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Libération - 02 janvier 2019-1

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MERCREDI 2 JANVIER 2019
EMMANUEL PIERROT
2,00 € Première édition. No 11691
Politique
Macron passe
à la contreoffensive
Disparition
Edgar Hilsenrath,
voix caustique
de la Shoah
PAGES 12-13
PAGE 31
www.liberation.fr
LIBÉ DES
SOLUTIONS
POLLUER MOINS
POUR GAGNER PLUS
Réconcilier écologie et social : bonne
nouvelle, c’est possible. En ce début d’année,
«Libération» propose des pistes.
PAGES 2-7
ET AUSSI : DE LA LUMIÈRE À MADAGASCAR, DE L’HABITAT BIOCLIMATIQUE,
DE LA «SLOW FASHION»… NUMÉRO SPÉCIAL
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
2 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Ecologie
et social
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Bon point
Si 2018 a été un enchaînement de désillusions,
d’éruptions de colère et de
montée des extrêmes un
peu partout dans le monde,
l’année aura aussi été celle
de la prise de conscience du
danger climatique, de la
fragilité grandissante de la
planète et des espèces qui la
peuplent, et de la nécessité
d’y faire face. Peut-être l’effet de ces tempêtes, ces
inondations, ces incendies
qui ont dévasté bon nombre
de pays en Amérique, en
Europe, en Asie et en Afrique; ces images de poissons
aux entrailles gorgées de
plastique; ces noms d’animaux familiers qui bientôt
auront disparu; ces chiffres
effarants sur les effets de la
pollution en Chine, en Inde
ou en Europe. En France, la
démission fracassante
du ministre de la Transition
écologique et solidaire pour
cause d’absence de moyens
a remis la question écologique au premier plan, et la
crise des gilets jaunes qui a
suivi a montré que les gestes en faveur de l’environnement étaient
indissociables des mesures
sociales. On a progressé,
c’est un bon point. Prise de
conscience en 2018, passage à l’acte en 2019? C’est
ce que l’on peut espérer, et
décider même, chacun à
notre niveau; les solutions
ne manquent pas comme le
montre ce numéro. Longtemps absente des discours
politiques, la transition
écologique a été citée à
maintes reprises dans les
vœux d’Emmanuel Macron
lundi soir, il faut juste espérer que cela ne reste pas un
vœu pieux. Le président
français a une vraie carte à
jouer dans ce domaine s’il
veut se distinguer de tous
ces chefs d’Etat qui, des
Etats-Unis au Brésil, non
seulement nient le danger
climatique mais le renforcent. Voilà un beau défi
pour l’Europe dont le dessein vacille sous les coups
de boutoir des populistes
de tous poils. La transition
écologique ET solidaire doit
être au cœur des élections
de mai, sans technocratisme ni dogmatisme.
La meilleure des solutions
pour redonner un sens
et un objectif au projet
européen. •
ÉVÉNEMENT
La convergence
des luttes
Comment concilier transition écologique
et justice sociale? Voici quatre leviers pour
réduire nos émissions tout en épargnant notre
budget: rénovation des bâtiments, principe
du pollueur-payeur, nouvelles mobilités
et alimentation raisonnée.
Par
CORALIE SCHAUB
L
ors de son retour médiatique
sur France 2 fin novembre,
Nicolas Hulot l’a martelé: «Il
faut combiner les problèmes de fin
de mois avec les problèmes de fin du
monde.» En pleine bronca des gilets
jaunes, il s’agissait pour l’ex-ministre de la Transition écologique et
solidaire –qui tenait beaucoup à ce
mot, «solidaire» – de réconcilier
écologie et social. Oui, ministre,
Hulot avait défendu la taxe carbone.
Mais il avait averti Emmanuel Macron et Edouard Philippe de l’absolue nécessité d’un «coussin social
digne de ce nom», pour aider les ménages les plus modestes, ceux qui
sont piégés car on les a incités à
acheter des voitures diesels et
contraints à vivre en zone périurbaine. En vain. Il n’a pas été en-
tendu, ce qui a contribué à sa démission, fin août.
Qu’on le veuille ou non, les questions écologiques et sociales sont
intimement liées. L’écologie est une
nécessité pour tous, mais surtout
pour les plus démunis. Personne
n’échappera aux conséquences des
bouleversements climatiques, de
l’effondrement de la biodiversité ou
de la pollution de l’air, de l’eau et
des sols. Mais les plus touchés, et de
loin, ce sont bien les plus pauvres.
Alors qu’ils sont les moins responsables de la situation. Ce sont eux
qui dépendent le plus directement
de leur environnement pour survivre, en particulier dans les pays du
Sud. Et c’est vers eux que sont
transférées les activités les plus
polluantes.
Ce sont les plus défavorisés qui
souffrent le plus de la pollution de
l’air ou des inondations. Et ce sont
eux qui habitent les logements les
plus insalubres, où l’air intérieur est
le plus pollué, qui vivent dans les
«passoires énergétiques» mal isolées… «Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale, l’autre
sociale, mais une seule et complexe
crise socio-environnementale», insistait le pape François en 2015 dans
son encyclique Laudato si’. «Agir
contre le dérèglement climatique et
agir pour la justice sociale sont deux
combats qui convergent: pas de justice sociale sans transition écologique et pas de transition écologique
sans justice sociale», affirmait aussi
mi-novembre Daniel Verger, du Secours catholique-Caritas France, à
l’occasion de la publication d’un
«Manifeste pour concilier transition
écologique et justice sociale», publié
par plusieurs associations environnementales et de lutte contre la pauvreté (CFDT, WWF, Fondation pour
la nature et l’homme-FNH, Fondation Abbé-Pierre, Fédération des associations des usagers des transports…). La clé est là. Et les solutions
existent. Voici quelques pistes.
LANCER UN PLAN MARSHALL
POUR LA RÉNOVATION
THERMIQUE DES BÂTIMENTS
Officiellement, l’exécutif entend
faire de la rénovation énergétique
des bâtiments une «priorité nationale», permettant d’atteindre la
neutralité carbone à l’horizon 2050.
Il s’agit d’un enjeu majeur: les bâtiments résidentiels et tertiaires représentent 45 % de la consommation de la France en énergie et le
secteur est à l’origine de 25 % des
émissions de gaz à effet de serre. Le
défi est aussi social : 7 millions de
logements sont mal isolés et
3,8 millions de ménages peinent à
payer leur facture ou se privent de
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les militants écologistes de l’Alternatiba à Bordeaux, lors de leur tour de France à vélo pour «sauver le climat», en septembre 2015. PHOTO RODOLPHE ESCHER
chauffage. Las, le plan Marshall
promis en la matière sous le quinquennat Hollande n’a pas été tenu,
et semble prendre la même voie
sous l’ère Macron. «On tourne
autour de 288000 rénovations thermiques performantes par an, très
loin des 500 000 attendues. Il faudrait donc au moins 700000 rénovations par an pour rattraper le retard accumulé», indique Romain
Riollet, du Cler-Réseau pour la transition énergétique.
Le crédit d’impôt pour la transition
énergétique (Cite) tarde à être
transformé en prime pour les plus
modestes. Et l’exécutif «fait des économies dans la lutte contre la rénovation énergétique, ce qui est totalement incohérent», déplore Manuel
Domergue, de la Fondation AbbéPierre. Pour lui, la prime à la
conversion des chaudières au fioul
annoncée par le gouvernement cet
automne «va dans le bon sens, mais
pour une vraie rénovation performante et globale, il faut aussi changer la ventilation, l’isolation…» Des
investissements qui font du bien au
porte-monnaie et à l’emploi. Selon
la FNH, l’isolation massive des
logements permettrait aux ména-
L’isolation massive
des logements
permettrait
aux ménages
de faire en
moyenne 512 euros
d’économies
sur le chauffage
tous les ans.
ges de faire en moyenne 512 euros
d’économies sur le chauffage tous
les ans et créerait 126 000 emplois
dans les dix ans.
TAXER LES GROS POLLUEURS
Le système fiscal actuel applique
trop peu le principe pollueurpayeur. A coup d’exemptions et de
niches, il a perdu sa progressivité et
fait peser principalement le poids de
la pollution sur les ménages. Résultat, nombreux sont ceux qui réclament un «big bang fiscal», pour mettre fin aux subventions accordées
aux énergies fossiles et, à l’inverse,
taxer les transports les plus polluants: avions (kérosène), bateaux
(fioul lourd), camions. Des recettes
qui pourraient être réinvesties dans
la transition écologique. Tout
comme celles qui devraient résulter
de la lutte contre l’évasion fiscale,
d’une taxation sur les transactions
financières ou du rétablissement
de l’ISF.
Mi-décembre, dans une tribune publiée dans le JDD, quinze intellectuels (économistes, sociologues,
historiens, écrivains…) proposaient
«d’instaurer une taxe carbone complémentaire portant sur les émissions de gaz à effet de serre des
1 400 sites industriels français les
plus polluants, pour que chaque
tonne de carbone qu’ils relâchent
dans l’atmosphère soit taxée au
même niveau (44,60 euros en 2018
et 2019) que les carburants du quotidien». Chiche ?
REPENSER LA MOBILITÉ
Au fil des dernières décennies, les
fractures sociales et territoriales ont
progressé. En cause, notamment, la
dépendance aux carburants fossiles
et à la voiture individuelle de millions de foyers, en particulier les
plus vulnérables. Pour inverser la
tendance, il s’agit de faciliter un
accès aux véhicules peu polluants
et économes. Afin d’accélérer la
sortie du diesel, la FNH propose par
exemple de doubler la prime à la
conversion pour les véhicules
électriques (hors SUV) et de l’élargir
aux modes alternatifs (autopartage
et vélo), le tout financé par «la suppression, dès 2019, de la prime à la
conversion à destination des véhicules neufs diesels».
Pascal Canfin, le patron du WWF
France, souligne «l’incohérence»
consistant à encourager l’achat de
véhicules neufs thermiques (essence et diesel), alors que leur fin
«est inéluctable, si on est sérieux
avec les accords de Paris sur le climat et l’action en termes de santé
publique». Et «l’aberration» de cette
mesure, alors que Paris et d’autres
métropoles plani- Suite page 4
4 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
fient l’interdiction des diesels en ville. D’autant
«qu’un véhicule électrique coûte
1600 euros de moins par an qu’un diesel équivalent».
Il s’agit aussi et surtout de repenser
l’ensemble de la mobilité, pour sortir
du «tout-voiture individuelle». Ce qui
passe par le déploiement des alternatives (vélos, trains, transports en commun, RER, covoiturage, autopartage…), en ville comme à la campagne.
Pas impossible du tout: dans l’Aveyron,
le parc naturel régional des Grands
Causses encourage avec succès l’usage
du vélo électrique ou de l’autostop.
Autre nécessité impérieuse: lutter contre l’étalement urbain. Certains, notamment chez EE-LV, proposent «un
moratoire sur les centres commerciaux
en périphérie, qui tuent la vie des centres-villes en contraignant à l’emploi de
la voiture et en réduisant commerces et
services publics».
Suite de la page 3
TRANSFORMER
SON ALIMENTATION
Sans dépenser un euro de plus, il est
possible de manger des produits plus
sains et de meilleure qualité, issus notamment de l’agriculture biologique,
tout en réduisant notre impact sur la
planète. C’est ce que révélait en novembre une étude coréalisée par le
WWF France. Celle-ci a comparé le panier standard des Français avec un panier «flexitarien», composé de deux
tiers de protéines végétales (lentilles,
pois chiches, fèves ou haricots) contre
un tiers de protéines animales. Par
rapport au panier standard, il s’agissait de réduire fortement la viande, les
poissons sauvages, les produits transformés industriels, gras, salés et sucrés et ceux à base de farines raffinées
(pâtes, pain…). A l’inverse, place aux
farines complètes et à une forte augmentation de la part de légumes, céréales et légumineuses.
Cela signifie, pour une personne, de
passer de six repas par semaine comprenant de la viande ou du poisson
sauvage à quatre par semaine, et d’un
repas par jour comprenant des produits transformés à seulement deux
par semaine. «Une réduction de ces aliments, largement présents aujourd’hui
dans le panier alimentaire moyen
d’une famille française de quatre personnes, permettrait de réduire de 38%
l’impact carbone du panier et de 21 %
son coût (de 187 à 147 euros par semaine)», calcule l’étude. Grâce à ces
économies réalisées, une famille flexitarienne peut se permettre d’introduire dans son panier «près de 50% de
produits certifiés (bio, Label rouge et
Marine Stewardship Council) sans dépasser le coût du panier standard». De
quoi, au passage, soutenir des modes
de production tels que l’agriculture
biologique, qui permettent aux exploitants agricoles de mieux vivre de leur
métier et de créer davantage d’emplois
que l’agriculture agro-industrielle.
Tout en coûtant bien moins cher à la
collectivité: le montant annuel pour la
dépollution (pesticides et nitrates) des
eaux de surface et côtières a été estimé
en 2011 à 54 milliards d’euros par an
par le Commissariat général au développement durable. Sans parler du
coût pour la santé des perturbateurs
endocriniens… Des sommes non
comptabilisées dans le prix des aliments «conventionnels». •
Pour Tarik Benhessain, habitant des Noés à Val-de-Reuil (Eure), «l’écovillage est une réussite». On y trouve plus d’une centaine
Ecoquartier de Val-deReuil: «La mixité sociale
se fait dans le plaisir»
Dans cette ville surendettée
et paupérisée, l’opération
des Noés, menée par un
architecte ambitieux,
a été primée en matière
de développement durable.
U
ne ville dont un tiers des habitants vit
en dessous du seuil de pauvreté et qui
a 93% de logements sociaux peut-elle
s’offrir la transition écologique ? A Val-deReuil (Eure), l’écoquartier des Noés prouve
que oui. Mieux, cette réalisation démontre
que plus les endroits et les gens sont en
difficulté, plus le développement durable
est un impératif. Ce n’est pas un luxe pour
bobos.
L’«écovillage», comme l’appellent les habitants, est traversé de voies aux noms évoca-
teurs: place du Climat, place Bucolique, rue voit pas: une chaufferie collective au bois, la
de la Nature, de l’Environnement, de l’Ecolo- limitation des inondations par les fossés
gie, des Energies douces… Mais contraire- plantés (les noues) et les bassins couverts de
ment aux rues des Cerisiers qui n’ont jamais végétation, et enfin, invisible mais essenvu une cerise, celles-ci méritent
tielle, une architecture passive.
leur nom. L’opération des Noés a REPORTAGE Autrement dit, tellement bien
obtenu en 2017 le grand prix «ville
construite et isolée que les habidurable» des Green Solutions Awards –plus tants ne consomment pour se chauffer que
haute distinction du domaine en France– et, 15 kWh par mètre carré et par an. D’où une
en décembre 2018, le prix de l’Equerre d’ar- facture ultra-allégée dans une commune qui,
gent en catégorie aménagement urbain et selon l’expression de son maire, Marc-Anpaysager.
toine Jamet, «était EDF-ville». Un chiffre que
l’on peut aussi comparer avec les exigences
Objectif zéro énergie. Construit par tran- du plan climat d’une ville comme Paris qui
ches pendant dix ans, ce morceau de ville ap- situe la limite à ne pas dépasser à 50 kWh. Et
paraît dans le paysage urbain avec ses toits à la réalité d’une majorité d’habitations qui,
pointus, ses revêtements en bois, ses façades elles, percutent les 200 kWh.
colorées, ses espaces maraîchers, ses jardins Le programme comporte 100 logements sopartagés et, surtout, une abondance de ver- ciaux, en maisons ou en petits immeubles,
dure qui colonise jusqu’à la moindre ruelle. répondant à cet objectif zéro énergie, auxDerrière l’apparence, il y a tout ce qui ne se quels s’ajoutent une quinzaine de maisons en
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
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u 5
d’habitations, avec des toits pointus, des revêtements en bois, des espaces maraîchers, des jardins partagés et surtout une très basse consommation d’énergie au mètre carré.
CALVADOS
BBC (bâtiments basse consommation) en celui qu’on croyait le moins disposé à suivre
accession à la propriété sous conditions de Madec sur ses idées, sur l’habillage en bois…
ressources.
Mais de prix en prix, ils se sont convertis. SouPhilippe Madec est l’architecte et
dainement, ils sont devenus des écologistes,
urbaniste de l’ensemble. De
des environnementaux». Avec
lui, le maire PS de Val-ded’autant plus de zèle que si cette
Reuil dit qu’il a été «un féopération a reçu des aides rédérateur», celui qui a emgionales et européennes,
barqué les autres dans la
c’est bien parce que l’archiOISE
démarche environnementecte a poussé l’innovatale. Ce n’était pas forcétion. «Les prouesses de
Val-de-Reuil
ment évident. L’équipe
Madec ont été le support
comptait des militants de
des subventions», affirme
EURE Évreux YVELINES
la cause environnementale,
le maire.
dont les paysagistes (ici les
Les
«prouesses» ici relèvent
ORNE
cabinets In Situ et Arc en
plutôt du bon sens. On entre
Terre), les spécialistes de l’énerau 1, rue de la Nature, chez Em20 km
gie et du développement durable
manuelle Martin. Dehors, il fait
(Tribu), de l’hydrologie (Ecotone), de la géo- 4 degrés. Dans le hall de l’immeuble, sans rabiologie (Fleur de Lys) ou même de l’horticul- diateur, au pif, 19 degrés. Dans l’apparteture (Aurore).
ment, chauffage éteint, 21 degrés. C’est le
thermostat mural qui le dit. «C’est extrême«Prouesses». Mais dans le groupe, on trou- ment bien isolé», dit la locataire. On le sent
vait aussi des profils moins «verts». L’entre- rien qu’en entrant. Et, ajoute l’habitante,
prise générale, en l’espèce Bouygues Bâti- l’isolation fonctionne aussi côté phonique.
ment Grand Ouest, aurait pu freiner les «Il n’y a aucune gêne entre voisins. La mixité
enthousiasmes car cet aménagement ayant sociale se fait dans le plaisir», dit-elle.
fait l’objet d’un contrat de «conception-réali- Voilà un propos qui peut récompenser les inisation-entretien-maintenance», le manda- tiateurs de l’écoquartier, car tout le projet des
taire (le chef), c’était l’entreprise. «Ce n’est pas Noés a été pensé autour du lien social et de
du tout une procédure que j’aime, reconnaît la solidarité. Les jardins familiaux et les hecPhilippe Madec. Mais dans cette histoire, les tares de maraîchage, créés parce que les rives
employés de Bouygues se sont révélés de bons de l’Eure sont régulièrement submergées par
écocitoyens.»
l’eau, y contribuent. La coopérative des JarAutre surprise, la Siloge, bailleur social et dins de Neustrie prend en charge un maraîmaître d’ouvrage du nouveau quartier. Le chage bio et crée des emplois de réinsertion.
maire se souvient que l’opérateur HLM «était Elle anime aussi des ateliers autour des jar-
On connaissait
le Pédibus, mis
en place dans bien
des villes pour
organiser le trajet
vers l’école à pied,
mais on n’avait
jamais entendu
parler de la version
avec un âne qui porte
les cartables en tête
de cortège.
dins familiaux où l’on partage le matériel.
Toutes les maisons ont un petit jardin, que
certains protègent des regards avec des
claustras.
Tarik Benhessain, responsable d’un centre de
loisirs et habitant d’un immeuble situé rue de
l’Environnement, dit qu’aux beaux jours, tout
le monde est dehors. Il estime que, «sur l’écovillage, il n’y a pas plus de 3 % ou 4 % de gens
repliés sur eux-mêmes». De ses fenêtres, plein
sud, il voit les potagers mais aussi l’enclos des
deux ânes de l’Asinobus. On connaissait le
Pédibus, mis en place dans bien des villes
pour organiser le trajet vers l’école à pied,
mais on n’avait jamais entendu parler de la
version avec un âne qui porte les cartables en
tête de cortège. Pour Tarik Benhessain, «l’écovillage est une réussite».
Pour Val-de-Reuil peut-être aussi. La dernière-née des villes nouvelles est aussi la seule
qui a été franchement en échec. Conçue pour
140 000 habitants, elle en accueille un peu
moins de 20000. De cette folie des grandeurs
à la sauce technocratique, Val-de-Reuil a
gardé un suréquipement qui lui a coûté cher:
l’endettement a atteint 100 millions d’euros.
«On a touché le fond en 2000, soupire MarcAntoine Jamet, le maire. Sur plein de choses,
y compris sur les demandes de permis de construire. Pas un seul cette année-là, même pas
pour agrandir une véranda…»
«Classes moyennes». Depuis, les programmes de renouvellement urbain de
l’Agence nationale pour la rénovation urbaine
(Anru) sont passés par là. Dans cette ville presque intégralement composée de logements
sociaux, «nous avons choisi de ne pas détruire
mais d’augmenter la taille de la ville pour attirer les classes moyennes», dit le maire. Vu la
quantité d’industries pharmaceutiques et
d’entreprises qui se trouvent dans les parcs
d’activité de la ville, le pari est jouable. Avec
Sanofi-Pasteur sur ses terres, Val-de-Reuil est
ainsi le premier producteur de vaccins en
France. «Les habitants ont une soif de reconnaissance qui passe par l’écoquartier», assure
Marc-Antoine Jamet. Ville nouvelle qui a mal
vieilli, Val-de-Reuil a retrouvé, dit-il, «un
avant-gardisme qui nous fait plaisir».
SIBYLLE VINCENDON
Envoyée spéciale à Val-de-Reuil (Eure)
Photos MARGUERITE BORNHAUSER
«
6 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
Pierre
Larrouturou
«Sauver le
climat, la seule
guerre qui
ne fera aucune
victime»
Avec d’autres personnalités
européennes, l’économiste
et fondateur de Nouvelle
Donne milite pour la création
d’une banque pour le climat.
on prévoit des pertes de récolte de 35% à 60%
selon les régions, alors que la population du
continent devrait doubler d’ici à 2050.
Si rien de décisif n’est mis en œuvre dans les
prochaines années, nous ne pourrons pas éviter un réchauffement de la planète de 2 ou
3 degrés. Les conséquences seront dramatiour vaincre l’inertie des pouvoirs et le ques. Le dernier rapport du Groupe d’experts
poids des lobbys, il est temps de décla- intergouvernemental sur l’évolution du clirer la guerre au dérèglement climati- mat (Giec) montre comment les émissions de
que. A l’origine du projet de Pacte Finance- CO2 et de méthane ont recommencé à augClimat européen lancé avec le climatologue menter dans tous les pays, y compris la
Jean Jouzel et 500 personnalités de douze France, mais ce rapport affirme aussi qu’il
pays, l’économiste Pierre Larrouturou (1) ex- n’est pas trop tard pour agir. Pour gagner la
plique comment la finance peut paradoxale- bataille, il faut cesser de faire des petits pas.
ment aider à gagner cette guerre.
Il faut arrêter les rustines.
