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Libération - 31 décembre 2018-1

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2,00 € Première édition. No 11690
LUNDI 31 DÉCEMBRE 2018 ET MARDI 1ER JANVIER 2019
www.liberation.fr
2019
Les envies
rêvées
des artistes
Saint-Sylvestre
Les gilets
jaunes
sur leur 31 ?
PAGES 28-31
PAGE 18
LE MEILLEUR
DE CheckNews .fr
2018
VOS QUESTIONS
LES PLUS FINES
ET LES PLUS FOLLES.
NOS RÉPONSES.
Depuis un an et demi, «Libération»
traque les fake news avec
un service dédié. Gilets jaunes,
CSG, Linky… Florilège des sujets
qui ont marqué l’année,
et plongée dans les coulisses
de notre plateforme. PAGES 2-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Conviction
Un rayon d’espoir en cette sombre
fin d’année : le succès de
CheckNews, notre service de
vérification de l’info, montre qu’il
existe encore en France des
internautes nombreux et curieux
qui préfèrent l’enquête à la rumeur,
l’article informé à l’accusation sans
preuves, la précision factuelle à l’àpeu-près du buzz, le fait au préjugé,
la démocratie à la démagogie. On
finissait par douter. La prolifération des fake news sur la Toile
laissait penser que les mensonges
en ligne, décidément, allaient
noyer l’info étayée, que les «vérités
alternatives» allaient chasser la vérité tout court, comme la mauvaise
monnaie chasse la bonne, que les
vitupérations de l’extrême droite et
de l’extrême gauche allaient
devenir la nouvelle doxa de la
scène publique. Il n’en est rien. Sur
un an, près de 2 000 questions ont
été posées à CheckNews par des
dizaines de milliers d’internautes
(ils sont souvent nombreux à poser
la même question) et reçu une
réponse circonstanciée. Ainsi, cet
artisanat imparfait qu’est le journalisme, et dont l’approche honnête
des faits est la religion séculière,
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
démontre non seulement son
utilité, mais aussi son audience. Il
repose sur une conviction issue des
Lumières : dans une société libre,
ouverte, plurielle, les opinions, les
interprétations, les idéologies
concurrentes, les philosophies opposées, les religions les plus variées
ont parfaitement droit de cité. Mais
cette diversité suppose, à moins de
faire régresser la démocratie, qu’on
s’accorde au moins sur une approche rationnelle de la réalité factuelle, qui serve de référence et de
socle au débat public. Les démagogues et les dogmatiques cherchent
– entre autres par le dénigrement
systématique du journalisme – à se
libérer de cette contrainte. L’expérience de CheckNews montre qu’ils
n’ont pas gagné d’avance. •
Un an
de chasse
aux rumeurs
Notre plateforme de réponses aux questions
des internautes est le lieu d’un exercice journalistique devenu
indispensable par la diffusion des «fake news». Sélection de
sujets de fond ou plus légers traités au cours de 2018.
Par
CHECKNEWS
C
omme un baromètre des inquiétudes des Français et, pour
le journaliste, le thermomètre
des sujets «qui montent». Lancée il y
a un an et demi, notre plateforme
CheckNews de réponses aux questions des internautes n’est pas qu’un
exercice journalistique. C’est aussi, en
creux, une fenêtre sur les angoisses
des lecteurs, leurs centres d’intérêt,
leur compréhension – ou appréhension– de l’information. Et, accessoire-
ment, une alerte sur l’actualité à venir.
Telle cette question posée fin octobre
sur les initiateurs d’un obscur «mouvement du 17 novembre», qui rassemblait déjà, alors qu’il n’était encore que
virtuel, plusieurs centaines de milliers
de personnes sur les réseaux sociaux.
Un (gros) exemple parmi d’autres
de ce que CheckNews, comme détecteur de tendances, de peurs, de pratiques ou de mouvements, a pu livrer
lors de cette première année de plein
exercice.
Pour ce numéro spécial de fin d’année,
nous avons choisi d’en retenir quel-
ques-uns. Du gilet jaune «tué» sur les
réseaux sociaux (et que nous avons
ressuscité), à l’emballement sur les
prétendus cours d’éducation sexuelle
en maternelle, en passant par la sidération des retraités face à la hausse
(puis l’annulation de la hausse) de la
CSG, retour sur des cas emblématiques
traités en 2018 par notre plateforme.
Avec aussi la question qui, au choix,
nous a le plus rapporté, a coûté le plus
cher à la personne concernée, a été la
plus lue, a pris le plus de temps à être
traitée ou celle dont on attend encore
la réponse… •
Autour de l’Arc de triomphe, lors d’une manifestation des gilets
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LES QUATRE QUESTIONS LES PLUS
POSÉES SUR CHECKNEWS.FR
Gilets jaunes : un mort «vu à la télé»,
mais nulle part ailleurs
1
Le week-end a été violent. Très
violent. Ce 24 novembre, l’acte II
des gilets jaunes a retourné la capitale et mit le feu aux réseaux sociaux. Les gens en sont sûrs : un
manifestant est mort, place de
l’Etoile à Paris, à la fin des manifestations. La question nous est
posée une cinquantaine de fois,
sur notre site internet, Twitter et
Facebook.
La rumeur qui court se nourrit de
deux vidéos virales. Dans la première, une femme est filmée devant sa télé. Sur l’écran, une journaliste de la chaîne info CNews
parle face à la caméra, devant
l’Arc de triomphe, de nuit. En arrière plan, police et manifestants
se font face au milieu des lacrymogènes. Au loin, un homme les
bras levés s’effondre. «Ils l’ont
tué !» s’écrie la femme devant sa
télé, le doigt pointé vers ces quelques pixels. Dans une seconde vidéo, une gilet jaune parle à
d’autres sur une petite place et assure qu’il y a eu «deux morts côté
gilets jaunes». Avant de dénoncer : «Aux médias ils n’en parlent
pas, l’Etat, ils n’en parleront pas
[…]. Personne ne le saura si, nous,
on ne partage pas.» Commence
alors une semaine d’enquête dans
les méandres des réseaux sociaux, où s’est structuré le mouvement, et où la rumeur se nourrit
de la défiance des gilets jaunes
envers les médias et le gouvernement. Un cas d’école, un des plus
compliqués : il nous incombe de
vérifier et démontrer qu’il ne s’est
peut-être… rien passé. A l’origine,
donc, une vidéo qui tourne en
boucle. Qui en est l’auteur ?
Quand et où se déroule la scène?
Que se passe-t-il avant et après ?
Quel(s) récit(s) de l’événement
donnent les personnes présentes
sur place ?
Etape numéro un : retrouver le
premier internaute à avoir posté
cette vidéo où l’on entend une
femme, devant sa télé, s’indigner
de la mort d’un manifestant. Il
s’agit en l’occurrence du mari de
l’intéressée. «En aucun cas je n’ai
mentionné que cet homme était
décédé, répond-il à CheckNews.
Ma femme a eu la maladresse de
dire “ils l’ont tué”.» L’ayant seulement vu tomber dans un coin de
son écran télé, elle n’en sait effectivement rien. L’homme supprime
ensuite la vidéo de sa compagne
pour parer aux «commentaires
désagréables et farfelus», et «ne
plus attiser la haine». Résultat :
certains pensent alors que la vidéo a été censurée par Facebook
(ou par les pouvoirs publics). Une
preuve supplémentaire qu’on leur
cacherait la mort d’un individu.
Quant à la gilet jaune filmée dans
une seconde vidéo en train d’expliquer à un auditoire attentif
qu’elle a vu un homme mourir
place de l’Etoile… il s’avère qu’elle
n’était pas présente au moment
des faits. C’est ce qu’elle-même et
une de ses proches confieront à
CheckNews, qui a fini par les retrouver. Leur source pour affirmer
qu’un manifestant est mort? Une
vidéo visionnée sur Internet dans
la voiture sur le chemin du retour.
Bref, les témoignages aux racines
de la rumeur s’effondrent.
Charge à nous de trouver d’autres
traces de ce manifestant qui
s’écroule, voire de cet hypothétique décès dont les autorités (préfecture et sapeurs-pompiers) disent ne rien savoir. L es
manifestations des gilets jaunes
étant abondamment filmées, il
n’est pas difficile de trouver
d’autres images de l’homme qu’on
voit tomber en arrière-plan dans
le duplex de la journaliste de
CNews. Dont trois vidéos qui
montrent la même scène: une de
LCI, une du média en ligne Brut,
et une dernière postée par un internaute sur Snapchat. Contactés
par CheckNews, les journalistes
disent ne rien savoir de cette
«mort». L’un d’eux affirme avoir
vu l’homme qui s’effondre être
emmené, vivant, par des manifestants. Problème : l’internaute qui
a posté sur SnapChat déclare que
l’homme évacué –après avoir été
touché au thorax par un tir de lanceur de balles de défense (LBD)–
n’est pas celui qui s’effondre sur
les images des médias. Seul le recoupement des images permettra
de prouver le contraire. Un témoin direct qui a porté la victime
et que nous avons retrouvé grâce
à ses commentaires sur Facebook
nous le confirmera: le gilet jaune
de l’Etoile n’est pas mort.
FABIEN LEBOUCQ
et JACQUES PEZET
Une CSG en hausse, puis en baisse,
pour des retraités déboussolés
jaunes, le 1er décembre à Paris. PHOTO YANN CASTANIER. HANS LUCAS
2
La première montée d’angoisse a
commencé, début 2018, avec la
hausse de 1,7 point de la CSG. Pas
de questions, ou si peu, de la part
des salariés, qui allaient sortir gagnants, grâce à une baisse plus
importante encore de cotisations
sociales. Non, les interrogations,
demandes de calculs, de vérifications, de précisions, sont venues
des retraités, seule catégorie vraiment perdante, car ne bénéficiant
d’aucune compensation face à
l’augmentation de la contribution
sociale généralisée.
Sont-ils seulement 60%, ces pensionnés, à être concernés par la
hausse de la CSG, les autres étant
exemptés car gagnant moins d’un
certain seuil ? Ce seuil est-il vraiment de 1 200 euros de revenus
réels ou s’agit-il du revenu fiscal
de référence? Et si oui, comment
se calcule-t-il ? Le revenu pris en
compte comprend-il la seule pen-
sion ou l’ensemble des revenus ?
Les questions qui nous arrivent
traduisent alors l’anxiété des retraités, mais aussi la communication approximative de la majorité
sur ces différents points.
Mais, encore une fois, peu d’interpellations de la part des gagnants
– les salariés. Les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent-ils
vraiment personne? Ou le découpage en deux temps de la baisse
des cotisations salariales – alors
que la hausse de la CSG s’opérait
en une fois dès le 1er janvier 2018–
rendait quasiment invisible cette
mesure phare du gouvernement
en faveur du pouvoir d’achat ?
La seconde salve de questions est
arrivée, en toute logique, ces dernières semaines, lors du renoncement partiel de l’exécutif. La
hausse de la CSG ne concernera
plus les 60% des retraités les plus
«aisés», mais 30 % seulement. Le
seuil de revenu pour en être exonéré est remonté à 2 000 euros
pour un célibataire. Mais, là aussi,
les errements de l’exécutif vont
conduire à nous interroger sur les
mêmes sujets. D’autant que le
pouvoir réussit l’exploit de communiquer sur deux barèmes de
revenus différents, en fonction
des ministres qui s’expriment
(Griveaux ou Dussopt). Des différences que l’on retrouvera jusque
dans le projet de loi, entre l’exposé des motifs (introduction au
projet de loi), et l’article de loi luimême. Du grand art.
Autre question, enfin, et non des
moindres : la désindexation,
en 2019, des pensions par rapport
à l’inflation, va-t-elle «manger» le
gain lié à l’annulation de la hausse
de la CSG pour cette frange de retraités ? Pour les trois quarts de
cette augmentation, oui.
LUC PEILLON
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
CheckNews.fr
Linky : un compteur qui vous veut
(vraiment) du mal ?
3
4
Une personne est-elle morte dans un
incendie causé par un compteur
Linky ? Un particulier ou une commune peuvent-ils refuser la pose
d’un tel appareil ? Quels sont les risques pour mes données personnelles ? Quel impact sur ma santé, ma
facture? C’est peu dire que le compteur électrique nouvelle génération,
déployé par Enedis (ex-ERDF), inquiète les lecteurs. A intervalles très
réguliers, le sujet envahit notre plateforme, comme un concentré des
trouilles de l’époque. Une incompréhension mêlée de défiance envers
une opération nationale dont les objectifs restent difficiles à cerner pour
nombre d’utilisateurs. Alors qu’on ne
l’attendait pas forcément sur ce registre, la Cour des comptes ellemême a largement décelé, dans son
rapport 2018, le désintérêt de l’opérateur d’électricité pour l’usager (en
plus de critiquer le «coût excessif» du
déploiement). «Les préoccupations
du consommateur d’électricité ne
semblent […] pas être au cœur du dispositif», avaient euphémisé, dans la
tradition de la rue Cambon, les magistrats financiers.
Au top du baromètre CheckNews de
l’inquiétude : l’impossibilité de pouvoir refuser la pose d’un appareil,
face à une entreprise en quasi-monopole. Ou alors en échange d’une
facturation du relevé du compteur,
mais dont le montant n’a pas encore
été fixé. C’est que Linky touche là
deux éléments constitutifs de notre
indépendance : le foyer et le portemonnaie. La profusion de sites antiLinky, mélangeant parfois faits et rumeurs, a amené un type de demandes particulier : la vérification des
propos militants, qui cognent forcément avec ceux de l’entreprise. Ainsi
au sujet de la capacité des consommateurs à s’opposer à la pose du
compteur. Impossible, affirme
Enedis. Tout à fait légal, répondent
les anti-Linky, qui multiplient les modèles de lettres recommandées pour
signifier son refus, tout en expliquant comment barricader son
compteur. En réalité, seuls les usagers dont l’appareil est situé à l’intérieur du domicile semblent avoir les
moyens de refuser l’entrée de
l’agent. Et donc du compteur.
Autres craintes : les risques pour la
santé liés aux ondes et l’exploitation
des données personnelles. Et même
si sur ces deux points, la Commission
nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et l’Agence nationale de
sécurité sanitaire de l’alimentation,
de l’environnement et du travail (Anses) ont apporté des garanties, rien
n’a su rassurer ceux qui estiment que
le compteur est dangereux.
La bataille Linky, un feuilleton générateur d’anxiété qui est loin d’avoir
fourni ses derniers épisodes. Comme
ses dernières questions.
EMMA DONADA
Education sexuelle en maternelle :
l’intox majeure sur les mineurs
C’est peut-être l’intox la plus virale
de 2018. En à peine trois semaines,
à cheval sur août et septembre,
CheckNews reçoit près de 70 fois la
même question. A propos des cours
d’éducation sexuelle, dès la maternelle, qu’est censée prévoir la loi
Schiappa, du nom de la secrétaire
d’Etat à l’Egalité entre les femmes et
les hommes.
Il a suffi pour cela d’une phrase de
Marlène Schiappa, en août sur RMC,
annonçant qu’une circulaire serait
envoyée à la rentrée à tous les recteurs de France pour qu’ils mettent
en œuvre à l’école – conformément
à une loi existante mais peu appliquée– trois séances annuelles d’éducation à la vie affective et sexuelle.
Immédiatement, la confusion est
faite avec la loi Schiappa promulguée au même moment, et renforçant la lutte contre les violences
sexuelles et sexistes. Loi elle-même
décriée, sur fond de débat miné à
propos de l’âge du consentement
sexuel.
Mais peu importe que ce nouveau
texte n’ait rien à voir avec l’éducation
sexuelle à l’école, la rumeur est plus
forte, et prend solidement racine: le
gouvernement imposerait à la rentrée des cours d’éducation sexuelle
pour les enfants. Voire dès leur entrée en maternelle. Voire un apprentissage à la masturbation. Le circuit
qui transforme un petit élément véri-
dique en une bombe mensongère
sur les réseaux sociaux est désormais
éprouvé. Il se nourrit des inquiétudes
sincères et de relais coupables. Et
dans ce cas-là, la désinformation
grandit jusqu’à atteindre des proportions rares, comparables peut-être à
celle qui avait frappé (avec les mêmes ingrédients) l’ex-ministre de
l’Education Najat Vallaud-Belkacem,
à propos de la supposée théorie du
genre enseignée à l’école.
L’hebdomadaire Marianne raconte
alors comment un responsable d’une
future école musulmane hors contrat
fait la retape à Aulnay-sous-Bois, postant un message appelant au retrait
des enfants de l’école publique :
«En 2018, les bouquins pour leur apprendre la masturbation sont prêts.
Vous allez continuer à leur laisser vos
enfants?» Sur Twitter, c’est une élue,
anciennement LR et se revendiquant
LREM, Agnès Cerighelli, qui «alerte»:
«A l’approche de la rentrée scolaire et
en tant que femme, mère et élue, je
suis perplexe sur le programme
d’éducation à la sexualité qui va être
transmis aux enfants.»
A intox d’ampleur inédite, réponse
d’ampleur inédite. Le ministre de
l’Education, Jean-Michel Blanquer,
organise une table ronde avec les fédérations de parents d’élèves et les
associations. Marlène Schiappa
anime une séance de questions-réponses sur Facebook, pour tenter
de tordre le cou à la rumeur là où
elle est née. Une trentaine d’événements sont aussi organisés partout
en France, avec des députés LREM
ou des référents du mouvement,
pour tenter de rassurer les parents
inquiets.
Sur CheckNews, des dizaines de fois,
nous répondons à des parents. «La
nouvelle “loi Schiappa” impose-t-elle
des cours de porno dans les écoles
maternelles à compter de la rentrée
scolaire prochaine ? Si c’est vrai, de
quel droit peut-elle promulguer une
telle loi ? C’est honteux !» nous écrit
par exemple Anita, fin août. Nous expliquons que l’éducation à la sexualité est déjà inscrite dans la législation à partir de l’école primaire.
La fameuse circulaire annoncée par
Marlène Schiappa, qui a déclenché
ces semaines de rumeurs, est finalement publiée le 13 septembre. Signée par Jean-Michel Blanquer, elle
rappelle que l’éducation à la sexualité
«vise à la connaissance, au respect de
soi, de son corps et au respect
d’autrui, sans dimension sexuelle
stricto sensu à l’école élémentaire».
La rumeur finit par s’éteindre. Enfin
presque. Le 16 décembre, un internaute saisit encore CheckNews pour
nous demander ce qu’il en est de
l’éducation sexuelle à l’école primaire. Et des projets du gouvernement en la matière…
CÉDRIC MATHIOT
Bonjour, pourrait-on
rendre publiques
toutes les pâtisseries,
comme le suggère
Gérard Lenorman
dans sa chanson
«Si j’étais président»?
Quelles en seraient
les conséquences
concrètes au niveau
économique?
Merci à Melchior, Gabriel,
Charles, Lola, Mathieu, Emma
et quelques autres d’avoir égayé
le quotidien de CheckNews
avec leurs questions.
Le juicing estil le nouveau
souping?
Pourquoi les
gâteaux
mous
deviennent
durs et les
gâteaux durs
deviennent
mous?
Est-ce qu’on
est toujours
champions
du monde?
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
Pourquoi
doit-on
porter un
bonnet de
bain, même
dans les
piscines
naturistes?
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Est-ce que
l’on peut
aimer
quelqu’un
si fort que
les draps s’en
souviennent?
Les chats vont-ils
dominer le monde?
Quand CheckNews
répond aux
questions sur «Libé»
Que ce soit à propos
du traitement de l’affaire
Tarnac, des dîners du Siècle
de Laurent Joffrin ou des
critiques à l’encontre de
notre actionnaire principal
Patrick Drahi, CheckNews
reçoit de nombreuses
demandes d’explications.
I
Bonjour,
est-ce que
ce serait
pas
l’heure de
l’apéro?
Quel est le
prénom de
Bruno Roger
Petit: Bruno,
ou BrunoRoger?
Gérard Lenorman
propose également
d’imposer des manèges
sur toutes les esplanades.
Là aussi, ça paraît
difficile à tenir, non?
u 5
l faut bien l’avouer: on ne s’y attendait
pas. Et pourtant, depuis sa création,
CheckNews a reçu des dizaines de
questions sur Libération, son principal actionnaire, son directeur de la rédaction, la
façon dont on travaille au quotidien, etc.
Nous avons fait le choix de répondre à ces
questions, en toute transparence. Pour
cela, il a fallu, notamment, toquer plusieurs fois à la porte du patron du journal,
Laurent Joffrin. Pour lui demander, par
exemple, s’il se rendait toujours au dîner
du Siècle, ce grand raout parisien où se
mélangent depuis 1944 dirigeants politiques, économiques et culturels. Et qui alimente depuis des années, à tort ou à raison, les plus grands fantasmes. «Non. On
en apprend moins qu’on ne le pense. Je n’en
ai jamais tiré d’info utilisable. Et puis, la
bouffe n’est pas très bonne», nous a répondu Joffrin, qui s’est toujours plié
de bonne grâce aux questions de CheckNews, même lorsque celles-ci étaient plus
périlleuses.
OREILLES
Comme cette fois où, à la machine à café,
nous lui avons demandé s’il avait bien relu
et remanié le dernier livre de François Hollande, les Leçons du pouvoir. Mais aussi s’il
avait, par mégarde, envoyé l’introduction
de ce même livre à l’Elysée, comme l’avait
affirmé quelques minutes plus tôt France
Inter dans la matinale. La dernière partie
est vraie – le cabinet de Macron lui a
d’ailleurs répondu que ce n’était pas pour
eux. Mais pour le reste, le directeur de la
rédaction assure avoir simplement «repatouillé» l’introduction du livre. Oubliant
simplement au passage de nous préciser
que l’éditrice du livre était aussi sa femme,
ce que nous avons ajouté une fois l’information parvenue à nos oreilles.
Les questions concernant notre principal
actionnaire, Patrick Drahi, patron de SFR,
n’ont pas non plus été mises de côté. Oui,
Libé peut critiquer son principal actionnaire –il y a d’ailleurs eu plus d’enquêtes
sur SFR que sur Free ou Orange dans notre
quotidien. Et non, le traitement par Libé
du conflit israélo-palestinien n’est pas
influencé par la double nationalité –franco-israélienne – de son propriétaire.
TRANSPARENCE
Au fil des questions posées sur le journal,
CheckNews s’est ainsi mué en médiateur,
tentant de faire le lien entre la rédaction
et les lecteurs. Pour cela, il a fallu
interroger nos propres collègues. Pour
savoir par exemple si, un an après, Libération regrettait sa couverture de l’affaire
Théo L., du nom de ce jeune homme
grièvement blessé par des policiers lors
d’une interpellation à Aulnay-sous-Bois.
