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Le Monde Magazine Du 5 Janvier 2019-compressed

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M Le magazine du Monde no 381. Supplément au Monde no 23012/2000 C 81975 — SaMedi 5 janvier 2019.
ne peut être vendu séparément. disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.
Marina
Foïs
infatigable
4
carte blanche à
Henri Cartier-Bresson.
Tivoli, Italie, 1933.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos
S’il eSt célèbre pour Son coup d’œil fulgurant, Son art de SaiSir “l’inStant
déciSif”, le photographe françaiS ne Se réSume paS à cela. juSqu’à début marS,
“m” ouvre Sa carte blanche à une dimenSion pluS contemplative de Son œuvre.
à redécouvrir à la fondation qui porte Son nom, danS le maraiS, à pariS.
La semaine
11
Pour Chantal Jouanno,
le débat public est
un sport de combat.
Les chroniques
14
Le grand déilé
Sylvester Stallone.
15
13
Elle est comme ça…
Theresa May.
16
Il fallait oser
Dissidence avec les stars.
Qui est vraiment ?
André Soulier.
La défense de l’Occident
s’invite dans les facs
australiennes.
17
18
J’y étais
Irrésolutions.
Le magazine
19
Marina Foïs,
la transformiste.
Les réalisateurs sont
unanimes, l’actrice peut
tout jouer. En témoigne
son dernier projet :
incarner Hervé Guibert
sur la scène de l’Odéon.
26
Mon “Romand”
de famille.
Le journaliste Mathieu
Palain raconte le parcours
de son oncle Augustin.
Des années à escroquer
et à mentir, comme
Jean-Claude Romand,
le faux médecin de
l’OMS qui init par tuer
toute sa famille. Une
même mythomanie,
les meurtres en moins.
Le portfolio
36
Un rêve afro-américain.
Lancés au lendemain de
la seconde guerre mondiale à destination de la
communauté noire américaine, le mensuel Ebony
et l’hebdomadaire Jet
ont publié de prestigieux
photographes. Une partie
de leurs archives est
exposée à Milan.
Le style
49
Ma petite inluence…
52
Fétiche
Les possibilités
d’une huile.
53
Posts et postures
#snowlife.
54
Librement inspiré
Desseins africains.
55
Variations
Or piste.
56
à l’origine
Marques de distinction.
58
Objet trouvé
La cuillère en bois.
59
Ligne de mire
Transport de fond.
32
Et le sexe entra
en politique.
En avril 1987, Gary Hart
est le favori de la course
à la présidentielle
américaine. Mais une
affaire d’adultère va
mettre in à sa carrière.
Un scandale qui marque
le début de la peopolisation de la politique
aux États-Unis.
60
éléments de langage
L’écran pliable.
61
Une affaire de goût
Un cœur en Ibère.
62
Ceci n’est pas…
une cage.
63
Comme si vous y étiez
De toutes les matières.
65
Produit intérieur brut
L’héliantis.
49
La photo de couverture
a été réalisée par
Lea Colombo pour
M Le magazine du Monde.
Couverture : veste en soie et laine, robe en jersey de coton et chapeau en fibre naturelle de papier, Louis Vuitton. Bagues en plastique upcyclé, Florence Tétier pour Neith Nyer. Cônes broches en résine
translucide, Florence Lehmann pour Galerie Naïla de Monbrison. Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Moneta Sleet Jr/courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved.
Cathy Carver, courtesy d’Amar Kanwar et de la galerie Marian Goodman, New York, Paris, Londres
5 janvier 2019
7
Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus
Directeur du “Monde”, directeur délégué de la publication, membre du directoire :
Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction : Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions : Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction : Philippe Broussard, Alexis Delcambre,
Benoît Hopquin, Franck Johannès, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Directrice des ressources humaines : Émilie Conte
Secrétaire générale de la rédaction : Christine Laget
directrice adjointe de la rédaction — Marie-Pierre Lannelongue
directeur de la création — Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone
directrice de la mode — Suzanne Koller
rédactrice en chef du magazine — Camille Seeuws
rédaction en chef adjointe — Agnès Gautheron, Pierre Jaxel-Truer
La culture
66
rédaction
Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Zineb Dryef, Philippe Ridet,
Laurent Telo, Vanessa Schneider.
Style-mode — Chloé Aeberhardt (chef adjointe Style),
Vicky Chahine (chef adjointe Mode),
Fiona Khalifa (coordinatrice Mode)
Culture — Clément Ghys (chef adjoint)
Chroniqueurs — Marc Beaugé, Guillemette Faure,
Jean-Michel Normand, Philippe Ridet
Assistante — Christine Doreau
Rédaction numérique — Marlène Duretz, François Bostnavaron,
Thomas Doustaly, Pascale Krémer, Véronique Lorelle,
Jean-Michel Normand, Catherine Rollot
Assistante — Marie-France Willaume
Le vidéaste
Amar Kanwar.
Et aussi: art, théâtre.
71
Le DVD
de Samuel Blumenfeld
“Rambo II”,
de George Cosmatos.
72
Les jeux
74
Le totem
La théière
de Noémie Lvovsky.
66
département visuel
Photo — Lucy Conticello et Laurence Lagrange (direction), Hélène Bénard-Chizari,
Federica Rossi. Avec Ronan Deshaies, Soizic Landais, Virginia Power.
Graphisme — Audrey Ravelli (chef de studio),
Marielle Vandamme (adjointe). Avec Aurélie Bert, Helena Kadji, Léo Pico
Assistante — Françoise Dutech
Photogravure — Fadi Fayed, Philippe Laure. Avec Yaniv Benaïm,
Laure Maestracci et Ingrid Maillard
édition
Anne Hazard (chef d’édition), avec Stéphanie Grin,
Julien Guintard (adjoints) et Paula Ravaux (adjointe numérique).
Et Boris Bastide, Béatrice Boisserie, Nadir Chougar, Agnès Rastouil.
Avec Anouk Delport et Thomas Richet. Thouria Adouani, Valérie Lépine-Henarejos
(édition numérique). Avec Sébastien Jenvrin et Clémence Parente.
Révision — Ninon Rosell (chef de section) et Adélaïde Ducreux-Picon.
Avec Arnaud Dubois et Jean-Luc Favreau
Documentation : Sébastien
Carganico (chef de service), Muriel
Godeau et Vincent Nouvet
Infographie : Le Monde
Directeur de la diffusion et de la
production : Hervé Bonnaud
Fabrication:Xavier Loth (directeur),
Jean-Marc Moreau (chef de
fabrication), Alex Monnet
Directeur du développement
numérique:Julien Laroche-Joubert
Directeur informatique groupe : José
Bolufer
Responsable informatique
éditoriale : Emmanuel Griveau
Informatique éditoriale : Samy
Chérii, Christian Clerc,
Emmanuel De Matos, Igor
Flamain, Pascal Riguel
adresses (p. 19) acne studios : www.acnestudios.com — alexander
mcqueen : www.alexandermcqueen.com — aristide : www.aristidecollection.com — courrèges : www.courreges.com — givenchy : www.
givenchy.com — jil sander : www.jilsander.com — loewe : www.loewe.com
— louis vuiton : www.fr.louisvuitton.com — naila de mombrison : www.
naila-de-monbrison.com — neith nyer : www.neithnyer.co — one of a
kind london : www.oneofakindvintagestore.com — paco rabanne : www.
pacorabanne.com — proenza schouler : www.proenzaschouler.com —
véronique leroy : www.veroniqueleroy.com — versace : www.versace.com
diffusion et promotion
Responsable des ventes
France international :
Sabine Gude
Responsable commercial
international :
Saveria Colosimo Morin
Directrice des abonnements :
Pascale Latour
Abonnements : abojournalpapier@
lemonde.fr; De France, 32-89
(0,30 €/min + prix appel) ;
De l’étranger (33) 1-76-26-32-89
Promotion et communication :
Brigitte Billiard, Marianne
Bredard, Marlène Godet
et Élisabeth Tretiack
Directeur des produits dérivés :
Hervé Lavergne
Responsable de la logistique :
Philippe Basmaison
Modiication de service, réassorts
pour marchands de journaux :
0 805 05 01 47
m pu blicité
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
Directrices déléguées : Michaëlle
Goffaux, Tél. 01-57-28-38-98
(michaëlle.goffaux @mpublicite.
fr) et Valérie Lafont,
Tél. 01-57-28-39-21
(valerie.lafont@mpublicite.fr)
Directeur délégué - activités
digitales opérations
spéciales : Vincent Salini
80, bd Auguste-Blanqui, 75707
Paris Cedex 13
Tél. : 01-57-28-20-00/25-61
Courriel des lecteurs :
mediateur@lemonde.fr
Courriel des abonnements :
abojournalpapier@lemonde.fr
M Le magazine du Monde est
édité par la Société éditrice du
Monde (SA). Imprimé en France :
Maury imprimeur SA,
45330 Malesherbes.
Origine du papier : Italie.
Taux de ibres recyclées : 0%.
Ce magazine est imprimé chez
Maury certiié PEFC.
Eutrophisation : PTot = 0.018kg/
tonne de papier. Dépôt légal à
parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire
0712C81975. Agrément CPPAP :
2000 C 81975. Distribution
Presstalis. Routage France routage.
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
8
Ils ont participé à ce numéro.
Pascale Nivelle, journaliste et
auteure, a rencontré Marina Foïs, dont
elle dresse le portrait dans M Le magazine du Monde cette semaine. Elle a
suivi la comédienne dans ses pérégrinations au théâtre et au cinéma, au risque
de se perdre dans toutes les facettes de
cette personnalité multiple, glamour et
trash, intello et midinette.Terrorisée par
la routine, l’actrice se joue des codes et
se iche même de plaire. (P. 19)
Mathieu PalaiN, journaliste, a
commencé à Libération, avant d’intégrer les revues XXI et 6Mois, où, pendant cinq ans, il a eu « la chance d’être
payé pour partir en reportage et raconter
des histoires». Celle de son oncle Augustin ne lui est pas venue spontanément.
« Quand Jean-Claude Romand a
demandé sa libération conditionnelle,
j’ai pensé à ma mère, incapable de lire
L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère. Il y
a toujours un risque à remuer les affaires
de famille. Mais, pour comprendre, il
faut poser des questions. » (P. 26)
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
lea coloMbo, photographe,
a shooté Marina Foïs pour M. Autodidacte, elle est née en 1993 au Cap,
en Afrique du Sud.Aujourd’hui installée
à Londres, elle fait partie des photographes qui ont exploré les coulisses
des défilés de Prada, Chanel,
Saint Laurent ou Maison Margiela.
Son travail a été présenté dans des
publications comme Dazed & Confused,
i-D, AnOther, Marfa Journal et Self
Service. (P. 19)
YaNN le bec, né en 1985, est
illustrateur. Après des études de graphisme à Quimper, il intègre le département illustration du Royal College
of Art, à Londres, commence à réaliser
des dessins pour des journaux, des
magazines, des livres pour enfants, et
participe à des expositions. « J’ai lu
L’Adversaire il y a quelques années,
c’est une lecture dont on sort dificilement indemne. Pour illustrer cet article,
j’ai voulu insister sur l’isolement tragique d’un homme enfermé dans son
mensonge. » (P. 26)
saMuel bluMeNfeld est journaliste à M Le magazine du Monde. Il
s’est penché sur l’affaire Gary Hart, ce
sénateur américain dont les ambitions
furent fracassées, en 1987, par la révélation d’une relation extraconjugale. Un
scandale qui changea pour de bon le
journalisme politique, obligé de s’intéresser autant aux programmes qu’aux
coucheries des élus. L’histoire est
aujourd’hui portée à l’écran dans le ilm
The Front Runner. (P. 32)
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Pascale Nivelle. Lea Colombo. Adèle Hybre. Yann Le Bec. J.-F. Paga/Grasset
Journaliste — Photographe — Illustrateur
Styliste — Chroniqueur — Grand reporter
10
Le M
de la semaine.
«En neige du Canada.»
Pour envoyer vos photographies de M : lemdelasemaine@lemonde.fr (sans oublier
de télécharger l’autorisation de publication sur www.lemonde.fr/m-le-mag, la galerie).
Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr ou M Le magazine du Monde,
courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. André Bernard
André BernArd
1 — Pour Chantal
Jouanno, le débat public
est un sport de combat.
une
séquence télévisuelle aussi sportive
qu’originale datant de 2010 peut revenir
en mémoire. Elle exécutait, en kimono
s’il vous plaît, une tonique démonstration
de karaté lors d’un reportage de l’émission sportive dominicale de France 2,
« Stade 2 ». Jouanno venait d’être
nommée ministre des sports dans le
gouvernement Fillon III. Bien avant que
Quand on pense à Chantal Jouanno,
les sports de combat, dont la boxe, ne
deviennent des hobbies à la mode chez
les politiques, la karatéka était déjà
multititrée dans sa discipline – 12 Coupes
de France et 12 titres de championne
de France. Tout ceci n’est pas sans rapport avec la suite et avec cette phrase :
« J’adore la pression, la diiculté et
la conlictualité. »
Aujourd’hui, Chantal Jouanno est présidente de la Commission nationale du
débat public (CNDP), et ce, depuis
mars 2018. Mais c’est à la faveur de la crise
des « gilets jaunes » que cette autorité
administrative indépendante trouve une
occasion « ultime », selon Chantal Jouanno,
de s’extirper de son relatif anonymat.
Créée en 1995, la CNDP compte
25 membres, des magistrats, des élus,
des personnalités de la société civile, et
a pour mission d’organiser des débats ou
des concertations publics, auprès de la
population, pour dresser une cartographie
des positions des uns et des autres, sans
émettre d’avis, sur des sujets aussi divers
– mais toujours polémiques –, que le
projet de construction d’un aéroport,
d’un site d’enfouissement des déchets
nucléaires ou le programme pluriannuel
de l’énergie (PPE).
•••
À la tête de la
Commission nationale
du débat public,
l’ancienne ministre des
sports Chantal Jouanno
doit piloter en urgence
une concertation
destinée à apaiser
les “gilets jaunes”.
Photos Jean Larive/MyoP pour M Le magazine du Monde
Chantal Jouanno,
le 18 décembre,
dans son bureau
de la Commission
nationale
du débat public,
à Paris.
••• C’est d’ailleurs à l’issue de cette
dernière concertation sur le PPE
– 8 000 participants au cours de 86 réunions publiques – que Chantal Jouanno,
dans ses conclusions rendues le 30 août
2018, alerta le gouvernement d’un risque
de jacquerie iscale. Peine perdue, personne n’était encore disposé à l’écouter.
Extraits du rapport : « (…) L’opinion exprimée par le grand public est un sentiment
d’injustice de la politique énergétique particulièrement marquée pour la iscalité
environnementale. Les gros pollueurs ne
sont pas taxés. La transition énergétique
n’est accessible qu’aux bobos. (…) »
Chantal Jouanno nous précise
aujourd’hui : « Cela prouve que le débat
public est un bon moyen d’éclairer le décideur. Il faut juste qu’il l’écoute. »
Ainsi, ces dernières semaines, pour se rattraper, mais surtout pour sortir de la crise
des « gilets jaunes » et faire en sorte qu’il
n’y ait aucune résurgence, le pouvoir exécutif a conié à Chantal Jouanno la maîtrise d’ouvrage d’un débat public de
plusieurs semaines qui débute oiciellement le 15 janvier. Une organisation
Photos Jean Larive/MyoP pour M Le magazine du Monde
improvisée et donc herculéenne qui traite
de quatre thèmes : iscalité, transition
écologique, services publics et débat
démocratique – la question de l’immigration a été écartée.
Bien qu’autorité apolitique et neutre,
la CNDP est hébergée au ministère de
la transition écologique et solidaire, ce
qui peut prêter à confusion. « Nous avons
obtenu des gages de neutralité et d’indépendance », assène Floran Augagneur,
vice-président de la CNDP, qui a dû se
battre, avec sa numéro 1, en coulisses,
pour que la concertation, ses modalités et
ses conclusions ne soient pas pilotées et
« récupérées » par le pouvoir.
Autant dire que Chantal Jouanno a du
pain sur la planche de son tatami. Quand
elle nous reçoit dans son bureau mal
éclairé – la transition énergétique du bâtiment doit être en cours –, la situation est
encore tendue avec Matignon pour délimiter précisément le cadre de sa mission,
mais Jouanno conserve une motivation de
sportive de haut niveau. « Avoir été une
femme politique présente un avantage :
je connais parfaitement les rouages de
l’État et les diférents acteurs. On ne
m’embobine pas facilement, conie-t-elle
dans un sourire. L’inconvénient, c’est que
même si j’ai quitté toutes mes fonctions
politiques, le grand public me voit comme
une ancienne ministre, ça peut être mal
vécu. C’est pour cela que je mets plus en
avant la CNDP, qui a vingt ans d’expérience et un vrai savoir-faire. »
Et dire qu’en juillet 2017, après l’élection
d’Emmanuel Macron et les législatives,
elle avait décidé de quitter déinitivement
la vie politique, jurant qu’à 48 ans on ne l’y
prendrait plus. Après l’ENA, dont elle sort
diplômée en 1999, elle fait ses premiers
pas au cabinet du ministère de l’intérieur,
occupé, en 2002, par Nicolas Sarkozy, son
mentor en politique, qui lui conseille de
s’intéresser aux problématiques du développement durable. Elle deviendra sa
secrétaire d’État à l’écologie, auprès de
Jean-Louis Borloo, qui est aussi son plus
joli souvenir politique : « En 2009, je préside l’Ademe (Agence de l’environnement
et de la maîtrise de l’énergie) et JeanLouis Borloo était ministre de l’écologie.
Il m’appelle : “Il n’y a plus personne au
secrétariat d’État. On cherche quelqu’un.
Tu aurais des idées ?” Je donne quelques
noms. “Et toi ?” Pourquoi pas. Puis silence
radio pendant plusieurs semaines. Et un
mercredi, je reçois un SMS : “Tu es toujours d’accord ?” Ils étaient en plein conseil
des ministres ! Ils m’ont nommée pendant
le conseil ! J’ai changé de vie en une heure
et demie. »
En 2010, elle change aussi de ministère
pour rejoindre celui des sports, donc,
avant de rompre, en 2012, avec Sarkozy,
sa campagne pour la présidentielle étant,
selon elle, trop droitière. Elle décide alors
de passer à l’UDI de Jean-Louis Borloo.
Avant, cette année, de remplacer
Christian Leyrit à la tête de la CNDP,
nommée non pas par SMS mais dans
les formes, par le ministre Nicolas Hulot.
Crise des « gilets jaunes » + Chantal
Jouanno = coup de projecteur quasi hollywoodien pour la CNDP. « Cette consultation, c’est surtout une occasion
exceptionnelle de démocratie, rectiiet-elle. Elle replace le débat public au cœur
de la politique. On me dit souvent : “Mais
le débat public ne sert à rien.” C’est faux.
La première condition d’un débat public,
c’est la coniance. Sans la coniance dans
l’engagement du gouvernement à écouter
et à tenir compte de ce qui aura été dit,
pas de débat public viable. » Une déclaration somme toute très politique mais,
promis, elle ne replongera pas.
D’ici là, elle n’a pas pu prendre ses
vacances de in d’année. Comme au bon
vieux temps. Laurent Telo
13
star du barreau
Cet avocat, doyen du barreau
de Lyon, a été choisi en 2016
par le cardinal Barbarin pour
le défendre lors de son procès
pour non-dénonciation d’abus
sexuels sur mineurs, qui
s’ouvre le 7 janvier. Personnalité respectée, il assure également la défense médiatique
du cardinal. « Il ne fréquente
pas le pouvoir. Il est le pouvoir », résume Marie-Christine
Tabet, dans son livre Grâce
à Dieu, c'est prescrit. L'afaire
Barbarin (Robert Lafont).
politicien contrarié
Né en 1933, ce proche de
François Mitterrand a été
pendant vingt ans adjoint à
la mairie de Lyon. En 1988,
il se voit bien édile à son tour.
Francisque Collomb l'en
empêche en débarquant
à la réunion que l'avocat a
organisée pour y annoncer
sa propre candidature – il le
remercie même d'avoir réuni
autant de monde pour
le soutenir. André Soulier
a également été député
européen (1992-1999).
foot et grand orient
Soulier est franc-maçon,
membre de la loge Union et
liberté du Grand Orient. Sportif – tous les matins, il court ou
fait du vélo en salle –, il est
également connu pour sa passion du football. Il a présidé la
commission juridique de la
Ligue professionnelle et plaide
pour plusieurs clubs : FC Metz,
Paris-Saint-Germain,
Olympique lyonnais…
Arnold Jerocki/EFE/MaxPPP
l’affaire d’une vie
De toutes les grandes afaires
qu’il a plaidées, celle qui l’a le
plus profondément marqué
remonte à 1969. Jeune avocat,
il parvient à faire acquitter
Jean-Marie Deveaux, un
commis boucher condamné
en 1963 pour le meurtre d’une
illette. À force de persévérance, il obtiendra aussi son
dédommagement, à l’origine
de la loi du 17 juillet 1970 sur
l'indemnisation des victimes
d’erreurs judiciaires.
qui est vraiment ?
André
Soulier.
2—
le ténor du barreau lyonnais
s’apprête à défendre le cardinal
barbarin, accusé d’avoir tu
des agressions sexuelles
sur mineurs.
par
Zineb Dryef
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
ii
i
1998, immaculée confection.
