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Le Monde Magazine Du 19 Janvier 2019-compressed

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M Le magazine du Monde no 383. Supplément au Monde no 23024/2000 C 81975 — SaMedi 19 janvier 2019.
ne peut être vendu séparément. disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.
L’ambitieux
M. Griveaux
LEMEILLEUREASTWOODDEPUISGRANTORINO
MAGISTRAL
FASCINANT BOULEVERSANT BRILLANT
RTL
L’EXPRESS
PREMIERE
FOX TV
CANAL +
POSITIF
L’EXPRESS
LE 23 JANVIER AU CINÉMA
7
carte blanche à
Henri Cartier-Bresson.
S’il eSt célèbre pour Son coup d’œil fulgurant, Son art de “l’inStant déciSif”,
le photographe françaiS ne Se réSume paS à cela. JuSqu’à début marS, “m”
ouvre Sa carte blanche à une dimenSion pluS contemplative de Son œuvre.
à redécouvrir à la fondation qui porte Son nom, danS le maraiS, à pariS.
Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos
Autoportrait, près de Céreste, 1999.
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
8
Pour qualifier la situation actuelle, il faudrait sans doute trouver un mot Plus fort que
Mais il ne faut sans doute pas aller jusqu’à révolution car la majeure partie des Français
ne sont pas des «gilets jaunes», ne participent pas au mouvement et ne dépassent pas le stade
de la compréhension des raisons originelles du désespoir et de la colère. La seule chose que
l’on peut constater, c’est que le mouvement qui est en train de secouer profondément le pays
depuis plus de deux mois change la donne dans bien des domaines. Sans que l’on sache si cela
sera durable ou pas. Ce numéro de M Le magazine du Monde en est le relet. Ainsi, la journaliste Dominique Perrin s’est penchée sur le parcours du producteur de télévision Renaud
Le Van Kim, igure du Canal+ de la grande époque, qui fut aux manettes du «Grand Journal»
mais aussi des plus traditionnels vœux du Jacques Chirac président de la République. Avec
d’autres, il a inventé Brut, un format de vidéos courtes et rythmées, pop et informatives, qui
font le bonheur des réseaux sociaux, si importants de nos jours. Ces dernières semaines, alors
que nombre de journalistes de télévision ou de presse écrite sont victimes de violences de la
part des «gilets jaunes», Brut fait partie des rares à être épargné. Le tout jeune Rémy Buisine,
qui, avant de rejoindre cette aventure médiatique, s’était fait connaître avec ses vidéos de Nuit
debout sur la plateforme Periscope, a même été parfois applaudi. Brut trouve grâce aux yeux
des «gilets jaunes» car il n’est pas un média «traditionnel» donc «oficiel» ou «corrompu»…
Et l’absence de commentaires leur convient aussi car ils supportent mal le jugement sur les
outrances verbales et les comportements violents de certains. La violence, c’est aussi ce qui
marque le portrait que Laurent Telo consacre à Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, igure de la Macronie et homme politique à l’ambition très évidente. Notre journaliste l’interviewait dans son bureau début janvier, quand un groupe de manifestants a
défoncé la porte en bois de son ministère pour s’introduire dans les lieux. Un incident d’une
brutalité inouïe qui dit tout des dérives de ceux qui n’ont plus de respect pour la République
et ses incarnations. Cette férocité fait irruption dans cet article comme elle a fait irruption dans
la vie des habitants de ce pays. Jusqu’à quand? Marie-Pierre LanneLongue
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
crise…
LE BAR
GOURMAND,
BIO, CONVIVIAL,
VÉGÉTARIEN*...
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– 9, rue Jean-Philippe Rameau – CS 20012 – 93200 Saint-Denis Cedex – R.C.S. BOBIGNY B 552 049 447.
19 janvier 2019
17
Quand Jean-Yves
Le Drian se rêvait
“transcourant”.
20
Le Royaume-Uni
ricane d’une
saucisse végane.
21
L’histoire se répète
Soirées scandales.
Les chroniques
Le magazine
22
27
Il est comme ça…
Jean-Jacques Goldman.
Le double effet Griveaux.
Débat national, “gilets
jaunes”… Le porteparole du gouvernement
est sur tous les fronts.
Et affûte son ambition
de conquérir
la Mairie de Paris.
24
Il fallait oser
Le péril jeûne.
25
Le grand déilé
Omar Sy.
26
34
J’y étais
Les souvenirs
de Bécassine
Savants de Provence.
Sophia Antipolis se rêvait
un destin de cité de la
science et des technologies. Cinquante ans plus
tard, les emplois sont là
mais la technopole n’est
pas devenue une ville.
34
La photographie de couverture
a été réalisée par Simone Perolari
pour M Le magazine du Monde.
40
Émissions accomplies.
évincé du “Grand Journal” par Vincent Bolloré,
le producteur Renaud
Le Van Kim a rebondi en
cofondant le très populaire média en ligne Brut.
Une revanche pour
ce virtuose de la télé.
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Marion Berrin pour M le magazine du Monde. Sarker Protick
La semaine
11
46
Heures hindoues.
En 1947, la communauté
hindoue des “zamindar”,
de riches propriétaires
terriens, a dû quitter
ce qui allait devenir
le Bangladesh.
Le photographe Sarker
Protick a visité les ruines
de leurs demeures.
La culture
Le style
Le portfolio
59
Le son se fait une beauté.
61
Fétiche
Crème tapissière.
62
Posts et postures
#metrolife.
80
72
La rencontre
Le designer
Olivier Mourgue.
74
Circuit court
São Tomé, or fève.
76
63
Une affaire de goût
Botte imparable.
64
Comme si vous (y) étiez
Partie de plaisir.
65
Produit intérieur brut
Le pouce-pied.
Variations
Feu de tout bois.
Librement inspiré
Bulle pop.
Ligne de mire
Dents du fond.
77
78
Cinéma
L’acteur américain
Mahershala Ali.
Et aussi : cinéma,
chanson, danse.
87
Le DVD
de Samuel Blumenfeld
“Rollerball”,
de Norman Jewison.
88
Les jeux
90
Le totem
Le tableau de
Jean-Marie Périer.
66
46
à l’origine
Marche à suivre.
68
D’où ça sort
Ces nouveaux
objets du désir.
70
Objet trouvé
La terrine à bec.
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus
Directeur du “Monde”, directeur délégué de la publication, membre du directoire : Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction : Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions : Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction : Philippe Broussard, Alexis Delcambre,
Benoît Hopquin, Franck Johannès, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Directrice des ressources humaines : Émilie Conte
Secrétaire générale de la rédaction : Christine Laget
directrice adjointe de la rédaction — Marie-Pierre Lannelongue
directeur de la création — Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone
directrice de la mode — Suzanne Koller
rédactrice en chef du magazine — Camille Seeuws
rédaction en chef adjointe — Agnès Gautheron, Pierre Jaxel-Truer
rédaction
Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Zineb Dryef, Philippe Ridet, Laurent Telo, Vanessa Schneider.
Style-mode — Chloé Aeberhardt (chef adjointe Style), Vicky Chahine (chef adjointe Mode),
Fiona Khalifa (coordinatrice Mode)
Culture — Clément Ghys (chef adjoint)
Chroniqueurs — Marc Beaugé, Guillemette Faure, Jean-Michel Normand, Philippe Ridet
Assistante — Christine Doreau
Rédaction numérique — Marlène Duretz, François Bostnavaron, Thomas Doustaly,
Pascale Krémer, Véronique Lorelle, Jean-Michel Normand, Catherine Rollot
Assistante — Marie-France Willaume
département visuel
Photo — Lucy Conticello et Laurence Lagrange (direction),
Hélène Bénard-Chizari, Federica Rossi. Avec Ronan Deshaies
Graphisme — Audrey Ravelli (chef de studio),
Marielle Vandamme (adjointe). Avec Helena Kadji
Assistante — Françoise Dutech
Photogravure — Fadi Fayed, Philippe Laure.
Documentation : Sébastien Carganico
(chef de service), Muriel Godeau et Vincent Nouvet
Infographie : Le Monde
Directeur de la diffusion et de la production :
Hervé Bonnaud
Fabrication : Xavier Loth (directeur), Jean-Marc
Moreau (chef de fabrication), Alex Monnet
Directeur du développement numérique : Julien
Laroche-Joubert
Directeur informatique groupe : José Bolufer
Responsable informatique éditoriale :
Emmanuel Griveau
Informatique éditoriale : Samy Chérii, Christian
Clerc, Emmanuel De Matos, Igor Flamain,
Pascal Riguel
diffusion et promotion
Responsable des ventes France international :
Sabine Gude
Responsable commercial international : Saveria
Colosimo Morin
Directrice des abonnements : Pascale Latour
Abonnements : abojournalpapier@lemonde.fr;
De France, 32-89 (0,30 €/min + prix appel) ;
De l’étranger (33) 1-76-26-32-89
Promotion et communication : Brigitte Billiard,
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et Élisabeth Tretiack
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m publicité
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Tél. 01-57-28-38-98 (michaëlle.goffaux @
mpublicite.fr) et Valérie Lafont,
Tél. 01-57-28-39-21 (valerie.lafont@mpublicite.fr)
Directeur délégué - activités digitales opérations
spéciales : Vincent Salini
80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13
Tél. : 01-57-28-20-00/25-61
Courriel des lecteurs : mediateur@lemonde.fr
Courriel des abonnements :
abojournalpapier@lemonde.fr
M Le magazine du Monde est édité
par la Société éditrice du Monde (SA).
Imprimé en France : Maury imprimeur SA,
45330 Malesherbes.
Origine du papier : Italie. Taux de ibres
recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez
Maury certiié PEFC.
Eutrophisation : PTot = 0.018kg/tonne de papier.
Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire 0712C81975. Agrément
CPPAP : 2000 C 81975. Distribution Presstalis.
Routage France routage.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
édition
Anne Hazard (chef d’édition), avec Stéphanie Grin, Julien Guintard (adjoints)
et Paula Ravaux (adjointe numérique). Et Boris Bastide, Béatrice Boisserie, Nadir Chougar, Agnès Rastouil.
Thouria Adouani, Valérie Lépine-Henarejos (édition numérique). Avec Clémence Parente.
Révision — Ninon Rosell (chef de section) et Adélaïde Ducreux-Picon.
Avec Claire Diot, Arnaud Dubois et Vanessa François.
13
Ils ont participé à ce numéro.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Le Monde. Simone Perolari. S. Deplanche. Guillaume Jolly. Dominique Perrin. Pierre Seiter
Journaliste — Photographe — Illustrateur
Styliste — Chroniqueur — Grand reporter
Laurent teLo, journaliste à M, a
tenté dans ce numéro de dresser le bilan
de personnalité de Benjamin Griveaux,
le porte-parole du gouvernement, qui
est sur tous les fronts et qui rêve, par
ailleurs, de devenir maire de Paris.
« L’exercice s’est révélé d’une infinie
complexité dans la mesure où il a fallu
faire un tri objectif entre ses fans et ses
contempteurs, mais aussi courir vite
pendant l’interview. » (p. 27)
SiMone peroLari, né en Italie
en 1976, est un photographe indépendant installé à Paris. Pendant sa carrière,
il a tiré le portrait de nombreuses
personnalités comme Rafael Nadal,
Elon Musk, David Cameron et, cette
semaine, Benjamin Griveaux. Lorsqu’il
ne shoote pas de célébrités, l’immigration constitue l’un de ses thèmes de
prédilection. Il a réalisé plusieurs campagnes pour Amnesty International,
dont une sur les mineurs sans-papiers,
et poursuit sa rélexion sur les réfugiés
en Europe. (p. 27)
pierre Sorgue, journaliste, a
passé quelques jours à Sophia Antipolis,
près de Nice, à l’occasion des 50 ans de
cette «technopole». « Son nom rappelle
la France pompidolienne, celle des
“trente glorieuses”, du Concorde,
quand le progrès faisait encore rêver.
Un demi-siècle plus tard, l’utopie imaginée par Pierre Lafitte, une “Florence
du xxie siècle”, n’a pas abouti. Reste un
bout de mondialisation provençal, où
une soixantaine de nationalités courent
après le futur. » (p. 34)
Marion Berrin, photographe,
travaille exclusivement en argentique.
Après des études d’anglais et Sciences
Po, elle intègre l’École du Louvre. Elle
collabore régulièrement à AD et
T Magazine et vient de réaliser sa première commande pour Le Monde
d’Hermès. Pour M, elle s’est rendue sur
la Côte d’Azur photographier Sophia
Antipolis. «J’ai été surprise par la dichotomie entre la nature, omniprésente, et
l’architecture, parfois massive, des bâtiments des années 1970 – nommés “les
vaisseaux” ou“les algorithmes”.» (p. 34)
DoMinique perrin, journaliste
indépendante, s’est demandé, pour M,
qui se cachait derrière Brut, la plateforme de vidéos diffusée sur les réseaux
sociaux, acceptée par les «gilets jaunes»,
et rare média français à se lancer à l’international. « Son cofondateur, le producteur Renaud Le Van Kim, cherche à
inventer la télé de demain. Il a beaucoup
de pouvoir dans l’audiovisuel, mais évolue dans l’ombre. Il a accepté de nous
rencontrer avec une certaine inquiétude.
“C’est trash de me mettre en lumière”,
nous a-t-il même lancé.» (p. 40)
antoine Seiter, photographe, a
suivi Renaud Le Van Kim sur le plateau
de l’émission « C politique », qu’il
produit sur France 5. Né en 1988, cet
originaire du Loir-et-Cher entreprend
des études en design graphique aux
Beaux-Arts de Rennes, avant de travailler à Aubervilliers comme graphiste
et photographe dans l’édition de livres.
Il prépare une première exposition, à
Rennes, en février, de ses recherches
personnelles sur le paysage montagneux. (p. 40)
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Le M
de la semaine.
«L’hiver en Islande.»
Pour envoyer vos photographies de M : lemdelasemaine@lemonde.fr (sans oublier
de télécharger l’autorisation de publication sur www.lemonde.fr/m-le-mag, la galerie).
Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr ou M Le magazine du Monde,
courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Claire Echavidre
Claire eChavidre
17
Trente-trois ans
après le mouvement
transcourant, imaginé
avec François Hollande
sous le patronage de
Jacques Delors, JeanYves Le Drian lance les
Progressistes bretonsBreizh Lab (ci-dessus,
les trois hommes
le 4 octobre 1992,
à Lorient).
1 — Quand Jean-Yves
Le Drian se rêvait
“transcourant”.
Daniel Simon/Gamma
Jean-Yves Le Drian, caLvitie naissante,
n’arborait déjà plus sa coupe mi-longue
d’ex-soixante-huitard. François Hollande,
visage poupon, chemise rayée, lunettes
de vue marron à monture épaisse, était
raccord avec son pedigree : jeune
énarque, ancien conseiller du président
François Mitterrand. C’était le
22 août 1985, à Ploemeur (Morbihan).
Le Drian, alors maire de la ville voisine de
Lorient, recevait sur ses terres. Son camarade Hollande, déjà titulaire d’un épais
carnet d’adresses, avait convaincu de
nombreux journalistes parisiens de faire
le voyage. Plusieurs ministres et anciens
ministres de Mitterrand étaient de la
partie, ainsi qu’une centaine de militants
et sympathisants du Parti socialiste (PS).
Parrain de l’événement : Jacques Delors,
président de la Commission européenne.
Tous venaient en Bretagne pour parler •••
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
18
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Jean-Yves
Le Drian organise le premier
rassemblement
de Breizh Lab,
qui aura lieu
le 20 janvier,
dans son fief
de Lorient
(ici, lors de
l’inauguration
de la nouvelle
gare SNCF
de la ville,
en mai 2018).
capitalisme débridé bousculent l’échiquier
social. Le « tournant de la rigueur » opéré
par François Mitterrand à partir de 1983,
consistant à abandonner partiellement
le socialisme « volontariste » au proit
d’une adaptation aux contraintes du
marché, a créé une onde de choc au sein
du parti présidentiel. L’échec, quelques
mois plus tard, du projet de loi dit
« Savary » sur la création d’un service
public uniié de l’éducation nationale, a
salé les plaies. Les alliés communistes
ont quitté le gouvernement. Rien ne va
plus dans la maison rose.
Le 16 décembre de la même année, une
tribune intitulée « Pour être modernes,
soyons démocrates » paraît dans
Le Monde. Les signataires sont quatre
« mousquetaires » socialistes : François
Hollande, Jean-Yves Le Drian, l’avocat
Jean-Pierre Mignard et l’universitaire
Jean-Michel Gaillard. Tous sont jeunes,
brillants et ambitieux. Tous considèrent
que les guerres de courants qui minent
le PS s’avèrent politiquement ruineuses.
Tous ont soutenu le « tournant de la
rigueur ». Alors que certains de leurs
camarades refusent catégoriquement
les diktats du libéralisme économique
et que d’autres s’y plient sans le crier
sur les toits, les « transcourants » appellent
de leurs vœux des « compromis
nécessaires sur la gestion de l’économie ».
Le séminaire d’août 1985 est suivi
d’autres rencontres annuelles, toujours
organisées à Lorient. De très nombreuses
personnalités socialistes, du centre,
voire du centre-droit, efectuent leur
pèlerinage estival dans le sud du
Morbihan. Les discours (souvent techniques, voire technocratiques) peuvent
inciter à piquer du nez, mais l’ambiance
est bon enfant. On ne s’étripe pas entre
camarades – ça ragaillardit avant les
congrès du PS. En in de journée, on
refait le monde dans les bars de Lorient.
On proite du bord de mer.
Au sein du Parti socialiste, l’approche des
« transcourants » compte de farouches
adversaires, parmi lesquels Jean-Pierre
Chevènement. « Les “transcourants”
se réclamaient de Jacques Delors, qui
a opéré le ralliement de la France et de
l’Europe au néolibéralisme, airme-t-il
aujourd’hui. Delors était un social-libéral
avant l’heure. Les “transcourants”, c’est la
génération d’après. Des gens plus jeunes
qui s’étaient mis dans le sens du vent. »
Au début des Années 1990, les “trAnscourAnts”
se muent progressivement en écurie présidentielle, alors que Delors est pressenti
comme le candidat possible des socialistes à l’élection de 1995. Les commentateurs surnomment Lorient « la Rome du
delorisme ». Las : en 1994, l’intéressé
renonce à se présenter. Les chevilles
ouvrières du mouvement vaquent à leurs
occupations respectives, alors que leur
club politique cesse progressivement ses
activités. Il ne sera jamais réactivé, mais
plusieurs de ses animateurs parviendront
jusqu’au sommet de l’État. À commencer
par François Hollande, élu président de
la République en 2012. Ce même Hollande
qui dément toute iliation entre la vision
des « transcourants » et celle d’Emmanuel
Macron : « Les “transcourants” proposaient un nouvel élan démocratique
avec un choix assumé en faveur de la
décentralisation, ainsi qu’une politique
économique visant à la redistribution des
richesses et à la lutte contre les inégalités.
C’est cette social-démocratie que j’ai
voulu promouvoir durant mon quinquennat. Et que je ne retrouve pas dans les
choix faits aujourd’hui. » Pas sûr que
Jean-Yves Le Drian qui, lui, a parlé de
« cohérence » politique et personnelle
pour justiier son entrée en Macronie,
partage cette vision. Nicolas Legendre
Béatrice Le Grand/PhotoPQR/Ouest France/MaxPPP
••• « réforme de l’État », « lutte contre
l’inlation » et « nouvelles solidarités » pendant une journée, à l’occasion du premier
séminaire des «transcourants». Fraîchement propulsé dans l’orbite d’un PS idéologiquement déboussolé (déjà), ce nouveau
mouvement prônait l’avènement d’une
gauche française «moderne», décomplexée
vis-à-vis de l’économie de marché.
Trente-trois ans plus tard, un de ces
ex-« transcourants » s’apprête à lancer une
nouvelle initiative. Le premier rassemblement des Progressistes bretons-Breizh
Lab doit avoir lieu le 20 janvier… à Lorient.
Aux manettes : Jean-Yves Le Drian, actuel
ministre des afaires étrangères et de
l’Europe, ministre de la défense durant le
quinquennat de François Hollande et exprésident de la région Bretagne. L’ancien
socialiste (il n’est plus encarté) a précisé
ses intentions dans la presse régionale :
les Progressistes bretons n’ont pas, selon
lui, vocation à devenir un parti politique. Il
s’agit d’un « laboratoire d’idées » destiné à
« réunir toutes celles et tous ceux qui veulent apporter leur contribution » en vue de
penser l’avenir d’une région « ouverte sur
l’Europe mais ferme sur ses convictions
humanistes et républicaines». De nombreux
élus La République en marche (LRM) ont
répondu positivement à l’appel. À gauche,
les volontaires se font plus rares. Certains
poids lourds socialistes se sont contentés
d’observer un pesant silence, alors que
d’autres critiquaient ouvertement les supposées « manœuvres » du ministre breton,
à quelques mois d’élections européennes
à hauts risques pour le gouvernement.
Outre le lien à Lorient – ief historique de
Le Drian –, la démarche de Breizh Lab
fait politiquement écho à celle impulsée
durant les années 1980. Notamment
parce que les « transcourants » préiguraient, près de trente ans avant l’accession
de l’intéressé à la présidence de la
République, la social-démocratie façon
François Hollande. Voire le macronisme ?
« Les “transcourants” ont ini par mettre en
pratique, sous Hollande et Macron, ce
qu’ils avaient théorisé dans les années
1980, c’est-à-dire une politique économique non keynésienne, qui favorise l’initiative privée, considère que les équilibres
inanciers sont essentiels, et est très
favorable aux marchés et aux banques »,
décrypte Jean-Luc Richard, maître de
conférences à l’université Rennes-I, longtemps militant socialiste tendance Jospin.
1984. La gauche française traverse une
crise existentielle. Les « trente glorieuses »
ne sont plus qu’un souvenir. Les chocs
pétroliers ont fragilisé l’économie. Le
chômage augmente. Mondialisation et
20
On ne peut pas cOmprendre l’angleterre si On n’a jamais
mis les pieds dans un greggs. La chaîne de boulangerie,
lancée il y a presque quatre-vingts ans à Newcastle,
avec son enseigne bleue à carrés jaunes, représente
un excellent baromètre du pays. Lieu favori des
classes populaires pour l’en-cas du midi, on vient
y avaler des « sausage rolls » (feuilletés à la saucisse)
qui transpirent le gras, des pâtisseries à la crème
luorescente et du pain mou.
Le boucheur favori des artères britanniques a
toujours su évoluer avec son temps, ce qui explique
son immense succès : il y a désormais 1 850 Greggs
à travers le Royaume-Uni, dont une centaine ouverts
en 2018. Progressivement, il a introduit des sandwichs
de meilleure qualité, des pains au chocolat tout
à fait convenables et des cafés buvables.
Au grand déplaisir des puristes, les classes moyennes
ont commencé à s’emparer du lieu, provoquant des
innovations insupportables. On y vend désormais
de la soupe, du porridge et même des brownies sans
Avec son feuilleté
à la saucisse végan,
l’enseigne de boulangerie Greggs
a suscité une
controverse sur
fond d’humour
anglais.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Ken McKay/ITV/REX/Sipa
Le RoyaumeUni ricane d’une
saucisse végane.
2—
gluten. Le 2 janvier, Greggs a provoqué un véritable
crime de lèse-majesté, en lançant le sausage roll
végan. Dans une vidéo pleine d’autodérision, réalisée
sur le modèle des publicités pour les smartphones
hauts de gamme, l’enseigne vante la «nouvelle
génération» de son produit, son goût « pur Greggs »,
son « interface utilisateur » et ses « dix mega-bites »
(« dix méga-bouchées »).
Piers Morgan, présentateur de l’émission matinale
d’iTV, admirateur de Donald Trump et fabricateur
professionnel de fausses controverses, a évidemment
sauté sur l’occasion pour crier au scandale. « Personne
n’attendait un putain de sausage roll végan, espèces
de clowns du politiquement correct », a-t-il faussement
enragé sur Twitter. Le buzz qui a accompagné sa
réaction lui a permis de mesurer qu’il avait touché
un nerf sensible. L’ego télévisuel a donc pu en remettre
une couche en goûtant en direct dans son émission
le feuilleté récriminé. « Ça pue ! », a-t-il d’abord fait
savoir aux téléspectateurs, après avoir renilé l’objet
de son déplaisir. Il en a mâchouillé une bouchée,
qu’il a rapidement recrachée dans la poubelle située
sous son bureau, tandis que sa co-présentatrice,
qui joue les soufre-douleur, airmait dans un
sourire que c’était « délicieux ».
La mise en scène s’est poursuivie quelques jours plus
tard quand Piers Morgan s’est retrouvé à l’hôpital,
cloué au lit avec une gastrite et une duodénite (inlammation du duodénum). Ne lui restait plus qu’à conclure
l’inévitable. « Lundi, 6 h 40 : je mange une bouchée de
sausage roll végan. Vendredi, 11 h 00 : hospitalisé pour
une gastroscopie avec une inlammation des tripes. »
Les amateurs du marketing en ligne se sont rués sur
l’occasion. Une chaîne de pizzerias a rappelé l’existence
de son ofre végane en se moquant de Piers Morgan
dans son annonce. Une enseigne de burgers est au
contraire venue au secours de l’animateur en lui
« réservant une table », photo d’un énorme steak
haché à l’appui. Et n’écoutant que son courage,
le présentateur promet d’être végan pendant une
semaine s’il gagne une récompense aux décorations
annuelles de la télévision, qui sont bientôt organisées.