Replonger dans les papiers, les unes, les
éditos de l’époque, et voir s’ils résistaient
à l’avancement de l’enquête et à la
publication de nouvelles vidéos. Dans ce
cas, la réponse est non. A d’autres occasions, c’était moins évident : oui, Libération regrette aujourd’hui le traitement
de l’affaire Tarnac, et notamment sa une
du 12 novembre 2008, où nous titrions
«L’ultra gauche déraille», reprenant
la communication du gouvernement,
contredite depuis par la justice qui a relaxé le groupe en avril.
C’est un fait : nous n’avons jamais écarté
une question sur Libé, au motif que la réponse pouvait être gênante. Oui, à ce jour,
les personnes «perçues comme non-blanches» représentent moins de 10% des journalistes de la rédaction. Oui, à Libération,
les postes d’encadrement sont majoritairement occupés par les hommes, et les femmes sont payées en moyenne 8% de moins
(contre 13% en 2014). Et enfin oui, en 1974,
et jusqu’au tout début des années 80, Libération a soutenu, dans quelques-unes de
ses pages, la pédophilie. C’est l’un de nos
anciens journalistes, Sorj Chalandon, désormais écrivain, qui le rapportait
dès 2001, dans… Libération.
La transparence est, en effet, l’une des
marques de fabrique du journal depuis sa
création. Dès ses premiers numéros, parus
en 1973, Libération expliquait dans ses
pages comment les journalistes travaillaient, et comment le journal était
financé. Plus récemment, en 2014, les
salariés du quotidien avaient aussi raconté, dans Libé, trois mois de crise sociale
au sein de l’entreprise, à travers le mouvement «Nous sommes un journal». En
épinglant, au passage, leur directeur
opérationnel de l’époque, dans un mémorable portrait au vitriol. A sa manière,
CheckNews poursuit cette tradition.
ROBIN ANDRACA
6 u
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
CheckNews.fr
Carrefour :
la réponse la
plus coûteuse
(pour son ex-PDG)
Quand une réponse coûte des millions à la personne concernée par la question. Le 1er juin,
un internaute nous interroge : «Est-il vrai
qu’après avoir touché 10 millions d’euros
en 2016, l’ancien PDG de Carrefour va partir
avec près de 4 millions d’indemnité de départ
et une retraite annuelle de 500 000 euros ?»
Le lecteur taquin parle de Georges Plassat, qui
a quitté le groupe de distribution en
juillet 2017, après cinq ans à sa tête. En consultant le «document de référence 2017» du
groupe, CheckNews découvre que Plassat a en
réalité touché beaucoup plus. «Au titre de l’année 2016», c’est-à-dire en incluant les sommes
touchées les années suivantes mais relatives
aux performances réalisées en 2016, il a droit
à près de 10 millions. En 2017, lors de son départ en juillet, Plassat bénéficie de 16 millions.
Dont, effectivement, une prime de départ de
4 millions et un demi-million par an de retraite
à vie. CheckNews découvre aussi qu’il lui reste
encore un petit million à toucher une dizaine
de jours plus tard, lors de l’AG des actionnaires.
Soit 17 millions en tout pour des résultats loin
d’être mirobolants. La réponse de CheckNews
tourne sur les réseaux, la pression monte, mais
l’AG valide les sommes. Le lendemain, Bruno
Le Maire, ministre de l’Economie, affirme trouver le procédé «incompréhensible et choquant». C’est le coup de grâce: quelques heures plus tard, Plassat déclare renoncer à sa
prime de départ de 4 millions.
LUC PEILLON
Elizabeth II :
la réponse qui
nous a pris le
plus de temps
«Mieux vaut tard que jamais», c’est parfois
la règle à CheckNews. Comme pour cette
vieille légende d’Internet, qui nous a résisté
plus de quinze jours.
Tout part de deux photos, l’une en noir et
blanc, l’autre en sépia. Chacune représente
une femme, de dos ou de profil et donc méconnaissable, qui s’agenouille devant l’empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié Ier et l’impératrice Menen. Et depuis au moins une
décennie, ces clichés sont toujours légendés de la même manière par les internautes
qui les relaient : la femme serait la jeune
reine d’Angleterre, Elizabeth II.
Que la souveraine d’une des plus grandes
puissances coloniales pose un genou à terre
devant le souverain du seul pays du continent qui n’a jamais été durablement colonisé est un symbole qui flatte les nostalgiques de la royauté. Haïlé Sélassié est aussi
une véritable idole… des rastafaris. L’ancien
roi d’Ethiopie, de son vrai nom Tafari
Mekonnen, a auparavant porté le titre de
«Ras» (duc): il était alors le Ras Tafari. Ainsi
naquit le rastafarisme, mouvement culturel
popularisé par le reggae de Bob Marley.
D’ailleurs, l’un des fils du célèbre artiste jamaïcain, Rohan Marley, a lui même partagé
la photo sur Facebook, assurant qu’on y
voyait la reine d’Angleterre s’agenouiller devant Sélassié.
Non sans mal, CheckNews a pu démontrer
que la femme de dos ou de profil sur la
photo n’était pas la reine Elizabeth II. L’outil
de recherche inversée d’une image sur le
Web, qui permet de retrouver ses précédentes occurrences, n’a (pour une fois) pas
pu nous aider. En effet, chaque exemplaire
de la photo que nous trouvons en ligne via
cette méthode comporte à peu de choses
près toujours la même légende. Nous essayons alors de joindre les personnes concernées. D’une part le gouvernement éthiopien, ainsi que les archives nationales du
pays. Le téléphone sonne dans le vide et
nous n’obtiendrons jamais de réponse à nos
mails. Nous contactons des biographes de
la reine d’Angleterre, la Collection royale
(qui gère les propriétés de Sa Majesté et la
collection d’art de la Couronne), et même
l’Encyclopedia Britannica. Sans succès. Sur
le site de la famille royale, nous sommes invités à écrire… un courrier, pour interroger
la reine et ses équipes. Dont acte. Formules
de protocole, papier à en-tête Libération,
photos imprimées, tout y est dans cette lettre solennelle qui part de la rédaction début mars. A ce jour, pas de réponse de Sa
Majesté.
A partir d’archives et en contactant des historiens, nous nous penchons ensuite sur
l’agenda des deux souverains, pour savoir
si la scène a réellement pu avoir lieu. Elizabeth II est couronné en 1953 et l’impératrice
Menen, que l’on voit sur les clichés qui nous
intéressent, est morte en 1962. Au tout de
début de cette période, Haïlé Sélassié a visité le Royaume-Uni, mais apparemment
sans sa femme. Et les vidéos ou les photos
d’époque ne montrent par Elizabeth II
s’agenouiller devant lui.
A force de pérégrinations sur des banques
d’images, nous retrouvons finalement plusieurs clichés qui semblent avoir été pris au
même moment que la scène où l’on voit
cette femme (ou ces femmes) s’agenouiller:
même angle, ou mêmes habits du couple
royal éthiopien. Parmi ces multiples documents, souvent non légendés et non sourcés, deux noms émergent: ceux du photographe Alfred Eisenstaedt, et du magazine
Life. L’homme est mort, et l’hebdomadaire
a disparu.
Mais l’entreprise Meredith Corp gère toujours les collections de Life. Après une première prise de contact laborieuse, nos interlocuteurs nous confirment que Eisenstaedt
s’est bien rendu dans le pays en 1955, pour
couvrir le 25e anniversaire du couronnement de Sélassié. En faisant une recherche
dans leur base de données, accessible sur
Google Arts and Culture, nous retrouvons
finalement les deux photos qui nous intéressent. Leurs légendes sont formelles :
elles datent du jubilé de Sélassié. Auquel
n’était pas présente Elizabeth II. Toutefois,
nous n’avons pour l’heure pas connaissance
de l’identité de la ou des femmes que l’on
voit s’agenouiller.
FABIEN LEBOUCQ
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 7
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«Baron noir» :
la question qui
a rapporté
le plus d’argent
(à «Libé»)
Au moins une question de CheckNews a
pour l’heure rapporté (un peu) d’argent
à Libé. C’était en janvier. La saison 2 de
la série politique Baron noir vient d’être
diffusée sur Canal +, et un internaute
nous demande si les faux exemplaires de
Libé que l’on aperçoit dans la série sont
réalisés par le journal ou par Canal. Une
visite au service documentation de Libération permet d’y voir rapidement plus
clair: utiliser l’image d’un quotidien dans
une série ou dans un film est payant.
Canal ou en l’occurrence ici le producteur de Baron noir, Kwaï Productions,
avait donc dû, en toute logique, demander l’autorisation, puis payer Libé pour
les besoins de sa série. Et en effet, pour
la saison 1, Kwaï Productions s’était acquitté de 432 euros pour une fausse une
et deux fausses pages portraits. En revanche, pour la saison 2, à la grande surprise
de notre service documentation et du directeur artistique du journal, Kwaï productions n’avait pas jugé utile de prévenir
Libé que l’image du quotidien serait à
nouveau utilisée. Après publication de
notre réponse, le service documentation
a donc pu facturer l’utilisation d’une
fausse une et d’une fausse page intérieure dans l’épisode 2 de la saison 2 de
la série Baron noir. Montant, hors TVA :
450 euros.
R.An.
Wauquiez: la question
dont on attend
toujours la réponse
En haut, Georges Plassat,
en mai 2015. PHOTO
BLOOMBERG. GETTY IMAGES.
Un faux Libé dans
le Baron noir. PHOTO BARON
NOIR, SAISON 2 – UNE CRÉATION
ORIGINALE CANAL + © KWAÏ /
CANAL + / PICTANOVO/ BED
Ci-dessus, Laurent
Wauquiez, en mars 2018.
PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
Ci-contre, Macron et Gérard
Larcher, en 2015.
PHOTO ALAIN GUILHOT
A gauche, le couple impérial
éthiopien, en 1955.
PHOTO ALFRED EISENSTAEDT.
THE LIFE PICTURE COLLECTION
Un aprèsMacron :
la question
la plus lue
(et la plus
facile
à rédiger)
Il faut parfois plusieurs semaines pour répondre à une question, qui ne sera finalement lue
que par quelques dizaines de personnes.
D’autres fois, il suffit de quelques minutes pour
un article qui sera vu par plus d’un million d’internautes… Ce fut le cas pour notre question
la plus lue de toutes – «Que se passerait-il si
Macron démissionnait ?» – posée le 7 décembre, à la veille d’une mobilisation des gilets jaunes, où certains entendaient se rendre directement à l’Elysée. La réponse, pourtant, n’était
pas bien difficile à trouver: elle est disponible
Le premier papier publié
sur le blog Désintox – devenu ensuite une rubrique
de Libération, avant de se
transformer en CheckNews – était consacré à
Laurent Wauquiez. C’est
peu dire que l’homme est
un habitué de nos colonnes. Parce qu’il s’exprime
souvent, et que factuellement il n’est pas toujours
dans le vrai. Il y a toutefois
un sujet sur lequel le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a toujours refusé de prendre la
parole, du moins à notre
connaissance : celui de
son service militaire.
Né en 1975, Laurent Wauquiez a théoriquement été
dans l’obligation de l’effectuer. En effet, la réforme de 1996 qui fit disparaître le service national
ne s’applique qu’aux hommes nés après le 31 décembre 1978. Or Wauquiez
est né plus de trois ans
auparavant. Selon toute
probabilité, cependant,
son parcours scolaire
chargé – prépa, Normale
Sup, Sciences-Po, ENA– a
toutefois dû lui permettre
d’obtenir une dispense
pour son service. Mais
sans confirmation de la
part de l’intéressé, difficile
pour nous de tirer une
conclusion.
Récapitulons: la question
nous arrive en novembre 2017. Premier jet de
textos et d’appels aux proches collaborateurs de
Wauquiez, mais pas le début de la queue d’une réponse. A défaut d’éléments probants, on
interpelle l’intéressé sur
Twitter. Là encore sans
succès.
A force de relance, et un
mois après nos premières
prises de contact, un de
ses proches nous oppose
sur le site officiel Vie-publique.fr. Qui explique
qu’en cas de démission de Macron, l’intérim
du chef de l’Etat serait exercé par le président
du Sénat, Gérard Larcher en l’occurrence, en
attendant l’organisation de nouvelles élections, qui doivent avoir lieu entre vingt et trente-cinq jours après la démission.
L’actualité brûlante autour des gilets jaunes ne
peut cependant expliquer, à elle seule, ce million de visites (chiffre rarement atteint sur Libération.fr). Ce papier doit aussi (et surtout)
son succès au fait d’avoir figuré pendant toute
qu’«on n’est pas au tribunal» et que personne de
chez Wauquiez ne nous répondra. A défaut, CheckNews se tourne vers l’armée. Au mail qu’on lui
adresse, le centre des archives du personnel militaire (CAPM) nous répond
par courrier que «ce dossier n’est pas librement
communicable car il contient des informations de
moins de cinquante ans».
On nous invite à demander, formulaire dûment
rempli à l’appui, une dérogation. Ce que nous faisons par voie postale. Le
CAPM nous notifie dans un
courrier que notre demande est transmise à la
Direction des patrimoines,
de la mémoire et des archives, le 21 mars. Deux semaines plus tard, nouvelle
lettre qui douche tous nos
espoirs : notre demande
est «refusée pour ce dossier dont la communication porterait une atteinte
excessive aux intérêts protégés par la loi». Depuis, on
avoue avoir un peu jeté
l’éponge.
F.Lq
une journée sur Apple News. Cette sélection
d’articles, qui s’affiche tous les jours sur des
millions d’iPhone, booste les audiences des sites de presse comme aucun autre agrégateur
de contenus. Pourquoi cet article sur Macron
et pas un autre? On ignore tout ou presque de
l’algorithme Apple News. On devine juste qu’il
se fonde sur la dynamique des articles sur les
réseaux sociaux, et particulièrement Twitter.
Sans toujours rendre grâce, donc, à un travail
journalistique très fouillé.
ROBIN ANDRACA
8 u
MONDE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
BRÉSIL
Jair Bolsonaro,
sombre
investiture
Le nostalgique de la dictature prend mardi ses fonctions
à la tête du plus grand pays d’Amérique latine. Dans
son gouvernement, sept militaires, un adepte des théories
du complot, une pasteure anti-IVG chargée des droits
des femmes, et le juge Moro, qui a mis Lula en prison.
Par
CHANTAL RAYES
Correspondante à São Paulo
N
ous y voilà. A compter de
mardi, l’extrême droite sera
aux commandes du Brésil, la
plus grande démocratie d’Amérique
latine. Jair Bolsonaro, un nostalgique
de la dictature militaire (1964-1985),
recevra l’écharpe présidentielle du
chef de l’Etat sortant, l’impopulaire
Michel Temer. C’était le pire dénouement possible pour la crise politique
déclenchée par la réélection, il y a
quatre ans, de Dilma Rousseff (Parti
des travailleurs, PT). Sa destitution
discutable, en 2016, avait mis fin aux
treize ans de pouvoir du PT, avec
l’élection en 2003 de Lula, l’icône de
la gauche aujourd’hui en prison pour
malversations. La célèbre opération
Lava Jato («lavage express») est passée par là, révélant une corruption
généralisée dans la classe politique.
Epuisés par les «affaires» et par la crise
économique, déçus par la dégringolade d’un pays qui semblait promis
au firmament, les Brésiliens ont opté
pour un changement radical de cap.
«Contention»
A quoi ressemblera le nouveau cycle
qui commence? Nul ne se risque à un
pronostic, tant la situation est inédite.
Jair Bolsonaro a beau avoir été député
pendant sept mandats, c’est un outsider, «un politique marginal et extrémiste, mais indéniablement charismatique», décrit Cláudio Gonçalves
Couto, politologue de la Fondation
Getúlio-Vargas. «Il a tellement élargi
le champ d’actions possibles qu’on ne
sait pas à quoi s’attendre», renchérit
João Alexandre Peschanski, professeur de sciences politiques à l’université Cásper-Líbero. Pour André Singer,
ancien porte-parole de Lula, «il y a
dans l’air un mélange improvisé et lugubre de trumpisme, de pinochétisme
et d’Olavo de Carvalho», philosophe
gourou de la droite dure sortie du
placard par réaction au long règne
du PT. Et pourtant, les Brésiliens sont
optimistes. Pour 75% d’entre eux, Jair
Bolsonaro, élu le 28 octobre, est «sur
le bon chemin». Son cabinet compte
deux «super-ministres» qui jouiront
d’une large autonomie et passent pour
inamovibles: l’ultralibéral Paulo Guedes à l’Economie et l’ex-juge en charge
de l’opération Lava Jato, Sérgio Moro,
à la Justice (lire ci-contre). Le ministère de l’Environnement, cible de
l’agronégoce, n’a finalement pas été
supprimé, mais deviendra inoffensif…
Les militaires, qui reviennent en politique pour la première fois depuis la
dictature, ont quant à eux raflé sept
des vingt-deux portefeuilles.
Pour Bolsonaro, c’est une tentative de
s’approprier une part du prestige
de l’armée, dont il est un ancien capitaine. «L’armée sera-t-elle une menace,
ou plutôt un facteur modérateur, de
contention du Président?» s’interroge
Cláudio Gonçalves Couto, qui n’exclut
pas un durcissement, voire une fermeture des institutions à la Chávez. Mais
pour ce spécialiste, «les militaires, les
seuls à avoir une réelle influence sur
Bolsonaro, ne sont pas fous. On ne peut
en dire autant de tout le monde», dans
un cabinet où certains semblent selon
lui avoir cédé au «déni de la science et
de la raison». Allusion à Ernesto
Araújo (Affaires étrangères), un adepte
des théories du complot, ou encore, à
Ricardo Vélez Rodríguez (Education),
qui veut épurer l’enseignement d’un
supposé «endoctrinement marxiste»,
et à Damares Alves, titulaire du nouveau portefeuille «Femme, Famille et
Droits humains».
Tsunami
Cette pasteure baptiste défend une loi
encourageant les femmes à garder un
enfant conçu lors d’un viol… un des
rares cas où l’IVG est admise au Brésil.
«Les militaires et les évangéliques
sont les deux grandes forces du gouvernement Bolsonaro, reprend Peschanski. Ce sont eux qui vont assurer
le contrôle social, au besoin par la répression, pour faire avaler à la population la politique économique ultralibérale de Guedes.» Les acteurs sociaux
n’ont qu’à bien se tenir. Bolsonaro menace de «mettre un point final à tout
activisme». Simple rhétorique de campagne, jure son entourage. Le Brésil
lui opposera-t-il des garde-fous? Balayée par le tsunami Bolsonaro, la
droite classique semble hors combat.
Et l’opposition de gauche est minoritaire au Parlement. Le politologue
Peschanski est sceptique. «Des départs sont prévus dans toutes les instances judiciaires de nature politique,
telle la Cour suprême, rappelle-t-il.
Bolsonaro va pouvoir nommer qui bon
lui semble aux postes vacants.» •
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
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QUATRE MINISTRES
SULFUREUX
PAULO GUEDES, LE TSAR DE L’ÉCONOMIE
«LE MARIAGE ENTRE AUTORITARISME POLITIQUE ET LIBÉRALISME»
Ce qui aura suffi à «normaliser» un Bolsonaro aux
sorties racistes, homophobes et misogynes. Pour ses
détracteurs, le truculent Guedes «se croit encore au
Chili de Pinochet», où il enseigna après
un doctorat à l’université de Chicago,
foyer de l’ultralibéralisme. Aux commandes du nouveau ministère de l’Economie,
issu de la fusion de quatre portefeuilles,
le «Chicago Boy» de Bolsonaro entend
trancher dans les dépenses, réformer le
système des retraites et se défaire de l’essentiel des 144 entreprises publiques et
du patrimoine immobilier de l’Etat. Le
tout pour résorber les déficits et abattre la dette. Un
programme jugé difficile à mettre en œuvre. Ch.R.
AFP
P
our l’hebdomadaire britannique The Economist, «c’est le mariage entre autoritarisme
politique et libéralisme économique». Jair
Bolsonaro, qui reconnaît «ne rien comprendre à l’économie», a trouvé en Paulo
Guedes son gourou, son «couteau
suisse».
Mi-économiste mi-spéculateur, ce
Carioca de 69 ans est visé par trois
enquêtes pour irrégularités dans la gestion de fonds d’investissements. Mais
il a fait de l’infréquentable député et exmilitaire étatisant le candidat des milieux
d’affaires, se portant garant de sa subite conversion
ultralibérale.
SÉRGIO MORO, MONSIEUR PROPRE
«EN TANT QUE JUGE, IL A REPOUSSÉ LES LIMITES DE LA LÉGALITÉ»
vite montré qu’il ne comptait pas tempérer les
idées délétères de ce dernier pour lutter contre la
violence : libéralisation de l’accès aux
armes, baisse de la majorité pénale, octroi d’une immunité aux policiers qui
tuent en service…
«Moro sera au contraire un facilitateur,
estime le politologue Cláudio Gonçalves
Couto. En tant que juge, il a repoussé les
limites de la légalité au nom de la lutte
contre la corruption. Ses méthodes
lui serviront désormais à donner un
habillage légal à des mesures incompatibles avec
les droits de l’homme.» Ch.R.
AFP
«Jamais je ne ferai de la politique», jurait-il
en 2016. Et pourtant. A 46 ans, l’ex-juge anticorruption devient ministre de la Justice. Pour
la gauche, l’homme qui a mis en prison
l’ancien président Lula, alors favori du
scrutin, a été «récompensé» pour avoir
facilité l’élection de Bolsonaro. Le nouveau chef de l’Etat s’accommodera-t-il de
sa notoriété? Sérgio Moro est en effet devenu un héros national en faisant arrêter
politiciens et hommes d’affaires, prononçant des peines de plus de… 1860 ans de
réclusion. En charge des deux grandes bannières
de Bolsonaro, corruption et sécurité publique, il a
ERNESTO ARAÚJO, L’ILLUMINÉ
«TRUMP EST LE SEUL AVEC DIEU À POUVOIR SAUVER L’OCCIDENT»
Chine – pourtant premier partenaire commercial
du Brésil –, ainsi qu’avec les régimes latinos de
gauche, le Venezuela de Nicolás Maduro
en tête. Au mépris de la tradition conciliatrice et multilatéraliste du Brésil, le nouveau chef de l’Itamaraty (le Quai d’Orsay
local) a également annoncé le retrait
du pays du pacte de l’ONU sur les migrations. En revanche, le désengagement
du Brésil, septième pollueur mondial,
de l’accord de Paris sur le climat semble
pour l’heure écarté. Pour les plus optimistes, Ernesto Araújo n’aura pas d’influence réelle,
et le pragmatisme finira par l’emporter. A voir. Ch.R.