Vous dressez un constat accablant, mais Vous dites qu’il faut déclarer la guerre au
vous dites que nous ne sommes pas changement climatique…
condamnés au chaos…
Oui. Et ce sera la seule guerre qui ne fera
Les dinosaures ont disparu à cause d’une mé- aucune victime, la seule guerre qui évitera des
téorite… Mais cette fois, il n’y a aucune fata- millions de morts, la seule guerre qui permetlité : la météorite, c’est nous. Il ne se passe tra de rassembler les peuples au lieu de les
plus un mois sans que des centaines de mil- diviser.
liers d’hommes et de femmes voient leur vie Et comme dans toutes les guerres, le nerf
bouleversée par une canicule, un feu de forêt, de cette guerre contre le climat, c’est
des pluies diluviennes ou des inondations… l’argent…
Au Japon, en juillet 2018, les inondations ont La question de l’argent est fondamentale.
provoqué plus de 200 morts. En Europe, les Pour gagner la bataille du climat, l’ONU nous
vagues de chaleur et les feux de forêt sont de dit qu’il faut tripler les investissements. Mais
plus en plus fréquents. Plus personne ne peut pour y parvenir, il faut surtout une véritable
douter de la réalité et de la gravité du dérègle- volonté politique qui, aujourd’hui, manque
ment climatique.
cruellement. Quand Nicolas HuEt les événements climatilot démissionne, il explique qu’il
ques extrêmes se multiplient
voulait 5 milliards d’euros pour
au point d’avoir un impact
un Plan hydrogène et qu’il a
sur les récoltes…
eu 200 millions. Il demandait
Les compagnies d’assurances
7 milliards pour l’isolation des
sont formelles: le nombre d’évébâtiments et il n’a obtenu que
nements climatiques extrêmes
des budgets totalement insuffia plus que doublé en moins de
sants… On n’est pas du tout
trente ans. En juin 2016, les
au niveau !
INTERVIEW Et le problème est le même dans
inondations ont provoqué une
perte de 31% de la récolte de blé
tous les pays: en Allemagne, les
en France. En 2018, c’est la canicule qui a ministres se déchirent sur les réseaux sociaux
obligé les paysans à distribuer du foin dès le pour savoir comment financer la prochaine
mois d’août car les pelouses étaient de vrais loi sur l’efficacité énergétique. Aux Pays-Bas,
paillassons. Au Sahel, on subit la pire séche- l’Etat a été condamné par la justice à cause de
resse depuis au moins 1600 ans… En Afrique, son inaction mais ne sait pas comment finanM.-L. NGUYEN
P
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 7
PHOTO SHANA NOVAK. GETTY IMAGES
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cer un Plan climat vraiment ambitieux. Au
total, pour financer la transition écologique
dans toute l’Europe, la Cour des comptes
européenne estime qu’il faudrait 1 100 milliards par an.
A-t-on les moyens de trouver ces financements qui s’annoncent colossaux ?
L’argent existe, l’argent est là. Il suffit de le canaliser, de le diriger vers tout ce qui nous permettra de lutter contre le réchauffement climatique. En 2008, pour éviter l’effondrement
du système financier, la Banque centrale européenne a mis 1000 milliards sur la table. Puis,
à nouveau, pour «relancer la croissance»,
la BCE a créé plus de 2500 milliards d’euros
depuis trois ans. Or l’essentiel de ces sommes
colossales est allé nourrir la spéculation financière. Aujourd’hui, rien ne nous empêche de
créer une banque européenne du climat
comme on a été capable de créer, au lendemain de la chute du mur de Berlin, une Banque européenne pour la reconstruction et le
développement. En 1989, il a suffi de six mois
à Kohl et Mitterrand pour créer cette banque
destinée à financer la transition des pays de
l’ex-bloc soviétique. A l’époque, on partait
d’une page blanche. Aujourd’hui, on ne part
pas de rien: il s’agit «seulement» de mettre la
création monétaire au service du climat.
Comment fonctionnerait une telle
banque ?
En créant une telle banque, les responsables
politiques montreraient que concilier climat
et justice sociale est la priorité des priorités.
Cette banque du climat pourrait être une filiale de la Banque européenne d’investissement (BEI). En l’arrimant à la BEI, l’avantage
serait double: sa création pourrait se faire très
rapidement et cela lui permettrait de bénéficier de la note AAA de la BEI.
Cette banque européenne du climat aurait
pour mission de fournir à tous les Etats membres et aux pays alliés des financements à
taux zéro. Et bien sûr, ces prêts seraient fléchés, uniquement destinés aux économies
d’énergie et au développement des énergies
renouvelables.
Quels seraient les financements mis à
la disposition de chaque Etat ?
Le projet de Pacte Finance Climat que nous
avons lancé avec le climatologue Jean Jouzel,
qui était vice-président du Giec quand celui-ci a reçu le prix Nobel de la paix, reprend
l’idée de l’économiste anglais Nicholas Stern.
Nous proposons que chaque pays dispose
chaque année d’une enveloppe correspondant à 2 % de son PIB.
Ainsi, l’Allemagne aurait chaque année une
enveloppe de 65 milliards d’euros à taux zéro,
l’Italie de 40 milliards, l’Espagne de 25 milliards… Pour la France, 45 milliards chaque
année pour le climat, pendant trente ans et
sans taxer les gilets jaunes, ça changerait tout!
Vous dites qu’il faut aussi un budget
de 100 milliards par an au niveau européen…
Dans chacun de nos pays, il existe un budget
de l’éducation et un budget de la santé. Il est
temps, au niveau européen, de créer un budget climat. Chacun sait qu’il y a des projets
fondamentaux pour notre avenir qui ne sont
pas immédiatement rentables et qui ne seront
jamais financés par des capitaux privés. C’est
donc la puissance publique européenne qui
doit faire le boulot. Ces 100 milliards de budget annuel se décomposeraient de la façon
suivante : 40 milliards pour l’Afrique et la
Méditerranée, 10 milliards pour la recherche
et 50 milliards pour financer le chantier sur
le territoire européen.
Comment trouver de telles sommes sans
augmenter les impôts des citoyens ?
Commençons par stopper les subventions aux
énergies fossiles… Et attaquons-nous à l’évasion fiscale et à la concurrence fiscale intraeuropéenne : en quelques décennies, alors
«Cette banque
européenne du
climat aurait pour
mission de fournir
à tous les Etats
membres et
aux pays alliés des
financements à taux
zéro. Et bien sûr, ces
prêts seraient fléchés
vers les économies
d’énergie.»
que les bénéfices n’ont jamais été aussi importants, le taux moyen de l’impôt sur les bénéfices est tombé en Europe de 40 % à 19 %.
Alors qu’aux Etats-Unis, de Roosevelt à
Trump, il restait stable à 38% C’est le monde
à l’envers, 19 % en Europe contre 38 % aux
Etats-Unis ! Certes, Donald Trump a fortement baissé l’impôt sur les bénéfices mais on
ne dira jamais assez que le taux moyen européen à 19% reste inférieur au taux voté à la demande de Trump qui est de 24%! Si l’Europe
est capable de créer un impôt fédéral sur les
bénéfices avec un taux de 5 % (l’effort demandé aux actionnaires reste très raisonnable), nous aurions chaque année 100 milliards
à investir pour le climat.
Mais ça fait plus de trente ans qu’on en
parle de cet impôt fédéral !
C’est vrai. Depuis Jacques Delors. Du coup,
bonne nouvelle, tout est prêt techniquement
pour le mettre en œuvre. En annonçant que
ce budget sera financé par les actionnaires et
non l’ensemble des citoyens, et qu’il permettra de lutter contre le dérèglement climatique
en créant massivement des emplois, ce projet
devrait rassembler un grand nombre de pays
et permettrait de redonner du souffle à la
construction européenne.
Avez-vous une idée des nouveaux emplois qui pourraient être créés grâce à
cette création monétaire mise au service
du climat ?
L’Agence pour l’environnement et la maîtrise
de l’énergie estime qu’on pourrait créer jusqu’à 900 000 emplois en France. A l’échelle
européenne, une telle stratégie de financement permettrait de créer près de 6 millions
d’emplois. Et sans doute autant de l’autre côté
de la Méditerranée. N’est-ce pas la meilleure
façon de diminuer les flux migratoires économiques et climatiques ? Nous sommes des
millions à comprendre la gravité de la crise.
Des millions aussi à savoir que la crise peut
être une opportunité pour changer nos modes
de vie, créer massivement des emplois, faire
baisser les charges fixes et vivre mieux. Face
à l’inertie du système et au poids des lobbys,
il est urgent que les citoyens s’organisent pour
pousser nos dirigeants à l’audace. Comme le
disait mon ami Stéphane Hessel: «Il ne faut
jamais se décourager. On a connu l’apartheid
et la fin de l’apartheid. On a connu le mur de
Berlin et la fin du mur de Berlin. C’est à nous,
les citoyens, de décider de notre avenir.»
Recueilli par
VITTORIO DE FILIPPIS
(1) Dernier ouvrage: Finance, climat, réveillez-vous!
Les solutions sont là (avec Anne Hessel et Jean Jouzel)
éd. Indigène. www.pacte-climat.eu
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8 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
MONDE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Madagascar
«Avec le solaire,
on peut alimenter
des lampes
et une petite télé»
REPORTAGE
Dans un pays où seuls 12% des Malgaches
ont accès au réseau électrique, les habitants
se tournent vers l’énergie photovoltaïque,
dont l’utilisation s’est envolée depuis trois ans.
Une alternative soutenue par la Banque mondiale.
Une femme coud un filet de pêche avec sa petite-fille grâce à une lampe
Par
NELLY DIDELOT
Envoyée spéciale à Madagascar
S
ur le seuil de sa maison d’Ambovo, en lointaine banlieue
d’Antananarivo, Olga scrute le
ciel avec inquiétude. Depuis 2017,
cette femme, dont la famille vit de
l’agriculture, possède un petit panneau solaire, installé sur son toit de
tôle et financé grâce à un microcrédit. «Maintenant, on peut regarder
la télé le soir, et faire plaisir aux enfants avec les dessins animés», raconte-t-elle dans un sourire. En plus
de la télé, son panneau peut aussi
alimenter trois ampoules. Mais à
l’approche de la saison des pluies,
elle craint que, comme l’an dernier,
l’ensoleillement ne soit plus suffisant pour tout faire fonctionner.
Ambovo n’est qu’à 15 kilomètres à
l’ouest de la capitale malgache.
Pourtant, le réseau de la Jirama,
l’opérateur électrique national, n’y
parvient pas. Les derniers poteaux
électriques s’arrêtent à Ambohidratrimo, à moins d’un kilomètre de
piste. En 2009, Tanja Hock, une sage-femme allemande, a ouvert un
centre de santé dans le village, qui
a fonctionné sans électricité jusqu’en 2013. «Ensuite, on a acheté un
générateur, dit-elle. On ne le faisait
fonctionner que quelques heures par
jour, quand c’était absolument nécessaire, à cause du prix élevé du
carburant.» Depuis 2016, le centre
de soins est désormais équipé d’une
série de panneaux solaires, qui font
jaillir de la lumière en permanence.
Aux consultations générales s’est
ajoutée une maternité, et l’ouverture d’une aile de chirurgie est prévue pour 2019. «Grâce à l’électricité,
nous pouvons pratiquer des échographies. Nous avons aussi un frigo,
pour garder les vaccins au frais, se
réjouit Erica Bakolimampianina,
une des sages-femmes qui y officie.
Des femmes sont prêtes à faire
trois heures de trajet à pied pour être
suivies ici, où le matériel est plus so-
phistiqué.» «Pour les 25 000 euros
que nous a coûtés la première installation solaire, nous aurions aussi pu
demander le raccordement au réseau, explique Tanja Hock. Mais
plutôt que des coupures permanentes et un prix de l’électricité élevé,
nous avons préféré choisir une source
d’approvisionnement fiable et
propre.»
«EXTENSION IRRÉALISTE»
L’initiative a aussi donné des idées
aux villageois. Des panneaux, de
moins de 50 centimètres de côté,
ont fait leur apparition sur environ
un tiers des toits ces dernières années. Comme Olga, Johnson Désiré
se félicite d’avoir accès à la télévision grâce à un panneau pour lequel
toute la famille a économisé.
«Maintenant, on est au courant des
nouvelles comme tout le monde. Et
on peut inviter les voisins à regarder
avec nous plutôt que d’aller se coucher une fois le repas terminé.»
Seuls 12% des Malgaches sont rac-
cordés au réseau, à peine 5 % dans
les zones rurales, un des taux les
plus bas du continent africain. La
nouvelle politique de l’énergie, lancée en 2015, a fixé un objectif
de 70 % d’électrification à l’horizon 2030. «L’Etat mise sur une extension du réseau, ce qui est totalement irréaliste, relativise Jan
Kappen, spécialiste énergie pour
l’antenne malgache de la Banque
mondiale. Nous avons fait une simulation: même en y consacrant 2 milliards de dollars [un sixième du PIB
annuel, ndlr], il serait impossible de
connecter au réseau plus de la moitié du pays.» Entre 2008 et 2017, le
taux de raccordement au réseau a
même reculé, sous l’effet conjugué
d’un manque d’entretien et de la
croissance démographique.
Pour inverser ces statistiques, quelques PME se sont lancées dans la
construction de mini-réseaux. C’est
le cas d’Eosol, une entreprise malgache qui mise sur le photovoltaïque
pour faire accéder les zones rurales
isolées à l’électricité. «On relie des
villages entiers à de petites centrales
solaires qu’on construit à proximité,
explique sa directrice, Camille André-Bataille. L’idée est de faire de
l’accès à l’électricité un levier de développement économique. Par exemple, à Andavaoka, un village du sud
de l’île que l’on a équipé en 2014, une
chaîne de froid destinée à la pêche,
un cybercafé et même un cinéma ont
ouvert.» Ce type de projets se développe lentement, à cause de lourdeurs administratives constantes et
de la nécessité d’une certaine densité de population pour être viables.
Lassés d’attendre l’extension du réseau, de plus en plus de Malgaches
misent désormais sur les systèmes
solaires individuels. En province, on
croise des panneaux solaires à vendre sur les marchés des petites villes, disposés sur des stands qui proposent aussi ampoules, lampes
torches ou câbles de toutes sortes.
A Antananarivo, on en vend jusque
dans les magasins de bricolage.
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 9
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COMORES
MOZAMBIQUE
Canal de
Mozambique
Antananarivo
Océan
Indien
MADAGASCAR
200 km
trois ans, le village était alimenté
par le réseau de la Jirama. Puis le
barrage qui alimentait la région en
courant a cédé, et les maisons ont
replongé dans le noir. Le cas n’est
pas rare. A Bejofo, à une vingtaine
de kilomètres au nord, la Jirama a
coupé l’alimentation après un trop
grand nombre de factures impayées. Mme Ando, qui tient le kiosque à Amboasary, loue environ
300 lampes chaque soir. «La recharge de téléphone, ça marche
moins bien. C’est la période de soudure, et la plupart des gens n’ont
plus assez d’argent pour charger un
téléphone et louer une lampe. Le
nombre de clients remonte en mars,
avec la récolte.»
«ÉCLAIRER LA PAUVRETÉ»
solaire, dans le village d’Ambakivao, à Madagascar, le 23 avril. PHOTO LAURE FILLON. AFP
Rado, salarié dans un magasin Bricodis de la capitale, assure en vendre tous les jours, à des clients «venus de la brousse. Ce sont ceux de
100 watts vendus 200 000 ariary
[49 euros] qui ont le plus de succès. Ils
peuvent alimenter des lampes et une
petite télé». Dans un pays où trois
personnes sur quatre vivent avec
moins de 2 euros par jour, cela reste
néanmoins
une
dépense
conséquente, inenvisageable pour
certains.
LOCATION DE LAMPES
A Ambatomainty, dans la région rizicole d’Alaotra Mangoro, au nordest d’Antananarivo, un «kiosque solaire» – petit stand vert sur le toit
duquel sont installés une dizaine de
panneaux solaires pour une puissance de 1,5 kWh– trône au milieu
du village. C’est l’un des 108 kiosques installés par l’entreprise Heri
(pour herinaratra, «électricité» en
malgache) dans des zones rurales
isolées. Les habitants du village
«Avant, j’utilisais
une lampe à
pétrole, mais [...] elle
faisait beaucoup
de fumée. Avec
la lampe solaire,
je peux tenir mon
étal ouvert
plus tard.»
Hortense vendeuse
de légumes
peuvent y recharger leur portable
ou y acheter glaces et boissons fraîches, conservées dans un congélateur alimenté par les panneaux.
Mais la vraie raison d’être du kiosqueest la location de lampes solaires. Dans ce gros village d’environ
2000 habitants, plus de 450 lampes
sont louées chaque soir et rappor-
tées chaque matin pour être rechargées pendant la journée.
Dans la lumière rasante de cette fin
d’après-midi, les clients défilent.
Parmi eux, Martine, qui loue deux
lampes tous les jours depuis
l’ouverture du kiosque, en 2016.
«Avec la lumière, je peux continuer
mes tâches ménagères plus longtemps. Et surtout, mes enfants peuvent terminer leurs devoirs après la
tombée de la nuit.»
Avec des lampes louées entre 200 et
400 ariary (entre 5 et 10 centimes
d’euro) par jour, quand une bougie
en coûte 300, Heri s’adresse d’abord
aux plus modestes, à ceux qui n’ont
aucun accès à l’électricité. Mais
parmi les clients, certains sont aussi
propriétaires d’un panneau. Louer
une lampe leur permet de le libérer
pour un autre usage, comme l’explique Solohery, qui vient récupérer la
sienne au kiosque. «Maintenant,
j’utilise le panneau pour brancher la
télé ou la radio. Avant, toute l’énergie
servait pour la lumière.»
Il est 18 heures, la nuit tombe sur le
village. On repère le marché aux
points lumineux des lampes qui
s’allument doucement. Nombreux
sont les commerçants à en louer.
Hortense en a suspendu une audessus de son étal de légumes.
«Avant, j’utilisais une lampe à pétrole, mais elle me faisait beaucoup
tousser. Et je ne pouvais pas la laisser allumée longtemps, sinon elle faisait trop de fumée. Avec la lampe solaire, je peux tenir mon étal ouvert
plus tard.» D’autres commerçants,
un peu plus fortunés, ont fait le
même calcul et investi dans un panneau solaire pour alimenter un
néon et rester ouverts après la tombée de la nuit, mettant un peu d’animation dans le village. Si leur panneau est assez puissant, ils en
profitent pour proposer de recharger les téléphones.
Un autre kiosque solaire est installé
à Amboasary, à 80 kilomètres de
piste au nord de Moramanga, le
chef-lieu de province. Il y a encore
Depuis un an que son kiosque est
installé, Mme Anjo a aussi vendu une
centaine de kits solaires: trois lampes, qui peuvent aussi faire office de
radio ou de chargeur de portable,
une batterie et un petit panneau
pour la charger. L’acheteur doit
payer 10 % comptant, puis rembourse le reste petit à petit par un
système de micro-paiements quotidiens versés par mobile. Les jours
où il ne paie pas, les lampes ne fonctionnent pas. «C’est surtout des
clients qui vivent loin qui en
achètent, ceux pour qui c’est trop
compliqué de venir ici deux fois par
jour», précise la gérante du kiosque.
«Ces trois dernières années, on estime que 500000 systèmes solaires
domestiques ont été vendus à Madagascar. Si on les prend en compte, le
taux d’électrification du pays double», s’enthousiasme Jan Kappen,
dans son bureau de la Banque mondiale où trône une carte des projets
d’électrification du pays qui fait la
part belle aux solutions hors réseau,
dites off-grid. «Et le tout sans subventions, puisque la plupart des
bailleurs tournaient jusqu’ici le dos
aux solutions individuelles, qui ne feraient “qu’éclairer la pauvreté”.»
Dans son nouveau plan de 103 millions d’euros, destiné à développer
l’accès à l’électricité dans le pays, la
Banque mondiale prévoit désormais
de consacrer la moitié de la somme
au off-grid. «C’est essentiel, assure
Jan Kappen. Si l’on veut atteindre
un accès à l’électricité pour tous, au
moins 40% des ménages malgaches
auront besoin de solutions hors réseau.» Et d’un système de subventions pour rendre des panneaux
puissants accessibles au plus grand
nombre. Afin que l’électricité ne soit
pas simplement synonyme de lumière, mais devienne un salutaire
outil de développement des zones
rurales. •
10 u
MONDE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Kamikatsu, la ville japonaise
qui se veut zéro déchet
L’idée est d’atteindre cet objectif
en 2020, quand le pays accueillera les JO. En attendant, Kamikatsu, avec ses quelques 1 600 habitants,
s’est bel et bien imposée comme pionnière en matière
de recyclage. Selon la Zero Waste Academy,
le taux de recyclage y a dépassé les 80 % en 2018.
PHOTO CHRISTIAN SCIENCE MONITOR. GETTY
soufre, des gaz que les autres
filtres peinent à arrêter.
Ce matériel, moins poreux,
peut pourtant laisser passer
davantage d’oxygène. En octobre 2017, les ingénieurs
lancent leur produit fini,
appelé Airlens et commercialisé en Inde par leur nouvelle start-up, PerSapien,
pour 5 euros les 20 paires
(à usage quotidien). Leur
innovation vient d’ailleurs
d’être récompensée par le
festival parisien Megacities
Shortdocs, qui soutient les
courts métrages sur des solutions pour les problèmes des
mégapoles.
Souffleries. Ce n’est pas la
A Greater Noida, près de New Delhi, en novembre 2017. PHOTO S.R. IYER. AP
Filtres antipollution: un nouveau
nez chez les start-up indiennes
Commercialisé
depuis un an
par l’entreprise
PerSapien,
le dispositif Airlens,
qui se colle sur les
narines, piège les
particules nocives
pour l’organisme.
Par
SÉBASTIEN FARCIS
Correspondant à New Delhi
E
n 2015, Shashi Ranjan
avait atteint un petit
paradis climatique et
universitaire. Le jeune chercheur indien poursuivait des
recherches en sciences biomédicales dans la prestigieuse université Stanford,
dans une Californie qui,
quand elle n’est pas ravagée crons/mg, soit quatorze fois
par des feux de forêts, bénéfi- le maximum recommandé.
cie d’un air exceptionnelle- Des taux qui, selon une étude
ment pur. Mais au bout d’un de l’université de Chicago
an, il a décidé de revenir à sa publiée en novembre, réduiréalité : celle de
raient de dix ans
son Inde natale,
l’espérance de
dont la populavie des habitants
tion est décimée à
de la capitale inpetit feu par la L'HISTOIRE dienne !
pollution atmosShashi Ranjan
DU JOUR
phérique. L’Orgaveut donc aider
nisation mondiale de la ses concitoyens à trouver des
santé (OMS) venait de classer armes pour lutter contre ce
New Delhi comme la ville la mal invisible. «L’air devrait
plus polluée du monde.
être ce qui nous permet de viDepuis, les mesures ont été vre, mais à la place c’est lui
étendues à tout le pays et le qui nous tue», s’insurge cet
diagnostic a empiré : qua- ingénieur. Avec son collègue
torze des villes les plus pol- indien de Stanford Debayan
luées du monde se trouvent Saha, ils reçoivent le soutien
dans le nord de l’Inde. de la plus grande faculté puNew Delhi est à la sixième blique de médecine du pays,
place, avec une moyenne an- l’Institut indien de médecine
nuelle de concentration en de New Delhi (AIIMS), ainsi
particules fines de 143 mi- que celui de l’Institut indien
de technologie (IIT), l’équivalent de Polytechnique. Et
conceptualisent un nouveau
produit : un filtre nasal, qui
se colle sous les narines :
«Nos recherches ont montré
que nous aspirons plus
de 90% de notre oxygène par
le nez. Donc pourquoi couvrir
les trois quarts du visage avec
un masque ? Du reste, les Indiens ne semblent pas à l’aise
avec les masques et ne les utilisent pas fréquemment. Il
fallait donc trouver d’autres
solutions.»