Derrière le jeu publicitaire se trouve bien sûr une
vraie tendance sociétale. Si moins de 1 % des
Britanniques sont végans, d’après la Food Standards
Agency, l’agence britannique alimentaire, leur
nombre est en forte croissance. Supermarchés et
restaurants multiplient les ofres proposant saucisse
ou «viande» véganes, à base de soja. De quoi
faire s’étoufer Piers Morgan et faire la joie des
actionnaires de Greggs. Éric Albert
l’histoire se répète
3—
Soirées scandales.
rien de tel qu’un nom provocant pour qu’un bar ou un club fassent
sensation. parfois, les gérants poussent le concept un peu loin.
dernière controverse en date, l’ouverture à paris d’un restaurant
baptisé corleone par la fille d’un parrain de la mafia sicilienne.
par
Zineb Dryef
i
ii
v
iv
Everett/Rue des Archives. Guillermo Tapia/AFP. Gerald Bloncourt/Rue des Archives.
Georges Dudognon/adoc photos. Artistes Associés/Pea/The Kobal Collection/Aurimages
iii
i
janvier 2019, le clan
des pâtes à la sicilienne.
ii
novembre 2018,
le club goût narco.
iii
septembre 2017, le bon
vieux rhum des colonies.
iv
février 2017,
bal nègre tragique.
v
octobre 2016,
salò de jeunes.
C’est rue Daru, à
quelques pas du parc
Monceau, à Paris,
que Lucia Riina, la ille
de Toto Riina, l’un des
parrains de Cosa Nostra,
a choisi d’installer
son restaurant, Corleone
by Lucia Riina. Un nom
qui a causé un vif émoi
en Sicile où son père
était connu pour sa
violence. «Rapprocher le
nom de notre ville de
celui d’un maieux est
dévastateur», a aussi
déclaré le maire du village, rendu célèbre pour
avoir donné son nom
au Parrain, de Coppola.
Des néons « Chez
Pablo » et « De Puta
Madre », des serveuses
en gilet pare-balles, un
cocktail du nom de la
veuve d’Escobar..., la
débauche d’hommages
rendus à ce criminel
dans ce club parisien
Le Medellin, ouvert en
novembre 2018 avenue
Marceau, près des
Champs-Élysées, a
ulcéré la communauté
colombienne. Une
pétition déplorant un
« concept honteux » et
une «apologie du crime»
réclame sa fermeture.
Dans le 6e arrondissement lyonnais, le bar
La Première Plantation,
désormais fermé,
célébrait «le temps béni
des colonies». À une
journaliste médusée
du Petit Bulletin, un
hebdomadaire culturel
local, le fondateur du
lieu avait expliqué : «Mon
nom est une référence
aux plantations de canne
à sucre (le rhum en est
issu) dans les colonies
françaises. Je cherche
à retranscrire l’esprit
colonial, un esprit
à la cool, une époque
où l’on savait recevoir. »
Dans les années 1920, à
Paris, le Bal Nègre était
un cabaret où l’on jouait
de la musique afroaméricaine. En 2017,
la réouverture du lieu,
dans le 15e arrondissement, sous son nom
d’origine, provoque
pétitions et manifs. Les
associations font valoir
que « le terme qui,
autrefois, n’était pas
péjoratif, est aujourd’hui
chargé de connotations
insultantes ». La salle
de concerts init
par ouvrir ses portes
en mars sous le nom
de Bal Blomet.
Avant même son ouverture à Paris en 2016,
Salò, le club de la rue
Montmartre, suscite
la polémique. «Donner
un tel nom à un lieu de
divertissement relève de
la maladresse, de la faute
de goût ou d’un cruel
manque de discernement », relève alors
Libération, qui rappelle
qu’avant d’être l’ultime
ilm de Pasolini, Salò
est une ville italienne,
demeurée un symbole
du fascisme mussolinien.
Un «faux procès»
pour l’équipe du club,
qui a conservé le nom.
22
Yannick Noah étaient abonnés
à la première place de ce hitpourquoi lui ? Oui, pourquoi ce
parade, mais au moins avaient-ils
chanteur de 67 ans s’est-il installé l’excuse d’être visibles et toupour la huitième fois sur le trône jours « en activité ».
des personnalités préférées des L’auteur et interprète de Il sufiFrançais, selon un sondage orga- ra d’un signe n’a sorti aucun alnisé par l’IFOP pour Le Journal bum depuis 2001, se contentant
du dimanche? «Parce qu’il fait d’écrire des chansons pour les
partie de leur vie », répondent en autres. Il n’autorise pas les plategénéral les sondeurs. Un peu fas- formes de streaming à diffuser ses
toche. Depuis des années, Jean- tubes, mais on peut l’entendre
Jacques Goldman est muet et plusieurs dizaines de fois par jour
invisible, hormis deux secondes à la radio. Créateur du premier
d’apparition hitchcockienne dans hymne des Enfoirés, il a quitté
le clip de la chanson de Patrick cette compagnie d’artistes soliFiori Les gens qu’on aime, sorti en daires qui fête ses 30 ans en jandécembre 2018). Il a choisi de ré- vier, estimant qu’il fallait faire
sider à Londres – même s’il paie place aux jeunes. Pourtant, c’est
ses impôts en France – avec ses ce binoclard aux cheveux blancs
illes et son épouse. Il décourage que les Français kiffent, totalisant
toute demande d’interview. les meilleures moyennes d’adhéAvant lui, le commandant sion dans toutes les catégories
Cousteau, l’abbé Pierre ou selon les résultats détaillés de
Chaque début d’année, la même
question revient nous titiller :
il est comme ça…
4—
Jean-Jacques Goldman.
par
philippe ridet —
illustration
damien Cuypers
l’IFOP. En gros, si les hommes
applaudissent majoritairement les
candidats masculins, si les
femmes apprécient les femmes,
les jeunes plébiscitent les jeunes,
tout le monde, à la in, aime JeanJacques Goldman.
Comme ses interviews sont de
plus en plus rares, voire inexistantes à mesure que le temps
passe, il faut remonter très loin
pour en trouver une qui permette
de comprendre une telle popularité. Peut-être celle-ci, publiée
dans Le Figaro du 29 septembre
1997? Lui : «Je n’ai jamais été un
grand rêveur. J’avais des rêves un
peu atypiques. » Le journaliste :
«De quel genre?». Lui : «Choisir,
ne pas être victime des nécessités de
convention, des nécessités financières, géographiques. Choisir les
gens avec qui je vis.» Un peu plus
loin, il ajoute qu’il ne s’intéresse à
l’argent qu’en raison «de la liberté
qu’il [lui] donne».
Bingo! Le voilà donc le secret de
l’admiration qu’il suscite malgré
sa quasi-disparition. Dans cette
afirmation de la liberté comme
moteur de ses choix. Choix de
vivre à Montrouge, en banlieue
parisienne, où il a passé sa jeunesse, alors que ces premiers suc-
Aucun disque
depuis 2001, et pourtant ce binoclard aux
cheveux blancs fait
kiffer les Français.
cès lui permettaient largement de
passer le périph, puis à Marseille,
et désormais à Londres. Choix de
ne pas s’exhiber en rock star, de se
retirer subitement comme on
jette une cigarette. Même ceux à
qui sa voix acide et haut perchée
imposait qu’ils bussent immédiatement une tisane de graines
de fenouil (recommandée contre
les aigreurs) ne peuvent que s’incliner devant cette affirmation
tranquille de son désir. Mais
aime-t-on vraiment quelqu’un
qui a choisi de quitter son public
et ne semble pas le regretter? Et
si ce n’est pas de l’amour, c’est
quoi ? De l’envie ? On voudrait
tellement avoir quelque chose en
nous de Jean-Jacques Goldman.
Cette force de conduire sa propre
vie. Cette volonté de s’absenter
sans se faire oublier.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
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24
La première fois que
“Le Monde” a écrit…
il fallait oser
Le péril jeûne.
par
jean-michel normand
Allez, courage. Le plus dur est fait. Pour les apôtres du Dry January («janvier
sans alcool»), cela va bientôt sentir bon le bouchon qui saute et la canette que
l’on décapsule. Après le novembre sans clope, cette autre injonction vient elle
aussi du Royaume-Uni. L’ascèse collective promet un sommeil de bébé, une
peau de pêche, des kilos en moins, de l’énergie en plus et une haleine fraîche.
Produit d’importation, le Dry January ressemble furieusement à un «bingedrinking» à rebours. Cette aimable mise en demeure suppose que, pendant les
fêtes, nous nous serions arsouillés comme des gorets, mis la misère. L’alternative,
binaire, serait l’arsouille ou l’abstinence, et il faudrait donc employer les grands
moyens pour recouvrer notre santé et notre dignité. Bref, pour nous, les jeûnes.
Teintée d’un fond de christianisme, cette vision boy-scout de la prohibition
sous-tend que nous sommes, pauvres pécheurs, dans l’incapacité de gérer au
quotidien notre consommation. Le risque, dans ces conditions, c’est qu’en
février les vannes s’ouvrent de nouveau en grand. Peut-être faudrait-il alors
renverser la proposition et décréter un mois avec alcool ain de rester clean le
reste de l’année. Cela posé, entre bannissement des écrans, de la viande, du
sucre ou du gluten, on commence à s’y perdre dans la saison des «mois sans…».
D’autant que ce ne sont pas les addictions ni les mauvaises pratiques qui manquent. La profusion d’interdictions temporaires permet, au passage, d’en concilier plusieurs. Parallèlement à un Dry January, il est tout à fait envisageable de
pratiquer un « Januhairy ». Cette autre suggestion anglo-saxonne incite les
femmes à ne pas s’épiler un mois durant «pour retrouver coniance en elles».
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
aux Mots Près.
Lançant Le grand déBat nationaL Pour
tenter de réPondre à La Crise des “giLets
jaunes”, eMManueL MaCron veut-iL LâCher
Prise ou s’éManCiPer de ses ProBLèMes ?
Le diCtionnaire sèMe Le doute.
ôter la barre (ou les barres).
action de débattre une question,
de la discuter.
déBâter : débarrasser (une bête de somme)
de son bât.
déBarrer :
déBat :
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
5—
Cesare Battisti. il a inalement été
rattrapé par son passé. Condamné par
contumace en 1987 à la perpétuité pour son
rôle dans quatre homicides, l’ancien membre
des Prolétaires armés pour le communisme
(PaC), une des fractions de l’extrême gauche
italienne active durant les années de plomb,
a été extradé en italie. La in d’une longue
errance pour celui qui avait d’abord été
connu en France grâce à ses polars. C’est
l’un d’entre eux, Buena onda, qui lui vaut
sa première mention dans Le Monde le
5 octobre 1996. «Comme l’auteur, qui a tâté
de la lutte armée dans les années 70 et
connu la prison, Enzo, le héros du livre, est
un ex-brigadiste italien», écrit alors Michel
abescat. il ambitionne d’«enlever un
ministre pour lui donner une bonne leçon».
«Malgré la réussite du kidnapping, l’afaire
tourne vite court pour ces Pieds Nickelés du
“terrorisme attardé”», poursuit le critique. et
enzo de s’enfuir au Mexique… Cesare Battisti
ne cachait pas puiser dans sa propre biographie la matière de ses livres. il s’y montre
«sans indulgence pour ses personnages
dont il stigmatise l’amateurisme, l’immaturité
politique, l’activisme romantique ou désordonné», explique abescat. «Dans ce monde
de merde, chacun fait ce qu’il peut pour
se donner l’illusion de participer librement
à l’aventure», coniait le fugitif à l’époque
de Buena onda. après quarante ans
de cavale, l’aventure a tourné court.
I
2007, marrant.
omar sy est à cannes, mais, ne vous y
trompez pas, il a déjà monté toutes les marches.
fils d’une femme de ménage mauritanienne et
d’un ouvrier sénégalais, le jeune homme a grandi
à trappes, dans les Yvelines, a rencontré jamel,
et est entré à nova. Puis il croise la route de fred
testot, commence à faire de la télé, notamment
sur canal+, et le voilà désormais sur la croisette,
où son sens de l’humour brille plus que son sens
du style. vêtu du même smoking blanc cassé,
sean connery était en efet moins drôle dans
Goldinger. mais beaucoup plus chic.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le Magazine du Monde. Tony Barson/WireImage/Getty Images. Tommaso Boddi/WireImage/Getty Images. Rebecca Cabage/AP/Sipa. Steffens/DDP Images/Abaca. Jean Catuffe/Getty Images
II
2012, marIn.
cinq ans plus tard, omar
sy est un autre homme.
mieux encore, c’est une
star, propulsée par le
succès d’Intouchables à
la première place du
classement des personnalités préférées des
français et invitée par
hollywood à traverser
l’atlantique au plus vite.
ce qui tombe bien : cette
veste croisée 3×3 (avec
deux rangées de trois
boutons, tous fonctionnels) n’est pas sans
rappeler la traditionnelle
veste de service des
amiraux, dans la marine.
III
2015, moyen.
trois ans ont passé,
et omar sy est
parfaitement intégré à
hollywood, et pas
seulement parce qu’il
vient de tourner dans
Jurassic World, X-Men :
Days of Future Past ou
Dangerous People. vêtu
d’un jean surteint noir,
d’une chemise en denim
faussement usée et
d’une paire d’air jordan
1 mid, omar sy a une
dégaine de trentenaire
américain moyen. ce qui
n’est pas un immense
compliment.
le grand défilé
6—
Omar Sy.
À l’affiche de “Yao”, en salle le
23 janvier, la star a coutume de
mélanger les genres. À l’image
de son cheminement stYlistique.
par
marc beaugé
IV
2016, malentendu.
omar sy est durablement
installé à hollywood,
où il creuse avec un
certain panache le sillon
d’un mauvais goût
parfaitement dans l’époque.
de fait, on notera ici le
détournement d’une veste
de smoking, portée avec
un tee-shirt dégoulinant,
un jean skinny et une paire
de chelsea couleur cognac,
le tout rehaussé
par un chèche porté
négligemment, mais ayant
vraisemblablement donné
lieu à d’interminables
essayages avec une styliste,
convaincue que l’accessoire
serait parfait pour « twister »
cette tenue. du beau boulot.
V
2018, maIllot.
non, omar sy ne part pas en colo.
comme l’équipe de france, il s’apprête
à remporter la inale de la coupe du monde
de football en russie, ce qui est assurément
une bonne nouvelle, mais nous laissera quand
même un désagréable arrière-goût en bouche :
ce n’est pas comme ça, avec un sac sur le
dos, une casquette sur la tête et une ribambelle
d’accréditations qu’on peut espérer réhabiliter
l’image des supporteurs de foot.
26
j’y étais
Les souvenirs de Bécassine.
Guillemette Faure
À l’avant-première du documentaire
“indomptable chantal Goya”,
mercredi 9 janvier, À France télévisions.
«Faut que je vous prévienne, dit Chantal Goya à ses invités. Parfois, ils
me ilment au saut du lit pas maquillée. Enin, vous me connaissez…»
C’était donc ça. En recevant une invitation pour une avant-première
Indomptable Chantal Goya, le mot «indomptable» nous avait accroché.
On ne savait pas encore qu’elle se laissait ilmer sans maquillage. Chantal
Goya est là ce soir, dans la salle de projection de France Télévisions. Elle
est venue en pantalon et chemise à carreaux avec un gros gilet.
Jean-Jacques Debout se tient à ses côtés. Il porte aussi une chemise à
carreaux mais pas les mêmes carreaux.Il parle à de vieilles connaissances
de l’époque où il allait dîner avec Louis Armstrong au Pied de Cochon,
à Paris… On se raconte de vieux souvenirs avec Thierry Le Luron ou
Hugues Aufray. Beaucoup d’invités dans la salle ont un peu plus que
63 ans, l’âge moyen du téléspectateur de France 3.
Le ilm de Sandrine Dumarais raconte une carrière en deux temps.
L’ascension de l’artiste depuis son rôle dans Masculin féminin (1966), de
Jean-Luc Godard,dans lequel elle n’avait pas voulu jouer nue,le passage
dans une émission des Carpentier en remplacement de Brigitte Bardot
avec la chanson Adieu les jolis foulards (1975), premier disque de plus
d’une douzaine vendus tous à plus d’un million d’exemplaires, et un
personnage, Marie-Rose, créé par son mari sur un piano ayant appartenu
à Debussy, qui joua un rôle central dans l’invention du musical pour
enfants. Le documentaire raconte sans la montrer l’émission «Le Jeu de
la vérité» (1986) où, en malmenant une auditrice, Chantal Goya révéla
un autre visage. Un scandale qui ne ferait probablement pas plus d’une
demi-journée de buzz aujourd’hui, mais qui sufit à mettre un coup
de frein aux disques vendus par millions, aux tournées par centaines de
dates… Et puis, en 2000, le succès inattendu d’un remix de Bécassine
dans le film Absolutely Fabulous. Bécassine is my cousine, mixé par
Robert Goldman, le frère de Jean-Jacques, verra l’indomptable Chantal
Goya faire les tournées des boîtes gay. Quand elle chante Bouba le petit
ourson, raconte-t-elle, elle doit désormais tourner la tête «car ils se roulent tous des pelles». Indomptable Chantal Goya.
À la in de la séance de projection, une jeune femme ressort enchantée.
«C’est un biopic qu’il aurait fallu faire!» Pourquoi n’y en a-t-il jamais
eu ? Parce que les journalistes n’ont jamais compris qu’on passe de
Godard à Bécassine, suggère le documentaire. Une autre explication
peut résider dans le livre Le Bon Moment, prochainement publié chez
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Flammarion. L’Américain Daniel Pink y prend la vie de James Dean
– une carrière intense et une mort jeune accidentelle – et la compare à
une existence similaire à laquelle auraient été ajoutées quelques dizaines
d’années tranquilles avec une sitcom ou deux et des rôles de second
rang. Les chercheurs ont découvert que les gens tendent à évaluer des
vies calquées sur le modèle du premier scénario plus positivement que
sur celles du second. Additionner des années relativement plaisantes à
une vie déjà marquante affadit la perception qu’on en a, s’étonne l’auteur. Ce qui expliquerait que cette longue carrière ne vale qu’un
52-minutes diffusé à une heure tardive sur une antenne régionale.
Dans le foyer de France Télévisons, Chantal Goya présente une jeune
femme blonde à des amis : «Vous l’avez sans doute vue dans mes spectacles.» La petite ille du Soulier qui vole, Rebecca Hampton, est aussi
actrice dans Plus belle la vie. Venu aussi Fabien Lecœuvre, ex-attaché
de presse de Chantal Goya, aujourd’hui chroniqueur sur CNews.
Enchaînant les selies avec chacun d’eux, Éric Bokhobza n’est pas un
fan de Chantal Goya – « fan, ça fait péjoratif » – mais un admirateur
devenu un ami. Il connaît toute sa carrière en chiffres, du nombre de
passages télé (700) aux villes par tournée.
Chantal Goya est venue avec une autre igure de la in des années 1970,
Danielle Gilbert. Indomptable Danièle Gilbert. Après avoir été une
animatrice vedette à la télévision jusqu’à l’élection de Mitterrand
– c’était l’époque où on changeait d’animateur de variété en même
temps que de président –, Danièle Gilbert avait posé nue dans Lui.
L’indomptable Pierrette Le Pen, qui avait posé dans Playboy alors
qu’elle était en plein divorce avec Jean-Marie, lui avait fait la leçon :
«Quand on pose nue, c’est dans Playboy. » Mais ce n’est pas ce dont il
est question ce soir. Chantal Goya et Danièle Gilbert se remémorent
cette émission où, en allant se changer, la chanteuse s’était trouvée en
cabine avec deux grandes bombes sublimes : les Suédoises du groupe
Abba, qui venaient comme elle chanter dans «Midi Première», enregistré à Rodez. «Un passage dans l’émission de Danièle, pour n’importe
qui, c’était 200000 disques vendus, partout, dans les hypermarchés, se
souvient Chantal Goya. Je souhaite à tous les artistes d’aujourd’hui de
trouver une Danièle Gilbert.» Elle pourrait leur répéter ce que lui fait
dire le ilm Absolutely Fabulous. «Mieux vaut être “has been” qu’“has
never been”.» Une punchline que ne renierait sans doute pas le rappeur
Booba, qui, en son temps, avait demandé la permission à Chantal Goya
et à son mari avant d’adopter son pseudo. « Et lui alors, il en vend
beaucoup des disques?» demande Jean-Jacques Debout.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
par
Benjamin
Griveaux,
à Paris,
en janvier.
Le double efet Griveaux. Le porte-parole
du gouvernement est un des défenseurs les plus zélés de la Macronie. Benjamin
Griveaux a le goût de la phrase cinglante, voire de la provocation. Est-ce ce rôle exposé
qui lui a valu début janvier d’être exfiltré de son bureau alors que des “gilets jaunes”
enfonçaient la porte du ministère? Mais cet ambitieux de 41 ans pense aussi à sa carrière.
Après des débuts en demi-teinte au PS, celui que ses détracteurs jugent arrogant et
cynique rêve de conquérir la Mairie de Paris l’an prochain. Quitte à se faire
quelques ennemis supplémentaires. Laurent teLo
Simone PeroLari
par
—
photos
D
ministres à l’Élysée, le salon des Aides de
camp et ses fauteuils Louis XVI, là où jamais
aucun journaliste ne pénètre, c’est ce qu’il
nous a dit. On a vu des choses insensées, les
ministres sortir en rang et Christophe Castaner, le ministre de l’intérieur, débriefer le
Conseil avec Griveaux : « Eh bé ! Ce matin,
c’était rock’n’roll. » C’était chouette.
C’était curieux aussi car Griveaux a la réputation de ne pas être toujours très commode
avec les journalistes. Mais avec nous, il a été
impeccable. Il s’est mis en quatre pour qu’on
ait accès à la matière nécessaire à la rédaction
d’un bel article. Et comme il est toujours très
attentif à ce qu’on peut dire sur lui, il nous a
aussi offert de précieux témoignages. Les
« confidences » de deux éminences de la
ehors, ce samedi 5 janvier, l’acte viii des “gilets
Macronie, des conseillers spéciaux élyséens
jaunes” gronde sur les bords de seine à la
d’une très grande discrétion. On en convient,
hauteur du musée d’orsay. Nous interviewons
les informations qui suivent ne sont pas très
Benjamin Griveaux, le porte-parole du gou- objectives mais on tenait des exclusivités à la
vernement, dans son bureau qui est un sanc- pelle, c’était bien l’essentiel. Ismaël Emelien
tuaire républicain préservé. Il est d’excellente connaît Griveaux depuis quinze ans : «“Ben”
humeur, il revient de vacances marocaines, il est généreux, courageux. Un régal. Il est un
est 16 heures, et son ministère est désert porte-parole incroyablement utile.» Cédric O:
et calme comme un samedi. Griveaux évoque, « Il est doué. Il le sait et il l’assume. Certains
en passant, une « décrue » mais aussi une « peuvent le détester pour cette franchise, mais
radicalisation » du mouvement. Parfois, on ils le craignent, ce qui n’est pas anodin. » En
préférerait ne pas trouver la confirmation bonus collector, Griveaux nous a aussi permis
immédiate de ses propres paroles. Mais son de parler au premier ministre au téléphone :
garde du corps a déboulé – « On bouge !!!!!! « Je suis assez placide et Benjamin peut vite
On bouge !!!!!!» – sur un ton synthétique, net monter dans les tours, mais il n’y a jamais de
et claironnant.
tension entre nous. Un porte-parole doit avoir
À cet instant précis, l’inviolabilité d’un minis- le sens de la répartie et de la formule. Et Bentère n’était plus inconcevable. Il s’était passé jamin pige tout. » Une sacrée publicité.
quelque chose d’incroyable : on venait d’éven- Inconnu il y a deux ans, Benjamin Griveaux
trer le portail à l’aide d’un chariot élévateur. On a été propulsé phare de la Macronie, hommea donc ouvert la porte-fenêtre, bondit dans le clé au cœur de l’organisation du pouvoir de
jardin, vide et paisible, piétiné des fougères et la République à l’heure où la démocratie est
disparu par un passage secret pour se retrouver en pleine ébullition. Il faut le voir batailler,
dans une petite rue adjacente.À notre connais- sans repos ni relâche pour démontrer la
sance, c’est la première fois qu’un ministre de cohérence de l’action du gouvernement. Sur
la Ve République est contraint de s’enfuir de un maximum de plateaux de radio et de télé,
son bureau en courant. On ne sait pas du tout il choisit de foncer droit dans l’ouragan,
comment tout cela aurait pu tourner mais pour comme aux autos tamponneuses. En
l’heure, l’incident était clos. Griveaux a alors décembre 2018, il qualifie Laurent
déclaré en reprenant son souffle avec une Wauquiez, président des Républicains, de
manière très personnelle de maintenir l’événe- candidat de « la clope et [du] diesel », selon
ment à distance : «J’espère qu’ils ne vont pas un de ses bons mots un peu déinitifs qui
s’en prendre à mon bureau. C’est tout ce qu’il me font le sel et le poivre de la fonction.
reste de papa. » Depuis le bureau de papa a été Sa dernière bonne formule en date : «Ce n’est
déménagé dans un lieu un peu plus sécurisé. pas un grand déballage, c’est un grand
Nous aussi. Réfugiés à l’hôtel Matignon, situé débat... » Il doit aussi faire des maths tant bien
dans un environnement immédiat,où Édouard que mal, « moins plus moins, ça fait plus »,
Philippe, le premier ministre, s’enquit de nos pour justifier la contre-annulation d’une
santés, nous offrit un verre de soda et fit mesure gouvernementale. Il énerve beaucoup
l’opposition qualiiée de «munichoise» pour sa
quelques blagues avec son porte-parole.