REUTERS
I
l pourfend la mondialisation, prônée par le
«marxisme culturel» dans le but d’«éloigner
l’homme de Dieu». Quant au réchauffement climatique, ce serait une invention de gauche pour favoriser la croissance chinoise… Ni les idées délirantes
du futur ministre des Affaires étrangères
ni le relatif manque d’expérience de ce
diplomate de carrière âgé de 51 ans n’ont
rebuté Bolsonaro. Comme lui, Ernesto
Araújo, admirateur de Donald Trump («le
seul –avec Dieu– à pouvoir encore sauver
l’Occident»), défend un alignement inconditionnel
sur Washington. Et prône la confrontation avec la
HAMILTON MOURÃO, LA VOIX DE LA RAISON
«JE SERAI SON BOUCLIER ET SON ÉPÉE»
Jair Bolsonaro,
à Taguatinga,
le 5 septembre. PHOTO
ANDRE COELHO. BLOOMBERG
VIA GETTY IMAGES
tisme, voire son esprit «républicain». Mais sa désinvolture agace et inspire méfiance à Bolsonaro.
Le très médiatique Mourão se permet de
le recadrer publiquement, fort de son
prestige dans les casernes et de sa formation géopolitique. La Chine, que le
Président accuse de vouloir «acheter le
Brésil» ? «Je suis sûr qu’on ne va pas se
disputer avec un pays qui achète à lui
seul le tiers de nos exportations», tempère-t-il, craignant aussi que le transfert
de l’ambassade du Brésil à Jérusalem,
dans les pas de Trump, n’«expose le pays au terrorisme international». Ch.R.
AFP
L’
histoire récente du Brésil l’a montré: les viceprésidents ont de fortes chances de gouverner. Le président sortant, Michel
Temer, a ainsi succédé en 2016 à Dilma
Rousseff, non sans avoir œuvré à sa
chute. Hamilton Mourão, lui, jure loyauté
à Bolsonaro… quand bien même il est général de l’armée, et le chef de l’Etat simple capitaine : «Je serai son bouclier et
son épée», assure le vice-président, qui
entend bien ne pas se contenter d’un rôle
«décoratif». En 2017, Mourão avait prôné
une «intervention militaire» face à la crise politique.
Aujourd’hui, même l’opposition salue son pragma-
10 u
MONDE
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
D
épart annoncé d’Angela
Merkel, défaite historique
de la Mannschaft au Mondial, violences racistes à Chemnitz,
fin du charbon, hostilité de Trump,
le parti d’extrême droite AfD en
force… Retour sur une année agitée
outre-Rhin.
ANGELA MERKEL,
LE BACKLASH ET L’ÉCLIPSE
Contestée, défiée, conspuée… Libérée, délivrée, soulagée? 2018 aura été
une année tourmentée pour la chancelière allemande. Le 14 mars, elle
était élue à ce poste pour la quatrième fois. Le 29 octobre, elle annonçait son départ de la présidence
de la CDU –et la fin de sa carrière politique sitôt son mandat de chancelière terminé, en 2021. Enfin, si tout
va bien. Car tout ne va pas bien.
2018 est sans conteste pour Angela
Merkel l’année du crépuscule. Elle
avait commencé péniblement avec,
dans le sillage des décevantes élections de septembre 2017, la constitution poussive d’un gouvernement
de coalition avec les sociaux-démocrates. Sollicité sur le tard, le SPD
a soumis son accord à plusieurs
conditions. Il a fallu convaincre les
délégués du parti, qui ont dit «Ja» à
une nouvelle «Groko» du bout des
lèvres. Ensuite, les 464000 membres du parti furent invités à se prononcer. Une fois leur accord arraché,
le contrat de coalition a été signé
le 12 mars. Mais à peine le gouvernement formé, la chancelière essuyait
les attaques de son meilleur ennemi,
Horst Seehofer.
L’OPPOSITION FRONTALE
DE SEEHOFER
Patron de la CSU, allié bavarois de
la CDU, ce ministre de l’Intérieur
«tolérance zéro», grand contempteur de sa politique migratoire, n’a
cessé de s’opposer à Merkel. Il faut
dire que Seehofer, en pleine campagne pour les élections en Bavière
du 14 octobre, entendait ainsi récupérer les électeurs CSU partis vers
l’AfD. Désaccords politiques majeurs, échéance électorale imminente avec perte d’électeurs au profit de l’extrême droite, parfum de
dégagisme… Tous les ingrédients
d’une crise politique étaient réunis.
Elle a éclaté au début de l’été, et elle
concernait la politique migratoire
allemande. Horst Seehofer a allumé
les braises en annonçant la mise en
place d’un «Masterplan», prévoyant notamment de refouler à la
frontière tout demandeur d’asile
enregistré dans un autre pays
de l’UE. Devant les réticences de
Merkel, qui craignait un effet domino en Europe, il a menacé de le
faire par décret ministériel, puis
menacé de démissionner. Cette
pantalonnade bavaroise a duré plusieurs jours. Finalement, la coalition a accouché d’un accord sur la
politique migratoire. Si Merkel a
adroitement sauvé son gouvernement, ce texte reste un camouflet
à l’égard de celle qu’on surnomma
la «chancelière des réfugiés». «Wir
schaffen das» («nous y arriverons»):
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
2018
ANNÉE DAMNÉE
EN ALLEMAGNE
La chancelière Angela Merkel a annoncé
son départ à la fin de son quatrième mandat,
la Mannschaft, championne en titre, a été
éliminée du Mondial en trois matchs et des
néonazis ont défilé dans Chemnitz. Passage
en revue d’un an de péripéties germaniques.
en 2018, Merkel a payé très cher ses
mots de 2015. L’AfD en a fait
son principal fonds de commerce.
Avec succès : depuis les élections
du 28 octobre en Hesse, le parti
d’extrême droite est représenté
dans les seize Länder du pays.
Autre retour de bâton, l’écologie. La
«chancelière du climat», qui a annoncé la sortie de l’Allemagne du
nucléaire en 2011, ne sera pas celle
de la transition énergétique. Une
date de sortie de charbon devait
être annoncée lors de la COP24 en
décembre, mais elle fut reportée à
février. Certes, la dernière houillère
d’Allemagne vient de fermer, mais
le pays exploite toujours du lignite,
charbon très polluant. Et c’est
justement une mine de lignite qui
grignote la forêt de Hambach, près
de Cologne. Vieille de 12 000 ans,
elle abrite 140 espèces protégées.
Occupée depuis 2012 par des zadistes, elle fut violemment évacuée
en septembre. En octobre, l’association de protection de l’environnement Bund a fini par obtenir un
sursis – le recours qu’elle avait déposé sera examiné en 2020. Un soulagement pour les écologistes. Sauf
qu’aujourd’hui, il ne reste plus
que 200 hectares sur les 4000 que
comptait la forêt.
L’EUROPE
SE DISLOQUE
Angela Merkel pourrait en faire son
héritage politique. Mais ces derniers temps, elle semble surtout
être le témoin impuissant d’un
continent qui se disloque. Quant
au «couple franco-allemand», il
semble très uni. Mais dans les faits,
ça ronronne. Les propositions de
Macron formulées à la Sorbonne à
l’automne 2017 n’ont pas rencontré
l’écho espéré –notamment sur la réforme de la zone euro. «L’Allemagne
est plus focalisée sur ses problèmes
de politique intérieure et de société
que sur les grands enjeux européens,
lesquels divisent les partis au pouvoir. […] Faute de consensus interne,
Berlin ne sera donc pas en mesure de
jouer dans les mois à venir, avec
la France, un rôle de moteur de la
construction européenne», résumait
en septembre Hans Stark (1), secrétaire général du Comité d’études
des relations franco-allemandes à
l’Institut français des relations internationales (Ifri). La politique
intérieure allemande a en effet de
quoi inquiéter Angela Merkel. Les
déceptions électorales se sont accumulées pour son parti. Face au désastre, il a fallu agir. Ainsi, le 29 octobre, elle annonce quitter la tête de
la CDU. Elle qui dirigeait le parti
depuis dix-huit ans estime qu’il est
temps «d’ouvrir un nouveau chapitre». Depuis cette annonce,
la chancelière semble plus légère.
Elle a fait ses adieux à la présidence
du parti le 7 décembre, lors du
congrès de la CDU à Hambourg. Des
pancartes se sont élevées lors de
son dernier discours afin de la
remercier d’un «Danke Chefin»
(«merci cheffe»). Sa dauphine, Annegret Kramp-Karrenbauer, a été
élue ce jour-là face à deux rivaux,
l’ultraconservateur ministre de la
Santé, Jens Spahn et l’ultralibéral
Friedrich Merz.
LES HOSTILITÉS OUVERTES
AVEC TRUMP
Côté politique étrangère, les difficultés furent nombreuses. Trump est
hostile à l’Allemagne; les relations
avec la Turquie d’Erdogan se sont
améliorées depuis 2016 mais restent
fragiles; les discussions avec la Russie de Poutine sont difficiles. Cela
dit, dans cette marée de rencontres,
une image a recouvert toutes les
autres. Et quelle image: c’est la photographie d’Angela Merkel face à
Donald Trump au G7, le 9 juin au
Canada. Sur le cliché, pris par le photographe officiel de la délégation
allemande, la chancelière semble
morigéner le président américain.
L’air buté et renfrogné de Trump
face au calme de Merkel… Puissante,
la photo est devenue virale. Mais elle
ne dit pas grand-chose du rapport de
force entre Donald Trump et Angela
Merkel. Le milliardaire n’a en effet
de cesse d’attaquer la chancelière, et
avec elle l’Allemagne tout entière,
qui s’inquiète. Dans son style fleuri
n’a-t-il pas dit à Merkel: «Vous inondez nos rues avec vos voitures allemandes. Je ne peux aller nulle part
sans en croiser. […] Vous avez des
Ford et des Chevrolet partout en Allemagne, aussi ?» Et puis il y a eu le
sommet de l’Otan, en juillet, où il
intimait à l’Allemagne d’augmenter
immédiatement ses dépenses de défense, accusant ensuite le pays d’être
«complètement contrôlé par la Russie». L’Allemagne, estimait-il, faisant
allusion au projet de gazoduc Nord
Stream 2, «paie des milliards de dollars à la Russie pour ses approvisionnements en énergie et nous devons
payer pour la protéger contre la
Russie. Comment expliquer cela? Ce
n’est pas juste».
LA MANNSCHAFT VAINCUE,
LE PAYS EN DÉPRIME
Il n’y a pas que la politique allemande qui est en crise. Il y a aussi
le football. Le Mondial 2018 fut un
chemin de croix. Les hommes de
Joachim Löw avaient beau être tenants du titre, à Kazan, ils sont
rentrés chez eux après trois matchs.
Dans les rues de Berlin, les drapeaux allemands ont été remisés au
placard dès l’annonce de la cruelle
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 11
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Carnet
DÉCÈS
Alice et Candice ASSA,
ses filles,
Simon et Martin BERTHOUD,
ses petits-fils,
Alexandra SIAT,
sa belle-fille,
Claude ASSA,
son frère, et son épouse,
leurs enfants
et petits-enfants,
Gisèle JOSSE,
sa compagne,
ont la tristesse de vous
faire part du décès de
M. Guy ASSA
survenu le 27 décembre 2018.
Les obsèques seront
célébrées
le vendredi 4 janvier 2019,
à 15 heures, au cimetière du
Montparnasse, 3, boulevard
Edgar-Quinet, Paris (14e).
9, rue Lamandé,
75017 Paris.
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
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La chancelière Angela Merkel, le 29 octobre à Berlin, jour où elle a annoncé qu’elle ne se représenterait pas. PHOTO TOBIAS SCHWARZ. AFP
défaite. Sans compter que dans le
milieu de l’été, le joueur d’origine
turque Mesut Özil a annoncé son
départ de la Mannschaft, livrant
un témoignage amer sur le racisme
dont il est victime : «Je suis allemand quand nous gagnons, mais
je suis un immigré quand nous perdons», écrivait-il.
À CHEMNITZ, VIOLENCES
ET SALUTS NAZIS
«Quiconque pense que la démocratie n’est pas en danger devrait regarder des vidéos de Chemnitz»,
écrivait le quotidien Schwäbische
Zeitung au lendemain d’émeutes
dans cette ville de Saxe. Tout
a commencé dans la nuit
du 25 au 26 août, quand un homme
est tué lors d’une rixe. Un Syrien et
un Irakien étant initialement suspectés, l’extrême droite s’est embrasée et les manifestations racistes se sont enchaînées sous l’égide
de l’AfD, de Pegida et du groupe local Pro Chemnitz. Attaques antisémites, chasses à l’étranger, saluts
nazis : les violences ont duré plusieurs jours. D’autres villes en Allemagne ont été le théâtre de semblables défilés de haine, comme
Köthen, en Saxe-Anhalt.
Enfin, début octobre, Révolution
Chemnitz, un groupuscule néonazi, a été démantelé. Créé dans le
sillage des manifestations de l’été,
il fomentait un attentat le jour de
la fête nationale, le 3 octobre. Parmi
ses cibles, des «étrangers», des
journalistes et des politiques. Les
événements de Chemnitz ont eu
également comme conséquence le
limogeage du chef de l’Office fédéral de protection de la Constitution
(BfV), Hans-Georg Maassen. Ce
dernier, proche de l’AfD, avait mis
en doute la réalité des chasses
aux étrangers qui s’y sont déroulées. Mais il y eut aussi des contremanifestations : à Berlin, le 13 octobre, le mouvement Unteilbar
(«indivisibles») prônant un discours antiraciste, proréfugiés, féministe et pacifique, a rassemblé
plus de 200 000 personnes.
ET SINON, EN 2018…
On a célébré le bicentenaire de la
naissance de Karl Marx; le journa-
liste germano-turc Deniz Yücel a
été libéré après un an sous les verrous en Turquie; un des plus hauts
dirigeants de Goldman Sachs a
été nommé secrétaire d’Etat au ministère des Finances ; l’Allemagne
a fêté les 100 ans du suffrage féminin ; trois ans après le Dieselgate, le premier grand procès
contre Volkswagen s’est ouvert ; le
mouvement citoyen et de gauche
Aufstehen a vu le jour ; un journaliste star du Spiegel qui falsifiait
ses reportages a été pris la main
dans le sac… •
(1) Hans Stark, «Entre crise politique et
tentative de relance européenne : interrogations allemandes», Notes du Cerfa,
n° 144, Ifri, septembre 2018.
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
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le lendemain
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12 u
MONDE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
LIBÉ.FR
118 questions pour
en finir avec 2018
Qu’est-ce que la route
des chicanes ? Qu’a mis en orbite Elon
Musk ? Qu’est-ce qui réduirait le risque
de cancer de 25 % ? L’année se termine.
Vérifiez que vous avez bien suivi l’actu
des douze derniers mois avec notre quiz
ultime, en 118 questions. PHOTO REUTERS
Une ONG a étudié
les données
collectées par
l’entreprise grâce
à des applications
Android. Elle relève
que le géant
américain peut
profiler les
utilisateurs, même
lorsque ceux-ci ne
sont pas inscrits sur
le réseau social.
teur de recherche de voyages,
qui remonte à l’entreprise les
données des requêtes de ses
utilisateurs – à savoir les aéroports, les dates de départ et
d’arrivée, le nombre de
billets… Pourtant, l’écran de
bienvenue de Kayak affiche
ce message: «Ne vous inquiétez pas, nous ne partagerons
jamais rien sans votre permission.» Or, là aussi, les internautes qui n’utilisent pas
leurs identifiants Facebook
ou n’ont pas de compte du
tout sont concernés.
Par
AMAELLE GUITON
Fantômes. Contacté par
Envoyée spéciale à Leipzig
(Allemagne)
l’ONG en amont de la parution de son rapport, le réseau
social fait valoir que c’est aux
sociétés qui développent les
applications de s’assurer du
consentement de leurs utilisateurs. Reste que l’envoi des
informations se fait par défaut. Et qu’après l’entrée en
application du règlement
européen sur la protection
des données (RGPD),
le 25 mai, certains développeurs ont justement signalé à Facebook que cette
transmission s’opérait avant
même que l’internaute ait pu
l’accepter. Ce n’est qu’un
mois plus tard que Facebook
a mis à jour son kit de développement, qui inclut désormais la possibilité de retarder
la collecte de données jusqu’au recueil du consentement. Pour l’ONG, cela signifie qu’avant cette date, les
développeurs n’étaient pas
en capacité d’empêcher ou de
décaler l’envoi du «signal
d’initialisation» qui permet à
Facebook de savoir qu’un internaute utilise telle ou telle
application. De quoi mettre
potentiellement l’entreprise
en situation délicate.
«Faute d’une plus grande
transparence de la part de
Facebook, il est impossible de
savoir précisément comment
les données que nous décrivons dans ce rapport sont utilisées, concluent les chercheurs. C’est d’autant plus
vrai que Facebook a été tout
sauf transparent sur la manière dont l’entreprise fait
usage des données des nonutilisateurs.» Plusieurs fois
soulevée, notamment lors
des auditions de Mark Zuckerberg cette année au Congrès américain puis au Parlement européen, la question
de ces «profils fantômes» a
jusqu’ici été, pour l’essentiel,
éludée par l’entreprise. •
U
ne pierre de plus dans
le jardin –déjà passablement encombré–
de Facebook. Samedi soir,
l’ONG de défense de la vie
privée Privacy International
a rendu public un rapport qui
expose comment une trentaine d’applications pour les
smartphones équipés d’Android (le système d’exploitation mobile de Google) partagent avec l’entreprise de
Mark Zuckerberg des données de leurs utilisateurs,
parfois sensibles, et ce,
même si ces derniers ne sont
pas inscrits sur le réseau social. Les principaux éléments
de l’étude ont été présentés
par deux chercheurs de
l’ONG, Frederike Kaltheuner
et Christopher Weatherhead,
lors du 35e congrès du Chaos
Computer Club, le plus important club de hackeurs au
monde, qui se tenait jusqu’à
dimanche à Leipzig.
En octobre déjà, dans une
étude portant sur près d’un
million d’applications Android, des chercheurs de
l’université d’Oxford avaient
conclu que 88% d’entre elles
étaient susceptibles de transmettre des informations à Alphabet, la maison mère de
Google, et près de 43% à Facebook, via des trackeurs (ou
«mouchards») qui collectent
des données sur l’activité des
utilisateurs. L’équipe de Privacy International s’est plus
particulièrement concentrée
sur le géant de Menlo Park et
son kit de développement logiciel, un ensemble d’outils
qui aident les développeurs
à construire des applications.
On trouve dans ce kit, par
exemple, le code qui permet
à une application de proposer à l’utilisateur de s’inscrire
Pour Facebook, c’est aux développeurs d’applis de s’assurer du consentement des utilisateurs. PHOTO D. RUVIC. REUTERS
Des «profils fantômes»
livrés en secret à Facebook
en utilisant ses identifiants
Facebook, ainsi que des
outils de mesure d’audience
et de publicité.
Identifiant. Entre août et
décembre, l’ONG a observé le
trafic transitant entre 34 applications parmi les plus populaires et les serveurs de
l’entreprise californienne via
cette «trousse à outils».
D’après ses conclusions, 61%
des applications testées envoient des informations dès
qu’elles sont lancées pour la
première fois, même lorsque
l’utilisateur ne s’y est pas inscrit avec ses identifiants Facebook ou n’a pas de compte sur
le réseau social. Il s’agit généralement de données techniques qui signalent l’installation d’une application. Mais
elles sont accompagnées, relève Privacy International, de
l’identifiant publicitaire unique attribué par Google à tout
propriétaire d’un smartphone
Android. Et peuvent, combinées, permettre un profilage
fin : «Par exemple, un individu qui aurait installé Qibla
Connect [une appli de prière
pour les musulmans, ndlr],
Period Tracker Clue [une appli de suivi des règles], Indeed
[une appli de recherche d’emploi] et My Talking Tom [une
appli pour les enfants] pourrait être profilé comme étant
une femme, probablement
musulmane, probablement en
recherche d’emploi, probablement mère de famille.»
L’ONG britannique n’est pas
la première à soulever ce problème. Il y a une quinzaine
de jours, Mobilsicher, un portail d’information dédié à la
sécurité des téléphones mo-
biles et financé par le ministère allemand de la Justice,
était arrivé aux mêmes conclusions en testant plusieurs
applications. Mobilsicher relevait déjà que la désactivation des publicités ciblées
dans les paramètres d’Android n’empêchait pas la
transmission de données.
Mais les chercheurs de Privacy International ont également découvert que certaines applis transmettent à
Facebook des informations
particulièrement détaillées.
C’est le cas de Kayak, un mo-
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
L’âge bête : en 2018,
quelques bonnes
nouvelles Davantage
d’ours dans les Pyrénées, moins de fourrure
dans les défilés, Libération revient sur les
mesures qui ont concerné les animaux cette
année. Comme la publication de la liste
des espèces menacées du rorqual commun
et du gorille des montagnes. PHOTO AP
Mort du cinéaste hongkongais Ringo Lam
ITALIE
BANGLADESH
Les députés italiens ont
approuvé samedi soir le
budget 2019 dans une ambiance tendue, en votant la
confiance au gouvernement populiste. Lequel a cependant dû atténuer ses mesures phares sous la pression
de Bruxelles et des marchés
financiers. Le texte, issu d’un
long bras de fer avec la Commission européenne qui en
avait rejeté la version initiale
pour la première fois de son
histoire, a déjà été adopté par
le Sénat. Le vote de confiance
a été validé par 327 voix pour,
228 voix contre et une abstention. Le gouvernement,
constitué par le Mouvement
Cinq Etoiles et la Ligue, prévoit un déficit public à 2,04%
du Produit intérieur brut
(PIB), contre 2,4% au départ.
La prévision de croissance
2019 a été abaissée à 1 %, au
lieu de 1,5 %. L’Italie doit en
effet contenir sa dette publique, qui dépasse les 130% de
son PIB, pour éviter une
sanction des marchés et une
procédure d’infraction de
l’Union européenne.