1987, lin vraisemblable.
onze ans plus tard, malgré
une concurrence exacerbée
(arnold schwarzenegger, Bruce
Willis, jean-Claude van Damme…)
et une ilmographie contestable
(Judge Dredd, Assassins, Daylight,
L’Embrouille est dans le sac…),
sylvester stallone reste une star
à Hollywood. À quoi cela se voit-il ?
À cette veste déstructurée taillée
dans un canevas absolument
immaculé. trop sans doute.
Comment percer à Hollywood ?
en courant les castings,
en jouant dans un porno pour
payer le loyer, en écrivant
Rocky, en y interprétant le rôle
principal et puis en enchaînant
avec Rambo. À 40 ans, sylvester
stallone a déjà fait tout ça.
Mais il n’oublie pas que le plus
important reste, évidemment,
de porter un costume qui en
jette. en l’occurrence, celui-ci,
taillé dans un lin lui conférant
cet inimitable aspect tramé,
remplit la fonction.
trop sans doute.
le grand défilé
Sylvester
Stallone
Dans “CreeD II”, quI sort en FranCe
le 9 janvIer, l’aCteur De légenDe ne passe
pas Inaperçu. C’est souvent le Cas.
par
marc beaugé
iii
2002, quant-à-soie
sa ilmographie est de plus en plus douteuse
(Get Carter, Driven, Compte à rebours mortel),
mais sylvester stallone est de plus en plus
éblouissant. De fait, le costume qu’il arbore ce soir-là
est coupé dans une soie sauvage (aussi baptisée
shantung, en référence à la province chinoise de
shantung où elle fut inventée) dont l’une des
caractéristiques principales est précisément d’en
mettre plein les yeux. trop sans doute.
v
2018. requin marteau
iv
2011, toilette condamnée
auteur-réalisateur-interprète de Rocky Balboa,
de John Rambo, puis d’Expendables : Unité
spéciale, sylvester stallone fait de nouveau
des cartons au cinéma. et continue d’en faire
des caisses à la ville. De fait, par où commencer
l’énumération des fautes de goût de cette
toilette ? par la chemise noire, la pochette
lie-de-vin ou le gilet maladroitement boutonné
(rappel : le dernier bouton doit toujours
rester ouvert) ? ah, non, tiens, par cette
cravate très turquoise. trop sans doute.
À l’aiche de Creed II,
qu’il a coécrit et dans lequel
il reprend le rôle de rocky,
sylvester stallone continue
de remplir les salles. et d’arborer
les pires matières disponibles
sur le marché. ainsi, après le lin
métallisé et la soie sauvage,
le voici afublé d’un costume
taillé dans un tissu dit sharkskin,
ou « peau de requin », à l’aspect
texturé et aux relets très
brillants. trop, n’est-ce pas ?
Lire aussi
la chronique DVD p. 71
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Ron Galella/WireImage/Getty Images. S. Granitz/WireImage/GettyImages.
Ray Mickshaw/WireImage/Getty Images. Chelsea Lauren/WireImage/Getty Images. Ricky Vigil/GC Images/Getty Images
3—
15
Sera-t-elle cette martyre
pâle immolée sur l’autel
du Brexit ou l’écervelée qui
se dandinait sur “Dancing
Queen” comme on valserait
sur le “Titanic”? Déjà,
on dresse son bilan.
brexiters et remainers qui, pour des raisons différentes, la trouvaient trop timorée après avoir
pensé qu’elle était des leurs. Il est vrai qu’elle
était restée d’une discrétion de violette durant
la campagne. Seul problème: cette chronique
n’existait pas encore.
Mais voilà qu’une fenêtre d’opportunité s’est
ouverte.Ayant repoussé, le 12 décembre 2018,
un vote de déiance au sein de sa majorité,
ayant fait une dernière apparition à Bruxelles
et ne prévoyant pas de chausse-trape avant la
mi-janvier au moins, elle a fait le pari que la
trêve des coniseurs lui épargnera une crise
impromptue, qu’elle la laissera politiquement
vivante. Au moins quelques semaines. Occasion à saisir!
Mais pour dire quoi, en déinitive? Pour l’instant, le choix est large. On peut applaudir la
capacité d’encaissement de cette ille de pasteur qui, à la manière d’un Sylvester Stallone
(lire ci-contre) dans Rocky, se relève chaque
fois qu’on la croit K.-O. Saluer le courage, inutile, de celle qui sait qu’elle sera mangée,
genre Mister Seguin’s Goat. Ou s’amuser de
ses ruses, qui lui permettent de ridiculiser ses
elle est comme ça…
exécuteurs à l’affût tel un Bip Bip d’outreManche. Sera-t-elle cette martyre pâle immolée sur l’autel du Brexit ou l’écervelée qui se
dandinait sur Dancing Queen comme on valserait sur le Titanic ? Déjà, on dresse son bilan.
« Tout aurait pu tourner différemment si
p a r philippe ridet — i l l u s t r a t i o n damien Cuypers
[elle] n’avait pas accumulé maladresses,
contresens, et mensonges », lisait-on l’autre
jour dans Le Monde. Qui la croit arrimée à une
Tiens, mais qu’esT-ce qu’elle fiche là, elle ?
nistre (dans le genre blond et mal peigné), elle stratégie la découvre hésitante et procrastinaRemarquez, nous aussi on est un peu étonné était davantage menacée de disparition qu’un trice. Alors qu’elle a été désignée pour mettre
de la retrouver en page 15 de ce magazine, le rhinocéros blanc. En fait, le bon moment pour en œuvre le Brexit, voilà qu’on lui prête le
5 janvier. Si les commentateurs politiques parler d’elle – si on excepte les six années où dessein nébuleux d’organiser un «Bremain»!
avaient exercé une science exacte, elle aurait elle a été ministre de l’intérieur – se situait Les hommes sont au bord de la crise de nerfs.
dû regagner son Sussex natal, son cottage, son entre le 13 juillet 2016, date à laquelle elle a Jeremy Corbyn, le leader travailliste, a ini par
époux, Philip, et les romans de Jane Austen pris la succession de David Cameron, après le en perdre les pédales en la traitant, ce qu’il
depuis des mois. Déjà, en 2018, c’était limite. désastreux référendum sur le Brexit qu’il avait nie, de « femme stupide ». Jean-Claude JuncPlusieurs fois, nous nous sommes posé la imprudemment déclenché, et le 8 juin 2017, ker, le président de la Commission euroquestion : « Et si on faisait Theresa May ? lorsque le Parti conservateur perdit sa majo- péenne, n’y comprend plus rien. Ex-« Dame
– T’es sûr ? C’est pas un peu risqué ? » rité absolue à la suite d’élections législatives de fer» – ce surnom ridicule qui guette toutes
Toujours aux prises avec une «négociation de qu’il avait étourdiment décidées. Une année les femmes de pouvoir –, désormais plus
la dernière chance » à Bruxelles, une révolte de presque tranquillité où elle était apparue rouillée qu’un vieux cargo, elle navigue sur un
des tories à mater ou la démission d’un mi- comme un élément de tempérance entre océan de contradictions. Mais elle lotte…
4—
Theresa May.
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
16
La défense
de l’Occident
s’invite dans les
facs australiennes.
5—
À l’heure où l’AustrAlie regArde de plus en plus vers l’Asie,
d’anciens responsables politiques conservateurs, dont
l’ex-premier ministre Tony Abbott, sont entrés en résistance. Persuadés que toutes les cultures ne se valent
pas, ils ont décidé de créer un diplôme universitaire
en civilisation occidentale pour que les futures générations de leaders redécouvrent la valeur de leur « propre
héritage civilisationnel » et apprennent à le défendre.
Grâce au soutien inancier posthume du milliardaire
Paul Ramsay, qui a légué une bonne partie de sa fortune pour la mise en œuvre de ce projet, ils ont fondé,
en novembre 2017, le Centre Ramsay pour la civilisation occidentale et ofert des dizaines de millions d’euros aux universités qui accepteraient de proposer leur
nouvelle licence.
Le 16 décembre 2018, un premier établissement d’enseignement supérieur, l’université publique de Wollongong, située à 80 kilomètres au sud de Sydney, a signé
un accord de partenariat avec le centre sous les silets
d’une partie du monde académique australien. « Ce
diplôme en arts libéraux fournira un enseignement de
première classe », s’est immédiatement défendu un
porte-parole de l’établissement. « Il a été conçu pour
apprendre aux étudiants à penser, non pas quoi
penser. » Sur huit ans, l’université recevra 50 millions
de dollars australiens (31 millions d’euros), destinés
notamment à inancer les salaires de dix professeurs
et 150 bourses s’élevant chacune à plus de 1 400 euros
mensuels. Dans des classes de moins d’une dizaine de
personnes, les élèves « se plongeront dans les grandes
œuvres littéraires, artistiques et intellectuelles de la
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
University of Wollongong
Le vice-président
de l’université de
Wollongong et le
directeur du Centre
Ramsay (à droite),
ont signé un accord
de partenariat
autour d’un cursus
pour promouvoir la
civilisation occidentale, le 16 décembre.
civilisation occidentale », a expliqué le responsable.
Sur le papier, cette formation interdisciplinaire s’inspire
des cursus en arts libéraux dispensés par certaines
facultés américaines pour transmettre une vaste
culture générale aux étudiants et développer leur
capacité de raisonnement critique. Un projet qui,
dans un premier temps, a séduit plusieurs établissements de l’île-continent, d’autant plus que, depuis
in 2017, le gouvernement fédéral a gelé ses inancements destinés à l’enseignement supérieur. Et si le
nom de l’homme d’afaires Paul Ramsay, soutien de
toujours du Parti libéral, a provoqué quelques froncements de sourcils, les universités australiennes
ont l’habitude de recevoir des dons d’individus, d’organisations ou encore d’États étrangers et les acceptent
dès lors qu’ils ne menacent ni leur intégrité ni leur
liberté académique.
Mais, alors que des négociations avaient débuté avec
l’une des plus prestigieuses institutions du pays – l’Université nationale australienne (ANU) –, un article de
Tony Abbott, membre du conseil directeur du Centre
Ramsay, publié le 24 mai dans le magazine Quadrant,
a mis le feu aux poudres. L’élu conservateur y raconte
ses longues conversations avec le milliardaire philanthrope. Leur regret commun que, dans les programmes éducatifs de leur pays, chaque élément
doive « être imprégné d’un point de vue asiatique, aborigène et de développement durable » et que presque
personne ne semble envisager que « toutes les cultures
pourraient ne pas être égales et que la vérité pourrait
ne pas être entièrement relative ». « La clé pour comprendre ce qu’est le Centre Ramsay, c’est de savoir qu’il
ne s’intéresse pas simplement à la civilisation occidentale mais qu’il la soutient », écrit-il enin.
Quelques jours plus tard, plus d’une centaine d’enseignants de l’université de Sydney ont signé une lettre
ouverte dénonçant une « vision conservatrice, culturellement essentialiste et européocentriste ». Ils y airment leur opposition à ce que leur établissement
héberge la formation à visée politique, tout en soulignant que les grandes œuvres occidentales sont déjà
largement étudiées entre leurs murs et que le centre
aurait pu soutenir les cursus existants.
En réalité, le Centre Ramsay a d’autres ambitions que
de se contenter d’un simple don. Il entend participer
à la conception des programmes comme à la sélection
des enseignants. Il insiste même pour que ses représentants puissent assister à des cours ain de vériier
que l’enseignement dispensé y est conforme à ses
attentes. En juin, l’ANU a décidé d’interrompre toute
négociation, car ces demandes sont « incompatibles
avec l’autonomie académique de l’université ».
L’université de Wollongong, elle, a précisé que, dans
l’accord conclu, le personnel du centre pourrait observer mais pas « évaluer » les classes. Les premiers étudiants devraient intégrer cette formation en trois ans
début 2020. Isabelle Dellerba
La première fois que
“Le Monde” a écrit…
prison de la santé. le 6 janvier 1945,
la prison de la santé faisait son apparition
dans Le Monde au sujet d’une tentative
d’évasion. Celle d’un jeune homme de
21 ans condamné pour vol. « Il it une chute
et se brisa la jambe droite en plusieurs
endroits », précise l’article. Mais c’est une
grève de la faim, en février 1951, qui fait
couler de l’encre : 29 détenus protestent
« contre la longueur de leur détention préventive et l’état des locaux où ils [sont]
enfermés ». des travaux d’aménagement
sont annoncés dans l’année. « Mais sans
doute ces réalisations ne changeront rien
à cet autre aspect plus grave du problème :
il y a actuellement à la Santé plus de
3 000 détenus pour 1 100 cellules »,
observe le journaliste. le ministre de la
justice, edgar Faure, avertit, quant à lui,
que, « avec les moyens inanciers dont
nous disposons, il faudra cinquante ans
pour doter le pays d’établissements pénitentiaires convenables ». Bien plus d’un
demi-siècle a passé, et voilà que ce lundi
7 janvier, la prison de la santé rouvre ses
portes après cinq ans de travaux. la rénovation a été titanesque mais… on annonce
déjà que l’objectif d’un seul détenu par
cellule ne sera pas tenu.
il fallait oser
Dissidence
avec les stars.
6—
par
aux Mots près.
Quand Ce n’est pas son Brassard
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
« poliCe », C’est le passeport
diploMatiQue d’alexandre Benalla
Qui Met l’élysée dans l’eMBarras.
ses voisins de diCtionnaire, d’ailleurs,
n’en pensent pas Moins…
passe-passe :
tromperie, fourberie
habile.
passeport : pièce certiiant l’identité,
délivrée par la préfecture et qui
permet de se rendre à l’étranger.
passerelle : système permettant
de passer d’un environnement
à un autre.
jean-michel normand
Le populisme en mode spontex, cela va un temps, mais, pour peser durablement, les «gilets jaunes» doivent se trouver une locomotive pour les élections
européennes du mois de mai. Issu de la société civile, l’oiseau rare s’inscrira
– vous pensez bien – au-dessus des partis, parlera fort tout en dégageant de
l’empathie et saura ne pas devenir trop envahissant. Maîtrise des dossiers
européens facultative mais expérience dans le showbiz impérative. La référence? L’humoriste Beppe Grillo, igure de proue du Mouvement 5 étoiles en
Italie. L’affaire s’annonce compliquée, mais le vivier est riche. Francis Lalanne,
après avoir été « émotionnellement atteint », a composé un Appel des rondspoints et insiste pour faire don de sa personne. Semi-professionnel de la politique (il a déja pris des vestes aux municipales, européennes et législatives),
le digne descendant du barde des aventures d’Astérix fait miroiter une caution
bancaire de 800000 euros pour imprimer des tracts. Parmi les soutiens emblématiques des « gilets jaunes » se bousculent aussi Bernard Tapie, Cyril
Hanouna ou Patrick Sébastien, qui, fraîchement libéré de France Télévisions,
fait valoir que « 90 % de [ses] téléspectateurs sont des “gilets jaunes” ». En
pleine tournée, Franck Dubosc veut faire quelque chose pour la bonne cause,
tout comme Michel Polnareff. Moins consensuels, le rappeur Kaaris, qui ne
fera pas liste commune avec Booba, ou Brigitte Bardot, qui défend la ruralité
mais exècre les chasseurs, semblent toutefois prêts à en découdre. Quant à
l’humoriste Arnaud Ducret, il a trouvé un slogan qui claque : « On en a marre
de casquer comme des porcs. » Si dans ce terreau fécond n’émergeait pas une
incarnation des « gilets jaunes » digne de ce nom, ce serait à vous dégoûter
d’être apolitique.
18
j’y étais
Irrésolutions.
le 26 décembre, à l’atelier wework
“goodbye 2018 et joyeuse 2019”, à paris.
Guillemette Faure
En 2019, des gens seront toujours plus nombreux à payer pour avoir
l’air d’aller au bureau, assurant ainsi les beaux jours des entreprises de
coworking. En 2019, les gens continueront à suivre des méthodes de
développement personnel, convaincus que leur avenir dépend de leur
capacité à prendre leur destin en main plutôt que du contexte général.
Il allait donc de soi qu’un petit groupe se retrouve in 2018 dans une
salle de WeWork, à Paris, pour découvrir, disait le programme de la
réunion, « les challenges de 2018 qui nous ont fait grandir », et
répondre ensemble à la question « qu’est-ce qui me rendra ier en
2019 ? ». Les espaces de coworking offrent un terreau parfait aux ateliers de développement personnel. Après tout, ils ont en commun de
présenter des déicits sous l’angle de la responsabilité individuelle.
Comme l’écrivent Edgar Cabanas et Eva Illouz, dans leur livre Happycratie : « Le travail est devenu une affaire de projets personnels, de
créativité et d’entrepreneuriat (…) Devenir un entrepreneur, comme
être heureux, serait d’abord un choix personnel. »
Il n’y a pas trop de monde dans les bureaux de WeWork entre Noël
et le Nouvel An. Encore moins dans l’espace qui nous a été attribué.
Au mur, un tableau montre des doigts faisant le V de la victoire. Sur
un autre mur, deux grands portraits de igurines de baby-foot. En
2019, les bureaux à moquette grise et icus des périphéries urbaines
fabriqueront des bataillons d’insatisfaits qui iront, sur leur temps
libre, en centre-ville dans des espaces de coworking avec baby-foot
et pompe à bière pour apprendre à quitter leurs jobs salariés. Et les
grandes entreprises continueront à venir se déguiser en start-up et
booster leur capital bonheur au travail en envoyant leurs élites dans
des bureaux appelés « ateliers » tandis que les autres auront droit aux
moquettes antitaches.
Une jeune femme à l’accent russe, elle-même en quête de nouvelle
direction pour sa vie, anime l’atelier. Elle suit la méthode de David
Laroche, annonce-t-elle à l’intention de ceux qui auraient déjà suivi
ses exercices. Pour tracer « le feu d’artiice de 2019 », explique-t-elle,
on va d’abord faire le bilan des bonnes résolutions de 2018. Pour ceux
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
qui savent dans quel tiroir ils les avaient laissées… Il est bien entendu
très tentant de lire ce que les autres ont écrit. En 2019, la vie des autres
continuera à sembler plus intéressante que la nôtre.
« Do what we love », afiche un mug posé sur la table. C’est signé
WeWork. En 2019, on ne saura toujours pas plus qui est ce We. Ceux
qui viennent se réinventer dans des espaces de coworking ou les
géants de l’hôtellerie de bureau?
On nous demande ensuite de revivre les moments dont nous avons
été iers. Sans dévoiler ce que les participants ont partagé, sachez qu’il
semble exister deux grandes familles d’accomplissement à bonheur
ajouté : les dépassements de soi (courir un marathon ou prendre la
parole en public) et les moments où l’on s’est rendu disponible pour
son entourage, surtout sans rien attendre en retour. Le deuxième
point étant paradoxal puisque les aicionados du dépassement personnel parlent aussi volontiers de « personnes toxiques », de « gens qui
vous tirent vers le bas », de « personnes à identiier pour avancer »,
comme si l’environnement humain devait être instrumentalisé dans
la quête du vrai soi. En 2019, on apprendra à devenir de meilleures
versions de nous-mêmes en faisant des listes de « personnes négatives
à éviter », en pensant aux « gens dont on aura besoin pour nos objectifs ». Il faudra y aller doucement. Une participante admet qu’en 2018
elle a un peu trop fait le ménage autour d’elle au point qu’il n’y a
désormais plus personne.
En 2018, on avait cru vivre quelques échecs. En fin d’année, on
apprend les yeux fermés qu’il s’agissait juste de mises à l’épreuve qui
nous faisaient grandir. En 2019, on aura plus souvent les yeux fermés
à visualiser nos triomphes à venir.
Arrive un nouveau participant en Perfecto, lunettes de soleil. Quand
l’animatrice nous annonce ce que l’on doit chercher pour l’exercice
suivant, il reprend, étonné, « inger ? ». « Doit », pas « doigt ». En 2019,
en revanche, personne ne fera répéter ceux qui nous demandent si on
trouve dans nos objectifs personnels « des liens à conscientiser ».
En 2019, terrasses et toits auront disparu, ne resteront que quelques
rooftops, et c’est sur celui de cet espace de coworking que les participants à l’atelier partent boire un verre pour fêter l’arrivée de 2019.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
par
Marina Foïs,
à Paris, le
11 décembre.
Visière en vinyle et lunettes de soleil
en verre et acétate, Courrèges
Marina Foïs, la transformiste. Elle passe
sans ciller d’un film d’auteur à une comédie populaire, jouant sur tous les registres,
à l’aise dans tous les rôles. À partir du 11 janvier au Théâtre de l’Odéon, elle interprète
d’ailleurs un homme, l’écrivain homosexuel Hervé Guibert, dans la nouvelle pièce
de Christophe Honoré. Mais, si la comédienne n’a aucun mal à ne pas apparaître belle
ou sympathique à l’écran, elle revendique un certain goût pour le contrôle et la
perfection hors des plateaux. Obsession qui se réalise dans sa passion pour la mode
et son style très élaboré. Pascale Nivelle
lea colombo
vaNessa reid
par
—
photos
—
stylisme
D
Veste de blazer en laine et soie mélangées, Louis Vuitton. Veste (sur l’épaule) en grain de poudre, Givenchy. Body en Lycra, Gianni Versace vintage chez One of a Kind London. Jupe en sergé de laine et chapeau en cuir, Courrèges. Gant en cuir, Aristide
21
epuis une dizaine
d ’a n n é e s , n i c o l a s
Ghesquière reGarde
son amie marina Foïs
rebondir d’un rôle
comique à une partition sombre, « toujours elle-même, sans être jamais la même ».