L’attaque de son ministère n’est sans doute complaisance supposée face au mouvement
pas sans lien avec ce qu’il peut susciter : une des « gilets jaunes » « qui est devenu le fait
image de teigneux prêt à défendre la Macro- d’agitateurs » . Mais pas seulement. En
nie jusqu’à la provocation. Une image qu’il décembre, lors d’une intervention au Sénat,
considère tellement déformée qu’il a tenté Griveaux avait largement dépassé son temps
avec nous de faire tout ce qui était en son de parole. À part le priver de son petit déjeupouvoir pour la restaurer. C’est comme ça ner, on ne voyait pas ce qui pouvait mettre
qu’on s’est retrouvé, grâce à lui, le 5 décembre, Gérard Larcher autant hors de lui. Mais là, le
dans l’antichambre de la salle du conseil des président de la Chambre s’est tellement agacé
Photos Simone Perolari pour M le magazine du Monde — 19 janvier 2019
28
qu’il lui a coupé son micro. Il est vrai que
Griveaux avait dénoncé le manque de «déontologie» du président de la commission d’enquête du Sénat, Philippe Bas, lors de l’affaire
Benalla, en juillet 2018. Voilà, il bouscule tout,
il se fait un nouvel ennemi par semaine mais
l’important c’est qu’il soit super-loyal, superfidèle et super-partout pour défendre le
président.
Au terme de notre Magical Macronie Tour,
on a tenté de faire un bilan de personnalité et
de compétences de Benjamin Griveaux à
l’heure où il pourrait bien changer d’affectation s’il remporte l’investiture de La République en marche (LRM) pour les élections
municipales à Paris, en 2020. Pour bien l’analyser, on a passé beaucoup de temps avec lui.
Dans une halte d’accueil d’urgence parisienne pour des personnes en grande précarité, puis on s’est déplacé au Pays basque pour
voir des entreprises en meilleure santé. Au
retour, on était embêté. Parce qu’on voyait
bien que derrière son paravent de type
décomplexé, très content d’être là et un peu
trop sûr de lui, il se rongeait tout le temps les
ongles. Il nous lançait aussi plein de petits
regards furtifs pour s’assurer qu’on voyait
bien à quel point il avait de l’empathie pour
le patron comme pour l’ouvrier.
Ain de compléter son bilan, on a rencontré
plein de gens, en Macronie et en dehors,
parce que les Macronistes ne sont pas tous
issus d’une génération spontanée et que,
à 41 ans, Griveaux a eu une longue vie au
Parti socialiste (PS), dans le monde dit
« ancien ». On a constaté que l’homme était
ambitieux, une qualité incontournable si on
veut faire de la politique un peu sérieusement, mais que cette ambition devenait si
envahissante quand il s’agissait de ses choix
de carrière qu’il avait alors un mal fou à en
dissimuler les mauvais côtés. Qu’elle obérait
quelque peu sa réputation de gendre idéal, si
on aime les gendres idéaux et ambitieux bien
sûr, et qu’elle lui conférait une sorte de deuxième couche à l’intérieur, un mix entre le
«en même temps» macronien et le kloug, le
gâteau du Père Noël est une ordure, que
Jérôme Durain, sénateur PS de Saône-etLoire, où Griveaux fut élu, nous a découpé :
« Avec Griveaux, la première impression est
toujours très bonne mais en fait, il a un mépris,
un cynisme, une arrogance, une morgue... On
sent une urgence, une telle pulsion de réussite,
que ça a abîmé son discernement. Alors que le
mec est très intelligent. C’est bizarre. »
Tout est une question de perception, évidemment. Pour le banquier Bernard Mourad, son
ami de vingt ans et celui de Macron depuis
dix ans, « quand on m’appelle pour me dire :
“Ton pote, quel melon!”, ça m’aflige. À la télé
ou à la radio, on n’est jamais complètement
soi-même. Benjamin n’est pas un monstre
froid, c’est un garçon passionné, sensible qui
fait son job avec sincérité. Il peut être cash, et
ça peut parfois le desservir. Je vous assure
qu’il est tout sauf arrogant dans la vie de tous
les jours ». C’est dommage d’exiler ainsi une
part de soi-même parce que son ambition
assumée aboutit exactement à l’inverse de
l’effet espéré : « Je crois savoir qu’il est peu
populaire chez ses propres amis de La République en marche, analyse Jean-Paul Huchon,
ancien rocardien, ex-président du conseil
régional d’Île-de-France. Parce que, quand il
vous parle, il vous donne le sentiment de se
payer votre tête. » Sacha Houlié, député
LRM : « Benjamin est toujours très bon dans
la joute parlementaire. Pendant la campagne,
il était surnommé : “Benjamin, celui qui tue
avec le sourire”. »
À la in, on lui a donc fait part de notre bilan
de son bilan. Griveaux a fait mine de s’allon-
Le porte-parole du
gouvernement après son compte
rendu du conseil des ministres
du 5 décembre 2018.
ger sur le divan et a pris la chose avec philosophie : « Mon arrogance ? C’est un sparadrap
que me collent mes opposants. À moins d’être
totalement schizo, ce n’est pas ce que je suis.
C’est impossible de jouer la comédie, de se
construire un personnage. Raconter des sornettes et croire que les gens ne le verront pas.
Je peux être dur. Mais c’est parce que je suis
engagé. Depuis que je suis porte-parole, ma
mère me dit : “Tu n’as pas l’air gentil, donc
tu es à contre-emploi.” Mais mon grand
défaut, je le connais, ce ne sont pas ceux que
je lis et qui font du mal à ma femme, à ma
mère. Mon défaut, c’est la gourmandise. » Il
a quand même ajouté : « Mais je suis sûr que
vous avez trouvé de bonnes âmes pour me
tailler. » Griveaux exagérait à peine.Avant de
devenir célèbre, c’est même une sorte d’amicale qui s’est créée à sa gloire – enin façon de
parler – locale pour le moment, sur une zone
géographique englobant le 3e arrondissement
de Paris, où il fut militant (vers 2003), et la
Saône-et-Loire, où il fut conseiller général
(2008-2014). Au cœur de la capitale, « il est
arrivé avec une dizaine d’autres issus des
cercles DSK, raconte Pierre Aidenbaum, le
maire socialiste de l’arrondissement. Ils tentaient de noyauter la section, on ne les voyait
qu’au moment des votes. Griveaux a vite
montré son ambition personnelle. Je lui ai
dit : “Si tu es venu prendre ma place, c’est
trop tôt.” Il n’a pas insisté. Il a disparu
comme il était venu. » Et Aidenbaum de sourire. « Je ne sais pas s’il a pensé que je •••
30
••• voulais lui prendre sa place mais maintenant, il m’insulte dans les dîners, regrette
Griveaux. Pourtant, j’ai un lien familial
avec Pierre. » Un lointain cousin par alliance
si on a bien compris. Griveaux a de la famille
partout.
À ce titre,après Paris 3e et avant,peut-être,Paris
tout entier,il y a la Saône-et-Loire.Griveaux est
né Benjamin-Blaise à Saint-Rémy, une petite
ville à côté de Chalon-sur-Saône. Comme vous
l’aurez compris, papa-maman, des notables de
la bonne société chalonnaise, pour Griveaux,
c’est essentiel. «Au début, quand je faisais de la
politique et que je proposais à des militants de
venir prendre un verre chez mes parents, certains
refusaient. Ils ne se sentaient pas à leur place.»
Sa mère est avocate,militante au Parti socialiste
uniié (PSU), rocardienne pour la vie. Son père
est notaire. Plutôt Raymond Barre. «Mon père
n’a donc jamais gagné une élection ! À table, on
a parlé politique pendant des années. On s’engueulait autour du rôti le dimanche, on se réconciliait à la poire… Et c’était génial.» Griveaux
est très bon élève, il joue beaucoup au tennis,
il participe même à des tournois estivaux dans
le Minnesota, aux États-Unis. « Quand j’ai
quitté Chalon en troisième pour intégrer une école
privée lyonnaise, on m’a dit que j’étais snob » et
puis, « je me suis fait virer du premier cours
car j’étais arrivé avec Charlie Hebdo ». Néanmoins, Griveaux réussit Sciences Po – «J’étais
responsable des soirées » –, rate l’ENA – « Si
j’avais été reçu, j’aurais été malheureux» –, pas
HEC – «En sortant, j’ai la plus petite iche de
paie de ma promo. »
Parce que plutôt que lamber dans une boîte
de consulting haut de gamme, il rencontre
l’idole de maman. Et ça change tout. « Après
le traumatisme Jospin [devancé au premier
tour de la présidentielle 2002 par Jean-Marie
Le Pen], plutôt qu’embrasser une carrière
dans le privé comme moi, raconte Bernard
Mourad, il a pris le risque de l’engagement
politique, qui était, pour ma part, un milieu
beaucoup trop violent... » Grâce à Olivier
Ferrand, socialiste, décédé en 2012, futur
fondateur du think tank Terra Nova, Griveaux
rejoint les cercles rocardo-strauss-kahniens.
« En 2003, j’ai 25 ans et je me retrouve à des
réunions avec Michel Rocard qui nous prêtait
ses bureaux. Il débarquait vers 18 heures,
“T’as pas un clope ?”, il buvait un whisky et
il refaisait l’histoire du syndicalisme en un
quart d’heure. » C’est l’idole de maman.
Donc : Benjamin s’occupe de sa carrière politique, ses parents le subventionnent.
Tout naturellement, Griveaux devient l’un des
permanents de la bande dite de « la Planche »,
du nom d’une petite rue cachée du 7e arrondissement parisien où des têtes bien faites se
dévouent à l’économie sociale de marché et à
Dominique Strauss-Kahn pour la course à la
présidentielle de 2007. Unies par la foi en un
génie politique. La Planche est devenue une
sorte de mythe : «On plaçait surtout les chaises
dans les meetings et on faisait des notes» pour
DSK qui n’était jamais là. On retrouve
Griveaux en chef de bande drôle, chambreur
et bon camarade. Avec Matthias Fekl, futur
ministre de François Hollande, il est un junior
aux côtés des chaperons, Jean-Christophe
Cambadélis ou Jean-Marie Le Guen, mais il
encadre des encore plus juniors que lui. Il fait
passer son entretien d’« embauche » à Ismaël
Emelien, 18 ans à peine, couve Stanislas
Guerini et Cédric O. Le stade protozoaire de la
légende macronienne. Mais pour l’instant,
l’obsession de Griveaux, c’est d’attirer le regard
de Strauss-Kahn. « On ne gagnait pas beaucoup
d’arbitrages. Sauf un. Le mariage et l’adoption
pour tous. DSK est le premier au PS à prendre
une position publique qui fera même la “une”
de Libération en 2004. » Oui mais voilà, en
2006, Dominique Strauss-Kahn perd la primaire du PS contre Ségolène Royal. Avant de
partir au Fonds monétaire international, il avertit son protégé : « Tu es considéré comme un
techno qui fait de bonnes études, mais ça ne sufit
pas. Tu dois te faire élire.»
Griveaux a toujours été un enfant très gâté. Sa
famille ne pourra pas nous contredire. Lors du
congrès du PS qui suit, Christophe Sirugue,
député de Saône-et-Loire, remarque ce jeune
homme malin, qui parle si bien et qui porte un
nom si connu à Chalon. Banco! Ils emportent
la mairie en 2008, Griveaux devient viceprésident du Grand Chalon. Pendant la campagne, il bosse comme jamais. Griveaux est
aussi élu conseiller général, vice-président aux
affaires sociales. «Je faisais signer les contrats
d’insertion dans mon bureau, ce qui était assez
iconoclaste. J’ai vu des trucs qui me rendaient
malade. Des gens qui ne savaient pas lire, qui
signaient leur quinzième contrat d’insertion.»
Sirugue lui ile un tas de responsabilités locales.
Même François Patriat, sénateur socialiste
aujourd’hui LRM de Saône-et-Loire, veut en
faire son successeur.On se l’arrache. «Au début,
Photos Simone Perolari pour M le magazine du Monde — 19 janvier 2019
on est totalement sous le charme, raconte Cyril
Gomet, directeur de cabinet de Sirugue. Intellectuellement, il sort du lot mais il a une modestie
naturelle. Il est sympathique, ouvert. C’est la
première impression. Après… » Après, c’est
kloug, avec la deuxième couche à l’intérieur.
Après, au détour d’un entretien dans
L’Express, en février 2009, il fait mine de, déjà,
se placer pour la suite. Après, il arrive en réunion politique avec le Herald Tribune sous le
bras et les collègues se demandent pour qui
il se prend. Après, il donne l’impression que
les sujets locaux sont trop riquiqui pour lui. «Il
a complètement laissé tomber l’exercice de ses
mandats, raconte Nathalie Leblanc, adjointe
à la mairie de Chalon. Il n’est pas choquant
qu’il parte à Paris mais, moi, j’aurais démissionné. Il voulait continuer à s’investir sur le
territoire. Enin… S’investir. Au cas où… Il
a fait passer son ambition avant l’intérêt général. » Jérôme Durain, le sénateur socialiste de
Saône-et-Loire, imite Griveaux de façon tellement rigolote, une sorte de phrasé giscardien
bourguignon très «côme» ça, qu’à la buvette
du Sénat, le jour où on l’a interviewé, tout le
monde s’est retourné pour rigoler. Puis il
glisse : « Sur le plan local, Griveaux prend
beaucoup. Au conseil général, au Grand Chalon, PDG d’une société d’économie mixte…
Des postes et des indemnités. Pourtant, il est
assez économe de ses efforts. On lui reproche de
survoler les dossiers, de n’être jamais disponible pour les défendre.»
Sur les conseils de l’intéressé, on a quand
même trouvé un pro-Griveaux. Jean-Luc
Belda – aujourd’hui directeur des relations
publiques d’un cabinet de conseil en
ressources humaines – était son collaborateur:
« On a fait du très bon boulot. Il m’a été d’un
soutien et d’une utilité sans faille. Sur le
reste… L’entourage de Sirugue a beaucoup
exacerbé les choses. » Pour conclure,André •••
En déplacement
au Pays basque
(page de gauche)
ou à Paris,
Griveaux défend
l’action du
gouvernement
tous azimuts.
En 2006, Dominique Strauss-Kahn
lui donne un conseil : “Tu es considéré
comme un techno qui fait de bonnes études
mais ça ne suffit pas. Tu dois te faire élire.”
••• Billardon, 78 ans, la sagesse faite exdéputé local : « Griveaux n’est pas le seul à
avoir envie de courir vite. »
Et il court vite, tous azimuts, sa trajectoire
épouse les méandres de la Seine aux portes de
Paris. En 2012, il publie Salauds de pauvres !
(Fayard) pour répondre à « l’assistanat, cancer
de la société » de Laurent Wauquiez.Attention,
hein, ce titre, c’est du second degré. C’est
du Gabin dans La Traversée de Paris – tiens,
tiens –, c’est du Coluche. Qui aurait adoré
Griveaux autant que Jean Lecanuet, l’homme
politique hollywoodien avec son sourire
Colgate. En 2011, Griveaux est percuté par
l’affaire du Sofitel et l’explosion en vol de
DSK. C’est comme s’il était brusquement
privé d’avenir. Griveaux essaie de ne jamais
rester malheureux très longtemps. Il rejoint
François Hollande en 2011, pour la campagne.
Il traîne beaucoup au bureau national du PS,
que la Planche trouvait ringard. Griveaux rêve
déjà d’être ministre. Il est nommé conseiller au
cabinet de la ministre des affaires sociales et de
la santé, Marisol Touraine.
Il rompt avec Hollande au moment du débat
sur la déchéance de nationalité. Il était peutêtre temps d’oublier son rêve d’absolu politique. En 2014, il monétise son nouveau carnet
d’adresses par un petit détour dans le privé,
deux ans chez Unibail-Rodamco, géant de
l’immobilier, directeur de la communication et
des affaires publiques, du lobbying à
17 000 euros mensuels, somme conirmée par
l’intéressé. « J’ai arrêté la politique en 2014
pour mes enfants (il en a deux, bientôt trois) car
je ne pouvais pas passer assez de temps avec
eux. Et j’ai recommencé pour eux. Parce que
mon moteur, c’est de laisser à la génération
d’après un pays dans un meilleur état que celui
où je l’ai trouvé. L’idée qu’il y a une France des
initiés, l’assignation à sa condition sociale.
C’est insupportable. Ça peut vous paraître
d’une naïveté.»
Pas du tout. C’est juste qu’il mesurait si bien
la gravité des problèmes qu’on s’est demandé
un instant où était passé son gilet jaune. «C’est
d’une facilité sans nom de le critiquer!, coupe
Laurent Cohen, ancien de la Planche. Chez
Unibail, il gagnait très bien sa vie. Sa motivation est moins liée à une volonté de réussir qu’à
l’intérêt pour la chose publique. Et la fibre
sociale, dont il n’a jamais varié. » Griveaux
veut bien revenir en politique mais, alors, au
galop et sur un cheval gagnant cette fois, un
crack. Parce que inalement, ces quinze dernières années n’ont, politiquement, pas été
aussi généreuses qu’escomptées. Quand il s’arrête un instant et qu’il regarde en arrière, il
constate fébrilement les temps de passage des
espoirs de sa classe d’âge. Il y a de quoi blêmir
de frustration et souffrir de complexes
irrémédiables. Najat Vallaud-Belkacem est
devenue ministre, porte-parole sous François
Hollande... Matthias Fekl est même devenu
ministre de l’intérieur. Lui? C’est «Monsieur
Nobody» sous-exploité dans l’ancien monde.
Fin novembre 2018,
Benjamin Griveaux a visité
plusieurs entreprises dans
les Pyrénées-Atlantiques.
C’est comme ça que les « marcheurs » de la
toute première heure le surnomment alors.
«En octobre 2015, Ismaël Emelien m’appelle:
“Macron voudrait te rencontrer.” Il était à
Bercy.» Converti.La foi immédiate en un génie
politique. Macron, c’est comme si on avait
cryogénisé DSK. «Pour moi, il était évident que
le type était à part. J’ai huit jours de moins, et il
a une espèce de maturité politique inouïe que je
n’ai pas. Il faut bien l’avouer.»
Mais tout n’est pas qu’une question d’âge.
Griveaux ne fait pas partie du canal strictement historique du premier cercle macronien
mais il s’en sort comme un chef. Il se met à
disposition entière du candidat. Il l’accompagne partout, il est d’une utilité imbattable.
De petite main exécutante, il devient référent
des porte-parole du mouvement En marche!,
il distribue les passages dans les médias. Il lui
arrive de chiper les bons plateaux télé, mais
c’est le jeu, tout le monde aime prendre sa part
de lumière et lui a tant de temps à rattraper. Ça
râle quand même dans les rangs. Même
Macron tique. Ne pas trop le mettre en avant.
Mais Griveaux réussit haut la main les tests des
débats éruptifs sur les chaînes d’information.
« Griveaux tue avec le sourire. » Indispensable.
Et puis, le casse du siècle. Macron président.
Griveaux sera député. Circonscription
Paris 3e-Paris 10e. La députée sortante PS,
Seybah Dagoma, apprend par l’AFP que
Griveaux est candidat. Ils étaient copains, à
la Planche. Mais pour Griveaux, ce n’était pas
seulement un désir de revanche sur des années
de galères politiques, c’est aussi que tout ce qui
s’est passé auparavant ne doit plus avoir
aucune importance, il y a tous ces étages qu’il
a gravis au PS et qu’il voudrait voir disparaître
en dessous de lui. Comme s’il disposait d’un
système sanguin tout neuf. Dans le nouveau
monde, il est si euphorique qu’il court encore
plus vite. Le rythme, c’est le nerf de la Macronie. Il essaie toujours de se surpasser. Il n’est
pas du premier gouvernement Philippe? Alors
33
il veut prendre la tête du mouvement, à l’automne 2017.Macron dit « non ».Sûr ? Griveaux
avait pourtant déjà fait embaucher sa future
communicante. Ministre dans le gouvernement Philippe II? Le problème, c’est que Griveaux a commis un péché d’orgueil, un commentaire qui est revenu aux oreilles du
président lors de la constitution du gouvernement initial dont il est banni : «Bonne chance
aux ministres de Macron!» Sous-entendu: ils
n’auront la main sur rien. L’intéressé l’a tellement mal pris que Griveaux sera plutôt nommé
en juin secrétaire d’État, dernier dans l’ordre
protocolaire gouvernemental, et sans attribution, sous l’autorité du ministre de l’économie,
Bruno Le Maire. Et puis, à compter de
novembre 2017, porte-parole du gouvernement. Une promotion? Si on veut. Une intense
surface médiatique mais un contrôle présidentiel quasi intégral. La suite? Dès qu’on aborde
le sujet des élections municipales à Paris,
Griveaux prend les yeux de Lee Van Cleef
dans Et pour quelques dollars de plus, il pourrait faire trembler le Far West tout entier. C’està-dire qu’on nous a rapporté sous le manteau
qu’il pouvait user de vieilles icelles pas très
subtiles pour marquer son territoire. «C’est un
fantasme, a rétorqué Griveaux. Ça ne marche
plus comme ça. Je vous mets au déi de trouver
un mot désagréable de ma part. Les gens se foutent des histoires d’appareils. Et puis, de quels
moyens de pression je disposerais? Je dirai au
printemps si je suis candidat. Moi, je respecte un
truc un peu collectif. Il y a un travail réalisé par
les “marcheurs” qui s’appelle “Paris et moi”.
Il faut faire les choses dans l’ordre. Le diagnostic, le projet, le candidat.»
C’est sûrement dans un strict respect du travail
collectif qu’il a voulu s’entretenir avec AnneChristine Lang, Anne Lebreton et Nathalie
Segaunes.À tour de rôle. Quand elles nous ont
chacune raconté leur entrevue, ça nous a rappelé un conte avec un grand méchant loup
qui souffle et des maisons qui s’envolent.
Mme Lang,députée LRM de Paris,a eu la mauvaise idée d’accueillir Cédric Villani, le député
mathématicien candidat oficiel à l’investiture,
pour une visite d’un marché dans son 13e arrondissement. Et Villani, Griveaux l’aime moins
depuis qu’il est candidat. Anne Lebreton,
adjointe LRM au maire du 4e arrondissement,
s’est piquée d’être candidate putative ain qu’il
y ait une présence féminine. Nathalie
Segaunes, journaliste à L’Opinion, n’aurait pas
dû écrire, dans un article du 23 novembre, que
chez les « marcheurs » parisiens, un front
« Tout sauf Griveaux » était en train de se solidiier. Comme elles le disent : «Ça ne s’est pas
très bien passé.» À Mme Lang, 57 ans, Griveaux
a même fait des remarques sur son âge. «Pour
certains, la conception de la vie politique est le
prolongement de la guerre. Avec d’autres
moyens. On ne peut pas exclure qu’il y a certains
coups de pression. Des menaces politiques. La
façon dont il parle de ses concurrents, d’une brutalité. Je ne suis pas partie du PS pour retrou-
ver ça. » Anne Lebreton n’a visiblement pas
passé un moment beaucoup plus convivial: « Il
m’a dit: “Ta candidature n’est pas une bonne
idée.” Ça a un peu bardé. Mais je suis indulgente avec lui. J’aime les gens qui ont du caractère. Et puis son envie de Paris expliquerait sa
fébrilité. De toute façon, on sera amené à travailler tous ensemble. » Nathalie Segaunes ne
l’a plus recroisé depuis : «La première fois qu’il
m’a reçue, le 20 juillet 2018, il avait été charmant. Mais là, il a été odieux, me disant qui je
devais appeler et qui je ne devais pas écouter
dans la Macronie, calomniant les uns et
moquant les autres, me menaçant de ne plus me
parler si je le citais, et bien sûr me donnant de
grandes leçons de journalisme... Je suis sortie de
là comme d’une essoreuse, avec la certitude qu’il
ne serait jamais maire de Paris.»
Stanislas Guerini, délégué général de LRM,
accourt à la rescousse : « “Ben” est quelqu’un
de droit qui accepte mal les côtés de la politique
où on a l’air d’être amis mais où on ne l’est
pas. Il n’est pas hypocrite et il peut appeler
untel pour l’engueuler. » On était naïf, on pensait que La République en marche était un
mouvement bienveillant, soucieux des
contre-pouvoirs, que le nouveau monde avait
enterré toutes ces vieilles ruses et ces vilaines
habitudes. On est sans doute déjà entré dans
le post-modernisme. Au PS, dans les années
1990 et 2000, il y avait la « méthode Borgel »,
du nom d’un visiteur assidu de la Planche. Un
candidat à une élection récalcitrant à laisser sa
place ? Christophe Borgel l’appelait :
« Mais… Tu es sûr que tu veux continuer à
faire de la politique? » Quinze ans plus tard,
Borgel a quitté ce milieu mais n’a pas varié :
« Dire que Griveaux a un comportement horrible parce qu’il vous en met une politiquement
est ridicule par rapport à ce qu’est la bataille
pour le pouvoir. »
Griveaux pensait que la mer Rouge s’était
ouverte et que tous les vents étaient favorables. D’abord, il ne cesse de faire fructiier
son entregent avec son épouse, Julia
Minkowski, avocate pénaliste au cabinet parisien très en vue d’Hervé Temime. Elle a participé à la campagne présidentielle, chargée de
coordonner le groupe justice du programme
macronien. Un «power couple» comme on dit
dans le Tout-Paris qu’ils reçoivent bien volontiers dans leur appartement au Palais-Royal.
Ses réseaux économiques commencés à Bercy
ouvrent quelques horizons. D’ici à lever discrètement quelques fonds pour soutenir sa
candidature, comme le fit Macron au tout
début de son aventure, il n’y a peut-être qu’un
pas, le premier d’une nouvelle marche, la
sienne. Il y a également sa « proximité» qu’il
afiche à tout bout de champ avec le chef de
l’État. Mesdames Lang et Lebreton ont aussi
évoqué le comité de pilotage qui doit désigner
le candidat macroniste et elles étaient
d’accord : «L’appareil parisien LRM est assez
verrouillé par Griveaux et ses copains, a précisé Lang. Il faudrait que les candidats à l’in-
vestiture puissent être traités de manière équitable. Griveaux m’a dit, tous les deux mots,
qu’il avait déjà l’accord de l’Élysée. »
ais plus Griveaux répète qu’il a un accord, plus
il y a de candidats putatifs lrM à l’investiture.