L’opposition a rejeté les résultats partiels des législatives de dimanche au Bangladesh qui donnent une
large victoire à la Première
ministre Sheikh Hasina et
exigé l’organisation d’un
nouveau scrutin. «Nous appelons la commission électorale à immédiatement annuler ces résultats», a déclaré
devant la presse le dirigeant
de l’opposition Kamal Hossain. «Nous exigeons que de
nouvelles élections soient organisées dès que possible par
un gouvernement neutre», at-il ajouté. L’alliance menée
par la Première ministre a
obtenu plus des 151 sièges requis pour avoir la majorité
absolue au Parlement, selon
la chaîne bangladaise Channel 24. Au moins douze personnes ont en marge des législatives. Trois hommes ont
été tués par la police et huit
autres ont péri dans des affrontements distincts entre
les partisans de la Ligue
Awami, au pouvoir, et ceux
du BNP, la principale formation de l’opposition.
tionnels n’apaiseront en rien
l’attitude de plus en plus désenchantée de Lam avec le
cinéma, que ce soit avec l’industrie hongkongaise que
dans sa pratique.
Il arrête ainsi toute activité
en 2003, sortant brièvement
de sa retraite en 2007 pour le
film collectif Triangle (réalisé avec Tsui Hark et Johnnie To). Son come-back sans
éclat avec Wild City (2015) et
Sky on Fire (2016) fut celui
d’un homme toujours en colère, moins à l’image que
dans ses interviews où il déplorait l’inéluctabilité des coproductions avec la Chine
continentale, le recours aux
effets spéciaux et son rapport
avec sa ville de naissance :
«J’aime et je hais cet endroit.»
LÉO SOÉSANTO
DR
institutions sous
couvert de cinéma de genre.
Ce feu sacré, cette
nécessité, Lam
semble le perdre
après le retour de
Hongkong à la
Chine : son dernier bon film sur l’île sera
Full Alert (1997), sorte de testament. Lam y réussit aussi
bien les scènes d’action urbaines, tournées sans autorisation et dignes du Police fédérale Los Angeles de
William Friedkin, que l’affrontement psychologique
obsessionnel entre un flic
workaholic et un malfrat.
Comme Woo et Tsui, Lam
tentera Hollywood et l’alors
incontournable Jean-Claude
Van Damme. Ces films foncFILMMAGIC
Des cinéastes qui révolution- lisation avec Esnèrent le cinéma d’action de prit d’amour
Hongkong au mitan des an- (1983), histoire
nées 80, Ringo Lam reste le d’amour et de
plus méconnu, moins fou et fantôme chinois.
éclectique que Tsui Hark, Le succès de Rien
moins élégiaque et identifia- ne sert de mourir
ble que John Woo. Il aura li- (1986), quatrième
vré les films les plus anar- volet de la popuchistes et nihilistes, captant laire franchise de comédie
au mieux l’and’action Aces
xiété de Hong- DISPARITION
Go Places, lui
kong d’avant la
permet de
rétrocession de 1997 à la trouver une voix plus adulte
Chine, le sublimant en éclats avec City on Fire (1987). Réde violence face au compte à puté avoir inspiré le Reserrebours inéluctable. Il a été voir Dogs (1992) de Quentin
retrouvé inanimé samedi, Tarantino avec son impasse
dans son lit, par son épouse. mexicaine et son flic infiltré
Né dans l’ancienne colonie dans un gang de braqueurs,
britannique en 1955, de son le film impose le style ultra
vrai nom Lam Lim-Tung, sec et brutal de Lam et inauRingo Lam lâche vite une gure une informelle trilogie
carrière d’acteur pour la réa- on fire où il s’en prend aux
«Le président [Trump] tombe
toujours plus bas avec ces tweets
ridicules. Son gouvernement est
la cause de la douleur et de la
souffrance à la frontière. Rien de
ce qu’il dit ne changera la réalité.»
DWIGHT EVANS
élu démocrate
à la Chambre
des représentants,
samedi sur Twitter
Toujours un cran plus loin. En plein bras de fer sur le financement de son mur anti-immigration à la frontière avec le Mexique, Donald Trump n’a pas hésité samedi à imputer aux
démocrates la responsabilité de la mort d’enfants migrants,
après celle, à deux semaines d’intervalle, de deux petits Guatémaltèques âgés de 7 et 8 ans aux Etats-Unis. «Toute mort d’enfants ou d’autres à la frontière est strictement de la faute des
démocrates et de leur politique migratoire pathétique qui
permet aux gens de faire la longue traversée en pensant qu’ils
peuvent entrer illégalement dans notre pays», a tweeté le président américain, suscitant de nombreuses réponses critiques.
Jour de vote à Kinshasa
«Après deux ans d’attente [le
mandat du président sortant, Joseph Kabila, a pris fin
en 2016, ndlr], après un report technique d’une semaine, après tout ce qu’on a
supporté, on doit encore subir ça, s’agace Jacob, qui attend dans une file du lycée
technique et scientifique de
Limete, une commune de
Kinshasa, bastion de l’opposition. Selon moi, c’est volontaire. Ils veulent qu’on se décourage mais on restera là
toute la nuit s’il le faut.»
Dans son bureau, à 13 heures, les opérations de vote
viennent tout juste de commencer pour ce triple scrutin
présidentiel, législatif, régional en république démocratique du Congo. Mais le
rythme de passage est lent.
Beaucoup d’électeurs se plaignent par ailleurs de ne pas
trouver leur nom sur les listes. Ces retards devaient contraindre un grand nombre de
bureaux de vote de la capi-
tale à rester ouverts jusqu’à
tard dans la nuit de dimanche. Selon la loi électorale,
les opérations se poursuivent jusqu’à ce que les derniers électeurs présents dans
la queue à l’heure de la fermeture aient voté. PHOTO AFP
Lire le reportage de notre envoyé
spécial sur Libération.fr.
14 u
FRANCE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
Politique : le retour
des vieux de la veille
SARKOZY
UN RETRAITÉ HYPERACTIF
N
on, Nicolas Sarkozy n’est pas de
retour. «Cette petite musique est
ridicule. La situation politique est
suffisamment grave et complexe, on n’a
vraiment pas envie de faire les malins»,
martèle son entourage, agacé de devoir
démentir encore la pénible litanie du
come-back. «Je n’ai aucune intention de
revenir dans la vie politique», a assuré
l’intéressé le 19 décembre à Montpellier,
lors d’une conférence à huis clos réservée
aux cadres du groupe Altrad. La rumeur
a enflé tout le mois de décembre, dès la
révélation d’un déjeuner à l’Elysée entre
l’ancien chef de l’Etat et l’actuel, au plus
fort de la crise des gilets jaunes. Trois
jours plus tard, le 10 décembre, Emmanuel Macron présentait un plan d’urgence ressuscitant les fameuses heures
supplémentaires défiscalisées, créées
par Sarkozy et supprimées par Hollande.
Champion du «travailler plus pour gagner
plus», l’ancien président serait donc devenu le conseiller du nouveau? L’hypothèse plonge l’opposition LR dans la consternation. Deux ans après son élimination
dès le premier tour de la primaire présidentielle de la droite, Sarkozy est de nouveau en tête des sondages, loin devant
l’actuel patron de LR, Laurent Wauquiez,
le fringant quadragénaire censé incarner
le renouveau de la droite. Tandis que les
porte-parole de son ancienne famille politique tirent à boulets rouges sur le locataire de l’Elysée, l’ex-chef de l’Etat entretient avec lui les meilleures relations.
«Eruptif». Il est vrai que Macron a multiplié à l’égard de Sarkozy les marques
de considération. Dès le début du quinquennat, le 6 juillet 2017, il était reçu avec
son épouse au palais pour un déjeuner
avec le couple présidentiel. Quelques
mois plus tard, quand sa mère, «Dadu»,
mourait à l’âge de 92 ans, le chef de l’Etat
avait tenu à lui présenter ses condoléances. Le 18 décembre dernier, c’est
à la demande de Macron que Sarkozy
s’est rendu en Géorgie pour représenter
officiellement la France à l’investiture de
la nouvelle présidente, Salomé Zourabichvili. «Partager son expérience, échanger avec son successeur, quoi de plus
normal», explique un proche de l’ex-président. Ce qui n’était «pas normal», en revanche, c’est que François Hollande n’ait
«jamais jugé utile de le faire», ajoute le
même. Rue de Miromesnil, dans les bu-
reaux que la République met à sa disposition, Nicolas Sarkozy reçoit à tour de
bras. Sa porte reste largement ouverte à
tous ceux qui souhaitent le voir, maires
et parlementaires, novices et vieux routiers. Il rappelle à qui veut l’entendre que
la France est un «pays éruptif» et qu’il ne
faut jamais oublier que «le peuple français a coupé la tête du roi». A l’image de
Renaud Muselier, président LR de la région Paca, les sarkozystes sont convaincus que leur ancien patron confronté à la
révolte des gilets jaunes aurait su, lui,
«faire baisser la température à temps».
Plusieurs visiteurs ont rapporté que cette
bienveillance à l’égard d’Emmanuel Macron ne l’empêchait pas d’exprimer son
inquiétude avant même qu’éclate la crise
de l’automne. «Ça va très mal finir»,
aurait-il confié à plusieurs reprises, s’inquiétant autant de «l’inexpérience» au
sommet de l’Etat que d’une politique
excessivement «libérale», qui offrirait un
boulevard au populisme. L’entourage
de Sarkozy refuse de confirmer cette
prophétie. Pas question, décidément, de
«faire les malins».
Désarroi. Selon un député LREM, élu
UMP dans une autre vie, «ce qui rapproche durablement Macron et Sarkozy, c’est
qu’ils ont deux ennemis communs: Laurent Wauquiez et François Hollande».
Déjà plombé par ses propres maladresses, le patron du parti n’est effectivement
pas aidé par son fondateur qui reste, aux
yeux d’un grand nombre de militants,
le seul et unique chef charismatique.
Tandis que tous les dirigeants de LR se
donnent un mal fou pour faire de Gérald
Darmanin la figure du traître absolu,
Nicolas Sarkozy entretient d’excellentes
relations avec son ancien bras droit qui
aurait eu bien tort, selon lui, de ne pas accepter de devenir ministre des Comptes
publics. Interrogée sur la mansuétude
de Sarkozy à l’égard de son successeur, la
porte-parole LR, Laurence Sailliet, expliquait la semaine dernière devoir se limiter au simple cadre de la courtoisie républicaine. Pour le reste, estimait-elle,
l’ancien président ne saurait être l’inspirateur d’un Macron «qui mène une politique issue de son ADN socialiste»… L’argument est baroque. Il donne la mesure
du désarroi de ceux qui se rêvent en héritiers de Nicolas Sarkozy.
ALAIN AUFFRAY
Nicolas Sarkozy, lors d’un meeting au Zénith de Paris, le 9 octobre 2016. PHOTO ALBERT FACELLY
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
Les difficultés de Macron
et l’absence de leaders
dans leur camp respectif
ont donné à Nicolas
Sarkozy, François
Hollande et Ségolène
Royal l’occasion
de revenir sur le devant
de la scène.
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Par
LAURE BRETTON
A
u fond, c’est un miroir aux alouettes qu’a tendu l’année 2018
à Nicolas Sarkozy, François Hollande et Ségolène Royal. Acteurs de premier plan de la politique française depuis
plus de trente ans, les trois grands protagonistes des présidentielles de 2007
et 2012 ont été remis au goût du jour par
un concours de circonstances: l’absence
de leaders charismatiques dans chacun
de leurs camps d’une part et le désamour
grandissant des Français pour Emmanuel Macron de l’autre. Toutes proportions gardées, cela fait penser à Barack
Obama que les progressistes américains
appellent régulièrement au secours pour
s’élever face aux dérives présidentielles
de Trump, sans jamais passer par la case
«nouvelles têtes» démocrates.
Sans être dupes, les trois «ex» français savourent: la politique, c’est leur oxygène
à eux, respectivement élus pour la première fois en 1983 (Nicolas Sarkozy à la
mairie de Neuilly) et 1988 (François Hollande, député de Corrèze après une première tentative en 1981, et Ségolène Royal
députée des Deux-Sèvres). Leur retour à
la une a bien sûr un petit air de revanche
–plus médiatique que politique– de l’ancien monde sur le nouveau autoproclamé
en mai 2017. Il ressemble aussi à une victoire de l’horizontal –labourer le terrain,
serrer des mains, signer des dédicaces, se
montrer partout, jusqu’à la table de déjeuner de Macron pour Sarkozy– sur une
présidence qui se voulait verticale.
Sauf que de l’effet d’optique à l’effet
bœuf, il y a un gouffre. «Tu seras peut-être
regretté mais jamais désiré», ne cesse
de répéter Jean-Christophe Cambadélis
à François Hollande, qui n’en a cure.
Les différents refus essuyés par Ségolène
Royal n’augurent pas non plus d’un
come-back étincelant. Quant à Nicolas
Sarkozy, sa lune de miel avec le chef de
l’Etat tient plus de l’entreprise d’empêchement de Laurent Wauquiez et de dénigrement de François Hollande. Mais,
en politique comme ailleurs, on ne sait
jamais. Ces trois-là le savent mieux que
quiconque. •
HOLLANDE-ROYAL
COME-BACK DANS LES BACS
A
chacune de ses prises de parole,
François Hollande le précise :
la retraite politique ne fait pas
partie de son programme. L’ancien chef
de l’Etat a renoncé à la présidentielle l’an
dernier, mais pas au reste. Il s’est installé
dans ses bureaux, rue de Rivoli à Paris, le
regard braqué sur les moindres (faux) pas
de son successeur. Ancienne ministre
de l’Environnement, Ségolène Royal a,
elle, été nommée par Emmanuel Macron
ambassadrice chargée des pôles Arctique
et Antarctique. Lorsqu’on scrute de
plus près les trajectoires des anciens
conjoints, certains points communs
sautent aux yeux: après un quinquennat
très compliqué, l’un comme l’autre ne
s’attendaient pas à revenir sur le devant
de la scène politique aussi rapidement.
Et l’un comme l’autre doivent leur comeback à des phénomènes de librairie.
«Jachère». Avril : le livre testament
François Hollande et Ségolène Royal, au Zénith de Paris, le 29 mai 2007. PHOTO SÉBASTIEN CALVET
de François Hollande –les Leçons du pouvoir – déboule dans les bacs quelques
jours après le terne congrès du Parti
socialiste. Succès immédiat : plus
de 150 000 exemplaires écoulés. Pour
vendre l’ouvrage, l’ancien président fait
la tournée des librairies et des supermarchés. A chaque étape, des centaines de
quidams discutent et le remercient avant
de repartir avec une dédicace. Hollande
revit. Profite. Savoure. Il enchaîne les interviews, tous médias confondus. Une
fringale. Et cogne sur Macron, ce «président des très riches». En juin, il expliquait
à Libération: «Je ne dirais pas que je suis
un opposant, mais j’imagine qu’il me voit
comme ça.» Fin novembre, celui qui fut
le président du «ras-le-bol fiscal» s’est arrêté sur un rond-point d’Ardèche pour
encourager les gilets jaunes à continuer
leur mouvement. De quoi provoquer l’ire
de l’Elysée. Revenir – ou plutôt ne pas
partir–, mais pour quoi faire? Préparer
la présidentielle de 2022? «Il fait du Hollande. L’espace à gauche entre Macron et
Mélenchon s’est élargi depuis 2017: lui,
il stérilise la jachère», analyse un pilier
du PS. L’intéressé ne promet rien, ne s’interdit rien. Un nouveau «ni-ni». Lors de
ses dédicaces, il lâche aux plus curieux
un énigmatique: «On se retrouvera!»
Octobre : Ségolène Royal publie Ce
que je peux enfin vous dire. Succès
immédiat, quoique plus modeste: plus
de 15 000 exemplaires écoulés. L’an-
cienne candidate à la présidentielle
de 2007 y raconte ses réussites et ses
difficultés, celle d’une femme dans un
monde politique boursouflé de testostérone. Elle ne retient pas ses coups, Hollande n’est pas épargné. Dans la foulée,
elle organise des «rencontres» dans les librairies et s’affiche dans tous les médias.
Son livre passe vite au second plan
derrière son avenir politique. Ministre
de Macron? Elle ne dirait pas non à Matignon ou à un gros ministère, mais c’est
pour les européennes que son nom revient avec insistance. Aux abois, le Parti
socialiste est même prêt à lui offrir la tête
de liste. Hésitante, Royal consulte à
tout va. Elle a proposé à Raphaël Glucksmann, cofondateur du mouvement Place
publique, de «monter» une liste. Il a décliné, expliquant que pour lui, c’était
l’union de la gauche ou rien. Elle s’est
aussi déclarée prête à rejoindre les écolos
en laissant la tête de liste à Yannick Jadot:
nouveau refus. Elle devrait dévoiler ses
intentions officielles fin janvier. Fin novembre, celle qui a transformé son microparti en fondation (Désirs d’avenir pour
la planète) disait à Libération: «Je ne sais
pas si les Français comprendraient, si je
m’engage en Europe, que je parte à Bruxelles. Ceux que je croise souhaitent que je
m’engage ici.» Ce qui ne dénote pas d’un
enthousiasme délirant. Comme si, à l’instar de Hollande, 2022 trottait dans un
coin de sa tête.
«Fenêtre». Au PS, on s’arrache les cheveux. «On pensait en avoir terminé avec
eux, mais non: tu fermes une porte et ils
reviennent par la fenêtre alors que les
Français ne veulent plus de l’un et l’autre,
leur tour est passé», souffle un député. Le
nom de Hollande revient souvent, pour
en dire du mal. Beaucoup lui reprochent
d’avoir «saccagé» le PS et la gauche, et
d’avoir ouvert les portes du pouvoir à Macron. Les mots les plus durs viennent de
la jeune génération, qui rêve de se faire
entendre. Un éléphant ayant gardé
le contact avec Royal et Hollande fait les
gros yeux face à ces critiques: «C’est vrai
qu’une nouvelle génération doit émerger
mais si elle n’arrive pas à le faire, elle ne
peut s’en prendre qu’à elle-même! Lorsque
Ségolène et François étaient en retrait, qui
a réussi à se faire entendre?» Les vieux
loups se sont engouffrés dans la brèche.
RACHID LAÏRECHE
16 u
FRANCE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
Au Chesnay, des
retraités offrent
un toit d’asile
Héros du quotidien. Pour finir l’année,
«Libération» a choisi de suivre des personnes
engagées dans un combat local. Aujourd’hui,
Florence et Benoît Marcilhacy, un couple qui
héberge des réfugiés pendant une durée limitée
grâce au réseau catholique Welcome.
Envoyée spéciale au Chesnay
Photos CYRIL
ZANNETTACCI
A
ROULEMENT
R
I
LO
T-E
Après avoir mis sur pause son engagement à Dom’Asile, «parce qu’[elle]
étai[t] épuisée, c’était un travail gigantesque», Florence a rejoint le réseau Welcome, créé par le Service jésuite des réfugiés (JRS) avec l’appui
du Secours catholique, qui met en
lien des familles et des demandeurs
d’asile à la recherche d’un hébergement. Dans chaque zone géographique où Welcome existe, des chaînes
de familles sont constituées. Chacune accueille un demandeur d’asile
pendant quatre à six semaines, de
sorte que personne ne s’épuise et
que l’invité, à qui il est garanti de
pouvoir rester dans le programme au
moins trois mois, puisse découvrir
plusieurs façons de vivre. «C’est aussi
ce qui décide, admet Florence. Si
c’était à durée indéterminée, les gens
s’engageraient moins. Cette durée de
quatre à six semaines, je pense que ça
détermine des vocations d’accueil.»
Chaque famille liste aussi les règles
de vie sous son toit et peut ou non, à
son entière discrétion, laisser un
double des clés à la personne qu’elle
héberge. «Respecter le contrat, c’est
important. C’est formateur pour ceux
qui arrivent en France, de savoir
qu’un contrat, c’est un contrat. De
même qu’une heure de rendez-vous,
c’est une heure de rendez-vous. En
Afrique, on peut arriver une demiheure en retard et ce n’est pas grave.
[Cet] apprentissage du mode de vie
français est important aussi pour
bien s’intégrer», juge Florence. «Tout
est différent. Nous, on ne regarde jamais l’heure quand on cuisine, ici, si.
J’ai dû m’habituer», abonde Aïcha.
Hugues Rostaing, qui gère le réseau
dans les Yvelines, précise: «Ça va «Nous aussi nous avons un imam qui
dans les deux sens. On accueille beau- parle, sauf que nous, on chante pas»,
coup de musulmans, il faut que la dit Aïcha. «Ça permet de se comfamille accepte qu’il fasse ses prières, prendre mieux. Avec Mohammed
suive un régime alimentaire qui n’est [un Guinéen hébergé précédempas le nôtre…»
ment par Florence et Benoît, ndlr],
Si Florence Marcilhacy n’a pas hé- on a énormément discuté religion»,
sité à s’engager dans l’hébergement, ajoute Florence.
Benoît a, lui, dû être convaincu: «Ça Ils sont le troisième couple à aca été plus spontané pour Florence. cueillir Aïcha, qui s’apprête à suivre
Il y a toute une maturation
une formation d’asOISE
qui s’est faite progressisistante familiale.
vement. Il y avait une
Avant d’intégrer
forme de peur, de
le programme,
VAL-D’OISE
manque d’ouverelle logeait contre
Le Chesnay
ture. C’est une
services chez une
PARIS
contrainte par
de ses connaisVersailles
rapport à la vie fasances, à GenneYVELINES
miliale, à la vie de
villiers (Hauts-decouple.» Mais cette
Seine).