Mais, quand elle lui a annoncé son prochain
rôle, le directeur artistique des collections
féminines de Louis Vuitton s’est inquiété.
« Waouh, Hervé Guibert dans une pièce de
Christophe Honoré ! » Jouer un homme, un
écrivain, mort du sida à 36 ans, alors qu’elle en
a douze de plus. Elle n’a pourtant pas hésité
une seconde quand Christophe Honoré lui a
présenté sa pièce, Les Idoles (à l’Odéon, à
Paris, à partir du 11 janvier). « Il en était à
peine au “b” de Guibert que j’avais déjà dit
oui. » Sur scène, dans une ambiance sépulcrale, Foïs-Guibert devise avec d’autres
artistes homosexuels fauchés par la maladie,
Bernard-Marie Koltès, Jacques Demy, Cyril
Collard, Serge Daney et Jean-Luc Lagarce.
Six revenants d’une génération sacriiée.
Tout l’été, elle a répété son texte, dont un long
monologue tiré d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé
la vie, un descriptif de l’agonie de Foucault.
Cette histoire, elle la connaît. Dans la bibliothèque de ses parents, il y avait tous les livres
de Guibert, le Rimbaud des années 1980. Elle
se souvenait aussi de la mort de Michel
Foucault, bien que, née en 1970, elle n’ait eu
que 14 ans, à l’époque. Une fois son rôle en
tête, elle s’est inquiétée de son costume. Avec
Nicolas Ghesquière, ils ont échangé des photos d’Hervé Guibert, plongé dans son regard
sans fond. « Ange ou démon ? », demandait
Marina Foïs. Quelques mois plus tard, avec sa
frange blonde, son chignon et ses petits seins,
elle était devenue un « pédé » parfaitement
crédible. « Marina est un Guibert rêvé, avec
une manière unique, très simple, de cibler l’émotion, explique Christophe Honoré. Elle fait les
choses sérieusement, sans les iger dans la gravité. » Silhouette menue dans le décor postindustriel, vêtue d’une chemise blanche et
d’un pantalon à pinces beige, Marina Foïs fait
oublier son sexe, son âge, son époque.
Agents, réalisateurs, comédiens… Tous le
disent : une actrice française capable de tout
jouer aujourd’hui, ils n’en voient que deux,
Isabelle Huppert et Marina Foïs. Deux petits
gabarits, déterminés, infatigables, pas toujours
commodes, qui jonglent entre l’Odéon et des
comédies commerciales. «Deux cérébrales, dit
Christophe Honoré, qui a tourné avec les
deux. Leur force est l’humour, elles ne craignent pas d’être cruelles ou mal-aimantes. »
Huppert, justement, est un modèle pour
Marina Foïs, « tout en haut » avec Catherine
Deneuve, Meryl Streep et Gena Rowlands,
dont « il sufit de ilmer les genoux pour faire
pleurer le public». Au irmament des hommes,
elle voit surtout Gérard Depardieu, qui l’a
« éclairée » avec son concept, la disponibilité
de l’acteur. « Sur un plateau, il faut arrêter de
penser à soi, se mettre au service du rôle et du
metteur en scène, répète après lui Marina Foïs,
sinon on est à côté de la plaque. »
La pièce de Christophe Honoré a été créée à
Lausanne et a tourné en Bretagne. Ce samedi
soir de décembre, après une représentation à
Rennes, Marina Foïs rêve de boire un coup
dans un bar. Ou plus exactement un thé vert,
le coupe-faim des actrices. Elle fume beaucoup, sans se cacher, à coups de bouffées profondes, provocations à la mort. Elle est habillée
ample – pantalon immense, blouson de cuir
bouffant, grosses baskets –, pari androgyne osé
sur une brindille. Des passants se retournent
vu son allure sans toujours la reconnaître.
Dans les films d’auteur (Irréprochable, de
Sébastien Marnier, L’Atelier, de Laurent
Cantet), Marina Foïs est souvent la vedette,
mais elle est rarement glamour. « Elle se fout
d’apparaître belle ou sympathique, ce qui est
rare chez les actrices, analyseAntoine Raimbault,
qui l’a choisie pour son premier long-métrage,
Une intime conviction, en salle le 6 février. Elle
est attirée par la complexité et peut aller chercher
très loin dans les zones d’ombre.» Elle résume,
lapidaire : «Je peux adorer les chaussures Louboutin, mais des semelles rouges pour une secrétaire médicale, ça tue un ilm.» Star dans la vie,
pas dans ses rôles. Au marché de son quartier,
dans le 9e arrondissement de Paris, ou sur les
tapis rouges, elle adore briller dans son «caban
Saint Laurent époque Slimane » ou vêtue
d’une cotte de mailles Paco Rabanne. Fondue
de mode, elle fréquente aussi bien H&M et les
boutiques de seconde main que les déilés de
haute couture. Son dressing est « un petit
musée» de ses plus belles pièces. «Impressionnant», selon Nicolas Ghesquière. «Cela peut
paraître futile ou périphérique, mais j’assume,
explique Marina Foïs. S’habiller, avoir du
style, est important, cela signifie bien se
connaître, bien s’aimer, oser, avancer.»
À 13 ans, actrice en herbe, elle achetait du tissu
au mètre au marché Saint-Pierre, à Montmartre, et cousait ses habits sous l’œil un peu
effaré de sa mère, psy féministe et de gauche.
À 48 ans, elle est habillée par Nicolas
Ghesquière et Julien Dossena (Paco Rabanne),
tenants, comme elle, d’une ligne stricte et
d’une mode intellectualisée. Le premier l’a
«libérée, dévergondée», dit-elle, quand il était
chez Balenciaga. Lui dit : « Elle va direct au
truc fort, dans la radicalité, mais elle n’a
jamais l’air déguisé. » Dossena la voit en
héroïne de la Nouvelle Vague, Anna Karina
dans Pierrot le fou, pieds nus sur une plage.
«Personne ne se tient droite comme elle, dit-il,
elle est très physique, très aiguisée.» Ensemble,
ils ont des conversations de pros, «elle sait parler d’une couture et d’un dessous de manche».
Sur une actrice qui a souffert dans son adolescence de troubles alimentaires et de dysmorphophobie («Je me voyais grosse et je ne l’étais
pas »), le regard de ces créateurs a une force
libératrice. Comme celui des cinéastes dont
elle dit être « devenue ce qu’ils ont fait
[d’elle] ». Mode et cinéma seraient comparables à la psychanalyse, qu’elle a aussi beaucoup pratiquée. Sur les photos depuis ses
débuts, son style est changeant, aléatoire, risqué. Preuve des vertus thérapeutiques de
l’apparence? « Chaque fashion faux pas, c’est
quand je vais mal », assure-t-elle. Pauvre
petite actrice privilégiée ? « Je suis très
consciente, j’ai souvent la culpa, la culpa de
tout… Mais je veux avoir l’air légère. »
Pour Gilles Lellouche, qui l’a dirigée dans
Le Grand Bain, cette légèreté est le secret de
sa « capacité à faire le grand écart entre le
cinéma d’auteur exigeant et le cinéma populaire». Sa ilmographie est un mélange hypermaîtrisé, étrange, mais qu’elle réussit à rendre
cohérent. Comme Huppert, Depardieu et
Deneuve, elle passe de Boule et Bill à L’Atelier,
de Laurent Cantet, de Papa ou Maman 1 et
2 au terriiant thriller psychologique Irréprochable, de Sébastien Marnier. «Je me ie à mon
désir plus qu’à ma peur. Je refuse les clichés, les
choses déjà vues, les rôles qui ne restituent pas la
complexité humaine.» À la in des années 1990,
elle débute en Sophie Pétoncule, la super
nunuche dévergondée des Robins des Bois.
Avec ses amis, dont Jean-Paul Rouve, Maurice
Barthélémy ou Pef, elle forme la petite troupe,
couvée par l’ancien Nuls Dominique Farrugia,
autant biberonnée aux Monty Python qu’à
Roland Dubillard. Ensemble, ils tournent des
sketches tous les jours, pour Canal+ ou Comédie, et signent des émissions comme «La Cape
et l’épée» ou «L’Instant norvégien». Puis elle
enchaîne avec La Tour Montparnasse infernale, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. En
2007,bien partie pour une carrière à la Christian
Clavier, elle vire au noir avec Darling, drame
socio-familial de Christine Carrière. «M’imaginer en Darling après Sophie Pétoncule, il
fallait avoir la vista… Christine Carrière pensait à juste titre que les comiques n’ont pas peur
de s’abandonner à des endroits où ils ne sont
pas forcément mis en valeur. Je lui dois beaucoup», raconte Marina Foïs, qui ne renie rien
de ses débuts. Elle a cependant tout fait pour
sortir du registre «actrice comique». Dans Le
Bal des actrices, florilège de névroses des
comédiennes françaises, la réalisatrice,
Maïwenn, a montré Marina Foïs en proie à des
doutes vertigineux. Un rôle de composition,
argumente-t-elle. Toujours elle-même et pas
•••
tout à fait elle-même.
5 janvier 2019 — Photos Lea Colombo pour M Le magazine du Monde
••• «Elle a une présence dans l’instant qui fait
oublier le rôle précédent quel qu’il soit», admire
son amie l’actrice Leïla Bekhti.Pour Une intime
conviction, ilm inspiré de l’affaire Viguier, professeur de droit toulousain jugé deux fois pour
le meurtre de sa femme, elle s’est glissée dans
la peau d’une drôle de ille, mal fagotée, yeux
cernés et cheveux gras. Comme avec
Christophe Honoré, elle a accepté en dix
secondes, sans connaître Antoine Raimbault,
réalisateur débutant… Cherchant quelqu’un
pour incarner son obsession sur cette affaire,
il avait appelé Marina Foïs, qui lui a répondu,
à son grand étonnement : « Les assises, je
connais, j’y allais quand j’étais jeune.» Longtemps, elle a fait le rat de prétoire, puis un fait
divers est entré dans sa vie. «Un proche avait
commis un crime. J’ai suivi son procès de bout
en bout », esquive-t-elle, rodée à l’exercice
inquisiteur de l’interview.
Sur le tournage d’Une intime conviction, son
partenaire Olivier Gourmet a découvert
« quelqu’un de travailleur », qui dévorait la
chronique judiciaire des journaux et connaissait le code de procédure pénale. « Certaines
personnes, amusantes et courtoises en public,
sont en fait des pestes ou des salopards. Marina
est normale et simple, ce qui est le signe d’une
grande maturité dans ce métier.» Marina Foïs
ne sait pas si elle est normale. Elle parle de ses
racines, italiennes, juives, égyptiennes, allemandes… se reconnaissant surtout dans les
premières : «Les Italiens croient au miracle, ils
vivent, bouffent et rigolent bien, les juifs font
pareil en attendant la catastrophe.» Elle a fait
«un shabbat et demi» dans toute sa vie, mais se
sent juive : «Quand on naît juif, on ne peut pas
ne pas l’être.» Elle a «un rapport fort à l’histoire»
venu de sa famille maternelle : « Quand je
regarde un ilm sur la seconde guerre mondiale
Photos Lea Colombo pour M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
avec Lartigau [son mari, le réalisateur Éric
Lartigau], je me dis toujours que lui serait d’un
côté des barbelés et moi de l’autre.»
Père chercheur en physique thermonucléaire,
mère psychanalyste, frère polytechnicien,
une sœur médecin, l’autre journaliste… La
barre était haute chez les Foïs. Elle, à 7 ans,
savait qu’elle serait la première actrice de la
famille. «J’ai voulu être tragédienne, ils m’ont
laissée faire. C’était ça le luxe chez moi, on
pouvait se tromper, faire dix ans d’études
pour rien, les parents étaient derrière. Ils
avaient un peu de pognon, c’est l’avantage sur
les prolos. » Le seul désavantage : des lacunes
en culture populaire. On travaillait, on lisait,
on militait, on allait au théâtre, on voyageait,
mais pas de télé et pas de Disney. Quand elle
a quitté sa banlieue de l’ouest de Paris pour
une maison communautaire gay et lesbienne
à Toulouse, avec son baby-sitter qui se •••
Page de gauche : veste en laine, Alexander McQueen. Tee-shirt en jersey de coton et blouse en soie, Louis Vuitton. Collier en plastique upcyclé, Florence Tétier pour Neith Nyer. Boucle d’oreille en argile plastique soyeux, Diane Gaignoux. Page de droite : veste en laine, Proenza Schouler.
Chemise en coton et soie, Jil Sander. Tee-shirt en jersey de coton, Louis Vuitton. Col en cuir, Loewe. Chaussettes en coton, Acne Studios. Sandales japonaises en Néoprène et bois laqué, Paco Rabanne. Bracelet en résine translucide ; bague en argent et résine translucide, Florence Lehmann
pour galerie Naïla de Monbrison.
22
“Cela peut paraître futile ou périphérique,
mais j’assume. S’habiller, avoir du style, c’est
important, cela signifie bien se connaître,
bien s’aimer, oser, avancer.”
Page de gauche : chemise en popeline de coton, Véronique Leroy. Débardeur en mesh métal, veste en Lurex, pantalon en jacquard Lurex et jupe en rhodoïd, Paco Rabanne. Baskets en polyester et caoutchouc, Acne Studios. Boucle d’oreilles en plastique recyclé, Florence Tétier pour Neth Nyer.
Page de droite : body en Lycra, Ungaro Greg vintage chez One of a Kind London. Robe en anneaux et chaînes, Paco Rabanne. Gants en cuir, Aristide.
Scénographie : Andrew Lim Clarkson. Directeur de création : Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone. Coifure : Ramona Eschbach @Total. Maquillage : Lucy Bridge, avec Alex Meric. Assistants lumière : Willy Cuylits, Michal Czech. Assistante styliste : Ewa Kluczenko.
Production : Vera, Mathieu @Kitten
25
fachos. Elle est marquée par sa famille, « très
engagée, très à gauche». Olivier Gourmet estime
qu’il «y a chez elle une nécessité de transmettre
de vraies convictions, d’incarner une réalité
sociale». Elle aurait, selon son amie la productrice Marie-Ange Luciani, «une vraie conscience
de l’état du monde ». Et aussi, rapport à son
ascendance italienne, le sens de la fête et des
grandes tablées. «Il faut la voir sur un marché
à Naples, raconte une amie, elle est chez elle.»
À Paris, elle cuisine pour ses amis, mélangés à
sa sauce autour de sa grande table.Il y a la chanteuse Louane, jeune fille cabossée et talentueuse, qui remplit les Zénith, qu’elle a pris
sous son aile depuis son rôle dans La Famille
Bélier, ilm d’Éric Lartigau qui a comptabilisé
plus de 7,5 millions d’entrées. Louane, qui est
orpheline, l’appelle maman.Autour de la table,
souvent des célébrités parisiennes, Géraldine
Nakache, Leïla Bekhti, Laurent Laitte (Papa
ou Maman 1 et 2) ou Alain Chabat. Marina
Foïs et lui se sont récemment beaucoup amusés sur le plateau du jeu «Burger Quiz», vieille
pépite déjantée de Canal passée sur TMC. Ils
y convient leurs amis, improvisent, on dirait un
dîner chez Marina Foïs, le vin en moins. «On
peut partir très, très tard de chez elle, tous bourrés sauf elle, raconte Marie-Ange Luciani. Elle
a l’art de prendre un verre et de le faire durer
toute une soirée.»
A
u petit matin, marina
Foïs sort dans un hoo-
die conduire ses deux
garçons à l’école,
puis lever des poids à
la salle de gym,
« pour ne pas vieillir en trop sale état ».
Comme une scientiique sur son microscope,
un peu effrayée, elle regarde les années s’imprimer sur son visage, résolue à ignorer la
chirurgie esthétique. « Je ne serais jamais
••• trouvait être aussi son prof de théâtre au salle à manger de quatre mètres de long. satisfaite et j’aurais trop peur de là où cela
lycée, ses parents l’ont laissée partir en lui C’est la maison de son grand-père italien, un m’emmènerait.»
faisant promettre de passer son bac par corres- architecte, « beau comme un acteur », qui pei- Les lumières glauques, les scènes de sexe ne
pondance. Ce qu’elle a fait, pas plus. « Le gnait sur les rochers dans la forêt du Cilento. lui font pas peur : «Dans Irréprochable (thriller
savoir didactique, ça m’emmerde, j’aime cher- Il était marié à une Bovary allemande « détes- de Sébastien Marnier sorti en 2016), la
cher par moi-même. Quand un sujet m’inté- table » qui lui a légué une aversion déinitive séquence au lit avec Benjamin Biolay était
pour les « vies cloisonnées, la bourgeoisie, l’en- hard. Mais c’était la seule où il était possible
resse, je lis plus que de raison. »
Elle fait déiler sa vie sur son smartphone, nui, l’immobilité dans le boulot et le couple »… de montrer que cette ille perdait son pouzappant ses deux petits garçons, « ils n’ont À ce grand-père, elle doit le tréma de Foïs et voir. » Elle explique tourner volontiers « les
rien à foutre dans les journaux », leur père, un intérêt jamais démenti pour le béton ban- scènes de cul » : « Elles disent quelque chose
« Lartigau », sur lequel elle n’a nulle envie ché et les architectes Mies van der Rohe ou des personnages. Imposer ma pudeur n’aude s’étendre, et quelques « événements catas- Niemeyer, Gae Aulenti et Carlo Scarpa. « Je rait pas de sens. » Quand elle pose pour un
trophiques » récents. Elle esquisse une vie me prends pour une archi, je me la pète… magazine, c’est une autre chanson. « Je me
dramatique, jamais tranquille, avec la mort de mais je crois que j’ai le sens de l’espace et des fous d’être laide dans un plan bouleversant.
son frère à 32 ans dans un crash d’avion de proportions. » Son obsession du contrôle, de Mais je ne supporte pas de voir un gramme
plaisance, une carrière foisonnante, des cha- la perfection se niche dans les détails. « Je de cellulite sur une photo de presse. » Un
grins d’amour, sans rien détailler. « J’ai tra- suis capable d’hésiter entre cinquante nuances aperçu de la Marina Foïs parfois raide décrite
versé beaucoup de choses sans trop chouiner… de blanc pour mon salon. »
en pointillé par ses amis ? Quiconque a osé
Je me dis que je suis cap et que je ne souffrirai Très connectée et soucieuse de le rester, elle une blague antisémite ou sexiste en sa préplus jamais pour des bêtises. » Elle montre navigue à l’inini sur les blogs de cuisine et de sence en témoignera, elle peut vous clouer
des vestiges en Kodachrome, une villa d’en- mobilier vintage, quand elle ne tweete ou d’un regard d’acier. « Je revendique l’honnêfance près de Naples avec des fenêtres car- n’instagramme pas sur tout, les Louboutin, les teté », proteste-t-elle. Jamais tranquille, tourées, des meubles sur mesure et une table de migrants, le réchauffement climatique, les jours sous contrôle.
5 janvier 2019 — Photos Lea Colombo pour M Le magazine du Monde
26
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Mon “Romand”
de famille.
En janvier 1993, Jean-Claude Romand tuait sa femme, ses deux
enfants, ses parents. Et la France, fascinée, découvrait une vie de
mensonges. En 1995, dans une tout autre famille, Augustin tombait
lui aussi. Des années à escroquer, à s’inventer rendez-vous d’affaires
et placements juteux. Une même mythomanie, les meurtres en moins.
Alors que le 11 janvier, la justice doit se prononcer sur la libération
conditionnelle de Romand, le journaliste Mathieu Palain a décidé
de raconter le parcours d’Augustin, son oncle.
yann le bec
I
l pleut sur prévessin-Moëns (ain). une
pluie froide, qui gifle et rosit les
visages. Nous sommes le 9 décembre,
dans un mois, cela fera vingt-six ans.
Vingt-six ans que Jean-Claude
Romand, asphyxié par son mensonge, a tué ses parents, sa femme et
ses deux enfants avant d’incendier sa
maison. Visible depuis la rue, une
trace noire dans le crépi marque l’incendie sous la toiture. Mille fois
racontée, l’histoire fascine encore, et
chaque fois qu’un menteur fait la
«une», on se rappelle celui qui, pendant dix-huit ans, dans ce coin de la
France riche, au bord de la Suisse,
s’est prétendu cardiologue, interne
des Hôpitaux de Paris et médecin chercheur à l’OMS.
Nous mentons tous, tout le temps. Mais combien se réalisent
dans le mensonge? Combien sont-ils à sourire le dimanche en
famille, à s’entêter dans le rôle qu’ils se sont donné en redoutant qu’un proche ose une question trop appuyée? Combien
sont-ils à craindre d’être démasqués ? Je fêtais mes 8 ans, le
2 juillet 1996, quand, au terme d’un procès suffocant, les
assises de Bourg-en-Bresse condamnèrent Jean-Claude
Romand à la perpétuité. J’ignorais que mon oncle dormait en
taule cette nuit-là, pour des affaires qui racontaient, elles aussi,
le vertige du mensonge. Je l’ai appris plus tard, en 2000, quand
Emmanuel Carrère a publié L’Adversaire (P.O.L). Ma mère a
acheté le livre, a lu une volée de pages et l’a reposé, empêchée
par les larmes. L’histoire lui rappelait celle de ce grand frère
qu’elle visitait au parloir. Appelons-le Augustin. Il partage des
illustrations
points communs avec Jean-Claude Romand, mais lui n’a tué
personne, ce qui le rend absolument différent. Augustin aura
bientôt 64 ans, comme Romand. Lui aussi a quitté l’école brutalement. Il avait le verbe facile, de l’assurance, le train de vie
de ceux qui ont réussi. Quand l’argent est venu à manquer, il
a monté une petite chaîne de Ponzi, empruntant à des amis,
des frères, des oncles, des tantes, sur la foi d’intérêts exorbitants. Comme Romand.