Anne Lebreton, les députés Cédric Villani et
Hugues Renson, le sénateur Julien Bargeton,
Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé du
numérique. En attendant, peut-être, Édouard
Philippe. Le président n’en a dissuadé aucun.
Le feuilleton ne fait que commencer. Reste
une relative inconnue : la réalité des relations
entre Macron et Griveaux. « Elles n’ont pas
varié depuis la campagne. Un président doit
avoir une confiance absolue dans le porteparole du gouvernement. Coup de il, messagerie Telegram, on se cale après le conseil des
ministres », dit Griveaux. Pour beaucoup,
c’est une relation empreinte de mystères ou,
alors, surjouée. Quand il est arrivé au secrétariat d’État, à Bercy, il a pris le même bureau
que Macron, ministre de l’économie (20142016), et il a dit : « C’est ici qu’était assis
Emmanuel. » L’après-Macron, c’est lui ?
Griveaux est tellement en quête d’une existence politique propre. Macron a donc
quelques préventions. « Le président, qui le
connaît depuis le début, considère que c’est un
vrai politique, décrit Philippe Grangeon,
conseiller spécial du chef de l’État. Je ne ressens pas de méfiance, leurs relations sont
bonnes. Griveaux a conié au président qu’il
était tenté par l’aventure parisienne. Il n’y a
pas de feu rouge. »
Pour un éventuel feu vert, il faudra attendre
la in des élections européennes, le 26 mai prochain. Philippe Grangeon, c’est le proviseur de
l’école de maintien macronienne. Il connaît
parfaitement Paris, il a conseillé Bertrand
Delanoë et Anne Hidalgo. Selon ses recommandations, «le maître mot, c’est rassembler».
Il a déjeuné avec Griveaux le jour de notre
sprint sur gazon ministériel. «Benjamin est un
garçon déterminé qui bosse et qui a du fond.
Maintenant, il doit trouver les moyens de rassembler. À lui de s’imposer. Ou pas.» Benjamin
Griveaux, lui, en revient à un souvenir familial.
«’ai toujours eu un problème avec l’autorité. Je
me souviens de mon papa qui me disait: “Tu
sais, Benjamin, il y a des règles.”»
19 janvier 2019 — Photos Simone Perolari pour M le magazine du Monde
GSF, une
grande
entreprise
de nettoyage,
a installé ses
locaux dès
1978 dans un
immeuble de
la technopole.
À droite, vue
sur Sophia
Antipolis.
35
Savants
de Provence.
Elle devait être la “Florence du xxie siècle”. Implantée au milieu de la garrigue
dans l’arrière-pays niçois, Sophia Antipolis ambitionnait de réunir chercheurs,
ingénieurs et artistes pour imaginer le monde de demain à l’heure de l’envol du
Concorde et du premier homme sur la Lune. Cinquante ans plus tard, la Silicon
Valley française rassemble près de 40 000 salariés répartis dans 2500 entreprises,
centres de recherches et bureaux d’études, surfant sur l’intelligence artificielle.
Mais l’utopie originelle ne s’est jamais vraiment réalisée.
par
pierre sorgue —
photos
marion berrin
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
U
36
n nom sur l’autoroute. Pour
des milliers d’automobilistes
filant vers nice ou monaco,
l’indication «Sophia Antipolis » qui apparaît à hauteur
d’Antibes, n’est qu’une
direction mystérieuse le
long d’une immense pinède.
Il faut avoir bien plus de
20 ans pour que le toponyme évoque une certaine idée de la
modernité, celle que la France chérissait à la in des « trente
glorieuses». Un temps où le progrès faisait encore rêver. L’année 1969 n’était pas qu’érotique, elle était technologique :
pendant qu’un Américain posait le pied sur la Lune, la France
s’emballait pour le premier vol de Concorde, songeait à Airbus
et au TGV, inaugurait ses réacteurs nucléaires de deuxième
génération. Elle était aussi politique : Georges Pompidou,
nouveau président, vantait la modernisation industrielle du
pays et le plan Calcul pour une informatique française, pendant que son premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, promettait une « nouvelle société » qui ferait du pays une sorte de
Suède avec le soleil en plus. Si le président lettré imaginait
redonner son lustre culturel à Paris par la construction du
Centre Beaubourg, la puissante Datar (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’action régionale)
voulait en inir avec «Paris et le désert français» en envoyant
les grandes écoles en province.
D’ailleurs, le 29 avril de cette année-là, dans le Midi, le quotidien Nice-Matin évoque un projet tellement futuriste qu’il
apparaît comme une galéjade : une «Cité internationale de la
sagesse, des sciences et des techniques » sera implantée sur des
milliers d’hectares de garrigue, à cheval sur Antibes, Vallauris,
Mougins, Biot et Valbonne. À quinze minutes de l’aéroport
international de Nice, alors le second en France, chercheurs,
ingénieurs, entrepreneurs et artistes y feront éclore une
« Florence du xxie siècle ». Le journal s’emballe : « Sophia
Antipolis, la ville aux 20000 chercheurs…»
Cinquante ans plus tard, le xxie siècle est avancé et la Florence en question n’a jamais abouti. Sur l’autoroute, le nom
indique toujours un lieu caché derrière les arbres. Pourtant,
ils sont 38 000 salariés à travailler dans 2 500 entreprises sur
les 2 400 hectares de Sophia Antipolis. Le premier parc de
sciences et technologie d’Europe demeure le plus vaste du
continent, il génère 5,6 milliards de chiffre d’affaires par an
soit un tout petit peu plus que le tourisme des AlpesMaritimes (5,5 milliards).
« C’est quand même une belle réussite », dit en souriant un
vieux monsieur au regard pétillant lorsqu’il reçoit dans sa
maison de Saint-Paul-de-Vence. Pierre Lafitte, 94 ans, hésite
parfois sur un nom ou une date, mais se souvient toujours
avec passion des péripéties qui ont accompagné le projet de
sa vie : créer un lieu où concentrer des centres de recherche,
des établissements d’enseignement supérieur et des entreprises innovantes. « Un Quartier latin des champs », avait-il
écrit dans Le Monde, dès 1960. Huit ans plus tard, la révolte
étudiante qui enlammait le quartier fut, estime-t-il, « une
révolution culturelle fantaisiste qui mit à l’honneur l’utopie
et facilita la greffe d’idées novatrices ». Car si le nom de
Sophia Antipolis évoque la sagesse grecque et les vestiges de
l’antique Antibes, le projet était prémonitoire. Alors que les
politiques et les aménageurs pensent encore l’industrie
lourde comme moteur de l’économie, il afirme : « Le progrès
et l’avenir ne dépendent plus désormais des matières pondéreuses, charbon ou minerais… mais de la matière grise, de
Photos Marion Berrin pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
la qualité de la formation, de la qualité de l’environnement. » Bien sûr, du
côté de Boston, des entreprises high-tech essaimaient à l’ombre de Harvard
ou du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Quelques autres émergeaient en Californie près de Stanford, mais la vallée de Santa Clara demeurait plus celle de la prune que du silicium (l’appellation Silicon Valley n’apparaîtra qu’en 1971). Et si Pierre Lafitte citait Fernand Braudel ou Paul
Valéry pour invoquer la civilisation méditerranéenne, c’est aussi à la Californie que pensait le polytechnicien géologue, alors sous-directeur de l’École
des Mines lorsqu’il déclinait en anglais son concept de « fertilisation croisée » entre universités, laboratoires, entreprises et artistes. « Cross fertilization, pour que cela ait l’air de venir des États-Unis et ait plus d’impact »,
dit-il avec malice.
Pierre Lafitte, à l’époque gendre d’Émile Hugues, ancien ministre devenu
sénateur et maire de Saint-Paul-de-Vence, et bientôt sénateur lui-même, avait
de l’entregent dans les ministères et grands corps d’État. Si la vitrine copiait
l’Amérique, la naissance de Sophia Antipolis dut tout au génie français de
l’administration : création d’une association loi 1901, puis d’un groupement
d’intérêt économique, puis d’un syndicat mixte associant département,
chambre de commerce et communes, ouverture d’une ligne de crédit illimitée
par le Crédit Lyonnais alors nationalisé, lancement par le ministre du plan et
de l’aménagement du territoire qui accorda le label Opération d’intérêt national, décentralisation d’établissements publics (Institut français du pétrole,
École des mines, CNRS…), « incitations » pour les irmes privées (L’Oréal,
puis Digital Equipment, IBM, Texas Instrument…). Assez loin des générations spontanées autour d’une université de la Silicon Valley.
Dans cet écrin de verdure qui doit séduire cadres et chercheurs, l’urbanisme
est lui aussi dûment planiié : les îlots des bâtiments seront disséminés dans
la forêt, « deux arbres de hautes-tiges » seront plantés pour 30 m2 de parking,
le sommet des collines sera protégé et l’on évitera d’y construire. La proportion doit être intangible : deux tiers d’espaces verts pour un tiers de bâti. La
nature, fût-elle paysagée, est le cadre idéal offert à travers les baies vitrées
d’immeubles sans clôture. « Un urbanisme et une architecture en creux, qui ne
symbolisent pas la puissance mais la mesure de l’homme. Au départ, Sophia,
c’est l’idée d’un progrès raisonné dans une cité pilotée par les scientiiques »,
analyse Jacques Araszkiewiez, sémiologue à l’Université Côte d’Azur. Au
cœur de tout cela, prévoit le plan d’aménagement entériné par le préfet en
1971, une zone sera réservée aux équipements collectifs et culturels, autour
d’une place baptisée Sophie-Lafitte, l’épouse qui donna son prénom au parc
technologique, disparue en 1979.
un demi-siècle Plus tard, on cherche la « cité » et on ne la trouve Pas. On roule
d’une colline à l’autre dans un dédale de voies et de ronds-points tracés entre
les arbres. Comme tout se ressemble, la foi dans les nouvelles technologies
célébrée à Sophia Antipolis passe d’abord par le GPS que l’on scrute pour
dénicher une entreprise ou rejoindre son hôtel, même après trois jours de
fréquentation assidue. Sous les pins, les immeubles bas racontent quelques
décennies d’une architecture souvent passe-partout. À quelques exceptions
près, comme celle des Algorithmes et son ensemble de polygones « moléculaires », celle de GSF, grande entreprise de nettoyage qui, dès 1978, a installé
son siège dans un bâtiment déclinant le motif hexagonal avec un style daté
mais puissant. Il y a aussi, à Garbejaïre, l’un des rares îlots habités sur la
technopole, la surprenante réalisation de l’architecte Pierre Fauroux qui, au
début des années 1990, mêla formes cylindrique et cubique pour superposer
les volumes gigognes et accueillir en beauté une annexe de mairie et la nef
d’une église. La réalisation, sans doute trop radicale, est posée comme un
cheveu sur la soupe sur la place de ce quartier qui copie laborieusement le
village provençal. Une autre église, plus traditionnelle, fut construite non
loin, l’architecte s’est fâché avec Marc Daunis, alors maire (PS) de Valbonne,
et ce qui devait être un « centre de vie » végète sous les quolibets des habitants qui l’ont surnommé « la machine à laver ».
L’exemple pourrait symboliser ce que fut l’essor de Sophia Antipolis, tiraillée
entre les ambitions modernistes et le pragmatisme des élus locaux. S’ils proitent
de la manne inancière qu’apporte la zone, ils ont toujours vu d’un œil méiant
les prétentions de Pierre Lafitte. Ce qui devait être le cœur de Sophia, le lieu
des rencontres, avec ses cafés, sa librairie, sa galerie d’exposition, son théâtre, •••
Vincent
Desnot, PDG
de Teach
on Mars, une
société de
e-learning.
À droite,
la salle de
réunion de
l’entreprise
GSF, où le
motif hexagonal est décliné.
Ci-dessous,
Pierre Laffitte,
le fondateur
de Sophia
Antipolis.
À gauche,
détail de la
façade de
Kinaxia, entreprise de gestion du risque.
38
••• en témoigne tristement : autour de la place Sophie-Lafitte,
les bâtiments se sont déglingués, la fondation qui devait porter
tout cela est désertée, le théâtre de verdure qui a vu passer
Rostropovitch, Sylvia Monfort ou Jessye Norman est envahi par
les herbes. « La guerre entre utopistes et politiques a toujours
existé, ici aussi. À l’origine, le GIE chargé de valoriser Sophia,
c’était surtout les savants – doyen des facs de sciences, directeur
de l’École des mines, chercheurs… Ils se sont fait “squeezer” par
les politiques», résume Paul Rasse, anthropologue qui a souvent
écrit sur les limites de l’utopie azuréenne. Désormais, Sophia
Antipolis est placée sous le contrôle de la communauté d’agglomération (la CASA) et d’un syndicat mixte.Jean Leonetti,maire
(LR) d’Antibes, préside les deux structures, et ne manque pas
de dire que «le temps n’est plus à la nostalgie», ni aux inancements publics d’une fondation. Depuis 2013, le théâtre,Anthéa,
est à Antibes, dirigé par Daniel Benoin. «La Côte d’Azur baigne
dans un océan de culture, il faut arrêter de parler de cloisonnement pour Sophia Antipolis : il y a des musées à Biot ou Vallauris, et Anthéa est le premier théâtre de la région en terme de fréquentation », afirme Philippe Servetti qui dirige Team Côte
d’Azur, une agence de promotion économique. Le soir, à part
trois restaurants et bars ouverts au bas d’immeubles résidentiels
récemment construits face au campus, du côté de Biot, on a plus
de chance de rencontrer des sangliers que des noctambules. Si
la médiathèque de Garbejaïre est agréable, la culture est surtout
celle du sport, entre jogging de midi, salles de itness, terrain de
golf et courts de tennis avec, pour «créer du lien», les «olympiades» interentreprises organisées chaque année. Si tous les
salariés – dont 65 % de cadres supérieurs – vantent l’environnement agréable et «prestigieux», Sophia Antipolis est d’abord un
lieu de travail qui se remplit le matin et est déserté le soir par
une cohorte motorisée qui coule longtemps autour des rondspoints. Ce qui devait être la technopole novatrice n’est qu’un
confortable technopôle.
M
ceux de Digital, Renault rachète le pôle R&D d’Intel pour développer ses
logiciels embarqués, le chinois Huawei accueille une équipe de Texas Instruments… De départs en reprises, Sophia Antipolis s’est accrochée aux grandes
tendances mondiales, est passée des télécoms au numérique, de la microélectronique à l’intelligence artiicielle. L’écosystème a fait ses preuves et beaucoup de ceux qui sont arrivés dans les années 1980, très attachés aux conditions
de vie plutôt douces, sont toujours là. «C’est bien pour les ingénieurs, mais après
quatre ou cinq boîtes, certains en arrivent à compter les années restantes, ce qui
n’est pas très motivant», juge Irfan Ghauri, lui-même ancien d’Intel qui s’est
cassé les dents lorsqu’il a voulu créer sa start-up, faute d’investisseur sufisamment téméraire. Il a réintégré l’école Eurecom qui l’avait attiré depuis le Pakistan par «la qualité des profs, parmi les meilleurs du monde ». Il continue d’y
développer pour l’industrie un logiciel libre né ici, «un succès mondial». Pierre
Diebolt, lui, était directeur du R&D chez Galderma, laboratoire dermatologique de Nestlé, quand le groupe suisse a choisi de fermer en 2018 et de supprimer 550 emplois. «Mais avec la qualiication des salariés, l’environnement,
la qualité du site, je n’étais pas trop inquiet», dit-il. Il est désormais gérant de
la iliale locale de l’allemand Nuvisan, qui travaille au développement de médicaments pour l’industrie pharmaceutique avec une partie des salariés et dans les
locaux de Galderma qu’il partage avec l’américain Syneos.Depuis cinq ans,la zone
engrange un solde positif de mille emplois par an.
Dans cette «Californie du Midi», pas d’histoire de bidouilleurs et de garage
donnant naissance à un Google ou Apple. Le seul géant est Amadeus, créé par
quatre compagnies aériennes européennes (Air France, Lufthansa, Iberia,
SAS), aujourd’hui numéro un des technologies informatiques pour l’industrie
du voyage (22 centres dans le monde) et premier employeur de Sophia avec
3600 salariés. Longtemps, le développement de Sophia reposa sur l’attraction
d’entreprises extérieures, souvent de grands noms. Mais depuis quelques
années, la plupart des aventures s’écrivent désormais dans de petites structures nées ici. Lorsqu’il est arrivé en 2000, pour créer sa première société de
logiciels de formation en ligne, Vincent Desnot, 45 ans, avait eu l’impression
d’entrer dans un « club un peu fermé aux petits ». Mais, après avoir vendu sa
première entreprise pour s’offrir le tour de l’Atlantique en voilier avec sa
famille, il est revenu à Sophia en 2013 pour lancer Teach on Mars où, entre
ais l’architecte Pierre Fauroux
a dû être réconforté par l’une des
dernières implantations d’entreprise, Mercedes-Benz, qui vient
d’y installer une cinquantaine de
salariés de son Advanced Design
Center. Si l’état-major de la
marque allemande a été attiré par
le sud de la France, la proximité de l’aéroport et les services de
la technopole, il fut aussi séduit, dit un communiqué, par la
qualité du bâtiment que l’architecte avait imaginé pour Micromania (jeux vidéo) à la in des années 1980, avec son long tunnel de verre qui baigne les espaces d’une «douce lumière méditerranéenne ». Mercedes rejoint Toyota, dont le centre de
design est barricadé comme Fort Knox, mais aussi Renault,
arrivé il y a quelques mois, ainsi que l’équipementier Bosch et
d’autres. Sophia Antipolis conforte ainsi l’un de ses nouveaux
axes de développement autour du «véhicule connecté et autonome ». Et la reconversion du bâtiment déserté depuis des
années symbolise cette fois la capacité de «résilience» du parc
technologique. Car le mot revient souvent lorsque le récit
vante les épreuves surmontées au il des ans, départs ou accidents industriels sans trop de casse sociale. Digital Equipment,
Hewlett Packard,Texas Instruments, Intel sont venus et repartis au gré des explosions de bulles Internet ou inancières.
« Depuis 1992, on a connu des crises à peu près tous les dix
ans », résume Laurent Londeix, délégué régional d’Orange
installé ici au temps où l’entreprise s’appelait encore France
Télécom. «Mais les compétences technologiques des salariés leur
ont permis de passer d’une boîte à une autre. » Intel reprend
Photos Marion Berrin pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Sophia Antipolis est
d’abord un lieu de travail
qui se remplit le matin
et est déserté le soir par
une cohorte motorisée qui
coule longtemps autour
des ronds-points. Ce qui
devait être la technopole
novatrice n’est qu’un
confortable technopôle.
Annexe de
la mairie de
Garbejaïre,
réalisée par
l’architecte
Pierre Fauroux.
À droite,
une nature
présente.
des fusées rouges de Tintin, des jeunes gens développent des logiciels adaptés cette fois au mobile learning destinés aux téléphones. Il a mesuré les
changements : « Après les crises, ce sont les boîtes comme la nôtre qui font
l’emploi, et les soutiens sont plus nombreux, notamment grâce au business pôle
créé par la CASA. » Il est passé de l’incubateur à la pépinière, a pu lever des
fonds et recruter sur place les Anglais, Italiens, Espagnols, Scandinaves dont
il a besoin parmi les 63 nationalités présentes. « 55 salariés et 100 % de croissance chaque année », lâche-t-il à titre d’information.
L’intelligence artiicielle, nouvel eldorado, semble être partout à Sophia.
De l’imagerie médicale, qui promet de révolutionner le traitement des cancers jusqu’au marché de l’immobilier, avec Kinaxia que dirige Édouard Le
Goff – pur produit de Sophia Antipolis, passé de l’École des mines à un
immeuble rénové où 130 salariés développent un système de diagnostic des
risques en urbanisme. Les chercheurs des laboratoires publics comme l’Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire (IPMC) mettent leurs
talents au service d’applications concrètes, l’Inria (Institut national de
recherche en informatique et en automatique) vient de créer une structure
pour développer des collaborations avec des PME innovantes. « Les passerelles se mettent enin en place, même si ce qui a pris tant de temps aurait été
fait en deux ans en Californie », constate Philippe Bardey, un « historique »
de Sophia, dont l’entreprise d’ingénierie en mécanique des luides travaille
aussi bien en mer que dans l’espace.
Car, de l’avis de tous, un soufle nouveau traverse la pinède technologique. Peutêtre à cause du réveil de Marseille, l’autre pôle régional qui ne veut plus se
contenter des pollutions de Fos-sur-Mer. C’est pour échapper aux menaces
d’une tutelle marseillaise que l’Université Nice-Sophia Antipolis s’est associée
à d’autres établissements d’enseignement supérieur et de recherche au sein de
l’Université Côte d’Azur (UCA). Elle a été labellisée IDEX (initiative d’excellence) puis a été retenue par Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement
supérieur, et ancienne présidente de l’université niçoise, pour accueillir l’un des
quatre Instituts interdisciplinaires d’intelligence artiicielle et les 25 millions
d’euros qui vont avec. Même si ce n’est pas le retour de la
« république » des savants dont rêvait Pierre Laffitte, c’est
l’UCA qui pilote les appels à projets sur Sophia Antipolis, mais
aussi sur Nice Méridia, la «smart city» concurrente voulue par
Christian Estrosi,le maire de Nice (LR) qui agace Jean Leonetti
(LR)… Du coup, oficiellement, tout le monde tire dans le
même sens. «Sur Sophia, tous les acteurs se réunissent deux fois
par mois au sein du syndicat mixte et c’est efficace », assure
Thierry Benmussa, directeur de cabinet du président de l’Université Nice-Sophia Antipolis.
Puisqu’il faut toujours plus de croissance et que Sophia
représente la moitié des transactions immobilières des
Alpes-Maritimes, on va construire un bus-tram pour relier
la zone à Antibes et des logements pour ceux qui sont lassés
des embouteillages quotidiens, deux projets imposants :
l’un à Valbonne, une espèce de « goutte » immense, 16 hectares avec lac intérieur et jardins pour 70 000 m2 de surfaces
commerciales, de loisirs et de bureaux. Près de 14 000 personnes ont déjà signé une pétition pour s’opposer à ce
centre qui, disent-ils, va détruire la forêt et le petit commerce avant d’engorger un peu plus les routes. Les signataires ne comptent visiblement pas comme les élus qui
annoncent toujours 90 % d’espaces naturels sur Sophia
Antipolis. Jean Nouvel a dessiné le second « projet phare »
prévu pour 2022 : une immense colline suspendue et végétalisée, qui accueille une pagode géante que l’on dirait sortie d’Avatar pour 32 000 m2 de bureaux. Ce sera un signal
fort (et un brin tape à l’œil si l’on en croit les illustrations).
Pour que Sophia Antipolis soit enin visible depuis l’autoroute. Et que l’on sache que les rêves du vieil homme de
Saint-Paul-de-Vence étaient vraiment d’un autre siècle.
Avec ses vidéos efficaces, son média
en ligne “Brut” est un succès sur
les réseaux sociaux, et comme beaucoup
de nouveaux venus, il passe bien chez
les “gilets jaunes”. Une revanche pour
Renaud Le Van Kim, producteur-phare
de la télévision. Habituée à frayer
avec les politiques et les directeurs de
chaîne, cette figure de Canal+ n’en fut pas
moins débarquée par Vincent Bolloré
après onze ans de “Grand Journal”.
à 60 ans, il continue d’incarner un
esprit décalé et un sens du business
qui caractérisaient la chaîne cryptée.
par
Dominique Perrin —
photos
Antoine Seiter
émissions
accomplies.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
L
40
es “Gilets Jaunes” n’aiment pas les médias, seulement
les médias dits «libres» : la chaîne d’information en
continu RT France (déclinaison de la chaîne
publique Russia Today), quelques blogs, et Brut,
créé il y a deux ans, qui diffuse de courtes vidéos et
de longs live sur les réseaux sociaux. Ironie du sort,
les locaux de la jeune entreprise se situent rue
Vivienne, dans le deuxième arrondissement parisien,
l’ancien quartier de la presse.à l’intérieur de l’open space, l’ambiance
est studieuse. Une soixantaine de salariés, entre 25 et 30 ans, se
concentrent derrière leur écran.Au mur, cinq horloges pour les fuseaux
horaires de Paris,New York (où Brut a un bureau),Londres,New Delhi
et Pékin, les métropoles où le média est opérationnel. Manque Mexico,
récente ville ajoutée au compteur.
Sur un canapé, un journaliste, visage rond, houppette, pianote sur
deux smartphones. Rémy Buisine, 28 ans, est la star de Brut. Celui
qui s’est fait remarquer pendant le mouvement Nuit debout en 2016
avec ses vidéos sur l’application Periscope a depuis rejoint ce nouveau média. Il ilme aujourd’hui les rassemblements en jaune, sans
montage, sans analyse – de l’info brute. Une neutralité bienveillante
qui lui vaut d’être applaudi lors des manifestations quand ses
confrères des médias classiques sont conspués. Ce jeune homme,
dont l’ambition, dit-il, est de « donner du temps long à des citoyens qui
ont peu de temps de parole dans l’espace médiatique », a fait exploser
l’audience à 20 millions de visiteurs uniques sur Facebook, lors des
premiers actes de la mobilisation. à quelques pas de là, dans son
grand bureau lumineux, son boss, Renaud Le Van Kim, conclut une
réunion. Un jeune startupeur ? Pas du tout. à 60 ans, ce petit homme
en noir, au rire impayable, est un vieux briscard de la télévision. Un
inconnu du grand public qui exerce son pouvoir dans l’ombre.