Particules. Problème : les
matériaux utilisés jusqu’à
présent pour les filtres obstruent beaucoup trop l’air et
empêchent une respiration
normale quand ils sont collés
aux narines. Le duo de spécialistes en sciences biomédicales s’est donc uni avec un
ingénieur spécialisé dans
l’équipement aérospatial issu
de l’IIT, Yogesh Agarwal. Ensemble, ils ont développé
une nouvelle technologie de
purification: au lieu de filtrer
l’air en empêchant les particules fines de passer,
ils créent un système qui
«aimante» les particules
toxiques, telles que les particules fines de 2,5 microns,
ainsi que l’oxyde d’azote et de
Au lieu
de filtrer l’air,
ils créent
un système
qui «aimante»
les particules
toxiques.
première ni la seule compagnie à vendre ces filtres nasaux. Jyoti Pande Lavarkare,
une résidente aisée de
New Delhi, utilise ainsi depuis près de deux ans un
autre filtre nasal importé des
Etats-Unis. Et elle en est ravie. «C’est bien plus confortable qu’un masque, explique
cette militante à la tête d’une
ONG de lutte contre la pollution. Le masque peut laisser
passer de l’air sur le côté, pas
les filtres nasaux. Enfin, ils
vous permettent de parler librement et donc de mieux respirer sans vous couper du
monde extérieur.» Par contre,
pas possible de les utiliser
quand on a un rhume – les
sécrétions nasales décollent
les filtres.
L’équipe de PerSapien cherche maintenant à utiliser sa
technologie pour purifier l’air
dans les bureaux ou dans les
voitures, en posant ce filtre
sur les souffleries. Car l’air
respiré dans une voiture est
à peine moins pollué que
celui qui l’entoure.
En attendant ces développements, les inventeurs ont
créé une application pour
mobile, Airlens Data, qui intègre les données des capteurs officiels et les informations sur le climat et la
circulation du lieu où se
trouve l’utilisateur. Enfin, ces
chercheurs mènent aussi des
campagnes d’information
dans les écoles, pour que les
enfants participent à réduire
les émissions polluantes.
Leur objectif, assure Shashi
Ranjan, n’est pas de devenir
riche en vendant des filtres.
«J’adorerais que mon produit
devienne inutile! Mais en attendant, il faut protéger les
habitants.» •
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 11
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LIBÉ.FR
Décembre 2018 dans
la vie des femmes
Chaque mois, Libération
fait le point sur les histoires qui ont fait l’actualité des femmes, de leur santé, leurs libertés et leurs droits. Dans le quarantième épisode, il est question de jouets stéréotypés,
de pubs pour lingerie ou du campus
de Bordeaux. PHOTOS DR.AFP. FRANCE INFO
RDC: dernière ligne droite avant
les résultats de la présidentielle
DU NORD
AU SUD
L’attaque au couteau qui
a blessé trois personnes,
dont un policier, lundi soir
à Manchester, fait l’objet d’une «enquête terroriste». L’assaillant, qui aurait
crié «Allah» selon un témoin,
a été maîtrisé et arrêté sur
place pour tentative de meurtre. Il était toujours en garde
à vue mardi et une perquisition était menée dans un logement du quartier de Cheetham Hill, où il aurait
récemment vécu. L’attaque,
qui n’a pas été revendiquée,
est survenue peu avant
21 heures dans la gare Victoria de Manchester, provoquant sa fermeture durant
plusieurs heures. Elle est située à côté de la Manchester
Arena, où un attentat-suicide
commis par un Britannique
d’origine libyenne avait fait
22 morts, dont plusieurs enfants, le 22 mai 2017, à l’issue
d’un concert de la chanteuse
américaine Ariana Grande.
Sur Twitter, Theresa May
a adressé un message de soutien: «Mes pensées vont à ceux
qui ont été blessés dans cet attentat terroriste présumé.»
Quelque 6 millions de travailleurs sud-africains devraient profiter du salaire
minimum, entré en vigueur
le 1er janvier. D’un montant
de 20 rands par heure
(1,21 euro), soit 3 500 rands
par mois, il va concerner
70 % des travailleurs agricoles et 90 % du personnel de
maison, estime le gouvernement. Les entreprises en difficulté financière seront dispensées de l’appliquer. Cette
mesure entre en vigueur
à cinq mois d’élections générales dans un pays qui se
débat avec une croissance
molle et un chômage record.
L’ANC au pouvoir espère que
ce salaire minimum séduira
sa base électorale, constituée
de pauvres des townships et
des zones rurales. Son instauration a été vivement critiquée par l’opposition, qui
craint des pertes d’emploi, et
par plusieurs syndicats qui
dénoncent son montant insuffisant. Mais la plus grande
centrale syndicale du pays, le
Cosatu, a salué «une injection
importante d’argent dans les
poches des travailleurs».
Etats-Unis La démocrate Elizabeth
Warren vise la Maison Blanche
La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, critique féroce
de Donald Trump, a fait le
premier pas en direction
d’une candidature à la présidentielle américaine de 2020.
Cette progressiste de 69 ans,
élue dans le Massachusetts
depuis 2013, a annoncé lundi
sur Twitter le lancement d’un
«comité de soutien» pour rassembler des fonds en vue
d’une éventuelle candidature.
C’est avec un message résolument à gauche, proche de celui de Bernie Sanders, que
cette ancienne professeure de droit à Harvard a lancé sa campagne. Dans une vidéo, elle assure vouloir «reconstruire la
classe moyenne américaine», affaiblie, selon elle, par «les milliardaires et les grandes entreprises» qui ont «enrôlé des hommes politiques pour obtenir une plus grosse part du gâteau».
Warren engage régulièrement sur Twitter des joutes avec
Trump, qui la surnomme Pocahontas en raison de ses origines
amérindiennes revendiquées. PHOTO J. PREZIOSO. AFP
En république démocratique du Congo, la moitié des
véhicules a le volant à gauche, l’autre moitié à droite
depuis l’ouverture d’une
filière d’importation lowcost de petites voitures asiatiques. Cet état de choses ne
facilite pas la circulation,
déjà chaotique, à Kinshasa.
Le conducteur trace sa route
à l’instinct, sans égard pour
les feux, les policiers et les
limites étroites de la chaussée. Seule la loi du plus fort
(ou du plus rapide) est à peu
près respectée. La politique
congolaise suit peu ou prou
les mêmes principes.
Dimanche, le pays a voté.
Avec deux ans de retard,
après trois reports, avec
1,2 million d’électeurs en
moins (le scrutin a été annulé dans les circonscriptions de Beni, Butembo et
Yumbi à cause de l’insécurité et d’une épidémie
d’Ebola), malgré d’innombrables irrégularités et souvent à la lumière des téléphones portables, les
Congolais ont franchi ce
scrutin historique, qui doit
désigner le successeur de
Joseph Kabila, président
depuis dix-sept ans. Après
A Kinshasa, dimanche. PHOTO LUIS TATO. AFP
avoir été affichés dans les
centres de vote, les procèsverbaux des résultats doivent être traités et centralisés dans des «centres locaux
de compilation» puis au niveau national par la Commission électorale nationale
indépendante (Céni) qui
doit publier ses résultats
provisoires avant le 6 janvier. Tout le pays est désormais tendu vers cette annonce. Mais le degré de
confiance de la population
envers la Céni est extrêmement limité tant son indépendance a été remise en
question tout au long du
processus électoral.
Les états-majors des partis
Ultima Thule
C’est le nom de l’objet céleste le plus éloigné
et peut-être le plus ancien jamais observé
de près, survolé mardi par la sonde New Horizons de la Nasa. Situé à quelque 6,4 milliards de
kilomètres de la Terre, c’est un vestige glacé de la
formation du système solaire. Un premier cliché
d’Ultima Thule, pris à 1,9 million de kilomètres
«seulement», avait déjà livré une première surprise: sur cette image plutôt floue, cet objet de petite taille (20 à 30 kilomètres de diamètre) semble
avoir une forme allongée. D’autres photos devraient arriver sur Terre durant les trois prochains
jours. L’enjeu de cette mission est de comprendre
comment les planètes se sont formées.
font aussi, chacun de leur
côté, tourner leurs calculettes dans leurs centres de
compilation mais annoncent ne pas vouloir publier
de résultats pour ne pas
court-circuiter la Céni.
Chaque parti (que ce soit
celui d’Emmanuel Ramazani Shadary, le candidat du
pouvoir, ou ceux de Martin
Fayulu et Félix Tshisekedi,
les candidats de l’opposition) brandit des résultats
favorables, forcément très
parcellaires, en province.
Lundi, les connexions internet ont été suspendues sur
toute l’étendue du territoire
et avec elles les conversations WhatsApp si populai-
res au Congo. Les grands
pays occidentaux ont demandé mardi au régime de
débloquer l’accès aux
moyens de communication.
«Les chances que les élections se déroulent de manière libre, transparente et
démocratique étaient absolument nulles. Cela n’a jamais été un objectif du régime, commente l’expert
belge Kris Berwouts. Il y a
désormais plusieurs scénarios possibles, mais malheureusement aucun sans contestation, confusion et
violence. Il est très important que la société civile et
les églises forment des observateurs congolais indépendants, mais je crains qu’ils
ne soient pas capables de
faire la différence cette
fois-ci. La pression est trop
grande.» L’opposition croit
dur comme fer à sa victoire,
tandis que la majorité affiche sa tranquillité, laissant
peu d’espoir pour une acceptation généralisée des
résultats. Volant à gauche et
volant à droite, deux visions
incompatibles : la collision
est parfois inévitable.
CÉLIAN MACÉ
Envoyé spécial à Kinshasa
Israël L’opposition se déchire
L’opposition de centre gauche en Israël a connu mardi un
coup de théâtre avec l’annonce de la fin de l’alliance entre
le chef du parti travailliste, Avi Gabbay, et la cheffe de l’opposition, Tzipi Livni, au sein du parti Union sioniste. Cette
organisation, qui a obtenu 24 sièges aux élections de 2015,
réunissait jusque-là le Parti travailliste et le mouvement
Hatenoua de Tzipi Livni. Mais depuis qu’Avi Gabbay a pris,
en 2017, la direction du Parti travailliste, l’avenir de ce partenariat semblait incertain pour les élections, prévues le
9 avril. Gabbay, à l’origine de la rupture, reproche son manque de loyauté à Livni qui a paru surprise de cette annonce.
Afghanistan Attaque talibane
dans le nord du pays
Au moins 21 membres des forces de sécurité ont été tués
dans un assaut des talibans contre une capitale provinciale
au nord de l’Afghanistan. Des centaines d’insurgés sont
rassemblés devant Sar-e-Pul, capitale de la province éponyme. La ville pourrait tomber si des renforts ne sont pas
envoyés, a déclaré un porte-parole du gouverneur. «L’ennemi amasse encore ses forces hors de la ville […]. Nous
avons déployé toutes les troupes disponibles, mais aucun
renfort n’est arrivé de l’extérieur», a-t-il regretté.
12 u
FRANCE
VŒUXDEL
’
E
L
Y
SÉE
Macron de pied en cap
Emmanuel Macron,
lors de ses vœux à
l’Elysée, lundi. PHOTO
MICHEL EULER. REUTERS
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Après trois
semaines de silence,
le Président s’est
adressé aux
Français lundi soir.
S’il affirme
«comprendre»
les revendications
sociales des gilets
jaunes,
il se veut intraitable
contre leurs dérives.
ANALYSE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Par
ALAIN AUFFRAY
S
ans attendre un début de confirmation
dans les sondages, Emmanuel Macron
fait le pari en ces premiers jours de l’année que les Français sont de nouveau disposés à l’entendre. Pari risqué. Selon une étude
OpinionWay pour LCI publiée mardi, pas plus
de 40 % des sondés ont trouvé le Président
«convaincant» lundi soir, lors de ses «vœux
aux Français». Debout face à la caméra, énergique, optimiste et autoritaire, il a mis un
terme au long silence qu’il s’était imposé depuis son allocution du 10 décembre.
Au plus fort de la révolte des gilets jaunes,
soutenue par une large majorité de Français,
il avait ce jour-là donné à voir un président accablé et presque repentant. Pour la première
fois depuis son élection, il avait dû reculer sur
plusieurs points cardinaux de sa politique: la
fiscalité écologique et la hausse de la CSG
pour les retraités, au nom d’une solidarité
intergénérationnelle avec les actifs. Exactement ce que le président du «nouveau
monde» s’était promis de ne jamais faire, pour
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
rompre enfin avec les zigzags de ses prédécesseurs. Trois semaines plus tard, Macron
change de ton. Prenant à témoin une majorité
silencieuse qu’il suppose pressée d’en finir
avec les désordres des dernières semaines, il
a tenté lundi soir une contre-offensive.
CINQ FOIS COLÈRE
A travers ses vœux, il a voulu montrer qu’il
était toujours en mesure de fixer le cap en «inventant une réponse» au «défi immense» du
monde contemporain: climat, grandes migrations, terrorisme islamiste ou encore changements technologiques. L’ancien banquier
d’affaires a même précisé qu’il ne fallait pas
compter sur «le capitalisme ultralibéral et financier» pour régler cette crise. «Trop souvent
guidé par le court terme et l’avidité», ce système va en effet «vers sa fin», a-t-il prophétisé.
Le chef de l’Etat n’a pas craint de faire l’éloge
de la colère des gilets jaunes. Cette colère –un
mot prononcé cinq fois en quinze minutes–
contre une mondialisation «incompréhensible» et un système administratif «trop
complexe» démontre, selon lui, que «le pays
n’est pas résigné» et qu’il veut bâtir son avenir
«en innovant sur le plan démocratique, social,
politique, économique et environnemental».
Comment ? Le prochain débat national
devrait être l’occasion d’y réfléchir et de
«parler vrai». Mais si Macron dit comprendre,
et même «partager», l’impatience qui s’exprime sur les ronds-points, il ne s’est pas privé
de critiquer durement les «démagogues» et les
«extrémistes» qui prétendent «parler au nom
du peuple», se faisant «les porte-voix d’une
foule haineuse». Evoquant des attaques racistes ou d’autres visant les élus, les journalistes
ou les forces de l’ordre, le chef de l’Etat a juré
de faire respecter «l’ordre républicain» contre
«l’inacceptable». Quant au peuple souverain,
il s’est, a-t-il rappelé, «exprimé lors des élections». Point final donc.
«INDÉCROTTABLE»
Cette lourde charge a été très vivement dénoncée par l’opposition. Au nom du Rassemblement national, Marine Le Pen, y a vu «des propos outrageants pour le peuple»: «La fracture
profonde entre l’oligarchie et la France n’est pas
prête de se refermer, et elle va même s’accentuer.» Pour Alexis Corbière, député La France
insoumise, cette «foule haineuse» dénoncée
par le Président est l’expression d’une «indécrottable arrogance sociale». En dehors des
responsables de la majorité, Alain Juppé aura
été l’un des rares à manifester un peu d’enthousiasme: «Excellente intervention du président de la République. Dans la forme comme
sur le fond. Le cap est donné. Bonne année à
tous», a tweeté le maire de Bordeaux.
A moins de cinq mois des élections européennes, alors que la majorité doit désigner ses
candidats fin janvier, Macron a conclu ses
vœux par une profession de foi aux allures
d’entrée en campagne. Il propose de mettre au
service d’un «projet européen renouvelé»,
«l’énergie salutaire» que la France porterait en
elle. Sur ce projet censé «protéger les peuples»
et «redonner espoir», le président français promet de donner plus de détails dans les prochaines semaines. A quelques jours de la
signature d’un nouveau «traité d’amitié franco-allemande», Emmanuel Macron n’a pas
jugé utile d’insister, comme il l’avait fait lors
de ses vœux 2018, sur «le colloque intime» avec
Berlin, «condition nécessaire à toute avancée
européenne». Signe des temps, sans doute. •
Un début d’année semé
de bûches
Après un semestre noir,
entre les remaniements,
les gilets jaunes et l’affaire
Benalla, quatre dossiers
attendent particulièrement
Macron pour 2019.
E
ntre le «grand débat national»
qui doit commencer la semaine prochaine et les européennes de fin mai, le début de l’année d’Emmanuel Macron est semé
d’embûches. Revue de détails des
quatre plus gros dossiers d’un président «déterminé à mener tous les combats présents et à venir».
(Essayer) de restaurer
le «dialogue»
Presque une bouée de sauvetage.
Après un semestre noir, de l’affaire
Benalla aux gilets jaunes en passant
par deux remaniements, l’exécutif
pare les deux mois du futur «grand
débat» de toutes les vertus. Le chef de
l’Etat, toujours plus bas dans les sondages, a besoin de renouer avec les
Français. Exit la présidence verticale:
il a annoncé qu’il irait rencontrer les
maires dans les treize régions en janvier. Lundi, il a ajouté qu’il écrirait
«dans quelques jours» à tous les Français pour «préciser [s]es attentes»
avant une consultation qui tarde à
être lancée concrètement. «Nous devons, grâce au débat qui a commencé,
redonner toute sa vitalité à notre démocratie», a ajouté le chef de l’Etat,
semblant cantonner l’influence de
cette vaste opération d’écoute à la
sphère institutionnelle. Le hic c’est
qu’il y a, en tout, quatre thèmes officiels au programme : citoyenneté
donc (où ont été glissées les questions
d’immigration), transition écologique, organisation de l’Etat et fisca-
lité… Pour l’opposition, cela prouve
bien que le «grand débat» n’est que de
la poudre aux yeux, le gouvernement
n’étant prêt à changer sur rien.
Veillant au grain, Chantal Jouanno,
qui pilotera cette consultation, a prévenu l’exécutif : «Les réunions […]
n’ont pas vocation à se transformer en
meetings politiques. Les ministres […]
sont priés de ne pas faire de discours,
de s’asseoir, d’écouter et de répondre
aux citoyens le cas échéant.»
Prélèvement à la source :
to bug or not to bug ?
Pas le droit à l’erreur, surtout après un
début d’hiver dominé par les questions de fiscalité et de pouvoir
d’achat. C’est une révolution fiscale
à hauts risques politiques pour le chef
de l’Etat qui entre en vigueur : dès
cette semaine pour les pensions de
retraite et fin janvier pour l’ensemble
des salariés et fonctionnaires, l’administration fiscale va prélever l’impôt
sur le revenu directement sur les bulletins de paie. Votée sous François
Hollande, reportée d’un an par Emmanuel Macron, cette réforme a failli
Le chef de l’Etat,
toujours plus bas
dans les sondages,
a besoin de renouer
avec les Français.
Exit la présidence
verticale: il a
annoncé qu’il irait
rencontrer
les maires dans
les treize régions.
être abandonnée en septembre. Le
Président a tergiversé pendant près
de deux semaines, pesant le risque
psychologique (salaire net mensuel
entamé) et le bénéfice en pouvoir
d’achat (plus de tiers prévisionnel).
Une série de bugs techniques viendrait alimenter le procès en amateurisme du gouvernement. «Je suis très
confiant dans la capacité des services
fiscaux à mettre en œuvre ce nouveau
système et dans la capacité de nos
concitoyens à l’accepter», a promis
le ministre de l’Action et des Comptes
publics, Gérald Darmanin, au Journal du dimanche, (re)lançant la bataille de la com gouvernementale.
de début d’année, histoire de ne pas
donner le sentiment que le rythme
des réformes s’émousse, le projet de
loi ne devrait pas arriver avant le second semestre, soit après les élections
européennes. Enfin, Macron a affiché
lundi soir son intention de «rendre
plus efficace […] l’organisation du secteur public». Matignon et Bercy préparent pour le printemps une importante réforme de l’Etat avec, entre
autres, la suppression de 50000 postes dans la fonction publique d’Etat
et 70000 dans les collectivités territoriales d’ici à 2022, rémunération au
mérite, extension du recours aux
«contractuels»…
Poursuivre la
«transformation»
de la France
Un scrutin européen
très périlleux
Syndicats et patronats ont jusqu’à fin
févier pour tomber d’accord sur une
nouvelle convention Unédic qui doit
permettre d’économiser entre 3 et
4 milliards d’euros. Le gouvernement
a deux objectifs: «Changer en profondeur les règles de l’indemnisation du
chômage afin d’inciter davantage à
reprendre le travail», a rappelé Macron lundi, et taxer davantage les entreprises qui abusent des contrats
courts. Si ces deux sujets ne figurent
pas dans l’accord ou se révèlent trop
timidement traités, l’exécutif a prévenu qu’il passerait par la loi.
Autre énorme chantier, la réforme des
retraites. Et là, Macron tient au «régime universel par points» annoncé
pendant sa campagne présidentielle.
Le chef de l’Etat souhaite fusionner la
quasi-totalité des régimes existants.
Le haut commissaire à la réforme des
retraites, Jean-Paul Delevoye, doit
présenter des détails dans les mois
qui viennent avant de revoir les partenaires sociaux. Même si le chef de
l’Etat en parle comme d’une priorité
«Retrouver la maîtrise de notre quotidien et de notre destin […], c’est aussi
cela qui doit guider le projet européen
renouvelé que je vous proposerai dans
les prochaines semaines», a déclaré le
chef de l’Etat dans ses vœux, parlant
d’un scrutin «ô combien important».
Jusqu’à l’avènement des gilets jaunes
sur la scène politico-médiatique, la
majorité présidentielle était au coudeà-coude avec le Rassemblement national dans les sondages, la formation
de Marine Le Pen passant en pole position (d’un cheveu) en décembre.
Macron, l’homme de la «refondation
de l’Europe» avait jusqu’alors axé sa
campagne sur une dualité simple :
progressistes contre populistes. Le
surgissement des questions de pouvoir d’achat complique la donne. Mais
les préparatifs d’une ou plusieurs listes estampillées gilets jaunes sont
plutôt de nature à rassurer l’exécutif:
elles pourraient venir grappiller de
précieuses voix à l’extrême droite
comme à l’extrême gauche.
LILIAN ALEMAGNA
et LAURE BRETTON
14 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
FRANCE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Sur la terrasse de Benjamin, charpentier, dans l’éco-hameau des Allouviers à Romette (Hautes-Alpes).
ÉCO-URBANISME Les maisons
passives passent à l’action
Par
FRANÇOIS CARREL
A Romette, près de Gap, six familles menées
par Romuald Marlin, architecte militant
et pionnier de l’habitat bioclimatique,
ont construit un petit écoquartier d’habitations
autonomes énergiquement, en matériaux
locaux et écologiques. Une intéressante
expérience d’habitat partagé construit en bois.
Envoyé spécial à Gap (Hautes-Alpes)
Photos PABLO CHIGNARD.
HANS LUCAS
L’
éco-urbanisme du XXIe siècle existe et il est enthousiasmant. Le tout récent
éco-hameau des Allouviers, à Romette, commune associée à la ville
de Gap, fait à lui seul la synthèse de
toutes les techniques qu’il est possible d’utiliser pour construire en
harmonie avec la nature. Ce projet
exemplaire, porté par six familles
depuis 2012, regroupe six belles
maisons, où vivent désormais dix-
huit personnes, sur un terrain
de 4 500 m² en pente.
Benjamin, charpentier de 34 ans,
reçoit dans sa grande salle de séjour
arrondie, ouvrant sur une terrasse
de bois local, suspendue à la vue
imprenable sur Gap : «J’hallucine
sur le confort de cette maison. J’ai
fait l’investissement de départ, et depuis je ne dépense plus rien ou presque : la maison fonctionne toute
seule.» Il insiste sur la cohérence de
l’ensemble du hameau: «Nous sommes allés au bout du projet, sur l’isolation, les consommations, les matériaux, les sources locales, l’équilibre
entre densité et intimité…»
Ces maisons sont à la fois bioclima-
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
sings et celliers sont au nord, sans
grandes ouvertures mais éclairés par
des puits de lumière. La conception
des maisons a permis de limiter au
maximum les terrassements et l’impact sur la topographie du terrain.
La majorité d’entre elles sont même
bâties sur pilotis, afin d’éviter les
lourdes fondations en béton, matériau très coûteux en énergie pour sa
fabrication (l’énergie «grise»).