Il a pris une maîtresse, comme Romand, et, à un moment, il a
lui aussi préféré eniler un costume, une cravate et embrasser
sa femme en lui disant à ce soir plutôt que d’avouer la vérité :
il s’était fait virer, il tuait le temps au café, se promenait en
quête du plan qui remplirait le compte joint. Le mur au fond
de l’impasse se rapprochait. Les lics lui tombèrent dessus
avant ceux qui avaient juré sa mort. Sa femme s’en alla avec
les trois gosses sous le bras, il fut condamné et incarcéré une
première fois en 1995. Escroquerie, abus de coniance, usage
de faux. Trois ans ferme au total. À sa sortie, il se tourna vers
Dieu, comme Romand, et c’est parmi les idèles de l’Église
évangélique qu’il rencontra sa deuxième femme. Une Suisse.
Il la suivit de l’autre côté de la frontière et vit avec une dette
colossale sur le dos. Voilà ce que je savais de son histoire.
Un jour, ma mère me raconta ses rendez-vous au parloir : « Je
me préparais sur la route pour ne pas paraître triste, mais
lui n’avait pas l’air malheureux. Il faisait toujours bonne
igure, Augustin, il n’a jamais décrit la prison comme une
souffrance. Plutôt comme s’il y était extérieur. Comme si ça
arrivait à quelqu’un d’autre. » Augustin n’a jamais avoué.
Face aux évidences, il s’est drapé dans l’innocence : on l’avait
manipulé, c’était le dindon de la farce, d’ailleurs il allait se
venger, laver son honneur devant la justice. Il en parlait beaucoup en 2011, quand un accident vasculaire cérébral le •••
••• plongea dans le coma.Au réveil, il avait perdu la parole. Or,
c’est précisément ce qu’attendaient ses parents, ses frères et
sœurs, ses enfants : qu’il parle. Un jour, peut-être, espéraientils, Augustin nous le dira dans le blanc des yeux : « Vous méritez la vérité, voilà ce qui s’est passé… »
En 2015, il a eu 60 ans. La famille a voulu envoyer un colis en
Suisse, plein de cadeaux « faits main ». Ils sont presque tous
musiciens du côté de ma mère, ils n’ont eu aucun mal à enregistrer des reprises des Beatles, son groupe préféré.
Moi, on m’a dit : « Toi, le journaliste, t’as qu’à faire son
portrait ! »
On n’écrit pas un portrait avec une date de naissance et un
numéro de sécurité sociale. Il faut rencontrer la personne,
contacter ses proches, ses ennemis, percer l’écorce pour entrevoir un brin de vérité. À la place, j’ai envoyé une lettre qui
commençait ainsi : « Je suis ton neveu et l’on ne se connaît pas.
On m’a demandé si je pouvais écrire quelque chose pour marquer le coup. Je t’avoue que j’ai hésité. Pas parce que je n’en
avais pas envie, mais parce qu’à bien y réléchir quel souvenir, triste ou heureux, avons-nous partagé, toi et moi, ces
vingt-sept dernières années ? » Ensuite, le ton s’allège, j’essaye
même d’être un peu drôle.
En apprenant que Romand demandait à être libéré, j’ai relu la
lettre. Il n’y a pas grand-chose dedans. Puis j’ai repensé à cette
histoire de portrait. Pour comprendre comment le mensonge
avait pris possession de mon oncle, il fallait tout reprendre. J’ai
pensé que les secrets étaient aussi dangereux pour une famille
que les termites pour une maison – ils vous rongent l’intérieur
en silence, et un jour, quand on n’y pense plus, tout s’écroule
dans le fracas –, alors j’ai posé des questions.
À son procès, Romand avait raconté qu’enfant il dissimulait
son angoisse à ses parents : « Ils auraient été prêts à m’écouter
sans doute, mais je n’ai pas su parler… et, quand on est pris
dans cet engrenage de ne pas décevoir, le premier mensonge en
appelle un autre, et c’est toute une vie… »
A
ugustin est l’aîné de la fratrie. Pendant
deux ans, il a été l’enfant seul, désiré,
choyé, puis deux paires de jumeaux
ont débarqué. Cinq gosses en quatre
ans. D’enfant roi, il est devenu l’enfant de trop, celui qui se demande ce
qu’il a fait de son jumeau puisque dans cette famille les
enfants viennent par paires. « Je crois qu’Augustin, pour se
consoler des carences affectives, s’est mis à inventer des choses
pour cacher la réalité », avance Laurent, son petit frère
devenu chercheur, spécialiste de l’enfance en danger.
«Quand on était internes, il venait parfois me tirer la manche :
“Oh ! Y a Untel, là, je lui ai dit qu’on avait une 404 à la
maison, alors, s’il te demande, tu dis que oui, hein, on a une
404.” Il s’est réfugié dans le rêve et, de bon cœur, pour lui le
rêve est devenu réalité. »
Le premier accroc dans sa vie intervient en terminale. Viré à
deux semaines du bac pour avoir tiré sur un joint lors d’une
sortie scolaire. Il entre sans diplôme à la Société générale,
une petite agence dans l’Essonne, et tout s’accélère : service
militaire, mariage, enfants. Il n’a pas 25 ans, il est deux fois
père. La banque lui va bien. Une belle gueule, le sourire
séducteur, très vite on lui conie la gestion de portefeuilles.
Les grosses fortunes. « Il avait l’impression que son salaire
à lui ne suivait pas, raconte Jean, son petit frère. Un jour, il
a reçu une proposition d’un concurrent, l’Épargne de France,
et il a posé sa démission. »
Augustin vendait
des produits
financiers, de
l’immobilier. Le fric
rentrait. Il voyait loin.
Un dimanche midi,
il avait lancé :
“Un million de francs,
pour moi, c’est comme
un kilo de patates.”
Mon grand-père, un Lorrain entré à la SNCF à 15 ans, ne saute
pas de joie en apprenant la nouvelle :
« Tu seras salarié, au moins ?
– Non, payé à la commission. Mais c’est vachement mieux !
– Et quand t’auras pas d’affaires ?
– Oh ! là, là, t’es pessimiste ! »
Augustin vendait des produits inanciers, beaucoup d’immobilier. Le fric rentrait. Il voyait loin. Un dimanche midi, il avait
lancé : « Un million de francs, pour moi aujourd’hui, c’est
comme un kilo de patates. » Mon grand-père avait alors désigné la poêle d’un coup de menton : « Sers-toi au lieu de dire
des conneries. Avec la blanquette, y en a pour 500 000 francs
de pommes de terre. »
Augustin emménage à Versailles. Là-bas, ses clients sont architectes, chefs d’entreprise, médecins… Il les croise le weekend, dans les rallyes où vont les enfants. Jean, chanteur lyrique
et accordeur de piano, se souvient d’avoir été invité par l’un
de ses riches amis, qui voulait faire régler le piano de sa propriété bordelaise.
« Augustin m’attendait à l’aéroport, au volant d’une Rolls
Phantom.
“T’as gagné au loto ? je lui lance.
– C’est la sienne, il me la prête.
– Mais tu fais quoi pour lui ?
– De la déiscalisation. Il se sent pressurisé, je fais en sorte
qu’il paye moins d’impôts.”
Entourée d’une pinède de sept hectares, la maison était posée
de plain-pied devant la piscine et le Jacuzzi. Ça brillait dans
les yeux d’Augustin. C’était la vie qu’il voulait. »
Mon oncle prend alors une grande maison neuve, à Plaisir.
Il change de montre, accroche des tableaux aux murs,
achète des canapés en cuir, des chandeliers. « Quand il
avait une panne de voiture, se souvient Jean, il n’allait pas
au garage du coin. Il te disait : “J’ai un copain au Mans
qui prépare les moteurs des 24 Heures. Il va me régler ça”. »
Nous sommes à la in des années 1980. Porté par une •••
29
5 janvier 2019 — Illustrations de Yann Le Bec pour M Le magazine du Monde
30
••• spéculation extraordinaire, l’immobilier s’envole en
région parisienne. Les banquiers se gavent. Jusqu’en 1991.
La guerre du Golfe a éclaté, le marché s’effondre. Plus rien
ne se vend. On arrive ici au moment où tout est encore possible. Il faut imaginer un carrefour avec deux routes qui partent au loin. Prendre à gauche, c’est dire la vérité, avouer la
crise et réduire la voilure. Prendre à droite, c’est laisser le
mensonge plonger ses racines dans votre vie si profondément que la marche arrière semble impossible. Posté à ce
carrefour, Romand avait choisi de dire qu’il avait réussi son
examen, il passait en troisième année de médecine. Augustin, lui, fait comme si tout allait bien.
« C’est là qu’il s’est mis à emprunter de l’argent, se souvient
Jean. La tante Colette, la tante Janine, les parents. Pour une
affaire juteuse, il avait besoin des 50 000 francs de mon
PEL. Il me disait : “Je te les rends avec intérêts le mois
prochain, t’inquiète pas”. » Romand aussi vivait sur l’argent
des autres. Il promettait un taux à 18 % par le biais d’une
mystérieuse banque à Genève. « Je l’avais prévenu, je ne
pouvais pas abandonner cet argent. Il a eu vachement de
mal à me rembourser. J’ai compris plus tard qu’il l’avait
fait en prenant à d’autres. »Pour comprendre, il faut revenir
chez les grands-parents. Dans la tempête, ils ont remboursé
ceux qu’ils connaissaient, mais la dette était immense,
Augustin lui-même était incapable d’en déterminer l’ampleur. Deux, trois millions de francs (l’équivalent de 400 000
à 600 000 euros environ) ? Sans doute plus.
Illustrations de Yann Le Bec pour M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Ce dimanche, après la messe et un plat de choucroute, ma
grand-mère étend ses jambes fatiguées sur le vieux canapé à
fleurs. Mes oncles, Patrick et Laurent, sont venus pour le
café.« Un jour, avec ta mère, on a débarqué chez lui à
l’improviste, se souvient Patrick. La maison n’était plus
assurée. Y avait plus d’électricité, plus de frigo, plus de téléphone, ils s’éclairaient à la bougie. Les gamins avaient été
renvoyés de la cantine. » Le matin, pour se faire une tartine, il
fallait récupérer le beurre à la fenêtre, marqué par les becs
d’oiseaux. « On avait emmené Augustin au supermarché :
“Allez, maintenant, c’est bon, dis-nous.” Il semblait étonné :
“Vous rigolez ? J’attends un gros chèque du roi de l’immobilier. Le type a construit Monaco ! C’est rien du tout, ça.” »
Laurent se coupe une part de tarte et ressert du café. « Il fallait à tout prix inventer ce qui devait tenir sur le moment.
Augustin, il venait ici avec des papiers en allemand, disant
qu’une grosse somme en deutschemark allait tomber… ça ne
tenait pas la route, mais il y mettait une telle conviction que
ne pas le croire, c’était l’attaquer. »
Il est inutile d’essayer de convaincre un mythomane que ce
qu’il raconte est faux. Un jour de 1995, mon oncle s’est fait
arrêter. Il a reçu un numéro d’écrou et s’est retrouvé dans
une cellule à Fleury-Mérogis. Pour se sortir de là, il a pris
Jean-Yves Liénard comme avocat. À l’époque, le ténor
défendait Bernard Tapie dans l’affaire des matchs truqués,
on le voyait beaucoup à la télé. « Je lui avais proposé de
réclamer une sauvegarde de justice, dit Laurent. Il fallait
demander une expertise psychiatrique pour attester que sa
responsabilité était atténuée, du fait de sa maladie. »
« Quelle maladie ?, je demande.
– La mythomanie. On la retrouve dans tous les manuels de
psychiatrie, le DSM-5, la CIM-10… C’est une maladie. Je lui
ai proposé de se mettre sous tutelle, mais ça l’a blessé. Il m’a
dit : “Je suis pas François”. »
François, le handicapé de la famille.
« Ça lui aurait évité la prison », soufle ma grand-mère.
« Il a très clairement préféré la prison. À la fois parce qu’elle
l’arrêtait dans son délire et parce qu’elle le protégeait des
gens, assez nombreux, qui voulaient lui faire la peau. »
« J’ai reçu des coups de il ici, lâche-t-elle en désignant le
téléphone qui n’a jamais quitté l’entrée. Un restaurateur de
Versailles, il m’a dit : “Votre ils, je vais payer un tueur pour
le descendre. Vous étonnez pas de le retrouver dans le caniveau !” Eh ben, tu sais, faut résister. Faut résister… » Sa voix
se brise, et, pendant un moment, on n’entend plus que la pendule, dans l’angle, qui égrène les secondes.
La vie de Jean-Claude Romand était comme un artichaut
constitué de couches de mensonges. Vous pouviez l’effeuiller, petit à petit, à la in il ne vous restait plus rien. Pas
de noyau. Sous la fable, le vide. Mon oncle n’a pas tout
inventé. Sentant le mur dans son dos, il était comme ce type
qui perd au casino et se met à tout miser sur un nouveau
numéro, et encore un, prenant l’argent des spectateurs à sa
table en promettant que la prochaine sera la bonne. C’est une
fuite en avant. Jusqu’au bout, on espère que la roue va tourner. Que la chance nous sauvera.
J’ai appelé Fabienne, celle qui a vécu tout cela à ses côtés. La
dernière fois qu’elle m’a vu,c’était en 1990,j’avais un an et demi.
Elle a été surprise. «C’est vieux, je suis passée à autre chose.» On
a quand même pris rendez-vous le lendemain pour en parler.
«Je n’ai pas dormi, m’a-t-elle dit. J’y ai repensé toute la nuit.»
Des lashs de perquisitions et d’interrogatoires sont revenus.
V
oyages à Rome, LeningRad, gRands Restau-
Rants, nuits dans Les cinq-étoiLes, Jean-
Claude Romand a perdu les pédales en
tombant amoureux d’une autre femme
que la sienne. Fabienne dit que, pour
Augustin, c’était pareil. « En septembre 1989, un DC-10 d’UTA explose au-dessus du Niger.
Un de ses clients était parmi les passagers. La veuve, Nicole,
a géré les papiers avec Augustin. Il en est tombé fou amoureux. À partir de là, je me suis battu contre des montagnes. »
Elle se souvient de l’entendre raconter devant la famille au
grand complet à quel point la Corse était belle et la chance
qu’il avait d’avoir un boulot qui lui permettait de voyager, alors
qu’il y avait passé la semaine avec sa maîtresse. « Quand il
s’est fait renvoyer d’Épargne de France, il me l’a pas dit. Par
orgueil. C’est le pire des défauts, l’orgueil. Je l’ai su en achetant mes clopes au tabac. Le gérant m’a prise par le bras et
m’a lancé : “Les ardoises de votre mari, faut les payer !”
Pareil chez l’épicier. Augustin passait ses journées au café. »
Fabienne parle d’une «spirale du mensonge» qui ravage tout.
Il a fallu la prison pour qu’elle parte. «Je suis retournée chez ma
mère parce que les enfants trinquaient. Jérôme avait le visage
ravagé par un psoriasis, le dermato m’avait dit : “C’est un choc
psychologique.” Et Vincent avait cessé de parler. Il a mis plus
d’un an avant de se remettre à sourire.»
Voyant le niveau de vie que lui offrait Augustin, Fabienne
avait quitté l’armée – un poste dans les bureaux – après la nais-
“Quand il s’est fait
renvoyer, il me l’a pas
dit. Par orgueil. Je l’ai
su en achetant mes
clopes. Le gérant m’a
prise par le bras : ‘Les
ardoises de votre mari,
faut les payer!’”
La femme d’Augustin
sance du troisième. Il a fallu tout reprendre à zéro. Un type aux
impôts a fait annuler sa dette. Une assistante sociale l’a épaulée. Elle a été pionne dans un collège. Ouvrière à l’usine. «Je
suis tombée de haut, mais je me suis rendue compte que je vivais
en apnée depuis des années.»
Les enfants sont grands à présent. Valérie, l’aînée, a 43 ans.
Jérôme, 39. «Mon grand-père devait avoir des doutes, il avait
insisté pour voir le bureau de mon père à l’Épargne de France,
se souvient Valérie. Y avait rien dessus. Pas un pot à crayons.
Rien.» Avec Jérôme, elle s’était lancée dans une fouille complète des affaires de son père. «Pour comprendre.» Ils avaient
ouvert les tiroirs, vidé l’attaché-case. Ils ne savaient pas ce
qu’ils cherchaient. Valérie a su par hasard qu’il était incarcéré.
« J’étais en vacances. J’en avais marre des mensonges, du
doute, des problèmes. J’ai dit non, je ne rentre pas.» Valérie se
tait un instant, et pleure dans le téléphone. « J’ai pas été au
parloir. J’y suis pas allée du tout. Je le regrette, mais j’avais
17 ans, je voulais garder une belle image de mon père. Je pensais pas que ça le ferait souffrir.»
Quand la famille s’est mobilisée, il y a trois ans, pour envoyer
ce gros colis d’anniversaire, Jérôme n’a pas voulu en entendre
parler. Il n’a rien envoyé à son père. C’est un écorché qui a vu
son monde s’effondrer à 15 ans. Il aurait pu déraper, sombrer
dans la délinquance. Ouvrier à l’usine Peugeot de Sochaux, il
s’est marié, a fait des enfants. «Pendant longtemps, je me suis
senti assez fort pour lui rentrer dans le lard. “OK, t’as eu peur,
mais comment tu t’es foutu là-dedans ? T’avais deux options,
t’en aller et nous laisser tranquilles ou arrêter les conneries et
reprendre au début, quand on vivait bien.”
– Qu’est-ce qui s’est passé ? je demande.
– Mon père, il comprenait les gens. Il t’aurait fait vendre ta
dernière chemise. C’est quelqu’un de gentil, il a jamais voulu faire
de mal, mais il a plongé dans un monde qui le dépassait…»
Jérôme soufle dans le téléphone. L’AVC, en 2011, ça a été le
coup de grâce. « On en a chié pendant des années, et maintenant on a un père qui parle plus ? C’est trop facile, ça… »
Puis après un soupir : « Un ami m’a dit que ça arrivait, parfois, de retrouver la parole après huit, dix ans de silence…
Y a peu d’espoir, hein, je sais. Mais on n’a plus que ça. »
trace, qu’il y aille. il va très vite
L’homme qui, en
ce mois d’avril 1987, répond
avec confiance au journaliste
du New York Times est alors le
favori de la primaire démocrate
américaine pour l’élection présidentielle de 1988. « Front runner » est même le qualiicatif avantageux qui lui colle à la peau. Quelques semaines plus tard, Gary Hart
stoppe nette sa campagne, terrassé par un scandale d’adultère qu’il
n’a pas vu venir, et qui sonne le glas du gentleman’s agreement entre
les médias et Washington autour du secret entourant la vie privée des
élus. Le sénateur du Colorado devient le protagoniste involontaire
d’un moment de bascule aux États-Unis : désormais, le journalisme
politique, dans son expression majoritaire, ne consiste plus à analyser
le programme d’un candidat mais à interroger sa personnalité et, au
bout du chemin, à dévoiler ce qu’elle pourrait dissimuler.
C’est ce moment précis qu’ausculte le film de Jason Reitman,
The Front Runner (en salle le 16 janvier). Et en particulier ces
deux semaines qui amenèrent Gary Hart à jeter l’éponge en
mai 1987, après avoir été photographié en compagnie de sa maîtresse
d’un jour. Hart y arbore un tee-shirt siglé d’un « Monkey Business »,
du nom du yacht dont ils viennent de débarquer. Cette expression
américaine, que l’on pourrait traduire en français par « une affaire
louche », est aussi le titre d’une des meilleures comédies des Marx
Brothers. Et, accessoirement, le terme qui résume pour beaucoup
la carrière politique de Gary Hart.
En 1987, Gary Hart est, à 50 ans, sur une trajectoire irrésistible.
Arrivé en politique dans les années 1960, façonné par les idéaux de
cette décennie, il est encore jeune, expérimenté, et cherche à ancrer
s’ennuyer.”
son pays dans le xxie siècle. Il estime indispensable le passage à une
économie fondée sur l’information et les nouvelles technologies,
quand ses adversaires se montrent encore obsédés par la sidérurgie
et l’Union soviétique. Le candidat démocrate anticipe également
une nouvelle ère du terrorisme, en particulier islamiste, où les États
ne se trouveraient plus à la manœuvre. Mais ses plans visionnaires
se trouvent soudain éclipsés par le brouhaha de sa relation adultère,
et la honte de passer quasiment du jour au lendemain du statut de
lamboyant possible vainqueur à celui de perdant infâme. Il devient
alors cet homme qui a tourné le dos à son destin faute d’avoir su
dominer ses pulsions.
Matt Bai a beau avoir écrit le livre de référence sur cette campagne
avortée, All the Truth is Out: The Week Politics Went Tabloid
(publié aux États-Unis en 2014), et passé pour cela des dizaines
d’heures en compagnie de l’ancien sénateur du Colorado, il arrive
toujours à la même conclusion : il ne connaît pas cet homme. L’exjournaliste du New York Times espérait enin s’en faire une idée
plus précise lorsqu’il a organisé, en septembre, une projection de
The Front Runner, ilm qu’il a coécrit avec Jay Carson, ancien attaché de presse d’Hillary Clinton (lors des primaires démocrates en
2007) et consultant pour la série House of Cards, qui se déroule à
la Maison Blanche.