Figure de Canal+, il est l’ancien producteur du «Grand Journal», des
cérémonies du Festival de Cannes et de la soirée des Césars. « Je suis
un gros morceau de la télé », lance-t-il, sans fausse modestie, depuis
son fauteuil, derrière lequel est accrochée une photo où il pose colléserré avec Monica Bellucci. Il a travaillé avec Christophe Dechavanne
à «Ciel, mon mardi!», avec Patrick Poivre d’Arvor à «Ex-Libris» ou
pour le « 20 heures », avec Michel Denisot à Canal et aussi avec des
politiques, comme Jacques Chirac, pour ses interviews ou ses vœux de
président. Il n’a pas hésité non plus à réaliser le show de Nicolas
Sarkozy au Bourget pour son investiture à la tête de l’UMP en 2004
– « mais je vote à gauche », précise-t-il. « Le parcours de Renaud
raconte l’histoire du petit écran, constate son grand ami Xavier
Couture, ancien dirigeant de TF1 et de Canal. Il a connu les grandes
années de la télé à l’ancienne, l’invention d’une chaîne payante et le
début d’une période plus dificile avec l’arrivée d’Internet et la création de formats courts, comme “Le Petit Journal” sur Canal ou la
pastille humoristique Bref, qui annonçaient Brut. » Renaud Le Van
Kim rêve de réinventer l’univers très secoué de l’audiovisuel : « Brut
peut devenir pour les vidéos en ligne ce qu’est Spotify pour la musique
ou Netlix pour les séries. » Numéro un mondial, rien que ça.
Il n’est pas encore le roi du monde de la micro-vidéo, mais sa jeune
entreprise est un des succès du moment. En termes d’audience du
moins. En France, sa page Facebook est suivie par 2,2 millions
d’abonnés. Dans le monde, Brut a totalisé 820 millions de vidéos
vues en décembre, tous réseaux sociaux confondus, dont 300 millions
aux États-Unis. Pour l’instant, le média, qui réalise un chiffre d’affaires de 4 millions d’euros en 2018, atteindrait tout juste l’équilibre,
après un déicit de 3,3 millions d’euros 2017. Format carré, montage
saccadé, ton vif, se voulant neutre et pédagogique, sous-titrage en
grosses lettres blanches à lire sans le son sur un smartphone. Brut
diffuse aussi bien la biographie de David Bowie, pour les trois ans de
sa mort, qu’un sujet sur la pollution engendrée par Internet ou sur les
bébés prématurés. Le tout en deux ou trois minutes. L’équipe lancera
également, d’ici à la in du mois de janvier, une application et un site,
avec des reportages plus longs. Dans les trois ans à venir, ce patron en
sweat-shirt et baskets montantes, père de deux grands enfants de •••
Renaud
Le Van Kim
sur le plateau
de l’émission
« C politique »,
le 16 décembre
2018.
42
1
2
4
5
Réalisateur pour TF1 dès 1990 (2, avec l’ancien PDG
de TF1, Nonce Paolini, en 2015), Renaud Le Van Kim
rejoint ensuite Canal + où, à partir de 2004, il est
aux manettes du « Grand Journal » (1, le plateau de
l’émission à Cannes, en 2013 ; 3, lors de la présentation
de la grille de la chaîne pendant le Festival en 2005,
avec Cécile de France, Michel Denisot, Laurent Weil
et Rodolphe Belmer au micro ; 4, avec Nicolas Sarkozy,
et Michel Denisot, en 2007). Il produit aujourd’hui
des émissions pour M6 et France 5 (5 et 6,
« C politique », animé par Karim Rissouli).
6
Photos Antoine Seiter pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
3
•••19 et 24 ans veut continuer de « parier sur la jeune génération qui
ne regarde plus la télé. C’est la première à s’intéresser aux mêmes
sujets, que ces jeunes soient français, chinois ou indiens.» Tous ceux
qui l’ont croisé, à Canal+, TF1, ou ailleurs, savent qu’il fera tout pour
gagner son pari. En juillet 2015 pourtant, beaucoup l’ont cru hors jeu.
Après onze années de production du « Grand journal », Renaud Le
Van Kim apprend qu’il est écarté par le nouveau patron de Canal +,
Vincent Bolloré. L’audience est ramollo et l’émission jugée trop
chère. Surtout, le producteur ne s’est pas gêné pour critiquer en
interne la remise en question des Guignols par Bolloré. L’arrivée de
l’homme d’affaires à la tête de la chaîne chamboule tout un univers,
celui de « l’esprit Canal », avec ce ton libre, décalé et ironique.
Renaud Le Van Kim quitte alors la direction de KM, la société de
production qu’il a créée vingt ans plus tôt, sous-traitante de Canal.
Son shoot quotidien d’adrénaline s’arrête brutalement. « Le Grand
Journal », c’était son bébé. Il l’avait créé en 2004 avec l’animateur
Michel Denisot et le journaliste-producteur, Laurent Bon.
Domine-Wyters/Abaca. Rindoff/Dufour/Getty Images.
Stéphane de Sakutin/AFP. Thomas Coex/AFP
O
utre Le Van Kim, s’en Vont Les uns après Les
le directeur Rodolphe Belmer, le
patron du pôle gratuit, Ara Aprikian, les
auteurs des Guignols. Michel Denisot, lui,
a fait ses adieux au « Grand Journal »
deux ans plus tôt pour Vanity Fair. Bientôt, Laurent Bon partira sur TMC pour créer «Quotidien» avec Yann
Barthès. « À Canal, ils avaient un sentiment d’éternité », estime un
journaliste d’une chaîne concurrente. Renaud Le Van Kim n’a plus
qu’à aller traîner ses baskets au Flore, à côté de chez lui, pour réléchir
à son avenir au-dessus d’un café-pot – la version chic du café allongé.
« Je n’étais ni vénère ni amer. J’étais triste de ne plus faire Cannes.
Ça me manque toujours. » Un proche se souvient : « La moitié de
Paris s’est dit, ça y est, il est ini. » Il a alors 56 ans. Mais lui le pressent,
une nouvelle étape de sa vie l’attend.
C’est à ce moment qu’il reçoit un texto : « Je suis toujours là pour
aider les jeunes, smiley. » Signé Xavier Niel (actionnaire à titre personnel du Monde). Avec le patron de Free, tout avait pourtant très mal
commencé. En 2012, un embrouillamini suite à une invitation au
«Grand Journal» annulée, puis reprogrammée, jette un froid entre les
deux hommes. Mais après quelques échanges plus tendres sur
Facebook, ils déjeunent et deviennent « camarades ». « J’aime bien
les gens quand ils s’en vont d’un gros poste, conie l’investisseur. Ils
sont plus passionnants que quand ce sont des stars. » Le producteur
déchu est à plat, mais soutenu par une des premières fortunes
professionnelles du pays.
Il commence par s’offrir un break. Pour la première fois de sa vie,
il part avec son épouse et ses enfants sur la terre de ses ancêtres, le
Vietnam. Car celui qui était surnommé « le Chinois » à TF1 – « sans
côté raciste, soutient-il, ce surnom me distinguait » – a deux parents
vietnamiens. Sa mère est née en France et son père y est arrivé
en 1945. « Ce voyage m’a fait beaucoup de bien », reconnaît-il. À son
retour, sa décision est prise, il arrête la télé : « J’étais rassasié. » Il veut
renouer avec son rêve de jeunesse, le grand écran.
Adolescent, il s’imaginait réalisateur de cinéma.Après le lycée de Sèvres
(Hauts-de-Seine),il passe trois fois l’Idhec (devenu la Fémis).En même
temps, il bûche deux ans en première année de médecine, sans doute
pour faire plaisir à son père obstétricien. Il rate médecine et l’Idhec mais
pas la rencontre avec sa future épouse, en fac de biologie à Jussieu, où il
a ini par s’inscrire. C’est l’époque où il découvre la vie et la politique,
tendance UNEF, voire LCR. Il donne aussi des cours de sciences-nat
dans le privé et, le soir, étudie à l’école de cinéma Louis Lumière. Un
temps assistant opérateur, il abandonne inalement le septième art pour
le petit écran. Cadreur, entre autres sur des émissions musicales, il se
lance dans la réalisation pour TF1 dès 1990. Prime-time sur Vanessa
autres
Paradis, concert de Johnny Hallyday, création de la chaîne LCI… En
1999, il a rejoint Canal, i-Télé d’abord, puis la période «Grand Journal».
«Je ne connais pas d’autres producteurs aussi appréciés»,déclare Michel
Denisot. On se l’arrache pour son perfectionnisme et sa parfaite maîtrise
d’une émission, du concept à l’ouverture de la focale d’une caméra. Son
talent fait l’unanimité. «C’est un virtuose, reconnaît un interlocuteur qui
ne le porte pourtant pas dans son cœur.
Pour produire des longs-métrages, il crée donc Together Studio, en
septembre 2015, avec le producteur Guillaume Lacroix, un ami et
ancien collaborateur à Canal. Il songe même à réaliser son premier ilm.
La télé revient toujours. Impossible de vraiment décrocher. Un aprèsmidi d’octobre 2015, il prend un verre au Fumoir, près du Louvre, avec
deux amis, Karim Rissouli et Mathias Hillion, anciens du «Grand Journal ». Il leur annonce qu’il arrête la télé. Karim Rissouli est sonné.
Chroniqueur politique au chômage, il s’imaginait retravailler avec lui.
« Je venais de quitter Canal parce que je ne me voyais plus porter le
maillot Bolloré, raconte-t-il. Pour moi, c’était trahir Renaud que de
continuer. Alors ce jour-là, c’est moi qui me suis senti trahi. Le soir,
je lui envoie un très long texto, très culpabilisant. » Gagné. Depuis
septembre 2016, il produit la nouvelle version de «C politique», sur
France 5, avec Karim Rissouli à l’antenne et Mathias Hillion à la production éditoriale. Un magazine sobre, tous les dimanches soir.
Together coproduit également « C dans l’air » (France 5), et adapte
pour M6 le «Saturday Night Live» américain, avec Gad Elmaleh.Tout
ça, à cause du SMS d’un ami.
C’est en attendant de décrocher l’appel d’offres de « C politique »,
qu’est née l’idée de Brut. Le 14 avril 2016, Guillaume Lacroix regarde
l’interview du président Hollande, dans « Dialogues citoyens » sur
France 2. « J’hallucine de voir les commentaires sur les réseaux,
raconte-t-il, tous d’extrême droite ou d’extrême gauche, rien d’autre.
J’envoie alors un message à Renaud, lui explique qu’il faudrait
diffuser des modules vidéo pour donner les clés de compréhension de
l’actualité et initier d’autres conversations. Il me répond “vas-y”. »
Mathias Hillion trouve le nom. Laurent Lucas, alors rédacteur en chef
adjoint du «Petit Journal», les rejoint et donne forme au projet.Ancien
responsable de la régie publicitaire de la chaîne cryptée, Roger Coste
fait également partie des cofondateurs. Une bande 100 % mecs, 100 %
Canal. Renaud Le Van Kim, peu expert en réseaux sociaux, délègue.
« Sa grande force, c’est de laisser se développer des projets sans imposer ses idées, analyse Laurent Lucas, directeur éditorial. À son niveau,
c’est rare. » Le quatuor fonde le média social en novembre 2016.
Ils se sont vite imposés sur un marché où ils ne sont pas seuls (AJ+ du
groupe Al Jazeera, Vice, Konbini…). En particulier grâce à leur ton
décalé, qui n’est pas sans rappeler celui de Canal. Avec des sujets sur
le show-biz et la politique, comme dans l’ex-«Grand Journal », mais
pas seulement. Car Brut, c’est également beaucoup de vidéos prêtes
à mobiliser les réseaux, avec des thématiques sociétales : environnement, droits LGBT, égalité homme-femme… Le fameux esprit Canal
aurait ressuscité, mais en version millenials.
Au départ, l’équipe a imaginé créer Brut avec Le Monde. Mais les
discussions ont échoué. «Lancer Brut au moment de la campagne présidentielle en associant les deux rédactions mais sans pouvoir les rassembler géographiquement était trop risqué, explique Louis Dreyfus,
président du directoire du groupe Le Monde. Et puis, ils sont très
doués en storytelling, mais je reste sceptique sur leur modèle économique.» Celui-ci repose sur un partenariat avec la régie publicitaire de
France Télévisions, ainsi que des contenus sponsorisés, et de discrètes
créations de contenus ou opérations de consulting pour des entreprises. Xavier Niel y croit davantage. «Renaud et Guillaume ont réussi
à remettre en question leur métier, se réjouit le milliardaire, qui possède
entre 20 et 30 % du média social. Dire que Brut va devenir un média
mondial de premier plan, ce n’est pas sûr. Mais c’est bien parti.»
Pour mener sa PME, Le Van Kim possède une méthode bien à lui.
Premier point fort : c’est un très bon négociateur. « Quand Renaud
veut quelque chose, il devine ce que les gens souhaitent entendre •••
44
••• en les observant, explique Michel Denisot. Je me souviens d’un
rendez-vous lors d’un appel d’offres pour produire le Quinté+ pour
France 3. Il expliquait aux gens de France Galop ce qu’était un
cheval, alors qu’il n’y connaît rien ! Parfois, je inissais ses phrases.
Il n’a peur de rien. » C’était en 2009, ils ont gagné le Quinté.
Autre atout, le courtisé producteur est l’ami des puissants. « Trois
hommes ont été très importants pour moi dans le boulot, conie-t-il,
Étienne Mougeotte, Thomas Valentin, et Rodolphe Belmer. » Soit
respectivement, l’ancien numéro deux de TF1, le vice-président du
groupe M6 et l’ex-directeur de Canal, désormais aux commandes d’Eutelsat, une société de communication par satellite. Rélexion faite, il
ajoute son amie Arielle Saracco, responsable des programmes de Canal
lorsqu’il produisait «Le Grand Journal». «J’adore échanger avec Delphine Ernotte, la patronne de France Télévisions, déclare-t-il, J’adore
cette femme, très disruptive, inattendue.» L’accord avec le groupe public
a été crucial pour Brut, tout comme le soutien de Xavier Niel. Il choisit
bien ses amis, maugréent les mauvaises langues. «Les gens de pouvoir
se sentent plus intelligents et plus puissants avec lui, analyse une journaliste qui ne le porte guère dans son cœur. Il entre dans leur cerveau,
devient leur carburant et devient vital ainsi. » Actionnaire de Brut,
Rodolphe Belmer ne nous dira pas s’il sent son cerveau envahi, mais il
a observé son compère au travail. «Il comprend la psychologie des talents
d’antenne, les animateurs ou les acteurs de cinéma, juge-t-il. Il fait en
sorte qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes.»
Auprès de certains, l’inluent producteur dégage un capital de sympathie hors norme. Enthousiaste, drôle, attentionné, tactile, évitant le
conlit. Quand Xavier Couture en parle, il frôle l’extase : «Avec Renaud,
nous avons en commun une espèce de curiosité du monde, une voracité de
l’existence, un amour du soleil qui se lève le matin. On s’envoie des textos
presque tous les jours, je ne peux pas me passer de lui.» Tout le monde
n’est pas si lyrique. Le Van Kim suscite aussi des déceptions. « Nous
avons vécu une très belle séquence ensemble, raconte un journaliste. Mais
il est tellement intéressé par le business et l’argent qu’il en oublie les valeurs
fondamentales de loyauté et de idélité. Beaucoup le craignent.» Les rares
critiques tiennent d’ailleurs à rester anonymes.
Son moteur, c’est un éternel besoin de réussite. Avec un rythme de
stakhanoviste et de rares loisirs. Comme un boucher qui n’aimerait pas
la viande, il ne regarde d’ailleurs pas la télé, sauf le foot avec son ils.
De temps en temps, il part en famille dans sa maison au Cap Ferret,
pour faire du surf. Puis il retourne vite au travail. « Il met toute son
énergie pour bien faire, même au-delà du raisonnable, analyse
Rodolphe Belmer. Comme on dit en anglais, c’est un insecure
overachiever (un éternel insatisfait). Malgré son succès, il a toujours
un doute et va tout faire pour placer la barre un mètre plus haut. »
Lapidaire, l’intéressé lâche : « J’ai envie de réussir, parce que c’est mon
caractère. Et je m’ennuie très vite. »
Il a eu 60 ans le 1er novembre. Un mois et demi plus tard, Guillaume
Lacroix lui propose de dîner au restaurant Costes du Théâtre Marigny,
pour rencontrer un investisseur américain. Plus d’une centaine de
personnes l’attendent.Anniversaire surprise. Des jeunes, des vieux, des
techniciens, des grands pontes, tous ses amis sont là. Quasi tous issus
du PAF. Mademoiselle Agnès, Mélita Toscan du Plantier,Ara Aprikian,
Ariane Massenet, Xavier Niel, Michel Denisot, Augustin Trapenard,
Daphné Roulier,Antoine de Caunes, Laurent Chalumeau, Xavier Couture et plein d’autres. Ce soir du 13 décembre, celui qui, dixit un excollaborateur, veut «être aimé tout le temps», est servi.
Pour le discours, c’est l’actrice Doria Tillier, ex-Miss météo Canal, qui
s’y colle. Elle débarque déguisée en Marie-Krystal, son personnage de
cagole devenue célèbre à l’antenne. Décolleté plongeant, seins bondissants, maquillage pas léger et accent adéquat. Elle commence par ironiser sur la simplicité du producteur, sans costard ni dédain : «La première
fois que j’ai vu Renaud Le Van Kim, je ne l’ai pas reconnu…» Et conclut
en lui offrant un billet tiré de son soutien-gorge : «Avec 50 euros, tu peux
monter un empire ! » Un empire… Renaud Le Van Kim, qui, depuis
Brut, n’écrit plus «réalisateur» sur ses iches de douanes en atterrissant
à New York, mais «chef d’entreprise», est aux anges.
Photos Antoine Seiter pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Son moteur,
c’est un éternel
besoin de réussite.
Avec un rythme
de stakhanoviste et
de rares loisirs.
Comme un boucher qui
n’aimerait pas la viande,
il ne regarde d’ailleurs
pas la télé, sauf le foot
avec son fils.
Sur le plateau de
« C politique ».
46
Heures
hindoues.
Satkhira
(Bangladesh).
Tous les autres
lieux photographiés sont
aussi situés au
Bangladesh.
En 1947, la partition
de l’Inde oblige la
communauté hindoue
des “zamindar”, de
riches propriétaires
terriens, à s’exiler
d’un territoire qui
deviendra bien plus
tard le Bangladesh.
Le photographe
Sarker Protick
s’est rendu sur ces
lieux abandonnés.
Ses images fantomatiques témoignent
d’une part effacée
de l’histoire du pays.
photos
sarker protick —
texte
Julien Bouissou
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
C
48
es ruines, enveloppées dans la
brume ou recouvertes d’une
lumière diaphane, se trouvent
Sarker Protick
au Bangladesh. Dans ces
bâtiments défigurés par le
temps, et à peine visibles sur
les photographies de Sarker
Protick, vivaient autrefois de
riches propriétaires terriens hindous, les zamindar.
En 1947, au moment de la partition – la division, dans la
foulée du départ des colons britanniques, du sous-continent en deux États, une Inde hindoue et un Pakistan
musulman (devenu le Bangladesh) –, les zamindar
avaient abandonné leur demeure.
Avec ces images, le photographe Sarker Protick, né
en 1986 à Dacca, au Bangladesh, évoque un épisode
enfoui de l’histoire de son pays, qui préfère se souvenir
de 1971, année de son émancipation de la tutelle du
Pakistan.Après avoir obtenu, grâce à l’aide d’un ami, une
liste de «sites archéologiques» répertoriés par le gouvernement, il les a visités, un par un, pendant près de trois
ans, durant l’hiver et la mousson, en début ou en in de
journée, lorsque la lumière y est plus douce. Parti sur les
traces de cette communauté, Sarker Protick a photographié l’effacement de cette période dans l’histoire du
Bangladesh. Le thème de la disparition, présent dans ce
travail, est un sujet qui lui est cher, lui qui avait auparavant photographié la détérioration du corps de ses
grands-parents ou l’engloutissement des îles par les eaux
du leuve Brahmapoutre.
Alternant plans larges des ruines dévorées par la végétation et gros plans d’objets du quotidien, il suggère que
ces zamindar sont à la fois proches et éloignés du
Bangladesh d’aujourd’hui. Dans ces images, les traces du
passé frappent davantage que les marques du présent.
D’où le noir et blanc. « Ainsi, il est plus dificile de situer
la scène dans le temps et la photographie n’est pas
datée », explique-t-il. Une intemporalité quasiment abstraite, qui rappelle les peintures et les photographies des
Britanniques du xixe siècle, fascinés par les ruines
mogholes du sous-continent indien.
Dans ces palais vivent aujourd’hui des sans-abri, des
paysans, et parfois même les descendants de l’ancien
personnel de maison des familles zamindar. Au cours de
ses voyages, Sarker Protick a rencontré quelques rares
nourrices ou musiciens encore vivants. Certains lui ont
livré le récit de leur vie. « C’était frustrant, reconnaît-il
bien volontiers, car je ne pouvais photographier ni leurs
histoires ni leurs mémoires. »
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Page de
gauche,
le plus vieil
habitant
d’Ulpur,
et tombeau
(ci-dessous),
district de
Gopalganj.
Ci-dessus,
Palais,
Naogaon.
Sarker Protick
Page de
droite, toile
d’araignée
dans un palais,
district de
Gopalganj.
51
Naogaon, Bangladesh.
Gopalganj, Bangladesh.
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Sarker Protick
52
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Page de
gauche, temple
hindou, Narail.
Ci-dessus,
de gauche
à droite, photo
d’un zamindar,
district de
Gopalganj.
Horloge,
Gopalganj.
Toit, Morrelganj, district
de Bagerhat.
Feuilles sur
les toits d’un
palais, district
de Gopalganj.
Sarker Protick
54
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Page de
gauche, le plus
vieil habitant
de Dinajpur.
Ci-dessus,
chemin,
Narail.
56
Ci-dessus,
chien errant,
Satkhira.
Sarker Protick
Page de droite,
lac creusé
par les zamindar, Kachua,
district de
Bagerhat.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
crédit photo
57
00 mois 2018 — M Le magazine du Monde
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à l’échelle
59
Le danois Bang & Olufsen est
le plus célèbre représentant
du nouvel high-tech scandinave
(de gauche à droite, Beoplay M3,
Beoplay A6, Beoplay M5
et Beoplay A9).
Sigurd Hoeyen
Le son se fait une beauté.
Les prouesses techniques ne suffisent pLus pour séduire :
Le matérieL audio se soucie désormais d’esthétique et d’ergonomie.
un domaine où Les designers danois tiennent Le haut du pavé.
par
Marie Godfrain
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
de 2011, la designer
cecilie Manz décroche
son téléphone,
elle croit d’abord
à un malentendu.
Au bout du il, un responsable de
Bang & Olufsen, la marque danoise de
high-tech haut de gamme, lui parle d’un
projet de nouvelle enceinte. À l’époque,
la créatrice, réputée pour ses assiettes en
céramique et ses chaises en bois, répond :
« Vous devez faire erreur. » Non, non,
rétorque son interlocuteur : les enceintes
portables sont en plein développement,
et la marque cherche à mieux les intégrer
dans les intérieurs. « Nous avons réalisé
que les femmes ne voulaient plus des disgracieux systèmes audio de leurs maris »,
révèle Jakob Kristofersen à la tête du
design de la marque. Cecilie Manz accepte
de relever le déi. « Je me suis demandé
à quoi ressemblerait l’enceinte portable
que j’aimerais avoir dans mon salon, se
rappelle-t-elle. J’ai enlevé le dock, ce il à la
patte inutile et laid sur lequel on posait les
appareils depuis des années sans se poser
de question. J’ai introduit une lanière
en cuir pour apporter un peu d’humanité et
de praticité, et j’ai décliné l’objet dans des
teintes assez claires. » La Beolit 12 a cartonné et la designer a ensuite dessiné
six enceintes pour Bang & Olufsen.
Historiquement versé dans le design, le
fabricant danois est le plus célèbre représentant de ce nouvel high-tech scandinave, qui se soucie d’esthétique et d’ergonomie autant que de technicité.
Longtemps, un produit hi-i devait assumer une esthétique geek pour rassurer
l’usager – plus l’objet était rigoureux, plus
il dégageait une impression de sérieux.
Désormais, les consommateurs tiennent
la qualité technique pour acquise, et placent leurs attentes dans le style et l’usage.
« Nous avons bouleversé l’esthétique de
nos collections en conséquence, reprend
Jakob Kristofersen. Nous travaillons avec
des designers du secteur mobilier, nous
collaborons avec le spécialiste du tissu
d’ameublement Kvadrat, nous utilisons
le bois et le bronze… »
Fondée en 2009 à Copenhague, la maison Libratone a pour sa part construit
son succès autour d’enceintes domestiques habillées d’une « chaussette » en
feutre interchangeable. « Au Danemark,
nous passons six mois de l’année dans
l’obscurité. Par conséquent, du couteau au
canapé, tous les objets de notre intérieur
sont soigneusement dessinés. Nous avons
voulu développer une gamme d’enceintes
amicales, accessibles et audacieuses,
un peu à l’image du style de vie danois »,
révèle Thomas Krog, responsable marketing de la marque. D’autres maisons
danoises suivent le mouvement : Vifa s’est
inspirée de l’esthétique d’un sac à main
pour concevoir son enceinte portable
Helsinki tandis que Speakarts propose
des enceintes à accrocher au mur dont
on peut personnaliser la façade.
Pour la spécialiste des tendances Anja
Bisgaard Gaede, cette rencontre entre
high-tech et design ne pouvait pas se
produire ailleurs qu’au Danemark. « Le
design danois est historiquement fonctionnaliste : à la fois minimaliste, harmonieux
et tourné vers l’usage, ce qui représente
une approche cruciale pour l’industrie des
technologies. » La ilière bénéicie surtout
d’un savoir-faire technique centenaire.
« C’est un Danois qui a inventé le hautparleur en 1915 et depuis, entreprises, universités et centres de recherche partagent
leurs connaissances », raconte Kristian
La marque danoise Vifa s’est
inspirée du sac à main pour
son enceinte portable Helsinki.
À gauche, la chambre sourde
du Sound Hub Denmark.