ESSONNE
cohabitation tempoEn vertu du principe
raire est un enrichissede roulement, Aïcha a
10 km
ment culturel réciproque.
quitté les Marcilhacy le
«L’autre jour, on lui a fait découvrir lendemain de notre entretien pour
Le père Noël est une ordure, ce soir une autre famille. «A chaque fois
nous irons au théâtre, Aïcha viendra qu’on s’habitue avec des gens, c’est
avec nous», sourit-il. «Hier, nous difficile de changer», dit-elle. Pas
sommes allés à la messe de minuit et simple non plus pour Florence, qui
Aïcha nous a accompagnés, alors a accueilli jusqu’ici trois personqu’elle est musulmane, raconte nes: «Hier, on avait notre ami tibéencore Florence. En sortant, elle a tain, avec sa petite famille maintetrouvé que c’était assez similaire.» nant, qui a passé la journée ici. La
RE
EU
73 ans, Florence Marcilhacy
a eu plusieurs vies. Enseignante d’espagnol pendant
vingt ans, elle s’est ensuite reconvertie dans l’accompagnement
à l’intégration des étrangers en
France. Tout en animant des ateliers d’écriture. Et en peignant des
toiles colorées, accrochées un peu
partout aux murs de l’escalier et du
salon de sa maison. Et en élevant,
avec son mari, Benoît, qui travaillait
dans le secteur de la banque et des
assurances, trois enfants. Puis, il
y a une dizaine d’années, l’heure de
la retraite est arrivée. «J’ai voulu
continuer à avoir une activité liée
aux étrangers car je suis très sensible
à cette question», raconte cette
femme aimable et énergique, de
qui se dégage autant de douceur
que de force de caractère. Elle intègre alors l’équipe des bénévoles
de Dom’Asile, une association créée
par la Cimade et le Secours catholique, qui domicilie et accompagne
juridiquement les demandeurs
d’asile puis les réfugiés. C’est là
qu’elle fait la rencontre de Lopsang,
un homme originaire du Tibet,
qu’elle héberge quelque temps: «On
croit souvent que quand les gens ont
obtenu le statut de réfugié, c’est bon,
c’est classé, mais en fait, il y a encore
énormément de démarches et de
choses assez complexes à faire. Aïcha
en sait quelque chose.» Aïcha, c’est
une jeune femme de 28 ans que Florence et Benoît logent chez eux, au
Chesnay, ville cossue des Yvelines
proche de Versailles. Originaire de
Côte-d’Ivoire, elle vient d’obtenir
l’asile en France.
E
KIM HULLOT-GUIOT
EU
R
Par
limite, c’est la séparation. Je ne sais
pas me séparer. J’y vais de tout mon
cœur. Donc plus ça va, plus la famille s’agrandit. Ça devient parfois
un peu compliqué, ça occupe beaucoup de place dans nos vies.»
«NIVEAU MICRO»
Politiquement, elle se situe à gauche
et se dit «très blessée» par les débats
autour de l’immigration, l’arrêt des
activités de l’Aquarius, ou encore
par le «refus d’accueillir des personnes en si grande difficulté». «J’ai
peut-être un côté très idéaliste mais
je suis très choquée par la violence
des mots de certains politiques.»
Benoît complète: «Au niveau macro,
on peut considérer qu’il n’est pas
illogique que les Etats ne veuillent
pas aller au-delà d’un certain stade
[d’accueil] parce que ça peut poser
des problèmes sociaux réels ou
supposés, qui se traduisent par des
formes de ressentiment dangereuses.
Et puis il y a le niveau micro, où chacun d’entre nous se trouve, là où il n’y
a pas de question: on n’a pas le droit
de laisser des êtres humains crever
sur des bateaux. C’est effrayant. Ni
des gens sans secours une fois qu’ils
sont sur notre territoire.» Florence
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Benoît, Florence et Aïcha,
le 26 décembre
au Chesnay.
pagnement juridique… Quand des
dispositifs publics existent, ils sont souvent saturés, ne durent qu’un moment ou
ne sont accessibles qu’à partir d’un certain
temps. A commencer par l’hébergement.
Les personnes demandeuses d’asile peuvent être logées dans les centres d’accueil,
où elles bénéficient en principe d’un accompagnement administratif et d’une petite allocation financière. Mais la gestion
de ces centres est confiée, via des appels
à projet, à des associations ou des structures privées, et il arrive que le personnel dédié à l’accompagnement soit insuffisamment formé, compression des coûts
journaliers oblige. Résultat, sans l’aide
spontanée des habitants du coin, certains
demandeurs d’asile ne pourraient se vêtir,
aller en ville quand les structures sont
éloignées du centre ou débuter l’apprentissage du français.
«Epuisant». Une fois le statut de réfugié
et Benoît Marcilhacy ont été élevés
dans la religion catholique. Pourtant, «ce n’est pas tant la foi que les
valeurs chrétiennes» qui président
à leur engagement, estime-t-elle.
Benoît aussi : «Avec le temps, on a
pris quelques distances avec le formalisme du dogme et de la pratique.
On essaie de voir l’essentiel dans
le message de l’Evangile, qui est
un message d’amour, qui déclenche
une pulsion de volonté de relation,
d’échange, de partage… Ne pas
rester fermé sur soi-même, ne pas
garder pour soi-même ce qu’on a
la chance d’avoir et d’être.» Sur le
guéridon, à côté du canapé, on a cru
voir les santons de la crèche de Noël
sourire. •
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Accueil des réfugiés:
les défaillances
de l’Etat
Pour pallier les ratés des structures
publiques, nombre de citoyens
s’organisent grâce à des réseaux
associatifs pour venir en aide
aux migrants et aux demandeurs
d’asile.
S
ans les citoyens et les associations,
les migrants, demandeurs d’asile
et réfugiés en France seraient
aujourd’hui bien en peine de pourvoir à
tous leurs besoins quotidiens. Hébergement solidaire, cours de français, distribution de repas et de vêtements, accom-
obtenu, les personnes entrent dans les dispositifs de droit commun et doivent libérer
leur chambre dans les centres d’accueil.
Les plus de 25 ans peuvent toucher le RSA,
insuffisant pour se loger, en particulier
dans les grandes villes. Si les personnes
sont déboutées de l’asile, elles ne sont plus
prises en charge le temps du recours. Ce
sont donc les citoyens qui prennent le relais, via des hébergements solidaires, avec
souvent le sentiment que l’Etat ne fait pas
assez. «Les assistantes sociales ne prennent
pas en charge les demandeurs d’asile, seulement les réfugiés. Ce sont les associations
qui le font. Cela me choque énormément»,
estime Florence Marcilhacy, qui héberge
des demandeurs d’asile chez elle au Chesnay, dans les Yvelines (lire ci-contre). Pour
ces personnes engagées dans l’hébergement solidaire, se substituer à l’Etat peut
être lourd, même si les associations prennent soin d’en limiter la durée. «A partir du
moment où on les accueille, on ne va pas
leur dire que parce que c’est Noël et qu’on
accueille ses petits-enfants, la chambre n’est
plus libre, ou que parce qu’on part en vacances, on ne les accueille plus pendant une
semaine», précise Hugues Rostaing, ex-militaire qui anime le réseau Welcome dans
le département.
Quant aux jeunes se présentant comme
mineurs, c’est la même chose : si la loi
prévoit qu’ils soient mis à l’abri en attendant le résultat de l’évaluation de leur
âge, ce n’est pas toujours vérifié dans les
faits. Et rien n’est prévu en cas de recours
devant le juge des enfants, lequel peut
prendre plusieurs mois. Une bénévole
tourangelle, engagée auprès des mineurs
isolés, raconte: «On a parfois payé des
nuits d’hôtel [à des jeunes], on s’est retrouvé à donner à manger dans la rue…
C’est épuisant et indigne. Mais il fait 3° C
dehors, alors on se bouge.»
K.H.-G.
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FRANCE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
LIBÉ.FR
Ce qui change
au 1er janvier
Pesticides, prime d’activité, listes électorales… chaque année,
le 1er janvier connaît son lot de nouveautés.
Revalorisations, interdictions, modifications,
simplification, augmentations : Libération
dresse la liste – qu’on espère exhaustive – de
ces ajustements. PHOTO AFP
Les gilets jaunes sur le front médiatique
De Paris
à Bordeaux,
la mobilisation
a peu rassemblé
ce week-end.
Le prochain
épisode pourrait
se tenir au réveillon.
Par
EVA FONTENEAU
Correspondance à Bordeaux
et ISMAËL HALISSAT
Photo STÉPHANE
LAGOUTTE. MYOP
D
écrue réelle ou pause
avant le réveillon? Samedi, l’«acte VII» des
gilets jaunes a peu mobilisé à
l’échelle nationale par rapport aux semaines précédentes. Des rassemblements,
parfois tendus, notamment
avec les médias, ont eu lieu à
Bordeaux, Marseille, Rouen
ou Paris. Et à Nantes, où un
manifestant a été blessé à la
tête : il aurait reçu un tir de
lanceur de balles de défense,
selon France Bleu.
A Paris, contre les
journalistes «collabos»
Dans la capitale, le lieu du
rassemblement a été tenu secret jusqu’au dernier moment. Le top départ a finalement été donné sur les
réseaux sociaux avec un horaire – «13 h 30» – et une
adresse, celle des locaux de
BFMTV (où se trouvent aussi
RMC, Libération et l’Express)
dans le XVe arrondissement.
Sur place, quelques centaines
de personnes ont répondu à
l’appel. Une manifestante
clame dans un mégaphone:
«On tourne le dos aux collabos pendant une petite minute.» La foule, qui fait face à
une ligne de policiers, s’exécute. Puis les manifestants
s’éparpillent, avant de se réunir de nouveau, cette fois devant le siège de France Télévisions, tout proche. «Nous
exigeons des médias libres, indépendants et objectifs», réclame une gilet jaune, un slogan qui sera repris ensuite
devant la Maison de la radio,
juste de l’autre côté de la
Seine. Plusieurs banderoles
réclament par ailleurs l’instauration du désormais fa-
A Paris, les gilets jaunes se sont donné rendez-vous devant le siège de BFM TV, qui abrite aussi Libération.
meux référendum d’initiative citoyenne (RIC). Petit à
petit poussés sur le trottoir,
les manifestants entament
un dialogue avec les forces de
l’ordre. «C’est eux qui nous
manipulent», dit un gilet
jaune en s’adressant à un CRS
et en désignant dans son dos
le bâtiment de la télévision
publique. En milieu d’aprèsmidi, l’idée fuse de continuer
la tournée en direction d’Europe 1 et de Radio France. Ils
seront finalement une poignée à s’attaquer aux drapeaux – européens – situés
face à la Maison de la radio.
A Bordeaux,
un photographe
de «Libé» touché
Ils étaient presque aussi
nombreux que la semaine
dernière. Samedi environ
2400 gilets jaunes ont manifesté dans les rues de Bor-
deaux, selon la préfecture.
Mais pour la première fois
dans la ville depuis le début
de la mobilisation, plusieurs
journalistes et photographes
ont été pris à partie. C’est le
cas notamment d’une journaliste de CNews qui s’est fait
éjecter manu militari par une
dizaine de gilets jaunes avant
le début de la marche. A quelques mètres seulement, un
jeune photographe indépendant qui voulait prendre des
images de la scène a été à son
tour brutalement poussé à
terre. «Tous des collabos», ont
crié quelques manifestants.
Plus tard dans l’après-midi,
c’est le photographe de Libé
Thibaud Moritz qui a été visé
par ce qui semble être, selon
lui, un tir de lanceur de balles
de défense (LBD) venu des
forces de l’ordre: «La marche
était assez calme et bon enfant. Des tensions se sont fait
à nouveau ressentir lorsque
nous sommes arrivés place
Tourny, raconte-t-il. J’avais
un casque de vélo noir sur la
tête, un masque sur le visage
et un brassard “Presse” et
j’étais appuyé contre une statue. Les manifestants étaient
dans mon dos et une équipe de
la BAC qui commençait les interpellations me faisait face.
A 16h24 –c’est ce qu’indique
mon boîtier– je pose l’objectif
contre mon œil et là, sans que
je comprenne ce qui m’arrive,
énorme choc sur mon appareil qui tombe au sol.»
Thibaud Moritz poursuit :
«C’est selon moi impossible
que ce tir vienne d’ailleurs et
l’impact rond me laisse penser à un tir de type “flashball”. J’ai commencé à avoir
vraiment peur, je suis donc
parti en levant les mains.
C’est la première fois à Bordeaux que j’ai senti que mon
métier devenait dangereux
pour moi et plus globalement
pour les journalistes.»
Quel «acte VIII»
pour le réveillon ?
Les policiers parisiens s’apprêtent à clore 2018 par une
nouvelle soirée à hauts risques : plusieurs appels des
gilets jaunes circulent sur
Facebook pour rejoindre les
festivités prévues pour le
Nouvel An sur les ChampsElysées, un spectacle de
sons et lumières que la
mairie de Paris a maintenu.
De lundi 16 heures à
mardi 3 heures du matin, un
«périmètre de protection» est
prévu sur l’avenue, depuis la
place de l’Etoile jusqu’à la
place de la Concorde, dont
les accès seront sécurisés par
des points de filtrage, avec
«palpations de sécurité, inspections visuelles et fouilles
de bagages et de véhicules».
Les autorités devront aussi
assurer un dispositif de sécurité autour des institutions
toutes proches, l’Elysée en
premier lieu. En vue d’éventuels heurts dans le reste de
la capitale, la préfecture de
police assure qu’un «dispositif étendu de quadrillage et
d’intervention rapide» sera
déployé.
Les éventuelles opérations de
maintien de l’ordre pourraient être rendues très délicates en raison de la nature
de la soirée. En cas de débordement, policiers et gendarmes auraient en effet le plus
grand mal à contenir des
troubles au milieu d’une
foule composée à la fois de
gilets jaunes et de fêtards.
L’an dernier, le réveillon de la
Saint-Sylvestre avait attiré
près de 400 000 personnes
sur les Champs-Elysées. •
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE CHANGE NOS VIES
Un hors-série de 108 pages
en vente en kiosque, 10 euros
20 u
FRANCE
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
LIBÉ.FR
«Un métier qui
vous met au bord
des limites»
Libération s’est rendu dans un service
d’accompagnement à la vie sociale et un
foyer aux côtés d’éducateurs spécialisés,
qui travaillent avec des personnes
handicapées psychiques.
PHOTO CAMILLE MCOUAT
Flammes et émoi
devant «le Parisien»
Des flammes et un emballement. La cause de l’incendie de voitures devant
les locaux du quotidien
le Parisien, samedi en fin
de journée, ne semble plus
faire de doute. Le feu a
vraisemblablement été
provoqué par la défaillance mécanique d’un
premier véhicule et s’est
ensuite propagé à six
autres véhicules stationnés à proximité. Des photos et vidéos de l’événement avaient été très vite
partagées par plusieurs
journalistes du quotidien
sur les réseaux sociaux. Le
ministre de l’Intérieur,
Christophe Castaner, avait
alors annoncé l’ouverture
d’une enquête. Tandis
qu’un message du PDG du
groupe les Echos-le Parisien, Pierre Louette,
contribuait à entretenir la
confusion: «L’enquête dira
si c’est vraiment une coïncidence, après les insultes
contre d’autres rédactions
aujourd’hui…» Contacté
par Libération, le parquet
de Paris confirme que la
piste accidentelle est privilégiée pour expliquer ce
départ de feu.
Sans connaître les circonstances exactes de cet incendie, plusieurs personnalités ont fait le lien
samedi soir avec la mobili-
sation des gilets jaunes le
même jour, non loin du Parisien : des manifestants
s’étaient rassemblés au
pied des sièges de BFMTV
et de France Télévisions,
pour critiquer le traitement médiatique du mouvement (lire page 18).
La maire de Paris, Anne Hidalgo, a évoqué cet incendie comme un «événement
inadmissible». Le président
de l’Assemblée nationale,
Richard Ferrand, a, lui,
parlé d’«actes criminels» et
déclaré que «s’attaquer à la
presse procède de la haine
des libertés». Des messages
pour le moins hâtifs.
I.Ht
Prison Un détenu
s’évade de Fresnes
Un détenu a réussi à s’évader dimanche après-midi de la prison
de Fresnes (Val-de-Marne), en
escaladant les murs d’enceinte
avec un «grappin de fortune», a
indiqué à Libération une source
de l’administration pénitentiaire. L’homme, qui était en détention provisoire, se serait fait
la belle vers 16h40, au cours de
la promenade. «Il a escaladé les
différents obstacles, notamment
les murs d’enceinte rapidement,
a précisé la même source. C’est
quelqu’un qui était très déterminé.» Il a quitté la «zone de la
prison à pied». Selon l’Agence
France-Presse qui cite le syndicat SNP-FO, le détenu se serait
blessé aux mains en franchissant des barbelés. Il aurait pris la
fuite malgré les tirs d’un surveillant. Le SNP-FO a précisé
qu’il était en prison pour des
vols avec effraction.
Rugby Clermont champion
d’automne
«Ce titre de champion d’automne ne donne droit à rien en
fin de saison. Cela valide notre bon début de saison, c’est
tout.» Le demi d’ouverture clermontois Camille Lopez n’a
pas survendu samedi la première place au classement du
Top 14 à la moitié de la saison dont s’est assuré Clermont
en battant à l’extérieur la lanterne rouge Perpignan samedi
(37-16). En revanche, le champion en titre, Castres, battu
pour la troisième fois consécutive, cette fois à La Rochelle,
décroche du peloton de tête. Le promu Perpignan, qui a
connu 13 défaites en autant de rencontres, est scotché à la
dernière place, synonyme de relégation directe. PHOTO AFP
Transports
Hidalgo mise
sur le gratis
Anne Hidalgo doit recevoir
début janvier un rapport sur
la gratuité pour tous dans les
transports en commun parisiens, neuf mois après son
instauration pour les personnes âgées (sous condition de
ressources). «Certains ont
qualifié cette idée de démagogique mais vous verrez que la
gratuité des transports […]
sera une des solutions face à
la crise que traverse notre
pays», explique la maire de
Paris dans le JDD. Pour Hidalgo, il s’agit à la fois d’un
coup de pouce au pouvoir
d’achat, d’une mesure préservant la diversité sociale
ainsi que d’un moyen de faire
baisser le nombre de voitures
à Paris. En France, une trentaine de villes ont déjà opté
pour la gratuité des transports en commun. PHOTO AFP
Il a consacré sa vie au roman noir, jusqu’à produire un incroyable Dictionnaire des littératures
policières (2003, éditions
Joseph K) comme on bâtit
une cathédrale, avec passion, patience et rigueur,
et pourtant il n’y avait pas
plus doux, drôle et généreux que cet homme-là.
Claude Mesplède est mort apparition fugace au cœur
jeudi à l’âge de 79 ans et il d’intrigues nouées bien aulaisse le petit monde du delà des océans. Sa gouaille
polar orphelin d’un père, pimentée d’accent toulousain
d’un tuteur, d’un ami ou en faisait un compagnon de
d’un maîsoirée idéal. Il
tre tant il
était un des
DISPARITION
était un
rares à acpeu de tout cela. Il y a cueillir et saluer de la même
quelques années, on ne façon les grands comme les
pouvait se faire un nom petits noms du noir, les Frandans le milieu du polar çais comme les étrangers, nul
sans avoir été adoubé par snobisme, nul mépris pour
ce grand érudit au visage qui que ce soit. Il avait une
continuellement fendu passion pour la Catalogne où
d’un sourire.
il se rendait souvent, de TouClaude Mesplède était à ce louse, où il vivait et travaillait
point connu et aimé qu’il avec sa femme Ida.
est arrivé à certains Ancien technicien d’aviation
auteurs français tel Pascal encarté au PCF et à la CGT,
Dessaint ou américains Claude Mesplède aimait
tels James Ellroy ou Den- dans le polar ce qu’il dit du
nis Lehane de donner son monde et des injustices sonom à un de leurs person- ciales, une lecture politique
nages. Ainsi il faisait une qui le faisait pencher davan-
P. MATSAS. OPALE. LEEMAGE
Avec Claude Mesplède,
le polar perd son ange gardien
tage vers des auteurs comme
Dashiell Hammett «dont
l’approche sociale est explicite», disait-il. Mais il était si
peu sectaire qu’il avait
ouvert son Dictionnaire des
littératures policières (appelé
communément «le Mesplède») à tous les genres policiers, du roman à énigme de
type whodunit («qui a tué?»)
au thriller psychologique,
politique ou fantastique en
passant par le roman noir social, urbain ou rural.
Une somme, réactualisée
en 2008 et préfacée par deux
autres grands noms du noir,
Daniel Pennac et François
Guérif, et à laquelle il avait associé plus de soixante-dix
personnes. «C’était mon rêve,
disait-il en 2003 dans Libération, j’aime avoir des copains
avec lesquels je peux discuter
de mon sujet favori. C’était
l’occasion de m’en faire.» Affaibli par la maladie depuis plusieurs années, il fréquentait
malgré tout les innombrables
salons du polar, l’occasion de
voir «les copains», d’encourager les jeunes et de distiller
ses anecdotes à l’infini.
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Football Liverpool et la Juventus
finissent l’année en force
Alors que la Ligue 1 française est en pause, les championnats anglais et italien continuent. Outre-Manche, Liverpool
a conforté son leadership en atomisant Arsenal (5-1) ce qui
lui donne 7 points d’avance sur Manchester City, qu’il
affronte jeudi soir. Côté italien, la Juventus, avec
une 17e victoire en 19 matchs (2-1 face à la Sampdoria),
compte 53 points à la trêve (un record) tandis que sa recrue
de l’été Cristiano Ronaldo domine le classement des
buteurs. Derrière, Naples (2e) et l’Inter Milan (3e) ont consolidé leurs positions, trois jours après le match qui les a
opposés, marqué par les cris racistes ayant visé le défenseur
napolitain Kalidou Koulibaly, qui a reçu samedi le soutien
de ses supporteurs. PHOTO AFP
Course Nouveau record d’Europe
pour Julien Wanders
Julien Wanders ne s’est pas contenté de remporter pour
la deuxième fois consécutive la Corrida de Houilles, la
course qui se dispute chaque fin année dans les Yvelines.
Il en a profité pour améliorer de 7 centièmes son record
d’Europe du 10 km sur route, en 27’25”. A 22 ans, le FrancoSuisse, qui court sous le maillot helvétique et s’entraîne
au Kenya, conclut ainsi une année où il a multiplié les
performances sur route, battant notamment le record
d’Europe espoir du semi-marathon (Libération de samedi).
SOIRÉE EXCEPTIONNELLE
en direct dès 23h sur BFMTV et BFM PARIS
DeBonneville-Orlandini
SPECTACLE 31 DÉCEMBRE
CHAMPS-ELYSÉES
22 u
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
IDÉES/
DES ANIMAUX ET DES HOMMES (4/6)
E
Eric Baratay
«Le chat
va supplanter
le chien,
mais il doit
se transformer
en chat-chien»
DR
ric Baratay est spécialiste
de l’histoire des relations hommes-animaux du
XVIIIe siècle à aujourd’hui. Il a
abordé la place de l’animal dans les
religions, mais il est aussi un des
premiers à évoquer un «travail animal», en racontant l’histoire des animaux qui accompagnaient les soldats dans les tranchées de la Grande
Guerre (Bêtes des tranchées, CNRS
Editions, 2013). Dans ses derniers
ouvrages, le Point de vue animal.