Mais après la projection, qui a eu lieu au domicile de Gary Hart, dans
le Colorado, une seule question préoccupait l’ancien candidat : comment Hugh Jackman, la vedette de X-Men, Prisoners et Logan,
avait-il travaillé pour l’incarner ? La coupe de cheveux de l’acteur
lui semblait étrange – trop plate, pas assez de volume, un problème
de teinte aussi. Mais le phrasé, lent, très posé, de l’Australien l’a
impressionné : il imitait à la perfection la manière de parler de
l’homme politique. L’octogénaire s’est ensuite replongé dans ses
pensées, le regard ixé sur son chocolat chaud, sans ajouter un •••
Et le sexe entra en politique.
En avril 1987, Gary Hart se voit déjà à la Maison Blanche. Favori de la
primaire démocrate, les sondages lui prédisent une victoire à la présidentielle
l’année suivante. Mais tout s’effondre en deux semaines après la révélation
de ses infidélités par la presse. L’événement, qui inspire le film “The Front
Runner”, en salle le 16 janvier, peut sembler anecdotique à l’ère de Trump.
Mais il a marqué un tournant dans le journalisme politique américain,
lancé depuis dans une course au sensationnalisme. Samuel Blumenfeld
par
Ira Wyman/Sygma/Getty Images. Bryan Kelsen/AP/Sipa. Steve Liss/The LIFE Images Collection/Getty Images. Denver Post/Getty Images
S
i quelqu’un veut me suivre à la
33
1
3
4
2
Sénateur du Colorado et favori
de la primaire démocrate pour la
présidentielle de 1988, Gary Hart
pose en famille (1, avec son
épouse en 1986 ; 2 et 3, avec son
épouse et sa fille en avril 1987).
La révélation de sa liaison avec
l’ancienne Miss Caroline du Sud
Donna Rice le contraindra
à stopper sa campagne
(4, la « une » du National Enquirer
du 2 juin 1987).
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
34
1
2
Le 8 mai 1987, Gary Hart
se retire de la course
à la Maison Blanche (1 et 2).
Michael Dukakis (3) remportera
la primaire démocrate. Avant
d’être battu par George Bush.
3
“Désormais, la règle
de base consiste à tout
faire pour éviter de subir
le même destin que
Gary Hart. Il faut partir
du principe que les
journalistes cherchent
toujours à vous baiser.
Un candidat doit mentir
autant que possible.”
Jay Carson, coscénariste de The Front Runner et ancien attaché de presse de Hillary Clinton
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Denver Post/Getty Images. Steve Liss/The Life Images Collection/Getty Images. Jim Mone/AP/Sipa. Aaron Tomlinson/AP/Sipa
••• mot. « Je ne saurais jamais qui est cet homme », conclut, dépité,
Matt Bai. « L’épisode Hart, poursuit le coscénariste de The Front
Runner, ressemble à une histoire classique d’hubris. Voilà un individu en route vers la Maison Blanche, déiant les médias de trouver
quoi que ce soit dans sa vie privée quand nous savions tous, du
moins à l’intérieur de la communauté journalistique, que ce candidat rencontrait des problèmes dans son couple. Et il se retrouve sur
une photo avec une femme deux fois plus jeune que lui sur ses genoux.
La question la plus évidente serait : comment un type aussi intelligent
a-t-il pu se montrer à ce point idiot ? » Matt Bai cite alors trois présidents démocrates ayant eu des relations extraconjugales, avant et
pendant leur présidence : Franklin D. Roosevelt, John F. Kennedy
et Lyndon B. Johnson. « Dans ses Mémoires, Theodore H. White,
l’un des plus importants chroniqueurs de la vie politique américaine
de la seconde moitié du xxe siècle, estimait avec quasi-certitude que
parmi les candidats à l’élection présidentielle qu’il avait suivis, seuls
trois – Harry Truman, George Romney et Jimmy Carter – n’avaient
jamais eu de relations extramaritales. White, comme ses confrères,
considérait alors ce genre d’affaires hors sujet. Il était impensable
d’évoquer l’adultère d’un candidat. »
Sauf qu’en 1987 la donne a changé. Le scandale du Watergate et la
démission du président Richard Nixon, en 1974, ajouté à la prise de
conscience de ce qu’avait été la guerre du Vietnam, ont modiié le
regard des électeurs américains sur leurs dirigeants. L’exigence de
transparence s’applique désormais à leur vie privée. « Les années 1960,
précise Matt Bai, ont été celles de la révolution sexuelle. C’est aussi
durant cette décennie qu’ont émergés les mouvements féministes.
Durant une bonne partie du xxe siècle, l’adultère restait un comportement peu remis en cause, largement accepté. John F. Kennedy et
Lyndon B. Johnson se trouvèrent au pouvoir durant une époque très
bien décrite par la série Mad Men. Sauf que, de la même manière que
le mouvement des droits civiques modiiait notre comportement visà-vis de la population noire, les mouvements féministes redéinissaient l’adultère, sous un jour plus négatif. »
Enin, dernier facteur, et pas le moindre : la modiication des pratiques
journalistiques. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux enquêteurs
du Washington Post qui avaient révélé l’affaire du Watergate, étaient
devenus les journalistes les plus respectés du pays. Or, le statut d’icône
de ces deux hommes reposait sur la révélation d’un scandale. « Il
n’existait, précise Matt Bai, rien de plus important pour un journaliste que de mettre à nu les mensonges d’un homme politique. Chez
Richard Nixon, cette révélation portait un enjeu. Mais, dans le cas
de Gary Hart, ses mensonges n’avaient aucune importance. »
Gary Hart ne pensait pas autrement. Lorsqu’il répondait à
E.J. Dionne, le journaliste du New York Times chargé d’écrire son
portrait, il n’aurait pu imaginer une seule seconde le scandale à
venir. Il ignorait alors qu’un journaliste du Miami Herald était déjà
au courant de l’affaire du « Monkey Business ». Et avait été informé
que Donna Rice, l’ancienne Miss Caroline du Sud en compagnie
de qui il avait été aperçu sur le bateau, devait se rendre dans l’appartement du candidat à Washington. Installé plusieurs nuits
durant, en compagnie d’un photographe, devant le domicile, le journaliste avait ini par apercevoir Donna Rice y entrer. Celle-ci était
sortie par la porte de service, sans passer la nuit chez le candidat.
Le reporter en avait conclu le contraire, ne voyant pas réapparaître
la jeune femme. Quant à Gary Hart, alerté par une présence inhabituelle devant chez lui, il avait ini par sortir, habillé en survêtement, pour découvrir les deux indiscrets transformés en agents de
surveillance. La scène, reconstituée dans The Front Runner à partir
des photos prises par le Miami Herald, est digne d’un vaudeville
et apparaît, avec le recul, incroyable pour ce qu’elle dit du métier
de journaliste et des avanies dans lesquelles peut tomber un candidat à la stature d’homme d’État.
Par une étrange coïncidence, l’enquête du Miami Herald est sortie le
même jour que le portrait du New York Times, le 3 mai. Le journaliste
du quotidien loridien avait eu accès à la phrase dévastatrice du candi-
dat, invitant les journalistes à le suivre à la trace, et l’avait insérée dans
l’enquête. Gary Hart devenait ainsi responsable de son malheur.
Le lendemain de la publication du papier du Miami Herald, le candidat, en campagne dans le New Hampshire, donnait une conférence
de presse en urgence. « Avez-vous déjà commis un acte d’adultère ? »,
lui demande l’envoyé spécial du Washington Post. Cette question,
autrefois impensable de la part d’un journaliste travaillant pour un des
plus prestigieux titres américains, cachait un non-dit. Le quotidien
s’apprêtait à sortir quelques jours plus tard, en pages intérieures, une
enquête sur la vie privée de Gary Hart où serait révélée une relation
adultérine plus ancienne. C’est la publication annoncée de cette
enquête du Post qui amènera le favori pour la primaire démocrate à
suspendre sa campagne le 8 mai. Pourtant, il restait encore à ce
moment-là en bonne place dans les sondages, une majorité d’Américains estimant que la vie privée des hommes politiques devait rester
conidentielle. Mais la symbolique d’un papier à charge du Washington
Post aurait été trop forte, la pression médiatique sur l’épouse et la ille
de Hart trop insupportable.
Des années plus tard, Ben Bradlee, le légendaire rédacteur en chef du
Washington Post, a expliqué à Jay Carson, le coscénariste de The Front
Runner, le virage amorcé par son journal vers un traitement tabloïd de
l’actualité. Les grands journaux comme le Post ne pouvaient plus dicter
seuls les règles prévalant à la couverture d’une campagne électorale et
déinir ce qui est digne d’une enquête et ce qui ne l’est pas. Un petit
journal comme le Miami Herald détenait un pouvoir impensable auparavant. Il fallait désormais suivre la tendance ou disparaître.
L
e discours d’adieu de Gary Hart – une cHarGe
contre les médias, avec le danGer pour l’amérique
de se retrouver, au nom d’une certaine transparence, avec des leaders incompétents – était
passé inaperçu. Seule importait l’annonce qu’il
se retirait de la course à la présidence. Ce testament politique avait pourtant marqué Jay
Carson. Et les mots résonnent encore dans la
tête du coscénariste de The Front Runner. «C’était d’une dignité exemplaire. J’ai dû couvrir un paquet de scandales dans ma vie. Pendant
longtemps, j’étais le gars à la porte duquel on frappait quand vous étiez
vraiment dans la merde. J’ai tout de même été l’attaché de presse pour
les campagnes de Bill et Hillary Clinton, et j’ai eu mon lot de problèmes
à régler. Dans un monde post-“Monkey Business”, la règle de base
consistait à tout faire pour éviter de subir le même destin que Gary Hart.
Il fallait partir du principe que les journalistes cherchaient toujours à
vous baiser. Un candidat devait mentir autant que possible.»
Sauf que, là, Gary Hart avait insisté pour être seul, sans se cacher derrière
sa famille. Est-il possible que l’homme qui deviendrait consultant sur
les questions de sécurité, docteur en philosophie et romancier n’ait pas
saisi l’époque dans laquelle il évoluait? À moins qu’il n’ait pas été prêt
à en accepter les nouvelles règles. Hart retournera d’ailleurs brièvement
dans la course pour les primaires démocrates en décembre 1987, pour
plafonner à moins de 5 % des suffrages. «Lorsqu’un candidat se trouve
dans une situation délicate, explique Jay Carson, il vous supplie : “Ditesmoi ce que je dois faire, j’obéirai à la lettre.” Ma réponse est toujours :
“Vous devez vous pointer devant les caméras avec femme et enfants.”
C’est une chose épouvantable, mais c’est le prix à payer pour étouffer un
scandale. Gary Hart n’aurait jamais accepté de faire un truc pareil.
Mais désormais les candidats sont prêts à tout pour survivre. Cela dit
quelque chose de la politique qui me déplaît profondément.»
Le 8 novembre 1988, le républicain George Bush, alors vice-président
de Ronald Reagan, devenait le quarante et unième président américain,
élu largement face au démocrate Michael Dukakis. Quand Gary Hart
était encore dans la course, les sondages lui donnaient, en cas de duel
avec le candidat républicain, 13 points d’avance sur son adversaire.
The Front Runner (1 h 52), de Jason Reitman. Avec Hugh Jackman. En salle le 16 janvier.
Ci-contre,
la danseuse
Helen
Washington
dans l’objectif
d’Isaac Sutton
en 1971.
Page de droite,
un modèle
photographié
en 1965
par Moneta
Sleet Jr.
Isaac Sutton et Moneta Sleet Jr/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
37
Un rêve afro-américain.
Des magazines pour le public noir-américain qui parleraient aussi bien de beauté que de
politique…Telle était la vision du fondateur du mensuel “Ebony” et de l’hebdomadaire
“Jet” après-guerre. Ces titres ont accompagné autant qu’ils ont façonné l’émancipation
des Afro-Américains et publié de prestigieux photographes tels que Moneta Sleet Jr
et Isaac Sutton. Une sélection tirée de leurs archives est exposée à Milan.
photos
Moneta Sleet Jr
et
ISaac Sutton —
texte
StéphanIe le BarS
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
B
arrées du bandeau rouge
portant le titre de la revue,
les « unes » iconiques
d’ Ebony ont accompagné
des décennies de culture et
de luttes afro-américaines. Des couples glamour, des
artistes reconnus, des sportifs conquérants, des mannequins célébrant la beauté noire : les couvertures
devaient symboliser la marche en avant d’une communauté longtemps restée dans l’ombre du rêve américain.
Parfaite incarnation de cette ascension sociale offerte
aux plus audacieux, John H. Johnson, fondateur visionnaire du mensuel Ebony, en 1945, puis de
l’hebdomadaire Jet, en 1951, revendiquait le rôle émancipateur de son projet éditorial et commercial.
C’est une inime partie de cette mémoire que l’exposition « The Black Image Corporation », qui se tient
jusqu’au 14 janvier à la Fondation Prada, à Milan, fait
renaître. Parmi les millions de clichés conservés au siège
de la Johnson Publishing Company, à Chicago, l’artiste
Theaster Gates a pioché des œuvres des célèbres photographes afro-américains Moneta Sleet Jr et Isaac Sutton.
Réputé pour sa couverture de la lutte pour les droits
civiques dans les années 1960, Moneta Sleet Jr fut le premier photographe noir à recevoir le prix Pulitzer, en 1969,
pour son cliché de Coretta Scott King, lors des funérailles
de son mari, Martin Luther King Jr. Ami et conident de
nombreuses stars noires des années 1950 aux années
1980, Isaac Sutton fut l’un des photographes attitrés de
la Johnson Publishing Company, auteur de milliers de
clichés. Les photographies sélectionnées par Gates évoquent à la fois l’insouciance, le quotidien et les drames
de l’Amérique des années 1950, 1960 et 1970 : l’audace
des mannequins et l’énergie des artistes noirs, mais aussi
la ségrégation et la lutte pour les droits civiques.
Dès les années 1950, le siège de Chicago devient le passage obligé des personnalités qui comptent dans la
communauté afro-américaine. Le mensuel assume son
intention : faire émerger et reconnaître une classe
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
moyenne noire, consommatrice, sensible à la mode et à la
culture du moment. Johnson ambitionnait de faire
d’Ebony l’équivalent pour le public afro-américain des
magazines Life ou Look, notamment auprès des annonceurs, en offrant une vision plutôt optimiste des
évolutions de la société. Il convainc les grandes marques
d’y promouvoir leurs produits, portés par des mannequins
noirs, à une époque où ces derniers sont absents des
revues mainstream. Mais, dans une Amérique toujours
racialement ségréguée, la mode, les produits de beauté et
le monde du spectacle ne pouvaient sufire. L’actualité
politique et la vie intellectuelle portée par des penseurs
afro-américains s’immiscent dans les pages du magazine.
Durant un an, entre 1957 et 1958, Martin Luther King y
tient une chronique régulière, répondant aux questions
des lecteurs sur la vie quotidienne, la foi, les relations
interraciales… En 1963, un numéro spécial célèbre le
centenaire de la Proclamation d’émancipation des
esclaves promulguée par Abraham Lincoln. Depuis, régulièrement, à côté des photos de stars et des conseils
beauté, des questions d’actualité sur les violences policières, la ségrégation ou le vote noir interpellent le lecteur
en couverture du magazine. Et, chaque année, il dresse la
liste des 100 personnalités noires les plus inluentes.
Quant à l’hebdomadaire Jet, il s’est rendu célèbre en
publiant en « une » la photo du corps torturé du jeune
Noir Emmett Till, tué en 1955 dans le Mississippi par
deux hommes blancs, et en assurant la couverture des
luttes pour les droits civiques. Tout en conservant sa
rubrique populaire, « La beauté de la semaine », qui
donne à des anonymes l’occasion de publier leur photo
où ils posent en maillot de bain, Jet assure défendre
l’émancipation des femmes. Depuis 2014, cette publication est disponible seulement sur Internet. En 2016,
la Johnson Publishing Company a vendu ses deux magazines et, in d’une époque, mis en vente ses archives
photographiques.
« The Black Image Corporation »,
jusqu’au 14 janvier, à la Fondation Prada, à Milan.
Isaac Sutton/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
38
La chanteuse
et actrice
Freda Payne
photographiée
par Isaac Sutton
en 1975.
40
Ci-contre,
un modèle
photographié
en 1968 par
Moneta Sleet Jr.
Moneta Sleet Jr et Isaac Sutton/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
Page de droite,
un modèle
photographié
en 1968 par
Isaac Sutton.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
43
Page de gauche,
les funérailles de
Martin Luther King
le 9 avril 1968
à Atlanta.
Ci-dessous,
la styliste Ann
Lowe en 1966.
Moneta Sleet Jr/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
Les deux images
sont de Moneta
Sleet Jr.
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
44
Ci-contre,
une photo de
mode de 1973.
Page de doite :
une photo de
mode de 1968.
Les deux images
sont de Moneta
Sleet Jr.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Moneta Sleet Jr/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
Isaac Sutton/Courtesy Johnson Publishing Company, LLC. All rights reserved
46
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Page de gauche,
l’ancienne
religieuse
catholique
Saundra
Willingham
photographiée en
1968 pour Ebony
par Isaac Sutton.
Ci-contre, extrait
d’un reportage
d’Isaac Sutton
dans la prison de
Cook County à
Chicago, en 1958.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
49
Ma petite inluence…
créatrice de mode, coach sportive ou chef cuisinière… Les marques font
de pLus en pLus appeL à des expertes inconnues du grand pubLic pour
faire connaître Leurs produits auprès d’une cibLe définie. efficace sans
coûter cher, cette micro-infLuence Limite aussi La prise de risque.
par
Maud Gabrielson —
illustrations
Marylou Faure
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
50
E
n octobre, la
marque maje
organisait un
grand dîner
dans ses nouveaux locaux
parisiens pour célébrer ses
20 ans. Baigné dans une
lumière feutrée, le pianiste
branché Mattias Mimoun
reprenait des tubes pop tandis
que la brigade du restaurant
Balagan déroulait son menu
festif aux accents israéliens.
Sur la liste des invités, les journalistes de mode habitués à
assister à ce type d’événements mais également des
igures peu connues du grand
public comme la DJ Inès Mélia,
l’actrice Ouidad Elma ou
encore Thaïs Klapisch, la ille
du réalisateur Cédric Klapisch,
passionnée de mode et mannequin à ses heures. Même
stratégie pour le lancement, en
France, de la marque de cosmétiques américaine Glossier.
Lors du dîner organisé au restaurant parisien Lapérouse,
pas de stars mais la chef qui
monte, Céline Pham, et Clotilde Chaumet, coach sportive
en vogue, qui ont permis, à
travers leurs posts, de faire
connaître la marque.
Suivies sur les réseaux sociaux
par une audience limitée
(moins de 100 000 abonnés)
mais pointue et idèle, ces personnalités sont ce qu’on
appelle en marketing des
« micro-inluenceuses ». « Elles
sont crédibles dans leur champ
d’activité principal, que ce soit
la littérature, le sport ou la
défense de l’environnement.
Et, comme elles ne s’éparpillent
pas, elles sont considérées
comme légitimes », explique
Michael Jaïs, fondateur de
Launchmetrics, plateforme
spécialisée dans la mesure
de l’inluence dans la mode,
la cosmétique et le luxe.
Quand la marque de vêtements pour yoga Ernest Leoty
s’est lancée, en février 2018,
elle n’a pas sollicité tout de
suite la presse. Elle a d’abord
fait appel à un noyau de
femmes de bon goût, jeunes
et jolies, aimant à poster des
photos d’elles en pleine salutation au soleil. Elles ont été
conviées à des cours de yoga
et à des voyages bien-être
qu’elles ont aussitôt relayés sur
les réseaux sociaux : le buzz a
été immédiat.
« Les médias traditionnels ont
longtemps fait autorité face à
des consommateurs qui recevaient l’information passivement, explique Guilhem Fouetillou, fondateur de
Linkluence, entreprise spécialiste de l’analyse des médias et
du Web. Les réseaux sociaux
ont changé les règles. À travers
la micro-inluence, une conversation entre l’inluenceur et sa
communauté est aujourd’hui
possible. » Dans cette optique,
mieux vaut privilégier la qualité
à la quantité. Autrement dit
s’adresser à 150 clientes potentielles sera plus eicace que
d’être vu par 8 000 personnes
hors du cœur de cible de la
marque. « Avoir beaucoup
d’abonnés mais qui n’interagis-
Illustrations Marylou Faure pour M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
sent pas et ne commentent
jamais ne sert à rien, souligne
Michael Jaïs. Et, quand une
personne a plus d’un million
d’abonnés, il lui est impossible
de répondre aux messages et
d’engager la conversation avec
eux. Un micro-inluenceur,
proche de ses abonnés,
engendre un processus d’identiication plus clair. » Selon un
rapport publié par Launchmetrics en avril 2018, 45,8 % des
marques jugent d’ailleurs la
micro-inluence comme étant
l’arme la plus eicace pour
conquérir une nouvelle clientèle (contre 11,3 % pour les
célébrités ayant plus d’un million d’abonnés).
Les grandes maisons l’ont bien
compris. Aux côtés de ses
égéries stars, comme l’actrice
Keira Knightley, Chanel travaille avec plusieurs ambassadrices à la réputation plus discrète. Ainsi l’écrivaine Anne
Berest, « amie de la maison »,
selon la formule consacrée,
participe régulièrement aux
déilés, dîners et autres
voyages Chanel. Pour les
marques, l’intérêt de se tourner vers ces nouveaux leaders
d’opinion est multiple. « Elles
sont moins chères, voire le plus
Mieux vaut privilégier
la qualité à la quantité.