Chauffage par effet
de serre
Les maisons sont conçues avec 80 % d’écomatériaux.
A
IT
tiques, passives énergétiquement, derrière les grandes baies vitrées
construites en matériaux écologi- mais il fait bon dans leur maison
ques produits localement, et s’insè- aux lignes harmonieuses et chaleurent dans une dynamique de cons- reuses, parois revêtues de terre-artruction collective et d’habitat gile ou de frêne, sols couverts de
partagé. Pour le site Build Green, planchers et ou de jonc de mer :
cet éco-hameau représente «l’une 18,5 degrés partout, même près des
des réalisations les plus pertinen- fenêtres. Et pourtant, sourit Marie,
tes» observées à
«nous n’avons pas chauffé
ce jour : «Diffidepuis quarante-huit
SAVOIE
cile de trouver
heures. Nous n’utiliISÈRE
des défauts,
sons notre poêle à
conception biobois que si nous
climatique,
avons trois jours
HAUTES-ALPES
choix des matésans soleil».
DRÔME
Romette
riaux, mutualiRomuald Marlin
Gap
sation, on apdétaille la conproche de la
jonction de techALPES-DEperfection.» Le
niques qui perHAUTEprojet est lauréat
mettent ce résultat
PROVENCE
– catégorie habitat
vaguement miracu10 km
neuf– du grand prix de
leux, sans ostentation :
la construction et de l’améc’est le fruit de «toute une vie
nagement durables, décerné par le de connaissances», concède-t-il tout
département et le Conseil d’ar- au plus… Tout semble évident et lochitecture, d’urbanisme et de l’en- gique, chaque détail s’imbrique
vironnement (CAUE) des Hautes- dans l’ensemble. Reprenons point
Alpes.
par point.
Les maisons du hameau des Allou«Toute une vie
viers sont bioclimatiques: les six fade connaissances»
milles ont choisi un terrain plein
C’est Romuald Marlin, 64 ans, archi- sud, à quelques kilomètres du centecte haut-alpin militant et engagé tre-ville de Gap, pour un accès facile
de longue date dans l’habitat biocli- en vélo et en transports en commun.
matique, qui a conçu ces six mai- Les bâtiments sont orientés pour
sons, dont la sienne qu’il partage être protégés des vents dominants
avec sa compagne, Marie. En ce ma- du nord et profiter au maximum des
tin de fin décembre, après une nuit apports du soleil: les pièces à vivre
de gel, quelques flocons volètent s’ouvrent au sud, les chambres, dresE
LI
Les maisons sont en outre «passives»: leurs performances énergétiques sont maximales grâce à leur
isolation parfaite (murs de 40 centimètres d’épaisseur, portes d’entrée avec sas, triple vitrage dont une
face externe à faible émissivité) et
leurs systèmes de ventilation à double flux, compact et efficace (l’air
aspiré dans la maison transmet,
avant d’être rejeté à l’extérieur,
98 % de son énergie à l’air entrant
par de petites bouches d’aération).
Les pièces sont chauffées par les apports solaires externes, par effet de
serre à travers les baies vitrées et par
des murs capteurs d’énergie, qui
chargent la chaleur du soleil, le jour,
et la restituent à l’intérieur de la
maison, la nuit. La cuisine, la chaleur humaine et le petit poêle fournissent le reste. L’eau chaude est essentiellement solaire, les eaux de
pluie sont récupérées et réutilisées
à l’évier, les ampoules sont des LED,
les toilettes sont sèches…
Pierre et Sylvie, dans la maison mitoyenne, sont les plus anciens occupants du hameau: en un an de vie
ici, ils ont brûlé moins d’un demi
stère de bois au total, et leur consommation d’eau a chuté à 3 m3 par
mois. Ils se sont équipés de panneaux photovoltaïques et produisent deux fois plus d’électricité qu’ils
n’en consomment. Eux-mêmes sont
épatés par ces consommations réduites au maximum: «Cette maison
nous pousse à être vertueux!»
Les six constructions ont été bâties
avec des matériaux biosourcés, à
très faible énergie grise donc, et recyclables. Structure en bois, isolations en plaques de laine de chanvre, en fibre de bois, en balle de riz,
bardage extérieur de bois brut non
traité, revêtement en argile et ocre
naturelles, tuiles de terre cuite, etc.:
la proportion d’écomatériaux atteint
les 80 % du total ! Ils ont en outre
quasiment tous été produits ou récupérés dans les environs, à moins
de 50 kilomètres, et la totalité des
entreprises sollicitées sont du coin.
Le bilan carbone du chantier est exceptionnellement faible…
Le hameau est enfin un projet collectif, concerté, négocié et ciselé en
commun, ce qui a permis des économies substantielles de coût et
d’espace. Constituées en société civile immobilière d’attribution
(SCIA), les six familles ont acheté
ensemble le terrain –70000 euros
par foyer–, ont pu imposer à ERDF
l’enfouissement de la ligne
moyenne tension traversant leur
parcelle et déposer un permis de
construire unique. Les achats mutualisés ont permis d’effacer les
surcoûts de certains matériaux biosourcés et des dispositifs énergéti-
«Le coût à terme
du bioclimatique
est très vertueux!»
Romuald Marlin
architecte de l’éco-hameau
des Allouvier
ques. Au bout du compte, chacune
des maisons, qui vont de 97 à
134 m², aura coûté de 1 800 à
2 100 euros le mètre carré, selon le
degré d’investissement personnel
de chacun concernant les travaux…
et les habitants du hameau ont
beaucoup œuvré par eux-mêmes,
beaucoup appris, se soutenant à
tour de rôle pour les phases d’isolation et de finition.
Maison pour les amis
La SCIA va être dissoute, chaque
foyer récupérant sa maison et une
parcelle minimale autour des murs.
Le reliquat du terrain reste mutualisé avec ses potagers en terrasses,
son parking collectif, ses voiries soigneusement pensées pour permettre l’échange et les rencontres sans
jamais les imposer, et ses locaux
collectifs en voie de finition: buanderie, séchoir et petite maison légère sur pilotis avec dix-huit couchage pour les amis.
Pour Romuald Marlin, «proposer
une nouvelle forme d’urbanisme,
c’est aussi développer un autre vivre
ensemble, mutualiser les efforts et
les coûts de la construction, participer aux travaux communs, partager
et échanger services et équipements»… S’il est heureux de voir ses
conceptions bioclimatiques – enfin– saluées, il ne se fait guère d’illusions : «Cela reste marginal.
90% du neuf construit, c’est “bétonpolystyrène”, y compris du côté des
collectivités territoriales. La seule
chose qui prime, c’est le coût de construction initial… alors que le coût à
terme du bioclimatique est très vertueux !» D’un geste, il désigne la
ville en contrebas : «Pour chaque
maison, c’est 2000 euros de fioul ou
de gaz par an… Pourtant, la logique
de notre hameau est transposable à
la rénovation en milieu urbain. Le
champ des possibles est passionnant, mais il reste ignoré.» •
Le bois mis
en demeure
Deux primés au
concours Lépine ont
créé des logements
écolos et veulent
en faire des habitats
d’urgence.
P
armi les inventeurs, il y a
les grands rêveurs et les
gens carrés. La maison
écologique mBio7 est l’alliance
des deux. Dominique Tallarida
dans le rôle du Géo Trouvetou,
Denis Mary dans celui du technicien. Ces habitants de Sospel (Alpes-Maritimes) ont créé des maisons en panneaux de bois
recyclé.
Une nuit, dans sa caravane, Dominique Tallarida a imaginé ces
plaques de bois avec des languettes. Assemblées grâce à ce
système de pattes qui se clipsent, les panneaux forment des
maisons biologiques, antisismiques, anticycloniques et bon
marché. Le processus, breveté
depuis 2014, a remporté la
médaille du ministère des
Affaires étrangères et du développement international au concours Lépine 2015. «Ce qui est innovant, c’est la forme du
panneau avec sept pattes qui
s’emboîtent, dit Denis Mary. C’est
la première fois que ce type de
forme est moulé dans du bois
compressé. C’est la matière résistante que l’on retrouve dans les
sièges de train, de cinéma, les canapés…» Le panneau est composé à 90% de résidus de bois recyclés, issus des chutes de
scieries et du bois de déchetterie.
On peut encore y trouver la trace
de tickets de métro ou de charnières de porte réapparus après
la compression. Le reste, c’est de
la résine.
De la caravane de Dominique
Tallarida, le projet passe très vite
au camping-car de Denis Mary.
C’est là que les maquettes et les
dossiers de licences mondiales
sont montés. A 59 ans, les
deux hommes investissent 150 000 euros dans leur
projet et se lancent dans
l’industrialisation des panneaux
en Bulgarie. Dominique
Tallarida raconte que le
concours Lépine leur a permis
de présenter le procédé «à
l’ONU». Les deux inventeurs
veulent faire de mBio7 des maisons d’urgence pour les zones
dévastées par des catastrophes
naturelles.
Ils ont monté un premier prototype. «Un mètre carré de mur
pèse moins lourd qu’un seul parpaing, vantent-ils. Seule une
fourgonnette est nécessaire pour
le matériel de mBio7.» Une fois
les fondations réalisées, une
maison de 56 m² est assemblée
en trois jours pour 4 700 euros,
«six fois moins qu’un bâtiment
conventionnel», promettent ceux
qui viennent de signer leur première commande: 5000 plaques
pour la surélévation d’une maison et la création d’un bureau.
«On n’a aucune vocation à
diriger le monde, admet Dominique Tallarida. On aimerait juste
sortir le projet de notre caravane.»
F.C.
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
La plateforme
des palettes Chaque
jour, des milliers de camions
roulent et polluent afin de ramener
à leurs clients des palettes vides…
Une start-up montpelliéraine, MagicPallet,
propose une solution sur mesure à cette
problématique collective : l’échange en ligne
de ces supports. PHOTO AFP
La culotte menstruelle existait aux Etats-Unis et en Australie mais n’était pas commercialisée en France. PHOTO FEMPO
Des protections hygiéniques
sang pour sang écolos
Pour proposer
une alternative
aux serviettes et
tampons, polluants
et peu transparents
quant à leur
composition, deux
entrepreneuses ont
lancé Fempo, une
marque de culottes
menstruelles.
Et ça marche.
Par
MAÏTÉ DARNAULT
Correspondante à Lyon
E
lles ne sont ni l’une ni
l’autre des virtuoses
de la machine à coudre. Quand Fanny Abes et
Claudette Lovencin ont sorti
en juillet 2017 les dix pre-
miers exemplaires de leur plus tard sur les bancs de
culotte menstruelle, elles ne Sciences-Po Paris. Toutes
se doutaient pas que ces deux issues d’un milieu moprototypes – «très moches» deste, elles ont en tête de
de l’aveu de Fanny Abes – «créer une entreprise pour
seraient vendus en
aider les femmes».
deux heures. Un an
Depuis 2015, les
et demi plus tard,
alertes se multil’engouement ne
plient sur la prése dément pas : L’HISTOIRE sence de subsDU JOUR
Fempo, leur martances toxiques
que commercialidans les protecsée depuis mars 2018, affiche tions périodiques, qui ne
aujourd’hui un chiffre sont «bonnes ni pour la santé
d’affaires de près de 1 million ni pour l’environnement»,
d’euros.
souligne Fanny Abes.
Fanny Abes et Claudette Lo- A l’origine de leur idée, un
vencin se sont rencontrées sondage que les deux trenteil y a dix ans à Vancouver, au naires lancent sur les réseaux
Canada. La première vient sociaux. A la dizaine de quesd’une famille algérienne ins- tions («Comment vivez-vous
tallée à Vénissieux, en ban- vos règles ?» «Quelles proteclieue lyonnaise. La seconde, tions utilisez-vous ?», etc.)
originaire de Haïti, a grandi plus de 3000 réponses fusent
à Montréal. Les amies se en quelques jours, exprimant
retrouvent quelques années la «frustration de beaucoup
de femmes sur le manque
d’information» à ce sujet,
note Fanny Abes.
Végan. La culotte menstruelle existe déjà aux EtatsUnis (la marque Thinx, qui
utilise des nanoparticules) et
en Australie (avec Modibodi,
en laine mérinos). Pour faire
venir ces produits en France,
il faut, en plus du prix du
sous-vêtement, payer de
lourds frais de port, voire des
taxes douanières. Mais surtout, l’ambition des deux
créatrices était d’inventer
une protection sans produits
chimiques, sans nanoparticules. De fait, leur Fempo est
un vêtement végan qui n’utilise aucun produit d’origine
animale comme la laine. Ultrafine, faite de trois couches
(coton, bambou et lycra), elle
peut être utilisée jusqu’à
douze heures d’affilée. Le
soir, on la rince à l’eau froide,
pour la «vider», avant de la laver à la main ou en machine.
Claudette Lovencin et Fanny
Abes se lancent «avec
250 euros de mise, des tutos
de couture sur YouTube et des
Durant son existence, une femme
jetterait entre 10000
et 15000 protections hygiéniques,
qui mettent plusieurs centaines
d’années à se dégrader.
tissus achetés au marché
Saint-Pierre [à Paris, ndlr]».
Tandis qu’elles s’emploient à
industrialiser le processus,
la liste d’attente grossit
(500 précommandes pour
leur première livraison,
plusieurs milliers de culottes
fabriquées depuis).
Claudette Lovencin a le téléphone vissé à l’oreille, pour
s’entretenir avec les clientes,
des demandes de renseignements au service aprèsvente. De son côté, Fanny
Abes a passé plus de deux
mois dans les ateliers de fabrication, en France et en Tunisie cette année. «On part
du principe que ce sont les
utilisatrices qui savent ce
qu’il faut, on fait comme si
nous, on n’avait pas nos règles, explique cette dernière.
Et on veut maîtriser le produit de A à Z puisque c’est justement le manque de transparence qui est à l’origine de
la méfiance.» Chez Fempo, le
marketing demeure minimaliste. Sur le site internet de la
marque, les photos, non retouchées, sont celles d’un
shooting organisé avec des
copines et de fidèles clientes.
Le bouche-à-oreille fait le
reste. «Une fille qui teste en
parle en moyenne à quatre
copines, décrypte Fanny
Abes. L’idée, c’est de les aider
à oublier cette semaine-là et
d’enlever la culpabilité d’utiliser des produits néfastes
pour la planète.»
Maillot. Durant son existence, une femme jetterait
entre 10 000 et 15 000 protections hygiéniques, qui
mettent plusieurs centaines
d’années à se dégrader. Tous
les ans, ce sont 45 milliards
de serviettes qui partent à la
poubelle. En face, la durée de
vie d’une Fempo, qui coûte
30 euros, est annoncée entre
six mois et deux ans. Un modèle «flux important» ne va
pas tarder à s’ajouter aux
deux existants (normal et
shorty, en tailles 34 à 48)
et un maillot de bain pourrait
être conçu pour l’été prochain. Fanny Abes et
Claudette Lovencin espèrent
bientôt recruter une à deux
personnes pour soutenir la
croissance de leur start-up.
En neuf mois, elles sont devenues demi-finalistes du
prix Business with AttitudeMadame Figaro. Les résultats
finaux seront annoncés
le 17 janvier. •
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le fret à pleines voiles
La start-up nantaise Neoline
prévoit de mettre en service
d’ici à 2022 deux cargos transatlantiques
capables de transporter à la voile 5 000 tonnes
de marchandise en treize jours. Premier client
connu, Renault, qui prévoit de réduire de 6 %
son empreinte carbone en se convertissant
à une logistique propre. PHOTO NEOLINE
Béthune tente le coup du grisou
402
C’est le nombre de personnes dans la promotion du 1er janvier de
la Légion d’honneur.
Parmi elles, on trouve
l’écrivain Michel Houellebecq et les 23 joueurs,
titulaires et remplaçants,
de l’équipe de France
championne du monde
de foot, ainsi que de
nombreux policiers et
pompiers. «Cette promotion qui respecte
strictement la parité
hommes-femmes compte
345 chevaliers, 42 officiers, 9 commandeurs,
4 grands officiers et
2 grands-croix», indique
la grande chancellerie.
Les Bleus, tous faits chevaliers, bénéficient d’une
«promotion spéciale» et
ont été distingués pour
«services exceptionnels
nettement caractérisés».
et, par ailleurs, puissant
acteur de l’effet de serre
quand il s’évacue dans l’atmosphère, le grisou va devenir un produit vertueux.
Pour accomplir cette métamorphose, Béthune était le
terrain idéal. D’abord parce
que la ville possède déjà
l’ensemble de canalisations et
chaudières d’un
réseau de chaleur
urbain. «De plus, la partie
nord du réseau avait été dimensionnée dans des proportions trop ambitieuses
qui entraînaient des surcoûts», explique le maire.
L’arrivée à échéance du
contrat d’exploitation du réseau a permis de sortir de ce
cercle vicieux. Nouvel appel
d’offres, nouveau cahier des
charges et nouvel exploitant.
«Dalkia a été retenu parce
qu’il nous a proposé quelque
chose de très innovant: récupérer le grisou.» L’énergéticien présente les choses
plus modestement: «La production de gaz est consubstantielle à l’extraction du
charbon et il était déjà utilisé
pour chauffer les installations des mines quand elles
étaient encore en service.»
A Béthune, il ne s’agissait
pas seulement de recycler le
grisou. Grâce à la cogénération, le gaz va produire à la
fois de la chaleur et de l’électricité et son usage sera couplé avec la chaleur dégagée
par l’incinérateur de déchets. Le tout complété par
une utilisation minimale
du gaz naturel.
Automobile La part
du diesel continue de chuter
Le déclin du diesel s’est confirmé en 2018. Le Comité
des constructeurs français d’automobiles (CCFA), qui
a communiqué mardi les chiffres de l’année écoulée,
estime que les véhicules diesels représentaient moins
de 40 % des immatriculations en 2018, contre encore 47,3% des véhicules immatriculés en 2017. A son
apogée en 2012, le diesel représentait les trois quarts
du marché automobile français, mais ce type de motorisation –décrié depuis– subit ces dernières années une
lente érosion. Cette désaffection ne profite toutefois
que modérément aux voitures électriques ou hybrides,
dont les ventes ont augmenté de 6% en 2018. «Cela reste
encore faible, mais l’offre va réellement arriver sur le
marché en 2019 et 2020», a indiqué François Roudier,
porte-parole du CCFA.
Chômage Des sanctions
plus dures que prévu
Certaines sanctions prévues à l’encontre des chômeurs
en cas de manquement à leurs obligations sont plus dures que ce qu’avait initialement annoncé le gouvernement, d’après un décret publié dimanche au Journal
officiel. Le texte qui prévoyait de nouvelles sanctions
(certaines allégées, d’autres alourdies) avait été adopté
dans son principe cet été par le Parlement, après avoir
été annoncé par le ministère du Travail en mars. Le fait
de ne pas se rendre à un rendez-vous avec un conseiller,
par exemple, devait être sanctionné de quinze jours de
radiation des listes au lieu des deux mois actuellement
en vigueur. Finalement, ce sera un mois de radiation
selon le texte du décret, deux mois au bout de deux
manquements et quatre mois au troisième manquement. Par ailleurs, s’agissant des sanctions concernant
l’insuffisance de recherche d’emploi (refus de deux
«offres raisonnables d’emploi» par exemple), le gouvernement avait évoqué des sanctions graduelles. D’après
le décret, l’allocation est maintenant «supprimée» dès
le premier manquement et non «suspendue».
Béthune et Dalkia ont signé
un contrat pour vingtdeux ans. Dès 2021, le
chauffage urbain de la ville
sera alimenté par des énergies vertes à 76 % et ce chiffre devrait atteindre 88 %
en 2030. Certes, le gaz de
mine n’est pas une énergie
renouvelable mais, en tant
qu’énergie de récupération,
il est taxé à 5 % et non pas
à 20 %. De surcroît, la réserve est estimée à cent ans
minimum.
Gacquerre résume : «Nous
avions l’un des réseaux les
plus chers de France, nous
allons faire partie des dix
moins chers.» En chiffres,
cela donne un coût du
mégawatt par heure qui
passe de 100 à 65 euros.
SIBYLLE VINCENDON
AFP
En 1990, quand l’extraction
du charbon a été définitivement arrêtée dans le bassin
minier du Pas-de-Calais, elle
a laissé «100000 kilomètres
de galeries souterraines et
100 000 emplois en moins.
C’est facile à retenir», expose
le maire de Béthune, Olivier
Gacquerre. Depuis
plus d’une vingtaine d’années, on
ne retire donc plus
de charbon du sous-sol mais
le gaz de mine qui se dégageait lors de l’extraction, le
célèbre grisou, est toujours
là. A Béthune, il va être récupéré et injecté dans le réseau
de chaleur de la ville, formant la première réalisation
du genre en France. Associé
dans les esprits aux explosions mortelles de la mine
«La France est pleine de ces
personnages [marquant] son
histoire comme autant de cailloux
blancs. C’est pourquoi je regarde
Éric Drouet avec tant
de fascination.»
JEAN-LUC
MÉLENCHON
président
du groupe LFI
à l’Assemblée
Sur son blog, le leader de La France insoumise s’enflamme pour
l’un des porte-voix des gilets jaunes les plus controversés, dont
il vante «la détermination sage et totale»: «J’ai le cœur plein de
gratitude pour ces gilets jaunes qui mènent avec tant de bon sens,
tant de sang-froid, tant de constance, le combat pour libérer notre pays des chaînes de l’argent roi.» Chauffeur-routier de 33 ans,
Drouet a lancé la mobilisation du 17 novembre. Il est visé par
une enquête après avoir appelé à «entrer à l’Elysée». Samedi,
il a expliqué que des hackers devraient détourner les JT.
La longévité de Jeanne
Calment mise en doute
Jeanne Calment, officiellement morte à 122 ans et
164 jours en 1997 – record
mondial, tous sexes confondus – aimait dire que «Dieu
l’avait oubliée». Le mathématicien Nikolaï Zak, lui, n’est
pas convaincu de la longévité
de la vieille dame. Pendant
des mois, il a analysé biographies, interviews, photos,
ainsi que les archives d’Arles,
où elle vivait, et des témoignages de ceux qui l’avaient
connue. «L’analyse de tous ces
documents m’a amené à la
conclusion que la fille de
Jeanne Calment, Yvonne,
a pris l’identité de sa mère»,
a estimé Zak. Membre de la
Société des naturalistes de
l’université de Moscou, il a
publié son étude Jeanne Calment: the Secret of Longevity
sur un réseau international
pour chercheurs.
Il estime que ce n’est pas la
fille unique de Jeanne
Calment, Yvonne, qui serait
morte d’une pleurésie
en 1934 mais Jeanne ellemême. Yvonne aurait alors
emprunté l’identité de sa
mère pour éviter de payer les
droits de succession. C’est
donc elle qui serait morte
en 1997, à 99 ans.
Lors de son 114e anniversaire. JACQUES DEMARTHON. AFP
Parmi les 17 éléments que
présente le chercheur figure
une copie de la carte d’identité de Jeanne Calment datant des années 30 où la couleur de ses yeux (noirs), sa
taille (1,52 mètre) et la forme
de son front (bas) ne correspondent pas à celles de la
doyenne lors de ses dernières années. Après sa mort,
des scientifiques avaient regretté qu’aucune autopsie
ne soit menée pour expliquer la longévité exceptionnelle de celle qui, centenaire, se laissait aller à ses
penchants pour le chocolat
et le porto et se permettait
une cigarette de temps en
temps. Alimentant les dou-
tes, elle avait ordonné de
brûler une partie de ses
archives photos quand elle
est devenue célèbre, selon le
chercheur russe.