Krämer, chef de projet au Danish Sound
Network. Cette alliance d’acteurs du
secteur vient de lancer le Sound Hub
Denmark, un incubateur qui réunit
start-up, écoles et fabricants autour
d’espaces de coworking, d’un atelier
de prototypage, donnant naissance
à un écosystème du son.
suivant l’exeMple nordique, les fabricants
de high-tech d’Europe de l’Ouest et des
États-Unis font appel à des créateurs
et des professionnels du design… danois.
Rod White, directeur du design monde
chez Philips TV, a ainsi sollicité la société
Georg Jensen pour dessiner les pieds
de sa nouvelle télévision inspirés de sa
collection d’art de la table ; le fabricant
d’audio connectée Sonos s’est, lui, ofert
les services de l’éditeur Hay. « Avec cette
collaboration, nous nous inscrivons dans un
état d’esprit spéciiquement danois. Nous
avons développé une gamme chromatique
originale, car la couleur, comme l’odeur
ou le goût, sont très évocateurs », plaide
Tad Toulis, vice-président en charge du
design chez Sonos. À croire que le fameux
sens du confort danois, le hygge, est en
train de devenir la nouvelle clé de voûte
des produits audio.
Bang & Olufsen. www.bang-olufsen.com
Libratone. www.libratone.com
Vifa. www.vifa.dk
Speakarts. www.speakarts.com
Philips. www.philips.fr
Sonos. www.sonos.com
Danish Sound Network. Yellows.dk
Q
uand, en ce jour
61
fétiche
Crème
tapissière.
Si les structures en bois ou en acier des assises du
xxe siècle sont souvent bien préservées, les tissus,
eux, résistent diicilement au temps. Les amateurs
de vintage doivent souvent faire appel à des tapissiers pour retaper ces classiques du design. Quand
Julia Rouzaud, fondatrice du cahier de tendances
digital Goodmoods, a déniché un stock de B32 de
Marcel Breuer, des chaises en acier tubulaire aux
lignes rigoureuses créées dans les années 1920,
elle a constaté que leurs assises étaient abîmées.
Elle les a rhabillées de cuir aux teintes naturelles
ou de tissus aux couleurs pop (bleu glace, rose
Malabar, rouge lipstick…). Et a ainsi contribué au
retour en grâce du métier de tapissier. M.Go.
Chaise MarCelle, GoodMoods, 310 €.
www.GoodMoods-editions.CoM
19 janvier 2019 — Photo Crista Leonard pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa
posts et postures
esprit des lieux
De haut vol.
par
Fiona khaLiFa
#metrolife.
Les accros des réseaux sociaux ne cessent
de mettre en scène Leur vie à coups de
hashtags et de seLfies, Lançant La tendance (ou
pas). cette semaine, Les esthètes de La rame.
par
carine bizet —
illustration
aLine zaLko
pour La pLupart des gens, prendre
L’Écharpe.
En cachemire, Hugo Boss,
169 €. www.hugoboss.com
L’oreiLLer de voyage.
Go Travel, 22,99 €.
www.darty.com
Les bouchons d’oreiLLe.
Pour voyage aérien, Quies,
9 €. www.amazon.fr
La vaLise.
En polycarbonate, The Large,
Away, 325 €.
www.awaytravel.com
pour aller
d’un point A à un point B. Mais une communauté d’usagers d’Instagram, les
adeptes du #metrolife (« la vie dans le
métro »), s’acharne à faire de ce périple
souvent biquotidien une sorte de promenade dans un parc d’attractions. Ils y font
des selies – même si le décor est franchement moins photogénique que la tour
Eiffel et la lumière jaune pipi peu flatteuse (quoique assortie à l’odeur ambiante
dans certaines stations). Les accros de
l’autoportrait en version #metrolife enilent donc leurs plus belles tenues et
posent comme dans une série mode,
adoptant des positions acrobatiques dans
les escaliers du métro, l’escarpin à talon
dangereusement en équilibre sur la
rampe. Un petit exercice visuel qui permet aussi à toutes les saletés récupérées
par la semelle dudit escarpin de s’incruster, l’air de rien, là où des milliers de personnes vont mettre leurs mains. Les selies «en rame» sont plus risqués : un petit
coup de frein un peu vif du chauffeur et la
séance photo se termine les fesses sur un
sol à l’hygiène douteuse. Et puis la
lumière des wagons évoquant franchement la morgue ou une salle de réunion
en troisième sous-sol, il faut au moins utiliser quatre filtres pour rendre l’image
vaguement glamour sur Instagram. Cela
dit, le selie #metrolife en position assise
peut s’avérer périlleux : à force de se
concentrer sur la caméra, on ne regarde
pas trop où l’on s’assoit, au risque d’atterrir, au mieux, sur un chewing-gum fatigué,
au pire dans une zone humide non identiiée. Dans le métro, certains s’occupent
plutôt à photographier leur environnement. Quelques apprentis artistes multiplient les posts d’images d’architecture
vide et ultragraphique. Et tous les autres
usagers aimeraient savoir à quelle heure et
dans quelle dimension parallèle ces gens
ont pris le métro. D’autres se voient en
Martin Parr de la ligne 9 (le photographe
Le métro est un maL nécessaire
britannique célèbre pour ses clichés de
passants, décalés, hyperréalistes mais toujours bienveillants). Sauf qu’en publiant
les clichés des varices de la vieille dame
assise face à eux ou du balèze en rangers
roses,ils ont plus de chances de se prendre
une bonne baffe (méritée) que d’être
repérés par un agent de photographe en
maraude sur Instagram. Mais ces agités de
la caméra numérique sont des (a)mateurs
comparés aux nouveaux pervers 2.0 du
métro. Ceux-ci ne se «contentent» plus
de se frotter à la première ille qui passe;
plus lâchement, ils la prennent en photo
de loin, le zoom braqué sur l’ourlet de sa
jupe ou sur son décolleté. Et ils postent le
résultat de leur safari soft porn sur les
réseaux sociaux. En #metrolife comme
ailleurs, l’enfer, c’est toujours les autres.
Bettmann Archive/Getty Images
Le 21 janvier 1976, le Concorde
efectue ses premiers
vols commerciaux.
63
variations
Feu de tout bois.
Tandis que certaines boutiques de mode voient leur chifre d’afaires chuter, les enseignes
de décoration aichent une croissance vigoureuse, comme si l’envie de rester chez soi
et de recevoir l’emportait sur les sorties. Ainsi, l’ofre de mobilier et d’accessoires ne
cesse-t-elle de se multiplier. Encouragés par le succès des bougies parfumées, les fabricants proposent désormais des allumettes parfumées et rangées dans des boîtes illustrées. L’écrin légèrement ouvert, elles embaument un tiroir, une armoire, un bureau. F. Kh.
Allumettes pArfumées pAter mAteos, officine universelle Buly, 15 €. www.Buly1803.com
Allumettes mAdurAï, cire trudon, 15 €. www.trudon.com
Allumettes pink elephAnt, Archivist GAllery, 7,90 €. www.fleux.com
Allumettes pArfumées, le redouté, diptyque, 15 €. www.diptyquepAris.com
19 janvier 2019 — Photo Crista Leonard pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa
LIBREMENT INSPIRÉ
Bulle pop.
VU SUR LE NET
De l’autre côté
du miroir.
POUR SA NOUVELLE CRÉATION, JAMES HEELEY
A VOULU TRADUIRE EN PARFUM LA SCULPTURE
EN PORCELAINE DE JEFF KOONS REPRÉSENTANT
MICHAEL JACKSON ET SON SINGE BUBBLES.
PAR
CLAIRE DHOUAILLY
Si le roi de la pop a inspiré de nombreux
artistes, une œuvre est emblématique du culte
de la personnalité qu’il a suscité : le rococo
Michael Jackson and Bubbles, de Jef Koons,
représentant le chanteur sur un lit de roses,
son chimpanzé domestiqué dans les bras.
Réalisée en 1988, cette sculpture grandeur
nature se distingue par la noblesse de son
matériau : la porcelaine. C’est elle qui s’est
imposée au parfumeur James Heeley,
lorsqu’un magazine de mode russe lui a commandé il y a cinq ans une fragrance illustrant
cette œuvre. « Quelques années auparavant,
j’avais visité des ateliers de porcelaine à
Limoges pour un projet avec la manufacture
Artoria. J’ai voulu exprimer leur odeur
poudrée. » L’efet est assuré par une haute
dose de muscs blancs veloutés. En tête, rose,
iris et violette esquissent le parterre de fleurs,
tandis qu’un fond animal de civette tente
un clin d’œil à Bubbles. « Le parfum avait été
conçu pour être encapsulé dans une page
du magazine », explique son auteur. Sans en
changer la structure, il l’a ajustée pour en faire
un parfum de peau.
Blanc Poudre, Heeley, 130 € les 100 ml.
www.jamesheeley.com
Pour les sites de vente en
ligne, comme pour les
boutiques, tout l’enjeu est
de ne pas laisser filer le
client. Yoox espère avoir
trouvé la recette miracle
avec Yoox Mirror, une
expérience au cours de
laquelle l’acheteur suit un
avatar prénommé Daisy.
Grâce aux algorithmes et à
l’intelligence artificielle, il
essaie les vêtements en 3D
et propose d’autres articles
pour compléter une tenue.
Cette initiative s’inspire
du succès d’influenceuses
virtuelles sur Instagram,
telles Lil Miquela ou Shudu.
« Nous avons été étonnés
par le taux d’engagement
atteint par ces personnages, reconnaît le
président de Yoox, Paolo
Mascio. Aujourd’hui, la
technologie permet de
réduire la distance et joue
un rôle-clé dans la communication entre les gens. »
Avec peut-être un bémol
pour l’identification : Daisy
a les cheveux bruns
et la peau blanche… V.Pe.
Yoox Mirror, sur l’application
gratuite Yoox, disponible sur iOS.
LECTURE DE SALON
L’amour est dans le pré.
On a tendance à l’oublier, mais la fonction première d’une
fleur est de permettre la reproduction de la plante qui la
porte. La raison d’être de ces charmants atours est d’attirer les pollinisateurs (abeilles, colibris, papillons…) pour
perpétuer l’espèce. Dans l’ouvrage La Scandaleuse Vie
sexuelle des plantes, de Michael Allaby, essayiste renommé
pour ses traités de vulgarisation scientifique, on découvre
les dessous de la procréation végétale : l’intérieur des
pétales de la digitale pourpre, par exemple, est doté de
points foncés cernés de blanc pour attirer les fécondateurs. En refermant ce livre qui mêle botanique, mythologie et culture populaire, on regarde d’un autre œil pissenlits et pâquerettes… M.Go.
La Scandaleuse Vie sexuelle des plantes, de Michael Allaby, Hoëbeke, 22,50 €.
James Heeley. AP/Sipa. Hoëbeke. Yoox
Pages : 240 — Poids : 0,7 kg
Dimensions : 15 × 20 cm
Palette graphique :
65
ligne de mire
Dents du fond.
Jean-Michel tixier
Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde
par
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
66
1
3
2
4
(1) Après-ski
bottes fourrées
Avoriaz en cuir,
Paraboot, 395 €.
www.paraboot.
com
(2) Chaussures
de baroudeur
Tenere 2 en toile,
Aigle, 90 €.
www.aigle.com
(3) Baskets
en toile et cuir
Authentique
H4D, Pataugas,
139 €. www.
pataugas.com
(4) Bottines
Ainsley en
suédine imperméable, Sorel,
199,99 €.
www.sorelfootwear.com
5
(5) Bottines
rembourrées
en cuir et
caoutchouc,
Acne Studios,
520 €.
www.acnestudios.com
(6) Boots en
peau retournée,
AGL, 450 €.
www.agl.com
(7) Bottines
Brutus en cuir
lisse, Camper,
160 €.
www.camper.com
à l’origine
Marche à suivre.
TouTes les Tendances onT une hisToire.
Pour “M”, serge carreira, enseignanT
à sciences Po eT sPécialisTe de la
Mode, en reMonTe le fil. ceTTe seMaine,
les chaussures de randonnée.
photos
Joaquin Laguinge —
6
Après les baskets blanches habillées de
bandes rouges et vertes, le nouveau succès
de Gucci n’est autre que la déclinaison d’un
bottillon massif pour randonnée. En lançant l’hiver dernier le modèle Flashtrek,
Alessandro Michele, son directeur artistique, continue à incorporer dans son univers des références décalées qui séduisent
les plus jeunes. Accessoire indispensable
des amateurs de longues balades, ces
chaussures étaient jusqu’ici plus habituées
à la boue qu’au bitume. Moins exigeante
que l’escalade ou la marche sportive, la
randonnée est pratiquée, en France, dès
le xixe siècle, aux prémices de la période
romantique où le paysage est une fenêtre
ouverte sur la rêverie. La pratique se
développe alors sans discontinuer. Des
modèles de souliers, base de l’attirail du
randonneur, sont proposés par des spécialistes comme Rossignol et Salomon.
Forcément il s’agit avant tout de chaussures techniques, avec une semelle
de gomme à crantage pour adhérer à
tous les types de terrain, un talon arrondi
pour favoriser le mouvement, et une tige
renforcée à la cheville pour limiter les
risques d’entorse. Initialement en cuir,
matière choisie pour sa résistance et son
imperméabilité, elles ont plus récemment
intégré des matériaux innovants comme
le Gore-Tex. La récupération de codes
venus du sport, par exemple, a fait entrer
cet accessoire dans le vestiaire des
stylisme
LaËtitia Leporcq
7
marques. Avec l’engouement de la mode
pour la normalité, ce qui fut longtemps
considéré comme laid, voire ringard,
trouve désormais grâce aux yeux des
clients. C’est ainsi que ce soulier rustique
et costaud s’est fait une place sur les
podiums au même titre que la gourde et
la parka. Chez Moncler, un modèle en
daim fourré complète la collection de
doudounes et de vêtements techniques.
Acne Studios opte pour une esthétique
plus minimale, alors que Valentino l’imagine en version cloutée. Et Louis Vuitton,
le malletier des voyageurs, la recouvre de
son monogramme. Les nouveaux
nomades sont ainsi toujours prêts pour
l’aventure.
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
68
Cinquante
nuances de
plaisir :
vibromasseur
de Dame, guide
du plaisir de
Goop et Viagra
chez Hims.
?
Ces nouveaux
objets du désir.
mode, bijoux, crèmes… et vibromasseurs.
de plus en plus de labels traditionnels
intègrent à leur catalogue des produits
pour le plaisir sexuel. une offre
“bien-être” qui décomplexe et séduit
les femmes et les jeunes.
P
par
Valentin Pérez
arfums racés,
recettes
diététiques,
guides de
voyage, robes
de créateurs : Goop, la marque
lancée en 2008 par l’actrice
Gwyneth Paltrow, a toujours
joué sur plusieurs tableaux.
Mais depuis quelques mois, sa
palette s’élargit avec des
sex-toys graphiques aux tons
pastel, un guide érotique ou
encore une huile pour poils
pubiens… À ceux que cela
étonne, la responsable beauté
chez Goop, Jean Godfrey-June,
explique que « les produits
intimes répondent à des
besoins similaires aux produits
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
de beauté : ils doivent être
agréables et non toxiques. Les
trouver sur la même plateforme
a donc du sens. » Ainsi va le
commerce en 2019 : les vibromasseurs se vendent au milieu
des crèmes de jour. Le concept
marketing du lifestyle qui
englobait déjà mode, design,
joaillerie et beauté en une seule
voie de distribution, s’ouvre
maintenant à la libido. Plusieurs
e-shops, d’origine anglosaxonne mais accessibles
partout, donnent le ton : on
peut aussi bien acquérir une
casquette qu’un stimulateur
chez Dame, un gel nettoyant
qu’un lubriiant chez Nécessaire,
un pantalon qu’un godemiché
e-shops de beauté, avec chic,
proximité et navigation
instinctive. Ce positionnement
nous permet de rassembler des
femmes d’âges divers. »
Les marques s’adaptent
également à une nouvelle
réalité sociologique : selon
nombre de statistiques occidentales, la jeune génération
serait moins active sexuellement que les
précédentes – la part des
20-24 ans qui déclarent
n’avoir eu aucun partenaire
depuis leur majorité est
passée de 6 % dans les années
1960 à 15 % en 2014, selon
une étude de l’université de
Floride. En cause, la pression
économique, la multiplication
des écrans, la chute du taux
de testostérone, les blocages
liés à la consommation de
pornographie…
Cette évolution ouvre un
créneau aux labels, qui
promettent à leurs clients
de les accompagner sur la
voie du plaisir. Le tout avec
un discours décomplexé :
« Faites-vous du bien »,
susurrent ces nouvelles entités lifestyle qui rangent souvent leurs produits intimes
dans la catégorie « bien-être ».
« Le sexe était vu hier comme
un moyen de procréer, un
devoir conjugal ou un élément
de plaisir, analyse Marina
Adshade. À l’avenir, il sera de
plus en plus “marketté” comme
un facteur de bonne santé. »
Hims. Dame. Goop
d’où ça sort
chez Free People, une crème
hydratante que du sildénail
(médicament pour les troubles
de l’érection) chez Hims. «Au
départ, dans les années 1960, les
articles destinés à une sexualité
récréative sont apparus dans les
librairies érotiques et chez les
marchands de
souvenirs, rappelle Baptiste
Coulmont, sociologue et auteur
de Sex-shops, une histoire
française (Dilecta, 2007). Puis,
avec l’arrivée des ilms X et la
réglementation sur la protection
des mineurs, ces établissements
sont devenus des sex-shops,
non plus associés à la jeunesse
libérée mais à la misère
sexuelle.» Il faudra attendre les
années 2000 pour que ces
articles soient commercialisés
dans des «love stores» de
meilleure réputation, comme
Passage du désir, à Paris.
Avec le développement de la
vente en ligne, anonyme, ces
articles sont en train de migrer
vers des sites transversaux,
enveloppés d’une esthétique
soignée. Car si les sex-shops
drainent majoritairement des
hommes, « ce sont surtout les
femmes qui consomment des
objets intimes. Or, ce sont elles
qui sont sensibles à la dimension lifestyle », souligne Marina
Adshade, professeure à
l’université de la ColombieBritannique au Canada et
auteure de Dollars et sexe.
Comment l’économie inluence
le sexe et l’amour (Presses de
l’Université Laval, 2015). Polly
Rodriguez, cofondatrice de
Unbound, une grife newyorkaise qui vend à la fois des
sex-toys et des bijoux, le
reconnaît : « On a essayé de
reproduire le marketing des
CHEZ
NOUS AVONS LE SENS
DES RESPONSABILITES !
Pour l’environnement
Nos pomiculteurs sont engagés dans une démarche
de production responsable en réduisant chaque jour l’impact
de leur activité sur la nature.
Pour la qualité
Nos pommes sont sélectionnées pour leurs
qualités, sans rien gaspiller et font l’objet
de contrôles réguliers par l'organisme
de certiication Bureau Veritas.
© Illustration : Eiko Ojala • Pink Lady®
Pour nos producteurs
Un modèle qui rémunère équitablement les 2600
producteurs adhérents et sécurisent leurs revenus
grâce à la signature de contrats annuels.
Pour nos terroirs
Notre production est cultivée sur des terroirs d’exception
choisis pour leur climat et la qualité de leurs sols.
Elle contribue également au maintien d’une activité sociale
et économique locale et à la préservation
des paysages traditionnels.
Pour plus d’informations, rejoignez-nous sur :
www.pinkladyeurope.com
Tellement plus qu’une pomme
70
objet trouvé
La terrine
à bec.
La designer stefania di PetriLLo
a déniché Pour “M” des objets du
quotidien à La beauté durabLe.
cette seMaine, un réciPient
en grès résistant à La chaLeur.
D’une contenance de cinq litres, cette terrine
au liseré bleu est réalisée à partir de grès émaillé,
une terre cuite non poreuse adaptée à l’usage
alimentaire. On y confectionne crèmes
pâtissières, sabayons ou toute autre préparation liquide qui glissera par le bec verseur pour
en remplir un moule ou une verrine. Le grès
résistant aux hautes températures, la terrine,
avec ses parois épaisses qui difusent la
chaleur, peut aussi faire oice de casserole
ou de plat à mettre au four pour la cuisson
d’un riz au lait grand format.
Matériau : grès émaillé
origine : manufacture de Digoin
Prix : environ 30 €
durée de vie : se transmet de génération
en génération
www.manufacturededigoin.com
tête chercheuse
thibaud crivelli a créé sa maison ain d’ofrir un autre regard sur le parfum.
« Beaucoup de gens pensent ne pas savoir sentir, mais pour comprendre un parfum,
il suit d’éveiller ses sens. » une « contemplation active » que ce globe-trotteur pratique au quotidien. ce passionné de langues étrangères s’installe en chine en 2006,
à 22 ans, pour perfectionner son mandarin. diplômé d’une école de commerce, il
enchaîne ensuite les postes dans diférents pays d’asie. Plus que ses voyages, ce
sont des expériences sensorielles qui le poussent à créer des parfums. Le breuvage
chaud et épicé bu au petit matin avant l’ascension d’un volcan en indonésie lui a
par exemple inspiré santal Volcanique. aux nez qui ont composé ses quatre jus,
il a livré ses souvenirs olfactifs, mais aussi des visuels, des sons, des textures.
en boutique (au bon Marché rive gauche, à Paris), thibaud crivelli propose
une table d’exploration des parfums « purement sensorielle », à travers des photos
de matière, de paysage, d’ambiance qui déverrouillent l’imaginaire. C.Dh.
www.maisoncrivelli.com
Photo Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Maison Crivelli
Nez au vent.
Nouveau !
Démaquillant pour les Yeux
élimine naturellement et efficacement
même le maquillage waterproof
Naturel. Différent. Efficace.
Depuis 1967, des cosmétiques 100 % naturels et biologiques.
72
Comment vous est venue l’idée
la rencontre
“J’ai cherché à produire
une forme de gaieté.”
le designer olivier mourgue est le père des Célèbres
fauteuils djinn, immortalisés par “2001, l’odyssée
de l’espaCe”. à l’oCCasion du salon maison & objet, à
paris, jusqu’au 22 janvier, il évoque sa Collaboration
aveC disderot, qui réédite son lampadaire fleurs.
propos recueillis par
Marie Godfrain
du lampadaire fleurs ?
En 1967, j’ai été intrigué par l’ampoule à
calotte argentée, à l’éclairage beau et
doux. Je l’ai d’abord utilisée sur les stands
d’Airborne, le fabricant des fauteuils Djinn,
dans les magasins et les foires. Puis je
m’en suis inspiré pour dessiner ce lampadaire, que j’ai proposé à l’éditeur Pierre
Disderot et qui est à nouveau fabriqué.
le modèle djinn est passé à la postérité
grâCe à stanley KubriCK. en quoi Cette pièCe
est-elle représentative de votre travail ?
J’ai dessiné le Djinn à l’époque, stimulante
et colorée, où l’on écoutait Yellow
Submarine, des Beatles. J’ai cherché à
produire une forme de gaieté à travers
ces fauteuils. Le résultat a été probant
puisque les enfants s’amusaient à en faire
des cabanes. Le jeu est très important
dans mon travail ; il a aussi inspiré mes
chaises longues Bouloum ainsi que des
sièges-luges. Mais, derrière cet aspect
ludique, la mise au point du Djinn a
demandé énormément de recherche.
Olivier Mourgue
(ci-contre en 2018,
en Bretagne)
a créé en 1967
le lampadaire
Fleurs, quelques
années après
ses sièges Djinn.
envisagez-vous de le rééditer ou d’éditer
d’autres modèles ?
Non, ce n’est pas prévu. J’aime travailler
dans mon atelier, en Bretagne, où
j’efectue des recherches sur des matériaux
nouveaux et où je fabrique du mobilier en
bois, mais jamais à vocation commerciale !
Je privilégie le contreplaqué de bouleau,
qui vient de Finlande, et des contreplaqués
de peuplier, suivant des techniques
que j’ai apprises lors de mes études
à l’école Boulle.
le théorème
Effet d’hiver.
Canada goose
Henry poole
système polaire
Reconnue comme l’un des acteurs
majeurs du haut de gamme canadien,
la marque fabrique depuis 1957
des vêtements pour le grand froid
– parkas, fourrures, duvets, tricots.
Elle mise sur l’innovation développée
dans ses centres de recherche
sur les tissus en Arctique.
Fondé en 1806, le tailleur sur mesure
anglais est l’une des références de
Savile Row, célèbre rue londonienne
spécialisée dans le costume masculin.
Dans les années 1860, il créa pour
le prince de Galles le premier
smoking. Qui aura ensuite les faveurs
de Churchill et du général de Gaulle.
Une écharpe en laine et cette veste
qui associe tailoring et chaleur : elle
ressemble à un blazer mais tient
aussi chaud qu’une doudoune, grâce
à sa doublure duvet. S. At.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Blazer en laine matelassée, doublé en duvet,
1 625 €. écharpe en mérinos, 225 €.
www.canadagoose.com
Disderot. Anne Mourgue. Olivier Mourgue. Canada Goose. Henry Poole. Canada Goose X Henry Poole
Lampadaire Fleurs, d’Olivier Mourgue. Disderot, 1 900 €
(2 leurs), 432 € la leur supplémentaire. www.disderot.com
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DES MOMENTS INOUBLIABLES...LE MEXIQUE!
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RESERVATIONS@NIZUC .COM
NIZUC .COM
1
circuit court
São Tomé, or fève.
LA petite îLe AfricAine, Ancienne coLonie portugAise Au LArge
du gAbon, est devenue LA reine du cAcAo bio. on peut y suivre LA piste
du meiLLeur chocoLAt du monde à trAvers une jungLe LuxuriAnte.
par
1 — écrin chocoLAt à obÒ.