Autrement dit s’adresser à
150 clientes potentielles sera
plus efficace que d’être vu par
8000 personnes hors du cœur
de cible de la marque.
souvent gratuites ou rémunérées par des vêtements de la
marque. » Pour Guilhem
Fouetillou, la micro-inluenceuse est également un investissement moins risqué.
« Si l’on caste mal son égérie
macro-inluenceuse pour
une campagne publicitaire,
on est coincé avec elle toute
une saison ! Alors que l’on peut
travailler avec plusieurs microinluenceuses en parallèle. »
Mais, au-delà de l’aspect inancier, les retombées sont aussi
immatérielles. « Lorsque Chanel
s’associe aux écrivaines Anne
Berest et Leïla Slimani, cela
confère à la maison une image
très intelligentsia parisienne.
Et elle essaie ainsi de conquérir
une audience érudite », analyse
Éric Briones, fondateur de la
Paris School of Luxury et
coauteur du livre La Génération
Y et le luxe (Dunod).
Ces nouveaux profils ConCur­
renCent les
blogueuses auprès
des marques. « Elles sont
inluentes certes, mais ce n’est
pas leur métier, souligne Flavie
Costamagna, fondatrice d’une
agence parisienne de relations
publiques. Elles sont créatrices
de mode, mannequins, directrices de relations publiques…
Leur communauté d’abonnés
a donc le sentiment qu’elles
postent selon leurs goûts, et
leurs choix sont perçus comme
sincères. Au contraire des blogueuses, qui ont fait de leurs
abonnés sur les réseaux
sociaux leur fonds de commerce. Lundi, elles font la
promotion d’un sac X, mardi,
d’une autre marque. La
parole se retrouve complètement diluée. »
Qu’en est-il de l’impact sur les
ventes ? « L’inluence se mesure
directement sur les réseaux
sociaux en nombre d’abonnés,
de “like”, de commentaires.
Lorsqu’une marque fait la promotion d’un nouveau produit
par le biais des inluenceuses,
elle regarde ensuite s’il y a une
impulsion au niveau des ventes.
Avec la micro-inluence, c’est
souvent le cas », soutient
Guilhem Fouetillou.
Mais la mesure globale et
chifrée de l’inluence en est
encore à ses balbutiements.
« Cela nécessite la maîtrise du
big data et la création d’algorithmes très pointus et performants. C’est la prochaine
grande étape pour les marques
sur les réseaux sociaux », ajoute
Éric Briones.
52
fétiche
Les possibilités d’une huile.
En cosmétique comme en cuisine, certaines huiles sont devenues des
produits haut de gamme. Leur qualité est déterminée par la sélection
des huiles végétales qui, savamment assemblées, ne laissent pas de ini
gras sur la peau. Composé à partir de six jus aux proils complémentaires,
le concentré Booster énergie nutrition de la marque sino-française
Cha Ling délivre en quelques gouttes la juste dose d’acides gras et de
vitamines. Utilisé seul ou en ajout à un soin quotidien, enrichi le temps
de l’hiver, ce produit multifonctions et naturel répond à la demande
d’une routine beauté saine et simple. C.Dh.
ConCentré Booster énergie nutrition, Cha Ling, 65 € Les 15 mL.
www.Cha-Ling.Com
Photo Audrey Corregan & Erik Haberfeld pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa — 5 janvier 2019
POSTS ET POSTURES
#snowlife.
ESPRIT DES LIEUX
Sans fausse note.
PAR
FIONA KHALIFA
LES ACCROS DES RÉSEAUX SOCIAUX NE CESSENT
DE METTRE EN SCÈNE LEUR VIE À COUPS DE
HASHTAGS ET DE SELFIES, LANÇANT LA TENDANCE
(OU PAS). CETTE SEMAINE, LES JOIES DE LA NEIGE.
PAR
CARINE BIZET —
ILLUSTRATION
ALINE ZALKO
POUR CEUX QUI NE REGARDENT PAS
il y a toujours de
bonnes âmes sur Instagram pour diffuser
les informations, notamment en hiver,
lorsqu’il neige. Les plus créatifs ne se
contentent pas d’immortaliser les
locons, ils donnent aussi des idées pour
s’occuper, à coups de hashtag #snowlife
(la vie sous la neige, en VF). Faire du ski
ou de la luge, des bonshommes ou des
boules de neige, c’est bien, mais un peu
monotone. Alors les adeptes du #snowlife répertorient les activités plus photogéniques. Certaines peuvent même rapporter de l’argent si on arrive, par
exemple, à se faire rémunérer par des
marques de snowboards pour poser avec
leur matériel. Ces objets longilignes formant un joli cadre, pas trop encombrant
sur les images, cela donne de beaux portraits de skieurs ièrement plantés entre
ce qui ressemble fortement à des bâtons
d’esquimaux géants colorés dans la
neige. C’est encore plus spectaculaire si
le skieur a pensé à accorder sa tenue aux
snowboards et, en bonus, le modèle n’a
pas besoin de pratiquer le snowboard : il
peut très bien aller tranquillement boire
un chocolat chaud sans se froisser un seul
muscle. Bien sûr, il y a ceux qui vivent la
snowlife de manière plus sportive et
n’hésitent pas à se jeter dans la neige, en
faisant des éclaboussures symétriques
pour réaliser une belle photo. Évidemment, une telle image est rarement réussie du premier coup, il faut la recommencer en moyenne une douzaine de fois
jusqu’au meilleur «plouf». La combinaison de ski init totalement trempée, les
fesses pleines de bleus (oui, il y a parfois
des cailloux particulièrement fourbes
sous la neige), mais ces quelques meurtrissures rapportent beaucoup de «like»,
et il faut souffrir pour être populaire.
Dans leur chasse à l’image à succès,
d’autres aventuriers de la snowlife entraînent leurs chiens ou leurs enfants. Ils
n’hésitent pas à déguiser leurs compagnons canins, pour des clichés encore
plus « originaux ». Il sufit d’observer le
LA MÉTÉO À LA TÉLÉVISION,
Le 5 janvier 1875 est inauguré
l’Opéra national de Paris, ou Palais
Garnier, du nom de son architecte,
Charles Garnier.
LA ROBE.
En crêpe de soie,
Giambattista Valli, 2 950 €.
www.net-a-porter.com
LA MONTRE.
Cocktail en or rose,
Tifany & Co., prix sur
demande. www.tifany.fr
LES JUMELLES.
De théâtre, Omegon,
39,90 €. www.optique-pro.fr
The Print Collector/Heritage-Images
LE COUP D’ÉCLAT.
Huile de graines de papaye,
Buly, 38 € les 50 ml.
www.buly1803.com
regard du chien, à peine remis d’Halloween, pour comprendre combien il
désapprouve : il n’a pas besoin d’un bonnet, il se gèle les coussinets dans la poudreuse, il veut bien des friandises, un
bon feu, un plaid, la vraie vie, quoi ! Le
même genre de photos avec des enfants
(parfaits comme cadeau gratuit aux
grands-parents) se révèle au plus haut
point pénible à réaliser. Les petites personnes ne tiennent pas en place, les plus
grands poussent les plus petits, tête la
première dans la neige. Tout cela init
avec des larmes et de la morve (moyennement photogénique) sans compter
l’effet diurétique du froid auquel les
enfants sont particulièrement sensibles.
Au inal, on découvre une nouvelle loi
météorologique : le froid et la neige rendent les gens aussi insupportables que la
chaleur et la plage.
L’armoire Ancestors
Tabwa (ci-dessous,
chêne massif, façade
en teck et cadre
en métal) reprend les
dessins géométriques
de Tiébélé, village
du Burkina Faso.
vu sur le net
librement inspiré
Desseins africains.
le catalan carlos Baladia a rapporté de ses voyages
en afrique des motifs archaïques. tout un imaginaire
transposé sur le moBilier de sa collection ancestors taBwa.
par
Marie Godfrain
Chez les Tabwa, peuple d’Afrique centrale, les
maisons, les statuettes rituelles et de nombreux
autres supports sont couverts de dessins. Chacun peint, grave ou tatoue des motifs géométriques qui lui sont propres. « Le triangle, par
exemple, symbolise la nouvelle lune, la continuité
de la vie et la résurrection pour des communautés », précise le designer barcelonais Carlos
Baladia. Pour la collection Ancestors Tabwa,
réalisée pour Ethnicraft, qui réunit tables, buffets, consoles, miroirs et bancs, il a puisé dans
la tradition iconographique des villages de Tié-
bélé, au Burkina Faso. « J’ai beaucoup voyagé à
travers l’Asie et l’Afrique, deux continents où l’art
ethnique prend souvent sa source dans la
nature. Les cultures locales se plaisent à interpréter des leurs, des animaux ou le désert. Cet
imaginaire est chargé d’un sens que je voulais
préserver, détaille l’ancien photographe et scénographe. Même s’il est coûteux à produire,
chaque pièce étant sculptée par nos artisans. »
Ancestors Tabwa, de Carlos Baladia pour Ethnicraft.
à partir de 469 € le miroir jusqu’à 2 859 € l’armoire.
www.ethnicraft.com
Parfums
d’éternité.
l’univers du parfum
n’échappe pas à la quête
de produits naturels.
imaginée par John et
clara molloy (à l’origine des
parfums memo et floraïku),
hermetica propose une
collection de treize eaux de
parfum sans alcool, mais
pas sans présence. avec une
technologie brevetée, elles
difusent notes de tête, de
cœur et de fond en douceur
quasi simultanément (plutôt
que peu à peu, suivant l’évaporation des molécules,
comme c’est le cas habituellement). les matières
premières employées sont
toutes renouvelables et
les lacons, rechargeables,
sont fabriqués à partir de
verre recyclé. un questionnaire original sert de guide
pour choisir son parfum
en ligne. C.Dh.
www.hermetica.com
Feuilles de garde.
à l’heure où les livres sur la vie des végétaux envahissent les
librairies, le botaniste Christophe Drénou choisit l’art pour
sensibiliser les lecteurs au sort des forêts. Cet ingénieur
horticole décortique ici trente-six tableaux dont les arbres
sont les héros (Le Pin Bertrand, de Paul Signac, Tree of Life,
de Keith Haring…), entremêlant histoire de l’art, technique
picturale et botanique. On y apprend qu’au xixe siècle
les peintres de l’école de Barbizon se sont opposés à la destruction de futaies, ce qui a permis leur classement comme
« sites à destination artistique »… L’art ne sauve peut-être
pas le monde, mais il le préserve. Assurément. M.Go.
Un botaniste au musée, de Christophe Drénou, Fage Éditions, 35 €.
Robert Harding Premium/AFP. Ethnicraft. Hermetica. Fage Éditions
pages : 176 — poids : 1,2 kg
dimensions : 23 × 30 cm
palette graphique :
lecture de salon
55
variations
Or piste.
La panoplie du parfait skieur compte
de nombreux accessoires pour lutter
contre le froid, le soleil et les chutes. Face
aux rayons ultraviolets qui se réléchissent
sur la neige et peuvent brûler la rétine,
les masques de ski protègent aussi du vent
et améliorent la visibilité. Mais, bien souvent,
le style n’est pas au rendez-vous. Certaines
maisons de luxe (Chanel, Moncler) et
de lunetterie classique (Emmanuelle
Khanh, Izipizi) proposent leur version,
plus sophistiquée, pour dévaler les pistes
sans « efet Jean-Claude Dusse ». F.Kh.
en haut, de gauche à droite et de haut en bas,
masque de ski ek 1969, emmanuelle khanh,
160 €. www.ek.fr
lunettes en acétate avec bande élastique,
moncler, 260 €. www.moncler.com
masque sun snow, iZiPiZi, 80 €. www.iZiPiZi.com
masque de ski en acétate, chanel, 500 €. www.chanel.com
5 janvier 2019 — Photo Audrey Corregan & Erik Haberfeld pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa
1
2
à l’origine
3
Marques
de distinction.
TouTes les Tendances onT une hisToire. Pour “M”, serge
carreira, Professeur à sciences Po eT sPécialisTe de
la Mode, en reMonTe le fil. ceTTe seMaine, le MoTif aniMal.
photos
Joaquin Laguinge —
Léopard, tigre, zèbre, python ou girafe...
Pour la collection hiver de Saint Laurent,
Anthony Vaccarello a convoqué tout le
bestiaire pour habiller le noir, couleur
fétiche du fondateur de la maison. Ces
animaux sauvages évoquent dans l’imaginaire collectif une bestialité primitive,
puissante et charnelle.Ces animaux
sauvages évoquent dans l’imaginaire
collectif une bestialité primitive, puissante et charnelle. Comme si l’humain
revêtait alors les attributs supposés de
l’animal. Le siècle des Lumières cultive
un goût prononcé pour l’exotisme et
l’ostentation. Au xviiie siècle, l’aristocratie
ajoute des détails léopard dans ses
tenues d’apparat. Au début du
stylisme
Laetitia Leporcq
siècle, le motif devient sulfureux et
renvoie aux amazones, des héroïnes de
séries populaires, comme dans le ilm
Tarzan et la Femme Léopard, en 1946.
Dans les mêmes années, les plantureuses pin-up menées par Bettie Page
émoustillent les hommes avec leurs
tenues de fauves et leurs poses lascives.
Peu à peu, cet imprimé devient synonyme de vulgarité. Mais pas pour tout le
monde. Ainsi Mitzah Bricard, la muse et
complice de Christian Dior, afectionne
ces motifs. Ils intégreront le répertoire
de la maison de couture. La rédactrice
de mode Diana Vreeland ou les
actrices Ava Gardner et Elizabeth
Taylor contribuent à cette réhabilitation.
xxe
57
(1) Sac Nasko
en cuir imprimé python,
Isabel Marant, 750 €.
www.isabelmarant.com
(2) Veste longue en
coton, Gérard Darel,
265 €.
www.gerarddarel.com
(3) Bottes en fourrure
de veau, Longchamp,
1 490 €. fr.longchamp.com
(4) Mules en vison,
Weekend Max Mara,
569 €. fr.maxmara.com
(5) Sac en cuir de
vachette, Tara Jarmon,
395 €.
www.tarajarmon.com
(6) Sac Simone en poil de
vachette , Michael Kors
Collection, 1 890 €.
www.michaelkors.fr
(7) Ceinture en croûte
de cuir, Sessùn, 55 €.
www.sessun.com
4
Dans les années 1970, les punks s’approprient ce symbole bourgeois en
signe de protestation; Sonia Rykiel en
jouera pour dessiner son vestiaire
d’une femme qui assume ses désirs.
Pendant la décennie suivante, pouvoir
et sexualité vont de pair. Azzedine
Alaïa et Gianni Versace imposent une
silhouette sensuelle, avec des tissus
imprimés qui subliment les lignes du
corps. Le minimalisme austère des
années 1990 relègue ces motifs dans le
registre du ringard ou du dégradant
porno chic. Cette saison, les maisons y
reviennent avec audace. Raf Simons,
chez Calvin Klein, l’intègre à des maximanteaux urbains. Clare Waight Keller,
chez Givenchy, propose un manteau
léopard avec empiècements de cuir.
Demna Gvasalia, pour Balenciaga,
recouvre de rayures zébrées des robes
drapées. Et le Britannique Gareth Pugh
imagine un total look futuriste avec
de larges épaules carrées et une taille
marquée. Extravagante et rainée,
populaire et snob, la faune sauvage
continue d’inspirer dans la jungle
contemporaine.
6
5
7
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
objet trouvé
La cuillère en bois.
LA dESIGNEr STEFANIA dI
PETrILLo A déNIChé PoUr “M”
dES oBJETS dU qUoTIdIEN
à LA BEAUTé dUrABLE. CETTE
SEMAINE, UNE LoUChE
TAILLéE dANS dU CITroNNIEr.
Bien connu des ménagères marocaines, le bois de citronnier présente
l’avantage de ne pas ixer les odeurs,
ce qui en fait un matériau idéal pour
les ustensiles de cuisine. Les artisans
marocains travaillent ce modèle
depuis plusieurs générations : ils le
sculptent et le polissent à la main.
Chaque pièce est unique. Le bois de
citronnier, d’un beau jaune veiné, est
une essence dense et légère : c’est
pour cela que ces louches, frêles en
apparence, sont véritablement résistantes. Au il du temps, elles prennent
la couleur dorée d’un curry ou le vert
d’une soupe de petits pois.
Matériau : bois de citronnier sculpté
origine : Maroc
Prix : à partir de 3,50 €
durée de vie : très longue,
le bois se patine avec le temps.
www.lequitable.fr
tête chercheuse
Grands manteaux façon kimono, sweats frangés à motifs traditionnels… La trentenaire Maiko Kurogouchi aime injecter des éléments de son Japon natal dans la
garde-robe de son label Mame, fondé en 2010. Avec des inspirations aussi variées
que le mobilier dessiné dans l’archipel par Charlotte Perriand dans les années 1950,
la peinture de Shoen Uemura (1875-1949) ou les vestes d’hiver des paysans nippons. Née à Nagano, elle dessinait « à 3 ans des costumes pour les princesses de
dessins animés ». Passée par le Bunka Fashion College de Tokyo, c’est auprès
d’Issey Miyake qu’elle a appris le métier. Avec Mame (son surnom d’enfant), elle
veut «créer un vestiaire intemporel qui donne coniance aux femmes, aussi bien
pour une réunion, une fête ou un voyage». Entourée par sept collaborateurs, elle
fait fabriquer ses pièces au Japon par une cinquantaine de fabricants spécialisés
(brodeurs, tisseurs…). «Je tiens à travailler avec les usines locales. J’ai le devoir de
sensibiliser la nouvelle génération à ces artisanats.» Prochain déi? Conquérir
Paris, avec un premier déilé prévu lors de la Paris Fashion Week, en février. V.Pé.
www.mamekurogouchi.com
Photo Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde
Julia Hetta. Naruo Masami
Princesse nippone.
59
ligne de mire
Transport de fond.
jean-michel tixier
Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde
par
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
60
éléments de langage
L’écran pliable.
un smartphone qui, une fois déplié, devient une tablette. la promesse,
faite depuis des années par les constructeurs, est enfin possible
grâce à la technologie oled. le chinois royole vient de se lancer.
bientôt suivi par apple, samsung et les autres.
par
Nicolas six
un téléphone portable que l’on pourrait déplier en tablette, de
façon à ne plus plisser les yeux quand on lit
la presse en ligne ou lorsqu’on regarde un ilm
dans les transports en commun. Promis depuis
six ans par Samsung, il n’avait inalement montré le bout de son nez que dans des séries de
science-iction, comme Westworld. Sa commercialisation a été repoussée plusieurs fois,
car elle pose de nombreux déis techniques.
La technologie OLED permet bien d’emprisonner un écran dans un « sandwich » en plastique
souple, ce qui est impossible avec un écran LED
traditionnel, mais il est très diicile de protéger
convenablement ce type d’écran, le plastique
qui l’entoure n’appréciant ni les chocs, ni les
grifes, ni les lexions répétées.
Pour l’instant, une seule marque commercialise
ce type de smartphone : le chinois Royole, qui
a sorti en décembre, un peu dans l’urgence,
le FlexPai. Ses menus manquent encore de
iabilité et il est équipé d’un seul écran, logé
sur la face externe du mobile – donc exposé
aux grifes et aux chocs.
Début novembre, Samsung a dévoilé
un modèle concurrent prévu pour 2019.
À l’intérieur, un écran souple apparaît lorsqu’on
déplie l’engin. Une fois replié, un second
écran prend le relais, de sorte qu’on dirait
un smartphone classique.
L’année 2019 s’annonce excitante, car, dans
le sillage de Samsung et de Royole, Huawei
(numéro trois mondial du mobile), LG, Microsoft, Lenovo et Xiaomi devraient lancer leur
propre mobile pliable. Même Apple a déposé
plusieurs brevets. Il faudra comparer les choix
d’ingénierie : matériaux, charnières, poids,
encombrement… Et en observer les conséquences sonnantes et trébuchantes,
car les prix de ces appareils devraient se nicher
bien au-delà des 1 000 euros.
Royole FlexPai, 1 140 €. www.royole.com/lexpai
Royole
la promesse est intéressante :
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
l a pa e l l a
c ata l a n o bretonne
de catherine
roig
Pour 6 personnes
20 gousses d’ail
+ 2 pour la persillade
2 oignons
2 poivrons rouges
2 poivrons verts
2 cuisses de poulet
coupées en quatre
3 cuisses de lapin
coupées en quatre
100 g de poitrine fumée
coupée en larges lardons
3 chipolatas coupées
en morceaux de 2 cm
500 g de moules
6 langoustines vivantes
400 g de calamars en morceaux ou en anneaux
500 g de riz rond
(ou long) espagnol
800 g de tomates pelées
(les datterini sont idéales)
1 grosse pincée de pistils
de safran
6 brins de persil
4 à 6 c. à s. d’huile d’olive
Sel, poivre mignonnette
une affaire de goût
Un cœur en Ibère.
Après Avoir dirigé les pAges styles et gAstronomie
de “elle”, CAtherine roig A été nommée direCtriCe
de lA rédACtion de “version FeminA” en 2017.
elle n’en oublie pAs pour AutAnt sA pAssion
pour lA Cuisine, qui s’inCArne dAns lA pAellA
de sA mère, reFlet du métissAge FAmiliAl.
par
camille labro —
l’odeur de lA pAellA, C’est
Cet
arôme tantôt divin, tantôt repous­
sant tant il est puissant, a toujours
baigné ma maison, qui était aussi
le restaurant familial. C’est
d’abord les eluves de l’ail, des
oignons et des poivrons qui coni­
sent dans l’huile d’olive espa­
gnole… Puis le mélange des
tomates, du safran, du riz et,
accessoirement, des fruits de mer.