Le démographe et gérontologue français Jean-Marie
Robine, qui a participé à la
validation par le Guinness
des records de l’âge de
Jeanne Calment, dénonce
«un texte à charge et diffamatoire vis-à-vis de sa famille». Pour Nicolas Brouard,
directeur de recherche à
l’Institut national d’études
démographiques, le travail
de Zak est «un argument en
faveur de l’exhumation des
corps de Jeanne et Yvonne
Calment».
18 u
LE LIBÉ DES SOLUTIONS
MODE
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Par
MARIE OTTAVI
O
ù en est la mode écolo en 2018? At-elle jamais vraiment existé ?
A voir les chiffres alarmants en termes de pollution, de gaspillage vestimentaire (lire ci-contre), les scandales à répétition impliquant les grandes enseignes et
des marques de toutes catégories (vêtements brûlés ou découpés pour ne pas être
récupérés), l’industrie textile a encore
beaucoup à faire avant d’être considérée
comme crédible en matière de mode responsable. La «fast fashion» impose son
rythme, toujours plus soutenu, qui entraîne des pertes colossales de sapes. Comment revenir dans un cercle plus vertueux ? Une charte de l’industrie de la
mode pour l’action climatique a été lancée
sous la gouvernance de l’ONU, engageant 43 acteurs internationaux du secteur
textile à (enfin) s’impliquer dans la réduction de leurs émissions de gaz à effet de
serre. On en est encore là qu’au stade des
réunions de travail.
En France, le gouvernement d’Edouard
Philippe a mis la lutte contre le gaspillage
vestimentaire à son agenda. Sur une proposition d’Emmaüs France, une mesure
obligeant les marques à se rapprocher
d’associations pour léguer leurs invendus
vestimentaires est dans les tuyaux. La secrétaire d’Etat auprès du ministre de la
Transition écologique, Brune Poirson, devrait faire des annonces en ce sens d’ici
trois mois.
Dans le cadre d’un projet national pour
une économie 100% circulaire, le Premier
ministre souhaitait en avril qu’en 2019
plus aucun vêtement ne soit «jeté ou éliminé». Ce qui semble quelque peu ambitieux au vu des quantités de marchandises
achetées (en Europe, 5 millions de tonnes
de textiles arrivent sur le marché chaque
année) et mises au rebut (4 millions de
tonnes le sont, à l’état neuf ou usagé, chaque année sur ce même continent européen).
SURCHAUFFE DE LA CONFECTION
Ces derniers mois, différentes marques
ont lancé des appels à leurs clients, les incitant à venir échanger leurs vieilles pièces contre des bons d’achat. C’est le cas
d’APC, marque française incarnant le bon
goût parisien, en partenariat avec la
Croix-Rouge. A l’autre bout du spectre
mode, H&M organise depuis 2013 des
collectes de vêtements, campagnes pour
lesquelles elle s’est vu taxer de
«greenwashing» (soit surfer sur une vague
écologique sans véritable engagement de
réduire son impact environnemental ou
social). Le mastodonte suédois, héraut de
la fast fashion, a en effet été accusé
en 2017 par une équipe de journalistes danois d’avoir brûlé 60 tonnes de vêtements
depuis 2013, ce que la marque a partiellement démenti en assurant que seuls les
produits défectueux connaissaient un tel
sort. Au premier trimestre de 2018, la
société a dû gérer plus de 3,5 milliards
d’euros d’invendus, 7 % de plus
qu’en 2017.
L’obsolescence des produits et la surchauffe de la confection mondiale ont
donné vie à un contre-mouvement,
nommé «slow fashion» comme on parle de
«slow food» ou de «slow flower», et théorisé par l’influenceuse finlandaise Lidewij
Edelkoort. Un postulat non pas antimode,
mais qui invite plutôt le secteur à se responsabiliser et en appelle à une consommation freinée, réfléchie, incitant le grand
public à prendre conscience de la lll
Passer notre dressing
à l’«upcycling»
Pour lutter contre le gaspillage vestimentaire, le mouvement
de la «slow fashion» incite à réutiliser des pièces déjà portées
et à moins suivre les tendances à la lettre.
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
«
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Défilé Marine Serre à Paris,
le 25 septembre.
PHOTO MARIE ROUGE
«On n’a pas réussi à
allier l’aspect branché
et la durabilité»
Pour la chercheuse Sihem
Dekhili, les consommateurs
ne sont pas encore prêts
à sacrifier le style
pour mieux protéger
l’environnement.
Quand il consomme, c’est pour renvoyer une
image de soi, afficher un statut, paraître à la
mode, etc. Globalement, ce qui freine encore
la mode éthique, c’est qu’on n’a pas réussi à
allier l’aspect branché et la durabilité. Les
gens ne sont pas prêts à sacrifier le style, le
confort et la qualité du produit pour faire un
geste envers l’environnement.
hercheuse à l’EM Strasbourg Business C’est un problème de communication. La
School, Sihem Dekhili étudie depuis seule solution, c’est de ne pas jouer sur le seul
une dizaine d’années la consommation argument écologique. La marque de baskets
dite écologique, notamment dans la mode.
Veja, par exemple, met en avant le fait qu’elle
Quel état des lieux faites-vous du secteur vend des produits à la mode. Certains de ses
vestimentaire en termes de durabilité et clients achètent leurs baskets pour le design
d’action écologique ?
et découvrent ensuite leur engagement écoloIl est alarmant. L’industrie textile est au gique. Le consommateur est prêt à faire un
deuxième rang mondial des secteurs les plus effort pour la durabilité si les autres critères
polluants après l’industrie pétrolière. On parle sont remplis.
beaucoup de gaspillage alimentaire, mais un Cette fièvre acheteuse, pour ne même pas
produit alimentaire n’a pas le même cycle de porter les produits achetés, est névrotivie. Vous l’achetez, vous le mangez, vous le que…
jetez. En Europe, 5 millions de tonnes de texti- Encore une fois, la mise sur le marché de
les sont mises sur le marché chaque année plusieurs collections par an contribue à l’acet 4 millions de tonnes sont jetées, à l’état neuf célération de la consommation. Les marques
ou usagé. Ça pose la problématique du déchet. sont responsables du changement de comLe consommateur français
portement du consommateur.
achète 30 kg de textiles par an. Et
Dans l’achat de vêtements, il y
seulement2,5 kgsontrecycléspar
a un besoin d’estime, la quête
an et par personne. C’est la moitié
d’appartenance à un groupe. Le
decequisefaitenAllemagne.Les
marché contribue à accroître
pays européens ne sont pas invesces sentiments. Patagonia a fait
tis de la même façon.
une campagne il y a quelques
Les pays nordiques font des efannées disant «Buy less»
forts en matière de réglementa(«achetez moins»). C’est une
tion de normes. Chez eux, la
grande responsabilité d’inciter
INTERVIEW
question de la durabilité est plus
le consommateur à acheter de
développée que dans le Sud, tous domaines façon rationnelle, réfléchie, en petite quantité
confondus. Le point de vue des consomma- mais de meilleure qualité.
teurs est d’ailleurs plus positif sur les produits Ça fait écho au fameux «je n’ai pas les
en provenance de pays comme la Finlande, moyens d’acheter bon marché»…
la Suède ou la Suisse. Les pays du sud de l’Eu- Là encore, c’est l’éducation du consommarope véhiculent une image négative, entachée teur qui peut faire la différence. Quelqu’un
par les abus de produits chimiques dans le do- qui a peu de moyens pense qu’il dépense
maine agricole, l’exploitation de migrants moins en achetant moins cher. Des études
dans les champs ou dans les usines textiles. ont montré que les gens qui n’ont pas les
Dans les enquêtes que nous menons auprès moyens sont ceux qui en général dépensent
des consommateurs, on constate que les gens le plus. Car si on n’a pas une somme imporrevoient à la baisse le prix qu’ils sont prêts à tante à sortir d’un coup pour acheter un promettre sur un produit quand il vient d’un pays duit de qualité, le fait de multiplier les achats,
dont l’image écologique est faible. La France même à un coût unitaire plus faible, revient
est à un niveau intermédiaire, moins bonne assez cher si on en fait la somme. Le courant
que les pays nordiques et meilleure que les de la consommation responsable pousse à
pays du Sud.
revoir nos besoins. Il faut s’interroger: j’ai bePourquoi la France, acteur majeur de l’in- soin de quoi ? Pas d’un vêtement que je ne
dustrie vestimentaire, n’est-elle pas plus vais porter qu’une fois…
engagée sur l’écologie ?
Quels gestes prônez-vous pour le
La France a un capital culturel important et consommateur? D’acheter vintage, de ne
spécifique, qui n’est pas toujours en adéqua- pas suivre les tendances, de moins laver
tion avec le mouvement du développement ses vêtements ?
durable, car la culture peut être une barrière On voit un marché de l’occasion se dévelopaux pratiques responsables. Nous avons inter- per, le troc et les dons aussi. Des relais existent
rogé par exemple des centaines de consom- pour le recyclage des vêtements. Il s’agit surmateurs parisiens sur la mode éthique (vête- tout d’acheter moins. On n’a pas besoin d’avoir
ments recyclés, coton biologique), et il y a une pièce de différentes collections chaque
beaucoup de freins à l’adoption de ce type de année. A l’échelle individuelle, demander à un
vêtements, qui demande au consommateur consommateur de laver moins, c’est produire
d’acheter un habit pour faire un geste pour du rejet vis-à-vis de l’écologie. Quand on voit
l’environnement. Les gens nous disaient le gaspillage d’eau qui est fait en amont par
qu’ils trouvaient le produit moche, démodé, l’industrie (le secteur textile utilise 200 tonnes
le confort et la qualité moindres, car il s’agis- d’eau par tonne de production), dire au
sait d’un produit recyclé. C’était leur ressenti. consommateur de laver ses chemises trois fois
Le consommateur achète avant tout un pro- au lieu de quatre, ça semble ridicule.
duit pour un bénéfice égoïste, tourné vers soi.
Recueilli par M.Ott.
A.CHEZIÈRE. EM STRASBOURG
C
La marque H&M
a été accusée
en 2017 par
des journalistes
danois d’avoir
brûlé 60 tonnes
de vêtements
depuis 2013.
lll dimension politique de ses achats vestimentaires et à ne pas suivre les tendances trop à la
lettre, la frénésie menaçant toujours l’acheteur
plus ou moins compulsif.
Réutiliser des pièces de
seconde main pour fabriquer des collections à
haute valeur ajoutée, c’est
ce qu’une nouvelle génération de créateurs appelle l’«upcycling», motvalise qualifiant un courant créatif qui recycle en faisant une mode non dénuée de
style, ce qui manquait jusque-là à la mode
dite éthique.
SECONDE MAIN
Marine Serre, 26 ans, tête chercheuse braquée sur le sportswear à la frontière du
luxe, portée aux nues par la profession (elle
a remporté le prix LVMH en 2017), a placé
l’upcycling au cœur de son métabolisme.
Elle hybride autant qu’elle confectionne.
Pour l’une de ses collections, elle s’est ainsi
servie de foulards de soie et de chemises
afin de reconfigurer des
silhouettes. Maroussia Rebecq travaille avec sa marque, Andrea Crews, depuis seize ans sur les
matériaux recyclés. Elle
récupère des pièces léguées par ses clients pour
produire ses collections,
dont la dernière, présentée en octobre à l’Hôtel de
Ville de Paris où elle a fait
défiler des mannequins
non professionnels.
Le secteur de la fripe devrait croître dans
le futur. Différentes études estiment même
que d’ici dix ans, un tiers des vêtements
conservés par une personne sera dédié à de
la seconde main, alors qu’aujourd’hui 60%
des Français possèdent des vêtements
qu’ils ne portent jamais. Les plateformes
permettant de revendre sa vieille garderobe (Leboncoin, Vinted, Vide Dressing ou
Vestiaire Collective) connaissent une croissance constante et grattent année après
année des parts sur un marché de l’habillement qui génère en France 150 milliards
d’euros… •
20 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
Répertoire
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Aux termes d’une délibération en date du
20 septembre 2018, l’Assemblée Générale
Ordinaire a nommé :Monsieur Carlos
VERKAEREN, demeurant 31 rue du Docteur
Jean Arlaud - 31500 TOULOUSE, en qualité
de gérant pour une durée illimitée en remplacement de Monsieur Michel GALLOYER,
démissionnaire à compter du 20 septembre
2018.L’article 24 des statuts a été modifié en conséquence et le nom de Monsieur
Michel GALLOYER a été remplacé par celui
de Monsieur Carlos VERKAEREN.Modification
sera faite au Greffe du Tribunal de commerce
Estimation gratuite
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MERCREDI 2
JEUDI 3
Nuages bas et brouillards
dans le Nord et le centre du pays.
Le soleil brille dans le Sud.
L’APRÈS-MIDI Le soleil brille
dans le Sud. Nuages bas et brouillards
restent nombreux dans le Nord
et le centre du pays.
Ce devrait être une journée
bien ensoleillée avec nettement
moins de nuages bas que les jours
précédent. Néanmoins,
le ciel pourrait rester gris au Nord-Est
avec un froid qui deviendra marqué.
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/5º
0,6 m/12º
Bordeaux
0,6 m/13º
Nice
Montpellier
Marseille
Toulouse
1/5°
6/10°
11/15°
VIII
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(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
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(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
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80064. ISSN 0335-1793.
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de la rédaction
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26/30°
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Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
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Orage
Pluie/neige
36/40°
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l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
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Par GAËTAN
(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Il nous prend pour cible
II. Telle pierre travaillée au
marteau III. Faisait passer
par-dessus # Un pronom en
pronom IV. Affreux mal de
crâne # Vendredi 19 avril
V. Points d’opposition # Fis
comme Manuel lors de la
primaire à gauche VI. Mieux
vaut ne pas le toucher #
Lettres de Zola VII. Il roule
vers la gauche # En gros, c’est
pareil VIII. Cœur de Suisse #
Cheville privée de chair
IX. Plantes que mangeaient
les Romains pour le plaisir et
se soigner X. Corps de rêve #
Boîtes XI. Prises de tête
9
VII
IX
X
XI
Grille n°1105
VERTICALEMENT
1. Là où le sucre est incorporé au cacao 2. Il permet d’avoir de nombreux
rapports en boîte 3. Audiovisuel public étranger # Sur la même ligne
qu’elle 4. Serpent chez Disney # Hebdomadaire de fin de semaine
devenu mensuel # Le mépris 5. Reine dont la mère fut reine mère 6. Régime sec 7. Corps arbitral # Demi-déesse # Fleurs dont l’homophone a
du goût 8. Politique du bras tendu 9. Elle est bien étrangère au voisin
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. GAULOISES. II. INSISTERA. III. LIÈGE. REG.
IV. ÉMEU. MA. V. TA. ARA. VS. VI. LG. ACTIF. VII. JEANNETTE.
VIII. SOIR. RM. IX. ULTIMATUM. X. NARRATIVE. XI. ÉCOSSAGES.
Verticalement 1. GILET. JAUNE. 2. ANIMALE. LAC. 3. USÉE. GASTRO.
4. LIGUA. NOIRS. 5. OSÉ. RANIMAS. 6. IT. MACERATA. 7. SERA. TT. TIG.
8. ÈRE. VITRUVE. 9. SAGES-FEMMES.
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grilles d’hier
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1
CE SOIR À 20H50
JUSQU’OÙ IRONT-ILS DANS CETTE 5ÈME SAISON ?
PHILIPPE LELLOUCHE
BRUCE JOUANNY
DeBonneville-Orlandini
LE TONE
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
22 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
IDÉES/
DES ANIMAUX ET DES HOMMES (5/6)
Les humains sont-ils des bêtes comme les autres ? A travers des espèces qui
peuplent nos imaginaires, nos appartements et nos forêts, Libé explore l’évolution
de nos relations avec des animaux familiers. Et si les ours, chiens et autres cochons
nous aidaient à repenser notre rapport à la nature et à redéfinir des mots comme
«intelligence» ou «humanité» ? Vendredi : le chien, par Laurent Testot.
Emmanuelle
Pouydebat
«Les animaux
représentent
des modèles
et des solutions
pour nous»
DR
E
lle dit être tombée amoureuse en même temps d’Yves
Coppens et de l’australopithèque Lucy à 12 ans, en regardant
une émission de télé où le premier
parlait de la seconde. Parmi ses faits
d’armes, elle a compris comment
des macaques de Tonkean s’échappaient de leur enclos du parc zoologique de Thoiry pour semer la zizanie. Elle a aussi fait la course avec
des chimpanzés en Côte-d’Ivoire
pour constater leur capacité à suivre
un itinéraire tout en zigzaguant en
forêt primaire. Désormais directrice
de recherche au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle,
spécialiste de l’évolution des comportements, Emmanuelle Pouydebat poursuit son parcours éclectique, travaillant à la fois avec des
singes, des grenouilles, des éléphants ou des écrevisses. Dans ses
écrits pour le grand public, elle partage son émerveillement devant
l’ingéniosité des animaux et de leur
intelligence souvent négligée. Si
nous y faisions un peu plus attention, estime-t-elle, nous trouverions
mille solutions à des problèmes qui
conditionnent aujourd’hui notre
survie collective.
Comment définissez-vous l’intelligence ?
Notre laboratoire s’appelle Mécanismes adaptatifs et évolution (Mecadev). Il s’agit de voir comment les
animaux vont trouver des solutions
à des problèmes nouveaux. L’idée,
c’est de montrer que l’intelligence
ne se mesure pas uniquement par le
QI ou des capacités cognitives pointues, mais qu’on peut prendre en
compte la faculté d’adaptation. Ma
définition de l’intelligence, c’est
donc un ensemble de comportements permettant à un individu de
s’adapter pour en tirer le bénéfice le
plus grand possible, la survie.
Vu ainsi, les humains ne semblent plus très intelligents…
J’ai en effet l’impression qu’en très
peu de temps, nous avons détruit
beaucoup de notre environnement,
ce qui va à l’encontre de notre survie. Rien qu’en Europe, vertébrés,
oiseaux ou insectes disparaissent
massivement. Peut-être manquonsnous d’intelligence collective pour
trouver des solutions que nous serions en mesure d’appliquer rapidement. Heureusement, au niveau local, il y a des zones où l’on pratique
une agriculture intelligente qui préserve les arbres et les fleurs. Les insectes et les oiseaux reviennent,
mais c’est encore très circonscrit.
Avec l’intelligence animale, voulez-vous aussi nuancer la domination d’Homo sapiens dans notre hiérarchie du vivant ?
J’ai toujours eu du mal à croire que
nous serions en haut d’une pyramide de l’intelligence. Chaque espèce a ses particularités, ses compé-
tences, ses capacités, et nous ne
sommes pas forcément les
meilleurs en tout. Il y a certains
points sur lesquels nous sommes
forts, comme la technologie, la conception. Inversement, on trouve
mieux dans le monde animal en ce
qui concerne la mémoire ou le sens
de l’orientation. De plus, notre capacité à innover et à inventer peut
aussi nous desservir: regardez comment le GPS nous fait perdre nos
capacités d’orientation et notre
confiance en nous !
Vous parlez beaucoup des capacités d’orientation des animaux.
Sont-elles partagées par tous les
membres d’une même espèce ?
Pas forcément. Chaque individu a
ses propres aptitudes. Il faut donc
vraiment analyser les capacités
d’un individu à s’adapter en fonction du contexte. Il existe des four-
De la capacité d’orientation
des éléphants et des pigeons
à l’automédication des fourmis
et des chimpanzés: et si les
animaux fournissaient des
solutions aux problèmes humains?
La chercheuse invite, en tout cas,
à les observer attentivement.
Et à les protéger.
mis, dans le désert du Sahara, qui
savent se déplacer de façon très précise et autonome, elles ont une cartographie impressionnante de leur
milieu, elles savent prendre des raccourcis. Un Parisien en serait incapable ! Certaines espèces ont de
plus grandes capacités dans certains domaines, en fonction des
contraintes écologiques ou sociales
dans lesquelles elles évoluent. Je
pense aux éléphants et aux chimpanzés. Les éléphants de savane
d’Afrique évoluent dans des espaces
immenses et parfois dénudés de
toute végétation. Pendant des mois,
ils peuvent parcourir de très longues distances pour rejoindre une
minuscule source en eau. En milieu
de forêt dense et humide, les chimpanzés mémorisent la localisation
des fruits en fonction de la saison,
et de leurs besoins nutritifs. Ces ca-
pacités d’orientation restent parfois
des mystères: même anesthésiés et
voyageant en conteneur fermé le
temps d’un trajet, une majorité de
pigeons voyageurs retrouvent leur
chemin.
Comment retrouver nos capacités perdues ? En regardant
comment font les animaux ?
Ce n’est pas tellement l’observation
des animaux qui nous permettra de
réacquérir des facultés que nous
avons peut-être perdues. La question importante est celle du rapport
avec notre milieu. Les premiers humains avaient beaucoup plus besoin de leurs sens pour localiser la
nourriture, trouver des partenaires,
fuir les prédateurs, s’orienter. Certaines zones du cerveau, en lien
avec l’odorat, sont dans ces contextes beaucoup plus mobilisées. Nous
les avons probablement encore, et
nous pourrions peut-être les remobiliser en fonction des circonstances. Mais l’utilisation de ces capacités ne conditionne plus notre
survie. Si je commets une erreur
d’odorat, je ne mourrai probablement pas. Pour un animal en milieu
naturel, c’est différent.
A propos de rapport au milieu,
vous montrez des animaux qui
agissent sur leur environnement
de façon raisonnée.
C’est le cas du jardinier satiné. Cet
oiseau bleu qui, pour séduire, réalise un véritable berceau nuptial en
utilisant ce qu’il a sous le bec. En forêt, il s’agira de fleurs ou d’ossements. Près des villes, ce seront des
bouchons bleus ou des pailles
bleues. Le jardinier exploite des ressources locales et il recycle.
L’adaptation des animaux à l’urbain est-elle une solution pour
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
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u 23
EMMANUELLE POUYDEBAT
ATLAS DE ZOOLOGIE
POÉTIQUE Illustré par
Julie Terrazzoni, Arthaud,
152 pp., 25 €.
Sans écailles ni épines,
le poisson-globe se gonfle
pour repousser les
prédateurs. PHOTO ANDIA
protéger la biodiversité ?
De nombreuses espèces d’animaux
s’adaptent aux villes, au sens où
leurs taux de reproduction sont élevés. Mais c’est souvent au détriment
d’autres espèces. Ainsi, on ne voit
plus beaucoup de moineaux dans
plusieurs grandes villes françaises.
C’est le cas à Paris : il n’y a guère
qu’autour de Notre-Dame que l’on
en trouve beaucoup, parce qu’ils
sont nourris par les touristes.
L’importance donnée à la couleur n’est-elle pas contradictoire
avec la nécessité de fuir les prédateurs ?
Cet esthétisme n’est pas superflu.
Pour survivre, il faut se reproduire,
manger et ne pas se faire manger.
Chez l’araignée-paon, le mâle se
donne un mal fou pour séduire, il
réalise des chorégraphies compliquées en fonction de l’orientation
de la lumière pour mettre en avant
les couleurs de son abdomen et
ainsi attirer l’attention des femelles.
Mais pour le kakapo, c’est plus
difficile !
Le kakapo est un perroquet qui ne
vole pas. Pour séduire, il produit
pendant plusieurs mois des séries
de «boum», des bruits qui attirent
les femelles. L’incapacité de ces
oiseaux à voler pour fuir les prédateurs fait craindre une extinction.
Pour les protéger, ils ont été placés
dans des îles refuges. Mais les humains les ont trop nourris: cela a influé sur le sexe des bébés et entraîné
un surnombre de mâles. Cela montre à quel point il est difficile de protéger correctement la biodiversité.