Une autre version de l’histoire
(Seuil, 2012) et Biographies animales
(Seuil, 2017), Eric Baratay s’attache
à raconter l’histoire en tentant de se
mettre à la place des bêtes. Il s’est
aussi beaucoup intéressé aux animaux domestiques, tellement proches qu’on ne fait plus la part entre
ce qu’ils sont réellement et les multiples fantasmes que nous projetons
sur eux. Selon lui, nous sommes en
train de transformer le chat, sur lequel tant d’écrivains se sont penchés, de Baudelaire à Colette, en
chien du XXIe siècle.
Depuis quand les chats vivent-ils
à nos côtés ?
Il y a eu une première domestication il y a 9000 ans en Asie mineure,
puis une deuxième en Egypte. Mais
les chats ne sont pas rentrés dans
la maison: ils étaient à côté des humains et devaient chasser les rongeurs ou les serpents, donc rester un
peu sauvages, garder intacts leurs
instincts de prédateurs. En Europe,
au Moyen Age aussi, ils restaient à
proximité des fermes, il ne fallait
pas avoir de relations trop proches
avec eux, sinon ils ne faisaient plus
le travail qu’on attendait d’eux.
Chez les Egyptiens, le chat avait
une dimension religieuse ?
Il était l’attribut de plusieurs divinités, comme Bastet, déesse du foyer,
de la maternité, de la fécondité. On
s’était aperçu que les chats étaient
très féconds. Bastet finit par être représentée avec une tête de chat. Le
chat était aussi l’emblème du dieu
solaire Râ, qui devait avoir vaincu
tous les démons de la nuit, tel le
chat qui chassait les serpents maléfiques. Le chat est aussi devenu une
offrande pour les dieux. On a retrouvé des momies de ces félins qui
devaient probablement être vendues aux pèlerins venus honorer
leurs dieux.
Et chez les chrétiens ?
Le chat avait déjà une très mauvaise
image au sein de l’Empire romain.
Il chassait les oiseaux qui étaient les
animaux de compagnie des Romains, et sa fécondité, sa prolifération étaient mal vues. On pense que
c’est ainsi qu’il est devenu l’attribut
de la prostituée. D’où l’étymologie
commune entre catus et «catin». Le
chat garde une place dans le christianisme mais se retrouve du mauvais côté, celui du diable. L’étymolo-
Les humains sont-ils des bêtes comme les autres ? A travers des espèces qui peuplent
nos imaginaires, nos appartements et nos forêts, «Libé» explore l’évolution de nos relations
avec des animaux familiers. Et si les ours, chiens et autres cochons nous aidaient à repenser
notre rapport à la nature et à redéfinir des mots comme «intelligence» ou «humanité» ?
Mercredi : l’intelligence animale comme modèle par Emmanuelle Pouydebat.
gie du mot «cathare» se référerait
d’ailleurs au chat, l’hérésie religieuse et l’animal démoniaque sont
rapprochés. En Europe, cette méfiance envers le chat explique que
pendant très longtemps, il n’a pas
de prénom. Il faut attendre son introduction au sein de l’aristocratie
au XVIIIe siècle pour qu’on l’appelle.
Les chats de l’aristocratie étaient
des chats pour le paraître, ils devaient être gracieux, élégants, voire
«cultivés»! Leurs races étaient choisies en fonction de cette attente :
angoras turcs, persans…
Pourquoi faites-vous une distinction entre la domestication
du chat et celle du chien ?
Celle du chat a été plus rampante.
Longtemps, il a vécu à une proximité distante. On ne contrôlait pas
sa reproduction, comme on l’a fait
L’historien des relations
entre hommes et animaux
raconte la longue
domestication du chat
et les transformations qu’elle
implique. De bel indifférent,
sauvage et indépendant,
il doit devenir un véritable
animal de compagnie,
affectueux, joueur
et interactif.
très vite pour le chien. Dès qu’il y a
création de nouvelles races, le stade
ultime de la domestication est
atteint. Les races de chiens, que
l’homme a commencé à créer au milieu du XIXe siècle, sont extrêmement nombreuses aujourd’hui. La
création de nouvelles races de chats,
elle, n’intervient que très tardivement, depuis une vingtaine d’années seulement. Les seules races
de chats naturelles sont géographiques, comme le siamois ou
l’angora de Turquie, il n’en existe
que quatre ou cinq. Le chat d’Espagne est aujourd’hui complètement oublié. Toutes les autres sont
des créations de l’homme. Et désormais, elles se multiplient: il faut
aller sur Internet pour voir les
modes se succéder. Après les siamois et sacrés de Birmanie,
viennent les sibériens, les maine
coon, les ragdolls, les sphinx (des
chats presque imberbes). De la
même manière, pour les chiens, il y
a eu la mode du cocker et du dalmatien ou, plus récemment, de l’american staffordshire terrier. On sélectionne aussi les tempéraments. Le
processus de domestication du chat
s’accélère, il y a un décalage chronologique avec le chien, mais il suit la
même tendance. Il est vrai que pour
l’instant, le capital génétique du
chat est peu modifié par rapport à
ses ancêtres sauvages, en tout cas,
moins que celui du chien par rapport au loup.
L’environnement modifie-t-il
lui aussi l’évolution d’un animal
domestique ?
Le capital génétique n’est pas tout.
Nous devons aussi tenir compte de
critères épigénétiques : les évolutions sont en effet aussi l’expression d’un changement d’environnement. Les éthologues constatent
aujourd’hui l’étonnante plasticité
du chat, il adapte son comportement à son environnement,
et donc à nos attentes qui ne
sont plus les mêmes qu’il y a cinquante ans. Il y a moins de races de
chats que de chiens car le chat n’a
pas été utilisé comme le chien pour
des tâches très spécifiques : chien
d’arrêt, ratier, chien de berger,
chien policier, chien de guerre…
Jusqu’au chien guide d’aveugle.
Les races de chats ne sont créées
que pour la compagnie ou l’apparence esthétique.
Pourquoi les relations de
l’homme et du chat sont si cycliques et passent facilement de la
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
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u 23
Série sur les chats de JeanFrançois Spricigo exposée
au Musée de la Photographie
de Charleroi en 2016. L’artiste
est représenté par la galerie
Camera Obscura à Paris.
Diaporama sur Libération.fr
haine à la vénération ou de l’indifférence à l’affection ?
Le chat s’est toujours adapté. Et il
se tenait à bonne distance quand il
le fallait. Les historiens ont toujours raconté une histoire culturelle des animaux, ce qu’ils représentaient dans nos imaginaires et
dans nos cultures. Mais si on se
place du côté de l’animal, il est évident que ce dernier adapte son
comportement aux attentes qu’impliquent ces représentations humaines. On peut parler d’adaptation comportementale du chat, à
laquelle on n’avait jamais fait attention. Le portrait du chat indépendant, opportuniste mais indifférent
est une projection humaine. C’est
parce que les hommes l’ont voulu
ainsi qu’il vivait avec nous et en
même temps à distance.
«Le portrait du chat
indépendant,
opportuniste mais
indifférent est
une projection
humaine. C’est
parce que
les hommes l’ont
voulu ainsi
qu’il vivait avec
nous et en même
temps à distance.»
Quelle est l’attente des maîtres
d’aujourd’hui ?
Un changement très important a
lieu depuis une vingtaine d’années,
qui vient d’abord des pays anglosaxons : la volonté de transformer
les chats en chiens. On demande
aujourd’hui aux chats ce qu’on
demandait aux chiens de compagnie il y a un siècle. Il faut qu’ils
soient beaucoup plus joueurs, plus
proches, plus interactifs. On peut
voir aujourd’hui des chats victimes
de l’anxiété de séparation que
connaissaient déjà les chiens. C’est
un symptôme nouveau chez le chat.
Dans certains pays anglo-saxons,
les chats sont tenus en laisse,
comme on l’a fait pour les chiens au
début du XXe siècle. La tendance a
commencé en Nouvelle-Zélande,
puis s’est étendue aux Etats-Unis,
pour arriver très récemment au
Royaume-Uni. Cela devrait logiquement s’étendre au continent européen sous peu. Les vidéos de chats
sur Internet définissent très bien
nos nouvelles attentes. Ils doivent
jouer, être affectueux, sociables…
Les éleveurs sélectionnent les portées et les croisements dans ce sens.
Même dans les refuges, on sait que
les adoptions seront favorisées par
une plus grande sociabilité. Beaucoup d’associations pour la protection des animaux le savent et font
en sorte que les chatons soient
d’abord pris en famille d’accueil.
Au XXe siècle, on ne recherchait
pas des «chats-chiens» mais au
contraire des compagnons antagonistes au chien.
Les propriétaires de chats s’opposaient à ceux des chiens. Le chat devait être le marginal, l’anarchiste,
alors que le chien était caricaturé comme le supporteur fidèle de
l’ordre. Ce sont les romantiques qui
les premiers ont fait le lien entre
marginalité et chat. Ils avaient pour
modèle le chat de gouttière. Mais
tout cela n’était que l’image projetée
par les maîtres qui se revendiquaient eux-mêmes marginaux,
artistes, intellectuels… Ceux qui
adoptaient un chat aimaient se référer aux chats de Baudelaire, de Colette… Les écrivains de la première
moitié du XXe siècle appréciaient
de se faire photographier avec leur
chat.
C’est un peu la représentation
donnée dans le film l’Ile aux
chiens ?
Mais cela est en train de changer. Le
film l’Ile aux chiens n’illustre qu’une
construction mentale du XXe siècle.
Le chien loyal et fidèle contre
le chat opportuniste et hypocrite.
C’est le même schéma que dans Pif
et Hercule, le chien et le chat, le second jouant le mauvais garçon. On
a longtemps cru que cette construction culturelle représentait la vraie
nature de nos compagnons.
Aujourd’hui, le nombre de chiens
diminue au profit du félin. Le chat
vient de dépasser le chien. Nous
sommes de plus en plus urbains, et
il est plus commode d’avoir un chat
en appartement. Mais les maîtres
qui se convertissent du chien au
chat ne convertissent pas pour
autant leur demande, ils attendent
une relation identique. Le chat
indifférent et distant est en voie de
disparition. Ainsi, les chats sauvages ont presque disparu en Europe.
Quant aux chats errants, souvent
des chats domestiques abandonnés
ou perdus et qui reprennent leurs
vies de petits prédateurs, on les
supporte de moins en moins. Des
campagnes d’éradication sont menées régulièrement. Ils sont presque considérés comme des nuisibles parce qu’ils chassent des
oiseaux… qui sont pourtant sûrement davantage victimes d’une
agriculture industrielle que des
chats. Les chiens errants ont connu
le même traitement avant eux. Le
chat domestique doit aujourd’hui
rester au foyer.
Comment interprétez-vous l’omniprésence du chat sur Internet?
Une fois de plus, le chien a connu
son heure de gloire bien avant. Les
médias n’étaient pas les mêmes,
mais à partir des années 50-60, le
chien était partout. Dans les bandes
dessinées (Pif, le chien ou Milou
dans Tintin), au cinéma (Rintintin),
dans les feuilletons télé (Lassie,
chien fidèle), dans les publicités (la
Voix de son maître). Ce sont désormais les chats qui sont utilisés pour
les publicités. Internet fait que le
phénomène est mondial, et surtout
beaucoup plus rapide. Le Japon a
ainsi connu une conversion au chat
assez tardive, dans les années 90, et
presque immédiate.
Recueilli par
CATHERINE CALVET
24 u
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
IDÉES/
Le monde vu par les premiers
explorateurs photographes
Olivier Loiseaux,
conservateur à la BNF, nous
plonge, le temps d’un livre,
dans les archives de la Société
nationale de géographie,
bientôt bicentenaire.
Ces images racontent aussi
l’histoire de la conquête
coloniale et les débuts
de la photographie.
L
a première photo d’un lieu encore inexploré est-elle comme un drapeau que
l’on plante en signe de conquête ? La
photo, pas plus que la carte géographique,
n’est le territoire. Même si ces premières
explorations photographiques ont coïncidé
avec la conquête coloniale, voire servi directement l’exploitation économique de territoires
encore vierges, comme ceux du Grand Ouest
américain. Une grande partie des clichés de
cette exploration photographique du monde
appartient aux très riches archives d’une
vieille dame: la Société nationale de géographie, toujours au 184 du boulevard Saint-Germain depuis 1879, à Paris. Un beau livre, les
Premiers Voyageurs photographes, 1850-1914,
(Glénat) rassemble un florilège des clichés les
plus illustres de la Société.
A sa création, en 1821, elle s’appelait simplement «la Société de géographie», car elle était
la seule au monde et se voulait d’ailleurs universelle. Au début du XIXe siècle, les régions
inexplorées sont nombreuses. Les sources du
Nil demeurent encore un mystère. Des géographes, des explorateurs, des botanistes, des
paléontologues, des ingénieurs, des commerçants… venaient de toute l’Europe et des
Etats-Unis pour présenter à la Société de géographie des comptes rendus de leurs voyages.
Souvent sous forme de conférences illustrées
grâce à la projection de photographies sur
verre dans le grand amphithéâtre. Les expéditions n’étaient que très rarement financées
par la Société, elles obtenaient seulement un
parrainage scientifique. Et surtout la Société
permettait une diffusion rapide de leurs travaux, y compris des cartes géographiques.
Puis, furent créées la Société de Londres,
celle de Berlin, et enfin celle de Washington,
qui sera l’éditrice du célèbre magazine
The National Geographic. On parla alors de
la Société de géographie de Paris.
Les présidents et les membres de la Société
de géographie comptent parmi les plus savants de chaque époque, comme Cuvier,
Monge, Laplace, des astronomes, comme
Janssen, qui parcourut le monde pour observer le passage de Vénus, Caillé, le premier
Européen à revenir de Tombouctou, Livingstone, Champollion, le géographe libertaire
Elisée Reclus, qui fut un grand passeur d’images (sa Nouvelle Géographie est entièrement
illustrée de gravures réalisées à partir de photos qu’il a toutes léguées à la Société)… mais
aussi des écrivains, comme François-René de
Chateaubriand ou Jules Verne.
La Société possédait, grâce au legs du prince
Roland Bonaparte, lui aussi géographe et président de la Société de 1909 à 1924, l’une des
plus riches bibliothèques d’Europe, tellement
considérable qu’une annexe fut installée dans
l’hôtel particulier du prince, avenue d’Iéna
–c’est à cette adresse que la Société se repliera
pendant l’entre-deux-guerres. Ce fut aussi le
siège de la Compagnie du canal de Suez, avec
laquelle la Société a des liens rapprochés puisque Ferdinand de Lesseps fut son président
pendant près de huit ans. La photographie
joua ainsi un rôle important dans la prise de
décisions économiques concernant le canal
de Panama.
L’un des trésors les plus remarquables de la
Société de géographie est sans doute son
fonds sur l’Ouest américain, sûrement le plus
riche d’Europe. Juste après la guerre de Sécession, le gouvernement américain envoie
quatre grandes missions dans l’Ouest. Au départ, leur but est essentiellement géologique.
Ces quatre chefs de mission, en concurrence
les uns avec les autres, avaient besoin de diffuser le plus largement possible leurs travaux
et leurs images lors des expositions universelles et auprès des institutions lll
«La photo comme
une estampe»
P
ourquoi les photographies sur le Japon
sont-elles colorisées?
«Il faut se remettre dans le
contexte historique, ces
photographies sont prises
lors de l’ouverture du Japon
sur l’Occident à partir
de 1868, pendant l’ère Meiji,
alors qu’il représentait auparavant un monde extrêmement fermé. A l’époque,
cinq ports sont ouverts aux
étrangers et permettent
donc des échanges. Parmi
ces cinq ports, il y a Yokohama, le port de Tokyo. Des
photographes occidentaux
vont s’y installer, comme Felice Beato, Vénitien naturalisé britannique, connu
aussi comme reporter de
guerre. Il s’installe en 1863 et
va créer un des premiers studios photographiques. Ses
sujets favoris sont les paysages mais aussi les habitants. Et surtout, il va utiliser des savoirs locaux de
peintres pour mettre ces tirages noir et blanc en couleur. C’est le mariage de l’es-
tampe japonaise et de la
photo. En 1866, le grand incendie de Yokohama détruit
en grande partie le fonds de
Beato. Felice Beato va en reconstituer une partie, qu’un
photographe autrichien,
Stillfried, rachètera par la
suite. Il va l’étoffer avec un
certain Andersen. Et ils vont
publier des photos qui plus
tard seront célèbres sous le
nom des “Albums Stillfried
Andersen” (qui contiennent
aussi les photos de Beato).
Stillfried avait la particularité de tout mettre en couleur, même les paysages, ce
qui n’était pas la façon de
faire de Beato.
«Ce qui est remarquable également, c’est que les photographes reprennent, comme
ici, les lieux emblématiques
des estampes japonaises, tel
ici le mont Fuji. Un élève japonais, Kinbei Kusakabe, reprendra la suite de ses maîtres Stillfried et Andersen. Il
produira des photos à l’inspiration occidentale et à la
réalisation orientale.»
Fusiyama (entre 1864 et 1868). Epreuve sur papier albuminé, coloriée, 18,9 x 23,9 cm. PHOTO FELICE BEATO
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 25
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Ci-dessous : Fuégiens,
baie d’Ouftaténa,
canal Lajarte (1882 ou 1883).
Epreuve sur papier
albuminé, 16,8 x 11,8 cm.
PHOTO JEAN-LOUIS DOZE (OU
AUTRE MEMBRE DE LA MISSION).
lll
scientifiques. Dans ces années-là,
vers 1870, la Société de géographie de Paris est à son apogée, elle reçoit donc un
exemplaire des premiers rapports qui
contiennent des informations topographiques et géologiques encore inconnues,
ainsi que les albums photographiques.
Elle possède ainsi aujourd’hui plus de
1 200 photographies du Grand Ouest de
cette époque. Chaque mission nommait
un photographe. Timothy O’Sullivan, par
exemple, était déjà un photographe
réputé. Il est l’auteur des premiers clichés de la guerre de Sécession.
William Henry Jackson était au départ
photographe pour les compagnies ferroviaires. Sur la couverture du livre, on le
voit lors d’une mission de Ferdinand Vandeveer Hayden, géologue américain et l’un des quatre chefs des grandes
missions gouvernementales, qui l’a embauché pour découvrir Yellowstone. Ces
toutes premières images du site sont aussi
celles qui vont «créer» Yellowstone. C’est
en effet cette photographie qui décidera
les élus du Congrès américain d’en faire
le premier parc naturel.
Olivier Loiseaux, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, chargé des
fonds de la Société de géographie, qui ne
sont qu’en dépôt à la BNF, a dirigé la publication de l’ouvrage les Premiers Voyageurs photographes. Il a commenté pour
nous quelques-unes de ces images.
CATHERINE CALVET
«L’image d’un peuple
en voie de disparition»
«C
e cliché fait partie d’un album de
photographies
prises lors de la Mission
scientifique du cap Horn en
1882, qui est partie du Chili
vers le pôle Sud. La mission
était organisée à l’occasion
d’une année polaire, comme
il y en a tous les quatre ans.
Elle était constituée de médecins, d’océanologues, de
biologistes et d’officiers de
marine. Comme dans toutes
les missions de ce type, un
photographe officiel a été
nommé, il s’agit ici du lieutenant de vaisseau JeanLouis Doze. Les membres de
la mission ont réussi à établir
des contacts de qualité avec
les Fuégiens (Amérindiens
de la Terre de Feu). Ces trois
jeunes hommes sont montés
à bord de leur plein gré. Ils
ont l’air apeurés mais ils regardent la caméra bien en
face. Ils sont bien les sujets
de la photo, pas des objets.
«Maxime Du Camp
et Gustave Flaubert
à Abou Simbel»
«C
ette photo du colosse
du spéos de Phré est
extraite d’un des albums du voyage des écrivains
Maxime Du Camp et Gustave Flaubert en Egypte en 1849.
Ces albums n’ont été légués que
longtemps après à la Société, par
la fille d’un certain Henri Duveyrier, explorateur du Sahara, mort
à la fin du XIXe siècle. Maxime
Du Camp, homme de lettres,
était aussi passionné par la photo
que par l’Afrique du Nord.
«Ces photographies prises à
Abou Simbel, comme d’autres
dans le fonds de la Société de
géographie, font partie de l’histoire de la photo, elles en sont
devenues des icônes. Celles de
Du Camp sont d’autant plus remarquables qu’elles ont été réalisées dans des conditions très
difficiles : nous sommes en
plein désert, les temps de pause
sont extrêmement longs. Les
négatifs sont sur papier ciré et
les tirages sont faits sur papier
salé. Du Camp n’est pas le premier à prendre Abou Simbel en
photo, mais il est le premier à
rapporter d’Egypte des négatifs
sur papier. Du Camp, avant son
voyage, s’était très bien renseigné sur les différentes techniques existant à l’époque. La préparation elle-même du voyage
a été très longue. Mais à l’arrivée, on obtient des photographies extrêmement belles, particulièrement celles prises à
Abou Simbel. Il semble que
Flaubert, lui, n’appréciait que
fort peu se “noircir les doigts de
nitrate d’argent”. Ils rapportèrent près de 189 clichés (presque tous de Maxime Du Camp),
une quantité qui permit leur
commercialisation. Il y avait,
dans les années 1840 en France,
un véritable engouement pour
l’Orient, surtout dans les milieux artistiques.
«Le voyage de Flaubert et
Du Camp, commencé en Egypte
à Alexandrie et au Caire, finit à
Jérusalem. Le deuxième album,
tout aussi beau, concerne principalement Baalbek au Liban et
Jérusalem.»
Les membres de la mission
ont conscience de leur fragilité. Le photographe sait qu’il
montre les membres d’un
peuple qui va bientôt disparaître. Quand ils n’étaient pas
tués par les colonisateurs, ils
succombaient de maladies
contractées lors de simples
contacts avec les Européens.
«A la même époque, des Fuégiens sont exposés dans des
zoos humains en France, et
un certain Gustave Le Bon
(médecin et anthropologue)
les désigne comme des sauvages qui vivent à l’état de
bête. Certes, beaucoup de
photographies de l’époque
encourageaient les volontaires à partir pour les colonies
et donnaient souvent l’image
d’une prétendue supériorité
des Occidentaux sur les
autres peuples, mais des
photographies aussi fortes
que celle-ci pouvaient aussi
ébranler les certitudes du
public.»
Ci-contre :
Ibsamboul, colosse
médial du spéos
de Phré (1850).
Epreuve sur papier
salé, 21,3 x 16,8 cm.