Mon père, objecteur de conscience
catalan sous Franco, a fui l’Es­
pagne dans les années 1950, pour
arriver dans le Morbihan, où il a
très vite rencontré ma mère. Elle,
Bretonne de souche, deuxième
d’une fratrie de quinze, a eu une
enfance à la Zola : elle n’est jamais
allée à l’école, s’est occupée de
ses petits frères et sœurs et a eu
faim toute sa jeunesse… Du coup,
elle a toujours cuisiné pour un
régiment même si nous n’étions
que quatre à table. Rien ne la
satisfaisait plus que de voir les
gens manger à leur faim. À la in
des années 1960, mes parents ont
ouvert leur première enseigne, la
Brasserie catalane, à Lorient, où
ils servaient de la paella et du
toute mon enFAnCe.
photos
julie balagué
couscous. La paella de ma mère,
qu’elle a dû préparer des milliers
de fois, n’avait pas grand­chose à
voir avec l’arroz (un riz rustique
cuit au bouillon) qu’on mangeait
dans la famille de mon père à
Gérone. C’est un plat intimement
lié à l’histoire de mes parents, qui
mélange leurs inluences et ori­
gines : la paella valencienne, le riz
catalan, la Bretagne avec les lan­
goustines…
En 1975, mes parents ont racheté
l’Hôtel Beau Rivage à Larmor­
Plage, l’établissement chic du
coin. C’est vraiment là que j’ai
grandi. Vingt chambres, une
immense salle de restaurant, qui
accueillait notamment les repas
du Rotary Club lorientais. Mon
père, aux fourneaux, s’est mis
à faire des plats plus gastrono­
miques, du saint­pierre à l’oseille,
des ilets de sole à la mousse de
pomme… Mais la paella était tou­
jours au menu, indétrônable.
Certains clients faisaient cin­
quante kilomètres pour venir
manger la fameuse « paella
de Madame Roig ».
J’ai eu beau être éduquée aux
goûts, mets et vins les plus ins
dès mes 10 ans, il n’était pas
question de faire de la cuisine
mon métier. Ma sœur aînée tra­
vaillait avec mes parents, et moi
j’étais celle qui devait faire les
études qu’aucun n’avait pu faire.
Toutes leurs ambitions reposaient
sur mes épaules. J’ai fait de l’his­
toire, un bout de Sciences Po et
un DEA de communication à l’Ins­
titut français de presse. Je suis
entrée à Elle, où, pendant vingt
ans, j’ai tout fait sauf la gastrono­
mie. Jusqu’à ce qu’on me propose
de reprendre les rubriques life­
style du magazine. La cuisine s’est
alors avérée une passion dévo­
rante qui ne m’a plus quittée.
Mon père a été emporté il y a déjà
longtemps par un cancer. Ma
mère, atteinte d’Alzheimer, est
en institution depuis quelques
années. Elle m’a dicté sa recette
de paella quand elle avait encore
toute sa tête… Quand je la pré­
pare, je suis ses instructions à la
lettre, sans quoi j’aurais l’impres­
sion de la trahir. Mais quels que
soient mes eforts, ma paella n’est
jamais à la hauteur de la sienne.
Et je sais bien qu’elle
ne pourra jamais l’être.
i
Hacher l’ail et les oignons,
les faire revenir dans un
plat à paella avec l’huile
d’olive. Ils ne doivent pas
colorer mais conire pendant 15 à 20 minutes.
Essuyer, épépiner et couper les poivrons en dés, les
ajouter au plat, saler, poivrer, cuire 15 minutes en
remuant. Tout cela doit
compoter doucement…
Ajouter les lardons, tourner 5 minutes, puis ajouter
le poulet et le lapin, mélanger 5 minutes, ajouter les
chipolatas et les calamars,
mélanger 10 minutes et
laisser mijoter 20 minutes
en remuant régulièrement.
ii
Verser les tomates avec
leur jus dans le plat, laisser
cuire 20 minutes, en
remuant. Faire bouillir 1,5 l
d’eau, y infuser le safran,
réserver. Parsemer le riz sur
toute la surface du plat,
bien mélanger, et arroser
de la moitié de l’eau safranée. Verser le reste progressivement, jusqu’à ce
que le riz soit cuit. Ne plus
remuer la paella. Puis,
5 minutes après le riz, ajouter les moules et les langoustines. Le riz doit être
très légèrement croquant,
et il doit rester du jus. Cela
peut prendre de 20
à 30 minutes. Hacher
ensemble l’ail restant
et le persil, et en
parsemer la paella.
62
ceci n’est pas...
une cage.
Pour être fonctionnelles, les cages à oiseaux doivent relever
un double déi : se montrer à la fois résistantes (pour empêcher
les volatiles de s’échapper) et légères (faciles à soulever pour que
l’on puisse les admirer). Ces deux contraintes ont guidé l’artiste
ferronnier Antonino Sciortino dans la conception de son tabouret
Roundabout. « J’ai commencé à travailler le fer à 8 ans, dans l’atelier
de mon frère aîné. J’en ai conservé une passion pour les tiges d’acier,
un matériau discret, mais très solide. » Dans un esprit où se mêlent
nomadisme et compacité, le Milanais a dessiné cet objet qui peut
aussi bien servir de table de chevet que de tabouret. L’ouverture
sur le côté permet de le déplacer aisément, tout en lui apportant
une touche poétique, comme une porte sur la liberté. M.Go.
Serax
TaboureT roundabouT, d’anTonino SciorTino, Serax,
2 TailleS, 158,40 € eT 174,90 €. www.Serax.com
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
SUBSTANCE
18, rue de Chaillot, Paris 16e.
Tél. : 01-47-20-08-90.
www.substance.paris
Du lundi au vendredi de midi à 14 heures
et de 19 h 30 à 22 h 30.
COMME SI VOUS
(Y)
ÉTIEZ
De toutes
les matières.
PAR
MARIE ALINE
VOUS ÊTES CET HOMME VÊTU D’UNE
dans un restaurant chic
du 16e arrondissement :
Substance, du nom d’une
cuvée de champagne sublime
concoctée par Anselme
Selosse chaque année. Dans
ce décor très pensé et 100 %
local (des meubles à la vaisselle, presque tout vient de la
région parisienne), les clients
sont tous en costume ou en
talons, sauf vous. Vous vous
installez au bar et annoncez
la couleur : vous êtes végan.
Le « pas de souci » de rigueur
résonne à vos oreilles, accompagné d’un franc sourire. Puis :
« Ici, on fait tout minute, on va
pouvoir s’arranger. » Vous avez
bien choisi votre adresse. Ce
restaurant a été monté par
trois associés, tous accros à la
conscience environnementale
éclairée. Matthias Marc,
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Marie Aline. Substance
POLAIRE
L’ADDITION
Menus du midi de 35 à 39 €.
Le soir, carte blanche
(en 6 plats) à 79 € ou
à la carte autour de 70 €.
le cuisinier, passé par Le Meurice de Ducasse, a des parents
qui cultivent un potager en
permaculture. Stéphane Manigold, le restaurateur, est un
maniaque de la traçabilité et
DÉLIT D ’INITIÉS
Le chef Matthias Marc, 25 ans,
a la souplesse de la jeunesse.
Toute allergie ou choix éthique
excite sa créativité.
de la toxicité des produits, qu’il
s’agisse d’une bougie, d’un vin
ou d’une assiette. Anthony
Pedrosa, le directeur de salle,
est féru de vins biodynamiques. Lorsqu’ils apprennent
que vous mangez des huîtres
et des coquillages (ces mollusques étant dépourvus de
système nerveux central), ils
soulent un grand coup. « Tout
va bien ! », rigole le chef avant
de lancer à sa brigade : « Allez,
un menu végan ! » Pour fêter ça,
vous commandez une coupe
de champagne de Marc
Hébrard, une fraîcheur parfaite
pour un palais encore à jeun.
Elle est accompagnée d’une
tuile de carotte dont la transparence révèle des fanes. C’est
acidulé, croquant d’abord, fondant ensuite, comme une fine
pâte de fruits. Sans chichis, les
cuisiniers se mettent en branle.
Arrive une huître pochée
cachée sous un enchevêtrement de betterave râpée. Afin
de ne rien perdre, Matthias
Marc recycle tout ce qu’il peut
(graines de coriandre,
légumes, fruits…) en vinaigre.
Il en a une dizaine de jarres
dans la cave du restaurant.
Secret parmi d’autres, le
vinaigre de pelures de bette-
LES INCONTOURNABLES
L’huître pochée, le Bounty
maison, la carte des
champagnes à prix sympa.
LE BÉMOL
Le classicisme
de la saint-jacques.
rave rend ce plat déjà vivifiant,
autrement plus cinglant.
Viendront ensuite des saintjacques poêlées accompagnées de topinambours grillés.
Un peu de douceur après
s’être fait fouetter le palais.
Vous êtes d’accord. Pour le
dessert, le chef vous regarde
dans les yeux :
« Vous me suivez ?
– Oui, c’est bon, vous avez
ma confiance.
– La confiance n’exclut pas
le contrôle.
– Mmm… Lénine ?
– Pour moi, c’est Ducasse ! »
Vous riez. Le chef revient avec
une création autour de la
coriandre (en sorbet), de la
mangue et de l’ananas. Vous
contrôlez. Mais votre confiance
vacille. C’est un peu consensuel, pas assez audacieux.
Vous auriez préféré croquer
dans le dessert de votre
voisine : une délicate
réinterprétation du Bounty.
« Il n’y a rien de meilleur que
le Bounty ! », lâche le chef.
« Surtout quand il est fait avec
de bons ingrédients », rétorque
la voisine. Vous ne vous y
attendiez pas, mais votre
polaire ne détonne pas du tout
dans ce restaurant classieux
qui se surprend à être cool.
LA SENTENCE
La vitalité du cuisinier
se ressent dans certains
plats. On aimerait
que ce soit dans tous.
64
produit intérieur brut
L’héliantis.
par
camille labro —
illustration
Patrick Pleutin
Légume racine plus oublié encore que le salsiis, voici
l’héliantis, originaire d’Amérique du Nord. Plante herbacée
pérenne, à leurs jaune vif et rhizome tubéreux savoureux,
l’héliantis, hélianti ou hélianthe scrofuleux, appartient à la
grande famille des astéracées. Du grec helios, « soleil »,
et anthos, « leur », l’Helianthus strumosus est un proche
cousin du tournesol et du topinambour, au goût similaire.
Comme ce dernier, mais aussi comme la chicorée, l’ail ou
l’artichaut, l’héliantis contient un taux élevé d’inuline, un
type de glucide non assimilable par l’organisme (contrairement à l’amidon), excellent prébiotique car stimulant la
lore intestinale – mais connu pour provoquer des latulences, surtout lorsqu’il est cuit. « Tout aussi envahissant
que le topinambour, plus diicile à ramasser car moins
productif, ce n’est pas un légume très rentable pour nous »,
admet le maraîcher varois Bruno Cayron. Pourtant, il a la
faveur de nombreux chefs. Bertrand Grébaut rafole de
son goût « plus délicat et moins sucré que le topinambour ».
Au Septime, il en fait une entrée époustoulante jouant sur
« diférents registres de douceur » : héliantis caramélisé aux
algues, pralin noisette, langues d’oursin. La chef itinérante
Chloé Charles l’aime « frit entier, avec la peau, dans du gras
de canard », et Connie Zagora, du Kitchen Café, le monte
en mayonnaise avec un œuf ou une poêlée de champignons.
À La Villa Madie, c’est un standard de l’apéro-champagne,
servi en espuma, avec poudre de café et crevettes fraîches.
Aux estomacs sensibles, on conseillera de le déguster
tout cru, trempé dans une sauce cacahuète.
où en trouver
où en goûter
Terroirs d’avenir,
84, rue Jean-Pierre-Timbaud, Paris 11e.
Septime, 80, rue de Charonne,
Paris 11e.
Comptoir des producteurs,
25, rue Mouton-Duvernet, Paris 14e.
Kitchen Café,
34, rue Chevreul, Lyon (69).
Sur les marchés paysans,
de décembre à avril.
La Villa Madie, avenue de Revestel,
anse de Corton, Cassis (13).
union libre
Chasse gardée.
DoMAiNe PAetZoLD, CuVée NAGeLLo,
ChâteAu LAGréZette,
CôteS-CAtALANeS, 2015
CuVée PArAGoN, CAhorS, 2012
Avec un pavé de biche,
un côtes-catalanes aux tanins
brillants est le bienvenu.
Ce pur syrah en bio aux
notes épicées et lorales
accompagne la viande avec
une sacrée digestibilité.
Le minéral rencontre le terrien :
un mariage profond.
Un cahors 100 % malbec s’impose naturellement à ce plat
de gibier. Ce 2012 garantit une
union en apothéose. Sanguin,
juteux, profond, structuré,
il emporte le palais vers
des saveurs enveloppantes
et chaleureuses. Carafé, il
se déploie longuement. L.G.
24 €. Tél. : 05-57-83-85-90.
160 €. Tél. : 06-52-20-94-37.
Pages réalisées par Chloé Aeberhardt, Vicky Chahine et Fiona Khalifa. Et aussi Marie Aline, Carine Bizet, Serge Carreira, Claire Dhouailly,
Stefania Di Petrillo, Maud Gabrielson, Laure Gasparotto, Marie Godfrain, Camille Labro, Valentin Pérez, Nicolas Six et Jean-Michel Tixier.
Illustration Broll & Prascida pour M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
© Edouard Caupeil / Pasco
Une collection
Présentée par
HUBERT REEVES
Quand Andromède rencontre la Voie lactée
ATLAS DU
COSMOS
Une collection essentielle pour contempler et comprendre
le spectacle du Cosmos. Réalisés par des spécialistes de
l’astrophysique, ces ouvrages accessibles et rigoureux décryptent
l’Univers et donnent un sens à son histoire.
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long.
67
Courtesy d’Amar Kanwar et de la Marian Goodman Gallery, New York, Paris, Londres. Cathy Carver, Courtesy d’Amar Kanwar et de la Marian Goodman Gallery, New York, Paris, Londres
La violence est sa matière
première, la quête de vérité,
son but. Artiste engagé, exposé
dans les plus grands musées,
Amar
Kanwar
a conservé son œil de
documentariste. Celui qui vit et
travaille à Delhi, au plus proche
d’une société indienne qu’il ne
cesse d’interroger, présente sa
dernière installation, à la galerie
Marian Goodman, à Paris. Une
vidéo “Such a Morning” qui invite
à une rélexion métaphysique
sur nos excès.
Par Roxana Azimi
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
68
AMAr KAnwAr esT sérieux. résoluMenT sérieux, dans chaque
propos, dans le moindre geste, même lorsque, consciencieusement, il sucre son thé à l’excès. Regard triste, voix grave, l’artiste
indien n’est pas là pour amuser la compagnie, mais pour documenter le monde comme il ne va pas. Depuis vingt ans, il a fait
de la violence, physique, psychologique, sexuelle, étatique, le
cœur d’une œuvre ilmique politiquement engagée. À partir du
12 janvier, il expose à la galerie Marian Goodman, à Paris, une
envoûtante installation vidéo conçue comme une parabole, sans
indication de lieu ou d’époque. L’histoire ictive d’un mathématicien célèbre qui aurait choisi de s’isoler au in fond de la forêt
pour mieux percer, dans l’obscurité, le mystère des grandes
questions philosophiques.
Amar Kanwar a plus d’un point commun avec ce personnage
anticonformiste qui se serait refusé aux honneurs et aux compromissions. Lui aussi traque la vérité dans son pays et ailleurs en Asie.
Lui aussi a fait du doute la clé de voûte de sa recherche artistique.
À l’instar du mathématicien, l’adolescent Kanwar s’est dérobé aux
attentes. De sa famille, en premier lieu, qui destinait le fort en
maths à une carrière de médecin ou d’ingénieur. Intelligent, mais
rétif au système scolaire, le jeune Amar prend examens et concours
en horreur. Le hasard l’oriente vers l’histoire. C’est une révélation. Il
est moins porté par la solennité des cours en amphi que par les
débats iévreux qui secouent le campus très politisé de Delhi, où
les étudiants s’insurgent quotidiennement contre les dérives du
pouvoir, la corruption ou la condition des femmes.
Kanwar a 20 ans en 1984, lorsque deux événements bouleversent
son pays. En octobre, après l’assassinat de la première ministre
Indira Gandhi par deux de ses gardes du corps sikhs, Delhi est à
feu et à sang. Près de 4 000 sikhs sont tués en quatre jours de
règlements de comptes. « Le système a laissé faire », soupire Amar
Kanwar, qui distribue des vivres aux familles endeuillées – « rien
d’héroïque », précise-t-il. Un mois plus tard, l’Inde connaît une nouvelle catastrophe, industrielle cette fois. À Bhopal, près de
4 000 personnes trouvent la mort en une nuit dans l’explosion
d’une cuve de produits chimiques. « Là aussi, les responsables ont
été protégés », grince Kanwar. La coupe est pleine. Le jeune
homme s’engage, de plus en plus. Son diplôme d’histoire en poche,
il s’inscrit en cinéma. Pas celui de Bollywood, au parfum masala. Sa
voie, il la trace dans le documentaire.
Pour qui a le doigt sur le pouls d’une société marquée par de fortes
inégalités, les sujets ne manquent pas : risques sanitaires et écologiques, lutte pour les droits civiques, conditions pitoyables des
ouvriers sur les sites de construction comme dans les mines de
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Such a Morning, d’Amar Kanwar, galerie Marian Goodman,
79, rue du Temple, Paris 3e. Du 12 janvier au 7 mars.
www.mariangoodman.com
Monica Tiwari
Amar Kanwar à Delhi, en 2014.
charbon… À la in des années 1990, les ilms d’Amar Kanwar feront
le tour des festivals, avant d’être adoubés par le monde de l’art,
à partir de 2002, à la Documenta, à Cassel.
Pourquoi cet homme si foncièrement militant a-t-il glissé dans le
champ pailleté et faiblement politisé de l’art ? « J’y suis plus libre,
répond-il. Vous pouvez penser que le monde de l’art est corrompu,
mais, pour moi, la corruption est partout. On apprend juste à slalomer. » Contre toute attente, c’est l’art qui lui a permis d’approfondir,
et avec plus de complexité, certains thèmes épineux, comme la
question des intouchables, celle de la résistance civile face à la dictature birmane, celle des fermiers d’Odisha contre la collusion entre
l’État indien et les grands groupes industriels… « Dans mes
recherches, je voyais une grande quantité de choses et je percevais
aussi beaucoup de non-dits qui n’arrivaient pas à ressortir dans mes
documentaires, conie-t-il. Comment rendre compte d’un silence ou
des preuves d’un crime camoulé dans une pierre ou dans les plis
d’un sarong ? Soit je n’avais pas le bon vocabulaire ni la bonne
méthode, soit le médium n’était pas approprié. »
Est-il aujourd’hui artiste ? documentariste ? chercheur ? Aucune de
ces étiquettes ne lui convient, même s’il les embrasse toutes. Amar
Kanwar n’aime pas être encarté, dans un parti, une organisation ou
une corporation. Pas plus qu’il ne se plie à une indianité, travers
auquel n’ont pas échappé plusieurs de ses compatriotes artistes.
« Qu’attend-on d’une œuvre produite dans le tiers-monde ? Veut-on
qu’elle soit drôle ? analytique ? profonde ? folklorique ? », ironise-t-il.
Alors que le public arty s’attarde rarement plus de deux minutes
devant une œuvre, Amar Kanwar a choisi de cultiver le temps
long : 67 minutes pour A Night of Prophecy, 85 pour Such a
Morning, presque aussi long qu’un match de foot ou deux épisodes
d’une série télé. « Si une personne sur dix prend la peine de rester
et de regarder, c’est déjà bien, ça aura un effet multiplicateur,
observe-t-il. Je ne fais pas une œuvre pour le champ de l’art. Ce qui
m’importe, c’est ce que j’ai à dire, pas le lieu d’où je le dis. Si l’œuvre
que je fais fait sens, elle voyagera d’elle-même, dans un musée,
un festival, une école. »
Une pièce, tout particulièrement, a tourné dans une douzaine de
pays, The Lightning Testimonies (2007). Pour ce ilm de 32 minutes
projeté sur huit écrans, Amar Kanwar a recueilli pendant
quatre ans, dans diférentes régions de l’Inde, la parole de femmes
violées lors de conlits armés, depuis la partition indienne, en 1947,
jusqu’au début des années 2000. Sensibilisé à la question des violences sexuelles bien avant la vague #metoo, l’artiste n’est pas
surpris de la rafale d’accusations de harcèlement sexuel relayées
par le compte Instagram Scene and Herd (@herdsceneand). Dans
le viseur des procureures anonymes qui, pour l’heure, n’ont pas
intenté d’action judiciaire, quelques stars du monde de l’art,
comme Subodh Gupta, qui est à l’Inde ce que Damien Hirst est à la
Grande-Bretagne, Riyas Komu, le cofondateur de la Biennale de
Kochi-Muziris, ou encore Gaurav Bhatia, directeur de Sotheby’s en
Inde. « Les femmes veulent être considérées. Elles sont prêtes à la
confrontation et elles réclament justice. Leur message est clair
comme de l’eau de roche, souligne-t-il. Certains trouvent peut-être
cela diicile à entendre, mais il est crucial de les écouter attentivement. » Sérieusement.