Dans certains cas, l’intelligence
sert d’ailleurs de critère pour juger de la nécessité de protéger.
C’est un critère absurde, tant du
point de vue éthique que du point
de vue de la biodiversité, qui est
aussi utilisé à propos de la souffrance animale. Nous devons nous
justifier considérablement pour filmer des singes, mais nous pouvons
tout faire endurer aux invertébrés…
sauf au poulpe, justement parce
qu’il est réputé intelligent. L’éthique
devrait être pour tous. Il ne s’agit
pas de morale mais de bon sens. La
maltraitance ou la souffrance animale est intolérable quelle que soit
l’espèce. Dans mes travaux, je ne
pratique aucune expérimentation
invasive, j’essaie de rendre la captivité la moins pénible possible, d’éviter que les animaux s’ennuient.
Mais pour certaines questions
scientifiques, on ne peut échapper
à des protocoles invasifs, notamment dans le domaine des recherches sur le cerveau qui peuvent per-
mettre de faire progresser les
connaissances sur les maladies
d’Alzheimer et de Parkinson. La
douleur doit être prise en compte
systématiquement. Les animaux représentent des modèles et des solutions pour nous, encore faut-il qu’ils
ne disparaissent pas avant que nous
ayons le temps de les découvrir ou
de les observer…
Comment définissez-vous «biomimétisme», mot que l’on utilise
beaucoup quand on cherche des
solutions aux problèmes humains chez les animaux ?
Le biomimétisme consiste à reproduire ce qui existe dans le monde
vivant. En robotique, on raisonnait
à partir de l’humain. La plupart des
robots avaient donc cinq doigts,
dont un pouce. Mais cela ne permet
pas de tout faire. Les écrevisses que
j’étudie en ce moment font des cho-
ses hallucinantes avec deux petites
pinces. Plus efficace et plus intéressant pour les roboticiens. On parle
donc aussi de bio-inspiration pour
désigner la tentative de développer
de nouveaux systèmes à partir de ce
qu’on observe dans le vivant. Prenez
la trompe des éléphants. C’est un
membre mou et souple, sans squelette, qui possède des formes d’articulation que l’on commence seulement à découvrir, et qui intéresse
beaucoup l’industrie.
Certains animaux ont résolu des
problèmes de vieillissement…
Certains sont capables de recréer
leurs cellules, voire de régénérer des
organes entiers, un œil ou une
moelle épinière. Vous imaginez les
perspectives pour des accidentés de
la route? La méduse nutricula, qui
ne mesure que cinq millimètres,
peut ainsi rajeunir. En cas de stress
alimentaire, ou quand elle est trop
vieille, elle peut inverser son processus cellulaire. Du stade de méduse, elle revient au stade de polype. Elle peut bien sûr être victime
d’une maladie ou d’un prédateur,
mais elle possède les clés d’une immortalité biologique. On ne connaît
pas encore le processus suivi. Si on
laisse du temps aux animaux, ils ont
énormément de choses à nous apprendre. Parmi les humains, ceux
que l’émerveillement ou l’altruisme
ne suffisent pas à convaincre de
préserver les écosystèmes seront
peut-être sensibles au fait que les
animaux peuvent sauver notre espèce ou générer du profit dans l’immédiat.
Qu’est-ce que les animaux peuvent apporter à nos façons de
nous soigner ?
D’abord, il y a beaucoup d’automédication dans le monde animal,
chez le chimpanzé ou la fourmi, qui
utilise des résines antibactériennes
dont l’humain pourrait s’inspirer.
On peut s’intéresser à ces «médicaments» utilisés par les animaux, et
réfléchir à un usage pour l’homme.
L’analyse d’une molécule peut se
faire en laboratoire pour un coût acceptable. Mais les essais cliniques
sont souvent chers, et les groupes
pharmaceutiques ne suivent pas.
Quel est l’animal qui vous fascine le plus ?
J’ai une tendresse infinie pour le
poisson-globe. Sans écailles ni épines, il se gonfle pour repousser les
prédateurs, sculpte des œuvres
de deux mètres de diamètre à
trente mètres de profondeur, qu’il
orne de coquillages, juste pour séduire une femelle. J’en reviens à
l’émerveillement qui a été ma première motivation pour étudier les
animaux. Et que j’aimerais tellement transmettre.
Recueilli par
CATHERINE CALVET
et THIBAUT SARDIER
24 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
IDÉES/
Plaidoyer pour
une France
sauvage
Obsédé par sa lutte
contre les prédateurs
et les mauvaises
herbes, par la conquête
de terres à coups de
défrichement, l’homme
a perdu le contact
avec la nature. Il n’est
pourtant pas trop tard
pour «ré-ensauvager»
notre territoire.
S
ouffrez-vous d’amnésie écologique ? Le naturaliste Stéphane Durand, directeur de
la collection «Mondes sauvages»
chez Actes Sud dont il est aussi l’un
des auteurs, en connaît les symptômes: si vous n’avez jamais effectué
un trajet en voiture en ayant à nettoyer un pare-brise criblé d’insectes, vous êtes l’une des innombrables victimes de ce mal, qui n’est
autre qu’une perte de contact
L'ŒIL DE WILLEM
avec la nature et l’impossibilité
d’imaginer un monde où faune
et flore seraient plus présents
qu’aujourd’hui. «On observe une extinction de l’expérience de la nature.
Il faut pousser les gens à aller à son
contact», explique le biologiste à
Libé, convaincu que le rapport sensible avec la nature est le meilleur
allié de l’écologie.
Pour cela, pas besoin d’aller à l’autre
bout du monde. Dans les deux livres
qu’il a signés en 2018, c’est donc sur vocabulaire, à travers le changela France que Stéphane Durand ment de sens du mot «sauvage» :
concentre ses efforts pédagogiques: «Initialement, il désignait les anile premier ouvrage, écrit avec Gil- maux de la forêt, par opposition à
bert Cochet, s’intitule Ré-ensauva- ceux qui vivent sous le toit de
geons la France. Plaidoyer pour une l’homme. Puis il a pris une connotanature sauvage et libre ; le second, tion négative: c’est l’animal qui fuit
20 000 ans ou la grande histoire de les humains, qui ne les aime pas.» Le
la nature. En les comparant, on temps du grand méchant loup arripourrait croire à une petite contra- vait.
diction: d’un côté, l’auteur tient des De descriptions de forêts luxurianpropos inquiets sur la disparition de tes en récits consacrés à des anila faune et de la flore, un «trésor di- maux qui parviennent à élargir leur
lapidé» ; de l’autre, il se réjouit du territoire, Stéphane Durand essaie
retour d’espèces menacées. On d’infléchir le cours de cette histoire
aurait tort d’y voir de la schizophré- en répétant une idée clé: «La suranie: «Si on sombre dans le catastro- bondance est la norme.» D’après lui,
phisme, les gens vont devenir fatalis- la variété des climats et l’abondance
tes. Or, certaines choses vont bien : de l’eau ont donné à la France les
on voit revenir des animaux invisi- conditions idéales pour une biodibles il y a quarante ans, comme des versité exemplaire. Dans de belles
cigognes blanches et noires ou des pages de Ré-ensauvageons la France
phoques», précise-t-il, réaliste mais sur la montagne, il explique que les
pas défaitiste.
espèces que l’on y trouve ne sont
Pour dessiner la perspective d’une pas toutes là par besoin d’altitude et
cohabitation entre humain et de fraîcheur, mais parce qu’il s’agit
nature, il relie tout d’abord leur des seuls espaces préservés de la
passé : «La nature et l’humanité chasse ou de la pollution. Cette napartagent la même histoire et le ture prolifique pourrait donc aussi
même territoire.» Le choix de re- se trouver plus près de nous. «La comonter 20 000 ans en arrière n’est habitation n’est pas une utopie, ça
pas innocent : la dernière grande existe», confirme Stéphane Durand,
glaciation fait alors «tarappelant au passage
ble rase» et relègue vers
que le tourisme se porte
le sud tout ce que l’Eud’autant mieux que la
rope compte d’éléments
biodiversité est forte.
vivants. Arbres, homQuand on lui demande
mes et animaux font
comment faire, Stédonc ensemble la rephane Durand insiste
conquête du continent:
sur une priorité: «Il faut
«Il y avait des castors
multiplier les refuges,
partout ! Ils coupaient
dans lesquels la nature
du bois, créaient des
est laissée libre d’évoclairières. Quand leurs
luer.» C’est là que certaibarrages abandonnés GILBERT COCHET nes espèces reprennent
cédaient, on voyait se ET STÉPHANE
du poil de la bête et se
former des prairies. DURAND RÉdéveloppent à nouveau.
Probablement les hom- ENSAUVAGEONS
C’est aussi là que la forêt
mes du Néolithique en LA FRANCE Actes
peut vieillir et ainsi acont-ils profité», expli- Sud, 176 pp., 20 €.
cueillir des espèces véque l’auteur.
gétales ou animales qui
Ces terrains plus fertiles
ne s’installent que sur
ont en effet pu faciliter
des arbres anciens.
l’agriculture qui se déPourtant, nos espaces
veloppe alors. Mais les
protégés ne corresponsociétés humaines modent qu’à 1 % du terridifient ensuite leur raptoire national, là où les
port à la nature : «La
Italiens atteignent 10%.
lutte contre le sauvage
Il faut donc créer de
naît au Néolithique», dit
nouveaux parcs ainsi
Stéphane Durand. Doque des corridors écomestication et agricullogiques pour les relier.
ture débouchent sur STÉPHANE
«Mais on ne demande
une lutte contre les pré- DURAND
pas de mettre la France
dateurs et les mauvaises 20 000 ANS
sous cloche», précise
herbes, et la conquête OU LA GRANDE
l’auteur. Et pour cause :
de nouveaux territoires HISTOIRE DE
«Très peu d’espèces
à grands coups de défri- LA NATURE Actes
nécessitent un territoire
chement réduit l’espace Sud, 256 pp., 22 €.
très grand avec un calme
dévolu aux végétaux et
absolu.» Il fallait bien
aux animaux, multipliant au pas- deux ouvrages pour le montrer, et
sage les risques de confrontation : nous donner à imaginer un monde
«C’est ce qui se produit avec les loups sauvage qui, malgré la crise écologià la Renaissance», précise-t-il. que, peut encore advenir.
L’évolution se transpose dans notre
THIBAUT SARDIER
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
EN HAUT
DE LA PILE
La «perruque» enfin
couronnée par un livre
Dans l’usine Dunlop
de Montluçon (Allier),
en 1936. PHOTO GAMMAKEYSTONE. GETTY
Libre Maitron
Le mythique dictionnaire
biographique du mouvement
ouvrier et social propose,
depuis décembre, la quasiintégralité de son contenu
en ligne et gratuitement.
Riche initiative pour
rapprocher la recherche
du grand public.
L
a question se fait de plus en plus urgente : comment rendre accessibles
les travaux de recherche au plus
grand nombre? Comment transmettre des
écrits pouvant être utiles à tous pour mieux
comprendre le monde – sans pour autant
vulgariser le savoir à la manière d’un
Lorànt Deutsch? Récemment, les outils du
numérique, comme les podcasts (Paroles
d’histoire, créé par l’historien André Loez;
Passion médiéviste de Fanny Cohen-Moreau
en partenariat avec Binge Audio) ou les réseaux sociaux (les threads historiques de
Mathilde Larrère ou sociologiques de
SocioSauvage par exemple) ont permis de
créer des liens avec un grand public souvent refroidi par la complexité – réelle ou
perçue comme telle – des livres ou des revues spécialisées. Pour les chercheurs en
sciences sociales étudiant les catégories populaires, l’affaire est encore plus corsée :
leurs travaux sont rarement lus par les personnes issues de la classe sociale étudiée.
La matière est pourtant souvent accessible,
mais les barrières symboliques subsistent,
et les récits restent lus par un public trop
restreint.
Le Maitron, dictionnaire biographique du
mouvement ouvrier et social, tente en cette
fin d’année de casser cette frontière. Dans
la nouvelle version de son site, en ligne depuis début décembre, toutes les biographies
sont accessibles à tous, gratuitement (1). Le
dico, qui tire son nom du grand historien
Jean Maitron, spécialiste du mouvement
anarchiste mort en 1987, est une institution
de l’histoire sociale française. On y trouve
quelque 187 000 notices décrivant la vie
d’ouvriers, de syndicalistes, de résistants…
contenues dans les dizaines de tomes et dictionnaires spécialisés publiés aux Editions
de l’Atelier depuis 1964 et numérisés en
grande partie dans les années 90 pour la sortie d’un cédérom. «On ne prétend pas être exhaustif, car c’est de toute manière impossible : c’est notre horizon qui, par définition,
ne s’atteint pas», explique Paul Boulland, codirecteur du Maitron. La matière a été modelée par plus de 1500 personnes aux origines sociales et intellectuelles diverses,
même si les instituteurs étaient majoritaires
au début du projet. Paul Boulland: «Ça s’est
élargi au fur et à mesure: des tas d’historiens
ainsi que des étudiants collaborent au dictionnaire depuis bien longtemps selon leur
angle de spécialisation. Il a également beaucoup reposé sur les militants eux-mêmes et
leurs organisations. Jean Maitron pensait
qu’il fallait faire l’histoire ouvrière et sociale
avec les acteurs eux-mêmes. Mais toutes les
notices sont soumises à une forme de validation qui cherche à se rapprocher au maximum des critères académiques, historiens et
scientifiques.»
La somme intellectuelle impressionne.
Chercheurs, étudiants et militants les plus
chevronnés circulent avec dextérité dans la
version papier ou sur le site, créé dès 2006.
Mais les personnes moins habituées à manier les sciences sociales peuvent s’y sentir
perdues ou ne pas savoir ce qu’on peut y
trouver, au-delà du nom d’une personnalité
ou d’un membre de la famille googlisé à la
volée. «Jusqu’à aujourd’hui, précise Boulland, le dictionnaire et le site manquaient de
visibilité, même pour beaucoup d’étudiants.
Ce devrait pourtant être un outil de travail
banal pour eux comme pour les lycéens et
leurs exposés. Il fallait pour cela passer par
le numérique et l’accès libre à la matière.»
Alors que les journaux en quête de modèle
économique rendent leurs contenus de plus
en plus souvent payants, les institutions
scientifiques, elles, réfléchissent en effet à
une ouverture toujours plus grande de leurs
écrits. «Mais il ne suffit pas d’ouvrir les vannes du site, il faut aussi de la pédagogie pour
montrer ce qu’on trouve dans le dictionnaire
ou ce que chacun peut en tirer pour sa réflexion sur tel ou tel sujet», complète Boulland, qui précise que la production papier
n’est pas abandonnée: «Un grand projet sur
la Commune de 1871 doit ainsi paraître dans
deux ans.»
La nouvelle version du site veut inciter les
lecteurs à y rester, vadrouiller de fiche en
fiche et lire des biographies de personnes
découvertes au gré des flâneries dans l’histoire sociale des militants. Des représentations cartographiques feront même leur apparition en janvier. Si certaines parties
restent à optimiser (comme les blocs de textes qui font office de bibliographie ou de
sources), le lecteur se surprend à cliquer sur
la fiche de l’anarchiste communarde
Louise Michel, à ricocher sur celle de sa camarade de lutte Nathalie Lemel avant de rejoindre le dictionnaire des enseignants et
découvrir Charles Monier, instituteur et adjoint au maire communiste à Bollène (Vaucluse) au sortir de la Seconde Guerre mondiale. «On va faire des éclairages sur des
événements, des lieux et ainsi faire rebondir
les gens à l’infini, assure le codirecteur du
Maitron. Chaque biographie est une manière
d’interroger l’engagement. On espère que
c’est comme ça que les gens vont s’en emparer. C’est un réservoir d’expériences politiques et militantes.» Et qui peut-être, bientôt, participera à rendre plus poreuse la
frontière entre les sciences sociales et le
grand public.
DAMIEN DOLE
(1) Maitron-en-ligne.univ-paris1.fr
Seules les notices en cours d’élaboration restent en
accès restreint.
A l’usine, c’est une tradition. Un détournement, un pied de nez, un tout petit abus de
bien social. «Perruquer», c’est utiliser un
matériau ou des outils de son entreprise,
pour, sur son lieu de travail et pendant ses
heures, réparer ou fabriquer un objet qui
n’a rien à voir avec ce que la boîte est censée produire… Plus ou moins tolérée dans
les entreprises, la «perruque» est «peu connue», peut-on lire dans un livre qui lui est
consacré, Sorti d’usines, paru en novembre
aux Editions Syllepse. Et pour cause: «Ni la
hiérarchie ni les ouvriers n’aiment trop
qu’on en parle.» Son auteur, Robert Kosmann, ancien ouvrier fraiseur chez
Renault avant d’étudier l’histoire à Paris-VIII est lui-même un «perruqueur confirmé». Son livre plonge à l’origine du
terme (les ouvriers coiffeurs récupéraient
les cheveux tombés au sol pour les revendre aux fabricants de perruques), comme
à leur première interdiction officielle (à
l’Arsenal sur ordre
de Colbert). On perruque par nécessité
économique, ou
par provocation.
Enclumes, barbecues, bancs de jardin, jeux d’échec,
chaussons pour
nouveau-nés, et
même petit avion
réalisé dans les anROBERT
nées 90, dix ans duKOSMANN
rant, aux ateliers
SORTI D’USINES.
d’entretien du maLA «PERRUQUE»,
tériel d’Air France!
UN TRAVAIL
«Après 68, la perDÉTOURNÉ
ruque devient plus
Editions Syllepse,
souvent une réac184 pp., 12 €.
tion à l’uniformité
des productions mises sur le marché», analyse Kosmann. Les
perruques ont aussi pris un tour plus agressif lors des luttes ouvrières: les ouvriers de
Renault Billancourt fabriquèrent pour leur
manif des pancartes en tôle affûtées –véritables «perruques d’autodéfense».
Bref, la perruque n’a «rien de pittoresque»,
comme l’écrit l’historien Xavier Vigna
dans la préface. C’est la thèse de Kosmann: la perruque a à voir avec l’insubordination, la réappropriation d’un savoirfaire face à la déqualification du travail. La
perruque va-t-elle disparaître avec l’érosion des métiers manuels? Certainement
pas, selon l’auteur, qui voit dans la «flânerie» des employés de bureau, dans le
temps volé pour parier sur des sites sportifs une «perruque de bureau». Et cite des
concepteurs de logiciel qui «perruquèrent» des programmes pour leur comptabilité familiale.
S.F.
26 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
«Asako», beau miroir
aux amourettes
Sous ses faux airs de
comédie romantique autour
des passions successives
mais étrangement
semblables d’une jeune
Japonaise, le film
de Ryusuke Hamaguchi,
plebiscité à Cannes,
dissimule un brillant
portrait de femme,
d’une profonde humanité.
Par
OLIVIER LAMM
C
ertains films cachent
leur cœur derrière des
rideaux de fumée,
d’autres au centre de labyrinthes enchevêtrés. Asako, première incursion de Ryusuke
Hamaguchi (lire ci-contre) en
terrain «commercial» – le
film ne dure que deux heures
et suit à la lettre un scénario
resserré – abrite son secret
dans un jus de sirop très
épais. Au point de faire croire
d’ailleurs jusqu’à sa dernière
partie que le réalisateur de
Senses, monumentale fres-
que à hauteur d’atome sur les
vies de quatre femmes à
Kobe dont l’acuité des dialogues et des représentations
confinait au cosmique, a
laissé glisser son art dans le
drame à l’eau de rose taillé
pour la télévision. Mais si Hamaguchi assume le désir de
réaliser un film de romance
classique – «convenu», ainsi
qu’il le qualifiait à Libération
à Cannes en mai –, une profonde étrangeté irise jusqu’à
ses scènes les plus réalistes,
telles ces virées dans le Tohoku en reconstruction posttsunami, inspirées de documentaires tournés par Ha-
maguchi dans la région.
Aussi, un feu nourri s’agite en
secret sous son corps qui
épaissit les émotions jusqu’à
l’heure d’une révélation qui,
quand elle survient, invite
non seulement à revisiter le
moindre de ses gestes, mots
ou choix de cadre à sa lumière vacillante mais impose
le choix de son titre international comme une évidence:
Asako est un portrait de
femme d’une rare intensité.
PASSADE
Le titre japonais de son côté,
qui signifie «Même si je dors,
même si je suis éveillée», en
révélerait presque trop sur
les intentions derrière le synopsis, trouble à la limite du
fantastique. Asako Izumiya
(la débutante Erika Karata),
jeune femme discrète, y
tombe amoureuse deux fois:
d’abord, à Osaka, du buissonnier Baku (Masahiro Higashide), rencontré comme
dans un rêve de rom com pétaradante à la sortie d’une
expo photo ; puis, quelque
temps après la disparition
brutale de ce dernier, à Tokyo, du plus terre à terre
Ryohei, salaryman dans une
entreprise de saké qui se
trouve ressembler comme
deux gouttes d’eau à Baku.
Comment les deux parties de
l’histoire d’Asako vont-elles
converser ? Sa vie de couple
rangée, en apparence,
comme la vitrine d’un magasin Muji, est-elle vraiment
l’envers adulte et atone de sa
passade tourbillonnante de
jeunesse? Jusqu’à quel point
la deuxième est-elle influencée par la première? Quid du
propre regard d’Asako sur
son entêtement à se laisser
hanter par son passé? Asako
joue en permanence, par les
teintes de la lumière, la densité du hors-champ (considérable quand le film recrée,
depuis une salle de théâtre, le
séisme du 11 mars 2011) et les
manières de jouer des ac-
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 27
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Asako (Erika Karata),
jeune femme discrète,
tombe amoureuse
deux fois dans le film
de Ryusuke Hamaguchi.
«
CINÉMA/
PHOTO ART HOUSE
«Un équilibre très étrange,
qu’il suffirait de pousser un peu
pour que tout se renverse»
R
teurs, parfois dissemblables
jusqu’à la dissonance, sur
l’expérience du cinéma
comme un rêve éveillé, dont
chaque point de montage
fonctionnerait comme un
possible seuil entre deux paliers de réalité.
COMPLEXITÉ
L’effet produit est proche des
films à double-fond comme
eXistenZ de David Cronenberg ou Real de son ancien
professeur Kyoshi Kurosawa.
Mais l’intention de Hamaguchi est plus prosaïque, son
film révélant finalement une
ambition similaire à celle de
Senses de capter des rapports
humains dans leur plus
exacte et ineffable complexité. On découvrira alors
que les niveaux de réalité
dont le film se refuse à préciser la topographie ne sont finalement que ceux qui façonnent une histoire
d’amour, toutes les histoires
d’amour, chacune à sa manière sale et infiniment belle.
Asako est un très grand, très
juste film sur ce que c’est que
d’être aimé, et d’aimer en retour –une déconstruction de
tous les instants. •
ASAKO I & II de RYUSUKE
HAMAGUCHI avec Erika
Karata, Masahiro
Higashide… 1 h 59.
yusuke Hamaguchi devrait
conserver un beau souvenir
de l’année de ses 40 ans, qui
l’aura vu se révéler enfin en France,
après une demi-douzaine de films,
à la faveur de la sortie de son magnifique film-fleuve Senses, puis d’être
l’invité surprise de la compétition
cannoise avec Asako I & II, seulement quelques semaines plus tard.
Libération l’a retrouvé mi-octobre
lors d’un nouveau passage à Paris.
Après le réalisme de Senses,
Asako surprend par ses embardées surréalistes. Pourquoi ?