Sur l’île de São Tomé, à 240 km des côtes du
Gabon, le parc national d’Obò occupe un tiers
du territoire et dispute la vedette aux plages
vierges des rivages de l’Atlantique. Au pied du
piton volcanique de Cão Grande se déploie une
jungle sauvage tissée de lianes, d’arbres et de
plantes étranges telles les Cistaceae aux indécentes inlorescences ou le cacaoyer sauvage
PASCALE DESCLOS —
photos
CHRISTIAN GOUPI
aux cabosses jaune d’or.Là,naissent les rivières
qui nourrissent les roças, les plantations de
cacao fondées par les colons portugais au
xixe siècle avec des plants rapportés du Brésil.
Depuis l’indépendance, en 1975, la culture des
précieuses fèves est, avec le tourisme, le pilier
de la fragile économie de l’île. Aujourd’hui, la
ilière bio représente un tiers de la production
nationale (30 000 tonnes par an) et fait vivre
2000 familles de petits producteurs réunis en
coopératives. Elles fournissent les chocolatiers
français de l’association Roça Cacao, comme
Michel Hurel, Max Vauché ou Jean-Charles
Dousset, qui œuvrent à l’amélioration des
conditions de vie des planteurs et à la scolarisation des enfants.
Trois heures de marche aller-retour sur sentier balisé, du jardin
botanique de Bom Sucesso jusqu’au lac Amelia. www.sao-tome.st
75
2 — saveurs pur cacao bio.
Au milieu des années 1990, l’agronome italien
Claudio Corallo rachète Terreiro Velho, une
ancienne plantation de cacao à Principe, l’île
voisine de São Tomé. Pour produire un cacao
aux saveurs intactes, il y cultive des variétés
anciennes non hybridées (comme le criollo),
en soignant la taille et l’entretien des plants.
Acheminées par bateau à São Tomé, les fèves
récoltées sont ensuite torréiées, épluchées et
broyées dans son atelier. Résultat : un chocolat
bio pur cacao en tablettes salué comme le
meilleur du monde par les connaisseurs.
Visite de l’atelier et dégustation gratuite le jeudi soir
(réservation sur place le matin), av. Marginal 12, São Tomé.
www.claudiocorallo.com
3 — ambiance chaleureuse au café Xico’s.
2
y aller
Club Faune Voyages, spécialiste
des voyages de luxe sur mesure, propose
plusieurs séjours à São Tomé-et-Príncipe,
comme “Merveilles de São Toméet-Príncipe”: 8 jours et 8 nuits, à partir
de 3650 € par personne, avec les vols
A/R au départ de Paris via Lisbonne
en classe éco et les vols intérieurs São
Tomé/Príncipe, l’hébergement et la demipension.
Tables et tabourets en bois, cuisine ouverte,
menus à l’ardoise… Dans ce café de
São Tomé, aménagé dans un ancien entrepôt
de cacao, locaux et expatriés se côtoient dans
une ambiance chaleureuse.À la carte, une cuisine traditionnelle d’inspiration portugaise et
brésilienne : assiettes de petiscos à base de beignets de fruits de mer, de crabe farci ou de
poulpe grillé, feijoada aux haricots noirs et au
manioc, porc à l’ananas… Le QG parfait pour
suivre les matchs de foot de la Ligue des
champions ou fraterniser autour d’une bière
Sagres.
Environ 15 € le repas. Fermé le dimanche. Praça De Amizade e Solidariedade, São Tomé. www.xicoscafe-stp.com
4 — pause à la plantation são João.
3
4
Originaire de São Tomé, le chef João Carlos
Silva a transformé cette plantation de cacao du
xixe siècle en une délicieuse pousada, nichée
dans un jardin exotique. Les hôtes y savourent
des recettes inspirées (poisson volant sur lit de
papaye verte marinée, ceviche de marlin aux
fruits et aux fleurs des îles) avec vue sur
l’océan et la baie de Santa Cruz. À l’étage,
six chambres spacieuses au mobilier simple :
parquet de bois exotique, lits enveloppés de
moustiquaire, grandes salles de bains…
55 € la double en B&B. São João de Angolares.
www.pousadas.st/roca-sao-joao
5 — vestiges coloniauX à Água izé.
Fondée en 1854 par le baron portugais d’Água
Izé, qui introduisit la culture du cacao à São
Tomé, cette roça fut la plus moderne et la plus
grande plantation de l’île jusqu’à l’indépendance, en 1975. Les sacs de fèves étaient alors
acheminés par une ligne de chemin de fer
jusqu’à son propre quai de chargement,sur une
petite baie de la côte sud.Aujourd’hui à l’abandon, le site présente autour de sa place pavée
son hôpital délabré, ses comboios (les habitations des employés), et ses entrepôts de
séchage envahis par la végétation.
À Praia Izé, entre Santana et Ribeira Afonso.
www.pousadas.st/roca-agua-ize
5
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
76
le tiramisu
de gaëtan
roussel
Pour 6 personnes
500 g de mascarpone
Une quarantaine
de biscuits à la cuillère
120 g de sucre
1 sachet de sucre
vanillé
3 œufs
20 cl de café expresso
3 c. à s. de poudre
de cacao
Beurre (pour le moule)
une affaire de goût
Botte imparable.
amoureux de l’italie, le chanteur Gaëtan
roussel raffole du tiramisu. un dessert
porteur de bonnes ondes et d’histoires et
qui, comme en musique, se compose d’accords.
par
camille labro —
enfant, je ne me destinais pas
plus à la musique qu’à la
cuisine. Je voulais jouer au foot,
c’était mon obsession. Je suis né
dans l’Aveyron, mais je n’y ai pas
vécu longtemps. J’ai suivi mon
père, qui était enseignant puis
principal de collège et de lycée,
en Ardèche, dans le Lot, le Loiret…
Et puis, un jour, à l’âge de 15 ans,
je suis allé rendre visite à des amis
à Sète, et quelqu’un m’a mis
une guitare dans les mains.
Je n’avais jamais touché une corde
auparavant, j’ai mémorisé quelques
accords pour pouvoir chanter
dessus, j’en suis tombé amoureux,
et j’ai mis le ballon au placard
pour apprendre à jouer.
Dans le Loiret, j’ai rencontré
Robin, qui allait devenir le bassiste
et graphiste de Louise Attaque.
Lui non plus ne jouait pas, mais
on lui a trouvé une basse. On
a commencé ainsi, en sachant
à peine jouer une note.
Nous avons d’abord monté un
groupe qui s’appelait Caravage
– en hommage au peintre,
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
photos
julie balagué
et à ma fascination pour l’Italie.
La première fois que je suis allé
là-bas, j’étais adolescent, je suis
arrivé à Florence et je me suis
pris de passion pour la peinture
lorentine, le risotto et le tiramisu.
Ce dessert, c’est mon plat fétiche,
rien que le nom est délicieux :
tiramisu signiie «tire-moi vers
le haut», «redonne-moi de l’énergie», «remonte-moi le moral»…
C’est porteur de bonnes nouvelles,
d’ondes positives. Mais personne
ne sait vraiment d’où vient
la recette. Une légende dit
que ce dessert est originaire de
Toscane, et comme c’est là que
je l’ai découvert, je m’en suis
persuadé. C’est ma légende à moi.
Certains prétendent qu’on met
du café pour attendrir les vieux
biscuits, d’autres que c’est
un gâteau aphrodisiaque. J’ai
l’impression que je suis revenu
d’Italie avec. En fait, j’ai commencé
à le préparer quand Clarisse,
ma compagne et manageuse,
m’a passé la recette d’un de ses
copains, il y a quelques années.
Une recette sommaire, grifonnée
sur un bout de papier. Épinglée sur
mon frigo, je la suis scrupuleusement. Elle est archi-simple et me
satisfait pleinement. J’aime le tiramisu classique, cet équilibre entre
l’onctuosité du mascarpone et
l’amertume du café.
Comme en musique, j’apprécie
les plats qui racontent des histoires.
J’adore les associations de goûts,
de couleurs et de sons… La cuisine
aussi se compose d’accords,
d’assemblages qu’on habille ensuite
comme on veut. On ajoute
des épices, du poivre, du sel,
des cordes ou du saxo… Cela
fait une dizaine d’années que
je m’intéresse à la cuisine. Je suis
devenu très copain avec le chef
Yves Camdeborde, qui m’a fait
découvrir les cuisines populaires,
la «bistronomie», les bons vins.
En 2016, nous avons même créé
Les Cinq Sens, un spectacle multisensoriel aux Francofolies qui associait des bouchées, des vins et des
morceaux acoustiques. C’était
tellement chouette qu’on pense
le refaire. C’est un autre
moyen de raconter
de bonnes histoires!
Nouvel album solo : Traic, Barclay.
Reprise de la tournée le 7 mars.
i
Beurrer un moule
rectangulaire moyen.
Préparer 4 tasses de
café bien fort et serré.
Séparer les blancs
des jaunes d’œufs.
Fouetter les jaunes
avec les sucres
(normal et vanillé)
jusqu’à ce que
le mélange blanchisse.
Incorporer le mascarpone. Monter les blancs
en neige puis les
incorporer au mélange.
ii
Imbiber les biscuits à
la cuillère avec le café
tiédi, et en tapisser
le fond du moule,
bien alignés côte à
côte. Verser la moitié
de la préparation
au mascarpone par
dessus et l’étaler à
la spatule. Remettre
une couche de biscuits
imbibés, puis couvrir
avec le reste
de la préparation.
Filmer et mettre au
frais 12 h, voire 24 h.
Recouvrir de cacao,
en saupoudrant à
travers un tamis,
au moment de servir.
JÒIA
39, rue des Jeûneurs, Paris 2e.
Tél. : 01-40-20-06-06.
www.joiahelenedarroze.com
Tous les jours de midi à 14 h 30
et de 19 heures à 22 heures.
COMME SI VOUS
(Y)
ÉTIEZ
Partie de plaisir.
PAR
MARIE ALINE
VOUS ÊTES CETTE VIEILLE DAME QUI
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Nicolas Buisson
ADORE SE RÉGALER. Hélène
Darroze, vous l’avez vue à la
télévision. Votre fils et vous
avez déjà déjeuné dans son
restaurant gastronomique
mais franchement, vous n’en
avez pas eu pour votre argent.
Ou peut-être un peu trop.
Qu’est-ce que c’était gras…
Vous vous rappelez encore
avec dégoût les complications
digestives de cet après-midi-là.
Mais vous êtes une aventurière.
Et aujourd’hui, vous allez chez
Jòia, un genre de bistrot conçu
par cette chère Hélène. Vous y
avez invité une amie de longue
date un peu déprimée (et
déprimante, mais c’est souvent
comme ça quand on vieillit).
Vous vouliez vous faire plaisir.
Les peintures criardes au mur
ne sont pas à votre goût,
mais le brouhaha ambiant
L’ADDITION
Menu du midi à partir de 24 €
en semaine. À la carte 50 €.
vous réchaufe de l’intérieur.
Tous ces gens qui se parlent,
ils ont tant de choses à raconter, à vivre, à partager. Cette
atmosphère vous rappelle les
bouillons parisiens à l’époque
où ils n’étaient pas des
attrape-touristes. Mais là, c’est
encore mieux. Vous pouvez
regarder les cuisiniers s’activer
derrière le comptoir du bar.
Les fourneaux sont juste là.
Quel dommage que vous ne
puissiez plus tenir en équilibre
sur les tabourets hauts! Vous
insistez auprès de la gentille
serveuse pour avoir une table
avec vue sur le spectacle.
Elle porte de grosses bretelles
noires sur sa chemise blanche.
Tous ses collègues sont afublés de cet étrange uniforme.
Ils auraient pu porter une veste
tout de même ! Surtout ce
grand gaillard. Il est beau, cela
DÉLIT D ’INITIÉS
Venez à plusieurs
pour partager les pièces
de viande bien rôties.
va sans dire, mais qu’est-ce
qu’il transpire. Sa chemise colle
à la peau de son dos. De votre
temps, on mettait un maillot de
corps sous sa chemise.
La soupe à l’ail rose vous distrait
de ces pensées nostalgiques.
C’est délicat et enveloppant.
Votre amie a choisi une salade
de courge. Elle dit qu’elle
se régale, que la fraîcheur de la
« composition » la réveille.
En voilà un terme élaboré pour
parler de nourriture.
Vous avez commandé des
raviolis. Vous ne vous attendiez
LES INCONTOURNABLES
Le pâté en croûte, la soupe
à l’ail, la tarte au chocolat
et glace au sarrasin.
pas à avoir un plat un peu
asiatique. Ce doit être la
cébette qui donne cette sensation, ou bien le côté glutamate
de la sauce, très nappante.
Vous confiez à votre amie :
« Je suis sûre qu’Hélène fait ce
genre de plat en pensant à ses
enfants. Tu sais qu’elle a adopté
des filles vietnamiennes,
comme Johnny et Laeticia ?
Enfin tu me diras, c’est normal,
elles sont copines. » Votre amie
sourit et continue à déguster
sa blanquette, « bien citronnée », précise-t-elle. Elle n’est
vraiment pas téméraire pour
un sou, celle-là. Par exemple,
elle a commandé la tarte
au chocolat alors que vous
explorez le chou chocolat au
lait et passion. Oui, la passion
vous a toujours bien guidée.
Un feuilleté de nougatine
tapisse le fond du chou : le
péché dans toute sa splendeur.
Vous ne voulez plus que ça
s’arrête. Mais votre amie est
fatiguée. Vous aimeriez pouvoir
féliciter Hélène pour ce grand
bond en avant. Adieu le gras.
Vous partez sereine, certaine
de faire de beaux rêves
pendant votre sieste.
LE BÉMOL
La blanquette de veau est
servie sans accompagnement.
LA SENTENCE
Un restaurant qui met
de bonne humeur.
78
où en
trouver
Sur les ports
de Belle-Île et
de Quiberon (56).
produit intérieur brut
Le pouce-pied.
par
Chez les bons
poissonniers et
écaillers, surtout
bretons, en hiver.
Sur commande
chez Poiscaille,
www.poiscaille.fr
camille labro
Patrick Pleutin
illustration
il faut parfois s’armer de courage pour
goûter certains mets. L’aspect des poucespieds, ou barnacles, semblables à des
doigts noirs sertis d’écailles grifues, peut
laisser perplexe. pourtant, cette drôle
de petite bestiole, crustacé sessile (ixé
à un support), qui vit en colonies, au nom
savant de Pollicipes pollicipes, est un mets
très recherché chez nos voisins ibériques,
mais également en Bretagne. Les
espagnols en sont si friands qu’ils ont
décimé leurs côtes de galice et du
pays basque, mais on trouve encore
des pouces-pieds en nombre aux alentours
de Belle-Île et dans la baie de Quiberon.
C’est une pêche particulière que celle
des pouces-pieds, très réglementée et
dangereuse, car les meilleurs spécimens
se trouvent sur des roches immergées à
marée haute, battues par la houle et les
vents. armés de petits burins, les pêcheurs
en combinaison doivent souvent piocher
en équilibre au milieu des vagues écumantes. autant dire qu’il faut mériter ces
étranges crustacés, à la chair ine et dont
le goût subtil se situe, pour la chef olive
davoux, «entre l’huître et le homard».
dans son petit bistrot marin, celle-ci sert
où en
goûter
Sur Mer, 53, rue de
Lancry, Paris 10e.
La Pointe du
Grouin, 8, rue de
Belzunce, Paris 10e.
Le Petit Hôtel
du Grand Large,
11, quai Saint-Ivy,
Saint-Pierre
Quiberon (56).
La Mare aux
Oiseaux, 223, rue
Chef-de-l’Île
Saint-Joachim (44).
les pouces-pieds nature, blanchis à
l’eau très salée, avec un beurre d’algues.
sur la presqu’île de Quiberon, le cuisinier
Hervé Bourdon en propose régulièrement
en amuse-bouche, débarrassés de leur
gangue noire, et accompagnés d’une
mayonnaise légère à la moutarde
sauvage. tandis que du côté de la Brière,
éric guérin les marie, selon la saison,
avec du foie gras, des fraises, des couteaux, du maïs ou du cacao pour des
assiettes toujours créatives.
union libre
Oiseau rare.
CHâteau sénéjaC, Haut-médoC, 2015
Un pigeon gratiné d’un peu
de cacao révèle les saveurs
chocolatées de ce cru
bourgeois encore jeune.
Le côté rosé du pigeon en fait
aussi ressortir le jus profond,
en arrondissant ses angles
tanniques. Un mariage qui joue
sur les complémentarités.
Le C des Carmes Haut-Brion,
pessaC-Léognan, 2014
Ce vin mi-merlot mi-cabernet
se montrera tout doux, en
rondeur et en gourmandise
avec un pigeon au cacao.
Les notes lorales viennent
ensuite prolonger ce délice
prêt-à-boire. Une alliance
originale et élégante. L. G.
17 €. Tél.: 05-56-70-20-11.
28 €. Tél.: 05-56-93-23-40.
Pages réalisées par Chloé Aeberhardt, Vicky Chahine et Fiona Khalifa. Et aussi Sophie Abriat, Marie Aline, Carine Bizet,
Serge Carreira, Pascale Desclos, Claire Dhouailly, Stefania Di Petrillo, Laure Gasparotto, Marie Godfrain,
Camille Labro, Valentin Pérez et Jean-Michel Tixier.
Illustration Broll & Prascida pour M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
SALLE
Paris
Sous le Haut Patronage et en présence de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco
Concert exceptionnel au profit de la Fondation Prince Albert II
Aleksandra KURZAK, Roberto ALAGNA,
Alexander GADJIEV (Vainqueur des Monte Carlo Piano Masters 2018)
avec la participation de
Présentation
Stéphane BERN
Jeudi 21 février 2019, 20h Salle Gaveau 45 rue La Boétie, 75008 Paris
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MER. 20 MARS 2019,
20h30
Ivo POGORELICH,
piano
MOZART
Adagio en si mineur KV 540
LISZT
Sonate en si mineur
SCHUMANN
Etudes symphoniques opus 13
RÉSERVATION | 01.49.53.05.07 | WWW.SALLEGAVEAU.COM
Salle Gaveau - 45 rue La Boétie Paris 8ème
M° Miromesnil (lignes 9 et 13)
Mahershala Ali
en février 2017.
81
Révélé par la série “House of Cards”,
récompensé d’un Oscar en 2017
pour “Moonlight”, l’acteur
Mahershala Ali
est, à 44 ans, ce que son père aurait
tellement voulu devenir : une vedette.
Le comédien est à l’aiche de
“Green Book”, de Peter Farrelly. Il
incarne un pianiste noir en tournée dans
l’Amérique ségrégationniste. Un rôle
qui vient de lui valoir un Golden Globe.
Miller Mobley/August
Par Samuel Blumenfeld
19 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
82
Il y a une dIzaIne d’années, mettant de l’ordre dans ses
Mahershala Ali a trouvé une boîte à chaussures qui appartenait à son père. À l’intérieur, des papiers, de vieilles factures, des
tickets de métro. Rien de particulier. Si ce n’est une photo de son
père, justement, celle que cet aspirant acteur remettait aux agents
de casting dans l’attente désespérée d’une réponse, avec cette
mention manuscrite : « Heureux d’avoir fait votre rencontre, j’espère
que vous allez bien, je vous redonne mon numéro de téléphone au
cas où vous l’auriez égaré. » À l’époque, à la in des années 1960,
Phillip Gilmore fréquentait la compagnie de danse de Harlem,
faisait partie de la chorale du quartier et rêvait d’une carrière sur
scène et devant les caméras. « Sur la photo, sa chemise est déboutonnée, détaille son ils, mais il garde cette pose très élégante. C’est
d’évidence déjà un très bel homme. »
Pour imiter la posture de son père, disparu au milieu des
années 1990, Mahershala Ali s’appuie sur ses deux poings. Pas de
gestuelle emphatique chez la vedette de Moonlight, de Barry
Jenkins – son personnage de dealer à l’instinct paternel lui a valu
l’Oscar du meilleur second rôle en 2017 –, révélée par son rôle de
lobbyiste froid et charismatique dans la série House of Cards, et
aujourd’hui à l’aiche de Green Book : sur les routes du Sud (sortie
le 23 janvier), de Peter Farrelly, qui vient de lui valoir le Golden
Globe du meilleur acteur dans un second rôle. Il y incarne Don
Shirley, un pianiste de jazz américain d’origine jamaïcaine.
L’acteur de 44 ans prend plaisir à reconstituer avec rigueur des
éléments épars de sa mémoire pour retrouver le il de son histoire
familiale. Au dos de la photo, précise Mahershala Ali, se trouve une
autre note manuscrite de Phillip Gilmore, adressée à sa mère :
« Hey, Ma, j’essaye encore d’être une vedette. » Phillip Gilmore n’y
est jamais parvenu. Il est en revanche devenu danseur professionnel. Après avoir gagné, à la in des années 1960, un concours organisé par la célèbre émission de télévision « Soul Train », passage
obligé de tous les chanteurs et groupes de soul, il était devenu un
habitué des comédies musicales sur Broadway, Dreamgirls en particulier, ainsi que des tournées dans tout le territoire nordaméricain. Une carrière d’artiste, en aucun cas celle d’une célébrité.
« Celle d’un interprète qui s’est battu jusqu’au bout pour gagner sa
vie et faire vivre sa famille », ajoute-t-il.
Mahershala Ali a dû atteindre les 40 ans pour se faire un nom ain
d’échapper aux rôles subsidiaires et gagner cette place autrefois
tant convoitée par son père. Avant d’être acteur, il était entré à l’université avec une bourse pour jouer au basket-ball, renonçant ensuite
à une carrière professionnelle, faute de motivation. Avant de devenir
un acteur de premier plan, il a changé de nom, de Hershel Gilmore à
Mahershala Ali, choisi lors de sa conversion à l’islam, en 1999. Le
comédien appartient à l’ahmadisme, un mouvement réformiste
musulman fondé sur la paix et la tolérance, considéré comme hérétique par de nombreux théoriciens du sunnisme et du chiisme, ce
qui vaut à ses fidèles persécutions et massacres, que ce soit en
Algérie, au Pakistan, en Arabie saoudite ou dans les territoires palestiniens. «Cette conversion était un déi dans la société américaine, et
un fardeau tout court », commente-t-il.
Lorsque le père de Mahershala Ali a quitté le domicile familial en
Californie pour s’installer sur la Côte est, il a laissé sa femme derrière lui. Willicia Gilmore est redevenue Willicia Rucker. En même
temps qu’elle reprenait le nom de son père, elle s’est mise à épouser également sa profession : ministre baptiste. Mahershala a
grandi entre l’ordre imposé par la religion, le rituel de la liturgie, et
une autre forme de discipline, celle imposée par la comédie musicale à Broadway. « Je suivais mon père en coulisses et je partais
parfois en tournée avec lui. Pour de nombreux parents, les gamins
deviennent le point focal de l’existence. Avec les miens, je restais à
la périphérie. » La question raciale n’était jamais loin. « Partir à
Boston en tournée restait compliqué pour un Noir. L’accueil était
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
“Le ‘Negro Motorist
Green-Book’
enseigne comment
rester en vie
à des gens qui
doivent voyager.
Pendant la
ségrégation,
les Blancs étaient
encouragés à
étendre leur
horizon, les Noirs
étaient contraints
de le rétrécir.”
2018 Universal Studios. Universal Pictures, Participant and DreamWorks
archIves,
Dans
Green Book,
le musicien
classique
et raffiné
Don Shirley
(Mahershala Ali,
ci-contre et
ci-dessous)
engage un
Italo-Américain
rustre (Viggo
Mortensen,
à gauche) pour
lui servir de
chauffeur et de
garde du corps.
Il a fallu que Mahershala Ali guide le coréalisateur de Mary à tout
prix et de Dumb and Dumber dans un univers du Sud dont il ignorait les codes. Il lui a expliqué à quel point le sud des États-Unis
était, et reste par bien des aspects, un territoire fermé. « Dans
Green Book, mon personnage et son garde du corps discutent
dans un café. À un moment, Tony lui explique que personne ne
saurait jouer sa musique aussi bien que lui. La scène se terminait
sur un dialogue un peu plat, où Don Shirley répondait seulement :
“Merci.” Cette in me posait problème. Elle me dérangeait tant que
j’ai ini par demander à Peter Farrelly de la réécrire. » Et Mahershala
Ali d’invoquer le souvenir de Nina Simone, qui n’a jamais eu le droit
de devenir pianiste concertiste, et à qui la porte de la musique
classique est toujours restée fermée. « Nous avons changé la scène.
Et là, complimenté sur sa musique par son chaufeur, Don Shirley
répond : “Merci, sauf que tout le monde a le droit d’interpréter Chopin, à l’exception des individus possédant ma couleur de peau.”