Marion
Verboom, le temps
suspendu.
Jeune pousse.
Alexandre Guirkinger
La matière de Marion Verboom, 35 ans, qui expose jusqu’au
12 janvier à la galerie parisienne Jérôme Poggi, c’est le
temps. Le temps long de l’Univers, celui des sédimentations
géologiques et des reliques antiques qu’on devine dans
ses millefeuilles de lamelles de terre cuite ou ses totems
syncrétiques. Rien, a priori, ne destinait la jeune étudiante
des Beaux-Arts de Paris à la sculpture, qu’elle n’aborde que
tardivement, après trois ans de spécialisation en photographie. Les étudiants ne jurent alors que par la vidéo et les
nouveaux médias. Grâce à quelques enseignants éclairés,
Marion Verboom découvre le potentiel de la matière et les
joies du façonnage. « L’empreinte que la main dépose, les
irrégularités et les accidents nous permettent d’avoir une
prise sur le temps. Nous gérons aussi nous-mêmes l’agenda
de la matière, son séchage, sa catalyse, sa cuisson, détaillet-elle. C’est ce qui me manquait quand je regardais certaines
œuvres magistrales des minimalistes. J’admirais leur présence et leur tranchant, mais je n’y retrouvais pas la marque
de l’homme fabriquant. » Lauréate de la bourse LVMH
métiers d’art, Marion Verboom a appris à dompter tous les
matériaux, du plâtre au bois, en passant par le ciment, la
céramique et la résine. Son inspiration, elle la puise dans les
civilisations anciennes, méso-américaine ou mésopotamienne. Pas question pour autant de traduire ses
découvertes de manière immédiate, littérale. Les formes
archaïques entrevues dans un musée fermentent longtemps
dans son esprit avant de s’inviter dans ses œuvres. « Édiier,
faire tenir la matière sur l’axe vertical, c’est une gageure,
précise-t-elle. Et cela me permet de faire écho à notre propre
verticalité, avec une échelle à peine plus grande ou plus
petite que celle de nos corps. » Mais elle ne se rêve pas
en architecte, dont la discipline est trop contrainte pour
cette expérimentatrice. Car Marion Verboom ne réléchit pas
en termes d’usage, mais de permutation et d’assemblage.
« Je préfère me concentrer sur des volumes à ma taille,
conie-t-elle modestement. Et je ne crois pas avoir encore
fait le tour de tout ce que je peux réaliser. »
« Ester », galerie Jérôme Poggi, 2, rue Beaubourg, Paris 4e. Jusqu’au
12 janvier. www.galeriepoggi.com
Photo : Julia Gat
Par Roxana Azimi
Emanuel Gat
Ensemble Modern
Artiste associé
Story Water
10 – 13 janvier 2019
DANSE, MUSIQUE
1 place du Trocadéro, Paris
www.theatre-chaillot.fr
Une quarantaine de
cartons empilés les uns
sur les autres. Voilà les
accessoires du spectacle
Refuge, du chorégraphe
et metteur en scène
Vincent Dupont. « Tout
est parti du fait que je vis
de plus en plus entouré
de cartons, explique
cet artiste inclassable.
Le sens du détail.
Comme je passe pas
mal de commandes sur
Internet, j’en accumule
beaucoup. Parallèlement,
j’avais envie de travailler
Par Rosita Boisseau
sur des mouvements
répétitifs, à la chaîne.
J’ai donc commencé
à imaginer des gestes avec ces objets. » Vincent
Dupont a planté le décor d’une plateforme de tri
sur laquelle deux manutentionnaires échappent à la
mécanique du travail en érigeant des architectures,
des maisons, des tentes, des ponts irréels. Chaque
représentation de Refuge utilise une quarantaine
de cartons, dont certains sont détruits pendant
le spectacle. Cette « matière résistante et fragile »
se transforme aussi en instrument de percussion
sous les frappes des deux manipulateurs. Et devient
le moteur d’une échappée fantastique qui déplace
l’ordinaire. Comme par magie.
Refuge, de Vincent Dupont. Théâtre des Abbesses, 31, rue des Abbesses, Paris 18 e. Du 8 au 11 janvier.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Marc Domage
Attention
fragile.
71
Le DVD de Samuel Blumenfeld.
“Rambo II”.
LorSque Le SPeCTaTeur aMériCain
membre
d e s fo rce s s p éc i al e s, da n s
Rambo II (1985), de George
Cosmatos, il découvre un personnage très diférent de celui
du remarquable film de Ted Kotcheff, sorti
trois ans plus tôt. Écrit en 1976, alors que le candidat démocrate Jimmy Carter s’apprêtait à
s’installer à la Maison Blanche, Rambo mettait en
scène un béret vert, méprisé et incompris, victime
du shérif d’une petite ville de la côte nord du
Paciique. Après avoir connu l’enfer au Vietnam,
John Rambo réalisait que le retour à la vie ne
consisterait pas à renouer avec le paradis. Le ilm
de Ted Kotchef décrivait ainsi un pays déchiré
par un conlit intérieur après s’être éparpillé dans
ce qui restait alors la plus longue guerre menée
par les États-Unis. Rambo offrait également,
après avoir détrôné E.T., de Steven Spielberg, des
cimes du box-oice, le premier succès commerc i a l à S y l ve s t e r S t a l l o n e , e n d e h o r s d u
personnage de Rocky.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. StudioCanal
reTrouve John raMBo,
Quand “Rambo II” sort,
les États-Unis ont changé
d’époque. À Jimmy
Carter a succédé, en 1981,
le président républicain
Ronald Reagan, pour
une période qui sera
celle d’un libéralisme
économique échevelé
et d’une stratégie
diplomatique et militaire
visant à se confronter
au bloc soviétique pour
assurer sa chute.
travaux forcés, consiste, en échange de sa
liberté, à retourner au Vietnam pour trouver et
photographier les 2 500 soldats américains disparus là-bas et détenus dans des conditions
atroces par les forces vietnamiennes et soviétiques. « Va-t-on nous laisser gagner cette
fois-ci ? », demande Stallone à son colonel et
mentor venu le persuader d’accepter cette mission. La réponse est airmative et John Rambo
fera mieux qu’accomplir son travail : il ramènera
sains et saufs les soldats, transformant une
défaite humiliante en victoire retentissante.
Dans les faits, il n’existait pas de prisonniers de
guerre américains tor turés par d’ignobles
Soviétiques et par d’encore plus sadiques
Vietnamiens. Et la guerre en Asie n’a pas été perd u e e n r a i s o n d ’h o m m e s p o l iti q u e s p e u
téméraires, mais parce qu’elle ne pouvait être
gagnée. En juin 1985, trois semaines après la sortie américaine de Rambo II, un avion de la
compagnie américaine TWA était détourné vers
Beyrouth par un commando terroriste lié au
Hezbollah, coûtant la vie à un plongeur de
l’US Navy. Ronald Reagan avait alors déclaré
qu’après avoir vu Rambo II, il saurait comment
gérer une telle affaire la prochaine fois. Plus
qu’un ilm, Rambo II se révélait alors une sorte de
manuel d’action politique et militaire. Et racontait
ce moment particulier d’une époque où certains
ilms tenaient lieu de stratégie.
Rambo II (1 h 36), de George Cosmatos, édité
en Blu-ray par StudioCanal dans un cofret
comprenant également Rambo, de Ted Kotchef,
et Rambo III, de Peter MacDonald.
Pages
coordonnées par
Clément Ghys
Rambo II, avec Sylvester
Stallone de retour
au Vietnam, revisite
la défaite militaire
qui hante l’Amérique.
Une stratégie couronnée de succès, dont on voit
les premiers fruits au moment où le film de
George Cosmatos se trouve mis en production
et que Ronald Reagan vient d’être brillamment
réélu. L’enjeu de Rambo II consiste à revisiter, à
l’aune des victoires présentes, la défaite militaire
qui obsède l’Amérique. La mission du béret vert
incarné par Stallone, désormais condamné aux
5 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
72
Mots croisés
Sudoku
g r i l l e n o 381
1
2
3
4
n o 381
-
difficile
yan georget
PhiliPPe duPuis
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
Compléter toute
la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carré de neuf cases.
I
II
III
IV
V
VI
Solution de la grille
VII
précédente
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
Horizontalement I Un peu frappés. Bien frappé. II Obscur pour les non-initiés. Vallée
espagnole des Pyrénées. III Mis en route. Ville du Nigeria. Presse chez les jeunes. Possessif.
IV Entre Caspienne et océan Indien. Quart de tour. Déesse marine. V Portèrent préjudice.
Masses solides. VI Travaillera la sauce. Changea de ton. VII Préparée à la fourchette. Dégarni
en surface. VIII Demi-tour. Refus d’hier. Facilitent la traction. IX Sur les coudes mais pas en
tête. Bout de parpaing. Le chlore. X Sa chasse au lion est restée dans l’histoire. Ne devrait pas
lâcher. Sur la portée. XI Fait l’égalité. Entraîne les Américains vers les étoiles. Négocié dans la
descente. XII Son oncle nous a entraîné en vacances. Près de ses sous. Garde ses mystères.
XIII Pour faire de bonnes glaces. Suivîmes à distance. Aide la rumeur à circuler. XIV Mis à
bonne distance. A perdu tout éclat. XV Font grosses impressions.
Verticalement 1 Tiennent leurs lecteurs en haleine. 2 Renvoient dans les parcs. Blonde au
pub. 3 Saint normand. Enfant de Jacob et de Zilpah. Dificile à contenir et à contrôler.
4 Facilite le changement de réseau dans les déplacements. Parfum de la badiane. 5 Conduit
au chœur. Passèrent au plus près. Part de gâteau. 6 Poli à la pierre. Ouvre les portes du pouvoir. Forme d’avoir. 7 Arturo pour ses proches. Sources d’information. Un Chinois dans les
musées. 8 Pour une bonne justice. En Thuringe sur la Saale. Assure l’égalité. 9 On peut
compter dessus. Dans le bide. Striais à un bout. Dieu rayonnant. 10 Ouvrir brutalement.
De mise pour remplacer l’inculpation. 11 Exposent. Ses coups ne sont pas contrôlés.
12 Donné dans la fosse. Donnent belle allure aux pompes. Production des marais. 13 Créateurs et grands interprètes. Possessif. Personnel. 14 Grande et belle du Calvados. Fermeture
à l’italienne. 15 Temps d’expositions.
Solution de la grille no 380
Horizontalement I Premier. Janvier. II Rabattage. Ointe. III écaler. Ruminant. IV Site. Open. Par. V Uns. Pire.
Pest. VI Pi. Satinée. Pian. VII Pécores. Traitas. VIII Onanisme. Daru. IX Bosseur. Aidai. X Icarie. Duo. Legs.
XI Tores. Pétrel. Es. XII. Ires. Rus. Terni. XIII Ont. Tor. Fée. Eco. XIV Nu. Sis. Aïs. Caen. XV Séricicultrices.
Verticalement 1 Présuppositions. 2 Racinien. Cornue. 3 ébats. Cabaret. 4 Mâle. Sonores. Si. 5 Ite. Parisis.Tic.
6 étroitesse. Rosi. 7 Râ. Prisme. Pur. 8 Green. Eudes. Au. 9 Jeun. Et. Rut. Fil. 10 Perd. Or. Est. 11 Noise. Aaa.
été. 12 Vin. Spirille. Ci. 13 Inaptitude. Réac. 14 Etna. Aa. Agencée. 15 Retransmissions.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Bridge
n o 381
Fédération Française de bridge
l’olympia
Claude Nougaro,
“best” sauvage.
“Le Monde” propose une coLLection
de sept aLbuMs Live, captés entre 1964
et 1995 dans La céLèbre saLLe parisienne.
cette seMaine, nougaro au soMMet de son art.
Véronique Mortaigne
B oxe u r s e n t i m e n t a l , m â l e
écorché, poète délicat : le
8 n ove m b re 1 9 9 4 , C l a u d e
Nougaro partage avec son public
«un voyage dans le temps et l’espace » sur la scène de l’Olympia.
La chemise trempée, il plonge
dans les tempos du jazz et la
force électrique du rock’n’roll.
Pour la première d’une suite de
dix concerts, le Toulousain ofre
son accent rocailleux à l’autel de
trente-six ans de carrière. Le lutteur ouvre de fait les hostilités
avec Le Rouge et le Noir, des
mots de nuit et de drague,
composés avec Michel Legrand
en 1961. L’année suivante, ce ils
de baryton confirme ses dons
pour l’écriture cinématographique avec Une petite ille, référence à sa femme, Sylvie, qu’il
trompait.
À chaque fois qu’il y revient,
Nougaro se divertit de sa première apparition à l’Olympia, en
1964, en « vedette américaine »
de Dalida, « le petit taureau et la
reine égyptienne ! ». Pour lui,
c’est alors une résurrection. En
1963, il est ramassé en miettes
sur le bord d’une route, ce qui lui
composé par l’accordéoniste
Richard Galliano, ou C’est une
Garonne, revisité aux roulements de balafon par le
Congolais Ray Lema. Cet
Olympia 1994 est phénoménal
– à preuve, The Best de Scène,
un double 33-tours réalisé par
Mick Lanaro paru en 1995, qui
offrait l’intégralité des vingthuit chansons du récital.
En scène, Nougaro a emmené
des « chérubins » : Loïc Pontieux
à la batterie, Jean-Marie Ecay à
la guitare, Laurent Vernerey à la
b a ss e, t ro is transfuges du
groupe de Didier Lockwood, et
Arnaud Dunoyer de Segonzac
aux claviers. Le « motsicien »
chante avec son corps – un
sourcil inquiet, un déhanchement soudain, un balancement
perpétuel. À ses côtés, il y a
aussi un piano Bösendorfer,
« superbe panthère noire croqueuse des diamants des doigts
de Maurice Vander ». Lequel pianiste dessine les contours élégiaques d’une Cécile qui n’a pas
pris une ride, oferte aux rappels
comme une nécessité. « Quand
je suis sur scène, il me semble
que je pratique un art collectif.
Et de recevoir les ondes de la
musique me transcende, me lave
l’âme.» Nougaro fait ce qu’il veut
de sa voix. La pousse, la retient,
la libère. Il a du cofre, du poumon et du souffle, « puisque
Mingus chante dans moi ».
dans deux semaines :
MaxiMe Le Forestier, 1973
LES CONCERTS MYTHIQUES DE
CHRISTOPHE AUBERT / TELE7JOURS/ SCOOP - RUE DES ARCHIVES / AGIP
Jean-Luc Pariente/FLO
par
vaut plusieurs mois d’hôpital et
de rééducation. Enfermé dans
un corset de fer, « fait comme un
rat », Claude Nougaro écrit
À bout de soule, sur un thème
de Dave Brubeck, Blue Rondo
a la Turk – Godard, Jean Seberg,
le jazz et ses géants : l’époque
est généreuse.
L’Olympia 1994 est un récital de
flambeur, de risque-tout. Le
chanteur « tendance Sagan », vie
de don Juan, esprit de jouissance, provoquait dans les
années 1960 des frémissements
en voulant « séparer 55 kilos de
chair rose de 55 grammes de
Nylon ». Le voici en sexagénaire
sexy, effaré de la stupidité du
chaos à venir. Il martèle pourtant
qu’il ne faut pas avoir peur. Qu’il
lui a fallu se sentir homme de
couleur à Harlem pour enfoncer
New York à coups de poings,
quand sa carrière était au plus
bas, en 1985. Ce qui vaut au
public parisien de 1994 une version électrisée de Nougayork ou
encore des biguines chaloupées,
des bossas improvisées, des
valses et des tangos un peu
noirs, puisque «l’amoureux mental » du poète Jacques Audiberti
plongea en profondeur, avant
tout le monde, dans les
musiques d’Afrique et du Brésil.
Pour son Olympia 1994, Claudede-Toulouse (« la ville rosse ») a
parsemé ses classiques (Cécile,
ma fille, Quatre boules de cuir,
Bidonville, Toulouse, L’Île de Ré)
des titres de l’album Chansongs,
paru en 1993, dont Vie violence,
présente
Revivez l’émotion
des plus grands concerts
LE N°7
CLAUDE NOUGARO
Jean-Luc Pariente / Lecoeuvre Photothèque
OLYMPIA 1994
• Toulouse • Armstrong • Le jazz et la Java
• Sing Sing Song • Cécile, ma fille • Nougayork…
1 LIVRE + 1 CD
www.collectionolympia.com
DÈS LE 3 JANVIER CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
74
La théière de
Noémie Lvovsky.
L’actrice, réaLisatrice et scénariste est à L’affiche des
“invisibLes”. buveuse compuLsive de thé, eLLe aime Le ritueL
qu’entraîne sa préparation et possède de nombreuses théières,
dont ce modèLe très “aLice au pays des merveiLLes”.
Je ne bois que du thé. Trois litres
par jour. Chaud. Noir, idéalement. Il
peut être fumé, tonique ou doux, bien que
mes préférés restent les Earl Grey ou les
Lapsang, qui sont les plus forts. Cette habitude fait que je possède une bonne douzaine de théières diférentes, sans jamais
avoir voulu les collectionner. Je les aime
toutes. L'adorable miniature que m’a oferte
ma coscénariste Florence Seyvos doit faire
cinq centimètres. Elle est en terre cuite.
Celle que j’ai conservée du tournage des
Estivants, le prochain ilm de Valeria Bruni
Tedeschi, est anglaise, en porcelaine
blanche, avec des motifs bleu marine.
J’ai acheté celle en forme de lapin, très
Alice au pays des merveilles, il y a trois ans,
lors d’un vide-greniers improvisé chez mon
amie Émilie Deleuze, rencontrée à la Fémis.
Nous étions dans le Limousin, dans sa
grande maison où règne toujours un esprit
communautaire. Une de ses amies vendait
des objets : « Regarde, c’est pour toi ! », m’at-elle dit. Je l’ai achetée 7 euros.
Cela fait douze ans que je ne bois que du
thé – jamais d’eau. J'ai commencé à un
moment où j’ai dû arrêter de boire autre
chose, mettre in à certaines addictions.
M Le magazine du Monde — 5 janvier 2019
Valentin Pérez
Le thé a alors été comme un compagnon
enveloppant, avec ses rituels réconfortants :
faire chaufer l’eau, toucher les feuilles
séchées en vrac, les prendre dans la main,
les mettre dans la théière, verser un peu
d’eau chaude, puis en rajouter pour remplir,
laisser infuser… Et puis mettre ses paumes
contre la tasse ou la théière bien chaudes.
Lorsque quelqu’un arrive chez moi, c’est
systématique : « Voulez-vous un thé ? »
Ça remplace presque le bonjour !
Sur un plateau, c’est pareil. J’ai toujours
un mug dans la main, que je sirote entre
deux scènes. Lorsque je commence un ilm
et que la régie veut connaître mes exigences ou mes allergies, c’est la première
chose que je demande : avoir du thé tout
le temps. Pour le troisième assistant,
j’ai conscience que c’est un travail.
Souvent, il arrive sans savoir à quel point
ma consommation est excessive. Il réalise
très vite qu’il va lui falloir préparer un Thermos toutes les vingt minutes. Désormais,
il arrive même qu’une personne de l’équipe
régie ait été prévenue par un de ses
collègues, lui disant que j’aimais telle
sorte de thé, de telle marque…
Ils se passent tous le mot.
à voir
Les InvIsIbLes,
de Louis-JuLien
petit, avec
audrey Lamy,
corinne masiero,
noémie Lvovsky
et déborah
Lukumuena.
en saLLe
Le 9 Janvier.
Les estIvants,
de vaLeria bruni
tedeschi, avec
vaLeria bruni
tedeschi, pierre
arditi, vaLeria
GoLino et noémie
Lvovsky. en saLLe
Le 30 Janvier.
Valentin Pérez
propos recueillis par
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backstage des déilés nous dévoile une gamme de
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nouveau concept : Créer un modèle unique et parfaitement adapté aux
4 saisons de l’année. Une slow brand loin des contraintes de la fast
fashion. Pour l’hiver, les fondateurs décline une Mountain shoes dans
un esprit nomade, wild et trés urbain.
montereyshoes.com
coffret GABRIELLE l’univers
KAVALAN*
Pour illustrer ces 110 années où elle s’est attachée à valoriser
la tradition française, COMTESSE DU BARRY révèle l’excellence
artisanale dans ce qu’elle a de plus rafiné, d’exigeant et d’innovant. Présenté dans un écrin prestigieux, la « Malle à secrets » contient : un foie gras d’oie au sel de Salies du Béarn,
poivre Malabar et Armagnac 1904, un flacon d’Armagnac
1974, un chutney de igue, un conit d’oignon, de la leur de sel
de Salies du Béarn et du
poivre Malabar.
Prix indicatif : 198 €. Disponible en boutiques et sur
www.comtessedubarry.com
Un Pop-up pour s’immerger dans l’univers
de KAVALAN ! Jusqu’à in-janvier 2019, le
Golden Promise Whisky Bar se met aux couleurs de la distillerie taïwanaise Kavalan.
Tout au long de ces semaines, Kavalan proposera des animations exceptionnelles pour
faire vivre le lieu.
Golden Promise Whisky Bar
11 rue Tiquetonne 75002 Paris
www.whisky.fr/marque/kavalan.html
Page réalisée par le service commercial du M Magazine 01 57 28 39 27
* L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
Photographies retouchées
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