Asako est mon premier film commercial, et au Japon, la différence
entre films dits indépendants et
films commerciaux est vraiment
grande, il y a un zéro de plus ou de
moins dans le budget. Cette différence s’accompagne de toutes sortes
d’obligations, comme la nécessité
d’être compris par un public plus
large, ou de se limiter à une durée de
deux heures. Cela a été très dur pour
moi de contenir ce que je voulais représenter dans cette durée, je suis
un habitué des films de cinq heures.
Donc mon défi était : est-ce que je
peux, sur une durée si brève, arriver
à élever les sentiments des personnages comme j’ai réussi à le faire
dans Senses ? Cela a eu un impact
sur la narration. J’ai décidé de faire
quelque chose de plus rapide, où les
événements surviennent de manière très soudaine, ce qui entraîne
la présence de ces éléments presque
magiques que vous évoquiez. Ils
sont liés au personnage de Baku, qui
bien sûr vit dans la réalité du film
mais est complètement irréel.
C’était déjà le cas dans le roman
dont Asako est adapté.
Pourquoi vous être intéressé à ce
roman ?
D’abord, parce qu’une femme y
tombe amoureuse de deux hommes
qui ont le même visage, une situation qui a trait au mythe. Cela présentait pas mal de défis, car c’est
difficilement crédible de nos jours.
Il fallait aussi montrer la variation Leur humanité s’est vraiment refléde sentiments ressentis par Asako tée dans les interviews et cela m’a
sans que cela paraisse mièvre. En li- fait réfléchir. Cela rejoint un peu le
sant le roman, j’ai cru à tout, et la thème de la performance que nous
manière qu’a l’auteure de décrire les évoquions: là aussi l’accumulation
situations m’a beaucoup inspiré: la d’expériences vécues par ces perreprésentation du quotidien est très sonnes est apparue à l’écran, ils déréaliste, on voit les
gageaient une force
personnages en foncénorme. C’est là que je
tion de ce qu’ils voient
me suis rendu compte
autour d’eux. Je me
qu’à l’écran, la quessuis dit que ce serait
tion n’est jamais de saassez facile à adapter
voir si les personnages
au cinéma. L’autre élésont beaux ou laids,
ment, c’était le surgiss’ils sont ou non des
sement dans le livre de
professionnels, car la
la réalité sociale du Jacaméra peut toujours
INTERVIEW capter leur beauté. Si
pon. L’intrigue se déroule sur une décenl’on en revient au jeu
nie, donc en plus de cette histoire des acteurs, il ne s’agit donc pas
centrale de trio amoureux, le laps de pour eux de porter un masque, mais
temps comprenait aussi le 11 sep- de faire en sorte, lorsqu’ils pronontembre, et la triple catastrophe du cent leurs répliques, que tout ce
11 mars 2011 au Japon.
qu’ils ont accumulé dans leur vie
Dans Asako comme dans Senses, personnelle apparaisse. C’est cela
l’arrière-plan social est fonda- qui donne de la force à un film.
mental… La scène du tremble- Voilà l’enseignement que j’ai reçu
ment de terre est un des mo- de la catastrophe.
ments forts. Qu’est-ce que cette Il y a quelque chose d’angoissant
catastrophe a provoqué chez dans Asako, un suspense un peu
vous ?
étouffant…
J’étais à Tokyo le 11 mars, et même Tous les films intéressants ont du
si l’on a aussi ressenti les secousses, suspense. Si l’on peut en ressentir
l’intensité était plus ou moins ici, c’est parce que l’on perçoit qu’il
grande selon l’endroit où l’on se y a un équilibre très étrange, qu’il
trouvait, donc je ne me suis pas suffirait de pousser un peu pour que
rendu compte qu’une chose aussi tout se renverse. Comme chez
terrible était en train de se produire. Hitchcock. L’idée, c’est que le public
Cela n’a été clair qu’en fin de jour- se retrouve embarqué dans le film,
née. Mais ce qui m’a surtout marqué que public et film ne fassent plus
ce jour-là, c’est que j’ai fait une ex- qu’un, comme s’il n’avait manqué
périence très rare : j’ai parlé avec qu’une chose au film: la participabeaucoup d’inconnus. Personne ne tion du spectateur. C’est ce que je
pouvait rentrer chez soi, je suis allé vise dans mon cinéma. Jusqu’ici,
dans un café, et tous ces gens qui ne j’ai toujours fait des films sans budse connaissaient pas ont engagé des get, ce qui se ressent dans l’image
conversations. Cela m’a marqué. assez pauvre, mais je me suis deL’autre manière dont la catastrophe mandé comment enrichir cette
m’a influencé, c’est bien sûr que je image: il n’y avait que l’imagination
me suis rendu, après, dans le nord- des spectateurs pour le faire. Pour
est du Japon, au cœur de la région intégrer cette imagination au film,
sinistrée, pour tourner des docu- le suspense est nécessaire.
mentaires. J’en ai réalisé trois.
Il y a presque toujours des artisOnt-ils nourri votre cinéma ?
tes au travail dans vos films. En
Ces documentaires consistaient à quoi est-ce cinématographique?
faire parler les sinistrés. Mais plutôt J’ai encore du mal à répondre à
que de leur demander ce qui s’était cette question, mais oui, cela m’atpassé, nous cherchions à savoir qui tire. Je crois que cela a trait à la
était la personne à qui tout cela était question du temps. Un corps qui
arrivé. Mon coréalisateur et moi s’est entraîné pour une perforavons donc dit à nos interlocuteurs mance a en quelque sorte accumulé
que tout pouvait nous intéresser. du temps, un temps immédiateJOËL SAGET. AFP
Ryusuke Hamaguchi
revient sur ce qui l’a
inspiré pour «Asako»
et commente les
contraintes et les limites
du cinéma commercial
qui prévalent au Japon.
ment perceptible pour les spectateurs. C’est pour cela qu’ils ne peuvent s’empêcher de regarder. La
performance est irrésistible aussi
pour un réalisateur, car elle donne
une forme à la fiction, par essence
abstraite, et elle pousse, aussi, le
reste des scènes du film à être au niveau de ce qui a été représenté.
Donc je me suis mis à en intégrer
dans mes fictions. Après coup, je me
suis rendu compte que de grands
classiques de Mizoguchi ou d’Ozu
contiennent des scènes de kabuki,
de théâtre nô, de bunraku, représentées de manière étrangement
longue. Les personnages du film ne
jouent pas ces pièces mais les regardent, elles n’ont pas de rapport direct avec l’intrigue, mais, par effet
d’entraînement, les spectateurs du
film se mettent à regarder eux aussi.
Pensez-vous continuer dans
cette voie, ou retourner vers
l’économie indépendante ?
C’est une question difficile, car les
contraintes liées au cinéma commercial m’ont éloigné de l’essence
de mon travail. J’y réfléchis, et cela
passe par une considération du travail en groupe : peut-on produire
ensemble quelque chose d’intéressant dans un cadre commercial? Ou
est-ce seulement possible en étant
indépendant ?
Pourquoi dites-vous que le
cinéma commercial vous en a
éloigné ?
D’abord par rapport au respect des
acteurs. Beaucoup de gens de cinéma, à commencer par les producteurs, considèrent que les acteurs
doivent juste apprendre leur texte
et le réciter du début à la fin de la
prise. Mais quelque chose s’est clarifié en moi avec le tournage de Senses: combien jouer représente une
charge psychologique énorme. Et
pas seulement parce qu’il s’agissait,
dans Senses, d’acteurs non professionnels ; se mettre à nu est très
lourd pour n’importe qui. Si l’on
veut que la caméra capte quelque
chose de l’être intime des comédiens, et pas simplement leurs
prouesses techniques, il faut les placer dans des conditions optimales
et attendre, s’ils ne se sentent pas
prêts. Leur jeu aura un impact
énorme sur le film.
Recueilli par ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
28 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
CINÉMA/
«Un beau voyou»,
l’art du larcin
Entre comédie et polar, le premier
film de Lucas Bernard raconte les
frasques d’un voleur de tableaux
poursuivi par un flic cultivé.
S
i Arsène Lupin personnifie l’esprit de la
Belle Epoque, le «beau voyou» de Lucas
Bernard pourrait incarner le gentleman
cambrioleur de notre ère (version déclassée,
plutôt bourgeois de l’Ouest parisien qu’aristo en
haut-de-forme). Le voleur a les traits de lutin
roublard de Swann Arlaud, et comme le héros de
Maurice Leblanc, il détrousse les fortunés avec
bonnes manières. En refusant de nous livrer
l’énigme de ce personnage et de ses motivations,
le cinéaste assume de tailler son voyou dans une
étoffe romanesque, exhibant les invraisemblances et les accents rétro de sa comédie policière.
La traque du cambrioleur offre d’ailleurs une
promenade dans un hors-temps parisien : dédale
haussmannien arpenté par un commissaire en
chemises à fleurs surannées (Charles Berling,
flic au seuil de la retraite), avec des incursions
sur les toits où le voleur, old school, joue les funambules.
Ce dernier embrasse une vie de méfaits par intransigeance libertaire, pour la beauté du geste.
Et de beauté, il est souvent question dans ce premier film ayant pour toile de fond le milieu de
l’art, où l’on discute des qualités d’une expo en
passant les menottes au suspect. Comme pour
dénoncer ce que son parti pris a de naïvement
romantique, le cinéaste donne à son malfrat un
contrepoint moins fantasmé. Un de ceux qu’on
imagine acculés à la criminalité, qui n’a pas le
luxe de l’idéalisme, et à qui le commissaire dit,
après l’avoir pris en flagrant délit de cambriolage : «Quand on fauche, faut avoir la présence
d’esprit d’être blanc.» Mais ce polar badin sans
guns ni cadavres tient surtout à ne pas se prendre au sérieux. Il n’en émerge aucune inquiétude, pas même celle de voir le malfaiteur arrêté,
le commissaire ayant la fâcheuse manie d’inviter
les criminels à prendre un verre. Un jeu de chat
et de la souris entre flic et filou, où l’on se plaît
évidemment à être du côté du second plutôt que
du premier.
SANDRA ONANA
Nicol (Leslie Mann) et Cap’n Hogie (Steve Carell) livrent une guerre miniature contre des nazis. UNIVERSAL STUDIOS
«Bienvenue à Marwen»,
démons et merveilles
Robert Zemeckis dépeint le
chaos mental d’un homme,
amnésique après une
agression, qui s’invente
un univers de poupées en
guerre dont il est le héros.
Original et émouvant.
S
on œuvre somme, si l’expression a
encore un sens : Robert Zemeckis
est corps et âme dans Bienvenue à
Marwen. Corps déglingué, âme amochée.
Homme, cinéaste (lire son portrait dans
Libération du 28 décembre), il s’y dépeint
une fois encore tel qu’au miroir il semble
s’envisager, sans se faire de cadeau, blessures, difformités reflétées : manque
d’amour, solitude, addiction, attrait pour
la mort (qui vous va si bien). La première
qualité du film, c’est sa surprise constante. Bienvenue à Marwen construit
sous nos yeux, à mesure, un récit aussi
brillant et gigogne qu’il est tourmenté,
jusqu’à dresser le portrait déchirant d’un
de ces êtres en perdition dont Zemeckis
a le secret. Cela se résume en fait à quelques lettres: pain. La douleur. La peine.
UN BEAU VOYOU de LUCAS BERNARD
avec Charles Berling, Swann Arlaud… (1 h 44).
Talons hauts. Le malentendu sur le-
Le cambrioleur libertaire (Swann Arlaud) et
le commissaire (Charles Berling). CLAIRE NICOL
quel Bienvenue à Marwen se fonde avec
une délectation masochiste, tient à ce
que le film, sous ses airs de divertissement universel, ses figurines kinky animées en dernier cri de la performance
capture par le type qui réalisa naguère
Forrest Gump, est d’une noirceur totale.
Pour commencer l’année, le spectateur
rêvait plus marrant et moins bizarre, sans
doute. En tout cas pas ce monstre d’humanité blessée qu’est Mark Hogancamp
(personnage réel auquel un documentaire a déjà été consacré en 2010). Le film
aussi est un peu monstre, par endroits
ébréché ou mal proportionné (telle scène
peut paraître trop longue, ou telle redondante – comme l’ajournement du procès–, alors qu’elle est pure reprise à deux
fois, le temps que l’hésitation terrifiée de
Mark puise assez de ressource pour
triompher d’elle-même).
Autant d’aspérités choisies qui parviennent à figurer cette sorte de saturation à
vide qu’est l’état de conscience du héros:
Mark, cet amnésique multitraumatisé,
aux réminiscences si brutales qu’il les
transpose dans un monde miniature baptisé Marwen, uniquement peuplé de nazis et d’amazones qui mitraillent, et d’un
lui-même idéalisé, figurine nommée
«Cap’n Hogie», pilote de chasse irréprochable à ceci près : son goût des talons
hauts. Mark donc, ce soldat d’opérette et
ce martyr innocent, l’homme qui a eu le
malheur aux yeux de ses bourreaux
d’aimer porter des chaussures de femmes. Fétichiste féministe, amoureux de
l’amour –d’une femme qu’il idéalise, fûtelle sa nouvelle voisine (confier le rôle à
Leslie Mann, à sa douceur gênée et sa
voix de poupée : idée parfaite).
A l’intérieur de Mark, tout est chaos
atroce –ce dont le film cherche à rendre
une image juste, ressemblante. Entre
peine, drogue, tourment, délire. En poussant à sa limite les puissances figuratives
du cinéma et la greffe stupéfiante des
créatures «plus fausses que nature» de la
performance capture. Sous les traits douloureux débonnaires de Steve Carell, de
ce personnage annulé par l’amnésie, que
le film pas à pas travaille à révéler (au
spectateur) et à ressusciter (à lui-même),
on discerne l’autoportrait en creux de son
créateur. Du reste, l’art de Zemeckis n’est
jamais à son meilleur que dans la confession intime en superproduction, c’est-àdire la recréation d’un monde alternatif
qui sache rendre compte de la douleur du
réel et l’en guérir. Microcosme fictif et
pulsionnel se livrant une guerre sans
merci, entre «good guys» (les filles) et
«bad guys» (les nazis). Rendre compte de
ses démons intérieurs de manière aussi
directe n’est pas un mince défi quand on
œuvre au sein de Hollywood, aux créations originales qui surnagent encore. Il
y faut du courage, de la finesse narrative,
technique, de l’aplomb financier, quitte
à s’exposer au malentendu total et au four
commercial –comme c’est le cas, hélas et
sans surprise, aux Etats-Unis, où le film
est sorti il y a dix jours.
Monologues. S’évertuant à approcher
de l’état mental et physique de son personnage, de sa douleur et des délires qui
l’assaillent, de sa solitude quasi superstitieuse (sorte de noli me tangere craintif),
Zemeckis réussit un film intriqué, sentimental, hyper inventif. Bienvenue à
Marwen vient d’ailleurs s’additionner à
Seul au monde et à Flight, parmi ses plus
beaux films. Cette trilogie de monologues
(muets) avec soi-même, solos pour un cinéaste éminent de la solitude. Et ce sentiment de douleur ou de chagrin chez Zemeckis est d’autant plus audacieux qu’il
affecte des hommes –ce genre de stases
de douleur non seulement physique mais
«mentale» qui est l’apanage des femmes
au cinéma. Donc c’est très rare, des personnages comme celui de Tom Hanks, de
Denzel Washington, de Steve Carrell.
Cette sorte de féminisation zemeckisienne, à l’instar des talons aiguilles, qui
permettra au cinéaste de nous montrer,
au détour d’un plan extrême en plein tribunal, que les bourreaux pleurent aussi.
CAMILLE NEVERS
BIENVENUE À MARWEN
de ROBERT ZEMECKIS
avec Steve Carell, Leslie Mann,
Diane Kruger… 1 h 56.
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les parapluies de Checkford Petit rappel :
fin novembre sortait sur les écrans français,
A Bread Factory, première partie, sous-titré
Ce qui nous unit. On y rencontrait le couple
Dorothea et Greta dans la petite ville de
Checkford en proie à la gentrification et
à l’offensive d’un groupe d’avant-garde
new age chinois, appelé Man Ray. Car le lieu
culturel local dont elles s’occupent est
l’objet de convoitise marketing en vue de
spéculations immobilières et politiques.
Cette deuxième partie confirme en version
chantée et dansée les sombres perpectives
du «nouveau monde» ultralibéral. D.P.
PHOTO ED DISTRIBUTION
A BREAD FACTORY, UN PETIT COIN
DE PARADIS de PATRICK WANG avec Nana
Visitor, James Marsters, Jessica Pimentel… 2 h.
Miyazaki, la retraite, j’y pense et puis Ghibli
nouveau le maître siphonner aux
jeunes l’énergie qui lui manque.
Image d’un Miyazaki en yokai, voleur de force vitale, d’autant plus
plaisante qu’elle était suggérée plus
tôt par le réalisateur du documentaire, Kaku Arakawa, lorsqu’il superposait des images du monstre
noir de Chihiro au discours d’un
Miyazaki contrit en parlant de la façon dont il avait «dévoré tout crus»
ses successeurs.
Le documentaire
«Never-Ending Man» de
Kaku Arakawa montre
la fougue intacte du
septuagénaire japonais,
de retour à l’animation
après l’annonce surprise
de son départ en 2013.
D
es tables à dessin plongées
dans la pénombre artificielle
d’un contre-jour, l’obsédant
tic-tac d’une horloge qui égrène les
secondes dans le vide. Lugubres, les
premières images du studio Ghibli
renvoyées par le documentaire Never-Ending Man sont celles d’une
Belle au bois dormant figée dans un
sommeil éternel, pétrifié depuis la
retraite de Hayao Miyazaki en 2013.
Accoudé au comptoir de sa cuisine,
le septuagénaire dit en regardant la
neige tomber : «Je veux créer quelque chose d’extraordinaire. Mais
j’ignore si j’en suis capable.» Pas
vraiment le genre de propos qu’on
attend d’un homme doublement retraité, qui expliquait seize mois plus
tôt que, cette fois, on ne l’y reprendrait plus. Le cinéaste japonais n’a
pas posé son tablier blanc d’artisan
et parle de ses projets au présent.
Chenille en 3D. En laissant des
documentaristes filmer un quotidien borduré (si on pénètre son domicile, c’est une maison vidée d’effets personnels ou de sa famille),
Miyazaki orchestre son retour. Par
Mouvement. Comme s’il avait
Pour son court métrage en 3D, Miyazaki se confronte aux nouvelles technologies. PHOTO EUROZOOM
la bande, d’abord: un simple court
métrage, et en 3D. Un pas de côté
censé lui permettre d’approcher les
aventures d’une chenille qu’il n’arrive pas à saisir en dessin. Devant
une technologie qu’il ne maîtrise
pas, Miyazaki répond par un enthousiasme quasi enfantin. Le cinéaste présente un visage qu’on ne
lui connaissait pas à l’égard de ses
nouvelles équipes : prévenant,
plein de modestie et de douceur. Le
ton martial d’autrefois laisse place
à des «que penses-tu de», des «continue comme ça», des «non, c’est
moi qui te remercie». Et puis, à mesure que le projet se concrétise, le
naturel revient dans un galop furieux. Un story-board détaillé
«pour aider» ces gens «qui ne savent pas faire de film». Les mots qui
se durcissent à leur égard, l’incompréhension aussi. «Le mouvement
n’est pas neutre. Il y a une intention, c’est ça qui active les muscles»,
explique-t-il froidement. La brutalité qu’on lui connaît, il la réserve
à une équipe de passage venue
faire une démonstration d’animations réalisées avec une intelligence artificielle: «Faites des trucs
horribles si vous voulez, mais ne
comptez pas sur moi. C’est une insulte envers la vie.»
Malgré ses images brut de décoffrage qui tranchent avec le très apprêté Kingdom of Dreams and Madness qui documentait la réalisation
du crépusculaire Le vent se lève, ce
Never-Ending Man raconte la légende officielle d’un vieux monsieur ayant besoin de s’agiter pour
tenir à distance la camarde qui emporte avec régularité ses anciens
camarades. L’animatrice Makiko
Futaki, puis la coloriste Michiyo Yasuda. On sait qu’Isao Takahata rejoindra cette liste funeste quelques
mois après le tournage. Le producteur et troisième larron de Ghibli,
Toshio Suzuki, s’amuse de voir à
fallu convoquer les caméras afin
d’enregistrer le cheminement qui l’a
conduit hors de sa retraite pour
faire oublier la très officielle conférence de presse au cours de laquelle
il tirait sa révérence, ce Never-Ending Man dessine comment un
maître se trouve tiraillé entre un
corps qui lui dit d’arrêter et un esprit qui ne peut fonctionner que
dans le mouvement. «Je veux continuer à faire les choses à ma façon»,
disait-il au moment d’arrêter. Le
come-back aura lieu en animation
traditionnelle. Il faut vite remettre
en place une équipe pour accrocher
les JO de Tokyo en 2020. «Imagine,
si tu meurs juste après les storyboards…» lance Suzuki. «Je suis préparé. Je préfère mourir comme ça,
avec une raison de vivre plutôt qu’en
ne faisant rien.»
MARIUS CHAPUIS
NEVER-ENDING MAN :
HAYAO MIYAZAKI
documentaire
de KAKU ARAKAWA (1 h 25).
Une «Lady Winsley» au régime sans sel
Poursuivant sa chronique sur la diaspora
kurde, Hiner Saleem déçoit avec cette
enquête policière convenue, aux allures
de parabole politique sans saveur.
L
e talentueux Hiner Saleem, cinéaste irakien
d’origine kurde, installé en France après être
passé par l’Italie, a le goût des
lieux ignorés et indécis.
Même lorsqu’il filme Paris, il
se situe un peu ailleurs, dans
l’envers des clichés (les Toits
de Paris). C’est que son territoire, de film en film, de l’Irak
à l’Arménie, en passant par
l’Iran, la Turquie, l’Allemagne et la France, est la carte
virtuelle et réprimée de la
diaspora kurde, par delà l’entravé Kurdistan.
Ce brouillage des frontières
géographiques, il le pratique
aussi avec les genres cinématographiques, donnant un
côté western à My Sweet Pepper Land ou une tonalité de
comédie à nombre de ses
films, y compris ceux qui touchent à des sujets graves
(Vodka Lemon ; Kilomètre
zéro ; Si tu meurs, je te tue).
On retrouve toutes ces caractéristiques dans Qui a tué
Lady Winsley ?, mais d’une
manière moins convaincante
que d’habitude. Parce que ces
questions politiques et ces
enjeux cinématographiques
y sont à la fois trop explicites
et trop légèrement exposés.
Le décor inhabituel est ici
l’île turque de Büyükada, au
milieu du Bosphore, d’autant
plus dépaysante que l’action
se situe en plein hiver, loin de
toute image touristique,
presque isolée du reste du
monde et hors du temps. On
y suit une enquête policière
teintée d’humour noir et prétexte à une parabole politi-
que. Sur l’île a été assassinée
Lady Winsley, journaliste et
romancière américaine qui y
résidait et investiguait depuis quelques années. L’inspecteur d’Istanbul chargé
d’élucider l’affaire va remuer
le passé, déterrer des secrets
tabous mettant à mal les traditions archaïques et patriarcales qui soudent hypocritement les liens sociaux et
familiaux des insulaires. Précision essentielle: ce semeur
de trouble est kurde, et certains se serviront de ce fait
pour odieusement décrédibiliser son enquête.