PHOTO MAXIME
DU CAMP
SOUS LA DIRECTION
D’OLIVIER LOISEAUX
LES PREMIERS
VOYAGEURS
PHOTOGRAPHES
1850-1914
Préface
de Jean-Robert Pitte,
textes d’Olivier Loiseaux
et Gilles Fumey
BNF Editions Glénat,
240 pp., 35 €.
26 u
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
IDÉES/
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL
SCHNEIDERMANN
Gilets jaunes,
comment nommer
juste
Face à un soulèvement historique,
aussi composite qu’inédit,
l’appréhension en temps réel
est un défi impossible à relever.
L
e décrochage de fin d’année étant
propice aux lectures de hasard,
je suis tombé, chez un excellent
bouquiniste tourangeau, sur les
trop méconnues mémoires de Vercors
(la Bataille du silence, Editions de
Minuit, 1992).
Dessinateur illustrateur avant la guerre,
Jean Bruller, qui prendra bientôt le
nom de plume de Vercors, a décidé,
dès 1940, de résister au joug nazi par le
silence. Il ne dessinera plus rien. Il se reconvertit dans la menuiserie. Plus tard,
il va écrire le Silence de la mer, le diffuser clandestinement, et fonder les Editions de Minuit. Pour l’instant, à
l’automne 1940, hébété, il constate les
dégâts politiques et psychologiques de
la débâcle et de l’Occupation dans son
carnet d’adresses d’avant-guerre. Il y a
d’abord, évidemment, tous les calculateurs. Toute cette partie de la population écrivante qui se donne d’excellentes raisons de continuer à publier livres
et articles sous contrôle de la censure
nazie. Mais il y a aussi les égarés sincères, comme cette institutrice, socia-
L'ŒIL DE WILLEM
liste, pacifiste, qui lui explique tranquillement qu’il faut donner une chance à
Hitler. Sait-on jamais, s’il parvenait
sans trop de casse à unifier l’Europe!
Que nous dit ce témoignage ? Même
face au Mal absolu, il est difficile d’être
lucide. Et il est facile de se donner
toutes sortes de raisons de ne pas le reconnaître, le Mal absolu.
C’est dire si aujourd’hui, face à un soulèvement historique composite et inédit
comme le mouvement des gilets jaunes,
l’appréhension en temps réel, même
avec un raisonnable bagage journalistique, est un défi impossible à relever.
Voici que surgit un authentique mouvement populaire, à la légitimité incontestée par le pouvoir lui-même, contre une
élite politico-économico-médiatique
recroquevillée depuis des décennies sur
ses certitudes et ses intérêts. Un mouvement potentiellement régénérateur
d’une démocratie minée par l’abstention. Voici que ses mots d’ordre, à l’origine purement économiques, voire secondaires (le contrôle technique des
voitures), mutent en quelques semaines
en revendications citoyennes. On parle
référendum d’initiative citoyenne, on
désosse la démocratie représentative,
et l’idée même de représentation. On
tire le vieux débat sur la démocratie du
puits abandonné où des générations
successives l’avaient enkysté. Toute une
partie de la population dégoûtée de la
politique la redécouvre avec avidité.
Une frange du peuple se réveille. Un immense silence prend la parole. Comment, dans le tumulte, démêler le débat
émancipateur, et la naïveté irréaliste?
Quant à cette héroïsation, dans les discours et les banderoles du mouvement,
d’un peuple unanime, dressé contre
une micro-poignée de prédateurs, estelle formidablement novatrice, ou navrante de simplisme?
Ce n’est pas tout. Voici encore que se
laissent voir, à l’intérieur du mouvement, des grumeaux de complotisme,
d’homophobie, d’antisémitisme sur lesquels un pouvoir affolé s’empresse de
braquer les projecteurs. Une dizaine de
manifestants en gilets jaunes chantent
sur les marches du Sacré-Cœur une
chanson de Dieudonné. Une banderole
antisémite est brièvement déployée sur
un rond-point de la région lyonnaise.
Un témoignage embrase la Toile sur un
incident prétendument négationniste
dans le métro, avant que l’affaire ne se
dégonfle le lendemain. Un leader autoproclamé, multiinvité sur les plateaux télé, en appelle
ouvertement à une
dictature militaire.
Faut-il faire l’autruche ? D’autant que
dans le même temps
encore, des gilets
jaunes antifascistes
expulsent d’un rassemblement des gilets jaunes d’extrême
droite. D’autres encore dansent autour
d’un mariage marocain. Sur tous les
ronds-points, des
isolés sortent de leur
solitude, et ce n’est
pas le moindre des
miracles du mouvement. Comment
parvenir à remiser
ses a priori pour ou
contre, pour simplement voir ce que l’on
voit, et le dire, sans
prétendre caractériser le mouvement
tout entier?
Je ne parle pas ici de la lourde machinerie aveuglante de l’info continue, qui
s’est d’abord précipitée sur un mouvement fécond en images hypnotisantes,
avant d’en prendre peur. Je parle des
artisans du journalisme hantés par
la difficulté de nommer «juste». Ne
pas sous-nommer, ne pas sur-nommer.
Progresser pas à pas, marcher sur des
œufs. Et surtout, se garder de la folle
prétention d’avoir tout compris. •
Sur tous les rondspoints, des isolés
sortent de leur
solitude, et ce n’est
pas le moindre
des miracles
du mouvement.
Comment parvenir
à remiser ses a priori
pour ou contre,
pour simplement voir
ce que l’on voit, et le
dire, sans prétendre
caractériser
le mouvement
tout entier?
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Nuages bas et brouillards seront nombreux
dans le nord et en Aquitaine alors que le
soleil brillera dans le sud malgré quelques
nuages près de la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas resteront
nombreux dans le nord et en Aquitaine et le
soleil continuera de briller dans le sud
malgré la persistance de quelques nuages
près de la Méditerranée.
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GORON
VERTICALEMENT
1. Autour d’une noire, vêtement fluo pour mouvement flou 2. Traction
avant dans les champs # Lamartine à la plage 3. A bout # Elle rime avec
Sarko et son retour ne fait pas chier que Wauquiez 4. Unit # Petits qui
empêchent de dormir 5. Cru # Repoussas la mort 6. Bord de lait # Province
en Marches 7. Pensera # Pas tout le toutim, juste un peu # Peine sans prison
8. Vide pour Lipovetsky # Homme parfait 9. Elles poussent à pousser
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. COMME D’HAB. II. ÂME. GRADA. III. MARÉE. ION.
IV. EH. GRAF. V. LAPA. MASO. VI. ALBI. TU. VII. OSS. LEVÉS.
VIII. PESAI. ONT. IX. AMIGNOUTA. X. RÉVEILLON. XI. DRESSEURS.
Verticalement 1. CAMÉLÉOPARD. 2. OMAHA. SEMER. 3. MER. PASSIVE.
4. ÉGAL. ÂGES. 5. EGER. BLINIS. 6. DR. AMIE. OLÉ. 7. HAÏFA. VOULU.
8. ADO. STENTOR. 9. BANTOUSTANS. libemots@gmail.com
ON S’EN GRILLE UNE AUTRE ?
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IMPRESSION
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POP (La Courneuve),
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CILA (Nantes)
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d’eutrophisation :
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
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engagée en cas de nonrestitution de documents.
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
HORIZONTALEMENT
I. Dont la gaieté fait un tabac
II. Fera en sorte que ça continue encore et encore III. Standard au foot ou en bouteille #
Désert et champ de cailloux
IV. Il est trop gros pour voler #
Gagna avec le suivant V. Possessif comme le précédent #
Il est ici seul, curieux car ils
vivent en bandes, bandes de
couleurs # Contre court VI. On
les trouve en Belgique et plus
précisément dans la ville
belge de cette grille # En
principe, il fait du bien
VII. Marseillaise sans Marius
VIII. Et la lumière chut # Elles
sont en forme IX. Avantguerre X. Qui vous raconte des
histoires XI. Prises de pois
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2, rue du Général Alain
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(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
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La reproduction de
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et de la rédaction
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(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
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LUNDI 31
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
On retrouve toujours autant de nuages bas et
brouillards sur l'ensemble de la moitié nord
et dans le sud-ouest alors qu'ailleurs le soleil
brille. Quelques gelées blanches sont encore
possibles du Grand-Est au Massif central.
L’APRÈS-MIDI Le ciel se dégagera sur la
moitié sud alors que les grisailles résisteront
au nord. Les températures seront
contrastées entre l'est et l'ouest.
1
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
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Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
CULTURE/
Artistes,
à quoi
rêvez-vous?
Changer le monde, photographier Mars,
repeindre la vie aux couleurs de Jacques
Demy ou peaufiner son bronzage: une
cinquantaine de créateurs ont confié à
«Libération» leurs désirs et leurs attentes
impossibles à l’aube de la nouvelle année.
Par
SERVICE CULTURE
Illustrations VALERO DOVAL
P
lutôt que de parcourir déjà les promesses officielles de l’agenda culturel 2019
(il sera encore temps de s’y pencher le
2 janvier) Libération a invité une cinquantaine d’artistes s’étant illustrés en 2018 à
s’ouvrir sur leurs projets rêvés, fous ou impossibles, que nous pourrions leur souhaiter de
réaliser bientôt. Florilège –l’intégralité des réponses étant à retrouver sur notre site.
«LE MARTYRE D’UNE STAR DANS
LA VILLE DE LOUIS VUITTON»
VIRGIL VERNIER, 42 ans,
cinéaste (Sophia Antipolis)
«J’ai rêvé d’un diptyque avec Nabilla. Dans la
première partie, elle joue dans une reconstitution de la séquestration de Kim Kardashian
à Paris : on découvre le martyre d’une star
dans la ville de Louis Vuitton. Et dans la
deuxième partie, elle joue le rôle de Judith
contre Holopherne, une femme qui sauve la
ville des mains du tyran : grâce à sa grande
beauté, elle le séduit, l’enivre et finit par lui
couper la tête avec son épée.»
«UNE GARDE ROBE COMPLÈTE
POUR LES GILETS JAUNES»
JEAN-MICHEL JARRE, 70 ans, musicien
Que Dieu se réveille et rattrape le temps
perdu, que les gilets jaunes puissent se payer
d’urgence une garde robe complète, que les
Gafa rendent l’argent, que je puisse jouer pour
la jeunesse de Corée du Nord et d’Iran, entre
autres.»
«TRANSIE, RALENTIE
ET PAS PRÊTE À SAUTER»
CLAIRE DENIS, 72 ans,
cinéaste (High Life)
«Je n’ai jamais rêvé d’un film à faire. D’un
projet. Au sens figuré non plus. Je crois que
je peux rêver le film, en revanche, quand il
est déjà en route. Quand il me somme d’être
là, à sa hauteur. En décembre, en plein hiver,
je suis transie, ralentie et pas prête à sauter
dans une année nouvelle. J’ai l’impression
que je vais oublier quelque chose derrière.
High Life est toujours présent, je ne l’ai pas
quitté encore. Et puis je lis que Sondra Locke
est morte. Toute la semaine j’ai pensé à elle,
j’ai rêvé d’elle. Elle m’a tant intimidée. Elle
avait le pouvoir d’arrêter le cours du temps
du film et de nous prendre à témoin.
D’interroger les femmes surtout. Comment
est-elle arrivée là, dans les films ? Pas
seulement par Clint Eastwood, elle s’est
avancée avec bravoure, audace, dans le
monde brutal qui fait peur.»
Je travaille en numérique depuis sûrement
plus longtemps que quiconque, j’ai commencé en 1999. Je pense qu’il est temps pour
moi de faire ce livre sur les vingt premières
années de photo numérique au XXIe siècle!»
«UNE SCÈNE ARTISTIQUE LOCALE
PUISSANTE»
DEENA ABDELWAHED, 29 ans,
musicienne tunisienne
«Je rêve d’un monde sans visa et où l’égalité
des chances serait une réalité. Des projets
fous, j’en ai plusieurs : construire une scène
artistique locale puissante et durable à Toulouse. Et écrire une pièce de théâtre musical.»
«MÉMOIRE ET TESTICULES
ORDINAIRES DE BÉLIER»
FRANÇOIS CHAIGNAUD, 35 ans,
chorégraphe, danseur et chanteur
«Alors qu’on m’interroge sur des vœux insolites ou utopiques, je repense aux testicules ordinaires de bélier, que l’auteur de Rhetorica
ad Herennium (ouvrage de rhétorique du
Ier siècle avant J.-C., longtemps attribué à Cicéron) conseille de visualiser à l’avocat qui
doit se rappeler d’une affaire à plaider, impliquant une victime empoisonnée, un coupable qui espère détourner un héritage, et des
témoins. Imaginer les testicules permet à
l’avocat de se remémorer la présence nombreuse de témoins (testes) –par substitution
auditive.
«Je fais le vœu d’une année profuse en visualisation de testicules de bélier, annonciatrices
d’une mémoire exponentielle, condition (médiévale?) indispensable à une imagination…
féconde, délirante, ou salvatrice.»
«UNE PRISE DE CONSCIENCE
ÉTONNANTE»
JOEL MEYEROWITZ, 80 ans,
photographe américain
«Chaque fois que se profile la nouvelle année,
je rêvasse à ce que pourrait être la suite. Il y
a quelques jours, j’ai eu cette prise de conscience étonnante: une appli photo que j’utilise tous les jours venait de me lâcher, me forçant à recharger l’équivalent de vingt ans de
photographie numérique. J’ai alors pensé,
“Quoi! vingt ans?” C’est là que ça m’a frappé.
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 29
Ce «leadership» a décomplexé et autorisé socialement l’expression du nationalisme et de
la misogynie dans les pires recoins de notre
population. La plupart des gens, un peu partout, expriment à voix basse le vœu de sa mort
–une pensée que presque personne ne pensait éprouver un jour pour qui que ce soit.
L’année 2019 sans lui permettrait au monde
de pousser un grand soupir de soulagement,
et d’envisager le futur avec un nouvel espoir,
relatif mais réel, de nouvelles perspectives,
et un amour renouvelé pour la vérité et l’intégrité. Peut-être alors, et seulement alors,
pourrions-nous rediriger notre énergie vers
l’écologie et l’élaboration de solutions pour
nous améliorer. L’art est incapable de changer
les esprits aussi vite qu’il le faudrait. Il est
temps d’agir et de prendre des décisions difficiles. L’art nous l’a souvent dit, d’ailleurs, depuis longtemps. Notre projet pour 2019 consiste à nous débarrasser de notre président.»
«UN ALLER SIMPLE POUR MARS»
SERGEY PONOMAREV, 38 ans,
photographe russe
«En tant que photojournaliste, j’aspirerais à
un voyage que personne n’aurait entrepris
avant, et que je pourrais relater à des lecteurs
de journaux. Je crois qu’un aller simple pour
Mars serait la réalisation de ce rêve.»
«LE BESOIN DE CROYANCE
DANS UN MONDE MEILLEUR»
PATRICIA MAZUY, 58 ans,
cinéaste (Paul Sanchez est revenu !)
«Ce que vous pouvez me souhaiter de cher ou
fou est de trouver le producteur capable de
m’accompagner dans le plaisir de la fabrication d’un film d’époque qui questionne le besoin de croyance dans un monde meilleur à
travers une histoire d’amour. Et aussi un
thriller, un vrai, bien dur. Ça, c’est plus compliqué, mais c’est moins cher !»
«ON SAIT PAS POURQUOI»
AMANDA LEAR, environ 79 ans,
activiste
«Devenir ministre de la Culture, évidemment ! Je ne connais pas le nouveau, là
[Franck Riester, ndlr], je ne l’ai croisé qu’une
fois, mais enfin, les dernières années, toutes
ces dames, les Pellerin, les Nyssen et compagnie, elles n’ont pas fait grand-chose pour la
culture française, avouons-le. Donc, je me dis
que je ne peux pas faire pire. Pour s’occuper
de la culture, je pense qu’il faut quelqu’un qui
s’y connaisse un peu ; or là, j’ai l’impression
qu’on prend des gens comme ça, on sait pas
pourquoi. Je vais encore passer pour une
vieille réac: je parlais à des élèves, la dernière
fois, qui ne savaient pas qui sont Gustave Moreau, Raphaël ou Michel-Ange… On leur apprend la géographie, l’arithmétique… mais
l’art! On devrait leur apprendre la sculpture,
les époques égyptiennes. Et par ailleurs, moi,
j’aurais interdit à Jeff Koons d’accrocher ses
merdes à Versailles. De même qu’on devrait
l’empêcher de filer à la pauvre Hidalgo un
bouquet de fleurs dont elle ne sait que faire.»
«UNE NOUVELLE CIVILISATION»
ÉLIANE RADIGUE, 86 ans, musicienne
«Que tous ceux qui combattent pacifiquement, par l’exemple, à créer une nouvelle civilisation plus juste et ouverte à l’attention prêtée à chacun, grandissent et tels les pélicans
inspirés du colibri éteignent le feu de tous les
combats stériles et destructeurs. Je rêve de
pouvoir y contribuer avec tout ce qui me reste
de force et d’énergie.»
«LES VISAGES DE MON ENFANCE»
LEE CHANG-DONG, 64 ans,
cinéaste sud-coréen (Burning)
«Si l’on m’autorise à rêver à voix haute, je voudrais tourner un film en Corée du Nord. Peu
m’importe si c’est dans le cadre d’une sorte
de coproduction avec ce pays ou si je suis simplement le réalisateur sous contrat de l’un de
leurs films. Je n’ai jamais été au nord à ce jour,
mais les Coréens du Nord que l’on peut voir
en photo ou à la télévision me paraissent ressembler aux visages des Coréens de mon enfance. En comparaison, les corps et les visages
des Sud-Coréens sont occidentalisés. Les visages des Nord-Coréens affichent le même
genre d’innocence et de simplicité que le Sud
n’a plus. Je veux porter ces visages, leurs sentiments et leurs histoires à l’écran. Et je veux
voir ce film avec eux, dans un cinéma en Corée du Nord. Et plus je vous en parle, plus ça
me démange.»
«DES DÉCISIONS DIFFICILES»
ALAN SPARHAWK, 49 ans, chanteur et
guitariste du groupe américain Low
«Il m’est très difficile d’avoir le moindre espoir
ou rêve pour 2019 sans espérer et rêver que
l’actuel président des Etats-Unis soit destitué
d’une manière ou d’une autre et qu’un gouvernement digne de ce nom puisse être restauré. Ce président est incapable d’autre
chose que de négativité ou d’incompétence,
et il s’est entouré de racistes et de menteurs
qui seraient bien avisés de quitter le navire.
«UNE BOUSSOLE MYSTÉRIEUSE»
MIA HANSEN-LØVE, 37 ans,
cinéaste (Maya)
«En 2019, j’essaierai d’affronter Annemarie
Schwarzenbach [photographe et aventurière
suisse, morte en 1942]. Enfin. Son visage androgyne, son écriture entre poésie et journalisme, hallucinations et lucidité, ses tourments et sa courte vie me hantent depuis des
années. Violence/douceur, énergie créatrice/
autodestruction acharnée, fuite/courage, dépendance/liberté: les oppositions qui la caractérisent et l’intense mélancolie qui émane
d’elle sont pour moi une perpétuelle source
d’inspiration. Elle incarne, à la marge, une
idée de l’Europe vers laquelle j’ai toujours été
aimantée et que je rêve de mettre en scène. J’y
reviens entre chaque film mais repousse à
chaque fois le moment de m’élancer : trop
vaste, trop cher, trop compliqué, Annemarie
Schwarzenbach n’a cessé de parcourir le
monde… En attendant de trouver la bonne
porte et sans forcer les choses, je laisse son visage s’effacer et réapparaître, entretenant
avec lui un dialogue silencieux, usant de sa
présence/absence comme d’une boussole
mystérieuse pour me guider à travers mes
propres doutes.»
«FUIR CE MONDE NUMÉRIQUE»
KADER ATTIA, 47 ans, plasticien
«Mon rêve un peu fou pour 2019 serait de
créer à Berlin, où j’habite aussi, une deuxième
Colonie [son établissement parisien, entre bar
et lieu d’échanges]. Car là-bas aussi le fascisme
monte lentement. Un rêve qui me hante de
plus en plus, c’est de voir se multiplier des espaces de débats publics et engagés politiquement mais qui soient aussi des lieux de partage et de fête, accessibles à tous, comme ce
lieu que nous avons créé à Paris. Je rêve d’un
grand élan collectif qui re- Suite page 30
30 u
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
CULTURE/
Suite de la page 29 donne du vivant à nos
rapports humains. Avec des endroits où physiquement nous nous rencontrons à nouveau
pour fuir ce monde numérique et ses dérives
faussement collectives qui nous font croire
que nous sommes ensemble alors que nous
n’y sommes que virtuellement. Il est temps
de retrouver notre instinct grégaire, celui de
la communauté soudée contre les dangers de
la nuit.»
«DES CRÉATURES PSYCHÉDÉLIQUES
EN TISSU»
EMIL FERRIS, 56 ans,
bédéaste américaine
«Voilà les trois choses que j’aimerais faire :
d’abord, je voudrais passer quelques mois
dans un endroit avec une vue à couper le
souffle pour finir mon recueil d’histoires
courtes qui s’appellera Jouets de verre [en
français dans le texte]. Ensuite, je voudrais
aussi concevoir des créatures psychédéliques
en tissu et fabriquer des chapeaux de sorcières et de monstres bizarres. Enfin, si je pouvais, j’aimerais monter une pièce de théâtre
autour des monstres, dans laquelle des acteurs et d’énormes marionnettes que j’aurais
dessinées se partageraient la scène.»
«COMME DANS UN FILM
DE JACQUES DEMY»
GILLES LELLOUCHE, 46 ans,
acteur et réalisateur (le Grand Bain)
«Alors, je rêve à une France réunie, à une cohésion sociale aboutie, à des solutions aux
problèmes de chacun, à ce que tout le monde
ait le droit à une vie décente, à l’éradication
des partis nationalistes mondiaux, à une prise
de conscience mondiale écologique et radicale, et à ce que les gens dansent et chantent
dans les rues comme dans un film de Jacques
Demy. On a bien parlé d’un rêve ? Et de fait,
je me souhaite la même chose…»
«MARSEILLE, FANTASTIQUE
ET SHAKESPEARE»
JEAN-BERNARD MARLIN, 37 ans,
cinéaste (Shéhérazade)
«Pour 2019, je rêve de créer et de réaliser une
grande série située dans les quartiers difficiles de Marseille, très cinématographique, mêlant le fantastique, une ambition sociale forte
et Shakespeare.»