Mon personnage prend une dimension plus dramatique. »
Le patriotisme est un terme qui revient sans cesse dans la bouche
de Mahershala Ali. C’est, convient-il, un efet de l’époque traversée
par son pays, où la question de la race est devenue centrale dans
le débat. « Nous, Afro-Américains, sommes un peu les enfants maltraités de ce pays. Nous aimons notre père, mais notre relation est
pour le moins complexe avec lui, ne serait-ce que parce que nous
sommes venus dans ce pays en esclaves. » Quand il relate cette
histoire, c’est avec calme et détachement, pour ajouter : « J’aime ce
pays. Je n’ai pas renoncé à le voir devenir meilleur. »
Green Book : sur les routes du Sud (2 h 10), de Peter Farrelly, avec
Mahershala ali, linda cardellini, Viggo Mortensen. en salle le 23 janvier.
présentent
indigne. Et je ne vous parle pas du Sud. Le mouvement des droits
civiques avait beau commencer à se faire entendre, la société
américaine n’était pas encore au diapason. »
Dans Green Book, Mahershala ali incarne Don shirley, musicien en
vogue dans les années 1950 et 1960, et dont le style musical était
fortement inluencé par la musique classique. En 1962, Shirley avait
participé à plusieurs tournées de concerts dans le Sud ségrégationniste des États-Unis. Pour cela, il s’était adjoint les services d’un
chaufeur et garde du corps, videur d’une boîte de nuit à New York,
un Italo-Américain du nom de Tony « Lip » Vallelonga. Green Book
renvoie aux guides destinés aux Afro-Américains des années 1930
jusqu’au milieu des années 1960. La ségrégation limitant le nombre
d’établissements ouverts aux automobilistes noirs, il était
indispensable de baliser leur parcours pour les aider à trouver les
établissements tolérant les Afro-Américains. « Comparez le Green
book, explique Mahershala Ali, avec le Triple AAA book, destiné, lui,
aux Blancs. Ce dernier incite à parcourir le pays et explique comment sillonner le territoire, de Monument Valley, par exemple, aux
chutes du Niagara. Le Negro Motorist Green-Book enseigne
comment rester en vie à des gens qui doivent voyager. Pendant la
ségrégation, les Blancs étaient encouragés à étendre leur horizon,
les Noirs étaient contraints de le rétrécir. »
LE SALON DES MASTERS
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26 JANVIER 2019
10h - 18h
ENTRÉE GRATUITE
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LES DOCKS
CITÉ DE LA MODE ET DU DESIGN
34, QUAI D’AUSTERLITZ - PARIS
84
Et pour cause. Le 31 décembre est sorti
le deuxième ilm du jeune réalisateur chinois Bi Gan, Un
grand voyage vers la nuit (littéralement titré en mandarin
« la dernière nuit de la Terre »), sur les écrans des grandes
villes chinoises. La première séance s’achevait à minuit,
à l’heure du baiser des héros. Idéal pour passer les derniers moments de l’année en amoureux. Le ilm, présenté
à Cannes en mai 2018, dans la section Un certain regard,
et qui sortira le 30 janvier en France, tient pourtant
davantage du cinéma Art et Essai que de la comédie
romantique à l’eau de rose.
Quelques déceptions étaient donc à prévoir. « J’ai trouvé
le ilm vraiment mauvais. Dans ma petite ville de province,
des dizaines de personnes ont rapidement quitté la salle.
Certains se sont endormis et ronlaient bruyamment,
d’autres critiquaient le ilm à voix haute », a décrit Guo
Yan shenqui, un blogueur de cinéma dans une vidéo en
ligne. Alors que les préventes avaient battu des records,
dépassant certains blockbusters, avec 262 millions de
yuans (33 millions d’euros), 4,4 % d’entre elles ont dû
être remboursées, après que les premières réactions,
assez négatives, eurent inondé le Web chinois, certains
spectateurs expliquant n’avoir rien compris au ilm.
Un réveillon
d’art et d’essai.
Vu de Chine.
Par Simon Leplâtre
Malgré la petite polémique,
Bi Gan réussit un superbe
coup de poker avec
un nombre d’entrées
exceptionnel pour un film
d’auteur. Un paradoxe pour
le réalisateur d’à peine 30 ans
qui s’est fait connaître avec
Kaili Blues, un film tourné
avec des bouts de ficelle et
grâce au soutien de sa famille :
3 000 euros prêtés par sa
mère, et son oncle dans
le rôle principal.
Pour son deuxième long-métrage, Bi Gan est retourné
à Kaili, sa ville d’origine, dans le Guizhou, l’une des
provinces les plus pauvres de Chine. Mais, cette fois-ci,
avec un budget qui lui a permis de recruter l’actrice
Tang Wei, célèbre pour son rôle dans Lust, Caution
(2007), d’Ang Lee, et une équipe technique de haut vol.
Le ilm raconte l’histoire d’un homme qui revient dans sa
petite ville d’origine pour retrouver un amour perdu une
dizaine d’années plus tôt. Aux mésaventures du héros,
se mêlent rêveries et lash-back suivant une narration
parfois diicile à suivre. Ce qui a désarçonné quelques
membres du public.
Dans un entretien à l’agence d’État Chine nouvelle,
Bi Gan a résumé la situation en s’estimant « honoré
qu’on parle autant de [son] ilm ». Charles Gilibert,
producteur français du long-métrage, a publié un
communiqué à ce sujet, expliquant que le ilm n’a fait
l’objet d’aucune malhonnêteté intellectuelle : sa dimension Art et Essai imprègne la bande-annonce, presque
muette et expérimentale, qui a été difusée pour le
public chinois. Le succès du ilm serait donc, « dans
une industrie fragilisée, où l’écart entre ilms riches et
ilms pauvres se creuse sans cesse, l’une des meilleures
raisons de croire en l’extension du domaine de l’art ».
Li Shuang, une artiste installée à Shanghaï, va dans
le même sens, jugeant « très bien que des gens qui n’y
sont pas habitués puissent visionner ce genre de ilms
plus artistiques ». Après avoir lu les commentaires tranchés de ses amis sur WeChat, le réseau social dominant,
elle est allée voir le ilm, et reconnaît tout de même avoir
été surprise : une fois devant la salle, on ne pouvait
acheter que deux tickets à la fois, et on atterrissait
dans une salle garnie de sièges… pour couple.
Narration expérimentale,
flash-back et rêveries,
Un grand voyage vers la nuit
a désarçonné quelques
spectateurs chinois.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Liu Hongyu. Alice Kong
À en croire le box-office chinois, c’était le film
du nouvel an.
Jeune pousse.
Pi Ja Ma partit.
Par Stéphane Davet
Pauline de Tarragon partage plusieurs points communs avec Julien
Doré. Tous deux ont participé à
« La Nouvelle Star » (le natif d’Alès
gagnant la saison 5 de l’émission de
M6, en 2007, la demoiselle d’Avignon
terminant troisième de la saison 10,
en 2014). L’un et l’autre ont nourri
leur musique d’une fantaisie enrichie
par les arts visuels : beaux-arts de
Nîmes pour lui ; école Estienne, à
Paris, pour la chanteuse-illustratrice.
Mais, alors que le crooner excentrique a déjà installé une jolie carrière grâce à quatre albums, Pauline
de Tarragon signe tout juste son premier essai, Nice To Meet U, en duo
avec le guitariste-auteur-compositeur Alex Concato, sous le nom de Pi
Ja Ma. Chatoyant comme un cahier
de coloriages, l’album pétille avec un
entrain mélodique hérité des sixties.
Bourrées de clins d’œil aux productions de Tamla Motown ou de Phil
Spector, à l’impertinence de Nancy
Sinatra ou à la verve psyché du
Swinging London, les chansons
anglophones de ce premier opus
pourraient paraître trop nostalgiques
pour une jeune ille d’à peine 20 ans.
« Même si j’ai grandi entourée de
musiques très diférentes – ma mère
est fan de Michel Berger, mon beaupère adore le hip-hop –, les premiers
disques à vraiment me bouleverser
ont été ceux des Doors, à 15-16 ans »,
conie celle qui it ses premiers pas
de vocaliste en reprenant des titres
du groupe californien, avec une amie
guitariste, dans les rues d’Avignon.
Un baptême suisamment convaincant pour que ses copines l’inscrivent par surprise aux sélections de
« La Nouvelle Star ». D’abord incré-
Déchifrage.
dule, la gamine participera près de
trois mois à l’émission. Une expérience riche, mais perturbante, de la
popularité télévisuelle. « J’étais trop
jeune pour bien vivre et gérer ces
artiices », insiste celle qui, dans
sa chanson Radio Girl, revient avec
un humour sautillant sur l’ivresse
de la célébrité. « J’ai choisi ensuite
de m’éloigner de la musique pour me
consacrer au dessin, ma passion de
toujours. » Alors qu’elle refuse tout
projet musical et termine son premier livre pour enfants, Le Cri de
Zabou (éditions L’étagère du bas),
elle init par répondre au mail d’Alex
Concato lui proposant de poser sa
voix agile sur ses chansons. « On a
très vite accroché. Il a beau avoir
vingt ans de plus que moi, nous bloquons de la même façon sur les
années 1960 et un imaginaire un peu
décalé », rappelle l’Avignonnaise,
convaincue par la fougue et les clips
loufoques du précédent groupe
– Alex and the Farmers – de son complice (également ancien collaborateur de la très psychédélique
formation Melody’s Echo Chamber).
Leur nom de baptême lui convient à
merveille. « La décontraction enfantine du pyjama, c’est un peu le
contraire de la robe à paillettes des
stars, s’amuse Pauline, en reconnaissant que son lit est son meuble préféré. C’est aussi une façon de nous
lier au monde du rêve », avoue celle
qui laisse son imagination gambader
au service des animations qu’elle
dessine dans leurs vidéos. Pour des
soirées Pi Ja Ma aussi guillerettes
que sensibles.
Nice to Meet U, de Pi Ja Ma
(Cinq7/Wagram).
The Dandy Warhols.
9 — Nombre d’albums studio du groupe de rock The Dandy Warhols, mené depuis 1994
par le chanteur Courtney Taylor-Taylor, à L’Olympia le 25 janvier. 2004 — Année où ses
membres apparaissent dans le documentaire Dig!, d’Ondi Timoner, qui met en scène leur
rivalité avec le groupe The Brian Jonestown Massacre.
11 — Nombre de morceaux, sortis en
2012, du faux best-of d’un groupe allemand des années 1970, One Model Nation, co-créé par le
dessinateur Jim Rugg et Courtney Taylor-Taylor dans la bande dessinée du même nom en 2009.
86
Les cheveux longs de la danseuse et
chorégraphe Yasmine Hugonnet sont
l’accessoire principal de son solo Le Récital
des postures. L’artiste installée à Lausanne,
où elle a fondé sa compagnie Arts
mouvementés en 2009, tape dans le mille
avec cette pièce où le corps est happé par
son propre poids. Si sa chevelure lui voile
le visage au point de l’attirer au sol, elle sert
aussi de moteur à diférentes actions. En
queue-de-cheval, elle indique
la direction du mouvement.
Réduits façon chignon, les
cheveux peuvent devenir le nid
Le sens du détail.
d’une bouteille d’eau. Séparés
en deux couettes, ils lirtent avec
l’imagerie des danseuses des
années 1920. Parfois, ils lui servent
Par Rosita Boisseau
également de postiche pour jouer
avec les apparences. Une mèche
coincée sur la lèvre supérieure fait
apparaître immédiatement une
drôle de créature à moustache.
Ce catalogue de coifures
orchestre de façon toujours
surprenante un Récital des
postures qui fait friser l’imagination
sans limite de Yasmine Hugonnet.
Le Récital des postures, de Yasmine Hugonnet, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines,
3, place Georges-Pompidou, Montigny-le-Bretonneux (Yvelines), le 22 janvier.
Au Théâtre de Nîmes, 1, place de la Calade, Nîmes (Gard), les 13 et 14 février.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Anne-Laure Lechat
À tous
crins.
Le DVD de Samuel Blumenfeld.
“Rollerball”.
James Caan
incarne
Jonathan E.,
star de l’équipe
de Houston dans
le film Rollerball
de Norman
Jewison.
Au miLieu des ANNées 1970, Le ciNémA
La
mode est au futur, mais à un
futur sombre. Soleil vert (1973),
de Richard Fleischer a placé la
question écologique au centre
des préoccupations, imaginant
une planète surpeuplée et sufocante. Rollerball
(1975), de Norman Jewison, envisage, lui, un avenir en apparence moins sombre, où régnerait la
prospérité. Le film présente un monde dans
lequel les États ont été remplacés par de gigantesques conglomérats dirigeant une société
aseptisée dont la seule aspérité s’appelle
« Rollerball ».
Ce sport, version moderne des jeux du cirque,
véritable exutoire pour des populations autrement paciiées et quasi apathiques, oppose les
équipes de mégalopoles mondiales sur une piste
circulaire où les participants, en armure, gantés et
casqués, à moto ou sur des patins à roulettes, se
battent et vont jusqu’à s’entre-tuer.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. 1975 Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. Tous droits réservés
AméricAiN Aime Les dystopies.
“Rollerball” sort sur
les écrans américains
en juin 1975, cinq jours
après “Les Dents
de la mer”, de Steven
Spielberg. Deux films
susceptibles d’apparaître
aujourd’hui en double
programme, mettant en
scène une humanité
transformée en proie,
par un requin dans le film
de Spielberg, et par
d’autres hommes dans
celui de Norman Jewison.
Le succès rencontré par les deux ilms prolonge
aussi leur parenté, puisqu’ils racontent un
moment de la société américaine. Chacun
marque l’époque à sa manière : Les Dents de la
mer car il conirme l’émergence d’un très grand
cinéaste, Rollerball par sa violence exacerbée.
Conçu alors que les États-Unis se trouvent encore
embourbés sur le terrain de guerre vietnamien,
Rollerball porte le désespoir d’une époque.
Quand le ilm de Norman Jewison sort, la guerre
du Vietnam a pourtant pris in, le 30 avril, après la
chute de Saïgon.
Un autre aspect fait alors débat : la manière dont
le ilm porte l’idéal des années 1960, mis à bas par
la présidence Nixon et le scandale du Watergate.
Le roller ball, par son carnage programmé, a pour
objectif de rappeler à ses nombreux aicionados
qu’aucune individualité ne saurait émerger de ce
jeu de massacre.
Le personnage principal du ilm incarné par James
Caan, véritable star de ce sport, devient une
menace pour les corporations qui le rémunèrent.
Un jour, il réclame son identité, dans une société
fondée sur un pacte faustien, en vertu duquel l’individu renonce à son intériorité en échange de sa
sécurité matérielle. En 1975, James Caan excelle
dans un registre unique – Sylvester Stallone n’a
pas encore été révélé par Rocky – et aucun acteur
américain ne marie comme lui un physique imposant et une sensibilité exacerbée. L’acteur du
Parrain transmet une mélancolie bouleversante,
qui traduit désormais la tristesse d’une époque.
Rollerball (2 h 05), de Norman Jewison,
édité en Blu-ray par L’Atelier d’images.
Pages
coordonnées
par Clément
Ghys
88
Mots croisés
Sudoku
g r i l l e n o 383
1
2
3
4
n o 383
-
difficile
yan georget
PhiliPPe duPuis
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
Compléter toute
la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carré de neuf cases.
I
II
III
IV
V
VI
Solution de la grille
VII
précédente
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
Horizontalement I Elle ne vous laissera jamais en plan. II Libérée d’une occupation dérangeante. Divaguer. III Manières, bonnes et mauvaises. Garnit en bordure. Belle à cornes. IV Garnit joliment. Vieilles dames respectueuses. V Dangereusement invisibles. Chef de section.
VI Taquinent la muse. Multiplier et distribuer les pains. VII Sanctionnait un troisième cycle.
S’accumulent et inissent par peser. Embarcation royale. VIII Abstrait. Cours d’Europe centrale. Belle de Serbie. IX Passe les plats. Moldave en Roumanie. Donna son appréciation.
X Joyce Carol, plume américaine. On le devient en entrant aux urgences. XI Arrive rarement
seul. Piémontaise, Louis XIII y força le pas. Le titane. XII Fond d’artichaut. Canadien dans les
étoiles. XIII Installerons dans un fauteuil. L’aîné chez Noé. XIV Ardentes pendant l’éruption.
Facilite l’assemblage. XV Détours et pertes de temps.
Verticalement 1 Indispensable quand les fourmis attaquent. 2 Elle ne chasse pas, elle ne
pêche pas, elle leurit. Pourra être approuvée. 3 Fut capitale pour les Allemands. Fleurit souvent
dans la presse. 4 Se retrouve à la campagne. Maintient solidement. Désert rocheux. 5 Bonne
gardienne. Enfant d’énée et de Créuse. Soutien inconditionnel sur la piste et sur le terrain.
6 En Irlande. Mauvais fond. Informateur de l’ombre. 7 Personnel. Fit le malin. Vient en aide.
8 Envoyé du Vatican. Possessif. Point de départ. Pour une belle alliance. 9 Suprématies anglosaxonnes. Met plus haut. 10 Enfant du réchauffement. Ouvrira en grand. 11 Redonnent des
forces. Lança.12 A perdu beaucoup d’eau. Relie la Belgique à la France. En liberté. 13 Ferme
le tiroir. Italienne dans les Pouilles. Gagne du terrain à la ville et en campagne. 14 Tendu à
l’arrivant. Sociables. Cœur de bronze. 15 Se rongent facilement. Ardents au foyer.
Solution de la grille no 382
Horizontalement I Anticonformiste. II Soupirait. ânier. III Strette. Exigera. IV Oui. Elvire. Eg. V Ulna. Euro.
Creil. VI Ré. Bassinera. Mu. VII Cor. Etna. Far. VIII Illusion. Cirage. IX Saut. Rl. Oréade. X Sibérienne. Lard.
XI Et. Rescousse. Io. XII. Méta. Are. Indes. XIII éreinta. Motte. XIV Nil. Niolo. Coi. XV Téléspectateurs.
Verticalement 1Assourdissement. 2 Notule. Laiterie. 3 Turin. Club.Tell. 4 Ipé.Abouterai. 5 Cité.Ars. Ré. Nos.
6 Ortles. Irisât. 7 Nævus. Olécrane. 8 Fi. Irien. Noé. IC. 9 ôteront. ONU. Mot. 10 Xé. Encrés. Ola. 11 Mai. Craie.
Sitôt. 12 Ingéra. Râlent. 13 Siège. Fada. Déçu. 14 Ter. Imagerie. Or. 15 éralure. Dosais.
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2018
Bridge
n o 383
Fédération Française de bridge
L'al bum
l’olympia
Maxime Le Forestier,
le baba cool.
“Le Monde” propose une coLLection d’aLbuMs Live
captés, entre 1964 et 1995, dans La céLèbre saLLe
parisienne. cette seMaine, Le récitaL engagé
d’un jeune espoir de La chanson, en 1973.
Gilbert Moreau/FLO
par
Véronique Mortaigne
À l’origine, il s’appelle Bruno. Ce
qui ne sied ni au message qu’il
veut porter, ni à Parachutiste,
chanson caustique qu’il écrira
après un service militaire avorté
dans les troupes aéroportées.
Bruno devient donc Maxime.
Pour son premier Olympia ,
en février 1973 , le nouveau
prénommé est en pleine éclosion. Né de parents francobritanniques, le chanteur aurait
pu tomber dans le chaudron du
rock. Mais il a été séduit par le
paciisme folk et arbore moustache libre et barbe fournie.
Sauvage mais policé, il est aussi
très doué pour la guitare.
Maxime arrive armé : il a publié
q u e lq u e s m ois a up a rava nt
Maxime Le Forestier, un premier disque presque parfait,
composé de onze titres imparables dessinant un monde en
gestation avec un classicisme
au couteau. L’homme étonne
par sa musicalité naturelle, son
sens mélodique. G eorges
Brassens est son dieu. Il
l’eleure, sans l’écorner, se promène dans le jazz et les ailleurs
de Georges Moustaki.
C’est ce respect de l’histoire qui
a présidé à la fabrication de
la palette de succès présentés le
soir du 12 février 1973. Maxime
Le Forestier est jeune, 24 ans,
mais il sait s’entourer. Le parolier
Jean-Pierre Kernoa lui a ciselé
l’Éducation sentimentale ,
Fontenay-aux-Roses, La Rouille,
Mourir pour une nuit. Il a fait le
reste du chemin seul. Sur scène,
il est accompagné au plus près
par Alain Le Douarin, guitariste
b a r b u , et Patrice C a ratin i ,
contrebassiste chauve et moustachu. Ça le rend fort.
Certes, Maxime n’est pas un
bleu. Il a fait ses classes en duo
avec sa sœur aînée, Catherine
Le Forestier. Avec elle, il est
parti à San Francisco et en a
rappor té la vision idyllique
d’une « maison bleue adossée à
la colline ». Dès 1968, Serge
Reggiani est tombé sous le
charme de ses compositions et
inte rprète B allade pour un
traître, repris à l’Olympia par un
Maxime gonlé à bloc. Veste en
jean, cheveux en bataille et
regard romantique, il démarre
son concert par un exercice a
capella, appliqué à un inédit,
La Ballade des marguerites.
Silence de mort dans la salle,
puis tonnerre d’applaudissements, le pari est gagné au
premier tour.
Né en 1949, « quatre ans après
H i r o s h i m a » , s o u l i g n e - t- i l ,
M axim e Le Fo re s tie r a été
pris de plein fouet à la fin des
années 1960 par le mouvement
antiguerre et les valeurs hippies
qu’il a vécues avec amour, sans
y adhérer totalement. Il a un
côté guerrier. À son ami JeanMichel C aradec , B reton du
Finistère de trois ans son aîné
et également couvé par
Georges Brassens, il emprunte
Mai 6 8 : « La branche a cru
d o m p te r s e s f e u i l l e s / M a i s
l ’a r b r e é c l a t e d e c o l è r e . »
Guitares tricotées, contrebasse
jo u é e à l ’a rch et , trè s f re e ,
Maxime Le Forestier transporte
la chanson « des enfants de
Rimbaud » en haut des barricades. Un triomphe.
À l’aise, le trio Le Forestier-Le
Douarin-Caratini s’égare avec
volupté dans un intermède
musical blues composé par le
c h a n te u r f a n t a i s i s te R i c e t
Barrier, Relaxe. Puis, avec Entre
14 et 40 ans (qui sera sur son
deuxième album, Le Steak)
Maxime Le Forestier évoque le
Quartier latin en colère (applaudissements), parle du Larzac
(applaudissements), de Diên
Biên Phu (applaudissements)
et de politique, sur le mode :
« Quand on a des visières, on ne
regarde pas le ciel » (tonnerre
d’applaudissements).
La conclusion du récital aborde
l’autobiographie, avec Mon
frère. Celui qu’il n’a jamais eu.
Ou si, puisque son père, disparu
des radars en 1963 et parti vivre
une autre vie en Angleterre,
eut un ils. Un demi-frère, donc,
né en 1970, l’année où Maxime
Le Forestier composait cette
cha nso n d u ma n q u e , alors
ignorant du fait.
LES CONCERTS MYTHIQUES DE
présente
Gilbert Moreau / FLO André FLORENT / FLO/ MICHEL ARTAULT/GETTY IMAGES
Revivez l’émotion
des plus grands concerts
LE N°8
MAXIME LE FORESTIER
OLYMPIA 1973
• La ballade des marguerites • Mon frère • San Francisco
• Entre 14 et 40 ans • l’Éducation sentimentale • Relaxe…
1 LIVRE + 1 CD
www.collectionolympia.com
DÈS LE 17 JANVIER CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
90
Le tableau de
Jean-Marie Périer.
dans une exposition et sur scène, le photographe de mode se souvient. des
sixties, de ses voyages, de ses amours. celui qui a multiplié les expériences
voit dans cette toile de charles matton (1931-2008) un concentré de sa vie.
J’ai acheté ce tableau il doit y avoir
trente-cinq ans, à mon ami Charles
Matton. Je l’avais rencontré par l’intermédiaire de Jean-Paul Goude et de Régis
Pagniez, au début des années 1960. Un type
extraordinaire, avec un talent fou. Quand
j’ai vu cette peinture pour la première fois,
ce fut un choc : « Tu as représenté ma vie ! »,
lui ai-je dit. Jusqu’à mes 16 ans, je composais, je jouais du piano, je voulais chanter
sur scène… Puis j’ai appris que mon père
[l’acteur François Périer] n’était pas
mon père et que mon géniteur [le chanteur
Henri Salvador, dont il se refuse à prononcer
le nom] était musicien. Or, moi, c’est à
mon père adoptif que je voulais ressembler.
J’ai donc arrêté la musique tout de suite,
brutalement. Plus jamais eleuré une
touche de piano. J’ai coupé tout ce qui
semblait me rattacher à « l’autre »…
J’essayais d’être blanc, quoi ! Même plus
tard, dans les années 1960. Dans mon atelier, rue du Faubourg-Saint-Honoré, où l’on
faisait la fête chaque soir, il y avait un grand
piano au milieu du salon sur lequel jouaient
Paul McCartney ou Michel Berger. Mais
moi, jamais. C’était impossible. J’aurais eu
l’impression de trahir mon père. Alors, forcément, ce piano recouvert d’un drap blanc
M Le magazine du Monde — 19 janvier 2019
Valentin Pérez
sur la droite du tableau, comme étoufé, ça
m’a parlé immédiatement. Quant aux valises,
elles résument mon parcours : après cette
révélation sur mes origines, c’est comme si
ma vie s’était arrêtée. Je me suis laissé porter d’aventure en aventure, déménageant,
changeant régulièrement d’existence. J’ai
fait de la photo, je suis ensuite passé à la
réalisation de ilms, puis je suis parti dix ans
aux États-Unis tourner des publicités,
avant de revenir à Paris pour dix ans de
photo de mode à Elle, dont ma sœur,
Anne-Marie, était rédactrice en chef… Plus
tard, je me suis acheté une maison dans
l’Aveyron pour écrire des livres. Maintenant,
je monte sur scène pour raconter les
années 1960 et, en octobre, je lancerai une
maison d’édition. Changements, sans cesse.
De métier, de pays, même de compagne!
J’ai vécu avec cinq femmes, en ai épousé
deux, eu des enfants avec deux autres. Je
tiens trois ans en général, six ans au maximum. La vie commune m’ennuie. Je ne suis
pas fait pour ça. Autrefois, j’étais le propriétaire d’autres tableaux de Charles Matton,
mais ils sont partis en fumée dans l’incendie
de ma maison. Seul celui-ci est resté intact.
Aujourd’hui, il trône dans ma
chambre, à la droite du lit.
à voir
« souvenirs
d’avenir »,
de jean-marie
périer, toit de
la grande arche,
parvis de la
défense, puteaux
(92). jusqu’au
3 mars. www.
lagrandearche.fr
Flashback.
Jean-Marie Périer
sur scène, au
théâtre du rondpoint, paris 8 e .
le 28 janvier.
www.theatredu
rondpoint.fr
Jean-Marie Périer
propos recueillis par
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iconiques
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comprenant cinq
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de la marque. De
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toutes les pièces de
la collection sont
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pop-up store au 9, rue des Archives à Paris, où seront
présentés tous les produits de cette nouvelle collection.
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