On ne reproche pas à Saleem
de ne pas avoir voulu être
sentencieux, militant politique ou zélateur des mythologies du cinéma de genre,
mais on regrette que son film
s’épuise à force d’ironie et de
précautions, comme s’il ne
croyait jamais vraiment en ce
qu’il raconte. Il joue sur tous
les tableaux sans prendre
aucune piste vraiment au sérieux : le polar se révèle peu
haletant et assez prévisible ;
on l’a connu doté d’un humour autrement plus incisif
(Kilomètre zéro) ; le propos
politique – sur la place des
femmes et des Kurdes dans la
société turque– est si simple
et général qu’il en devient
consensuel ; et, finalement,
une romance trop sucrée valide un optimisme forcé qui
achève d’édulcorer l’ensemble. Malgré son élégance formelle et la qualité de ses acteurs, ce film déçoit donc à
force de se montrer de plus
en plus inoffensif et convenu,
juste sympathique plutôt que
dérangeant, comme s’il ravalait toute son acidité en cours
de route.
MARCOS UZAL
QUI A TUÉ
LADY WINSLEY ?
de HINER SALEEM
avec Mehmet Kurtulus,
Ezgi Mola, Ergun Kuyucu…
1 h 30.
30 u
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
CULTURE/
Au festival We Love Green, en juin 2016 au bois de Vincennes. PHOTO CONSTANCE DECORDE
Festivals
«Avant, on demandait
juste au stagiaire
de faire du tri»
Gobelets réutilisables, énergie propre… Si les raouts
musicaux tentent de réduire leur impact
environnemental via différentes initiatives,
un soupçon de greenwashing pointe parfois.
Par
CHARLINE
LECARPENTIER
U
n pass trois jours au poignet
et un marathon de concerts:
longtemps, rien d’autre
n’était nécessaire pour occuper l’esprit du festivalier motivé. Mais depuis quelques années, l’écosystème
éphémère dans lequel ce dernier est
invité à s’immerger s’est compliqué.
Les enjeux de programmation artistique sont progressivement rattrapés par ceux des impacts écologiques, plus spécifiquement de la
présence du public dans un lieu bien
souvent épargné de toute activité
humaine le reste de l’année. Et au
cas où le festivalier oublierait de
questionner son surplus civilisationnel au nom du plaisir de communier
en musique à travers champs, les
équipes de production de festivals le
font parfois à sa place, s’échinant à
trouver des solutions pour limiter les
effets de leur événement. Dans l’offre pléthorique de festivals en France
–entre 8000 et 10000 chaque année–, l’éventail est large entre ceux
qui se fondent avec plus ou moins de
sérieux sur cet engagement vert, tel
We Love Green, et d’autres, plus vétérans, qui s’adaptent.
«NOUVELLES SOLUTIONS»
«On voit de plus en plus d’équipes
chargées du développement durable
alors qu’avant on se contentait de demander au stagiaire de faire du tri.
C’est désormais plus conscientisé»,
rapporte Jean Perrissin, responsable développement durable et qualité du festival Cabaret vert. Sa mission, après quinze ans à travailler
sur l’impact environnemental du
site de Charleville-Mézières (Ardennes), consiste désormais à penser à
l’impact sur le plan énergétique. «Il trale nucléaire et 50% de l’éclairage
y a plein de solutions: travailler sur de scène est en LED, mais il dépend
des plans de transport plus ambi- avant tout des installations de salles
tieux, favoriser le covoiturage, le de concerts que le festival n’occupe
vélo, des partenariats avec des pas à l’année. En revanche, 58% des
transporteurs publics. Veiller sur des émissions du festival sont imputanouvelles solutions technologiques bles au transport du public, et pouravec des kits photovoltaïques et ré- raient être réduites par une ouverduire sa consommation énergéti- ture du métro plus tardive.
que», résume Jean Perrissin.
Caroline Varrall faisait partie du coPourtant, la plupart des festivals doi- mité français pour la traduction de
vent concilier des élans contradic- la nouvelle norme de management
toires, alors que les effets de pyro- ISO 20121, publiée en 2012 et catalytechnie, les confettis ou les écrans sée par les Jeux olympiques de Longéants ont aussi un coût pour l’envi- dres pour accompagner les manifesronnement. «Dans l’évétations culturelles et
nementiel, le but recher- ENQUÊTE sportives dans leurs efché est l’expérience des
forts écologiques. Cette
gens. Le secteur technologique ap- norme –qui n’est pas la seule–, Caporte des solutions tous les jours, de roline Varrall tente de la mettre en
réalité virtuelle, d’être connecté place pour Marsatac depuis 2013.
avant, pendant et après. Mais plus Cependant, elle refuse pour le moon rajoute de la technologie, plus on ment de réclamer une certification,
rajoute des attaques», alerte Jean- qui exige de faire appel à une étude,
Claude Herry, fondateur d’un cabi- a un certain coût et ne serait que «de
net de conseil qui a accompagné l’ordre de la communication». La
dans leur démarche d’écoresponsa- question s’est aussi posée pour le
bilité les Transmusicales de Rennes, Cabaret vert, qui dit pour le moment
les Eurockéennes ou le Printemps de manquer de temps: «Afficher un disBourges.
cours très engagé sur le développeSans jugement, on laisse les experts ment durable, c’est bien, mais il faut
en dépliage de tente compter les go- aussi l’appliquer au quotidien.»
belets recyclables empilés chez eux Installé au bois de Vincennes decomme des souvenirs. Cet objet pra- puis 2016, le festival We Love Green
tique, qui fut le premier symbole du suscite autant l’intérêt que la suspifestival écoresponsable, est aussi cion depuis sa première édition.
aujourd’hui le marqueur d’une A son palmarès d’initiatives, on
conscientisation du public qui reste pense à égalité aux toilettes sèches
encore à perfectionner. «Les gens et aux ateliers de couronnes de
confondent propreté et impact fleurs portées par un public plutôt
d’émission carbone. Ce sont deux consommateur, surtout capable de
choses différentes», regrette Caroline payer un pass plus de 100 euros. Le
Varrall, administratrice de produc- message porte pourtant: «Au début,
tion du festival Marsatac, qui se dé- on faisait une conférence devant
roule en juin à Marseille. Car ces 50 personnes. Là, on en a réuni
«écocups» – du nom du leader du 2 500 pour la dernière édition, en
marché qui les récupère, les lave et plus de 400000 vues sur un post du
les stocke en fin d’événements – site Brut qui donnait la parole à des
sont aussi appréciés par les organi- relais citoyens importants. Je me
sateurs de festivals pour leur cau- sers du retentissement de mon évétion oubliée qui peut rester en par- nement comme d’un groupe lobtie dans leur poche. «Ça devient un byiste pour appuyer la transformaobjet marketing et financier puisque tion de l’énergie», défend sa
les recettes ne sont pas déclarées sur fondatrice, Marie Sabot, qui pense
la billetterie. Et là, il y a peut-être un accueillir l’année prochaine à peu
peu de greenwashing…» soupçonne près 80000 festivaliers sur cet emJean Perrissin. Bientôt, le gobelet placement rarement utilisé, ce qui
réutilisable sera une obligation. In- complique la tâche pour se connecterdite à partir du 1er janvier 2020, la ter à des réseaux d’énergie. «Avec
vaisselle jetable devra disparaître un festival de cette taille, on est déjà
des festivals quoi qu’il arrive.
une petite ville. Le défi consiste à
Le souci, c’est que quand on part en faire passer les expérimentations
quête d’un festival modèle, on re- que l’on a faites à petite échelle, dès
vient bredouille. Jean-Claude Herry 15000-20000 personnes, à grande
l’assure: «Toute activité qui réunit échelle.»
des gens a un impact. Les solutions Cette année, We Love Green va
sont aussi dépendantes de choses que tester un groupe hydrogène, après
les équipes des festivals n’ont pas en avoir expérimenté des biocarbumain car elles dépendent des terri- rants de différentes générations, vetoires.» Sur la balance du bilan car- nus depuis l’étranger à défaut de les
bone de Marsatac, par exemple, ce trouver en France, avec plus ou
n’est pas l’énergie qui pèse le plus moins de succès. «Notre grande balourd : le festival est relié à la cen- taille, c’est qu’il vienne de lll
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
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u 31
Edgar Hilsenrath
en 2015. PHOTO
MARC CHAUMEIL
lll l’alimentaire recyclé. Malheureusement, ça fait encore pas mal
sourire les grands équipementiers
d’énergie, qui commencent seulement à percuter. On essaie de mettre
le coup de projecteur sur l’énorme
challenge qu’il y a sur les biocarburants en France», milite-t-elle. Hélas, la technologie ne va pas toujours
plus vite que la musique. «Les festivals sont d’abord des vitrines, des
caisses de résonance pour des solutions qui naissent dans la recherche», tempère Jean-Claude Herry.
Pour créer une plus-value à court
terme sur le territoire, le Cabaret
vert a renoncé à avoir un seul partenaire financier, ne propose pas de
soft de type Coca-Cola et fait travailler les entreprises locales. «Nous
avons fait le choix dès le départ d’être
très vigilants sur nos partenariats
privés. C’est une contrainte. Mais
comment se dire engagé sur le développement durable quand l’un de ses
principaux partenaires est issu de
l’agroalimentaire et est l’un des plus
gros pollueurs de matière plastique?» questionne Jean Perrissin.
REBOISEMENT
Marie Sabot, qui a attiré Heineken
parmi les partenaires de We Love
Green, a ses arguments: «Dans l’économie d’un festival comme le nôtre,
les brasseries locales et artisanales
n’ont pas le volume nécessaire. Cette
année, l’exclusivité de Heineken a été
cassée mais la marque est toujours
partenaire. Notre travail est de faire
bouger de grandes entreprises, mais
je veux être certaine avant de travailler avec elles qu’elles ont amorcé
une démarche RSE [responsabilité
sociétale des entreprises, ndlr] très
forte.» La marque a effectivement
allégé les poids de ses emballages,
fait signer un code éthique à ses
fournisseurs et promet des matières
premières agricoles sans OGM.
Les festivals regrettent encore
d’avoir trop peu de leviers sur le
transport des artistes, souvent gérés par les tourneurs eux-mêmes.
Ainsi, de manière certes plus pédagogique que performante, We Love
Green a prévu pour la première fois
de travailler avec une entreprise de
compensation d’émission carbone,
Pur Projet, dans une logique de reboisement et de permaculture à
différentes échelles, sur place
comme à l’étranger, pour proposer
aux artistes qu’une partie de leur
cachet soit reversée pour équilibrer leur impact sur l’environnement. S’il ne se fait pas encore sentir sur scène mais plutôt dans les
bureaux de production, l’activisme
encore timide des festivals prouve
que le combat peut aussi se livrer
dans des friches amplifiées où il y
a foule. •
Survivant de la Shoah,
l’auteur du livre «le Nazi et le
Barbier», à l’humour noir féroce,
est mort dimanche. Il avait vécu
en Palestine, en France et aux
Etats-Unis avant de revenir dans
son Allemagne natale.
A
quelques semaines de la parution en
France de son dernier roman, Terminus Berlin (1), Edgar Hilsenrath s’est
éteint dimanche à l’âge de 92 ans. De vieillesse,
précise son éditeur français, le Tripode, qui
ajoute que l’auteur, survivant de la Shoah et revenu s’établir en Allemagne, souhaitait être enterré en France, à Paris. Un pays qu’il aimait.
Etait-ce un signe d’affiliation ? Il portait toujours un béret au-dessus d’une grosse moustache, sauf à la fin.
Grand écrivain de la Shoah et de l’exil, qu’il
traite la plupart du temps sur le mode de la satire, Hilsenrath, dans ses fictions autobiographiques, suit le cours d’une vie intense. Né
en 1926 à Leipzig, il est obligé avec sa mère et
son frère de fuir dans le shtetl de Siret, en Roumanie, après la Nuit de cristal. A l’âge de 15 ans
il est déporté en Ukraine et jusqu’en 1944 il vit
dans le ghetto de Mogilev-Podolsk. A la libération du ghetto par l’Armée rouge, il entame
comme beaucoup d’autres une errance qui le
mènera en Palestine. Puis c’est la France, Lyon,
les retrouvailles miraculeuses avec sa famille
proche. Suit l’émigration aux Etats-Unis. Hilsenrath n’arrivera jamais à s’intégrer.
«Un œuf». En 1975, l’écrivain décide à la stupéfaction de son entourage de retourner en Allemagne. Ce que raconte Terminus Berlin. Son
personnage principal, Lesche, s’en explique
très sérieusement: «J’ai besoin de la langue allemande. Mon plus gros problème en Amérique
était que je risquais d’oublier la langue dans laquelle j’écris, ce qui aurait été catastrophique.
En Allemagne, j’entends cette langue quotidiennement. C’est essentiel pour moi.» Et tant pis si
ce qu’il entend parfois au téléphone, ce sont
des menaces de néonazis qui barbouillent sa
porte de croix gammées. Hilsenrath reste caustique face à son pays natal, à son consumérisme, au philosémitisme de certains, version
inversée de l’antisémitisme selon lui – on le
traite comme s’il était «un œuf», dit Lesche.
L’Allemagne a par ailleurs un grand intérêt par
rapport aux Etats-Unis: les femmes n’ont rien
contre les hommes considérés outre-Atlantique comme des ratés, et Lesche, parce que ses
tirages de livres restent faibles en Amérique
(contrairement à Hilsenrath), en était un. Il est
donc plus facile à Berlin de contenter ses vifs
besoins sexuels, y compris «baiser» une mère
et sa fille apprentie poète.
Fuck America est le titre de son quatrième roman. Il y raconte les déboires de Jakob
Bronsky, exilé dans les années 50 à New York.
Serveur dans une cafétéria juive, à un coin de
rue essentiellement fréquenté par des prostituées et des clochards, le jeune homme fait l’expérience du rêve impossible américain.
Bronsky y apparaît aussi taraudé par ses fantasmes sexuels que par son désir intense d’écrire
sur le ghetto, se débarrasser de ce cauchemar
par les mots. Hilsenrath y fait preuve d’une vir-
Le dernier exil
d’Edgar Hilsenrath
tuosité désinhibée dans ses dialogues mais
aussi ses monologues. Dans tous ses récits, ses
personnages jusqu’au dernier se parlent à euxmêmes: «Lesche, je me suis dit…» Et s’enchaînent des propos qui allient candeur et cynisme.
Palestine. Mais le livre qui fit vraiment scandale est le Nazi et le Barbier (publié en 1971 aux
Etats-Unis). Hilsenrath, trente-cinq ans avant
les Bienveillantes de Jonathan Littell, raconte
la Shoah du point de vue d’un SS. Son livre est
un conte sombre, où un homme qui a suivi la
vague nazie endosse après la guerre l’identité
de son ami d’enfance juif, fils de barbier, et finit
en Palestine en sioniste zélé. Un scénario qui
ne pouvait que s’attirer les foudres de tous les
côtés. Max Schulz devenu Itzig Finkelstein, fils
de la prostituée Minna Shulz et de l’un de ses
dix clients assidus, est parfaitement grotesque,
un trou noir où s’engouffrent les pires pages de
l’histoire allemande. Le livre est tellement dérangeant que longtemps aucun éditeur important ne voulut le publier en Allemagne, même
si c’était un best-seller aux Etats-Unis.
Dans Fuck America, Edgar Hilsenrath explique la genèse de Nuit, son premier roman, le
plus bouleversant, où déjà œuvre son humour
noir. Il y transpose son expérience de trois ans
dans le ghetto de Mogilev-Podolsk, rebaptisé
Prokov. Dans ce mouroir à ciel ouvert, où semble régner une nuit brumeuse et permanente,
son héros, plus âgé que l’auteur, y lutte pour
sa survie. Edgar Hilsenrath a réécrit vingt fois
son livre entre 1947 et 1958. Il y dépeint avec
un réalisme halluciné ce versant de la Shoah
moins traité dans la littérature que l’extermination dans les camps. Son personnage principal, Ranek, se débat pour rester debout, entre petites rapines, trocs et combines diverses.
Chaque silhouette émergée du brouillard
semble porter son monde avec elle, le très réduit espace où elle peut encore espérer trouver les moyens de survivre. Dans les rues, tous
les jours, on ramasse en charrette les cadavres, et on ne s’émeut qu’à peine des coups de
feu qui éclatent au loin. Nuit est considéré
comme le chef-d’œuvre de l’auteur, le hissant
dans le panthéon de la littérature concentrationnaire.
FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
(1) Terminus Berlin, traduit par Chantal Philippe, paraîtra le 14 février au Tripode.
Libération Mercredi 2 Janvier 2019
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Maire nature
Jean-Claude Mensch Retraité de l’industrie minière,
l’édile alsacien a fait de sa bourgade le fer de lance de la
transition écologique. Et, économiquement, ça marche.
D
u côté gauche de la D430, en provenance de Mulhouse,
un champ de panneaux solaires surgit de derrière un
talus. Au volant de son break, Jean-Claude Mensch,
sobrement vêtu d’une chemise bleue sous un gros manteau
noir, est, lui, concentré sur la route. Ce matin pluvieux de décembre, l’énergique maire d’Ungersheim (Haut-Rhin) est gentiment venu nous récupérer à la gare de la sous-préfecture.
Il improvise, affable, une visite commentée du territoire communal. «Cette centrale photovoltaïque sur toitures a une puissance de 5,4 mégawatts. Cela correspond
à la consommation électrique de
10 000 habitants hors chauffage, développe l’édile de 72 ans passionné par les
énergies renouvelables. Avec la construction de la nouvelle centrale solaire, sur un ancien terril, on compte être en autonomie
électrique dès 2021.»
Serait-ce la dernière lubie d’un écolo mégalo? A Ungersheim,
bourgade alsacienne de 2207 âmes, la transition verte souhaitée
face au péril climatique est, bien au contraire, un projet longuement mûri. Et le maire, le contre-exemple de l’incurie écologique des pouvoirs publics généralement dénoncée. En 2016,
l’audace de cette municipalité pionnière en France a fait l’objet
d’un documentaire élogieux, Qu’est-ce qu’on attend? de MarieMonique Robin. «J’ai été très impressionnée en arrivant à Ungersheim, observe, emballée, la journaliste d’investigation qui
a tourné une année entière dans le patelin alsacien. Pour moi,
Jean-Claude Mensch est ce qu’on appelle un “héros local”: quelqu’un de très convaincu et qui sait ravaler son ego.»
Cette médiatisation tonitruante surprend encore l’homme,
«satisfait» néanmoins de crouler sous les «nombreuses sollicitations d’associations et de collectivités». La semaine passée,
il a plaidé en Vendée pour les vertus de la
transition écologique, prônant l’abandon
des énergies fossiles, l’autosuffisance alimentaire et la démocratie participative.
Dans la salle du conseil municipal qu’il préside depuis
trente ans, il raconte que tout a commencé en 1999, lorsqu’il
a fallu remédier au chauffage électrique «dispendieux» de la
piscine municipale. La solution? Recouvrir les toits du bâtiment avec des panneaux solaires. Un choix innovant et probant malgré «deux ans d’atermoiements». Depuis cette date,
des commissions participatives ont été ouvertes aux habitants
désireux de s’investir. La consommation de l’éclairage public
a été réduite de 40% et l’abandon des pesticides et des engrais
LE PORTRAIT
chimiques acté. Une exploitation maraîchère bio de 8 hectares
sur une parcelle communale a été confiée à une association
d’insertion, tandis qu’une monnaie locale alternative, le radis,
a été mise en circulation. Le ramassage scolaire des enfants
se fait, lui, à cheval…
Des mesures à la pelle, décidées après concertation, sans
jamais augmenter la fiscalité, et surtout concluantes si l’on
retient la réduction de 600 tonnes par an de CO2 ou la création
de 130 emplois. «Plus on s’engage dans cette transition, plus
on crée des activités, plus on génère des ressources nouvelles
et on fait des économies, se félicite le conseiller communautaire. Quelque part, on a fait la preuve que ça marche.»
«Il a démontré la faisabilité des choses parce qu’il est opiniâtre,
honnête et travailleur, observe Jean-Christophe Moyses, paysan boulanger dont l’exploitation de céréales bio anciennes
est à cheval sur Ungersheim et un village frontalier. En revanche, les résultats électoraux parlent d’eux-mêmes, cela ne fait
pas encore l’unanimité.»
C’est la grande «déception» de l’édile divers gauche, pourtant
réélu dès le premier tour à chaque scrutin municipal: ne pas
avoir réussi à convaincre les électeurs, malgré des «réalisations locales concrètes», de voter écolo plutôt que facho aux
élections, qu’elles soient régionales ou nationales.
«Quand on veut préserver son
1946 Naissance
identité alsacienne, on ne vote
à Ruelisheim
pas pour un Etat centraliste
(Haut-Rhin).
et nationaliste. Sinon, c’est
1983 Délégué
voter contre soi», déplore cesyndical CGT.
lui qui a parrainé Mélenchon
1989 Elu maire
à la dernière présidentielle et
d’Ungersheim
voté Macron au second tour
(Haut-Rhin).
«en se brûlant les doigts».
2006-2009 Encarté
«Il vit le même drame que moi
chez les Verts.
avec un fort vote FN dans son
2016 Documentaire
village, souligne Jo Spiegel,
Qu’est-ce qu’on attend ?
coprésident de la nouvelle
(désormais en DVD).
formation de gauche Place
publique et maire de la commune voisine de Kingersheim. C’est dommage parce que c’est
un gars visionnaire: c’est lui qui m’a inspiré le plan climat au
niveau de l’agglo !»
Croyant, remarié et père de quatre enfants, Jean-Claude
Mensch pense qu’il a hérité son volontarisme de son éducation engagée. Comme si les convictions rouges de son père,
mineur, et de sa mère, militante d’une organisation féministe
proche du PCF, avaient infusé dès le berceau. Rappelant une
«enfance heureuse et verdoyante» dans la cité minière du Bassin potassique alsacien qui l’a vu naître en 1946, il raconte
avoir pris le chemin de la mine comme ses frères, une formation d’électromécanicien en poche. A 17 ans, il a «tout de suite»
adhéré à la CGT après un intermède jociste, la Jeunesse
ouvrière chrétienne. Il a gravi les échelons pour totaliser trente-cinq ans de fond. «C’était moins dur qu’être à l’abattage du
minerai, explique l’ancien délégué cégétiste, maintenant retraité, mais je n’ai pris conscience des nuisances et de l’aberration de l’exploitation minière qu’à la fin du gisement.»
Dans les années 70 cependant, assumant «ses contradictions»,
ce lecteur de Zola, abonné à Science et Vie depuis quarante ans, anticipe l’urgence à se battre pour l’environnement.
Il manifeste contre l’ouverture de la centrale nucléaire de Fessenheim ou contre le projet d’usine polluante de Marckolsheim. A cette époque, il fait la connaissance de René Dumont, premier candidat vert à l’élection présidentielle de 1974.
Puis il milite chez les Verts et EE-LV, avant d’en claquer deux
fois la porte. «J’ai été déçu par le fait que le parti n’avance pas
et soit dans les combats de chefs, regrette Jean-Claude Mensch.
Et puis je ne peux pas concevoir que l’écologie ne porte pas les
valeurs qui sont l’apanage de la gauche: la solidarité comme
l’égalité !» D’un point de vue strictement personnel, il croit
aussi à la sobriété, confirmant l’adage «ce qu’on demande à
la société, on se l’applique d’abord à soi-même». C’est pour
cela qu’il touche une indemnité de 1200 euros à égalité avec
ses adjoints, qu’il est végétarien, ne boit pas d’alcool, se déplace le plus possible à pied ou à vélo, bricole sa vieille maison
et consacre au moins une heure par jour à son potager. Et qu’il
prévoit désormais de «passer le flambeau», même s’il est inquiet de «l’accélération du réchauffement climatique» et qu’il
aimerait continuer. •
Par FLORIAN BARDOU
Photo PASCAL BASTIEN
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