«DES FÊTES PAÏENNES LIÉES
À LA MOUVANCE METAL»
GISÈLE VIENNE, 42 ans,
metteure en scène et chorégraphe
franco-autrichienne
«J’ai 42 ans, ça fait vingt ans que je fais de la
chorégraphie et de la mise en scène, et je rêve
désormais d’atteindre les 102 ans, comme Manoel de Oliveira, pour faire des super films!
Par exemple, j’adorerais pouvoir filmer un jour
le fin fond des vallées du pays de Salzbourg et
ses montagnes enneigées où ont lieu des fêtes
liées à la mouvance metal, inspirées des fêtes
païennes et de leurs personnages monstrueux.
J’ai passé beaucoup de temps dans quatre ou
cinq de ces vallées pour voir les différentes parades, une atmosphère qui avait inspiré une
de mes pièces, Kindertotenlieder. J’y avais rencontré un créateur d’effets spéciaux pour le ci-
néma que tout cela inspirait beaucoup et, en
retour, tous les types de ces fêtes païennes citent souvent le cinéma de genre américain. Je
crois que ça n’a jamais été filmé et c’est une
matière documentaire incroyable.»
«JOUER UN RÊVE SUR SCÈNE»
CHASSOL, 42 ans, musicien
«Je rêve très peu ces temps-ci car je travaille
nuit et jour pour voir se réaliser physiquement un rêve vieux de quatre ans, que j’espère
arriver à jouer sur scène.»
«MONTRER L’HISTOIRE DU JAPON
PAR BOUTS DE CINQ MINUTES»
KIYOSHI KUROSAWA, 63 ans,
cinéaste japonais (Invasion)
«Jusqu’à présent, je n’ai tourné que de pures
fictions ; maintenant, j’ai envie de faire un
film fondé sur des faits réels. Je voudrais réaliser un film qui se composerait d’une vingtaine d’épisodes décrivant les moments cruciaux de l’histoire du Japon. Par exemple la
restauration de Meiji ou la Guerre du Pacifique. Ce ne serait pas si facile de décider quels
moments, mais ce serait ceux qui ont bouleversé ce pays. Chaque épisode pourrait durer
cinq minutes, ils s’enchaîneraient et les spectateurs pourraient se sentir les témoins de la
marche de l’histoire. Il n’y aurait pas forcément de cohérence ou de liaison visible entre
les épisodes, mais en voyant le film entier, on
pourrait sentir cette histoire vivre, et quelque
chose comme le flot du temps. En fait, j’ai
longtemps eu le projet de tourner un film titré
1905, sur la relation historique entre le Japon
et la Chine, qui a finalement échoué, et je voudrais prendre la revanche de cette idée.»
«QU’ON N’EN FASSE PLUS
DES ARTICLES»
ADAMA DIOP, 37 ans, acteur
«Mis à part mon rêve d’enfant, qui serait de
jouer dans des films américains (j’aime particulièrement le cinéma de Jeff Nichols et
Christopher Nolan, par exemple), je rêve
qu’un jour on me parle de mon métier plutôt
que de ma couleur de peau. Je rêve du moment où les acteurs de couleur seront suffi-
LIBÉ.FR
A quoi rêvent, eux aussi,
les metteurs en scène Julien
Gosselin et Arthur Nauzyciel,
les musiciens Dominique Dalcan,
Clara Luciani ou Kiddy Smile,
les cinéastes Ryusuke Hamaguchi
et Marie Losier, ou encore l’artiste
arachnophile Tomás Saraceno ?
Retrouvez tous les projets fous de la
cinquantaine d’artistes qui nous ont
répondu dans un grand format
dédié sur Libération.fr
samment intégrés au théâtre, au cinéma,
dans les médias, pour qu’on n’en fasse plus un
sujet, qu’on n’en fasse plus des articles, que
ce soit suffisamment normal, admis, qu’un
Noir puisse jouer Macbeth pour que plus personne ne parle du fait qu’il soit noir. En tant
qu’acteur, j’aimerais qu’on me parle davantage des problématiques artistiques des personnages que j’incarne.»
«UNE MACHINE À BROYER
LE BULLSHIT»
GEOFF BARROW, 47 ans,
producteur et musicien britannique
des groupes Portishead et Beak>
«Je voudrais inventer une machine à broyer
le bullshit (cf. ci-dessous). Elle fonctionnerait
avec toutes les formes de bullshit : en musique, politique, publicité, religion, science,
amour… On pourrait alors se forger des opinions sur des faits plutôt que du bullshit.»
«JE SUIS UN GRAND FAN DE JÉSUS»
MILO RAU, 41 ans,
metteur en scène suisse
«J’ai deux projets dont je rêve depuis longtemps et qui, je crois, vont se réaliser cette année. Le premier est de monter une Orestie à
Mossoul, en Irak. Le deuxième est de réaliser
un film sur Jésus. Je suis un grand fan de Jésus, de Pasolini aussi, et c’est à Matera –où j’ai
été invité à proposer le projet– qu’a été tourné
l’Evangile selon saint Matthieu. Bon, c’est
Le schéma de la broyeuse à bullshit aimablement fourni par Geoff Barrow. DR
aussi là que Mel Gibson a tourné la Passion du
Christ, et il se trouve que j’ai rencontré l’actrice qui joue Marie dans le film un peu shitty
de Gibson. J’espère qu’on fera mieux. Je veux
réaliser ce film car je trouve la lecture classique, catholique, de Jésus totalement fausse.
Jésus était un révolutionnaire qui œuvrait à
la lisière de l’Empire romain, et ceux qui l’ont
suivi étaient des gens sans terre, qui travaillaient la monoculture comme en Italie du
Sud, dans une grande expérience post-nationale et post-capitaliste. J’espère donc faire ce
film avec des réfugiés, il y en a beaucoup dans
la région de Matera, et parmi eux on trouvera
des gens qui ont joué dans les films de Gibson
et de Pasolini. Je veux revenir à cette vérité,
à la source qu’on a oubliée, car nous sommes
devenus l’Empire romain. Mais ce ne sera pas
une lecture ésotérique! Plutôt humaine et réaliste. Si ces deux projets se réalisent, j’espère
que je n’en mourrai pas à la fin de l’année, car
j’aurais vraiment fait tout ce que je désire !»
«UNE CUILLÈRE POUR PLEURER»
BERTRAND MANDICO, 47 ans,
cinéaste (les Garçons sauvages)
«En 2019, que l’on me laisse faire encore des
films… Voici quelques titres à scander devant
le feu, jusqu’à ce que des images apparaissent : Dragon dilatation/ Une cuillère pour
pleurer, Une langue pour maman/ Attention
film volé/ Entrer dans la nuit bleue et pleurer/
Derrière toi le cosmos/ Je te nuque et tu me
mens/ Ce Film italien que tu n’avais jamais vu/
L’Humectée torride/ L’Empereur du tennis/
Mondial Tropical/ La Danseuse sourde/ Sous
son pied la misère/ Un rêve de moins une nuit
de plus/ Les doigts du futur sont dans sa bouche/ Le jour où j’ai vu ton âme/ Au fond de ma
valise une miette de mémoire calcinée/ Poison
City/ Le Dieu mucus/ Le Muscle vanité/ Elle
porte des tee-shirts sous un balcon/ Amiral
Animal ta salopette est ouverte !/ Les Bras
fourrures de Joan Collins/ Il veut faire pleurer
les acteurs/ La Grotte de mon ami/ Burn burn
Shirley Temple/ Le Cantique à souhaits/ Détresse éperdue, maîtresse éperdue/ La Journée
d’un vieux fauve/ Philip Guston My Love/
Rampa-rampa Kill the Fox/ La Fin de l’underground, le retour en Suisse/ Nuit chauve dans
des draps humides/ The Dark Side of Danielle/
Agonie Confetti/ Bravo bi-bis…/ Mustache and
Tits/ Troublée or not troublée/ Poursuivi par
la mort lente/ The Return of Tragedy… Et surtout : Paradis Sale.»
«UN TEEN MOVIE FANTASTIQUE,
L’ÉTÉ 1988, EN CORSE»
BARBARA CARLOTTI, 44 ans,
chanteuse
«Je voudrais réaliser mon premier film, une
comédie musicale chantée et dansée par des
adolescentes, dont j’ai écrit le scénario et la
musique. Un teen movie fantastique qui se
passe à l’été 1988 en Corse, tout près de mon
village. Je prends des conseils auprès de Bertrand Mandico –dont j’ai adoré le film les Garçons sauvages–, pour la réalisation. Hier soir,
il m’expliquait qu’il dessinait chaque plan.
C’est un travail hyper excitant mais qui me
semble très ambitieux et risqué. Mais je vais
m’y mettre avec ferveur, mettre des images
personnelles sur ma musique est une étape
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
u 31
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VALERO DOVAL
trop violent. Je voulais donc créer une œuvre
qui se déroulerait simultanément à Las Vegas,
là où l’on trouve beaucoup de répliques des
monuments du patrimoine mondial, et dans
les villes où l’on trouve les originaux : Paris
avec la tour Eiffel, Venise et sa lagune, l’Egypte
avec les pyramides. Via des écrans, des gens
auraient réfléchi à la disneylandisation des
monuments sacrés ou historiques. Malheureusement, je pense que je ne pourrai jamais
le faire. Face aux logiques des curateurs et des
programmateurs –qui se risquent de moins
en moins sur des projets loufoques sans la garantie qu’ils aient du succès– j’ai appris à baisser les bras. Je n’ai plus les nerfs pour ça.»
très importante dans ma vie d’artiste. Je rêve
d’ailleurs pour 2019 d’un concert entièrement
mis en image par Bertrand Mandico.»
«PROFITER DE L’ÉTÉ APRÈS AVOIR
FAIT SEMBLANT D’ÉCRIRE»
CHRISTOPHE HONORÉ, 48 ans,
cinéaste et metteur en scène
«J’ai le projet de faire semblant d’écrire
en 2019. C’est à la fois une cible et un doute.
Passer des heures molles à lire une page à
gauche, à droite, chercher des mots dans le
Thésaurus et calculer chaque soir le nombre
de signes tapés. Se coucher et céder à l’angoisse que cela jamais ne se terminera. En attendant, je tournerai un film et mettrai en
scène un opéra et ce sera déjà le plein été. J’ai
le projet de profiter de l’été en 2019. C’est à la
fois un espoir et une incertitude. Passer des
heures vives à nager dans l’eau froide, chercher des menus dans des livres de cuisine et
évaluer chaque soir la progression du bron-
zage au niveau des hanches. Se coucher et céder à l’illusion que cela ne se terminera jamais. En attendant, je monterai le film que
j’aurai tourné, puis je le mixerai et ce sera
presque l’hiver. J’ai le projet de me coucher
souvent contrarié en 2019.»
apprendre le maltage et la mise en bouteille,
dans l’idée un jour de produire mon propre
whisky. Ce qui me conduit à faire le vœu, pour
les autres, d’avoir le courage d’aller jusqu’au
bout de leurs rêves. N’attendez pas trop et faites ce que vous avez envie de faire !»
«UN RÉPERTOIRE FOU»
BÉATRICE BERRUT, 33 ans, pianiste
suisse, future cheffe et distillatrice
«Pour la partie purement égoïste, s’ouvre une
année de concrétisation de mes rêves dans
tous les domaines : je me sens mûre pour
aborder la sonate de Liszt et le concerto de
Brahms, que je vais jouer en concert à partir
de janvier. Mais je me lance aussi dans la direction d’orchestre : je deviens cheffe assistante, sur une œuvre extrêmement complexe
d’un compositeur suisse, Othmar Schoeck.
C’est dingue, ça m’ouvre un répertoire fou! Et
enfin, je vais faire un stage d’une semaine
dans la distillerie Springbank, en Ecosse, pour
«LA DISNEYLANDISATION
DES MONUMENTS SACRÉS»
MARCO BERRETTINI, 55 ans,
chorégraphe italo-allemand
«Mon rêve serait de pouvoir réaliser un projet
sur lequel j’avais beaucoup travaillé il y a quelques années et qui s’est effondré pour des
questions économiques, parce qu’en gros, je
crois que l’Etat du Nevada ne s’intéresse pas
trop à la culture européenne postmoderne!
J’avais lu le Réel et son double du philosophe
Clément Rosset, un essai sur l’illusion dans lequel il développe sa thèse sur le fait que les
gens s’attachent plus à des fétiches, à des copies du réel qu’au réel lui-même parce qu’il est
«UN THÉÂTRE OUVERT SUR
LES VIES, LES VISAGES ET LES VOIX
DES JEUNES GENS D’AUJOURD’HUI»
MARION SIÉFERT, 31 ans,
auteure et metteure en scène
«Il y a neuf mois, je suis partie à la recherche
d’une rappeuse qui serait l’interprète principale de ma prochaine pièce. Je rêvais de rencontrer une jeune femme qui s’impose dans
un milieu d’hommes, une femme qui frappe
avec ses mots, une femme capable de jouer de
ses multiples facettes et de mettre sa peau sur
la scène. J’ai écumé les open mic et battles de
rap d’Ile-de-France, en ne pensant qu’à cette
personne rêvée que je ne connaissais pas encore. Je l’ai finalement trouvée: elle s’appelle
Laetitia Kerfa, aka Original Laeti. Mon chemin a aussi croisé celui de Janice Bieleu, une
jeune danseuse de popping, et de Lite Feet,
rencontrée alors qu’elle n’avait que 17 ans.
Aujourd’hui, je ne rêve que de ce duo, de cette
pièce qui s’appelle Du sale ! prévue pour
avril 2019. Je rêve que cette pièce soit le lieu
d’une rencontre entre le rap et le théâtre, deux
arts qui ne se côtoient quasiment jamais mais
qui se ressemblent pourtant beaucoup. Je
rêve d’un théâtre ouvert sur les vies, les visages et les voix des jeunes gens d’aujourd’hui,
d’un théâtre pensé pour eux et avec eux. Je
rêve que cette pièce serve à ses interprètes et
soit comme un écrin où leur intensité, leurs
rythmes et leurs mots puissent se déployer.»
«LES CAFÉS MAL FAMÉS
DES VILLES PORTUAIRES»
FABCARO, 45 ans, bédéaste et écrivain
«Je vais vous sembler manquer d’ambition
mais mon projet de rêve, ce serait de continuer à faire ce que je fais déjà dans ma vraie
vie : passer mon temps à écrire et à rêvasser
à ce que je vais écrire. Sinon, aller boire des
coups dans les cafés mal famés de toutes les
villes portuaires du monde mais sans prendre
l’avion (oui, je sais, c’est compliqué), me balader au milieu des vignes avec Jean-Louis
Trintignant ou Jean-Claude Carrière et les
écouter me parler de leur vie, savoir jouer des
morceaux tziganes au violon et du flamenco
à la guitare, revoir Frank Black en concert, et
mourir de vieillesse dans mon sommeil.»
«MISS FRANCE ET LA LIGUE
DES CHAMPIONS»
AHMED SYLLA, 28 ans,
humoriste et comédien
«En 2019, je voudrais gagner la Ligue des
champions et être élu Miss France.» •
Libération Lundi 31 Décembre 2018 et Mardi 1er Janvier 2019
Entre les lignes
Gaël Fickou Le rugbyman de 24 ans aux origines
modestes, joueur vedette du Stade Français et de la
sélection nationale, a été entraîné à l’école de l’humilité.
I
nutile de tourner en rond, a fortiori s’agissant d’une discipline sportive dont la grâce vigoureuse élabore ses arabesques autour des capricieux rebonds d’un ballon ovale. A
l’heure rituelle des bilans, le constat ne fait hélas pas un
pli: 2018 restera comme une annus horribilis dans l’histoire
du rugby français. Dégringolé à une humiliante neuvième
place mondiale, le XV tricolore collectionne les déconvenues
et, à moins d’un an de la Coupe du monde,
ne fait plus trembler aucun adversaire
–avec, dommage collatéral, des audiences
télé en berne. En coulisse, la Fédération
française, désormais dirigée par Bernard Laporte, vacille à intervalles réguliers: déficit dans les caisses, soupçons récurrents
de petits arrangements avec les lois, climat social pourri au
siège de Marcoussis (Essonne) pointé par un cabinet indépendant… Plusieurs figures historiques des tribunes viennent également de mourir (les journalistes Jacques Verdier et Jean Cormier, l’ex-président de la FFR Pierre Camou…). Et, infiniment
pire que tout, trois jeunes joueurs ont aussi payé leur amour
du rugby du prix de leur vie à la suite d’actions brutales, qui
n’étaient pas pour autant des agressions.
Arrive sur ces entrefaites notre vif-argent, pantalon sombre
et veste sportswear cintrée, poignée de main franche et sourire
à l’avenant. Sur le terrain, Gaël Fickou, 24 ans, se révèle
d’autant plus précieux qu’il entretient l’espoir (l’illusion ?)
qu’on peut encore tirer du rugby moderne – de plus en plus
soumis au diktat de protocoles menaçant de transformer les
athlètes en grenouilles de la fable– la quintessence d’un plaisir enfantin fondé sur des galopades insensées. Une action résume le talent hors
norme du passe-muraille, flamboyant légat des instances qui, traumatisées par la
mort mi-décembre du Parisien Nicolas Chauvin –et la chute
subséquente du nombre de licenciés, notamment chez les
jeunes – prient à voix haute pour que le rugby (re)devienne
«un jeu de mouvement où l’évitement prime sur l’impact» (Bernard Laporte). En novembre, Gaël Fickou se lance dans un
extraordinaire slalom au cœur de la défense argentine, suivi
d’une passe non moins monstrueuse qui offre l’essai à Teddy
Thomas, son coéquipier de l’équipe de France – où Gaël
Fickou a débuté avant même ses 19 ans. Fatalement affecté
par les cris d’orfraie, Gaël Fickou, qui ne connaissait pas le
LE PORTRAIT
défunt, préconise dans la tourmente un discours pondéré :
«Nous savons tous que le rugby est un sport dangereux. Tout
comme la boxe, le judo, le ski, la course automobile, etc. Ou le
simple fait de traverser la route. En même temps, il existe des
règles strictes et d’authentiques valeurs faisant que ce drame,
aussi terrible que rare, relève plus, à mon sens, d’une forme de
fatalité que d’une quelconque dérive. Aussi, à tout prendre, j’encouragerai toujours un enfant à jouer avec un vrai ballon plutôt
que de rester planté devant sa PlayStation.»
Occupant le poste de trois-quarts centre, le néo-Parisien
brille aussi cette année en championnat (six essais à ce jour)
avec sa nouvelle équipe, le Stade Français. C’est clair: joueur
français essentiel – et pointure mondiale –, Fickou carbure
depuis qu’il a quitté le prestigieux Stade Toulousain, où sa
carrière précoce (déjà 40 sélections en Bleu) a été placée sur
orbite. «Là-bas, le rugby tient une place primordiale. Tout
le monde te connaît, et tes moindres faits et gestes, y compris
en dehors du terrain, sont scrutés. A l’inverse, une ville comme
Paris garantit un certain anonymat, source de confort de travail qui rejaillit peut-être sur les performances», avance celui
dont son partenaire de club et d’équipe de France, le 2e ligne
Yoann Maestri, loue sans réserve les qualités: «Bien qu’encore
jeune, Gaël a su vite acquérir de l’expérience, sans doute
car il est parti tôt de chez lui, et devenir moins foufou qu’à ses
débuts. Aujourd’hui, c’est un
garçon généreux, empathique
et sociable, avec lequel il
26 mars 1994
paraît difficile de ne pas
Naissance à La Seynes’entendre. D’ailleurs, le vessur-Mer (Var).
tiaire, où il se montre plutôt
2003 Découverte
discret, apprécie son côté
du rugby.
loyal et positif.»
2012 Débuts
L’humilité est un autre trait
professionnels
de caractère qui revient souavec Toulouse.
vent lorsqu’on évoque Gaël
2013 Première
Fickou. Question d’éducasélection en équipe
tion. Originaire de La Seynede France.
sur-Mer, à côté de Toulon,
2018 Arrivée au Stade
le gamin grandit dans une
Français.
tour de seize étages dans la
cité Berthe. Un de ces quartiers n’ayant pas bonne presse, qui va justement donner au
minot l’envie d’en découdre, dans le bon sens du terme. Le
quotidien est ric-rac, «pas de vacances, sinon par le biais d’associations». Mais l’éducation «très sérieuse» donnée par un
père sénégalais «gentil et respectueux», qui travaille à l’arsenal de Toulon, et une mère française au foyer, plus «impulsive
et stricte», qui élève la marmaille (trois frères, deux sœurs),
prévient toute dérive. «Des copains traînaient parfois dehors
jusqu’à 5 heures du matin. Certains le font encore aujourd’hui,
ou sont devenus gardes du corps, restaurateurs… Nous, on devait aller en cours et avoir de bonnes notes, sans quoi c’était
la punition», resitue le bachelier, qui embraiera ensuite sur
un BTS si peu motivant qu’il en a oublié l’intitulé exact.
Car très vite, la passion du sport prend le dessus. Le foot,
d’abord, où des prédispositions suffisamment bonnes lui valent d’être repéré par les centres de formation de Sochaux
et de Monaco. Puis le rugby, où son gabarit (1,90m, 96 kilos)
allié à la technique va faire des étincelles.
Désormais loin des siens (père reparti vivre en Afrique, où luimême a acheté une maison, mère morte il y a deux ans, fratrie
dans le Sud), celui que son premier éducateur surnommait
«Gatchou» s’épanouit, en dehors du rugby, dans les interstices
qu’autorisent les contraintes de haut niveau. La «stabilité» n’est
pourtant pas son truc, y compris au plan sentimental, où il se
reconnaît un peu «dur» (même si une idylle naissante pourrait
infléchir la tendance). Quittant régulièrement l’appartement
de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), où il réside seul,
Gaël Fickou aime voyager, ou juste passer voir ses amis.
Le maillot ôté, il vote à bulletin secret. Pense que le racisme
régresse en France. Prêche, versant catho, pour une grande
tolérance religieuse après avoir grandi dans un syncrétisme
chrétien-musulman. Ecoute du rap à haute dose. Et comprend la grogne sociale du moment, jusqu’à un certain point:
«La souffrance existe, et chacun peut donner son point de vue.
Mais de là à défoncer la boutique d’une personne qui se lève
chaque jour à 6 heures du matin et a besoin de bosser pour
manger… Je viens d’un milieu trop modeste pour pouvoir
l’admettre.» •
Par GILLES RENAULT
Photo AUDOIN DESFORGES
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