public renversa, unanime, son pouce vers
le sol en hurlant : « A mort ! » Les yeux
du cuisinier-cinéaste s’inondèrent à
nouveau.
– « Pleure pas, Bertrand. On va l’arranger, ton film. Tu pourras même
le proposer au Plus petit festival
du monde, qui se tient à Strasbourg, au printemps (3). Suffit de
choisir les dix meilleures secondes. »
Le générique de fin, sponsorisé par
le ministère belge de l’Energie, était
d’une poignante mélancolie. Sur l’air de
la fameuse ballade des Rolling Stones, une
voix hurla longuement dans la nuit de janvier :
« Eeeeeeengie ! Eeeeeeengie ! » V
Mais c’est pas tout ça, l’heure tourne ! Où est encore
passé le serveur ? S’agirait pas de louper le film qui
va démarrer, sur la Une, à 20h15...
(1) La solitude multiplie par quatre les risques
d’être malheureux. Or, près de la moitié des Belges
se sentent seuls, selon l’enquête 2018 sur le bonheur
réalisée par l’université de Gand et l’assureur NN.
(2) En Grande-Bretagne, un ministère
de la Solitude a été créé, en 2018.
(3) Un concours de très courts métrages,
de 5 à 10 secondes.
LE VIF • NUMÉRO 02 • 10.01.2019
Mercredi
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Une initiative de
NEW PEUGEOT 508
WHAT DRIVES YOU ?
à.p.d.
349 €/MOIS*
après un 1er loyer majoré de 7.850 €
Compris : • Entretien • Assurance RC + Protection juridique et
Couverture des dommages • Taxes • Assistance • 36 mois/45.000 km
3,7 – 5,7 L/100 KM
4,6 - 7,8 L /100 KM
98 – 131 G /KM (SELON NORME NEDC)
121 - 175 G /KM
(SELON NORME WLTP)
*Offre Peugeot Private Lease sur base de 36 mois et 45.000 km après un 1er loyer de 7.850 €, valable du 01/01/2019 jusqu’au 31/03/2019 pour une toute nouvelle Peugeot 508 Active, 1.5 l BlueHDi, 130 ch, boîte
manuelle, sans option. Peugeot Private Lease est une location longue durée sans option d’achat, réservée aux particuliers résidants en Belgique, proposition faite par PSA Finance Belux S.A. (loueur), Avenue de
Finlande 8 b 2 à 1420 Braine-l’Alleud, n° BCE 0417.159.386, numéro d’inscription FSMA 019653 A, tel. 02/3707711, sous réserve d’acceptation du dossier. Les prestations incluses sont les suivantes : location du
véhicule, taxe de mise en circulation et taxe de circulation annuelle, garantie totale, Optiway Maintenance (entretien, mains d’oeuvre et pièces d’usure), assistance, 2 pneus été, assurances RC + protection juridique
et couverture des dommages au véhicule. L’offre Peugeot Private Lease est non cumulable avec les autres offres commerciales. Les prix mentionnés sont TVAC.
Informations environnementales [AR 19/03/2004] : www.peugeot.be
E. R : Erika Bouteloup - Peugeot Belgique-Luxembourg S.A. - n° BCE 0403.461.107 - IBAN : BE81 2710 0450 0024 - Avenue de Finlande 4-8 à B-1420 Braine-l’Alleud - Tél. : 078/15 16 15.
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